diff options
Diffstat (limited to '77844-0.txt')
| -rw-r--r-- | 77844-0.txt | 16719 |
1 files changed, 16719 insertions, 0 deletions
diff --git a/77844-0.txt b/77844-0.txt new file mode 100644 index 0000000..71956c3 --- /dev/null +++ b/77844-0.txt @@ -0,0 +1,16719 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77844 *** + _Haut-Sénégal-Niger + (Soudan Français)_ + +[Décoration] + + PREMIÈRE SÉRIE + + * * * * * + + TOME I + + +~SOUS PRESSE :~ + + DEUXIÈME SÉRIE + + _Géographie économique_ + +(Voies de communication. — Faune sauvage. — Productions forestières. — +Productions agricoles. — Elevage des bovidés et des ovidés. — Elevage +des équidés. — Industries indigènes. — La question des mines d’or. — +Commerce intérieur. — Commerce extérieur. — La politique économique à +suivre). + + Par JACQUES MENIAUD + + _Ouvrage illustré de nombreuses photographies et de cartes + documentaires_ + +[Décoration] + + +~EN PRÉPARATION :~ + + TROISIÈME SÉRIE + + _Le Territoire militaire du Niger_ + + Par JULES BRÉVIÉ + + + + + _Haut-Sénégal-Niger + (Soudan Français)_ + + Séries d’études publiées sous la direction + de M. le Gouverneur CLOZEL + +[Décoration] + + PREMIÈRE SÉRIE + + * * * * * + + _Le Pays, les Peuples, les Langues, + l’Histoire, les Civilisations_ + + PAR + MAURICE DELAFOSSE + Administrateur de 1re classe des Colonies +Chargé de cours à l’École Coloniale et à l’École des Langues Orientales + + * * * * * + + _Préface de M. le Gouverneur CLOZEL_ + +[Décoration] + + _80 illustrations photographiques, 22 cartes dont une carte d’ensemble + au 1 : 5.000.000. + Bibliographie et Index_ + +[Décoration] + + TOME I + + Le Pays, les Peuples, les Langues + +[Décoration] + + PARIS + ÉMILE LAROSE, LIBRAIRE-ÉDITEUR + 11, Rue Victor-Cousin, 11 + * * * * * + 1912 + + + + + _AVIS AU LECTEUR_ + + +_Durant l’impression du présent ouvrage, quelques modifications ont été +apportées dans l’extension territoriale et l’organisation administrative +de la colonie du Haut-Sénégal-Niger : un arrêté du Gouverneur général de +l’A. O. F., en date du 21 juin 1911, a distrait le cercle de_ Gao _du +Territoire militaire et l’a rattaché à la colonie proprement dite du +Haut-Sénégal-Niger ; un décret du 7 septembre 1911 a placé le_ +Territoire militaire du Niger, _ainsi amputé du cercle de Gao, sous le +commandement direct du Gouverneur général de l’A. O. F. ; enfin, pour +des raisons d’hygiène, le chef-lieu du cercle de_ Koury _a été transféré +à_ Dédougou, _à quelque distance au sud de Koury et sur la rive droite +de la Volta Noire._ + +_Il doit être bien entendu que les limites territoriales et les +statistiques relatives à la population données dans le cours de ce +volume s’appliquent au territoire de la colonie tel qu’il était +constitué avant l’arrêté du 21 juin 1911._ + + + + + ERRATA DU PREMIER VOLUME + + * * * * * + + + Page 135, ligne 2, _au lieu de : Baoulo, lire : Gaoulo_. + + Page 189, note 111, ligne 2, _au lieu de_ : Makhfar, _lire_ : + Maghfar. + + Page 395, ligne 30, _au lieu de_ : pas d’adjectifs, _lire_ : peu + d’adjectifs. + + Page 414, ligne 4, _au lieu de : mba, lire : ba_. + + + + + DELAFOSSE Planche I + +[Illustration : _Cliché Manuel_ + +FIG. 1. — M. CLOZEL, Gouverneur du Haut-Sénégal-Niger.] + + + PRÉFACE + + +Lorsque j’ai pris possession du Gouvernement du Haut-Sénégal-Niger au +mois de mai 1908, parmi les documents que j’ai eu à consulter pour +étudier la Colonie nouvelle dont j’étais chargé, figuraient des +monographies de cercles établies par ordre de mon prédécesseur en 1903. +Ces travaux, généralement intéressants, ne correspondaient cependant +plus à la réalité ; les documents de ce genre vieillissent vite dans une +colonie aussi jeune et aussi vivante que le Soudan. De là le projet de +reprendre l’idée de mon prédécesseur et d’obtenir une situation du Haut- +Sénégal-Niger en 1909 ; je la complétais par une enquête analogue à +celle que j’avais entreprise à la Côte d’Ivoire en 1901 sur le droit +coutumier des Indigènes. On trouvera plus loin les deux questionnaires +qui ont servi de base et de cadre à cette consultation. + +Il convient tout d’abord de rendre justice à l’empressement et à la +conscience, qu’à la presque unanimité, les commandants de Cercle, civils +ou militaires, mirent à répondre au double questionnaire qui leur avait +été adressé. Je suis heureux de pouvoir les en remercier une fois +encore. + +En possession de cette masse vraiment considérable de documents de +valeur un peu inégale, mais presque toujours intéressants, il m’apparut +qu’il y avait mieux à faire que les garder dans nos archives pour les +consulter en cas de besoin. + +Mais il ne fallait pas songer à une publication intégrale de tous ces +rapports ; par leur nature même, leur juxtaposition eût abouti à une +quantité de redites de double emploi, dans lesquelles le lecteur perdu +et lassé aurait eu grand peine à trouver les renseignements essentiels +et d’où il n’aurait pu dégager ni vues d’ensemble ni appréciations +nettes. Un travail de refonte et de coordination s’imposait donc. + +Après avoir adopté le cadre qui me paraissait le plus convenable pour y +faire entrer le tableau complet de notre Soudan, il restait à trouver +des hommes joignant, au talent d’exposition nécessaire à cette tâche, +une connaissance assez approfondie du pays et de ses habitants pour +corriger les erreurs de détail, situer exactement les faits historiques, +économiques, géographiques qui constituent la vie de peuples nombreux, +en dégager les données générales et les caractéristiques essentielles. + +M. Delafosse, ses nombreux travaux antérieurs l’attestent, est de tous +les Français, celui qui connaît le mieux les langues, les traditions, +les coutumes et les mœurs des Indigènes de l’Afrique Occidentale. Si sa +forte culture générale et ses études antérieures l’avaient mieux que +beaucoup d’autres préparé à apprendre, ce n’est pas seulement dans les +livres, mais par seize ans de vie africaine, en contact permanent avec +les hommes et la nature, qu’il a acquis son érudition. + +L’Adjoint à l’Intendance Méniaud accomplit son troisième séjour au +Soudan ; il en a dirigé les finances et en a soigneusement étudié les +besoins et les ressources. Préparé par la haute culture que donne +l’Ecole Polytechnique et par les études spéciales que nécessitait son +admission dans l’Intendance, il a de plus, au cours de nombreuses +missions, parcouru la Colonie entière du Sénégal au lac Tchad. Partout +il a examiné sur place les produits du sol, les ressources de toutes +natures, les moyens de transport, la vie économique du pays dans ses +détails et dans son ensemble. + +M. Brévié est au Soudan depuis sa sortie de l’Ecole Coloniale ; après +s’être initié à la vie et à l’administration du pays en servant dans les +cercles les plus divers, il est depuis bientôt cinq ans placé à la tête +du bureau politique du Gouvernement. Il y a fait preuve d’un talent +d’exposition et de qualités que jusqu’à ce jour ses chefs hiérarchiques +ont pu seuls apprécier et il y a surtout acquis les connaissances les +plus complètes sur la vie politique et administrative de la Colonie. + +C’est à ces trois collaborateurs que reviendra tout le mérite de +l’œuvre ; je ne réclame, en cas de succès, que celui de les avoir +choisis. + + * + * * + +La tâche était en effet assez vaste et assez complexe pour dépasser la +compétence d’un seul. A la différence de la plupart des Colonies +africaines, dont le passé, aussi vierge que leurs forêts, se réduit à +l’historique de l’effort des Explorateurs Européens pour les pénétrer, +le Soudan a une histoire. Histoire peu connue, imparfaitement +documentée, mais réelle, et susceptible de prendre forme et de +récompenser le labeur de celui qui en débrouillera les obscurités et les +incertitudes. + +Aux temps de la Grèce, de Carthage, des anciennes dynasties Egyptiennes, +le Soudan est en relations commerciales avec la Méditerranée, berceau +des civilisations antiques. Ces caravanes d’autrefois avaient à +traverser un Sahara très probablement moins stérile et moins +inhospitalier que celui d’à présent. + +Le Soudan a été effleuré par la conquête arabe ; de ses confins +mystérieux sont sortis les Almoravides qui ont conquis le Maghreb et +l’Espagne ; il a vu se fonder et disparaître de grands empires noirs ; +des armées marocaines ont envahi et dominé pendant plus d’un siècle +certaines de ses provinces. Enfin le récit de la conquête française +commencée en 1880, terminée d’hier, reste encore à faire. Il a manqué à +cette épopée, mal connue et mal jugée parce que trop près de nous, son +Bernal Diaz et son Heredia. + +On y admirerait tout d’abord la continuité des desseins et de l’effort, +depuis les plans lointains tracés avec une si remarquable prévision par +les Bouët-Willaumez et les Faidherbe, jusqu’à la série ininterrompue des +expéditions militaires commencées par les Brière de l’Isle et les +Borgnis-Desbordes, continuées par Frey, Galliéni, Humbert, Archinard, +Combe, Audéoud, de Trentinian, Gouraud... j’en passe et des meilleurs. + +On y verrait les entreprises de la témérité la plus folle, conduites +avec la plus froide intrépidité, justifier par leur succès les théories +philosophiques les plus osées sur la force de la volonté. Le Général +Combe dans les campagnes contre Samory, le Général Archinard à Nioro, +Ouossébougou et Dienné, le Général Audéoud à Sikasso ont renouvelé les +exploits des Cortez et des Pizarre, ceux plus récents d’autres Français, +Francis Garnier et ses quelques compagnons lors de la première conquête +du Tonkin. + +A côté des chefs et des combats les plus connus, que d’héroïsmes +obscurs, que de fatigues et de souffrances : le climat, les fièvres, les +privations, l’ennui des lointains exils, l’inaction déprimante pendant +les saisons mauvaises ! La douleur paraît inséparable de tout +enfantement humain ; ainsi se justifie une fois encore le vers du +poète : + + ... _Tantæ mollis erat romanam condere gentem_. + +De tous ces périls, les plus allègrement affrontés ont toujours été ceux +des combats. Il semble que la guerre possède une vertu propre et +singulière, au moins au point de vue esthétique et moral, puisque des +hommes que j’ai connus d’ailleurs assez ordinaires, vulgaires parfois, +nos simples soldats noirs eux-mêmes, lorsqu’ils succombent les armes à +la main, savent mourir en beauté, avec une noblesse stoïque, une pureté +d’attitude toutes classiques. + + * + * * + +Parmi ces soldats, beaucoup furent des organisateurs et des +administrateurs excellents. La Colonie se meut encore dans les cadres +administratifs tracés par les Généraux Archinard et de Trentinian. Il +serait injuste cependant d’oublier le Gouverneur Grodet, dont les +circulaires et instructions, en matière financière surtout, n’ont rien +perdu de leur valeur. Les polémiques, aujourd’hui oubliées, auxquelles +avait donné lieu son passage au Gouvernement du Soudan ont fait trop +négliger cette partie solide et inattaquable de son œuvre. + +De 1900 à 1908, mon prédécesseur immédiat, le Gouverneur Général Ponty, +a travaillé avec l’esprit le plus averti, le sens pratique le plus +juste, au développement de la jeune Colonie. De l’ensemble de son œuvre +deux faits se détachent avec un relief tout particulier et perpétueront +longtemps encore le souvenir de son Gouvernement : la libération des +captifs et la création du centre administratif de Koulouba. + +Si tout le monde était d’accord pour la répression énergique de la +traite, la suppression immédiate de la captivité faisait hésiter les +meilleurs esprits. Toutes les sociétés indigènes dans toutes les +Colonies du groupe admettaient l’esclavage ; son existence se trouvait +ainsi intimement liée à la vie économique et sociale du pays tout +entier. La suppression brusque d’un rouage aussi essentiel de +l’existence de nos sujets païens ou musulmans pouvait à bon droit passer +pour un saut dans l’inconnu comportant les plus fâcheuses conséquences +pour la tranquillité et pour la prospérité de nos Colonies. On pouvait +se trouver d’autant plus encouragé à procéder progressivement que la +question d’humanité ne se posait généralement pas comme on le croyait en +France. C’était en effet une grossière erreur que d’envisager la +captivité africaine à travers les souvenirs du roman de Mrs Beecher +Stowe. Les malheurs du vertueux oncle Tom n’avaient rien de commun avec +la vie des captifs africains en Afrique. Celle-ci n’était vraiment pas +très dure et leur condition n’était en général pas beaucoup plus pénible +que celle des hommes libres. La traite rigoureusement supprimée, il +paraissait plus sage de laisser agir le temps en procédant à des +libérations partielles toutes les fois qu’un incident quelconque les +aurait motivées. + +Le Gouverneur Ponty eut le mérite de n’admettre aucun de ces +atermoiements. Dès que le Gouverneur Général Roume eut décidé la +suppression complète et absolue de l’esclavage, il y procéda résolument. +Et non seulement les troubles soulevés par cette libération de plus de +300.000 captifs en moins de deux ans ont été tout à fait insignifiants, +mais encore la prospérité du pays s’en est trouvée accrue. Les anciens +maîtres, dépossédés de leurs esclaves, se sont mis eux-mêmes au travail, +et les captifs libérés en ont fait autant de leur côté, et, sûrs de +conserver désormais tout le fruit de leur labeur, ils ont déployé une +activité beaucoup plus grande que par le passé. Ce succès d’une mesure +si discutée et si discutable fait le plus grand honneur à M. le +Gouverneur Général Ponty. + +L’idée d’installer le chef-lieu de la Colonie à Koulouba appartient à M. +le Général de Trentinian. Cet homme d’un esprit si vif et si clairvoyant +a eu assez souvent, pendant son passage au Gouvernement du Soudan, le +tort d’avoir raison quelques années trop tôt. Beaucoup de ses projets +repris par ses successeurs ont abouti ou sont en train d’aboutir +actuellement ; d’autres attendent encore une réalisation qu’ils +trouveront, sans doute, dans un avenir plus ou moins rapproché. + +Il était évident pour le Général de Trentinian et pour quiconque voulait +bien se donner la peine d’étudier une carte du Soudan Français que +Kayes, base d’opérations obligée lors de la conquête, ville du transit +et port de la Colonie sur le Sénégal, était beaucoup trop excentrique +pour en rester la capitale politique. La température y est en outre +particulièrement chaude et pénible pendant presque toute l’année. Le +haut Sénégal, dont Kayes et Médine sont les villes principales, est de +plus un assez pauvre pays : des chaînes de collines rocheuses et +stériles, des plateaux de latérite ne laissent de terres vraiment +fertiles que dans les vallées assez étroites arrosées par les divers +cours d’eau qui forment le bassin supérieur du Sénégal. La population +n’y est ni très dense ni très riche. Enfin le décret du 17 octobre 1899 +qui rattachait à la Colonie du Sénégal le cercle de Bakel, à la Guinée +les cercles du Haut-Niger les plus rapprochés de Kayes, accentuait +encore la position excentrique de cette ville et reportait plus +évidemment sur le Niger moyen l’axe de la Colonie. + +Le climat de la vallée du Niger beaucoup moins pénible pour les +Européens que celui du Haut-Sénégal, le fleuve lui-même, voie d’accès +naturelle vers Tombouctou et Niamey à laquelle venaient aboutir toutes +les routes terrestres de l’immense plateau encerclé par la boucle du +Niger, tout militait en faveur d’un transfert du chef-lieu. Le Général +de Trentinian ébaucha le mouvement en installant sur les collines de +Kati à 12 kilomètres de Bamako la portion principale des troupes. Déjà +il indiquait comme emplacement de la capitale future le plateau de +Koulouba (point « F »), qui domine de 161 mètres la plaine où sont +construits le village et le poste de Bamako. Sur un plateau voisin d’une +altitude un peu supérieure (point « G »), devait s’élever l’hôpital +central de la Colonie. Avant de quitter le Soudan, le Général faisait +bâtir à Koulouba une petite maison, modeste jalon de la cité future. + +En 1903, le Gouverneur Général Roume, se rendant à Tombouctou, visitait +le point F et le point G ; séduit par la vue admirable que l’on avait du +haut de ces plateaux rocheux, véritables falaises qui dominent le fleuve +et la vallée du Niger, appréciant les avantages multiples qu’ils +présentaient au point de vue de l’aération et de la salubrité, il +sanctionnait de sa haute autorité les projets du Général de Trentinian. +Libre d’agir, le Gouverneur Ponty, secondé par le Commandant Digue et le +capitaine Lepoivre du corps du Génie, se mit immédiatement à l’œuvre. En +moins de cinq ans il faisait édifier à Koulouba la plus belle et la plus +réussie des capitales coloniales que l’on puisse trouver en Afrique +Occidentale, aussi bien dans les Colonies étrangères, anglaises ou +allemandes, que dans les Colonies françaises. + +Arrivé à Kayes le 10 mai 1908 lorsque les travaux étaient à peu près +terminés, j’y transportais dix jours après le siège du Gouvernement. + +L’hôpital du point G est en construction depuis