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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78302 ***
+ FRANCE NOIRE
+
+
+L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction
+et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la
+Suède et la Norvège.
+
+Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la
+librairie) en novembre 1893.
+
+ DU MÊME AUTEUR :
+
+ _Un printemps sur le Pacifique_ : =Iles Hawaï.=
+
+ =Des Andes au Para.= _Équateur — Pérou — Amazone._
+
+ (_Ouvrages couronnés par l’Académie française._)
+
+ * * * * *
+ PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie 8, RUE GARANCIÈRE.
+
+
+[Illustration : CARTE DE L’ITINÉRAIRE DE LA MISSION DU CAPITAINE BINGER
+(1892),
+
+Communiquée par la Société de géographie de Paris.]
+
+[Illustration]
+
+
+ MISSION BINGER
+
+ * * * * *
+
+ FRANCE NOIRE
+ (CÔTE D’IVOIRE ET SOUDAN)
+
+ PAR
+ MARCEL MONNIER
+ MEMBRE DE LA MISSION
+
+ * * * * *
+
+ OUVRAGE ACCOMPAGNÉ DE QUARANTE GRAVURES
+ D’APRÈS LES PHOTOGRAPHIES DE L’AUTEUR
+
+[Décoration]
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE PLON
+ E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+ RUE GARANCIÈRE, 10
+ * * * * *
+ 1894
+ _Tous droits réservés_
+
+
+
+
+[Illustration : LE DOCTEUR CROZAT
+
+MORT AU SOUDAN (1892)]
+
+
+
+
+ _A MONSIEUR LE CAPITAINE BINGER._
+
+ _MON CHER AMI,_
+
+_Vous souvient-il qu’un soir, au campement, au début de notre longue
+marche en forêt, nous philosophions sur les incidents de la journée ?_
+
+_L’étape, sous les averses répétées, avait été très dure, le terrain
+coupé de marigots et de fondrières, la broussaille impitoyable. Les deux
+tiers de nos porteurs étaient restés en route, y compris, cela va sans
+dire, les individus chargés des provisions de bouche, des hardes et de
+la literie. Je nous vois encore défaits, boueux, ne possédant pour tous
+effets de rechange que nos pèlerines en caoutchouc, prêts à passer la
+nuit dans ce déshabillé, sous un abri de palmes, après une collation de
+venaison boucanée et d’ignames cuites sous la cendre._
+
+_Et le gîte ! En pleine brousse, au flanc d’un coteau, d’un de ces
+soulèvements volcaniques, reliefs décevants escaladés d’un pas rageur,
+avec l’espérance jamais réalisée de découvrir enfin, de la cime, une
+échappée sur l’horizon ; un défrichement sommaire, quelques arbres jetés
+bas et, parmi les décombres de ces colosses, au milieu des bananiers et
+des maniocs poussant entre les souches calcinées, trois ou quatre
+petites cases au chaume dévasté, branlantes, dévalant de guingois sur
+une pente de quarante-cinq degrés. Çà et là, occupées à laver, pour le
+compte d’un chef, le quartz aurifère, quelques femmes, s’il est permis
+d’appliquer ce nom aux silhouettes fantomatiques des captives évoluant
+autour de nous dans la pénombre. Elles vivaient là, ces créatures,
+seules, entre la forêt ruisselante et le marigot aux eaux troubles,
+décharnées, un lambeau de pagne aux reins, hideuses sous la carapace de
+vase qui s’écaillait sur leurs membres grêles. Quelles hôtesses !_
+
+_Et, la nuit venue, lorsqu’un brouillard montant des futaies trempées
+nous cacha les premières étoiles, allongés près des tisons, dans une
+moiteur d’étuve, de bonne humeur malgré tout, une gaieté nous venait en
+songeant à ce que penseraient de nous nos amis et nos proches, s’ils
+pouvaient nous apercevoir à pareille heure, en pareil lieu. Aucun d’eux
+à coup sûr, s’il pensait aux absents, n’évoquait figures aussi
+singulières. Pas un sans doute n’eût reconnu ceux dont, quelques
+semaines auparavant, il pressait la main, à la veille du départ._
+
+_Alors, si j’ai bonne mémoire, vous — qui cependant en avez vu de si
+rudes ! — vous vous êtes écrié :_
+
+_— Croyez-vous qu’il soit possible de faire comprendre à qui ne l’a pas
+éprouvé ce qu’est une journée pareille ? Qu’on raconte donc cela !..._
+
+_Vous disiez vrai. Ces impressions sont de celles que l’on subit sans
+pouvoir les traduire. La description, si sincère fût-elle, serait taxée
+de fantaisie. Dans cette extraordinaire Afrique le réel confine à la
+fable._
+
+_Et pourtant je n’ai pas craint de vous offrir ce livre. Que peut-il
+être sinon le procès-verbal de nos étapes durant sept mois d’existence
+errante dans les forêts de Guinée, sur les plateaux du Soudan
+méridional, de Bondoukou à Kong, de Kong au Diammala ? C’est
+l’impression notée au jour le jour, le spectacle vu des coulisses, la
+vie intime au campement, l’incident gai ou triste jalonnant la route,
+les petits ennuis, les vastes espoirs._
+
+_La relation de l’explorateur, procédant avec la rigueur d’un exposé
+scientifique, est le plus souvent muette sur tout cela. L’anecdote, le
+détail futile ou simplement pittoresque ne peuvent guère y trouver
+place. Peut-être parmi ceux-là, et ils sont nombreux encore, qu’attire
+le mystère des expéditions lointaines, mais qui ne les connaissent que
+par ouï-dire, parmi ceux que la destinée retient sur la douce terre de
+France, devant les horizons accoutumés, quelques-uns s’intéresseront-ils
+à ce petit côté des grandes choses. C’est donc pour eux que nous
+publions ces notes. Pour nous aussi, n’est-ce pas ? Car elles nous
+rappelleront d’étranges heures, pénibles souvent, très douces parfois,
+pendant lesquelles toujours nous nous sommes profondément sentis vivre.
+Puisse ce volume, à défaut d’autre mérite, avoir à nos yeux la valeur
+d’un témoin, d’un confident des émotions que nous avons fraternellement
+partagées !_
+
+_Comme il fut, où il fut écrit, vous le savez. Un peu partout : dans la
+brousse et dans les villages, sous la maison de toile et sous la case de
+palmes ; pendant les après-midi torrides, sous le regard des visiteurs
+indigènes accroupis autour de nos couchettes ; le soir, à la clarté des
+feux, dans l’apaisement de la forêt endormie. Il vous revenait de droit,
+à vous et à nos compagnons le lieutenant Braulot et le docteur Crozat.
+Acceptez-le donc comme un hommage cordial aux amis vivants, comme un
+souvenir à l’ami disparu._
+
+_Pourquoi faut-il que, dans notre petit groupe, dont la longue intimité
+du voyage avait fait un cercle familial, un deuil ait assombri la joie
+du retour ? Ce n’est pas sans un serrement de cœur que j’écris le nom de
+l’excellent Crozat, du savant enlevé à l’affection des siens, dans tout
+l’éclat de sa jeune renommée. Ses travaux dans l’Ouest africain
+l’avaient déjà placé hors de pair. Sous la tente, au camp de Nougoua,
+vous lui donniez l’accolade en attachant sur sa poitrine le ruban si
+bien gagné. Plus récemment, M. le ministre de la marine l’élevait à la
+première classe de son grade : cette suprême consécration d’une carrière
+si brève et si brillante, il ne lui a point été donné de la connaître.
+Mais ce que ne sauraient oublier ceux dont, pendant plusieurs mois, il
+partagea la vie, ce sont ses qualités de cœur, sa sollicitude toujours
+en éveil et cette belle humeur réconfortante sous laquelle il savait
+voiler ses préoccupations les plus graves. Lorsqu’il prenait congé de
+nous à Kong, le 11 juin, pour regagner la France par le Niger et le
+Sénégal, qui de nous se fût douté que nous le voyions pour la dernière
+fois ? Il partait en pleine santé, confiant dans l’heureuse issue d’une
+expédition dont il avait combiné le plan de longue date. La maladie l’a
+terrassé, quand sa tâche était presque accomplie, à la veille
+d’atteindre Sikasso, la capitale de notre allié Tiéba dont il avait été
+l’hôte — lors de sa belle exploration du Mossi — dont il était resté
+l’ami._
+
+_A Dieu ne plaise que j’inflige à cet esprit si fin le fardeau d’une
+oraison funèbre ! Qu’il nous suffise, en tête de ces pages où son nom
+reviendra plus d’une fois, d’adresser à sa mémoire un salut attendri.
+Dans ce continent noir, nécropole de voyageurs illustres, il repose à
+son tour. Que cette terre soudanienne, où il avait marqué son empreinte,
+lui soit légère._
+
+_Et maintenant laissez-moi vous remercier, mon cher ami, d’avoir bien
+voulu m’associer à votre œuvre. J’ai retrouvé près de vous, chemin
+faisant, les sensations inoubliables éprouvées déjà sous d’autres cieux,
+sur les plateaux glacés des Andes, dans la forêt amazonienne, cette
+quiétude singulière, cet allégement de tout notre être que nous vaut la
+vie à l’air libre, en face de la nature primitive. Affaire d’atavisme,
+sans doute. Il faut si peu de chose pour réveiller le nomade qui
+sommeille au cœur de tout civilisé !_
+
+_Mais ici l’impression n’avait plus cette teinte de mélancolie qu’elle
+emprunte à la solitude. Je marchais avec des amis. Et les misères de la
+route disparaissent ; il ne reste que le souvenir de l’amitié nouée dans
+la communauté des peines et des joies._
+
+ _MARCEL MONNIER._
+
+
+
+
+ FRANCE NOIRE
+
+ * * * * *
+
+ I
+
+ DE MARSEILLE A LA COTE D’IVOIRE.
+
+
+Embarqués !
+
+La chose se fit un soir de fête, un après-midi de Noël assez triste,
+sous un ciel bas et terne, un temps de brume dont la fadeur évoquait des
+horizons de Tamise ou de Mersey plutôt que les coteaux parfumés de
+Provence.
+
+Tout proches cependant, leurs crêtes calcaires redressées, dans
+l’envolée des nuées, en escarpements fantastiques, ils s’étageaient
+piqués de lumières. Et, dans ce vaste amphithéâtre, des carillons grêles
+détachaient leurs arpèges sur un accompagnement grave de flot battant la
+roche.
+
+Noël ! Singulier moment pour partir que celui des réunions intimes où le
+cercle de famille se resserre autour du foyer. Mais choisit-on son jour
+et son heure ? L’un et l’autre dépendent trop souvent du hasard, cette
+force aveugle à laquelle, plus que personne, le voyageur est soumis.
+Elle semblerait, en ce qui me concerne, se complaire à des coïncidences.
+A coup sûr, un ancien eût vu plus qu’un événement fortuit dans le
+concours de circonstances qui m’ont fait, à plusieurs années
+d’intervalle et pour des destinations bien diverses, prendre la mer
+précisément à cette même date. Il y a, hélas ! huit ans tout juste, du
+pont du paquebot qui m’emportait vers les Antilles et le Mexique, je
+voyais les feux de Saint-Nazaire pâlir dans le crépuscule. Alors comme
+aujourd’hui cette soirée d’hiver était presque tiède, sans brise, la mer
+plate, le ciel embrumé. Mais que m’importait ! C’était le premier grand
+départ, la fièvre du lointain, les espérances sans limite, toute la
+griserie aspirée dans la brise soufflant du large...
+
+Un autre Noël encore, celui-là dans la baie de Naples, en route pour
+l’Extrême-Orient. Une nuit funèbre : à terre le choléra, sur mer la
+bourrasque ; un ciel d’encre crevant en ondées et, du Pausilippe à
+Castellamare, dans l’ombre où de rares points lumineux mettaient un
+tremblotement de cierges, les cloches des campaniles tintant comme des
+glas.
+
+Depuis, Noël m’est apparu tour à tour dans l’Empire du soleil levant,
+grelottant, poudré à frimas, et sur les _campos_ de l’Amérique australe
+dans les langueurs de la canicule. Cette année-ci du moins, il y a peu
+de jours, rien ne m’eût laissé prévoir qu’il dût me surprendre en tenue
+de route. Tout s’est décidé si vite ! C’est de règle en pareil cas, et
+peut-être, à tout prendre, vaut-il mieux qu’il en soit ainsi.
+
+Si disposé que l’on soit à courir les aventures, ce tour d’esprit ne
+saurait vous affranchir absolument des mille liens dont vous enserre le
+retour à la vie civilisée, tyrannie très douce des vieilles habitudes
+sitôt reprises, des amitiés renouées ; toutes choses qui ne peuvent
+trouver place au fond de la valise, et qu’on n’abandonne pas sans
+regrets. Qui sait ? Pour peu qu’on prît le temps de réfléchir, peut-être
+hésiterait-on à franchir le pas décisif. Les adieux, le départ, autant
+d’arrachements. L’opération sera d’autant moins douloureuse qu’on
+abrégera les préliminaires. Les nôtres n’auront pas traîné. Rapides
+comme un prologue de féerie.
+
+Avez-vous remarqué qu’en général les premières scènes d’une pièce à
+spectacle se déroulent dans un décor des plus simples, entre personnages
+d’humeur paisible et sédentaire que rien ne semble prédestiner aux
+situations mouvementées des tableaux suivants ? En cela s’affirme l’art
+des contrastes. Quand le rideau tombé sur une étude de tabellion, sur un
+laboratoire de savant, se relève au bout de quelques minutes découvrant
+soit la pleine mer, le pont d’un navire, soit un campement dans les
+jungles de Bornéo ou de Java, l’effet est sûr. L’observation, pour
+oiseuse qu’elle paraisse, n’est pas tout à fait inutile, le début de
+notre voyage procédant directement, pourrait-on croire, de la même
+esthétique.
+
+Rien de moins compliqué que le décor où s’engage l’action.
+
+Le théâtre représente la salle des conférences de la Société de
+géographie, boulevard Saint-Germain. Intérieur calme où, deux fois par
+mois, il est parlé de contrées lointaines, pour la plus grande joie d’un
+public fermement résolu à n’y mettre jamais les pieds. Assistance
+nombreuse et, comme à l’ordinaire, très sympathique : beaucoup de dames.
+A la tribune, un collègue disserte sur l’Afrique en général et sur tel
+point de la côte en particulier. Lequel ? Je ne saurais dire au juste.
+Je confesse — et l’on verra si je suis excusable — n’avoir prêté, ce
+soir-là, aux développements du conférencier qu’une oreille assez
+distraite.
+
+De loin en loin, un effet de nuit. Dans le brusque effacement du gaz, la
+lampe oxhydrique projette sur la muraille des silhouettes moricaudes,
+des spécimens de végétations exotiques.
+
+Pendant un de ces intermèdes, un retardataire pénètre dans la salle. Une
+place restait libre, à côté de la mienne : le nouveau venu s’en empare.
+Une minute plus tard, quelqu’un me frappe amicalement sur l’épaule et me
+salue d’un « bonsoir ! » jeté à voix basse. Mon voisin était le
+capitaine Binger. On causa, discrètement, d’abord en phrases hachées,
+sans perdre de vue l’orateur et les projections. Puis l’entretien,
+prenant un tour plus personnel, nous absorba tout à fait.
+
+— Alors, vous comptez repartir ?
+
+— Cela va se décider ces jours-ci, demain peut-être.
+
+— Et vous iriez ?...
+
+— Là-bas toujours... en Guinée, au Soudan.
+
+Suivaient les détails. Il s’agissait d’opérer, de concert avec une
+commission nommée par le gouvernement britannique, la délimitation entre
+les possessions françaises de la Côte d’Ivoire et le protectorat anglais
+de la Côte d’Or (ancien royaume Achanti). Une affaire de deux mois,
+trois au plus. Après quoi, la mission française, poursuivant sa route à
+travers le Soudan méridional, visiterait les pays de Bondoukou et de
+Kong afin de consolider les relations établies par Binger, lors de son
+premier voyage, avec les chefs de ces régions. De Kong on redescendrait
+à la Côte en variant autant que possible l’itinéraire, par des contrées
+où les blancs n’avaient pas encore paru, le Diammala, peut-être le
+Baoulé. Enfin une magnifique randonnée. L’exposé se termina par cette
+demande inattendue :
+
+— Venez-vous ?
+
+— Je crois bien ! répliquai-je. Quand partons-nous ?
+
+— Dans trois semaines, par le paquebot du 25.
+
+— C’est donc sérieux ?... Vous m’emmenez ?
+
+— Tout ce qu’il y a de plus sérieux. D’abord cela vous changera. Vous
+avez parcouru le monde, d’un hémisphère à l’autre. A votre album de
+voyage il ne manque qu’un seul feuillet, l’Afrique. Voici l’occasion de
+combler cette lacune. Cela vous va-t-il ?
+
+— Avec vous, tout me va.
+
+— Puis, songez donc... Nous sommes chez nous là-bas. L’Afrique où nous
+allons, c’est encore la France.
+
+— La France noire.
+
+— Précisément.
+
+Et il insistait, le tentateur, remuant en moi des souvenirs à peine
+assoupis, des visions de sociétés barbares, de bivouacs et de forêts
+vierges, de pirogues évoluant au milieu des rapides sur des rivières
+inexplorées ; de quoi convaincre un hésitant, beaucoup plus qu’il
+n’était nécessaire pour persuader un converti. Dès les premiers mots ma
+résolution était prise. Cependant, à la tribune, le collègue parlait
+toujours ; mais ce n’est plus lui que je voyais. C’était de nous qu’il
+s’agissait à présent, de notre voyage ; c’étaient les indigènes de notre
+convoi dont les têtes crépues apparaissaient sur le mur blanc, dans un
+éclair. Déjà il me semblait que nous cheminions, le bâton à la main,
+parmi les lianes et les racines, dans le demi-jour d’un sentier de
+brousse.
+
+A la sortie, le pacte était scellé par un serrement de mains.
+
+— C’est dit... Vous y songerez ?
+
+— Je ne songe qu’à cela.
+
+— A demain, alors.
+
+— A demain.
+
+Vingt-quatre heures plus tard, une lettre du sous-secrétaire d’État aux
+colonies m’apprenait que j’étais adjoint à la mission, et, le même jour,
+le personnel réuni autour de son chef, on se distribuait les rôles. Que
+serait le mien ? J’hésitais, je l’avoue, avant d’adopter une spécialité.
+Historiographe de l’expédition, c’était trop ou trop peu. Quelques
+correspondances promises au _Temps_, il n’y avait pas là de quoi
+justifier le titre pompeux que me décernaient gracieusement, dans leurs
+informations, plusieurs feuilles françaises ou étrangères, y compris le
+_New-York Herald_. L’emploi d’ailleurs n’était pas de ceux dont
+l’utilité s’impose, les voyages qui réussissent — et j’espérais que le
+nôtre serait de ce nombre — pouvant s’approprier la devise des peuples
+heureux, lesquels, assure-t-on, n’ont pas d’histoire.
+
+Restait une autre tâche, moins ambitieuse, mais d’un intérêt plus
+immédiat : fixer la physionomie des êtres et des choses sur la plaque
+sensibilisée. Les souvenirs, les impressions où la personnalité de
+l’auteur finit toujours par se trahir, quoi qu’il en ait, n’auront
+jamais le relief et la vigueur de la chose vue. A la plus exacte des
+descriptions, on préférera la moindre image instantanée. Je m’occuperais
+donc des travaux photographiques. Besogne assez ingrate, encore que
+beaucoup de gens s’y adonnent aujourd’hui par plaisir, en amateurs. Pour
+moi, le dirai-je ? il m’est impossible d’y ressentir le moindre
+agrément, encore moins un délassement, surtout en un tel voyage. Rien de
+plus pénible, de plus énervant et de plus aléatoire. Ceux-là seront de
+mon avis qui s’y seront livrés sous les tropiques, dans les conditions
+anormales résultant des longues marches en forêt, de la chaleur, de
+l’état de l’atmosphère saturée d’humidité, des orages quotidiens, enfin
+de la fatigue. Mes expériences antérieures me faisaient redouter un
+insuccès. En songeant aux vicissitudes du transport à dos de noir, aux
+culbutes, aux bains forcés, à l’extrême réserve dont on ne saurait se
+départir vis-à-vis d’indigènes prompts à s’alarmer de toute pratique
+nouvelle, il était permis de se demander à quel chiffre infime se
+réduiraient les collections rapportées. Que seraient-ils d’ailleurs, ces
+clichés pris à la hâte, le plus souvent à la dérobée ? De piètres images
+sans doute dont souriraient MM. les membres des Photo-Clubs pour qui la
+chambre noire n’a plus de secrets[1]. Qu’importait, après tout ! Telles
+quelles, elles constitueraient encore de précieux documents sur les
+types, les mœurs, la vie publique et privée de populations peu connues,
+dont plusieurs même allaient voir l’Européen pour la première fois.
+
+La tâche de chacun dûment déterminée, on s’était mis en campagne. Quinze
+jours de fièvre, quinze jours de courses pour rassembler le matériel
+indispensable, le campement, la pacotille ; un galop de chasse à travers
+les industries diverses, des conserves alimentaires à la parfumerie en
+passant par les tissus, les cotonnades à ramages, les peluches
+défraîchies, les satins dans les prix doux, les fanfreluches tapageuses.
+Ce furent, de l’aube à la nuit, des déballages, des écroulements, des
+rafles d’articles étranges, disparates, hurlant d’être accouplés, des
+éblouissements, des stupeurs ; et les visites aux officines d’où le
+bric-à-brac de la guerre, les armes d’un autre âge, fusils à pierre,
+coupe-choux, liés en fagots, sont expédiés à leur suprême destinataire,
+le roi nègre.
+
+De nos faits et gestes pendant cette quinzaine il ne m’est demeuré qu’un
+souvenir confus, une vague sensation de cauchemar, je ne sais quoi
+d’incohérent et de chaotique où se mêlent les jours, les nuits, les
+objets, les visages, les recommandations des amis, les requêtes des
+indifférents. Oh ! ces sollicitations écrites ou verbales ! L’industriel
+qui préconise un appareil, une denrée, destinés à révolutionner les
+marchés exotiques ; l’homme de science ou soi-disant tel vous adjurant
+de lui procurer certain insecte dont il prépare la monographie, celui-là
+même et pas un autre, avec des instructions méticuleuses sur la manière
+de discerner, empaqueter et conserver le coléoptère. Il faut, en dépit
+du temps qui vous éperonne, écouter cela de bon gré, posément, le
+sourire aux lèvres, sous peine de blesser au plus tendre de l’âme un
+futur membre de l’Institut. Je ne parle que pour mémoire des étonnantes
+propositions du barnum entrepreneur d’exhibitions anthropologiques,
+lequel, l’Afrique étant à la mode, désirerait qu’on lui recrutât un joli
+lot de bois d’ébène, une famille, un village, bêtes et gens, au plus
+juste prix. Qui saura jamais le total des assauts subis, des paroles
+gaspillées, la veille d’un départ, en une couple d’heures ?
+
+Enfin tout est prêt, les caisses clouées, étiquetées, numérotées.
+Comment cela s’est accompli ? On ne pourrait le dire. Toujours est-il
+que le gros des bagages est en route. Notre tour est venu de prendre le
+train. Et c’est alors une impression de fuite éperdue, à tire-d’aile, un
+essor de rêve aboutissant à la surprise d’un brusque réveil à bord du
+navire, sous la nuit silencieuse, dans la paix de la mer et du ciel.....
+
+ *
+ * *
+
+Cinquante-quatre heures de route, et nous touchons Oran. Très brève la
+première escale. Mouillé le 27 à onze heures du soir, le _Stamboul_
+appareillait le 28 à dix heures du matin. Le temps de déposer et de
+prendre la malle ; une occasion dernière offerte à ceux qui partent de
+converser à peu de frais, par le câble, avec les amis laissés en France.
+Peut-être « en France » est-il de trop, et le patriotisme algérien, très
+chatouilleux, serait-il en droit de me reprocher ce _lapsus_. N’étions-
+nous pas toujours en terre française ? A qui serait tenté de l’oublier,
+l’aspect même de cette ville tour à tour arabe, espagnole et turque,
+aujourd’hui l’une des plus européanisées du littoral barbaresque, le
+rappellerait vite. Bien changée, depuis tantôt dix ans que je ne l’avais
+vue. Déjà à cette époque la vieille cité secouait ses guenilles, sa
+défroque hispano-mauresque. L’air y circulait dans les boulevards, les
+rues bien percées, les vastes squares : les constructions modernes, la
+maison quelconque à plusieurs étages, remplaçaient les demeures trapues,
+maquillées de tons criards, les terrasses chargées de fleurs, les
+_miradores_ en surplomb. A l’heure actuelle, la transformation est à peu
+près complète. De ce que j’avais laissé je ne reconnais guère, dans
+cette courte promenade matinale, que les trois grosses tours du Château-
+Neuf, la mosquée du Pacha avec son joli minaret octogone et, là-haut,
+au-dessus des oliviers rabougris, des lentisques, des blocs de roche
+rouge, en plein ciel, la forteresse de Santa-Cruz couronnant la crête de
+l’Aïdour ; les odeurs aussi, ces relents de laine grasse, de musc, de
+tabac et d’absinthe que le vent vous apporte, à plusieurs milles au
+large, comme l’haleine de l’Afrique. A cela près, ni le bariolage de la
+foule où Mahonais, Andalous, Arabes, Marocains coudoient le militaire de
+toute arme et le bourgeois en jaquette, ni les étalages des boutiques,
+ne diffèrent sensiblement de ce que l’on peut observer dans beaucoup
+d’autres ports méditerranéens. La turquerie a fait son temps ; à tel
+point que nous eûmes peine, en courant les bazars, à nous procurer
+certains articles algériens pour corser notre pacotille. Nous obtînmes
+des chapelets musulmans : en revanche, pas une librairie ne possédait un
+seul exemplaire du Coran en langue arabe. On offrait, si nous n’étions
+pas trop pressés, de faire venir les volumes... de Leipzig.
+
+Le 29 au matin, nous dépassions Gibraltar à demi caché sous les nuées.
+Sur la rive marocaine, temps clair. Le soleil chauffait les antiques
+bastions de Ceuta, avivait le badigeon des petites koubbas disséminées
+au flanc des collines rousses. Bientôt la côte s’infléchit ; la teinte
+plus pâle, presque laiteuse de l’eau trahit la présence de bas-fonds,
+et, dans l’éloignement, Tanger à peine entrevu se dérobe sous le voile
+de fine poussière étendu des contours flottants de la baie jusqu’aux
+cimes pelées qui forment l’arrière-plan. Puis les falaises se
+redressent : voici, surmonté de son phare, le cap Spartel qui commande
+la sortie du détroit. Nous le rangeons de si près que le vacarme produit
+par le choc des deux mers à la pointe de cet éperon gigantesque nous
+arrive très distinct. De minute en minute la lame se creuse davantage et
+le bâtiment accentue son roulis sous la grande houle de l’Atlantique.
+Très loin, au ras de la mer, la blanche Tarifa fait l’effet d’une bande
+de mouettes au repos. Quelques secondes encore, elle s’effacera, et de
+la terre d’Europe affaissée sous l’horizon nous n’apercevrons plus que
+les sierras d’Andalousie frangées de neiges.
+
+Alors seulement je me sens vraiment parti, rejeté à cette vie du bord
+que j’ai vécue déjà sur tant de mers sans jamais souffrir de sa
+monotonie. C’est qu’en effet cette uniformité n’est qu’apparente. Chaque
+paquebot constitue un petit monde à part avec son caractère propre, sa
+couleur, ses coutumes, je dirai presque ses préjugés ; une agglomération
+originale qui ne ressemble pas plus à telle autre cité flottante que la
+province à la capitale, l’homme du Nord à l’homme du Midi. L’habitué des
+courriers de Chine ou des transatlantiques parés, dorés, capitonnés, où
+les relations de la vie mondaine se poursuivent avec le laisser-aller,
+les intimités faciles des grands hôtels cosmopolites et des stations
+balnéaires, celui-là se sentirait tant soit peu dépaysé sur un bateau de
+la côte d’Afrique. Vainement y chercherait-il les élégances raffinées,
+le parfum discret des salons et des boudoirs. Bals, concerts, tombolas,
+flirtage aimable avec les misses en robes claires, nous ne tenons rien
+de tout cela à bord du _Stamboul_. A parler franchement, au risque de
+passer pour un frivole, cela manque de femmes. Les individualités
+réunies sur ces planches appartiennent toutes au sexe laid. Il y a là
+comme un avant-goût des établissements échelonnés sur cette ligne,
+colonies de mâles où la plus belle partie du genre humain est, à de
+rares exceptions près, représentée par des princesses brunes comme
+l’Érèbe et habillées de rien.
+
+Aux premières classes, une vingtaine de passagers : officiers,
+fonctionnaires coloniaux retour de congé, employés de factoreries. La
+présence de cinq ou six missionnaires complète la compagnie sans
+l’attrister.
+
+Le prêtre, en particulier le prêtre des missions, est rarement un
+morose. La gravité du sacerdoce ne saurait exclure chez lui la bonne
+humeur, l’entrain que suppose une carrière délibérément choisie. Le
+personnage de marque est le supérieur des missions du Bénin qui rejoint
+sa résidence de Porto-Novo. Figure très fine, parole agréable et
+diserte ; le type élevé du missionnaire, moins répandu de ce côté-ci du
+continent que dans la région des Grands-Lacs et dans tout l’Orient. Dans
+l’Afrique occidentale, l’apostolat perd un peu de son ampleur. Confinés
+dans le voisinage de la côte, les représentants des diverses
+congrégations mènent une existence paisible de curé de campagne,
+renfermée dans les devoirs du culte, la surveillance d’une petite école
+tenue par des sœurs et d’un jardinet où le zèle intéressé des
+catéchumènes fait foisonner fleurs et légumes. Un genre de vie très
+préférable, somme toute, à celui dont s’accommodent tant de pauvres
+desservants de la France continentale relégués dans des villages perdus,
+aux prises, pendant une moitié de l’année, avec les rigueurs du climat,
+contraints souvent de braver la tempête ou l’avalanche pour répondre à
+l’appel d’un malade en détresse ; heureux encore si l’humeur capricieuse
+de leurs ouailles et, qui plus est, les tracasseries de l’ordinaire, ne
+les réduisent pas à vivre entre le marteau et l’enclume. A la Côte, rien
+de pareil : le souci du casuel, la tutelle ombrageuse du grand vicaire
+et du doyen, autant de désagréments ignorés du missionnaire plus libre
+dans sa concession que Monseigneur dans son palais épiscopal. Parmi ceux
+qui sont ici et qui, après un repos de quelques mois en Europe,
+regagnent joyeux leur humble chapelle, leur presbytère de planches ou de
+bambou, pas un n’échangerait sa situation pour n’importe quelle paroisse
+campagnarde. Cela n’empêchera pas, longtemps encore, le pauvre prêtre de
+la Lozère ou des Hautes-Alpes de s’apitoyer, dans la candeur de son âme,
+sur les souffrances de son aventureux confrère parti pour évangéliser
+les fils de Cham. — Monsieur l’abbé, ne vous attendrissez pas. Des deux,
+croyez-le bien, vous êtes le plus à plaindre. Missionnaire, vous aussi,
+dans la véritable acception du mot impliquant l’idée du renoncement sans
+gloire, du sacrifice ignoré. Mais vous labourez, sous un ciel froid, une
+terre plus ingrate. Si vous succombez à la tâche, aucune voix ne
+s’élèvera pour célébrer votre panégyrique, pour accoler à votre nom les
+épithètes sonores de vaillant pionnier, de soldat du Christ, hommages
+posthumes dont la perspective est au moins encourageante.
+
+Ces ecclésiastiques se rendent, les uns au Sénégal, les autres au Bénin,
+au Gabon ; aucun à la Côte d’Ivoire. Nos missionnaires n’ont point pris
+pied dans cette partie de nos possessions africaines : s’ils y vinrent
+jadis, ce ne fut jamais qu’en passant ; la tentative n’a pas laissé de
+traces.
+
+Au demeurant, clercs et laïques vivent à bord dans une harmonie parfaite
+et n’engendrent pas la mélancolie. La majorité n’en est pas à son
+premier voyage : beaucoup, ayant déjà à leur actif plusieurs années de
+côte d’Afrique, sont de hardis compagnons, volontiers communicatifs.
+Dans le demi-jour du carré qui, sur ces steamers, remplace les
+confortables installations des grands paquebots, la conversation ne
+languit pas. Avant peu, commenceront les parlottes au grand air, sur la
+dunette abritée de la double tente, le salon par excellence, où ne
+traînent point, comme en bas, les odeurs de bois mouillé, de graisse de
+machines et d’huile rance. Allongés sur les bancs, sur les fauteuils de
+canne, officiers du bord et simples terriens deviseront à l’envi, chacun
+déballant ses souvenirs, ses aphorismes professionnels : histoires de
+mer, histoires de chasse, histoires de nègres, histoires de singes.
+
+Le bateau lui-même, comme ceux qui l’habitent, affecte dans ses allures
+une crânerie insouciante et bonasse. Ce n’est point en vain, croirait-
+on, qu’il a fait tant de fois la navette, de la rive marseillaise aux
+côtes de l’Ivoire et du Poivre. Il semble qu’une atmosphère spéciale
+l’enveloppe et l’imprègne, rapportée de son port d’attache et de ses
+escales : de la membrure à la pomme des mâts, des cloisons, du gréement,
+une senteur s’exhale, africaine et provençale tout ensemble, un subtil
+bouquet d’ail et d’épices. Il n’est pas jusqu’à la peinture blanche de
+sa coque — la nuance adoptée pour les bâtiments de l’État — qui ne
+marque d’un trait plus accusé cette physionomie de navire marchand
+déguisé en foudre de guerre. Lorsqu’il annonce fièrement, d’un coup de
+canon, son entrée et sa sortie des havres, il me fait songer au citadin
+en vacances quittant sa bastide au petit matin, le fusil haut, pour s’en
+aller, sur les Alpilles, chasser le cul-blanc ou la mésange, en grand
+appareil, guêtré, sanglé, la cartouchière gonflée, le coutelas battant
+la cuisse, le feutre en bataille, la mine épanouie, formidable et bon
+enfant.
+
+Le vent et la mer nous poussent. Le _Stamboul_, couvert de toile, file
+grand train. Le jeudi 31 décembre, dans l’après-midi, les Canaries
+étaient signalées.
+
+Le premier aspect ne justifie guère les appellations prodiguées par les
+poètes à cet archipel. Eh quoi ! Ce sont là les îles Fortunées, le
+jardin des Hespérides, les reliques du fabuleux royaume d’Atlas, roi des
+Maures, les derniers témoins d’un continent englouti, de cette Atlantide
+dont parle Platon, laquelle, s’il faut en croire la légende, s’étendait
+des Açores à Sainte-Hélène !... Lanzarote d’abord, et ses Montagnes du
+feu, cratères inactifs depuis un siècle et plus, mais dont les crevasses
+laissent échapper encore des vapeurs brûlantes ; puis, dans le
+crépuscule, Fuertaventura, une réduction de l’Afrique du Nord, où les
+botanistes ont retrouvé la plupart des échantillons de la flore
+saharienne ; une étroite et longue arête d’où s’élancent deux pointes
+jumelles, les Oreilles de l’Ane.
+
+La soirée était très avancée quand nous abordions la Grande Canarie, au
+port de la Luz, en vue de Las Palmas. Comme on doublait la jetée,
+l’horloge d’une église lointaine sonnait le premier coup de minuit. Au
+moment où l’ancre tombait à la mer, l’année 1891 s’abîmait dans le
+passé.
+
+[Illustration : LE CAPITAINE BINGER ET LE LIEUTENANT BRAULOT
+
+CAMP D’AFFORÉNOU (JANVIER 1892)]
+
+
+ Las Palmas, 1er janvier 1892.
+
+
+Le bateau doit stopper ici une journée pour faire du charbon. Laissons-
+le donc à sa poussière noire pour courir dans les champs dans la
+poussière blonde. Mélangée à l’air, elle vous pénètre, impalpable,
+fluide et savoureuse comme cette poussière de l’Attique que les jolies
+femmes d’Athènes déclarent préférer à la poudre d’iris.
+
+Du port à la ville, six kilomètres, dans d’invraisemblables guimbardes
+dont la ferraille tintinnabule au gré des cahots. La route longeant la
+plage passe sur un isthme étroit qui relie La Luz et sa presqu’île, la
+Isleta, à la grande terre, comme le câble une chaloupe au navire. Sur la
+droite, des dunes de sable apporté du Sahara par les vents d’est ;
+ensuite, des cultures, des vignes, des maisons peintes dont la vague
+vient lécher les assises. Déployée à l’ouverture d’un vallon, la
+capitale de la Grande Canarie se précipite de la montagne à l’Océan,
+donnant l’illusion d’un torrent aux mouvantes blancheurs. Des ombres se
+fondent, des coupoles s’allument ; sur la ville et les faubourgs,
+passent des clartés d’aurore. Çà et là, à mi-côte, de vénérables
+palmiers agitent leur plumet dans la brise ; aux plis des ravins, près
+des sources, les bananeraies ondulent. Aux terrasses, aux balcons,
+s’emmêlent les géraniums, les volubilis, les rosiers grimpants. Et ce
+que l’on flâne ! Dans la calle de Triana, que de monde ! Des haillons,
+mais point sordides : des nuances vives, des figures de gens heureux.
+Sans doute, est-ce un effet du climat éternellement printanier ; un
+privilège de race aussi. Car ce qui existe ici, c’est ce que l’on voit
+dans toutes les Espagnes, de Séville aux Antilles, de la Havane à Lima.
+
+Mêlés à la foule, quelques Anglaises chlorotiques, des gentlemen en
+tenue de lawn-tennis. La colonie britannique est moins nombreuse aux
+Canaries qu’à Madère, dont elle a fait son quartier général, un de ses
+fiefs incontestés ; mais elle y pousse déjà de vigoureuses
+reconnaissances. Des Révérends haut cravatés y promènent leur Bible et
+leurs lunettes d’or ; des demoiselles jeunes ou mûres y pratiquent sur
+album l’aquarelle hardie, à grand renfort de chrome et d’outremer. Des
+_authoresses_ ont consacré à la description de l’archipel quantité d’in-
+octavo bourrés de renseignements précieux sur la pluie et le beau temps,
+les heures des repas et les menus. Quoi qu’il en soit, le mouvement
+d’invasion tarde à se dessiner. Peut-être le terrain n’est-il pas aussi
+propice. Le Canarien, race fière, Espagnol mâtiné de Guanche, ne se
+laisse point envahir comme un simple Portugais. Hospitalier, d’accord ;
+mais il entend rester le maître chez lui, sarcler ses vignes, planter la
+canne et se divertir quand et comme il lui plaît aux taureaux, aux
+combats de coqs, plutôt que de servir de cornac aux caravanes de
+touristes et de porte-chaise aux invalides.
+
+Des hôtels monstres ont été édifiés. Ténériffe en possède plusieurs ;
+Las Palmas a le sien, tout flambant neuf. Mais la clientèle se fait
+tirer l’oreille : ce caravansérail reste vide. Il s’élève à l’écart,
+dans un site aride ; en face, un parterre où les étiquettes indiquant
+l’emplacement et le nom des arbres à venir figurent assez exactement des
+inscriptions funéraires. _Sanatorium_ doublé d’un _Campo Santo_.
+
+Combien j’aime mieux l’auberge à patio fleuri, où nous avons trouvé un
+déjeuner frugal, mais pittoresque ! Service lent ; mais une cordialité
+charmante s’établissait entre la domesticité et les convives. Le
+sommelier n’avait point l’air d’un diplomate ; on n’hésitait pas à
+converser avec lui familièrement sans lui avoir été présenté.
+
+Le vice-consul de France, M. Ladevèze, a bien voulu nous faire les
+honneurs de la ville et des environs. L’après-midi, il nous emmenait en
+voiture jusqu’à la vallée de Tafira.
+
+La route, par une série de lacets, escalade le Barranco de Guiniguada.
+Bientôt se développent, d’une part, la ligne des côtes ; de l’autre, le
+massif montagneux du centre de l’île, un soulèvement de cônes
+pulvérulents, de crêtes découpées en dents de scie. Vers le sud, dans le
+papillotement des ondes lumineuses, la ligne de l’horizon s’est effacée.
+Le bleu du ciel, le bleu de la mer ne font qu’un. On se croirait
+emporté, sur une molécule stellaire, dans l’espace immatériel.
+
+Par les chemins, sur les sentiers, partout un va-et-vient de fête :
+villageois en promenade, cultivateurs revenant du marché avec leurs
+ânes, leurs mules pomponnées, et des kyrielles de marmots court vêtus,
+les chairs couleur d’ambre, la chevelure en broussailles, trottant menu.
+De jeunes couples, de vieux ménages. Dans le premier cas, madame est sur
+la haquenée, l’époux à pied, la houssine à la main, empressé, le visage
+levé vers la belle ; dans le cas contraire, c’est Philémon qui
+caracole ; Baucis suit cahin-caha.
+
+La campagne est belle. Vignobles, cultures de canne et de figuiers de
+Barbarie aux spatules maculées par les larves de la cochenille. Des
+maisons de plaisance, des villages enluminés : Tafira, Santa-Brigida. En
+bordure, au-dessus de la vallée, d’autres hameaux, ceux-là taillés en
+plein roc. Par centaines, on les compte, aux Canaries, ces demeures de
+Troglodytes, dont la pauvreté n’a rien de repoussant. Des touffes de
+roses en égayent le seuil. A l’intérieur, des nattes, des meubles
+grossiers, mais d’une propreté scrupuleuse. Sur des rayons, sur les
+bahuts, des faïences multicolores ; à terre, des jarres de forme
+antique. Clouée à la porte, une image de la Vierge, une palme bénite. Au
+dehors, sur des buissons de géraniums, des lessives sèchent étalées, et,
+sous une corniche de roche formant auvent, près de la bourrique à
+l’entrave, des poules picorent.
+
+Courte halte dans une posada, où l’on nous sert des pâtisseries et du
+vin rosé : hôtellerie d’opéra-comique, dont le patron semble traiter ses
+hôtes moins en clients qu’en invités. La cape sur l’épaule, il donne un
+coup d’œil à tout, de ci de là, d’un air détaché, avec des mines de
+grand seigneur, sans faire œuvre de ses dix doigts. Le service est
+confié à une dizaine de jeunes personnes qui travaillent comme quatre.
+Non certes, les gens ne se hâtent pas en cet heureux pays. Et pourquoi
+donc se presseraient-ils ?
+
+Rentrés à bord après le soleil couché, à six heures nous reprenions la
+mer. La ville, dans le crépuscule, apparaît plus blanche : une à une,
+les crêtes calcinées bleuissent, puis elles s’éteignent, très noires.
+Sous la brise qui fraîchit, sautée au nord, notre allure s’accélère ;
+mais, longtemps encore, jusque dans le carré où la cloche vient de nous
+réunir pour le dîner, les émanations de la terre prête à disparaître
+nous arrivent par les panneaux entr’ouverts.
+
+
+ Dakar, 4-5 janvier.
+
+
+Le charme est rompu. Quatre-vingts heures séparent les deux escales ; la
+transition cependant paraît brusque de l’arome des fleurs à l’odeur du
+nègre.
+
+Persistante, elle aussi. Qui pourrait l’oublier, cet âcre fumet des
+épidermes frottés d’huile de palme ou de beurre végétal ? Il nous
+poursuivra désormais pendant des mois, jour et nuit, dans les villages,
+sur les sentiers de la forêt, imprégnant toutes choses. Les vêtements,
+les toiles de tentes, rien n’y échappe ; la cuisine même sentira le
+fauve.
+
+Déjà, sur l’eau phosphorescente où le _Stamboul_ évolue lentement à la
+recherche de sa bouée, ces effluves traînent. Elles montent de petites
+embarcations éclairées d’un falot qui viennent prendre la malle. Le
+canot à peine accosté, le pont est envahi par des visiteurs impatients
+de dévisager ceux qui arrivent de France, de respirer cet air de la
+patrie dont il semblerait que le navire apporte avec lui quelques
+bouffées.
+
+A quoi bon le nier ? L’impression première est plutôt décevante.
+L’exotisme noir ne se révèle point ici à son avantage. Crasse et
+guenilles, la saleté banale, le village nègre des villes algériennes,
+avec ses cases façonnées de matériaux hétérogènes, débris de caisses,
+rognures de zinc, de boîtes de conserves ; sa marmaille nue, aux ventres
+ballonnés, prenant ses ébats parmi les immondices. Un affreux bonhomme,
+affublé d’un lambeau de défroque européenne, moitié de culotte ou gibus
+sans bords, en est le chef et perçoit gravement des curieux la menue
+monnaie qui constitue le plus clair de sa liste civile. Survienne un
+paquebot du Brésil ou de la Plata, les passagers, à peine à terre, ne
+manqueraient pas pour un empire d’aller contempler ce fantoche, le roi
+de Dakar, disent de bonnes âmes. Invisible d’ailleurs de la mer, le
+Dakar noir ; tenu à distance comme une lèpre. Un pli de terrain en
+masque les horreurs aux habitants de la ville blanche.
+
+« Ville » est beaucoup dire. Le terme vague d’établissement serait plus
+exact. Des rues sans doute, suffisamment ombragées ; des places d’un
+périmètre imposant, quoique assez mal nivelées. Il ne manque que des
+passants. La circulation est insignifiante. De véhicules, pas trace, si
+ce n’est, de loin en loin, un fourgon du train ou, montant de la jetée,
+une charrette remorquée par une mule aidée du conducteur qui pousse à la
+roue. Des officiers de blanc vêtus, faisant les cent pas ; un fourrier,
+qui trotte, son registre sous le bras ; une escouade allant à la
+corvée : voilà pour l’animation.
+
+Parfois, une silhouette soudanienne, plus décorative, un traitant de
+factorerie drapé dans son boubou, — la gandoura arabe, — en cotonnade
+bleue, le collier d’ambre ou de corail pendant sur la poitrine. A ce
+détail près, l’aspect général serait plutôt celui d’un poste militaire
+que d’une ville commerçante.
+
+J’ai entendu des gens s’écrier : « Dakar s’est bien développé depuis dix
+ans ! » Qu’était-ce donc en ce temps-là ? Enlevez les casernes, l’agence
+des Messageries maritimes, les hangars du chemin de fer de Saint-Louis,
+que reste-t-il ? Deux ou trois magasins, bazars complexes où l’on vend
+de tout, objets d’utilité première et articles de traite, des conserves
+et des paires de bottes, des parasols et des accordéons.
+
+La nature a plus fait que l’homme. La rade est admirable, au point de
+vue nautique, s’entend. Car je ne sais guère d’horizons plus ternes, de
+monotonie comparable à celle de ses grèves. Mais dans ce bassin, le seul
+qu’offre au navigateur l’inhospitalière côte d’Afrique, des flottes
+trouveraient place. Mieux encore que Ténériffe ou que Las Palmas, il
+semblait fait pour abriter un grand dépôt de combustible à l’usage des
+vapeurs voguant vers l’Atlantique Sud. Les motifs de la préférence
+donnée aux Canaries ? Questions de tarifs ; les mêmes apparemment qui,
+sur d’autres mers, ont fait dévier le transit de l’Extrême-Orient du
+détroit de la Sonde au détroit de Malacca, des douanes de Batavia vers
+Singapore, port franc.
+
+Mais tout change avec les années. Peut-être quelque jour cette rade
+deviendra-t-elle l’escale favorite entre l’Europe et le Cap. Alors, qui
+sait ? Saint-Louis, séparé de l’Océan par la barre du Sénégal, souvent
+difficile, perdra toute importance, et Dakar sera promu au rang de
+capitale. C’est, toutes proportions gardées, la lutte qui se poursuit
+ailleurs entre l’antique port fluvial et la jeune ville maritime, entre
+Rouen et le Havre, Nantes et Saint-Nazaire.
+
+Voilà ce qui devrait être. De ce qui est, rien à dire. Après une journée
+passée à piétiner dans cette cité embryonnaire, je la quitterai sans
+regret, n’emportant que le souvenir du cordial accueil fait aux
+voyageurs. A mesure que le soleil décline, mes regards, détachés de la
+terre, se dirigent vers la baie que sillonnent les côtres de pêche, vers
+les vieux bastions de Gorée et, au delà, vers la mer attirante, la mer
+par où l’on s’en va !
+
+
+ En mer.
+
+
+La mission vient d’embarquer son escorte, un détachement de vingt
+tirailleurs sénégalais, commandé par M. le lieutenant Gay, de
+l’infanterie de marine. De solides gars. L’insouciance du lendemain
+double leur force. Pourquoi ils partent, où ils vont, combien de temps
+durera l’absence, ces braves gens l’ignorent et ne s’en inquiètent pas.
+La veille, on leur a dit de faire leur paquet : ils n’en ont pas demandé
+plus. La nouvelle les a mis en liesse : c’est à qui, dans le campement,
+enviera les hommes désignés pour s’en aller on ne sait où, à
+l’aveuglette, mais, à n’en pas douter, à d’extraordinaires aventures
+dont le récit magnifié leur vaudra, au retour, la considération des
+camarades. Et d’astiquer les fusils, de garnir les musettes, sans
+oublier les gri-gris efficaces, qui garderont de toute male encontre.
+Une dernière caresse à leurs brunes compagnes ; puis en route, en
+célibataires !
+
+L’entrée en campagne est, d’habitude, plus compliquée. Le noir mobilise
+avec lui son train de maison, la ménagère et la batterie de cuisine, un
+assortiment de marmites et de calebasses, de couffins et de boîtes qui
+nécessite un portefaix pour chaque fantassin. Coutume respectable, mais
+dispendieuse. Il semble cependant qu’il soit possible d’y déroger sans
+soulever des clameurs. Nos tirailleurs n’ont point emmené leurs femmes.
+La séparation, si l’on en juge par l’attitude des maris, n’a pas été
+très douloureuse. Juchés sur les agrès, sur les cages à poules, ils
+mènent grand train ; les éclats de rire arrivent jusqu’à la dunette.
+Leur gaieté ne se dément pas en dépit du temps maussade. Et Dieu sait si
+la brume qui nous environne depuis la sortie de Dakar est faite pour
+réjouir le cœur.
+
+Cette atmosphère chargée de vapeurs paraît être la caractéristique de
+cette partie du littoral africain. Elle contraste avec les lumineuses
+journées dont on jouit d’ordinaire entre les tropiques. Le changement a
+été brusque. Il semble qu’un triple voile de gaze disperse les rayons
+solaires. Dès que l’astre a disparu, les couches de nuées plus denses
+s’abaissent à fleur d’eau. Adieu les nuits limpides, la splendeur du
+firmament constellé. Dans le cercle de plus en plus réduit de l’horizon,
+de rares étoiles fusent çà et là comme des nébuleuses. C’est, dans la
+chaleur croissante, l’aspect embrumé des mers septentrionales.
+
+Calme plat. Le peu qui reste de brise nous prend en poupe ; la marche du
+navire ne provoque aucun courant d’air. La température ne descend plus
+la nuit au-dessous de 27°. De la cheminée, la colonne de suie s’élève
+très haut, compacte, sans osciller, et les escarbilles retombent droit
+sur le pont avec un bruit de grésil. La mer livide n’a pas un frisson.
+
+Le 7, vers midi, saute de vent : le brouillard se dissipe. Les petites
+îles anglaises de Los émergent sur bâbord, et, vis-à-vis, la presqu’île
+de Konakry, chef-lieu de nos établissements des Rivières du Sud.
+
+ *
+ * *
+
+Un pur joyau. Des roches volcaniques formant brise-lames, une plage de
+sable fin, des cocotiers échevelés ; en arrière, la grande futaie dont
+les verdures trempées ont des scintillements d’émeraude.
+
+La ville ? Un palais de gouverneur, façon de villa flanquée de lourdes
+arcades ; puis deux files de bâtisses en fer ou en bois couvertes de
+tôle galvanisée, bordant un boulevard désolant, long d’un quart de
+lieue, large de cent mètres, Sahara où l’insolation guette le téméraire
+qui s’y hasarde en plein midi. Konakry est très fier de son avenue, à
+tel point qu’il n’a pu résister à la tentation d’en percer une autre
+coupant la première à angle droit. Celle-ci attend encore ses édifices :
+la chaussée future n’est qu’une trouée encombrée d’arbres abattus, de
+souches à demi brûlées. Elle figure assez exactement le sillon creusé
+par le passage d’un cyclone.
+
+En présence de ce massacre, le souvenir me hante des colonies de
+l’archipel Malais, de ces villes ombreuses qui ont nom Pinang, Batavia,
+Samarang. Konakry eût pu leur ressembler. Mais là-bas le colon traitait
+la forêt moins en ennemie qu’en alliée, s’y ménageait une retraite,
+n’hésitait pas à briser l’alignement d’une rue pour épargner un arbre.
+Ici les nouveaux venus ont promené le feu et la hache. Leur devise a
+été : table rase ; leur idéal, un Champ de Mars. Cette conception
+édilitaire a ses partisans. Il semblerait toutefois que, préoccupés de
+faire grand, ils aient surtout fait le vide, ce qui n’est pas absolument
+la même chose.
+
+Mieux inspirée, la population noire a pris position à la lisière du
+bois. Elle comprend une vingtaine de familles Soso, originaires du Rio
+Pongo ; les hommes travaillent par intermittences dans les factoreries
+comme manœuvres ou bateliers. Leurs cases rondes, très vastes, sont
+d’une propreté remarquable : un avant-toit, parfois même une sorte de
+promenoir couvert n’y laisse pénétrer qu’une lumière atténuée. A côté,
+fermé par une palissade en bambou, le potager : maniocs, bananiers et
+papayers plantés à la diable. En déboisant pour établir son village,
+l’indigène a respecté les ancêtres de la brousse, des banyans séculaires
+qui versent sur les places, aux angles des ruelles, la fraîcheur de
+leurs amples ramures. Dans ce quartier privilégié, c’est, à toute heure
+du jour, un babil d’oiseaux, des frous-frous d’ailes, des rires
+d’enfants nus se poursuivant avec des gestes de ouistitis sur les basses
+branches, sur les racines enchevêtrées. Volontiers on s’attarde, heureux
+d’oublier le chef-lieu caniculaire en train de rissoler le long de son
+avenue rouge comme braise.
+
+Je n’oserais prédire à Konakry de hautes destinées. La prépondérance
+semble désormais assurée aux postes échelonnés sur la Côte d’Ivoire
+moins éloignée des centres commerçants de la bouche du Niger, reliée à
+l’intérieur par ces voies fluviales qu’on nomme le Comoé, le Lahou, le
+Cavally. Ici le trafic est plutôt restreint à la partie du littoral
+comprise entre le Sénégal et Sierra Leone, aux territoires qu’arrosent
+les rivières du Sud, le Rio Pongo, la Mellacorée.
+
+En attendant que luisent des jours meilleurs, le mouvement est à peu
+près nul. Sur la rade foraine, semée de bas-fonds, accessible seulement
+à marée haute, le vapeur postal jette l’ancre deux fois par mois. C’est
+un événement ni plus ni moins qu’au village l’arrivée de la diligence. A
+peine le navire est-il signalé que les embarcations démarrent, faisant
+force de rames. On va se donner l’illusion de la patrie en venant passer
+quelques heures à bord. Tous ceux que les exigences du service ne
+retiennent pas à terre sont de la partie. Ils ont endossé les habits de
+fête, le complet de toile blanche immaculé. C’est en effet fête chômée
+pour ce petit monde. Les lettres, les journaux de France, les derniers
+potins du boulevard ou de la Canebière, l’apparition de figures
+nouvelles, il n’en faut pas plus pour réconforter les énergies anémiées.
+
+La journée s’achève : ils sont encore là, les uns dans le salon où la
+clarté douce de la lampe met une intimité d’intérieur familial ;
+d’autres sur le pont, groupés autour de nous, parlant haut avec
+l’intonation de gens que l’isolement a déshabitués de la parole et que
+le son de leur propre voix réjouit comme une musique.
+
+Ce qu’ils disent ? Des choses indifférentes. L’entretien roule sur la
+colonie, les affaires courantes, les mutations et l’avancement ;
+conversations de bureaucrates accusant le pli du métier, la
+préoccupation du détail, l’importance accordée à des riens, les
+susceptibilités ombrageuses.
+
+La nuit était venue, la brume avec elle ; infatigables, ils péroraient
+sans s’étonner de nos silences. Leur tenir tête eût été au-dessus de nos
+forces. Tombés à une vague somnolence, nous ne percevions plus qu’un
+bourdonnement continu où, çà et là, des noms éclataient en fanfare, des
+noms d’inconnus qui revenaient, toujours les mêmes, ainsi qu’au théâtre
+les comparses dans un défilé. Puis le sifflet de la machine retentit ;
+le ronflement du treuil à vapeur annonce que l’ancre est levée. Ces
+messieurs se précipitent aux échelles, sautent dans leurs canots et
+s’évanouissent comme des ombres.
+
+La traversée touche à sa fin. Bientôt nous avons dépassé Sierra Leone et
+doublé, à distance respectueuse, le cap des Palmes. Sur cette pointe, la
+République de Libéria a édifié un phare. A vrai dire, il n’est éclairé
+que lorsque le gardien n’a rien de mieux à faire. Aussi la plus
+élémentaire prudence commande-t-elle de manœuvrer comme s’il n’existait
+pas, en se maintenant au large.
+
+Le 10, nous rallions la terre. Côte très basse : grève et forêt ;
+première apparition de la barre reconnaissable aux fusées d’écume
+jaillissant des lames écroulées. Quelques villages : Beribi, Grand
+Lahou. Les habitants, connus sous le sobriquet de Jack-Jacks, se
+distinguent de leurs congénères par leur activité et de singulières
+aptitudes commerciales ; ils traitent directement avec les navires de
+passage sans recourir à l’intermédiaire des factoreries. Sans
+comptabilité, sans écritures, ces noirs avisés ont déjà réalisé des
+fortunes.
+
+Chaleur intense. Les cabines sont devenues inhabitables. Sur le coup de
+dix heures, la dunette est transformée en dortoir. Chacun s’accommode de
+son mieux sur les banquettes, sur les panneaux. Quelques opiniâtres
+tentent de tenir bon dans leurs lits ; mais longtemps avant l’aurore,
+l’insomnie les en chasse ruisselants comme des gargoulettes. A Konakry,
+l’équipage s’est augmenté d’une vingtaine d’indigènes de la côte de Krou
+qui suppléent les Européens dans le gros travail du bord. Organisés en
+équipes, sous la direction de chefs choisis par eux, ces robustes
+gaillards, appelés communément Krou-men ou Krou-boys, sont embauchés sur
+la plupart des paquebots, entre les Rivières du Sud et le Gabon. Laver
+et briqueter le pont, repeindre le bordage et la mâture, manipuler les
+colis dans les cales, voilà leurs attributions. Ils s’en acquittent sans
+hâte, accompagnant la manœuvre par une interminable complainte dont le
+thème improvisé, dans les notes suraiguës, par un soliste, est repris à
+l’unisson par le reste de la bande, sur le mode grave. A les voir aller
+et venir à demi nus ou accoutrés d’oripeaux baroques, on éprouve pour la
+première fois la sensation, depuis l’Europe, de la barbarie prochaine.
+
+
+ Nuit du 10 au 11 janvier.
+
+
+Nous stoppons devant Grand Bassam, mais seulement pour quelques heures.
+Nous ne sommes plus qu’à une trentaine de milles d’Assinie et pourrions,
+si l’état de la barre le permettait, débarquer le jour même avec armes
+et bagages. Ici la barre s’annonçait belle ; promenade à terre dans la
+matinée, sans incident fâcheux : une simple douche.
+
+Visiter la capitale de la Côte d’Ivoire est l’affaire d’une demi-heure.
+J’aurai d’ailleurs assez de loisirs à lui consacrer plus tard. Que nous
+revenions de l’intérieur par le Comoé ou le Lahou, c’est à Grand Bassam
+que nous devrons attendre, longtemps peut-être, le bateau pour France.
+Du moins pourrai-je, de la sorte, constater au retour les progrès
+accomplis. Dans une colonie naissante, tant de changements s’opèrent en
+quelques mois. Il y a trois années à peine, ces parages étaient presque
+déserts. A de rares intervalles un navire y venait compléter son
+chargement d’huile de palme. Aujourd’hui, deux compagnies françaises,
+deux compagnies anglaises y montrent leur pavillon, sans parler des
+services irréguliers, des bâtiments à voile appartenant aux factoreries.
+
+Trafic important ; ébauche de ville. Seuls, les commerçants ont pour
+demeures autre chose que des baraques. L’autorité est moins bien servie.
+De prime abord, cela surprend. Quel est donc ce superbe palais de fer à
+deux étages ? La Résidence apparemment. — Y pensez-vous ! C’est l’agence
+de la _West African Telegraph Company Limited_. Bien entendu, la station
+se trouvant en territoire français, la direction en est confiée à un
+employé choisi par la compagnie dans notre administration des Postes et
+Télégraphes. Pas mal logé, le télégraphiste : seize pièces lambrissées
+en pitchpin, un cabinet de ministre. La Résidence est plus modeste. —
+Sans doute, ce long bâtiment entouré d’une palissade ? — Erreur. Ceci
+est la factorerie Swanzy et Co de Londres. — Alors, ne serait-ce pas
+cette maison blanche flanquée de deux pavillons carrés en forme de
+bastions ? — L’ancien fort Nemours. Après 1870, lorsque, par économie,
+le gouvernement décida d’évacuer nos postes de Guinée, le fort et ses
+dépendances ont été vendus par l’État à la maison Verdier de la
+Rochelle. — Il faut donc, à cette heure, que l’État bâtisse ; j’aperçois
+justement un chantier, des ouvriers occupés à monter la plate-forme
+d’une habitation... — Vous voulez dire du comptoir fondé par une
+nouvelle société, la Compagnie coloniale française. — Où placez-vous
+donc M. l’administrateur ? Ce n’est pas, j’imagine, dans une de ces
+cabanes en planches pareilles aux arches de Noé des bimbelotiers de
+Nuremberg ? — Précisément.
+
+Tout cela, je ne l’ignore pas, n’est que provisoire ; Paris ne s’est pas
+fait en un jour. Jamais pourtant je n’ai pu me défendre d’une certaine
+compassion pour ces résidents sans résidence, fonctionnaires de la
+première heure dont les installations éphémères et fantaisistes
+contrastent péniblement avec la physionomie achevée, définitive des
+immeubles occupés par les commerçants leurs administrés. Oh ! le
+baraquement colonial, avec ses cloisons fleurant la moisissure, ses
+trois pièces exiguës : le vestibule qui sert aussi de salle à manger et
+de salon, la chambre à coucher, une chambre de grisette au mobilier
+sommaire. L’armoire en sapin : dans un angle, la planche supportant la
+toilette ; sur un rayon pêle-mêle, les chaussures, des livres
+dépareillés, des liasses de vieux journaux. A l’ombre de la galerie un
+boy fait la sieste, couché sur le ventre, les bras croisés sous le
+menton. Dans l’air, une odeur de paperasses et de cancrelats combinée
+avec celle des cuisines nègres qui mijotent en plein vent là-bas, dans
+le village. Des réminiscences vous viennent, d’étranges évocations : le
+grenier de Jenny l’ouvrière et la case de l’oncle Tom.
+
+Vivre là dedans ! Rien que d’y penser, même par cette température de
+trente-cinq degrés, un frisson me court de la nuque aux talons. A nous
+les longues marches, les campements improvisés, les sommeils sous la
+tente ou sous la hutte en branchages, les saines rudesses de la vie
+active, tout plutôt que cette immobilité dissolvante. Si l’on peut
+plaindre le pionnier que ses forces trahissent, le voyageur dont la
+brousse envahit la tombe ignorée, que dire des infortunés condamnés à se
+voir dépérir jour par jour, heure par heure, dans ces sépulcres à ciel
+ouvert ? La fièvre, sous ces latitudes, fait moins de victimes que
+l’ennui. On s’exagère les dangers du climat tropical : le plus
+redoutable est l’inaction.
+
+
+ 11 janvier, deux heures de l’après-midi.
+
+
+Le _Stamboul_, en avance de quarante-huit heures sur la date prévue,
+mouille en face d’Assinie, à quatre cents mètres du rivage. La
+traversée, escales comprises, n’a pas duré tout à fait dix-sept jours.
+
+Une grosse affaire, le débarquement, alors même qu’on a, comme nous, la
+chance de tomber sur ce qu’on est convenu d’appeler une barre belle.
+
+Assez improprement dénommée, par parenthèse, cette _barre_ de la côte
+d’Afrique. Les véritables barres se dressent aux embouchures des
+fleuves. Il s’agit ici en réalité du suprême et tumultueux soulèvement
+de la houle, brusquement arrêtée dans son élan par des bas-fonds. Le
+phénomène s’observe, presque sans solution de continuité, sur tout le
+littoral du golfe de Guinée, du cap des Palmes au Bénin. Toujours est-il
+qu’il rend l’atterrissage difficile, sinon périlleux pour peu que la mer
+soit forte. Fût-ce par le beau temps, on ne franchit pas sans émotion
+les trois énormes volutes.
+
+L’équipage de chaque baleinière se compose d’une douzaine de noirs
+Minas, mariniers consommés. Complètement nus, munis de pagaies dont la
+palette est découpée en trident, ils piochent l’eau en cadence, rythmant
+leurs efforts par une mélopée continue, sorte de choral en partie
+double, répété tour à tour par l’équipe de tribord et celle de bâbord.
+Le chœur, dans son improvisation hâtive, ne manque pas d’harmonie. Les
+paroles varient selon les circonstances, la qualité des personnes, la
+nature de la cargaison. Les passagers sont-ils des Européens ? Le chant
+peut se traduire comme il suit : « Dans notre barque, il y a des
+blancs ; il ne faut pas chavirer ! » Et tous de s’écrier : « Non ! non !
+Ramons bien, ramons ferme ! »
+
+Debout à l’arrière, armé d’un long aviron, le barreur accélère ou modère
+l’allure, attentif à la fois aux oscillations du flot et à la mimique du
+féticheur posté sur la plage. Celui-ci, le geste impérieux, admoneste la
+mer et, ce qui vaut mieux, signale aux arrivants l’approche d’une lame
+propice. On attend ainsi, parfois plusieurs minutes, les pagaies hautes,
+laissant passer les vagues. Au signal donné, les bras se crispent, les
+tridents font rage, le chant va crescendo. Un coup de houle, et
+l’embarcation, lancée vers le rivage avec la vitesse d’un express,
+laboure la vase, puis s’arrête frémissante, tandis qu’invariablement un
+dernier embrun la balaye. Les noirs s’emparent du voyageur et, tout
+courant, le déposent plus ou moins trempé sur le sable.
+
+Une fois sur trois, la barque touche le bord, la quille en l’air. Cela
+ne tire pas à conséquence. Le seul danger serait de se trouver pris sous
+la coque aux membrures de fer pesant deux ou trois tonnes. Il suffit
+pour l’éviter que le passager règle ses mouvements sur ceux des noirs :
+lorsqu’il les verra lancer à l’eau leurs pagaies et piquer une tête du
+côté du vent, qu’il n’hésite pas à les suivre. La barre n’est pas, comme
+à Kotonou, infestée par les requins. Il en sera quitte pour une pleine
+eau de quelques secondes et viendra échouer à la grève contusionné, mais
+complet. Pareil incident se reproduit chaque jour ; les catastrophes
+sont rares.
+
+Dans cet atterrissage mouvementé, la préoccupation dominante, c’est le
+salut des bagages. Entendre ces cantines décorées de l’inscription :
+« Fragile » s’entre-choquer au fond du bateau, puis culbutées rouler
+avec un bruit de galets ; songer à ce que seront, après ces heurts, les
+instruments de précision, les boussoles et les chronomètres, les plaques
+de verre pour la photographie !... Cela fait mal. Ne regardons pas.
+
+Quatre heures de va-et-vient, et nos deux cents colis sont à terre
+empilés sous des prélarts devant la factorerie française. Un
+factionnaire les garde ; les curieux affluent, et la curiosité est
+mauvaise conseillère. Demain il sera temps de mettre en ordre tout
+cela : cherchons un abri. La nuit s’est faite : ce qui fut notre demeure
+pendant trois semaines, ce qui fut la patrie, fuit maintenant vers l’est
+à toute vapeur, s’estompe et disparaît. La noire silhouette s’efface, ne
+laissant, sur la mer veloutée par le clair de lune, qu’une poussière de
+houille, un trait d’ombre sur le ciel.
+
+
+
+
+ II
+
+ ASSINIE.
+
+
+Une bande de sable large de deux cents mètres, entre l’Océan et la
+lagune ; un moutonnement de paillottes. C’est Assinie.
+
+De la mer, le premier aspect n’a rien de déplaisant. Parmi les touffes
+de cocotiers, des cases de bambou coiffées de chaume. Les quatre
+factoreries piquent dans le paysage la note européenne. Immédiatement en
+arrière du village, un bout de lac miroite entre les palmes grêles. Au
+premier plan, la barre mugissante ; au fond du tableau, les eaux mortes,
+la paix des forêts inviolées.
+
+La population blanche, — si cela peut s’appeler une population, — compte
+en tout dix personnes. Notre arrivée équivaut à une invasion. Aucune
+maison ne pouvant nous héberger tous les cinq, on nous a recueillis du
+mieux qu’on a pu. Binger et Crozat logent chez l’administrateur ; MM.
+Braulot et Gay ont élu domicile à la factorerie Verdier. Pour moi, j’ai
+reçu l’hospitalité la plus cordiale chez l’agent de la Compagnie
+anglaise, M. Price. Nos tirailleurs ont assemblé quelques perches, étalé
+par-dessus une couche de feuilles et de roseaux, et se trouvent là comme
+chez eux. Assinie a pour un temps son quartier militaire, la parade et
+les exercices, à la grande joie des naturels. Le soir, la garnison
+organise une petite fête musicale et chorégraphique : sous les doigts
+d’un virtuose, un bidon vide remplace l’orchestre. A neuf heures, le
+clairon sonne l’extinction des pipes ; le camp s’endort.
+
+L’autorité supérieure est représentée par un administrateur colonial. Il
+habite de l’autre côté de la lagune, à dix minutes en barque, sur la
+lisière de la forêt, près du hameau de Mafia, dépendance d’Assinie. La
+Résidence s’élève sur l’emplacement de l’ancien poste militaire établi
+lors de la première occupation du pays, en 1842-43, ce qui, sans doute,
+lui a valu son nom : « le Blockhaus. » C’est une simple maisonnette,
+sans le plus petit appareil de défense, barrière ou palissade, et dont
+le chaume flamberait comme de l’amadou. Pied-à-terre provisoire : mais
+ce provisoire dure depuis quatre ans. Du jour où les questions
+africaines prirent l’importance que l’on sait, la réoccupation de cette
+côte fut décidée. Il serait à souhaiter que notre action ne demeurât
+point rudimentaire, que notre présence s’affirmât avec plus d’éclat.
+L’interrègne a déjà trop duré : notre influence en a singulièrement
+souffert. Les vieillards seuls se souviennent de nous, comprennent notre
+langue. Le reste n’entend que le jargon anglo-nègre, le _bushman
+english_, en usage sur tout le littoral. La jeune génération nous
+échappe : c’est une conquête à faire. La campagne a déjà commencé sous
+de favorables auspices, à l’aide de cette arme à longue portée, —
+l’école.
+
+Établie dans une vaste case, cette école est encore la seule
+manifestation de l’enseignement primaire à la Côte d’Ivoire. Elle est
+fréquentée par une trentaine de bambins qu’un brave instituteur initie,
+avec une patience méritoire, aux mystères de la grammaire française.
+C’est une pépinière d’interprètes appelée à rendre de réels services.
+Sans doute, bon nombre de ces enfants, parvenus à l’âge d’homme,
+retourneront assez vite à l’existence désœuvrée de leurs pères ; plus
+d’un sera, à l’occasion, un auxiliaire utile et fidèle. J’ai été
+vivement frappé de la physionomie éveillée de ces enfants âgés de huit à
+douze ans. La plupart écrivent et parlent suffisamment le français. Le
+résultat n’est pas inférieur à ce que l’on obtient d’élèves du même âge,
+en Europe. La comparaison, qui plus est, serait à l’avantage de
+l’écolier noir. L’intelligence est, chez lui, très précoce ; il apprend
+vite et sans effort. Mais ce brillant début a des lendemains nuageux.
+L’activité cérébrale s’arrête avec la puberté. A quatorze ou quinze ans,
+c’est comme un engourdissement de la pensée, le déclin vers une vie
+purement végétative. Les mieux doués garderont tout ou partie des
+connaissances acquises. Ils n’y ajouteront rien.
+
+Un brigadier des douanes et quatre commis complètent le personnel
+administratif.
+
+A voir leur gîte, on ne se douterait guère qu’entre les mains de ces
+pauvres gens passent, chaque année, de grosses sommes. Sur la plage, une
+paillotte vulgaire entre les paillottes, telle est la douane d’Assinie.
+Elle est meublée d’un lit de camp à l’usage du chef. Les sous-ordres
+reposent à terre sur des nattes. Une malle vermoulue renferme, avec la
+défroque des employés, les registres et les espèces, les archives et la
+caisse. Rien de plus : pas une table, pas une escabelle. Le mobilier est
+en route, annonce-t-on. Il faut croire qu’on l’aura expédié par la
+petite vitesse. En attendant, nous avons été assez heureux pour y
+suppléer par l’offre de nos fauteuils de canne achetés aux Canaries.
+C’est un commencement. Du luxe ! L’essentiel viendra plus tard, s’il
+plaît à Dieu.
+
+En vérité, on croit rêver. Lorsqu’on songe aux conditions climatériques
+de ces contrées, à la nécessité, pour l’Européen contraint d’y faire un
+séjour prolongé, de s’entourer du minimum de confort exigé par les lois
+les plus élémentaires de l’hygiène, la situation paraît inouïe. A coup
+sûr, les hommes qui briguent ces places ne sauraient prétendre à une
+installation de petite-maîtresse. Cependant, un lit pour quatre, c’est
+vraiment trop peu. On me répondra que, dans tel autre poste, il y a
+quatre lits pour un. L’équilibre serait ainsi rétabli ; mais la
+compensation est illusoire.
+
+A parler sérieusement, laissant de côté les devoirs de l’État vis-à-vis
+de modestes serviteurs chargés de le représenter sous le plus
+inhospitalier des climats, est-ce de la sorte qu’on espère relever, aux
+yeux de l’indigène, le prestige des autorités ? Celles-ci n’ont à leur
+disposition ni canot à vapeur, ni baleinière. L’administrateur veut-il
+entreprendre une tournée dans les nombreux villages situés sur la
+lagune ? Il faudra qu’il loue l’embarcation d’une maison de commerce[2].
+Ces détails frappent vivement le noir ; il réservera son admiration
+respectueuse aux trafiquants bien logés et bien équipés : ses sentiments
+à l’égard de fonctionnaires mal lotis friseront l’indifférence.
+
+Par bonheur, la visite de deux inspecteurs des colonies qui reviennent
+du Gabon et se sont arrêtés ici quarante-huit heures va permettre à
+l’administration métropolitaine d’être informée de cet état de choses.
+Nul doute que des mesures ne soient prises pour y remédier à bref délai.
+Ce sera justice. La France, qui entretient plus d’une colonie coûteuse,
+doit au moins appliquer, à celles de ses possessions dont le budget se
+solde en bénéfice, une part de leurs revenus. On m’assure que le total
+des droits perçus par la seule douane d’Assinie pendant le dernier
+exercice s’élève à cent quarante-quatre mille francs. Les dépenses
+n’atteignent pas cinquante mille. La marge est plus que suffisante.
+
+Il est difficile d’évaluer l’importance d’une agglomération noire.
+Assinie, à notre estimation, doit contenir près de quatre mille
+habitants. L’inégalité des forces chez les deux races en présence est
+éminemment suggestive. La position de cette poignée d’Européens vivant
+en sécurité au milieu d’une foule indigène en dit long sur le caractère
+passif des fils de Guinée et la malléabilité de l’âme moricaude.
+
+ *
+ * *
+
+Combien de temps resterons-nous ici ? Tout dépend des mouvements des
+commissaires anglais. Peut-être sont-ils encore à quelques cents milles,
+sur la Côte d’Or. Un messager a été expédié à Axim, premier poste
+britannique. Il sera de retour dans une huitaine, et nous pourrons nous
+mettre en route, au plus tôt, fin janvier. Le retard ne nous chagrine
+pas outre mesure. Peut-être même cette période d’attente a-t-elle du
+bon. Elle nous acclimate ; nous passerons moins brutalement de la vie de
+famille à la vie de coureurs des bois.
+
+Bien que le thermomètre, à l’ombre, marque 30°, la brise de mer rend la
+température supportable. Nous sommes dans la saison sèche, la moins
+malsaine de l’année pour l’Européen. Les grandes pluies de l’hivernage,
+favorisant l’exhalaison des miasmes telluriques, l’éprouvent davantage.
+La maladie qui domine actuellement sur le littoral et s’attaque de
+préférence à l’indigène ne serait autre que l’influenza. Elle aurait, me
+dit-on, fait en moins d’un mois, rien qu’à Assinie, une dizaine de
+victimes. Ces deuils récents sont attestés par le bruit que l’on mène en
+certaines cases : coups de feu, lamentos en l’honneur du défunt. Le
+vacarme a lieu généralement la nuit. Après une courte accalmie, il
+reprend de plus belle longtemps avant l’aube. C’est là un des moindres
+inconvénients de l’existence à proximité d’un village nègre.
+
+[Illustration : JEUNES FEMMES D’ASSINIE (COTE D’IVOIRE)]
+
+Si le climat justifie sa détestable réputation, il y a néanmoins lieu de
+s’étonner que la mortalité ne soit pas plus considérable en un tel foyer
+d’infection. Dans des cases de dix pieds carrés s’entassent six ou huit
+personnes dormant sur le sol. Enfin, le mode de sépulture, qui consiste
+à enfouir le mort sinon chez lui, du moins dans le voisinage de sa
+demeure, et presque à fleur de terre, devrait contribuer à multiplier
+les causes d’épidémie. Je me demande si, dans des conditions identiques,
+la vie serait moins précaire en Europe qu’à la Côte d’Ivoire.
+
+L’occupation ne nous manque pas ; les heures fuient, rapides. Il faut
+passer en revue, pièce à pièce, le matériel et les marchandises. Les
+dégâts ne sont pas graves, mais tout a besoin de prendre l’air. Il est
+indispensable aussi de répartir les bagages par fractions de vingt-cinq
+kilogrammes et de remplacer les caisses par des enveloppes de toile
+sulfatée. Le ballot est plus aisé à ouvrir en cours de route et, pour le
+noir accoutumé à porter sa charge sur la tête, moins encombrant lorsque
+le convoi doit se frayer passage à travers une brousse épaisse.
+
+Le déballage et l’inventaire nous attirent un imposant concours de
+visiteurs des deux sexes. Les tirailleurs en faction devant le hangar
+ont fort à faire pour écarter les envahisseurs. A mainte reprise, ils
+sont débordés, et les importuns s’introduisent, l’échine courbée,
+obséquieux, dans l’espoir d’attraper quelque bagatelle. Assis sur les
+talons, ils se communiquent leurs impressions à voix basse.
+
+L’exhibition a le plus vif succès, depuis les tissus chatoyants, les
+gazes lamées, jusqu’à l’article à un sou. On s’extasie devant le faux
+corail ; à l’apparition des rangs de perles, des éclairs de convoitise
+passent dans les prunelles.
+
+Les tabatières sont très demandées. Sous cette rubrique, par parenthèse,
+nous présentons ces petits ballons en celluloïd multicolore, avec un
+grelot à l’intérieur, vendus cinq centimes dans la plupart des bazars.
+Il faut savoir que le noir, priseur enragé, use, en guise de récipient,
+d’une calebasse de la grosseur d’une paume : l’orifice, fermé par une
+cheville de bois, a juste le diamètre suffisant pour laisser passer la
+prise que le consommateur reçoit sur l’ongle du pouce. Nos tabatières
+sont acceptées sans discussion : le grelot ne provoque aucun étonnement.
+Tout au plus nous objectera-t-on qu’il manque un trou pour introduire le
+tabac. A quoi nous répondons judicieusement qu’il en doit être ainsi :
+cette innovation permet à l’acheteur de pratiquer lui-même l’ouverture
+de la grandeur qui lui convient. La réplique paraît victorieuse.
+
+Extrêmement goûtées aussi les chaînettes en métal blanc où pend une
+médaille sur laquelle est figurée une reproduction informe de
+l’_Angelus_ de Millet. Notre pacotille contient plusieurs grosses de ce
+chef-d’œuvre. Avant qu’il soit longtemps, la France noire en sera
+largement approvisionnée, de Comoé à la Volta. On ne saurait trop, chez
+les peuples neufs, propager le goût des beaux-arts.
+
+Les prétentions du commerce visent moins haut. Il importe surtout les
+cotonnades imprimées de fabrication anglaise, les fusils à pierre, la
+poudre, la bougie et le pétrole. N’oublions pas le gin, le tafia et des
+spiritueux extraordinaires dont les flambantes étiquettes arborent
+impudemment les noms de Jamaïque et de Cognac. Ces alcools sont vendus
+aux marchands indigènes vingt-cinq à trente shillings les vingt fioles.
+Le prix est acquitté en poudre d’or, la monnaie courante. Les comptoirs
+d’Assinie l’encaissent à raison de soixante-douze shillings (90 francs)
+l’once, et en expédient chaque année en Europe pour une valeur de cinq
+mille livres sterling en moyenne.
+
+Le principal article d’exportation consiste en une variété de l’acajou,
+très appréciée sur le marché de Liverpool. Par les rivières et la
+lagune, les trains de bois amènent tous les ans environ deux mille
+troncs d’arbre cubant, l’un dans l’autre, de trente à trente-cinq pieds
+anglais. Le territoire exporte, en outre, une quantité minime de
+caoutchouc, de qualité très inférieure à celui du Para. Les noirs le
+préparent mal, à supposer qu’ils n’y mélangent pas des matières
+étrangères, pour augmenter le poids.
+
+La factorerie ouvre ses portes avec le jour. Les clients ne sont pas
+légion. Mais, à lui seul, un traitant de quelque importance occupera la
+place pendant une journée. Ses pirogues sont là, prêtes à charger, les
+pagayeurs à leur poste. Les prix ont été débattus, mais l’homme
+s’attarde à faire son choix. Il hésite, palpe la marchandise, la flaire,
+la quitte pour une autre, la reprend et s’assied, contemplatif, le
+regard fixe, mâchonnant, suivant la mode noire, une baguette de bois
+tendre pour s’entretenir les dents belles. L’emplette d’une pièce
+d’étoffe réclamera des heures de méditation. Après quoi, ses résolutions
+arrêtées, il procède au payement. Nouvelle affaire. Alors intervient le
+peseur d’or, qui examine le métal à la loupe, scrutant les pépites, afin
+de s’assurer si leurs anfractuosités ne récèlent pas des parcelles de
+terre ou de sable. Quand la transaction est enfin terminée, le jour
+tombe : à la clarté des torches de palmes, l’acheteur embarque sa
+cargaison. Puis la flottille s’éloigne, dans la nuit. Demain, elle
+abordera au fond d’une crique, à l’ouverture d’un sentier de forêt par
+lequel les produits d’une civilisation plus ou moins frelatée seront
+emportés à dos d’homme vers l’intérieur mystérieux.
+
+Durant ces laborieuses négociations, les désœuvrés du village, — autant
+dire la majorité de la population assinienne, — rôdent autour du
+magasin. Silencieux, drapés à la romaine, le pagne rejeté sur l’épaule,
+ils suivent avec un intérêt soutenu les péripéties du marché. Les
+notables franchissent le seuil, s’installent sur des caisses, sur des
+barils, et restent là comme au spectacle. L’un d’eux parfois, profitant
+du moment où le commis est penché sur son registre, allonge
+sournoisement le bras, prêt à faire main basse sur quelque brimborion.
+Mais quand il se dispose à glisser l’objet sous sa toge, l’employé, qui
+ne le perdait pas de vue, toujours calme, sans relever la tête, avec un
+flegme britannique, lui décoche cet avertissement :
+
+« Mon ami, je vais envoyer mon pied vous prendre mesure d’une culotte. »
+
+Le Romain lâche sa proie, fait demi-tour et se retire, très digne.
+
+ *
+ * *
+
+Nous avons à présent maison montée. Nos boys ont commencé leur service.
+Les candidats étaient nombreux. Nos préférences sont allées à ceux des
+concurrents qu’une fréquentation assidue de l’école avait le plus
+familiarisés avec notre langue, non que leur parler soit la correction
+même. Ils ont une manière à eux de se débrouiller parmi les singuliers
+et les pluriels, les genres et les temps. C’est la grammaire réduite à
+son expression la plus simple, la phrase allégée des vaines élégances,
+la beauté fruste, qui tout d’abord déconcerte ; mais on s’y fait.
+Exemple :
+
+« _Ma capitaine, dans çà village il y a toi gagner chèvre. Le chef il
+apporte._ »
+
+Traduction : « Mon capitaine, le chef du village vient vous offrir une
+chèvre. »
+
+Dans le langage nègre, « gagner » est le verbe par excellence, la clef
+de voûte, la pierre angulaire ; actif et auxiliaire tout ensemble. Ses
+acceptions sont innombrables. « Gagner », c’est être, avoir, aller,
+prendre, recevoir, que sais-je encore ? On « gagne » ici une foule de
+choses qu’il serait, avec la meilleure volonté du monde, difficile de
+considérer comme un gain. Un noir ne dira jamais d’un défunt : « Il est
+mort », mais : « _Il a gagné mort._ » Un joueur malheureux ne trouvera,
+pour confesser sa perte, que cette formule bizarre : « _J’ai gagné
+perdu !_ » Tant pis si l’accouplement de ces vocables implique
+contradiction pour l’Européen. Le nègre est fier de ce français si pur !
+
+Notre interprète, toutefois, s’exprime avec plus de recherche. L’homme
+répond au nom d’Ano. Ses services seront utilisés surtout dans les
+villages de la forêt, chez les peuples de race agni. Sur le plateau
+soudanien, nous rencontrerons les Mandés musulmans dont Binger s’est
+assimilé les différents dialectes lors de son voyage de vingt-sept mois
+du Niger au golfe de Guinée.
+
+Ano est un garçon dévoué, affectant des allures européennes et que sa
+faconde rendra précieux dans les palabres. Dans ses rapports avec nous,
+il use le plus souvent d’un vocabulaire spécial emprunté moins au
+langage courant qu’à ses réminiscences scolaires, de précautions
+oratoires telles que « si j’ose m’exprimer ainsi », « me permettrai-je
+de... », « ce souvenir est gravé dans mon âme », au lieu de : « je me
+rappelle ». Autant de périphrases prud’hommesques qui, dans sa bouche,
+sont d’une irrésistible drôlerie. Très cérémonieux, si l’un de ses
+congénères, nu comme la main, se présente au campement, il ne manquera
+pas de l’annoncer ainsi : « Ce _monsieur_ désire vous parler. » Et il
+faut voir la tête du « monsieur » !
+
+Avoir pour valets des êtres nés sur les marches d’un trône, cela n’est
+point banal. Deux de nos domestiques, les boys Aka et Adingra, sont des
+princes. L’un et l’autre eurent pour père le feu roi du Sanwi, Amatifou,
+privilège qu’ils partagent d’ailleurs avec nombre de leurs compatriotes.
+Avec la polygamie et le relâchement des liens de famille qui en résulte,
+le fait d’être issus d’un monarque ne suffit pas à garantir aux
+descendants une oisiveté dorée. Au surplus, la présence de ces jeunes
+gens ne pourra manquer de rehausser notre prestige aux yeux des
+peuplades de la brousse, auprès des chefs de l’Indénié et de l’Abron.
+Leurs attributions seront multiples. Serviteurs la plupart du temps,
+ambassadeurs à l’occasion ; préposés tour à tour à l’entretien de la
+garde-robe et des relations internationales.
+
+Kassikan, mon boy, est de souche plus humble. Il m’a été recommandé par
+l’excellent instituteur d’Assinie dont il fut l’élève. Le père, un
+pêcheur du village d’Aby, sur la lagune, vient de me l’amener dans sa
+pirogue. Le gamin peut avoir de douze à treize ans. Je l’ai jugé d’abord
+un peu frêle pour résister à de longues marches, et j’ai cru devoir
+émettre, à cet égard, quelques doutes. Kassikan les a dissipés d’un
+geste. Pirouettant sur ses jambes fluettes et se frappant les mollets,
+il s’est écrié : « Il y a bon pour marche ! » Le garçon fera mon
+affaire. Il semble d’un heureux caractère, actif et futé comme un singe.
+Nous sommes au mieux. Il me tutoie, cela va sans dire, et m’a déjà
+révélé le secret de son cœur. Kassikan a une bonne amie qu’il se promet
+d’épouser quand il sera un homme et qu’il aura fait fortune. Avec ses
+gages — vingt-cinq francs par mois — soigneusement mis de côté, il sera
+un parti sortable pour Mlle Amo : c’est le nom de sa bien-aimée. Mais un
+autre désir le travaille : échanger son nom barbare contre un nom de
+blanc. C’est là une des premières faveurs que les bambins fréquentant
+l’école demandent au maître. Il y est aussitôt fait droit : chacun se
+voit gratifié d’un prénom emprunté soit au calendrier, soit à la
+mythologie : Pierre ou Paul, Castor, Hercule. Et ils sont heureux.
+Kassikan, lui, a reçu en partage un dénominatif romantique. Je ne
+saurais rendre le ton pénétré dont il m’a dit :
+
+— Appelle-moi Alfred !
+
+— Va pour Alfred.
+
+Le service culinaire a été assuré par l’engagement du noir Anoman, un
+gros garçon à la mine endormie, lequel pourtant, à ce qu’on affirme,
+serait capable de distinguer une marmite d’une poêle à frire. De ce
+cuisinier-là je me méfie.
+
+La valetaille recrutée, les paquetages prêts, il fallait des porteurs.
+Ce n’était point à Assinie que nous pouvions nous procurer les cent
+cinquante hommes nécessaires à l’expédition. Nous devions, à cet effet,
+recourir aux bons offices de notre protégé Akassimadou, roi du Sanwi,
+qui réside à Krinjabo. Cette capitale est située sur la rive gauche de
+la rivière Bia, non loin de son embouchure dans la lagune ; trois heures
+de trajet en canot à vapeur. A dire vrai, le voyage aller et retour
+occupera trois jours au moins ; il faut compter avec les exigences du
+cérémonial nègre et les palabres interminables.
+
+De plus, nous avons été invités à faire escale, à dix milles seulement
+d’Assinie, sur la rive nord du lac, à la plantation caféière d’Élima.
+C’est la première entreprise agricole tentée dans nos possessions de
+Guinée par un Français, M. Verdier, de la Rochelle. Nous lui devons
+cette visite.
+
+[Illustration : ALFRED]
+
+ *
+ * *
+
+Le 18 janvier, dans l’après-midi, la chaloupe _Evelyn_, mise
+obligeamment à la disposition de la mission par le représentant de la
+maison Swanzy, levait l’ancre. Elle remorquait un canot et une grande
+baleinière dans laquelle avait pris place l’escorte de tirailleurs
+sénégalais destinée à donner à notre entrevue avec Akassimadou le
+caractère d’une démarche solennelle.
+
+Vers quatre heures, la flottille mouillait dans la jolie baie d’Élima,
+où les agents de M. Verdier nous accueillaient comme des amis qu’on
+espère.
+
+Le relief de la rive est assez accusé en cet endroit. A quelques pas du
+débarcadère, les cases des noirs pointent entre les touffes de
+bananiers. Tout près sont les grands séchoirs dallés, les bassins de
+lavage, les hangars de machines à dépulper et à décortiquer. Au delà, le
+terrain s’escarpe, et, par une pente raide, on atteint la maison
+d’habitation, située à une trentaine de mètres au-dessus du lac. De la
+véranda, le coup d’œil est enchanteur. A nos pieds s’arrondit la baie
+profondément échancrée, avec son amphithéâtre de forêts vierges
+projetant leur ombre sur les eaux ; vers le sud, dans une buée
+lumineuse, les contours indécis des grandes îles étalées entre le haut
+lac et Assinie ; au couchant le mont Rouge, éminence isolée dont
+l’altitude ne dépasse pas cent mètres, détache son arête régulière comme
+une falaise sur un océan de verdure.
+
+La superficie du défrichement est de cent treize hectares. Il contient
+plus de trois cent mille caféiers aujourd’hui en plein rapport. Les
+premiers plants furent importés de Libéria. Actuellement la récolte
+commence et s’annonce abondante ; la plupart des branches fléchissent
+sous le poids des baies roses. Sur un sol aussi favorable, la moyenne de
+la production ne devrait pas être inférieure à celle que l’on obtient au
+Brésil, à Java, dans l’Amérique centrale, où le rapport de chaque pied
+varie, suivant les années, de deux à trois kilogrammes. Dans ces
+conditions, le domaine d’Élima, bien que de création récente — il date
+de dix ans à peine — devrait rapporter, bon an, mal an, de deux à trois
+cents tonnes de café. Le chiffre se passe de commentaires.
+
+Par malheur, la main-d’œuvre fait défaut. Pour retirer de la plantation
+tout ce qu’elle peut donner, il faudrait tripler, sinon quadrupler le
+nombre des travailleurs. Or les indigènes du pays de Krinjabo comptent
+parmi les moins laborieux du littoral. On a grand’peine à les embaucher,
+et la somme de travail fourni est minime : tout au plus parvient-on à
+rentrer en temps utile un tiers de la récolte. En outre, aux mains de
+pareilles gens, la cueillette équivaut trop souvent à un cyclone. Que
+d’arbustes mutilés par cette horde indisciplinée, pressée de terminer sa
+tâche !
+
+Où se procurer des cultivateurs ? Ce ne saurait être en Europe. Le blanc
+n’est pas organisé pour peiner sous le soleil des tropiques. Dans les
+contrées voisines : à Libéria, au Bénin, au Congo ? Je ne sais si le
+recrutement y serait beaucoup plus aisé. Peut-être sera-t-on forcé
+quelque jour de faire appel à la race jaune, à ces inépuisables réserves
+humaines du Céleste Empire ou de la péninsule indo-chinoise. Quoi qu’il
+en soit, le problème est posé. De sa solution dépend, dans une large
+mesure, la mise en valeur de ces territoires. De l’habitant de la Côte,
+rien à espérer. Chez le noir comme chez le blanc la nécessité ploie
+l’homme au travail. La nature ici lui fournit presque spontanément de
+quoi suffire à ses besoins très limités. Quelle ambition pourrait
+stimuler ces êtres qui déjeunent d’une banane et s’habillent d’un rayon
+de soleil ?
+
+Il n’en est pas moins vrai que la plantation d’Élima fait le plus grand
+honneur à ses fondateurs. Si parfois l’esprit d’entreprise manque à nos
+compatriotes, si trop souvent nos colonies n’ont été qu’un champ
+d’action ouvert à l’initiative étrangère, il est consolant de constater
+qu’en ce pays le sérieux effort, la tentative hardie émanent d’un
+Français. L’œuvre présente un autre intérêt que le banal commerce de
+factorerie, le trafic des alcools, des armes de pacotille et des
+indiennes à ramages.
+
+La nuit venue, après une causerie prolongée tard autour de la table
+hospitalière, je suis long à m’endormir. La soirée est d’une tiédeur de
+serre. Nous reposons dehors, sous la véranda qui surplombe le ravin
+boisé et la lagune. Étendu sur ma couchette, la tête tournée vers la
+campagne, j’ai tout à coup l’impression d’être seul, très loin, dans un
+monde inconnu. Je n’aperçois plus que le ciel d’où pendent des
+constellations, très rapprochées, semble-t-il, la nappe immobile du lac,
+où la lune qui se lève met une teinte de plomb fondu. Tout à coup, dans
+la pièce voisine, une horloge fatiguée sonne avec des halètements
+d’asthmatique. Et ce m’est une surprise, un choc singulier, ce rappel de
+la civilisation, ces heures tombant dans le silence.
+
+
+
+
+ III
+
+ KRINJABO.
+
+
+Nous repartons dès le jour.
+
+Ces brèves aurores sont exquises. Quelques minutes avant le soleil une
+brise se lève : au loin, sur les bois, des fumées traînent, les villages
+s’éveillent. Des pirogues poussent au large, sous leur voilure
+primitive, une lourde natte en fibres de palmier, parfois déployant un
+vieux pagne dont le bariolage fait penser aux toiles enluminées que les
+pêcheurs de la mer Illyrienne hissent à leurs mâts.
+
+En une heure et demie nous arrivons à l’extrémité du lac, à l’embouchure
+de la rivière Bia. Un banc de vase en défend l’entrée. Les eaux sont
+trop basses pour qu’une embarcation calant un mètre puisse franchir
+l’obstacle. Abandonnant la chaloupe à vapeur, on s’empile tant bien que
+mal dans les canots, et le voyage se poursuit à la pagaie.
+
+La rivière est large d’une quarantaine de mètres, le courant
+imperceptible. Sur les deux rives, la futaie géante, serrée, le fouillis
+des palmes, des lianes : un double rempart d’un vert uniforme. Le
+regard, d’abord séduit par cette végétation puissante, par la
+magnificence des feuillages, se lasse bientôt de ce décor immuable. Une
+mélancolie avec un profond silence pèse sur ces solitudes. De loin en
+loin, seulement, les ébats d’un plongeon, le ronflement d’un caïman, un
+vol criard de perroquets, le craquement d’un tronc qui s’effondre.
+
+A de rares intervalles, un groupe de huttes ; des filets qui sèchent,
+des enfants nus courant sur la berge, une femme aux mamelles pendantes
+occupée à piler des bananes, son dernier-né en croupe, ficelé dans le
+pagne, la tête ballante du marmot ponctuant chaque coup du pilon
+maternel ; un bonhomme qui démarre sa pirogue et pique droit sur nous
+pour nous proposer, avec des gestes engageants, le vin de palme
+fraîchement préparé. Puis la rivière décrit un coude, le rideau de
+verdure retombe, la case et ses hôtes disparaissent.
+
+A mesure que le soleil monte, la paix se fait plus grande encore dans la
+forêt, sur l’eau sombre, inquiétante, où des taches huileuses s’étalent.
+
+Deux heures de cette navigation monotone, et nous voici à la hauteur de
+Krinjabo. Le village est à un kilomètre de la rivière, en pleine
+brousse.
+
+Au bord de la crique où nous prenions terre, une vingtaine d’individus
+attendaient. L’un d’eux faisait flotter au bout d’une perche les
+couleurs françaises. Il y avait là plusieurs chefs, notamment l’un des
+porte-cannes du roi brandissant une trique de bedeau à pomme dorée et
+coiffé d’un képi de colonel. Les salutations rapidement échangées, on se
+dirigeait vers la capitale, en file indienne. L’exiguïté de cette route
+royale ne permet pas un autre ordre de marche. C’est, malgré tout, une
+noble avenue taillée dans la broussaille arborescente d’où jaillissent
+des plantes ornementales d’une rigidité métallique, les fûts droits des
+acajous chargés d’orchidées. Des câbles de lianes fleuries s’entre-
+croisent au-dessus de nos têtes, passerelles secouées par des bandes de
+singes que notre approche met en fuite.
+
+ *
+ * *
+
+Le roi, qui veut bien faire les choses, nous a logés chez lui. Non pas
+dans son palais, — Akassimadou, monarque ennemi du faste, n’a point de
+palais, — mais dans une case voisine de la sienne ; ce local est
+spécialement destiné à recevoir les blancs de passage à Krinjabo. L’idée
+est large, le local étroit. C’est une bâtisse construite sur le modèle
+des factoreries, mais de dimensions beaucoup plus restreintes. Imaginez
+une sorte de caisson reposant sur un soubassement en pisé. L’intérieur
+est divisé en quatre compartiments. Dans chacune des pièces deux
+personnes peuvent tenir sans être trop mal à l’aise : à trois, c’est un
+encombrement ; à quatre, une cohue. Une échelle de meunier donne accès à
+la galerie couverte qui fait le tour de l’édifice.
+
+A peine installés, nous nous rendons chez Sa Majesté, au débotté. Simple
+affaire de politesse ; le véritable palabre n’aura lieu que dans la
+journée. Pour le moment il n’est nullement question du motif de notre
+visite. Des compliments de bienvenue, une enquête sommaire sur les
+santés réciproques, rien de plus. « Tu vas bien !... Moi aussi. — J’en
+suis charmé !... » Et l’on se sépare.
+
+Le roi est moins convenablement abrité que nombre de ses sujets. Sa case
+est très basse, disjointe, branlante ; le chaume de palmes a connu des
+jours meilleurs. Tout à côté, un appentis en bambou sert aux réceptions.
+
+L’aspect du prince n’a rien d’imposant. Il est à demi paralysé et si
+faible qu’il ne s’exprime qu’à voix basse. Peut-être aussi ne faut-il
+voir, dans ce susurrement, qu’une attitude, le désir d’être compris au
+simple mouvement des lèvres. Akassimadou a dépassé la soixantaine, un
+âge avancé chez un noir. Il avait revêtu, pour la circonstance, un
+costume d’ordre composite : bicorne de général orné d’un plumet
+tricolore ; tous les joyaux de la couronne, une profusion de colliers et
+de bracelets où les verroteries alternent avec les pépites d’or
+grossièrement martelées. Un long pagne cachait les jambes impotentes.
+Au-dessus de l’auguste personnage, un dignitaire soutenait à bras tendu
+un immense parasol en cotonnade rouge.
+
+Au palabre du soir, l’assemblée était nombreuse : la plupart des chefs y
+assistaient. L’étroite cour était bondée de spectateurs, foule curieuse
+et bruyante où chacun disait son mot, commentant en toute liberté les
+paroles des hauts personnages, à tel point qu’à mainte reprise des
+protestations énergiques partaient du groupe où siégeaient le roi et ses
+conseillers. Le sans-gêne de ces réunions à la fois royales et
+populaires éclaire d’un jour singulier les relations entre gouvernants
+et gouvernés. En réalité, le pouvoir du monarque est loin d’être absolu.
+Celui-ci doit compter non seulement avec l’avis des principaux chefs,
+mais encore avec ce qu’on appellerait chez nous l’opinion publique.
+C’est une façon de discuter quasi familiale, rappelant par plus d’un
+côté ce que devaient être, aux temps primitifs de notre histoire, les
+_plaids_ orageux tenus en plein air devant la multitude, entre les
+feudataires, la soldatesque turbulente et le chef élevé sur le pavois.
+
+Par moments, le cercle qui nous presse se resserre au point que nous
+avons peine à respirer et qu’il est urgent d’enjoindre aux curieux de
+s’éloigner à distance plus convenable. On obéit de bonne grâce, mais
+presque aussitôt le mouvement enveloppant recommence ; insensiblement la
+quintuple rangée de têtes crépues se rapproche.
+
+Le roi, cette fois, nous reçoit étendu sur un lit de repos ; il a
+dépouillé la tunique à boutons dorés et le chapeau à plumes. Son pagne
+négligemment noué laisse à découvert le torse et la poitrine. Un bébé de
+trois ans, absolument nu, prend ses ébats auprès du vieillard, tandis
+qu’une de ses femmes, debout, près de la couchette, écarte les
+moustiques à grands coups de son éventail de palmes.
+
+L’entretien s’est prolongé plus d’une heure. Le capitaine Binger a
+expliqué au roi le but de la mission, faisant valoir tout l’intérêt
+qu’il y avait pour Akassimadou à ce qu’une ligne de démarcation
+définitive fût tracée entre son territoire et le protectorat anglais de
+la Côte d’Or. Aucune mesure n’était plus avantageuse pour éviter dans
+l’avenir de regrettables malentendus, des difficultés sans cesse
+renaissantes, les démêlés de chef à chef, de village à village, parmi
+les populations vivant sur la frontière. Akassimadou a compris cela, ou
+a paru le comprendre. Aussi a-t-il accueilli sans sourciller la
+conclusion du discours, la demande d’un contingent indispensable de cent
+porteurs et de vingt pirogues : les gens iront par la voie de terre,
+nous attendre à Nougoua, où nous devons nous rendre en remontant le
+cours sinueux de la rivière Tanoé. Portefaix et bateliers ont été promis
+séance tenante : des messagers allaient être immédiatement expédiés dans
+les villages pour rassembler le contingent.
+
+Chaque homme touchera vingt-cinq francs par mois, plus la ration. Il est
+probable que la plupart marcheront par ordre, sans aucun enthousiasme.
+Plusieurs cependant, tant à Krinjabo que dans les villages voisins, ne
+demandent qu’à partir. Des volontaires se présentent, très alléchés : de
+si beaux appointements, le désir de courir le monde ! Ceux-là ne sont
+pas les premiers venus : sans être des chefs, ils appartiennent à ce que
+j’appellerai la classe aisée, la bourgeoisie krinjabienne. Ils possèdent
+quelque bien au soleil, un peu de poudre d’or, un captif ou deux.
+
+Volontiers ils nous accompagneraient à l’intérieur, vers ces pays de
+Bondoukou et de Kong dont les noms leur sont familiers, dont ils
+apprécient les lourdes cotonnades apportées de loin en loin du Soudan
+méridional par les Dioulas musulmans. Maintes fois ils ont remarqué ces
+marchands noirs comme eux, mais la face moins pleine, le regard plus
+vif, la démarche assurée. Ils les ont vus séjourner dans les villages
+et, à certaines heures, inclinés le front contre terre du côté où le
+soleil se lève, adorer une puissance inconnue. La présence de ces êtres
+a fait travailler leurs pauvres cervelles. D’où arrivaient-ils ? D’un
+pays où les hommes marchent vêtus, fabriquent des pagnes plus
+résistants, sinon aussi fins que ceux tissés par les blancs ;
+représentants d’une race supérieure, d’une civilisation bien imparfaite
+encore, mais plus accessible que la nôtre aux âmes simples des peuples
+de la brousse.
+
+[Illustration : AKASSIMADOU, ROI DE KRINJABO, ET SA COUR]
+
+Et voici que l’occasion s’offrait de visiter en nombreuse compagnie ces
+régions reculées de Bondoukou et de Kong, sans compter les royaumes
+Agnis de la forêt situés au nord de Krinjabo, l’Indénié, l’Assikaso, la
+terre de l’or. C’est là de quoi vous décider à quitter la case
+nouvellement bâtie, la ménagère et la marmaille, les délices de la vie
+paresseuse, pour aller chercher au loin fortune, le fusil sur l’épaule,
+un ballot sur la tête.
+
+Cette belle ardeur durera-t-elle ? Il est permis d’en douter. La
+persévérance n’est pas une vertu noire. Hommes de corvée et volontaires,
+je crois qu’au fond les uns et les autres se valent. Dieu sait ce que
+nous réservent, dans les jours difficiles, ces gens de la côte, natures
+purement passives en quelque sorte, étrangères à tout sentiment viril,
+ignorant également la reconnaissance et la haine, superstitieuses et
+curieuses à l’excès, mais d’une curiosité qui ne va pas jusqu’au désir
+d’apprendre ; âmes d’enfants dans des corps d’athlètes. Ces populations
+ont perdu tout ressort : épaves de tribus pourchassées jadis par des
+voisins de tempérament guerrier, tels que les Achantis, elles vivent
+depuis des siècles dans l’abjection de la servitude acceptée.
+
+Si peu de confiance que nous inspirent nos auxiliaires, il faudra bien
+s’en accommoder faute de mieux. Nous devons encore nous estimer heureux
+si Akassimadou réussit à rassembler les effectifs indispensables. Il ne
+nous reste, quant à présent, qu’à enregistrer ses bonnes promesses,
+quitte à revenir à la charge si elles n’étaient pas promptement suivies
+d’effet. Les cadeaux qu’il vient de recevoir n’ont pas peu contribué à
+nous le rendre propice : ils sont admirables. C’est une couverture de
+prix (19 fr. 95), décorée sur l’une de ses faces d’une silhouette de
+lion rampant, et sur l’autre d’une tête de tigre ; des écharpes pour les
+femmes, un revolver et cent cartouches, un fusil à pierre richement
+ciselé — à la mécanique. Les objets sont exposés sur une natte à
+l’entrée du hangar aux audiences, et le populaire est admis à les
+contempler. En silence la foule défile, saisie. Les grandes émotions
+sont muettes.
+
+En même temps que ces présents, nous avions, pour obéir à l’étiquette,
+envoyé au roi une portion de chacun des mets composant notre déjeuner.
+En retour, de la maison royale nous arrivait un nombre respectable
+d’écuelles de _fouto_, plat national, ragoût des plus pimentés, flanqué
+de pains de banane et de manioc. Pendant une heure, les serviteurs des
+deux sexes n’ont cessé de faire la navette. Chez nous, c’était une vraie
+procession.
+
+Voici d’abord deux porte-cannes précédant un détachement chargé de
+terrines et de calebasses d’où s’échappent d’étranges aromes. Le cortège
+procède à pas comptés. Les délégués, on le devine, ont conscience de la
+solennité de l’heure et de l’importance de leurs attributions. Le visage
+est grave, l’attitude celle de maîtres des cérémonies annonçant une tête
+couronnée. Eux et leur suite gravissent notre échelle qui craque d’une
+manière inquiétante, et, tandis que les porteurs déposent sur la galerie
+leurs précieux fardeaux, les deux fonctionnaires franchissent le seuil
+de la petite pièce où nous sommes réunis, frappent le plancher de leur
+bâton, en s’écriant :
+
+— De la part d’Akassimadou !
+
+Puis ils s’inclinent et se retirent, pas assez vite cependant pour ne
+pas se heurter à d’autres émissaires apportant, eux aussi, un _fouto_,
+préparé celui-là dans les cuisines d’un ministre :
+
+— De la part du chef Kabranka !
+
+Mais une troisième bande fait irruption dans la cour et s’engage sur les
+degrés. On se bouscule quelque peu ; des mots vifs sont échangés. Il y a
+lieu de craindre un moment pour la vaisselle, bien qu’elle soit solide,
+mais surtout pour les ragoûts et les sauces. C’est tout au plus si, dans
+le brouhaha, nous parviennent ces mots lancés à pleine voix par un
+majordome :
+
+— Le _fouto_ du chef Azémia !
+
+A mesure que s’allonge sur la véranda la rangée d’écuelles fumantes, la
+physionomie de nos boys est curieuse à observer. La mine épanouie, la
+bouche fendue d’un large rire, les yeux humides, ils savourent par
+avance ces friandises que nous n’aurons garde de leur disputer.
+
+Une dernière entrée, féminine cette fois ; une théorie de captives de
+tout âge, depuis la quinquagénaire flétrie dont les seins pendent
+pareils à des outres vides, jusqu’à la fillette aux allures de chat
+maigre, que l’émotion plus encore que le poids de la marmite fait
+flageoler sur ses longues jambes. Les duègnes ont pour tout vêtement un
+fragment de pagne noué à la ceinture, les jeunesses un simple rang de
+grosses perles de verre ou de coquillages. Les unes et les autres
+appartiennent à la domesticité de la princesse Elua.
+
+Ladite dame est la plus haute personnalité du royaume après Sa Majesté.
+Nièce du défunt roi Amatifou, en vertu des lois d’accession au trône
+conférant ici l’hérédité non en ligne directe, mais collatérale, elle
+était appelée à doter le pays d’un dauphin. Les fétiches n’ont point
+béni sa couche, et le pouvoir est passé à une dynastie nouvelle. Elua
+approche de la trentaine, si elle n’en a déjà doublé le cap. Cette
+constatation me dispense de tout détail plastique. Ce n’est point, en
+effet, en pays noir qu’un Balzac eût jamais songé à célébrer la femme de
+trente ans. Je reconnais cependant qu’à une époque indéterminée la
+princesse a dû être assez jolie. Elle a les traits fins, des yeux
+pétillants de malice et — chose rare chez ses compatriotes — des pieds
+d’enfant.
+
+Quoi qu’il en soit, cette sympathique personne ne représente
+qu’imparfaitement le beau sexe, d’une séduction très relative, il faut
+l’avouer, dans la forêt d’Afrique. La beauté capiteuse, la suave
+harmonie des lignes, autant de perfections qui nulle part ne courent les
+rues, y sont plus rares qu’en aucun lieu du monde. Au surplus,
+l’existence de la femme, chez ces peuplades, est telle qu’on ne saurait
+s’étonner de sa tournure trop souvent grotesque. A treize ou quatorze
+ans, c’est une mère de famille ; à vingt-cinq, une aïeule ; à trente,
+une antiquité. La vie de la malheureuse est si rude ! Portant sur son
+dos l’enfant parfois fort lourd, — car les marmots, sevrés très tard, se
+font trimbaler de la sorte, alors qu’ils ont depuis longtemps l’usage de
+leurs jambes, — elle consacrera chaque jour quatre ou cinq heures à
+piler le maïs ou les bananes, ira puiser de l’eau, ramasser du bois,
+balayera la case et surveillera la cuisine, pendant que son seigneur et
+maître pérore dans les assemblées, fait la sieste à l’ombre et digère.
+
+[Illustration : DAME DE KRINJABO A SA TOILETTE]
+
+Notre visite a mis le village en liesse. Jamais il ne s’est vu à
+pareille fête. Nous lui donnons la comédie.
+
+Deux fois par jour, le peloton des tirailleurs s’aligne au son du
+clairon sous l’arbre des palabres, un gigantesque ficus appelé l’Arbre
+d’Amatifou, du nom du dernier roi. Un régiment entier camperait aisément
+à son ombre. Tout Krinjabo veut assister aux exercices, à l’extrême
+satisfaction de nos bons Sénégalais qui se piquent d’honneur et
+manœuvrent avec la perfection de la vieille garde.
+
+Les bagages, les instruments fournissent matière à des discussions
+animées. L’appareil photographique est considéré avec respect, et,
+lorsqu’on en a connu l’usage, l’admiration n’a plus de bornes.
+L’explication n’a même pas soulevé chez ces âmes timorées de fétichistes
+les défiances qui ne manqueront pas de se manifester, quand nous serons
+entrés plus avant dans l’intérieur. Le voisinage de la côte, les
+fréquentes relations avec les agents des factoreries, ont déjà
+familiarisé l’indigène avec quantité de prodiges accomplis par les
+blancs. Pour lui, l’Européen est un homme très fort, mais incapable de
+maléfices.
+
+Akassimadou m’a demandé de faire sa photographie, ajoutant qu’il allait
+se préparer sans retard. La toilette se prolongeant démesurément, j’ai
+envoyé au roi un messager pour le prier de vouloir bien se hâter,
+attendu que le temps menaçait et que le soleil allait disparaître. Le
+roi a répondu qu’il serait prêt bientôt et que « le soleil ne passerait
+pas ». Sur cette réplique à la Louis XIV, le groupe s’est installé,
+composé de toute la maisonnée royale, grands et petits.
+
+Et « le soleil n’a point passé ».
+
+Près de la case du roi est l’habitation des femmes dont, par la même
+occasion, j’ai pris un cliché. On y entre, d’ailleurs, comme au moulin.
+C’est un quadrilatère sur lequel s’ouvrent d’étroites logettes. Beaucoup
+de ces dames ne sont plus de la prime jeunesse. Bon nombre vaquent à des
+travaux domestiques comme de simples mortelles. Celles-ci sont parvenues
+à l’âge douloureux où, suivant un usage assez fréquent chez les
+peuplades polygames, madame passe du rang enviable de favorite au grade
+moins ambitionné de cuisinière.
+
+Akassimadou n’a que vingt-cinq femmes. C’est assez pour un paralytique.
+
+ *
+ * *
+
+En dépit des promesses du roi, nous avons jugé prudent de prolonger de
+vingt-quatre heures notre séjour, ne fût-ce que pour nous assurer si les
+actes répondaient aux paroles et si les messagers avaient été réellement
+expédiés.
+
+Quarante-huit heures, c’est plus qu’il n’en faut pour connaître son
+Krinjabo sur le bout du doigt. Cette capitale — un grand village — peut
+contenir cinq à six mille habitants. L’aspect en serait presque
+séduisant pour peu que l’on déblayât les maisons en ruine dont les
+monceaux de terre et de paille pourrie font piteuse mine auprès des
+constructions neuves. Celles-ci, généralement flanquées d’un enclos de
+bananiers, sont tenues avec une propreté inattendue. Le sol battu est
+soigneusement balayé chaque matin. Sur une cour carrée s’ouvrent des
+chambres tapissées de nattes et protégées du soleil et de la pluie par
+un avant-toit très surbaissé. Au centre de la cour, une petite cage en
+treillis. C’est la case du fétiche. Elle réunit quantité d’objets
+hétéroclites : ossements, écuelles brisées, bouteilles cassées, que
+sais-je encore ? En quoi ce bric-à-brac possède une salutaire influence
+sur la demeure et le propriétaire, c’est ce qu’il serait malaisé de
+définir. Le noir lui-même paraît n’avoir là-dessus que des idées assez
+vagues. Aux questions qui lui seront posées à ce sujet, il restera
+bouche bée, non par réserve calculée, mais parce que, pour lui, le fait
+n’a pas besoin d’explication. C’est « fétiche », et voilà tout.
+
+La plupart des habitations sont, à l’intérieur, revêtues à hauteur
+d’homme d’un badigeon obtenu en broyant une argile dont les gisements
+sont à peu de distance, sur la berge de la rivière Bia. La couleur,
+identique au rouge pompéien, provoque chez le visiteur de la maison
+barbare comme une hallucination, d’un classicisme incohérent : Pompéi
+restauré par les nègres.
+
+De promenade aux alentours il n’est pas question ; le village est bloqué
+par les bois. On n’y accède que par la rivière. Aussi, dans les visites
+aux chefs, s’est-on efforcé de leur faire comprendre combien cet
+isolement était préjudiciable à leurs intérêts. Une route — il va sans
+dire que route signifie ici sentier taillé dans la forêt — qui relierait
+Krinjabo à l’intérieur, détournerait vers cette localité une partie du
+commerce qui se fait actuellement avec la côte par la rivière Tanoé ou
+par le protectorat anglais de la Côte d’Or. Les chefs sont tombés
+d’accord que rien n’était plus vrai : ils ont promis d’y songer. Mais
+c’est ici la terre des longues songeries.
+
+Trois de ces dignitaires, les chefs Kabranka, Azémia et Assankou, ont
+été désignés par le roi pour accompagner la mission et la renseigner, au
+besoin, sur la nationalité de tel ou tel village de la frontière. Cette
+délégation ne marche qu’à son corps défendant. Devant la difficulté de
+déterminer l’un d’eux à quitter, pour quelques semaines, ses pénates,
+Akassimadou, afin de trancher le différend, les a désignés tous les
+trois. Ils ont, du reste, gaiement pris leur parti de ce déplacement
+forcé. Quelques menus cadeaux, pagnes, colliers, breloques, « Angelus »
+de Millet, leur ont mis du baume dans l’âme.
+
+Si la promenade offre peu de ressources, en revanche on passe volontiers
+des heures à contempler la délicieuse inactivité du populaire. Seules,
+les femmes se livrent à quelque occupation suivie, puisent de l’eau,
+font la cuisine. Les hommes se prélassent des journées entières dans de
+vastes hangars garnis sur trois côtés d’une large banquette en bambou.
+On jase un peu, on dort beaucoup. Il y a dans le village deux de ces
+centres de réunion. C’est le club, le cercle, cercle ouvert s’il en fut,
+et dont la simplicité n’exclut pas l’agrément. Toutes les mines sont
+épanouies. Ce que ces gens-là se moquent de l’équilibre européen et du
+cours de la rente !
+
+Si les jours passent relativement vite, les nuits sont plutôt longues.
+Celui qui a dit qu’une mauvaise nuit est bientôt passée était
+certainement un farceur : comme les années de campagne, les heures
+d’insomnie comptent double. Or, il nous a été, deux nuits durant,
+presque impossible de fermer l’œil. Dans une maison voisine, il y avait
+un mort : les lamentations tapageuses n’ont pas cessé de quarante-huit
+heures, l’espace compris entre le coucher du soleil et son lever restant
+spécialement affecté aux pétards et à la mousqueterie. J’ai suivi un
+matin la foule qui pénétrait dans la demeure mortuaire. Chacun apportait
+son offrande, des fruits, des écuelles de _fouto_. Tout cela était
+déposé devant la bière, près de laquelle on avait rassemblé les
+ustensiles qui servaient au défunt, ses colliers, bracelets, fétiches,
+calebasses, — et jusqu’à sa seringue, l’instrument de Molière, les
+infusions pimentées jouant un rôle prépondérant dans la vie du noir.
+Autour du cercueil creusé dans un tronc d’arbre et recouvert d’un pagne,
+deux pleureuses se roulaient avec des cris horribles ; les assistants
+accompagnaient ces lamentations d’un marmottement nasillard rappelant le
+ronronnement de bonnes femmes expédiant leurs litanies.
+
+
+ 26 janvier.
+
+
+Le 21, nous quittions Krinjabo pour rentrer le jour même à Assinie. Un
+message des commissaires anglais nous fait savoir qu’ils arriveront le
+29 à Afforénou. Ce village, appelé aussi New-Town, est situé en
+territoire anglais, à 15 milles environ d’Assinie. Nous ferons en sorte
+de nous y trouver à cette date, peut-être même avant, bien que les
+piroguiers promis par Akassimadou ne soient pas encore signalés. On les
+attend dans la soirée.
+
+Ils sont là. Le roi avait d’excellents motifs de ne pas manquer à sa
+parole. De l’intérêt que peut offrir pour lui la délimitation entre ses
+territoires et le Gold Coast, je ne sais s’il se rend très bien compte.
+En revanche, ce que notre protégé n’ignore pas, c’est que la France lui
+sert une rente annuelle de six mille francs dont il serait aisé de
+supprimer un ou plusieurs quartiers, à titre d’amende, pour peu qu’il
+lui prît fantaisie de nous créer des embarras. Chez un protégé, la
+crainte du protecteur est le commencement de la sagesse.
+
+[Illustration : L’ARBRE DES PALABRES A KRINJABO]
+
+Le départ est fixé à après-demain 28. Deux journées encore à passer sous
+un toit, dans un simulacre d’existence européenne. Jeudi, nous dormirons
+notre première nuit dans la brousse, au camp, sous un plafond de toile.
+
+
+
+
+ IV
+
+ PREMIERS BIVOUACS.
+
+
+
+ 28 janvier.
+
+
+Dès hier, tout le chargement arrimé, une partie de la flottille faisait
+route pour Frambo, village situé à l’extrémité orientale du lac, en face
+des bouches du Tanoé. Ce matin, de bonne heure, nous quittions Assinie à
+la remorque de l’_Evelyn_.
+
+La journée promettait d’être belle, et nous espérions arriver avant midi
+à hauteur d’Afforénou. Malheureusement, le temps s’est gâté. A peine
+avions-nous dépassé les dernières pêcheries assiniennes et parcouru, sur
+le grand lac, un quart de mille, que le ciel s’obscurcit. Une bourrasque
+s’éleva de l’est, tellement furieuse que la chaloupe, forçant de vapeur,
+brassait l’eau vainement, sans avancer d’un mètre. Bientôt même, sous
+l’impétuosité de l’ouragan, elle dérivait, rejetée sur les embarcations
+pesamment chargées qui s’entre-choquaient, embarquant les lames, prêtes
+à couler. Au même instant, une formidable averse achevait de voiler
+l’horizon. Ce fut un beau désordre. Il fallut, non sans de sérieuses
+difficultés, larguer les amarres emmêlées et laisser les canots s’égarer
+dans la brume, plutôt que de les exposer à se briser l’un contre
+l’autre. La tempête ne dura qu’une demi-heure, mais les minutes nous
+parurent sans fin au milieu de l’ondée tourbillonnante et du brouillard.
+Déroutés, aveuglés comme le voyageur surpris par une tourmente de neige,
+la rafale nous fouettait et nous poussait Dieu sait où ; impossible de
+se diriger sur ces eaux enténébrées. Allions-nous heurter un banc de
+sable ou, qui pis est, un arbre submergé ? Un moment, nous eûmes la
+perspective très nette du naufrage de la mission échouée à peine au
+sortir du port.
+
+Enfin, la pluie cessa, la nuée fondit aussi rapidement qu’elle était
+venue, et nous parvînmes à rallier nos barques dispersées. Aucune
+n’avait éprouvé d’avaries graves ; mais hommes et cargaison étaient
+trempés. Le garde-manger et la basse-cour avaient souffert. Des bananes,
+des mangues, des œufs, quelques paires de poulets achetés le matin même,
+avaient disparu. Ceux des volatiles restés à bord gisaient noyés au fond
+du canot. De ce qui devait nous adoucir la rigueur des premiers
+campements, la meilleure part s’en allait à vau-l’eau.
+
+Il était plus de midi, quand, l’ordre rétabli, on put se remettre en
+route.
+
+Une heure plus tard, nous longions de fort près une grande île très
+basse, couverte de forêts, inhabitée, inhabitable, l’île Fétiche. Il
+court à son sujet des légendes extraordinaires : pour rien au monde, un
+indigène ne s’y aventurerait. C’est une terre hantée. Malheur à celui
+dont la pirogue touche sa berge maudite ; il périra dans l’année ! Qu’un
+téméraire se hasarde dans sa jungle, jamais plus il n’en sortira !
+
+La vérité est que l’île dut, à une époque reculée, servir de nécropole
+aux populations riveraines de la lagune. Les Européens qui l’ont
+visitée, pour y rechercher l’acajou ou le caoutchouc, y ont rencontré
+des monceaux d’ossements humains, des traces de sépultures fouillées par
+les oiseaux de proie, des débris de poteries. Cette constatation funèbre
+n’est pas faite pour infirmer les préventions de l’indigène : il
+persiste dans ses terreurs. Pendant que nous rasons l’île de mort, nos
+gens détournent la tête et parlent bas, très mal à l’aise.
+
+Vers deux heures, l’_Evelyn_ jette l’ancre à une encablure du rivage que
+pare une végétation des plus drues. La forêt s’étend jusqu’au lac : des
+palétuviers la prolongent dans l’eau à une assez grande distance de la
+grève, dont on n’entrevoit nulle part le contour. On dirait moins une
+terre qu’une formidable poussée de plantes aquatiques où, seuls, les
+caïmans pourraient trouver un abri.
+
+En face de nous s’ouvre une crique voilée, un porche d’ombre donnant
+accès à une petite plage de sable fin, presque invisible du dehors, dans
+la lueur crépusculaire tamisée par les branches.
+
+C’est le débarcadère d’Afforénou. Le hameau est situé au bord de la mer,
+séparé du lac par une bande de terre large d’environ trois kilomètres.
+Les Anglais, venus d’Axim par la côte, doivent y établir leur bivouac.
+Nous n’en saurions faire autant. La distance jusqu’au village est
+courte ; mais le terrain est accidenté, coupé de marigots, d’étangs
+saumâtres. Il faudrait d’ailleurs, pour un séjour de quarante-huit
+heures, transporter deux fois le matériel de campement et les bagages,
+manœuvre inutile et d’une exécution laborieuse avec le petit nombre de
+bras dont nous disposons. Nous camperons donc ici. Ce parti est le plus
+sage : notre voyage, en effet, se poursuivra par la lagune et le Tanoé,
+tandis que nos collègues britanniques ont résolu de s’acheminer par voie
+de terre d’Afforénou à Nougoua.
+
+Rendez-vous avait été pris tout d’abord à ce dernier village, la
+frontière étant figurée jusque-là par le cours du Tanoé. Quant au
+jalonnement du tracé entre l’Océan et le lac, l’opération semblait de
+celles qui peuvent être confiées à des agents subalternes ; aucune
+contestation n’est à craindre. Les chancelleries ne se chamailleront pas
+pour quelques mètres carrés de broussailles. Mais le commissaire
+anglais, revenant sur la décision arrêtée en Europe, a demandé dans sa
+dernière missive que cette partie du travail ne fût pas différée. La
+simple courtoisie commandait d’acquiescer à son désir, dût-il en
+résulter un retard de deux ou trois jours.
+
+Nous n’avons que faire ici des pirogues de charge et du détachement de
+tirailleurs ; les vivres sont rares, et la plage est juste assez vaste
+pour y dresser la tente. On conservera seulement deux des Sénégalais
+pour la garde du camp, deux embarcations pour les bagages et le _gig_ de
+l’_Evelyn_.
+
+Le soir même, le vapeur continuait vers Frambo, d’où la flottille, sous
+le commandement du lieutenant Gay, se dirigera sur Nougoua, à petites
+journées, à la pagaie. Elle nous y devancera de deux ou trois jours.
+
+Nous voici donc campés sous bois, au pied d’un de ces arbres immenses
+que soutiennent une série de cloisons disposées en étais autour du
+tronc. Chacun des compartiments a reçu sa destination spéciale. Là, le
+logement des noirs ; à côté, les ustensiles de ménage, les seaux en
+toile, les filtres ; plus loin, la cuisine, le brasier au-dessus duquel,
+à trois perches réunies en faisceau, pend la marmite qu’Anoman surveille
+du coin de l’œil tout en se grattant la tignasse avec une de nos
+fourchettes.
+
+Combien ces premières nuits sous la tente ont de douceur ! Comme elles
+vous reposent des agitations du départ, dans une détente absolue des
+nerfs, dans le calme d’un sommeil d’enfant !
