summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/78141-h
diff options
context:
space:
mode:
authorwww-data <www-data@mail.pglaf.org>2026-03-08 08:35:24 -0700
committerwww-data <www-data@mail.pglaf.org>2026-03-08 08:35:24 -0700
commitf6c084bfe48c6750a3b0fae0495412e038e3bc35 (patch)
tree6317f279e2e5dde61ed4c55a125955fd24fa6a48 /78141-h
Initial commit of ebook 78141 filesHEADmain
Diffstat (limited to '78141-h')
-rw-r--r--78141-h/78141-h.htm7307
-rw-r--r--78141-h/images/cover.jpgbin0 -> 95702 bytes
2 files changed, 7307 insertions, 0 deletions
diff --git a/78141-h/78141-h.htm b/78141-h/78141-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..5df1ac3
--- /dev/null
+++ b/78141-h/78141-h.htm
@@ -0,0 +1,7307 @@
+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no">
+ <title>Secrets d’État | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
+p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
+ margin: .3em 0;}
+
+h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; }
+h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; }
+
+div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0;
+ margin: 1em 0; }
+
+.large { font-size: 130%; }
+.small { font-size: 90%; }
+.xsmall { font-size: 80%; }
+small { font-size: 80%; letter-spacing: .1em; }
+
+.b { font-weight: bold; }
+.u { text-decoration: underline; }
+
+.sc { font-variant: small-caps; }
+
+hr { width: 20%; margin: 1em 40%; }
+
+sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; }
+
+li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; }
+
+a { text-decoration: none; }
+
+div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
+.break, .chapter { margin-top: 4em; }
+
+img { max-width: 100%; }
+
+@media screen {
+ body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; }
+ img { max-height: 800px; }
+}
+
+.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; }
+.top2em { padding-top: 2em; }
+.top4em { padding-top: 4em; }
+.nobreak { page-break-before: avoid; }
+
+ </style>
+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78141 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large b u">Tristan BERNARD</p>
+
+<h1>Secrets d’État</h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+ÉDITION DU “MONDE ILLUSTRÉ”<br>
+13, <span class="sc">quai Voltaire</span>, 13</p>
+
+<p class="c">1908</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em large">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<ul>
+<li><b>Mémoires d’un Jeune Homme rangé</b> (roman), bibliothèque
+Charpentier, Eug. Fasquelle, éditeur.</li>
+<li><b>Un Mari pacifique</b> (roman), bibliothèque Charpentier,
+Eug. Fasquelle, éditeur, 1 vol.</li>
+<li><b>Vous m’en direz</b> tant (nouvelles, avec Pierre Véber).</li>
+<li><b>Contes de Pantruche et d’ailleurs</b> (nouvelles), F. Juven, éditeur.</li>
+<li><b>Sous toutes réserves</b> (nouvelles).</li>
+<li><b>Citoyens, Animaux, Phénomènes</b> (nouvelles), E. Flammarion, éditeur.</li>
+<li><b>Amants et Voleurs</b> (nouvelles), bibliothèque Charpentier, Eug. Fasquelle, éditeur.</li>
+<li><b>Deux Amateurs de Femmes</b>, Ollendorff, éditeur.</li>
+</ul>
+
+<p class="c">THÉATRE</p>
+
+<ul>
+<li><b>Pièces détachées.</b> Librairie théâtrale ; Ollendorff ; Calmann-Lévy.</li>
+<li><b>1<sup>er</sup> Volume.</b> Calmann-Lévy.</li>
+</ul>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="small top4em">Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.</p>
+
+<p class="small"><span lang="en" xml:lang="en">Published November 30, 1908. Privilege of copyright in the United
+States reserved under the act approved March 3, 1905, by</span> « Le Monde
+Illustré ».</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c top4em large sc">A Fernand VANDÉREM</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="top4em">— Il y a là ce monsieur qui est venu l’autre jour
+pour Monsieur, me dit ma vieille nourrice, qui me
+tutoie, mais à qui j’ai demandé de me parler le plus
+souvent qu’elle peut à la troisième personne. Et elle
+ajouta :</p>
+
+<p>— Monsieur désire-t-il que je le fasse entrer dans
+ton cabinet ?</p>
+
+<p>— Monsieur, lui dis-je, désire que tu me fiches la
+paix !</p>
+
+<p>— Bon ! dit-elle, puisque tu le prends sur ce ton,
+Je vais le faire entrer. Vous vous débrouillerez
+ensemble.</p>
+
+<p>Je vis donc entrer, pour la deuxième fois, ce petit
+homme roux, d’âge incertain, effronté comme un
+adolescent audacieux, ou décidé comme un vieil
+homme d’expérience. Il s’assit en face de moi, s’empara
+de divers objets de bureau : presse-papier,
+tampon-buvard, pot à colle, et, tout en me parlant,
+entreprit, en prenant comme soutien l’<i>Annuaire des
+Téléphones</i>, diverses petites constructions.</p>
+
+<p>— Avez-vous lu les notes que je vous ai apportées
+la semaine dernière, et pensez-vous, comme je vous
+l’ai demandé, pouvoir vous en servir pour écrire un
+livre ?</p>
+
+<p>— Je les ai lues, lui répondis-je, et je dois dire
+qu’elles m’ont très vivement intéressé. Ces notes,
+n’est-ce pas, vous ont bien été communiquées par un
+jeune Français qui réside dans un état d’Allemagne ?</p>
+
+<p>— Oui, c’est un de mes camarades du quartier.
+Il me sait un peu tenace et se doute très bien que je
+parviendrai à les placer. Si, avec sa mollesse naturelle,
+il s’en occupait lui-même, ces notes risqueraient
+fort de rester à jamais inédites. D’ailleurs, les exigences
+de mon ami rendent l’affaire très faisable :
+il ne demande rien. Il lui plairait seulement que les
+notes en question fussent coordonnées, mises en ordre
+par un écrivain…</p>
+
+<p>— Je suis très flatté d’avoir été choisi par votre
+ami pour accomplir ce travail, mais… suis-je bien
+l’homme désigné ? Je vous accorde que dans cette
+histoire, la réalité paraît aussi capricieuse que de la
+fantaisie, — mais tout de même y a-t-il matière là-dedans
+à un livre gai ? N’oubliez pas que celui à qui
+vous vous adressez aujourd’hui a la triste réputation
+d’être un écrivain gai…</p>
+
+<p>— Alors, dit le petit homme roux avec une autorité
+véhémente, parce qu’on vous a enfermé dans un genre,
+vous n’en voulez pas sortir ? Vous êtes l’esclave de
+votre clientèle ?</p>
+
+<p>— Non, monsieur, non. Ne croyez pas ça. Les
+écrivains ne sont pas esclaves de leur clientèle : ce
+ne sont pas eux qui la suivent, c’est elle qui s’attache
+à leurs pas. Ils peuvent lui faire parcourir beaucoup
+de chemin et suivre des routes non tracées, mais à la
+condition de ne pas l’essouffler et la troubler par des
+à-coups brusques, par des bonds imprévus qui les
+éloignent un peu trop, elle et lui, l’un de l’autre. Il
+faut que, si l’écrivain s’égare un instant, on puisse le
+retrouver un peu plus loin : « Ah ! le voilà ! » Vous
+voyez qu’il y a une imprudence assez grave à changer
+de genre. Or, le livre que vous me demandez d’écrire
+désorientera sans doute la petite troupe complaisante
+de mes fidèles lecteurs. Il vaudrait mieux, je vous
+assure, vous adresser à quelqu’un d’autre…</p>
+
+<p>Mais j’avais affaire à un adversaire extrêmement
+endurant, et en parlant trop, en lui donnant trop de
+raisons, j’engageais le fer avec imprudence. Un seul
+bon argument vaut mieux que plusieurs arguments
+meilleurs.</p>
+
+<p>Au bout de cinq minutes, le petit homme roux me
+tenait devant lui, pieds et poings liés… Le pis fut
+que, mon consentement acquis, il revint tous les jours
+pour exiger que je me misse au travail. Je l’avais en
+horreur ! Il arriva presque à me faire détester la tâche
+qu’il m’imposait.</p>
+
+<p>Alors, pour me débarrasser de lui, j’écrivis un
+matin délibérément sur la première page : Chapitre I,
+et pour ne pas m’ennuyer pendant trois cents pages,
+je résolus de m’amuser le plus que je pourrais, et
+je me mis à raconter cette histoire, ma foi ! avec assez
+de plaisir…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">I</h2>
+
+
+<p>Les événements singuliers que je me propose
+de relater ici sont à la vérité trop graves et trop
+récents pour que je puisse donner des noms réels
+aux personnages de cette histoire, et au pays où
+elle s’est passée. Je dirai seulement que l’État
+dont il sera question ici — et que nous appellerons
+la principauté de Bergensland — se trouve
+dans l’Europe centrale ; sa capitale — nommons-la
+Schoenburg — est une ville très importante,
+dont la population dépasse de beaucoup le chiffre
+de deux cent mille habitants. Je donne ici un
+nombre très au-dessous du nombre réel, afin de
+ne pas fournir de trop claires indications.</p>
+
+<p>Il est assez curieux que j’aie été amené à
+occuper dans cette ville une situation élevée, moi
+qui avais végété au quartier latin en donnant des
+leçons de français à un seul élève, un jeune
+homme borné et paresseux, qu’une riche famille
+de snobs lançait de force dans le journalisme
+mondain.</p>
+
+<p>Chaque mois, mon élève me remettait dix
+louis sur les trois cents francs que sa mère lui
+allouait pour ses leçons. Je lui libellais un reçu
+de trois cents francs qu’il montrait à sa famille.
+J’avais commencé, par un scrupule de conscience
+un peu hypocrite, par exiger qu’il vînt chez moi
+trois ou quatre fois par semaine. Les premiers
+jours, j’avais essayé consciencieusement de lui
+donner une leçon, mais, devant son air rébarbatif,
+je pris le parti de lui lire à haute voix de bons
+auteurs, de façon à perfectionner son style. Je
+feignais de ne pas voir qu’il dormait, et je lisais
+pour moi, ce qui était assez agréable. Ainsi, je
+touchais une faible somme qui m’aidait à vivre,
+je me perfectionnais dans l’étude de nos classiques,
+et mon élève, tout en augmentant sa
+pension de cent francs, se reposait de ses nuits de
+fatigues. Jamais trois cents francs ne furent
+mieux employés.</p>
+
+<p>Cependant j’aurais bien voulu trouver un autre
+emploi pour m’assurer une existence moins
+étroite. J’avais toujours avec moi quelque compagne
+à qui j’étais attaché par la faiblesse de
+l’habitude. Cent francs par mois, ce n’est pas
+lourd pour un garçon de vingt-six ans qui aime
+les femmes, et qui ne veut pas trop être aimé
+d’elles.</p>
+
+<p>Je prenais mes repas dans un petit restaurant
+de la rue Saint-Jacques, où la pension coûtait
+cinquante francs par mois. La nourriture n’y était
+pas très bonne, mais je restais fidèle à cet établissement
+auquel me retenait — je dois le dire — un
+arriéré continuel. J’ai longtemps maudit
+cet arriéré… La Providence avait son idée. C’est,
+en effet, dans ce restaurant que je fis la connaissance
+d’un petit tailleur allemand…</p>
+
+<p>Il se nommait Karl Merck, il était de Carlsruhe.
+Après avoir séjourné pendant trois ans dans le
+Bergensland, il était venu s’installer depuis quelque
+temps à Paris. J’avais horreur de cet homme,
+je détestais son empressement, ses amabilités,
+d’autant que je ne lui accordais aucune importance
+sociale…</p>
+
+<p>Ce fut pourtant ce personnage négligeable qui
+fut l’aiguilleur de mon destin, et, de la voie de
+garage herbue où je végétais, me dirigea sur la
+grande ligne où passe le rapide, et qui va loin.</p>
+
+<p>Il avait des relations avec un secrétaire de
+l’ambassade, chez qui sa sœur, je crois, était placée
+comme gouvernante. Le secrétaire, que son
+gouvernement avait chargé de chercher un jeune
+Français pour tenir là-bas un emploi de confiance,
+s’était adressé à lui, à tout hasard, faute sans
+doute d’avoir des relations suffisantes en dehors
+du ministère français des Affaires étrangères, à
+qui il valait mieux ne rien demander. On leur
+aurait envoyé quelqu’un qu’ils auraient été forcés
+de garder, même s’ils avaient été mécontents de
+ses services, ou s’ils n’avaient pas été tout à fait
+sûrs de sa loyauté.</p>
+
+<p>J’allai donc un matin en compagnie de Karl
+Merck à l’ambassade du Bergensland. Je m’efforçais
+de n’être pas trop aimable avec le tailleur,
+afin de ne pas trop m’apercevoir du contraste de
+mon attitude actuelle avec ma froideur passée.</p>
+
+<p>C’était très gênant de marcher dans la rue avec
+lui, parce qu’il était extraordinairement petit, et
+qu’il avait la manie de se mettre toujours au pas.
+Je me souviens que, pendant tout ce trajet, je
+fis mon possible, sans en avoir l’air, pour contrarier
+cette manie…</p>
+
+<p>Nous arrivâmes à l’ambassade, et sur un mot
+que tendit Karl Merck au domestique, on nous
+introduisit auprès du secrétaire, qui me fit subir
+un petit interrogatoire sur ma famille, et sur mon
+instruction. Puis il m’accompagna chez « le
+patron ».</p>
+
+<p>Je me trouvai en présence d’un homme très
+grand, complètement rasé, qui ressemblait à un
+énorme garçonnet. Le secrétaire lui répéta tous
+les renseignements sur moi-même que je lui avais
+fournis. Le grand petit garçon répétait sans
+cesse : « Oui, oui », en hochant la tête avec nonchalance.</p>
+
+<p>— Eh bien ! dit-il, d’une voix condescendante
+et fatiguée, qu’on lui donne trois. Oui, oui ! faites-lui
+donner trois… Monsieur Humbert, me dit-il,
+trois mille francs je vous fais remettre… Ceci,
+pour les frais de votre départ… Puis il se leva et
+alla, sans mot dire, appuyer son front contre la
+vitre de la haute croisée.</p>
+
+<p>L’ambassade était installée dans un vieil hôtel
+du faubourg Saint-Germain. Les pièces étaient
+très hautes et très austères. Quand l’ambassadeur
+fut resté quelques instants à la fenêtre, il revint,
+reprit place derrière son grand bureau, inclina la
+tête, les yeux fermés, en faisant la grimace comme
+quelqu’un qui souffre des dents pendant son sommeil ;
+puis il me regarda, les yeux brusquement
+grands ouverts :</p>
+
+<p>— Cette mission que vous avez n’a pas un
+caractère secret… Non, non… mais cependant,
+bien évidemment, monsieur Humbert, il vaudrait
+mieux, en tout cas, ne pas parler à droite et à
+gauche…</p>
+
+<p>Chaque fois qu’il disait : monsieur Humbert, il
+aspirait fortement l’<i>H</i>, sans qu’on pût voir si
+c’était par mépris ou par politesse.</p>
+
+<p>Puis il se mit à échanger quelques mots avec
+le secrétaire, qui lui donnait le titre de « prince ».</p>
+
+<p>On me remit donc trois mille francs, sur lesquels
+je voulus laisser trois cents francs au petit
+tailleur, mais il n’accepta rien. Je ne sais pas s’il
+touchait quelque chose de l’ambassade, je ne le
+crois pas. Je suis persuadé qu’il agissait ainsi
+par pure obligeance. Il aimait rendre des services
+aux gens, mais il était d’un physique tellement
+peu avenant qu’on ne lui en savait aucun gré.</p>
+
+<p>Il y avait bien longtemps que je n’avais eu à
+ma disposition une somme aussi importante. A la
+vérité, mon chiffre de dettes était presque aussi
+élevé. Mais ces dettes criardes, aussitôt que je fus
+nanti du numéraire, cessèrent de crier comme
+par enchantement.</p>
+
+<p>J’écrivis à mes créanciers des lettres posées, par
+lesquelles je les remettais paisiblement au semestre
+suivant pour un acompte. J’allai dans un
+grand magasin, où j’achetai du linge, des habits
+et des chaussures, afin de faire bonne figure à la
+Cour. Je trouvai au rayon de costumes d’homme
+jusqu’à une culotte courte en drap blanc pour la
+tenue de gala. Le secrétaire d’ambassade m’avait
+bien recommandé ce détail. Et j’achetai dans un
+café de la rue de Vaugirard une épée qu’un garçon
+me vendit. Il l’avait eue, je crois, d’un étudiant
+qui lui devait de l’argent, et il affirmait que
+c’était la propre épée d’un homme illustre dont
+le nom, à vrai dire, tel qu’il le prononçait, était
+inconnu, mais pouvait bien être celui, passablement
+altéré, de M. de Talleyrand.</p>
+
+<p>Le tailleur me confia un petit livre où j’appris
+quelques rudiments de la langue de Bergensland,
+qui ressemblait d’ailleurs beaucoup à l’allemand.</p>
+
+<p>Après avoir fait mes adieux à ma petite amie
+actuelle, qui travaillait dans les modes, et lui
+avoir remis une certaine somme, pas très importante
+d’ailleurs (quatre-vingts francs), je pris le
+Nord-Express, où mon voyage était payé.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">II</h2>
+
+
+<p>Comment tout cela allait-il finir ? Je me disais
+que c’était une aubaine extraordinaire, mais je
+ne voulais pas trop y réfléchir : j’avais peur.
+J’avais beau être tombé, avant ces événements, à
+une condition si humble que tout changement
+d’existence ne pouvait être qu’avantageux, je me
+sentais effrayé par l’aventure, par l’inconnu. J’ai
+toujours été un jeune homme tranquille, et si je
+suis devenu un bohême, ce n’est certes pas par
+goût : c’est plutôt parce que ma famille s’était
+trouvée ruinée et que j’étais assez paresseux ; mes
+penchants véritables me faisaient désirer une
+existence régulière et calme où, très loin devant
+soi, on aperçoit une route monotone, mais sûre.</p>
+
+<p>J’avais été élevé dans la peur des tournants et
+de l’imprévu.</p>
+
+<p>J’étais, depuis quelques heures, installé dans
+le train. Nous approchions de la frontière d’Allemagne.
+Je m’étais levé à diverses reprises pour
+regarder le pays que je ne connaissais pas. Ce
+n’était pas précisément par curiosité, mais plutôt
+par un besoin raisonnable, impérieux et légèrement
+fatigant, de ne pas laisser perdre un spectacle
+nouveau pour moi. Mes yeux s’ingénièrent
+à admirer ces campagnes et à leur trouver
+quelque différence avec d’autres points de vue
+que déjà, au cours d’autres voyages, j’avais
+consciencieusement admirés.</p>
+
+<p>Pendant un petit congé d’inattention que je
+m’accordais, je vis, en regardant à mes côtés,
+un jeune homme qui semblait chercher à me
+parler. Il était mince et de haute taille. Ses cheveux
+blonds pâle, presque blancs, avaient la
+même couleur que sa peau, et s’en distinguaient
+seulement par leur reflet soyeux. Le jeune monsieur
+me déclina ses nom, titre et qualités : Henry,
+comte de Tolberg, troisième secrétaire d’ambassade
+du Bergensland. Il m’avait aperçu à la légation,
+le matin où j’y étais allé avec Merck. Il se
+rendait dans le Bergensland, où il allait passer
+de petites vacances.</p>
+
+<p>Le comte de Tolberg parlait le français avec
+un léger accent, mais de la façon la plus correcte.
+Il mit la conversation sur les théâtres de Paris,
+particulièrement sur les petits théâtres. Je lui
+répondis de mon mieux. Je n’avais été dans
+aucun de ces endroits depuis plusieurs années,
+mais je pouvais néanmoins en parler, d’après ce
+que j’avais lu dans les journaux. Puis le jeune
+comte me donna des détails sur la Cour du Bergensland.
+Il me parla du roi. Le roi du Bergensland,
+d’après le comte de Tolberg, était un homme
+fort intelligent et un peu original. Il se cloîtrait
+pendant des semaines dans un pavillon de chasse,
+se contentant de voir ses ministres de temps à
+autre. Quelquefois il se murait pendant des semaines,
+sans se montrer à une autre personne
+qu’à Herner, son « premier ».</p>
+
+<p>— Le peuple, ajouta le comte de Tolberg, ne
+le voit jamais, mais ce qu’il perd en affection, il
+le gagne en prestige. C’est un roi mystérieux.
+On le vénère, on le craint un peu comme un personnage
+légendaire.</p>
+
+<p>Dès qu’il ne parlait plus de Paris et qu’il ne
+se croyait pas obligé d’affecter la frivolité française,
+le jeune comte me paraissait un esprit
+bien plus charmant et plus profond.</p>
+
+<p>— Le « premier », ajouta-t-il, le baron de
+Herner, passe aux yeux de bien des gens pour
+le véritable roi, et, au juste, c’est le roi qui fait
+de lui tout ce qu’il peut être. Herner a la bride
+libre, mais on ne la lui lâche pas. Et on peut très
+bien lui retirer la faveur royale. D’ailleurs,
+Herner sait à quoi s’en tenir sur la haute valeur
+du roi. Ce Herner, vous le verrez très souvent.
+Vous serez en rapport direct avec lui. Grande
+puissance intellectuelle, mais peu de charme.
+Très peu de ces qualités de sentiments qui rendent
+une intelligence agréable.</p>
+
+<p>C’était vraiment un peu étonnant de voir ce
+jeune diplomate, qui me connaissait depuis une
+heure, me parler avec autant de liberté des
+choses de son pays et s’exprimer aussi franchement
+sur le compte du premier ministre, personnage
+considérable que j’allais approcher et à qui
+je pourrais — en savait-il quelque chose ? — rapporter
+ses paroles.</p>
+
+<p>Mais le comte de Tolberg avait très bien compris
+que je ne le trahirais pas. Il avait eu en
+moi une confiance spontanée qui me rapprocha
+singulièrement de lui.</p>
+
+<p>— Vos fonctions, me dit-il encore, vous mettront
+également en rapport avec deux fidèles de
+Herner : le ministre de l’Intérieur, Von Müllen, et
+le ministre de la Guerre, le général de Fritz. Les
+trois ministres semblent tenir entre leurs mains
+les destinées du Bergensland. Au fond, c’est le
+« premier » tout seul qui compte pour quelque
+chose. Quant au Parlement, dont la présence
+donne une allure de monarchie constitutionnelle
+à notre gouvernement, il ne fait, dans la réalité
+qu’accroître le pouvoir absolu du roi. Le roi
+semble dirigé par ses députés et c’est lui qui gouverne
+par eux. Ce sont ses serviteurs fidèles. Les
+députés chez nous sont décorables. On ne se prive
+donc pas de les décorer et de les anoblir au fur
+et à mesure des besoins…</p>
+
+<p>— C’est très curieux, me dit tout à coup le
+comte de Tolberg, énonçant tout haut cette remarque
+que j’avais faite à part moi l’instant
+d’auparavant, comment se fait-il que je vous dise
+tout cela ? Tout à l’heure, j’étais venu à vous
+simplement pour causer, et à mesure que vous
+m’ayez écouté, je vous ai fait des confidences
+plus intimes et plus graves. Dès que j’ai senti que
+vous n’étiez pas le premier venu, je me suis mis
+à parler, à parler, et j’ai même trouvé des choses
+que je n’avais pour ainsi dire jamais formulées.
+J’ai eu soudain des visions sur les gens de « là-bas »,
+qui ne m’étaient jamais apparues aussi
+nettement.</p>
+
+<p>Il dit encore, sans me regarder, comme se parlant
+à lui-même :</p>
+
+<p>— Comme on est reconnaissant à ceux qui vous
+accroissent ainsi… La jeune femme que j’aimerais
+entre toutes serait celle qui m’obligerait, par
+son charme, par la façon dont elle m’écouterait,
+à être toujours meilleur et toujours plus intelligent
+que je ne suis.</p>
+
+<p>Au ton attendri du jeune diplomate, je vis bien
+que la jeune femme qu’il aimerait entre toutes
+était peut-être celle qu’il aimait à l’heure présente.
+On n’a pas un air charmé et aussi languissant
+quand on parle d’une dame au conditionnel.</p>
+
+<p>— J’ai connu… jadis… une femme comme cela,
+dit-il encore. (Déjà, dans le besoin de parler de
+cette amie, il la rapprochait de lui et lui faisait
+quitter le monde hypothétique pour ramener tout
+doucement dans le passé réel…) Cette personne
+que j’ai connue, dit-il, avait de ces beaux yeux
+qui vous forçaient à la sincérité absolue. Quand
+ils vous regardaient, on ne pouvait même pas se
+mentir à soi-même… Et sa joie ! Et son rire ! Quel
+rire impétueux, généreux !… Je vous semble
+incohérent dans mes propos et j’ai l’air de vous
+dire cela pêle-mêle ; mais dans mon esprit, mes
+paroles ont un lien… J’ai fermé un instant les
+yeux ; son visage charmant m’est apparu ; je l’ai
+vue sourire ; je l’ai entendue rire…</p>
+
+<p>… Elle ne riait pas toujours… Pendant qu’elle
+était grave, son visage d’un ovale merveilleux
+avait une douceur asiatique. Il était comme ces
+visages de femmes japonaises brodés sur des
+étoffes précieuses. Ils ressemblent à de grandes
+fleurs de soie.</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi, lui dis-je, mais ce qui me
+semble étrange, c’est que vous puissiez me parler
+avec autant de plaisir d’un être qui n’est plus,
+qui semble avoir disparu de votre vie. Il est
+étrange que vous ayez si peu de tristesse en songeant
+à sa disparition.</p>
+
+<p>Il me regarda.</p>
+
+<p>— Vous avez bien compris, dit-il en souriant,
+que cet être existait encore. C’est vraiment un
+peu tôt pour vous faire des confidences aussi
+intimes, mais ma foi, tant pis ! j’y arriverai fatalement,
+et comme j’ai hâte d’y arriver et que je
+ne vous ai peut-être abordé que pour cela, je
+vais tout de suite vous parler d’elle…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">III</h2>
+
+
+<p>— Vous allez la voir à la Cour. Il est d’ailleurs
+probable qu’on vous dira sur son compte et sur
+le mien toutes sortes d’histoires… des choses qui
+ne sont pas. Il est bien évident que si ces choses
+étaient, je vous dirais qu’elles ne sont pas. Je
+ne viens pas poser ici au galant homme. Il m’est
+arrivé d’être au mieux avec une femme et de le
+dire à des amis dont j’étais sûr, mais il se trouvait
+que la dame l’avait toujours dit avant moi
+à des amies, car les femmes n’ont aucune discrétion…
+Mais si jamais tout ce qu’on dit de moi
+et de cette personne arrivait réellement, je crois
+très sincèrement que je ne le révélerais pas à mon
+meilleur ami. Ce n’est pas par galanterie qu’on
+tait ces choses-là, c’est par une sorte de pudeur.
+Le don qu’une femme fait de soi-même est aux
+yeux de celui qui l’aime quelque chose de grave,
+de digne de respect. Quand c’est une autre personne
+qui en parle, cela paraît tout autre chose.</p>
+
+<p>— Si je reviens à Schoenburg continua le
+jeune comte avec plus d’abandon encore — car
+ces confidences nous rapprochaient de plus en
+plus — si je reviens, vous pensez que c’est uniquement
+pour la revoir. Il y a cinq mois que je
+ne l’ai vue. Bien entendu, nous nous écrivions
+tous les jours.</p>
+
+<p>Quand je vous ai parlé du premier ministre, je
+vous ai dit d’abord de lui moins de mal que je
+n’en pensais, car j’ai tellement de raisons de le
+détester que je fais tout mon possible pour le juger
+avec bienveillance. D’ailleurs, il ne faut jamais
+être malveillant, je considère que la malveillance
+empêche d’être clairvoyant et que perdre sa clairvoyance,
+c’est le plus grand malheur qui puisse
+arriver à un homme.</p>
+
+<p>Le comte de Tolberg aimait assez mêler à son
+langage certains de ces aphorismes qu’il énonçait
+avec hésitation, comme si c’étaient des idées qui
+lui venaient à l’instant même et qu’il essayait de
+formuler. Mais je pensais bien qu’il les avait
+trouvées déjà depuis longtemps et qu’il ne les
+exprimait pas pour la première fois. Il forçait un
+peu les transitions pour arriver à placer au bon
+endroit ces vérités ingénieuses dont il savait l’intérêt.
+Il faisait visiblement des frais. Il sortait en
+mon honneur toutes les richesses de son esprit.
+Cet empressement à me plaire ne pouvait m’être
+antipathique ; il était d’ailleurs assez ingénu et
+très gracieux.</p>
+
+<p>— J’ai toutes les raisons, me dit-il, de détester
+ce Herner. Bertha, la personne dont je vous parle,
+a un mari, un malheureux enfermé depuis quatre
+ans dans un asile d’aliénés. Elle voudrait divorcer,
+mais la chose n’est pas très facile chez nous,
+surtout pour une personne de l’entourage du roi.
+Herner fait tout son possible pour entraver les
+projets de mon amie… Je ne crois pas qu’il
+l’aime, mais il lui a fait la cour et il verrait un
+avantage positif à l’épouser. Or, il sait que si elle
+divorce, ce sera plutôt moi qu’elle épousera. Il
+cherche donc par tous les moyens à m’empêcher de
+revenir à Schoenburg ; auparavant, tous nos
+attachés voyageaient et rentraient chez eux à
+leur guise ; maintenant, — ceci a été fait en mon
+honneur, — il a voulu les obliger à demander des
+congés réguliers. Heureusement qu’avec notre
+ambassadeur, il a trouvé à qui parler… Vous
+l’avez vu à Paris, notre ambassadeur ?</p>
+
+<p>— Oui, ce grand garçon qui balance constamment
+la tête ?</p>
+
+<p>— Il a l’air nonchalant, n’est-ce pas ? Mais je
+vous assure qu’il veut bien ce qu’il veut… Comme
+il est prince et de famille presque royale, Herner
+est obligé de le ménager. Heureusement que
+l’ambassadeur me soutient, parce que j’ai dans le
+premier ministre un ennemi capable de tout, et
+terrible, beaucoup trop terrible pour moi. Je ne
+manque pas de courage, mais je ne peux en avoir
+qu’à l’occasion. Je ne suis pas combatif, je crois
+que je donnerais très bien une minute d’héroïsme,
+mais je ne suis pas un homme à lutter constamment…
+J’ai l’âme trop faible… Je ne dis pas cela
+par veulerie ou par lâcheté. Je me l’affirme de
+temps en temps parce que je ne suis pas fâché
+de m’en rendre compte, et parce que je sais ainsi
+mieux ce que je peux attendre de moi : une force
+rapide, presque indomptable… mais aucune opiniâtreté.
+Je sais que, dans bien des cas, je ne peux
+pas compter sur moi : c’est un grand avantage
+d’être renseigné là-dessus.</p>
+
+<p>— Voulez-vous me permettre de vous dire, bien
+que ce soit un peu prétentieux de ma part, que
+vous aurez un allié là-bas ?</p>
+
+<p>— Je vous remercie. Soyez persuadé que ce
+que vous dites n’a rien de prétentieux. On vous
+donnera à Schoenburg un poste de confiance dont
+l’importance doit dépendre de la valeur de
+l’homme qui l’occupera. Vous pourrez me rendre
+de grands services… Je les accepterai, si je ne
+dois pas gêner ainsi vos intérêts, et si je ne compromets
+pas votre situation à la Cour. Je vous
+remercie donc, et croyez bien que lorsque je vous
+ai abordé, je l’ai fait sans arrière-pensée… Ce
+n’était pas pour m’assurer un allié…</p>
+
+<p>— Vous n’avez pas besoin de me le dire. Quand
+je vous connaîtrais depuis dix ans, je ne saurais
+pas mieux que maintenant à quel point vos sentiments
+sont désintéressés…</p>
+
+<p>Je m’arrêtai. Nous abandonnâmes, d’un accord
+tacite, ce sujet de conversation. Il nous semblait
+que nous nous étions déjà dit pour ce jour-là
+suffisamment de choses agréables.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IV</h2>
+
+
+<p>Il y avait près d’un jour que nous étions en
+route, et nous approchions de Schoenburg. Mon
+compagnon et moi, nous avions passé des heures
+charmantes… Mais à mesure que le train nous
+rapprochait de Bertha, je sentais le comte plus
+distrait.</p>
+
+<p>J’étais un peu ébloui par tout ce qu’il me racontait
+au sujet de l’emploi que j’allais occuper à la
+Cour, et ce qui m’étonnait dans cette fortune
+subite, c’était d’avoir été choisi, moi, un inconnu,
+pour une fonction qui pouvait devenir très importante.
+J’allais jusqu’à me demander si c’était bien
+là un effet unique du hasard, et si je n’avais pas
+été appelé à ce poste pour une raison secrète.
+N’y avait-il pas quelque mystère dans ma naissance,
+une aventure romanesque ? Mais aussi loin
+que je pouvais remonter dans ma famille, on
+n’avait jamais connu, chez ces paisibles marchands
+de Mâcon, de landgraves, de ducs ou
+d’archiducs en voyage.</p>
+
+<p>Le comte de Tolberg m’expliqua pourquoi ces
+gens du Bergensland avaient fait choix d’un
+étranger pour tenir l’emploi qui m’était destiné ;
+c’est parce qu’ils savent bien qu’un homme qui
+n’était pas de chez eux ne pourrait jamais parvenir,
+quelle que fût son influence, aux plus
+hautes fonctions officielles.</p>
+
+<p>— D’ailleurs, ajouta-t-il il y a peu de personnes
+là-bas, en dehors du roi, du premier ministre,
+de l’ambassadeur et de moi, qui sachent
+très bien le français. Moi, je n’ai pas comme vous
+l’avantage d’être <i>barré</i> d’avance pour les situations
+élevées. Si grand que devienne votre pouvoir, — et
+il deviendra grand, j’en suis sûr, — vous
+ne serez jamais qu’un fonctionnaire sans
+titre.</p>
+
+<p>Cependant, nous arrivions à une gare qui se
+trouvait à une demi-heure de Schoenburg, et nous
+aperçûmes sur le quai une grande jeune femme
+brune. Tolberg tressaillit en l’apercevant. Elle
+le regardait avec un visage faible, comme exsangue…
+Ses lèvres tremblaient ; c’était une expression
+si violente qu’on ne savait si elle était de joie
+ou de douleur.</p>
+
+<p>Il sauta sur le quai, alla lui prendre la main,
+et l’attira doucement jusqu’au wagon, enfantinement,
+comme un petit garçon va chercher une
+petite fille. Ils se regardèrent en silence. Au bout
+d’un instant, Tolberg me désigna de la main :
+« Un très bon ami. » On ne prononça aucun nom ;
+je m’inclinai et je m’éloignai dans le couloir, mais
+en évitant de mettre, à les laisser seuls ensemble,
+une précipitation trop indiscrète.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">V</h2>
+
+
+<p>Cependant il était temps de quitter mon ulster
+et ma casquette de voyage et de remettre dans
+ma valise, avant de la boucler, mes livres et mes
+journaux.</p>
+
+<p>Quelle émotion à la pensée que dans un instant
+on va se trouver en présence d’une grande ville
+inconnue !… Puis c’est toujours une déception.
+La ville nouvelle est pareille à d’autres : ces
+omnibus, ces grelots, cet hôtel en face de la
+gare… Il y a trop peu de temps que les chemins
+de fer existent ; toutes les gares sont de la même
+époque ; c’est la même civilisation qui a édifié ces
+bâtiments, aménagé ce grand espace vide devant
+la station. Et ces trottoirs où des employés d’hôtel,
+pour se servir de langues diverses, emploient
+toujours les mêmes formules de racolage… Ils
+vous parlent un langage connu ou inconnu avec
+la même expression de visage. Les gares les plus
+étrangères ont le même costume, un uniforme
+banal et triste, pour accueillir le voyageur.
+Dans le brouhaha de l’arrivée, j’avais perdu de
+vue le comte de Tolberg. En passant dans le couloir
+qui conduit à la sortie, je le vis à deux pas
+de moi, et il eut le temps de me dire en souriant :</p>
+
+<p>— N’ayons pas l’air de trop bien nous connaître.</p>
+
+<p>Quant à son amie, à qui il avait parlé de moi,
+elle me regarda si gentiment que mon cœur
+en battit, et que dans un élan intérieur je lui vouai
+une de ces affections qui durent la vie entière…</p>
+
+<p>Je remarquai qu’ils s’en allaient chacun de
+leur côté, et, malgré moi, je suivais des yeux la
+jeune femme, pendant qu’elle montait en voiture,
+lorsque je m’entendis appeler par mon nom…
+J’avais devant moi un homme à barbe grise, de
+petite taille, qui me regardait de tout son œil
+gauche, et d’une partie de son œil droit, sur lequel
+tombait une paupière désemparée, comme
+un de ces stores à l’italienne qui ne fonctionnent
+plus.</p>
+
+<p>C’était le précepteur des neveux du roi. On
+l’avait dépêché à ma rencontre parce qu’il savait
+un peu de français. Il parlait notre langue avec
+plus d’intrépidité que de bonheur. Il se lançait
+dans une conversation française avec une audace
+que rien ne décourageait ; les obstacles ne le rebutaient
+pas ; il en rencontrait à chaque mot ; mais
+il en triomphait en remuant le bras, en tapant du
+pied, à moins qu’il n’abandonnât résolument sa
+phrase pour aborder la phrase suivante. A défaut
+de vocables exacts, ses gestes étaient si abondants,
+si expressifs, qu’on finissait par le comprendre.
+Mais il valait mieux ne faire aucune
+attention aux mots qu’il prononçait et qui, non
+seulement ne servaient en rien à l’intelligence du
+texte, mais encore lui nuisaient fortement ; car il
+employait constamment des expressions les unes
+pour les autres, supprimait les négations, en
+ajoutait d’intempestives, et quand il se trouvait
+dans un encombrement inextricable, raidissait
+tous les muscles de son visage, puis s’écriait :
+« Voilà ! » avec un air de triomphe…</p>
+
+<p>Il me fit monter dans un landau, et je vis tout
+de suite, au ton qu’il prit avec le cocher et le
+valet de pied, qu’il cherchait à se donner à mes
+yeux une grande importance. Mais ses desseins
+n’étaient pas secondés par les domestiques qui ne
+lui parlaient pas précisément comme à un prince
+du sang.</p>
+
+<p>Dans la voiture, M. Bölmöller, qui n’avait pas
+été long à me dire son nom et ses titres, se mit
+à me parler pêle-mêle, sans nuances, avec des
+gestes énormes, de tous les personnages de la
+Cour. C’était peut-être parce qu’il savait que je
+me trouverais en relations avec ces différentes
+personnes, et que je pourrais leur répéter à l’occasion
+tout le bien qu’il me disait d’elles. Il était
+assez capable de ces calculs ingénus. Mais je
+crois plutôt qu’uniquement occupé de lui-même,
+il n’avait aucune opinion précise sur les gens, et
+qu’il en adoptait au hasard une quelconque, de
+préférence favorable, pour ne pas se compromettre.</p>
+
+<p>Il me parlait depuis cinq minutes à peine, et
+j’avais déjà renoncé à l’écouter. Je regardais à
+travers les vitres du landau la ville que nous traversions.
+Le temps était froid et gris. Approchions-nous
+du palais ? Les chevaux trottaient à
+bonne allure le long d’un boulevard bordé de
+petites maisons basses, qui avaient chacune devant
+elles un petit jardin.</p>
+
+<p>En me penchant un peu, j’apercevais au loin
+une vague place. Était-ce là ? Je ne voulais rien
+demander à mon voisin. J’aimais mieux en avoir
+la surprise.</p>
+
+<p>Oui, c’était certainement ce grand bâtiment
+carré où je voyais de loin un soldat en faction.
+Elle était un peu sévère, cette bâtisse, mais elle
+avait une certaine grandeur… J’étais tout de
+même déçu que ce fût cela. J’attendais je ne sais
+pas quoi, mais autre chose…</p>
+
+<p>Cependant, le landau passa devant le palais,
+sans y entrer. Le factionnaire, reconnaissant la
+livrée royale, avait présenté les armes à tout
+hasard.</p>
+
+<p>Puis soudain, quelques minutes après, comme
+je ne m’y attendais plus, comme j’y avais presque
+renoncé, nous arrivâmes… Le cocher tourna
+brusquement sur une place, entra sans prévenir
+sous une grande porte, et traversa la cour pavée
+du palais royal. La voiture s’arrêta devant un
+perron très haut, et qui, bien que les marches
+fussent basses, devait être dur à escalader par
+les grandes chaleurs.</p>
+
+<p>Il n’y avait personne dans le vestibule d’entrée,
+et j’en eus, malgré moi, une petite déception.
+Assurément, je ne pensais pas que le roi et toute
+la Cour dussent venir à ma rencontre. Mais personne !…
+J’avais ressenti une sorte de vanité
+inconsciente de tout ce que m’avait dit mon ami
+Tolberg, au sujet de l’importance possible de
+mes fonctions…</p>
+
+<p>Bölmöller, pour faire venir quelqu’un, toussa
+avec autorité. Mais cet appel resta sans effet, et
+si une grande femme âgée fit son apparition l’instant
+d’après, ce fut bien, semble-t-il, le résultat
+d’un hasard. Cette femme avait des boucles de
+cheveux gris, comme un vieux portrait, mais en
+quantité vraiment anormale. Elle me parla dans
+la langue du pays comme si j’allais comprendre
+d’emblée avec la tranquillité de Bölmöller lui-même,
+quand il se lançait dans une conversation
+française. Bölmöller me traduisit ses paroles avec
+sa bonne volonté ordinaire. Puis, de guerre
+lasse, ils se dirigèrent, sans insister davantage,
+vers un petit escalier, en me faisant signe de les
+suivre.</p>
+
+<p>Ma chambre était au troisième. Le toit en était
+mansardé ; il était assez élevé en certaines parties ;
+cette chambre était en somme une grande et imposante
+mansarde. On l’avait meublée avec des
+vieux meubles qui avaient sans doute une grande
+valeur ; mais je ne m’y connaissais pas. C’étaient
+des meubles étrangers, et des vieux meubles,
+c’est encore plus étranger que les meubles neufs.