l’an dernier et pourra +sans doute fonctionner dès les premiers jours de 1912. + +Des machines élévatoires et des conduites d’eau pourvoient sur ces deux +points à toutes les nécessités de l’hygiène et du confort modernes ; +Bamako-Koulouba et l’hôpital seront l’année prochaine éclairés à la +lumière électrique. A Koulouba s’élèvent le Gouvernement, l’hôtel du +Secrétaire Général, trois grands bâtiments affectés au Trésor, aux +Archives et aux divers bureaux. Toutes ces constructions, d’un style +hispano-mauresque un peu lourd mais admirablement approprié au climat, +constituent un ensemble qui ne manque ni d’harmonie ni d’une certaine +majesté. Vingt-cinq maisons, plus petites mais toutes bien aérées et +pourvues de larges vérandahs, abritent l’imprimerie du Gouvernement et +les fonctionnaires employés à l’administration centrale de la Colonie. +C’est à Koulouba également que sont installés le chef du service des +Travaux Publics avec ses bureaux, le directeur de l’Agriculture et le +chef du Service Zootechnique. + +A Bamako sont venus s’établir, dans les bâtiments construits depuis +1909, la direction du chemin de fer de Kayes au Niger, une justice de +paix à compétence étendue, le service des Domaines, la direction des +Postes et Télégraphes. Les deux villes, distantes de 1.500 mètres à vol +d’oiseau, de 5 kilomètres par la route carrossable qui relie Bamako dans +la plaine à Koulouba sur la montagne, sont destinées à se réunir dans un +avenir assez rapproché, probablement lorsque le railway Thiès-Kayes +achevé aura donné au Haut-Sénégal-Niger le débouché sûr et permanent sur +la mer qui a manqué jusqu’à ce jour à son développement économique. + +L’organisation centrale qui fonctionne à Koulouba depuis deux ans est, +ainsi que je l’ai dit, encore celle créée par les Généraux Archinard et +de Trentinian. L’arrêté local du 19 juin 1908 dont on trouvera plus loin +le texte a uniquement pour but de préciser et de mettre au point les +attributions de chacun. + +Le Gouverneur, assisté de son Cabinet et de son bureau militaire, a sous +sa direction immédiate les quatre bureaux du Gouvernement : Affaires +Politiques, Affaires Economiques, Finances et Matériel. Le Secrétaire +Général a dans ses attributions particulières le service de ces deux +derniers bureaux ; c’est lui qui présente leur travail à la signature du +Gouverneur, tandis que les chefs des premier et deuxième bureaux +rapportent directement les affaires qui leur sont confiées. C’est là le +travail quotidien. De plus les chefs des services techniques : Chemin de +fer de Kayes au Niger et Navigation, Travaux Publics, Postes et +Télégraphes, Agriculture etc., ont, chaque semaine, leur jour de +conférence avec le chef de la Colonie. + +9.000 kilomètres de lignes télégraphiques mettent le chef-lieu en +communication avec les vingt-neuf cercles de la Colonie. Ce sont : +Kayes, Bafoulabé, Kita, Bamako, Nioro, Goumbou, Sokolo, la résidence de +Kiffa, Satadougou, Bougouni, Sikasso, Bobo-Dioulasso, Gaoua, Ségou, +Koutiala, San, Dienné, Mopti, l’Issa-Ber ou Niafounké, Bandiagara, +Ouahigouya, Koury, Ouagadougou ou le Mossi, Dori, Fada-N’Gourma ; +auxquels, depuis le 1er janvier 1911, sont venus s’ajouter l’ancienne +région de Tombouctou et les pays de la rive droite du Niger détachés du +Territoire Militaire pour être placés sous les ordres directs du +Gouverneur, avec toutefois une organisation spéciale (arrêtés du 22 juin +1910) que comportent encore les circonstances et formant les cercles de +Tombouctou-sédentaires et de Tombouctou-nomades, du Gourma et de Say. + +Le Territoire Militaire, avec son budget spécial et son autonomie +relative, s’étend désormais du Niger au lac Tchad et comprend une marche +semi-saharienne longue d’environ 1.500 kilomètres et servant de trait +d’union entre l’Afrique Equatoriale et l’Afrique Occidentale françaises. +A cette même date du 1er janvier 1911 le chef-lieu en a été transporté +de Niamey à Zinder, à peu près à son centre géographique, d’où le +Colonel Commandant le territoire peut exercer une action plus efficace +sur les sept cercles qui relèvent de son autorité : Gao, Niamey, +Madaoua, Zinder, N’Guigmi, Agadez, Bilma. Une ligne télégraphique de 800 +kilomètres relie déjà Niamey à Zinder et se raccorde par Tombouctou-Gao +et par Dori au réseau général de la Colonie. En 1911 elle sera continuée +jusqu’à N’Guigmi, et, après entente avec le Gouverneur Général de +l’Afrique Equatoriale Française, prolongée jusqu’à Mao, le poste le plus +voisin de la Colonie congolaise. + +De par sa situation semi-désertique, ses obligations militaires de +protection contre les nomades sahariens, les prix de transport +considérables qui grèvent son administration, le Territoire Militaire du +Niger ne peut vivre et s’organiser avec les 1.200.000 francs environ que +lui rapportent ses taxes locales. Une subvention variable (elle est de +300.000 francs en 1911), allouée par le budget du Haut-Sénégal-Niger, +vient chaque année suppléer à l’insuffisance de ses ressources. Le +Gouverneur de la Colonie dirige et contrôle l’administration du +Territoire Militaire et y exerce son autorité par l’intermédiaire du +Colonel Commandant. + +Telle est dans son ensemble l’organisation qui permet, avec à peine 500 +officiers ou fonctionnaires français et une force armée d’environ 4.500 +noirs tout compris, troupes régulières, milices et gardes-cercles, de +faire régner l’ordre et la sécurité parmi 5.000.000 d’indigènes épars +sur un territoire qui, de la Falémé au Tchad, mesure plus de 2.800 +kilomètres et qui, du Nord au Sud, en y comprenant la zone saharienne +dont la police nous incombe, en a rarement moins de 1.300. Nous y +percevons, en additionnant les trois budgets qui fonctionnent dans la +Colonie, budget local, budget annexe du Territoire Militaire, budget +annexe du chemin de fer, près de 12 millions de revenus, sans parler des +recettes douanières qui appartiennent au budget général. + +Nous assurons, en dehors du maintien de l’ordre, condition nécessaire de +tout progrès, l’exécution des travaux utiles au développement économique +du pays, l’assistance médicale aux indigènes, la diffusion de +l’instruction parmi les populations primitives dont la tutelle nous est +confiée. + +On admettra, si l’on envisage l’étendue et la multiplicité de la tâche, +que nous n’abusons pas du fonctionnarisme ; encore serait-il possible +d’alléger sensiblement les effectifs employés au chef-lieu, si les +bureaux de Dakar et de Paris, conformant un peu plus leurs actes aux +beaux discours que l’on prononce périodiquement en France sur la +décentralisation, voulaient bien faire leur tutelle moins étroite et +exiger par suite un peu moins de papiers qui ne sont pas tous d’une +utilité évidente. Mon expérience de Gouverneur Colonial n’est pas très +vieille, mais elle me permet de constater que le nombre de rapports, de +pièces comptables et de documents de toutes natures à fournir au +Gouvernement Général ou au Ministère a triplé depuis moins de dix ans. +Si le développement rapide de nos jeunes colonies d’Afrique peut dans +une certaine mesure justifier partie de cet accroissement, il ne saurait +être invoqué pour la totalité. Il est à craindre même que cet excès de +sollicitude ne paralyse à la longue les progrès de nos possessions +africaines ; il a déjà pour résultat de retarder de une ou plusieurs +années la solution de nombre d’affaires, l’exécution de nombreux +travaux, sans que les avantages de ce contrôle inquiet apparaissent bien +clairement dans la plupart des cas. Mais ce n’est point ici la place +d’étudier les réformes à apporter à notre administration coloniale. + + * + * * + +La deuxième série de cette publication, consacrée à la situation +économique de la Colonie, démontrera, je l’espère, que l’héroïsme de nos +soldats, le labeur de nos fonctionnaires, l’effort de nos commerçants, +n’ont pas été prodigués à une œuvre vaine. + +Le Soudan Français n’est certes point un Eldorado, s’il est encore des +Eldorado de par le monde. Là comme ailleurs, si nous voulons récolter, +il faut cultiver notre jardin. Mais si, en bien des points de cette +vaste Colonie, la terre d’Afrique se montre hostile et ingrate, elle est +déjà assez féconde pour nous permettre d’augurer un florissant avenir. + +Le nombre et la diversité des produits exploitables, conséquence de +l’étendue du pays et de la variété de ses aspects, assurent à cette +prospérité des bases solides. Je dis « exploitables » et non +« exploités » ; jusqu’à ce jour, un seul, le caoutchouc, l’a été +sérieusement ; deux ou trois autres (arachides, laines, coton, richesses +minières, bétail) commencent à peine à l’être. Enfin nous avons le +Niger. + +La vallée du Niger Moyen est, de tous les pays d’Afrique que je connais, +celui dont l’avenir agricole me paraît le plus vaste et le plus certain. +Lorsqu’il y a une quinzaine d’années, au lendemain de la conquête de +Tombouctou, de jeunes officiers enthousiastes ont comparé le Niger au +Nil, beaucoup, dont j’étais, ont souri de ce qui leur paraissait une +exagération excusable mais tout de même un peu forte. Depuis j’ai vu et +je crois, ou du moins je comprends. + +La vallée du Niger Moyen, de Sansanding à Tombouctou, avec ses vastes +inondations périodiques, ses bras multiples, ses lacs formant +réservoirs, est sans doute aussi fertile et certainement beaucoup plus +étendue que le Delta du Nil. Seulement c’est un Nil tout neuf, auquel il +manque 3.000 ou 4.000 ans de civilisation antique sans parler des +travaux modernes. Qu’elle puisse devenir un des greniers du monde, c’est +probable. Mais ce grenier est à 1.800 kilomètres du port le plus proche +et il n’en peut pas sortir grand chose parce que les moyens de transport +sont coûteux et encore bien imparfaits. + +Cependant la civilisation moderne dispose de moyens mécaniques qui +manquaient au monde antique. Le chemin de fer de la Guinée est +aujourd’hui achevé, le Thiès-Kayes le sera dans peu d’années. Ce jour- +là, malgré l’élévation forcée des tarifs de nos railways africains, bien +des choses deviendront possibles qui ne le sont pas aujourd’hui. Il ne +faudra sans doute pas 3.000 ans à nos ingénieurs pour étudier les crues +du Niger, les canaliser, les diriger et leur faire donner leur maximum +de rendement utile. Mais les hommes ne manqueront-ils pas à cette +tâche ? Et par là j’entends les indigènes formant le gros de la troupe +industrielle et agricole dont nous fournirons les cadres, troupe +indispensable à la mise en valeur de toutes ces richesses latentes. Au +Soudan, sur les rives du fleuve surtout, la population est sans doute +moins clairsemée que dans la plupart des autres régions de l’Afrique +intertropicale ; mais combien insuffisante encore. Ce n’est pas +impunément que ces pays ont traversé des siècles de guerres intestines +et de barbarie. Et par là nous sommes ramenés à la question indigène qui +domine toutes les autres. Je l’écrivais déjà en 1902 : « On ne saurait +trop redire que, dans l’Afrique Occidentale Française, l’indigène est la +base de toute prospérité, le pivot de tout progrès. » + +Au Soudan règne la paix française ; les guerres intestines, les +pillages, les massacres ont définitivement cessé, mais l’œuvre +d’assistance est à peine ébauchée ; nous faisons déjà plus de 100.000 +vaccinations par an, mais c’est 500.000 que nous devons faire pour +lutter contre la variole. Et nous avons d’autres fléaux à combattre pour +conserver à nos races indigènes toute leur vitalité et toute leur +puissance d’accroissement. C’est là le devoir prescrit à l’heure +présente plus encore par notre intérêt que par l’humanité. Les +possibilités de richesses existent : plus nous aurons d’hommes pour les +mettre en valeur, plus nous serons riches, et mieux nous aurons +travaillé à la grandeur et à la force de la France. + +Koulouba, le 1er janvier 1911. + + CLOZEL. + + + + + DOCUMENTS ANNEXES + + +=I. — Arrêté du Lieutenant-Gouverneur fixant la répartition et les +attributions des différents bureaux et services du Gouvernement du Haut- +Sénégal-Niger.= + + + _Le Gouverneur des Colonies, lieutenant-gouverneur du Haut-Sénégal- + Niger, officier de la légion d’honneur,_ + +Vu le décret du 18 octobre 1904, portant réorganisation du Gouvernement +Général de l’Afrique occidentale française, + +Arrête : + +L’organisation des Services de Direction au Gouvernement du Haut- +Sénégal-Niger comprend sous l’autorité directe du Gouverneur : + +Le Cabinet du Gouverneur, + +Le Bureau Militaire, + +Le Bureau des Affaires Politiques (1er bureau), + +Le Bureau des Affaires économiques (2e bureau), + +Le Secrétariat Général du Gouvernement. + +Il existe en outre un Secrétariat particulier auprès du Gouverneur. + + + =Attributions des différents bureaux.= + + + _Cabinet_ + +Ouverture, enregistrement et répartition des dépêches et télégrammes +entre les différents bureaux du Gouvernement. + +Enregistrement au départ des dépêches à destination du Gouverneur +Général et du contrôle financier. + +Chiffre : établissement des chiffres, instructions relatives à leur +emploi. + +Chiffrage et déchiffrage des télégrammes officiels. + +Personnel, tenue des dossiers du personnel, nominations, mutations. + +Mise en route du personnel civil. + +Bibliothèque, souscriptions. + +Archives. Classement et conservation des originaux des actes du +Gouverneur Général et du Gouverneur de la Colonie. + +Classement et conservation de la correspondance avec le Gouverneur +Général et le Directeur du Contrôle financier. + +Délivrance des états de service des anciens fonctionnaires et agents. + +Légalisation des actes établis dans la Colonie. + +Conseil d’administration et Conseil du Contentieux. + +Journal officiel de la Colonie. + + + _Bureau militaire._ + +Administration du personnel hors cadres, désignations, mutations, mise +en route, relève. + +Transmissions des rapports d’opérations militaires. + +Justice militaire, conseils de guerre. + +Officiers de réserve et réservistes européens. + +Réservistes indigènes. + +Administration des brigades de garde indigène et de la milice. +Recrutement, habillement, armement, administration. + +Inspection des gardes. + +Recrutement et inspections des goums. + +Anciens tirailleurs et méharistes (masses, décorations, pensions). + +Service géographique, centralisation des rapports géographiques, cartes, +levers et itinéraires de la Colonie. + +Etablissement des cartes d’ensemble de la Colonie. + +Observations astronomiques. + +Observations pluviométriques, étiage du Sénégal et du Niger. + + + _Bureau des affaires politiques._ + +Affaires Politiques. + +Justice. + +Instruction publique. + +Postes et Télégraphes, circulaires et notifications relatives aux +modifications des services maritimes postaux, approvisionnements en +figurines, cartes, lettres et enveloppes. Communications avec le Bureau +de Berne. + +Missions, centralisation des documents politiques, ethnographiques, etc. +autres que les renseignements géographiques ou d’ordre économique et +financier. + +Assistance médicale indigène et services d’hygiène. + +Successions vacantes, administration de la curatelle aux successions et +biens vacants. Recherches dans l’intérêt des familles. + +Villages de refuge, secours aux indigents. + +Conventions écrites passées entre indigènes. + +Statistiques diverses autres que les statistiques douanières et celles +ressortissant aux affaires commerciales. + + + _Bureau des affaires économiques._ + +Affaires d’ordre économique et commercial. + +Affaires domaniales, application du régime foncier, concessions urbaines +et rurales. + +Mines, questions d’ordre administratif et contentieux. + +Législation commerciale. + +Colonisation, main-d’œuvre, crédit. + +Centralisation de tous les renseignements agricoles et de la +correspondance concernant le service de l’agriculture. + +Autrucheries, bergeries. + +Stations agronomiques et jardins d’essais, établissements hippiques, +missions agricoles et économiques diverses. + +Relations avec l’Office Colonial. Participation aux expositions. + +Etudes avec le Secrétaire Général des questions relatives : + +1o Aux patentes, taxe de colportage, oussourou, droits de marché et +taxes imposées au commerce, droits de bac, taxe des Decauville, etc. + +2o Aux tarifs du chemin de fer et de la navigation ; + +3o Aux poids et mesures, monnaies ; + +4o Aux relations avec les Chambres de commerce ; + +5o Aux questions douanières. + + + _Secrétariat Général._ + +Le Secrétariat Général comprend, sous l’autorité directe du Secrétaire +Général, deux bureaux : + +Bureau des finances ; + +Bureau du matériel. + + + =Attributions.