+
+La soirée est magnifique, l’air plein de lucioles. Dans l’eau, un léger
+clapotis, un froissement de branches mortes, de feuilles tombées. Par
+delà le ténébreux portail ouvert dans les palétuviers, un angle
+d’horizon bleuté, de lac assoupi sous les étoiles.
+
+
+ Camp d’Afforénou, 29 et 30 janvier.
+
+
+Deux journées bien remplies : visites, réceptions et délimitation
+combinées.
+
+Le chef de la mission anglaise est M. le capitaine Lang, du corps des
+Royal Engineers (le Génie). Il est accompagné de M. le capitaine de
+Boisragon, commandant l’escorte de quarante tirailleurs Haoussas (cet
+officier appartient à une famille d’origine française émigrée après la
+révocation de l’édit de Nantes), et d’un jeune médecin, M. le docteur
+Mallet.
+
+La première entrevue fut on ne peut plus cordiale, la mise en scène de
+haut style. Ces messieurs sont venus s’asseoir à notre table : à cette
+occasion, les couleurs britanniques étaient hissées à un mât improvisé,
+au milieu du camp. Pareils honneurs nous attendaient à New-Town, où,
+lors de notre visite, l’étendard du Royaume-Uni cédait la place au
+pavillon tricolore.
+
+Afforénou ou New-Town, indiqué sur la carte en gros caractères, est loin
+d’avoir autant d’importance sur le terrain. Cette ville neuve n’est même
+pas un village : simple poste de miliciens noirs, quatre cases entourées
+d’une palissade. Trois cocotiers déplumés ornent la plage sur laquelle
+la barre déferle.
+
+Le couvert avait été dressé en plein air, sur des cantines. Le dîner fut
+très gai. De part et d’autre, on porta des toasts à l’heureuse issue de
+la mission, dont, au surplus, l’accomplissement ne saurait présenter
+grandes difficultés, sa tâche étant nettement définie par les termes
+d’un protocole. Mais qui sait ? Il n’est convention si claire qui ne
+recèle, en germe, quelque litige. Les souhaits sont donc de rigueur :
+puissent-ils être exaucés ! Ce serait plaisir de voyager ainsi côte à
+côte pendant trois mois dans une collaboration amicale : les rivalités
+de peuple à peuple, les divergences d’opinion sur un point de détail, ne
+peuvent altérer les bonnes relations entre gens du même monde que les
+circonstances ont réunis sur cette plage désolée, au seuil de la brousse
+africaine.
+
+La délimitation de New-Town est chose faite. Le commissaire anglais
+désirait que la frontière fût marquée en pratiquant, à la hachette, une
+trouée à travers bois. Binger objectait que, sur une distance de trois
+kilomètres, l’opération exigerait beaucoup de temps, et que l’on
+pourrait se contenter d’une ligne idéale dont les points extrêmes
+seraient déterminés au moyen d’une observation. Cependant, devant
+l’insistance du capitaine Lang, des indigènes s’étaient mis à la
+besogne, attaquant la broussaille arborescente à coups de machette.
+Après deux heures d’un travail acharné, la longueur de la tranchée était
+de cinq mètres. De ce train-là, nous en avions pour cinquante jours. On
+dut se rendre à l’évidence et recourir au procédé plus expéditif suggéré
+par Binger.
+
+Notre retour au camp fut accidenté.
+
+On s’était séparé fort tard, le point de jonction pour la semaine
+suivante devant être Nougoua. Nos hôtes nous avaient reconduits, à la
+clarté de torches de palme, jusqu’au bord de la nappe d’eau saumâtre qui
+coupait le sentier allant de la mer au grand lac. Pas d’autre bac qu’une
+petite pirogue vermoulue qui déjà, à l’aller, en plein jour, nous avait
+inspiré des craintes sérieuses. Pour une traversée nocturne, bien que le
+trajet durât tout au plus dix minutes, nous ne jugeâmes pas prudent
+d’ajouter au poids du passeur celui de nos quatre personnes. Binger et
+le docteur, embarqués les premiers, atterrirent sains et saufs sur
+l’autre rive, où nos boys avaient allumé un énorme brasier en guise de
+phare.
+
+Un quart d’heure après, la pirogue revenait nous prendre, le lieutenant
+Braulot et moi. Nous fûmes moins heureux. A peine avions-nous franchi
+deux cents mètres que la misérable coque, dont les plaies mal pansées
+s’étaient rouvertes, s’emplissait rapidement ; nous coulions. Le
+pagayeur éperdu sautait par-dessus bord et nous enjoignait de faire de
+même afin qu’il pût vider le canot : ce ne serait pas long. La manœuvre
+se renouvela deux fois. Le lac était tiède, peu profond ; nous n’avions
+de l’eau que jusqu’à la poitrine. Mais le souvenir des caïmans que
+j’avais aperçus par douzaines, quelques heures auparavant, prenant leurs
+ébats dans cette onde, m’était extrêmement désagréable. Le contact d’un
+roseau, un bouillonnement dans la vase, faisaient passer dans mes veines
+une soudaine fraîcheur. Rarement canotage m’a laissé des impressions
+plus vives. Et notre tournure en touchant au port, les vêtements collés
+à la peau, nos habits de cérémonie, méconnaissables, hélas !... Une
+retraite au pas de course rétablit la circulation dans nos membres
+engourdis moins par la baignade que par l’appréhension d’un souper de
+sauriens où nous eussions figuré comme plat de résistance.
+
+Mais devant nous les boys galopaient brandissant des tisons, secouant
+une pluie d’étincelles ; bientôt nous avions atteint le bivouac où
+flambait un grand feu. Et, prêts à nous endormir, dans notre chambre à
+coucher aux parois de feuilles, éclairée comme une salle de bal, nous
+dissertions, entre deux bâillements, sur les imperfections des moyens de
+transport et les inconvénients des dîners en ville, à New-Town.
+
+Je ne sais qui de nous, désireux sans doute de couper court aux émotions
+rétrospectives, et de nous épargner de mauvais rêves, déclara que, somme
+toute, le péril encouru n’était pas très grand. Les caïmans ne sortent
+guère à pareille heure ; ils reposent dans les palétuviers, près de la
+rive. D’accord ; mais les caïmans eux-mêmes peuvent être affligés
+d’insomnies : il y a parmi eux des noctambules !
+
+
+ 31 janvier — 3 février.
+
+ Rivière Tanoé.
+
+
+La navigation fluviale ne nous réussit pas.
+
+Le 31 au matin nous abandonnions Afforénou pour Frambo, où la plupart
+des villages de la lagune avaient envoyé des délégations nous saluer. De
+toutes les criques les longues pirogues débouchaient, le pavillon
+français hissé à l’avant, et déposaient sur la grève les chefs chamarrés
+de gri-gris, les porte-cannes, les tam-tams. J’ai compté près de deux
+cents individus massés devant la tente, en demi-cercle. Le palabre a
+duré trois heures.
+
+Ces gens-là venaient aux renseignements. La nouvelle de l’arrivée
+simultanée des Anglais et des Français avait ému les populations. Des
+bruits étranges circulaient ; on parlait de guerre imminente. A quel
+sujet ? Dans quel but ? Le noir n’en demande pas si long. A ses yeux,
+des Européens de races diverses escortés de soldats devaient fatalement
+en venir aux mains. Nous avons coupé court à ces racontars et rétabli
+les faits. Il est question, entre nous, non de carnage, mais d’un
+bornage. Cette explication a calmé les esprits, et la séance a été levée
+après les congratulations, les protestations de dévouement et les
+politesses réciproques : offrandes de poulets, de régimes de bananes et
+de vin de palme ; distribution d’« Angelus » et de tabatières.
+
+Le lendemain, la tente était roulée avant le jour et, au lever du
+soleil, nous entrions dans le Tanoé.
+
+Je ne sais guère de cours d’eau plus tortueux. Bien que la distance de
+la côte à Nougoua soit tout au plus de 60 à 70 kilomètres à vol
+d’oiseau, le trajet, calculé seulement depuis la lagune de Tendo, peut
+être évalué au double. Ajoutez à cela les innombrables obstacles créés
+par les arbres morts échoués un peu partout et qui, sur certains points,
+barrent presque complètement la rivière. Il est telle de ces palissades
+dont le passage exige plus d’une heure. L’embarcation, aux prises avec
+les branches enchevêtrées, semble une mouche qui se débat dans une toile
+d’araignée. Parfois l’écueil, dissimulé entre deux eaux, ou pointant à
+la surface, présente de sérieux dangers, surtout aux approches de la
+nuit ou dans la brume opaque du matin.
+
+Le Tanoé, malgré l’exubérante végétation de ses rives, est d’une
+tristesse infinie. Aucune trouée dans la forêt, pas un défrichement, pas
+un village. Deux ou trois fois seulement, au cours d’une journée,
+apparaît un groupe de huttes à demi effondrées presque enfouies sous la
+brousse. D’habitants, pas trace. Ces paillottes ne sont occupées qu’à
+certaines époques de l’année, par des pêcheurs. Les villages se
+trouvent, pour la plupart, à des distances considérables de la rivière :
+les points indiqués sur la carte comme lieux habités ne représentent, en
+réalité, que des débarcadères pour les pirogues. Les seules localités
+occupées de façon permanente sont les hameaux de Gourou-gourou et
+d’Ellubo, sur la rive gauche, et Nougoua, sur la rive droite.
+
+Les ennuis de cette navigation monotone ont été doublés pour nous, à la
+suite d’une erreur de nos piroguiers.
+
+Mais était-ce bien une erreur ?... Un sortilège, affirmaient nos gens ;
+un de ces méchants tours que la rivière joue aux nouveaux venus, surtout
+si quelque détail, dans la physionomie ou l’accoutrement du voyageur,
+est de nature à lui déplaire.
+
+Il convient, pour l’intelligence de ce qui va suivre, de ne pas oublier
+que les fleuves, lacs et sources, et jusqu’aux derniers des marigots,
+représentent, dans le vague panthéisme local, autant de personnalités
+distinctes, d’humeur généralement tracassière et fantasque. Les nymphes
+de ces régions ont des caprices d’enfants gâtés. Celles-ci ne sauraient
+tolérer que l’on parle ou que l’on chante dans leur voisinage ; d’autres
+ne supportent pas qu’un guerrier se montre en armes sur leurs rives. Il
+en est pour qui la présence d’une femme osant se baigner dans leurs eaux
+serait une mortelle injure. Bon nombre professent pour telle ou telle
+nuance une aversion marquée. Dans ces conditions, voyager n’est pas
+commode. Le moyen de contenter toutes ces puissances et de ne pas, sans
+songer à mal, blesser quelque divinité rancunière ?
+
+Le Tanoé, paraît-il, ne peut souffrir les couleurs sombres — ce qui, par
+parenthèse, est au moins étrange de la part d’une rivière coulant au
+pays nègre. — Quoi qu’il en soit, le fait est acquis ; tous les
+indigènes vous le diront. Pour naviguer sur le Tanoé, n’ayez sur le
+corps que des étoffes de teintes claires. Le noir, le brun, le vert
+foncé sont rigoureusement proscrits. Libre aux incrédules de ne pas
+tenir compte de ces répugnances. Ils sont prévenus : en cas de
+mésaventure, qu’ils ne s’en prennent qu’à eux-mêmes.
+
+Or le docteur possédait un paletot noir. Il l’avait endossé au départ de
+Frambo, par-dessus sa veste de toile, l’air étant assez frais sur la
+lagune au lever du jour.
+
+Et lentement on avançait, très lentement, vers les îles herbeuses
+disséminées à l’embouchure de la rivière. Le gig était très chargé. Nos
+quatre boys et Ano l’interprète y avaient pris place avec nous, et
+pagayaient sans enthousiasme. Un bateau de ce genre, avec ses plats-
+bords élevés, se prête moins bien qu’une pirogue au maniement de la
+pagaie, le seul propulseur dont sachent se servir les noirs de la côte.
+L’aviron ne saurait d’ailleurs être utilisé dans un chenal souvent
+resserré, encombré de bancs de sable et de palissades.
+
+Ensuite, nos jeunes gens avaient besoin d’être entraînés. Évidemment ils
+manquaient de zèle, interrompaient la manœuvre sous un prétexte ou sous
+un autre, pour changer de place, assujettir leur pagne ou pour émettre
+une observation sur le temps, la durée probable de l’étape. Un
+avertissement énergique les réveillait :
+
+— _Tamga !_... _Tamga !_... (Pagayez !... Pagayez !...)
+
+Et ils recommençaient à piocher l’onde sans conviction pendant cinq
+minutes, au bout desquelles les bras mollissaient, les langues se
+déliaient de plus belle.
+
+Brusquement il y eut un arrêt, prolongé cette fois. Sourds à nos appels,
+les gars paraissaient se concerter entre eux, fort émus. Que se passait-
+il donc ? Ano prit la parole au nom de ses camarades et, pour toute
+explication, désignant Crozat qui tenait la barre, déclara :
+
+— Le docteur... Son pagne noir. Il n’y a pas bon !
+
+— Comment cela ?
+
+Les autres avaient repris en chœur :
+
+— Pas bon pour Tanoé !
+
+— Voulez-vous bien vous taire !
+
+Ils se turent, gênés, la tête basse, et ne bougèrent plus.
+
+— _Tamga !_
+
+Alors, résignés, ils ramèrent, mais avec un découragement tel, des
+gestes si las que le canot se déplaçait à raison d’un demi-kilomètre à
+l’heure. Une inquiétude les paralysait, cela était visible. Le plus sage
+était de ne pas s’obstiner. Le bon Crozat, en riant, déposa son
+pardessus, et l’équipe soulagé redoubla d’efforts.
+
+Cependant — et les noirs ne manquèrent pas d’en faire la remarque — le
+sacrifice venait un peu tard. Déjà nous nous trouvions engagés entre les
+berges ; le Tanoé avait vu le malencontreux paletot. Ne ferait-il pas
+payer cher cette offense ? La situation était grave !
+
+[Illustration : IÉBIÉNIÉ
+
+CHEF DES CAPTIFS DU ROI DE KRINJABO]
+
+Tandis qu’on discutait de la sorte, les autres embarcations où se
+trouvaient les effets de campement, les bagages, la cuisine, avaient
+pris les devants ; elles disparaissaient bientôt dans les méandres de la
+rivière. La journée s’acheva sans qu’on les revît.
+
+Le soleil couché, la nuit venue presque aussitôt, très obscure, comme
+quelqu’un s’étonnait que nous ne fussions pas encore parvenus au
+débarcadère d’Elléna, désigné pour le campement, les boys protestèrent.
+L’endroit était depuis longtemps dépassé. N’apercevant personne sur la
+rive, ils n’avaient point jugé à propos de nous avertir, et
+poursuivaient leur route dans le fol espoir de rattraper leurs
+camarades. Ceux-ci, plus nombreux et plus robustes, montés sur des
+pirogues effilées, étaient déjà loin sans doute. Songer à les atteindre
+eût été naïf ; l’ombre s’épaississait de plus en plus. Impossible de se
+diriger au milieu des écueils et des arbres écroulés dans le chenal : à
+plusieurs reprises nous avions failli échouer. Mais le moyen d’aborder !
+Partout les berges escarpées, masquées par une végétation touffue,
+projetaient au loin, au ras de l’eau, les énormes branches chargées de
+lianes pendantes. Difficile en plein jour, l’atterrissage était
+impraticable à pareille heure.
+
+Une chance unique nous restait : retrouver la trouée pratiquée dans la
+brousse par les indigènes d’Elléna pour abriter leurs pirogues. Nos boys
+étaient sûrs, disaient-ils, de la reconnaître. On vira donc de bord, et
+doucement, au fil du courant, nous redescendîmes, fouillant du regard
+les ténèbres.
+
+Combien de temps dura cette dérive ? Une demi-heure, une heure peut-
+être. A chaque détour nous croyions entrevoir le havre tant désiré. Une
+voix s’écriait : — Des barques amarrées, là, dans cette crique ! Mais la
+prétendue barque était un banc de roches, un tronc renversé. Une brume
+se levait, très dense. Le mince ruban de ciel étoilé, les hautes
+falaises de verdure, la coulée d’ombre du fleuve, tout disparut. Il n’y
+eut plus qu’une blancheur moite, une vapeur de rêve où nous flottions,
+emportés on ne savait où, sans bruit, à l’aventure.
+
+Pour comble de malechance, le gig fatiguait beaucoup : la membrure
+gémissait, l’eau filtrait par les joints : nous en avions jusqu’aux
+chevilles. Les noirs, en asséchant l’embarcation, se démenèrent si bien
+qu’ils arrachèrent le dalot fermant l’ouverture destinée à faciliter le
+nettoyage après que le bateau a été halé à terre. Soudain un formidable
+jet nous inonda. L’esquif à demi rempli s’enfonçait : c’était la
+submersion imminente à quelques mètres de la rive insaisissable, dans
+cette rivière peuplée de caïmans. Mais, juste à point, la bonde était
+retrouvée, par miracle, et remise en place ; puis, tout le monde
+d’écoper avec les calebasses, les gamelles, les gobelets, les chapeaux.
+Au même moment, Alfred posté à l’avant, en vigie, jetait un cri :
+
+— Elléna !... Elléna !...
+
+Il disait vrai. L’échancrure dans laquelle le hasard d’un remous venait
+de nous pousser, marquait l’amorce d’un sentier de forêt aboutissant à
+Elléna. Le village étant à plusieurs kilomètres, il ne pouvait être
+question de s’y diriger à tâtons. Nous camperions au bord de l’eau. Le
+bivouac fut vite installé. Quelques brassées de broussailles étalées sur
+le sol boueux, et le lit est fait. Cinquante centigrammes de quinine,
+une tasse de thé, une pipe, voilà le souper.
+
+Et nous avons reposé, malgré tout, d’un bon somme. Au matin, de légères
+courbatures bientôt dissipées par le soleil nous rappelaient seules les
+émotions de la soirée et les désagréments d’un mauvais gîte.
+
+Celui qui suivit ne fut guère meilleur. Notre avant-garde, après avoir
+manqué une première fois le point fixé pour l’étape, ne s’était pas
+troublée pour si peu. Elle avait passé outre, sans se soucier autrement
+que nous serions contraints de dormir deux nuits de suite, sans tente et
+sans literie, sur une couche de feuilles recouverte d’un prélart. Par
+bonheur, nous avions du thé ; nous eûmes même l’agréable surprise de
+découvrir au fond du canot deux boîtes de conserves et, chemin faisant,
+quantité de pigeons verts et de perroquets. Un ordinaire très
+acceptable, bien que le rôti tant soit peu carbonisé et privé de tout
+assaisonnement n’eût pu prétendre à l’approbation des gourmets.
+Heureusement aussi le temps est resté beau. La moindre pluie nous eût
+mis dans une situation très précaire.
+
+En fin de compte, l’épreuve avait été bénigne et le Tanoé s’était montré
+bienveillant. Sans doute estimera-t-on que la contravention n’entraînait
+pas un châtiment plus sévère. Deux nuits à la belle étoile, c’est assez
+pour un paletot noir.
+
+Pareils incidents ne sont pas rares en ce pays. C’est la menue monnaie
+du voyage, que l’on procède par terre ou par eau. Pour peu que la marche
+soit longue, si vous vous placez en tête de la colonne, tenez pour
+certain que la moitié de vos hommes resteront en route. Les faites-vous
+passer devant ? vous stimulerez les traînards : en revanche, les plus
+agiles feront diligence — une fois n’est pas coutume — au point de
+doubler l’étape, à moins encore qu’ils ne s’égarent. Toujours est-il
+que, deux soirs sur quatre, vous pouvez compter dormir ailleurs que dans
+votre couchette. Affaire d’habitude.
+
+
+ Nougoua, 3-10 février.
+
+
+Nos collègues britanniques sont arrivés le 4 au soir.
+
+Ici devaient commencer les travaux de délimitation et, par suite, les
+difficultés. Le protocole stipule que, jusqu’à Nougoua, le Tanoé formera
+la frontière, la rive droite restant à la France. Il ne semble pas
+douteux que ce village doive nous appartenir, puisqu’il se trouve sur la
+rive droite. Telle n’est pas cependant l’opinion du commissaire anglais,
+lequel me paraît commenter et éplucher les textes avec la subtilité d’un
+abstracteur de quintessence :
+
+— De ce qu’un territoire vous appartient _jusqu’à_ tel point, il ne
+s’ensuit pas forcément que ce point-là soit vôtre. Il faudrait pour cela
+que le dispositif fût ainsi libellé : _jusques et y compris_... Alors il
+n’y aurait plus doute.
+
+— Mais cela est sous-entendu.
+
+— Permettez-moi de n’en rien croire.
+
+La discussion élevée à cette hauteur, notre devoir est de l’y maintenir.
+Aussi, adoptant, à l’exemple de notre interlocuteur, une argumentation
+purement grammaticale, ripostons-nous :
+
+— Vous voudrez bien cependant remarquer qu’aux termes mêmes de la
+convention, nous devons entreprendre le tracé de la frontière _à partir
+de_ (_starting from_) ce village. Partir d’un endroit, cela suppose
+qu’on y est entré. Donc nous sommes ici chez nous.
+
+L’entretien s’est poursuivi sur ce ton pendant près d’une semaine. Il
+aurait pu se traîner pendant des mois. La conclusion à en tirer était
+l’impossibilité de se mettre d’accord.
+
+Il a donc été convenu que la question réservée ferait l’objet d’un
+nouvel échange de vues entre nos gouvernements respectifs[3]. Il y aura
+encore de beaux jours pour les commis rédacteurs. Espérons que, cette
+fois, ils n’économiseront plus leur encre, ne se contenteront pas de
+sous-entendus et daigneront mettre les points sur les _i_. _Et y
+compris_... Ce que ces trois mots si fâcheusement oubliés nous eussent
+épargné de retards et de conversations oiseuses !
+
+Ai-je besoin d’ajouter que ces contestations n’ont nullement altéré la
+bonne harmonie entre les commissions française et anglaise ? Les
+relations, en dehors des affaires, restent de part et d’autre très
+cordiales. Toutefois ce premier nuage me fait mal augurer de l’avenir.
+J’ai grand’peur que la mission n’aboutisse à un échec. J’ajouterai que
+ce résultat négatif ne serait peut-être pas également déploré par tout
+le monde. Loin de moi l’idée que le commissaire anglais soit venu ici
+avec l’arrière-pensée de laisser les choses dans le _statu quo_. Mais il
+est clair que ce _statu quo_ favorise trop les intérêts du protectorat
+du Gold-Coast pour qu’on ait hâte d’y mettre un terme. A cet égard, M.
+le capitaine Lang, pendant son séjour à Cape-Coast et à Accra, a eu tout
+loisir d’être édifié sur les sentiments du gouvernement colonial
+toujours plus passionné que la métropole. Ceci ne veut pas dire qu’il se
+soit laissé influencer. Du moins a-t-il pu se convaincre qu’un insuccès
+ne lui serait pas imputé à crime.
+
+La possession d’un hameau de deux cents âmes serait, en soi, de peu
+d’importance. Mais Nougoua est le point de départ de plusieurs chemins
+vers l’intérieur ; un sentier le relie directement à Krinjabo. Sa
+cession créerait une enclave sur notre territoire, attendu que nous
+possédons encore, sur la même rive, plusieurs autres villages en amont.
+Rien d’ailleurs, pas plus dans les termes que dans l’esprit de la
+convention intervenue entre les deux gouvernements, ne justifierait cet
+abandon. Enfin, c’est le point extrême — ou peu s’en faut — de la
+navigation sur le Tanoé. A ces divers titres, sa valeur est
+incontestable. Le commissaire anglais, à l’appui de son dire, n’invoque
+d’autre argument sinon qu’Adébia, chef du village, est originaire
+d’Apollonie, territoire anglais, et désireux de demeurer sujet de
+l’Angleterre. Or, ledit Adébia — que je viens de voir sortir de sa case,
+coiffé d’un superbe gibus — a commencé, avant de s’installer à Nougoua,
+par demander l’autorisation du roi de Krinjabo, dont il a été longtemps
+le fonctionnaire, payant, aux époques fixées par la coutume, le tribut
+de patates ou de bananes. A la suite de je ne sais quelle brouille avec
+le chef d’un village voisin, il a brusquement fait volte-face et se
+réclame aujourd’hui de l’Angleterre. Il allait même, dans son zèle
+exagéré de néophyte, jusqu’à vouloir s’opposer à notre débarquement. Il
+avait fait saisir une dizaine des porteurs envoyés par le roi de
+Krinjabo, qui nous attendaient campés près du village. Ces hommes
+avaient été garrottés et envoyés par ses soins sur l’autre rive, à
+Ellubo.
+
+Une attitude énergique, appuyée de quelques paroles bien senties, eut
+promptement raison de ce tyranneau grotesque. Faute par lui de mettre
+sur-le-champ nos porteurs en liberté, il serait à son tour amarré dans
+une pirogue et expédié, sous bonne garde, à Assinie. La menace a produit
+son effet. Le chef dépêchait sans retard une embarcation à son collègue
+d’Ellubo, lequel s’empressait de nous rendre nos hommes. Cependant leurs
+camarades, effrayés, avaient repris le chemin de leurs villages, et des
+messagers ont dû être lancés à leurs trousses pour les rallier. C’est
+maintenant chose faite.
+
+Depuis trois jours, tam-tam en tête, des files de noirs débouchent de la
+forêt, en chantant, leur long fusil à pierre sur l’épaule, appareil
+guerrier qui n’a, d’ailleurs, rien d’inquiétant ; chacun sait que
+l’indigène ne se sépare pas volontiers de son arme inoffensive et s’en
+munit pour aller ramasser des bananes ou du manioc, comme s’il
+s’agissait d’une expédition périlleuse.
+
+Ces démonstrations enfantines ont inquiété la commission anglaise ou
+plus exactement son chef. Car le commandant des Haoussas est fait aux us
+et coutumes des noirs qui sont rarement à craindre, lorsqu’ils
+vocifèrent. Chez ces natures prime-sautières, un silence anormal, une
+démarche grave et compassée devraient plutôt donner l’éveil. Mais M. le
+capitaine Lang, qui vient de servir au Canada, est parfaitement
+excusable de se méprendre sur les véritables intentions de ces nègres
+loquaces. Par deux fois il faisait demander à notre camp par un de ses
+sous-officiers la cause du bruit. Il ne pouvait concevoir que des
+individus menant si grand train fussent de simples portefaix. N’étaient-
+ce point plutôt des soldats fournis par le roi de Krinjabo pour mettre à
+la raison le chef de Nougoua en rébellion ouverte contre son
+suzerain ?...
+
+O Akassimadou ! Monarque pacifique et bedonnant ! Il faut ne pas t’avoir
+contemplé au seuil de ta case, sous le parasol rouge, flanqué de la
+stérile Elua et de tes épouses honoraires, pour te prêter ces desseins
+héroïques.
+
+Les explications transmises par le sergent n’ont point paru suffisamment
+rassurantes. Dans le cantonnement de nos Krinjabiens, la joie était à
+son comble après le repas du soir : autour des feux un concert
+s’improvisait, des chœurs incohérents, accompagnés de roulements de tam-
+tam très habilement exécutés sur des boîtes de conserves et de
+variations sur la flûte, — une de ces flûtes en fer-blanc à quatre sous,
+dont nous possédions un bel assortiment dans notre pacotille. Nos boys
+l’avaient reçue à titre d’encouragement, et c’était plaisir pour ces
+pauvres diables de se griser d’harmonie une heure sur vingt-quatre. Le
+capitaine anglais est venu lui-même nous exprimer ses doutes sur
+l’innocuité de cette musique :
+
+— Capitaine Binger, êtes-vous vraiment sûr de ces hommes ?... Entendez-
+les... Qu’est-ce qu’ils veulent ?
+
+— Mais... rien. Ils chantent.
+
+— Leur chant de guerre probablement. Méfions-nous.
+
+— Pas le moins du monde, capitaine Lang. Ces gens-là ont solidement
+soupé ; ils sont contents. Voilà tout.
+
+— Mais ils ont l’air de vouloir tout dévorer.
+
+— Ils viennent en effet de dévorer un mouton ; c’est ce qui les met en
+joie.
+
+— Rien de plus, en vérité ?
+
+— En vérité.
+
+Du reste, afin de couper court à des appréhensions plus ou moins
+fondées, tous les individus embauchés ont été immédiatement désarmés.
+Ceux que leur jeune âge ou leur apparence débile — et ils n’étaient que
+trop nombreux — avaient fait reconnaître impropres au service, devaient
+retourner chez eux dès le lendemain, le village ne pouvant suffire à
+nourrir les bouches inutiles.
+
+Le litige soulevé au sujet de la possession de Nougoua pouvant faire
+naître des conflits entre les populations de la frontière, il a été
+décidé que les deux missions y laisseraient chacune un détachement : ces
+troupes auraient à se concerter pour maintenir le bon ordre et la paix.
+Les Anglais y consentent d’autant plus volontiers que la proximité de
+leur base d’opérations leur permettra de faire venir en quelques jours
+une nouvelle compagnie de tirailleurs Haoussas et de ne pas se priver de
+leur escorte. Il n’en sera pas de même pour nous. Deux mois
+s’écouleraient, trois peut-être, avant qu’il fût possible de recevoir de
+Dakar pareil renfort. Nous nous séparerons donc de nos Sénégalais,
+n’emmenant que six hommes pour faire la police de la colonne. Avec ce
+personnel insouciant et indiscipliné, leur rôle ne sera pas une
+sinécure. Les autres demeureront à Nougoua jusqu’à ce qu’une compagnie,
+mandée par le plus prochain courrier, ait pu les relever. Après quoi,
+ils rallieront notre convoi, si toutefois il en est temps encore. Je
+crains fort qu’ils ne poussent pas plus loin, ce dont ils se consoleront
+d’ailleurs aisément. Le plus à plaindre est leur officier, M. le
+lieutenant Gay, que nous laisserons bien à regret dans cette peu
+enviable garnison.
+
+A cela près, la perspective de cheminer sans accompagnement de force
+armée n’a rien qui nous émeuve. A quoi nous serviraient, en cas
+d’hostilités sérieuses, une quinzaine de fusils ? Il ne s’agit pas de
+faire la guerre. Nous ne nous présentons pas en conquérants, mais en
+amis ; c’est d’une politique moins fin de siècle, mais tout aussi
+efficace. S’il est admis que la force crée le droit, plus indiscutable
+encore est le vieil adage suivant lequel les petits cadeaux
+entretiennent l’amitié. Et, à défaut de cartouches et d’escopettes, nous
+avons de petits cadeaux !
+
+Ces préliminaires réglés, restait à répartir la besogne ultérieure entre
+les commissaires. D’ici quelque temps, Anglais et Français ne marcheront
+pas de conserve. Nos collègues comptent avancer vers le nord sans
+quitter le protectorat britannique, par le pays Achanti, tandis que de
+notre côté nous procéderons à travers les possessions françaises du
+Sanwi et de l’Indénié. Les missions se réuniraient à une cinquantaine de
+lieues d’ici, au village d’Attiébendékrou, rapprocheraient leurs
+observations et établiraient d’un commun accord sur la carte le tracé
+définitif de la frontière. Alors seulement elles continueront leur route
+côte à côte vers Bondoukou et le 9° de latitude. Le capitaine Lang a
+même cru devoir, à cette occasion, faire remarquer que cette dernière
+partie de l’expédition serait accomplie exclusivement en terre
+française ; il demandait qu’on l’autorisât à conserver jusqu’au bout son
+escorte de Haoussas. L’autorisation était accordée d’avance. Mais la
+démarche, des plus courtoises, est tout à l’honneur du chef de la
+commission anglaise, en qui nous nous plaisons à voir un adversaire
+résolu doublé d’un parfait gentleman.
+
+L’itinéraire que nous avons à parcourir étant de beaucoup le plus long,
+nous partirons les premiers.
+
+La majeure partie de notre colonne, sous le commandement de M. le
+lieutenant Braulot et du docteur Crozat, se mettra en marche demain
+matin pour Edoubi et la rivière Songan. Le capitaine et moi passerons
+par Alancabo, en relevant les villages de la frontière appartenant au
+pays de Sanwi. Nous espérons nous rencontrer avec nos compagnons dans
+une quinzaine. En répartissant de la sorte le convoi, nous aurons chance
+de pouvoir alimenter nos hommes. Cette partie du pays est si peu
+peuplée, les cultures y sont si clairsemées, qu’une troupe de près de
+cent cinquante hommes aurait grand’peine à se procurer, en manioc, riz
+ou bananes, la quantité de vivres nécessaire.
+
+
+ 9 février.
+
+
+Une pirogue nous a apporté, hier matin, le courrier de France parti de
+Marseille le 15 janvier et, en même temps, un télégramme annonçant à
+notre compagnon de voyage, M. le docteur Crozat, sa promotion de
+chevalier de la Légion d’honneur. Chacun se rappelle la remarquable
+exploration récemment accomplie par le docteur Crozat dans le Soudan, au
+pays de Tiéba et dans le Mossi ; la juste récompense de ces importants
+travaux, reçue au cours d’un nouveau voyage, au cœur de la forêt
+africaine, a été chaleureusement fêtée. Le capitaine Binger a donné
+l’accolade au nouveau chevalier et attaché à sa vareuse de toile bise le
+ruban si bien gagné.
+
+Les réjouissances ont été interrompues par une terrible attaque de la
+part d’ennemis à qui nous aurons malheureusement souvent affaire dans la
+forêt, les magnans, race de fourmis minuscule, mais agressive, dont les
+morsures sont cuisantes. Ce fut un siège en règle.
+
+Nous avions dressé la tente en avant du village, près de la rivière,
+dans un bouquet de cocotiers et de bambous. L’ennemi, massé en contre-
+bas sur la berge, débouchait en bataillons serrés. Déjà les premières
+files n’étaient plus qu’à un mètre des caisses de provisions et des
+cantines. Il fallait agir promptement, sous peine d’être débordés,
+harcelés, dévorés, exposés à traîner avec nous pendant des jours et des
+semaines les implacables rongeurs accrochés à nos hardes. Mais,
+l’attaque aussitôt signalée, les mesures de défense avaient été prises,
+le feu ouvert sur tous les points. Chacun se précipitait avec des
+tisons, des torches, des pelletées de braise, à la rencontre de
+l’envahisseur. Un instant, il fit bonne contenance, amenant des
+renforts, hâtant l’assaut. Des réserves fraîches accouraient pour
+remplacer les premiers rangs décimés, escaladaient les monceaux grillés
+de morts et de mourants, plongeaient hardiment dans les flammes. Puis,
+devant l’inanité de l’effort et les pertes éprouvées, les chefs
+ordonnèrent la retraite. Il semblait que la discipline fût grande, que
+le plan eût été combiné, à voir avec quelle promptitude et quel bel
+ensemble la manœuvre s’exécuta d’un bout à l’autre de l’armée. Une
+retraite, non une déroute. L’ennemi qui se repliait méditait une
+nouvelle surprise, un mouvement tournant. Moins d’une heure après, il
+opérait une démonstration à l’extrémité opposée du camp. Mais on était
+sur le qui-vive ; un cordon de feux nous protégeait. Les assaillants
+hésitèrent à engager l’action : une escarmouche d’avant-poste, et ce fut
+tout. La position était imprenable. Les bataillons découragés firent
+demi-tour et disparurent dans les hautes herbes. Nous couchions sur le
+champ de bataille.
+
+Nos compagnons se sont mis en marche ce matin. Demain, nous plierons
+bagages et nous dirigerons sur N’Gakin, Alancabo et Assuakourou.
+
+Désormais, nous ne devons plus compter que sur nos jambes pour nous
+porter jusqu’aux plateaux du Soudan méridional, vers cet intérieur hier
+encore mystérieux, demain peut-être l’un des plus importants marchés de
+l’Ouest africain. Trente ou quarante étapes nous en séparent, cent
+lieues de forêt !
+
+
+
+
+ V
+
+ VILLAGES DE LA FORÊT.
+
+
+
+ N’Gakin, 10-12 février.
+
+
+La première partie du programme a été réalisée, non sans difficultés.
+Pour commencer, il nous a fallu nous mettre en route avec dix-neuf
+porteurs au lieu de vingt-quatre, cinq de nos hommes s’étant enfuis
+pendant la nuit qui précéda le départ, en dérobant une pirogue. Le temps
+était extrêmement orageux, la pluie tombait à torrents. Aussi, afin de
+ménager un peu nos pauvres tirailleurs sénégalais, avait-on supprimé les
+postes de factionnaires gardant les abords du village ; il paraissait
+improbable, — en supposant qu’il y eût des gens disposés à nous fausser
+compagnie, — qu’ils missent leur projet à exécution par une semblable
+tempête. Nos déserteurs ont profité de la circonstance et fait preuve
+d’une audace assez rare chez leurs compatriotes. Cela nous contrarie
+d’autant plus que, parmi les cinq charges laissées en souffrance, se
+trouvent une caisse de biscuits et dix bouteilles de vin. Notre cave
+n’avait pas besoin de cette saignée. Assez bien garnie au départ, les
+difficultés du transport nous avaient décidés à l’alléger au plus vite.
+Ce que l’on veut ménager est souvent autant de perdu. En une seule
+journée de marche, innombrables sont les chutes, et quantité du précieux
+cordial est inutilement répandue : inutilement pour nous, veux-je dire ;
+car l’indigène profite de ces glissades toujours préméditées. La caisse
+lancée à terre et les flacons en morceaux, il recueillera le liquide
+dans une calebasse. Puis le soir, à l’étape, la mine désolée, traînant
+la jambe, il racontera à sa façon l’accident dont il fut tout à la fois
+la victime... et le bénéficiaire.
+
+Comment sévir ? Il peut arriver à tout le monde de faire un faux pas ;
+celui qui trébuche est plus à plaindre qu’à blâmer. Pour ces motifs, il
+n’avait été mis de côté qu’un très petit nombre de bouteilles,
+auxquelles on ne toucherait qu’en cas de maladie. Sacrifier ainsi, dès
+le premier jour, une notable partie de la réserve, c’était là une
+nécessité cruelle. La destinée a de ces rigueurs !
+
+Il est vrai qu’il nous sera possible de recruter des hommes chemin
+faisant. Le chef de N’Gakin nous a donné à cet égard les plus belles
+espérances. Ce chef nous a dépêché son porte-canne pour nous offrir ses
+compliments, ses meilleures promesses, et nous exprimer son très vif
+désir de nous voir traverser ses domaines.
+
+L’invitation est de celles auxquelles on ne résiste pas. Et pourtant la
+route a de quoi décourager les plus résolus. Entre Nougoua et N’Gakin,
+les relations sont presque nulles : elles ont lieu par eau, en remontant
+le cours sinueux du Tanoé jusqu’à Alancabo, d’où un sentier de cinq à
+six kilomètres se dirige vers N’Gakin. La voie de terre, plus directe,
+que nous suivons, est une sente à peine tracée, en terrain montueux,
+coupé de ravins et de marigots. Jetés en travers, des troncs d’arbres,
+des câbles de lianes que l’on franchit à califourchon ou à plat ventre.
+La plupart du temps, aucune passerelle, un gué douteux où l’on enfonce
+dans la vase jusqu’à mi-corps. L’orage de la nuit a rendu le sol très
+glissant. La brousse est trempée et les larges feuilles versent sur nous
+des cataractes.
+
+A dix heures et demie, nous faisons halte pour déjeuner. Afin d’activer
+le départ, nous n’avons absorbé, à l’aube, qu’une gorgée de café. Nos
+boys, y compris le cuisinier, se font attendre : les voici enfin avec
+l’arrière-garde, haletants, épuisés. Une poignée de riz, une tranche de
+viande fumée, et l’on repart. La marche devient de plus en plus pénible.
+Le terrain s’escarpe, coupé de bancs de roches ; en même temps, sous la
+végétation plus drue, l’ombre s’accroît : à chaque instant, plusieurs de
+nos porteurs s’engagent dans une fausse direction. L’épaisseur du fourré
+est telle qu’à deux mètres on ne distingue plus l’homme qui vous
+précède. Les retardataires jettent des appels désespérés, et leurs voix
+semblent venir de très loin, d’une chambre close par de lourdes
+draperies. La forêt amortit tous les sons, la branche ployée se redresse
+aussitôt, immobile : les feuillages ont la rigidité du métal. Et c’est,
+en plein midi, un silence écrasant, l’accablement de la solitude dans
+les ténèbres éternelles.
+
+Une chaîne de collines nous barre la route : cent mètres au plus à
+gravir, mais avec des peines infinies. La descente de l’autre versant
+est plus malaisée encore. Il fait presque nuit : l’atmosphère est
+pesante, chargée de miasmes délétères. Une tempête, plus terrible que
+celle d’hier, se prépare ; elle éclate. Un véritable déluge fond sur
+nous. Pendant près d’un quart de lieue, nous suivons le lit d’un
+marigot, courbés en deux, pataugeant dans l’eau bourbeuse, le visage
+labouré par les épines.
+
+Aux approches de N’Gakin, le sentier disparaît tout à fait, et nous
+aurions eu grand’peine à nous frayer passage si le chef n’avait eu
+l’heureuse idée d’envoyer la veille quelques-uns de ses hommes, armés de
+machettes, marquer la route par des abatis ou des entailles sur les
+arbres. Malgré cela, il était plus de cinq heures quand nous atteignions
+le village dans un état pitoyable. Force nous fut pourtant, avant de
+pouvoir gagner notre case, de subir un palabre interminable et de passer
+par toutes les phases d’un cérémonial de bienvenue compliqué comme un
+mélodrame.
+
+Fiencadia, chef de N’Gakin, est un homme de soixante-dix ans, un peu
+perclus, bien qu’il ait plus d’une fois fait preuve devant moi, parmi
+les racines et les branches encombrant les sentiers aux environs de son
+village, d’une agilité inattendue. Par moments même, il procédait par
+bonds, comme un jeune lapin. Cette allure, il est vrai, s’expliquait par
+la présence de quelques chemins de fourmis, les terribles magnans, dont
+les morsures donnent aux plus vieilles jambes une ardeur juvénile. Lors
+de notre réception, il avait sorti tous les joyaux de la couronne :
+pépites d’or breloquant aux bras et aux mollets ; un long collier en
+grosses verroteries de Venise. A l’unique touffe qui lui reste sur
+l’occiput, était suspendue une lourde pendeloque en or martelé qui, à
+chaque mouvement de tête, sonnait sur le crâne luisant avec un bruit de
+battant de cloche. La physionomie du vieillard est sympathique, sa tenue
+assez digne. Au bout d’une perche, un drapeau français était déployé au-
+dessus de la case, un drapeau aux couleurs pâlies, donné par les
+premiers blancs qui aient visité la localité, il y a cinq ou six ans,
+lors du passage de la mission Brétignière, venue pour tracer un avant-
+projet de délimitation entre la Guinée française et les possessions
+britanniques de la Côte d’Or.
+
+[Illustration : FIENCADIA, CHEF DE N’GAKIN ET D’ASSUAKOUROU]
+
+Nous avons séjourné deux jours à N’Gakin, afin de pousser une pointe
+jusqu’aux pêcheries d’Alancabo, et surtout pour donner un peu de repos à
+nos hommes, très las. Quatre ou cinq retardataires avaient même passé
+une nuit dans les bois, et nous avions dû, le lendemain de notre
+arrivée, faire courir à leur recherche. Ce serait, en effet, une erreur
+de croire qu’il est possible, surtout aux débuts d’une marche, de
+maintenir un peu de cohésion dans son monde. Les choses s’amélioreront
+plus tard, quand nos porteurs seront entraînés et surtout dépaysés. Le
+noir, tant qu’il se sent chez lui, flâne volontiers, fait de fréquentes
+haltes d’autant plus interminables qu’il n’a qu’une notion assez vague
+de la fuite des heures. En pareil cas, la nuit, qui tombe soudainement
+sous ces latitudes, le surprend loin du gîte. Ajoutez à cela que
+plusieurs de nos porteurs sont de tout jeunes gens ; bien que leur
+charge ne dépasse pas vingt-cinq kilogrammes, ils sont excusables de la
+trouver pesante pendant les premiers jours, par de pareils chemins.
+
+Le 12, excursion à Alancabo. Deux heures de marche. Le hameau est occupé
+par des pêcheurs, serfs de Fiencadia : encore n’y passent-ils, chaque
+jour, que quelques heures ; l’endroit devient inhabitable au coucher du
+soleil, à cause des moustiques. Il sert surtout d’entrepôt pour les
+engins de pêche. C’est aussi le port de N’Gakin ; cependant les pirogues
+ne peuvent accoster qu’à deux cents mètres en aval, au-dessous des
+chutes du Tanoé. Ces rapides manquent de grandeur à cette époque de
+l’année : leur aspect doit être imposant dans la saison des hautes eaux.
+Un triple banc de roche coupe le chenal : sur ce barrage naturel, les
+pêcheurs ont aligné des pieux de bambou auxquels ils accrochent leurs
+nasses.
+
+Toujours les fétiches du Tanoé ! Plus que jamais, il faut se garder des
+vêtements noirs. On nous a fait déposer nos pèlerines dans le creux d’un
+ravin, à une portée de fusil de la rivière. Le neveu du chef et le
+porte-canne, qui nous accompagnent, comptent parmi les plus convaincus.
+Ce neveu de Fiencadia notamment, qui est en même temps son héritier
+présomptif, se livre à d’étranges pratiques. Très curieux à observer, ce
+jeune homme. Il a apporté avec lui, soigneusement enveloppé avec des
+feuilles de bananier, un pot de terre plein d’une bouillie blanchâtre.
+Agenouillé sur la rive, il la verse dans l’eau goutte à goutte, en
+bredouillant des invocations entrecoupées de profonds soupirs et de
+courbettes. Nos boys eux-mêmes, qui ne sont pourtant pas sceptiques, ont
+un pli moqueur au coin des lèvres en considérant l’officiant, un gros
+garçon de vingt-cinq ans, au sourire béat, les yeux à fleur de tête, de
+tous points inférieur, intellectuellement parlant, à la majorité de ses
+futurs sujets, ce qui n’est pas peu dire.
+
+
+ Assuakourou (Dissou de la carte Binger),
+
+ 14-18 février.
+
+
+Le 13 février, départ de N’Gakin pour Assuakourou. La distance est trop
+grande pour être franchie en un jour. Nous passerons la nuit aux cabanes
+de Kokourou. Le chef Fiencadia nous suit, à une heure d’intervalle. Il
+retourne à Assuakourou, sa résidence habituelle. Il faut, en vérité, que
+ce vieillard nous aime pour être venu de si loin au-devant de nous, — et
+par quelle route !
+
+Si l’étape de Nougoua à N’Gakin a été dure, celle de N’Gakin à Kokourou
+est terrible. Je n’ai pas souvenir d’un terrain semblable. La végétation
+en masque les reliefs, de proportions surprenantes. Ce ne sont que
+ressauts, ravins profonds encaissés entre des parois presque
+verticales ; un exhaussement confus de collines dont les crêtes
+s’élèvent de quatre-vingt-dix à cent mètres au-dessus des plaines
+environnantes. A peine peut-on relever çà et là quelque indication de
+système, une apparence de chaîne régulière. C’est le chaos, autant du
+moins qu’il est permis d’en juger dans l’ombre qui voile tous les
+contours. Impossible, même d’un de ces sommets, d’obtenir une vue
+d’ensemble du terrain parcouru. Sur les cimes comme dans les bas-fonds,
+les arbres festonnés de lianes opposent aux regards tendus vers l’espace
+un impénétrable rideau.
+
+Le sol parfois compact, hérissé d’énormes blocs de quartz, se
+métamorphose, quelques pas plus loin, en une pâte fondante de marne
+rouge. De sentier, point. Les pas ne laissent aucune empreinte sur
+l’épais tapis de feuilles qui couvre le sol. On chemine à tâtons, ceux
+qui marchent en tête ralliant leurs camarades par de fréquents appels,
+des sons de trompe. Souvent une partie de la colonne s’égare ; une demi-
+heure, sinon davantage, s’écoule avant qu’on soit retombé sur la bonne
+piste. Les indigènes eux-mêmes ont peine à s’y retrouver. Les gens de
+N’Gakin nous ont avoué que leurs chasseurs se perdaient fréquemment dans
+les bois.
+
+Dans cette ombre, supposez un entrelacement inouï de racines, d’arbres
+écroulés, de broussailles épineuses ; dans le pli de chaque vallon, un
+marigot aux eaux dormantes où l’on s’enlise jusqu’à mi-jambes ; des
+haleines fétides montent des couches de feuilles pourries, des monceaux
+de bois mort, de tous les détritus végétaux en décomposition : ajoutez
+les exhalaisons de la fourmi-cadavre, qui mêle à tout cela sa puanteur
+de charnier, et vous aurez une idée, bien faible encore, de cette jungle
+africaine. En réalité, elle est indescriptible. Décrit-on un cauchemar ?
+
+Six heures de marche dans cet enfer, et nous arrivions presque épuisés
+aux cabanes de Kokourou, occupées seulement par quelques femmes, qui se
+livrent au lavage de l’or dans un marigot voisin pour le compte de
+Fiencadia. Bien misérables ces trois ou quatre abris de palmes, à demi
+enfouis sous la futaie, avec une centaine de pieds de bananiers aux
+alentours pour toute culture. Tels quels, nous les avons salués comme le
+port dans la tempête. Une heure après nous, arrivait le vieux chef,
+ficelé dans un pagne suspendu à une perche que deux hommes robustes
+portent sur l’épaule. J’en suis à me demander comment cette chaise à
+porteurs, si primitive soit-elle, a pu passer par ce chemin sans nom.
+
+[Illustration : N’GAKIN (SANWI)]
+
+Le 14, en deux heures et demie, par une sente non moins accidentée, nous
+gagnions Assuakourou (Dissou de la carte Binger). L’ancien village de
+Dissou, aujourd’hui abandonné, se trouve à cinq ou six milles plus à
+l’ouest. Dans ces deux étapes, nous avons passé à gué _cinquante-sept_
+cours d’eau. Dans ce nombre ne figure que pour une unité chacune des
+rivières dont le lit même sert de sentier sur une distance plus ou moins
+longue.
+
+Le village, des plus pauvres, compte à peine deux cents à deux cent
+cinquante habitants qui vivent presque exclusivement de bananes. Aucune
+culture d’ignames ou de patates ; pas une tige de maïs. Le sol peut tout
+produire ; on ne lui demande rien. C’est la misère inconsciente : nul ne
+semble souffrir de ce dénuement. Les gens passent leurs journées à
+dormir, les nuits à hurler aux coups assourdissants d’un tam-tam.
+Quelques poulets étiques errent autour des cases ; mais l’achat d’un de
+ces volatiles suppose de longues négociations. L’unité monétaire ayant
+le plus communément cours est le pied de tabac, chacune des feuilles
+équivalant à un sou.
+
+Le terrain défriché pour l’emplacement du village est de deux à trois
+hectares, au plus. Tout autour, la forêt dresse, comme une enceinte de
+prison, sa gigantesque palissade. L’impression générale est d’une
+infinie tristesse, même au plein soleil de midi. Les cases échafaudées
+pêle-mêle chevauchent l’une sur l’autre comme les pièces d’un jeu de
+dominos renversé. Pas de rue ou d’avenue, point de place centrale ou
+rien qui y ressemble. D’étroits couloirs livrent passage d’une case à
+l’autre suivant les aspérités du sol qu’on ne s’est pas donné la peine
+de niveler.
+
+Binger a dû s’absenter le 16 et le 17 pour se rendre dans les villages
+de Muassué et de Baméango, sur la demande des chefs, mais surtout parce
+que ces villages frontières auraient pu fournir au difficulteux
+commissaire anglais matière à contestation. Il était bon de constater
+que ces points, appartenant au pays de Sanwi, étaient effectivement
+occupés par des agents du roi Akassimadou, notre protégé. Le capitaine
+n’a emmené avec lui qu’un interprète et quatre hommes, laissant le
+surplus à ma garde.
+
+Ces deux journées de solitude dans un pauvre village noir ont, somme
+toute, passé vite. En pareil cas, il n’est guère d’heure inoccupée. Les
+palabres avec le chef prennent une bonne part du temps. J’avais à lui
+rappeler son engagement de nous procurer des porteurs. Il se souvenait,
+disait-il, mais devait les faire venir de tel ou tel village : il
+enverrait de suite des ordres à ce sujet. Deux heures après, nouveau
+palabre. Les messagers étaient-ils partis ? — Ils allaient partir.
+J’insistais pour que le départ eût lieu sans délai. Enfin, les porteurs
+arrivent. Du moins en voici trois, sur trente que le chef a promis.
+C’est, à peu de chose près, la proportion à laquelle il convient de
+ramener les promesses ou les renseignements des noirs.
+
+Puis, c’est le train ordinaire de la vie au campement : les besognes
+multiples qu’il est nécessaire d’entamer soi-même si l’on veut obtenir
+du nègre qu’il les achève tant bien que mal ; la discussion soulevée
+pour un rien, qu’il s’agit d’apaiser à la satisfaction des deux parties
+intéressées ; enfin, le remède sollicité pour un mal quelconque, fièvre
+ou colique. Il va sans dire que le noir n’a qu’une confiance très
+relative dans les drogues dont se servent les blancs. Il les ingurgite
+par surcroît de précaution ; mais, si le mal cède, il fera honneur de la
+guérison à ses fétiches ou aux pratiques de ses médecins. Nous comptons
+parmi nos porteurs trois de ces hommes éminents. L’un d’eux surtout, qui
+répond au nom de Mouraré, jouit auprès de ses camarades d’une réputation
+indiscutée. Ses spécifiques sont ceux de la médecine nègre :
+cautérisations au jus de piment pratiquées en capricieuses arabesques
+sur toutes les parties du corps ; incantations baroques dans lesquelles
+le spécialiste imite tour à tour, avec une perfection rare, les
+gémissements d’un patient et les cris des animaux les plus divers. La
+mélopée est appuyée par le chœur des assistants et les roulements du
+tam-tam. Ces petites fêtes ont lieu la nuit, devant un auditoire
+nombreux, et durent parfois plusieurs heures. Dans la nuit du 16 au 17,
+il m’a été impossible de fermer l’œil avant deux heures du matin, à
+cause de l’odieux tintamarre qui faisait rage dans la case voisine de la
+mienne. C’était la consultation du docteur Mouraré.
+
+Indépendamment des simagrées des médecins et des féticheurs, le noir use
+et abuse d’une panacée chère à la thérapeutique de toutes les nations, —
+la douche ascendante.
+
+L’instrument de Molière, tel qu’on le comprend dans les forêts de
+Guinée, rendrait quelque peu rêveur un matassin du vieux répertoire.
+C’est une calebasse piriforme, la gourde du pèlerin, mais percée à ses
+deux extrémités. De même que dans la clinique du docteur Purgon, le
+clystère est élevé ici à la hauteur d’un principe. Seulement il
+s’administre suivant un rite très particulier et requiert, comme par le
+passé, le concours de deux personnages, l’opérateur et le patient.
+Celui-ci confie à un ami la seringue, emplie au préalable d’une infusion
+pimentée, et le camarade lui insuffle le remède de toute la force de ses
+poumons, avec le sérieux d’un corniste qui déchiffre une page difficile.
+Le lavement s’absorbe en plein air, sur les places, comme on fumerait
+une pipe, sans que personne y trouve à redire. Il ne se passe pas de
+jour sans que nos porteurs s’offrent cette consommation ; c’est
+l’apéritif obligé en arrivant à l’étape. Chacun d’eux porte en sautoir
+sa calebasse au goulot effilé. Il oubliera son fardeau, ses armes, ses
+munitions, tout hormis sa canule. En ouvrant le panier de cuisine, quel
+est le premier objet que j’aperçois soigneusement calé au fond de la
+marmite ? La seringue d’Anoman.
+
+[Illustration : L’INSTRUMENT DE MOLIÈRE AU PAYS NOIR]
+
+Les mamans qui ne doutent de rien appliquent couramment cette médication
+à des bébés de quelques mois, sans songer aux ravages que ce bouillon
+corrosif peut exercer dans de jeunes derrières. Les malheureux
+nourrissons se tordent convulsés, les yeux hors de la tête. Il y a de
+quoi ! Les siècles peuvent passer, la civilisation faire son œuvre, les
+fétiches tomber dans l’oubli des mythologies défuntes ; dans le
+renouveau du monde noir, sur les ruines des croyances, sur les décombres
+de la forêt défrichée, une seule institution restera debout, immuable :
+le clystère au piment.
+
+La population, d’humeur très douce, manifeste à notre égard une
+curiosité parfois bien gênante. Les moindres de nos actes sont, non pas
+épiés de loin, mais observés en détail par un cercle de spectateurs
+empressés. Pas un ne se doute qu’il peut être indiscret : ils sont
+capables de rester là pendant des heures à vous regarder écrire ou
+dessiner ; levez-vous la séance, l’assemblée fait de même et vous
+escorte dans les promenades les plus intimes, obstinée, implacable.
+Avant nous, le village n’a compté qu’une visite d’Européens, la mission
+Brétignière. La toute jeune génération voit les blancs pour la première
+fois ; chez elle, la curiosité est tempérée par la crainte. A mon
+approche, les enfants détalent en criant comme des perdus. Je vois
+encore un malheureux poupard échoué sur son séant et qui, abandonné de
+ses aînés, plus agiles, jetait des appels désespérés, agitant les bras,
+écartant de lui l’apparition redoutable avec des gestes d’exorciste.
+J’ai cru m’apercevoir, du reste, que les mères, à l’occasion,
+exploitaient cette frayeur et nous faisaient tenir l’emploi de
+Croquemitaine. Mais, comme il est toujours bien tentant de contempler
+l’ogre sans en être vu, c’étaient, à chaque instant, brillant entre les
+palissades, quelques paires d’yeux braqués de mon côté. Faisais-je un
+pas ? Sauve-qui-peut général, un galop de souris surprises par le matou.
+
+Le capitaine Binger est revenu de sa tournée le 18 dans la matinée. Nous
+devons repartir le lendemain pour rejoindre, dans cinq jours, nos
+compagnons qui nous attendent à Edoubi. Le détour que nous venons
+d’accomplir, cette visite aux villages de l’extrême frontière auraient
+pu être évités, et la délimitation obtenue suivant un tracé à peu près
+régulier, par de menues concessions réciproques de territoire évitant
+autant que possible les enclaves, pour peu que le commissaire anglais y
+eût mis quelque bonne volonté. Par malheur, M. le capitaine Lang, s’il
+émet des prétentions inattendues telles que la possession de Nougoua et
+d’autres points notoirement en dehors de la zone à délimiter, n’entend
+en revanche faire aucune concession. Il n’a, qui plus est, et c’est là
+le plus regrettable, jamais mis les pieds en Afrique ; son inexpérience
+des hommes et des choses du pays est complète. J’ignore ce que pensent
+là-dessus mes compagnons de voyage ; mais, pour moi, je suis surpris que
+l’Angleterre, qui compte dans ses possessions africaines tant
+d’officiers distingués et au courant de ces questions, ait délégué en
+cette circonstance un homme dont on ne saurait suspecter la valeur, mais
+dont la compétence est au moins douteuse. Le procédé n’est guère dans
+les traditions britanniques, qui nous présentent le plus souvent _the
+right man in the right place_. Ceci, bien entendu, tout en rendant
+pleine et entière justice aux qualités du capitaine Lang que nous
+retrouverons avec plaisir sur les confins du pays achanti.
+
+
+ Dadiéso, 19 février, six heures matin.
+
+
+Une heure et demie de marche par un sentier tolérable. Ce matin, un de
+nos hommes manquait encore à l’appel. En arrivant à l’étape, un second
+porteur a disparu. Renseignements pris auprès de ses camarades, nous
+apprenons qu’il aurait été arrêté par un habitant d’Assuakourou, qui
+prétendait le faire revenir sur ses pas ou exiger de lui une amende,
+sous prétexte qu’il le soupçonnait d’avoir passé la nuit avec sa femme.
+
+Sur ces entrefaites, le retardataire arrive, suivi de près du plaignant.
+Celui-ci est immédiatement saisi et garrotté sur l’ordre du capitaine,
+qui lui déclare que nul n’a le droit de molester ainsi nos gens. A
+supposer qu’il eût une réclamation à faire, il devait la lui présenter
+avant le départ. L’accusation, au surplus, ne repose sur rien de
+précis ; ce n’est peut-être qu’une tentative d’intimidation pour
+extorquer une rançon d’un de nos porteurs. L’inculpé, de son côté, nie
+comme un beau diable. Pour conclure, l’individu est avisé qu’on ne lui
+rendra la liberté que lorsque le chef d’Assuakourou nous aura renvoyé
+celui des porteurs disparu pendant la nuit ; en attendant, il prendra sa
+place. L’autre accueille cet arrêt sans émoi, presque avec bonne humeur.
+C’est égal, voilà un gaillard qui a été bien mal inspiré en ne restant
+pas chez lui ce matin.
+
+
+ Même jour, midi.
+
+
+Un étranger de bonne mine, drapé dans un pagne élégant, fait son
+apparition. C’est Eti, l’un des chefs du village de N’Kossa. Il vient
+nous demander d’y faire halte. L’endroit ne se trouve pas sur notre
+itinéraire, lequel se dirige droit sur Toliéso. Mais l’orateur est
+pressant : il sera malaisé de ne pas céder à ses instances. Son village
+est tout proche, à peine une petite heure de marche. Pourquoi ne pas
+nous y rendre le jour même ? Nous y passerions la nuit. Cela ne nous
+détournera guère.
+
+Comme l’étape du matin a été insignifiante, rien ne nous empêche
+d’accepter l’invitation. L’ordre de départ est donné ; nous sommes
+surpris de la rapidité avec laquelle les noirs ont levé le camp. En
+moins d’une heure tout est empaqueté, cordé, les ballots enlevés sur les
+têtes. On n’attend qu’un signal pour se mettre en route. Le départ,
+d’habitude, est beaucoup plus laborieux. Mais il paraît que N’Kossa est
+ce qu’on appelle un « bon village », un lieu de ressources, où l’on est
+assuré de trouver des vivres en abondance, du vin de palme à bouche-que-
+veux-tu ; bref, une de ces haltes privilégiées vers lesquelles portefaix
+hâtent le pas, comme chevaux flairant l’écurie.
+
+L’espoir des porteurs n’a pas été trompé. N’Kossa est un « bon
+village », je dirai presque un beau village, aux cases propres, assez
+bien alignées, entouré de cultures de patates et d’ignames. Tout y
+respire une aisance relative, une recherche du confort bien rare en ce
+pays. Les cases sont fraîchement badigeonnées, deux ornées de fenêtres à
+volets pleins, l’une même plafonnée. Ces gens n’ont évidemment besoin
+que d’une direction intelligente pour continuer, sur un champ plus
+étendu, la tâche spontanément commencée. Ils ont, en partie, déblayé les
+sentiers aux abords de leur village, jeté sur les marigots des arbres ou
+des passerelles de bambou. Nul doute qu’un agent européen, avec un peu
+de savoir-faire, n’obtînt de cette petite population d’excellents
+résultats. Le village serait des mieux situés pour devenir un marché
+d’échange important entre la côte et l’intérieur.
+
+
+ 20 février.
+
+
+Séjour à N’Kossa. Les chefs ont mis en œuvre toutes les ressources de
+leur diplomatie pour obtenir que nous demeurions chez eux un jour
+entier. Nos porteurs envisagent cette perspective avec une satisfaction
+évidente. Ayant beaucoup à leur demander, il est de bonne politique de
+leur accorder à l’occasion un court répit. Ils nous revaudront cela aux
+jours difficiles.
+
+Nous venons de recevoir des nouvelles de nos compagnons campés à Édoubi.
+Ils sont en bonne santé et nous informent qu’ils ont trouvé dans ce
+village un contingent de cinquante hommes mis à notre disposition par le
+roi de Krinjabo. Ils les chargent d’aller à Nougoua prendre le reste de
+nos bagages.
+
+Aujourd’hui, grande séance de médecine. N’Kossa est la résidence d’un
+praticien renommé. Lui et sa femme possèdent mieux que personne le
+secret des simples et des venins. Cette réputation vaut aux redoutables
+personnages la sympathie et la vénération générales. Qui ne voudrait
+être au mieux avec le féticheur ? Un mot de lui peut perdre ou ruiner un
+homme. On sait qu’aux yeux des indigènes la maladie, la mort sont moins
+des événements naturels que les effets d’un sort jeté par un ennemi.
+Survienne un décès, une épidémie, il s’agira de découvrir de qui émane
+le maléfice. Chacun, étant exposé à se voir imputer la colique du
+voisin, doit désirer, à tout hasard, se ménager les bonnes grâces du
+sorcier, dont les décisions sont sans appel. D’ailleurs, il s’en faut
+que la cérémonie tourne toujours au tragique. Si la coutume des victimes
+expiatoires demeure en vigueur chez les peuplades de la forêt, le
+sacrifice est esquivé neuf fois sur dix ; l’inculpé s’en tire en versant
+la forte somme. L’affaire s’arrange moyennant une ou plusieurs onces
+d’or comptées à la famille et quelques épices discrètement glissées au
+« médecin ». Celui-ci, il convient de le reconnaître, ne se renferme pas
+exclusivement dans ses attributions divinatoires. Il consent parfois à
+s’improviser guérisseur. Et cela est inappréciable ; car s’il est
+intéressant de savoir de quoi l’on va mourir, il est préférable encore
+d’être remis sur pied.
+
+[Illustration : LE MÉDECIN DE N’KOSSA ET SA FEMME]
+
+Le spécialiste fait de son mieux. Je viens de le voir en grande tenue,
+coiffé d’une perruque d’herbes sèches, zébré de tatouages, brandissant
+d’une main sa baguette magique, et de l’autre une bouteille de gin,
+exécuter au chevet d’un client une pyrrhique désordonnée. Une dizaine de
+femmes, — d’horribles vieilles, — assises sur les talons,
+l’accompagnaient de leurs glapissements et marquaient la mesure en
+frappant l’un contre l’autre deux bâtonnets. Le malade avait été déposé
+à l’entrée de la case pour qu’il ne perdît rien de la scène. Sur le
+seuil de la maison voisine, un jeune ménage battait furieusement du tam-
+tam, sans doute afin d’écarter les influences morbides. Il fallait, pour
+ne pas succomber à ce charivari, que le moribond eût l’âme chevillée au
+corps. Au moins il s’en irait plus gaiement dans l’autre monde.
+
+La musique, les chœurs, les entrechats de convulsionnaire, n’ont cessé
+que vers le matin. Au moment de partir, j’ai poussé une reconnaissance
+du côté de la case où régnait maintenant un silence de tombe, avec
+l’idée d’assister à des apprêts funéraires, lorsque mon boy Kassikan qui
+avait filé devant, aux informations, est venu m’annoncer d’un air de
+triomphe que le malade n’était pas mort : il allait mieux, il « mangeait
+fouto ».
+
+
+ 21-29 février.
+
+
+La pensée de revoir bientôt nos amis nous redonne des forces. En quatre
+jours nous pouvions les rejoindre, si le chef de Toliéso ne s’était
+avisé de nous garder chez lui toute une journée, calculant évidemment
+que notre munificence serait en raison directe de la durée du séjour. Il
+est difficile de se soustraire à ces hospitalités intéressées. Parfois
+aussi le pauvre chef en sera pour ses frais. Non qu’il soit dans nos
+habitudes de nous faire héberger gratis ; les largesses de l’hôte sont
+toujours payées, bien au delà de leur valeur. L’offre d’un poulet, d’une
+jarre de vin de palme, d’un régime de bananes, vaut au donateur un
+foulard bigarré, deux ou trois rangs de perles, une pipe, que sais-je
+encore ? Quant à la ration fournie à nos hommes, le prix — toujours fort
+honnête — en est régulièrement acquitté en poudre d’or.
+
+On nous avait, à Toliéso, gratifié d’une chèvre et d’œufs frais, une
+rareté. Si les poules, dans la brousse, pondent aussi volontiers que
+partout ailleurs, le noir en revanche s’abstient de toucher aux œufs.
+L’aliment ne lui semble pas assez substantiel : tout au plus le juge-t-
+il bon pour les fétiches. Il perce les coquilles aux deux bouts, les
+vide, et en fabrique de longs chapelets qu’il suspend à l’intérieur de
+sa case ou devant l’entrée, à un pieu, en guise d’offrandes à ses lares.
+Mais il n’est pas autrement surpris de ne pas nous voir partager ses
+répugnances. Les blancs ont de si drôles de goûts !
+
+Ces attentions méritaient récompense. Le chef reçut, en plus des
+colifichets d’usage, un superbe pagne, à pois rouges sur fond crème. Ce
+fut une extase. Par malheur, les noirs comme les flots sont changeants.
+Deux heures après, son enthousiasme était tombé : l’étoffe exhibée à
+l’admiration du populaire, passée de main en main, voici que le dessin
+ne plaisait plus. Il rapportait le cadeau, déclarant, par l’organe de
+l’interprète, qu’il souhaitait autre chose. Le pagne fut repris séance
+tenante, et l’on répondit simplement au bonhomme qu’il pouvait se
+retirer.
+
+Comment !... S’en aller ainsi, les mains vides ?... Il insista, croyant
+avoir mal entendu. Puis, en désespoir de cause, il ajouta que, toute
+réflexion faite, le pagne lui convenait ; on n’avait qu’à le lui rendre.
+— Jamais de la vie ! L’objet imprudemment dédaigné avait réintégré son
+ballot : il n’en sortirait plus. Et, dans une improvisation hardie, nous
+dégageâmes la morale de l’incident, un cours complet de savoir-vivre à
+l’adresse des noirs de tout rang. Étaient-ce là façons d’agir, de chef à
+chef ? S’imaginait-il donc qu’une chèvre étique et une douzaine d’œufs
+fussent un si riche cadeau pour des gens de notre sorte ?... Nous avions
+cependant accueilli l’hommage avec des paroles de reconnaissance. Et lui
+nous faisait l’injure de mépriser nos présents !... Fi !... Quelle
+honte !... Nous aurions le droit d’être offensés. Les blancs ont l’âme
+magnanime ; ils pardonnent. Le coupable en sera quitte pour se passer de
+pagne ; mais qu’est-ce qu’un pagne auprès des avantages qu’il s’assurera
+dans l’avenir en méditant cette sage maxime : La façon de donner vaut
+plus que ce qu’on donne ?
+
+Le chef ne s’est pas tenu pour battu. Tout le jour, il est resté assis
+devant notre case, la main tendue, le regard implorant. Ce plaidoyer
+muet eût attendri des pierres. Nous fûmes de bronze. Mais la leçon
+portera ses fruits.
+
+Le 23 nous sommes à Bafia, le 24 à Koffikrou, village bâti non loin d’un
+ancien cratère. Tout ce pays est extrêmement accidenté, bossué de
+soulèvements volcaniques ; très arrosé aussi. Entre Toliéso et Bafia
+nous avons, en une matinée, passé onze cours d’eau. Quelle rude étape !
+Six heures de marche, par une température de fournaise. Le guide nous
+avait pourtant juré que le trajet ne demandait pas plus de trois heures.
+Mais serment de guide nègre équivaut à serment d’ivrogne. Ces gens-là
+n’ont qu’une notion très relative du temps et des distances, et seront
+d’autant plus affirmatifs qu’ils parcourent le chemin pour la première
+fois. Vainement irez-vous aux renseignements : vous ne saurez jamais
+qu’une chose, l’heure du départ : quant à celle de l’arrivée, c’est le
+secret de Dieu. Heureusement, à mi-route, nous avons traversé un petit
+bois de cocotiers, les derniers sans doute que nous verrons de
+longtemps, car l’arbre ne croît pas loin de la côte. Les porteurs
+harassés poussent des clameurs joyeuses et, oubliant leur fatigue,
+grimpent, la machette aux dents, jusqu’aux noix fraîches qu’ils abattent
+par centaines. Jamais breuvage ne m’a paru plus exquis. Il faut avoir
+connu, dans la jungle marécageuse dont les marigots exhalent des
+pestilences, ce supplice atroce de la soif au milieu des eaux
+imbuvables, pour apprécier comme elle le mérite la source aérienne et
+limpide qu’un coup de hache fait jaillir sous les palmes.
+
+Enfin le 25, vers dix heures, nous approchons d’Édoubi. Une fusillade
+retentit : c’est le docteur et M. Braulot qui chassent les pigeons
+verts. Nos carabines leur répondent, et, de loin, sous les futaies, des
+voix familières nous souhaitent la bienvenue.
+
+Ces messieurs ont établi leur camp sous bois, à cent mètres du village,
+au pied d’un gigantesque fromager. Il y a dix jours qu’ils sont là. Le
+docteur en a profité pour faire un peu de jardinage ; dans un carré
+sarclé avec soin il a semé des graines de radis roses et de laitues. Il
+rêvait de nous servir des salades ; mais ce ne fut qu’un beau rêve. J’ai
+visité le potager. Il m’a rappelé ces essais de culture que d’ingénieux
+écoliers élaborent dans le mystère de leurs pupitres, les brins d’herbe
+décolorés foisonnant au fond d’une boîte à cigares. Dans cette ombre
+humide et chaude, où jamais un rayon de soleil ne pénètre, les semences
+ont levé avec une étonnante rapidité, en quelques heures. Le résultat
+est inattendu. C’est quelque chose de particulier, une végétation
+rampante et filiforme qui dessine sur l’humus noir de blanches
+arabesques. Inutilisable pour la cuisine, mais très décoratif.
+
+Trois jours de repos, et la colonne est réorganisée : nous pouvons
+repartir. Un séjour plus prolongé achèverait d’indisposer la population
+qui déjà murmure. Bien que le village soit abondamment pourvu de vivres,
+on ne les cède qu’à contre-cœur. Ce matin, l’achat d’un mouton a donné
+lieu à une scène épique. Le propriétaire refusait de vendre. La bête a
+été saisie, dépecée, et le prix consigné entre les mains du chef. Le
+vendeur malgré lui protestait avec de grands gestes, des effets de torse
+et de bras nus. Un moment même, laissant tomber sa toge, il s’est écrié,
+tragique : « Tuez-moi donc avec mon mouton ! »
+
+
+ Iaou, 3-6 mars.
+
+
+Nous pensions pouvoir gagner directement l’Indénié. Mais devant les
+difficultés du terrain et surtout l’impossibilité de trouver de quoi
+nourrir nos hommes dans la zone de brousse épaisse, complètement
+déserte, qui s’étend au nord d’Edoubi, notre itinéraire a dû obliquer
+vers l’ouest. Nous repassons du bassin du Tanoé dans celui de la rivière
+Bia. Entre Assambaé et Koffuékourou, nous rejoignons un sentier venant
+directement de Krinjabo. C’est la route de Bondoukou, que nous suivrons
+désormais, après avoir décrit, depuis Nougoua, un arc de cercle très
+accentué qui nous ramène à trois jours de marche seulement de la
+capitale d’Akassimadou, à peu de chose près sous la longitude d’Assinie.
+Nous sommes, par la voie ordinaire, à moins d’une semaine de la côte que
+nous avons quittée il y a plus d’un mois.
+
+Cette proximité du littoral a ses avantages et ses inconvénients. Elle
+va nous permettre de réparer une avarie qui nous eût empêchés, pendant
+le reste du voyage, de relever notre position d’une façon précise.
+Depuis quelques jours, nous observions dans la marche de nos
+chronomètres de graves irrégularités. Il est certain que, dans la région
+tourmentée d’où nous sortons, ils n’ont pas été plus épargnés que le
+reste des bagages ; malgré toutes les précautions et les recommandations
+réitérées, la caisse qui les contient a dû plus d’une fois butter contre
+un tronc d’arbre ou piquer un plongeon dans la vase. Bref, les voilà
+hors d’état de servir. M. Braulot va donc se diriger rapidement vers la
+côte, de façon à atteindre dans quatre jours Assinie et, de là, Grand
+Bassam pour le passage du prochain paquebot qui y fait escale le 12. Il
+se procurera à bord d’autres instruments.
+
+Le lieutenant est parti le 4 au matin avec une pirogue. Il descendra la
+rivière Bia par Diangui, Ainboisso et Krinjabo. En forçant les étapes,
+il espère nous rattraper avant quinze jours. Car, au delà de Iaou, notre
+marche sera ralentie par des obstacles de toute nature. Nous allons, en
+effet, nous engager dans des territoires beaucoup moins peuplés, dans
+une brousse très touffue où l’on ne peut évoluer à l’aise. Il faut enfin
+compter avec les défaillances du personnel, les défections possibles.
+Les porteurs, se retrouvant à peu de distance de leurs villages, brûlent
+d’envie de décamper. Le 5, une vingtaine se sont échappés grâce à la
+négligence de leur chef qui répond au nom harmonieux de Marabouroufi,
+magnifique seigneur, modelé comme un bronze florentin et bête comme un
+pot. Deux de nos tirailleurs et des jeunes gens de Iaou ont été lancés à
+leur poursuite et ne tarderont pas à leur faire rebrousser chemin vers
+nous.
+
+Dès leur retour, nous donnerons le signal du départ, avec le vif désir
+de mettre entre nous et la côte une dizaine d’étapes de plus. Tant que
+nos gens ne seront pas tout à fait loin de chez eux on ne pourra en
+obtenir un effort soutenu ; les traînards seront nombreux, et l’on aura
+fort à faire pour maintenir l’ordre.
+
+Iaou, du reste, n’est pas un lieu de délices où l’on s’oublie. Rien de
+plus énervant qu’une longue station dans ces villages de la forêt. Du
+petit au grand, tous se ressemblent. Les jours se suivent ramenant le
+même paysage sombre et morne, la même plèbe inactive dont les mœurs ne
+varient guère. Ce n’est qu’après avoir dépassé la limite de la
+végétation dense continue, aux approches de Bondoukou, que nous
+rencontrerons des peuplades possédant, avec une certaine industrie, un
+sentiment plus élevé de la vie sociale, l’attrait d’une civilisation
+rudimentaire : le contraste entre le fétichisme et l’islam. L’intérêt
+renaîtra avec le plein air et la lumière.
+
+[Illustration : ARBRE TOMBÉ (FORÊT DU SANWI)]
+
+
+
+
+ VI
+
+ TROIS MOIS DANS LA BROUSSE.
+
+
+
+ Adouakourou, 10 mars.
+
+
+Toujours la forêt, — la forêt sans clairières, avec ses mares putrides,
+ses rivières coulant dans la pénombre, sous les arcades des futaies
+géantes, sous l’écroulement des arbres morts.
+
+Nous voici dans l’Indénié depuis trois jours, quatre peut-être. Le
+dernier hameau du Sanwi était Tiékokourou où nous avons couché le 6. Au
+delà, c’est le vague, les solitudes sans nom. En pays noir, la ligne de
+démarcation entre deux contrées est rarement déterminée de façon
+précise. La frontière est représentée par une bande de territoire dont
+la largeur varie de quarante à cinquante kilomètres, sorte de zone
+neutre où l’on ne rencontre pas un village. Il faut camper soit en plein
+bois, soit dans de misérables abris élevés par les chasseurs et les
+caravanes, cases en branchages, inhabitées, à demi effondrées, ouvertes
+à tous les vents.
+
+Tels ont été nos derniers bivouacs : Bianoa, Adoukakourou et
+Diambarakrou. Dans ces campements, nous avons été étonnés de trouver
+accumulées en quantité considérable des marchandises à destination de
+l’intérieur, notamment des caisses de gin et des centaines de barils de
+poudre. Voisinage troublant, étant données l’insouciance de l’indigène,
+son habitude d’allumer du feu dans sa case et, le soir venu, de promener
+partout, en guise de torches, des tisons incandescents. Toutes ces
+charges ont été abandonnées là sans gardien, à la merci des allants et
+venants. Les porteurs reviendront les chercher dans plusieurs jours,
+sinon dans plusieurs semaines : aucun article ne manquera à l’appel.
+L’usage est général : il témoigne d’un respect du bien d’autrui d’autant
+plus remarquable qu’en toute autre circonstance le noir professe, à
+l’égard du tien et du mien, des idées assez larges. Il n’en va pas de
+même en pareil cas. L’objet déposé dans un camp, au bord du chemin, est
+sacré, fétiche : nul n’y touchera.
+
+Étapes de six à sept heures, très dures. En pays découvert de telles
+marches seraient insoutenables. Néanmoins, en dépit de l’ombre
+continuelle, un effort de quelque durée est douloureux dans cette
+atmosphère pesante, saturée de miasmes telluriques. Il semble que la
+végétation ambiante absorbe tout l’oxygène. La respiration s’accélère,
+haletante, la poitrine est oppressée, le sang afflue aux tempes.
+
+A mesure que nous avançons vers le nord, les rivières s’espacent de plus
+en plus. La dernière que nous ayons aperçue a été le Songan, d’une
+fraîcheur surprenante. Nous y avons pris un de nos meilleurs bains,
+quoiqu’elle ait toujours cette teinte pisseuse des eaux dans lesquelles
+ont longtemps infusé les racines et le bois mort. Ensuite, plus un
+ruisseau : des mares, des flaques de boue dissimulées sous les feuilles
+tombées, un sol pâteux. A Adouakourou, ce tout petit village d’une
+dizaine de cases, toutes à claire-voie, — presque un camp de chasseurs,
+— l’eau est un luxe. Pas une source. A trois ou quatre cents mètres
+seulement, un trou fangeux où les habitants se lavent et s’abreuvent.
+
+Population chétive : beaucoup de maladies cutanées, d’ulcères de
+mauvaise apparence. J’entends encore la plainte navrante d’un jeune
+garçon de douze à quatorze ans dont le corps n’était qu’une plaie. Ce
+malheureux, objet d’horreur pour tous, couvert de crasse et de
+poussière, rampait de-ci de-là autour des cuisines, dévoré par la soif,
+cherchant à s’approcher d’une jarre. Dès que sa présence était signalée,
+on lui donnait la chasse à grands cris. L’accès du sentier conduisant à
+l’eau lui était rigoureusement interdit. Songez donc ! il n’aurait eu
+qu’à se plonger dans le puisard. La douleur fait faire de ces folies.
+Repoussé de partout à cause de l’odeur infecte qu’exhalait sa purulence,
+le pauvre diable s’était réfugié près de nous. Qui sait ? se disait-il
+sans doute, ces nouveaux venus à la peau blanche doivent avoir l’âme
+compatissante. Et il s’était blotti sous l’auvent de ma case, à la vive
+indignation d’Alfred qui menaçait de lui faire un mauvais parti si je ne
+fusse intervenu. Mais la stupéfaction de mon boy ne connut plus de
+bornes, lorsque je lui ordonnai de prendre une boîte de fer-blanc qui
+avait contenu des cartouches, d’aller l’emplir au marigot et de la
+placer auprès de l’enfant. Par exemple ! se donner cette peine pour ce
+galeux, pour ce pelé qui nous empoisonnait !... Il fallut bien obéir. Je
+n’oublierai de longtemps le regard que me jeta le misérable en trempant
+ses lèvres dans l’eau bourbeuse ; l’éclair de ces yeux en disait plus
+que de longues actions de grâces.
+
+Force nous a été de passer ici quarante-huit heures afin de donner aux
+éclopés semés en route le temps de rallier le convoi. Plus terribles
+encore que les étapes, ces arrêts imposés par la nécessité d’attendre
+les traînards, de rassembler des renseignements et enfin de satisfaire
+aux exigences du chef, désireux de vous garder le plus longtemps
+possible. Celui qui commande ici est un vieillard étrangement accoutré.
+Sur une espèce de chemisette en grosse cotonnade de Kong, rapiécée à
+l’infini, il étale une multitude de gri-gris cousus sur l’étoffe ou
+suspendus à son cou par des lanières, des sachets de toute forme et de
+toutes dimensions. Sa coiffure est un bonnet pyramidal agrémenté de
+coquillages : sur ses épaules, une peau de singe. Il s’appuie sur une
+longue trique : un gamin le suit portant le tabouret guilloché, insigne
+du pouvoir suprême. Le personnage, qui n’a jamais vu d’Européens, nous
+observe avec curiosité, mais à la dérobée. Il a un peu peur. Sa crainte
+pourtant ne l’empêche nullement de venir s’asseoir sur le seuil de notre
+case et de rester là en contemplation pendant des heures.
+
+[Illustration : UN VILLAGE DE LA FORÊT (ADOUAKOUROU)]
+
+
+ Zaranou, 12-22 mars.
+
+
+Les rapports avec l’indigène sont plus délicats que dans le Sanwi. La
+population, très défiante, commence presque toujours par battre en
+retraite. A notre arrivée, le village est désert. Sauf quelques vieilles
+femmes, les habitants ont disparu dans la brousse. On nous épie de
+loin ; puis, quand elle s’est assurée que nos intentions sont
+pacifiques, la foule se hasarde hors de sa retraite. Alors ce sont de
+longs pourparlers pour l’achat de quelques régimes de bananes ou d’une
+chèvre, parfois le refus de vendre ; des faux-fuyants, des hésitations
+de tel chef à arborer dans son village le pavillon français. Le
+malheureux, selon toute apparence, tremble de se compromettre. Il a
+peut-être bien entendu parler, de façon très vague, des traités passés,
+au nom de la France, avec les principaux chefs de l’Indénié. Mais ces
+traités remontent à plusieurs années (1887). Depuis, aucun voyageur n’a
+reparu pour en raviver le souvenir.
+
+Comment s’étonner que, pour l’indigène, les actes ainsi passés n’aient
+qu’une valeur relative ? D’autant que la contrée renferme bon nombre
+d’immigrés Apolloniens, anciens sujets du protectorat britannique de la
+Côte d’Or, toujours enclins à se recommander de leur pays d’origine.
+Cette circonstance a été mise à profit par les traitants noirs
+parcourant les villages où ils se présentent comme porte-parole
+autorisés des Anglais. Aucun n’est d’ailleurs investi d’un titre
+officiel, d’une mission déterminée. Simples trafiquants, c’est tout au
+plus si, à leur départ de Cape-Coast ou d’Axim, on leur aura insinué
+qu’il serait bon, au cours de leur voyage à l’intérieur, de relever les
+points occupés sur les territoires limitrophes par leurs compatriotes,
+et de s’efforcer de les maintenir en relations constantes avec le
+protectorat. Ces conseils donnés sous forme de conversations, par un
+parent ou un ami n’ayant avec le gouvernement aucune attache apparente,
+suffisent pour persuader à notre homme qu’il est qualifié pour agir. La
+vanité du noir n’en demande pas davantage. Cette disposition d’esprit
+favorise le recrutement d’une nuée d’agents volontaires, qu’il sera
+toujours aisé de désavouer pour peu que leur zèle immodéré risque de
+créer des embarras.
+
+Il est hors de doute que ces individus ne sont pas demeurés inactifs
+dans l’Indénié. Leurs menées, à vrai dire, n’ont pas grande importance,
+puisque les traités sont là. Mais elles sont un prétexte à exactions
+constantes, impôts extraordinaires, amendes infligées pour le motif le
+plus futile ou même sans motif, amendes et impôts dont le produit, est-
+il besoin de le dire ? constitue le plus clair bénéfice des susdits
+traitants, lesquels s’improvisent ainsi tout à la fois gendarmes, juges
+et agents du fisc. Aussi faut-il voir l’attitude piteuse de l’humble
+chef de village qui ne sait trop de quelle puissance il relève,
+tremblant, s’il obéit à Paul, de s’attirer le courroux de Pierre : « Ne
+m’en veuille pas. Je ne suis qu’un petit chef, ce n’est pas moi qui
+commande le pays. Vois les grands chefs. Ce qu’ils décideront sera
+bien. » Les grands chefs nous font bon accueil ; mais leurs lenteurs,
+leur amour des palabres nous ont déjà causé et nous causeront encore
+bien des arrêts.
+
+Cet état d’esprit dûment constaté dans les villages précédents, à
+Ébilassékrou, à Bocaso, et ici même, il était indispensable d’avoir une
+entrevue avec le roi de l’Indénié et ses principaux feudataires. Nous
+n’avons que trop tardé à faire acte de présence. Le passage de la
+mission est une occasion excellente de leur montrer que la France existe
+et que, derrière les traités signés, il y a des hommes. Mais notre
+malechance veut que l’aristocratie des villages soit en ce moment réunie
+en un palabre, à l’effet de régler je ne sais quel conflit, dans la
+capitale, Ammoakonkrou, située à trois fortes journées de marche, au
+nord-ouest. Nous y avons envoyé en ambassade un de nos chefs de
+porteurs, Amon, porte-canne du roi de Krinjabo, pour inviter de notre
+part le roi et ses chefs à venir nous retrouver ici. Quelle réponse
+obtiendrons-nous ? C’est ce qu’on ne saurait dire. Ce qu’il y a de sûr,
+c’est que nous devrons attendre une semaine, et même plus.
+
+Quel séjour ! Sur une trentaine de cases, trois ou quatre à peine
+constituent de véritables abris. Le reste semble ne tenir debout que par
+la force de l’habitude. Des ruines apparaissent un peu partout, à côté
+des constructions habitées qui empruntent elles-mêmes à ce voisinage un
+aspect minable. L’exiguïté de ces réduits, les matériaux employés, ne
+répondent en quoi que ce soit aux exigences du climat. Le pisé qui
+recouvre le frêle édifice de perches s’échauffe sous l’action des rayons
+solaires. La maison, avec sa porte basse pour toute ouverture, se trouve
+de la sorte transformée en un poêle qui conserve, aux plus fraîches
+heures de la nuit, la majeure partie de la chaleur du jour.
+
+Le terrain, qui plus est, conquis sur la brousse pour l’emplacement du
+village a été scrupuleusement dégarni. Aucun arbre à part le grand
+ficus, sous lequel se tiennent les palabres. Les journées sont
+terribles, les nuits pires. S’il survient une ondée, c’est à peine si le
+thermomètre descend au-dessous de 28°. La tornade finie, l’atmosphère,
+saturée d’humidité, est encore plus lourde. Camper sous bois ?
+Impossible... La forêt, à une assez grande distance autour du village,
+sert de dépotoir : il s’en dégage des effluves à faire tressaillir un
+trépassé.
+
+Nul moyen d’échapper à l’ennui dissolvant de l’inaction. La sylve vous
+enveloppe. Point d’autre promenade que le sentier par lequel vous êtes
+venu, et celui par lequel vous partirez. De chasse il est à peine
+question, tant le gibier est difficile à lever dans la brousse.
+
+Si encore la population présentait un attrait quelconque. Mais rien de
+décevant comme cet exotisme noir. Il manque de physionomie distinctive.
+Nulle originalité, aucun trait saillant de mœurs ou de caractère, pas
+l’ombre de personnalité, d’industrie quelconque, de recherche ingénieuse
+dans les occupations ordinaires de la vie. Ni forme, ni grâce, ni
+couleur. Il est bien entendu que je ne parle ici que de ce que j’ai sous
+les yeux, sans prétendre généraliser. Je ne fais allusion qu’à
+l’indigène de Guinée. Je n’ignore pas que nous trouverons plus au nord,
+à Bondoukou et à Kong, des populations dont le niveau intellectuel est
+autrement élevé. Mais ici, à peine un embryon d’intelligence.
+
+Certes, il m’est arrivé de séjourner, parfois durant des semaines, dans
+tel village indien où j’espérais ne passer que vingt-quatre heures. Mais
+nulle part, ni sur les plateaux du Mexique, ni dans les villages perdus
+de la Cordillère, ni chez les tribus des rivières amazoniennes, la
+sensation d’énervement n’a été aussi aiguë. Là-bas, chez l’homme rouge
+des deux Amériques, mille détails réveillent l’attention somnolente. Un
+rien : la coupe gracieuse d’un canot ou d’une pagaie, le galbe
+curieusement contourné d’un ustensile domestique, argile ou vannerie, la
+ciselure d’une sarbacane, la mélopée d’un rythme pénétrant chantée
+autour des feux, le soir. Ici le bruit, la cohue, le tam-tam, des hommes
+d’un âge mûr capables de passer la moitié de la nuit à caresser avec un
+bâton le fond d’une boîte à sardines, quelque tambour informe. Dans ce
+pays où le sol fournit en abondance l’argile la plus fine, pas d’autres
+ustensiles de ménage que de grossières terrines, de lourdes vasques
+creusées en plein bois. Et cependant le bric-à-brac de la civilisation
+nous enserre. Dans plusieurs de ces villages où le blanc paraît
+aujourd’hui pour la première fois, l’industrie européenne a pénétré
+depuis des siècles sous la forme de cotonnades criardes et de
+verroteries. Vous arrivez ; la population affolée se disperse au fond
+des bois ; mais vous trouverez sur le terrain, abandonnés par les
+fuyards dans la hâte de leur retraite, le pagne tissé à Manchester et la
+bouteille de gin.
+
+Cherche-t-on parmi les superstitions qui hantent ces cerveaux d’enfants
+le trait caractéristique qui manque partout ailleurs ? De ce côté encore
+la désillusion est grande. Rien qui dépasse les pratiques d’un
+fétichisme grossier. Chacun a un fétiche, animal, plante ou fruit, dont
+il change, d’ailleurs, suivant l’inspiration du moment, sans qu’on
+puisse démêler de ses explications confuses le sens qu’il attache à ces
+brimborions. Des calebasses placées à proximité du village, des tas
+d’ordures en travers du sentier pour fermer le passage aux démons de la
+forêt, telles sont les manifestations de ce culte primitif. A qui
+s’adressent les offrandes ? A tout et à rien. Les dieux du Panthéon
+barbare gardent invariablement l’anonyme. L’homme, il est vrai, portera
+sur lui des emblèmes d’une signification plus précise : pour se faire
+aimer, pour n’être jamais malade, pour être heureux à la chasse.
+L’amulette varie selon les individus.
+
+A cela près, c’est le chaos que n’éclaire aucune légende. Quelques
+voyageurs, s’efforçant de rattacher à travers les continents et les âges
+la chaîne des traditions, ont cru reconnaître dans plusieurs de ces
+pratiques baroques un souvenir affaibli des mythes de l’Orient. Illusion
+respectable, mais un peu hasardeuse, d’ethnologue qui se flatte de
+découvrir les mêmes aspirations au berceau de tous les peuples. Non, les
+mythes exquis de la Grèce qui personnifiaient les fleuves et les
+fontaines, le mont et la forêt, les clameurs de la mer et le bruit du
+vent, peuplant de faunes et de nymphes le pli des vallons, toutes les
+lumineuses créations de l’âme antique n’ont aucune parenté avec ces
+ténèbres.
+
+
+ Boca-o-Koré, 22 mars.
+
+
+Hier enfin Amon était de retour avec la réponse des chefs. Elle pourrait
+être meilleure. Nous leur demandions de venir à nous : ils ont répondu
+d’aller à eux, à Ammoakonkrou. Le détour, expliquaient-ils, ne nous
+retarderait que d’une journée, le sentier n’était pas mauvais ;
+arguments d’individus qui n’ont point envie de se déranger. Qu’il soit
+donc fait selon leur bon plaisir.
+
+Nous avons dit, ce matin, adieu à Zaranou, un éternel adieu, j’espère !
+Et nous voici, après une promenade de deux heures, campés à Boca-o-Koré
+(la Montagne Rouge). La contrée est accidentée plutôt que montueuse :
+des collines élevées de cent mètres à peine, dont le sol est riche en
+pyrites de fer.
+
+Accueil très réservé. On a fait le vide à notre annonce : chèvres,
+moutons et poules ont été dissimulés dans la brousse. Restent les
+bananeraies, chargées de magnifiques régimes, de quoi nourrir un corps
+d’armée. La superficie du défrichement n’atteint pourtant pas deux
+hectares : mais telle est la fécondité du sol, qu’un seul hectare planté
+de bananiers donne, bon an, mal an, _deux cent mille kilogrammes_ de
+fruits. C’est le fond de l’alimentation indigène : la disette n’est
+jamais à craindre en dépit d’un gaspillage effréné. Une moitié de la
+récolte pourrit sur place. Ce n’est donc pas sans surprise que nous nous
+sommes vu refuser la ration pour nos hommes. Les habitants ont eu
+l’audace de déclarer qu’ils ne vendraient à aucun prix. Devant ce
+mauvais vouloir il n’y avait qu’à passer outre. L’un des porteurs s’est
+offert à aller couper la quantité de régimes nécessaires à la troupe. Ce
+que voyant, un noir, furieux, se précipitait, brandissant une machette
+et menaçant de trancher la main au premier qui s’aviserait d’entrer dans
+son champ. L’énergumène fut empoigné, ligotté séance tenante, et fit les
+plus plates excuses. L’incident n’eut pas de suite. En présence de cette
+attitude décidée, l’émotion se calmait comme par enchantement. La
+population a ramené sa basse-cour des profondeurs du bois ; les bananes
+sont apportées par monceaux.
+
+Le village est situé à cent mètres du Mézan, important affluent du
+Comoé. La sinueuse rivière, aux eaux couleur de thé fort, s’écoule avec
+lenteur, sans un frisson, dans un perpétuel crépuscule. Des deux rives
+les arbres s’inclinent, confondent leurs feuillages en une ogive d’une
+hardiesse incomparable. Sur le parvis mouvant de cette cathédrale, des
+ombres flottent, tiges fracassées, buissons arrachés à la berge,
+entraînés à la dérive. De rares bruissements, une branche qui craque,
+une noix de singe tombant dans l’eau, rendent plus solennels encore les
+intervalles de silence.
+
+L’étape de demain sera longue, nous dit-on, très longue. Ce
+renseignement nous la présage démesurée. Entre Boca-o-Koré et
+Abengourou, le pays n’est qu’une solitude. Il est vraiment regrettable
+de ne pouvoir mieux diviser la route. Pourquoi nous arrêter ici ? Il est
+à peine dix heures. Poussons plus loin et campons en forêt. Mais il
+paraît que c’est impossible. Jamais les noirs n’y consentiraient. Ils
+sont persuadés que cette région est hantée par un animal redoutable, la
+Bête : ils ne le désignent pas autrement. Quiconque passerait la nuit
+dans les bois serait certain d’être dévoré. Il n’y a pas à discuter. Ces
+frayeurs auront ceci de bon que personne, demain, ne sera tenté de muser
+en route. Le monstre donnera des jambes aux moins agiles. Nos porteurs,
+du reste, envisagent allègrement cette pénible marche. Ils ont appris
+qu’on vient de tuer un éléphant aux environs d’Abengourou, ce qui leur
+promet à l’arrivée un ample festin de viande fraîche.
+
+L’heureux chasseur est ici. Il est fort admiré, bien que d’une laideur
+repoussante. C’est un garçon contrefait, affligé d’une tête énorme et
+d’une bosse ; difformités qui n’empêchent pas la sûreté du coup d’œil et
+l’endurance des interminables affûts dans les cavités d’un tronc
+séculaire ou dans un trou masqué par des herbes. Du reste, il possède
+des fétiches qui lui confèrent des prérogatives inouïes, telles que la
+faculté de se rendre invisible, de se transformer à volonté. Pour
+échapper aux atteintes du pachyderme blessé, il devient tour à tour
+buisson, fleur, oiseau. Ces balivernes nous sont rapportées le plus
+sérieusement du monde par nos boys, intelligents pourtant, qui ont
+fréquenté l’école d’Assinie. Je leur ai suggéré que si le personnage
+avait le don des promptes métamorphoses, il devrait bien commencer par
+changer de figure. Mais j’ai vu que l’argument ne portait pas.
+
+
+ Abengourou, 23-24 mars.
+
+
+Terrible journée ! Neuf heures de marche effective avec une seule halte
+de quarante minutes, à mi-chemin.
+
+En réalité, nous aurons été sur pied pendant treize heures. On s’est mis
+en branle à une heure du matin, le passage du Mézan exigeant de trois à
+quatre heures, attendu qu’il n’y avait à Boca-o-Koré qu’une seule
+pirogue pour transborder plus de cent personnes et les bagages. Le
+convoi massé au bord de la rivière, l’opération a commencé à la clarté
+des torches et de brasiers allumés sur les deux berges. Le va-et-vient
+de ces hommes nus, de ces peaux noires et luisantes, les silhouettes des
+hautes ramures reflétées dans l’eau morte donnaient à la scène un
+caractère saisissant. La barque des ombres sur le fleuve infernal.
+
+La première partie du trajet a été relativement facile. La sente est
+unie, libre d’obstacles. La seconde moitié fut plus âpre. Le sentier
+serpente maintenant parmi les paquets de lianes, les racines, les arbres
+écroulés jusqu’à Abengourou. Le lever à la boussole nous donne, à vol
+d’oiseau, 30 kilomètres 400 mètres ; soit un développement réel de
+quarante-cinq kilomètres : une course honnête par tout pays,
+extraordinaire sous les tropiques. Aussi l’épuisement de notre suite
+était tel qu’elle en a oublié ses alarmes. Soixante porteurs sont
+demeurés en arrière, en détresse. De notre côté, nous avons grand besoin
+de repos et nous perdrons sans déplaisir quelques heures à les attendre.
+
+[Illustration : LA CASE DE KOFI, CHEF D’ABENGOUROU]
+
+Abengourou est le village le plus habitable que nous ayons vu depuis
+notre entrée dans l’Indénié. Pour la première fois, nous y rencontrons
+un personnage dont les allures tranchent singulièrement avec celles de
+la population environnante. C’est le musulman, le Mandé Dioula de
+Bondoukou qui parcourt les territoires fétichistes, non dans un but de
+propagande, mais pour trafiquer, colporter et vendre des amulettes, des
+cotonnades indigènes. Cependant il prêche d’exemple, fait salâm le front
+incliné vers l’Orient, à l’ébahissement des naturels, et, parfois,
+laissera derrière lui des prosélytes. C’est par lui que l’islamisme
+gagne de proche en proche et atteindra bientôt les rivages du golfe de
+Guinée.
+
+Son influence se trahit déjà dans la structure de quelques cases. Celle
+de Kofi, chef d’Abengourou, est, à cet égard, très remarquable. Simple
+bâtisse en torchis, couverte en chaume, comme les maisons voisines ;
+mais deux colonnes torses qui supportent l’avant-toit, la porte à plein
+cintre, une fenêtre à croisillons, participent, à n’en pas douter, de
+l’architecture arabe. A noter également la chaise du chef, recouverte de
+feuilles de cuivre entaillées d’arabesques.
+
+Le 24 à midi, vingt-deux heures après nous, les derniers porteurs
+arrivaient complètement exténués. Ils ont passé, dans la brousse, une
+nuit de jeûne et d’angoisses. Si la Bête les a épargnés, ils ne doivent
+leur salut qu’aux bons fétiches dont plusieurs d’entre eux s’étaient
+munis. Ces gri-gris-là défient maintenant la concurrence.
+
+
+ Ammoakonkrou, 25-28 mars.
+
+
+A Ammoakonkrou, capitale de l’Indénié, l’un des pires endroits du monde,
+réside Kassidi-Kié, le chef ou roi, dont le costume de cérémonie
+consiste en une culotte de soie cerise, un dolman de velours vert et un
+chapeau gibus. Jeune, de mine avenante, il a recueilli tout récemment
+l’héritage de son prédécesseur Ammoa, qui avait donné son nom au
+village. Lors de notre réception, il vint à nous, hissé sur le dos de
+ses serviteurs, dans un lit de parade, vaste corbeille ornée d’oripeaux
+et d’amulettes, du haut de laquelle il étendait les mains sur la
+multitude avec des gestes de pontife. Autour de lui, les autres chefs,
+rassemblés pour se rencontrer avec nous en grand palabre, péroraient,
+gesticulaient, se trémoussaient aux accords de plusieurs tam-tams. Le
+roi lui-même, descendu de sa corbeille, n’a pas dédaigné d’esquisser un
+pas, tandis que la majeure partie de la population, rangée en hémicycle,
+accompagnait la danse de ses clameurs. La garde royale — des gaillards
+brandissant des cimeterres en fer battu à poignée d’or grossièrement
+travaillée ou de longs _flingots_ à pierre parfaitement inoffensifs —
+encadrait le monarque, s’abandonnant à des improvisations
+chorégraphiques telles qu’on n’en vit jamais de pareilles, même en rêve.
+Des cris, de la poussière, des mouches, voilà le bilan de la fête.
+
+Malgré ces sarabandes de bienvenue, le roi de l’Indénié nous a donné du
+fil à retordre et mis notre patience à une rude épreuve. Lui et les
+autres chefs comprennent vaguement que le protectorat de la France sert
+leurs intérêts, leur pays devant être le trait d’union naturel entre le
+Bondoukou et le Sanwi et bénéficier du transit. Néanmoins, les menaces
+incessantes des traîtants de l’Achanti, agents de l’Angleterre, les ont
+rendus timides. Il n’a pas fallu moins de quatre palabres, pour que le
+roi consentît à nous adjoindre un de ses chefs. Celui-ci nous
+accompagnerait jusqu’à notre rencontre avec la commission anglaise et
+fournirait au besoin des éclaircissements sur les villages de la
+frontière dont la possession serait débattue.
+
+
+ Yacassé, 29 mars.
+
+
+Ce matin, à six heures, prêts à quitter enfin l’infâme capitale de
+Kassidi-Kié, suprême palabre. Au moment de s’exécuter, le roi cherche à
+esquiver la promesse faite la veille. Il n’a pas encore eu le temps de
+choisir son ambassadeur. Il le désignera demain. Aujourd’hui sera pris
+par des préoccupations plus graves ; l’un des vieux chefs est décédé la
+nuit dernière, et l’on va procéder à ses obsèques. En effet, bien avant
+le jour, des coups de fusil avaient retenti, annonçant la funèbre
+nouvelle, et depuis la mousqueterie continuait de plus en plus nourrie.
+Kassidi-Kié conclut que nous pouvions partir et que son envoyé nous
+rattraperait — peut-être — dans deux jours. Nous sommes fixés. Jamais
+nous n’en entendrons parler.
+
+Au delà d’Ammoakonkrou, la brousse très épaisse recouvre des puits forés
+pour en extraire la terre aurifère que les travailleurs — des captifs —
+vont laver au marigot le plus proche, souvent à plusieurs kilomètres de
+marche. Ces fouilles constituent un danger permanent, surtout le matin,
+lorsqu’il fait à peine assez jour pour se diriger sous bois. A un
+brusque coude du sentier, le trou apparaît béant, ne laissant, sur les
+bords, qu’une bande de quelques centimètres, glissante. Le péril est
+plus grand encore, quand l’abîme se dissimule sous un buisson, entre
+deux racines. Il convient de n’avancer qu’avec prudence, les regards
+rivés au sol. La moindre distraction pourrait être fatale. La chute sans
+doute ne serait pas mortelle ; mais, à la distance où nous sommes de la
+côte, une simple fracture peut avoir des suites graves.
+
+De loin en loin, un coup de jour brutal, une coulée de lumière tombant
+sur un arpent de forêt sommairement déblayé : un chantier de lavage. A
+défaut de rivière, une série de fosses alimentées par l’eau des pluies.
+Dans ces fosses, plongés jusqu’à la poitrine, une vingtaine de
+travailleurs, hommes et femmes, pétrissent la boue de quartz dans de
+grandes vasques en bois. C’est le lavage à la battée, mais très
+imparfait. La main-d’œuvre ne coûtant rien aux chefs, l’affaire pour eux
+équivaut à un placement de tout repos. Je n’oserais affirmer qu’une
+exploitation à l’européenne, à supposer qu’on pût amener la machinerie à
+pied d’œuvre, se solderait en bénéfices, bien que l’or abonde dans la
+région boisée, notamment sur la lisière, au delà du 7e degré de
+latitude. C’est la seule monnaie, ce qui, par parenthèse, rend les
+transactions laborieuses. L’emploi de la balance et des différentes
+graines représentant les poids veut une attention soutenue. L’achat d’un
+poulet ou d’une douzaine d’œufs est une œuvre de longue haleine.
+
+[Illustration : SENTIER DE FORÊT DANS L’INDÉNIÉ
+
+INDIGÈNES ALLANT LAVER LA TERRE AURIFÈRE]
+
+Vers midi, nous avions fait halte pour déjeuner. Au moment de se
+remettre en marche, l’interprète nous amène un individu de mine
+suspecte ; il dit venir au nom de Kassidi-Kié pour réclamer un captif
+qui a pris la fuite pendant la nuit et s’est glissé dans nos rangs au
+départ d’Ammoakonkrou. Le fugitif est là, dans l’attitude des
+suppliants ; il embrasse nos genoux et, dans une pantomime des plus
+expressives, explique que si nous le livrons, on lui coupera la gorge.
+En effet, la physionomie de celui qui le réclame ne dit rien de bon.
+C’est une espèce d’athlète, au front déprimé, au regard dur. Il brandit
+un coutelas affilé. Nous demandons à qui appartient le captif. Réponse :
+son maître est mort la veille au soir. Voilà qui est clair. Et nous nous
+rappelons alors la fusillade entendue dans la matinée, les salves en
+l’honneur du défunt. Plus de doute : le malheureux serviteur était
+destiné à lui continuer ses soins dans l’autre monde. Il a préféré s’en
+aller.
+
+On fait comprendre à l’émissaire qu’il devra s’en retourner comme il est
+venu, seul. Il n’y a plus ici de maître ni d’esclave. Dès l’instant
+qu’il s’est placé sous la protection des blancs, l’homme est libre.
+
+L’autre proteste, le prend de très haut. Il est alors prévenu que s’il
+ne se tait pas, on va l’amarrer et, s’il fait le méchant, lui loger une
+balle dans la tête. Il n’insiste pas et disparaît. Nous adoptons le
+libéré qui prendra place dans le convoi en qualité de porteur. C’est un
+garçon dans la force de l’âge : il a nom Bilali et est originaire du
+pays de Samory. Il s’est déjà acquis les sympathies de nos tirailleurs
+sénégalais, parce qu’il parle leur langue. Je dois ajouter qu’une fois
+en lieu sûr, il parut oublier bien vite, avec l’insouciance de sa race,
+et les émotions passées et le service rendu. Le soir même, il murmurait.
+Quelques heures en avaient fait un mécontent. Et il venait se plaindre,
+alléguant que le ballot qu’on lui avait confié était trop lourd !
+
+Yacassé, où nous arrivons après une étape de sept heures, est bâti à la
+base d’une chaîne de collines dont l’altitude maxima ne dépasse pas cent
+cinquante mètres, mais dont le relief est très accusé. L’inclinaison
+atteint souvent quarante-cinq degrés, surtout sur le versant sud, en
+sortant du hameau de Bocabo. Ce nom seul (la Grande Montagne) atteste
+que, même pour l’indigène, cette partie du trajet est considérée comme
+une pénible escalade. De fait, sur un pareil terrain et par cette
+chaleur de bains maures, une ascension d’une heure éprouve davantage
+qu’une demi-journée de marche dans les Alpes.
+
+Nous avons retrouvé ici M. Braulot, dont la veille on nous signalait la
+présence à Abengourou. Avisé de notre prochain départ, il avait coupé au
+plus court par un sentier qui, du village de Zébénou, se dirige sur
+Yacassé en évitant Ammoakonkrou. Il a rempli heureusement sa mission,
+nous rapporte un chronomètre cédé par le vapeur _Thibet_ et, ce qui
+n’est pas moins précieux, un courrier de France, daté du 23 février :
+des nouvelles toutes fraîches, les dernières peut-être que nous
+recevrons avant de regagner la côte. Car nous n’espérons pas trop revoir
+Azémia-Amon, un homme sûr que nous avons chargé de porter nos lettres à
+Assinie en le faisant escorter par quatre de ses camarades dont les
+charges étaient épuisées. Ces gens voyageant ensemble, armés de coupe-
+choux et munis d’un pavillon français, ne seront pas inquiétés à
+l’aller. Amon s’est engagé à ne faire que toucher barre ; il prendra les
+dépêches venues de France par les derniers paquebots et repartira à
+notre poursuite. Il jure de nous rejoindre à Kong. Réussira-t-il ? A cet
+égard le doute est permis. Il sera seul au retour et se heurtera à bien
+des obstacles. Le caprice d’un chef de village pourra l’immobiliser
+pendant des semaines... et des mois.
+
+M. Braulot nous fournit sur les mouvements des commissaires anglais des
+renseignements inattendus. Il les a devancés à Zaranou. Alors qu’ils
+devaient, d’après nos conventions, passer par l’Achanti, les voici
+revenus sur notre territoire et sur nos traces. Que signifie cette
+volte-face imprévue ?
+
+Le lieutenant est fatigué de sa marche forcée. Il nous a paru légèrement
+changé, maigri. Sans doute aura-t-il fait à notre endroit la même
+remarque. Ces modifications, opérées sous l’influence débilitante du
+climat et de l’effort quotidien, restent imperceptibles dans
+l’accoutumance de la vie en commun. Une séparation de quelques jours les
+met en valeur.
+
+Nous sommes d’ailleurs tous en bonne santé, en dépit de la saison qui
+est dure. La température n’est tolérable — dans les villages — que
+jusqu’à dix heures du matin. Passé ce moment, elle atteint bien vite, à
+l’ombre des cases, trente-cinq ou quarante degrés. Le travail assis est
+insupportable ; il faut changer de place à chaque minute, pour se donner
+l’illusion d’un peu d’air. Aussi est-ce sans regret que nous reprenons
+notre route à travers bois. Nous en sommes à notre soixantième jour de
+forêt. Nous n’atteindrons guère le pays découvert avant une quinzaine et
+Bondoukou aux approches de Pâques.
+
+
+ 30 mars.
+
+
+Repos à Yacassé. Cet arrêt donnera tout loisir au chef promis par le roi
+de l’Indénié de rallier la mission, si tant est qu’il en ait envie. Mais
+il se gardera bien de venir, et nous savons maintenant pourquoi.
+
+Il y avait brouille entre chefs. Histoire de femme. Le fils de Kofi,
+chef d’Abengourou, avait mis à mal une des épouses du chef de Yacassé.
+_Indè iræ_. Le roi Kassidi-Kié, désireux d’arranger l’affaire, mandait
+devant lui les deux parties. Kofi a comparu avec son fils. Mais le mari
+lésé refuse fièrement de faire acte de vassal en se rendant à
+Ammoakonkrou. Le porte-canne royal a été retenu prisonnier. Ceci
+explique comment nul, parmi ses collègues, ne tient à s’aventurer sur ce
+territoire, fût-ce en notre compagnie et sous notre sauvegarde. C’est la
+guerre, une Iliade en miniature, la « Belle Hélène » au pays noir.
+
+Les gens de Yacassé jettent feu et flamme. Vingt guerriers, armés de
+fusils à pierre, se démènent en hurlant des défis à l’adresse de
+l’ennemi lointain. Tam-tam le soir, devant la case des fétiches qui se
+dresse à l’entrée du village. L’intérieur de cette chapelle est orné de
+fresques grossières figurant des serpents enroulés, des caïmans la
+gueule ouverte. Il renferme un assemblage de calebasses fêlées, de
+marmites hors d’usage, pêle-mêle avec des chapelets de graines séchées,
+de coquilles d’œufs et d’os de poulet. C’est le repaire de Sakarabrou,
+le démon par excellence, qui synthétise les mille puissances des
+ténèbres. Il se manifeste à certaines époques, changement de saison,
+renouvellement de la lune. En ces occasions solennelles, un crieur
+parcourt le village, annonçant que Sakarabrou se montrera le soir. Cette
+nouvelle est, pour les femmes, un ordre d’avoir à se renfermer chez
+elles ; la coutume leur défend d’assister à ces cérémonies.
+
+Sakarabrou a paru cette nuit, le corps emprisonné dans une robe en
+longues fibres de palmes, le chef recouvert d’un postiche représentant
+une tête hideuse de dragon cornu. Chacun est censé ignorer le nom de
+l’acteur affublé de cette défroque. Celui-ci prend au sérieux son rôle
+de démon, pousse des cris inarticulés, rugit et bondit, tandis qu’autour
+de lui une ronde furieuse tourbillonne à la lueur des torches. Puis, au
+plus fort de la danse, rompant le cercle, il s’enfuit à toutes jambes et
+disparaît sans que personne s’avise de le poursuivre.
+
+Très las, nous avions tenté d’obtenir que la fête fût remise au
+lendemain, après notre départ. Impossible : ces rites-là ne sauraient
+être différés d’un jour, surtout dans des circonstances si graves, à la
+veille d’une guerre. Somme toute, beaucoup de bruit pour peu de chose.
+Les hostilités ne feront pas couler des flots de sang, les adversaires
+ne se souciant nullement d’en venir aux mains. On demeure sur la
+défensive. Tout se bornera à des interdictions de passage, à des
+pillages de caravanes, jusqu’au jour où les intéressés préféreront, pour
+régler le conflit, la poudre d’or à la poudre à canon.
+
+
+ Attiébentékrou, 1-15 avril.
+
+
+Les Anglais se sont fait attendre une semaine. Ainsi que nous l’avait
+dit M. Braulot, ils avaient, au lieu d’adopter une marche parallèle à la
+nôtre par le protectorat britannique (Achanti et Broussa), emboîté le
+pas derrière nous, parcouru le Sanwi et l’Indénié, procédé à une sorte
+d’enquête, comme s’il s’agissait non d’appliquer, mais de préparer un
+traité. Ils palabraient avec les chefs, s’efforçant de faire accepter
+leur pavillon.
+
+C’est qu’en effet, aux yeux de M. le capitaine Lang, le traité aurait
+été mal fait : les territoires qu’il nous attribue feraient partie de la
+zone d’influence anglaise et ne sauraient en être distraits. De là des
+prétentions portant sur une notable portion du Sanwi, jusqu’à une
+journée de marche de Krinjabo, la totalité de l’Indénié et une province
+entière de l’Abron (l’Assikasso). Ceci reculerait notre frontière dans
+l’ouest jusqu’au Comoé, interceptant nos communications entre la côte et
+Bondoukou, et menacerait nos relations avec le pays de Kong. Le
+protocole de juin 1891, complétant l’arrangement d’août 1889, est
+cependant formel. Il stipule que la frontière devra suivre autant que
+possible le 5e degré de longitude et spécifie que la commission de
+délimitation prendra pour base de ses travaux la carte dressée par le
+capitaine Binger. Il prend soin d’indiquer nettement certains points
+entre lesquels les commissaires ont toute liberté de se mouvoir et de se
+faire réciproquement des concessions de détail, mais par où la ligne de
+démarcation devra de toute nécessité passer.
+
+« La frontière, est-il dit, passera à mi-chemin entre Attiébentékrou et
+Débisou et se maintiendra ensuite à dix kilomètres à l’est de la route
+de Bondoukou (itinéraire suivi en 1882-83 par le capitaine Lonsdale). »
+
+[Illustration : PESEURS D’OR]
+
+M. le capitaine Lang ne conteste pas ces termes du protocole. Il se
+refuse seulement à continuer les travaux en suivant le tracé jalonné par
+les plénipotentiaires avant d’avoir reçu plus amples instructions de son
+gouvernement. Or, l’échange de cette correspondance exigeant de quatre à
+six mois, la délimitation se trouve dès à présent suspendue et la
+reprise des travaux renvoyée aux calendes... britanniques. Le fait était
+à prévoir et ne nous a pas autrement surpris. Dès le début des
+opérations, les difficultés soulevées par le commissaire anglais au
+sujet de Nougoua étaient d’un fâcheux présage.
+
+La prolongation du _statu quo_ fera merveilleusement l’affaire des
+traitants de la Côte d’Or. A Cape-Coast comme à Accra, on n’a pu voir
+d’un bon œil l’arrangement intervenu entre l’Angleterre et la France. On
+considérait qu’il faisait à cette dernière la part trop belle. Mais si,
+— ce qu’il est juste de reconnaître, — la France a été avantagée dans le
+partage, elle doit avoir payé ces avantages par des concessions
+consenties sur d’autres points du littoral africain. L’arrangement
+comprenait plusieurs chapitres réglant des questions de frontière au
+sujet de territoires fort éloignés les uns des autres : établissements
+du golfe de Guinée, Sierra-Leone, Rivières du Sud. Voilà ce qu’il ne
+faudrait pas perdre de vue et ce dont M. le capitaine Lang ne paraît pas
+se souvenir. Il a eu même un joli mot. Comme on lui objectait que les
+plénipotentiaires anglais, rédacteurs et signataires du protocole,
+devaient avoir agi en connaissance de cause, il a répliqué vivement :
+« Ce n’est pas sûr », ajoutant qu’à Londres on avait pu être
+insuffisamment renseigné sur l’état des affaires et les droits acquis
+par l’Angleterre dans ces parages. L’Angleterre, mal renseignée, mal
+servie par ses agents, l’Angleterre oublieuse de ses droits ! Une telle
+supposition semble quelque peu paradoxale. On demeure incrédule, alors
+même que l’allégation émane d’un sujet de Sa Très Gracieuse Majesté.
+
+Toutefois, afin que l’échec de délimitation ne pût être imputé plus tard
+à la mission française, nous avons fait en sorte d’obtenir de M. le
+capitaine Lang une lettre attestant sa décision de suspendre tout
+travail.
+
+Cette correspondance diplomatique n’a pas manqué de saveur. Elle a
+occupé cinq jours, du 8 au 12 avril. Nous sommes campés en dehors du
+village, qui n’est qu’un amas de ruines. Notre tente a été dressée en
+pleine brousse, sur un carré de terrain nettoyé tant bien que mal par le
+fer et le feu. A cent pas de nous sont les Anglais. Chaque jour, on
+voisine. On parle de la pluie et du beau temps, de tout, sauf de
+l’affaire pendante. Celle-ci ne se traite que par lettres.
+
+Le commissaire anglais ayant écrit qu’il ne pouvait poursuivre les
+opérations sans en avoir référé à Londres, la réponse fut :
+
+« Comme il vous plaira. Dans combien de temps espérez-vous recevoir de
+nouvelles instructions ?
+
+— Je ne saurais dire au juste. Mais cela exigera plusieurs mois, quatre
+au moins, peut-être six.
+
+— Voilà qui est parfait. Nous attendrons. Ne sommes-nous pas bien
+ici ? »
+
+La proposition n’agrée point à nos collègues. Ils estiment que le seul
+parti à prendre est de laisser la question en suspens : elle sera
+l’objet d’une entente ultérieure entre les cabinets de Londres et de
+Paris.
+
+Nous n’en demandions pas davantage. Il ne nous reste qu’à tirer chacun
+de notre côté. La commission franco-anglaise a vécu. Les Anglais sont
+partis le 12 dans la direction d’Annibilékrou et de Bondoukou, d’où,
+selon toute apparence, ils obliqueront à l’est pour revenir à la Côte
+par Salaga et la Volta.
+
+Nous n’avons plus qu’à réaliser la seconde partie de notre programme. Il
+importe de surveiller les agissements de nos adversaires et surtout de
+nous montrer dans le Soudan méridional. A Bondoukou et à Kong, les chefs
+ont certainement eu vent de notre approche. Ils s’étonneraient à juste
+titre que leurs amis fussent revenus si près d’eux sans leur faire
+visite. Nos droits acquis sur ces territoires n’en seraient pas
+diminués ; les traités sont là. Mais les Anglais ne manqueraient pas de
+mettre à profit notre absence et d’exploiter les mécontentements. Ils
+s’efforceraient de démontrer que les Français n’ont point osé
+reparaître ; que leur influence est un leurre, et d’empêcher que le
+courant du trafic se dirigeât vers nos postes de Grand-Bassam et
+d’Assinie, au détriment des établissements de la Côte d’Or.
+
+
+ Annibilékrou, 15-16 avril.
+
+
+Les Anglais ont amené ici leur protégé, Ebé Aka, chef de Dianéso, dans
+l’Achanti, qu’ils prétendent présenter aux populations comme véritable
+suzerain de l’Assikasso. Or, cette province n’a jamais cessé de faire
+partie des domaines d’Ardjima, roi de Bondoukou et de l’Abron, qui s’est
+placé sous notre protectorat. Il y nomme les chefs, qui lui payent
+régulièrement le tribut fixé par les coutumes. Aussi, lors du palabre
+d’arrivée, après avoir serré la main du chef d’Annibilékrou, avons-nous
+passé devant celui de Dadiéso en le saluant seulement du geste, voulant
+marquer qu’à nos yeux il n’est qu’un étranger et ne saurait prétendre
+aux hommages dus au souverain.
+
+Kakou, chef d’Annibilékrou, est un jeune homme plein de tact et qui,
+chose extraordinaire chez un noir, ne se laisse pas intimider. Pressé
+par le capitaine Lang d’accepter un pavillon anglais, il a
+judicieusement fait observer qu’il y avait dans le voisinage un autre
+chef blanc dont l’opinion pouvait avoir du poids ; il préférait donc
+s’abstenir jusqu’à nouvel avis. Entre temps, il nous avisait de ce qui
+se passait et nous priait de venir à son aide.
+
+Binger l’a chaudement félicité de son attitude correcte, lui rappelant
+le traité conclu avec la France par le roi Ardjima, sous les auspices de
+M. Treich-Laplène, en 1888. Le bon noir n’avait rien oublié. Il affirme
+de nouveau qu’il reconnaît Ardjima pour son seul maître et réglera
+toujours sa conduite sur la sienne. Si Ardjima veut être Français, eh
+bien ! lui aussi sera Français. Nous ne saurions exiger plus.
+
+M. le capitaine Lang a gardé auprès de lui son détachement de quarante
+tirailleurs Haoussas. On lui a envoyé une note pour lui faire observer
+que, la mission de délimitation ayant cessé officiellement ses travaux,
+rien ne justifie plus l’emploi d’un appareil militaire. Le capitaine
+Binger a expédié au gros de son détachement, demeuré à Nougoua, l’ordre
+de ne pas rejoindre, et ne conserve que six Sénégalais comme
+ordonnances. Il espère, en conséquence, que le capitaine Lang voudra
+bien agir de même sans exciper de l’autorisation obtenue de traverser
+avec sa troupe les territoires français. Ladite autorisation prévoyait
+le cas où les deux commissions opéreraient conjointement : elle n’a plus
+de raison d’être. Du reste, lorsqu’une question territoriale est l’objet
+d’un litige entre deux plénipotentiaires, il est de règle que les
+parties évitent, jusqu’à décision de leurs gouvernements, tout procédé
+pouvant être interprété comme un acte d’intimidation vis-à-vis des
+indigènes.
+
+M. le capitaine Lang croira-t-il devoir tenir compte de ces
+observations ? Il est probable que la protestation ne l’empêchera pas
+d’aller de l’avant avec ses Haoussas. Advienne que pourra. Le procédé
+n’en sera pas moins irrégulier, et nous en aurons pris acte.
+
+Dans ce beau village, nous avons une surprise : du bétail. Même, quatre
+bœufs superbes. Nous n’en avions pas vu depuis la France. Nous en avons
+acheté un hier au soir, que nos porteurs se sont partagé. Comme le chef
+nous a fait cadeau d’un autre, il y a eu ripaille et fête chez nos gens
+la nuit dernière.
+
+La viande réservée pour nous a été boucanée sur des brasiers. Les
+hommes, eux, ont mangé leur bœuf entier en une séance. Jusqu’à minuit
+les chants ont retenti autour des feux où rissolaient les quartiers de
+viande embrochés à des perches. A trois heures du matin, le festin
+reprenait. Les coups de pilon pleuvaient dans les mortiers de bois,
+réduisant en pâte les bananes, tandis que ronflaient cinquante marmites
+où mijotaient les _foutos_. Autant dire que nous n’avons pas fermé
+l’œil. Tout extra de ce genre provoque chez le noir des phénomènes
+analogues à ceux de l’ivresse. Même excitation, mêmes gestes
+désordonnés, cabrioles, apostrophes à la lune et, cette fièvre tombée,
+la démarche titubante, la mine ahurie du pochard un lendemain de noce.
+
+
+ 17 avril-Pâques.
+
+
+La nuit a été d’une limpidité et d’une douceur absolues. La matinée est
+admirable : un beau jour de Pâques. Le capitaine Lang ne nous ayant pas
+rendu visite et n’ayant point répondu à la note relative à sa force
+armée, nous ne jugeons pas convenable de filer à l’anglaise sans
+l’informer de notre départ. Nous nous sommes donc présentés à son
+campement, malgré l’heure matinale, sans espoir de le trouver déjà sur
+pied. Ces messieurs, en effet, reposent encore. Nous prions le
+factionnaire de ne pas troubler leur sommeil, mais de leur transmettre
+plus tard nos compliments de congé. A supposer qu’ils persistent à nous
+suivre, ce ne sera pas aujourd’hui. _They will not break the Sabbath !_
+
+
+ Assuokrou, 18.
+
+
+Hier, étape normale, de quatre heures, jusqu’à Demba. Les porteurs
+cependant n’ont pas été vaillants. Les derniers traînaient encore en
+chemin au coucher du soleil. C’est le bœuf qui les ralentit.
+
+Aujourd’hui, marche des plus pénibles de sept heures, par un effroyable
+sentier. Racines, lianes, tous les obstacles créés par la végétation
+rampante, chevauchée de troncs d’arbres, rien n’y manque. Jamais nous
+n’avions rencontré autant d’abatis causés par les ouragans : les
+circuits, pour éviter ces inextricables palissades, allongent le trajet
+d’un tiers. Il est près de deux heures, quand nous débouchons de la
+brousse devant les cabanes d’Assuokrou.
+
+La chaleur est terrible : pas un filet d’eau courante. Celle qu’on nous
+apporte dans des calebasses provient des fosses creusées pour le lavage
+de l’or : de son séjour dans le quartz elle a conservé une teinte de
+petit-lait. Des colonies microbiennes y prennent leurs ébats ; un vrai
+bouillon de culture. Elle devra passer par le filtre. Mais le filtre et
+la batterie de cuisine sont encore loin. Heureusement l’un de nos boys
+nous apporte quelques oranges, une trouvaille ! Le fruit est si rare
+dans les villages de la forêt. Celles-ci sont fort amères.