+Ils ont été mêlés à trop d’existences inconnues.
+On avait cardé à neuf le matelas, qui bombait un
+ventre énorme. Je pensais que je serais mal couché
+pendant une ou deux nuits. Et cela m’attrista.
+A ce moment, je regrettai ma vie de Paris, médiocre
+et à peu près tranquille.</p>
+
+<p>La femme âgée nous avait quittés, et j’avais
+commencé à faire ma toilette après avoir ouvert
+mon petit sac de voyage (ma malle était restée
+à la gare). Bölmöller continuait à me parler avec
+animation. Il me parlait à propos de tout, de la
+forme d’une brosse, de l’eau du pays, qui était
+très saine. Je ne l’écoutais pas ; cependant j’avais
+pour lui un petit attachement, un peu de l’affection
+de Robinson pour Vendredi. Je sentais bien que
+je le lâcherais aussitôt que j’aurais trouvé mieux.
+Mais, pour le moment, c’était le seul être que je
+connusse dans ce palais inconnu.</p>
+
+<p>Je mettais fin à un premier nettoyage hâtif,
+quand on frappa à la porte. Un grand domestique,
+plus dédaigneux encore que le cocher pour la
+personnalité de Bölmöller, vint proférer quelques
+mots que mon interprète me traduisit d’une façon
+à peu près claire… Le premier ministre me faisait
+demander.</p>
+
+<p>Et, pour la première fois, j’eus un sentiment de
+crainte, à l’idée que j’allais comparaître devant
+quelqu’un, qu’on allait m’interroger, comme pour
+un examen, et que peut-être je ne ferais pas
+l’affaire.</p>
+
+<p>Je suivis le grand domestique. Bölmöller m’accompagna
+jusqu’au premier étage. Là, il me
+serra la main, en me disant : « Je n’entre pas »,
+du ton d’un homme occupé ailleurs. Il ajouta
+qu’on se reverrait un peu plus tard à la table de
+l’intendant.</p>
+
+<p>Je traversai, précédé du valet de chambre, une
+salle d’attente, ornée de grands tableaux fumeux.
+Puis nous entrâmes dans le cabinet de M. de
+Herner. Un homme au visage froid, mais sympathique,
+se leva d’une table de travail et me
+tendit la main. C’était le premier ministre.</p>
+
+<p>Je fus surpris de son air de jeunesse. J’ai su
+depuis qu’il avait quarante ans bien passés, mais
+il paraissait trente-cinq ans à peine. Il avait une
+figure un peu longue, une moustache châtain
+clair, des cheveux de même couleur un peu crépus.
+Mais je regardais surtout ses yeux bleus,
+nets plutôt que froids, et je vis avec satisfaction
+que son regard ne me gênait pas comme certains
+regards, même d’amis, que j’affronte avec une
+certaine gêne.</p>
+
+<p>Il parlait français avec des hésitations que, fort
+adroitement, il masquait par des silences, qui
+semblaient être de songerie ou de réflexion. Je
+le regardais pendant qu’il parlait et je me disais
+que Tolberg avait peut-être tort, que ce Herner
+n’était pas le mauvais homme qu’il semblait dire,
+et que, quoi qu’il en pensât, le jeune comte se
+laissait influencer par ses rancunes dans le jugement
+qu’il portait sur le premier ministre. Sans
+que la sympathie naturelle que j’avais ressentie
+si vite pour mon compagnon de voyage diminuât,
+je commençais à regretter de lui avoir promis
+mon aide ; cette promesse me donnait déjà un peu
+à mes yeux une allure de traître vis-à-vis de ce
+Herner qui m’accueillait si bien.</p>
+
+<p>Il me pria de dîner chez lui le soir même. Il me
+donna l’impression d’un homme que la satisfaction
+de commander ne satisfaisait pas complètement,
+et qui s’ennuyait ; et je fus flatté que ce
+grand de la terre songeât à moi pour se distraire.</p>
+
+<p>Je n’avais pas mon habit qui était resté dans
+ma malle. Mais le baron de Herner me dit en
+souriant que le dîner où il me conviait n’avait rien
+de protocolaire. Puis il me tendit la main et me
+dit : « A sept heures. »</p>
+
+<p>Bölmöller, de son côté, m’avait donné rendez-vous
+à la table de l’intendant. Où pourrais-je le
+prévenir ?… Je le rencontrai sur le palier du premier,
+où il se trouvait comme par hasard. Cette
+curiosité me déplut. Je commençais déjà à me
+détacher de lui. Et je m’en aperçus moi-même au
+ton un peu méchant de regret poli que je pris
+pour lui dire que je ne dînerais pas le soir en sa
+compagnie. J’ajoutai, de l’air le plus naturel du
+monde, que j’étais invité chez le premier ministre.
+Il me répondit, du même air, qu’il n’y avait
+jamais dîné, qu’il ne savait pas comme on y mangeait…
+Lui n’avait jamais mangé qu’à la table
+du roi, — assez fréquemment, ajoutait-il, et la
+chère y était fort remarquable. Ce petit Bölmöller
+n’était pas très fin ; mais quand il était piqué par
+l’envie, il trouvait des répliques assez ingénieuses.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, il fut pour moi une
+manière d’ennemi ou tout au moins de rival, un
+rival que je méprisais et dont j’avais honte, mais
+que je ne pouvais me retenir d’humilier le plus
+souvent possible, tout en me répétant que c’était
+un être sans importance, dont vraiment je n’aurais
+pas dû m’occuper.</p>
+
+<p>Je remontai dans ma chambre. Ma malle était
+arrivée, et je m’en aperçus avec une certaine tristesse :
+car alors, je n’avais plus d’excuse pour
+rester en costume de voyage. Il fallait mettre une
+redingote. Je déteste m’habiller, et je suis toujours
+partagé entre la paresse de changer de
+vêtements et même de me laver, et un cruel souci
+de convenance et de propreté.</p>
+
+<p>En même temps que ma malle, je trouvai le
+valet de chambre qui m’était affecté, un suisse de
+mauvaise mine, qui paraissait plutôt « en dessous » ;
+la vérité est que je n’ai jamais rien eu à
+lui reprocher, mais il ne m’inspirait pas confiance :
+il semblait animé d’une préoccupation secrète et
+ce ne fut qu’au bout de quelques semaines que
+je la découvris. Deux ou trois fois des enveloppes
+de lettres se perdirent ; et il me mentait visiblement
+quand je l’interrogeais sur leur disparition.</p>
+
+<p>Je m’aperçus un jour que c’était un innocent
+collectionneur de timbres-poste…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VI</h2>
+
+
+<p>Pour aller chez le premier ministre, ainsi que
+le suisse me l’expliqua, il fallait sortir du palais
+par le jardin, et suivre un petit canal bordé
+d’arbres. Le jardin du palais, avec ses grandes
+pelouses voluptueuses, ses arbres puissants et
+doux, était plus tiède que les rues de la ville. Pourtant,
+le canal, très abrité, donnait la même impression
+de climat indulgent et calme. C’était à
+cet endroit une ancienne petite rivière, dont on
+avait régularisé le courant.</p>
+
+<p>De vieilles maisons, d’un côté, descendaient
+jusque dans l’eau. De l’autre côté, la berge était
+plantée d’arbres, et aussi de bancs peints en vert,
+qui s’ornaient nécessairement de quelques vieillards
+bien décrépits, agrémentés de pipes allemandes.
+Ils ressemblaient aux vieux de tous les
+pays, quand ils sont si âgés qu’ils ne changent
+plus et qu’ils ont l’air désormais d’être là pour
+toujours, jusqu’au moment où le destin les balaie
+en passant, avec l’air de ne pas s’en apercevoir.</p>
+
+<p>Sur l’autre rive, on voyait l’intérieur des maisons
+populaires. Le couvert était mis dans des
+salles à manger modestes, et on allait encore
+recommencer une soirée. Des ménagères allaient
+lentement remplir des seaux. Un petit garçon,
+plein de conviction, montrait à un autre petit
+garçon sa main pleine de billes.</p>
+
+<p>A l’endroit où le canal tourne, m’avait dit le
+suisse, vous trouverez un petit pont, que vous traverserez.
+Puis vous passerez sous une espèce
+d’arche. De l’autre côté de cette arche, c’est la
+rue de la Paix, la plus belle rue de Schoenburg.
+La place Neuve, où se trouve l’hôtel privé du
+baron de Herner, est à une centaine de pas.</p>
+
+<p>J’avais encore près d’un quart d’heure avant
+le dîner, et j’en profitai pour regarder les magasins.
+Ils étaient très luxueux, et les vitrines regorgeaient
+d’objets en cuir et en nickel. Je vis,
+comme à Bruxelles, ces marchands de tabac grandioses,
+qui me donnaient envie de me remettre à
+fumer, avec leurs longs cigares odorants rangés,
+comme les dos de belles reliures, dans les boîtes
+enluminées.</p>
+
+<p>Je croisai des officiers, élégants et pleins d’autorité,
+et je me souvins avec satisfaction que
+j’étais « du gouvernement ». Je ne fus pas loin
+de me dire que ces officiers étaient « mes soldats ».</p>
+
+<p>Je vis encore un grand restaurant rempli déjà
+de dîneurs dont les âmes s’exaltaient aux airs
+entraînants que jouait sans relâche un brillant
+orchestre, composé d’une douzaine de dames de
+différents âges, qui toutes laissaient pendre sur
+leur dos des cheveux dénoués, de la même longueur
+et du même blond.</p>
+
+<p>J’étais amusé par cette ville si brillante et qui
+s’animait si gaîment vers le soir. Je regrettais
+presque d’être obligé d’aller passer la soirée chez
+cet hôte de marque, qui m’honorait beaucoup,
+mais qui m’obligeait à faire des frais. Je me promis
+bien de revenir en bon paresseux jouisseur
+dans ce restaurant en fête, où m’arriverait quelqu’une
+de ces aventures galantes et peu compliquées
+qu’on espère toujours en arrivant dans une
+ville étrangère.</p>
+
+<p>Cependant l’heure était venue. Sans enthousiasme,
+je gagnai la place Neuve, et je trouvai
+bientôt la marque que l’on m’avait indiquée pour
+reconnaître l’hôtel du baron : un haut-relief en
+pierre, au-dessus de la porte, représentant un
+jeune guerrier avec des ailes, chevauchant un
+cheval cabré… Je me dis même, tout en sonnant
+à la porte, que j’aurais peut-être dû m’informer
+de la personnalité exacte de ce guerrier ailé ;
+c’était peut-être quelqu’un de très connu dans la
+mythologie, et qu’il était de mauvais ton d’ignorer…
+Quand la porte se fut ouverte, je me trouvai
+dans une petite cour assez simple. Une femme à
+boucles grises (c’était décidément les boucles
+d’ordonnance dans ce pays-là), se tenait sur le
+pas d’une porte vitrée. Elle me conduisit dans un
+salon plutôt sévère, où je trouvai le premier ministre
+en compagnie de deux invités, et de sa
+mère, la baronne de Herner, une dame pas trop
+âgée. Je reconnus dans la figure de cette personne
+comme une épreuve antérieure de la longue
+figure du baron, et les mêmes yeux bleus, mais
+plus durs. Elle m’adressa en bon français
+quelques paroles auxquelles, me sembla-t-il, je
+répondis d’une façon assez convenable et pas
+trop embarrassée… Mon entrée dans le grand
+monde se faisait d’une façon plus aisée que je
+n’aurais cru : ce fut, je crois, grâce à ce petit
+détail accidentel : en me dirigeant du côté du
+salon, j’avais renversé quelque chose — je ne
+savais pas trop au juste — qui se trouvait sur
+une table de l’antichambre, et je me demandais,
+pendant les présentations : Est-ce un bronze ? ou
+est-ce un objet plus fragile ? Ce qu’il y a de terrible,
+c’est que je ne l’ai jamais su, et je me demande
+encore si ce n’est pas à cette maladresse
+qu’il fallait attribuer la froideur que me témoigna
+plus tard, au cours de certaines entrevues, la
+baronne de Herner.</p>
+
+<p>J’examinais cependant les deux autres invités,
+un jeune officier aux yeux fatigués et mielleux, — le
+neveu du ministre, — et un monsieur qui
+était, paraît-il, le poète national du Bergensland.
+C’était un individu d’un âge chimérique, entre
+trente et quatre-vingts ans, sans couleur indicatrice
+de cheveux ou de barbe, car, privé même
+de sourcils, il n’avait, en fait de poils, que de
+très longs cils blonds ou blancs. On n’était pas
+sûr qu’il eût un grand talent, mais comme c’était
+le seul poète bien élevé parmi ceux qui traitaient
+de sujets nobles, on l’avait, à tout hasard, décoré
+de tous les ordres civils, et l’on attendait qu’il
+eût terminé un hymne guerrier pour lui décerner
+tous les ordres militaires.</p>
+
+<p>Ce poète, vivant seul au milieu de profanes,
+avait perdu l’habitude de songer à la poésie. Il
+ne s’en occupait qu’une fois l’an, au moment de
+son poème de circonstance pour la fête du roi, en
+dehors, bien entendu, des occasions extraordinaires,
+telles que visites de souverains étrangers ou
+désastres amenant une fête de charité et justifiant
+une intervention lyrique.</p>
+
+<p>Ce dîner, de hautes sphères officielles, ressembla
+beaucoup, pour les sujets de conversations
+qui y furent traités, à des dîners de milieux plus
+modestes. On y parla de la vitesse des automobiles
+qui commençaient à envahir le pays, on
+m’interrogea naturellement sur Paris que tous
+les convives connaissaient pour y être allés au
+moins une fois.</p>
+
+<p>Le poète parlait assez passablement notre
+langue, à part un abus du mot <i>Monsieur</i> qui arrivait
+après chaque virgule. Il évoqua avec un sourire
+attendri ce gai quartier latin où j’avais tiré
+une vie si pénible, cet endiablé bal Bullier, où
+je n’avais jamais mis les pieds, et cet admirable
+Collège de France, que je connaissais pour être
+passé devant. L’officier, naturellement, parla des
+petits théâtres, avec des petits rires sifflants qui
+se prolongeaient en dehors de toute mesure. Il
+raconta des scènes de pièces qui l’avaient réjoui
+au delà des prévisions de l’auteur, et nous redit
+des mots qu’il répéta de telle sorte que je fus seul
+à m’en amuser, parce que j’étais le seul à comprendre
+qu’ils ne voulaient rien dire.</p>
+
+<p>Le baron de Herner parlait peu. Je remarquai
+seulement qu’il mangeait pas mal, mais sans trop
+faire attention à ce qu’il mangeait. Il ne me faisait
+pas l’effet d’un jouisseur. Rien chez lui, d’ailleurs,
+n’était luxueux.</p>
+
+<p>Je me dis ce soir-là que si cet homme aimait
+le pouvoir, c’était sans doute pour la volupté
+froide d’être le maître, et non pour en tirer des
+avantages matériels et des joies physiques. Il n’y
+avait pas à craindre de lui les exactions où se
+laisse entraîner un débauché, mais il n’avait pas
+non plus ces moments de générosité attendrie
+dont sont capables les gens qui mangent bien.</p>
+
+<p>Après tout, je ne savais pas si ce haut personnage
+était vraiment l’homme que je dis et si certains
+de ses actes ne sont pas en contradiction
+avec la définition de son caractère. Je me suis
+mis en garde, depuis pas mal de temps déjà,
+contre le danger qu’il peut y avoir à définir les
+gens trop tôt ; car on est amené par la suite à
+examiner leurs actes avec le parti pris d’un
+homme qui a classé, localisé un sujet, et qui, sous
+aucun prétexte, ne veut avoir la peine de recommencer
+son petit travail.</p>
+
+<p>Quand le dîner fut terminé, nous passâmes au
+fumoir, où M<sup>me</sup> de Herner, que le cigare ne gênait
+pas, nous accompagna. Le baron de Herner me
+prit à part et se mit à me parler avec assez
+d’abandon.</p>
+
+<p>Je pensais, non sans satisfaction, que j’avais à
+ses yeux plus d’importance que l’officier, et même
+que le poète national. Il me dit que je serais
+attaché à sa personne et à la personne du roi, et
+que mon travail consisterait à analyser tous les
+journaux et autres documents français qui arrivaient
+à l’ambassade. Dès le lendemain, nous
+irions ensemble voir le roi qui, bien que la saison
+fût un peu avancée, était encore à la campagne,
+dans sa résidence d’été…</p>
+
+<p>J’étais obligé de faire de grands efforts pour
+ramener mon attention. Car, tout occupé à me
+dire : « Le ministre me parle ! » j’avais peine à
+écouter ce qu’il me disait.</p>
+
+<p>Ce qui l’intéressait le plus dans les journaux
+français, ce n’était pas seulement la politique
+extérieure de la France, mais le mouvement socialiste…
+« Nous n’avons pas encore beaucoup de
+socialistes chez nous, me dit-il. Nous avons, en
+revanche, pas mal de réfugiés russes, qui réussissent
+à tromper la surveillance de notre police.
+Ils complotent contre la famille impériale russe
+et, pour se faire la main, contre notre bien-aimé
+roi. Nous avons surpris l’année dernière des préparatifs
+d’attentat. Le hasard est venu en aide à
+nos policiers, qui n’auraient certainement rien
+trouvé sans le secours du ciel.</p>
+
+<p>« Je suis servi par des brutes prétentieuses. Je
+ne me risque même pas à leur reprocher leur
+manque d’initiative… Quand ils s’avisent d’en
+avoir, ils sont encore plus dangereux. »</p>
+
+<p>La soirée ne se prolongea pas très tard. Le
+premier ministre se levait de très bonne heure.
+Je sortis avec le poète et le militaire, et nous
+allâmes bourgeoisement prendre de la bière,
+dans ce grand café éclatant de lumières où l’orchestre
+de dames continuait à faire rage. Le
+neveu du baron se fit apporter du jambon, en
+disant qu’il mourait de faim, et que c’était toujours
+ainsi chaque fois qu’il mangeait chez sa
+grand’tante. Je vis bien, aux plaisanteries que
+le poète national fit à son tour sur ce sujet, que
+c’était un thème familier aux invités du premier
+ministre.</p>
+
+<p>Je leur offris un rire plus timide, plus prudent,
+juste ce qu’il fallait pour n’avoir pas l’air de
+désapprouver leurs sarcasmes.</p>
+
+<p>L’officier nous proposa de nous emmener chez
+une nommée Irma. Mais le poète dit qu’il était
+fatigué. Je sus plus tard qu’il était le prisonnier
+d’une gouvernante, une petite femme desséchée,
+d’une cinquantaine d’années, dont on retrouvait
+les longs cheveux pâles dans maint sonnet du
+maître…</p>
+
+<p>Quant à moi, je refusai également l’invitation
+de l’officier. Je ne voulais pas rentrer trop tard
+au palais pour le premier soir. Je revins, accompagné
+de mes deux nouvelles connaissances,
+jusqu’à ma royale demeure. Le chemin était un
+peu plus long qu’en venant, parce qu’à cette
+heure tardive, je ne pouvais pas rentrer par le
+fond du jardin. Le poète, en suivant ma route, ne
+se détournait pas trop de son chemin. Quant à
+l’officier désœuvré qui ne pouvait pas se résoudre
+à aller se coucher, c’était la providence des gens
+qui ont peur de rentrer seuls le soir. C’est en cette
+considération qu’on le tolérait l’après-midi, à des
+heures plus claires de la journée, où sa présence
+n’avait pas cette utilité tutélaire.</p>
+
+<p>Les portiers des palais royaux dorment aussi
+lourdement que ceux de la rue Saint-Jacques, où
+jadis, les yeux vers le prochain angle de rues, il
+m’était arrivé souvent de me livrer à des constatations
+indignées sur la profondeur spéciale du
+« premier sommeil »…</p>
+
+<p>A Schoenburg, au moins, j’avais pour me rassurer
+le factionnaire de garde, qui donnait des
+coups de crosse dans la porte, pendant que je
+tirais sans espoir une sonnette argentine, trop
+faible pour troubler le doux sommeil du concierge,
+capable seulement de compléter d’un léger
+bruit de clochettes un songe de verdure et de
+bergerie.</p>
+
+<p>Quand la porte, enfin condescendante, s’entre-bâilla,
+je pus me mettre en campagne, au travers
+de la cour obscure, avec d’innombrables relais
+d’allumettes. Grâce à cette course au flambeau
+à rebours (où c’est le porteur qui change de
+torche, et non la torche de porteur), j’arrivai
+jusqu’à ma chambre, en essayant de faire le
+moins de bruit possible pour mon premier soir,
+bien qu’en somme j’eusse une excuse, puisque
+je venais de chez le premier ministre : c’était un
+service commandé.</p>
+
+<p>Je pénétrai avec un peu d’angoisse dans ma
+grande chambre sombre. Je fis le tour du grand
+lit à baldaquin, qui s’entourait de rideaux
+sinistres. Je les secouai au passage pour faire
+tomber les guerriers armés. Il y avait dans les
+recoins du plafond des ombres qui étaient peut-être
+des trous, et où devaient nicher des araignées
+énormes et venimeuses. Je constatai avec plaisir
+que les draps étaient en vieille toile très douce.
+La servante âgée m’avait mis sur ma table une
+Bible, qui, avec sa reliure de maroquin, me parut
+mieux faire que le marbre de la cheminée pour
+supporter ma montre. Il y avait un sucrier, et
+de l’eau dans la carafe. Mais était-ce de l’eau
+filtrée ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VII</h2>
+
+
+<p>Le lendemain, à dix heures, je montai en voiture,
+dans un landau découvert, à côté du premier
+ministre. Nous allions voir le roi.</p>
+
+<p>J’avais endossé cette fois la redingote officielle.
+Le baron de Herner était dans le même costume.
+Je constatai avec un certain plaisir que mon haut-de-forme,
+dont c’était d’ailleurs la première sortie,
+était plus brillant que le sien.</p>
+
+<p>J’étais un peu surpris de l’abandon avec lequel
+me parlait le premier ministre. Il faut croire que
+j’inspirais vraiment de la confiance aux gens. Le
+comte de Tolberg m’avait parlé avec la même
+liberté. Le hasard m’avait amené à être le confident
+de ces deux ennemis. Comment tout cela
+allait-il tourner ? Pour le moment, je m’abandonnais
+à une quiétude paresseuse. Le jour où un
+conflit se produirait, il serait peut-être temps de
+s’en préoccuper. En prévision de complications,
+qui n’arriveraient peut-être jamais, je n’allais pas
+gêner, par un air de trop grande réserve, l’expansion
+dont ce grand personnage voulait bien
+me favoriser…</p>
+
+<p>Le landau traversa la ville, en passant sous une
+vieille tour qui commandait une des entrées.
+C’était par là qu’avaient pénétré dans la ville, à
+je ne sais plus quelle époque, des soldats étrangers
+de je ne sais quelle nation… Toujours est-il
+qu’on s’était battu dans le faubourg, qu’il était
+mort un grand nombre d’hommes, et que les
+cloches, comme dans toutes les histoires de ce
+genre, n’avaient cessé de sonner.</p>
+
+<p>La campagne était très paisible, coupée de
+canaux et de longues allées d’arbres. De temps
+en temps, nous croisions un bicycliste obstiné, ou
+un grand tombereau attelé de quatre bœufs, ou
+une voiture de maraîchers, que traînaient trois
+chiens agiles. Le premier ministre me parlait du
+roi et se réjouissait qu’il fût bien portant. Si, par
+malheur, il lui arrivait un accident, le royaume
+passerait entre les mains de sa belle-sœur, la
+femme de son frère défunt, qui gouvernerait au
+nom de son fils aîné âgé pour l’instant de quatorze
+ans. Et cette princesse, qui venait des États de
+l’Allemagne, amènerait avec elle toute une séquelle
+de gens de son pays… Le baron de Herner
+me surprenait. Il dérangeait fortement la conception
+que je m’étais faite des hommes d’État, que
+je me représentais comme des personnages mystérieux
+et fermés, évitant d’employer un langage
+simple et net pour parler des affaires publiques.</p>
+
+<p>Celui-ci n’y allait pas par quatre chemins et me
+donnait carrément son avis sur les hommes et sur
+les choses…</p>
+
+<p>En sortant d’une allée d’arbres, j’aperçus tout
+à coup, sur une sorte de monticule de verdure,
+un château d’architecture antique, mais qui était
+un château reconstitué ainsi qu’en témoignait la
+blancheur de sa pierre. C’était la résidence d’été.
+Je sentais toujours en moi beaucoup de curiosité,
+mais aucune émotion : j’avais désormais ma petite
+habitude des grands de ce monde. C’est curieux
+comme on prend vite pied dans les grandeurs.</p>
+
+<p>Nous étions entrés dans une cour d’honneur et
+nous allions gravir le perron qui conduisait au
+salon de réception quand nous entendîmes un :
+Hep ! qui n’avait rien de protocolaire. C’était le
+roi qui nous appelait d’une des salles du rez-de-chaussée,
+où il faisait de la photographie. Je
+reconnus le visage du monarque, dont j’avais vu
+plusieurs portraits.</p>
+
+<p>Il nous invita d’un geste à entrer dans son
+atelier. Il était vêtu d’une culotte de drap beige,
+de molletières de cuir fauve et d’une chemise de
+soie écrue, dont les manches étaient relevées jusqu’au
+coude. Sans la moindre formule de bienvenue
+et en s’adressant à moi, comme s’il me
+connaissait depuis longtemps, il nous montra des
+épreuves qu’il venait de terminer, dont l’une
+représentait un coin de forêt, et l’autre un cheval
+en liberté, en train de bondir dans un pré. Moi,
+je regardais ces épreuves avec une attention
+exagérée : mais je ne pensais qu’à examiner
+Charles XVI, qui m’apparaissait comme un bon
+garçon enjoué.</p>
+
+<p>Je crois que je n’aurais vu en lui rien d’autre
+si l’opinion favorable que m’avait exprimée sur
+son compte le jeune Tolberg ne m’avait prévenu
+en sa faveur. Il y avait chez ce gros homme
+beaucoup plus de philosophie que d’insouciance,
+ou plutôt c’était une insouciance naturelle qu’encourageaient
+sa volonté et sa raison. Il pensait
+qu’il ne fallait pas agir au delà du nécessaire, qu’il
+fallait plutôt surveiller les événements que les provoquer.
+Il s’occupait des affaires de l’État juste
+assez pour ne pas les négliger.</p>
+
+<p>D’ailleurs il avait trouvé chez Herner une activité
+très précieuse, du moment qu’il était là pour
+la réfréner.</p>
+
+<p>Je ne sais pas s’il s’était fait toutes ces réflexions
+et s’il s’était volontairement conformé à cette philosophie.
+Il me semble plutôt qu’il l’avait instinctivement
+adoptée…</p>
+
+<p>Je n’ai jamais vu un homme capable d’un travail
+aussi extraordinaire et aussi rapide. Il lui est
+arrivé dans certains moments, où il y avait intérêt
+à se renseigner rapidement sur la situation, de
+faire avec moi l’analyse dont j’étais chargé et il
+me laissait littéralement en route, moi qui ai pourtant
+le travail facile. Et cet homme, merveilleusement
+doué pour accomplir en deux journées un
+travail surhumain, était capable également de
+rester des mois entiers dans l’inaction, à vivre une
+vie presque animale, sans songer à rien et sans
+avoir le moindre remords de sa paresse.</p>
+
+<p>Il baissa sans façon ses manches sur ses poignets,
+remit tout seul une veste de chasse qu’il
+avait posée sur une table. Herner, qui connaissait
+ses habitudes, ne fit aucun mouvement pour
+l’aider à l’endosser. Puis nous sortîmes tous les
+trois dans la cour. Il me regarda un instant, me
+demanda comment je trouvais Schoenburg. Puis
+il s’éloigna avec son ministre pour causer des
+affaires courantes. Je les regardais marcher l’un
+à côté de l’autre. La marche du roi n’avait rien
+de vulgaire ni de majestueux. On l’eût pris pour
+un propriétaire de campagne qui parlait affaire
+avec un notaire de la ville. Mais le propriétaire et
+le notaire « dégottaient » assez bien. Et tout à
+coup, au moment de prendre congé après que cet
+homme en veston eut tendu la main à cet homme
+en redingote, il y eut dans la simple différence
+des saluts, le salut profond de celui-ci et une
+inclinaison de tête de celui-là, il y eut quelque
+chose de barbare et d’antique, une subite inégalité,
+que leur promenade côte à côte de tout à
+l’heure rendait étrange et inconcevable.</p>
+
+<p>Je restai donc seul avec cet homme, mon semblable
+d’aspect, et qui se trouvait, en vertu de certaines
+conventions, un être surnaturel. Il passa
+familièrement sous le mien son bras symbolique
+et m’entraîna vers la salle à manger.</p>
+
+<p>Ce fut pour moi une après-midi admirable, une
+de ces journées où l’on fait feu des quatre pieds
+pour éblouir quelqu’un, avec l’angoisse de tout
+gâter soudain par une parole inférieure. C’est une
+conquête que l’on veut faire par des moyens
+loyaux et sans tricherie, pour avoir une sorte de
+contrôle de sa propre valeur.</p>
+
+<p>J’étais obligé, de temps en temps, de me répéter,
+pour ne pas l’oublier, qu’il était un roi.</p>
+
+<p>Il avait lu plusieurs de mes livres de prédilection :
+mais il y en avait quelques-uns qu’il ne
+connaissait pas encore. Je pus lui en parler. Et
+quand je lui récitai certains des passages que
+j’aimais, nous éprouvâmes de ces émotions communes
+qui vous rapprochait tant.</p>
+
+<p>J’étais très exalté et un peu inquiet. Je me disais
+que ce roi qui s’ennuyait et qui paraissait se
+plaire en ma compagnie, me garderait peut-être
+auprès de lui. Or c’était un compagnon un peu
+fatigant, à cause des frais continuels qu’il fallait
+faire. J’avais peur de ne pas pouvoir me soutenir
+et de lui plaire moins.</p>
+
+<p>Après déjeuner, nous étions allés nous promener
+dans un jardin inculte, dont le roi aimait
+beaucoup la sauvagerie, soigneusement entretenue
+par un habile jardinier. Nous y passâmes
+près de trois heures à dire des vers et à raconter
+des histoires héroïques. Quand nous rentrâmes
+dans la maison, je vis qu’un petit tonneau de promenade
+était attelé dans la cour.</p>
+
+<p>— Je vais vous reconduire jusqu’aux portes de
+la ville, me dit Charles XVI. Je n’entre pas à
+Schoenburg dans un tel équipage.</p>
+
+<p>Comme nous allions monter en voiture, un
+homme d’une quarantaine d’années, très distingué
+d’allures, entra dans la cour. Le roi alla à lui avec
+empressement, et lui serra la main avec une vive
+amitié. Ils se dirent quelques mots, et revinrent
+lentement vers la voiture. Le roi était tout songeur…
+Il me présenta à son ami qu’il me nomma :
+le comte de Herrenstein, lui dit : « A tout à
+l’heure », et monta en voiture avec moi.</p>
+
+<p>Il ne me disait rien. Je ne savais si je devais
+me taire, ou s’il fallait lui parler. Je lui fis remarquer
+que le paysage ressemblait bien au cadre
+d’un roman dont nous avions évoqué certains passages.
+Il approuva avec un peu trop de précipitation
+pour un homme qui s’intéresse vraiment à
+ce qu’on lui dit.</p>
+
+<p>Quand nous arrivâmes à une centaine de pas
+de la vieille porte de ville, le roi arrêta la voiture
+et me dit qu’il me ferait chercher un de ces jours
+prochains. Je le suivis un instant du regard ; puis
+je vis qu’au lieu de rentrer au château, il quittait
+la grande route, et prenait un petit chemin sur la
+gauche. Où allait-il ?… Alors, quoi ? Charles XVI
+me faisait déjà des cachotteries ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VIII</h2>
+
+
+<p>— Ce comte de Herrenstein, me dit le premier
+ministre qui m’avait interrogé d’un ton adroitement
+aisé et naturel sur mon entrevue avec le
+roi, ce comte de Herrenstein est une espèce de
+misanthrope sans ambition apparente, qui est très
+lié avec Sa Majesté. Il est le confident de certaines
+affaires sentimentales de sa vie… et d’une liaison
+que, cela va sans dire, nous connaissons aussi.
+C’est une histoire qui remonte à très loin. Le
+roi ne vous en parlera pas, même s’il vous accorde
+sa confiance amicale comme il a l’air d’en prendre
+le chemin…</p>
+
+<p>Je n’avais cependant pas trop insisté sur le
+plaisir que Sa Majesté semblait avoir eu à me
+voir. Un secret instinct m’avertissait que cette
+amitié du roi pouvait porter ombrage au premier
+ministre. Mais il savait à quoi s’en tenir, et le ton
+simple et dégagé qu’il avait pris pour m’en
+parler, ne voulait pas précisément dire qu’il
+n’attachait à ces marques d’amitié aucune importance.</p>
+
+<p>— Le roi, même s’il se lie avec vous, ne vous
+parlera pas de cette histoire, que jadis, dans le
+feu de sa passion, il a racontée au comte de Herrenstein.
+Il ne vous en dira rien, non par manque
+de confiance mais parce que maintenant ce n’est
+plus qu’un devoir douloureux dont il ne peut plus
+parler avec joie.</p>
+
+<p>« Il a aimé pendant plusieurs années une femme
+attachée à lui. Cette femme a vieilli… Mais le roi
+est bon : il ne peut pas supporter de voir souffrir
+les gens. Il est beaucoup plus à elle maintenant
+qu’à l’époque où elle était séduisante.</p>
+
+<p>« Von Hölen, mon prédécesseur, qui était un
+peu mon maître (quoique je sois peut-être moins
+dur que lui), me disait qu’il ne fallait pas faire
+attention à des souffrances isolées. Il me disait
+qu’il y en avait beaucoup sur la terre. Il disait
+encore qu’un homme d’État ne devait jamais
+regarder autour de lui, trop près de lui… Von
+Hölen est mort pauvre et détesté. Il avait une
+dureté inflexible. Il a refusé des grâces qu’un
+Torquemada eût accordées. Le jour de sa mort,
+des habitants de Schoenburg n’ont pas eu honte
+d’illuminer leurs maisons.</p>
+
+<p>« Or, il laissait le royaume plus prospère que
+jamais, deux fois plus riche qu’à la mort de son
+prédécesseur, le sage et indulgent Berzach.</p>
+
+<p>« Au fond, continua M. de Herner, il est assez
+bon pour le roi qu’il ait eu cette histoire dans sa
+vie. Il a été beaucoup mieux préservé des aventures
+par la douce et puissante influence de cette
+femme, qu’il n’en eût été détourné par le souci
+de la majesté royale. Il n’y a aucune pose dans
+sa vie, ni la moindre affectation de fantaisie. C’est
+simplement un esprit libre. Or, un esprit libre,
+qui agit simplement, s’expose à commettre mille
+folies…</p>
+
+<p>« Analysez-moi donc ce paquet de journaux. Il
+n’y a rien d’important ces temps-ci. Mais ce sera
+pour vous comme un exercice, qui vous servira à
+vous constituer pour l’avenir une méthode de travail
+rapide. Dans ces derniers mois, comme je
+n’avais personne, j’avais eu recours à cet imbécile
+de Bölmöller. Vous n’avez aucune idée de ce qu’il
+m’a livré ! C’était un fatras, une confusion abominable.
+Des nouvelles sans intérêt étaient <i>résumées</i>
+en un texte deux fois plus long que le texte français.</p>
+
+<p>« Je vous ai fait allouer huit cents francs par
+mois, ajouta M. de Herner. C’est un peu plus que
+ce qu’on a dû vous dire à Paris. Mais nous ne vous
+connaissions pas. Et, d’autre part, j’ai pensé qu’il
+ne vous serait pas toujours agréable de prendre
+vos repas au palais. Venez quand il vous plaira
+à la table de l’intendant, où votre couvert sera
+toujours mis. Mais ne vous privez pas du plaisir
+d’aller déjeuner ou dîner en ville. Je ne suis
+d’ailleurs pas fâché que vous vous mêliez un peu
+à la vie de Schoenburg. Vous êtes un homme discret.
+Je sais que rien de ce qui se passe au palais
+devant vous ne sera divulgué dans la ville. Mais
+il n’est pas mauvais que l’état d’esprit de la capitale
+soit pénétré par quelqu’un du palais. »</p>
+
+<p>Je remerciai le baron de Herner, comme je
+remercie les gens, en balbutiant quelques paroles
+indécises. (Mais je sais aussi que ce genre de
+confusion, que je n’affecte pas, que j’utilise peut-être,
+est aussi apprécié que quelques phrases
+correctes et clichées.)</p>
+
+<p>J’étais assez content que cette latitude me fût
+laissée d’aller prendre mes repas à droite et à
+gauche : évidemment je me plairais mieux à la
+table de l’intendant, du moment que l’on ne
+m’obligeait pas à y figurer. Sans parler de la
+petite économie qui en résulterait pour moi.
+(Depuis que j’étais un monsieur « à son aise »,
+je me sentais devenir un peu plus regardant.)</p>
+
+<p>La veille, en revenant de chez le roi, j’avais
+dîné au palais. Je m’étais présenté à sept heures
+dans la salle à manger de l’intendance, encore
+vêtu, par paresse de me déshabiller, de la redingote
+neuve, endossée pour aller chez le roi. J’étais
+prêt à m’excuser d’être venu en tenue cérémonieuse…
+Mais je vis que tout le monde était en
+habit, et je dus m’excuser de n’avoir pas eu le
+temps de me mettre en toilette de soirée.</p>
+
+<p>Bien que le roi ne fût pas au palais et qu’en
+son absence aucun protocole n’ordonnât le frac,
+ces gentilshommes de chambre, et officiers du
+palais, par goût de l’étiquette, persistaient à
+revêtir leur habit de demi-gala.</p>
+
+<p>Il y avait là l’intendant qui portait encore plusieurs
+titres surannés, tels que « grand officier de
+bouche », un très haut vieillard incapable, que
+secondait, heureusement pour lui, son épouse,
+Hedwige de Brahmhausen, une grande femme
+aux cheveux très blancs, dont l’air de race était
+un peu trop classique, et qui se montrait d’une
+âpreté sans exemples avec les fournisseurs.</p>
+
+<p>Le grand écuyer était célibataire. C’était un
+homme de quatre-vingt-deux ans, long plutôt que
+haut, car une définitive courbature l’empêchait de
+se redresser de toute sa taille. Il était arrivé à
+cette époque critique, où un vieil homme, jadis
+blond, cesse de se teindre, de sorte que pour
+exprimer la couleur de sa moustache, de ses
+favoris et de ses longs cheveux du front qui arrivaient
+de très loin par derrière, il était bon d’attendre
+patiemment que cette sorte de mue eût
+cessé.</p>
+
+<p>Comme il avait la vue très basse, il ne montait
+plus à cheval, mais c’était toujours lui qui examinait
+les chevaux qu’on amenait aux écuries du
+roi, lui qui jugeait de leur silhouette en leur
+caressant la tête, en leur tâtant le garrot et la
+croupe, et qui s’assurait, en leur palpant les
+canons, que leurs membres étaient sains… A table,
+il mangeait les yeux fermés, très lentement, sans
+un instant d’arrêt. Il buvait à tout petits coups,
+les lèvres crispées au bord du verre, en sifflant ;
+ce petit sifflement était le seul bruit qui émanât de
+lui, car il ne parlait jamais.</p>
+
+<p>Le chevalier Finck, gentilhomme de chambre
+et grand majordome du roi, — je me perdais dans
+leurs titres, — était un gros garçon blond et rasé,
+dont les yeux, tout rapprochés, s’embusquaient
+derrière un tout petit binocle sans monture. Il
+avait l’air d’un principal clerc affairé et curieux.
+Il était particulièrement odieux à Sa Majesté, à
+cause de ses prévenances excédantes, et du sourire
+écœurant avec lequel, à partir d’un certain titre,
+il écoutait les gens. Aussitôt que le roi était de
+retour, on violentait tous les usages pour envoyer
+ce gentilhomme de chambre en voyage, investi de
+n’importe quelle mission.</p>
+
+<p>Le grand écuyer et le chevalier Finck
+étaient célibataires. Le deuxième gentilhomme
+de chambre était marié. Sa femme remplissait je
+ne sais quel office auprès de M<sup>me</sup> de Brahmhausen.
+Ce couple qui, avec Bölmöller (et l’officier qui se
+trouvait commander le peloton de garde), complétait
+la table de l’intendant, semblait chargé d’apporter
+« la note de jeunesse » dans cette assemblée
+de vieilles gens.</p>
+
+<p>Lui, fils d’un député récemment anobli, elle,
+fille d’un usinier des environs de Schoenburg, ne
+se lassaient pas, depuis six mois, de la joie de
+manger, et d’habiter au palais royal. Aussi remplissaient-ils
+en conscience leur rôle d’oiseaux
+joyeux, et répondaient-ils avec une grande bonne
+humeur, d’ailleurs peu communicative, à toutes
+les questions qu’en leur posait.</p>
+
+<p>Personne ne parlait français à cette table, en
+dehors de Bölmöller, et, à cet égard, je savais ce
+qu’il fallait attendre du précepteur. Il ne me parla
+pas moins avec volubilité, pour étonner, je crois,
+les autres, et j’eus la condescendance d’avoir l’air
+de le comprendre. Le reste du temps, je suivis
+la conversation animée des convives. Je crois,
+d’ailleurs, que l’on se rend mieux compte du caractère
+des gens quand on n’entend pas ce qu’ils
+disent, et qu’aucun verbe menteur ne vous induit
+à vous tromper sur l’aloi de leur regard et
+la sincérité de leur sourire.</p>
+
+<p>Après le dîner, on allait prendre le café dans
+un petit salon indien. L’intendant offrait aux
+fumeurs des cigares où un brin de paille était
+piqué. M<sup>me</sup> de Brahmhausen allumait, pour son
+usage personnel, une cigarette de tabac jaune,
+fine et démesurément longue. Puis on arrivait
+fatalement à conduire au piano la jeune personne,
+qui exhalait sa gaîté en une demi-douzaine de
+valses hongroises. Il y avait longtemps à ce moment
+qu’on avait couché le grand écuyer. Enfin
+on se disait bonsoir, et l’on rentrait dans ses
+appartements.</p>
+
+<p>Quand je ne dînais pas au palais, j’allais à ce
+grand restaurant de la rue de la Paix, qui m’avait
+attiré dès le soir de mon arrivée, et qui s’appelait
+la Grande-Taverne. Je n’avais toujours pas
+trouvé la petite aventure sentimentale, — pas
+trop gênante et pas trop attachante, — que j’attendais
+depuis mon arrivée à Schoenburg. Plus
+le temps passait, plus je me sentais disposé à me
+montrer facile sur le charme et la classe sociale
+de la personne inconnue en question.</p>
+
+<p>Je n’avais rencontré en fait de jeune femme que
+la jeune mariée du palais. Pas une minute, je ne
+songeai à troubler l’union du jeune ménage. Il
+n’y avait pas de femme chez le premier ministre.