= + + + _Bureau des finances._ + +Administration du budget local et du budget annexe du Territoire +Militaire du Niger. + +Centralisation de tous les renseignements et de la correspondance +concernant la préparation, l’exécution et le contrôle des deux budgets. + +Contrôle de l’administration du chemin de fer de Kayes au Niger ; +centralisation de tous les renseignements et de la correspondance +concernant ce service. + +Administration des fonds d’emprunt et du budget général. + +Centralisation de tous les renseignements et de la correspondance +concernant les travaux effectués sur les deux budgets. + +Contrôle financier des services d’exploitation ; + +Postes et Télégraphes ; + +Service de navigation du Niger ; + +Service de navigation sur le Sénégal ; + +Decauville de Kayes et Bamako ; + +Imprimerie. + +Centralisation des renseignements et de la correspondance concernant ces +services. + +Contrôle des régies financières, Douanes, Enregistrement ; questions +relatives à l’organisation et au fonctionnement du service du Trésor. + +Comptabilité des dépenses engagées, relations avec le Directeur du +contrôle financier. + + + _Bureau du matériel._ + +Réalisation des approvisionnements nécessaires aux différents services +et postes de la Colonie. + +Préparation des marchés et commandes, recettes des fournitures. + +Comptabilité-matières, questions générales de comptabilité-matières ; +préparation des instructions qui s’y rapportent, pour les différents +postes et services. + +Vérification et centralisation de la comptabilité des mouvements des +approvisionnements en magasin et de la comptabilité du matériel en +service. + +Examen des procès-verbaux de recensement, de prise de service, de +condamnation, de perte et tous autres documents produits à la charge ou +à la décharge des gestionnaires et des dépositaires comptables. + +Etablissement des comptes généraux du matériel. + +Mouvements du matériel, expédition et réexpédition entre les différents +postes et services, établissement des réquisitions, comptabilité du +matériel en cours de transport. + +Liquidation des dépenses de fournitures, de transports (chemin de fer, +navigation Niger et Sénégal), des cessions diverses et des baux. + +Toutes les commandes, projets de marchés doivent être revêtues du visa +du bureau des Finances (comptabilité des dépenses engagées). + +Le Secrétaire Général, en outre de la Direction des bureaux des Finances +et du Matériel, est chargé de la présentation au Conseil +d’Administration des affaires de la Colonie. Le chef du bureau des +affaires économiques doit étudier avec lui les questions de fiscalité et +de tarification intéressant le commerce de la Colonie. + +La correspondance afférente à ces questions préparée par le 2e Bureau +doit également porter le timbre du Secrétariat Général. + +Il peut être, par délégation du Gouverneur, chargé de l’ordonnancement +et de la signature des pièces comptables. + + + _Inspections et services divers._ + +A. — L’Inspecteur des écoles est le conseil technique du Gouverneur. Il +peut être consulté sur toutes les questions d’organisation du service de +l’Enseignement, il donne son avis sur les demandes et les rapports des +Commandants de Cercle qui lui sont transmis, et propose au Gouverneur +toutes mesures qu’il juge utiles pour le progrès de l’Enseignement dans +la Colonie. Il procède, sur l’ordre et d’après les instructions du +Gouverneur, à des inspections dans le but d’assurer le contrôle +permanent du Gouvernement sur le fonctionnement du service de +l’Enseignement dans la Colonie. + +B. — Le Chef du service de santé est le conseil technique du Gouverneur +en ce qui touche à l’organisation et au fonctionnement de l’assistance +médicale, du service des épidémies, de la vaccine, du laboratoire +bactériologique. + +C. — Le Chef du service de l’Agriculture est le conseil technique du +Gouverneur ; il peut être consulté sur toutes les questions +d’organisation du service de l’Agriculture. Il donne son avis sur les +demandes et les rapports des commandants de cercle qui lui sont transmis +et propose au Gouverneur toutes mesures qu’il juge utiles pour le +développement de l’agriculture dans la Colonie. Il procède, sur l’ordre +et d’après les instructions du Gouverneur, à des inspections des +stations agronomiques, jardins d’essais, bergeries, autrucheries, dans +le but d’assurer le contrôle permanent du Gouvernement sur le +fonctionnement du service de l’Agriculture dans la Colonie. + +D. — Un vétérinaire hors cadres est chargé, dans les mêmes conditions du +Service Zootechnique de la Colonie. + +E. — Le Chef du service des Travaux Publics est chargé : + +1o De l’étude et de la direction des travaux publics entrepris sur les +fonds du budget local. Il peut être appelé à étudier et diriger +l’exécution des travaux publics entrepris dans la Colonie sur des +ressources étrangères au budget local (budget général ou fonds +d’emprunt). + +2o Du service des Mines (questions d’ordre technique). Il est en même +temps le conseil technique du Gouverneur pour les différents services +d’exploitation de la Colonie (Chemin de fer, Navigation) et en ce qui +concerne particulièrement les approvisionnements et travaux. + +La correspondance et les rapports concernant les Inspections et Services +divers sont centralisés par les Bureaux du Gouvernement : + +Inspection des Ecoles et Service de Santé : au 1er Bureau. + +Service de l’Agriculture et Service Zootechnique : au 2e Bureau. + +Service des Travaux Publics : au Secrétariat Général. + + Bamako, le 19 juin 1908. + + Signé : CLOZEL. + + + =II. — Circulaire relative à l’étude des coutumes indigènes= + + +_Le Gouverneur des Colonies, Lieutenant-Gouverneur du Haut-Sénégal- +Niger, à MM. les Administrateurs et Commandants de Cercles du Haut- +Sénégal-Niger et à M. le Commandant du Territoire militaire du Niger._ + + + Messieurs, + +Le décret du 10 novembre 1903, portant réorganisation du Service de la +Justice dans les Colonies du Gouvernement général de l’Afrique +occidentale française, a eu pour but essentiel d’unifier +l’Administration de la Justice soumise autrefois à des régimes variant +avec les divisions administratives de notre grande possession ouest- +africaine et de garantir aux indigènes, sous notre contrôle et notre +direction, en tout ce qui n’est pas contraire à nos principes essentiels +d’humanité et de civilisation, le maintien de leurs coutumes, fondement +d’un droit privé approprié à leur mentalité et à leur état social. + +Dans ses instructions du 25 avril 1905, relatives à l’application de +l’article 75 de ce décret, qui synthétise en quelques lignes l’objectif +dominant du législateur, M. le Gouverneur général Roume s’exprime ainsi +qu’il suit : + +« J’appelle tout particulièrement votre attention sur les dispositions +de l’article 75 aux termes desquelles la Justice indigène appliquera en +toute matière les coutumes locales en tout ce qu’elles n’ont pas de +contraire aux principes de la civilisation française. + +« Les tribunaux indigènes auront à juger soit suivant les règles plus ou +moins modifiées par l’usage de la loi coranique, rite malékite, acceptée +en fait dans une grande partie de nos territoires, soit d’après les +traditions locales dans les régions qui n’ont point encore subi +l’influence musulmane. + +« Nous ne pouvons, en effet, imposer à nos sujets les dispositions de +notre droit français manifestement incompatibles avec leur état social. +Mais nous ne saurions davantage tolérer le maintien, à l’abri de notre +autorité, de certaines coutumes contraires à nos principes d’humanité et +au droit naturel. + +« Dans les matières civiles, les coutumes ne sont pas les mêmes dans +toute l’étendue de nos territoires. Variables suivant les régions, il +arrive même qu’au sein de groupements indigènes, unis cependant par une +communauté d’origine ou de langage, les coutumes changent de village à +village. Il y aura donc lieu de veiller à ce que, à l’abri de cette trop +grande diversité, quelquefois difficile à contrôler, les tribunaux +indigènes ne se livrent point à l’arbitraire. + +« Notre ferme intention de respecter les coutumes ne saurait nous créer +l’obligation de les soustraire à l’action du progrès, d’empêcher leur +régularisation ou leur amélioration. Avec le concours des tribunaux +indigènes eux-mêmes, il sera possible d’amener peu à peu une +classification rationnelle, une généralisation des usages compatible +avec la condition sociale des habitants et de rendre ces usages de plus +en plus conformes, non point à nos doctrines juridiques métropolitaines +qui peuvent être opposées, mais aux principes fondamentaux du droit +naturel, source première de toutes les législations. + +« Vous devrez donc, dans l’exercice de vos attributions judiciaires, +étudier avec la plus grande attention les cas d’application des coutumes +indigènes. + +« Dans ce but, vous comparerez entre eux les usages divers qui, pour +varier au premier coup d’œil dans leurs détails, n’en doivent pas moins +présenter à l’examen réfléchi des points communs permettant de +déterminer un caractère général. + +« Vous vous attacherez, par conséquent, à les grouper méthodiquement, à +les formuler avec précision, à leur donner la clarté qui leur manque +trop souvent. Ces travaux serviront plus tard à la rédaction d’un +coutumier général qui deviendra la règle des tribunaux indigènes pour +les matières civiles. + +« Un questionnaire détaillé vous sera ultérieurement adressé pour +faciliter le classement méthodique et rationnel de vos observations. » + +Vous avez eu tout le temps nécessaire, durant les cinq années qui se +sont écoulées depuis l’envoi de ces instructions, de vous familiariser +avec les dispositions les plus communes des divers droits coutumiers +dont l’application était soumise à votre contrôle, d’en noter les +particularités propres à chaque groupement ethnique et de faire toutes +remarques utiles de nature à vous faciliter le travail de classification +et de coordination qui vous était demandé. + +Le moment me paraît venu de profiter des connaissances que vous avez pu +ainsi acquérir et de l’expérience des questions indigènes que la +majorité d’entre vous possède, pour réaliser l’œuvre de codification +projetée par M. le Gouverneur général Roume et dont l’intérêt capital, +tant au point de vue de la tâche des magistrats trop souvent +inexpérimentés ou dépendants de certaines influences locales, que des +garanties qui en résulteront pour les justiciables, ne saurait vous +échapper. + +En vue de mener à bien une œuvre aussi complexe que délicate, j’ai +décidé d’en confier la réalisation à une commission qui sera chargée de +centraliser vos travaux, de les coordonner et par comparaison, +rapprochement ou adaptation, d’élaborer pour chaque groupe indigène de +la Colonie le coutumier qui devra lui être applicable. + +Cette commission, dont je désignerai ultérieurement les membres, se +réunira aussitôt après la réception des rapports que vous aurez à +établir en vous conformant aux indications tracées par le questionnaire +que je joins à cette circulaire. + +Ce questionnaire qui comprend deux parties : _I. Droit civil._ — _II. +Droit criminel_, vous indique les sujets essentiels que vous devrez vous +attacher à exposer et au besoin à élucider. + +Mais votre contribution à l’œuvre dont je poursuis l’accomplissement +n’est pas nécessairement limitée au développement des questions soumises +à votre examen attentif. Si, au point de vue spécial qui va occuper +votre activité, vous avez, en dehors des points précisés par le canevas +ci-joint, des communications intéressantes à me faire sur les +institutions et usages particuliers des indigènes habitant vos cercles +respectifs, je les accueillerai volontiers. + +Je n’ai pas besoin de vous dire, Messieurs, que je compte entièrement +sur le zèle et le dévouement qui vous sont habituels pour mener à bien +l’œuvre entreprise, dont la réussite ne peut dépendre que du soin et de +l’exactitude que vous aurez apportés dans vos travaux. + +J’ajoute, pour terminer, que je désire que vos rapports me parviennent +avant le 1er juin prochain et que je ne manquerai pas, lors de +l’établissement périodique des propositions pour l’avancement et autres +récompenses, de me souvenir de ceux d’entre vous qui se seront le plus +particulièrement distingués dans l’œuvre de progrès et d’amélioration +sociale à laquelle je vous convie. + + Bamako, le 12 janvier 1909. + + CLOZEL. + + * * * * * + + + QUESTIONNAIRE + + + PREMIÈRE PARTIE + + =DROIT CIVIL= + + + SECTION I. — DE LA FAMILLE + +_Organisation de la famille._ — Cette organisation est-elle basée sur +les principes admis par les peuples civilisés ? Définition de la +parenté : s’établit-elle par tige paternelle, par tige maternelle ou par +les deux ? De l’alliance. Des degrés de parenté et d’alliance au point +de vue de leurs effets, notamment en ce qui concerne : 1o les droits de +tutelle et en particulier les apports d’oncle à neveu ; 2o les +empêchements au mariage. + +Note sur l’organisation de la tribu et sur ses rapports avec +l’institution analogue qu’on remarque, à l’origine des civilisations +(genos, gens, clan, horde, etc.). Eléments constitutifs de la tribu. +Droits et devoirs de ses membres. Organisation politique et +administrative des groupes indigènes avant notre occupation. Etat +actuel. Evolution en cours. Modifications à apporter. + + + SECTION II. — DU MARIAGE + +_Monogamie ou polygamie ?_ — La polygamie a-t-elle le caractère légal +qu’elle présente chez certains primitifs ? Conséquences de la polygamie +relativement à la condition de la femme. Des fiançailles ou promesses de +mariage : sont-elles réglementées et sanctionnées ? Conditions requises +chez l’homme et la femme pour pouvoir contracter. La polyandrie existe- +t-elle ? + +_Mariage._ — La distinction, établie par l’ensemble des législations +positives, entre les empêchements absolus et les empêchements relatifs, +se remarque-t-elle dans la coutume indigène ? Quid des empêchements +résultant des différences de tribu entre conjoints ? A quelle catégorie +de nullités se rattachent l’impuberté et le défaut de consentement de +l’un des époux ? Enumérer les divers cas d’empêchements absolus ou +relatifs. + +_Mode d’obtention de la femme._ — Le mariage a-t-il lieu par achat ou +par enlèvement ? Dans quelles conditions ? Est-ce l’homme ou la femme +qui apporte la dot ? Quel en est le montant ? Formalités de la +célébration du mariage. Les présents donnent-ils lieu à une +réglementation spéciale ? Qui prononce les unions ? Des droits et +obligations nés du mariage : dettes alimentaires, devoirs de fidélité, +secours et assistance. L’adultère de l’homme ou de la femme entraîne-t- +il, en règle générale, la rupture de l’union ou se résout-il par une +peine pécuniaire ? La pénalité infligée à l’adultère est-elle uniforme +ou varie-t-elle suivant la condition des époux et du complice ? Dans le +cas de peine pécuniaire, qui verse l’amende, qui l’inflige et quel en +est le montant ? Des devoirs particuliers à chaque époux. + +_De la dissolution du mariage._ — Divorce, ses causes et ses effets. +Juridiction qui le prononce. Quid du divorce par consentement mutuel ? +Restitution de la dot et des présents. A qui sont confiés les enfants ? + + + SECTION III. — DE LA FILIATION + +_Des diverses sortes de filiation._ — La coutume indigène consacre-t- +elle la distinction de notre droit civil entre la filiation légitime, +naturelle simple, adultérine et incestueuse ? Des effets du lien de +parenté, en ce qui regarde les droits et devoirs : 1o du père, 2o de la +mère, 3o des enfants. Des droits de garde, de surveillance ou de +correction. Le père ou la mère peut-il donner ses enfants en gage, en +faire des captifs temporaires ? Dans quelles conditions et jusqu’à quel +âge ? Déchéance de la puissance paternelle : ses causes et ses effets. + +_Existe-t-il une parenté artificielle ?