+
+Il est plus de cinq heures, et mes porteurs n’ont point encore paru. Je
+me passerai de couchette et de moustiquaire. La perspective de coucher
+sur la dure, après une journée pareille, n’est point gaie. Mais à quoi
+bon s’insurger contre l’inévitable ?
+
+Un Dioula de Bondoukou, fabricant d’amulettes, semble avoir été mis là
+tout exprès pour me donner l’exemple du fatalisme résigné ! Nous
+occupons la même case. Du coin d’ombre où je me suis étendu sur la terre
+battue, je le regarde découper paisiblement ses petits carrés de cuir.
+Son mobilier n’est pas encombrant : une peau de bœuf et une marmite en
+terre. Et ce néo-musulman semble heureux ; il vient d’interrompre son
+travail pour procéder à ses ablutions. Après ce simulacre de lavage, il
+tire de la poche de son boubou un morceau de natte large comme un
+mouchoir de poche — son tapis de prière — et son chapelet. Courbé vers
+l’Orient, il prie, invoquant le fils du chamelier, le Prophète qui
+repose là-bas, dans la Mecque lointaine, ce rêve de tout vrai croyant.
+Il n’y a guère de chances que mon camarade de chambrée entreprenne le
+pèlerinage et soit un jour salué du titre de Hadji. Mais le pauvre noir
+doit à ces pratiques, au peu qu’il a retenu des discours des marabouts,
+à ces formules dont le sens lui échappe, une dignité de langage et de
+manières qui le classe fort au-dessus de ses congénères fétichistes.
+C’est un homme parmi des enfants.
+
+[Illustration : CASE DES FÉTICHES A L’ENTRÉE D’UN VILLAGE (INDÉNIÉ)]
+
+
+ 19-22 avril.
+
+
+Le 20, à Matémangoua, abandonnant l’itinéraire suivi par les expéditions
+Lonsdale et Treich-Laplène, nous inclinions légèrement à l’ouest, par
+Matta et Sapiasé, vers Amenvi où réside Ardjima, roi des Abrons. Ce
+vieillard a fait solliciter la visite de Binger. Le détour n’est pas
+considérable. Dût-il retarder de plusieurs jours notre arrivée à
+Bondoukou, il est de bonne politique, avant de marcher sur la capitale,
+d’aller saluer le prince dans sa villégiature.
+
+Le terrain est de plus en plus accidenté. En revanche, la haute futaie
+fait place à une végétation basse, très fournie, où dominent les palmes
+et les fougères. Pays de transition entre la forêt et le plateau
+soudanien. C’est la patrie du _Raphia Vinifera_, l’arbre à vin, d’où
+l’on extrait le _Doka_, le grand cru de la brousse. La sève qui s’écoule
+d’une entaille pratiquée à la naissance des tiges, est recueillie dans
+une bouline : le liquide rappelle certaines tisanes de champagne. Mais
+la fermentation est si rapide qu’on ne saurait le conserver plus de
+vingt-quatre heures. Boisson saine entre toutes, inappréciable dans ces
+régions où les eaux sont généralement mauvaises.
+
+La contrée se peuple. Gomélé, Abarakroum, Céango, Kouboutou, Kouamaro,
+tous villages dont l’aspect riant contraste agréablement avec les
+masures croulantes de l’Indénié. La case circulaire du Soudan dresse son
+toit conique, près des cabanons carrés des peuplades forestières.
+
+L’apparition des blancs est un événement ; de tous les points de
+l’horizon les curieux accourent. L’accueil est sympathique. L’entrevue
+est, d’ailleurs, fort brève. Voici, d’ordinaire, comment les choses se
+passent. La population se range en hémicycle, les chefs au centre, les
+femmes et les enfants aux ailes. Nous prenons place vis-à-vis, à une
+vingtaine de pas. Après une courte pause pendant laquelle aucune parole
+n’est échangée, nous défilons devant le chef et lui serrons la main. A
+leur tour, lui et les siens viennent nous saluer avec le même
+cérémonial. Puis on demande à notre interprète de donner les nouvelles,
+ce dont il s’acquitte aussi sobrement que possible, expliquant qui nous
+sommes, d’où nous venons, où nous allons. Après quoi le chef est prié de
+nous donner un guide jusqu’au prochain village. Il en désigne un sans
+trop de difficulté, et nous reprenons notre route.
+
+Le vendredi 22 avril, — notre quatre-vingt-quatrième jour de forêt, — au
+village de Matta, nous atteignions enfin la limite de la végétation
+dense continue. Non que la forêt cesse brusquement pour faire place au
+pays découvert, les bois s’étendent bien au delà vers le nord ; mais ce
+ne sont plus pour ainsi dire que des îles de verdure, quelques-unes
+d’une superficie considérable d’ailleurs. L’espace intermédiaire
+comprend d’immenses clairières, plateaux ondulés coupés de ravins. Sur
+les parties élevées, des hautes herbes, des arbustes clairsemés au
+feuillage grêle et, par places, de longs affleurements de roche
+ferrugineuse où la réverbération solaire se fait cruellement sentir.
+Dans les bas-fonds reparaissent les grands arbres festonnés de lianes.
+Le terrain se relève sensiblement ; une chaîne de collines se développe
+vers le nord.
+
+Le 23, du village de Céango perché sur une hauteur comme un village
+kabyle, nous découvrions, pour la première fois depuis la côte, un vaste
+horizon. Le panorama est superbe : du moins il nous paraît tel après ce
+long emprisonnement dans les bois. En réalité, le regard plane sur des
+ondulations sans fin, d’un vert désespérant. Mais l’air libre, la clarté
+épandue, le vent frais qui soufflait sur cette crête faisaient de cette
+halte un des meilleurs moments du voyage.
+
+ *
+ * *
+
+Du 24 au 29 avril, séjour à Sapiasé ; tandis que le capitaine Binger se
+rend à Amenvi, à cinq heures de marche dans l’Ouest, pour voir à
+Ardjima, le gros de la colonne jouit d’un repos dont elle a grand
+besoin. Amenvi, du reste, est un assez pauvre village où il nous eût été
+impossible de trouver de quoi nourrir nos gens. Sapiasé, en revanche,
+offrait mainte ressource. Aux alentours, dans les clairières, des
+centaines de bestiaux pâturent. De la viande de bœuf, des œufs par
+douzaines, c’est presque du luxe. Par contre, les fruits sont toujours
+fort rares : quelques papayes, pas une orange. Sur ce plateau élevé,
+l’air, plutôt vif, tempère la chaleur des journées. C’est le premier
+répit véritable que nous ayons goûté depuis le littoral.
+
+Les indigènes eux-mêmes, de taille élevée, de physionomie plus
+énergique, ont jusque dans leurs effarements, dans leur gaucherie, je ne
+sais quoi de mâle. Ici la terre est moins féconde qu’à la côte, la vie
+moins facile. La loi du travail reprend son empire. Le tisserand équipe
+son métier au pied d’un arbre ; le forgeron, sous un hangar, façonne les
+outils de paix et de bataille, la houe et la lance ; les ménagères
+filent au fuseau.
+
+Durant ces trois mois passés dans la brousse, nous n’avons vu que des
+êtres à face humaine, indolents, improductifs. Sur les Hauts-Plateaux,
+voici des hommes. Il semble que l’humanité, encore à l’état d’ébauche
+dans les ténèbres de la forêt, ait eu besoin, pour s’épanouir, d’air et
+d’espace, des larges horizons baignés de lumière.
+
+[Illustration : POUPÉES-FÉTICHES]
+
+
+
+
+ VII
+
+ NAMAROU.
+
+
+Elle nous apportait du lait, au petit jour, dans la rosée, et le soir, à
+l’heure où le bétail en pelotons serrés, abandonnant les prairies, se
+rassemble au centre du village, dans les enceintes des cases ruinées,
+pour y dormir à l’abri des panthères et des hyènes.
+
+Du lait : boisson de captif, disent les noirs, chez qui pourtant les
+mères donnent le sein à des nourrissons depuis longtemps ingambes, à des
+polissons de trois ou quatre ans. Pour quel motif est-il plus dégradant
+de boire du lait que du _doka_[4] ou du _dolo_[5] ? Le proverbe ne le
+dit pas. C’est là un de ces préjugés d’autant plus tenaces que rien ne
+les justifie. Il me suffit, sans l’expliquer, de constater la surprise
+manifestée par les indigènes de Sapiasé, lorsque les blancs ont demandé
+qu’on allât traire, à leur intention, les ruminantes aux pis gonflés,
+des vaches superbes, le pelage blanc et noir, modelées comme des bêtes
+de Schwitz. J’ajouterai même que dans ces étonnements il entrait une
+pointe de raillerie. Aux heures des repas, dans notre salle à manger
+installée en plein air, sous un ficus, les bonnes gens formaient le
+cercle, très amusés, clignant de l’œil d’un air entendu.
+
+Et c’étaient, à voix basse, des commentaires sans fin coupés de rires
+étouffés, lorsqu’on nous voyait, la soif étanchée, une mousse blanche
+aux lèvres, replacer à terre la calebasse.
+
+Namarou, elle, ne se mêlait point à ces démonstrations enfantines. Notre
+requête, le premier jour, lui avait paru très naturelle, et, sans mot
+dire, se coiffant d’une écuelle renversée qui lui donnait l’aspect d’un
+tirailleur annamite, elle avait pris sa course vers les pâturages. Une
+heure plus tard, elle rapportait le vase empli jusqu’aux bords et le
+déposait devant la case, à la stupéfaction du populaire qui ne lui
+ménagea pas les quolibets. Mais elle n’était pas femme à s’émouvoir pour
+si peu. Notre laitière supportait ces choses en silence, impassible. Les
+plaisanteries glissaient sur elle, comme le rayon de soleil sur ses
+épaules nues, sans laisser de brûlure.
+
+Et, tous les jours, son écuelle de bois en équilibre sur la tête, elle
+était revenue. Une paire de foulards, quatre rangs de perles, l’avaient
+récompensée de ses prévenances, et, sans aucun doute, l’espoir d’autres
+menus présents contribuait à entretenir son beau zèle.
+
+Il s’en fallait néanmoins que Namarou fût une personne intéressée. Comme
+tous les êtres pour qui la vie a été dure, la femme, aux pays noirs, est
+volontiers compatissante : son intelligence a des éclairs, son cœur des
+délicatesses inconnues du sexe fort. L’observation d’ailleurs serait
+également vraie sous d’autres latitudes.
+
+Que Namarou eût eu des malheurs, cela ne faisait pas doute. De quelle
+nature ? A quel moment ? On l’ignorait. Les tatouages tracés sur ses
+joues, sur sa poitrine, rappelaient moins les marques distinctives
+adoptées par les populations qui vivent entre le Comoé et la Volta que
+les incisions visibles beaucoup plus à l’ouest, dans le Diammala et le
+Djimini. Tout ce qu’on savait, c’est qu’elle était arrivée, il y avait
+de cela un nombre considérable de lunes, vêtue d’un lambeau de pagne et
+portant sur la tête, dans un filet, son petit bagage, une marmite en
+terre et des calebasses. Qui elle était, d’où elle venait ? Captive en
+fuite, épouse répudiée ? Sur tous ces points on en était réduit aux
+conjectures. Du reste, les gens l’avaient admise sans peine dans la
+communauté. Elle avait pris possession d’une case abandonnée, sans que
+personne songeât à lui en contester l’usage. Brin à brin, elle réparait
+le chaume, bouchait avec de la glaise les lézardes des murailles,
+battait le sol à coups de pierre. Et elle vivait là, paisible.
+
+Depuis, son intérieur s’était animé par la venue de deux enfants, un
+garçon, une fillette, arrivés eux aussi on ne savait d’où, le père
+ayant, dans les deux cas, jugé plus convenable de garder l’anonyme.
+
+Cette maternité ne semblait pas gêner Namarou. Les petits grandissaient,
+mêlés aux autres bambins du village, partageant leurs jeux ; le mystère
+de leur état civil n’étant pas de nature à leur aliéner, non plus qu’à
+leur mère, les sympathies de cette société primitive. Tous deux, au
+surplus, se rendaient utiles. La fille écrasait déjà, comme une
+ancienne, le maïs et le mil dans un mortier de bois. A peine aussi haute
+que son pilon, elle le manœuvrait à tour de bras pendant des heures,
+n’interrompant sa besogne que pour vanner la farine sur un écran en
+fibres de palmier. Le garçon passait la moitié de ses journées sous le
+hangar du forgeron, à entretenir le feu au moyen d’un soufflet en peau
+de bouc, sur lequel il exécutait des deux mains, avec une satisfaction
+évidente, des battements de tam-tam.
+
+Namarou n’était point belle. Le front bas, les traits plutôt durs, la
+poitrine mieux conservée que chez la plupart des noires qui ont dépassé
+la vingtième année. Avec cela, très grande, haute sur jambes ; des
+épaules de lutteur. A la voir assise sur les talons au seuil de sa case,
+ramassée, tassée sur elle-même, on n’eût jamais deviné sa taille
+majestueuse, sa robuste carrure. C’était, quand elle se levait, une
+détente de ressort ; on cherchait dans le sol, involontairement, la
+trappe par où la longue apparition venait de surgir. Elle n’avait de
+véritablement beaux que les yeux, immenses, très doux, les calmes
+prunelles de Junon « aux yeux de génisse ».
+
+Simplement mise, elle portait un étroit pagne de Kong ; mais, le plus
+souvent, une bande de _fou_, tissu naturel, écorce de teinte rougeâtre,
+qui lui ceignait les hanches. Pour toute parure, un collier de cuir
+auquel était suspendue une pépite d’or de la grosseur d’un pois ; aux
+jambes et aux chevilles, quelques grosses perles de verre et des cauris
+enfilés dans des cordelettes très serrées. Sa coiffure était celle des
+femmes Mandé, la chevelure soutenue par des postiches et relevée en
+cimier, avec deux petites tresses tombant sur les tempes, en cadenettes.
+
+Particulièrement propre et soignée, la maison de Namarou avait dû jadis
+abriter une tribu. C’était la case malinké, ronde, en forme de ruche,
+mais d’un diamètre inusité ; elle eût pu abriter vingt personnes.
+Mobilier plus que sommaire : trois nattes roulées, une dizaine de
+calebasses alignées par rang de taille le long du mur, c’était tout.
+
+En revanche, attachés aux perches supportant la toiture, une multitude
+de gri-gris, des os, des queues de vache, des bouquets d’herbes séchées,
+des plumes de pintade et de perroquet, ainsi qu’une poupée-fétiche,
+odieuse figurine taillée dans une bûche.
+
+Dans l’une des calebasses aussi vaste qu’un chaudron, un monceau de
+coton, la récolte de plusieurs mois, que Namarou filait et dont elle
+avivait l’éclat avec un peu de terre crayeuse écrasée entre le pouce et
+l’index. Lorsqu’elle apportait son lait, l’écuelle déposée, elle
+s’asseyait à terre, prenait le fuseau fiché à sa ceinture et se mettait
+à l’ouvrage.
+
+Elle passait de la sorte les matinées : le soir, elle demeurait là
+jusqu’après le soleil couché, tandis qu’aux alentours s’allumaient les
+feux des cuisines et que, dans la paix du crépuscule trop court, vers le
+ciel pâli les fumées montaient, bleues.
+
+ *
+ * *
+
+Un matin notre amie ne parut point au camp selon son habitude. Les boys,
+partis aux informations, rapportèrent qu’elle était dans sa case : il y
+avait beaucoup de monde attroupé devant la porte. Mais Namarou ne
+viendrait pas ; Namarou avait « gagné mort » !
+
+Beaucoup de monde en effet devant la case, une foule ameutée par les
+cris des enfants qui, au réveil, avaient trouvé la mère les membres
+raidis, déjà froide. A l’intérieur, des vieillards, des notabilités,
+parmi lesquelles le féticheur, discutaient très animés près de la morte.
+Elle était là, sur sa natte, les mains crispées sur le pagne ramené
+jusqu’au menton, la tête rejetée de côté, les yeux grands ouverts.
+
+Il était dit qu’elle s’en irait comme elle était venue, mystérieuse.
+Pays des agonies brèves, des accès foudroyants et, qui plus est, des
+subtils poisons versés par la main d’un ennemi ou d’un débiteur. Pour
+clore une discussion, pour apurer un compte en souffrance, rien de plus
+expéditif qu’une décoction de strophantées. Mais Namarou n’avait pas
+d’ennemis ; de créances, moins encore, la pauvre. Quelques poignées de
+cauris, la pépite d’or qu’elle portait au cou, c’était toute sa fortune.
+Quelqu’un l’avait frappée pourtant. On ne meurt pas comme cela,
+naturellement. Les noirs le savent.
+
+D’où venait le coup ? D’un maléfice ou du démon ? Sakarabrou a de ces
+colères. Et malheur à ses victimes ! Il les poursuit jusque dans la
+mort, étouffant les plaintes des parents, imposant silence aux voix
+amies. Il fait le vide autour du cadavre qui ne connaîtra pas le repos
+de la sépulture dans la case ou, près du village, sous un tertre orné
+des bons fétiches, de touffes de plumes, de fruits sauvages piqués sur
+des bâtons, de calebasses qu’emplit la rosée, où viennent boire les
+oiseaux. La dépouille maudite sera jetée au loin dans la brousse, à la
+merci des panthères et des vautours. Telles sont les funérailles que
+l’on accorde à quiconque s’est attiré la haine de Sakarabrou.
+
+On saurait vite à quoi s’en tenir sur les causes du décès. Le féticheur
+avait fait un signe ; les curieux s’écartaient, livrant passage à deux
+hommes qui portaient une espèce de civière, quatre bâtons arrachés à une
+toiture, liés ensemble ; un appareil bien frêle, bon pour un petit
+enfant : jamais la longue Namarou ne s’y étendrait. Aussi n’était-il pas
+question d’opérer la levée du corps, mais d’attacher sur ce brancard
+différents effets ayant appartenu à la morte : son pagne d’abord, puis
+ses fuseaux, des écuelles, plusieurs des gri-gris pendus aux murs, les
+objets témoins de sa vie, témoins de sa mort. Eux diraient qui l’avait
+fait mourir ; ils conduiraient les porteurs chez celui qui avait jeté le
+sort.
+
+Namarou semblait suivre ces mouvements, les yeux fixes, les prunelles
+comme dilatées par l’épouvante.
+
+Et voici qu’on la laisse, sur sa natte, seule dans la case dévastée. Le
+groupe des anciens, le féticheur et ses acolytes portant la civière se
+dirigent, escortés de la foule, vers la demeure des fétiches, le temple
+de Sakarabrou, enceinte palissadée enveloppant un arbre à demi mort dont
+le vieux tronc est fouillé de cavités béantes. Là sont déposés des
+fruits, des plats de _fouto_, offrandes aux mauvais génies : inutile de
+se mettre en frais pour les bons ; on ne flatte que ceux qu’on redoute.
+A une basse branche pendent les guenilles que revêt le démon lorsqu’il
+apparaît dans le cercle des danseurs, à la lueur des torches, les soirs
+de grande fête : la tunique de feuilles, la tête de dragon à la gueule
+menaçante. Et sous cette défroque, le vulgaire croit à la présence
+réelle. Invisible, impalpable, Sakarabrou est là ; il plane dans le
+rayon de soleil, dans la poussière que le vent soulève. C’est lui que le
+féticheur invoque en touchant de sa baguette les hardes de la morte.
+
+Les deux hommes ont placé la civière sur leur tête ; frémissants, ils
+attendent, ils hésitent. Indifférents tout à l’heure, un frisson les
+secoue, leurs faces se convulsent ; ils fléchissent sous le léger
+fardeau. Ils ne s’appartiennent plus : un singulier phénomène de
+suggestion en fait les dociles instruments du sorcier qui, d’un geste
+irrésistible, les ploie, les lance en avant.
+
+Ils détalent, ils bondissent, parcourant le village en tous sens,
+heurtant les cases de-ci de-là. Parfois ils s’appuient à une porte, aux
+écoutes, et repartent d’un train fou.
+
+De l’endroit où nous sommes, sur une éminence, à l’entrée de Sapiasé, le
+terrain s’abaisse en pente douce, le regard suit toutes les péripéties
+de la chasse. Et ce sont des cris, des protestations enragées, lorsque
+les coureurs, buttant contre une cabane, ruisselants de sueur,
+pantelants, font halte une minute pour reprendre haleine. Le
+propriétaire qui craint d’être désigné comme fauteur du sortilège, se
+défend avec véhémence, prend les assistants à témoin. On le connaissait.
+Est-ce qu’il était capable de vouloir du mal à qui que ce fût ? Pourquoi
+donc aurait-il « fait fétiche » contre Namarou ? Il n’avait rien à lui
+reprocher : ils étaient amis. Mais les coureurs s’éloignent ; il
+s’apaise.
+
+Cela dure des heures. Et je songe à l’autre, à la trépassée, oubliée là-
+bas dans sa hutte, les yeux grands ouverts, qui attend.
+
+Il est plus de midi quand, pour la vingtième fois, les deux énergumènes
+reviennent près de l’enclos sacré, où ils s’arrêtent enfin haletants,
+une écume aux lèvres. Ils s’adossent, têtus, à la palissade, d’où l’on
+ne peut les arracher. Le crime n’a pas été commis par un humain. C’est
+de là que, la nuit dernière, les fétiches ont frappé Namarou. Elle est
+jugée maintenant ; son corps ne reposera pas dans la terre.
+
+Alors éclate une clameur féroce, un concert d’imprécations ; la meute se
+rue à la curée. On amène au milieu de la place les tam-tams géants
+creusés dans un tronc d’arbre, et l’orchestre prélude à petits coups.
+Puis la cadence s’accélère, le bruit s’enfle en grondement d’orage.
+
+Namarou a été roulée dans une natte : on l’apporte, on la traîne pour
+mieux dire ; dans la bousculade, la sinistre bourriche crève, la tête
+pend, raclant le sol de son haut chignon en cimier. Et, le corps jeté à
+terre, autour une ronde s’organise. D’abord serrés l’un contre l’autre,
+marquant le pas, l’échine courbée, les bras ballants, les danseurs se
+redressent et partent d’un vertigineux galop. Dans un poudroiement de
+sable rouge, le village entier, un millier de personnes, tourbillonne,
+les enfants et les femmes, les jeunes mères elles-mêmes avec leur marmot
+pendu en sautoir comme une giberne. Le féticheur et ses gens, à coups de
+martinet, activent le branle ; sur les épidermes en sueur, les lanières
+claquent avec un bruit de linge mouillé.
+
+Le tapage a mis en fuite les animaux domestiques : moutons et chèvres se
+sauvent dans la brousse ; les poules effarées sont perchées sur les
+toits. Et, massées dans la prairie, les vaches inquiètes, cessant de
+paître, le mufle tendu, regardent.
+
+Au plus fort du tumulte, des hommes se précipitent, s’emparent du
+cadavre et l’emportent en courant vers les bois.
+
+Pendant une heure encore, la danse et les chants ont repris avec un
+redoublement de furie. Puis, subitement, les trépidations du tam-tam
+cessent. Trois coups largement espacés, et tout se tait. La chaîne est
+rompue : à pas lents, muette, la foule se disperse ; les habitants
+rentrent chez eux, apaisés, dans la sérénité du devoir accompli.
+
+Le soir vient. Le village est retombé à son train de vie accoutumé. Des
+ménagères vont puiser de l’eau, les pilons retentissent dans les
+mortiers, broyant le maïs et le sorgho. Le forgeron, sous son hangar,
+façonne les engins de culture et de guerre : les cuisines s’allument et,
+des cases en forme de ruches, les fumées montent vers le ciel pâle.
+
+[Illustration : BONDOUKOU VU DU SUD-EST]
+
+
+
+
+ VIII
+
+ CHEZ SITAFA.
+
+
+De Sapiasé à Bondoukou, on franchit la chaîne de hauteurs qui sépare le
+bassin du Comoé de celui de la Volta.
+
+Le 29 avril, à dix heures du matin, après une traite de cinq heures
+assez fatigante, nous faisions notre entrée dans Bondoukou.
+
+Le premier aspect est des plus inattendus. Adieu les abris de palmes des
+villages forestiers, les cases rondes de Matta et de Sapiasé ! Toits en
+terrasse, murailles de brique séchée au soleil ; le tout formant une
+masse compacte couleur d’ocre jaune au centre d’une immense clairière où
+des centaines de bestiaux pâturent.
+
+Vue ainsi de loin, dans la lumière éblouissante, avec sa mosquée au
+minaret pyramidal, ses crêtes de murailles agrémentées d’ornements en
+pointes, la ville se montre à son avantage. On dirait vraiment d’une
+capitale.
+
+En y regardant de plus près, le tableau change, la belle ordonnance
+disparaît. C’est la cité saharienne, avec son dédale de ruelles, ses
+maisons massives prenant jour sur des cours. Le vieux Biskra moins les
+dattiers ; mais un vieux Biskra croulant, vermoulu, fétide, émergeant à
+peine de la couche d’immondices accumulée par les siècles. La perfection
+dans le délabrement. Tout ce que l’islam si riche en guenilles, en
+vermine éparse dans la poussière dorée, nous fait entrevoir ailleurs,
+semble atteindre ici son apothéose. L’incurie poussée à ce point touche
+au sublime. L’ordure ainsi mise en valeur tient du génie.
+
+La population ne doit pas être inférieure à trois ou quatre mille âmes.
+Travailleuse et active, elle donne par son va-et-vient continuel
+l’illusion d’une communauté beaucoup plus nombreuse.
+
+La fraction de la race Mandé-Dioula qui s’est implantée ici depuis deux
+ou trois siècles, sinon davantage, n’a cessé d’y prospérer. La position,
+commercialement parlant, était du reste fort bien choisie. Placés sur la
+ligne de partage des bassins de la Volta et du Comoé, les nouveaux venus
+n’ont pas tardé à monopoliser le trafic entre cette partie de la boucle
+du Niger et le littoral. Industriels, commissionnaires, prêteurs sur
+gages, ils font tous les métiers, prêts à spéculer sur tout, sur l’or et
+sur les cauris, sur les kolas, sur les captifs.
+
+La race est belle, de carrure forte, d’allure plus décidée, plus virile
+que la population du Sanwi et de l’Indénié. Les femmes ont la démarche
+légère, une grâce inconnue dans les villages de la forêt, où la compagne
+de l’homme est, le plus souvent, ravalée à l’état de bête de somme.
+Nombre des jeunes vendeuses circulant à travers le marché, la corbeille
+ou la calebasse sur la tête, posée un peu de côté comme un bonnet de
+police par un prodige d’équilibre, sont autant de bronzes florentins qui
+raviraient un statuaire.
+
+Au demeurant, tous, du petit au grand, importuns, loquaces et sans gêne,
+à l’égal de leurs congénères des pays voisins, avec un air de
+supériorité prétentieuse, un parler onctueux, des gestes bénisseurs dont
+on se lasse vite.
+
+Tout le monde ici est « Karamokho » (homme illustre), s’il n’est déjà
+« Allahmokho » (homme de Dieu). « Karamokho » l’individu qui vient vous
+vendre un mouton, des ignames, des bananes ; « Allahmokho » le négociant
+exhibant à sa clientèle des pagnes à ramages et des amulettes, le
+mendiant qui, la nuit tombée, psalmodie sa prière de maison en maison
+sur un rythme d’enterrement. Cette profusion de titres honorifiques a je
+ne sais quoi d’agaçant. C’est comme si chez nous chacun, du porteur
+d’eau au ministre, se donnait de l’altesse et du monseigneur.
+
+La maison de Sitafa, notre hôte, est un spécimen accompli d’une
+installation d’homme riche à Bondoukou.
+
+Sitafa est l’un des notables de l’endroit, le plus cossu peut-être. Il a
+de la monnaie plein ses coffres, guinées anglaises et sachets de poudre
+d’or : il possède des pépites grosses comme le poing, je ne sais combien
+de mètres cubes de cauris. Quinze femmes se disputent les honneurs de sa
+couche ; une légion de captifs vaquent à son service.
+
+« Captif » est, par parenthèse, l’euphémisme pour désigner ici
+l’esclave. Il existe, au reste, une différence marquée entre la
+situation du « captif » et l’esclavage tel qu’il est pratiqué sur
+d’autres points du continent noir. Le captif est, presque toujours,
+acheté tout enfant sur les marchés de l’intérieur, à la suite de
+guerres. Une fois chez son maître, il fait en quelque sorte partie de la
+famille, y prend femme, et n’est point exposé à passer de main en main
+comme un article d’échange, sinon en punition d’une faute grave. Souvent
+il est chargé de missions de confiance. C’est lui qui, pour le compte de
+son maître, colportera des marchandises, conduira une caravane de
+l’intérieur à la côte et recevra en retour une prime modique qui peu à
+peu lui constitue un pécule. Le maître, en plus d’un cas, lui donnera
+des marques d’attachement, lui fera en mourant un legs parfois
+important. Si le captif n’obtient pas sa liberté, sa descendance a
+chance de s’affranchir. J’ai vu un homme de position indépendante, ayant
+gagné dans le commerce une certaine fortune, dont le père était captif
+dans la famille de notre hôte. Les relations étaient demeurées, de part
+et d’autre, affectueuses. Ce descendant de serfs, parlant de lui-même,
+disait non sans fierté : « Je suis un homme de Sitafa », du ton dont un
+laird des vieux clans d’Écosse se serait écrié : « Je suis un homme de
+Douglas ! »
+
+La position du captif, au moins dans cette partie du Soudan, n’est pas
+sans offrir quelque analogie avec celle du _famulus_ antique.
+
+Sitafa a autour de lui bon nombre de ces familiers, une cinquantaine
+environ. Le principe de la division du travail est strictement appliqué.
+Chacun a sa besogne déterminée, qui n’est jamais bien lourde et dont il
+s’acquitte à sa guise avec un sans-façon remarquable. Il y a le captif
+du cheval, le captif de la vache, celui des moutons et de la volaille,
+chacun spécialement préposé à la garde et aux soins de ces divers
+animaux ; le captif chargé de balayer la cour — une sinécure ! — le
+porte-clefs ; l’homme qui prépare le repas et le lit du maître, etc.,
+etc.
+
+Les métiers de notre hôte sont multiples. Sitafa est un vrai Protée,
+tour à tour marchand, entrepositaire, courtier, changeur, entrepreneur
+de transport. « Homme illustre », cela va sans dire. « Homme de Dieu »,
+pas pour un sou, pratiquant la manœuvre des faux poids ou le jeu des
+deux balances, une pour la vente, l’autre pour les achats, avec une
+effronterie qu’eût enviée Robert Macaire. Ce qui n’empêche pas le drôle
+de faire ses salâms à grands gestes, pour la galerie, en suppliant Allah
+de bénir son petit commerce. Bon diable au demeurant, et grossier comme
+pain d’orge. Mais son industrie maîtresse est celle de _diatiké_ ou
+logeur. C’est lui qui héberge les voyageurs et les caravanes. Il est le
+Grand-Hôtel de l’endroit.
+
+La maison occupe un espace très vaste. C’est une façon de caravansérail,
+une suite de cours encadrées de bâtisses en terre très basses,
+crevassées, fleurant la crasse et la moisissure séculaires. Une entrée
+unique pour les gens et pour le bétail. On y accède par les ruelles les
+plus étranglées de la ville, parmi des monceaux d’ordures et de
+déjections où il est difficile de ne pas piétiner.
+
+L’habitation principale, située dans la première cour, ce qui lui vaut
+le privilège de servir de passage à la valetaille et aux animaux
+domestiques, rappelle en petit le préau d’une maison centrale : quatre
+murs percés d’une demi-douzaine de cellules sans jour, sans air, où l’on
+ne pénètre qu’en se courbant. Les murailles ont trois pieds d’épaisseur,
+le plafond de perches entrecroisées qui supporte la terrasse est à peine
+élevé de deux mètres. L’intérieur de ces antres est égayé par un
+badigeon de bouse de vache.
+
+La vermine pullule : punaises, cancrelats, araignées grosses comme des
+crabes. La température, nuit et jour, ne descend jamais au-dessous de
+trente degrés. Impossible de fermer l’œil. Le soir venu, nous traînons
+nos couchettes dans la cour, préférable à tous égards, en dépit de la
+promiscuité qui y règne et des senteurs qu’elle exhale. Et la nuit se
+passe tant bien que mal, tandis qu’autour de nous les gens jacassent,
+vont, viennent, procèdent avec la candeur des premiers âges à la
+satisfaction de leurs exigences les plus intimes, se soulagent ici ou
+là, au petit bonheur.
+
+ *
+ * *
+
+Bondoukou présente ce caractère, peut-être unique, d’une cité musulmane
+capitale d’un pays fétichiste.
+
+Mahométisme des plus accommodants d’ailleurs, qui ne rêve, à l’ombre de
+la mosquée de terre battue, ni conquêtes, ni guerre sainte. Il s’agit
+moins ici de ferveur religieuse que d’une question de décorum, d’une loi
+morale dont on observe les préceptes, de même que l’on porte un vêtement
+pour se distinguer des peuples voisins, de condition inférieure, adonnés
+à des jongleries, et qui vont tout nus. Les musulmans de Bondoukou et de
+Kong ne professent aucune prévention contre l’infidèle, blanc ou noir.
+Tout entier aux affaires, leur esprit très positif n’entend rien aux
+abstractions. Cultiver, trafiquer, colporter sur les marchés soudaniens
+tout ce qui peut faire l’objet d’une vente ou d’un échange, tel est leur
+rôle. Ils constitueront, avant qu’il soit longtemps, la meilleure
+clientèle de nos factoreries du littoral. En attendant, ce sont, pour la
+plupart, de braves gens, hospitaliers, serviables, observateurs des
+traités librement consentis, des amis sûrs. Ils représentent déjà la
+civilisation, une civilisation noire, bien imparfaite encore, mais qui
+étonne au sortir des ténèbres de la forêt.
+
+[Illustration : RUELLE DEVANT LA MAISON DE SITAFA
+
+(BONDOUKOU)]
+
+Le Mandé-Dioula vit dans les meilleurs termes avec l’autochtone et
+reconnaît la souveraineté d’un païen, le vieil Ardjima, roi de l’Abron.
+
+Il ne déclare pas la guerre aux superstitions indigènes, mais se borne à
+en tirer un bénéfice honnête, se fait marchand de gri-gris, de sachets
+mystérieux, dont le noir porte sur lui un assortiment complet. Dans
+cette colonie de marchands, tout, y compris la religion, est prétexte à
+négoce.
+
+Les Abrons ne sont représentés ici que par un groupe de cent à cent
+cinquante individus qui occupent un hameau aux cases de chaume, à une
+portée de fusil de la ville. Leur chef est le délégué officiel de
+l’autorité royale, autorité plus nominale que réelle, mais à laquelle,
+en certains cas, le Bondoukou musulman ne dédaigne pas de recourir.
+
+Lors de notre arrivée, la population était en liesse à l’occasion de la
+clôture du Ramadan. Réjouissance musulmane célébrée avec un tumulte et
+un luxe d’accessoires qui révèlent le voisinage immédiat du pays des
+fétiches. Les deux quartiers, ville haute et ville basse, chantaient et
+processionnaient, faisant assaut de vacarme. Sur les peaux luisantes,
+frottées de beurre de Cé, chatoyait le bric-à-brac des grands jours :
+amulettes de tout genre, oripeaux de nuances criardes. Détail à noter,
+dans cette foule mahométane : les hommes sont les plus vêtus ; l’ample
+boubou en cotonnade de Kong, à ramages bleus et rouges, les drape
+majestueusement à la romaine. Les femmes vont le torse nu, le pagne
+roulé autour des reins. La partie essentielle de leur toilette est la
+coiffure, édifice compliqué, la haute perruque en cimier agrémentée de
+pendeloques. Elles brandissent une sorte de crécelle composée d’une
+calebasse recouverte d’un filet très lâche, dans les mailles duquel sont
+enfilées des cauris — la monnaie du pays, monnaie encombrante (trois
+cents de ces coquillages représentent la valeur de cinquante centimes).
+
+Tout ce monde marchait en bataillon serré, scandant le pas par une
+mélopée chantée à tue-tête où les mêmes paroles sur le même dessin
+mélodique reviennent à l’infini. En tête de la procession, les griots,
+armés de fouets, bondissaient et vociféraient, élargissant la haie des
+curieux à grands coups de lanières.
+
+La fête, comme il arrive souvent, a dégénéré en bagarre. Au moment où
+nous regagnions nos cases, des gerbes de flammes s’élevaient dans la
+direction du marché. Croyant d’abord à un simple accident, à une flambée
+causée dans les auvents de paille par les tisons de quelque marchande de
+friture, nous allions rebrousser chemin pour aider à circonscrire le
+sinistre en faisant la part du feu. Les noirs affolés ne songent jamais
+à ce procédé élémentaire. Vint à passer un des fils de notre hôte.
+L’enfant, par une pantomime expressive, nous enjoignit de rentrer. Là-
+bas, il n’y avait rien de bon à gagner ; les horions pleuvaient : déjà
+un homme avait péri. Réflexion faite, qui pouvait répondre que, dans
+cette foule superstitieuse et surexcitée, quelque imbécile ne
+s’aviserait pas d’attribuer à l’arrivée des blancs, à un maléfice lancé
+par eux, les malheurs de la journée ? Cette voix trouverait certainement
+de l’écho, et la position pouvait devenir critique. Mieux valait
+s’abstenir.
+
+Renseignements pris, personne n’avait eu garde de nous mettre en cause.
+Le hasard ou les sortilèges n’étaient pour rien dans l’événement. Les
+griots, par une distribution de coups de fouet trop libérale, avaient
+provoqué le conflit. Des invectives on en était venu aux coups, puis aux
+mesures incendiaires. Le feu, en l’absence de toute brise, s’éteignait
+de lui-même au bout de trois heures. Mais toute la nuit le village fut
+sur pied. Notre hôte avait réuni chez lui tous ses fidèles : dans ces
+conciliabules on agitait les résolutions à prendre pour le lendemain.
+Les esprits paraissaient très montés. De part et d’autre on ne parlait
+de rien moins que de recommencer la lutte au petit jour. On allait
+expédier des émissaires dans les villages des environs, rassembler des
+troupes, élire un chef de guerre, que sais-je ?... Le jour est venu, le
+soleil s’est levé sur un horizon immaculé ; pas une clameur guerrière
+n’a retenti dans la ville ou dans les campagnes. Le bilan de la journée
+se chiffre par un mort, une demi-douzaine d’éclopés, quantité de vermine
+livrée aux flammes et un marché réduit en cendres. Telle fut cette
+bataille dont les moindres incidents, perpétués et magnifiés par la
+tradition, seront discutés en plein midi sous les arbres des carrefours,
+la nuit, dans la tiédeur des cours empestées, par les générations
+futures.
+
+Les conseils pacifiques qui avaient prévalu émanaient précisément du
+chef de la religion, l’Almamy. On s’était, d’après ses avis, décidé à
+laisser au vieux roi le soin de régler le différend. Une délégation
+devait se rendre auprès de lui à Amenvi et solliciter ses bons offices.
+
+Ardjima accueillit favorablement la requête, envoya à Bondoukou un de
+ses fils qui s’aboucha avec les notables des deux quartiers en
+hostilité, distribua aux uns et aux autres de bonnes paroles et se tira
+de l’arbitrage à la satisfaction générale.
+
+Faute d’autre abri, les marchés se tiennent provisoirement au pied des
+arbres, à l’ombre d’un pan de mur, un peu partout. La caractéristique de
+ces marchés est l’absence presque absolue de denrées européennes. Sur
+les éventaires s’étalent les pains de beurre végétal (beurre de Cé), les
+chenilles séchées que l’on pulvérise pour en assaisonner les aliments,
+condiment fort apprécié des gourmets, les noix de kola blanches et
+rouges. Campées derrière un écran de paille, les marchandes de _niomis_
+(galettes de mil au beurre végétal) surveillent leur friture que des
+fillettes vont ensuite offrir à domicile.
+
+La vente des tissus n’a pas lieu en plein vent. Les principaux articles
+sont les cotonnades de Kong et les couvertures en belle laine du Macina.
+Ici même on fabrique des étoffes analogues à celles de Kong, mais moins
+fines. Le tisserand dresse son métier primitif dans un coin d’ombre
+quelconque, sous un parasol de nattes. Le travail s’opère par
+bandelettes larges de 10 centimètres sur 5 à 6 mètres de long, rayées de
+bleu et de blanc. Ces bandes sont ensuite assemblées par des coutures en
+gros fil de coton. Il y a plusieurs teinturiers disposant d’une
+cinquantaine de puits. La nuance universellement adoptée est le bleu
+foncé tirant sur le noir.
+
+La véritable influence, l’homme le plus considéré, dont on invoque à
+tout propos l’arbitrage et dont les décisions font loi, c’est l’almamy
+ou chef religieux.
+
+L’almamy de Bondoukou, Ibrahima Kitaté, est un grand vieillard, encore
+droit malgré ses quatre-vingts ans bien sonnés. La tête est fine, la
+physionomie bienveillante, la parole douce sans emphase, le geste sobre.
+L’ensemble du personnage est vénérable : on rencontre trop rarement chez
+les noirs, même avancés en âge, cette dignité d’allures qui commande le
+respect.
+
+Quand nous lui avons fait notre première visite, le jour de notre
+arrivée, il était étendu sur une natte, devant sa porte, entouré de
+quelques serviteurs, un manuscrit du Coran à portée de la main, égrenant
+son chapelet. Le salâm de quatre heures était proche. Sur la place
+encore inondée de lumière, les fidèles se dirigeaient vers la petite
+mosquée coiffée de trois minarets en forme de pyramides. Du plus loin
+qu’ils apercevaient le vieillard, les passants s’inclinaient, les mains
+jointes sur la poitrine. L’entrevue fut on ne peut plus cordiale, bien
+que nous nous soyons soustraits le plus vite possible aux compliments de
+bienvenue afin de ne pas gêner l’almamy dans ses dévotions.
+
+Depuis, le digne homme est venu plusieurs fois nous voir. Pas un jour ne
+s’est passé sans qu’il dépêchât un de ses gens pour prendre de nos
+nouvelles et répéter au capitaine Binger combien il remerciait Dieu de
+lui avoir permis, à lui si vieux, de revoir une fois encore le chef
+blanc dont il avait conservé si bon souvenir. Il nous a envoyé un mouton
+d’une blancheur d’hermine et un pot de miel. La mission, de son côté,
+lui a fait quelques cadeaux, boubous brodés, bournous, chechias, du
+papier, des plumes, des couleurs, articles si recherchés des marabouts.
+L’envoi a provoqué chez le destinataire une effusion de gratitude. Le
+jour même il arrivait présenter ses remerciements. La scène n’a pas été
+sans grandeur.
+
+[Illustration : UN COIN DU MARCHÉ (BONDOUKOU)]
+
+— Ce que vous m’avez donné — à moi, pauvre serviteur de Dieu — c’est
+comme si vous l’aviez donné à Dieu même.
+
+Puis, sans autre préambule, il appelait sur nous les bienfaits du Très-
+Haut :
+
+— Que Dieu vous accorde le bonheur, la santé, la force, la richesse, la
+gloire d’une postérité nombreuse, etc., etc.
+
+Les trois disciples assis en face du Maître répétaient en chœur chacune
+des formules comme les répons d’une litanie.
+
+La visite s’est terminée sur une prière improvisée à notre intention :
+
+— Daigne le Tout-Puissant écouter la voix du vieillard son serviteur.
+Qu’il prenne ces hommes blancs sous sa garde, leur donne un heureux
+voyage, écarte de leur sentier les obstacles et les périls ; qu’il les
+conduise par la main jusque dans leur pays et les ramène sains et saufs
+dans leurs villages, à l’ombre de leurs cases.
+
+Les assistants — la cour est pleine de monde — la tête courbée, les
+mains appuyées sur le front, répondent :
+
+— Amina ! (Ainsi soit-il !)
+
+ *
+ * *
+
+La chaleur croissante et l’infection de l’air nous éprouvent. La
+dysenterie a fait son apparition. Heureusement le bon Crozat veillait et
+a triomphé du mal en quelques heures.
+
+Nos hommes ne sont guère en meilleur état. Accoutumés à l’ombre, à la
+fraîcheur relative de leur pays boisé, aux ablutions fréquentes, ils
+supportent avec peine la sécheresse, cet emprisonnement dans des cours
+fétides, au milieu de ce peuple dont les coutumes et la langue leur sont
+inconnues. Deux ou trois cas de variole se sont déclarés. L’épidémie
+sévit en ce moment à Bondoukou, où elle cause d’assez sérieux ravages.
+Quant à se laisser vacciner, le noir n’y consentirait à aucun prix.
+C’est là un fétiche « bon pour blancs ».
+
+Notre bagage, il est vrai, s’allège. Nous pourrons laisser ici les moins
+valides, qui regagneront aisément le Sanwi dès qu’ils seront en état
+d’entreprendre le voyage. D’ici là l’hospitalité de Sitafa leur est
+acquise — il est payé pour cela — et l’Almamy s’assurera que notre hôte
+tient ses promesses.
+
+Parmi ceux que nous congédions figure Anoman, notre cuisinier, devenu
+impossible. Il sera remplacé par un simple porteur, Kassi, que ses
+antécédents ne semblaient pas destiner à la dignité de maître queux. Sa
+ratatouille n’en sera pas pire. Au moins consentira-t-il à allumer le
+feu, ce que nous ne pouvions même plus obtenir de son prédécesseur. Une
+heure après l’arrivée à l’étape, lorsque, les dents longues, quelqu’un
+de nous partait en reconnaissance du côté de la cuisine, il trouvait le
+foyer mort. Sans doute le chef était allé aux provisions ? Erreur.
+Vautré sur le ventre, Anoman dormait du sommeil du juste. Nous voici
+débarrassés de cet oiseau. — C’est ce que veut dire le mot en agni — et
+jamais nom ne fut moins volé.
+
+La plus grande souffrance provient du manque d’eau. Pas une source, pas
+un rivulet : un simple marigot qui ne coule qu’à la saison des pluies.
+Le reste de l’année, on s’abreuve dans des puisards, autant de dépotoirs
+où les averses drainent les ignominies d’alentour. L’eau, filtrée avec
+le plus grand soin et bouillie, n’en garde pas moins une apparence
+savonneuse et une saveur ammoniacale qui soulèvent le cœur.
+
+Et cependant, malgré la saleté repoussante, la vermine, la clientèle
+d’importuns suspendus à vos grègues dès le petit jour, les
+rassemblements de deux ou trois cents curieux que suscite la moindre
+tentative pour prendre une photographie, un croquis ; malgré les nuits
+plus fatigantes que les jours, malgré ses eaux empoisonnées, Bondoukou
+n’est pas sans attraits, à certaines heures. Lorsque le soir descend sur
+cette ville étrange ; quand les collines lointaines s’estompent de bleu
+sur l’horizon des forêts ; au moment où le bétail, éveillé de la torpeur
+du jour, s’ébroue dans les pâturages, où les fidèles, après la prière,
+viennent prendre le frais, assis sur les racines des ficus, un grand
+calme, une paix souveraine semble envelopper cette petite cité marchande
+isolée à la lisière des bois.
+
+
+ 6 mai.
+
+
+Nous comptons partir dans cinq ou six jours, bien qu’on insiste pour
+nous retenir jusqu’à la fin de la lune. Trois semaines, ce serait un peu
+long. La lune est toute neuve, et son retour récent a même été prétexte
+à réjouissance. La cour de Sitafa n’a pas désempli de la journée. En
+général les visites commencent après la prière de quatre heures et se
+suivent jusqu’à huit ou neuf. Les arrivants s’assoient sur leurs talons
+autour de notre _diatiké_ allongé sur sa natte, et l’on cause tout en
+égrenant son chapelet. L’affluence est grande les jours de nouvelle
+lune. De même que chez certaines nations d’Europe, — chez les Grecs
+orthodoxes, notamment, — les gens s’abordent, le matin de Pâques, par
+ces mots : « Christ est ressuscité », il est d’usage de venir ces jours-
+là voir ses amis, uniquement afin de leur annoncer cette bonne
+nouvelle : « La lune est revenue ! »
+
+Lorsque notre hôte, entre neuf et dix, rentre dans ses appartements, il
+a vu défiler de soixante à quatre-vingts figures de connaissance qui lui
+ont débité la même phrase. Et Sitafa, en se mettant au lit, doit, à n’en
+pas douter, savoir à quoi s’en tenir sur le cours de la lune !
+
+Nous procédons, non sans plaisir, à nos préparatifs de départ. De
+Bondoukou à Kong on compte environ quinze jours. Le sentier, par places,
+est praticable aux bêtes de somme ; aussi ferons-nous le trajet partie à
+pied, partie à âne. Après nos trois mois de marche en forêt ; nous
+échangerons volontiers la canne du piéton pour le bât de la bourrique.
+
+Sitafa s’est chargé de nous maquignonner des ânes. Il eût désiré nous
+vendre, par la même occasion, son cheval, un animal jaune filasse, un
+peu plus haut qu’une chèvre et d’une maigreur diaphane. Sitafa
+l’enfourchait, une fois la semaine, pour se rendre à la mosquée, en
+grande pompe. L’animal employait le reste du temps à s’ébrouer dans la
+cour, sur l’herbe fraîche que lui apportait, matin et soir, son captif
+attitré. La nuit, ce serviteur zélé ne manquait jamais de lui suspendre
+au cou une clochette fêlée, — la nuit seulement, — attention délicate
+qui, dans l’état d’énervement où nous étions, nous condamnait à de
+fâcheuses insomnies. Agacé, certain soir, j’enlevai à la bête son
+carillon et le dissimulai dans ma poche. Mais le silence inusité
+réveilla maître et valets, qui, très agités, se mirent incontinent en
+quête de l’objet perdu. Je consentis à calmer leurs alarmes à la
+condition que, jusqu’à la fin de notre séjour, le cheval-orchestre
+donnerait ses auditions pendant les heures diurnes, ce à quoi Sitafa
+voulut bien consentir avec une petite moue. Car ce bruit lui était
+nécessaire pour s’endormir ; cette musique berçait agréablement ses
+rêves et ses amours. Ledit palefroi fournirait difficilement plus d’une
+étape ; nous donnons la préférence à maître Aliboron.
+
+[Illustration : UNE VISITE CHEZ SITAFA]
+
+Tous les bourriquots présentables, sans parler des autres, nous ont été
+amenés, les prix âprement débattus. Chaque bête nous coûte de cent à
+cent cinquante francs, un tiers de plus que sa valeur réelle. Nous avons
+fait emplette d’un animal supplémentaire qui portera la provision de
+mil ; on ne pourrait en effet s’en procurer avant d’avoir atteint le
+Comoé, c’est-à-dire avant une dizaine de jours.
+
+Nos arrangements complétés, après une visite d’adieu à l’almamy, qui
+appelle une dernière fois sur la caravane la protection d’Allah, le 11
+mai, au soleil levant, nous sortions de la capitale de l’Abron par le
+sentier de Kong.
+
+Notre hôte et l’un de ses fils nous escortèrent jusqu’à une lieue de la
+ville. Quand ils eurent pris congé, réitéré les protestations d’amitié
+et les baisements de main, en nous suppliant de revenir les voir.....
+avec d’autres, beaucoup d’autres marchandises, ils demeurèrent longtemps
+sans faire demi-tour, les regards fixés sur la caravane qui s’éloignait
+lentement vers le nord-ouest. Ma dernière impression de Bondoukou,
+c’est, dans les hautes herbes trempées de rosée, la sombre silhouette du
+_diatiké_ planté sur son cheval jaune.
+
+
+
+
+ IX
+
+ PAYS DE KONG.
+
+
+
+ 14 mai.
+
+
+Ces premiers jours de chevauchée nous ont remis. Cela nous paraît
+bizarre d’être ainsi portés après tant de lieues parcourues sur nos
+jambes. Il est rare, à vrai dire, que l’étape s’achève sans que l’on
+soit forcé de mettre pied à terre pour franchir un passage scabreux. Le
+terrain, sur une distance de quarante à cinquante kilomètres, est très
+accidenté. C’est une succession de coteaux, sillonnés de ruisseaux
+encaissés qui nécessitent de fréquentes haltes. Il faut décharger les
+bêtes, les pousser de force dans le ravin, puis les hisser sur l’autre
+berge, plus mortes que vives, ruisselantes de fange, et procéder de
+nouveau à l’arrimage des ballots. En réalité, c’est tout au plus si nous
+restons en selle une heure sur deux. Mais la marche ne nous effraye
+point. Le malaise qui nous envahissait était dû moins aux fatigues de la
+route qu’aux longues stations dans les villages, à Bondoukou en
+particulier, à la promiscuité de la plèbe vermineuse, aux nuits sans
+sommeil, à l’atmosphère empoisonnée.
+
+Nous respirons à présent. Nos nerfs se détendent : les regards
+déshabitués de la lumière, las de scruter la pénombre interminable des
+futaies, se reposent sur cet horizon varié, sur le vert plus tendre des
+clairières. Les matinées sont d’une infinie douceur. Brise fraîche, ciel
+pommelé, température d’Europe.
+
+Ce n’est pas que l’éloignement des villes, l’enchantement du plein air
+nous affranchisse des importuns. Je n’en veux pour preuve que les
+incidents de l’avant-dernière nuit au hameau de Fouangansoura.
+
+L’endroit était joli, paisible, sur une hauteur balayée par la brise ;
+tout auprès, la rivière Bâ coulait entre des collines boisées. Déjà nous
+nous félicitions de notre nouveau gîte qui allait nous faire oublier la
+cour empestée de Sitafa et son vacarme de caravansérail.
+
+Jusqu’à dix heures, en effet, tout alla bien ; la soirée fut d’un calme
+idyllique. Le chef et les notables étaient venus, suivant l’usage, faire
+un bout de causette, puis s’étaient retirés à pas discrets, en gens
+désireux de laisser reposer leurs hôtes. Et nous sommeillions, depuis un
+quart d’heure à peine, lorsqu’un atroce charivari nous éveilla. Une
+bande armée de crécelles parcourait le village en poussant de plaintives
+clameurs.
+
+Les exécutants, le chef en tête, s’approchaient de nos cases et nous
+donnaient l’explication de tout ce bruit. Un gros nuage s’avançait qui
+menaçait de manger la lune. On suppliait le capitaine de délivrer un
+remède pour conjurer un tel malheur. Binger en riant parvint à les
+congédier, peu rassurés pourtant. Mais bientôt le trouble du populaire
+se changeait en épouvante lorsque, le nuage passé, la lune reparut. —
+L’instant (nuit du 11 au 12 mai) coïncidait avec une éclipse partielle
+de notre satellite. — Le phénomène, par un hasard étrange, s’était
+produit précisément pendant que la pleine lune était dissimulée sous la
+nuée. Maintenant elle revenait, mais mutilée, méconnaissable. Nouvelle
+visite, plus bruyante cette fois, du chef et de ses administrés. — « La
+lune est mangée ! Il en manque un grand morceau !... » On leur répond de
+prendre patience, que le mal sera réparé dans quelques minutes. Ils n’en
+croient rien. Il faudrait d’abord qu’ils nous crussent sur parole ; car,
+durant l’entretien, un rideau de vapeur s’est de nouveau interposé, et
+le ciel va rester couvert pendant la plus grande partie de la nuit.
+
+[Illustration : CAPTIVES DE SITAFA (BONDOUKOU)]
+
+Jusqu’au matin Fouangansoura fut en rumeur. Les habitants ne
+réintégraient leurs cases qu’aux premières lueurs de l’aube ; l’astre
+venait de reparaître dans sa rotondité parfaite. Mais s’ils avaient
+retrouvé la lune, nous avions, nous, perdu le sommeil.
+
+A quelque cent mètres de Kindi, notre campement d’hier, remarqué les
+débris d’une importante bourgade, une ruine toute neuve où traînaient
+encore au milieu des cases éventrées, noircies par l’incendie, divers
+ustensiles, vases, terrines, caisses de tam-tams, abandonnés par les
+habitants dans le désordre de la retraite. Cette localité, nous a-t-on
+dit, a été rasée, il y a un an, par les ordres d’Ardjima, en punition de
+je ne sais quel méfait. Qu’est devenue la population ? Mystère. Les
+occupants du nouveau Kindi ont tenté de nous donner, à ce sujet, des
+explications dont le résultat le plus appréciable a été d’embrouiller
+davantage le fil de l’histoire. Dans la politique nègre, tout est
+confusion et ténèbres.
+
+En dépit de son appellation arabe, le village où nous stationnons
+aujourd’hui, El Hedi (le Dimanche), ne contient aucun musulman. Le nom
+lui aura été imposé par les Dioulas voyageurs.
+
+Pendant le déjeuner, un incident. Un serpent s’est glissé chez le
+docteur. Le boy de Crozat, tout ému, apporte la nouvelle, ajoutant que
+le reptile est gros comme la jambe. L’intrus, roulé sous la couchette,
+est délogé avec une gaule et abattu d’un coup de fusil. Ce n’est point
+le boa annoncé, mais une superbe vipère noire, longue de deux mètres,
+armée de terribles crocs. Des espèces de bajoues lui donnent une
+certaine ressemblance avec le cobra de l’Inde. Rarement ces bêtes
+pénètrent à l’intérieur des villages. Le cas pouvait être attribué à ce
+fait que la case du docteur était isolée des autres et placée
+immédiatement à la lisière du bois. C’est la seconde apparition de ce
+genre, depuis le début du voyage. Quoique les reptiles abondent, on peut
+circuler pendant des mois sans en apercevoir un seul ; ils se dérobent
+au bruit d’une troupe en marche.
+
+Dans le village, plusieurs albinos, dont une femme, nommée Firi, que
+j’ai eu beaucoup de mal à photographier. Elle pleurait, cherchait à fuir
+et croyait évidemment sa dernière heure venue.
+
+
+ Kagoué, vendredi 20.
+
+
+Les collines se sont effacées ; la végétation devient plus maigre, la
+population moins dense. Du 18 au 19, entre Panamvy et Nasian, sur une
+distance de cinquante kilomètres, nous avons traversé une région
+absolument inhabitée. La plaine herbeuse se déroulait à l’infini : çà et
+là seulement, un bouquet d’arbres marquant l’emplacement d’une mare ou
+d’un ruisseau, de nombreux affleurements de roche ferrugineuse, de
+granit accusant très nettement le travail des anciens glaciers. Nous
+avons même dépassé de remarquables blocs erratiques.
+
+Le trajet est monotone à l’extrême : une série de plateaux légèrement
+ondulés, un désert piqué d’arbustes grêles. A cette époque de l’année,
+des orages quotidiens font foisonner sur ces plaines les herbes folles.
+Au moment de la sécheresse, la réverbération du soleil doit y être
+intolérable. Même en cette saison, il est très dur de voyager en terrain
+découvert passé neuf heures du matin.
+
+A partir de Nasian, on a l’impression d’être parvenu à une altitude
+relativement élevée ; mais rien ne rompt l’uniformité du vaste horizon,
+si ce n’est, dans un lointain bleuâtre, des crêtes apparues au lever du
+soleil, vers le nord, dans la direction du Lobi.
+
+Villages très clairsemés, espacés de trois à quatre heures en moyenne.
+Qui en a vu un en a vu cent ; partout la même case malinké, ronde, à
+toit conique, les mêmes fétiches pendus aux parois, la même femme
+occupée, son marmot ficelé en croupe, à piler une pâtée quelconque dans
+un mortier de bois. Quelques cultures d’ignames ou de maïs ; d’assez
+beaux troupeaux paissant aux abords des villages, en toute liberté, à
+tel point qu’il n’est pas rare d’être éveillé au milieu de la nuit par
+une incursion de chèvres ou de moutons prenant leurs ébats dans notre
+case, sinon par la visite d’un bœuf au souffle bruyant.
+
+Peu de monde sur le chemin. Les gens de Kong sont actuellement détournés
+de leur commerce par une guerre avec des voisins pillards, du côté de
+l’ouest, les Palagas. Les hostilités retiennent sous les armes bon
+nombre d’entre eux. Les caravanes que nous croisions venaient, pour la
+plupart, du pays de Bouna, avec des kolas, de l’ivoire, du coton, du sel
+et quelques articles de ferronnerie de fabrication indigène. Hommes et
+femmes portent gaillardement sur la tête leur charge de trente à
+quarante kilos, et marchent bon pas, la lance à la main, le sabre pendu
+à l’épaule. Tous ces caravaniers sont des Mandés-Dioulas, la race
+voyageuse conquise à l’islam. La population des villages est composée de
+Pakhallas sédentaires, cultivateurs, doux et hospitaliers, mais
+fétichistes à l’égal des peuplades de la forêt.
+
+Celle de Kagoué est d’une timidité excessive. Le hameau a tout à fait
+bon air. Des arbres magnifiques l’encadrent, un baobab surtout qui,
+renversé jadis par l’ouragan, a repris racine et projette sur la place
+son ombre tourmentée. Nous avons été bien accueillis ; mais il ne faut
+pas songer à prendre des notes, un cliché, autrement que par surprise.
+La vue de l’album ou de la chambre noire cause une panique générale ;
+petits et grands prennent la fuite. C’est à Kagoué que Binger, lors de
+son premier voyage, ne put obtenir d’être reçu par le chef. Non que
+celui-ci fût hostile : ses offres de services, ses compliments transmis
+par un envoyé témoignaient de ses dispositions amicales. Il refusait
+seulement de se trouver face à face avec le voyageur appartenant à une
+race inconnue. Les années ne paraissent pas avoir atténué ses
+préventions. Il nous a traités de son mieux, amplement approvisionnés de
+maïs et d’ignames, mais est demeuré invisible. Ses ancêtres, disait-il,
+n’avaient jamais vu d’hommes blancs ; il redoutait, en cédant à sa
+curiosité, que cette faiblesse ne lui portât malheur.
+
+[Illustration : ARBRE RAMPANT — VILLAGE DE KAGOUÉ (PAYS PAKHALLA)]
+
+Violent émoi provoqué par un de nos hommes qui s’est permis de dérober
+un poulet. Le coupable a été vertement tancé et le poulet restitué à son
+propriétaire avec des excuses et un cadeau. Ce n’est pas la première
+fois que nous avons à réprimer ces rapines susceptibles de nous créer,
+même en pays ami, de sérieux embarras.
+
+Très vive aussi, l’inquiétude manifestée par mon hôte. Il m’avait cédé
+sa case en me recommandant de ne pas y faire de bruit, le moindre tapage
+pouvant effaroucher les fétiches appendus au mur. J’ai promis de
+m’observer. Mais il n’était pas tranquille et revenait à chaque minute
+voir ce qui se passait, me supplier de ne pas chanter, de ne pas siffler
+surtout. Je n’en ai nulle envie.
+
+
+ Samedi 21.
+
+
+Traversée du Comoé, entre Nabaé et Timikou. Le fleuve a près de cent
+mètres de large et roule ses eaux d’un rouge d’ocre, à raison de deux à
+trois kilomètres à l’heure. C’est une magnifique coulée où des pirogues
+lourdement chargées flotteraient aisément ; elles remonteraient même
+sans difficultés bien au delà, jusqu’à deux journées de marche de Kong.
+Mais actuellement elles ne poussent pas plus haut qu’Attakrou. Ce
+terminus de la navigation est situé à près de cent lieues en aval. Les
+riverains ne sont pas mariniers. Ils ont déjà fort à faire de manœuvrer
+leur bac informe creusé dans un tronc d’arbre.
+
+Le transbordement a occupé tout l’après-midi, l’esquif ne pouvant
+transporter à la fois que six hommes avec leurs charges. L’épisode de la
+journée a été le passage de nos bourriques. On a dû d’abord descendre,
+précipiter plutôt, les malheureuses de la berge à pic élevée de
+plusieurs mètres. Puis, la distance et la rapidité du courant ne leur
+permettant pas de gagner l’autre rive à la nage, quatre furent amarrées
+de chaque côté de l’embarcation. On leur maintenait, tant bien que mal,
+la tête hors de l’eau. Le pis est que la pirogue, appesantie par cette
+remorque, est partie en dérive pour atterrir dans un fourré où le
+débarquement fut un vrai tour de force. La traversée a duré une demi-
+heure. C’est miracle que pas une seule de nos bêtes n’ait péri.
+
+Le cinquième bourriquot, qui n’avait pu trouver place dans le premier
+convoi, nous donnait pendant ce temps des peines inouïes. En voyant
+s’éloigner ses camarades, il s’était mis à braire en désespéré, et
+s’élançait bravement à leur poursuite. Il était perdu si on ne l’eût
+ressaisi juste à temps, et ramené à terre... par la queue.
+
+
+ Sipolo, 23 mai.
+
+
+Une chaîne de hauteurs dont l’altitude atteint près de mille mètres,
+court sur la rive droite du Comoé et se prolonge vers le sud en arc de
+cercle. Nous l’avons escaladée ce matin, entre Gouroué et Sipolo. Du
+col, le regard embrasse un horizon immense, mais d’une tristesse
+infinie, sans autres reliefs qu’une ou deux éminences isolées, en forme
+de cône, pareilles à des récifs en plein océan. A perte de vue, la
+plaine d’un vert sombre mouchetée de plaques de sable ; à nos pieds, la
+traînée bourbeuse du Comoé qui semble s’engouffrer au loin dans le ciel
+chargé de brumes.
+
+Sous la pluie, la descente du versant ouest est scabreuse. Les animaux
+bronchent, s’affalent sur le flanc. Bien entendu, nous avons mis pied à
+terre et conservons difficilement notre équilibre sur la pente
+détrempée, glissante comme une planche savonnée. Depuis notre départ de
+Bondoukou, les orages se succèdent : chaque jour c’est une tornade,
+parfois deux.
+
+Nous avons laissé derrière nous avec le Comoé, la frontière du royaume
+d’Ardjima, le pays des Pakhallas. La population des villages est presque
+exclusivement composée de captifs de Kong, autochtones qui vivent sinon
+à proprement parler sous le joug, du moins dans la dépendance des
+Dioulas dont ils sont, en quelque sorte, les fermiers, les colons
+partiaires.
+
+Superstitieux en diable. Le chef de Sipolo nous a désigné, pour y
+installer la cuisine, une case menaçant ruine, appartenant à une vieille
+femme. La maîtresse de céans a vivement protesté contre la réquisition,
+ce qui se conçoit de reste. Il est toujours vexant de voir son domicile
+envahi par des gens qui viennent y faire bouillir leur marmite. Mais ce
+que je serais impuissant à rendre, ce sont les vociférations que lui
+arrache l’apparition du moindre ustensile inconnu. C’est là, pour elle,
+un fétiche destiné à ensorceler sa demeure. Le montage du filtre l’a
+jetée dans des convulsions.
+
+Sipolo est un cloaque : chaumes percés à jour, murailles de terre
+rongées par la mousse. Du sol piétiné par le bétail, empuanti par les
+déjections des bêtes et des gens, montent sous le soleil de midi des
+senteurs inexprimables. Avec quelle joie nous abandonnerons le gîte
+demain, avant l’aurore !
+
+
+ Kawaré, mercredi 25, midi.
+
+
+Deux longues étapes, de cinq heures en moyenne, sous l’averse. Les
+marigots étaient gonflés. Hommes et bêtes ont été, à plusieurs reprises,
+contraints de les passer à la nage. Le déluge vient seulement de cesser.
+Il aura duré quarante-huit heures consécutives. Un de nos porteurs est
+pris de fièvre violente. Le docteur appréhende la variole. Ce serait le
+troisième cas depuis une semaine. Nous avons déjà laissé un malade à
+Nasian, un autre à Timikou, chacun avec un camarade. Il est pénible
+d’abandonner ainsi ces pauvres gens ; mais le noir se refusant
+d’ordinaire à absorber d’autres médicaments que les drogues préparées
+par ses féticheurs, il n’y a qu’à laisser agir la nature ; le repos sera
+le traitement le plus efficace. D’ailleurs, le premier devoir est de
+mettre notre troupe à l’abri de la contagion : exposer une ou deux vies
+humaines pour le salut du plus grand nombre, telle est la loi, en voyage
+comme à la guerre. En pareille expédition, l’infortuné qui tombe au bord
+du sentier, c’est le matelot emporté par une lame : les cœurs se
+serrent, mais le navire poursuit sa route, dans la tempête.
+
+[Illustration : KAWARÉ (PAYS DE KONG)]
+
+Kawaré se compose de trois villages, distants l’un de l’autre de quelque
+cent pas. L’ordure n’y est pas moins abondante qu’à Sipolo. Les
+immondices s’amoncellent ; chacun dépose les détritus devant sa case, le
+temps manquant sans doute pour les transporter à dix mètres plus loin,
+dans la plaine. Kawaré est pourtant la résidence d’un prince du sang. Le
+chef est un Ouattara, de la famille royale de Kong, où il occupe le rang
+de huitième héritier.
+
+Ce personnage nous a reçus à l’antique, sous un arbre, entouré des
+notables. Nous lui faisions face, assis sur des nattes. Le peuple, rangé
+en cercle, assistait à l’audience, grattant ses poux. Nous avons relaté
+brièvement le but et l’itinéraire du voyage. Après quoi permission nous
+fut donnée de chercher des logements convenables, ce qui n’était pas
+chose aisée.
+
+Dans la journée, second palabre. Un autre chef est venu nous
+interviewer, histoire de vérifier si notre récit concorderait avec les
+explications fournies le matin. Cette confiance nous honore. Hideux, ce
+vieux chef : la face rongée par un lupus. On apporte, sur son ordre, une
+grande calebasse de dolo, la rasade de bienvenue, et, suivant les us de
+la politesse noire, nos hôtes se disposent à se rafraîchir les premiers,
+copieusement. Déjà le vieillard tend vers le vase ses lèvres
+suppurantes, lorsque Binger observe tranquillement que l’heure de notre
+repas est proche : on le remercie du cadeau ; mais il y a juste de quoi
+nous désaltérer. En même temps, il fait signe à un boy d’emporter le
+dolo dans la case. Et le tour est joué.
+
+Nous craignions d’être obligés de séjourner ici jusqu’à après-demain,
+pour faire honneur au chef, dans le cas probable où celui-ci insisterait
+pour nous garder. Il n’insiste pas. Brave homme !
+
+
+ Vendredi, 27.
+
+
+Hier, nous rencontrions à Kongolo Bafotiké, ancien captif de Karamokho
+Oulé, roi de Kong, envoyé au-devant de nous par le prince. Ce dernier,
+absent de sa capitale, se trouve actuellement dans le camp établi à une
+journée de marche vers le nord, pour surveiller les mouvements des
+pillards Palagas qui inquiétaient les caravanes. Il nous adresse ses
+compliments, ajoutant que nous sommes attendus ; on nous a préparé des
+cases. — Dieu sait ce qu’elles seront ! — Bafotiké a poussé l’attention
+jusqu’à nous apporter deux sacs de cauris, dans le cas où nous eussions
+été à court de menue monnaie. Voilà un homme pratique.
+
+De Kongolo à Kong, nous traversons, pendant près de trois heures, des
+champs d’ignames, de mil, des cultures maraîchères. Paysage de
+banlieue ; on sent qu’on approche d’un grand centre. La ville s’aperçoit
+d’une lieue ; de ce côté, l’effet en est médiocre : une ligne de
+constructions basses couronnant une crête arrondie ; si l’on ne savait
+qu’elle est là, on risquerait de la confondre avec un relief du sol.
+Elle se développe en éventail sur le revers du plateau. C’est du nord-
+ouest qu’il faut la voir.
+
+A neuf heures du matin, par un clair soleil, nous y faisons notre entrée
+par le quartier de Kourila. Il y a dix-sept jours que nous sommes en
+route. De la cour de Sitafa à Kong, nous venons de parcourir environ
+trois cents kilomètres.
+
+Notre arrivée n’a pas causé autant d’émotion que la venue du premier
+blanc, il y a quatre ans. Néanmoins, la curiosité était grande ;
+plusieurs milliers de spectateurs s’écrasaient dans les carrefours, les
+ruelles, sur les terrasses. Les gens, avides de nous contempler, se
+bousculaient pour se disputer les premiers rangs. De la poussière, des
+cris, des effrois de femmes et d’enfants.
+
+Une bonne vieille, rejetée en arrière, protestait violemment et
+s’écriait : « Quand quelque chose de joli arrive dans une ville, on a
+bien le droit de regarder ! »
+
+« Quelque chose de joli ! » Le mot était flatteur. Et pourtant,
+l’avouerai-je ? juchés sur nos pauvres ânes aux oreilles pendantes
+attestant les vicissitudes et les désespérances de cette voie
+douloureuse, dans nos vêtements maculés et raides, nous n’étions pas de
+toute beauté.
+
+
+
+
+ X
+
+ KONG.
+
+
+
+ Vendredi, 3 juin.
+
+
+Une semaine écoulée déjà. Je ne puis dire qu’elle ait passé vite. Le
+malheur des villes comme celle-ci, c’est qu’on n’y saurait chercher
+autre chose qu’une impression, très vive à coup sûr, mais rapide.
+L’implacable régularité de l’existence, l’exacte répétition des mêmes
+scènes aux mêmes heures, l’exiguïté du cadre, ne tardent pas à émousser
+l’attention. Le tableau est de ceux qui devraient, à peine entrevus,
+s’estomper et disparaître comme une apparition rêvée.
+
+L’aspect de la ville est à la fois soudanien et saharien. Les palmiers à
+huile remplacent le dattier : le désert, c’est la plaine environnante.
+En fait de constructions, c’est l’éternelle bâtisse des oasis, le cube
+de terre brune consolidé par des madriers, les murs tour à tour effrités
+par le soleil et lavés par les pluies. Une capitale cependant, une des
+plus grandes agglomérations soudaniennes, la plus remarquable peut-être
+par le caractère de ses habitants, uniquement adonnés au commerce et à
+l’industrie. C’est l’un des rares points du continent noir où il soit
+permis d’observer une société policée, l’effort d’une civilisation très
+primitive, mais essentiellement originale et pacifique.
+
+Kong est infiniment moins sale que Bondoukou, bien que le chiffre de sa
+population soit six ou sept fois plus élevé. Les miasmes délétères sont
+moins persistants en raison sans doute de l’altitude (environ 700
+mètres). A ces hauteurs, le vent a raison de l’infection. Bâtie sur une
+croupe allongée, la ville est rafraîchie par la moindre brise. Les
+environs, sauf quelques groupes de gros arbres servant de _dormoirs_ aux
+bestiaux, sont déboisés à perte de vue. A cette époque de l’année, cette
+immensité est d’un vert cru de gazon anglais, l’ensemble du paysage d’un
+charme infini. — Et la grâce, le charme, sont choses si rares sur ce
+continent morose ! — La ville, surtout vue du nord-ouest, dorée par le
+soleil couchant, avec les minarets pyramidaux de ses cinq mosquées, les
+palmiers détachant leur fine silhouette sur le ciel, les terrasses
+superposées où des groupes de fidèles apparaissent à l’heure de la
+prière, est une vision inoubliable. C’est de ce côté que Binger vit Kong
+pour la première fois, et j’imagine quel dut être son saisissement.
+
+Le séjour, pour une cité tropicale, ne serait pas autrement désagréable,
+n’étaient les gîtes qui laissent trop à désirer. Le besoin d’un
+intérieur est un sentiment inconnu de l’indigène. Il vit dehors, reçoit
+les visites étendu sur une natte, dans sa cour ou devant sa porte. Il
+passera la majeure partie de ses journées sous un arbre, dans un
+carrefour, au milieu d’un cercle d’amis, à jaser, à égrener son
+chapelet, tout en arrêtant les passants pour s’enquérir des nouvelles. A
+quoi bon, dès lors, un chez-soi ? Un abri pour la nuit, le moins aéré
+possible (le noir est très frileux) ; il n’en faut pas davantage.
+
+[Illustration : UNE MOSQUÉE DE KONG]
+
+Nous avons retrouvé ici, chez Bafotiké, les tanières puantes de
+Bondoukou. Notre hôte ne s’est pas mis en frais. Il nous a logé dans le
+quartier réservé d’ordinaire à ses captifs. La cour est plus vaste que
+celle de Sitafa, mais aussi malpropre. Nous avons dressé la tente au
+centre ; c’est la seule retraite ombragée : chambre à coucher et
+réfectoire, salle d’audience et magasin.
+
+Nous sommes à la merci des visiteurs dix-huit heures sur vingt-quatre. A
+cinq heures du matin, le supplice commence. On vous éveille avant l’aube
+pour vous souhaiter le bonjour. On vous trouble dans votre premier
+sommeil pour vous souhaiter une nuit heureuse. Tous les notables, tous
+ceux qui n’ont pas besoin de travailler pour vivre ou vivent du travail
+de leurs captifs sont là du matin au soir, assidus, tenaces. La
+collection est complète ; du petit au grand, tout Kong s’est promis
+d’assister à l’ouverture de nos ballots, à l’étalage de la pacotille.
+C’est le « Bon Marché » au Soudan. Et il faut voir ces dames, la tête
+tournée par ces falbalas, négocier une « occasion », un « solde » de
+foulards ou de corail avec des soupirs, des gloussements, des
+impatiences de petites bourgeoises. Le défilé ne se ralentit pas, même à
+l’heure du dîner. C’est, dans la poussière, un traînement de sandales,
+une envolée de boubous, des : _Anissé... Ani oualé... Ani oula...
+Baracalla... Allacidihama_[6], répétés à l’infini ; et la marmaille qui
+pullule, toujours pourchassée, toujours présente, comme les mouches.
+
+La société passe devant nous : autant de tableaux vivants. Le spectacle
+en vaut la peine, surtout dans une ville où flâner n’est pas commode. Il
+n’est jamais très agréable de se promener quand on traîne à ses trousses
+une cohue d’un millier de personnes. Dessiner, n’y pensez pas. Prendre
+un cliché photographique, même instantané, à la volée, c’est toute une
+affaire. On y arrive, non sans soulever parfois des clameurs. La majeure
+partie de la foule est généralement sympathique ; dans sa curiosité
+n’entre aucun sentiment hostile. Mais, dans tout rassemblement, il peut
+se trouver un imbécile. C’est ainsi que, sans le vouloir, j’ai provoqué
+la colère d’un individu qui s’écriait que ma « mécanique, dans laquelle
+je regardais », devait être une « machine à faire pleuvoir ». Et il
+m’invectivait à plein gosier. Cependant la foule était pour moi, c’était
+visible. On riait de la fureur du trouble-fête. Aussi dis-je à celui de
+nos six tirailleurs qui m’accompagnait, et qui parle le mandé :
+« Réponds-leur que cela ne me fâche pas. Cet homme, pour parler ainsi, a
+trop bu de dolo, ou il est fou. » Ce qui fut fait ; et l’on rit de plus
+belle.
+
+Ici, pas plus qu’à Bondoukou, le sentiment religieux n’est exalté. C’est
+un islamisme à fleur de peau, pour la convenance, parce que le fait
+d’être musulman constitue une supériorité. Cela ne va pas plus loin. On
+fait salâm ; mais on boit du dolo. Toute cette race de Dioulas, âpre et
+travailleuse, dont les caravanes arpentent la boucle du Niger, a
+l’esprit trop absorbé par son négoce pour s’attarder dans l’idéal.
+
+Kong ne compte qu’un seul Hadji, personnalité solennelle et
+ventripotente, figure béate où rien ne trahit la flamme intérieure, la
+ferveur du croyant retour des Lieux saints. Un grotesque dont le rôle
+est des plus effacés ; ses concitoyens paraissent plutôt disposés à
+tourner le digne homme en ridicule. Son pèlerinage lui a pris seize
+ans ; il est revenu seulement il y a quelques mois. Il nous a présenté
+son héritier, venu au monde peu de temps après son départ. Les relations
+entre le père et le fils témoignent d’une certaine gêne : ils n’ont pas
+encore eu loisir de faire très ample connaissance.
+
+Ce pèlerin, qui a traversé deux fois l’Afrique de part en part, dans sa
+plus grande largeur, a peine à coudre deux paroles. Sa moisson d’aumônes
+semble avoir été abondante, puisqu’il vit à ne rien faire avec un
+apparat relatif ; sa moisson de souvenirs est nulle.
+
+Le type du bourgeois de Kong, du commerçant arrivé, c’est notre ami
+Mokossia, le boucher, un personnage considérable dans une cité
+musulmane. A ses fonctions de tueur selon les rites, Mokossia joint
+celle de brasseur. Ce mahométan fabrique et débite la boisson fermentée,
+bière de mil ou de maïs, tranquillement, sans songer à mal, ne
+dédaignant pas d’y tremper les lèvres pour s’assurer de la qualité.
+
+Mokossia est un compère un peu replet, à la physionomie avenante, un
+tantinet goguenarde. Le visage fin est encadré d’une barbe grisonnante,
+bien plantée : tête remarquable, lors même qu’il ne s’agirait pas d’un
+noir. C’est un de nos fidèles, toujours disposé à rendre service, à
+s’entremettre pour l’achat ou la vente de bêtes de somme, pour nous
+aider à faire notre marché. Jaloux de s’instruire, il nous accable de
+questions sur l’Europe, sur la façon d’y traiter les affaires, sur les
+routes, les modes de transport. Il veut savoir si nous habitons tous les
+quatre le même « village ». — Pas précisément. Les plus rapprochés, est-
+il répondu, sont distants l’un de l’autre comme Kong de Bondoukou. Et
+lorsque nous lui affirmons que chez nous le trajet peut s’accomplir en
+une matinée, il accueille cette déclaration par un sourire incrédule. Il
+exige des explications ; on les lui sert comme on peut. Alors il admire.
+Quels hommes que ces blancs !
+
+Mokossia s’intéresse fort aussi à la condition et au prix des femmes en
+Europe, au prix surtout. Que vaut une femme là-bas, une jeune fille
+agréablement tournée, le premier choix enfin ? Il est étonné d’apprendre
+que l’article ne figure pas sur les marchés. Les blancs n’achètent pas
+leurs femmes.
+
+— Mais pour se marier ?...
+
+— Surtout pour se marier, Mokossia.
+
+— Tu ne donnes pas au père en échange de sa fille de l’or, des cauris,
+un bœuf ?
+
+— Jamais de la vie. C’est au contraire le père qui...
+
+— Non ?...
+
+— Je t’assure. Cela s’appelle la dot.
+
+La dot !... Mokossia n’en revient pas. Il se fait répéter le mot. La
+dot !... Et ses yeux pétillent. Il trouve le procédé très supérieur.
+
+_O Ka fé çà !_ (Mais c’est très bon !) s’écrie-t-il.
+
+Dans ses visites, Mokossia est souvent accompagné de sa femme. Il n’en a
+qu’une, et le ménage semble très uni. La commère est une ménagère
+vigilante qui a la haute main dans la maison, commande aux captifs et
+surveille la fabrication du dolo, pendant que son mari vaque aux achats
+de viande sur pied. Il lui communique ses impressions et ne manque pas
+d’ajouter, pour la taquiner, qu’il compte aller bientôt choisir une
+autre épouse en Europe, dans ce pays où tout le monde est riche, une de
+ces blanches qu’on n’achète pas et qui vous apportent une fortune. Et il
+nous prend à témoin :
+
+— Je pars avec vous ?
+
+— C’est convenu.
+
+— _O Ka fé çà !_
+
+Mais l’autre ne s’y trompe pas. Elle sait bien que Mokossia plaisante.
+Et tous deux, se regardant un instant dans le blanc des yeux, partent
+d’un grand éclat de rire.
+
+ *
+ * *
+
+Il se tient un marché tous les jours et, tous les cinq jours, un grand
+marché, sorte de foire où les habitants des villages voisins viennent
+vendre leurs denrées. Marchandises de peu de valeur, mais étalages très
+variés. Les comestibles dominent : noix de kola, piments, ignames, mil,
+maïs, fritures de niomis et des assaisonnements divers, beurre de
+Karité, sel du Sahara. Le sel en barre arrive par caravanes, de
+gisements situés au nord-ouest de Tombouctou à plus de soixante jours de
+marche de Kong. Son prix atteint cinq francs le kilogramme. Lorsque des
+relations régulières seront établies entre Kong et la côte, le transport
+pourra s’effectuer en un mois.
+
+Il y a le coin de la viande où, sous des auvents, les captifs de
+Mokossia, la hachette à la main, dépiautent les quartiers de bœuf et de
+mouton en tout petits morceaux. Les étoffes sont représentées par les
+tissus du pays, en bandelettes. L’importation d’Europe se réduit aux
+perles de verre et à des foulards rouges destinés à être effiloqués pour
+fournir aux brodeurs de boubous la nuance qui leur fait défaut. Plus
+loin, voici des corbeilles d’indigo, du coton brut ou enroulé sur des
+bobines, du blanc pour les fileuses, préparé avec des coquilles d’œufs
+pulvérisées.
+
+Tout ce monde mène grand bruit, bien que le marché ne s’ouvre guère
+avant neuf heures (le nègre n’est pas matinal) ; il bat son plein dans
+l’après-midi de quatre à six. Le soleil couché, les affaires cessent,
+les vendeurs plient bagage ; les soirs de grand marché, fête de nuit,
+mais seulement lorsqu’il y a de la lune. Rien, dans ces divertissements
+populaires, de très caractéristique et qui diffère sensiblement des
+réjouissances en pays fétichiste.
+
+[Illustration : UNE EMPLETTE — MARCHÉ DE KONG]
+
+Au surplus, il ne faut pas perdre de vue que les fétiches n’ont point
+disparu de la circulation. L’islamisme n’a pas entrepris de balayer les
+superstitions anciennes.
+
+Nous avons, ce matin, occasionné un scandale. De très bonne heure, quand
+toute la ville dormait encore, Crozat et moi, étions partis à la chasse.
+A une lieue au nord-ouest de Kong se dresse une colline isolée couronnée
+de roches dont mon compagnon eût désiré déterminer la nature. Tout en
+poursuivant perdrix et pintades, nous atteignions ce belvédère ;
+l’ascension ne demanda que quelques minutes. De là-haut, on découvrait
+dans une vapeur la ville entière nimbée de rose, comme une fantaisie de
+mirage flottant sur l’océan des plaines ; un panorama admirable.
+
+Tandis que, toujours chassant, nous redescendions vers Kong, nous vîmes,
+non sans surprise, les travailleurs abandonner leurs champs, accourir de
+tous côtés en nous interpellant avec violence. Qu’étions-nous allés
+faire sur la montagne ? On ne devait pas aller là ; il y avait un
+diable... Pourquoi tirer des coups de fusil ?...
+
+Le docteur, très calme, se contenta de répondre à ces agités que, s’ils
+voulaient palabrer avec nous, ils vinssent chez Bafotiké, notre hôte.
+Ils se le tiennent pour dit et emboîtent le pas. Bientôt nous eûmes une
+belle suite. Notre rentrée en ville fit sensation. Les gens
+s’assemblaient par groupes, soucieux, s’informant de l’événement. Le
+cortège grossissait ; nous traînions à nos trousses près de quinze cents
+personnes. Une députation, admise dans le cantonnement, exposa les
+griefs de la multitude, le mécontentement causé par notre promenade sur
+la colline ensorcelée. Les députés furent congédiés avec de bonnes
+paroles, assurés qu’aucun malheur ne résulterait de cette équipée ; nous
+n’avions péché que par ignorance. Des étrangers sont excusables de ne
+pas connaître la loi.
+
+Au fond, ces terreurs populaires n’ont rien que de très naturel. On
+aurait tort d’en plaisanter. Ce qu’on éprouve ici, c’est non seulement
+la sensation du changement de milieu, mais l’impression très nette d’un
+brusque recul à travers les âges. Soyons justes et demandons-nous, dans
+un effort d’imagination, comment un de nos contemporains, transporté par
+magie en pleine société moyen-âgeuse, serait accueilli s’il venait
+s’installer sur une place publique avec son attirail d’instruments de
+précision, ses horizons artificiels, son objectif et sa chambre noire.
+Vous vous représentez la scène : l’individu cueilli par la prévôté,
+traduit en justice comme inculpé de sorcellerie, livré au fagot, à moins
+que la foule ne lui eût déjà fait son affaire en le pendant haut et
+court.
+
+Ces peuples en sont encore à l’état d’âme où vivaient nos aïeux. Il
+convient de se mettre à leur niveau, avant de les élever au nôtre, ce
+qui d’ailleurs est réalisable, car ils sont de mœurs douces, ont
+l’intelligence éveillée. En attendant, on ne saurait trop se persuader
+qu’un voyage dans ces régions, c’est une exploration dans le passé.
+
+
+ Samedi 5.
+
+
+Nous avons perdu hier Améki, l’un de nos porteurs, — un des meilleurs
+malheureusement, — d’une façon très soudaine. Indisposé à midi, il
+mourait à la nuit tombante d’un spasme au cœur. Les premiers symptômes
+semblaient révéler un ictère grave. Mais, en présence de cette mort
+quasi foudroyante, on était en droit de se demander si le pauvre diable
+n’avait point été empoisonné. Il ne fallait pas, au milieu des curieux
+qui nous assiégeaient jour et nuit, songer à pratiquer l’autopsie :
+c’eût été dangereux, les indigènes ne pouvant y voir qu’une profanation.
+On a dû se borner à une enquête sommaire de laquelle il paraît résulter
+que la mort d’Améki fut naturelle. Il vivait en bons termes avec ses
+camarades, on ne lui devait pas d’argent ; enfin, la demi-once de poudre
+d’or qui formait tout son avoir avait été retrouvée intacte, nouée dans
+son pagne. On lui a fait les seules obsèques possibles en pareil lieu.
+Il a été enseveli comme on enterre à Kong, en pleine rue. Seuls les gens
+de qualité dorment leur dernier sommeil dans la cour de leur demeure,
+sous un mausolée de terre qui sert en même temps de lit de repos à la
+famille et aux visiteurs.
+
+La tombe creusée non loin du marché, à quelques pas d’une mosquée, la
+cérémonie s’est accomplie dans la nuit. Le cadavre avait été ficelé dans
+une toile de ballot, la tête enveloppée d’un pavillon tricolore. Le
+petit cortège dans la ville endormie, sous le clair de lune, les noirs
+rangés autour du trou, cette sépulture sans nom dont la trace serait
+effacée demain sous le piétinement de la foule, tout cela nous
+impressionnait péniblement. Lorsque le corps fut descendu, on plaça près
+du mort ses objets familiers, sa calebasse, son tabac, sa pipe, la fiole
+d’huile de palme dont il lustrait ses membres au sortir du bain, son
+éponge en écorce. Cela fait, Binger a adressé aux assistants quelques
+paroles que l’interprète traduisait :
+
+— « Nous ne savons pas, leur dit-il, si Améki avait encore un père et
+une mère. S’il lui reste des parents, les hommes de Krinjabo, de retour
+dans leur village, pourront leur dire combien sa mort nous a fait de
+peine. C’était un brave garçon dont nul n’a jamais eu à se plaindre ; je
+l’aimais bien. Et les trois blancs qui sont avec moi l’aimaient aussi.
+Nous aurions voulu lui donner un cercueil. Ce n’était pas possible : il
+faut se plier à la coutume du pays. Mais, du moins, nous avons creusé sa
+tombe très profonde afin qu’elle ne soit pas fouillée par les oiseaux de
+proie. Qu’il repose en paix ! »
+
+Puis chacun de nous a jeté sur le corps une poignée de terre, et la
+fosse a été comblée.
+
+
+ 7 juin.
+
+
+Près de six mois écoulés, de marches et de contremarches ; tant de
+journées vécues dans cette intimité du campement que l’éloignement de la
+patrie rend si douce, et notre petit cercle va se rompre. Le docteur
+Crozat, se dirigeant vers le Nord, gagnera les États de notre allié
+Tiéba, dont il a déjà été l’hôte : il rentrera en France par Bammako et
+le Sénégal. Le lieutenant Braulot ralliera la rive gauche du Comoé et
+effectuera son retour vers Grand-Bassam en explorant le Barabo. Le
+capitaine Binger et moi descendrons par le Djimini et — s’il est
+possible — le Diammala et le Baoulé.
+
+Le docteur devait se mettre à la recherche de la mission Ménard dont on
+avait perdu les traces depuis son passage à Kong, en décembre dernier,
+et sur le sort de laquelle on n’était pas sans inquiétudes. Ces craintes
+n’étaient que trop fondées. Aujourd’hui le noir Amon, envoyé de Grand-
+Bassam, arrivait au camp. Il était en route depuis cinquante-huit
+jours ; mainte fois arrêté, il s’était acquitté de sa tâche avec une
+persévérance et une énergie bien rares chez les indigènes du littoral.
+Les dépêches qu’il nous apporte — le premier courrier d’Europe distribué
+à Kong — contiennent une triste nouvelle. Une dépêche du gouverneur du
+Sénégal, transmise par le résident de Grand-Bassam, nous apprend que M.
+le capitaine Ménard et cinq de ses tirailleurs sénégalais ont été
+massacrés par les gens de Samory, non loin de Sakhala.
+
+La nouvelle du désastre aurait été apportée aux premiers postes français
+par deux hommes de l’escorte échappés à grand’peine. Le malheur ne
+semble donc que trop certain. A coup sûr, les chefs de Kong ont eu
+connaissance de ces faits. S’ils n’en ont soufflé mot, se contentant de
+répondre, lorsque nous nous informions de notre compatriote, qu’ils
+l’avaient vu partir en bonne santé, on ne saurait pour cela les accuser
+de fourberie. En semblable occurrence, la plupart des noirs agissent
+sous l’empire de ce sentiment, qui nous fait hésiter longtemps avant
+d’affliger un ami par l’annonce d’une mauvaise nouvelle. S’ils se
+décident à la révéler, c’est à la fin d’une longue conversation sur des
+sujets sans importance, après mille parenthèses et circonlocutions : au
+moment de se retirer ils transmettront leur triste message. Quoi qu’il
+en soit, la mission du docteur Crozat devra se borner maintenant à
+recueillir quelques renseignements plus précis sur les circonstances
+dans lesquelles a péri le capitaine Ménard et, s’il est possible, les
+papiers du voyageur.
+
+Nos préparatifs sont terminés ; les trois convois peuvent partir de
+Kong, dans des directions différentes, au premier signal.
+
+L’achat des provisions, le partage des marchandises, la disposition des
+charges nous ont aidés à tuer le temps. Maintenant, c’est le calme plat,
+le désœuvrement et l’ennui qu’exaspèrent encore les inconvénients de
+notre résidence, la contrainte dans laquelle nous vivons. J’ai dit qu’il
+ne fallait pas songer à la promenade, un pas, un geste pouvant donner
+lieu à des commentaires désobligeants. Pour un rien, pour un caillou
+qu’on ramasse, une branche cassée, on vous accusera peut-être d’avoir
+combiné quelque maléfice. Un chiffon de papier laissé derrière une haie
+mettra les esprits à l’envers. Celui qui l’aura découvert sera tout fier
+de sa trouvaille qu’une délégation de notables vous rapportera en vous
+reprochant de recourir à des charmes suspects, singulière façon de
+reconnaître une hospitalité généreusement offerte. Les cent pas sur le
+marché, un petit tour de ville, voilà nos seules distractions ; le reste
+du temps nous sommes réduits à tourner dans notre cour puante, comme des
+reclusionnaires dans un préau.
+
+L’affluence des visiteurs est moins considérable. La classe aisée a
+épuisé ses économies. A présent, devant nos étalages stationnent des
+enfants, des captifs qui, de retour des champs, se récréent à nous
+contempler pendant des heures, ployés sur les jarrets, psalmodiant d’un
+ton nasillard une complainte interminable en s’accompagnant d’un embryon
+de guitare à une corde ; des fillettes, des femmes libres ou esclaves
+qui offrent du riz, du miel, des kolas.
+
+Mais sont-ce là des femmes ? Comment ne pas garder rancune à ce
+continent maudit d’où la grâce féminine est absente comme le parfum des
+fleurs, la source limpide ? Bête de somme ou bête à plaisir, la compagne
+de l’homme y déambule, un fardeau sur la tête, un poupard dans le dos,
+la poitrine houleuse, le ventre ballonné. Enfant, elle aura parfois la
+drôlerie d’attitudes du jeune quadrumane, jamais le charme ingénu. Sa
+démarche a trop souvent je ne sais quoi de raide et de déséquilibré. Il
+semble qu’elle ait conscience de tout ce qui lui manque pour plaire.
+
+Ajoutez que, chez les deux sexes, les soins de propreté ne sont guère en
+honneur, et pour cause : l’eau est si rare ! Les noirs de cette partie
+du Soudan n’ont pas, comme les populations de la forêt, la ressource de
+la douche quotidienne. Ils ignorent les frictions à l’huile de palme.
+Leurs ablutions se bornent au strict nécessaire prescrit par la loi de
+Mahomet. Riches ou pauvres, marchands ou esclaves, qu’ils marchent dans
+le costume d’Adam ou vêtus du boubou brodé, tous laissent après eux un
+sillage odorant à donner des nausées. Bref, quoique peinés de nous
+séparer, nous n’en marquerons pas moins d’une pierre blanche l’instant
+du départ.
+
+Mais nous ne saurions nous éloigner sans être allés saluer le roi. Nous
+lui avons dès notre arrivée adressé nos hommages par l’intermédiaire
+d’un ambassadeur. Cela ne nous dispense pas d’une visite. Nous
+n’eussions pas mieux demandé d’en être débarrassés plus tôt. On devait
+nous faire connaître le jour où nous pourrions nous rendre au camp.
+L’invitation tardant à venir, nous prendrons les devants, prétextant,
+pour justifier cette hâte de prendre congé, le découragement produit
+chez nos hommes par le décès d’un de leurs camarades, les désertions
+possibles, la saison pluvieuse qui approche. Nous nous dirigerons donc
+dès demain sur le camp de Karamockho-Oulé-Ouattara, pour y passer
+quarante-huit heures.
+
+Nous espérons nous mettre en route vers la côte le 12. Déboucherons-nous
+à Grand-Bassam, à Dabou, à Lahou ? Nous l’ignorons. Cela dépendra de ce
+que nous trouverons chemin faisant, toute cette région étant encore, sur
+la carte, d’une blancheur de crème. Si tout va bien, comme il y a lieu
+de le prévoir, nous pouvons, en deux mois, atteindre le littoral. Il est
+vrai qu’il faut compter avec l’hivernage qui battra son plein. Les
+pluies et les inondations pourront nous retarder. Puis il va falloir
+retraverser cette terrible région des forêts qui nous a retenus quatre-
+vingt-quatre jours à l’aller. Mais peut-être aurons-nous la chance de
+rencontrer une végétation moins touffue. D’ailleurs, ce sera le retour.
+Nous marcherons plus allègrement, à l’idée que chaque pas nous rapproche
+de l’Océan, — de la France.
+
+[Illustration : ANGLE DE RUE (KONG)]
+
+
+
+
+ XI
+
+ LE CAMP ROYAL.
+
+
+ Du mardi 8 au jeudi 10. — Visite au camp.
+
+
+L’armée est campée à trente kilomètres environ au nord-est de Kong.
+C’est moins une force destinée à prendre l’offensive qu’un corps
+d’observation à l’effet de surveiller les Palagas, peuplade pillarde,
+dont les maraudeurs avaient à plusieurs reprises rançonné les marchands
+se dirigeant soit dans l’Ouest, par Nafana, vers Sakhala et Tingréla,
+soit au nord vers Bobodioulassou. Le poste, situé à distance égale des
+deux routes, peut assurer, dans une certaine mesure, la sécurité des
+communications.
+
+Six heures de marche en terrain découvert, sous une réverbération
+aveuglante. Nous traversons trois villages, que des enceintes
+palissadées, édifiées récemment, mettent à l’abri d’un coup de main. Un
+quatrième village, beaucoup plus vaste que les précédents, aux cases
+toutes neuves. C’est là le camp. Pour le moment il est fort dégarni, la
+majeure partie des effectifs ayant été congédiée pour procéder, en temps
+utile, à la récolte du maïs et du sorgho. Kong, en effet, n’entretient
+point d’armée permanente. Chez ce peuple de commerçants et de
+cultivateurs, le fait de porter les armes constitue un accident, non un
+métier. D’ailleurs, il ne s’agit point ici d’une guerre au sens exact du
+mot. Aucun des adversaires ne paraît se soucier d’en venir aux mains.
+Tout se borne à quelques razzias. Les hostilités peuvent se prolonger
+pendant un an et plus sans que, de part et d’autre, le chiffre des morts
+et des blessés atteigne la centaine.
+
+Il y a bientôt trois ans que les gens de Kong entreprirent de mettre un
+terme aux déprédations des Palagas. Ils leur ont déjà fait bon nombre de
+prisonniers. Aussi l’issue n’est-elle pas douteuse. Les pillards,
+découragés, ne sauraient tarder à se soumettre. Si longue qu’ait été la
+campagne, elle n’aura pas coûté beaucoup de sang. La guerre terminée, le
+poste établi naguère pour la défense du territoire subsistera comme
+village ; les soldats qui l’occupaient y feront venir leurs familles et
+reprendront leur ancien état de tisserands ou d’agriculteurs. L’endroit
+continuera à être désigné sous le nom de « Dakhara » (le Camp). Quantité
+de villages, et des plus importants, aussi bien dans le pays de Kong que
+dans le Bondoukou, le Djimini et l’Anno, n’ont pas eu d’autre origine.
+Leur seul nom évoque leur histoire.
+
+La position, à vrai dire, me paraît se prêter médiocrement à une
+installation définitive. Le sol est sablonneux, la chaleur extrême,
+l’eau rare : encore faut-il aller la puiser à près d’un kilomètre du
+village dans les cavités d’un marigot qui ne coule qu’après les grandes
+pluies.
+
+Si les troupes se sont dispersées, l’état-major est au complet. Tous les
+famas (grands chefs) sont demeurés au camp, près du roi. Tous
+assistaient, une heure après notre arrivée, à l’audience solennelle que
+nous donnait Karamokho-Oulé-Ouattara. Assis en demi-cercle, un peu en
+arrière du maître, sur des nattes ou sur des peaux de bœuf, ils avaient,
+pour la circonstance, revêtu leurs plus beaux atours : les boubous
+surchargés d’amulettes, sachets de cuir renfermant des versets du Koran,
+rondelles de cuivre ou de fer-blanc curieusement martelées, toute une
+quincaillerie destinée, dans l’esprit de son possesseur, à le préserver
+des coups de l’ennemi. Les coiffures étaient des plus variées, depuis le
+bonnet de Kong, façon de bonnet phrygien, jusqu’au casque de guerre, en
+grosse paille, pointu comme un chapeau chinois et hérissé de plumes de
+vautour.
+
+Karamokho-Oulé est un homme d’environ soixante-quinze ans, de
+physionomie très avenante, le teint assez clair, presque jaune. Les yeux
+sont vifs. La mâchoire dégarnie met sur les lèvres pincées un pli
+d’expression quelque peu narquoise ; mais l’ensemble des traits est
+d’une grande douceur, d’une majesté simple, quasi paternelle. Un collier
+de barbe blanche encadre ce visage d’ascète, éclairé d’un sourire. C’est
+assurément, avec l’almamy de Bondoukou, la plus remarquable figure de
+noir que nous ayons vue jusqu’ici.
+
+Au rebours des chefs, le roi était très simplement vêtu : un ample
+boubou en tissu de coton d’une blancheur immaculée. Pas un ornement, ni
+collier, ni amulette, rien qu’un lourd chapelet à gros grains roulé
+autour du poignet. Ouvert sur ses genoux, un bel exemplaire du Koran
+qu’il feuillette avec amour : — un cadeau de Binger qui le lui avait
+fait parvenir par le capitaine Ménard.
+
+Ceci n’est qu’une entrevue de parade. On y cause peu. Un échange de
+compliments, suivi d’un rapide résumé de notre voyage et des menus
+événements survenus à Kong depuis notre arrivée : rien de plus. Encore
+le récit en est-il fait par un tiers, Bafotiké, notre hôte de Kong, qui
+nous a accompagnés. Il en est de même dans la plupart des palabres.
+L’étiquette veut que les interlocuteurs conversent par l’intermédiaire
+de porte-parole.
+
+Bien différentes furent les causeries intimes que nous eûmes, le soir
+même et le lendemain, avec le roi, dans sa case. Le ton cordial de
+l’entretien, les petits soins dont nous sommes entourés, tout nous
+prouve que nous sommes bien chez un ami. Il a voulu procéder lui-même à
+notre installation dans des habitations fort propres dont les alentours
+avaient été scrupuleusement balayés. Ce musulman, qui ne boit aucune
+liqueur fermentée, avait poussé la prévenance jusqu’à faire préparer
+pour ses hôtes force jarres de dolo. Et sa joie de revoir les blancs, le
+ton d’affectueux intérêt avec lequel il questionna Binger sur son
+voyage, sur sa santé, sur la France dont, plus que jamais, il se
+proclame l’allié fidèle !... Tout cela n’est point joué. C’est la
+sincérité même. Karamokho-Oulé nous parle de son désir de voir à bref
+délai les relations commerciales s’établir entre le pays de Kong et les
+postes français de la côte. Mais la côte est si loin, les chemins si peu
+sûrs. Ses gens viendront à nous pourtant, ils viendront aussitôt après
+la saison des pluies...
+
+[Illustration : DANS LA RUE (KONG) — QUELQUES PASSANTS]
+
+Rien de plus manifeste que cette impatience d’entrer en rapports suivis
+avec nous. Toutefois, nous sentons fort bien que la promesse n’aura son
+effet qu’autant que nous viendrons prendre, en quelque sorte, nos futurs
+clients par la main pour les amener au littoral. Seuls ils n’oseraient
+entreprendre un tel voyage, à travers la région des forêts, parmi des
+populations inconnues, le long d’un fleuve où le mauvais vouloir des
+chefs riverains interdirait le passage à leurs pirogues, ou
+confisquerait leurs marchandises. Il faudra leur prouver _de visu_ que
+ces craintes ne sont point fondées, que la route est libre et qu’à
+l’ombre de notre pavillon la police est faite sur le Comoé, la
+navigation sûre. La tâche est aisée. Ce ne sera point une œuvre de
+longue haleine. Elle peut être menée à bien en quelques mois, à bien peu
+de frais, et — ce qui est l’essentiel — avec les seules ressources du
+budget local. Il suffit de vouloir. Jusque-là, les aspirations du peuple
+de Kong vers notre civilisation resteront forcément à l’état de
+sympathies platoniques. Il n’en est pas moins remarquable de les voir,
+dès à présent, s’affirmer avec cette énergie, de constater à quel point
+est vivace l’instinct qui pousse ces populations énergiques,
+laborieuses, industrieuses, à élargir leur champ d’action.
+
+Notre premier entretien avec Karamokho-Oulé eut lieu le soir et se
+prolongea jusqu’à une heure assez avancée. Jamais je n’oublierai la
+scène ni le décor : le vieux chef, de blanc vêtu, assis sur le seuil de
+sa grande case ronde ; çà et là, dans la cour entourée d’une palissade
+de bambou, des groupes de serviteurs allongés autour des feux, devant
+leurs huttes ; dans un coin, un cheval à l’entrave, hennissant à la
+lune. Tout cela noyé dans une vapeur bleue de rêve. L’heure, le lieu, le
+silence de la nuit tropicale évoquaient pour nous le temps des rois
+pasteurs. Jamais je n’ai ressenti plus profondément l’impression des
+âges bibliques.
+
+Notre deuxième journée au camp a été consacrée aux cadeaux réciproques,
+ainsi qu’aux visites des différents chefs. Le roi a reçu quelques armes,
+des étoffes, un boubou richement brodé. En retour, il nous a offert un
+bœuf et plusieurs calebasses d’un lait délicieux. Puis ce sont, arrivant
+à la file, cinq ou six grandes jarres de dolo, chacune de la contenance
+d’une forte barrique. Aussi notre personnel est-il bientôt d’humeur
+expansive et folâtre ; sa joie se traduit par d’interminables chants
+autour des feux, où les quartiers de viande rissolent sur des baguettes,
+par des tam-tams improvisés, lesquels feront rage une bonne partie de la
+soirée, en dépit de la longue et pénible étape de retour que nous
+réserve le lendemain.
+
+Durant tout l’après-midi les chefs ont envahi nos cases. La séance est
+toujours très longue. Le visiteur s’installe, sans que la venue d’un
+nouveau personnage le détermine à quitter la place. Bientôt c’est un
+encombrement. L’entretien, jamais très animé, est coupé de terribles
+pauses durant lesquelles ces messieurs restent assis sur leurs talons, à
+nous contempler d’un air bienveillant, tout en jouant négligemment du
+chasse-mouches — une queue de vache — sans lequel un homme d’un certain
+rang ne saurait paraître en public. Au moment de sortir, ils nous
+prennent la main, la portent à leur front en répétant que rien désormais
+ne saurait briser le pacte d’amitié qui nous lie. Cela est dit d’un ton
+pénétré qui ne laisse pas place au doute. On sent que ces gens-là ont
+conscience d’accomplir un acte grave. C’est, de leur part, un engagement
+mûrement réfléchi qu’ils sont décidés à tenir.
+
+Nous avions résolu de repartir de nuit, profitant de la pleine lune,
+afin d’échapper à la réverbération solaire sur les plaines déboisées,
+dont nous avions fort souffert à l’aller. Il était à peine deux heures
+et demie quand notre petite troupe sortait du camp. En dépit de l’heure,
+Karamokho-Oulé était debout, prêt à nous accompagner un bout de chemin.
+Tout en marchant, appuyé sur une courte lance, en guise de bâton, il
+donnait à notre _diatiké_ ses dernières instructions afin que nos sauf-
+conduits fussent préparés dès notre retour à la ville. Ces sauf-conduits
+nous assureront bon accueil de la part de tous les chefs en relations
+plus ou moins suivies avec Kong.
+
+En ce qui concerne le docteur Crozat, le roi insiste pour qu’il ne
+prenne pas, ainsi qu’il en avait l’intention, la route directe de
+Sakhala, route dangereuse, dit-il. Iamory, l’un de ses chefs, se
+chargera de le faire passer un peu plus au nord par un itinéraire plus
+long, mais sûr. Il voyagera sous sa sauvegarde pendant quinze ou vingt
+jours, jusqu’à la route de Tingréla.
+
+Dans tous les actes de Karamokho-Oulé et de ses famas se révèle cette
+préoccupation constante d’assurer, dans la mesure du possible, la
+sécurité des blancs, leurs hôtes, leurs alliés. Le vieux roi notamment
+qui, lors du premier voyage de Binger, n’a pas craint de braver et a su
+retourner l’opinion publique en accueillant le nouveau venu malgré les
+clameurs de la foule ignorante, celui-là est à coup sûr un ami. Le
+tremblement de sa voix, la façon dont il nous prend les mains, au moment
+de nous quitter, en disent long. Oui, il est heureux d’avoir revu, une
+fois encore, ses amis de France. Il est bien vieux : qui sait si nous
+nous retrouverons jamais face à face ? Mais, quoi qu’il arrive, lui et
+les siens resteront fidèles à leurs promesses...
+
+Il y avait tout cela dans le geste d’adieu du vieillard, les mains
+tendues, son fin visage levé vers les étoiles. Un seul serviteur
+l’accompagnait. Autour de nous, un grand silence. Sur la plaine piquée
+d’arbres grêles, pas un cri d’insecte ou d’oiseau ; pas un frisson, dans
+les hautes herbes, sur les paillottes du camp endormi. Et j’ai trouvé je
+ne sais quel charme indéfinissable, une pointe de mélancolie très douce,
+à ce dernier entretien, la nuit, sur un sentier désert.
+
+
+ 13 juin.
+
+
+L’heure de la séparation est arrivée.
+
+Le docteur s’est mis en route le 11 au matin, et M. Braulot, le 12. Nous
+avons escorté nos amis jusqu’à un kilomètre de la ville, et nous aurions
+poussé beaucoup plus loin, n’était la nécessité de brusquer des adieux
+toujours pénibles. Certes, nous comptons bien nous retrouver réunis,
+sains et saufs, avant qu’il soit trop longtemps. Néanmoins, c’est là un
+de ces moments où l’homme le plus maître de lui ne peut demeurer
+impassible, une de ces minutes où le cœur bat plus vite. Les souhaits
+échangés, rapides, on s’embrasse et en selle. Un dernier appel auquel
+celui qui part répond sans se retourner, la voix un peu changée. Et
+bientôt la silhouette du voyageur et du bourriquot disparaît, au revers
+du plateau, dans les herbes.
+
+Nous voici seuls, Binger et moi, hâtant nos préparatifs, expédiant nos
+visites d’adieu. Une bonne partie de la journée est employée à parcourir
+les différents quartiers, à échanger quelques paroles avec les notables
+assis sur des nattes devant leur porte, égrenant leur chapelet. A
+plusieurs reprises, il nous faut traverser la place du marché, plus
+animée que jamais. C’est jour de grand marché : trois à quatre mille
+personnes se bousculent autour des étalages en plein vent, des
+marchandes de kola, de sel, de tissus de coton roulés en bandelettes, de
+nattes et de paniers. Sur le poudroiement de poussière soulevé par les
+promeneurs, la fumée des fritures traîne comme une gaze bleue, et les
+petites vendeuses de galettes à la farine de mil roulées dans du miel,
+la corbeille en équilibre sur la tête, se frayent un passage au plus
+épais de la cohue, en jetant leur appel au client, d’une voix suraiguë,
+plaintive, qui domine toutes les autres rumeurs : _Niomis, baba é !_
+« Des crêpes !... Voilà de belles crêpes ! »
+
+Nous allons à travers ce labyrinthe de ruelles, bordé de maisons de
+terre, faisant halte de-ci de-là dans un carrefour près d’un groupe où
+nous avons reconnu quelque figure amie, à l’entrée d’une mosquée au
+minaret pyramidal vers laquelle des fidèles s’acheminent pour la prière
+de quatre heures. Nous passons en revue les corps de métiers, le
+quartier des teinturiers avec ses cinq cents puits où les cotonnades
+mijotent dans l’indigo, celui des tisserands jouant de la navette, de
+l’aube au coucher du soleil, dans leur cage de perches, à l’ombre des
+ficus.
+
+Et, chemin faisant, dans le murmure affairé de la grande ville, nous
+éprouvons une impression singulière à contempler, pour la dernière fois
+peut-être, cette cité soudanienne que dore le soleil couchant, cette
+métropole commerçante dont, il y a trois ans à peine, le monde civilisé
+ignorait encore l’existence. Des six Européens qui l’ont visitée, quatre
+survivent. Y reviendront-ils jamais ? Quel laps de temps s’écoulera
+avant que d’autres mains reprennent l’œuvre commencée, créant un courant
+de trafic régulier entre Kong et la mer ? Autant de points
+d’interrogation dont nous jalonnions notre promenade, tout en regagnant,
+à la nuit tombante, notre campement, où de nombreux visiteurs
+attendaient.
+
+Dans la foule qui guettait notre retour, un messager du roi. Cet homme
+vient nous confirmer la mort du capitaine Ménard. Par un sentiment de
+délicatesse bien remarquable, — mais qui n’est pas rare chez les noirs,
+les chefs de Kong n’y avaient pas fait jusqu’ici la moindre allusion, ne
+voulant point affliger leurs hôtes et gâter la joie d’une réception
+amicale par une aussi triste nouvelle. Mais, au moment de nous séparer,
+ils ne peuvent nous laisser ignorer le sort de notre infortuné
+compatriote. Et les détails suivent, très précis. Le capitaine a
+succombé, il y a trois mois environ, près de Séguéla, dans le Ouassoulou
+et non du côté de Sakhala, dans le Ouorodougou, comme l’indiquait le
+télégramme officiel transmis de Grand-Bassam. Il se trouvait depuis
+plusieurs semaines chez un chef, Fakourou Bamba, dont le village fut
+assailli par des bandes de Samory. C’est en s’efforçant de protéger son
+hôte que Ménard a péri. Attaqués par un ennemi très supérieur en nombre,
+les hommes de Fakourou Bamba lâchèrent pied ; Ménard et cinq de ses
+tirailleurs sénégalais furent massacrés après une défense héroïque.
+
+[Illustration : TISSERANDS COLPORTANT LEURS ÉTOFFES DANS LES FAUBOURGS
+DE KONG]
+
+Le narrateur débite son récit d’une voix très basse, en phrases hachées,
+rapides. L’assistance écoute, visiblement émue. Dans ces régions où la
+maxime : « Malheur aux vaincus ! » est trop souvent de règle, où le
+trépas d’un voyageur compromet parfois le succès des explorations à
+venir, on pouvait craindre qu’un tel malheur n’éveillât pas chez
+l’indigène une sympathie si spontanée et si touchante. Mais non. La
+catastrophe n’a porté aucune atteinte au prestige de la France.
+L’impression générale est plutôt un sentiment d’admiration pour le mort.
+Le messager, en terminant, a soin de répéter à plusieurs reprises : « Il
+faut que vous sachiez que votre frère (aux yeux des noirs, tous les
+blancs sont frères) est tombé en défendant son hôte ! » Dans
+l’auditoire, des voix graves ajoutent : « Cela, c’est bien ! » Et tout
+en écoutant, dans la nuit subitement venue, avec cette sensation de
+tristesse et d’angoisse que l’isolement, l’étrangeté du lieu où nous
+sommes, rendent plus cuisante, nous avons la consolation de nous dire
+que cette mort, du moins, n’aura pas été inutile ; que le soldat, dont
+la dépouille gît quelque part au fond des bois, a bien servi la France
+et rehaussé encore aux yeux de ces populations impressionnables le bon
+renom de notre pays.
+
+Les visites d’adieu ont continué très tard, dans la soirée. Lorsque nous
+levons le camp, une heure avant le jour, nombre de gens nous
+accompagnent jusqu’au marigot, à un quart de lieue de la ville. Parmi
+eux, notre ami Mokossia. Son adieu, dans sa forme un peu précieuse, vaut
+qu’on le cite. Il témoigne d’une subtilité de sentiments qui, de prime
+abord, surprend dans un pareil milieu. « Je suis, nous dit Mokossia,
+heureux et fâché de votre départ : heureux, parce que vous devez être
+contents vous-mêmes de regagner votre pays ; fâché, parce que je vois
+partir des amis. » D’autres s’écrient : « Allez, mais revenez-nous
+vite ! »
+
+Déjà nous avons traversé le ruisseau que, du groupe invisible sur
+l’autre rive, des voix nous interpellent encore ; dans l’ombre ce
+suprême souhait nous arrive, jeté en chœur :
+
+— « Saluez de notre part vos mères !... »
+
+[Illustration : KONG — UNE PLACE DANS LE QUARTIER DE KOURILA]
+
+
+
+
+ XII
+
+ DJIMINI ET DIAMMALA.
+
+
+ 13-17 juin.
+
+
+C’est de nouveau le voyage à pied. Il a fallu laisser à Kong les
+bourriques achetées à Bondoukou. Ces quadrupèdes, considérés désormais
+comme fétiches, n’ont point accès dans le Djimini. Cela est d’autant
+plus regrettable que, pendant une quinzaine, nous voyagerons en terrain
+découvert, sur un sentier très praticable pour les bêtes de somme. Nous
+avions compté qu’il nous serait facile de nous procurer à Kong des bœufs
+porteurs. Mais il ne s’en trouvait aucun sur la place. Les derniers ont
+été achetés par le capitaine Ménard, et, depuis son départ, l’épizootie
+qui sévit dans le nord a empêché les caravanes d’en amener d’autres.
+
+Nous avons adopté les marches de nuit, du moins quand il y a lune ou, à
+son défaut, ciel étoilé. A la rigueur, par un temps pur, la lueur
+astrale permet de se diriger. Néanmoins, ce n’est point impunément que
+l’on avance, cinq ou six heures consécutives, au milieu des hautes
+herbes chargées de rosée. L’engourdissement vous saisit, une courbature
+que les premiers rayons du soleil ne parviennent pas à dissiper.
+
+Notre santé générale est bonne, grâce à Dieu. Quoi qu’il en soit, nous
+ne saurions nous illusionner au point de ne pas constater sur notre
+organisme les influences du climat. Nous sommes légèrement anémiés, cela
+est clair, et n’enlevons plus la course avec le même entrain qu’il y a
+six mois.
+
+Nos pauvres noirs sont plus à plaindre, en ce sens que le moral ne les
+soutient pas : au moindre malaise, ils s’abandonnent. Rebelles à toute
+précaution, ils ne franchiront pas un marigot sans s’abreuver à pleines
+calebasses, fussent-ils couverts de sueur. Aucune remontrance ne les
+déterminera à disposer autour d’eux des feux durant la nuit pour se
+préserver un peu de l’humidité. Tous s’endormiront insouciants le ventre
+à l’air. Et ce seront, chaque matin, des plaintes. Celui-ci est pris de
+coliques, tel autre de fièvre. L’indisposition est souvent simulée,
+l’homme n’ayant d’autre but que d’être débarrassé de son ballot dont il
+faut répartir le contenu sur les autres charges. Tout cela n’est pas
+sans nous créer bien des ennuis, et je pressens que, dans un moment
+critique, nous ne saurions fonder grand espoir sur nos gens.
+
+Notre petite troupe ne compte plus à présent, nous compris, que vingt-
+six personnes. Les porteurs, il convient de le reconnaître, si
+démoralisés jusqu’ici, ont paru, au départ de Kong, reprendre courage.
+Enfin, disent-ils, ils voient le soleil se lever à leur gauche ; ils ont
+le visage tourné vers le pays de Krinjabo. Ces heureuses dispositions
+dureront-elles ? Pour qui connaît le caractère mobile, indiscipliné de
+cette race, il est permis d’en douter. Force est, pour triompher des
+défaillances, de recourir à des subterfuges. C’est ainsi que, le 17,
+afin de traverser la zone déserte qui forme la frontière entre le pays
+de Kong et le Djimini, nous avions dû lever le camp à minuit, l’étape
+étant de sept à huit heures. Afin d’enlever aux irrésolus toute idée de
+s’attarder en chemin, nous leur avons déclaré que des traces suspectes
+relevées la veille sur le sentier étaient, à n’en pas douter, des
+empreintes de lion. La contrée en était infestée jusqu’à Ouandarama. Là
+seulement nous serions à l’abri. Et, traducteurs fantaisistes, nous leur
+affirmions que le nom signifiait en mandé : l’endroit où finissent les
+lions ! L’avis a produit son effet : rarement trente kilomètres furent
+abattus d’un pas plus leste.
+
+Ouandarama, la seule localité du Djimini qui puisse prétendre au titre
+de ville, est divisée en trois quartiers habités par des populations
+d’origines très diverses : Mandés-Ligouy, Dioulas et Kifiris. Ces
+derniers représentent l’élément autochtone, qui n’est point beau. La
+taille est élevée, la carrure puissante, mais les attaches sont
+grossières, le crâne déprimé, la face bestiale. On ne se les représente
+guère autrement qu’un fardeau sur la tête ou la pioche à la main. Bons
+cultivateurs. Leur outil, une sorte de houe en bois dur, renforcée d’une
+armature de fer forgée dans le pays ; leurs armes, la lance et la
+flèche. Ils sont vêtus beaucoup plus sommairement que la plupart des
+indigènes de ces régions. Un lambeau de cotonnade, ou même une bande de
+_fou_ (écorce d’arbre assouplie à coups de maillet). Parmi les femmes,
+beaucoup n’ont pour tout costume qu’une ceinture de coquillages
+(cauris), parfois une simple cordelette à laquelle est suspendu un petit
+carré de bois ou d’ivoire en manière de feuille de vigne. Quelques-unes
+prétendent s’embellir en se perforant la lèvre inférieure et en passant
+dans l’ouverture une longue cheville en roseau. Point d’autres bijoux
+que de lourds bracelets, des bagues en fer grossièrement martelé.
+
+Tout autre est le reste de la population, en particulier la fraction
+Dioula, chez qui l’on retrouve le type de Kong, intelligent, éveillé, le
+souci du vêtement, de la maison solide. C’est elle qui occupe ici la
+situation prépondérante. Le chef de Ouandarama lui-même, Péminian, vieux
+brave homme assez insignifiant, subit cette influence qu’exerce sur lui
+notre hôte, Karamokho-Sirifé, un musulman. C’est un commencement de
+prise de possession. A la mort du chef actuel, ce Karamokho aura quelque
+chance de prendre sa place, auquel cas les Dioulas de Kong compteraient,
+en fait, une colonie de plus. Toujours est-il que Ouandarama, déjà la
+ville la plus populeuse du Djimini, située à proximité d’un ruisseau aux
+eaux excellentes, au centre d’un pays cultivé, tend à se développer et à
+devenir une station de premier ordre sur la route que devront suivre les
+caravanes qui se rendront de Kong au littoral.
+
+[Illustration : DANS LE QUARTIER DIOULA — OUANDARAMA (DJIMINI)]
+
+La capitale du Djimini, Dakhara, n’est qu’un grand village, d’aspect
+triste, sans la moindre animation, étrangement dépeuplé, où l’on ne
+compte plus les cases abandonnées, menaçant ruine. Là réside, ou est
+censé résider le roi, Domba-Ouattara, celui qui reçut Binger en 1889 et
+conclut le traité plaçant le pays sous notre protectorat. Mais on ne le
+voit plus. Il est malade, nous dit-on d’un ton un peu singulier. Ceci
+signifie tout bonnement qu’il est mort. C’était déjà, il y a trois ans,
+un homme usé, laissant le soin des affaires à son frère. Ce frère,
+Brahima, est à l’heure actuelle le vrai roi. Mais il n’en prend pas le
+titre, répétant, comme les autres, que son frère est encore souffrant et
+ne peut quitter sa case. Cela dure depuis un an et plus. Il y a beau
+temps que le valétudinaire est passé de vie à trépas. Seulement, par
+suite d’une coutume très répandue dans ces contrées, personne n’est
+assez osé pour parler de cette mort. En effet, le premier soin d’un
+nouveau roi est de faire couper la tête au messager qui lui annonce le
+décès de son prédécesseur. Ce don de joyeux avènement est de nature à
+faire réfléchir les plus bavards. Chacun sait fort bien à quoi s’en
+tenir, mais on ne dit mot. C’est donc Brahima qui nous a reçus, et de
+façon très amicale. Nous avons même dû, sur ses instances, rester ses
+hôtes pendant deux jours. C’était, au surplus, le minimum de temps
+nécessaire pour échanger quelques paroles sérieuses. Il est, en effet,
+impossible d’expédier un entretien en une seule séance ; les noirs
+fixent difficilement leur attention sur un même sujet pendant plus de
+deux minutes, après quoi ils se déroberont et vous parleront de
+niaiseries. La meilleure part de leur vie est prise par des
+enfantillages. C’est ainsi que, le lendemain de notre arrivée, le grand
+événement qui occupa la cour et la ville fut une bataille entre un chien
+et un canard. Le caneton était très mal en point ; son propriétaire
+l’avait placé sous un panier avec le fol espoir de le voir revenir à la
+vie. Le roi, informé du fait divers, y prenait le plus vif intérêt. A
+chaque instant, il interrompait la conversation pour envoyer prendre des
+nouvelles du volatile. Le messager revenait annoncer gravement que le
+blessé reposait — mot à mot, « attendait la fraîcheur ».
+
+Il fallait enfin un délai raisonnable afin de permettre au roi de
+préparer ses cadeaux. Il désirait, entre autres choses, nous faire
+présent d’un bœuf, mais pas d’un bœuf quelconque. Il lui fallait un
+animal de choix, de nuance spéciale, et la bête avait dû être amenée de
+fort loin. Quand cette viande sur pied fit son apparition, nos hommes
+poussèrent des cris de joie. Brahima nous fit remarquer que le bœuf
+était rouge, — « en signe d’amitié » !
+
+
+ Satama (Diammala), 26 juin.
+
+
+En quittant Kong et durant la traversée du Djimini, nous avions repris
+l’itinéraire du capitaine Binger. Un peu au delà, au village de Natéré,
+nous nous en écartions définitivement pour nous diriger vers le sud-
+ouest et pénétrer dans le Diammala. Cette fois, c’était l’inconnu.
+
+Quatre étapes, de vingt à vingt-cinq kilomètres en moyenne, nous ont
+amenés à Satama. Sur tout le parcours, le pays est assez riant, plus
+boisé. La végétation se ressent du voisinage de la forêt. Beaucoup de
+rôniers, de palmiers à vin. La campagne est riche, quoique médiocrement
+arrosée : quantité de mares, mais peu ou point d’eaux courantes. Chaque
+jour nous traversons de belles et vastes cultures, maïs, sorgho,
+ignames. L’époque de la récolte est proche. Les moissons mûres sont
+protégées contre les déprédations des oiseaux — et surtout des singes —
+par des gardiens postés dans les champs de distance en distance, et dont
+la mission consiste à pousser de minute en minute des cris stridents
+pour effrayer la gent maraudeuse. Ces sentinelles, des enfants pour la
+plupart, font consciencieusement leur faction, encore que leur salaire
+soit des plus modiques : deux épis de maïs par tête et par jour. Tous
+les villages où nous avons campé, — Djidana, Ouélasso, Diéléadougou,
+Lafibokho, — sont très propres. Rarement nous avons vu des cases en
+meilleur état, des places aussi vierges d’immondices, ombragées de plus
+beaux arbres.
+
+La population, qui voit pour la première fois des blancs, nous a fait un
+accueil inespéré, — j’oserai dire trop empressé. Ce n’est plus de la
+bienveillance, c’est de l’enthousiasme. Et cela ne va pas sans quelques
+désagréments. De la journée la case ne désemplit pas. On nous harcèle,
+on nous palpe, les moindres articles de notre défroque passent de mains
+en mains. Notre cor de chasse surtout, un malheureux cor tout bossué,
+qui sert à sonner le réveil, excite une admiration sans bornes. Chacun
+tente, mais en vain, d’en faire sortir un son. Le pis est que nous
+sommes invités à exhiber nos talents ; force nous est d’emboucher la
+trompe qui vient de passer par tant de lèvres peu engageantes. Mais quel
+précieux instrument de conquête ! Partout il a retrouvé le même succès ;
+il nous vaut cause gagnée.