+Je n’avais pas revu depuis mon arrivée le comte
+de Tolberg, et je n’étais pas pressé de le revoir,
+parce que je sentais bien que c’était de ce côté-là
+que viendraient certaines complications… Je
+pensais retrouver à la taverne cet insupportable
+officier, neveu du ministre, qui m’avait parié
+d’une nommée Irma, et qui devait avoir des amies.
+Mais il était en permission, et s’était en allé pour
+quelques jours à la campagne. Ces considérations
+me déterminèrent à choisir une table à la taverne,
+dans les environs de l’orchestre des dames. Quelques-unes
+étaient encore jeunes, et possédaient
+quelques charmes, abstraction faite, bien entendu,
+de leurs blonds cheveux, qu’il valait mieux ne pas
+faire entrer en ligne de compte dans la liste de
+leurs attraits naturels.</p>
+
+<p>Après trois soirs de patience, je fis la connaissance
+de la plus agréable de ces dames, qui se
+trouvait être le chef d’orchestre elle-même.</p>
+
+<p>C’était une dame belge de trente-deux ans, qui
+avait beaucoup voyagé, qui avait donné des leçons
+de piano, des leçons de français et fait travailler
+des animaux dans les music-halls. Elle avait un
+bel engagement pour diriger un orchestre dans
+une exposition d’appareils agricoles. Elle allait
+quitter Schoenburg le mois d’après ; ce qui me
+décida à faire avec elle plus ample connaissance.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IX</h2>
+
+
+<p>Mon aventure avec le chef d’orchestre ne modifia
+pas ma vie. Il y avait dix jours que j’avais
+vu le roi pour la première fois, et il ne m’avait
+pas rappelé. Le ministre était content de moi. Je
+faisais régulièrement, à sa satisfaction, mon travail
+d’analyse. Mais j’avais trop vite réussi dans
+mes fonctions. Je commençais à trouver ma vie
+monotone… La suite prouvera qu’il ne faut pas
+se lasser de sa tranquillité, ni demander au destin
+un peu d’imprévu : il nous fait trop bonne
+mesure…</p>
+
+<p>J’étais arrivé à Schoenburg un jeudi, et j’avais
+vu le roi le lendemain de mon arrivée : il ne me
+fit demander qu’une dizaine de jours après, c’est-à-dire
+le lundi, non de la semaine suivante, mais
+de la semaine d’après ; le petit tonneau, conduit
+par un jeune cocher anglais, vint me chercher
+dans la matinée.</p>
+
+<p>A ce moment, je me trouvais chez le premier
+ministre, et j’étais en train de lui lire un résumé
+que je venais de terminer. Il y avait dans son cabinet
+le secrétaire d’État de l’Intérieur, Von Müllen,
+un gros homme en baudruche qui s’était
+élevé aux honneurs comme un énorme ballon
+sans poids. Le comte de Fritz, petit homme carré
+d’épaules, arriva l’instant d’après. Il avait la réputation
+d’un grand tacticien, avant suivi pendant
+une dizaine d’années les manœuvres des armées
+étrangères. Mais comme il n’avait jamais, à proprement
+parler, fait la guerre, il était difficile de
+dire de lui que c’était un grand capitaine. On
+se bornait donc à le traiter de « haute personnalité
+militaire ».</p>
+
+<p>Il venait apprendre à Herner l’exécution d’un
+soldat des garnisons du sud, qui avait frappé un
+de ses chefs et dont la grâce, sur les instances
+de Herner, avait été rejetée par le roi.</p>
+
+<p>Quand j’arrivai chez le roi, je fus un peu déconcerté
+par son accueil, très aimable, certes,
+mais pas aussi amical que j’avais pensé. Peut-être
+après son amabilité de la dernière fois, s’était-il
+repris… Je me demandais si j’avais fait quelque
+chose qui lui eût déplu… Peut-être Herner m’avait-il
+desservi auprès de lui, et cette préoccupation
+m’assombrit pendant une partie du repas.</p>
+
+<p>Il y avait avec nous l’ami du roi, le comte de
+Herrenstein, un homme très grand et mince, aux
+yeux tristes ; je l’avais déjà entrevu à ma dernière
+visite.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu’au bout d’un quart d’heure que je
+me sentis rassuré. Si le roi était de moins bonne
+humeur, c’était à cause d’une affaire qui ne me
+regardait pas. Il pensait à l’exécution de ce soldat
+dont Herner, la veille, après une longue discussion,
+lui avait arraché l’arrêt de mort. Le premier
+ministre avait mis en avant de bonnes raisons, et
+la nécessité de faire un exemple dans cette garnison
+où l’état d’esprit était très fâcheux.</p>
+
+<p>— Il a tort, fit le roi, en brisant avec énergie
+la coquille d’un œuf qu’il venait de gober ; il a
+tort !</p>
+
+<p>Puis il nous dit des choses, assez belles vraiment.
+Il émit des idées très modernes et très
+« civilisées », qui prenaient d’autant plus d’importance
+qu’elles étaient exprimées par un roi.</p>
+
+<p>— Aucune raison, affirmait-il avec énergie, ne
+doit prévaloir contre la nécessité d’affirmer que
+la vie humaine est sacrée…</p>
+
+<p>Le comte de Herrenstein, moins par conviction
+que pour calmer les remords du roi, fit valoir les
+arguments les plus célèbres : la nécessité pour la
+société de se défendre…</p>
+
+<p>Mais le roi répondit que le premier devoir d’une
+société était de ne pas donner l’exemple immoral
+du meurtre.</p>
+
+<p>— La boutade bien connue : « Que messieurs
+les assassins commencent », est une des paroles
+les plus misérables qu’on ait pu prononcer. Le
+plus coupable n’est pas celui qui commence, mais
+celui qui continue, et la société est beaucoup plus
+coupable que l’assassin, parce qu’il est ignorant
+et corrompu, tandis qu’elle est savante et policée.
+En attendant qu’elle veuille bien commencer à être
+civilisée, la société se ravale au niveau de cet être
+barbare… Si la suppression de la peine de mort
+augmente dans quelques années le nombre des
+crimes, tant pis : tout vaut mieux que de propager
+pendant des temps infinis cette monstrueuse
+idée que la société intelligente a le droit
+de tuer…</p>
+
+<p>Puis il parla contre la guerre.</p>
+
+<p>— Quand on parle de supprimer la guerre, dit-il,
+on est traité de naïf et d’utopiste. Il est peut-être
+vrai qu’actuellement ce soit encore une
+utopie, mais c’est prolonger le règne de l’utopie
+que de la traiter éternellement comme telle…</p>
+
+<p>Le bon roi nous dit assez de choses très judicieuses
+et très levées. A nous faire part de ses
+remords, il les éloignait peu à peu. Nous étions
+passés insensiblement des régions troubles de la
+vie dans le domaine plus serein de la spéculation
+et de la littérature.</p>
+
+<p>Le comte de Herrenstein, après le déjeuner, se
+mit au piano. Ce grand homme mince, au visage
+un peu bronzé, parlait peu, mais écoutait très bien.
+La musique qu’il jouait, avec beaucoup d’émotion
+sur le visage, était d’une passion concentrée,
+coupée de silences profonds. Le morceau finissait
+toujours lamentablement… Les mains du pianiste
+demeuraient accablées et comme mortes sur les
+touches. Elles glissaient du clavier, le comte de
+Herrenstein tournait sur le tabouret, et nous
+regardait avec un sourire triste…</p>
+
+<p>J’aimais mieux être seul avec le roi. D’abord
+leur musique ne m’intéressait pas. J’étais ému et
+transporté pendant une demi-minute. Puis je me
+mettais à penser à autre chose qui n’avait aucun
+rapport avec ce qu’on jouait. La fin du morceau
+arrivait subitement alors que j’étais à mille lieues
+de là. Il fallait se composer tout de suite un visage
+admiratif. Comme je n’avais pas pris part à leurs
+émotions, j’avais des tendances à croire qu’elles
+étaient « chiquées ». Puis je faisais un retour sur
+moi-même… Quand je m’exaltais en compagnie
+du roi sur un poème, c’était pourtant bien sincère.
+Et cependant les gens qui ne comprenaient pas
+notre émotion pouvaient être portés à en nier le
+bon aloi. Mais si l’émotion du roi et du comte de
+Herrenstein était sincère aussi, il était un peu
+vexant pour moi d’en être exclu. Heureusement
+que nous allâmes, l’instant d’après, dans le jardin
+sauvage, où Charles XVI me pria de dire des
+vers. L’autorité du roi me dispensait de me faire
+prier. Le comte de Herrenstein m’écouta les yeux
+fermés, en hochant de temps en temps la tête d’un
+air meurtri.</p>
+
+<p>Cependant le caractère de Charles XVI se précisait
+de plus en plus. Un jour, plus tard, dans
+un moment d’emportement où il ne se surveillait
+plus, le premier ministre s’oublia devant moi jusqu’à
+dire que son maître était un gros paresseux.
+Il y avait du vrai dans ce jugement un peu brutal.
+On pouvait discerner certainement beaucoup de
+paresse dans cette habitude distinguée de rechercher
+sans grand choix des sensations d’art. C’était
+par une paresse plus grave qu’il n’avait pas disputé
+à la féroce autorité de Herner la vie du soldat
+condamné. Mais la faculté qu’il avait d’appliquer
+ses principes libertaires diminuait la foi qu’il avait
+en eux. Il se contentait de corriger légèrement
+le conservatisme de ses prédécesseurs, représenté
+à la Cour par le baron de Herner.</p>
+
+<p>Il devait d’autant plus se repentir d’avoir cédé
+à son premier ministre que l’exécution du soldat
+Hassen fit très mauvais effet dans la ville où le
+régiment était en garnison. Des bandes de manifestants
+parcoururent les rues et allèrent jusqu’à
+pousser des cris de mort devant la maison de l’officier
+qui avait présidé le conseil de guerre ; des
+arrestations furent faites par la police, et quelques-uns
+des manifestants étaient sous les verrous.
+Il s’agissait de les déférer devant un tribunal.</p>
+
+<p>Leurs partisans qui comptaient sur un acquittement
+réclamaient la cour d’assises. Mais le préfet
+du district, — représentant de Herner, — voulait
+les envoyer devant des juges professionnels dont
+on avait quelques raisons d’escompter la sévérité.</p>
+
+<p>J’eus l’occasion de voir pendant cette période
+agitée un Herner que je ne connaissais pas. Cette
+espèce de férocité autoritaire que je croyais purement
+théorique, je la vis « sortir » sur son visage,
+comme sort une maladie éruptive longtemps
+couvée. Un matin, j’étais allé le chercher pour
+lui dire que le préfet en question était à Schoenburg
+et l’attendait au palais. Je le trouvai chez
+lui en compagnie de sa mère, et leur ressemblance
+me frappa encore plus vivement qu’au premier
+jour. Mais la vieille dame avait encore quelque
+chose de plus âpre. Ces deux êtres m’étonnaient
+beaucoup, car avant de les connaître, je ne croyais
+pas qu’il existât des méchants qui fussent vraiment
+des méchants. Je croyais qu’il y avait des envieux
+ou des maladroits, et que les gens qui semblaient
+agir méchamment ne pensent pas dans le fond
+d’eux-mêmes être vraiment méchants. A vrai dire,
+le baron de Herner avait toujours cette excuse
+qu’il semblait agir pour le bien de son pays ; mais
+il avait vraiment un goût de la vengeance qui
+était monstrueux, quelque mauvaise opinion qu’on
+pût avoir de l’humanité. Il aimait obliger les gens
+parce que c’était une façon de leur manifester sa
+puissance. Mais il n’aimait pas le goût de la joie
+d’autrui. Bien qu’il ne tînt pas au luxe ni à la
+bonne chère, il détestait tous ceux qui pouvaient
+s’offrir ces jouissances, à cause du plaisir qu’ils
+en éprouvaient.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">X</h2>
+
+
+<p>Un matin que j’étais en train de lire mes journaux
+français dans le petit bureau que m’avait
+fait aménager, à côté du sien, le baron de Herner,
+on frappa à ma porte, et l’on entra sans que j’aie
+eu le temps de dire : « Entrez ! »</p>
+
+<p>Un jeune homme en vêtement clair se tenait
+devant moi, me souriant d’un bon sourire.
+C’était Henry de Tolberg.</p>
+
+<p>— Eh bien ! monsieur le secrétaire particulier,
+il me semble que l’on oublie ses amis une fois
+qu’on est dans les grandeurs ! C’est moi qui m’excuse,
+continua-t-il en souriant. Aussitôt mon
+arrivée… cette personne que vous connaissez est
+allée passer quelque temps chez une tante à elle
+qui habite un vieux château terrible à vingt lieues
+d’ici. Il se trouve que je ne suis pas trop mal vu
+dans la maison et que cette tante a bien voulu
+m’inviter aussi, de sorte que nous avons passé
+deux heureuses semaines qui, malheureusement,
+sont passées… Mais ce qui nous console, c’est que
+nos affaires avancent. Quelqu’un de très bien en
+cour a parlé à la belle-sœur du roi. Et le comte
+de Herrenstein a dû parler au roi lui-même, qui
+n’a encore rien dit mais qui, je crois, va souscrire
+au divorce. Je ne crois pas que le premier
+ministre fasse une forte résistance, étant donné
+les difficultés de l’heure actuelle, qui doivent primer
+pour lui toute autre préoccupation. Et sans
+aller jusqu’à prévoir sa disgrâce possible, nous
+sommes peut-être autorisés à penser que, pour le
+moment, il cherche à ménager son crédit auprès
+de Charles XVI, et qu’il ne se soucie pas de
+heurter la volonté royale pour une affaire qui n’intéresse
+pas la chose publique… Je sais les arguments
+dont il s’est servi jusqu’à présent pour justifier
+sa résistance. Il n’y a eu que deux divorces
+à la Cour depuis la nouvelle loi… Et ces deux
+divorces ont fait mauvais effet dans le public.
+L’un, c’est celui de la princesse Breimingen, qui,
+après s’être séparée de son mari, parce qu’il était
+infidèle, a trompé elle-même son second mari
+d’une façon encore plus scandaleuse, de sorte que
+le tribunal ne sait que faire de leurs petits enfants…
+L’autre divorce présente avec celui de
+mon amie une analogie d’espèce un peu grossière,
+en ce sens que le mari de la surintendante, avec
+qui elle a divorcé, était, comme le mari de mon
+amie, enfermé dans une maison de santé. On
+reproche à la surintendante d’avoir épousé un
+homme très riche, alors que les affaires de son
+premier mari étaient en fâcheux état. Je n’ai pas
+besoin de vous dire qu’il n’y a rien de semblable
+dans le cas de mon amie. Son mari a une fortune
+personnelle beaucoup plus considérable que la
+mienne. Cette fortune retournera tout entière, en
+cas de divorce, à la famille du malheureux interné.
+Le baron de Herner le sait bien ; mais cela ne
+l’empêche pas d’exploiter auprès du roi le fâcheux
+effet des deux divorces précédents… Le roi ne se
+doute pas naturellement des véritables raisons du
+premier ministre. Mais on les a dites au comte
+de Herrenstein, et nous espérons bien que Sa
+Majesté en sera informée par lui…</p>
+
+<p>— Je pourrai peut-être lui en parler aussi,
+m’écriai-je, sans trop penser à ce moment à la
+petite vanité de déceler mon intimité avec le roi.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps, sans que j’eusse contre
+le baron de Herner des griefs personnels, je me
+sentais moins lié à lui. Il était vraiment trop différent
+de moi, avec son énergie presque brutale, son
+tempérament vindicatif, — qui surtout offensait
+chez moi cette impuissance de rancune, cette tendance
+à chercher et à comprendre les raisons de
+l’adversaire, si funeste à un homme d’action qui
+a besoin au contraire, pour lutter, de toute la
+force de sa conviction.</p>
+
+<p>Je savais très bien que le baron de Herner était
+un de ces êtres avec qui, dans certains cas, on
+ne peut pas s’expliquer. Les relations ne sont
+jamais sûres avec les hommes de ce genre. On
+est toujours sous la menace d’une rupture possible.
+Ce sont ces gens dont le vulgaire dit qu’ils
+ont un mauvais caractère. J’avais dans ma jeunesse
+un camarade plus âgé que moi, qui « se
+fâchait » pendant des mois pour un rien. Toute
+discussion avec lui me faisait trembler. Je craignais
+toujours qu’elle se terminât par une de ces
+brouilles si longues, et si pénibles pour mon cœur
+d’enfant.</p>
+
+<p>Plus âgé, mais toujours aussi sensible, j’avais
+pris le sage parti de fuir ces sortes d’amis.</p>
+
+<p>Je ne pouvais donc plus hésiter entre Tolberg
+et le baron, d’autant qu’il ne me semblait pas
+qu’il existât entre le baron et moi des liens de
+reconnaissance assez puissants pour que la démarche
+que j’allais faire auprès du roi, et qui
+contrecarrait les plans de Herner, pût être considérée
+comme un acte de trahison envers un bienfaiteur.</p>
+
+<p>D’ailleurs, si j’avais pu avoir une hésitation sur
+la conduite à tenir, elle eût été dissipée le soir
+même, car j’eus l’occasion de revoir Bertha.</p>
+
+<p>C’était au bal du ministre de l’intérieur. J’avais
+reçu une invitation et j’avais d’abord hésité à m’y
+rendre. C’était une des dernières soirées que le
+chef d’orchestre passait à Schoenburg avant son
+départ pour Vienne. Son engagement avec la
+Grande-Taverne avait pris fin. L’orchestre de
+dames s’était dispersé, et avait fait place à des
+Hongrois chanteurs qui criaient comme des malheureux,
+de sept heures du soir à une heure du
+matin. Le chef d’orchestre, qui n’avait pas eu une
+soirée à elle depuis trois ans, aurait voulu aller
+au théâtre de Schoenburg, où l’on jouait ce soir-là
+un drame émouvant. Je n’ai d’ailleurs jamais vu
+d’âme aussi naïve, et aussi simple que celle de
+cette dame voyageuse, qui depuis son adolescence
+avait vécu dans tant de villes, et joué de
+divers instruments dans une cinquantaine de
+cafés, sous des costumes les plus divers. Je lui
+expliquai en dînant avec elle que les exigences
+de ma profession m’obligeaient à me rendre à un
+bal. Elle avait une âme de fonctionnaire modèle,
+et comprit admirablement mes raisons.</p>
+
+<p>A dix heures, vêtu d’un frac, d’une culotte de
+gala, et orné, Dieu me pardonne ! d’une épée au
+côté, je me rendis au ministère de l’intérieur. Les
+réceptions de M. Von Müllen étaient justement
+renommées. Le ministre avait une fortune colossale
+et M<sup>me</sup> Von Müllen passait pour une personne
+fort distinguée. C’était une grande blonde languissante,
+toujours un peu malade, et qui, assise
+dans un fauteuil comme dans un palanquin,
+régnait sur une foule d’invités dociles.</p>
+
+<p>J’étais un peu préoccupé à l’idée de rencontrer
+Tolberg en présence du baron de Herner. Mais
+le premier ministre ne fit qu’une apparition très
+brève. Il paraissait absorbé. Il me serra la main
+en passant, et me dit : « Nous irons demain chez
+le roi. Nous avons une lettre importante à envoyer
+à Paris. »</p>
+
+<p>Il me serra encore une fois la main, comme à
+son ordinaire, aimablement, mais sans trop d’expansion.
+Ce fut assez cependant pour me donner
+quelques remords.</p>
+
+<p>Au moment où il sortait de la salle d’entrée, — je
+le suivais du regard, — je le vis se croiser
+avec Bertha, qui entrait. Il s’inclina devant elle.
+Elle le salua d’un léger signe de tête. Puis il sortit
+sans se retourner. Le cœur me battit. Je crois
+qu’à cette rencontre, j’avais eu plus d’émotion
+qu’eux-mêmes.</p>
+
+<p>Je n’osai aller présenter mes hommages à la
+jeune femme avant l’arrivée de Tolberg : c’était
+par un vague souci de convenance, mais surtout
+par timidité. En attendant l’arrivée du jeune
+comte, je me promenai dans les salons. La première
+impression de luxe qui m’avait ébloui en
+entrant, se trouvait passablement modifiée quand
+on examinait en détail ces fonctionnaires étriqués
+et ces industriels à la forte encolure. Quant à l’aristocratie
+du Bergensland, elle n’était guère plus
+distinguée dans la majeure partie de ses échantillons,
+dont la noblesse était pourtant de vieille
+souche. Elle présentait cependant quelques beaux
+produits, comme Bertha et le comte de Tolberg.
+Mais M<sup>me</sup> Horf, la femme du banquier, qui était
+la fille d’un marchand de bois, avait un visage
+extrêmement délicat, des gestes harmonieux, et
+des attaches très fines. Et le fils Kiéfer, dont le
+père avait débuté dans la vie en vendant des journaux
+dans les gares, le fils Kiéfer, gagnant du
+Prix des Habits-Rouges, au concours hippique,
+avait la noble dégaine d’un gentilhomme de
+race.</p>
+
+<p>Bölmöller se cogna dans moi. Il portait une
+épée, ce qui me donna le désir de retirer la mienne.
+La devanture de son œil droit tombait de plus en
+plus, vu sans doute l’heure avancée. Mais son œil
+gauche redoublait de lumière. Il s’était fait friser
+les cheveux, et onduler la barbe ; il avait emprisonné
+dans des bas de soie des mollets qui n’étaient
+pas, semblait-il, de la même dimension. Il se tenait
+dans les environs du buffet, qu’il butinait inlassablement,
+telle une abeille diligente.</p>
+
+<p>J’eus également la satisfaction de voir le grand
+écuyer qui s’était assis dans la salle de jeu, auprès
+d’une table de whist. On ne savait toujours pas
+si ses yeux étaient fermés ou si quelque regard
+glissait à travers une mince rainure. Je ne l’avais
+jamais vu qu’à table ; mais je pus constater que,
+même en dehors des repas, ses vieilles mâchoires
+obstinées continuaient leur lent travail de mastication.
+Il avait mis une culotte comme la plupart
+des invités ; mais il n’avait pas cherché à dissimuler
+sa noble et invraisemblable maigreur. Et
+ses longs canons desséchés ne remplissaient point
+l’étui pourtant bien étroit de ses bas de soie
+blancs. De temps en temps, il passait sur son
+crâne et sur son visage sa longue main tremblante,
+claquait des dents deux ou trois fois, et recommençait
+à ruminer.</p>
+
+<p>Comme j’étais en train de regarder les joueurs,
+quelqu’un me frappa l’épaule. Je vis, en me
+retournant, la figure souriante du jeune comte de
+Tolberg.</p>
+
+<p>— On vous demande par là-bas.</p>
+
+<p>Puis il m’entraîna doucement jusque dans un
+salon voisin, où Bertha nous attendait en compagnie
+d’une vieille parente. La jeune femme me
+sourit, en me voyant, comme à un véritable ami.
+Quand elle me souriait ainsi, aucune autre considération
+n’existait plus. Je crois que j’aurais trahi
+Herner, même si j’eusse été uni à lui par des liens
+de la plus inextricable reconnaissance.</p>
+
+<p>Bertha vous souriait comme une compagne d’enfance.
+Il semblait qu’on l’eût toujours connue…
+Tolberg ayant pris à son bras la dame âgée et
+l’ayant menée pieusement vers le buffet, je restai
+seul avec l’amie de mon ami. J’étais heureux, au
+fond, de penser qu’elle était à un autre. Rien ne
+m’obligeait à me faire aimer d’elle. Je pouvais
+donc l’aimer en toute sécurité. Je m’abandonnais
+à la joie d’être séduit. Je l’écoutais parler, et lui
+parlais en toute confiance. Elle m’interrogea sur
+mes impressions de Schoenburg, et je lui contai
+avec une sincérité éperdue et heureuse, comme à
+un confesseur, tout ce que j’avais éprouvé depuis
+mon arrivée dans la ville. Je lui parlai du roi,
+du premier ministre, en lui disant, ce qui me
+soulagea beaucoup, tous les scrupules que j’avais
+éprouvés à l’idée que je serais peut-être obligé
+de trahir mon maître, même au profit d’un homme
+que j’aimais beaucoup, comme Henry de Tolberg.
+Toute réticence avec elle était impossible. Il me
+semblait, quand je lui parlais, que mon âme était
+de verre, et que rien ne lui eût échappé de mes
+plus secrètes intentions.</p>
+
+<p>Elle me dit à son tour toutes ses préoccupations,
+et elle ne fut jamais plus charmante que
+pendant ces confidences. Elle apparaissait le plus
+souvent comme une personne très sage, très judicieuse
+et à d’autres moments, elle avait dans le
+regard l’ingénuité d’une petite fille de douze ans.
+Elle disait enfantinement : « N’est-ce pas ? Je ne
+pouvais pas faire autrement ? » Elle n’avait jamais
+l’air sûre d’elle-même. Et cependant elle ne donnait
+jamais l’impression qu’elle hésiterait, quand
+elle se trouverait en présence de certains devoirs…
+Je sais très bien qu’on se fait de belles illusions
+sur les vertus d’une femme quand on la voit pour
+la première fois, et qu’elle est très belle ; mais je
+dois dire que rien dans la suite n’est venu infirmer
+cette bonne opinion que j’avais eue de Bertha.</p>
+
+<p>Quand Tolberg revint, après avoir mis la vieille
+dans un lieu sûr, — à un baccara, je crois, — on
+décida que l’on souperait tous les trois à la
+même table. Ce n’était peut-être pas prudent à
+cause de Herner… Sans doute il se trouverait
+quelqu’un, à la suite de cette soirée, pour mettre
+le premier ministre au courant de notre intimité.
+C’était dangereux pour moi, et pour mon avenir
+à la Cour de Schoenburg. D’autre part, en affichant
+mon amitié avec Tolberg et Bertha, je me
+mettais en moins bonne position pour les servir
+utilement à la Cour. Mais ni l’un ni l’autre nous
+ne pûmes écouter les conseils de la prudence,
+tant nous étions contents d’être ensemble. Ce qui
+pouvait nous arriver de pis, semblait-il, c’eût été
+de nous quitter.</p>
+
+<p>D’ailleurs, le baron ne sut jamais que j’avais
+passé la soirée avec son ennemi, et la femme qu’il
+aimait. Il paraissait inévitable qu’il l’apprît ; nous
+fûmes aperçus par plus de cinquante personnes
+de son entourage, et il ne sut jamais rien de cette
+sorte d’escapade. Il est vrai que les événements
+graves qui se passèrent les jours suivants eurent
+de quoi détourner son attention.</p>
+
+<p>J’étais allé, en entrant, présenter mes hommages
+à la maîtresse de maison. Elle m’avait
+salué avec condescendance, comme on salue un
+vassal ignoré. Mais je fus ramené à elle pour une
+entrevue plus sérieuse par son mari lui-même, le
+ministre de l’Intérieur et des Finances. J’ai honte
+de dire que cet homme d’État qui suivait un régime
+très sévère contre l’embonpoint, passait la soirée
+à conduire des dames au buffet, pour s’alimenter
+lui-même, tout heureux de pouvoir tromper, à la
+faveur de cette fête, l’attention de sa femme et de
+son médecin.</p>
+
+<p>M. Von Müllen arrivait à s’exprimer en français,
+mais au prix d’efforts énormes, qui le mettaient
+littéralement en sueur. Sa femme savait
+certaines phrases plus coulantes. Mais je crois,
+d’après le long sourire monotone qu’elle avait en
+vous écoutant, qu’elle ne comprenait strictement
+rien de ce qu’on lui répondait. Une longue conversation
+était difficile entre nous. J’avais pris le
+parti de sourire comme elle, sans rien dire. Mais
+je ne savais pas comment m’en aller. Une dame
+passa en ce moment, qui ne sut jamais pourquoi
+la ministresse, dans son besoin de me quitter à
+tout prix, se précipita sur elle avec tant de bonne
+grâce.</p>
+
+<p>On soupait par tables de huit et de quatre couverts ;
+Tolberg, après s’être assuré une table de
+quatre, eut l’excellente idée de me procurer une
+compagne de souper, qui n’était vraiment gênante
+pour personne. C’était une jeune femme de
+Leipzig, vaguement cousine de Bertha, et qui ne
+parlait et ne comprenait que l’allemand. Je pus
+être galant avec elle à peu de frais, grâce à quelques
+épithètes aimables que j’avais apprises durant
+les dix stériles années d’allemand que j’avais tirées
+au collège. Quand mes souvenirs me faisaient
+défaut pour distraire la dame allemande, je me
+rattrapais en lui mettant le plus de victuailles
+possibles sur son assiette.</p>
+
+<p>Nous nous étions attablés dans un salon, qui
+n’était pas le salon d’honneur, et où le personnel,
+composé d’extras, ne gênait pas les invités ; ceux-ci
+se servaient eux-mêmes de deux ou trois plats
+froids, qu’on avait posés et laissés à leur discrétion
+sur la table.</p>
+
+<p>Cette dame de Leipzig eût été assez jolie, si elle
+avait eu des sourcils moins larges et moins épais.
+Elle mangea beaucoup et but tout le champagne.
+« Soyez sage en la reconduisant chez elle », me
+dit Bertha, en regardant dans une autre direction,
+pour n’avoir pas l’air de parler d’elle. « Son mari,
+qui est un haut fonctionnaire allemand, n’est presque
+jamais chez lui. Je ne crois pas qu’elle tienne
+beaucoup à lui. Mais je suis sûre qu’elle ne
+pense pas à avoir des amants. Elle travaille constamment
+à des ouvrages de broderie. Elle ne sait
+pas ce que c’est de s’ennuyer, ni de se distraire.
+Quand elle a fini de broder des taies d’oreiller,
+elle commence un chemin de table. Ne la détournez
+pas de sa vie tranquille. »</p>
+
+<p>Je me mis à rire, et je protestai de mes intentions
+pures. Et la vérité est que je ne songeais
+pas à mal avant que Bertha ne m’eût parlé de
+cela. Mais à partir de ce moment, je me mis à
+penser qu’il allait peut-être se passer quelque
+chose dans la voiture. Et je versai un peu de
+champagne à la dame de Leipzig, dont les bonnes
+joues rouges et les yeux animés brillaient à l’envi.
+J’écoutai un peu distraitement ce que me dirent
+mes amis, et je commençai à me demander jusqu’à
+quand durerait la fête… Je ne savais pas à quel
+hôtel était descendue cette dame. Peut-être était-ce
+tout près du ministère… J’étais toujours très
+distrait quand on se leva après souper. J’écoutai
+mal le rendez-vous que me donna Tolberg. Bertha
+dit en allemand à son amie que j’allais la reconduire.
+Puis elle me répéta en français : « Vous
+allez reconduire ma cousine à son hôtel. » Je ne
+pus m’empêcher de rougir et je m’inclinai respectueusement.</p>
+
+<p>J’allai chercher au vestiaire le manteau de
+soirée de la dame de Leipzig et, avec beaucoup
+de trouble, je l’aidai à passer les manches.</p>
+
+<p>Qu’allait-il arriver ? Je préférais ne pas y penser,
+ne rien prévoir, attendre tout du hasard. Au
+cas où l’aventure irait assez loin, ça deviendrait
+tout de suite plus compliqué…</p>
+
+<p>Je ne pouvais pas l’emmener au palais, et je
+n’avais pas de chambre en ville. J’étais peu familiarisé
+avec les hôtels du pays. Descendre à son
+hôtel avec elle me paraissait assez difficile. Elle y
+était sans doute trop connue : c’était compromettant.
+Le mieux était de se fier au hasard.</p>
+
+<p>Nous trouvâmes à la porte du ministère une
+de ces calèches de forme surannée qui font à
+Schoenburg le service de nos voitures de remise.
+Je donnai au cocher l’adresse de <span lang="de" xml:lang="de">Münscher Hof</span>,
+où la dame me dit qu’elle habitait ; je ne savais
+pas au juste si c’était loin ou près, et je n’osai
+le demander au cocher, avec les quelques mots
+que je savais de la langue du pays. Il fallait donc,
+dans le doute, ne pas perdre de temps, et mettre
+tout de suite à profit les instants disponibles. Je
+pris la main de ma compagne, et la lui serrai
+doucement. Puis je m’approchai d’elle, et je lui
+dis : « <span lang="de" xml:lang="de">Ich liebe Sie</span> », sans autre préparation ;
+mais ma connaissance imparfaite de la langue
+allemande m’interdisait l’art savant des gradations
+et des nuances. D’ailleurs cette façon de
+brusquer les choses fut assez efficace, et je créai
+par cette prompte entrée en matière un trouble
+que ma délicatesse française, avec ses ménagements
+timides, n’aurait pas su provoquer. A la
+faveur de cette émotion, je m’approchai plus près
+encore : ma compagne me rendit mes baisers en
+soupirant.</p>
+
+<p>J’avais passé mon bras derrière son dos quand
+elle se mit à sangloter. Je voulus lui dire tendrement :
+Ne pleurez pas !… Mais je ne savais
+plus du tout comment on dit ; <i>pleurer</i> en allemand.
+Je me bornai à répéter : <span lang="de" xml:lang="de">Nein !… Nein !…</span> Elle
+commença à pleurer si fort que je la lâchai décidément.
+Et je ne sus que lui tapoter doucement
+les mains pour la calmer, en souhaitant désormais
+que le <span lang="de" xml:lang="de">Münscher</span> Hôtel fût très près de là.</p>
+
+<p>La voiture s’arrêta enfin. Il me sembla convenable
+de prendre cette dame dans mes bras et de
+lui baiser les joues avec beaucoup de tendresse
+et de ferveur. Puis, je sus lui dire en allemand :
+« Je viendrai vous voir. » Je la fis descendre de
+voiture avec les précautions dont on entoure une
+personne très souffrante. J’attendis quelques instants
+que la porte fût ouverte. Puis je baisai la
+main de la personne avec tout le tact et toute la
+galanterie française.</p>
+
+<p>Comme le cocher me ramenait au palais, je me
+pris à me demander si cette crise de larmes était,
+comme je l’avais pensé, une révolte ou bien simplement
+une manifestation nerveuse, qui n’atténuait
+en rien le consentement qu’on avait semblé
+me donner.</p>
+
+<p>Il me fut insupportable de penser que je m’étais
+trompé, et que ma réserve discrète, au lieu de
+toucher cette dame, avait pu lui causer une certaine
+déception. Agacé par cette idée, et ne pouvant
+terminer la soirée sur cette impression
+fâcheuse, je donnai un contre-ordre au cocher, et
+je me fis conduire à l’hôtel où habitait le chef
+d’orchestre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XI</h2>
+
+
+<p>Il faisait grand jour depuis longtemps quand
+mon domestique suisse entra dans ma chambre,
+et me dit en toute hâte que le premier ministre
+m’attendait au bureau. J’étais rentré au palais à
+quatre heures passées : je me levai précipitamment,
+très ému d’être en faute.</p>
+
+<p>Je me débarbouillai aussi vite que je pus, pendant
+que le Suisse emportait mon costume de
+gala pour le brosser. Cet homme usait les vêtements
+en les brossant. Ce n’était pas par zèle,
+c’était par distraction. Il rêvait à ses collections
+de timbres et continuait à frotter avec ardeur.
+Rien ne lasse, au contraire, la patience comme
+de penser à ce qu’on fait.</p>
+
+<p>Le baron de Herner m’attendait dans son
+cabinet.</p>
+
+<p>— Eh bien ! me dit-il, sans mauvaise humeur,
+mais d’un air toujours préoccupé, je pense que
+l’on s’est couché tard cette nuit ? Cela vous amuse
+à ce point les réceptions officielles ? Moi, je ne
+peux pas m’y voir. Il est vrai qu’en ce moment
+je ne suis guère disposé à m’amuser… Nous
+aurons beaucoup à faire aujourd’hui. Les socialistes
+du royaume ont reçu une adresse des socialistes
+français et des socialistes allemands. Il faut
+que nous écrivions à nos ambassadeurs… Nous
+avons aussi à écrire au gouvernement français
+pour une autre affaire de moindre importance :
+un petit traité de commerce relatif à certains
+trafics entre des possessions que nous avons en
+Afrique et des colonies françaises avoisinantes.
+Notre ambassadeur à Paris doit rédiger le document ;
+mais je tiens à lui faire parvenir un projet
+tout préparé. Je ne suis pas fâché de montrer à
+notre représentant qu’il y a une direction à
+Schoenburg et qu’il n’est pas seul à mener nos
+affaires en France, comme il a des tendances, ce
+digne prince, à se l’imaginer quelquefois…</p>
+
+<p>Vraiment, je ne suis pas un homme de parti…
+J’ai toujours une telle fidélité pour les gens avec
+qui je me trouve que je me sens devenir infidèle
+à ceux que je viens de quitter. Étais-je assez loin
+du premier ministre pendant cette soirée de la
+veille ! Et maintenant que je me trouvais avec lui,
+maintenant qu’il me parlait si librement, et vraiment
+avec tout l’abandon dont il était capable,
+il me semblait de nouveau que c’était une trahison
+que de servir mes amis en contrecarrant ses
+volontés. C’est avec un cruel ennui que je pensais
+que, tout à l’heure, il faudrait parler au roi du
+divorce de Bertha. En somme, je suis de ces gens
+dont le vulgaire dit avec mépris qu’ils sont toujours
+de l’avis des personnes avec qui ils sont…</p>
+
+<p>Eh bien ! puisque je suis de ces gens-là, je
+suis qualifié pour prendre leur défense. Nous ne
+sommes peut-être pas si méprisables… Nous souffrons
+d’être dans la nécessité de faire de la peine
+à autrui, non pas à un autrui vague, mais à un
+autrui que nous avons approché. Et vraiment
+cette impuissance à nuire à son prochain — qualifiée
+de faiblesse honteuse par ceux qui s’en
+trouvent lésés — n’est pas un sentiment si répréhensible.
+Et quand deux parties sont en différend,
+nous avons des tendances à croire qu’il n’est pas
+forcé que l’une d’elles ait nécessairement tort, et
+l’autre nécessairement raison.</p>
+
+<p>— J’ai encore d’autres préoccupations très
+graves, dit le baron de Herner. Je vous dirai cela
+en chemin, car il commence à se faire tard.</p>
+
+<p>Il me fit prendre quelques papiers, et nous
+descendîmes à la hâte. Le landau officiel nous
+attendait dans la cour.</p>
+
+<p>Le baron de Herner pensait tout haut devant
+moi. C’étaient des propos coupés de silences. Il
+suivait son idée obscurément. Puis, quand elle
+était élucidée, il la formulait à haute voix :</p>
+
+<p>— J’ai reçu des nouvelles inquiétantes, me dit-il
+au bout d’un instant… des nouvelles incomplètes,
+naturellement, comme celles que sont capables
+de me donner les braves gens qui font partie de
+ma police.</p>
+
+<p>Il haussa les épaules, puis ajouta :</p>
+
+<p>— Nous avons toujours eu peur d’employer de
+véritables crapules à ce service-là. Alors, nous
+n’avons à notre disposition pour cette besogne
+louche que des serviteurs loyaux, mais imbéciles.</p>
+
+<p>— C’est bien scabreux, lui dis-je, d’employer
+des coquins.</p>
+
+<p>— Pourquoi ? dit-il. Moi, je supporte très bien
+d’avoir affaire à des coquins intelligents.</p>
+
+<p>— Mais c’est une méfiance continuelle…</p>
+
+<p>— Eh bien ! on se méfie, voilà tout ! Il ne faut
+pas avoir peur de se méfier… Je sais bien que
+les hommes d’État sont souvent lâches et paresseux.
+C’est par paresse qu’ils veulent avoir à leur
+service des gens sur qui ils peuvent se reposer,
+comme ils disent… Eh bien ! on ne doit pas se
+reposer ; on doit se ménager tout au plus. On doit
+faire faire par d’autres le travail qu’on n’est pas
+absolument obligé d’exécuter soi-même. Ainsi on
+a plus de temps à soi. Mais il faut garder pour soi
+le plus de responsabilités possibles, et il ne faut
+pas craindre d’être sur le qui-vive. C’est, au contraire,
+une position qui me plaît, dit-il avec un
+grand air de satisfaction.</p>
+
+<p>« Quand je serai le maître un peu plus que je
+ne le suis, quand je serai débarrassé des gens qui
+sont autour du roi, qui nuisent à mon crédit et
+diminuent ma puissance, je crois que je saurai
+m’entourer d’aides utiles, et d’aller dénicher n’importe
+où elle se trouve la vraie capacité. Et les
+canailles que j’emploierai ne me trahiront pas, je
+vous en réponds. Les gens n’ont pas le droit de
+se plaindre d’être trahis ; ils n’ont qu’à faire
+attention. »</p>
+
+<p>Le premier ministre resta ensuite quelques
+instants sans rien dire, mais il paraissait surexcité.</p>
+
+<p>— Ah ! je ferai de belles choses, si je continue
+à être le maître… Mais il ne faut pas, dit-il en
+s’assombrissant, qu’il arrive malheur au roi. C’est
+mon seul soutien. Nous avons parfois des dissentiments,
+mais il sait, lui, ce que je vaux… Si le
+roi disparaissait, — j’ai peur d’y penser, — ce
+serait un malheur pour moi et pour toute la politique
+que je représente…</p>
+
+<p>Le premier ministre revenait si souvent sur
+cette disparition du roi, que je finis par lui demander
+si la santé de Charles XVI donnait des
+inquiétudes.</p>
+
+<p>— Sa santé ? Non, me répondit-il. Dans cette
+famille de Tornhausen, dont il est, ils sont forts
+comme des bêtes de somme. C’est là que d’autres
+familles régnantes débilitées viennent chercher
+des princesses qui soient des mères un peu solides,
+et qui revivifient les souches appauvries.