_ — De l’adoption : ses +conditions, ses formes et ses conséquences. + + + SECTION IV. — DE LA TUTELLE, DE L’ÉMANCIPATION ET DE L’INTERDICTION + +La législation française distingue quatre sortes de tutelle : 1o la +tutelle des survivants des père et mère ; 2o la tutelle testamentaire, +conférée par le dernier mourant des père et mère ; 3o la tutelle des +ascendants attribuée à celui le plus proche ; 4o la tutelle dative +déférée par le conseil de famille. Ces divers modes se retrouvent-ils +dans la coutume indigène ? Des attributions du tuteur quant à la +personne et quant aux biens de l’enfant. De la responsabilité civile du +tuteur. + +De l’émancipation et de l’interdiction étudiées dans leurs causes et +leurs résultats. + + + SECTION V. — DE LA PROPRIÉTÉ + +_Théorie générale de la propriété chez les indigènes._ — De l’origine du +droit de propriété. La propriété est-elle collective ou privée, ou, à la +fois, collective et privée selon la nature des biens ? Est-elle domaine +éminent du chef, du souverain ? Y a-t-il une distinction entre les biens +mobiliers et les biens immobiliers ? Le droit de propriété comporte-t-il +les facultés d’user de la chose, d’en disposer, comme il les confère +dans l’ancienne Rome et dans les législations actuelles ? + +_Des servitudes personnelles ou droits d’usufruit, d’usage et +d’habitation._ — Comment et sur quels biens l’usufruit peut-il être +établi ? Des droits et obligations de l’usufruitier et du nu- +propriétaire. Comment l’usufruit prend fin ? De l’usage et de +l’habitation : droits et devoirs de l’usager. + +_Des servitudes réelles ou services fonciers._ — Comment elles +s’établissent, droits qu’elles donnent, causes d’extinction. + +_Note sur le domaine public._ — Quelles sont les conceptions des +indigènes à cet égard ? Existe-t-il, chez eux, des biens appartenant en +commun au village, à la tribu ou à des groupements plus importants ? Ces +biens peuvent-ils être aliénés ? Par qui et dans quelle forme ? Des +diverses dépendances du domaine public. + + + SECTION VI. — DES SUCCESSIONS, DONATIONS ET TESTAMENTS + +_De l’ouverture des successions et de la saisine ou investiture des +biens héréditaires au profit de l’héritier._ — Des qualités requises +pour succéder. Des divers ordres de succession. Qui hérite ? Sont-ce les +enfants du défunt, ses ascendants ou ses frères et sœurs utérins ? Les +femmes héritent-elles et, si oui, dans quelles conditions ? Quid des +neveux du défunt ? Quid du conjoint ? Des droits de la collectivité, +village ou tribu, sur les biens du défunt. Formes de l’acceptation et de +la répudiation des successions. Conséquences de l’acceptation, notamment +au point de vue des dettes. Conséquences de la renonciation. Du partage +des successions. Des rapports : l’héritier peut-il cumuler sa part +héréditaire avec le montant des donations reçues du _de cujus_ ? + +Note détaillée sur les us et coutumes qui touchent aux cérémonies +accompagnant les décès (tams-tams, libations, inhumations, sacrifices, +etc.) et sur l’époque où se produit la liquidation des successions. Du +deuil. + +_Des donations entre-vifs et des testaments._ — Capacité de disposer ou +de recevoir par donation ou par testament. La matière de la quotité +disponible est-elle réglementée ? Formes et effets de la donation entre- +vifs. Est-elle révocable ? Des règles de forme des testaments. Legs +universel, legs à titre universel et legs particuliers. Des exécuteurs +testamentaires. De la révocation et de la caducité des testaments. + + + SECTION VII. — DES CONTRATS + +_Quels sont ceux usités dans le pays ?_ — Comment naissent les +contrats ? Sont-ils l’objet de formes solennelles spéciales ? Causes +essentielles à leur validité. De l’effet des obligations. Comment elles +s’éteignent. Modes de preuves. + +_De la vente, de l’échange et du louage._ — Nature et forme de la vente. +Qui peut acheter ou vendre ? Quelles choses peuvent être vendues ? Des +obligations du vendeur : délivrance et garantie. Des obligations de +l’acheteur. + +La forme habituelle des transactions n’est-elle pas l’échange ? L’usage +de la monnaie, intermédiaire des échanges, est-il connu ? Quelle est la +monnaie usitée ? + +La coutume indigène admet-elle le louage des personnes comme celui des +choses ? L’esclavage volontaire et l’esclavage pour dettes existent-ils +encore ? Moyens d’assurer progressivement l’abandon de cette coutume ? +Domestiques et diverses catégories de salariés. + +Des baux et, en particulier, du bail à cheptel. + +Du contrat de prêt : du commodat ou prêt à usage, du prêt de +consommation ou simple prêt. Obligations respectives : 1o du commodant +et du commodataire ; 2o du prêteur et de l’emprunteur. Les indigènes +pratiquent ils le prêt à intérêt ? Si oui, quel en est le taux +habituel ? Du contrat de mandat : sa nature et sa forme. Obligations du +mandant. Obligations du mandataire. Comment finit le mandat. + +Du dépôt et des objets livrés en garanties de dettes. Règles générales +et particulières régissant la matière. + +Sanction des obligations. La contrainte par corps est-elle en usage ? +Quelles en sont la durée minima et la durée maxima ? + + + SECTION VIII. — DE LA PRESCRIPTION + +Connaît-on la prescription ? Quelle en est la durée ? + + * * * * * + + + DEUXIÈME PARTIE + + =DROIT CRIMINEL= + + + SECTION I. — DE L’INFRACTION + +_Les indigènes font-ils un classement des infractions ?_ — Admettent-ils +des catégories analogues à celles des crimes, délits et contraventions ? +Règles présidant aux distinctions qu’ils établissent. + +_Eléments constitutifs de l’infraction._ — La tentative est-elle punie +comme le délit consommé ? De la responsabilité civile et criminelle : 1o +des parents du délinquant ; 2o de son village ou de sa tribu. Le +principe de l’irresponsabilité pénale est il en vigueur devant les +juridictions répressives ? Quels sont les cas d’irresponsabilité et +quels en sont les effets au point de vue de l’application de la +coutume ? Quid des faits justificatifs, tels que la légitime défense ? + +Des principaux actes tombant sous l’application de la loi pénale. + + + SECTION II. — DES PEINES + +_Notions générales sur les peines._ — Est-ce sur l’idée du châtiment ou +sur celle du dédommagement qu’elles sont fondées ? Du rachat de +l’infraction commise ou système germanique des compositions pécuniaires. +Principales peines appliquées : corporelles, privatives de la liberté, +pécuniaires. Peines principales et peines accessoires. De l’application +des peines : la coutume traite-t-elle de la matière des circonstances +aggravantes et des circonstances atténuantes ? Le principe de la +substitution des peines, de l’emprisonnement à la peine de mort ou de +l’amende à l’emprisonnement, par exemple, est-il admis ? De la +complicité : ses éléments constitutifs et les peines qu’elle provoque. +De la pluralité d’infractions : en ce cas, est-ce le cumul ou le non +cumul des peines qui est la règle ? L’état de récidive donne-t-il sujet +à l’application de peines ou de mesures spéciales ? + + + SECTION III. — RÉFORMES + +Y a-t-il lieu de modifier certaines pénalités ? Faut-il introduire dans +la coutume certaines infractions prévues par notre Code pénal ? + + + =III. — Circulaire relative à la mise à jour des monographies des + cercles.= + + +_Le Gouverneur des Colonies, Lieutenant-Gouverneur du Haut-Sénégal- +Niger, à Messieurs les Administrateurs et Commandants de Cercles du +Haut-Sénégal-Niger et à Monsieur le Commandant du Territoire militaire +du Niger._ + + + Messieurs, + +Les monographies des cercles du Haut-Sénégal-Niger qui ont été établies +au commencement de l’année 1904, sur l’ordre et d’après un plan tracé +par M. le Gouverneur général _p. i._ Merlin, constituent encore à +l’heure actuelle, et malgré les imperfections ou les lacunes de +certaines d’entre elles, le recueil méthodique le plus complet que nous +possédions des notions acquises à l’époque sur l’histoire, la +géographie, l’ethnographie et la valeur économique de notre Colonie. + +Mais, depuis cinq ans, les études et travaux entrepris par quelques-uns +d’entre vous, les investigations auxquelles se sont livrés certains +officiers ou fonctionnaires chargés de mission, les recensements de plus +en plus minutieux qui ont pu être effectués dans les cercles, ont +singulièrement élargi le domaine de nos connaissances sur l’évolution +historique des populations placées sous notre tutelle et notamment sur +l’origine, la formation politique, la distribution géographique et +l’importance des groupements ethniques qui constituent l’ensemble de ces +populations. + +D’autre part, l’achèvement en 1905 du Chemin de fer de Kayes au Niger a +eu pour effet d’accroître considérablement la richesse économique et les +forces productives d’une grande partie des territoires de la Colonie qui +jusque-là étaient restés improductifs. + +Il convient donc, afin de ne pas perdre le fruit du précieux labeur +fourni en 1904 et de conserver une documentation complète et précise, au +courant de tous les progrès accomplis dans l’œuvre de civilisation que +nous poursuivons dans ces pays, de reprendre les travaux de vos +prédécesseurs et de les compléter pour chacun de vos cercles respectifs +par l’addition des renseignements de toute nature recueillis et +l’enregistrement des faits nouveaux qui se sont produits pendant les +cinq dernières années. + +La présente circulaire a pour but de vous inviter à cette tâche dont +l’intérêt et l’utilité pratique ne peuvent vous échapper. + +Afin de faciliter votre travail et de donner aux rapports que vous aurez +à établir et à m’adresser avant le 1er août prochain, le caractère +d’uniformité qui leur est indispensable pour en rendre la lecture et la +coordination plus aisées, j’ai fait dresser le canevas ci-joint qui +reproduit dans ses dispositions essentielles le programme adopté +primitivement pour l’établissement des premières monographies, tout en +laissant de côté un certain nombre de questions ayant perdu leur raison +d’être ou ne présentant plus qu’un intérêt relatif au point de vue +particulier qui nous occupe. + +Je crois n’avoir aucune recommandation spéciale à vous faire touchant +les matières qui doivent solliciter plus particulièrement votre +attention et comporter des développements plus ou moins longs suivant +l’importance qu’elles ont dans votre cercle. Il vous appartient de +traiter chacune d’elles suivant l’intérêt qu’elle présente au point de +vue local. + +Je sais que je puis compter sur tout votre dévouement et je ne doute pas +que vous n’ayez à cœur d’apporter tous vos soins à l’établissement et à +la rédaction du travail que je vous confie. + +Je ne manquerai pas, d’ailleurs, de tenir compte à ceux d’entre vous qui +se seront particulièrement fait remarquer par la façon dont ils se +seront acquittés de leur tâche. + + Bamako, le 15 janvier 1909. + + CLOZEL. + + * * * * * + + + QUESTIONS A TRAITER + + + PREMIÈRE SECTION + +_Formation historique et ethnique des provinces qui constituent le +cercle._ — Nomenclature des groupes ; leur origine ; leurs rapports ou +leurs affinités avec les autres groupes de la Colonie. + + + DEUXIÈME SECTION + +Organisation politique, administrative et judiciaire indigène qui a +précédé l’exercice de notre autorité. + + + TROISIÈME SECTION + +_Renseignements géographiques._ — Notes succintes sur les nouvelles +constatations ou remarques qui auraient pu être faites depuis 1904 +concernant le climat, la nature du sol, la végétation (notamment les +essences utiles) et la faune terrestre, aérienne ou aquatique. + + + QUATRIÈME SECTION + +_Renseignements économiques :_ + +_a_) Principales cultures d’exportation (arachides, coton, indigo, riz, +caoutchouc, sisal et autres textiles, etc.). + +_b_) Principales cultures indigènes ; leur avenir économique. + +_c_) Pâturages. Leur nature, leur superficie. + +_d_) Elevage du bétail d’alimentation. Nature des troupeaux, leur +nombre, valeur des laines et peaux. Leur production, leur avenir +économique. + +_e_) Elevage des bêtes de somme, chevaux, ânes, chameaux, bœufs +porteurs ; principaux centres d’élevage. + +_f_) Carrières, mines, salines en exploitation. + +_g_) Industries indigènes. Progrès accomplis depuis 1904. + +_h_) Exploitations agricoles. Leur nombre, leur importance. Jardins +d’essais et pépinières, etc. + + + CINQUIÈME SECTION + +_Main-d’œuvre._ — Son importance et sa nature. Taux des salaires. + + + SIXIÈME SECTION + +_Commerce._ — Indications générales sur la nature et l’importance du +commerce. Chiffres globaux du mouvement commercial pendant les cinq +dernières années. Principaux marchés. Principales maisons de commerce. +Nature de leurs transactions. Colporteurs. Nature de leur trafic. Moyens +de transport. Caravaniers maures ou autres. + + + SEPTIÈME SECTION + +_Religion._ — Progrès de l’islamisme et des sectes religieuses. +Marabouts principaux. Etablissements religieux : leur nombre, leur +importance. + + + HUITIÈME SECTION + +_Langues._ — Dialectes parlés. Nombre d’individus parlant chaque +dialecte. + + + NEUVIÈME SECTION + +_Instruction publique._ — Ecoles publiques laïques ; écoles +confessionnelles ; écoles coraniques. Leur nombre, leur importance, leur +fonctionnement ; population scolaire. + + + DOCUMENTS A JOINDRE + +1o Carte au 1/200.000e indiquant les divisions du cercle par provinces +ou cantons et par races (indiquer chaque race au moyen d’une combinaison +de hachures séparées par de larges intervalles de manière à conserver à +la carte toute sa clarté). Chef-lieu du cercle. Résidences. Principaux +centres et marchés indigènes. Lignes et bureaux télégraphiques. +Principales routes avec un tableau annexe pour leurs étapes ; + +2o Un état numérique des villages groupés par province ou par canton +avec les noms des chefs de province ou de canton ; chiffre global de la +population de chaque village ; + +3o Un état numérique de la population par province ou canton classée par +race et religion ; + +4o Un état numérique des troupeaux par catégorie de bétail ; + +5o Un état numérique des animaux de transport ou de trait. + + * * * * * + + + + + HAUT-SÉNÉGAL-NIGER + (_Soudan Français_) + + * * * * * + + PREMIÈRE SÉRIE + + * * * * * + + TOME 1 + + _Les Pays — Les Peuples — Les Langues_ + + PAR + MAURICE DELAFOSSE + Administrateur de 1re classe des Colonies + + + + + AVANT-PROPOS + + +Le travail dont m’avait chargé M. le Gouverneur Clozel et qui a fourni +la matière du présent volume et du suivant n’a trait qu’à la partie de +la colonie du Haut-Sénégal-Niger administrée directement par le +Gouverneur, c’est-à-dire que je ne me suis pas occupé de la zone +comprise entre le Bas-Niger et le lac Tchad, laquelle zone constitue +actuellement le Territoire Militaire du Niger et forme l’objet de la +troisième série de cette publication, rédigée par M. Brévié. + +J’ai divisé l’ouvrage en cinq parties. + +La première — _le pays_ — est une étude succincte de la géographie du +Haut-Sénégal-Niger ; je n’ai pas cru devoir me livrer à des +considérations de longue étendue sur un sujet qui sort de ma compétence +particulière et qui, d’ailleurs, va être traité de façon remarquable par +M. l’administrateur-adjoint Henry Hubert dans un livre reproduisant les +résultats de sa grande mission géologique. + +La deuxième partie — _les peuples_ — renferme la nomenclature, la +classification et la répartition des divers groupements ethniques qui +composent la population indigène de la colonie, avec un coup d’œil sur +les origines et la formation probables de chacun d’eux et une +description de ses caractères ethnographiques les plus saillants. + +La troisième partie — _les langues_ — est une tentative de +classification des nombreux idiomes parlés au Soudan Français, doublée +d’un aperçu rapide de la physionomie propre à chaque famille de langues +et d’une indication des principales publications relatives à ces +langues. + +La quatrième partie — _l’histoire_ — est un essai de reconstitution de +la vie des Etats indigènes qui se sont succédé ou ont coexisté depuis +les temps les plus reculés jusqu’à la période contemporaine, essai basé +à la fois sur les quelques documents écrits que nous ont légués les +auteurs arabes et les voyageurs européens et sur les traditions orales +recueillies de nos jours dans les différents cercles. J’y ai ajouté une +sorte de tableau des explorations qui nous ont fait connaître les pays +du Haut-Sénégal-Niger, une esquisse de l’occupation française depuis ses +débuts jusqu’à l’époque actuelle et enfin un résumé synthétique groupant +les principaux faits par ordre chronologique. + +La cinquième partie — _les civilisations_ — se compose d’une étude des +coutumes constituant en quelque sorte le code civil indigène ; de +l’organisation sociale et politique qui a précédé notre occupation du +pays et a survécu, dans ses bases fondamentales, à cette occupation ; de +l’organisation judiciaire indigène, telle qu’elle existait avant le +décret de 1903 et telle qu’elle fonctionne depuis l’application de ce +décret ; enfin des religions diverses que professent actuellement nos +sujets indigènes et parmi lesquelles l’islamisme, bien que la mieux +connue, est loin d’être la plus répandue. + +Pour traiter ces différentes matières, j’ai tout naturellement utilisé +les monographies des cercles et les coutumiers établis en 1909 +conformément aux instructions de M. le Gouverneur Clozel, en groupant +les indications qu’ils renferment et les coordonnant de façon méthodique +et, au besoin, en les rectifiant. + +Mais je n’ai pas cru pouvoir borner ma documentation à ces travaux : +quelque excellents que soient certains d’entre eux, quelque richesse +d’information que la plupart renferment, ils ne m’ont pas semblé +constituer à eux seuls une base suffisamment solide, principalement en +ce qui concerne l’histoire des temps passés. Aussi ai-je eu recours à un +certain nombre d’ouvrages, dont le dépouillement m’a permis plus d’une +fois de compléter ou de préciser des points seulement effleurés dans les +notices des commandants de cercle. Là aussi, j’ai cru ne pas devoir me +borner à une simple compilation : je me suis permis de faire œuvre de +critique, de rejeter certaines affirmations hasardées un peu à la +légère, d’en interpréter d’autres à la lumière d’une méthode nouvelle, +de comparer les documents écrits avec les traditions orales et de tirer +de cette comparaison tout le bénéfice qu’on peut en attendre. + + DELAFOSSE Planche II + +[Illustration : FIG. 2. — M. le Général ARCHINARD.] + +[Illustration : FIG. 3. — M. le Général de TRENTINIAN.] + +[Illustration : FIG. 4. — M. le Gouverneur Général PONTY.] + +Les relations