+
+
+ Viens, sonne de ce cor et ne prends d’autres soins.
+
+ Tout sera fait !...
+
+
+C’est à peine si, aux heures des repas, il nous est possible d’obtenir
+quelques minutes de solitude. Encore la foule reste-t-elle massée devant
+la case dont l’entrée a été masquée par une couverture. On continue à
+détailler nos perfections qui, paraît-il, sont nombreuses. Les derniers
+arrivés interrogent les autres, les privilégiés qui ont eu l’heur de
+nous approcher, et en reçoivent des renseignements fantastiques. Les
+femmes sont les plus terribles et d’une liberté d’allures inquiétante !
+Dialogue surpris entre deux « honnestes dames » de Djidana qui, en
+compagnie de beaucoup d’autres, péroraient sur le seuil :
+
+— _Mokto Kagni ?_
+
+— _Akagni Ahi !_
+
+Le ton était celui de deux mondaines parlant d’un ténor, la traduction
+la plus fidèle : « Comment les trouves-tu ? — Oh ! si jolis !... » Il
+n’y a pas à dire, c’est un succès !
+
+Si seulement, la nuit venue, on nous laissait quelque répit. Mais non.
+Fatigués par la longue marche de la matinée, énervés par les palabres
+interminables de l’après-midi, c’est à peine s’il nous est possible de
+goûter une heure de sommeil ininterrompu. Mon compagnon, en particulier,
+que l’on sait parler couramment la plupart des dialectes mandés, est le
+plus importuné par les visiteuses en quête d’interviews anacréontiques.
+De son côté, mon pauvre boy, allongé devant la case, en travers de la
+porte, défend le domicile de son maître avec une constance digne d’un
+meilleur sort. Jamais on ne vit rien de pareil. C’est une procession.
+Éconduites, ces dames reviennent, une demi-heure plus tard, avec
+quelques amies, insistant d’une façon fâcheuse. A bout d’arguments,
+l’une d’elles va, pour être accueillie, jusqu’à exciper de sa qualité
+d’étrangère. Elle n’est pas du village, elle arrive de très loin !
+Nullement découragées, plusieurs, le lendemain, persistaient à
+accompagner le convoi pendant toute une étape, quelques-unes même avec
+un ballot sur la tête, à l’extrême satisfaction de nos porteurs. On ne
+saurait garder moins rancune d’un accueil maussade.
+
+Deux jours après avoir pénétré dans le Diammala, nous passions du bassin
+du Comoé dans celui de l’Isi, dont nous franchissions bientôt l’un des
+principaux affluents, le Bé, à mi-chemin des villages de Diéléadougou et
+de Lafibokhos, tous deux assez importants. Le Bé est profondément
+encaissé entre des berges à pic couvertes d’une végétation très touffue.
+La quantité d’arbres morts échoués dans son lit témoigne des ravages
+occasionnés par les grandes crues. Les eaux sont encore basses, mais
+nous voici au début de la saison des pluies ; presque chaque jour, nous
+avons à subir quelque tornade. Pour peu que notre marche eût été plus
+lente, nous courrions le risque de trouver le Bé transformé en un
+furieux torrent aux rives noyées, dont le passage eût présenté des
+difficultés très sérieuses.
+
+Vingt-quatre heures plus tard, nous faisions notre entrée dans Satama,
+où réside le roi du Diammala. En dépit des sympathies que nous
+témoignaient les populations, on pouvait craindre que la conclusion d’un
+traité plaçant le pays sous le protectorat de la France ne fût obtenue
+qu’au prix de beaucoup de temps et de patience. Si bien disposé que
+puisse être un chef, il est toujours prudent de s’attendre aux lenteurs
+et aux tergiversations dont la diplomatie noire est volontiers
+coutumière. L’événement, par bonheur, allait donner tort à nos
+conjectures. Dieu sait pourtant si nous procédions par intimidation.
+Venir parler de traité quand on n’a que _deux_ tirailleurs pour toute
+escorte, ce ne sont point là façons de matamores.
+
+A dire vrai, le peu de solennité de notre arrivée ne laissait pas
+espérer un dénouement aussi prompt. L’étape avait été très dure ; il
+était près de midi lorsque nous atteignions Satama. A cette heure, la
+plupart des gens font la sieste. Une cinquantaine de curieux, pas
+davantage et dans le nombre beaucoup d’enfants. Un enthousiasme de
+seconde classe.
+
+Mais, trois heures plus tard, quel triomphe ! Il n’y a pas d’autre mot
+pour exprimer l’effet produit sur le populaire par le spectacle de notre
+cortège se rendant auprès du roi. Ce dernier nous attendait sous les
+arceaux d’un arbre magnifique, — sa salle d’audience, — assis sur une
+peau de bœuf. A ses côtés, rangés en demi-cercle, les notables, les
+anciens, plus trois marabouts dioulas, porteurs d’un manuscrit du Koran
+dont ils se sont partagé les feuilles volantes, toujours les mêmes, qui
+ont fini par prendre la teinte de leurs doigts. Point d’apparat, peu
+d’étiquette. Le chef, comme son entourage, était vêtu de l’ample boubou
+en tissu de coton à rayures, d’une propreté très relative. Tous
+mâchonnaient leur chique de kola, envoyant régulièrement, de minute en
+minute, un long jet de salive, bouche mi-close, entre les dents, avec un
+sifflement de piston qui a des fuites. Massés en arrière, les seigneurs
+sans importance, la jeunesse, les femmes, celles-ci tout en peau, avec
+leur haute perruque en cimier, donnant l’impression d’un peloton
+d’amazones en costume de bain.
+
+[Illustration : MARCHANDE DE DOLO, DAKHARA (DJIMINI)]
+
+Devant ce public, nous procédions sur une file, — un monôme, — dans
+l’ordre suivant : en tête, l’interprète Ano, jouant de la trompe ;
+ensuite, l’élite de nos porteurs, une demi-douzaine, un peu moins
+effarés et déjetés que le reste de leurs camarades ; enfin nous-mêmes en
+grand tralala. De longs burnous corrigeaient la raideur de nos vêtements
+fripés. Une écharpe lamée, fleur de la pacotille, roulée en turban
+autour de la chechia, donnait à notre coiffure un diamètre respectable.
+Un murmure flatteur avait accueilli notre entrée. L’effet était immense.
+La moitié de notre garde, en la personne du tirailleur Sambandao portant
+le pavillon français, fermait la marche ; le reste de la force armée, le
+tirailleur Moussa Diara, avait été laissé au campement : — la réserve.
+
+Après avoir défilé devant l’assemblée, avec, de part et d’autre, des
+_Anissé !_... _M’ba !_... _Baracalla !_... soupirés par des basses
+profondes, nous prenons place sur des tabourets, à l’aile droite, nos
+gens derrière nous, deux d’entre eux tenant nos ombrelles éployées, bien
+haut, pour le décorum ; car nous jouissons d’un coin d’ombre.
+
+Puis la parlotte commence, assez vivement menée. L’envoyé de Brahima,
+qui marche avec nous depuis Dakhara, dit quelques mots complimenteurs de
+la part du roi du Djimini. Ensuite, Ano prend la parole en agni, langue
+que la plupart des auditeurs comprennent à l’égal du mandé, et débite sa
+leçon, très brève. Le capitaine, explique-t-il, était venu dans ces
+contrées il y a trois ans, envoyé par le chef des Français, qui commande
+aux blancs établis sur la côte. Celui-ci lui avait dit : « Va trouver de
+ma part les chefs de là-bas, les rois de Bondoukou et de Kong, ceux du
+Djimini et du Diammala ; dis-leur que je suis leur ami et que je serai
+bien content s’ils deviennent aussi « camarades » avec moi. » Et le
+capitaine a visité les chefs. On a écrit sur un papier qu’on était
+« camarades ensemble », et il a donné aux chefs son pavillon, afin
+qu’ils le montrent aux autres blancs qui pourraient venir par la suite,
+comme un signe d’amitié. Mais le capitaine est tombé malade et n’a pu
+pousser jusqu’au Diammala. Cette année, le chef des Français l’a de
+nouveau envoyé, en le chargeant de cadeaux pour nos amis : Ardjima, roi
+de l’Abron, Karamokho-Oulé, Brahima. « Cette fois, a-t-il dit, ne manque
+pas d’aller voir le roi du Diammala. Dis-lui combien je serais content
+que nous devenions « camarades » ; que ce serait bon pour nous deux. Les
+gens du Diammala qui viendraient en France (j’aime cette supposition !)
+seraient traités en frères, et les Français qui visiteraient le
+Diammala, reçus comme enfants du pays. Signe avec lui un papier et
+offre-lui mon pavillon. »
+
+Rien de plus. C’est simple et grand. Une argumentation plus serrée et
+des considérants plus touffus seraient de l’hébreu pour un noir.
+
+Le message avait été écouté avec l’attention la plus sympathique.
+L’impression fut plus favorable encore, lorsque le roi eut pris
+connaissance du sauf-conduit délivré par les chefs de Kong. Parmi les
+assistants, les trois marabouts dioulas étaient seuls en état de
+déchiffrer le document rédigé en arabe. On le leur fait passer, et les
+voilà à l’œuvre. Pénible, cette traduction, très pénible. Ils épluchent
+le texte, syllabe par syllabe, sur un ton nasillard de marmot ânonnant
+un exemple de lecture, suivant du doigt les lignes. Enfin ils attaquent
+le mot à mot, un mot à mot qui ferait dresser les cheveux d’un
+arabisant. Cependant, le sens général y est. « Nous sommes de braves
+gens, n’apportant que des paroles de paix, marchant avec la justice,
+etc., etc. » Cela est attesté par Karamokho-Oulé-Ouattara, par Iamory,
+Soukoulomory et autres constellations de même grandeur. Il n’y a qu’à
+s’incliner. Le papier nous est retourné avec des sourires qui en disent
+plus que de longs commentaires.
+
+Il s’agit maintenant de frapper le grand coup : les cadeaux. Le roi sera
+certainement flatté de les recevoir en public ; leur splendeur
+rehaussera d’autant la majesté royale. Et les présents sont apportés :
+boubous brodés, pantalons de soie à ramages, écharpes de gaze pour les
+dames. Un éblouissement ! Le roi est ravi : il reste digne, mais on voit
+bien qu’il fait effort pour se contenir ; ses yeux brillent, ses mains
+ont de petits frémissements d’impatience, ses pieds esquissent sous le
+boubou un entrechat discret. Une seule chose manque à son bonheur, le
+pavillon ; il demande le pavillon. Sambandao lui passe gravement
+l’étendard. Après quoi le monarque et sa suite remercient sur un mode
+solennel, défilant devant nous par trois fois, en s’inclinant.
+Compliments, congratulations, fanfares. La séance est levée. Commencée
+d’une façon un peu terne, la journée s’achevait dans une apothéose.
+
+Le lendemain, le traité était rédigé en triple expédition. Le roi y
+apposait sa croix, les marabouts leur parafe, et le siècle comptait un
+document diplomatique de plus. Nous avions lieu de nous réjouir de ce
+succès si rapidement obtenu. L’importance en est considérable. Le
+Diammala, habité par des populations paisibles, adonnées à la culture,
+chez lesquelles l’influence de leurs voisins de Kong, plus civilisés,
+commence à se faire sentir, nous assure l’accès de la route la plus
+directe vers la mer par les vallées de l’Isi et du Bandama. Il est la
+clef du Baoulé. Il comprend, qui plus est, sous sa dépendance le pays
+des Gannes, l’un des principaux centres de production pour la noix de
+kola, si recherchée non seulement des indigènes du littoral, mais que
+les caravanes importent sur tous les marchés du Nord, du haut Niger à la
+Volta.
+
+En revanche, les renseignements obtenus sur le Baoulé, qui est cependant
+tout proche, sont fort contradictoires. Plusieurs y sont allés ; mais,
+ici comme partout ailleurs, le noir n’observe guère ; ses souvenirs ne
+sont jamais très précis. De plus, ces informations si vagues ne
+s’obtiennent qu’au prix de beaucoup de patience, après des pourparlers
+interminables, étant donnés le nombre, le caractère des interlocuteurs
+et la facilité avec laquelle la conversation dévie. Dans notre case se
+sont empilées jusqu’à dix-sept personnes, dans un espace de dix pieds
+carrés ; bon nombre mâchent la kola et dessinent sur le mur avec leur
+salive de rouges arabesques du plus heureux effet. Une vieille, affligée
+d’un catarrhe, ne manquait jamais d’apporter son crachoir, une calebasse
+pleine de sable. On a de l’usage ou on n’en a pas.
+
+Par bonheur, ces séances comportent des intermèdes. Au moment où l’on
+s’y attend le moins, l’un des assistants prie les autres de vouloir bien
+sortir un instant ; il désire parler aux blancs sans témoins. La
+compagnie s’exécute de bonne grâce. Resté seul, l’individu raconte à
+voix basse sa petite affaire, et ce sont parfois de singulières
+confessions suivies de la demande d’un fétiche ou d’un remède. Mais, le
+plus souvent, on fait moins appel au médecin qu’au sorcier. Ce qu’on
+veut obtenir du blanc, c’est une amulette extraordinaire, un charme pour
+être heureux à la chasse, à la guerre, en amour. Se dérober ?
+Impossible, sous peine de se faire un ennemi. Quelque scrupule que l’on
+éprouve à se jouer du pauvre diable, il faut se prêter à sa fantaisie.
+Il va sans dire qu’en matière médicale nous procédons avec une extrême
+prudence, par doses homéopathiques, en ayant soin d’ajouter que c’est là
+un remède « bon pour blancs » dont nous ne saurions garantir
+l’efficacité sur les noirs.
+
+En ce qui concerne les gris-gris destinés à préserver le chasseur ou le
+guerrier de mort violente, ces restrictions sont inutiles. En effet, de
+deux choses l’une : ou le client sera tué, auquel cas il ne réclamera
+point ; ou bien il en sera quitte pour une simple blessure et se dira,
+dans un élan de gratitude : « Sans le fétiche que m’ont donné les
+blancs, j’étais un homme mort ! »
+
+Mais, je le constate avec plaisir, la clientèle batailleuse donne peu.
+D’ordinaire, le postulant est un amoureux tenu à distance par quelque
+beauté cruelle. Il en vient de tout âge et de toute condition. A celui-
+ci, — un homme de sang royal, s’il vous plaît ! — Céladon sur le retour,
+nous remettons quatre grains de corail de grosseur différente, en lui
+conseillant de les offrir à celle qu’il aime, un à un, de huit jours en
+huit jours, en commençant par le plus petit, bien entendu. A un autre,
+j’ai confié une de mes cartes de visite pliée en quatre, en lui
+recommandant de la coudre dans son bonnet et de la porter ainsi pendant
+une lune. Lorsque cette lune « sera morte », il tâchera de se procurer
+un coq _vierge_, attachera la carte au cou de l’oiseau et fera présent
+du tout à l’adorée. Si elle accepte le cadeau, c’est bon signe ; si
+l’oiseau reste chez sa nouvelle maîtresse, c’est le triomphe à bref
+délai. Mais s’il venait à s’échapper pour retourner à son ancienne
+basse-cour, tout serait à refaire. Cependant, il y a lieu de croire
+qu’une semblable persévérance ne saurait manquer d’attendrir le cœur le
+plus sauvage. Ano a traduit mot pour mot cette ordonnance à l’intéressé,
+qui se l’est fait répéter, et s’en est allé ravi. Eh bien, je suis
+persuadé que ce garçon-là réussira !
+
+Très mélangée, la population de Satama. Les types des races les plus
+diverses, Dioulas, Agnis, Apolloniens, Gannes, y vivent dans une
+harmonie parfaite. Un certain nombre de musulmans, à qui l’on doit
+l’introduction de quelques industries, l’usage du vêtement, le métier à
+tisser. A cela près, un islamisme des plus accommodants qui s’est
+superposé aux pratiques anciennes du fétichisme sans entrer en lutte
+avec elles.
+
+L’autorité revêt ici un caractère patriarcal : rien du pouvoir absolu.
+Le chef n’est pas mieux logé que le vulgaire. Aucun insigne ne le
+distingue, à tel point que, plus d’une fois, comme il venait s’installer
+dans ma case, j’ai failli le prendre pour un importun quelconque et le
+congédier de façon un peu leste. C’est la simplicité des premiers âges.
+Le roi, avant de prendre une décision, consultera toujours les notables,
+les anciens. Il s’abritera derrière les avis des plus circonspects
+plutôt qu’il ne commandera en maître. La société n’est pas encore assez
+solidement constituée pour qu’on sente le besoin d’une autorité
+responsable centralisant les forces au profit de la communauté. C’est
+une famille : le roi n’a guère que la part d’autorité attribuée au père
+ou à l’aïeul.
+
+Les renseignements indispensables obtenus tant bien que mal, nous nous
+disposons à partir. Notre objectif est Ouassaradougou, sur la rivière
+Isi ou Bandama, résidence d’un des chefs les plus importants du Baoulé.
+Sur l’homme et ses dispositions, les dires n’ont rien d’affirmatif.
+Toutefois, la présence de deux chefs du Diammala qui vont nous servir de
+guides nous vaudra peut-être un accueil favorable. L’un de ces chaperons
+répond au joli nom de « Tête de hyène » ; l’autre, Baba Ali, est fils du
+dernier roi. Ce Baba Ali, par parenthèse, est le même personnage auquel
+nous avons donné quatre grains de corail enchanté pour qu’il réussît
+dans ses entreprises amoureuses. Un bienfait n’est jamais perdu !
+
+[Illustration : FEMME DE SATAMA (DIAMMALA)]
+
+
+
+
+ XIII
+
+ ARRÊTÉS DANS LE BAOULÉ.
+
+
+
+ 26 juin-1er juillet.
+
+
+Mauvaises journées. Nous avons pris contact avec le Baoulé : la
+tentative n’a pas été encourageante. A une demi-lieue de l’Isi,
+l’hostilité inexplicable d’un chef nous a contraints à rebrousser
+chemin.
+
+Nous venions d’arriver dans un village d’assez méchante apparence,
+Siradine-Tombo (Siradine la Ruine), nom bien mérité. L’endroit est
+sinistre : une clairière entourée de maigres taillis, brousse épineuse,
+rachitique ; un marigot aux eaux dormantes et noires ; un sol spongieux
+où, çà et là, parmi les ajoncs un affleurement de granit bleu mettait
+une tache lépreuse.
+
+Des cases prêtes à crouler, le chaume en lambeaux, des monceaux de
+détritus. Aux alentours, quelques touffes de maïs et de bananiers
+plantés à la diable. L’abandon, l’incurie. Notre intention était de
+faire seulement une courte halte ; de là, en effet, deux heures au plus
+devaient suffire pour atteindre Ouassaradougou. Tout nous faisait
+espérer une réception cordiale. Nos hommes se croyaient déjà en pays de
+connaissance, les habitants du Baoulé parlant l’agni. Si le type ne
+rappelle guère celui des indigènes du Sanwi et de l’Indénié, les
+ancêtres étaient, selon toute apparence, des captifs évadés de ces
+contrées, dont ils ont importé les coutumes et l’idiome dans le Baoulé
+jusqu’alors désert. Quoi qu’il en soit, s’ils entendent le mandé-dioula,
+ils emploient communément un dialecte presque identique à celui de
+Krinjabo.
+
+Au premier abord, rien de suspect. Les gens nous entouraient, en
+curieux. En échange de quelques rangs de perles, on apportait des épis
+de maïs grillés, du vin de palme. Après un repos d’une demi-heure, nous
+demandions le chemin. Trois sentiers partent du village, et,
+naturellement, nos guides ignorent quel est le bon. On nous répond
+d’attendre l’arrivée du chef qu’on est allé chercher dans un autre
+hameau, tout proche. Lui-même nous conduira ; il est précisément le
+frère du chef de Ouassaradougou chez qui nous allons. Et, pour faire
+prendre patience, on apporte encore du maïs, des bananes. Cependant
+l’attente se prolonge ; nous sommes échoués là depuis plus d’une heure ;
+le ciel est menaçant, nous voulons partir. Impossible, le chef va venir,
+il arrive. Le voici enfin. C’est un vieux à face patibulaire ; une
+dizaine d’individus l’accompagnent. Sur ces entrefaites la pluie s’est
+mise à tomber, torrentielle.
+
+Tout le monde avait pris place sous un hangar, autour d’un feu, le chef
+et ses gens causant entre eux de choses indifférentes sans paraître
+s’occuper de nous. Tout à coup, l’un d’eux se lève et déclare qu’ils ne
+peuvent continuer à parler en notre présence. On nous enjoint de nous
+retirer. Ceci ne présage rien de bon ; les affaires se gâtent,
+décidément. Nous répondons que notre interprète va s’éloigner, ce qui
+leur permettra de discourir tout à leur aise, puisque nous ne comprenons
+pas l’agni. Mais ils insistent. Ils ont entendu le capitaine parler
+mandé et déclarent que, connaissant une langue, il doit aussi savoir
+l’autre. Le plus sage est de s’incliner. A la hâte nous cherchons un
+autre refuge, car l’averse redouble.
+
+Après dix minutes de conciliabules, on nous déclarait que nous ne
+pouvions aller plus loin. La raison ? Nous arrivions du côté de Kong, de
+chez les Dioulas. Oh ! si nous fussions venus d’ailleurs, c’eût été
+différent ; on aurait pu s’entendre. Mais, tout bien pesé, on ne nous
+« donnerait pas » le chemin ; nous ne passerions pas. En vain ripostons-
+nous que nous n’avons rien à voir avec les démêlés de voisin à voisin.
+Nous ne tombons pas du ciel : si nous avons passé en pays dioula, nous
+avons dû, au préalable, traverser d’autres territoires dont les
+occupants n’ont point eu à se plaindre de nous, paraît-il, puisque nous
+voici sains et saufs. Tout est inutile ; ces gens-là sont butés. L’offre
+d’envoyer un de nos gens avec un homme du village auprès du chef de
+Ouassaradougou, dont nous attendrions ici la réponse, n’eut pas plus de
+succès : « Passez de force si vous voulez, nous dit-on. Que vos guides
+trouvent la bonne route s’ils le peuvent. Mais ils verront ce qui leur
+arrivera là-bas, à eux et à vous. On vous coupera le cou à tous ! » Et
+on joignait le geste à la parole. Le plus enragé était un vieillard au
+chef branlant, aux jambes tuméfiées. — Dieu reçoive bientôt sa belle
+âme ! — Il nous couvait d’un mauvais regard, sifflant entre ses gencives
+démeublées des arguments qui paraissaient décisifs à ses collègues.
+Celui-là avait dû entraîner le verdict.
+
+Nous faisons répondre que ce sont là de méchants discours. Le chef les
+regrettera. Pour le moment, nous nous retirerons ; nous venions en amis,
+n’ayant jamais eu le dessein d’employer la force.
+
+Le moyen, d’ailleurs ? Un coup d’œil jeté sur nos porteurs nous prouve
+qu’il n’est que temps de donner le signal du retour, si nous voulons
+éviter un désastre. Ils sont blottis dans un coin, effarés, tremblants,
+avec des figures de criminels regardant la potence. Qui sait même si
+leurs attitudes craintives, leur démarche louche de gens qui ont fait un
+mauvais coup, n’ont pas contribué à éveiller la défiance ?... Avec une
+autre troupe composée de gaillards confiants, alertes, de bonne humeur,
+comme nos deux braves Sénégalais, l’accueil, je gage, eût été tout
+autre. Quoi qu’il en soit, il est manifeste que nous ne pouvons plus
+compter sur eux. D’une minute à l’autre, ce peut être la panique, la
+fuite éperdue... et le reste. En route !
+
+Nous avions été retenus à Siradine-Tombo près de quatre heures. Dans le
+village hostile, une seule voix s’était élevée en notre faveur, celle
+d’une bonne femme, une aïeule, occupée à broyer du maïs devant sa case.
+A plusieurs reprises elle avait interrompu sa besogne, se redressant
+indignée, les bras tendus du côté du chef qu’elle interpellait
+violemment. « Ces blancs n’ont rien fait de mal. Pourquoi les arrêter,
+fous que vous êtes ? » Et autres aménités. Nous sommes déjà loin que ses
+protestations nous arrivent encore, obstinées, dominant de leur clameur
+aigre les autres rumeurs. Merci, la vieille ! Tant il est vrai qu’il
+n’est si méchante assemblée où l’on ne puisse trouver une bonne âme.
+
+Au retour, les habitants des hameaux se montrent très réservés. Dans le
+premier surtout, où nous nous arrêtons une heure plus tard pour camper,
+les mines sont revêches. Rien de plus naturel : nous battions en
+retraite. Installés sous un arbre, sur la place, nous attendions que le
+chef — l’interprète était allé le saluer selon l’usage — voulût bien
+paraître et nous désigner des cases. Le chef fit répondre qu’il n’avait
+pas à s’occuper de nous, se plaignant en outre de ce que, à l’aller,
+nous eussions traversé son village sans y faire halte, pour lui dire
+bonjour. La réplique était aisée. Nous étions passés là de nuit, et ce
+ne sont pas « manières de blancs » de venir réveiller les gens avant
+l’aube pour leur souhaiter le bonjour. L’excuse ne parut pas suffisante
+au chef, qui envoya dire que les blancs pouvaient s’arrêter pour manger.
+(On n’avait pas attendu sa permission : notre table avait été dressée,
+les feux flambaient, nos gens attaquaient à belles dents leur provision
+de viande boucanée.) « Mais, ajoutait-il, après avoir mangé, vous
+repartirez. — Nous nous trouvons bien ici et nous y resterons le temps
+qu’il nous plaira, au moins jusqu’à demain. — Vous ne recevrez rien pour
+nourrir vos hommes. — Nos hommes ont ce qu’il leur faut. — On ne vous
+donnera pas de cases. — Les blancs savent s’en passer. »
+
+Ce dialogue avait exigé quelque temps, car il avait lieu par
+l’intermédiaire de messagers. Le chef ne s’était pas montré et ne devait
+pas consentir à paraître. Cependant, il s’humanisa. A peine informé que
+nous n’avions besoin de rien, il nous faisait offrir le vivre et le
+couvert. C’est de règle. Le meilleur moyen de provoquer la libéralité
+d’un noir, c’est de déclarer qu’on n’attend rien de lui. De fait, la
+journée et la nuit s’écoulèrent sans incidents, et la population,
+subitement retournée, se montra, du petit au grand, fort hospitalière.
+
+En rentrant à Satama, nous avons retrouvé auprès du roi le meilleur
+accueil. Ni lui ni les siens ne paraissent autrement émus de notre
+insuccès. Il semble que l’aventure soit la plus simple du monde. Et,
+sur-le-champ, ils élaborent un autre plan de campagne. On nous a mal
+reçus du côté de Ouassaradougou. Qu’importe ? Rien de plus simple que
+d’éviter ce mauvais pas. Ils vont nous conduire par un autre itinéraire,
+inclinant légèrement vers le nord. Nous atteindrons presque aussi vite
+la vallée du Bandama, où ils se flattent de nous obtenir une réception
+meilleure et des pirogues pour gagner la côte. Moins de deux heures
+après notre retour, la combinaison était arrêtée. Nous repartirions dès
+le lendemain.
+
+[Illustration : UN PALABRE]
+
+ *
+ * *
+
+Trois heures plus tard, tout se détraque. Nos porteurs se mutinent.
+
+Déjà, durant les haltes de la dernière étape, nous avions été mis en
+éveil par des entretiens suspects, à voix basse, lesquels cessaient
+aussitôt à notre approche. Mais voici que la situation se dessinait,
+très nette. Au coucher du soleil, les hommes se présentaient un à un,
+l’air têtu, déclarant qu’ils ne marcheraient pas le lendemain. L’alerte
+de Siradine-Tombo a déterminé la crise. Leur timidité naturelle est
+devenue terreur folle. Dans ces conditions, impossible d’aller de
+l’avant.
+
+La nuit venait, sombre, orageuse. La foudre grondait, la pluie tombait à
+flots. Quelle veillée ! Jusqu’à neuf heures, enfermés dans notre case,
+nous avons tenu conseil. De quelque côté qu’on envisage la position, la
+conclusion est la même. A supposer que les hommes, ramenés demain à de
+meilleurs sentiments, se décident à marcher, ils nous fausseront
+compagnie dans quelques jours. Survienne la moindre difficulté, ce sera
+de nouveau la révolte. Il est même heureux que nous ayons été arrêtés à
+Siradine. Si le fait s’était produit deux étapes plus loin, nos
+gaillards prenaient la fuite. Abandonnés à la merci de populations
+inconnues, se tenant à notre égard sur le qui-vive, la tentation pour
+elles eût été bien forte, et notre affaire vite réglée, j’en ai peur.
+S’obstiner à poursuivre, c’est courir à une mort certaine, et, qui plus
+est, à une mort inutile.
+
+Tel est aussi l’avis des chefs. Informés de ce qui se passe, tous
+déclarent que poursuivre serait folie. Avec de braves gens, ayant
+confiance, rien n’eût été plus facile que de gagner le Bandama. Avec de
+semblables compagnons, c’est risquer sa tête. Voilà qui est clair. Il ne
+restait qu’à reprendre le lendemain la marche vers le sud pour rejoindre
+le bassin du Comoé par le pays des Gannes.
+
+Mais le lendemain, c’est autrement grave. Les porteurs ont pris le
+large. Au petit jour, un tumulte confus, des pas précipités suivis d’un
+bruit de fardeaux jetés sur le sol, nous éveillaient en sursaut. Nos
+hommes se débarrassaient de leurs charges, et, ne conservant que leurs
+trésors personnels : couvertures, pagnes de Kong reçus en cadeaux ou
+achetés sur leur solde, ils décampaient. La tempête seule les avait
+empêchés de mettre leur projet à exécution pendant la nuit. Et
+maintenant, dans la pénombre, parmi les hautes herbes trempées, ils
+détalaient comme des lièvres. Les deux tirailleurs s’élancent à leur
+poursuite, cherchant en vain à les rallier. Appels, menaces, rien n’y
+fait. Des coups de feu retentissent : peine perdue. Les misérables ont
+de l’avance : ils ont atteint le bord du marigot et sont à l’abri dans
+la brousse.
+
+Tous ont levé le pied, jusqu’aux individus réputés les plus sûrs, les
+noirs Eba et Ekouanon, qui furent naguère les compagnons de Binger et de
+Treich-Laplène. Des gens qui vivent avec nous depuis tantôt six mois,
+que nous avons toujours bien traités, leur procurant en toute occasion
+les douceurs chères aux noirs, le tabac, le vin de palme, leur cédant
+parfois notre part de viande fraîche et nous réduisant aux conserves
+pour que leur ration fût meilleure... Ils nous abandonnent lâchement,
+stupidement. Et où s’en vont-ils, les malheureux ? Que peuvent-ils
+espérer sans nous ? Ils sont à deux mois de marche de leur pays : le
+moins qu’il leur puisse advenir, c’est d’être retenus captifs dans le
+plus prochain village. Mais est-ce qu’ils raisonnent ?
+
+Cependant, au bruit, la ville est en rumeur. Émus, les habitants
+accourent, criant, gesticulant. En un clin d’œil, nous sommes
+environnés, pressés, interpellés sur tous les tons. Les questions
+pleuvent ; on ne sait à qui répondre. Le moment est critique. Il ne
+reste auprès de nous que cinq hommes : les deux Sénégalais, Amon, chef
+des porteurs, l’interprète Ano et Kassikan, mon petit boy, un enfant de
+treize ans. Il s’agit de savoir ce que vont faire nos amis d’hier, si le
+traité signé tiendra toujours, s’ils respecteront dans les blancs leurs
+nouveaux alliés. Nos ballots gisent à terre pêle-mêle. Pour peu que le
+butin les tente, ils auront vite raison de nous. Espérer leur imposer
+serait folie. Nous sommes dans la main de Dieu.
+
+Dans une minute nous serons fixés. La foule s’écarte, voici le roi, les
+marabouts. On parlemente. Ce sont des amis décidément ! A peine au
+courant de l’équipée, ils se récrient. Comment, ces hommes ne sont pas
+des captifs : on les paye, on les mène avec douceur, et ils fuient !
+C’est indigne. Mais on allait leur donner la chasse. Et, sur l’ordre du
+chef, la populace se dispersait au pas de course, en rabatteurs, à la
+poursuite des fugitifs.
+
+L’incident avait ceci de bon qu’il nous permettait de juger les
+véritables sentiments de notre récent allié. Une occasion s’offrait à
+lui d’oublier le traité conclu, l’amitié jurée. Et pourtant il venait à
+notre aide spontanément, sans hésiter. L’épreuve était concluante, si le
+proverbe arabe est vrai, suivant lequel l’infortune éprouve l’amitié
+comme le feu éprouve l’or.
+
+En ces pays le sérieux et le bouffon semblent vraiment marcher de pair :
+la même journée allait voir éclore un nouvel incident, l’aventure du
+tirailleur Sambandao, convaincu de conversation criminelle avec une des
+femmes du roi. Après les événements de la matinée, l’affaire venait mal
+à propos. L’inculpé ne se défendait que mollement. La princesse, par
+contre, insistait, précisait, entrait dans des détails, avec une
+pantomime des plus expressives, sans trop se plaindre, d’ailleurs, de la
+liberté grande. Le roi, de son côté, n’avait pas l’air fâché. Alors,
+quoi ?... Mon Dieu... voilà. Le prince n’en voulait pas autrement au
+soldat d’avoir foulé aux pieds le respect dû à la majesté royale. Le mal
+était qu’il ne lui avait rien donné pour la remercier de ses bontés ;
+mais là, rien de rien ! On ne se conduit pas ainsi avec les femmes. A
+cette réclamation inattendue de la part d’un mari lésé, surtout d’un
+mari roi, nous eûmes grand’peine à garder la gravité nécessaire à qui
+veut rendre la justice. Le capitaine répondit que, certainement, le
+tirailleur avait eu tort de se laisser aimer pour lui-même. Mais
+l’affaire pouvait s’arranger.
+
+— Est-ce qu’en offrant à madame ces huit grains de corail... ?
+
+— Oh !... Dix.
+
+— Va pour dix.
+
+Épanouissement du monarque et de sa moitié, qui s’en retournent bras
+dessus, bras dessous.
+
+Il me paraît de plus en plus acquis que, dans ces contrées, où le
+rigorisme des femmes n’est nulle part passé en proverbe, la morale la
+plus accommodante est professée de préférence par les personnes de haute
+lignée. Les épouses, sœurs et filles de chef font preuve, presque
+partout, d’une vertu remarquablement hospitalière. Noblesse oblige.
+
+
+ Vendredi 1er juillet.
+
+
+Dans la soirée, les gens de Satama nous ramenaient nos porteurs par
+petits groupes, en nous demandant de ne pas leur faire de mal. Non,
+certes. Ce n’est pas le moment de sévir ; nous n’en avons ni le désir,
+ni les moyens. Une fois à la côte, il sera temps de réclamer à qui de
+droit, pour les coupables, quelques semaines de ponton ou de travaux
+publics. D’ici là, point de menaces. L’essentiel est de partir et de
+marcher vite.
+
+
+ 1er-10 juillet.
+
+
+Dix étapes enlevées d’affilée. Au prix de quels efforts ! Au début
+surtout, c’est terrible. Il est plus facile d’arriver à Satama que d’en
+sortir. Les dernières pluies ont gonflé les moindres cours d’eau,
+affluents de l’Isi, notamment le Bé que nous franchissions presque à
+pied sec, il y a quelques jours, en arrivant du Djimini. C’est
+maintenant un impétueux torrent, une coulée de boue qui se précipite
+avec un bruit de cataracte dans l’enchevêtrement des arbres arrachés.
+
+Les deux rives sont noyées à une lieue à la ronde. La construction d’un
+pont de singes, reliant avec des lianes les branches surplombantes, a
+exigé un jour entier. La passerelle franchie, il faut patauger de
+nouveau dans la broussaille noyée, avec de l’eau jusqu’aux épaules.
+Enfin, nous débouchons dans une clairière, voici le terrain solide. Non
+pas ; au delà reparaît l’eau bourbeuse. Nous sommes dans une île.
+Pendant près de cinq heures, nous avons frayé notre route dans cette
+inondation, absolument nus, lacérés par les épines et les hautes herbes
+coupantes.
+
+Le lendemain, de l’eau encore, de l’eau toujours, un sol mouvant où l’on
+s’enlise. Et chaque jour nous escomptons d’avance l’accès pernicieux qui
+paraît inévitable. Cette fois, ce sera pour ce soir ! Mais le soir
+vient, la fièvre ne veut pas de nous. Enfin, le terrain se relève. Les
+cultures se montrent encadrant de populeux villages, Kouakoukrou,
+Marankourou, Moussobadougou. C’est le pays des Gannes, planteurs de
+kola, bonnes créatures de mœurs simples : hommes et femmes n’ont aucun
+vêtement. Dès qu’ils nous aperçoivent, ils s’esquivent pour faire un
+bout de toilette et reparaissent bientôt drapés dans des pagnes de
+_fou_, qui voilent très imparfaitement leur nudité, mais semblent, en
+revanche, les gêner beaucoup. Ils se sont habillés uniquement par égard
+pour leurs hôtes ; leur attitude est celle de gens endimanchés, mal à
+l’aise. Très intimidés au début, ils n’osent approcher. Ils se
+rassurent, quand on leur a expliqué qu’à la couleur près, nous sommes
+des êtres comme eux, de chair et d’os, que n’anime aucune intention
+mauvaise. Alors c’est une joie folle. Ils s’enhardissent, nous demandent
+de relever nos manches afin de s’assurer si notre corps est blanc comme
+notre visage et nos mains, et la constatation achève de dissiper leurs
+craintes.
+
+[Illustration : VILLAGE GANNE (FRONTIÈRE DU BAOULÉ)]
+
+De la confiance au sans-gêne, il n’y a qu’un pas, et ce pas, le noir
+n’est jamais long à le franchir. Sa curiosité nous accable, nous sommes
+sa chose, son jouet. Le repos nous est interdit. La foule assiège notre
+réduit, nous harcèle ; on fait queue à l’entrée de la case comme, sur le
+champ de foire, à la porte d’une ménagerie.
+
+La population est hospitalière ; on nous offre du maïs, des chèvres.
+L’autre jour, à Marankourou, une pauvre vieille elle-même, atteinte
+d’une lèpre épouvantable, avait tenu à apporter son obole, trois noix de
+kola acceptées avec reconnaissance, et que nous avons jetées, aussitôt
+que la malheureuse a été partie.
+
+L’aspect du pays ne diffère pas sensiblement de ce que nous avons vu
+dans le Sanwi et l’Indénié. Mais le village est ici construit de tout
+autre façon. Au lieu de cabanes isolées, il se compose d’un ou deux
+quadrilatères très vastes abritant parfois dix ou quinze familles. Une
+porte unique, étroite, protégée par un avant-toit : c’est là que les
+gens se réunissent pour deviser des affaires intéressant la communauté
+ou pour faire la sieste. Les cases prennent jour sur la cour intérieure.
+L’édifice tient de la cité et de la redoute. Cette disposition, qui se
+prête admirablement à la défense, a été adoptée sans doute à cause du
+voisinage du Baoulé dont les peuplades pillardes ont, à mainte reprise,
+tenté des incursions sur ce territoire.
+
+A cela près, c’est le pays Agni. Les clairières ont disparu. Adieu l’air
+et la lumière. De nouveau, nous plongeons dans la sylve sombre où nos
+guides eux-mêmes sont souvent fort embarrassés de s’orienter. A dire
+vrai, ces auxiliaires recrutés de village en village servent moins à
+indiquer la route qu’à nous ménager un bon accueil auprès des chefs. Ils
+équivalent à des lettres de recommandation de collègue à collègue. Celui
+qui nous accompagnait pendant l’étape du 5 juillet était un noir
+superbe, mais des plus timorés. Il marchait bon train, et nous
+emboîtions le pas, Binger et moi, tandis que les porteurs suivaient de
+loin, péniblement. A la première halte, se voyant seul entre ces deux
+hommes blancs, sa frayeur fut extrême. Binger lui ayant demandé en riant
+s’il avait peur de nous, il balbutia, les yeux baissés : « Oui... un
+peu. »
+
+Il tremblait de la tête aux pieds.
+
+Un trésor de superstition, ce garçon-là. Il portait aux chevilles de
+lourds anneaux de cuivre ornés de grelots qu’il avait eu soin de
+calfeutrer avec de l’herbe. En voyage, affirmait-il, leur tintement eût
+été de mauvais augure. Passions-nous devant une termitière, il ne
+manquait jamais de ramasser quelques fourmis et les écrasait sur sa
+poitrine en marmottant une invocation intelligible pour lui seul. Tel
+quel, avec ses grelots, ses colliers de verroteries, son arc et ses
+flèches, il avait très haute mine. La démarche était souple, le pas
+rapide ; léger, il détalait sur le sentier, sans même faire craquer les
+branches sèches. C’était le vrai fils de la forêt.
+
+Plusieurs villages sont en ruine. Le pays, l’an dernier, était en guerre
+avec le Baoulé, une de ces guerres peu meurtrières, où l’on se tue, de
+part et d’autre, une dizaine d’hommes, mais qui se prolongent pendant
+des mois. Tant que les hostilités durent, la population se retire dans
+la brousse et les intempéries émiettent rapidement le hameau abandonné.
+
+Du reste, même en temps normal, l’incurie du propriétaire a tôt fait de
+transformer en masure une case encore neuve. Le noir met rarement la
+dernière main à son œuvre et laisse, le plus souvent, inachevé son
+domicile de perches et de terre battue. Jamais il ne le répare. Un
+hameau qui date à peine de quatre ou cinq ans semble déjà crouler de
+vétusté. L’un des chefs-d’œuvre du genre a nom Pirikrou. Le sentier que
+nous suivions depuis le Diammala y rejoignait le premier itinéraire de
+Binger. Celui-ci ne se souvenait pas d’avoir rencontré à cette place
+abomination semblable. La demeure qu’on nous destinait nous a fait
+reculer d’épouvante. Un malade l’occupait, que l’on se disposait à
+déloger en notre honneur ; mais nous avons préféré respecter son repos
+et sa pestilence et avons établi nos quartiers à quelques pas de là dans
+une cabane en construction. Bien que l’édifice n’eût que les montants et
+la toiture, il servait déjà de dortoir et de cuisine à une famille. La
+fumée avait déposé sous le chaume un vernis noir et poisseux ;
+d’immenses toiles d’araignée pendaient en lourdes grappes, chargées de
+suie. Les pauvres gens qui s’écartaient pour nous faire place étaient
+tous plus ou moins éclopés par le ver de Guinée. Ils traînaient la jambe
+péniblement, dissimulant tant bien que mal leurs plaies sous un
+pansement de feuilles de bananier. Très sales, ce dont on ne saurait
+leur faire un crime ; l’eau est si rare dans cette partie de la forêt.
+La puanteur exhalée de ces intérieurs était odieuse.
+
+Pour comble, le chef manifestait le désir de nous garder plusieurs
+jours. Plutôt la mort sans phrases. Il a enfin consenti à nous donner le
+chemin au bout de vingt-quatre heures. Nous l’avons assuré que nous
+serions volontiers demeurés ses hôtes indéfiniment, n’était que nous
+venions de parcourir une longue route, et avions hâte de regagner notre
+pays, nous sentant déjà un peu malades. Il y a vraiment de quoi le
+devenir. Nous devrions être habitués à tout, après avoir passé par tant
+de gîtes extraordinaires. Mais je ne pense pas qu’il nous soit encore
+échu rien de pareil.
+
+Les mauvais campements, les marches forcées ont, depuis une semaine,
+singulièrement diminué nos forces. Sans être atteints d’aucun malaise
+bien défini, nous nous sentons plus anémiés, dans une disposition
+générale favorable au développement du moindre germe morbide.
+L’exécrable qualité de l’eau y est pour beaucoup. Dans toutes les mares
+de la forêt infusent des détritus végétaux, des feuilles et des racines
+dont plusieurs doivent contenir des substances toxiques. On a beau
+filtrer l’eau et la faire bouillir (nous ne buvons plus que du thé),
+elle n’en est pas moins empoisonnée.
+
+Il nous restait six bouteilles de vin que nous conservions précieusement
+depuis trois mois, pour les cas graves. Il a été décidé qu’on les
+entamerait, sans plus tarder, en y mêlant un peu de poudre de quinquina.
+A raison d’une gorgée par jour, ce tonique nous mènera loin. D’ailleurs,
+une fois au Comoé, nous retrouverons de l’eau courante et, sans doute,
+dans les villages riverains, du _doka_, quelques fruits, des légumes
+surtout dont nous sommes privés depuis plusieurs semaines. Cette absence
+de verdure dans l’alimentation nous est extrêmement pénible.
+
+Voici, à peu de chose près, quel est notre ordinaire : au réveil, avant
+le jour, un gobelet de thé et un épi de maïs rôti sur les charbons ; au
+déjeuner, en arrivant à l’étape, c’est-à-dire vers onze heures ou midi,
+un morceau de viande froide, chèvre ou mouton, dont nous avons absorbé
+le bouillon la veille au soir. Au dîner, la soupe et une écuelle de
+_fouto_ indigène, ragoût des plus pimentés ; comme dessert, le thé sucré
+avec du miel. Ce miel sauvage récolté aux environs de Kong est
+délicieux. Nous en avons fait une ample provision que nous transportons
+dans des jarres dont le couvercle a été soigneusement luté avec de la
+bouse de vache. Le maïs, écrasé entre deux pierres et cuit à la vapeur,
+tient lieu de pain. Dans quelques jours, il fera défaut : on lui
+substituera la banane réduite en pâte.
+
+La forêt devient de plus en plus dense, le pays moins peuplé. En
+revanche les rares villages que l’on rencontre ont meilleur aspect.
+N’Diéné, Bahirmi, Sanzanzo alignent des rangées de cases neuves,
+coquettes parfois, bien que le procédé de construction laisse à désirer.
+Pour extraire les matériaux, le noir va au plus près ; il pratique ses
+excavations au milieu même du village, à deux pas de sa demeure future.
+Ces trous seront comblés peu à peu par les immondices : en attendant,
+l’eau des pluies s’y corrompt parmi les détritus de tout genre, et il
+s’en dégage des effluves intolérables.
+
+Ces localités étaient situées naguère plus à l’ouest. Les populations
+ont jugé prudent de battre en retraite pour se dérober au voisinage trop
+immédiat du Baoulé. Ce déplacement a eu pour conséquence la
+rectification des sentiers. C’est ainsi que nous avons pu parcourir en
+une seule étape la distance de N’Diéné à Sanzanzo, que Binger avait mis
+trois jours à franchir lors de sa première exploration.
+
+Le 8 juillet, nous sommes à Zouépiri. C’est le dernier lieu habité que
+nous devons rencontrer avant d’atteindre le Comoé. De ce village au
+fleuve, on compte, à notre allure que je puis qualifier d’accélérée,
+onze heures de marche. On ne peut songer à les expédier d’une traite,
+pour plusieurs raisons, la plus décisive étant qu’il n’y a pas, en
+forêt, onze heures de jour et qu’il serait de toute impossibilité d’y
+cheminer dans les ténèbres. Nous avons donc campé une fois de plus dans
+la brousse. Campement sommaire : les couchettes dressées, on allume les
+feux et tout est dit. De tente, point ; la nôtre étant à peu près hors
+de service, nous l’avons abandonnée à Kong afin d’alléger d’autant nos
+bagages.
+
+[Illustration : LE CHEF DE ZOUÉPIRI]
+
+La nuit au surplus promettait d’être belle. Les premières heures m’ont
+rappelé les paisibles soirées passées dans les forêts des Andes
+péruviennes, à la clarté des _fogadas_, sous les berceaux de lianes
+emplis de lucioles. Mais, vers minuit, les choses se sont gâtées. Une
+tornade soudaine éclatait, tempête électrique et déluge combinés. Que
+faire en pareil cas, sinon se lever au plus vite, ployer son lit,
+endosser la pèlerine, souffler sur les tisons, allumer une pipe et
+deviser philosophiquement en attendant que l’ondée cesse ?
+
+Mais nous sommes au bout de nos peines. Le 10 au matin, une nappe
+étincelante est devant nous, une coulée d’or, le Comoé ; sur l’autre
+rive, des pirogues amarrées et les paillottes d’Attakrou pointant au-
+dessus des palmes.
+
+Et nous saluons avec transport le beau fleuve. C’est, semble-t-il, le
+lien qui nous rattache définitivement à la patrie, le fil d’Ariane que
+rien ne brise.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ SUR LE COMOÉ.
+
+
+Du moment qu’il s’est allongé dans la pirogue et s’abandonne au fil de
+l’eau, le voyageur n’a plus d’histoire. Le paysage et les êtres ne
+changent point. C’est toujours le même décor : le double rempart de
+forêts, les grands arbres aux troncs blancs tranchant sur les verdures,
+le silence profond troublé seulement par la cadence des pagaies, la
+fuite d’un hippopotame ou d’un caïman, le cri d’un singe ; et, sous le
+soleil qui darde, la pirogue glissant dans la lumière réverbérée.
+
+Le mardi 12 juillet, à quatre heures du matin, nous quittions Attakrou.
+Navigation morne, entre ces berges hautes où rien ne révèle le voisinage
+de l’homme. Les villages, très espacés, sont en général situés à quelque
+distance de la rive, dissimulés dans la brousse. Souvent il n’y a même
+point de pirogue amarrée au débarcadère, de sorte que l’on ne sait trop
+s’il s’agit d’un sentier frayé ou d’une _passée_ de bêtes sauvages.
+
+Le courant est lent, imperceptible parfois, sauf dans le voisinage des
+bancs de roches qui, de loin en loin, coupent le chenal. Mais ce ne sont
+point encore là des rapides ; un frisson à la surface, une légère
+intumescence, rien de plus. Pas un bruit sur l’eau, pas un cri dans
+l’air. Et cela a je ne sais quoi d’anormal et de troublant, ce grand
+silence dans la clarté.
+
+Au total, la séance est aussi fatigante qu’une journée de marche. Un
+long voyage dans une pirogue contenant une douzaine de passagers, sans
+compter les bagages, n’est rien moins qu’une partie de plaisir. On est
+assis, en équilibre, sur quelque ballot sans pouvoir s’accouder ni
+s’appuyer. Il serait imprudent de changer de position ; le moindre
+mouvement risquerait de compromettre l’équilibre très instable de
+l’esquif. Il faut subir stoïquement les coups de soleil et les morsures
+cuisantes des mouches dont les innombrables essaims nous harcèlent.
+
+Passé la nuit à Kabrankrou. De ce point, un sentier conduit, en trois
+heures, à Aniasué, important village situé à plus de 40 kilomètres en
+aval, par la rivière.
+
+En 1889, Binger n’avait pu, les eaux étant trop basses, explorer cette
+partie très accidentée du Comoé. La saison présente est plus favorable,
+et nous ferons le trajet par eau.
+
+Cinq heures de canot, au milieu des rapides. Le fleuve, brusquement
+infléchi dans l’ouest, se divise en plusieurs bras, serpente parmi les
+îlots, les affleurements granitiques, les blocs épars. Les passes, sans
+présenter de dangers sérieux, sont parfois très étranglées. Le courant
+s’y précipite avec une vitesse de torrent ; mais peu ou point de
+tourbillons. La matinée est superbe ; ce bruit des eaux sur les rochers,
+le lit élargi, quelques collines chauves qui surgissent à l’horizon, la
+rencontre de plusieurs équipes, halant leurs pirogues péniblement, à la
+cordelle, tout cela met dans le paysage une animation qui lui manquait
+hier. Les hommes interpellent nos piroguiers et demandent qui nous
+sommes, d’où nous venons. Ils ouvrent de grands yeux, et leur inquiétude
+est manifeste : c’est la première fois que des Européens se montrent
+dans ces parages. A plusieurs reprises, sur les rives, nous apercevons,
+guettant le passage de la flottille, des indigènes nus, l’air effaré, à
+demi cachés dans les herbes ou accrochés aux branches, comme des singes.
+
+Puis le courant s’apaise ; le lendemain et les jours suivants, c’est de
+nouveau la nappe rougeâtre, fuyant à perte de vue, en ligne droite,
+entre la double muraille verte. Il est certain que, prises dans leurs
+détails, ces futaies riveraines sont incomparables : les végétations
+grimpantes ébauchent autour des arbres morts restés debout des
+architectures féeriques, bastions, portiques, arceaux, lourdes draperies
+balancées dans le vent. Transporté en Europe, un morceau de cette forêt
+ferait crier au miracle. Mais la répétition de l’effet finit par lasser
+l’attention. Le lent déroulement de cette toile de fond exaspère à la
+longue. Ces masses verdoyantes ont quelque chose de lugubre,
+d’inaccessible à l’homme ; il y a dans cette nature puissante moins de
+séductions que de menaces.
+
+A Aniasué, puis à Abradine, nous avons été contraints de faire escale
+une journée entière afin de ne point déplaire aux chefs et d’écouter
+leurs doléances. Tous deux se plaignent du mauvais vouloir et de la
+rapacité des collègues établis en aval. On ne peut, disent-ils, envoyer
+de pirogues à la côte sans s’exposer à voir les embarcations et les
+marchandises pillées ou, tout au moins, confisquées jusqu’au payement
+d’une rançon exorbitante. Notre protégé Bénié-Couamié, roi de Bettié,
+serait, à les entendre, le plus intraitable, interceptant les
+communications, se réservant le monopole de la traite avec les
+factoreries du littoral et forçant les gens à venir chez lui
+s’approvisionner de sel, de poudre et de gin.
+
+Ce qui se passe sur les voies commerciales de l’intérieur africain, où
+les caravanes sont arrêtées chaque jour et obligées de satisfaire aux
+exigences d’un fantoche décoré du titre de roi ou de chef, nous reporte
+en plein moyen âge, aux époques où margraves et hauts barons faisaient
+payer à beaux deniers comptants le droit de passage à travers le défilé,
+sur la rivière que dominaient leurs châteaux. Avec une différence
+toutefois : le féodal pouvait alléguer que ledit impôt était perçu pour
+subvenir à l’entretien des chemins, ponts, bacs, etc. ; le même prétexte
+ne saurait être invoqué par les tyranneaux noirs qui n’entretiennent
+quoi que ce soit.
+
+Bourbé, chef d’Abradine, se déclare en outre blessé de ce que, depuis le
+traité que la France a, dit-il, conclu avec lui, il n’a touché aucune
+des annuités stipulées. Or le traité de protectorat a été consenti par
+le roi de l’Indénié duquel relève le chef d’Abradine. Ce dernier a
+simplement assisté au palabre, comme beaucoup d’autres seigneurs sans
+importance. La France traitant avec un particulier dont l’autorité
+s’étend sur vingt paillotes ; quelle singulière idée se font ces gens-là
+d’une puissance européenne !
+
+Du 17 au 20, séjour à Bettié. La capitale de Bénié-Couamié est plantée
+sur la rive droite, au sommet d’une berge escarpée. Elle commande
+complètement le fleuve dont le chenal est, en cet endroit, resserré
+entre d’énormes bancs de roches. La position est très forte : il est
+clair que pas une embarcation ne pourrait franchir la passe sans la
+permission royale.
+
+Le village est peu de chose. Le principal édifice est la maison, soi-
+disant à l’européenne, construite par le roi à l’intention des blancs
+qui lui rendraient visite. La baraque est beaucoup plus vaste que celle
+élevée, dans un but identique, par Akassimadou de Krinjabo ; mais elle
+commence à se disloquer. Bâtie depuis deux ans à peine, elle menace déjà
+ruine : les rampes donnant accès à la véranda fléchissent de façon
+alarmante, les planchers sont à jour. Telle quelle, elle nous fait
+l’effet d’un palais ; il y a si longtemps que nous n’avons eu de demeure
+où l’on pût se tenir debout. Le roi n’habite point cette maison : seul
+le rez-de-chaussée lui sert d’entrepôt et de magasin.
+
+Bénié-Couamié, roi de Bettié, est un homme d’une quarantaine d’années, à
+la mine futée, très remuant et d’une loquacité rare. Il est le
+principal, on pourrait dire l’unique traitant du fleuve, en ce sens
+qu’il centralise tout le trafic et que les marchands de l’intérieur
+doivent, bon gré, mal gré, passer par son intermédiaire. Il nous a
+accueillis avec l’air ravi d’un châtelain recevant ses invités, et a
+aussitôt exprimé le désir de nous garder de longs jours sous son toit.
+Sa Majesté devra se contenter de quarante-huit heures. Elle se propose,
+il est vrai, de jouir deux ou trois jours de plus de notre société en
+nous accompagnant jusqu’à Malamalasso, dernier village de ses domaines,
+sur la frontière du Sanwi.
+
+[Illustration : LE COMOÉ A KABRANKROU]
+
+Déjà maints détails nous révèlent le voisinage de la côte. Les cadeaux
+que nous offre Bénié-Couamié sentent la factorerie : ils consistent en
+deux fioles d’un vin blanc d’origine suspecte, une boîte de thon et un
+pot de moutarde. Nous eussions échangé de bon cœur ces produits de la
+civilisation pour un fruit. Mais les cultures sont situées à une assez
+grande distance dans la brousse. Ici, rien de frais à se mettre sous la
+dent.
+
+De notre côté, nous avons bien fait les choses ; le roi a été comblé. Il
+est venu remercier, en grand costume : chemise de soie verte, souliers
+vernis, gibus drapé d’une écharpe rouge. Les remerciements finis, le
+commerçant s’est démasqué ; il a demandé à faire quelques achats. Le
+reste de notre pacotille y a passé. Notre royal client s’est offert pour
+un millier de francs (dix onces d’or) de soieries et de lainages. Très
+amusante séance, où le rusé monarque employait toute sa rhétorique à
+seule fin d’obtenir de-ci de-là un rabais de 50 centimes. Il a conclu du
+reste une excellente affaire ; le jour même il rétrocédait la majeure
+partie de son stock à des traitants apolloniens de la Côte d’Or, de
+passage dans le village.
+
+La nuit tombée, nouvelle visite. Le roi cette fois procède avec
+mystère : il a congédié ses serviteurs et se glisse vers notre case
+inaperçu, vêtu d’un pagne couleur muraille. Conversation politique :
+notre interlocuteur, comme il fallait s’y attendre, nous confie les
+ennuis dont il est abreuvé par les chefs du voisinage, en particulier
+par celui de l’Alangoua qui lui a capturé sept hommes. Il nous demande
+la permission de s’emparer du coupable par surprise et de l’expédier
+sous escorte à Grand-Bassam. L’histoire est, comme toutes les histoires
+nègres, extrêmement compliquée ; nous laissons dire, en renonçant à
+comprendre. Il y est question d’un individu qui se serait constitué
+captif jusqu’au payement d’une dette par lui contractée ; le compte
+apuré, non seulement le créancier de mauvaise foi aurait refusé de le
+remettre en liberté, mais il aurait par surcroît empoigné et gardé
+prisonnière l’ambassade dépêchée pour lui présenter de justes
+remontrances.
+
+Sur le tout se greffe une histoire de femme, de réparation pécuniaire
+demandée par un mari trompé. Enfin notre hôte nous assure que le chef
+d’un village situé en aval de Malamalasso aurait arrêté au passage une
+de ses pirogues se rendant à la côte et pillé la cargaison, dont la
+valeur n’est pas inférieure à sept onces d’or ; que les gens de Yacassé,
+des brigands finis, retiennent depuis plus de six mois en otage un jeune
+garçon de Bettié, au mépris de tout droit. On compte sur nous pour
+exiger le prix des marchandises volées et la mise en liberté du captif.
+Cela ne sera peut-être pas très commode. Toujours est-il qu’il faut
+promettre. Ce roi n’est-il pas notre protégé ?
+
+Si hospitalier que se montre Bénié-Couamié, l’existence chez lui manque
+d’agréments. Bettié offre peu de ressources, et nous avons de la peine à
+alimenter notre petite troupe. Dieu sait si nous repartirons avec joie.
+Nous avons, depuis Attakrou, parcouru sur le Comoé une distance
+d’environ 300 kilomètres. Une centaine de kilomètres, trois ou quatre
+jours encore, et nous respirerons la brise du large, nous reverrons des
+faces blanches. La fièvre de l’arrivée nous saisit, la hâte d’échapper à
+la vermine, à la boue, aux puanteurs au milieu desquelles nous avons
+vécu six mois. Oh ! jeter enfin nos guenilles, retrouver du linge,
+manger du pain !
+
+Mais le départ, décidé pour le mardi 19, a été reculé d’un jour. Le roi
+tient, en effet, à nous faire les honneurs de sa plus belle pirogue,
+laquelle ne se trouve point actuellement à Bettié : il a commandé qu’on
+allât querir à Diaboisué cette embarcation immense, monstre, comme nul
+autre que lui n’en possède. Dix hommes s’occupent à remorquer ici ce
+chef-d’œuvre.
+
+Le retard nous réjouit faiblement. C’est chose pénible que l’hospitalité
+d’un prince noir. Quand il vous a gratifié d’une chèvre ou d’un mouton,
+il s’imagine de bonne foi que vous n’avez rien à désirer de plus. Et les
+heures paraissent terriblement longues. Qu’inventer pour tuer le temps ?
+Ces villages sont des geôles : d’une part, la forêt impénétrable ; de
+l’autre, la rivière. Les distractions manquent, à moins d’être passionné
+pour la pêche à la ligne : encore y a-t-il dans le Comoé plus de caïmans
+que de barbillons. Quelques notes, quelques croquis, si toutefois la
+curiosité encombrante des indigènes vous en laisse le loisir : c’est
+l’affaire d’une matinée. Après quoi, la journée se traîne démesurée,
+morne dans le brouhaha énervant du village : bêlements de brebis, cris
+d’enfants, disputes interminables au sujet d’un rien ; un concert de
+voix aigres, de glapissements, de coups de pilon. Et les visites des
+fâcheux, le roi en tête ! A chaque instant il apparaît, généralement
+pour réclamer notre aide contre un débiteur récalcitrant. A écouter ce
+monarque-marchand, nous ne serions ici que pour exercer la contrainte
+par corps vis-à-vis de ceux de ses clients peu pressés de régler leur
+compte.
+
+La nuit arrive sans nous apporter le calme. Le tumulte semble redoubler
+avec l’ombre. La valetaille installée au rez-de-chaussée de notre case
+est particulièrement bruyante. Nous sommes obligés, plus d’une fois, de
+faire une sortie pour obtenir le silence, un silence très relatif. Avec
+les enfants hurleurs le remède est simple : une grosse voix de
+croquemitaine en impose au marmot, tremblant que l’homme blanc vienne le
+dévorer.
+
+Le village, qui plus est, en dépit de sa position très saine, est un
+foyer d’infection. Des charognes, des ventrailles d’animaux y
+pourrissent à l’air libre. Les alentours des cases, surtout de la maison
+royale, sont des cloaques. Le Comoé, près de l’embarcadère, sert de
+water-closet. A quelques mètres _en aval_, les gens vont puiser l’eau.
+
+Le roi laisse à d’autres que lui le soin de salir les approches de sa
+demeure. La majesté royale exigeant plus de mystère, c’est en pleine eau
+qu’il se retire. Dans les vapeurs de l’aube ou lorsque tombe le
+crépuscule rapide, on peut voir une pirogue conduite par un seul
+pagayeur fendre la nappe assombrie du fleuve. C’est le roi de Bettié se
+rendant à la garde-robe.
+
+Benié-Couamié a l’instinct de la mise en scène et n’ignore pas qu’un
+souverain doit, aux jours de cérémonie, dominer la multitude. Faute de
+monture, il s’est fait fabriquer une selle de bois fixée sur un brancard
+que portent quatre serviteurs. Mais ce cheval de bataille est vermoulu,
+et le roi désirerait qu’on lui en confectionnât un neuf en France, sur
+le même modèle. A cet effet il a insisté pour que je prisse un croquis
+de l’appareil. « Avec tous les clous ! » répétait-il. (Le cheval de bois
+est constellé de clous en cuivre.) — « Avec tous les clous, Sire. »
+
+Il n’eût pas été fâché non plus de posséder un écrit, un certificat
+louangeur, attestant sa puissance et sa large hospitalité. Le coup de
+l’album et de l’autographe ! Je lui ai fait observer qu’il serait
+préférable que la chose fût peinte sur sa grande maison ; un papier,
+cela se perd.
+
+— Mais si je reblanchis la case ?...
+
+— Oh ! je suis tranquille. Tu ne la reblanchiras pas.
+
+Et l’enseigne suivante illustre à cette heure la muraille de terre
+battue :
+
+ _AU RETOUR DE KONG_
+
+ BÉNIÉ-COUAMIÉ, loge à pied
+
+ PIROGUES A VOLONTÉ
+
+ _Recommandé aux touristes et aux familles._
+
+« Cela, lui a expliqué l’interprète, signifie que tu es généreux,
+hospitalier, que tu possèdes beaucoup de pirogues et que les blancs se
+trouvent très bien chez toi ! »
+
+Pauvre enfantillage, dira-t-on. Que voulez-vous ? Cela nous a toujours
+fait passer une heure !
+
+Enfin la grande pirogue est arrivée. Toute une nuit les trompes d’ivoire
+ont résonné, annonçant aux populations la prochaine absence du roi, et
+le 20 au matin, nous flottions ; pas pour longtemps. Au bout de deux
+heures, après avoir franchi le furieux rapide d’Amenvo, nous prenions
+terre à Diaboisué. Au delà, sur une distance d’une dizaine de lieues, le
+Comoé semé de roches, resserré dans des couloirs où le courant se
+précipite en cataracte, est impraticable.
+
+Deux étapes de brousse, les dernières, mais par un sentier affreux, dans
+la fange et dans l’eau. Nous passons quinze fois à gué la sinueuse
+rivière Zanda, puis escaladons plusieurs chaînes de collines parallèles
+entre lesquelles coulent de petits ruisseaux descendant au Comoé. Le
+prolongement de ces reliefs doit constituer, dans le lit du fleuve, les
+grands barrages qui rendent toute navigation impossible entre Diaboisué
+et Malamalasso.
+
+La position de ce dernier hameau planté à mi-côte dans les rochers, au-
+dessus de la rivière très encaissée encore, est pittoresque à l’extrême.
+Mais le gîte est misérable, surtout quand il pleut. Je n’ai pour abri
+qu’un chaume troué comme une écumoire. Sous des hangars où sont empilés
+des barils de poudre et des caisses de gin, les noirs insouciants ont
+allumé leur feu. Ces marchandises appartiennent à Bénié-Couamié : le
+marquis de Carabas, décidément. La traite doit, bon an, mal an, lui
+rendre de grosses sommes, une vingtaine de mille francs au bas mot.
+Seulement, le plus clair des bénéfices s’en va à vau-l’eau. Le désordre
+est inouï, le vol aisé chez des gens qui, ne sachant ni lire ni écrire,
+ne possèdent aucun semblant de comptabilité. Cet homme, malgré son
+activité et sa rouerie, arrive tout juste à vivre comme un noir, sans
+autre luxe que les cadeaux de viande distribués de temps à autre à son
+entourage. Et lorsqu’il abat un bœuf, après avoir gorgé ses familiers et
+ses femmes, c’est tout au plus s’il lui restera pour lui-même un beefs-
+teak. Mais l’effet désiré sera produit. On se répétera, de proche en
+proche, sur la rivière, avec une admiration mêlée de respect : « Bénié-
+Couamié a tué un bœuf ! »
+
+[Illustration : LES FILLES DE BÉNIÉ COUAMIÉ
+
+ROI DE BETTIÉ]
+
+
+ Alépé, 23 juillet, soir.
+
+
+Je pourrais, m’inspirant d’une réplique célèbre, dire que ce qui
+m’étonne le plus à Alépé, c’est de nous y voir. Il y a quelques heures,
+je ne supposais pas que, le soir, parvenus au premier poste français, au
+seuil de la grande paillotte de la factorerie Verdier, en compagnie de
+son brave agent, M. Picard, dans un apaisement absolu de l’esprit et des
+nerfs, tout à la joie de la tâche achevée, nous regarderions le soleil
+descendre derrière les bois. Un instant même, j’ai bien cru que nous
+l’avions vu se coucher hier pour la dernière fois. Il s’en est fallu de
+peu que, près de toucher le but, le voyage s’achevât dans une
+catastrophe.
+
+En nous séparant, le matin, à Malamalasso, Bénié-Couamié nous avait
+rappelé, plus vivement que jamais, nos promesses. Il comptait que nous
+ferions rendre gorge aux pirates qui s’étaient emparés d’un de ses
+canots et délivrerions le prisonnier retenu depuis de longs mois par les
+indigènes de Yacassé.
+
+La première négociation n’a souffert aucune difficulté. Les coupables ne
+contestaient ni le vol ni l’évaluation des objets dérobés. Ils n’ont
+même point protesté contre l’application de la peine. Les sept onces
+d’or et une huitième par-dessus le marché, à titre d’amende, ont été
+versées de bonne grâce, après un palabre très bref.
+
+A Yacassé, l’affaire a été plus chaude. Une fois de plus,
+l’insubordination de notre personnel a failli causer notre perte.
+
+Yacassé jouit d’une détestable réputation. C’est un repaire. La
+population hétéroclite est composée d’individus appartenant à diverses
+tribus et qui, pour la plupart, ont à leur actif de quoi faire pendre un
+homme : vrai syndicat de malfaiteurs. On ne compte plus leurs
+pirateries. Vainement, avant d’employer la force, a-t-on voulu recourir
+aux avertissements. Ils se sont obstinément refusés à toute entrevue ;
+dernièrement encore le résident de France à Grand-Bassam, venu dans
+l’espoir de les amener à résipiscence et de liquider les questions
+pendantes en un solennel palabre, trouvait le village vide. Le canot de
+l’administration aussitôt signalé, les gens, rassemblant le peu qu’ils
+possédaient et chassant devant eux leur bétail, avaient disparu dans la
+brousse.
+
+La plus grande prudence était donc nécessaire. Les circonstances
+d’ailleurs nous favorisaient. Yacassé était en fête : on entendait de
+très loin le grondement des tam-tams ; les habitants devaient songer à
+tout autre chose qu’à faire le guet. Au surplus, l’approche d’une
+embarcation descendant le fleuve ne leur eût point semblé suspecte : ce
+n’était pas de ce côté que les représentants de l’autorité pouvaient
+venir. Néanmoins il importait d’arriver, autant que possible, à
+l’improviste, d’opérer vite et surtout de ne pas se montrer en nombre
+afin de ne point exciter une émotion populaire, laquelle risquerait de
+dégénérer en bagarre.
+
+Il avait donc été convenu que Binger et moi avec Ano, l’interprète agni,
+débarquerions seuls, n’emportant aucune arme apparente. Les hommes
+demeureraient tous dans les pirogues, à nous attendre, et ne
+descendraient à terre avec ou sans armes, _sous aucun prétexte_.
+
+Cela dit, nous accostions sans avoir été vus, escaladions la haute berge
+de terre rouge et nous dirigions d’un pas de promenade vers le village,
+distant d’environ deux cents mètres.
+
+Un cri de surprise salua notre apparition ; le tam-tam se tut, et les
+indigènes nous entourèrent. Rien dans leur attitude ne trahissait une
+intention mauvaise. Étonnés, mais très calmes, intéressés même par cette
+visite inattendue, ils nous questionnaient sans colère, prêts à
+palabrer : nous avions demandé qu’on nous conduisît auprès du chef, et,
+notre requête agréée, plusieurs s’offraient déjà à nous montrer le
+chemin, lorsqu’une clameur effroyable retentit ; la foule, soudain
+retournée, s’écartait de nous en vociférant, puis se dispersait au
+galop, pour revenir quelques secondes plus tard armée de piques et de
+matraques. Un coup d’œil dans la direction du fleuve nous fit comprendre
+la raison de ce revirement et le danger qui nous menaçait.
+
+Soit curiosité pure, soit crainte de se trouver seuls, nos noirs,
+forçant la consigne, s’étaient élancés à terre malgré les efforts des
+deux Sénégalais impuissants à maîtriser cette vingtaine d’indisciplinés
+sinon en faisant usage de leurs carabines, ce qui eût donné l’alerte
+dans le village et aggravé encore la situation.
+
+Et maintenant, terrifiés, ayant enfin conscience du péril, leur lâcheté
+reprend le dessus. Ils ne pensent qu’à se mettre à l’abri n’importe où,
+n’importe comment : rétrograder n’est plus possible ; les bandits
+occupent le sentier conduisant au fleuve. Alors ils s’affolent, se
+précipitent en désordre vers une grande case précédée d’une cour
+palissadée, cherchant à nous entraîner avec eux. Nous résistons,
+comprenant qu’une fois parqués dans cette enceinte, nous serons perdus,
+cernés et massacrés comme des rats pris au piège, en moins de temps
+qu’il n’en faut pour le dire.
+
+Cependant, aux angles des huttes, des hommes s’embusquent et chargent
+vivement leurs longs fusils à pierre. Quelques-uns nous mettent en
+joue ; je crois que, cette fois, c’est la fin. Et si près de la côte, à
+une journée de Grand-Bassam, est-ce enrageant ! Le comble, c’est qu’en
+s’armant en guerre aux sons du tam-tam qui ronfle de plus belle, nos
+agresseurs ont arboré leur pavillon — notre pavillon ! — les trois
+couleurs françaises qu’on leur a données naguère et qui se déploient à
+présent au bout d’une perche, menaçantes. Il est consolant de mourir à
+l’ombre de l’étendard national, mais pas comme cela, par exemple ! Il
+faut s’entendre ; dans le cas actuel la chose me paraîtrait d’une ironie
+amère.
+
+Tenter de nous frayer passage à main armée serait fou. Nous ne devons ce
+répit de quelques secondes qu’à l’indécision superstitieuse de
+l’indigène, toujours hésitant avant d’oser s’attaquer en face à
+l’Européen. Mais une menace de notre part, et le charme sera rompu. Au
+premier coup de revolver, on répondra par une décharge générale. Notre
+unique chance de salut est de chercher à gagner du temps, à calmer ces
+furieux, de la parole et du geste, ce à quoi nous nous employons sans
+grand espoir, mais de notre mieux, avec des sourires et une mimique
+engageante pouvant se traduire ainsi : « Qu’est-ce que cela
+signifie ?... Voyons, c’est un malentendu... Pas de bêtises, n’est-ce
+pas !... Est-ce ainsi que l’on reçoit des amis ? »
+
+Soudain, Binger a une idée lumineuse. Avisant dans la foule un vieux à
+barbe blanche : « Demande à cet homme, dit-il à Ano, s’il trouve bon ce
+que l’on va faire ici, à des gens comme nous, qui viennent apporter des
+paroles de paix. Il a beaucoup vécu ; il doit être sage. Alors qu’il
+parle à ces jeunes têtes : elles l’écouteront. »
+
+Ce n’est jamais en vain que dans les sociétés primitives, chez le noir
+comme chez l’Indien des deux Amériques, on fait appel à l’autorité des
+anciens. Le vieillard s’est interposé, allant de l’un à l’autre, faisant
+d’un signe relever les fusils, abaisser les triques. Tandis que le
+pacificateur poursuit son œuvre, nous avons pris place sur un tronc
+d’arbre et attendons les événements.
+
+Enfin le chef arrive : lui aussi est un vieux, mais de démarche louche,
+de figure chafouine. Il écoute pourtant sans émoi, avec bienveillance
+même, ce que nous avons à lui dire : nos protestations contre l’accueil
+inqualifiable que nous avons reçu dans son village, contre les rapines
+auxquelles lui et les siens se livrent vis-à-vis des traitants qui
+trafiquent sur la rivière. Nous les engageons, en terminant, à se mieux
+conduire à l’avenir ; continuer leurs méfaits les exposerait à un
+châtiment exemplaire. Qu’ils ne prennent point la patience des blancs
+pour de la faiblesse ; le jour où la mesure sera comble, où l’on
+décidera d’en finir avec eux, les criminels seront poursuivis et
+rejoints, si lestes que soient leurs jambes, et frappés sans
+miséricorde. Que le chef médite donc ces paroles et vienne au plus tôt à
+Grand-Bassam faire sa paix avec le Résident. Le passé sera oublié ; tout
+le monde sera content, et la paix régnera désormais sur les bords du
+Comoé.
+
+Autour de nous le cercle s’est resserré, très attentif. Le vilain
+public ! Il y a là des physionomies féroces, de hideux tatouages blanc
+et rouge striant les joues et les poitrines, et tout un attirail de
+piques, de vieux coupe-choux, de pieux taillés en pointe et durcis au
+feu. Je ne puis m’empêcher de penser que ces animaux-là, s’ils se
+ravisaient, sont admirablement outillés pour infliger à leurs victimes
+une agonie savante et prolongée.
+
+Mais ils étaient remis de leur alarme. Le chef avait reconnu ses torts
+et multiplié les promesses. Sans doute il se rendrait à Grand-Bassam
+auprès du Résident, et plutôt deux fois qu’une. Ces assurances sont-
+elles sincères ? Je n’ose en répondre. L’important, c’est qu’il nous
+laissait aller en paix et consentait même à se dessaisir du captif qu’il
+avait enlevé à Bénié-Couamié quelques mois auparavant. Le jeune homme,
+libéré sur-le-champ, prenait place avec nous dans la pirogue. Nous
+obtenions satisfaction sur tous les points. Le dénouement était
+tellement imprévu que nous nous demandions si cette condescendance ne
+cachait pas quelque arrière-pensée traîtresse. Tandis que nous glissions
+au fil de l’eau, nous ne perdions pas de vue la rive voilée d’une
+végétation épaisse, nous attendant à chaque minute à recevoir une grêle
+de balles. Mais rien ne vint. Le village semblait dormir, la forêt avait
+repris sa quiétude ; le vaste Comoé coulait dans le silence et la
+lumière...
+
+M. Picard nous apprend que le _Diamant_ est venu, il y a trois jours, à
+notre recherche avec le résident M. Voisin. Il ne saurait tarder à
+reparaître. Demain peut-être nous le verrons.
+
+
+ Grand-Bassam, 24 juillet-15 août.
+
+
+Midi. Un long et strident appel de sifflet monte au-dessus des bois, et,
+brusquement, doublant la dernière pointe, la petite canonnière est en
+vue. Elle approche, elle est là, toute blanche, avec sa grande cabine
+centrale, son pont protégé du soleil par une double toiture, ses deux
+hotchkiss montés sur pivots, ses trois couleurs flottant au vent.
+
+Avant même qu’elle eût jeté l’ancre nous sautions dans une pirogue et,
+en quelques coups de pagaie, nous accostions, avec quelle joie ! Cette
+fois nous sommes bien en France, non plus dans la France noire, mais
+dans celle de là-bas, la vraie, dont cette coque nous semble une
+parcelle détachée. On demande quand nous voulons partir. Demain matin
+sans doute ? Alors on va éteindre les feux. Demain ! Aujourd’hui même,
+dans une heure. Le temps de transborder nos paquets, ce qui est vite
+expédié, car il ne nous reste pas grand’chose, et le _Diamant_, virant
+de bord, nous emporte à toute vapeur. Les rives fuient ; sur le Comoé,
+de plus en plus large, épanoui en une nappe d’or, un frisson passe,
+avant-coureur des brises marines. Et nous restons là immobiles, pendant
+des heures, le regard perdu, dans un demi-sommeil, reposés, heureux.
+
+En route, un seul incident. Au moment où le _Diamant_ passe devant un
+petit village de la rive gauche appartenant au Sanwi (pays de Krinjabo),
+la population massée au bord de l’eau jette un cri, un nom, celui du
+pauvre porteur que nous avons perdu à Kong et enseveli la nuit, sur une
+place :
+
+— Améki !... Améki !...
+
+Nos hommes étendus à l’arrière de la chaloupe se dressent à cet appel,
+et l’un d’eux, se faisant un porte-voix de ses mains, réplique :
+
+— Il est mort !
+
+Il n’a pas le temps d’en dire davantage. Le courant très violent nous
+entraîne, et déjà le village a disparu derrière un coude du fleuve. Mais
+la réponse a été entendue. Une clameur s’élève jetée par cent poitrines,
+qui nous émeut profondément. Longtemps elle me restera dans l’oreille,
+cette plainte infinie, déchirante, sanglot de mère pleurant son enfant.
+
+La nuit est presque tombée quand nous débouchons dans la lagune.
+Laissant sur la gauche le goulet par où le Comoé se déverse dans
+l’Océan, dans la barre retentissante dont on distingue au loin les
+volutes, nous glissons sur les eaux mortes d’une crique jusqu’à
+l’appontement de Grand-Bassam. Voici la grande maison de fer du
+télégraphe, les factoreries, dont une toute neuve, bâtie depuis notre
+passage, les baraquements de l’Administration éparpillés sur le
+sable.....
+
+ *
+ * *
+
+Nous devions attendre une vingtaine de jours, jusqu’au 16 août, le
+paquebot de France. D’autres vapeurs étaient signalés, mais des anglais
+à destination de Liverpool ou de Hambourg. D’ailleurs, la barre, très
+grosse, devait rester impraticable pendant deux semaines. Nous étions
+prisonniers. Ce ne sera pas avant six ou huit mois, peut-être plus, que
+la construction d’un wharf analogue à celui récemment inauguré à Cotonou
+permettra d’embarquer et de débarquer par tous les temps.
+
+Le séjour est morne sur cette grève, où seuls les hangars des
+factoreries rappellent le monde civilisé. Néanmoins la captivité est
+supportable. Peut-être même cette période de calme entre notre existence
+africaine et la vie d’Europe nous serait-elle salutaire. Elle nous
+laissait aussi l’espoir d’être rejoints, avant le départ pour France,
+par notre compagnon M. le lieutenant Braulot. Le 4 août, en effet, il
+arrivait après avoir heureusement accompli son programme de retour par
+le Barabo, l’Anno et l’Indénié.
+
+Somme toute, les résultats du voyage, sans être aussi complets qu’on eût
+pu le souhaiter, avaient une importance considérable. Sans doute, les
+travaux de délimitation entre nos territoires et les possessions
+anglaises de la Côte d’Or avaient dû être suspendus dès le début des
+opérations, à la suite du refus du commissaire britannique de se
+conformer aux termes du protocole intervenu entre les cabinets de
+Londres et de Paris, avant d’en avoir référé à son gouvernement[7].
+Mais, en revanche, la deuxième partie de la mission était féconde en
+résultats. Nos itinéraires couvraient un parcours d’environ deux mille
+kilomètres, dont près de cinq cents en pays inexploré jusqu’ici. Nous
+venions de consolider nos relations avec les centres commerciaux de
+Bondoukou et de Kong, et de placer sous le protectorat français les
+vastes régions du Diammala.
+
+Notre insuccès dans le Baoulé, imputable surtout au mauvais vouloir de
+nos porteurs, n’avait rien de grave, l’exploration de ce pays, encadré
+désormais dans nos possessions, pouvant être reprise et menée aisément à
+bien avec un personnel plus dévoué[8].
+
+Nos porteurs ? Ils sont maintenant employés à charrier des briques, à
+broyer le mortier pour la construction de la nouvelle Résidence dont on
+termine les fondations. Trente jours de travaux publics, voilà ce que
+nous avons demandé qu’on leur infligeât pour châtier leur mutinerie et
+leur désertion qui ont failli nous être fatales. La peine est légère, et
+j’ajouterai qu’ils s’en soucient médiocrement. Rentrer dans leurs
+villages un peu plus tôt, un peu plus tard, que leur importe, du moment
+qu’ils sont nourris et ne marchent plus dans l’inconnu !
+
+Parlerai-je de l’avenir réservé à ces contrées ? En pareille matière, il
+est toujours imprudent de jouer au prophète. Il semble toutefois que la
+situation présente, si modeste soit-elle, nous autorise à augurer
+favorablement du lendemain. Le trafic est limité à l’embouchure des
+rivières et aux rives de la lagune. Et cependant, telle est déjà son
+activité, que cinq factoreries se sont établies sur cette plage hier
+encore déserte. Chaque mois une quinzaine de navires y font escale, et
+les droits de douane ont donné pour les exercices 1891-1892, _toutes
+dépenses payées_, un reliquat de 614,000 francs. Et il ne s’agit ici que
+du seul poste de Grand-Bassam. Que sera-ce lorsque toute cette Côte
+d’Ivoire, 600 kilomètres de littoral, sera en relation d’affaires avec
+l’intérieur ? Il suffirait que les caravanes de Kong pussent y arriver
+librement. A l’heure actuelle, elles ne dépassent pas Attakrou,
+craignant de voir leurs pirogues arrêtées, rançonnées par les riverains
+du Comoé. Il en résulte qu’en ce village, à dix journées à peine de
+Grand-Bassam, les marchandises apportées par les traitants noirs sont
+toutes de provenance anglaise et viennent à dos d’homme de Cape-Coast,
+situé à quarante jours de marche. Rien de plus simple cependant que
+d’assurer la sécurité du transit sur le Comoé. Deux équipes de laptots
+suffiraient à la police. Il n’y a pas à brûler une amorce. Nous-mêmes,
+avec les faibles moyens dont nous disposions, avons réussi à régler de
+fâcheux incidents, en quelques heures, sans coup férir. Ajoutez quelques
+petits postes dans le Sanwi et l’Indénié, uniquement pour diriger
+l’ouverture ou l’amélioration des chemins. Que de fois les chefs nous
+l’ont demandé, s’écriant : « Envoyez-nous des hommes pour nous conduire,
+et nous ferons les routes. »
+
+Il s’agit ici d’une prise de possession essentiellement pacifique. Ces
+populations n’ont que des qualités passives qu’il convient de savoir
+utiliser. Tout cela aurait pu se faire déjà ; mais les agents de Grand-
+Bassam ne sauraient encourir, à cet égard, le moindre reproche. Ces
+retards sont plutôt la conséquence de la fiction administrative qui
+reliait la Côte d’Ivoire à nos possessions des Rivières du Sud,
+distantes de 2,000 kilomètres. L’initiative d’un gouverneur ne saurait
+s’exercer de si loin par l’intermédiaire d’un sous-ordre. Elle doit se
+manifester sur place, directement. Au surplus, il s’agit moins ici
+d’administrer que d’ouvrir, au préalable, les voies commerciales.
+L’œuvre n’est pas de celles qu’on dirige du fond de son cabinet. Le rôle
+des représentants de la France, pour le moment du moins, est de se
+montrer à l’intérieur, de capter la confiance des chefs et des peuples.
+
+Mais à quoi bon insister ? La question est trop simple pour qu’on hésite
+à la trancher[9]. De sa prompte solution dépendra le développement d’une
+possession qui non seulement n’aura pas coûté un centime à la métropole,
+mais donne dès aujourd’hui autre chose que des espérances.
+
+J’ai dit possession et non colonie ; ce dernier terme impliquerait
+l’idée de peuplement, et nous ne parlons que d’une exploitation. Mais, à
+ce point de vue, la position nous paraît de premier ordre. Quiconque
+pénétrera comme nous au cœur de ces contrées n’hésitera point à affirmer
+que la France occupe ici l’une des situations les plus avantageuses de
+la côte occidentale d’Afrique.
+
+Cette conviction suffirait à nous dédommager des vicissitudes de la
+route, des peines endurées. Mais avons-nous vraiment souffert ? Du
+moins, ce genre de souffrance n’a-t-il pas son charme ? Il en est des
+tribulations du voyage comme de ces cimes escarpées que nous voyons, le
+soir, rester longtemps lumineuses au-dessus de la plaine noyée d’ombre.
+Sur l’horizon de nos souvenirs, sur le fond un peu gris de l’existence
+quotidienne, elles se détacheront toujours nettes. Et qui sait ? Parfois
+peut-être on se dira : « Ces jours-là seulement j’ai vécu ! »
+
+
+
+
+ APPENDICE
+
+ (EXTRAIT DU _Temps_ DU 11 SEPTEMBRE 1893.)
+
+ * * * * *
+
+
+Le gouvernement anglais vient de déposer sur le bureau de la Chambre des
+Communes le texte de la convention franco-anglaise conclue, le 12
+juillet dernier, pour compléter les conventions du 10 août 1889 et du 26
+juin 1891, et pour fixer la frontière entre la colonie française de la
+côte d’Ivoire et la colonie anglaise de la côte d’Or.
+
+On se souvient qu’une commission mixte franco-anglaise avait été
+désignée en 1891 pour procéder, sur place, à l’établissement de cette
+frontière conformément à ces deux conventions. Le commissaire français
+était le capitaine Binger, qu’accompagnaient le docteur Crozat, le
+lieutenant Braulot et notre collaborateur Marcel Monnier ; le
+commissaire anglais était le capitaine Lang. Mais le texte de la
+convention de 1889 n’était pas d’une grande précision, et il prêtait à
+des interprétations très différentes.
+
+La frontière, y disait-on, qui a pour point de départ Newtown sur la
+côte, devait suivre « la lagune de Tendo et celle d’Aby jusqu’à Nougoua.
+A partir de Nougoua, le tracé de la frontière sera établi en tenant
+compte des traités respectifs conclus par les deux gouvernements avec
+les indigènes. Ce tracé sera prolongé jusqu’au 9e degré de latitude
+nord. »
+
+C’est pour ce motif qu’en 1891 une seconde convention vint préciser la
+première afin de déterminer la valeur des « traités respectifs conclus
+par les deux gouvernements avec les indigènes ». C’est ainsi que la
+frontière, à partir de Nougoua, devait se diriger vers le nord en
+laissant le Sanwi et l’Indénié à la France, le Broussa, le Aowin et le
+Sahué à l’Angleterre. Plus au nord, la ligne frontière devait passer à
+10 kilomètres à l’est de la route d’Annibilékrou à Bondoukou et gagner
+la Volta en plaçant le territoire de Bondoukou dans la sphère d’action
+de la France.
+
+On pouvait supposer avec ce commentaire que les capitaines Binger et
+Lang allaient pouvoir exécuter facilement la mission qui leur était
+confiée. Mais, dès les premiers jours, on constata que le commissaire
+anglais, jugeant les intérêts de la colonie de la côte d’Or compromis
+par ces arrangements, voulait, dans l’interprétation des textes, arriver
+à repousser vers l’est la frontière française. Tout d’abord, un conflit
+s’éleva sur l’attribution de la ville même de Nougoua. « _A partir de_,
+disait le capitaine Lang, ne veut par dire que le village soit français.
+Dès lors, j’en revendique la propriété pour l’Angleterre. » Il fut
+impossible ensuite de s’entendre sur les limites des territoires
+dénommés dans la convention explicative de 1891. Tel village perdu dans
+la forêt équatoriale relevait-il du chef de Broussa et, par conséquent,
+était-il anglais : ou bien, au contraire, appartenait-il à la France
+comme tributaire du chef de Sanwi ? Les contradictions s’accumulèrent au
+point que la rupture fut inévitable. Le capitaine Binger et le capitaine
+Lang s’en allèrent en exploration chacun de leur côté, et M. Marcel
+Monnier a raconté, ici même, le voyage si intéressant qu’il a fait avec
+le commissaire français à Kong et dans la vallée du Comoé.
+
+Les explorateurs revinrent en Europe et communiquèrent à leurs
+gouvernements les résultats de leurs missions. Des négociations
+s’engagèrent alors à Paris entre MM. Phipps et Crowe, de l’ambassade
+d’Angleterre, et MM. G. Hanotaux, directeur des consulats au ministère
+des affaires étrangères, et J. Haussmann, chef de division à
+l’administration des colonies. Il résulta de ces pourparlers que le
+capitaine Binger avait parfaitement accompli son devoir en résistant aux
+prétentions de son collègue, puisque la convention qui fut signée le 13
+juillet nous donne entièrement satisfaction.
+
+Ainsi, le village de Nougoua reste en notre possession, de sorte que la
+frontière, après avoir suivi la lagune et le fleuve Tanoé, quitte ce
+fleuve à cinq milles en amont de Nougoua. De là, la frontière se dirige
+vers le nord, passe par le sommet de la colline de Ferra-Ferrako et
+atteint la rivière Boi ou Bogne, affluent de droite du Tanoé, à deux
+milles au sud-est du village de Bamianko qui reste à la France. A partir
+de ce village, c’est le thalweg de la rivière Boi, dont le cours est
+orienté de l’ouest à l’est, qui sert de frontière, jusqu’au village
+d’Edoubi ou Dibi. Au delà, la frontière est moins précise, parce que la
+carte de ces régions, essentiellement forestières, n’est pas aussi
+exactement relevée qu’aux environs de Nougoua et de la rivière Boi.
+Aussi la convention se borne-t-elle à dire que la limite passera à 16
+kilomètres à l’est du village de Iaou, situé sur la rivière Bia qui se
+déverse dans la lagune d’Elby, et à un kilomètre au sud du village
+d’Abourouferrassi qui appartient à la France. C’est ainsi que le
+territoire français de l’Indénié se trouvera séparé du territoire
+anglais de Sahué.
+
+Comme Abourouferrassi est à plus de deux cents kilomètres de la côte, il
+ne semble pas utile, en ce moment, de mieux fixer une frontière qui
+traverse des forêts presque impénétrables. Ce que l’on veut, par des
+conventions de cette nature, c’est s’assurer des facilités de
+communication entre l’intérieur et la côte. On conçoit, dès lors,
+pourquoi dans l’acte du 12 juillet dernier on se borne à reproduire une
+clause de la convention du 26 juin 1891 plaçant la frontière à 10
+kilomètres à l’est de la route conduisant directement d’Annibilékrou —
+village situé à 20 kilomètres environ au nord d’Abourouferrassi — à
+Bondoukou, ce grand centre commercial avec les chefs duquel le capitaine
+Binger a conclu en 1888 un traité de protectorat.
+
+A quelques kilomètres au sud de Bondoukou, s’arrête la forêt dense. On
+est là en pays découvert, en région peuplée et civilisée. La frontière
+assure à la France et aux habitants de Bondoukou le libre accès dans la
+boucle du Niger, en se tenant toujours à 10 kilomètres à l’est de la
+route commerciale qui va de Bondoukou à la Volta noire ou occidentale,
+en passant par Sorobango, Tambi, Takhari et Bandagadi. C’est entre
+Bandagadi et Kirhindi que la frontière atteint la Volta, qu’elle suit
+dans la direction du nord jusqu’au 9e parallèle. A partir de ce point,
+les limites restent indécises et ne seront fixées que le jour où, à la
+suite des voyages de leurs explorateurs, la France et l’Angleterre
+pourront fixer leur sphère d’influence dans la boucle du Niger.
+
+On enregistrera avec plaisir, en France, l’accord qui vient de mettre
+fin aux difficultés si malencontreusement suscitées par le capitaine
+Lang, et si un vœu pouvait être exprimé, c’est que la France et
+l’Angleterre règlent au plus tôt une affaire semblable soulevée, presque
+en même temps, à propos de la délimitation de Sierra-Leone et de la
+Guinée française.
+
+
+
+
+ TABLE DES GRAVURES
+
+ * * * * *
+
+
+ Pages.
+
+ Portrait de l’auteur Frontispice
+
+ Le docteur Crozat, mort au Soudan (1892) VI
+
+ Le capitaine Binger et le lieutenant Braulot, camp 16
+ d’Afforénou (janvier 1892)
+
+ Jeunes femmes d’Assinie (côte d’Ivoire) 42
+
+ Alfred 50
+
+ Akassimadou, roi de Krinjabo, et sa cour 60
+
+ Dame de Krinjabo à sa toilette 64
+
+ L’arbre des Palabres à Krinjabo 70
+
+ Iébiénié, chef des captifs du roi de Krinjabo 84
+
+ Fiencadia, chef de N’Gakin et d’Assuakourou 102
+
+ N’Gakin (Sanwi) 106
+
+ L’instrument de Molière au pays noir 110
+
+ Le médecin de N’Kossa et sa femme 116
+
+ Arbre tombé (forêt du Sanwi) 124
+
+ Un village de la forêt (Adouakourou) 128
+
+ La case de Kofi, chef d’Abengourou 138
+
+ Sentier de forêt dans l’Indénié. Indigènes allant 142
+ laver la terre aurifère
+
+ Peseurs d’or 148
+
+ Case des fétiches à l’entrée d’un village (Indénié) 156
+
+ Poupées-fétiches 160
+
+ Bondoukou vu du sud-est 170
+
+ Ruelle devant la maison de Sitafa (Bondoukou) 176
+
+ Un coin du marché (Bondoukou) 182
+
+ Une visite chez Sitafa 186
+
+ Captives de Sitafa (Bondoukou) 190
+
+ Arbre rampant. — Village de Kagoué (pays Pakhalla) 194
+
+ Kawaré (pays de Kong) 198
+
+ Une mosquée de Kong 204
+
+ Une emplette. — Marché de Kong 210
+
+ Angle de rue (Kong) 218
+
+ Dans la rue (Kong). — Quelques passants 222
+
+ Tisserands colportant leurs étoffes dans les faubourgs 228
+ de Kong
+
+ Kong. — Une place dans le quartier de Kourila 230
+
+ Dans le quartier Dioula. — Ouandarama (Djimini) 234
+
+ Marchande de dolo, Dakhara (Djimini) 240
+
+ Femme de Satama (Diammala) 248
+
+ Un palabre 254
+
+ Village ganne (frontière du Baoulé) 260
+
+ Le chef de Zouépiri 266
+
+ Le Comoé à Kabrankrou 272
+
+ Les filles de Bénié Couamié, roi de Bettié 278
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+ * * * * *
+
+
+ Pages.
+
+ A Monsieur le capitaine Binger I
+
+ I. — De Marseille à la Côte d’Ivoire 1
+
+ II. — Assinie 37
+
+ III. — Krinjabo 55
+
+ IV. — Premiers bivouacs 72
+
+ V. — Villages de la forêt 99
+
+ VI. — Trois mois dans la brousse 125
+
+ VII. — Namarou 161
+
+ VIII. — Chez Sitafa 171
+
+ IX. — Pays de Kong 189
+
+ X. — Kong 203
+
+ XI. — Le camp royal 219
+
+ XII. — Djimini et Diammala 231
+
+ XIII. — Arrêtés dans le Baoulé 249
+
+ XIV. — Sur le Comoé 268
+
+ APPENDICE 293
+
+
+ * * * * *
+ PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
+
+
+
+
+NOTES :
+
+
+[Note 1 : Ces craintes ne furent pas justifiées. La mission a été assez
+heureuse pour rapporter de la Côte d’Ivoire et du Soudan un millier de
+photographies. Exposées d’abord à l’École nationale des Beaux-Arts,
+elles figurent actuellement à l’Exposition permanente des Colonies, au
+palais de l’Industrie. M. Claude Bienne leur a consacré un intéressant
+article dans la _Revue hebdomadaire_ (10 décembre 1892.)
+
+ (_L’éditeur._)]
+
+[Note 2 : La situation n’est plus la même actuellement. Assinie
+désormais aura, comme Grand Bassam, sa canonnière de lagune. La
+surveillance de la côte est assurée par un aviso colonial, le _Capitaine
+Ménard_.
+
+ (_L’Editeur._)]
+
+[Note 3 : Voir à l’_Appendice_.]
+
+[Note 4 : Vin de palme.]
+
+[Note 5 : Bière de mil.]
+
+[Note 6 : La gamme des formules de politesse : Merci, bonjour, Dieu vous
+garde, Dieu vous donne une nombreuse famille, etc.]
+
+[Note 7 : Voir l’Appendice.]
+
+[Note 8 : Tel a été l’objet de la mission confiée à MM. les capitaines
+Marchand et Manet de l’infanterie de marine. Ses débuts furent on ne
+peut plus heureux. Elle vient en effet d’obtenir la soumission complète
+des chefs de Tiassalé. L’occupation de cette localité, la plus
+importante du Baoulé, assure désormais la liberté des communications sur
+le cours inférieur du Bandama. Ce fleuve est destiné à devenir, avant
+peu, une des principales artères commerciales de nos possessions de
+l’Ouest-Africain.
+
+Au moment où ces pages étaient sous presse, nous avions le chagrin
+d’apprendre la mort d’un des explorateurs. M. le capitaine Manet s’est
+noyé dans les rapides en redescendant à la côte chercher des
+approvisionnements. Son corps a été retrouvé et inhumé à Tiassalé. Quant
+à M. Marchand, à peine rétabli de la fièvre qui avait mis ses jours en
+danger, après avoir rendu les derniers devoirs à son infortuné
+compagnon, il se disposait, suivant les nouvelles les plus récentes, à
+continuer sa marche vers l’intérieur.]
+
+[Note 9 : Ce vœu a été exaucé. Un décret, en date du 10 mars 1893,
+enlevait l’administration de ces territoires au gouvernement des
+Rivières du Sud. — Le 20 mars, un autre décret nommait M. le capitaine
+Binger gouverneur de la Côte d’Ivoire.]
+
+
+
+
+Note du transcripteur :
+
+
+ Page 67, " s’ouvrent de schambres tapissées " a été remplacé par
+ " des chambres "
+
+ Page 74, " touche sa berge mandite " a été remplacé par " maudite "
+
+ Page 144, " chaîne de collines dont l’attitude " a été remplacé par
+ " l’altitude "
+
+ Page 158, " population se range en hémicyle " a été remplacé par
+ " hémicycle "
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78302 ***
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+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78302 ***</div>
+<div class="margins">
+<div class="transnote x-ebookmaker-drop">
+<p class="center less"><a href="#toi">Table des gravures</a> —
+<a href="#toc">Matières</a></p>
+</div>
+
+<p class="x-ebookmaker-drop space-above2">
+</p>
+
+<div class="figcenter iw4">
+<figure id="cover"><img src='images/cover.jpg' alt='[Couverture]'>
+<p class="small x-ebookmaker-drop">(<a href="images/cover.jpg">T.
+grande</a>)</p>
+</figure>
+</div>
+
+<div class="page">
+<p class="center xlarge letter-spaced01">FRANCE NOIRE</p>
+</div>
+
+<div class="page">
+<p class="space-above2">L’auteur et les éditeurs déclarent réserver
+leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans
+tous les pays étrangers, y compris la Suède et la Norvège.</p>
+
+<p class="space-above15">Ce volume a été déposé au ministère de
+l’intérieur (section de la librairie) en novembre 1893.</p>
+
+<p class="center space-above2 space-below1">DU MÊME
+AUTEUR&nbsp;:</p>
+
+<p class="narrow"><em>Un printemps sur le Pacifique</em>&nbsp;:
+<span class="bold">Iles Hawaï.</span></p>
+
+<p class="narrow"><span class="bold">Des Andes au Para.</span>
+<em>Équateur — Pérou — Amazone.</em></p>
+
+<p class="center space-above1">(<em>Ouvrages couronnés par
+l’Académie française.</em>)</p>
+
+<p class="space-above2">
+</p>
+
+<hr class="decor width25">
+
+<p class="center small">PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET
+C<sup>ie</sup> 8, RUE GARANCIÈRE.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="figcenter iw4">
+<figure id="map"><img src='images/map.jpg' alt=''>
+<p class="cp1">CARTE DE L’ITINÉRAIRE DE LA MISSION DU CAPITAINE
+BINGER (1892),</p>
+
+<p class="cp2">Communiquée par la Société de géographie de
+Paris.</p>
+
+<p class="small">(<a href="images/map_large.jpg">T. grande</a>)</p>
+</figure>
+</div>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i01"><img src='images/i01.jpg' alt=
+'[Illustration: Portrait de l’auteur]' title=
+'Portrait de l’auteur'>
+</figure>
+</div>
+
+<div class="titlepage">
+<p class="center large letter-spaced01">MISSION BINGER</p>
+
+<hr class="decor width5">
+
+<h1><span class="xxlarge letter-spaced">FRANCE NOIRE</span><br>
+<span class="less">(CÔTE D’IVOIRE ET SOUDAN)</span>
+</h1>
+
+<p class="center letter-spaced01 spaced17"><span class=
+"med">PAR</span><br>
+MARCEL MONNIER<br>
+<span class="small">MEMBRE DE LA MISSION</span></p>
+
+<hr class="decor width2">
+
+<p class="center letter-spaced spaced15"><span class=
+"med sserif">OUVRAGE ACCOMPAGNÉ DE QUARANTE GRAVURES</span><br>
+<span class="small">D’APRÈS LES PHOTOGRAPHIES DE L’AUTEUR</span>
+</p>
+
+<div class="figdecor iwdecor1">
+<figure><img src='images/logo.jpg' alt='[Décoration]'>
+</figure>
+</div>
+
+<p class="publisher"><span class=
+"large letter-spaced01">PARIS</span><br>
+<span class="med letter-spaced01">LIBRAIRIE PLON</span><br>
+<span class="less">E. PLON, NOURRIT <span class="med">ET</span>
+C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS</span><br>
+<span class="small letter-spaced01">RUE GARANCIÈRE, 10</span>
+</p>
+
+<hr class="decor width1">
+
+<p class="center"><span class=
+"less letter-spaced01">1894</span><br>
+<span class="small"><em>Tous droits réservés</em></span>
+</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i02"><img src='images/i02.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">LE DOCTEUR CROZAT</p>
+
+<p class="cp4">MORT AU SOUDAN (1892)</p>
+</figure>
+</div>
+
+<h2 class="space-above"><span class="pagenum" id=
+"Page_VII">[VII]</span><a id="dedic"></a><em>A MONSIEUR LE
+CAPITAINE BINGER.</em>
+</h2>
+
+<p class="nind pad4 space-above2"><em><span class="sc">Mon cher
+ami</span>,</em>
+</p>
+
+<p class="space-above15"><em>Vous souvient-il qu’un soir, au
+campement, au début de notre longue marche en forêt, nous
+philosophions sur les incidents de la journée&nbsp;?</em>
+</p>
+
+<p><em>L’étape, sous les averses répétées, avait été très dure, le
+terrain coupé de marigots et de fondrières, la broussaille
+impitoyable. Les deux tiers de nos porteurs étaient restés en
+route, y compris, cela va sans dire, les individus chargés des
+provisions de bouche, des hardes et de la literie. Je nous vois
+encore défaits, boueux, ne possédant pour tous effets de rechange
+que nos pèlerines en caoutchouc, prêts à passer la nuit dans ce
+déshabillé, sous un abri de palmes, après une collation de venaison
+boucanée et d’ignames cuites sous la cendre.</em>
+</p>
+
+<p><em>Et le gîte&nbsp;! En pleine brousse, au flanc d’un coteau,
+d’un de ces soulèvements volcaniques, reliefs décevants<span class=
+"pagenum" id="Page_VIII">[VIII]</span> escaladés d’un pas rageur,
+avec l’espérance jamais réalisée de découvrir enfin, de la cime,
+une échappée sur l’horizon&nbsp;; un défrichement sommaire,
+quelques arbres jetés bas et, parmi les décombres de ces colosses,
+au milieu des bananiers et des maniocs poussant entre les souches
+calcinées, trois ou quatre petites cases au chaume dévasté,
+branlantes, dévalant de guingois sur une pente de quarante-cinq
+degrés. Çà et là, occupées à laver, pour le compte d’un chef, le
+quartz aurifère, quelques femmes, s’il est permis d’appliquer ce
+nom aux silhouettes fantomatiques des captives évoluant autour de
+nous dans la pénombre. Elles vivaient là, ces créatures, seules,
+entre la forêt ruisselante et le marigot aux eaux troubles,
+décharnées, un lambeau de pagne aux reins, hideuses sous la
+carapace de vase qui s’écaillait sur leurs membres grêles. Quelles
+hôtesses&nbsp;!</em>
+</p>
+
+<p><em>Et, la nuit venue, lorsqu’un brouillard montant des futaies
+trempées nous cacha les premières étoiles, allongés près des
+tisons, dans une moiteur d’étuve, de bonne humeur malgré tout, une
+gaieté nous venait en songeant à ce que penseraient de nous nos
+amis et nos proches, s’ils pouvaient nous apercevoir à pareille
+heure, en pareil lieu. Aucun d’eux à coup sûr, s’il pensait aux
+absents, n’évoquait figures aussi singulières. Pas un sans doute
+n’eût reconnu ceux dont, quelques semaines<span class="pagenum" id=
+"Page_IX">[IX]</span> auparavant, il pressait la main, à la veille
+du départ.</em>
+</p>
+
+<p><em>Alors, si j’ai bonne mémoire, vous — qui cependant en avez
+vu de si rudes&nbsp;! — vous vous êtes écrié&nbsp;:</em>
+</p>
+
+<p><em>— Croyez-vous qu’il soit possible de faire comprendre à qui
+ne l’a pas éprouvé ce qu’est une journée pareille&nbsp;? Qu’on
+raconte donc cela&nbsp;!...</em>
+</p>
+
+<p><em>Vous disiez vrai. Ces impressions sont de celles que l’on
+subit sans pouvoir les traduire. La description, si sincère
+fût-elle, serait taxée de fantaisie. Dans cette extraordinaire
+Afrique le réel confine à la fable.</em>
+</p>
+
+<p><em>Et pourtant je n’ai pas craint de vous offrir ce livre. Que
+peut-il être sinon le procès-verbal de nos étapes durant sept mois
+d’existence errante dans les forêts de Guinée, sur les plateaux du
+Soudan méridional, de Bondoukou à Kong, de Kong au Diammala&nbsp;?
+C’est l’impression notée au jour le jour, le spectacle vu des
+coulisses, la vie intime au campement, l’incident gai ou triste
+jalonnant la route, les petits ennuis, les vastes espoirs.</em>
+</p>
+
+<p><em>La relation de l’explorateur, procédant avec la rigueur d’un
+exposé scientifique, est le plus souvent muette sur tout cela.
+L’anecdote, le détail futile ou simplement pittoresque ne peuvent
+guère y trouver place. Peut-être parmi ceux-là, et ils sont
+nombreux encore, qu’attire le mystère des expéditions lointaines,
+mais qui ne les<span class="pagenum" id="Page_X">[X]</span>
+connaissent que par ouï-dire, parmi ceux que la destinée retient
+sur la douce terre de France, devant les horizons accoutumés,
+quelques-uns s’intéresseront-ils à ce petit côté des grandes
+choses. C’est donc pour eux que nous publions ces notes. Pour nous
+aussi, n’est-ce pas&nbsp;? Car elles nous rappelleront d’étranges
+heures, pénibles souvent, très douces parfois, pendant lesquelles
+toujours nous nous sommes profondément sentis vivre. Puisse ce
+volume, à défaut d’autre mérite, avoir à nos yeux la valeur d’un
+témoin, d’un confident des émotions que nous avons fraternellement
+partagées&nbsp;!</em>
+</p>
+
+<p><em>Comme il fut, où il fut écrit, vous le savez. Un peu
+partout&nbsp;: dans la brousse et dans les villages, sous la maison
+de toile et sous la case de palmes&nbsp;; pendant les après-midi
+torrides, sous le regard des visiteurs indigènes accroupis autour
+de nos couchettes&nbsp;; le soir, à la clarté des feux, dans
+l’apaisement de la forêt endormie. Il vous revenait de droit, à
+vous et à nos compagnons le lieutenant Braulot et le docteur
+Crozat. Acceptez-le donc comme un hommage cordial aux amis vivants,
+comme un souvenir à l’ami disparu.</em>
+</p>
+
+<p><em>Pourquoi faut-il que, dans notre petit groupe, dont la
+longue intimité du voyage avait fait un cercle familial, un deuil
+ait assombri la joie du retour&nbsp;? Ce n’est pas sans un
+serrement de cœur que j’écris le nom de<span class="pagenum" id=
+"Page_XI">[XI]</span> l’excellent Crozat, du savant enlevé à
+l’affection des siens, dans tout l’éclat de sa jeune renommée. Ses
+travaux dans l’Ouest africain l’avaient déjà placé hors de pair.
+Sous la tente, au camp de Nougoua, vous lui donniez l’accolade en
+attachant sur sa poitrine le ruban si bien gagné. Plus récemment,
+M. le ministre de la marine l’élevait à la première classe de son
+grade&nbsp;: cette suprême consécration d’une carrière si brève et
+si brillante, il ne lui a point été donné de la connaître. Mais ce
+que ne sauraient oublier ceux dont, pendant plusieurs mois, il
+partagea la vie, ce sont ses qualités de cœur, sa sollicitude
+toujours en éveil et cette belle humeur réconfortante sous laquelle
+il savait voiler ses préoccupations les plus graves. Lorsqu’il
+prenait congé de nous à Kong, le 11 juin, pour regagner la France
+par le Niger et le Sénégal, qui de nous se fût douté que nous le
+voyions pour la dernière fois&nbsp;? Il partait en pleine santé,
+confiant dans l’heureuse issue d’une expédition dont il avait
+combiné le plan de longue date. La maladie l’a terrassé, quand sa
+tâche était presque accomplie, à la veille d’atteindre Sikasso, la
+capitale de notre allié Tiéba dont il avait été l’hôte — lors de sa
+belle exploration du Mossi — dont il était resté l’ami.</em>
+</p>
+
+<p><em>A Dieu ne plaise que j’inflige à cet esprit si fin le
+fardeau d’une oraison funèbre&nbsp;! Qu’il nous suffise,
+en<span class="pagenum" id="Page_XII">[XII]</span> tête de ces
+pages où son nom reviendra plus d’une fois, d’adresser à sa mémoire
+un salut attendri. Dans ce continent noir, nécropole de voyageurs
+illustres, il repose à son tour. Que cette terre soudanienne, où il
+avait marqué son empreinte, lui soit légère.</em>
+</p>
+
+<p><em>Et maintenant laissez-moi vous remercier, mon cher ami,
+d’avoir bien voulu m’associer à votre œuvre. J’ai retrouvé près de
+vous, chemin faisant, les sensations inoubliables éprouvées déjà
+sous d’autres cieux, sur les plateaux glacés des Andes, dans la
+forêt amazonienne, cette quiétude singulière, cet allégement de
+tout notre être que nous vaut la vie à l’air libre, en face de la
+nature primitive. Affaire d’atavisme, sans doute. Il faut si peu de
+chose pour réveiller le nomade qui sommeille au cœur de tout
+civilisé&nbsp;!</em>
+</p>
+
+<p><em>Mais ici l’impression n’avait plus cette teinte de
+mélancolie qu’elle emprunte à la solitude. Je marchais avec des
+amis. Et les misères de la route disparaissent&nbsp;; il ne reste
+que le souvenir de l’amitié nouée dans la communauté des peines et
+des joies.</em>
+</p>
+
+<p class="right pad-right2"><em><span class="sc">Marcel</span>
+MONNIER.</em>
+</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<p class=
+"center pb space-above xlarge letter-spaced01 space-below1">
+<span class="pagenum" id="Page_1">[1]</span>FRANCE NOIRE</p>
+
+<hr class="decor width20">
+
+<h2 class="nopb"><a id="c01"></a>I</h2>
+
+<p class="sch3">DE MARSEILLE A LA COTE D’IVOIRE.</p>
+
+<p>Embarqués&nbsp;!</p>
+
+<p>La chose se fit un soir de fête, un après-midi de Noël assez
+triste, sous un ciel bas et terne, un temps de brume dont la fadeur
+évoquait des horizons de Tamise ou de Mersey plutôt que les coteaux
+parfumés de Provence.</p>
+
+<p>Tout proches cependant, leurs crêtes calcaires redressées, dans
+l’envolée des nuées, en escarpements fantastiques, ils s’étageaient
+piqués de lumières. Et, dans ce vaste amphithéâtre, des carillons
+grêles détachaient leurs arpèges sur un accompagnement grave de
+flot battant la roche.</p>
+
+<p>Noël&nbsp;! Singulier moment pour partir que celui des réunions
+intimes où le cercle de famille se resserre autour du foyer. Mais
+choisit-on son jour et son heure&nbsp;? L’un et l’autre dépendent
+trop souvent du hasard, cette<span class="pagenum" id=
+"Page_2">[2]</span> force aveugle à laquelle, plus que personne, le
+voyageur est soumis. Elle semblerait, en ce qui me concerne, se
+complaire à des coïncidences. A coup sûr, un ancien eût vu plus
+qu’un événement fortuit dans le concours de circonstances qui m’ont
+fait, à plusieurs années d’intervalle et pour des destinations bien
+diverses, prendre la mer précisément à cette même date. Il y a,
+hélas&nbsp;! huit ans tout juste, du pont du paquebot qui
+m’emportait vers les Antilles et le Mexique, je voyais les feux de
+Saint-Nazaire pâlir dans le crépuscule. Alors comme aujourd’hui
+cette soirée d’hiver était presque tiède, sans brise, la mer plate,
+le ciel embrumé. Mais que m’importait&nbsp;! C’était le premier
+grand départ, la fièvre du lointain, les espérances sans limite,
+toute la griserie aspirée dans la brise soufflant du large...</p>
+
+<p>Un autre Noël encore, celui-là dans la baie de Naples, en route
+pour l’Extrême-Orient. Une nuit funèbre&nbsp;: à terre le choléra,
+sur mer la bourrasque&nbsp;; un ciel d’encre crevant en ondées et,
+du Pausilippe à Castellamare, dans l’ombre où de rares points
+lumineux mettaient un tremblotement de cierges, les cloches des
+campaniles tintant comme des glas.</p>
+
+<p>Depuis, Noël m’est apparu tour à tour dans l’Empire du soleil
+levant, grelottant, poudré à frimas, et sur les <em>campos</em> de
+l’Amérique australe dans les langueurs de la canicule. Cette
+année-ci du moins, il y a peu de jours, rien ne m’eût laissé
+prévoir qu’il dût me surprendre en tenue de route. Tout s’est
+décidé si vite&nbsp;! C’est de règle en pareil cas, et peut-être, à
+tout prendre, vaut-il mieux qu’il en soit ainsi.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_3">[3]</span>Si disposé que l’on
+soit à courir les aventures, ce tour d’esprit ne saurait vous
+affranchir absolument des mille liens dont vous enserre le retour à
+la vie civilisée, tyrannie très douce des vieilles habitudes sitôt
+reprises, des amitiés renouées&nbsp;; toutes choses qui ne peuvent
+trouver place au fond de la valise, et qu’on n’abandonne pas sans
+regrets. Qui sait&nbsp;? Pour peu qu’on prît le temps de réfléchir,
+peut-être hésiterait-on à franchir le pas décisif. Les adieux, le
+départ, autant d’arrachements. L’opération sera d’autant moins
+douloureuse qu’on abrégera les préliminaires. Les nôtres n’auront
+pas traîné. Rapides comme un prologue de féerie.</p>
+
+<p>Avez-vous remarqué qu’en général les premières scènes d’une
+pièce à spectacle se déroulent dans un décor des plus simples,
+entre personnages d’humeur paisible et sédentaire que rien ne
+semble prédestiner aux situations mouvementées des tableaux
+suivants&nbsp;? En cela s’affirme l’art des contrastes. Quand le
+rideau tombé sur une étude de tabellion, sur un laboratoire de
+savant, se relève au bout de quelques minutes découvrant soit la
+pleine mer, le pont d’un navire, soit un campement dans les jungles
+de Bornéo ou de Java, l’effet est sûr. L’observation, pour oiseuse
+qu’elle paraisse, n’est pas tout à fait inutile, le début de notre
+voyage procédant directement, pourrait-on croire, de la même
+esthétique.</p>
+
+<p>Rien de moins compliqué que le décor où s’engage l’action.</p>
+
+<p>Le théâtre représente la salle des conférences de la Société de
+géographie, boulevard Saint-Germain. Intérieur<span class="pagenum"
+id="Page_4">[4]</span> calme où, deux fois par mois, il est parlé
+de contrées lointaines, pour la plus grande joie d’un public
+fermement résolu à n’y mettre jamais les pieds. Assistance
+nombreuse et, comme à l’ordinaire, très sympathique&nbsp;: beaucoup
+de dames. A la tribune, un collègue disserte sur l’Afrique en
+général et sur tel point de la côte en particulier. Lequel&nbsp;?
+Je ne saurais dire au juste. Je confesse — et l’on verra si je suis
+excusable — n’avoir prêté, ce soir-là, aux développements du
+conférencier qu’une oreille assez distraite.</p>
+
+<p>De loin en loin, un effet de nuit. Dans le brusque effacement du
+gaz, la lampe oxhydrique projette sur la muraille des silhouettes
+moricaudes, des spécimens de végétations exotiques.</p>
+
+<p>Pendant un de ces intermèdes, un retardataire pénètre dans la
+salle. Une place restait libre, à côté de la mienne&nbsp;: le
+nouveau venu s’en empare. Une minute plus tard, quelqu’un me frappe
+amicalement sur l’épaule et me salue d’un
+«&nbsp;bonsoir&nbsp;!&nbsp;» jeté à voix basse. Mon voisin était le
+capitaine Binger. On causa, discrètement, d’abord en phrases
+hachées, sans perdre de vue l’orateur et les projections. Puis
+l’entretien, prenant un tour plus personnel, nous absorba tout à
+fait.</p>
+
+<p>— Alors, vous comptez repartir&nbsp;?</p>
+
+<p>— Cela va se décider ces jours-ci, demain peut-être.</p>
+
+<p>— Et vous iriez&nbsp;?...</p>
+
+<p>— Là-bas toujours... en Guinée, au Soudan.</p>
+
+<p>Suivaient les détails. Il s’agissait d’opérer, de concert avec
+une commission nommée par le gouvernement britannique, la
+délimitation entre les possessions françaises<span class="pagenum"
+id="Page_5">[5]</span> de la Côte d’Ivoire et le protectorat
+anglais de la Côte d’Or (ancien royaume Achanti). Une affaire de
+deux mois, trois au plus. Après quoi, la mission française,
+poursuivant sa route à travers le Soudan méridional, visiterait les
+pays de Bondoukou et de Kong afin de consolider les relations
+établies par Binger, lors de son premier voyage, avec les chefs de
+ces régions. De Kong on redescendrait à la Côte en variant autant
+que possible l’itinéraire, par des contrées où les blancs n’avaient
+pas encore paru, le Diammala, peut-être le Baoulé. Enfin une
+magnifique randonnée. L’exposé se termina par cette demande
+inattendue&nbsp;:</p>
+
+<p>— Venez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>— Je crois bien&nbsp;! répliquai-je. Quand
+partons-nous&nbsp;?</p>
+
+<p>— Dans trois semaines, par le paquebot du 25.</p>
+
+<p>— C’est donc sérieux&nbsp;?... Vous m’emmenez&nbsp;?</p>
+
+<p>— Tout ce qu’il y a de plus sérieux. D’abord cela vous changera.
+Vous avez parcouru le monde, d’un hémisphère à l’autre. A votre
+album de voyage il ne manque qu’un seul feuillet, l’Afrique. Voici
+l’occasion de combler cette lacune. Cela vous va-t-il&nbsp;?</p>
+
+<p>— Avec vous, tout me va.</p>
+
+<p>— Puis, songez donc... Nous sommes chez nous là-bas. L’Afrique
+où nous allons, c’est encore la France.</p>
+
+<p>— La France noire.</p>
+
+<p>— Précisément.</p>
+
+<p>Et il insistait, le tentateur, remuant en moi des souvenirs à
+peine assoupis, des visions de sociétés barbares, de bivouacs et de
+forêts vierges, de pirogues évoluant au milieu des rapides sur des
+rivières inexplorées&nbsp;;<span class="pagenum" id=
+"Page_6">[6]</span> de quoi convaincre un hésitant, beaucoup plus
+qu’il n’était nécessaire pour persuader un converti. Dès les
+premiers mots ma résolution était prise. Cependant, à la tribune,
+le collègue parlait toujours&nbsp;; mais ce n’est plus lui que je
+voyais. C’était de nous qu’il s’agissait à présent, de notre
+voyage&nbsp;; c’étaient les indigènes de notre convoi dont les
+têtes crépues apparaissaient sur le mur blanc, dans un éclair. Déjà
+il me semblait que nous cheminions, le bâton à la main, parmi les
+lianes et les racines, dans le demi-jour d’un sentier de
+brousse.</p>
+
+<p>A la sortie, le pacte était scellé par un serrement de
+mains.</p>
+
+<p>— C’est dit... Vous y songerez&nbsp;?</p>
+
+<p>— Je ne songe qu’à cela.</p>
+
+<p>— A demain, alors.</p>
+
+<p>— A demain.</p>
+
+<p>Vingt-quatre heures plus tard, une lettre du sous-secrétaire
+d’État aux colonies m’apprenait que j’étais adjoint à la mission,
+et, le même jour, le personnel réuni autour de son chef, on se
+distribuait les rôles. Que serait le mien&nbsp;? J’hésitais, je
+l’avoue, avant d’adopter une spécialité. Historiographe de
+l’expédition, c’était trop ou trop peu. Quelques correspondances
+promises au <em>Temps</em>, il n’y avait pas là de quoi justifier
+le titre pompeux que me décernaient gracieusement, dans leurs
+informations, plusieurs feuilles françaises ou étrangères, y
+compris le <em>New-York Herald</em>. L’emploi d’ailleurs n’était
+pas de ceux dont l’utilité s’impose, les voyages qui réussissent —
+et j’espérais que le nôtre serait de ce nombre — pouvant
+s’approprier la devise<span class="pagenum" id="Page_7">[7]</span>
+des peuples heureux, lesquels, assure-t-on, n’ont pas
+d’histoire.</p>
+
+<p>Restait une autre tâche, moins ambitieuse, mais d’un intérêt
+plus immédiat&nbsp;: fixer la physionomie des êtres et des choses
+sur la plaque sensibilisée. Les souvenirs, les impressions où la
+personnalité de l’auteur finit toujours par se trahir, quoi qu’il
+en ait, n’auront jamais le relief et la vigueur de la chose vue. A
+la plus exacte des descriptions, on préférera la moindre image
+instantanée. Je m’occuperais donc des travaux photographiques.
+Besogne assez ingrate, encore que beaucoup de gens s’y adonnent
+aujourd’hui par plaisir, en amateurs. Pour moi, le dirai-je&nbsp;?
+il m’est impossible d’y ressentir le moindre agrément, encore moins
+un délassement, surtout en un tel voyage. Rien de plus pénible, de
+plus énervant et de plus aléatoire. Ceux-là seront de mon avis qui
+s’y seront livrés sous les tropiques, dans les conditions anormales
+résultant des longues marches en forêt, de la chaleur, de l’état de
+l’atmosphère saturée d’humidité, des orages quotidiens, enfin de la
+fatigue. Mes expériences antérieures me faisaient redouter un
+insuccès. En songeant aux vicissitudes du transport à dos de noir,
+aux culbutes, aux bains forcés, à l’extrême réserve dont on ne
+saurait se départir vis-à-vis d’indigènes prompts à s’alarmer de
+toute pratique nouvelle, il était permis de se demander à quel
+chiffre infime se réduiraient les collections rapportées. Que
+seraient-ils d’ailleurs, ces clichés pris à la hâte, le plus
+souvent à la dérobée&nbsp;? De piètres images sans doute dont
+souriraient MM. les membres des Photo-Clubs pour qui la<span class=
+"pagenum" id="Page_8">[8]</span> chambre noire n’a plus de
+secrets<a id="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class=
+"fnanchor">[1]</a>. Qu’importait, après tout&nbsp;! Telles quelles,
+elles constitueraient encore de précieux documents sur les types,
+les mœurs, la vie publique et privée de populations peu connues,
+dont plusieurs même allaient voir l’Européen pour la première
+fois.</p>
+
+<p>La tâche de chacun dûment déterminée, on s’était mis en
+campagne. Quinze jours de fièvre, quinze jours de courses pour
+rassembler le matériel indispensable, le campement, la
+pacotille&nbsp;; un galop de chasse à travers les industries
+diverses, des conserves alimentaires à la parfumerie en passant par
+les tissus, les cotonnades à ramages, les peluches défraîchies, les
+satins dans les prix doux, les fanfreluches tapageuses. Ce furent,
+de l’aube à la nuit, des déballages, des écroulements, des rafles
+d’articles étranges, disparates, hurlant d’être accouplés, des
+éblouissements, des stupeurs&nbsp;; et les visites aux officines
+d’où le bric-à-brac de la guerre, les armes d’un autre âge, fusils
+à pierre, coupe-choux, liés en fagots, sont expédiés à leur suprême
+destinataire, le roi nègre.</p>
+
+<p>De nos faits et gestes pendant cette quinzaine il ne m’est
+demeuré qu’un souvenir confus, une vague sensation de cauchemar, je
+ne sais quoi d’incohérent et de<span class="pagenum" id=
+"Page_9">[9]</span> chaotique où se mêlent les jours, les nuits,
+les objets, les visages, les recommandations des amis, les requêtes
+des indifférents. Oh&nbsp;! ces sollicitations écrites ou
+verbales&nbsp;! L’industriel qui préconise un appareil, une denrée,
+destinés à révolutionner les marchés exotiques&nbsp;; l’homme de
+science ou soi-disant tel vous adjurant de lui procurer certain
+insecte dont il prépare la monographie, celui-là même et pas un
+autre, avec des instructions méticuleuses sur la manière de
+discerner, empaqueter et conserver le coléoptère. Il faut, en dépit
+du temps qui vous éperonne, écouter cela de bon gré, posément, le
+sourire aux lèvres, sous peine de blesser au plus tendre de l’âme
+un futur membre de l’Institut. Je ne parle que pour mémoire des
+étonnantes propositions du barnum entrepreneur d’exhibitions
+anthropologiques, lequel, l’Afrique étant à la mode, désirerait
+qu’on lui recrutât un joli lot de bois d’ébène, une famille, un
+village, bêtes et gens, au plus juste prix. Qui saura jamais le
+total des assauts subis, des paroles gaspillées, la veille d’un
+départ, en une couple d’heures&nbsp;?</p>
+
+<p>Enfin tout est prêt, les caisses clouées, étiquetées,
+numérotées. Comment cela s’est accompli&nbsp;? On ne pourrait le
+dire. Toujours est-il que le gros des bagages est en route. Notre
+tour est venu de prendre le train. Et c’est alors une impression de
+fuite éperdue, à tire-d’aile, un essor de rêve aboutissant à la
+surprise d’un brusque réveil à bord du navire, sous la nuit
+silencieuse, dans la paix de la mer et du ciel.....</p>
+
+<p class="tb">*<br>
+* *</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_10">[10]</span>Cinquante-quatre
+heures de route, et nous touchons Oran. Très brève la première
+escale. Mouillé le 27 à onze heures du soir, le <em>Stamboul</em>
+appareillait le 28 à dix heures du matin. Le temps de déposer et de
+prendre la malle&nbsp;; une occasion dernière offerte à ceux qui
+partent de converser à peu de frais, par le câble, avec les amis
+laissés en France. Peut-être «&nbsp;en France&nbsp;» est-il de
+trop, et le patriotisme algérien, très chatouilleux, serait-il en
+droit de me reprocher ce <em>lapsus</em>. N’étions-nous pas
+toujours en terre française&nbsp;? A qui serait tenté de l’oublier,
+l’aspect même de cette ville tour à tour arabe, espagnole et
+turque, aujourd’hui l’une des plus européanisées du littoral
+barbaresque, le rappellerait vite. Bien changée, depuis tantôt dix
+ans que je ne l’avais vue. Déjà à cette époque la vieille cité
+secouait ses guenilles, sa défroque hispano-mauresque. L’air y
+circulait dans les boulevards, les rues bien percées, les vastes
+squares&nbsp;: les constructions modernes, la maison quelconque à
+plusieurs étages, remplaçaient les demeures trapues, maquillées de
+tons criards, les terrasses chargées de fleurs, les
+<em>miradores</em> en surplomb. A l’heure actuelle, la
+transformation est à peu près complète. De ce que j’avais laissé je
+ne reconnais guère, dans cette courte promenade matinale, que les
+trois grosses tours du Château-Neuf, la mosquée du Pacha avec son
+joli minaret octogone et, là-haut, au-dessus des oliviers
+rabougris, des lentisques, des blocs de roche<span class="pagenum"
+id="Page_11">[11]</span> rouge, en plein ciel, la forteresse de
+Santa-Cruz couronnant la crête de l’Aïdour&nbsp;; les odeurs aussi,
+ces relents de laine grasse, de musc, de tabac et d’absinthe que le
+vent vous apporte, à plusieurs milles au large, comme l’haleine de
+l’Afrique. A cela près, ni le bariolage de la foule où Mahonais,
+Andalous, Arabes, Marocains coudoient le militaire de toute arme et
+le bourgeois en jaquette, ni les étalages des boutiques, ne
+diffèrent sensiblement de ce que l’on peut observer dans beaucoup
+d’autres ports méditerranéens. La turquerie a fait son temps&nbsp;;
+à tel point que nous eûmes peine, en courant les bazars, à nous
+procurer certains articles algériens pour corser notre pacotille.
