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Flammarion, éditeur. + + Amants et Voleurs (nouvelles), bibliothèque Charpentier, Eug. + Fasquelle, éditeur. + + Deux Amateurs de Femmes, Ollendorff, éditeur. + + +THÉATRE + + Pièces détachées. Librairie théâtrale; Ollendorff; Calmann-Lévy. + + 1er Volume. Calmann-Lévy. + + + + +Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. + +Published November 30, 1908. Privilege of copyright in the United States +reserved under the act approved March 3, 1905, by «Le Monde Illustré». + + + + +A Fernand VANDÉREM + + + + +--Il y a là ce monsieur qui est venu l’autre jour pour Monsieur, me dit +ma vieille nourrice, qui me tutoie, mais à qui j’ai demandé de me parler +le plus souvent qu’elle peut à la troisième personne. Et elle ajouta: + +--Monsieur désire-t-il que je le fasse entrer dans ton cabinet? + +--Monsieur, lui dis-je, désire que tu me fiches la paix! + +--Bon! dit-elle, puisque tu le prends sur ce ton, Je vais le faire +entrer. Vous vous débrouillerez ensemble. + +Je vis donc entrer, pour la deuxième fois, ce petit homme roux, d’âge +incertain, effronté comme un adolescent audacieux, ou décidé comme un +vieil homme d’expérience. Il s’assit en face de moi, s’empara de divers +objets de bureau: presse-papier, tampon-buvard, pot à colle, et, tout en +me parlant, entreprit, en prenant comme soutien l’_Annuaire des +Téléphones_, diverses petites constructions. + +--Avez-vous lu les notes que je vous ai apportées la semaine dernière, +et pensez-vous, comme je vous l’ai demandé, pouvoir vous en servir pour +écrire un livre? + +--Je les ai lues, lui répondis-je, et je dois dire qu’elles m’ont très +vivement intéressé. Ces notes, n’est-ce pas, vous ont bien été +communiquées par un jeune Français qui réside dans un état d’Allemagne? + +--Oui, c’est un de mes camarades du quartier. Il me sait un peu tenace +et se doute très bien que je parviendrai à les placer. Si, avec sa +mollesse naturelle, il s’en occupait lui-même, ces notes risqueraient +fort de rester à jamais inédites. D’ailleurs, les exigences de mon ami +rendent l’affaire très faisable: il ne demande rien. Il lui plairait +seulement que les notes en question fussent coordonnées, mises en ordre +par un écrivain... + +--Je suis très flatté d’avoir été choisi par votre ami pour accomplir ce +travail, mais... suis-je bien l’homme désigné? Je vous accorde que dans +cette histoire, la réalité paraît aussi capricieuse que de la +fantaisie,--mais tout de même y a-t-il matière là-dedans à un livre gai? +N’oubliez pas que celui à qui vous vous adressez aujourd’hui a la triste +réputation d’être un écrivain gai... + +--Alors, dit le petit homme roux avec une autorité véhémente, parce +qu’on vous a enfermé dans un genre, vous n’en voulez pas sortir? Vous +êtes l’esclave de votre clientèle? + +--Non, monsieur, non. Ne croyez pas ça. Les écrivains ne sont pas +esclaves de leur clientèle: ce ne sont pas eux qui la suivent, c’est +elle qui s’attache à leurs pas. Ils peuvent lui faire parcourir beaucoup +de chemin et suivre des routes non tracées, mais à la condition de ne +pas l’essouffler et la troubler par des à-coups brusques, par des bonds +imprévus qui les éloignent un peu trop, elle et lui, l’un de l’autre. Il +faut que, si l’écrivain s’égare un instant, on puisse le retrouver un +peu plus loin: «Ah! le voilà!» Vous voyez qu’il y a une imprudence assez +grave à changer de genre. Or, le livre que vous me demandez d’écrire +désorientera sans doute la petite troupe complaisante de mes fidèles +lecteurs. Il vaudrait mieux, je vous assure, vous adresser à quelqu’un +d’autre... + +Mais j’avais affaire à un adversaire extrêmement endurant, et en parlant +trop, en lui donnant trop de raisons, j’engageais le fer avec +imprudence. Un seul bon argument vaut mieux que plusieurs arguments +meilleurs. + +Au bout de cinq minutes, le petit homme roux me tenait devant lui, pieds +et poings liés... Le pis fut que, mon consentement acquis, il revint +tous les jours pour exiger que je me misse au travail. Je l’avais en +horreur! Il arriva presque à me faire détester la tâche qu’il +m’imposait. + +Alors, pour me débarrasser de lui, j’écrivis un matin délibérément sur +la première page: Chapitre I, et pour ne pas m’ennuyer pendant trois +cents pages, je résolus de m’amuser le plus que je pourrais, et je me +mis à raconter cette histoire, ma foi! avec assez de plaisir... + + + + +I + + +Les événements singuliers que je me propose de relater ici sont à la +vérité trop graves et trop récents pour que je puisse donner des noms +réels aux personnages de cette histoire, et au pays où elle s’est +passée. Je dirai seulement que l’État dont il sera question ici--et que +nous appellerons la principauté de Bergensland--se trouve dans l’Europe +centrale; sa capitale--nommons-la Schoenburg--est une ville très +importante, dont la population dépasse de beaucoup le chiffre de deux +cent mille habitants. Je donne ici un nombre très au-dessous du nombre +réel, afin de ne pas fournir de trop claires indications. + +Il est assez curieux que j’aie été amené à occuper dans cette ville une +situation élevée, moi qui avais végété au quartier latin en donnant des +leçons de français à un seul élève, un jeune homme borné et paresseux, +qu’une riche famille de snobs lançait de force dans le journalisme +mondain. + +Chaque mois, mon élève me remettait dix louis sur les trois cents francs +que sa mère lui allouait pour ses leçons. Je lui libellais un reçu de +trois cents francs qu’il montrait à sa famille. J’avais commencé, par un +scrupule de conscience un peu hypocrite, par exiger qu’il vînt chez moi +trois ou quatre fois par semaine. Les premiers jours, j’avais essayé +consciencieusement de lui donner une leçon, mais, devant son air +rébarbatif, je pris le parti de lui lire à haute voix de bons auteurs, +de façon à perfectionner son style. Je feignais de ne pas voir qu’il +dormait, et je lisais pour moi, ce qui était assez agréable. Ainsi, je +touchais une faible somme qui m’aidait à vivre, je me perfectionnais +dans l’étude de nos classiques, et mon élève, tout en augmentant sa +pension de cent francs, se reposait de ses nuits de fatigues. Jamais +trois cents francs ne furent mieux employés. + +Cependant j’aurais bien voulu trouver un autre emploi pour m’assurer une +existence moins étroite. J’avais toujours avec moi quelque compagne à +qui j’étais attaché par la faiblesse de l’habitude. Cent francs par +mois, ce n’est pas lourd pour un garçon de vingt-six ans qui aime les +femmes, et qui ne veut pas trop être aimé d’elles. + +Je prenais mes repas dans un petit restaurant de la rue Saint-Jacques, +où la pension coûtait cinquante francs par mois. La nourriture n’y était +pas très bonne, mais je restais fidèle à cet établissement auquel me +retenait--je dois le dire--un arriéré continuel. J’ai longtemps maudit +cet arriéré... La Providence avait son idée. C’est, en effet, dans ce +restaurant que je fis la connaissance d’un petit tailleur allemand... + +Il se nommait Karl Merck, il était de Carlsruhe. Après avoir séjourné +pendant trois ans dans le Bergensland, il était venu s’installer depuis +quelque temps à Paris. J’avais horreur de cet homme, je détestais son +empressement, ses amabilités, d’autant que je ne lui accordais aucune +importance sociale... + +Ce fut pourtant ce personnage négligeable qui fut l’aiguilleur de mon +destin, et, de la voie de garage herbue où je végétais, me dirigea sur +la grande ligne où passe le rapide, et qui va loin. + +Il avait des relations avec un secrétaire de l’ambassade, chez qui sa +sœur, je crois, était placée comme gouvernante. Le secrétaire, que son +gouvernement avait chargé de chercher un jeune Français pour tenir +là-bas un emploi de confiance, s’était adressé à lui, à tout hasard, +faute sans doute d’avoir des relations suffisantes en dehors du +ministère français des Affaires étrangères, à qui il valait mieux ne +rien demander. On leur aurait envoyé quelqu’un qu’ils auraient été +forcés de garder, même s’ils avaient été mécontents de ses services, ou +s’ils n’avaient pas été tout à fait sûrs de sa loyauté. + +J’allai donc un matin en compagnie de Karl Merck à l’ambassade du +Bergensland. Je m’efforçais de n’être pas trop aimable avec le tailleur, +afin de ne pas trop m’apercevoir du contraste de mon attitude actuelle +avec ma froideur passée. + +C’était très gênant de marcher dans la rue avec lui, parce qu’il était +extraordinairement petit, et qu’il avait la manie de se mettre toujours +au pas. Je me souviens que, pendant tout ce trajet, je fis mon possible, +sans en avoir l’air, pour contrarier cette manie... + +Nous arrivâmes à l’ambassade, et sur un mot que tendit Karl Merck au +domestique, on nous introduisit auprès du secrétaire, qui me fit subir +un petit interrogatoire sur ma famille, et sur mon instruction. Puis il +m’accompagna chez «le patron». + +Je me trouvai en présence d’un homme très grand, complètement rasé, qui +ressemblait à un énorme garçonnet. Le secrétaire lui répéta tous les +renseignements sur moi-même que je lui avais fournis. Le grand petit +garçon répétait sans cesse: «Oui, oui», en hochant la tête avec +nonchalance. + +--Eh bien! dit-il, d’une voix condescendante et fatiguée, qu’on lui +donne trois. Oui, oui! faites-lui donner trois... Monsieur Humbert, me +dit-il, trois mille francs je vous fais remettre... Ceci, pour les frais +de votre départ... Puis il se leva et alla, sans mot dire, appuyer son +front contre la vitre de la haute croisée. + +L’ambassade était installée dans un vieil hôtel du faubourg +Saint-Germain. Les pièces étaient très hautes et très austères. Quand +l’ambassadeur fut resté quelques instants à la fenêtre, il revint, +reprit place derrière son grand bureau, inclina la tête, les yeux +fermés, en faisant la grimace comme quelqu’un qui souffre des dents +pendant son sommeil; puis il me regarda, les yeux brusquement grands +ouverts: + +--Cette mission que vous avez n’a pas un caractère secret... Non, non... +mais cependant, bien évidemment, monsieur Humbert, il vaudrait mieux, en +tout cas, ne pas parler à droite et à gauche... + +Chaque fois qu’il disait: monsieur Humbert, il aspirait fortement l’_H_, +sans qu’on pût voir si c’était par mépris ou par politesse. + +Puis il se mit à échanger quelques mots avec le secrétaire, qui lui +donnait le titre de «prince». + +On me remit donc trois mille francs, sur lesquels je voulus laisser +trois cents francs au petit tailleur, mais il n’accepta rien. Je ne sais +pas s’il touchait quelque chose de l’ambassade, je ne le crois pas. Je +suis persuadé qu’il agissait ainsi par pure obligeance. Il aimait rendre +des services aux gens, mais il était d’un physique tellement peu avenant +qu’on ne lui en savait aucun gré. + +Il y avait bien longtemps que je n’avais eu à ma disposition une somme +aussi importante. A la vérité, mon chiffre de dettes était presque aussi +élevé. Mais ces dettes criardes, aussitôt que je fus nanti du numéraire, +cessèrent de crier comme par enchantement. + +J’écrivis à mes créanciers des lettres posées, par lesquelles je les +remettais paisiblement au semestre suivant pour un acompte. J’allai dans +un grand magasin, où j’achetai du linge, des habits et des chaussures, +afin de faire bonne figure à la Cour. Je trouvai au rayon de costumes +d’homme jusqu’à une culotte courte en drap blanc pour la tenue de gala. +Le secrétaire d’ambassade m’avait bien recommandé ce détail. Et +j’achetai dans un café de la rue de Vaugirard une épée qu’un garçon me +vendit. Il l’avait eue, je crois, d’un étudiant qui lui devait de +l’argent, et il affirmait que c’était la propre épée d’un homme illustre +dont le nom, à vrai dire, tel qu’il le prononçait, était inconnu, mais +pouvait bien être celui, passablement altéré, de M. de Talleyrand. + +Le tailleur me confia un petit livre où j’appris quelques rudiments de +la langue de Bergensland, qui ressemblait d’ailleurs beaucoup à +l’allemand. + +Après avoir fait mes adieux à ma petite amie actuelle, qui travaillait +dans les modes, et lui avoir remis une certaine somme, pas très +importante d’ailleurs (quatre-vingts francs), je pris le Nord-Express, +où mon voyage était payé. + + + + +II + + +Comment tout cela allait-il finir? Je me disais que c’était une aubaine +extraordinaire, mais je ne voulais pas trop y réfléchir: j’avais peur. +J’avais beau être tombé, avant ces événements, à une condition si humble +que tout changement d’existence ne pouvait être qu’avantageux, je me +sentais effrayé par l’aventure, par l’inconnu. J’ai toujours été un +jeune homme tranquille, et si je suis devenu un bohême, ce n’est certes +pas par goût: c’est plutôt parce que ma famille s’était trouvée ruinée +et que j’étais assez paresseux; mes penchants véritables me faisaient +désirer une existence régulière et calme où, très loin devant soi, on +aperçoit une route monotone, mais sûre. + +J’avais été élevé dans la peur des tournants et de l’imprévu. + +J’étais, depuis quelques heures, installé dans le train. Nous +approchions de la frontière d’Allemagne. Je m’étais levé à diverses +reprises pour regarder le pays que je ne connaissais pas. Ce n’était pas +précisément par curiosité, mais plutôt par un besoin raisonnable, +impérieux et légèrement fatigant, de ne pas laisser perdre un spectacle +nouveau pour moi. Mes yeux s’ingénièrent à admirer ces campagnes et à +leur trouver quelque différence avec d’autres points de vue que déjà, au +cours d’autres voyages, j’avais consciencieusement admirés. + +Pendant un petit congé d’inattention que je m’accordais, je vis, en +regardant à mes côtés, un jeune homme qui semblait chercher à me parler. +Il était mince et de haute taille. Ses cheveux blonds pâle, presque +blancs, avaient la même couleur que sa peau, et s’en distinguaient +seulement par leur reflet soyeux. Le jeune monsieur me déclina ses nom, +titre et qualités: Henry, comte de Tolberg, troisième secrétaire +d’ambassade du Bergensland. Il m’avait aperçu à la légation, le matin où +j’y étais allé avec Merck. Il se rendait dans le Bergensland, où il +allait passer de petites vacances. + +Le comte de Tolberg parlait le français avec un léger accent, mais de la +façon la plus correcte. Il mit la conversation sur les théâtres de +Paris, particulièrement sur les petits théâtres. Je lui répondis de mon +mieux. Je n’avais été dans aucun de ces endroits depuis plusieurs +années, mais je pouvais néanmoins en parler, d’après ce que j’avais lu +dans les journaux. Puis le jeune comte me donna des détails sur la Cour +du Bergensland. Il me parla du roi. Le roi du Bergensland, d’après le +comte de Tolberg, était un homme fort intelligent et un peu original. Il +se cloîtrait pendant des semaines dans un pavillon de chasse, se +contentant de voir ses ministres de temps à autre. Quelquefois il se +murait pendant des semaines, sans se montrer à une autre personne qu’à +Herner, son «premier». + +--Le peuple, ajouta le comte de Tolberg, ne le voit jamais, mais ce +qu’il perd en affection, il le gagne en prestige. C’est un roi +mystérieux. On le vénère, on le craint un peu comme un personnage +légendaire. + +Dès qu’il ne parlait plus de Paris et qu’il ne se croyait pas obligé +d’affecter la frivolité française, le jeune comte me paraissait un +esprit bien plus charmant et plus profond. + +--Le «premier», ajouta-t-il, le baron de Herner, passe aux yeux de bien +des gens pour le véritable roi, et, au juste, c’est le roi qui fait de +lui tout ce qu’il peut être. Herner a la bride libre, mais on ne la lui +lâche pas. Et on peut très bien lui retirer la faveur royale. +D’ailleurs, Herner sait à quoi s’en tenir sur la haute valeur du roi. Ce +Herner, vous le verrez très souvent. Vous serez en rapport direct avec +lui. Grande puissance intellectuelle, mais peu de charme. Très peu de +ces qualités de sentiments qui rendent une intelligence agréable. + +C’était vraiment un peu étonnant de voir ce jeune diplomate, qui me +connaissait depuis une heure, me parler avec autant de liberté des +choses de son pays et s’exprimer aussi franchement sur le compte du +premier ministre, personnage considérable que j’allais approcher et à +qui je pourrais--en savait-il quelque chose?--rapporter ses paroles. + +Mais le comte de Tolberg avait très bien compris que je ne le trahirais +pas. Il avait eu en moi une confiance spontanée qui me rapprocha +singulièrement de lui. + +--Vos fonctions, me dit-il encore, vous mettront également en rapport +avec deux fidèles de Herner: le ministre de l’Intérieur, Von Müllen, et +le ministre de la Guerre, le général de Fritz. Les trois ministres +semblent tenir entre leurs mains les destinées du Bergensland. Au fond, +c’est le «premier» tout seul qui compte pour quelque chose. Quant au +Parlement, dont la présence donne une allure de monarchie +constitutionnelle à notre gouvernement, il ne fait, dans la réalité +qu’accroître le pouvoir absolu du roi. Le roi semble dirigé par ses +députés et c’est lui qui gouverne par eux. Ce sont ses serviteurs +fidèles. Les députés chez nous sont décorables. On ne se prive donc pas +de les décorer et de les anoblir au fur et à mesure des besoins... + +--C’est très curieux, me dit tout à coup le comte de Tolberg, énonçant +tout haut cette remarque que j’avais faite à part moi l’instant +d’auparavant, comment se fait-il que je vous dise tout cela? Tout à +l’heure, j’étais venu à vous simplement pour causer, et à mesure que +vous m’ayez écouté, je vous ai fait des confidences plus intimes et plus +graves. Dès que j’ai senti que vous n’étiez pas le premier venu, je me +suis mis à parler, à parler, et j’ai même trouvé des choses que je +n’avais pour ainsi dire jamais formulées. J’ai eu soudain des visions +sur les gens de «là-bas», qui ne m’étaient jamais apparues aussi +nettement. + +Il dit encore, sans me regarder, comme se parlant à lui-même: + +--Comme on est reconnaissant à ceux qui vous accroissent ainsi... La +jeune femme que j’aimerais entre toutes serait celle qui m’obligerait, +par son charme, par la façon dont elle m’écouterait, à être toujours +meilleur et toujours plus intelligent que je ne suis. + +Au ton attendri du jeune diplomate, je vis bien que la jeune femme qu’il +aimerait entre toutes était peut-être celle qu’il aimait à l’heure +présente. On n’a pas un air charmé et aussi languissant quand on parle +d’une dame au conditionnel. + +--J’ai connu... jadis... une femme comme cela, dit-il encore. (Déjà, +dans le besoin de parler de cette amie, il la rapprochait de lui et lui +faisait quitter le monde hypothétique pour ramener tout doucement dans +le passé réel...) Cette personne que j’ai connue, dit-il, avait de ces +beaux yeux qui vous forçaient à la sincérité absolue. Quand ils vous +regardaient, on ne pouvait même pas se mentir à soi-même... Et sa joie! +Et son rire! Quel rire impétueux, généreux!... Je vous semble incohérent +dans mes propos et j’ai l’air de vous dire cela pêle-mêle; mais dans mon +esprit, mes paroles ont un lien... J’ai fermé un instant les yeux; son +visage charmant m’est apparu; je l’ai vue sourire; je l’ai entendue +rire... + +... Elle ne riait pas toujours... Pendant qu’elle était grave, son +visage d’un ovale merveilleux avait une douceur asiatique. Il était +comme ces visages de femmes japonaises brodés sur des étoffes +précieuses. Ils ressemblent à de grandes fleurs de soie. + +--Pardonnez-moi, lui dis-je, mais ce qui me semble étrange, c’est que +vous puissiez me parler avec autant de plaisir d’un être qui n’est plus, +qui semble avoir disparu de votre vie. Il est étrange que vous ayez si +peu de tristesse en songeant à sa disparition. + +Il me regarda. + +--Vous avez bien compris, dit-il en souriant, que cet être existait +encore. C’est vraiment un peu tôt pour vous faire des confidences aussi +intimes, mais ma foi, tant pis! j’y arriverai fatalement, et comme j’ai +hâte d’y arriver et que je ne vous ai peut-être abordé que pour cela, je +vais tout de suite vous parler d’elle... + + + + +III + + +--Vous allez la voir à la Cour. Il est d’ailleurs probable qu’on vous +dira sur son compte et sur le mien toutes sortes d’histoires... des +choses qui ne sont pas. Il est bien évident que si ces choses étaient, +je vous dirais qu’elles ne sont pas. Je ne viens pas poser ici au galant +homme. Il m’est arrivé d’être au mieux avec une femme et de le dire à +des amis dont j’étais sûr, mais il se trouvait que la dame l’avait +toujours dit avant moi à des amies, car les femmes n’ont aucune +discrétion... Mais si jamais tout ce qu’on dit de moi et de cette +personne arrivait réellement, je crois très sincèrement que je ne le +révélerais pas à mon meilleur ami. Ce n’est pas par galanterie qu’on +tait ces choses-là, c’est par une sorte de pudeur. Le don qu’une femme +fait de soi-même est aux yeux de celui qui l’aime quelque chose de +grave, de digne de respect. Quand c’est une autre personne qui en parle, +cela paraît tout autre chose. + +--Si je reviens à Schoenburg continua le jeune comte avec plus d’abandon +encore--car ces confidences nous rapprochaient de plus en plus--si je +reviens, vous pensez que c’est uniquement pour la revoir. Il y a cinq +mois que je ne l’ai vue. Bien entendu, nous nous écrivions tous les +jours. + +Quand je vous ai parlé du premier ministre, je vous ai dit d’abord de +lui moins de mal que je n’en pensais, car j’ai tellement de raisons de +le détester que je fais tout mon possible pour le juger avec +bienveillance. D’ailleurs, il ne faut jamais être malveillant, je +considère que la malveillance empêche d’être clairvoyant et que perdre +sa clairvoyance, c’est le plus grand malheur qui puisse arriver à un +homme. + +Le comte de Tolberg aimait assez mêler à son langage certains de ces +aphorismes qu’il énonçait avec hésitation, comme si c’étaient des idées +qui lui venaient à l’instant même et qu’il essayait de formuler. Mais je +pensais bien qu’il les avait trouvées déjà depuis longtemps et qu’il ne +les exprimait pas pour la première fois. Il forçait un peu les +transitions pour arriver à placer au bon endroit ces vérités ingénieuses +dont il savait l’intérêt. Il faisait visiblement des frais. Il sortait +en mon honneur toutes les richesses de son esprit. Cet empressement à me +plaire ne pouvait m’être antipathique; il était d’ailleurs assez ingénu +et très gracieux. + +--J’ai toutes les raisons, me dit-il, de détester ce Herner. Bertha, la +personne dont je vous parle, a un mari, un malheureux enfermé depuis +quatre ans dans un asile d’aliénés. Elle voudrait divorcer, mais la +chose n’est pas très facile chez nous, surtout pour une personne de +l’entourage du roi. Herner fait tout son possible pour entraver les +projets de mon amie... Je ne crois pas qu’il l’aime, mais il lui a fait +la cour et il verrait un avantage positif à l’épouser. Or, il sait que +si elle divorce, ce sera plutôt moi qu’elle épousera. Il cherche donc +par tous les moyens à m’empêcher de revenir à Schoenburg; auparavant, +tous nos attachés voyageaient et rentraient chez eux à leur guise; +maintenant,--ceci a été fait en mon honneur,--il a voulu les obliger à +demander des congés réguliers. Heureusement qu’avec notre ambassadeur, +il a trouvé à qui parler... Vous l’avez vu à Paris, notre ambassadeur? + +--Oui, ce grand garçon qui balance constamment la tête? + +--Il a l’air nonchalant, n’est-ce pas? Mais je vous assure qu’il veut +bien ce qu’il veut... Comme il est prince et de famille presque royale, +Herner est obligé de le ménager. Heureusement que l’ambassadeur me +soutient, parce que j’ai dans le premier ministre un ennemi capable de +tout, et terrible, beaucoup trop terrible pour moi. Je ne manque pas de +courage, mais je ne peux en avoir qu’à l’occasion. Je ne suis pas +combatif, je crois que je donnerais très bien une minute d’héroïsme, +mais je ne suis pas un homme à lutter constamment... J’ai l’âme trop +faible... Je ne dis pas cela par veulerie ou par lâcheté. Je me +l’affirme de temps en temps parce que je ne suis pas fâché de m’en +rendre compte, et parce que je sais ainsi mieux ce que je peux attendre +de moi: une force rapide, presque indomptable... mais aucune +opiniâtreté. Je sais que, dans bien des cas, je ne peux pas compter sur +moi: c’est un grand avantage d’être renseigné là-dessus. + +--Voulez-vous me permettre de vous dire, bien que ce soit un peu +prétentieux de ma part, que vous aurez un allié là-bas? + +--Je vous remercie. Soyez persuadé que ce que vous dites n’a rien de +prétentieux. On vous donnera à Schoenburg un poste de confiance dont +l’importance doit dépendre de la valeur de l’homme qui l’occupera. Vous +pourrez me rendre de grands services... Je les accepterai, si je ne dois +pas gêner ainsi vos intérêts, et si je ne compromets pas votre situation +à la Cour. Je vous remercie donc, et croyez bien que lorsque je vous ai +abordé, je l’ai fait sans arrière-pensée... Ce n’était pas pour +m’assurer un allié... + +--Vous n’avez pas besoin de me le dire. Quand je vous connaîtrais depuis +dix ans, je ne saurais pas mieux que maintenant à quel point vos +sentiments sont désintéressés... + +Je m’arrêtai. Nous abandonnâmes, d’un accord tacite, ce sujet de +conversation. Il nous semblait que nous nous étions déjà dit pour ce +jour-là suffisamment de choses agréables. + + + + +IV + + +Il y avait près d’un jour que nous étions en route, et nous approchions +de Schoenburg. Mon compagnon et moi, nous avions passé des heures +charmantes... Mais à mesure que le train nous rapprochait de Bertha, je +sentais le comte plus distrait. + +J’étais un peu ébloui par tout ce qu’il me racontait au sujet de +l’emploi que j’allais occuper à la Cour, et ce qui m’étonnait dans cette +fortune subite, c’était d’avoir été choisi, moi, un inconnu, pour une +fonction qui pouvait devenir très importante. J’allais jusqu’à me +demander si c’était bien là un effet unique du hasard, et si je n’avais +pas été appelé à ce poste pour une raison secrète. N’y avait-il pas +quelque mystère dans ma naissance, une aventure romanesque? Mais aussi +loin que je pouvais remonter dans ma famille, on n’avait jamais connu, +chez ces paisibles marchands de Mâcon, de landgraves, de ducs ou +d’archiducs en voyage. + +Le comte de Tolberg m’expliqua pourquoi ces gens du Bergensland avaient +fait choix d’un étranger pour tenir l’emploi qui m’était destiné; c’est +parce qu’ils savent bien qu’un homme qui n’était pas de chez eux ne +pourrait jamais parvenir, quelle que fût son influence, aux plus hautes +fonctions officielles. + +--D’ailleurs, ajouta-t-il il y a peu de personnes là-bas, en dehors du +roi, du premier ministre, de l’ambassadeur et de moi, qui sachent très +bien le français. Moi, je n’ai pas comme vous l’avantage d’être _barré_ +d’avance pour les situations élevées. Si grand que devienne votre +pouvoir,--et il deviendra grand, j’en suis sûr,--vous ne serez jamais +qu’un fonctionnaire sans titre. + +Cependant, nous arrivions à une gare qui se trouvait à une demi-heure de +Schoenburg, et nous aperçûmes sur le quai une grande jeune femme brune. +Tolberg tressaillit en l’apercevant. Elle le regardait avec un visage +faible, comme exsangue... Ses lèvres tremblaient; c’était une expression +si violente qu’on ne savait si elle était de joie ou de douleur. + +Il sauta sur le quai, alla lui prendre la main, et l’attira doucement +jusqu’au wagon, enfantinement, comme un petit garçon va chercher une +petite fille. Ils se regardèrent en silence. Au bout d’un instant, +Tolberg me désigna de la main: «Un très bon ami.» On ne prononça aucun +nom; je m’inclinai et je m’éloignai dans le couloir, mais en évitant de +mettre, à les laisser seuls ensemble, une précipitation trop indiscrète. + + + + +V + + +Cependant il était temps de quitter mon ulster et ma casquette de voyage +et de remettre dans ma valise, avant de la boucler, mes livres et mes +journaux. + +Quelle émotion à la pensée que dans un instant on va se trouver en +présence d’une grande ville inconnue!... Puis c’est toujours une +déception. La ville nouvelle est pareille à d’autres: ces omnibus, ces +grelots, cet hôtel en face de la gare... Il y a trop peu de temps que +les chemins de fer existent; toutes les gares sont de la même époque; +c’est la même civilisation qui a édifié ces bâtiments, aménagé ce grand +espace vide devant la station. Et ces trottoirs où des employés d’hôtel, +pour se servir de langues diverses, emploient toujours les mêmes +formules de racolage... Ils vous parlent un langage connu ou inconnu +avec la même expression de visage. Les gares les plus étrangères ont le +même costume, un uniforme banal et triste, pour accueillir le voyageur. +Dans le brouhaha de l’arrivée, j’avais perdu de vue le comte de Tolberg. +En passant dans le couloir qui conduit à la sortie, je le vis à deux pas +de moi, et il eut le temps de me dire en souriant: + +--N’ayons pas l’air de trop bien nous connaître. + +Quant à son amie, à qui il avait parlé de moi, elle me regarda si +gentiment que mon cœur en battit, et que dans un élan intérieur je lui +vouai une de ces affections qui durent la vie entière... + +Je remarquai qu’ils s’en allaient chacun de leur côté, et, malgré moi, +je suivais des yeux la jeune femme, pendant qu’elle montait en voiture, +lorsque je m’entendis appeler par mon nom... J’avais devant moi un homme +à barbe grise, de petite taille, qui me regardait de tout son œil +gauche, et d’une partie de son œil droit, sur lequel tombait une +paupière désemparée, comme un de ces stores à l’italienne qui ne +fonctionnent plus. + +C’était le précepteur des neveux du roi. On l’avait dépêché à ma +rencontre parce qu’il savait un peu de français. Il parlait notre langue +avec plus d’intrépidité que de bonheur. Il se lançait dans une +conversation française avec une audace que rien ne décourageait; les +obstacles ne le rebutaient pas; il en rencontrait à chaque mot; mais il +en triomphait en remuant le bras, en tapant du pied, à moins qu’il +n’abandonnât résolument sa phrase pour aborder la phrase suivante. A +défaut de vocables exacts, ses gestes étaient si abondants, si +expressifs, qu’on finissait par le comprendre. Mais il valait mieux ne +faire aucune attention aux mots qu’il prononçait et qui, non seulement +ne servaient en rien à l’intelligence du texte, mais encore lui +nuisaient fortement; car il employait constamment des expressions les +unes pour les autres, supprimait les négations, en ajoutait +d’intempestives, et quand il se trouvait dans un encombrement +inextricable, raidissait tous les muscles de son visage, puis s’écriait: +«Voilà!» avec un air de triomphe... + +Il me fit monter dans un landau, et je vis tout de suite, au ton qu’il +prit avec le cocher et le valet de pied, qu’il cherchait à se donner à +mes yeux une grande importance. Mais ses desseins n’étaient pas secondés +par les domestiques qui ne lui parlaient pas précisément comme à un +prince du sang. + +Dans la voiture, M. Bölmöller, qui n’avait pas été long à me dire son +nom et ses titres, se mit à me parler pêle-mêle, sans nuances, avec des +gestes énormes, de tous les personnages de la Cour. C’était peut-être +parce qu’il savait que je me trouverais en relations avec ces +différentes personnes, et que je pourrais leur répéter à l’occasion tout +le bien qu’il me disait d’elles. Il était assez capable de ces calculs +ingénus. Mais je crois plutôt qu’uniquement occupé de lui-même, il +n’avait aucune opinion précise sur les gens, et qu’il en adoptait au +hasard une quelconque, de préférence favorable, pour ne pas se +compromettre. + +Il me parlait depuis cinq minutes à peine, et j’avais déjà renoncé à +l’écouter. Je regardais à travers les vitres du landau la ville que nous +traversions. Le temps était froid et gris. Approchions-nous du palais? +Les chevaux trottaient à bonne allure le long d’un boulevard bordé de +petites maisons basses, qui avaient chacune devant elles un petit +jardin. + +En me penchant un peu, j’apercevais au loin une vague place. Était-ce +là? Je ne voulais rien demander à mon voisin. J’aimais mieux en avoir la +surprise. + +Oui, c’était certainement ce grand bâtiment carré où je voyais de loin +un soldat en faction. Elle était un peu sévère, cette bâtisse, mais elle +avait une certaine grandeur... J’étais tout de même déçu que ce fût +cela. J’attendais je ne sais pas quoi, mais autre chose... + +Cependant, le landau passa devant le palais, sans y entrer. Le +factionnaire, reconnaissant la livrée royale, avait présenté les armes à +tout hasard. + +Puis soudain, quelques minutes après, comme je ne m’y attendais plus, +comme j’y avais presque renoncé, nous arrivâmes... Le cocher tourna +brusquement sur une place, entra sans prévenir sous une grande porte, et +traversa la cour pavée du palais royal. La voiture s’arrêta devant un +perron très haut, et qui, bien que les marches fussent basses, devait +être dur à escalader par les grandes chaleurs. + +Il n’y avait personne dans le vestibule d’entrée, et j’en eus, malgré +moi, une petite déception. Assurément, je ne pensais pas que le roi et +toute la Cour dussent venir à ma rencontre. Mais personne!... J’avais +ressenti une sorte de vanité inconsciente de tout ce que m’avait dit mon +ami Tolberg, au sujet de l’importance possible de mes fonctions... + +Bölmöller, pour faire venir quelqu’un, toussa avec autorité. Mais cet +appel resta sans effet, et si une grande femme âgée fit son apparition +l’instant d’après, ce fut bien, semble-t-il, le résultat d’un hasard. +Cette femme avait des boucles de cheveux gris, comme un vieux portrait, +mais en quantité vraiment anormale. Elle me parla dans la langue du pays +comme si j’allais comprendre d’emblée avec la tranquillité de Bölmöller +lui-même, quand il se lançait dans une conversation française. Bölmöller +me traduisit ses paroles avec sa bonne volonté ordinaire. Puis, de +guerre lasse, ils se dirigèrent, sans insister davantage, vers un petit +escalier, en me faisant signe de les suivre. + +Ma chambre était au troisième. Le toit en était mansardé; il était assez +élevé en certaines parties; cette chambre était en somme une grande et +imposante mansarde. On l’avait meublée avec des vieux meubles qui +avaient sans doute une grande valeur; mais je ne m’y connaissais pas. +C’étaient des meubles étrangers, et des vieux meubles, c’est encore plus +étranger que les meubles neufs. Ils ont été mêlés à trop d’existences +inconnues. On avait cardé à neuf le matelas, qui bombait un ventre +énorme. Je pensais que je serais mal couché pendant une ou deux nuits. +Et cela m’attrista. A ce moment, je regrettai ma vie de Paris, médiocre +et à peu près tranquille. + +La femme âgée nous avait quittés, et j’avais commencé à faire ma +toilette après avoir ouvert mon petit sac de voyage (ma malle était +restée à la gare). Bölmöller continuait à me parler avec animation. Il +me parlait à propos de tout, de la forme d’une brosse, de l’eau du pays, +qui était très saine. Je ne l’écoutais pas; cependant j’avais pour lui +un petit attachement, un peu de l’affection de Robinson pour Vendredi. +Je sentais bien que je le lâcherais aussitôt que j’aurais trouvé mieux. +Mais, pour le moment, c’était le seul être que je connusse dans ce +palais inconnu. + +Je mettais fin à un premier nettoyage hâtif, quand on frappa à la porte. +Un grand domestique, plus dédaigneux encore que le cocher pour la +personnalité de Bölmöller, vint proférer quelques mots que mon +interprète me traduisit d’une façon à peu près claire... Le premier +ministre me faisait demander. + +Et, pour la première fois, j’eus un sentiment de crainte, à l’idée que +j’allais comparaître devant quelqu’un, qu’on allait m’interroger, comme +pour un examen, et que peut-être je ne ferais pas l’affaire. + +Je suivis le grand domestique. Bölmöller m’accompagna jusqu’au premier +étage. Là, il me serra la main, en me disant: «Je n’entre pas», du ton +d’un homme occupé ailleurs. Il ajouta qu’on se reverrait un peu plus +tard à la table de l’intendant. + +Je traversai, précédé du valet de chambre, une salle d’attente, ornée de +grands tableaux fumeux. Puis nous entrâmes dans le cabinet de M. de +Herner. Un homme au visage froid, mais sympathique, se leva d’une table +de travail et me tendit la main. C’était le premier ministre. + +Je fus surpris de son air de jeunesse. J’ai su depuis qu’il avait +quarante ans bien passés, mais il paraissait trente-cinq ans à peine. Il +avait une figure un peu longue, une moustache châtain clair, des cheveux +de même couleur un peu crépus. Mais je regardais surtout ses yeux bleus, +nets plutôt que froids, et je vis avec satisfaction que son regard ne me +gênait pas comme certains regards, même d’amis, que j’affronte avec une +certaine gêne. + +Il parlait français avec des hésitations que, fort adroitement, il +masquait par des silences, qui semblaient être de songerie ou de +réflexion. Je le regardais pendant qu’il parlait et je me disais que +Tolberg avait peut-être tort, que ce Herner n’était pas le mauvais homme +qu’il semblait dire, et que, quoi qu’il en pensât, le jeune comte se +laissait influencer par ses rancunes dans le jugement qu’il portait sur +le premier ministre. Sans que la sympathie naturelle que j’avais +ressentie si vite pour mon compagnon de voyage diminuât, je commençais à +regretter de lui avoir promis mon aide; cette promesse me donnait déjà +un peu à mes yeux une allure de traître vis-à-vis de ce Herner qui +m’accueillait si bien. + +Il me pria de dîner chez lui le soir même. Il me donna l’impression d’un +homme que la satisfaction de commander ne satisfaisait pas complètement, +et qui s’ennuyait; et je fus flatté que ce grand de la terre songeât à +moi pour se distraire. + +Je n’avais pas mon habit qui était resté dans ma malle. Mais le baron de +Herner me dit en souriant que le dîner où il me conviait n’avait rien de +protocolaire. Puis il me tendit la main et me dit: «A sept heures.» + +Bölmöller, de son côté, m’avait donné rendez-vous à la table de +l’intendant. Où pourrais-je le prévenir?... Je le rencontrai sur le +palier du premier, où il se trouvait comme par hasard. Cette curiosité +me déplut. Je commençais déjà à me détacher de lui. Et je m’en aperçus +moi-même au ton un peu méchant de regret poli que je pris pour lui dire +que je ne dînerais pas le soir en sa compagnie. J’ajoutai, de l’air le +plus naturel du monde, que j’étais invité chez le premier ministre. Il +me répondit, du même air, qu’il n’y avait jamais dîné, qu’il ne savait +pas comme on y mangeait... Lui n’avait jamais mangé qu’à la table du +roi,--assez fréquemment, ajoutait-il, et la chère y était fort +remarquable. Ce petit Bölmöller n’était pas très fin; mais quand il +était piqué par l’envie, il trouvait des répliques assez ingénieuses. + +A partir de ce moment, il fut pour moi une manière d’ennemi ou tout au +moins de rival, un rival que je méprisais et dont j’avais honte, mais +que je ne pouvais me retenir d’humilier le plus souvent possible, tout +en me répétant que c’était un être sans importance, dont vraiment je +n’aurais pas dû m’occuper. + +Je remontai dans ma chambre. Ma malle était arrivée, et je m’en aperçus +avec une certaine tristesse: car alors, je n’avais plus d’excuse pour +rester en costume de voyage. Il fallait mettre une redingote. Je déteste +m’habiller, et je suis toujours partagé entre la paresse de changer de +vêtements et même de me laver, et un cruel souci de convenance et de +propreté. + +En même temps que ma malle, je trouvai le valet de chambre qui m’était +affecté, un suisse de mauvaise mine, qui paraissait plutôt «en dessous»; +la vérité est que je n’ai jamais rien eu à lui reprocher, mais il ne +m’inspirait pas confiance: il semblait animé d’une préoccupation secrète +et ce ne fut qu’au bout de quelques semaines que je la découvris. Deux +ou trois fois des enveloppes de lettres se perdirent; et il me mentait +visiblement quand je l’interrogeais sur leur disparition. + +Je m’aperçus un jour que c’était un innocent collectionneur de +timbres-poste... + + + + +VI + + +Pour aller chez le premier ministre, ainsi que le suisse me l’expliqua, +il fallait sortir du palais par le jardin, et suivre un petit canal +bordé d’arbres. Le jardin du palais, avec ses grandes pelouses +voluptueuses, ses arbres puissants et doux, était plus tiède que les +rues de la ville. Pourtant, le canal, très abrité, donnait la même +impression de climat indulgent et calme. C’était à cet endroit une +ancienne petite rivière, dont on avait régularisé le courant. + +De vieilles maisons, d’un côté, descendaient jusque dans l’eau. De +l’autre côté, la berge était plantée d’arbres, et aussi de bancs peints +en vert, qui s’ornaient nécessairement de quelques vieillards bien +décrépits, agrémentés de pipes allemandes. Ils ressemblaient aux vieux +de tous les pays, quand ils sont si âgés qu’ils ne changent plus et +qu’ils ont l’air désormais d’être là pour toujours, jusqu’au moment où +le destin les balaie en passant, avec l’air de ne pas s’en apercevoir. + +Sur l’autre rive, on voyait l’intérieur des maisons populaires. Le +couvert était mis dans des salles à manger modestes, et on allait encore +recommencer une soirée. Des ménagères allaient lentement remplir des +seaux. Un petit garçon, plein de conviction, montrait à un autre petit +garçon sa main pleine de billes. + +A l’endroit où le canal tourne, m’avait dit le suisse, vous trouverez un +petit pont, que vous traverserez. Puis vous passerez sous une espèce +d’arche. De l’autre côté de cette arche, c’est la rue de la Paix, la +plus belle rue de Schoenburg. La place Neuve, où se trouve l’hôtel privé +du baron de Herner, est à une centaine de pas. + +J’avais encore près d’un quart d’heure avant le dîner, et j’en profitai +pour regarder les magasins. Ils étaient très luxueux, et les vitrines +regorgeaient d’objets en cuir et en nickel. Je vis, comme à Bruxelles, +ces marchands de tabac grandioses, qui me donnaient envie de me remettre +à fumer, avec leurs longs cigares odorants rangés, comme les dos de +belles reliures, dans les boîtes enluminées. + +Je croisai des officiers, élégants et pleins d’autorité, et je me +souvins avec satisfaction que j’étais «du gouvernement». Je ne fus pas +loin de me dire que ces officiers étaient «mes soldats». + +Je vis encore un grand restaurant rempli déjà de dîneurs dont les âmes +s’exaltaient aux airs entraînants que jouait sans relâche un brillant +orchestre, composé d’une douzaine de dames de différents âges, qui +toutes laissaient pendre sur leur dos des cheveux dénoués, de la même +longueur et du même blond. + +J’étais amusé par cette ville si brillante et qui s’animait si gaîment +vers le soir. Je regrettais presque d’être obligé d’aller passer la +soirée chez cet hôte de marque, qui m’honorait beaucoup, mais qui +m’obligeait à faire des frais. Je me promis bien de revenir en bon +paresseux jouisseur dans ce restaurant en fête, où m’arriverait +quelqu’une de ces aventures galantes et peu compliquées qu’on espère +toujours en arrivant dans une ville étrangère. + +Cependant l’heure était venue. Sans enthousiasme, je gagnai la place +Neuve, et je trouvai bientôt la marque que l’on m’avait indiquée pour +reconnaître l’hôtel du baron: un haut-relief en pierre, au-dessus de la +porte, représentant un jeune guerrier avec des ailes, chevauchant un +cheval cabré... Je me dis même, tout en sonnant à la porte, que j’aurais +peut-être dû m’informer de la personnalité exacte de ce guerrier ailé; +c’était peut-être quelqu’un de très connu dans la mythologie, et qu’il +était de mauvais ton d’ignorer... Quand la porte se fut ouverte, je me +trouvai dans une petite cour assez simple. Une femme à boucles grises +(c’était décidément les boucles d’ordonnance dans ce pays-là), se tenait +sur le pas d’une porte vitrée. Elle me conduisit dans un salon plutôt +sévère, où je trouvai le premier ministre en compagnie de deux invités, +et de sa mère, la baronne de Herner, une dame pas trop âgée. Je reconnus +dans la figure de cette personne comme une épreuve antérieure de la +longue figure du baron, et les mêmes yeux bleus, mais plus durs. Elle +m’adressa en bon français quelques paroles auxquelles, me sembla-t-il, +je répondis d’une façon assez convenable et pas trop embarrassée... Mon +entrée dans le grand monde se faisait d’une façon plus aisée que je +n’aurais cru: ce fut, je crois, grâce à ce petit détail accidentel: en +me dirigeant du côté du salon, j’avais renversé quelque chose--je ne +savais pas trop au juste--qui se trouvait sur une table de +l’antichambre, et je me demandais, pendant les présentations: Est-ce un +bronze? ou est-ce un objet plus fragile? Ce qu’il y a de terrible, c’est +que je ne l’ai jamais su, et je me demande encore si ce n’est pas à +cette maladresse qu’il fallait attribuer la froideur que me témoigna +plus tard, au cours de certaines entrevues, la baronne de Herner. + +J’examinais cependant les deux autres invités, un jeune officier aux +yeux fatigués et mielleux,--le neveu du ministre,--et un monsieur qui +était, paraît-il, le poète national du Bergensland. C’était un individu +d’un âge chimérique, entre trente et quatre-vingts ans, sans couleur +indicatrice de cheveux ou de barbe, car, privé même de sourcils, il +n’avait, en fait de poils, que de très longs cils blonds ou blancs. On +n’était pas sûr qu’il eût un grand talent, mais comme c’était le seul +poète bien élevé parmi ceux qui traitaient de sujets nobles, on l’avait, +à tout hasard, décoré de tous les ordres civils, et l’on attendait qu’il +eût terminé un hymne guerrier pour lui décerner tous les ordres +militaires. + +Ce poète, vivant seul au milieu de profanes, avait perdu l’habitude de +songer à la poésie. Il ne s’en occupait qu’une fois l’an, au moment de +son poème de circonstance pour la fête du roi, en dehors, bien entendu, +des occasions extraordinaires, telles que visites de souverains +étrangers ou désastres amenant une fête de charité et justifiant une +intervention lyrique. + +Ce dîner, de hautes sphères officielles, ressembla beaucoup, pour les +sujets de conversations qui y furent traités, à des dîners de milieux +plus modestes. On y parla de la vitesse des automobiles qui commençaient +à envahir le pays, on m’interrogea naturellement sur Paris que tous les +convives connaissaient pour y être allés au moins une fois. + +Le poète parlait assez passablement notre langue, à part un abus du mot +_Monsieur_ qui arrivait après chaque virgule. Il évoqua avec un sourire +attendri ce gai quartier latin où j’avais tiré une vie si pénible, cet +endiablé bal Bullier, où je n’avais jamais mis les pieds, et cet +admirable Collège de France, que je connaissais pour être passé devant. +L’officier, naturellement, parla des petits théâtres, avec des petits +rires sifflants qui se prolongeaient en dehors de toute mesure. Il +raconta des scènes de pièces qui l’avaient réjoui au delà des prévisions +de l’auteur, et nous redit des mots qu’il répéta de telle sorte que je +fus seul à m’en amuser, parce que j’étais le seul à comprendre qu’ils ne +voulaient rien dire. + +Le baron de Herner parlait peu. Je remarquai seulement qu’il mangeait +pas mal, mais sans trop faire attention à ce qu’il mangeait. Il ne me +faisait pas l’effet d’un jouisseur. Rien chez lui, d’ailleurs, n’était +luxueux. + +Je me dis ce soir-là que si cet homme aimait le pouvoir, c’était sans +doute pour la volupté froide d’être le maître, et non pour en tirer des +avantages matériels et des joies physiques. Il n’y avait pas à craindre +de lui les exactions où se laisse entraîner un débauché, mais il n’avait +pas non plus ces moments de générosité attendrie dont sont capables les +gens qui mangent bien. + +Après tout, je ne savais pas si ce haut personnage était vraiment +l’homme que je dis et si certains de ses actes ne sont pas en +contradiction avec la définition de son caractère. Je me suis mis en +garde, depuis pas mal de temps déjà, contre le danger qu’il peut y avoir +à définir les gens trop tôt; car on est amené par la suite à examiner +leurs actes avec le parti pris d’un homme qui a classé, localisé un +sujet, et qui, sous aucun prétexte, ne veut avoir la peine de +recommencer son petit travail. + +Quand le dîner fut terminé, nous passâmes au fumoir, où Mme de Herner, +que le cigare ne gênait pas, nous accompagna. Le baron de Herner me prit +à part et se mit à me parler avec assez d’abandon. + +Je pensais, non sans satisfaction, que j’avais à ses yeux plus +d’importance que l’officier, et même que le poète national. Il me dit +que je serais attaché à sa personne et à la personne du roi, et que mon +travail consisterait à analyser tous les journaux et autres documents +français qui arrivaient à l’ambassade. Dès le lendemain, nous irions +ensemble voir le roi qui, bien que la saison fût un peu avancée, était +encore à la campagne, dans sa résidence d’été... + +J’étais obligé de faire de grands efforts pour ramener mon attention. +Car, tout occupé à me dire: «Le ministre me parle!» j’avais peine à +écouter ce qu’il me disait. + +Ce qui l’intéressait le plus dans les journaux français, ce n’était pas +seulement la politique extérieure de la France, mais le mouvement +socialiste... «Nous n’avons pas encore beaucoup de socialistes chez +nous, me dit-il. Nous avons, en revanche, pas mal de réfugiés russes, +qui réussissent à tromper la surveillance de notre police. Ils +complotent contre la famille impériale russe et, pour se faire la main, +contre notre bien-aimé roi. Nous avons surpris l’année dernière des +préparatifs d’attentat. Le hasard est venu en aide à nos policiers, qui +n’auraient certainement rien trouvé sans le secours du ciel. + +«Je suis servi par des brutes prétentieuses. Je ne me risque même pas à +leur reprocher leur manque d’initiative... Quand ils s’avisent d’en +avoir, ils sont encore plus dangereux.» + +La soirée ne se prolongea pas très tard. Le premier ministre se levait +de très bonne heure. Je sortis avec le poète et le militaire, et nous +allâmes bourgeoisement prendre de la bière, dans ce grand café éclatant +de lumières où l’orchestre de dames continuait à faire rage. Le neveu du +baron se fit apporter du jambon, en disant qu’il mourait de faim, et que +c’était toujours ainsi chaque fois qu’il mangeait chez sa grand’tante. +Je vis bien, aux plaisanteries que le poète national fit à son tour sur +ce sujet, que c’était un thème familier aux invités du premier ministre. + +Je leur offris un rire plus timide, plus prudent, juste ce qu’il fallait +pour n’avoir pas l’air de désapprouver leurs sarcasmes. + +L’officier nous proposa de nous emmener chez une nommée Irma. Mais le +poète dit qu’il était fatigué. Je sus plus tard qu’il était le +prisonnier d’une gouvernante, une petite femme desséchée, d’une +cinquantaine d’années, dont on retrouvait les longs cheveux pâles dans +maint sonnet du maître... + +Quant à moi, je refusai également l’invitation de l’officier. Je ne +voulais pas rentrer trop tard au palais pour le premier soir. Je revins, +accompagné de mes deux nouvelles connaissances, jusqu’à ma royale +demeure. Le chemin était un peu plus long qu’en venant, parce qu’à cette +heure tardive, je ne pouvais pas rentrer par le fond du jardin. Le +poète, en suivant ma route, ne se détournait pas trop de son chemin. +Quant à l’officier désœuvré qui ne pouvait pas se résoudre à aller se +coucher, c’était la providence des gens qui ont peur de rentrer seuls le +soir. C’est en cette considération qu’on le tolérait l’après-midi, à des +heures plus claires de la journée, où sa présence n’avait pas cette +utilité tutélaire. + +Les portiers des palais royaux dorment aussi lourdement que ceux de la +rue Saint-Jacques, où jadis, les yeux vers le prochain angle de rues, il +m’était arrivé souvent de me livrer à des constatations indignées sur la +profondeur spéciale du «premier sommeil»... + +A Schoenburg, au moins, j’avais pour me rassurer le factionnaire de +garde, qui donnait des coups de crosse dans la porte, pendant que je +tirais sans espoir une sonnette argentine, trop faible pour troubler le +doux sommeil du concierge, capable seulement de compléter d’un léger +bruit de clochettes un songe de verdure et de bergerie. + +Quand la porte, enfin condescendante, s’entre-bâilla, je pus me mettre +en campagne, au travers de la cour obscure, avec d’innombrables relais +d’allumettes. Grâce à cette course au flambeau à rebours (où c’est le +porteur qui change de torche, et non la torche de porteur), j’arrivai +jusqu’à ma chambre, en essayant de faire le moins de bruit possible pour +mon premier soir, bien qu’en somme j’eusse une excuse, puisque je venais +de chez le premier ministre: c’était un service commandé. + +Je pénétrai avec un peu d’angoisse dans ma grande chambre sombre. Je fis +le tour du grand lit à baldaquin, qui s’entourait de rideaux sinistres. +Je les secouai au passage pour faire tomber les guerriers armés. Il y +avait dans les recoins du plafond des ombres qui étaient peut-être des +trous, et où devaient nicher des araignées énormes et venimeuses. Je +constatai avec plaisir que les draps étaient en vieille toile très +douce. La servante âgée m’avait mis sur ma table une Bible, qui, avec sa +reliure de maroquin, me parut mieux faire que le marbre de la cheminée +pour supporter ma montre. Il y avait un sucrier, et de l’eau dans la +carafe. Mais était-ce de l’eau filtrée? + + + + +VII + + +Le lendemain, à dix heures, je montai en voiture, dans un landau +découvert, à côté du premier ministre. Nous allions voir le roi. + +J’avais endossé cette fois la redingote officielle. Le baron de Herner +était dans le même costume. Je constatai avec un certain plaisir que mon +haut-de-forme, dont c’était d’ailleurs la première sortie, était plus +brillant que le sien. + +J’étais un peu surpris de l’abandon avec lequel me parlait le premier +ministre. Il faut croire que j’inspirais vraiment de la confiance aux +gens. Le comte de Tolberg m’avait parlé avec la même liberté. Le hasard +m’avait amené à être le confident de ces deux ennemis. Comment tout cela +allait-il tourner? Pour le moment, je m’abandonnais à une quiétude +paresseuse. Le jour où un conflit se produirait, il serait peut-être +temps de s’en préoccuper. En prévision de complications, qui +n’arriveraient peut-être jamais, je n’allais pas gêner, par un air de +trop grande réserve, l’expansion dont ce grand personnage voulait bien +me favoriser... + +Le landau traversa la ville, en passant sous une vieille tour qui +commandait une des entrées. C’était par là qu’avaient pénétré dans la +ville, à je ne sais plus quelle époque, des soldats étrangers de je ne +sais quelle nation... Toujours est-il qu’on s’était battu dans le +faubourg, qu’il était mort un grand nombre d’hommes, et que les cloches, +comme dans toutes les histoires de ce genre, n’avaient cessé de sonner. + +La campagne était très paisible, coupée de canaux et de longues allées +d’arbres. De temps en temps, nous croisions un bicycliste obstiné, ou un +grand tombereau attelé de quatre bœufs, ou une voiture de maraîchers, +que traînaient trois chiens agiles. Le premier ministre me parlait du +roi et se réjouissait qu’il fût bien portant. Si, par malheur, il lui +arrivait un accident, le royaume passerait entre les mains de sa +belle-sœur, la femme de son frère défunt, qui gouvernerait au nom de son +fils aîné âgé pour l’instant de quatorze ans. Et cette princesse, qui +venait des États de l’Allemagne, amènerait avec elle toute une séquelle +de gens de son pays... Le baron de Herner me surprenait. Il dérangeait +fortement la conception que je m’étais faite des hommes d’État, que je +me représentais comme des personnages mystérieux et fermés, évitant +d’employer un langage simple et net pour parler des affaires publiques. + +Celui-ci n’y allait pas par quatre chemins et me donnait carrément son +avis sur les hommes et sur les choses... + +En sortant d’une allée d’arbres, j’aperçus tout à coup, sur une sorte de +monticule de verdure, un château d’architecture antique, mais qui était +un château reconstitué ainsi qu’en témoignait la blancheur de sa pierre. +C’était la résidence d’été. Je sentais toujours en moi beaucoup de +curiosité, mais aucune émotion: j’avais désormais ma petite habitude des +grands de ce monde. C’est curieux comme on prend vite pied dans les +grandeurs. + +Nous étions entrés dans une cour d’honneur et nous allions gravir le +perron qui conduisait au salon de réception quand nous entendîmes un: +Hep! qui n’avait rien de protocolaire. C’était le roi qui nous appelait +d’une des salles du rez-de-chaussée, où il faisait de la photographie. +Je reconnus le visage du monarque, dont j’avais vu plusieurs portraits. + +Il nous invita d’un geste à entrer dans son atelier. Il était vêtu d’une +culotte de drap beige, de molletières de cuir fauve et d’une chemise de +soie écrue, dont les manches étaient relevées jusqu’au coude. Sans la +moindre formule de bienvenue et en s’adressant à moi, comme s’il me +connaissait depuis longtemps, il nous montra des épreuves qu’il venait +de terminer, dont l’une représentait un coin de forêt, et l’autre un +cheval en liberté, en train de bondir dans un pré. Moi, je regardais ces +épreuves avec une attention exagérée: mais je ne pensais qu’à examiner +Charles XVI, qui m’apparaissait comme un bon garçon enjoué. + +Je crois que je n’aurais vu en lui rien d’autre si l’opinion favorable +que m’avait exprimée sur son compte le jeune Tolberg ne m’avait prévenu +en sa faveur. Il y avait chez ce gros homme beaucoup plus de philosophie +que d’insouciance, ou plutôt c’était une insouciance naturelle +qu’encourageaient sa volonté et sa raison. Il pensait qu’il ne fallait +pas agir au delà du nécessaire, qu’il fallait plutôt surveiller les +événements que les provoquer. Il s’occupait des affaires de l’État juste +assez pour ne pas les négliger. + +D’ailleurs il avait trouvé chez Herner une activité très précieuse, du +moment qu’il était là pour la réfréner. + +Je ne sais pas s’il s’était fait toutes ces réflexions et s’il s’était +volontairement conformé à cette philosophie. Il me semble plutôt qu’il +l’avait instinctivement adoptée... + +Je n’ai jamais vu un homme capable d’un travail aussi extraordinaire et +aussi rapide. Il lui est arrivé dans certains moments, où il y avait +intérêt à se renseigner rapidement sur la situation, de faire avec moi +l’analyse dont j’étais chargé et il me laissait littéralement en route, +moi qui ai pourtant le travail facile. Et cet homme, merveilleusement +doué pour accomplir en deux journées un travail surhumain, était capable +également de rester des mois entiers dans l’inaction, à vivre une vie +presque animale, sans songer à rien et sans avoir le moindre remords de +sa paresse. + +Il baissa sans façon ses manches sur ses poignets, remit tout seul une +veste de chasse qu’il avait posée sur une table. Herner, qui connaissait +ses habitudes, ne fit aucun mouvement pour l’aider à l’endosser. Puis +nous sortîmes tous les trois dans la cour. Il me regarda un instant, me +demanda comment je trouvais Schoenburg. Puis il s’éloigna avec son +ministre pour causer des affaires courantes. Je les regardais marcher +l’un à côté de l’autre. La marche du roi n’avait rien de vulgaire ni de +majestueux. On l’eût pris pour un propriétaire de campagne qui parlait +affaire avec un notaire de la ville. Mais le propriétaire et le notaire +«dégottaient» assez bien. Et tout à coup, au moment de prendre congé +après que cet homme en veston eut tendu la main à cet homme en +redingote, il y eut dans la simple différence des saluts, le salut +profond de celui-ci et une inclinaison de tête de celui-là, il y eut +quelque chose de barbare et d’antique, une subite inégalité, que leur +promenade côte à côte de tout à l’heure rendait étrange et inconcevable. + +Je restai donc seul avec cet homme, mon semblable d’aspect, et qui se +trouvait, en vertu de certaines conventions, un être surnaturel. Il +passa familièrement sous le mien son bras symbolique et m’entraîna vers +la salle à manger. + +Ce fut pour moi une après-midi admirable, une de ces journées où l’on +fait feu des quatre pieds pour éblouir quelqu’un, avec l’angoisse de +tout gâter soudain par une parole inférieure. C’est une conquête que +l’on veut faire par des moyens loyaux et sans tricherie, pour avoir une +sorte de contrôle de sa propre valeur. + +J’étais obligé, de temps en temps, de me répéter, pour ne pas l’oublier, +qu’il était un roi. + +Il avait lu plusieurs de mes livres de prédilection: mais il y en avait +quelques-uns qu’il ne connaissait pas encore. Je pus lui en parler. Et +quand je lui récitai certains des passages que j’aimais, nous éprouvâmes +de ces émotions communes qui vous rapprochait tant. + +J’étais très exalté et un peu inquiet. Je me disais que ce roi qui +s’ennuyait et qui paraissait se plaire en ma compagnie, me garderait +peut-être auprès de lui. Or c’était un compagnon un peu fatigant, à +cause des frais continuels qu’il fallait faire. J’avais peur de ne pas +pouvoir me soutenir et de lui plaire moins. + +Après déjeuner, nous étions allés nous promener dans un jardin inculte, +dont le roi aimait beaucoup la sauvagerie, soigneusement entretenue par +un habile jardinier. Nous y passâmes près de trois heures à dire des +vers et à raconter des histoires héroïques. Quand nous rentrâmes dans la +maison, je vis qu’un petit tonneau de promenade était attelé dans la +cour. + +--Je vais vous reconduire jusqu’aux portes de la ville, me dit Charles +XVI. Je n’entre pas à Schoenburg dans un tel équipage. + +Comme nous allions monter en voiture, un homme d’une quarantaine +d’années, très distingué d’allures, entra dans la cour. Le roi alla à +lui avec empressement, et lui serra la main avec une vive amitié. Ils se +dirent quelques mots, et revinrent lentement vers la voiture. Le roi +était tout songeur... Il me présenta à son ami qu’il me nomma: le comte +de Herrenstein, lui dit: «A tout à l’heure», et monta en voiture avec +moi. + +Il ne me disait rien. Je ne savais si je devais me taire, ou s’il +fallait lui parler. Je lui fis remarquer que le paysage ressemblait bien +au cadre d’un roman dont nous avions évoqué certains passages. Il +approuva avec un peu trop de précipitation pour un homme qui s’intéresse +vraiment à ce qu’on lui dit. + +Quand nous arrivâmes à une centaine de pas de la vieille porte de ville, +le roi arrêta la voiture et me dit qu’il me ferait chercher un de ces +jours prochains. Je le suivis un instant du regard; puis je vis qu’au +lieu de rentrer au château, il quittait la grande route, et prenait un +petit chemin sur la gauche. Où allait-il?... Alors, quoi? Charles XVI me +faisait déjà des cachotteries? + + + + +VIII + + +--Ce comte de Herrenstein, me dit le premier ministre qui m’avait +interrogé d’un ton adroitement aisé et naturel sur mon entrevue avec le +roi, ce comte de Herrenstein est une espèce de misanthrope sans ambition +apparente, qui est très lié avec Sa Majesté. Il est le confident de +certaines affaires sentimentales de sa vie... et d’une liaison que, cela +va sans dire, nous connaissons aussi. C’est une histoire qui remonte à +très loin. Le roi ne vous en parlera pas, même s’il vous accorde sa +confiance amicale comme il a l’air d’en prendre le chemin... + +Je n’avais cependant pas trop insisté sur le plaisir que Sa Majesté +semblait avoir eu à me voir. Un secret instinct m’avertissait que cette +amitié du roi pouvait porter ombrage au premier ministre. Mais il savait +à quoi s’en tenir, et le ton simple et dégagé qu’il avait pris pour m’en +parler, ne voulait pas précisément dire qu’il n’attachait à ces marques +d’amitié aucune importance. + +--Le roi, même s’il se lie avec vous, ne vous parlera pas de cette +histoire, que jadis, dans le feu de sa passion, il a racontée au comte +de Herrenstein. Il ne vous en dira rien, non par manque de confiance +mais parce que maintenant ce n’est plus qu’un devoir douloureux dont il +ne peut plus parler avec joie. + +«Il a aimé pendant plusieurs années une femme attachée à lui. Cette +femme a vieilli... Mais le roi est bon: il ne peut pas supporter de voir +souffrir les gens. Il est beaucoup plus à elle maintenant qu’à l’époque +où elle était séduisante. + +«Von Hölen, mon prédécesseur, qui était un peu mon maître (quoique je +sois peut-être moins dur que lui), me disait qu’il ne fallait pas faire +attention à des souffrances isolées. Il me disait qu’il y en avait +beaucoup sur la terre. Il disait encore qu’un homme d’État ne devait +jamais regarder autour de lui, trop près de lui... Von Hölen est mort +pauvre et détesté. Il avait une dureté inflexible. Il a refusé des +grâces qu’un Torquemada eût accordées. Le jour de sa mort, des habitants +de Schoenburg n’ont pas eu honte d’illuminer leurs maisons. + +«Or, il laissait le royaume plus prospère que jamais, deux fois plus +riche qu’à la mort de son prédécesseur, le sage et indulgent Berzach. + +«Au fond, continua M. de Herner, il est assez bon pour le roi qu’il ait +eu cette histoire dans sa vie. Il a été beaucoup mieux préservé des +aventures par la douce et puissante influence de cette femme, qu’il n’en +eût été détourné par le souci de la majesté royale. Il n’y a aucune pose +dans sa vie, ni la moindre affectation de fantaisie. C’est simplement un +esprit libre. Or, un esprit libre, qui agit simplement, s’expose à +commettre mille folies... + +«Analysez-moi donc ce paquet de journaux. Il n’y a rien d’important ces +temps-ci. Mais ce sera pour vous comme un exercice, qui vous servira à +vous constituer pour l’avenir une méthode de travail rapide. Dans ces +derniers mois, comme je n’avais personne, j’avais eu recours à cet +imbécile de Bölmöller. Vous n’avez aucune idée de ce qu’il m’a livré! +C’était un fatras, une confusion abominable. Des nouvelles sans intérêt +étaient _résumées_ en un texte deux fois plus long que le texte +français. + +«Je vous ai fait allouer huit cents francs par mois, ajouta M. de +Herner. C’est un peu plus que ce qu’on a dû vous dire à Paris. Mais nous +ne vous connaissions pas. Et, d’autre part, j’ai pensé qu’il ne vous +serait pas toujours agréable de prendre vos repas au palais. Venez quand +il vous plaira à la table de l’intendant, où votre couvert sera toujours +mis. Mais ne vous privez pas du plaisir d’aller déjeuner ou dîner en +ville. Je ne suis d’ailleurs pas fâché que vous vous mêliez un peu à la +vie de Schoenburg. Vous êtes un homme discret. Je sais que rien de ce +qui se passe au palais devant vous ne sera divulgué dans la ville. Mais +il n’est pas mauvais que l’état d’esprit de la capitale soit pénétré par +quelqu’un du palais.» + +Je remerciai le baron de Herner, comme je remercie les gens, en +balbutiant quelques paroles indécises. (Mais je sais aussi que ce genre +de confusion, que je n’affecte pas, que j’utilise peut-être, est aussi +apprécié que quelques phrases correctes et clichées.) + +J’étais assez content que cette latitude me fût laissée d’aller prendre +mes repas à droite et à gauche: évidemment je me plairais mieux à la +table de l’intendant, du moment que l’on ne m’obligeait pas à y figurer. +Sans parler de la petite économie qui en résulterait pour moi. (Depuis +que j’étais un monsieur «à son aise», je me sentais devenir un peu plus +regardant.) + +La veille, en revenant de chez le roi, j’avais dîné au palais. Je +m’étais présenté à sept heures dans la salle à manger de l’intendance, +encore vêtu, par paresse de me déshabiller, de la redingote neuve, +endossée pour aller chez le roi. J’étais prêt à m’excuser d’être venu en +tenue cérémonieuse... Mais je vis que tout le monde était en habit, et +je dus m’excuser de n’avoir pas eu le temps de me mettre en toilette de +soirée. + +Bien que le roi ne fût pas au palais et qu’en son absence aucun +protocole n’ordonnât le frac, ces gentilshommes de chambre, et officiers +du palais, par goût de l’étiquette, persistaient à revêtir leur habit de +demi-gala. + +Il y avait là l’intendant qui portait encore plusieurs titres surannés, +tels que «grand officier de bouche», un très haut vieillard incapable, +que secondait, heureusement pour lui, son épouse, Hedwige de +Brahmhausen, une grande femme aux cheveux très blancs, dont l’air de +race était un peu trop classique, et qui se montrait d’une âpreté sans +exemples avec les fournisseurs. + +Le grand écuyer était célibataire. C’était un homme de quatre-vingt-deux +ans, long plutôt que haut, car une définitive courbature l’empêchait de +se redresser de toute sa taille. Il était arrivé à cette époque +critique, où un vieil homme, jadis blond, cesse de se teindre, de sorte +que pour exprimer la couleur de sa moustache, de ses favoris et de ses +longs cheveux du front qui arrivaient de très loin par derrière, il +était bon d’attendre patiemment que cette sorte de mue eût cessé. + +Comme il avait la vue très basse, il ne montait plus à cheval, mais +c’était toujours lui qui examinait les chevaux qu’on amenait aux écuries +du roi, lui qui jugeait de leur silhouette en leur caressant la tête, en +leur tâtant le garrot et la croupe, et qui s’assurait, en leur palpant +les canons, que leurs membres étaient sains... A table, il mangeait les +yeux fermés, très lentement, sans un instant d’arrêt. Il buvait à tout +petits coups, les lèvres crispées au bord du verre, en sifflant; ce +petit sifflement était le seul bruit qui émanât de lui, car il ne +parlait jamais. + +Le chevalier Finck, gentilhomme de chambre et grand majordome du +roi,--je me perdais dans leurs titres,--était un gros garçon blond et +rasé, dont les yeux, tout rapprochés, s’embusquaient derrière un tout +petit binocle sans monture. Il avait l’air d’un principal clerc affairé +et curieux. Il était particulièrement odieux à Sa Majesté, à cause de +ses prévenances excédantes, et du sourire écœurant avec lequel, à partir +d’un certain titre, il écoutait les gens. Aussitôt que le roi était de +retour, on violentait tous les usages pour envoyer ce gentilhomme de +chambre en voyage, investi de n’importe quelle mission. + +Le grand écuyer et le chevalier Finck étaient célibataires. Le deuxième +gentilhomme de chambre était marié. Sa femme remplissait je ne sais quel +office auprès de Mme de Brahmhausen. Ce couple qui, avec Bölmöller (et +l’officier qui se trouvait commander le peloton de garde), complétait la +table de l’intendant, semblait chargé d’apporter «la note de jeunesse» +dans cette assemblée de vieilles gens. + +Lui, fils d’un député récemment anobli, elle, fille d’un usinier des +environs de Schoenburg, ne se lassaient pas, depuis six mois, de la joie +de manger, et d’habiter au palais royal. Aussi remplissaient-ils en +conscience leur rôle d’oiseaux joyeux, et répondaient-ils avec une +grande bonne humeur, d’ailleurs peu communicative, à toutes les +questions qu’en leur posait. + +Personne ne parlait français à cette table, en dehors de Bölmöller, et, +à cet égard, je savais ce qu’il fallait attendre du précepteur. Il ne me +parla pas moins avec volubilité, pour étonner, je crois, les autres, et +j’eus la condescendance d’avoir l’air de le comprendre. Le reste du +temps, je suivis la conversation animée des convives. Je crois, +d’ailleurs, que l’on se rend mieux compte du caractère des gens quand on +n’entend pas ce qu’ils disent, et qu’aucun verbe menteur ne vous induit +à vous tromper sur l’aloi de leur regard et la sincérité de leur +sourire. + +Après le dîner, on allait prendre le café dans un petit salon indien. +L’intendant offrait aux fumeurs des cigares où un brin de paille était +piqué. Mme de Brahmhausen allumait, pour son usage personnel, une +cigarette de tabac jaune, fine et démesurément longue. Puis on arrivait +fatalement à conduire au piano la jeune personne, qui exhalait sa gaîté +en une demi-douzaine de valses hongroises. Il y avait longtemps à ce +moment qu’on avait couché le grand écuyer. Enfin on se disait bonsoir, +et l’on rentrait dans ses appartements. + +Quand je ne dînais pas au palais, j’allais à ce grand restaurant de la +rue de la Paix, qui m’avait attiré dès le soir de mon arrivée, et qui +s’appelait la Grande-Taverne. Je n’avais toujours pas trouvé la petite +aventure sentimentale,--pas trop gênante et pas trop attachante,--que +j’attendais depuis mon arrivée à Schoenburg. Plus le temps passait, plus +je me sentais disposé à me montrer facile sur le charme et la classe +sociale de la personne inconnue en question. + +Je n’avais rencontré en fait de jeune femme que la jeune mariée du +palais. Pas une minute, je ne songeai à troubler l’union du jeune +ménage. Il n’y avait pas de femme chez le premier ministre. Je n’avais +pas revu depuis mon arrivée le comte de Tolberg, et je n’étais pas +pressé de le revoir, parce que je sentais bien que c’était de ce côté-là +que viendraient certaines complications... Je pensais retrouver à la +taverne cet insupportable officier, neveu du ministre, qui m’avait parié +d’une nommée Irma, et qui devait avoir des amies. Mais il était en +permission, et s’était en allé pour quelques jours à la campagne. Ces +considérations me déterminèrent à choisir une table à la taverne, dans +les environs de l’orchestre des dames. Quelques-unes étaient encore +jeunes, et possédaient quelques charmes, abstraction faite, bien +entendu, de leurs blonds cheveux, qu’il valait mieux ne pas faire entrer +en ligne de compte dans la liste de leurs attraits naturels. + +Après trois soirs de patience, je fis la connaissance de la plus +agréable de ces dames, qui se trouvait être le chef d’orchestre +elle-même. + +C’était une dame belge de trente-deux ans, qui avait beaucoup voyagé, +qui avait donné des leçons de piano, des leçons de français et fait +travailler des animaux dans les music-halls. Elle avait un bel +engagement pour diriger un orchestre dans une exposition d’appareils +agricoles. Elle allait quitter Schoenburg le mois d’après; ce qui me +décida à faire avec elle plus ample connaissance. + + + + +IX + + +Mon aventure avec le chef d’orchestre ne modifia pas ma vie. Il y avait +dix jours que j’avais vu le roi pour la première fois, et il ne m’avait +pas rappelé. Le ministre était content de moi. Je faisais régulièrement, +à sa satisfaction, mon travail d’analyse. Mais j’avais trop vite réussi +dans mes fonctions. Je commençais à trouver ma vie monotone... La suite +prouvera qu’il ne faut pas se lasser de sa tranquillité, ni demander au +destin un peu d’imprévu: il nous fait trop bonne mesure... + +J’étais arrivé à Schoenburg un jeudi, et j’avais vu le roi le lendemain +de mon arrivée: il ne me fit demander qu’une dizaine de jours après, +c’est-à-dire le lundi, non de la semaine suivante, mais de la semaine +d’après; le petit tonneau, conduit par un jeune cocher anglais, vint me +chercher dans la matinée. + +A ce moment, je me trouvais chez le premier ministre, et j’étais en +train de lui lire un résumé que je venais de terminer. Il y avait dans +son cabinet le secrétaire d’État de l’Intérieur, Von Müllen, un gros +homme en baudruche qui s’était élevé aux honneurs comme un énorme ballon +sans poids. Le comte de Fritz, petit homme carré d’épaules, arriva +l’instant d’après. Il avait la réputation d’un grand tacticien, avant +suivi pendant une dizaine d’années les manœuvres des armées étrangères. +Mais comme il n’avait jamais, à proprement parler, fait la guerre, il +était difficile de dire de lui que c’était un grand capitaine. On se +bornait donc à le traiter de «haute personnalité militaire». + +Il venait apprendre à Herner l’exécution d’un soldat des garnisons du +sud, qui avait frappé un de ses chefs et dont la grâce, sur les +instances de Herner, avait été rejetée par le roi. + +Quand j’arrivai chez le roi, je fus un peu déconcerté par son accueil, +très aimable, certes, mais pas aussi amical que j’avais pensé. Peut-être +après son amabilité de la dernière fois, s’était-il repris... Je me +demandais si j’avais fait quelque chose qui lui eût déplu... Peut-être +Herner m’avait-il desservi auprès de lui, et cette préoccupation +m’assombrit pendant une partie du repas. + +Il y avait avec nous l’ami du roi, le comte de Herrenstein, un homme +très grand et mince, aux yeux tristes; je l’avais déjà entrevu à ma +dernière visite. + +Ce ne fut qu’au bout d’un quart d’heure que je me sentis rassuré. Si le +roi était de moins bonne humeur, c’était à cause d’une affaire qui ne me +regardait pas. Il pensait à l’exécution de ce soldat dont Herner, la +veille, après une longue discussion, lui avait arraché l’arrêt de mort. +Le premier ministre avait mis en avant de bonnes raisons, et la +nécessité de faire un exemple dans cette garnison où l’état d’esprit +était très fâcheux. + +--Il a tort, fit le roi, en brisant avec énergie la coquille d’un œuf +qu’il venait de gober; il a tort! + +Puis il nous dit des choses, assez belles vraiment. Il émit des idées +très modernes et très «civilisées», qui prenaient d’autant plus +d’importance qu’elles étaient exprimées par un roi. + +--Aucune raison, affirmait-il avec énergie, ne doit prévaloir contre la +nécessité d’affirmer que la vie humaine est sacrée... + +Le comte de Herrenstein, moins par conviction que pour calmer les +remords du roi, fit valoir les arguments les plus célèbres: la nécessité +pour la société de se défendre... + +Mais le roi répondit que le premier devoir d’une société était de ne pas +donner l’exemple immoral du meurtre. + +--La boutade bien connue: «Que messieurs les assassins commencent», est +une des paroles les plus misérables qu’on ait pu prononcer. Le plus +coupable n’est pas celui qui commence, mais celui qui continue, et la +société est beaucoup plus coupable que l’assassin, parce qu’il est +ignorant et corrompu, tandis qu’elle est savante et policée. En +attendant qu’elle veuille bien commencer à être civilisée, la société se +ravale au niveau de cet être barbare... Si la suppression de la peine de +mort augmente dans quelques années le nombre des crimes, tant pis: tout +vaut mieux que de propager pendant des temps infinis cette monstrueuse +idée que la société intelligente a le droit de tuer... + +Puis il parla contre la guerre. + +--Quand on parle de supprimer la guerre, dit-il, on est traité de naïf +et d’utopiste. Il est peut-être vrai qu’actuellement ce soit encore une +utopie, mais c’est prolonger le règne de l’utopie que de la traiter +éternellement comme telle... + +Le bon roi nous dit assez de choses très judicieuses et très levées. A +nous faire part de ses remords, il les éloignait peu à peu. Nous étions +passés insensiblement des régions troubles de la vie dans le domaine +plus serein de la spéculation et de la littérature. + +Le comte de Herrenstein, après le déjeuner, se mit au piano. Ce grand +homme mince, au visage un peu bronzé, parlait peu, mais écoutait très +bien. La musique qu’il jouait, avec beaucoup d’émotion sur le visage, +était d’une passion concentrée, coupée de silences profonds. Le morceau +finissait toujours lamentablement... Les mains du pianiste demeuraient +accablées et comme mortes sur les touches. Elles glissaient du clavier, +le comte de Herrenstein tournait sur le tabouret, et nous regardait avec +un sourire triste... + +J’aimais mieux être seul avec le roi. D’abord leur musique ne +m’intéressait pas. J’étais ému et transporté pendant une demi-minute. +Puis je me mettais à penser à autre chose qui n’avait aucun rapport avec +ce qu’on jouait. La fin du morceau arrivait subitement alors que j’étais +à mille lieues de là. Il fallait se composer tout de suite un visage +admiratif. Comme je n’avais pas pris part à leurs émotions, j’avais des +tendances à croire qu’elles étaient «chiquées». Puis je faisais un +retour sur moi-même... Quand je m’exaltais en compagnie du roi sur un +poème, c’était pourtant bien sincère. Et cependant les gens qui ne +comprenaient pas notre émotion pouvaient être portés à en nier le bon +aloi. Mais si l’émotion du roi et du comte de Herrenstein était sincère +aussi, il était un peu vexant pour moi d’en être exclu. Heureusement que +nous allâmes, l’instant d’après, dans le jardin sauvage, où Charles XVI +me pria de dire des vers. L’autorité du roi me dispensait de me faire +prier. Le comte de Herrenstein m’écouta les yeux fermés, en hochant de +temps en temps la tête d’un air meurtri. + +Cependant le caractère de Charles XVI se précisait de plus en plus. Un +jour, plus tard, dans un moment d’emportement où il ne se surveillait +plus, le premier ministre s’oublia devant moi jusqu’à dire que son +maître était un gros paresseux. Il y avait du vrai dans ce jugement un +peu brutal. On pouvait discerner certainement beaucoup de paresse dans +cette habitude distinguée de rechercher sans grand choix des sensations +d’art. C’était par une paresse plus grave qu’il n’avait pas disputé à la +féroce autorité de Herner la vie du soldat condamné. Mais la faculté +qu’il avait d’appliquer ses principes libertaires diminuait la foi qu’il +avait en eux. Il se contentait de corriger légèrement le conservatisme +de ses prédécesseurs, représenté à la Cour par le baron de Herner. + +Il devait d’autant plus se repentir d’avoir cédé à son premier ministre +que l’exécution du soldat Hassen fit très mauvais effet dans la ville où +le régiment était en garnison. Des bandes de manifestants parcoururent +les rues et allèrent jusqu’à pousser des cris de mort devant la maison +de l’officier qui avait présidé le conseil de guerre; des arrestations +furent faites par la police, et quelques-uns des manifestants étaient +sous les verrous. Il s’agissait de les déférer devant un tribunal. + +Leurs partisans qui comptaient sur un acquittement réclamaient la cour +d’assises. Mais le préfet du district,--représentant de Herner,--voulait +les envoyer devant des juges professionnels dont on avait quelques +raisons d’escompter la sévérité. + +J’eus l’occasion de voir pendant cette période agitée un Herner que je +ne connaissais pas. Cette espèce de férocité autoritaire que je croyais +purement théorique, je la vis «sortir» sur son visage, comme sort une +maladie éruptive longtemps couvée. Un matin, j’étais allé le chercher +pour lui dire que le préfet en question était à Schoenburg et +l’attendait au palais. Je le trouvai chez lui en compagnie de sa mère, +et leur ressemblance me frappa encore plus vivement qu’au premier jour. +Mais la vieille dame avait encore quelque chose de plus âpre. Ces deux +êtres m’étonnaient beaucoup, car avant de les connaître, je ne croyais +pas qu’il existât des méchants qui fussent vraiment des méchants. Je +croyais qu’il y avait des envieux ou des maladroits, et que les gens qui +semblaient agir méchamment ne pensent pas dans le fond d’eux-mêmes être +vraiment méchants. A vrai dire, le baron de Herner avait toujours cette +excuse qu’il semblait agir pour le bien de son pays; mais il avait +vraiment un goût de la vengeance qui était monstrueux, quelque mauvaise +opinion qu’on pût avoir de l’humanité. Il aimait obliger les gens parce +que c’était une façon de leur manifester sa puissance. Mais il n’aimait +pas le goût de la joie d’autrui. Bien qu’il ne tînt pas au luxe ni à la +bonne chère, il détestait tous ceux qui pouvaient s’offrir ces +jouissances, à cause du plaisir qu’ils en éprouvaient. + + + + +X + + +Un matin que j’étais en train de lire mes journaux français dans le +petit bureau que m’avait fait aménager, à côté du sien, le baron de +Herner, on frappa à ma porte, et l’on entra sans que j’aie eu le temps +de dire: «Entrez!» + +Un jeune homme en vêtement clair se tenait devant moi, me souriant d’un +bon sourire. C’était Henry de Tolberg. + +--Eh bien! monsieur le secrétaire particulier, il me semble que l’on +oublie ses amis une fois qu’on est dans les grandeurs! C’est moi qui +m’excuse, continua-t-il en souriant. Aussitôt mon arrivée... cette +personne que vous connaissez est allée passer quelque temps chez une +tante à elle qui habite un vieux château terrible à vingt lieues d’ici. +Il se trouve que je ne suis pas trop mal vu dans la maison et que cette +tante a bien voulu m’inviter aussi, de sorte que nous avons passé deux +heureuses semaines qui, malheureusement, sont passées... Mais ce qui +nous console, c’est que nos affaires avancent. Quelqu’un de très bien en +cour a parlé à la belle-sœur du roi. Et le comte de Herrenstein a dû +parler au roi lui-même, qui n’a encore rien dit mais qui, je crois, va +souscrire au divorce. Je ne crois pas que le premier ministre fasse une +forte résistance, étant donné les difficultés de l’heure actuelle, qui +doivent primer pour lui toute autre préoccupation. Et sans aller jusqu’à +prévoir sa disgrâce possible, nous sommes peut-être autorisés à penser +que, pour le moment, il cherche à ménager son crédit auprès de Charles +XVI, et qu’il ne se soucie pas de heurter la volonté royale pour une +affaire qui n’intéresse pas la chose publique... Je sais les arguments +dont il s’est servi jusqu’à présent pour justifier sa résistance. Il n’y +a eu que deux divorces à la Cour depuis la nouvelle loi... Et ces deux +divorces ont fait mauvais effet dans le public. L’un, c’est celui de la +princesse Breimingen, qui, après s’être séparée de son mari, parce qu’il +était infidèle, a trompé elle-même son second mari d’une façon encore +plus scandaleuse, de sorte que le tribunal ne sait que faire de leurs +petits enfants... L’autre divorce présente avec celui de mon amie une +analogie d’espèce un peu grossière, en ce sens que le mari de la +surintendante, avec qui elle a divorcé, était, comme le mari de mon +amie, enfermé dans une maison de santé. On reproche à la surintendante +d’avoir épousé un homme très riche, alors que les affaires de son +premier mari étaient en fâcheux état. Je n’ai pas besoin de vous dire +qu’il n’y a rien de semblable dans le cas de mon amie. Son mari a une +fortune personnelle beaucoup plus considérable que la mienne. Cette +fortune retournera tout entière, en cas de divorce, à la famille du +malheureux interné. Le baron de Herner le sait bien; mais cela ne +l’empêche pas d’exploiter auprès du roi le fâcheux effet des deux +divorces précédents... Le roi ne se doute pas naturellement des +véritables raisons du premier ministre. Mais on les a dites au comte de +Herrenstein, et nous espérons bien que Sa Majesté en sera informée par +lui... + +--Je pourrai peut-être lui en parler aussi, m’écriai-je, sans trop +penser à ce moment à la petite vanité de déceler mon intimité avec le +roi. + +Depuis quelque temps, sans que j’eusse contre le baron de Herner des +griefs personnels, je me sentais moins lié à lui. Il était vraiment trop +différent de moi, avec son énergie presque brutale, son tempérament +vindicatif,--qui surtout offensait chez moi cette impuissance de +rancune, cette tendance à chercher et à comprendre les raisons de +l’adversaire, si funeste à un homme d’action qui a besoin au contraire, +pour lutter, de toute la force de sa conviction. + +Je savais très bien que le baron de Herner était un de ces êtres avec +qui, dans certains cas, on ne peut pas s’expliquer. Les relations ne +sont jamais sûres avec les hommes de ce genre. On est toujours sous la +menace d’une rupture possible. Ce sont ces gens dont le vulgaire dit +qu’ils ont un mauvais caractère. J’avais dans ma jeunesse un camarade +plus âgé que moi, qui «se fâchait» pendant des mois pour un rien. Toute +discussion avec lui me faisait trembler. Je craignais toujours qu’elle +se terminât par une de ces brouilles si longues, et si pénibles pour mon +cœur d’enfant. + +Plus âgé, mais toujours aussi sensible, j’avais pris le sage parti de +fuir ces sortes d’amis. + +Je ne pouvais donc plus hésiter entre Tolberg et le baron, d’autant +qu’il ne me semblait pas qu’il existât entre le baron et moi des liens +de reconnaissance assez puissants pour que la démarche que j’allais +faire auprès du roi, et qui contrecarrait les plans de Herner, pût être +considérée comme un acte de trahison envers un bienfaiteur. + +D’ailleurs, si j’avais pu avoir une hésitation sur la conduite à tenir, +elle eût été dissipée le soir même, car j’eus l’occasion de revoir +Bertha. + +C’était au bal du ministre de l’intérieur. J’avais reçu une invitation +et j’avais d’abord hésité à m’y rendre. C’était une des dernières +soirées que le chef d’orchestre passait à Schoenburg avant son départ +pour Vienne. Son engagement avec la Grande-Taverne avait pris fin. +L’orchestre de dames s’était dispersé, et avait fait place à des +Hongrois chanteurs qui criaient comme des malheureux, de sept heures du +soir à une heure du matin. Le chef d’orchestre, qui n’avait pas eu une +soirée à elle depuis trois ans, aurait voulu aller au théâtre de +Schoenburg, où l’on jouait ce soir-là un drame émouvant. Je n’ai +d’ailleurs jamais vu d’âme aussi naïve, et aussi simple que celle de +cette dame voyageuse, qui depuis son adolescence avait vécu dans tant de +villes, et joué de divers instruments dans une cinquantaine de cafés, +sous des costumes les plus divers. Je lui expliquai en dînant avec elle +que les exigences de ma profession m’obligeaient à me rendre à un bal. +Elle avait une âme de fonctionnaire modèle, et comprit admirablement mes +raisons. + +A dix heures, vêtu d’un frac, d’une culotte de gala, et orné, Dieu me +pardonne! d’une épée au côté, je me rendis au ministère de l’intérieur. +Les réceptions de M. Von Müllen étaient justement renommées. Le ministre +avait une fortune colossale et Mme Von Müllen passait pour une personne +fort distinguée. C’était une grande blonde languissante, toujours un peu +malade, et qui, assise dans un fauteuil comme dans un palanquin, régnait +sur une foule d’invités dociles. + +J’étais un peu préoccupé à l’idée de rencontrer Tolberg en présence du +baron de Herner. Mais le premier ministre ne fit qu’une apparition très +brève. Il paraissait absorbé. Il me serra la main en passant, et me dit: +«Nous irons demain chez le roi. Nous avons une lettre importante à +envoyer à Paris.» + +Il me serra encore une fois la main, comme à son ordinaire, aimablement, +mais sans trop d’expansion. Ce fut assez cependant pour me donner +quelques remords. + +Au moment où il sortait de la salle d’entrée,--je le suivais du +regard,--je le vis se croiser avec Bertha, qui entrait. Il s’inclina +devant elle. Elle le salua d’un léger signe de tête. Puis il sortit sans +se retourner. Le cœur me battit. Je crois qu’à cette rencontre, j’avais +eu plus d’émotion qu’eux-mêmes. + +Je n’osai aller présenter mes hommages à la jeune femme avant l’arrivée +de Tolberg: c’était par un vague souci de convenance, mais surtout par +timidité. En attendant l’arrivée du jeune comte, je me promenai dans les +salons. La première impression de luxe qui m’avait ébloui en entrant, se +trouvait passablement modifiée quand on examinait en détail ces +fonctionnaires étriqués et ces industriels à la forte encolure. Quant à +l’aristocratie du Bergensland, elle n’était guère plus distinguée dans +la majeure partie de ses échantillons, dont la noblesse était pourtant +de vieille souche. Elle présentait cependant quelques beaux produits, +comme Bertha et le comte de Tolberg. Mais Mme Horf, la femme du +banquier, qui était la fille d’un marchand de bois, avait un visage +extrêmement délicat, des gestes harmonieux, et des attaches très fines. +Et le fils Kiéfer, dont le père avait débuté dans la vie en vendant des +journaux dans les gares, le fils Kiéfer, gagnant du Prix des +Habits-Rouges, au concours hippique, avait la noble dégaine d’un +gentilhomme de race. + +Bölmöller se cogna dans moi. Il portait une épée, ce qui me donna le +désir de retirer la mienne. La devanture de son œil droit tombait de +plus en plus, vu sans doute l’heure avancée. Mais son œil gauche +redoublait de lumière. Il s’était fait friser les cheveux, et onduler la +barbe; il avait emprisonné dans des bas de soie des mollets qui +n’étaient pas, semblait-il, de la même dimension. Il se tenait dans les +environs du buffet, qu’il butinait inlassablement, telle une abeille +diligente. + +J’eus également la satisfaction de voir le grand écuyer qui s’était +assis dans la salle de jeu, auprès d’une table de whist. On ne savait +toujours pas si ses yeux étaient fermés ou si quelque regard glissait à +travers une mince rainure. Je ne l’avais jamais vu qu’à table; mais je +pus constater que, même en dehors des repas, ses vieilles mâchoires +obstinées continuaient leur lent travail de mastication. Il avait mis +une culotte comme la plupart des invités; mais il n’avait pas cherché à +dissimuler sa noble et invraisemblable maigreur. Et ses longs canons +desséchés ne remplissaient point l’étui pourtant bien étroit de ses bas +de soie blancs. De temps en temps, il passait sur son crâne et sur son +visage sa longue main tremblante, claquait des dents deux ou trois fois, +et recommençait à ruminer. + +Comme j’étais en train de regarder les joueurs, quelqu’un me frappa +l’épaule. Je vis, en me retournant, la figure souriante du jeune comte +de Tolberg. + +--On vous demande par là-bas. + +Puis il m’entraîna doucement jusque dans un salon voisin, où Bertha nous +attendait en compagnie d’une vieille parente. La jeune femme me sourit, +en me voyant, comme à un véritable ami. Quand elle me souriait ainsi, +aucune autre considération n’existait plus. Je crois que j’aurais trahi +Herner, même si j’eusse été uni à lui par des liens de la plus +inextricable reconnaissance. + +Bertha vous souriait comme une compagne d’enfance. Il semblait qu’on +l’eût toujours connue... Tolberg ayant pris à son bras la dame âgée et +l’ayant menée pieusement vers le buffet, je restai seul avec l’amie de +mon ami. J’étais heureux, au fond, de penser qu’elle était à un autre. +Rien ne m’obligeait à me faire aimer d’elle. Je pouvais donc l’aimer en +toute sécurité. Je m’abandonnais à la joie d’être séduit. Je l’écoutais +parler, et lui parlais en toute confiance. Elle m’interrogea sur mes +impressions de Schoenburg, et je lui contai avec une sincérité éperdue +et heureuse, comme à un confesseur, tout ce que j’avais éprouvé depuis +mon arrivée dans la ville. Je lui parlai du roi, du premier ministre, en +lui disant, ce qui me soulagea beaucoup, tous les scrupules que j’avais +éprouvés à l’idée que je serais peut-être obligé de trahir mon maître, +même au profit d’un homme que j’aimais beaucoup, comme Henry de Tolberg. +Toute réticence avec elle était impossible. Il me semblait, quand je lui +parlais, que mon âme était de verre, et que rien ne lui eût échappé de +mes plus secrètes intentions. + +Elle me dit à son tour toutes ses préoccupations, et elle ne fut jamais +plus charmante que pendant ces confidences. Elle apparaissait le plus +souvent comme une personne très sage, très judicieuse et à d’autres +moments, elle avait dans le regard l’ingénuité d’une petite fille de +douze ans. Elle disait enfantinement: «N’est-ce pas? Je ne pouvais pas +faire autrement?» Elle n’avait jamais l’air sûre d’elle-même. Et +cependant elle ne donnait jamais l’impression qu’elle hésiterait, quand +elle se trouverait en présence de certains devoirs... Je sais très bien +qu’on se fait de belles illusions sur les vertus d’une femme quand on la +voit pour la première fois, et qu’elle est très belle; mais je dois dire +que rien dans la suite n’est venu infirmer cette bonne opinion que +j’avais eue de Bertha. + +Quand Tolberg revint, après avoir mis la vieille dans un lieu sûr,--à un +baccara, je crois,--on décida que l’on souperait tous les trois à la +même table. Ce n’était peut-être pas prudent à cause de Herner... Sans +doute il se trouverait quelqu’un, à la suite de cette soirée, pour +mettre le premier ministre au courant de notre intimité. C’était +dangereux pour moi, et pour mon avenir à la Cour de Schoenburg. D’autre +part, en affichant mon amitié avec Tolberg et Bertha, je me mettais en +moins bonne position pour les servir utilement à la Cour. Mais ni l’un +ni l’autre nous ne pûmes écouter les conseils de la prudence, tant nous +étions contents d’être ensemble. Ce qui pouvait nous arriver de pis, +semblait-il, c’eût été de nous quitter. + +D’ailleurs, le baron ne sut jamais que j’avais passé la soirée avec son +ennemi, et la femme qu’il aimait. Il paraissait inévitable qu’il +l’apprît; nous fûmes aperçus par plus de cinquante personnes de son +entourage, et il ne sut jamais rien de cette sorte d’escapade. Il est +vrai que les événements graves qui se passèrent les jours suivants +eurent de quoi détourner son attention. + +J’étais allé, en entrant, présenter mes hommages à la maîtresse de +maison. Elle m’avait salué avec condescendance, comme on salue un vassal +ignoré. Mais je fus ramené à elle pour une entrevue plus sérieuse par +son mari lui-même, le ministre de l’Intérieur et des Finances. J’ai +honte de dire que cet homme d’État qui suivait un régime très sévère +contre l’embonpoint, passait la soirée à conduire des dames au buffet, +pour s’alimenter lui-même, tout heureux de pouvoir tromper, à la faveur +de cette fête, l’attention de sa femme et de son médecin. + +M. Von Müllen arrivait à s’exprimer en français, mais au prix d’efforts +énormes, qui le mettaient littéralement en sueur. Sa femme savait +certaines phrases plus coulantes. Mais je crois, d’après le long sourire +monotone qu’elle avait en vous écoutant, qu’elle ne comprenait +strictement rien de ce qu’on lui répondait. Une longue conversation +était difficile entre nous. J’avais pris le parti de sourire comme elle, +sans rien dire. Mais je ne savais pas comment m’en aller. Une dame passa +en ce moment, qui ne sut jamais pourquoi la ministresse, dans son besoin +de me quitter à tout prix, se précipita sur elle avec tant de bonne +grâce. + +On soupait par tables de huit et de quatre couverts; Tolberg, après +s’être assuré une table de quatre, eut l’excellente idée de me procurer +une compagne de souper, qui n’était vraiment gênante pour personne. +C’était une jeune femme de Leipzig, vaguement cousine de Bertha, et qui +ne parlait et ne comprenait que l’allemand. Je pus être galant avec elle +à peu de frais, grâce à quelques épithètes aimables que j’avais apprises +durant les dix stériles années d’allemand que j’avais tirées au collège. +Quand mes souvenirs me faisaient défaut pour distraire la dame +allemande, je me rattrapais en lui mettant le plus de victuailles +possibles sur son assiette. + +Nous nous étions attablés dans un salon, qui n’était pas le salon +d’honneur, et où le personnel, composé d’extras, ne gênait pas les +invités; ceux-ci se servaient eux-mêmes de deux ou trois plats froids, +qu’on avait posés et laissés à leur discrétion sur la table. + +Cette dame de Leipzig eût été assez jolie, si elle avait eu des sourcils +moins larges et moins épais. Elle mangea beaucoup et but tout le +champagne. «Soyez sage en la reconduisant chez elle», me dit Bertha, en +regardant dans une autre direction, pour n’avoir pas l’air de parler +d’elle. «Son mari, qui est un haut fonctionnaire allemand, n’est presque +jamais chez lui. Je ne crois pas qu’elle tienne beaucoup à lui. Mais je +suis sûre qu’elle ne pense pas à avoir des amants. Elle travaille +constamment à des ouvrages de broderie. Elle ne sait pas ce que c’est de +s’ennuyer, ni de se distraire. Quand elle a fini de broder des taies +d’oreiller, elle commence un chemin de table. Ne la détournez pas de sa +vie tranquille.» + +Je me mis à rire, et je protestai de mes intentions pures. Et la vérité +est que je ne songeais pas à mal avant que Bertha ne m’eût parlé de +cela. Mais à partir de ce moment, je me mis à penser qu’il allait +peut-être se passer quelque chose dans la voiture. Et je versai un peu +de champagne à la dame de Leipzig, dont les bonnes joues rouges et les +yeux animés brillaient à l’envi. J’écoutai un peu distraitement ce que +me dirent mes amis, et je commençai à me demander jusqu’à quand durerait +la fête... Je ne savais pas à quel hôtel était descendue cette dame. +Peut-être était-ce tout près du ministère... J’étais toujours très +distrait quand on se leva après souper. J’écoutai mal le rendez-vous que +me donna Tolberg. Bertha dit en allemand à son amie que j’allais la +reconduire. Puis elle me répéta en français: «Vous allez reconduire ma +cousine à son hôtel.» Je ne pus m’empêcher de rougir et je m’inclinai +respectueusement. + +J’allai chercher au vestiaire le manteau de soirée de la dame de Leipzig +et, avec beaucoup de trouble, je l’aidai à passer les manches. + +Qu’allait-il arriver? Je préférais ne pas y penser, ne rien prévoir, +attendre tout du hasard. Au cas où l’aventure irait assez loin, ça +deviendrait tout de suite plus compliqué... + +Je ne pouvais pas l’emmener au palais, et je n’avais pas de chambre en +ville. J’étais peu familiarisé avec les hôtels du pays. Descendre à son +hôtel avec elle me paraissait assez difficile. Elle y était sans doute +trop connue: c’était compromettant. Le mieux était de se fier au hasard. + +Nous trouvâmes à la porte du ministère une de ces calèches de forme +surannée qui font à Schoenburg le service de nos voitures de remise. Je +donnai au cocher l’adresse de Münscher Hof, où la dame me dit qu’elle +habitait; je ne savais pas au juste si c’était loin ou près, et je +n’osai le demander au cocher, avec les quelques mots que je savais de la +langue du pays. Il fallait donc, dans le doute, ne pas perdre de temps, +et mettre tout de suite à profit les instants disponibles. Je pris la +main de ma compagne, et la lui serrai doucement. Puis je m’approchai +d’elle, et je lui dis: «Ich liebe Sie», sans autre préparation; mais ma +connaissance imparfaite de la langue allemande m’interdisait l’art +savant des gradations et des nuances. D’ailleurs cette façon de brusquer +les choses fut assez efficace, et je créai par cette prompte entrée en +matière un trouble que ma délicatesse française, avec ses ménagements +timides, n’aurait pas su provoquer. A la faveur de cette émotion, je +m’approchai plus près encore: ma compagne me rendit mes baisers en +soupirant. + +J’avais passé mon bras derrière son dos quand elle se mit à sangloter. +Je voulus lui dire tendrement: Ne pleurez pas!... Mais je ne savais plus +du tout comment on dit; _pleurer_ en allemand. Je me bornai à répéter: +Nein!... Nein!... Elle commença à pleurer si fort que je la lâchai +décidément. Et je ne sus que lui tapoter doucement les mains pour la +calmer, en souhaitant désormais que le Münscher Hôtel fût très près de +là. + +La voiture s’arrêta enfin. Il me sembla convenable de prendre cette dame +dans mes bras et de lui baiser les joues avec beaucoup de tendresse et +de ferveur. Puis, je sus lui dire en allemand: «Je viendrai vous voir.» +Je la fis descendre de voiture avec les précautions dont on entoure une +personne très souffrante. J’attendis quelques instants que la porte fût +ouverte. Puis je baisai la main de la personne avec tout le tact et +toute la galanterie française. + +Comme le cocher me ramenait au palais, je me pris à me demander si cette +crise de larmes était, comme je l’avais pensé, une révolte ou bien +simplement une manifestation nerveuse, qui n’atténuait en rien le +consentement qu’on avait semblé me donner. + +Il me fut insupportable de penser que je m’étais trompé, et que ma +réserve discrète, au lieu de toucher cette dame, avait pu lui causer une +certaine déception. Agacé par cette idée, et ne pouvant terminer la +soirée sur cette impression fâcheuse, je donnai un contre-ordre au +cocher, et je me fis conduire à l’hôtel où habitait le chef d’orchestre. + + + + +XI + + +Il faisait grand jour depuis longtemps quand mon domestique suisse entra +dans ma chambre, et me dit en toute hâte que le premier ministre +m’attendait au bureau. J’étais rentré au palais à quatre heures passées: +je me levai précipitamment, très ému d’être en faute. + +Je me débarbouillai aussi vite que je pus, pendant que le Suisse +emportait mon costume de gala pour le brosser. Cet homme usait les +vêtements en les brossant. Ce n’était pas par zèle, c’était par +distraction. Il rêvait à ses collections de timbres et continuait à +frotter avec ardeur. Rien ne lasse, au contraire, la patience comme de +penser à ce qu’on fait. + +Le baron de Herner m’attendait dans son cabinet. + +--Eh bien! me dit-il, sans mauvaise humeur, mais d’un air toujours +préoccupé, je pense que l’on s’est couché tard cette nuit? Cela vous +amuse à ce point les réceptions officielles? Moi, je ne peux pas m’y +voir. Il est vrai qu’en ce moment je ne suis guère disposé à m’amuser... +Nous aurons beaucoup à faire aujourd’hui. Les socialistes du royaume ont +reçu une adresse des socialistes français et des socialistes allemands. +Il faut que nous écrivions à nos ambassadeurs... Nous avons aussi à +écrire au gouvernement français pour une autre affaire de moindre +importance: un petit traité de commerce relatif à certains trafics entre +des possessions que nous avons en Afrique et des colonies françaises +avoisinantes. Notre ambassadeur à Paris doit rédiger le document; mais +je tiens à lui faire parvenir un projet tout préparé. Je ne suis pas +fâché de montrer à notre représentant qu’il y a une direction à +Schoenburg et qu’il n’est pas seul à mener nos affaires en France, comme +il a des tendances, ce digne prince, à se l’imaginer quelquefois... + +Vraiment, je ne suis pas un homme de parti... J’ai toujours une telle +fidélité pour les gens avec qui je me trouve que je me sens devenir +infidèle à ceux que je viens de quitter. Étais-je assez loin du premier +ministre pendant cette soirée de la veille! Et maintenant que je me +trouvais avec lui, maintenant qu’il me parlait si librement, et vraiment +avec tout l’abandon dont il était capable, il me semblait de nouveau que +c’était une trahison que de servir mes amis en contrecarrant ses +volontés. C’est avec un cruel ennui que je pensais que, tout à l’heure, +il faudrait parler au roi du divorce de Bertha. En somme, je suis de ces +gens dont le vulgaire dit avec mépris qu’ils sont toujours de l’avis des +personnes avec qui ils sont... + +Eh bien! puisque je suis de ces gens-là, je suis qualifié pour prendre +leur défense. Nous ne sommes peut-être pas si méprisables... Nous +souffrons d’être dans la nécessité de faire de la peine à autrui, non +pas à un autrui vague, mais à un autrui que nous avons approché. Et +vraiment cette impuissance à nuire à son prochain--qualifiée de +faiblesse honteuse par ceux qui s’en trouvent lésés--n’est pas un +sentiment si répréhensible. Et quand deux parties sont en différend, +nous avons des tendances à croire qu’il n’est pas forcé que l’une +d’elles ait nécessairement tort, et l’autre nécessairement raison. + +--J’ai encore d’autres préoccupations très graves, dit le baron de +Herner. Je vous dirai cela en chemin, car il commence à se faire tard. + +Il me fit prendre quelques papiers, et nous descendîmes à la hâte. Le +landau officiel nous attendait dans la cour. + +Le baron de Herner pensait tout haut devant moi. C’étaient des propos +coupés de silences. Il suivait son idée obscurément. Puis, quand elle +était élucidée, il la formulait à haute voix: + +--J’ai reçu des nouvelles inquiétantes, me dit-il au bout d’un +instant... des nouvelles incomplètes, naturellement, comme celles que +sont capables de me donner les braves gens qui font partie de ma police. + +Il haussa les épaules, puis ajouta: + +--Nous avons toujours eu peur d’employer de véritables crapules à ce +service-là. Alors, nous n’avons à notre disposition pour cette besogne +louche que des serviteurs loyaux, mais imbéciles. + +--C’est bien scabreux, lui dis-je, d’employer des coquins. + +--Pourquoi? dit-il. Moi, je supporte très bien d’avoir affaire à des +coquins intelligents. + +--Mais c’est une méfiance continuelle... + +--Eh bien! on se méfie, voilà tout! Il ne faut pas avoir peur de se +méfier... Je sais bien que les hommes d’État sont souvent lâches et +paresseux. C’est par paresse qu’ils veulent avoir à leur service des +gens sur qui ils peuvent se reposer, comme ils disent... Eh bien! on ne +doit pas se reposer; on doit se ménager tout au plus. On doit faire +faire par d’autres le travail qu’on n’est pas absolument obligé +d’exécuter soi-même. Ainsi on a plus de temps à soi. Mais il faut garder +pour soi le plus de responsabilités possibles, et il ne faut pas +craindre d’être sur le qui-vive. C’est, au contraire, une position qui +me plaît, dit-il avec un grand air de satisfaction. + +«Quand je serai le maître un peu plus que je ne le suis, quand je serai +débarrassé des gens qui sont autour du roi, qui nuisent à mon crédit et +diminuent ma puissance, je crois que je saurai m’entourer d’aides +utiles, et d’aller dénicher n’importe où elle se trouve la vraie +capacité. Et les canailles que j’emploierai ne me trahiront pas, je vous +en réponds. Les gens n’ont pas le droit de se plaindre d’être trahis; +ils n’ont qu’à faire attention.» + +Le premier ministre resta ensuite quelques instants sans rien dire, mais +il paraissait surexcité. + +--Ah! je ferai de belles choses, si je continue à être le maître... Mais +il ne faut pas, dit-il en s’assombrissant, qu’il arrive malheur au roi. +C’est mon seul soutien. Nous avons parfois des dissentiments, mais il +sait, lui, ce que je vaux... Si le roi disparaissait,--j’ai peur d’y +penser,--ce serait un malheur pour moi et pour toute la politique que je +représente... + +Le premier ministre revenait si souvent sur cette disparition du roi, +que je finis par lui demander si la santé de Charles XVI donnait des +inquiétudes. + +--Sa santé? Non, me répondit-il. Dans cette famille de Tornhausen, dont +il est, ils sont forts comme des bêtes de somme. C’est là que d’autres +familles régnantes débilitées viennent chercher des princesses qui +soient des mères un peu solides, et qui revivifient les souches +appauvries. Non, ce qui m’inquiète pour le roi, ce n’est pas sa santé, +c’est son insouciance, la liberté imprudente de sa vie, son habitude de +s’en aller à droite, à gauche, sans vouloir être gardé... J’ai peur de +toutes ces affaires sentimentales dont il fait la confidence à son ami +Herrenstein... Il lui faut un confident, et c’est ce maudit +Herrenstein... Je ne dis pas cela par jalousie, car je ne le crains pas, +mais s’il ne s’était pas trouvé là, c’est peut-être à moi que le roi +aurait raconté toutes ses aventures, et je pourrais veiller au grain... +Tout ce que je sais, c’est qu’il y a encore du nouveau; mes policiers me +l’ont appris, ou plutôt fait deviner, car ces idiots sont capables de me +fournir tout au plus de vagues indices... Je crois que le roi a une +autre histoire en tête. On a vu sa voiture fermée ces jours-ci se +diriger du côté du château de Reinig, où habite la jeune sœur de son +amie! Oh! il est tellement compliqué!... C’est qu’il pourrait être +maintenant amoureux de celle-là! Il en est bien capable!... C’est la +seule femme qu’il voyait en dehors de sa maîtresse; c’était la seule +qu’elle lui laissait voir, et c’était probablement encore une de trop. + +«Le danger,--car, moi, le reste, ça m’est égal, il peut bien faire ce +qui lui plaît,--le danger, c’est que, dans ses allées et venues, il est +toujours seul ou à peu près. Il ne veut pas de la surveillance de notre +police... Mais il a derrière lui une autre surveillance qui ne lui fait +pas défaut: c’est celle des anarchistes réfugiés... Tout ce que mes +limiers ont pu me dire, c’est qu’ils ont vu deux ou trois fois des +promeneurs un peu suspects sur la route que devait suivre le roi. Ces +anarchistes russes qui s’attachent à la piste du roi sont +malheureusement d’autres gaillards que mes gens de la police. Ce sont +des étudiants très instruits, pour la plupart assez fins, et surtout des +hommes qui ne craignent rien. S’ils prennent des précautions, ce n’est +pas pour garer leur vie, c’est pour préserver ce qu’ils appellent «leur +œuvre». Ils sont dangereux. Nous ne sommes pas suffisamment armés contre +ces gens-là.» + +La voiture était maintenant à l’entrée de la très longue allée herbue +qui menait à l’entrée du château royal. + +--Chaque fois que je rentre dans cette allée, me dit le ministre, je me +demande ce qui va m’arriver quand je serai au bout... ce que je vais +apprendre. + +--Mais n’avez-vous aucune crainte pour vous? Car, en somme, le même +accident qui peut atteindre le roi menace également le premier +ministre... + +Si j’avais eu affaire à une âme inquiète, je n’aurais sans doute jamais +posé cette question; mais, sans en savoir exactement les termes, j’étais +sûr d’avance de la réponse qui me serait faite. Et peut-être y eut-il de +ma part un peu de courtisanerie instinctive à fournir au premier +ministre l’occasion de prononcer de belles paroles courageuses. + +--Si c’est moi qui reçois la bombe, me dit-il en souriant, ça sera tout +de suite fini, et je ne serai pas là pour voir ce qui se passera après. +Et puis le roi sera toujours là. Je ne veux pas faire de fausse +modestie, et dire qu’il me remplacera facilement; je ne le crois pas. +Mais c’est un homme de grande valeur, et s’il n’a personne pour le +seconder, eh bien! il gouvernera tout seul. Et même, ajouta le baron de +Herner en souriant, ce ne sera pas peut-être un monarque aussi tolérant +qu’on pourrait le croire. Il sait très bien que tant que je serai là, il +ne risque rien à être tolérant... et que mon autoritarisme corrigera son +indulgence excessive. Mais une fois qu’il sera seul, il ne se laissera +plus aller à être aussi facilement débonnaire. Non, répéta Herner, pour +beaucoup de raisons, il vaut mieux que ce soit moi qui m’en aille, si +l’un de nous deux doit disparaître. D’abord, ajouta-t-il, avec cette +expression de méchanceté soudaine cette sauvagerie originelle, qui +faisait parfois irruption en lui, l’idée que cette...--il eut la force +de retenir le mot violent qui venait à ses lèvres,--... que cette +princesse Elsa peut venir au pouvoir avec sa tourbe de Bavarois, l’idée +que tout ce que j’ai fait sera défait en un instant par une bêtise du +sort... que je n’aurai pas fait voter ma loi de justice qui réglera une +fois pour toutes la jurisprudence de nos procès politiques, et ne nous +exposera plus à laisser juger des manifestants par des jurés stupides ou +poltrons, l’idée que ces gens qui n’étaient rien seront les maîtres, et +mes maîtres, je crois que je serais capable de me faire anarchiste à mon +tour... + +Il ne plaisantait pas. Il avait pris sa canne dans sa main crispée, et +tapait avec violence le fond de la voiture... Il se calma un peu +l’instant d’après. + +--Vous voyez, me dit-il, avec un sourire un peu forcé, ce que c’est que +la passion du pouvoir. J’en suis possédé, et je trouve, en dépit des +philosophes, que je ne suis ni bas ni ridicule. Il faut connaître ces +choses-là pour s’en rendre compte. On n’en jouit pas, mais on y tient. +On y tient d’autant plus violemment qu’on n’en jouit pas, et que l’on +sait bien qu’une fois parti du pouvoir, on n’en gardera aucun bon +souvenir. Quand on est au pouvoir on méprise la considération des gens. +Mais aussitôt qu’on est déchu, et qu’elle vous fait défaut, on souffre +de ne plus sentir autour de soi cette estime, cette déférence, cette +crainte... + +Nous étions arrivés dans la cour et le ministre avait jeté un regard +inquiet autour de nous. Il ne semblait pas que le roi fût au château. Au +bout d’un instant la porte du perron s’ouvrit, et nous vîmes s’avancer +jusqu’à nous le valet de chambre du roi, celui qui était spécialement +attaché à sa personne et le suivait dans tous ses déplacements. C’était +un petit bonhomme qui n’avait ni la solennité ni le style d’un +domestique d’apparat. Avec ses cheveux courts mal plantés, sa petite +moustache et de rares poils de barbe sur les joues, il ressemblait +plutôt, dans son veston noir, à un cireur de bottes endimanché. Il vint +dire au baron de Herner, d’un grand air de discrétion, que Sa Majesté +n’était pas rentrée depuis la veille... Le fait en lui-même n’avait rien +d’inquiétant; mais ce qu’il ajouta parut alarmer le ministre, déjà si +disposé à l’inquiétude. Le roi, même dans ses fugues, gardait +généralement quelques précautions d’homme rangé, et quand il s’absentait +ainsi, prévenait son domestique qu’il rentrerait ou ne rentrerait pas. +Mais cette fois, il n’avait rien dit en partant, et quand il ne disait +rien, c’était qu’il avait l’intention de rentrer. + +Il y avait donc de quoi s’inquiéter. Le petit valet de chambre ajouta +cependant ce détail qui calma un peu l’anxiété du ministre, c’est que le +roi, il s’en souvenait maintenant, était parti en voiture après l’avoir +envoyé en course à la ville. Il était donc possible que Sa Majesté eût +décidé qu’elle passerait la nuit dehors, changeant ainsi d’avis pendant +le temps qui s’était écoulé entre le départ du domestique et son propre +départ du château... Cette hypothèse ne tranquillisa pas le baron. + +--Il y a là quelque chose de pas naturel, me dit-il quand le domestique +se fut éloigné... Il a dû se passer un événement anormal. Comment +expliquez-vous que le roi ne m’ait rien fait dire à moi? Nous avions +aujourd’hui des décisions très graves à prendre ensemble... Humbert, me +dit-il d’un ton énervé, il ne s’agit pas de chercher à me rassurer. +Demandez-vous avec moi, sans avoir peur d’envisager les éventualités les +plus graves, quelles sont les possibilités... Mon avis est que nous ne +perdions pas notre temps à rester là; il est certainement allé au +château de Reinig ou au château de Kreuzach où habite sa maîtresse. +C’est sur la même route. Il faut aller le chercher là. + +Je fis cette timide objection que l’on risquait de mécontenter le roi, +en allant ainsi à sa recherche. Mais le baron ne s’y arrêta pas. Il ne +craignait jamais de mécontenter les gens. C’était sa force. Il préférait +agir d’abord, quitte à s’excuser après. Mais il ne voulait pas être +entravé dans ses actions par des craintes de ce genre, qui pouvaient +d’ailleurs être chimériques. «Ce n’est pas pour mon plaisir ou pour +satisfaire une vaine curiosité que je vais à sa recherche. Le roi le +sait bien.» + +Il appela le cocher qui nous avait amenés et qui attendait des ordres +pour savoir s’il devait dételer ou retourner à la ville... Puis il +changea d’avis et fit atteler le petit tonneau. Je compris qu’il aimait +mieux ne pas emmener de domestique avec nous. + + + + +XII + + +Nous partîmes donc tous les deux dans la campagne, par une route +encaissée et sombre qui devait plaire au roi; car, avec plus de naturel, +elle était un peu dans le goût de son jardin sauvage. Parfois les deux +talus de verdure qui bordaient ce chemin comme deux murailles +s’abaissaient tout à coup et nous traversions une carrière abandonnée. + +--Quand je pense, disait le ministre, qu’il passe sa vie à s’en aller +tout seul dans ces chemins et qu’on peut si facilement l’attendre dans +une de ces carrières! + +--Mais hier, il n’est pas sorti seul? + +--C’est ce qui me rassure un peu. Je suis assez tranquille sur le compte +du cocher. C’est un «serviteur loyal», comme tous nos gens... Pourtant, +quand j’y réfléchis, cette circonstance, qu’il n’était pas seul dans sa +voiture, m’inquiète maintenant au lieu de me rassurer. Je suis très +étonné qu’il n’ait pas envoyé son cocher au château pour me prévenir, +puisqu’il l’avait sous la main. + +Le baron était décidément très énervé. Il avait poussé un peu trop le +double poney qui nous emmenait, si bien que l’animal, à une montée, +donna des signes de fatigue. Il était plus sage de nous arrêter quelques +instants à une auberge qui se trouvait à mi-côte. Pendant que le cheval +soufflait un peu, le baron nous fit servir du fromage et du pain. J’en +mangeai avec un bonheur véritable. J’étais parti le matin sans prendre +le café au lait qui était si bien servi au palais, où l’on avait de +bonnes habitudes allemandes. + +Il y avait longtemps que midi avait sonné, et en présence des graves +occupations qui agitaient le gouvernement du Bergensland, je n’avais pas +osé parler de déjeuner. Le premier ministre, plus absorbé, fit moins +honneur à ce frugal repas. Il parlait à une vieille paysanne, qui tenait +l’auberge. Je ne connaissais pas encore suffisamment la langue du pays +pour comprendre tous les termes de la conversation. Mais je devinais, +d’après les gestes du baron de Herner, qui lui montrait alternativement +les deux directions de la route, qu’il lui demandait si elle n’avait pas +vu passer la voiture du roi. Cet interrogatoire ne paraissait donner +aucun résultat. L’air paisible et la tête oscillante, elle se tenait +sans rien dire devant le baron, qui, de guerre lasse, s’était mis à +manger, visiblement aussi préoccupé qu’auparavant. + +Puis soudain la vieille femme toujours avec son air paisible, se mit à +dire quelque chose que je ne compris pas. Mais je vis le baron de Herner +lever brusquement la tête, son visage pâlir, les yeux largement ouverts. +Je le vis interroger la paysanne avec véhémence; puis il me dit: +Venez... + +Je lui demandai avec une curiosité ardente, et sans y mettre de formes: + +--Qu’est-ce qu’elle vous a dit?... + +Il paraissait ne pas m’entendre, et je n’osai pas répéter ma question. + +Il poussait maintenant à grands coups de fouet le petit cheval, qui +montait au galop la côte... + +--Ce qu’elle m’a dit?... Vous voulez le savoir?... Elle m’a dit +simplement, sans se douter de l’effet qu’elle allait me faire: +«Qu’est-ce que c’était donc que ce bruit qu’on a entendu hier soir par +là-haut? Ça a tonné comme un gros coup de canon. On aurait dit que les +rochers allaient crouler... et j’en suis restée sourde pendant un grand +quart d’heure!»... Voilà ce qu’elle m’a dit. + +Je hasardai cette hypothèse qu’il s’agissait peut-être de travaux de +mine, de rochers qu’on faisait sauter dans les carrières... + +Mais le baron me répondit d’une voix altérée que les carrières étaient +abandonnées depuis longtemps dans toute la région. + +--C’est de ce côté qu’elle a entendu le bruit... Hier soir, à neuf +heures, à l’heure où la voiture, dit-il en baissant la voix, devait +passer par ici pour rentrer au palais. + +Depuis que les carrières n’étaient plus exploitées, cette route était +absolument déserte. Elle conduisait de Schoenburg au village de +Simstadt, une petite ville ancienne dont le commerce était tombé. Et les +rares transactions qui se faisaient entre cette localité et la capitale +utilisaient plutôt une autre route plus commode et plus courte, qui +suivait le cours du canal. + +Nous étions arrivés au haut de la côte. Et la route continuait pendant +un demi-kilomètre jusqu’à un nouveau tournant... Le baron me le désigna +de l’extrémité de son fouet, qui tremblait au bout de son bras. + +--Il y a là une autre carrière... + +Et il cessa de fouetter le cheval; on eût dit qu’il craignait d’arriver +trop vite à cet endroit... Le coude était très brusque. Comme nous +allions tourner une arête de rocher, le poney stoppa, et fit un écart. +Je sautai à terre, et j’allai le prendre à la bride. Mais en passant +devant la voiture, j’aperçus toute l’étendue de la carrière, et je vis +qu’elle était pleine de corbeaux qui couvraient le sol, comme un tapis +funéraire. + +--Des corbeaux... + +A son tour, le ministre sauta en bas de la voiture... + +--Attachez le cheval... + +J’attachai le cheval à un arbuste qui avait poussé sur le talus, entre +deux rochers. + +Le ministre, le fouet à la main, s’avançait vers les corbeaux, qui +formaient un tas plus serré au milieu de la route. Il brandit son fouet. +Des oiseaux s’envolèrent, et pendant un instant, l’air s’obscurcit de +leurs ailes, comme si le crépuscule était venu tout à coup. Puis nous +vîmes, épars sur le sol, une roue de voiture, presque intacte, la tête +et l’avant-main d’un cheval, à l’état de squelette, des morceaux de bois +peints en bleu, à la couleur des carrosses royaux. + +Le baron de Herner allait et venait au milieu de la route, regardait et +inventoriait tous ces débris avec un calme effrayant. En dehors du +chemin, sur le sol de la carrière, nous aperçûmes d’autres débris encore +plus impressionnants. C’étaient cette fois des morceaux de squelettes +humains. + +L’explosion avait dû être terrible. Elle avait emporté très loin le +corps des deux hommes, et il ne restait plus des chevaux qu’une moitié +de carcasse complètement dénudée. Il était facile de retrouver, entre +les deux squelettes humains, quel était celui du roi. Le cocher Hofman, +avec qui il était parti la veille, était de petite taille, et bien qu’il +eût la moitié des jambes emportée, nous pûmes voir facilement, en +comparant la longueur des épines dorsales, que cet autre assemblage d’os +qui se trouvait plus près de la route, presque sur le bord, était tout +ce qui restait du roi. + +Il n’avait pas été, semblait-il, atteint par un projectile, mais la +commotion l’avait tué. Il était tombé couché sur le côté. Un des bras +déchiqueté, avait une position anormale et contournée. Il est probable +que dans leur besogne immonde les corbeaux avaient changé la position +des membres. + +Nous revenions en silence auprès de notre voiture, quand le baron +aperçut autre chose. Il quitta la route, et se dirigea vers un +renfoncement de la carrière. Arrivé là, il me fit signe de la main... Il +était arrêté devant un troisième corps, plus affreux à voir que les +autres, parce que les corbeaux ne l’avaient pas encore achevé... Les os +de la tête étaient déjà dénudés. Le corps était encore couvert de ses +vêtements, et nous vîmes qu’il était vêtu à la russe, avec des bottes et +des culottes bouffantes. La plupart des réfugiés étaient habillés de la +sorte. Ils arrivaient d’ordinaire, même les étudiants, avec des costumes +de moujiks, et trouvaient ainsi moyen, faute d’autres ressources de se +faire embaucher pour les travaux des champs. + +Nous étions certainement en présence de l’homme qui avait lancé la +bombe. Il avait dû être blessé mortellement par quelque projectile. Il +était mort plus tard que les autres. C’est ce qui expliquait que les +corbeaux ne se fussent approchés de lui que quelques heures après. + +Il ne nous restait plus qu’à reprendre le chemin de la ville, à prévenir +les magistrats et à faire faire les constatations officielles, j’allai +détacher le cheval, et, le baron et moi, nous reprîmes place dans la +voiture. + +Le ministre ne disait rien. Il avait posé le fouet dans le porte-fouet, +et laissait le petit cheval aller à sa guise. Nous descendîmes la côte, +et nous repassâmes devant la petite auberge. Le baron de Herner +paraissait de plus en plus absorbé. Deux ou trois fois, la voiture +s’arrêta. A ce moment il avait un sursaut, comme un cocher qui +s’éveille, et remettait le cheval en mouvement, en secouant nerveusement +les rênes. + +Tout à coup, il arrêta le poney de son plein gré, se tourna de mon côté, +et se mit à me regarder dans les yeux. Puis il me dit: + +--Descendons. + +Il attacha lui-même le cheval à une branche d’arbre. Ensuite il me prit +le bras, et me fit marcher à ses côtés. Il était dans un état de +surexcitation extraordinaire. Il avait les larmes aux yeux et ne pouvait +parler. + +Nous marchâmes quelques instants en silence. Il me serrait fébrilement +le bras. Puis il se mit à me regarder comme l’instant d’avant, à me +regarder profondément. + +--Humbert, me dit-il, les dents serrées, Humbert, je ne veux pas quitter +le pouvoir! Je ne veux pas m’en aller bêtement et stupidement parce que +le sort me force à m’en aller... Je ne veux pas céder la place à ces +gens. Je veux rester le maître... Vous m’entendez? + +Il me prit le bras et nous marchâmes de nouveau en silence. + +--Il n’y a que nous qui ayons vu... ce que nous avons vu... Il n’y a +encore que nous qui sachions ce que nous savons. Tout le monde ignore +que la succession du royaume est ouverte: quand on la proclamera +ouverte, c’est parce que nous l’aurons dit... + +Il est déjà arrivé, continua-t-il, que le roi s’absente pendant +plusieurs semaines pour une destination mystérieuse. Dans ces cas-là, il +ne prévenait que moi. Et c’était moi qui disais simplement aux +ministres: «Sa Majesté est partie pour quelque temps.» Et je n’avais +d’autres comptes à rendre à personne... + +«Nous sommes les seuls témoins de la disparition du roi... Il n’y avait +là que l’assassin, et il ne parlera plus. J’ai tout lieu de croire qu’il +n’y a pas eu de complot. Les crimes anarchistes ont souvent ceci +d’effrayant que, comme un crime de droit commun, ils sont conçus et +exécutés par un seul être, qui ne s’en ouvre à personne. Et l’assassin +anarchiste est d’autant plus difficile à retrouver que nul lien connu, +comme dans les crimes passionnels, ne le rattache à la victime, et qu’il +n’est pas dénoncé, comme le voleur, par le produit d’un vol, dont il +sèmerait des traces derrière lui... En admettant que cette fois le +criminel ait des complices, ils croiront que le coup est manqué. + +«... Nous allons remonter là-haut pour plus de sûreté, dit le baron.» + +Je commençais à deviner ce qu’il avait l’intention de faire. Nous +revînmes à la terrible carrière, d’où nous ne nous étions pas trop +éloignés. Il poussait de nouveau fortement le malheureux petit cheval, +pour qui c’était décidément une rude journée. Il fallait maintenant ne +pas perdre de temps... Il ne passait d’ordinaire personne sur la route; +mais il pouvait passer quelqu’un ce jour-là. Et justement, comme nous +arrivions à la carrière, nous vîmes un chemineau en arrêt auprès de la +voiture royale. Le baron me fit signe de ne pas descendre du petit +tonneau. Il mit simplement son cheval au pas, l’arrêta en arrivant près +du chemineau, et regarda d’un air indifférent tous ces os et ces +morceaux de bois. + +Le chemineau lui dit quelques mots que je ne compris pas, mais dont je +pus, grâce à des gestes de l’homme, reconstituer le sens. Il agita les +deux poings avec la prétention visible d’imiter le galop d’un cheval. +Puis il tourna les mains l’une autour de l’autre, pour donner +l’impression d’une chute finale. Il fit une sorte de moue philosophique +et prit sans transition un ton beaucoup plus apitoyé pour parler de ses +affaires personnelles et de ses embarras financiers, que le baron +soulagea avec empressement par l’offre d’une large pièce blanche. + +Puis nous feignîmes de continuer notre route, au pas, comme des gens qui +font souffler leur cheval. Ce damné chemineau ne s’en allait pas. Il +marchait avec une lenteur! + +Enfin nous le vîmes tourner le coin de la route... + +Notre tâche, assez pénible, allait commencer. + + + + +XIII + + +Nous prîmes d’abord les débris de bois et nous les portâmes dans un +recoin de la carrière, derrière un tas de pierres, qui les dérobait à la +vue des passants. + +Nous roulâmes jusqu’à cet endroit la seule roue qui restât du carrosse +royal. + +Puis il fallut emporter les ossements; il fallut abandonner dans ce coin +de carrière ce qui restait du malheureux roi. Nous n’avions aucun outil +et la terre était trop dure pour que nous puissions donner à ces +misérables restes une sépulture même improvisée. Mais le baron de Herner +n’était pas sentimental. Il avait aimé le roi; ce fut cependant sans +émotion apparente qu’il mania avec moi ces ossements. D’ailleurs, +moi-même qui avais approché le roi, et qui avais été tellement séduit +par lui, j’exécutai ce travail macabre sans autre émotion que celle d’un +dégoût physique, car il restait encore après ces os quelques rognures de +chair que les corbeaux avaient laissées. + +Le baron était désormais d’une tranquillité parfaite. Cette tranquillité +me surprenait. Il ne suffisait pas d’avoir pris l’audacieuse résolution +qu’il avait adoptée. Il me semblait que ce plan téméraire était +difficile à exécuter. Ce mensonge pouvait durer deux mois, six mois, +mais il arriverait bien un moment où l’on s’étonnerait de cette absence +prolongée... Il voulait d’abord rester au pouvoir suffisamment de temps +pour consolider son œuvre. Après, il s’occuperait de la suite. Je crois +qu’il pensait qu’il serait toujours temps de faire mourir le roi +_officiellement_... Un souverain, comme jadis Louis II de Bavière, +pouvait trouver la mort dans une partie de bateau... Mais d’ici là, le +baron de Herner, seul maître du pouvoir, aurait dicté au Parlement les +lois nécessaires, les lois de justice, les organisations militaires +nouvelles. Il pourrait même modifier la constitution du Bergensland en +ce qui concernait les familles régnantes, prévoir l’éventualité d’une +régence, et l’interdire par avance aux princesses de famille étrangère, +de façon à écarter définitivement du pouvoir cette princesse bavaroise +et la séquelle ennemie qui l’entourait. + +Le baron était tout entier à cette confiance exagérée que l’on éprouve +quand on a échappé par son propre effort à un danger qui vous avait +fortement effrayé. Il n’était pas loin de se croire invincible et +invulnérable. + +Nous étions remontés en voiture. Il fouettait le cheval et le stimulait +de la voix avec bonne humeur. Et vraiment les gens qui nous auraient +rencontrés n’auraient pas pu, en nous voyant, soupçonner ce que nous +venions de faire. Nous avions l’air de deux bons amis en promenade +d’agrément. + +Comme nous passions devant l’auberge, le baron se sentit pris d’une +belle fringale. Il mit pied à terre et se fit servir tout ce qu’on put +trouver dans la cuisine, du saucisson et une omelette au lard. + + + + +XIV + + +Par bonheur, le cocher Hofman, célibataire, ne laissait pas après lui +une famille que sa disparition pût inquiéter. On prévint tout de suite +les gens du château que Sa Majesté serait absente pour un long mois. Le +ministre laissa entendre à ses collègues du cabinet qu’il connaissait la +retraite du roi, que Sa Majesté lui avait à lui seul révélée... Il +voulait se réserver, au cas où surgirait une difficulté inopinée, la +faculté de pouvoir aller, soi-disant, trouver le roi dans cette retraite +mystérieuse, et de rapporter sa décision. Il avait pour les cas graves +quelques blancs-seings du roi dont il pouvait faire usage; je crois +d’ailleurs qu’au point où il en était arrivé, la perspective de +commettre un faux ne l’eût pas effrayé. + +Dès le soir même, il me fit venir chez lui et travailla avec moi à cette +loi de procédure qu’il était très pressé de faire voter par le +Parlement. C’était une simple question de travail matériel et de +formalités, car les représentants du peuple, pour une forte majorité, +étaient entièrement au service de Herner. + +Nous travaillâmes jusqu’à une heure assez avancée. Ma nuit précédente et +ma journée avaient été très dures; mais je ne sentais aucune fatigue. +J’étais trop surexcité pour dormir; ce travail que nous fîmes ensemble +nous calma tous les deux. Ce fut lui le premier qui se sentit las. Il me +dit d’aller me coucher. Au moment de nous quitter, il me serra la main +comme à son ordinaire. Puis il parut se souvenir des événements de la +journée, et il me donna sur l’épaule une tape plus amicale... mais qui +n’était pas spontanée, et je sentis que cette forte association, +qu’avait créée entre nous cette grave journée, n’était peut-être pas une +union véritable; nous ne nous quittions pas comme des amis, mais comme +des complices. + +Le lendemain, je reçus la visite de Tolberg, qui voulait savoir si +j’avais parlé au roi. Je lui dis, sans trop de gêne, que le roi était +parti pour un temps indéterminé. Ce qui me rendait ce mensonge assez +facile, c’est que j’y étais absolument obligé. + +--Alors je n’ai plus aucun espoir, dit Tolberg, d’un air de détresse. La +demande de divorce doit passer d’ici très peu de temps au tribunal +suprême. Si elle n’y arrive pas avec un avis favorable du roi, elle sera +rejetée; le ministre leur fera connaître l’avis du gouvernement, et si +même, par esprit de justice, ils passaient outre et l’acceptaient, +Herner ferait agir le prêtre. Il n’y a plus aucun espoir d’arriver à +notre but en suivant les formes régulières. Perdu pour perdu, +j’essaierai d’autres moyens... Vous savez que tout un parti s’est formé +contre le premier ministre. Ce parti s’était flatté d’agir sur l’esprit +du roi et de ruiner la faveur de Herner. Mais notre souverain ne +gouverne plus. Vous voyez qu’il choisit le moment où la situation est +très critique à l’intérieur pour disparaître tout à coup. Puisque nous +ne pouvons plus compter sur lui pour défendre le droit, nous compterons +désormais sur nous-mêmes... + +Je ne demandais qu’à ne pas recevoir les confidences de Tolberg. Ma +situation était déjà compliquée. Mais les gens avaient décidément en moi +une confiance intarissable. + +--On conspire sérieusement contre Herner, me dit Tolberg en baissant la +voix. Nous avons déjà avec nous plusieurs officiers de la garnison de +Schoenburg. Le départ du roi peut très bien activer les choses. Il nous +permettra de dissiper les hésitations de quelques personnes +d’importance, qui voulaient bien marcher contre le premier ministre, et +qui n’auraient jamais pris les armes contre le roi. Car vous ne vous y +trompez pas, Humbert, l’absence du roi dans les circonstances présentes +produira certainement un très mauvais effet. + +Je ne pouvais pas arrêter Tolberg dans ses indiscrétions, et lui dire +que le fait de savoir tout ce dont il m’instruisait allait rendre assez +fausse ma situation auprès du premier ministre. Je ne devais ni ne +pouvais révéler les liens d’intimité forcée qui existaient entre Herner +et moi. Je laissai donc parler le jeune diplomate, en me disant que je +me souviendrais le moins possible de tout ce qu’il me racontait là. + +--Nous aurons avec nous la princesse Elsa, continua Tolberg. Elle est +assez populaire à Schoenburg. Le prince Henry, son défunt mari, le frère +du roi, était très aimé du peuple, et l’on sait qu’elle a très bien +élevé ses deux enfants... Mais j’allais oublier de vous dire pourquoi +surtout j’étais venu ce matin. Bertha est de nouveau installée chez +elle. Elle veut que, toute affaire cessante, vous veniez dîner ce soir +avec nous. + +Je pensai que je les étonnerais beaucoup en refusant, et je promis à +Tolberg de venir, tout en me disant à part moi que j’enverrais un +contre-ordre. + +Je considérais toujours que mon intimité avec ce couple était une sorte +de trahison à l’égard de Herner. N’avais-je pas encore moins le droit de +le trahir, depuis qu’il m’avait associé à son terrible secret? Agacé de +ces complications, j’eus presque envie d’envoyer tout le monde promener, +et de retourner à Paris... Ce n’étaient pas des velléités bien +sérieuses. Non seulement je n’en fis rien, mais je n’envoyai même pas de +contre-ordre à Bertha, et je me rendis tout de même chez elle, au mépris +de toute autre considération, simplement parce que je m’ennuyais et que +c’était un plaisir pour moi de dîner en compagnie de mon ami et de cette +jolie femme. + +J’avais revu le baron de Herner dans la matinée. Il paraissait fatigué +cette fois. L’après-midi, il ne vint pas au palais. Il avait fait venir +chez lui deux magistrats avec qui il rédigeait en termes juridiques son +fameux projet de loi. Moi, mon travail d’analyse terminé, j’étais allé +me promener au Jardin des Plantes. Je m’ennuyais. Le chef d’orchestre +était parti la veille pour Vienne. Peut-être la dame de Leipzig +était-elle à son hôtel. Je m’y rendis, en me répétant que c’était +absurde, que j’allais encore me lancer dans une histoire stupide, que le +meilleur qui pouvait m’arriver était qu’elle ne fût plus là. Elle +n’était plus là, hélas! et je n’eus pas la force de m’en féliciter. + +Après une heure passée au Jardin des Plantes, je revins me promener dans +la rue de la Paix, avec l’espoir secret de retrouver le capitaine de +Lincke, le neveu du premier ministre, celui qui connaissait une nommée +Irma. Mais le capitaine ne devait pas être revenu de permission. Il +n’était pas à la terrasse de la Grande-Taverne, ni au café Grinzel où se +réunissaient habituellement les officiers. + +Il y avait au palais une magnifique bibliothèque remplie de ces +chefs-d’œuvre des temps passés que je connaissais si mal. Je m’étais dit +bien des fois: «Si j’ai une journée de libre, je viendrai me plonger là +dedans.» Je fis quelques pas timides vers le palais, puis je +m’arrêtai... «Non, ça ne vaut plus la peine, il est trop tard.» + +Mon maître, le baron de Herner, était le véritable roi de Schoenburg, et +je détenais en somme une partie de sa puissance, puisque je connaissais +son secret. Et je me trouvais triste et sans ressources morales dans les +rues de cette ville que je pouvais considérer comme m’appartenant un +peu. C’est ce jour-là que je me blasai pour jamais sur les charmes du +pouvoir. + +Je vis enfin qu’il était six heures et demie et que je pouvais me +rendre, en marchant doucement, chez Bertha, où l’on m’attendait vers +sept heures. Il fallait traverser la longue promenade publique, où trois +fois par semaine la musique de la garde venait jouir à cinq heures. La +musique était partie; mais on n’avait pas encore retiré les chaises. Des +enfants s’y étaient installés et imitaient les musiciens en jouant de la +trompette dans leurs poings, pendant qu’un autre enfant, debout au +milieu du cercle, battait la mesure avec un bâton de cerceau. Je les +regardai un instant avec l’intérêt lassé que j’étais disposé à accorder +ce jour-là à n’importe quel spectacle, quand je sentis qu’on me touchait +le bras... Je vis alors une femme, aux traits fatigués, mais dont le +regard profond m’impressionna. + +--C’est bien monsieur Humbert? me dit-elle... Cet enfant que voici, le +fils de la concierge du palais, vous a désigné à moi. Je vous cherche +depuis trois heures et je désespérais de vous trouver. + +Elle me fit signe de venir un peu à l’écart. + +--Excusez-moi d’arriver brusquement ainsi. Vous ne me connaissez pas, +mais moi je sais qui vous êtes... Le roi m’a souvent parlé de vous... Je +suis affolée depuis hier. J’attendais le roi hier à déjeuner, et il +n’est pas venu. J’ai passé une journée abominable... sans personne à qui +me confier. Ma jeune sœur, qui habite le château de Reinig, est partie +précisément en Angleterre avant-hier avec le Comte de Herrenstein, le +seul ami que j’aie en dehors du roi. Je leur ai envoyé une dépêche. Mais +je n’étais pas sûre de leur itinéraire et je n’ai reçu aucune réponse. +Ce matin je n’ai plus pu y tenir. Je suis arrivée comme une folle au +château royal. Le gardien m’a dit que le roi était parti pour un mois... +deux mois... parti sans me prévenir! Je me suis permis de venir vous +trouver... pardonnez-moi... je suis seule... je me suis permis de venir +vous demander si vous saviez quelque chose... Le roi vous aime beaucoup, +monsieur: peut-être vous a-t-il fait part de ses projets?... + +Je répondis que je ne savais rien et que je croyais que le roi avait dû +s’absenter pour une raison politique, une raison que connaissait sans +doute le premier ministre. + +--Je n’ose pas aller lui parler, dit cette pauvre femme avec angoisse. + +--Je ne pense pas qu’il puisse vous dire quoi que ce soit... C’est +sûrement un motif grave qui a déterminé le roi à s’absenter si vite... + +--Et sans me prévenir! Non, je ne puis concevoir qu’il ne m’ait pas +prévenue! + +--Peut-être a-t-il chargé le ministre de vous faire dire quelque chose; +et le ministre, qui, je le sais, a de gros soucis, a-t-il négligé de +s’acquitter tout de suite de la commission... + +Je disais ce que je pouvais pour la rassurer. Je lui conseillai d’aller +même voir le ministre au palais le lendemain. D’ici là, je me proposai +de prévenir le baron de Herner, qui saurait bien imaginer un faux +message du roi pour la rassurer, et arrêter en même temps ses +investigations. Car il semblait impossible à cette pauvre femme que le +roi pût la quitter ainsi, et la première idée qui lui était venue, en ne +le voyant plus, fut qu’il avait été victime d’un accident. Il valait +mieux que son esprit ne s’arrêtât pas plus longtemps à une telle +hypothèse. + +--Je regrette vivement, lui dis-je, de ne pas pouvoir rester avec vous; +mais je suis attendu. Est-ce que vous allez de ce côté? + +Elle me répondit qu’elle allait n’importe où, qu’elle passerait la nuit +dans un hôtel quelconque, et qu’elle attendrait fiévreusement le +lendemain et l’heure d’aller voir le ministre. + +Je connaissais à peine cette femme; mais je la connaissais assez pour +que l’idée qu’elle allait passer une nuit d’angoisse me fût +insupportable. + +--Le roi a chargé le ministre de vous prévenir, lui dis-je. Je puis vous +le dire tout de suite. Le ministre m’en avait parlé à moi, et c’est moi, +sans doute, qu’il vous aurait envoyé. Je ne devrais pas vous dire cela; +mais je vous vois si anxieuse que je crois pouvoir prendre sur moi de +devancer l’ordre qu’on me donnera... + +Elle me remercia et je sentis qu’elle était un peu soulagée. Mais quel +soulagement passager! Et je me disais qu’avant trois mois celui qu’elle +aimait _mourrait_ pour elle et pour les autres. + +Comme elle était exténuée, je lui offris mon bras. Je la regardai à la +dérobée. C’était presque une vieille femme. Son visage n’avait plus +d’éclat, mais ses yeux étaient restés admirables. Il y avait dans +l’expression de cette figure fine une telle douceur, une faiblesse si +éternelle, que l’idée qu’elle pût souffrir vous était tout de suite +intolérable. + +Elle me dit qu’elle connaissait quelques personnes à Schoenburg, mais +qu’elle n’irait certainement pas les voir. Elle me parlait avec un +parfait abandon, comme si nous nous étions toujours connus. + +Elle me dit encore qu’elle me reverrait le lendemain au palais, et me +fit promettre d’aller la voir chez elle, à son château de Kreuzach. + +J’étais arrivé devant chez Bertha; mais je fis encore quelques pas avec +la maîtresse du roi pour la mettre sur le chemin du Grand-Quai, où il y +avait des hôtels convenables. + + + + +XV + + +Quand j’arrivai chez Bertha, je la trouvai avec Tolberg et un monsieur +pesant qui ressemblait beaucoup à certain gros vieillard que j’avais eu +jadis comme professeur de mathématiques. Ce monsieur, qui marchait avec +une certaine difficulté, était un colonel de chevau-légers, en garnison +à Schoenburg. Je compris tout de suite qu’il faisait partie de la +conspiration. Tolberg se hâta de me présenter comme un homme sûr. Il dit +que j’étais secrétaire du premier ministre, mais que l’on pouvait se +fier à moi. Très gêné, je crus nécessaire de faire une déclaration un +peu émue, où je disais que mon ami Tolberg me connaissait assez pour +savoir que je ne les trahirais point, mais qu’en aucun cas je ne pouvais +les seconder. Ma qualité d’étranger... et je ne voulais pas non plus +jouer un rôle de traître. Et puis le premier ministre n’avait jamais eu +à mon égard de mauvais procédés. + +Cette déclaration produisit un certain froid. Au bout d’un instant +Bertha dit: «C’est très compréhensible.» Tolberg balbutia quelques mots +dans le même sens. Quant au colonel, il finit aussi par approuver après +quelques instants, en donnant toutefois à mes paroles un sens un peu +moins noble que celui que je désirais leur voir attribuer. + +--Oui, c’est bien naturel, un étranger n’a pas besoin de courir tous les +risques qui nous menacent, pour une affaire qui naturellement ne lui +tient pas à cœur comme à nous. + +Tolberg m’en voulait de s’être lui-même un peu trop avancé, en +promettant à la conjuration mon concours. Seulement, il n’était pas +homme «à bouder». Il détestait être en froid avec ses amis. Et sa bonne +humeur un peu forcée devint au bout d’un instant une cordialité +véritable. Bertha, avec plus de grâce encore, s’ingénia à être aimable +et y réussit si bien que, bientôt à nouveau conquis par elle, je +m’efforçais de noircir dans mon esprit la figure de Herner, et je me +demandais si vraiment il n’y aurait pas à le trahir une raison de +justice. Mais je commençais à me connaître, et je savais bien que ces +idées disparaîtraient aussitôt que je me retrouverais en présence du +baron. + +Le colonel, qui n’était pas attaché à moi par les mêmes liens d’amitié, +garda vis-à-vis de moi une grande réserve; il ne fut pas question de la +conspiration et l’on s’abstint de prononcer le nom du premier ministre. +Mais le colonel avait une passion, sa haine du ministre de la Guerre. Il +ne put s’empêcher de parler de M. de Fritz, et je vis clairement quel +mobile l’avait poussé à se mettre du complot. Le général de Fritz était +son camarade de promotion. Une âpre rivalité les avait enfiévrés pendant +toute leur carrière. Un moment, le colonel avait dépassé son émule. Il +avait été attaché à l’ambassade de France. Mais pendant le long séjour +que le colonel avait fait à Paris, de Fritz avait intrigué. Il s’était +fait désigner plusieurs fois pour suivre les manœuvres françaises... +Tous deux avaient écrit des ouvrages de tactique, qu’ils réfutaient +mutuellement dans des revues avec tant de férocité qu’ils risquaient de +se démolir l’un l’autre et de ruiner mutuellement leur autorité. +Heureusement, ces articles n’étaient lus que par eux. + +J’écoutai avec tant de bonne volonté les diatribes du colonel et les +histoires interminables destinées à illustrer l’incapacité du ministre +de la Guerre, je prêtai une oreille si complaisante à d’oiseuses +anecdotes qu’il avait rapportées de son séjour à Paris, que l’attitude +du gros homme à mon égard changea beaucoup vers la fin du repas. +D’autant que pour suivre un régime spécial, il buvait sans arrêt un thé +très fort, additionné d’un rhum qui augmentait à vue d’œil son animation +et son expansivité. + +Après le dîner, on passa dans un petit fumoir. Tolberg et le tacticien +se mirent un peu à l’écart, et je pus causer avec Bertha, qui me parla +de Herner. + +L’amour du premier ministre était surtout fait de dépit. Cet homme +puissant s’était exaspéré parce qu’on lui résistait. C’était du moins +l’impression qu’elle avait eue, et qui me semblait assez juste, étant +donné le caractère du premier ministre, qui ne m’avait jamais paru +troublé par le souvenir d’une femme. + +Bertha occupait à Schoenburg une sorte de pied-à-terre. Elle habitait +d’ordinaire dans le château de son mari. Et ses façons discrètes et +familières avec Tolberg, l’espèce de tranquillité confiante qui les +unissait, me faisaient croire qu’il y avait entre eux une intimité +complète. + +Nous autres Français, nous nous posons toujours ces questions, avec nos +habitudes de curiosité libertine. Mais il est rare que nous sachions à +quoi nous en tenir, parce que nous n’examinons pas avec assez de +désintéressement les sujets ainsi mis en observation. Exemple: le désir +de voir un mari trompé nous fait désirer que «cela soit». Et nous +souhaitons, par contre, que cela ne soit pas, par la crainte jalouse de +savoir un amant heureux. + +Moi, j’étais très content de penser que Bertha et Henry «étaient bien +ensemble», parce que je les aimais beaucoup tous les deux, et parce que +je me disais qu’ils étaient heureux. Et, en même temps, je regrettais +moins de ne pas pouvoir leur venir en aide, en avançant leur mariage; je +pensais en effet que, tout réduit qu’il était par cette contrainte où +ils vivaient, leur bonheur n’en était pas moins considérable. Je +trouvais le jeune homme bien imprudent d’engager sa vie dans une +conspiration qui me paraissait pleine de périls. + +J’entendis bientôt que Bertha partageait mes angoisses, et qu’elle +s’était efforcée de le détourner de ce projet dangereux. Et pourtant +elle se désespérait de ne pas vivre constamment avec lui. + +--Vous ne m’avez jamais vue qu’en sa présence, me dit-elle en souriant. +Il faut me voir quand il n’est pas là. Ce n’est pas une vie. Tout +m’affole, au point que, moi qui l’aime tant, qui sais ce qu’il vaut, qui +connais sa loyauté d’homme et sa fidélité... d’ami, je vais jusqu’à le +soupçonner des trahisons les plus invraisemblables... Mais quand il +n’est pas là, je n’ai pas mon bon sens, je mène une vie absurde, une vie +de cauchemar. + +«... Non, je ne peux plus vivre ainsi. Il m’a souvent proposé de nous en +aller ensemble. Mais de quoi vivrions-nous? Il n’a de ressources que ce +que lui donne sa famille, des gens terribles, d’un rigorisme de vie +indomptable, et qui ne lui enverraient plus rien s’il arrivait un +scandale pareil. Et puis je me dis aussi qu’il ne peut pas sacrifier son +avenir. Vous me répondrez qu’il risque autant en conspirant; je le lui +ai répété maintes fois. Mais il me dit alors que c’est un jeu où il peut +gagner... En somme, quand il n’est pas là, je souffre tant d’être +séparée de lui que je me sens prête à jouer le terrible jeu dont il +parle. Mais quand je l’ai là, près de moi, continua Bertha, je tremble +de peur à l’idée que je peux le perdre...» + +La soirée tirait à sa fin. Le chef militaire de la conspiration n’aimait +pas à se coucher tard. Au moment où il s’en allait, Bertha et Tolberg me +dirent: «Restez encore, vous n’êtes pas pressé...» Tolberg avait d’abord +fait mine de s’en aller avec nous. Je me dis que ma présence lui +fournissait peut-être, vis-à-vis du colonel, un bon prétexte pour rester +encore. + +--Vous voyez, Henry, dit Bertha, votre ami Humbert est de mon avis. Il +pense que c’est une folie de se lancer dans cette conspiration... + +--Mais non, dit Tolberg, ça ne sera pas si dangereux... Nous avons à peu +près renoncé à l’idée d’un coup de force. Nous ne sommes pas assez sûrs +des militaires. Nous nous exposerions à faire battre nos soldats les uns +contre les autres. Une pareille révolution serait très impopulaire. Nous +vivons dans un pays de commerçants tranquilles et d’industriels timorés. +En admettant que nous triomphions, jamais ces gens-là ne seraient de +bons soutiens pour un gouvernement qui les aurait terrorisés... + +«... En somme, l’homme que nous visons, c’est le premier ministre seul. +Celui-là, l’idée de le tuer ne nous effraie pas. Mais il nous semble +inutile, pour l’atteindre et pour le jeter à bas du pouvoir, de +sacrifier la vie d’un tas de braves gens qui n’en peuvent mais. + +«On va tâcher de s’en débarrasser avec une simplicité tout orientale... +J’ai l’air d’être un sauvage, parce que je parle de ces projets de mort +avec une apparence de légèreté. Si j’en parle ainsi, c’est qu’en vérité, +je ne peux pas croire à la réalisation de ces choses barbares et +anormales. Dans les conseils que nous tenons, j’ai toujours, au moment +où ces questions viennent sur le tapis, un petit air détaché, qui, à la +longue, va me faire une réputation de férocité froide. + +--Un beau barbare, dit Bertha, un terrible justicier! Non, je ne crois +pas non plus que vous soyez fait pour conspirer. Vous avez trop de +sagesse. + +--J’ai ce que beaucoup d’autres conjurés n’ont pas, dit Tolberg; j’ai +une conviction... Oui, je crois fermement que la réussite du complot +vous rendra heureuse... Et voilà qui me fournit une bonne raison d’agir, +la meilleure. + +Il s’approcha d’elle si tendrement que je m’avisai tout à coup qu’il +était tard. Je m’apprêtai à prendre congé d’eux... + +--Attendez, je vais avec vous, dit Tolberg, avec un peu d’embarras. + +--Mais non, mon cher. Nous n’allons pas du même côté. + +--Ah! ce Humbert, dit-il en riant, qui ne veut pas être vu en compagnie +d’un conspirateur. + +--C’est vrai que ce n’est pas prudent, dis-je en feignant d’adopter +cette idée. + +--Si vous n’êtes pas trop fatiguée, chère Bertha, nous allons bavarder +un peu. + +--Un quart d’heure, dit Bertha. + +--Pas plus, dit Tolberg. + +Petite comédie charmante, qui ne trompait personne. Mais nous restions +ainsi des gens bien élevés et de bonne tenue. + + + + +XVI + + +Le lendemain, de grand matin, j’attendais le ministre au palais et je le +mettais au courant de mon entrevue avec la maîtresse du roi. + +--Vous la recevrez vous-même, me dit-il, et de ma part, officiellement, +vous lui confirmerez ce que vous lui avez dit hier. Je préfère ne pas la +voir. Elle m’interrogerait. Il lui faudrait des détails complémentaires: +avec moi, elle insisterait. Vous ne saurez, vous, que ce que je vous ai +dit: «Le roi est parti, et des raisons politiques très graves obligent +le premier ministre à taire la raison de son absence.» Ce n’est pas +absolument vraisemblable. Mais nous n’avons pas le choix. Et vous, au +moins, vous n’avez pas d’explications à donner... + +--Vous savez, ajouta Herner avec entrain, que mon projet de loi va très +bien, qu’il est entièrement rédigé, et qu’il sera soumis au Parlement +d’ici quelques jours! + +La maîtresse du roi arriva quelques instants après. Elle fut très déçue +de ne pas voir le premier ministre, de qui elle espérait évidemment +recevoir des détails plus circonstanciés sur l’absence du roi. Elle dut +se contenter de ce que je lui répétai. Je lui promis d’aller la voir le +plus tôt que je pourrais à Kreuzach, et de la mettre au courant de tout +ce que j’aurais appris. + +--Peut-être vais-je trouver une lettre en rentrant, me dit-elle. + +--C’est possible... Mais n’ayez pas de déception si vous n’en avez pas. +Car j’ai bien l’impression que les intérêts auxquels le roi obéit sont +supérieurs aux siens propres, et à toute considération. Il faut +évidemment qu’il garde un silence absolu sur tout ce qui concerne ce +voyage. Il ne veut pas qu’on sache où il se trouve, et même la poste +n’est pas tout à fait sûre. Il est donc infiniment probable que toutes +les nouvelles du roi vous arriveront par l’intermédiaire du premier +ministre. Comme il ne m’a rien remis pour vous ce matin, il est à peu +près certain qu’il n’est rien arrivé entre ses mains; il faut donc +encore prendre patience. Soyez certaine que s’il arrive quelque chose, +je ne serai pas long à vous en avertir. + +Elle partit sur ces mots. Quelques instants après, comme je rêvais, le +front appuyé contre la fenêtre, je la regardai traverser la cour. Je me +rendis compte, bien que je ne l’eusse pas connue avant, qu’elle avait +vieilli considérablement depuis le départ du roi. + +Ce n’était pas seulement la souffrance; c’était qu’elle n’était plus +soutenue, maintenant qu’il n’était plus là, par cette surveillance +désespérée d’une femme qui ne veut pas changer. Lui parti, elle s’était +affaissée tout à coup. Et, toute en noir au milieu de la cour, elle +avait plutôt l’air de porter le deuil d’un fils que celui d’un amant. + +J’allai rendre compte au baron de tout ce qui s’était dit dans cette +visite. Il m’écouta avec une espèce d’air méchant qu’il avait +quelquefois, et qui m’était odieux. C’est dans ces moments que je me +disais: «Je vais, sans me presser, prendre mes dispositions pour rentrer +à Paris. Je ne veux plus lier partie avec cet homme-là.» + +Depuis la mort du roi, je n’étais pas retourné à la table de +l’intendant. La vie du palais, une petite vie paisible et bien réglée, +s’y poursuivait avec les mêmes rites. Ce jour-là, cependant, il y avait +deux convives supplémentaires, et deux convives de marque. C’étaient les +deux élèves de Bölmöller, les deux neveux du roi, et je me pris à penser +que l’aîné, âgé de quatorze ans, était, sans qu’aucun de ces gens s’en +doutât, le véritable roi du pays. + +Je n’avais jamais vu les deux jeunes princes, ni la fameuse princesse +Elsa qui habitait d’ailleurs en dehors de Schoenburg, à deux lieues de +la ville. Les deux enfants étaient pâles et blonds. Ils étaient habillés +à la mode anglaise, avec de grands cols blancs, de courtes vestes noires +et des pantalons gris. Je crus comprendre qu’on avait dû d’abord les +servir à une table séparée, mais qu’ils avaient demandé à manger avec +tout le monde; ce qui avait amené un bouleversement dans le placement +des convives. Du coup, la femme du second gentilhomme de chambre, la +fille de l’usinier, en était devenue muette. Le chevalier Finck +déployait toutes ses grâces pour éblouir les petits garçons. Quant au +vieil écuyer, dont les aïeux, depuis plusieurs siècles, avaient mis en +selle tous les princes du sang, il était tout ragaillardi par la +présence de ces Altesses royales. Il était malheureusement le dernier de +cette lignée de cavaliers, et il s’abstenait de parler d’un fils indigne +établi pharmacien à Varsovie. Mais il recevait cependant par la poste +des paquets mystérieux, et des poches profondes de sa culotte de peau de +daim, il tirait, pour en faire hommage aux chevaux du roi, +d’inépuisables réserves de boules de gomme. + +Bölmöller ne manquait pas, pour affirmer son autorité de précepteur, de +dire à ses nobles élèves: «Cet après-midi, il faut que nous fassions +ceci... ou que nous allions là...» Mais les jeunes princes, complètement +indifférents à ses paroles, semblaient ne pas se douter qu’il existât de +par le monde un individu du nom de Bölmöller. + +Les deux jeunes gens, après le déjeuner, s’approchèrent de moi, et +entamèrent une conversation. Ils parlaient le français difficilement; +mais je connaissais assez leur professeur pour les excuser d’avance. + +Ils me posèrent des quantités de questions sur la tour Eiffel, sur la +vitesse des automobiles, sur les différents uniformes de l’armée +française. + +Le plus jeune, le prince Frédéric-Georges, me demanda si j’avais des +timbres français de l’Empire. Il avait la même passion que mon valet de +chambre. Puis le prince Frédéric, l’aîné, après s’être recueilli comme +pour un grand effort, me dit, tout d’une traite, cette longue phrase: +«Vous nous ferez l’amitié de venir déjeuner au château. La princesse, +notre mère, aura plaisir à faire votre connaissance...» Puis il +s’arrêta, tout essoufflé. + +Je les remerciai et promis d’aller les voir. Ensuite, après avoir +recueilli protocolairement les salutations des personnes qui se +trouvaient là, ils sortirent, et je les vis traverser la cour l’instant +d’après, à grandes enjambées athlétiques, tandis que Bölmöller, qui +trottait derrière eux à petits pas, se donnait l’allure d’un homme +pressé, pour ne pas avoir l’air de leur courir après. + +Je pris l’habitude, tous ces jours-là, de revenir à la table de +l’intendant, où je trouvais une bonne petite tranquillité de pension de +famille. J’entendais parler ces gens sans trop les comprendre. C’était +distrayant et ce n’était pas fatigant. Ma vie était confortable. Je +passais mes matinées dans un bureau clair qui donnait sur la cour et qui +était attenant à une spacieuse bibliothèque, dont les grandes fenêtres +ouvraient sur le magnifique parc du château. Si l’on m’avait décrit à +Paris cette existence et ce décor, j’en aurais été enthousiasmé, et je +n’eusse rien rêvé de plus tentant qu’une telle vie, au milieu de +richesses intellectuelles admirables et d’une somptueuse verdure. Or, je +m’ennuyais mortellement. Mes journées étaient interminables. J’avais +cru, au moment de la mort du roi, et du mensonge de Herner, que mon +existence allait être bouleversée. Et maintenant, il me semblait que +rien ne s’était passé. Et je n’avais même plus l’impression que le roi +était mort. La fiction créée par Herner avait pris pour moi tout +l’aspect d’une réalité. + +Un matin, j’étais dans mon cabinet en train de parcourir les journaux de +Paris et je songeais, tout en lisant, que j’étais malheureux sans avoir, +en réalité, de sérieuses raisons de l’être. Or, je l’avais déjà +constaté, le sort n’aime pas que nous nous attristions pour des choses +aussi imprécises. Il nous envoie dans ce cas un bon sujet d’alarmes, +bien positif et bien sérieux pour que nous ne perdions pas notre temps à +être ennuyés pour rien. + + + + +XVII + + +Tolberg entra, presque sans frapper. Il était affairé, plutôt que +soucieux. Il s’assit près de mon bureau, me tendit la main, et me dit +sans préambule: + +--J’ai quelque chose de très grave à vous confier. Les événements ont +marché depuis que nous nous sommes vus. L’attentat contre... est décidé. +C’est aujourd’hui, ce soir, qu’il doit se produire. Nous avons pensé +qu’il fallait profiter de la présence des réfugiés russes à Schoenburg +pour exécuter ce que nous avons projeté. On mettra cette histoire sur +leur compte, et les gens du complot ne seront pas inquiétés. Cette +combinaison manque un peu d’élégance. Elle n’en a pas moins été adoptée +par nos conjurés, qui ne sont pas tous courageux. + +«Il se peut très bien que je sois désigné pour lancer la bombe. Le +tirage au sort a lieu tout à l’heure et nous ne sommes que six qui +tirons. Il s’agit de savoir qui se postera sur la route de Boern. C’est +là que le ministre passera vers sept heures. Dans l’hypothèse où ce +serait moi qui serais désigné, j’ai voulu vous prévenir et vous remettre +cette lettre fermée, où vous verrez quelques instructions... + +--Ainsi, c’est donc vrai? lui dis-je. Ces résolutions barbares +auxquelles vous ne pouviez croire... + +--J’y crois encore à peine maintenant. Pourtant j’ai pas mal de chances +d’être choisi. Un numéro sur six. Aux petits chevaux, où j’ai souvent +joué, j’avais une chance sur neuf de gagner, en misant sur les numéros +pleins. Et il m’est arrivé quatre ou cinq fois de gagner du premier coup +en entrant dans la salle de jeu. Ici, mes chances sont encore plus +fortes... Une chance sur six d’être chargé de tuer quelqu’un... Et +pourtant je n’y crois toujours pas. C’est par un effort de raison que +j’ai pris ces quelques dispositions que je suis venu vous communiquer. + +«S’il m’arrive malheur, je vous prie d’ouvrir cette lettre... Vous +voyez, je ne peux pas m’empêcher d’avoir envie de rire, en vous disant +ces choses graves, et dont la solennité, malgré moi, me paraît absurde +et enfantine. + +--Et à quelle heure saurez-vous si vous êtes désigné? + +--Tout de suite; mais vous avez l’air, vous, de croire que «c’est +arrivé»? + +--Prévenez-moi aussitôt que vous le saurez, pour que je sache à quoi +m’en tenir. Je rirai plus volontiers avec vous si vous n’êtes plus en +jeu. + +--Une fois que je ne serai plus en jeu, dit Tolberg, je serai plus +sérieux. Car, au fond, que ce soit moi ou un autre qui agisse, à ce +moment, l’assassinat sera en train... Quelque noble nom qu’on donne à de +tels actes, il s’agit d’un assassinat... Et, c’est ce qui fait que j’ai +tout de même une petite peur d’être choisi. N’y pensons pas, et allons +tirer au sort. + +Le baron de Herner ne devait pas venir ce matin-là. Il y avait conseil +de cabinet, et les ministres s’étaient réunis chez Von Müllen, qui +souffrait d’une attaque de goutte. Je pus donc sortir de mon bureau avec +Tolberg, et traverser la cour avec lui. Je l’accompagnai jusqu’à la +porte d’entrée, et je lui fis promettre de venir me prévenir tout de +suite, aussitôt qu’il saurait à quoi s’en tenir. Puis je remontai dans +ma chambre, pour mettre en lieu sûr, dans un petit coffret que j’avais, +le pli que le jeune comte m’avait confié. + +Je déjeunai ce jour-là à la terrasse de la Grande-Taverne. Il fut +convenu que Tolberg, dès qu’il aurait du nouveau viendrait me le dire en +passant. J’étais installé devant ma table depuis un quart d’heure, et +mon déjeuner tirait à sa fin, quand j’aperçus la tête fine et blonde de +mon ami. Il fut quelque temps sans me voir, et il me sembla tout de +suite, d’après son air, qu’il n’avait rien à m’annoncer de ce que je +craignais. Pourtant je pouvais me tromper et précisément cet air-là... A +ce moment, ses yeux rencontrèrent les miens et il me fit tout de suite +de la tête un petit _non_ rassurant. + +Puis il vint jusqu’à ma table. Je n’avais pas de voisins immédiats, et +il n’était pas obligé de me parler tout bas. + +--Eh bien! Voilà! ce n’est pas moi! et je n’en suis pas fâché... J’ai eu +une petite émotion quand on a mis la main dans le chapeau pour tirer le +nom. Mais je n’étais pas le plus ému. Il me restait assez de sang-froid +pour regarder les autres. A part un préparateur de chimie, qui a +fabriqué l’engin, et qui est une espèce d’illuminé, mes compagnons +montraient des pâleurs impressionnantes, ou des sourires forcés qui +n’étaient pas beaux à voir. Celui dont le nom a été tiré était +précisément un de ceux qui souriaient ainsi. Quand on a dit son nom, il +nous a regardés d’un air égaré, en souriant davantage... Je ne crois pas +que l’engin soit en de bonnes mains. Sur ces six hommes, il y en avait +au moins trois qui n’étaient pas courageux, et qui sont venus là avec +une confiance de joueurs, en comptant que le sort ne les désignerait +pas. + +--Dans ces conditions, dis-je à Tolberg, je puis vous rendre le pli que +vous m’avez confié. Mais je l’ai mis dans ma chambre en lieu sûr. J’irai +vous le rapporter cet après-midi. + +--Non, dit Tolberg, gardez-le. Toutes ces histoires-là ne sont pas +finies. Le coup d’aujourd’hui manquera peut-être. Et je peux être +désigné demain pour une autre affaire. Si je suis désigné à +l’improviste, je pourrais très bien n’avoir pas le temps nécessaire pour +vous porter ça. Et je suis plus tranquille de le savoir ainsi entre vos +mains. Sur ce je vais aller faire une surprise à mon amie qui ne +m’attendait pas à déjeuner. Bien entendu, elle ne savait rien de tout ce +qui se passait ce matin. Et, comme je ne suis pas très sûr de mon +courage, j’avais prévu l’éventualité où je serais désigné, et je ne +voulais pas être obligé d’aller déjeuner avec elle avec ce petit secret +sur le cœur. + +Nous nous serrâmes la main. Je terminai rapidement mon déjeuner, et je +rentrai au palais, où m’attendait mon travail d’analyse, que la visite +de Tolberg m’avait empêché de finir le matin. + +En rentrant, je trouvai sur la table un mot du premier ministre. Il +avait reçu des nouvelles de France, au sujet de la petite affaire +coloniale qui divisait le Bergensland et le gouvernement français. Il y +avait une réponse à préparer, et le ministre me recommandait de +l’attendre au palais dans l’après-midi. Alors je pensai à ce que m’avait +appris Tolberg. Jusqu’à ce moment, je n’avais été préoccupé que du sort +de mon ami. Maintenant que le tirage au sort l’avait mis hors d’affaire, +je pensai tout à coup que la vie de Herner était menacée, que je le +savais, que j’allais passer l’après-midi avec cet homme, et que je ne +lui dirais rien... + +Je n’avais pas le droit de parler, la confiance de Tolberg m’avais mis +en possession de ce secret: il fallait le garder pour moi comme un +confesseur. + +Et, d’autre part, c’était un peu ma faute si Tolberg avait eu la +légèreté de me le confier. Je ne lui avais jamais dit exactement quels +étaient mes rapports avec le ministre. Je lui avais toujours parlé en +termes défavorables de son ennemi... Ce n’était pas par duplicité; mais +vraiment, quand je me trouvais avec Tolberg et Bertha, je pensais +toujours, et de très bonne foi, beaucoup de mal de Herner. + +Après tout, mon devoir était bien simple et ne souffrait pas la +discussion. Il m’était interdit de parler; je n’avais rien entendu; je +ne savais rien... C’était une dure épreuve à passer, mais il fallait la +subir. + +Si je parlais, Tolberg avait, de mon fait, les torts les plus graves +envers son parti. En se confiant à moi, il avait commis une imprudence +qui était presque une trahison. Cette imprudence, c’est moi qui l’avais +provoquée. Mon ami, à mes yeux, pour moi qui savais bien ce qui s’était +passé, n’avait eu d’autre tort que d’avoir en moi une confiance +excessive. Est-ce que je pouvais trahir cette confiance. + +Quand Herner arriva, la paix s’était faite en moi. Je n’avais plus +aucune hésitation sur la conduite à tenir. Un événement fortuit m’avait +mis en possession d’un secret que, sous aucun prétexte, je n’avais le +droit de livrer. De même, quelque temps auparavant, le ministre lui-même +m’avait confié un secret très grave, et je savais bien que ce secret +était en sûreté absolue!... Tant pis pour cet homme, après tout! C’était +dans la vie un terrible joueur. Il faisait des coups audacieux. Il avait +une politique dangereuse, dont il subissait tous les risques. Et puis, +toutes ces affaires-là ne me regardaient pas. J’étais un étranger, je +n’avais qu’à laisser ces gens s’égorger entre eux, et à ne pas m’en +mêler. + +Herner était assis à son bureau. Il m’avait dit: «Je vais, au sujet de +cette réponse, jeter sur le papier quelques idées qui me sont venues en +route. Nous reprendrons cela ensemble, et nous verrons s’il y a quelque +chose à en tirer.» + +Je le regardai écrire. Je pensais qu’il allait mourir, que je le savais +et que je ne ferais rien pour empêcher cela. Jamais il ne m’avait paru +si intelligent, si brillamment doué que ce jour-là. Il s’arrêtait par +moments d’écrire et regardait fixement devant lui. Et je sentais en lui +une puissance exceptionnelle de réflexion. Il donnait l’impression d’une +vitalité d’esprit intense. Et je pensais: «Tout cela va s’arrêter, va +être détruit. Cette chose mystérieuse, la vie humaine, qui vient d’on ne +sait où, nous allons la supprimer, et en faire nous ne savons quoi.» + +Je me dis avec beaucoup de force: «Cet homme de valeur est un homme +malfaisant. Il gêne d’autres êtres: il fera périr d’autres êtres; c’est +lui qui a tué le soldat Hassen, en somme... puisque le roi voulait le +gracier, et que lui, Herner, n’a pas voulu. + +«Mais ce soldat Hassen, il ne le connaissait pas. Il n’avait contre lui +aucune haine personnelle. S’il l’a tué, c’est qu’il pensait que sa mort +était nécessaire. + +«Moi, je pense que l’on n’a pas le droit de tuer--pour quelque raison +que ce soit. + +«Oui, mais si l’on n’a pas le droit de tuer le soldat Hassen, on n’a pas +non plus le droit de tuer le ministre Herner. + +«Le ministre Herner, qui est un homme dont je connais la haute valeur, a +pris sur lui de laisser tuer le soldat Hassen, et je l’ai désapprouvé. +Aujourd’hui, c’est moi qui vais laisser tuer le ministre Herner. Et par +qui est-il condamné? + +«Par une bande de mécontents, par ce faible et charmant Tolberg, qui +s’est laissé entraîner dans cette affaire, et qui d’ailleurs poursuit la +ruine du ministre pour la satisfaction d’intérêts privés. Herner est +condamné par ce gros professeur de stratégie, cette solennelle nullité, +que son ambition déçue et sa haine personnelle du ministre de Fritz ont +amené à conspirer.» + +Et je pensais à ces hommes tremblants et lâches, qui tiraient au sort +dans un chapeau. C’était de ces gens-là que j’étais le complice, puisque +je laissais leur crime s’accomplir... + +Mais je pensais aussi à ce chimiste ardent dont m’avait parlé Tolberg. + +Celui-là n’était pas poussé par un bas intérêt, et il y avait sans doute +encore dans le parti d’autres hommes honnêtes et réfléchis qui avaient +jugé, dans leur conscience, que la mort de ce ministre autoritaire était +utile à l’État et à l’humanité, que cette mort servirait d’exemple à +d’autres despotes, et que, grâce à ce sacrifice humain, nécessaire, on +éviterait à beaucoup d’autres malheureux le sort du soldat Hassen. + +En somme, ce n’était pas seulement quelques mécontents médiocres que je +trahirais, c’étaient ces citoyens libertaires qui, pour des raisons que +je ne connaissais pas, et que je n’avais pas à connaître, avaient décidé +la mort du ministre Herner. + +Je ne pouvais pas trahir ces gens-là. Je ne pouvais pas trahir mon ami +Tolberg... Ces raisonnements me semblaient irréfutables. Cependant, +quand le ministre se leva et me dit: «Je vois que cette réponse est plus +difficile que je ne pensais. Nous l’écrirons demain; il se fait tard; il +faut que j’aille dîner à la campagne, chez ma mère», quand il se dirigea +vers la porte, je me levai aussi, déterminé à sauver cet homme, en dépit +de tous les raisonnements et de tous les devoirs, simplement parce que +j’avais sa vie entre les mains, et que je ne voulais pas le laisser +mourir. + + + + +XVIII + + +Il fallait empêcher Herner de s’en aller sur cette route où l’attendait +l’assassin. Mais quel moyen employer? Je ne savais qu’inventer, et le +temps pressait; la voiture du ministre était dans la cour. Allons! +Allons! il n’y avait pas à chercher de petites ruses, à lui demander, +par exemple, de prendre un autre chemin pour me conduire à tel endroit +où soi-disant j’étais obligé d’aller. Je ne connaissais pas assez la +topographie du pays pour trouver sur-le-champ ce prétexte, d’ailleurs +bien misérable. Et puis, à supposer que le ministre évitât la mort à +l’aller, il était probable que l’homme embusqué l’attendrait au +retour... Ou bien le coup recommencerait le lendemain... Non, puisque +j’avais décidé de le sauver, il fallait le sauver tout à fait. + +Pourquoi avais-je trahi les conjurés? Car, en somme, je les trahissais. +Était-ce pour m’épargner un moment douloureux? Non, c’était pour sauver +la vie d’un homme. Je me répétais donc qu’il fallait le sauver tout à +fait. + +Je descendais l’escalier avec lui, affolé de ne rien trouver pour le +retenir. C’est ce désarroi qui me fit brusquer les choses et m’amena à +en dire plus que je n’aurais voulu. + +Comme il arrivait dans le vestibule d’entrée, je lui touchai le bras... + +--Monsieur le ministre... + +Il s’arrêta, étonné. + +--Monsieur le ministre, j’ai besoin de vous parler... Dans une +circonstance que je n’ai pas besoin de rappeler, vous avez fait +appel à ma discrétion,--qui, d’ailleurs, vous était due et +acquise,--m’empressai-je de dire. Aujourd’hui, il se passe quelque +chose... quelque chose de très grave... Je sais que votre vie est en +danger... Je vous prie de ne pas chercher à savoir comment je le sais... + +Il m’avait écouté avec ce visage hautain de ces hommes autoritaires qui +veulent bien, de leur plein gré, vous parler comme à un égal et vous +demander des services, mais voient avec humeur qu’on leur rende un +service qu’ils n’ont pas demandé. + +--Il ne faut pas que vous alliez ce soir où vous comptiez aller. C’est +tout ce que je puis vous dire. + +--Alors vous me défendez de vous interroger? Vous oubliez qu’un complot +dirigé contre moi intéresse la sûreté de l’État, et que j’ai le devoir +de me renseigner... + +Il avait dit ces quelques mots avec cet air mauvais qu’il avait +quelquefois, et qui m’éloignait tant de lui. + +--Au fait, reprit-il, si vous ne voulez pas parler, c’est votre +affaire... Et je vous remercie, ajouta-t-il, comme avec un effort... Je +vous remercie, répéta-t-il encore en me serrant la main. + +... Rien au monde ne donnerait à nos relations cette cordialité +naturelle qui leur avait toujours manqué. Mais cela, je le savais déjà, +je ne m’attendais à rien d’autre. Et je n’avais jamais songé à gagner le +cœur étranger de Herner. S’il y eut une surprise pour moi, ce fut au +contraire de trouver chez lui des marques de gratitude plus répétées que +je n’aurais cru. Et je dois dire même que j’en fus un peu inquiet, +d’autant qu’il ne me dit rien des mesures qu’il comptait prendre pour +assurer sa sécurité. Il m’était venu le soupçon terrible qu’il +connaissait mes relations avec Tolberg, et qu’il pouvait deviner que mon +ami était du complot. Il quitta le palais l’instant d’après, et me +laissa en proie à l’inquiétude et à un remords grandissant. + +J’évitai ce soir-là de sortir du palais et d’aller dîner au restaurant. +J’aurais pu rencontrer Tolberg, et je ne me sentais pas le courage +d’affronter sa vue. J’aime beaucoup les gens qui disent: «Il faut avoir +le courage de ses actes et en accepter la responsabilité.» Je n’ai pas +autant de confiance en moi, et je n’ai pas, comme ces gens, la hardiesse +de penser que le parti que j’ai choisi est nécessairement le seul auquel +il fallait s’arrêter. + +Je dînai donc à la table de l’intendant. Mais ce soir-là, les convives +ne m’égayèrent pas. Quand le dîner fut terminé, j’eus hâte de m’en aller +dans la ville, pour apprendre quelque chose. Au palais, au siège du +gouvernement, on ne savait rien de rien; les fonctionnaires royaux +vivaient à mille lieues de la ville et à mille ans en deçà de leur +époque. + +Je me promenai dans cette rue de la Paix, que j’avais foulée, quelque +temps auparavant, avec tant d’indépendance et de tranquillité. Et dans +quels événements n’avais-je pas été jeté! J’étais comme un promeneur +innocent et rêveur que le hasard conduit au milieu d’un terrible jeu de +quilles. + +Dans la rue de la Paix, qui est comme «le boulevard» de Schoenburg, +c’était, ainsi que tous les soirs, une animation tranquille. Les crieurs +vendaient des journaux du soir; mais ces journaux n’annonçaient rien. +Ils ne pouvaient rien annoncer encore. Peut-être, si j’avais pu aller +dans un bureau de rédaction, eussé-je appris quelques nouvelles. Mais à +part un courriériste de théâtre, vaguement critique, que j’avais +rencontré au café, je ne connaissais personne dans les journaux. J’eus +un moment l’idée d’aller chercher le courriériste aux bureaux de son +journal, _la Presse_ de Schoenburg, afin de tâcher d’entendre là, sans +avoir l’air de rien, si on ne parlait pas d’un complot éventé, de +mesures de police. Une timidité m’arrêta... Il y avait bien au palais un +employé chargé des rapports avec la presse. Mais je le connaissais très +peu; je savais d’ailleurs que toutes les communications sérieuses +étaient faites directement par Herner, et que cet employé était un homme +sans importance et qu’il n’avait que le titre de ses fonctions... +Décidément, je n’apprendrai rien avant le lendemain. J’étais partagé +entre l’idée de rentrer immédiatement, de tâcher de m’endormir le plus +tôt possible pour que cette nuit fût plus vite finie, et le besoin de ne +pas me retrouver seul, de rester longtemps dans cette ouïe +étourdissante, où pourtant je n’évitais rien des obsédantes idées qui +venaient me hanter tour à tour. Je pensais constamment à Tolberg, dont +j’avais, dans une circonstance si grave, trompé la confiance... Je +pensais à ces conjurés qui avaient patiemment préparé cette œuvre +essentielle, pour laquelle ils risquaient leur vie, et je voyais +surtout, comme en un rêve de malade, cette tête ardente de chimiste, que +m’avait décrite Tolberg, cette tête d’apôtre passionné. + +... Je l’avais trahi, lui et les autres. Et je me disais que si j’avais +sauvé le ministre, c’était par faiblesse... Mais ce qui me calmait un +peu, c’est que je sentais bien que cet acte de faiblesse, je le +recommencerais encore, je le recommencerais toujours. + +Cependant ma trahison n’allait-elle pas les atteindre d’une façon plus +grave? Peut-être avais-je commis un autre crime que de leur dérober leur +victime. Peut-être... certainement le ministre allait chercher à les +atteindre! Mais oui! Il ne pouvait pas faire autrement! C’était une +folie de penser qu’il s’en tiendrait là et que, mis en éveil, il +n’allait pas, pour la sûreté de l’État, pour sa sûreté personnelle, +faire disparaître ce danger permanent, en mettant la main sur les +coupables. + +Il n’avait pas, comme moi, des raisons pour les ménager. Je me figurais +sans doute que, pour me faire plaisir, pour ne pas troubler mes +relations avec mes amis, il allait se priver de prendre contre les +conjurés les mesures nécessaires! + +Voilà pourtant ce qu’oublient toujours les gens à qui l’on confie un +secret. Ils le répètent à une autre personne, qui a encore moins de +raisons qu’eux-mêmes d’être discrets. A mesure qu’un secret s’éloigne de +son origine, les raisons de ne pas le trahir s’affaiblissent... + +J’étais malheureux de ne rien savoir, de n’être pas fixé sur la portée +de mon acte. J’étais comme un chasseur qui a tiré dans la nuit, qui a +cru entendre un cri humain et qui doit attendre jusqu’au jour pour +savoir s’il n’a pas blessé ou tué quelqu’un... + +Déjà, dans la rue de la Paix, les passants se faisaient plus rares. +Encore une heure, et j’allais sentir la solitude autour de moi... Je me +dirigeai vers le palais, lorsque quelqu’un me toucha le bras. Je me +retournai brusquement. J’étais un peu troublé, et je ne reconnus pas +tout de suite le lieutenant, neveu de Herner, avec qui j’avais dîné chez +le premier ministre. + +Il revenait de permission. Il était allé passer quelques jours avec sa +mère, et s’était, disait-il, tellement ennuyé à la campagne, qu’il +revenait avant l’expiration de sa permission. Il avait hâte de reprendre +pied à Schoenburg, où sa vie désœuvrée le réclamait. + +--Mon cher! la campagne! me dit-il avec son accent extraordinaire. +Vraiment vous ne pouvez pas vous figurer! C’est la mort! + +Il m’emmena dans un restaurant de nuit. Et je me laissai entraîner. Il +arrivait vraiment au bon moment. Je crois que, cette nuit-là, j’étais +disposé à lasser son noctambulisme, et à écouter ses propos oiseux +jusqu’au jour. + +--Vous savez, mon cher, cette petite chanteuse, qui était à l’Alhambra +avant mon départ!... Ah! non! c’est vrai, vous ne l’avez pas connue. Ce +n’était pas avec vous... Elle chante... (il fit une moue dédaigneuse)... +la figure... (autre moue méprisante), mais enfin (geste d’acquiescement +résigné), c’est suffisant. Ici, mon cher, nous ne sommes pas gâtés. Je +pensais qu’elle avait dû quitter la ville, et je l’ai justement +rencontrée en descendant de la gare. Malheureusement, je n’avais pas la +veine, elle doit souper ce soir avec des camarades. Mais je crois que +peut-être elle sera chez elle vers une heure du matin, et que l’on +pourra prendre une tasse de thé. Mon cher, pourquoi vous ne prenez pas +de ce rosbif? Je vous assure; c’est vraiment très convenable. C’est +meilleur que chez mon oncle, ajouta-t-il en riant d’un gros rire... + +Mais à propos de mon oncle,--il changea de ton, il prit un air intéressé +qui fixa tout de suite mon attention, et me donna comme un petit +frisson,--à propos de mon oncle, vous ne me parlez pas des nouvelles de +ce soir? Il paraît que cet oncle vient d’échapper à un grand danger. +J’ai vu tout à l’heure l’officier qui est de garde à la prison +militaire. On a arrêté ce soir un des conspirateurs, qui se trouvait +porteur d’un engin. Oui, on l’a trouvé sur la route de Boern, que +suivait tous les soirs mon oncle pour aller voir la vieille +grand’tante... Mais ce conspirateur, vous ne devinerez jamais qui c’est? +C’est une connaissance à moi, mon cher, un garçon charmant, un de nos +attachés à l’ambassade de Paris. Hé parbleu! je crois que vous le +connaissez aussi, c’est le comte de Tolberg... + + + + +XIX + + +Quand j’essaie de me rendre compte à distance de l’impression que firent +ces paroles, je crois me souvenir que j’avais la tête comme vide, et que +ces mots «le comte de Tolberg» résonnèrent en moi, sans que je pusse en +saisir le sens. Je restai là, les yeux perdus et sans pensée, avec +l’impression vague qu’il était arrivé un grand malheur. + +--Qui est-ce qui aurait pu se douter de cela? répétait l’officier. On +disait qu’il y avait entre les deux une rivalité de femme. Mais ce petit +Tolberg est fou de s’en aller faire des choses pareilles. Sans compter +que l’oncle n’est pas commode. Une histoire comme cela avec l’oncle, +mais on y laisse sûrement sa tête... + +Comment? par quelle monstrueuse combinaison du hasard était-ce Tolberg +qui s’était trouvé sur la route de Boern et non l’homme que, le matin, +le sort avait désigné? + +Tolberg m’avait-il menti? Était-ce lui dont le nom était sorti du +chapeau? Me l’avait-il caché pour ne pas m’alarmer, ou pour m’empêcher +de le détourner de son projet? + +Mais non, ce n’était pas lui... Je revoyais très bien sa figure du +matin... ce n’était pas celle d’un homme qui ment. + +--Vous savez qu’il faut nous dépêcher, si nous ne voulons pas arriver +trop tard chez la petite. + +J’étais sur le point de m’excuser, de prétexter une fatigue subite, car +j’avais besoin maintenant de me retrouver seul. Mais le lieutenant +insista tellement que je l’accompagnai, peut-être parce que je craignais +qu’il ne devinât mes terribles soucis. Et je me disais aussi depuis un +instant que le lendemain il faudrait aller en personne, coûte que coûte, +voir Tolberg. Le lieutenant ne venait-il pas de me dire qu’il +connaissait l’officier de garde? C’était sans doute un moyen d’avoir un +accès auprès du prisonnier... + +Je tenais à voir Tolberg parce que je voulais tout lui dire. Il fallait +qu’il sût de moi-même que c’était par ma faute qu’il avait été arrêté. + +Ce n’était pas seulement chez moi un besoin éperdu de franchise: il ne +fallait pas qu’un autre que moi lui révélât qui l’avait trahi. D’autant +que moi, je pourrais plaider ma cause... Certes, j’étais un grand +coupable, mais j’avais des circonstances atténuantes. Je n’avais pas +trahi pour trahir ou parce que j’y avais un intérêt... Il fallait que +Tolberg se rendît compte de tout cela au moment même où il serait mis au +courant de ma trahison... Car, ces circonstances atténuantes, Tolberg ne +pouvait les imaginer lui-même... On n’excuse un ami que si on a +confiance en lui. Or, le fait de ma trahison devait lui faire perdre +toute espèce de confiance... + +Voilà ce que je me disais pendant que l’officier égayait notre route par +toutes sortes de facéties, telles que de racler violemment avec son +sabre les devantures des boutiques, ou de lancer des pierres dans les +vitres des réverbères. Il accomplissait comme des rites ces +plaisanteries consacrées. Il sonna au passage à quelques portes. Mais +comme j’étais trop absorbé pour faire du succès à ces petites +manifestations, il y renonça, et marcha sagement à mes côtés, en +chantant toutefois un air en vogue pour entretenir sa gaîté et ne pas la +laisser s’éteindre. + +Nous avions pris quelques rues étroites du vieux Schoenburg, et nous +arrivions sur la place où était l’Alhambra. Elle était, cette petite +place, toute changée, méconnaissable, maintenant que se trouvaient +éteintes les brillantes girandoles du café-concert. Les petites maisons +voisines reprenaient leur âge et leur aspect modeste. + +--C’est par ici, dans la seconde rue, me dit l’officier. Vous voyez son +nom sur l’affiche. + +A côté de l’affiche du concert, se trouvaient les affiches particulières +des différentes attractions. La chanteuse en question s’intitulait: +Mam’selle Jane; elle chantait en français, en allemand et en anglais... +Cette promenade nocturne, vers des logis inconnus, ressemblait à un +rêve. Je ne pensais plus à rien. Je suivais l’officier. Il frappait +maintenant à des volets. Je ne m’étais pas arrêté, croyant à une +nouvelle farce. Mais il paraît que nous étions arrivés. Au bout d’un +instant, une porte s’ouvrit, et la chanteuse elle-même nous fit entrer. + +Elle avait gardé sa jupe courte, qu’elle mettait pour chanter ses +chansons polyglottes, et danser des danses de différents pays. Il +n’était pas aisé de dire à quelle nationalité elle pouvait appartenir. +Et son âge, la couleur de ses cheveux étaient également assez difficiles +à déterminer. Elle ne connaissait de la langue française que les paroles +de ses chansons, et je vis, d’après différents essais de conversation +qu’elle tenta avec le lieutenant, qu’elle parlait très mal l’allemand et +l’anglais. Elle finit par nous dire qu’elle était de New-York; mais nous +sentîmes que ce n’était pas absolument irrévocable. + +Elle avait préparé du thé; mais elle n’avait que deux tasses, et +l’officier eut la faveur de boire dans la même tasse qu’elle. Je m’en +consolai en pensant que ma tasse ne servirait qu’à moi. + +Mam’selle Jane était venue s’asseoir sur les genoux de mon compagnon, +qui riait d’un gros rire embarrassé, et la baisait sur ses cheveux +blonds ou roux, de provenance incertaine. Au bout d’un instant, il +voulut par politesse qu’elle vînt s’asseoir aussi sur moi, et je dus +m’appliquer à ne pas donner trop d’énergie à mon geste de dénégation. + +Je ne sais pas ce que cet officier, dans son for intérieur, pensait de +Mam’selle Jane, mais il sentait bien qu’elle ne me plaisait pas outre +mesure, et son impression personnelle en fut influencée. Cinq minutes se +passèrent dans le silence et dans l’indécision, pour savoir dans quelle +langue on allait prendre congé. + +Quand nous sortîmes de là, le lieutenant commença à se moquer de cette +chanteuse; ce qui me déplut un peu, bien qu’à ce moment je fusse assez +loin de ce qu’il me disait. Il semblait qu’il voulût rompre toute +attache avec cette femme, et ne pas garder vis-à-vis d’un «Parisien» la +responsabilité d’une telle présentation. Quand il m’eut reconduit +jusqu’à ma porte, il ne me quitta pas avant que nous ayons pris jour +pour souper avec des amies à lui. + +Je compris qu’il allait remuer ciel et terre pour m’amener de jolies +personnes, afin d’effacer de mon esprit la fâcheuse impression qu’y +avait laissée sans doute cette chanteuse de l’Alhambra. + +En traversant la cour du palais, je pensais à ce que serait ma journée +du lendemain. Mais j’étais un peu soulagé par la résolution que j’avais +prise d’aller trouver Tolberg, et de lui raconter tout ce qui s’était +passé. Je pensais avec plus d’appréhension à ce qu’il faudrait dire à +Bertha: si Tolberg était homme à me pardonner, malgré la faute que +j’avais commise, je savais bien qu’il n’y avait aucune miséricorde à +attendre de la jeune femme. J’avais perdu son amant; j’étais un être +exécrable, que rien à ses yeux ne pourrait absoudre... Soudain, je +pensai au pli que Tolberg m’avait confié... Étais-je encore qualifié +pour en prendre connaissance? A qui pourrais-je rendre ce dépôt? +Pourrais-je le faire parvenir à Tolberg? Il ne m’avait pas autorisé à le +remettre à Bertha. Le mieux était d’attendre d’avoir vu le prisonnier, +et de lui demander à lui-même qu’il fallait faire de cette lettre. + +Oui, mais le jeune homme n’avait-il pas spécifié que je devais ouvrir +l’enveloppe s’il lui arrivait malheur ce soir-là? Ces instructions +concernaient peut-être des mesures à prendre sans retard. Il me semblait +que j’obéissais mieux à la volonté de mon ami, en m’assurant dès le soir +même de ce que pouvait contenir cette enveloppe. + +Je ne veux pas par sévérité chercher à ma conduite des motifs trop bas, +mais je crois bien que dans cette lutte d’arguments, ma curiosité +intervint discrètement, et, sans avoir l’air, fit pencher la balance. + +Aussitôt que j’eus décidé d’ouvrir la lettre, je montai à ma chambre +avec une certaine hâte. Je me dépêchai, une fois entré, d’allumer ma +bougie et j’allai jusqu’à mon armoire où j’avais enfermé mon coffret. +J’eus une commotion de surprise: l’armoire avait été ouverte, le petit +coffret avait été brisé, la lettre de Tolberg ne s’y trouvait plus... + + + + +XX + + +Vraiment, on n’avait pas idée d’une pareille audace. Et il n’y avait pas +de doute possible: Herner et sa police avaient passé par là. + +Je demeurai d’abord comme accablé. Puis je me calmai au bout d’un +moment. Le ministre, par cet acte d’hostilité stupide, se mettait en +guerre contre moi. Vraiment ce n’était pas d’une habile politique. +C’était même un coup d’une imprudence stupéfiante... Il se mettait mal +avec moi, avec moi qui connaissais ses secrets et qui pouvais le perdre +d’un seul mot! Je lui parlerais le lendemain. + +Je me couchai rapidement; mais, irrité et énervé, j’eus beaucoup de mal +à m’endormir. + +Je recommençai dix fois mon entretien avec le ministre. Je lui parlai +avec une telle animation qu’à plusieurs reprises, incapable de rester au +lit, je me relevai pour parcourir la chambre à grands pas et pour +répéter à voix haute ma diatribe à l’adresse de Herner. Puis je fus pris +d’un grand mal de tête; j’essayai de m’endormir en faisant tous mes +efforts pour oublier mes agitantes préoccupations. Je ne les perdis pas +en trouvant le sommeil. Mes songes se passèrent à chercher Herner, et à +le manquer... + +Je ne dormis que trois heures à peine, et je me réveillai sans courage, +effrayé du poids de la terrible journée qui commençait. La veille, +j’avais trop de choses à dire au premier ministre. Je me voyais lui +parlant d’abondance et l’écrasant sous des discours irréfutables. Et +maintenant, mal disposé et faible, je me demandais comment j’allais +commencer ce décisif entretien, si je n’allais pas tout compromettre en +m’y prenant mal, si, en lâchant tout de suite mon arme principale, je +n’allais pas me démunir dangereusement et me trouver sans moyens de +défense quand il s’agirait de sauver Tolberg... Pourtant il fallait +parler dès ce matin. A la vérité, j’avais eu un instant l’idée de ne +rien dire pour le moment. C’était bien toujours cette politique +d’attente--ou de paresse--que me conseillait ma lâcheté matinale. + +Mais tout de même je ne pouvais pas ne pas m’être aperçu de la +perquisition--ou du cambriolage--que Herner avait eu l’audace de faire +pratiquer chez moi. Il fallait absolument que ce fût sur un ton +d’irritation ou de digne reproche, obtenir une explication. + +Malgré mon indécision et ma crainte, j’avais une certaine hâte de me +retrouver en présence de Herner. C’était de la curiosité; c’était aussi +une satisfaction d’avoir de justes griefs contre quelqu’un. + +Je descendis à mon cabinet d’assez bonne heure et j’attendis le ministre +avec une émotion impatiente. La petite pièce claire où je travaillais +était attenante à son bureau. La plupart du temps, la porte de +communication restait ouverte. C’était le baron qui la fermait quand il +recevait quelqu’un. Un moment, je guettai par la fenêtre; mais je +réfléchis qu’il arrivait quelquefois à pied par le jardin. Alors, pour +tromper l’ennui agacé de cette attente, je me mis à faire rapidement ma +besogne quotidienne, à dépouiller les journaux français, que je trouvais +chaque matin rangés sur ma table de travail par les soins du garçon de +bureau. + +J’étais arrivé à faire ce travail assez vite. Au début, j’y mettais une +conscience exagérée. C’était complet et confus. Maintenant je me perdais +moins dans les détails. Mon résumé était plus clair et plus court. Les +premiers jours, j’éprouvais un véritable scrupule à ne pas mentionner +certaines nouvelles, qui me paraissaient d’abord sans intérêt et qui +toujours, à la réflexion, prenaient de l’importance. + +C’est cette timidité de caractère qui vous empêche de vider un tiroir +rempli de vieilles lettres; on se dit toujours que précisément la lettre +que l’on a jugée insignifiante, et que l’on jette au panier, sera +justement, par la suite, celle que l’on regrettera d’avoir sacrifiée. + +J’avais achevé la lecture des journaux, et je commençais à rédiger mon +rapport, quand j’entendis s’ouvrir la porte du cabinet à côté et le +ministre dit quelques mots au garçon de bureau... C’était le moment. Ce +cabinet à côté était effrayant comme un cabinet de dentiste où l’on va +entrer d’un instant à l’autre. Et c’était moi qui donnerais le signal. +Irais-je trouver Herner tout de suite ou un peu plus tard?... Soudain sa +voix se fit entendre. + +--Humbert! + +Je passai dans son bureau. Il continuait à écrire sans lever la tête. + +Au bout d’un instant, il se renversa dans son fauteuil, me regarda +gravement et me dit: + +--On s’est servi vis-à-vis de vous d’un procédé inqualifiable. J’avais +envoyé hier chez vous le chef de la police. Car, ainsi que je vous l’ai +dit hier, l’intérêt de l’État me commandait d’avoir des éclaircissements +complets. Cet animal--je vous ai déjà dit que je n’étais servi que par +des brutes--a pris sur lui de se livrer chez vous à une perquisition. Il +m’a rapporté triomphalement un pli qu’il avait trouvé dans un petit +coffret. Il l’avait ouvert et en avait pris connaissance. Ce qu’il +contient est assez grave, puisqu’il émane de l’homme arrêté, qui prend +des dispositions dernières, et qui donne ainsi la preuve que son crime +était prémédité. Je vous rends ce papier, qui était déjà dans les mains +du procureur, et je vous donne l’assurance que je ferai tout mon +possible pour qu’il n’en soit pas fait état dans le procès... Je voulais +vous dire également que j’avais beaucoup réfléchi depuis douze heures à +ce que je vous dois, et que les raisons que j’avais de vous vouloir du +bien ont encore augmenté depuis la journée d’hier. Je ne pourrai pas +l’oublier... Apportez-moi le résumé. + +J’allai chercher le résumé sans répondre, et sans penser à quoi que ce +fût. Pendant qu’il parcourait sous mes yeux ma note analytique, je me +dis qu’il fallait tout de même lui parler de Tolberg. + +--Monsieur le ministre, vous pensez bien qu’en faisant ce que j’ai fait +hier, j’ai agi sans arrière-pensée, et que je ne cherchais pas à obtenir +une récompense. Cependant il s’est passé cette chose effroyable que mon +acte a causé la perte d’un homme que j’aime beaucoup. Je sais très bien +qu’il vous serait difficile d’arracher cet homme à la rigueur des lois. +Mais je pense cependant avoir acquis le droit d’intercéder en sa +faveur... + +--A l’heure qu’il est, me répondit Herner, il m’est impossible de faire +quoi que ce soit. Il est entre les mains de la justice. Et la justice ne +le lâchera pas. Mais je verrai s’il est en mon pouvoir de concilier la +nécessité politique d’un châtiment et le désir que j’ai de vous être +agréable. Terminez-moi ce résumé. Je vous reverrai avant mon départ. + +Il m’accompagna jusqu’à ma porte, qu’il referma, ayant probablement du +monde à recevoir. Resté seul, je me mis à repasser dans mon esprit tout +ce qu’il m’avait dit. J’avais d’abord eu une impression de contentement, +en voyant que l’entretien ne prenait pas une tournure hostile. Ce n’est +pas que je redoute les «attrapages». Mais je m’y sens inférieur. Je les +conduis mal, sans aucune progression. Je lâche mes arguments principaux, +et si, même sans être réfutés, ils ne produisent pas sur l’adversaire +tout l’effet que j’attendais, je me sens tout à coup comme un soldat +désarmé, qui a brûlé toute sa poudre. J’étais donc assez heureux de cet +entretien pacifique, et qui semblait tout de concessions. Mais ceci +posé, et en y réfléchissant, je ne pouvais me dissimuler que j’avais été +_roulé_. + +Il eût fallu ne pas connaître le ministre pour croire un instant que +cette perquisition s’était faite, comme il le disait, sans son aveu. Je +savais fort bien qu’il n’était jamais arrêté dans ses projets par la +crainte de mécontenter les gens; son système, je m’en étais déjà aperçu, +était d’agir d’abord, et de s’excuser après... Il était évident qu’il +cherchait à me ménager, à cause du secret dont j’étais le détenteur. + +Je n’avais aucune confiance dans les assurances qu’il m’avait données au +sujet de Tolberg. Il avait évité soigneusement les promesses formelles; +il m’avait parlé de cette affaire avec une prudence très habile, de +façon à me laisser le droit d’espérer, sans prendre aucune espèce +d’engagement. + +Cependant, il m’avait laissé voir assez clairement le besoin qu’il avait +de me ménager. Mais si la connaissance de son secret m’était utile comme +une menace, je me demandais avec un peu d’effroi comment il faudrait m’y +prendre si j’avais besoin tout à coup de me servir de cette arme. A qui +devrais-je m’adresser, si l’attitude du ministre m’obligeait à le +trahir? + +L’idée de me trouver subitement en lumière m’effrayait beaucoup. Je ne +suis pas dénué d’ambition. Et c’était sans appréhension que, dans mes +rêves de gloire, je me voyais arriver aux plus grands honneurs. Mais +alors j’y arrivais tout doucement, paisiblement, par la force de mon +mérite, et non brusquement par la volonté soudaine du hasard. + + + + +XXI + + +Je résolus, en attendant, de demander au ministre la permission d’aller +voir Tolberg en sa prison. La combinaison à laquelle j’avais songé tout +d’abord, et qui consistait à obtenir l’accès de cette prison par +l’intermédiaire de l’officier de garde, me parut à la réflexion trop +aléatoire. Non, le mieux était de profiter des bonnes dispositions +apparentes de Herner, et de m’adresser carrément à lui. + +Je terminai rapidement mon résumé et je frappai à sa porte. Il était +seul dans son bureau. Vraiment, je m’illusionnais beaucoup quand je +m’imaginais dominer cet homme, parce que le hasard m’avais mis en +possession de son secret. Jamais je ne serais maître de lui. Je +l’abordais toujours avec la même timidité craintive. Je dus faire, comme +à l’ordinaire, un grand effort pour entamer la conversation. C’est à +peine si j’entendais les premières paroles que je lui disais. Une fois +que j’étais lancé, mon ton s’affermissait un peu. + +--Monsieur le ministre... + +Il me semblait que lorsque je lui disais: Monsieur le ministre, il avait +l’air de penser: Allons! qu’est-ce qu’il a encore? + +L’idée d’être un importun, que l’on tolère par obligeance ou par +politesse, m’a toujours horriblement gêné. + +--Monsieur le ministre, j’ai à vous demander une faveur... + +J’essayais, par la façon dont je prononçais le mot faveur,--avec une +certaine fermeté,--d’indiquer que je n’étais pas un solliciteur, que +cette faveur était presque un droit, et que ce n’était que par politesse +que je consentais à employer cette expression... Mais quand j’y +réfléchis, je crois que ces nuances n’étaient perceptibles que pour +moi-même, et qu’elles eussent échappé au plus fin des auditeurs. + +--Je ne veux pas vous cacher les liens d’amitié qui m’unissent à Henry +de Tolberg. Vous pouvez vous imaginer la peine que j’ai éprouvée quand +j’ai appris son arrestation. Je vous prie de m’autoriser à aller le voir +dans sa prison. + +--Avant de vous accorder cette permission, me dit-il après un instant de +silence, je suis obligé de vous demander si cette visite est une simple +manifestation d’amitié, ou bien si vous avez quelque communication +spéciale à lui faire. Dans le premier cas, si c’est une visite purement +amicale, je vous demanderai de bien vouloir l’ajourner, et la remettre à +quarante-huit heures, afin que le juge ait terminé sa première enquête. +Vous savez qu’il est seul maître d’accorder des permis de visite, et je +ne voudrais pas empiéter sur ses attributions. D’ici deux jours, je +pourrai, sans avoir l’air de venir troubler de mon autorité +l’instruction de cette affaire, lui demander une carte d’accès auprès du +détenu... Maintenant, s’il s’agit d’une communication urgente au comte +de Tolberg, c’est une autre affaire. Vous comprendrez que je ne puis pas +vous laisser aller auprès de lui sans savoir en quoi consiste cette +communication. Ainsi que je vous l’ai déjà dit, j’ai, dans cette affaire +politique, publique, le devoir de tout savoir. + +--Je n’éprouve aucun embarras, monsieur le ministre, à vous exposer ce +que je compte dire au comte de Tolberg. Je veux qu’il sache à quoi s’en +tenir sur mon rôle dans cette affaire. Je veux qu’il sache que c’est moi +qui l’ai trahi. Mais je lui dirai pourquoi... C’est en somme une +confession que je veux lui faire. Je suis coupable envers lui. Je veux +qu’il le sache, et qu’il sache dans quelle mesure j’ai pu l’être. Je +serai très soulagé quand je lui aurai dit cela. + +--Humbert! Humbert! me dit le baron, avec un accent familier et presque +affectueux. Quel garçon compliqué vous faites! A quoi cela servira-t-il +que vous alliez lui raconter cela? Il ne saura jamais que s’il a été +arrêté, c’est à la suite des révélations que vous m’avez faites. Vous ne +l’avez pas trahi pour le trahir. Vous avez fait votre devoir en me +prévenant du péril qui me menaçait. Et vous ne saviez pas que c’était +sur lui que ça retomberait. Vous n’avez rien à vous reprocher dans cette +affaire-là. Il est absurde d’aller lui faire cette confession... + +... En lui disant que le coup est venu de vous, vous allez l’affliger +davantage. + +... D’autre part, moi j’ai un intérêt politique sérieux à ce que ces +gens-là et tout le monde croient que ma police a tout découvert. Nous +savons à quoi nous en tenir, nous, sur l’imbécillité de ces limiers. +Mais je ne suis pas fâché de leur donner ainsi un peu de prestige, et de +laisser croire au peuple et aux fauteurs de troubles que le gouvernement +est bien gardé. + +... Ah! mon ami, vous voulez vous soulager! Vous ne pouvez pas vivre +avec des remords? Savez-vous qui vous me rappelez? Vous me rappelez ce +pauvre roi que nous avons connu. Il aurait été un profond politique, +s’il avait eu un peu plus de force d’âme. Mais il ne pouvait pas vivre +avec un souci... Il ne faut pas être aussi douillet que ça pour sa +tranquillité d’esprit. On vit très bien avec des soucis. Le tout est +d’en prendre l’habitude. Que d’initiative et de temps on laisse perdre +quand on a peur des soucis et qu’on cherche à les éviter! + +Je quittai le baron de Herner en me disant, résigné et presque +satisfait, que je n’étais qu’un enfant auprès de lui. Je me sentais +brisé et un peu lâche. J’avais depuis la veille trop discuté avec +moi-même. Je sentais le besoin de faire en moi un peu de trêve. La +pensée que j’avais trahi Tolberg, qu’il était en prison, qu’il serait +condamné et qu’il mourrait peut-être, cette pensée affreuse était comme +endormie... Je me disais aussi pour le moment, en suivant docilement +l’idée du ministre, qu’il valait mieux ne rien dire à Tolberg, et ne pas +l’affliger du récit de ma trahison. + +En somme, Herner me l’avait clairement expliqué: son intérêt n’était pas +de dire à Tolberg que c’était moi qui l’avais dénoncé. Je pensais alors +à lire le pli que m’avait confié Tolberg, et qui avait passé par les +mains du chef de la police. Il ne contenait, heureusement, que des +choses insignifiantes: l’indication de quelques sommes d’argent à +recouvrer, les adresses où il fallait les faire parvenir... + +Il me disait aussi de remettre à Bertha quelques objets, des bagues et +des chaînes d’or. Rien ne précisait, heureusement, les relations du +jeune homme et de la jeune femme... Pourtant, il fallait aller la voir. +C’était pour moi une terrible épreuve! J’allais la voir... moi, la cause +de son malheur! quelle figure allais-je faire auprès d’elle?... + +Mais, puisqu’il le fallait... il le fallait! comme dit l’autre... + +Je me rendis chez elle après déjeuner, et je la trouvai beaucoup plus +courageuse que je n’aurais pensé. Tolberg--je ne sais comment--lui avait +fait parvenir une lettre où il lui racontait en peu de mots qu’il était +pris... mais il ne paraissait pas découragé. + +Que pouvait-il espérer, grand Dieu?... Et je reconnus chez Bertha une +confiance qui me fit mal, cette folle confiance que veulent avoir malgré +tout, ceux dont le malheur est irrémédiable. + +Enfin Tolberg serait très probablement condamné à mort, et si je +réussissais à obtenir sa grâce, il ne s’en tirerait pas à moins d’une +détention perpétuelle... Lui et Bertha seraient séparés pour toujours; +ils ne semblaient s’en douter ni l’un ni l’autre. + +Et c’était moi qui étais cause de tout cela! Cette pensée que je +chassais continuellement rentrait toujours en moi, au bout de quelque +temps, et j’avais toujours, en la retrouvant, la même impression de +détresse. + +Oh! comme j’aurais été soulagé si j’avais pu faire ma confession à +Bertha!... me faire maudire par elle!... + +Je n’avais pas l’énergie de mon maître, le baron de Herner, cette +tranquillité souveraine avec laquelle il vivait en plein mensonge: il +était aussi confortablement installé dans sa puissance royale que si +elle n’eût pas reposé sur une duperie. + +Pourtant cette fiction aurait un terme. D’ici deux, trois ou six mois, +il faudrait agir. Mais Herner était de ceux qui emploient toute leur +force à ne songer qu’au présent... Et, moi, la confiance de Bertha dans +les événements me désespérait. Je ne me consolais pas en constatant en +elle cet état d’esprit. Au contraire, il redoublait ma détresse, car je +voyais à quel point ses espérances étaient précaires! + +Elle me dit que Tolberg avait déjà fait choix d’un avocat, un de leurs +amis du barreau de Schoenburg, un jeune homme très écouté et très +avantageusement connu dans le parti libéral. + +On connaissait assez son dévouement pour savoir qu’il plaiderait le +procès de Tolberg, et ne chercherait pas à faire une manifestation +politique, utile, sans doute, pour la propagande du parti, mais qui ne +manquerait pas d’être funeste à notre malheureux ami. + +J’allais la quitter, et je finissais par être un peu rassuré malgré moi, +gagné par son besoin d’optimisme et par sa vaillance, quand elle me +parla du comte de Herrenstein, leur ami. Et je vis avec désespoir qu’un +des grands éléments de sa confiance était que ce comte de Herrenstein +intercéderait auprès du roi! + +Ainsi donc, c’était dans le roi que cette pauvre femme espérait?... + +--J’ai écrit, me dit-elle, au comte de Herrenstein... Malheureusement il +ne doit pas être ici en ce moment, car je n’ai reçu aucune réponse à une +lettre que je lui ai envoyée il y a cinq ou six jours et qui a dû le +suivre en voyage. + +A ce moment il me vint une idée que je communiquai à Bertha. Je pourrais +peut-être, par une personne que je connaissais, savoir à peu près où se +trouvait Herrenstein. Le comte de Herrenstein était parti avec la sœur +de Mme de Linstein. Peut-être la maîtresse du roi connaissait-elle son +adresse actuelle. Je résolus d’aller la voir dès le lendemain... J’avais +pensé tout à coup que si la conduite de Herner me forçait à «manger le +morceau», c’était au comte de Herrenstein, à l’ami du roi défunt, que +j’irais d’abord tout raconter. Et cet homme, qui m’avait toujours paru +intelligent et réfléchi, me donnerait certainement le meilleur conseil. + + + + +XXII + + +Je n’avais pas revu Mme de Linstein depuis le matin où elle était venue +au palais. Ne recevant aucune nouvelle, elle m’avait écrit une lettre +désespérée que j’avais communiquée au premier ministre. Herner m’avait +alors chargé pour elle d’un faux message du roi, message verbal où Sa +Majesté indiquait pour son retour une date approximative, et +naturellement assez éloignée. + +Je me rendis donc le lendemain, dans l’après-midi, au château de +Kreuzach. Il était situé à une lieue de la gare de Mizdagen qui se +trouvait elle-même à une demi-heure de Schoenburg. J’avais prévenu Mme +de Linstein de ma visite, mais comme je craignais qu’elle en conçût une +fausse joie, je lui avais dit en même temps que le message dont j’étais +porteur était à peu près semblable au précédent. + +Le lendemain, à la première heure, je pris le train pour Mizdagen. Je me +souviens qu’il y avait dans le compartiment un gros homme blond, accablé +de chaleur. Il contemplait la campagne comme s’il ne devait plus jamais +la revoir, d’un regard profond et alangui de jeune captive. De temps en +temps, par désœuvrement, il empoignait un journal, tout plein, je le +devinais, de nouvelles du complot, et il le lisait, lui, citoyen du +Bergensland, avec une belle indifférence de matière gouvernable. + +Quand le train entra en gare de Mizdagen, je vis de l’autre côté de la +barrière Mme de Linstein, qui m’attendait dans sa voiture, et j’eus, en +la voyant, un mouvement d’étonnement charmé. Ce n’était plus du tout la +femme vieillie et fatiguée que j’avais rencontrée à Schoenburg. Avec sa +claire robe d’été, son grand chapeau blanc, c’était une femme de trente +ans, svelte et souple. Peut-être lui fallait-il son cadre habituel, ce +pays de Kreuzach où elle ne sortait jamais? Il m’avait semblé déjà que +la robe qu’elle portait à Schoenburg était d’une coupe un peu ancienne, +tandis qu’à Kreuzach, je la retrouvais habillée avec un goût parfait. +C’était l’endroit où elle vivait; c’est à ce décor habituel que +s’accommodait instinctivement sa mise. + +Elle me prévint tout de suite que je dînerais avec elle au château, +qu’il y avait un train à dix heures et demie du soir, et qu’au besoin, +elle me ferait reconduire à Schoenburg par sa voiture. + +--J’étais heureuse, me dit-elle avec fougue, heureuse, heureuse, quand +j’ai reçu votre lettre. Je pensais, sans doute, que vous m’apportiez des +nouvelles du roi, mais j’étais aussi contente de vous revoir. + +Elle n’était pas seulement jeune de visage et d’allures. Elle avait un +sourire et un abandon de petite fille, et ce n’était pas pénible comme +chez certaines dames âgées qui jouent au petit enfant: c’était d’une +ingénuité et d’une innocence éternelles. + +Je n’eus pas besoin de lui demander le renseignement que j’étais venu +chercher; ce fut elle qui me le donna dans la conversation. Elle avait +précisément reçu des nouvelles de sa sœur et du comte de Herrenstein. Sa +sœur lui disait qu’ils étaient encore à Londres, mais qu’ils allaient +partir tout de suite pour l’Écosse ou pour l’Irlande; ce n’était pas +encore fixé. + +--Monsieur de Herrenstein, me dit-elle, a un peu les goûts vagabonds du +roi, mais il est toutefois moins bohème... Je me souviens d’un voyage +que Charles XVI et moi nous avons fait en France. Il avait tellement +acheté de tableaux, de tapisseries et de vieux meubles, qu’il ne lui +restait pour ainsi dire plus d’argent, et comme nous ne voulions pas +écrire ici, nous avons voyagé en seconde classe, pour ménager, jusqu’au +retour, les quelques centaines de francs que nous avions encore... Le +roi, figurez-vous, avait pris le nom de comte de la Sourdière, un nom +qu’il avait trouvé dans un livre... Mais c’était encore un trop beau +pseudonyme pour le train que nous menions. A Avignon, nous avons entendu +un garçon d’hôtel dire à un de ses camarades: «Ça, un comte! Il est +comte comme moi!» Je le répétai au roi qui en rit beaucoup, et qui, +désespéré de ne pas avoir la noblesse d’allure nécessaire, prit +dorénavant le nom de Capionnet. + +«Herrenstein, quoique plus terne est aussi un nomade, et elle doit être +bien désorientée, ma petite sœur, qui est une personne fort tranquille. +Elle a perdu, il y a deux ans, son mari, une espèce de gentilhomme +chasseur, un homme très laid, très rude, qui ne lui parlait jamais. Ce +qui ne l’a pas empêchée de le pleurer comme une pauvre petite bête +abandonnée. + +«Aussitôt ses affaires de succession terminées, elle a vendu ses terres, +et nous lui avons trouvé ce château de Reinig qui est tout près d’ici. +Le roi avait beaucoup d’amitié pour elle. Quant au comte de Herrenstein, +il lui faisait une cour assez vive. Je ne pensais pas, toutefois, que +les choses iraient aussi vite, et quand j’ai appris qu’ils étaient +partis ensemble j’ai été stupéfaite et même un peu vexée. Marie est un +peu plus jeune que moi, beaucoup plus jeune, et ce départ ressemblait à +une petite trahison.» + +Mme de Linstein continua de parler ainsi pendant le déjeuner, qui fut +fort agréable. + +Ce château de Kreuzach était d’ailleurs une résidence d’un charme rare. +Le petit salon intime où nous déjeunions ne donnait pas sur le petit +jardin traditionnel et ennuyeux, orné comme des pantoufles en +tapisserie. Il prenait jour sur une espèce de cour de ferme où vivaient +des quantités de poules de races naines et de petits coqs dorés, +somptueux et gracieux comme des petits maîtres... Mme de Linstein aimait +beaucoup regarder les animaux, sans faire aucune réflexion, simplement +pour les voir remuer et vivre, pour jouir du caprice de leurs allées et +venues, de leurs arrêts soudains, de leurs effarements gratuits, de +leurs cris arbitraires. + +--C’est le roi, me dit-elle, qui m’a donné ainsi ce goût des êtres +vivants. Quand nous voyageons ensemble, nous restons pendant des heures +entières à des terrasses de café, à voir passer les gens que nous ne +connaissons pas et dont nous imaginons la vie. Il me dit souvent qu’il +est un souverain dans le genre de Néron, aussi répréhensible aux yeux +des hommes d’État sérieux, mais, ajoute-t-il, plus pratique et, somme +toute, un peu moins bête. «Il n’est vraiment pas nécessaire de mettre le +feu à Rome, disait-il, pour voir dans la vie des choses intéressantes.» + +Notre après-midi se passa à parler du roi. A force de dissimuler, +j’oubliais qu’il n’existait plus. Et puis je pensais moins au roi qu’à +Mme de Linstein. Je ressentais auprès d’elle la même impression +qu’auprès de Bertha. J’étais bien heureux qu’elle fût si attachée au +roi--ou à son souvenir--afin de n’être pas obligé de lui faire la cour. +Ainsi je pouvais subir son charme en toute tranquillité, sans avoir la +préoccupation de me dire: «Si je ne fais pas la cour à cette aimable +dame, que va-t-elle penser de moi?» + +J’admirais à quel point j’avais pu me tromper sur son compte. Dès notre +première entrevue, je l’avais jugée d’une tendresse très attachante, +mais d’une séduction périmée, et très impropre désormais à distraire un +esprit exigeant. J’ai été longtemps, comme beaucoup de gens, une victime +du besoin de juger. Je ne pouvais pas m’empêcher de donner une cote à +chaque personne avec qui j’entrais en relations. Il était urgent de me +former tout de suite une opinion sur son intelligence et sur sa valeur +morale. De même, quand on me demandait mon appréciation sur quelqu’un, +il m’eût semblé déshonorant de ne pas en fournir une sur l’heure, +complète et bien conditionnée. Jamais je n’aurais osé ruiner mon renom +de dégustateur rapide, en répondant que je ne connaissais pas +suffisamment cette personne, et que j’attendais de l’avoir vue une ou +deux fois avant de porter un jugement sur elle. Le pis est que ces +jugements hâtifs se réforment difficilement. L’important pour nous est +que, par la suite, les actes ou les paroles de la personne jugée ne +soient pas en désaccord avec notre verdict. Ou bien nous préférons ne +pas tenir compte de ces actes, pour ne pas risquer de nous démentir, ou +bien nous leur donnons une interprétation qui soit plus en conformité +avec le dossier de la personne incriminée. Rien n’égale notre hâte à +donner force de loi aux jugements que nous portons sur notre prochain, +surtout s’ils sont défavorables. + +Je dois me rendre cette justice que je revenais assez facilement sur mes +appréciations quand je n’en avais pas fait part à quelqu’un d’autre qu’à +moi-même. En ce qui concernait Mme de Linstein, je n’eus aucune peine à +modifier ma première impression, et je la modérai même avec joie. + +Elle me parlait avec un parfait abandon. Elle me disait même des choses +qu’elle ne s’était jamais dites à elle-même, qui gisaient confusément en +elle et que ma présence l’aidait à formuler. + +--Je vois bien maintenant, disait-elle,--et je m’en suis +particulièrement rendu compte depuis qu’il n’est plus ici,--je vois à +quel point j’ai dû «embêter» le roi... Non, je ne vous demande pas de +geste de dénégation. Je sais très bien que je ne vous fais pas l’effet +d’une femme «embêtante». Mais lui, je l’ai embêté: le mot n’est pas trop +fort. C’est très délicat, vous savez, la garde d’un amant. C’est aussi +compliqué que la garde et l’éducation d’un enfant. Les hommes voudraient +nous persuader qu’il faut les laisser libres. Mais ce sont eux qui le +disent. «On est tout disposé à fuir, affirment-ils, la domination d’une +femme trop exigeante et trop jalouse, tandis qu’on ne trahit pas une +maîtresse, dont la confiance vous a touché.» La vérité est qu’on la +trahit avec toutes sortes de remords, mais qu’on ne s’en prive pas. + +«Si j’aime le roi, me dit-elle encore, ce n’est pas parce qu’il est un +roi. Peut-être ai-je commencé à l’aimer pour cela. Après, je n’y ai plus +pensé, et je l’ai aimé «parce que c’était lui», et chaque jour +davantage. Je ne dis pas qu’à l’origine je n’aie pas rêvé de venir à la +Cour, d’être la Reine,--réelle ou effective,--mais au fur et à mesure +que je l’ai aimé, j’ai senti le besoin de l’avoir à moi davantage, et +j’ai pensé qu’il serait mieux à moi, si je