historiques et géographiques des Arabes, notamment celles +des auteurs réputés à bon droit les plus consciencieux, tels que Ibn +Haoukal, Bekri, Ibn Saïd, Ibn Batouta, Ibn Khaldoun, Yakout, sans +oublier Sa’di et son _Tarikh-es-Soudân_, m’ont été du plus grand +secours. A vrai dire, leurs ouvrages avaient été mis déjà plus d’une +fois à contribution en ce qui concerne l’histoire du Soudan, et il +semblerait de prime abord que, après les commentaires qu’en ont donnés +Ralfs, Barth, Basset, Binger et tant d’autres, il n’y eût plus beaucoup +d’inédit à glaner dans cette source d’informations. Cependant j’ai cru +m’apercevoir que, malgré la valeur incontestable des traductions que +nous possédons de la plupart de ces auteurs, il y avait un intérêt +majeur à ne pas s’en tenir uniquement à ces traductions et à recourir au +texte arabe lui-même, en particulier lorsqu’il s’agit de lire ou +d’identifier des noms de personnes ou de lieux étrangers à la langue et +au pays arabes : les meilleurs traducteurs, peu familiarisés avec les +langues et la géographie du Soudan et mal aidés par le système de +transcription, souvent défectueux, des auteurs arabes, ont défiguré +beaucoup de noms propres qu’il n’est en général possible de lire +correctement qu’en ayant recours au texte original. De plus, quelques- +uns de ces ouvrages relatifs à l’Afrique du Nord et, incidemment, au +Soudan, n’ont encore été traduits dans aucune langue européenne, +notamment le précieux dictionnaire géographique de Yakout, et, pour +ceux-là, force m’a bien été de m’en tenir au texte arabe et de traduire +moi-même les passages à utiliser. + +Enfin, il m’a paru nécessaire de tenir compte dans une certaine mesure, +surtout en ce qui concerne l’ethnographie, la sociologie et la +linguistique, de mes travaux personnels antérieurs et des notes et de +l’expérience que j’ai été à même d’accumuler durant mes seize années de +séjour en Afrique Occidentale, dont neuf ans passés dans la région +soudanaise. J’ai cru devoir aussi faire état de renseignements qui m’ont +été fournis gracieusement par des savants, des missionnaires, des +officiers et des fonctionnaires tels que MM. Chudeau, Brun, Gaden, +Figaret, Marc, Vidal, Henry Hubert, etc., auxquels leur compétence +spéciale ou leurs études personnelles ont permis de me documenter de +façon très précieuse sur quelques points de détail. + +Malgré tout, mon rôle dans la rédaction du présent volume a été surtout +un rôle de compilateur, d’ordonnateur et de critique, et je tiens à +laisser à tous les auteurs anciens et modernes, défunts et vivants, que +j’ai mis à contribution, le mérite de leurs travaux. + +La _bibliographie_ qu’on trouvera à la suite de la cinquième partie +mentionne d’ailleurs, — non pas la liste de tous les livres, mémoires et +brochures relatifs au Soudan Français, car cette simple liste ferait +presque un volume à elle seule, — mais le titre, le nom de l’auteur et +les date et lieu de publication de chacun des ouvrages et documents que +j’ai utilisés ou simplement consultés, ainsi que toutes les monographies +et tous les coutumiers que M. le Gouverneur du Haut-Sénégal-Niger a mis +à ma disposition. + +L’ouvrage se termine par un _index_ alphabétique des noms propres cités +dans le texte et des sujets traités, avec renvoi aux pages à consulter. + +Pour faciliter la lecture de certains chapitres, je les ai accompagnés +de cartes hors texte et de croquis établis chacun spécialement en vue +des matières traitées dans le chapitre. Ces cartes et croquis ont été +exécutés, sur mes indications, par M. Meunier, cartographe du Ministère +des Colonies, lequel est également l’auteur de la carte d’ensemble +placée à la fin du volume ; parmi les documents récents qui ont servi à +l’établissement de cette carte d’ensemble, je dois signaler les cartes +fournies en 1909 par les commandants de cercle en même temps que les +monographies de leurs circonscriptions respectives. + + Paris, le 1er janvier 1911, + M. DELAFOSSE, + Administrateur des Colonies. + + + + + PREMIÈRE PARTIE + + _Le Pays_ + + + CHAPITRE PREMIER[1] + + =Limites= + + +=Etendue et population.= — La colonie du Haut-Sénégal-Niger, Territoire +Militaire compris, a comme limites politiques et administratives : au +Nord, les territoires sahariens relevant du Gouvernement Général de +l’Algérie ; à l’Est, le Territoire du Tchad, faisant partie du +Gouvernement Général de l’Afrique Equatoriale Française ; au Sud, et de +l’Est à l’Ouest, la colonie anglaise de la Northern Nigeria, la colonie +française du Dahomey, la colonie allemande du Togo, la colonie anglaise +de la Gold Coast, les colonies françaises de la Côte d’Ivoire et de la +Guinée ; à l’Ouest les colonie et territoire français du Sénégal et de +la Mauritanie. + +L’ensemble représente une superficie approximative de 3 millions de +kilomètres carrés, peuplée de 5.600.000 habitants environ. + +Mais une portion notable de cette superficie, environ 1.200.000 +kilomètres carrés, se compose des terrains en partie arides et +désertiques qui forment le Territoire Militaire du Niger, peuplé de +800.000 habitants. + +Le territoire civil de la colonie, ou Haut-Sénégal-Niger proprement dit, +a donc une superficie de 1.800.000 kilomètres carrés environ, soit plus +du triple de la superficie de la France, et compte à peu près 4.800.000 +habitants, c’est-à-dire une moyenne de 2 habitants et demi (exactement +2,66) par kilomètre carré. + +Ainsi réduite à la partie qui, seule, fait l’objet du présent volume, la +colonie du Haut-Sénégal-Niger correspond à peu près à l’ensemble des +territoires que, par suite d’une longue habitude, on appelle encore +communément _le Soudan Français_. + +Ses limites géographiques restent imprécises du côté du Nord-Ouest, du +Nord et du Nord-Est, en raison de la nature désertique de ces régions et +de la vie plus ou moins nomade que mènent leurs habitants ; on peut +toutefois assigner à ses marches sahariennes, comme confins extrêmes, +les points de Tichit au Nord-Ouest, de Taodéni au Nord et de Tessalit +(en face et à hauteur de Timiaouine) au Nord-Est : par le premier de ces +points, le Haut-Sénégal-Niger touche à la zone d’influence de la +Mauritanie, par le second à la zone de pénétration algérienne et par le +troisième à la zone d’action saharienne du Territoire Militaire du +Niger. Mais en réalité la zone d’administration directe de la colonie ne +dépasse guère à l’Ouest le 17° parallèle de latitude nord, soit +approximativement la ligne Kiffa-Oualata, tandis qu’à l’Est elle s’étend +un peu au Nord du 19° parallèle, soit à la ligne Araouâne-Bou-Djebiha. +Au Nord de cette ligne brisée Kiffa-Oualata-Araouâne-Bou-Djebiha, nous +exerçons surtout un rôle de police et de surveillance et nous ne +possédons pas de postes fixes ni d’établissements permanents. + + +=Limite avec la Mauritanie.= — La limite entre le Haut-Sénégal-Niger et +la Mauritanie, prise à hauteur de Tichit, est formée d’abord par +l’extrême pointe que pousse, entre Tichit et Tidjikja, la région +sablonneuse du Djouf, puis par une ligne suivant à peu près le bord +oriental des hauteurs qui encerclent le plateau du Tagant, pour +contourner ensuite vers l’Ouest la partie méridionale de ces hauteurs +jusqu’aux monts Assaba, point de départ de la vallée du Gorgol-Noir. + +De ce point, la limite, tournant assez brusquement vers le Sud-Est, va +rejoindre vers Fété-Dioullé, au Sud-Ouest de Kiffa, la vallée connue +sous les noms de Tartafout, Bakhambora et Karakoro, et la suit depuis +Fété-Dioullé jusqu’à son confluent avec le Sénégal, près et en amont du +village de Kabou, entre Ambidédi et Bakel. + +La limite avec la Mauritanie est ensuite constituée par le Sénégal lui- +même, depuis l’embouchure du Karakoro jusqu’à celle de la Falémé ; à +partir de ce dernier point, le Sénégal abandonne complètement le Haut- +Sénégal-Niger pour donner sa rive droite à la Mauritanie et sa rive +gauche à la colonie du Sénégal. + + +=Limite avec le Sénégal.= — La limite entre le Sénégal et le Haut- +Sénégal-Niger est constituée par la Falémé[2], depuis son embouchure +dans le Sénégal, jusqu’au point, situé un peu en amont de Satadougou, où +cette rivière est formée par la réunion de la Balinko et de la Koundako. +A partir de ce point, c’est la Guinée qui succède au Sénégal comme +colonie limitrophe du Haut-Sénégal-Niger. + + +=Limite avec la Guinée.= — La limite entre la Guinée et le Haut-Sénégal- +Niger est constituée : d’abord par la Balinko ou haute Falémé +occidentale, puis par son affluent la Kassaya jusqu’aux collines d’où +sort cette dernière ; ensuite, se dirigeant d’une façon générale vers +l’Est, par les collines en question, puis par la Dialako, qui en sort +également, jusqu’à son confluent avec la Koundako ou haute Falémé +orientale. La limite descend alors le cours de la Koundako jusqu’au +point où cette rivière reçoit la Kolounko, puis elle remonte le cours de +la Kolounko depuis son embouchure jusqu’au mont Sagou, où la Kolounko +prend sa source ; la frontière franchit alors le mont Sagou, descend le +ruisseau Koroko depuis le versant oriental de la montagne jusqu’au +Bafing ou haut Sénégal occidental, descend le Bafing sur 26 kilomètres +environ jusqu’au point où il reçoit la Fariko, puis quitte ce fleuve +pour se diriger approximativement vers l’Est en décrivant une courbe +infléchie vers le Sud qui sépare le cercle de Kita (H.-S.-N.) des +cercles de Dinguiray et de Siguiri (Guinée) et qui aboutit au Bakhoy ou +haut Sénégal oriental à peu près à hauteur et à l’Ouest de Niagassola. +La limite descend le Bakhoy vers le Nord sur 30 à 40 kilomètres, puis le +quitte pour se diriger vers l’Est et ensuite vers le Sud, de façon à +décrire une sorte d’arc de cercle autour de Niagassola, pour se +continuer dans une direction à peu près Sud-Sud-Est jusqu’à ce qu’elle +atteigne le Niger à une cinquantaine de kilomètres en aval de Siguiri. +La frontière traverse alors le Niger et se dirige vers le Sud-Est +jusqu’à la rencontre de la Sankarani et remonte ensuite cet affluent du +Niger, en se dirigeant vers le Sud-Sud-Ouest, sur 60 kilomètres +environ ; puis elle quitte cette rivière pour se continuer par une ligne +en zigzags d’une direction générale Sud-Est (Est-Nord-Est, puis Sud-Sud- +Ouest, puis Sud-Est), jusqu’à ce qu’elle atteigne, sur le cours +supérieur de la rivière Ouassouloubalé et à 15 kilomètres environ au +Nord-Ouest de Maninian, le point de jonction des trois cercles de +Bougouni (H.-S.-N.), Kankan (Guinée) et Touba (Côte d’Ivoire). + + +=Limite avec la Côte d’Ivoire.= — La limite du Haut-Sénégal-Niger, +partant du point précédemment défini, se dirige d’abord vers le Nord-Est +jusqu’à la rencontre du Baoulé ou haut Bani occidental, le traverse, +continue dans la direction de l’Est jusqu’au Dékou ou Dégou, franchit ce +cours d’eau, se dirige vers le Sud-Est jusqu’à la rencontre du Banigbê +(appelé aussi Banifing), traverse cette rivière, gagne vers l’Est le +Bafing, descend vers le Nord le cours du Bafing pendant 15 kilomètres +environ, puis le quitte pour se diriger sensiblement vers l’Est, en +passant au Nord de Tengréla, jusqu’au Bagoé ou mieux Bagbê ou haut Bani +oriental. Ensuite elle remonte le Bagbê vers le Sud pendant une +quarantaine de kilomètres, le quitte pour se diriger sensiblement vers +l’Est-Nord-Est, en passant au Nord de Tiorhotiéri et de Toungboro, +jusqu’à la rencontre d’une rivière appelée Bani dont elle descend le +cours jusqu’à son confluent avec la Léraba ou haute Comoé occidentale, +puis descend la Léraba elle-même pendant une centaine de kilomètres +jusqu’au parallèle 9° 25′ environ de latitude Nord, point le plus +méridional de la colonie. Elle se dirige ensuite vers le Nord-Est, puis +vers l’Est, jusqu’en un point situé entre Gagouli ou Galgouli au Nord et +Yologo au Sud, point d’où, par une direction générale Sud-Est, elle +gagne la Volta Noire entre Kpéré au Nord et Tantama au Sud, par 9° 30′ +environ de latitude Nord. + + +=Limite avec la Gold Coast.= — A partir de ce point, la frontière +devient commune au Haut-Sénégal-Niger et à la colonie anglaise de la +Gold Coast. Elle remonte d’abord le thalweg de la Volta Noire vers le +Nord jusqu’au 11° de latitude Nord, puis se dirige vers l’Est en suivant +à peu près ce parallèle jusqu’à la rencontre de la Volta Rouge ; ensuite +elle descend le thalweg de la Volta Rouge vers le Sud-Sud-Est pendant +une dizaine de kilomètres pour se diriger après vers le Nord-Est jusqu’à +la rencontre de la Volta Blanche ; puis elle descend ce dernier fleuve +pendant quelques kilomètres pour remonter ensuite son affluent, la +rivière de Tenkodogo, jusqu’à hauteur de Badima, au Sud-Sud-Est de +Bitou, se diriger de là vers l’Est-Sud-Est sur une quinzaine de +kilomètres et rencontrer alors le point où la frontière de la Gold Coast +fait place à celle de la colonie allemande du Togo. + + +=Limite avec le Togo.= — La limite entre le Haut-Sénégal-Niger et le +Togo suit une direction approximativement Est-Sud-Est, sur une longueur +de 125 kilomètres environ, et atteint le 11° de latitude Nord à 16 +kilomètres au Nord-Est du point où le Pendjari, en se réunissant avec le +Pépiénou ou Yanga, forme l’Oti. De là, elle se dirige vers le Sud-Sud- +Ouest jusqu’à la rencontre du ruisseau Nambi-Kouna, par 10° 48′ environ +de latitude Nord. + + +=Limite avec le Dahomey.= — C’est le Dahomey qui, à partir de ce point, +devient limitrophe du Haut-Sénégal-Niger. La frontière se dirige d’abord +vers le Sud-Est jusqu’au sommet sud des monts Pangou, puis de là vers +l’Est-Nord-Est jusqu’au point où le ruisseau Bourpoudabonga sort du +massif de l’Atakora, par 10° 40′ environ de latitude Nord. Ensuite elle +longe ce très long massif presque rectiligne, dans une direction +générale Nord-Est, jusqu’à la rencontre de l’affluent du Niger appelé +Mékrou, qu’elle atteint par 11° 30′ environ de latitude Nord et à +proximité du méridien de Paris ; puis elle descend le Mékrou, dans une +direction générale Nord-Est, jusqu’à son embouchure dans le Niger. + + +=Limite avec le Territoire Militaire du Niger.= — A partir de +l’embouchure du Mékrou, qui se trouve à hauteur du village de Boumba, le +Niger constitue la limite entre le Territoire Militaire et la colonie +proprement dite du Haut-Sénégal-Niger, depuis le 1er janvier 1911. Cette +limite remonte le thalweg du fleuve jusqu’en un point situé à peu près +sur le 17° de latitude Nord et approximativement à moitié chemin entre +Bourem et Bamba. En ce point, la limite quitte le Niger pour suivre une +direction sensiblement Nord-Nord-Est jusqu’au 18° de latitude Nord, puis +Nord-Est depuis ce parallèle jusqu’en un lieu sis entre Tessalit à +l’Ouest et Timiaouine à l’Est par 20° 40′ environ de latitude Nord, de +façon à laisser au Territoire Militaire la vallée du Tilemsi et l’Adrar +des Iforhass et à la colonie civile le territoire des Kounta de Mabrouk. + + +=Limite avec l’Algérie.= — A partir de la région de Tessalit-Timiaouine, +c’est l’Algérie qui devient limitrophe du Haut-Sénégal-Niger. La limite, +tout à fait approximative, passe entre le Tanezrouft au Nord et l’Adrar +Timetrhine au Sud, puis entre l’Erg-ech-Châche au Nord et, au Sud, les +hauteurs (Djebel-el-Haricha) qui dominent Taodéni, laissant au Haut- +Sénégal-Niger ce dernier point (22° 40′ 19″ latitude Nord et 6° 12′ 49″ +longitude Ouest), ainsi que l’emplacement probable des anciennes mines +de sel de Teghazza, situé à 120 kilomètres environ au Nord-Nord-Ouest de +Taodéni. La limite se dirige ensuite vers le Nord-Ouest, dans la +direction du Cap Noun, rencontrant en un point imprécis du Djouf, connu +sous le nom d’Erg Moughtir, la limite de la zone d’extension de la +Mauritanie. + + +=Cercles frontières.