+Nous obtînmes des chapelets musulmans&nbsp;: en revanche, pas une
+librairie ne possédait un seul exemplaire du Coran en langue arabe.
+On offrait, si nous n’étions pas trop pressés, de faire venir les
+volumes... de Leipzig.</p>
+
+<p>Le 29 au matin, nous dépassions Gibraltar à demi caché sous les
+nuées. Sur la rive marocaine, temps clair. Le soleil chauffait les
+antiques bastions de Ceuta, avivait le badigeon des petites koubbas
+disséminées au flanc des collines rousses. Bientôt la côte
+s’infléchit&nbsp;; la teinte plus pâle, presque laiteuse de l’eau
+trahit la présence de bas-fonds, et, dans l’éloignement, Tanger à
+peine entrevu se dérobe sous le voile de fine poussière étendu des
+contours flottants de la baie jusqu’aux cimes pelées qui forment
+l’arrière-plan. Puis les falaises se redressent&nbsp;: voici,
+surmonté de son phare, le cap Spartel qui commande la sortie du
+détroit. Nous le rangeons de si près que le vacarme produit par le
+choc des deux<span class="pagenum" id="Page_12">[12]</span> mers à
+la pointe de cet éperon gigantesque nous arrive très distinct. De
+minute en minute la lame se creuse davantage et le bâtiment
+accentue son roulis sous la grande houle de l’Atlantique. Très
+loin, au ras de la mer, la blanche Tarifa fait l’effet d’une bande
+de mouettes au repos. Quelques secondes encore, elle s’effacera, et
+de la terre d’Europe affaissée sous l’horizon nous n’apercevrons
+plus que les sierras d’Andalousie frangées de neiges.</p>
+
+<p>Alors seulement je me sens vraiment parti, rejeté à cette vie du
+bord que j’ai vécue déjà sur tant de mers sans jamais souffrir de
+sa monotonie. C’est qu’en effet cette uniformité n’est
+qu’apparente. Chaque paquebot constitue un petit monde à part avec
+son caractère propre, sa couleur, ses coutumes, je dirai presque
+ses préjugés&nbsp;; une agglomération originale qui ne ressemble
+pas plus à telle autre cité flottante que la province à la
+capitale, l’homme du Nord à l’homme du Midi. L’habitué des
+courriers de Chine ou des transatlantiques parés, dorés,
+capitonnés, où les relations de la vie mondaine se poursuivent avec
+le laisser-aller, les intimités faciles des grands hôtels
+cosmopolites et des stations balnéaires, celui-là se sentirait tant
+soit peu dépaysé sur un bateau de la côte d’Afrique. Vainement y
+chercherait-il les élégances raffinées, le parfum discret des
+salons et des boudoirs. Bals, concerts, tombolas, flirtage aimable
+avec les misses en robes claires, nous ne tenons rien de tout cela
+à bord du <em>Stamboul</em>. A parler franchement, au risque de
+passer pour un frivole, cela manque de femmes. Les individualités
+réunies sur<span class="pagenum" id="Page_13">[13]</span> ces
+planches appartiennent toutes au sexe laid. Il y a là comme un
+avant-goût des établissements échelonnés sur cette ligne, colonies
+de mâles où la plus belle partie du genre humain est, à de rares
+exceptions près, représentée par des princesses brunes comme
+l’Érèbe et habillées de rien.</p>
+
+<p>Aux premières classes, une vingtaine de passagers&nbsp;:
+officiers, fonctionnaires coloniaux retour de congé, employés de
+factoreries. La présence de cinq ou six missionnaires complète la
+compagnie sans l’attrister.</p>
+
+<p>Le prêtre, en particulier le prêtre des missions, est rarement
+un morose. La gravité du sacerdoce ne saurait exclure chez lui la
+bonne humeur, l’entrain que suppose une carrière délibérément
+choisie. Le personnage de marque est le supérieur des missions du
+Bénin qui rejoint sa résidence de Porto-Novo. Figure très fine,
+parole agréable et diserte&nbsp;; le type élevé du missionnaire,
+moins répandu de ce côté-ci du continent que dans la région des
+Grands-Lacs et dans tout l’Orient. Dans l’Afrique occidentale,
+l’apostolat perd un peu de son ampleur. Confinés dans le voisinage
+de la côte, les représentants des diverses congrégations mènent une
+existence paisible de curé de campagne, renfermée dans les devoirs
+du culte, la surveillance d’une petite école tenue par des sœurs et
+d’un jardinet où le zèle intéressé des catéchumènes fait foisonner
+fleurs et légumes. Un genre de vie très préférable, somme toute, à
+celui dont s’accommodent tant de pauvres desservants de la France
+continentale relégués dans des villages perdus, aux prises, pendant
+une moitié de l’année, avec les<span class="pagenum" id=
+"Page_14">[14]</span> rigueurs du climat, contraints souvent de
+braver la tempête ou l’avalanche pour répondre à l’appel d’un
+malade en détresse&nbsp;; heureux encore si l’humeur capricieuse de
+leurs ouailles et, qui plus est, les tracasseries de l’ordinaire,
+ne les réduisent pas à vivre entre le marteau et l’enclume. A la
+Côte, rien de pareil&nbsp;: le souci du casuel, la tutelle
+ombrageuse du grand vicaire et du doyen, autant de désagréments
+ignorés du missionnaire plus libre dans sa concession que
+Monseigneur dans son palais épiscopal. Parmi ceux qui sont ici et
+qui, après un repos de quelques mois en Europe, regagnent joyeux
+leur humble chapelle, leur presbytère de planches ou de bambou, pas
+un n’échangerait sa situation pour n’importe quelle paroisse
+campagnarde. Cela n’empêchera pas, longtemps encore, le pauvre
+prêtre de la Lozère ou des Hautes-Alpes de s’apitoyer, dans la
+candeur de son âme, sur les souffrances de son aventureux confrère
+parti pour évangéliser les fils de Cham. — Monsieur l’abbé, ne vous
+attendrissez pas. Des deux, croyez-le bien, vous êtes le plus à
+plaindre. Missionnaire, vous aussi, dans la véritable acception du
+mot impliquant l’idée du renoncement sans gloire, du sacrifice
+ignoré. Mais vous labourez, sous un ciel froid, une terre plus
+ingrate. Si vous succombez à la tâche, aucune voix ne s’élèvera
+pour célébrer votre panégyrique, pour accoler à votre nom les
+épithètes sonores de vaillant pionnier, de soldat du Christ,
+hommages posthumes dont la perspective est au moins
+encourageante.</p>
+
+<p>Ces ecclésiastiques se rendent, les uns au Sénégal,<span class=
+"pagenum" id="Page_15">[15]</span> les autres au Bénin, au
+Gabon&nbsp;; aucun à la Côte d’Ivoire. Nos missionnaires n’ont
+point pris pied dans cette partie de nos possessions
+africaines&nbsp;: s’ils y vinrent jadis, ce ne fut jamais qu’en
+passant&nbsp;; la tentative n’a pas laissé de traces.</p>
+
+<p>Au demeurant, clercs et laïques vivent à bord dans une harmonie
+parfaite et n’engendrent pas la mélancolie. La majorité n’en est
+pas à son premier voyage&nbsp;: beaucoup, ayant déjà à leur actif
+plusieurs années de côte d’Afrique, sont de hardis compagnons,
+volontiers communicatifs. Dans le demi-jour du carré qui, sur ces
+steamers, remplace les confortables installations des grands
+paquebots, la conversation ne languit pas. Avant peu, commenceront
+les parlottes au grand air, sur la dunette abritée de la double
+tente, le salon par excellence, où ne traînent point, comme en bas,
+les odeurs de bois mouillé, de graisse de machines et d’huile
+rance. Allongés sur les bancs, sur les fauteuils de canne,
+officiers du bord et simples terriens deviseront à l’envi, chacun
+déballant ses souvenirs, ses aphorismes professionnels&nbsp;:
+histoires de mer, histoires de chasse, histoires de nègres,
+histoires de singes.</p>
+
+<p>Le bateau lui-même, comme ceux qui l’habitent, affecte dans ses
+allures une crânerie insouciante et bonasse. Ce n’est point en
+vain, croirait-on, qu’il a fait tant de fois la navette, de la rive
+marseillaise aux côtes de l’Ivoire et du Poivre. Il semble qu’une
+atmosphère spéciale l’enveloppe et l’imprègne, rapportée de son
+port d’attache et de ses escales&nbsp;: de la membrure à la pomme
+des mâts, des cloisons, du gréement, une<span class="pagenum" id=
+"Page_16">[16]</span> senteur s’exhale, africaine et provençale
+tout ensemble, un subtil bouquet d’ail et d’épices. Il n’est pas
+jusqu’à la peinture blanche de sa coque — la nuance adoptée pour
+les bâtiments de l’État — qui ne marque d’un trait plus accusé
+cette physionomie de navire marchand déguisé en foudre de guerre.
+Lorsqu’il annonce fièrement, d’un coup de canon, son entrée et sa
+sortie des havres, il me fait songer au citadin en vacances
+quittant sa bastide au petit matin, le fusil haut, pour s’en aller,
+sur les Alpilles, chasser le cul-blanc ou la mésange, en grand
+appareil, guêtré, sanglé, la cartouchière gonflée, le coutelas
+battant la cuisse, le feutre en bataille, la mine épanouie,
+formidable et bon enfant.</p>
+
+<p>Le vent et la mer nous poussent. Le <em>Stamboul</em>, couvert
+de toile, file grand train. Le jeudi 31 décembre, dans
+l’après-midi, les Canaries étaient signalées.</p>
+
+<p>Le premier aspect ne justifie guère les appellations prodiguées
+par les poètes à cet archipel. Eh quoi&nbsp;! Ce sont là les îles
+Fortunées, le jardin des Hespérides, les reliques du fabuleux
+royaume d’Atlas, roi des Maures, les derniers témoins d’un
+continent englouti, de cette Atlantide dont parle Platon, laquelle,
+s’il faut en croire la légende, s’étendait des Açores à
+Sainte-Hélène&nbsp;!... Lanzarote d’abord, et ses Montagnes du feu,
+cratères inactifs depuis un siècle et plus, mais dont les crevasses
+laissent échapper encore des vapeurs brûlantes&nbsp;; puis, dans le
+crépuscule, Fuertaventura, une réduction de l’Afrique du Nord, où
+les botanistes ont retrouvé la plupart des échantillons de la flore
+saharienne&nbsp;; une<span class="pagenum" id="Page_17">[17]</span>
+étroite et longue arête d’où s’élancent deux pointes jumelles, les
+Oreilles de l’Ane.</p>
+
+<p>La soirée était très avancée quand nous abordions la Grande
+Canarie, au port de la Luz, en vue de Las Palmas. Comme on doublait
+la jetée, l’horloge d’une église lointaine sonnait le premier coup
+de minuit. Au moment où l’ancre tombait à la mer, l’année 1891
+s’abîmait dans le passé.</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i03"><img src='images/i03.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">LE CAPITAINE BINGER ET LE LIEUTENANT BRAULOT</p>
+
+<p class="cp4">CAMP D’AFFORÉNOU (JANVIER 1892)</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p class="datesect1">Las Palmas, 1<sup>er</sup> janvier 1892.</p>
+
+<p>Le bateau doit stopper ici une journée pour faire du charbon.
+Laissons-le donc à sa poussière noire pour courir dans les champs
+dans la poussière blonde. Mélangée à l’air, elle vous pénètre,
+impalpable, fluide et savoureuse comme cette poussière de l’Attique
+que les jolies femmes d’Athènes déclarent préférer à la poudre
+d’iris.</p>
+
+<p>Du port à la ville, six kilomètres, dans d’invraisemblables
+guimbardes dont la ferraille tintinnabule au gré des cahots. La
+route longeant la plage passe sur un isthme étroit qui relie La Luz
+et sa presqu’île, la Isleta, à la grande terre, comme le câble une
+chaloupe au navire. Sur la droite, des dunes de sable apporté du
+Sahara par les vents d’est&nbsp;; ensuite, des cultures, des
+vignes, des maisons peintes dont la vague vient lécher les assises.
+Déployée à l’ouverture d’un vallon, la capitale de la Grande
+Canarie se précipite de la montagne à l’Océan, donnant l’illusion
+d’un torrent aux mouvantes blancheurs. Des ombres se fondent, des
+coupoles s’allument&nbsp;;<span class="pagenum" id=
+"Page_18">[18]</span> sur la ville et les faubourgs, passent des
+clartés d’aurore. Çà et là, à mi-côte, de vénérables palmiers
+agitent leur plumet dans la brise&nbsp;; aux plis des ravins, près
+des sources, les bananeraies ondulent. Aux terrasses, aux balcons,
+s’emmêlent les géraniums, les volubilis, les rosiers grimpants. Et
+ce que l’on flâne&nbsp;! Dans la calle de Triana, que de
+monde&nbsp;! Des haillons, mais point sordides&nbsp;: des nuances
+vives, des figures de gens heureux. Sans doute, est-ce un effet du
+climat éternellement printanier&nbsp;; un privilège de race aussi.
+Car ce qui existe ici, c’est ce que l’on voit dans toutes les
+Espagnes, de Séville aux Antilles, de la Havane à Lima.</p>
+
+<p>Mêlés à la foule, quelques Anglaises chlorotiques, des gentlemen
+en tenue de lawn-tennis. La colonie britannique est moins nombreuse
+aux Canaries qu’à Madère, dont elle a fait son quartier général, un
+de ses fiefs incontestés&nbsp;; mais elle y pousse déjà de
+vigoureuses reconnaissances. Des Révérends haut cravatés y
+promènent leur Bible et leurs lunettes d’or&nbsp;; des demoiselles
+jeunes ou mûres y pratiquent sur album l’aquarelle hardie, à grand
+renfort de chrome et d’outremer. Des <em>authoresses</em> ont
+consacré à la description de l’archipel quantité d’in-octavo
+bourrés de renseignements précieux sur la pluie et le beau temps,
+les heures des repas et les menus. Quoi qu’il en soit, le mouvement
+d’invasion tarde à se dessiner. Peut-être le terrain n’est-il pas
+aussi propice. Le Canarien, race fière, Espagnol mâtiné de Guanche,
+ne se laisse point envahir comme un simple Portugais. Hospitalier,
+d’accord&nbsp;;<span class="pagenum" id="Page_19">[19]</span> mais
+il entend rester le maître chez lui, sarcler ses vignes, planter la
+canne et se divertir quand et comme il lui plaît aux taureaux, aux
+combats de coqs, plutôt que de servir de cornac aux caravanes de
+touristes et de porte-chaise aux invalides.</p>
+
+<p>Des hôtels monstres ont été édifiés. Ténériffe en possède
+plusieurs&nbsp;; Las Palmas a le sien, tout flambant neuf. Mais la
+clientèle se fait tirer l’oreille&nbsp;: ce caravansérail reste
+vide. Il s’élève à l’écart, dans un site aride&nbsp;; en face, un
+parterre où les étiquettes indiquant l’emplacement et le nom des
+arbres à venir figurent assez exactement des inscriptions
+funéraires. <em>Sanatorium</em> doublé d’un <em>Campo
+Santo</em>.</p>
+
+<p>Combien j’aime mieux l’auberge à patio fleuri, où nous avons
+trouvé un déjeuner frugal, mais pittoresque&nbsp;! Service
+lent&nbsp;; mais une cordialité charmante s’établissait entre la
+domesticité et les convives. Le sommelier n’avait point l’air d’un
+diplomate&nbsp;; on n’hésitait pas à converser avec lui
+familièrement sans lui avoir été présenté.</p>
+
+<p>Le vice-consul de France, M. Ladevèze, a bien voulu nous faire
+les honneurs de la ville et des environs. L’après-midi, il nous
+emmenait en voiture jusqu’à la vallée de Tafira.</p>
+
+<p>La route, par une série de lacets, escalade le Barranco de
+Guiniguada. Bientôt se développent, d’une part, la ligne des
+côtes&nbsp;; de l’autre, le massif montagneux du centre de l’île,
+un soulèvement de cônes pulvérulents, de crêtes découpées en dents
+de scie. Vers le sud, dans le papillotement des ondes lumineuses,
+la<span class="pagenum" id="Page_20">[20]</span> ligne de l’horizon
+s’est effacée. Le bleu du ciel, le bleu de la mer ne font qu’un. On
+se croirait emporté, sur une molécule stellaire, dans l’espace
+immatériel.</p>
+
+<p>Par les chemins, sur les sentiers, partout un va-et-vient de
+fête&nbsp;: villageois en promenade, cultivateurs revenant du
+marché avec leurs ânes, leurs mules pomponnées, et des kyrielles de
+marmots court vêtus, les chairs couleur d’ambre, la chevelure en
+broussailles, trottant menu. De jeunes couples, de vieux ménages.
+Dans le premier cas, madame est sur la haquenée, l’époux à pied, la
+houssine à la main, empressé, le visage levé vers la belle&nbsp;;
+dans le cas contraire, c’est Philémon qui caracole&nbsp;; Baucis
+suit cahin-caha.</p>
+
+<p>La campagne est belle. Vignobles, cultures de canne et de
+figuiers de Barbarie aux spatules maculées par les larves de la
+cochenille. Des maisons de plaisance, des villages enluminés&nbsp;:
+Tafira, Santa-Brigida. En bordure, au-dessus de la vallée, d’autres
+hameaux, ceux-là taillés en plein roc. Par centaines, on les
+compte, aux Canaries, ces demeures de Troglodytes, dont la pauvreté
+n’a rien de repoussant. Des touffes de roses en égayent le seuil. A
+l’intérieur, des nattes, des meubles grossiers, mais d’une propreté
+scrupuleuse. Sur des rayons, sur les bahuts, des faïences
+multicolores&nbsp;; à terre, des jarres de forme antique. Clouée à
+la porte, une image de la Vierge, une palme bénite. Au dehors, sur
+des buissons de géraniums, des lessives sèchent étalées, et, sous
+une corniche de roche formant auvent, près de la bourrique à
+l’entrave, des poules picorent.</p>
+
+<p>Courte halte dans une posada, où l’on nous sert des<span class=
+"pagenum" id="Page_21">[21]</span> pâtisseries et du vin
+rosé&nbsp;: hôtellerie d’opéra-comique, dont le patron semble
+traiter ses hôtes moins en clients qu’en invités. La cape sur
+l’épaule, il donne un coup d’œil à tout, de ci de là, d’un air
+détaché, avec des mines de grand seigneur, sans faire œuvre de ses
+dix doigts. Le service est confié à une dizaine de jeunes personnes
+qui travaillent comme quatre. Non certes, les gens ne se hâtent pas
+en cet heureux pays. Et pourquoi donc se
+presseraient-ils&nbsp;?</p>
+
+<p>Rentrés à bord après le soleil couché, à six heures nous
+reprenions la mer. La ville, dans le crépuscule, apparaît plus
+blanche&nbsp;: une à une, les crêtes calcinées bleuissent, puis
+elles s’éteignent, très noires. Sous la brise qui fraîchit, sautée
+au nord, notre allure s’accélère&nbsp;; mais, longtemps encore,
+jusque dans le carré où la cloche vient de nous réunir pour le
+dîner, les émanations de la terre prête à disparaître nous arrivent
+par les panneaux entr’ouverts.</p>
+
+<p class="datesect1">Dakar, 4-5 janvier.</p>
+
+<p>Le charme est rompu. Quatre-vingts heures séparent les deux
+escales&nbsp;; la transition cependant paraît brusque de l’arome
+des fleurs à l’odeur du nègre.</p>
+
+<p>Persistante, elle aussi. Qui pourrait l’oublier, cet âcre fumet
+des épidermes frottés d’huile de palme ou de beurre végétal&nbsp;?
+Il nous poursuivra désormais pendant des mois, jour et nuit, dans
+les villages, sur les sentiers de la forêt, imprégnant toutes
+choses. Les vêtements, les toiles de tentes, rien n’y
+échappe&nbsp;; la cuisine même sentira le fauve.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_22">[22]</span>Déjà, sur l’eau
+phosphorescente où le <em>Stamboul</em> évolue lentement à la
+recherche de sa bouée, ces effluves traînent. Elles montent de
+petites embarcations éclairées d’un falot qui viennent prendre la
+malle. Le canot à peine accosté, le pont est envahi par des
+visiteurs impatients de dévisager ceux qui arrivent de France, de
+respirer cet air de la patrie dont il semblerait que le navire
+apporte avec lui quelques bouffées.</p>
+
+<p>A quoi bon le nier&nbsp;? L’impression première est plutôt
+décevante. L’exotisme noir ne se révèle point ici à son avantage.
+Crasse et guenilles, la saleté banale, le village nègre des villes
+algériennes, avec ses cases façonnées de matériaux hétérogènes,
+débris de caisses, rognures de zinc, de boîtes de conserves&nbsp;;
+sa marmaille nue, aux ventres ballonnés, prenant ses ébats parmi
+les immondices. Un affreux bonhomme, affublé d’un lambeau de
+défroque européenne, moitié de culotte ou gibus sans bords, en est
+le chef et perçoit gravement des curieux la menue monnaie qui
+constitue le plus clair de sa liste civile. Survienne un paquebot
+du Brésil ou de la Plata, les passagers, à peine à terre, ne
+manqueraient pas pour un empire d’aller contempler ce fantoche, le
+roi de Dakar, disent de bonnes âmes. Invisible d’ailleurs de la
+mer, le Dakar noir&nbsp;; tenu à distance comme une lèpre. Un pli
+de terrain en masque les horreurs aux habitants de la ville
+blanche.</p>
+
+<p>«&nbsp;Ville&nbsp;» est beaucoup dire. Le terme vague
+d’établissement serait plus exact. Des rues sans doute,
+suffisamment ombragées&nbsp;; des places d’un périmètre imposant,
+quoique assez mal nivelées. Il ne manque que des<span class=
+"pagenum" id="Page_23">[23]</span> passants. La circulation est
+insignifiante. De véhicules, pas trace, si ce n’est, de loin en
+loin, un fourgon du train ou, montant de la jetée, une charrette
+remorquée par une mule aidée du conducteur qui pousse à la roue.
+Des officiers de blanc vêtus, faisant les cent pas&nbsp;; un
+fourrier, qui trotte, son registre sous le bras&nbsp;; une escouade
+allant à la corvée&nbsp;: voilà pour l’animation.</p>
+
+<p>Parfois, une silhouette soudanienne, plus décorative, un
+traitant de factorerie drapé dans son boubou, — la gandoura arabe,
+— en cotonnade bleue, le collier d’ambre ou de corail pendant sur
+la poitrine. A ce détail près, l’aspect général serait plutôt celui
+d’un poste militaire que d’une ville commerçante.</p>
+
+<p>J’ai entendu des gens s’écrier&nbsp;: «&nbsp;Dakar s’est bien
+développé depuis dix ans&nbsp;!&nbsp;» Qu’était-ce donc en ce
+temps-là&nbsp;? Enlevez les casernes, l’agence des Messageries
+maritimes, les hangars du chemin de fer de Saint-Louis, que
+reste-t-il&nbsp;? Deux ou trois magasins, bazars complexes où l’on
+vend de tout, objets d’utilité première et articles de traite, des
+conserves et des paires de bottes, des parasols et des
+accordéons.</p>
+
+<p>La nature a plus fait que l’homme. La rade est admirable, au
+point de vue nautique, s’entend. Car je ne sais guère d’horizons
+plus ternes, de monotonie comparable à celle de ses grèves. Mais
+dans ce bassin, le seul qu’offre au navigateur l’inhospitalière
+côte d’Afrique, des flottes trouveraient place. Mieux encore que
+Ténériffe ou que Las Palmas, il semblait fait pour abriter un grand
+dépôt de combustible à l’usage des vapeurs voguant vers
+l’Atlantique Sud. Les motifs de<span class="pagenum" id=
+"Page_24">[24]</span> la préférence donnée aux Canaries&nbsp;?
+Questions de tarifs&nbsp;; les mêmes apparemment qui, sur d’autres
+mers, ont fait dévier le transit de l’Extrême-Orient du détroit de
+la Sonde au détroit de Malacca, des douanes de Batavia vers
+Singapore, port franc.</p>
+
+<p>Mais tout change avec les années. Peut-être quelque jour cette
+rade deviendra-t-elle l’escale favorite entre l’Europe et le Cap.
+Alors, qui sait&nbsp;? Saint-Louis, séparé de l’Océan par la barre
+du Sénégal, souvent difficile, perdra toute importance, et Dakar
+sera promu au rang de capitale. C’est, toutes proportions gardées,
+la lutte qui se poursuit ailleurs entre l’antique port fluvial et
+la jeune ville maritime, entre Rouen et le Havre, Nantes et
+Saint-Nazaire.</p>
+
+<p>Voilà ce qui devrait être. De ce qui est, rien à dire. Après une
+journée passée à piétiner dans cette cité embryonnaire, je la
+quitterai sans regret, n’emportant que le souvenir du cordial
+accueil fait aux voyageurs. A mesure que le soleil décline, mes
+regards, détachés de la terre, se dirigent vers la baie que
+sillonnent les côtres de pêche, vers les vieux bastions de Gorée
+et, au delà, vers la mer attirante, la mer par où l’on s’en
+va&nbsp;!</p>
+
+<p class="datesect1">En mer.</p>
+
+<p>La mission vient d’embarquer son escorte, un détachement de
+vingt tirailleurs sénégalais, commandé par M. le lieutenant Gay, de
+l’infanterie de marine. De solides gars. L’insouciance du lendemain
+double leur<span class="pagenum" id="Page_25">[25]</span> force.
+Pourquoi ils partent, où ils vont, combien de temps durera
+l’absence, ces braves gens l’ignorent et ne s’en inquiètent pas. La
+veille, on leur a dit de faire leur paquet&nbsp;: ils n’en ont pas
+demandé plus. La nouvelle les a mis en liesse&nbsp;: c’est à qui,
+dans le campement, enviera les hommes désignés pour s’en aller on
+ne sait où, à l’aveuglette, mais, à n’en pas douter, à
+d’extraordinaires aventures dont le récit magnifié leur vaudra, au
+retour, la considération des camarades. Et d’astiquer les fusils,
+de garnir les musettes, sans oublier les gri-gris efficaces, qui
+garderont de toute male encontre. Une dernière caresse à leurs
+brunes compagnes&nbsp;; puis en route, en célibataires&nbsp;!</p>
+
+<p>L’entrée en campagne est, d’habitude, plus compliquée. Le noir
+mobilise avec lui son train de maison, la ménagère et la batterie
+de cuisine, un assortiment de marmites et de calebasses, de
+couffins et de boîtes qui nécessite un portefaix pour chaque
+fantassin. Coutume respectable, mais dispendieuse. Il semble
+cependant qu’il soit possible d’y déroger sans soulever des
+clameurs. Nos tirailleurs n’ont point emmené leurs femmes. La
+séparation, si l’on en juge par l’attitude des maris, n’a pas été
+très douloureuse. Juchés sur les agrès, sur les cages à poules, ils
+mènent grand train&nbsp;; les éclats de rire arrivent jusqu’à la
+dunette. Leur gaieté ne se dément pas en dépit du temps maussade.
+Et Dieu sait si la brume qui nous environne depuis la sortie de
+Dakar est faite pour réjouir le cœur.</p>
+
+<p>Cette atmosphère chargée de vapeurs paraît être la
+caractéristique de cette partie du littoral africain.
+Elle<span class="pagenum" id="Page_26">[26]</span> contraste avec
+les lumineuses journées dont on jouit d’ordinaire entre les
+tropiques. Le changement a été brusque. Il semble qu’un triple
+voile de gaze disperse les rayons solaires. Dès que l’astre a
+disparu, les couches de nuées plus denses s’abaissent à fleur
+d’eau. Adieu les nuits limpides, la splendeur du firmament
+constellé. Dans le cercle de plus en plus réduit de l’horizon, de
+rares étoiles fusent çà et là comme des nébuleuses. C’est, dans la
+chaleur croissante, l’aspect embrumé des mers septentrionales.</p>
+
+<p>Calme plat. Le peu qui reste de brise nous prend en poupe&nbsp;;
+la marche du navire ne provoque aucun courant d’air. La température
+ne descend plus la nuit au-dessous de 27°. De la cheminée, la
+colonne de suie s’élève très haut, compacte, sans osciller, et les
+escarbilles retombent droit sur le pont avec un bruit de grésil. La
+mer livide n’a pas un frisson.</p>
+
+<p>Le 7, vers midi, saute de vent&nbsp;: le brouillard se dissipe.
+Les petites îles anglaises de Los émergent sur bâbord, et,
+vis-à-vis, la presqu’île de Konakry, chef-lieu de nos
+établissements des Rivières du Sud.</p>
+
+<p class="tb">*<br>
+* *</p>
+
+<p>Un pur joyau. Des roches volcaniques formant brise-lames, une
+plage de sable fin, des cocotiers échevelés&nbsp;; en arrière, la
+grande futaie dont les verdures trempées ont des scintillements
+d’émeraude.</p>
+
+<p>La ville&nbsp;? Un palais de gouverneur, façon de
+villa<span class="pagenum" id="Page_27">[27]</span> flanquée de
+lourdes arcades&nbsp;; puis deux files de bâtisses en fer ou en
+bois couvertes de tôle galvanisée, bordant un boulevard désolant,
+long d’un quart de lieue, large de cent mètres, Sahara où
+l’insolation guette le téméraire qui s’y hasarde en plein midi.
+Konakry est très fier de son avenue, à tel point qu’il n’a pu
+résister à la tentation d’en percer une autre coupant la première à
+angle droit. Celle-ci attend encore ses édifices&nbsp;: la chaussée
+future n’est qu’une trouée encombrée d’arbres abattus, de souches à
+demi brûlées. Elle figure assez exactement le sillon creusé par le
+passage d’un cyclone.</p>
+
+<p>En présence de ce massacre, le souvenir me hante des colonies de
+l’archipel Malais, de ces villes ombreuses qui ont nom Pinang,
+Batavia, Samarang. Konakry eût pu leur ressembler. Mais là-bas le
+colon traitait la forêt moins en ennemie qu’en alliée, s’y
+ménageait une retraite, n’hésitait pas à briser l’alignement d’une
+rue pour épargner un arbre. Ici les nouveaux venus ont promené le
+feu et la hache. Leur devise a été&nbsp;: table rase&nbsp;; leur
+idéal, un Champ de Mars. Cette conception édilitaire a ses
+partisans. Il semblerait toutefois que, préoccupés de faire grand,
+ils aient surtout fait le vide, ce qui n’est pas absolument la même
+chose.</p>
+
+<p>Mieux inspirée, la population noire a pris position à la lisière
+du bois. Elle comprend une vingtaine de familles Soso, originaires
+du Rio Pongo&nbsp;; les hommes travaillent par intermittences dans
+les factoreries comme manœuvres ou bateliers. Leurs cases rondes,
+très vastes, sont d’une propreté remarquable&nbsp;: un avant-toit,
+parfois même une sorte de promenoir couvert n’y laisse<span class=
+"pagenum" id="Page_28">[28]</span> pénétrer qu’une lumière
+atténuée. A côté, fermé par une palissade en bambou, le
+potager&nbsp;: maniocs, bananiers et papayers plantés à la diable.
+En déboisant pour établir son village, l’indigène a respecté les
+ancêtres de la brousse, des banyans séculaires qui versent sur les
+places, aux angles des ruelles, la fraîcheur de leurs amples
+ramures. Dans ce quartier privilégié, c’est, à toute heure du jour,
+un babil d’oiseaux, des frous-frous d’ailes, des rires d’enfants
+nus se poursuivant avec des gestes de ouistitis sur les basses
+branches, sur les racines enchevêtrées. Volontiers on s’attarde,
+heureux d’oublier le chef-lieu caniculaire en train de rissoler le
+long de son avenue rouge comme braise.</p>
+
+<p>Je n’oserais prédire à Konakry de hautes destinées. La
+prépondérance semble désormais assurée aux postes échelonnés sur la
+Côte d’Ivoire moins éloignée des centres commerçants de la bouche
+du Niger, reliée à l’intérieur par ces voies fluviales qu’on nomme
+le Comoé, le Lahou, le Cavally. Ici le trafic est plutôt restreint
+à la partie du littoral comprise entre le Sénégal et Sierra Leone,
+aux territoires qu’arrosent les rivières du Sud, le Rio Pongo, la
+Mellacorée.</p>
+
+<p>En attendant que luisent des jours meilleurs, le mouvement est à
+peu près nul. Sur la rade foraine, semée de bas-fonds, accessible
+seulement à marée haute, le vapeur postal jette l’ancre deux fois
+par mois. C’est un événement ni plus ni moins qu’au village
+l’arrivée de la diligence. A peine le navire est-il signalé que les
+embarcations démarrent, faisant force de rames. On va se donner
+l’illusion de la patrie en venant passer quelques<span class=
+"pagenum" id="Page_29">[29]</span> heures à bord. Tous ceux que les
+exigences du service ne retiennent pas à terre sont de la partie.
+Ils ont endossé les habits de fête, le complet de toile blanche
+immaculé. C’est en effet fête chômée pour ce petit monde. Les
+lettres, les journaux de France, les derniers potins du boulevard
+ou de la Canebière, l’apparition de figures nouvelles, il n’en faut
+pas plus pour réconforter les énergies anémiées.</p>
+
+<p>La journée s’achève&nbsp;: ils sont encore là, les uns dans le
+salon où la clarté douce de la lampe met une intimité d’intérieur
+familial&nbsp;; d’autres sur le pont, groupés autour de nous,
+parlant haut avec l’intonation de gens que l’isolement a
+déshabitués de la parole et que le son de leur propre voix réjouit
+comme une musique.</p>
+
+<p>Ce qu’ils disent&nbsp;? Des choses indifférentes. L’entretien
+roule sur la colonie, les affaires courantes, les mutations et
+l’avancement&nbsp;; conversations de bureaucrates accusant le pli
+du métier, la préoccupation du détail, l’importance accordée à des
+riens, les susceptibilités ombrageuses.</p>
+
+<p>La nuit était venue, la brume avec elle&nbsp;; infatigables, ils
+péroraient sans s’étonner de nos silences. Leur tenir tête eût été
+au-dessus de nos forces. Tombés à une vague somnolence, nous ne
+percevions plus qu’un bourdonnement continu où, çà et là, des noms
+éclataient en fanfare, des noms d’inconnus qui revenaient, toujours
+les mêmes, ainsi qu’au théâtre les comparses dans un défilé. Puis
+le sifflet de la machine retentit&nbsp;; le ronflement du treuil à
+vapeur annonce que l’ancre est levée. Ces messieurs se précipitent
+aux échelles, sautent<span class="pagenum" id="Page_30">[30]</span>
+dans leurs canots et s’évanouissent comme des ombres.</p>
+
+<p>La traversée touche à sa fin. Bientôt nous avons dépassé Sierra
+Leone et doublé, à distance respectueuse, le cap des Palmes. Sur
+cette pointe, la République de Libéria a édifié un phare. A vrai
+dire, il n’est éclairé que lorsque le gardien n’a rien de mieux à
+faire. Aussi la plus élémentaire prudence commande-t-elle de
+manœuvrer comme s’il n’existait pas, en se maintenant au large.</p>
+
+<p>Le 10, nous rallions la terre. Côte très basse&nbsp;: grève et
+forêt&nbsp;; première apparition de la barre reconnaissable aux
+fusées d’écume jaillissant des lames écroulées. Quelques
+villages&nbsp;: Beribi, Grand Lahou. Les habitants, connus sous le
+sobriquet de Jack-Jacks, se distinguent de leurs congénères par
+leur activité et de singulières aptitudes commerciales&nbsp;; ils
+traitent directement avec les navires de passage sans recourir à
+l’intermédiaire des factoreries. Sans comptabilité, sans écritures,
+ces noirs avisés ont déjà réalisé des fortunes.</p>
+
+<p>Chaleur intense. Les cabines sont devenues inhabitables. Sur le
+coup de dix heures, la dunette est transformée en dortoir. Chacun
+s’accommode de son mieux sur les banquettes, sur les panneaux.
+Quelques opiniâtres tentent de tenir bon dans leurs lits&nbsp;;
+mais longtemps avant l’aurore, l’insomnie les en chasse ruisselants
+comme des gargoulettes. A Konakry, l’équipage s’est augmenté d’une
+vingtaine d’indigènes de la côte de Krou qui suppléent les
+Européens dans le gros travail du bord. Organisés en équipes, sous
+la direction<span class="pagenum" id="Page_31">[31]</span> de chefs
+choisis par eux, ces robustes gaillards, appelés communément
+Krou-men ou Krou-boys, sont embauchés sur la plupart des paquebots,
+entre les Rivières du Sud et le Gabon. Laver et briqueter le pont,
+repeindre le bordage et la mâture, manipuler les colis dans les
+cales, voilà leurs attributions. Ils s’en acquittent sans hâte,
+accompagnant la manœuvre par une interminable complainte dont le
+thème improvisé, dans les notes suraiguës, par un soliste, est
+repris à l’unisson par le reste de la bande, sur le mode grave. A
+les voir aller et venir à demi nus ou accoutrés d’oripeaux
+baroques, on éprouve pour la première fois la sensation, depuis
+l’Europe, de la barbarie prochaine.</p>
+
+<p class="datesect1">Nuit du 10 au 11 janvier.</p>
+
+<p>Nous stoppons devant Grand Bassam, mais seulement pour quelques
+heures. Nous ne sommes plus qu’à une trentaine de milles d’Assinie
+et pourrions, si l’état de la barre le permettait, débarquer le
+jour même avec armes et bagages. Ici la barre s’annonçait
+belle&nbsp;; promenade à terre dans la matinée, sans incident
+fâcheux&nbsp;: une simple douche.</p>
+
+<p>Visiter la capitale de la Côte d’Ivoire est l’affaire d’une
+demi-heure. J’aurai d’ailleurs assez de loisirs à lui consacrer
+plus tard. Que nous revenions de l’intérieur par le Comoé ou le
+Lahou, c’est à Grand Bassam que nous devrons attendre, longtemps
+peut-être, le bateau pour France. Du moins pourrai-je, de la sorte,
+constater au retour les progrès accomplis. Dans une
+colonie<span class="pagenum" id="Page_32">[32]</span> naissante,
+tant de changements s’opèrent en quelques mois. Il y a trois années
+à peine, ces parages étaient presque déserts. A de rares
+intervalles un navire y venait compléter son chargement d’huile de
+palme. Aujourd’hui, deux compagnies françaises, deux compagnies
+anglaises y montrent leur pavillon, sans parler des services
+irréguliers, des bâtiments à voile appartenant aux factoreries.</p>
+
+<p>Trafic important&nbsp;; ébauche de ville. Seuls, les commerçants
+ont pour demeures autre chose que des baraques. L’autorité est
+moins bien servie. De prime abord, cela surprend. Quel est donc ce
+superbe palais de fer à deux étages&nbsp;? La Résidence
+apparemment. — Y pensez-vous&nbsp;! C’est l’agence de la <em>West
+African Telegraph Company Limited</em>. Bien entendu, la station se
+trouvant en territoire français, la direction en est confiée à un
+employé choisi par la compagnie dans notre administration des
+Postes et Télégraphes. Pas mal logé, le télégraphiste&nbsp;: seize
+pièces lambrissées en pitchpin, un cabinet de ministre. La
+Résidence est plus modeste. — Sans doute, ce long bâtiment entouré
+d’une palissade&nbsp;? — Erreur. Ceci est la factorerie Swanzy et
+C<sup>o</sup> de Londres. — Alors, ne serait-ce pas cette maison
+blanche flanquée de deux pavillons carrés en forme de
+bastions&nbsp;? — L’ancien fort Nemours. Après 1870, lorsque, par
+économie, le gouvernement décida d’évacuer nos postes de Guinée, le
+fort et ses dépendances ont été vendus par l’État à la maison
+Verdier de la Rochelle. — Il faut donc, à cette heure, que l’État
+bâtisse&nbsp;; j’aperçois justement un chantier, des<span class=
+"pagenum" id="Page_33">[33]</span> ouvriers occupés à monter la
+plate-forme d’une habitation... — Vous voulez dire du comptoir
+fondé par une nouvelle société, la Compagnie coloniale française. —
+Où placez-vous donc M. l’administrateur&nbsp;? Ce n’est pas,
+j’imagine, dans une de ces cabanes en planches pareilles aux arches
+de Noé des bimbelotiers de Nuremberg&nbsp;? — Précisément.</p>
+
+<p>Tout cela, je ne l’ignore pas, n’est que provisoire&nbsp;; Paris
+ne s’est pas fait en un jour. Jamais pourtant je n’ai pu me
+défendre d’une certaine compassion pour ces résidents sans
+résidence, fonctionnaires de la première heure dont les
+installations éphémères et fantaisistes contrastent péniblement
+avec la physionomie achevée, définitive des immeubles occupés par
+les commerçants leurs administrés. Oh&nbsp;! le baraquement
+colonial, avec ses cloisons fleurant la moisissure, ses trois
+pièces exiguës&nbsp;: le vestibule qui sert aussi de salle à manger
+et de salon, la chambre à coucher, une chambre de grisette au
+mobilier sommaire. L’armoire en sapin&nbsp;: dans un angle, la
+planche supportant la toilette&nbsp;; sur un rayon pêle-mêle, les
+chaussures, des livres dépareillés, des liasses de vieux journaux.
+A l’ombre de la galerie un boy fait la sieste, couché sur le
+ventre, les bras croisés sous le menton. Dans l’air, une odeur de
+paperasses et de cancrelats combinée avec celle des cuisines nègres
+qui mijotent en plein vent là-bas, dans le village. Des
+réminiscences vous viennent, d’étranges évocations&nbsp;: le
+grenier de Jenny l’ouvrière et la case de l’oncle Tom.</p>
+
+<p>Vivre là dedans&nbsp;! Rien que d’y penser, même par cette
+température de trente-cinq degrés, un frisson me<span class=
+"pagenum" id="Page_34">[34]</span> court de la nuque aux talons. A
+nous les longues marches, les campements improvisés, les sommeils
+sous la tente ou sous la hutte en branchages, les saines rudesses
+de la vie active, tout plutôt que cette immobilité dissolvante. Si
+l’on peut plaindre le pionnier que ses forces trahissent, le
+voyageur dont la brousse envahit la tombe ignorée, que dire des
+infortunés condamnés à se voir dépérir jour par jour, heure par
+heure, dans ces sépulcres à ciel ouvert&nbsp;? La fièvre, sous ces
+latitudes, fait moins de victimes que l’ennui. On s’exagère les
+dangers du climat tropical&nbsp;: le plus redoutable est
+l’inaction.</p>
+
+<p class="datesect1">11 janvier, deux heures de l’après-midi.</p>
+
+<p>Le <em>Stamboul</em>, en avance de quarante-huit heures sur la
+date prévue, mouille en face d’Assinie, à quatre cents mètres du
+rivage. La traversée, escales comprises, n’a pas duré tout à fait
+dix-sept jours.</p>
+
+<p>Une grosse affaire, le débarquement, alors même qu’on a, comme
+nous, la chance de tomber sur ce qu’on est convenu d’appeler une
+barre belle.</p>
+
+<p>Assez improprement dénommée, par parenthèse, cette
+<em>barre</em> de la côte d’Afrique. Les véritables barres se
+dressent aux embouchures des fleuves. Il s’agit ici en réalité du
+suprême et tumultueux soulèvement de la houle, brusquement arrêtée
+dans son élan par des bas-fonds. Le phénomène s’observe, presque
+sans solution de continuité, sur tout le littoral du golfe de
+Guinée, du cap des Palmes au Bénin. Toujours est-il qu’il rend
+l’atterrissage difficile, sinon périlleux pour peu que
+la<span class="pagenum" id="Page_35">[35]</span> mer soit forte.
+Fût-ce par le beau temps, on ne franchit pas sans émotion les trois
+énormes volutes.</p>
+
+<p>L’équipage de chaque baleinière se compose d’une douzaine de
+noirs Minas, mariniers consommés. Complètement nus, munis de
+pagaies dont la palette est découpée en trident, ils piochent l’eau
+en cadence, rythmant leurs efforts par une mélopée continue, sorte
+de choral en partie double, répété tour à tour par l’équipe de
+tribord et celle de bâbord. Le chœur, dans son improvisation
+hâtive, ne manque pas d’harmonie. Les paroles varient selon les
+circonstances, la qualité des personnes, la nature de la cargaison.
+Les passagers sont-ils des Européens&nbsp;? Le chant peut se
+traduire comme il suit&nbsp;: «&nbsp;Dans notre barque, il y a des
+blancs&nbsp;; il ne faut pas chavirer&nbsp;!&nbsp;» Et tous de
+s’écrier&nbsp;: «&nbsp;Non&nbsp;! non&nbsp;! Ramons bien, ramons
+ferme&nbsp;!&nbsp;»</p>
+
+<p>Debout à l’arrière, armé d’un long aviron, le barreur accélère
+ou modère l’allure, attentif à la fois aux oscillations du flot et
+à la mimique du féticheur posté sur la plage. Celui-ci, le geste
+impérieux, admoneste la mer et, ce qui vaut mieux, signale aux
+arrivants l’approche d’une lame propice. On attend ainsi, parfois
+plusieurs minutes, les pagaies hautes, laissant passer les vagues.
+Au signal donné, les bras se crispent, les tridents font rage, le
+chant va crescendo. Un coup de houle, et l’embarcation, lancée vers
+le rivage avec la vitesse d’un express, laboure la vase, puis
+s’arrête frémissante, tandis qu’invariablement un dernier embrun la
+balaye. Les noirs s’emparent du voyageur et, tout courant, le
+déposent plus ou moins trempé sur le sable.</p>
+
+<p>Une fois sur trois, la barque touche le bord, la
+quille<span class="pagenum" id="Page_36">[36]</span> en l’air. Cela
+ne tire pas à conséquence. Le seul danger serait de se trouver pris
+sous la coque aux membrures de fer pesant deux ou trois tonnes. Il
+suffit pour l’éviter que le passager règle ses mouvements sur ceux
+des noirs&nbsp;: lorsqu’il les verra lancer à l’eau leurs pagaies
+et piquer une tête du côté du vent, qu’il n’hésite pas à les
+suivre. La barre n’est pas, comme à Kotonou, infestée par les
+requins. Il en sera quitte pour une pleine eau de quelques secondes
+et viendra échouer à la grève contusionné, mais complet. Pareil
+incident se reproduit chaque jour&nbsp;; les catastrophes sont
+rares.</p>
+
+<p>Dans cet atterrissage mouvementé, la préoccupation dominante,
+c’est le salut des bagages. Entendre ces cantines décorées de
+l’inscription&nbsp;: «&nbsp;Fragile&nbsp;» s’entre-choquer au fond
+du bateau, puis culbutées rouler avec un bruit de galets&nbsp;;
+songer à ce que seront, après ces heurts, les instruments de
+précision, les boussoles et les chronomètres, les plaques de verre
+pour la photographie&nbsp;!... Cela fait mal. Ne regardons pas.</p>
+
+<p>Quatre heures de va-et-vient, et nos deux cents colis sont à
+terre empilés sous des prélarts devant la factorerie française. Un
+factionnaire les garde&nbsp;; les curieux affluent, et la curiosité
+est mauvaise conseillère. Demain il sera temps de mettre en ordre
+tout cela&nbsp;: cherchons un abri. La nuit s’est faite&nbsp;: ce
+qui fut notre demeure pendant trois semaines, ce qui fut la patrie,
+fuit maintenant vers l’est à toute vapeur, s’estompe et disparaît.
+La noire silhouette s’efface, ne laissant, sur la mer veloutée par
+le clair de lune, qu’une poussière de houille, un trait d’ombre sur
+le ciel.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_37">[37]</span><a id=
+"c02"></a>II</h2>
+
+<p class="sch1">ASSINIE.</p>
+
+<p>Une bande de sable large de deux cents mètres, entre l’Océan et
+la lagune&nbsp;; un moutonnement de paillottes. C’est Assinie.</p>
+
+<p>De la mer, le premier aspect n’a rien de déplaisant. Parmi les
+touffes de cocotiers, des cases de bambou coiffées de chaume. Les
+quatre factoreries piquent dans le paysage la note européenne.
+Immédiatement en arrière du village, un bout de lac miroite entre
+les palmes grêles. Au premier plan, la barre mugissante&nbsp;; au
+fond du tableau, les eaux mortes, la paix des forêts inviolées.</p>
+
+<p>La population blanche, — si cela peut s’appeler une population,
+— compte en tout dix personnes. Notre arrivée équivaut à une
+invasion. Aucune maison ne pouvant nous héberger tous les cinq, on
+nous a recueillis du mieux qu’on a pu. Binger et Crozat logent chez
+l’administrateur&nbsp;; MM. Braulot et Gay ont élu domicile à la
+factorerie Verdier. Pour moi, j’ai reçu l’hospitalité la plus
+cordiale chez l’agent de la Compagnie anglaise, M. Price. Nos
+tirailleurs ont assemblé quelques perches,<span class="pagenum" id=
+"Page_38">[38]</span> étalé par-dessus une couche de feuilles et de
+roseaux, et se trouvent là comme chez eux. Assinie a pour un temps
+son quartier militaire, la parade et les exercices, à la grande
+joie des naturels. Le soir, la garnison organise une petite fête
+musicale et chorégraphique&nbsp;: sous les doigts d’un virtuose, un
+bidon vide remplace l’orchestre. A neuf heures, le clairon sonne
+l’extinction des pipes&nbsp;; le camp s’endort.</p>
+
+<p>L’autorité supérieure est représentée par un administrateur
+colonial. Il habite de l’autre côté de la lagune, à dix minutes en
+barque, sur la lisière de la forêt, près du hameau de Mafia,
+dépendance d’Assinie. La Résidence s’élève sur l’emplacement de
+l’ancien poste militaire établi lors de la première occupation du
+pays, en 1842-43, ce qui, sans doute, lui a valu son nom&nbsp;:
+«&nbsp;le Blockhaus.&nbsp;» C’est une simple maisonnette, sans le
+plus petit appareil de défense, barrière ou palissade, et dont le
+chaume flamberait comme de l’amadou. Pied-à-terre provisoire&nbsp;:
+mais ce provisoire dure depuis quatre ans. Du jour où les questions
+africaines prirent l’importance que l’on sait, la réoccupation de
+cette côte fut décidée. Il serait à souhaiter que notre action ne
+demeurât point rudimentaire, que notre présence s’affirmât avec
+plus d’éclat. L’interrègne a déjà trop duré&nbsp;: notre influence
+en a singulièrement souffert. Les vieillards seuls se souviennent
+de nous, comprennent notre langue. Le reste n’entend que le jargon
+anglo-nègre, le <em>bushman english</em>, en usage sur tout le
+littoral. La jeune génération nous échappe&nbsp;: c’est une
+conquête à faire. La campagne a déjà commencé sous de favorables
+auspices,<span class="pagenum" id="Page_39">[39]</span> à l’aide de
+cette arme à longue portée, — l’école.</p>
+
+<p>Établie dans une vaste case, cette école est encore la seule
+manifestation de l’enseignement primaire à la Côte d’Ivoire. Elle
+est fréquentée par une trentaine de bambins qu’un brave instituteur
+initie, avec une patience méritoire, aux mystères de la grammaire
+française. C’est une pépinière d’interprètes appelée à rendre de
+réels services. Sans doute, bon nombre de ces enfants, parvenus à
+l’âge d’homme, retourneront assez vite à l’existence désœuvrée de
+leurs pères&nbsp;; plus d’un sera, à l’occasion, un auxiliaire
+utile et fidèle. J’ai été vivement frappé de la physionomie
+éveillée de ces enfants âgés de huit à douze ans. La plupart
+écrivent et parlent suffisamment le français. Le résultat n’est pas
+inférieur à ce que l’on obtient d’élèves du même âge, en Europe. La
+comparaison, qui plus est, serait à l’avantage de l’écolier noir.
+L’intelligence est, chez lui, très précoce&nbsp;; il apprend vite
+et sans effort. Mais ce brillant début a des lendemains nuageux.
+L’activité cérébrale s’arrête avec la puberté. A quatorze ou quinze
+ans, c’est comme un engourdissement de la pensée, le déclin vers
+une vie purement végétative. Les mieux doués garderont tout ou
+partie des connaissances acquises. Ils n’y ajouteront rien.</p>
+
+<p>Un brigadier des douanes et quatre commis complètent le
+personnel administratif.</p>
+
+<p>A voir leur gîte, on ne se douterait guère qu’entre les mains de
+ces pauvres gens passent, chaque année, de grosses sommes. Sur la
+plage, une paillotte vulgaire entre les paillottes, telle est la
+douane d’Assinie. Elle<span class="pagenum" id=
+"Page_40">[40]</span> est meublée d’un lit de camp à l’usage du
+chef. Les sous-ordres reposent à terre sur des nattes. Une malle
+vermoulue renferme, avec la défroque des employés, les registres et
+les espèces, les archives et la caisse. Rien de plus&nbsp;: pas une
+table, pas une escabelle. Le mobilier est en route, annonce-t-on.
+Il faut croire qu’on l’aura expédié par la petite vitesse. En
+attendant, nous avons été assez heureux pour y suppléer par l’offre
+de nos fauteuils de canne achetés aux Canaries. C’est un
+commencement. Du luxe&nbsp;! L’essentiel viendra plus tard, s’il
+plaît à Dieu.</p>
+
+<p>En vérité, on croit rêver. Lorsqu’on songe aux conditions
+climatériques de ces contrées, à la nécessité, pour l’Européen
+contraint d’y faire un séjour prolongé, de s’entourer du minimum de
+confort exigé par les lois les plus élémentaires de l’hygiène, la
+situation paraît inouïe. A coup sûr, les hommes qui briguent ces
+places ne sauraient prétendre à une installation de
+petite-maîtresse. Cependant, un lit pour quatre, c’est vraiment
+trop peu. On me répondra que, dans tel autre poste, il y a quatre
+lits pour un. L’équilibre serait ainsi rétabli&nbsp;; mais la
+compensation est illusoire.</p>
+
+<p>A parler sérieusement, laissant de côté les devoirs de l’État
+vis-à-vis de modestes serviteurs chargés de le représenter sous le
+plus inhospitalier des climats, est-ce de la sorte qu’on espère
+relever, aux yeux de l’indigène, le prestige des autorités&nbsp;?
+Celles-ci n’ont à leur disposition ni canot à vapeur, ni
+baleinière. L’administrateur veut-il entreprendre une tournée dans
+les nombreux villages situés sur la lagune&nbsp;? Il faudra qu’il
+loue<span class="pagenum" id="Page_41">[41]</span> l’embarcation
+d’une maison de commerce<a id="FNanchor_2"></a><a href=
+"#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Ces détails frappent
+vivement le noir&nbsp;; il réservera son admiration respectueuse
+aux trafiquants bien logés et bien équipés&nbsp;: ses sentiments à
+l’égard de fonctionnaires mal lotis friseront l’indifférence.</p>
+
+<p>Par bonheur, la visite de deux inspecteurs des colonies qui
+reviennent du Gabon et se sont arrêtés ici quarante-huit heures va
+permettre à l’administration métropolitaine d’être informée de cet
+état de choses. Nul doute que des mesures ne soient prises pour y
+remédier à bref délai. Ce sera justice. La France, qui entretient
+plus d’une colonie coûteuse, doit au moins appliquer, à celles de
+ses possessions dont le budget se solde en bénéfice, une part de
+leurs revenus. On m’assure que le total des droits perçus par la
+seule douane d’Assinie pendant le dernier exercice s’élève à cent
+quarante-quatre mille francs. Les dépenses n’atteignent pas
+cinquante mille. La marge est plus que suffisante.</p>
+
+<p>Il est difficile d’évaluer l’importance d’une agglomération
+noire. Assinie, à notre estimation, doit contenir près de quatre
+mille habitants. L’inégalité des forces chez les deux races en
+présence est éminemment suggestive. La position de cette poignée
+d’Européens vivant en sécurité au milieu d’une foule indigène en
+dit long sur le caractère passif des fils de Guinée et la
+malléabilité de l’âme moricaude.</p>
+
+<p class="tb">*<br>
+* *</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_42">[42]</span>Combien de temps
+resterons-nous ici&nbsp;? Tout dépend des mouvements des
+commissaires anglais. Peut-être sont-ils encore à quelques cents
+milles, sur la Côte d’Or. Un messager a été expédié à Axim, premier
+poste britannique. Il sera de retour dans une huitaine, et nous
+pourrons nous mettre en route, au plus tôt, fin janvier. Le retard
+ne nous chagrine pas outre mesure. Peut-être même cette période
+d’attente a-t-elle du bon. Elle nous acclimate&nbsp;; nous
+passerons moins brutalement de la vie de famille à la vie de
+coureurs des bois.</p>
+
+<p>Bien que le thermomètre, à l’ombre, marque 30°, la brise de mer
+rend la température supportable. Nous sommes dans la saison sèche,
+la moins malsaine de l’année pour l’Européen. Les grandes pluies de
+l’hivernage, favorisant l’exhalaison des miasmes telluriques,
+l’éprouvent davantage. La maladie qui domine actuellement sur le
+littoral et s’attaque de préférence à l’indigène ne serait autre
+que l’influenza. Elle aurait, me dit-on, fait en moins d’un mois,
+rien qu’à Assinie, une dizaine de victimes. Ces deuils récents sont
+attestés par le bruit que l’on mène en certaines cases&nbsp;: coups
+de feu, lamentos en l’honneur du défunt. Le vacarme a lieu
+généralement la nuit. Après une courte accalmie, il reprend de plus
+belle longtemps avant l’aube. C’est là un des moindres
+inconvénients de l’existence à proximité d’un village nègre.</p>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i04"><img src='images/i04.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">JEUNES FEMMES D’ASSINIE (COTE D’IVOIRE)</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_43">[43]</span>Si le climat
+justifie sa détestable réputation, il y a néanmoins lieu de
+s’étonner que la mortalité ne soit pas plus considérable en un tel
+foyer d’infection. Dans des cases de dix pieds carrés s’entassent
+six ou huit personnes dormant sur le sol. Enfin, le mode de
+sépulture, qui consiste à enfouir le mort sinon chez lui, du moins
+dans le voisinage de sa demeure, et presque à fleur de terre,
+devrait contribuer à multiplier les causes d’épidémie. Je me
+demande si, dans des conditions identiques, la vie serait moins
+précaire en Europe qu’à la Côte d’Ivoire.</p>
+
+<p>L’occupation ne nous manque pas&nbsp;; les heures fuient,
+rapides. Il faut passer en revue, pièce à pièce, le matériel et les
+marchandises. Les dégâts ne sont pas graves, mais tout a besoin de
+prendre l’air. Il est indispensable aussi de répartir les bagages
+par fractions de vingt-cinq kilogrammes et de remplacer les caisses
+par des enveloppes de toile sulfatée. Le ballot est plus aisé à
+ouvrir en cours de route et, pour le noir accoutumé à porter sa
+charge sur la tête, moins encombrant lorsque le convoi doit se
+frayer passage à travers une brousse épaisse.</p>
+
+<p>Le déballage et l’inventaire nous attirent un imposant concours
+de visiteurs des deux sexes. Les tirailleurs en faction devant le
+hangar ont fort à faire pour écarter les envahisseurs. A mainte
+reprise, ils sont débordés, et les importuns s’introduisent,
+l’échine courbée, obséquieux, dans l’espoir d’attraper quelque
+bagatelle. Assis sur les talons, ils se communiquent leurs
+impressions à voix basse.</p>
+
+<p>L’exhibition a le plus vif succès, depuis les tissus<span class=
+"pagenum" id="Page_44">[44]</span> chatoyants, les gazes lamées,
+jusqu’à l’article à un sou. On s’extasie devant le faux
+corail&nbsp;; à l’apparition des rangs de perles, des éclairs de
+convoitise passent dans les prunelles.</p>
+
+<p>Les tabatières sont très demandées. Sous cette rubrique, par
+parenthèse, nous présentons ces petits ballons en celluloïd
+multicolore, avec un grelot à l’intérieur, vendus cinq centimes
+dans la plupart des bazars. Il faut savoir que le noir, priseur
+enragé, use, en guise de récipient, d’une calebasse de la grosseur
+d’une paume&nbsp;: l’orifice, fermé par une cheville de bois, a
+juste le diamètre suffisant pour laisser passer la prise que le
+consommateur reçoit sur l’ongle du pouce. Nos tabatières sont
+acceptées sans discussion&nbsp;: le grelot ne provoque aucun
+étonnement. Tout au plus nous objectera-t-on qu’il manque un trou
+pour introduire le tabac. A quoi nous répondons judicieusement
+qu’il en doit être ainsi&nbsp;: cette innovation permet à
+l’acheteur de pratiquer lui-même l’ouverture de la grandeur qui lui
+convient. La réplique paraît victorieuse.</p>
+
+<p>Extrêmement goûtées aussi les chaînettes en métal blanc où pend
+une médaille sur laquelle est figurée une reproduction informe de
+l’<em>Angelus</em> de Millet. Notre pacotille contient plusieurs
+grosses de ce chef-d’œuvre. Avant qu’il soit longtemps, la France
+noire en sera largement approvisionnée, de Comoé à la Volta. On ne
+saurait trop, chez les peuples neufs, propager le goût des
+beaux-arts.</p>
+
+<p>Les prétentions du commerce visent moins haut. Il importe
+surtout les cotonnades imprimées de fabrication<span class=
+"pagenum" id="Page_45">[45]</span> anglaise, les fusils à pierre,
+la poudre, la bougie et le pétrole. N’oublions pas le gin, le tafia
+et des spiritueux extraordinaires dont les flambantes étiquettes
+arborent impudemment les noms de Jamaïque et de Cognac. Ces alcools
+sont vendus aux marchands indigènes vingt-cinq à trente shillings
+les vingt fioles. Le prix est acquitté en poudre d’or, la monnaie
+courante. Les comptoirs d’Assinie l’encaissent à raison de
+soixante-douze shillings (90 francs) l’once, et en expédient chaque
+année en Europe pour une valeur de cinq mille livres sterling en
+moyenne.</p>
+
+<p>Le principal article d’exportation consiste en une variété de
+l’acajou, très appréciée sur le marché de Liverpool. Par les
+rivières et la lagune, les trains de bois amènent tous les ans
+environ deux mille troncs d’arbre cubant, l’un dans l’autre, de
+trente à trente-cinq pieds anglais. Le territoire exporte, en
+outre, une quantité minime de caoutchouc, de qualité très
+inférieure à celui du Para. Les noirs le préparent mal, à supposer
+qu’ils n’y mélangent pas des matières étrangères, pour augmenter le
+poids.</p>
+
+<p>La factorerie ouvre ses portes avec le jour. Les clients ne sont
+pas légion. Mais, à lui seul, un traitant de quelque importance
+occupera la place pendant une journée. Ses pirogues sont là, prêtes
+à charger, les pagayeurs à leur poste. Les prix ont été débattus,
+mais l’homme s’attarde à faire son choix. Il hésite, palpe la
+marchandise, la flaire, la quitte pour une autre, la reprend et
+s’assied, contemplatif, le regard fixe, mâchonnant, suivant la mode
+noire, une baguette de bois tendre<span class="pagenum" id=
+"Page_46">[46]</span> pour s’entretenir les dents belles.
+L’emplette d’une pièce d’étoffe réclamera des heures de méditation.
+Après quoi, ses résolutions arrêtées, il procède au payement.
+Nouvelle affaire. Alors intervient le peseur d’or, qui examine le
+métal à la loupe, scrutant les pépites, afin de s’assurer si leurs
+anfractuosités ne récèlent pas des parcelles de terre ou de sable.
+Quand la transaction est enfin terminée, le jour tombe&nbsp;: à la
+clarté des torches de palmes, l’acheteur embarque sa cargaison.
+Puis la flottille s’éloigne, dans la nuit. Demain, elle abordera au
+fond d’une crique, à l’ouverture d’un sentier de forêt par lequel
+les produits d’une civilisation plus ou moins frelatée seront
+emportés à dos d’homme vers l’intérieur mystérieux.</p>
+
+<p>Durant ces laborieuses négociations, les désœuvrés du village, —
+autant dire la majorité de la population assinienne, — rôdent
+autour du magasin. Silencieux, drapés à la romaine, le pagne rejeté
+sur l’épaule, ils suivent avec un intérêt soutenu les péripéties du
+marché. Les notables franchissent le seuil, s’installent sur des
+caisses, sur des barils, et restent là comme au spectacle. L’un
+d’eux parfois, profitant du moment où le commis est penché sur son
+registre, allonge sournoisement le bras, prêt à faire main basse
+sur quelque brimborion. Mais quand il se dispose à glisser l’objet
+sous sa toge, l’employé, qui ne le perdait pas de vue, toujours
+calme, sans relever la tête, avec un flegme britannique, lui
+décoche cet avertissement&nbsp;:</p>
+
+<p>«&nbsp;Mon ami, je vais envoyer mon pied vous prendre mesure
+d’une culotte.&nbsp;»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_47">[47]</span>Le Romain lâche sa
+proie, fait demi-tour et se retire, très digne.</p>
+
+<p class="tb">*<br>
+* *</p>
+
+<p>Nous avons à présent maison montée. Nos boys ont commencé leur
+service. Les candidats étaient nombreux. Nos préférences sont
+allées à ceux des concurrents qu’une fréquentation assidue de
+l’école avait le plus familiarisés avec notre langue, non que leur
+parler soit la correction même. Ils ont une manière à eux de se
+débrouiller parmi les singuliers et les pluriels, les genres et les
+temps. C’est la grammaire réduite à son expression la plus simple,
+la phrase allégée des vaines élégances, la beauté fruste, qui tout
+d’abord déconcerte&nbsp;; mais on s’y fait. Exemple&nbsp;:</p>
+
+<p>«&nbsp;<em>Ma capitaine, dans çà village il y a toi gagner
+chèvre. Le chef il apporte.</em>&nbsp;»</p>
+
+<p>Traduction&nbsp;: «&nbsp;Mon capitaine, le chef du village vient
+vous offrir une chèvre.&nbsp;»</p>
+
+<p>Dans le langage nègre, «&nbsp;gagner&nbsp;» est le verbe par
+excellence, la clef de voûte, la pierre angulaire&nbsp;; actif et
+auxiliaire tout ensemble. Ses acceptions sont innombrables.
+«&nbsp;Gagner&nbsp;», c’est être, avoir, aller, prendre, recevoir,
+que sais-je encore&nbsp;? On «&nbsp;gagne&nbsp;» ici une foule de
+choses qu’il serait, avec la meilleure volonté du monde, difficile
+de considérer comme un gain. Un noir ne dira jamais d’un
+défunt&nbsp;: «&nbsp;Il est mort&nbsp;», mais&nbsp;: «&nbsp;<em>Il
+a gagné mort.</em>&nbsp;» Un joueur malheureux ne trouvera, pour
+confesser sa perte, que cette formule bizarre&nbsp;:<span class=
+"pagenum" id="Page_48">[48]</span> «&nbsp;<em>J’ai gagné
+perdu&nbsp;!</em>&nbsp;» Tant pis si l’accouplement de ces vocables
+implique contradiction pour l’Européen. Le nègre est fier de ce
+français si pur&nbsp;!</p>
+
+<p>Notre interprète, toutefois, s’exprime avec plus de recherche.
+L’homme répond au nom d’Ano. Ses services seront utilisés surtout
+dans les villages de la forêt, chez les peuples de race agni. Sur
+le plateau soudanien, nous rencontrerons les Mandés musulmans dont
+Binger s’est assimilé les différents dialectes lors de son voyage
+de vingt-sept mois du Niger au golfe de Guinée.</p>
+
+<p>Ano est un garçon dévoué, affectant des allures européennes et
+que sa faconde rendra précieux dans les palabres. Dans ses rapports
+avec nous, il use le plus souvent d’un vocabulaire spécial emprunté
+moins au langage courant qu’à ses réminiscences scolaires, de
+précautions oratoires telles que «&nbsp;si j’ose m’exprimer
+ainsi&nbsp;», «&nbsp;me permettrai-je de...&nbsp;», «&nbsp;ce
+souvenir est gravé dans mon âme&nbsp;», au lieu de&nbsp;: «&nbsp;je
+me rappelle&nbsp;». Autant de périphrases prud’hommesques qui, dans
+sa bouche, sont d’une irrésistible drôlerie. Très cérémonieux, si
+l’un de ses congénères, nu comme la main, se présente au campement,
+il ne manquera pas de l’annoncer ainsi&nbsp;: «&nbsp;Ce
+<em>monsieur</em> désire vous parler.&nbsp;» Et il faut voir la
+tête du «&nbsp;monsieur&nbsp;»&nbsp;!</p>
+
+<p>Avoir pour valets des êtres nés sur les marches d’un trône, cela
+n’est point banal. Deux de nos domestiques, les boys Aka et
+Adingra, sont des princes. L’un et l’autre eurent pour père le feu
+roi du Sanwi, Amatifou, privilège qu’ils partagent d’ailleurs avec
+nombre de<span class="pagenum" id="Page_49">[49]</span> leurs
+compatriotes. Avec la polygamie et le relâchement des liens de
+famille qui en résulte, le fait d’être issus d’un monarque ne
+suffit pas à garantir aux descendants une oisiveté dorée. Au
+surplus, la présence de ces jeunes gens ne pourra manquer de
+rehausser notre prestige aux yeux des peuplades de la brousse,
+auprès des chefs de l’Indénié et de l’Abron. Leurs attributions
+seront multiples. Serviteurs la plupart du temps, ambassadeurs à
+l’occasion&nbsp;; préposés tour à tour à l’entretien de la
+garde-robe et des relations internationales.</p>
+
+<p>Kassikan, mon boy, est de souche plus humble. Il m’a été
+recommandé par l’excellent instituteur d’Assinie dont il fut
+l’élève. Le père, un pêcheur du village d’Aby, sur la lagune, vient
+de me l’amener dans sa pirogue. Le gamin peut avoir de douze à
+treize ans. Je l’ai jugé d’abord un peu frêle pour résister à de
+longues marches, et j’ai cru devoir émettre, à cet égard, quelques
+doutes. Kassikan les a dissipés d’un geste. Pirouettant sur ses
+jambes fluettes et se frappant les mollets, il s’est écrié&nbsp;:
+«&nbsp;Il y a bon pour marche&nbsp;!&nbsp;» Le garçon fera mon
+affaire. Il semble d’un heureux caractère, actif et futé comme un
+singe. Nous sommes au mieux. Il me tutoie, cela va sans dire, et
+m’a déjà révélé le secret de son cœur. Kassikan a une bonne amie
+qu’il se promet d’épouser quand il sera un homme et qu’il aura fait
+fortune. Avec ses gages — vingt-cinq francs par mois —
+soigneusement mis de côté, il sera un parti sortable pour Mlle
+Amo&nbsp;: c’est le nom de sa bien-aimée. Mais un autre désir le
+travaille&nbsp;: échanger son nom barbare contre un nom de blanc.
+C’est là une<span class="pagenum" id="Page_50">[50]</span> des
+premières faveurs que les bambins fréquentant l’école demandent au
+maître. Il y est aussitôt fait droit&nbsp;: chacun se voit gratifié
+d’un prénom emprunté soit au calendrier, soit à la
+mythologie&nbsp;: Pierre ou Paul, Castor, Hercule. Et ils sont
+heureux. Kassikan, lui, a reçu en partage un dénominatif
+romantique. Je ne saurais rendre le ton pénétré dont il m’a
+dit&nbsp;:</p>
+
+<p>— Appelle-moi Alfred&nbsp;!</p>
+
+<p>— Va pour Alfred.</p>
+
+<p>Le service culinaire a été assuré par l’engagement du noir
+Anoman, un gros garçon à la mine endormie, lequel pourtant, à ce
+qu’on affirme, serait capable de distinguer une marmite d’une poêle
+à frire. De ce cuisinier-là je me méfie.</p>
+
+<p>La valetaille recrutée, les paquetages prêts, il fallait des
+porteurs. Ce n’était point à Assinie que nous pouvions nous
+procurer les cent cinquante hommes nécessaires à l’expédition. Nous
+devions, à cet effet, recourir aux bons offices de notre protégé
+Akassimadou, roi du Sanwi, qui réside à Krinjabo. Cette capitale
+est située sur la rive gauche de la rivière Bia, non loin de son
+embouchure dans la lagune&nbsp;; trois heures de trajet en canot à
+vapeur. A dire vrai, le voyage aller et retour occupera trois jours
+au moins&nbsp;; il faut compter avec les exigences du cérémonial
+nègre et les palabres interminables.</p>
+
+<p>De plus, nous avons été invités à faire escale, à dix milles
+seulement d’Assinie, sur la rive nord du lac, à la plantation
+caféière d’Élima. C’est la première entreprise agricole tentée dans
+nos possessions de Guinée par un<span class="pagenum" id=
+"Page_51">[51]</span> Français, M. Verdier, de la Rochelle. Nous
+lui devons cette visite.</p>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i05"><img src='images/i05.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">ALFRED</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p class="tb">*<br>
+* *</p>
+
+<p>Le 18 janvier, dans l’après-midi, la chaloupe <em>Evelyn</em>,
+mise obligeamment à la disposition de la mission par le
+représentant de la maison Swanzy, levait l’ancre. Elle remorquait
+un canot et une grande baleinière dans laquelle avait pris place
+l’escorte de tirailleurs sénégalais destinée à donner à notre
+entrevue avec Akassimadou le caractère d’une démarche
+solennelle.</p>
+
+<p>Vers quatre heures, la flottille mouillait dans la jolie baie
+d’Élima, où les agents de M. Verdier nous accueillaient comme des
+amis qu’on espère.</p>
+
+<p>Le relief de la rive est assez accusé en cet endroit. A quelques
+pas du débarcadère, les cases des noirs pointent entre les touffes
+de bananiers. Tout près sont les grands séchoirs dallés, les
+bassins de lavage, les hangars de machines à dépulper et à
+décortiquer. Au delà, le terrain s’escarpe, et, par une pente
+raide, on atteint la maison d’habitation, située à une trentaine de
+mètres au-dessus du lac. De la véranda, le coup d’œil est
+enchanteur. A nos pieds s’arrondit la baie profondément échancrée,
+avec son amphithéâtre de forêts vierges projetant leur ombre sur
+les eaux&nbsp;; vers le sud, dans une buée lumineuse, les contours
+indécis des grandes îles étalées entre le haut lac et
+Assinie&nbsp;; au couchant le mont Rouge, éminence isolée dont
+l’altitude ne dépasse pas cent mètres, détache son arête régulière
+comme une falaise sur un océan de verdure.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_52">[52]</span>La superficie du
+défrichement est de cent treize hectares. Il contient plus de trois
+cent mille caféiers aujourd’hui en plein rapport. Les premiers
+plants furent importés de Libéria. Actuellement la récolte commence
+et s’annonce abondante&nbsp;; la plupart des branches fléchissent
+sous le poids des baies roses. Sur un sol aussi favorable, la
+moyenne de la production ne devrait pas être inférieure à celle que
+l’on obtient au Brésil, à Java, dans l’Amérique centrale, où le
+rapport de chaque pied varie, suivant les années, de deux à trois
+kilogrammes. Dans ces conditions, le domaine d’Élima, bien que de
+création récente — il date de dix ans à peine — devrait rapporter,
+bon an, mal an, de deux à trois cents tonnes de café. Le chiffre se
+passe de commentaires.</p>
+
+<p>Par malheur, la main-d’œuvre fait défaut. Pour retirer de la
+plantation tout ce qu’elle peut donner, il faudrait tripler, sinon
+quadrupler le nombre des travailleurs. Or les indigènes du pays de
+Krinjabo comptent parmi les moins laborieux du littoral. On a
+grand’peine à les embaucher, et la somme de travail fourni est
+minime&nbsp;: tout au plus parvient-on à rentrer en temps utile un
+tiers de la récolte. En outre, aux mains de pareilles gens, la
+cueillette équivaut trop souvent à un cyclone. Que d’arbustes
+mutilés par cette horde indisciplinée, pressée de terminer sa
+tâche&nbsp;!</p>
+
+<p>Où se procurer des cultivateurs&nbsp;? Ce ne saurait être en
+Europe. Le blanc n’est pas organisé pour peiner sous le soleil des
+tropiques. Dans les contrées voisines&nbsp;: à Libéria, au Bénin,
+au Congo&nbsp;? Je ne sais si le recrutement y serait beaucoup plus
+aisé. Peut-être sera-t-on<span class="pagenum" id=
+"Page_53">[53]</span> forcé quelque jour de faire appel à la race
+jaune, à ces inépuisables réserves humaines du Céleste Empire ou de
+la péninsule indo-chinoise. Quoi qu’il en soit, le problème est
+posé. De sa solution dépend, dans une large mesure, la mise en
+valeur de ces territoires. De l’habitant de la Côte, rien à
+espérer. Chez le noir comme chez le blanc la nécessité ploie
+l’homme au travail. La nature ici lui fournit presque spontanément
+de quoi suffire à ses besoins très limités. Quelle ambition
+pourrait stimuler ces êtres qui déjeunent d’une banane et
+s’habillent d’un rayon de soleil&nbsp;?</p>
+
+<p>Il n’en est pas moins vrai que la plantation d’Élima fait le
+plus grand honneur à ses fondateurs. Si parfois l’esprit
+d’entreprise manque à nos compatriotes, si trop souvent nos
+colonies n’ont été qu’un champ d’action ouvert à l’initiative
+étrangère, il est consolant de constater qu’en ce pays le sérieux
+effort, la tentative hardie émanent d’un Français. L’œuvre présente
+un autre intérêt que le banal commerce de factorerie, le trafic des
+alcools, des armes de pacotille et des indiennes à ramages.</p>
+
+<p>La nuit venue, après une causerie prolongée tard autour de la
+table hospitalière, je suis long à m’endormir. La soirée est d’une
+tiédeur de serre. Nous reposons dehors, sous la véranda qui
+surplombe le ravin boisé et la lagune. Étendu sur ma couchette, la
+tête tournée vers la campagne, j’ai tout à coup l’impression d’être
+seul, très loin, dans un monde inconnu. Je n’aperçois plus que le
+ciel d’où pendent des constellations, très rapprochées,
+semble-t-il, la nappe immobile du lac,<span class="pagenum" id=
+"Page_54">[54]</span> où la lune qui se lève met une teinte de
+plomb fondu. Tout à coup, dans la pièce voisine, une horloge
+fatiguée sonne avec des halètements d’asthmatique. Et ce m’est une
+surprise, un choc singulier, ce rappel de la civilisation, ces
+heures tombant dans le silence.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_55">[55]</span><a id=
+"c03"></a>III</h2>
+
+<p class="sch1">KRINJABO.</p>
+
+<p>Nous repartons dès le jour.</p>
+
+<p>Ces brèves aurores sont exquises. Quelques minutes avant le
+soleil une brise se lève&nbsp;: au loin, sur les bois, des fumées
+traînent, les villages s’éveillent. Des pirogues poussent au large,
+sous leur voilure primitive, une lourde natte en fibres de palmier,
+parfois déployant un vieux pagne dont le bariolage fait penser aux
+toiles enluminées que les pêcheurs de la mer Illyrienne hissent à
+leurs mâts.</p>
+
+<p>En une heure et demie nous arrivons à l’extrémité du lac, à
+l’embouchure de la rivière Bia. Un banc de vase en défend l’entrée.
+Les eaux sont trop basses pour qu’une embarcation calant un mètre
+puisse franchir l’obstacle. Abandonnant la chaloupe à vapeur, on
+s’empile tant bien que mal dans les canots, et le voyage se
+poursuit à la pagaie.</p>
+
+<p>La rivière est large d’une quarantaine de mètres, le courant
+imperceptible. Sur les deux rives, la futaie géante, serrée, le
+fouillis des palmes, des lianes&nbsp;: un<span class="pagenum" id=
+"Page_56">[56]</span> double rempart d’un vert uniforme. Le regard,
+d’abord séduit par cette végétation puissante, par la magnificence
+des feuillages, se lasse bientôt de ce décor immuable. Une
+mélancolie avec un profond silence pèse sur ces solitudes. De loin
+en loin, seulement, les ébats d’un plongeon, le ronflement d’un
+caïman, un vol criard de perroquets, le craquement d’un tronc qui
+s’effondre.</p>
+
+<p>A de rares intervalles, un groupe de huttes&nbsp;; des filets
+qui sèchent, des enfants nus courant sur la berge, une femme aux
+mamelles pendantes occupée à piler des bananes, son dernier-né en
+croupe, ficelé dans le pagne, la tête ballante du marmot ponctuant
+chaque coup du pilon maternel&nbsp;; un bonhomme qui démarre sa
+pirogue et pique droit sur nous pour nous proposer, avec des gestes
+engageants, le vin de palme fraîchement préparé. Puis la rivière
+décrit un coude, le rideau de verdure retombe, la case et ses hôtes
+disparaissent.</p>
+
+<p>A mesure que le soleil monte, la paix se fait plus grande encore
+dans la forêt, sur l’eau sombre, inquiétante, où des taches
+huileuses s’étalent.</p>
+
+<p>Deux heures de cette navigation monotone, et nous voici à la
+hauteur de Krinjabo. Le village est à un kilomètre de la rivière,
+en pleine brousse.</p>
+
+<p>Au bord de la crique où nous prenions terre, une vingtaine
+d’individus attendaient. L’un d’eux faisait flotter au bout d’une
+perche les couleurs françaises. Il y avait là plusieurs chefs,
+notamment l’un des porte-cannes du roi brandissant une trique de
+bedeau à pomme dorée et coiffé d’un képi de colonel. Les
+salutations rapidement échangées, on se dirigeait vers
+la<span class="pagenum" id="Page_57">[57]</span> capitale, en file
+indienne. L’exiguïté de cette route royale ne permet pas un autre
+ordre de marche. C’est, malgré tout, une noble avenue taillée dans
+la broussaille arborescente d’où jaillissent des plantes
+ornementales d’une rigidité métallique, les fûts droits des acajous
+chargés d’orchidées. Des câbles de lianes fleuries s’entre-croisent
+au-dessus de nos têtes, passerelles secouées par des bandes de
+singes que notre approche met en fuite.</p>
+
+<p class="tb">*<br>
+* *</p>
+
+<p>Le roi, qui veut bien faire les choses, nous a logés chez lui.
+Non pas dans son palais, — Akassimadou, monarque ennemi du faste,
+n’a point de palais, — mais dans une case voisine de la
+sienne&nbsp;; ce local est spécialement destiné à recevoir les
+blancs de passage à Krinjabo. L’idée est large, le local étroit.
+C’est une bâtisse construite sur le modèle des factoreries, mais de
+dimensions beaucoup plus restreintes. Imaginez une sorte de caisson
+reposant sur un soubassement en pisé. L’intérieur est divisé en
+quatre compartiments. Dans chacune des pièces deux personnes
+peuvent tenir sans être trop mal à l’aise&nbsp;: à trois, c’est un
+encombrement&nbsp;; à quatre, une cohue. Une échelle de meunier
+donne accès à la galerie couverte qui fait le tour de
+l’édifice.</p>
+
+<p>A peine installés, nous nous rendons chez Sa Majesté, au
+débotté. Simple affaire de politesse&nbsp;; le véritable palabre
+n’aura lieu que dans la journée. Pour le moment il n’est nullement
+question du motif de notre visite.<span class="pagenum" id=
+"Page_58">[58]</span> Des compliments de bienvenue, une enquête
+sommaire sur les santés réciproques, rien de plus. «&nbsp;Tu vas
+bien&nbsp;!... Moi aussi. — J’en suis charmé&nbsp;!...&nbsp;» Et
+l’on se sépare.</p>
+
+<p>Le roi est moins convenablement abrité que nombre de ses sujets.
+Sa case est très basse, disjointe, branlante&nbsp;; le chaume de
+palmes a connu des jours meilleurs. Tout à côté, un appentis en
+bambou sert aux réceptions.</p>
+
+<p>L’aspect du prince n’a rien d’imposant. Il est à demi paralysé
+et si faible qu’il ne s’exprime qu’à voix basse. Peut-être aussi ne
+faut-il voir, dans ce susurrement, qu’une attitude, le désir d’être
+compris au simple mouvement des lèvres. Akassimadou a dépassé la
+soixantaine, un âge avancé chez un noir. Il avait revêtu, pour la
+circonstance, un costume d’ordre composite&nbsp;: bicorne de
+général orné d’un plumet tricolore&nbsp;; tous les joyaux de la
+couronne, une profusion de colliers et de bracelets où les
+verroteries alternent avec les pépites d’or grossièrement
+martelées. Un long pagne cachait les jambes impotentes. Au-dessus
+de l’auguste personnage, un dignitaire soutenait à bras tendu un
+immense parasol en cotonnade rouge.</p>
+
+<p>Au palabre du soir, l’assemblée était nombreuse&nbsp;: la
+plupart des chefs y assistaient. L’étroite cour était bondée de
+spectateurs, foule curieuse et bruyante où chacun disait son mot,
+commentant en toute liberté les paroles des hauts personnages, à
+tel point qu’à mainte reprise des protestations énergiques
+partaient du groupe où siégeaient le roi et ses conseillers. Le
+sans-gêne de<span class="pagenum" id="Page_59">[59]</span> ces
+réunions à la fois royales et populaires éclaire d’un jour
+singulier les relations entre gouvernants et gouvernés. En réalité,
+le pouvoir du monarque est loin d’être absolu. Celui-ci doit
+compter non seulement avec l’avis des principaux chefs, mais encore
+avec ce qu’on appellerait chez nous l’opinion publique. C’est une
+façon de discuter quasi familiale, rappelant par plus d’un côté ce
+que devaient être, aux temps primitifs de notre histoire, les
+<em>plaids</em> orageux tenus en plein air devant la multitude,
+entre les feudataires, la soldatesque turbulente et le chef élevé
+sur le pavois.</p>
+
+<p>Par moments, le cercle qui nous presse se resserre au point que
+nous avons peine à respirer et qu’il est urgent d’enjoindre aux
+curieux de s’éloigner à distance plus convenable. On obéit de bonne
+grâce, mais presque aussitôt le mouvement enveloppant
+recommence&nbsp;; insensiblement la quintuple rangée de têtes
+crépues se rapproche.</p>
+
+<p>Le roi, cette fois, nous reçoit étendu sur un lit de
+repos&nbsp;; il a dépouillé la tunique à boutons dorés et le
+chapeau à plumes. Son pagne négligemment noué laisse à découvert le
+torse et la poitrine. Un bébé de trois ans, absolument nu, prend
+ses ébats auprès du vieillard, tandis qu’une de ses femmes, debout,
+près de la couchette, écarte les moustiques à grands coups de son
+éventail de palmes.</p>
+
+<p>L’entretien s’est prolongé plus d’une heure. Le capitaine Binger
+a expliqué au roi le but de la mission, faisant valoir tout
+l’intérêt qu’il y avait pour Akassimadou à ce qu’une ligne de
+démarcation définitive fût<span class="pagenum" id=
+"Page_60">[60]</span> tracée entre son territoire et le protectorat
+anglais de la Côte d’Or. Aucune mesure n’était plus avantageuse
+pour éviter dans l’avenir de regrettables malentendus, des
+difficultés sans cesse renaissantes, les démêlés de chef à chef, de
+village à village, parmi les populations vivant sur la frontière.
+Akassimadou a compris cela, ou a paru le comprendre. Aussi a-t-il
+accueilli sans sourciller la conclusion du discours, la demande
+d’un contingent indispensable de cent porteurs et de vingt
+pirogues&nbsp;: les gens iront par la voie de terre, nous attendre
+à Nougoua, où nous devons nous rendre en remontant le cours sinueux
+de la rivière Tanoé. Portefaix et bateliers ont été promis séance
+tenante&nbsp;: des messagers allaient être immédiatement expédiés
+dans les villages pour rassembler le contingent.</p>
+
+<p>Chaque homme touchera vingt-cinq francs par mois, plus la
+ration. Il est probable que la plupart marcheront par ordre, sans
+aucun enthousiasme. Plusieurs cependant, tant à Krinjabo que dans
+les villages voisins, ne demandent qu’à partir. Des volontaires se
+présentent, très alléchés&nbsp;: de si beaux appointements, le
+désir de courir le monde&nbsp;! Ceux-là ne sont pas les premiers
+venus&nbsp;: sans être des chefs, ils appartiennent à ce que
+j’appellerai la classe aisée, la bourgeoisie krinjabienne. Ils
+possèdent quelque bien au soleil, un peu de poudre d’or, un captif
+ou deux.</p>
+
+<p>Volontiers ils nous accompagneraient à l’intérieur, vers ces
+pays de Bondoukou et de Kong dont les noms leur sont familiers,
+dont ils apprécient les lourdes cotonnades apportées de loin en
+loin du Soudan méridional<span class="pagenum" id=
+"Page_61">[61]</span> par les Dioulas musulmans. Maintes fois ils
+ont remarqué ces marchands noirs comme eux, mais la face moins
+pleine, le regard plus vif, la démarche assurée. Ils les ont vus
+séjourner dans les villages et, à certaines heures, inclinés le
+front contre terre du côté où le soleil se lève, adorer une
+puissance inconnue. La présence de ces êtres a fait travailler
+leurs pauvres cervelles. D’où arrivaient-ils&nbsp;? D’un pays où
+les hommes marchent vêtus, fabriquent des pagnes plus résistants,
+sinon aussi fins que ceux tissés par les blancs&nbsp;;
+représentants d’une race supérieure, d’une civilisation bien
+imparfaite encore, mais plus accessible que la nôtre aux âmes
+simples des peuples de la brousse.</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i06"><img src='images/i06.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">AKASSIMADOU, ROI DE KRINJABO, ET SA COUR</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>Et voici que l’occasion s’offrait de visiter en nombreuse
+compagnie ces régions reculées de Bondoukou et de Kong, sans
+compter les royaumes Agnis de la forêt situés au nord de Krinjabo,
+l’Indénié, l’Assikaso, la terre de l’or. C’est là de quoi vous
+décider à quitter la case nouvellement bâtie, la ménagère et la
+marmaille, les délices de la vie paresseuse, pour aller chercher au
+loin fortune, le fusil sur l’épaule, un ballot sur la tête.</p>
+
+<p>Cette belle ardeur durera-t-elle&nbsp;? Il est permis d’en
+douter. La persévérance n’est pas une vertu noire. Hommes de corvée
+et volontaires, je crois qu’au fond les uns et les autres se
+valent. Dieu sait ce que nous réservent, dans les jours difficiles,
+ces gens de la côte, natures purement passives en quelque sorte,
+étrangères à tout sentiment viril, ignorant également la
+reconnaissance et la haine, superstitieuses et curieuses à l’excès,
+mais d’une curiosité qui ne va pas jusqu’au désir
+d’apprendre&nbsp;;<span class="pagenum" id="Page_62">[62]</span>
+âmes d’enfants dans des corps d’athlètes. Ces populations ont perdu
+tout ressort&nbsp;: épaves de tribus pourchassées jadis par des
+voisins de tempérament guerrier, tels que les Achantis, elles
+vivent depuis des siècles dans l’abjection de la servitude
+acceptée.</p>
+
+<p>Si peu de confiance que nous inspirent nos auxiliaires, il
+faudra bien s’en accommoder faute de mieux. Nous devons encore nous
+estimer heureux si Akassimadou réussit à rassembler les effectifs
+indispensables. Il ne nous reste, quant à présent, qu’à enregistrer
+ses bonnes promesses, quitte à revenir à la charge si elles
+n’étaient pas promptement suivies d’effet. Les cadeaux qu’il vient
+de recevoir n’ont pas peu contribué à nous le rendre propice&nbsp;:
+ils sont admirables. C’est une couverture de prix (19 fr. 95),
+décorée sur l’une de ses faces d’une silhouette de lion rampant, et
+sur l’autre d’une tête de tigre&nbsp;; des écharpes pour les
+femmes, un revolver et cent cartouches, un fusil à pierre richement
+ciselé — à la mécanique. Les objets sont exposés sur une natte à
+l’entrée du hangar aux audiences, et le populaire est admis à les
+contempler. En silence la foule défile, saisie. Les grandes
+émotions sont muettes.</p>
+
+<p>En même temps que ces présents, nous avions, pour obéir à
+l’étiquette, envoyé au roi une portion de chacun des mets composant
+notre déjeuner. En retour, de la maison royale nous arrivait un
+nombre respectable d’écuelles de <em>fouto</em>, plat national,
+ragoût des plus pimentés, flanqué de pains de banane et de manioc.
+Pendant une heure, les serviteurs des deux sexes n’ont<span class=
+"pagenum" id="Page_63">[63]</span> cessé de faire la navette. Chez
+nous, c’était une vraie procession.</p>
+
+<p>Voici d’abord deux porte-cannes précédant un détachement chargé
+de terrines et de calebasses d’où s’échappent d’étranges aromes. Le
+cortège procède à pas comptés. Les délégués, on le devine, ont
+conscience de la solennité de l’heure et de l’importance de leurs
+attributions. Le visage est grave, l’attitude celle de maîtres des
+cérémonies annonçant une tête couronnée. Eux et leur suite
+gravissent notre échelle qui craque d’une manière inquiétante, et,
+tandis que les porteurs déposent sur la galerie leurs précieux
+fardeaux, les deux fonctionnaires franchissent le seuil de la
+petite pièce où nous sommes réunis, frappent le plancher de leur
+bâton, en s’écriant&nbsp;:</p>
+
+<p>— De la part d’Akassimadou&nbsp;!</p>
+
+<p>Puis ils s’inclinent et se retirent, pas assez vite cependant
+pour ne pas se heurter à d’autres émissaires apportant, eux aussi,
+un <em>fouto</em>, préparé celui-là dans les cuisines d’un
+ministre&nbsp;:</p>
+
+<p>— De la part du chef Kabranka&nbsp;!</p>
+
+<p>Mais une troisième bande fait irruption dans la cour et s’engage
+sur les degrés. On se bouscule quelque peu&nbsp;; des mots vifs
+sont échangés. Il y a lieu de craindre un moment pour la vaisselle,
+bien qu’elle soit solide, mais surtout pour les ragoûts et les
+sauces. C’est tout au plus si, dans le brouhaha, nous parviennent
+ces mots lancés à pleine voix par un majordome&nbsp;:</p>
+
+<p>— Le <em>fouto</em> du chef Azémia&nbsp;!</p>
+
+<p>A mesure que s’allonge sur la véranda la rangée<span class=
+"pagenum" id="Page_64">[64]</span> d’écuelles fumantes, la
+physionomie de nos boys est curieuse à observer. La mine épanouie,
+la bouche fendue d’un large rire, les yeux humides, ils savourent
+par avance ces friandises que nous n’aurons garde de leur
+disputer.</p>
+
+<p>Une dernière entrée, féminine cette fois&nbsp;; une théorie de
+captives de tout âge, depuis la quinquagénaire flétrie dont les
+seins pendent pareils à des outres vides, jusqu’à la fillette aux
+allures de chat maigre, que l’émotion plus encore que le poids de
+la marmite fait flageoler sur ses longues jambes. Les duègnes ont
+pour tout vêtement un fragment de pagne noué à la ceinture, les
+jeunesses un simple rang de grosses perles de verre ou de
+coquillages. Les unes et les autres appartiennent à la domesticité
+de la princesse Elua.</p>
+
+<p>Ladite dame est la plus haute personnalité du royaume après Sa
+Majesté. Nièce du défunt roi Amatifou, en vertu des lois
+d’accession au trône conférant ici l’hérédité non en ligne directe,
+mais collatérale, elle était appelée à doter le pays d’un dauphin.
+Les fétiches n’ont point béni sa couche, et le pouvoir est passé à
+une dynastie nouvelle. Elua approche de la trentaine, si elle n’en
+a déjà doublé le cap. Cette constatation me dispense de tout détail
+plastique. Ce n’est point, en effet, en pays noir qu’un Balzac eût
+jamais songé à célébrer la femme de trente ans. Je reconnais
+cependant qu’à une époque indéterminée la princesse a dû être assez
+jolie. Elle a les traits fins, des yeux pétillants de malice et —
+chose rare chez ses compatriotes — des pieds d’enfant.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, cette sympathique personne ne<span class=
+"pagenum" id="Page_65">[65]</span> représente qu’imparfaitement le
+beau sexe, d’une séduction très relative, il faut l’avouer, dans la
+forêt d’Afrique. La beauté capiteuse, la suave harmonie des lignes,
+autant de perfections qui nulle part ne courent les rues, y sont
+plus rares qu’en aucun lieu du monde. Au surplus, l’existence de la
+femme, chez ces peuplades, est telle qu’on ne saurait s’étonner de
+sa tournure trop souvent grotesque. A treize ou quatorze ans, c’est
+une mère de famille&nbsp;; à vingt-cinq, une aïeule&nbsp;; à
+trente, une antiquité. La vie de la malheureuse est si rude&nbsp;!
+Portant sur son dos l’enfant parfois fort lourd, — car les marmots,
+sevrés très tard, se font trimbaler de la sorte, alors qu’ils ont
+depuis longtemps l’usage de leurs jambes, — elle consacrera chaque
+jour quatre ou cinq heures à piler le maïs ou les bananes, ira
+puiser de l’eau, ramasser du bois, balayera la case et surveillera
+la cuisine, pendant que son seigneur et maître pérore dans les
+assemblées, fait la sieste à l’ombre et digère.</p>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i07"><img src='images/i07.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">DAME DE KRINJABO A SA TOILETTE</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>Notre visite a mis le village en liesse. Jamais il ne s’est vu à
+pareille fête. Nous lui donnons la comédie.</p>
+
+<p>Deux fois par jour, le peloton des tirailleurs s’aligne au son
+du clairon sous l’arbre des palabres, un gigantesque ficus appelé
+l’Arbre d’Amatifou, du nom du dernier roi. Un régiment entier
+camperait aisément à son ombre. Tout Krinjabo veut assister aux
+exercices, à l’extrême satisfaction de nos bons Sénégalais qui se
+piquent d’honneur et manœuvrent avec la perfection de la vieille
+garde.</p>
+
+<p>Les bagages, les instruments fournissent matière à des
+discussions animées. L’appareil photographique est<span class=
+"pagenum" id="Page_66">[66]</span> considéré avec respect, et,
+lorsqu’on en a connu l’usage, l’admiration n’a plus de bornes.
+L’explication n’a même pas soulevé chez ces âmes timorées de
+fétichistes les défiances qui ne manqueront pas de se manifester,
+quand nous serons entrés plus avant dans l’intérieur. Le voisinage
+de la côte, les fréquentes relations avec les agents des
+factoreries, ont déjà familiarisé l’indigène avec quantité de
+prodiges accomplis par les blancs. Pour lui, l’Européen est un
+homme très fort, mais incapable de maléfices.</p>
+
+<p>Akassimadou m’a demandé de faire sa photographie, ajoutant qu’il
+allait se préparer sans retard. La toilette se prolongeant
+démesurément, j’ai envoyé au roi un messager pour le prier de
+vouloir bien se hâter, attendu que le temps menaçait et que le
+soleil allait disparaître. Le roi a répondu qu’il serait prêt
+bientôt et que «&nbsp;le soleil ne passerait pas&nbsp;». Sur cette
+réplique à la Louis XIV, le groupe s’est installé, composé de toute
+la maisonnée royale, grands et petits.</p>
+
+<p>Et «&nbsp;le soleil n’a point passé&nbsp;».</p>
+
+<p>Près de la case du roi est l’habitation des femmes dont, par la
+même occasion, j’ai pris un cliché. On y entre, d’ailleurs, comme
+au moulin. C’est un quadrilatère sur lequel s’ouvrent d’étroites
+logettes. Beaucoup de ces dames ne sont plus de la prime jeunesse.
+Bon nombre vaquent à des travaux domestiques comme de simples
+mortelles. Celles-ci sont parvenues à l’âge douloureux où, suivant
+un usage assez fréquent chez les peuplades polygames, madame passe
+du rang enviable de favorite au grade moins ambitionné de
+cuisinière.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_67">[67]</span>Akassimadou n’a
+que vingt-cinq femmes. C’est assez pour un paralytique.</p>
+
+<p class="tb">*<br>
+* *</p>
+
+<p>En dépit des promesses du roi, nous avons jugé prudent de
+prolonger de vingt-quatre heures notre séjour, ne fût-ce que pour
+nous assurer si les actes répondaient aux paroles et si les
+messagers avaient été réellement expédiés.</p>
+
+<p>Quarante-huit heures, c’est plus qu’il n’en faut pour connaître
+son Krinjabo sur le bout du doigt. Cette capitale — un grand
+village — peut contenir cinq à six mille habitants. L’aspect en
+serait presque séduisant pour peu que l’on déblayât les maisons en
+ruine dont les monceaux de terre et de paille pourrie font piteuse
+mine auprès des constructions neuves. Celles-ci, généralement
+flanquées d’un enclos de bananiers, sont tenues avec une propreté
+inattendue. Le sol battu est soigneusement balayé chaque matin. Sur
+une cour carrée s’ouvrent des chambres tapissées de nattes et
+protégées du soleil et de la pluie par un avant-toit très
+surbaissé. Au centre de la cour, une petite cage en treillis. C’est
+la case du fétiche. Elle réunit quantité d’objets
+hétéroclites&nbsp;: ossements, écuelles brisées, bouteilles
+cassées, que sais-je encore&nbsp;? En quoi ce bric-à-brac possède
+une salutaire influence sur la demeure et le propriétaire, c’est ce
+qu’il serait malaisé de définir. Le noir lui-même paraît n’avoir
+là-dessus que des idées assez vagues. Aux questions qui lui seront
+posées à ce sujet, il restera<span class="pagenum" id=
+"Page_68">[68]</span> bouche bée, non par réserve calculée, mais
+parce que, pour lui, le fait n’a pas besoin d’explication. C’est
+«&nbsp;fétiche&nbsp;», et voilà tout.</p>
+
+<p>La plupart des habitations sont, à l’intérieur, revêtues à
+hauteur d’homme d’un badigeon obtenu en broyant une argile dont les
+gisements sont à peu de distance, sur la berge de la rivière Bia.
+La couleur, identique au rouge pompéien, provoque chez le visiteur
+de la maison barbare comme une hallucination, d’un classicisme
+incohérent&nbsp;: Pompéi restauré par les nègres.</p>
+
+<p>De promenade aux alentours il n’est pas question&nbsp;; le
+village est bloqué par les bois. On n’y accède que par la rivière.
+Aussi, dans les visites aux chefs, s’est-on efforcé de leur faire
+comprendre combien cet isolement était préjudiciable à leurs
+intérêts. Une route — il va sans dire que route signifie ici
+sentier taillé dans la forêt — qui relierait Krinjabo à
+l’intérieur, détournerait vers cette localité une partie du
+commerce qui se fait actuellement avec la côte par la rivière Tanoé
+ou par le protectorat anglais de la Côte d’Or. Les chefs sont
+tombés d’accord que rien n’était plus vrai&nbsp;: ils ont promis
+d’y songer. Mais c’est ici la terre des longues songeries.</p>
+
+<p>Trois de ces dignitaires, les chefs Kabranka, Azémia et
+Assankou, ont été désignés par le roi pour accompagner la mission
+et la renseigner, au besoin, sur la nationalité de tel ou tel
+village de la frontière. Cette délégation ne marche qu’à son corps
+défendant. Devant la difficulté de déterminer l’un d’eux à quitter,
+pour quelques semaines, ses pénates, Akassimadou, afin de trancher
+le différend, les a désignés tous les trois. Ils<span class=
+"pagenum" id="Page_69">[69]</span> ont, du reste, gaiement pris
+leur parti de ce déplacement forcé. Quelques menus cadeaux, pagnes,
+colliers, breloques, «&nbsp;Angelus&nbsp;» de Millet, leur ont mis
+du baume dans l’âme.</p>
+
+<p>Si la promenade offre peu de ressources, en revanche on passe
+volontiers des heures à contempler la délicieuse inactivité du
+populaire. Seules, les femmes se livrent à quelque occupation
+suivie, puisent de l’eau, font la cuisine. Les hommes se prélassent
+des journées entières dans de vastes hangars garnis sur trois côtés
+d’une large banquette en bambou. On jase un peu, on dort beaucoup.
+Il y a dans le village deux de ces centres de réunion. C’est le
+club, le cercle, cercle ouvert s’il en fut, et dont la simplicité
+n’exclut pas l’agrément. Toutes les mines sont épanouies. Ce que
+ces gens-là se moquent de l’équilibre européen et du cours de la
+rente&nbsp;!</p>
+
+<p>Si les jours passent relativement vite, les nuits sont plutôt
+longues. Celui qui a dit qu’une mauvaise nuit est bientôt passée
+était certainement un farceur&nbsp;: comme les années de campagne,
+les heures d’insomnie comptent double. Or, il nous a été, deux
+nuits durant, presque impossible de fermer l’œil. Dans une maison
+voisine, il y avait un mort&nbsp;: les lamentations tapageuses
+n’ont pas cessé de quarante-huit heures, l’espace compris entre le
+coucher du soleil et son lever restant spécialement affecté aux
+pétards et à la mousqueterie. J’ai suivi un matin la foule qui
+pénétrait dans la demeure mortuaire. Chacun apportait son offrande,
+des fruits, des écuelles de <em>fouto</em>. Tout cela était déposé
+devant la<span class="pagenum" id="Page_70">[70]</span> bière, près
+de laquelle on avait rassemblé les ustensiles qui servaient au
+défunt, ses colliers, bracelets, fétiches, calebasses, — et jusqu’à
+sa seringue, l’instrument de Molière, les infusions pimentées
+jouant un rôle prépondérant dans la vie du noir. Autour du cercueil
+creusé dans un tronc d’arbre et recouvert d’un pagne, deux
+pleureuses se roulaient avec des cris horribles&nbsp;; les
+assistants accompagnaient ces lamentations d’un marmottement
+nasillard rappelant le ronronnement de bonnes femmes expédiant
+leurs litanies.</p>
+
+<p class="datesect1">26 janvier.</p>
+
+<p>Le 21, nous quittions Krinjabo pour rentrer le jour même à
+Assinie. Un message des commissaires anglais nous fait savoir
+qu’ils arriveront le 29 à Afforénou. Ce village, appelé aussi
+New-Town, est situé en territoire anglais, à 15 milles environ
+d’Assinie. Nous ferons en sorte de nous y trouver à cette date,
+peut-être même avant, bien que les piroguiers promis par
+Akassimadou ne soient pas encore signalés. On les attend dans la
+soirée.</p>
+
+<p>Ils sont là. Le roi avait d’excellents motifs de ne pas manquer
+à sa parole. De l’intérêt que peut offrir pour lui la délimitation
+entre ses territoires et le Gold Coast, je ne sais s’il se rend
+très bien compte. En revanche, ce que notre protégé n’ignore pas,
+c’est que la France lui sert une rente annuelle de six mille francs
+dont il serait aisé de supprimer un ou plusieurs quartiers, à titre
+d’amende, pour peu qu’il lui prît fantaisie de nous<span class=
+"pagenum" id="Page_71">[71]</span> créer des embarras. Chez un
+protégé, la crainte du protecteur est le commencement de la
+sagesse.</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i08"><img src='images/i08.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">L’ARBRE DES PALABRES A KRINJABO</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>Le départ est fixé à après-demain 28. Deux journées encore à
+passer sous un toit, dans un simulacre d’existence européenne.
+Jeudi, nous dormirons notre première nuit dans la brousse, au camp,
+sous un plafond de toile.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_72">[72]</span><a id=
+"c04"></a>IV</h2>
+
+<p class="sch1">PREMIERS BIVOUACS.</p>
+
+<p class="datesect1">28 janvier.</p>
+
+<p>Dès hier, tout le chargement arrimé, une partie de la flottille
+faisait route pour Frambo, village situé à l’extrémité orientale du
+lac, en face des bouches du Tanoé. Ce matin, de bonne heure, nous
+quittions Assinie à la remorque de l’<em>Evelyn</em>.</p>
+
+<p>La journée promettait d’être belle, et nous espérions arriver
+avant midi à hauteur d’Afforénou. Malheureusement, le temps s’est
+gâté. A peine avions-nous dépassé les dernières pêcheries
+assiniennes et parcouru, sur le grand lac, un quart de mille, que
+le ciel s’obscurcit. Une bourrasque s’éleva de l’est, tellement
+furieuse que la chaloupe, forçant de vapeur, brassait l’eau
+vainement, sans avancer d’un mètre. Bientôt même, sous
+l’impétuosité de l’ouragan, elle dérivait, rejetée sur les
+embarcations pesamment chargées qui s’entre-choquaient, embarquant
+les lames, prêtes à couler. Au même instant, une formidable averse
+achevait de voiler l’horizon.<span class="pagenum" id=
+"Page_73">[73]</span> Ce fut un beau désordre. Il fallut, non sans
+de sérieuses difficultés, larguer les amarres emmêlées et laisser
+les canots s’égarer dans la brume, plutôt que de les exposer à se
+briser l’un contre l’autre. La tempête ne dura qu’une demi-heure,
+mais les minutes nous parurent sans fin au milieu de l’ondée
+tourbillonnante et du brouillard. Déroutés, aveuglés comme le
+voyageur surpris par une tourmente de neige, la rafale nous
+fouettait et nous poussait Dieu sait où&nbsp;; impossible de se
+diriger sur ces eaux enténébrées. Allions-nous heurter un banc de
+sable ou, qui pis est, un arbre submergé&nbsp;? Un moment, nous
+eûmes la perspective très nette du naufrage de la mission échouée à
+peine au sortir du port.</p>
+
+<p>Enfin, la pluie cessa, la nuée fondit aussi rapidement qu’elle
+était venue, et nous parvînmes à rallier nos barques dispersées.
+Aucune n’avait éprouvé d’avaries graves&nbsp;; mais hommes et
+cargaison étaient trempés. Le garde-manger et la basse-cour avaient
+souffert. Des bananes, des mangues, des œufs, quelques paires de
+poulets achetés le matin même, avaient disparu. Ceux des volatiles
+restés à bord gisaient noyés au fond du canot. De ce qui devait
+nous adoucir la rigueur des premiers campements, la meilleure part
+s’en allait à vau-l’eau.</p>
+
+<p>Il était plus de midi, quand, l’ordre rétabli, on put se
+remettre en route.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, nous longions de fort près une grande île
+très basse, couverte de forêts, inhabitée, inhabitable, l’île
+Fétiche. Il court à son sujet des légendes<span class="pagenum" id=
+"Page_74">[74]</span> extraordinaires&nbsp;: pour rien au monde, un
+indigène ne s’y aventurerait. C’est une terre hantée. Malheur à
+celui dont la pirogue touche sa berge maudite&nbsp;; il périra dans
+l’année&nbsp;! Qu’un téméraire se hasarde dans sa jungle, jamais
+plus il n’en sortira&nbsp;!</p>
+
+<p>La vérité est que l’île dut, à une époque reculée, servir de
+nécropole aux populations riveraines de la lagune. Les Européens
+qui l’ont visitée, pour y rechercher l’acajou ou le caoutchouc, y
+ont rencontré des monceaux d’ossements humains, des traces de
+sépultures fouillées par les oiseaux de proie, des débris de
+poteries. Cette constatation funèbre n’est pas faite pour infirmer
+les préventions de l’indigène&nbsp;: il persiste dans ses terreurs.
+Pendant que nous rasons l’île de mort, nos gens détournent la tête
+et parlent bas, très mal à l’aise.</p>
+
+<p>Vers deux heures, l’<em>Evelyn</em> jette l’ancre à une
+encablure du rivage que pare une végétation des plus drues. La
+forêt s’étend jusqu’au lac&nbsp;: des palétuviers la prolongent
+dans l’eau à une assez grande distance de la grève, dont on
+n’entrevoit nulle part le contour. On dirait moins une terre qu’une
+formidable poussée de plantes aquatiques où, seuls, les caïmans
+pourraient trouver un abri.</p>
+
+<p>En face de nous s’ouvre une crique voilée, un porche d’ombre
+donnant accès à une petite plage de sable fin, presque invisible du
+dehors, dans la lueur crépusculaire tamisée par les branches.</p>
+
+<p>C’est le débarcadère d’Afforénou. Le hameau est situé au bord de
+la mer, séparé du lac par une bande de terre<span class="pagenum"
+id="Page_75">[75]</span> large d’environ trois kilomètres. Les
+Anglais, venus d’Axim par la côte, doivent y établir leur bivouac.
+Nous n’en saurions faire autant. La distance jusqu’au village est
+courte&nbsp;; mais le terrain est accidenté, coupé de marigots,
+d’étangs saumâtres. Il faudrait d’ailleurs, pour un séjour de
+quarante-huit heures, transporter deux fois le matériel de
+campement et les bagages, manœuvre inutile et d’une exécution
+laborieuse avec le petit nombre de bras dont nous disposons. Nous
+camperons donc ici. Ce parti est le plus sage&nbsp;: notre voyage,
+en effet, se poursuivra par la lagune et le Tanoé, tandis que nos
+collègues britanniques ont résolu de s’acheminer par voie de terre
+d’Afforénou à Nougoua.</p>
+
+<p>Rendez-vous avait été pris tout d’abord à ce dernier village, la
+frontière étant figurée jusque-là par le cours du Tanoé. Quant au
+jalonnement du tracé entre l’Océan et le lac, l’opération semblait
+de celles qui peuvent être confiées à des agents subalternes&nbsp;;
+aucune contestation n’est à craindre. Les chancelleries ne se
+chamailleront pas pour quelques mètres carrés de broussailles. Mais
+le commissaire anglais, revenant sur la décision arrêtée en Europe,
+a demandé dans sa dernière missive que cette partie du travail ne
+fût pas différée. La simple courtoisie commandait d’acquiescer à
+son désir, dût-il en résulter un retard de deux ou trois jours.</p>
+
+<p>Nous n’avons que faire ici des pirogues de charge et du
+détachement de tirailleurs&nbsp;; les vivres sont rares, et la
+plage est juste assez vaste pour y dresser la tente. On conservera
+seulement deux des Sénégalais pour la garde<span class="pagenum"
+id="Page_76">[76]</span> du camp, deux embarcations pour les
+bagages et le <em>gig</em> de l’<em>Evelyn</em>.</p>
+
+<p>Le soir même, le vapeur continuait vers Frambo, d’où la
+flottille, sous le commandement du lieutenant Gay, se dirigera sur
+Nougoua, à petites journées, à la pagaie. Elle nous y devancera de
+deux ou trois jours.</p>
+
+<p>Nous voici donc campés sous bois, au pied d’un de ces arbres
+immenses que soutiennent une série de cloisons disposées en étais
+autour du tronc. Chacun des compartiments a reçu sa destination
+spéciale. Là, le logement des noirs&nbsp;; à côté, les ustensiles
+de ménage, les seaux en toile, les filtres&nbsp;; plus loin, la
+cuisine, le brasier au-dessus duquel, à trois perches réunies en
+faisceau, pend la marmite qu’Anoman surveille du coin de l’œil tout
+en se grattant la tignasse avec une de nos fourchettes.</p>
+
+<p>Combien ces premières nuits sous la tente ont de douceur&nbsp;!
+Comme elles vous reposent des agitations du départ, dans une
+détente absolue des nerfs, dans le calme d’un sommeil
+d’enfant&nbsp;!</p>
+
+<p>La soirée est magnifique, l’air plein de lucioles. Dans l’eau,
+un léger clapotis, un froissement de branches mortes, de feuilles
+tombées. Par delà le ténébreux portail ouvert dans les palétuviers,
+un angle d’horizon bleuté, de lac assoupi sous les étoiles.</p>
+
+<p class="datesect1">Camp d’Afforénou, 29 et 30 janvier.</p>
+
+<p>Deux journées bien remplies&nbsp;: visites, réceptions et
+délimitation combinées.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_77">[77]</span>Le chef de la
+mission anglaise est M. le capitaine Lang, du corps des Royal
+Engineers (le Génie). Il est accompagné de M. le capitaine de
+Boisragon, commandant l’escorte de quarante tirailleurs Haoussas
+(cet officier appartient à une famille d’origine française émigrée
+après la révocation de l’édit de Nantes), et d’un jeune médecin, M.
+le docteur Mallet.</p>
+
+<p>La première entrevue fut on ne peut plus cordiale, la mise en
+scène de haut style. Ces messieurs sont venus s’asseoir à notre
+table&nbsp;: à cette occasion, les couleurs britanniques étaient
+hissées à un mât improvisé, au milieu du camp. Pareils honneurs
+nous attendaient à New-Town, où, lors de notre visite, l’étendard
+du Royaume-Uni cédait la place au pavillon tricolore.</p>
+
+<p>Afforénou ou New-Town, indiqué sur la carte en gros caractères,
+est loin d’avoir autant d’importance sur le terrain. Cette ville
+neuve n’est même pas un village&nbsp;: simple poste de miliciens
+noirs, quatre cases entourées d’une palissade. Trois cocotiers
+déplumés ornent la plage sur laquelle la barre déferle.</p>
+
+<p>Le couvert avait été dressé en plein air, sur des cantines. Le
+dîner fut très gai. De part et d’autre, on porta des toasts à
+l’heureuse issue de la mission, dont, au surplus, l’accomplissement
+ne saurait présenter grandes difficultés, sa tâche étant nettement
+définie par les termes d’un protocole. Mais qui sait&nbsp;? Il
+n’est convention si claire qui ne recèle, en germe, quelque litige.
+Les souhaits sont donc de rigueur&nbsp;: puissent-ils être
+exaucés&nbsp;! Ce serait plaisir de voyager ainsi côte à côte
+pendant trois mois dans une collaboration amicale&nbsp;:
+les<span class="pagenum" id="Page_78">[78]</span> rivalités de
+peuple à peuple, les divergences d’opinion sur un point de détail,
+ne peuvent altérer les bonnes relations entre gens du même monde
+que les circonstances ont réunis sur cette plage désolée, au seuil
+de la brousse africaine.</p>
+
+<p>La délimitation de New-Town est chose faite. Le commissaire
+anglais désirait que la frontière fût marquée en pratiquant, à la
+hachette, une trouée à travers bois. Binger objectait que, sur une
+distance de trois kilomètres, l’opération exigerait beaucoup de
+temps, et que l’on pourrait se contenter d’une ligne idéale dont
+les points extrêmes seraient déterminés au moyen d’une observation.
+Cependant, devant l’insistance du capitaine Lang, des indigènes
+s’étaient mis à la besogne, attaquant la broussaille arborescente à
+coups de machette. Après deux heures d’un travail acharné, la
+longueur de la tranchée était de cinq mètres. De ce train-là, nous
+en avions pour cinquante jours. On dut se rendre à l’évidence et
+recourir au procédé plus expéditif suggéré par Binger.</p>
+
+<p>Notre retour au camp fut accidenté.</p>
+
+<p>On s’était séparé fort tard, le point de jonction pour la
+semaine suivante devant être Nougoua. Nos hôtes nous avaient
+reconduits, à la clarté de torches de palme, jusqu’au bord de la
+nappe d’eau saumâtre qui coupait le sentier allant de la mer au
+grand lac. Pas d’autre bac qu’une petite pirogue vermoulue qui
+déjà, à l’aller, en plein jour, nous avait inspiré des craintes
+sérieuses. Pour une traversée nocturne, bien que le trajet durât
+tout au plus dix minutes, nous ne jugeâmes<span class="pagenum" id=
+"Page_79">[79]</span> pas prudent d’ajouter au poids du passeur
+celui de nos quatre personnes. Binger et le docteur, embarqués les
+premiers, atterrirent sains et saufs sur l’autre rive, où nos boys
+avaient allumé un énorme brasier en guise de phare.</p>
+
+<p>Un quart d’heure après, la pirogue revenait nous prendre, le
+lieutenant Braulot et moi. Nous fûmes moins heureux. A peine
+avions-nous franchi deux cents mètres que la misérable coque, dont
+les plaies mal pansées s’étaient rouvertes, s’emplissait
+rapidement&nbsp;; nous coulions. Le pagayeur éperdu sautait
+par-dessus bord et nous enjoignait de faire de même afin qu’il pût
+vider le canot&nbsp;: ce ne serait pas long. La manœuvre se
+renouvela deux fois. Le lac était tiède, peu profond&nbsp;; nous
+n’avions de l’eau que jusqu’à la poitrine. Mais le souvenir des
+caïmans que j’avais aperçus par douzaines, quelques heures
+auparavant, prenant leurs ébats dans cette onde, m’était
+extrêmement désagréable. Le contact d’un roseau, un bouillonnement
+dans la vase, faisaient passer dans mes veines une soudaine
+fraîcheur. Rarement canotage m’a laissé des impressions plus vives.
+Et notre tournure en touchant au port, les vêtements collés à la
+peau, nos habits de cérémonie, méconnaissables, hélas&nbsp;!... Une
+retraite au pas de course rétablit la circulation dans nos membres
+engourdis moins par la baignade que par l’appréhension d’un souper
+de sauriens où nous eussions figuré comme plat de résistance.</p>
+
+<p>Mais devant nous les boys galopaient brandissant des tisons,
+secouant une pluie d’étincelles&nbsp;; bientôt<span class="pagenum"
+id="Page_80">[80]</span> nous avions atteint le bivouac où flambait
+un grand feu. Et, prêts à nous endormir, dans notre chambre à
+coucher aux parois de feuilles, éclairée comme une salle de bal,
+nous dissertions, entre deux bâillements, sur les imperfections des
+moyens de transport et les inconvénients des dîners en ville, à
+New-Town.</p>
+
+<p>Je ne sais qui de nous, désireux sans doute de couper court aux
+émotions rétrospectives, et de nous épargner de mauvais rêves,
+déclara que, somme toute, le péril encouru n’était pas très grand.
+Les caïmans ne sortent guère à pareille heure&nbsp;; ils reposent
+dans les palétuviers, près de la rive. D’accord&nbsp;; mais les
+caïmans eux-mêmes peuvent être affligés d’insomnies&nbsp;: il y a
+parmi eux des noctambules&nbsp;!</p>
+
+<p class="datesect2">31 janvier — 3 février.<br>
+Rivière Tanoé.</p>
+
+<p>La navigation fluviale ne nous réussit pas.</p>
+
+<p>Le 31 au matin nous abandonnions Afforénou pour Frambo, où la
+plupart des villages de la lagune avaient envoyé des délégations
+nous saluer. De toutes les criques les longues pirogues
+débouchaient, le pavillon français hissé à l’avant, et déposaient
+sur la grève les chefs chamarrés de gri-gris, les porte-cannes, les
+tam-tams. J’ai compté près de deux cents individus massés devant la
+tente, en demi-cercle. Le palabre a duré trois heures.</p>
+
+<p>Ces gens-là venaient aux renseignements. La nouvelle de
+l’arrivée simultanée des Anglais et des Français avait ému les
+populations. Des bruits étranges circulaient&nbsp;; on parlait de
+guerre imminente. A quel<span class="pagenum" id=
+"Page_81">[81]</span> sujet&nbsp;? Dans quel but&nbsp;? Le noir
+n’en demande pas si long. A ses yeux, des Européens de races
+diverses escortés de soldats devaient fatalement en venir aux
+mains. Nous avons coupé court à ces racontars et rétabli les faits.
+Il est question, entre nous, non de carnage, mais d’un bornage.
+Cette explication a calmé les esprits, et la séance a été levée
+après les congratulations, les protestations de dévouement et les
+politesses réciproques&nbsp;: offrandes de poulets, de régimes de
+bananes et de vin de palme&nbsp;; distribution
+d’«&nbsp;Angelus&nbsp;» et de tabatières.</p>
+
+<p>Le lendemain, la tente était roulée avant le jour et, au lever
+du soleil, nous entrions dans le Tanoé.</p>
+
+<p>Je ne sais guère de cours d’eau plus tortueux. Bien que la
+distance de la côte à Nougoua soit tout au plus de 60 à 70
+kilomètres à vol d’oiseau, le trajet, calculé seulement depuis la
+lagune de Tendo, peut être évalué au double. Ajoutez à cela les
+innombrables obstacles créés par les arbres morts échoués un peu
+partout et qui, sur certains points, barrent presque complètement
+la rivière. Il est telle de ces palissades dont le passage exige
+plus d’une heure. L’embarcation, aux prises avec les branches
+enchevêtrées, semble une mouche qui se débat dans une toile
+d’araignée. Parfois l’écueil, dissimulé entre deux eaux, ou
+pointant à la surface, présente de sérieux dangers, surtout aux
+approches de la nuit ou dans la brume opaque du matin.</p>
+
+<p>Le Tanoé, malgré l’exubérante végétation de ses rives, est d’une
+tristesse infinie. Aucune trouée dans la forêt, pas un
+défrichement, pas un village. Deux ou<span class="pagenum" id=
+"Page_82">[82]</span> trois fois seulement, au cours d’une journée,
+apparaît un groupe de huttes à demi effondrées presque enfouies
+sous la brousse. D’habitants, pas trace. Ces paillottes ne sont
+occupées qu’à certaines époques de l’année, par des pêcheurs. Les
+villages se trouvent, pour la plupart, à des distances
+considérables de la rivière&nbsp;: les points indiqués sur la carte
+comme lieux habités ne représentent, en réalité, que des
+débarcadères pour les pirogues. Les seules localités occupées de
+façon permanente sont les hameaux de Gourou-gourou et d’Ellubo, sur
+la rive gauche, et Nougoua, sur la rive droite.</p>
+
+<p>Les ennuis de cette navigation monotone ont été doublés pour
+nous, à la suite d’une erreur de nos piroguiers.</p>
+
+<p>Mais était-ce bien une erreur&nbsp;?... Un sortilège,
+affirmaient nos gens&nbsp;; un de ces méchants tours que la rivière
+joue aux nouveaux venus, surtout si quelque détail, dans la
+physionomie ou l’accoutrement du voyageur, est de nature à lui
+déplaire.</p>
+
+<p>Il convient, pour l’intelligence de ce qui va suivre, de ne pas
+oublier que les fleuves, lacs et sources, et jusqu’aux derniers des
+marigots, représentent, dans le vague panthéisme local, autant de
+personnalités distinctes, d’humeur généralement tracassière et
+fantasque. Les nymphes de ces régions ont des caprices d’enfants
+gâtés. Celles-ci ne sauraient tolérer que l’on parle ou que l’on
+chante dans leur voisinage&nbsp;; d’autres ne supportent pas qu’un
+guerrier se montre en armes sur leurs rives. Il en est pour qui la
+présence d’une femme<span class="pagenum" id="Page_83">[83]</span>
+osant se baigner dans leurs eaux serait une mortelle injure. Bon
+nombre professent pour telle ou telle nuance une aversion marquée.