n’allais pas à la Cour, +d’autant, ajouta-t-elle, avec son petit air d’enfant têtue, d’autant +qu’à la Cour il aurait vu «des femmes», et que ce n’était pas la peine». + +Elle avait prononcé ce mot: _des femmes_, de la façon la plus amusante, +comme on parle d’êtres dangereux, venimeux, haïssables. Et je sentis que +chez cette femme de grand sens et de sensibilité affinée, il y avait un +_autre_ petit être indomptable, qu’on ne changeait pas, avec qui on ne +discutait pas, et qui avait dû--non pas ennuyer--mais fortement embêter +le roi. Et je pensai que Mme de Linstein me mentait peut-être ou se +mentait quand elle me présentait comme un système réfléchi ce besoin de +possession continuelle et exclusive. + +Je ne lui parlai pas de la fameuse affaire du complot. Comme je ne +pouvais tout lui dire, et lui révéler quelles armes j’avais contre le +premier ministre, je préférai ne pas aborder ce sujet; il m’est +impossible d’entamer avec des amis un sujet de conversation sur lequel +je suis obligé à des réticences. + +Une heure avant dîner, la voiture vint nous prendre pour nous faire +faire un tour dans une forêt fraîche et noire qui se trouvait près du +château. J’en rapportai une impression de tristesse, à la pensée que +Charles XVI était mort, que l’espoir de cette femme serait à jamais +trompé, et que jamais, comme elle en formait le projet, je ne pourrais +venir passer des journées, dans cette heureuse retraite, avec elle et ce +roi délicieux. Mais il n’y avait rien d’immédiat à craindre, et ce dont +je souffre surtout, c’est de l’approche du malheur, et de la nécessité +d’agir. + +Après le dîner, Mme de Linstein vint me reconduire à la gare. Elle était +tout près de moi dans la voiture. Et je fus pris tout à coup du désir de +lui prendre la main. Je m’étais dit soudain que le roi était mort et que +cette femme n’était à personne. C’était aussi grossier que cela. Il y a +chez moi aussi un être instinctif, élevé à la sauvage. Heureusement pour +moi, il n’a pas beaucoup d’énergie... Je pris la main de Mme de +Linstein... Elle me la laissa. Mon cœur battit violemment... Je me +penchai vers elle, et je vis son bon sourire amical. Nos deux êtres +sauvages ne s’étaient pas rencontrés. + + + + +XXIII + + +Ce petit incident, tout intime, me gâta ma journée,--pas longtemps +d’ailleurs,--car si je suis assez clairvoyant dans la façon de me juger, +je ne suis pas d’une sévérité extrême, et je me pardonne facilement. + +D’ailleurs, d’autres préoccupations plus graves allaient m’assaillir, +car à Schoenburg les événements s’étaient précipités pendant le temps +qu’avait duré ma visite à Kreuzach. + +En rentrant dans la capitale, je m’étais rendu dans la rue de la Paix, +où l’on devait me connaître, car je m’arrêtais tous les soirs à la +Grande-Taverne, après avoir stationné à la devanture du marchand de +tabac qui, maintenant que je le connaissais davantage, me paraissait +moins somptueux. Après avoir rêvé devant les boîtes de cigarettes +historiées et dorées, et devant les cigares à deux francs cinquante, +enfermés dans des tubes de verre, je me décidais, d’ordinaire, à faire +un tour, pour me dégourdir les jambes; mais j’avais à peine dépassé +d’une vingtaine de pas la devanture de la Grande-Taverne, que je +ressentais une petite fatigue qui m’obligeait à revenir sur mes pas et à +atterrir à la même table du coin, qui m’était toujours laissée libre, +peut-être par quelque superstition populaire. + +Devant moi, un vieil homme boiteux passa, en criant les journaux du +soir. Je lui remis une pièce d’agent. Après un assez long calcul, et +après avoir fait séjourner dans sa bouche une autre pièce plus petite, +avec quelques sous, il me rendit toute cette monnaie humide. Puis il +reprit sa course, en boitant avec un entrain nouveau. + +A la première page de la _Schoenburger Zeitung_, je vis une nouvelle +sensationnelle: le Parlement était convoqué pour la fin de la semaine, +et la Haute-Cour de justice devait juger Tolberg et ceux de ses +complices que l’enquête pourrait découvrir jusqu’au jour de la +convocation. + +Je voyais bien le plan du ministre: le jugement que rendrait la +Haute-Cour serait sans appel, et la condamnation des conspirateurs +aurait ainsi plus d’importance. Elle contenait en soi, si elle était +sévère, une approbation de la politique ministérielle. Aussi Herner +ferait-il son possible pour qu’une condamnation capitale fût prononcée +contre mon malheureux ami. + +Je ne devais pas soustraire une minute à l’accomplissement de ma tâche, +qui était de sauver celui que j’avais mis en péril. Certes, ma démarche +au château de Kreuzach, je l’avais faite pour Tolberg, mais il me +semblait que j’y avais pris trop de plaisir et consacré trop de temps. +Voilà comme je suis! Je passe des journées entières dans la nonchalance, +puis, tout à coup, le remords de ma paresse me saisit, et je suis pris +d’une activité fiévreuse, bousculée, et le plus souvent stérile... + +Le ministre ne gracierait pas Tolberg, c’était certain. Sans doute, il +ne se mettrait pas en état d’hostilité ouverte avec moi. Il imaginerait +quelque subterfuge pour rendre la grâce impossible, ou ferait +sournoisement précipiter l’exécution, comme il avait fait pour le soldat +Hassen... Il s’arrangerait avec moi après. Il savait que j’étais de +composition assez facile... + +Il me semblait toujours lire en lui le mépris qu’il avait de moi et de +ma valeur comme homme d’action. + +Dès demain, je partirais pour l’Angleterre, et je retrouverais le comte +de Herrenstein. Je passerais par Ostende et Douvres: j’y serais en +quarante heures. + +Je me levai pour rentrer chez moi, et j’avais déjà jeté au garçon la +petite pièce encore mouillée que m’avait remise le marchand de journaux, +et déjà le garçon avait sorti d’entre ses lèvres une autre pièce de +cuivre, que je préférai lui abandonner... + +A ce moment se dressa devant moi un personnage très troublé et très +agité; c’était mon domestique suisse, le collectionneur de +timbres-poste. Il attendit que le garçon se fût éloigné, puis il me dit +à demi-voix: + +--Il faut que je parle à Monsieur... tout de suite. Seulement, il +vaudrait mieux qu’on ne me voie pas avec Monsieur... + +Je pensai que le meilleur endroit pour nous rencontrer était l’hôtel de +Vienne, où j’irais prendre une chambre pour la nuit. Je dis donc à mon +suisse de s’y rendre en tâchant de dépister les gens qui pouvaient le +suivre. Moi, de mon côté, avec les mêmes précautions, je gagnerais +l’hôtel par un chemin différent. + +Il me dit encore avant de me quitter: + +--Comme Monsieur ne rentrera probablement pas au palais après ce que je +lui dirai, il pourra emporter son petit coffret, que j’ai avec moi. J’ai +pris également ce portefeuille que Monsieur avait laissé dans son +veston. + +Je remerciai le brave suisse de son zèle, d’ailleurs inutile; car, +depuis la fameuse perquisition si énergiquement désavouée par le baron +de Herner, je ne laissais plus rien d’intéressant dans le petit coffret. +J’avais pris sur moi la lettre qui contenait les dernières dispositions +de Tolberg. J’avais déposé deux mille francs dans une banque de +Schoenburg, qui m’avait remis un carnet de chèques. Je portais sur moi +le reste de mes économies, soit quatre ou cinq cents francs. + +J’avais donc tout ce qu’il fallait pour prendre la fuite. + +Je demandai rapidement au suisse: + +--Dites-moi, en deux mots, de quoi il s’agit. Vous me donnerez des +explications plus détaillées quand nous serons à l’hôtel. + +--On veut arrêter Monsieur, me répondit-il. + +On a beau s’y attendre un peu, une pareille phrase est toujours +désagréable à entendre. + + + + +XXIV + + +Nous nous séparâmes. Il se rendit à l’hôtel en suivant les quais, et moi +je passai par la vieille ville dont les rues tortueuses convenaient +mieux à un homme traqué. Tout en marchant, je me disais que Herner avait +choisi en somme le meilleur parti, et en tout cas celui qui s’accordait +avec sa politique habituelle. Il me faisait emprisonner pour raison +d’État. Il reculait l’instant où je comparaîtrais devant le juge +d’instruction jusqu’au jour où le procès de Tolberg serait terminé, et +mon malheureux ami exécuté. A ce moment, il en serait quitte, +pensait-il, pour me faire des excuses, pour me raconter par exemple que +le juge lui avait forcé la main, en lui représentant que le fait de +détenir chez moi les dernières volontés de Tolberg, l’inculpé, faisait +de moi un homme suspect, qu’il valait mieux mettre en lieu sûr. Puis, +après s’être ainsi excusé, il me comblerait de présents compensateurs, à +moins que, pendant ma captivité, il ne trouvât un moyen définitif de me +réduire éternellement au silence. + +J’avais souvent pensé que le baron de Herner était capable de tout, et +qu’il pouvait me faire disparaître pour toujours... J’étais un témoin +bien gênant pour lui, et vraiment c’était de sa part une bienveillance +surprenante que d’avoir toléré jusqu’à ce moment cette continuelle +menace suspendue au-dessus de son œuvre. + +J’arrivai à l’hôtel sans avoir vu de figures suspectes sur mon passage. +D’ailleurs, il commençait à être très tard, et il n’y avait personne +dans les rues. Seule, une silhouette me fit tressaillir... J’avais +aperçu devant l’hôtel un homme qui marchait de long en large... Ce +n’était que mon brave suisse que je reconnaissais toujours assez mal au +premier abord... Je demandai au veilleur de nuit une chambre. Je +craignis d’abord de ne pas l’obtenir, parce que je n’avais pas de +bagages. Mais je m’aperçus que l’air méfiant de ce veilleur venait de +son ennui d’être réveillé. Il monta avec moi au deuxième; je lui donnai, +chemin faisant, toutes sortes d’explications pour justifier mon manque +de bagages. J’avais mon appartement en réparations, et j’étais obligé de +venir passer un jour ou deux à l’hôtel... Mais j’ai rarement rencontré +un confident d’une telle indifférence; c’en était presque blessant. Je +crus bien faire en demandant également une chambre pour mon suisse: +heureusement, il n’y en avait pas. C’était, en effet, une assez mauvaise +idée que de l’empêcher d’aller coucher au palais, où son absence, +coïncidant avec la mienne, eût sans doute été remarquée. Ce que j’en +disais, c’était pour que le veilleur ne s’étonnât pas de le voir rester +avec moi à conférer dans ma chambre. Mais ce veilleur ne s’étonnait et +même ne s’occupait de rien. + +Depuis que nous avions causé à la taverne, et qu’il avait vu +l’importance que j’accordais à ses révélations, mon ami le suisse +s’était pénétré de l’intérêt de sa tâche. Il parlait avec un air de +grande perspicacité, en faisant de petits yeux fins. + +--Vers trois heures, ou plutôt vers quelque chose comme trois heures +dix, il est venu au palais un homme de la police, qui a demandé après +Monsieur. C’était tout justement un des hommes qui s’étaient permis de +venir fouiller, l’avant-veille, dans les affaires de Monsieur. Il s’est +donc adressé à moi avec un air de rien, et m’a demandé où était +Monsieur, et si Monsieur était pour rentrer bientôt; moi, comme de +juste, j’ai dit que je n’en savais rien. Seulement cet homme de police +était allé dans les cuisines parce qu’il connaissait une fille qui est +par là, même qu’il plaisante un peu avec elle. La fille lui a donné à +boire et il s’est mis à bavarder. + +Ce suisse avait habité Paris pendant quelques années; il avait été +employé dans un restaurant des Ternes. Aussi, son français, qu’il +parlait avec un fort accent allemand, se distinguait par de belles +tournures faubouriennes. + +--Moi, j’avais bien vu où il s’en allait, et je l’avais pisté. De sorte +que la fille de cuisine, avec qui on est bien camarades tous les deux, +m’a dit tout ce qu’il a bavardé, et qu’il comptait revenir jusqu’à tant +qu’il ait trouvé ce qu’il cherchait, et qu’il y aurait du nouveau dans +la maison. + +«Alors moi, comme Monsieur pense, j’ai eu peur pour Monsieur. Je ne +savais pas du tout où prévenir Monsieur. J’ai été bien content que +Monsieur ne revienne pas dîner. Dans la soirée, comme l’homme est revenu +tournailler dans la cour, je suis sorti du palais. Je voulais rester par +là, aux alentours, pour empêcher Monsieur de rentrer. Mais j’ai vu +d’autres vilaines figures qui se promenaient dans les coins de rue. Je +me suis dit que si on me voyait guetter Monsieur, bien sûr qu’on me +soupçonnerait de quelque chose. C’est alors que j’ai eu l’idée que +Monsieur venait de temps en temps prendre le café à cette taverne, où je +l’avais vu bien des fois en passant. J’ai donc pu trouver Monsieur, et +je crois que ce n’était pas inutile...» + +Je serrai la main de ce fidèle serviteur, et je le retins quelques +instants pour arrêter mon plan de campagne. Puis l’idée me vint de +prévenir Bertha de mon départ. J’envoyai donc le suisse chez elle, avec +un mot. Je savais qu’elle avait un concierge très dévoué et que nous ne +risquions pas d’être trahis. Et je recommandai à mon homme de venir tout +de suite me donner la réponse. Mes fenêtres donnaient sur la rue. Je +resterais en observation de façon qu’au cas où il n’aurait pas de +message important à me remettre de la part de Bertha, il n’eût pas +besoin de se faire ouvrir la porte de l’hôtel par ce veilleur avide de +sommeil. + +Pendant son absence, j’examinai différents projets de fuite. + +Le moyen le plus pratique était de prendre le train. Mais il était +évident que Herner aurait du monde à la gare pour ne pas laisser partir +ainsi son ami Humbert, et insister, par des moyens énergiques, pour le +faire rester dans le Bergensland. + +M’en aller en voiture jusqu’à une petite station de la ligne, c’était +une grosse perte de temps; le train rapide en effet, ne s’arrêtait, une +fois Schoenburg passé, qu’assez loin de la capitale. Il faudrait +attendre le train omnibus qui mettrait très longtemps à me conduire +jusqu’à la prochaine gare importante. + +Et puis, toutes ces combinaisons n’empêchaient pas l’arrêt forcé à la +gare frontière, et là, je trouverais mille dangers... + +Partir à bicyclette jusqu’au pays voisin le plus proche était encore une +idée, mais il aurait fallu faire cinquante-cinq kilomètres après être +sorti de cette damnée capitale qui se trouvait dans une espèce de +bas-fond. De quelque côté que l’on franchît les remparts, il fallait +monter deux ou trois kilomètres de côte escarpée, et une fois là haut, +on n’était pas au bout de ses peines. Ce n’étaient que côtes abruptes et +descentes rapides. Je devrais faire les montées à pied pour ne pas +m’épuiser, et les descentes de même, pour ne pas me casser le cou... + +Dans ces conditions, il était presque aussi pratique de ne pas se +charger d’une bicyclette et de s’en aller à pied... Mais cinquante-cinq +kilomètres... Je n’étais pas entraîné à ce genre d’exercice, n’ayant +rien de ces proscrits intrépides, dont la vie se passe en périlleuses +évasions et en fuites héroïques. + +Le suisse revint quelque temps après, me rapporter un mot de Bertha où +elle me souhaitait bon courage. Puis je pris congé du fidèle serviteur. +Nos mains se joignirent avec une émotion un peu traditionnelle. + +J’avais songé un instant à m’en aller avant le jour, mais il y avait +dans les rues des rondes d’agents qui me remarqueraient mieux à cette +heure trouble. D’autre part, je ne pouvais pas rester très longtemps à +l’hôtel, car je pensais que tous les hôtels et garnis seraient +certainement fouillés à la première heure... Pourtant je me résolus à +attendre. Je tombais d’ailleurs de fatigue et je m’étendis sur le lit, +simplement pour reposer mes membres, et décidé à ne pas m’endormir. + +Quand je me réveillai, il faisait grand jour. Je promenai des regards +égarés dans cette chambre inconnue. Puis je me rappelai brusquement que +j’étais traqué. J’avais sans doute perdu un temps précieux. La visite +des gens de Herner dans les hôtels avait dû commencer. Peut-être leur +avait-on signalé l’arrivée d’un voyageur suspect... + +Je descendis avec précaution, et je vis que le vestibule était encombré +de gens, mais le bruit de leurs voix n’avait rien d’inquiétant. C’était +une bande de touristes qu’un employé d’agence menait comme un troupeau. + +Si je me joignais à eux? On n’aurait sans doute pas l’idée d’aller me +chercher au milieu de cette compagnie. Ils s’apprêtaient à prendre le +train. Restait à s’enquérir de la direction qu’ils comptaient prendre et +à demander au conducteur de l’expédition s’il lui était possible +d’accepter un voyageur supplémentaire en cours de route. + +Mais je vis tout de suite qu’il était assez difficile de parler à cet +homme considérable et fort affairé. Il était d’ailleurs d’une politesse +obséquieuse, vous écoutait quelques secondes avec une grande attention, +en caressant sa barbe blonde, puis, brusquement, s’excusait en gestes +désespérés d’être obligé de vous quitter un instant, un tout petit +instant... On croyait tenir, cet être brumeux et insaisissable: tout à +coup sa longue barbe fuyait loin de vous... Ce ne fut qu’à la cinquième +ou à la sixième reprise que je pus savoir de lui qu’il s’en allait avec +des Anglais du côté de la frontière nord. Il parlait un français +indigent, où le mot «certaiment, certaiment» revenait plusieurs fois par +phrase. Je crois qu’avec son air de ne pas comprendre, il avait +joyeusement adopté cette combinaison d’emmener, sans en référer à sa +Compagnie, ce touriste supplémentaire qui lui verserait directement les +frais de son voyage. + +Quelques instants après, je montai dans le grand omnibus qui attendait +la bande pour la conduire à la gare. + +Mais à peine le véhicule s’était-il mis en marche que je fus saisi d’une +crainte subite. Évidemment, à la gare, je serais protégé par les gens +qui m’entouraient, mais le succès n’était pas certain... + +C’était précisément parce que les policiers de Herner n’étaient pas des +gaillards extrêmement malins, que le jeu avec eux était difficile et +incertain. Pouvait-on savoir d’avance ce que ces mauvais joueurs +s’aviseraient de prévoir ou de deviner? + +Je fis arrêter l’omnibus, en expliquant hâtivement au chef de +l’expédition que j’avais oublié des papiers importants à l’hôtel, que +j’allais retourner les prendre avec une voiture, et que je les +retrouverais tous à la gare. + +On me descendit place de l’Hôtel-de-Ville, et je fis au monsieur blond +un signe amical qui voulait dire pour lui: «Au revoir!» et pour moi: +«Adieu! Adieu!» + +Ma fuite commençait donc par une fausse manœuvre, et j’étais un peu +humilié vis-à-vis de moi-même dans mon orgueil de tacticien. Je finis +par avouer qu’il était tout de même très bon d’avoir eu recours à cette +voiture d’agence pour sortir de l’hôtel. + +Qui sait s’il n’y avait pas, dans la rue, quelque mouchard qui épiait ma +sortie et à qui ainsi j’avais pu échapper? + +Cependant le problème de mon évasion restait entier. J’étais arrivé tout +doucement sur un pont, au point de la ville où j’étais certainement le +moins caché. Soudain mes regards tombèrent sur le fleuve où glissaient +constamment des trains de bateaux. Peut-être trouverais-je un bateau à +vapeur pour me conduire dans une grande ville de l’État voisin... Mais +si les embarcadères étaient surveillés... + +C’est alors que l’idée me vint de m’embarquer sur un des longs radeaux +qui transportent des bois. Je descendrais le fleuve vers le nord jusqu’à +une des prochaines stations du bateau à vapeur. Et je prendrais le petit +steamer qui me conduirait assez rapidement jusqu’à Ruitz, la capitale de +l’État voisin, où je serais à l’abri des atteintes de Herner. + +Cependant, avant de descendre sur la berge, je crus bon d’envoyer un mot +au premier ministre pour l’informer de mon départ qui ne devait pas, +jusqu’à nouvel ordre, ressembler à une fuite. J’entrai dans un bureau de +poste voisin et j’écrivis à Herner une de ces lettres à timbre double +qui sont en usage à Schoenburg, et qui correspondent à nos _petits +bleus_ de Paris. + +Je dis au ministre que j’étais obligé de demander un congé de deux jours +pour une affaire privée d’une haute importance. Je m’excusai de n’avoir +pu l’attendre pour obtenir l’autorisation de m’absenter, mais le temps +m’avait pressé... A mon retour, je me réservais de lui donner par le +détail les raisons de ce départ précipité. + +J’ajoutais que je reviendrais avant trois jours. Si j’avais indiqué un +laps de temps plus grand, ma lettre n’eût pas gardé le caractère de +«plausibilité» que je désirais lui conserver. + +Les bateaux qui se trouvaient amarrés à la rive avaient l’air d’avoir +renoncé à la navigation et s’être fixés là pour toujours. Il semblait +que rien ne vécût dans cette cité marinière, honnis un homme peu vivant, +obèse sous sa casquette galonnée, et qui marchait lentement au bord du +fleuve... Je me méfiais des personnes qui, par des ramifications +quelconques, se rattachaient à l’administration du Bergensland. Et je me +dirigeais dans une autre direction, quand j’aperçus derrière des +tonneaux un tout petit enfant dont l’extrême jeunesse me parut +rassurante, et qui avait toute chance de ne pas être un suppôt de +Herner. Je demandai à ce petit, en langue du pays, si quelque bateau +devait quitter le port dans la matinée. Mais il répondit à mes questions +avec une prolixité qui m’accabla. Puis il me fit signe de le suivre +jusqu’à d’autres tonneaux, entre lesquels je découvris un homme d’un +grand âge, que l’on avait mis au sec à cet endroit. Ce vieillard, avec +beaucoup moins de paroles, arrivait à être tout aussi inintelligible que +son jeune compagnon. + +Il fallut donc me rabattre, au mépris de toute prudence, sur l’homme à +casquette galonnée. Je lui demandai, d’un air détaché, s’il n’y aurait +pas moyen de faire une petite promenade sur le fleuve dans un de ces +bateaux marchands. + +Il me répondit que j’aurais meilleur temps de prendre le bateau à +vapeur,--ce que je savais fort bien. + +Très embarrassé, je dis: Oui! Oui... + +Puis l’idée me vint de dire à ce brave douanier (ou garde-côtes, ou +employé de la Régie) que la fumée du bateau me donnait mal au cœur. Ce +qui le fit rire énormément. Il me conseilla de l’accompagner pour faire +un tour sur le port, où certainement nous trouverions un bateau en +partance. + +Nous vîmes, en effet, tout près du pont, sur un bateau, deux sacs de +charbon remuer, s’animer peu à peu sur un tas d’autres sacs analogues. +Mon compagnon s’adressa à eux, malgré leur état quasi-léthargique. Ils +répondirent qu’ils attendaient un remorqueur et qu’ils seraient partis +d’ici dix minutes. + +Le médium continua ses questions en leur demandant s’ils voulaient +emmener un monsieur qui désirait voir la rivière. L’un des sujets +répondit une petite phrase que je compris mal, mais où il était question +d’un litre. + +Le médium me dit: «Ils veulent bien vous emmener, vous en serez quitte +pour leur payer la goutte.» + +C’était, pour un homme traqué, s’en tirer à bon compte. Il me semblait +que tout le monde connaissait ma situation de fugitif, et que le moindre +secours devait se payer d’une bourse pleine d’or. + +Quand je sus que je partirais dix minutes après, il me sembla que ce +court laps de temps me serait fatal et qu’il me paraîtrait interminable. +Comment l’occuper? + +J’offris un verre au fonctionnaire. Une petite buvette s’apercevait +parmi les tonneaux. Je l’invitais à m’y accompagner, et je vis tout de +suite que dans ce modeste établissement il était loin d’être un inconnu. + +Ces dix minutes me parurent non pas un siècle, mais simplement les trois +quarts d’heure qu’elles durèrent réellement. Nous étions entrés à la +buvette pour faire une petite collation, manger un morceau de fromage et +du pain; mais j’avais compté sans l’appétit du fonctionnaire. Il fit +sortir des flancs de cette humble construction toutes sortes de trésors +qu’on ne pouvait y soupçonner: de courtes saucisses froides, du poisson +frit, une boîte de thon mariné, de la graisse d’oie, du bœuf fumé... On +entendit le sifflet du remorqueur, mais il envoya un gamin pour dire que +l’on m’attende, et il me força à finir avec lui toutes ces provisions +indigestes. Je mangeai pour ma part le moins que je pus mais +suffisamment pour me donner des inquiétudes; ce n’était vraiment pas un +régime pour un proscrit en fuite, et qui ne doit pas être retardé dans +son expédition par des préoccupations de digestion. + +Enfin j’arrivai à payer la patronne, et nous nous levâmes. Mais il +voulut à toute force me conduire jusqu’au bateau. Il marchait maintenant +encore plus lentement, soit qu’il fût un peu alourdi par ce repas, soit +qu’il tînt à me raconter avant mon embarquement l’histoire complète des +personnes qui tenaient la buvette, leurs parentés, leurs succès +commerciaux et leurs revers. + + + + +XXV + + +Je m’attendais à essuyer les reproches des deux hommes du bateau +charbonnier, pour retarder ainsi leur voyage. Mais leur vie n’était que +retards continuels, subis avec la plus grande patience. Je vis que +l’équipage s’était augmenté d’une femme du peuple aux cheveux jaunes, et +d’un petit garçon de quatre ans aux cheveux blancs. On avait sorti en +mon honneur deux chaises de paille qu’on avait placées auprès d’un tas +de charbon. Je remarquai avec désespoir que le bateau se trouvait +entouré de tous côtés par d’autres bateaux et je me demandai comment il +allait sortir de là. En écartant les uns, en repoussant les autres, on y +arriva cependant, et bientôt nous nous éloignâmes de la rive en glissant +sur l’eau si lentement que nous n’avions pas l’air de marcher, que nous +franchissions les ponts sans nous en apercevoir, et que nous nous +trouvâmes tout à coup dans la campagne sans avoir eu l’impression de +quitter Schoenburg. + +C’est à partir de ce moment que je commençai à sentir un peu +d’agacement, parce que je n’avais rien à faire, aucune décision à +prendre pour le moment, et des résolutions assez graves à examiner pour +plus tard. + +Je regardais la femme aux cheveux jaunes qui faisait du filet. L’un des +hommes était monté à bord du remorqueur; l’autre homme, à quelques pas +de moi, taillait un morceau de bois avec son couteau. + +Je me dis tout à coup que les rives du fleuve devaient être fort belles, +je les regardai et les trouvai belles en effet. Pendant quelques +instants je me forçai à goûter le plaisir de me trouver sur un bateau +qui glissait lentement entre deux rives agréables. + +Cependant il fallait se préoccuper de la suite. A quel endroit +pourrais-je prendre le bateau à vapeur? Avait-il déjà passé? ou s’il +n’avait pas passé, ne nous rattraperait-il pas avant le prochain +embarcadère? J’interrogeai l’homme du bateau. Il me dit posément: + +--Le bateau a passé quand nous étions en train de quitter le pont. + +Et comme je réfléchissais aux conséquences de ce retard, il interrogea +de loin sa femme. + +--C’est-y que le bateau à vapeur a passé? + +Elle répondit avec une grande sûreté: + +--Mais non, qu’il n’a pas passé! + +Il me regarda et me dit: + +--C’est qu’il n’a pas passé... + +Je lui demandai: + +--Est-ce qu’il ne va pas passer devant nous avant le prochain +embarcadère? + +Il me répondit: + +--Oh! non, monsieur! Il ne nous passera pas. Il n’y a certes aucun +danger qu’il nous passe. Vous pouvez être tranquille, monsieur. Et il +ajouta: + +--C’est suivant où que c’est, l’embarcadère... + +Je poursuivis: + +--Vous n’avez aucune idée de l’endroit où peut être l’embarcadère? + +--Si, monsieur, répondit-il, je sais très bien. Et il cria à sa femme: + +--Sais-tu où qu’c’est, la prochaine station du bateau à vapeur? + +La femme fit: Non! de la tête. + +--Non, monsieur, fit l’homme, je ne peux pas vous dire... + +Cependant nous arrivions dans un de ces villages de grande banlieue qui +dressent au bord de l’eau quelques buvettes et des brasseries. Nous +aperçûmes deux pontons qui devaient bien servir à quelque chose. On fit +signe à un remorqueur de stopper. On héla une petite barque, et je pris +congé de l’homme au couteau en lui glissant une large pièce. + +--Tenez, me dit-il, voilà justement le sifflet du vapeur... Vous voyez +que j’avais raison! Nous arrivons juste!... + +Je ne cherchai pas à comprendre en quoi il avait raison. Je me dépêchai +de descendre dans la barque. Il me semblait que ce vapeur qui +s’approchait du ponton ne m’attendrait jamais. Mais je vis bientôt +qu’avec lui, comme avec les hommes du bateau charbonnier, on pouvait +prendre son temps. + +A peine avait-il touché le ponton que je me précipitai à bord, en +bousculant presque des personnes qui débarquaient. Mais une fois que je +fus sur le pont, s’écoula un temps tellement long qu’il me sembla qu’il +n’était plus question de départ, et s’il n’était pas resté du monde sur +le bateau, j’aurais pensé que nous étions au point terminus. + +J’étais énervé; les circonstances étaient mal choisies pour que je pusse +me faire à toutes les lenteurs de cette vie fluviale. Il me semblait à +chaque instant que je n’étais pas en sûreté tant que nous touchions à la +rive, et je m’attendais à voir surgir des cavaliers qui feraient signe +au bateau de ne pas s’éloigner du bord. + +Enfin, nous quittâmes la rive, à mon grand soulagement, et j’eus un peu +de tranquillité d’esprit pour regarder autour de moi. C’était un vapeur +de dimensions très modestes. Le personnel du bord se composait d’un +capitaine qui se tenait à la roue; d’un chauffeur invisible, et d’un +vieillard, le plus loup de mer de la bande, dont les fonctions ne +nécessitaient pas cependant une expérience navale considérable, car +elles consistaient simplement à poinçonner des billets. + +J’étais le seul passager de la plate-forme réservée. A l’arrière, toute +une famille de touristes s’était endormie, accablée par la beauté des +rives. L’avant était assez bien garni. C’étaient surtout des gens de la +campagne: une paysanne avait à côté d’elle un panier qui gloussait. Ça +sentait bon les œufs crottés... + +Au fur et à mesure que le bateau s’éloignait de la ville, les stations +s’espaçaient, les aspects du paysage variaient sous un ciel un peu +nuageux. Nous traversâmes un bourg amusant, dont les maisons avaient +l’air de petites vieilles curieuses accourues des deux côtés de la +rivière pour voir passer les bateaux. Puis ce furent des kilomètres +inutiles sur une eau, toujours la même, entre des plaines uniformes dont +on aurait pu, sans inconvénient, supprimer d’énormes morceaux. + +Nous devions arriver vers quatre heures à Sinshausen, la ville +frontière. C’était du moins ce qu’indiquait un document placardé à bord +et qui s’intitulait de la façon la plus arbitraire: _Horaire du bateau_. +Il indiquait, pour les différents embarcadères de la route, des heures +de passage, en dehors de toute réalité, et des noms de stations +inconnues sur n’importe quelle ligne de bateaux du monde. + +Nous arrivâmes en vue de Sinshausen vers cinq heures. A cet endroit, le +fleuve, rigide comme un canal, s’en allait sans dévier pendant quelques +kilomètres, et j’aperçus, de très loin, le ponton de la ville-frontière. +Dès lors, je fus pris d’une angoisse terrible, et je me dis que j’aurais +dû descendre du bateau à la station d’avant, qui se trouvait à quatre +lieues de la frontière. J’aurais bien trouvé une carriole pour me +transporter en lieu sûr. Comment n’avais-je pas songé à cela? Mon +signalement n’était-il pas aux mains de ces personnes mystérieuses dont +je voyais la toute petite silhouette noire sur le ponton? + +Je fus sur le point de faire une démarche imprudente auprès du timonier, +et de lui offrir de l’argent pour me déposer sur la rive avant notre +arrivée au ponton. + +Heureusement, je fus arrêté par cette idée que les gens du ponton +pouvaient me voir opérer ce débarquement. Je fus donc un peu soulagé, +selon mon habitude, quand je fus bien persuadé que le mal était fait et +qu’il était trop tard pour y porter remède. + +Cependant, le ponton approchait toujours, et les silhouettes se +précisaient. Mon inquiétude diminuait un peu en constatant que ces trois +personnes--elles étaient bien trois--semblaient remuer nonchalamment, +aller de droite à gauche. + +Il me sembla que si elles m’avaient attendu, elles seraient figées sur +place, ainsi que j’étais, sur le bateau; elles auraient eu les yeux +fixés sur le vapeur qui s’approchait, comme mes yeux à moi restaient +fixés sur le ponton. Il est vrai que l’instant d’après je pensais +exactement le contraire, et je me dis que cette attitude paresseuse +était sans doute préméditée... Il était temps que le bateau arrivât... + +Quand il fut à cent pas du ponton, je m’aperçus qu’une des silhouettes +incriminées était une vieille femme qui balayait le ponton et que les +deux autres étaient des employés de cette Compagnie de navigation, ainsi +que leur nonchalance inimitable aurait dû m’en avertir... Mais je n’en +avais pas fini avec mes angoisses. Bien qu’il n’y eût aucun voyageur à +embarquer dans cette petite station, le bateau s’y éternisait. Je fus +sur le point de descendre dans la ville et de gagner la frontière à +pied. Cependant aucune ombre inquiétante ne s’entrevoyait à l’horizon. +Ce fut seulement au moment où nous quittions la rive que j’eus une +alerte sérieuse. Des gens tournaient en courant le coin de la rue, en +faisant signe au capitaine d’arrêter... Mais il s’agissait tout +simplement d’un petit paquet dont une femme du pays voulait nous +charger. + +Quand le bateau eut gagné le milieu du fleuve, je me sentis envahi d’un +bonheur incroyable. J’avais pu quitter le Bergensland!... J’aurais voulu +faire des folies, me promener voluptueusement sur le pont, avec un gros +cigare aux lèvres, moi qui ne fumais jamais! + +A ce moment, je pensai que je devais avoir faim. Il n’y avait rien à +manger à bord. Le bateau allait s’arrêter dans une station très proche, +au ponton-frontière du pays où nous étions. + +Je trouvai à cette station une petite buvette convenablement fournie en +bière, en pain et en jambon. Le bateau resta assez longtemps, mais cette +fois, il me sembla qu’il partait trop tôt, tant je goûtais la +tranquillité de cette halte exempte de périls. + +Le nombre des passagers de la plate-forme réservée ne s’était pas +augmenté. J’étais toujours seul, n’ayant comme compagnon que le peu +loquace capitaine, qui, aux rares questions que j’essayais de lui poser, +répondait, sans me regarder, par des petites phrases courtes, que je ne +tentais pas de comprendre, n’ayant fait l’interrogation que par +sociabilité, et sans attacher le moindre intérêt à la réponse. + +Il était près de huit heures quand le bateau arriva enfin à Ruitz, au +point terminus. Depuis longtemps, des chantiers de bois, des usines +annonçaient l’approche de la grande ville. Puis, ce fut la glissade +lente, presque solennelle, entre deux quais anciens, bordés de parapets +de pierre. Le bateau se mit à mugir. Une cloche lui répondit, sur la +rive, pour appeler les déchargeurs. Notre petit vapeur prenait tout de +suite une importance, et avait l’air de quelqu’un... + + + + +XXVI + + +Il est dans ma nature de ne pouvoir pas plus supporter la quiétude que +l’inquiétude. Je prends assez bien mon parti d’un gros ennui bien défini +et «arrivé»; mais les menaces de la destinée m’affolent; et aussitôt +qu’elles cessent, ce calme et ce silence m’effraient et je pense tout de +suite à ce qui pourrait survenir de nouveau. Aussitôt que je fus rassuré +sur le succès de ma fuite, je fus obligé de penser à Tolberg, et je me +dis qu’il ne fallait pas perdre un moment pour gagner Londres, faire mes +révélations au comte de Herrenstein, et mettre tout en œuvre pour +arrêter par un coup de théâtre le procès de mon ami. + +Le comte de Herrenstein était vraiment la seule personne à qui je pusse +me confier. Je lui remettrais entre les mains le secret dont j’étais +porteur... Je trahissais maintenant Herner pour Tolberg, comme j’avais +trahi Tolberg pour Herner. + +S’il était prouvé que Herner était un imposteur, la justice ne suivrait +pas son cours, dès qu’il serait établi que la convocation du Parlement +signée soi-disant du roi, émanait du premier ministre, toute la +procédure de la Haute-Cour serait, de ce fait, viciée. Il faudrait +recommencer le procès, et les juges, sans doute, auraient moins de +sévérité contre les ennemis d’un fourbe et d’un usurpateur qui, +lui-même, serait certainement traduit en justice. + +La disgrâce de Herner, c’était l’arrivée au pouvoir de la princesse de +Bavière, c’est-à-dire du parti de Tolberg. + +Après avoir quitté le bateau, j’errai pendant quelques instants, un peu +au hasard, dans les rues de Ruitz. Je n’avais pas dormi la nuit +précédente, et j’étais comme une loque. Et malgré moi je songeais avec +terreur à la nuit qu’il faudrait passer dans le train. Mais il se trouva +que le sort m’accorda le répit que je n’aurais pas voulu me donner. Le +rapide était passé une heure auparavant, et le prochain ne passerait que +le lendemain matin, à huit heures. + +Une heure après je reposai dans une chambre confortable du Grand-Hôtel +de Ruitz. + +Le lendemain, en partant à l’heure dite, par l’express qui devait trente +heures plus tard me déposer à Ostende, je trouvais que ça me manquait un +peu de n’avoir plus à mes trousses les limiers du baron de Herner. +J’avais hâte d’arriver à Londres, et je ne pensais qu’au terme du +voyage. Cette journée de chemin de fer qui serait suivie le lendemain +d’une journée de chemin de fer et de bateau, la pluie qui ne cessa de +tomber, le sommeil exaspérant d’un vieux monsieur qui était dans mon +compartiment, tout cela me faisait presque regretter mon petit bateau. +Puis, je pensais que ma vie de cour était sans doute terminée; que je +n’avais pas beaucoup d’argent devant moi, qu’il faudrait retourner à +Paris, que je me retrouverais seul dans la vie, que je n’avais pas de +compagne, et que,--c’était là le plus triste,--je ne tenais même pas à +en avoir une... + +J’étais déjà allé à Londres. Je m’y étais plu beaucoup. Les théâtres, +les restaurants, la vie des rues m’amusaient. Je n’y avais pas fait un +long séjour, et je m’étais bien promis d’y retourner; mais les +ressources me manquaient pour cela. Maintenant le destin m’y renvoyait +dans des conditions vraiment désagréables, avec une tâche à accomplir. +Je ne jouirais pas de la ville. Il était probable qu’aussitôt les +révélations faites, je retournerais tout de suite avec Herrenstein à +proximité du Bergensland. + +De nos jours, les voyages sont trop longs, parce qu’ils sont plus courts +que naguère. Jadis un voyage, c’était une partie de la vie. + +Maintenant, un voyage en chemin de fer, qu’il dure dix heures ou deux +jours, est un entr’acte qui sépare deux phases de notre existence. C’est +de la vie qui ne compte pas, de la vie sacrifiée. Cette impression de la +longueur du voyage, on l’a bien davantage quand on se rend à un endroit +pour y accomplir une action précise. Il semble que l’on n’arrivera +jamais au bout de cette journée inoccupée, et si l’on a le malheur de +compter le temps, c’est interminable. Les heures ont soixante minutes, +dont chacune est aussi longue qu’une heure. On est pris de désespoir en +songeant à ce qui vous reste à «tirer», et il nous semble miraculeux que +cela puisse finir. + +J’arrivai à Douvres le lendemain, vers deux heures, par une pluie +infatigable. Cette bonne pluie anglaise était allée chercher notre +bateau à Ostende et l’avait accompagné jusque sur les côtes +britanniques. + +Le train de Londres était rangé contre un mur. On rencontrait deux ou +trois employés qui avaient l’air de ne s’occuper de rien, mais le +service se faisait tout de même. Et le train partit quand il le fallut, +avec quelques minutes de retard, afin de n’avoir pas l’air de raffiner +sur l’exactitude. + +J’arrivai à Londres, et je quittai tout de suite la gare, léger comme un +voyageur sans bagages. Je n’avais qu’un petit sac de voyage. Un cab me +conduisit pour Easton Hôtel, où j’avais hâte d’arriver pour demander si +le comte de Herrenstein était toujours là. + +Ce fut un grand soulagement quand on m’apprit qu’il n’avait pas quitté +Londres. Il était sorti pour le moment; il faisait une promenade en +voiture, mais il avait dit qu’il reviendrait pour le dîner. Il dînait +d’ordinaire vers huit heures et demie, dans ses appartements. + +J’avais déjeuné d’assez bonne heure sur le bateau d’Ostende. J’allai +prendre mon repas du soir dans la salle à manger de l’hôtel. J’avais +résolu de voir Herrenstein dès le soir même. J’allai me poster devant la +porte, pour voir le comte à sa descente de voiture. + +Puis je réfléchis qu’il serait peut-être gêné d’être aperçu par moi, +s’il était en compagnie de quelque femme. Je dis donc à un jeune homme +pâle qui se tenait au bureau: + +--Quand le comte de Herrenstein rentrera, vous me ferez prévenir dans ma +chambre. + +--Mais, monsieur, me répondit-il, il doit être rentré. + +Je lui fis alors passer ma carte avec un mot. Je m’excusai de le +déranger, et je l’avertissais que j’avais une communication très grave +et urgente à lui faire. + +En somme, tout s’était passé sans encombre depuis mon départ de +Schoenburg. Je n’avais subi que des retards insignifiants, et j’avais la +chance de retrouver à Londres, sans avoir besoin de prolonger mon +voyage, l’homme que j’étais venu chercher... + +Cependant, l’employé que j’avais envoyé chez le comte de Herrenstein ne +redescendait pas, et je commençais à être un peu étonné, car je +m’attendais à être reçu tout de suite et avec empressement... + +Un quart d’heure se passa... Peut-être ne tenait-il pas à me voir? +Pourquoi donc? Par quel mystère que je ne soupçonnais pas?... Peut-être, +après tout, n’avait-on pas fait la commission... J’allais envoyer un +autre messager, quand l’employé redescendit et me fit une réponse bien +étonnante: le comte ne pouvait pas me recevoir ce soir, et il me +demandait de lui donner par écrit des détails complémentaires sur +l’objet de ma visite. + +J’envoyai un bout de billet: je ne pouvais m’expliquer que de vive voix. +J’insistai sur le grand intérêt privé et politique qu’il y avait à me +recevoir au plus tôt. Si j’avais fait spécialement le voyage de +Schoenburg à Londres c’était--le comte le pensait bien--pour une affaire +des plus sérieuses. + +Comme ce comte de Herrenstein se faisait prier! Pour qui me +prenait-il?... Je n’étais tout de même pas le premier venu, et j’avais +parlé à d’autres personnages!... + +Peut-être l’avais-je jugé trop favorablement, et avais-je eu le tort de +le considérer comme un homme de confiance à qui je pouvais dévoiler des +secrets aussi capitaux... N’était-ce qu’un amateur d’art distingué, +légèrement snob?... Aurait-il un bon conseil à me donner dans cette +terrible affaire? Mais j’avais fait le voyage; il fallait lui parler +maintenant... D’ailleurs, c’était le seul salut qui me restait... + +Cependant, l’employé apparut au haut de l’escalier, et me dit que je +pouvais monter. + +Les appartements de cet hôtel étaient meublés avec une élégance +française un peu surannée. Le salon, où je fis encore une station assez +longue, et qui était attenant à la chambre du comte, s’ornait d’une +table de palissandre et de chaises en bois doré, capitonnées en satin +rouge. L’Hôtel Easton était un vieil hôtel cossu, et je comprenais assez +que le comte l’eût choisi pour un voyage clandestin. + +Au bout d’un quart d’heure environ, la porte s’ouvrit et je vis paraître +une jeune femme en peignoir blanc, blonde, petite, assez grasse, et qui +ne ressemblait que d’une façon assez lointaine à Mme de Linstein. + +Cette personne, qui s’exprimait en français avec une certaine +difficulté, avait un air poli, mais un peu hostile. Elle me dit que le +comte était très souffrant, et qu’il me priait, si c’était possible, de +lui confier à elle tout ce que j’avais à dire... Je répondis avec une +courtoisie un peu froide et légèrement impatientée, que les secrets que +j’apportais n’étaient pas les miens, et qu’il ne m’était possible de les +confier qu’au comte de Herrenstein. La dame garda un instant le silence, +puis elle disparut à nouveau dans la chambre à côté. Nouvelle attente +énervante. Je finissais par penser que je ne verrais jamais le comte de +Herrenstein. + +La porte, au bout d’un instant assez long, se rouvrit. Je vis apparaître +une seconde fois la jeune femme. Elle avait un air embarrassé... Elle +allait m’introduire auprès du comte de Herrenstein. Puis elle ajouta, +d’un air plus gêné encore: + +--Le comte est très souffrant. Il ne peut pas supporter la lumière... Il +vous prie de l’excuser s’il vous reçoit dans l’obscurité... + +C’était vraiment un peu déconcertant, mais en somme cela pouvait +s’expliquer. Ce qui m’inquiéta le plus, ce fut le ton un peu bizarre de +la dame quand elle me posa ces conditions. + +N’était-ce pas un faux comte de Herrenstein que j’allais rencontrer dans +cette chambre... Les imaginations les plus folles me passèrent par la +tête. + +Je me laissai cependant conduire jusque dans la chambre, et je pris +place sur un fauteuil. Le comte était en face de moi, et je ne voyais +rien dans cette pièce parfaitement noire. La lumière du salon n’y +pénétrait pas, car les deux pièces n’étaient pas attenantes, comme je +l’avais cru: un petit cabinet les séparait. + +N’était-ce pas imprudent de parler?... Avais-je vraiment devant moi le +comte de Herrenstein?... Je me lançai subitement dans mon récit, pour +faire cesser en moi toute indécision. Puis, le plus lentement que je +pus, je racontai ma visite au château royal le matin du jour où le +ministre et moi nous avions trouvé la maison vide. Je dis l’inquiétude +de Herner en voyant que Sa Majesté n’était pas rentrée, surtout après +les renseignements qu’il avait reçus sur les complots anarchistes. Puis, +j’arrivai à notre expédition pour retrouver le roi. J’eus un moment +d’hésitation, quand il fallut parler de notre horrible découverte, car +je m’étais souvenu à ce moment des liens d’amitié qui unissaient +Herrenstein au roi défunt, et je baissai la voix pour lui annoncer cette +vieille et affreuse nouvelle... Dès que je parlai des débris de la +voiture, il me sembla qu’il remuait et je sentis son attention aux +aguets dans les ténèbres. Je continuai d’une voix plus basse encore; je +parlai des ossements, de ce qui restait des deux hommes... Ses soupirs +oppressés devinrent des sanglots. J’entendis alors une phrase dont je ne +m’expliquai pas le sens; une voix désespérée répétait: «Herrenstein est +mort! Herrenstein est mort!» + +Je me levai: + +--Mais alors vous n’êtes pas?... + +Il ne me répondit point, mais il tourna un bouton d’électricité, et +j’aperçus devant moi, sur un fauteuil, les traits décomposés, les yeux +malheureux, Sa Majesté Charles XVI, roi du Bergensland... + + + + +XXVII + + +Le jour où le roi s’était décidé à quitter son château et à disparaître +pour un temps indéterminé, sa liaison avec Marie, sœur de Mme de +Linstein, durait depuis longtemps déjà. + +Le roi, je l’ai dit, était faible, et il aimait les femmes. Il eut un +moment de folie un soir qu’il la reconduisait de Kreuzach au château +voisin... + +Marie n’avait jamais eu d’ami dans sa vie. Elle s’attacha imprudemment à +cet homme tendre, si riche d’esprit, si inventif dans la câlinerie, si +distrayant vraiment, et qui animait tant la vie d’une femme que les +heures passées loin de lui paraissaient vides et désolées. Ce fut +bientôt pour elle un besoin impérieux d’être toujours avec lui, de +l’avoir tout à elle. En somme, cette même maladie de jalousie qui +possédait sa sœur aînée,--sa sœur et tant d’autres,--une jalousie +sauvage et sans merci, s’éveilla dans son cœur. Mme de Linstein, pour +défendre son bien, faisait aux autres femmes une guerre farouche. Marie, +ennemie insoupçonnée, lui fit une guerre aussi âpre pour lui prendre son +amant et le garder tout à fait à elle. L’affection ancienne, le +sentiment familial très profond qu’elle avait pour Mme de Linstein, tout +cela fut réduit à rien. Elle combattit sa rivale avec d’autant plus de +succès que l’autre, ne se doutant de rien, se trouvait sans défense. + +Pour détourner les soupçons de la maîtresse en titre, on avait imaginé +un flirt entre la jeune femme et le comte de Herrenstein qui, dans cette +affaire, n’était que le confident du roi. Chaque soir, Herrenstein +reconduisait Marie au château de Reinig. La jeune femme, en s’en allant, +embrassait sa sœur, et tendait la main au roi, et le sensible Charles +XVI était torturé, en voyant la détresse qu’exprimait le visage de +Marie, navrée de le laisser ainsi «avec une autre». + +Depuis longtemps, chaque fois qu’ils pouvaient se trouver ensemble, +c’était entre eux des scènes déchirantes. Elle le suppliait de l’emmener +avec lui pendant quelques semaines, pour recommencer avec elle un de ces +voyages qu’il avait fait jadis avec Mme de Linstein et dont celle-ci, +avec une cruauté inconsciente, avait tant parlé à sa jeune sœur. + +Le roi avait passé des heures abominables à refuser d’abord, à promettre +enfin, à souffrir du remords d’avoir promis. + +Tout ceci se passait au moment où j’étais à Schoenburg et où j’avais été +présente au roi. Les paroles mystérieuses qui s’étaient échangées entre +Charles XVI et le comte de Herrenstein le jour de mon arrivée au +château, cet entretien secret, avaient trait à ces débats douloureux. +Puis comme il fallait en finir, comme il ne supportait plus cette vie, à +la suite d’une scène presque tragique qui s’était passée au château de +Reinig, il avait, excédé, décidé de partir brusquement, en chargeant +Herrenstein de deux messages: l’un pour Mme de Linstein, l’autre pour le +baron de Herner. + +Le roi avait pris le train le même soir avec Marie, pendant que le +malheureux Herrenstein montait dans le landau royal que les nihilistes +attendaient au passage dans la carrière abandonnée. + +L’explosion avait tout anéanti: le messager et les messages. La lettre +qu’il portait à Herner, celle qu’il devait remettre à Mme de Linstein, +et où le roi indiquait à sa maîtresse qu’une raison politique +mystérieuse l’obligeait à s’en aller. C’était en somme la même défaite +que nous avions trouvée, le ministre et moi, quand il s’était agi de +calmer les inquiétudes de Mme de Linstein. Il allait justement, au +moment où j’arrivais à Londres, écrire au ministre pour lui dire qu’il +prolongeait son voyage, et mes révélations, comme bien l’on pense, +modifièrent ses projets. + +Le baron de Herner n’eut donc pas la surprise de recevoir la lettre d’un +mort... Mais il ne perdait rien pour attendre, et on lui ménageait +d’autres stupéfactions. + +Quand le roi m’eut tout raconté, il fit venir son amie. Il l’avait priée +de le laisser seul avec moi, en lui disant qu’il se passait des +événements graves à Schoenburg. C’est pendant ces quelques instants +qu’il me fit toutes ces confidences, comme au seul ami qu’il eût au +monde. Je crois qu’il eut un grand soulagement de trouver un ami qui fût +un homme. Il avait eu pendant quelques semaines quelques moments très +malheureux, et il n’avait rien osé en laisser paraître pour ne pas gâter +chez Marie la joie de l’avoir à elle sans partage. + +Mais lui ne supportait pas le remords d’abandonner ainsi Mme de +Linstein. + +Il eût voulu prendre le temps de préparer la jeune femme à l’idée de son +retour à Schoenburg. Je sentis qu’il fallait être énergique à sa place. + +Je lui représentai que Marie était déjà préparée par ma visite. Les +nouvelles que j’étais censé apporter fournissaient, pour justifier notre +retour immédiat, des raisons impérieuses, et que nous ne pourrions plus +retrouver les jours suivants. + +On fit venir la jeune femme, et le roi lui dit devant moi que le +lendemain même il était obligé de retourner dans ses États. + +Elle le connaissait, et savait bien que si même il était disposé à +rester avec elle, s’il retournait là-bas, il ne romprait pas tout de +suite avec Mme de Linstein. Elle se disait donc qu’au moins pendant +quelque temps, il lui faudrait se priver de vivre avec le roi... Elle +nous écouta sans mot dire, en hochant faiblement la tête. Puis elle +sortit de la chambre... + + + + +XXVIII + + +--Qu’est-ce que vous dites, Mossieu? me demanda avec un fort accent +allemand le baron de Gentz, qui représentait, à Londres, l’État du +Bergensland... Est-ce que vraiment c’est possible... Sa Majesté serait à +Londres?... Non, Mossieu, je ne puis croire... + +Et il tournait dans ses courtes mains gantées de gris perle la lettre +que m’avait confiée le roi. Il se résigna enfin à l’ouvrir, et son nez +écrasé se mit à soupirer d’émotion dans la touffe de sa moustache et de +sa barbe... + +--Oui, oui, il faut aller tout de suite au ministère des Affaires +étrangères... le ministre lui-même je dois voir pour cette affaire. Si +la jeune femme s’est tuée cette nuit, si la police est déjà prévenue, il +n’y a aucun temps à perdre, Mossieu, pour arrêter cela. Oui, oui, +Mossieu, nous l’arrêterons, dit-il en haussant les épaules, comme si +j’avais mis en doute sa puissance... Mais à la vérité, quelle surprise, +Mossieu, que le bien-aimé souverain soit à Londres!... + +Il ajouta que certes il viendrait le voir avant une heure. + +Je lui dis alors que le roi préférait ne recevoir aucune visite, qu’il +viendrait lui-même à l’ambassade dans le courant de l’après-midi. Mais +il priait l’ambassadeur de ne dire un mot à qui que ce fût de sa +présence à Londres, sauf au ministre anglais, si c’était nécessaire. +J’ajoutai que sous aucun prétexte il ne fallait en référer à Schoenburg. +A la vérité, Sa Majesté, tout à sa douleur, ne m’avait fait aucune de +ces observations, mais c’est moi qui avais pris cela sous ma +responsabilité. Je me formais peu à peu; je prenais de l’initiative; +j’acquérais des qualités d’homme d’État. + +Quand je rentrai à l’hôtel, je trouvai le roi à la place où je l’avais +quitté, auprès du lit où gisait la jeune femme. Cette nuit même, au +moment où il me reconduisait après notre conversation, nous avions +entendu un coup de feu. Aussitôt qu’elle avait su qu’elle ne vivrait +plus avec le roi, Marie avait couru à la mort comme un prisonnier court +à une porte ouverte. Elle n’avait laissé sur sa table aucun mot d’écrit. +Elle savait très bien que l’on comprendrait. + +Ce n’était pas une méchante femme, mais elle voulait être heureuse à +tout prix, et ce besoin avide, comme animal, d’être satisfaite, l’avait +rendue coupable de toutes les cruautés. Ainsi elle montra qu’elle +n’avait pas la force de renoncer au bonheur. + +Ce qui sauva le roi, c’est qu’il était le roi. Mais si sa vie n’avait +pas été occupée par d’autres choses que par l’amour, je crois qu’il se +serait tué, lui aussi, plutôt que d’aller retrouver, auprès de Mme de +Linstein, un autre remords. Mais il n’était pas un amant autant que +Marie était une amante. Quand l’amour prend ces pauvres êtres désœuvrés, +il les prend tout entiers. + + + + +XXIX + + +La veille au soir, je n’avais pu que parler assez brièvement au roi. Il +avait lu dans les journaux les grands événements du Bergensland. Il +avait eu connaissance de la convocation du Parlement, et il s’était dit +que Herner agissait bien en poursuivant cette affaire avec rigueur. +Comme il laissait toujours à son premier ministre une grande initiative +et une grande liberté, il ne s’était pas étonné qu’il eût utilisé, pour +convoquer la Haute-Cour, les blancs-seings qu’il lui avait laissés. + +A la vérité, il avait été un peu étonné de ne recevoir aucune nouvelle +du ministre, car dans le message qu’il avait chargé Herrenstein de +porter au château royal, il donnait deux adresses où des télégrammes +pouvaient lui être adressés par Herner, en cas de besoin urgent. + +Il s’était dit cependant que le ministre avait dû agir avec rapidité et +n’avait pas eu le temps de prendre l’ordre du souverain, dans une +circonstance évidemment d’une haute gravité, mais où l’avis du roi +n’était pas douteux. + +Herner était sûr, étant donné les idées de Charles XVI, esprit libéral, +mais monarque, en somme, assez ferme, que les mesures énergiques prises +par le Gouvernement seraient certainement approuvées par le roi. + +Le silence de Herrenstein l’avait d’autant moins surpris que le comte, +d’après leurs conventions, ne devait écrire ou télégraphier que dans le +cas d’un gros ennui. L’absence de nouvelles signifiait: bonnes +nouvelles. + +Le roi me donna l’assurance que la peine capitale qui serait +certainement prononcée contre Tolberg serait commuée en un bannissement +perpétuel. Il ajouta qu’il prendrait telles dispositions pour que Bertha +pût suivre son ami dans son exil. + +J’emmenai le roi le plus tôt que je pus loin des tristes souvenirs de +l’hôtel Easton. Mais je comprenais bien qu’il ne pouvait pas rentrer +tout de suite à Schoenburg et retrouver Mme de Linstein à qui il +faudrait cacher toute sa douleur. + +Nous restâmes quelques jours à Bruxelles. Charles XVI était dans un tel +état d’esprit qu’il n’eût pas toléré la vie des champs. Dans la vie des +villes, sa tristesse était moins accablante; il jouissait malgré lui de +tout ce qu’il voyait des hommes et des choses. Il avait une faculté +singulière pour reconstituer la vie des gens rien qu’en les voyant +passer... C’est cette faculté de profiter des êtres, de prendre plaisir +à leurs gestes, de saisir tout leur charme apparent ou caché, qui +faisait de lui un amant si attaché, si constant et si naturellement +infidèle. Sa passion était d’une clairvoyance admirable; il distinguait +en une femme toutes ses séductions qui le retenaient très sûrement à +elle. Mais il était sensible à d’autres charmes pour peu qu’il s’en +approchât. L’être aimé était aimé par lui mieux que par n’importe quel +amant, mais il n’était pas aimé exclusivement. Ses maîtresses avaient +peut-être raison de le garder aussi jalousement, comme un Turc garde ses +femmes. + +Je me souviens qu’un soir où il avait été particulièrement triste, il +m’avait dit avec une sincérité profonde que jamais il ne goûterait plus +de joie dans la vie. Ce soir-là, nous nous rendîmes ensemble dans une +sorte de music-hall d’été. Une petite fille de seize ans qui vendait des +bouquets s’approcha du roi, dont la tristesse se fit tout de suite un +peu plus attendrie. Il la pria de s’asseoir à une table, dans le jardin. +Il la retint à causer avec lui pendant une heure, et je crois qu’il +l’aurait emmenée à l’hôtel; mais il n’osa pas, à cause de moi... + +Je ne voulais pas trop le presser pour rentrer à Schoenburg. Mais je +pensais que le procès de Tolberg devait être commencé. Je craignais +qu’une fois la sentence rendue, Herner ne précipitât les choses. Qui +sait même si, pour se débarrasser de son ennemi, il n’était pas homme à +imaginer quelque suicide?... Mais le roi, à qui je fis part de mes +craintes, me répondit qu’elles étaient sans fondement. + +--Vous ne connaissez pas Herner comme je le connais. Certainement c’est +un homme que rien n’arrête, mais il est incapable d’un crime inutile. +Ainsi, vous, par exemple, mon brave Humbert, il ne vous aurait jamais +tué parce qu’il avait la ressource de vous coffrer... + +Rien ne l’avait tant égayé que l’histoire de ma fuite. Il répétait qu’il +aurait bien voulu voir Humbert en prisonnier, et que, d’ailleurs, il +s’offrirait un jour cette joie-là. + +Enfin, une dizaine de jours après avoir quitté Londres, il me dit un +matin: + +--Nous allons rentrer à Schoenburg. + +Le rapide nous y amenait le lendemain au point du jour. Nous descendîmes +de la gare à pied. Le roi traversa sa bonne ville endormie. C’était la +première fois de sa vie qu’il la voyait à cette heure. + +En passant sur la place de l’Hôtel-de-Ville, le roi, qui me tenait +familièrement par le bras s’arrêta. Il regarda autour de lui toutes ces +vieilles maisons silencieuses. Ce n’était pas uniquement le froid du +matin qui lui mouillait les paupières. Charles XVI aimait bien son vieux +Schoenburg... + +La sentinelle du palais ne reconnut pas cet homme de forte taille, qui +rentrait à cette heure matinale, le col de son ulster relevé. + +Nous montâmes jusqu’à ma chambre, qui était telle que je l’avais +laissée. Le roi trouva qu’on m’avait mal logé. Comme il restait de l’eau +dans le pot à eau, Sa Majesté se débarbouilla. Puis pendant que le +palais dormait encore, nous descendîmes tous les deux dans mon cabinet +dont je fermai soigneusement la porte. + +C’est là que le roi, sans être vu, devait attendre l’arrivée de Herner. + +Comme il était fatigué, il s’étendit sur un canapé où il sommeilla, +tandis que trop énervé pour dormir, je m’asseyais à mon bureau, et je +commençais machinalement à dépouiller les piles énormes de journaux qui, +en mon absence, s’étaient amoncelés sur ma table. + +Vers six heures, j’entendis le bruit des garçons de bureau qui +arrivaient. L’un d’eux ouvrit la porte du cabinet de Herner, et s’en +vint jusqu’à la porte du mien. Mais je lui criai que je m’étais enfermé +pour travailler, et qu’il ferait le cabinet plus tard. + +Vers neuf heures, je me mis à la fenêtre et je guettai impatiemment la +venue de Herner. Le roi s’était levé et s’était mis à mes côtés, et nous +vîmes ensemble le premier ministre qui traversait la cour et se +dirigeait vers le perron d’entrée, d’où il s’apprêtait à gagner +innocemment son cabinet... c’est là que l’attendait une surprise +considérable. + +De Londres, j’avais écrit à Herner une seconde lettre où j’expliquais +que mon absence serait un peu plus longue que je n’avais prévu. + +Je suis sûr que le ministre n’avait pas cru à mon histoire, et qu’il +était bien persuadé que j’avais voulu fuir... + +J’avais laissé le roi dans mon petit bureau, et je m’installai dans le +cabinet du ministre. Quand il ouvrit la porte, il eut un sursaut +d’étonnement. Ma rentrée bouleversait évidemment toutes ses prévisions. + +Il se remit assez promptement pour me dire: + +--Ah! vous voilà de retour? et me tendre la main avec une parfaite +aisance. + +--Monsieur le ministre, lui dis-je, avec une certaine émotion, je suis +revenu encore plus tôt que je ne pensais... C’est que je venais de +réclamer de vous l’exécution d’une promesse... + +Il semblait m’écouter distraitement et classer des papiers avec +attention. + +--J’ai vu, continuai-je, que le comte de Tolberg avait été jugé et +condamné. Vous m’avez dit que, pour le principe, vous teniez à avoir une +condamnation contre lui, mais vous m’avez promis qu’après la +condamnation, vous prendriez en sa faveur une mesure de démence... + +Il sembla regarder avec une application scrupuleuse des papiers +quelconques qu’il était en train de ranger. + +--Sans prendre aucun engagement, répondit-il au bout d’un instant. J’ai +dit et je répète que je ferai mon possible pour vous donner +satisfaction. Dès demain je réunirai les ministres, et nous verrons si +nous pouvons remettre le dossier à la compagnie des grâces. Je pense +qu’avec mon appui, ce sera chose faisable. + +--Monsieur le ministre, lui dis-je, excusez-moi si je réclame de vous +une promesse plus formelle. + +J’avais pris un ton ferme que je ne me connaissais pas. Ah! je n’avais +pas peur de parler à un ministre, quand j’avais un roi derrière moi!... + +Il fut étonné de cette assurance. Il me regarda et me dit, avec une +certaine hauteur, que je n’avais qu’à me fier à lui. Et il se demandait +de quel droit... + +Je répondis que ce droit, je le tenais de lui-même. Il avait bien voulu +m’honorer de sa confiance en me faisant le dépositaire d’un certain +secret... + +Il y avait bien longtemps qu’il m’avait compris, mais il attendait pour +se mettre en colère que je me fusse expliqué nettement et sans +équivoque. Maintenant il était forcé de comprendre... + +--C’est ce qu’on appelle du chantage, me dit-il. + +Et je vis s’allumer dans ses yeux ce même éclair de sauvagerie et de +brutalité qui les faisait briller quand il parlait d’un de ses ennemis: +la princesse Elsa, par exemple. Il était maître de laisser ou de ne pas +laisser pénétrer la colère en lui, mais aussitôt qu’elle y entrait, il +en était saisi tout entier. + +--Chantage ou non, répondis-je, je désire avoir de vous, monsieur le +ministre, la promesse que je vous ai demandée... + +--Vous n’aurez rien, me dit-il; je ne cède pas aux menaces. + +Je restai un moment sans rien dire. J’étais maître de mon coup de +théâtre. J’avais demandé au roi la lettre de grâce de Tolberg, et je +n’avais qu’à la tendre à Herner, il serait confondu, comme dans ces +mélodrames où le traître vaincu courbe la tête, et se jette ensuite dans +un précipice, en criant: «Vous ne m’aurez pas vivant!» + +Mais la vérité, c’est que c’était assez de comédie, et que je sentis +malgré moi, à ce moment, une sorte de respect pour cet homme qui +méritait sans doute qu’on se vengeât, mais non qu’on se jouât de lui. Et +je sentis aussi qu’en apprenant que son souverain était encore en vie, +il allait éprouver une grave émotion. + +De sorte que je ne lui dis plus rien des choses dramatiques que j’avais +préparées, et que les larmes me vinrent aux yeux, malgré moi. Je lui mis +la main sur l’épaule, et lui criai, la gorge serrée, le plus vite que je +pus: + +--Le roi est vivant! Il est là!... + + + + +XXX + + +--Vous voilà, usurpateur! avait dit Sa Majesté. + +Le ministre et son roi s’étaient regardés en silence, et j’avais compris +en les voyant quels liens profonds les unissaient auprès de ce +Bergensland, dont l’un avait la garde héréditaire et à qui l’autre +s’était consacré. + +Le roi vivant, il ne restait de la culpabilité de Herner que l’histoire +de quelques faux, dont on ne parla point. Une personne de plus était +dans la confidence et connaissait la conduite audacieuse du premier +ministre. J’aimais mieux cela. Quand j’étais seul avec Herner à porter +ce secret, je trouvais qu’il pesait un peu lourd sur mes épaules. + +Mme de Linstein apprit avec une grande douleur la mort de sa sœur et de +son ami Herrenstein, victimes d’un accident d’automobile en Angleterre. + +Ainsi que le roi l’avait promis, la peine de Tolberg fut commuée en un +bannissement. On ne pouvait pas gracier complètement un homme dont la +culpabilité était aussi indéniable, mais la clémence royale n’avait pas +dit son dernier mot. Un jour d’oubli viendrait où l’on pourrait faire +mieux. + +En attendant, Charles XVI fit connaître officieusement à la Chambre des +divorces qu’il était favorable au divorce de Bertha. Sa Majesté eut la +bonté de distraire de sa cassette privée une somme de vingt-cinq mille +livres, dont il me faisait soi-disant présent, et que je remettrais en +mon nom propre à Tolberg, pour l’aider à vivre à Paris jusqu’au jour où +sa famille s’humaniserait... Le roi connaissait à peine Tolberg et +s’intéressait d’une façon très superficielle aux malheurs de Bertha, +mais il se plaisait beaucoup à me faire plaisir. + +Jamais banni ne s’embarqua si joyeusement pour l’exil que le comte de +Tolberg. Bertha ne prenait pas le train en même temps que lui, pour +ménager les apparences, mais elle devait le rejoindre à Erstadt, la +première station du rapide. Quand j’accompagnai mon ami à la gare, il +m’apprit comment il avait remplacé, au dernier moment, celui des +conjurés que le sort avait primitivement désigné, et qu’une maladie +avait rendu indisponible. + +A quelques jours de là, je fus mandé au château de la princesse Elsa, et +je m’y rendis avec un certain frémissement... Je savais que c’était une +jeune femme. On m’avait bien dit qu’elle n’était pas très jolie; mais +c’était une princesse et j’avais fait souvent ce rêve fantaisiste et +inavoué qu’il se passerait quelque chose entre elle et moi!... + +Mais elle était décidément trop courte, trop rouge de teint, et trop +duvetée sous les joues et dans le cou. + +Elle me dit qu’elle avait causé avec le roi, et que je lui serais très +agréable si je voulais me charger de l’éducation des jeunes princes. +Bölmöller avait perdu toute espèce de prestige aux yeux de ses élèves. +On l’avait nommé je ne sais pas quoi, inspecteur général de quelque +chose d’insignifiant. L’éducation de l’héritier présomptif entre mes +mains, c’était une grande sécurité pour Herner, qui, ainsi, ne craignait +plus les menées des Bavarois. + +Tout va désormais paisiblement à la Cour et chez Mme de Linstein. Le +roi, très assagi au point de vue sentimental, s’occupe un peu plus des +affaires publiques, et continue à guerroyer contre l’autoritarisme de +son premier ministre... Mais il prétend que Herner fera un jour un +libéral excellent; de même que les anciens libéraux font d’excellents +ministres autoritaires. + +--Il est bon, me dit le roi, d’avoir pratiqué les deux opinions. + + +FIN + + +Imprimerie Oberthur, Rennes-Paris (3896-08). + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78141 *** diff --git a/78141-h/78141-h.htm b/78141-h/78141-h.htm new file mode 100644 index 0000000..5df1ac3 --- /dev/null +++ b/78141-h/78141-h.htm @@ -0,0 +1,7307 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>Secrets d’État | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .1em; } + +.b { font-weight: bold; } +.u { text-decoration: underline; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +a { text-decoration: none; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 800px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78141 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large b u">Tristan BERNARD</p> + +<h1>Secrets d’État</h1> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +ÉDITION DU “MONDE ILLUSTRÉ”<br> +13, <span class="sc">quai Voltaire</span>, 13</p> + +<p class="c">1908</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em large">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p> + + +<ul> +<li><b>Mémoires d’un Jeune Homme rangé</b> (roman), bibliothèque +Charpentier, Eug. Fasquelle, éditeur.</li> +<li><b>Un Mari pacifique</b> (roman), bibliothèque Charpentier, +Eug. Fasquelle, éditeur, 1 vol.</li> +<li><b>Vous m’en direz</b> tant (nouvelles, avec Pierre Véber).</li> +<li><b>Contes de Pantruche et d’ailleurs</b> (nouvelles), F. Juven, éditeur.</li> +<li><b>Sous toutes réserves</b> (nouvelles).</li> +<li><b>Citoyens, Animaux, Phénomènes</b> (nouvelles), E. Flammarion, éditeur.</li> +<li><b>Amants et Voleurs</b> (nouvelles), bibliothèque Charpentier, Eug. Fasquelle, éditeur.</li> +<li><b>Deux Amateurs de Femmes</b>, Ollendorff, éditeur.</li> +</ul> + +<p class="c">THÉATRE</p> + +<ul> +<li><b>Pièces détachées.</b> Librairie théâtrale ; Ollendorff ; Calmann-Lévy.</li> +<li><b>1<sup>er</sup> Volume.</b> Calmann-Lévy.</li> +</ul> +<div class="break"></div> + +<p class="small top4em">Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.</p> + +<p class="small"><span lang="en" xml:lang="en">Published November 30, 1908. Privilege of copyright in the United +States reserved under the act approved March 3, 1905, by</span> « Le Monde +Illustré ».</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c top4em large sc">A Fernand VANDÉREM</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="top4em">— Il y a là ce monsieur qui est venu l’autre jour +pour Monsieur, me dit ma vieille nourrice, qui me +tutoie, mais à qui j’ai demandé de me parler le plus +souvent qu’elle peut à la troisième personne. Et elle +ajouta :</p> + +<p>— Monsieur désire-t-il que je le fasse entrer dans +ton cabinet ?</p> + +<p>— Monsieur, lui dis-je, désire que tu me fiches la +paix !</p> + +<p>— Bon ! dit-elle, puisque tu le prends sur ce ton, +Je vais le faire entrer. Vous vous débrouillerez +ensemble.</p> + +<p>Je vis donc entrer, pour la deuxième fois, ce petit +homme roux, d’âge incertain, effronté comme un +adolescent audacieux, ou décidé comme un vieil +homme d’expérience. Il s’assit en face de moi, s’empara +de divers objets de bureau : presse-papier, +tampon-buvard, pot à colle, et, tout en me parlant, +entreprit, en prenant comme soutien l’<i>Annuaire des +Téléphones</i>, diverses petites constructions.</p> + +<p>— Avez-vous lu les notes que je vous ai apportées +la semaine dernière, et pensez-vous, comme je vous +l’ai demandé, pouvoir vous en servir pour écrire un +livre ?</p> + +<p>— Je les ai lues, lui répondis-je, et je dois dire +qu’elles m’ont très vivement intéressé. Ces notes, +n’est-ce pas, vous ont bien été communiquées par un +jeune Français qui réside dans un état d’Allemagne ?</p> + +<p>— Oui, c’est un de mes camarades du quartier. +Il me sait un peu tenace et se doute très bien que je +parviendrai à les placer. Si, avec sa mollesse naturelle, +il s’en occupait lui-même, ces notes risqueraient +fort de rester à jamais inédites. D’ailleurs, les exigences +de mon ami rendent l’affaire très faisable : +il ne demande rien. Il lui plairait seulement que les +notes en question fussent coordonnées, mises en ordre +par un écrivain…</p> + +<p>— Je suis très flatté d’avoir été choisi par votre +ami pour accomplir ce travail, mais… suis-je bien +l’homme désigné ? Je vous accorde que dans cette +histoire, la réalité paraît aussi capricieuse que de la +fantaisie, — mais tout de même y a-t-il matière là-dedans +à un livre gai ? N’oubliez pas que celui à qui +vous vous adressez aujourd’hui a la triste réputation +d’être un écrivain gai…</p> + +<p>— Alors, dit le petit homme roux avec une autorité +véhémente, parce qu’on vous a enfermé dans un genre, +vous n’en voulez pas sortir ? Vous êtes l’esclave de +votre clientèle ?</p> + +<p>— Non, monsieur, non. Ne croyez pas ça. Les +écrivains ne sont pas esclaves de leur clientèle : ce +ne sont pas eux qui la suivent, c’est elle qui s’attache +à leurs pas. Ils peuvent lui faire parcourir beaucoup +de chemin et suivre des routes non tracées, mais à la +condition de ne pas l’essouffler et la troubler par des +à-coups brusques, par des bonds imprévus qui les +éloignent un peu trop, elle et lui, l’un de l’autre. Il +faut que, si l’écrivain s’égare un instant, on puisse le +retrouver un peu plus loin : « Ah ! le voilà ! » Vous +voyez qu’il y a une imprudence assez grave à changer +de genre. Or, le livre que vous me demandez d’écrire +désorientera sans doute la petite troupe complaisante +de mes fidèles lecteurs. Il vaudrait mieux, je vous +assure, vous adresser à quelqu’un d’autre…</p> + +<p>Mais j’avais affaire à un adversaire extrêmement +endurant, et en parlant trop, en lui donnant trop de +raisons, j’engageais le fer avec imprudence. Un seul +bon argument vaut mieux que plusieurs arguments +meilleurs.