+Non, ce qui m’inquiète pour le roi, ce n’est pas
+sa santé, c’est son insouciance, la liberté imprudente
+de sa vie, son habitude de s’en aller à droite,
+à gauche, sans vouloir être gardé… J’ai peur de
+toutes ces affaires sentimentales dont il fait la
+confidence à son ami Herrenstein… Il lui faut un
+confident, et c’est ce maudit Herrenstein… Je ne
+dis pas cela par jalousie, car je ne le crains pas,
+mais s’il ne s’était pas trouvé là, c’est peut-être
+à moi que le roi aurait raconté toutes ses aventures,
+et je pourrais veiller au grain… Tout ce
+que je sais, c’est qu’il y a encore du nouveau ;
+mes policiers me l’ont appris, ou plutôt fait
+deviner, car ces idiots sont capables de me fournir
+tout au plus de vagues indices… Je crois que le
+roi a une autre histoire en tête. On a vu sa voiture
+fermée ces jours-ci se diriger du côté du
+château de Reinig, où habite la jeune sœur de son
+amie ! Oh ! il est tellement compliqué !… C’est
+qu’il pourrait être maintenant amoureux de
+celle-là ! Il en est bien capable !… C’est la seule
+femme qu’il voyait en dehors de sa maîtresse ;
+c’était la seule qu’elle lui laissait voir, et c’était
+probablement encore une de trop.</p>
+
+<p>« Le danger, — car, moi, le reste, ça m’est égal,
+il peut bien faire ce qui lui plaît, — le danger,
+c’est que, dans ses allées et venues, il est toujours
+seul ou à peu près. Il ne veut pas de la surveillance
+de notre police… Mais il a derrière lui une
+autre surveillance qui ne lui fait pas défaut : c’est
+celle des anarchistes réfugiés… Tout ce que mes
+limiers ont pu me dire, c’est qu’ils ont vu deux
+ou trois fois des promeneurs un peu suspects
+sur la route que devait suivre le roi. Ces anarchistes
+russes qui s’attachent à la piste du roi
+sont malheureusement d’autres gaillards que mes
+gens de la police. Ce sont des étudiants très instruits,
+pour la plupart assez fins, et surtout des
+hommes qui ne craignent rien. S’ils prennent des
+précautions, ce n’est pas pour garer leur vie, c’est
+pour préserver ce qu’ils appellent « leur œuvre ».
+Ils sont dangereux. Nous ne sommes pas suffisamment
+armés contre ces gens-là. »</p>
+
+<p>La voiture était maintenant à l’entrée de la très
+longue allée herbue qui menait à l’entrée du
+château royal.</p>
+
+<p>— Chaque fois que je rentre dans cette allée,
+me dit le ministre, je me demande ce qui va m’arriver
+quand je serai au bout… ce que je
+vais apprendre.</p>
+
+<p>— Mais n’avez-vous aucune crainte pour vous ?
+Car, en somme, le même accident qui peut
+atteindre le roi menace également le premier
+ministre…</p>
+
+<p>Si j’avais eu affaire à une âme inquiète, je
+n’aurais sans doute jamais posé cette question ;
+mais, sans en savoir exactement les termes, j’étais
+sûr d’avance de la réponse qui me serait faite.
+Et peut-être y eut-il de ma part un peu de
+courtisanerie instinctive à fournir au premier
+ministre l’occasion de prononcer de belles paroles
+courageuses.</p>
+
+<p>— Si c’est moi qui reçois la bombe, me dit-il
+en souriant, ça sera tout de suite fini, et je ne
+serai pas là pour voir ce qui se passera après.
+Et puis le roi sera toujours là. Je ne veux pas
+faire de fausse modestie, et dire qu’il me remplacera
+facilement ; je ne le crois pas. Mais c’est
+un homme de grande valeur, et s’il n’a personne
+pour le seconder, eh bien ! il gouvernera tout
+seul. Et même, ajouta le baron de Herner en
+souriant, ce ne sera pas peut-être un monarque
+aussi tolérant qu’on pourrait le croire. Il sait très
+bien que tant que je serai là, il ne risque rien à
+être tolérant… et que mon autoritarisme corrigera
+son indulgence excessive. Mais une fois qu’il
+sera seul, il ne se laissera plus aller à être aussi
+facilement débonnaire. Non, répéta Herner,
+pour beaucoup de raisons, il vaut mieux que ce
+soit moi qui m’en aille, si l’un de nous deux doit
+disparaître. D’abord, ajouta-t-il, avec cette
+expression de méchanceté soudaine cette sauvagerie
+originelle, qui faisait parfois irruption en
+lui, l’idée que cette… — il eut la force de retenir
+le mot violent qui venait à ses lèvres, — … que
+cette princesse Elsa peut venir au pouvoir avec
+sa tourbe de Bavarois, l’idée que tout ce que j’ai
+fait sera défait en un instant par une bêtise du
+sort… que je n’aurai pas fait voter ma loi de
+justice qui réglera une fois pour toutes la jurisprudence
+de nos procès politiques, et ne nous
+exposera plus à laisser juger des manifestants
+par des jurés stupides ou poltrons, l’idée que ces
+gens qui n’étaient rien seront les maîtres, et mes
+maîtres, je crois que je serais capable de me faire
+anarchiste à mon tour…</p>
+
+<p>Il ne plaisantait pas. Il avait pris sa canne
+dans sa main crispée, et tapait avec violence le
+fond de la voiture… Il se calma un peu l’instant
+d’après.</p>
+
+<p>— Vous voyez, me dit-il, avec un sourire un
+peu forcé, ce que c’est que la passion du pouvoir.
+J’en suis possédé, et je trouve, en dépit des philosophes,
+que je ne suis ni bas ni ridicule. Il faut
+connaître ces choses-là pour s’en rendre compte.
+On n’en jouit pas, mais on y tient. On y tient
+d’autant plus violemment qu’on n’en jouit pas, et
+que l’on sait bien qu’une fois parti du pouvoir,
+on n’en gardera aucun bon souvenir. Quand on
+est au pouvoir on méprise la considération des
+gens. Mais aussitôt qu’on est déchu, et qu’elle
+vous fait défaut, on souffre de ne plus sentir
+autour de soi cette estime, cette déférence, cette
+crainte…</p>
+
+<p>Nous étions arrivés dans la cour et le ministre
+avait jeté un regard inquiet autour de nous. Il
+ne semblait pas que le roi fût au château. Au bout
+d’un instant la porte du perron s’ouvrit, et nous
+vîmes s’avancer jusqu’à nous le valet de chambre
+du roi, celui qui était spécialement attaché à sa
+personne et le suivait dans tous ses déplacements.
+C’était un petit bonhomme qui n’avait ni
+la solennité ni le style d’un domestique d’apparat.
+Avec ses cheveux courts mal plantés, sa petite
+moustache et de rares poils de barbe sur les
+joues, il ressemblait plutôt, dans son veston noir,
+à un cireur de bottes endimanché. Il vint dire au
+baron de Herner, d’un grand air de discrétion,
+que Sa Majesté n’était pas rentrée depuis la
+veille… Le fait en lui-même n’avait rien d’inquiétant ;
+mais ce qu’il ajouta parut alarmer le
+ministre, déjà si disposé à l’inquiétude. Le roi,
+même dans ses fugues, gardait généralement
+quelques précautions d’homme rangé, et quand
+il s’absentait ainsi, prévenait son domestique qu’il
+rentrerait ou ne rentrerait pas. Mais cette fois, il
+n’avait rien dit en partant, et quand il ne disait
+rien, c’était qu’il avait l’intention de rentrer.</p>
+
+<p>Il y avait donc de quoi s’inquiéter. Le petit
+valet de chambre ajouta cependant ce détail qui
+calma un peu l’anxiété du ministre, c’est que le
+roi, il s’en souvenait maintenant, était parti en
+voiture après l’avoir envoyé en course à la ville.
+Il était donc possible que Sa Majesté eût décidé
+qu’elle passerait la nuit dehors, changeant ainsi
+d’avis pendant le temps qui s’était écoulé entre
+le départ du domestique et son propre départ du
+château… Cette hypothèse ne tranquillisa pas le
+baron.</p>
+
+<p>— Il y a là quelque chose de pas naturel, me
+dit-il quand le domestique se fut éloigné… Il a
+dû se passer un événement anormal. Comment
+expliquez-vous que le roi ne m’ait rien fait dire
+à moi ? Nous avions aujourd’hui des décisions
+très graves à prendre ensemble… Humbert, me
+dit-il d’un ton énervé, il ne s’agit pas de chercher
+à me rassurer. Demandez-vous avec moi, sans
+avoir peur d’envisager les éventualités les plus
+graves, quelles sont les possibilités… Mon avis
+est que nous ne perdions pas notre temps à rester
+là ; il est certainement allé au château de Reinig
+ou au château de Kreuzach où habite sa maîtresse.
+C’est sur la même route. Il faut aller le
+chercher là.</p>
+
+<p>Je fis cette timide objection que l’on risquait
+de mécontenter le roi, en allant ainsi à sa recherche.
+Mais le baron ne s’y arrêta pas. Il ne
+craignait jamais de mécontenter les gens. C’était
+sa force. Il préférait agir d’abord, quitte à s’excuser
+après. Mais il ne voulait pas être entravé dans
+ses actions par des craintes de ce genre, qui pouvaient
+d’ailleurs être chimériques. « Ce n’est pas
+pour mon plaisir ou pour satisfaire une vaine
+curiosité que je vais à sa recherche. Le roi le
+sait bien. »</p>
+
+<p>Il appela le cocher qui nous avait amenés et
+qui attendait des ordres pour savoir s’il devait
+dételer ou retourner à la ville… Puis il changea
+d’avis et fit atteler le petit tonneau. Je compris
+qu’il aimait mieux ne pas emmener de domestique
+avec nous.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XII</h2>
+
+
+<p>Nous partîmes donc tous les deux dans la
+campagne, par une route encaissée et sombre qui
+devait plaire au roi ; car, avec plus de naturel,
+elle était un peu dans le goût de son jardin sauvage.
+Parfois les deux talus de verdure qui bordaient
+ce chemin comme deux murailles s’abaissaient
+tout à coup et nous traversions une carrière
+abandonnée.</p>
+
+<p>— Quand je pense, disait le ministre, qu’il
+passe sa vie à s’en aller tout seul dans ces chemins
+et qu’on peut si facilement l’attendre dans
+une de ces carrières !</p>
+
+<p>— Mais hier, il n’est pas sorti seul ?</p>
+
+<p>— C’est ce qui me rassure un peu. Je suis
+assez tranquille sur le compte du cocher. C’est
+un « serviteur loyal », comme tous nos gens…
+Pourtant, quand j’y réfléchis, cette circonstance,
+qu’il n’était pas seul dans sa voiture, m’inquiète
+maintenant au lieu de me rassurer. Je suis très
+étonné qu’il n’ait pas envoyé son cocher au château
+pour me prévenir, puisqu’il l’avait sous la
+main.</p>
+
+<p>Le baron était décidément très énervé. Il avait
+poussé un peu trop le double poney qui nous
+emmenait, si bien que l’animal, à une montée,
+donna des signes de fatigue. Il était plus sage de
+nous arrêter quelques instants à une auberge qui
+se trouvait à mi-côte. Pendant que le cheval soufflait
+un peu, le baron nous fit servir du fromage
+et du pain. J’en mangeai avec un bonheur véritable.
+J’étais parti le matin sans prendre le café
+au lait qui était si bien servi au palais, où l’on
+avait de bonnes habitudes allemandes.</p>
+
+<p>Il y avait longtemps que midi avait sonné, et
+en présence des graves occupations qui agitaient
+le gouvernement du Bergensland, je n’avais pas
+osé parler de déjeuner. Le premier ministre, plus
+absorbé, fit moins honneur à ce frugal repas. Il
+parlait à une vieille paysanne, qui tenait l’auberge.
+Je ne connaissais pas encore suffisamment
+la langue du pays pour comprendre tous les
+termes de la conversation. Mais je devinais,
+d’après les gestes du baron de Herner, qui lui
+montrait alternativement les deux directions de
+la route, qu’il lui demandait si elle n’avait pas vu
+passer la voiture du roi. Cet interrogatoire ne
+paraissait donner aucun résultat. L’air paisible
+et la tête oscillante, elle se tenait sans rien dire
+devant le baron, qui, de guerre lasse, s’était mis
+à manger, visiblement aussi préoccupé qu’auparavant.</p>
+
+<p>Puis soudain la vieille femme toujours avec son
+air paisible, se mit à dire quelque chose que je
+ne compris pas. Mais je vis le baron de Herner
+lever brusquement la tête, son visage pâlir, les
+yeux largement ouverts. Je le vis interroger la
+paysanne avec véhémence ; puis il me dit :
+Venez…</p>
+
+<p>Je lui demandai avec une curiosité ardente,
+et sans y mettre de formes :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’elle vous a dit ?…</p>
+
+<p>Il paraissait ne pas m’entendre, et je n’osai
+pas répéter ma question.</p>
+
+<p>Il poussait maintenant à grands coups de fouet
+le petit cheval, qui montait au galop la côte…</p>
+
+<p>— Ce qu’elle m’a dit ?… Vous voulez le
+savoir ?… Elle m’a dit simplement, sans se douter
+de l’effet qu’elle allait me faire : « Qu’est-ce que
+c’était donc que ce bruit qu’on a entendu hier
+soir par là-haut ? Ça a tonné comme un gros
+coup de canon. On aurait dit que les rochers
+allaient crouler… et j’en suis restée sourde pendant
+un grand quart d’heure ! »… Voilà ce
+qu’elle m’a dit.</p>
+
+<p>Je hasardai cette hypothèse qu’il s’agissait
+peut-être de travaux de mine, de rochers qu’on
+faisait sauter dans les carrières…</p>
+
+<p>Mais le baron me répondit d’une voix altérée
+que les carrières étaient abandonnées depuis
+longtemps dans toute la région.</p>
+
+<p>— C’est de ce côté qu’elle a entendu le bruit…
+Hier soir, à neuf heures, à l’heure où la voiture,
+dit-il en baissant la voix, devait passer par ici
+pour rentrer au palais.</p>
+
+<p>Depuis que les carrières n’étaient plus exploitées,
+cette route était absolument déserte. Elle
+conduisait de Schoenburg au village de Simstadt,
+une petite ville ancienne dont le commerce était
+tombé. Et les rares transactions qui se faisaient
+entre cette localité et la capitale utilisaient plutôt
+une autre route plus commode et plus courte,
+qui suivait le cours du canal.</p>
+
+<p>Nous étions arrivés au haut de la côte. Et la
+route continuait pendant un demi-kilomètre jusqu’à
+un nouveau tournant… Le baron me le désigna
+de l’extrémité de son fouet, qui tremblait au
+bout de son bras.</p>
+
+<p>— Il y a là une autre carrière…</p>
+
+<p>Et il cessa de fouetter le cheval ; on eût dit qu’il
+craignait d’arriver trop vite à cet endroit… Le
+coude était très brusque. Comme nous allions
+tourner une arête de rocher, le poney stoppa, et
+fit un écart. Je sautai à terre, et j’allai le prendre
+à la bride. Mais en passant devant la voiture,
+j’aperçus toute l’étendue de la carrière, et je vis
+qu’elle était pleine de corbeaux qui couvraient le
+sol, comme un tapis funéraire.</p>
+
+<p>— Des corbeaux…</p>
+
+<p>A son tour, le ministre sauta en bas de la
+voiture…</p>
+
+<p>— Attachez le cheval…</p>
+
+<p>J’attachai le cheval à un arbuste qui avait
+poussé sur le talus, entre deux rochers.</p>
+
+<p>Le ministre, le fouet à la main, s’avançait vers
+les corbeaux, qui formaient un tas plus serré au
+milieu de la route. Il brandit son fouet. Des
+oiseaux s’envolèrent, et pendant un instant, l’air
+s’obscurcit de leurs ailes, comme si le crépuscule
+était venu tout à coup. Puis nous vîmes, épars
+sur le sol, une roue de voiture, presque intacte,
+la tête et l’avant-main d’un cheval, à l’état de
+squelette, des morceaux de bois peints en bleu,
+à la couleur des carrosses royaux.</p>
+
+<p>Le baron de Herner allait et venait au milieu
+de la route, regardait et inventoriait tous ces
+débris avec un calme effrayant. En dehors du
+chemin, sur le sol de la carrière, nous aperçûmes
+d’autres débris encore plus impressionnants.
+C’étaient cette fois des morceaux de squelettes
+humains.</p>
+
+<p>L’explosion avait dû être terrible. Elle avait
+emporté très loin le corps des deux hommes, et
+il ne restait plus des chevaux qu’une moitié de
+carcasse complètement dénudée. Il était facile de
+retrouver, entre les deux squelettes humains, quel
+était celui du roi. Le cocher Hofman, avec qui
+il était parti la veille, était de petite taille, et bien
+qu’il eût la moitié des jambes emportée, nous
+pûmes voir facilement, en comparant la longueur
+des épines dorsales, que cet autre assemblage
+d’os qui se trouvait plus près de la route, presque
+sur le bord, était tout ce qui restait du roi.</p>
+
+<p>Il n’avait pas été, semblait-il, atteint par un
+projectile, mais la commotion l’avait tué. Il était
+tombé couché sur le côté. Un des bras déchiqueté,
+avait une position anormale et contournée. Il est
+probable que dans leur besogne immonde les corbeaux
+avaient changé la position des membres.</p>
+
+<p>Nous revenions en silence auprès de notre voiture,
+quand le baron aperçut autre chose. Il
+quitta la route, et se dirigea vers un renfoncement
+de la carrière. Arrivé là, il me fit signe de la
+main… Il était arrêté devant un troisième corps,
+plus affreux à voir que les autres, parce que les
+corbeaux ne l’avaient pas encore achevé… Les os
+de la tête étaient déjà dénudés. Le corps était
+encore couvert de ses vêtements, et nous vîmes
+qu’il était vêtu à la russe, avec des bottes et des
+culottes bouffantes. La plupart des réfugiés
+étaient habillés de la sorte. Ils arrivaient d’ordinaire,
+même les étudiants, avec des costumes de
+moujiks, et trouvaient ainsi moyen, faute d’autres
+ressources de se faire embaucher pour les travaux
+des champs.</p>
+
+<p>Nous étions certainement en présence de
+l’homme qui avait lancé la bombe. Il avait dû être
+blessé mortellement par quelque projectile. Il
+était mort plus tard que les autres. C’est ce qui
+expliquait que les corbeaux ne se fussent approchés
+de lui que quelques heures après.</p>
+
+<p>Il ne nous restait plus qu’à reprendre le chemin
+de la ville, à prévenir les magistrats et à faire faire
+les constatations officielles, j’allai détacher le
+cheval, et, le baron et moi, nous reprîmes place
+dans la voiture.</p>
+
+<p>Le ministre ne disait rien. Il avait posé le
+fouet dans le porte-fouet, et laissait le petit cheval
+aller à sa guise. Nous descendîmes la côte, et
+nous repassâmes devant la petite auberge. Le
+baron de Herner paraissait de plus en plus absorbé.
+Deux ou trois fois, la voiture s’arrêta. A
+ce moment il avait un sursaut, comme un cocher
+qui s’éveille, et remettait le cheval en mouvement,
+en secouant nerveusement les rênes.</p>
+
+<p>Tout à coup, il arrêta le poney de son plein
+gré, se tourna de mon côté, et se mit à me regarder
+dans les yeux. Puis il me dit :</p>
+
+<p>— Descendons.</p>
+
+<p>Il attacha lui-même le cheval à une branche
+d’arbre. Ensuite il me prit le bras, et me fit
+marcher à ses côtés. Il était dans un état de
+surexcitation extraordinaire. Il avait les larmes
+aux yeux et ne pouvait parler.</p>
+
+<p>Nous marchâmes quelques instants en silence.
+Il me serrait fébrilement le bras. Puis il se mit à
+me regarder comme l’instant d’avant, à me regarder
+profondément.</p>
+
+<p>— Humbert, me dit-il, les dents serrées, Humbert,
+je ne veux pas quitter le pouvoir ! Je ne veux pas m’en
+aller bêtement et stupidement parce que le sort
+me force à m’en aller… Je ne veux pas céder la
+place à ces gens. Je veux rester le maître… Vous
+m’entendez ?</p>
+
+<p>Il me prit le bras et nous marchâmes de nouveau
+en silence.</p>
+
+<p>— Il n’y a que nous qui ayons vu… ce que
+nous avons vu… Il n’y a encore que nous qui
+sachions ce que nous savons. Tout le monde
+ignore que la succession du royaume est ouverte :
+quand on la proclamera ouverte, c’est parce que
+nous l’aurons dit…</p>
+
+<p>Il est déjà arrivé, continua-t-il, que le roi
+s’absente pendant plusieurs semaines pour une
+destination mystérieuse. Dans ces cas-là, il ne
+prévenait que moi. Et c’était moi qui disais simplement
+aux ministres : « Sa Majesté est partie
+pour quelque temps. » Et je n’avais d’autres
+comptes à rendre à personne…</p>
+
+<p>« Nous sommes les seuls témoins de la disparition
+du roi… Il n’y avait là que l’assassin, et il
+ne parlera plus. J’ai tout lieu de croire qu’il n’y
+a pas eu de complot. Les crimes anarchistes ont
+souvent ceci d’effrayant que, comme un crime de
+droit commun, ils sont conçus et exécutés par un
+seul être, qui ne s’en ouvre à personne. Et l’assassin
+anarchiste est d’autant plus difficile à
+retrouver que nul lien connu, comme dans les
+crimes passionnels, ne le rattache à la victime,
+et qu’il n’est pas dénoncé, comme le voleur, par
+le produit d’un vol, dont il sèmerait des traces
+derrière lui… En admettant que cette fois le criminel
+ait des complices, ils croiront que le
+coup est manqué.</p>
+
+<p>« … Nous allons remonter là-haut pour plus
+de sûreté, dit le baron. »</p>
+
+<p>Je commençais à deviner ce qu’il avait l’intention
+de faire. Nous revînmes à la terrible carrière,
+d’où nous ne nous étions pas trop éloignés. Il
+poussait de nouveau fortement le malheureux
+petit cheval, pour qui c’était décidément une rude
+journée. Il fallait maintenant ne pas perdre de
+temps… Il ne passait d’ordinaire personne sur la
+route ; mais il pouvait passer quelqu’un ce jour-là.
+Et justement, comme nous arrivions à la
+carrière, nous vîmes un chemineau en arrêt
+auprès de la voiture royale. Le baron
+me fit signe de ne pas descendre du petit tonneau.
+Il mit simplement son cheval au pas, l’arrêta en
+arrivant près du chemineau, et regarda d’un air
+indifférent tous ces os et ces morceaux de bois.</p>
+
+<p>Le chemineau lui dit quelques mots que je
+ne compris pas, mais dont je pus, grâce à des
+gestes de l’homme, reconstituer le sens. Il agita
+les deux poings avec la prétention visible d’imiter
+le galop d’un cheval. Puis il tourna les mains
+l’une autour de l’autre, pour donner l’impression
+d’une chute finale. Il fit une sorte de moue philosophique
+et prit sans transition un ton beaucoup
+plus apitoyé pour parler de ses affaires personnelles
+et de ses embarras financiers, que le baron
+soulagea avec empressement par l’offre d’une
+large pièce blanche.</p>
+
+<p>Puis nous feignîmes de continuer notre route,
+au pas, comme des gens qui font souffler leur
+cheval. Ce damné chemineau ne s’en allait pas.
+Il marchait avec une lenteur !</p>
+
+<p>Enfin nous le vîmes tourner le coin de la
+route…</p>
+
+<p>Notre tâche, assez pénible, allait commencer.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIII</h2>
+
+
+<p>Nous prîmes d’abord les débris de bois et nous
+les portâmes dans un recoin de la carrière, derrière
+un tas de pierres, qui les dérobait à la vue
+des passants.</p>
+
+<p>Nous roulâmes jusqu’à cet endroit la seule roue
+qui restât du carrosse royal.</p>
+
+<p>Puis il fallut emporter les ossements ; il fallut
+abandonner dans ce coin de carrière ce qui restait
+du malheureux roi. Nous n’avions aucun outil et
+la terre était trop dure pour que nous puissions
+donner à ces misérables restes une sépulture
+même improvisée. Mais le baron de Herner n’était
+pas sentimental. Il avait aimé le roi ; ce fut cependant
+sans émotion apparente qu’il mania avec moi
+ces ossements. D’ailleurs, moi-même qui avais
+approché le roi, et qui avais été tellement séduit
+par lui, j’exécutai ce travail macabre sans autre
+émotion que celle d’un dégoût physique, car il
+restait encore après ces os quelques rognures de
+chair que les corbeaux avaient laissées.</p>
+
+<p>Le baron était désormais d’une tranquillité parfaite.
+Cette tranquillité me surprenait. Il ne suffisait
+pas d’avoir pris l’audacieuse résolution qu’il
+avait adoptée. Il me semblait que ce plan téméraire
+était difficile à exécuter. Ce mensonge pouvait
+durer deux mois, six mois, mais il arriverait
+bien un moment où l’on s’étonnerait de cette
+absence prolongée… Il voulait d’abord rester au
+pouvoir suffisamment de temps pour consolider
+son œuvre. Après, il s’occuperait de la suite. Je
+crois qu’il pensait qu’il serait toujours temps de
+faire mourir le roi <i>officiellement</i>… Un souverain,
+comme jadis Louis II de Bavière, pouvait trouver
+la mort dans une partie de bateau… Mais d’ici là,
+le baron de Herner, seul maître du pouvoir, aurait
+dicté au Parlement les lois nécessaires, les lois
+de justice, les organisations militaires nouvelles.
+Il pourrait même modifier la constitution du Bergensland
+en ce qui concernait les familles régnantes,
+prévoir l’éventualité d’une régence, et
+l’interdire par avance aux princesses de famille
+étrangère, de façon à écarter définitivement du
+pouvoir cette princesse bavaroise et la séquelle
+ennemie qui l’entourait.</p>
+
+<p>Le baron était tout entier à cette confiance exagérée
+que l’on éprouve quand on a échappé par
+son propre effort à un danger qui vous avait fortement
+effrayé. Il n’était pas loin de se croire
+invincible et invulnérable.</p>
+
+<p>Nous étions remontés en voiture. Il fouettait le
+cheval et le stimulait de la voix avec bonne
+humeur. Et vraiment les gens qui nous auraient
+rencontrés n’auraient pas pu, en nous voyant,
+soupçonner ce que nous venions de faire. Nous
+avions l’air de deux bons amis en promenade
+d’agrément.</p>
+
+<p>Comme nous passions devant l’auberge, le baron
+se sentit pris d’une belle fringale. Il mit pied
+à terre et se fit servir tout ce qu’on put trouver
+dans la cuisine, du saucisson et une omelette au
+lard.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIV</h2>
+
+
+<p>Par bonheur, le cocher Hofman, célibataire, ne
+laissait pas après lui une famille que sa disparition
+pût inquiéter. On prévint tout de suite les
+gens du château que Sa Majesté serait absente
+pour un long mois. Le ministre laissa entendre à
+ses collègues du cabinet qu’il connaissait la
+retraite du roi, que Sa Majesté lui avait à lui seul
+révélée… Il voulait se réserver, au cas où surgirait
+une difficulté inopinée, la faculté de pouvoir
+aller, soi-disant, trouver le roi dans cette retraite
+mystérieuse, et de rapporter sa décision. Il avait
+pour les cas graves quelques blancs-seings du
+roi dont il pouvait faire usage ; je crois d’ailleurs
+qu’au point où il en était arrivé, la perspective
+de commettre un faux ne l’eût pas effrayé.</p>
+
+<p>Dès le soir même, il me fit venir chez lui et
+travailla avec moi à cette loi de procédure qu’il
+était très pressé de faire voter par le Parlement.
+C’était une simple question de travail matériel et
+de formalités, car les représentants du peuple,
+pour une forte majorité, étaient entièrement au
+service de Herner.</p>
+
+<p>Nous travaillâmes jusqu’à une heure assez
+avancée. Ma nuit précédente et ma journée avaient
+été très dures ; mais je ne sentais aucune fatigue.
+J’étais trop surexcité pour dormir ; ce travail que
+nous fîmes ensemble nous calma tous les deux.
+Ce fut lui le premier qui se sentit las. Il me dit
+d’aller me coucher. Au moment de nous quitter,
+il me serra la main comme à son ordinaire. Puis
+il parut se souvenir des événements de la journée,
+et il me donna sur l’épaule une tape plus amicale…
+mais qui n’était pas spontanée, et je sentis que
+cette forte association, qu’avait créée entre nous
+cette grave journée, n’était peut-être pas une
+union véritable ; nous ne nous quittions pas comme
+des amis, mais comme des complices.</p>
+
+<p>Le lendemain, je reçus la visite de Tolberg, qui
+voulait savoir si j’avais parlé au roi. Je lui dis,
+sans trop de gêne, que le roi était parti pour un
+temps indéterminé. Ce qui me rendait ce mensonge
+assez facile, c’est que j’y étais absolument
+obligé.</p>
+
+<p>— Alors je n’ai plus aucun espoir, dit Tolberg,
+d’un air de détresse. La demande de divorce doit
+passer d’ici très peu de temps au tribunal suprême.
+Si elle n’y arrive pas avec un avis favorable du
+roi, elle sera rejetée ; le ministre leur fera connaître
+l’avis du gouvernement, et si même, par esprit de
+justice, ils passaient outre et l’acceptaient, Herner
+ferait agir le prêtre. Il n’y a plus aucun espoir
+d’arriver à notre but en suivant les formes régulières.
+Perdu pour perdu, j’essaierai d’autres
+moyens… Vous savez que tout un parti s’est formé
+contre le premier ministre. Ce parti s’était flatté
+d’agir sur l’esprit du roi et de ruiner la faveur
+de Herner. Mais notre souverain ne gouverne plus.
+Vous voyez qu’il choisit le moment où la situation
+est très critique à l’intérieur pour disparaître tout
+à coup. Puisque nous ne pouvons plus compter
+sur lui pour défendre le droit, nous compterons
+désormais sur nous-mêmes…</p>
+
+<p>Je ne demandais qu’à ne pas recevoir les confidences
+de Tolberg. Ma situation était déjà
+compliquée. Mais les gens avaient décidément en
+moi une confiance intarissable.</p>
+
+<p>— On conspire sérieusement contre Herner,
+me dit Tolberg en baissant la voix. Nous avons
+déjà avec nous plusieurs officiers de la garnison
+de Schoenburg. Le départ du roi peut très bien
+activer les choses. Il nous permettra de dissiper
+les hésitations de quelques personnes d’importance,
+qui voulaient bien marcher contre le premier
+ministre, et qui n’auraient jamais pris les
+armes contre le roi. Car vous ne vous y trompez
+pas, Humbert, l’absence du roi dans les circonstances
+présentes produira certainement un très
+mauvais effet.</p>
+
+<p>Je ne pouvais pas arrêter Tolberg dans ses
+indiscrétions, et lui dire que le fait de savoir tout
+ce dont il m’instruisait allait rendre assez fausse
+ma situation auprès du premier ministre. Je ne
+devais ni ne pouvais révéler les liens d’intimité
+forcée qui existaient entre Herner et moi. Je laissai
+donc parler le jeune diplomate, en me disant que
+je me souviendrais le moins possible de tout ce
+qu’il me racontait là.</p>
+
+<p>— Nous aurons avec nous la princesse Elsa,
+continua Tolberg. Elle est assez populaire à
+Schoenburg. Le prince Henry, son défunt mari, le
+frère du roi, était très aimé du peuple, et l’on sait
+qu’elle a très bien élevé ses deux enfants… Mais
+j’allais oublier de vous dire pourquoi surtout
+j’étais venu ce matin. Bertha est de nouveau installée
+chez elle. Elle veut que, toute affaire cessante,
+vous veniez dîner ce soir avec nous.</p>
+
+<p>Je pensai que je les étonnerais beaucoup en refusant,
+et je promis à Tolberg de venir, tout en
+me disant à part moi que j’enverrais un contre-ordre.</p>
+
+<p>Je considérais toujours que mon intimité avec
+ce couple était une sorte de trahison à l’égard de
+Herner. N’avais-je pas encore moins le droit de
+le trahir, depuis qu’il m’avait associé à son terrible
+secret ? Agacé de ces complications, j’eus presque
+envie d’envoyer tout le monde promener, et de
+retourner à Paris… Ce n’étaient pas des velléités
+bien sérieuses. Non seulement je n’en fis rien,
+mais je n’envoyai même pas de contre-ordre à
+Bertha, et je me rendis tout de même chez elle,
+au mépris de toute autre considération, simplement
+parce que je m’ennuyais et que c’était un
+plaisir pour moi de dîner en compagnie de mon
+ami et de cette jolie femme.</p>
+
+<p>J’avais revu le baron de Herner dans la matinée.
+Il paraissait fatigué cette fois. L’après-midi,
+il ne vint pas au palais. Il avait fait venir chez lui
+deux magistrats avec qui il rédigeait en termes
+juridiques son fameux projet de loi. Moi, mon
+travail d’analyse terminé, j’étais allé me promener
+au Jardin des Plantes. Je m’ennuyais. Le chef
+d’orchestre était parti la veille pour Vienne. Peut-être
+la dame de Leipzig était-elle à son hôtel. Je
+m’y rendis, en me répétant que c’était absurde,
+que j’allais encore me lancer dans une histoire
+stupide, que le meilleur qui pouvait m’arriver
+était qu’elle ne fût plus là. Elle n’était plus là,
+hélas ! et je n’eus pas la force de m’en féliciter.</p>
+
+<p>Après une heure passée au Jardin des Plantes,
+je revins me promener dans la rue de la Paix,
+avec l’espoir secret de retrouver le capitaine de
+Lincke, le neveu du premier ministre, celui qui
+connaissait une nommée Irma. Mais le capitaine
+ne devait pas être revenu de permission. Il n’était
+pas à la terrasse de la Grande-Taverne, ni au
+café Grinzel où se réunissaient habituellement les
+officiers.</p>
+
+<p>Il y avait au palais une magnifique bibliothèque
+remplie de ces chefs-d’œuvre des temps passés
+que je connaissais si mal. Je m’étais dit bien des
+fois : « Si j’ai une journée de libre, je viendrai
+me plonger là dedans. » Je fis quelques pas timides
+vers le palais, puis je m’arrêtai… « Non, ça ne
+vaut plus la peine, il est trop tard. »</p>
+
+<p>Mon maître, le baron de Herner, était le véritable
+roi de Schoenburg, et je détenais en somme
+une partie de sa puissance, puisque je connaissais
+son secret. Et je me trouvais triste et sans ressources
+morales dans les rues de cette ville que
+je pouvais considérer comme m’appartenant un
+peu. C’est ce jour-là que je me blasai pour jamais
+sur les charmes du pouvoir.</p>
+
+<p>Je vis enfin qu’il était six heures et demie et
+que je pouvais me rendre, en marchant doucement,
+chez Bertha, où l’on m’attendait vers sept
+heures. Il fallait traverser la longue promenade
+publique, où trois fois par semaine la musique de
+la garde venait jouir à cinq heures. La musique
+était partie ; mais on n’avait pas encore retiré les
+chaises. Des enfants s’y étaient installés et imitaient
+les musiciens en jouant de la trompette dans
+leurs poings, pendant qu’un autre enfant, debout
+au milieu du cercle, battait la mesure avec un
+bâton de cerceau. Je les regardai un instant avec
+l’intérêt lassé que j’étais disposé à accorder ce
+jour-là à n’importe quel spectacle, quand je sentis
+qu’on me touchait le bras… Je vis alors une
+femme, aux traits fatigués, mais dont le regard
+profond m’impressionna.</p>
+
+<p>— C’est bien monsieur Humbert ? me dit-elle…
+Cet enfant que voici, le fils de la concierge du
+palais, vous a désigné à moi. Je vous cherche
+depuis trois heures et je désespérais de vous
+trouver.</p>
+
+<p>Elle me fit signe de venir un peu à l’écart.</p>
+
+<p>— Excusez-moi d’arriver brusquement ainsi.
+Vous ne me connaissez pas, mais moi je sais qui
+vous êtes… Le roi m’a souvent parlé de vous…
+Je suis affolée depuis hier. J’attendais le roi hier
+à déjeuner, et il n’est pas venu. J’ai passé une
+journée abominable… sans personne à qui me
+confier. Ma jeune sœur, qui habite le château de
+Reinig, est partie précisément en Angleterre
+avant-hier avec le Comte de Herrenstein, le seul
+ami que j’aie en dehors du roi. Je leur ai envoyé
+une dépêche. Mais je n’étais pas sûre de leur itinéraire
+et je n’ai reçu aucune réponse. Ce matin je
+n’ai plus pu y tenir. Je suis arrivée comme une
+folle au château royal. Le gardien m’a dit que
+le roi était parti pour un mois… deux mois… parti
+sans me prévenir ! Je me suis permis de venir
+vous trouver… pardonnez-moi… je suis seule…
+je me suis permis de venir vous demander si vous
+saviez quelque chose… Le roi vous aime beaucoup,
+monsieur : peut-être vous a-t-il fait part de
+ses projets ?…</p>
+
+<p>Je répondis que je ne savais rien et que je
+croyais que le roi avait dû s’absenter pour une
+raison politique, une raison que connaissait sans
+doute le premier ministre.</p>
+
+<p>— Je n’ose pas aller lui parler, dit cette pauvre
+femme avec angoisse.</p>
+
+<p>— Je ne pense pas qu’il puisse vous dire quoi
+que ce soit… C’est sûrement un motif grave qui
+a déterminé le roi à s’absenter si vite…</p>
+
+<p>— Et sans me prévenir ! Non, je ne puis concevoir
+qu’il ne m’ait pas prévenue !</p>
+
+<p>— Peut-être a-t-il chargé le ministre de vous
+faire dire quelque chose ; et le ministre, qui, je le
+sais, a de gros soucis, a-t-il négligé de s’acquitter
+tout de suite de la commission…</p>
+
+<p>Je disais ce que je pouvais pour la rassurer. Je
+lui conseillai d’aller même voir le ministre au
+palais le lendemain. D’ici là, je me proposai de
+prévenir le baron de Herner, qui saurait bien
+imaginer un faux message du roi pour la rassurer,
+et arrêter en même temps ses investigations.
+Car il semblait impossible à cette pauvre femme
+que le roi pût la quitter ainsi, et la première idée
+qui lui était venue, en ne le voyant plus, fut
+qu’il avait été victime d’un accident. Il valait
+mieux que son esprit ne s’arrêtât pas plus longtemps
+à une telle hypothèse.</p>
+
+<p>— Je regrette vivement, lui dis-je, de ne pas
+pouvoir rester avec vous ; mais je suis attendu.
+Est-ce que vous allez de ce côté ?</p>
+
+<p>Elle me répondit qu’elle allait n’importe où,
+qu’elle passerait la nuit dans un hôtel quelconque,
+et qu’elle attendrait fiévreusement le lendemain
+et l’heure d’aller voir le ministre.</p>
+
+<p>Je connaissais à peine cette femme ; mais je la
+connaissais assez pour que l’idée qu’elle allait
+passer une nuit d’angoisse me fût insupportable.</p>
+
+<p>— Le roi a chargé le ministre de vous prévenir,
+lui dis-je. Je puis vous le dire tout de suite. Le
+ministre m’en avait parlé à moi, et c’est moi, sans
+doute, qu’il vous aurait envoyé. Je ne devrais pas
+vous dire cela ; mais je vous vois si anxieuse que
+je crois pouvoir prendre sur moi de devancer
+l’ordre qu’on me donnera…</p>
+
+<p>Elle me remercia et je sentis qu’elle était un
+peu soulagée. Mais quel soulagement passager !
+Et je me disais qu’avant trois mois celui qu’elle
+aimait <i>mourrait</i> pour elle et pour les autres.</p>
+
+<p>Comme elle était exténuée, je lui offris mon
+bras. Je la regardai à la dérobée. C’était presque
+une vieille femme. Son visage n’avait plus d’éclat,
+mais ses yeux étaient restés admirables. Il y avait
+dans l’expression de cette figure fine une telle
+douceur, une faiblesse si éternelle, que l’idée
+qu’elle pût souffrir vous était tout de suite intolérable.</p>
+
+<p>Elle me dit qu’elle connaissait quelques personnes
+à Schoenburg, mais qu’elle n’irait certainement
+pas les voir. Elle me parlait avec un parfait
+abandon, comme si nous nous étions toujours
+connus.</p>
+
+<p>Elle me dit encore qu’elle me reverrait le lendemain
+au palais, et me fit promettre d’aller la voir
+chez elle, à son château de Kreuzach.</p>
+
+<p>J’étais arrivé devant chez Bertha ; mais je fis
+encore quelques pas avec la maîtresse du roi pour
+la mettre sur le chemin du Grand-Quai, où il y
+avait des hôtels convenables.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XV</h2>
+
+
+<p>Quand j’arrivai chez Bertha, je la trouvai avec
+Tolberg et un monsieur pesant qui ressemblait
+beaucoup à certain gros vieillard que j’avais eu
+jadis comme professeur de mathématiques. Ce
+monsieur, qui marchait avec une certaine difficulté,
+était un colonel de chevau-légers, en garnison
+à Schoenburg. Je compris tout de suite qu’il
+faisait partie de la conspiration. Tolberg se hâta
+de me présenter comme un homme sûr. Il dit que
+j’étais secrétaire du premier ministre, mais que
+l’on pouvait se fier à moi. Très gêné, je crus nécessaire
+de faire une déclaration un peu émue, où
+je disais que mon ami Tolberg me connaissait
+assez pour savoir que je ne les trahirais point,
+mais qu’en aucun cas je ne pouvais les seconder.