+Dans ces conditions, voyager n’est pas commode. Le moyen de
+contenter toutes ces puissances et de ne pas, sans songer à mal,
+blesser quelque divinité rancunière&nbsp;?</p>
+
+<p>Le Tanoé, paraît-il, ne peut souffrir les couleurs sombres — ce
+qui, par parenthèse, est au moins étrange de la part d’une rivière
+coulant au pays nègre. — Quoi qu’il en soit, le fait est
+acquis&nbsp;; tous les indigènes vous le diront. Pour naviguer sur
+le Tanoé, n’ayez sur le corps que des étoffes de teintes claires.
+Le noir, le brun, le vert foncé sont rigoureusement proscrits.
+Libre aux incrédules de ne pas tenir compte de ces répugnances. Ils
+sont prévenus&nbsp;: en cas de mésaventure, qu’ils ne s’en prennent
+qu’à eux-mêmes.</p>
+
+<p>Or le docteur possédait un paletot noir. Il l’avait endossé au
+départ de Frambo, par-dessus sa veste de toile, l’air étant assez
+frais sur la lagune au lever du jour.</p>
+
+<p>Et lentement on avançait, très lentement, vers les îles
+herbeuses disséminées à l’embouchure de la rivière. Le gig était
+très chargé. Nos quatre boys et Ano l’interprète y avaient pris
+place avec nous, et pagayaient sans enthousiasme. Un bateau de ce
+genre, avec ses plats-bords élevés, se prête moins bien qu’une
+pirogue au maniement de la pagaie, le seul propulseur dont sachent
+se servir les noirs de la côte. L’aviron ne saurait d’ailleurs être
+utilisé dans un chenal souvent resserré, encombré de bancs de sable
+et de palissades.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_84">[84]</span>Ensuite, nos
+jeunes gens avaient besoin d’être entraînés. Évidemment ils
+manquaient de zèle, interrompaient la manœuvre sous un prétexte ou
+sous un autre, pour changer de place, assujettir leur pagne ou pour
+émettre une observation sur le temps, la durée probable de l’étape.
+Un avertissement énergique les réveillait&nbsp;:</p>
+
+<p>— <em>Tamga&nbsp;!</em>... <em>Tamga&nbsp;!</em>...
+(Pagayez&nbsp;!... Pagayez&nbsp;!...)</p>
+
+<p>Et ils recommençaient à piocher l’onde sans conviction pendant
+cinq minutes, au bout desquelles les bras mollissaient, les langues
+se déliaient de plus belle.</p>
+
+<p>Brusquement il y eut un arrêt, prolongé cette fois. Sourds à nos
+appels, les gars paraissaient se concerter entre eux, fort émus.
+Que se passait-il donc&nbsp;? Ano prit la parole au nom de ses
+camarades et, pour toute explication, désignant Crozat qui tenait
+la barre, déclara&nbsp;:</p>
+
+<p>— Le docteur... Son pagne noir. Il n’y a pas bon&nbsp;!</p>
+
+<p>— Comment cela&nbsp;?</p>
+
+<p>Les autres avaient repris en chœur&nbsp;:</p>
+
+<p>— Pas bon pour Tanoé&nbsp;!</p>
+
+<p>— Voulez-vous bien vous taire&nbsp;!</p>
+
+<p>Ils se turent, gênés, la tête basse, et ne bougèrent plus.</p>
+
+<p>— <em>Tamga&nbsp;!</em></p>
+
+<p>Alors, résignés, ils ramèrent, mais avec un découragement tel,
+des gestes si las que le canot se déplaçait à raison d’un
+demi-kilomètre à l’heure. Une inquiétude les paralysait, cela était
+visible. Le plus sage était de ne pas s’obstiner. Le bon Crozat, en
+riant, déposa son pardessus, et l’équipe soulagé redoubla
+d’efforts.</p>
+
+<p>Cependant — et les noirs ne manquèrent pas d’en<span class=
+"pagenum" id="Page_85">[85]</span> faire la remarque — le sacrifice
+venait un peu tard. Déjà nous nous trouvions engagés entre les
+berges&nbsp;; le Tanoé avait vu le malencontreux paletot. Ne
+ferait-il pas payer cher cette offense&nbsp;? La situation était
+grave&nbsp;!</p>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i09"><img src='images/i09.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">IÉBIÉNIÉ</p>
+
+<p class="cp4">CHEF DES CAPTIFS DU ROI DE KRINJABO</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>Tandis qu’on discutait de la sorte, les autres embarcations où
+se trouvaient les effets de campement, les bagages, la cuisine,
+avaient pris les devants&nbsp;; elles disparaissaient bientôt dans
+les méandres de la rivière. La journée s’acheva sans qu’on les
+revît.</p>
+
+<p>Le soleil couché, la nuit venue presque aussitôt, très obscure,
+comme quelqu’un s’étonnait que nous ne fussions pas encore parvenus
+au débarcadère d’Elléna, désigné pour le campement, les boys
+protestèrent. L’endroit était depuis longtemps dépassé.
+N’apercevant personne sur la rive, ils n’avaient point jugé à
+propos de nous avertir, et poursuivaient leur route dans le fol
+espoir de rattraper leurs camarades. Ceux-ci, plus nombreux et plus
+robustes, montés sur des pirogues effilées, étaient déjà loin sans
+doute. Songer à les atteindre eût été naïf&nbsp;; l’ombre
+s’épaississait de plus en plus. Impossible de se diriger au milieu
+des écueils et des arbres écroulés dans le chenal&nbsp;: à
+plusieurs reprises nous avions failli échouer. Mais le moyen
+d’aborder&nbsp;! Partout les berges escarpées, masquées par une
+végétation touffue, projetaient au loin, au ras de l’eau, les
+énormes branches chargées de lianes pendantes. Difficile en plein
+jour, l’atterrissage était impraticable à pareille heure.</p>
+
+<p>Une chance unique nous restait&nbsp;: retrouver la trouée
+pratiquée dans la brousse par les indigènes d’Elléna<span class=
+"pagenum" id="Page_86">[86]</span> pour abriter leurs pirogues. Nos
+boys étaient sûrs, disaient-ils, de la reconnaître. On vira donc de
+bord, et doucement, au fil du courant, nous redescendîmes,
+fouillant du regard les ténèbres.</p>
+
+<p>Combien de temps dura cette dérive&nbsp;? Une demi-heure, une
+heure peut-être. A chaque détour nous croyions entrevoir le havre
+tant désiré. Une voix s’écriait&nbsp;: — Des barques amarrées, là,
+dans cette crique&nbsp;! Mais la prétendue barque était un banc de
+roches, un tronc renversé. Une brume se levait, très dense. Le
+mince ruban de ciel étoilé, les hautes falaises de verdure, la
+coulée d’ombre du fleuve, tout disparut. Il n’y eut plus qu’une
+blancheur moite, une vapeur de rêve où nous flottions, emportés on
+ne savait où, sans bruit, à l’aventure.</p>
+
+<p>Pour comble de malechance, le gig fatiguait beaucoup&nbsp;: la
+membrure gémissait, l’eau filtrait par les joints&nbsp;: nous en
+avions jusqu’aux chevilles. Les noirs, en asséchant l’embarcation,
+se démenèrent si bien qu’ils arrachèrent le dalot fermant
+l’ouverture destinée à faciliter le nettoyage après que le bateau a
+été halé à terre. Soudain un formidable jet nous inonda. L’esquif à
+demi rempli s’enfonçait&nbsp;: c’était la submersion imminente à
+quelques mètres de la rive insaisissable, dans cette rivière
+peuplée de caïmans. Mais, juste à point, la bonde était retrouvée,
+par miracle, et remise en place&nbsp;; puis, tout le monde d’écoper
+avec les calebasses, les gamelles, les gobelets, les chapeaux. Au
+même moment, Alfred posté à l’avant, en vigie, jetait un
+cri&nbsp;:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_87">[87]</span>— Elléna&nbsp;!...
+Elléna&nbsp;!...</p>
+
+<p>Il disait vrai. L’échancrure dans laquelle le hasard d’un remous
+venait de nous pousser, marquait l’amorce d’un sentier de forêt
+aboutissant à Elléna. Le village étant à plusieurs kilomètres, il
+ne pouvait être question de s’y diriger à tâtons. Nous camperions
+au bord de l’eau. Le bivouac fut vite installé. Quelques brassées
+de broussailles étalées sur le sol boueux, et le lit est fait.
+Cinquante centigrammes de quinine, une tasse de thé, une pipe,
+voilà le souper.</p>
+
+<p>Et nous avons reposé, malgré tout, d’un bon somme. Au matin, de
+légères courbatures bientôt dissipées par le soleil nous
+rappelaient seules les émotions de la soirée et les désagréments
+d’un mauvais gîte.</p>
+
+<p>Celui qui suivit ne fut guère meilleur. Notre avant-garde, après
+avoir manqué une première fois le point fixé pour l’étape, ne
+s’était pas troublée pour si peu. Elle avait passé outre, sans se
+soucier autrement que nous serions contraints de dormir deux nuits
+de suite, sans tente et sans literie, sur une couche de feuilles
+recouverte d’un prélart. Par bonheur, nous avions du thé&nbsp;;
+nous eûmes même l’agréable surprise de découvrir au fond du canot
+deux boîtes de conserves et, chemin faisant, quantité de pigeons
+verts et de perroquets. Un ordinaire très acceptable, bien que le
+rôti tant soit peu carbonisé et privé de tout assaisonnement n’eût
+pu prétendre à l’approbation des gourmets. Heureusement aussi le
+temps est resté beau. La moindre pluie nous eût mis dans une
+situation très précaire.</p>
+
+<p>En fin de compte, l’épreuve avait été bénigne et le<span class=
+"pagenum" id="Page_88">[88]</span> Tanoé s’était montré
+bienveillant. Sans doute estimera-t-on que la contravention
+n’entraînait pas un châtiment plus sévère. Deux nuits à la belle
+étoile, c’est assez pour un paletot noir.</p>
+
+<p>Pareils incidents ne sont pas rares en ce pays. C’est la menue
+monnaie du voyage, que l’on procède par terre ou par eau. Pour peu
+que la marche soit longue, si vous vous placez en tête de la
+colonne, tenez pour certain que la moitié de vos hommes resteront
+en route. Les faites-vous passer devant&nbsp;? vous stimulerez les
+traînards&nbsp;: en revanche, les plus agiles feront diligence —
+une fois n’est pas coutume — au point de doubler l’étape, à moins
+encore qu’ils ne s’égarent. Toujours est-il que, deux soirs sur
+quatre, vous pouvez compter dormir ailleurs que dans votre
+couchette. Affaire d’habitude.</p>
+
+<p class="datesect1">Nougoua, 3-10 février.</p>
+
+<p>Nos collègues britanniques sont arrivés le 4 au soir.</p>
+
+<p>Ici devaient commencer les travaux de délimitation et, par
+suite, les difficultés. Le protocole stipule que, jusqu’à Nougoua,
+le Tanoé formera la frontière, la rive droite restant à la France.
+Il ne semble pas douteux que ce village doive nous appartenir,
+puisqu’il se trouve sur la rive droite. Telle n’est pas cependant
+l’opinion du commissaire anglais, lequel me paraît commenter et
+éplucher les textes avec la subtilité d’un abstracteur de
+quintessence&nbsp;:</p>
+
+<p>— De ce qu’un territoire vous appartient <em>jusqu’à</em> tel
+point, il ne s’ensuit pas forcément que ce point-là
+soit<span class="pagenum" id="Page_89">[89]</span> vôtre. Il
+faudrait pour cela que le dispositif fût ainsi libellé&nbsp;:
+<em>jusques et y compris</em>... Alors il n’y aurait plus
+doute.</p>
+
+<p>— Mais cela est sous-entendu.</p>
+
+<p>— Permettez-moi de n’en rien croire.</p>
+
+<p>La discussion élevée à cette hauteur, notre devoir est de l’y
+maintenir. Aussi, adoptant, à l’exemple de notre interlocuteur, une
+argumentation purement grammaticale, ripostons-nous&nbsp;:</p>
+
+<p>— Vous voudrez bien cependant remarquer qu’aux termes mêmes de
+la convention, nous devons entreprendre le tracé de la frontière
+<em>à partir de</em> (<em>starting from</em>) ce village. Partir
+d’un endroit, cela suppose qu’on y est entré. Donc nous sommes ici
+chez nous.</p>
+
+<p>L’entretien s’est poursuivi sur ce ton pendant près d’une
+semaine. Il aurait pu se traîner pendant des mois. La conclusion à
+en tirer était l’impossibilité de se mettre d’accord.</p>
+
+<p>Il a donc été convenu que la question réservée ferait l’objet
+d’un nouvel échange de vues entre nos gouvernements
+respectifs<a id="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class=
+"fnanchor">[3]</a>. Il y aura encore de beaux jours pour les commis
+rédacteurs. Espérons que, cette fois, ils n’économiseront plus leur
+encre, ne se contenteront pas de sous-entendus et daigneront mettre
+les points sur les <em>i</em>. <em>Et y compris</em>... Ce que ces
+trois mots si fâcheusement oubliés nous eussent épargné de retards
+et de conversations oiseuses&nbsp;!</p>
+
+<p>Ai-je besoin d’ajouter que ces contestations n’ont<span class=
+"pagenum" id="Page_90">[90]</span> nullement altéré la bonne
+harmonie entre les commissions française et anglaise&nbsp;? Les
+relations, en dehors des affaires, restent de part et d’autre très
+cordiales. Toutefois ce premier nuage me fait mal augurer de
+l’avenir. J’ai grand’peur que la mission n’aboutisse à un échec.
+J’ajouterai que ce résultat négatif ne serait peut-être pas
+également déploré par tout le monde. Loin de moi l’idée que le
+commissaire anglais soit venu ici avec l’arrière-pensée de laisser
+les choses dans le <em>statu quo</em>. Mais il est clair que ce
+<em>statu quo</em> favorise trop les intérêts du protectorat du
+Gold-Coast pour qu’on ait hâte d’y mettre un terme. A cet égard, M.
+le capitaine Lang, pendant son séjour à Cape-Coast et à Accra, a eu
+tout loisir d’être édifié sur les sentiments du gouvernement
+colonial toujours plus passionné que la métropole. Ceci ne veut pas
+dire qu’il se soit laissé influencer. Du moins a-t-il pu se
+convaincre qu’un insuccès ne lui serait pas imputé à crime.</p>
+
+<p>La possession d’un hameau de deux cents âmes serait, en soi, de
+peu d’importance. Mais Nougoua est le point de départ de plusieurs
+chemins vers l’intérieur&nbsp;; un sentier le relie directement à
+Krinjabo. Sa cession créerait une enclave sur notre territoire,
+attendu que nous possédons encore, sur la même rive, plusieurs
+autres villages en amont. Rien d’ailleurs, pas plus dans les termes
+que dans l’esprit de la convention intervenue entre les deux
+gouvernements, ne justifierait cet abandon. Enfin, c’est le point
+extrême — ou peu s’en faut — de la navigation sur le Tanoé. A ces
+divers titres, sa valeur est incontestable. Le commissaire anglais,
+à<span class="pagenum" id="Page_91">[91]</span> l’appui de son
+dire, n’invoque d’autre argument sinon qu’Adébia, chef du village,
+est originaire d’Apollonie, territoire anglais, et désireux de
+demeurer sujet de l’Angleterre. Or, ledit Adébia — que je viens de
+voir sortir de sa case, coiffé d’un superbe gibus — a commencé,
+avant de s’installer à Nougoua, par demander l’autorisation du roi
+de Krinjabo, dont il a été longtemps le fonctionnaire, payant, aux
+époques fixées par la coutume, le tribut de patates ou de bananes.
+A la suite de je ne sais quelle brouille avec le chef d’un village
+voisin, il a brusquement fait volte-face et se réclame aujourd’hui
+de l’Angleterre. Il allait même, dans son zèle exagéré de néophyte,
+jusqu’à vouloir s’opposer à notre débarquement. Il avait fait
+saisir une dizaine des porteurs envoyés par le roi de Krinjabo, qui
+nous attendaient campés près du village. Ces hommes avaient été
+garrottés et envoyés par ses soins sur l’autre rive, à Ellubo.</p>
+
+<p>Une attitude énergique, appuyée de quelques paroles bien
+senties, eut promptement raison de ce tyranneau grotesque. Faute
+par lui de mettre sur-le-champ nos porteurs en liberté, il serait à
+son tour amarré dans une pirogue et expédié, sous bonne garde, à
+Assinie. La menace a produit son effet. Le chef dépêchait sans
+retard une embarcation à son collègue d’Ellubo, lequel s’empressait
+de nous rendre nos hommes. Cependant leurs camarades, effrayés,
+avaient repris le chemin de leurs villages, et des messagers ont dû
+être lancés à leurs trousses pour les rallier. C’est maintenant
+chose faite.</p>
+
+<p>Depuis trois jours, tam-tam en tête, des files de<span class=
+"pagenum" id="Page_92">[92]</span> noirs débouchent de la forêt, en
+chantant, leur long fusil à pierre sur l’épaule, appareil guerrier
+qui n’a, d’ailleurs, rien d’inquiétant&nbsp;; chacun sait que
+l’indigène ne se sépare pas volontiers de son arme inoffensive et
+s’en munit pour aller ramasser des bananes ou du manioc, comme s’il
+s’agissait d’une expédition périlleuse.</p>
+
+<p>Ces démonstrations enfantines ont inquiété la commission
+anglaise ou plus exactement son chef. Car le commandant des
+Haoussas est fait aux us et coutumes des noirs qui sont rarement à
+craindre, lorsqu’ils vocifèrent. Chez ces natures prime-sautières,
+un silence anormal, une démarche grave et compassée devraient
+plutôt donner l’éveil. Mais M. le capitaine Lang, qui vient de
+servir au Canada, est parfaitement excusable de se méprendre sur
+les véritables intentions de ces nègres loquaces. Par deux fois il
+faisait demander à notre camp par un de ses sous-officiers la cause
+du bruit. Il ne pouvait concevoir que des individus menant si grand
+train fussent de simples portefaix. N’étaient-ce point plutôt des
+soldats fournis par le roi de Krinjabo pour mettre à la raison le
+chef de Nougoua en rébellion ouverte contre son
+suzerain&nbsp;?...</p>
+
+<p>O Akassimadou&nbsp;! Monarque pacifique et bedonnant&nbsp;! Il
+faut ne pas t’avoir contemplé au seuil de ta case, sous le parasol
+rouge, flanqué de la stérile Elua et de tes épouses honoraires,
+pour te prêter ces desseins héroïques.</p>
+
+<p>Les explications transmises par le sergent n’ont point paru
+suffisamment rassurantes. Dans le cantonnement de nos Krinjabiens,
+la joie était à son comble<span class="pagenum" id=
+"Page_93">[93]</span> après le repas du soir&nbsp;: autour des feux
+un concert s’improvisait, des chœurs incohérents, accompagnés de
+roulements de tam-tam très habilement exécutés sur des boîtes de
+conserves et de variations sur la flûte, — une de ces flûtes en
+fer-blanc à quatre sous, dont nous possédions un bel assortiment
+dans notre pacotille. Nos boys l’avaient reçue à titre
+d’encouragement, et c’était plaisir pour ces pauvres diables de se
+griser d’harmonie une heure sur vingt-quatre. Le capitaine anglais
+est venu lui-même nous exprimer ses doutes sur l’innocuité de cette
+musique&nbsp;:</p>
+
+<p>— Capitaine Binger, êtes-vous vraiment sûr de ces
+hommes&nbsp;?... Entendez-les... Qu’est-ce qu’ils
+veulent&nbsp;?</p>
+
+<p>— Mais... rien. Ils chantent.</p>
+
+<p>— Leur chant de guerre probablement. Méfions-nous.</p>
+
+<p>— Pas le moins du monde, capitaine Lang. Ces gens-là ont
+solidement soupé&nbsp;; ils sont contents. Voilà tout.</p>
+
+<p>— Mais ils ont l’air de vouloir tout dévorer.</p>
+
+<p>— Ils viennent en effet de dévorer un mouton&nbsp;; c’est ce qui
+les met en joie.</p>
+
+<p>— Rien de plus, en vérité&nbsp;?</p>
+
+<p>— En vérité.</p>
+
+<p>Du reste, afin de couper court à des appréhensions plus ou moins
+fondées, tous les individus embauchés ont été immédiatement
+désarmés. Ceux que leur jeune âge ou leur apparence débile — et ils
+n’étaient que trop nombreux — avaient fait reconnaître impropres au
+service, devaient retourner chez eux dès le lendemain, le village
+ne pouvant suffire à nourrir les bouches inutiles.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_94">[94]</span>Le litige soulevé
+au sujet de la possession de Nougoua pouvant faire naître des
+conflits entre les populations de la frontière, il a été décidé que
+les deux missions y laisseraient chacune un détachement&nbsp;: ces
+troupes auraient à se concerter pour maintenir le bon ordre et la
+paix. Les Anglais y consentent d’autant plus volontiers que la
+proximité de leur base d’opérations leur permettra de faire venir
+en quelques jours une nouvelle compagnie de tirailleurs Haoussas et
+de ne pas se priver de leur escorte. Il n’en sera pas de même pour
+nous. Deux mois s’écouleraient, trois peut-être, avant qu’il fût
+possible de recevoir de Dakar pareil renfort. Nous nous séparerons
+donc de nos Sénégalais, n’emmenant que six hommes pour faire la
+police de la colonne. Avec ce personnel insouciant et indiscipliné,
+leur rôle ne sera pas une sinécure. Les autres demeureront à
+Nougoua jusqu’à ce qu’une compagnie, mandée par le plus prochain
+courrier, ait pu les relever. Après quoi, ils rallieront notre
+convoi, si toutefois il en est temps encore. Je crains fort qu’ils
+ne poussent pas plus loin, ce dont ils se consoleront d’ailleurs
+aisément. Le plus à plaindre est leur officier, M. le lieutenant
+Gay, que nous laisserons bien à regret dans cette peu enviable
+garnison.</p>
+
+<p>A cela près, la perspective de cheminer sans accompagnement de
+force armée n’a rien qui nous émeuve. A quoi nous serviraient, en
+cas d’hostilités sérieuses, une quinzaine de fusils&nbsp;? Il ne
+s’agit pas de faire la guerre. Nous ne nous présentons pas en
+conquérants, mais en amis&nbsp;; c’est d’une politique moins fin de
+siècle,<span class="pagenum" id="Page_95">[95]</span> mais tout
+aussi efficace. S’il est admis que la force crée le droit, plus
+indiscutable encore est le vieil adage suivant lequel les petits
+cadeaux entretiennent l’amitié. Et, à défaut de cartouches et
+d’escopettes, nous avons de petits cadeaux&nbsp;!</p>
+
+<p>Ces préliminaires réglés, restait à répartir la besogne
+ultérieure entre les commissaires. D’ici quelque temps, Anglais et
+Français ne marcheront pas de conserve. Nos collègues comptent
+avancer vers le nord sans quitter le protectorat britannique, par
+le pays Achanti, tandis que de notre côté nous procéderons à
+travers les possessions françaises du Sanwi et de l’Indénié. Les
+missions se réuniraient à une cinquantaine de lieues d’ici, au
+village d’Attiébendékrou, rapprocheraient leurs observations et
+établiraient d’un commun accord sur la carte le tracé définitif de
+la frontière. Alors seulement elles continueront leur route côte à
+côte vers Bondoukou et le 9° de latitude. Le capitaine Lang a même
+cru devoir, à cette occasion, faire remarquer que cette dernière
+partie de l’expédition serait accomplie exclusivement en terre
+française&nbsp;; il demandait qu’on l’autorisât à conserver
+jusqu’au bout son escorte de Haoussas. L’autorisation était
+accordée d’avance. Mais la démarche, des plus courtoises, est tout
+à l’honneur du chef de la commission anglaise, en qui nous nous
+plaisons à voir un adversaire résolu doublé d’un parfait
+gentleman.</p>
+
+<p>L’itinéraire que nous avons à parcourir étant de beaucoup le
+plus long, nous partirons les premiers.</p>
+
+<p>La majeure partie de notre colonne, sous le commandement de M.
+le lieutenant Braulot et du docteur Crozat,<span class="pagenum"
+id="Page_96">[96]</span> se mettra en marche demain matin pour
+Edoubi et la rivière Songan. Le capitaine et moi passerons par
+Alancabo, en relevant les villages de la frontière appartenant au
+pays de Sanwi. Nous espérons nous rencontrer avec nos compagnons
+dans une quinzaine. En répartissant de la sorte le convoi, nous
+aurons chance de pouvoir alimenter nos hommes. Cette partie du pays
+est si peu peuplée, les cultures y sont si clairsemées, qu’une
+troupe de près de cent cinquante hommes aurait grand’peine à se
+procurer, en manioc, riz ou bananes, la quantité de vivres
+nécessaire.</p>
+
+<p class="datesect1">9 février.</p>
+
+<p>Une pirogue nous a apporté, hier matin, le courrier de France
+parti de Marseille le 15 janvier et, en même temps, un télégramme
+annonçant à notre compagnon de voyage, M. le docteur Crozat, sa
+promotion de chevalier de la Légion d’honneur. Chacun se rappelle
+la remarquable exploration récemment accomplie par le docteur
+Crozat dans le Soudan, au pays de Tiéba et dans le Mossi&nbsp;; la
+juste récompense de ces importants travaux, reçue au cours d’un
+nouveau voyage, au cœur de la forêt africaine, a été
+chaleureusement fêtée. Le capitaine Binger a donné l’accolade au
+nouveau chevalier et attaché à sa vareuse de toile bise le ruban si
+bien gagné.</p>
+
+<p>Les réjouissances ont été interrompues par une terrible attaque
+de la part d’ennemis à qui nous aurons malheureusement souvent
+affaire dans la forêt, les magnans, race de fourmis minuscule, mais
+agressive, dont les morsures sont cuisantes. Ce fut un siège en
+règle.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_97">[97]</span>Nous avions dressé
+la tente en avant du village, près de la rivière, dans un bouquet
+de cocotiers et de bambous. L’ennemi, massé en contre-bas sur la
+berge, débouchait en bataillons serrés. Déjà les premières files
+n’étaient plus qu’à un mètre des caisses de provisions et des
+cantines. Il fallait agir promptement, sous peine d’être débordés,
+harcelés, dévorés, exposés à traîner avec nous pendant des jours et
+des semaines les implacables rongeurs accrochés à nos hardes. Mais,
+l’attaque aussitôt signalée, les mesures de défense avaient été
+prises, le feu ouvert sur tous les points. Chacun se précipitait
+avec des tisons, des torches, des pelletées de braise, à la
+rencontre de l’envahisseur. Un instant, il fit bonne contenance,
+amenant des renforts, hâtant l’assaut. Des réserves fraîches
+accouraient pour remplacer les premiers rangs décimés, escaladaient
+les monceaux grillés de morts et de mourants, plongeaient hardiment
+dans les flammes. Puis, devant l’inanité de l’effort et les pertes
+éprouvées, les chefs ordonnèrent la retraite. Il semblait que la
+discipline fût grande, que le plan eût été combiné, à voir avec
+quelle promptitude et quel bel ensemble la manœuvre s’exécuta d’un
+bout à l’autre de l’armée. Une retraite, non une déroute. L’ennemi
+qui se repliait méditait une nouvelle surprise, un mouvement
+tournant. Moins d’une heure après, il opérait une démonstration à
+l’extrémité opposée du camp. Mais on était sur le qui-vive&nbsp;;
+un cordon de feux nous protégeait. Les assaillants hésitèrent à
+engager l’action&nbsp;: une escarmouche d’avant-poste, et ce fut
+tout. La position était imprenable. Les bataillons découragés
+firent<span class="pagenum" id="Page_98">[98]</span> demi-tour et
+disparurent dans les hautes herbes. Nous couchions sur le champ de
+bataille.</p>
+
+<p>Nos compagnons se sont mis en marche ce matin. Demain, nous
+plierons bagages et nous dirigerons sur N’Gakin, Alancabo et
+Assuakourou.</p>
+
+<p>Désormais, nous ne devons plus compter que sur nos jambes pour
+nous porter jusqu’aux plateaux du Soudan méridional, vers cet
+intérieur hier encore mystérieux, demain peut-être l’un des plus
+importants marchés de l’Ouest africain. Trente ou quarante étapes
+nous en séparent, cent lieues de forêt&nbsp;!</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_99">[99]</span><a id=
+"c05"></a>V</h2>
+
+<p class="sch1">VILLAGES DE LA FORÊT.</p>
+
+<p class="datesect1">N’Gakin, 10-12 février.</p>
+
+<p>La première partie du programme a été réalisée, non sans
+difficultés. Pour commencer, il nous a fallu nous mettre en route
+avec dix-neuf porteurs au lieu de vingt-quatre, cinq de nos hommes
+s’étant enfuis pendant la nuit qui précéda le départ, en dérobant
+une pirogue. Le temps était extrêmement orageux, la pluie tombait à
+torrents. Aussi, afin de ménager un peu nos pauvres tirailleurs
+sénégalais, avait-on supprimé les postes de factionnaires gardant
+les abords du village&nbsp;; il paraissait improbable, — en
+supposant qu’il y eût des gens disposés à nous fausser compagnie, —
+qu’ils missent leur projet à exécution par une semblable tempête.
+Nos déserteurs ont profité de la circonstance et fait preuve d’une
+audace assez rare chez leurs compatriotes. Cela nous contrarie
+d’autant plus que, parmi les cinq charges laissées en souffrance,
+se trouvent une caisse de biscuits et dix bouteilles de vin. Notre
+cave n’avait pas besoin de cette saignée. Assez bien garnie au
+départ, les difficultés<span class="pagenum" id=
+"Page_100">[100]</span> du transport nous avaient décidés à
+l’alléger au plus vite. Ce que l’on veut ménager est souvent autant
+de perdu. En une seule journée de marche, innombrables sont les
+chutes, et quantité du précieux cordial est inutilement
+répandue&nbsp;: inutilement pour nous, veux-je dire&nbsp;; car
+l’indigène profite de ces glissades toujours préméditées. La caisse
+lancée à terre et les flacons en morceaux, il recueillera le
+liquide dans une calebasse. Puis le soir, à l’étape, la mine
+désolée, traînant la jambe, il racontera à sa façon l’accident dont
+il fut tout à la fois la victime... et le bénéficiaire.</p>
+
+<p>Comment sévir&nbsp;? Il peut arriver à tout le monde de faire un
+faux pas&nbsp;; celui qui trébuche est plus à plaindre qu’à blâmer.
+Pour ces motifs, il n’avait été mis de côté qu’un très petit nombre
+de bouteilles, auxquelles on ne toucherait qu’en cas de maladie.
+Sacrifier ainsi, dès le premier jour, une notable partie de la
+réserve, c’était là une nécessité cruelle. La destinée a de ces
+rigueurs&nbsp;!</p>
+
+<p>Il est vrai qu’il nous sera possible de recruter des hommes
+chemin faisant. Le chef de N’Gakin nous a donné à cet égard les
+plus belles espérances. Ce chef nous a dépêché son porte-canne pour
+nous offrir ses compliments, ses meilleures promesses, et nous
+exprimer son très vif désir de nous voir traverser ses
+domaines.</p>
+
+<p>L’invitation est de celles auxquelles on ne résiste pas. Et
+pourtant la route a de quoi décourager les plus résolus. Entre
+Nougoua et N’Gakin, les relations sont presque nulles&nbsp;: elles
+ont lieu par eau, en remontant le cours sinueux du Tanoé jusqu’à
+Alancabo, d’où un sentier<span class="pagenum" id=
+"Page_101">[101]</span> de cinq à six kilomètres se dirige vers
+N’Gakin. La voie de terre, plus directe, que nous suivons, est une
+sente à peine tracée, en terrain montueux, coupé de ravins et de
+marigots. Jetés en travers, des troncs d’arbres, des câbles de
+lianes que l’on franchit à califourchon ou à plat ventre. La
+plupart du temps, aucune passerelle, un gué douteux où l’on enfonce
+dans la vase jusqu’à mi-corps. L’orage de la nuit a rendu le sol
+très glissant. La brousse est trempée et les larges feuilles
+versent sur nous des cataractes.</p>
+
+<p>A dix heures et demie, nous faisons halte pour déjeuner. Afin
+d’activer le départ, nous n’avons absorbé, à l’aube, qu’une gorgée
+de café. Nos boys, y compris le cuisinier, se font attendre&nbsp;:
+les voici enfin avec l’arrière-garde, haletants, épuisés. Une
+poignée de riz, une tranche de viande fumée, et l’on repart. La
+marche devient de plus en plus pénible. Le terrain s’escarpe, coupé
+de bancs de roches&nbsp;; en même temps, sous la végétation plus
+drue, l’ombre s’accroît&nbsp;: à chaque instant, plusieurs de nos
+porteurs s’engagent dans une fausse direction. L’épaisseur du
+fourré est telle qu’à deux mètres on ne distingue plus l’homme qui
+vous précède. Les retardataires jettent des appels désespérés, et
+leurs voix semblent venir de très loin, d’une chambre close par de
+lourdes draperies. La forêt amortit tous les sons, la branche
+ployée se redresse aussitôt, immobile&nbsp;: les feuillages ont la
+rigidité du métal. Et c’est, en plein midi, un silence écrasant,
+l’accablement de la solitude dans les ténèbres éternelles.</p>
+
+<p>Une chaîne de collines nous barre la route&nbsp;:
+cent<span class="pagenum" id="Page_102">[102]</span> mètres au plus
+à gravir, mais avec des peines infinies. La descente de l’autre
+versant est plus malaisée encore. Il fait presque nuit&nbsp;:
+l’atmosphère est pesante, chargée de miasmes délétères. Une
+tempête, plus terrible que celle d’hier, se prépare&nbsp;; elle
+éclate. Un véritable déluge fond sur nous. Pendant près d’un quart
+de lieue, nous suivons le lit d’un marigot, courbés en deux,
+pataugeant dans l’eau bourbeuse, le visage labouré par les
+épines.</p>
+
+<p>Aux approches de N’Gakin, le sentier disparaît tout à fait, et
+nous aurions eu grand’peine à nous frayer passage si le chef
+n’avait eu l’heureuse idée d’envoyer la veille quelques-uns de ses
+hommes, armés de machettes, marquer la route par des abatis ou des
+entailles sur les arbres. Malgré cela, il était plus de cinq heures
+quand nous atteignions le village dans un état pitoyable. Force
+nous fut pourtant, avant de pouvoir gagner notre case, de subir un
+palabre interminable et de passer par toutes les phases d’un
+cérémonial de bienvenue compliqué comme un mélodrame.</p>
+
+<p>Fiencadia, chef de N’Gakin, est un homme de soixante-dix ans, un
+peu perclus, bien qu’il ait plus d’une fois fait preuve devant moi,
+parmi les racines et les branches encombrant les sentiers aux
+environs de son village, d’une agilité inattendue. Par moments
+même, il procédait par bonds, comme un jeune lapin. Cette allure,
+il est vrai, s’expliquait par la présence de quelques chemins de
+fourmis, les terribles magnans, dont les morsures donnent aux plus
+vieilles jambes une ardeur juvénile. Lors de notre réception, il
+avait<span class="pagenum" id="Page_103">[103]</span> sorti tous
+les joyaux de la couronne&nbsp;: pépites d’or breloquant aux bras
+et aux mollets&nbsp;; un long collier en grosses verroteries de
+Venise. A l’unique touffe qui lui reste sur l’occiput, était
+suspendue une lourde pendeloque en or martelé qui, à chaque
+mouvement de tête, sonnait sur le crâne luisant avec un bruit de
+battant de cloche. La physionomie du vieillard est sympathique, sa
+tenue assez digne. Au bout d’une perche, un drapeau français était
+déployé au-dessus de la case, un drapeau aux couleurs pâlies, donné
+par les premiers blancs qui aient visité la localité, il y a cinq
+ou six ans, lors du passage de la mission Brétignière, venue pour
+tracer un avant-projet de délimitation entre la Guinée française et
+les possessions britanniques de la Côte d’Or.</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i10"><img src='images/i10.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">FIENCADIA, CHEF DE N’GAKIN ET D’ASSUAKOUROU</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>Nous avons séjourné deux jours à N’Gakin, afin de pousser une
+pointe jusqu’aux pêcheries d’Alancabo, et surtout pour donner un
+peu de repos à nos hommes, très las. Quatre ou cinq retardataires
+avaient même passé une nuit dans les bois, et nous avions dû, le
+lendemain de notre arrivée, faire courir à leur recherche. Ce
+serait, en effet, une erreur de croire qu’il est possible, surtout
+aux débuts d’une marche, de maintenir un peu de cohésion dans son
+monde. Les choses s’amélioreront plus tard, quand nos porteurs
+seront entraînés et surtout dépaysés. Le noir, tant qu’il se sent
+chez lui, flâne volontiers, fait de fréquentes haltes d’autant plus
+interminables qu’il n’a qu’une notion assez vague de la fuite des
+heures. En pareil cas, la nuit, qui tombe soudainement sous ces
+latitudes, le surprend loin du gîte. Ajoutez à cela que plusieurs
+de nos porteurs sont de<span class="pagenum" id=
+"Page_104">[104]</span> tout jeunes gens&nbsp;; bien que leur
+charge ne dépasse pas vingt-cinq kilogrammes, ils sont excusables
+de la trouver pesante pendant les premiers jours, par de pareils
+chemins.</p>
+
+<p>Le 12, excursion à Alancabo. Deux heures de marche. Le hameau
+est occupé par des pêcheurs, serfs de Fiencadia&nbsp;: encore n’y
+passent-ils, chaque jour, que quelques heures&nbsp;; l’endroit
+devient inhabitable au coucher du soleil, à cause des moustiques.
+Il sert surtout d’entrepôt pour les engins de pêche. C’est aussi le
+port de N’Gakin&nbsp;; cependant les pirogues ne peuvent accoster
+qu’à deux cents mètres en aval, au-dessous des chutes du Tanoé. Ces
+rapides manquent de grandeur à cette époque de l’année&nbsp;: leur
+aspect doit être imposant dans la saison des hautes eaux. Un triple
+banc de roche coupe le chenal&nbsp;: sur ce barrage naturel, les
+pêcheurs ont aligné des pieux de bambou auxquels ils accrochent
+leurs nasses.</p>
+
+<p>Toujours les fétiches du Tanoé&nbsp;! Plus que jamais, il faut
+se garder des vêtements noirs. On nous a fait déposer nos pèlerines
+dans le creux d’un ravin, à une portée de fusil de la rivière. Le
+neveu du chef et le porte-canne, qui nous accompagnent, comptent
+parmi les plus convaincus. Ce neveu de Fiencadia notamment, qui est
+en même temps son héritier présomptif, se livre à d’étranges
+pratiques. Très curieux à observer, ce jeune homme. Il a apporté
+avec lui, soigneusement enveloppé avec des feuilles de bananier, un
+pot de terre plein d’une bouillie blanchâtre. Agenouillé sur la
+rive, il la verse dans l’eau goutte à goutte, en
+bredouillant<span class="pagenum" id="Page_105">[105]</span> des
+invocations entrecoupées de profonds soupirs et de courbettes. Nos
+boys eux-mêmes, qui ne sont pourtant pas sceptiques, ont un pli
+moqueur au coin des lèvres en considérant l’officiant, un gros
+garçon de vingt-cinq ans, au sourire béat, les yeux à fleur de
+tête, de tous points inférieur, intellectuellement parlant, à la
+majorité de ses futurs sujets, ce qui n’est pas peu dire.</p>
+
+<p class="datesect3">Assuakourou (Dissou de la carte Binger),<br>
+14-18 février.</p>
+
+<p>Le 13 février, départ de N’Gakin pour Assuakourou. La distance
+est trop grande pour être franchie en un jour. Nous passerons la
+nuit aux cabanes de Kokourou. Le chef Fiencadia nous suit, à une
+heure d’intervalle. Il retourne à Assuakourou, sa résidence
+habituelle. Il faut, en vérité, que ce vieillard nous aime pour
+être venu de si loin au-devant de nous, — et par quelle
+route&nbsp;!</p>
+
+<p>Si l’étape de Nougoua à N’Gakin a été dure, celle de N’Gakin à
+Kokourou est terrible. Je n’ai pas souvenir d’un terrain semblable.
+La végétation en masque les reliefs, de proportions surprenantes.
+Ce ne sont que ressauts, ravins profonds encaissés entre des parois
+presque verticales&nbsp;; un exhaussement confus de collines dont
+les crêtes s’élèvent de quatre-vingt-dix à cent mètres au-dessus
+des plaines environnantes. A peine peut-on relever çà et là quelque
+indication de système, une apparence de chaîne régulière. C’est le
+chaos, autant du moins qu’il est permis d’en juger dans
+l’ombre<span class="pagenum" id="Page_106">[106]</span> qui voile
+tous les contours. Impossible, même d’un de ces sommets, d’obtenir
+une vue d’ensemble du terrain parcouru. Sur les cimes comme dans
+les bas-fonds, les arbres festonnés de lianes opposent aux regards
+tendus vers l’espace un impénétrable rideau.</p>
+
+<p>Le sol parfois compact, hérissé d’énormes blocs de quartz, se
+métamorphose, quelques pas plus loin, en une pâte fondante de marne
+rouge. De sentier, point. Les pas ne laissent aucune empreinte sur
+l’épais tapis de feuilles qui couvre le sol. On chemine à tâtons,
+ceux qui marchent en tête ralliant leurs camarades par de fréquents
+appels, des sons de trompe. Souvent une partie de la colonne
+s’égare&nbsp;; une demi-heure, sinon davantage, s’écoule avant
+qu’on soit retombé sur la bonne piste. Les indigènes eux-mêmes ont
+peine à s’y retrouver. Les gens de N’Gakin nous ont avoué que leurs
+chasseurs se perdaient fréquemment dans les bois.</p>
+
+<p>Dans cette ombre, supposez un entrelacement inouï de racines,
+d’arbres écroulés, de broussailles épineuses&nbsp;; dans le pli de
+chaque vallon, un marigot aux eaux dormantes où l’on s’enlise
+jusqu’à mi-jambes&nbsp;; des haleines fétides montent des couches
+de feuilles pourries, des monceaux de bois mort, de tous les
+détritus végétaux en décomposition&nbsp;: ajoutez les exhalaisons
+de la fourmi-cadavre, qui mêle à tout cela sa puanteur de charnier,
+et vous aurez une idée, bien faible encore, de cette jungle
+africaine. En réalité, elle est indescriptible. Décrit-on un
+cauchemar&nbsp;?</p>
+
+<p>Six heures de marche dans cet enfer, et nous arrivions presque
+épuisés aux cabanes de Kokourou, occupées<span class="pagenum" id=
+"Page_107">[107]</span> seulement par quelques femmes, qui se
+livrent au lavage de l’or dans un marigot voisin pour le compte de
+Fiencadia. Bien misérables ces trois ou quatre abris de palmes, à
+demi enfouis sous la futaie, avec une centaine de pieds de
+bananiers aux alentours pour toute culture. Tels quels, nous les
+avons salués comme le port dans la tempête. Une heure après nous,
+arrivait le vieux chef, ficelé dans un pagne suspendu à une perche
+que deux hommes robustes portent sur l’épaule. J’en suis à me
+demander comment cette chaise à porteurs, si primitive soit-elle, a
+pu passer par ce chemin sans nom.</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i11"><img src='images/i11.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">N’GAKIN (SANWI)</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>Le 14, en deux heures et demie, par une sente non moins
+accidentée, nous gagnions Assuakourou (Dissou de la carte Binger).
+L’ancien village de Dissou, aujourd’hui abandonné, se trouve à cinq
+ou six milles plus à l’ouest. Dans ces deux étapes, nous avons
+passé à gué <em>cinquante-sept</em> cours d’eau. Dans ce nombre ne
+figure que pour une unité chacune des rivières dont le lit même
+sert de sentier sur une distance plus ou moins longue.</p>
+
+<p>Le village, des plus pauvres, compte à peine deux cents à deux
+cent cinquante habitants qui vivent presque exclusivement de
+bananes. Aucune culture d’ignames ou de patates&nbsp;; pas une tige
+de maïs. Le sol peut tout produire&nbsp;; on ne lui demande rien.
+C’est la misère inconsciente&nbsp;: nul ne semble souffrir de ce
+dénuement. Les gens passent leurs journées à dormir, les nuits à
+hurler aux coups assourdissants d’un tam-tam. Quelques poulets
+étiques errent autour des cases&nbsp;; mais l’achat d’un de ces
+volatiles suppose de longues négociations.<span class="pagenum" id=
+"Page_108">[108]</span> L’unité monétaire ayant le plus communément
+cours est le pied de tabac, chacune des feuilles équivalant à un
+sou.</p>
+
+<p>Le terrain défriché pour l’emplacement du village est de deux à
+trois hectares, au plus. Tout autour, la forêt dresse, comme une
+enceinte de prison, sa gigantesque palissade. L’impression générale
+est d’une infinie tristesse, même au plein soleil de midi. Les
+cases échafaudées pêle-mêle chevauchent l’une sur l’autre comme les
+pièces d’un jeu de dominos renversé. Pas de rue ou d’avenue, point
+de place centrale ou rien qui y ressemble. D’étroits couloirs
+livrent passage d’une case à l’autre suivant les aspérités du sol
+qu’on ne s’est pas donné la peine de niveler.</p>
+
+<p>Binger a dû s’absenter le 16 et le 17 pour se rendre dans les
+villages de Muassué et de Baméango, sur la demande des chefs, mais
+surtout parce que ces villages frontières auraient pu fournir au
+difficulteux commissaire anglais matière à contestation. Il était
+bon de constater que ces points, appartenant au pays de Sanwi,
+étaient effectivement occupés par des agents du roi Akassimadou,
+notre protégé. Le capitaine n’a emmené avec lui qu’un interprète et
+quatre hommes, laissant le surplus à ma garde.</p>
+
+<p>Ces deux journées de solitude dans un pauvre village noir ont,
+somme toute, passé vite. En pareil cas, il n’est guère d’heure
+inoccupée. Les palabres avec le chef prennent une bonne part du
+temps. J’avais à lui rappeler son engagement de nous procurer des
+porteurs. Il se souvenait, disait-il, mais devait les faire venir
+de<span class="pagenum" id="Page_109">[109]</span> tel ou tel
+village&nbsp;: il enverrait de suite des ordres à ce sujet. Deux
+heures après, nouveau palabre. Les messagers étaient-ils
+partis&nbsp;? — Ils allaient partir. J’insistais pour que le départ
+eût lieu sans délai. Enfin, les porteurs arrivent. Du moins en
+voici trois, sur trente que le chef a promis. C’est, à peu de chose
+près, la proportion à laquelle il convient de ramener les promesses
+ou les renseignements des noirs.</p>
+
+<p>Puis, c’est le train ordinaire de la vie au campement&nbsp;: les
+besognes multiples qu’il est nécessaire d’entamer soi-même si l’on
+veut obtenir du nègre qu’il les achève tant bien que mal&nbsp;; la
+discussion soulevée pour un rien, qu’il s’agit d’apaiser à la
+satisfaction des deux parties intéressées&nbsp;; enfin, le remède
+sollicité pour un mal quelconque, fièvre ou colique. Il va sans
+dire que le noir n’a qu’une confiance très relative dans les
+drogues dont se servent les blancs. Il les ingurgite par surcroît
+de précaution&nbsp;; mais, si le mal cède, il fera honneur de la
+guérison à ses fétiches ou aux pratiques de ses médecins. Nous
+comptons parmi nos porteurs trois de ces hommes éminents. L’un
+d’eux surtout, qui répond au nom de Mouraré, jouit auprès de ses
+camarades d’une réputation indiscutée. Ses spécifiques sont ceux de
+la médecine nègre&nbsp;: cautérisations au jus de piment pratiquées
+en capricieuses arabesques sur toutes les parties du corps&nbsp;;
+incantations baroques dans lesquelles le spécialiste imite tour à
+tour, avec une perfection rare, les gémissements d’un patient et
+les cris des animaux les plus divers. La mélopée est appuyée par le
+chœur des assistants et les roulements du tam-tam. Ces
+petites<span class="pagenum" id="Page_110">[110]</span> fêtes ont
+lieu la nuit, devant un auditoire nombreux, et durent parfois
+plusieurs heures. Dans la nuit du 16 au 17, il m’a été impossible
+de fermer l’œil avant deux heures du matin, à cause de l’odieux
+tintamarre qui faisait rage dans la case voisine de la mienne.
+C’était la consultation du docteur Mouraré.</p>
+
+<p>Indépendamment des simagrées des médecins et des féticheurs, le
+noir use et abuse d’une panacée chère à la thérapeutique de toutes
+les nations, — la douche ascendante.</p>
+
+<p>L’instrument de Molière, tel qu’on le comprend dans les forêts
+de Guinée, rendrait quelque peu rêveur un matassin du vieux
+répertoire. C’est une calebasse piriforme, la gourde du pèlerin,
+mais percée à ses deux extrémités. De même que dans la clinique du
+docteur Purgon, le clystère est élevé ici à la hauteur d’un
+principe. Seulement il s’administre suivant un rite très
+particulier et requiert, comme par le passé, le concours de deux
+personnages, l’opérateur et le patient. Celui-ci confie à un ami la
+seringue, emplie au préalable d’une infusion pimentée, et le
+camarade lui insuffle le remède de toute la force de ses poumons,
+avec le sérieux d’un corniste qui déchiffre une page difficile. Le
+lavement s’absorbe en plein air, sur les places, comme on fumerait
+une pipe, sans que personne y trouve à redire. Il ne se passe pas
+de jour sans que nos porteurs s’offrent cette consommation&nbsp;;
+c’est l’apéritif obligé en arrivant à l’étape. Chacun d’eux porte
+en sautoir sa calebasse au goulot effilé. Il oubliera son fardeau,
+ses armes, ses munitions, tout hormis sa canule. En ouvrant le
+panier<span class="pagenum" id="Page_111">[111]</span> de cuisine,
+quel est le premier objet que j’aperçois soigneusement calé au fond
+de la marmite&nbsp;? La seringue d’Anoman.</p>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i12"><img src='images/i12.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">L’INSTRUMENT DE MOLIÈRE AU PAYS NOIR</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>Les mamans qui ne doutent de rien appliquent couramment cette
+médication à des bébés de quelques mois, sans songer aux ravages
+que ce bouillon corrosif peut exercer dans de jeunes derrières. Les
+malheureux nourrissons se tordent convulsés, les yeux hors de la
+tête. Il y a de quoi&nbsp;! Les siècles peuvent passer, la
+civilisation faire son œuvre, les fétiches tomber dans l’oubli des
+mythologies défuntes&nbsp;; dans le renouveau du monde noir, sur
+les ruines des croyances, sur les décombres de la forêt défrichée,
+une seule institution restera debout, immuable&nbsp;: le clystère
+au piment.</p>
+
+<p>La population, d’humeur très douce, manifeste à notre égard une
+curiosité parfois bien gênante. Les moindres de nos actes sont, non
+pas épiés de loin, mais observés en détail par un cercle de
+spectateurs empressés. Pas un ne se doute qu’il peut être
+indiscret&nbsp;: ils sont capables de rester là pendant des heures
+à vous regarder écrire ou dessiner&nbsp;; levez-vous la séance,
+l’assemblée fait de même et vous escorte dans les promenades les
+plus intimes, obstinée, implacable. Avant nous, le village n’a
+compté qu’une visite d’Européens, la mission Brétignière. La toute
+jeune génération voit les blancs pour la première fois&nbsp;; chez
+elle, la curiosité est tempérée par la crainte. A mon approche, les
+enfants détalent en criant comme des perdus. Je vois encore un
+malheureux poupard échoué sur son séant et qui, abandonné de ses
+aînés, plus agiles, jetait des appels<span class="pagenum" id=
+"Page_112">[112]</span> désespérés, agitant les bras, écartant de
+lui l’apparition redoutable avec des gestes d’exorciste. J’ai cru
+m’apercevoir, du reste, que les mères, à l’occasion, exploitaient
+cette frayeur et nous faisaient tenir l’emploi de Croquemitaine.
+Mais, comme il est toujours bien tentant de contempler l’ogre sans
+en être vu, c’étaient, à chaque instant, brillant entre les
+palissades, quelques paires d’yeux braqués de mon côté. Faisais-je
+un pas&nbsp;? Sauve-qui-peut général, un galop de souris surprises
+par le matou.</p>
+
+<p>Le capitaine Binger est revenu de sa tournée le 18 dans la
+matinée. Nous devons repartir le lendemain pour rejoindre, dans
+cinq jours, nos compagnons qui nous attendent à Edoubi. Le détour
+que nous venons d’accomplir, cette visite aux villages de l’extrême
+frontière auraient pu être évités, et la délimitation obtenue
+suivant un tracé à peu près régulier, par de menues concessions
+réciproques de territoire évitant autant que possible les enclaves,
+pour peu que le commissaire anglais y eût mis quelque bonne
+volonté. Par malheur, M. le capitaine Lang, s’il émet des
+prétentions inattendues telles que la possession de Nougoua et
+d’autres points notoirement en dehors de la zone à délimiter,
+n’entend en revanche faire aucune concession. Il n’a, qui plus est,
+et c’est là le plus regrettable, jamais mis les pieds en
+Afrique&nbsp;; son inexpérience des hommes et des choses du pays
+est complète. J’ignore ce que pensent là-dessus mes compagnons de
+voyage&nbsp;; mais, pour moi, je suis surpris que l’Angleterre, qui
+compte dans ses possessions africaines tant d’officiers distingués
+et<span class="pagenum" id="Page_113">[113]</span> au courant de
+ces questions, ait délégué en cette circonstance un homme dont on
+ne saurait suspecter la valeur, mais dont la compétence est au
+moins douteuse. Le procédé n’est guère dans les traditions
+britanniques, qui nous présentent le plus souvent <em>the right man
+in the right place</em>. Ceci, bien entendu, tout en rendant pleine
+et entière justice aux qualités du capitaine Lang que nous
+retrouverons avec plaisir sur les confins du pays achanti.</p>
+
+<p class="datesect1">Dadiéso, 19 février, six heures matin.</p>
+
+<p>Une heure et demie de marche par un sentier tolérable. Ce matin,
+un de nos hommes manquait encore à l’appel. En arrivant à l’étape,
+un second porteur a disparu. Renseignements pris auprès de ses
+camarades, nous apprenons qu’il aurait été arrêté par un habitant
+d’Assuakourou, qui prétendait le faire revenir sur ses pas ou
+exiger de lui une amende, sous prétexte qu’il le soupçonnait
+d’avoir passé la nuit avec sa femme.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, le retardataire arrive, suivi de près du
+plaignant. Celui-ci est immédiatement saisi et garrotté sur l’ordre
+du capitaine, qui lui déclare que nul n’a le droit de molester
+ainsi nos gens. A supposer qu’il eût une réclamation à faire, il
+devait la lui présenter avant le départ. L’accusation, au surplus,
+ne repose sur rien de précis&nbsp;; ce n’est peut-être qu’une
+tentative d’intimidation pour extorquer une rançon d’un de nos
+porteurs. L’inculpé, de son côté, nie comme un<span class="pagenum"
+id="Page_114">[114]</span> beau diable. Pour conclure, l’individu
+est avisé qu’on ne lui rendra la liberté que lorsque le chef
+d’Assuakourou nous aura renvoyé celui des porteurs disparu pendant
+la nuit&nbsp;; en attendant, il prendra sa place. L’autre accueille
+cet arrêt sans émoi, presque avec bonne humeur. C’est égal, voilà
+un gaillard qui a été bien mal inspiré en ne restant pas chez lui
+ce matin.</p>
+
+<p class="datesect1">Même jour, midi.</p>
+
+<p>Un étranger de bonne mine, drapé dans un pagne élégant, fait son
+apparition. C’est Eti, l’un des chefs du village de N’Kossa. Il
+vient nous demander d’y faire halte. L’endroit ne se trouve pas sur
+notre itinéraire, lequel se dirige droit sur Toliéso. Mais
+l’orateur est pressant&nbsp;: il sera malaisé de ne pas céder à ses
+instances. Son village est tout proche, à peine une petite heure de
+marche. Pourquoi ne pas nous y rendre le jour même&nbsp;? Nous y
+passerions la nuit. Cela ne nous détournera guère.</p>
+
+<p>Comme l’étape du matin a été insignifiante, rien ne nous empêche
+d’accepter l’invitation. L’ordre de départ est donné&nbsp;; nous
+sommes surpris de la rapidité avec laquelle les noirs ont levé le
+camp. En moins d’une heure tout est empaqueté, cordé, les ballots
+enlevés sur les têtes. On n’attend qu’un signal pour se mettre en
+route. Le départ, d’habitude, est beaucoup plus laborieux. Mais il
+paraît que N’Kossa est ce qu’on appelle un «&nbsp;bon
+village&nbsp;», un lieu de ressources, où l’on est assuré de
+trouver des vivres en abondance, du vin de<span class="pagenum" id=
+"Page_115">[115]</span> palme à bouche-que-veux-tu&nbsp;; bref, une
+de ces haltes privilégiées vers lesquelles portefaix hâtent le pas,
+comme chevaux flairant l’écurie.</p>
+
+<p>L’espoir des porteurs n’a pas été trompé. N’Kossa est un
+«&nbsp;bon village&nbsp;», je dirai presque un beau village, aux
+cases propres, assez bien alignées, entouré de cultures de patates
+et d’ignames. Tout y respire une aisance relative, une recherche du
+confort bien rare en ce pays. Les cases sont fraîchement
+badigeonnées, deux ornées de fenêtres à volets pleins, l’une même
+plafonnée. Ces gens n’ont évidemment besoin que d’une direction
+intelligente pour continuer, sur un champ plus étendu, la tâche
+spontanément commencée. Ils ont, en partie, déblayé les sentiers
+aux abords de leur village, jeté sur les marigots des arbres ou des
+passerelles de bambou. Nul doute qu’un agent européen, avec un peu
+de savoir-faire, n’obtînt de cette petite population d’excellents
+résultats. Le village serait des mieux situés pour devenir un
+marché d’échange important entre la côte et l’intérieur.</p>
+
+<p class="datesect1">20 février.</p>
+
+<p>Séjour à N’Kossa. Les chefs ont mis en œuvre toutes les
+ressources de leur diplomatie pour obtenir que nous demeurions chez
+eux un jour entier. Nos porteurs envisagent cette perspective avec
+une satisfaction évidente. Ayant beaucoup à leur demander, il est
+de bonne politique de leur accorder à l’occasion un court répit.
+Ils nous revaudront cela aux jours difficiles.</p>
+
+<p>Nous venons de recevoir des nouvelles de nos
+compagnons<span class="pagenum" id="Page_116">[116]</span> campés à
+Édoubi. Ils sont en bonne santé et nous informent qu’ils ont trouvé
+dans ce village un contingent de cinquante hommes mis à notre
+disposition par le roi de Krinjabo. Ils les chargent d’aller à
+Nougoua prendre le reste de nos bagages.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, grande séance de médecine. N’Kossa est la résidence
+d’un praticien renommé. Lui et sa femme possèdent mieux que
+personne le secret des simples et des venins. Cette réputation vaut
+aux redoutables personnages la sympathie et la vénération
+générales. Qui ne voudrait être au mieux avec le féticheur&nbsp;?
+Un mot de lui peut perdre ou ruiner un homme. On sait qu’aux yeux
+des indigènes la maladie, la mort sont moins des événements
+naturels que les effets d’un sort jeté par un ennemi. Survienne un
+décès, une épidémie, il s’agira de découvrir de qui émane le
+maléfice. Chacun, étant exposé à se voir imputer la colique du
+voisin, doit désirer, à tout hasard, se ménager les bonnes grâces
+du sorcier, dont les décisions sont sans appel. D’ailleurs, il s’en
+faut que la cérémonie tourne toujours au tragique. Si la coutume
+des victimes expiatoires demeure en vigueur chez les peuplades de
+la forêt, le sacrifice est esquivé neuf fois sur dix&nbsp;;
+l’inculpé s’en tire en versant la forte somme. L’affaire s’arrange
+moyennant une ou plusieurs onces d’or comptées à la famille et
+quelques épices discrètement glissées au «&nbsp;médecin&nbsp;».
+Celui-ci, il convient de le reconnaître, ne se renferme pas
+exclusivement dans ses attributions divinatoires. Il consent
+parfois à s’improviser guérisseur. Et cela est inappréciable&nbsp;;
+car s’il est intéressant<span class="pagenum" id=
+"Page_117">[117]</span> de savoir de quoi l’on va mourir, il est
+préférable encore d’être remis sur pied.</p>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i13"><img src='images/i13.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">LE MÉDECIN DE N’KOSSA ET SA FEMME</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>Le spécialiste fait de son mieux. Je viens de le voir en grande
+tenue, coiffé d’une perruque d’herbes sèches, zébré de tatouages,
+brandissant d’une main sa baguette magique, et de l’autre une
+bouteille de gin, exécuter au chevet d’un client une pyrrhique
+désordonnée. Une dizaine de femmes, — d’horribles vieilles, —
+assises sur les talons, l’accompagnaient de leurs glapissements et
+marquaient la mesure en frappant l’un contre l’autre deux
+bâtonnets. Le malade avait été déposé à l’entrée de la case pour
+qu’il ne perdît rien de la scène. Sur le seuil de la maison
+voisine, un jeune ménage battait furieusement du tam-tam, sans
+doute afin d’écarter les influences morbides. Il fallait, pour ne
+pas succomber à ce charivari, que le moribond eût l’âme chevillée
+au corps. Au moins il s’en irait plus gaiement dans l’autre
+monde.</p>
+
+<p>La musique, les chœurs, les entrechats de convulsionnaire, n’ont
+cessé que vers le matin. Au moment de partir, j’ai poussé une
+reconnaissance du côté de la case où régnait maintenant un silence
+de tombe, avec l’idée d’assister à des apprêts funéraires, lorsque
+mon boy Kassikan qui avait filé devant, aux informations, est venu
+m’annoncer d’un air de triomphe que le malade n’était pas
+mort&nbsp;: il allait mieux, il «&nbsp;mangeait fouto&nbsp;».</p>
+
+<p class="datesect1">21-29 février.</p>
+
+<p>La pensée de revoir bientôt nos amis nous redonne<span class=
+"pagenum" id="Page_118">[118]</span> des forces. En quatre jours
+nous pouvions les rejoindre, si le chef de Toliéso ne s’était avisé
+de nous garder chez lui toute une journée, calculant évidemment que
+notre munificence serait en raison directe de la durée du séjour.
+Il est difficile de se soustraire à ces hospitalités intéressées.
+Parfois aussi le pauvre chef en sera pour ses frais. Non qu’il soit
+dans nos habitudes de nous faire héberger gratis&nbsp;; les
+largesses de l’hôte sont toujours payées, bien au delà de leur
+valeur. L’offre d’un poulet, d’une jarre de vin de palme, d’un
+régime de bananes, vaut au donateur un foulard bigarré, deux ou
+trois rangs de perles, une pipe, que sais-je encore&nbsp;? Quant à
+la ration fournie à nos hommes, le prix — toujours fort honnête —
+en est régulièrement acquitté en poudre d’or.</p>
+
+<p>On nous avait, à Toliéso, gratifié d’une chèvre et d’œufs frais,
+une rareté. Si les poules, dans la brousse, pondent aussi
+volontiers que partout ailleurs, le noir en revanche s’abstient de
+toucher aux œufs. L’aliment ne lui semble pas assez
+substantiel&nbsp;: tout au plus le juge-t-il bon pour les fétiches.
+Il perce les coquilles aux deux bouts, les vide, et en fabrique de
+longs chapelets qu’il suspend à l’intérieur de sa case ou devant
+l’entrée, à un pieu, en guise d’offrandes à ses lares. Mais il
+n’est pas autrement surpris de ne pas nous voir partager ses
+répugnances. Les blancs ont de si drôles de goûts&nbsp;!</p>
+
+<p>Ces attentions méritaient récompense. Le chef reçut, en plus des
+colifichets d’usage, un superbe pagne, à pois rouges sur fond
+crème. Ce fut une extase. Par<span class="pagenum" id=
+"Page_119">[119]</span> malheur, les noirs comme les flots sont
+changeants. Deux heures après, son enthousiasme était tombé&nbsp;:
+l’étoffe exhibée à l’admiration du populaire, passée de main en
+main, voici que le dessin ne plaisait plus. Il rapportait le
+cadeau, déclarant, par l’organe de l’interprète, qu’il souhaitait
+autre chose. Le pagne fut repris séance tenante, et l’on répondit
+simplement au bonhomme qu’il pouvait se retirer.</p>
+
+<p>Comment&nbsp;!... S’en aller ainsi, les mains vides&nbsp;?... Il
+insista, croyant avoir mal entendu. Puis, en désespoir de cause, il
+ajouta que, toute réflexion faite, le pagne lui convenait&nbsp;; on
+n’avait qu’à le lui rendre. — Jamais de la vie&nbsp;! L’objet
+imprudemment dédaigné avait réintégré son ballot&nbsp;: il n’en
+sortirait plus. Et, dans une improvisation hardie, nous dégageâmes
+la morale de l’incident, un cours complet de savoir-vivre à
+l’adresse des noirs de tout rang. Étaient-ce là façons d’agir, de
+chef à chef&nbsp;? S’imaginait-il donc qu’une chèvre étique et une
+douzaine d’œufs fussent un si riche cadeau pour des gens de notre
+sorte&nbsp;?... Nous avions cependant accueilli l’hommage avec des
+paroles de reconnaissance. Et lui nous faisait l’injure de mépriser
+nos présents&nbsp;!... Fi&nbsp;!... Quelle honte&nbsp;!... Nous
+aurions le droit d’être offensés. Les blancs ont l’âme
+magnanime&nbsp;; ils pardonnent. Le coupable en sera quitte pour se
+passer de pagne&nbsp;; mais qu’est-ce qu’un pagne auprès des
+avantages qu’il s’assurera dans l’avenir en méditant cette sage
+maxime&nbsp;: La façon de donner vaut plus que ce qu’on
+donne&nbsp;?</p>
+
+<p>Le chef ne s’est pas tenu pour battu. Tout le jour,
+il<span class="pagenum" id="Page_120">[120]</span> est resté assis
+devant notre case, la main tendue, le regard implorant. Ce
+plaidoyer muet eût attendri des pierres. Nous fûmes de bronze. Mais
+la leçon portera ses fruits.</p>
+
+<p>Le 23 nous sommes à Bafia, le 24 à Koffikrou, village bâti non
+loin d’un ancien cratère. Tout ce pays est extrêmement accidenté,
+bossué de soulèvements volcaniques&nbsp;; très arrosé aussi. Entre
+Toliéso et Bafia nous avons, en une matinée, passé onze cours
+d’eau. Quelle rude étape&nbsp;! Six heures de marche, par une
+température de fournaise. Le guide nous avait pourtant juré que le
+trajet ne demandait pas plus de trois heures. Mais serment de guide
+nègre équivaut à serment d’ivrogne. Ces gens-là n’ont qu’une notion
+très relative du temps et des distances, et seront d’autant plus
+affirmatifs qu’ils parcourent le chemin pour la première fois.
+Vainement irez-vous aux renseignements&nbsp;: vous ne saurez jamais
+qu’une chose, l’heure du départ&nbsp;: quant à celle de l’arrivée,
+c’est le secret de Dieu. Heureusement, à mi-route, nous avons
+traversé un petit bois de cocotiers, les derniers sans doute que
+nous verrons de longtemps, car l’arbre ne croît pas loin de la
+côte. Les porteurs harassés poussent des clameurs joyeuses et,
+oubliant leur fatigue, grimpent, la machette aux dents, jusqu’aux
+noix fraîches qu’ils abattent par centaines. Jamais breuvage ne m’a
+paru plus exquis. Il faut avoir connu, dans la jungle marécageuse
+dont les marigots exhalent des pestilences, ce supplice atroce de
+la soif au milieu des eaux imbuvables, pour apprécier comme elle le
+mérite la source aérienne et limpide<span class="pagenum" id=
+"Page_121">[121]</span> qu’un coup de hache fait jaillir sous les
+palmes.</p>
+
+<p>Enfin le 25, vers dix heures, nous approchons d’Édoubi. Une
+fusillade retentit&nbsp;: c’est le docteur et M. Braulot qui
+chassent les pigeons verts. Nos carabines leur répondent, et, de
+loin, sous les futaies, des voix familières nous souhaitent la
+bienvenue.</p>
+
+<p>Ces messieurs ont établi leur camp sous bois, à cent mètres du
+village, au pied d’un gigantesque fromager. Il y a dix jours qu’ils
+sont là. Le docteur en a profité pour faire un peu de
+jardinage&nbsp;; dans un carré sarclé avec soin il a semé des
+graines de radis roses et de laitues. Il rêvait de nous servir des
+salades&nbsp;; mais ce ne fut qu’un beau rêve. J’ai visité le
+potager. Il m’a rappelé ces essais de culture que d’ingénieux
+écoliers élaborent dans le mystère de leurs pupitres, les brins
+d’herbe décolorés foisonnant au fond d’une boîte à cigares. Dans
+cette ombre humide et chaude, où jamais un rayon de soleil ne
+pénètre, les semences ont levé avec une étonnante rapidité, en
+quelques heures. Le résultat est inattendu. C’est quelque chose de
+particulier, une végétation rampante et filiforme qui dessine sur
+l’humus noir de blanches arabesques. Inutilisable pour la cuisine,
+mais très décoratif.</p>
+
+<p>Trois jours de repos, et la colonne est réorganisée&nbsp;: nous
+pouvons repartir. Un séjour plus prolongé achèverait d’indisposer
+la population qui déjà murmure. Bien que le village soit
+abondamment pourvu de vivres, on ne les cède qu’à contre-cœur. Ce
+matin, l’achat d’un mouton a donné lieu à une scène épique. Le
+propriétaire refusait de vendre. La bête a été saisie,
+dépecée,<span class="pagenum" id="Page_122">[122]</span> et le prix
+consigné entre les mains du chef. Le vendeur malgré lui protestait
+avec de grands gestes, des effets de torse et de bras nus. Un
+moment même, laissant tomber sa toge, il s’est écrié,
+tragique&nbsp;: «&nbsp;Tuez-moi donc avec mon
+mouton&nbsp;!&nbsp;»</p>
+
+<p class="datesect1">Iaou, 3-6 mars.</p>
+
+<p>Nous pensions pouvoir gagner directement l’Indénié. Mais devant
+les difficultés du terrain et surtout l’impossibilité de trouver de
+quoi nourrir nos hommes dans la zone de brousse épaisse,
+complètement déserte, qui s’étend au nord d’Edoubi, notre
+itinéraire a dû obliquer vers l’ouest. Nous repassons du bassin du
+Tanoé dans celui de la rivière Bia. Entre Assambaé et Koffuékourou,
+nous rejoignons un sentier venant directement de Krinjabo. C’est la
+route de Bondoukou, que nous suivrons désormais, après avoir
+décrit, depuis Nougoua, un arc de cercle très accentué qui nous
+ramène à trois jours de marche seulement de la capitale
+d’Akassimadou, à peu de chose près sous la longitude d’Assinie.
+Nous sommes, par la voie ordinaire, à moins d’une semaine de la
+côte que nous avons quittée il y a plus d’un mois.</p>
+
+<p>Cette proximité du littoral a ses avantages et ses
+inconvénients. Elle va nous permettre de réparer une avarie qui
+nous eût empêchés, pendant le reste du voyage, de relever notre
+position d’une façon précise. Depuis quelques jours, nous
+observions dans la marche de nos chronomètres de graves
+irrégularités. Il est<span class="pagenum" id=
+"Page_123">[123]</span> certain que, dans la région tourmentée d’où
+nous sortons, ils n’ont pas été plus épargnés que le reste des
+bagages&nbsp;; malgré toutes les précautions et les recommandations
+réitérées, la caisse qui les contient a dû plus d’une fois butter
+contre un tronc d’arbre ou piquer un plongeon dans la vase. Bref,
+les voilà hors d’état de servir. M. Braulot va donc se diriger
+rapidement vers la côte, de façon à atteindre dans quatre jours
+Assinie et, de là, Grand Bassam pour le passage du prochain
+paquebot qui y fait escale le 12. Il se procurera à bord d’autres
+instruments.</p>
+
+<p>Le lieutenant est parti le 4 au matin avec une pirogue. Il
+descendra la rivière Bia par Diangui, Ainboisso et Krinjabo. En
+forçant les étapes, il espère nous rattraper avant quinze jours.
+Car, au delà de Iaou, notre marche sera ralentie par des obstacles
+de toute nature. Nous allons, en effet, nous engager dans des
+territoires beaucoup moins peuplés, dans une brousse très touffue
+où l’on ne peut évoluer à l’aise. Il faut enfin compter avec les
+défaillances du personnel, les défections possibles. Les porteurs,
+se retrouvant à peu de distance de leurs villages, brûlent d’envie
+de décamper. Le 5, une vingtaine se sont échappés grâce à la
+négligence de leur chef qui répond au nom harmonieux de
+Marabouroufi, magnifique seigneur, modelé comme un bronze florentin
+et bête comme un pot. Deux de nos tirailleurs et des jeunes gens de
+Iaou ont été lancés à leur poursuite et ne tarderont pas à leur
+faire rebrousser chemin vers nous.</p>
+
+<p>Dès leur retour, nous donnerons le signal du départ,<span class=
+"pagenum" id="Page_124">[124]</span> avec le vif désir de mettre
+entre nous et la côte une dizaine d’étapes de plus. Tant que nos
+gens ne seront pas tout à fait loin de chez eux on ne pourra en
+obtenir un effort soutenu&nbsp;; les traînards seront nombreux, et
+l’on aura fort à faire pour maintenir l’ordre.</p>
+
+<p>Iaou, du reste, n’est pas un lieu de délices où l’on s’oublie.
+Rien de plus énervant qu’une longue station dans ces villages de la
+forêt. Du petit au grand, tous se ressemblent. Les jours se suivent
+ramenant le même paysage sombre et morne, la même plèbe inactive
+dont les mœurs ne varient guère. Ce n’est qu’après avoir dépassé la
+limite de la végétation dense continue, aux approches de Bondoukou,
+que nous rencontrerons des peuplades possédant, avec une certaine
+industrie, un sentiment plus élevé de la vie sociale, l’attrait
+d’une civilisation rudimentaire&nbsp;: le contraste entre le
+fétichisme et l’islam. L’intérêt renaîtra avec le plein air et la
+lumière.</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i14"><img src='images/i14.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">ARBRE TOMBÉ (FORÊT DU SANWI)</p>
+</figure>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_125">[125]</span><a id=
+"c06"></a>VI</h2>
+
+<p class="sch1">TROIS MOIS DANS LA BROUSSE.</p>
+
+<p class="datesect1">Adouakourou, 10 mars.</p>
+
+<p>Toujours la forêt, — la forêt sans clairières, avec ses mares
+putrides, ses rivières coulant dans la pénombre, sous les arcades
+des futaies géantes, sous l’écroulement des arbres morts.</p>
+
+<p>Nous voici dans l’Indénié depuis trois jours, quatre peut-être.
+Le dernier hameau du Sanwi était Tiékokourou où nous avons couché
+le 6. Au delà, c’est le vague, les solitudes sans nom. En pays
+noir, la ligne de démarcation entre deux contrées est rarement
+déterminée de façon précise. La frontière est représentée par une
+bande de territoire dont la largeur varie de quarante à cinquante
+kilomètres, sorte de zone neutre où l’on ne rencontre pas un
+village. Il faut camper soit en plein bois, soit dans de misérables
+abris élevés par les chasseurs et les caravanes, cases en
+branchages, inhabitées, à demi effondrées, ouvertes à tous les
+vents.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_126">[126]</span>Tels ont été nos
+derniers bivouacs&nbsp;: Bianoa, Adoukakourou et Diambarakrou. Dans
+ces campements, nous avons été étonnés de trouver accumulées en
+quantité considérable des marchandises à destination de
+l’intérieur, notamment des caisses de gin et des centaines de
+barils de poudre. Voisinage troublant, étant données l’insouciance
+de l’indigène, son habitude d’allumer du feu dans sa case et, le
+soir venu, de promener partout, en guise de torches, des tisons
+incandescents. Toutes ces charges ont été abandonnées là sans
+gardien, à la merci des allants et venants. Les porteurs
+reviendront les chercher dans plusieurs jours, sinon dans plusieurs
+semaines&nbsp;: aucun article ne manquera à l’appel. L’usage est
+général&nbsp;: il témoigne d’un respect du bien d’autrui d’autant
+plus remarquable qu’en toute autre circonstance le noir professe, à
+l’égard du tien et du mien, des idées assez larges. Il n’en va pas
+de même en pareil cas. L’objet déposé dans un camp, au bord du
+chemin, est sacré, fétiche&nbsp;: nul n’y touchera.</p>
+
+<p>Étapes de six à sept heures, très dures. En pays découvert de
+telles marches seraient insoutenables. Néanmoins, en dépit de
+l’ombre continuelle, un effort de quelque durée est douloureux dans
+cette atmosphère pesante, saturée de miasmes telluriques. Il semble
+que la végétation ambiante absorbe tout l’oxygène. La respiration
+s’accélère, haletante, la poitrine est oppressée, le sang afflue
+aux tempes.</p>
+
+<p>A mesure que nous avançons vers le nord, les rivières s’espacent
+de plus en plus. La dernière que nous ayons aperçue a été le
+Songan, d’une fraîcheur surprenante.<span class="pagenum" id=
+"Page_127">[127]</span> Nous y avons pris un de nos meilleurs
+bains, quoiqu’elle ait toujours cette teinte pisseuse des eaux dans
+lesquelles ont longtemps infusé les racines et le bois mort.
+Ensuite, plus un ruisseau&nbsp;: des mares, des flaques de boue
+dissimulées sous les feuilles tombées, un sol pâteux. A
+Adouakourou, ce tout petit village d’une dizaine de cases, toutes à
+claire-voie, — presque un camp de chasseurs, — l’eau est un luxe.
+Pas une source. A trois ou quatre cents mètres seulement, un trou
+fangeux où les habitants se lavent et s’abreuvent.</p>
+
+<p>Population chétive&nbsp;: beaucoup de maladies cutanées,
+d’ulcères de mauvaise apparence. J’entends encore la plainte
+navrante d’un jeune garçon de douze à quatorze ans dont le corps
+n’était qu’une plaie. Ce malheureux, objet d’horreur pour tous,
+couvert de crasse et de poussière, rampait de-ci de-là autour des
+cuisines, dévoré par la soif, cherchant à s’approcher d’une jarre.
+Dès que sa présence était signalée, on lui donnait la chasse à
+grands cris. L’accès du sentier conduisant à l’eau lui était
+rigoureusement interdit. Songez donc&nbsp;! il n’aurait eu qu’à se
+plonger dans le puisard. La douleur fait faire de ces folies.
+Repoussé de partout à cause de l’odeur infecte qu’exhalait sa
+purulence, le pauvre diable s’était réfugié près de nous. Qui
+sait&nbsp;? se disait-il sans doute, ces nouveaux venus à la peau
+blanche doivent avoir l’âme compatissante. Et il s’était blotti
+sous l’auvent de ma case, à la vive indignation d’Alfred qui
+menaçait de lui faire un mauvais parti si je ne fusse intervenu.
+Mais la stupéfaction de mon boy ne connut plus de bornes, lorsque
+je lui ordonnai de prendre une<span class="pagenum" id=
+"Page_128">[128]</span> boîte de fer-blanc qui avait contenu des
+cartouches, d’aller l’emplir au marigot et de la placer auprès de
+l’enfant. Par exemple&nbsp;! se donner cette peine pour ce galeux,
+pour ce pelé qui nous empoisonnait&nbsp;!... Il fallut bien obéir.
+Je n’oublierai de longtemps le regard que me jeta le misérable en
+trempant ses lèvres dans l’eau bourbeuse&nbsp;; l’éclair de ces
+yeux en disait plus que de longues actions de grâces.</p>
+
+<p>Force nous a été de passer ici quarante-huit heures afin de
+donner aux éclopés semés en route le temps de rallier le convoi.
+Plus terribles encore que les étapes, ces arrêts imposés par la
+nécessité d’attendre les traînards, de rassembler des
+renseignements et enfin de satisfaire aux exigences du chef,
+désireux de vous garder le plus longtemps possible. Celui qui
+commande ici est un vieillard étrangement accoutré. Sur une espèce
+de chemisette en grosse cotonnade de Kong, rapiécée à l’infini, il
+étale une multitude de gri-gris cousus sur l’étoffe ou suspendus à
+son cou par des lanières, des sachets de toute forme et de toutes
+dimensions. Sa coiffure est un bonnet pyramidal agrémenté de
+coquillages&nbsp;: sur ses épaules, une peau de singe. Il s’appuie
+sur une longue trique&nbsp;: un gamin le suit portant le tabouret
+guilloché, insigne du pouvoir suprême. Le personnage, qui n’a
+jamais vu d’Européens, nous observe avec curiosité, mais à la
+dérobée. Il a un peu peur. Sa crainte pourtant ne l’empêche
+nullement de venir s’asseoir sur le seuil de notre case et de
+rester là en contemplation pendant des heures.</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i15"><img src='images/i15.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">UN VILLAGE DE LA FORÊT (ADOUAKOUROU)</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p class="datesect1"><span class="pagenum" id=
+"Page_129">[129]</span>Zaranou, 12-22 mars.</p>
+
+<p>Les rapports avec l’indigène sont plus délicats que dans le
+Sanwi. La population, très défiante, commence presque toujours par
+battre en retraite. A notre arrivée, le village est désert. Sauf
+quelques vieilles femmes, les habitants ont disparu dans la
+brousse. On nous épie de loin&nbsp;; puis, quand elle s’est assurée
+que nos intentions sont pacifiques, la foule se hasarde hors de sa
+retraite. Alors ce sont de longs pourparlers pour l’achat de
+quelques régimes de bananes ou d’une chèvre, parfois le refus de
+vendre&nbsp;; des faux-fuyants, des hésitations de tel chef à
+arborer dans son village le pavillon français. Le malheureux, selon
+toute apparence, tremble de se compromettre. Il a peut-être bien
+entendu parler, de façon très vague, des traités passés, au nom de
+la France, avec les principaux chefs de l’Indénié. Mais ces traités
+remontent à plusieurs années (1887). Depuis, aucun voyageur n’a
+reparu pour en raviver le souvenir.</p>
+
+<p>Comment s’étonner que, pour l’indigène, les actes ainsi passés
+n’aient qu’une valeur relative&nbsp;? D’autant que la contrée
+renferme bon nombre d’immigrés Apolloniens, anciens sujets du
+protectorat britannique de la Côte d’Or, toujours enclins à se
+recommander de leur pays d’origine. Cette circonstance a été mise à
+profit par les traitants noirs parcourant les villages où ils se
+présentent comme porte-parole autorisés des Anglais. Aucun n’est
+d’ailleurs investi d’un titre officiel, d’une<span class="pagenum"
+id="Page_130">[130]</span> mission déterminée. Simples trafiquants,
+c’est tout au plus si, à leur départ de Cape-Coast ou d’Axim, on
+leur aura insinué qu’il serait bon, au cours de leur voyage à
+l’intérieur, de relever les points occupés sur les territoires
+limitrophes par leurs compatriotes, et de s’efforcer de les
+maintenir en relations constantes avec le protectorat. Ces conseils
+donnés sous forme de conversations, par un parent ou un ami n’ayant
+avec le gouvernement aucune attache apparente, suffisent pour
+persuader à notre homme qu’il est qualifié pour agir. La vanité du
+noir n’en demande pas davantage. Cette disposition d’esprit
+favorise le recrutement d’une nuée d’agents volontaires, qu’il sera
+toujours aisé de désavouer pour peu que leur zèle immodéré risque
+de créer des embarras.</p>
+
+<p>Il est hors de doute que ces individus ne sont pas demeurés
+inactifs dans l’Indénié. Leurs menées, à vrai dire, n’ont pas
+grande importance, puisque les traités sont là. Mais elles sont un
+prétexte à exactions constantes, impôts extraordinaires, amendes
+infligées pour le motif le plus futile ou même sans motif, amendes
+et impôts dont le produit, est-il besoin de le dire&nbsp;?
+constitue le plus clair bénéfice des susdits traitants, lesquels
+s’improvisent ainsi tout à la fois gendarmes, juges et agents du
+fisc. Aussi faut-il voir l’attitude piteuse de l’humble chef de
+village qui ne sait trop de quelle puissance il relève, tremblant,
+s’il obéit à Paul, de s’attirer le courroux de Pierre&nbsp;:
+«&nbsp;Ne m’en veuille pas. Je ne suis qu’un petit chef, ce n’est
+pas moi qui commande le pays. Vois les grands chefs. Ce qu’ils
+décideront sera bien.&nbsp;» Les<span class="pagenum" id=
+"Page_131">[131]</span> grands chefs nous font bon accueil&nbsp;;
+mais leurs lenteurs, leur amour des palabres nous ont déjà causé et
+nous causeront encore bien des arrêts.</p>
+
+<p>Cet état d’esprit dûment constaté dans les villages précédents,
+à Ébilassékrou, à Bocaso, et ici même, il était indispensable
+d’avoir une entrevue avec le roi de l’Indénié et ses principaux
+feudataires. Nous n’avons que trop tardé à faire acte de présence.
+Le passage de la mission est une occasion excellente de leur
+montrer que la France existe et que, derrière les traités signés,
+il y a des hommes. Mais notre malechance veut que l’aristocratie
+des villages soit en ce moment réunie en un palabre, à l’effet de
+régler je ne sais quel conflit, dans la capitale, Ammoakonkrou,
+située à trois fortes journées de marche, au nord-ouest. Nous y
+avons envoyé en ambassade un de nos chefs de porteurs, Amon,
+porte-canne du roi de Krinjabo, pour inviter de notre part le roi
+et ses chefs à venir nous retrouver ici. Quelle réponse
+obtiendrons-nous&nbsp;? C’est ce qu’on ne saurait dire. Ce qu’il y
+a de sûr, c’est que nous devrons attendre une semaine, et même
+plus.</p>
+
+<p>Quel séjour&nbsp;! Sur une trentaine de cases, trois ou quatre à
+peine constituent de véritables abris. Le reste semble ne tenir
+debout que par la force de l’habitude. Des ruines apparaissent un
+peu partout, à côté des constructions habitées qui empruntent
+elles-mêmes à ce voisinage un aspect minable. L’exiguïté de ces
+réduits, les matériaux employés, ne répondent en quoi que ce soit
+aux exigences du climat. Le pisé qui recouvre le frêle édifice de
+perches s’échauffe sous l’action des<span class="pagenum" id=
+"Page_132">[132]</span> rayons solaires. La maison, avec sa porte
+basse pour toute ouverture, se trouve de la sorte transformée en un
+poêle qui conserve, aux plus fraîches heures de la nuit, la majeure
+partie de la chaleur du jour.</p>
+
+<p>Le terrain, qui plus est, conquis sur la brousse pour
+l’emplacement du village a été scrupuleusement dégarni. Aucun arbre
+à part le grand ficus, sous lequel se tiennent les palabres. Les
+journées sont terribles, les nuits pires. S’il survient une ondée,
+c’est à peine si le thermomètre descend au-dessous de 28°. La
+tornade finie, l’atmosphère, saturée d’humidité, est encore plus
+lourde. Camper sous bois&nbsp;? Impossible... La forêt, à une assez
+grande distance autour du village, sert de dépotoir&nbsp;: il s’en
+dégage des effluves à faire tressaillir un trépassé.</p>
+
+<p>Nul moyen d’échapper à l’ennui dissolvant de l’inaction. La
+sylve vous enveloppe. Point d’autre promenade que le sentier par
+lequel vous êtes venu, et celui par lequel vous partirez. De chasse
+il est à peine question, tant le gibier est difficile à lever dans
+la brousse.</p>
+
+<p>Si encore la population présentait un attrait quelconque. Mais
+rien de décevant comme cet exotisme noir. Il manque de physionomie
+distinctive. Nulle originalité, aucun trait saillant de mœurs ou de
+caractère, pas l’ombre de personnalité, d’industrie quelconque, de
+recherche ingénieuse dans les occupations ordinaires de la vie. Ni
+forme, ni grâce, ni couleur. Il est bien entendu que je ne parle
+ici que de ce que j’ai sous les yeux, sans prétendre généraliser.
+Je ne fais allusion qu’à l’indigène de Guinée. Je n’ignore
+pas<span class="pagenum" id="Page_133">[133]</span> que nous
+trouverons plus au nord, à Bondoukou et à Kong, des populations
+dont le niveau intellectuel est autrement élevé. Mais ici, à peine
+un embryon d’intelligence.</p>
+
+<p>Certes, il m’est arrivé de séjourner, parfois durant des
+semaines, dans tel village indien où j’espérais ne passer que
+vingt-quatre heures. Mais nulle part, ni sur les plateaux du
+Mexique, ni dans les villages perdus de la Cordillère, ni chez les
+tribus des rivières amazoniennes, la sensation d’énervement n’a été
+aussi aiguë. Là-bas, chez l’homme rouge des deux Amériques, mille
+détails réveillent l’attention somnolente. Un rien&nbsp;: la coupe
+gracieuse d’un canot ou d’une pagaie, le galbe curieusement
+contourné d’un ustensile domestique, argile ou vannerie, la
+ciselure d’une sarbacane, la mélopée d’un rythme pénétrant chantée
+autour des feux, le soir. Ici le bruit, la cohue, le tam-tam, des
+hommes d’un âge mûr capables de passer la moitié de la nuit à
+caresser avec un bâton le fond d’une boîte à sardines, quelque
+tambour informe. Dans ce pays où le sol fournit en abondance
+l’argile la plus fine, pas d’autres ustensiles de ménage que de
+grossières terrines, de lourdes vasques creusées en plein bois. Et
+cependant le bric-à-brac de la civilisation nous enserre. Dans
+plusieurs de ces villages où le blanc paraît aujourd’hui pour la
+première fois, l’industrie européenne a pénétré depuis des siècles
+sous la forme de cotonnades criardes et de verroteries. Vous
+arrivez&nbsp;; la population affolée se disperse au fond des
+bois&nbsp;; mais vous trouverez sur le terrain, abandonnés par les
+fuyards dans la hâte de<span class="pagenum" id=
+"Page_134">[134]</span> leur retraite, le pagne tissé à Manchester
+et la bouteille de gin.</p>
+
+<p>Cherche-t-on parmi les superstitions qui hantent ces cerveaux
+d’enfants le trait caractéristique qui manque partout
+ailleurs&nbsp;? De ce côté encore la désillusion est grande. Rien
+qui dépasse les pratiques d’un fétichisme grossier. Chacun a un
+fétiche, animal, plante ou fruit, dont il change, d’ailleurs,
+suivant l’inspiration du moment, sans qu’on puisse démêler de ses
+explications confuses le sens qu’il attache à ces brimborions. Des
+calebasses placées à proximité du village, des tas d’ordures en
+travers du sentier pour fermer le passage aux démons de la forêt,
+telles sont les manifestations de ce culte primitif. A qui
+s’adressent les offrandes&nbsp;? A tout et à rien. Les dieux du
+Panthéon barbare gardent invariablement l’anonyme. L’homme, il est
+vrai, portera sur lui des emblèmes d’une signification plus
+précise&nbsp;: pour se faire aimer, pour n’être jamais malade, pour
+être heureux à la chasse. L’amulette varie selon les individus.</p>
+
+<p>A cela près, c’est le chaos que n’éclaire aucune légende.
+Quelques voyageurs, s’efforçant de rattacher à travers les
+continents et les âges la chaîne des traditions, ont cru
+reconnaître dans plusieurs de ces pratiques baroques un souvenir
+affaibli des mythes de l’Orient. Illusion respectable, mais un peu
+hasardeuse, d’ethnologue qui se flatte de découvrir les mêmes
+aspirations au berceau de tous les peuples. Non, les mythes exquis
+de la Grèce qui personnifiaient les fleuves et les fontaines, le
+mont et la forêt, les clameurs de<span class="pagenum" id=
+"Page_135">[135]</span> la mer et le bruit du vent, peuplant de
+faunes et de nymphes le pli des vallons, toutes les lumineuses
+créations de l’âme antique n’ont aucune parenté avec ces
+ténèbres.</p>
+
+<p class="datesect1">Boca-o-Koré, 22 mars.</p>
+
+<p>Hier enfin Amon était de retour avec la réponse des chefs. Elle
+pourrait être meilleure. Nous leur demandions de venir à
+nous&nbsp;: ils ont répondu d’aller à eux, à Ammoakonkrou. Le
+détour, expliquaient-ils, ne nous retarderait que d’une journée, le
+sentier n’était pas mauvais&nbsp;; arguments d’individus qui n’ont
+point envie de se déranger. Qu’il soit donc fait selon leur bon
+plaisir.</p>
+
+<p>Nous avons dit, ce matin, adieu à Zaranou, un éternel adieu,
+j’espère&nbsp;! Et nous voici, après une promenade de deux heures,
+campés à Boca-o-Koré (la Montagne Rouge). La contrée est accidentée
+plutôt que montueuse&nbsp;: des collines élevées de cent mètres à
+peine, dont le sol est riche en pyrites de fer.</p>
+
+<p>Accueil très réservé. On a fait le vide à notre annonce&nbsp;:
+chèvres, moutons et poules ont été dissimulés dans la brousse.
+Restent les bananeraies, chargées de magnifiques régimes, de quoi
+nourrir un corps d’armée. La superficie du défrichement n’atteint
+pourtant pas deux hectares&nbsp;: mais telle est la fécondité du
+sol, qu’un seul hectare planté de bananiers donne, bon an, mal an,
+<em>deux cent mille kilogrammes</em> de fruits. C’est le fond de
+l’alimentation indigène&nbsp;: la disette n’est jamais à
+craindre<span class="pagenum" id="Page_136">[136]</span> en dépit
+d’un gaspillage effréné. Une moitié de la récolte pourrit sur
+place. Ce n’est donc pas sans surprise que nous nous sommes vu
+refuser la ration pour nos hommes. Les habitants ont eu l’audace de
+déclarer qu’ils ne vendraient à aucun prix. Devant ce mauvais
+vouloir il n’y avait qu’à passer outre. L’un des porteurs s’est
+offert à aller couper la quantité de régimes nécessaires à la
+troupe. Ce que voyant, un noir, furieux, se précipitait,
+brandissant une machette et menaçant de trancher la main au premier
+qui s’aviserait d’entrer dans son champ. L’énergumène fut empoigné,
+ligotté séance tenante, et fit les plus plates excuses. L’incident
+n’eut pas de suite. En présence de cette attitude décidée,
+l’émotion se calmait comme par enchantement. La population a ramené
+sa basse-cour des profondeurs du bois&nbsp;; les bananes sont
+apportées par monceaux.</p>
+
+<p>Le village est situé à cent mètres du Mézan, important affluent
+du Comoé. La sinueuse rivière, aux eaux couleur de thé fort,
+s’écoule avec lenteur, sans un frisson, dans un perpétuel
+crépuscule. Des deux rives les arbres s’inclinent, confondent leurs
+feuillages en une ogive d’une hardiesse incomparable. Sur le parvis
+mouvant de cette cathédrale, des ombres flottent, tiges fracassées,
+buissons arrachés à la berge, entraînés à la dérive. De rares
+bruissements, une branche qui craque, une noix de singe tombant
+dans l’eau, rendent plus solennels encore les intervalles de
+silence.</p>
+
+<p>L’étape de demain sera longue, nous dit-on, très longue. Ce
+renseignement nous la présage démesurée. Entre Boca-o-Koré et
+Abengourou, le pays n’est<span class="pagenum" id=
+"Page_137">[137]</span> qu’une solitude. Il est vraiment
+regrettable de ne pouvoir mieux diviser la route. Pourquoi nous
+arrêter ici&nbsp;? Il est à peine dix heures. Poussons plus loin et
+campons en forêt. Mais il paraît que c’est impossible. Jamais les
+noirs n’y consentiraient. Ils sont persuadés que cette région est
+hantée par un animal redoutable, la Bête&nbsp;: ils ne le désignent
+pas autrement. Quiconque passerait la nuit dans les bois serait
+certain d’être dévoré. Il n’y a pas à discuter. Ces frayeurs auront
+ceci de bon que personne, demain, ne sera tenté de muser en route.
+Le monstre donnera des jambes aux moins agiles. Nos porteurs, du
+reste, envisagent allègrement cette pénible marche. Ils ont appris
+qu’on vient de tuer un éléphant aux environs d’Abengourou, ce qui
+leur promet à l’arrivée un ample festin de viande fraîche.</p>
+
+<p>L’heureux chasseur est ici. Il est fort admiré, bien que d’une
+laideur repoussante. C’est un garçon contrefait, affligé d’une tête
+énorme et d’une bosse&nbsp;; difformités qui n’empêchent pas la
+sûreté du coup d’œil et l’endurance des interminables affûts dans
+les cavités d’un tronc séculaire ou dans un trou masqué par des
+herbes. Du reste, il possède des fétiches qui lui confèrent des
+prérogatives inouïes, telles que la faculté de se rendre invisible,
+de se transformer à volonté. Pour échapper aux atteintes du
+pachyderme blessé, il devient tour à tour buisson, fleur, oiseau.
+Ces balivernes nous sont rapportées le plus sérieusement du monde
+par nos boys, intelligents pourtant, qui ont fréquenté l’école
+d’Assinie. Je leur ai suggéré que si le personnage avait le don des
+promptes métamorphoses, il devrait bien<span class="pagenum" id=
+"Page_138">[138]</span> commencer par changer de figure. Mais j’ai
+vu que l’argument ne portait pas.</p>
+
+<p class="datesect1">Abengourou, 23-24 mars.</p>
+
+<p>Terrible journée&nbsp;! Neuf heures de marche effective avec une
+seule halte de quarante minutes, à mi-chemin.</p>
+
+<p>En réalité, nous aurons été sur pied pendant treize heures. On
+s’est mis en branle à une heure du matin, le passage du Mézan
+exigeant de trois à quatre heures, attendu qu’il n’y avait à
+Boca-o-Koré qu’une seule pirogue pour transborder plus de cent
+personnes et les bagages. Le convoi massé au bord de la rivière,
+l’opération a commencé à la clarté des torches et de brasiers
+allumés sur les deux berges. Le va-et-vient de ces hommes nus, de
+ces peaux noires et luisantes, les silhouettes des hautes ramures
+reflétées dans l’eau morte donnaient à la scène un caractère
+saisissant. La barque des ombres sur le fleuve infernal.</p>
+
+<p>La première partie du trajet a été relativement facile. La sente
+est unie, libre d’obstacles. La seconde moitié fut plus âpre. Le
+sentier serpente maintenant parmi les paquets de lianes, les
+racines, les arbres écroulés jusqu’à Abengourou. Le lever à la
+boussole nous donne, à vol d’oiseau, 30 kilomètres 400
+mètres&nbsp;; soit un développement réel de quarante-cinq
+kilomètres&nbsp;: une course honnête par tout pays, extraordinaire
+sous les tropiques. Aussi l’épuisement de notre suite était tel
+qu’elle en a oublié ses alarmes. Soixante porteurs sont demeurés en
+arrière, en détresse. De notre côté, nous<span class="pagenum" id=
+"Page_139">[139]</span> avons grand besoin de repos et nous
+perdrons sans déplaisir quelques heures à les attendre.</p>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i16"><img src='images/i16.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">LA CASE DE KOFI, CHEF D’ABENGOUROU</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>Abengourou est le village le plus habitable que nous ayons vu
+depuis notre entrée dans l’Indénié. Pour la première fois, nous y
+rencontrons un personnage dont les allures tranchent singulièrement
+avec celles de la population environnante. C’est le musulman, le
+Mandé Dioula de Bondoukou qui parcourt les territoires fétichistes,
+non dans un but de propagande, mais pour trafiquer, colporter et
+vendre des amulettes, des cotonnades indigènes. Cependant il prêche
+d’exemple, fait salâm le front incliné vers l’Orient, à
+l’ébahissement des naturels, et, parfois, laissera derrière lui des
+prosélytes. C’est par lui que l’islamisme gagne de proche en proche
+et atteindra bientôt les rivages du golfe de Guinée.</p>
+
+<p>Son influence se trahit déjà dans la structure de quelques
+cases. Celle de Kofi, chef d’Abengourou, est, à cet égard, très
+remarquable. Simple bâtisse en torchis, couverte en chaume, comme
+les maisons voisines&nbsp;; mais deux colonnes torses qui
+supportent l’avant-toit, la porte à plein cintre, une fenêtre à
+croisillons, participent, à n’en pas douter, de l’architecture
+arabe. A noter également la chaise du chef, recouverte de feuilles
+de cuivre entaillées d’arabesques.</p>
+
+<p>Le 24 à midi, vingt-deux heures après nous, les derniers
+porteurs arrivaient complètement exténués. Ils ont passé, dans la
+brousse, une nuit de jeûne et d’angoisses. Si la Bête les a
+épargnés, ils ne doivent leur salut qu’aux bons fétiches dont
+plusieurs d’entre eux s’étaient munis. Ces gri-gris-là défient
+maintenant la concurrence.</p>
+
+<p class="datesect1"><span class="pagenum" id=
+"Page_140">[140]</span>Ammoakonkrou, 25-28 mars.</p>
+
+<p>A Ammoakonkrou, capitale de l’Indénié, l’un des pires endroits
+du monde, réside Kassidi-Kié, le chef ou roi, dont le costume de
+cérémonie consiste en une culotte de soie cerise, un dolman de
+velours vert et un chapeau gibus. Jeune, de mine avenante, il a
+recueilli tout récemment l’héritage de son prédécesseur Ammoa, qui
+avait donné son nom au village. Lors de notre réception, il vint à
+nous, hissé sur le dos de ses serviteurs, dans un lit de parade,
+vaste corbeille ornée d’oripeaux et d’amulettes, du haut de
+laquelle il étendait les mains sur la multitude avec des gestes de
+pontife. Autour de lui, les autres chefs, rassemblés pour se
+rencontrer avec nous en grand palabre, péroraient, gesticulaient,
+se trémoussaient aux accords de plusieurs tam-tams. Le roi
+lui-même, descendu de sa corbeille, n’a pas dédaigné d’esquisser un
+pas, tandis que la majeure partie de la population, rangée en
+hémicycle, accompagnait la danse de ses clameurs. La garde royale —
+des gaillards brandissant des cimeterres en fer battu à poignée
+d’or grossièrement travaillée ou de longs <em>flingots</em> à
+pierre parfaitement inoffensifs — encadrait le monarque,
+s’abandonnant à des improvisations chorégraphiques telles qu’on
+n’en vit jamais de pareilles, même en rêve. Des cris, de la
+poussière, des mouches, voilà le bilan de la fête.</p>
+
+<p>Malgré ces sarabandes de bienvenue, le roi de l’Indénié nous a
+donné du fil à retordre et mis notre patience<span class="pagenum"
+id="Page_141">[141]</span> à une rude épreuve. Lui et les autres
+chefs comprennent vaguement que le protectorat de la France sert
+leurs intérêts, leur pays devant être le trait d’union naturel
+entre le Bondoukou et le Sanwi et bénéficier du transit. Néanmoins,
+les menaces incessantes des traîtants de l’Achanti, agents de
+l’Angleterre, les ont rendus timides. Il n’a pas fallu moins de
+quatre palabres, pour que le roi consentît à nous adjoindre un de
+ses chefs. Celui-ci nous accompagnerait jusqu’à notre rencontre
+avec la commission anglaise et fournirait au besoin des
+éclaircissements sur les villages de la frontière dont la
+possession serait débattue.</p>
+
+<p class="datesect1">Yacassé, 29 mars.</p>
+
+<p>Ce matin, à six heures, prêts à quitter enfin l’infâme capitale
+de Kassidi-Kié, suprême palabre. Au moment de s’exécuter, le roi
+cherche à esquiver la promesse faite la veille. Il n’a pas encore
+eu le temps de choisir son ambassadeur. Il le désignera demain.
+Aujourd’hui sera pris par des préoccupations plus graves&nbsp;;
+l’un des vieux chefs est décédé la nuit dernière, et l’on va
+procéder à ses obsèques. En effet, bien avant le jour, des coups de
+fusil avaient retenti, annonçant la funèbre nouvelle, et depuis la
+mousqueterie continuait de plus en plus nourrie. Kassidi-Kié
+conclut que nous pouvions partir et que son envoyé nous
+rattraperait — peut-être — dans deux jours. Nous sommes fixés.
+Jamais nous n’en entendrons parler.</p>
+
+<p>Au delà d’Ammoakonkrou, la brousse très épaisse<span class=
+"pagenum" id="Page_142">[142]</span> recouvre des puits forés pour
+en extraire la terre aurifère que les travailleurs — des captifs —
+vont laver au marigot le plus proche, souvent à plusieurs
+kilomètres de marche. Ces fouilles constituent un danger permanent,
+surtout le matin, lorsqu’il fait à peine assez jour pour se diriger
+sous bois. A un brusque coude du sentier, le trou apparaît béant,
+ne laissant, sur les bords, qu’une bande de quelques centimètres,
+glissante. Le péril est plus grand encore, quand l’abîme se
+dissimule sous un buisson, entre deux racines. Il convient de
+n’avancer qu’avec prudence, les regards rivés au sol. La moindre
+distraction pourrait être fatale. La chute sans doute ne serait pas
+mortelle&nbsp;; mais, à la distance où nous sommes de la côte, une
+simple fracture peut avoir des suites graves.</p>
+
+<p>De loin en loin, un coup de jour brutal, une coulée de lumière
+tombant sur un arpent de forêt sommairement déblayé&nbsp;: un
+chantier de lavage. A défaut de rivière, une série de fosses
+alimentées par l’eau des pluies. Dans ces fosses, plongés jusqu’à
+la poitrine, une vingtaine de travailleurs, hommes et femmes,
+pétrissent la boue de quartz dans de grandes vasques en bois. C’est
+le lavage à la battée, mais très imparfait. La main-d’œuvre ne
+coûtant rien aux chefs, l’affaire pour eux équivaut à un placement
+de tout repos. Je n’oserais affirmer qu’une exploitation à
+l’européenne, à supposer qu’on pût amener la machinerie à pied
+d’œuvre, se solderait en bénéfices, bien que l’or abonde dans la
+région boisée, notamment sur la lisière, au delà du 7<sup>e</sup>
+degré de latitude. C’est la seule monnaie, ce qui, par<span class=
+"pagenum" id="Page_143">[143]</span> parenthèse, rend les
+transactions laborieuses. L’emploi de la balance et des différentes
+graines représentant les poids veut une attention soutenue. L’achat
+d’un poulet ou d’une douzaine d’œufs est une œuvre de longue
+haleine.</p>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i17"><img src='images/i17.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">SENTIER DE FORÊT DANS L’INDÉNIÉ</p>
+
+<p class="cp4">INDIGÈNES ALLANT LAVER LA TERRE AURIFÈRE</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>Vers midi, nous avions fait halte pour déjeuner. Au moment de se
+remettre en marche, l’interprète nous amène un individu de mine
+suspecte&nbsp;; il dit venir au nom de Kassidi-Kié pour réclamer un
+captif qui a pris la fuite pendant la nuit et s’est glissé dans nos
+rangs au départ d’Ammoakonkrou. Le fugitif est là, dans l’attitude
+des suppliants&nbsp;; il embrasse nos genoux et, dans une pantomime
+des plus expressives, explique que si nous le livrons, on lui
+coupera la gorge. En effet, la physionomie de celui qui le réclame
+ne dit rien de bon. C’est une espèce d’athlète, au front déprimé,
+au regard dur. Il brandit un coutelas affilé. Nous demandons à qui
+appartient le captif. Réponse&nbsp;: son maître est mort la veille
+au soir. Voilà qui est clair. Et nous nous rappelons alors la
+fusillade entendue dans la matinée, les salves en l’honneur du
+défunt. Plus de doute&nbsp;: le malheureux serviteur était destiné
+à lui continuer ses soins dans l’autre monde. Il a préféré s’en
+aller.</p>
+
+<p>On fait comprendre à l’émissaire qu’il devra s’en retourner
+comme il est venu, seul. Il n’y a plus ici de maître ni d’esclave.
+Dès l’instant qu’il s’est placé sous la protection des blancs,
+l’homme est libre.</p>
+
+<p>L’autre proteste, le prend de très haut. Il est alors prévenu
+que s’il ne se tait pas, on va l’amarrer et, s’il fait le méchant,
+lui loger une balle dans la tête. Il<span class="pagenum" id=
+"Page_144">[144]</span> n’insiste pas et disparaît. Nous adoptons
+le libéré qui prendra place dans le convoi en qualité de porteur.
+C’est un garçon dans la force de l’âge&nbsp;: il a nom Bilali et
+est originaire du pays de Samory. Il s’est déjà acquis les
+sympathies de nos tirailleurs sénégalais, parce qu’il parle leur
+langue. Je dois ajouter qu’une fois en lieu sûr, il parut oublier
+bien vite, avec l’insouciance de sa race, et les émotions passées
+et le service rendu. Le soir même, il murmurait. Quelques heures en
+avaient fait un mécontent. Et il venait se plaindre, alléguant que
+le ballot qu’on lui avait confié était trop lourd&nbsp;!</p>
+
+<p>Yacassé, où nous arrivons après une étape de sept heures, est
+bâti à la base d’une chaîne de collines dont l’altitude maxima ne
+dépasse pas cent cinquante mètres, mais dont le relief est très
+accusé. L’inclinaison atteint souvent quarante-cinq degrés, surtout
+sur le versant sud, en sortant du hameau de Bocabo. Ce nom seul (la
+Grande Montagne) atteste que, même pour l’indigène, cette partie du
+trajet est considérée comme une pénible escalade. De fait, sur un
+pareil terrain et par cette chaleur de bains maures, une ascension
+d’une heure éprouve davantage qu’une demi-journée de marche dans
+les Alpes.</p>
+
+<p>Nous avons retrouvé ici M. Braulot, dont la veille on nous
+signalait la présence à Abengourou. Avisé de notre prochain départ,
+il avait coupé au plus court par un sentier qui, du village de
+Zébénou, se dirige sur Yacassé en évitant Ammoakonkrou. Il a rempli
+heureusement sa mission, nous rapporte un chronomètre cédé par le
+vapeur <em>Thibet</em> et, ce qui n’est pas moins<span class=
+"pagenum" id="Page_145">[145]</span> précieux, un courrier de
+France, daté du 23 février&nbsp;: des nouvelles toutes fraîches,
+les dernières peut-être que nous recevrons avant de regagner la
+côte. Car nous n’espérons pas trop revoir Azémia-Amon, un homme sûr
+que nous avons chargé de porter nos lettres à Assinie en le faisant
+escorter par quatre de ses camarades dont les charges étaient
+épuisées. Ces gens voyageant ensemble, armés de coupe-choux et
+munis d’un pavillon français, ne seront pas inquiétés à l’aller.
+Amon s’est engagé à ne faire que toucher barre&nbsp;; il prendra
+les dépêches venues de France par les derniers paquebots et
+repartira à notre poursuite. Il jure de nous rejoindre à Kong.
+Réussira-t-il&nbsp;? A cet égard le doute est permis. Il sera seul
+au retour et se heurtera à bien des obstacles. Le caprice d’un chef
+de village pourra l’immobiliser pendant des semaines... et des
+mois.</p>
+
+<p>M. Braulot nous fournit sur les mouvements des commissaires
+anglais des renseignements inattendus. Il les a devancés à Zaranou.
+Alors qu’ils devaient, d’après nos conventions, passer par
+l’Achanti, les voici revenus sur notre territoire et sur nos
+traces. Que signifie cette volte-face imprévue&nbsp;?</p>
+
+<p>Le lieutenant est fatigué de sa marche forcée. Il nous a paru
+légèrement changé, maigri. Sans doute aura-t-il fait à notre
+endroit la même remarque. Ces modifications, opérées sous
+l’influence débilitante du climat et de l’effort quotidien, restent
+imperceptibles dans l’accoutumance de la vie en commun. Une
+séparation de quelques jours les met en valeur.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_146">[146]</span>Nous sommes
+d’ailleurs tous en bonne santé, en dépit de la saison qui est dure.
+La température n’est tolérable — dans les villages — que jusqu’à
+dix heures du matin. Passé ce moment, elle atteint bien vite, à
+l’ombre des cases, trente-cinq ou quarante degrés. Le travail assis
+est insupportable&nbsp;; il faut changer de place à chaque minute,
+pour se donner l’illusion d’un peu d’air. Aussi est-ce sans regret
+que nous reprenons notre route à travers bois. Nous en sommes à
+notre soixantième jour de forêt. Nous n’atteindrons guère le pays
+découvert avant une quinzaine et Bondoukou aux approches de
+Pâques.</p>
+
+<p class="datesect1">30 mars.</p>
+
+<p>Repos à Yacassé. Cet arrêt donnera tout loisir au chef promis
+par le roi de l’Indénié de rallier la mission, si tant est qu’il en
+ait envie. Mais il se gardera bien de venir, et nous savons
+maintenant pourquoi.</p>
+
+<p>Il y avait brouille entre chefs. Histoire de femme. Le fils de
+Kofi, chef d’Abengourou, avait mis à mal une des épouses du chef de
+Yacassé. <em>Indè iræ</em>. Le roi Kassidi-Kié, désireux d’arranger
+l’affaire, mandait devant lui les deux parties. Kofi a comparu avec
+son fils. Mais le mari lésé refuse fièrement de faire acte de
+vassal en se rendant à Ammoakonkrou. Le porte-canne royal a été
+retenu prisonnier. Ceci explique comment nul, parmi ses collègues,
+ne tient à s’aventurer sur ce territoire, fût-ce en notre compagnie
+et sous notre sauvegarde. C’est la guerre, une Iliade en miniature,
+la «&nbsp;Belle Hélène&nbsp;» au pays noir.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_147">[147]</span>Les gens de
+Yacassé jettent feu et flamme. Vingt guerriers, armés de fusils à
+pierre, se démènent en hurlant des défis à l’adresse de l’ennemi
+lointain. Tam-tam le soir, devant la case des fétiches qui se
+dresse à l’entrée du village. L’intérieur de cette chapelle est
+orné de fresques grossières figurant des serpents enroulés, des
+caïmans la gueule ouverte. Il renferme un assemblage de calebasses
+fêlées, de marmites hors d’usage, pêle-mêle avec des chapelets de
+graines séchées, de coquilles d’œufs et d’os de poulet. C’est le
+repaire de Sakarabrou, le démon par excellence, qui synthétise les
+mille puissances des ténèbres. Il se manifeste à certaines époques,
+changement de saison, renouvellement de la lune. En ces occasions
+solennelles, un crieur parcourt le village, annonçant que
+Sakarabrou se montrera le soir. Cette nouvelle est, pour les
+femmes, un ordre d’avoir à se renfermer chez elles&nbsp;; la
+coutume leur défend d’assister à ces cérémonies.</p>
+
+<p>Sakarabrou a paru cette nuit, le corps emprisonné dans une robe
+en longues fibres de palmes, le chef recouvert d’un postiche
+représentant une tête hideuse de dragon cornu. Chacun est censé
+ignorer le nom de l’acteur affublé de cette défroque. Celui-ci
+prend au sérieux son rôle de démon, pousse des cris inarticulés,
+rugit et bondit, tandis qu’autour de lui une ronde furieuse
+tourbillonne à la lueur des torches. Puis, au plus fort de la
+danse, rompant le cercle, il s’enfuit à toutes jambes et disparaît
+sans que personne s’avise de le poursuivre.</p>
+
+<p>Très las, nous avions tenté d’obtenir que la fête fût remise au
+lendemain, après notre départ. Impossible&nbsp;:<span class=
+"pagenum" id="Page_148">[148]</span> ces rites-là ne sauraient être
+différés d’un jour, surtout dans des circonstances si graves, à la
+veille d’une guerre. Somme toute, beaucoup de bruit pour peu de
+chose. Les hostilités ne feront pas couler des flots de sang, les
+adversaires ne se souciant nullement d’en venir aux mains. On
+demeure sur la défensive. Tout se bornera à des interdictions de
+passage, à des pillages de caravanes, jusqu’au jour où les
+intéressés préféreront, pour régler le conflit, la poudre d’or à la
+poudre à canon.</p>
+
+<p class="datesect1">Attiébentékrou, 1-15 avril.</p>
+
+<p>Les Anglais se sont fait attendre une semaine. Ainsi que nous
+l’avait dit M. Braulot, ils avaient, au lieu d’adopter une marche
+parallèle à la nôtre par le protectorat britannique (Achanti et
+Broussa), emboîté le pas derrière nous, parcouru le Sanwi et
+l’Indénié, procédé à une sorte d’enquête, comme s’il s’agissait non
+d’appliquer, mais de préparer un traité. Ils palabraient avec les
+chefs, s’efforçant de faire accepter leur pavillon.</p>
+
+<p>C’est qu’en effet, aux yeux de M. le capitaine Lang, le traité
+aurait été mal fait&nbsp;: les territoires qu’il nous attribue
+feraient partie de la zone d’influence anglaise et ne sauraient en
+être distraits. De là des prétentions portant sur une notable
+portion du Sanwi, jusqu’à une journée de marche de Krinjabo, la
+totalité de l’Indénié et une province entière de l’Abron
+(l’Assikasso). Ceci reculerait notre frontière dans l’ouest
+jusqu’au Comoé, interceptant nos communications entre la côte et
+Bondoukou, et menacerait nos relations avec le pays de<span class=
+"pagenum" id="Page_149">[149]</span> Kong. Le protocole de juin
+1891, complétant l’arrangement d’août 1889, est cependant formel.
+Il stipule que la frontière devra suivre autant que possible le
+5<sup>e</sup> degré de longitude et spécifie que la commission de
+délimitation prendra pour base de ses travaux la carte dressée par
+le capitaine Binger. Il prend soin d’indiquer nettement certains
+points entre lesquels les commissaires ont toute liberté de se
+mouvoir et de se faire réciproquement des concessions de détail,
+mais par où la ligne de démarcation devra de toute nécessité
+passer.</p>
+
+<p>«&nbsp;La frontière, est-il dit, passera à mi-chemin entre
+Attiébentékrou et Débisou et se maintiendra ensuite à dix
+kilomètres à l’est de la route de Bondoukou (itinéraire suivi en
+1882-83 par le capitaine Lonsdale).&nbsp;»</p>
+
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="i18"><img src='images/i18.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">PESEURS D’OR</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>M. le capitaine Lang ne conteste pas ces termes du protocole. Il
+se refuse seulement à continuer les travaux en suivant le tracé
+jalonné par les plénipotentiaires avant d’avoir reçu plus amples
+instructions de son gouvernement. Or, l’échange de cette
+correspondance exigeant de quatre à six mois, la délimitation se
+trouve dès à présent suspendue et la reprise des travaux renvoyée
+aux calendes... britanniques. Le fait était à prévoir et ne nous a
+pas autrement surpris. Dès le début des opérations, les difficultés
+soulevées par le commissaire anglais au sujet de Nougoua étaient
+d’un fâcheux présage.</p>
+
+<p>La prolongation du <em>statu quo</em> fera merveilleusement
+l’affaire des traitants de la Côte d’Or. A Cape-Coast comme à
+Accra, on n’a pu voir d’un bon œil l’arrangement intervenu entre
+l’Angleterre et la France. On<span class="pagenum" id=
+"Page_150">[150]</span> considérait qu’il faisait à cette dernière
+la part trop belle. Mais si, — ce qu’il est juste de reconnaître, —
+la France a été avantagée dans le partage, elle doit avoir payé ces
+avantages par des concessions consenties sur d’autres points du
+littoral africain. L’arrangement comprenait plusieurs chapitres
+réglant des questions de frontière au sujet de territoires fort
+éloignés les uns des autres&nbsp;: établissements du golfe de
+Guinée, Sierra-Leone, Rivières du Sud. Voilà ce qu’il ne faudrait
+pas perdre de vue et ce dont M. le capitaine Lang ne paraît pas se
+souvenir. Il a eu même un joli mot. Comme on lui objectait que les
+plénipotentiaires anglais, rédacteurs et signataires du protocole,
+devaient avoir agi en connaissance de cause, il a répliqué
+vivement&nbsp;: «&nbsp;Ce n’est pas sûr&nbsp;», ajoutant qu’à
+Londres on avait pu être insuffisamment renseigné sur l’état des
+affaires et les droits acquis par l’Angleterre dans ces parages.
+L’Angleterre, mal renseignée, mal servie par ses agents,
+l’Angleterre oublieuse de ses droits&nbsp;! Une telle supposition
+semble quelque peu paradoxale. On demeure incrédule, alors même que
+l’allégation émane d’un sujet de Sa Très Gracieuse Majesté.</p>
+
+<p>Toutefois, afin que l’échec de délimitation ne pût être imputé
+plus tard à la mission française, nous avons fait en sorte
+d’obtenir de M. le capitaine Lang une lettre attestant sa décision
+de suspendre tout travail.</p>
+
+<p>Cette correspondance diplomatique n’a pas manqué de saveur. Elle
+a occupé cinq jours, du 8 au 12 avril. Nous sommes campés en dehors
+du village, qui n’est qu’un amas de ruines. Notre tente a été
+dressée en pleine<span class="pagenum" id="Page_151">[151]</span>
+brousse, sur un carré de terrain nettoyé tant bien que mal par le
+fer et le feu. A cent pas de nous sont les Anglais. Chaque jour, on
+voisine. On parle de la pluie et du beau temps, de tout, sauf de
+l’affaire pendante. Celle-ci ne se traite que par lettres.</p>
+
+<p>Le commissaire anglais ayant écrit qu’il ne pouvait poursuivre
+les opérations sans en avoir référé à Londres, la réponse
+fut&nbsp;:</p>
+
+<p>«&nbsp;Comme il vous plaira. Dans combien de temps espérez-vous
+recevoir de nouvelles instructions&nbsp;?</p>
+
+<p>— Je ne saurais dire au juste. Mais cela exigera plusieurs mois,
+quatre au moins, peut-être six.</p>
+
+<p>— Voilà qui est parfait. Nous attendrons. Ne sommes-nous pas
+bien ici&nbsp;?&nbsp;»</p>
+
+<p>La proposition n’agrée point à nos collègues. Ils estiment que
+le seul parti à prendre est de laisser la question en
+suspens&nbsp;: elle sera l’objet d’une entente ultérieure entre les
+cabinets de Londres et de Paris.</p>
+
+<p>Nous n’en demandions pas davantage. Il ne nous reste qu’à tirer
+chacun de notre côté. La commission franco-anglaise a vécu. Les
+Anglais sont partis le 12 dans la direction d’Annibilékrou et de
+Bondoukou, d’où, selon toute apparence, ils obliqueront à l’est
+pour revenir à la Côte par Salaga et la Volta.</p>
+
+<p>Nous n’avons plus qu’à réaliser la seconde partie de notre
+programme. Il importe de surveiller les agissements de nos
+adversaires et surtout de nous montrer dans le Soudan méridional. A
+Bondoukou et à Kong, les chefs ont certainement eu vent de notre
+approche. Ils s’étonneraient à juste titre que leurs amis fussent
+revenus<span class="pagenum" id="Page_152">[152]</span> si près
+d’eux sans leur faire visite. Nos droits acquis sur ces territoires
+n’en seraient pas diminués&nbsp;; les traités sont là. Mais les
+Anglais ne manqueraient pas de mettre à profit notre absence et
+d’exploiter les mécontentements. Ils s’efforceraient de démontrer
+que les Français n’ont point osé reparaître&nbsp;; que leur
+influence est un leurre, et d’empêcher que le courant du trafic se
+dirigeât vers nos postes de Grand-Bassam et d’Assinie, au détriment
+des établissements de la Côte d’Or.</p>
+
+<p class="datesect1">Annibilékrou, 15-16 avril.</p>
+
+<p>Les Anglais ont amené ici leur protégé, Ebé Aka, chef de
+Dianéso, dans l’Achanti, qu’ils prétendent présenter aux
+populations comme véritable suzerain de l’Assikasso. Or, cette
+province n’a jamais cessé de faire partie des domaines d’Ardjima,
+roi de Bondoukou et de l’Abron, qui s’est placé sous notre
+protectorat. Il y nomme les chefs, qui lui payent régulièrement le
+tribut fixé par les coutumes. Aussi, lors du palabre d’arrivée,
+après avoir serré la main du chef d’Annibilékrou, avons-nous passé
+devant celui de Dadiéso en le saluant seulement du geste, voulant
+marquer qu’à nos yeux il n’est qu’un étranger et ne saurait
+prétendre aux hommages dus au souverain.</p>
+
+<p>Kakou, chef d’Annibilékrou, est un jeune homme plein de tact et
+qui, chose extraordinaire chez un noir, ne se laisse pas intimider.
+Pressé par le capitaine Lang d’accepter un pavillon anglais, il a
+judicieusement fait observer qu’il y avait dans le voisinage un
+autre chef blanc dont l’opinion pouvait avoir du poids&nbsp;; il
+préférait<span class="pagenum" id="Page_153">[153]</span> donc
+s’abstenir jusqu’à nouvel avis. Entre temps, il nous avisait de ce
+qui se passait et nous priait de venir à son aide.</p>
+
+<p>Binger l’a chaudement félicité de son attitude correcte, lui
+rappelant le traité conclu avec la France par le roi Ardjima, sous
+les auspices de M. Treich-Laplène, en 1888. Le bon noir n’avait
+rien oublié. Il affirme de nouveau qu’il reconnaît Ardjima pour son
+seul maître et réglera toujours sa conduite sur la sienne. Si
+Ardjima veut être Français, eh bien&nbsp;! lui aussi sera Français.
+Nous ne saurions exiger plus.</p>
+
+<p>M. le capitaine Lang a gardé auprès de lui son détachement de
+quarante tirailleurs Haoussas. On lui a envoyé une note pour lui
+faire observer que, la mission de délimitation ayant cessé
+officiellement ses travaux, rien ne justifie plus l’emploi d’un
+appareil militaire. Le capitaine Binger a expédié au gros de son
+détachement, demeuré à Nougoua, l’ordre de ne pas rejoindre, et ne
+conserve que six Sénégalais comme ordonnances. Il espère, en
+conséquence, que le capitaine Lang voudra bien agir de même sans
+exciper de l’autorisation obtenue de traverser avec sa troupe les
+territoires français. Ladite autorisation prévoyait le cas où les
+deux commissions opéreraient conjointement&nbsp;: elle n’a plus de
+raison d’être. Du reste, lorsqu’une question territoriale est
+l’objet d’un litige entre deux plénipotentiaires, il est de règle
+que les parties évitent, jusqu’à décision de leurs gouvernements,
+tout procédé pouvant être interprété comme un acte d’intimidation
+vis-à-vis des indigènes.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_154">[154]</span>M. le capitaine
+Lang croira-t-il devoir tenir compte de ces observations&nbsp;? Il
+est probable que la protestation ne l’empêchera pas d’aller de
+l’avant avec ses Haoussas. Advienne que pourra. Le procédé n’en
+sera pas moins irrégulier, et nous en aurons pris acte.</p>
+
+<p>Dans ce beau village, nous avons une surprise&nbsp;: du bétail.
+Même, quatre bœufs superbes. Nous n’en avions pas vu depuis la
+France. Nous en avons acheté un hier au soir, que nos porteurs se
+sont partagé. Comme le chef nous a fait cadeau d’un autre, il y a
+eu ripaille et fête chez nos gens la nuit dernière.</p>
+
+<p>La viande réservée pour nous a été boucanée sur des brasiers.
+Les hommes, eux, ont mangé leur bœuf entier en une séance. Jusqu’à
+minuit les chants ont retenti autour des feux où rissolaient les
+quartiers de viande embrochés à des perches. A trois heures du
+matin, le festin reprenait. Les coups de pilon pleuvaient dans les
+mortiers de bois, réduisant en pâte les bananes, tandis que
+ronflaient cinquante marmites où mijotaient les <em>foutos</em>.
+Autant dire que nous n’avons pas fermé l’œil. Tout extra de ce
+genre provoque chez le noir des phénomènes analogues à ceux de
+l’ivresse. Même excitation, mêmes gestes désordonnés, cabrioles,
+apostrophes à la lune et, cette fièvre tombée, la démarche
+titubante, la mine ahurie du pochard un lendemain de noce.</p>
+
+<p class="datesect1">17 avril-Pâques.</p>
+
+<p>La nuit a été d’une limpidité et d’une douceur absolues. La
+matinée est admirable&nbsp;: un beau jour de<span class="pagenum"
+id="Page_155">[155]</span> Pâques. Le capitaine Lang ne nous ayant
+pas rendu visite et n’ayant point répondu à la note relative à sa
+force armée, nous ne jugeons pas convenable de filer à l’anglaise
+sans l’informer de notre départ. Nous nous sommes donc présentés à
+son campement, malgré l’heure matinale, sans espoir de le trouver
+déjà sur pied. Ces messieurs, en effet, reposent encore. Nous
+prions le factionnaire de ne pas troubler leur sommeil, mais de
+leur transmettre plus tard nos compliments de congé. A supposer
+qu’ils persistent à nous suivre, ce ne sera pas aujourd’hui.