</p> + +<p>Au bout de cinq minutes, le petit homme roux me +tenait devant lui, pieds et poings liés… Le pis fut +que, mon consentement acquis, il revint tous les jours +pour exiger que je me misse au travail. Je l’avais en +horreur ! Il arriva presque à me faire détester la tâche +qu’il m’imposait.</p> + +<p>Alors, pour me débarrasser de lui, j’écrivis un +matin délibérément sur la première page : Chapitre I, +et pour ne pas m’ennuyer pendant trois cents pages, +je résolus de m’amuser le plus que je pourrais, et +je me mis à raconter cette histoire, ma foi ! avec assez +de plaisir…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">I</h2> + + +<p>Les événements singuliers que je me propose +de relater ici sont à la vérité trop graves et trop +récents pour que je puisse donner des noms réels +aux personnages de cette histoire, et au pays où +elle s’est passée. Je dirai seulement que l’État +dont il sera question ici — et que nous appellerons +la principauté de Bergensland — se trouve +dans l’Europe centrale ; sa capitale — nommons-la +Schoenburg — est une ville très importante, +dont la population dépasse de beaucoup le chiffre +de deux cent mille habitants. Je donne ici un +nombre très au-dessous du nombre réel, afin de +ne pas fournir de trop claires indications.</p> + +<p>Il est assez curieux que j’aie été amené à +occuper dans cette ville une situation élevée, moi +qui avais végété au quartier latin en donnant des +leçons de français à un seul élève, un jeune +homme borné et paresseux, qu’une riche famille +de snobs lançait de force dans le journalisme +mondain.</p> + +<p>Chaque mois, mon élève me remettait dix +louis sur les trois cents francs que sa mère lui +allouait pour ses leçons. Je lui libellais un reçu +de trois cents francs qu’il montrait à sa famille. +J’avais commencé, par un scrupule de conscience +un peu hypocrite, par exiger qu’il vînt chez moi +trois ou quatre fois par semaine. Les premiers +jours, j’avais essayé consciencieusement de lui +donner une leçon, mais, devant son air rébarbatif, +je pris le parti de lui lire à haute voix de bons +auteurs, de façon à perfectionner son style. Je +feignais de ne pas voir qu’il dormait, et je lisais +pour moi, ce qui était assez agréable. Ainsi, je +touchais une faible somme qui m’aidait à vivre, +je me perfectionnais dans l’étude de nos classiques, +et mon élève, tout en augmentant sa +pension de cent francs, se reposait de ses nuits de +fatigues. Jamais trois cents francs ne furent +mieux employés.</p> + +<p>Cependant j’aurais bien voulu trouver un autre +emploi pour m’assurer une existence moins +étroite. J’avais toujours avec moi quelque compagne +à qui j’étais attaché par la faiblesse de +l’habitude. Cent francs par mois, ce n’est pas +lourd pour un garçon de vingt-six ans qui aime +les femmes, et qui ne veut pas trop être aimé +d’elles.</p> + +<p>Je prenais mes repas dans un petit restaurant +de la rue Saint-Jacques, où la pension coûtait +cinquante francs par mois. La nourriture n’y était +pas très bonne, mais je restais fidèle à cet établissement +auquel me retenait — je dois le dire — un +arriéré continuel. J’ai longtemps maudit +cet arriéré… La Providence avait son idée. C’est, +en effet, dans ce restaurant que je fis la connaissance +d’un petit tailleur allemand…</p> + +<p>Il se nommait Karl Merck, il était de Carlsruhe. +Après avoir séjourné pendant trois ans dans le +Bergensland, il était venu s’installer depuis quelque +temps à Paris. J’avais horreur de cet homme, +je détestais son empressement, ses amabilités, +d’autant que je ne lui accordais aucune importance +sociale…</p> + +<p>Ce fut pourtant ce personnage négligeable qui +fut l’aiguilleur de mon destin, et, de la voie de +garage herbue où je végétais, me dirigea sur la +grande ligne où passe le rapide, et qui va loin.</p> + +<p>Il avait des relations avec un secrétaire de +l’ambassade, chez qui sa sœur, je crois, était placée +comme gouvernante. Le secrétaire, que son +gouvernement avait chargé de chercher un jeune +Français pour tenir là-bas un emploi de confiance, +s’était adressé à lui, à tout hasard, faute sans +doute d’avoir des relations suffisantes en dehors +du ministère français des Affaires étrangères, à +qui il valait mieux ne rien demander. On leur +aurait envoyé quelqu’un qu’ils auraient été forcés +de garder, même s’ils avaient été mécontents de +ses services, ou s’ils n’avaient pas été tout à fait +sûrs de sa loyauté.</p> + +<p>J’allai donc un matin en compagnie de Karl +Merck à l’ambassade du Bergensland. Je m’efforçais +de n’être pas trop aimable avec le tailleur, +afin de ne pas trop m’apercevoir du contraste de +mon attitude actuelle avec ma froideur passée.</p> + +<p>C’était très gênant de marcher dans la rue avec +lui, parce qu’il était extraordinairement petit, et +qu’il avait la manie de se mettre toujours au pas. +Je me souviens que, pendant tout ce trajet, je +fis mon possible, sans en avoir l’air, pour contrarier +cette manie…</p> + +<p>Nous arrivâmes à l’ambassade, et sur un mot +que tendit Karl Merck au domestique, on nous +introduisit auprès du secrétaire, qui me fit subir +un petit interrogatoire sur ma famille, et sur mon +instruction. Puis il m’accompagna chez « le +patron ».</p> + +<p>Je me trouvai en présence d’un homme très +grand, complètement rasé, qui ressemblait à un +énorme garçonnet. Le secrétaire lui répéta tous +les renseignements sur moi-même que je lui avais +fournis. Le grand petit garçon répétait sans +cesse : « Oui, oui », en hochant la tête avec nonchalance.</p> + +<p>— Eh bien ! dit-il, d’une voix condescendante +et fatiguée, qu’on lui donne trois. Oui, oui ! faites-lui +donner trois… Monsieur Humbert, me dit-il, +trois mille francs je vous fais remettre… Ceci, +pour les frais de votre départ… Puis il se leva et +alla, sans mot dire, appuyer son front contre la +vitre de la haute croisée.</p> + +<p>L’ambassade était installée dans un vieil hôtel +du faubourg Saint-Germain. Les pièces étaient +très hautes et très austères. Quand l’ambassadeur +fut resté quelques instants à la fenêtre, il revint, +reprit place derrière son grand bureau, inclina la +tête, les yeux fermés, en faisant la grimace comme +quelqu’un qui souffre des dents pendant son sommeil ; +puis il me regarda, les yeux brusquement +grands ouverts :</p> + +<p>— Cette mission que vous avez n’a pas un +caractère secret… Non, non… mais cependant, +bien évidemment, monsieur Humbert, il vaudrait +mieux, en tout cas, ne pas parler à droite et à +gauche…</p> + +<p>Chaque fois qu’il disait : monsieur Humbert, il +aspirait fortement l’<i>H</i>, sans qu’on pût voir si +c’était par mépris ou par politesse.</p> + +<p>Puis il se mit à échanger quelques mots avec +le secrétaire, qui lui donnait le titre de « prince ».</p> + +<p>On me remit donc trois mille francs, sur lesquels +je voulus laisser trois cents francs au petit +tailleur, mais il n’accepta rien. Je ne sais pas s’il +touchait quelque chose de l’ambassade, je ne le +crois pas. Je suis persuadé qu’il agissait ainsi +par pure obligeance. Il aimait rendre des services +aux gens, mais il était d’un physique tellement +peu avenant qu’on ne lui en savait aucun gré.</p> + +<p>Il y avait bien longtemps que je n’avais eu à +ma disposition une somme aussi importante. A la +vérité, mon chiffre de dettes était presque aussi +élevé. Mais ces dettes criardes, aussitôt que je fus +nanti du numéraire, cessèrent de crier comme +par enchantement.</p> + +<p>J’écrivis à mes créanciers des lettres posées, par +lesquelles je les remettais paisiblement au semestre +suivant pour un acompte. J’allai dans un +grand magasin, où j’achetai du linge, des habits +et des chaussures, afin de faire bonne figure à la +Cour. Je trouvai au rayon de costumes d’homme +jusqu’à une culotte courte en drap blanc pour la +tenue de gala. Le secrétaire d’ambassade m’avait +bien recommandé ce détail. Et j’achetai dans un +café de la rue de Vaugirard une épée qu’un garçon +me vendit. Il l’avait eue, je crois, d’un étudiant +qui lui devait de l’argent, et il affirmait que +c’était la propre épée d’un homme illustre dont +le nom, à vrai dire, tel qu’il le prononçait, était +inconnu, mais pouvait bien être celui, passablement +altéré, de M. de Talleyrand.</p> + +<p>Le tailleur me confia un petit livre où j’appris +quelques rudiments de la langue de Bergensland, +qui ressemblait d’ailleurs beaucoup à l’allemand.</p> + +<p>Après avoir fait mes adieux à ma petite amie +actuelle, qui travaillait dans les modes, et lui +avoir remis une certaine somme, pas très importante +d’ailleurs (quatre-vingts francs), je pris le +Nord-Express, où mon voyage était payé.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">II</h2> + + +<p>Comment tout cela allait-il finir ? Je me disais +que c’était une aubaine extraordinaire, mais je +ne voulais pas trop y réfléchir : j’avais peur. +J’avais beau être tombé, avant ces événements, à +une condition si humble que tout changement +d’existence ne pouvait être qu’avantageux, je me +sentais effrayé par l’aventure, par l’inconnu. J’ai +toujours été un jeune homme tranquille, et si je +suis devenu un bohême, ce n’est certes pas par +goût : c’est plutôt parce que ma famille s’était +trouvée ruinée et que j’étais assez paresseux ; mes +penchants véritables me faisaient désirer une +existence régulière et calme où, très loin devant +soi, on aperçoit une route monotone, mais sûre.</p> + +<p>J’avais été élevé dans la peur des tournants et +de l’imprévu.</p> + +<p>J’étais, depuis quelques heures, installé dans +le train. Nous approchions de la frontière d’Allemagne. +Je m’étais levé à diverses reprises pour +regarder le pays que je ne connaissais pas. Ce +n’était pas précisément par curiosité, mais plutôt +par un besoin raisonnable, impérieux et légèrement +fatigant, de ne pas laisser perdre un spectacle +nouveau pour moi. Mes yeux s’ingénièrent +à admirer ces campagnes et à leur trouver +quelque différence avec d’autres points de vue +que déjà, au cours d’autres voyages, j’avais +consciencieusement admirés.</p> + +<p>Pendant un petit congé d’inattention que je +m’accordais, je vis, en regardant à mes côtés, +un jeune homme qui semblait chercher à me +parler. Il était mince et de haute taille. Ses cheveux +blonds pâle, presque blancs, avaient la +même couleur que sa peau, et s’en distinguaient +seulement par leur reflet soyeux. Le jeune monsieur +me déclina ses nom, titre et qualités : Henry, +comte de Tolberg, troisième secrétaire d’ambassade +du Bergensland. Il m’avait aperçu à la légation, +le matin où j’y étais allé avec Merck. Il se +rendait dans le Bergensland, où il allait passer +de petites vacances.</p> + +<p>Le comte de Tolberg parlait le français avec +un léger accent, mais de la façon la plus correcte. +Il mit la conversation sur les théâtres de Paris, +particulièrement sur les petits théâtres. Je lui +répondis de mon mieux. Je n’avais été dans +aucun de ces endroits depuis plusieurs années, +mais je pouvais néanmoins en parler, d’après ce +que j’avais lu dans les journaux. Puis le jeune +comte me donna des détails sur la Cour du Bergensland. +Il me parla du roi. Le roi du Bergensland, +d’après le comte de Tolberg, était un homme +fort intelligent et un peu original. Il se cloîtrait +pendant des semaines dans un pavillon de chasse, +se contentant de voir ses ministres de temps à +autre. Quelquefois il se murait pendant des semaines, +sans se montrer à une autre personne +qu’à Herner, son « premier ».</p> + +<p>— Le peuple, ajouta le comte de Tolberg, ne +le voit jamais, mais ce qu’il perd en affection, il +le gagne en prestige. C’est un roi mystérieux. +On le vénère, on le craint un peu comme un personnage +légendaire.</p> + +<p>Dès qu’il ne parlait plus de Paris et qu’il ne +se croyait pas obligé d’affecter la frivolité française, +le jeune comte me paraissait un esprit +bien plus charmant et plus profond.</p> + +<p>— Le « premier », ajouta-t-il, le baron de +Herner, passe aux yeux de bien des gens pour +le véritable roi, et, au juste, c’est le roi qui fait +de lui tout ce qu’il peut être. Herner a la bride +libre, mais on ne la lui lâche pas. Et on peut très +bien lui retirer la faveur royale. D’ailleurs, +Herner sait à quoi s’en tenir sur la haute valeur +du roi. Ce Herner, vous le verrez très souvent. +Vous serez en rapport direct avec lui. Grande +puissance intellectuelle, mais peu de charme. +Très peu de ces qualités de sentiments qui rendent +une intelligence agréable.</p> + +<p>C’était vraiment un peu étonnant de voir ce +jeune diplomate, qui me connaissait depuis une +heure, me parler avec autant de liberté des +choses de son pays et s’exprimer aussi franchement +sur le compte du premier ministre, personnage +considérable que j’allais approcher et à qui +je pourrais — en savait-il quelque chose ? — rapporter +ses paroles.</p> + +<p>Mais le comte de Tolberg avait très bien compris +que je ne le trahirais pas. Il avait eu en +moi une confiance spontanée qui me rapprocha +singulièrement de lui.</p> + +<p>— Vos fonctions, me dit-il encore, vous mettront +également en rapport avec deux fidèles de +Herner : le ministre de l’Intérieur, Von Müllen, et +le ministre de la Guerre, le général de Fritz. Les +trois ministres semblent tenir entre leurs mains +les destinées du Bergensland. Au fond, c’est le +« premier » tout seul qui compte pour quelque +chose. Quant au Parlement, dont la présence +donne une allure de monarchie constitutionnelle +à notre gouvernement, il ne fait, dans la réalité +qu’accroître le pouvoir absolu du roi. Le roi +semble dirigé par ses députés et c’est lui qui gouverne +par eux. Ce sont ses serviteurs fidèles. Les +députés chez nous sont décorables. On ne se prive +donc pas de les décorer et de les anoblir au fur +et à mesure des besoins…</p> + +<p>— C’est très curieux, me dit tout à coup le +comte de Tolberg, énonçant tout haut cette remarque +que j’avais faite à part moi l’instant +d’auparavant, comment se fait-il que je vous dise +tout cela ? Tout à l’heure, j’étais venu à vous +simplement pour causer, et à mesure que vous +m’ayez écouté, je vous ai fait des confidences +plus intimes et plus graves. Dès que j’ai senti que +vous n’étiez pas le premier venu, je me suis mis +à parler, à parler, et j’ai même trouvé des choses +que je n’avais pour ainsi dire jamais formulées. +J’ai eu soudain des visions sur les gens de « là-bas », +qui ne m’étaient jamais apparues aussi +nettement.</p> + +<p>Il dit encore, sans me regarder, comme se parlant +à lui-même :</p> + +<p>— Comme on est reconnaissant à ceux qui vous +accroissent ainsi… La jeune femme que j’aimerais +entre toutes serait celle qui m’obligerait, par +son charme, par la façon dont elle m’écouterait, +à être toujours meilleur et toujours plus intelligent +que je ne suis.</p> + +<p>Au ton attendri du jeune diplomate, je vis bien +que la jeune femme qu’il aimerait entre toutes +était peut-être celle qu’il aimait à l’heure présente. +On n’a pas un air charmé et aussi languissant +quand on parle d’une dame au conditionnel.</p> + +<p>— J’ai connu… jadis… une femme comme cela, +dit-il encore. (Déjà, dans le besoin de parler de +cette amie, il la rapprochait de lui et lui faisait +quitter le monde hypothétique pour ramener tout +doucement dans le passé réel…) Cette personne +que j’ai connue, dit-il, avait de ces beaux yeux +qui vous forçaient à la sincérité absolue. Quand +ils vous regardaient, on ne pouvait même pas se +mentir à soi-même… Et sa joie ! Et son rire ! Quel +rire impétueux, généreux !… Je vous semble +incohérent dans mes propos et j’ai l’air de vous +dire cela pêle-mêle ; mais dans mon esprit, mes +paroles ont un lien… J’ai fermé un instant les +yeux ; son visage charmant m’est apparu ; je l’ai +vue sourire ; je l’ai entendue rire…</p> + +<p>… Elle ne riait pas toujours… Pendant qu’elle +était grave, son visage d’un ovale merveilleux +avait une douceur asiatique. Il était comme ces +visages de femmes japonaises brodés sur des +étoffes précieuses. Ils ressemblent à de grandes +fleurs de soie.</p> + +<p>— Pardonnez-moi, lui dis-je, mais ce qui me +semble étrange, c’est que vous puissiez me parler +avec autant de plaisir d’un être qui n’est plus, +qui semble avoir disparu de votre vie. Il est +étrange que vous ayez si peu de tristesse en songeant +à sa disparition.</p> + +<p>Il me regarda.</p> + +<p>— Vous avez bien compris, dit-il en souriant, +que cet être existait encore. C’est vraiment un +peu tôt pour vous faire des confidences aussi +intimes, mais ma foi, tant pis ! j’y arriverai fatalement, +et comme j’ai hâte d’y arriver et que je +ne vous ai peut-être abordé que pour cela, je +vais tout de suite vous parler d’elle…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">III</h2> + + +<p>— Vous allez la voir à la Cour. Il est d’ailleurs +probable qu’on vous dira sur son compte et sur +le mien toutes sortes d’histoires… des choses qui +ne sont pas. Il est bien évident que si ces choses +étaient, je vous dirais qu’elles ne sont pas. Je +ne viens pas poser ici au galant homme. Il m’est +arrivé d’être au mieux avec une femme et de le +dire à des amis dont j’étais sûr, mais il se trouvait +que la dame l’avait toujours dit avant moi +à des amies, car les femmes n’ont aucune discrétion… +Mais si jamais tout ce qu’on dit de moi +et de cette personne arrivait réellement, je crois +très sincèrement que je ne le révélerais pas à mon +meilleur ami. Ce n’est pas par galanterie qu’on +tait ces choses-là, c’est par une sorte de pudeur. +Le don qu’une femme fait de soi-même est aux +yeux de celui qui l’aime quelque chose de grave, +de digne de respect. Quand c’est une autre personne +qui en parle, cela paraît tout autre chose.</p> + +<p>— Si je reviens à Schoenburg continua le +jeune comte avec plus d’abandon encore — car +ces confidences nous rapprochaient de plus en +plus — si je reviens, vous pensez que c’est uniquement +pour la revoir. Il y a cinq mois que je +ne l’ai vue. Bien entendu, nous nous écrivions +tous les jours.</p> + +<p>Quand je vous ai parlé du premier ministre, je +vous ai dit d’abord de lui moins de mal que je +n’en pensais, car j’ai tellement de raisons de le +détester que je fais tout mon possible pour le juger +avec bienveillance. D’ailleurs, il ne faut jamais +être malveillant, je considère que la malveillance +empêche d’être clairvoyant et que perdre sa clairvoyance, +c’est le plus grand malheur qui puisse +arriver à un homme.</p> + +<p>Le comte de Tolberg aimait assez mêler à son +langage certains de ces aphorismes qu’il énonçait +avec hésitation, comme si c’étaient des idées qui +lui venaient à l’instant même et qu’il essayait de +formuler. Mais je pensais bien qu’il les avait +trouvées déjà depuis longtemps et qu’il ne les +exprimait pas pour la première fois. Il forçait un +peu les transitions pour arriver à placer au bon +endroit ces vérités ingénieuses dont il savait l’intérêt. +Il faisait visiblement des frais. Il sortait en +mon honneur toutes les richesses de son esprit. +Cet empressement à me plaire ne pouvait m’être +antipathique ; il était d’ailleurs assez ingénu et +très gracieux.</p> + +<p>— J’ai toutes les raisons, me dit-il, de détester +ce Herner. Bertha, la personne dont je vous parle, +a un mari, un malheureux enfermé depuis quatre +ans dans un asile d’aliénés. Elle voudrait divorcer, +mais la chose n’est pas très facile chez nous, +surtout pour une personne de l’entourage du roi. +Herner fait tout son possible pour entraver les +projets de mon amie… Je ne crois pas qu’il +l’aime, mais il lui a fait la cour et il verrait un +avantage positif à l’épouser. Or, il sait que si elle +divorce, ce sera plutôt moi qu’elle épousera. Il +cherche donc par tous les moyens à m’empêcher de +revenir à Schoenburg ; auparavant, tous nos +attachés voyageaient et rentraient chez eux à +leur guise ; maintenant, — ceci a été fait en mon +honneur, — il a voulu les obliger à demander des +congés réguliers. Heureusement qu’avec notre +ambassadeur, il a trouvé à qui parler… Vous +l’avez vu à Paris, notre ambassadeur ?</p> + +<p>— Oui, ce grand garçon qui balance constamment +la tête ?</p> + +<p>— Il a l’air nonchalant, n’est-ce pas ? Mais je +vous assure qu’il veut bien ce qu’il veut… Comme +il est prince et de famille presque royale, Herner +est obligé de le ménager. Heureusement que +l’ambassadeur me soutient, parce que j’ai dans le +premier ministre un ennemi capable de tout, et +terrible, beaucoup trop terrible pour moi. Je ne +manque pas de courage, mais je ne peux en avoir +qu’à l’occasion. Je ne suis pas combatif, je crois +que je donnerais très bien une minute d’héroïsme, +mais je ne suis pas un homme à lutter constamment… +J’ai l’âme trop faible… Je ne dis pas cela +par veulerie ou par lâcheté. Je me l’affirme de +temps en temps parce que je ne suis pas fâché +de m’en rendre compte, et parce que je sais ainsi +mieux ce que je peux attendre de moi : une force +rapide, presque indomptable… mais aucune opiniâtreté. +Je sais que, dans bien des cas, je ne peux +pas compter sur moi : c’est un grand avantage +d’être renseigné là-dessus.</p> + +<p>— Voulez-vous me permettre de vous dire, bien +que ce soit un peu prétentieux de ma part, que +vous aurez un allié là-bas ?</p> + +<p>— Je vous remercie. Soyez persuadé que ce +que vous dites n’a rien de prétentieux. On vous +donnera à Schoenburg un poste de confiance dont +l’importance doit dépendre de la valeur de +l’homme qui l’occupera. Vous pourrez me rendre +de grands services… Je les accepterai, si je ne +dois pas gêner ainsi vos intérêts, et si je ne compromets +pas votre situation à la Cour. Je vous +remercie donc, et croyez bien que lorsque je vous +ai abordé, je l’ai fait sans arrière-pensée… Ce +n’était pas pour m’assurer un allié…</p> + +<p>— Vous n’avez pas besoin de me le dire. Quand +je vous connaîtrais depuis dix ans, je ne saurais +pas mieux que maintenant à quel point vos sentiments +sont désintéressés…</p> + +<p>Je m’arrêtai. Nous abandonnâmes, d’un accord +tacite, ce sujet de conversation. Il nous semblait +que nous nous étions déjà dit pour ce jour-là +suffisamment de choses agréables.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IV</h2> + + +<p>Il y avait près d’un jour que nous étions en +route, et nous approchions de Schoenburg. Mon +compagnon et moi, nous avions passé des heures +charmantes… Mais à mesure que le train nous +rapprochait de Bertha, je sentais le comte plus +distrait.</p> + +<p>J’étais un peu ébloui par tout ce qu’il me racontait +au sujet de l’emploi que j’allais occuper à la +Cour, et ce qui m’étonnait dans cette fortune +subite, c’était d’avoir été choisi, moi, un inconnu, +pour une fonction qui pouvait devenir très importante. +J’allais jusqu’à me demander si c’était bien +là un effet unique du hasard, et si je n’avais pas +été appelé à ce poste pour une raison secrète. +N’y avait-il pas quelque mystère dans ma naissance, +une aventure romanesque ? Mais aussi loin +que je pouvais remonter dans ma famille, on +n’avait jamais connu, chez ces paisibles marchands +de Mâcon, de landgraves, de ducs ou +d’archiducs en voyage.</p> + +<p>Le comte de Tolberg m’expliqua pourquoi ces +gens du Bergensland avaient fait choix d’un +étranger pour tenir l’emploi qui m’était destiné ; +c’est parce qu’ils savent bien qu’un homme qui +n’était pas de chez eux ne pourrait jamais parvenir, +quelle que fût son influence, aux plus +hautes fonctions officielles.</p> + +<p>— D’ailleurs, ajouta-t-il il y a peu de personnes +là-bas, en dehors du roi, du premier ministre, +de l’ambassadeur et de moi, qui sachent +très bien le français. Moi, je n’ai pas comme vous +l’avantage d’être <i>barré</i> d’avance pour les situations +élevées. Si grand que devienne votre pouvoir, — et +il deviendra grand, j’en suis sûr, — vous +ne serez jamais qu’un fonctionnaire sans +titre.</p> + +<p>Cependant, nous arrivions à une gare qui se +trouvait à une demi-heure de Schoenburg, et nous +aperçûmes sur le quai une grande jeune femme +brune. Tolberg tressaillit en l’apercevant. Elle +le regardait avec un visage faible, comme exsangue… +Ses lèvres tremblaient ; c’était une expression +si violente qu’on ne savait si elle était de joie +ou de douleur.</p> + +<p>Il sauta sur le quai, alla lui prendre la main, +et l’attira doucement jusqu’au wagon, enfantinement, +comme un petit garçon va chercher une +petite fille. Ils se regardèrent en silence. Au bout +d’un instant, Tolberg me désigna de la main : +« Un très bon ami. » On ne prononça aucun nom ; +je m’inclinai et je m’éloignai dans le couloir, mais +en évitant de mettre, à les laisser seuls ensemble, +une précipitation trop indiscrète.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">V</h2> + + +<p>Cependant il était temps de quitter mon ulster +et ma casquette de voyage et de remettre dans +ma valise, avant de la boucler, mes livres et mes +journaux.</p> + +<p>Quelle émotion à la pensée que dans un instant +on va se trouver en présence d’une grande ville +inconnue !… Puis c’est toujours une déception. +La ville nouvelle est pareille à d’autres : ces +omnibus, ces grelots, cet hôtel en face de la +gare… Il y a trop peu de temps que les chemins +de fer existent ; toutes les gares sont de la même +époque ; c’est la même civilisation qui a édifié ces +bâtiments, aménagé ce grand espace vide devant +la station. Et ces trottoirs où des employés d’hôtel, +pour se servir de langues diverses, emploient +toujours les mêmes formules de racolage… Ils +vous parlent un langage connu ou inconnu avec +la même expression de visage. Les gares les plus +étrangères ont le même costume, un uniforme +banal et triste, pour accueillir le voyageur. +Dans le brouhaha de l’arrivée, j’avais perdu de +vue le comte de Tolberg. En passant dans le couloir +qui conduit à la sortie, je le vis à deux pas +de moi, et il eut le temps de me dire en souriant :</p> + +<p>— N’ayons pas l’air de trop bien nous connaître.</p> + +<p>Quant à son amie, à qui il avait parlé de moi, +elle me regarda si gentiment que mon cœur +en battit, et que dans un élan intérieur je lui vouai +une de ces affections qui durent la vie entière…</p> + +<p>Je remarquai qu’ils s’en allaient chacun de +leur côté, et, malgré moi, je suivais des yeux la +jeune femme, pendant qu’elle montait en voiture, +lorsque je m’entendis appeler par mon nom… +J’avais devant moi un homme à barbe grise, de +petite taille, qui me regardait de tout son œil +gauche, et d’une partie de son œil droit, sur lequel +tombait une paupière désemparée, comme +un de ces stores à l’italienne qui ne fonctionnent +plus.</p> + +<p>C’était le précepteur des neveux du roi. On +l’avait dépêché à ma rencontre parce qu’il savait +un peu de français. Il parlait notre langue avec +plus d’intrépidité que de bonheur. Il se lançait +dans une conversation française avec une audace +que rien ne décourageait ; les obstacles ne le rebutaient +pas ; il en rencontrait à chaque mot ; mais +il en triomphait en remuant le bras, en tapant du +pied, à moins qu’il n’abandonnât résolument sa +phrase pour aborder la phrase suivante. A défaut +de vocables exacts, ses gestes étaient si abondants, +si expressifs, qu’on finissait par le comprendre. +Mais il valait mieux ne faire aucune +attention aux mots qu’il prononçait et qui, non +seulement ne servaient en rien à l’intelligence du +texte, mais encore lui nuisaient fortement ; car il +employait constamment des expressions les unes +pour les autres, supprimait les négations, en +ajoutait d’intempestives, et quand il se trouvait +dans un encombrement inextricable, raidissait +tous les muscles de son visage, puis s’écriait : +« Voilà ! » avec un air de triomphe…</p> + +<p>Il me fit monter dans un landau, et je vis tout +de suite, au ton qu’il prit avec le cocher et le +valet de pied, qu’il cherchait à se donner à mes +yeux une grande importance. Mais ses desseins +n’étaient pas secondés par les domestiques qui ne +lui parlaient pas précisément comme à un prince +du sang.</p> + +<p>Dans la voiture, M. Bölmöller, qui n’avait pas +été long à me dire son nom et ses titres, se mit +à me parler pêle-mêle, sans nuances, avec des +gestes énormes, de tous les personnages de la +Cour. C’était peut-être parce qu’il savait que je +me trouverais en relations avec ces différentes +personnes, et que je pourrais leur répéter à l’occasion +tout le bien qu’il me disait d’elles. Il était +assez capable de ces calculs ingénus. Mais je +crois plutôt qu’uniquement occupé de lui-même, +il n’avait aucune opinion précise sur les gens, et +qu’il en adoptait au hasard une quelconque, de +préférence favorable, pour ne pas se compromettre.</p> + +<p>Il me parlait depuis cinq minutes à peine, et +j’avais déjà renoncé à l’écouter. Je regardais à +travers les vitres du landau la ville que nous traversions. +Le temps était froid et gris. Approchions-nous +du palais ? Les chevaux trottaient à +bonne allure le long d’un boulevard bordé de +petites maisons basses, qui avaient chacune devant +elles un petit jardin.</p> + +<p>En me penchant un peu, j’apercevais au loin +une vague place. Était-ce là ? Je ne voulais rien +demander à mon voisin. J’aimais mieux en avoir +la surprise.</p> + +<p>Oui, c’était certainement ce grand bâtiment +carré où je voyais de loin un soldat en faction. +Elle était un peu sévère, cette bâtisse, mais elle +avait une certaine grandeur… J’étais tout de +même déçu que ce fût cela. J’attendais je ne sais +pas quoi, mais autre chose…</p> + +<p>Cependant, le landau passa devant le palais, +sans y entrer. Le factionnaire, reconnaissant la +livrée royale, avait présenté les armes à tout +hasard.</p> + +<p>Puis soudain, quelques minutes après, comme +je ne m’y attendais plus, comme j’y avais presque +renoncé, nous arrivâmes… Le cocher tourna +brusquement sur une place, entra sans prévenir +sous une grande porte, et traversa la cour pavée +du palais royal. La voiture s’arrêta devant un +perron très haut, et qui, bien que les marches +fussent basses, devait être dur à escalader par +les grandes chaleurs.</p> + +<p>Il n’y avait personne dans le vestibule d’entrée, +et j’en eus, malgré moi, une petite déception. +Assurément, je ne pensais pas que le roi et toute +la Cour dussent venir à ma rencontre. Mais personne !… +J’avais ressenti une sorte de vanité +inconsciente de tout ce que m’avait dit mon ami +Tolberg, au sujet de l’importance possible de +mes fonctions…</p> + +<p>Bölmöller, pour faire venir quelqu’un, toussa +avec autorité. Mais cet appel resta sans effet, et +si une grande femme âgée fit son apparition l’instant +d’après, ce fut bien, semble-t-il, le résultat +d’un hasard. Cette femme avait des boucles de +cheveux gris, comme un vieux portrait, mais en +quantité vraiment anormale. Elle me parla dans +la langue du pays comme si j’allais comprendre +d’emblée avec la tranquillité de Bölmöller lui-même, +quand il se lançait dans une conversation +française. Bölmöller me traduisit ses paroles avec +sa bonne volonté ordinaire. Puis, de guerre +lasse, ils se dirigèrent, sans insister davantage, +vers un petit escalier, en me faisant signe de les +suivre.</p> + +<p>Ma chambre était au troisième. Le toit en était +mansardé ; il était assez élevé en certaines parties ; +cette chambre était en somme une grande et imposante +mansarde. On l’avait meublée avec des +vieux meubles qui avaient sans doute une grande +valeur ; mais je ne m’y connaissais pas. C’étaient +des meubles étrangers, et des vieux meubles, +c’est encore plus étranger que les meubles neufs. +Ils ont été mêlés à trop d’existences inconnues. +On avait cardé à neuf le matelas, qui bombait un +ventre énorme. Je pensais que je serais mal couché +pendant une ou deux nuits. Et cela m’attrista. +A ce moment, je regrettai ma vie de Paris, médiocre +et à peu près tranquille.</p> + +<p>La femme âgée nous avait quittés, et j’avais +commencé à faire ma toilette après avoir ouvert +mon petit sac de voyage (ma malle était restée +à la gare). Bölmöller continuait à me parler avec +animation. Il me parlait à propos de tout, de la +forme d’une brosse, de l’eau du pays, qui était +très saine. Je ne l’écoutais pas ; cependant j’avais +pour lui un petit attachement, un peu de l’affection +de Robinson pour Vendredi. Je sentais bien que +je le lâcherais aussitôt que j’aurais trouvé mieux. +Mais, pour le moment, c’était le seul être que je +connusse dans ce palais inconnu.</p> + +<p>Je mettais fin à un premier nettoyage hâtif, +quand on frappa à la porte. Un grand domestique, +plus dédaigneux encore que le cocher pour la +personnalité de Bölmöller, vint proférer quelques +mots que mon interprète me traduisit d’une façon +à peu près claire… Le premier ministre me faisait +demander.</p> + +<p>Et, pour la première fois, j’eus un sentiment de +crainte, à l’idée que j’allais comparaître devant +quelqu’un, qu’on allait m’interroger, comme pour +un examen, et que peut-être je ne ferais pas +l’affaire.</p> + +<p>Je suivis le grand domestique. Bölmöller m’accompagna +jusqu’au premier étage. Là, il me +serra la main, en me disant : « Je n’entre pas », +du ton d’un homme occupé ailleurs. Il ajouta +qu’on se reverrait un peu plus tard à la table de +l’intendant.</p> + +<p>Je traversai, précédé du valet de chambre, une +salle d’attente, ornée de grands tableaux fumeux. +Puis nous entrâmes dans le cabinet de M. de +Herner. Un homme au visage froid, mais sympathique, +se leva d’une table de travail et me +tendit la main. C’était le premier ministre.</p> + +<p>Je fus surpris de son air de jeunesse. J’ai su +depuis qu’il avait quarante ans bien passés, mais +il paraissait trente-cinq ans à peine. Il avait une +figure un peu longue, une moustache châtain +clair, des cheveux de même couleur un peu crépus. +Mais je regardais surtout ses yeux bleus, +nets plutôt que froids, et je vis avec satisfaction +que son regard ne me gênait pas comme certains +regards, même d’amis, que j’affronte avec une +certaine gêne.</p> + +<p>Il parlait français avec des hésitations que, fort +adroitement, il masquait par des silences, qui +semblaient être de songerie ou de réflexion. Je +le regardais pendant qu’il parlait et je me disais +que Tolberg avait peut-être tort, que ce Herner +n’était pas le mauvais homme qu’il semblait dire, +et que, quoi qu’il en pensât, le jeune comte se +laissait influencer par ses rancunes dans le jugement +qu’il portait sur le premier ministre. Sans +que la sympathie naturelle que j’avais ressentie +si vite pour mon compagnon de voyage diminuât, +je commençais à regretter de lui avoir promis +mon aide ; cette promesse me donnait déjà un peu +à mes yeux une allure de traître vis-à-vis de ce +Herner qui m’accueillait si bien.</p> + +<p>Il me pria de dîner chez lui le soir même. Il me +donna l’impression d’un homme que la satisfaction +de commander ne satisfaisait pas complètement, +et qui s’ennuyait ; et je fus flatté que ce +grand de la terre songeât à moi pour se distraire.</p> + +<p>Je n’avais pas mon habit qui était resté dans +ma malle. Mais le baron de Herner me dit en +souriant que le dîner où il me conviait n’avait rien +de protocolaire. Puis il me tendit la main et me +dit : « A sept heures. »</p> + +<p>Bölmöller, de son côté, m’avait donné rendez-vous +à la table de l’intendant. Où pourrais-je le +prévenir ?… Je le rencontrai sur le palier du premier, +où il se trouvait comme par hasard. Cette +curiosité me déplut. Je commençais déjà à me +détacher de lui. Et je m’en aperçus moi-même au +ton un peu méchant de regret poli que je pris +pour lui dire que je ne dînerais pas le soir en sa +compagnie. J’ajoutai, de l’air le plus naturel du +monde, que j’étais invité chez le premier ministre. +Il me répondit, du même air, qu’il n’y avait +jamais dîné, qu’il ne savait pas comme on y mangeait… +Lui n’avait jamais mangé qu’à la table +du roi, — assez fréquemment, ajoutait-il, et la +chère y était fort remarquable. Ce petit Bölmöller +n’était pas très fin ; mais quand il était piqué par +l’envie, il trouvait des répliques assez ingénieuses.</p> + +<p>A partir de ce moment, il fut pour moi une +manière d’ennemi ou tout au moins de rival, un +rival que je méprisais et dont j’avais honte, mais +que je ne pouvais me retenir d’humilier le plus +souvent possible, tout en me répétant que c’était +un être sans importance, dont vraiment je n’aurais +pas dû m’occuper.</p> + +<p>Je remontai dans ma chambre. Ma malle était +arrivée, et je m’en aperçus avec une certaine tristesse : +car alors, je n’avais plus d’excuse pour +rester en costume de voyage. Il fallait mettre une +redingote. Je déteste m’habiller, et je suis toujours +partagé entre la paresse de changer de +vêtements et même de me laver, et un cruel souci +de convenance et de propreté.</p> + +<p>En même temps que ma malle, je trouvai le +valet de chambre qui m’était affecté, un suisse de +mauvaise mine, qui paraissait plutôt « en dessous » ; +la vérité est que je n’ai jamais rien eu à +lui reprocher, mais il ne m’inspirait pas confiance : +il semblait animé d’une préoccupation secrète et +ce ne fut qu’au bout de quelques semaines que +je la découvris. Deux ou trois fois des enveloppes +de lettres se perdirent ; et il me mentait visiblement +quand je l’interrogeais sur leur disparition.</p> + +<p>Je m’aperçus un jour que c’était un innocent +collectionneur de timbres-poste…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VI</h2> + + +<p>Pour aller chez le premier ministre, ainsi que +le suisse me l’expliqua, il fallait sortir du palais +par le jardin, et suivre un petit canal bordé +d’arbres. Le jardin du palais, avec ses grandes +pelouses voluptueuses, ses arbres puissants et +doux, était plus tiède que les rues de la ville. Pourtant, +le canal, très abrité, donnait la même impression +de climat indulgent et calme. C’était à +cet endroit une ancienne petite rivière, dont on +avait régularisé le courant.</p> + +<p>De vieilles maisons, d’un côté, descendaient +jusque dans l’eau. De l’autre côté, la berge était +plantée d’arbres, et aussi de bancs peints en vert, +qui s’ornaient nécessairement de quelques vieillards +bien décrépits, agrémentés de pipes allemandes. +Ils ressemblaient aux vieux de tous les +pays, quand ils sont si âgés qu’ils ne changent +plus et qu’ils ont l’air désormais d’être là pour +toujours, jusqu’au moment où le destin les balaie +en passant, avec l’air de ne pas s’en apercevoir.</p> + +<p>Sur l’autre rive, on voyait l’intérieur des maisons +populaires. Le couvert était mis dans des +salles à manger modestes, et on allait encore +recommencer une soirée. Des ménagères allaient +lentement remplir des seaux. Un petit garçon, +plein de conviction, montrait à un autre petit +garçon sa main pleine de billes.</p> + +<p>A l’endroit où le canal tourne, m’avait dit le +suisse, vous trouverez un petit pont, que vous traverserez. +Puis vous passerez sous une espèce +d’arche. De l’autre côté de cette arche, c’est la +rue de la Paix, la plus belle rue de Schoenburg. +La place Neuve, où se trouve l’hôtel privé du +baron de Herner, est à une centaine de pas.</p> + +<p>J’avais encore près d’un quart d’heure avant +le dîner, et j’en profitai pour regarder les magasins. +Ils étaient très luxueux, et les vitrines regorgeaient +d’objets en cuir et en nickel. Je vis, +comme à Bruxelles, ces marchands de tabac grandioses, +qui me donnaient envie de me remettre à +fumer, avec leurs longs cigares odorants rangés, +comme les dos de belles reliures, dans les boîtes +enluminées.</p> + +<p>Je croisai des officiers, élégants et pleins d’autorité, +et je me souvins avec satisfaction que +j’étais « du gouvernement ». Je ne fus pas loin +de me dire que ces officiers étaient « mes soldats ».</p> + +<p>Je vis encore un grand restaurant rempli déjà +de dîneurs dont les âmes s’exaltaient aux airs +entraînants que jouait sans relâche un brillant +orchestre, composé d’une douzaine de dames de +différents âges, qui toutes laissaient pendre sur +leur dos des cheveux dénoués, de la même longueur +et du même blond.</p> + +<p>J’étais amusé par cette ville si brillante et qui +s’animait si gaîment vers le soir. Je regrettais +presque d’être obligé d’aller passer la soirée chez +cet hôte de marque, qui m’honorait beaucoup, +mais qui m’obligeait à faire des frais. Je me promis +bien de revenir en bon paresseux jouisseur +dans ce restaurant en fête, où m’arriverait quelqu’une +de ces aventures galantes et peu compliquées +qu’on espère toujours en arrivant dans une +ville étrangère.</p> + +<p>Cependant l’heure était venue. Sans enthousiasme, +je gagnai la place Neuve, et je trouvai +bientôt la marque que l’on m’avait indiquée pour +reconnaître l’hôtel du baron : un haut-relief en +pierre, au-dessus de la porte, représentant un +jeune guerrier avec des ailes, chevauchant un +cheval cabré… Je me dis même, tout en sonnant +à la porte, que j’aurais peut-être dû m’informer +de la personnalité exacte de ce guerrier ailé ; +c’était peut-être quelqu’un de très connu dans la +mythologie, et qu’il était de mauvais ton d’ignorer… +Quand la porte se fut ouverte, je me trouvai +dans une petite cour assez simple. Une femme à +boucles grises (c’était décidément les boucles +d’ordonnance dans ce pays-là), se tenait sur le +pas d’une porte vitrée. Elle me conduisit dans un +salon plutôt sévère, où je trouvai le premier ministre +en compagnie de deux invités, et de sa +mère, la baronne de Herner, une dame pas trop +âgée. Je reconnus dans la figure de cette personne +comme une épreuve antérieure de la longue +figure du baron, et les mêmes yeux bleus, mais +plus durs. Elle m’adressa en bon français +quelques paroles auxquelles, me sembla-t-il, je +répondis d’une façon assez convenable et pas +trop embarrassée… Mon entrée dans le grand +monde se faisait d’une façon plus aisée que je +n’aurais cru : ce fut, je crois, grâce à ce petit +détail accidentel : en me dirigeant du côté du +salon, j’avais renversé quelque chose — je ne +savais pas trop au juste — qui se trouvait sur +une table de l’antichambre, et je me demandais, +pendant les présentations : Est-ce un bronze ? ou +est-ce un objet plus fragile ? Ce qu’il y a de terrible, +c’est que je ne l’ai jamais su, et je me demande +encore si ce n’est pas à cette maladresse +qu’il fallait attribuer la froideur que me témoigna +plus tard, au cours de certaines entrevues, la +baronne de Herner.</p> + +<p>J’examinais cependant les deux autres invités, +un jeune officier aux yeux fatigués et mielleux, — le +neveu du ministre, — et un monsieur qui +était, paraît-il, le poète national du Bergensland. +C’était un individu d’un âge chimérique, entre +trente et quatre-vingts ans, sans couleur indicatrice +de cheveux ou de barbe, car, privé même +de sourcils, il n’avait, en fait de poils, que de +très longs cils blonds ou blancs. On n’était pas +sûr qu’il eût un grand talent, mais comme c’était +le seul poète bien élevé parmi ceux qui traitaient +de sujets nobles, on l’avait, à tout hasard, décoré +de tous les ordres civils, et l’on attendait qu’il +eût terminé un hymne guerrier pour lui décerner +tous les ordres militaires.</p> + +<p>Ce poète, vivant seul au milieu de profanes, +avait perdu l’habitude de songer à la poésie. Il +ne s’en occupait qu’une fois l’an, au moment de +son poème de circonstance pour la fête du roi, en +dehors, bien entendu, des occasions extraordinaires, +telles que visites de souverains étrangers ou +désastres amenant une fête de charité et justifiant +une intervention lyrique.</p> + +<p>Ce dîner, de hautes sphères officielles, ressembla +beaucoup, pour les sujets de conversations +qui y furent traités, à des dîners de milieux plus +modestes. On y parla de la vitesse des automobiles +qui commençaient à envahir le pays, on +m’interrogea naturellement sur Paris que tous +les convives connaissaient pour y être allés au +moins une fois.</p> + +<p>Le poète parlait assez passablement notre +langue, à part un abus du mot <i>Monsieur</i> qui arrivait +après chaque virgule. Il évoqua avec un sourire +attendri ce gai quartier latin où j’avais tiré +une vie si pénible, cet endiablé bal Bullier, où +je n’avais jamais mis les pieds, et cet admirable +Collège de France, que je connaissais pour être +passé devant. L’officier, naturellement, parla des +petits théâtres, avec des petits rires sifflants qui +se prolongeaient en dehors de toute mesure. Il +raconta des scènes de pièces qui l’avaient réjoui +au delà des prévisions de l’auteur, et nous redit +des mots qu’il répéta de telle sorte que je fus seul +à m’en amuser, parce que j’étais le seul à comprendre +qu’ils ne voulaient rien dire.</p> + +<p>Le baron de Herner parlait peu. Je remarquai +seulement qu’il mangeait pas mal, mais sans trop +faire attention à ce qu’il mangeait. Il ne me faisait +pas l’effet d’un jouisseur. Rien chez lui, d’ailleurs, +n’était luxueux.</p> + +<p>Je me dis ce soir-là que si cet homme aimait +le pouvoir, c’était sans doute pour la volupté +froide d’être le maître, et non pour en tirer des +avantages matériels et des joies physiques. Il n’y +avait pas à craindre de lui les exactions où se +laisse entraîner un débauché, mais il n’avait pas +non plus ces moments de générosité attendrie +dont sont capables les gens qui mangent bien.</p> + +<p>Après tout, je ne savais pas si ce haut personnage +était vraiment l’homme que je dis et si certains +de ses actes ne sont pas en contradiction +avec la définition de son caractère. Je me suis +mis en garde, depuis pas mal de temps déjà, +contre le danger qu’il peut y avoir à définir les +gens trop tôt ; car on est amené par la suite à +examiner leurs actes avec le parti pris d’un +homme qui a classé, localisé un sujet, et qui, sous +aucun prétexte, ne veut avoir la peine de recommencer +son petit travail.</p> + +<p>Quand le dîner fut terminé, nous passâmes au +fumoir, où M<sup>me</sup> de Herner, que le cigare ne gênait +pas, nous accompagna. Le baron de Herner me +prit à part et se mit à me parler avec assez +d’abandon.</p> + +<p>Je pensais, non sans satisfaction, que j’avais à +ses yeux plus d’importance que l’officier, et même +que le poète national. Il me dit que je serais +attaché à sa personne et à la personne du roi, et +que mon travail consisterait à analyser tous les +journaux et autres documents français qui arrivaient +à l’ambassade. Dès le lendemain, nous +irions ensemble voir le roi qui, bien que la saison +fût un peu avancée, était encore à la campagne, +dans sa résidence d’été…</p> + +<p>J’étais obligé de faire de grands efforts pour +ramener mon attention. Car, tout occupé à me +dire : « Le ministre me parle ! » j’avais peine à +écouter ce qu’il me disait.</p> + +<p>Ce qui l’intéressait le plus dans les journaux +français, ce n’était pas seulement la politique +extérieure de la France, mais le mouvement socialiste… +« Nous n’avons pas encore beaucoup de +socialistes chez nous, me dit-il. Nous avons, en +revanche, pas mal de réfugiés russes, qui réussissent +à tromper la surveillance de notre police. +Ils complotent contre la famille impériale russe +et, pour se faire la main, contre notre bien-aimé +roi. Nous avons surpris l’année dernière des préparatifs +d’attentat. Le hasard est venu en aide à +nos policiers, qui n’auraient certainement rien +trouvé sans le secours du ciel.</p> + +<p>« Je suis servi par des brutes prétentieuses. Je +ne me risque même pas à leur reprocher leur +manque d’initiative… Quand ils s’avisent d’en +avoir, ils sont encore plus dangereux. »</p> + +<p>La soirée ne se prolongea pas très tard. Le +premier ministre se levait de très bonne heure. +Je sortis avec le poète et le militaire, et nous +allâmes bourgeoisement prendre de la bière, +dans ce grand café éclatant de lumières où l’orchestre +de dames continuait à faire rage. Le +neveu du baron se fit apporter du jambon, en +disant qu’il mourait de faim, et que c’était toujours +ainsi chaque fois qu’il mangeait chez sa +grand’tante. Je vis bien, aux plaisanteries que +le poète national fit à son tour sur ce sujet, que +c’était un thème familier aux invités du premier +ministre.</p> + +<p>Je leur offris un rire plus timide, plus prudent, +juste ce qu’il fallait pour n’avoir pas l’air de +désapprouver leurs sarcasmes.</p> + +<p>L’officier nous proposa de nous emmener chez +une nommée Irma. Mais le poète dit qu’il était +fatigué. Je sus plus tard qu’il était le prisonnier +d’une gouvernante, une petite femme desséchée, +d’une cinquantaine d’années, dont on retrouvait +les longs cheveux pâles dans maint sonnet du +maître…</p> + +<p>Quant à moi, je refusai également l’invitation +de l’officier. Je ne voulais pas rentrer trop tard +au palais pour le premier soir. Je revins, accompagné +de mes deux nouvelles connaissances, +jusqu’à ma royale demeure. Le chemin était un +peu plus long qu’en venant, parce qu’à cette +heure tardive, je ne pouvais pas rentrer par le +fond du jardin. Le poète, en suivant ma route, ne +se détournait pas trop de son chemin. Quant à +l’officier désœuvré qui ne pouvait pas se résoudre +à aller se coucher, c’était la providence des gens +qui ont peur de rentrer seuls le soir. C’est en cette +considération qu’on le tolérait l’après-midi, à des +heures plus claires de la journée, où sa présence +n’avait pas cette utilité tutélaire.</p> + +<p>Les portiers des palais royaux dorment aussi +lourdement que ceux de la rue Saint-Jacques, où +jadis, les yeux vers le prochain angle de rues, il +m’était arrivé souvent de me livrer à des constatations +indignées sur la profondeur spéciale du +« premier sommeil »…</p> + +<p>A Schoenburg, au moins, j’avais pour me rassurer +le factionnaire de garde, qui donnait des +coups de crosse dans la porte, pendant que je +tirais sans espoir une sonnette argentine, trop +faible pour troubler le doux sommeil du concierge, +capable seulement de compléter d’un léger +bruit de clochettes un songe de verdure et de +bergerie.</p> + +<p>Quand la porte, enfin condescendante, s’entre-bâilla, +je pus me mettre en campagne, au travers +de la cour obscure, avec d’innombrables relais +d’allumettes. Grâce à cette course au flambeau +à rebours (où c’est le porteur qui change de +torche, et non la torche de porteur), j’arrivai +jusqu’à ma chambre, en essayant de faire le +moins de bruit possible pour mon premier soir, +bien qu’en somme j’eusse une excuse, puisque +je venais de chez le premier ministre : c’était un +service commandé.</p> + +<p>Je pénétrai avec un peu d’angoisse dans ma +grande chambre sombre. Je fis le tour du grand +lit à baldaquin, qui s’entourait de rideaux +sinistres. Je les secouai au passage pour faire +tomber les guerriers armés. Il y avait dans les +recoins du plafond des ombres qui étaient peut-être +des trous, et où devaient nicher des araignées +énormes et venimeuses. Je constatai avec plaisir +que les draps étaient en vieille toile très douce. +La servante âgée m’avait mis sur ma table une +Bible, qui, avec sa reliure de maroquin, me parut +mieux faire que le marbre de la cheminée pour +supporter ma montre. Il y avait un sucrier, et +de l’eau dans la carafe. Mais était-ce de l’eau +filtrée ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VII</h2> + + +<p>Le lendemain, à dix heures, je montai en voiture, +dans un landau découvert, à côté du premier +ministre. Nous allions voir le roi.</p> + +<p>J’avais endossé cette fois la redingote officielle. +Le baron de Herner était dans le même costume. +Je constatai avec un certain plaisir que mon haut-de-forme, +dont c’était d’ailleurs la première sortie, +était plus brillant que le sien.</p> + +<p>J’étais un peu surpris de l’abandon avec lequel +me parlait le premier ministre. Il faut croire que +j’inspirais vraiment de la confiance aux gens. Le +comte de Tolberg m’avait parlé avec la même +liberté. Le hasard m’avait amené à être le confident +de ces deux ennemis. Comment tout cela +allait-il tourner ? Pour le moment, je m’abandonnais +à une quiétude paresseuse. Le jour où un +conflit se produirait, il serait peut-être temps de +s’en préoccuper. En prévision de complications, +qui n’arriveraient peut-être jamais, je n’allais pas +gêner, par un air de trop grande réserve, l’expansion +dont ce grand personnage voulait bien +me favoriser…</p> + +<p>Le landau traversa la ville, en passant sous une +vieille tour qui commandait une des entrées. +C’était par là qu’avaient pénétré dans la ville, à +je ne sais plus quelle époque, des soldats étrangers +de je ne sais quelle nation… Toujours est-il +qu’on s’était battu dans le faubourg, qu’il était +mort un grand nombre d’hommes, et que les +cloches, comme dans toutes les histoires de ce +genre, n’avaient cessé de sonner.</p> + +<p>La campagne était très paisible, coupée de +canaux et de longues allées d’arbres. De temps +en temps, nous croisions un bicycliste obstiné, ou +un grand tombereau attelé de quatre bœufs, ou +une voiture de maraîchers, que traînaient trois +chiens agiles. Le premier ministre me parlait du +roi et se réjouissait qu’il fût bien portant. Si, par +malheur, il lui arrivait un accident, le royaume +passerait entre les mains de sa belle-sœur, la +femme de son frère défunt, qui gouvernerait au +nom de son fils aîné âgé pour l’instant de quatorze +ans. Et cette princesse, qui venait des États de +l’Allemagne, amènerait avec elle toute une séquelle +de gens de son pays… Le baron de Herner +me surprenait. Il dérangeait fortement la conception +que je m’étais faite des hommes d’État, que +je me représentais comme des personnages mystérieux +et fermés, évitant d’employer un langage +simple et net pour parler des affaires publiques.</p> + +<p>Celui-ci n’y allait pas par quatre chemins et me +donnait carrément son avis sur les hommes et sur +les choses…</p> + +<p>En sortant d’une allée d’arbres, j’aperçus tout +à coup, sur une sorte de monticule de verdure, +un château d’architecture antique, mais qui était +un château reconstitué ainsi qu’en témoignait la +blancheur de sa pierre. C’était la résidence d’été. +Je sentais toujours en moi beaucoup de curiosité, +mais aucune émotion : j’avais désormais ma petite +habitude des grands de ce monde. C’est curieux +comme on prend vite pied dans les grandeurs.</p> + +<p>Nous étions entrés dans une cour d’honneur et +nous allions gravir le perron qui conduisait au +salon de réception quand nous entendîmes un : +Hep ! qui n’avait rien de protocolaire. C’était le +roi qui nous appelait d’une des salles du rez-de-chaussée, +où il faisait de la photographie. Je +reconnus le visage du monarque, dont j’avais vu +plusieurs portraits.</p> + +<p>Il nous invita d’un geste à entrer dans son +atelier. Il était vêtu d’une culotte de drap beige, +de molletières de cuir fauve et d’une chemise de +soie écrue, dont les manches étaient relevées jusqu’au +coude. Sans la moindre formule de bienvenue +et en s’adressant à moi, comme s’il me +connaissait depuis longtemps, il nous montra des +épreuves qu’il venait de terminer, dont l’une +représentait un coin de forêt, et l’autre un cheval +en liberté, en train de bondir dans un pré. Moi, +je regardais ces épreuves avec une attention +exagérée : mais je ne pensais qu’à examiner +Charles XVI, qui m’apparaissait comme un bon +garçon enjoué.</p> + +<p>Je crois que je n’aurais vu en lui rien d’autre +si l’opinion favorable que m’avait exprimée sur +son compte le jeune Tolberg ne m’avait prévenu +en sa faveur. Il y avait chez ce gros homme +beaucoup plus de philosophie que d’insouciance, +ou plutôt c’était une insouciance naturelle qu’encourageaient +sa volonté et sa raison. Il pensait +qu’il ne fallait pas agir au delà du nécessaire, qu’il +fallait plutôt surveiller les événements que les provoquer. +Il s’occupait des affaires de l’État juste +assez pour ne pas les négliger.</p> + +<p>D’ailleurs il avait trouvé chez Herner une activité +très précieuse, du moment qu’il était là pour +la réfréner.</p> + +<p>Je ne sais pas s’il s’était fait toutes ces réflexions +et s’il s’était volontairement conformé à cette philosophie. +Il me semble plutôt qu’il l’avait instinctivement +adoptée…</p> + +<p>Je n’ai jamais vu un homme capable d’un travail +aussi extraordinaire et aussi rapide. Il lui est +arrivé dans certains moments, où il y avait intérêt +à se renseigner rapidement sur la situation, de +faire avec moi l’analyse dont j’étais chargé et il +me laissait littéralement en route, moi qui ai pourtant +le travail facile. Et cet homme, merveilleusement +doué pour accomplir en deux journées un +travail surhumain, était capable également de +rester des mois entiers dans l’inaction, à vivre une +vie presque animale, sans songer à rien et sans +avoir le moindre remords de sa paresse.</p> + +<p>Il baissa sans façon ses manches sur ses poignets, +remit tout seul une veste de chasse qu’il +avait posée sur une table. Herner, qui connaissait +ses habitudes, ne fit aucun mouvement pour +l’aider à l’endosser. Puis nous sortîmes tous les +trois dans la cour. Il me regarda un instant, me +demanda comment je trouvais Schoenburg. Puis +il s’éloigna avec son ministre pour causer des +affaires courantes. Je les regardais marcher l’un +à côté de l’autre. La marche du roi n’avait rien +de vulgaire ni de majestueux. On l’eût pris pour +un propriétaire de campagne qui parlait affaire +avec un notaire de la ville. Mais le propriétaire et +le notaire « dégottaient » assez bien. Et tout à +coup, au moment de prendre congé après que cet +homme en veston eut tendu la main à cet homme +en redingote, il y eut dans la simple différence +des saluts, le salut profond de celui-ci et une +inclinaison de tête de celui-là, il y eut quelque +chose de barbare et d’antique, une subite inégalité, +que leur promenade côte à côte de tout à +l’heure rendait étrange et inconcevable.</p> + +<p>Je restai donc seul avec cet homme, mon semblable +d’aspect, et qui se trouvait, en vertu de certaines +conventions, un être surnaturel. Il passa +familièrement sous le mien son bras symbolique +et m’entraîna vers la salle à manger.</p> + +<p>Ce fut pour moi une après-midi admirable, une +de ces journées où l’on fait feu des quatre pieds +pour éblouir quelqu’un, avec l’angoisse de tout +gâter soudain par une parole inférieure. C’est une +conquête que l’on veut faire par des moyens +loyaux et sans tricherie, pour avoir une sorte de +contrôle de sa propre valeur.</p> + +<p>J’étais obligé, de temps en temps, de me répéter, +pour ne pas l’oublier, qu’il était un roi.</p> + +<p>Il avait lu plusieurs de mes livres de prédilection : +mais il y en avait quelques-uns qu’il ne +connaissait pas encore. Je pus lui en parler. Et +quand je lui récitai certains des passages que +j’aimais, nous éprouvâmes de ces émotions communes +qui vous rapprochait tant.</p> + +<p>J’étais très exalté et un peu inquiet. Je me disais +que ce roi qui s’ennuyait et qui paraissait se +plaire en ma compagnie, me garderait peut-être +auprès de lui. Or c’était un compagnon un peu +fatigant, à cause des frais continuels qu’il fallait +faire. J’avais peur de ne pas pouvoir me soutenir +et de lui plaire moins.</p> + +<p>Après déjeuner, nous étions allés nous promener +dans un jardin inculte, dont le roi aimait +beaucoup la sauvagerie, soigneusement entretenue +par un habile jardinier. Nous y passâmes +près de trois heures à dire des vers et à raconter +des histoires héroïques. Quand nous rentrâmes +dans la maison, je vis qu’un petit tonneau de promenade +était attelé dans la cour.</p> + +<p>— Je vais vous reconduire jusqu’aux portes de +la ville, me dit Charles XVI. Je n’entre pas à +Schoenburg dans un tel équipage.</p> + +<p>Comme nous allions monter en voiture, un +homme d’une quarantaine d’années, très distingué +d’allures, entra dans la cour. Le roi alla à lui avec +empressement, et lui serra la main avec une vive +amitié. Ils se dirent quelques mots, et revinrent +lentement vers la voiture. Le roi était tout songeur… +Il me présenta à son ami qu’il me nomma : +le comte de Herrenstein, lui dit : « A tout à +l’heure », et monta en voiture avec moi.</p> + +<p>Il ne me disait rien. Je ne savais si je devais +me taire, ou s’il fallait lui parler. Je lui fis remarquer +que le paysage ressemblait bien au cadre +d’un roman dont nous avions évoqué certains passages. +Il approuva avec un peu trop de précipitation +pour un homme qui s’intéresse vraiment à +ce qu’on lui dit.</p> + +<p>Quand nous arrivâmes à une centaine de pas +de la vieille porte de ville, le roi arrêta la voiture +et me dit qu’il me ferait chercher un de ces jours +prochains. Je le suivis un instant du regard ; puis +je vis qu’au lieu de rentrer au château, il quittait +la grande route, et prenait un petit chemin sur la +gauche. Où allait-il ?… Alors, quoi ? Charles XVI +me faisait déjà des cachotteries ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VIII</h2> + + +<p>— Ce comte de Herrenstein, me dit le premier +ministre qui m’avait interrogé d’un ton adroitement +aisé et naturel sur mon entrevue avec le +roi, ce comte de Herrenstein est une espèce de +misanthrope sans ambition apparente, qui est très +lié avec Sa Majesté. Il est le confident de certaines +affaires sentimentales de sa vie… et d’une liaison +que, cela va sans dire, nous connaissons aussi. +C’est une histoire qui remonte à très loin. Le +roi ne vous en parlera pas, même s’il vous accorde +sa confiance amicale comme il a l’air d’en prendre +le chemin…</p> + +<p>Je n’avais cependant pas trop insisté sur le +plaisir que Sa Majesté semblait avoir eu à me +voir. Un secret instinct m’avertissait que cette +amitié du roi pouvait porter ombrage au premier +ministre. Mais il savait à quoi s’en tenir, et le ton +simple et dégagé qu’il avait pris pour m’en +parler, ne voulait pas précisément dire qu’il +n’attachait à ces marques d’amitié aucune importance.</p> + +<p>— Le roi, même s’il se lie avec vous, ne vous +parlera pas de cette histoire, que jadis, dans le +feu de sa passion, il a racontée au comte de Herrenstein. +Il ne vous en dira rien, non par manque +de confiance mais parce que maintenant ce n’est +plus qu’un devoir douloureux dont il ne peut plus +parler avec joie.</p> + +<p>« Il a aimé pendant plusieurs années une femme +attachée à lui. Cette femme a vieilli… Mais le roi +est bon : il ne peut pas supporter de voir souffrir +les gens. Il est beaucoup plus à elle maintenant +qu’à l’époque où elle était séduisante.</p> + +<p>« Von Hölen, mon prédécesseur, qui était un +peu mon maître (quoique je sois peut-être moins +dur que lui), me disait qu’il ne fallait pas faire +attention à des souffrances isolées. Il me disait +qu’il y en avait beaucoup sur la terre. Il disait +encore qu’un homme d’État ne devait jamais +regarder autour de lui, trop près de lui… Von +Hölen est mort pauvre et détesté. Il avait une +dureté inflexible. Il a refusé des grâces qu’un +Torquemada eût accordées. Le jour de sa mort, +des habitants de Schoenburg n’ont pas eu honte +d’illuminer leurs maisons.</p> + +<p>« Or, il laissait le royaume plus prospère que +jamais, deux fois plus riche qu’à la mort de son +prédécesseur, le sage et indulgent Berzach.</p> + +<p>« Au fond, continua M. de Herner, il est assez +bon pour le roi qu’il ait eu cette histoire dans sa +vie. Il a été beaucoup mieux préservé des aventures +par la douce et puissante influence de cette +femme, qu’il n’en eût été détourné par le souci +de la majesté royale. Il n’y a aucune pose dans +sa vie, ni la moindre affectation de fantaisie. C’est +simplement un esprit libre. Or, un esprit libre, +qui agit simplement, s’expose à commettre mille +folies…</p> + +<p>« Analysez-moi donc ce paquet de journaux. Il +n’y a rien d’important ces temps-ci. Mais ce sera +pour vous comme un exercice, qui vous servira à +vous constituer pour l’avenir une méthode de travail +rapide. Dans ces derniers mois, comme je +n’avais personne, j’avais eu recours à cet imbécile +de Bölmöller. Vous n’avez aucune idée de ce qu’il +m’a livré ! C’était un fatras, une confusion abominable. +Des nouvelles sans intérêt étaient <i>résumées</i> +en un texte deux fois plus long que le texte français.</p> + +<p>« Je vous ai fait allouer huit cents francs par +mois, ajouta M. de Herner. C’est un peu plus que +ce qu’on a dû vous dire à Paris. Mais nous ne vous +connaissions pas. Et, d’autre part, j’ai pensé qu’il +ne vous serait pas toujours agréable de prendre +vos repas au palais. Venez quand il vous plaira +à la table de l’intendant, où votre couvert sera +toujours mis. Mais ne vous privez pas du plaisir +d’aller déjeuner ou dîner en ville. Je ne suis +d’ailleurs pas fâché que vous vous mêliez un peu +à la vie de Schoenburg. Vous êtes un homme discret. +Je sais que rien de ce qui se passe au palais +devant vous ne sera divulgué dans la ville. Mais +il n’est pas mauvais que l’état d’esprit de la capitale +soit pénétré par quelqu’un du palais. »</p> + +<p>Je remerciai le baron de Herner, comme je +remercie les gens, en balbutiant quelques paroles +indécises. (Mais je sais aussi que ce genre de +confusion, que je n’affecte pas, que j’utilise peut-être, +est aussi apprécié que quelques phrases +correctes et clichées.)</p> + +<p>J’étais assez content que cette latitude me fût +laissée d’aller prendre mes repas à droite et à +gauche : évidemment je me plairais mieux à la +table de l’intendant, du moment que l’on ne +m’obligeait pas à y figurer. Sans parler de la +petite économie qui en résulterait pour moi. +(Depuis que j’étais un monsieur « à son aise », +je me sentais devenir un peu plus regardant.)</p> + +<p>La veille, en revenant de chez le roi, j’avais +dîné au palais. Je m’étais présenté à sept heures +dans la salle à manger de l’intendance, encore +vêtu, par paresse de me déshabiller, de la redingote +neuve, endossée pour aller chez le roi. J’étais +prêt à m’excuser d’être venu en tenue cérémonieuse… +Mais je vis que tout le monde était en +habit, et je dus m’excuser de n’avoir pas eu le +temps de me mettre en toilette de soirée.</p> + +<p>Bien que le roi ne fût pas au palais et qu’en +son absence aucun protocole n’ordonnât le frac, +ces gentilshommes de chambre, et officiers du +palais, par goût de l’étiquette, persistaient à +revêtir leur habit de demi-gala.</p> + +<p>Il y avait là l’intendant qui portait encore plusieurs +titres surannés, tels que « grand officier de +bouche », un très haut vieillard incapable, que +secondait, heureusement pour lui, son épouse, +Hedwige de Brahmhausen, une grande femme +aux cheveux très blancs, dont l’air de race était +un peu trop classique, et qui se montrait d’une +âpreté sans exemples avec les fournisseurs.</p> + +<p>Le grand écuyer était célibataire. C’était un +homme de quatre-vingt-deux ans, long plutôt que +haut, car une définitive courbature l’empêchait de +se redresser de toute sa taille. Il était arrivé à +cette époque critique, où un vieil homme, jadis +blond, cesse de se teindre, de sorte que pour +exprimer la couleur de sa moustache, de ses +favoris et de ses longs cheveux du front qui arrivaient +de très loin par derrière, il était bon d’attendre +patiemment que cette sorte de mue eût +cessé.</p> + +<p>Comme il avait la vue très basse, il ne montait +plus à cheval, mais c’était toujours lui qui examinait +les chevaux qu’on amenait aux écuries du +roi, lui qui jugeait de leur silhouette en leur +caressant la tête, en leur tâtant le garrot et la +croupe, et qui s’assurait, en leur palpant les +canons, que leurs membres étaient sains… A table, +il mangeait les yeux fermés, très lentement, sans +un instant d’arrêt. Il buvait à tout petits coups, +les lèvres crispées au bord du verre, en sifflant ; +ce petit sifflement était le seul bruit qui émanât de +lui, car il ne parlait jamais.</p> + +<p>Le chevalier Finck, gentilhomme de chambre +et grand majordome du roi, — je me perdais dans +leurs titres, — était un gros garçon blond et rasé, +dont les yeux, tout rapprochés, s’embusquaient +derrière un tout petit binocle sans monture. Il +avait l’air d’un principal clerc affairé et curieux. +Il était particulièrement odieux à Sa Majesté, à +cause de ses prévenances excédantes, et du sourire +écœurant avec lequel, à partir d’un certain titre, +il écoutait les gens. Aussitôt que le roi était de +retour, on violentait tous les usages pour envoyer +ce gentilhomme de chambre en voyage, investi de +n’importe quelle mission.</p> + +<p>Le grand écuyer et le chevalier Finck +étaient célibataires. Le deuxième gentilhomme +de chambre était marié. Sa femme remplissait je +ne sais quel office auprès de M<sup>me</sup> de Brahmhausen. +Ce couple qui, avec Bölmöller (et l’officier qui se +trouvait commander le peloton de garde), complétait +la table de l’intendant, semblait chargé d’apporter +« la note de jeunesse » dans cette assemblée +de vieilles gens.</p> + +<p>Lui, fils d’un député récemment anobli, elle, +fille d’un usinier des environs de Schoenburg, ne +se lassaient pas, depuis six mois, de la joie de +manger, et d’habiter au palais royal. Aussi remplissaient-ils +en conscience leur rôle d’oiseaux +joyeux, et répondaient-ils avec une grande bonne +humeur, d’ailleurs peu communicative, à toutes +les questions qu’en leur posait.</p> + +<p>Personne ne parlait français à cette table, en +dehors de Bölmöller, et, à cet égard, je savais ce +qu’il fallait attendre du précepteur. Il ne me parla +pas moins avec volubilité, pour étonner, je crois, +les autres, et j’eus la condescendance d’avoir l’air +de le comprendre. Le reste du temps, je suivis +la conversation animée des convives. Je crois, +d’ailleurs, que l’on se rend mieux compte du caractère +des gens quand on n’entend pas ce qu’ils +disent, et qu’aucun verbe menteur ne vous induit +à vous tromper sur l’aloi de leur regard et +la sincérité de leur sourire.</p> + +<p>Après le dîner, on allait prendre le café dans +un petit salon indien. L’intendant offrait aux +fumeurs des cigares où un brin de paille était +piqué. M<sup>me</sup> de Brahmhausen allumait, pour son +usage personnel, une cigarette de tabac jaune, +fine et démesurément longue. Puis on arrivait +fatalement à conduire au piano la jeune personne, +qui exhalait sa gaîté en une demi-douzaine de +valses hongroises. Il y avait longtemps à ce moment +qu’on avait couché le grand écuyer. Enfin +on se disait bonsoir, et l’on rentrait dans ses +appartements.</p> + +<p>Quand je ne dînais pas au palais, j’allais à ce +grand restaurant de la rue de la Paix, qui m’avait +attiré dès le soir de mon arrivée, et qui s’appelait +la Grande-Taverne. Je n’avais toujours pas +trouvé la petite aventure sentimentale, — pas +trop gênante et pas trop attachante, — que j’attendais +depuis mon arrivée à Schoenburg. Plus +le temps passait, plus je me sentais disposé à me +montrer facile sur le charme et la classe sociale +de la personne inconnue en question.</p> + +<p>Je n’avais rencontré en fait de jeune femme que +la jeune mariée du palais. Pas une minute, je ne +songeai à troubler l’union du jeune ménage. Il +n’y avait pas de femme chez le premier ministre. +Je n’avais pas revu depuis mon arrivée le comte +de Tolberg, et je n’étais pas pressé de le revoir, +parce que je sentais bien que c’était de ce côté-là +que viendraient certaines complications… Je +pensais retrouver à la taverne cet insupportable +officier, neveu du ministre, qui m’avait parié +d’une nommée Irma, et qui devait avoir des amies. +Mais il était en permission, et s’était en allé pour +quelques jours à la campagne. Ces considérations +me déterminèrent à choisir une table à la taverne, +dans les environs de l’orchestre des dames. Quelques-unes +étaient encore jeunes, et possédaient +quelques charmes, abstraction faite, bien entendu, +de leurs blonds cheveux, qu’il valait mieux ne pas +faire entrer en ligne de compte dans la liste de +leurs attraits naturels.</p> + +<p>Après trois soirs de patience, je fis la connaissance +de la plus agréable de ces dames, qui se +trouvait être le chef d’orchestre elle-même.</p> + +<p>C’était une dame belge de trente-deux ans, qui +avait beaucoup voyagé, qui avait donné des leçons +de piano, des leçons de français et fait travailler +des animaux dans les music-halls. Elle avait un +bel engagement pour diriger un orchestre dans +une exposition d’appareils agricoles. Elle allait +quitter Schoenburg le mois d’après ; ce qui me +décida à faire avec elle plus ample connaissance.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IX</h2> + + +<p>Mon aventure avec le chef d’orchestre ne modifia +pas ma vie. Il y avait dix jours que j’avais +vu le roi pour la première fois, et il ne m’avait +pas rappelé. Le ministre était content de moi. Je +faisais régulièrement, à sa satisfaction, mon travail +d’analyse. Mais j’avais trop vite réussi dans +mes fonctions. Je commençais à trouver ma vie +monotone… La suite prouvera qu’il ne faut pas +se lasser de sa tranquillité, ni demander au destin +un peu d’imprévu : il nous fait trop bonne +mesure…</p> + +<p>J’étais arrivé à Schoenburg un jeudi, et j’avais +vu le roi le lendemain de mon arrivée : il ne me +fit demander qu’une dizaine de jours après, c’est-à-dire +le lundi, non de la semaine suivante, mais +de la semaine d’après ; le petit tonneau, conduit +par un jeune cocher anglais, vint me chercher +dans la matinée.</p> + +<p>A ce moment, je me trouvais chez le premier +ministre, et j’étais en train de lui lire un résumé +que je venais de terminer. Il y avait dans son cabinet +le secrétaire d’État de l’Intérieur, Von Müllen, +un gros homme en baudruche qui s’était +élevé aux honneurs comme un énorme ballon +sans poids. Le comte de Fritz, petit homme carré +d’épaules, arriva l’instant d’après. Il avait la réputation +d’un grand tacticien, avant suivi pendant +une dizaine d’années les manœuvres des armées +étrangères. Mais comme il n’avait jamais, à proprement +parler, fait la guerre, il était difficile de +dire de lui que c’était un grand capitaine. On +se bornait donc à le traiter de « haute personnalité +militaire ».</p> + +<p>Il venait apprendre à Herner l’exécution d’un +soldat des garnisons du sud, qui avait frappé un +de ses chefs et dont la grâce, sur les instances +de Herner, avait été rejetée par le roi.</p> + +<p>Quand j’arrivai chez le roi, je fus un peu déconcerté +par son accueil, très aimable, certes, +mais pas aussi amical que j’avais pensé. Peut-être +après son amabilité de la dernière fois, s’était-il +repris… Je me demandais si j’avais fait quelque +chose qui lui eût déplu… Peut-être Herner m’avait-il +desservi auprès de lui, et cette préoccupation +m’assombrit pendant une partie du repas.