= — Pour compléter cette description des limites du +Haut-Sénégal-Niger, il me reste à donner la liste des cercles qui sont +en bordure de cette vaste frontière. Ces cercles ou circonscriptions +sont, en partant de Tichit et en suivant la même direction que ci- +dessus : la résidence de Kiffa, limitrophe de la Mauritanie (cercles du +Tagant et du Gorgol) ; le cercle de Kayes, limitrophe de la Mauritanie +(cercle du Gorgol) et du Sénégal (cercles de Bakel et de Kédougou ou de +la Haute-Gambie) ; le cercle de Bafoulabé, limitrophe du Sénégal (cercle +de Kédougou) ; le cercle de Satadougou, limitrophe du Sénégal (cercle de +Kédougou) et de la Guinée (cercles de Yambéring, Tougué et Dinguiray) ; +les cercles de Kita et de Bamako, limitrophes de la Guinée (cercles de +Dinguiray et de Siguiri) ; le cercle de Bougouni, limitrophe de la +Guinée (cercles de Siguiri et de Kankan) et de la Côte d’Ivoire (cercles +de Touba et de Korhogo) ; le cercle de Bobo-Dioulasso, limitrophe de la +Côte d’Ivoire (cercles de Korhogo et de Kong) ; le cercle de Gaoua, +limitrophe de la Côte d’Ivoire (cercle de Bondoukou) et de la Gold +Coast ; le cercle de Ouagadougou, limitrophe de la Gold Coast et du +Togo ; le cercle de Fada-n-Gourma, limitrophe du Togo et du Dahomey +(cercles de Djougou-Kouandé et de Kandi) ; le cercle de Say, limitrophe +du Dahomey (cercle de Kandi) et du Territoire Militaire (cercle de +Niamey) ; les cercles de Dori, de Hombori ou du Gourma et de Tombouctou- +nomades, limitrophes du Territoire Militaire (cercles de Niamey et de +Gao) ; enfin les cercles de Tombouctou-nomades, de Niafounké ou de +l’Issa-Ber, de Sokolo, de Goumbou et de Nioro ont vers le Nord une zone +d’influence, d’action ou d’extension qui va rejoindre la limite de +l’Algérie. + +Sur les 29 cercles ou circonscriptions de la colonie, 10 seulement ne se +trouvent pas en bordure des frontières : Tombouctou-sédentaires[3], +Mopti, Bandiagara, Dienné, Ouahigouya, Koury, San, Ségou, Koutiala et +Sikasso[4]. + + +[Note 1 : Voir la carte 1, à la fin du chapitre III.] + +[Note 2 : Sur une faible portion de son cours inférieur, à hauteur de +Sénoudébou et de Tamboura, la Falémé a ses deux rives dans la colonie du +Sénégal.] + +[Note 3 : Les deux cercles de Tombouctou-nomades et de Tombouctou- +sédentaires n’ont pas de limites respectives définies, mais, par suite +de la façon dont se trouve répartie la population, Tombouctou- +sédentaires se trouve de fait à peu près englobé dans Tombouctou- +nomades.] + +[Note 4 : Le cercle de Sikasso touche en réalité à la frontière de la +Côte d’Ivoire, mais par un point géométrique seulement, point situé sur +le Bagbê ou Bagoé et où se rencontrent les cercles de Bougouni, Sikasso +et Bobo-Dioulasso (Haul-Sénégal-Niger) et celui de Korhogo (Côte +d’Ivoire).] + + + + + CHAPITRE II[5] + + =Hydrographie.= + + +=Hydrographie rétrospective.= — Avant de passer à l’étude du régime +hydrographique du Haut-Sénégal-Niger, il peut être intéressant de voir +ce que l’antiquité et le moyen-âge connaissaient ou croyaient connaître +des fleuves soudanais et comment, de ces notions fausses ou imparfaites, +on est arrivé — assez récemment — à une appréciation satisfaisante de la +réalité. Ce coup d’œil rétrospectif aurait pu trouver sa place au +chapitre de l’exploration du Soudan Français, mais, en raison de +l’importance capitale, pour la connaissance géographique d’un pays, des +données que l’on possède sur le régime des eaux de ce pays, j’ai trouvé +préférable de placer ici cet aperçu. + +Il est vraisemblable que l’embouchure du Sénégal fut découverte dès le +VIe siècle avant J.-C., vers 570, par le navigateur carthaginois Hannon, +lorsque, ayant franchi le détroit de Gibraltar, il fit voile vers le Sud +et s’avança jusqu’aux environs du Sierra-Leone actuel. Malheureusement +l’original de son récit de voyage, qui aurait été rédigé par lui en +langue punique et conservé à Carthage, ne nous est jamais parvenu ; nous +ne le connaissons que par une traduction grecque qu’en auraient faite à +Carthage des savants dont le nom ne nous a pas été révélé. C’est ainsi +que les renseignements fournis par le plus ancien voyage accompli sur +les côtes occidentales d’Afrique n’ont commencé à être utilisés que deux +siècles environ après ce voyage lui-même[6] et que leur authenticité +demeure forcément douteuse. Cependant, quelle que soit la limite extrême +que l’on assigne à l’exploration maritime de Hannon, il est fort +probable, si les documents utilisés par Ptolémée et les autres +géographes grecs n’étaient pas apocryphes, que l’amiral carthaginois fit +relâche à l’embouchure du Sénégal et que c’est ce fleuve auquel il donna +le nom de _Chretes_ ou _Khritis_. + +Un peu plus tard, vers 550 avant J.-C., des Phéniciens, sur l’ordre du +roi d’Egypte Néchao ou Néko II, s’embarquèrent sur la Mer Rouge, firent +route vers le Sud, et, trois ans après leur départ, revinrent en Egypte +par le détroit de Gibraltar et la Méditerranée : si ce premier périple +de l’Afrique, que nous a fait connaître Hérodote, a été réellement +exécuté, il est possible que les Phéniciens qui l’ont accompli aient, +eux aussi, reconnu l’embouchure du Sénégal ; mais leur voyage en tout +cas n’a pas laissé de traces dans les connaissances géographiques de +leurs contemporains. + +L’historien grec Hérodote, qui vécut de 484 à 410 environ avant J.-C. et +qui voyagea en Egypte, en Cyrénaïque et en Libye, nous parle aussi d’un +autre voyage dont il aurait été le contemporain, puisqu’il aurait été +exécuté sous Xerxès, lequel régna de 485 à 465 avant J.-C. Un parent de +ce roi, nommé Sataspe, condamné à mort pour avoir violé une jeune fille, +aurait obtenu sa grâce par l’intermédiaire de sa mère, sœur de Darius, à +condition de faire le tour de l’Afrique. Il partit d’Egypte sur un +vaisseau, franchit les colonnes d’Hercule (détroit de Gibraltar), puis +fit route vers le Sud pendant plusieurs mois, vit un pays dont les +habitants se vêtaient de feuilles de palmier et auxquels il enleva du +bétail pour se ravitailler, puis, effrayé de la longueur du chemin qui +lui restait à faire, il revint en Egypte par le même chemin qu’il avait +suivi à l’aller. Xerxès, estimant qu’il n’avait pas rempli les +conditions imposées, le fit crucifier[7]. La circonstance des feuilles +de palmier est de nature à nous faire croire que ce Sataspe atteignit au +moins le cap Vert, mais c’est là tout ce qu’il est permis de conjecturer +de ce voyage. + +Hérodote d’ailleurs ne nous parle pas du Sénégal ; mais on a prétendu +qu’il avait, le premier, révélé l’existence du Niger. A vrai dire, rien +n’est plus douteux. Sans doute il est permis de supposer à la rigueur +que c’est du Niger qu’il entend parler lorsqu’il décrit le _Cinyps_, +« pays qui porte le même nom que le fleuve dont il est arrosé » et qui +« peut entrer en parallèle avec les meilleures terres à blé : aussi — +continue Hérodote — ne ressemble-t-il en rien au reste de la Libye. +C’est une terre noire et arrosée de plusieurs sources : elle n’a rien à +craindre de la sécheresse et, les pluies excessives ne faisant que +l’abreuver, elle n’en souffre aucun dommage. Il pleut en effet dans +cette partie de la Libye »[8]. Cette description pourrait assurément +s’appliquer à la vallée du Niger, mais comme Hérodote ne nous donne +aucune indication sur la situation du _Cinyps_, sinon qu’il faisait +partie de la « Libye », et comme il donne ce nom de Libye à toute la +région située à l’Ouest de la Cyrénaïque, depuis la Méditerranée +jusqu’aux limites du monde alors connu, il est bien difficile d’affirmer +que son _Cinyps_ doive être identifié avec notre Niger. + +Ailleurs[9] le même auteur raconte la fameuse équipée des Nasamons dans +des termes qui ont fait supposer parfois que le Niger avait été le terme +de ce singulier voyage. Voici cette histoire, telle qu’Hérodote l’apprit +de quelques Cyrénéens qui, eux-mêmes, l’avaient entendu raconter par le +roi Etéarque, lorsqu’ils étaient allés dans son pays pour consulter +l’oracle d’Ammon. Cinq jeunes Nasamons[10] de bonne famille avaient fait +le pari de traverser les déserts de Libye ; partis avec des provisions +d’eau et de vivres, ils franchirent d’abord les pays habités de la Libye +septentrionale, puis une région remplie de bêtes féroces, et ensuite, se +dirigeant vers l’Ouest, des contrées désertes, sans eau et très +sablonneuses. Après avoir marché longtemps, ils arrivèrent à une plaine +où se trouvaient des arbres et apaisèrent leur faim et leur soif en +dévorant les fruits de ces arbres. Des hommes noirs, d’une taille au- +dessous de la moyenne, se montrèrent alors, se saisirent des Nasamons et +les emmenèrent, à travers un pays marécageux, jusqu’à une ville dont +tous les habitants étaient comme eux de couleur noire et de faible +stature et que bordait une grande rivière coulant de l’Ouest à l’Est, +infestée de crocodiles ; les Noirs ne comprenaient pas la langue des +Nasamons et réciproquement. Sans doute ne se montrèrent-ils pas trop +cruels pour les voyageurs méditerranéens, car ceux-ci purent revenir +dans leur pays et raconter leurs aventures. + +A mon avis (et à supposer que les cinq jeunes Nasamons n’aient pas abusé +de la crédulité de leurs compatriotes), la rivière dont il est parlé ne +saurait être identifiée avec le Niger. S’il s’agissait de ce fleuve, les +voyageurs l’auraient atteint au sommet de sa boucle, puisqu’ils +trouvèrent la « grande rivière » immédiatement en sortant du désert, et +il est peu vraisemblable qu’un peuple de nains ait jamais existé dans la +région de Tombouctou à Gao. Il me paraîtrait plus logique d’adopter la +conclusion d’Hérodote lui-même, d’après laquelle le fleuve visité par +les Nasamons ne serait autre que le haut Nil ou tout au moins l’une de +ses branches : le Bahr-el-Ghazal par exemple, au voisinage duquel la +présence de marécages et de Noirs de petite taille serait très +explicable. Il resterait, il est vrai, à démontrer comment les jeunes +voyageurs auraient pu atteindre le Bahr-el-Ghazal en marchant « vers +l’Ouest » ; mais il convient de se rappeler qu’Hérodote nous dit que les +Nasamons étaient en relations fréquentes avec Aoudjila, d’où l’on peut +déduire que les cinq jeunes gens, s’aventurant vers des pays inconnus, +commencèrent par se rendre à cette oasis et continuèrent leur voyage +dans la même direction, c’est-à-dire vers le Sud. Il ne faut pas oublier +en effet que le récit n’est arrivé aux oreilles d’Hérodote que par une +suite d’intermédiaires : les points relatifs aux nains et à la rivière, +qui sont les points saillants de l’histoire, ont pu se transmettre sans +altération, tandis qu’il est fort possible que la direction générale du +voyage ait été modifiée par la tradition. D’autre part il est juste +d’observer qu’Hérodote, supposant que le Nil traversait toute la Libye +avant d’arroser l’Egypte, identifiait implicitement son cours supérieur +avec notre Niger moyen. + + DELAFOSSE Planche III + +[Illustration : FIG. 5. — Koulouba, le palais du Gouverneur (pendant la +construction).] + +[Illustration : FIG. 6. — Vue générale actuelle du palais du Gouverneur, +à Koulouba.] + +Et c’est là surtout ce qui est intéressant au point de vue de l’idée que +pouvaient se faire les anciens du régime hydrographique du Soudan : pour +Hérodote, le Sud de la Libye était traversé par un grand fleuve allant +de l’Ouest à l’Est qui, arrivé en Nubie, devenait le Nil. Et c’est cette +idée, plus ou moins modifiée, qui sera admise par tous les géographes, +jusqu’à une époque relativement récente. + +Cependant le philosophe grec Aristote, qui vivait un siècle après +Hérodote (384 à 322 avant J.-C.), adopte une autre théorie qui, elle +aussi, aura plus tard de nombreux partisans, entre autres Léon +l’Africain : pour lui, d’une source commune située quelque part au +centre du Soudan, partaient deux grands fleuves ; l’un, se dirigeant +vers l’Est, puis vers le Nord, pour se jeter dans la Méditerranée, était +le Nil ; l’autre, coulant de l’Est à l’Ouest, allait se jeter dans +l’Océan Atlantique, correspondant ainsi au Sénégal. Ce second fleuve est +appelé _Krémétès_ par Aristote, et dans ce nom on pourrait à la rigueur +retrouver le _Chrétès_ de Hannon. Du Niger ou d’un fleuve correspondant +au Niger, il n’est pas question dans Aristote, qui le confondait par +conséquent, soit avec le Nil, soit plutôt, renversant son cours, avec le +_Krémétès_ ou Sénégal. + +L’historien grec Polybe exécuta vers 130 av. J.-C., sur l’ordre de +Scipion Emilien, une reconnaissance nautique le long de la côte +occidentale du Maghreb. Au-delà du fleuve _Darat_ (Oued Draa), il +rencontra le cap _Barce_ (sans doute le cap Juby), puis plus au Sud le +fleuve _Palsus_ (peut-être la Saguiet-el-Hamra) et, plus au sud encore, +le fleuve _Bambotus_, qui abondait en crocodiles et en hippopotames et +qu’on a cru pouvoir, à cause de cela, identifier avec le Sénégal. + +Vers 110 avant J.-C., un Grec, connu sous le nom d’Eudoxe de Cyzique, +équipa trois vaisseaux et partit de la Méditerranée par Gadès et le +détroit de Gibraltar, avec l’intention de renouveler, en sens inverse, +le périple accompli sous Néko II. Mais, à quelque distance des colonnes +d’Hercule, il perdit l’un de ses bâtiments et, devant les murmures de +son équipage, dut revenir sur ses pas. Plus tard il organisa une seconde +expédition qui fut sans doute aussi malheureuse mais dont, en tout cas, +on a toujours ignoré le résultat. Nous devons la mention de ces +tentatives à Strabon, à Pomponius Mela et à Pline l’Ancien. + +En somme, après Aristote, il nous faut arriver au naturaliste latin +Pline l’Ancien (23 à 79 après J.-C.) pour trouver des informations +nouvelles sur les fleuves du Soudan. Ces informations sont d’ailleurs +peu explicites et assez confuses, mais elles sont cependant +intéressantes parce que c’est à elles que le Niger doit son nom actuel. +En effet, Pline situe dans le sud de la Libye un fleuve qu’il appelle +_Nigris_ et qui, très probablement, correspondait dans son esprit avec +notre Niger. Ailleurs, en racontant l’expédition de Suétonius Paullinus +dans le sud marocain, laquelle eut lieu en 41 après J.-C., Pline nous +dit qu’à quelques milles au Sud des monts _Dyrin_, c’est-à-dire de +l’Atlas, dans un désert de sable noir, le général romain découvrit une +rivière appelée _Ger_ (prononcez « Guer ») : cette rivière était très +vraisemblablement le Guir de nos cartes, lequel sort de la région de +Bou-Denib et se dirige vers le Touat sous les noms successifs de Saoura +et Oued Messaoud ; mais Pline crut pouvoir identifier le _Ger_ découvert +par Suétonius Paullinus avec un fleuve qu’il connaissait d’après ce +qu’en avait dit peu avant lui le roi de Numidie Juba II, lequel vécut de +25 avant J.-C. à 22 après J.-C. Les informateurs de Juba appelaient ce +fleuve _Niger_ (prononcez « Niguer ») ; ils le faisaient sortir d’un lac +appelé _Nilis_, situé non loin de l’Atlantique, d’où il coulait vers +l’Est, pour se perdre ensuite sous terre et reparaître, très au delà, +sortant d’une source appelée _Nigris_ ; ensuite, prenant le nom +d’_Astapus_, constituait l’une des branches du Nil. + +Assurément, la rivière rencontrée par Suétonius Paullinus n’était pas +notre Niger, ni, très probablement, le Niger de Juba. Mais la théorie de +Pline devient facile à comprendre si l’on se reporte à celle développée +plus tard par Ptolémée et si l’on conjecture que Pline identifiait le +_Ger_ de Suétonius Paullinus avec un cours d’eau relativement voisin du +Guir et de cours analogue, au moins à ses débuts, c’est-à-dire avec +l’une des branches de l’Oued Ziz : actuellement, après avoir arrosé le +Tafilelt, cette rivière semble aller se perdre au Sud de cette province, +dans les sables de l’Erg Iguidi, à hauteur du Gourara ; mais elle a pu, +autrefois, se continuer jusqu’à la dépression du Faguibine par une série +d’oueds temporaires dont on retrouve aujourd’hui les traces, avec, il +est vrai, de nombreuses solutions de continuité dues sans doute à +l’envahissement sablonneux de l’Iguidi, du Moughtir et du Djouf. Il ne +paraît pas absurde en tout cas de supposer qu’à une époque lointaine le +Niger possédait une branche saharienne, d’une direction générale Nord- +Sud, qui naissait dans l’Atlas au Nord du Tafilelt, non loin des sources +du Guir, passait à l’Ouest de Taodéni et d’Araouâne et venait, aux +environs de l’emplacement actuel de Tombouctou, mais plutôt à l’Ouest de +cet emplacement, se joindre à la branche soudanaise venant des montagnes +de Guinée[11]. Il est fort possible que ce soit le cours supérieur de +cet hypothétique Niger saharien, quelque chose comme l’Oued Ziz actuel, +que Pline ait confondu avec le _Ger_ de Suétonius Paullinus et qu’il ait +cherché à identifier d’autre part avec le _Niger_ du roi berbère Juba. + +En ce qui concerne ce roi, il est permis de supposer que, par ses +compatriotes sahariens, il avait une certaine connaissance du Niger +proprement dit ou tout au moins de son existence ; les renseignements +qu’il a donnés et qu’a utilisés Pline s’accordent avec les croyances +anciennes sur le régime fluvial du Soudan : son lac _Nilis_ pouvait +correspondre à la région lacustre allant du Débo au Faguibine, à partir +de laquelle en effet le Niger coule vers l’Est ; le cours inférieur du +fleuve étant sans doute totalement inconnu des Numides, Juba supposait +que, à peu près vers le Gao actuel, les eaux du Niger se perdaient sous +terre, hypothèse que justifiait la connaissance qu’il avait probablement +de plusieurs oueds sahariens à cours souterrain, tels que l’Oued Rirh ; +peut-être aussi avait-il une vague notion de l’existence du Tilemsi et +le prenait-il pour un épanchement des eaux du Niger dans les terres. Son +_Nigris_, point de réapparition superficielle du fleuve, pouvait +correspondre au Tchad, d’où, suivant la croyance générale, il faisait +sortir l’une des branches supérieures du Nil sous le nom d’_Astapus_. + +Ce qui en tout cas mérite d’être retenu des indications fournies par +Pline et ce qui en effet a été retenu, c’est le nom de _Niger_ donné à +un fleuve important et quelque peu mystérieux qui arrosait les terres +inconnues situées au delà de la Libye désertique. Ce nom est parvenu +jusqu’à nous et nous l’appliquons à un fleuve qui peut ne pas appartenir +au bassin entrevu par Suétonius Paullinus ni à celui soupçonné par Juba, +mais qui en tout cas est bien, par l’une au moins de ses parties, le +fleuve qu’avait deviné Pline. + +Ce qu’il y a de plus remarquable dans toute cette affaire, c’est que +cette appellation de « Niger » pouvait s’appliquer parfaitement à la +rivière rencontrée près de l’Atlas par le général romain et qu’elle +s’applique mieux encore au fleuve aujourd’hui bien connu qui passe près +de Tombouctou et arrose Gao. En langue berbère en effet, la syllabe +_gher_ ou _ghir_ est un radical exprimant l’idée d’« eau mouvante » et +désignant soit la mer soit un fleuve, comme en arabe le mot _bahr_ : +c’est ainsi que, actuellement encore, le nom de _Ghir_ (Guir) est donné +à la rivière d’Igli et que les Oulmidden appellent le fleuve de Gao +_egheriou-n-igheriouan_ ou _gher-n-igheren_, c’est-à-dire « le fleuve +des fleuves », expression qui peut très bien, de la part d’un voyageur +ignorant le berbère, être traduite par « le fleuve Niger ». Et, quel que +soit le degré d’exactitude des informations recueillies par Pline, c’est +bien là l’étymologie du nom du Niger, qui n’a aucun rapport avec la +couleur de peau de ses riverains, de même que les dérivés _Nigrites_, +_Nigritæ_ et _Nigritia_, qu’en ont tirés les Grecs et les Latins, +voulaient dire simplement « les gens du Niger, la région du Niger » : ce +n’est qu’à une époque récente (XVIe siècle) que l’ignorance de certains +cartographes a fait de « Nigritie » le synonyme de « Soudan », c’est-à- +dire de « pays des Nègres », et que des ethnologues aussi mal informés +ont inventé une « race nigritique » opposable à la race blanche ; en +réalité les _Nigrites_ des anciens étaient des « Nigériens », comprenant +des Berbères blancs aussi bien que des Nègres, et « Nigritie » est +l’équivalent absolu du nom de _Nigeria_ donné par les Anglais à leur +colonie riveraine du Niger[12]. + +Le mathématicien et géographe grec Ptolémée, qui vivait un siècle après +Pline l’Ancien et qui composa sa géographie vers 150 après J.