+<em>They will not break the Sabbath&nbsp;!</em></p>
+
+<p class="datesect1">Assuokrou, 18.</p>
+
+<p>Hier, étape normale, de quatre heures, jusqu’à Demba. Les
+porteurs cependant n’ont pas été vaillants. Les derniers traînaient
+encore en chemin au coucher du soleil. C’est le bœuf qui les
+ralentit.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, marche des plus pénibles de sept heures, par un
+effroyable sentier. Racines, lianes, tous les obstacles créés par
+la végétation rampante, chevauchée de troncs d’arbres, rien n’y
+manque. Jamais nous n’avions rencontré autant d’abatis causés par
+les ouragans&nbsp;: les circuits, pour éviter ces inextricables
+palissades, allongent le trajet d’un tiers. Il est près de deux
+heures, quand nous débouchons de la brousse devant les cabanes
+d’Assuokrou.</p>
+
+<p>La chaleur est terrible&nbsp;: pas un filet d’eau courante.
+Celle qu’on nous apporte dans des calebasses provient des fosses
+creusées pour le lavage de l’or&nbsp;: de son<span class="pagenum"
+id="Page_156">[156]</span> séjour dans le quartz elle a conservé
+une teinte de petit-lait. Des colonies microbiennes y prennent
+leurs ébats&nbsp;; un vrai bouillon de culture. Elle devra passer
+par le filtre. Mais le filtre et la batterie de cuisine sont encore
+loin. Heureusement l’un de nos boys nous apporte quelques oranges,
+une trouvaille&nbsp;! Le fruit est si rare dans les villages de la
+forêt. Celles-ci sont fort amères.</p>
+
+<p>Il est plus de cinq heures, et mes porteurs n’ont point encore
+paru. Je me passerai de couchette et de moustiquaire. La
+perspective de coucher sur la dure, après une journée pareille,
+n’est point gaie. Mais à quoi bon s’insurger contre
+l’inévitable&nbsp;?</p>
+
+<p>Un Dioula de Bondoukou, fabricant d’amulettes, semble avoir été
+mis là tout exprès pour me donner l’exemple du fatalisme
+résigné&nbsp;! Nous occupons la même case. Du coin d’ombre où je me
+suis étendu sur la terre battue, je le regarde découper
+paisiblement ses petits carrés de cuir. Son mobilier n’est pas
+encombrant&nbsp;: une peau de bœuf et une marmite en terre. Et ce
+néo-musulman semble heureux&nbsp;; il vient d’interrompre son
+travail pour procéder à ses ablutions. Après ce simulacre de
+lavage, il tire de la poche de son boubou un morceau de natte large
+comme un mouchoir de poche — son tapis de prière — et son chapelet.
+Courbé vers l’Orient, il prie, invoquant le fils du chamelier, le
+Prophète qui repose là-bas, dans la Mecque lointaine, ce rêve de
+tout vrai croyant. Il n’y a guère de chances que mon camarade de
+chambrée entreprenne le pèlerinage et soit un jour salué du titre
+de Hadji. Mais le pauvre noir doit à ces pratiques, au peu qu’il a
+retenu<span class="pagenum" id="Page_157">[157]</span> des discours
+des marabouts, à ces formules dont le sens lui échappe, une dignité
+de langage et de manières qui le classe fort au-dessus de ses
+congénères fétichistes. C’est un homme parmi des enfants.</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i19"><img src='images/i19.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">CASE DES FÉTICHES A L’ENTRÉE D’UN VILLAGE
+(INDÉNIÉ)</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p class="datesect1">19-22 avril.</p>
+
+<p>Le 20, à Matémangoua, abandonnant l’itinéraire suivi par les
+expéditions Lonsdale et Treich-Laplène, nous inclinions légèrement
+à l’ouest, par Matta et Sapiasé, vers Amenvi où réside Ardjima, roi
+des Abrons. Ce vieillard a fait solliciter la visite de Binger. Le
+détour n’est pas considérable. Dût-il retarder de plusieurs jours
+notre arrivée à Bondoukou, il est de bonne politique, avant de
+marcher sur la capitale, d’aller saluer le prince dans sa
+villégiature.</p>
+
+<p>Le terrain est de plus en plus accidenté. En revanche, la haute
+futaie fait place à une végétation basse, très fournie, où dominent
+les palmes et les fougères. Pays de transition entre la forêt et le
+plateau soudanien. C’est la patrie du <i>Raphia Vinifera</i>,
+l’arbre à vin, d’où l’on extrait le <em>Doka</em>, le grand cru de
+la brousse. La sève qui s’écoule d’une entaille pratiquée à la
+naissance des tiges, est recueillie dans une bouline&nbsp;: le
+liquide rappelle certaines tisanes de champagne. Mais la
+fermentation est si rapide qu’on ne saurait le conserver plus de
+vingt-quatre heures. Boisson saine entre toutes, inappréciable dans
+ces régions où les eaux sont généralement mauvaises.</p>
+
+<p>La contrée se peuple. Gomélé, Abarakroum, Céango,<span class=
+"pagenum" id="Page_158">[158]</span> Kouboutou, Kouamaro, tous
+villages dont l’aspect riant contraste agréablement avec les
+masures croulantes de l’Indénié. La case circulaire du Soudan
+dresse son toit conique, près des cabanons carrés des peuplades
+forestières.</p>
+
+<p>L’apparition des blancs est un événement&nbsp;; de tous les
+points de l’horizon les curieux accourent. L’accueil est
+sympathique. L’entrevue est, d’ailleurs, fort brève. Voici,
+d’ordinaire, comment les choses se passent. La population se range
+en hémicycle, les chefs au centre, les femmes et les enfants aux
+ailes. Nous prenons place vis-à-vis, à une vingtaine de pas. Après
+une courte pause pendant laquelle aucune parole n’est échangée,
+nous défilons devant le chef et lui serrons la main. A leur tour,
+lui et les siens viennent nous saluer avec le même cérémonial. Puis
+on demande à notre interprète de donner les nouvelles, ce dont il
+s’acquitte aussi sobrement que possible, expliquant qui nous
+sommes, d’où nous venons, où nous allons. Après quoi le chef est
+prié de nous donner un guide jusqu’au prochain village. Il en
+désigne un sans trop de difficulté, et nous reprenons notre
+route.</p>
+
+<p>Le vendredi 22 avril, — notre quatre-vingt-quatrième jour de
+forêt, — au village de Matta, nous atteignions enfin la limite de
+la végétation dense continue. Non que la forêt cesse brusquement
+pour faire place au pays découvert, les bois s’étendent bien au
+delà vers le nord&nbsp;; mais ce ne sont plus pour ainsi dire que
+des îles de verdure, quelques-unes d’une superficie considérable
+d’ailleurs. L’espace intermédiaire comprend<span class="pagenum"
+id="Page_159">[159]</span> d’immenses clairières, plateaux ondulés
+coupés de ravins. Sur les parties élevées, des hautes herbes, des
+arbustes clairsemés au feuillage grêle et, par places, de longs
+affleurements de roche ferrugineuse où la réverbération solaire se
+fait cruellement sentir. Dans les bas-fonds reparaissent les grands
+arbres festonnés de lianes. Le terrain se relève
+sensiblement&nbsp;; une chaîne de collines se développe vers le
+nord.</p>
+
+<p>Le 23, du village de Céango perché sur une hauteur comme un
+village kabyle, nous découvrions, pour la première fois depuis la
+côte, un vaste horizon. Le panorama est superbe&nbsp;: du moins il
+nous paraît tel après ce long emprisonnement dans les bois. En
+réalité, le regard plane sur des ondulations sans fin, d’un vert
+désespérant. Mais l’air libre, la clarté épandue, le vent frais qui
+soufflait sur cette crête faisaient de cette halte un des meilleurs
+moments du voyage.</p>
+
+<p class="tb">*<br>
+* *</p>
+
+<p>Du 24 au 29 avril, séjour à Sapiasé&nbsp;; tandis que le
+capitaine Binger se rend à Amenvi, à cinq heures de marche dans
+l’Ouest, pour voir à Ardjima, le gros de la colonne jouit d’un
+repos dont elle a grand besoin. Amenvi, du reste, est un assez
+pauvre village où il nous eût été impossible de trouver de quoi
+nourrir nos gens. Sapiasé, en revanche, offrait mainte ressource.
+Aux alentours, dans les clairières, des centaines de bestiaux
+pâturent. De la viande de bœuf, des œufs par<span class="pagenum"
+id="Page_160">[160]</span> douzaines, c’est presque du luxe. Par
+contre, les fruits sont toujours fort rares&nbsp;: quelques
+papayes, pas une orange. Sur ce plateau élevé, l’air, plutôt vif,
+tempère la chaleur des journées. C’est le premier répit véritable
+que nous ayons goûté depuis le littoral.</p>
+
+<p>Les indigènes eux-mêmes, de taille élevée, de physionomie plus
+énergique, ont jusque dans leurs effarements, dans leur gaucherie,
+je ne sais quoi de mâle. Ici la terre est moins féconde qu’à la
+côte, la vie moins facile. La loi du travail reprend son empire. Le
+tisserand équipe son métier au pied d’un arbre&nbsp;; le forgeron,
+sous un hangar, façonne les outils de paix et de bataille, la houe
+et la lance&nbsp;; les ménagères filent au fuseau.</p>
+
+<p>Durant ces trois mois passés dans la brousse, nous n’avons vu
+que des êtres à face humaine, indolents, improductifs. Sur les
+Hauts-Plateaux, voici des hommes. Il semble que l’humanité, encore
+à l’état d’ébauche dans les ténèbres de la forêt, ait eu besoin,
+pour s’épanouir, d’air et d’espace, des larges horizons baignés de
+lumière.</p>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i20"><img src='images/i20.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">POUPÉES-FÉTICHES</p>
+</figure>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_161">[161]</span><a id=
+"c07"></a>VII</h2>
+
+<p class="sch1">NAMAROU.</p>
+
+<p>Elle nous apportait du lait, au petit jour, dans la rosée, et le
+soir, à l’heure où le bétail en pelotons serrés, abandonnant les
+prairies, se rassemble au centre du village, dans les enceintes des
+cases ruinées, pour y dormir à l’abri des panthères et des
+hyènes.</p>
+
+<p>Du lait&nbsp;: boisson de captif, disent les noirs, chez qui
+pourtant les mères donnent le sein à des nourrissons depuis
+longtemps ingambes, à des polissons de trois ou quatre ans. Pour
+quel motif est-il plus dégradant de boire du lait que du
+<em>doka</em><a id="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class=
+"fnanchor">[4]</a> ou du <em>dolo</em><a id=
+"FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class=
+"fnanchor">[5]</a>&nbsp;? Le proverbe ne le dit pas. C’est là un de
+ces préjugés d’autant plus tenaces que rien ne les justifie. Il me
+suffit, sans l’expliquer, de constater la surprise manifestée par
+les indigènes de Sapiasé, lorsque les blancs ont demandé qu’on
+allât traire, à leur intention, les ruminantes aux pis gonflés, des
+vaches superbes, le pelage blanc et<span class="pagenum" id=
+"Page_162">[162]</span> noir, modelées comme des bêtes de Schwitz.
+J’ajouterai même que dans ces étonnements il entrait une pointe de
+raillerie. Aux heures des repas, dans notre salle à manger
+installée en plein air, sous un ficus, les bonnes gens formaient le
+cercle, très amusés, clignant de l’œil d’un air entendu.</p>
+
+<p>Et c’étaient, à voix basse, des commentaires sans fin coupés de
+rires étouffés, lorsqu’on nous voyait, la soif étanchée, une mousse
+blanche aux lèvres, replacer à terre la calebasse.</p>
+
+<p>Namarou, elle, ne se mêlait point à ces démonstrations
+enfantines. Notre requête, le premier jour, lui avait paru très
+naturelle, et, sans mot dire, se coiffant d’une écuelle renversée
+qui lui donnait l’aspect d’un tirailleur annamite, elle avait pris
+sa course vers les pâturages. Une heure plus tard, elle rapportait
+le vase empli jusqu’aux bords et le déposait devant la case, à la
+stupéfaction du populaire qui ne lui ménagea pas les quolibets.
+Mais elle n’était pas femme à s’émouvoir pour si peu. Notre
+laitière supportait ces choses en silence, impassible. Les
+plaisanteries glissaient sur elle, comme le rayon de soleil sur ses
+épaules nues, sans laisser de brûlure.</p>
+
+<p>Et, tous les jours, son écuelle de bois en équilibre sur la
+tête, elle était revenue. Une paire de foulards, quatre rangs de
+perles, l’avaient récompensée de ses prévenances, et, sans aucun
+doute, l’espoir d’autres menus présents contribuait à entretenir
+son beau zèle.</p>
+
+<p>Il s’en fallait néanmoins que Namarou fût une personne
+intéressée. Comme tous les êtres pour qui la vie<span class=
+"pagenum" id="Page_163">[163]</span> a été dure, la femme, aux pays
+noirs, est volontiers compatissante&nbsp;: son intelligence a des
+éclairs, son cœur des délicatesses inconnues du sexe fort.
+L’observation d’ailleurs serait également vraie sous d’autres
+latitudes.</p>
+
+<p>Que Namarou eût eu des malheurs, cela ne faisait pas doute. De
+quelle nature&nbsp;? A quel moment&nbsp;? On l’ignorait. Les
+tatouages tracés sur ses joues, sur sa poitrine, rappelaient moins
+les marques distinctives adoptées par les populations qui vivent
+entre le Comoé et la Volta que les incisions visibles beaucoup plus
+à l’ouest, dans le Diammala et le Djimini. Tout ce qu’on savait,
+c’est qu’elle était arrivée, il y avait de cela un nombre
+considérable de lunes, vêtue d’un lambeau de pagne et portant sur
+la tête, dans un filet, son petit bagage, une marmite en terre et
+des calebasses. Qui elle était, d’où elle venait&nbsp;? Captive en
+fuite, épouse répudiée&nbsp;? Sur tous ces points on en était
+réduit aux conjectures. Du reste, les gens l’avaient admise sans
+peine dans la communauté. Elle avait pris possession d’une case
+abandonnée, sans que personne songeât à lui en contester l’usage.
+Brin à brin, elle réparait le chaume, bouchait avec de la glaise
+les lézardes des murailles, battait le sol à coups de pierre. Et
+elle vivait là, paisible.</p>
+
+<p>Depuis, son intérieur s’était animé par la venue de deux
+enfants, un garçon, une fillette, arrivés eux aussi on ne savait
+d’où, le père ayant, dans les deux cas, jugé plus convenable de
+garder l’anonyme.</p>
+
+<p>Cette maternité ne semblait pas gêner Namarou. Les petits
+grandissaient, mêlés aux autres bambins du<span class="pagenum" id=
+"Page_164">[164]</span> village, partageant leurs jeux&nbsp;; le
+mystère de leur état civil n’étant pas de nature à leur aliéner,
+non plus qu’à leur mère, les sympathies de cette société primitive.
+Tous deux, au surplus, se rendaient utiles. La fille écrasait déjà,
+comme une ancienne, le maïs et le mil dans un mortier de bois. A
+peine aussi haute que son pilon, elle le manœuvrait à tour de bras
+pendant des heures, n’interrompant sa besogne que pour vanner la
+farine sur un écran en fibres de palmier. Le garçon passait la
+moitié de ses journées sous le hangar du forgeron, à entretenir le
+feu au moyen d’un soufflet en peau de bouc, sur lequel il exécutait
+des deux mains, avec une satisfaction évidente, des battements de
+tam-tam.</p>
+
+<p>Namarou n’était point belle. Le front bas, les traits plutôt
+durs, la poitrine mieux conservée que chez la plupart des noires
+qui ont dépassé la vingtième année. Avec cela, très grande, haute
+sur jambes&nbsp;; des épaules de lutteur. A la voir assise sur les
+talons au seuil de sa case, ramassée, tassée sur elle-même, on
+n’eût jamais deviné sa taille majestueuse, sa robuste carrure.
+C’était, quand elle se levait, une détente de ressort&nbsp;; on
+cherchait dans le sol, involontairement, la trappe par où la longue
+apparition venait de surgir. Elle n’avait de véritablement beaux
+que les yeux, immenses, très doux, les calmes prunelles de Junon
+«&nbsp;aux yeux de génisse&nbsp;».</p>
+
+<p>Simplement mise, elle portait un étroit pagne de Kong&nbsp;;
+mais, le plus souvent, une bande de <em>fou</em>, tissu naturel,
+écorce de teinte rougeâtre, qui lui ceignait les hanches. Pour
+toute parure, un collier de cuir auquel était suspendue une pépite
+d’or de la grosseur d’un pois&nbsp;;<span class="pagenum" id=
+"Page_165">[165]</span> aux jambes et aux chevilles, quelques
+grosses perles de verre et des cauris enfilés dans des cordelettes
+très serrées. Sa coiffure était celle des femmes Mandé, la
+chevelure soutenue par des postiches et relevée en cimier, avec
+deux petites tresses tombant sur les tempes, en cadenettes.</p>
+
+<p>Particulièrement propre et soignée, la maison de Namarou avait
+dû jadis abriter une tribu. C’était la case malinké, ronde, en
+forme de ruche, mais d’un diamètre inusité&nbsp;; elle eût pu
+abriter vingt personnes. Mobilier plus que sommaire&nbsp;: trois
+nattes roulées, une dizaine de calebasses alignées par rang de
+taille le long du mur, c’était tout.</p>
+
+<p>En revanche, attachés aux perches supportant la toiture, une
+multitude de gri-gris, des os, des queues de vache, des bouquets
+d’herbes séchées, des plumes de pintade et de perroquet, ainsi
+qu’une poupée-fétiche, odieuse figurine taillée dans une bûche.</p>
+
+<p>Dans l’une des calebasses aussi vaste qu’un chaudron, un monceau
+de coton, la récolte de plusieurs mois, que Namarou filait et dont
+elle avivait l’éclat avec un peu de terre crayeuse écrasée entre le
+pouce et l’index. Lorsqu’elle apportait son lait, l’écuelle
+déposée, elle s’asseyait à terre, prenait le fuseau fiché à sa
+ceinture et se mettait à l’ouvrage.</p>
+
+<p>Elle passait de la sorte les matinées&nbsp;: le soir, elle
+demeurait là jusqu’après le soleil couché, tandis qu’aux alentours
+s’allumaient les feux des cuisines et que, dans la paix du
+crépuscule trop court, vers le ciel pâli les fumées montaient,
+bleues.</p>
+
+<p class="tb">*<br>
+* *</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_166">[166]</span>Un matin notre
+amie ne parut point au camp selon son habitude. Les boys, partis
+aux informations, rapportèrent qu’elle était dans sa case&nbsp;: il
+y avait beaucoup de monde attroupé devant la porte. Mais Namarou ne
+viendrait pas&nbsp;; Namarou avait «&nbsp;gagné
+mort&nbsp;»&nbsp;!</p>
+
+<p>Beaucoup de monde en effet devant la case, une foule ameutée par
+les cris des enfants qui, au réveil, avaient trouvé la mère les
+membres raidis, déjà froide. A l’intérieur, des vieillards, des
+notabilités, parmi lesquelles le féticheur, discutaient très animés
+près de la morte. Elle était là, sur sa natte, les mains crispées
+sur le pagne ramené jusqu’au menton, la tête rejetée de côté, les
+yeux grands ouverts.</p>
+
+<p>Il était dit qu’elle s’en irait comme elle était venue,
+mystérieuse. Pays des agonies brèves, des accès foudroyants et, qui
+plus est, des subtils poisons versés par la main d’un ennemi ou
+d’un débiteur. Pour clore une discussion, pour apurer un compte en
+souffrance, rien de plus expéditif qu’une décoction de
+strophantées. Mais Namarou n’avait pas d’ennemis&nbsp;; de
+créances, moins encore, la pauvre. Quelques poignées de cauris, la
+pépite d’or qu’elle portait au cou, c’était toute sa fortune.
+Quelqu’un l’avait frappée pourtant. On ne meurt pas comme cela,
+naturellement. Les noirs le savent.</p>
+
+<p>D’où venait le coup&nbsp;? D’un maléfice ou du démon&nbsp;?
+Sakarabrou a de ces colères. Et malheur à ses
+victimes&nbsp;!<span class="pagenum" id="Page_167">[167]</span> Il
+les poursuit jusque dans la mort, étouffant les plaintes des
+parents, imposant silence aux voix amies. Il fait le vide autour du
+cadavre qui ne connaîtra pas le repos de la sépulture dans la case
+ou, près du village, sous un tertre orné des bons fétiches, de
+touffes de plumes, de fruits sauvages piqués sur des bâtons, de
+calebasses qu’emplit la rosée, où viennent boire les oiseaux. La
+dépouille maudite sera jetée au loin dans la brousse, à la merci
+des panthères et des vautours. Telles sont les funérailles que l’on
+accorde à quiconque s’est attiré la haine de Sakarabrou.</p>
+
+<p>On saurait vite à quoi s’en tenir sur les causes du décès. Le
+féticheur avait fait un signe&nbsp;; les curieux s’écartaient,
+livrant passage à deux hommes qui portaient une espèce de civière,
+quatre bâtons arrachés à une toiture, liés ensemble&nbsp;; un
+appareil bien frêle, bon pour un petit enfant&nbsp;: jamais la
+longue Namarou ne s’y étendrait. Aussi n’était-il pas question
+d’opérer la levée du corps, mais d’attacher sur ce brancard
+différents effets ayant appartenu à la morte&nbsp;: son pagne
+d’abord, puis ses fuseaux, des écuelles, plusieurs des gri-gris
+pendus aux murs, les objets témoins de sa vie, témoins de sa mort.
+Eux diraient qui l’avait fait mourir&nbsp;; ils conduiraient les
+porteurs chez celui qui avait jeté le sort.</p>
+
+<p>Namarou semblait suivre ces mouvements, les yeux fixes, les
+prunelles comme dilatées par l’épouvante.</p>
+
+<p>Et voici qu’on la laisse, sur sa natte, seule dans la case
+dévastée. Le groupe des anciens, le féticheur et ses acolytes
+portant la civière se dirigent, escortés de la foule, vers la
+demeure des fétiches, le temple de Sakarabrou,<span class="pagenum"
+id="Page_168">[168]</span> enceinte palissadée enveloppant un arbre
+à demi mort dont le vieux tronc est fouillé de cavités béantes. Là
+sont déposés des fruits, des plats de <em>fouto</em>, offrandes aux
+mauvais génies&nbsp;: inutile de se mettre en frais pour les
+bons&nbsp;; on ne flatte que ceux qu’on redoute. A une basse
+branche pendent les guenilles que revêt le démon lorsqu’il apparaît
+dans le cercle des danseurs, à la lueur des torches, les soirs de
+grande fête&nbsp;: la tunique de feuilles, la tête de dragon à la
+gueule menaçante. Et sous cette défroque, le vulgaire croit à la
+présence réelle. Invisible, impalpable, Sakarabrou est là&nbsp;; il
+plane dans le rayon de soleil, dans la poussière que le vent
+soulève. C’est lui que le féticheur invoque en touchant de sa
+baguette les hardes de la morte.</p>
+
+<p>Les deux hommes ont placé la civière sur leur tête&nbsp;;
+frémissants, ils attendent, ils hésitent. Indifférents tout à
+l’heure, un frisson les secoue, leurs faces se convulsent&nbsp;;
+ils fléchissent sous le léger fardeau. Ils ne s’appartiennent
+plus&nbsp;: un singulier phénomène de suggestion en fait les
+dociles instruments du sorcier qui, d’un geste irrésistible, les
+ploie, les lance en avant.</p>
+
+<p>Ils détalent, ils bondissent, parcourant le village en tous
+sens, heurtant les cases de-ci de-là. Parfois ils s’appuient à une
+porte, aux écoutes, et repartent d’un train fou.</p>
+
+<p>De l’endroit où nous sommes, sur une éminence, à l’entrée de
+Sapiasé, le terrain s’abaisse en pente douce, le regard suit toutes
+les péripéties de la chasse. Et ce sont des cris, des protestations
+enragées, lorsque les coureurs, buttant contre une cabane,
+ruisselants de<span class="pagenum" id="Page_169">[169]</span>
+sueur, pantelants, font halte une minute pour reprendre haleine. Le
+propriétaire qui craint d’être désigné comme fauteur du sortilège,
+se défend avec véhémence, prend les assistants à témoin. On le
+connaissait. Est-ce qu’il était capable de vouloir du mal à qui que
+ce fût&nbsp;? Pourquoi donc aurait-il «&nbsp;fait fétiche&nbsp;»
+contre Namarou&nbsp;? Il n’avait rien à lui reprocher&nbsp;: ils
+étaient amis. Mais les coureurs s’éloignent&nbsp;; il s’apaise.</p>
+
+<p>Cela dure des heures. Et je songe à l’autre, à la trépassée,
+oubliée là-bas dans sa hutte, les yeux grands ouverts, qui
+attend.</p>
+
+<p>Il est plus de midi quand, pour la vingtième fois, les deux
+énergumènes reviennent près de l’enclos sacré, où ils s’arrêtent
+enfin haletants, une écume aux lèvres. Ils s’adossent, têtus, à la
+palissade, d’où l’on ne peut les arracher. Le crime n’a pas été
+commis par un humain. C’est de là que, la nuit dernière, les
+fétiches ont frappé Namarou. Elle est jugée maintenant&nbsp;; son
+corps ne reposera pas dans la terre.</p>
+
+<p>Alors éclate une clameur féroce, un concert
+d’imprécations&nbsp;; la meute se rue à la curée. On amène au
+milieu de la place les tam-tams géants creusés dans un tronc
+d’arbre, et l’orchestre prélude à petits coups. Puis la cadence
+s’accélère, le bruit s’enfle en grondement d’orage.</p>
+
+<p>Namarou a été roulée dans une natte&nbsp;: on l’apporte, on la
+traîne pour mieux dire&nbsp;; dans la bousculade, la sinistre
+bourriche crève, la tête pend, raclant le sol de son haut chignon
+en cimier. Et, le corps jeté à terre, autour une ronde s’organise.
+D’abord serrés l’un contre l’autre, marquant le pas, l’échine
+courbée, les bras ballants,<span class="pagenum" id=
+"Page_170">[170]</span> les danseurs se redressent et partent d’un
+vertigineux galop. Dans un poudroiement de sable rouge, le village
+entier, un millier de personnes, tourbillonne, les enfants et les
+femmes, les jeunes mères elles-mêmes avec leur marmot pendu en
+sautoir comme une giberne. Le féticheur et ses gens, à coups de
+martinet, activent le branle&nbsp;; sur les épidermes en sueur, les
+lanières claquent avec un bruit de linge mouillé.</p>
+
+<p>Le tapage a mis en fuite les animaux domestiques&nbsp;: moutons
+et chèvres se sauvent dans la brousse&nbsp;; les poules effarées
+sont perchées sur les toits. Et, massées dans la prairie, les
+vaches inquiètes, cessant de paître, le mufle tendu, regardent.</p>
+
+<p>Au plus fort du tumulte, des hommes se précipitent, s’emparent
+du cadavre et l’emportent en courant vers les bois.</p>
+
+<p>Pendant une heure encore, la danse et les chants ont repris avec
+un redoublement de furie. Puis, subitement, les trépidations du
+tam-tam cessent. Trois coups largement espacés, et tout se tait. La
+chaîne est rompue&nbsp;: à pas lents, muette, la foule se
+disperse&nbsp;; les habitants rentrent chez eux, apaisés, dans la
+sérénité du devoir accompli.</p>
+
+<p>Le soir vient. Le village est retombé à son train de vie
+accoutumé. Des ménagères vont puiser de l’eau, les pilons
+retentissent dans les mortiers, broyant le maïs et le sorgho. Le
+forgeron, sous son hangar, façonne les engins de culture et de
+guerre&nbsp;: les cuisines s’allument et, des cases en forme de
+ruches, les fumées montent vers le ciel pâle.</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i21"><img src='images/i21.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">BONDOUKOU VU DU SUD-EST</p>
+</figure>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_171">[171]</span><a id=
+"c08"></a>VIII</h2>
+
+<p class="sch1">CHEZ SITAFA.</p>
+
+<p>De Sapiasé à Bondoukou, on franchit la chaîne de hauteurs qui
+sépare le bassin du Comoé de celui de la Volta.</p>
+
+<p>Le 29 avril, à dix heures du matin, après une traite de cinq
+heures assez fatigante, nous faisions notre entrée dans
+Bondoukou.</p>
+
+<p>Le premier aspect est des plus inattendus. Adieu les abris de
+palmes des villages forestiers, les cases rondes de Matta et de
+Sapiasé&nbsp;! Toits en terrasse, murailles de brique séchée au
+soleil&nbsp;; le tout formant une masse compacte couleur d’ocre
+jaune au centre d’une immense clairière où des centaines de
+bestiaux pâturent.</p>
+
+<p>Vue ainsi de loin, dans la lumière éblouissante, avec sa mosquée
+au minaret pyramidal, ses crêtes de murailles agrémentées
+d’ornements en pointes, la ville se montre à son avantage. On
+dirait vraiment d’une capitale.</p>
+
+<p>En y regardant de plus près, le tableau change, la<span class=
+"pagenum" id="Page_172">[172]</span> belle ordonnance disparaît.
+C’est la cité saharienne, avec son dédale de ruelles, ses maisons
+massives prenant jour sur des cours. Le vieux Biskra moins les
+dattiers&nbsp;; mais un vieux Biskra croulant, vermoulu, fétide,
+émergeant à peine de la couche d’immondices accumulée par les
+siècles. La perfection dans le délabrement. Tout ce que l’islam si
+riche en guenilles, en vermine éparse dans la poussière dorée, nous
+fait entrevoir ailleurs, semble atteindre ici son apothéose.
+L’incurie poussée à ce point touche au sublime. L’ordure ainsi mise
+en valeur tient du génie.</p>
+
+<p>La population ne doit pas être inférieure à trois ou quatre
+mille âmes. Travailleuse et active, elle donne par son va-et-vient
+continuel l’illusion d’une communauté beaucoup plus nombreuse.</p>
+
+<p>La fraction de la race Mandé-Dioula qui s’est implantée ici
+depuis deux ou trois siècles, sinon davantage, n’a cessé d’y
+prospérer. La position, commercialement parlant, était du reste
+fort bien choisie. Placés sur la ligne de partage des bassins de la
+Volta et du Comoé, les nouveaux venus n’ont pas tardé à monopoliser
+le trafic entre cette partie de la boucle du Niger et le littoral.
+Industriels, commissionnaires, prêteurs sur gages, ils font tous
+les métiers, prêts à spéculer sur tout, sur l’or et sur les cauris,
+sur les kolas, sur les captifs.</p>
+
+<p>La race est belle, de carrure forte, d’allure plus décidée, plus
+virile que la population du Sanwi et de l’Indénié. Les femmes ont
+la démarche légère, une grâce inconnue dans les villages de la
+forêt, où la compagne de l’homme est, le plus souvent, ravalée à
+l’état de<span class="pagenum" id="Page_173">[173]</span> bête de
+somme. Nombre des jeunes vendeuses circulant à travers le marché,
+la corbeille ou la calebasse sur la tête, posée un peu de côté
+comme un bonnet de police par un prodige d’équilibre, sont autant
+de bronzes florentins qui raviraient un statuaire.</p>
+
+<p>Au demeurant, tous, du petit au grand, importuns, loquaces et
+sans gêne, à l’égal de leurs congénères des pays voisins, avec un
+air de supériorité prétentieuse, un parler onctueux, des gestes
+bénisseurs dont on se lasse vite.</p>
+
+<p>Tout le monde ici est «&nbsp;Karamokho&nbsp;» (homme illustre),
+s’il n’est déjà «&nbsp;Allahmokho&nbsp;» (homme de Dieu).
+«&nbsp;Karamokho&nbsp;» l’individu qui vient vous vendre un mouton,
+des ignames, des bananes&nbsp;; «&nbsp;Allahmokho&nbsp;» le
+négociant exhibant à sa clientèle des pagnes à ramages et des
+amulettes, le mendiant qui, la nuit tombée, psalmodie sa prière de
+maison en maison sur un rythme d’enterrement. Cette profusion de
+titres honorifiques a je ne sais quoi d’agaçant. C’est comme si
+chez nous chacun, du porteur d’eau au ministre, se donnait de
+l’altesse et du monseigneur.</p>
+
+<p>La maison de Sitafa, notre hôte, est un spécimen accompli d’une
+installation d’homme riche à Bondoukou.</p>
+
+<p>Sitafa est l’un des notables de l’endroit, le plus cossu
+peut-être. Il a de la monnaie plein ses coffres, guinées anglaises
+et sachets de poudre d’or&nbsp;: il possède des pépites grosses
+comme le poing, je ne sais combien de mètres cubes de cauris.
+Quinze femmes se disputent les honneurs de sa couche&nbsp;; une
+légion de captifs vaquent à son service.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id=
+"Page_174">[174]</span>«&nbsp;Captif&nbsp;» est, par parenthèse,
+l’euphémisme pour désigner ici l’esclave. Il existe, au reste, une
+différence marquée entre la situation du «&nbsp;captif&nbsp;» et
+l’esclavage tel qu’il est pratiqué sur d’autres points du continent
+noir. Le captif est, presque toujours, acheté tout enfant sur les
+marchés de l’intérieur, à la suite de guerres. Une fois chez son
+maître, il fait en quelque sorte partie de la famille, y prend
+femme, et n’est point exposé à passer de main en main comme un
+article d’échange, sinon en punition d’une faute grave. Souvent il
+est chargé de missions de confiance. C’est lui qui, pour le compte
+de son maître, colportera des marchandises, conduira une caravane
+de l’intérieur à la côte et recevra en retour une prime modique qui
+peu à peu lui constitue un pécule. Le maître, en plus d’un cas, lui
+donnera des marques d’attachement, lui fera en mourant un legs
+parfois important. Si le captif n’obtient pas sa liberté, sa
+descendance a chance de s’affranchir. J’ai vu un homme de position
+indépendante, ayant gagné dans le commerce une certaine fortune,
+dont le père était captif dans la famille de notre hôte. Les
+relations étaient demeurées, de part et d’autre, affectueuses. Ce
+descendant de serfs, parlant de lui-même, disait non sans
+fierté&nbsp;: «&nbsp;Je suis un homme de Sitafa&nbsp;», du ton dont
+un laird des vieux clans d’Écosse se serait écrié&nbsp;: «&nbsp;Je
+suis un homme de Douglas&nbsp;!&nbsp;»</p>
+
+<p>La position du captif, au moins dans cette partie du Soudan,
+n’est pas sans offrir quelque analogie avec celle du
+<em>famulus</em> antique.</p>
+
+<p>Sitafa a autour de lui bon nombre de ces familiers,<span class=
+"pagenum" id="Page_175">[175]</span> une cinquantaine environ. Le
+principe de la division du travail est strictement appliqué. Chacun
+a sa besogne déterminée, qui n’est jamais bien lourde et dont il
+s’acquitte à sa guise avec un sans-façon remarquable. Il y a le
+captif du cheval, le captif de la vache, celui des moutons et de la
+volaille, chacun spécialement préposé à la garde et aux soins de
+ces divers animaux&nbsp;; le captif chargé de balayer la cour — une
+sinécure&nbsp;! — le porte-clefs&nbsp;; l’homme qui prépare le
+repas et le lit du maître, etc., etc.</p>
+
+<p>Les métiers de notre hôte sont multiples. Sitafa est un vrai
+Protée, tour à tour marchand, entrepositaire, courtier, changeur,
+entrepreneur de transport. «&nbsp;Homme illustre&nbsp;», cela va
+sans dire. «&nbsp;Homme de Dieu&nbsp;», pas pour un sou, pratiquant
+la manœuvre des faux poids ou le jeu des deux balances, une pour la
+vente, l’autre pour les achats, avec une effronterie qu’eût enviée
+Robert Macaire. Ce qui n’empêche pas le drôle de faire ses salâms à
+grands gestes, pour la galerie, en suppliant Allah de bénir son
+petit commerce. Bon diable au demeurant, et grossier comme pain
+d’orge. Mais son industrie maîtresse est celle de <em>diatiké</em>
+ou logeur. C’est lui qui héberge les voyageurs et les caravanes. Il
+est le Grand-Hôtel de l’endroit.</p>
+
+<p>La maison occupe un espace très vaste. C’est une façon de
+caravansérail, une suite de cours encadrées de bâtisses en terre
+très basses, crevassées, fleurant la crasse et la moisissure
+séculaires. Une entrée unique pour les gens et pour le bétail. On y
+accède par les ruelles les plus étranglées de la ville, parmi des
+monceaux<span class="pagenum" id="Page_176">[176]</span> d’ordures
+et de déjections où il est difficile de ne pas piétiner.</p>
+
+<p>L’habitation principale, située dans la première cour, ce qui
+lui vaut le privilège de servir de passage à la valetaille et aux
+animaux domestiques, rappelle en petit le préau d’une maison
+centrale&nbsp;: quatre murs percés d’une demi-douzaine de cellules
+sans jour, sans air, où l’on ne pénètre qu’en se courbant. Les
+murailles ont trois pieds d’épaisseur, le plafond de perches
+entrecroisées qui supporte la terrasse est à peine élevé de deux
+mètres. L’intérieur de ces antres est égayé par un badigeon de
+bouse de vache.</p>
+
+<p>La vermine pullule&nbsp;: punaises, cancrelats, araignées
+grosses comme des crabes. La température, nuit et jour, ne descend
+jamais au-dessous de trente degrés. Impossible de fermer l’œil. Le
+soir venu, nous traînons nos couchettes dans la cour, préférable à
+tous égards, en dépit de la promiscuité qui y règne et des senteurs
+qu’elle exhale. Et la nuit se passe tant bien que mal, tandis
+qu’autour de nous les gens jacassent, vont, viennent, procèdent
+avec la candeur des premiers âges à la satisfaction de leurs
+exigences les plus intimes, se soulagent ici ou là, au petit
+bonheur.</p>
+
+<p class="tb">*<br>
+* *</p>
+
+<p>Bondoukou présente ce caractère, peut-être unique, d’une cité
+musulmane capitale d’un pays fétichiste.</p>
+
+<p>Mahométisme des plus accommodants d’ailleurs, qui<span class=
+"pagenum" id="Page_177">[177]</span> ne rêve, à l’ombre de la
+mosquée de terre battue, ni conquêtes, ni guerre sainte. Il s’agit
+moins ici de ferveur religieuse que d’une question de décorum,
+d’une loi morale dont on observe les préceptes, de même que l’on
+porte un vêtement pour se distinguer des peuples voisins, de
+condition inférieure, adonnés à des jongleries, et qui vont tout
+nus. Les musulmans de Bondoukou et de Kong ne professent aucune
+prévention contre l’infidèle, blanc ou noir. Tout entier aux
+affaires, leur esprit très positif n’entend rien aux abstractions.
+Cultiver, trafiquer, colporter sur les marchés soudaniens tout ce
+qui peut faire l’objet d’une vente ou d’un échange, tel est leur
+rôle. Ils constitueront, avant qu’il soit longtemps, la meilleure
+clientèle de nos factoreries du littoral. En attendant, ce sont,
+pour la plupart, de braves gens, hospitaliers, serviables,
+observateurs des traités librement consentis, des amis sûrs. Ils
+représentent déjà la civilisation, une civilisation noire, bien
+imparfaite encore, mais qui étonne au sortir des ténèbres de la
+forêt.</p>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i22"><img src='images/i22.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">RUELLE DEVANT LA MAISON DE SITAFA</p>
+
+<p class="cp4">(BONDOUKOU)</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>Le Mandé-Dioula vit dans les meilleurs termes avec l’autochtone
+et reconnaît la souveraineté d’un païen, le vieil Ardjima, roi de
+l’Abron.</p>
+
+<p>Il ne déclare pas la guerre aux superstitions indigènes, mais se
+borne à en tirer un bénéfice honnête, se fait marchand de gri-gris,
+de sachets mystérieux, dont le noir porte sur lui un assortiment
+complet. Dans cette colonie de marchands, tout, y compris la
+religion, est prétexte à négoce.</p>
+
+<p>Les Abrons ne sont représentés ici que par un groupe<span class=
+"pagenum" id="Page_178">[178]</span> de cent à cent cinquante
+individus qui occupent un hameau aux cases de chaume, à une portée
+de fusil de la ville. Leur chef est le délégué officiel de
+l’autorité royale, autorité plus nominale que réelle, mais à
+laquelle, en certains cas, le Bondoukou musulman ne dédaigne pas de
+recourir.</p>
+
+<p>Lors de notre arrivée, la population était en liesse à
+l’occasion de la clôture du Ramadan. Réjouissance musulmane
+célébrée avec un tumulte et un luxe d’accessoires qui révèlent le
+voisinage immédiat du pays des fétiches. Les deux quartiers, ville
+haute et ville basse, chantaient et processionnaient, faisant
+assaut de vacarme. Sur les peaux luisantes, frottées de beurre de
+Cé, chatoyait le bric-à-brac des grands jours&nbsp;: amulettes de
+tout genre, oripeaux de nuances criardes. Détail à noter, dans
+cette foule mahométane&nbsp;: les hommes sont les plus vêtus&nbsp;;
+l’ample boubou en cotonnade de Kong, à ramages bleus et rouges, les
+drape majestueusement à la romaine. Les femmes vont le torse nu, le
+pagne roulé autour des reins. La partie essentielle de leur
+toilette est la coiffure, édifice compliqué, la haute perruque en
+cimier agrémentée de pendeloques. Elles brandissent une sorte de
+crécelle composée d’une calebasse recouverte d’un filet très lâche,
+dans les mailles duquel sont enfilées des cauris — la monnaie du
+pays, monnaie encombrante (trois cents de ces coquillages
+représentent la valeur de cinquante centimes).</p>
+
+<p>Tout ce monde marchait en bataillon serré, scandant le pas par
+une mélopée chantée à tue-tête où les mêmes<span class="pagenum"
+id="Page_179">[179]</span> paroles sur le même dessin mélodique
+reviennent à l’infini. En tête de la procession, les griots, armés
+de fouets, bondissaient et vociféraient, élargissant la haie des
+curieux à grands coups de lanières.</p>
+
+<p>La fête, comme il arrive souvent, a dégénéré en bagarre. Au
+moment où nous regagnions nos cases, des gerbes de flammes
+s’élevaient dans la direction du marché. Croyant d’abord à un
+simple accident, à une flambée causée dans les auvents de paille
+par les tisons de quelque marchande de friture, nous allions
+rebrousser chemin pour aider à circonscrire le sinistre en faisant
+la part du feu. Les noirs affolés ne songent jamais à ce procédé
+élémentaire. Vint à passer un des fils de notre hôte. L’enfant, par
+une pantomime expressive, nous enjoignit de rentrer. Là-bas, il n’y
+avait rien de bon à gagner&nbsp;; les horions pleuvaient&nbsp;:
+déjà un homme avait péri. Réflexion faite, qui pouvait répondre
+que, dans cette foule superstitieuse et surexcitée, quelque
+imbécile ne s’aviserait pas d’attribuer à l’arrivée des blancs, à
+un maléfice lancé par eux, les malheurs de la journée&nbsp;? Cette
+voix trouverait certainement de l’écho, et la position pouvait
+devenir critique. Mieux valait s’abstenir.</p>
+
+<p>Renseignements pris, personne n’avait eu garde de nous mettre en
+cause. Le hasard ou les sortilèges n’étaient pour rien dans
+l’événement. Les griots, par une distribution de coups de fouet
+trop libérale, avaient provoqué le conflit. Des invectives on en
+était venu aux coups, puis aux mesures incendiaires. Le feu, en
+l’absence de toute brise, s’éteignait de lui-même au<span class=
+"pagenum" id="Page_180">[180]</span> bout de trois heures. Mais
+toute la nuit le village fut sur pied. Notre hôte avait réuni chez
+lui tous ses fidèles&nbsp;: dans ces conciliabules on agitait les
+résolutions à prendre pour le lendemain. Les esprits paraissaient
+très montés. De part et d’autre on ne parlait de rien moins que de
+recommencer la lutte au petit jour. On allait expédier des
+émissaires dans les villages des environs, rassembler des troupes,
+élire un chef de guerre, que sais-je&nbsp;?... Le jour est venu, le
+soleil s’est levé sur un horizon immaculé&nbsp;; pas une clameur
+guerrière n’a retenti dans la ville ou dans les campagnes. Le bilan
+de la journée se chiffre par un mort, une demi-douzaine d’éclopés,
+quantité de vermine livrée aux flammes et un marché réduit en
+cendres. Telle fut cette bataille dont les moindres incidents,
+perpétués et magnifiés par la tradition, seront discutés en plein
+midi sous les arbres des carrefours, la nuit, dans la tiédeur des
+cours empestées, par les générations futures.</p>
+
+<p>Les conseils pacifiques qui avaient prévalu émanaient
+précisément du chef de la religion, l’Almamy. On s’était, d’après
+ses avis, décidé à laisser au vieux roi le soin de régler le
+différend. Une délégation devait se rendre auprès de lui à Amenvi
+et solliciter ses bons offices.</p>
+
+<p>Ardjima accueillit favorablement la requête, envoya à Bondoukou
+un de ses fils qui s’aboucha avec les notables des deux quartiers
+en hostilité, distribua aux uns et aux autres de bonnes paroles et
+se tira de l’arbitrage à la satisfaction générale.</p>
+
+<p>Faute d’autre abri, les marchés se tiennent
+provisoirement<span class="pagenum" id="Page_181">[181]</span> au
+pied des arbres, à l’ombre d’un pan de mur, un peu partout. La
+caractéristique de ces marchés est l’absence presque absolue de
+denrées européennes. Sur les éventaires s’étalent les pains de
+beurre végétal (beurre de Cé), les chenilles séchées que l’on
+pulvérise pour en assaisonner les aliments, condiment fort apprécié
+des gourmets, les noix de kola blanches et rouges. Campées derrière
+un écran de paille, les marchandes de <em>niomis</em> (galettes de
+mil au beurre végétal) surveillent leur friture que des fillettes
+vont ensuite offrir à domicile.</p>
+
+<p>La vente des tissus n’a pas lieu en plein vent. Les principaux
+articles sont les cotonnades de Kong et les couvertures en belle
+laine du Macina. Ici même on fabrique des étoffes analogues à
+celles de Kong, mais moins fines. Le tisserand dresse son métier
+primitif dans un coin d’ombre quelconque, sous un parasol de
+nattes. Le travail s’opère par bandelettes larges de 10 centimètres
+sur 5 à 6 mètres de long, rayées de bleu et de blanc. Ces bandes
+sont ensuite assemblées par des coutures en gros fil de coton. Il y
+a plusieurs teinturiers disposant d’une cinquantaine de puits. La
+nuance universellement adoptée est le bleu foncé tirant sur le
+noir.</p>
+
+<p>La véritable influence, l’homme le plus considéré, dont on
+invoque à tout propos l’arbitrage et dont les décisions font loi,
+c’est l’almamy ou chef religieux.</p>
+
+<p>L’almamy de Bondoukou, Ibrahima Kitaté, est un grand vieillard,
+encore droit malgré ses quatre-vingts ans bien sonnés. La tête est
+fine, la physionomie bienveillante, la parole douce sans emphase,
+le geste sobre.<span class="pagenum" id="Page_182">[182]</span>
+L’ensemble du personnage est vénérable&nbsp;: on rencontre trop
+rarement chez les noirs, même avancés en âge, cette dignité
+d’allures qui commande le respect.</p>
+
+<p>Quand nous lui avons fait notre première visite, le jour de
+notre arrivée, il était étendu sur une natte, devant sa porte,
+entouré de quelques serviteurs, un manuscrit du Coran à portée de
+la main, égrenant son chapelet. Le salâm de quatre heures était
+proche. Sur la place encore inondée de lumière, les fidèles se
+dirigeaient vers la petite mosquée coiffée de trois minarets en
+forme de pyramides. Du plus loin qu’ils apercevaient le vieillard,
+les passants s’inclinaient, les mains jointes sur la poitrine.
+L’entrevue fut on ne peut plus cordiale, bien que nous nous soyons
+soustraits le plus vite possible aux compliments de bienvenue afin
+de ne pas gêner l’almamy dans ses dévotions.</p>
+
+<p>Depuis, le digne homme est venu plusieurs fois nous voir. Pas un
+jour ne s’est passé sans qu’il dépêchât un de ses gens pour prendre
+de nos nouvelles et répéter au capitaine Binger combien il
+remerciait Dieu de lui avoir permis, à lui si vieux, de revoir une
+fois encore le chef blanc dont il avait conservé si bon souvenir.
+Il nous a envoyé un mouton d’une blancheur d’hermine et un pot de
+miel. La mission, de son côté, lui a fait quelques cadeaux, boubous
+brodés, bournous, chechias, du papier, des plumes, des couleurs,
+articles si recherchés des marabouts. L’envoi a provoqué chez le
+destinataire une effusion de gratitude. Le jour même il arrivait
+présenter ses remerciements. La scène n’a pas été sans
+grandeur.</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i23"><img src='images/i23.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">UN COIN DU MARCHÉ (BONDOUKOU)</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_183">[183]</span>— Ce que vous
+m’avez donné — à moi, pauvre serviteur de Dieu — c’est comme si
+vous l’aviez donné à Dieu même.</p>
+
+<p>Puis, sans autre préambule, il appelait sur nous les bienfaits
+du Très-Haut&nbsp;:</p>
+
+<p>— Que Dieu vous accorde le bonheur, la santé, la force, la
+richesse, la gloire d’une postérité nombreuse, etc., etc.</p>
+
+<p>Les trois disciples assis en face du Maître répétaient en chœur
+chacune des formules comme les répons d’une litanie.</p>
+
+<p>La visite s’est terminée sur une prière improvisée à notre
+intention&nbsp;:</p>
+
+<p>— Daigne le Tout-Puissant écouter la voix du vieillard son
+serviteur. Qu’il prenne ces hommes blancs sous sa garde, leur donne
+un heureux voyage, écarte de leur sentier les obstacles et les
+périls&nbsp;; qu’il les conduise par la main jusque dans leur pays
+et les ramène sains et saufs dans leurs villages, à l’ombre de
+leurs cases.</p>
+
+<p>Les assistants — la cour est pleine de monde — la tête courbée,
+les mains appuyées sur le front, répondent&nbsp;:</p>
+
+<p>— Amina&nbsp;! (Ainsi soit-il&nbsp;!)</p>
+
+<p class="tb">*<br>
+* *</p>
+
+<p>La chaleur croissante et l’infection de l’air nous éprouvent. La
+dysenterie a fait son apparition. Heureusement<span class="pagenum"
+id="Page_184">[184]</span> le bon Crozat veillait et a triomphé du
+mal en quelques heures.</p>
+
+<p>Nos hommes ne sont guère en meilleur état. Accoutumés à l’ombre,
+à la fraîcheur relative de leur pays boisé, aux ablutions
+fréquentes, ils supportent avec peine la sécheresse, cet
+emprisonnement dans des cours fétides, au milieu de ce peuple dont
+les coutumes et la langue leur sont inconnues. Deux ou trois cas de
+variole se sont déclarés. L’épidémie sévit en ce moment à
+Bondoukou, où elle cause d’assez sérieux ravages. Quant à se
+laisser vacciner, le noir n’y consentirait à aucun prix. C’est là
+un fétiche «&nbsp;bon pour blancs&nbsp;».</p>
+
+<p>Notre bagage, il est vrai, s’allège. Nous pourrons laisser ici
+les moins valides, qui regagneront aisément le Sanwi dès qu’ils
+seront en état d’entreprendre le voyage. D’ici là l’hospitalité de
+Sitafa leur est acquise — il est payé pour cela — et l’Almamy
+s’assurera que notre hôte tient ses promesses.</p>
+
+<p>Parmi ceux que nous congédions figure Anoman, notre cuisinier,
+devenu impossible. Il sera remplacé par un simple porteur, Kassi,
+que ses antécédents ne semblaient pas destiner à la dignité de
+maître queux. Sa ratatouille n’en sera pas pire. Au moins
+consentira-t-il à allumer le feu, ce que nous ne pouvions même plus
+obtenir de son prédécesseur. Une heure après l’arrivée à l’étape,
+lorsque, les dents longues, quelqu’un de nous partait en
+reconnaissance du côté de la cuisine, il trouvait le foyer mort.
+Sans doute le chef était allé aux provisions&nbsp;? Erreur. Vautré
+sur le ventre, Anoman dormait du sommeil du juste. Nous voici
+débarrassés<span class="pagenum" id="Page_185">[185]</span> de cet
+oiseau. — C’est ce que veut dire le mot en agni — et jamais nom ne
+fut moins volé.</p>
+
+<p>La plus grande souffrance provient du manque d’eau. Pas une
+source, pas un rivulet&nbsp;: un simple marigot qui ne coule qu’à
+la saison des pluies. Le reste de l’année, on s’abreuve dans des
+puisards, autant de dépotoirs où les averses drainent les
+ignominies d’alentour. L’eau, filtrée avec le plus grand soin et
+bouillie, n’en garde pas moins une apparence savonneuse et une
+saveur ammoniacale qui soulèvent le cœur.</p>
+
+<p>Et cependant, malgré la saleté repoussante, la vermine, la
+clientèle d’importuns suspendus à vos grègues dès le petit jour,
+les rassemblements de deux ou trois cents curieux que suscite la
+moindre tentative pour prendre une photographie, un croquis&nbsp;;
+malgré les nuits plus fatigantes que les jours, malgré ses eaux
+empoisonnées, Bondoukou n’est pas sans attraits, à certaines
+heures. Lorsque le soir descend sur cette ville étrange&nbsp;;
+quand les collines lointaines s’estompent de bleu sur l’horizon des
+forêts&nbsp;; au moment où le bétail, éveillé de la torpeur du
+jour, s’ébroue dans les pâturages, où les fidèles, après la prière,
+viennent prendre le frais, assis sur les racines des ficus, un
+grand calme, une paix souveraine semble envelopper cette petite
+cité marchande isolée à la lisière des bois.</p>
+
+<p class="datesect1">6 mai.</p>
+
+<p>Nous comptons partir dans cinq ou six jours, bien qu’on insiste
+pour nous retenir jusqu’à la fin de la lune. Trois semaines, ce
+serait un peu long. La lune est<span class="pagenum" id=
+"Page_186">[186]</span> toute neuve, et son retour récent a même
+été prétexte à réjouissance. La cour de Sitafa n’a pas désempli de
+la journée. En général les visites commencent après la prière de
+quatre heures et se suivent jusqu’à huit ou neuf. Les arrivants
+s’assoient sur leurs talons autour de notre <em>diatiké</em>
+allongé sur sa natte, et l’on cause tout en égrenant son chapelet.
+L’affluence est grande les jours de nouvelle lune. De même que chez
+certaines nations d’Europe, — chez les Grecs orthodoxes, notamment,
+— les gens s’abordent, le matin de Pâques, par ces mots&nbsp;:
+«&nbsp;Christ est ressuscité&nbsp;», il est d’usage de venir ces
+jours-là voir ses amis, uniquement afin de leur annoncer cette
+bonne nouvelle&nbsp;: «&nbsp;La lune est revenue&nbsp;!&nbsp;»</p>
+
+<p>Lorsque notre hôte, entre neuf et dix, rentre dans ses
+appartements, il a vu défiler de soixante à quatre-vingts figures
+de connaissance qui lui ont débité la même phrase. Et Sitafa, en se
+mettant au lit, doit, à n’en pas douter, savoir à quoi s’en tenir
+sur le cours de la lune&nbsp;!</p>
+
+<p>Nous procédons, non sans plaisir, à nos préparatifs de départ.
+De Bondoukou à Kong on compte environ quinze jours. Le sentier, par
+places, est praticable aux bêtes de somme&nbsp;; aussi ferons-nous
+le trajet partie à pied, partie à âne. Après nos trois mois de
+marche en forêt&nbsp;; nous échangerons volontiers la canne du
+piéton pour le bât de la bourrique.</p>
+
+<p>Sitafa s’est chargé de nous maquignonner des ânes. Il eût désiré
+nous vendre, par la même occasion, son cheval, un animal jaune
+filasse, un peu plus haut qu’une<span class="pagenum" id=
+"Page_187">[187]</span> chèvre et d’une maigreur diaphane. Sitafa
+l’enfourchait, une fois la semaine, pour se rendre à la mosquée, en
+grande pompe. L’animal employait le reste du temps à s’ébrouer dans
+la cour, sur l’herbe fraîche que lui apportait, matin et soir, son
+captif attitré. La nuit, ce serviteur zélé ne manquait jamais de
+lui suspendre au cou une clochette fêlée, — la nuit seulement, —
+attention délicate qui, dans l’état d’énervement où nous étions,
+nous condamnait à de fâcheuses insomnies. Agacé, certain soir,
+j’enlevai à la bête son carillon et le dissimulai dans ma poche.
+Mais le silence inusité réveilla maître et valets, qui, très
+agités, se mirent incontinent en quête de l’objet perdu. Je
+consentis à calmer leurs alarmes à la condition que, jusqu’à la fin
+de notre séjour, le cheval-orchestre donnerait ses auditions
+pendant les heures diurnes, ce à quoi Sitafa voulut bien consentir
+avec une petite moue. Car ce bruit lui était nécessaire pour
+s’endormir&nbsp;; cette musique berçait agréablement ses rêves et
+ses amours. Ledit palefroi fournirait difficilement plus d’une
+étape&nbsp;; nous donnons la préférence à maître Aliboron.</p>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i24"><img src='images/i24.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">UNE VISITE CHEZ SITAFA</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>Tous les bourriquots présentables, sans parler des autres, nous
+ont été amenés, les prix âprement débattus. Chaque bête nous coûte
+de cent à cent cinquante francs, un tiers de plus que sa valeur
+réelle. Nous avons fait emplette d’un animal supplémentaire qui
+portera la provision de mil&nbsp;; on ne pourrait en effet s’en
+procurer avant d’avoir atteint le Comoé, c’est-à-dire avant une
+dizaine de jours.</p>
+
+<p>Nos arrangements complétés, après une visite d’adieu<span class=
+"pagenum" id="Page_188">[188]</span> à l’almamy, qui appelle une
+dernière fois sur la caravane la protection d’Allah, le 11 mai, au
+soleil levant, nous sortions de la capitale de l’Abron par le
+sentier de Kong.</p>
+
+<p>Notre hôte et l’un de ses fils nous escortèrent jusqu’à une
+lieue de la ville. Quand ils eurent pris congé, réitéré les
+protestations d’amitié et les baisements de main, en nous suppliant
+de revenir les voir..... avec d’autres, beaucoup d’autres
+marchandises, ils demeurèrent longtemps sans faire demi-tour, les
+regards fixés sur la caravane qui s’éloignait lentement vers le
+nord-ouest. Ma dernière impression de Bondoukou, c’est, dans les
+hautes herbes trempées de rosée, la sombre silhouette du
+<em>diatiké</em> planté sur son cheval jaune.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_189">[189]</span><a id=
+"c09"></a>IX</h2>
+
+<p class="sch1">PAYS DE KONG.</p>
+
+<p class="datesect1">14 mai.</p>
+
+<p>Ces premiers jours de chevauchée nous ont remis. Cela nous
+paraît bizarre d’être ainsi portés après tant de lieues parcourues
+sur nos jambes. Il est rare, à vrai dire, que l’étape s’achève sans
+que l’on soit forcé de mettre pied à terre pour franchir un passage
+scabreux. Le terrain, sur une distance de quarante à cinquante
+kilomètres, est très accidenté. C’est une succession de coteaux,
+sillonnés de ruisseaux encaissés qui nécessitent de fréquentes
+haltes. Il faut décharger les bêtes, les pousser de force dans le
+ravin, puis les hisser sur l’autre berge, plus mortes que vives,
+ruisselantes de fange, et procéder de nouveau à l’arrimage des
+ballots. En réalité, c’est tout au plus si nous restons en selle
+une heure sur deux. Mais la marche ne nous effraye point. Le
+malaise qui nous envahissait était dû moins aux fatigues de la
+route qu’aux longues stations dans les villages, à Bondoukou en
+particulier, à la promiscuité<span class="pagenum" id=
+"Page_190">[190]</span> de la plèbe vermineuse, aux nuits sans
+sommeil, à l’atmosphère empoisonnée.</p>
+
+<p>Nous respirons à présent. Nos nerfs se détendent&nbsp;: les
+regards déshabitués de la lumière, las de scruter la pénombre
+interminable des futaies, se reposent sur cet horizon varié, sur le
+vert plus tendre des clairières. Les matinées sont d’une infinie
+douceur. Brise fraîche, ciel pommelé, température d’Europe.</p>
+
+<p>Ce n’est pas que l’éloignement des villes, l’enchantement du
+plein air nous affranchisse des importuns. Je n’en veux pour preuve
+que les incidents de l’avant-dernière nuit au hameau de
+Fouangansoura.</p>
+
+<p>L’endroit était joli, paisible, sur une hauteur balayée par la
+brise&nbsp;; tout auprès, la rivière Bâ coulait entre des collines
+boisées. Déjà nous nous félicitions de notre nouveau gîte qui
+allait nous faire oublier la cour empestée de Sitafa et son vacarme
+de caravansérail.</p>
+
+<p>Jusqu’à dix heures, en effet, tout alla bien&nbsp;; la soirée
+fut d’un calme idyllique. Le chef et les notables étaient venus,
+suivant l’usage, faire un bout de causette, puis s’étaient retirés
+à pas discrets, en gens désireux de laisser reposer leurs hôtes. Et
+nous sommeillions, depuis un quart d’heure à peine, lorsqu’un
+atroce charivari nous éveilla. Une bande armée de crécelles
+parcourait le village en poussant de plaintives clameurs.</p>
+
+<p>Les exécutants, le chef en tête, s’approchaient de nos cases et
+nous donnaient l’explication de tout ce bruit. Un gros nuage
+s’avançait qui menaçait de manger la lune. On suppliait le
+capitaine de délivrer un remède pour conjurer un tel malheur.
+Binger en riant parvint<span class="pagenum" id=
+"Page_191">[191]</span> à les congédier, peu rassurés pourtant.
+Mais bientôt le trouble du populaire se changeait en épouvante
+lorsque, le nuage passé, la lune reparut. — L’instant (nuit du 11
+au 12 mai) coïncidait avec une éclipse partielle de notre
+satellite. — Le phénomène, par un hasard étrange, s’était produit
+précisément pendant que la pleine lune était dissimulée sous la
+nuée. Maintenant elle revenait, mais mutilée, méconnaissable.
+Nouvelle visite, plus bruyante cette fois, du chef et de ses
+administrés. — «&nbsp;La lune est mangée&nbsp;! Il en manque un
+grand morceau&nbsp;!...&nbsp;» On leur répond de prendre patience,
+que le mal sera réparé dans quelques minutes. Ils n’en croient
+rien. Il faudrait d’abord qu’ils nous crussent sur parole&nbsp;;
+car, durant l’entretien, un rideau de vapeur s’est de nouveau
+interposé, et le ciel va rester couvert pendant la plus grande
+partie de la nuit.</p>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i25"><img src='images/i25.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">CAPTIVES DE SITAFA (BONDOUKOU)</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>Jusqu’au matin Fouangansoura fut en rumeur. Les habitants ne
+réintégraient leurs cases qu’aux premières lueurs de l’aube&nbsp;;
+l’astre venait de reparaître dans sa rotondité parfaite. Mais s’ils
+avaient retrouvé la lune, nous avions, nous, perdu le sommeil.</p>
+
+<p>A quelque cent mètres de Kindi, notre campement d’hier, remarqué
+les débris d’une importante bourgade, une ruine toute neuve où
+traînaient encore au milieu des cases éventrées, noircies par
+l’incendie, divers ustensiles, vases, terrines, caisses de
+tam-tams, abandonnés par les habitants dans le désordre de la
+retraite. Cette localité, nous a-t-on dit, a été rasée, il y a un
+an, par les ordres d’Ardjima, en punition de je ne sais quel
+méfait. Qu’est devenue la population&nbsp;? Mystère.<span class=
+"pagenum" id="Page_192">[192]</span> Les occupants du nouveau Kindi
+ont tenté de nous donner, à ce sujet, des explications dont le
+résultat le plus appréciable a été d’embrouiller davantage le fil
+de l’histoire. Dans la politique nègre, tout est confusion et
+ténèbres.</p>
+
+<p>En dépit de son appellation arabe, le village où nous
+stationnons aujourd’hui, El Hedi (le Dimanche), ne contient aucun
+musulman. Le nom lui aura été imposé par les Dioulas voyageurs.</p>
+
+<p>Pendant le déjeuner, un incident. Un serpent s’est glissé chez
+le docteur. Le boy de Crozat, tout ému, apporte la nouvelle,
+ajoutant que le reptile est gros comme la jambe. L’intrus, roulé
+sous la couchette, est délogé avec une gaule et abattu d’un coup de
+fusil. Ce n’est point le boa annoncé, mais une superbe vipère
+noire, longue de deux mètres, armée de terribles crocs. Des espèces
+de bajoues lui donnent une certaine ressemblance avec le cobra de
+l’Inde. Rarement ces bêtes pénètrent à l’intérieur des villages. Le
+cas pouvait être attribué à ce fait que la case du docteur était
+isolée des autres et placée immédiatement à la lisière du bois.
+C’est la seconde apparition de ce genre, depuis le début du voyage.
+Quoique les reptiles abondent, on peut circuler pendant des mois
+sans en apercevoir un seul&nbsp;; ils se dérobent au bruit d’une
+troupe en marche.</p>
+
+<p>Dans le village, plusieurs albinos, dont une femme, nommée Firi,
+que j’ai eu beaucoup de mal à photographier. Elle pleurait,
+cherchait à fuir et croyait évidemment sa dernière heure venue.</p>
+
+<p class="datesect1"><span class="pagenum" id=
+"Page_193">[193]</span>Kagoué, vendredi 20.</p>
+
+<p>Les collines se sont effacées&nbsp;; la végétation devient plus
+maigre, la population moins dense. Du 18 au 19, entre Panamvy et
+Nasian, sur une distance de cinquante kilomètres, nous avons
+traversé une région absolument inhabitée. La plaine herbeuse se
+déroulait à l’infini&nbsp;: çà et là seulement, un bouquet d’arbres
+marquant l’emplacement d’une mare ou d’un ruisseau, de nombreux
+affleurements de roche ferrugineuse, de granit accusant très
+nettement le travail des anciens glaciers. Nous avons même dépassé
+de remarquables blocs erratiques.</p>
+
+<p>Le trajet est monotone à l’extrême&nbsp;: une série de plateaux
+légèrement ondulés, un désert piqué d’arbustes grêles. A cette
+époque de l’année, des orages quotidiens font foisonner sur ces
+plaines les herbes folles. Au moment de la sécheresse, la
+réverbération du soleil doit y être intolérable. Même en cette
+saison, il est très dur de voyager en terrain découvert passé neuf
+heures du matin.</p>
+
+<p>A partir de Nasian, on a l’impression d’être parvenu à une
+altitude relativement élevée&nbsp;; mais rien ne rompt l’uniformité
+du vaste horizon, si ce n’est, dans un lointain bleuâtre, des
+crêtes apparues au lever du soleil, vers le nord, dans la direction
+du Lobi.</p>
+
+<p>Villages très clairsemés, espacés de trois à quatre heures en
+moyenne. Qui en a vu un en a vu cent&nbsp;; partout la même case
+malinké, ronde, à toit conique, les mêmes fétiches pendus aux
+parois, la même femme<span class="pagenum" id=
+"Page_194">[194]</span> occupée, son marmot ficelé en croupe, à
+piler une pâtée quelconque dans un mortier de bois. Quelques
+cultures d’ignames ou de maïs&nbsp;; d’assez beaux troupeaux
+paissant aux abords des villages, en toute liberté, à tel point
+qu’il n’est pas rare d’être éveillé au milieu de la nuit par une
+incursion de chèvres ou de moutons prenant leurs ébats dans notre
+case, sinon par la visite d’un bœuf au souffle bruyant.</p>
+
+<p>Peu de monde sur le chemin. Les gens de Kong sont actuellement
+détournés de leur commerce par une guerre avec des voisins
+pillards, du côté de l’ouest, les Palagas. Les hostilités
+retiennent sous les armes bon nombre d’entre eux. Les caravanes que
+nous croisions venaient, pour la plupart, du pays de Bouna, avec
+des kolas, de l’ivoire, du coton, du sel et quelques articles de
+ferronnerie de fabrication indigène. Hommes et femmes portent
+gaillardement sur la tête leur charge de trente à quarante kilos,
+et marchent bon pas, la lance à la main, le sabre pendu à l’épaule.
+Tous ces caravaniers sont des Mandés-Dioulas, la race voyageuse
+conquise à l’islam. La population des villages est composée de
+Pakhallas sédentaires, cultivateurs, doux et hospitaliers, mais
+fétichistes à l’égal des peuplades de la forêt.</p>
+
+<p>Celle de Kagoué est d’une timidité excessive. Le hameau a tout à
+fait bon air. Des arbres magnifiques l’encadrent, un baobab surtout
+qui, renversé jadis par l’ouragan, a repris racine et projette sur
+la place son ombre tourmentée. Nous avons été bien
+accueillis&nbsp;; mais il ne faut pas songer à prendre des notes,
+un cliché,<span class="pagenum" id="Page_195">[195]</span>
+autrement que par surprise. La vue de l’album ou de la chambre
+noire cause une panique générale&nbsp;; petits et grands prennent
+la fuite. C’est à Kagoué que Binger, lors de son premier voyage, ne
+put obtenir d’être reçu par le chef. Non que celui-ci fût
+hostile&nbsp;: ses offres de services, ses compliments transmis par
+un envoyé témoignaient de ses dispositions amicales. Il refusait
+seulement de se trouver face à face avec le voyageur appartenant à
+une race inconnue. Les années ne paraissent pas avoir atténué ses
+préventions. Il nous a traités de son mieux, amplement
+approvisionnés de maïs et d’ignames, mais est demeuré invisible.
+Ses ancêtres, disait-il, n’avaient jamais vu d’hommes blancs&nbsp;;
+il redoutait, en cédant à sa curiosité, que cette faiblesse ne lui
+portât malheur.</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i26"><img src='images/i26.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">ARBRE RAMPANT — VILLAGE DE KAGOUÉ (PAYS
+PAKHALLA)</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>Violent émoi provoqué par un de nos hommes qui s’est permis de
+dérober un poulet. Le coupable a été vertement tancé et le poulet
+restitué à son propriétaire avec des excuses et un cadeau. Ce n’est
+pas la première fois que nous avons à réprimer ces rapines
+susceptibles de nous créer, même en pays ami, de sérieux
+embarras.</p>
+
+<p>Très vive aussi, l’inquiétude manifestée par mon hôte. Il
+m’avait cédé sa case en me recommandant de ne pas y faire de bruit,
+le moindre tapage pouvant effaroucher les fétiches appendus au mur.
+J’ai promis de m’observer. Mais il n’était pas tranquille et
+revenait à chaque minute voir ce qui se passait, me supplier de ne
+pas chanter, de ne pas siffler surtout. Je n’en ai nulle envie.</p>
+
+<p class="datesect1"><span class="pagenum" id=
+"Page_196">[196]</span>Samedi 21.</p>
+
+<p>Traversée du Comoé, entre Nabaé et Timikou. Le fleuve a près de
+cent mètres de large et roule ses eaux d’un rouge d’ocre, à raison
+de deux à trois kilomètres à l’heure. C’est une magnifique coulée
+où des pirogues lourdement chargées flotteraient aisément&nbsp;;
+elles remonteraient même sans difficultés bien au delà, jusqu’à
+deux journées de marche de Kong. Mais actuellement elles ne
+poussent pas plus haut qu’Attakrou. Ce terminus de la navigation
+est situé à près de cent lieues en aval. Les riverains ne sont pas
+mariniers. Ils ont déjà fort à faire de manœuvrer leur bac informe
+creusé dans un tronc d’arbre.</p>
+
+<p>Le transbordement a occupé tout l’après-midi, l’esquif ne
+pouvant transporter à la fois que six hommes avec leurs charges.
+L’épisode de la journée a été le passage de nos bourriques. On a dû
+d’abord descendre, précipiter plutôt, les malheureuses de la berge
+à pic élevée de plusieurs mètres. Puis, la distance et la rapidité
+du courant ne leur permettant pas de gagner l’autre rive à la nage,
+quatre furent amarrées de chaque côté de l’embarcation. On leur
+maintenait, tant bien que mal, la tête hors de l’eau. Le pis est
+que la pirogue, appesantie par cette remorque, est partie en dérive
+pour atterrir dans un fourré où le débarquement fut un vrai tour de
+force. La traversée a duré une demi-heure. C’est miracle que pas
+une seule de nos bêtes n’ait péri.</p>
+
+<p>Le cinquième bourriquot, qui n’avait pu trouver<span class=
+"pagenum" id="Page_197">[197]</span> place dans le premier convoi,
+nous donnait pendant ce temps des peines inouïes. En voyant
+s’éloigner ses camarades, il s’était mis à braire en désespéré, et
+s’élançait bravement à leur poursuite. Il était perdu si on ne
+l’eût ressaisi juste à temps, et ramené à terre... par la
+queue.</p>
+
+<p class="datesect1">Sipolo, 23 mai.</p>
+
+<p>Une chaîne de hauteurs dont l’altitude atteint près de mille
+mètres, court sur la rive droite du Comoé et se prolonge vers le
+sud en arc de cercle. Nous l’avons escaladée ce matin, entre
+Gouroué et Sipolo. Du col, le regard embrasse un horizon immense,
+mais d’une tristesse infinie, sans autres reliefs qu’une ou deux
+éminences isolées, en forme de cône, pareilles à des récifs en
+plein océan. A perte de vue, la plaine d’un vert sombre mouchetée
+de plaques de sable&nbsp;; à nos pieds, la traînée bourbeuse du
+Comoé qui semble s’engouffrer au loin dans le ciel chargé de
+brumes.</p>
+
+<p>Sous la pluie, la descente du versant ouest est scabreuse. Les
+animaux bronchent, s’affalent sur le flanc. Bien entendu, nous
+avons mis pied à terre et conservons difficilement notre équilibre
+sur la pente détrempée, glissante comme une planche savonnée.
+Depuis notre départ de Bondoukou, les orages se succèdent&nbsp;:
+chaque jour c’est une tornade, parfois deux.</p>
+
+<p>Nous avons laissé derrière nous avec le Comoé, la frontière du
+royaume d’Ardjima, le pays des Pakhallas. La population des
+villages est presque exclusivement composée de captifs de Kong,
+autochtones qui vivent<span class="pagenum" id=
+"Page_198">[198]</span> sinon à proprement parler sous le joug, du
+moins dans la dépendance des Dioulas dont ils sont, en quelque
+sorte, les fermiers, les colons partiaires.</p>
+
+<p>Superstitieux en diable. Le chef de Sipolo nous a désigné, pour
+y installer la cuisine, une case menaçant ruine, appartenant à une
+vieille femme. La maîtresse de céans a vivement protesté contre la
+réquisition, ce qui se conçoit de reste. Il est toujours vexant de
+voir son domicile envahi par des gens qui viennent y faire bouillir
+leur marmite. Mais ce que je serais impuissant à rendre, ce sont
+les vociférations que lui arrache l’apparition du moindre ustensile
+inconnu. C’est là, pour elle, un fétiche destiné à ensorceler sa
+demeure. Le montage du filtre l’a jetée dans des convulsions.</p>
+
+<p>Sipolo est un cloaque&nbsp;: chaumes percés à jour, murailles de
+terre rongées par la mousse. Du sol piétiné par le bétail, empuanti
+par les déjections des bêtes et des gens, montent sous le soleil de
+midi des senteurs inexprimables. Avec quelle joie nous
+abandonnerons le gîte demain, avant l’aurore&nbsp;!</p>
+
+<p class="datesect1">Kawaré, mercredi 25, midi.</p>
+
+<p>Deux longues étapes, de cinq heures en moyenne, sous l’averse.
+Les marigots étaient gonflés. Hommes et bêtes ont été, à plusieurs
+reprises, contraints de les passer à la nage. Le déluge vient
+seulement de cesser. Il aura duré quarante-huit heures
+consécutives. Un de nos porteurs est pris de fièvre violente. Le
+docteur appréhende la variole. Ce serait le troisième cas
+depuis<span class="pagenum" id="Page_199">[199]</span> une semaine.
+Nous avons déjà laissé un malade à Nasian, un autre à Timikou,
+chacun avec un camarade. Il est pénible d’abandonner ainsi ces
+pauvres gens&nbsp;; mais le noir se refusant d’ordinaire à absorber
+d’autres médicaments que les drogues préparées par ses féticheurs,
+il n’y a qu’à laisser agir la nature&nbsp;; le repos sera le
+traitement le plus efficace. D’ailleurs, le premier devoir est de
+mettre notre troupe à l’abri de la contagion&nbsp;: exposer une ou
+deux vies humaines pour le salut du plus grand nombre, telle est la
+loi, en voyage comme à la guerre. En pareille expédition,
+l’infortuné qui tombe au bord du sentier, c’est le matelot emporté
+par une lame&nbsp;: les cœurs se serrent, mais le navire poursuit
+sa route, dans la tempête.</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i27"><img src='images/i27.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">KAWARÉ (PAYS DE KONG)</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>Kawaré se compose de trois villages, distants l’un de l’autre de
+quelque cent pas. L’ordure n’y est pas moins abondante qu’à Sipolo.
+Les immondices s’amoncellent&nbsp;; chacun dépose les détritus
+devant sa case, le temps manquant sans doute pour les transporter à
+dix mètres plus loin, dans la plaine. Kawaré est pourtant la
+résidence d’un prince du sang. Le chef est un Ouattara, de la
+famille royale de Kong, où il occupe le rang de huitième
+héritier.</p>
+
+<p>Ce personnage nous a reçus à l’antique, sous un arbre, entouré
+des notables. Nous lui faisions face, assis sur des nattes. Le
+peuple, rangé en cercle, assistait à l’audience, grattant ses poux.
+Nous avons relaté brièvement le but et l’itinéraire du voyage.
+Après quoi permission nous fut donnée de chercher des logements
+convenables, ce qui n’était pas chose aisée.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_200">[200]</span>Dans la journée,
+second palabre. Un autre chef est venu nous interviewer, histoire
+de vérifier si notre récit concorderait avec les explications
+fournies le matin. Cette confiance nous honore. Hideux, ce vieux
+chef&nbsp;: la face rongée par un lupus. On apporte, sur son ordre,
+une grande calebasse de dolo, la rasade de bienvenue, et, suivant
+les us de la politesse noire, nos hôtes se disposent à se
+rafraîchir les premiers, copieusement. Déjà le vieillard tend vers
+le vase ses lèvres suppurantes, lorsque Binger observe
+tranquillement que l’heure de notre repas est proche&nbsp;: on le
+remercie du cadeau&nbsp;; mais il y a juste de quoi nous
+désaltérer. En même temps, il fait signe à un boy d’emporter le
+dolo dans la case. Et le tour est joué.</p>
+
+<p>Nous craignions d’être obligés de séjourner ici jusqu’à
+après-demain, pour faire honneur au chef, dans le cas probable où
+celui-ci insisterait pour nous garder. Il n’insiste pas. Brave
+homme&nbsp;!</p>
+
+<p class="datesect1">Vendredi, 27.</p>
+
+<p>Hier, nous rencontrions à Kongolo Bafotiké, ancien captif de
+Karamokho Oulé, roi de Kong, envoyé au-devant de nous par le
+prince. Ce dernier, absent de sa capitale, se trouve actuellement
+dans le camp établi à une journée de marche vers le nord, pour
+surveiller les mouvements des pillards Palagas qui inquiétaient les
+caravanes. Il nous adresse ses compliments, ajoutant que nous
+sommes attendus&nbsp;; on nous a préparé des cases. — Dieu sait ce
+qu’elles seront&nbsp;! — Bafotiké a<span class="pagenum" id=
+"Page_201">[201]</span> poussé l’attention jusqu’à nous apporter
+deux sacs de cauris, dans le cas où nous eussions été à court de
+menue monnaie. Voilà un homme pratique.</p>
+
+<p>De Kongolo à Kong, nous traversons, pendant près de trois
+heures, des champs d’ignames, de mil, des cultures maraîchères.
+Paysage de banlieue&nbsp;; on sent qu’on approche d’un grand
+centre. La ville s’aperçoit d’une lieue&nbsp;; de ce côté, l’effet
+en est médiocre&nbsp;: une ligne de constructions basses couronnant
+une crête arrondie&nbsp;; si l’on ne savait qu’elle est là, on
+risquerait de la confondre avec un relief du sol. Elle se développe
+en éventail sur le revers du plateau. C’est du nord-ouest qu’il
+faut la voir.</p>
+
+<p>A neuf heures du matin, par un clair soleil, nous y faisons
+notre entrée par le quartier de Kourila. Il y a dix-sept jours que
+nous sommes en route. De la cour de Sitafa à Kong, nous venons de
+parcourir environ trois cents kilomètres.</p>
+
+<p>Notre arrivée n’a pas causé autant d’émotion que la venue du
+premier blanc, il y a quatre ans. Néanmoins, la curiosité était
+grande&nbsp;; plusieurs milliers de spectateurs s’écrasaient dans
+les carrefours, les ruelles, sur les terrasses. Les gens, avides de
+nous contempler, se bousculaient pour se disputer les premiers
+rangs. De la poussière, des cris, des effrois de femmes et
+d’enfants.</p>
+
+<p>Une bonne vieille, rejetée en arrière, protestait violemment et
+s’écriait&nbsp;: «&nbsp;Quand quelque chose de joli arrive dans une
+ville, on a bien le droit de regarder&nbsp;!&nbsp;»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_202">[202]</span>«&nbsp;Quelque
+chose de joli&nbsp;!&nbsp;» Le mot était flatteur. Et pourtant,
+l’avouerai-je&nbsp;? juchés sur nos pauvres ânes aux oreilles
+pendantes attestant les vicissitudes et les désespérances de cette
+voie douloureuse, dans nos vêtements maculés et raides, nous
+n’étions pas de toute beauté.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_203">[203]</span><a id=
+"c10"></a>X</h2>
+
+<p class="sch1">KONG.</p>
+
+<p class="datesect1">Vendredi, 3 juin.</p>
+
+<p>Une semaine écoulée déjà. Je ne puis dire qu’elle ait passé
+vite. Le malheur des villes comme celle-ci, c’est qu’on n’y saurait
+chercher autre chose qu’une impression, très vive à coup sûr, mais
+rapide. L’implacable régularité de l’existence, l’exacte répétition
+des mêmes scènes aux mêmes heures, l’exiguïté du cadre, ne tardent
+pas à émousser l’attention. Le tableau est de ceux qui devraient, à
+peine entrevus, s’estomper et disparaître comme une apparition
+rêvée.</p>
+
+<p>L’aspect de la ville est à la fois soudanien et saharien. Les
+palmiers à huile remplacent le dattier&nbsp;: le désert, c’est la
+plaine environnante. En fait de constructions, c’est l’éternelle
+bâtisse des oasis, le cube de terre brune consolidé par des
+madriers, les murs tour à tour effrités par le soleil et lavés par
+les pluies. Une capitale cependant, une des plus grandes
+agglomérations soudaniennes, la plus remarquable
+peut-être<span class="pagenum" id="Page_204">[204]</span> par le
+caractère de ses habitants, uniquement adonnés au commerce et à
+l’industrie. C’est l’un des rares points du continent noir où il
+soit permis d’observer une société policée, l’effort d’une
+civilisation très primitive, mais essentiellement originale et
+pacifique.</p>
+
+<p>Kong est infiniment moins sale que Bondoukou, bien que le
+chiffre de sa population soit six ou sept fois plus élevé. Les
+miasmes délétères sont moins persistants en raison sans doute de
+l’altitude (environ 700 mètres). A ces hauteurs, le vent a raison
+de l’infection. Bâtie sur une croupe allongée, la ville est
+rafraîchie par la moindre brise. Les environs, sauf quelques
+groupes de gros arbres servant de <em>dormoirs</em> aux bestiaux,
+sont déboisés à perte de vue. A cette époque de l’année, cette
+immensité est d’un vert cru de gazon anglais, l’ensemble du paysage
+d’un charme infini. — Et la grâce, le charme, sont choses si rares
+sur ce continent morose&nbsp;! — La ville, surtout vue du
+nord-ouest, dorée par le soleil couchant, avec les minarets
+pyramidaux de ses cinq mosquées, les palmiers détachant leur fine
+silhouette sur le ciel, les terrasses superposées où des groupes de
+fidèles apparaissent à l’heure de la prière, est une vision
+inoubliable. C’est de ce côté que Binger vit Kong pour la première
+fois, et j’imagine quel dut être son saisissement.</p>
+
+<p>Le séjour, pour une cité tropicale, ne serait pas autrement
+désagréable, n’étaient les gîtes qui laissent trop à désirer. Le
+besoin d’un intérieur est un sentiment inconnu de l’indigène. Il
+vit dehors, reçoit les visites étendu sur une natte, dans sa cour
+ou devant sa<span class="pagenum" id="Page_205">[205]</span> porte.
+Il passera la majeure partie de ses journées sous un arbre, dans un
+carrefour, au milieu d’un cercle d’amis, à jaser, à égrener son
+chapelet, tout en arrêtant les passants pour s’enquérir des
+nouvelles. A quoi bon, dès lors, un chez-soi&nbsp;? Un abri pour la
+nuit, le moins aéré possible (le noir est très frileux)&nbsp;; il
+n’en faut pas davantage.</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i28"><img src='images/i28.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">UNE MOSQUÉE DE KONG</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>Nous avons retrouvé ici, chez Bafotiké, les tanières puantes de
+Bondoukou. Notre hôte ne s’est pas mis en frais. Il nous a logé
+dans le quartier réservé d’ordinaire à ses captifs. La cour est
+plus vaste que celle de Sitafa, mais aussi malpropre. Nous avons
+dressé la tente au centre&nbsp;; c’est la seule retraite
+ombragée&nbsp;: chambre à coucher et réfectoire, salle d’audience
+et magasin.</p>
+
+<p>Nous sommes à la merci des visiteurs dix-huit heures sur
+vingt-quatre. A cinq heures du matin, le supplice commence. On vous
+éveille avant l’aube pour vous souhaiter le bonjour. On vous
+trouble dans votre premier sommeil pour vous souhaiter une nuit
+heureuse. Tous les notables, tous ceux qui n’ont pas besoin de
+travailler pour vivre ou vivent du travail de leurs captifs sont là
+du matin au soir, assidus, tenaces. La collection est
+complète&nbsp;; du petit au grand, tout Kong s’est promis
+d’assister à l’ouverture de nos ballots, à l’étalage de la
+pacotille. C’est le «&nbsp;Bon Marché&nbsp;» au Soudan. Et il faut
+voir ces dames, la tête tournée par ces falbalas, négocier une
+«&nbsp;occasion&nbsp;», un «&nbsp;solde&nbsp;» de foulards ou de
+corail avec des soupirs, des gloussements, des impatiences de
+petites bourgeoises. Le défilé ne se ralentit pas, même à l’heure
+du dîner. C’est, dans<span class="pagenum" id=
+"Page_206">[206]</span> la poussière, un traînement de sandales,
+une envolée de boubous, des&nbsp;: <em>Anissé... Ani oualé... Ani
+oula... Baracalla... Allacidihama</em><a id=
+"FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>,
+répétés à l’infini&nbsp;; et la marmaille qui pullule, toujours
+pourchassée, toujours présente, comme les mouches.</p>
+
+<p>La société passe devant nous&nbsp;: autant de tableaux vivants.
+Le spectacle en vaut la peine, surtout dans une ville où flâner
+n’est pas commode. Il n’est jamais très agréable de se promener
+quand on traîne à ses trousses une cohue d’un millier de personnes.
+Dessiner, n’y pensez pas. Prendre un cliché photographique, même
+instantané, à la volée, c’est toute une affaire. On y arrive, non
+sans soulever parfois des clameurs. La majeure partie de la foule
+est généralement sympathique&nbsp;; dans sa curiosité n’entre aucun
+sentiment hostile. Mais, dans tout rassemblement, il peut se
+trouver un imbécile. C’est ainsi que, sans le vouloir, j’ai
+provoqué la colère d’un individu qui s’écriait que ma
+«&nbsp;mécanique, dans laquelle je regardais&nbsp;», devait être
+une «&nbsp;machine à faire pleuvoir&nbsp;». Et il m’invectivait à
+plein gosier. Cependant la foule était pour moi, c’était visible.
+On riait de la fureur du trouble-fête. Aussi dis-je à celui de nos
+six tirailleurs qui m’accompagnait, et qui parle le mandé&nbsp;:
+«&nbsp;Réponds-leur que cela ne me fâche pas. Cet homme, pour
+parler ainsi, a trop bu de dolo, ou il est fou.&nbsp;» Ce qui fut
+fait&nbsp;; et l’on rit de plus belle.</p>
+
+<p>Ici, pas plus qu’à Bondoukou, le sentiment religieux<span class=
+"pagenum" id="Page_207">[207]</span> n’est exalté. C’est un
+islamisme à fleur de peau, pour la convenance, parce que le fait
+d’être musulman constitue une supériorité. Cela ne va pas plus
+loin. On fait salâm&nbsp;; mais on boit du dolo. Toute cette race
+de Dioulas, âpre et travailleuse, dont les caravanes arpentent la
+boucle du Niger, a l’esprit trop absorbé par son négoce pour
+s’attarder dans l’idéal.</p>
+
+<p>Kong ne compte qu’un seul Hadji, personnalité solennelle et
+ventripotente, figure béate où rien ne trahit la flamme intérieure,
+la ferveur du croyant retour des Lieux saints. Un grotesque dont le
+rôle est des plus effacés&nbsp;; ses concitoyens paraissent plutôt
+disposés à tourner le digne homme en ridicule. Son pèlerinage lui a
+pris seize ans&nbsp;; il est revenu seulement il y a quelques mois.
+Il nous a présenté son héritier, venu au monde peu de temps après
+son départ. Les relations entre le père et le fils témoignent d’une
+certaine gêne&nbsp;: ils n’ont pas encore eu loisir de faire très
+ample connaissance.</p>
+
+<p>Ce pèlerin, qui a traversé deux fois l’Afrique de part en part,
+dans sa plus grande largeur, a peine à coudre deux paroles. Sa
+moisson d’aumônes semble avoir été abondante, puisqu’il vit à ne
+rien faire avec un apparat relatif&nbsp;; sa moisson de souvenirs
+est nulle.</p>
+
+<p>Le type du bourgeois de Kong, du commerçant arrivé, c’est notre
+ami Mokossia, le boucher, un personnage considérable dans une cité
+musulmane. A ses fonctions de tueur selon les rites, Mokossia joint
+celle de brasseur. Ce mahométan fabrique et débite la boisson
+fermentée, bière de mil ou de maïs, tranquillement,<span class=
+"pagenum" id="Page_208">[208]</span> sans songer à mal, ne
+dédaignant pas d’y tremper les lèvres pour s’assurer de la
+qualité.</p>
+
+<p>Mokossia est un compère un peu replet, à la physionomie
+avenante, un tantinet goguenarde. Le visage fin est encadré d’une
+barbe grisonnante, bien plantée&nbsp;: tête remarquable, lors même
+qu’il ne s’agirait pas d’un noir. C’est un de nos fidèles, toujours
+disposé à rendre service, à s’entremettre pour l’achat ou la vente
+de bêtes de somme, pour nous aider à faire notre marché. Jaloux de
+s’instruire, il nous accable de questions sur l’Europe, sur la
+façon d’y traiter les affaires, sur les routes, les modes de
+transport. Il veut savoir si nous habitons tous les quatre le même
+«&nbsp;village&nbsp;». — Pas précisément. Les plus rapprochés,
+est-il répondu, sont distants l’un de l’autre comme Kong de
+Bondoukou. Et lorsque nous lui affirmons que chez nous le trajet
+peut s’accomplir en une matinée, il accueille cette déclaration par
+un sourire incrédule. Il exige des explications&nbsp;; on les lui
+sert comme on peut. Alors il admire. Quels hommes que ces
+blancs&nbsp;!</p>
+
+<p>Mokossia s’intéresse fort aussi à la condition et au prix des
+femmes en Europe, au prix surtout. Que vaut une femme là-bas, une
+jeune fille agréablement tournée, le premier choix enfin&nbsp;? Il
+est étonné d’apprendre que l’article ne figure pas sur les marchés.
+Les blancs n’achètent pas leurs femmes.</p>
+
+<p>— Mais pour se marier&nbsp;?...</p>
+
+<p>— Surtout pour se marier, Mokossia.</p>
+
+<p>— Tu ne donnes pas au père en échange de sa fille de l’or, des
+cauris, un bœuf&nbsp;?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_209">[209]</span>— Jamais de la
+vie. C’est au contraire le père qui...</p>
+
+<p>— Non&nbsp;?...</p>
+
+<p>— Je t’assure. Cela s’appelle la dot.</p>
+
+<p>La dot&nbsp;!... Mokossia n’en revient pas. Il se fait répéter
+le mot. La dot&nbsp;!... Et ses yeux pétillent. Il trouve le
+procédé très supérieur.</p>
+
+<p><em>O Ka fé çà&nbsp;!</em> (Mais c’est très bon&nbsp;!)
+s’écrie-t-il.</p>
+
+<p>Dans ses visites, Mokossia est souvent accompagné de sa femme.
+Il n’en a qu’une, et le ménage semble très uni. La commère est une
+ménagère vigilante qui a la haute main dans la maison, commande aux
+captifs et surveille la fabrication du dolo, pendant que son mari
+vaque aux achats de viande sur pied. Il lui communique ses
+impressions et ne manque pas d’ajouter, pour la taquiner, qu’il
+compte aller bientôt choisir une autre épouse en Europe, dans ce
+pays où tout le monde est riche, une de ces blanches qu’on n’achète
+pas et qui vous apportent une fortune. Et il nous prend à
+témoin&nbsp;:</p>
+
+<p>— Je pars avec vous&nbsp;?</p>
+
+<p>— C’est convenu.</p>
+
+<p>— <em>O Ka fé çà&nbsp;!</em></p>
+
+<p>Mais l’autre ne s’y trompe pas. Elle sait bien que Mokossia
+plaisante. Et tous deux, se regardant un instant dans le blanc des
+yeux, partent d’un grand éclat de rire.</p>
+
+<p class="tb">*<br>
+* *</p>
+
+<p>Il se tient un marché tous les jours et, tous les cinq jours, un
+grand marché, sorte de foire où les habitants<span class="pagenum"
+id="Page_210">[210]</span> des villages voisins viennent vendre
+leurs denrées. Marchandises de peu de valeur, mais étalages très
+variés. Les comestibles dominent&nbsp;: noix de kola, piments,
+ignames, mil, maïs, fritures de niomis et des assaisonnements
+divers, beurre de Karité, sel du Sahara. Le sel en barre arrive par
+caravanes, de gisements situés au nord-ouest de Tombouctou à plus
+de soixante jours de marche de Kong. Son prix atteint cinq francs
+le kilogramme. Lorsque des relations régulières seront établies
+entre Kong et la côte, le transport pourra s’effectuer en un
+mois.</p>
+
+<p>Il y a le coin de la viande où, sous des auvents, les captifs de
+Mokossia, la hachette à la main, dépiautent les quartiers de bœuf
+et de mouton en tout petits morceaux. Les étoffes sont représentées
+par les tissus du pays, en bandelettes. L’importation d’Europe se
+réduit aux perles de verre et à des foulards rouges destinés à être
+effiloqués pour fournir aux brodeurs de boubous la nuance qui leur
+fait défaut. Plus loin, voici des corbeilles d’indigo, du coton
+brut ou enroulé sur des bobines, du blanc pour les fileuses,
+préparé avec des coquilles d’œufs pulvérisées.</p>
+
+<p>Tout ce monde mène grand bruit, bien que le marché ne s’ouvre
+guère avant neuf heures (le nègre n’est pas matinal)&nbsp;; il bat
+son plein dans l’après-midi de quatre à six. Le soleil couché, les
+affaires cessent, les vendeurs plient bagage&nbsp;; les soirs de
+grand marché, fête de nuit, mais seulement lorsqu’il y a de la
+lune. Rien, dans ces divertissements populaires, de très
+caractéristique et qui diffère sensiblement des réjouissances en
+pays fétichiste.</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i29"><img src='images/i29.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">UNE EMPLETTE — MARCHÉ DE KONG</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_211">[211]</span>Au surplus, il
+ne faut pas perdre de vue que les fétiches n’ont point disparu de
+la circulation. L’islamisme n’a pas entrepris de balayer les
+superstitions anciennes.</p>
+
+<p>Nous avons, ce matin, occasionné un scandale. De très bonne
+heure, quand toute la ville dormait encore, Crozat et moi, étions
+partis à la chasse. A une lieue au nord-ouest de Kong se dresse une
+colline isolée couronnée de roches dont mon compagnon eût désiré
+déterminer la nature. Tout en poursuivant perdrix et pintades, nous
+atteignions ce belvédère&nbsp;; l’ascension ne demanda que quelques
+minutes. De là-haut, on découvrait dans une vapeur la ville entière
+nimbée de rose, comme une fantaisie de mirage flottant sur l’océan
+des plaines&nbsp;; un panorama admirable.</p>
+
+<p>Tandis que, toujours chassant, nous redescendions vers Kong,
+nous vîmes, non sans surprise, les travailleurs abandonner leurs
+champs, accourir de tous côtés en nous interpellant avec violence.
+Qu’étions-nous allés faire sur la montagne&nbsp;? On ne devait pas
+aller là&nbsp;; il y avait un diable... Pourquoi tirer des coups de
+fusil&nbsp;?...</p>
+
+<p>Le docteur, très calme, se contenta de répondre à ces agités
+que, s’ils voulaient palabrer avec nous, ils vinssent chez
+Bafotiké, notre hôte. Ils se le tiennent pour dit et emboîtent le
+pas. Bientôt nous eûmes une belle suite. Notre rentrée en ville fit
+sensation. Les gens s’assemblaient par groupes, soucieux,
+s’informant de l’événement. Le cortège grossissait&nbsp;; nous
+traînions à nos trousses près de quinze cents personnes. Une
+députation, admise dans le cantonnement, exposa les griefs de la
+multitude, le mécontentement causé par<span class="pagenum" id=
+"Page_212">[212]</span> notre promenade sur la colline ensorcelée.
+Les députés furent congédiés avec de bonnes paroles, assurés
+qu’aucun malheur ne résulterait de cette équipée&nbsp;; nous
+n’avions péché que par ignorance. Des étrangers sont excusables de
+ne pas connaître la loi.</p>
+
+<p>Au fond, ces terreurs populaires n’ont rien que de très naturel.
+On aurait tort d’en plaisanter. Ce qu’on éprouve ici, c’est non
+seulement la sensation du changement de milieu, mais l’impression
+très nette d’un brusque recul à travers les âges. Soyons justes et
+demandons-nous, dans un effort d’imagination, comment un de nos
+contemporains, transporté par magie en pleine société moyen-âgeuse,
+serait accueilli s’il venait s’installer sur une place publique
+avec son attirail d’instruments de précision, ses horizons
+artificiels, son objectif et sa chambre noire. Vous vous
+représentez la scène&nbsp;: l’individu cueilli par la prévôté,
+traduit en justice comme inculpé de sorcellerie, livré au fagot, à
+moins que la foule ne lui eût déjà fait son affaire en le pendant
+haut et court.</p>
+
+<p>Ces peuples en sont encore à l’état d’âme où vivaient nos aïeux.
+Il convient de se mettre à leur niveau, avant de les élever au
+nôtre, ce qui d’ailleurs est réalisable, car ils sont de mœurs
+douces, ont l’intelligence éveillée. En attendant, on ne saurait
+trop se persuader qu’un voyage dans ces régions, c’est une
+exploration dans le passé.</p>
+
+<p class="datesect1">Samedi 5.</p>
+
+<p>Nous avons perdu hier Améki, l’un de nos porteurs,<span class=
+"pagenum" id="Page_213">[213]</span> — un des meilleurs
+malheureusement, — d’une façon très soudaine. Indisposé à midi, il
+mourait à la nuit tombante d’un spasme au cœur. Les premiers
+symptômes semblaient révéler un ictère grave. Mais, en présence de
+cette mort quasi foudroyante, on était en droit de se demander si
+le pauvre diable n’avait point été empoisonné. Il ne fallait pas,
+au milieu des curieux qui nous assiégeaient jour et nuit, songer à
+pratiquer l’autopsie&nbsp;: c’eût été dangereux, les indigènes ne
+pouvant y voir qu’une profanation. On a dû se borner à une enquête
+sommaire de laquelle il paraît résulter que la mort d’Améki fut
+naturelle. Il vivait en bons termes avec ses camarades, on ne lui
+devait pas d’argent&nbsp;; enfin, la demi-once de poudre d’or qui
+formait tout son avoir avait été retrouvée intacte, nouée dans son
+pagne. On lui a fait les seules obsèques possibles en pareil lieu.
+Il a été enseveli comme on enterre à Kong, en pleine rue. Seuls les
+gens de qualité dorment leur dernier sommeil dans la cour de leur
+demeure, sous un mausolée de terre qui sert en même temps de lit de
+repos à la famille et aux visiteurs.</p>
+
+<p>La tombe creusée non loin du marché, à quelques pas d’une
+mosquée, la cérémonie s’est accomplie dans la nuit. Le cadavre
+avait été ficelé dans une toile de ballot, la tête enveloppée d’un
+pavillon tricolore. Le petit cortège dans la ville endormie, sous
+le clair de lune, les noirs rangés autour du trou, cette sépulture
+sans nom dont la trace serait effacée demain sous le piétinement de
+la foule, tout cela nous impressionnait péniblement. Lorsque le
+corps fut descendu, on plaça<span class="pagenum" id=
+"Page_214">[214]</span> près du mort ses objets familiers, sa
+calebasse, son tabac, sa pipe, la fiole d’huile de palme dont il
+lustrait ses membres au sortir du bain, son éponge en écorce. Cela
+fait, Binger a adressé aux assistants quelques paroles que
+l’interprète traduisait&nbsp;:</p>
+
+<p>— «&nbsp;Nous ne savons pas, leur dit-il, si Améki avait encore
+un père et une mère. S’il lui reste des parents, les hommes de
+Krinjabo, de retour dans leur village, pourront leur dire combien
+sa mort nous a fait de peine. C’était un brave garçon dont nul n’a
+jamais eu à se plaindre&nbsp;; je l’aimais bien. Et les trois
+blancs qui sont avec moi l’aimaient aussi. Nous aurions voulu lui
+donner un cercueil. Ce n’était pas possible&nbsp;: il faut se plier
+à la coutume du pays. Mais, du moins, nous avons creusé sa tombe
+très profonde afin qu’elle ne soit pas fouillée par les oiseaux de
+proie. Qu’il repose en paix&nbsp;!&nbsp;»</p>
+
+<p>Puis chacun de nous a jeté sur le corps une poignée de terre, et
+la fosse a été comblée.</p>
+
+<p class="datesect1">7 juin.</p>
+
+<p>Près de six mois écoulés, de marches et de contremarches&nbsp;;
+tant de journées vécues dans cette intimité du campement que
+l’éloignement de la patrie rend si douce, et notre petit cercle va
+se rompre. Le docteur Crozat, se dirigeant vers le Nord, gagnera
+les États de notre allié Tiéba, dont il a déjà été l’hôte&nbsp;: il
+rentrera en France par Bammako et le Sénégal. Le lieutenant Braulot
+ralliera la rive gauche du Comoé et effectuera son retour vers
+Grand-Bassam en explorant le Barabo. Le capitaine Binger et moi
+descendrons par le Djimini<span class="pagenum" id=
+"Page_215">[215]</span> et — s’il est possible — le Diammala et le
+Baoulé.</p>
+
+<p>Le docteur devait se mettre à la recherche de la mission Ménard
+dont on avait perdu les traces depuis son passage à Kong, en
+décembre dernier, et sur le sort de laquelle on n’était pas sans
+inquiétudes. Ces craintes n’étaient que trop fondées. Aujourd’hui
+le noir Amon, envoyé de Grand-Bassam, arrivait au camp. Il était en
+route depuis cinquante-huit jours&nbsp;; mainte fois arrêté, il
+s’était acquitté de sa tâche avec une persévérance et une énergie
+bien rares chez les indigènes du littoral. Les dépêches qu’il nous
+apporte — le premier courrier d’Europe distribué à Kong —
+contiennent une triste nouvelle. Une dépêche du gouverneur du
+Sénégal, transmise par le résident de Grand-Bassam, nous apprend
+que M. le capitaine Ménard et cinq de ses tirailleurs sénégalais
+ont été massacrés par les gens de Samory, non loin de Sakhala.</p>
+
+<p>La nouvelle du désastre aurait été apportée aux premiers postes
+français par deux hommes de l’escorte échappés à grand’peine. Le
+malheur ne semble donc que trop certain. A coup sûr, les chefs de
+Kong ont eu connaissance de ces faits. S’ils n’en ont soufflé mot,
+se contentant de répondre, lorsque nous nous informions de notre
+compatriote, qu’ils l’avaient vu partir en bonne santé, on ne
+saurait pour cela les accuser de fourberie. En semblable
+occurrence, la plupart des noirs agissent sous l’empire de ce
+sentiment, qui nous fait hésiter longtemps avant d’affliger un ami
+par l’annonce d’une mauvaise nouvelle. S’ils se décident à la
+révéler, c’est à la fin d’une longue conversation sur des
+sujets<span class="pagenum" id="Page_216">[216]</span> sans
+importance, après mille parenthèses et circonlocutions&nbsp;: au
+moment de se retirer ils transmettront leur triste message. Quoi
+qu’il en soit, la mission du docteur Crozat devra se borner
+maintenant à recueillir quelques renseignements plus précis sur les
+circonstances dans lesquelles a péri le capitaine Ménard et, s’il
+est possible, les papiers du voyageur.</p>
+
+<p>Nos préparatifs sont terminés&nbsp;; les trois convois peuvent
+partir de Kong, dans des directions différentes, au premier
+signal.</p>
+
+<p>L’achat des provisions, le partage des marchandises, la
+disposition des charges nous ont aidés à tuer le temps. Maintenant,
+c’est le calme plat, le désœuvrement et l’ennui qu’exaspèrent
+encore les inconvénients de notre résidence, la contrainte dans
+laquelle nous vivons. J’ai dit qu’il ne fallait pas songer à la
+promenade, un pas, un geste pouvant donner lieu à des commentaires
+désobligeants. Pour un rien, pour un caillou qu’on ramasse, une
+branche cassée, on vous accusera peut-être d’avoir combiné quelque
+maléfice. Un chiffon de papier laissé derrière une haie mettra les
+esprits à l’envers. Celui qui l’aura découvert sera tout fier de sa
+trouvaille qu’une délégation de notables vous rapportera en vous
+reprochant de recourir à des charmes suspects, singulière façon de
+reconnaître une hospitalité généreusement offerte. Les cent pas sur
+le marché, un petit tour de ville, voilà nos seules
+distractions&nbsp;; le reste du temps nous sommes réduits à tourner
+dans notre cour puante, comme des reclusionnaires dans un
+préau.</p>
+
+<p>L’affluence des visiteurs est moins considérable. La<span class=
+"pagenum" id="Page_217">[217]</span> classe aisée a épuisé ses
+économies. A présent, devant nos étalages stationnent des enfants,
+des captifs qui, de retour des champs, se récréent à nous
+contempler pendant des heures, ployés sur les jarrets, psalmodiant
+d’un ton nasillard une complainte interminable en s’accompagnant
+d’un embryon de guitare à une corde&nbsp;; des fillettes, des
+femmes libres ou esclaves qui offrent du riz, du miel, des
+kolas.</p>
+
+<p>Mais sont-ce là des femmes&nbsp;? Comment ne pas garder rancune
+à ce continent maudit d’où la grâce féminine est absente comme le
+parfum des fleurs, la source limpide&nbsp;? Bête de somme ou bête à
+plaisir, la compagne de l’homme y déambule, un fardeau sur la tête,
+un poupard dans le dos, la poitrine houleuse, le ventre ballonné.
+Enfant, elle aura parfois la drôlerie d’attitudes du jeune
+quadrumane, jamais le charme ingénu. Sa démarche a trop souvent je
+ne sais quoi de raide et de déséquilibré. Il semble qu’elle ait
+conscience de tout ce qui lui manque pour plaire.</p>
+
+<p>Ajoutez que, chez les deux sexes, les soins de propreté ne sont
+guère en honneur, et pour cause&nbsp;: l’eau est si rare&nbsp;! Les
+noirs de cette partie du Soudan n’ont pas, comme les populations de
+la forêt, la ressource de la douche quotidienne. Ils ignorent les
+frictions à l’huile de palme. Leurs ablutions se bornent au strict
+nécessaire prescrit par la loi de Mahomet. Riches ou pauvres,
+marchands ou esclaves, qu’ils marchent dans le costume d’Adam ou
+vêtus du boubou brodé, tous laissent après eux un sillage odorant à
+donner des nausées. Bref, quoique peinés de nous séparer, nous n’en
+marquerons<span class="pagenum" id="Page_218">[218]</span> pas
+moins d’une pierre blanche l’instant du départ.</p>
+
+<p>Mais nous ne saurions nous éloigner sans être allés saluer le
+roi. Nous lui avons dès notre arrivée adressé nos hommages par
+l’intermédiaire d’un ambassadeur. Cela ne nous dispense pas d’une
+visite. Nous n’eussions pas mieux demandé d’en être débarrassés
+plus tôt. On devait nous faire connaître le jour où nous pourrions
+nous rendre au camp. L’invitation tardant à venir, nous prendrons
+les devants, prétextant, pour justifier cette hâte de prendre
+congé, le découragement produit chez nos hommes par le décès d’un
+de leurs camarades, les désertions possibles, la saison pluvieuse
+qui approche. Nous nous dirigerons donc dès demain sur le camp de
+Karamockho-Oulé-Ouattara, pour y passer quarante-huit heures.</p>
+
+<p>Nous espérons nous mettre en route vers la côte le 12.
+Déboucherons-nous à Grand-Bassam, à Dabou, à Lahou&nbsp;? Nous
+l’ignorons. Cela dépendra de ce que nous trouverons chemin faisant,
+toute cette région étant encore, sur la carte, d’une blancheur de
+crème. Si tout va bien, comme il y a lieu de le prévoir, nous
+pouvons, en deux mois, atteindre le littoral. Il est vrai qu’il
+faut compter avec l’hivernage qui battra son plein. Les pluies et
+les inondations pourront nous retarder. Puis il va falloir
+retraverser cette terrible région des forêts qui nous a retenus
+quatre-vingt-quatre jours à l’aller. Mais peut-être aurons-nous la
+chance de rencontrer une végétation moins touffue. D’ailleurs, ce
+sera le retour. Nous marcherons plus allègrement, à l’idée que
+chaque pas nous rapproche de l’Océan, — de la France.</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i30"><img src='images/i30.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">ANGLE DE RUE (KONG)</p>
+</figure>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_219">[219]</span><a id=
+"c11"></a>XI</h2>
+
+<p class="sch1">LE CAMP ROYAL.</p>
+
+<p class="datesect1">Du mardi 8 au jeudi 10. — Visite au camp.</p>
+
+<p>L’armée est campée à trente kilomètres environ au nord-est de
+Kong. C’est moins une force destinée à prendre l’offensive qu’un
+corps d’observation à l’effet de surveiller les Palagas, peuplade
+pillarde, dont les maraudeurs avaient à plusieurs reprises rançonné
+les marchands se dirigeant soit dans l’Ouest, par Nafana, vers
+Sakhala et Tingréla, soit au nord vers Bobodioulassou. Le poste,
+situé à distance égale des deux routes, peut assurer, dans une
+certaine mesure, la sécurité des communications.</p>
+
+<p>Six heures de marche en terrain découvert, sous une
+réverbération aveuglante. Nous traversons trois villages, que des
+enceintes palissadées, édifiées récemment, mettent à l’abri d’un
+coup de main. Un quatrième village, beaucoup plus vaste que les
+précédents, aux cases toutes neuves. C’est là le camp. Pour le
+moment il est fort dégarni, la majeure partie des effectifs ayant
+été<span class="pagenum" id="Page_220">[220]</span> congédiée pour
+procéder, en temps utile, à la récolte du maïs et du sorgho. Kong,
+en effet, n’entretient point d’armée permanente. Chez ce peuple de
+commerçants et de cultivateurs, le fait de porter les armes
+constitue un accident, non un métier. D’ailleurs, il ne s’agit
+point ici d’une guerre au sens exact du mot. Aucun des adversaires
+ne paraît se soucier d’en venir aux mains. Tout se borne à quelques
+razzias. Les hostilités peuvent se prolonger pendant un an et plus
+sans que, de part et d’autre, le chiffre des morts et des blessés
+atteigne la centaine.</p>
+
+<p>Il y a bientôt trois ans que les gens de Kong entreprirent de
+mettre un terme aux déprédations des Palagas. Ils leur ont déjà
+fait bon nombre de prisonniers. Aussi l’issue n’est-elle pas
+douteuse. Les pillards, découragés, ne sauraient tarder à se
+soumettre. Si longue qu’ait été la campagne, elle n’aura pas coûté
+beaucoup de sang. La guerre terminée, le poste établi naguère pour
+la défense du territoire subsistera comme village&nbsp;; les
+soldats qui l’occupaient y feront venir leurs familles et
+reprendront leur ancien état de tisserands ou d’agriculteurs.
+L’endroit continuera à être désigné sous le nom de
+«&nbsp;Dakhara&nbsp;» (le Camp). Quantité de villages, et des plus
+importants, aussi bien dans le pays de Kong que dans le Bondoukou,
+le Djimini et l’Anno, n’ont pas eu d’autre origine. Leur seul nom
+évoque leur histoire.</p>
+
+<p>La position, à vrai dire, me paraît se prêter médiocrement à une
+installation définitive. Le sol est sablonneux, la chaleur extrême,
+l’eau rare&nbsp;: encore faut-il<span class="pagenum" id=
+"Page_221">[221]</span> aller la puiser à près d’un kilomètre du
+village dans les cavités d’un marigot qui ne coule qu’après les
+grandes pluies.</p>
+
+<p>Si les troupes se sont dispersées, l’état-major est au complet.
+Tous les famas (grands chefs) sont demeurés au camp, près du roi.
+Tous assistaient, une heure après notre arrivée, à l’audience
+solennelle que nous donnait Karamokho-Oulé-Ouattara. Assis en
+demi-cercle, un peu en arrière du maître, sur des nattes ou sur des
+peaux de bœuf, ils avaient, pour la circonstance, revêtu leurs plus
+beaux atours&nbsp;: les boubous surchargés d’amulettes, sachets de
+cuir renfermant des versets du Koran, rondelles de cuivre ou de
+fer-blanc curieusement martelées, toute une quincaillerie destinée,
+dans l’esprit de son possesseur, à le préserver des coups de
+l’ennemi. Les coiffures étaient des plus variées, depuis le bonnet
+de Kong, façon de bonnet phrygien, jusqu’au casque de guerre, en
+grosse paille, pointu comme un chapeau chinois et hérissé de plumes
+de vautour.</p>
+
+<p>Karamokho-Oulé est un homme d’environ soixante-quinze ans, de
+physionomie très avenante, le teint assez clair, presque jaune. Les
+yeux sont vifs. La mâchoire dégarnie met sur les lèvres pincées un
+pli d’expression quelque peu narquoise&nbsp;; mais l’ensemble des
+traits est d’une grande douceur, d’une majesté simple, quasi
+paternelle. Un collier de barbe blanche encadre ce visage d’ascète,
+éclairé d’un sourire. C’est assurément, avec l’almamy de Bondoukou,
+la plus remarquable figure de noir que nous ayons vue
+jusqu’ici.</p>
+
+<p>Au rebours des chefs, le roi était très simplement<span class=
+"pagenum" id="Page_222">[222]</span> vêtu&nbsp;: un ample boubou en
+tissu de coton d’une blancheur immaculée. Pas un ornement, ni
+collier, ni amulette, rien qu’un lourd chapelet à gros grains roulé
+autour du poignet. Ouvert sur ses genoux, un bel exemplaire du
+Koran qu’il feuillette avec amour&nbsp;: — un cadeau de Binger qui
+le lui avait fait parvenir par le capitaine Ménard.</p>
+
+<p>Ceci n’est qu’une entrevue de parade. On y cause peu. Un échange
+de compliments, suivi d’un rapide résumé de notre voyage et des
+menus événements survenus à Kong depuis notre arrivée&nbsp;: rien
+de plus. Encore le récit en est-il fait par un tiers, Bafotiké,
+notre hôte de Kong, qui nous a accompagnés. Il en est de même dans
+la plupart des palabres. L’étiquette veut que les interlocuteurs
+conversent par l’intermédiaire de porte-parole.</p>
+
+<p>Bien différentes furent les causeries intimes que nous eûmes, le
+soir même et le lendemain, avec le roi, dans sa case. Le ton
+cordial de l’entretien, les petits soins dont nous sommes entourés,
+tout nous prouve que nous sommes bien chez un ami. Il a voulu
+procéder lui-même à notre installation dans des habitations fort
+propres dont les alentours avaient été scrupuleusement balayés. Ce
+musulman, qui ne boit aucune liqueur fermentée, avait poussé la
+prévenance jusqu’à faire préparer pour ses hôtes force jarres de
+dolo. Et sa joie de revoir les blancs, le ton d’affectueux intérêt
+avec lequel il questionna Binger sur son voyage, sur sa santé, sur
+la France dont, plus que jamais, il se proclame l’allié
+fidèle&nbsp;!... Tout cela n’est point joué. C’est<span class=
+"pagenum" id="Page_223">[223]</span> la sincérité même.
+Karamokho-Oulé nous parle de son désir de voir à bref délai les
+relations commerciales s’établir entre le pays de Kong et les
+postes français de la côte. Mais la côte est si loin, les chemins
+si peu sûrs. Ses gens viendront à nous pourtant, ils viendront
+aussitôt après la saison des pluies...</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i31"><img src='images/i31.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">DANS LA RUE (KONG) — QUELQUES PASSANTS</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>Rien de plus manifeste que cette impatience d’entrer en rapports
+suivis avec nous. Toutefois, nous sentons fort bien que la promesse
+n’aura son effet qu’autant que nous viendrons prendre, en quelque
+sorte, nos futurs clients par la main pour les amener au littoral.
+Seuls ils n’oseraient entreprendre un tel voyage, à travers la
+région des forêts, parmi des populations inconnues, le long d’un
+fleuve où le mauvais vouloir des chefs riverains interdirait le
+passage à leurs pirogues, ou confisquerait leurs marchandises. Il
+faudra leur prouver <em>de visu</em> que ces craintes ne sont point
+fondées, que la route est libre et qu’à l’ombre de notre pavillon
+la police est faite sur le Comoé, la navigation sûre. La tâche est
+aisée. Ce ne sera point une œuvre de longue haleine. Elle peut être
+menée à bien en quelques mois, à bien peu de frais, et — ce qui est
+l’essentiel — avec les seules ressources du budget local. Il suffit
+de vouloir. Jusque-là, les aspirations du peuple de Kong vers notre
+civilisation resteront forcément à l’état de sympathies
+platoniques. Il n’en est pas moins remarquable de les voir, dès à
+présent, s’affirmer avec cette énergie, de constater à quel point
+est vivace l’instinct qui pousse ces populations énergiques,
+laborieuses, industrieuses, à élargir leur champ d’action.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_224">[224]</span>Notre premier
+entretien avec Karamokho-Oulé eut lieu le soir et se prolongea
+jusqu’à une heure assez avancée. Jamais je n’oublierai la scène ni
+le décor&nbsp;: le vieux chef, de blanc vêtu, assis sur le seuil de
+sa grande case ronde&nbsp;; çà et là, dans la cour entourée d’une
+palissade de bambou, des groupes de serviteurs allongés autour des
+feux, devant leurs huttes&nbsp;; dans un coin, un cheval à
+l’entrave, hennissant à la lune. Tout cela noyé dans une vapeur
+bleue de rêve. L’heure, le lieu, le silence de la nuit tropicale
+évoquaient pour nous le temps des rois pasteurs. Jamais je n’ai
+ressenti plus profondément l’impression des âges bibliques.</p>
+
+<p>Notre deuxième journée au camp a été consacrée aux cadeaux
+réciproques, ainsi qu’aux visites des différents chefs. Le roi a
+reçu quelques armes, des étoffes, un boubou richement brodé. En
+retour, il nous a offert un bœuf et plusieurs calebasses d’un lait
+délicieux. Puis ce sont, arrivant à la file, cinq ou six grandes
+jarres de dolo, chacune de la contenance d’une forte barrique.
+Aussi notre personnel est-il bientôt d’humeur expansive et
+folâtre&nbsp;; sa joie se traduit par d’interminables chants autour
+des feux, où les quartiers de viande rissolent sur des baguettes,
+par des tam-tams improvisés, lesquels feront rage une bonne partie
+de la soirée, en dépit de la longue et pénible étape de retour que
+nous réserve le lendemain.</p>
+
+<p>Durant tout l’après-midi les chefs ont envahi nos cases. La
+séance est toujours très longue. Le visiteur s’installe, sans que
+la venue d’un nouveau personnage le détermine à quitter la place.
+Bientôt c’est un encombrement.<span class="pagenum" id=
+"Page_225">[225]</span> L’entretien, jamais très animé, est coupé
+de terribles pauses durant lesquelles ces messieurs restent assis
+sur leurs talons, à nous contempler d’un air bienveillant, tout en
+jouant négligemment du chasse-mouches — une queue de vache — sans
+lequel un homme d’un certain rang ne saurait paraître en public. Au
+moment de sortir, ils nous prennent la main, la portent à leur
+front en répétant que rien désormais ne saurait briser le pacte
+d’amitié qui nous lie. Cela est dit d’un ton pénétré qui ne laisse
+pas place au doute. On sent que ces gens-là ont conscience
+d’accomplir un acte grave. C’est, de leur part, un engagement
+mûrement réfléchi qu’ils sont décidés à tenir.</p>
+
+<p>Nous avions résolu de repartir de nuit, profitant de la pleine
+lune, afin d’échapper à la réverbération solaire sur les plaines
+déboisées, dont nous avions fort souffert à l’aller. Il était à
+peine deux heures et demie quand notre petite troupe sortait du
+camp. En dépit de l’heure, Karamokho-Oulé était debout, prêt à nous
+accompagner un bout de chemin. Tout en marchant, appuyé sur une
+courte lance, en guise de bâton, il donnait à notre
+<em>diatiké</em> ses dernières instructions afin que nos
+sauf-conduits fussent préparés dès notre retour à la ville. Ces
+sauf-conduits nous assureront bon accueil de la part de tous les
+chefs en relations plus ou moins suivies avec Kong.</p>
+
+<p>En ce qui concerne le docteur Crozat, le roi insiste pour qu’il
+ne prenne pas, ainsi qu’il en avait l’intention, la route directe
+de Sakhala, route dangereuse, dit-il. Iamory, l’un de ses chefs, se
+chargera de le faire passer<span class="pagenum" id=
+"Page_226">[226]</span> un peu plus au nord par un itinéraire plus
+long, mais sûr. Il voyagera sous sa sauvegarde pendant quinze ou
+vingt jours, jusqu’à la route de Tingréla.</p>
+
+<p>Dans tous les actes de Karamokho-Oulé et de ses famas se révèle
+cette préoccupation constante d’assurer, dans la mesure du
+possible, la sécurité des blancs, leurs hôtes, leurs alliés. Le
+vieux roi notamment qui, lors du premier voyage de Binger, n’a pas
+craint de braver et a su retourner l’opinion publique en
+accueillant le nouveau venu malgré les clameurs de la foule
+ignorante, celui-là est à coup sûr un ami. Le tremblement de sa
+voix, la façon dont il nous prend les mains, au moment de nous
+quitter, en disent long. Oui, il est heureux d’avoir revu, une fois
+encore, ses amis de France. Il est bien vieux&nbsp;: qui sait si
+nous nous retrouverons jamais face à face&nbsp;? Mais, quoi qu’il
+arrive, lui et les siens resteront fidèles à leurs promesses...</p>
+
+<p>Il y avait tout cela dans le geste d’adieu du vieillard, les
+mains tendues, son fin visage levé vers les étoiles. Un seul
+serviteur l’accompagnait. Autour de nous, un grand silence. Sur la
+plaine piquée d’arbres grêles, pas un cri d’insecte ou
+d’oiseau&nbsp;; pas un frisson, dans les hautes herbes, sur les
+paillottes du camp endormi. Et j’ai trouvé je ne sais quel charme
+indéfinissable, une pointe de mélancolie très douce, à ce dernier
+entretien, la nuit, sur un sentier désert.</p>
+
+<p class="datesect1">13 juin.</p>
+
+<p>L’heure de la séparation est arrivée.</p>
+
+<p>Le docteur s’est mis en route le 11 au matin, et<span class=
+"pagenum" id="Page_227">[227]</span> M. Braulot, le 12. Nous avons
+escorté nos amis jusqu’à un kilomètre de la ville, et nous aurions
+poussé beaucoup plus loin, n’était la nécessité de brusquer des
+adieux toujours pénibles. Certes, nous comptons bien nous retrouver
+réunis, sains et saufs, avant qu’il soit trop longtemps. Néanmoins,
+c’est là un de ces moments où l’homme le plus maître de lui ne peut
+demeurer impassible, une de ces minutes où le cœur bat plus vite.
+Les souhaits échangés, rapides, on s’embrasse et en selle. Un
+dernier appel auquel celui qui part répond sans se retourner, la
+voix un peu changée. Et bientôt la silhouette du voyageur et du
+bourriquot disparaît, au revers du plateau, dans les herbes.</p>
+
+<p>Nous voici seuls, Binger et moi, hâtant nos préparatifs,
+expédiant nos visites d’adieu. Une bonne partie de la journée est
+employée à parcourir les différents quartiers, à échanger quelques
+paroles avec les notables assis sur des nattes devant leur porte,
+égrenant leur chapelet. A plusieurs reprises, il nous faut
+traverser la place du marché, plus animée que jamais. C’est jour de
+grand marché&nbsp;: trois à quatre mille personnes se bousculent
+autour des étalages en plein vent, des marchandes de kola, de sel,
+de tissus de coton roulés en bandelettes, de nattes et de paniers.
+Sur le poudroiement de poussière soulevé par les promeneurs, la
+fumée des fritures traîne comme une gaze bleue, et les petites
+vendeuses de galettes à la farine de mil roulées dans du miel, la
+corbeille en équilibre sur la tête, se frayent un passage au plus
+épais de la cohue, en jetant leur appel au client, d’une voix
+suraiguë, plaintive, qui<span class="pagenum" id=
+"Page_228">[228]</span> domine toutes les autres rumeurs&nbsp;:
+<em>Niomis, baba é&nbsp;!</em> «&nbsp;Des crêpes&nbsp;!... Voilà de
+belles crêpes&nbsp;!&nbsp;»</p>
+
+<p>Nous allons à travers ce labyrinthe de ruelles, bordé de maisons
+de terre, faisant halte de-ci de-là dans un carrefour près d’un
+groupe où nous avons reconnu quelque figure amie, à l’entrée d’une
+mosquée au minaret pyramidal vers laquelle des fidèles s’acheminent
+pour la prière de quatre heures. Nous passons en revue les corps de
+métiers, le quartier des teinturiers avec ses cinq cents puits où
+les cotonnades mijotent dans l’indigo, celui des tisserands jouant
+de la navette, de l’aube au coucher du soleil, dans leur cage de
+perches, à l’ombre des ficus.</p>
+
+<p>Et, chemin faisant, dans le murmure affairé de la grande ville,
+nous éprouvons une impression singulière à contempler, pour la
+dernière fois peut-être, cette cité soudanienne que dore le soleil
+couchant, cette métropole commerçante dont, il y a trois ans à
+peine, le monde civilisé ignorait encore l’existence. Des six
+Européens qui l’ont visitée, quatre survivent. Y reviendront-ils
+jamais&nbsp;? Quel laps de temps s’écoulera avant que d’autres
+mains reprennent l’œuvre commencée, créant un courant de trafic
+régulier entre Kong et la mer&nbsp;? Autant de points
+d’interrogation dont nous jalonnions notre promenade, tout en
+regagnant, à la nuit tombante, notre campement, où de nombreux
+visiteurs attendaient.</p>
+
+<p>Dans la foule qui guettait notre retour, un messager du roi. Cet
+homme vient nous confirmer la mort du capitaine Ménard. Par un
+sentiment de délicatesse bien<span class="pagenum" id=
+"Page_229">[229]</span> remarquable, — mais qui n’est pas rare chez
+les noirs, les chefs de Kong n’y avaient pas fait jusqu’ici la
+moindre allusion, ne voulant point affliger leurs hôtes et gâter la
+joie d’une réception amicale par une aussi triste nouvelle. Mais,
+au moment de nous séparer, ils ne peuvent nous laisser ignorer le
+sort de notre infortuné compatriote. Et les détails suivent, très
+précis. Le capitaine a succombé, il y a trois mois environ, près de
+Séguéla, dans le Ouassoulou et non du côté de Sakhala, dans le
+Ouorodougou, comme l’indiquait le télégramme officiel transmis de
+Grand-Bassam. Il se trouvait depuis plusieurs semaines chez un
+chef, Fakourou Bamba, dont le village fut assailli par des bandes
+de Samory. C’est en s’efforçant de protéger son hôte que Ménard a
+péri. Attaqués par un ennemi très supérieur en nombre, les hommes
+de Fakourou Bamba lâchèrent pied&nbsp;; Ménard et cinq de ses
+tirailleurs sénégalais furent massacrés après une défense
+héroïque.</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i32"><img src='images/i32.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">TISSERANDS COLPORTANT LEURS ÉTOFFES DANS LES
+FAUBOURGS DE KONG</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>Le narrateur débite son récit d’une voix très basse, en phrases
+hachées, rapides. L’assistance écoute, visiblement émue. Dans ces
+régions où la maxime&nbsp;: «&nbsp;Malheur aux
+vaincus&nbsp;!&nbsp;» est trop souvent de règle, où le trépas d’un
+voyageur compromet parfois le succès des explorations à venir, on
+pouvait craindre qu’un tel malheur n’éveillât pas chez l’indigène
+une sympathie si spontanée et si touchante. Mais non. La
+catastrophe n’a porté aucune atteinte au prestige de la France.