+Ma qualité d’étranger… et je ne voulais pas non
+plus jouer un rôle de traître. Et puis le premier
+ministre n’avait jamais eu à mon égard de mauvais
+procédés.</p>
+
+<p>Cette déclaration produisit un certain froid. Au
+bout d’un instant Bertha dit : « C’est très compréhensible. »
+Tolberg balbutia quelques mots dans
+le même sens. Quant au colonel, il finit aussi par
+approuver après quelques instants, en donnant
+toutefois à mes paroles un sens un peu moins noble
+que celui que je désirais leur voir attribuer.</p>
+
+<p>— Oui, c’est bien naturel, un étranger n’a
+pas besoin de courir tous les risques qui nous
+menacent, pour une affaire qui naturellement ne
+lui tient pas à cœur comme à nous.</p>
+
+<p>Tolberg m’en voulait de s’être lui-même un peu
+trop avancé, en promettant à la conjuration mon
+concours. Seulement, il n’était pas homme « à
+bouder ». Il détestait être en froid avec ses amis.
+Et sa bonne humeur un peu forcée devint au bout
+d’un instant une cordialité véritable. Bertha, avec
+plus de grâce encore, s’ingénia à être aimable
+et y réussit si bien que, bientôt à nouveau conquis
+par elle, je m’efforçais de noircir dans mon esprit
+la figure de Herner, et je me demandais si vraiment
+il n’y aurait pas à le trahir une raison de
+justice. Mais je commençais à me connaître, et
+je savais bien que ces idées disparaîtraient aussitôt
+que je me retrouverais en présence du baron.</p>
+
+<p>Le colonel, qui n’était pas attaché à moi par
+les mêmes liens d’amitié, garda vis-à-vis de moi
+une grande réserve ; il ne fut pas question de la
+conspiration et l’on s’abstint de prononcer le nom
+du premier ministre. Mais le colonel avait une
+passion, sa haine du ministre de la Guerre. Il ne
+put s’empêcher de parler de M. de Fritz, et je vis
+clairement quel mobile l’avait poussé à se mettre
+du complot. Le général de Fritz était son camarade
+de promotion. Une âpre rivalité les avait
+enfiévrés pendant toute leur carrière. Un moment,
+le colonel avait dépassé son émule. Il avait été
+attaché à l’ambassade de France. Mais pendant
+le long séjour que le colonel avait fait à Paris,
+de Fritz avait intrigué. Il s’était fait désigner plusieurs
+fois pour suivre les manœuvres françaises…
+Tous deux avaient écrit des ouvrages de tactique,
+qu’ils réfutaient mutuellement dans des revues
+avec tant de férocité qu’ils risquaient de se démolir
+l’un l’autre et de ruiner mutuellement leur
+autorité. Heureusement, ces articles n’étaient lus
+que par eux.</p>
+
+<p>J’écoutai avec tant de bonne volonté les diatribes
+du colonel et les histoires interminables destinées
+à illustrer l’incapacité du ministre de la Guerre,
+je prêtai une oreille si complaisante à d’oiseuses
+anecdotes qu’il avait rapportées de son séjour à
+Paris, que l’attitude du gros homme à mon égard
+changea beaucoup vers la fin du repas. D’autant
+que pour suivre un régime spécial, il buvait sans
+arrêt un thé très fort, additionné d’un rhum qui
+augmentait à vue d’œil son animation et son
+expansivité.</p>
+
+<p>Après le dîner, on passa dans un petit fumoir.
+Tolberg et le tacticien se mirent un peu à l’écart,
+et je pus causer avec Bertha, qui me parla de
+Herner.</p>
+
+<p>L’amour du premier ministre était surtout fait
+de dépit. Cet homme puissant s’était exaspéré
+parce qu’on lui résistait. C’était du moins l’impression
+qu’elle avait eue, et qui me semblait
+assez juste, étant donné le caractère du premier
+ministre, qui ne m’avait jamais paru troublé par
+le souvenir d’une femme.</p>
+
+<p>Bertha occupait à Schoenburg une sorte de
+pied-à-terre. Elle habitait d’ordinaire dans le château
+de son mari. Et ses façons discrètes et familières
+avec Tolberg, l’espèce de tranquillité confiante
+qui les unissait, me faisaient croire qu’il y
+avait entre eux une intimité complète.</p>
+
+<p>Nous autres Français, nous nous posons toujours
+ces questions, avec nos habitudes de curiosité
+libertine. Mais il est rare que nous sachions
+à quoi nous en tenir, parce que nous n’examinons
+pas avec assez de désintéressement les sujets ainsi
+mis en observation. Exemple : le désir de voir
+un mari trompé nous fait désirer que « cela soit ».
+Et nous souhaitons, par contre, que cela ne soit
+pas, par la crainte jalouse de savoir un amant
+heureux.</p>
+
+<p>Moi, j’étais très content de penser que Bertha
+et Henry « étaient bien ensemble », parce que
+je les aimais beaucoup tous les deux, et parce
+que je me disais qu’ils étaient heureux. Et, en
+même temps, je regrettais moins de ne pas pouvoir leur
+venir en aide, en avançant leur mariage ;
+je pensais en effet que, tout réduit qu’il était par
+cette contrainte où ils vivaient, leur bonheur n’en
+était pas moins considérable. Je trouvais le jeune
+homme bien imprudent d’engager sa vie dans
+une conspiration qui me paraissait pleine de
+périls.</p>
+
+<p>J’entendis bientôt que Bertha partageait mes
+angoisses, et qu’elle s’était efforcée de le détourner
+de ce projet dangereux. Et pourtant elle se désespérait
+de ne pas vivre constamment avec lui.</p>
+
+<p>— Vous ne m’avez jamais vue qu’en sa présence,
+me dit-elle en souriant. Il faut me voir
+quand il n’est pas là. Ce n’est pas une vie. Tout
+m’affole, au point que, moi qui l’aime tant, qui
+sais ce qu’il vaut, qui connais sa loyauté d’homme
+et sa fidélité… d’ami, je vais jusqu’à le soupçonner
+des trahisons les plus invraisemblables… Mais
+quand il n’est pas là, je n’ai pas mon bon
+sens, je mène une vie absurde, une vie de cauchemar.</p>
+
+<p>« … Non, je ne peux plus vivre ainsi. Il m’a souvent
+proposé de nous en aller ensemble. Mais de
+quoi vivrions-nous ? Il n’a de ressources que ce
+que lui donne sa famille, des gens terribles, d’un
+rigorisme de vie indomptable, et qui ne lui enverraient
+plus rien s’il arrivait un scandale pareil.
+Et puis je me dis aussi qu’il ne peut pas sacrifier
+son avenir. Vous me répondrez qu’il risque autant
+en conspirant ; je le lui ai répété maintes fois.
+Mais il me dit alors que c’est un jeu où il peut
+gagner… En somme, quand il n’est pas là, je
+souffre tant d’être séparée de lui que je me sens
+prête à jouer le terrible jeu dont il parle. Mais
+quand je l’ai là, près de moi, continua Bertha,
+je tremble de peur à l’idée que je peux le
+perdre… »</p>
+
+<p>La soirée tirait à sa fin. Le chef militaire de
+la conspiration n’aimait pas à se coucher tard.
+Au moment où il s’en allait, Bertha et Tolberg
+me dirent : « Restez encore, vous n’êtes pas
+pressé… » Tolberg avait d’abord fait mine de
+s’en aller avec nous. Je me dis que ma présence
+lui fournissait peut-être, vis-à-vis du colonel, un
+bon prétexte pour rester encore.</p>
+
+<p>— Vous voyez, Henry, dit Bertha, votre ami
+Humbert est de mon avis. Il pense que c’est une
+folie de se lancer dans cette conspiration…</p>
+
+<p>— Mais non, dit Tolberg, ça ne sera pas si dangereux…
+Nous avons à peu près renoncé à l’idée
+d’un coup de force. Nous ne sommes pas assez
+sûrs des militaires. Nous nous exposerions à
+faire battre nos soldats les uns contre les autres.
+Une pareille révolution serait très impopulaire.
+Nous vivons dans un pays de commerçants tranquilles
+et d’industriels timorés. En admettant que
+nous triomphions, jamais ces gens-là ne seraient
+de bons soutiens pour un gouvernement qui les
+aurait terrorisés…</p>
+
+<p>« … En somme, l’homme que nous visons, c’est
+le premier ministre seul. Celui-là, l’idée de le tuer
+ne nous effraie pas. Mais il nous semble inutile,
+pour l’atteindre et pour le jeter à bas du pouvoir,
+de sacrifier la vie d’un tas de braves gens qui n’en
+peuvent mais.</p>
+
+<p>« On va tâcher de s’en débarrasser avec une
+simplicité tout orientale… J’ai l’air d’être un sauvage,
+parce que je parle de ces projets de mort
+avec une apparence de légèreté. Si j’en parle ainsi,
+c’est qu’en vérité, je ne peux pas croire à la réalisation
+de ces choses barbares et anormales. Dans
+les conseils que nous tenons, j’ai toujours, au
+moment où ces questions viennent sur le tapis,
+un petit air détaché, qui, à la longue, va me faire
+une réputation de férocité froide.</p>
+
+<p>— Un beau barbare, dit Bertha, un terrible
+justicier ! Non, je ne crois pas non plus que vous
+soyez fait pour conspirer. Vous avez trop de
+sagesse.</p>
+
+<p>— J’ai ce que beaucoup d’autres conjurés n’ont
+pas, dit Tolberg ; j’ai une conviction… Oui, je
+crois fermement que la réussite du complot vous
+rendra heureuse… Et voilà qui me fournit une
+bonne raison d’agir, la meilleure.</p>
+
+<p>Il s’approcha d’elle si tendrement que je m’avisai
+tout à coup qu’il était tard. Je m’apprêtai à
+prendre congé d’eux…</p>
+
+<p>— Attendez, je vais avec vous, dit Tolberg,
+avec un peu d’embarras.</p>
+
+<p>— Mais non, mon cher. Nous n’allons pas du
+même côté.</p>
+
+<p>— Ah ! ce Humbert, dit-il en riant, qui ne veut
+pas être vu en compagnie d’un conspirateur.</p>
+
+<p>— C’est vrai que ce n’est pas prudent, dis-je
+en feignant d’adopter cette idée.</p>
+
+<p>— Si vous n’êtes pas trop fatiguée, chère
+Bertha, nous allons bavarder un peu.</p>
+
+<p>— Un quart d’heure, dit Bertha.</p>
+
+<p>— Pas plus, dit Tolberg.</p>
+
+<p>Petite comédie charmante, qui ne trompait personne.
+Mais nous restions ainsi des gens bien
+élevés et de bonne tenue.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XVI</h2>
+
+
+<p>Le lendemain, de grand matin, j’attendais le
+ministre au palais et je le mettais au courant de
+mon entrevue avec la maîtresse du roi.</p>
+
+<p>— Vous la recevrez vous-même, me dit-il, et
+de ma part, officiellement, vous lui confirmerez
+ce que vous lui avez dit hier. Je préfère ne pas
+la voir. Elle m’interrogerait. Il lui faudrait des
+détails complémentaires : avec moi, elle insisterait.
+Vous ne saurez, vous, que ce que je vous
+ai dit : « Le roi est parti, et des raisons politiques
+très graves obligent le premier ministre à taire
+la raison de son absence. » Ce n’est pas absolument
+vraisemblable. Mais nous n’avons pas le
+choix. Et vous, au moins, vous n’avez pas d’explications
+à donner…</p>
+
+<p>— Vous savez, ajouta Herner avec entrain, que
+mon projet de loi va très bien, qu’il est entièrement
+rédigé, et qu’il sera soumis au Parlement
+d’ici quelques jours !</p>
+
+<p>La maîtresse du roi arriva quelques instants
+après. Elle fut très déçue de ne pas voir le premier
+ministre, de qui elle espérait évidemment
+recevoir des détails plus circonstanciés sur l’absence
+du roi. Elle dut se contenter de ce que je
+lui répétai. Je lui promis d’aller la voir le plus
+tôt que je pourrais à Kreuzach, et de la mettre
+au courant de tout ce que j’aurais appris.</p>
+
+<p>— Peut-être vais-je trouver une lettre en rentrant,
+me dit-elle.</p>
+
+<p>— C’est possible… Mais n’ayez pas de déception
+si vous n’en avez pas. Car j’ai bien l’impression
+que les intérêts auxquels le roi obéit sont
+supérieurs aux siens propres, et à toute considération.
+Il faut évidemment qu’il garde un silence
+absolu sur tout ce qui concerne ce voyage. Il ne
+veut pas qu’on sache où il se trouve, et même la
+poste n’est pas tout à fait sûre. Il est donc infiniment
+probable que toutes les nouvelles du roi
+vous arriveront par l’intermédiaire du premier
+ministre. Comme il ne m’a rien remis pour vous
+ce matin, il est à peu près certain qu’il n’est rien
+arrivé entre ses mains ; il faut donc encore prendre
+patience. Soyez certaine que s’il arrive quelque
+chose, je ne serai pas long à vous en avertir.</p>
+
+<p>Elle partit sur ces mots. Quelques instants
+après, comme je rêvais, le front appuyé contre la
+fenêtre, je la regardai traverser la cour. Je me
+rendis compte, bien que je ne l’eusse pas connue
+avant, qu’elle avait vieilli considérablement depuis
+le départ du roi.</p>
+
+<p>Ce n’était pas seulement la souffrance ; c’était
+qu’elle n’était plus soutenue, maintenant qu’il
+n’était plus là, par cette surveillance désespérée
+d’une femme qui ne veut pas changer. Lui parti,
+elle s’était affaissée tout à coup. Et, toute en noir
+au milieu de la cour, elle avait plutôt l’air de
+porter le deuil d’un fils que celui d’un amant.</p>
+
+<p>J’allai rendre compte au baron de tout ce qui
+s’était dit dans cette visite. Il m’écouta avec une
+espèce d’air méchant qu’il avait quelquefois, et
+qui m’était odieux. C’est dans ces moments que je
+me disais : « Je vais, sans me presser, prendre
+mes dispositions pour rentrer à Paris. Je ne veux
+plus lier partie avec cet homme-là. »</p>
+
+<p>Depuis la mort du roi, je n’étais pas retourné
+à la table de l’intendant. La vie du palais, une
+petite vie paisible et bien réglée, s’y poursuivait
+avec les mêmes rites. Ce jour-là, cependant, il y
+avait deux convives supplémentaires, et deux
+convives de marque. C’étaient les deux élèves de
+Bölmöller, les deux neveux du roi, et je me pris
+à penser que l’aîné, âgé de quatorze ans, était,
+sans qu’aucun de ces gens s’en doutât, le véritable
+roi du pays.</p>
+
+<p>Je n’avais jamais vu les deux jeunes princes,
+ni la fameuse princesse Elsa qui habitait d’ailleurs
+en dehors de Schoenburg, à deux lieues de la
+ville. Les deux enfants étaient pâles et blonds.
+Ils étaient habillés à la mode anglaise, avec de
+grands cols blancs, de courtes vestes noires et
+des pantalons gris. Je crus comprendre qu’on
+avait dû d’abord les servir à une table séparée,
+mais qu’ils avaient demandé à manger avec tout
+le monde ; ce qui avait amené un bouleversement
+dans le placement des convives. Du coup, la
+femme du second gentilhomme de chambre, la
+fille de l’usinier, en était devenue muette. Le chevalier
+Finck déployait toutes ses grâces pour
+éblouir les petits garçons. Quant au vieil écuyer,
+dont les aïeux, depuis plusieurs siècles, avaient
+mis en selle tous les princes du sang, il était tout
+ragaillardi par la présence de ces Altesses royales.
+Il était malheureusement le dernier de cette lignée
+de cavaliers, et il s’abstenait de parler d’un fils
+indigne établi pharmacien à Varsovie. Mais il
+recevait cependant par la poste des paquets mystérieux,
+et des poches profondes de sa culotte de
+peau de daim, il tirait, pour en faire hommage
+aux chevaux du roi, d’inépuisables réserves de
+boules de gomme.</p>
+
+<p>Bölmöller ne manquait pas, pour affirmer son
+autorité de précepteur, de dire à ses nobles élèves :
+« Cet après-midi, il faut que nous fassions ceci…
+ou que nous allions là… » Mais les jeunes princes,
+complètement indifférents à ses paroles, semblaient
+ne pas se douter qu’il existât de par le
+monde un individu du nom de Bölmöller.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens, après le déjeuner, s’approchèrent
+de moi, et entamèrent une conversation.
+Ils parlaient le français difficilement ; mais
+je connaissais assez leur professeur pour les
+excuser d’avance.</p>
+
+<p>Ils me posèrent des quantités de questions sur
+la tour Eiffel, sur la vitesse des automobiles, sur
+les différents uniformes de l’armée française.</p>
+
+<p>Le plus jeune, le prince Frédéric-Georges, me
+demanda si j’avais des timbres français de l’Empire.
+Il avait la même passion que mon valet de
+chambre. Puis le prince Frédéric, l’aîné, après
+s’être recueilli comme pour un grand effort, me
+dit, tout d’une traite, cette longue phrase : « Vous
+nous ferez l’amitié de venir déjeuner au château.
+La princesse, notre mère, aura plaisir à faire votre
+connaissance… » Puis il s’arrêta, tout essoufflé.</p>
+
+<p>Je les remerciai et promis d’aller les voir. Ensuite,
+après avoir recueilli protocolairement les
+salutations des personnes qui se trouvaient là, ils
+sortirent, et je les vis traverser la cour l’instant
+d’après, à grandes enjambées athlétiques, tandis
+que Bölmöller, qui trottait derrière eux à petits
+pas, se donnait l’allure d’un homme pressé, pour
+ne pas avoir l’air de leur courir après.</p>
+
+<p>Je pris l’habitude, tous ces jours-là, de revenir
+à la table de l’intendant, où je trouvais une bonne
+petite tranquillité de pension de famille. J’entendais
+parler ces gens sans trop les comprendre.
+C’était distrayant et ce n’était pas fatigant. Ma
+vie était confortable. Je passais mes matinées
+dans un bureau clair qui donnait sur la cour et
+qui était attenant à une spacieuse bibliothèque,
+dont les grandes fenêtres ouvraient sur le magnifique
+parc du château. Si l’on m’avait décrit à
+Paris cette existence et ce décor, j’en aurais été
+enthousiasmé, et je n’eusse rien rêvé de plus tentant
+qu’une telle vie, au milieu de richesses intellectuelles
+admirables et d’une somptueuse verdure.
+Or, je m’ennuyais mortellement. Mes
+journées étaient interminables. J’avais cru, au
+moment de la mort du roi, et du mensonge de
+Herner, que mon existence allait être bouleversée.
+Et maintenant, il me semblait que rien ne s’était
+passé. Et je n’avais même plus l’impression que
+le roi était mort. La fiction créée par Herner avait
+pris pour moi tout l’aspect d’une réalité.</p>
+
+<p>Un matin, j’étais dans mon cabinet en train de
+parcourir les journaux de Paris et je songeais,
+tout en lisant, que j’étais malheureux sans avoir,
+en réalité, de sérieuses raisons de l’être. Or, je
+l’avais déjà constaté, le sort n’aime pas que nous
+nous attristions pour des choses aussi imprécises.
+Il nous envoie dans ce cas un bon sujet d’alarmes,
+bien positif et bien sérieux pour que nous ne perdions
+pas notre temps à être ennuyés pour
+rien.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XVII</h2>
+
+
+<p>Tolberg entra, presque sans frapper. Il était
+affairé, plutôt que soucieux. Il s’assit près de mon
+bureau, me tendit la main, et me dit sans préambule :</p>
+
+<p>— J’ai quelque chose de très grave à vous
+confier. Les événements ont marché depuis que
+nous nous sommes vus. L’attentat contre… est
+décidé. C’est aujourd’hui, ce soir, qu’il doit se
+produire. Nous avons pensé qu’il fallait profiter
+de la présence des réfugiés russes à Schoenburg
+pour exécuter ce que nous avons projeté. On
+mettra cette histoire sur leur compte, et les gens
+du complot ne seront pas inquiétés. Cette combinaison
+manque un peu d’élégance. Elle n’en a pas
+moins été adoptée par nos conjurés, qui ne sont
+pas tous courageux.</p>
+
+<p>« Il se peut très bien que je sois désigné pour
+lancer la bombe. Le tirage au sort a lieu tout à
+l’heure et nous ne sommes que six qui tirons. Il
+s’agit de savoir qui se postera sur la route de
+Boern. C’est là que le ministre passera vers sept
+heures. Dans l’hypothèse où ce serait moi qui
+serais désigné, j’ai voulu vous prévenir et vous
+remettre cette lettre fermée, où vous verrez quelques
+instructions…</p>
+
+<p>— Ainsi, c’est donc vrai ? lui dis-je. Ces résolutions
+barbares auxquelles vous ne pouviez
+croire…</p>
+
+<p>— J’y crois encore à peine maintenant. Pourtant
+j’ai pas mal de chances d’être choisi. Un
+numéro sur six. Aux petits chevaux, où j’ai souvent
+joué, j’avais une chance sur neuf de gagner,
+en misant sur les numéros pleins. Et il m’est
+arrivé quatre ou cinq fois de gagner du premier
+coup en entrant dans la salle de jeu. Ici, mes
+chances sont encore plus fortes… Une chance sur
+six d’être chargé de tuer quelqu’un… Et pourtant
+je n’y crois toujours pas. C’est par un effort de
+raison que j’ai pris ces quelques dispositions que
+je suis venu vous communiquer.</p>
+
+<p>« S’il m’arrive malheur, je vous prie d’ouvrir
+cette lettre… Vous voyez, je ne peux pas m’empêcher
+d’avoir envie de rire, en vous disant ces
+choses graves, et dont la solennité, malgré moi,
+me paraît absurde et enfantine.</p>
+
+<p>— Et à quelle heure saurez-vous si vous êtes
+désigné ?</p>
+
+<p>— Tout de suite ; mais vous avez l’air, vous,
+de croire que « c’est arrivé » ?</p>
+
+<p>— Prévenez-moi aussitôt que vous le saurez,
+pour que je sache à quoi m’en tenir. Je rirai plus
+volontiers avec vous si vous n’êtes plus en jeu.</p>
+
+<p>— Une fois que je ne serai plus en jeu, dit
+Tolberg, je serai plus sérieux. Car, au fond, que
+ce soit moi ou un autre qui agisse, à ce moment,
+l’assassinat sera en train… Quelque noble nom
+qu’on donne à de tels actes, il s’agit d’un assassinat…
+Et, c’est ce qui fait que j’ai tout de même
+une petite peur d’être choisi. N’y pensons pas,
+et allons tirer au sort.</p>
+
+<p>Le baron de Herner ne devait pas venir ce
+matin-là. Il y avait conseil de cabinet, et les
+ministres s’étaient réunis chez Von Müllen, qui
+souffrait d’une attaque de goutte. Je pus donc
+sortir de mon bureau avec Tolberg, et traverser
+la cour avec lui. Je l’accompagnai jusqu’à la porte
+d’entrée, et je lui fis promettre de venir me prévenir
+tout de suite, aussitôt qu’il saurait à quoi
+s’en tenir. Puis je remontai dans ma chambre, pour
+mettre en lieu sûr, dans un petit coffret que
+j’avais, le pli que le jeune comte m’avait confié.</p>
+
+<p>Je déjeunai ce jour-là à la terrasse de la Grande-Taverne.
+Il fut convenu que Tolberg, dès qu’il
+aurait du nouveau viendrait me le dire en passant.
+J’étais installé devant ma table depuis un quart
+d’heure, et mon déjeuner tirait à sa fin, quand
+j’aperçus la tête fine et blonde de mon ami. Il fut
+quelque temps sans me voir, et il me sembla tout
+de suite, d’après son air, qu’il n’avait rien à
+m’annoncer de ce que je craignais. Pourtant je
+pouvais me tromper et précisément cet air-là…
+A ce moment, ses yeux rencontrèrent les miens
+et il me fit tout de suite de la tête un petit <i>non</i>
+rassurant.</p>
+
+<p>Puis il vint jusqu’à ma table. Je n’avais pas de
+voisins immédiats, et il n’était pas obligé de me
+parler tout bas.</p>
+
+<p>— Eh bien ! Voilà ! ce n’est pas moi ! et je n’en
+suis pas fâché… J’ai eu une petite émotion quand
+on a mis la main dans le chapeau pour tirer le
+nom. Mais je n’étais pas le plus ému. Il me restait
+assez de sang-froid pour regarder les autres. A
+part un préparateur de chimie, qui a fabriqué
+l’engin, et qui est une espèce d’illuminé, mes
+compagnons montraient des pâleurs impressionnantes,
+ou des sourires forcés qui n’étaient pas
+beaux à voir. Celui dont le nom a été tiré était
+précisément un de ceux qui souriaient ainsi.
+Quand on a dit son nom, il nous a regardés d’un
+air égaré, en souriant davantage… Je ne crois pas
+que l’engin soit en de bonnes mains. Sur ces six
+hommes, il y en avait au moins trois qui n’étaient
+pas courageux, et qui sont venus là avec une confiance
+de joueurs, en comptant que le sort ne les
+désignerait pas.</p>
+
+<p>— Dans ces conditions, dis-je à Tolberg, je
+puis vous rendre le pli que vous m’avez confié.
+Mais je l’ai mis dans ma chambre en lieu sûr.
+J’irai vous le rapporter cet après-midi.</p>
+
+<p>— Non, dit Tolberg, gardez-le. Toutes ces histoires-là
+ne sont pas finies. Le coup d’aujourd’hui
+manquera peut-être. Et je peux être désigné
+demain pour une autre affaire. Si je suis désigné
+à l’improviste, je pourrais très bien n’avoir pas le
+temps nécessaire pour vous porter ça. Et je suis
+plus tranquille de le savoir ainsi entre vos mains.
+Sur ce je vais aller faire une surprise à mon amie
+qui ne m’attendait pas à déjeuner. Bien entendu,
+elle ne savait rien de tout ce qui se passait ce
+matin. Et, comme je ne suis pas très sûr de mon
+courage, j’avais prévu l’éventualité où je serais
+désigné, et je ne voulais pas être obligé d’aller
+déjeuner avec elle avec ce petit secret sur le cœur.</p>
+
+<p>Nous nous serrâmes la main. Je terminai rapidement
+mon déjeuner, et je rentrai au palais, où
+m’attendait mon travail d’analyse, que la visite de
+Tolberg m’avait empêché de finir le matin.</p>
+
+<p>En rentrant, je trouvai sur la table un mot du
+premier ministre. Il avait reçu des nouvelles de
+France, au sujet de la petite affaire coloniale qui
+divisait le Bergensland et le gouvernement français.
+Il y avait une réponse à préparer, et le
+ministre me recommandait de l’attendre au palais
+dans l’après-midi. Alors je pensai à ce que m’avait
+appris Tolberg. Jusqu’à ce moment, je n’avais été
+préoccupé que du sort de mon ami. Maintenant
+que le tirage au sort l’avait mis hors d’affaire,
+je pensai tout à coup que la vie de Herner était
+menacée, que je le savais, que j’allais passer
+l’après-midi avec cet homme, et que je ne lui dirais
+rien…</p>
+
+<p>Je n’avais pas le droit de parler, la confiance
+de Tolberg m’avais mis en possession de ce secret :
+il fallait le garder pour moi comme un confesseur.</p>
+
+<p>Et, d’autre part, c’était un peu ma faute si
+Tolberg avait eu la légèreté de me le confier. Je
+ne lui avais jamais dit exactement quels étaient
+mes rapports avec le ministre. Je lui avais toujours
+parlé en termes défavorables de son ennemi… Ce
+n’était pas par duplicité ; mais vraiment, quand
+je me trouvais avec Tolberg et Bertha, je pensais
+toujours, et de très bonne foi, beaucoup de mal
+de Herner.</p>
+
+<p>Après tout, mon devoir était bien simple et ne
+souffrait pas la discussion. Il m’était interdit de
+parler ; je n’avais rien entendu ; je ne savais rien…
+C’était une dure épreuve à passer, mais il fallait
+la subir.</p>
+
+<p>Si je parlais, Tolberg avait, de mon fait, les
+torts les plus graves envers son parti. En se
+confiant à moi, il avait commis une imprudence
+qui était presque une trahison. Cette imprudence,
+c’est moi qui l’avais provoquée. Mon ami, à mes
+yeux, pour moi qui savais bien ce qui s’était passé,
+n’avait eu d’autre tort que d’avoir en moi une
+confiance excessive. Est-ce que je pouvais trahir
+cette confiance.</p>
+
+<p>Quand Herner arriva, la paix s’était faite en
+moi. Je n’avais plus aucune hésitation sur la
+conduite à tenir. Un événement fortuit m’avait mis
+en possession d’un secret que, sous aucun prétexte,
+je n’avais le droit de livrer. De même, quelque
+temps auparavant, le ministre lui-même
+m’avait confié un secret très grave, et je savais
+bien que ce secret était en sûreté absolue !… Tant
+pis pour cet homme, après tout ! C’était dans la
+vie un terrible joueur. Il faisait des coups audacieux.
+Il avait une politique dangereuse, dont il
+subissait tous les risques. Et puis, toutes ces
+affaires-là ne me regardaient pas. J’étais un
+étranger, je n’avais qu’à laisser ces gens s’égorger
+entre eux, et à ne pas m’en mêler.</p>
+
+<p>Herner était assis à son bureau. Il m’avait dit :
+« Je vais, au sujet de cette réponse, jeter sur le
+papier quelques idées qui me sont venues en route.
+Nous reprendrons cela ensemble, et nous verrons
+s’il y a quelque chose à en tirer. »</p>
+
+<p>Je le regardai écrire. Je pensais qu’il allait
+mourir, que je le savais et que je ne ferais rien
+pour empêcher cela. Jamais il ne m’avait paru si
+intelligent, si brillamment doué que ce jour-là. Il
+s’arrêtait par moments d’écrire et regardait fixement
+devant lui. Et je sentais en lui une puissance
+exceptionnelle de réflexion. Il donnait l’impression
+d’une vitalité d’esprit intense. Et je pensais :
+« Tout cela va s’arrêter, va être détruit. Cette
+chose mystérieuse, la vie humaine, qui vient d’on
+ne sait où, nous allons la supprimer, et en faire
+nous ne savons quoi. »</p>
+
+<p>Je me dis avec beaucoup de force : « Cet homme
+de valeur est un homme malfaisant. Il gêne
+d’autres êtres : il fera périr d’autres êtres ; c’est
+lui qui a tué le soldat Hassen, en somme… puisque
+le roi voulait le gracier, et que lui, Herner,
+n’a pas voulu.</p>
+
+<p>« Mais ce soldat Hassen, il ne le connaissait
+pas. Il n’avait contre lui aucune haine personnelle.
+S’il l’a tué, c’est qu’il pensait que sa mort était
+nécessaire.</p>
+
+<p>« Moi, je pense que l’on n’a pas le droit de
+tuer — pour quelque raison que ce soit.</p>
+
+<p>« Oui, mais si l’on n’a pas le droit de tuer le
+soldat Hassen, on n’a pas non plus le droit de
+tuer le ministre Herner.</p>
+
+<p>« Le ministre Herner, qui est un homme dont
+je connais la haute valeur, a pris sur lui de laisser
+tuer le soldat Hassen, et je l’ai désapprouvé.
+Aujourd’hui, c’est moi qui vais laisser tuer le
+ministre Herner. Et par qui est-il condamné ?</p>
+
+<p>« Par une bande de mécontents, par ce faible
+et charmant Tolberg, qui s’est laissé entraîner
+dans cette affaire, et qui d’ailleurs poursuit la
+ruine du ministre pour la satisfaction d’intérêts
+privés. Herner est condamné par ce gros professeur
+de stratégie, cette solennelle nullité, que
+son ambition déçue et sa haine personnelle du
+ministre de Fritz ont amené à conspirer. »</p>
+
+<p>Et je pensais à ces hommes tremblants et lâches,
+qui tiraient au sort dans un chapeau. C’était de
+ces gens-là que j’étais le complice, puisque je laissais
+leur crime s’accomplir…</p>
+
+<p>Mais je pensais aussi à ce chimiste ardent dont
+m’avait parlé Tolberg.</p>
+
+<p>Celui-là n’était pas poussé par un bas intérêt,
+et il y avait sans doute encore dans le parti
+d’autres hommes honnêtes et réfléchis qui avaient
+jugé, dans leur conscience, que la mort de ce
+ministre autoritaire était utile à l’État et à l’humanité,
+que cette mort servirait d’exemple à d’autres
+despotes, et que, grâce à ce sacrifice humain,
+nécessaire, on éviterait à beaucoup d’autres malheureux
+le sort du soldat Hassen.</p>
+
+<p>En somme, ce n’était pas seulement quelques
+mécontents médiocres que je trahirais, c’étaient
+ces citoyens libertaires qui, pour des raisons que
+je ne connaissais pas, et que je n’avais pas à
+connaître, avaient décidé la mort du ministre
+Herner.</p>
+
+<p>Je ne pouvais pas trahir ces gens-là. Je ne pouvais
+pas trahir mon ami Tolberg… Ces raisonnements
+me semblaient irréfutables. Cependant,
+quand le ministre se leva et me dit : « Je vois
+que cette réponse est plus difficile que je ne pensais.
+Nous l’écrirons demain ; il se fait tard ; il faut
+que j’aille dîner à la campagne, chez ma mère »,
+quand il se dirigea vers la porte, je me levai aussi,
+déterminé à sauver cet homme, en dépit de tous
+les raisonnements et de tous les devoirs, simplement
+parce que j’avais sa vie entre les mains, et
+que je ne voulais pas le laisser mourir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XVIII</h2>
+
+
+<p>Il fallait empêcher Herner de s’en aller sur cette
+route où l’attendait l’assassin. Mais quel moyen
+employer ? Je ne savais qu’inventer, et le temps
+pressait ; la voiture du ministre était dans la
+cour. Allons ! Allons ! il n’y avait pas à chercher
+de petites ruses, à lui demander, par exemple, de
+prendre un autre chemin pour me conduire à tel
+endroit où soi-disant j’étais obligé d’aller. Je ne
+connaissais pas assez la topographie du pays
+pour trouver sur-le-champ ce prétexte, d’ailleurs
+bien misérable. Et puis, à supposer que le ministre
+évitât la mort à l’aller, il était probable que
+l’homme embusqué l’attendrait au retour… Ou
+bien le coup recommencerait le lendemain… Non,
+puisque j’avais décidé de le sauver, il fallait le
+sauver tout à fait.</p>
+
+<p>Pourquoi avais-je trahi les conjurés ? Car, en
+somme, je les trahissais. Était-ce pour m’épargner
+un moment douloureux ? Non, c’était pour sauver
+la vie d’un homme. Je me répétais donc qu’il
+fallait le sauver tout à fait.</p>
+
+<p>Je descendais l’escalier avec lui, affolé de ne
+rien trouver pour le retenir. C’est ce désarroi qui
+me fit brusquer les choses et m’amena à en dire
+plus que je n’aurais voulu.</p>
+
+<p>Comme il arrivait dans le vestibule d’entrée,
+je lui touchai le bras…</p>
+
+<p>— Monsieur le ministre…</p>
+
+<p>Il s’arrêta, étonné.</p>
+
+<p>— Monsieur le ministre, j’ai besoin de vous
+parler… Dans une circonstance que je n’ai pas
+besoin de rappeler, vous avez fait appel à ma discrétion, — qui,
+d’ailleurs, vous était due et
+acquise, — m’empressai-je de dire. Aujourd’hui,
+il se passe quelque chose… quelque chose de très
+grave… Je sais que votre vie est en danger… Je
+vous prie de ne pas chercher à savoir comment
+je le sais…</p>
+
+<p>Il m’avait écouté avec ce visage hautain de ces
+hommes autoritaires qui veulent bien, de leur
+plein gré, vous parler comme à un égal et vous
+demander des services, mais voient avec humeur
+qu’on leur rende un service qu’ils n’ont pas
+demandé.</p>
+
+<p>— Il ne faut pas que vous alliez ce soir où vous
+comptiez aller. C’est tout ce que je puis vous dire.</p>
+
+<p>— Alors vous me défendez de vous interroger ?
+Vous oubliez qu’un complot dirigé contre moi
+intéresse la sûreté de l’État, et que j’ai le devoir
+de me renseigner…</p>
+
+<p>Il avait dit ces quelques mots avec cet air mauvais
+qu’il avait quelquefois, et qui m’éloignait
+tant de lui.</p>
+
+<p>— Au fait, reprit-il, si vous ne voulez pas
+parler, c’est votre affaire… Et je vous remercie,
+ajouta-t-il, comme avec un effort… Je vous remercie,
+répéta-t-il encore en me serrant la main.</p>
+
+<p>… Rien au monde ne donnerait à nos relations
+cette cordialité naturelle qui leur avait toujours
+manqué. Mais cela, je le savais déjà, je ne m’attendais
+à rien d’autre. Et je n’avais jamais songé
+à gagner le cœur étranger de Herner. S’il y eut
+une surprise pour moi, ce fut au contraire de
+trouver chez lui des marques de gratitude plus
+répétées que je n’aurais cru. Et je dois dire même
+que j’en fus un peu inquiet, d’autant qu’il ne me
+dit rien des mesures qu’il comptait prendre pour
+assurer sa sécurité. Il m’était venu le soupçon
+terrible qu’il connaissait mes relations avec Tolberg,
+et qu’il pouvait deviner que mon ami était
+du complot. Il quitta le palais l’instant d’après,
+et me laissa en proie à l’inquiétude et à un
+remords grandissant.</p>
+
+<p>J’évitai ce soir-là de sortir du palais et d’aller
+dîner au restaurant. J’aurais pu rencontrer Tolberg,
+et je ne me sentais pas le courage d’affronter
+sa vue. J’aime beaucoup les gens qui disent :
+« Il faut avoir le courage de ses actes et en
+accepter la responsabilité. » Je n’ai pas autant
+de confiance en moi, et je n’ai pas, comme ces
+gens, la hardiesse de penser que le parti que j’ai
+choisi est nécessairement le seul auquel il fallait
+s’arrêter.</p>
+
+<p>Je dînai donc à la table de l’intendant. Mais ce
+soir-là, les convives ne m’égayèrent pas. Quand
+le dîner fut terminé, j’eus hâte de m’en aller dans
+la ville, pour apprendre quelque chose. Au palais,
+au siège du gouvernement, on ne savait rien de
+rien ; les fonctionnaires royaux vivaient à mille
+lieues de la ville et à mille ans en deçà de leur
+époque.</p>
+
+<p>Je me promenai dans cette rue de la Paix,
+que j’avais foulée, quelque temps auparavant,
+avec tant d’indépendance et de tranquillité. Et
+dans quels événements n’avais-je pas été jeté !
+J’étais comme un promeneur innocent et rêveur
+que le hasard conduit au milieu d’un terrible jeu
+de quilles.</p>
+
+<p>Dans la rue de la Paix, qui est comme « le
+boulevard » de Schoenburg, c’était, ainsi que tous
+les soirs, une animation tranquille. Les crieurs
+vendaient des journaux du soir ; mais ces journaux
+n’annonçaient rien. Ils ne pouvaient rien
+annoncer encore. Peut-être, si j’avais pu aller
+dans un bureau de rédaction, eussé-je appris
+quelques nouvelles. Mais à part un courriériste
+de théâtre, vaguement critique, que j’avais rencontré
+au café, je ne connaissais personne dans
+les journaux. J’eus un moment l’idée d’aller
+chercher le courriériste aux bureaux de son
+journal, <i>la Presse</i> de Schoenburg, afin de
+tâcher d’entendre là, sans avoir l’air de rien, si
+on ne parlait pas d’un complot éventé, de mesures
+de police. Une timidité m’arrêta… Il y avait bien
+au palais un employé chargé des rapports avec la
+presse. Mais je le connaissais très peu ; je savais
+d’ailleurs que toutes les communications sérieuses
+étaient faites directement par Herner, et que cet
+employé était un homme sans importance et qu’il
+n’avait que le titre de ses fonctions… Décidément,
+je n’apprendrai rien avant le lendemain.