-C., +d’après des documents antérieurs et en particulier d’après ceux de Pline +et de Martin de Tyr, nous a donné une description relativement étendue +du cours du Niger. Il cite un certain nombre de villes voisines ou +riveraines de ce fleuve et donne même la position astronomique de l’une +d’elles, qu’il appelle _Thamondakana_. Malheureusement les latitudes et +les longitudes de Ptolémée, obtenues à l’aide de l’évaluation des +distances par journées de marche, sont rarement exactes, surtout +lorsqu’il s’agit de pays éloignés de sa base d’opérations et sur +lesquels il ne possédait que peu de renseignements, et c’était le cas +des pays nigériens. + +Ptolémée distingue nettement le _Nigher_ ou _Nighir_ du _Gher_ ou +_Ghir_, mais il semble bien que son Niger, au moins dans sa partie +supérieure, était celui de Pline interprétant à sa manière Suétonius +Paullinus, c’est-à-dire l’Oued Ziz : il fait en effet sortir l’une de +ses branches septentrionales du mont _Sagapola_, d’où il fait naître +également le _Subus_, c’est-à-dire le Sebou qui passe à Fez, et l’autre +du mont _Usargala_, près duquel il place aussi la source du _Ghir_, +lequel était sans doute le vrai _Ger_ de Suétonius Paullinus et très +probablement notre Oued Guir actuel[13]. Ces deux branches +septentrionales correspondraient bien avec les deux principales branches +de l’Oued Ziz. + +D’autre part, il faisait sortir la branche maîtresse de son Niger du +mont _Mandros_, qu’il donne également comme source au _Salathos_ qui +représente probablement le Tensift ou fleuve de Marrakech et au _Massa_ +(_Masatat_ de Pline) qui sans doute est le Sous actuel. Cela laisserait +supposer que le Niger de Ptolémée était formé par la réunion de l’Oued +Ziz avec le Dadès, ou branche supérieure du Dara ou Oued Draa, ce qui +est évidemment impossible. Mais il ne convient pas d’accorder une trop +grande confiance aux renseignements de Ptolémée, même pour ce qui +regarde la région voisine de la Méditerranée : ne fait-il pas en effet +sortir du même mont _Usargala_ le _Nighir_ (admettons que ce _Nighir_ +soit l’Oued Ziz), le _Ghir_ et le _Bagradas_, alors que ce dernier +fleuve est sans doute le Bedjerda ou Medjerda, qui se jette dans le +golfe de Tunis et qui prend sa source dans l’Aurès à près de mille +kilomètres de l’Atlas Marocain ? Ne nous dit-il pas d’autre part que le +Dara ou Oued Draa de nos cartes, qu’il appelle _Daras_ ou _Darados_, +sort d’un mont _Kaphas_ voisin de ses monts _Sagapola_ et _Usargala_ et +situé comme eux dans l’Atlas Marocain, ce qui est exact, et ailleurs que +le même fleuve est une émanation de son _Nighir_ ? + +Quoi qu’il en soit, ce _Nighir_ ou Niger, une fois formé par la réunion +des trois branches sorties de l’Atlas Marocain, se dirigeait vers le +Sud, dans la direction d’un mont _Thala_ (?) et allait aboutir à un _lac +Nigritique_ qui pourrait très bien correspondre à la région lacustre +actuelle de Tombouctou (le _Nilis_ de Pline) ; de là, il coulait vers +l’Est pour aller former le _lac Libyque_ (sans doute le _Nigris_ de +Pline, c’est-à-dire probablement le lac Tchad). Nous retrouvons encore +ici la théorie faisant couler le Niger vers le Tchad, et ensuite vers le +Nil. + +Quant aux villes de la vallée nigérienne citées par Ptolémée, il semble +bien, comme l’a soutenu Vivien de Saint-Martin[14], qu’elles +appartenaient pour la plupart, non pas au Soudan, mais au Sahara ou en +tout cas au pays berbère. Berlioux[15] a voulu retrouver dans les noms +donnés par Ptolémée des noms actuels de villes ou de pays soudanais, +mais ses identifications me semblent bien hasardées, par exemple celle +de _Velegia_ avec « Oulmidden » et celle de _Panagra_ avec +« Demâgherim » ! Tout au plus peut-on rapprocher le _Tagama_ de +Ptolémée, qui d’après lui était une ville située sur la rive nord du +Niger, du nom des « Tagama » ou « Teggama », tribu berbère citée par les +auteurs arabes et que nous retrouvons aujourd’hui, sous le double nom de +« Tagama » et de « Kel-Haoussa », sur la rive gauche du Niger dans la +région de Tombouctou. + +Quant à son _Thamondakana_, la longitude et la latitude qu’il en donne +(17° de latitude nord et 23° de longitude est en partant des Canaries) +correspondraient à peu près à celles de l’ancienne ville saharienne de +Tadmekket ou Es-Souk, située au Nord de Gao ; mais nous avons vu avec +quelle méfiance il convenait d’accepter les positions de Ptolémée. +Qu’était sa _Nighira Metropolis_, située comme _Velegia_ et _Tagama_ sur +la rive nord du _Nighir_ ? Il serait bien difficile de le déterminer, à +moins qu’on veuille l’identifier avec l’antique Ghâna, dont nous +parlerons plus loin et qui se trouvait dans les environs du Néma actuel, +non loin de Oualata, et au Nord-Ouest de la région lacustre du Débo et +du Faguibine ou lac Nigritique de Ptolémée. + +En ce qui concerne sa ville de _Panagra_, qu’il place aussi sur la rive +nord du _Nighir_ (alors qu’il place _Thamondakana_ sur la rive sud), +peut-être serait-il permis de la rapprocher du pays de _Ouangara_ dont +nous ont parlé les auteurs arabes et qui représentait pour les plus +anciens d’entre eux, très vraisemblablement, les régions comprises entre +la Falémé et le Niger et dont les districts aurifères du Bambouk et du +Bouré ont fait la célébrité. Nous retrouvons encore ce nom, sous les +formes _Gbangara_, _Gouangara_, _Gangara_ et _Gangaran_, appliqué de nos +jours à l’une des provinces de ce pays. Vers la fin du Moyen-Age, le nom +fut donné indistinctement à tous les sujets de l’empire de Mali, lequel +avait pris possession de ces mines d’or d’ailleurs voisines de son +territoire primitif (le Manding actuel) ; plus tard encore, on s’en +servit plus spécialement pour désigner ceux des sujets de l’empire qui +habitaient son extrême nord, c’est-à-dire les Soninké, qui avaient plus +de contact que les autres avec les voyageurs venus du Maghreb. Il n’est +pas téméraire de supposer que Ptolémée avait eu connaissance des mines +d’or du Ouangara, puisque, vers 80 après J.-C., Julius Maternus s’était +avancé du Fezzan jusque dans l’Aïr, pour obéir à l’ordre que lui avait +donné l’empereur Domitien de rechercher les mines d’or déjà fameuses du +pays des Noirs. Il n’est pas invraisemblable non plus de penser que +Ptolémée situait ces mines plus au nord qu’elles ne sont en réalité, les +plaçant sur la rive septentrionale du Sénégal au lieu de les mettre sur +la rive méridionale, et qu’il faisait du fleuve qui arrose le Ouangara +(le Sénégal) une simple dérivation du Niger : la même théorie a été +adoptée plus tard par les géographes arabes et européens. Mais ce n’est +là qu’une hypothèse. + +L’ébauche rudimentaire de géographie soudanaise qu’avaient esquissée les +savants grecs et latins demeura durant huit siècles en l’état où l’avait +laissée Ptolémée, et il nous faut arriver aux Arabes pour la voir se +développer et se préciser, dans des limites d’ailleurs restreintes. Au +Xe siècle après J.-C., Ibn-Haoukal accomplit un voyage à la frontière +septentrionale du pays des Noirs et vit une partie du cours moyen du +Niger, qu’il baptisa du nom de _Nil_, supposant qu’il coulait vers l’Est +jusqu’en Nubie et qu’il se confondait là avec le fleuve d’Egypte, ainsi +que l’avaient supposé Pline et Ptolémée. Bekri, qui vivait au XIe siècle +et qui, grâce sans doute à l’excellence des documents qu’il put +utiliser, est certainement de tous les géographes arabes le meilleur et +le plus exact en ce qui concerne le nord du Soudan, nous donne, le +premier, des informations sur le cours du Sénégal et complète celles +d’Ibn-Haoukal relatives au Niger ; malheureusement il confond ces deux +fleuves sous le nom unique de _Nil_, bien qu’il les distingue cependant +implicitement en faisant couler dans l’Atlantique le Nil de Tekrour et +en faisant couler vers l’Est le Nil de Ras-el-Ma. Edrissi, qui vivait au +siècle suivant, n’a guère fait que reproduire les indications de Bekri, +avec beaucoup moins d’exactitude et de précision ; dans son ouvrage +aussi il n’est question que du _Nil_, tantôt coulant de l’Est à l’Ouest +dans la région de Tekrour et se jetant dans l’Atlantique (Sénégal), +tantôt coulant de l’Ouest à l’Est dans la région de Gao (Niger), pour +aller se confondre en Nubie avec le Nil d’Egypte. + +Le fameux géographe Yakout (XIIIe siècle) s’en tient également à +l’appellation de Nil pour le Sénégal, le Niger et le vrai Nil ; mais il +semble cependant avoir eu le pressentiment que le Nil de Gao (Niger) +n’était pas le même fleuve que le Nil d’Egypte, qu’il fait sortir des +« monts de la Lune ». Ibn-Saïd, qui mourut en 1286, fait délibérément un +même bassin fluvial du Niger, du lac Tchad et du Nil, et englobe le tout +sous le sempiternel nom de _Nil_ ; Aboulféda fait de même au début du +XIVe siècle : ces deux géographes semblent avoir ignoré le Sénégal. Il +en est de même du célèbre voyageur Ibn-Batouta qui, vers 1352, visita +une partie du haut Niger un peu en amont de Ségou et décrivit le cours +de ce fleuve en aval jusqu’au Noupé : pour lui aussi, ce fleuve était le +Nil et, du Noupé, il le fait aller à Dongola. + +A l’époque où Ibn-Batouta accomplissait son voyage, des navigateurs +normands, espagnols et italiens avaient commencé déjà à longer la côte +occidentale d’Afrique et avaient redécouvert, environ deux mille ans +après l’amiral carthaginois Hannon, l’embouchure du Sénégal : ce sont +eux qui donnèrent à ce fleuve le nom qu’il porte encore. On dit +communément que cette appellation lui vient de ce que les Berbères +Zenaga ou Sanaga habitaient sa rive nord, mais il se pourrait fort bien +que cette étymologie soit inexacte et que le Sénégal ait reçu son nom du +pays que traverse son cours inférieur : ce pays est appelé _Senegana_ ou +_Sangana_ par Bekri, qui semble appliquer ce terme à une région ou à une +tribu occupant à peu près le territoire que se partagent aujourd’hui les +Maures Trarza et les Ouolofs, c’est-à-dire à cheval sur le bas Sénégal. +Ce nom de _Senegana_ n’a assurément rien à faire avec celui des Zenaga : +d’abord parce que l’orthographe adoptée par Bekri pour les deux mots est +complètement différente ; ensuite parce que les Maures ont conservé de +nos jours encore ce terme, sous la forme _Isongân_, pour désigner la +rive ouolove du bas Sénégal, et qu’ils prononcent et écrivent de façon +très distincte ce dernier mot d’une part et le nom des Zenaga de +l’autre ; enfin parce qu’il est plus que probable que, au temps de +Bekri, les Zenaga venaient seulement de se porter jusqu’au Sénégal, que +les Noirs étaient encore beaucoup plus nombreux que les Berbères sur la +rive nord et que les _Senegana_ ou gens du _Senegana_ étaient — Bekri le +dit explicitement — des Nègres et non pas des Berbères. + +Lors des voyages de navigation accomplis à hauteur du Cap Vert dans la +première moitié du XIVe siècle, il est probable que les Zenaga étaient +répandus déjà dans le pays actuel des Trarza, mais il devait y avoir +encore beaucoup de Noirs au nord du Sénégal, et il n’est même pas +invraisemblable de supposer que ces Noirs possédaient le territoire et +peut-être exerçaient l’hégémonie politique. En tout cas le _Senegana_ ou +_Isongân_ devait comprendre alors les deux rives du bas fleuve et c’est +probablement le nom de ce pays qui fut donné par les premiers +navigateurs européens au fleuve qui le traversait. + +Sur l’une des premières cartes que nous possédions de cette région, le +portulan des Médicis de 1351, le fleuve Sénégal figure sous le nom de +_Senegany_[16]. Les cartes postérieures adoptèrent en général +l’orthographe _Senega_, _Sanaga_ ou _Çanaga_ ; ce n’est qu’au XVIIIe +siècle, semble-t-il, que l’on commença à employer l’orthographe +« Sénégal »[17]. Mais il est à remarquer que, jusqu’au XVIe siècle, +presque toutes les cartes portent deux orthographes différentes pour le +nom des Zenaga et celui du fleuve Sénégal : c’est ainsi que Denis +Fernandez (1446) appelle les premiers _Assenages_ et le second _Sanaga_, +que Cadamosto (1455) appelle les premiers _Azanaghes_ et le second +_Senega_ et parle d’un royaume de _Senega_ qui était le Djolof, que la +carte de Thevet (1575) porte un royaume des _Zanhaga_ à hauteur du cap +Blanc et plus au sud un royaume de _Sénéga_ bordé au nord par un fleuve +_Sénéga_ arrosant une ville de même nom, que la carte de _Livio Sanuto_ +(1588) indique les _Zanhagæ populi_ et le _Çanaga fluvius_. Marmol (fin +du XVIe siècle) nous dit bien que l’on a appelé momentanément le fleuve +arrosant le royaume de _Gualata_ (Oualata) « rivière des _Sénègues_ » +(c’est-à-dire des Zenaga), mais il entendait sans doute par là le Niger +et non le Sénégal ; en tout cas il nous apprend que le bas-fleuve — ici, +c’est bien du Sénégal qu’il s’agit — était appelé _Senedec_ par les +_Sénègues_ (Zenaga) et _Senega_ par les Portugais parce qu’un navigateur +de cette nation — il s’agit de Lancelot du Lac, qui visita le Sénégal en +1447 — avait donné au fleuve le nom d’un royaume avec le prince duquel +il avait trafiqué tout d’abord[18] : les habitants de ce royaume, des +Ouolofs sans doute, appelaient eux-mêmes ce fleuve _Ovidech_. Marmol +ajoute que la langue des Ouolofs était le _zungay_ et Moore, dans ses +_Travels in Africa_ (1737), appelle les Ouolofs _Zanguay_. Il semble +permis de conclure de tout cela que le nom du Sénégal vient, plutôt que +de celui des Zenaga, du mot _Senegana_ ou _Senegan_, qui désignait +autrefois les Ouolofs et leur pays et qui désigne encore de nos jours, +au moins parmi les Maures, la partie de la vallée du Sénégal habitée par +les Ouolofs. + +Cadamosto, qui visita en 1455 et 1457 la côte du Sénégal, fait de ce +fleuve, du Niger et du Nil un même cours d’eau sortant de l’intérieur du +continent et envoyant une branche vers l’Egypte et une autre (le Niger) +vers l’Atlantique, où elle se déversait par deux canaux, le Sénégal et +la Gambie. Le voyageur arabe Hassan-ibn-Mohammed, plus connu sous le nom +de Léon l’Africain, qui écrivit son récit vers 1520, partage à peu près +la même opinion : il place la source du Niger dans un grand lac situé +dans le désert de _Séou_ (probablement le Tchad, qui avoisine le pays +des Arabes Shoa) et le fait couler vers l’Ouest jusqu’à ce qu’il +atteigne l’Océan, le confondant ainsi avec le Sénégal ; il ajoute que ce +fleuve dérive d’un bras du Nil qui, après avoir passé sous terre, est +venu former le lac d’où sortirait le Niger. Ramusio (1550) établit, +d’après les indications fournies par Léon, une carte sur laquelle le +Niger, à hauteur de Tombouctou, commence à former un delta dont les bras +principaux sont le Sénégal, la Gambie et le Rio-Grande. Joao de Barros +(1552-53) continue la même tradition, réduisant seulement le delta au +_Senega_ et à la _Gamber_. Forlani de Vérone (1562) et Ortelius (1570) +adoptent à peu près le même système : la mappemonde d’Ortelius fait +déverser le Niger dans l’Océan par le Sénégal et le Rio-Grande. Thevet +(1575) reproduit sur sa _Table d’Afrique_ les indications de Ramusio et +donne trois bouches au Niger : le Sénégal, la Gambie et le Rio-Grande ; +la principale nouveauté de sa carte consiste dans la traduction naïve +qu’il a faite du mot « Niger » : il