</p> + +<p>Il y avait avec nous l’ami du roi, le comte de +Herrenstein, un homme très grand et mince, aux +yeux tristes ; je l’avais déjà entrevu à ma dernière +visite.</p> + +<p>Ce ne fut qu’au bout d’un quart d’heure que je +me sentis rassuré. Si le roi était de moins bonne +humeur, c’était à cause d’une affaire qui ne me +regardait pas. Il pensait à l’exécution de ce soldat +dont Herner, la veille, après une longue discussion, +lui avait arraché l’arrêt de mort. Le premier +ministre avait mis en avant de bonnes raisons, et +la nécessité de faire un exemple dans cette garnison +où l’état d’esprit était très fâcheux.</p> + +<p>— Il a tort, fit le roi, en brisant avec énergie +la coquille d’un œuf qu’il venait de gober ; il a +tort !</p> + +<p>Puis il nous dit des choses, assez belles vraiment. +Il émit des idées très modernes et très +« civilisées », qui prenaient d’autant plus d’importance +qu’elles étaient exprimées par un roi.</p> + +<p>— Aucune raison, affirmait-il avec énergie, ne +doit prévaloir contre la nécessité d’affirmer que +la vie humaine est sacrée…</p> + +<p>Le comte de Herrenstein, moins par conviction +que pour calmer les remords du roi, fit valoir les +arguments les plus célèbres : la nécessité pour la +société de se défendre…</p> + +<p>Mais le roi répondit que le premier devoir d’une +société était de ne pas donner l’exemple immoral +du meurtre.</p> + +<p>— La boutade bien connue : « Que messieurs +les assassins commencent », est une des paroles +les plus misérables qu’on ait pu prononcer. Le +plus coupable n’est pas celui qui commence, mais +celui qui continue, et la société est beaucoup plus +coupable que l’assassin, parce qu’il est ignorant +et corrompu, tandis qu’elle est savante et policée. +En attendant qu’elle veuille bien commencer à être +civilisée, la société se ravale au niveau de cet être +barbare… Si la suppression de la peine de mort +augmente dans quelques années le nombre des +crimes, tant pis : tout vaut mieux que de propager +pendant des temps infinis cette monstrueuse +idée que la société intelligente a le droit +de tuer…</p> + +<p>Puis il parla contre la guerre.</p> + +<p>— Quand on parle de supprimer la guerre, dit-il, +on est traité de naïf et d’utopiste. Il est peut-être +vrai qu’actuellement ce soit encore une +utopie, mais c’est prolonger le règne de l’utopie +que de la traiter éternellement comme telle…</p> + +<p>Le bon roi nous dit assez de choses très judicieuses +et très levées. A nous faire part de ses +remords, il les éloignait peu à peu. Nous étions +passés insensiblement des régions troubles de la +vie dans le domaine plus serein de la spéculation +et de la littérature.</p> + +<p>Le comte de Herrenstein, après le déjeuner, se +mit au piano. Ce grand homme mince, au visage +un peu bronzé, parlait peu, mais écoutait très bien. +La musique qu’il jouait, avec beaucoup d’émotion +sur le visage, était d’une passion concentrée, +coupée de silences profonds. Le morceau finissait +toujours lamentablement… Les mains du pianiste +demeuraient accablées et comme mortes sur les +touches. Elles glissaient du clavier, le comte de +Herrenstein tournait sur le tabouret, et nous +regardait avec un sourire triste…</p> + +<p>J’aimais mieux être seul avec le roi. D’abord +leur musique ne m’intéressait pas. J’étais ému et +transporté pendant une demi-minute. Puis je me +mettais à penser à autre chose qui n’avait aucun +rapport avec ce qu’on jouait. La fin du morceau +arrivait subitement alors que j’étais à mille lieues +de là. Il fallait se composer tout de suite un visage +admiratif. Comme je n’avais pas pris part à leurs +émotions, j’avais des tendances à croire qu’elles +étaient « chiquées ». Puis je faisais un retour sur +moi-même… Quand je m’exaltais en compagnie +du roi sur un poème, c’était pourtant bien sincère. +Et cependant les gens qui ne comprenaient pas +notre émotion pouvaient être portés à en nier le +bon aloi. Mais si l’émotion du roi et du comte de +Herrenstein était sincère aussi, il était un peu +vexant pour moi d’en être exclu. Heureusement +que nous allâmes, l’instant d’après, dans le jardin +sauvage, où Charles XVI me pria de dire des +vers. L’autorité du roi me dispensait de me faire +prier. Le comte de Herrenstein m’écouta les yeux +fermés, en hochant de temps en temps la tête d’un +air meurtri.</p> + +<p>Cependant le caractère de Charles XVI se précisait +de plus en plus. Un jour, plus tard, dans +un moment d’emportement où il ne se surveillait +plus, le premier ministre s’oublia devant moi jusqu’à +dire que son maître était un gros paresseux. +Il y avait du vrai dans ce jugement un peu brutal. +On pouvait discerner certainement beaucoup de +paresse dans cette habitude distinguée de rechercher +sans grand choix des sensations d’art. C’était +par une paresse plus grave qu’il n’avait pas disputé +à la féroce autorité de Herner la vie du soldat +condamné. Mais la faculté qu’il avait d’appliquer +ses principes libertaires diminuait la foi qu’il avait +en eux. Il se contentait de corriger légèrement +le conservatisme de ses prédécesseurs, représenté +à la Cour par le baron de Herner.</p> + +<p>Il devait d’autant plus se repentir d’avoir cédé +à son premier ministre que l’exécution du soldat +Hassen fit très mauvais effet dans la ville où le +régiment était en garnison. Des bandes de manifestants +parcoururent les rues et allèrent jusqu’à +pousser des cris de mort devant la maison de l’officier +qui avait présidé le conseil de guerre ; des +arrestations furent faites par la police, et quelques-uns +des manifestants étaient sous les verrous. +Il s’agissait de les déférer devant un tribunal.</p> + +<p>Leurs partisans qui comptaient sur un acquittement +réclamaient la cour d’assises. Mais le préfet +du district, — représentant de Herner, — voulait +les envoyer devant des juges professionnels dont +on avait quelques raisons d’escompter la sévérité.</p> + +<p>J’eus l’occasion de voir pendant cette période +agitée un Herner que je ne connaissais pas. Cette +espèce de férocité autoritaire que je croyais purement +théorique, je la vis « sortir » sur son visage, +comme sort une maladie éruptive longtemps +couvée. Un matin, j’étais allé le chercher pour +lui dire que le préfet en question était à Schoenburg +et l’attendait au palais. Je le trouvai chez +lui en compagnie de sa mère, et leur ressemblance +me frappa encore plus vivement qu’au premier +jour. Mais la vieille dame avait encore quelque +chose de plus âpre. Ces deux êtres m’étonnaient +beaucoup, car avant de les connaître, je ne croyais +pas qu’il existât des méchants qui fussent vraiment +des méchants. Je croyais qu’il y avait des envieux +ou des maladroits, et que les gens qui semblaient +agir méchamment ne pensent pas dans le fond +d’eux-mêmes être vraiment méchants. A vrai dire, +le baron de Herner avait toujours cette excuse +qu’il semblait agir pour le bien de son pays ; mais +il avait vraiment un goût de la vengeance qui +était monstrueux, quelque mauvaise opinion qu’on +pût avoir de l’humanité. Il aimait obliger les gens +parce que c’était une façon de leur manifester sa +puissance. Mais il n’aimait pas le goût de la joie +d’autrui. Bien qu’il ne tînt pas au luxe ni à la +bonne chère, il détestait tous ceux qui pouvaient +s’offrir ces jouissances, à cause du plaisir qu’ils +en éprouvaient.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">X</h2> + + +<p>Un matin que j’étais en train de lire mes journaux +français dans le petit bureau que m’avait +fait aménager, à côté du sien, le baron de Herner, +on frappa à ma porte, et l’on entra sans que j’aie +eu le temps de dire : « Entrez ! »</p> + +<p>Un jeune homme en vêtement clair se tenait +devant moi, me souriant d’un bon sourire. +C’était Henry de Tolberg.</p> + +<p>— Eh bien ! monsieur le secrétaire particulier, +il me semble que l’on oublie ses amis une fois +qu’on est dans les grandeurs ! C’est moi qui m’excuse, +continua-t-il en souriant. Aussitôt mon +arrivée… cette personne que vous connaissez est +allée passer quelque temps chez une tante à elle +qui habite un vieux château terrible à vingt lieues +d’ici. Il se trouve que je ne suis pas trop mal vu +dans la maison et que cette tante a bien voulu +m’inviter aussi, de sorte que nous avons passé +deux heureuses semaines qui, malheureusement, +sont passées… Mais ce qui nous console, c’est que +nos affaires avancent. Quelqu’un de très bien en +cour a parlé à la belle-sœur du roi. Et le comte +de Herrenstein a dû parler au roi lui-même, qui +n’a encore rien dit mais qui, je crois, va souscrire +au divorce. Je ne crois pas que le premier +ministre fasse une forte résistance, étant donné +les difficultés de l’heure actuelle, qui doivent primer +pour lui toute autre préoccupation. Et sans +aller jusqu’à prévoir sa disgrâce possible, nous +sommes peut-être autorisés à penser que, pour le +moment, il cherche à ménager son crédit auprès +de Charles XVI, et qu’il ne se soucie pas de +heurter la volonté royale pour une affaire qui n’intéresse +pas la chose publique… Je sais les arguments +dont il s’est servi jusqu’à présent pour justifier +sa résistance. Il n’y a eu que deux divorces +à la Cour depuis la nouvelle loi… Et ces deux +divorces ont fait mauvais effet dans le public. +L’un, c’est celui de la princesse Breimingen, qui, +après s’être séparée de son mari, parce qu’il était +infidèle, a trompé elle-même son second mari +d’une façon encore plus scandaleuse, de sorte que +le tribunal ne sait que faire de leurs petits enfants… +L’autre divorce présente avec celui de +mon amie une analogie d’espèce un peu grossière, +en ce sens que le mari de la surintendante, avec +qui elle a divorcé, était, comme le mari de mon +amie, enfermé dans une maison de santé. On +reproche à la surintendante d’avoir épousé un +homme très riche, alors que les affaires de son +premier mari étaient en fâcheux état. Je n’ai pas +besoin de vous dire qu’il n’y a rien de semblable +dans le cas de mon amie. Son mari a une fortune +personnelle beaucoup plus considérable que la +mienne. Cette fortune retournera tout entière, en +cas de divorce, à la famille du malheureux interné. +Le baron de Herner le sait bien ; mais cela ne +l’empêche pas d’exploiter auprès du roi le fâcheux +effet des deux divorces précédents… Le roi ne se +doute pas naturellement des véritables raisons du +premier ministre. Mais on les a dites au comte +de Herrenstein, et nous espérons bien que Sa +Majesté en sera informée par lui…</p> + +<p>— Je pourrai peut-être lui en parler aussi, +m’écriai-je, sans trop penser à ce moment à la +petite vanité de déceler mon intimité avec le roi.</p> + +<p>Depuis quelque temps, sans que j’eusse contre +le baron de Herner des griefs personnels, je me +sentais moins lié à lui. Il était vraiment trop différent +de moi, avec son énergie presque brutale, son +tempérament vindicatif, — qui surtout offensait +chez moi cette impuissance de rancune, cette tendance +à chercher et à comprendre les raisons de +l’adversaire, si funeste à un homme d’action qui +a besoin au contraire, pour lutter, de toute la +force de sa conviction.</p> + +<p>Je savais très bien que le baron de Herner était +un de ces êtres avec qui, dans certains cas, on +ne peut pas s’expliquer. Les relations ne sont +jamais sûres avec les hommes de ce genre. On +est toujours sous la menace d’une rupture possible. +Ce sont ces gens dont le vulgaire dit qu’ils +ont un mauvais caractère. J’avais dans ma jeunesse +un camarade plus âgé que moi, qui « se +fâchait » pendant des mois pour un rien. Toute +discussion avec lui me faisait trembler. Je craignais +toujours qu’elle se terminât par une de ces +brouilles si longues, et si pénibles pour mon cœur +d’enfant.</p> + +<p>Plus âgé, mais toujours aussi sensible, j’avais +pris le sage parti de fuir ces sortes d’amis.</p> + +<p>Je ne pouvais donc plus hésiter entre Tolberg +et le baron, d’autant qu’il ne me semblait pas +qu’il existât entre le baron et moi des liens de +reconnaissance assez puissants pour que la démarche +que j’allais faire auprès du roi, et qui +contrecarrait les plans de Herner, pût être considérée +comme un acte de trahison envers un bienfaiteur.</p> + +<p>D’ailleurs, si j’avais pu avoir une hésitation sur +la conduite à tenir, elle eût été dissipée le soir +même, car j’eus l’occasion de revoir Bertha.</p> + +<p>C’était au bal du ministre de l’intérieur. J’avais +reçu une invitation et j’avais d’abord hésité à m’y +rendre. C’était une des dernières soirées que le +chef d’orchestre passait à Schoenburg avant son +départ pour Vienne. Son engagement avec la +Grande-Taverne avait pris fin. L’orchestre de +dames s’était dispersé, et avait fait place à des +Hongrois chanteurs qui criaient comme des malheureux, +de sept heures du soir à une heure du +matin. Le chef d’orchestre, qui n’avait pas eu une +soirée à elle depuis trois ans, aurait voulu aller +au théâtre de Schoenburg, où l’on jouait ce soir-là +un drame émouvant. Je n’ai d’ailleurs jamais vu +d’âme aussi naïve, et aussi simple que celle de +cette dame voyageuse, qui depuis son adolescence +avait vécu dans tant de villes, et joué de +divers instruments dans une cinquantaine de +cafés, sous des costumes les plus divers. Je lui +expliquai en dînant avec elle que les exigences +de ma profession m’obligeaient à me rendre à un +bal. Elle avait une âme de fonctionnaire modèle, +et comprit admirablement mes raisons.</p> + +<p>A dix heures, vêtu d’un frac, d’une culotte de +gala, et orné, Dieu me pardonne ! d’une épée au +côté, je me rendis au ministère de l’intérieur. Les +réceptions de M. Von Müllen étaient justement +renommées. Le ministre avait une fortune colossale +et M<sup>me</sup> Von Müllen passait pour une personne +fort distinguée. C’était une grande blonde languissante, +toujours un peu malade, et qui, assise +dans un fauteuil comme dans un palanquin, +régnait sur une foule d’invités dociles.</p> + +<p>J’étais un peu préoccupé à l’idée de rencontrer +Tolberg en présence du baron de Herner. Mais +le premier ministre ne fit qu’une apparition très +brève. Il paraissait absorbé. Il me serra la main +en passant, et me dit : « Nous irons demain chez +le roi. Nous avons une lettre importante à envoyer +à Paris. »</p> + +<p>Il me serra encore une fois la main, comme à +son ordinaire, aimablement, mais sans trop d’expansion. +Ce fut assez cependant pour me donner +quelques remords.</p> + +<p>Au moment où il sortait de la salle d’entrée, — je +le suivais du regard, — je le vis se croiser +avec Bertha, qui entrait. Il s’inclina devant elle. +Elle le salua d’un léger signe de tête. Puis il sortit +sans se retourner. Le cœur me battit. Je crois +qu’à cette rencontre, j’avais eu plus d’émotion +qu’eux-mêmes.</p> + +<p>Je n’osai aller présenter mes hommages à la +jeune femme avant l’arrivée de Tolberg : c’était +par un vague souci de convenance, mais surtout +par timidité. En attendant l’arrivée du jeune +comte, je me promenai dans les salons. La première +impression de luxe qui m’avait ébloui en +entrant, se trouvait passablement modifiée quand +on examinait en détail ces fonctionnaires étriqués +et ces industriels à la forte encolure. Quant à l’aristocratie +du Bergensland, elle n’était guère plus +distinguée dans la majeure partie de ses échantillons, +dont la noblesse était pourtant de vieille +souche. Elle présentait cependant quelques beaux +produits, comme Bertha et le comte de Tolberg. +Mais M<sup>me</sup> Horf, la femme du banquier, qui était +la fille d’un marchand de bois, avait un visage +extrêmement délicat, des gestes harmonieux, et +des attaches très fines. Et le fils Kiéfer, dont le +père avait débuté dans la vie en vendant des journaux +dans les gares, le fils Kiéfer, gagnant du +Prix des Habits-Rouges, au concours hippique, +avait la noble dégaine d’un gentilhomme de +race.</p> + +<p>Bölmöller se cogna dans moi. Il portait une +épée, ce qui me donna le désir de retirer la mienne. +La devanture de son œil droit tombait de plus en +plus, vu sans doute l’heure avancée. Mais son œil +gauche redoublait de lumière. Il s’était fait friser +les cheveux, et onduler la barbe ; il avait emprisonné +dans des bas de soie des mollets qui n’étaient +pas, semblait-il, de la même dimension. Il se tenait +dans les environs du buffet, qu’il butinait inlassablement, +telle une abeille diligente.</p> + +<p>J’eus également la satisfaction de voir le grand +écuyer qui s’était assis dans la salle de jeu, auprès +d’une table de whist. On ne savait toujours pas +si ses yeux étaient fermés ou si quelque regard +glissait à travers une mince rainure. Je ne l’avais +jamais vu qu’à table ; mais je pus constater que, +même en dehors des repas, ses vieilles mâchoires +obstinées continuaient leur lent travail de mastication. +Il avait mis une culotte comme la plupart +des invités ; mais il n’avait pas cherché à dissimuler +sa noble et invraisemblable maigreur. Et +ses longs canons desséchés ne remplissaient point +l’étui pourtant bien étroit de ses bas de soie +blancs. De temps en temps, il passait sur son +crâne et sur son visage sa longue main tremblante, +claquait des dents deux ou trois fois, et recommençait +à ruminer.</p> + +<p>Comme j’étais en train de regarder les joueurs, +quelqu’un me frappa l’épaule. Je vis, en me +retournant, la figure souriante du jeune comte de +Tolberg.</p> + +<p>— On vous demande par là-bas.</p> + +<p>Puis il m’entraîna doucement jusque dans un +salon voisin, où Bertha nous attendait en compagnie +d’une vieille parente. La jeune femme me +sourit, en me voyant, comme à un véritable ami. +Quand elle me souriait ainsi, aucune autre considération +n’existait plus. Je crois que j’aurais trahi +Herner, même si j’eusse été uni à lui par des liens +de la plus inextricable reconnaissance.</p> + +<p>Bertha vous souriait comme une compagne d’enfance. +Il semblait qu’on l’eût toujours connue… +Tolberg ayant pris à son bras la dame âgée et +l’ayant menée pieusement vers le buffet, je restai +seul avec l’amie de mon ami. J’étais heureux, au +fond, de penser qu’elle était à un autre. Rien ne +m’obligeait à me faire aimer d’elle. Je pouvais +donc l’aimer en toute sécurité. Je m’abandonnais +à la joie d’être séduit. Je l’écoutais parler, et lui +parlais en toute confiance. Elle m’interrogea sur +mes impressions de Schoenburg, et je lui contai +avec une sincérité éperdue et heureuse, comme à +un confesseur, tout ce que j’avais éprouvé depuis +mon arrivée dans la ville. Je lui parlai du roi, +du premier ministre, en lui disant, ce qui me +soulagea beaucoup, tous les scrupules que j’avais +éprouvés à l’idée que je serais peut-être obligé +de trahir mon maître, même au profit d’un homme +que j’aimais beaucoup, comme Henry de Tolberg. +Toute réticence avec elle était impossible. Il me +semblait, quand je lui parlais, que mon âme était +de verre, et que rien ne lui eût échappé de mes +plus secrètes intentions.</p> + +<p>Elle me dit à son tour toutes ses préoccupations, +et elle ne fut jamais plus charmante que +pendant ces confidences. Elle apparaissait le plus +souvent comme une personne très sage, très judicieuse +et à d’autres moments, elle avait dans le +regard l’ingénuité d’une petite fille de douze ans. +Elle disait enfantinement : « N’est-ce pas ? Je ne +pouvais pas faire autrement ? » Elle n’avait jamais +l’air sûre d’elle-même. Et cependant elle ne donnait +jamais l’impression qu’elle hésiterait, quand +elle se trouverait en présence de certains devoirs… +Je sais très bien qu’on se fait de belles illusions +sur les vertus d’une femme quand on la voit pour +la première fois, et qu’elle est très belle ; mais je +dois dire que rien dans la suite n’est venu infirmer +cette bonne opinion que j’avais eue de Bertha.</p> + +<p>Quand Tolberg revint, après avoir mis la vieille +dans un lieu sûr, — à un baccara, je crois, — on +décida que l’on souperait tous les trois à la +même table. Ce n’était peut-être pas prudent à +cause de Herner… Sans doute il se trouverait +quelqu’un, à la suite de cette soirée, pour mettre +le premier ministre au courant de notre intimité. +C’était dangereux pour moi, et pour mon avenir +à la Cour de Schoenburg. D’autre part, en affichant +mon amitié avec Tolberg et Bertha, je me +mettais en moins bonne position pour les servir +utilement à la Cour. Mais ni l’un ni l’autre nous +ne pûmes écouter les conseils de la prudence, +tant nous étions contents d’être ensemble. Ce qui +pouvait nous arriver de pis, semblait-il, c’eût été +de nous quitter.</p> + +<p>D’ailleurs, le baron ne sut jamais que j’avais +passé la soirée avec son ennemi, et la femme qu’il +aimait. Il paraissait inévitable qu’il l’apprît ; nous +fûmes aperçus par plus de cinquante personnes +de son entourage, et il ne sut jamais rien de cette +sorte d’escapade. Il est vrai que les événements +graves qui se passèrent les jours suivants eurent +de quoi détourner son attention.</p> + +<p>J’étais allé, en entrant, présenter mes hommages +à la maîtresse de maison. Elle m’avait +salué avec condescendance, comme on salue un +vassal ignoré. Mais je fus ramené à elle pour une +entrevue plus sérieuse par son mari lui-même, le +ministre de l’Intérieur et des Finances. J’ai honte +de dire que cet homme d’État qui suivait un régime +très sévère contre l’embonpoint, passait la soirée +à conduire des dames au buffet, pour s’alimenter +lui-même, tout heureux de pouvoir tromper, à la +faveur de cette fête, l’attention de sa femme et de +son médecin.</p> + +<p>M. Von Müllen arrivait à s’exprimer en français, +mais au prix d’efforts énormes, qui le mettaient +littéralement en sueur. Sa femme savait +certaines phrases plus coulantes. Mais je crois, +d’après le long sourire monotone qu’elle avait en +vous écoutant, qu’elle ne comprenait strictement +rien de ce qu’on lui répondait. Une longue conversation +était difficile entre nous. J’avais pris le +parti de sourire comme elle, sans rien dire. Mais +je ne savais pas comment m’en aller. Une dame +passa en ce moment, qui ne sut jamais pourquoi +la ministresse, dans son besoin de me quitter à +tout prix, se précipita sur elle avec tant de bonne +grâce.</p> + +<p>On soupait par tables de huit et de quatre couverts ; +Tolberg, après s’être assuré une table de +quatre, eut l’excellente idée de me procurer une +compagne de souper, qui n’était vraiment gênante +pour personne. C’était une jeune femme de +Leipzig, vaguement cousine de Bertha, et qui ne +parlait et ne comprenait que l’allemand. Je pus +être galant avec elle à peu de frais, grâce à quelques +épithètes aimables que j’avais apprises durant +les dix stériles années d’allemand que j’avais tirées +au collège. Quand mes souvenirs me faisaient +défaut pour distraire la dame allemande, je me +rattrapais en lui mettant le plus de victuailles +possibles sur son assiette.</p> + +<p>Nous nous étions attablés dans un salon, qui +n’était pas le salon d’honneur, et où le personnel, +composé d’extras, ne gênait pas les invités ; ceux-ci +se servaient eux-mêmes de deux ou trois plats +froids, qu’on avait posés et laissés à leur discrétion +sur la table.</p> + +<p>Cette dame de Leipzig eût été assez jolie, si elle +avait eu des sourcils moins larges et moins épais. +Elle mangea beaucoup et but tout le champagne. +« Soyez sage en la reconduisant chez elle », me +dit Bertha, en regardant dans une autre direction, +pour n’avoir pas l’air de parler d’elle. « Son mari, +qui est un haut fonctionnaire allemand, n’est presque +jamais chez lui. Je ne crois pas qu’elle tienne +beaucoup à lui. Mais je suis sûre qu’elle ne +pense pas à avoir des amants. Elle travaille constamment +à des ouvrages de broderie. Elle ne sait +pas ce que c’est de s’ennuyer, ni de se distraire. +Quand elle a fini de broder des taies d’oreiller, +elle commence un chemin de table. Ne la détournez +pas de sa vie tranquille. »</p> + +<p>Je me mis à rire, et je protestai de mes intentions +pures. Et la vérité est que je ne songeais +pas à mal avant que Bertha ne m’eût parlé de +cela. Mais à partir de ce moment, je me mis à +penser qu’il allait peut-être se passer quelque +chose dans la voiture. Et je versai un peu de +champagne à la dame de Leipzig, dont les bonnes +joues rouges et les yeux animés brillaient à l’envi. +J’écoutai un peu distraitement ce que me dirent +mes amis, et je commençai à me demander jusqu’à +quand durerait la fête… Je ne savais pas à quel +hôtel était descendue cette dame. Peut-être était-ce +tout près du ministère… J’étais toujours très +distrait quand on se leva après souper. J’écoutai +mal le rendez-vous que me donna Tolberg. Bertha +dit en allemand à son amie que j’allais la reconduire. +Puis elle me répéta en français : « Vous +allez reconduire ma cousine à son hôtel. » Je ne +pus m’empêcher de rougir et je m’inclinai respectueusement.</p> + +<p>J’allai chercher au vestiaire le manteau de +soirée de la dame de Leipzig et, avec beaucoup +de trouble, je l’aidai à passer les manches.</p> + +<p>Qu’allait-il arriver ? Je préférais ne pas y penser, +ne rien prévoir, attendre tout du hasard. Au +cas où l’aventure irait assez loin, ça deviendrait +tout de suite plus compliqué…</p> + +<p>Je ne pouvais pas l’emmener au palais, et je +n’avais pas de chambre en ville. J’étais peu familiarisé +avec les hôtels du pays. Descendre à son +hôtel avec elle me paraissait assez difficile. Elle y +était sans doute trop connue : c’était compromettant. +Le mieux était de se fier au hasard.</p> + +<p>Nous trouvâmes à la porte du ministère une +de ces calèches de forme surannée qui font à +Schoenburg le service de nos voitures de remise. +Je donnai au cocher l’adresse de <span lang="de" xml:lang="de">Münscher Hof</span>, +où la dame me dit qu’elle habitait ; je ne savais +pas au juste si c’était loin ou près, et je n’osai +le demander au cocher, avec les quelques mots +que je savais de la langue du pays. Il fallait donc, +dans le doute, ne pas perdre de temps, et mettre +tout de suite à profit les instants disponibles. Je +pris la main de ma compagne, et la lui serrai +doucement. Puis je m’approchai d’elle, et je lui +dis : « <span lang="de" xml:lang="de">Ich liebe Sie</span> », sans autre préparation ; +mais ma connaissance imparfaite de la langue +allemande m’interdisait l’art savant des gradations +et des nuances. D’ailleurs cette façon de +brusquer les choses fut assez efficace, et je créai +par cette prompte entrée en matière un trouble +que ma délicatesse française, avec ses ménagements +timides, n’aurait pas su provoquer. A la +faveur de cette émotion, je m’approchai plus près +encore : ma compagne me rendit mes baisers en +soupirant.</p> + +<p>J’avais passé mon bras derrière son dos quand +elle se mit à sangloter. Je voulus lui dire tendrement : +Ne pleurez pas !… Mais je ne savais +plus du tout comment on dit ; <i>pleurer</i> en allemand. +Je me bornai à répéter : <span lang="de" xml:lang="de">Nein !… Nein !…</span> Elle +commença à pleurer si fort que je la lâchai décidément. +Et je ne sus que lui tapoter doucement +les mains pour la calmer, en souhaitant désormais +que le <span lang="de" xml:lang="de">Münscher</span> Hôtel fût très près de là.</p> + +<p>La voiture s’arrêta enfin. Il me sembla convenable +de prendre cette dame dans mes bras et de +lui baiser les joues avec beaucoup de tendresse +et de ferveur. Puis, je sus lui dire en allemand : +« Je viendrai vous voir. » Je la fis descendre de +voiture avec les précautions dont on entoure une +personne très souffrante. J’attendis quelques instants +que la porte fût ouverte. Puis je baisai la +main de la personne avec tout le tact et toute la +galanterie française.</p> + +<p>Comme le cocher me ramenait au palais, je me +pris à me demander si cette crise de larmes était, +comme je l’avais pensé, une révolte ou bien simplement +une manifestation nerveuse, qui n’atténuait +en rien le consentement qu’on avait semblé +me donner.</p> + +<p>Il me fut insupportable de penser que je m’étais +trompé, et que ma réserve discrète, au lieu de +toucher cette dame, avait pu lui causer une certaine +déception. Agacé par cette idée, et ne pouvant +terminer la soirée sur cette impression +fâcheuse, je donnai un contre-ordre au cocher, et +je me fis conduire à l’hôtel où habitait le chef +d’orchestre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XI</h2> + + +<p>Il faisait grand jour depuis longtemps quand +mon domestique suisse entra dans ma chambre, +et me dit en toute hâte que le premier ministre +m’attendait au bureau. J’étais rentré au palais à +quatre heures passées : je me levai précipitamment, +très ému d’être en faute.</p> + +<p>Je me débarbouillai aussi vite que je pus, pendant +que le Suisse emportait mon costume de +gala pour le brosser. Cet homme usait les vêtements +en les brossant. Ce n’était pas par zèle, +c’était par distraction. Il rêvait à ses collections +de timbres et continuait à frotter avec ardeur. +Rien ne lasse, au contraire, la patience comme +de penser à ce qu’on fait.</p> + +<p>Le baron de Herner m’attendait dans son +cabinet.</p> + +<p>— Eh bien ! me dit-il, sans mauvaise humeur, +mais d’un air toujours préoccupé, je pense que +l’on s’est couché tard cette nuit ? Cela vous amuse +à ce point les réceptions officielles ? Moi, je ne +peux pas m’y voir. Il est vrai qu’en ce moment +je ne suis guère disposé à m’amuser… Nous +aurons beaucoup à faire aujourd’hui. Les socialistes +du royaume ont reçu une adresse des socialistes +français et des socialistes allemands. Il faut +que nous écrivions à nos ambassadeurs… Nous +avons aussi à écrire au gouvernement français +pour une autre affaire de moindre importance : +un petit traité de commerce relatif à certains +trafics entre des possessions que nous avons en +Afrique et des colonies françaises avoisinantes. +Notre ambassadeur à Paris doit rédiger le document ; +mais je tiens à lui faire parvenir un projet +tout préparé. Je ne suis pas fâché de montrer à +notre représentant qu’il y a une direction à +Schoenburg et qu’il n’est pas seul à mener nos +affaires en France, comme il a des tendances, ce +digne prince, à se l’imaginer quelquefois…</p> + +<p>Vraiment, je ne suis pas un homme de parti… +J’ai toujours une telle fidélité pour les gens avec +qui je me trouve que je me sens devenir infidèle +à ceux que je viens de quitter. Étais-je assez loin +du premier ministre pendant cette soirée de la +veille ! Et maintenant que je me trouvais avec lui, +maintenant qu’il me parlait si librement, et vraiment +avec tout l’abandon dont il était capable, +il me semblait de nouveau que c’était une trahison +que de servir mes amis en contrecarrant ses +volontés. C’est avec un cruel ennui que je pensais +que, tout à l’heure, il faudrait parler au roi du +divorce de Bertha. En somme, je suis de ces gens +dont le vulgaire dit avec mépris qu’ils sont toujours +de l’avis des personnes avec qui ils sont…</p> + +<p>Eh bien ! puisque je suis de ces gens-là, je +suis qualifié pour prendre leur défense. Nous ne +sommes peut-être pas si méprisables… Nous souffrons +d’être dans la nécessité de faire de la peine +à autrui, non pas à un autrui vague, mais à un +autrui que nous avons approché. Et vraiment +cette impuissance à nuire à son prochain — qualifiée +de faiblesse honteuse par ceux qui s’en +trouvent lésés — n’est pas un sentiment si répréhensible. +Et quand deux parties sont en différend, +nous avons des tendances à croire qu’il n’est pas +forcé que l’une d’elles ait nécessairement tort, et +l’autre nécessairement raison.</p> + +<p>— J’ai encore d’autres préoccupations très +graves, dit le baron de Herner. Je vous dirai cela +en chemin, car il commence à se faire tard.</p> + +<p>Il me fit prendre quelques papiers, et nous +descendîmes à la hâte. Le landau officiel nous +attendait dans la cour.</p> + +<p>Le baron de Herner pensait tout haut devant +moi. C’étaient des propos coupés de silences. Il +suivait son idée obscurément. Puis, quand elle +était élucidée, il la formulait à haute voix :</p> + +<p>— J’ai reçu des nouvelles inquiétantes, me dit-il +au bout d’un instant… des nouvelles incomplètes, +naturellement, comme celles que sont capables +de me donner les braves gens qui font partie de +ma police.</p> + +<p>Il haussa les épaules, puis ajouta :</p> + +<p>— Nous avons toujours eu peur d’employer de +véritables crapules à ce service-là. Alors, nous +n’avons à notre disposition pour cette besogne +louche que des serviteurs loyaux, mais imbéciles.</p> + +<p>— C’est bien scabreux, lui dis-je, d’employer +des coquins.</p> + +<p>— Pourquoi ? dit-il. Moi, je supporte très bien +d’avoir affaire à des coquins intelligents.</p> + +<p>— Mais c’est une méfiance continuelle…</p> + +<p>— Eh bien ! on se méfie, voilà tout ! Il ne faut +pas avoir peur de se méfier… Je sais bien que +les hommes d’État sont souvent lâches et paresseux. +C’est par paresse qu’ils veulent avoir à leur +service des gens sur qui ils peuvent se reposer, +comme ils disent… Eh bien ! on ne doit pas se +reposer ; on doit se ménager tout au plus. On doit +faire faire par d’autres le travail qu’on n’est pas +absolument obligé d’exécuter soi-même. Ainsi on +a plus de temps à soi. Mais il faut garder pour soi +le plus de responsabilités possibles, et il ne faut +pas craindre d’être sur le qui-vive. C’est, au contraire, +une position qui me plaît, dit-il avec un +grand air de satisfaction.</p> + +<p>« Quand je serai le maître un peu plus que je +ne le suis, quand je serai débarrassé des gens qui +sont autour du roi, qui nuisent à mon crédit et +diminuent ma puissance, je crois que je saurai +m’entourer d’aides utiles, et d’aller dénicher n’importe +où elle se trouve la vraie capacité. Et les +canailles que j’emploierai ne me trahiront pas, je +vous en réponds. Les gens n’ont pas le droit de +se plaindre d’être trahis ; ils n’ont qu’à faire +attention. »</p> + +<p>Le premier ministre resta ensuite quelques +instants sans rien dire, mais il paraissait surexcité.</p> + +<p>— Ah ! je ferai de belles choses, si je continue +à être le maître… Mais il ne faut pas, dit-il en +s’assombrissant, qu’il arrive malheur au roi. C’est +mon seul soutien. Nous avons parfois des dissentiments, +mais il sait, lui, ce que je vaux… Si le +roi disparaissait, — j’ai peur d’y penser, — ce +serait un malheur pour moi et pour toute la politique +que je représente…</p> + +<p>Le premier ministre revenait si souvent sur +cette disparition du roi, que je finis par lui demander +si la santé de Charles XVI donnait des +inquiétudes.</p> + +<p>— Sa santé ? Non, me répondit-il. Dans cette +famille de Tornhausen, dont il est, ils sont forts +comme des bêtes de somme. C’est là que d’autres +familles régnantes débilitées viennent chercher +des princesses qui soient des mères un peu solides, +et qui revivifient les souches appauvries. +Non, ce qui m’inquiète pour le roi, ce n’est pas +sa santé, c’est son insouciance, la liberté imprudente +de sa vie, son habitude de s’en aller à droite, +à gauche, sans vouloir être gardé… J’ai peur de +toutes ces affaires sentimentales dont il fait la +confidence à son ami Herrenstein… Il lui faut un +confident, et c’est ce maudit Herrenstein… Je ne +dis pas cela par jalousie, car je ne le crains pas, +mais s’il ne s’était pas trouvé là, c’est peut-être +à moi que le roi aurait raconté toutes ses aventures, +et je pourrais veiller au grain… Tout ce +que je sais, c’est qu’il y a encore du nouveau ; +mes policiers me l’ont appris, ou plutôt fait +deviner, car ces idiots sont capables de me fournir +tout au plus de vagues indices… Je crois que le +roi a une autre histoire en tête. On a vu sa voiture +fermée ces jours-ci se diriger du côté du +château de Reinig, où habite la jeune sœur de son +amie ! Oh ! il est tellement compliqué !… C’est +qu’il pourrait être maintenant amoureux de +celle-là ! Il en est bien capable !… C’est la seule +femme qu’il voyait en dehors de sa maîtresse ; +c’était la seule qu’elle lui laissait voir, et c’était +probablement encore une de trop.</p> + +<p>« Le danger, — car, moi, le reste, ça m’est égal, +il peut bien faire ce qui lui plaît, — le danger, +c’est que, dans ses allées et venues, il est toujours +seul ou à peu près. Il ne veut pas de la surveillance +de notre police… Mais il a derrière lui une +autre surveillance qui ne lui fait pas défaut : c’est +celle des anarchistes réfugiés… Tout ce que mes +limiers ont pu me dire, c’est qu’ils ont vu deux +ou trois fois des promeneurs un peu suspects +sur la route que devait suivre le roi. Ces anarchistes +russes qui s’attachent à la piste du roi +sont malheureusement d’autres gaillards que mes +gens de la police. Ce sont des étudiants très instruits, +pour la plupart assez fins, et surtout des +hommes qui ne craignent rien. S’ils prennent des +précautions, ce n’est pas pour garer leur vie, c’est +pour préserver ce qu’ils appellent « leur œuvre ». +Ils sont dangereux. Nous ne sommes pas suffisamment +armés contre ces gens-là. »</p> + +<p>La voiture était maintenant à l’entrée de la très +longue allée herbue qui menait à l’entrée du +château royal.</p> + +<p>— Chaque fois que je rentre dans cette allée, +me dit le ministre, je me demande ce qui va m’arriver +quand je serai au bout… ce que je +vais apprendre.</p> + +<p>— Mais n’avez-vous aucune crainte pour vous ? +Car, en somme, le même accident qui peut +atteindre le roi menace également le premier +ministre…</p> + +<p>Si j’avais eu affaire à une âme inquiète, je +n’aurais sans doute jamais posé cette question ; +mais, sans en savoir exactement les termes, j’étais +sûr d’avance de la réponse qui me serait faite. +Et peut-être y eut-il de ma part un peu de +courtisanerie instinctive à fournir au premier +ministre l’occasion de prononcer de belles paroles +courageuses.</p> + +<p>— Si c’est moi qui reçois la bombe, me dit-il +en souriant, ça sera tout de suite fini, et je ne +serai pas là pour voir ce qui se passera après. +Et puis le roi sera toujours là. Je ne veux pas +faire de fausse modestie, et dire qu’il me remplacera +facilement ; je ne le crois pas. Mais c’est +un homme de grande valeur, et s’il n’a personne +pour le seconder, eh bien ! il gouvernera tout +seul. Et même, ajouta le baron de Herner en +souriant, ce ne sera pas peut-être un monarque +aussi tolérant qu’on pourrait le croire. Il sait très +bien que tant que je serai là, il ne risque rien à +être tolérant… et que mon autoritarisme corrigera +son indulgence excessive. Mais une fois qu’il +sera seul, il ne se laissera plus aller à être aussi +facilement débonnaire. Non, répéta Herner, +pour beaucoup de raisons, il vaut mieux que ce +soit moi qui m’en aille, si l’un de nous deux doit +disparaître. D’abord, ajouta-t-il, avec cette +expression de méchanceté soudaine cette sauvagerie +originelle, qui faisait parfois irruption en +lui, l’idée que cette… — il eut la force de retenir +le mot violent qui venait à ses lèvres, — … que +cette princesse Elsa peut venir au pouvoir avec +sa tourbe de Bavarois, l’idée que tout ce que j’ai +fait sera défait en un instant par une bêtise du +sort… que je n’aurai pas fait voter ma loi de +justice qui réglera une fois pour toutes la jurisprudence +de nos procès politiques, et ne nous +exposera plus à laisser juger des manifestants +par des jurés stupides ou poltrons, l’idée que ces +gens qui n’étaient rien seront les maîtres, et mes +maîtres, je crois que je serais capable de me faire +anarchiste à mon tour…</p> + +<p>Il ne plaisantait pas. Il avait pris sa canne +dans sa main crispée, et tapait avec violence le +fond de la voiture… Il se calma un peu l’instant +d’après.</p> + +<p>— Vous voyez, me dit-il, avec un sourire un +peu forcé, ce que c’est que la passion du pouvoir. +J’en suis possédé, et je trouve, en dépit des philosophes, +que je ne suis ni bas ni ridicule. Il faut +connaître ces choses-là pour s’en rendre compte. +On n’en jouit pas, mais on y tient. On y tient +d’autant plus violemment qu’on n’en jouit pas, et +que l’on sait bien qu’une fois parti du pouvoir, +on n’en gardera aucun bon souvenir. Quand on +est au pouvoir on méprise la considération des +gens. Mais aussitôt qu’on est déchu, et qu’elle +vous fait défaut, on souffre de ne plus sentir +autour de soi cette estime, cette déférence, cette +crainte…</p> + +<p>Nous étions arrivés dans la cour et le ministre +avait jeté un regard inquiet autour de nous. Il +ne semblait pas que le roi fût au château. Au bout +d’un instant la porte du perron s’ouvrit, et nous +vîmes s’avancer jusqu’à nous le valet de chambre +du roi, celui qui était spécialement attaché à sa +personne et le suivait dans tous ses déplacements. +C’était un petit bonhomme qui n’avait ni +la solennité ni le style d’un domestique d’apparat. +Avec ses cheveux courts mal plantés, sa petite +moustache et de rares poils de barbe sur les +joues, il ressemblait plutôt, dans son veston noir, +à un cireur de bottes endimanché. Il vint dire au +baron de Herner, d’un grand air de discrétion, +que Sa Majesté n’était pas rentrée depuis la +veille… Le fait en lui-même n’avait rien d’inquiétant ; +mais ce qu’il ajouta parut alarmer le +ministre, déjà si disposé à l’inquiétude. Le roi, +même dans ses fugues, gardait généralement +quelques précautions d’homme rangé, et quand +il s’absentait ainsi, prévenait son domestique qu’il +rentrerait ou ne rentrerait pas. Mais cette fois, il +n’avait rien dit en partant, et quand il ne disait +rien, c’était qu’il avait l’intention de rentrer.</p> + +<p>Il y avait donc de quoi s’inquiéter. Le petit +valet de chambre ajouta cependant ce détail qui +calma un peu l’anxiété du ministre, c’est que le +roi, il s’en souvenait maintenant, était parti en +voiture après l’avoir envoyé en course à la ville. +Il était donc possible que Sa Majesté eût décidé +qu’elle passerait la nuit dehors, changeant ainsi +d’avis pendant le temps qui s’était écoulé entre +le départ du domestique et son propre départ du +château… Cette hypothèse ne tranquillisa pas le +baron.</p> + +<p>— Il y a là quelque chose de pas naturel, me +dit-il quand le domestique se fut éloigné… Il a +dû se passer un événement anormal. Comment +expliquez-vous que le roi ne m’ait rien fait dire +à moi ? Nous avions aujourd’hui des décisions +très graves à prendre ensemble… Humbert, me +dit-il d’un ton énervé, il ne s’agit pas de chercher +à me rassurer. Demandez-vous avec moi, sans +avoir peur d’envisager les éventualités les plus +graves, quelles sont les possibilités… Mon avis +est que nous ne perdions pas notre temps à rester +là ; il est certainement allé au château de Reinig +ou au château de Kreuzach où habite sa maîtresse. +C’est sur la même route. Il faut aller le +chercher là.</p> + +<p>Je fis cette timide objection que l’on risquait +de mécontenter le roi, en allant ainsi à sa recherche. +Mais le baron ne s’y arrêta pas. Il ne +craignait jamais de mécontenter les gens. C’était +sa force. Il préférait agir d’abord, quitte à s’excuser +après. Mais il ne voulait pas être entravé dans +ses actions par des craintes de ce genre, qui pouvaient +d’ailleurs être chimériques. « Ce n’est pas +pour mon plaisir ou pour satisfaire une vaine +curiosité que je vais à sa recherche. Le roi le +sait bien. »</p> + +<p>Il appela le cocher qui nous avait amenés et +qui attendait des ordres pour savoir s’il devait +dételer ou retourner à la ville… Puis il changea +d’avis et fit atteler le petit tonneau. Je compris +qu’il aimait mieux ne pas emmener de domestique +avec nous.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XII</h2> + + +<p>Nous partîmes donc tous les deux dans la +campagne, par une route encaissée et sombre qui +devait plaire au roi ; car, avec plus de naturel, +elle était un peu dans le goût de son jardin sauvage. +Parfois les deux talus de verdure qui bordaient +ce chemin comme deux murailles s’abaissaient +tout à coup et nous traversions une carrière +abandonnée.</p> + +<p>— Quand je pense, disait le ministre, qu’il +passe sa vie à s’en aller tout seul dans ces chemins +et qu’on peut si facilement l’attendre dans +une de ces carrières !</p> + +<p>— Mais hier, il n’est pas sorti seul ?</p> + +<p>— C’est ce qui me rassure un peu. Je suis +assez tranquille sur le compte du cocher. C’est +un « serviteur loyal », comme tous nos gens… +Pourtant, quand j’y réfléchis, cette circonstance, +qu’il n’était pas seul dans sa voiture, m’inquiète +maintenant au lieu de me rassurer. Je suis très +étonné qu’il n’ait pas envoyé son cocher au château +pour me prévenir, puisqu’il l’avait sous la +main.</p> + +<p>Le baron était décidément très énervé. Il avait +poussé un peu trop le double poney qui nous +emmenait, si bien que l’animal, à une montée, +donna des signes de fatigue. Il était plus sage de +nous arrêter quelques instants à une auberge qui +se trouvait à mi-côte. Pendant que le cheval soufflait +un peu, le baron nous fit servir du fromage +et du pain. J’en mangeai avec un bonheur véritable. +J’étais parti le matin sans prendre le café +au lait qui était si bien servi au palais, où l’on +avait de bonnes habitudes allemandes.</p> + +<p>Il y avait longtemps que midi avait sonné, et +en présence des graves occupations qui agitaient +le gouvernement du Bergensland, je n’avais pas +osé parler de déjeuner. Le premier ministre, plus +absorbé, fit moins honneur à ce frugal repas. Il +parlait à une vieille paysanne, qui tenait l’auberge. +Je ne connaissais pas encore suffisamment +la langue du pays pour comprendre tous les +termes de la conversation. Mais je devinais, +d’après les gestes du baron de Herner, qui lui +montrait alternativement les deux directions de +la route, qu’il lui demandait si elle n’avait pas vu +passer la voiture du roi. Cet interrogatoire ne +paraissait donner aucun résultat. L’air paisible +et la tête oscillante, elle se tenait sans rien dire +devant le baron, qui, de guerre lasse, s’était mis +à manger, visiblement aussi préoccupé qu’auparavant.</p> + +<p>Puis soudain la vieille femme toujours avec son +air paisible, se mit à dire quelque chose que je +ne compris pas. Mais je vis le baron de Herner +lever brusquement la tête, son visage pâlir, les +yeux largement ouverts. Je le vis interroger la +paysanne avec véhémence ; puis il me dit : +Venez…</p> + +<p>Je lui demandai avec une curiosité ardente, +et sans y mettre de formes :</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’elle vous a dit ?…</p> + +<p>Il paraissait ne pas m’entendre, et je n’osai +pas répéter ma question.</p> + +<p>Il poussait maintenant à grands coups de fouet +le petit cheval, qui montait au galop la côte…</p> + +<p>— Ce qu’elle m’a dit ?… Vous voulez le +savoir ?… Elle m’a dit simplement, sans se douter +de l’effet qu’elle allait me faire : « Qu’est-ce que +c’était donc que ce bruit qu’on a entendu hier +soir par là-haut ? Ça a tonné comme un gros +coup de canon. On aurait dit que les rochers +allaient crouler… et j’en suis restée sourde pendant +un grand quart d’heure ! »… Voilà ce +qu’elle m’a dit.</p> + +<p>Je hasardai cette hypothèse qu’il s’agissait +peut-être de travaux de mine, de rochers qu’on +faisait sauter dans les carrières…</p> + +<p>Mais le baron me répondit d’une voix altérée +que les carrières étaient abandonnées depuis +longtemps dans toute la région.</p> + +<p>— C’est de ce côté qu’elle a entendu le bruit… +Hier soir, à neuf heures, à l’heure où la voiture, +dit-il en baissant la voix, devait passer par ici +pour rentrer au palais.</p> + +<p>Depuis que les carrières n’étaient plus exploitées, +cette route était absolument déserte. Elle +conduisait de Schoenburg au village de Simstadt, +une petite ville ancienne dont le commerce était +tombé. Et les rares transactions qui se faisaient +entre cette localité et la capitale utilisaient plutôt +une autre route plus commode et plus courte, +qui suivait le cours du canal.</p> + +<p>Nous étions arrivés au haut de la côte. Et la +route continuait pendant un demi-kilomètre jusqu’à +un nouveau tournant… Le baron me le désigna +de l’extrémité de son fouet, qui tremblait au +bout de son bras.</p> + +<p>— Il y a là une autre carrière…</p> + +<p>Et il cessa de fouetter le cheval ; on eût dit qu’il +craignait d’arriver trop vite à cet endroit… Le +coude était très brusque. Comme nous allions +tourner une arête de rocher, le poney stoppa, et +fit un écart. Je sautai à terre, et j’allai le prendre +à la bride. Mais en passant devant la voiture, +j’aperçus toute l’étendue de la carrière, et je vis +qu’elle était pleine de corbeaux qui couvraient le +sol, comme un tapis funéraire.</p> + +<p>— Des corbeaux…</p> + +<p>A son tour, le ministre sauta en bas de la +voiture…</p> + +<p>— Attachez le cheval…</p> + +<p>J’attachai le cheval à un arbuste qui avait +poussé sur le talus, entre deux rochers.</p> + +<p>Le ministre, le fouet à la main, s’avançait vers +les corbeaux, qui formaient un tas plus serré au +milieu de la route. Il brandit son fouet. Des +oiseaux s’envolèrent, et pendant un instant, l’air +s’obscurcit de leurs ailes, comme si le crépuscule +était venu tout à coup. Puis nous vîmes, épars +sur le sol, une roue de voiture, presque intacte, +la tête et l’avant-main d’un cheval, à l’état de +squelette, des morceaux de bois peints en bleu, +à la couleur des carrosses royaux.</p> + +<p>Le baron de Herner allait et venait au milieu +de la route, regardait et inventoriait tous ces +débris avec un calme effrayant. En dehors du +chemin, sur le sol de la carrière, nous aperçûmes +d’autres débris encore plus impressionnants. +C’étaient cette fois des morceaux de squelettes +humains.</p> + +<p>L’explosion avait dû être terrible. Elle avait +emporté très loin le corps des deux hommes, et +il ne restait plus des chevaux qu’une moitié de +carcasse complètement dénudée. Il était facile de +retrouver, entre les deux squelettes humains, quel +était celui du roi. Le cocher Hofman, avec qui +il était parti la veille, était de petite taille, et bien +qu’il eût la moitié des jambes emportée, nous +pûmes voir facilement, en comparant la longueur +des épines dorsales, que cet autre assemblage +d’os qui se trouvait plus près de la route, presque +sur le bord, était tout ce qui restait du roi.</p> + +<p>Il n’avait pas été, semblait-il, atteint par un +projectile, mais la commotion l’avait tué. Il était +tombé couché sur le côté. Un des bras déchiqueté, +avait une position anormale et contournée. Il est +probable que dans leur besogne immonde les corbeaux +avaient changé la position des membres.</p> + +<p>Nous revenions en silence auprès de notre voiture, +quand le baron aperçut autre chose. Il +quitta la route, et se dirigea vers un renfoncement +de la carrière. Arrivé là, il me fit signe de la +main… Il était arrêté devant un troisième corps, +plus affreux à voir que les autres, parce que les +corbeaux ne l’avaient pas encore achevé… Les os +de la tête étaient déjà dénudés. Le corps était +encore couvert de ses vêtements, et nous vîmes +qu’il était vêtu à la russe, avec des bottes et des +culottes bouffantes. La plupart des réfugiés +étaient habillés de la sorte. Ils arrivaient d’ordinaire, +même les étudiants, avec des costumes de +moujiks, et trouvaient ainsi moyen, faute d’autres +ressources de se faire embaucher pour les travaux +des champs.</p> + +<p>Nous étions certainement en présence de +l’homme qui avait lancé la bombe. Il avait dû être +blessé mortellement par quelque projectile. Il +était mort plus tard que les autres. C’est ce qui +expliquait que les corbeaux ne se fussent approchés +de lui que quelques heures après.</p> + +<p>Il ne nous restait plus qu’à reprendre le chemin +de la ville, à prévenir les magistrats et à faire faire +les constatations officielles, j’allai détacher le +cheval, et, le baron et moi, nous reprîmes place +dans la voiture.</p> + +<p>Le ministre ne disait rien. Il avait posé le +fouet dans le porte-fouet, et laissait le petit cheval +aller à sa guise. Nous descendîmes la côte, et +nous repassâmes devant la petite auberge. Le +baron de Herner paraissait de plus en plus absorbé. +Deux ou trois fois, la voiture s’arrêta. A +ce moment il avait un sursaut, comme un cocher +qui s’éveille, et remettait le cheval en mouvement, +en secouant nerveusement les rênes.</p> + +<p>Tout à coup, il arrêta le poney de son plein +gré, se tourna de mon côté, et se mit à me regarder +dans les yeux. Puis il me dit :</p> + +<p>— Descendons.</p> + +<p>Il attacha lui-même le cheval à une branche +d’arbre. Ensuite il me prit le bras, et me fit +marcher à ses côtés. Il était dans un état de +surexcitation extraordinaire. Il avait les larmes +aux yeux et ne pouvait parler.</p> + +<p>Nous marchâmes quelques instants en silence. +Il me serrait fébrilement le bras. Puis il se mit à +me regarder comme l’instant d’avant, à me regarder +profondément.</p> + +<p>— Humbert, me dit-il, les dents serrées, Humbert, +je ne veux pas quitter le pouvoir ! Je ne veux pas m’en +aller bêtement et stupidement parce que le sort +me force à m’en aller… Je ne veux pas céder la +place à ces gens. Je veux rester le maître… Vous +m’entendez ?</p> + +<p>Il me prit le bras et nous marchâmes de nouveau +en silence.</p> + +<p>— Il n’y a que nous qui ayons vu… ce que +nous avons vu… Il n’y a encore que nous qui +sachions ce que nous savons. Tout le monde +ignore que la succession du royaume est ouverte : +quand on la proclamera ouverte, c’est parce que +nous l’aurons dit…</p> + +<p>Il est déjà arrivé, continua-t-il, que le roi +s’absente pendant plusieurs semaines pour une +destination mystérieuse. Dans ces cas-là, il ne +prévenait que moi. Et c’était moi qui disais simplement +aux ministres : « Sa Majesté est partie +pour quelque temps. » Et je n’avais d’autres +comptes à rendre à personne…</p> + +<p>« Nous sommes les seuls témoins de la disparition +du roi… Il n’y avait là que l’assassin, et il +ne parlera plus. J’ai tout lieu de croire qu’il n’y +a pas eu de complot. Les crimes anarchistes ont +souvent ceci d’effrayant que, comme un crime de +droit commun, ils sont conçus et exécutés par un +seul être, qui ne s’en ouvre à personne. Et l’assassin +anarchiste est d’autant plus difficile à +retrouver que nul lien connu, comme dans les +crimes passionnels, ne le rattache à la victime, +et qu’il n’est pas dénoncé, comme le voleur, par +le produit d’un vol, dont il sèmerait des traces +derrière lui… En admettant que cette fois le criminel +ait des complices, ils croiront que le +coup est manqué.</p> + +<p>« … Nous allons remonter là-haut pour plus +de sûreté, dit le baron. »</p> + +<p>Je commençais à deviner ce qu’il avait l’intention +de faire. Nous revînmes à la terrible carrière, +d’où nous ne nous étions pas trop éloignés. Il +poussait de nouveau fortement le malheureux +petit cheval, pour qui c’était décidément une rude +journée. Il fallait maintenant ne pas perdre de +temps… Il ne passait d’ordinaire personne sur la +route ; mais il pouvait passer quelqu’un ce jour-là. +Et justement, comme nous arrivions à la +carrière, nous vîmes un chemineau en arrêt +auprès de la voiture royale. Le baron +me fit signe de ne pas descendre du petit tonneau. +Il mit simplement son cheval au pas, l’arrêta en +arrivant près du chemineau, et regarda d’un air +indifférent tous ces os et ces morceaux de bois.</p> + +<p>Le chemineau lui dit quelques mots que je +ne compris pas, mais dont je pus, grâce à des +gestes de l’homme, reconstituer le sens. Il agita +les deux poings avec la prétention visible d’imiter +le galop d’un cheval. Puis il tourna les mains +l’une autour de l’autre, pour donner l’impression +d’une chute finale. Il fit une sorte de moue philosophique +et prit sans transition un ton beaucoup +plus apitoyé pour parler de ses affaires personnelles +et de ses embarras financiers, que le baron +soulagea avec empressement par l’offre d’une +large pièce blanche.</p> + +<p>Puis nous feignîmes de continuer notre route, +au pas, comme des gens qui font souffler leur +cheval. Ce damné chemineau ne s’en allait pas. +Il marchait avec une lenteur !</p> + +<p>Enfin nous le vîmes tourner le coin de la +route…</p> + +<p>Notre tâche, assez pénible, allait commencer.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIII</h2> + + +<p>Nous prîmes d’abord les débris de bois et nous +les portâmes dans un recoin de la carrière, derrière +un tas de pierres, qui les dérobait à la vue +des passants.</p> + +<p>Nous roulâmes jusqu’à cet endroit la seule roue +qui restât du carrosse royal.</p> + +<p>Puis il fallut emporter les ossements ; il fallut +abandonner dans ce coin de carrière ce qui restait +du malheureux roi. Nous n’avions aucun outil et +la terre était trop dure pour que nous puissions +donner à ces misérables restes une sépulture +même improvisée. Mais le baron de Herner n’était +pas sentimental. Il avait aimé le roi ; ce fut cependant +sans émotion apparente qu’il mania avec moi +ces ossements. D’ailleurs, moi-même qui avais +approché le roi, et qui avais été tellement séduit +par lui, j’exécutai ce travail macabre sans autre +émotion que celle d’un dégoût physique, car il +restait encore après ces os quelques rognures de +chair que les corbeaux avaient laissées.</p> + +<p>Le baron était désormais d’une tranquillité parfaite. +Cette tranquillité me surprenait. Il ne suffisait +pas d’avoir pris l’audacieuse résolution qu’il +avait adoptée. Il me semblait que ce plan téméraire +était difficile à exécuter. Ce mensonge pouvait +durer deux mois, six mois, mais il arriverait +bien un moment où l’on s’étonnerait de cette +absence prolongée… Il voulait d’abord rester au +pouvoir suffisamment de temps pour consolider +son œuvre. Après, il s’occuperait de la suite. Je +crois qu’il pensait qu’il serait toujours temps de +faire mourir le roi <i>officiellement</i>… Un souverain, +comme jadis Louis II de Bavière, pouvait trouver +la mort dans une partie de bateau… Mais d’ici là, +le baron de Herner, seul maître du pouvoir, aurait +dicté au Parlement les lois nécessaires, les lois +de justice, les organisations militaires nouvelles. +Il pourrait même modifier la constitution du Bergensland +en ce qui concernait les familles régnantes, +prévoir l’éventualité d’une régence, et +l’interdire par avance aux princesses de famille +étrangère, de façon à écarter définitivement du +pouvoir cette princesse bavaroise et la séquelle +ennemie qui l’entourait.</p> + +<p>Le baron était tout entier à cette confiance exagérée +que l’on éprouve quand on a échappé par +son propre effort à un danger qui vous avait fortement +effrayé. Il n’était pas loin de se croire +invincible et invulnérable.</p> + +<p>Nous étions remontés en voiture. Il fouettait le +cheval et le stimulait de la voix avec bonne +humeur. Et vraiment les gens qui nous auraient +rencontrés n’auraient pas pu, en nous voyant, +soupçonner ce que nous venions de faire. Nous +avions l’air de deux bons amis en promenade +d’agrément.</p> + +<p>Comme nous passions devant l’auberge, le baron +se sentit pris d’une belle fringale. Il mit pied +à terre et se fit servir tout ce qu’on put trouver +dans la cuisine, du saucisson et une omelette au +lard.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIV</h2> + + +<p>Par bonheur, le cocher Hofman, célibataire, ne +laissait pas après lui une famille que sa disparition +pût inquiéter. On prévint tout de suite les +gens du château que Sa Majesté serait absente +pour un long mois. Le ministre laissa entendre à +ses collègues du cabinet qu’il connaissait la +retraite du roi, que Sa Majesté lui avait à lui seul +révélée… Il voulait se réserver, au cas où surgirait +une difficulté inopinée, la faculté de pouvoir +aller, soi-disant, trouver le roi dans cette retraite +mystérieuse, et de rapporter sa décision. Il avait +pour les cas graves quelques blancs-seings du +roi dont il pouvait faire usage ; je crois d’ailleurs +qu’au point où il en était arrivé, la perspective +de commettre un faux ne l’eût pas effrayé.</p> + +<p>Dès le soir même, il me fit venir chez lui et +travailla avec moi à cette loi de procédure qu’il +était très pressé de faire voter par le Parlement. +C’était une simple question de travail matériel et +de formalités, car les représentants du peuple, +pour une forte majorité, étaient entièrement au +service de Herner.</p> + +<p>Nous travaillâmes jusqu’à une heure assez +avancée. Ma nuit précédente et ma journée avaient +été très dures ; mais je ne sentais aucune fatigue. +J’étais trop surexcité pour dormir ; ce travail que +nous fîmes ensemble nous calma tous les deux. +Ce fut lui le premier qui se sentit las. Il me dit +d’aller me coucher. Au moment de nous quitter, +il me serra la main comme à son ordinaire. Puis +il parut se souvenir des événements de la journée, +et il me donna sur l’épaule une tape plus amicale… +mais qui n’était pas spontanée, et je sentis que +cette forte association, qu’avait créée entre nous +cette grave journée, n’était peut-être pas une +union véritable ; nous ne nous quittions pas comme +des amis, mais comme des complices.</p> + +<p>Le lendemain, je reçus la visite de Tolberg, qui +voulait savoir si j’avais parlé au roi. Je lui dis, +sans trop de gêne, que le roi était parti pour un +temps indéterminé. Ce qui me rendait ce mensonge +assez facile, c’est que j’y étais absolument +obligé.</p> + +<p>— Alors je n’ai plus aucun espoir, dit Tolberg, +d’un air de détresse. La demande de divorce doit +passer d’ici très peu de temps au tribunal suprême. +Si elle n’y arrive pas avec un avis favorable du +roi, elle sera rejetée ; le ministre leur fera connaître +l’avis du gouvernement, et si même, par esprit de +justice, ils passaient outre et l’acceptaient, Herner +ferait agir le prêtre. Il n’y a plus aucun espoir +d’arriver à notre but en suivant les formes régulières. +Perdu pour perdu, j’essaierai d’autres +moyens… Vous savez que tout un parti s’est formé +contre le premier ministre. Ce parti s’était flatté +d’agir sur l’esprit du roi et de ruiner la faveur +de Herner. Mais notre souverain ne gouverne plus. +Vous voyez qu’il choisit le moment où la situation +est très critique à l’intérieur pour disparaître tout +à coup. Puisque nous ne pouvons plus compter +sur lui pour défendre le droit, nous compterons +désormais sur nous-mêmes…</p> + +<p>Je ne demandais qu’à ne pas recevoir les confidences +de Tolberg. Ma situation était déjà +compliquée. Mais les gens avaient décidément en +moi une confiance intarissable.</p> + +<p>— On conspire sérieusement contre Herner, +me dit Tolberg en baissant la voix. Nous avons +déjà avec nous plusieurs officiers de la garnison +de Schoenburg. Le départ du roi peut très bien +activer les choses. Il nous permettra de dissiper +les hésitations de quelques personnes d’importance, +qui voulaient bien marcher contre le premier +ministre, et qui n’auraient jamais pris les +armes contre le roi. Car vous ne vous y trompez +pas, Humbert, l’absence du roi dans les circonstances +présentes produira certainement un très +mauvais effet.</p> + +<p>Je ne pouvais pas arrêter Tolberg dans ses +indiscrétions, et lui dire que le fait de savoir tout +ce dont il m’instruisait allait rendre assez fausse +ma situation auprès du premier ministre. Je ne +devais ni ne pouvais révéler les liens d’intimité +forcée qui existaient entre Herner et moi. Je laissai +donc parler le jeune diplomate, en me disant que +je me souviendrais le moins possible de tout ce +qu’il me racontait là.</p> + +<p>— Nous aurons avec nous la princesse Elsa, +continua Tolberg. Elle est assez populaire à +Schoenburg. Le prince Henry, son défunt mari, le +frère du roi, était très aimé du peuple, et l’on sait +qu’elle a très bien élevé ses deux enfants… Mais +j’allais oublier de vous dire pourquoi surtout +j’étais venu ce matin. Bertha est de nouveau installée +chez elle. Elle veut que, toute affaire cessante, +vous veniez dîner ce soir avec nous.</p> + +<p>Je pensai que je les étonnerais beaucoup en refusant, +et je promis à Tolberg de venir, tout en +me disant à part moi que j’enverrais un contre-ordre.</p> + +<p>Je considérais toujours que mon intimité avec +ce couple était une sorte de trahison à l’égard de +Herner. N’avais-je pas encore moins le droit de +le trahir, depuis qu’il m’avait associé à son terrible +secret ? Agacé de ces complications, j’eus presque +envie d’envoyer tout le monde promener, et de +retourner à Paris… Ce n’étaient pas des velléités +bien sérieuses. Non seulement je n’en fis rien, +mais je n’envoyai même pas de contre-ordre à +Bertha, et je me rendis tout de même chez elle, +au mépris de toute autre considération, simplement +parce que je m’ennuyais et que c’était un +plaisir pour moi de dîner en compagnie de mon +ami et de cette jolie femme.</p> + +<p>J’avais revu le baron de Herner dans la matinée. +Il paraissait fatigué cette fois. L’après-midi, +il ne vint pas au palais. Il avait fait venir chez lui +deux magistrats avec qui il rédigeait en termes +juridiques son fameux projet de loi. Moi, mon +travail d’analyse terminé, j’étais allé me promener +au Jardin des Plantes. Je m’ennuyais. Le chef +d’orchestre était parti la veille pour Vienne. Peut-être +la dame de Leipzig était-elle à son hôtel. Je +m’y rendis, en me répétant que c’était absurde, +que j’allais encore me lancer dans une histoire +stupide, que le meilleur qui pouvait m’arriver +était qu’elle ne fût plus là. Elle n’était plus là, +hélas ! et je n’eus pas la force de m’en féliciter.</p> + +<p>Après une heure passée au Jardin des Plantes, +je revins me promener dans la rue de la Paix, +avec l’espoir secret de retrouver le capitaine de +Lincke, le neveu du premier ministre, celui qui +connaissait une nommée Irma. Mais le capitaine +ne devait pas être revenu de permission. Il n’était +pas à la terrasse de la Grande-Taverne, ni au +café Grinzel où se réunissaient habituellement les +officiers.</p> + +<p>Il y avait au palais une magnifique bibliothèque +remplie de ces chefs-d’œuvre des temps passés +que je connaissais si mal. Je m’étais dit bien des +fois : « Si j’ai une journée de libre, je viendrai +me plonger là dedans. » Je fis quelques pas timides +vers le palais, puis je m’arrêtai… « Non, ça ne +vaut plus la peine, il est trop tard. »</p> + +<p>Mon maître, le baron de Herner, était le véritable +roi de Schoenburg, et je détenais en somme +une partie de sa puissance, puisque je connaissais +son secret. Et je me trouvais triste et sans ressources +morales dans les rues de cette ville que +je pouvais considérer comme m’appartenant un +peu. C’est ce jour-là que je me blasai pour jamais +sur les charmes du pouvoir.</p> + +<p>Je vis enfin qu’il était six heures et demie et +que je pouvais me rendre, en marchant doucement, +chez Bertha, où l’on m’attendait vers sept +heures. Il fallait traverser la longue promenade +publique, où trois fois par semaine la musique de +la garde venait jouir à cinq heures. La musique +était partie ; mais on n’avait pas encore retiré les +chaises. Des enfants s’y étaient installés et imitaient +les musiciens en jouant de la trompette dans +leurs poings, pendant qu’un autre enfant, debout +au milieu du cercle, battait la mesure avec un +bâton de cerceau. Je les regardai un instant avec +l’intérêt lassé que j’étais disposé à accorder ce +jour-là à n’importe quel spectacle, quand je sentis +qu’on me touchait le bras… Je vis alors une +femme, aux traits fatigués, mais dont le regard +profond m’impressionna.</p> + +<p>— C’est bien monsieur Humbert ? me dit-elle… +Cet enfant que voici, le fils de la concierge du +palais, vous a désigné à moi. Je vous cherche +depuis trois heures et je désespérais de vous +trouver.</p> + +<p>Elle me fit signe de venir un peu à l’écart.</p> + +<p>— Excusez-moi d’arriver brusquement ainsi. +Vous ne me connaissez pas, mais moi je sais qui +vous êtes… Le roi m’a souvent parlé de vous… +Je suis affolée depuis hier. J’attendais le roi hier +à déjeuner, et il n’est pas venu. J’ai passé une +journée abominable… sans personne à qui me +confier. Ma jeune sœur, qui habite le château de +Reinig, est partie précisément en Angleterre +avant-hier avec le Comte de Herrenstein, le seul +ami que j’aie en dehors du roi. Je leur ai envoyé +une dépêche. Mais je n’étais pas sûre de leur itinéraire +et je n’ai reçu aucune réponse. Ce matin je +n’ai plus pu y tenir. Je suis arrivée comme une +folle au château royal. Le gardien m’a dit que +le roi était parti pour un mois… deux mois… parti +sans me prévenir ! Je me suis permis de venir +vous trouver… pardonnez-moi… je suis seule… +je me suis permis de venir vous demander si vous +saviez quelque chose… Le roi vous aime beaucoup, +monsieur : peut-être vous a-t-il fait part de +ses projets ?…</p> + +<p>Je répondis que je ne savais rien et que je +croyais que le roi avait dû s’absenter pour une +raison politique, une raison que connaissait sans +doute le premier ministre.</p> + +<p>— Je n’ose pas aller lui parler, dit cette pauvre +femme avec angoisse.</p> + +<p>— Je ne pense pas qu’il puisse vous dire quoi +que ce soit… C’est sûrement un motif grave qui +a déterminé le roi à s’absenter si vite…</p> + +<p>— Et sans me prévenir ! Non, je ne puis concevoir +qu’il ne m’ait pas prévenue !</p> + +<p>— Peut-être a-t-il chargé le ministre de vous +faire dire quelque chose ; et le ministre, qui, je le +sais, a de gros soucis, a-t-il négligé de s’acquitter +tout de suite de la commission…</p> + +<p>Je disais ce que je pouvais pour la rassurer. Je +lui conseillai d’aller même voir le ministre au +palais le lendemain. D’ici là, je me proposai de +prévenir le baron de Herner, qui saurait bien +imaginer un faux message du roi pour la rassurer, +et arrêter en même temps ses investigations. +Car il semblait impossible à cette pauvre femme +que le roi pût la quitter ainsi, et la première idée +qui lui était venue, en ne le voyant plus, fut +qu’il avait été victime d’un accident. Il valait +mieux que son esprit ne s’arrêtât pas plus longtemps +à une telle hypothèse.</p> + +<p>— Je regrette vivement, lui dis-je, de ne pas +pouvoir rester avec vous ; mais je suis attendu. +Est-ce que vous allez de ce côté ?</p> + +<p>Elle me répondit qu’elle allait n’importe où, +qu’elle passerait la nuit dans un hôtel quelconque, +et qu’elle attendrait fiévreusement le lendemain +et l’heure d’aller voir le ministre.</p> + +<p>Je connaissais à peine cette femme ; mais je la +connaissais assez pour que l’idée qu’elle allait +passer une nuit d’angoisse me fût insupportable.</p> + +<p>— Le roi a chargé le ministre de vous prévenir, +lui dis-je. Je puis vous le dire tout de suite. Le +ministre m’en avait parlé à moi, et c’est moi, sans +doute, qu’il vous aurait envoyé. Je ne devrais pas +vous dire cela ; mais je vous vois si anxieuse que +je crois pouvoir prendre sur moi de devancer +l’ordre qu’on me donnera…</p> + +<p>Elle me remercia et je sentis qu’elle était un +peu soulagée. Mais quel soulagement passager ! +Et je me disais qu’avant trois mois celui qu’elle +aimait <i>mourrait</i> pour elle et pour les autres.</p> + +<p>Comme elle était exténuée, je lui offris mon +bras. Je la regardai à la dérobée. C’était presque +une vieille femme. Son visage n’avait plus d’éclat, +mais ses yeux étaient restés admirables. Il y avait +dans l’expression de cette figure fine une telle +douceur, une faiblesse si éternelle, que l’idée +qu’elle pût souffrir vous était tout de suite intolérable.</p> + +<p>Elle me dit qu’elle connaissait quelques personnes +à Schoenburg, mais qu’elle n’irait certainement +pas les voir. Elle me parlait avec un parfait +abandon, comme si nous nous étions toujours +connus.</p> + +<p>Elle me dit encore qu’elle me reverrait le lendemain +au palais, et me fit promettre d’aller la voir +chez elle, à son château de Kreuzach.</p> + +<p>J’étais arrivé devant chez Bertha ; mais je fis +encore quelques pas avec la maîtresse du roi pour +la mettre sur le chemin du Grand-Quai, où il y +avait des hôtels convenables.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XV</h2> + + +<p>Quand j’arrivai chez Bertha, je la trouvai avec +Tolberg et un monsieur pesant qui ressemblait +beaucoup à certain gros vieillard que j’avais eu +jadis comme professeur de mathématiques. Ce +monsieur, qui marchait avec une certaine difficulté, +était un colonel de chevau-légers, en garnison +à Schoenburg. Je compris tout de suite qu’il +faisait partie de la conspiration. Tolberg se hâta +de me présenter comme un homme sûr. Il dit que +j’étais secrétaire du premier ministre, mais que +l’on pouvait se fier à moi. Très gêné, je crus nécessaire +de faire une déclaration un peu émue, où +je disais que mon ami Tolberg me connaissait +assez pour savoir que je ne les trahirais point, +mais qu’en aucun cas je ne pouvais les seconder. +Ma qualité d’étranger… et je ne voulais pas non +plus jouer un rôle de traître. Et puis le premier +ministre n’avait jamais eu à mon égard de mauvais +procédés.</p> + +<p>Cette déclaration produisit un certain froid. Au +bout d’un instant Bertha dit : « C’est très compréhensible. » +Tolberg balbutia quelques mots dans +le même sens. Quant au colonel, il finit aussi par +approuver après quelques instants, en donnant +toutefois à mes paroles un sens un peu moins noble +que celui que je désirais leur voir attribuer.</p> + +<p>— Oui, c’est bien naturel, un étranger n’a +pas besoin de courir tous les risques qui nous +menacent, pour une affaire qui naturellement ne +lui tient pas à cœur comme à nous.</p> + +<p>Tolberg m’en voulait de s’être lui-même un peu +trop avancé, en promettant à la conjuration mon +concours. Seulement, il n’était pas homme « à +bouder ». Il détestait être en froid avec ses amis. +Et sa bonne humeur un peu forcée devint au bout +d’un instant une cordialité véritable. Bertha, avec +plus de grâce encore, s’ingénia à être aimable +et y réussit si bien que, bientôt à nouveau conquis +par elle, je m’efforçais de noircir dans mon esprit +la figure de Herner, et je me demandais si vraiment +il n’y aurait pas à le trahir une raison de +justice. Mais je commençais à me connaître, et +je savais bien que ces idées disparaîtraient aussitôt +que je me retrouverais en présence du baron.