+J’étais partagé entre l’idée de rentrer immédiatement,
+de tâcher de m’endormir le plus tôt possible
+pour que cette nuit fût plus vite finie, et le
+besoin de ne pas me retrouver seul, de rester
+longtemps dans cette ouïe étourdissante, où
+pourtant je n’évitais rien des obsédantes idées qui
+venaient me hanter tour à tour. Je pensais
+constamment à Tolberg, dont j’avais, dans une
+circonstance si grave, trompé la confiance… Je
+pensais à ces conjurés qui avaient patiemment
+préparé cette œuvre essentielle, pour laquelle ils
+risquaient leur vie, et je voyais surtout, comme
+en un rêve de malade, cette tête ardente de chimiste,
+que m’avait décrite Tolberg, cette tête
+d’apôtre passionné.</p>
+
+<p>… Je l’avais trahi, lui et les autres. Et je me
+disais que si j’avais sauvé le ministre, c’était par
+faiblesse… Mais ce qui me calmait un peu, c’est
+que je sentais bien que cet acte de faiblesse, je
+le recommencerais encore, je le recommencerais
+toujours.</p>
+
+<p>Cependant ma trahison n’allait-elle pas les
+atteindre d’une façon plus grave ? Peut-être
+avais-je commis un autre crime que de leur
+dérober leur victime. Peut-être… certainement
+le ministre allait chercher à les atteindre ! Mais
+oui ! Il ne pouvait pas faire autrement ! C’était
+une folie de penser qu’il s’en tiendrait là et que,
+mis en éveil, il n’allait pas, pour la sûreté de
+l’État, pour sa sûreté personnelle, faire disparaître
+ce danger permanent, en mettant la main
+sur les coupables.</p>
+
+<p>Il n’avait pas, comme moi, des raisons pour les
+ménager. Je me figurais sans doute que, pour me
+faire plaisir, pour ne pas troubler mes relations
+avec mes amis, il allait se priver de prendre
+contre les conjurés les mesures nécessaires !</p>
+
+<p>Voilà pourtant ce qu’oublient toujours les gens
+à qui l’on confie un secret. Ils le répètent à une
+autre personne, qui a encore moins de raisons
+qu’eux-mêmes d’être discrets. A mesure qu’un
+secret s’éloigne de son origine, les raisons de ne
+pas le trahir s’affaiblissent…</p>
+
+<p>J’étais malheureux de ne rien savoir, de n’être
+pas fixé sur la portée de mon acte. J’étais comme
+un chasseur qui a tiré dans la nuit, qui a cru
+entendre un cri humain et qui doit attendre jusqu’au
+jour pour savoir s’il n’a pas blessé ou tué
+quelqu’un…</p>
+
+<p>Déjà, dans la rue de la Paix, les passants se
+faisaient plus rares. Encore une heure, et j’allais
+sentir la solitude autour de moi… Je me dirigeai
+vers le palais, lorsque quelqu’un me toucha le
+bras. Je me retournai brusquement. J’étais un
+peu troublé, et je ne reconnus pas tout de suite
+le lieutenant, neveu de Herner, avec qui j’avais
+dîné chez le premier ministre.</p>
+
+<p>Il revenait de permission. Il était allé passer
+quelques jours avec sa mère, et s’était, disait-il,
+tellement ennuyé à la campagne, qu’il revenait
+avant l’expiration de sa permission. Il avait hâte
+de reprendre pied à Schoenburg, où sa vie désœuvrée
+le réclamait.</p>
+
+<p>— Mon cher ! la campagne ! me dit-il avec son
+accent extraordinaire. Vraiment vous ne pouvez
+pas vous figurer ! C’est la mort !</p>
+
+<p>Il m’emmena dans un restaurant de nuit. Et
+je me laissai entraîner. Il arrivait vraiment au
+bon moment. Je crois que, cette nuit-là, j’étais
+disposé à lasser son noctambulisme, et à écouter
+ses propos oiseux jusqu’au jour.</p>
+
+<p>— Vous savez, mon cher, cette petite chanteuse,
+qui était à l’Alhambra avant mon départ !… Ah !
+non ! c’est vrai, vous ne l’avez pas connue. Ce n’était
+pas avec vous… Elle chante… (il fit une moue
+dédaigneuse)… la figure… (autre moue méprisante),
+mais enfin (geste d’acquiescement résigné),
+c’est suffisant. Ici, mon cher, nous ne sommes
+pas gâtés. Je pensais qu’elle avait dû quitter la
+ville, et je l’ai justement rencontrée en descendant
+de la gare. Malheureusement, je n’avais pas
+la veine, elle doit souper ce soir avec des camarades.
+Mais je crois que peut-être elle sera chez
+elle vers une heure du matin, et que l’on pourra
+prendre une tasse de thé. Mon cher, pourquoi
+vous ne prenez pas de ce rosbif ? Je vous assure ;
+c’est vraiment très convenable. C’est meilleur que
+chez mon oncle, ajouta-t-il en riant d’un gros
+rire…</p>
+
+<p>Mais à propos de mon oncle, — il changea de
+ton, il prit un air intéressé qui fixa tout de suite
+mon attention, et me donna comme un petit frisson, — à
+propos de mon oncle, vous ne me parlez
+pas des nouvelles de ce soir ? Il paraît que cet
+oncle vient d’échapper à un grand danger. J’ai
+vu tout à l’heure l’officier qui est de garde à la
+prison militaire. On a arrêté ce soir un des conspirateurs,
+qui se trouvait porteur d’un engin. Oui,
+on l’a trouvé sur la route de Boern, que suivait
+tous les soirs mon oncle pour aller voir la vieille
+grand’tante… Mais ce conspirateur, vous ne devinerez
+jamais qui c’est ? C’est une connaissance
+à moi, mon cher, un garçon charmant, un de nos
+attachés à l’ambassade de Paris. Hé parbleu ! je
+crois que vous le connaissez aussi, c’est le comte
+de Tolberg…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIX</h2>
+
+
+<p>Quand j’essaie de me rendre compte à distance
+de l’impression que firent ces paroles, je crois me
+souvenir que j’avais la tête comme vide, et que
+ces mots « le comte de Tolberg » résonnèrent en
+moi, sans que je pusse en saisir le sens. Je restai
+là, les yeux perdus et sans pensée, avec l’impression
+vague qu’il était arrivé un grand malheur.</p>
+
+<p>— Qui est-ce qui aurait pu se douter de cela ?
+répétait l’officier. On disait qu’il y avait entre les
+deux une rivalité de femme. Mais ce petit Tolberg
+est fou de s’en aller faire des choses pareilles.
+Sans compter que l’oncle n’est pas commode. Une
+histoire comme cela avec l’oncle, mais on y laisse
+sûrement sa tête…</p>
+
+<p>Comment ? par quelle monstrueuse combinaison
+du hasard était-ce Tolberg qui s’était trouvé
+sur la route de Boern et non l’homme que, le
+matin, le sort avait désigné ?</p>
+
+<p>Tolberg m’avait-il menti ? Était-ce lui dont le
+nom était sorti du chapeau ? Me l’avait-il caché
+pour ne pas m’alarmer, ou pour m’empêcher de
+le détourner de son projet ?</p>
+
+<p>Mais non, ce n’était pas lui… Je revoyais très
+bien sa figure du matin… ce n’était pas celle d’un
+homme qui ment.</p>
+
+<p>— Vous savez qu’il faut nous dépêcher, si nous
+ne voulons pas arriver trop tard chez la petite.</p>
+
+<p>J’étais sur le point de m’excuser, de prétexter
+une fatigue subite, car j’avais besoin maintenant
+de me retrouver seul. Mais le lieutenant insista
+tellement que je l’accompagnai, peut-être parce
+que je craignais qu’il ne devinât mes terribles
+soucis. Et je me disais aussi depuis un instant
+que le lendemain il faudrait aller en personne,
+coûte que coûte, voir Tolberg. Le lieutenant ne
+venait-il pas de me dire qu’il connaissait l’officier
+de garde ? C’était sans doute un moyen d’avoir
+un accès auprès du prisonnier…</p>
+
+<p>Je tenais à voir Tolberg parce que je voulais
+tout lui dire. Il fallait qu’il sût de moi-même que
+c’était par ma faute qu’il avait été arrêté.</p>
+
+<p>Ce n’était pas seulement chez moi un besoin
+éperdu de franchise : il ne fallait pas qu’un autre
+que moi lui révélât qui l’avait trahi. D’autant que
+moi, je pourrais plaider ma cause… Certes,
+j’étais un grand coupable, mais j’avais des circonstances
+atténuantes. Je n’avais pas trahi pour
+trahir ou parce que j’y avais un intérêt… Il fallait
+que Tolberg se rendît compte de tout cela au
+moment même où il serait mis au courant de ma
+trahison… Car, ces circonstances atténuantes,
+Tolberg ne pouvait les imaginer lui-même… On
+n’excuse un ami que si on a confiance en lui. Or,
+le fait de ma trahison devait lui faire perdre toute
+espèce de confiance…</p>
+
+<p>Voilà ce que je me disais pendant que l’officier
+égayait notre route par toutes sortes de facéties,
+telles que de racler violemment avec son sabre
+les devantures des boutiques, ou de lancer des
+pierres dans les vitres des réverbères. Il accomplissait
+comme des rites ces plaisanteries consacrées.
+Il sonna au passage à quelques portes.
+Mais comme j’étais trop absorbé pour faire du
+succès à ces petites manifestations, il y renonça,
+et marcha sagement à mes côtés, en chantant toutefois
+un air en vogue pour entretenir sa gaîté
+et ne pas la laisser s’éteindre.</p>
+
+<p>Nous avions pris quelques rues étroites du
+vieux Schoenburg, et nous arrivions sur la place
+où était l’Alhambra. Elle était, cette petite place,
+toute changée, méconnaissable, maintenant que
+se trouvaient éteintes les brillantes girandoles du
+café-concert. Les petites maisons voisines reprenaient
+leur âge et leur aspect modeste.</p>
+
+<p>— C’est par ici, dans la seconde rue, me dit
+l’officier. Vous voyez son nom sur l’affiche.</p>
+
+<p>A côté de l’affiche du concert, se trouvaient les
+affiches particulières des différentes attractions.
+La chanteuse en question s’intitulait : Mam’selle
+Jane ; elle chantait en français, en allemand et en
+anglais… Cette promenade nocturne, vers des
+logis inconnus, ressemblait à un rêve. Je ne
+pensais plus à rien. Je suivais l’officier. Il frappait
+maintenant à des volets. Je ne m’étais pas arrêté,
+croyant à une nouvelle farce. Mais il paraît que
+nous étions arrivés. Au bout d’un instant, une
+porte s’ouvrit, et la chanteuse elle-même nous
+fit entrer.</p>
+
+<p>Elle avait gardé sa jupe courte, qu’elle mettait
+pour chanter ses chansons polyglottes, et danser
+des danses de différents pays. Il n’était pas aisé
+de dire à quelle nationalité elle pouvait appartenir.
+Et son âge, la couleur de ses cheveux
+étaient également assez difficiles à déterminer.
+Elle ne connaissait de la langue française que les
+paroles de ses chansons, et je vis, d’après différents
+essais de conversation qu’elle tenta avec le
+lieutenant, qu’elle parlait très mal l’allemand et
+l’anglais. Elle finit par nous dire qu’elle était de
+New-York ; mais nous sentîmes que ce n’était pas
+absolument irrévocable.</p>
+
+<p>Elle avait préparé du thé ; mais elle n’avait que
+deux tasses, et l’officier eut la faveur de boire
+dans la même tasse qu’elle. Je m’en consolai en
+pensant que ma tasse ne servirait qu’à moi.</p>
+
+<p>Mam’selle Jane était venue s’asseoir sur les
+genoux de mon compagnon, qui riait d’un gros
+rire embarrassé, et la baisait sur ses cheveux
+blonds ou roux, de provenance incertaine. Au
+bout d’un instant, il voulut par politesse qu’elle
+vînt s’asseoir aussi sur moi, et je dus m’appliquer
+à ne pas donner trop d’énergie à mon geste de
+dénégation.</p>
+
+<p>Je ne sais pas ce que cet officier, dans son for
+intérieur, pensait de Mam’selle Jane, mais il sentait
+bien qu’elle ne me plaisait pas outre mesure,
+et son impression personnelle en fut influencée.
+Cinq minutes se passèrent dans le silence et dans
+l’indécision, pour savoir dans quelle langue on
+allait prendre congé.</p>
+
+<p>Quand nous sortîmes de là, le lieutenant commença
+à se moquer de cette chanteuse ; ce qui me
+déplut un peu, bien qu’à ce moment je fusse assez
+loin de ce qu’il me disait. Il semblait qu’il voulût
+rompre toute attache avec cette femme, et ne pas
+garder vis-à-vis d’un « Parisien » la responsabilité
+d’une telle présentation. Quand il m’eut reconduit
+jusqu’à ma porte, il ne me quitta pas avant que
+nous ayons pris jour pour souper avec des amies
+à lui.</p>
+
+<p>Je compris qu’il allait remuer ciel et terre pour
+m’amener de jolies personnes, afin d’effacer de
+mon esprit la fâcheuse impression qu’y avait
+laissée sans doute cette chanteuse de l’Alhambra.</p>
+
+<p>En traversant la cour du palais, je pensais à
+ce que serait ma journée du lendemain. Mais
+j’étais un peu soulagé par la résolution que j’avais
+prise d’aller trouver Tolberg, et de lui raconter
+tout ce qui s’était passé. Je pensais avec plus
+d’appréhension à ce qu’il faudrait dire à Bertha :
+si Tolberg était homme à me pardonner, malgré
+la faute que j’avais commise, je savais bien qu’il
+n’y avait aucune miséricorde à attendre de la
+jeune femme. J’avais perdu son amant ; j’étais un
+être exécrable, que rien à ses yeux ne pourrait
+absoudre… Soudain, je pensai au pli que Tolberg
+m’avait confié… Étais-je encore qualifié pour en
+prendre connaissance ? A qui pourrais-je rendre
+ce dépôt ? Pourrais-je le faire parvenir à Tolberg ?
+Il ne m’avait pas autorisé à le remettre à Bertha.
+Le mieux était d’attendre d’avoir vu le prisonnier,
+et de lui demander à lui-même qu’il fallait faire
+de cette lettre.</p>
+
+<p>Oui, mais le jeune homme n’avait-il pas spécifié
+que je devais ouvrir l’enveloppe s’il lui arrivait
+malheur ce soir-là ? Ces instructions concernaient
+peut-être des mesures à prendre sans
+retard. Il me semblait que j’obéissais mieux à la
+volonté de mon ami, en m’assurant dès le soir
+même de ce que pouvait contenir cette enveloppe.</p>
+
+<p>Je ne veux pas par sévérité chercher à ma conduite
+des motifs trop bas, mais je crois bien que
+dans cette lutte d’arguments, ma curiosité intervint
+discrètement, et, sans avoir l’air, fit pencher
+la balance.</p>
+
+<p>Aussitôt que j’eus décidé d’ouvrir la lettre, je
+montai à ma chambre avec une certaine hâte. Je
+me dépêchai, une fois entré, d’allumer ma bougie
+et j’allai jusqu’à mon armoire où j’avais enfermé
+mon coffret. J’eus une commotion de surprise :
+l’armoire avait été ouverte, le petit coffret avait
+été brisé, la lettre de Tolberg ne s’y trouvait
+plus…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XX</h2>
+
+
+<p>Vraiment, on n’avait pas idée d’une pareille
+audace. Et il n’y avait pas de doute possible :
+Herner et sa police avaient passé par là.</p>
+
+<p>Je demeurai d’abord comme accablé. Puis je
+me calmai au bout d’un moment. Le ministre,
+par cet acte d’hostilité stupide, se mettait en
+guerre contre moi. Vraiment ce n’était pas d’une
+habile politique. C’était même un coup d’une imprudence
+stupéfiante… Il se mettait mal avec moi,
+avec moi qui connaissais ses secrets et qui pouvais
+le perdre d’un seul mot ! Je lui parlerais le
+lendemain.</p>
+
+<p>Je me couchai rapidement ; mais, irrité et
+énervé, j’eus beaucoup de mal à m’endormir.</p>
+
+<p>Je recommençai dix fois mon entretien avec le
+ministre. Je lui parlai avec une telle animation
+qu’à plusieurs reprises, incapable de rester au lit,
+je me relevai pour parcourir la chambre à grands
+pas et pour répéter à voix haute ma diatribe à
+l’adresse de Herner. Puis je fus pris d’un grand
+mal de tête ; j’essayai de m’endormir en faisant
+tous mes efforts pour oublier mes agitantes
+préoccupations. Je ne les perdis pas en trouvant
+le sommeil. Mes songes se passèrent à chercher
+Herner, et à le manquer…</p>
+
+<p>Je ne dormis que trois heures à peine, et je
+me réveillai sans courage, effrayé du poids de la
+terrible journée qui commençait. La veille, j’avais
+trop de choses à dire au premier ministre. Je me
+voyais lui parlant d’abondance et l’écrasant sous
+des discours irréfutables. Et maintenant, mal
+disposé et faible, je me demandais comment j’allais
+commencer ce décisif entretien, si je n’allais
+pas tout compromettre en m’y prenant mal, si,
+en lâchant tout de suite mon arme principale, je
+n’allais pas me démunir dangereusement et me
+trouver sans moyens de défense quand il s’agirait
+de sauver Tolberg… Pourtant il fallait parler dès
+ce matin. A la vérité, j’avais eu un instant l’idée
+de ne rien dire pour le moment. C’était bien toujours
+cette politique d’attente — ou de paresse — que
+me conseillait ma lâcheté matinale.</p>
+
+<p>Mais tout de même je ne pouvais pas ne pas
+m’être aperçu de la perquisition — ou du cambriolage — que
+Herner avait eu l’audace de faire
+pratiquer chez moi. Il fallait absolument que ce
+fût sur un ton d’irritation ou de digne reproche,
+obtenir une explication.</p>
+
+<p>Malgré mon indécision et ma crainte, j’avais
+une certaine hâte de me retrouver en présence de
+Herner. C’était de la curiosité ; c’était aussi une
+satisfaction d’avoir de justes griefs contre quelqu’un.</p>
+
+<p>Je descendis à mon cabinet d’assez bonne
+heure et j’attendis le ministre avec une émotion
+impatiente. La petite pièce claire où je travaillais
+était attenante à son bureau. La plupart du temps,
+la porte de communication restait ouverte. C’était
+le baron qui la fermait quand il recevait quelqu’un.
+Un moment, je guettai par la fenêtre ; mais
+je réfléchis qu’il arrivait quelquefois à pied par
+le jardin. Alors, pour tromper l’ennui agacé de
+cette attente, je me mis à faire rapidement ma
+besogne quotidienne, à dépouiller les journaux
+français, que je trouvais chaque matin rangés
+sur ma table de travail par les soins du garçon
+de bureau.</p>
+
+<p>J’étais arrivé à faire ce travail assez vite. Au
+début, j’y mettais une conscience exagérée. C’était
+complet et confus. Maintenant je me perdais
+moins dans les détails. Mon résumé était plus
+clair et plus court. Les premiers jours, j’éprouvais
+un véritable scrupule à ne pas mentionner
+certaines nouvelles, qui me paraissaient d’abord
+sans intérêt et qui toujours, à la réflexion, prenaient
+de l’importance.</p>
+
+<p>C’est cette timidité de caractère qui vous empêche
+de vider un tiroir rempli de vieilles lettres ;
+on se dit toujours que précisément la lettre que
+l’on a jugée insignifiante, et que l’on jette au
+panier, sera justement, par la suite, celle que l’on
+regrettera d’avoir sacrifiée.</p>
+
+<p>J’avais achevé la lecture des journaux, et je
+commençais à rédiger mon rapport, quand j’entendis
+s’ouvrir la porte du cabinet à côté et le
+ministre dit quelques mots au garçon de bureau…
+C’était le moment. Ce cabinet à côté était effrayant
+comme un cabinet de dentiste où l’on va entrer
+d’un instant à l’autre. Et c’était moi qui donnerais
+le signal. Irais-je trouver Herner tout de suite ou
+un peu plus tard ?… Soudain sa voix se fit
+entendre.</p>
+
+<p>— Humbert !</p>
+
+<p>Je passai dans son bureau. Il continuait à écrire
+sans lever la tête.</p>
+
+<p>Au bout d’un instant, il se renversa dans son
+fauteuil, me regarda gravement et me dit :</p>
+
+<p>— On s’est servi vis-à-vis de vous d’un procédé
+inqualifiable. J’avais envoyé hier chez vous le
+chef de la police. Car, ainsi que je vous l’ai dit
+hier, l’intérêt de l’État me commandait d’avoir
+des éclaircissements complets. Cet animal — je
+vous ai déjà dit que je n’étais servi que par des
+brutes — a pris sur lui de se livrer chez vous à
+une perquisition. Il m’a rapporté triomphalement
+un pli qu’il avait trouvé dans un petit coffret. Il
+l’avait ouvert et en avait pris connaissance. Ce
+qu’il contient est assez grave, puisqu’il émane de
+l’homme arrêté, qui prend des dispositions dernières,
+et qui donne ainsi la preuve que son crime
+était prémédité. Je vous rends ce papier, qui était
+déjà dans les mains du procureur, et je vous
+donne l’assurance que je ferai tout mon possible
+pour qu’il n’en soit pas fait état dans le procès…
+Je voulais vous dire également que j’avais beaucoup
+réfléchi depuis douze heures à ce que je
+vous dois, et que les raisons que j’avais de vous
+vouloir du bien ont encore augmenté depuis la
+journée d’hier. Je ne pourrai pas l’oublier…
+Apportez-moi le résumé.</p>
+
+<p>J’allai chercher le résumé sans répondre, et
+sans penser à quoi que ce fût. Pendant qu’il parcourait
+sous mes yeux ma note analytique, je me
+dis qu’il fallait tout de même lui parler de
+Tolberg.</p>
+
+<p>— Monsieur le ministre, vous pensez bien qu’en
+faisant ce que j’ai fait hier, j’ai agi sans arrière-pensée,
+et que je ne cherchais pas à obtenir une
+récompense. Cependant il s’est passé cette chose
+effroyable que mon acte a causé la perte d’un
+homme que j’aime beaucoup. Je sais très bien
+qu’il vous serait difficile d’arracher cet homme à
+la rigueur des lois. Mais je pense cependant
+avoir acquis le droit d’intercéder en sa faveur…</p>
+
+<p>— A l’heure qu’il est, me répondit Herner, il
+m’est impossible de faire quoi que ce soit. Il est
+entre les mains de la justice. Et la justice ne le
+lâchera pas. Mais je verrai s’il est en mon pouvoir
+de concilier la nécessité politique d’un châtiment
+et le désir que j’ai de vous être agréable.
+Terminez-moi ce résumé. Je vous reverrai avant
+mon départ.</p>
+
+<p>Il m’accompagna jusqu’à ma porte, qu’il referma,
+ayant probablement du monde à recevoir.
+Resté seul, je me mis à repasser dans mon esprit
+tout ce qu’il m’avait dit. J’avais d’abord eu une
+impression de contentement, en voyant que l’entretien
+ne prenait pas une tournure hostile. Ce
+n’est pas que je redoute les « attrapages ». Mais
+je m’y sens inférieur. Je les conduis mal, sans
+aucune progression. Je lâche mes arguments
+principaux, et si, même sans être réfutés, ils ne
+produisent pas sur l’adversaire tout l’effet que
+j’attendais, je me sens tout à coup comme un
+soldat désarmé, qui a brûlé toute sa poudre.
+J’étais donc assez heureux de cet entretien pacifique,
+et qui semblait tout de concessions. Mais
+ceci posé, et en y réfléchissant, je ne pouvais me
+dissimuler que j’avais été <i>roulé</i>.</p>
+
+<p>Il eût fallu ne pas connaître le ministre pour
+croire un instant que cette perquisition s’était
+faite, comme il le disait, sans son aveu. Je savais
+fort bien qu’il n’était jamais arrêté dans ses projets
+par la crainte de mécontenter les gens ; son
+système, je m’en étais déjà aperçu, était d’agir
+d’abord, et de s’excuser après… Il était évident
+qu’il cherchait à me ménager, à cause du secret
+dont j’étais le détenteur.</p>
+
+<p>Je n’avais aucune confiance dans les assurances
+qu’il m’avait données au sujet de Tolberg. Il avait
+évité soigneusement les promesses formelles ; il
+m’avait parlé de cette affaire avec une prudence
+très habile, de façon à me laisser le droit d’espérer,
+sans prendre aucune espèce d’engagement.</p>
+
+<p>Cependant, il m’avait laissé voir assez clairement
+le besoin qu’il avait de me ménager. Mais
+si la connaissance de son secret m’était utile
+comme une menace, je me demandais avec un peu
+d’effroi comment il faudrait m’y prendre si j’avais
+besoin tout à coup de me servir de cette arme.
+A qui devrais-je m’adresser, si l’attitude du ministre
+m’obligeait à le trahir ?</p>
+
+<p>L’idée de me trouver subitement en lumière
+m’effrayait beaucoup. Je ne suis pas dénué d’ambition.
+Et c’était sans appréhension que, dans mes
+rêves de gloire, je me voyais arriver aux plus
+grands honneurs. Mais alors j’y arrivais tout
+doucement, paisiblement, par la force de mon
+mérite, et non brusquement par la volonté soudaine
+du hasard.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXI</h2>
+
+
+<p>Je résolus, en attendant, de demander au ministre
+la permission d’aller voir Tolberg en sa
+prison. La combinaison à laquelle j’avais songé
+tout d’abord, et qui consistait à obtenir l’accès
+de cette prison par l’intermédiaire de l’officier de
+garde, me parut à la réflexion trop aléatoire.
+Non, le mieux était de profiter des bonnes dispositions
+apparentes de Herner, et de m’adresser
+carrément à lui.</p>
+
+<p>Je terminai rapidement mon résumé et je
+frappai à sa porte. Il était seul dans son bureau.
+Vraiment, je m’illusionnais beaucoup quand je
+m’imaginais dominer cet homme, parce que le
+hasard m’avais mis en possession de son secret.
+Jamais je ne serais maître de lui. Je l’abordais
+toujours avec la même timidité craintive. Je dus
+faire, comme à l’ordinaire, un grand effort pour
+entamer la conversation. C’est à peine si j’entendais
+les premières paroles que je lui disais. Une
+fois que j’étais lancé, mon ton s’affermissait un
+peu.</p>
+
+<p>— Monsieur le ministre…</p>
+
+<p>Il me semblait que lorsque je lui disais : Monsieur
+le ministre, il avait l’air de penser : Allons !
+qu’est-ce qu’il a encore ?</p>
+
+<p>L’idée d’être un importun, que l’on tolère par
+obligeance ou par politesse, m’a toujours horriblement
+gêné.</p>
+
+<p>— Monsieur le ministre, j’ai à vous demander
+une faveur…</p>
+
+<p>J’essayais, par la façon dont je prononçais le
+mot faveur, — avec une certaine fermeté, — d’indiquer
+que je n’étais pas un solliciteur, que cette
+faveur était presque un droit, et que ce n’était que
+par politesse que je consentais à employer cette
+expression… Mais quand j’y réfléchis, je crois
+que ces nuances n’étaient perceptibles que pour
+moi-même, et qu’elles eussent échappé au plus fin
+des auditeurs.</p>
+
+<p>— Je ne veux pas vous cacher les liens d’amitié
+qui m’unissent à Henry de Tolberg. Vous pouvez
+vous imaginer la peine que j’ai éprouvée quand
+j’ai appris son arrestation. Je vous prie de m’autoriser
+à aller le voir dans sa prison.</p>
+
+<p>— Avant de vous accorder cette permission,
+me dit-il après un instant de silence, je suis obligé
+de vous demander si cette visite est une simple
+manifestation d’amitié, ou bien si vous avez
+quelque communication spéciale à lui faire. Dans
+le premier cas, si c’est une visite purement amicale,
+je vous demanderai de bien vouloir l’ajourner,
+et la remettre à quarante-huit heures, afin
+que le juge ait terminé sa première enquête. Vous
+savez qu’il est seul maître d’accorder des permis
+de visite, et je ne voudrais pas empiéter sur ses
+attributions. D’ici deux jours, je pourrai, sans
+avoir l’air de venir troubler de mon autorité
+l’instruction de cette affaire, lui demander une
+carte d’accès auprès du détenu… Maintenant, s’il
+s’agit d’une communication urgente au comte de
+Tolberg, c’est une autre affaire. Vous comprendrez
+que je ne puis pas vous laisser aller auprès
+de lui sans savoir en quoi consiste cette communication.
+Ainsi que je vous l’ai déjà dit, j’ai, dans
+cette affaire politique, publique, le devoir de tout
+savoir.</p>
+
+<p>— Je n’éprouve aucun embarras, monsieur le
+ministre, à vous exposer ce que je compte dire au
+comte de Tolberg. Je veux qu’il sache à quoi
+s’en tenir sur mon rôle dans cette affaire. Je veux
+qu’il sache que c’est moi qui l’ai trahi. Mais je
+lui dirai pourquoi… C’est en somme une confession
+que je veux lui faire. Je suis coupable envers
+lui. Je veux qu’il le sache, et qu’il sache dans
+quelle mesure j’ai pu l’être. Je serai très soulagé
+quand je lui aurai dit cela.</p>
+
+<p>— Humbert ! Humbert ! me dit le baron, avec
+un accent familier et presque affectueux. Quel
+garçon compliqué vous faites ! A quoi cela servira-t-il
+que vous alliez lui raconter cela ? Il ne
+saura jamais que s’il a été arrêté, c’est à la suite
+des révélations que vous m’avez faites. Vous ne
+l’avez pas trahi pour le trahir. Vous avez fait
+votre devoir en me prévenant du péril qui me
+menaçait. Et vous ne saviez pas que c’était sur
+lui que ça retomberait. Vous n’avez rien à vous
+reprocher dans cette affaire-là. Il est absurde
+d’aller lui faire cette confession…</p>
+
+<p>… En lui disant que le coup est venu de vous,
+vous allez l’affliger davantage.</p>
+
+<p>… D’autre part, moi j’ai un intérêt politique
+sérieux à ce que ces gens-là et tout le monde
+croient que ma police a tout découvert. Nous
+savons à quoi nous en tenir, nous, sur l’imbécillité
+de ces limiers. Mais je ne suis pas fâché de leur
+donner ainsi un peu de prestige, et de laisser
+croire au peuple et aux fauteurs de troubles que
+le gouvernement est bien gardé.</p>
+
+<p>… Ah ! mon ami, vous voulez vous soulager !
+Vous ne pouvez pas vivre avec des remords ?
+Savez-vous qui vous me rappelez ? Vous me rappelez
+ce pauvre roi que nous avons connu. Il
+aurait été un profond politique, s’il avait eu un
+peu plus de force d’âme. Mais il ne pouvait pas
+vivre avec un souci… Il ne faut pas être aussi
+douillet que ça pour sa tranquillité d’esprit. On
+vit très bien avec des soucis. Le tout est d’en
+prendre l’habitude. Que d’initiative et de temps
+on laisse perdre quand on a peur des soucis et
+qu’on cherche à les éviter !</p>
+
+<p>Je quittai le baron de Herner en me disant,
+résigné et presque satisfait, que je n’étais qu’un
+enfant auprès de lui. Je me sentais brisé et un
+peu lâche. J’avais depuis la veille trop discuté
+avec moi-même. Je sentais le besoin de faire en
+moi un peu de trêve. La pensée que j’avais trahi
+Tolberg, qu’il était en prison, qu’il serait condamné
+et qu’il mourrait peut-être, cette pensée
+affreuse était comme endormie… Je me disais
+aussi pour le moment, en suivant docilement
+l’idée du ministre, qu’il valait mieux ne rien dire
+à Tolberg, et ne pas l’affliger du récit de ma
+trahison.</p>
+
+<p>En somme, Herner me l’avait clairement expliqué :
+son intérêt n’était pas de dire à Tolberg que
+c’était moi qui l’avais dénoncé. Je pensais alors à
+lire le pli que m’avait confié Tolberg, et qui avait
+passé par les mains du chef de la police. Il ne
+contenait, heureusement, que des choses insignifiantes :
+l’indication de quelques sommes d’argent
+à recouvrer, les adresses où il fallait les faire
+parvenir…</p>
+
+<p>Il me disait aussi de remettre à Bertha quelques
+objets, des bagues et des chaînes d’or. Rien ne
+précisait, heureusement, les relations du jeune
+homme et de la jeune femme… Pourtant, il fallait
+aller la voir. C’était pour moi une terrible
+épreuve ! J’allais la voir… moi, la cause de son
+malheur ! quelle figure allais-je faire auprès
+d’elle ?…</p>
+
+<p>Mais, puisqu’il le fallait… il le fallait ! comme
+dit l’autre…</p>
+
+<p>Je me rendis chez elle après déjeuner, et je la
+trouvai beaucoup plus courageuse que je n’aurais
+pensé. Tolberg — je ne sais comment — lui avait
+fait parvenir une lettre où il lui racontait en peu
+de mots qu’il était pris… mais il ne paraissait
+pas découragé.</p>
+
+<p>Que pouvait-il espérer, grand Dieu ?… Et je
+reconnus chez Bertha une confiance qui me fit
+mal, cette folle confiance que veulent avoir malgré
+tout, ceux dont le malheur est irrémédiable.</p>
+
+<p>Enfin Tolberg serait très probablement condamné
+à mort, et si je réussissais à obtenir sa
+grâce, il ne s’en tirerait pas à moins d’une détention
+perpétuelle… Lui et Bertha seraient séparés
+pour toujours ; ils ne semblaient s’en douter ni
+l’un ni l’autre.</p>
+
+<p>Et c’était moi qui étais cause de tout cela ! Cette
+pensée que je chassais continuellement rentrait
+toujours en moi, au bout de quelque temps, et
+j’avais toujours, en la retrouvant, la même impression
+de détresse.</p>
+
+<p>Oh ! comme j’aurais été soulagé si j’avais pu
+faire ma confession à Bertha !… me faire maudire
+par elle !…</p>
+
+<p>Je n’avais pas l’énergie de mon maître, le baron
+de Herner, cette tranquillité souveraine avec laquelle
+il vivait en plein mensonge : il était aussi
+confortablement installé dans sa puissance royale
+que si elle n’eût pas reposé sur une duperie.</p>
+
+<p>Pourtant cette fiction aurait un terme. D’ici
+deux, trois ou six mois, il faudrait agir. Mais
+Herner était de ceux qui emploient toute leur
+force à ne songer qu’au présent… Et, moi, la
+confiance de Bertha dans les événements me désespérait.
+Je ne me consolais pas en constatant
+en elle cet état d’esprit. Au contraire, il redoublait
+ma détresse, car je voyais à quel point ses espérances
+étaient précaires !</p>
+
+<p>Elle me dit que Tolberg avait déjà fait choix
+d’un avocat, un de leurs amis du barreau de
+Schoenburg, un jeune homme très écouté et très
+avantageusement connu dans le parti libéral.</p>
+
+<p>On connaissait assez son dévouement pour
+savoir qu’il plaiderait le procès de Tolberg, et ne
+chercherait pas à faire une manifestation politique,
+utile, sans doute, pour la propagande du
+parti, mais qui ne manquerait pas d’être funeste
+à notre malheureux ami.</p>
+
+<p>J’allais la quitter, et je finissais par être un peu
+rassuré malgré moi, gagné par son besoin d’optimisme
+et par sa vaillance, quand elle me parla
+du comte de Herrenstein, leur ami. Et je vis avec
+désespoir qu’un des grands éléments de sa confiance
+était que ce comte de Herrenstein intercéderait
+auprès du roi !</p>
+
+<p>Ainsi donc, c’était dans le roi que cette pauvre
+femme espérait ?…</p>
+
+<p>— J’ai écrit, me dit-elle, au comte de Herrenstein…
+Malheureusement il ne doit pas être ici en
+ce moment, car je n’ai reçu aucune réponse à une
+lettre que je lui ai envoyée il y a cinq ou six jours
+et qui a dû le suivre en voyage.</p>
+
+<p>A ce moment il me vint une idée que je communiquai
+à Bertha. Je pourrais peut-être, par une
+personne que je connaissais, savoir à peu près où
+se trouvait Herrenstein. Le comte de Herrenstein
+était parti avec la sœur de M<sup>me</sup> de Linstein. Peut-être
+la maîtresse du roi connaissait-elle son
+adresse actuelle. Je résolus d’aller la voir dès
+le lendemain… J’avais pensé tout à coup que si
+la conduite de Herner me forçait à « manger le
+morceau », c’était au comte de Herrenstein, à
+l’ami du roi défunt, que j’irais d’abord tout raconter.
+Et cet homme, qui m’avait toujours paru
+intelligent et réfléchi, me donnerait certainement
+le meilleur conseil.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXII</h2>
+
+
+<p>Je n’avais pas revu M<sup>me</sup> de Linstein depuis le
+matin où elle était venue au palais. Ne recevant
+aucune nouvelle, elle m’avait écrit une lettre
+désespérée que j’avais communiquée au premier
+ministre. Herner m’avait alors chargé pour elle
+d’un faux message du roi, message verbal où
+Sa Majesté indiquait pour son retour une date
+approximative, et naturellement assez éloignée.</p>
+
+<p>Je me rendis donc le lendemain, dans l’après-midi,
+au château de Kreuzach. Il était situé à une
+lieue de la gare de Mizdagen qui se trouvait elle-même
+à une demi-heure de Schoenburg. J’avais
+prévenu M<sup>me</sup> de Linstein de ma visite, mais comme
+je craignais qu’elle en conçût une fausse joie, je
+lui avais dit en même temps que le message dont
+j’étais porteur était à peu près semblable au
+précédent.</p>
+
+<p>Le lendemain, à la première heure, je pris le
+train pour Mizdagen. Je me souviens qu’il y avait
+dans le compartiment un gros homme blond,
+accablé de chaleur. Il contemplait la campagne
+comme s’il ne devait plus jamais la revoir, d’un
+regard profond et alangui de jeune captive. De
+temps en temps, par désœuvrement, il empoignait
+un journal, tout plein, je le devinais, de nouvelles
+du complot, et il le lisait, lui, citoyen du Bergensland,
+avec une belle indifférence de matière
+gouvernable.</p>
+
+<p>Quand le train entra en gare de Mizdagen, je
+vis de l’autre côté de la barrière M<sup>me</sup> de Linstein,
+qui m’attendait dans sa voiture, et j’eus, en la
+voyant, un mouvement d’étonnement charmé. Ce
+n’était plus du tout la femme vieillie et fatiguée
+que j’avais rencontrée à Schoenburg. Avec sa
+claire robe d’été, son grand chapeau blanc, c’était
+une femme de trente ans, svelte et souple. Peut-être
+lui fallait-il son cadre habituel, ce pays de
+Kreuzach où elle ne sortait jamais ? Il m’avait
+semblé déjà que la robe qu’elle portait à Schoenburg
+était d’une coupe un peu ancienne, tandis
+qu’à Kreuzach, je la retrouvais habillée avec un
+goût parfait. C’était l’endroit où elle vivait ; c’est
+à ce décor habituel que s’accommodait instinctivement
+sa mise.</p>
+
+<p>Elle me prévint tout de suite que je dînerais
+avec elle au château, qu’il y avait un train à dix
+heures et demie du soir, et qu’au besoin, elle me
+ferait reconduire à Schoenburg par sa voiture.</p>
+
+<p>— J’étais heureuse, me dit-elle avec fougue,
+heureuse, heureuse, quand j’ai reçu votre lettre.
+Je pensais, sans doute, que vous m’apportiez des
+nouvelles du roi, mais j’étais aussi contente de
+vous revoir.</p>
+
+<p>Elle n’était pas seulement jeune de visage et
+d’allures. Elle avait un sourire et un abandon de
+petite fille, et ce n’était pas pénible comme chez
+certaines dames âgées qui jouent au petit enfant :
+c’était d’une ingénuité et d’une innocence éternelles.</p>
+
+<p>Je n’eus pas besoin de lui demander le renseignement
+que j’étais venu chercher ; ce fut elle qui
+me le donna dans la conversation. Elle avait précisément
+reçu des nouvelles de sa sœur et du comte
+de Herrenstein. Sa sœur lui disait qu’ils étaient
+encore à Londres, mais qu’ils allaient partir tout
+de suite pour l’Écosse ou pour l’Irlande ; ce n’était
+pas encore fixé.</p>
+
+<p>— Monsieur de Herrenstein, me dit-elle, a un
+peu les goûts vagabonds du roi, mais il est toutefois
+moins bohème… Je me souviens d’un voyage
+que Charles XVI et moi nous avons fait en France.
+Il avait tellement acheté de tableaux, de tapisseries
+et de vieux meubles, qu’il ne lui restait pour
+ainsi dire plus d’argent, et comme nous ne voulions
+pas écrire ici, nous avons voyagé en seconde
+classe, pour ménager, jusqu’au retour, les quelques
+centaines de francs que nous avions encore…
+Le roi, figurez-vous, avait pris le nom de comte de
+la Sourdière, un nom qu’il avait trouvé dans un
+livre… Mais c’était encore un trop beau pseudonyme
+pour le train que nous menions. A Avignon,
+nous avons entendu un garçon d’hôtel dire à un
+de ses camarades : « Ça, un comte ! Il est comte
+comme moi ! » Je le répétai au roi qui en rit
+beaucoup, et qui, désespéré de ne pas avoir la
+noblesse d’allure nécessaire, prit dorénavant le
+nom de Capionnet.</p>
+
+<p>« Herrenstein, quoique plus terne est aussi
+un nomade, et elle doit être bien désorientée, ma
+petite sœur, qui est une personne fort tranquille.
+Elle a perdu, il y a deux ans, son mari, une espèce
+de gentilhomme chasseur, un homme très laid,
+très rude, qui ne lui parlait jamais. Ce qui ne l’a
+pas empêchée de le pleurer comme une pauvre
+petite bête abandonnée.</p>
+
+<p>« Aussitôt ses affaires de succession terminées,
+elle a vendu ses terres, et nous lui avons trouvé
+ce château de Reinig qui est tout près d’ici. Le
+roi avait beaucoup d’amitié pour elle. Quant au
+comte de Herrenstein, il lui faisait une cour assez
+vive. Je ne pensais pas, toutefois, que les choses
+iraient aussi vite, et quand j’ai appris qu’ils étaient
+partis ensemble j’ai été stupéfaite et même un
+peu vexée. Marie est un peu plus jeune que moi,
+beaucoup plus jeune, et ce départ ressemblait à
+une petite trahison. »</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Linstein continua de parler ainsi pendant
+le déjeuner, qui fut fort agréable.</p>
+
+<p>Ce château de Kreuzach était d’ailleurs une résidence
+d’un charme rare. Le petit salon intime où
+nous déjeunions ne donnait pas sur le petit jardin
+traditionnel et ennuyeux, orné comme des pantoufles
+en tapisserie. Il prenait jour sur une
+espèce de cour de ferme où vivaient des quantités
+de poules de races naines et de petits coqs
+dorés, somptueux et gracieux comme des petits
+maîtres… M<sup>me</sup> de Linstein aimait beaucoup regarder
+les animaux, sans faire aucune réflexion,
+simplement pour les voir remuer et vivre, pour
+jouir du caprice de leurs allées et venues, de leurs
+arrêts soudains, de leurs effarements gratuits, de
+leurs cris arbitraires.</p>
+
+<p>— C’est le roi, me dit-elle, qui m’a donné ainsi
+ce goût des êtres vivants. Quand nous voyageons
+ensemble, nous restons pendant des heures entières
+à des terrasses de café, à voir passer les
+gens que nous ne connaissons pas et dont nous
+imaginons la vie. Il me dit souvent qu’il est un
+souverain dans le genre de Néron, aussi répréhensible
+aux yeux des hommes d’État sérieux,
+mais, ajoute-t-il, plus pratique et, somme toute,
+un peu moins bête. « Il n’est vraiment pas nécessaire
+de mettre le feu à Rome, disait-il, pour voir
+dans la vie des choses intéressantes. »</p>
+
+<p>Notre après-midi se passa à parler du roi. A
+force de dissimuler, j’oubliais qu’il n’existait plus.