+L’impression générale est plutôt un sentiment d’admiration pour le
+mort. Le messager, en terminant, a soin de répéter à plusieurs
+reprises&nbsp;: «&nbsp;Il faut que vous<span class="pagenum" id=
+"Page_230">[230]</span> sachiez que votre frère (aux yeux des
+noirs, tous les blancs sont frères) est tombé en défendant son
+hôte&nbsp;!&nbsp;» Dans l’auditoire, des voix graves
+ajoutent&nbsp;: «&nbsp;Cela, c’est bien&nbsp;!&nbsp;» Et tout en
+écoutant, dans la nuit subitement venue, avec cette sensation de
+tristesse et d’angoisse que l’isolement, l’étrangeté du lieu où
+nous sommes, rendent plus cuisante, nous avons la consolation de
+nous dire que cette mort, du moins, n’aura pas été inutile&nbsp;;
+que le soldat, dont la dépouille gît quelque part au fond des bois,
+a bien servi la France et rehaussé encore aux yeux de ces
+populations impressionnables le bon renom de notre pays.</p>
+
+<p>Les visites d’adieu ont continué très tard, dans la soirée.
+Lorsque nous levons le camp, une heure avant le jour, nombre de
+gens nous accompagnent jusqu’au marigot, à un quart de lieue de la
+ville. Parmi eux, notre ami Mokossia. Son adieu, dans sa forme un
+peu précieuse, vaut qu’on le cite. Il témoigne d’une subtilité de
+sentiments qui, de prime abord, surprend dans un pareil milieu.
+«&nbsp;Je suis, nous dit Mokossia, heureux et fâché de votre
+départ&nbsp;: heureux, parce que vous devez être contents
+vous-mêmes de regagner votre pays&nbsp;; fâché, parce que je vois
+partir des amis.&nbsp;» D’autres s’écrient&nbsp;: «&nbsp;Allez,
+mais revenez-nous vite&nbsp;!&nbsp;»</p>
+
+<p>Déjà nous avons traversé le ruisseau que, du groupe invisible
+sur l’autre rive, des voix nous interpellent encore&nbsp;; dans
+l’ombre ce suprême souhait nous arrive, jeté en chœur&nbsp;:</p>
+
+<p>— «&nbsp;Saluez de notre part vos mères&nbsp;!...&nbsp;»</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i33"><img src='images/i33.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">KONG — UNE PLACE DANS LE QUARTIER DE KOURILA</p>
+</figure>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_231">[231]</span><a id=
+"c12"></a>XII</h2>
+
+<p class="sch1">DJIMINI ET DIAMMALA.</p>
+
+<p class="datesect1">13-17 juin.</p>
+
+<p>C’est de nouveau le voyage à pied. Il a fallu laisser à Kong les
+bourriques achetées à Bondoukou. Ces quadrupèdes, considérés
+désormais comme fétiches, n’ont point accès dans le Djimini. Cela
+est d’autant plus regrettable que, pendant une quinzaine, nous
+voyagerons en terrain découvert, sur un sentier très praticable
+pour les bêtes de somme. Nous avions compté qu’il nous serait
+facile de nous procurer à Kong des bœufs porteurs. Mais il ne s’en
+trouvait aucun sur la place. Les derniers ont été achetés par le
+capitaine Ménard, et, depuis son départ, l’épizootie qui sévit dans
+le nord a empêché les caravanes d’en amener d’autres.</p>
+
+<p>Nous avons adopté les marches de nuit, du moins quand il y a
+lune ou, à son défaut, ciel étoilé. A la rigueur, par un temps pur,
+la lueur astrale permet de se diriger. Néanmoins, ce n’est point
+impunément que l’on avance, cinq ou six heures consécutives, au
+milieu<span class="pagenum" id="Page_232">[232]</span> des hautes
+herbes chargées de rosée. L’engourdissement vous saisit, une
+courbature que les premiers rayons du soleil ne parviennent pas à
+dissiper.</p>
+
+<p>Notre santé générale est bonne, grâce à Dieu. Quoi qu’il en
+soit, nous ne saurions nous illusionner au point de ne pas
+constater sur notre organisme les influences du climat. Nous sommes
+légèrement anémiés, cela est clair, et n’enlevons plus la course
+avec le même entrain qu’il y a six mois.</p>
+
+<p>Nos pauvres noirs sont plus à plaindre, en ce sens que le moral
+ne les soutient pas&nbsp;: au moindre malaise, ils s’abandonnent.
+Rebelles à toute précaution, ils ne franchiront pas un marigot sans
+s’abreuver à pleines calebasses, fussent-ils couverts de sueur.
+Aucune remontrance ne les déterminera à disposer autour d’eux des
+feux durant la nuit pour se préserver un peu de l’humidité. Tous
+s’endormiront insouciants le ventre à l’air. Et ce seront, chaque
+matin, des plaintes. Celui-ci est pris de coliques, tel autre de
+fièvre. L’indisposition est souvent simulée, l’homme n’ayant
+d’autre but que d’être débarrassé de son ballot dont il faut
+répartir le contenu sur les autres charges. Tout cela n’est pas
+sans nous créer bien des ennuis, et je pressens que, dans un moment
+critique, nous ne saurions fonder grand espoir sur nos gens.</p>
+
+<p>Notre petite troupe ne compte plus à présent, nous compris, que
+vingt-six personnes. Les porteurs, il convient de le reconnaître,
+si démoralisés jusqu’ici, ont paru, au départ de Kong, reprendre
+courage. Enfin, disent-ils, ils voient le soleil se lever à leur
+gauche&nbsp;;<span class="pagenum" id="Page_233">[233]</span> ils
+ont le visage tourné vers le pays de Krinjabo. Ces heureuses
+dispositions dureront-elles&nbsp;? Pour qui connaît le caractère
+mobile, indiscipliné de cette race, il est permis d’en douter.
+Force est, pour triompher des défaillances, de recourir à des
+subterfuges. C’est ainsi que, le 17, afin de traverser la zone
+déserte qui forme la frontière entre le pays de Kong et le Djimini,
+nous avions dû lever le camp à minuit, l’étape étant de sept à huit
+heures. Afin d’enlever aux irrésolus toute idée de s’attarder en
+chemin, nous leur avons déclaré que des traces suspectes relevées
+la veille sur le sentier étaient, à n’en pas douter, des empreintes
+de lion. La contrée en était infestée jusqu’à Ouandarama. Là
+seulement nous serions à l’abri. Et, traducteurs fantaisistes, nous
+leur affirmions que le nom signifiait en mandé&nbsp;: l’endroit où
+finissent les lions&nbsp;! L’avis a produit son effet&nbsp;:
+rarement trente kilomètres furent abattus d’un pas plus leste.</p>
+
+<p>Ouandarama, la seule localité du Djimini qui puisse prétendre au
+titre de ville, est divisée en trois quartiers habités par des
+populations d’origines très diverses&nbsp;: Mandés-Ligouy, Dioulas
+et Kifiris. Ces derniers représentent l’élément autochtone, qui
+n’est point beau. La taille est élevée, la carrure puissante, mais
+les attaches sont grossières, le crâne déprimé, la face bestiale.
+On ne se les représente guère autrement qu’un fardeau sur la tête
+ou la pioche à la main. Bons cultivateurs. Leur outil, une sorte de
+houe en bois dur, renforcée d’une armature de fer forgée dans le
+pays&nbsp;; leurs armes, la lance et la flèche. Ils sont vêtus
+beaucoup plus sommairement<span class="pagenum" id=
+"Page_234">[234]</span> que la plupart des indigènes de ces
+régions. Un lambeau de cotonnade, ou même une bande de <em>fou</em>
+(écorce d’arbre assouplie à coups de maillet). Parmi les femmes,
+beaucoup n’ont pour tout costume qu’une ceinture de coquillages
+(cauris), parfois une simple cordelette à laquelle est suspendu un
+petit carré de bois ou d’ivoire en manière de feuille de vigne.
+Quelques-unes prétendent s’embellir en se perforant la lèvre
+inférieure et en passant dans l’ouverture une longue cheville en
+roseau. Point d’autres bijoux que de lourds bracelets, des bagues
+en fer grossièrement martelé.</p>
+
+<p>Tout autre est le reste de la population, en particulier la
+fraction Dioula, chez qui l’on retrouve le type de Kong,
+intelligent, éveillé, le souci du vêtement, de la maison solide.
+C’est elle qui occupe ici la situation prépondérante. Le chef de
+Ouandarama lui-même, Péminian, vieux brave homme assez
+insignifiant, subit cette influence qu’exerce sur lui notre hôte,
+Karamokho-Sirifé, un musulman. C’est un commencement de prise de
+possession. A la mort du chef actuel, ce Karamokho aura quelque
+chance de prendre sa place, auquel cas les Dioulas de Kong
+compteraient, en fait, une colonie de plus. Toujours est-il que
+Ouandarama, déjà la ville la plus populeuse du Djimini, située à
+proximité d’un ruisseau aux eaux excellentes, au centre d’un pays
+cultivé, tend à se développer et à devenir une station de premier
+ordre sur la route que devront suivre les caravanes qui se rendront
+de Kong au littoral.</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i34"><img src='images/i34.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">DANS LE QUARTIER DIOULA — OUANDARAMA (DJIMINI)</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>La capitale du Djimini, Dakhara, n’est qu’un grand village,
+d’aspect triste, sans la moindre animation,<span class="pagenum"
+id="Page_235">[235]</span> étrangement dépeuplé, où l’on ne compte
+plus les cases abandonnées, menaçant ruine. Là réside, ou est censé
+résider le roi, Domba-Ouattara, celui qui reçut Binger en 1889 et
+conclut le traité plaçant le pays sous notre protectorat. Mais on
+ne le voit plus. Il est malade, nous dit-on d’un ton un peu
+singulier. Ceci signifie tout bonnement qu’il est mort. C’était
+déjà, il y a trois ans, un homme usé, laissant le soin des affaires
+à son frère. Ce frère, Brahima, est à l’heure actuelle le vrai roi.
+Mais il n’en prend pas le titre, répétant, comme les autres, que
+son frère est encore souffrant et ne peut quitter sa case. Cela
+dure depuis un an et plus. Il y a beau temps que le valétudinaire
+est passé de vie à trépas. Seulement, par suite d’une coutume très
+répandue dans ces contrées, personne n’est assez osé pour parler de
+cette mort. En effet, le premier soin d’un nouveau roi est de faire
+couper la tête au messager qui lui annonce le décès de son
+prédécesseur. Ce don de joyeux avènement est de nature à faire
+réfléchir les plus bavards. Chacun sait fort bien à quoi s’en
+tenir, mais on ne dit mot. C’est donc Brahima qui nous a reçus, et
+de façon très amicale. Nous avons même dû, sur ses instances,
+rester ses hôtes pendant deux jours. C’était, au surplus, le
+minimum de temps nécessaire pour échanger quelques paroles
+sérieuses. Il est, en effet, impossible d’expédier un entretien en
+une seule séance&nbsp;; les noirs fixent difficilement leur
+attention sur un même sujet pendant plus de deux minutes, après
+quoi ils se déroberont et vous parleront de niaiseries. La
+meilleure part de leur vie est prise par des
+enfantillages.<span class="pagenum" id="Page_236">[236]</span>
+C’est ainsi que, le lendemain de notre arrivée, le grand événement
+qui occupa la cour et la ville fut une bataille entre un chien et
+un canard. Le caneton était très mal en point&nbsp;; son
+propriétaire l’avait placé sous un panier avec le fol espoir de le
+voir revenir à la vie. Le roi, informé du fait divers, y prenait le
+plus vif intérêt. A chaque instant, il interrompait la conversation
+pour envoyer prendre des nouvelles du volatile. Le messager
+revenait annoncer gravement que le blessé reposait — mot à mot,
+«&nbsp;attendait la fraîcheur&nbsp;».</p>
+
+<p>Il fallait enfin un délai raisonnable afin de permettre au roi
+de préparer ses cadeaux. Il désirait, entre autres choses, nous
+faire présent d’un bœuf, mais pas d’un bœuf quelconque. Il lui
+fallait un animal de choix, de nuance spéciale, et la bête avait dû
+être amenée de fort loin. Quand cette viande sur pied fit son
+apparition, nos hommes poussèrent des cris de joie. Brahima nous
+fit remarquer que le bœuf était rouge, — «&nbsp;en signe
+d’amitié&nbsp;»&nbsp;!</p>
+
+<p class="datesect1">Satama (Diammala), 26 juin.</p>
+
+<p>En quittant Kong et durant la traversée du Djimini, nous avions
+repris l’itinéraire du capitaine Binger. Un peu au delà, au village
+de Natéré, nous nous en écartions définitivement pour nous diriger
+vers le sud-ouest et pénétrer dans le Diammala. Cette fois, c’était
+l’inconnu.</p>
+
+<p>Quatre étapes, de vingt à vingt-cinq kilomètres en moyenne, nous
+ont amenés à Satama. Sur tout le parcours, le pays est assez riant,
+plus boisé. La végétation<span class="pagenum" id=
+"Page_237">[237]</span> se ressent du voisinage de la forêt.
+Beaucoup de rôniers, de palmiers à vin. La campagne est riche,
+quoique médiocrement arrosée&nbsp;: quantité de mares, mais peu ou
+point d’eaux courantes. Chaque jour nous traversons de belles et
+vastes cultures, maïs, sorgho, ignames. L’époque de la récolte est
+proche. Les moissons mûres sont protégées contre les déprédations
+des oiseaux — et surtout des singes — par des gardiens postés dans
+les champs de distance en distance, et dont la mission consiste à
+pousser de minute en minute des cris stridents pour effrayer la
+gent maraudeuse. Ces sentinelles, des enfants pour la plupart, font
+consciencieusement leur faction, encore que leur salaire soit des
+plus modiques&nbsp;: deux épis de maïs par tête et par jour. Tous
+les villages où nous avons campé, — Djidana, Ouélasso,
+Diéléadougou, Lafibokho, — sont très propres. Rarement nous avons
+vu des cases en meilleur état, des places aussi vierges
+d’immondices, ombragées de plus beaux arbres.</p>
+
+<p>La population, qui voit pour la première fois des blancs, nous a
+fait un accueil inespéré, — j’oserai dire trop empressé. Ce n’est
+plus de la bienveillance, c’est de l’enthousiasme. Et cela ne va
+pas sans quelques désagréments. De la journée la case ne désemplit
+pas. On nous harcèle, on nous palpe, les moindres articles de notre
+défroque passent de mains en mains. Notre cor de chasse surtout, un
+malheureux cor tout bossué, qui sert à sonner le réveil, excite une
+admiration sans bornes. Chacun tente, mais en vain, d’en faire
+sortir un son. Le pis est que nous sommes invités à exhiber
+nos<span class="pagenum" id="Page_238">[238]</span> talents&nbsp;;
+force nous est d’emboucher la trompe qui vient de passer par tant
+de lèvres peu engageantes. Mais quel précieux instrument de
+conquête&nbsp;! Partout il a retrouvé le même succès&nbsp;; il nous
+vaut cause gagnée.</p>
+
+<div class="linegrp-container">
+<div class="linegrp">
+<div class="group">
+<div class="line indent0">Viens, sonne de ce cor et ne prends
+d’autres soins.</div>
+
+<div class="line indent0">Tout sera fait&nbsp;!...</div>
+</div>
+</div>
+</div>
+
+<p>C’est à peine si, aux heures des repas, il nous est possible
+d’obtenir quelques minutes de solitude. Encore la foule
+reste-t-elle massée devant la case dont l’entrée a été masquée par
+une couverture. On continue à détailler nos perfections qui,
+paraît-il, sont nombreuses. Les derniers arrivés interrogent les
+autres, les privilégiés qui ont eu l’heur de nous approcher, et en
+reçoivent des renseignements fantastiques. Les femmes sont les plus
+terribles et d’une liberté d’allures inquiétante&nbsp;! Dialogue
+surpris entre deux «&nbsp;honnestes dames&nbsp;» de Djidana qui, en
+compagnie de beaucoup d’autres, péroraient sur le seuil&nbsp;:</p>
+
+<p>— <em>Mokto Kagni&nbsp;?</em></p>
+
+<p>— <em>Akagni Ahi&nbsp;!</em></p>
+
+<p>Le ton était celui de deux mondaines parlant d’un ténor, la
+traduction la plus fidèle&nbsp;: «&nbsp;Comment les
+trouves-tu&nbsp;? — Oh&nbsp;! si jolis&nbsp;!...&nbsp;» Il n’y a
+pas à dire, c’est un succès&nbsp;!</p>
+
+<p>Si seulement, la nuit venue, on nous laissait quelque répit.
+Mais non. Fatigués par la longue marche de la matinée, énervés par
+les palabres interminables de l’après-midi, c’est à peine s’il nous
+est possible de goûter une heure de sommeil ininterrompu. Mon
+compagnon,<span class="pagenum" id="Page_239">[239]</span> en
+particulier, que l’on sait parler couramment la plupart des
+dialectes mandés, est le plus importuné par les visiteuses en quête
+d’interviews anacréontiques. De son côté, mon pauvre boy, allongé
+devant la case, en travers de la porte, défend le domicile de son
+maître avec une constance digne d’un meilleur sort. Jamais on ne
+vit rien de pareil. C’est une procession. Éconduites, ces dames
+reviennent, une demi-heure plus tard, avec quelques amies,
+insistant d’une façon fâcheuse. A bout d’arguments, l’une d’elles
+va, pour être accueillie, jusqu’à exciper de sa qualité
+d’étrangère. Elle n’est pas du village, elle arrive de très
+loin&nbsp;! Nullement découragées, plusieurs, le lendemain,
+persistaient à accompagner le convoi pendant toute une étape,
+quelques-unes même avec un ballot sur la tête, à l’extrême
+satisfaction de nos porteurs. On ne saurait garder moins rancune
+d’un accueil maussade.</p>
+
+<p>Deux jours après avoir pénétré dans le Diammala, nous passions
+du bassin du Comoé dans celui de l’Isi, dont nous franchissions
+bientôt l’un des principaux affluents, le Bé, à mi-chemin des
+villages de Diéléadougou et de Lafibokhos, tous deux assez
+importants. Le Bé est profondément encaissé entre des berges à pic
+couvertes d’une végétation très touffue. La quantité d’arbres morts
+échoués dans son lit témoigne des ravages occasionnés par les
+grandes crues. Les eaux sont encore basses, mais nous voici au
+début de la saison des pluies&nbsp;; presque chaque jour, nous
+avons à subir quelque tornade. Pour peu que notre marche eût été
+plus lente, nous courrions le risque de trouver<span class=
+"pagenum" id="Page_240">[240]</span> le Bé transformé en un furieux
+torrent aux rives noyées, dont le passage eût présenté des
+difficultés très sérieuses.</p>
+
+<p>Vingt-quatre heures plus tard, nous faisions notre entrée dans
+Satama, où réside le roi du Diammala. En dépit des sympathies que
+nous témoignaient les populations, on pouvait craindre que la
+conclusion d’un traité plaçant le pays sous le protectorat de la
+France ne fût obtenue qu’au prix de beaucoup de temps et de
+patience. Si bien disposé que puisse être un chef, il est toujours
+prudent de s’attendre aux lenteurs et aux tergiversations dont la
+diplomatie noire est volontiers coutumière. L’événement, par
+bonheur, allait donner tort à nos conjectures. Dieu sait pourtant
+si nous procédions par intimidation. Venir parler de traité quand
+on n’a que <em>deux</em> tirailleurs pour toute escorte, ce ne sont
+point là façons de matamores.</p>
+
+<p>A dire vrai, le peu de solennité de notre arrivée ne laissait
+pas espérer un dénouement aussi prompt. L’étape avait été très
+dure&nbsp;; il était près de midi lorsque nous atteignions Satama.
+A cette heure, la plupart des gens font la sieste. Une cinquantaine
+de curieux, pas davantage et dans le nombre beaucoup d’enfants. Un
+enthousiasme de seconde classe.</p>
+
+<p>Mais, trois heures plus tard, quel triomphe&nbsp;! Il n’y a pas
+d’autre mot pour exprimer l’effet produit sur le populaire par le
+spectacle de notre cortège se rendant auprès du roi. Ce dernier
+nous attendait sous les arceaux d’un arbre magnifique, — sa salle
+d’audience, — assis sur une peau de bœuf. A ses côtés, rangés
+en<span class="pagenum" id="Page_241">[241]</span> demi-cercle, les
+notables, les anciens, plus trois marabouts dioulas, porteurs d’un
+manuscrit du Koran dont ils se sont partagé les feuilles volantes,
+toujours les mêmes, qui ont fini par prendre la teinte de leurs
+doigts. Point d’apparat, peu d’étiquette. Le chef, comme son
+entourage, était vêtu de l’ample boubou en tissu de coton à
+rayures, d’une propreté très relative. Tous mâchonnaient leur
+chique de kola, envoyant régulièrement, de minute en minute, un
+long jet de salive, bouche mi-close, entre les dents, avec un
+sifflement de piston qui a des fuites. Massés en arrière, les
+seigneurs sans importance, la jeunesse, les femmes, celles-ci tout
+en peau, avec leur haute perruque en cimier, donnant l’impression
+d’un peloton d’amazones en costume de bain.</p>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i35"><img src='images/i35.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">MARCHANDE DE DOLO, DAKHARA (DJIMINI)</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>Devant ce public, nous procédions sur une file, — un monôme, —
+dans l’ordre suivant&nbsp;: en tête, l’interprète Ano, jouant de la
+trompe&nbsp;; ensuite, l’élite de nos porteurs, une demi-douzaine,
+un peu moins effarés et déjetés que le reste de leurs
+camarades&nbsp;; enfin nous-mêmes en grand tralala. De longs
+burnous corrigeaient la raideur de nos vêtements fripés. Une
+écharpe lamée, fleur de la pacotille, roulée en turban autour de la
+chechia, donnait à notre coiffure un diamètre respectable. Un
+murmure flatteur avait accueilli notre entrée. L’effet était
+immense. La moitié de notre garde, en la personne du tirailleur
+Sambandao portant le pavillon français, fermait la marche&nbsp;; le
+reste de la force armée, le tirailleur Moussa Diara, avait été
+laissé au campement&nbsp;: — la réserve.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_242">[242]</span>Après avoir
+défilé devant l’assemblée, avec, de part et d’autre, des
+<em>Anissé&nbsp;!</em>... <em>M’ba&nbsp;!</em>...
+<em>Baracalla&nbsp;!</em>... soupirés par des basses profondes,
+nous prenons place sur des tabourets, à l’aile droite, nos gens
+derrière nous, deux d’entre eux tenant nos ombrelles éployées, bien
+haut, pour le décorum&nbsp;; car nous jouissons d’un coin
+d’ombre.</p>
+
+<p>Puis la parlotte commence, assez vivement menée. L’envoyé de
+Brahima, qui marche avec nous depuis Dakhara, dit quelques mots
+complimenteurs de la part du roi du Djimini. Ensuite, Ano prend la
+parole en agni, langue que la plupart des auditeurs comprennent à
+l’égal du mandé, et débite sa leçon, très brève. Le capitaine,
+explique-t-il, était venu dans ces contrées il y a trois ans,
+envoyé par le chef des Français, qui commande aux blancs établis
+sur la côte. Celui-ci lui avait dit&nbsp;: «&nbsp;Va trouver de ma
+part les chefs de là-bas, les rois de Bondoukou et de Kong, ceux du
+Djimini et du Diammala&nbsp;; dis-leur que je suis leur ami et que
+je serai bien content s’ils deviennent aussi
+«&nbsp;camarades&nbsp;» avec moi.&nbsp;» Et le capitaine a visité
+les chefs. On a écrit sur un papier qu’on était «&nbsp;camarades
+ensemble&nbsp;», et il a donné aux chefs son pavillon, afin qu’ils
+le montrent aux autres blancs qui pourraient venir par la suite,
+comme un signe d’amitié. Mais le capitaine est tombé malade et n’a
+pu pousser jusqu’au Diammala. Cette année, le chef des Français l’a
+de nouveau envoyé, en le chargeant de cadeaux pour nos amis&nbsp;:
+Ardjima, roi de l’Abron, Karamokho-Oulé, Brahima. «&nbsp;Cette
+fois, a-t-il dit, ne manque pas d’aller voir le roi du
+Diammala.<span class="pagenum" id="Page_243">[243]</span> Dis-lui
+combien je serais content que nous devenions
+«&nbsp;camarades&nbsp;»&nbsp;; que ce serait bon pour nous deux.
+Les gens du Diammala qui viendraient en France (j’aime cette
+supposition&nbsp;!) seraient traités en frères, et les Français qui
+visiteraient le Diammala, reçus comme enfants du pays. Signe avec
+lui un papier et offre-lui mon pavillon.&nbsp;»</p>
+
+<p>Rien de plus. C’est simple et grand. Une argumentation plus
+serrée et des considérants plus touffus seraient de l’hébreu pour
+un noir.</p>
+
+<p>Le message avait été écouté avec l’attention la plus
+sympathique. L’impression fut plus favorable encore, lorsque le roi
+eut pris connaissance du sauf-conduit délivré par les chefs de
+Kong. Parmi les assistants, les trois marabouts dioulas étaient
+seuls en état de déchiffrer le document rédigé en arabe. On le leur
+fait passer, et les voilà à l’œuvre. Pénible, cette traduction,
+très pénible. Ils épluchent le texte, syllabe par syllabe, sur un
+ton nasillard de marmot ânonnant un exemple de lecture, suivant du
+doigt les lignes. Enfin ils attaquent le mot à mot, un mot à mot
+qui ferait dresser les cheveux d’un arabisant. Cependant, le sens
+général y est. «&nbsp;Nous sommes de braves gens, n’apportant que
+des paroles de paix, marchant avec la justice, etc., etc.&nbsp;»
+Cela est attesté par Karamokho-Oulé-Ouattara, par Iamory,
+Soukoulomory et autres constellations de même grandeur. Il n’y a
+qu’à s’incliner. Le papier nous est retourné avec des sourires qui
+en disent plus que de longs commentaires.</p>
+
+<p>Il s’agit maintenant de frapper le grand coup&nbsp;:
+les<span class="pagenum" id="Page_244">[244]</span> cadeaux. Le roi
+sera certainement flatté de les recevoir en public&nbsp;; leur
+splendeur rehaussera d’autant la majesté royale. Et les présents
+sont apportés&nbsp;: boubous brodés, pantalons de soie à ramages,
+écharpes de gaze pour les dames. Un éblouissement&nbsp;! Le roi est
+ravi&nbsp;: il reste digne, mais on voit bien qu’il fait effort
+pour se contenir&nbsp;; ses yeux brillent, ses mains ont de petits
+frémissements d’impatience, ses pieds esquissent sous le boubou un
+entrechat discret. Une seule chose manque à son bonheur, le
+pavillon&nbsp;; il demande le pavillon. Sambandao lui passe
+gravement l’étendard. Après quoi le monarque et sa suite remercient
+sur un mode solennel, défilant devant nous par trois fois, en
+s’inclinant. Compliments, congratulations, fanfares. La séance est
+levée. Commencée d’une façon un peu terne, la journée s’achevait
+dans une apothéose.</p>
+
+<p>Le lendemain, le traité était rédigé en triple expédition. Le
+roi y apposait sa croix, les marabouts leur parafe, et le siècle
+comptait un document diplomatique de plus. Nous avions lieu de nous
+réjouir de ce succès si rapidement obtenu. L’importance en est
+considérable. Le Diammala, habité par des populations paisibles,
+adonnées à la culture, chez lesquelles l’influence de leurs voisins
+de Kong, plus civilisés, commence à se faire sentir, nous assure
+l’accès de la route la plus directe vers la mer par les vallées de
+l’Isi et du Bandama. Il est la clef du Baoulé. Il comprend, qui
+plus est, sous sa dépendance le pays des Gannes, l’un des
+principaux centres de production pour la noix de kola, si
+recherchée non seulement des indigènes du littoral, mais
+que<span class="pagenum" id="Page_245">[245]</span> les caravanes
+importent sur tous les marchés du Nord, du haut Niger à la
+Volta.</p>
+
+<p>En revanche, les renseignements obtenus sur le Baoulé, qui est
+cependant tout proche, sont fort contradictoires. Plusieurs y sont
+allés&nbsp;; mais, ici comme partout ailleurs, le noir n’observe
+guère&nbsp;; ses souvenirs ne sont jamais très précis. De plus, ces
+informations si vagues ne s’obtiennent qu’au prix de beaucoup de
+patience, après des pourparlers interminables, étant donnés le
+nombre, le caractère des interlocuteurs et la facilité avec
+laquelle la conversation dévie. Dans notre case se sont empilées
+jusqu’à dix-sept personnes, dans un espace de dix pieds
+carrés&nbsp;; bon nombre mâchent la kola et dessinent sur le mur
+avec leur salive de rouges arabesques du plus heureux effet. Une
+vieille, affligée d’un catarrhe, ne manquait jamais d’apporter son
+crachoir, une calebasse pleine de sable. On a de l’usage ou on n’en
+a pas.</p>
+
+<p>Par bonheur, ces séances comportent des intermèdes. Au moment où
+l’on s’y attend le moins, l’un des assistants prie les autres de
+vouloir bien sortir un instant&nbsp;; il désire parler aux blancs
+sans témoins. La compagnie s’exécute de bonne grâce. Resté seul,
+l’individu raconte à voix basse sa petite affaire, et ce sont
+parfois de singulières confessions suivies de la demande d’un
+fétiche ou d’un remède. Mais, le plus souvent, on fait moins appel
+au médecin qu’au sorcier. Ce qu’on veut obtenir du blanc, c’est une
+amulette extraordinaire, un charme pour être heureux à la chasse, à
+la guerre, en amour. Se dérober&nbsp;? Impossible, sous peine de se
+faire un ennemi.<span class="pagenum" id="Page_246">[246]</span>
+Quelque scrupule que l’on éprouve à se jouer du pauvre diable, il
+faut se prêter à sa fantaisie. Il va sans dire qu’en matière
+médicale nous procédons avec une extrême prudence, par doses
+homéopathiques, en ayant soin d’ajouter que c’est là un remède
+«&nbsp;bon pour blancs&nbsp;» dont nous ne saurions garantir
+l’efficacité sur les noirs.</p>
+
+<p>En ce qui concerne les gris-gris destinés à préserver le
+chasseur ou le guerrier de mort violente, ces restrictions sont
+inutiles. En effet, de deux choses l’une&nbsp;: ou le client sera
+tué, auquel cas il ne réclamera point&nbsp;; ou bien il en sera
+quitte pour une simple blessure et se dira, dans un élan de
+gratitude&nbsp;: «&nbsp;Sans le fétiche que m’ont donné les blancs,
+j’étais un homme mort&nbsp;!&nbsp;»</p>
+
+<p>Mais, je le constate avec plaisir, la clientèle batailleuse
+donne peu. D’ordinaire, le postulant est un amoureux tenu à
+distance par quelque beauté cruelle. Il en vient de tout âge et de
+toute condition. A celui-ci, — un homme de sang royal, s’il vous
+plaît&nbsp;! — Céladon sur le retour, nous remettons quatre grains
+de corail de grosseur différente, en lui conseillant de les offrir
+à celle qu’il aime, un à un, de huit jours en huit jours, en
+commençant par le plus petit, bien entendu. A un autre, j’ai confié
+une de mes cartes de visite pliée en quatre, en lui recommandant de
+la coudre dans son bonnet et de la porter ainsi pendant une lune.
+Lorsque cette lune «&nbsp;sera morte&nbsp;», il tâchera de se
+procurer un coq <em>vierge</em>, attachera la carte au cou de
+l’oiseau et fera présent du tout à l’adorée. Si elle accepte le
+cadeau, c’est bon signe&nbsp;; si l’oiseau reste chez sa nouvelle
+maîtresse, c’est<span class="pagenum" id="Page_247">[247]</span> le
+triomphe à bref délai. Mais s’il venait à s’échapper pour retourner
+à son ancienne basse-cour, tout serait à refaire. Cependant, il y a
+lieu de croire qu’une semblable persévérance ne saurait manquer
+d’attendrir le cœur le plus sauvage. Ano a traduit mot pour mot
+cette ordonnance à l’intéressé, qui se l’est fait répéter, et s’en
+est allé ravi. Eh bien, je suis persuadé que ce garçon-là
+réussira&nbsp;!</p>
+
+<p>Très mélangée, la population de Satama. Les types des races les
+plus diverses, Dioulas, Agnis, Apolloniens, Gannes, y vivent dans
+une harmonie parfaite. Un certain nombre de musulmans, à qui l’on
+doit l’introduction de quelques industries, l’usage du vêtement, le
+métier à tisser. A cela près, un islamisme des plus accommodants
+qui s’est superposé aux pratiques anciennes du fétichisme sans
+entrer en lutte avec elles.</p>
+
+<p>L’autorité revêt ici un caractère patriarcal&nbsp;: rien du
+pouvoir absolu. Le chef n’est pas mieux logé que le vulgaire. Aucun
+insigne ne le distingue, à tel point que, plus d’une fois, comme il
+venait s’installer dans ma case, j’ai failli le prendre pour un
+importun quelconque et le congédier de façon un peu leste. C’est la
+simplicité des premiers âges. Le roi, avant de prendre une
+décision, consultera toujours les notables, les anciens. Il
+s’abritera derrière les avis des plus circonspects plutôt qu’il ne
+commandera en maître. La société n’est pas encore assez solidement
+constituée pour qu’on sente le besoin d’une autorité responsable
+centralisant les forces au profit de la communauté. C’est une
+famille&nbsp;: le roi<span class="pagenum" id=
+"Page_248">[248]</span> n’a guère que la part d’autorité attribuée
+au père ou à l’aïeul.</p>
+
+<p>Les renseignements indispensables obtenus tant bien que mal,
+nous nous disposons à partir. Notre objectif est Ouassaradougou,
+sur la rivière Isi ou Bandama, résidence d’un des chefs les plus
+importants du Baoulé. Sur l’homme et ses dispositions, les dires
+n’ont rien d’affirmatif. Toutefois, la présence de deux chefs du
+Diammala qui vont nous servir de guides nous vaudra peut-être un
+accueil favorable. L’un de ces chaperons répond au joli nom de
+«&nbsp;Tête de hyène&nbsp;»&nbsp;; l’autre, Baba Ali, est fils du
+dernier roi. Ce Baba Ali, par parenthèse, est le même personnage
+auquel nous avons donné quatre grains de corail enchanté pour qu’il
+réussît dans ses entreprises amoureuses. Un bienfait n’est jamais
+perdu&nbsp;!</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i36"><img src='images/i36.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">FEMME DE SATAMA (DIAMMALA)</p>
+</figure>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_249">[249]</span><a id=
+"c13"></a>XIII</h2>
+
+<p class="sch1">ARRÊTÉS DANS LE BAOULÉ.</p>
+
+<p class="datesect1">26 juin-1<sup>er</sup> juillet.</p>
+
+<p>Mauvaises journées. Nous avons pris contact avec le
+Baoulé&nbsp;: la tentative n’a pas été encourageante. A une
+demi-lieue de l’Isi, l’hostilité inexplicable d’un chef nous a
+contraints à rebrousser chemin.</p>
+
+<p>Nous venions d’arriver dans un village d’assez méchante
+apparence, Siradine-Tombo (Siradine la Ruine), nom bien mérité.
+L’endroit est sinistre&nbsp;: une clairière entourée de maigres
+taillis, brousse épineuse, rachitique&nbsp;; un marigot aux eaux
+dormantes et noires&nbsp;; un sol spongieux où, çà et là, parmi les
+ajoncs un affleurement de granit bleu mettait une tache
+lépreuse.</p>
+
+<p>Des cases prêtes à crouler, le chaume en lambeaux, des monceaux
+de détritus. Aux alentours, quelques touffes de maïs et de
+bananiers plantés à la diable. L’abandon, l’incurie. Notre
+intention était de faire seulement une courte halte&nbsp;; de là,
+en effet, deux heures au plus devaient suffire pour atteindre
+Ouassaradougou.<span class="pagenum" id="Page_250">[250]</span>
+Tout nous faisait espérer une réception cordiale. Nos hommes se
+croyaient déjà en pays de connaissance, les habitants du Baoulé
+parlant l’agni. Si le type ne rappelle guère celui des indigènes du
+Sanwi et de l’Indénié, les ancêtres étaient, selon toute apparence,
+des captifs évadés de ces contrées, dont ils ont importé les
+coutumes et l’idiome dans le Baoulé jusqu’alors désert. Quoi qu’il
+en soit, s’ils entendent le mandé-dioula, ils emploient communément
+un dialecte presque identique à celui de Krinjabo.</p>
+
+<p>Au premier abord, rien de suspect. Les gens nous entouraient, en
+curieux. En échange de quelques rangs de perles, on apportait des
+épis de maïs grillés, du vin de palme. Après un repos d’une
+demi-heure, nous demandions le chemin. Trois sentiers partent du
+village, et, naturellement, nos guides ignorent quel est le bon. On
+nous répond d’attendre l’arrivée du chef qu’on est allé chercher
+dans un autre hameau, tout proche. Lui-même nous conduira&nbsp;; il
+est précisément le frère du chef de Ouassaradougou chez qui nous
+allons. Et, pour faire prendre patience, on apporte encore du maïs,
+des bananes. Cependant l’attente se prolonge&nbsp;; nous sommes
+échoués là depuis plus d’une heure&nbsp;; le ciel est menaçant,
+nous voulons partir. Impossible, le chef va venir, il arrive. Le
+voici enfin. C’est un vieux à face patibulaire&nbsp;; une dizaine
+d’individus l’accompagnent. Sur ces entrefaites la pluie s’est mise
+à tomber, torrentielle.</p>
+
+<p>Tout le monde avait pris place sous un hangar, autour d’un feu,
+le chef et ses gens causant entre eux de<span class="pagenum" id=
+"Page_251">[251]</span> choses indifférentes sans paraître
+s’occuper de nous. Tout à coup, l’un d’eux se lève et déclare
+qu’ils ne peuvent continuer à parler en notre présence. On nous
+enjoint de nous retirer. Ceci ne présage rien de bon&nbsp;; les
+affaires se gâtent, décidément. Nous répondons que notre interprète
+va s’éloigner, ce qui leur permettra de discourir tout à leur aise,
+puisque nous ne comprenons pas l’agni. Mais ils insistent. Ils ont
+entendu le capitaine parler mandé et déclarent que, connaissant une
+langue, il doit aussi savoir l’autre. Le plus sage est de
+s’incliner. A la hâte nous cherchons un autre refuge, car l’averse
+redouble.</p>
+
+<p>Après dix minutes de conciliabules, on nous déclarait que nous
+ne pouvions aller plus loin. La raison&nbsp;? Nous arrivions du
+côté de Kong, de chez les Dioulas. Oh&nbsp;! si nous fussions venus
+d’ailleurs, c’eût été différent&nbsp;; on aurait pu s’entendre.
+Mais, tout bien pesé, on ne nous «&nbsp;donnerait pas&nbsp;» le
+chemin&nbsp;; nous ne passerions pas. En vain ripostons-nous que
+nous n’avons rien à voir avec les démêlés de voisin à voisin. Nous
+ne tombons pas du ciel&nbsp;: si nous avons passé en pays dioula,
+nous avons dû, au préalable, traverser d’autres territoires dont
+les occupants n’ont point eu à se plaindre de nous, paraît-il,
+puisque nous voici sains et saufs. Tout est inutile&nbsp;; ces
+gens-là sont butés. L’offre d’envoyer un de nos gens avec un homme
+du village auprès du chef de Ouassaradougou, dont nous attendrions
+ici la réponse, n’eut pas plus de succès&nbsp;: «&nbsp;Passez de
+force si vous voulez, nous dit-on. Que vos guides trouvent la bonne
+route s’ils le peuvent. Mais ils verront ce qui leur
+arrivera<span class="pagenum" id="Page_252">[252]</span> là-bas, à
+eux et à vous. On vous coupera le cou à tous&nbsp;!&nbsp;» Et on
+joignait le geste à la parole. Le plus enragé était un vieillard au
+chef branlant, aux jambes tuméfiées. — Dieu reçoive bientôt sa
+belle âme&nbsp;! — Il nous couvait d’un mauvais regard, sifflant
+entre ses gencives démeublées des arguments qui paraissaient
+décisifs à ses collègues. Celui-là avait dû entraîner le
+verdict.</p>
+
+<p>Nous faisons répondre que ce sont là de méchants discours. Le
+chef les regrettera. Pour le moment, nous nous retirerons&nbsp;;
+nous venions en amis, n’ayant jamais eu le dessein d’employer la
+force.</p>
+
+<p>Le moyen, d’ailleurs&nbsp;? Un coup d’œil jeté sur nos porteurs
+nous prouve qu’il n’est que temps de donner le signal du retour, si
+nous voulons éviter un désastre. Ils sont blottis dans un coin,
+effarés, tremblants, avec des figures de criminels regardant la
+potence. Qui sait même si leurs attitudes craintives, leur démarche
+louche de gens qui ont fait un mauvais coup, n’ont pas contribué à
+éveiller la défiance&nbsp;?... Avec une autre troupe composée de
+gaillards confiants, alertes, de bonne humeur, comme nos deux
+braves Sénégalais, l’accueil, je gage, eût été tout autre. Quoi
+qu’il en soit, il est manifeste que nous ne pouvons plus compter
+sur eux. D’une minute à l’autre, ce peut être la panique, la fuite
+éperdue... et le reste. En route&nbsp;!</p>
+
+<p>Nous avions été retenus à Siradine-Tombo près de quatre heures.
+Dans le village hostile, une seule voix s’était élevée en notre
+faveur, celle d’une bonne femme, une aïeule, occupée à broyer du
+maïs devant sa case.<span class="pagenum" id=
+"Page_253">[253]</span> A plusieurs reprises elle avait interrompu
+sa besogne, se redressant indignée, les bras tendus du côté du chef
+qu’elle interpellait violemment. «&nbsp;Ces blancs n’ont rien fait
+de mal. Pourquoi les arrêter, fous que vous êtes&nbsp;?&nbsp;» Et
+autres aménités. Nous sommes déjà loin que ses protestations nous
+arrivent encore, obstinées, dominant de leur clameur aigre les
+autres rumeurs. Merci, la vieille&nbsp;! Tant il est vrai qu’il
+n’est si méchante assemblée où l’on ne puisse trouver une bonne
+âme.</p>
+
+<p>Au retour, les habitants des hameaux se montrent très réservés.
+Dans le premier surtout, où nous nous arrêtons une heure plus tard
+pour camper, les mines sont revêches. Rien de plus naturel&nbsp;:
+nous battions en retraite. Installés sous un arbre, sur la place,
+nous attendions que le chef — l’interprète était allé le saluer
+selon l’usage — voulût bien paraître et nous désigner des cases. Le
+chef fit répondre qu’il n’avait pas à s’occuper de nous, se
+plaignant en outre de ce que, à l’aller, nous eussions traversé son
+village sans y faire halte, pour lui dire bonjour. La réplique
+était aisée. Nous étions passés là de nuit, et ce ne sont pas
+«&nbsp;manières de blancs&nbsp;» de venir réveiller les gens avant
+l’aube pour leur souhaiter le bonjour. L’excuse ne parut pas
+suffisante au chef, qui envoya dire que les blancs pouvaient
+s’arrêter pour manger. (On n’avait pas attendu sa permission&nbsp;:
+notre table avait été dressée, les feux flambaient, nos gens
+attaquaient à belles dents leur provision de viande boucanée.)
+«&nbsp;Mais, ajoutait-il, après avoir mangé, vous repartirez. —
+Nous nous trouvons bien ici et nous y resterons le temps qu’il nous
+plaira,<span class="pagenum" id="Page_254">[254]</span> au moins
+jusqu’à demain. — Vous ne recevrez rien pour nourrir vos hommes. —
+Nos hommes ont ce qu’il leur faut. — On ne vous donnera pas de
+cases. — Les blancs savent s’en passer.&nbsp;»</p>
+
+<p>Ce dialogue avait exigé quelque temps, car il avait lieu par
+l’intermédiaire de messagers. Le chef ne s’était pas montré et ne
+devait pas consentir à paraître. Cependant, il s’humanisa. A peine
+informé que nous n’avions besoin de rien, il nous faisait offrir le
+vivre et le couvert. C’est de règle. Le meilleur moyen de provoquer
+la libéralité d’un noir, c’est de déclarer qu’on n’attend rien de
+lui. De fait, la journée et la nuit s’écoulèrent sans incidents, et
+la population, subitement retournée, se montra, du petit au grand,
+fort hospitalière.</p>
+
+<p>En rentrant à Satama, nous avons retrouvé auprès du roi le
+meilleur accueil. Ni lui ni les siens ne paraissent autrement émus
+de notre insuccès. Il semble que l’aventure soit la plus simple du
+monde. Et, sur-le-champ, ils élaborent un autre plan de campagne.
+On nous a mal reçus du côté de Ouassaradougou. Qu’importe&nbsp;?
+Rien de plus simple que d’éviter ce mauvais pas. Ils vont nous
+conduire par un autre itinéraire, inclinant légèrement vers le
+nord. Nous atteindrons presque aussi vite la vallée du Bandama, où
+ils se flattent de nous obtenir une réception meilleure et des
+pirogues pour gagner la côte. Moins de deux heures après notre
+retour, la combinaison était arrêtée. Nous repartirions dès le
+lendemain.</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i37"><img src='images/i37.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">UN PALABRE</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p class="tb">*<br>
+* *</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_255">[255]</span>Trois heures
+plus tard, tout se détraque. Nos porteurs se mutinent.</p>
+
+<p>Déjà, durant les haltes de la dernière étape, nous avions été
+mis en éveil par des entretiens suspects, à voix basse, lesquels
+cessaient aussitôt à notre approche. Mais voici que la situation se
+dessinait, très nette. Au coucher du soleil, les hommes se
+présentaient un à un, l’air têtu, déclarant qu’ils ne marcheraient
+pas le lendemain. L’alerte de Siradine-Tombo a déterminé la crise.
+Leur timidité naturelle est devenue terreur folle. Dans ces
+conditions, impossible d’aller de l’avant.</p>
+
+<p>La nuit venait, sombre, orageuse. La foudre grondait, la pluie
+tombait à flots. Quelle veillée&nbsp;! Jusqu’à neuf heures,
+enfermés dans notre case, nous avons tenu conseil. De quelque côté
+qu’on envisage la position, la conclusion est la même. A supposer
+que les hommes, ramenés demain à de meilleurs sentiments, se
+décident à marcher, ils nous fausseront compagnie dans quelques
+jours. Survienne la moindre difficulté, ce sera de nouveau la
+révolte. Il est même heureux que nous ayons été arrêtés à Siradine.
+Si le fait s’était produit deux étapes plus loin, nos gaillards
+prenaient la fuite. Abandonnés à la merci de populations inconnues,
+se tenant à notre égard sur le qui-vive, la tentation pour elles
+eût été bien forte, et notre affaire vite réglée, j’en ai peur.
+S’obstiner à poursuivre, c’est courir<span class="pagenum" id=
+"Page_256">[256]</span> à une mort certaine, et, qui plus est, à
+une mort inutile.</p>
+
+<p>Tel est aussi l’avis des chefs. Informés de ce qui se passe,
+tous déclarent que poursuivre serait folie. Avec de braves gens,
+ayant confiance, rien n’eût été plus facile que de gagner le
+Bandama. Avec de semblables compagnons, c’est risquer sa tête.
+Voilà qui est clair. Il ne restait qu’à reprendre le lendemain la
+marche vers le sud pour rejoindre le bassin du Comoé par le pays
+des Gannes.</p>
+
+<p>Mais le lendemain, c’est autrement grave. Les porteurs ont pris
+le large. Au petit jour, un tumulte confus, des pas précipités
+suivis d’un bruit de fardeaux jetés sur le sol, nous éveillaient en
+sursaut. Nos hommes se débarrassaient de leurs charges, et, ne
+conservant que leurs trésors personnels&nbsp;: couvertures, pagnes
+de Kong reçus en cadeaux ou achetés sur leur solde, ils
+décampaient. La tempête seule les avait empêchés de mettre leur
+projet à exécution pendant la nuit. Et maintenant, dans la
+pénombre, parmi les hautes herbes trempées, ils détalaient comme
+des lièvres. Les deux tirailleurs s’élancent à leur poursuite,
+cherchant en vain à les rallier. Appels, menaces, rien n’y fait.
+Des coups de feu retentissent&nbsp;: peine perdue. Les misérables
+ont de l’avance&nbsp;: ils ont atteint le bord du marigot et sont à
+l’abri dans la brousse.</p>
+
+<p>Tous ont levé le pied, jusqu’aux individus réputés les plus
+sûrs, les noirs Eba et Ekouanon, qui furent naguère les compagnons
+de Binger et de Treich-Laplène. Des gens qui vivent avec nous
+depuis tantôt six mois, que nous avons toujours bien traités, leur
+procurant en<span class="pagenum" id="Page_257">[257]</span> toute
+occasion les douceurs chères aux noirs, le tabac, le vin de palme,
+leur cédant parfois notre part de viande fraîche et nous réduisant
+aux conserves pour que leur ration fût meilleure... Ils nous
+abandonnent lâchement, stupidement. Et où s’en vont-ils, les
+malheureux&nbsp;? Que peuvent-ils espérer sans nous&nbsp;? Ils sont
+à deux mois de marche de leur pays&nbsp;: le moins qu’il leur
+puisse advenir, c’est d’être retenus captifs dans le plus prochain
+village. Mais est-ce qu’ils raisonnent&nbsp;?</p>
+
+<p>Cependant, au bruit, la ville est en rumeur. Émus, les habitants
+accourent, criant, gesticulant. En un clin d’œil, nous sommes
+environnés, pressés, interpellés sur tous les tons. Les questions
+pleuvent&nbsp;; on ne sait à qui répondre. Le moment est critique.
+Il ne reste auprès de nous que cinq hommes&nbsp;: les deux
+Sénégalais, Amon, chef des porteurs, l’interprète Ano et Kassikan,
+mon petit boy, un enfant de treize ans. Il s’agit de savoir ce que
+vont faire nos amis d’hier, si le traité signé tiendra toujours,
+s’ils respecteront dans les blancs leurs nouveaux alliés. Nos
+ballots gisent à terre pêle-mêle. Pour peu que le butin les tente,
+ils auront vite raison de nous. Espérer leur imposer serait folie.
+Nous sommes dans la main de Dieu.</p>
+
+<p>Dans une minute nous serons fixés. La foule s’écarte, voici le
+roi, les marabouts. On parlemente. Ce sont des amis
+décidément&nbsp;! A peine au courant de l’équipée, ils se récrient.
+Comment, ces hommes ne sont pas des captifs&nbsp;: on les paye, on
+les mène avec douceur, et ils fuient&nbsp;! C’est indigne. Mais on
+allait leur donner la chasse. Et, sur l’ordre du chef, la populace
+se dispersait<span class="pagenum" id="Page_258">[258]</span> au
+pas de course, en rabatteurs, à la poursuite des fugitifs.</p>
+
+<p>L’incident avait ceci de bon qu’il nous permettait de juger les
+véritables sentiments de notre récent allié. Une occasion s’offrait
+à lui d’oublier le traité conclu, l’amitié jurée. Et pourtant il
+venait à notre aide spontanément, sans hésiter. L’épreuve était
+concluante, si le proverbe arabe est vrai, suivant lequel
+l’infortune éprouve l’amitié comme le feu éprouve l’or.</p>
+
+<p>En ces pays le sérieux et le bouffon semblent vraiment marcher
+de pair&nbsp;: la même journée allait voir éclore un nouvel
+incident, l’aventure du tirailleur Sambandao, convaincu de
+conversation criminelle avec une des femmes du roi. Après les
+événements de la matinée, l’affaire venait mal à propos. L’inculpé
+ne se défendait que mollement. La princesse, par contre, insistait,
+précisait, entrait dans des détails, avec une pantomime des plus
+expressives, sans trop se plaindre, d’ailleurs, de la liberté
+grande. Le roi, de son côté, n’avait pas l’air fâché. Alors,
+quoi&nbsp;?... Mon Dieu... voilà. Le prince n’en voulait pas
+autrement au soldat d’avoir foulé aux pieds le respect dû à la
+majesté royale. Le mal était qu’il ne lui avait rien donné pour la
+remercier de ses bontés&nbsp;; mais là, rien de rien&nbsp;! On ne
+se conduit pas ainsi avec les femmes. A cette réclamation
+inattendue de la part d’un mari lésé, surtout d’un mari roi, nous
+eûmes grand’peine à garder la gravité nécessaire à qui veut rendre
+la justice. Le capitaine répondit que, certainement, le tirailleur
+avait eu tort de se laisser aimer pour lui-même. Mais l’affaire
+pouvait s’arranger.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_259">[259]</span>— Est-ce qu’en
+offrant à madame ces huit grains de corail...&nbsp;?</p>
+
+<p>— Oh&nbsp;!... Dix.</p>
+
+<p>— Va pour dix.</p>
+
+<p>Épanouissement du monarque et de sa moitié, qui s’en retournent
+bras dessus, bras dessous.</p>
+
+<p>Il me paraît de plus en plus acquis que, dans ces contrées, où
+le rigorisme des femmes n’est nulle part passé en proverbe, la
+morale la plus accommodante est professée de préférence par les
+personnes de haute lignée. Les épouses, sœurs et filles de chef
+font preuve, presque partout, d’une vertu remarquablement
+hospitalière. Noblesse oblige.</p>
+
+<p class="datesect1">Vendredi 1<sup>er</sup> juillet.</p>
+
+<p>Dans la soirée, les gens de Satama nous ramenaient nos porteurs
+par petits groupes, en nous demandant de ne pas leur faire de mal.
+Non, certes. Ce n’est pas le moment de sévir&nbsp;; nous n’en avons
+ni le désir, ni les moyens. Une fois à la côte, il sera temps de
+réclamer à qui de droit, pour les coupables, quelques semaines de
+ponton ou de travaux publics. D’ici là, point de menaces.
+L’essentiel est de partir et de marcher vite.</p>
+
+<p class="datesect1">1<sup>er</sup>-10 juillet.</p>
+
+<p>Dix étapes enlevées d’affilée. Au prix de quels efforts&nbsp;!
+Au début surtout, c’est terrible. Il est plus facile d’arriver à
+Satama que d’en sortir. Les dernières pluies ont<span class=
+"pagenum" id="Page_260">[260]</span> gonflé les moindres cours
+d’eau, affluents de l’Isi, notamment le Bé que nous franchissions
+presque à pied sec, il y a quelques jours, en arrivant du Djimini.
+C’est maintenant un impétueux torrent, une coulée de boue qui se
+précipite avec un bruit de cataracte dans l’enchevêtrement des
+arbres arrachés.</p>
+
+<p>Les deux rives sont noyées à une lieue à la ronde. La
+construction d’un pont de singes, reliant avec des lianes les
+branches surplombantes, a exigé un jour entier. La passerelle
+franchie, il faut patauger de nouveau dans la broussaille noyée,
+avec de l’eau jusqu’aux épaules. Enfin, nous débouchons dans une
+clairière, voici le terrain solide. Non pas&nbsp;; au delà reparaît
+l’eau bourbeuse. Nous sommes dans une île. Pendant près de cinq
+heures, nous avons frayé notre route dans cette inondation,
+absolument nus, lacérés par les épines et les hautes herbes
+coupantes.</p>
+
+<p>Le lendemain, de l’eau encore, de l’eau toujours, un sol mouvant
+où l’on s’enlise. Et chaque jour nous escomptons d’avance l’accès
+pernicieux qui paraît inévitable. Cette fois, ce sera pour ce
+soir&nbsp;! Mais le soir vient, la fièvre ne veut pas de nous.
+Enfin, le terrain se relève. Les cultures se montrent encadrant de
+populeux villages, Kouakoukrou, Marankourou, Moussobadougou. C’est
+le pays des Gannes, planteurs de kola, bonnes créatures de mœurs
+simples&nbsp;: hommes et femmes n’ont aucun vêtement. Dès qu’ils
+nous aperçoivent, ils s’esquivent pour faire un bout de toilette et
+reparaissent bientôt drapés dans des pagnes de <em>fou</em>, qui
+voilent très imparfaitement leur nudité, mais semblent,
+en<span class="pagenum" id="Page_261">[261]</span> revanche, les
+gêner beaucoup. Ils se sont habillés uniquement par égard pour
+leurs hôtes&nbsp;; leur attitude est celle de gens endimanchés, mal
+à l’aise. Très intimidés au début, ils n’osent approcher. Ils se
+rassurent, quand on leur a expliqué qu’à la couleur près, nous
+sommes des êtres comme eux, de chair et d’os, que n’anime aucune
+intention mauvaise. Alors c’est une joie folle. Ils s’enhardissent,
+nous demandent de relever nos manches afin de s’assurer si notre
+corps est blanc comme notre visage et nos mains, et la constatation
+achève de dissiper leurs craintes.</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i38"><img src='images/i38.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">VILLAGE GANNE (FRONTIÈRE DU BAOULÉ)</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>De la confiance au sans-gêne, il n’y a qu’un pas, et ce pas, le
+noir n’est jamais long à le franchir. Sa curiosité nous accable,
+nous sommes sa chose, son jouet. Le repos nous est interdit. La
+foule assiège notre réduit, nous harcèle&nbsp;; on fait queue à
+l’entrée de la case comme, sur le champ de foire, à la porte d’une
+ménagerie.</p>
+
+<p>La population est hospitalière&nbsp;; on nous offre du maïs, des
+chèvres. L’autre jour, à Marankourou, une pauvre vieille elle-même,
+atteinte d’une lèpre épouvantable, avait tenu à apporter son obole,
+trois noix de kola acceptées avec reconnaissance, et que nous avons
+jetées, aussitôt que la malheureuse a été partie.</p>
+
+<p>L’aspect du pays ne diffère pas sensiblement de ce que nous
+avons vu dans le Sanwi et l’Indénié. Mais le village est ici
+construit de tout autre façon. Au lieu de cabanes isolées, il se
+compose d’un ou deux quadrilatères très vastes abritant parfois dix
+ou quinze familles. Une porte unique, étroite, protégée par un
+avant-toit&nbsp;: c’est là que les gens se réunissent pour deviser
+des affaires<span class="pagenum" id="Page_262">[262]</span>
+intéressant la communauté ou pour faire la sieste. Les cases
+prennent jour sur la cour intérieure. L’édifice tient de la cité et
+de la redoute. Cette disposition, qui se prête admirablement à la
+défense, a été adoptée sans doute à cause du voisinage du Baoulé
+dont les peuplades pillardes ont, à mainte reprise, tenté des
+incursions sur ce territoire.</p>
+
+<p>A cela près, c’est le pays Agni. Les clairières ont disparu.
+Adieu l’air et la lumière. De nouveau, nous plongeons dans la sylve
+sombre où nos guides eux-mêmes sont souvent fort embarrassés de
+s’orienter. A dire vrai, ces auxiliaires recrutés de village en
+village servent moins à indiquer la route qu’à nous ménager un bon
+accueil auprès des chefs. Ils équivalent à des lettres de
+recommandation de collègue à collègue. Celui qui nous accompagnait
+pendant l’étape du 5 juillet était un noir superbe, mais des plus
+timorés. Il marchait bon train, et nous emboîtions le pas, Binger
+et moi, tandis que les porteurs suivaient de loin, péniblement. A
+la première halte, se voyant seul entre ces deux hommes blancs, sa
+frayeur fut extrême. Binger lui ayant demandé en riant s’il avait
+peur de nous, il balbutia, les yeux baissés&nbsp;: «&nbsp;Oui... un
+peu.&nbsp;»</p>
+
+<p>Il tremblait de la tête aux pieds.</p>
+
+<p>Un trésor de superstition, ce garçon-là. Il portait aux
+chevilles de lourds anneaux de cuivre ornés de grelots qu’il avait
+eu soin de calfeutrer avec de l’herbe. En voyage, affirmait-il,
+leur tintement eût été de mauvais augure. Passions-nous devant une
+termitière, il ne manquait jamais de ramasser quelques fourmis et
+les<span class="pagenum" id="Page_263">[263]</span> écrasait sur sa
+poitrine en marmottant une invocation intelligible pour lui seul.
+Tel quel, avec ses grelots, ses colliers de verroteries, son arc et
+ses flèches, il avait très haute mine. La démarche était souple, le
+pas rapide&nbsp;; léger, il détalait sur le sentier, sans même
+faire craquer les branches sèches. C’était le vrai fils de la
+forêt.</p>
+
+<p>Plusieurs villages sont en ruine. Le pays, l’an dernier, était
+en guerre avec le Baoulé, une de ces guerres peu meurtrières, où
+l’on se tue, de part et d’autre, une dizaine d’hommes, mais qui se
+prolongent pendant des mois. Tant que les hostilités durent, la
+population se retire dans la brousse et les intempéries émiettent
+rapidement le hameau abandonné.</p>
+
+<p>Du reste, même en temps normal, l’incurie du propriétaire a tôt
+fait de transformer en masure une case encore neuve. Le noir met
+rarement la dernière main à son œuvre et laisse, le plus souvent,
+inachevé son domicile de perches et de terre battue. Jamais il ne
+le répare. Un hameau qui date à peine de quatre ou cinq ans semble
+déjà crouler de vétusté. L’un des chefs-d’œuvre du genre a nom
+Pirikrou. Le sentier que nous suivions depuis le Diammala y
+rejoignait le premier itinéraire de Binger. Celui-ci ne se
+souvenait pas d’avoir rencontré à cette place abomination
+semblable. La demeure qu’on nous destinait nous a fait reculer
+d’épouvante. Un malade l’occupait, que l’on se disposait à déloger
+en notre honneur&nbsp;; mais nous avons préféré respecter son repos
+et sa pestilence et avons établi nos quartiers à quelques pas de là
+dans une cabane en construction.<span class="pagenum" id=
+"Page_264">[264]</span> Bien que l’édifice n’eût que les montants
+et la toiture, il servait déjà de dortoir et de cuisine à une
+famille. La fumée avait déposé sous le chaume un vernis noir et
+poisseux&nbsp;; d’immenses toiles d’araignée pendaient en lourdes
+grappes, chargées de suie. Les pauvres gens qui s’écartaient pour
+nous faire place étaient tous plus ou moins éclopés par le ver de
+Guinée. Ils traînaient la jambe péniblement, dissimulant tant bien
+que mal leurs plaies sous un pansement de feuilles de bananier.
+Très sales, ce dont on ne saurait leur faire un crime&nbsp;; l’eau
+est si rare dans cette partie de la forêt. La puanteur exhalée de
+ces intérieurs était odieuse.</p>
+
+<p>Pour comble, le chef manifestait le désir de nous garder
+plusieurs jours. Plutôt la mort sans phrases. Il a enfin consenti à
+nous donner le chemin au bout de vingt-quatre heures. Nous l’avons
+assuré que nous serions volontiers demeurés ses hôtes indéfiniment,
+n’était que nous venions de parcourir une longue route, et avions
+hâte de regagner notre pays, nous sentant déjà un peu malades. Il y
+a vraiment de quoi le devenir. Nous devrions être habitués à tout,
+après avoir passé par tant de gîtes extraordinaires. Mais je ne
+pense pas qu’il nous soit encore échu rien de pareil.</p>
+
+<p>Les mauvais campements, les marches forcées ont, depuis une
+semaine, singulièrement diminué nos forces. Sans être atteints
+d’aucun malaise bien défini, nous nous sentons plus anémiés, dans
+une disposition générale favorable au développement du moindre
+germe morbide. L’exécrable qualité de l’eau y est pour beaucoup.
+Dans toutes les mares de la forêt infusent des<span class="pagenum"
+id="Page_265">[265]</span> détritus végétaux, des feuilles et des
+racines dont plusieurs doivent contenir des substances toxiques. On
+a beau filtrer l’eau et la faire bouillir (nous ne buvons plus que
+du thé), elle n’en est pas moins empoisonnée.</p>
+
+<p>Il nous restait six bouteilles de vin que nous conservions
+précieusement depuis trois mois, pour les cas graves. Il a été
+décidé qu’on les entamerait, sans plus tarder, en y mêlant un peu
+de poudre de quinquina. A raison d’une gorgée par jour, ce tonique
+nous mènera loin. D’ailleurs, une fois au Comoé, nous retrouverons
+de l’eau courante et, sans doute, dans les villages riverains, du
+<em>doka</em>, quelques fruits, des légumes surtout dont nous
+sommes privés depuis plusieurs semaines. Cette absence de verdure
+dans l’alimentation nous est extrêmement pénible.</p>
+
+<p>Voici, à peu de chose près, quel est notre ordinaire&nbsp;: au
+réveil, avant le jour, un gobelet de thé et un épi de maïs rôti sur
+les charbons&nbsp;; au déjeuner, en arrivant à l’étape,
+c’est-à-dire vers onze heures ou midi, un morceau de viande froide,
+chèvre ou mouton, dont nous avons absorbé le bouillon la veille au
+soir. Au dîner, la soupe et une écuelle de <em>fouto</em> indigène,
+ragoût des plus pimentés&nbsp;; comme dessert, le thé sucré avec du
+miel. Ce miel sauvage récolté aux environs de Kong est délicieux.
+Nous en avons fait une ample provision que nous transportons dans
+des jarres dont le couvercle a été soigneusement luté avec de la
+bouse de vache. Le maïs, écrasé entre deux pierres et cuit à la
+vapeur, tient lieu de pain. Dans quelques jours, il fera
+défaut&nbsp;: on lui substituera la banane réduite en pâte.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_266">[266]</span>La forêt devient
+de plus en plus dense, le pays moins peuplé. En revanche les rares
+villages que l’on rencontre ont meilleur aspect. N’Diéné, Bahirmi,
+Sanzanzo alignent des rangées de cases neuves, coquettes parfois,
+bien que le procédé de construction laisse à désirer. Pour extraire
+les matériaux, le noir va au plus près&nbsp;; il pratique ses
+excavations au milieu même du village, à deux pas de sa demeure
+future. Ces trous seront comblés peu à peu par les
+immondices&nbsp;: en attendant, l’eau des pluies s’y corrompt parmi
+les détritus de tout genre, et il s’en dégage des effluves
+intolérables.</p>
+
+<p>Ces localités étaient situées naguère plus à l’ouest. Les
+populations ont jugé prudent de battre en retraite pour se dérober
+au voisinage trop immédiat du Baoulé. Ce déplacement a eu pour
+conséquence la rectification des sentiers. C’est ainsi que nous
+avons pu parcourir en une seule étape la distance de N’Diéné à
+Sanzanzo, que Binger avait mis trois jours à franchir lors de sa
+première exploration.</p>
+
+<p>Le 8 juillet, nous sommes à Zouépiri. C’est le dernier lieu
+habité que nous devons rencontrer avant d’atteindre le Comoé. De ce
+village au fleuve, on compte, à notre allure que je puis qualifier
+d’accélérée, onze heures de marche. On ne peut songer à les
+expédier d’une traite, pour plusieurs raisons, la plus décisive
+étant qu’il n’y a pas, en forêt, onze heures de jour et qu’il
+serait de toute impossibilité d’y cheminer dans les ténèbres. Nous
+avons donc campé une fois de plus dans la brousse. Campement
+sommaire&nbsp;: les couchettes dressées, on allume les feux et tout
+est dit. De tente,<span class="pagenum" id="Page_267">[267]</span>
+point&nbsp;; la nôtre étant à peu près hors de service, nous
+l’avons abandonnée à Kong afin d’alléger d’autant nos bagages.</p>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i39"><img src='images/i39.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">LE CHEF DE ZOUÉPIRI</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>La nuit au surplus promettait d’être belle. Les premières heures
+m’ont rappelé les paisibles soirées passées dans les forêts des
+Andes péruviennes, à la clarté des <em>fogadas</em>, sous les
+berceaux de lianes emplis de lucioles. Mais, vers minuit, les
+choses se sont gâtées. Une tornade soudaine éclatait, tempête
+électrique et déluge combinés. Que faire en pareil cas, sinon se
+lever au plus vite, ployer son lit, endosser la pèlerine, souffler
+sur les tisons, allumer une pipe et deviser philosophiquement en
+attendant que l’ondée cesse&nbsp;?</p>
+
+<p>Mais nous sommes au bout de nos peines. Le 10 au matin, une
+nappe étincelante est devant nous, une coulée d’or, le Comoé&nbsp;;
+sur l’autre rive, des pirogues amarrées et les paillottes
+d’Attakrou pointant au-dessus des palmes.</p>
+
+<p>Et nous saluons avec transport le beau fleuve. C’est,
+semble-t-il, le lien qui nous rattache définitivement à la patrie,
+le fil d’Ariane que rien ne brise.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_268">[268]</span><a id=
+"c14"></a>XIV</h2>
+
+<p class="sch1">SUR LE COMOÉ.</p>
+
+<p>Du moment qu’il s’est allongé dans la pirogue et s’abandonne au
+fil de l’eau, le voyageur n’a plus d’histoire. Le paysage et les
+êtres ne changent point. C’est toujours le même décor&nbsp;: le
+double rempart de forêts, les grands arbres aux troncs blancs
+tranchant sur les verdures, le silence profond troublé seulement
+par la cadence des pagaies, la fuite d’un hippopotame ou d’un
+caïman, le cri d’un singe&nbsp;; et, sous le soleil qui darde, la
+pirogue glissant dans la lumière réverbérée.</p>
+
+<p>Le mardi 12 juillet, à quatre heures du matin, nous quittions
+Attakrou. Navigation morne, entre ces berges hautes où rien ne
+révèle le voisinage de l’homme. Les villages, très espacés, sont en
+général situés à quelque distance de la rive, dissimulés dans la
+brousse. Souvent il n’y a même point de pirogue amarrée au
+débarcadère, de sorte que l’on ne sait trop s’il s’agit d’un
+sentier frayé ou d’une <em>passée</em> de bêtes sauvages.</p>
+
+<p>Le courant est lent, imperceptible parfois, sauf
+dans<span class="pagenum" id="Page_269">[269]</span> le voisinage
+des bancs de roches qui, de loin en loin, coupent le chenal. Mais
+ce ne sont point encore là des rapides&nbsp;; un frisson à la
+surface, une légère intumescence, rien de plus. Pas un bruit sur
+l’eau, pas un cri dans l’air. Et cela a je ne sais quoi d’anormal
+et de troublant, ce grand silence dans la clarté.</p>
+
+<p>Au total, la séance est aussi fatigante qu’une journée de
+marche. Un long voyage dans une pirogue contenant une douzaine de
+passagers, sans compter les bagages, n’est rien moins qu’une partie
+de plaisir. On est assis, en équilibre, sur quelque ballot sans
+pouvoir s’accouder ni s’appuyer. Il serait imprudent de changer de
+position&nbsp;; le moindre mouvement risquerait de compromettre
+l’équilibre très instable de l’esquif. Il faut subir stoïquement
+les coups de soleil et les morsures cuisantes des mouches dont les
+innombrables essaims nous harcèlent.</p>
+
+<p>Passé la nuit à Kabrankrou. De ce point, un sentier conduit, en
+trois heures, à Aniasué, important village situé à plus de 40
+kilomètres en aval, par la rivière.</p>
+
+<p>En 1889, Binger n’avait pu, les eaux étant trop basses, explorer
+cette partie très accidentée du Comoé. La saison présente est plus
+favorable, et nous ferons le trajet par eau.</p>
+
+<p>Cinq heures de canot, au milieu des rapides. Le fleuve,
+brusquement infléchi dans l’ouest, se divise en plusieurs bras,
+serpente parmi les îlots, les affleurements granitiques, les blocs
+épars. Les passes, sans présenter de dangers sérieux, sont parfois
+très étranglées. Le courant s’y précipite avec une vitesse
+de<span class="pagenum" id="Page_270">[270]</span> torrent&nbsp;;
+mais peu ou point de tourbillons. La matinée est superbe&nbsp;; ce
+bruit des eaux sur les rochers, le lit élargi, quelques collines
+chauves qui surgissent à l’horizon, la rencontre de plusieurs
+équipes, halant leurs pirogues péniblement, à la cordelle, tout
+cela met dans le paysage une animation qui lui manquait hier. Les
+hommes interpellent nos piroguiers et demandent qui nous sommes,
+d’où nous venons. Ils ouvrent de grands yeux, et leur inquiétude
+est manifeste&nbsp;: c’est la première fois que des Européens se
+montrent dans ces parages. A plusieurs reprises, sur les rives,
+nous apercevons, guettant le passage de la flottille, des indigènes
+nus, l’air effaré, à demi cachés dans les herbes ou accrochés aux
+branches, comme des singes.</p>
+
+<p>Puis le courant s’apaise&nbsp;; le lendemain et les jours
+suivants, c’est de nouveau la nappe rougeâtre, fuyant à perte de
+vue, en ligne droite, entre la double muraille verte. Il est
+certain que, prises dans leurs détails, ces futaies riveraines sont
+incomparables&nbsp;: les végétations grimpantes ébauchent autour
+des arbres morts restés debout des architectures féeriques,
+bastions, portiques, arceaux, lourdes draperies balancées dans le
+vent. Transporté en Europe, un morceau de cette forêt ferait crier
+au miracle. Mais la répétition de l’effet finit par lasser
+l’attention. Le lent déroulement de cette toile de fond exaspère à
+la longue. Ces masses verdoyantes ont quelque chose de lugubre,
+d’inaccessible à l’homme&nbsp;; il y a dans cette nature puissante
+moins de séductions que de menaces.</p>
+
+<p>A Aniasué, puis à Abradine, nous avons été
+contraints<span class="pagenum" id="Page_271">[271]</span> de faire
+escale une journée entière afin de ne point déplaire aux chefs et
+d’écouter leurs doléances. Tous deux se plaignent du mauvais
+vouloir et de la rapacité des collègues établis en aval. On ne
+peut, disent-ils, envoyer de pirogues à la côte sans s’exposer à
+voir les embarcations et les marchandises pillées ou, tout au
+moins, confisquées jusqu’au payement d’une rançon exorbitante.
+Notre protégé Bénié-Couamié, roi de Bettié, serait, à les entendre,
+le plus intraitable, interceptant les communications, se réservant
+le monopole de la traite avec les factoreries du littoral et
+forçant les gens à venir chez lui s’approvisionner de sel, de
+poudre et de gin.</p>
+
+<p>Ce qui se passe sur les voies commerciales de l’intérieur
+africain, où les caravanes sont arrêtées chaque jour et obligées de
+satisfaire aux exigences d’un fantoche décoré du titre de roi ou de
+chef, nous reporte en plein moyen âge, aux époques où margraves et
+hauts barons faisaient payer à beaux deniers comptants le droit de
+passage à travers le défilé, sur la rivière que dominaient leurs
+châteaux. Avec une différence toutefois&nbsp;: le féodal pouvait
+alléguer que ledit impôt était perçu pour subvenir à l’entretien
+des chemins, ponts, bacs, etc.&nbsp;; le même prétexte ne saurait
+être invoqué par les tyranneaux noirs qui n’entretiennent quoi que
+ce soit.</p>
+
+<p>Bourbé, chef d’Abradine, se déclare en outre blessé de ce que,
+depuis le traité que la France a, dit-il, conclu avec lui, il n’a
+touché aucune des annuités stipulées. Or le traité de protectorat a
+été consenti par le<span class="pagenum" id="Page_272">[272]</span>
+roi de l’Indénié duquel relève le chef d’Abradine. Ce dernier a
+simplement assisté au palabre, comme beaucoup d’autres seigneurs
+sans importance. La France traitant avec un particulier dont
+l’autorité s’étend sur vingt paillotes&nbsp;; quelle singulière
+idée se font ces gens-là d’une puissance européenne&nbsp;!</p>
+
+<p>Du 17 au 20, séjour à Bettié. La capitale de Bénié-Couamié est
+plantée sur la rive droite, au sommet d’une berge escarpée. Elle
+commande complètement le fleuve dont le chenal est, en cet endroit,
+resserré entre d’énormes bancs de roches. La position est très
+forte&nbsp;: il est clair que pas une embarcation ne pourrait
+franchir la passe sans la permission royale.</p>
+
+<p>Le village est peu de chose. Le principal édifice est la maison,
+soi-disant à l’européenne, construite par le roi à l’intention des
+blancs qui lui rendraient visite. La baraque est beaucoup plus
+vaste que celle élevée, dans un but identique, par Akassimadou de
+Krinjabo&nbsp;; mais elle commence à se disloquer. Bâtie depuis
+deux ans à peine, elle menace déjà ruine&nbsp;: les rampes donnant
+accès à la véranda fléchissent de façon alarmante, les planchers
+sont à jour. Telle quelle, elle nous fait l’effet d’un
+palais&nbsp;; il y a si longtemps que nous n’avons eu de demeure où
+l’on pût se tenir debout. Le roi n’habite point cette maison&nbsp;:
+seul le rez-de-chaussée lui sert d’entrepôt et de magasin.</p>
+
+<p>Bénié-Couamié, roi de Bettié, est un homme d’une quarantaine
+d’années, à la mine futée, très remuant et d’une loquacité rare. Il
+est le principal, on pourrait dire l’unique traitant du fleuve, en
+ce sens qu’il centralise<span class="pagenum" id=
+"Page_273">[273]</span> tout le trafic et que les marchands de
+l’intérieur doivent, bon gré, mal gré, passer par son
+intermédiaire. Il nous a accueillis avec l’air ravi d’un châtelain
+recevant ses invités, et a aussitôt exprimé le désir de nous garder
+de longs jours sous son toit. Sa Majesté devra se contenter de
+quarante-huit heures. Elle se propose, il est vrai, de jouir deux
+ou trois jours de plus de notre société en nous accompagnant
+jusqu’à Malamalasso, dernier village de ses domaines, sur la
+frontière du Sanwi.</p>
+
+<div class="figcenter iw1">
+<figure id="i40"><img src='images/i40.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">LE COMOÉ A KABRANKROU</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p>Déjà maints détails nous révèlent le voisinage de la côte. Les
+cadeaux que nous offre Bénié-Couamié sentent la factorerie&nbsp;:
+ils consistent en deux fioles d’un vin blanc d’origine suspecte,
+une boîte de thon et un pot de moutarde. Nous eussions échangé de
+bon cœur ces produits de la civilisation pour un fruit. Mais les
+cultures sont situées à une assez grande distance dans la brousse.
+Ici, rien de frais à se mettre sous la dent.</p>
+
+<p>De notre côté, nous avons bien fait les choses&nbsp;; le roi a
+été comblé. Il est venu remercier, en grand costume&nbsp;: chemise
+de soie verte, souliers vernis, gibus drapé d’une écharpe rouge.
+Les remerciements finis, le commerçant s’est démasqué&nbsp;; il a
+demandé à faire quelques achats. Le reste de notre pacotille y a
+passé. Notre royal client s’est offert pour un millier de francs
+(dix onces d’or) de soieries et de lainages. Très amusante séance,
+où le rusé monarque employait toute sa rhétorique à seule fin
+d’obtenir de-ci de-là un rabais de 50 centimes. Il a conclu du
+reste une excellente affaire&nbsp;; le jour même il rétrocédait la
+majeure partie de son<span class="pagenum" id=
+"Page_274">[274]</span> stock à des traitants apolloniens de la
+Côte d’Or, de passage dans le village.</p>
+
+<p>La nuit tombée, nouvelle visite. Le roi cette fois procède avec
+mystère&nbsp;: il a congédié ses serviteurs et se glisse vers notre
+case inaperçu, vêtu d’un pagne couleur muraille. Conversation
+politique&nbsp;: notre interlocuteur, comme il fallait s’y
+attendre, nous confie les ennuis dont il est abreuvé par les chefs
+du voisinage, en particulier par celui de l’Alangoua qui lui a
+capturé sept hommes. Il nous demande la permission de s’emparer du
+coupable par surprise et de l’expédier sous escorte à Grand-Bassam.
+L’histoire est, comme toutes les histoires nègres, extrêmement
+compliquée&nbsp;; nous laissons dire, en renonçant à comprendre. Il
+y est question d’un individu qui se serait constitué captif
+jusqu’au payement d’une dette par lui contractée&nbsp;; le compte
+apuré, non seulement le créancier de mauvaise foi aurait refusé de
+le remettre en liberté, mais il aurait par surcroît empoigné et
+gardé prisonnière l’ambassade dépêchée pour lui présenter de justes
+remontrances.</p>
+
+<p>Sur le tout se greffe une histoire de femme, de réparation
+pécuniaire demandée par un mari trompé. Enfin notre hôte nous
+assure que le chef d’un village situé en aval de Malamalasso aurait
+arrêté au passage une de ses pirogues se rendant à la côte et pillé
+la cargaison, dont la valeur n’est pas inférieure à sept onces
+d’or&nbsp;; que les gens de Yacassé, des brigands finis, retiennent
+depuis plus de six mois en otage un jeune garçon de Bettié, au
+mépris de tout droit. On compte sur nous pour exiger le prix des
+marchandises volées et la mise<span class="pagenum" id=
+"Page_275">[275]</span> en liberté du captif. Cela ne sera
+peut-être pas très commode. Toujours est-il qu’il faut promettre.
+Ce roi n’est-il pas notre protégé&nbsp;?</p>
+
+<p>Si hospitalier que se montre Bénié-Couamié, l’existence chez lui
+manque d’agréments. Bettié offre peu de ressources, et nous avons
+de la peine à alimenter notre petite troupe. Dieu sait si nous
+repartirons avec joie. Nous avons, depuis Attakrou, parcouru sur le
+Comoé une distance d’environ 300 kilomètres. Une centaine de
+kilomètres, trois ou quatre jours encore, et nous respirerons la
+brise du large, nous reverrons des faces blanches. La fièvre de
+l’arrivée nous saisit, la hâte d’échapper à la vermine, à la boue,
+aux puanteurs au milieu desquelles nous avons vécu six mois.
+Oh&nbsp;! jeter enfin nos guenilles, retrouver du linge, manger du
+pain&nbsp;!</p>
+
+<p>Mais le départ, décidé pour le mardi 19, a été reculé d’un jour.
+Le roi tient, en effet, à nous faire les honneurs de sa plus belle
+pirogue, laquelle ne se trouve point actuellement à Bettié&nbsp;:
+il a commandé qu’on allât querir à Diaboisué cette embarcation
+immense, monstre, comme nul autre que lui n’en possède. Dix hommes
+s’occupent à remorquer ici ce chef-d’œuvre.</p>
+
+<p>Le retard nous réjouit faiblement. C’est chose pénible que
+l’hospitalité d’un prince noir. Quand il vous a gratifié d’une
+chèvre ou d’un mouton, il s’imagine de bonne foi que vous n’avez
+rien à désirer de plus. Et les heures paraissent terriblement
+longues. Qu’inventer pour tuer le temps&nbsp;? Ces villages sont
+des geôles&nbsp;: d’une part, la forêt impénétrable&nbsp;; de
+l’autre, la rivière. Les distractions manquent, à moins d’être
+passionné pour la pêche à la<span class="pagenum" id=
+"Page_276">[276]</span> ligne&nbsp;: encore y a-t-il dans le Comoé
+plus de caïmans que de barbillons. Quelques notes, quelques
+croquis, si toutefois la curiosité encombrante des indigènes vous
+en laisse le loisir&nbsp;: c’est l’affaire d’une matinée. Après
+quoi, la journée se traîne démesurée, morne dans le brouhaha
+énervant du village&nbsp;: bêlements de brebis, cris d’enfants,
+disputes interminables au sujet d’un rien&nbsp;; un concert de voix
+aigres, de glapissements, de coups de pilon. Et les visites des
+fâcheux, le roi en tête&nbsp;! A chaque instant il apparaît,
+généralement pour réclamer notre aide contre un débiteur
+récalcitrant. A écouter ce monarque-marchand, nous ne serions ici
+que pour exercer la contrainte par corps vis-à-vis de ceux de ses
+clients peu pressés de régler leur compte.</p>
+
+<p>La nuit arrive sans nous apporter le calme. Le tumulte semble
+redoubler avec l’ombre. La valetaille installée au rez-de-chaussée
+de notre case est particulièrement bruyante. Nous sommes obligés,
+plus d’une fois, de faire une sortie pour obtenir le silence, un
+silence très relatif. Avec les enfants hurleurs le remède est
+simple&nbsp;: une grosse voix de croquemitaine en impose au marmot,
+tremblant que l’homme blanc vienne le dévorer.</p>
+
+<p>Le village, qui plus est, en dépit de sa position très saine,
+est un foyer d’infection. Des charognes, des ventrailles d’animaux
+y pourrissent à l’air libre. Les alentours des cases, surtout de la
+maison royale, sont des cloaques. Le Comoé, près de l’embarcadère,
+sert de water-closet. A quelques mètres <em>en aval</em>, les gens
+vont puiser l’eau.</p>
+
+<p>Le roi laisse à d’autres que lui le soin de salir
+les<span class="pagenum" id="Page_277">[277]</span> approches de sa
+demeure. La majesté royale exigeant plus de mystère, c’est en
+pleine eau qu’il se retire. Dans les vapeurs de l’aube ou lorsque
+tombe le crépuscule rapide, on peut voir une pirogue conduite par
+un seul pagayeur fendre la nappe assombrie du fleuve. C’est le roi
+de Bettié se rendant à la garde-robe.</p>
+
+<p>Benié-Couamié a l’instinct de la mise en scène et n’ignore pas
+qu’un souverain doit, aux jours de cérémonie, dominer la multitude.
+Faute de monture, il s’est fait fabriquer une selle de bois fixée
+sur un brancard que portent quatre serviteurs. Mais ce cheval de
+bataille est vermoulu, et le roi désirerait qu’on lui en
+confectionnât un neuf en France, sur le même modèle. A cet effet il
+a insisté pour que je prisse un croquis de l’appareil. «&nbsp;Avec
+tous les clous&nbsp;!&nbsp;» répétait-il. (Le cheval de bois est
+constellé de clous en cuivre.) — «&nbsp;Avec tous les clous,
+Sire.&nbsp;»</p>
+
+<p>Il n’eût pas été fâché non plus de posséder un écrit, un
+certificat louangeur, attestant sa puissance et sa large
+hospitalité. Le coup de l’album et de l’autographe&nbsp;! Je lui ai
+fait observer qu’il serait préférable que la chose fût peinte sur
+sa grande maison&nbsp;; un papier, cela se perd.</p>
+
+<p>— Mais si je reblanchis la case&nbsp;?...</p>
+
+<p>— Oh&nbsp;! je suis tranquille. Tu ne la reblanchiras pas.</p>
+
+<p>Et l’enseigne suivante illustre à cette heure la muraille de
+terre battue&nbsp;:</p>
+
+<p class="center spaced15"><span class="less"><em>AU RETOUR DE
+KONG</em></span><br>
+<span class="large"><span class=
+"letter-spaced01">BÉNIÉ-COUAMI</span>É,</span> loge à pied<br>
+<span class="letter-spaced01 med">PIROGUES A VOLONTÉ</span><br>
+<span class="less"><em>Recommandé aux touristes et aux
+familles.</em></span></p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_278">[278]</span>«&nbsp;Cela, lui
+a expliqué l’interprète, signifie que tu es généreux, hospitalier,
+que tu possèdes beaucoup de pirogues et que les blancs se trouvent
+très bien chez toi&nbsp;!&nbsp;»</p>
+
+<p>Pauvre enfantillage, dira-t-on. Que voulez-vous&nbsp;? Cela nous
+a toujours fait passer une heure&nbsp;!</p>
+
+<p>Enfin la grande pirogue est arrivée. Toute une nuit les trompes
+d’ivoire ont résonné, annonçant aux populations la prochaine
+absence du roi, et le 20 au matin, nous flottions&nbsp;; pas pour
+longtemps. Au bout de deux heures, après avoir franchi le furieux
+rapide d’Amenvo, nous prenions terre à Diaboisué. Au delà, sur une
+distance d’une dizaine de lieues, le Comoé semé de roches, resserré
+dans des couloirs où le courant se précipite en cataracte, est
+impraticable.</p>
+
+<p>Deux étapes de brousse, les dernières, mais par un sentier
+affreux, dans la fange et dans l’eau. Nous passons quinze fois à
+gué la sinueuse rivière Zanda, puis escaladons plusieurs chaînes de
+collines parallèles entre lesquelles coulent de petits ruisseaux
+descendant au Comoé. Le prolongement de ces reliefs doit
+constituer, dans le lit du fleuve, les grands barrages qui rendent
+toute navigation impossible entre Diaboisué et Malamalasso.</p>
+
+<p>La position de ce dernier hameau planté à mi-côte dans les
+rochers, au-dessus de la rivière très encaissée encore, est
+pittoresque à l’extrême. Mais le gîte est misérable, surtout quand
+il pleut. Je n’ai pour abri qu’un chaume troué comme une écumoire.
+Sous des hangars où sont empilés des barils de poudre et des
+caisses de<span class="pagenum" id="Page_279">[279]</span> gin, les
+noirs insouciants ont allumé leur feu. Ces marchandises
+appartiennent à Bénié-Couamié&nbsp;: le marquis de Carabas,
+décidément. La traite doit, bon an, mal an, lui rendre de grosses
+sommes, une vingtaine de mille francs au bas mot. Seulement, le
+plus clair des bénéfices s’en va à vau-l’eau. Le désordre est
+inouï, le vol aisé chez des gens qui, ne sachant ni lire ni écrire,
+ne possèdent aucun semblant de comptabilité. Cet homme, malgré son
+activité et sa rouerie, arrive tout juste à vivre comme un noir,
+sans autre luxe que les cadeaux de viande distribués de temps à
+autre à son entourage. Et lorsqu’il abat un bœuf, après avoir gorgé
+ses familiers et ses femmes, c’est tout au plus s’il lui restera
+pour lui-même un beefs-teak. Mais l’effet désiré sera produit. On
+se répétera, de proche en proche, sur la rivière, avec une
+admiration mêlée de respect&nbsp;: «&nbsp;Bénié-Couamié a tué un
+bœuf&nbsp;!&nbsp;»</p>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i41"><img src='images/i41.jpg' alt=''>
+<p class="cp3">LES FILLES DE BÉNIÉ COUAMIÉ</p>
+
+<p class="cp4">ROI DE BETTIÉ</p>
+</figure>
+</div>
+
+<p class="datesect1">Alépé, 23 juillet, soir.</p>
+
+<p>Je pourrais, m’inspirant d’une réplique célèbre, dire que ce qui
+m’étonne le plus à Alépé, c’est de nous y voir. Il y a quelques
+heures, je ne supposais pas que, le soir, parvenus au premier poste
+français, au seuil de la grande paillotte de la factorerie Verdier,
+en compagnie de son brave agent, M. Picard, dans un apaisement
+absolu de l’esprit et des nerfs, tout à la joie de la tâche
+achevée, nous regarderions le soleil descendre derrière les bois.
+Un instant même, j’ai bien cru que nous l’avions vu se coucher hier
+pour la dernière fois.<span class="pagenum" id=
+"Page_280">[280]</span> Il s’en est fallu de peu que, près de
+toucher le but, le voyage s’achevât dans une catastrophe.</p>
+
+<p>En nous séparant, le matin, à Malamalasso, Bénié-Couamié nous
+avait rappelé, plus vivement que jamais, nos promesses. Il comptait
+que nous ferions rendre gorge aux pirates qui s’étaient emparés
+d’un de ses canots et délivrerions le prisonnier retenu depuis de
+longs mois par les indigènes de Yacassé.</p>
+
+<p>La première négociation n’a souffert aucune difficulté. Les
+coupables ne contestaient ni le vol ni l’évaluation des objets
+dérobés. Ils n’ont même point protesté contre l’application de la
+peine. Les sept onces d’or et une huitième par-dessus le marché, à
+titre d’amende, ont été versées de bonne grâce, après un palabre
+très bref.</p>
+
+<p>A Yacassé, l’affaire a été plus chaude. Une fois de plus,
+l’insubordination de notre personnel a failli causer notre
+perte.</p>
+
+<p>Yacassé jouit d’une détestable réputation. C’est un repaire. La
+population hétéroclite est composée d’individus appartenant à
+diverses tribus et qui, pour la plupart, ont à leur actif de quoi
+faire pendre un homme&nbsp;: vrai syndicat de malfaiteurs. On ne
+compte plus leurs pirateries. Vainement, avant d’employer la force,
+a-t-on voulu recourir aux avertissements. Ils se sont obstinément
+refusés à toute entrevue&nbsp;; dernièrement encore le résident de
+France à Grand-Bassam, venu dans l’espoir de les amener à
+résipiscence et de liquider les questions pendantes en un solennel
+palabre, trouvait le village vide. Le canot de l’administration
+aussitôt signalé, les gens, rassemblant le peu qu’ils possédaient
+et chassant<span class="pagenum" id="Page_281">[281]</span> devant
+eux leur bétail, avaient disparu dans la brousse.</p>
+
+<p>La plus grande prudence était donc nécessaire. Les circonstances
+d’ailleurs nous favorisaient. Yacassé était en fête&nbsp;: on
+entendait de très loin le grondement des tam-tams&nbsp;; les
+habitants devaient songer à tout autre chose qu’à faire le guet. Au
+surplus, l’approche d’une embarcation descendant le fleuve ne leur
+eût point semblé suspecte&nbsp;: ce n’était pas de ce côté que les
+représentants de l’autorité pouvaient venir. Néanmoins il importait
+d’arriver, autant que possible, à l’improviste, d’opérer vite et
+surtout de ne pas se montrer en nombre afin de ne point exciter une
+émotion populaire, laquelle risquerait de dégénérer en bagarre.</p>
+
+<p>Il avait donc été convenu que Binger et moi avec Ano,
+l’interprète agni, débarquerions seuls, n’emportant aucune arme
+apparente. Les hommes demeureraient tous dans les pirogues, à nous
+attendre, et ne descendraient à terre avec ou sans armes, <em>sous
+aucun prétexte</em>.</p>
+
+<p>Cela dit, nous accostions sans avoir été vus, escaladions la
+haute berge de terre rouge et nous dirigions d’un pas de promenade
+vers le village, distant d’environ deux cents mètres.</p>
+
+<p>Un cri de surprise salua notre apparition&nbsp;; le tam-tam se
+tut, et les indigènes nous entourèrent. Rien dans leur attitude ne
+trahissait une intention mauvaise. Étonnés, mais très calmes,
+intéressés même par cette visite inattendue, ils nous
+questionnaient sans colère, prêts à palabrer&nbsp;: nous avions
+demandé qu’on nous conduisît auprès du chef, et, notre requête
+agréée, plusieurs s’offraient déjà à nous montrer le chemin,
+lorsqu’une<span class="pagenum" id="Page_282">[282]</span> clameur
+effroyable retentit&nbsp;; la foule, soudain retournée, s’écartait
+de nous en vociférant, puis se dispersait au galop, pour revenir
+quelques secondes plus tard armée de piques et de matraques. Un
+coup d’œil dans la direction du fleuve nous fit comprendre la
+raison de ce revirement et le danger qui nous menaçait.</p>
+
+<p>Soit curiosité pure, soit crainte de se trouver seuls, nos
+noirs, forçant la consigne, s’étaient élancés à terre malgré les
+efforts des deux Sénégalais impuissants à maîtriser cette vingtaine
+d’indisciplinés sinon en faisant usage de leurs carabines, ce qui
+eût donné l’alerte dans le village et aggravé encore la
+situation.</p>
+
+<p>Et maintenant, terrifiés, ayant enfin conscience du péril, leur
+lâcheté reprend le dessus. Ils ne pensent qu’à se mettre à l’abri
+n’importe où, n’importe comment&nbsp;: rétrograder n’est plus
+possible&nbsp;; les bandits occupent le sentier conduisant au
+fleuve. Alors ils s’affolent, se précipitent en désordre vers une
+grande case précédée d’une cour palissadée, cherchant à nous
+entraîner avec eux. Nous résistons, comprenant qu’une fois parqués
+dans cette enceinte, nous serons perdus, cernés et massacrés comme
+des rats pris au piège, en moins de temps qu’il n’en faut pour le
+dire.</p>
+
+<p>Cependant, aux angles des huttes, des hommes s’embusquent et
+chargent vivement leurs longs fusils à pierre. Quelques-uns nous
+mettent en joue&nbsp;; je crois que, cette fois, c’est la fin. Et
+si près de la côte, à une journée de Grand-Bassam, est-ce
+enrageant&nbsp;! Le comble, c’est qu’en s’armant en guerre aux sons
+du tam-tam qui ronfle de plus belle, nos agresseurs ont arboré
+leur<span class="pagenum" id="Page_283">[283]</span> pavillon —
+notre pavillon&nbsp;! — les trois couleurs françaises qu’on leur a
+données naguère et qui se déploient à présent au bout d’une perche,
+menaçantes. Il est consolant de mourir à l’ombre de l’étendard
+national, mais pas comme cela, par exemple&nbsp;! Il faut
+s’entendre&nbsp;; dans le cas actuel la chose me paraîtrait d’une
+ironie amère.</p>
+
+<p>Tenter de nous frayer passage à main armée serait fou. Nous ne
+devons ce répit de quelques secondes qu’à l’indécision
+superstitieuse de l’indigène, toujours hésitant avant d’oser
+s’attaquer en face à l’Européen. Mais une menace de notre part, et
+le charme sera rompu. Au premier coup de revolver, on répondra par
+une décharge générale. Notre unique chance de salut est de chercher
+à gagner du temps, à calmer ces furieux, de la parole et du geste,
+ce à quoi nous nous employons sans grand espoir, mais de notre
+mieux, avec des sourires et une mimique engageante pouvant se
+traduire ainsi&nbsp;: «&nbsp;Qu’est-ce que cela signifie&nbsp;?...
+Voyons, c’est un malentendu... Pas de bêtises, n’est-ce
+pas&nbsp;!... Est-ce ainsi que l’on reçoit des
+amis&nbsp;?&nbsp;»</p>
+
+<p>Soudain, Binger a une idée lumineuse. Avisant dans la foule un
+vieux à barbe blanche&nbsp;: «&nbsp;Demande à cet homme, dit-il à
+Ano, s’il trouve bon ce que l’on va faire ici, à des gens comme
+nous, qui viennent apporter des paroles de paix. Il a beaucoup
+vécu&nbsp;; il doit être sage. Alors qu’il parle à ces jeunes
+têtes&nbsp;: elles l’écouteront.&nbsp;»</p>
+
+<p>Ce n’est jamais en vain que dans les sociétés primitives, chez
+le noir comme chez l’Indien des deux Amériques, on fait appel à
+l’autorité des anciens. Le vieillard<span class="pagenum" id=
+"Page_284">[284]</span> s’est interposé, allant de l’un à l’autre,
+faisant d’un signe relever les fusils, abaisser les triques. Tandis
+que le pacificateur poursuit son œuvre, nous avons pris place sur
+un tronc d’arbre et attendons les événements.</p>
+
+<p>Enfin le chef arrive&nbsp;: lui aussi est un vieux, mais de
+démarche louche, de figure chafouine. Il écoute pourtant sans émoi,
+avec bienveillance même, ce que nous avons à lui dire&nbsp;: nos
+protestations contre l’accueil inqualifiable que nous avons reçu
+dans son village, contre les rapines auxquelles lui et les siens se
+livrent vis-à-vis des traitants qui trafiquent sur la rivière. Nous
+les engageons, en terminant, à se mieux conduire à l’avenir&nbsp;;
+continuer leurs méfaits les exposerait à un châtiment exemplaire.
+Qu’ils ne prennent point la patience des blancs pour de la
+faiblesse&nbsp;; le jour où la mesure sera comble, où l’on décidera
+d’en finir avec eux, les criminels seront poursuivis et rejoints,
+si lestes que soient leurs jambes, et frappés sans miséricorde. Que
+le chef médite donc ces paroles et vienne au plus tôt à
+Grand-Bassam faire sa paix avec le Résident. Le passé sera
+oublié&nbsp;; tout le monde sera content, et la paix régnera
+désormais sur les bords du Comoé.</p>
+
+<p>Autour de nous le cercle s’est resserré, très attentif. Le
+vilain public&nbsp;! Il y a là des physionomies féroces, de hideux
+tatouages blanc et rouge striant les joues et les poitrines, et
+tout un attirail de piques, de vieux coupe-choux, de pieux taillés
+en pointe et durcis au feu. Je ne puis m’empêcher de penser que ces
+animaux-là, s’ils se ravisaient, sont admirablement outillés pour
+infliger<span class="pagenum" id="Page_285">[285]</span> à leurs
+victimes une agonie savante et prolongée.</p>
+
+<p>Mais ils étaient remis de leur alarme. Le chef avait reconnu ses
+torts et multiplié les promesses. Sans doute il se rendrait à
+Grand-Bassam auprès du Résident, et plutôt deux fois qu’une. Ces
+assurances sont-elles sincères&nbsp;? Je n’ose en répondre.
+L’important, c’est qu’il nous laissait aller en paix et consentait
+même à se dessaisir du captif qu’il avait enlevé à Bénié-Couamié
+quelques mois auparavant. Le jeune homme, libéré sur-le-champ,
+prenait place avec nous dans la pirogue. Nous obtenions
+satisfaction sur tous les points. Le dénouement était tellement
+imprévu que nous nous demandions si cette condescendance ne cachait
+pas quelque arrière-pensée traîtresse. Tandis que nous glissions au
+fil de l’eau, nous ne perdions pas de vue la rive voilée d’une
+végétation épaisse, nous attendant à chaque minute à recevoir une
+grêle de balles. Mais rien ne vint. Le village semblait dormir, la
+forêt avait repris sa quiétude&nbsp;; le vaste Comoé coulait dans
+le silence et la lumière...</p>
+
+<p>M. Picard nous apprend que le <em>Diamant</em> est venu, il y a
+trois jours, à notre recherche avec le résident M. Voisin. Il ne
+saurait tarder à reparaître. Demain peut-être nous le verrons.</p>
+
+<p class="datesect1">Grand-Bassam, 24 juillet-15 août.</p>
+
+<p>Midi. Un long et strident appel de sifflet monte au-dessus des
+bois, et, brusquement, doublant la dernière pointe, la petite
+canonnière est en vue. Elle<span class="pagenum" id=
+"Page_286">[286]</span> approche, elle est là, toute blanche, avec
+sa grande cabine centrale, son pont protégé du soleil par une
+double toiture, ses deux hotchkiss montés sur pivots, ses trois
+couleurs flottant au vent.</p>
+
+<p>Avant même qu’elle eût jeté l’ancre nous sautions dans une
+pirogue et, en quelques coups de pagaie, nous accostions, avec
+quelle joie&nbsp;! Cette fois nous sommes bien en France, non plus
+dans la France noire, mais dans celle de là-bas, la vraie, dont
+cette coque nous semble une parcelle détachée. On demande quand
+nous voulons partir. Demain matin sans doute&nbsp;? Alors on va
+éteindre les feux. Demain&nbsp;! Aujourd’hui même, dans une heure.
+Le temps de transborder nos paquets, ce qui est vite expédié, car
+il ne nous reste pas grand’chose, et le <em>Diamant</em>, virant de
+bord, nous emporte à toute vapeur. Les rives fuient&nbsp;; sur le
+Comoé, de plus en plus large, épanoui en une nappe d’or, un frisson
+passe, avant-coureur des brises marines. Et nous restons là
+immobiles, pendant des heures, le regard perdu, dans un
+demi-sommeil, reposés, heureux.</p>
+
+<p>En route, un seul incident. Au moment où le <em>Diamant</em>
+passe devant un petit village de la rive gauche appartenant au
+Sanwi (pays de Krinjabo), la population massée au bord de l’eau
+jette un cri, un nom, celui du pauvre porteur que nous avons perdu
+à Kong et enseveli la nuit, sur une place&nbsp;:</p>
+
+<p>— Améki&nbsp;!... Améki&nbsp;!...</p>
+
+<p>Nos hommes étendus à l’arrière de la chaloupe se dressent à cet
+appel, et l’un d’eux, se faisant un porte-voix de ses mains,
+réplique&nbsp;:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_287">[287]</span>— Il est
+mort&nbsp;!</p>
+
+<p>Il n’a pas le temps d’en dire davantage. Le courant très violent
+nous entraîne, et déjà le village a disparu derrière un coude du
+fleuve. Mais la réponse a été entendue. Une clameur s’élève jetée
+par cent poitrines, qui nous émeut profondément. Longtemps elle me
+restera dans l’oreille, cette plainte infinie, déchirante, sanglot
+de mère pleurant son enfant.</p>
+
+<p>La nuit est presque tombée quand nous débouchons dans la lagune.
+Laissant sur la gauche le goulet par où le Comoé se déverse dans
+l’Océan, dans la barre retentissante dont on distingue au loin les
+volutes, nous glissons sur les eaux mortes d’une crique jusqu’à
+l’appontement de Grand-Bassam. Voici la grande maison de fer du
+télégraphe, les factoreries, dont une toute neuve, bâtie depuis
+notre passage, les baraquements de l’Administration éparpillés sur
+le sable.....</p>
+
+<p class="tb">*<br>
+* *</p>
+
+<p>Nous devions attendre une vingtaine de jours, jusqu’au 16 août,
+le paquebot de France. D’autres vapeurs étaient signalés, mais des
+anglais à destination de Liverpool ou de Hambourg. D’ailleurs, la
+barre, très grosse, devait rester impraticable pendant deux
+semaines. Nous étions prisonniers. Ce ne sera pas avant six ou huit
+mois, peut-être plus, que la construction d’un wharf analogue à
+celui récemment inauguré à Cotonou permettra d’embarquer et de
+débarquer par tous les temps.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_288">[288]</span>Le séjour est
+morne sur cette grève, où seuls les hangars des factoreries
+rappellent le monde civilisé. Néanmoins la captivité est
+supportable. Peut-être même cette période de calme entre notre
+existence africaine et la vie d’Europe nous serait-elle salutaire.
+Elle nous laissait aussi l’espoir d’être rejoints, avant le départ
+pour France, par notre compagnon M. le lieutenant Braulot. Le 4
+août, en effet, il arrivait après avoir heureusement accompli son
+programme de retour par le Barabo, l’Anno et l’Indénié.</p>
+
+<p>Somme toute, les résultats du voyage, sans être aussi complets
+qu’on eût pu le souhaiter, avaient une importance considérable.
+Sans doute, les travaux de délimitation entre nos territoires et
+les possessions anglaises de la Côte d’Or avaient dû être suspendus
+dès le début des opérations, à la suite du refus du commissaire
+britannique de se conformer aux termes du protocole intervenu entre
+les cabinets de Londres et de Paris, avant d’en avoir référé à son
+gouvernement<a id="FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class=
+"fnanchor">[7]</a>. Mais, en revanche, la deuxième partie de la
+mission était féconde en résultats. Nos itinéraires couvraient un
+parcours d’environ deux mille kilomètres, dont près de cinq cents
+en pays inexploré jusqu’ici. Nous venions de consolider nos
+relations avec les centres commerciaux de Bondoukou et de Kong, et
+de placer sous le protectorat français les vastes régions du
+Diammala.</p>
+
+<p>Notre insuccès dans le Baoulé, imputable surtout au mauvais
+vouloir de nos porteurs, n’avait rien de<span class="pagenum" id=
+"Page_289">[289]</span> grave, l’exploration de ce pays, encadré
+désormais dans nos possessions, pouvant être reprise et menée
+aisément à bien avec un personnel plus dévoué<a id=
+"FNanchor_8"></a><a href="#Footnote_8" class=
+"fnanchor">[8]</a>.</p>
+
+<p>Nos porteurs&nbsp;? Ils sont maintenant employés à charrier des
+briques, à broyer le mortier pour la construction de la nouvelle
+Résidence dont on termine les fondations. Trente jours de travaux
+publics, voilà ce que nous avons demandé qu’on leur infligeât pour
+châtier leur mutinerie et leur désertion qui ont failli nous être
+fatales. La peine est légère, et j’ajouterai qu’ils s’en soucient
+médiocrement. Rentrer dans leurs villages un peu plus tôt, un peu
+plus tard, que leur importe, du moment qu’ils sont nourris et ne
+marchent plus dans l’inconnu&nbsp;!</p>
+
+<p>Parlerai-je de l’avenir réservé à ces contrées&nbsp;? En
+pareille matière, il est toujours imprudent de jouer au prophète.
+Il semble toutefois que la situation présente,<span class="pagenum"
+id="Page_290">[290]</span> si modeste soit-elle, nous autorise à
+augurer favorablement du lendemain. Le trafic est limité à
+l’embouchure des rivières et aux rives de la lagune. Et cependant,
+telle est déjà son activité, que cinq factoreries se sont établies
+sur cette plage hier encore déserte. Chaque mois une quinzaine de
+navires y font escale, et les droits de douane ont donné pour les
+exercices 1891-1892, <em>toutes dépenses payées</em>, un reliquat
+de 614,000 francs. Et il ne s’agit ici que du seul poste de
+Grand-Bassam. Que sera-ce lorsque toute cette Côte d’Ivoire, 600
+kilomètres de littoral, sera en relation d’affaires avec
+l’intérieur&nbsp;? Il suffirait que les caravanes de Kong pussent y
+arriver librement. A l’heure actuelle, elles ne dépassent pas
+Attakrou, craignant de voir leurs pirogues arrêtées, rançonnées par
+les riverains du Comoé. Il en résulte qu’en ce village, à dix
+journées à peine de Grand-Bassam, les marchandises apportées par
+les traitants noirs sont toutes de provenance anglaise et viennent
+à dos d’homme de Cape-Coast, situé à quarante jours de marche. Rien
+de plus simple cependant que d’assurer la sécurité du transit sur
+le Comoé. Deux équipes de laptots suffiraient à la police. Il n’y a
+pas à brûler une amorce. Nous-mêmes, avec les faibles moyens dont
+nous disposions, avons réussi à régler de fâcheux incidents, en
+quelques heures, sans coup férir. Ajoutez quelques petits postes
+dans le Sanwi et l’Indénié, uniquement pour diriger l’ouverture ou
+l’amélioration des chemins. Que de fois les chefs nous l’ont
+demandé, s’écriant&nbsp;: «&nbsp;Envoyez-nous des hommes pour nous
+conduire, et nous ferons les routes.&nbsp;»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_291">[291]</span>Il s’agit ici
+d’une prise de possession essentiellement pacifique. Ces
+populations n’ont que des qualités passives qu’il convient de
+savoir utiliser. Tout cela aurait pu se faire déjà&nbsp;; mais les
+agents de Grand-Bassam ne sauraient encourir, à cet égard, le
+moindre reproche. Ces retards sont plutôt la conséquence de la
+fiction administrative qui reliait la Côte d’Ivoire à nos
+possessions des Rivières du Sud, distantes de 2,000 kilomètres.
+L’initiative d’un gouverneur ne saurait s’exercer de si loin par
+l’intermédiaire d’un sous-ordre. Elle doit se manifester sur place,
+directement. Au surplus, il s’agit moins ici d’administrer que
+d’ouvrir, au préalable, les voies commerciales. L’œuvre n’est pas
+de celles qu’on dirige du fond de son cabinet. Le rôle des
+représentants de la France, pour le moment du moins, est de se
+montrer à l’intérieur, de capter la confiance des chefs et des
+peuples.</p>
+
+<p>Mais à quoi bon insister&nbsp;? La question est trop simple pour
+qu’on hésite à la trancher<a id="FNanchor_9"></a><a href=
+"#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. De sa prompte solution
+dépendra le développement d’une possession qui non seulement n’aura
+pas coûté un centime à la métropole, mais donne dès aujourd’hui
+autre chose que des espérances.</p>
+
+<p>J’ai dit possession et non colonie&nbsp;; ce dernier terme
+impliquerait l’idée de peuplement, et nous ne parlons que d’une
+exploitation. Mais, à ce point de vue, la<span class="pagenum" id=
+"Page_292">[292]</span> position nous paraît de premier ordre.
+Quiconque pénétrera comme nous au cœur de ces contrées n’hésitera
+point à affirmer que la France occupe ici l’une des situations les
+plus avantageuses de la côte occidentale d’Afrique.</p>
+
+<p>Cette conviction suffirait à nous dédommager des vicissitudes de
+la route, des peines endurées. Mais avons-nous vraiment
+souffert&nbsp;? Du moins, ce genre de souffrance n’a-t-il pas son
+charme&nbsp;? Il en est des tribulations du voyage comme de ces
+cimes escarpées que nous voyons, le soir, rester longtemps
+lumineuses au-dessus de la plaine noyée d’ombre. Sur l’horizon de
+nos souvenirs, sur le fond un peu gris de l’existence quotidienne,
+elles se détacheront toujours nettes. Et qui sait&nbsp;? Parfois
+peut-être on se dira&nbsp;: «&nbsp;Ces jours-là seulement j’ai
+vécu&nbsp;!&nbsp;»</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2 class="large letter-spaced"><span class="pagenum" id=
+"Page_293">[293]</span><a id="app"></a>APPENDICE</h2>
+
+<p class="sch2">(<span class="med">EXTRAIT DU</span> <em>Temps</em>
+<span class="med">DU</span> 11 <span class="med">SEPTEMBRE</span>
+1893.)</p>
+
+<hr class="decor width3">
+
+<p class="space-above15">Le gouvernement anglais vient de déposer
+sur le bureau de la Chambre des Communes le texte de la convention
+franco-anglaise conclue, le 12 juillet dernier, pour compléter les
+conventions du 10 août 1889 et du 26 juin 1891, et pour fixer la
+frontière entre la colonie française de la côte d’Ivoire et la
+colonie anglaise de la côte d’Or.</p>
+
+<p>On se souvient qu’une commission mixte franco-anglaise avait été
+désignée en 1891 pour procéder, sur place, à l’établissement de
+cette frontière conformément à ces deux conventions. Le commissaire
+français était le capitaine Binger, qu’accompagnaient le docteur
+Crozat, le lieutenant Braulot et notre collaborateur Marcel
+Monnier&nbsp;; le commissaire anglais était le capitaine Lang. Mais
+le texte de la convention de 1889 n’était pas d’une grande
+précision, et il prêtait à des interprétations très
+différentes.</p>
+
+<p>La frontière, y disait-on, qui a pour point de départ Newtown
+sur la côte, devait suivre «&nbsp;la lagune de Tendo et celle d’Aby
+jusqu’à Nougoua. A partir de Nougoua, le tracé de la frontière sera
+établi en tenant compte des traités respectifs conclus par les deux
+gouvernements avec les indigènes.<span class="pagenum" id=
+"Page_294">[294]</span> Ce tracé sera prolongé jusqu’au
+9<sup>e</sup> degré de latitude nord.&nbsp;»</p>
+
+<p>C’est pour ce motif qu’en 1891 une seconde convention vint
+préciser la première afin de déterminer la valeur des
+«&nbsp;traités respectifs conclus par les deux gouvernements avec
+les indigènes&nbsp;». C’est ainsi que la frontière, à partir de
+Nougoua, devait se diriger vers le nord en laissant le Sanwi et
+l’Indénié à la France, le Broussa, le Aowin et le Sahué à
+l’Angleterre. Plus au nord, la ligne frontière devait passer à 10
+kilomètres à l’est de la route d’Annibilékrou à Bondoukou et gagner
+la Volta en plaçant le territoire de Bondoukou dans la sphère
+d’action de la France.</p>
+
+<p>On pouvait supposer avec ce commentaire que les capitaines
+Binger et Lang allaient pouvoir exécuter facilement la mission qui
+leur était confiée. Mais, dès les premiers jours, on constata que
+le commissaire anglais, jugeant les intérêts de la colonie de la
+côte d’Or compromis par ces arrangements, voulait, dans
+l’interprétation des textes, arriver à repousser vers l’est la
+frontière française. Tout d’abord, un conflit s’éleva sur
+l’attribution de la ville même de Nougoua. «&nbsp;<em>A partir
+de</em>, disait le capitaine Lang, ne veut par dire que le village
+soit français. Dès lors, j’en revendique la propriété pour
+l’Angleterre.&nbsp;» Il fut impossible ensuite de s’entendre sur
+les limites des territoires dénommés dans la convention explicative
+de 1891. Tel village perdu dans la forêt équatoriale relevait-il du
+chef de Broussa et, par conséquent, était-il anglais&nbsp;: ou
+bien, au contraire, appartenait-il à la France comme tributaire du
+chef de Sanwi&nbsp;? Les contradictions s’accumulèrent au point que
+la rupture fut inévitable. Le capitaine Binger et le capitaine Lang
+s’en allèrent en exploration chacun de leur côté, et M. Marcel
+Monnier a raconté, ici même, le voyage si intéressant qu’il a fait
+avec le commissaire français à Kong et dans la vallée du Comoé.</p>
+
+<p>Les explorateurs revinrent en Europe et communiquèrent à leurs
+gouvernements les résultats de leurs missions. Des négociations
+s’engagèrent alors à Paris entre MM. Phipps et<span class="pagenum"
+id="Page_295">[295]</span> Crowe, de l’ambassade d’Angleterre, et
+MM. G. Hanotaux, directeur des consulats au ministère des affaires
+étrangères, et J. Haussmann, chef de division à l’administration
+des colonies. Il résulta de ces pourparlers que le capitaine Binger
+avait parfaitement accompli son devoir en résistant aux prétentions
+de son collègue, puisque la convention qui fut signée le 13 juillet
+nous donne entièrement satisfaction.</p>
+
+<p>Ainsi, le village de Nougoua reste en notre possession, de sorte
+que la frontière, après avoir suivi la lagune et le fleuve Tanoé,
+quitte ce fleuve à cinq milles en amont de Nougoua. De là, la
+frontière se dirige vers le nord, passe par le sommet de la colline
+de Ferra-Ferrako et atteint la rivière Boi ou Bogne, affluent de
+droite du Tanoé, à deux milles au sud-est du village de Bamianko
+qui reste à la France. A partir de ce village, c’est le thalweg de
+la rivière Boi, dont le cours est orienté de l’ouest à l’est, qui
+sert de frontière, jusqu’au village d’Edoubi ou Dibi. Au delà, la
+frontière est moins précise, parce que la carte de ces régions,
+essentiellement forestières, n’est pas aussi exactement relevée
+qu’aux environs de Nougoua et de la rivière Boi. Aussi la
+convention se borne-t-elle à dire que la limite passera à 16
+kilomètres à l’est du village de Iaou, situé sur la rivière Bia qui
+se déverse dans la lagune d’Elby, et à un kilomètre au sud du
+village d’Abourouferrassi qui appartient à la France. C’est ainsi
+que le territoire français de l’Indénié se trouvera séparé du
+territoire anglais de Sahué.</p>
+
+<p>Comme Abourouferrassi est à plus de deux cents kilomètres de la
+côte, il ne semble pas utile, en ce moment, de mieux fixer une
+frontière qui traverse des forêts presque impénétrables. Ce que
+l’on veut, par des conventions de cette nature, c’est s’assurer des
+facilités de communication entre l’intérieur et la côte. On
+conçoit, dès lors, pourquoi dans l’acte du 12 juillet dernier on se
+borne à reproduire une clause de la convention du 26 juin 1891
+plaçant la frontière à 10 kilomètres à l’est de la route conduisant
+directement d’Annibilékrou — village situé à 20 kilomètres environ
+au nord<span class="pagenum" id="Page_296">[296]</span>
+d’Abourouferrassi — à Bondoukou, ce grand centre commercial avec
+les chefs duquel le capitaine Binger a conclu en 1888 un traité de
+protectorat.</p>
+
+<p>A quelques kilomètres au sud de Bondoukou, s’arrête la forêt
+dense. On est là en pays découvert, en région peuplée et civilisée.
+La frontière assure à la France et aux habitants de Bondoukou le
+libre accès dans la boucle du Niger, en se tenant toujours à 10
+kilomètres à l’est de la route commerciale qui va de Bondoukou à la
+Volta noire ou occidentale, en passant par Sorobango, Tambi,
+Takhari et Bandagadi. C’est entre Bandagadi et Kirhindi que la
+frontière atteint la Volta, qu’elle suit dans la direction du nord
+jusqu’au 9<sup>e</sup> parallèle. A partir de ce point, les limites
+restent indécises et ne seront fixées que le jour où, à la suite
+des voyages de leurs explorateurs, la France et l’Angleterre
+pourront fixer leur sphère d’influence dans la boucle du Niger.</p>
+
+<p>On enregistrera avec plaisir, en France, l’accord qui vient de
+mettre fin aux difficultés si malencontreusement suscitées par le
+capitaine Lang, et si un vœu pouvait être exprimé, c’est que la
+France et l’Angleterre règlent au plus tôt une affaire semblable
+soulevée, presque en même temps, à propos de la délimitation de
+Sierra-Leone et de la Guinée française.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2 class="large letter-spaced01"><span class="pagenum" id=
+"Page_297">[297]</span><a id="toi"></a>TABLE DES GRAVURES</h2>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<table class="toi">
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td class="tdr less">Pages.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Portrait de l’auteur</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i01">Frontispice</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Le docteur Crozat, mort au Soudan
+(1892)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i02">VI</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Le capitaine Binger et le lieutenant
+Braulot, camp d’Afforénou (janvier 1892)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i03">16</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Jeunes femmes d’Assinie (côte
+d’Ivoire)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i04">42</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Alfred</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i05">50</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Akassimadou, roi de Krinjabo, et sa
+cour</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i06">60</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Dame de Krinjabo à sa toilette</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i07">64</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">L’arbre des Palabres à Krinjabo</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i08">70</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Iébiénié, chef des captifs du roi de
+Krinjabo</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i09">84</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Fiencadia, chef de N’Gakin et
+d’Assuakourou</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i10">102</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">N’Gakin (Sanwi)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i11">106</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">L’instrument de Molière au pays noir</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i12">110</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Le médecin de N’Kossa et sa femme</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i13">116</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Arbre tombé (forêt du Sanwi)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i14">124</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Un village de la forêt (Adouakourou)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i15">128</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">La case de Kofi, chef d’Abengourou</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i16">138</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Sentier de forêt dans l’Indénié.
+Indigènes allant laver la terre aurifère</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i17">142</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Peseurs d’or</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i18">148</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Case des fétiches à l’entrée d’un village
+(Indénié)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i19">156</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Poupées-fétiches</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i20">160</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Bondoukou vu du sud-est</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i21">170</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1"><span class="pagenum" id=
+"Page_298">[298]</span>Ruelle devant la maison de Sitafa
+(Bondoukou)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i22">176</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Un coin du marché (Bondoukou)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i23">182</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Une visite chez Sitafa</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i24">186</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Captives de Sitafa (Bondoukou)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i25">190</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Arbre rampant. — Village de Kagoué (pays
+Pakhalla)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i26">194</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Kawaré (pays de Kong)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i27">198</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Une mosquée de Kong</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i28">204</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Une emplette. — Marché de Kong</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i29">210</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Angle de rue (Kong)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i30">218</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Dans la rue (Kong). — Quelques
+passants</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i31">222</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Tisserands colportant leurs étoffes dans
+les faubourgs de Kong</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i32">228</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Kong. — Une place dans le quartier de
+Kourila</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i33">230</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Dans le quartier Dioula. — Ouandarama
+(Djimini)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i34">234</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Marchande de dolo, Dakhara (Djimini)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i35">240</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Femme de Satama (Diammala)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i36">248</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Un palabre</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i37">254</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Village ganne (frontière du Baoulé)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i38">260</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Le chef de Zouépiri</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i39">266</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Le Comoé à Kabrankrou</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i40">272</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1">Les filles de Bénié Couamié, roi de
+Bettié</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#i41">278</a>
+</td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2 class="large letter-spaced01"><span class="pagenum" id=
+"Page_299">[299]</span><a id="toc"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<table class="toc">
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td class="tdr less">Pages.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdl-top hang1">A Monsieur le capitaine
+Binger</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#dedic">I</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top no-wrap width3">I. —</td>
+<td class="tdl-top hang1">De Marseille à la Côte d’Ivoire</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#c01">1</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top no-wrap">II. —</td>
+<td class="tdl-top hang1">Assinie</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#c02">37</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top no-wrap">III. —</td>
+<td class="tdl-top hang1">Krinjabo</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#c03">55</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top no-wrap">IV. —</td>
+<td class="tdl-top hang1">Premiers bivouacs</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#c04">72</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top no-wrap">V. —</td>
+<td class="tdl-top hang1">Villages de la forêt</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#c05">99</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top no-wrap">VI. —</td>
+<td class="tdl-top hang1">Trois mois dans la brousse</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#c06">125</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top no-wrap">VII. —</td>
+<td class="tdl-top hang1">Namarou</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#c07">161</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top no-wrap">VIII. —</td>
+<td class="tdl-top hang1">Chez Sitafa</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#c08">171</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top no-wrap">IX. —</td>
+<td class="tdl-top hang1">Pays de Kong</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#c09">189</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top no-wrap">X. —</td>
+<td class="tdl-top hang1">Kong</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#c10">203</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top no-wrap">XI. —</td>
+<td class="tdl-top hang1">Le camp royal</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#c11">219</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top no-wrap">XII. —</td>
+<td class="tdl-top hang1">Djimini et Diammala</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#c12">231</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top no-wrap">XIII. —</td>
+<td class="tdl-top hang1">Arrêtés dans le Baoulé</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#c13">249</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top no-wrap">XIV. —</td>
+<td class="tdl-top hang1">Sur le Comoé</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#c14">268</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdl sc">Appendice</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#app">293</a>
+</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above2">
+</p>
+
+<hr class="decor width20">
+
+<p class="center small">PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET
+C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p>
+
+<p class="space-above2 x-ebookmaker-drop">
+</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h2>NOTES&nbsp;:</h2>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class=
+"label">[1]</span></a>Ces craintes ne furent pas justifiées. La
+mission a été assez heureuse pour rapporter de la Côte d’Ivoire et
+du Soudan un millier de photographies. Exposées d’abord à l’École
+nationale des Beaux-Arts, elles figurent actuellement à
+l’Exposition permanente des Colonies, au palais de l’Industrie. M.
+Claude Bienne leur a consacré un intéressant article dans la
+<em>Revue hebdomadaire</em> (10 décembre 1892.)</p>
+
+<p class="right pad-right2">(<em>L’éditeur.</em>)</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class=
+"label">[2]</span></a>La situation n’est plus la même actuellement.
+Assinie désormais aura, comme Grand Bassam, sa canonnière de
+lagune. La surveillance de la côte est assurée par un aviso
+colonial, le <em>Capitaine Ménard</em>.</p>
+
+<p class="right pad-right2">(<em>L’Editeur.</em>)</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class=
+"label">[3]</span></a>Voir à <a href=
+"#app">l’<em>Appendice</em>.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class=
+"label">[4]</span></a>Vin de palme.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor_5"><span class=
+"label">[5]</span></a>Bière de mil.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor_6"><span class=
+"label">[6]</span></a>La gamme des formules de politesse&nbsp;:
+Merci, bonjour, Dieu vous garde, Dieu vous donne une nombreuse
+famille, etc.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor_7"><span class=
+"label">[7]</span></a>Voir <a href="#app">l’Appendice.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor_8"><span class=
+"label">[8]</span></a>Tel a été l’objet de la mission confiée à MM.
+les capitaines Marchand et Manet de l’infanterie de marine. Ses
+débuts furent on ne peut plus heureux. Elle vient en effet
+d’obtenir la soumission complète des chefs de Tiassalé.
+L’occupation de cette localité, la plus importante du Baoulé,
+assure désormais la liberté des communications sur le cours
+inférieur du Bandama. Ce fleuve est destiné à devenir, avant peu,
+une des principales artères commerciales de nos possessions de
+l’Ouest-Africain.</p>
+
+<p>Au moment où ces pages étaient sous presse, nous avions le
+chagrin d’apprendre la mort d’un des explorateurs. M. le capitaine
+Manet s’est noyé dans les rapides en redescendant à la côte
+chercher des approvisionnements. Son corps a été retrouvé et inhumé
+à Tiassalé. Quant à M. Marchand, à peine rétabli de la fièvre qui
+avait mis ses jours en danger, après avoir rendu les derniers
+devoirs à son infortuné compagnon, il se disposait, suivant les
+nouvelles les plus récentes, à continuer sa marche vers
+l’intérieur.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor_9"><span class=
+"label">[9]</span></a>Ce vœu a été exaucé. Un décret, en date du 10
+mars 1893, enlevait l’administration de ces territoires au
+gouvernement des Rivières du Sud. — Le 20 mars, un autre décret
+nommait M. le capitaine Binger gouverneur de la Côte d’Ivoire.</p>
+</div>
+</div>
+
+<p class="space-above15 x-ebookmaker-drop">
+</p>
+
+<div class="transnote">
+<h2>Note du transcripteur&nbsp;:</h2>
+
+<ul>
+<li>Page <a href="#Page_67">67</a>, "&nbsp;s’ouvrent de schambres
+tapissées&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;des chambres&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_74">74</a>, "&nbsp;touche sa berge
+mandite&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;maudite&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_144">144</a>, "&nbsp;chaîne de collines
+dont l’attitude&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;l’altitude&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_158">158</a>, "&nbsp;population se range en
+hémicyle&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;hémicycle&nbsp;"</li>
+</ul>
+</div>
+</div>
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78302 ***</div>
+</body>
+</html>
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+This book, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for eBook #78302
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