</p> + +<p>Le colonel, qui n’était pas attaché à moi par +les mêmes liens d’amitié, garda vis-à-vis de moi +une grande réserve ; il ne fut pas question de la +conspiration et l’on s’abstint de prononcer le nom +du premier ministre. Mais le colonel avait une +passion, sa haine du ministre de la Guerre. Il ne +put s’empêcher de parler de M. de Fritz, et je vis +clairement quel mobile l’avait poussé à se mettre +du complot. Le général de Fritz était son camarade +de promotion. Une âpre rivalité les avait +enfiévrés pendant toute leur carrière. Un moment, +le colonel avait dépassé son émule. Il avait été +attaché à l’ambassade de France. Mais pendant +le long séjour que le colonel avait fait à Paris, +de Fritz avait intrigué. Il s’était fait désigner plusieurs +fois pour suivre les manœuvres françaises… +Tous deux avaient écrit des ouvrages de tactique, +qu’ils réfutaient mutuellement dans des revues +avec tant de férocité qu’ils risquaient de se démolir +l’un l’autre et de ruiner mutuellement leur +autorité. Heureusement, ces articles n’étaient lus +que par eux.</p> + +<p>J’écoutai avec tant de bonne volonté les diatribes +du colonel et les histoires interminables destinées +à illustrer l’incapacité du ministre de la Guerre, +je prêtai une oreille si complaisante à d’oiseuses +anecdotes qu’il avait rapportées de son séjour à +Paris, que l’attitude du gros homme à mon égard +changea beaucoup vers la fin du repas. D’autant +que pour suivre un régime spécial, il buvait sans +arrêt un thé très fort, additionné d’un rhum qui +augmentait à vue d’œil son animation et son +expansivité.</p> + +<p>Après le dîner, on passa dans un petit fumoir. +Tolberg et le tacticien se mirent un peu à l’écart, +et je pus causer avec Bertha, qui me parla de +Herner.</p> + +<p>L’amour du premier ministre était surtout fait +de dépit. Cet homme puissant s’était exaspéré +parce qu’on lui résistait. C’était du moins l’impression +qu’elle avait eue, et qui me semblait +assez juste, étant donné le caractère du premier +ministre, qui ne m’avait jamais paru troublé par +le souvenir d’une femme.</p> + +<p>Bertha occupait à Schoenburg une sorte de +pied-à-terre. Elle habitait d’ordinaire dans le château +de son mari. Et ses façons discrètes et familières +avec Tolberg, l’espèce de tranquillité confiante +qui les unissait, me faisaient croire qu’il y +avait entre eux une intimité complète.</p> + +<p>Nous autres Français, nous nous posons toujours +ces questions, avec nos habitudes de curiosité +libertine. Mais il est rare que nous sachions +à quoi nous en tenir, parce que nous n’examinons +pas avec assez de désintéressement les sujets ainsi +mis en observation. Exemple : le désir de voir +un mari trompé nous fait désirer que « cela soit ». +Et nous souhaitons, par contre, que cela ne soit +pas, par la crainte jalouse de savoir un amant +heureux.</p> + +<p>Moi, j’étais très content de penser que Bertha +et Henry « étaient bien ensemble », parce que +je les aimais beaucoup tous les deux, et parce +que je me disais qu’ils étaient heureux. Et, en +même temps, je regrettais moins de ne pas pouvoir leur +venir en aide, en avançant leur mariage ; +je pensais en effet que, tout réduit qu’il était par +cette contrainte où ils vivaient, leur bonheur n’en +était pas moins considérable. Je trouvais le jeune +homme bien imprudent d’engager sa vie dans +une conspiration qui me paraissait pleine de +périls.</p> + +<p>J’entendis bientôt que Bertha partageait mes +angoisses, et qu’elle s’était efforcée de le détourner +de ce projet dangereux. Et pourtant elle se désespérait +de ne pas vivre constamment avec lui.</p> + +<p>— Vous ne m’avez jamais vue qu’en sa présence, +me dit-elle en souriant. Il faut me voir +quand il n’est pas là. Ce n’est pas une vie. Tout +m’affole, au point que, moi qui l’aime tant, qui +sais ce qu’il vaut, qui connais sa loyauté d’homme +et sa fidélité… d’ami, je vais jusqu’à le soupçonner +des trahisons les plus invraisemblables… Mais +quand il n’est pas là, je n’ai pas mon bon +sens, je mène une vie absurde, une vie de cauchemar.</p> + +<p>« … Non, je ne peux plus vivre ainsi. Il m’a souvent +proposé de nous en aller ensemble. Mais de +quoi vivrions-nous ? Il n’a de ressources que ce +que lui donne sa famille, des gens terribles, d’un +rigorisme de vie indomptable, et qui ne lui enverraient +plus rien s’il arrivait un scandale pareil. +Et puis je me dis aussi qu’il ne peut pas sacrifier +son avenir. Vous me répondrez qu’il risque autant +en conspirant ; je le lui ai répété maintes fois. +Mais il me dit alors que c’est un jeu où il peut +gagner… En somme, quand il n’est pas là, je +souffre tant d’être séparée de lui que je me sens +prête à jouer le terrible jeu dont il parle. Mais +quand je l’ai là, près de moi, continua Bertha, +je tremble de peur à l’idée que je peux le +perdre… »</p> + +<p>La soirée tirait à sa fin. Le chef militaire de +la conspiration n’aimait pas à se coucher tard. +Au moment où il s’en allait, Bertha et Tolberg +me dirent : « Restez encore, vous n’êtes pas +pressé… » Tolberg avait d’abord fait mine de +s’en aller avec nous. Je me dis que ma présence +lui fournissait peut-être, vis-à-vis du colonel, un +bon prétexte pour rester encore.</p> + +<p>— Vous voyez, Henry, dit Bertha, votre ami +Humbert est de mon avis. Il pense que c’est une +folie de se lancer dans cette conspiration…</p> + +<p>— Mais non, dit Tolberg, ça ne sera pas si dangereux… +Nous avons à peu près renoncé à l’idée +d’un coup de force. Nous ne sommes pas assez +sûrs des militaires. Nous nous exposerions à +faire battre nos soldats les uns contre les autres. +Une pareille révolution serait très impopulaire. +Nous vivons dans un pays de commerçants tranquilles +et d’industriels timorés. En admettant que +nous triomphions, jamais ces gens-là ne seraient +de bons soutiens pour un gouvernement qui les +aurait terrorisés…</p> + +<p>« … En somme, l’homme que nous visons, c’est +le premier ministre seul. Celui-là, l’idée de le tuer +ne nous effraie pas. Mais il nous semble inutile, +pour l’atteindre et pour le jeter à bas du pouvoir, +de sacrifier la vie d’un tas de braves gens qui n’en +peuvent mais.</p> + +<p>« On va tâcher de s’en débarrasser avec une +simplicité tout orientale… J’ai l’air d’être un sauvage, +parce que je parle de ces projets de mort +avec une apparence de légèreté. Si j’en parle ainsi, +c’est qu’en vérité, je ne peux pas croire à la réalisation +de ces choses barbares et anormales. Dans +les conseils que nous tenons, j’ai toujours, au +moment où ces questions viennent sur le tapis, +un petit air détaché, qui, à la longue, va me faire +une réputation de férocité froide.</p> + +<p>— Un beau barbare, dit Bertha, un terrible +justicier ! Non, je ne crois pas non plus que vous +soyez fait pour conspirer. Vous avez trop de +sagesse.</p> + +<p>— J’ai ce que beaucoup d’autres conjurés n’ont +pas, dit Tolberg ; j’ai une conviction… Oui, je +crois fermement que la réussite du complot vous +rendra heureuse… Et voilà qui me fournit une +bonne raison d’agir, la meilleure.</p> + +<p>Il s’approcha d’elle si tendrement que je m’avisai +tout à coup qu’il était tard. Je m’apprêtai à +prendre congé d’eux…</p> + +<p>— Attendez, je vais avec vous, dit Tolberg, +avec un peu d’embarras.</p> + +<p>— Mais non, mon cher. Nous n’allons pas du +même côté.</p> + +<p>— Ah ! ce Humbert, dit-il en riant, qui ne veut +pas être vu en compagnie d’un conspirateur.</p> + +<p>— C’est vrai que ce n’est pas prudent, dis-je +en feignant d’adopter cette idée.</p> + +<p>— Si vous n’êtes pas trop fatiguée, chère +Bertha, nous allons bavarder un peu.</p> + +<p>— Un quart d’heure, dit Bertha.</p> + +<p>— Pas plus, dit Tolberg.</p> + +<p>Petite comédie charmante, qui ne trompait personne. +Mais nous restions ainsi des gens bien +élevés et de bonne tenue.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XVI</h2> + + +<p>Le lendemain, de grand matin, j’attendais le +ministre au palais et je le mettais au courant de +mon entrevue avec la maîtresse du roi.</p> + +<p>— Vous la recevrez vous-même, me dit-il, et +de ma part, officiellement, vous lui confirmerez +ce que vous lui avez dit hier. Je préfère ne pas +la voir. Elle m’interrogerait. Il lui faudrait des +détails complémentaires : avec moi, elle insisterait. +Vous ne saurez, vous, que ce que je vous +ai dit : « Le roi est parti, et des raisons politiques +très graves obligent le premier ministre à taire +la raison de son absence. » Ce n’est pas absolument +vraisemblable. Mais nous n’avons pas le +choix. Et vous, au moins, vous n’avez pas d’explications +à donner…</p> + +<p>— Vous savez, ajouta Herner avec entrain, que +mon projet de loi va très bien, qu’il est entièrement +rédigé, et qu’il sera soumis au Parlement +d’ici quelques jours !</p> + +<p>La maîtresse du roi arriva quelques instants +après. Elle fut très déçue de ne pas voir le premier +ministre, de qui elle espérait évidemment +recevoir des détails plus circonstanciés sur l’absence +du roi. Elle dut se contenter de ce que je +lui répétai. Je lui promis d’aller la voir le plus +tôt que je pourrais à Kreuzach, et de la mettre +au courant de tout ce que j’aurais appris.</p> + +<p>— Peut-être vais-je trouver une lettre en rentrant, +me dit-elle.</p> + +<p>— C’est possible… Mais n’ayez pas de déception +si vous n’en avez pas. Car j’ai bien l’impression +que les intérêts auxquels le roi obéit sont +supérieurs aux siens propres, et à toute considération. +Il faut évidemment qu’il garde un silence +absolu sur tout ce qui concerne ce voyage. Il ne +veut pas qu’on sache où il se trouve, et même la +poste n’est pas tout à fait sûre. Il est donc infiniment +probable que toutes les nouvelles du roi +vous arriveront par l’intermédiaire du premier +ministre. Comme il ne m’a rien remis pour vous +ce matin, il est à peu près certain qu’il n’est rien +arrivé entre ses mains ; il faut donc encore prendre +patience. Soyez certaine que s’il arrive quelque +chose, je ne serai pas long à vous en avertir.</p> + +<p>Elle partit sur ces mots. Quelques instants +après, comme je rêvais, le front appuyé contre la +fenêtre, je la regardai traverser la cour. Je me +rendis compte, bien que je ne l’eusse pas connue +avant, qu’elle avait vieilli considérablement depuis +le départ du roi.</p> + +<p>Ce n’était pas seulement la souffrance ; c’était +qu’elle n’était plus soutenue, maintenant qu’il +n’était plus là, par cette surveillance désespérée +d’une femme qui ne veut pas changer. Lui parti, +elle s’était affaissée tout à coup. Et, toute en noir +au milieu de la cour, elle avait plutôt l’air de +porter le deuil d’un fils que celui d’un amant.</p> + +<p>J’allai rendre compte au baron de tout ce qui +s’était dit dans cette visite. Il m’écouta avec une +espèce d’air méchant qu’il avait quelquefois, et +qui m’était odieux. C’est dans ces moments que je +me disais : « Je vais, sans me presser, prendre +mes dispositions pour rentrer à Paris. Je ne veux +plus lier partie avec cet homme-là. »</p> + +<p>Depuis la mort du roi, je n’étais pas retourné +à la table de l’intendant. La vie du palais, une +petite vie paisible et bien réglée, s’y poursuivait +avec les mêmes rites. Ce jour-là, cependant, il y +avait deux convives supplémentaires, et deux +convives de marque. C’étaient les deux élèves de +Bölmöller, les deux neveux du roi, et je me pris +à penser que l’aîné, âgé de quatorze ans, était, +sans qu’aucun de ces gens s’en doutât, le véritable +roi du pays.</p> + +<p>Je n’avais jamais vu les deux jeunes princes, +ni la fameuse princesse Elsa qui habitait d’ailleurs +en dehors de Schoenburg, à deux lieues de la +ville. Les deux enfants étaient pâles et blonds. +Ils étaient habillés à la mode anglaise, avec de +grands cols blancs, de courtes vestes noires et +des pantalons gris. Je crus comprendre qu’on +avait dû d’abord les servir à une table séparée, +mais qu’ils avaient demandé à manger avec tout +le monde ; ce qui avait amené un bouleversement +dans le placement des convives. Du coup, la +femme du second gentilhomme de chambre, la +fille de l’usinier, en était devenue muette. Le chevalier +Finck déployait toutes ses grâces pour +éblouir les petits garçons. Quant au vieil écuyer, +dont les aïeux, depuis plusieurs siècles, avaient +mis en selle tous les princes du sang, il était tout +ragaillardi par la présence de ces Altesses royales. +Il était malheureusement le dernier de cette lignée +de cavaliers, et il s’abstenait de parler d’un fils +indigne établi pharmacien à Varsovie. Mais il +recevait cependant par la poste des paquets mystérieux, +et des poches profondes de sa culotte de +peau de daim, il tirait, pour en faire hommage +aux chevaux du roi, d’inépuisables réserves de +boules de gomme.</p> + +<p>Bölmöller ne manquait pas, pour affirmer son +autorité de précepteur, de dire à ses nobles élèves : +« Cet après-midi, il faut que nous fassions ceci… +ou que nous allions là… » Mais les jeunes princes, +complètement indifférents à ses paroles, semblaient +ne pas se douter qu’il existât de par le +monde un individu du nom de Bölmöller.</p> + +<p>Les deux jeunes gens, après le déjeuner, s’approchèrent +de moi, et entamèrent une conversation. +Ils parlaient le français difficilement ; mais +je connaissais assez leur professeur pour les +excuser d’avance.</p> + +<p>Ils me posèrent des quantités de questions sur +la tour Eiffel, sur la vitesse des automobiles, sur +les différents uniformes de l’armée française.</p> + +<p>Le plus jeune, le prince Frédéric-Georges, me +demanda si j’avais des timbres français de l’Empire. +Il avait la même passion que mon valet de +chambre. Puis le prince Frédéric, l’aîné, après +s’être recueilli comme pour un grand effort, me +dit, tout d’une traite, cette longue phrase : « Vous +nous ferez l’amitié de venir déjeuner au château. +La princesse, notre mère, aura plaisir à faire votre +connaissance… » Puis il s’arrêta, tout essoufflé.</p> + +<p>Je les remerciai et promis d’aller les voir. Ensuite, +après avoir recueilli protocolairement les +salutations des personnes qui se trouvaient là, ils +sortirent, et je les vis traverser la cour l’instant +d’après, à grandes enjambées athlétiques, tandis +que Bölmöller, qui trottait derrière eux à petits +pas, se donnait l’allure d’un homme pressé, pour +ne pas avoir l’air de leur courir après.</p> + +<p>Je pris l’habitude, tous ces jours-là, de revenir +à la table de l’intendant, où je trouvais une bonne +petite tranquillité de pension de famille. J’entendais +parler ces gens sans trop les comprendre. +C’était distrayant et ce n’était pas fatigant. Ma +vie était confortable. Je passais mes matinées +dans un bureau clair qui donnait sur la cour et +qui était attenant à une spacieuse bibliothèque, +dont les grandes fenêtres ouvraient sur le magnifique +parc du château. Si l’on m’avait décrit à +Paris cette existence et ce décor, j’en aurais été +enthousiasmé, et je n’eusse rien rêvé de plus tentant +qu’une telle vie, au milieu de richesses intellectuelles +admirables et d’une somptueuse verdure. +Or, je m’ennuyais mortellement. Mes +journées étaient interminables. J’avais cru, au +moment de la mort du roi, et du mensonge de +Herner, que mon existence allait être bouleversée. +Et maintenant, il me semblait que rien ne s’était +passé. Et je n’avais même plus l’impression que +le roi était mort. La fiction créée par Herner avait +pris pour moi tout l’aspect d’une réalité.</p> + +<p>Un matin, j’étais dans mon cabinet en train de +parcourir les journaux de Paris et je songeais, +tout en lisant, que j’étais malheureux sans avoir, +en réalité, de sérieuses raisons de l’être. Or, je +l’avais déjà constaté, le sort n’aime pas que nous +nous attristions pour des choses aussi imprécises. +Il nous envoie dans ce cas un bon sujet d’alarmes, +bien positif et bien sérieux pour que nous ne perdions +pas notre temps à être ennuyés pour +rien.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XVII</h2> + + +<p>Tolberg entra, presque sans frapper. Il était +affairé, plutôt que soucieux. Il s’assit près de mon +bureau, me tendit la main, et me dit sans préambule :</p> + +<p>— J’ai quelque chose de très grave à vous +confier. Les événements ont marché depuis que +nous nous sommes vus. L’attentat contre… est +décidé. C’est aujourd’hui, ce soir, qu’il doit se +produire. Nous avons pensé qu’il fallait profiter +de la présence des réfugiés russes à Schoenburg +pour exécuter ce que nous avons projeté. On +mettra cette histoire sur leur compte, et les gens +du complot ne seront pas inquiétés. Cette combinaison +manque un peu d’élégance. Elle n’en a pas +moins été adoptée par nos conjurés, qui ne sont +pas tous courageux.</p> + +<p>« Il se peut très bien que je sois désigné pour +lancer la bombe. Le tirage au sort a lieu tout à +l’heure et nous ne sommes que six qui tirons. Il +s’agit de savoir qui se postera sur la route de +Boern. C’est là que le ministre passera vers sept +heures. Dans l’hypothèse où ce serait moi qui +serais désigné, j’ai voulu vous prévenir et vous +remettre cette lettre fermée, où vous verrez quelques +instructions…</p> + +<p>— Ainsi, c’est donc vrai ? lui dis-je. Ces résolutions +barbares auxquelles vous ne pouviez +croire…</p> + +<p>— J’y crois encore à peine maintenant. Pourtant +j’ai pas mal de chances d’être choisi. Un +numéro sur six. Aux petits chevaux, où j’ai souvent +joué, j’avais une chance sur neuf de gagner, +en misant sur les numéros pleins. Et il m’est +arrivé quatre ou cinq fois de gagner du premier +coup en entrant dans la salle de jeu. Ici, mes +chances sont encore plus fortes… Une chance sur +six d’être chargé de tuer quelqu’un… Et pourtant +je n’y crois toujours pas. C’est par un effort de +raison que j’ai pris ces quelques dispositions que +je suis venu vous communiquer.</p> + +<p>« S’il m’arrive malheur, je vous prie d’ouvrir +cette lettre… Vous voyez, je ne peux pas m’empêcher +d’avoir envie de rire, en vous disant ces +choses graves, et dont la solennité, malgré moi, +me paraît absurde et enfantine.</p> + +<p>— Et à quelle heure saurez-vous si vous êtes +désigné ?</p> + +<p>— Tout de suite ; mais vous avez l’air, vous, +de croire que « c’est arrivé » ?</p> + +<p>— Prévenez-moi aussitôt que vous le saurez, +pour que je sache à quoi m’en tenir. Je rirai plus +volontiers avec vous si vous n’êtes plus en jeu.</p> + +<p>— Une fois que je ne serai plus en jeu, dit +Tolberg, je serai plus sérieux. Car, au fond, que +ce soit moi ou un autre qui agisse, à ce moment, +l’assassinat sera en train… Quelque noble nom +qu’on donne à de tels actes, il s’agit d’un assassinat… +Et, c’est ce qui fait que j’ai tout de même +une petite peur d’être choisi. N’y pensons pas, +et allons tirer au sort.</p> + +<p>Le baron de Herner ne devait pas venir ce +matin-là. Il y avait conseil de cabinet, et les +ministres s’étaient réunis chez Von Müllen, qui +souffrait d’une attaque de goutte. Je pus donc +sortir de mon bureau avec Tolberg, et traverser +la cour avec lui. Je l’accompagnai jusqu’à la porte +d’entrée, et je lui fis promettre de venir me prévenir +tout de suite, aussitôt qu’il saurait à quoi +s’en tenir. Puis je remontai dans ma chambre, pour +mettre en lieu sûr, dans un petit coffret que +j’avais, le pli que le jeune comte m’avait confié.</p> + +<p>Je déjeunai ce jour-là à la terrasse de la Grande-Taverne. +Il fut convenu que Tolberg, dès qu’il +aurait du nouveau viendrait me le dire en passant. +J’étais installé devant ma table depuis un quart +d’heure, et mon déjeuner tirait à sa fin, quand +j’aperçus la tête fine et blonde de mon ami. Il fut +quelque temps sans me voir, et il me sembla tout +de suite, d’après son air, qu’il n’avait rien à +m’annoncer de ce que je craignais. Pourtant je +pouvais me tromper et précisément cet air-là… +A ce moment, ses yeux rencontrèrent les miens +et il me fit tout de suite de la tête un petit <i>non</i> +rassurant.</p> + +<p>Puis il vint jusqu’à ma table. Je n’avais pas de +voisins immédiats, et il n’était pas obligé de me +parler tout bas.</p> + +<p>— Eh bien ! Voilà ! ce n’est pas moi ! et je n’en +suis pas fâché… J’ai eu une petite émotion quand +on a mis la main dans le chapeau pour tirer le +nom. Mais je n’étais pas le plus ému. Il me restait +assez de sang-froid pour regarder les autres. A +part un préparateur de chimie, qui a fabriqué +l’engin, et qui est une espèce d’illuminé, mes +compagnons montraient des pâleurs impressionnantes, +ou des sourires forcés qui n’étaient pas +beaux à voir. Celui dont le nom a été tiré était +précisément un de ceux qui souriaient ainsi. +Quand on a dit son nom, il nous a regardés d’un +air égaré, en souriant davantage… Je ne crois pas +que l’engin soit en de bonnes mains. Sur ces six +hommes, il y en avait au moins trois qui n’étaient +pas courageux, et qui sont venus là avec une confiance +de joueurs, en comptant que le sort ne les +désignerait pas.</p> + +<p>— Dans ces conditions, dis-je à Tolberg, je +puis vous rendre le pli que vous m’avez confié. +Mais je l’ai mis dans ma chambre en lieu sûr. +J’irai vous le rapporter cet après-midi.</p> + +<p>— Non, dit Tolberg, gardez-le. Toutes ces histoires-là +ne sont pas finies. Le coup d’aujourd’hui +manquera peut-être. Et je peux être désigné +demain pour une autre affaire. Si je suis désigné +à l’improviste, je pourrais très bien n’avoir pas le +temps nécessaire pour vous porter ça. Et je suis +plus tranquille de le savoir ainsi entre vos mains. +Sur ce je vais aller faire une surprise à mon amie +qui ne m’attendait pas à déjeuner. Bien entendu, +elle ne savait rien de tout ce qui se passait ce +matin. Et, comme je ne suis pas très sûr de mon +courage, j’avais prévu l’éventualité où je serais +désigné, et je ne voulais pas être obligé d’aller +déjeuner avec elle avec ce petit secret sur le cœur.</p> + +<p>Nous nous serrâmes la main. Je terminai rapidement +mon déjeuner, et je rentrai au palais, où +m’attendait mon travail d’analyse, que la visite de +Tolberg m’avait empêché de finir le matin.</p> + +<p>En rentrant, je trouvai sur la table un mot du +premier ministre. Il avait reçu des nouvelles de +France, au sujet de la petite affaire coloniale qui +divisait le Bergensland et le gouvernement français. +Il y avait une réponse à préparer, et le +ministre me recommandait de l’attendre au palais +dans l’après-midi. Alors je pensai à ce que m’avait +appris Tolberg. Jusqu’à ce moment, je n’avais été +préoccupé que du sort de mon ami. Maintenant +que le tirage au sort l’avait mis hors d’affaire, +je pensai tout à coup que la vie de Herner était +menacée, que je le savais, que j’allais passer +l’après-midi avec cet homme, et que je ne lui dirais +rien…</p> + +<p>Je n’avais pas le droit de parler, la confiance +de Tolberg m’avais mis en possession de ce secret : +il fallait le garder pour moi comme un confesseur.</p> + +<p>Et, d’autre part, c’était un peu ma faute si +Tolberg avait eu la légèreté de me le confier. Je +ne lui avais jamais dit exactement quels étaient +mes rapports avec le ministre. Je lui avais toujours +parlé en termes défavorables de son ennemi… Ce +n’était pas par duplicité ; mais vraiment, quand +je me trouvais avec Tolberg et Bertha, je pensais +toujours, et de très bonne foi, beaucoup de mal +de Herner.</p> + +<p>Après tout, mon devoir était bien simple et ne +souffrait pas la discussion. Il m’était interdit de +parler ; je n’avais rien entendu ; je ne savais rien… +C’était une dure épreuve à passer, mais il fallait +la subir.</p> + +<p>Si je parlais, Tolberg avait, de mon fait, les +torts les plus graves envers son parti. En se +confiant à moi, il avait commis une imprudence +qui était presque une trahison. Cette imprudence, +c’est moi qui l’avais provoquée. Mon ami, à mes +yeux, pour moi qui savais bien ce qui s’était passé, +n’avait eu d’autre tort que d’avoir en moi une +confiance excessive. Est-ce que je pouvais trahir +cette confiance.</p> + +<p>Quand Herner arriva, la paix s’était faite en +moi. Je n’avais plus aucune hésitation sur la +conduite à tenir. Un événement fortuit m’avait mis +en possession d’un secret que, sous aucun prétexte, +je n’avais le droit de livrer. De même, quelque +temps auparavant, le ministre lui-même +m’avait confié un secret très grave, et je savais +bien que ce secret était en sûreté absolue !… Tant +pis pour cet homme, après tout ! C’était dans la +vie un terrible joueur. Il faisait des coups audacieux. +Il avait une politique dangereuse, dont il +subissait tous les risques. Et puis, toutes ces +affaires-là ne me regardaient pas. J’étais un +étranger, je n’avais qu’à laisser ces gens s’égorger +entre eux, et à ne pas m’en mêler.</p> + +<p>Herner était assis à son bureau. Il m’avait dit : +« Je vais, au sujet de cette réponse, jeter sur le +papier quelques idées qui me sont venues en route. +Nous reprendrons cela ensemble, et nous verrons +s’il y a quelque chose à en tirer. »</p> + +<p>Je le regardai écrire. Je pensais qu’il allait +mourir, que je le savais et que je ne ferais rien +pour empêcher cela. Jamais il ne m’avait paru si +intelligent, si brillamment doué que ce jour-là. Il +s’arrêtait par moments d’écrire et regardait fixement +devant lui. Et je sentais en lui une puissance +exceptionnelle de réflexion. Il donnait l’impression +d’une vitalité d’esprit intense. Et je pensais : +« Tout cela va s’arrêter, va être détruit. Cette +chose mystérieuse, la vie humaine, qui vient d’on +ne sait où, nous allons la supprimer, et en faire +nous ne savons quoi. »</p> + +<p>Je me dis avec beaucoup de force : « Cet homme +de valeur est un homme malfaisant. Il gêne +d’autres êtres : il fera périr d’autres êtres ; c’est +lui qui a tué le soldat Hassen, en somme… puisque +le roi voulait le gracier, et que lui, Herner, +n’a pas voulu.</p> + +<p>« Mais ce soldat Hassen, il ne le connaissait +pas. Il n’avait contre lui aucune haine personnelle. +S’il l’a tué, c’est qu’il pensait que sa mort était +nécessaire.</p> + +<p>« Moi, je pense que l’on n’a pas le droit de +tuer — pour quelque raison que ce soit.</p> + +<p>« Oui, mais si l’on n’a pas le droit de tuer le +soldat Hassen, on n’a pas non plus le droit de +tuer le ministre Herner.</p> + +<p>« Le ministre Herner, qui est un homme dont +je connais la haute valeur, a pris sur lui de laisser +tuer le soldat Hassen, et je l’ai désapprouvé. +Aujourd’hui, c’est moi qui vais laisser tuer le +ministre Herner. Et par qui est-il condamné ?</p> + +<p>« Par une bande de mécontents, par ce faible +et charmant Tolberg, qui s’est laissé entraîner +dans cette affaire, et qui d’ailleurs poursuit la +ruine du ministre pour la satisfaction d’intérêts +privés. Herner est condamné par ce gros professeur +de stratégie, cette solennelle nullité, que +son ambition déçue et sa haine personnelle du +ministre de Fritz ont amené à conspirer. »</p> + +<p>Et je pensais à ces hommes tremblants et lâches, +qui tiraient au sort dans un chapeau. C’était de +ces gens-là que j’étais le complice, puisque je laissais +leur crime s’accomplir…</p> + +<p>Mais je pensais aussi à ce chimiste ardent dont +m’avait parlé Tolberg.</p> + +<p>Celui-là n’était pas poussé par un bas intérêt, +et il y avait sans doute encore dans le parti +d’autres hommes honnêtes et réfléchis qui avaient +jugé, dans leur conscience, que la mort de ce +ministre autoritaire était utile à l’État et à l’humanité, +que cette mort servirait d’exemple à d’autres +despotes, et que, grâce à ce sacrifice humain, +nécessaire, on éviterait à beaucoup d’autres malheureux +le sort du soldat Hassen.</p> + +<p>En somme, ce n’était pas seulement quelques +mécontents médiocres que je trahirais, c’étaient +ces citoyens libertaires qui, pour des raisons que +je ne connaissais pas, et que je n’avais pas à +connaître, avaient décidé la mort du ministre +Herner.</p> + +<p>Je ne pouvais pas trahir ces gens-là. Je ne pouvais +pas trahir mon ami Tolberg… Ces raisonnements +me semblaient irréfutables. Cependant, +quand le ministre se leva et me dit : « Je vois +que cette réponse est plus difficile que je ne pensais. +Nous l’écrirons demain ; il se fait tard ; il faut +que j’aille dîner à la campagne, chez ma mère », +quand il se dirigea vers la porte, je me levai aussi, +déterminé à sauver cet homme, en dépit de tous +les raisonnements et de tous les devoirs, simplement +parce que j’avais sa vie entre les mains, et +que je ne voulais pas le laisser mourir.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XVIII</h2> + + +<p>Il fallait empêcher Herner de s’en aller sur cette +route où l’attendait l’assassin. Mais quel moyen +employer ? Je ne savais qu’inventer, et le temps +pressait ; la voiture du ministre était dans la +cour. Allons ! Allons ! il n’y avait pas à chercher +de petites ruses, à lui demander, par exemple, de +prendre un autre chemin pour me conduire à tel +endroit où soi-disant j’étais obligé d’aller. Je ne +connaissais pas assez la topographie du pays +pour trouver sur-le-champ ce prétexte, d’ailleurs +bien misérable. Et puis, à supposer que le ministre +évitât la mort à l’aller, il était probable que +l’homme embusqué l’attendrait au retour… Ou +bien le coup recommencerait le lendemain… Non, +puisque j’avais décidé de le sauver, il fallait le +sauver tout à fait.</p> + +<p>Pourquoi avais-je trahi les conjurés ? Car, en +somme, je les trahissais. Était-ce pour m’épargner +un moment douloureux ? Non, c’était pour sauver +la vie d’un homme. Je me répétais donc qu’il +fallait le sauver tout à fait.</p> + +<p>Je descendais l’escalier avec lui, affolé de ne +rien trouver pour le retenir. C’est ce désarroi qui +me fit brusquer les choses et m’amena à en dire +plus que je n’aurais voulu.</p> + +<p>Comme il arrivait dans le vestibule d’entrée, +je lui touchai le bras…</p> + +<p>— Monsieur le ministre…</p> + +<p>Il s’arrêta, étonné.</p> + +<p>— Monsieur le ministre, j’ai besoin de vous +parler… Dans une circonstance que je n’ai pas +besoin de rappeler, vous avez fait appel à ma discrétion, — qui, +d’ailleurs, vous était due et +acquise, — m’empressai-je de dire. Aujourd’hui, +il se passe quelque chose… quelque chose de très +grave… Je sais que votre vie est en danger… Je +vous prie de ne pas chercher à savoir comment +je le sais…</p> + +<p>Il m’avait écouté avec ce visage hautain de ces +hommes autoritaires qui veulent bien, de leur +plein gré, vous parler comme à un égal et vous +demander des services, mais voient avec humeur +qu’on leur rende un service qu’ils n’ont pas +demandé.</p> + +<p>— Il ne faut pas que vous alliez ce soir où vous +comptiez aller. C’est tout ce que je puis vous dire.</p> + +<p>— Alors vous me défendez de vous interroger ? +Vous oubliez qu’un complot dirigé contre moi +intéresse la sûreté de l’État, et que j’ai le devoir +de me renseigner…</p> + +<p>Il avait dit ces quelques mots avec cet air mauvais +qu’il avait quelquefois, et qui m’éloignait +tant de lui.</p> + +<p>— Au fait, reprit-il, si vous ne voulez pas +parler, c’est votre affaire… Et je vous remercie, +ajouta-t-il, comme avec un effort… Je vous remercie, +répéta-t-il encore en me serrant la main.</p> + +<p>… Rien au monde ne donnerait à nos relations +cette cordialité naturelle qui leur avait toujours +manqué. Mais cela, je le savais déjà, je ne m’attendais +à rien d’autre. Et je n’avais jamais songé +à gagner le cœur étranger de Herner. S’il y eut +une surprise pour moi, ce fut au contraire de +trouver chez lui des marques de gratitude plus +répétées que je n’aurais cru. Et je dois dire même +que j’en fus un peu inquiet, d’autant qu’il ne me +dit rien des mesures qu’il comptait prendre pour +assurer sa sécurité. Il m’était venu le soupçon +terrible qu’il connaissait mes relations avec Tolberg, +et qu’il pouvait deviner que mon ami était +du complot. Il quitta le palais l’instant d’après, +et me laissa en proie à l’inquiétude et à un +remords grandissant.</p> + +<p>J’évitai ce soir-là de sortir du palais et d’aller +dîner au restaurant. J’aurais pu rencontrer Tolberg, +et je ne me sentais pas le courage d’affronter +sa vue. J’aime beaucoup les gens qui disent : +« Il faut avoir le courage de ses actes et en +accepter la responsabilité. » Je n’ai pas autant +de confiance en moi, et je n’ai pas, comme ces +gens, la hardiesse de penser que le parti que j’ai +choisi est nécessairement le seul auquel il fallait +s’arrêter.</p> + +<p>Je dînai donc à la table de l’intendant. Mais ce +soir-là, les convives ne m’égayèrent pas. Quand +le dîner fut terminé, j’eus hâte de m’en aller dans +la ville, pour apprendre quelque chose. Au palais, +au siège du gouvernement, on ne savait rien de +rien ; les fonctionnaires royaux vivaient à mille +lieues de la ville et à mille ans en deçà de leur +époque.</p> + +<p>Je me promenai dans cette rue de la Paix, +que j’avais foulée, quelque temps auparavant, +avec tant d’indépendance et de tranquillité. Et +dans quels événements n’avais-je pas été jeté ! +J’étais comme un promeneur innocent et rêveur +que le hasard conduit au milieu d’un terrible jeu +de quilles.</p> + +<p>Dans la rue de la Paix, qui est comme « le +boulevard » de Schoenburg, c’était, ainsi que tous +les soirs, une animation tranquille. Les crieurs +vendaient des journaux du soir ; mais ces journaux +n’annonçaient rien. Ils ne pouvaient rien +annoncer encore. Peut-être, si j’avais pu aller +dans un bureau de rédaction, eussé-je appris +quelques nouvelles. Mais à part un courriériste +de théâtre, vaguement critique, que j’avais rencontré +au café, je ne connaissais personne dans +les journaux. J’eus un moment l’idée d’aller +chercher le courriériste aux bureaux de son +journal, <i>la Presse</i> de Schoenburg, afin de +tâcher d’entendre là, sans avoir l’air de rien, si +on ne parlait pas d’un complot éventé, de mesures +de police. Une timidité m’arrêta… Il y avait bien +au palais un employé chargé des rapports avec la +presse. Mais je le connaissais très peu ; je savais +d’ailleurs que toutes les communications sérieuses +étaient faites directement par Herner, et que cet +employé était un homme sans importance et qu’il +n’avait que le titre de ses fonctions… Décidément, +je n’apprendrai rien avant le lendemain. +J’étais partagé entre l’idée de rentrer immédiatement, +de tâcher de m’endormir le plus tôt possible +pour que cette nuit fût plus vite finie, et le +besoin de ne pas me retrouver seul, de rester +longtemps dans cette ouïe étourdissante, où +pourtant je n’évitais rien des obsédantes idées qui +venaient me hanter tour à tour. Je pensais +constamment à Tolberg, dont j’avais, dans une +circonstance si grave, trompé la confiance… Je +pensais à ces conjurés qui avaient patiemment +préparé cette œuvre essentielle, pour laquelle ils +risquaient leur vie, et je voyais surtout, comme +en un rêve de malade, cette tête ardente de chimiste, +que m’avait décrite Tolberg, cette tête +d’apôtre passionné.</p> + +<p>… Je l’avais trahi, lui et les autres. Et je me +disais que si j’avais sauvé le ministre, c’était par +faiblesse… Mais ce qui me calmait un peu, c’est +que je sentais bien que cet acte de faiblesse, je +le recommencerais encore, je le recommencerais +toujours.</p> + +<p>Cependant ma trahison n’allait-elle pas les +atteindre d’une façon plus grave ? Peut-être +avais-je commis un autre crime que de leur +dérober leur victime. Peut-être… certainement +le ministre allait chercher à les atteindre ! Mais +oui ! Il ne pouvait pas faire autrement ! C’était +une folie de penser qu’il s’en tiendrait là et que, +mis en éveil, il n’allait pas, pour la sûreté de +l’État, pour sa sûreté personnelle, faire disparaître +ce danger permanent, en mettant la main +sur les coupables.</p> + +<p>Il n’avait pas, comme moi, des raisons pour les +ménager. Je me figurais sans doute que, pour me +faire plaisir, pour ne pas troubler mes relations +avec mes amis, il allait se priver de prendre +contre les conjurés les mesures nécessaires !</p> + +<p>Voilà pourtant ce qu’oublient toujours les gens +à qui l’on confie un secret. Ils le répètent à une +autre personne, qui a encore moins de raisons +qu’eux-mêmes d’être discrets. A mesure qu’un +secret s’éloigne de son origine, les raisons de ne +pas le trahir s’affaiblissent…</p> + +<p>J’étais malheureux de ne rien savoir, de n’être +pas fixé sur la portée de mon acte. J’étais comme +un chasseur qui a tiré dans la nuit, qui a cru +entendre un cri humain et qui doit attendre jusqu’au +jour pour savoir s’il n’a pas blessé ou tué +quelqu’un…</p> + +<p>Déjà, dans la rue de la Paix, les passants se +faisaient plus rares. Encore une heure, et j’allais +sentir la solitude autour de moi… Je me dirigeai +vers le palais, lorsque quelqu’un me toucha le +bras. Je me retournai brusquement. J’étais un +peu troublé, et je ne reconnus pas tout de suite +le lieutenant, neveu de Herner, avec qui j’avais +dîné chez le premier ministre.</p> + +<p>Il revenait de permission. Il était allé passer +quelques jours avec sa mère, et s’était, disait-il, +tellement ennuyé à la campagne, qu’il revenait +avant l’expiration de sa permission. Il avait hâte +de reprendre pied à Schoenburg, où sa vie désœuvrée +le réclamait.</p> + +<p>— Mon cher ! la campagne ! me dit-il avec son +accent extraordinaire. Vraiment vous ne pouvez +pas vous figurer ! C’est la mort !</p> + +<p>Il m’emmena dans un restaurant de nuit. Et +je me laissai entraîner. Il arrivait vraiment au +bon moment. Je crois que, cette nuit-là, j’étais +disposé à lasser son noctambulisme, et à écouter +ses propos oiseux jusqu’au jour.</p> + +<p>— Vous savez, mon cher, cette petite chanteuse, +qui était à l’Alhambra avant mon départ !… Ah ! +non ! c’est vrai, vous ne l’avez pas connue. Ce n’était +pas avec vous… Elle chante… (il fit une moue +dédaigneuse)… la figure… (autre moue méprisante), +mais enfin (geste d’acquiescement résigné), +c’est suffisant. Ici, mon cher, nous ne sommes +pas gâtés. Je pensais qu’elle avait dû quitter la +ville, et je l’ai justement rencontrée en descendant +de la gare. Malheureusement, je n’avais pas +la veine, elle doit souper ce soir avec des camarades. +Mais je crois que peut-être elle sera chez +elle vers une heure du matin, et que l’on pourra +prendre une tasse de thé. Mon cher, pourquoi +vous ne prenez pas de ce rosbif ? Je vous assure ; +c’est vraiment très convenable. C’est meilleur que +chez mon oncle, ajouta-t-il en riant d’un gros +rire…</p> + +<p>Mais à propos de mon oncle, — il changea de +ton, il prit un air intéressé qui fixa tout de suite +mon attention, et me donna comme un petit frisson, — à +propos de mon oncle, vous ne me parlez +pas des nouvelles de ce soir ? Il paraît que cet +oncle vient d’échapper à un grand danger. J’ai +vu tout à l’heure l’officier qui est de garde à la +prison militaire. On a arrêté ce soir un des conspirateurs, +qui se trouvait porteur d’un engin. Oui, +on l’a trouvé sur la route de Boern, que suivait +tous les soirs mon oncle pour aller voir la vieille +grand’tante… Mais ce conspirateur, vous ne devinerez +jamais qui c’est ? C’est une connaissance +à moi, mon cher, un garçon charmant, un de nos +attachés à l’ambassade de Paris. Hé parbleu ! je +crois que vous le connaissez aussi, c’est le comte +de Tolberg…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIX</h2> + + +<p>Quand j’essaie de me rendre compte à distance +de l’impression que firent ces paroles, je crois me +souvenir que j’avais la tête comme vide, et que +ces mots « le comte de Tolberg » résonnèrent en +moi, sans que je pusse en saisir le sens. Je restai +là, les yeux perdus et sans pensée, avec l’impression +vague qu’il était arrivé un grand malheur.</p> + +<p>— Qui est-ce qui aurait pu se douter de cela ? +répétait l’officier. On disait qu’il y avait entre les +deux une rivalité de femme. Mais ce petit Tolberg +est fou de s’en aller faire des choses pareilles. +Sans compter que l’oncle n’est pas commode. Une +histoire comme cela avec l’oncle, mais on y laisse +sûrement sa tête…</p> + +<p>Comment ? par quelle monstrueuse combinaison +du hasard était-ce Tolberg qui s’était trouvé +sur la route de Boern et non l’homme que, le +matin, le sort avait désigné ?</p> + +<p>Tolberg m’avait-il menti ? Était-ce lui dont le +nom était sorti du chapeau ? Me l’avait-il caché +pour ne pas m’alarmer, ou pour m’empêcher de +le détourner de son projet ?</p> + +<p>Mais non, ce n’était pas lui… Je revoyais très +bien sa figure du matin… ce n’était pas celle d’un +homme qui ment.</p> + +<p>— Vous savez qu’il faut nous dépêcher, si nous +ne voulons pas arriver trop tard chez la petite.</p> + +<p>J’étais sur le point de m’excuser, de prétexter +une fatigue subite, car j’avais besoin maintenant +de me retrouver seul. Mais le lieutenant insista +tellement que je l’accompagnai, peut-être parce +que je craignais qu’il ne devinât mes terribles +soucis. Et je me disais aussi depuis un instant +que le lendemain il faudrait aller en personne, +coûte que coûte, voir Tolberg. Le lieutenant ne +venait-il pas de me dire qu’il connaissait l’officier +de garde ? C’était sans doute un moyen d’avoir +un accès auprès du prisonnier…</p> + +<p>Je tenais à voir Tolberg parce que je voulais +tout lui dire. Il fallait qu’il sût de moi-même que +c’était par ma faute qu’il avait été arrêté.</p> + +<p>Ce n’était pas seulement chez moi un besoin +éperdu de franchise : il ne fallait pas qu’un autre +que moi lui révélât qui l’avait trahi. D’autant que +moi, je pourrais plaider ma cause… Certes, +j’étais un grand coupable, mais j’avais des circonstances +atténuantes. Je n’avais pas trahi pour +trahir ou parce que j’y avais un intérêt… Il fallait +que Tolberg se rendît compte de tout cela au +moment même où il serait mis au courant de ma +trahison… Car, ces circonstances atténuantes, +Tolberg ne pouvait les imaginer lui-même… On +n’excuse un ami que si on a confiance en lui. Or, +le fait de ma trahison devait lui faire perdre toute +espèce de confiance…</p> + +<p>Voilà ce que je me disais pendant que l’officier +égayait notre route par toutes sortes de facéties, +telles que de racler violemment avec son sabre +les devantures des boutiques, ou de lancer des +pierres dans les vitres des réverbères. Il accomplissait +comme des rites ces plaisanteries consacrées. +Il sonna au passage à quelques portes. +Mais comme j’étais trop absorbé pour faire du +succès à ces petites manifestations, il y renonça, +et marcha sagement à mes côtés, en chantant toutefois +un air en vogue pour entretenir sa gaîté +et ne pas la laisser s’éteindre.</p> + +<p>Nous avions pris quelques rues étroites du +vieux Schoenburg, et nous arrivions sur la place +où était l’Alhambra. Elle était, cette petite place, +toute changée, méconnaissable, maintenant que +se trouvaient éteintes les brillantes girandoles du +café-concert. Les petites maisons voisines reprenaient +leur âge et leur aspect modeste.</p> + +<p>— C’est par ici, dans la seconde rue, me dit +l’officier. Vous voyez son nom sur l’affiche.</p> + +<p>A côté de l’affiche du concert, se trouvaient les +affiches particulières des différentes attractions. +La chanteuse en question s’intitulait : Mam’selle +Jane ; elle chantait en français, en allemand et en +anglais… Cette promenade nocturne, vers des +logis inconnus, ressemblait à un rêve. Je ne +pensais plus à rien. Je suivais l’officier. Il frappait +maintenant à des volets. Je ne m’étais pas arrêté, +croyant à une nouvelle farce. Mais il paraît que +nous étions arrivés. Au bout d’un instant, une +porte s’ouvrit, et la chanteuse elle-même nous +fit entrer.</p> + +<p>Elle avait gardé sa jupe courte, qu’elle mettait +pour chanter ses chansons polyglottes, et danser +des danses de différents pays. Il n’était pas aisé +de dire à quelle nationalité elle pouvait appartenir. +Et son âge, la couleur de ses cheveux +étaient également assez difficiles à déterminer. +Elle ne connaissait de la langue française que les +paroles de ses chansons, et je vis, d’après différents +essais de conversation qu’elle tenta avec le +lieutenant, qu’elle parlait très mal l’allemand et +l’anglais. Elle finit par nous dire qu’elle était de +New-York ; mais nous sentîmes que ce n’était pas +absolument irrévocable.</p> + +<p>Elle avait préparé du thé ; mais elle n’avait que +deux tasses, et l’officier eut la faveur de boire +dans la même tasse qu’elle. Je m’en consolai en +pensant que ma tasse ne servirait qu’à moi.</p> + +<p>Mam’selle Jane était venue s’asseoir sur les +genoux de mon compagnon, qui riait d’un gros +rire embarrassé, et la baisait sur ses cheveux +blonds ou roux, de provenance incertaine. Au +bout d’un instant, il voulut par politesse qu’elle +vînt s’asseoir aussi sur moi, et je dus m’appliquer +à ne pas donner trop d’énergie à mon geste de +dénégation.</p> + +<p>Je ne sais pas ce que cet officier, dans son for +intérieur, pensait de Mam’selle Jane, mais il sentait +bien qu’elle ne me plaisait pas outre mesure, +et son impression personnelle en fut influencée. +Cinq minutes se passèrent dans le silence et dans +l’indécision, pour savoir dans quelle langue on +allait prendre congé.</p> + +<p>Quand nous sortîmes de là, le lieutenant commença +à se moquer de cette chanteuse ; ce qui me +déplut un peu, bien qu’à ce moment je fusse assez +loin de ce qu’il me disait. Il semblait qu’il voulût +rompre toute attache avec cette femme, et ne pas +garder vis-à-vis d’un « Parisien » la responsabilité +d’une telle présentation. Quand il m’eut reconduit +jusqu’à ma porte, il ne me quitta pas avant que +nous ayons pris jour pour souper avec des amies +à lui.</p> + +<p>Je compris qu’il allait remuer ciel et terre pour +m’amener de jolies personnes, afin d’effacer de +mon esprit la fâcheuse impression qu’y avait +laissée sans doute cette chanteuse de l’Alhambra.</p> + +<p>En traversant la cour du palais, je pensais à +ce que serait ma journée du lendemain. Mais +j’étais un peu soulagé par la résolution que j’avais +prise d’aller trouver Tolberg, et de lui raconter +tout ce qui s’était passé. Je pensais avec plus +d’appréhension à ce qu’il faudrait dire à Bertha : +si Tolberg était homme à me pardonner, malgré +la faute que j’avais commise, je savais bien qu’il +n’y avait aucune miséricorde à attendre de la +jeune femme. J’avais perdu son amant ; j’étais un +être exécrable, que rien à ses yeux ne pourrait +absoudre… Soudain, je pensai au pli que Tolberg +m’avait confié… Étais-je encore qualifié pour en +prendre connaissance ? A qui pourrais-je rendre +ce dépôt ? Pourrais-je le faire parvenir à Tolberg ? +Il ne m’avait pas autorisé à le remettre à Bertha. +Le mieux était d’attendre d’avoir vu le prisonnier, +et de lui demander à lui-même qu’il fallait faire +de cette lettre.</p> + +<p>Oui, mais le jeune homme n’avait-il pas spécifié +que je devais ouvrir l’enveloppe s’il lui arrivait +malheur ce soir-là ? Ces instructions concernaient +peut-être des mesures à prendre sans +retard. Il me semblait que j’obéissais mieux à la +volonté de mon ami, en m’assurant dès le soir +même de ce que pouvait contenir cette enveloppe.</p> + +<p>Je ne veux pas par sévérité chercher à ma conduite +des motifs trop bas, mais je crois bien que +dans cette lutte d’arguments, ma curiosité intervint +discrètement, et, sans avoir l’air, fit pencher +la balance.</p> + +<p>Aussitôt que j’eus décidé d’ouvrir la lettre, je +montai à ma chambre avec une certaine hâte. Je +me dépêchai, une fois entré, d’allumer ma bougie +et j’allai jusqu’à mon armoire où j’avais enfermé +mon coffret. J’eus une commotion de surprise : +l’armoire avait été ouverte, le petit coffret avait +été brisé, la lettre de Tolberg ne s’y trouvait +plus…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XX</h2> + + +<p>Vraiment, on n’avait pas idée d’une pareille +audace. Et il n’y avait pas de doute possible : +Herner et sa police avaient passé par là.</p> + +<p>Je demeurai d’abord comme accablé. Puis je +me calmai au bout d’un moment. Le ministre, +par cet acte d’hostilité stupide, se mettait en +guerre contre moi. Vraiment ce n’était pas d’une +habile politique. C’était même un coup d’une imprudence +stupéfiante… Il se mettait mal avec moi, +avec moi qui connaissais ses secrets et qui pouvais +le perdre d’un seul mot ! Je lui parlerais le +lendemain.</p> + +<p>Je me couchai rapidement ; mais, irrité et +énervé, j’eus beaucoup de mal à m’endormir.</p> + +<p>Je recommençai dix fois mon entretien avec le +ministre. Je lui parlai avec une telle animation +qu’à plusieurs reprises, incapable de rester au lit, +je me relevai pour parcourir la chambre à grands +pas et pour répéter à voix haute ma diatribe à +l’adresse de Herner. Puis je fus pris d’un grand +mal de tête ; j’essayai de m’endormir en faisant +tous mes efforts pour oublier mes agitantes +préoccupations. Je ne les perdis pas en trouvant +le sommeil. Mes songes se passèrent à chercher +Herner, et à le manquer…</p> + +<p>Je ne dormis que trois heures à peine, et je +me réveillai sans courage, effrayé du poids de la +terrible journée qui commençait. La veille, j’avais +trop de choses à dire au premier ministre. Je me +voyais lui parlant d’abondance et l’écrasant sous +des discours irréfutables. Et maintenant, mal +disposé et faible, je me demandais comment j’allais +commencer ce décisif entretien, si je n’allais +pas tout compromettre en m’y prenant mal, si, +en lâchant tout de suite mon arme principale, je +n’allais pas me démunir dangereusement et me +trouver sans moyens de défense quand il s’agirait +de sauver Tolberg… Pourtant il fallait parler dès +ce matin. A la vérité, j’avais eu un instant l’idée +de ne rien dire pour le moment. C’était bien toujours +cette politique d’attente — ou de paresse — que +me conseillait ma lâcheté matinale.</p> + +<p>Mais tout de même je ne pouvais pas ne pas +m’être aperçu de la perquisition — ou du cambriolage — que +Herner avait eu l’audace de faire +pratiquer chez moi. Il fallait absolument que ce +fût sur un ton d’irritation ou de digne reproche, +obtenir une explication.</p> + +<p>Malgré mon indécision et ma crainte, j’avais +une certaine hâte de me retrouver en présence de +Herner. C’était de la curiosité ; c’était aussi une +satisfaction d’avoir de justes griefs contre quelqu’un.</p> + +<p>Je descendis à mon cabinet d’assez bonne +heure et j’attendis le ministre avec une émotion +impatiente. La petite pièce claire où je travaillais +était attenante à son bureau. La plupart du temps, +la porte de communication restait ouverte. C’était +le baron qui la fermait quand il recevait quelqu’un. +Un moment, je guettai par la fenêtre ; mais +je réfléchis qu’il arrivait quelquefois à pied par +le jardin. Alors, pour tromper l’ennui agacé de +cette attente, je me mis à faire rapidement ma +besogne quotidienne, à dépouiller les journaux +français, que je trouvais chaque matin rangés +sur ma table de travail par les soins du garçon +de bureau.</p> + +<p>J’étais arrivé à faire ce travail assez vite. Au +début, j’y mettais une conscience exagérée. C’était +complet et confus. Maintenant je me perdais +moins dans les détails. Mon résumé était plus +clair et plus court. Les premiers jours, j’éprouvais +un véritable scrupule à ne pas mentionner +certaines nouvelles, qui me paraissaient d’abord +sans intérêt et qui toujours, à la réflexion, prenaient +de l’importance.</p> + +<p>C’est cette timidité de caractère qui vous empêche +de vider un tiroir rempli de vieilles lettres ; +on se dit toujours que précisément la lettre que +l’on a jugée insignifiante, et que l’on jette au +panier, sera justement, par la suite, celle que l’on +regrettera d’avoir sacrifiée.</p> + +<p>J’avais achevé la lecture des journaux, et je +commençais à rédiger mon rapport, quand j’entendis +s’ouvrir la porte du cabinet à côté et le +ministre dit quelques mots au garçon de bureau… +C’était le moment. Ce cabinet à côté était effrayant +comme un cabinet de dentiste où l’on va entrer +d’un instant à l’autre. Et c’était moi qui donnerais +le signal. Irais-je trouver Herner tout de suite ou +un peu plus tard ?… Soudain sa voix se fit +entendre.</p> + +<p>— Humbert !</p> + +<p>Je passai dans son bureau. Il continuait à écrire +sans lever la tête.</p> + +<p>Au bout d’un instant, il se renversa dans son +fauteuil, me regarda gravement et me dit :</p> + +<p>— On s’est servi vis-à-vis de vous d’un procédé +inqualifiable. J’avais envoyé hier chez vous le +chef de la police. Car, ainsi que je vous l’ai dit +hier, l’intérêt de l’État me commandait d’avoir +des éclaircissements complets. Cet animal — je +vous ai déjà dit que je n’étais servi que par des +brutes — a pris sur lui de se livrer chez vous à +une perquisition. Il m’a rapporté triomphalement +un pli qu’il avait trouvé dans un petit coffret. Il +l’avait ouvert et en avait pris connaissance. Ce +qu’il contient est assez grave, puisqu’il émane de +l’homme arrêté, qui prend des dispositions dernières, +et qui donne ainsi la preuve que son crime +était prémédité. Je vous rends ce papier, qui était +déjà dans les mains du procureur, et je vous +donne l’assurance que je ferai tout mon possible +pour qu’il n’en soit pas fait état dans le procès… +Je voulais vous dire également que j’avais beaucoup +réfléchi depuis douze heures à ce que je +vous dois, et que les raisons que j’avais de vous +vouloir du bien ont encore augmenté depuis la +journée d’hier. Je ne pourrai pas l’oublier… +Apportez-moi le résumé.</p> + +<p>J’allai chercher le résumé sans répondre, et +sans penser à quoi que ce fût. Pendant qu’il parcourait +sous mes yeux ma note analytique, je me +dis qu’il fallait tout de même lui parler de +Tolberg.</p> + +<p>— Monsieur le ministre, vous pensez bien qu’en +faisant ce que j’ai fait hier, j’ai agi sans arrière-pensée, +et que je ne cherchais pas à obtenir une +récompense. Cependant il s’est passé cette chose +effroyable que mon acte a causé la perte d’un +homme que j’aime beaucoup. Je sais très bien +qu’il vous serait difficile d’arracher cet homme à +la rigueur des lois. Mais je pense cependant +avoir acquis le droit d’intercéder en sa faveur…</p> + +<p>— A l’heure qu’il est, me répondit Herner, il +m’est impossible de faire quoi que ce soit. Il est +entre les mains de la justice. Et la justice ne le +lâchera pas. Mais je verrai s’il est en mon pouvoir +de concilier la nécessité politique d’un châtiment +et le désir que j’ai de vous être agréable. +Terminez-moi ce résumé. Je vous reverrai avant +mon départ.</p> + +<p>Il m’accompagna jusqu’à ma porte, qu’il referma, +ayant probablement du monde à recevoir. +Resté seul, je me mis à repasser dans mon esprit +tout ce qu’il m’avait dit. J’avais d’abord eu une +impression de contentement, en voyant que l’entretien +ne prenait pas une tournure hostile. Ce +n’est pas que je redoute les « attrapages ». Mais +je m’y sens inférieur. Je les conduis mal, sans +aucune progression. Je lâche mes arguments +principaux, et si, même sans être réfutés, ils ne +produisent pas sur l’adversaire tout l’effet que +j’attendais, je me sens tout à coup comme un +soldat désarmé, qui a brûlé toute sa poudre. +J’étais donc assez heureux de cet entretien pacifique, +et qui semblait tout de concessions. Mais +ceci posé, et en y réfléchissant, je ne pouvais me +dissimuler que j’avais été <i>roulé</i>.</p> + +<p>Il eût fallu ne pas connaître le ministre pour +croire un instant que cette perquisition s’était +faite, comme il le disait, sans son aveu. Je savais +fort bien qu’il n’était jamais arrêté dans ses projets +par la crainte de mécontenter les gens ; son +système, je m’en étais déjà aperçu, était d’agir +d’abord, et de s’excuser après… Il était évident +qu’il cherchait à me ménager, à cause du secret +dont j’étais le détenteur.</p> + +<p>Je n’avais aucune confiance dans les assurances +qu’il m’avait données au sujet de Tolberg. Il avait +évité soigneusement les promesses formelles ; il +m’avait parlé de cette affaire avec une prudence +très habile, de façon à me laisser le droit d’espérer, +sans prendre aucune espèce d’engagement.</p> + +<p>Cependant, il m’avait laissé voir assez clairement +le besoin qu’il avait de me ménager. Mais +si la connaissance de son secret m’était utile +comme une menace, je me demandais avec un peu +d’effroi comment il faudrait m’y prendre si j’avais +besoin tout à coup de me servir de cette arme. +A qui devrais-je m’adresser, si l’attitude du ministre +m’obligeait à le trahir ?</p> + +<p>L’idée de me trouver subitement en lumière +m’effrayait beaucoup. Je ne suis pas dénué d’ambition. +Et c’était sans appréhension que, dans mes +rêves de gloire, je me voyais arriver aux plus +grands honneurs. Mais alors j’y arrivais tout +doucement, paisiblement, par la force de mon +mérite, et non brusquement par la volonté soudaine +du hasard.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXI</h2> + + +<p>Je résolus, en attendant, de demander au ministre +la permission d’aller voir Tolberg en sa +prison. La combinaison à laquelle j’avais songé +tout d’abord, et qui consistait à obtenir l’accès +de cette prison par l’intermédiaire de l’officier de +garde, me parut à la réflexion trop aléatoire. +Non, le mieux était de profiter des bonnes dispositions +apparentes de Herner, et de m’adresser +carrément à lui.</p> + +<p>Je terminai rapidement mon résumé et je +frappai à sa porte. Il était seul dans son bureau. +Vraiment, je m’illusionnais beaucoup quand je +m’imaginais dominer cet homme, parce que le +hasard m’avais mis en possession de son secret. +Jamais je ne serais maître de lui. Je l’abordais +toujours avec la même timidité craintive. Je dus +faire, comme à l’ordinaire, un grand effort pour +entamer la conversation. C’est à peine si j’entendais +les premières paroles que je lui disais. Une +fois que j’étais lancé, mon ton s’affermissait un +peu.</p> + +<p>— Monsieur le ministre…</p> + +<p>Il me semblait que lorsque je lui disais : Monsieur +le ministre, il avait l’air de penser : Allons ! +qu’est-ce qu’il a encore ?</p> + +<p>L’idée d’être un importun, que l’on tolère par +obligeance ou par politesse, m’a toujours horriblement +gêné.</p> + +<p>— Monsieur le ministre, j’ai à vous demander +une faveur…</p> + +<p>J’essayais, par la façon dont je prononçais le +mot faveur, — avec une certaine fermeté, — d’indiquer +que je n’étais pas un solliciteur, que cette +faveur était presque un droit, et que ce n’était que +par politesse que je consentais à employer cette +expression… Mais quand j’y réfléchis, je crois +que ces nuances n’étaient perceptibles que pour +moi-même, et qu’elles eussent échappé au plus fin +des auditeurs.</p> + +<p>— Je ne veux pas vous cacher les liens d’amitié +qui m’unissent à Henry de Tolberg. Vous pouvez +vous imaginer la peine que j’ai éprouvée quand +j’ai appris son arrestation. Je vous prie de m’autoriser +à aller le voir dans sa prison.</p> + +<p>— Avant de vous accorder cette permission, +me dit-il après un instant de silence, je suis obligé +de vous demander si cette visite est une simple +manifestation d’amitié, ou bien si vous avez +quelque communication spéciale à lui faire. Dans +le premier cas, si c’est une visite purement amicale, +je vous demanderai de bien vouloir l’ajourner, +et la remettre à quarante-huit heures, afin +que le juge ait terminé sa première enquête. Vous +savez qu’il est seul maître d’accorder des permis +de visite, et je ne voudrais pas empiéter sur ses +attributions. D’ici deux jours, je pourrai, sans +avoir l’air de venir troubler de mon autorité +l’instruction de cette affaire, lui demander une +carte d’accès auprès du détenu… Maintenant, s’il +s’agit d’une communication urgente au comte de +Tolberg, c’est une autre affaire. Vous comprendrez +que je ne puis pas vous laisser aller auprès +de lui sans savoir en quoi consiste cette communication. +Ainsi que je vous l’ai déjà dit, j’ai, dans +cette affaire politique, publique, le devoir de tout +savoir.</p> + +<p>— Je n’éprouve aucun embarras, monsieur le +ministre, à vous exposer ce que je compte dire au +comte de Tolberg. Je veux qu’il sache à quoi +s’en tenir sur mon rôle dans cette affaire. Je veux +qu’il sache que c’est moi qui l’ai trahi. Mais je +lui dirai pourquoi… C’est en somme une confession +que je veux lui faire. Je suis coupable envers +lui. Je veux qu’il le sache, et qu’il sache dans +quelle mesure j’ai pu l’être. Je serai très soulagé +quand je lui aurai dit cela.</p> + +<p>— Humbert ! Humbert ! me dit le baron, avec +un accent familier et presque affectueux. Quel +garçon compliqué vous faites ! A quoi cela servira-t-il +que vous alliez lui raconter cela ? Il ne +saura jamais que s’il a été arrêté, c’est à la suite +des révélations que vous m’avez faites. Vous ne +l’avez pas trahi pour le trahir. Vous avez fait +votre devoir en me prévenant du péril qui me +menaçait. Et vous ne saviez pas que c’était sur +lui que ça retomberait. Vous n’avez rien à vous +reprocher dans cette affaire-là. Il est absurde +d’aller lui faire cette confession…</p> + +<p>… En lui disant que le coup est venu de vous, +vous allez l’affliger davantage.</p> + +<p>… D’autre part, moi j’ai un intérêt politique +sérieux à ce que ces gens-là et tout le monde +croient que ma police a tout découvert. Nous +savons à quoi nous en tenir, nous, sur l’imbécillité +de ces limiers. Mais je ne suis pas fâché de leur +donner ainsi un peu de prestige, et de laisser +croire au peuple et aux fauteurs de troubles que +le gouvernement est bien gardé.</p> + +<p>… Ah ! mon ami, vous voulez vous soulager ! +Vous ne pouvez pas vivre avec des remords ? +Savez-vous qui vous me rappelez ? Vous me rappelez +ce pauvre roi que nous avons connu. Il +aurait été un profond politique, s’il avait eu un +peu plus de force d’âme. Mais il ne pouvait pas +vivre avec un souci… Il ne faut pas être aussi +douillet que ça pour sa tranquillité d’esprit. On +vit très bien avec des soucis. Le tout est d’en +prendre l’habitude. Que d’initiative et de temps +on laisse perdre quand on a peur des soucis et +qu’on cherche à les éviter !</p> + +<p>Je quittai le baron de Herner en me disant, +résigné et presque satisfait, que je n’étais qu’un +enfant auprès de lui. Je me sentais brisé et un +peu lâche. J’avais depuis la veille trop discuté +avec moi-même. Je sentais le besoin de faire en +moi un peu de trêve. La pensée que j’avais trahi +Tolberg, qu’il était en prison, qu’il serait condamné +et qu’il mourrait peut-être, cette pensée +affreuse était comme endormie… Je me disais +aussi pour le moment, en suivant docilement +l’idée du ministre, qu’il valait mieux ne rien dire +à Tolberg, et ne pas l’affliger du récit de ma +trahison.</p> + +<p>En somme, Herner me l’avait clairement expliqué : +son intérêt n’était pas de dire à Tolberg que +c’était moi qui l’avais dénoncé. Je pensais alors à +lire le pli que m’avait confié Tolberg, et qui avait +passé par les mains du chef de la police. Il ne +contenait, heureusement, que des choses insignifiantes : +l’indication de quelques sommes d’argent +à recouvrer, les adresses où il fallait les faire +parvenir…</p> + +<p>Il me disait aussi de remettre à Bertha quelques +objets, des bagues et des chaînes d’or. Rien ne +précisait, heureusement, les relations du jeune +homme et de la jeune femme… Pourtant, il fallait +aller la voir. C’était pour moi une terrible +épreuve ! J’allais la voir… moi, la cause de son +malheur ! quelle figure allais-je faire auprès +d’elle ?…</p> + +<p>Mais, puisqu’il le fallait… il le fallait ! comme +dit l’autre…</p> + +<p>Je me rendis chez elle après déjeuner, et je la +trouvai beaucoup plus courageuse que je n’aurais +pensé. Tolberg — je ne sais comment — lui avait +fait parvenir une lettre où il lui racontait en peu +de mots qu’il était pris… mais il ne paraissait +pas découragé.</p> + +<p>Que pouvait-il espérer, grand Dieu ?… Et je +reconnus chez Bertha une confiance qui me fit +mal, cette folle confiance que veulent avoir malgré +tout, ceux dont le malheur est irrémédiable.</p> + +<p>Enfin Tolberg serait très probablement condamné +à mort, et si je réussissais à obtenir sa +grâce, il ne s’en tirerait pas à moins d’une détention +perpétuelle… Lui et Bertha seraient séparés +pour toujours ; ils ne semblaient s’en douter ni +l’un ni l’autre.</p> + +<p>Et c’était moi qui étais cause de tout cela ! Cette +pensée que je chassais continuellement rentrait +toujours en moi, au bout de quelque temps, et +j’avais toujours, en la retrouvant, la même impression +de détresse.</p> + +<p>Oh ! comme j’aurais été soulagé si j’avais pu +faire ma confession à Bertha !… me faire maudire +par elle !…</p> + +<p>Je n’avais pas l’énergie de mon maître, le baron +de Herner, cette tranquillité souveraine avec laquelle +il vivait en plein mensonge : il était aussi +confortablement installé dans sa puissance royale +que si elle n’eût pas reposé sur une duperie.</p> + +<p>Pourtant cette fiction aurait un terme. D’ici +deux, trois ou six mois, il faudrait agir. Mais +Herner était de ceux qui emploient toute leur +force à ne songer qu’au présent… Et, moi, la +confiance de Bertha dans les événements me désespérait. +Je ne me consolais pas en constatant +en elle cet état d’esprit. Au contraire, il redoublait +ma détresse, car je voyais à quel point ses espérances +étaient précaires !</p> + +<p>Elle me dit que Tolberg avait déjà fait choix +d’un avocat, un de leurs amis du barreau de +Schoenburg, un jeune homme très écouté et très +avantageusement connu dans le parti libéral.</p> + +<p>On connaissait assez son dévouement pour +savoir qu’il plaiderait le procès de Tolberg, et ne +chercherait pas à faire une manifestation politique, +utile, sans doute, pour la propagande du +parti, mais qui ne manquerait pas d’être funeste +à notre malheureux ami.</p> + +<p>J’allais la quitter, et je finissais par être un peu +rassuré malgré moi, gagné par son besoin d’optimisme +et par sa vaillance, quand elle me parla +du comte de Herrenstein, leur ami. Et je vis avec +désespoir qu’un des grands éléments de sa confiance +était que ce comte de Herrenstein intercéderait +auprès du roi !</p> + +<p>Ainsi donc, c’était dans le roi que cette pauvre +femme espérait ?…</p> + +<p>— J’ai écrit, me dit-elle, au comte de Herrenstein… +Malheureusement il ne doit pas être ici en +ce moment, car je n’ai reçu aucune réponse à une +lettre que je lui ai envoyée il y a cinq ou six jours +et qui a dû le suivre en voyage.</p> + +<p>A ce moment il me vint une idée que je communiquai +à Bertha. Je pourrais peut-être, par une +personne que je connaissais, savoir à peu près où +se trouvait Herrenstein. Le comte de Herrenstein +était parti avec la sœur de M<sup>me</sup> de Linstein. Peut-être +la maîtresse du roi connaissait-elle son +adresse actuelle. Je résolus d’aller la voir dès +le lendemain… J’avais pensé tout à coup que si +la conduite de Herner me forçait à « manger le +morceau », c’était au comte de Herrenstein, à +l’ami du roi défunt, que j’irais d’abord tout raconter. +Et cet homme, qui m’avait toujours paru +intelligent et réfléchi, me donnerait certainement +le meilleur conseil.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXII</h2> + + +<p>Je n’avais pas revu M<sup>me</sup> de Linstein depuis le +matin où elle était venue au palais. Ne recevant +aucune nouvelle, elle m’avait écrit une lettre +désespérée que j’avais communiquée au premier +ministre. Herner m’avait alors chargé pour elle +d’un faux message du roi, message verbal où +Sa Majesté indiquait pour son retour une date +approximative, et naturellement assez éloignée.</p> + +<p>Je me rendis donc le lendemain, dans l’après-midi, +au château de Kreuzach. Il était situé à une +lieue de la gare de Mizdagen qui se trouvait elle-même +à une demi-heure de Schoenburg. J’avais +prévenu M<sup>me</sup> de Linstein de ma visite, mais comme +je craignais qu’elle en conçût une fausse joie, je +lui avais dit en même temps que le message dont +j’étais porteur était à peu près semblable au +précédent.</p> + +<p>Le lendemain, à la première heure, je pris le +train pour Mizdagen. Je me souviens qu’il y avait +dans le compartiment un gros homme blond, +accablé de chaleur. Il contemplait la campagne +comme s’il ne devait plus jamais la revoir, d’un +regard profond et alangui de jeune captive. De +temps en temps, par désœuvrement, il empoignait +un journal, tout plein, je le devinais, de nouvelles +du complot, et il le lisait, lui, citoyen du Bergensland, +avec une belle indifférence de matière +gouvernable.</p> + +<p>Quand le train entra en gare de Mizdagen, je +vis de l’autre côté de la barrière M<sup>me</sup> de Linstein, +qui m’attendait dans sa voiture, et j’eus, en la +voyant, un mouvement d’étonnement charmé. Ce +n’était plus du tout la femme vieillie et fatiguée +que j’avais rencontrée à Schoenburg. Avec sa +claire robe d’été, son grand chapeau blanc, c’était +une femme de trente ans, svelte et souple. Peut-être +lui fallait-il son cadre habituel, ce pays de +Kreuzach où elle ne sortait jamais ? Il m’avait +semblé déjà que la robe qu’elle portait à Schoenburg +était d’une coupe un peu ancienne, tandis +qu’à Kreuzach, je la retrouvais habillée avec un +goût parfait. C’était l’endroit où elle vivait ; c’est +à ce décor habituel que s’accommodait instinctivement +sa mise.</p> + +<p>Elle me prévint tout de suite que je dînerais +avec elle au château, qu’il y avait un train à dix +heures et demie du soir, et qu’au besoin, elle me +ferait reconduire à Schoenburg par sa voiture.</p> + +<p>— J’étais heureuse, me dit-elle avec fougue, +heureuse, heureuse, quand j’ai reçu votre lettre. +Je pensais, sans doute, que vous m’apportiez des +nouvelles du roi, mais j’étais aussi contente de +vous revoir.</p> + +<p>Elle n’était pas seulement jeune de visage et +d’allures. Elle avait un sourire et un abandon de +petite fille, et ce n’était pas pénible comme chez +certaines dames âgées qui jouent au petit enfant : +c’était d’une ingénuité et d’une innocence éternelles.</p> + +<p>Je n’eus pas besoin de lui demander le renseignement +que j’étais venu chercher ; ce fut elle qui +me le donna dans la conversation. Elle avait précisément +reçu des nouvelles de sa sœur et du comte +de Herrenstein. Sa sœur lui disait qu’ils étaient +encore à Londres, mais qu’ils allaient partir tout +de suite pour l’Écosse ou pour l’Irlande ; ce n’était +pas encore fixé.</p> + +<p>— Monsieur de Herrenstein, me dit-elle, a un +peu les goûts vagabonds du roi, mais il est toutefois +moins bohème… Je me souviens d’un voyage +que Charles XVI et moi nous avons fait en France. +Il avait tellement acheté de tableaux, de tapisseries +et de vieux meubles, qu’il ne lui restait pour +ainsi dire plus d’argent, et comme nous ne voulions +pas écrire ici, nous avons voyagé en seconde +classe, pour ménager, jusqu’au retour, les quelques +centaines de francs que nous avions encore… +Le roi, figurez-vous, avait pris le nom de comte de +la Sourdière, un nom qu’il avait trouvé dans un +livre… Mais c’était encore un trop beau pseudonyme +pour le train que nous menions. A Avignon, +nous avons entendu un garçon d’hôtel dire à un +de ses camarades : « Ça, un comte ! Il est comte +comme moi ! » Je le répétai au roi qui en rit +beaucoup, et qui, désespéré de ne pas avoir la +noblesse d’allure nécessaire, prit dorénavant le +nom de Capionnet.</p> + +<p>« Herrenstein, quoique plus terne est aussi +un nomade, et elle doit être bien désorientée, ma +petite sœur, qui est une personne fort tranquille. +Elle a perdu, il y a deux ans, son mari, une espèce +de gentilhomme chasseur, un homme très laid, +très rude, qui ne lui parlait jamais. Ce qui ne l’a +pas empêchée de le pleurer comme une pauvre +petite bête abandonnée.</p> + +<p>« Aussitôt ses affaires de succession terminées, +elle a vendu ses terres, et nous lui avons trouvé +ce château de Reinig qui est tout près d’ici. Le +roi avait beaucoup d’amitié pour elle. Quant au +comte de Herrenstein, il lui faisait une cour assez +vive. Je ne pensais pas, toutefois, que les choses +iraient aussi vite, et quand j’ai appris qu’ils étaient +partis ensemble j’ai été stupéfaite et même un +peu vexée. Marie est un peu plus jeune que moi, +beaucoup plus jeune, et ce départ ressemblait à +une petite trahison. »</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Linstein continua de parler ainsi pendant +le déjeuner, qui fut fort agréable.</p> + +<p>Ce château de Kreuzach était d’ailleurs une résidence +d’un charme rare. Le petit salon intime où +nous déjeunions ne donnait pas sur le petit jardin +traditionnel et ennuyeux, orné comme des pantoufles +en tapisserie. Il prenait jour sur une +espèce de cour de ferme où vivaient des quantités +de poules de races naines et de petits coqs +dorés, somptueux et gracieux comme des petits +maîtres… M<sup>me</sup> de Linstein aimait beaucoup regarder +les animaux, sans faire aucune réflexion, +simplement pour les voir remuer et vivre, pour +jouir du caprice de leurs allées et venues, de leurs +arrêts soudains, de leurs effarements gratuits, de +leurs cris arbitraires.</p> + +<p>— C’est le roi, me dit-elle, qui m’a donné ainsi +ce goût des êtres vivants. Quand nous voyageons +ensemble, nous restons pendant des heures entières +à des terrasses de café, à voir passer les +gens que nous ne connaissons pas et dont nous +imaginons la vie. Il me dit souvent qu’il est un +souverain dans le genre de Néron, aussi répréhensible +aux yeux des hommes d’État sérieux, +mais, ajoute-t-il, plus pratique et, somme toute, +un peu moins bête. « Il n’est vraiment pas nécessaire +de mettre le feu à Rome, disait-il, pour voir +dans la vie des choses intéressantes. »</p> + +<p>Notre après-midi se passa à parler du roi. A +force de dissimuler, j’oubliais qu’il n’existait plus. +Et puis je pensais moins au roi qu’à M<sup>me</sup> de Linstein. +Je ressentais auprès d’elle la même impression +qu’auprès de Bertha. J’étais bien heureux +qu’elle fût si attachée au roi — ou à son souvenir — afin +de n’être pas obligé de lui faire la cour. +Ainsi je pouvais subir son charme en toute tranquillité, +sans avoir la préoccupation de me dire : +« Si je ne fais pas la cour à cette aimable dame, +que va-t-elle penser de moi ? »</p> + +<p>J’admirais à quel point j’avais pu me tromper +sur son compte. Dès notre première entrevue, je +l’avais jugée d’une tendresse très attachante, mais +d’une séduction périmée, et très impropre désormais +à distraire un esprit exigeant. J’ai été longtemps, +comme beaucoup de gens, une victime du +besoin de juger. Je ne pouvais pas m’empêcher +de donner une cote à chaque personne avec qui +j’entrais en relations. Il était urgent de me former +tout de suite une opinion sur son intelligence et +sur sa valeur morale. De même, quand on me +demandait mon appréciation sur quelqu’un, il +m’eût semblé déshonorant de ne pas en fournir +une sur l’heure, complète et bien conditionnée. +Jamais je n’aurais osé ruiner mon renom de dégustateur +rapide, en répondant que je ne connaissais +pas suffisamment cette personne, et que j’attendais +de l’avoir vue une ou deux fois avant +de porter un jugement sur elle. Le pis est que +ces jugements hâtifs se réforment difficilement. +L’important pour nous est que, par la suite, les +actes ou les paroles de la personne jugée ne soient +pas en désaccord avec notre verdict. Ou bien nous +préférons ne pas tenir compte de ces actes, pour +ne pas risquer de nous démentir, ou bien nous +leur donnons une interprétation qui soit plus en +conformité avec le dossier de la personne incriminée. +Rien n’égale notre hâte à donner force de +loi aux jugements que nous portons sur notre +prochain, surtout s’ils sont défavorables.