+Et puis je pensais moins au roi qu’à M<sup>me</sup> de Linstein.
+Je ressentais auprès d’elle la même impression
+qu’auprès de Bertha. J’étais bien heureux
+qu’elle fût si attachée au roi — ou à son souvenir — afin
+de n’être pas obligé de lui faire la cour.
+Ainsi je pouvais subir son charme en toute tranquillité,
+sans avoir la préoccupation de me dire :
+« Si je ne fais pas la cour à cette aimable dame,
+que va-t-elle penser de moi ? »</p>
+
+<p>J’admirais à quel point j’avais pu me tromper
+sur son compte. Dès notre première entrevue, je
+l’avais jugée d’une tendresse très attachante, mais
+d’une séduction périmée, et très impropre désormais
+à distraire un esprit exigeant. J’ai été longtemps,
+comme beaucoup de gens, une victime du
+besoin de juger. Je ne pouvais pas m’empêcher
+de donner une cote à chaque personne avec qui
+j’entrais en relations. Il était urgent de me former
+tout de suite une opinion sur son intelligence et
+sur sa valeur morale. De même, quand on me
+demandait mon appréciation sur quelqu’un, il
+m’eût semblé déshonorant de ne pas en fournir
+une sur l’heure, complète et bien conditionnée.
+Jamais je n’aurais osé ruiner mon renom de dégustateur
+rapide, en répondant que je ne connaissais
+pas suffisamment cette personne, et que j’attendais
+de l’avoir vue une ou deux fois avant
+de porter un jugement sur elle. Le pis est que
+ces jugements hâtifs se réforment difficilement.
+L’important pour nous est que, par la suite, les
+actes ou les paroles de la personne jugée ne soient
+pas en désaccord avec notre verdict. Ou bien nous
+préférons ne pas tenir compte de ces actes, pour
+ne pas risquer de nous démentir, ou bien nous
+leur donnons une interprétation qui soit plus en
+conformité avec le dossier de la personne incriminée.
+Rien n’égale notre hâte à donner force de
+loi aux jugements que nous portons sur notre
+prochain, surtout s’ils sont défavorables.</p>
+
+<p>Je dois me rendre cette justice que je revenais
+assez facilement sur mes appréciations quand je
+n’en avais pas fait part à quelqu’un d’autre qu’à
+moi-même. En ce qui concernait M<sup>me</sup> de Linstein,
+je n’eus aucune peine à modifier ma première impression,
+et je la modérai même avec joie.</p>
+
+<p>Elle me parlait avec un parfait abandon. Elle
+me disait même des choses qu’elle ne s’était jamais
+dites à elle-même, qui gisaient confusément en
+elle et que ma présence l’aidait à formuler.</p>
+
+<p>— Je vois bien maintenant, disait-elle, — et je
+m’en suis particulièrement rendu compte depuis
+qu’il n’est plus ici, — je vois à quel point j’ai dû
+« embêter » le roi… Non, je ne vous demande pas
+de geste de dénégation. Je sais très bien que je
+ne vous fais pas l’effet d’une femme « embêtante ».
+Mais lui, je l’ai embêté : le mot n’est pas trop fort.
+C’est très délicat, vous savez, la garde d’un amant.
+C’est aussi compliqué que la garde et l’éducation
+d’un enfant. Les hommes voudraient nous persuader
+qu’il faut les laisser libres. Mais ce sont
+eux qui le disent. « On est tout disposé à fuir,
+affirment-ils, la domination d’une femme trop exigeante
+et trop jalouse, tandis qu’on ne trahit pas
+une maîtresse, dont la confiance vous a touché. »
+La vérité est qu’on la trahit avec toutes sortes de
+remords, mais qu’on ne s’en prive pas.</p>
+
+<p>« Si j’aime le roi, me dit-elle encore, ce n’est
+pas parce qu’il est un roi. Peut-être ai-je commencé
+à l’aimer pour cela. Après, je n’y ai plus
+pensé, et je l’ai aimé « parce que c’était lui », et
+chaque jour davantage. Je ne dis pas qu’à l’origine
+je n’aie pas rêvé de venir à la Cour, d’être la
+Reine, — réelle ou effective, — mais au fur et à
+mesure que je l’ai aimé, j’ai senti le besoin de
+l’avoir à moi davantage, et j’ai pensé qu’il serait
+mieux à moi, si je n’allais pas à la Cour, d’autant,
+ajouta-t-elle, avec son petit air d’enfant têtue,
+d’autant qu’à la Cour il aurait vu « des femmes »,
+et que ce n’était pas la peine ».</p>
+
+<p>Elle avait prononcé ce mot : <i>des femmes</i>, de la
+façon la plus amusante, comme on parle d’êtres
+dangereux, venimeux, haïssables. Et je sentis que
+chez cette femme de grand sens et de sensibilité
+affinée, il y avait un <i>autre</i> petit être indomptable,
+qu’on ne changeait pas, avec qui on ne discutait
+pas, et qui avait dû — non pas ennuyer — mais
+fortement embêter le roi. Et je pensai que M<sup>me</sup> de
+Linstein me mentait peut-être ou se mentait quand
+elle me présentait comme un système réfléchi ce
+besoin de possession continuelle et exclusive.</p>
+
+<p>Je ne lui parlai pas de la fameuse affaire du
+complot. Comme je ne pouvais tout lui dire, et
+lui révéler quelles armes j’avais contre le premier
+ministre, je préférai ne pas aborder ce sujet ; il
+m’est impossible d’entamer avec des amis un sujet
+de conversation sur lequel je suis obligé à des réticences.</p>
+
+<p>Une heure avant dîner, la voiture vint nous
+prendre pour nous faire faire un tour dans une
+forêt fraîche et noire qui se trouvait près du
+château. J’en rapportai une impression de tristesse,
+à la pensée que Charles XVI était mort,
+que l’espoir de cette femme serait à jamais trompé,
+et que jamais, comme elle en formait le projet,
+je ne pourrais venir passer des journées, dans
+cette heureuse retraite, avec elle et ce roi délicieux.
+Mais il n’y avait rien d’immédiat à craindre,
+et ce dont je souffre surtout, c’est de l’approche
+du malheur, et de la nécessité d’agir.</p>
+
+<p>Après le dîner, M<sup>me</sup> de Linstein vint me reconduire
+à la gare. Elle était tout près de moi dans
+la voiture. Et je fus pris tout à coup du désir de
+lui prendre la main. Je m’étais dit soudain que
+le roi était mort et que cette femme n’était à personne.
+C’était aussi grossier que cela. Il y a chez
+moi aussi un être instinctif, élevé à la sauvage.
+Heureusement pour moi, il n’a pas beaucoup
+d’énergie… Je pris la main de M<sup>me</sup> de Linstein…
+Elle me la laissa. Mon cœur battit violemment…
+Je me penchai vers elle, et je vis son bon sourire
+amical. Nos deux êtres sauvages ne s’étaient pas
+rencontrés.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXIII</h2>
+
+
+<p>Ce petit incident, tout intime, me gâta ma
+journée, — pas longtemps d’ailleurs, — car si
+je suis assez clairvoyant dans la façon de me
+juger, je ne suis pas d’une sévérité extrême, et je
+me pardonne facilement.</p>
+
+<p>D’ailleurs, d’autres préoccupations plus graves
+allaient m’assaillir, car à Schoenburg les événements
+s’étaient précipités pendant le temps qu’avait
+duré ma visite à Kreuzach.</p>
+
+<p>En rentrant dans la capitale, je m’étais rendu
+dans la rue de la Paix, où l’on devait me connaître,
+car je m’arrêtais tous les soirs à la Grande-Taverne,
+après avoir stationné à la devanture du
+marchand de tabac qui, maintenant que je le
+connaissais davantage, me paraissait moins somptueux.
+Après avoir rêvé devant les boîtes de cigarettes
+historiées et dorées, et devant les cigares
+à deux francs cinquante, enfermés dans des tubes
+de verre, je me décidais, d’ordinaire, à faire un
+tour, pour me dégourdir les jambes ; mais j’avais
+à peine dépassé d’une vingtaine de pas la devanture
+de la Grande-Taverne, que je ressentais une
+petite fatigue qui m’obligeait à revenir sur mes
+pas et à atterrir à la même table du coin, qui
+m’était toujours laissée libre, peut-être par quelque
+superstition populaire.</p>
+
+<p>Devant moi, un vieil homme boiteux passa, en
+criant les journaux du soir. Je lui remis une pièce
+d’agent. Après un assez long calcul, et après
+avoir fait séjourner dans sa bouche une autre
+pièce plus petite, avec quelques sous, il me rendit
+toute cette monnaie humide. Puis il reprit sa
+course, en boitant avec un entrain nouveau.</p>
+
+<p>A la première page de la <i lang="de" xml:lang="de">Schoenburger Zeitung</i>,
+je vis une nouvelle sensationnelle : le Parlement
+était convoqué pour la fin de la semaine, et la
+Haute-Cour de justice devait juger Tolberg et
+ceux de ses complices que l’enquête pourrait
+découvrir jusqu’au jour de la convocation.</p>
+
+<p>Je voyais bien le plan du ministre : le jugement
+que rendrait la Haute-Cour serait sans appel, et
+la condamnation des conspirateurs aurait ainsi
+plus d’importance. Elle contenait en soi, si elle
+était sévère, une approbation de la politique ministérielle.
+Aussi Herner ferait-il son possible pour
+qu’une condamnation capitale fût prononcée
+contre mon malheureux ami.</p>
+
+<p>Je ne devais pas soustraire une minute à l’accomplissement
+de ma tâche, qui était de sauver
+celui que j’avais mis en péril. Certes, ma démarche
+au château de Kreuzach, je l’avais faite pour
+Tolberg, mais il me semblait que j’y avais pris
+trop de plaisir et consacré trop de temps. Voilà
+comme je suis ! Je passe des journées entières
+dans la nonchalance, puis, tout à coup, le remords
+de ma paresse me saisit, et je suis pris d’une
+activité fiévreuse, bousculée, et le plus souvent
+stérile…</p>
+
+<p>Le ministre ne gracierait pas Tolberg, c’était
+certain. Sans doute, il ne se mettrait pas en état
+d’hostilité ouverte avec moi. Il imaginerait quelque
+subterfuge pour rendre la grâce impossible,
+ou ferait sournoisement précipiter l’exécution,
+comme il avait fait pour le soldat Hassen… Il
+s’arrangerait avec moi après. Il savait que j’étais
+de composition assez facile…</p>
+
+<p>Il me semblait toujours lire en lui le mépris
+qu’il avait de moi et de ma valeur comme homme
+d’action.</p>
+
+<p>Dès demain, je partirais pour l’Angleterre, et
+je retrouverais le comte de Herrenstein. Je passerais
+par Ostende et Douvres : j’y serais en quarante
+heures.</p>
+
+<p>Je me levai pour rentrer chez moi, et j’avais
+déjà jeté au garçon la petite pièce encore mouillée
+que m’avait remise le marchand de journaux, et
+déjà le garçon avait sorti d’entre ses lèvres une
+autre pièce de cuivre, que je préférai lui abandonner…</p>
+
+<p>A ce moment se dressa devant moi un personnage
+très troublé et très agité ; c’était mon domestique
+suisse, le collectionneur de timbres-poste.
+Il attendit que le garçon se fût éloigné, puis il
+me dit à demi-voix :</p>
+
+<p>— Il faut que je parle à Monsieur… tout de
+suite. Seulement, il vaudrait mieux qu’on ne me
+voie pas avec Monsieur…</p>
+
+<p>Je pensai que le meilleur endroit pour nous rencontrer
+était l’hôtel de Vienne, où j’irais prendre
+une chambre pour la nuit. Je dis donc à mon
+suisse de s’y rendre en tâchant de dépister les
+gens qui pouvaient le suivre. Moi, de mon côté,
+avec les mêmes précautions, je gagnerais l’hôtel
+par un chemin différent.</p>
+
+<p>Il me dit encore avant de me quitter :</p>
+
+<p>— Comme Monsieur ne rentrera probablement
+pas au palais après ce que je lui dirai, il pourra
+emporter son petit coffret, que j’ai avec moi. J’ai
+pris également ce portefeuille que Monsieur avait
+laissé dans son veston.</p>
+
+<p>Je remerciai le brave suisse de son zèle,
+d’ailleurs inutile ; car, depuis la fameuse perquisition
+si énergiquement désavouée par le baron
+de Herner, je ne laissais plus rien d’intéressant
+dans le petit coffret. J’avais pris sur moi la lettre
+qui contenait les dernières dispositions de Tolberg.
+J’avais déposé deux mille francs dans une banque
+de Schoenburg, qui m’avait remis un carnet de
+chèques. Je portais sur moi le reste de mes économies,
+soit quatre ou cinq cents francs.</p>
+
+<p>J’avais donc tout ce qu’il fallait pour prendre
+la fuite.</p>
+
+<p>Je demandai rapidement au suisse :</p>
+
+<p>— Dites-moi, en deux mots, de quoi il s’agit.
+Vous me donnerez des explications plus détaillées
+quand nous serons à l’hôtel.</p>
+
+<p>— On veut arrêter Monsieur, me répondit-il.</p>
+
+<p>On a beau s’y attendre un peu, une pareille
+phrase est toujours désagréable à entendre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXIV</h2>
+
+
+<p>Nous nous séparâmes. Il se rendit à l’hôtel en
+suivant les quais, et moi je passai par la vieille
+ville dont les rues tortueuses convenaient mieux
+à un homme traqué. Tout en marchant, je me
+disais que Herner avait choisi en somme le
+meilleur parti, et en tout cas celui qui s’accordait
+avec sa politique habituelle. Il me faisait emprisonner
+pour raison d’État. Il reculait l’instant
+où je comparaîtrais devant le juge d’instruction
+jusqu’au jour où le procès de Tolberg serait
+terminé, et mon malheureux ami exécuté. A ce
+moment, il en serait quitte, pensait-il, pour me
+faire des excuses, pour me raconter par exemple
+que le juge lui avait forcé la main, en lui représentant
+que le fait de détenir chez moi les dernières
+volontés de Tolberg, l’inculpé, faisait de
+moi un homme suspect, qu’il valait mieux mettre
+en lieu sûr. Puis, après s’être ainsi excusé, il me
+comblerait de présents compensateurs, à moins
+que, pendant ma captivité, il ne trouvât un moyen
+définitif de me réduire éternellement au silence.</p>
+
+<p>J’avais souvent pensé que le baron de Herner
+était capable de tout, et qu’il pouvait me faire
+disparaître pour toujours… J’étais un témoin bien
+gênant pour lui, et vraiment c’était de sa part une
+bienveillance surprenante que d’avoir toléré jusqu’à
+ce moment cette continuelle menace suspendue
+au-dessus de son œuvre.</p>
+
+<p>J’arrivai à l’hôtel sans avoir vu de figures suspectes
+sur mon passage. D’ailleurs, il commençait
+à être très tard, et il n’y avait personne dans
+les rues. Seule, une silhouette me fit tressaillir…
+J’avais aperçu devant l’hôtel un homme qui marchait
+de long en large… Ce n’était que mon brave
+suisse que je reconnaissais toujours assez mal au
+premier abord… Je demandai au veilleur de nuit
+une chambre. Je craignis d’abord de ne pas l’obtenir,
+parce que je n’avais pas de bagages. Mais
+je m’aperçus que l’air méfiant de ce veilleur venait
+de son ennui d’être réveillé. Il monta avec moi au
+deuxième ; je lui donnai, chemin faisant, toutes
+sortes d’explications pour justifier mon manque
+de bagages. J’avais mon appartement en réparations,
+et j’étais obligé de venir passer un jour ou
+deux à l’hôtel… Mais j’ai rarement rencontré un
+confident d’une telle indifférence ; c’en était presque
+blessant. Je crus bien faire en demandant
+également une chambre pour mon suisse : heureusement,
+il n’y en avait pas. C’était, en effet,
+une assez mauvaise idée que de l’empêcher d’aller
+coucher au palais, où son absence, coïncidant
+avec la mienne, eût sans doute été remarquée. Ce
+que j’en disais, c’était pour que le veilleur ne
+s’étonnât pas de le voir rester avec moi à conférer
+dans ma chambre. Mais ce veilleur ne s’étonnait
+et même ne s’occupait de rien.</p>
+
+<p>Depuis que nous avions causé à la taverne, et
+qu’il avait vu l’importance que j’accordais à ses
+révélations, mon ami le suisse s’était pénétré de
+l’intérêt de sa tâche. Il parlait avec un air de
+grande perspicacité, en faisant de petits yeux fins.</p>
+
+<p>— Vers trois heures, ou plutôt vers quelque
+chose comme trois heures dix, il est venu au
+palais un homme de la police, qui a demandé
+après Monsieur. C’était tout justement un des
+hommes qui s’étaient permis de venir fouiller,
+l’avant-veille, dans les affaires de Monsieur. Il
+s’est donc adressé à moi avec un air de rien, et
+m’a demandé où était Monsieur, et si Monsieur
+était pour rentrer bientôt ; moi, comme de juste,
+j’ai dit que je n’en savais rien. Seulement cet
+homme de police était allé dans les cuisines parce
+qu’il connaissait une fille qui est par là, même qu’il
+plaisante un peu avec elle. La fille lui a donné à
+boire et il s’est mis à bavarder.</p>
+
+<p>Ce suisse avait habité Paris pendant quelques
+années ; il avait été employé dans un restaurant
+des Ternes. Aussi, son français, qu’il parlait avec
+un fort accent allemand, se distinguait par de
+belles tournures faubouriennes.</p>
+
+<p>— Moi, j’avais bien vu où il s’en allait, et je
+l’avais pisté. De sorte que la fille de cuisine, avec
+qui on est bien camarades tous les deux, m’a dit
+tout ce qu’il a bavardé, et qu’il comptait revenir
+jusqu’à tant qu’il ait trouvé ce qu’il cherchait,
+et qu’il y aurait du nouveau dans la maison.</p>
+
+<p>« Alors moi, comme Monsieur pense, j’ai eu
+peur pour Monsieur. Je ne savais pas du tout où
+prévenir Monsieur. J’ai été bien content que
+Monsieur ne revienne pas dîner. Dans la soirée,
+comme l’homme est revenu tournailler dans la
+cour, je suis sorti du palais. Je voulais rester par
+là, aux alentours, pour empêcher Monsieur de
+rentrer. Mais j’ai vu d’autres vilaines figures qui
+se promenaient dans les coins de rue. Je me suis
+dit que si on me voyait guetter Monsieur, bien sûr
+qu’on me soupçonnerait de quelque chose. C’est
+alors que j’ai eu l’idée que Monsieur venait de
+temps en temps prendre le café à cette taverne,
+où je l’avais vu bien des fois en passant. J’ai donc
+pu trouver Monsieur, et je crois que ce n’était pas
+inutile… »</p>
+
+<p>Je serrai la main de ce fidèle serviteur, et je
+le retins quelques instants pour arrêter mon plan
+de campagne. Puis l’idée me vint de prévenir
+Bertha de mon départ. J’envoyai donc le suisse
+chez elle, avec un mot. Je savais qu’elle avait un
+concierge très dévoué et que nous ne risquions
+pas d’être trahis. Et je recommandai à mon
+homme de venir tout de suite me donner la
+réponse. Mes fenêtres donnaient sur la rue. Je
+resterais en observation de façon qu’au cas où
+il n’aurait pas de message important à me remettre
+de la part de Bertha, il n’eût pas besoin de se
+faire ouvrir la porte de l’hôtel par ce veilleur
+avide de sommeil.</p>
+
+<p>Pendant son absence, j’examinai différents projets
+de fuite.</p>
+
+<p>Le moyen le plus pratique était de prendre le
+train. Mais il était évident que Herner aurait du
+monde à la gare pour ne pas laisser partir ainsi
+son ami Humbert, et insister, par des moyens
+énergiques, pour le faire rester dans le Bergensland.</p>
+
+<p>M’en aller en voiture jusqu’à une petite station
+de la ligne, c’était une grosse perte de temps ; le
+train rapide en effet, ne s’arrêtait, une fois
+Schoenburg passé, qu’assez loin de la capitale. Il
+faudrait attendre le train omnibus qui mettrait
+très longtemps à me conduire jusqu’à la prochaine
+gare importante.</p>
+
+<p>Et puis, toutes ces combinaisons n’empêchaient
+pas l’arrêt forcé à la gare frontière, et là, je trouverais
+mille dangers…</p>
+
+<p>Partir à bicyclette jusqu’au pays voisin le plus
+proche était encore une idée, mais il aurait fallu
+faire cinquante-cinq kilomètres après être sorti de
+cette damnée capitale qui se trouvait dans une
+espèce de bas-fond. De quelque côté que l’on
+franchît les remparts, il fallait monter deux ou
+trois kilomètres de côte escarpée, et une fois là
+haut, on n’était pas au bout de ses peines. Ce
+n’étaient que côtes abruptes et descentes rapides.
+Je devrais faire les montées à pied pour ne pas
+m’épuiser, et les descentes de même, pour ne pas
+me casser le cou…</p>
+
+<p>Dans ces conditions, il était presque aussi pratique
+de ne pas se charger d’une bicyclette et
+de s’en aller à pied… Mais cinquante-cinq kilomètres…
+Je n’étais pas entraîné à ce genre d’exercice,
+n’ayant rien de ces proscrits intrépides, dont
+la vie se passe en périlleuses évasions et en fuites
+héroïques.</p>
+
+<p>Le suisse revint quelque temps après, me rapporter
+un mot de Bertha où elle me souhaitait
+bon courage. Puis je pris congé du fidèle serviteur.
+Nos mains se joignirent avec une émotion
+un peu traditionnelle.</p>
+
+<p>J’avais songé un instant à m’en aller avant le
+jour, mais il y avait dans les rues des rondes
+d’agents qui me remarqueraient mieux à cette
+heure trouble. D’autre part, je ne pouvais pas
+rester très longtemps à l’hôtel, car je pensais que
+tous les hôtels et garnis seraient certainement
+fouillés à la première heure… Pourtant je me
+résolus à attendre. Je tombais d’ailleurs de fatigue
+et je m’étendis sur le lit, simplement pour reposer
+mes membres, et décidé à ne pas m’endormir.</p>
+
+<p>Quand je me réveillai, il faisait grand jour. Je
+promenai des regards égarés dans cette chambre
+inconnue. Puis je me rappelai brusquement que
+j’étais traqué. J’avais sans doute perdu un temps
+précieux. La visite des gens de Herner dans les
+hôtels avait dû commencer. Peut-être leur avait-on
+signalé l’arrivée d’un voyageur suspect…</p>
+
+<p>Je descendis avec précaution, et je vis que le
+vestibule était encombré de gens, mais le bruit de
+leurs voix n’avait rien d’inquiétant. C’était une
+bande de touristes qu’un employé d’agence menait
+comme un troupeau.</p>
+
+<p>Si je me joignais à eux ? On n’aurait sans doute
+pas l’idée d’aller me chercher au milieu de cette
+compagnie. Ils s’apprêtaient à prendre le train.
+Restait à s’enquérir de la direction qu’ils comptaient
+prendre et à demander au conducteur de
+l’expédition s’il lui était possible d’accepter un
+voyageur supplémentaire en cours de route.</p>
+
+<p>Mais je vis tout de suite qu’il était assez difficile
+de parler à cet homme considérable et fort affairé.
+Il était d’ailleurs d’une politesse obséquieuse, vous
+écoutait quelques secondes avec une grande attention,
+en caressant sa barbe blonde, puis, brusquement,
+s’excusait en gestes désespérés d’être obligé
+de vous quitter un instant, un tout petit instant…
+On croyait tenir, cet être brumeux et insaisissable :
+tout à coup sa longue barbe fuyait loin
+de vous… Ce ne fut qu’à la cinquième ou à la
+sixième reprise que je pus savoir de lui qu’il s’en
+allait avec des Anglais du côté de la frontière
+nord. Il parlait un français indigent, où le mot
+« certaiment, certaiment » revenait plusieurs fois
+par phrase. Je crois qu’avec son air de ne pas
+comprendre, il avait joyeusement adopté cette
+combinaison d’emmener, sans en référer à sa
+Compagnie, ce touriste supplémentaire qui lui
+verserait directement les frais de son voyage.</p>
+
+<p>Quelques instants après, je montai dans le grand
+omnibus qui attendait la bande pour la conduire
+à la gare.</p>
+
+<p>Mais à peine le véhicule s’était-il mis en marche
+que je fus saisi d’une crainte subite. Évidemment,
+à la gare, je serais protégé par les gens qui m’entouraient,
+mais le succès n’était pas certain…</p>
+
+<p>C’était précisément parce que les policiers de
+Herner n’étaient pas des gaillards extrêmement
+malins, que le jeu avec eux était difficile et incertain.
+Pouvait-on savoir d’avance ce que ces
+mauvais joueurs s’aviseraient de prévoir ou de
+deviner ?</p>
+
+<p>Je fis arrêter l’omnibus, en expliquant hâtivement
+au chef de l’expédition que j’avais oublié
+des papiers importants à l’hôtel, que j’allais
+retourner les prendre avec une voiture, et que je
+les retrouverais tous à la gare.</p>
+
+<p>On me descendit place de l’Hôtel-de-Ville, et je
+fis au monsieur blond un signe amical qui voulait
+dire pour lui : « Au revoir ! » et pour moi :
+« Adieu ! Adieu ! »</p>
+
+<p>Ma fuite commençait donc par une fausse manœuvre,
+et j’étais un peu humilié vis-à-vis de moi-même
+dans mon orgueil de tacticien. Je finis par
+avouer qu’il était tout de même très bon d’avoir
+eu recours à cette voiture d’agence pour sortir de
+l’hôtel.</p>
+
+<p>Qui sait s’il n’y avait pas, dans la rue, quelque
+mouchard qui épiait ma sortie et à qui ainsi
+j’avais pu échapper ?</p>
+
+<p>Cependant le problème de mon évasion restait
+entier. J’étais arrivé tout doucement sur un pont,
+au point de la ville où j’étais certainement le moins
+caché. Soudain mes regards tombèrent sur le
+fleuve où glissaient constamment des trains de
+bateaux. Peut-être trouverais-je un bateau à
+vapeur pour me conduire dans une grande ville
+de l’État voisin… Mais si les embarcadères étaient
+surveillés…</p>
+
+<p>C’est alors que l’idée me vint de m’embarquer
+sur un des longs radeaux qui transportent des
+bois. Je descendrais le fleuve vers le nord jusqu’à
+une des prochaines stations du bateau à vapeur.
+Et je prendrais le petit steamer qui me conduirait
+assez rapidement jusqu’à Ruitz, la capitale de
+l’État voisin, où je serais à l’abri des atteintes de
+Herner.</p>
+
+<p>Cependant, avant de descendre sur la berge,
+je crus bon d’envoyer un mot au premier ministre
+pour l’informer de mon départ qui ne devait pas,
+jusqu’à nouvel ordre, ressembler à une fuite.
+J’entrai dans un bureau de poste voisin et j’écrivis
+à Herner une de ces lettres à timbre double qui
+sont en usage à Schoenburg, et qui correspondent
+à nos <i>petits bleus</i> de Paris.</p>
+
+<p>Je dis au ministre que j’étais obligé de demander
+un congé de deux jours pour une affaire privée
+d’une haute importance. Je m’excusai de n’avoir
+pu l’attendre pour obtenir l’autorisation de m’absenter,
+mais le temps m’avait pressé… A mon
+retour, je me réservais de lui donner par le détail
+les raisons de ce départ précipité.</p>
+
+<p>J’ajoutais que je reviendrais avant trois jours.
+Si j’avais indiqué un laps de temps plus grand,
+ma lettre n’eût pas gardé le caractère de « plausibilité »
+que je désirais lui conserver.</p>
+
+<p>Les bateaux qui se trouvaient amarrés à la rive
+avaient l’air d’avoir renoncé à la navigation et
+s’être fixés là pour toujours. Il semblait que rien
+ne vécût dans cette cité marinière, honnis un
+homme peu vivant, obèse sous sa casquette
+galonnée, et qui marchait lentement au bord du
+fleuve… Je me méfiais des personnes qui, par des
+ramifications quelconques, se rattachaient à l’administration
+du Bergensland. Et je me dirigeais
+dans une autre direction, quand j’aperçus derrière
+des tonneaux un tout petit enfant dont l’extrême
+jeunesse me parut rassurante, et qui avait toute
+chance de ne pas être un suppôt de Herner. Je
+demandai à ce petit, en langue du pays, si quelque
+bateau devait quitter le port dans la matinée. Mais
+il répondit à mes questions avec une prolixité qui
+m’accabla. Puis il me fit signe de le suivre jusqu’à
+d’autres tonneaux, entre lesquels je découvris un
+homme d’un grand âge, que l’on avait mis au sec
+à cet endroit. Ce vieillard, avec beaucoup moins
+de paroles, arrivait à être tout aussi inintelligible
+que son jeune compagnon.</p>
+
+<p>Il fallut donc me rabattre, au mépris de toute
+prudence, sur l’homme à casquette galonnée. Je
+lui demandai, d’un air détaché, s’il n’y aurait pas
+moyen de faire une petite promenade sur le fleuve
+dans un de ces bateaux marchands.</p>
+
+<p>Il me répondit que j’aurais meilleur temps de
+prendre le bateau à vapeur, — ce que je savais
+fort bien.</p>
+
+<p>Très embarrassé, je dis : Oui ! Oui…</p>
+
+<p>Puis l’idée me vint de dire à ce brave douanier
+(ou garde-côtes, ou employé de la Régie) que la
+fumée du bateau me donnait mal au cœur. Ce qui
+le fit rire énormément. Il me conseilla de l’accompagner
+pour faire un tour sur le port, où certainement
+nous trouverions un bateau en partance.</p>
+
+<p>Nous vîmes, en effet, tout près du pont, sur un
+bateau, deux sacs de charbon remuer, s’animer
+peu à peu sur un tas d’autres sacs analogues.
+Mon compagnon s’adressa à eux, malgré leur état
+quasi-léthargique. Ils répondirent qu’ils attendaient
+un remorqueur et qu’ils seraient partis d’ici
+dix minutes.</p>
+
+<p>Le médium continua ses questions en leur demandant
+s’ils voulaient emmener un monsieur qui
+désirait voir la rivière. L’un des sujets répondit
+une petite phrase que je compris mal, mais où il
+était question d’un litre.</p>
+
+<p>Le médium me dit : « Ils veulent bien vous
+emmener, vous en serez quitte pour leur payer
+la goutte. »</p>
+
+<p>C’était, pour un homme traqué, s’en tirer à bon
+compte. Il me semblait que tout le monde connaissait
+ma situation de fugitif, et que le moindre
+secours devait se payer d’une bourse pleine d’or.</p>
+
+<p>Quand je sus que je partirais dix minutes après,
+il me sembla que ce court laps de temps me serait
+fatal et qu’il me paraîtrait interminable. Comment
+l’occuper ?</p>
+
+<p>J’offris un verre au fonctionnaire. Une petite
+buvette s’apercevait parmi les tonneaux. Je l’invitais
+à m’y accompagner, et je vis tout de suite
+que dans ce modeste établissement il était loin
+d’être un inconnu.</p>
+
+<p>Ces dix minutes me parurent non pas un siècle,
+mais simplement les trois quarts d’heure qu’elles
+durèrent réellement. Nous étions entrés à la
+buvette pour faire une petite collation, manger un
+morceau de fromage et du pain ; mais j’avais
+compté sans l’appétit du fonctionnaire. Il fit sortir
+des flancs de cette humble construction toutes
+sortes de trésors qu’on ne pouvait y soupçonner :
+de courtes saucisses froides, du poisson frit, une
+boîte de thon mariné, de la graisse d’oie, du bœuf
+fumé… On entendit le sifflet du remorqueur, mais
+il envoya un gamin pour dire que l’on m’attende,
+et il me força à finir avec lui toutes ces provisions
+indigestes. Je mangeai pour ma part le
+moins que je pus mais suffisamment pour me
+donner des inquiétudes ; ce n’était vraiment pas
+un régime pour un proscrit en fuite, et qui ne
+doit pas être retardé dans son expédition par des
+préoccupations de digestion.</p>
+
+<p>Enfin j’arrivai à payer la patronne, et nous nous
+levâmes. Mais il voulut à toute force me conduire
+jusqu’au bateau. Il marchait maintenant encore
+plus lentement, soit qu’il fût un peu alourdi par
+ce repas, soit qu’il tînt à me raconter avant mon
+embarquement l’histoire complète des personnes
+qui tenaient la buvette, leurs parentés, leurs
+succès commerciaux et leurs revers.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXV</h2>
+
+
+<p>Je m’attendais à essuyer les reproches des deux
+hommes du bateau charbonnier, pour retarder
+ainsi leur voyage. Mais leur vie n’était que retards
+continuels, subis avec la plus grande patience.
+Je vis que l’équipage s’était augmenté d’une
+femme du peuple aux cheveux jaunes, et d’un
+petit garçon de quatre ans aux cheveux blancs.
+On avait sorti en mon honneur deux chaises de
+paille qu’on avait placées auprès d’un tas de
+charbon. Je remarquai avec désespoir que le
+bateau se trouvait entouré de tous côtés par
+d’autres bateaux et je me demandai comment il
+allait sortir de là. En écartant les uns, en repoussant
+les autres, on y arriva cependant, et bientôt
+nous nous éloignâmes de la rive en glissant sur
+l’eau si lentement que nous n’avions pas l’air de
+marcher, que nous franchissions les ponts sans
+nous en apercevoir, et que nous nous trouvâmes
+tout à coup dans la campagne sans avoir eu l’impression
+de quitter Schoenburg.</p>
+
+<p>C’est à partir de ce moment que je commençai
+à sentir un peu d’agacement, parce que je n’avais
+rien à faire, aucune décision à prendre pour le
+moment, et des résolutions assez graves à examiner
+pour plus tard.</p>
+
+<p>Je regardais la femme aux cheveux jaunes qui
+faisait du filet. L’un des hommes était monté à
+bord du remorqueur ; l’autre homme, à quelques
+pas de moi, taillait un morceau de bois avec son
+couteau.</p>
+
+<p>Je me dis tout à coup que les rives du fleuve
+devaient être fort belles, je les regardai et les
+trouvai belles en effet. Pendant quelques instants
+je me forçai à goûter le plaisir de me trouver sur
+un bateau qui glissait lentement entre deux rives
+agréables.</p>
+
+<p>Cependant il fallait se préoccuper de la suite.
+A quel endroit pourrais-je prendre le bateau à
+vapeur ? Avait-il déjà passé ? ou s’il n’avait pas
+passé, ne nous rattraperait-il pas avant le prochain
+embarcadère ? J’interrogeai l’homme du
+bateau. Il me dit posément :</p>
+
+<p>— Le bateau a passé quand nous étions en
+train de quitter le pont.</p>
+
+<p>Et comme je réfléchissais aux conséquences de
+ce retard, il interrogea de loin sa femme.</p>
+
+<p>— C’est-y que le bateau à vapeur a passé ?</p>
+
+<p>Elle répondit avec une grande sûreté :</p>
+
+<p>— Mais non, qu’il n’a pas passé !</p>
+
+<p>Il me regarda et me dit :</p>
+
+<p>— C’est qu’il n’a pas passé…</p>
+
+<p>Je lui demandai :</p>
+
+<p>— Est-ce qu’il ne va pas passer devant nous
+avant le prochain embarcadère ?</p>
+
+<p>Il me répondit :</p>
+
+<p>— Oh ! non, monsieur ! Il ne nous passera pas.
+Il n’y a certes aucun danger qu’il nous passe.
+Vous pouvez être tranquille, monsieur. Et il
+ajouta :</p>
+
+<p>— C’est suivant où que c’est, l’embarcadère…</p>
+
+<p>Je poursuivis :</p>
+
+<p>— Vous n’avez aucune idée de l’endroit où
+peut être l’embarcadère ?</p>
+
+<p>— Si, monsieur, répondit-il, je sais très bien.
+Et il cria à sa femme :</p>
+
+<p>— Sais-tu où qu’c’est, la prochaine station du
+bateau à vapeur ?</p>
+
+<p>La femme fit : Non ! de la tête.</p>
+
+<p>— Non, monsieur, fit l’homme, je ne peux pas
+vous dire…</p>
+
+<p>Cependant nous arrivions dans un de ces villages
+de grande banlieue qui dressent au bord de
+l’eau quelques buvettes et des brasseries. Nous
+aperçûmes deux pontons qui devaient bien servir
+à quelque chose. On fit signe à un remorqueur
+de stopper. On héla une petite barque, et je pris
+congé de l’homme au couteau en lui glissant une
+large pièce.</p>
+
+<p>— Tenez, me dit-il, voilà justement le sifflet du
+vapeur… Vous voyez que j’avais raison ! Nous
+arrivons juste !…</p>
+
+<p>Je ne cherchai pas à comprendre en quoi il
+avait raison. Je me dépêchai de descendre dans
+la barque. Il me semblait que ce vapeur qui
+s’approchait du ponton ne m’attendrait jamais.
+Mais je vis bientôt qu’avec lui, comme avec les
+hommes du bateau charbonnier, on pouvait prendre
+son temps.</p>
+
+<p>A peine avait-il touché le ponton que je me
+précipitai à bord, en bousculant presque des personnes
+qui débarquaient. Mais une fois que je fus
+sur le pont, s’écoula un temps tellement long
+qu’il me sembla qu’il n’était plus question de
+départ, et s’il n’était pas resté du monde sur le
+bateau, j’aurais pensé que nous étions au point
+terminus.</p>
+
+<p>J’étais énervé ; les circonstances étaient mal
+choisies pour que je pusse me faire à toutes les
+lenteurs de cette vie fluviale. Il me semblait à
+chaque instant que je n’étais pas en sûreté tant
+que nous touchions à la rive, et je m’attendais à
+voir surgir des cavaliers qui feraient signe au
+bateau de ne pas s’éloigner du bord.</p>
+
+<p>Enfin, nous quittâmes la rive, à mon grand
+soulagement, et j’eus un peu de tranquillité
+d’esprit pour regarder autour de moi. C’était un
+vapeur de dimensions très modestes. Le personnel
+du bord se composait d’un capitaine qui se tenait
+à la roue ; d’un chauffeur invisible, et d’un vieillard,
+le plus loup de mer de la bande, dont les
+fonctions ne nécessitaient pas cependant une expérience
+navale considérable, car elles consistaient
+simplement à poinçonner des billets.</p>
+
+<p>J’étais le seul passager de la plate-forme réservée.
+A l’arrière, toute une famille de touristes
+s’était endormie, accablée par la beauté des rives.
+L’avant était assez bien garni. C’étaient surtout
+des gens de la campagne : une paysanne avait à
+côté d’elle un panier qui gloussait. Ça sentait bon
+les œufs crottés…</p>
+
+<p>Au fur et à mesure que le bateau s’éloignait
+de la ville, les stations s’espaçaient, les aspects du
+paysage variaient sous un ciel un peu nuageux.
+Nous traversâmes un bourg amusant, dont les
+maisons avaient l’air de petites vieilles curieuses
+accourues des deux côtés de la rivière pour voir
+passer les bateaux. Puis ce furent des kilomètres
+inutiles sur une eau, toujours la même, entre des
+plaines uniformes dont on aurait pu, sans inconvénient,
+supprimer d’énormes morceaux.</p>
+
+<p>Nous devions arriver vers quatre heures à
+Sinshausen, la ville frontière. C’était du moins ce
+qu’indiquait un document placardé à bord et qui
+s’intitulait de la façon la plus arbitraire : <i>Horaire
+du bateau</i>. Il indiquait, pour les différents embarcadères
+de la route, des heures de passage, en
+dehors de toute réalité, et des noms de stations
+inconnues sur n’importe quelle ligne de bateaux
+du monde.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes en vue de Sinshausen vers cinq
+heures. A cet endroit, le fleuve, rigide comme un
+canal, s’en allait sans dévier pendant quelques
+kilomètres, et j’aperçus, de très loin, le ponton de
+la ville-frontière. Dès lors, je fus pris d’une angoisse
+terrible, et je me dis que j’aurais dû descendre
+du bateau à la station d’avant, qui se trouvait
+à quatre lieues de la frontière. J’aurais bien
+trouvé une carriole pour me transporter en lieu
+sûr. Comment n’avais-je pas songé à cela ? Mon
+signalement n’était-il pas aux mains de ces personnes
+mystérieuses dont je voyais la toute petite
+silhouette noire sur le ponton ?</p>
+
+<p>Je fus sur le point de faire une démarche imprudente
+auprès du timonier, et de lui offrir de
+l’argent pour me déposer sur la rive avant notre
+arrivée au ponton.</p>
+
+<p>Heureusement, je fus arrêté par cette idée que
+les gens du ponton pouvaient me voir opérer ce
+débarquement. Je fus donc un peu soulagé, selon
+mon habitude, quand je fus bien persuadé que le
+mal était fait et qu’il était trop tard pour y porter
+remède.</p>
+
+<p>Cependant, le ponton approchait toujours, et
+les silhouettes se précisaient. Mon inquiétude
+diminuait un peu en constatant que ces trois personnes — elles
+étaient bien trois — semblaient
+remuer nonchalamment, aller de droite à gauche.</p>
+
+<p>Il me sembla que si elles m’avaient attendu,
+elles seraient figées sur place, ainsi que j’étais,
+sur le bateau ; elles auraient eu les yeux fixés sur
+le vapeur qui s’approchait, comme mes yeux à
+moi restaient fixés sur le ponton. Il est vrai que
+l’instant d’après je pensais exactement le contraire,
+et je me dis que cette attitude paresseuse
+était sans doute préméditée… Il était temps que
+le bateau arrivât…</p>
+
+<p>Quand il fut à cent pas du ponton, je m’aperçus
+qu’une des silhouettes incriminées était une vieille
+femme qui balayait le ponton et que les deux
+autres étaient des employés de cette Compagnie
+de navigation, ainsi que leur nonchalance inimitable
+aurait dû m’en avertir… Mais je n’en avais
+pas fini avec mes angoisses. Bien qu’il n’y eût
+aucun voyageur à embarquer dans cette petite
+station, le bateau s’y éternisait. Je fus sur le point
+de descendre dans la ville et de gagner la frontière
+à pied. Cependant aucune ombre inquiétante ne
+s’entrevoyait à l’horizon. Ce fut seulement au
+moment où nous quittions la rive que j’eus une
+alerte sérieuse. Des gens tournaient en courant
+le coin de la rue, en faisant signe au capitaine
+d’arrêter… Mais il s’agissait tout simplement d’un
+petit paquet dont une femme du pays voulait nous
+charger.</p>
+
+<p>Quand le bateau eut gagné le milieu du fleuve,
+je me sentis envahi d’un bonheur incroyable.