</p> + +<p>Je dois me rendre cette justice que je revenais +assez facilement sur mes appréciations quand je +n’en avais pas fait part à quelqu’un d’autre qu’à +moi-même. En ce qui concernait M<sup>me</sup> de Linstein, +je n’eus aucune peine à modifier ma première impression, +et je la modérai même avec joie.</p> + +<p>Elle me parlait avec un parfait abandon. Elle +me disait même des choses qu’elle ne s’était jamais +dites à elle-même, qui gisaient confusément en +elle et que ma présence l’aidait à formuler.</p> + +<p>— Je vois bien maintenant, disait-elle, — et je +m’en suis particulièrement rendu compte depuis +qu’il n’est plus ici, — je vois à quel point j’ai dû +« embêter » le roi… Non, je ne vous demande pas +de geste de dénégation. Je sais très bien que je +ne vous fais pas l’effet d’une femme « embêtante ». +Mais lui, je l’ai embêté : le mot n’est pas trop fort. +C’est très délicat, vous savez, la garde d’un amant. +C’est aussi compliqué que la garde et l’éducation +d’un enfant. Les hommes voudraient nous persuader +qu’il faut les laisser libres. Mais ce sont +eux qui le disent. « On est tout disposé à fuir, +affirment-ils, la domination d’une femme trop exigeante +et trop jalouse, tandis qu’on ne trahit pas +une maîtresse, dont la confiance vous a touché. » +La vérité est qu’on la trahit avec toutes sortes de +remords, mais qu’on ne s’en prive pas.</p> + +<p>« Si j’aime le roi, me dit-elle encore, ce n’est +pas parce qu’il est un roi. Peut-être ai-je commencé +à l’aimer pour cela. Après, je n’y ai plus +pensé, et je l’ai aimé « parce que c’était lui », et +chaque jour davantage. Je ne dis pas qu’à l’origine +je n’aie pas rêvé de venir à la Cour, d’être la +Reine, — réelle ou effective, — mais au fur et à +mesure que je l’ai aimé, j’ai senti le besoin de +l’avoir à moi davantage, et j’ai pensé qu’il serait +mieux à moi, si je n’allais pas à la Cour, d’autant, +ajouta-t-elle, avec son petit air d’enfant têtue, +d’autant qu’à la Cour il aurait vu « des femmes », +et que ce n’était pas la peine ».</p> + +<p>Elle avait prononcé ce mot : <i>des femmes</i>, de la +façon la plus amusante, comme on parle d’êtres +dangereux, venimeux, haïssables. Et je sentis que +chez cette femme de grand sens et de sensibilité +affinée, il y avait un <i>autre</i> petit être indomptable, +qu’on ne changeait pas, avec qui on ne discutait +pas, et qui avait dû — non pas ennuyer — mais +fortement embêter le roi. Et je pensai que M<sup>me</sup> de +Linstein me mentait peut-être ou se mentait quand +elle me présentait comme un système réfléchi ce +besoin de possession continuelle et exclusive.</p> + +<p>Je ne lui parlai pas de la fameuse affaire du +complot. Comme je ne pouvais tout lui dire, et +lui révéler quelles armes j’avais contre le premier +ministre, je préférai ne pas aborder ce sujet ; il +m’est impossible d’entamer avec des amis un sujet +de conversation sur lequel je suis obligé à des réticences.</p> + +<p>Une heure avant dîner, la voiture vint nous +prendre pour nous faire faire un tour dans une +forêt fraîche et noire qui se trouvait près du +château. J’en rapportai une impression de tristesse, +à la pensée que Charles XVI était mort, +que l’espoir de cette femme serait à jamais trompé, +et que jamais, comme elle en formait le projet, +je ne pourrais venir passer des journées, dans +cette heureuse retraite, avec elle et ce roi délicieux. +Mais il n’y avait rien d’immédiat à craindre, +et ce dont je souffre surtout, c’est de l’approche +du malheur, et de la nécessité d’agir.</p> + +<p>Après le dîner, M<sup>me</sup> de Linstein vint me reconduire +à la gare. Elle était tout près de moi dans +la voiture. Et je fus pris tout à coup du désir de +lui prendre la main. Je m’étais dit soudain que +le roi était mort et que cette femme n’était à personne. +C’était aussi grossier que cela. Il y a chez +moi aussi un être instinctif, élevé à la sauvage. +Heureusement pour moi, il n’a pas beaucoup +d’énergie… Je pris la main de M<sup>me</sup> de Linstein… +Elle me la laissa. Mon cœur battit violemment… +Je me penchai vers elle, et je vis son bon sourire +amical. Nos deux êtres sauvages ne s’étaient pas +rencontrés.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXIII</h2> + + +<p>Ce petit incident, tout intime, me gâta ma +journée, — pas longtemps d’ailleurs, — car si +je suis assez clairvoyant dans la façon de me +juger, je ne suis pas d’une sévérité extrême, et je +me pardonne facilement.</p> + +<p>D’ailleurs, d’autres préoccupations plus graves +allaient m’assaillir, car à Schoenburg les événements +s’étaient précipités pendant le temps qu’avait +duré ma visite à Kreuzach.</p> + +<p>En rentrant dans la capitale, je m’étais rendu +dans la rue de la Paix, où l’on devait me connaître, +car je m’arrêtais tous les soirs à la Grande-Taverne, +après avoir stationné à la devanture du +marchand de tabac qui, maintenant que je le +connaissais davantage, me paraissait moins somptueux. +Après avoir rêvé devant les boîtes de cigarettes +historiées et dorées, et devant les cigares +à deux francs cinquante, enfermés dans des tubes +de verre, je me décidais, d’ordinaire, à faire un +tour, pour me dégourdir les jambes ; mais j’avais +à peine dépassé d’une vingtaine de pas la devanture +de la Grande-Taverne, que je ressentais une +petite fatigue qui m’obligeait à revenir sur mes +pas et à atterrir à la même table du coin, qui +m’était toujours laissée libre, peut-être par quelque +superstition populaire.</p> + +<p>Devant moi, un vieil homme boiteux passa, en +criant les journaux du soir. Je lui remis une pièce +d’agent. Après un assez long calcul, et après +avoir fait séjourner dans sa bouche une autre +pièce plus petite, avec quelques sous, il me rendit +toute cette monnaie humide. Puis il reprit sa +course, en boitant avec un entrain nouveau.</p> + +<p>A la première page de la <i lang="de" xml:lang="de">Schoenburger Zeitung</i>, +je vis une nouvelle sensationnelle : le Parlement +était convoqué pour la fin de la semaine, et la +Haute-Cour de justice devait juger Tolberg et +ceux de ses complices que l’enquête pourrait +découvrir jusqu’au jour de la convocation.</p> + +<p>Je voyais bien le plan du ministre : le jugement +que rendrait la Haute-Cour serait sans appel, et +la condamnation des conspirateurs aurait ainsi +plus d’importance. Elle contenait en soi, si elle +était sévère, une approbation de la politique ministérielle. +Aussi Herner ferait-il son possible pour +qu’une condamnation capitale fût prononcée +contre mon malheureux ami.</p> + +<p>Je ne devais pas soustraire une minute à l’accomplissement +de ma tâche, qui était de sauver +celui que j’avais mis en péril. Certes, ma démarche +au château de Kreuzach, je l’avais faite pour +Tolberg, mais il me semblait que j’y avais pris +trop de plaisir et consacré trop de temps. Voilà +comme je suis ! Je passe des journées entières +dans la nonchalance, puis, tout à coup, le remords +de ma paresse me saisit, et je suis pris d’une +activité fiévreuse, bousculée, et le plus souvent +stérile…</p> + +<p>Le ministre ne gracierait pas Tolberg, c’était +certain. Sans doute, il ne se mettrait pas en état +d’hostilité ouverte avec moi. Il imaginerait quelque +subterfuge pour rendre la grâce impossible, +ou ferait sournoisement précipiter l’exécution, +comme il avait fait pour le soldat Hassen… Il +s’arrangerait avec moi après. Il savait que j’étais +de composition assez facile…</p> + +<p>Il me semblait toujours lire en lui le mépris +qu’il avait de moi et de ma valeur comme homme +d’action.</p> + +<p>Dès demain, je partirais pour l’Angleterre, et +je retrouverais le comte de Herrenstein. Je passerais +par Ostende et Douvres : j’y serais en quarante +heures.</p> + +<p>Je me levai pour rentrer chez moi, et j’avais +déjà jeté au garçon la petite pièce encore mouillée +que m’avait remise le marchand de journaux, et +déjà le garçon avait sorti d’entre ses lèvres une +autre pièce de cuivre, que je préférai lui abandonner…</p> + +<p>A ce moment se dressa devant moi un personnage +très troublé et très agité ; c’était mon domestique +suisse, le collectionneur de timbres-poste. +Il attendit que le garçon se fût éloigné, puis il +me dit à demi-voix :</p> + +<p>— Il faut que je parle à Monsieur… tout de +suite. Seulement, il vaudrait mieux qu’on ne me +voie pas avec Monsieur…</p> + +<p>Je pensai que le meilleur endroit pour nous rencontrer +était l’hôtel de Vienne, où j’irais prendre +une chambre pour la nuit. Je dis donc à mon +suisse de s’y rendre en tâchant de dépister les +gens qui pouvaient le suivre. Moi, de mon côté, +avec les mêmes précautions, je gagnerais l’hôtel +par un chemin différent.</p> + +<p>Il me dit encore avant de me quitter :</p> + +<p>— Comme Monsieur ne rentrera probablement +pas au palais après ce que je lui dirai, il pourra +emporter son petit coffret, que j’ai avec moi. J’ai +pris également ce portefeuille que Monsieur avait +laissé dans son veston.</p> + +<p>Je remerciai le brave suisse de son zèle, +d’ailleurs inutile ; car, depuis la fameuse perquisition +si énergiquement désavouée par le baron +de Herner, je ne laissais plus rien d’intéressant +dans le petit coffret. J’avais pris sur moi la lettre +qui contenait les dernières dispositions de Tolberg. +J’avais déposé deux mille francs dans une banque +de Schoenburg, qui m’avait remis un carnet de +chèques. Je portais sur moi le reste de mes économies, +soit quatre ou cinq cents francs.</p> + +<p>J’avais donc tout ce qu’il fallait pour prendre +la fuite.</p> + +<p>Je demandai rapidement au suisse :</p> + +<p>— Dites-moi, en deux mots, de quoi il s’agit. +Vous me donnerez des explications plus détaillées +quand nous serons à l’hôtel.</p> + +<p>— On veut arrêter Monsieur, me répondit-il.</p> + +<p>On a beau s’y attendre un peu, une pareille +phrase est toujours désagréable à entendre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXIV</h2> + + +<p>Nous nous séparâmes. Il se rendit à l’hôtel en +suivant les quais, et moi je passai par la vieille +ville dont les rues tortueuses convenaient mieux +à un homme traqué. Tout en marchant, je me +disais que Herner avait choisi en somme le +meilleur parti, et en tout cas celui qui s’accordait +avec sa politique habituelle. Il me faisait emprisonner +pour raison d’État. Il reculait l’instant +où je comparaîtrais devant le juge d’instruction +jusqu’au jour où le procès de Tolberg serait +terminé, et mon malheureux ami exécuté. A ce +moment, il en serait quitte, pensait-il, pour me +faire des excuses, pour me raconter par exemple +que le juge lui avait forcé la main, en lui représentant +que le fait de détenir chez moi les dernières +volontés de Tolberg, l’inculpé, faisait de +moi un homme suspect, qu’il valait mieux mettre +en lieu sûr. Puis, après s’être ainsi excusé, il me +comblerait de présents compensateurs, à moins +que, pendant ma captivité, il ne trouvât un moyen +définitif de me réduire éternellement au silence.</p> + +<p>J’avais souvent pensé que le baron de Herner +était capable de tout, et qu’il pouvait me faire +disparaître pour toujours… J’étais un témoin bien +gênant pour lui, et vraiment c’était de sa part une +bienveillance surprenante que d’avoir toléré jusqu’à +ce moment cette continuelle menace suspendue +au-dessus de son œuvre.</p> + +<p>J’arrivai à l’hôtel sans avoir vu de figures suspectes +sur mon passage. D’ailleurs, il commençait +à être très tard, et il n’y avait personne dans +les rues. Seule, une silhouette me fit tressaillir… +J’avais aperçu devant l’hôtel un homme qui marchait +de long en large… Ce n’était que mon brave +suisse que je reconnaissais toujours assez mal au +premier abord… Je demandai au veilleur de nuit +une chambre. Je craignis d’abord de ne pas l’obtenir, +parce que je n’avais pas de bagages. Mais +je m’aperçus que l’air méfiant de ce veilleur venait +de son ennui d’être réveillé. Il monta avec moi au +deuxième ; je lui donnai, chemin faisant, toutes +sortes d’explications pour justifier mon manque +de bagages. J’avais mon appartement en réparations, +et j’étais obligé de venir passer un jour ou +deux à l’hôtel… Mais j’ai rarement rencontré un +confident d’une telle indifférence ; c’en était presque +blessant. Je crus bien faire en demandant +également une chambre pour mon suisse : heureusement, +il n’y en avait pas. C’était, en effet, +une assez mauvaise idée que de l’empêcher d’aller +coucher au palais, où son absence, coïncidant +avec la mienne, eût sans doute été remarquée. Ce +que j’en disais, c’était pour que le veilleur ne +s’étonnât pas de le voir rester avec moi à conférer +dans ma chambre. Mais ce veilleur ne s’étonnait +et même ne s’occupait de rien.</p> + +<p>Depuis que nous avions causé à la taverne, et +qu’il avait vu l’importance que j’accordais à ses +révélations, mon ami le suisse s’était pénétré de +l’intérêt de sa tâche. Il parlait avec un air de +grande perspicacité, en faisant de petits yeux fins.</p> + +<p>— Vers trois heures, ou plutôt vers quelque +chose comme trois heures dix, il est venu au +palais un homme de la police, qui a demandé +après Monsieur. C’était tout justement un des +hommes qui s’étaient permis de venir fouiller, +l’avant-veille, dans les affaires de Monsieur. Il +s’est donc adressé à moi avec un air de rien, et +m’a demandé où était Monsieur, et si Monsieur +était pour rentrer bientôt ; moi, comme de juste, +j’ai dit que je n’en savais rien. Seulement cet +homme de police était allé dans les cuisines parce +qu’il connaissait une fille qui est par là, même qu’il +plaisante un peu avec elle. La fille lui a donné à +boire et il s’est mis à bavarder.</p> + +<p>Ce suisse avait habité Paris pendant quelques +années ; il avait été employé dans un restaurant +des Ternes. Aussi, son français, qu’il parlait avec +un fort accent allemand, se distinguait par de +belles tournures faubouriennes.</p> + +<p>— Moi, j’avais bien vu où il s’en allait, et je +l’avais pisté. De sorte que la fille de cuisine, avec +qui on est bien camarades tous les deux, m’a dit +tout ce qu’il a bavardé, et qu’il comptait revenir +jusqu’à tant qu’il ait trouvé ce qu’il cherchait, +et qu’il y aurait du nouveau dans la maison.</p> + +<p>« Alors moi, comme Monsieur pense, j’ai eu +peur pour Monsieur. Je ne savais pas du tout où +prévenir Monsieur. J’ai été bien content que +Monsieur ne revienne pas dîner. Dans la soirée, +comme l’homme est revenu tournailler dans la +cour, je suis sorti du palais. Je voulais rester par +là, aux alentours, pour empêcher Monsieur de +rentrer. Mais j’ai vu d’autres vilaines figures qui +se promenaient dans les coins de rue. Je me suis +dit que si on me voyait guetter Monsieur, bien sûr +qu’on me soupçonnerait de quelque chose. C’est +alors que j’ai eu l’idée que Monsieur venait de +temps en temps prendre le café à cette taverne, +où je l’avais vu bien des fois en passant. J’ai donc +pu trouver Monsieur, et je crois que ce n’était pas +inutile… »</p> + +<p>Je serrai la main de ce fidèle serviteur, et je +le retins quelques instants pour arrêter mon plan +de campagne. Puis l’idée me vint de prévenir +Bertha de mon départ. J’envoyai donc le suisse +chez elle, avec un mot. Je savais qu’elle avait un +concierge très dévoué et que nous ne risquions +pas d’être trahis. Et je recommandai à mon +homme de venir tout de suite me donner la +réponse. Mes fenêtres donnaient sur la rue. Je +resterais en observation de façon qu’au cas où +il n’aurait pas de message important à me remettre +de la part de Bertha, il n’eût pas besoin de se +faire ouvrir la porte de l’hôtel par ce veilleur +avide de sommeil.</p> + +<p>Pendant son absence, j’examinai différents projets +de fuite.</p> + +<p>Le moyen le plus pratique était de prendre le +train. Mais il était évident que Herner aurait du +monde à la gare pour ne pas laisser partir ainsi +son ami Humbert, et insister, par des moyens +énergiques, pour le faire rester dans le Bergensland.</p> + +<p>M’en aller en voiture jusqu’à une petite station +de la ligne, c’était une grosse perte de temps ; le +train rapide en effet, ne s’arrêtait, une fois +Schoenburg passé, qu’assez loin de la capitale. Il +faudrait attendre le train omnibus qui mettrait +très longtemps à me conduire jusqu’à la prochaine +gare importante.</p> + +<p>Et puis, toutes ces combinaisons n’empêchaient +pas l’arrêt forcé à la gare frontière, et là, je trouverais +mille dangers…</p> + +<p>Partir à bicyclette jusqu’au pays voisin le plus +proche était encore une idée, mais il aurait fallu +faire cinquante-cinq kilomètres après être sorti de +cette damnée capitale qui se trouvait dans une +espèce de bas-fond. De quelque côté que l’on +franchît les remparts, il fallait monter deux ou +trois kilomètres de côte escarpée, et une fois là +haut, on n’était pas au bout de ses peines. Ce +n’étaient que côtes abruptes et descentes rapides. +Je devrais faire les montées à pied pour ne pas +m’épuiser, et les descentes de même, pour ne pas +me casser le cou…</p> + +<p>Dans ces conditions, il était presque aussi pratique +de ne pas se charger d’une bicyclette et +de s’en aller à pied… Mais cinquante-cinq kilomètres… +Je n’étais pas entraîné à ce genre d’exercice, +n’ayant rien de ces proscrits intrépides, dont +la vie se passe en périlleuses évasions et en fuites +héroïques.</p> + +<p>Le suisse revint quelque temps après, me rapporter +un mot de Bertha où elle me souhaitait +bon courage. Puis je pris congé du fidèle serviteur. +Nos mains se joignirent avec une émotion +un peu traditionnelle.</p> + +<p>J’avais songé un instant à m’en aller avant le +jour, mais il y avait dans les rues des rondes +d’agents qui me remarqueraient mieux à cette +heure trouble. D’autre part, je ne pouvais pas +rester très longtemps à l’hôtel, car je pensais que +tous les hôtels et garnis seraient certainement +fouillés à la première heure… Pourtant je me +résolus à attendre. Je tombais d’ailleurs de fatigue +et je m’étendis sur le lit, simplement pour reposer +mes membres, et décidé à ne pas m’endormir.</p> + +<p>Quand je me réveillai, il faisait grand jour. Je +promenai des regards égarés dans cette chambre +inconnue. Puis je me rappelai brusquement que +j’étais traqué. J’avais sans doute perdu un temps +précieux. La visite des gens de Herner dans les +hôtels avait dû commencer. Peut-être leur avait-on +signalé l’arrivée d’un voyageur suspect…</p> + +<p>Je descendis avec précaution, et je vis que le +vestibule était encombré de gens, mais le bruit de +leurs voix n’avait rien d’inquiétant. C’était une +bande de touristes qu’un employé d’agence menait +comme un troupeau.</p> + +<p>Si je me joignais à eux ? On n’aurait sans doute +pas l’idée d’aller me chercher au milieu de cette +compagnie. Ils s’apprêtaient à prendre le train. +Restait à s’enquérir de la direction qu’ils comptaient +prendre et à demander au conducteur de +l’expédition s’il lui était possible d’accepter un +voyageur supplémentaire en cours de route.</p> + +<p>Mais je vis tout de suite qu’il était assez difficile +de parler à cet homme considérable et fort affairé. +Il était d’ailleurs d’une politesse obséquieuse, vous +écoutait quelques secondes avec une grande attention, +en caressant sa barbe blonde, puis, brusquement, +s’excusait en gestes désespérés d’être obligé +de vous quitter un instant, un tout petit instant… +On croyait tenir, cet être brumeux et insaisissable : +tout à coup sa longue barbe fuyait loin +de vous… Ce ne fut qu’à la cinquième ou à la +sixième reprise que je pus savoir de lui qu’il s’en +allait avec des Anglais du côté de la frontière +nord. Il parlait un français indigent, où le mot +« certaiment, certaiment » revenait plusieurs fois +par phrase. Je crois qu’avec son air de ne pas +comprendre, il avait joyeusement adopté cette +combinaison d’emmener, sans en référer à sa +Compagnie, ce touriste supplémentaire qui lui +verserait directement les frais de son voyage.</p> + +<p>Quelques instants après, je montai dans le grand +omnibus qui attendait la bande pour la conduire +à la gare.</p> + +<p>Mais à peine le véhicule s’était-il mis en marche +que je fus saisi d’une crainte subite. Évidemment, +à la gare, je serais protégé par les gens qui m’entouraient, +mais le succès n’était pas certain…</p> + +<p>C’était précisément parce que les policiers de +Herner n’étaient pas des gaillards extrêmement +malins, que le jeu avec eux était difficile et incertain. +Pouvait-on savoir d’avance ce que ces +mauvais joueurs s’aviseraient de prévoir ou de +deviner ?</p> + +<p>Je fis arrêter l’omnibus, en expliquant hâtivement +au chef de l’expédition que j’avais oublié +des papiers importants à l’hôtel, que j’allais +retourner les prendre avec une voiture, et que je +les retrouverais tous à la gare.</p> + +<p>On me descendit place de l’Hôtel-de-Ville, et je +fis au monsieur blond un signe amical qui voulait +dire pour lui : « Au revoir ! » et pour moi : +« Adieu ! Adieu ! »</p> + +<p>Ma fuite commençait donc par une fausse manœuvre, +et j’étais un peu humilié vis-à-vis de moi-même +dans mon orgueil de tacticien. Je finis par +avouer qu’il était tout de même très bon d’avoir +eu recours à cette voiture d’agence pour sortir de +l’hôtel.</p> + +<p>Qui sait s’il n’y avait pas, dans la rue, quelque +mouchard qui épiait ma sortie et à qui ainsi +j’avais pu échapper ?</p> + +<p>Cependant le problème de mon évasion restait +entier. J’étais arrivé tout doucement sur un pont, +au point de la ville où j’étais certainement le moins +caché. Soudain mes regards tombèrent sur le +fleuve où glissaient constamment des trains de +bateaux. Peut-être trouverais-je un bateau à +vapeur pour me conduire dans une grande ville +de l’État voisin… Mais si les embarcadères étaient +surveillés…</p> + +<p>C’est alors que l’idée me vint de m’embarquer +sur un des longs radeaux qui transportent des +bois. Je descendrais le fleuve vers le nord jusqu’à +une des prochaines stations du bateau à vapeur. +Et je prendrais le petit steamer qui me conduirait +assez rapidement jusqu’à Ruitz, la capitale de +l’État voisin, où je serais à l’abri des atteintes de +Herner.</p> + +<p>Cependant, avant de descendre sur la berge, +je crus bon d’envoyer un mot au premier ministre +pour l’informer de mon départ qui ne devait pas, +jusqu’à nouvel ordre, ressembler à une fuite. +J’entrai dans un bureau de poste voisin et j’écrivis +à Herner une de ces lettres à timbre double qui +sont en usage à Schoenburg, et qui correspondent +à nos <i>petits bleus</i> de Paris.</p> + +<p>Je dis au ministre que j’étais obligé de demander +un congé de deux jours pour une affaire privée +d’une haute importance. Je m’excusai de n’avoir +pu l’attendre pour obtenir l’autorisation de m’absenter, +mais le temps m’avait pressé… A mon +retour, je me réservais de lui donner par le détail +les raisons de ce départ précipité.</p> + +<p>J’ajoutais que je reviendrais avant trois jours. +Si j’avais indiqué un laps de temps plus grand, +ma lettre n’eût pas gardé le caractère de « plausibilité » +que je désirais lui conserver.</p> + +<p>Les bateaux qui se trouvaient amarrés à la rive +avaient l’air d’avoir renoncé à la navigation et +s’être fixés là pour toujours. Il semblait que rien +ne vécût dans cette cité marinière, honnis un +homme peu vivant, obèse sous sa casquette +galonnée, et qui marchait lentement au bord du +fleuve… Je me méfiais des personnes qui, par des +ramifications quelconques, se rattachaient à l’administration +du Bergensland. Et je me dirigeais +dans une autre direction, quand j’aperçus derrière +des tonneaux un tout petit enfant dont l’extrême +jeunesse me parut rassurante, et qui avait toute +chance de ne pas être un suppôt de Herner. Je +demandai à ce petit, en langue du pays, si quelque +bateau devait quitter le port dans la matinée. Mais +il répondit à mes questions avec une prolixité qui +m’accabla. Puis il me fit signe de le suivre jusqu’à +d’autres tonneaux, entre lesquels je découvris un +homme d’un grand âge, que l’on avait mis au sec +à cet endroit. Ce vieillard, avec beaucoup moins +de paroles, arrivait à être tout aussi inintelligible +que son jeune compagnon.</p> + +<p>Il fallut donc me rabattre, au mépris de toute +prudence, sur l’homme à casquette galonnée. Je +lui demandai, d’un air détaché, s’il n’y aurait pas +moyen de faire une petite promenade sur le fleuve +dans un de ces bateaux marchands.</p> + +<p>Il me répondit que j’aurais meilleur temps de +prendre le bateau à vapeur, — ce que je savais +fort bien.</p> + +<p>Très embarrassé, je dis : Oui ! Oui…</p> + +<p>Puis l’idée me vint de dire à ce brave douanier +(ou garde-côtes, ou employé de la Régie) que la +fumée du bateau me donnait mal au cœur. Ce qui +le fit rire énormément. Il me conseilla de l’accompagner +pour faire un tour sur le port, où certainement +nous trouverions un bateau en partance.</p> + +<p>Nous vîmes, en effet, tout près du pont, sur un +bateau, deux sacs de charbon remuer, s’animer +peu à peu sur un tas d’autres sacs analogues. +Mon compagnon s’adressa à eux, malgré leur état +quasi-léthargique. Ils répondirent qu’ils attendaient +un remorqueur et qu’ils seraient partis d’ici +dix minutes.</p> + +<p>Le médium continua ses questions en leur demandant +s’ils voulaient emmener un monsieur qui +désirait voir la rivière. L’un des sujets répondit +une petite phrase que je compris mal, mais où il +était question d’un litre.</p> + +<p>Le médium me dit : « Ils veulent bien vous +emmener, vous en serez quitte pour leur payer +la goutte. »</p> + +<p>C’était, pour un homme traqué, s’en tirer à bon +compte. Il me semblait que tout le monde connaissait +ma situation de fugitif, et que le moindre +secours devait se payer d’une bourse pleine d’or.</p> + +<p>Quand je sus que je partirais dix minutes après, +il me sembla que ce court laps de temps me serait +fatal et qu’il me paraîtrait interminable. Comment +l’occuper ?</p> + +<p>J’offris un verre au fonctionnaire. Une petite +buvette s’apercevait parmi les tonneaux. Je l’invitais +à m’y accompagner, et je vis tout de suite +que dans ce modeste établissement il était loin +d’être un inconnu.</p> + +<p>Ces dix minutes me parurent non pas un siècle, +mais simplement les trois quarts d’heure qu’elles +durèrent réellement. Nous étions entrés à la +buvette pour faire une petite collation, manger un +morceau de fromage et du pain ; mais j’avais +compté sans l’appétit du fonctionnaire. Il fit sortir +des flancs de cette humble construction toutes +sortes de trésors qu’on ne pouvait y soupçonner : +de courtes saucisses froides, du poisson frit, une +boîte de thon mariné, de la graisse d’oie, du bœuf +fumé… On entendit le sifflet du remorqueur, mais +il envoya un gamin pour dire que l’on m’attende, +et il me força à finir avec lui toutes ces provisions +indigestes. Je mangeai pour ma part le +moins que je pus mais suffisamment pour me +donner des inquiétudes ; ce n’était vraiment pas +un régime pour un proscrit en fuite, et qui ne +doit pas être retardé dans son expédition par des +préoccupations de digestion.</p> + +<p>Enfin j’arrivai à payer la patronne, et nous nous +levâmes. Mais il voulut à toute force me conduire +jusqu’au bateau. Il marchait maintenant encore +plus lentement, soit qu’il fût un peu alourdi par +ce repas, soit qu’il tînt à me raconter avant mon +embarquement l’histoire complète des personnes +qui tenaient la buvette, leurs parentés, leurs +succès commerciaux et leurs revers.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXV</h2> + + +<p>Je m’attendais à essuyer les reproches des deux +hommes du bateau charbonnier, pour retarder +ainsi leur voyage. Mais leur vie n’était que retards +continuels, subis avec la plus grande patience. +Je vis que l’équipage s’était augmenté d’une +femme du peuple aux cheveux jaunes, et d’un +petit garçon de quatre ans aux cheveux blancs. +On avait sorti en mon honneur deux chaises de +paille qu’on avait placées auprès d’un tas de +charbon. Je remarquai avec désespoir que le +bateau se trouvait entouré de tous côtés par +d’autres bateaux et je me demandai comment il +allait sortir de là. En écartant les uns, en repoussant +les autres, on y arriva cependant, et bientôt +nous nous éloignâmes de la rive en glissant sur +l’eau si lentement que nous n’avions pas l’air de +marcher, que nous franchissions les ponts sans +nous en apercevoir, et que nous nous trouvâmes +tout à coup dans la campagne sans avoir eu l’impression +de quitter Schoenburg.</p> + +<p>C’est à partir de ce moment que je commençai +à sentir un peu d’agacement, parce que je n’avais +rien à faire, aucune décision à prendre pour le +moment, et des résolutions assez graves à examiner +pour plus tard.</p> + +<p>Je regardais la femme aux cheveux jaunes qui +faisait du filet. L’un des hommes était monté à +bord du remorqueur ; l’autre homme, à quelques +pas de moi, taillait un morceau de bois avec son +couteau.</p> + +<p>Je me dis tout à coup que les rives du fleuve +devaient être fort belles, je les regardai et les +trouvai belles en effet. Pendant quelques instants +je me forçai à goûter le plaisir de me trouver sur +un bateau qui glissait lentement entre deux rives +agréables.</p> + +<p>Cependant il fallait se préoccuper de la suite. +A quel endroit pourrais-je prendre le bateau à +vapeur ? Avait-il déjà passé ? ou s’il n’avait pas +passé, ne nous rattraperait-il pas avant le prochain +embarcadère ? J’interrogeai l’homme du +bateau. Il me dit posément :</p> + +<p>— Le bateau a passé quand nous étions en +train de quitter le pont.</p> + +<p>Et comme je réfléchissais aux conséquences de +ce retard, il interrogea de loin sa femme.</p> + +<p>— C’est-y que le bateau à vapeur a passé ?</p> + +<p>Elle répondit avec une grande sûreté :</p> + +<p>— Mais non, qu’il n’a pas passé !</p> + +<p>Il me regarda et me dit :</p> + +<p>— C’est qu’il n’a pas passé…</p> + +<p>Je lui demandai :</p> + +<p>— Est-ce qu’il ne va pas passer devant nous +avant le prochain embarcadère ?</p> + +<p>Il me répondit :</p> + +<p>— Oh ! non, monsieur ! Il ne nous passera pas. +Il n’y a certes aucun danger qu’il nous passe. +Vous pouvez être tranquille, monsieur. Et il +ajouta :</p> + +<p>— C’est suivant où que c’est, l’embarcadère…</p> + +<p>Je poursuivis :</p> + +<p>— Vous n’avez aucune idée de l’endroit où +peut être l’embarcadère ?</p> + +<p>— Si, monsieur, répondit-il, je sais très bien. +Et il cria à sa femme :</p> + +<p>— Sais-tu où qu’c’est, la prochaine station du +bateau à vapeur ?</p> + +<p>La femme fit : Non ! de la tête.</p> + +<p>— Non, monsieur, fit l’homme, je ne peux pas +vous dire…</p> + +<p>Cependant nous arrivions dans un de ces villages +de grande banlieue qui dressent au bord de +l’eau quelques buvettes et des brasseries. Nous +aperçûmes deux pontons qui devaient bien servir +à quelque chose. On fit signe à un remorqueur +de stopper. On héla une petite barque, et je pris +congé de l’homme au couteau en lui glissant une +large pièce.</p> + +<p>— Tenez, me dit-il, voilà justement le sifflet du +vapeur… Vous voyez que j’avais raison ! Nous +arrivons juste !…</p> + +<p>Je ne cherchai pas à comprendre en quoi il +avait raison. Je me dépêchai de descendre dans +la barque. Il me semblait que ce vapeur qui +s’approchait du ponton ne m’attendrait jamais. +Mais je vis bientôt qu’avec lui, comme avec les +hommes du bateau charbonnier, on pouvait prendre +son temps.</p> + +<p>A peine avait-il touché le ponton que je me +précipitai à bord, en bousculant presque des personnes +qui débarquaient. Mais une fois que je fus +sur le pont, s’écoula un temps tellement long +qu’il me sembla qu’il n’était plus question de +départ, et s’il n’était pas resté du monde sur le +bateau, j’aurais pensé que nous étions au point +terminus.</p> + +<p>J’étais énervé ; les circonstances étaient mal +choisies pour que je pusse me faire à toutes les +lenteurs de cette vie fluviale. Il me semblait à +chaque instant que je n’étais pas en sûreté tant +que nous touchions à la rive, et je m’attendais à +voir surgir des cavaliers qui feraient signe au +bateau de ne pas s’éloigner du bord.</p> + +<p>Enfin, nous quittâmes la rive, à mon grand +soulagement, et j’eus un peu de tranquillité +d’esprit pour regarder autour de moi. C’était un +vapeur de dimensions très modestes. Le personnel +du bord se composait d’un capitaine qui se tenait +à la roue ; d’un chauffeur invisible, et d’un vieillard, +le plus loup de mer de la bande, dont les +fonctions ne nécessitaient pas cependant une expérience +navale considérable, car elles consistaient +simplement à poinçonner des billets.</p> + +<p>J’étais le seul passager de la plate-forme réservée. +A l’arrière, toute une famille de touristes +s’était endormie, accablée par la beauté des rives. +L’avant était assez bien garni. C’étaient surtout +des gens de la campagne : une paysanne avait à +côté d’elle un panier qui gloussait. Ça sentait bon +les œufs crottés…</p> + +<p>Au fur et à mesure que le bateau s’éloignait +de la ville, les stations s’espaçaient, les aspects du +paysage variaient sous un ciel un peu nuageux. +Nous traversâmes un bourg amusant, dont les +maisons avaient l’air de petites vieilles curieuses +accourues des deux côtés de la rivière pour voir +passer les bateaux. Puis ce furent des kilomètres +inutiles sur une eau, toujours la même, entre des +plaines uniformes dont on aurait pu, sans inconvénient, +supprimer d’énormes morceaux.</p> + +<p>Nous devions arriver vers quatre heures à +Sinshausen, la ville frontière. C’était du moins ce +qu’indiquait un document placardé à bord et qui +s’intitulait de la façon la plus arbitraire : <i>Horaire +du bateau</i>. Il indiquait, pour les différents embarcadères +de la route, des heures de passage, en +dehors de toute réalité, et des noms de stations +inconnues sur n’importe quelle ligne de bateaux +du monde.</p> + +<p>Nous arrivâmes en vue de Sinshausen vers cinq +heures. A cet endroit, le fleuve, rigide comme un +canal, s’en allait sans dévier pendant quelques +kilomètres, et j’aperçus, de très loin, le ponton de +la ville-frontière. Dès lors, je fus pris d’une angoisse +terrible, et je me dis que j’aurais dû descendre +du bateau à la station d’avant, qui se trouvait +à quatre lieues de la frontière. J’aurais bien +trouvé une carriole pour me transporter en lieu +sûr. Comment n’avais-je pas songé à cela ? Mon +signalement n’était-il pas aux mains de ces personnes +mystérieuses dont je voyais la toute petite +silhouette noire sur le ponton ?</p> + +<p>Je fus sur le point de faire une démarche imprudente +auprès du timonier, et de lui offrir de +l’argent pour me déposer sur la rive avant notre +arrivée au ponton.</p> + +<p>Heureusement, je fus arrêté par cette idée que +les gens du ponton pouvaient me voir opérer ce +débarquement. Je fus donc un peu soulagé, selon +mon habitude, quand je fus bien persuadé que le +mal était fait et qu’il était trop tard pour y porter +remède.</p> + +<p>Cependant, le ponton approchait toujours, et +les silhouettes se précisaient. Mon inquiétude +diminuait un peu en constatant que ces trois personnes — elles +étaient bien trois — semblaient +remuer nonchalamment, aller de droite à gauche.</p> + +<p>Il me sembla que si elles m’avaient attendu, +elles seraient figées sur place, ainsi que j’étais, +sur le bateau ; elles auraient eu les yeux fixés sur +le vapeur qui s’approchait, comme mes yeux à +moi restaient fixés sur le ponton. Il est vrai que +l’instant d’après je pensais exactement le contraire, +et je me dis que cette attitude paresseuse +était sans doute préméditée… Il était temps que +le bateau arrivât…</p> + +<p>Quand il fut à cent pas du ponton, je m’aperçus +qu’une des silhouettes incriminées était une vieille +femme qui balayait le ponton et que les deux +autres étaient des employés de cette Compagnie +de navigation, ainsi que leur nonchalance inimitable +aurait dû m’en avertir… Mais je n’en avais +pas fini avec mes angoisses. Bien qu’il n’y eût +aucun voyageur à embarquer dans cette petite +station, le bateau s’y éternisait. Je fus sur le point +de descendre dans la ville et de gagner la frontière +à pied. Cependant aucune ombre inquiétante ne +s’entrevoyait à l’horizon. Ce fut seulement au +moment où nous quittions la rive que j’eus une +alerte sérieuse. Des gens tournaient en courant +le coin de la rue, en faisant signe au capitaine +d’arrêter… Mais il s’agissait tout simplement d’un +petit paquet dont une femme du pays voulait nous +charger.</p> + +<p>Quand le bateau eut gagné le milieu du fleuve, +je me sentis envahi d’un bonheur incroyable. +J’avais pu quitter le Bergensland !… J’aurais +voulu faire des folies, me promener voluptueusement +sur le pont, avec un gros cigare aux +lèvres, moi qui ne fumais jamais !</p> + +<p>A ce moment, je pensai que je devais avoir +faim. Il n’y avait rien à manger à bord. Le +bateau allait s’arrêter dans une station très +proche, au ponton-frontière du pays où nous +étions.</p> + +<p>Je trouvai à cette station une petite buvette +convenablement fournie en bière, en pain et en +jambon. Le bateau resta assez longtemps, mais +cette fois, il me sembla qu’il partait trop tôt, tant +je goûtais la tranquillité de cette halte exempte +de périls.</p> + +<p>Le nombre des passagers de la plate-forme +réservée ne s’était pas augmenté. J’étais toujours +seul, n’ayant comme compagnon que le peu +loquace capitaine, qui, aux rares questions que +j’essayais de lui poser, répondait, sans me regarder, +par des petites phrases courtes, que je ne +tentais pas de comprendre, n’ayant fait l’interrogation +que par sociabilité, et sans attacher le +moindre intérêt à la réponse.</p> + +<p>Il était près de huit heures quand le bateau +arriva enfin à Ruitz, au point terminus. Depuis +longtemps, des chantiers de bois, des usines annonçaient +l’approche de la grande ville. Puis, ce +fut la glissade lente, presque solennelle, entre +deux quais anciens, bordés de parapets de pierre. +Le bateau se mit à mugir. Une cloche lui répondit, +sur la rive, pour appeler les déchargeurs. Notre +petit vapeur prenait tout de suite une importance, +et avait l’air de quelqu’un…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXVI</h2> + + +<p>Il est dans ma nature de ne pouvoir pas plus +supporter la quiétude que l’inquiétude. Je prends +assez bien mon parti d’un gros ennui bien défini +et « arrivé » ; mais les menaces de la destinée +m’affolent ; et aussitôt qu’elles cessent, ce calme +et ce silence m’effraient et je pense tout de suite +à ce qui pourrait survenir de nouveau. Aussitôt +que je fus rassuré sur le succès de ma fuite, je fus +obligé de penser à Tolberg, et je me dis qu’il +ne fallait pas perdre un moment pour gagner +Londres, faire mes révélations au comte de Herrenstein, +et mettre tout en œuvre pour arrêter +par un coup de théâtre le procès de mon ami.</p> + +<p>Le comte de Herrenstein était vraiment la seule +personne à qui je pusse me confier. Je lui remettrais +entre les mains le secret dont j’étais porteur… +Je trahissais maintenant Herner pour Tolberg, +comme j’avais trahi Tolberg pour Herner.</p> + +<p>S’il était prouvé que Herner était un imposteur, +la justice ne suivrait pas son cours, dès qu’il +serait établi que la convocation du Parlement +signée soi-disant du roi, émanait du premier +ministre, toute la procédure de la Haute-Cour +serait, de ce fait, viciée. Il faudrait recommencer +le procès, et les juges, sans doute, auraient moins +de sévérité contre les ennemis d’un fourbe et d’un +usurpateur qui, lui-même, serait certainement +traduit en justice.</p> + +<p>La disgrâce de Herner, c’était l’arrivée au pouvoir +de la princesse de Bavière, c’est-à-dire du +parti de Tolberg.</p> + +<p>Après avoir quitté le bateau, j’errai pendant +quelques instants, un peu au hasard, dans les +rues de Ruitz. Je n’avais pas dormi la nuit précédente, +et j’étais comme une loque. Et malgré moi +je songeais avec terreur à la nuit qu’il faudrait +passer dans le train. Mais il se trouva que le sort +m’accorda le répit que je n’aurais pas voulu me +donner. Le rapide était passé une heure auparavant, +et le prochain ne passerait que le lendemain +matin, à huit heures.</p> + +<p>Une heure après je reposai dans une chambre +confortable du Grand-Hôtel de Ruitz.</p> + +<p>Le lendemain, en partant à l’heure dite, par +l’express qui devait trente heures plus tard me +déposer à Ostende, je trouvais que ça me manquait +un peu de n’avoir plus à mes trousses les +limiers du baron de Herner. J’avais hâte d’arriver +à Londres, et je ne pensais qu’au terme du +voyage. Cette journée de chemin de fer qui serait +suivie le lendemain d’une journée de chemin de +fer et de bateau, la pluie qui ne cessa de tomber, +le sommeil exaspérant d’un vieux monsieur qui +était dans mon compartiment, tout cela me faisait +presque regretter mon petit bateau. Puis, je +pensais que ma vie de cour était sans doute terminée ; +que je n’avais pas beaucoup d’argent +devant moi, qu’il faudrait retourner à Paris, que +je me retrouverais seul dans la vie, que je n’avais +pas de compagne, et que, — c’était là le plus +triste, — je ne tenais même pas à en avoir une…</p> + +<p>J’étais déjà allé à Londres. Je m’y étais plu +beaucoup. Les théâtres, les restaurants, la vie des +rues m’amusaient. Je n’y avais pas fait un long +séjour, et je m’étais bien promis d’y retourner ; +mais les ressources me manquaient pour cela. +Maintenant le destin m’y renvoyait dans des +conditions vraiment désagréables, avec une tâche +à accomplir. Je ne jouirais pas de la ville. Il était +probable qu’aussitôt les révélations faites, je +retournerais tout de suite avec Herrenstein à +proximité du Bergensland.</p> + +<p>De nos jours, les voyages sont trop longs, +parce qu’ils sont plus courts que naguère. Jadis +un voyage, c’était une partie de la vie.</p> + +<p>Maintenant, un voyage en chemin de fer, qu’il +dure dix heures ou deux jours, est un entr’acte +qui sépare deux phases de notre existence. C’est +de la vie qui ne compte pas, de la vie sacrifiée. +Cette impression de la longueur du voyage, on +l’a bien davantage quand on se rend à un endroit +pour y accomplir une action précise. Il semble +que l’on n’arrivera jamais au bout de cette journée +inoccupée, et si l’on a le malheur de compter le +temps, c’est interminable. Les heures ont soixante +minutes, dont chacune est aussi longue qu’une +heure. On est pris de désespoir en songeant à ce +qui vous reste à « tirer », et il nous semble miraculeux +que cela puisse finir.</p> + +<p>J’arrivai à Douvres le lendemain, vers deux +heures, par une pluie infatigable. Cette bonne +pluie anglaise était allée chercher notre bateau +à Ostende et l’avait accompagné jusque sur les +côtes britanniques.</p> + +<p>Le train de Londres était rangé contre un mur. +On rencontrait deux ou trois employés qui +avaient l’air de ne s’occuper de rien, mais le service +se faisait tout de même. Et le train partit +quand il le fallut, avec quelques minutes de retard, +afin de n’avoir pas l’air de raffiner sur +l’exactitude.</p> + +<p>J’arrivai à Londres, et je quittai tout de suite +la gare, léger comme un voyageur sans bagages. +Je n’avais qu’un petit sac de voyage. Un cab me +conduisit pour Easton Hôtel, où j’avais hâte d’arriver +pour demander si le comte de Herrenstein était +toujours là.</p> + +<p>Ce fut un grand soulagement quand on m’apprit +qu’il n’avait pas quitté Londres. Il était sorti +pour le moment ; il faisait une promenade en voiture, +mais il avait dit qu’il reviendrait pour le +dîner. Il dînait d’ordinaire vers huit heures et +demie, dans ses appartements.</p> + +<p>J’avais déjeuné d’assez bonne heure sur le +bateau d’Ostende. J’allai prendre mon repas du +soir dans la salle à manger de l’hôtel. J’avais +résolu de voir Herrenstein dès le soir même. +J’allai me poster devant la porte, pour voir le +comte à sa descente de voiture.</p> + +<p>Puis je réfléchis qu’il serait peut-être gêné +d’être aperçu par moi, s’il était en compagnie +de quelque femme. Je dis donc à un jeune homme +pâle qui se tenait au bureau :</p> + +<p>— Quand le comte de Herrenstein rentrera, +vous me ferez prévenir dans ma chambre.</p> + +<p>— Mais, monsieur, me répondit-il, il doit être +rentré.</p> + +<p>Je lui fis alors passer ma carte avec un mot. +Je m’excusai de le déranger, et je l’avertissais +que j’avais une communication très grave et +urgente à lui faire.</p> + +<p>En somme, tout s’était passé sans encombre +depuis mon départ de Schoenburg. Je n’avais subi +que des retards insignifiants, et j’avais la chance +de retrouver à Londres, sans avoir besoin de prolonger +mon voyage, l’homme que j’étais venu +chercher…</p> + +<p>Cependant, l’employé que j’avais envoyé chez +le comte de Herrenstein ne redescendait pas, et +je commençais à être un peu étonné, car je m’attendais +à être reçu tout de suite et avec empressement…</p> + +<p>Un quart d’heure se passa… Peut-être ne +tenait-il pas à me voir ? Pourquoi donc ? Par quel +mystère que je ne soupçonnais pas ?… Peut-être, +après tout, n’avait-on pas fait la commission… +J’allais envoyer un autre messager, quand l’employé +redescendit et me fit une réponse bien +étonnante : le comte ne pouvait pas me recevoir +ce soir, et il me demandait de lui donner par écrit +des détails complémentaires sur l’objet de ma +visite.</p> + +<p>J’envoyai un bout de billet : je ne pouvais +m’expliquer que de vive voix. J’insistai sur le +grand intérêt privé et politique qu’il y avait à me +recevoir au plus tôt. Si j’avais fait spécialement +le voyage de Schoenburg à Londres c’était — le +comte le pensait bien — pour une affaire des plus +sérieuses.</p> + +<p>Comme ce comte de Herrenstein se faisait +prier ! Pour qui me prenait-il ?… Je n’étais tout +de même pas le premier venu, et j’avais parlé à +d’autres personnages !…</p> + +<p>Peut-être l’avais-je jugé trop favorablement, et +avais-je eu le tort de le considérer comme un +homme de confiance à qui je pouvais dévoiler des +secrets aussi capitaux… N’était-ce qu’un amateur +d’art distingué, légèrement snob ?… Aurait-il un +bon conseil à me donner dans cette terrible affaire ? +Mais j’avais fait le voyage ; il fallait lui parler +maintenant… D’ailleurs, c’était le seul salut qui +me restait…</p> + +<p>Cependant, l’employé apparut au haut de l’escalier, +et me dit que je pouvais monter.</p> + +<p>Les appartements de cet hôtel étaient meublés +avec une élégance française un peu surannée. +Le salon, où je fis encore une station assez +longue, et qui était attenant à la chambre du +comte, s’ornait d’une table de palissandre et de +chaises en bois doré, capitonnées en satin rouge. +L’Hôtel Easton était un vieil hôtel cossu, et je +comprenais assez que le comte l’eût choisi pour +un voyage clandestin.</p> + +<p>Au bout d’un quart d’heure environ, la porte +s’ouvrit et je vis paraître une jeune femme en +peignoir blanc, blonde, petite, assez grasse, et +qui ne ressemblait que d’une façon assez lointaine +à M<sup>me</sup> de Linstein.</p> + +<p>Cette personne, qui s’exprimait en français +avec une certaine difficulté, avait un air poli, +mais un peu hostile. Elle me dit que le comte +était très souffrant, et qu’il me priait, si c’était +possible, de lui confier à elle tout ce que j’avais +à dire… Je répondis avec une courtoisie un peu +froide et légèrement impatientée, que les secrets +que j’apportais n’étaient pas les miens, et qu’il +ne m’était possible de les confier qu’au comte de +Herrenstein. La dame garda un instant le silence, +puis elle disparut à nouveau dans la chambre à +côté. Nouvelle attente énervante. Je finissais par +penser que je ne verrais jamais le comte de +Herrenstein.</p> + +<p>La porte, au bout d’un instant assez long, se +rouvrit. Je vis apparaître une seconde fois la +jeune femme. Elle avait un air embarrassé… Elle +allait m’introduire auprès du comte de Herrenstein. +Puis elle ajouta, d’un air plus gêné encore :</p> + +<p>— Le comte est très souffrant. Il ne peut pas +supporter la lumière… Il vous prie de l’excuser +s’il vous reçoit dans l’obscurité…</p> + +<p>C’était vraiment un peu déconcertant, mais en +somme cela pouvait s’expliquer. Ce qui m’inquiéta +le plus, ce fut le ton un peu bizarre de la dame +quand elle me posa ces conditions.</p> + +<p>N’était-ce pas un faux comte de Herrenstein +que j’allais rencontrer dans cette chambre… Les +imaginations les plus folles me passèrent par la +tête.</p> + +<p>Je me laissai cependant conduire jusque dans +la chambre, et je pris place sur un fauteuil. Le +comte était en face de moi, et je ne voyais rien +dans cette pièce parfaitement noire. La lumière +du salon n’y pénétrait pas, car les deux pièces +n’étaient pas attenantes, comme je l’avais cru : +un petit cabinet les séparait.</p> + +<p>N’était-ce pas imprudent de parler ?… Avais-je +vraiment devant moi le comte de Herrenstein ?… +Je me lançai subitement dans mon récit, pour +faire cesser en moi toute indécision. Puis, le plus +lentement que je pus, je racontai ma visite au +château royal le matin du jour où le ministre et +moi nous avions trouvé la maison vide. Je dis +l’inquiétude de Herner en voyant que Sa Majesté +n’était pas rentrée, surtout après les renseignements +qu’il avait reçus sur les complots anarchistes. +Puis, j’arrivai à notre expédition pour +retrouver le roi. J’eus un moment d’hésitation, +quand il fallut parler de notre horrible découverte, +car je m’étais souvenu à ce moment des +liens d’amitié qui unissaient Herrenstein au roi +défunt, et je baissai la voix pour lui annoncer +cette vieille et affreuse nouvelle… Dès que je +parlai des débris de la voiture, il me sembla qu’il +remuait et je sentis son attention aux aguets dans +les ténèbres. Je continuai d’une voix plus basse +encore ; je parlai des ossements, de ce qui restait +des deux hommes… Ses soupirs oppressés devinrent +des sanglots. J’entendis alors une phrase +dont je ne m’expliquai pas le sens ; une voix +désespérée répétait : « Herrenstein est mort ! +Herrenstein est mort ! »</p> + +<p>Je me levai :</p> + +<p>— Mais alors vous n’êtes pas ?…</p> + +<p>Il ne me répondit point, mais il tourna un bouton +d’électricité, et j’aperçus devant moi, sur un +fauteuil, les traits décomposés, les yeux malheureux, +Sa Majesté Charles XVI, roi du Bergensland…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXVII</h2> + + +<p>Le jour où le roi s’était décidé à quitter son +château et à disparaître pour un temps indéterminé, +sa liaison avec Marie, sœur de M<sup>me</sup> de Linstein, +durait depuis longtemps déjà.</p> + +<p>Le roi, je l’ai dit, était faible, et il aimait les +femmes. Il eut un moment de folie un soir qu’il +la reconduisait de Kreuzach au château voisin…</p> + +<p>Marie n’avait jamais eu d’ami dans sa vie. Elle +s’attacha imprudemment à cet homme tendre, si +riche d’esprit, si inventif dans la câlinerie, si distrayant +vraiment, et qui animait tant la vie d’une +femme que les heures passées loin de lui paraissaient +vides et désolées. Ce fut bientôt pour elle +un besoin impérieux d’être toujours avec lui, de +l’avoir tout à elle. En somme, cette même maladie +de jalousie qui possédait sa sœur aînée, — sa +sœur et tant d’autres, — une jalousie sauvage +et sans merci, s’éveilla dans son cœur. M<sup>me</sup> de Linstein, +pour défendre son bien, faisait aux autres +femmes une guerre farouche. Marie, ennemie insoupçonnée, +lui fit une guerre aussi âpre pour lui +prendre son amant et le garder tout à fait à elle. +L’affection ancienne, le sentiment familial très +profond qu’elle avait pour M<sup>me</sup> de Linstein, tout +cela fut réduit à rien. Elle combattit sa rivale avec +d’autant plus de succès que l’autre, ne se doutant +de rien, se trouvait sans défense.</p> + +<p>Pour détourner les soupçons de la maîtresse en +titre, on avait imaginé un flirt entre la jeune +femme et le comte de Herrenstein qui, dans cette +affaire, n’était que le confident du roi. Chaque +soir, Herrenstein reconduisait Marie au château +de Reinig. La jeune femme, en s’en allant, embrassait +sa sœur, et tendait la main au roi, +et le sensible Charles XVI était torturé, en voyant +la détresse qu’exprimait le visage de Marie, navrée +de le laisser ainsi « avec une autre ».</p> + +<p>Depuis longtemps, chaque fois qu’ils pouvaient +se trouver ensemble, c’était entre eux des scènes +déchirantes. Elle le suppliait de l’emmener avec +lui pendant quelques semaines, pour recommencer +avec elle un de ces voyages qu’il avait fait +jadis avec M<sup>me</sup> de Linstein et dont celle-ci, avec +une cruauté inconsciente, avait tant parlé à sa +jeune sœur.</p> + +<p>Le roi avait passé des heures abominables à +refuser d’abord, à promettre enfin, à souffrir du +remords d’avoir promis.</p> + +<p>Tout ceci se passait au moment où j’étais +à Schoenburg et où j’avais été présente au roi. Les +paroles mystérieuses qui s’étaient échangées entre +Charles XVI et le comte de Herrenstein le jour +de mon arrivée au château, cet entretien secret, +avaient trait à ces débats douloureux. Puis comme +il fallait en finir, comme il ne supportait plus +cette vie, à la suite d’une scène presque tragique +qui s’était passée au château de Reinig, il +avait, excédé, décidé de partir brusquement, en +chargeant Herrenstein de deux messages : l’un +pour M<sup>me</sup> de Linstein, l’autre pour le baron de +Herner.</p> + +<p>Le roi avait pris le train le même soir avec +Marie, pendant que le malheureux Herrenstein +montait dans le landau royal que les nihilistes +attendaient au passage dans la carrière abandonnée.</p> + +<p>L’explosion avait tout anéanti : le messager et +les messages. La lettre qu’il portait à Herner, +celle qu’il devait remettre à M<sup>me</sup> de Linstein, et où +le roi indiquait à sa maîtresse qu’une raison politique +mystérieuse l’obligeait à s’en aller. C’était +en somme la même défaite que nous avions +trouvée, le ministre et moi, quand il s’était agi de +calmer les inquiétudes de M<sup>me</sup> de Linstein. Il allait +justement, au moment où j’arrivais à Londres, +écrire au ministre pour lui dire qu’il prolongeait +son voyage, et mes révélations, comme bien l’on +pense, modifièrent ses projets.</p> + +<p>Le baron de Herner n’eut donc pas la surprise +de recevoir la lettre d’un mort… Mais il ne perdait +rien pour attendre, et on lui ménageait d’autres +stupéfactions.</p> + +<p>Quand le roi m’eut tout raconté, il fit venir son +amie. Il l’avait priée de le laisser seul avec moi, +en lui disant qu’il se passait des événements graves +à Schoenburg. C’est pendant ces quelques instants +qu’il me fit toutes ces confidences, comme au seul +ami qu’il eût au monde. Je crois qu’il eut un +grand soulagement de trouver un ami qui fût un +homme. Il avait eu pendant quelques semaines +quelques moments très malheureux, et il n’avait +rien osé en laisser paraître pour ne pas gâter +chez Marie la joie de l’avoir à elle sans partage.</p> + +<p>Mais lui ne supportait pas le remords d’abandonner +ainsi M<sup>me</sup> de Linstein.</p> + +<p>Il eût voulu prendre le temps de préparer la +jeune femme à l’idée de son retour à Schoenburg. +Je sentis qu’il fallait être énergique à sa place.</p> + +<p>Je lui représentai que Marie était déjà préparée +par ma visite. Les nouvelles que j’étais censé +apporter fournissaient, pour justifier notre retour +immédiat, des raisons impérieuses, et que nous +ne pourrions plus retrouver les jours suivants.</p> + +<p>On fit venir la jeune femme, et le roi lui dit +devant moi que le lendemain même il était obligé +de retourner dans ses États.</p> + +<p>Elle le connaissait, et savait bien que si même +il était disposé à rester avec elle, s’il retournait +là-bas, il ne romprait pas tout de suite avec +M<sup>me</sup> de Linstein. Elle se disait donc qu’au moins +pendant quelque temps, il lui faudrait se priver +de vivre avec le roi… Elle nous écouta sans mot +dire, en hochant faiblement la tête. Puis elle sortit +de la chambre…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXVIII</h2> + + +<p>— Qu’est-ce que vous dites, Mossieu ? me +demanda avec un fort accent allemand le baron +de Gentz, qui représentait, à Londres, l’État du +Bergensland… Est-ce que vraiment c’est possible… +Sa Majesté serait à Londres ?… Non, +Mossieu, je ne puis croire…</p> + +<p>Et il tournait dans ses courtes mains gantées +de gris perle la lettre que m’avait confiée le roi. +Il se résigna enfin à l’ouvrir, et son nez écrasé +se mit à soupirer d’émotion dans la touffe de sa +moustache et de sa barbe…</p> + +<p>— Oui, oui, il faut aller tout de suite au ministère +des Affaires étrangères… le ministre lui-même +je dois voir pour cette affaire. Si la jeune +femme s’est tuée cette nuit, si la police est déjà +prévenue, il n’y a aucun temps à perdre, Mossieu, +pour arrêter cela. Oui, oui, Mossieu, nous l’arrêterons, +dit-il en haussant les épaules, comme si +j’avais mis en doute sa puissance… Mais à la +vérité, quelle surprise, Mossieu, que le bien-aimé +souverain soit à Londres !…</p> + +<p>Il ajouta que certes il viendrait le voir avant +une heure.</p> + +<p>Je lui dis alors que le roi préférait ne recevoir +aucune visite, qu’il viendrait lui-même à l’ambassade +dans le courant de l’après-midi. Mais il +priait l’ambassadeur de ne dire un mot à qui que +ce fût de sa présence à Londres, sauf au ministre +anglais, si c’était nécessaire. J’ajoutai que sous +aucun prétexte il ne fallait en référer à Schoenburg. +A la vérité, Sa Majesté, tout à sa douleur, +ne m’avait fait aucune de ces observations, mais +c’est moi qui avais pris cela sous ma responsabilité. +Je me formais peu à peu ; je prenais de +l’initiative ; j’acquérais des qualités d’homme +d’État.</p> + +<p>Quand je rentrai à l’hôtel, je trouvai le roi à +la place où je l’avais quitté, auprès du lit où gisait +la jeune femme. Cette nuit même, au moment où +il me reconduisait après notre conversation, nous +avions entendu un coup de feu. Aussitôt qu’elle +avait su qu’elle ne vivrait plus avec le roi, Marie +avait couru à la mort comme un prisonnier court +à une porte ouverte. Elle n’avait laissé sur sa table +aucun mot d’écrit. Elle savait très bien que l’on +comprendrait.</p> + +<p>Ce n’était pas une méchante femme, mais elle +voulait être heureuse à tout prix, et ce besoin +avide, comme animal, d’être satisfaite, l’avait +rendue coupable de toutes les cruautés. Ainsi elle +montra qu’elle n’avait pas la force de renoncer +au bonheur.</p> + +<p>Ce qui sauva le roi, c’est qu’il était le roi. Mais +si sa vie n’avait pas été occupée par d’autres +choses que par l’amour, je crois qu’il se serait +tué, lui aussi, plutôt que d’aller retrouver, auprès +de M<sup>me</sup> de Linstein, un autre remords. Mais il +n’était pas un amant autant que Marie était une +amante. Quand l’amour prend ces pauvres êtres +désœuvrés, il les prend tout entiers.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXIX</h2> + + +<p>La veille au soir, je n’avais pu que parler assez +brièvement au roi. Il avait lu dans les journaux +les grands événements du Bergensland. Il avait +eu connaissance de la convocation du Parlement, +et il s’était dit que Herner agissait bien en poursuivant +cette affaire avec rigueur. Comme il laissait +toujours à son premier ministre une grande +initiative et une grande liberté, il ne s’était pas +étonné qu’il eût utilisé, pour convoquer la Haute-Cour, +les blancs-seings qu’il lui avait laissés.</p> + +<p>A la vérité, il avait été un peu étonné de ne +recevoir aucune nouvelle du ministre, car dans +le message qu’il avait chargé Herrenstein de +porter au château royal, il donnait deux adresses +où des télégrammes pouvaient lui être adressés +par Herner, en cas de besoin urgent.</p> + +<p>Il s’était dit cependant que le ministre avait dû +agir avec rapidité et n’avait pas eu le temps de +prendre l’ordre du souverain, dans une circonstance +évidemment d’une haute gravité, mais où +l’avis du roi n’était pas douteux.</p> + +<p>Herner était sûr, étant donné les idées de +Charles XVI, esprit libéral, mais monarque, en +somme, assez ferme, que les mesures énergiques +prises par le Gouvernement seraient certainement +approuvées par le roi.</p> + +<p>Le silence de Herrenstein l’avait d’autant moins +surpris que le comte, d’après leurs conventions, +ne devait écrire ou télégraphier que dans le cas +d’un gros ennui. L’absence de nouvelles signifiait : +bonnes nouvelles.</p> + +<p>Le roi me donna l’assurance que la peine capitale +qui serait certainement prononcée contre +Tolberg serait commuée en un bannissement perpétuel. +Il ajouta qu’il prendrait telles dispositions +pour que Bertha pût suivre son ami dans son exil.</p> + +<p>J’emmenai le roi le plus tôt que je pus loin +des tristes souvenirs de l’hôtel Easton. Mais je +comprenais bien qu’il ne pouvait pas rentrer tout +de suite à Schoenburg et retrouver M<sup>me</sup> de Linstein +à qui il faudrait cacher toute sa douleur.</p> + +<p>Nous restâmes quelques jours à Bruxelles. +Charles XVI était dans un tel état d’esprit qu’il +n’eût pas toléré la vie des champs. Dans la vie +des villes, sa tristesse était moins accablante ; il +jouissait malgré lui de tout ce qu’il voyait des +hommes et des choses. Il avait une faculté singulière +pour reconstituer la vie des gens rien qu’en +les voyant passer… C’est cette faculté de profiter +des êtres, de prendre plaisir à leurs gestes, de +saisir tout leur charme apparent ou caché, qui +faisait de lui un amant si attaché, si constant et +si naturellement infidèle. Sa passion était d’une +clairvoyance admirable ; il distinguait en une +femme toutes ses séductions qui le retenaient très +sûrement à elle. Mais il était sensible à d’autres +charmes pour peu qu’il s’en approchât. L’être +aimé était aimé par lui mieux que par n’importe +quel amant, mais il n’était pas aimé exclusivement. +Ses maîtresses avaient peut-être raison de +le garder aussi jalousement, comme un Turc +garde ses femmes.</p> + +<p>Je me souviens qu’un soir où il avait été particulièrement +triste, il m’avait dit avec une sincérité +profonde que jamais il ne goûterait plus de joie +dans la vie. Ce soir-là, nous nous rendîmes ensemble +dans une sorte de music-hall d’été. Une +petite fille de seize ans qui vendait des bouquets +s’approcha du roi, dont la tristesse se fit tout de +suite un peu plus attendrie. Il la pria de s’asseoir +à une table, dans le jardin. Il la retint à causer +avec lui pendant une heure, et je crois qu’il l’aurait +emmenée à l’hôtel ; mais il n’osa pas, à cause de +moi…</p> + +<p>Je ne voulais pas trop le presser pour rentrer +à Schoenburg. Mais je pensais que le procès de +Tolberg devait être commencé. Je craignais +qu’une fois la sentence rendue, Herner ne précipitât +les choses. Qui sait même si, pour se débarrasser +de son ennemi, il n’était pas homme à imaginer +quelque suicide ?… Mais le roi, à qui je +fis part de mes craintes, me répondit qu’elles +étaient sans fondement.</p> + +<p>— Vous ne connaissez pas Herner comme je +le connais. Certainement c’est un homme que rien +n’arrête, mais il est incapable d’un crime inutile. +Ainsi, vous, par exemple, mon brave Humbert, +il ne vous aurait jamais tué parce qu’il avait la +ressource de vous coffrer…</p> + +<p>Rien ne l’avait tant égayé que l’histoire de ma +fuite. Il répétait qu’il aurait bien voulu voir +Humbert en prisonnier, et que, d’ailleurs, il +s’offrirait un jour cette joie-là.</p> + +<p>Enfin, une dizaine de jours après avoir quitté +Londres, il me dit un matin :</p> + +<p>— Nous allons rentrer à Schoenburg.</p> + +<p>Le rapide nous y amenait le lendemain au point +du jour. Nous descendîmes de la gare à pied. Le +roi traversa sa bonne ville endormie. C’était la +première fois de sa vie qu’il la voyait à cette +heure.</p> + +<p>En passant sur la place de l’Hôtel-de-Ville, le +roi, qui me tenait familièrement par le bras +s’arrêta. Il regarda autour de lui toutes ces +vieilles maisons silencieuses. Ce n’était pas uniquement +le froid du matin qui lui mouillait les +paupières. Charles XVI aimait bien son vieux +Schoenburg…</p> + +<p>La sentinelle du palais ne reconnut pas cet +homme de forte taille, qui rentrait à cette heure +matinale, le col de son ulster relevé.</p> + +<p>Nous montâmes jusqu’à ma chambre, qui était +telle que je l’avais laissée. Le roi trouva qu’on +m’avait mal logé. Comme il restait de l’eau dans +le pot à eau, Sa Majesté se débarbouilla. Puis +pendant que le palais dormait encore, nous descendîmes +tous les deux dans mon cabinet dont je +fermai soigneusement la porte.</p> + +<p>C’est là que le roi, sans être vu, devait attendre +l’arrivée de Herner.</p> + +<p>Comme il était fatigué, il s’étendit sur un canapé +où il sommeilla, tandis que trop énervé pour +dormir, je m’asseyais à mon bureau, et je commençais +machinalement à dépouiller les piles +énormes de journaux qui, en mon absence, +s’étaient amoncelés sur ma table.</p> + +<p>Vers six heures, j’entendis le bruit des garçons +de bureau qui arrivaient. L’un d’eux ouvrit la +porte du cabinet de Herner, et s’en vint jusqu’à +la porte du mien. Mais je lui criai que je m’étais +enfermé pour travailler, et qu’il ferait le cabinet +plus tard.</p> + +<p>Vers neuf heures, je me mis à la fenêtre et je +guettai impatiemment la venue de Herner. Le roi +s’était levé et s’était mis à mes côtés, et nous +vîmes ensemble le premier ministre qui traversait +la cour et se dirigeait vers le perron d’entrée, +d’où il s’apprêtait à gagner innocemment son +cabinet… c’est là que l’attendait une surprise +considérable.</p> + +<p>De Londres, j’avais écrit à Herner une seconde +lettre où j’expliquais que mon absence serait un +peu plus longue que je n’avais prévu.</p> + +<p>Je suis sûr que le ministre n’avait pas cru à +mon histoire, et qu’il était bien persuadé que +j’avais voulu fuir…</p> + +<p>J’avais laissé le roi dans mon petit bureau, et +je m’installai dans le cabinet du ministre. Quand +il ouvrit la porte, il eut un sursaut d’étonnement. +Ma rentrée bouleversait évidemment toutes ses +prévisions.</p> + +<p>Il se remit assez promptement pour me dire :</p> + +<p>— Ah ! vous voilà de retour ? et me tendre la +main avec une parfaite aisance.</p> + +<p>— Monsieur le ministre, lui dis-je, avec une +certaine émotion, je suis revenu encore plus tôt +que je ne pensais… C’est que je venais de réclamer +de vous l’exécution d’une promesse…</p> + +<p>Il semblait m’écouter distraitement et classer +des papiers avec attention.</p> + +<p>— J’ai vu, continuai-je, que le comte de Tolberg +avait été jugé et condamné. Vous m’avez dit +que, pour le principe, vous teniez à avoir une +condamnation contre lui, mais vous m’avez promis +qu’après la condamnation, vous prendriez en sa +faveur une mesure de démence…</p> + +<p>Il sembla regarder avec une application scrupuleuse +des papiers quelconques qu’il était en +train de ranger.</p> + +<p>— Sans prendre aucun engagement, répondit-il +au bout d’un instant. J’ai dit et je répète que je +ferai mon possible pour vous donner satisfaction. +Dès demain je réunirai les ministres, et nous +verrons si nous pouvons remettre le dossier à la +compagnie des grâces. Je pense qu’avec mon +appui, ce sera chose faisable.</p> + +<p>— Monsieur le ministre, lui dis-je, excusez-moi +si je réclame de vous une promesse plus formelle.</p> + +<p>J’avais pris un ton ferme que je ne me connaissais +pas. Ah ! je n’avais pas peur de parler à un +ministre, quand j’avais un roi derrière moi !…</p> + +<p>Il fut étonné de cette assurance. Il me regarda +et me dit, avec une certaine hauteur, que je +n’avais qu’à me fier à lui. Et il se demandait de +quel droit…</p> + +<p>Je répondis que ce droit, je le tenais de lui-même. +Il avait bien voulu m’honorer de sa +confiance en me faisant le dépositaire d’un certain +secret…</p> + +<p>Il y avait bien longtemps qu’il m’avait compris, +mais il attendait pour se mettre en colère que je +me fusse expliqué nettement et sans équivoque. +Maintenant il était forcé de comprendre…</p> + +<p>— C’est ce qu’on appelle du chantage, me dit-il.</p> + +<p>Et je vis s’allumer dans ses yeux ce même éclair +de sauvagerie et de brutalité qui les faisait briller +quand il parlait d’un de ses ennemis : la princesse +Elsa, par exemple. Il était maître de laisser ou +de ne pas laisser pénétrer la colère en lui, mais +aussitôt qu’elle y entrait, il en était saisi tout +entier.</p> + +<p>— Chantage ou non, répondis-je, je désire +avoir de vous, monsieur le ministre, la promesse +que je vous ai demandée…</p> + +<p>— Vous n’aurez rien, me dit-il ; je ne cède pas +aux menaces.</p> + +<p>Je restai un moment sans rien dire. J’étais +maître de mon coup de théâtre. J’avais demandé +au roi la lettre de grâce de Tolberg, et je n’avais +qu’à la tendre à Herner, il serait confondu, comme +dans ces mélodrames où le traître vaincu courbe +la tête, et se jette ensuite dans un précipice, en +criant : « Vous ne m’aurez pas vivant ! »</p> + +<p>Mais la vérité, c’est que c’était assez de comédie, +et que je sentis malgré moi, à ce moment, une +sorte de respect pour cet homme qui méritait sans +doute qu’on se vengeât, mais non qu’on se jouât +de lui. Et je sentis aussi qu’en apprenant que son +souverain était encore en vie, il allait éprouver +une grave émotion.</p> + +<p>De sorte que je ne lui dis plus rien des choses +dramatiques que j’avais préparées, et que les +larmes me vinrent aux yeux, malgré moi. Je lui +mis la main sur l’épaule, et lui criai, la gorge +serrée, le plus vite que je pus :</p> + +<p>— Le roi est vivant ! Il est là !…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXX</h2> + + +<p>— Vous voilà, usurpateur ! avait dit Sa Majesté.</p> + +<p>Le ministre et son roi s’étaient regardés en +silence, et j’avais compris en les voyant quels +liens profonds les unissaient auprès de ce Bergensland, +dont l’un avait la garde héréditaire et +à qui l’autre s’était consacré.</p> + +<p>Le roi vivant, il ne restait de la culpabilité de +Herner que l’histoire de quelques faux, dont on +ne parla point. Une personne de plus était dans +la confidence et connaissait la conduite audacieuse +du premier ministre. J’aimais mieux cela. +Quand j’étais seul avec Herner à porter ce secret, +je trouvais qu’il pesait un peu lourd sur mes +épaules.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Linstein apprit avec une grande douleur +la mort de sa sœur et de son ami Herrenstein, +victimes d’un accident d’automobile en Angleterre.</p> + +<p>Ainsi que le roi l’avait promis, la peine de Tolberg +fut commuée en un bannissement. On ne +pouvait pas gracier complètement un homme +dont la culpabilité était aussi indéniable, mais la +clémence royale n’avait pas dit son dernier mot. +Un jour d’oubli viendrait où l’on pourrait faire +mieux.</p> + +<p>En attendant, Charles XVI fit connaître officieusement +à la Chambre des divorces qu’il était +favorable au divorce de Bertha. Sa Majesté eut +la bonté de distraire de sa cassette privée une +somme de vingt-cinq mille livres, dont il me faisait +soi-disant présent, et que je remettrais en +mon nom propre à Tolberg, pour l’aider à vivre +à Paris jusqu’au jour où sa famille s’humaniserait… +Le roi connaissait à peine Tolberg et s’intéressait +d’une façon très superficielle aux malheurs +de Bertha, mais il se plaisait beaucoup à me faire +plaisir.</p> + +<p>Jamais banni ne s’embarqua si joyeusement +pour l’exil que le comte de Tolberg. Bertha ne +prenait pas le train en même temps que lui, pour +ménager les apparences, mais elle devait le +rejoindre à Erstadt, la première station du rapide. +Quand j’accompagnai mon ami à la gare, il m’apprit +comment il avait remplacé, au dernier moment, +celui des conjurés que le sort avait primitivement +désigné, et qu’une maladie avait rendu +indisponible.</p> + +<p>A quelques jours de là, je fus mandé au château +de la princesse Elsa, et je m’y rendis avec un +certain frémissement… Je savais que c’était une +jeune femme. On m’avait bien dit qu’elle n’était +pas très jolie ; mais c’était une princesse et j’avais +fait souvent ce rêve fantaisiste et inavoué qu’il se +passerait quelque chose entre elle et moi !…</p> + +<p>Mais elle était décidément trop courte, trop +rouge de teint, et trop duvetée sous les joues et +dans le cou.</p> + +<p>Elle me dit qu’elle avait causé avec le roi, et +que je lui serais très agréable si je voulais me +charger de l’éducation des jeunes princes. Bölmöller +avait perdu toute espèce de prestige aux +yeux de ses élèves. On l’avait nommé je ne sais +pas quoi, inspecteur général de quelque chose +d’insignifiant. L’éducation de l’héritier présomptif +entre mes mains, c’était une grande sécurité pour +Herner, qui, ainsi, ne craignait plus les menées +des Bavarois.</p> + +<p>Tout va désormais paisiblement à la Cour et +chez M<sup>me</sup> de Linstein. Le roi, très assagi au point +de vue sentimental, s’occupe un peu plus des +affaires publiques, et continue à guerroyer contre +l’autoritarisme de son premier ministre… Mais il +prétend que Herner fera un jour un libéral excellent ; +de même que les anciens libéraux font d’excellents +ministres autoritaires.</p> + +<p>— Il est bon, me dit le roi, d’avoir pratiqué les +deux opinions.</p> + + +<p class="c gap">FIN</p> + + +<p class="c gap xsmall">Imprimerie Oberthur, Rennes-Paris (3896-08).</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78141 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78141-h/images/cover.jpg b/78141-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9ebf244 --- /dev/null +++ b/78141-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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