+J’avais pu quitter le Bergensland !… J’aurais
+voulu faire des folies, me promener voluptueusement
+sur le pont, avec un gros cigare aux
+lèvres, moi qui ne fumais jamais !</p>
+
+<p>A ce moment, je pensai que je devais avoir
+faim. Il n’y avait rien à manger à bord. Le
+bateau allait s’arrêter dans une station très
+proche, au ponton-frontière du pays où nous
+étions.</p>
+
+<p>Je trouvai à cette station une petite buvette
+convenablement fournie en bière, en pain et en
+jambon. Le bateau resta assez longtemps, mais
+cette fois, il me sembla qu’il partait trop tôt, tant
+je goûtais la tranquillité de cette halte exempte
+de périls.</p>
+
+<p>Le nombre des passagers de la plate-forme
+réservée ne s’était pas augmenté. J’étais toujours
+seul, n’ayant comme compagnon que le peu
+loquace capitaine, qui, aux rares questions que
+j’essayais de lui poser, répondait, sans me regarder,
+par des petites phrases courtes, que je ne
+tentais pas de comprendre, n’ayant fait l’interrogation
+que par sociabilité, et sans attacher le
+moindre intérêt à la réponse.</p>
+
+<p>Il était près de huit heures quand le bateau
+arriva enfin à Ruitz, au point terminus. Depuis
+longtemps, des chantiers de bois, des usines annonçaient
+l’approche de la grande ville. Puis, ce
+fut la glissade lente, presque solennelle, entre
+deux quais anciens, bordés de parapets de pierre.
+Le bateau se mit à mugir. Une cloche lui répondit,
+sur la rive, pour appeler les déchargeurs. Notre
+petit vapeur prenait tout de suite une importance,
+et avait l’air de quelqu’un…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXVI</h2>
+
+
+<p>Il est dans ma nature de ne pouvoir pas plus
+supporter la quiétude que l’inquiétude. Je prends
+assez bien mon parti d’un gros ennui bien défini
+et « arrivé » ; mais les menaces de la destinée
+m’affolent ; et aussitôt qu’elles cessent, ce calme
+et ce silence m’effraient et je pense tout de suite
+à ce qui pourrait survenir de nouveau. Aussitôt
+que je fus rassuré sur le succès de ma fuite, je fus
+obligé de penser à Tolberg, et je me dis qu’il
+ne fallait pas perdre un moment pour gagner
+Londres, faire mes révélations au comte de Herrenstein,
+et mettre tout en œuvre pour arrêter
+par un coup de théâtre le procès de mon ami.</p>
+
+<p>Le comte de Herrenstein était vraiment la seule
+personne à qui je pusse me confier. Je lui remettrais
+entre les mains le secret dont j’étais porteur…
+Je trahissais maintenant Herner pour Tolberg,
+comme j’avais trahi Tolberg pour Herner.</p>
+
+<p>S’il était prouvé que Herner était un imposteur,
+la justice ne suivrait pas son cours, dès qu’il
+serait établi que la convocation du Parlement
+signée soi-disant du roi, émanait du premier
+ministre, toute la procédure de la Haute-Cour
+serait, de ce fait, viciée. Il faudrait recommencer
+le procès, et les juges, sans doute, auraient moins
+de sévérité contre les ennemis d’un fourbe et d’un
+usurpateur qui, lui-même, serait certainement
+traduit en justice.</p>
+
+<p>La disgrâce de Herner, c’était l’arrivée au pouvoir
+de la princesse de Bavière, c’est-à-dire du
+parti de Tolberg.</p>
+
+<p>Après avoir quitté le bateau, j’errai pendant
+quelques instants, un peu au hasard, dans les
+rues de Ruitz. Je n’avais pas dormi la nuit précédente,
+et j’étais comme une loque. Et malgré moi
+je songeais avec terreur à la nuit qu’il faudrait
+passer dans le train. Mais il se trouva que le sort
+m’accorda le répit que je n’aurais pas voulu me
+donner. Le rapide était passé une heure auparavant,
+et le prochain ne passerait que le lendemain
+matin, à huit heures.</p>
+
+<p>Une heure après je reposai dans une chambre
+confortable du Grand-Hôtel de Ruitz.</p>
+
+<p>Le lendemain, en partant à l’heure dite, par
+l’express qui devait trente heures plus tard me
+déposer à Ostende, je trouvais que ça me manquait
+un peu de n’avoir plus à mes trousses les
+limiers du baron de Herner. J’avais hâte d’arriver
+à Londres, et je ne pensais qu’au terme du
+voyage. Cette journée de chemin de fer qui serait
+suivie le lendemain d’une journée de chemin de
+fer et de bateau, la pluie qui ne cessa de tomber,
+le sommeil exaspérant d’un vieux monsieur qui
+était dans mon compartiment, tout cela me faisait
+presque regretter mon petit bateau. Puis, je
+pensais que ma vie de cour était sans doute terminée ;
+que je n’avais pas beaucoup d’argent
+devant moi, qu’il faudrait retourner à Paris, que
+je me retrouverais seul dans la vie, que je n’avais
+pas de compagne, et que, — c’était là le plus
+triste, — je ne tenais même pas à en avoir une…</p>
+
+<p>J’étais déjà allé à Londres. Je m’y étais plu
+beaucoup. Les théâtres, les restaurants, la vie des
+rues m’amusaient. Je n’y avais pas fait un long
+séjour, et je m’étais bien promis d’y retourner ;
+mais les ressources me manquaient pour cela.
+Maintenant le destin m’y renvoyait dans des
+conditions vraiment désagréables, avec une tâche
+à accomplir. Je ne jouirais pas de la ville. Il était
+probable qu’aussitôt les révélations faites, je
+retournerais tout de suite avec Herrenstein à
+proximité du Bergensland.</p>
+
+<p>De nos jours, les voyages sont trop longs,
+parce qu’ils sont plus courts que naguère. Jadis
+un voyage, c’était une partie de la vie.</p>
+
+<p>Maintenant, un voyage en chemin de fer, qu’il
+dure dix heures ou deux jours, est un entr’acte
+qui sépare deux phases de notre existence. C’est
+de la vie qui ne compte pas, de la vie sacrifiée.
+Cette impression de la longueur du voyage, on
+l’a bien davantage quand on se rend à un endroit
+pour y accomplir une action précise. Il semble
+que l’on n’arrivera jamais au bout de cette journée
+inoccupée, et si l’on a le malheur de compter le
+temps, c’est interminable. Les heures ont soixante
+minutes, dont chacune est aussi longue qu’une
+heure. On est pris de désespoir en songeant à ce
+qui vous reste à « tirer », et il nous semble miraculeux
+que cela puisse finir.</p>
+
+<p>J’arrivai à Douvres le lendemain, vers deux
+heures, par une pluie infatigable. Cette bonne
+pluie anglaise était allée chercher notre bateau
+à Ostende et l’avait accompagné jusque sur les
+côtes britanniques.</p>
+
+<p>Le train de Londres était rangé contre un mur.
+On rencontrait deux ou trois employés qui
+avaient l’air de ne s’occuper de rien, mais le service
+se faisait tout de même. Et le train partit
+quand il le fallut, avec quelques minutes de retard,
+afin de n’avoir pas l’air de raffiner sur
+l’exactitude.</p>
+
+<p>J’arrivai à Londres, et je quittai tout de suite
+la gare, léger comme un voyageur sans bagages.
+Je n’avais qu’un petit sac de voyage. Un cab me
+conduisit pour Easton Hôtel, où j’avais hâte d’arriver
+pour demander si le comte de Herrenstein était
+toujours là.</p>
+
+<p>Ce fut un grand soulagement quand on m’apprit
+qu’il n’avait pas quitté Londres. Il était sorti
+pour le moment ; il faisait une promenade en voiture,
+mais il avait dit qu’il reviendrait pour le
+dîner. Il dînait d’ordinaire vers huit heures et
+demie, dans ses appartements.</p>
+
+<p>J’avais déjeuné d’assez bonne heure sur le
+bateau d’Ostende. J’allai prendre mon repas du
+soir dans la salle à manger de l’hôtel. J’avais
+résolu de voir Herrenstein dès le soir même.
+J’allai me poster devant la porte, pour voir le
+comte à sa descente de voiture.</p>
+
+<p>Puis je réfléchis qu’il serait peut-être gêné
+d’être aperçu par moi, s’il était en compagnie
+de quelque femme. Je dis donc à un jeune homme
+pâle qui se tenait au bureau :</p>
+
+<p>— Quand le comte de Herrenstein rentrera,
+vous me ferez prévenir dans ma chambre.</p>
+
+<p>— Mais, monsieur, me répondit-il, il doit être
+rentré.</p>
+
+<p>Je lui fis alors passer ma carte avec un mot.
+Je m’excusai de le déranger, et je l’avertissais
+que j’avais une communication très grave et
+urgente à lui faire.</p>
+
+<p>En somme, tout s’était passé sans encombre
+depuis mon départ de Schoenburg. Je n’avais subi
+que des retards insignifiants, et j’avais la chance
+de retrouver à Londres, sans avoir besoin de prolonger
+mon voyage, l’homme que j’étais venu
+chercher…</p>
+
+<p>Cependant, l’employé que j’avais envoyé chez
+le comte de Herrenstein ne redescendait pas, et
+je commençais à être un peu étonné, car je m’attendais
+à être reçu tout de suite et avec empressement…</p>
+
+<p>Un quart d’heure se passa… Peut-être ne
+tenait-il pas à me voir ? Pourquoi donc ? Par quel
+mystère que je ne soupçonnais pas ?… Peut-être,
+après tout, n’avait-on pas fait la commission…
+J’allais envoyer un autre messager, quand l’employé
+redescendit et me fit une réponse bien
+étonnante : le comte ne pouvait pas me recevoir
+ce soir, et il me demandait de lui donner par écrit
+des détails complémentaires sur l’objet de ma
+visite.</p>
+
+<p>J’envoyai un bout de billet : je ne pouvais
+m’expliquer que de vive voix. J’insistai sur le
+grand intérêt privé et politique qu’il y avait à me
+recevoir au plus tôt. Si j’avais fait spécialement
+le voyage de Schoenburg à Londres c’était — le
+comte le pensait bien — pour une affaire des plus
+sérieuses.</p>
+
+<p>Comme ce comte de Herrenstein se faisait
+prier ! Pour qui me prenait-il ?… Je n’étais tout
+de même pas le premier venu, et j’avais parlé à
+d’autres personnages !…</p>
+
+<p>Peut-être l’avais-je jugé trop favorablement, et
+avais-je eu le tort de le considérer comme un
+homme de confiance à qui je pouvais dévoiler des
+secrets aussi capitaux… N’était-ce qu’un amateur
+d’art distingué, légèrement snob ?… Aurait-il un
+bon conseil à me donner dans cette terrible affaire ?
+Mais j’avais fait le voyage ; il fallait lui parler
+maintenant… D’ailleurs, c’était le seul salut qui
+me restait…</p>
+
+<p>Cependant, l’employé apparut au haut de l’escalier,
+et me dit que je pouvais monter.</p>
+
+<p>Les appartements de cet hôtel étaient meublés
+avec une élégance française un peu surannée.
+Le salon, où je fis encore une station assez
+longue, et qui était attenant à la chambre du
+comte, s’ornait d’une table de palissandre et de
+chaises en bois doré, capitonnées en satin rouge.
+L’Hôtel Easton était un vieil hôtel cossu, et je
+comprenais assez que le comte l’eût choisi pour
+un voyage clandestin.</p>
+
+<p>Au bout d’un quart d’heure environ, la porte
+s’ouvrit et je vis paraître une jeune femme en
+peignoir blanc, blonde, petite, assez grasse, et
+qui ne ressemblait que d’une façon assez lointaine
+à M<sup>me</sup> de Linstein.</p>
+
+<p>Cette personne, qui s’exprimait en français
+avec une certaine difficulté, avait un air poli,
+mais un peu hostile. Elle me dit que le comte
+était très souffrant, et qu’il me priait, si c’était
+possible, de lui confier à elle tout ce que j’avais
+à dire… Je répondis avec une courtoisie un peu
+froide et légèrement impatientée, que les secrets
+que j’apportais n’étaient pas les miens, et qu’il
+ne m’était possible de les confier qu’au comte de
+Herrenstein. La dame garda un instant le silence,
+puis elle disparut à nouveau dans la chambre à
+côté. Nouvelle attente énervante. Je finissais par
+penser que je ne verrais jamais le comte de
+Herrenstein.</p>
+
+<p>La porte, au bout d’un instant assez long, se
+rouvrit. Je vis apparaître une seconde fois la
+jeune femme. Elle avait un air embarrassé… Elle
+allait m’introduire auprès du comte de Herrenstein.
+Puis elle ajouta, d’un air plus gêné encore :</p>
+
+<p>— Le comte est très souffrant. Il ne peut pas
+supporter la lumière… Il vous prie de l’excuser
+s’il vous reçoit dans l’obscurité…</p>
+
+<p>C’était vraiment un peu déconcertant, mais en
+somme cela pouvait s’expliquer. Ce qui m’inquiéta
+le plus, ce fut le ton un peu bizarre de la dame
+quand elle me posa ces conditions.</p>
+
+<p>N’était-ce pas un faux comte de Herrenstein
+que j’allais rencontrer dans cette chambre… Les
+imaginations les plus folles me passèrent par la
+tête.</p>
+
+<p>Je me laissai cependant conduire jusque dans
+la chambre, et je pris place sur un fauteuil. Le
+comte était en face de moi, et je ne voyais rien
+dans cette pièce parfaitement noire. La lumière
+du salon n’y pénétrait pas, car les deux pièces
+n’étaient pas attenantes, comme je l’avais cru :
+un petit cabinet les séparait.</p>
+
+<p>N’était-ce pas imprudent de parler ?… Avais-je
+vraiment devant moi le comte de Herrenstein ?…
+Je me lançai subitement dans mon récit, pour
+faire cesser en moi toute indécision. Puis, le plus
+lentement que je pus, je racontai ma visite au
+château royal le matin du jour où le ministre et
+moi nous avions trouvé la maison vide. Je dis
+l’inquiétude de Herner en voyant que Sa Majesté
+n’était pas rentrée, surtout après les renseignements
+qu’il avait reçus sur les complots anarchistes.
+Puis, j’arrivai à notre expédition pour
+retrouver le roi. J’eus un moment d’hésitation,
+quand il fallut parler de notre horrible découverte,
+car je m’étais souvenu à ce moment des
+liens d’amitié qui unissaient Herrenstein au roi
+défunt, et je baissai la voix pour lui annoncer
+cette vieille et affreuse nouvelle… Dès que je
+parlai des débris de la voiture, il me sembla qu’il
+remuait et je sentis son attention aux aguets dans
+les ténèbres. Je continuai d’une voix plus basse
+encore ; je parlai des ossements, de ce qui restait
+des deux hommes… Ses soupirs oppressés devinrent
+des sanglots. J’entendis alors une phrase
+dont je ne m’expliquai pas le sens ; une voix
+désespérée répétait : « Herrenstein est mort !
+Herrenstein est mort ! »</p>
+
+<p>Je me levai :</p>
+
+<p>— Mais alors vous n’êtes pas ?…</p>
+
+<p>Il ne me répondit point, mais il tourna un bouton
+d’électricité, et j’aperçus devant moi, sur un
+fauteuil, les traits décomposés, les yeux malheureux,
+Sa Majesté Charles XVI, roi du Bergensland…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXVII</h2>
+
+
+<p>Le jour où le roi s’était décidé à quitter son
+château et à disparaître pour un temps indéterminé,
+sa liaison avec Marie, sœur de M<sup>me</sup> de Linstein,
+durait depuis longtemps déjà.</p>
+
+<p>Le roi, je l’ai dit, était faible, et il aimait les
+femmes. Il eut un moment de folie un soir qu’il
+la reconduisait de Kreuzach au château voisin…</p>
+
+<p>Marie n’avait jamais eu d’ami dans sa vie. Elle
+s’attacha imprudemment à cet homme tendre, si
+riche d’esprit, si inventif dans la câlinerie, si distrayant
+vraiment, et qui animait tant la vie d’une
+femme que les heures passées loin de lui paraissaient
+vides et désolées. Ce fut bientôt pour elle
+un besoin impérieux d’être toujours avec lui, de
+l’avoir tout à elle. En somme, cette même maladie
+de jalousie qui possédait sa sœur aînée, — sa
+sœur et tant d’autres, — une jalousie sauvage
+et sans merci, s’éveilla dans son cœur. M<sup>me</sup> de Linstein,
+pour défendre son bien, faisait aux autres
+femmes une guerre farouche. Marie, ennemie insoupçonnée,
+lui fit une guerre aussi âpre pour lui
+prendre son amant et le garder tout à fait à elle.
+L’affection ancienne, le sentiment familial très
+profond qu’elle avait pour M<sup>me</sup> de Linstein, tout
+cela fut réduit à rien. Elle combattit sa rivale avec
+d’autant plus de succès que l’autre, ne se doutant
+de rien, se trouvait sans défense.</p>
+
+<p>Pour détourner les soupçons de la maîtresse en
+titre, on avait imaginé un flirt entre la jeune
+femme et le comte de Herrenstein qui, dans cette
+affaire, n’était que le confident du roi. Chaque
+soir, Herrenstein reconduisait Marie au château
+de Reinig. La jeune femme, en s’en allant, embrassait
+sa sœur, et tendait la main au roi,
+et le sensible Charles XVI était torturé, en voyant
+la détresse qu’exprimait le visage de Marie, navrée
+de le laisser ainsi « avec une autre ».</p>
+
+<p>Depuis longtemps, chaque fois qu’ils pouvaient
+se trouver ensemble, c’était entre eux des scènes
+déchirantes. Elle le suppliait de l’emmener avec
+lui pendant quelques semaines, pour recommencer
+avec elle un de ces voyages qu’il avait fait
+jadis avec M<sup>me</sup> de Linstein et dont celle-ci, avec
+une cruauté inconsciente, avait tant parlé à sa
+jeune sœur.</p>
+
+<p>Le roi avait passé des heures abominables à
+refuser d’abord, à promettre enfin, à souffrir du
+remords d’avoir promis.</p>
+
+<p>Tout ceci se passait au moment où j’étais
+à Schoenburg et où j’avais été présente au roi. Les
+paroles mystérieuses qui s’étaient échangées entre
+Charles XVI et le comte de Herrenstein le jour
+de mon arrivée au château, cet entretien secret,
+avaient trait à ces débats douloureux. Puis comme
+il fallait en finir, comme il ne supportait plus
+cette vie, à la suite d’une scène presque tragique
+qui s’était passée au château de Reinig, il
+avait, excédé, décidé de partir brusquement, en
+chargeant Herrenstein de deux messages : l’un
+pour M<sup>me</sup> de Linstein, l’autre pour le baron de
+Herner.</p>
+
+<p>Le roi avait pris le train le même soir avec
+Marie, pendant que le malheureux Herrenstein
+montait dans le landau royal que les nihilistes
+attendaient au passage dans la carrière abandonnée.</p>
+
+<p>L’explosion avait tout anéanti : le messager et
+les messages. La lettre qu’il portait à Herner,
+celle qu’il devait remettre à M<sup>me</sup> de Linstein, et où
+le roi indiquait à sa maîtresse qu’une raison politique
+mystérieuse l’obligeait à s’en aller. C’était
+en somme la même défaite que nous avions
+trouvée, le ministre et moi, quand il s’était agi de
+calmer les inquiétudes de M<sup>me</sup> de Linstein. Il allait
+justement, au moment où j’arrivais à Londres,
+écrire au ministre pour lui dire qu’il prolongeait
+son voyage, et mes révélations, comme bien l’on
+pense, modifièrent ses projets.</p>
+
+<p>Le baron de Herner n’eut donc pas la surprise
+de recevoir la lettre d’un mort… Mais il ne perdait
+rien pour attendre, et on lui ménageait d’autres
+stupéfactions.</p>
+
+<p>Quand le roi m’eut tout raconté, il fit venir son
+amie. Il l’avait priée de le laisser seul avec moi,
+en lui disant qu’il se passait des événements graves
+à Schoenburg. C’est pendant ces quelques instants
+qu’il me fit toutes ces confidences, comme au seul
+ami qu’il eût au monde. Je crois qu’il eut un
+grand soulagement de trouver un ami qui fût un
+homme. Il avait eu pendant quelques semaines
+quelques moments très malheureux, et il n’avait
+rien osé en laisser paraître pour ne pas gâter
+chez Marie la joie de l’avoir à elle sans partage.</p>
+
+<p>Mais lui ne supportait pas le remords d’abandonner
+ainsi M<sup>me</sup> de Linstein.</p>
+
+<p>Il eût voulu prendre le temps de préparer la
+jeune femme à l’idée de son retour à Schoenburg.
+Je sentis qu’il fallait être énergique à sa place.</p>
+
+<p>Je lui représentai que Marie était déjà préparée
+par ma visite. Les nouvelles que j’étais censé
+apporter fournissaient, pour justifier notre retour
+immédiat, des raisons impérieuses, et que nous
+ne pourrions plus retrouver les jours suivants.</p>
+
+<p>On fit venir la jeune femme, et le roi lui dit
+devant moi que le lendemain même il était obligé
+de retourner dans ses États.</p>
+
+<p>Elle le connaissait, et savait bien que si même
+il était disposé à rester avec elle, s’il retournait
+là-bas, il ne romprait pas tout de suite avec
+M<sup>me</sup> de Linstein. Elle se disait donc qu’au moins
+pendant quelque temps, il lui faudrait se priver
+de vivre avec le roi… Elle nous écouta sans mot
+dire, en hochant faiblement la tête. Puis elle sortit
+de la chambre…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXVIII</h2>
+
+
+<p>— Qu’est-ce que vous dites, Mossieu ? me
+demanda avec un fort accent allemand le baron
+de Gentz, qui représentait, à Londres, l’État du
+Bergensland… Est-ce que vraiment c’est possible…
+Sa Majesté serait à Londres ?… Non,
+Mossieu, je ne puis croire…</p>
+
+<p>Et il tournait dans ses courtes mains gantées
+de gris perle la lettre que m’avait confiée le roi.
+Il se résigna enfin à l’ouvrir, et son nez écrasé
+se mit à soupirer d’émotion dans la touffe de sa
+moustache et de sa barbe…</p>
+
+<p>— Oui, oui, il faut aller tout de suite au ministère
+des Affaires étrangères… le ministre lui-même
+je dois voir pour cette affaire. Si la jeune
+femme s’est tuée cette nuit, si la police est déjà
+prévenue, il n’y a aucun temps à perdre, Mossieu,
+pour arrêter cela. Oui, oui, Mossieu, nous l’arrêterons,
+dit-il en haussant les épaules, comme si
+j’avais mis en doute sa puissance… Mais à la
+vérité, quelle surprise, Mossieu, que le bien-aimé
+souverain soit à Londres !…</p>
+
+<p>Il ajouta que certes il viendrait le voir avant
+une heure.</p>
+
+<p>Je lui dis alors que le roi préférait ne recevoir
+aucune visite, qu’il viendrait lui-même à l’ambassade
+dans le courant de l’après-midi. Mais il
+priait l’ambassadeur de ne dire un mot à qui que
+ce fût de sa présence à Londres, sauf au ministre
+anglais, si c’était nécessaire. J’ajoutai que sous
+aucun prétexte il ne fallait en référer à Schoenburg.
+A la vérité, Sa Majesté, tout à sa douleur,
+ne m’avait fait aucune de ces observations, mais
+c’est moi qui avais pris cela sous ma responsabilité.
+Je me formais peu à peu ; je prenais de
+l’initiative ; j’acquérais des qualités d’homme
+d’État.</p>
+
+<p>Quand je rentrai à l’hôtel, je trouvai le roi à
+la place où je l’avais quitté, auprès du lit où gisait
+la jeune femme. Cette nuit même, au moment où
+il me reconduisait après notre conversation, nous
+avions entendu un coup de feu. Aussitôt qu’elle
+avait su qu’elle ne vivrait plus avec le roi, Marie
+avait couru à la mort comme un prisonnier court
+à une porte ouverte. Elle n’avait laissé sur sa table
+aucun mot d’écrit. Elle savait très bien que l’on
+comprendrait.</p>
+
+<p>Ce n’était pas une méchante femme, mais elle
+voulait être heureuse à tout prix, et ce besoin
+avide, comme animal, d’être satisfaite, l’avait
+rendue coupable de toutes les cruautés. Ainsi elle
+montra qu’elle n’avait pas la force de renoncer
+au bonheur.</p>
+
+<p>Ce qui sauva le roi, c’est qu’il était le roi. Mais
+si sa vie n’avait pas été occupée par d’autres
+choses que par l’amour, je crois qu’il se serait
+tué, lui aussi, plutôt que d’aller retrouver, auprès
+de M<sup>me</sup> de Linstein, un autre remords. Mais il
+n’était pas un amant autant que Marie était une
+amante. Quand l’amour prend ces pauvres êtres
+désœuvrés, il les prend tout entiers.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXIX</h2>
+
+
+<p>La veille au soir, je n’avais pu que parler assez
+brièvement au roi. Il avait lu dans les journaux
+les grands événements du Bergensland. Il avait
+eu connaissance de la convocation du Parlement,
+et il s’était dit que Herner agissait bien en poursuivant
+cette affaire avec rigueur. Comme il laissait
+toujours à son premier ministre une grande
+initiative et une grande liberté, il ne s’était pas
+étonné qu’il eût utilisé, pour convoquer la Haute-Cour,
+les blancs-seings qu’il lui avait laissés.</p>
+
+<p>A la vérité, il avait été un peu étonné de ne
+recevoir aucune nouvelle du ministre, car dans
+le message qu’il avait chargé Herrenstein de
+porter au château royal, il donnait deux adresses
+où des télégrammes pouvaient lui être adressés
+par Herner, en cas de besoin urgent.</p>
+
+<p>Il s’était dit cependant que le ministre avait dû
+agir avec rapidité et n’avait pas eu le temps de
+prendre l’ordre du souverain, dans une circonstance
+évidemment d’une haute gravité, mais où
+l’avis du roi n’était pas douteux.</p>
+
+<p>Herner était sûr, étant donné les idées de
+Charles XVI, esprit libéral, mais monarque, en
+somme, assez ferme, que les mesures énergiques
+prises par le Gouvernement seraient certainement
+approuvées par le roi.</p>
+
+<p>Le silence de Herrenstein l’avait d’autant moins
+surpris que le comte, d’après leurs conventions,
+ne devait écrire ou télégraphier que dans le cas
+d’un gros ennui. L’absence de nouvelles signifiait :
+bonnes nouvelles.</p>
+
+<p>Le roi me donna l’assurance que la peine capitale
+qui serait certainement prononcée contre
+Tolberg serait commuée en un bannissement perpétuel.
+Il ajouta qu’il prendrait telles dispositions
+pour que Bertha pût suivre son ami dans son exil.</p>
+
+<p>J’emmenai le roi le plus tôt que je pus loin
+des tristes souvenirs de l’hôtel Easton. Mais je
+comprenais bien qu’il ne pouvait pas rentrer tout
+de suite à Schoenburg et retrouver M<sup>me</sup> de Linstein
+à qui il faudrait cacher toute sa douleur.</p>
+
+<p>Nous restâmes quelques jours à Bruxelles.
+Charles XVI était dans un tel état d’esprit qu’il
+n’eût pas toléré la vie des champs. Dans la vie
+des villes, sa tristesse était moins accablante ; il
+jouissait malgré lui de tout ce qu’il voyait des
+hommes et des choses. Il avait une faculté singulière
+pour reconstituer la vie des gens rien qu’en
+les voyant passer… C’est cette faculté de profiter
+des êtres, de prendre plaisir à leurs gestes, de
+saisir tout leur charme apparent ou caché, qui
+faisait de lui un amant si attaché, si constant et
+si naturellement infidèle. Sa passion était d’une
+clairvoyance admirable ; il distinguait en une
+femme toutes ses séductions qui le retenaient très
+sûrement à elle. Mais il était sensible à d’autres
+charmes pour peu qu’il s’en approchât. L’être
+aimé était aimé par lui mieux que par n’importe
+quel amant, mais il n’était pas aimé exclusivement.
+Ses maîtresses avaient peut-être raison de
+le garder aussi jalousement, comme un Turc
+garde ses femmes.</p>
+
+<p>Je me souviens qu’un soir où il avait été particulièrement
+triste, il m’avait dit avec une sincérité
+profonde que jamais il ne goûterait plus de joie
+dans la vie. Ce soir-là, nous nous rendîmes ensemble
+dans une sorte de music-hall d’été. Une
+petite fille de seize ans qui vendait des bouquets
+s’approcha du roi, dont la tristesse se fit tout de
+suite un peu plus attendrie. Il la pria de s’asseoir
+à une table, dans le jardin. Il la retint à causer
+avec lui pendant une heure, et je crois qu’il l’aurait
+emmenée à l’hôtel ; mais il n’osa pas, à cause de
+moi…</p>
+
+<p>Je ne voulais pas trop le presser pour rentrer
+à Schoenburg. Mais je pensais que le procès de
+Tolberg devait être commencé. Je craignais
+qu’une fois la sentence rendue, Herner ne précipitât
+les choses. Qui sait même si, pour se débarrasser
+de son ennemi, il n’était pas homme à imaginer
+quelque suicide ?… Mais le roi, à qui je
+fis part de mes craintes, me répondit qu’elles
+étaient sans fondement.</p>
+
+<p>— Vous ne connaissez pas Herner comme je
+le connais. Certainement c’est un homme que rien
+n’arrête, mais il est incapable d’un crime inutile.
+Ainsi, vous, par exemple, mon brave Humbert,
+il ne vous aurait jamais tué parce qu’il avait la
+ressource de vous coffrer…</p>
+
+<p>Rien ne l’avait tant égayé que l’histoire de ma
+fuite. Il répétait qu’il aurait bien voulu voir
+Humbert en prisonnier, et que, d’ailleurs, il
+s’offrirait un jour cette joie-là.</p>
+
+<p>Enfin, une dizaine de jours après avoir quitté
+Londres, il me dit un matin :</p>
+
+<p>— Nous allons rentrer à Schoenburg.</p>
+
+<p>Le rapide nous y amenait le lendemain au point
+du jour. Nous descendîmes de la gare à pied. Le
+roi traversa sa bonne ville endormie. C’était la
+première fois de sa vie qu’il la voyait à cette
+heure.</p>
+
+<p>En passant sur la place de l’Hôtel-de-Ville, le
+roi, qui me tenait familièrement par le bras
+s’arrêta. Il regarda autour de lui toutes ces
+vieilles maisons silencieuses. Ce n’était pas uniquement
+le froid du matin qui lui mouillait les
+paupières. Charles XVI aimait bien son vieux
+Schoenburg…</p>
+
+<p>La sentinelle du palais ne reconnut pas cet
+homme de forte taille, qui rentrait à cette heure
+matinale, le col de son ulster relevé.</p>
+
+<p>Nous montâmes jusqu’à ma chambre, qui était
+telle que je l’avais laissée. Le roi trouva qu’on
+m’avait mal logé. Comme il restait de l’eau dans
+le pot à eau, Sa Majesté se débarbouilla. Puis
+pendant que le palais dormait encore, nous descendîmes
+tous les deux dans mon cabinet dont je
+fermai soigneusement la porte.</p>
+
+<p>C’est là que le roi, sans être vu, devait attendre
+l’arrivée de Herner.</p>
+
+<p>Comme il était fatigué, il s’étendit sur un canapé
+où il sommeilla, tandis que trop énervé pour
+dormir, je m’asseyais à mon bureau, et je commençais
+machinalement à dépouiller les piles
+énormes de journaux qui, en mon absence,
+s’étaient amoncelés sur ma table.</p>
+
+<p>Vers six heures, j’entendis le bruit des garçons
+de bureau qui arrivaient. L’un d’eux ouvrit la
+porte du cabinet de Herner, et s’en vint jusqu’à
+la porte du mien. Mais je lui criai que je m’étais
+enfermé pour travailler, et qu’il ferait le cabinet
+plus tard.</p>
+
+<p>Vers neuf heures, je me mis à la fenêtre et je
+guettai impatiemment la venue de Herner. Le roi
+s’était levé et s’était mis à mes côtés, et nous
+vîmes ensemble le premier ministre qui traversait
+la cour et se dirigeait vers le perron d’entrée,
+d’où il s’apprêtait à gagner innocemment son
+cabinet… c’est là que l’attendait une surprise
+considérable.</p>
+
+<p>De Londres, j’avais écrit à Herner une seconde
+lettre où j’expliquais que mon absence serait un
+peu plus longue que je n’avais prévu.</p>
+
+<p>Je suis sûr que le ministre n’avait pas cru à
+mon histoire, et qu’il était bien persuadé que
+j’avais voulu fuir…</p>
+
+<p>J’avais laissé le roi dans mon petit bureau, et
+je m’installai dans le cabinet du ministre. Quand
+il ouvrit la porte, il eut un sursaut d’étonnement.
+Ma rentrée bouleversait évidemment toutes ses
+prévisions.</p>
+
+<p>Il se remit assez promptement pour me dire :</p>
+
+<p>— Ah ! vous voilà de retour ? et me tendre la
+main avec une parfaite aisance.</p>
+
+<p>— Monsieur le ministre, lui dis-je, avec une
+certaine émotion, je suis revenu encore plus tôt
+que je ne pensais… C’est que je venais de réclamer
+de vous l’exécution d’une promesse…</p>
+
+<p>Il semblait m’écouter distraitement et classer
+des papiers avec attention.</p>
+
+<p>— J’ai vu, continuai-je, que le comte de Tolberg
+avait été jugé et condamné. Vous m’avez dit
+que, pour le principe, vous teniez à avoir une
+condamnation contre lui, mais vous m’avez promis
+qu’après la condamnation, vous prendriez en sa
+faveur une mesure de démence…</p>
+
+<p>Il sembla regarder avec une application scrupuleuse
+des papiers quelconques qu’il était en
+train de ranger.</p>
+
+<p>— Sans prendre aucun engagement, répondit-il
+au bout d’un instant. J’ai dit et je répète que je
+ferai mon possible pour vous donner satisfaction.
+Dès demain je réunirai les ministres, et nous
+verrons si nous pouvons remettre le dossier à la
+compagnie des grâces. Je pense qu’avec mon
+appui, ce sera chose faisable.</p>
+
+<p>— Monsieur le ministre, lui dis-je, excusez-moi
+si je réclame de vous une promesse plus formelle.</p>
+
+<p>J’avais pris un ton ferme que je ne me connaissais
+pas. Ah ! je n’avais pas peur de parler à un
+ministre, quand j’avais un roi derrière moi !…</p>
+
+<p>Il fut étonné de cette assurance. Il me regarda
+et me dit, avec une certaine hauteur, que je
+n’avais qu’à me fier à lui. Et il se demandait de
+quel droit…</p>
+
+<p>Je répondis que ce droit, je le tenais de lui-même.
+Il avait bien voulu m’honorer de sa
+confiance en me faisant le dépositaire d’un certain
+secret…</p>
+
+<p>Il y avait bien longtemps qu’il m’avait compris,
+mais il attendait pour se mettre en colère que je
+me fusse expliqué nettement et sans équivoque.
+Maintenant il était forcé de comprendre…</p>
+
+<p>— C’est ce qu’on appelle du chantage, me dit-il.</p>
+
+<p>Et je vis s’allumer dans ses yeux ce même éclair
+de sauvagerie et de brutalité qui les faisait briller
+quand il parlait d’un de ses ennemis : la princesse
+Elsa, par exemple. Il était maître de laisser ou
+de ne pas laisser pénétrer la colère en lui, mais
+aussitôt qu’elle y entrait, il en était saisi tout
+entier.</p>
+
+<p>— Chantage ou non, répondis-je, je désire
+avoir de vous, monsieur le ministre, la promesse
+que je vous ai demandée…</p>
+
+<p>— Vous n’aurez rien, me dit-il ; je ne cède pas
+aux menaces.</p>
+
+<p>Je restai un moment sans rien dire. J’étais
+maître de mon coup de théâtre. J’avais demandé
+au roi la lettre de grâce de Tolberg, et je n’avais
+qu’à la tendre à Herner, il serait confondu, comme
+dans ces mélodrames où le traître vaincu courbe
+la tête, et se jette ensuite dans un précipice, en
+criant : « Vous ne m’aurez pas vivant ! »</p>
+
+<p>Mais la vérité, c’est que c’était assez de comédie,
+et que je sentis malgré moi, à ce moment, une
+sorte de respect pour cet homme qui méritait sans
+doute qu’on se vengeât, mais non qu’on se jouât
+de lui. Et je sentis aussi qu’en apprenant que son
+souverain était encore en vie, il allait éprouver
+une grave émotion.</p>
+
+<p>De sorte que je ne lui dis plus rien des choses
+dramatiques que j’avais préparées, et que les
+larmes me vinrent aux yeux, malgré moi. Je lui
+mis la main sur l’épaule, et lui criai, la gorge
+serrée, le plus vite que je pus :</p>
+
+<p>— Le roi est vivant ! Il est là !…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXX</h2>
+
+
+<p>— Vous voilà, usurpateur ! avait dit Sa Majesté.</p>
+
+<p>Le ministre et son roi s’étaient regardés en
+silence, et j’avais compris en les voyant quels
+liens profonds les unissaient auprès de ce Bergensland,
+dont l’un avait la garde héréditaire et
+à qui l’autre s’était consacré.</p>
+
+<p>Le roi vivant, il ne restait de la culpabilité de
+Herner que l’histoire de quelques faux, dont on
+ne parla point. Une personne de plus était dans
+la confidence et connaissait la conduite audacieuse
+du premier ministre. J’aimais mieux cela.
+Quand j’étais seul avec Herner à porter ce secret,
+je trouvais qu’il pesait un peu lourd sur mes
+épaules.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Linstein apprit avec une grande douleur
+la mort de sa sœur et de son ami Herrenstein,
+victimes d’un accident d’automobile en Angleterre.</p>
+
+<p>Ainsi que le roi l’avait promis, la peine de Tolberg
+fut commuée en un bannissement. On ne
+pouvait pas gracier complètement un homme
+dont la culpabilité était aussi indéniable, mais la
+clémence royale n’avait pas dit son dernier mot.
+Un jour d’oubli viendrait où l’on pourrait faire
+mieux.</p>
+
+<p>En attendant, Charles XVI fit connaître officieusement
+à la Chambre des divorces qu’il était
+favorable au divorce de Bertha. Sa Majesté eut
+la bonté de distraire de sa cassette privée une
+somme de vingt-cinq mille livres, dont il me faisait
+soi-disant présent, et que je remettrais en
+mon nom propre à Tolberg, pour l’aider à vivre
+à Paris jusqu’au jour où sa famille s’humaniserait…
+Le roi connaissait à peine Tolberg et s’intéressait
+d’une façon très superficielle aux malheurs
+de Bertha, mais il se plaisait beaucoup à me faire
+plaisir.</p>
+
+<p>Jamais banni ne s’embarqua si joyeusement
+pour l’exil que le comte de Tolberg. Bertha ne
+prenait pas le train en même temps que lui, pour
+ménager les apparences, mais elle devait le
+rejoindre à Erstadt, la première station du rapide.
+Quand j’accompagnai mon ami à la gare, il m’apprit
+comment il avait remplacé, au dernier moment,
+celui des conjurés que le sort avait primitivement
+désigné, et qu’une maladie avait rendu
+indisponible.</p>
+
+<p>A quelques jours de là, je fus mandé au château
+de la princesse Elsa, et je m’y rendis avec un
+certain frémissement… Je savais que c’était une
+jeune femme. On m’avait bien dit qu’elle n’était
+pas très jolie ; mais c’était une princesse et j’avais
+fait souvent ce rêve fantaisiste et inavoué qu’il se
+passerait quelque chose entre elle et moi !…</p>
+
+<p>Mais elle était décidément trop courte, trop
+rouge de teint, et trop duvetée sous les joues et
+dans le cou.</p>
+
+<p>Elle me dit qu’elle avait causé avec le roi, et
+que je lui serais très agréable si je voulais me
+charger de l’éducation des jeunes princes. Bölmöller
+avait perdu toute espèce de prestige aux
+yeux de ses élèves. On l’avait nommé je ne sais
+pas quoi, inspecteur général de quelque chose
+d’insignifiant. L’éducation de l’héritier présomptif
+entre mes mains, c’était une grande sécurité pour
+Herner, qui, ainsi, ne craignait plus les menées
+des Bavarois.</p>
+
+<p>Tout va désormais paisiblement à la Cour et
+chez M<sup>me</sup> de Linstein. Le roi, très assagi au point
+de vue sentimental, s’occupe un peu plus des
+affaires publiques, et continue à guerroyer contre
+l’autoritarisme de son premier ministre… Mais il
+prétend que Herner fera un jour un libéral excellent ;
+de même que les anciens libéraux font d’excellents
+ministres autoritaires.</p>
+
+<p>— Il est bon, me dit le roi, d’avoir pratiqué les
+deux opinions.</p>
+
+
+<p class="c gap">FIN</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">Imprimerie Oberthur, Rennes-Paris (3896-08).</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78141 ***</div>
+</body>
+</html>
diff --git a/78141-h/images/cover.jpg b/78141-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..9ebf244
--- /dev/null
+++ b/78141-h/images/cover.jpg
Binary files differ