inscrit délibérément _Noir Fl._ +Quant à Marmol, qui s’inspire surtout de Barros dans sa _Descripcion +general de Africa_ parue de 1573 à 1599, il en tient pour le delta formé +du Sénégal et de la Gambie ; il nous apprend d’autre part que son +« Niger-Sénégal » porte, de Tombouctou à l’Océan, les noms successifs de +_Oued-Nichar_ (rivière Niger) chez les Arabes, _Yça_ ou _Iza_ chez les +gens de « Tombut », _Zimbala_ ou _Zimbale_ chez les gens habitant à +l’Est du « Tocror », _Colle_ chez les « Saragoles », _Maye_ chez les +« Turcorons » ou « Tucorons » ou « Tucorols », _Dengueh_ chez les +« lalofes » ou « Gelofes » et _Senedec_ chez les « Sénègues », +l’appellation _Senega_ étant donnée par les Portugais à l’extrémité de +son cours inférieur ; il ajoute que le confluent du « fleuve blanc » +(Bakhoy) et du « fleuve rouge » (Baoulé) est appelé _Busitemba_ par les +« Saragoles »[19]. + +Livio Sanuto (1588) s’écarte de ses prédécesseurs en énumérant trois +fleuves à peu près parallèles coulant de l’Est à l’Ouest et se jetant +dans l’Atlantique, avec sources, cours et embouchures distincts ; ces +fleuves sont, du Nord au Sud : le _Çanaga_, qui d’ailleurs représente à +la fois le moyen Niger et le Sénégal, la _Gambia_ et enfin le _Niger_, +qui en réalité correspond au Rio-Grande. + +A la fin du XVIIe siècle, le géographe hollandais Dapper confondait +encore en un seul fleuve le Niger et le Sénégal et lui attribuait un +cours Est-Ouest avec delta multiple. Il identifie à la légère le +_Sanaga_ avec le _Daras_ de Ptolémée — lequel était le Dara ou Oued- +Draa, comme je l’ai dit plus haut — et reproduit les indications de +Marmol sur l’origine du nom donné au Sénégal par les Portugais, ainsi +que sur les différentes appellations de ce fleuve et du Niger le long de +leur parcours, ajoutant seulement que le mot _Zimbala_ est usité chez +les _Baganes_, c’est-à-dire sans doute les Mandé du Bagana ou Baghena. + +Quatre ans après que l’ouvrage de Dapper avait été traduit en français, +en 1690, le sieur La Courbe, inspecteur général de la Compagnie du +Sénégal, poussait une reconnaissance jusqu’aux chûtes du Félou (près et +en amont de Médine) et affirmait, le premier, que le Sénégal et le Niger +ne pouvaient être un seul et même fleuve. + +Cependant les géographes furent quelque temps encore avant d’admettre la +vérité : Guillaume Delisle partagea d’abord l’erreur ancienne et, dans +ses cartes publiées de 1700 à 1707, confondit, lui aussi, le Sénégal +avec le Niger ; mais en 1722, il attribua un bassin distinct à chacun +des quatre fleuves auxquels il donna les noms de Sénégal, Gambie, Rio- +Grande et Niger. Enfin d’Anville, dans la seconde moitié du XVIIIe +siècle, revint à la théorie des grands géographes arabes et fit couler +le Niger vers l’Est, réalisant d’ailleurs sur les arabes un réel +progrès, puisqu’il distinguait nettement son bassin de celui du +Sénégal ; mais il ignorait encore le cours inférieur du Niger et le +faisait se terminer dans l’intérieur du Soudan. + +Ce n’est qu’en 1830 que le problème de l’embouchure du Niger fut +définitivement résolu. Mungo-Park, lorsqu’il partit en 1795 pour son +premier voyage, était persuadé que le Niger allait se jeter dans le +Congo ; il ne put alors le descendre que jusqu’à quelque distance en +aval de Sansanding et fit en 1805 une nouvelle tentative qui se termina, +l’année suivante, par sa mort et celle de ses derniers compagnons dans +les rapides de Boussa, en sorte que le bas Niger avait encore gardé son +secret. D’autre part Mungo-Park, en accréditant, sur la foi de +renseignements erronés, la légende des montagnes de Kong, contribua à +perpétuer l’ignorance dans laquelle on était de l’hydrographie de la +Boucle du Niger et en particulier du cours supérieur de la Volta, +ignorance qui ne prit fin qu’en 1889 avec l’exploration de M. Binger. +Cependant en 1817 James Riby, devançant les découvertes ultérieures, +affirmait que le Niger, après avoir décrit l’arc de cercle que l’on +connaissait déjà, venait se jeter dans le golfe de Guinée. L’année +suivante Mollien, sans reconnaître précisément l’emplacement exact des +sources du Sénégal et de la Gambie, donnait de bonnes indications sur la +région d’où sortent les hauts affluents de ces deux fleuves et +détruisait définitivement la légende des communications de ces fleuves +entre eux ou de l’un d’eux avec le Niger. Quatre ans plus tard (1822), +Gordon Laing indiquait la place approximative des sources du Niger. Peu +après (1824), Denham, Clapperton et Oudney démontraient que le Niger et +le Tchad constituaient deux bassins entièrement différents. Enfin, en +1830, Richard Lander, ancien domestique de Clapperton, qui avait déjà +atteint Boussa en 1826 avec son maître, peu avant la mort de ce dernier +à Sokoto, gagnait le fleuve à ce même point de Boussa qui avait été le +terminus malheureux du voyage de Mungo-Park, et le descendait en pirogue +jusqu’au golfe de Bénin : le cours entier du grand fleuve soudanais, au +moins dans ses grandes lignes, était définitivement connu, dix-huit +siècles après que Pline en avait parlé pour la première fois. Il ne +demeurait à déterminer que l’emplacement exact de ses sources, dont +l’une des principales — celle du Tembiko — fut découverte le 30 octobre +1879 par Zweifel et Moustier, agents de l’armateur C.-A. Verminck de +Marseille. + +Restait la Volta, à laquelle, en raison de la croyance à la fameuse +chaîne des montagnes de Kong, on n’accordait qu’une étendue fort +restreinte. C’est seulement en 1889 que, revenant en France après sa +superbe exploration, M. Binger révélait l’inexistence de cette chaîne et +donnait, sur le cours supérieur et l’importance de la Volta, des +indications très précises que les voyageurs qui le suivirent n’eurent +qu’à compléter[20]. + + +=Bassin de la Comoé.= — Les cours d’eau qui arrosent le Haut-Sénégal- +Niger appartiennent tous aux bassins de quatre fleuves, d’importance +très diverse, qui sont, par ordre de longueur, le _Niger_, la _Volta_, +le _Sénégal_ et la _Comoé_[21]. + +La Comoé n’a, en ce qui concerne sa branche principale, qu’une longueur +totale de 750 kilomètres environ ; ce fleuve n’intéresse que +médiocrement le Haut-Sénégal-Niger, car il ne l’arrose que par la partie +supérieure de ses branches extrêmes, la _Léraba_ (fleuve de Léra) ou +haute Comoé occidentale et la _Komonoba_ (fleuve des Komono) ou haute +Comoé orientale, et quelques-uns de leurs affluents ; ces branches ou +affluents, souvent à sec ou presque durant une partie de l’année, ne +sont jamais navigables, même pour des pirogues, et, loin de concourir à +la fertilité du pays qu’ils arrosent, ils le rendent au contraire en +partie inhabitable en raison des vastes marécages, inutilisables et +malsains, dont ils se trouvent bordés à la saison des hautes eaux. On +sait d’ailleurs que le cours inférieur de la Comoé est lui-même impropre +à la navigation, étant coupé fréquemment, jusqu’à 60 kilomètres environ +en amont de son embouchure, par des rapides que les plus petits vapeurs +et souvent même les pirogues ne peuvent franchir, et se trouvant privé +d’accès du côté de la mer par suite de la barre de Grand-Bassam. + +Notons, à titre documentaire, que la Léraba et la Komonoba ou Baoulé +prennent toutes les deux leur source, à peu de distance l’une de +l’autre, dans le pays des Tagba ou Tagoua (cercle de Bobo-Dioulasso), +entre Sifarasso et Ouorodara, à peu près à hauteur de Bobo-Dioulasso et +à l’Ouest de cette ville. + + +=Bassin du Sénégal.= — Tout autre est le Sénégal : non seulement ce +fleuve, depuis la plus reculée de ses sources — celle du Bafing — +jusqu’à son embouchure, mesure environ 1.500 kilomètres de long, c’est- +à-dire le double de la Comoé, mais sa largeur, son débit d’eau, sa +profondeur relative même aux plus basses eaux dans la partie inférieure +de son cours, ses rives nettement délimitées qui se prêtent peu aux +débordements, la possibilité pour les navires — quoique non continue et +souvent malaisée — de franchir la barre de Saint-Louis et de passer +directement de l’Océan sur le fleuve, enfin et surtout les 700 +kilomètres de Saint-Louis à Kayes navigables en toute saison pour des +chalands, cinq mois de l’année pour des vapeurs calant 1 m. 30 et deux à +trois mois pour des navires de fort tonnage à 4 mètres de tirant d’eau, +font du Sénégal une précieuse voie de transport pour la colonie du Haut- +Sénégal-Niger. Bien que les irrégularités de la navigation ne donnent +pas entière satisfaction et que l’on se trouve forcé de doubler, en +quelque sorte, le Sénégal, par la voie ferrée en construction de Kayes à +Thiès-Dakar, il n’en est pas moins vrai que le Sénégal a été jusqu’ici +la seule voie d’accès vers le Soudan Français et qu’il demeurera +toujours, même après l’achèvement du Thiès-Kayes, une excellente et +économique voie de transport durant une partie de l’année. + +Le Sénégal proprement dit est formé à Bafoulabé (rencontre des deux +fleuves) par la réunion du _Bafing_ (fleuve noir) et du _Bakhoy_ ou +Badié ou encore Bagoué (fleuve blanc) ; ce dernier lui-même doit son +importance à son affluent le _Baoulé_ (fleuve rouge), qu’il reçoit entre +Toukoto et Badoumbé. Le Bafing prend sa source en Guinée, non loin de +Timbo et du col de Koumi, dans le même massif d’où sort le Tinkisso, +l’une des branches du haut Niger. Le Bakhoy naît également dans la +Guinée, à quelque distance au Nord-Ouest de Siguiri. Quant au Baoulé, +son bassin est tout entier compris dans le Haut-Sénégal-Niger : il est +formé à l’origine par plusieurs ruisseaux qui prennent leur source dans +les collines longeant le Niger entre Kangaba et Bamako et dont l’un sort +de Kati, à douze kilomètres seulement du Niger, ce qui indique combien +est étroite la zone séparant le haut bassin du Sénégal de la haute +vallée du Niger. + +Le Sénégal ne devient navigable qu’en aval de Kayes, après avoir reçu +sur sa rive droite un affluent assez important, le _Kolembiné_ (rivière +noire), qui provient de la région des mares avoisinant Nioro. Un peu au- +delà d’Ambidédi, un autre affluent vient aussi se jeter sur sa rive +droite : c’est le marigot de _Karakoro_, qui sert de limite entre le +Haut-Sénégal-Niger et la Mauritanie. Enfin, un peu avant d’arriver à +Bakel et au moment où il quitte le Haut-Sénégal-Niger, le Sénégal +reçoit, sur sa rive gauche cette fois, un très important affluent, la +_Falémé_, qui prend sa source sur la frontière de la Guinée, non loin de +la source de la Gambie, et sert de limite au Haut-Sénégal-Niger depuis +son cours supérieur jusqu’à son embouchure, à l’exception d’une faible +portion de son cours inférieur, à hauteur de Tamboura et de Sénoudébou, +où ses deux rives appartiennent à la colonie du Sénégal. + + +=Bassin de la Volta.= — La Volta est un peu plus longue que le Sénégal, +puisqu’on compte plus de 1.600 kilomètres depuis la source extrême de la +Volta Noire jusqu’à l’embouchure du fleuve dans le golfe de Guinée. Mais +elle présente, en ce qui concerne le Haut-Sénégal-Niger, un intérêt bien +moindre que le Sénégal : d’abord son embouchure est située dans une +colonie anglaise (Gold-Coast) et son cours inférieur est tout entier en +pays étranger, tantôt coulant à travers la colonie anglaise, tantôt +servant de limite entre celle-ci et la colonie allemande du Togo ; +ensuite son embouchure est à peu près dans la même situation que celle +de la Comoé, c’est-à-dire obstruée par une barre infranchissable aux +navires ; enfin le bief inférieur, où des embarcations d’un certain +tonnage peuvent circuler, ne commence qu’après que le fleuve a pénétré +en Gold-Coast, près du confluent de la Volta Noire et de la Volta +Blanche. A la vérité, on peut utiliser une partie de la Volta Noire +coulant en territoire français, depuis Koury jusqu’au confluent du +Bougouriba et même à la rigueur jusqu’à la rencontre du 10° de latitude +nord (environ 350 kilomètres), pour la navigation à l’aide de chalands +plats de 2 à 5 tonnes ; mais ces transports, sans issue vers le Sud ni +le Nord, ne peuvent présenter qu’un intérêt purement local et ils ne +seraient appelés à quelque développement qu’au cas où la Volta Noire +serait réunie, soit au Bani par une voie ferrée de Koury à San, soit au +prolongement futur des chemins de fer de la Côte d’Ivoire, de la Guinée +ou du Haut-Sénégal-Niger. De plus, s’il est en général aisé de descendre +la Volta Noire en chaland, il est parfois très dur d’en remonter le +courant. Enfin le manque de profondeur en amont de Koury, la fréquence +des rapides en aval du 10° de latitude nord et la violence de ces +rapides à partir du point où la Volta pénètre dans la Côte d’Ivoire +restreignent par trop l’étendue de ce bief relativement navigable. + +Les branches et gros affluents de la haute Volta, comme ceux de la haute +Comoé, ont des bords excessivement marécageux et inhabitables en général +sur une largeur de 2 à 5 kilomètres sur chaque rive, tant à cause de la +présence des mouches tsétsé qu’en raison de la nature argileuse du sol, +qui se transforme en boue épaisse lors des inondations et se durcit +quand les eaux se retirent. Ces inondations sont dues généralement, non +pas au débordement des rivières — la Volta Noire en particulier a des +berges très élevées —, mais au manque d’écoulement des eaux de pluie, +qui s’accumulent le long du fleuve dans une sorte de cuvette plus basse +que la berge et ne communiquant que de loin en loin avec la branche +principale par des affluents qui d’ailleurs présentent la même +disposition. + +La _Volta Noire_ ou occidentale est la plus longue et la plus importante +des deux branches principales dont la réunion, près et à l’Ouest de +Salaga, forme la Volta proprement dite. Elle prend sa source à +Sifarasso, au Sud et près de la route de Sikasso à Bobo-Dioulasso, tout +près des sources de la Comoé. Par suite d’un phénomène assez +particulier, la Volta a un cours à peu près parallèle à celui du Niger, +formant une boucle assurément beaucoup plus modeste que celle de ce +dernier fleuve mais de courbe et de direction analogues : après avoir +coulé vers le Nord-Est jusqu’à Koury — comme le Niger jusqu’à Tombouctou +— elle s’infléchit ensuite vers l’Est, puis vers le Sud-Est, à peu près +comme le Niger se comporte entre Tombouctou et le 11° de latitude Nord ; +au delà du même parallèle, de même que le Niger se dirige nettement au +Sud jusqu’à Djebba, pour couler ensuite vers l’Est-Sud-Est jusqu’au +confluent de la Bénoué et reprendre enfin la direction du Sud jusqu’à +son embouchure, de même la Volta fait du Sud pendant toute la partie de +son cours qui sert de limite aux possessions françaises et anglaises, +puis de l’Est-Sud-Est jusqu’au confluent de l’Oti et ensuite du Sud +jusqu’à la mer. + +Les principaux affluents de la Volta Noire, dans la partie de son cours +appartenant au Haut-Sénégal-Niger, sont : sur sa rive droite, le _Poni_ +ou Bammasso qui arrose Gaoua et le _Bougouriba_ qui arrose Diébougou ; +sur sa rive gauche, le _Sourou_, qui naît non loin de Ouahigouya, décrit +une boucle de sens opposé à celle de la Volta Noire et vient finir à +Koury ; lorsque la crue se fait sentir dans la haute Volta Noire, les +eaux de ce fleuve s’engouffrent dans le Sourou, qui semble alors +remonter vers sa source ; lorsque le niveau baisse dans le Volta, les +eaux du Sourou reprennent leur cours normal et viennent à leur tour +alimenter le fleuve principal. + +La _Volta Blanche_ ou orientale naît, dans les cercles de Ouahigouya et +de Dori, par deux branches prenant leur source au Sud-Ouest et à l’Est +de Djibo ; elle a un cours sensiblement Nord-Sud. Elle reçoit dans la +Gold-Coast, sur sa rive droite, un affluent de médiocre importance qu’on +appelle la Volta Rouge et dont le cours commence près et à l’Ouest de +Ouagadougou. + +La troisième branche de la Volta, l’_Oti_, est formée de la réunion du +_Pépiénou_, qui prend sa source entre Koupéla et Fada-n-Gourma, et du +_Pendjari_, qui naît au Dahomey et traverse, en faisant d’immenses +détours, le cercle de Fada-n-Gourma. + + +=Bassin du Niger.= — Avec le Niger, nous arrivons à un bassin +hydrographique d’une bien autre importance. Depuis le Tembi-Kounda +(frontière de la Guinée et du Sierra-Leone) jusqu’à Akassa (point +central du delta du Niger), l’immense nappe d’eau n’a pas moins de 3.800 +kilomètres de long, soit presque exactement l’ensemble des longueurs +totalisées de la Volta, du Sénégal et de la Comoé réunis. + +Après s’être grossi du Milo à l’Est et du Tinkisso à l’Ouest, le Niger +pénètre dans le Haut-Sénégal-Niger en aval de Siguiri, reçoit encore, +sur sa rive droite, en face de Kangaba, le _Sankarani_, puis coule +jusqu’à Koulikoro dans une vallée rocheuse souvent très resserrée, +barrée de forts rapides entre Bamako et Koulikoro : parmi ces rapides, +il convient de citer ceux de _Sotuba_, près de Bamako, où le bras le +plus important du fleuve n’a pas toujours trente mètres de large. + +En aval de Koulikoro, la vallée s’élargit ; les collines qui la forment +s’abaissent et s’espacent peu à peu, les rochers font place aux bancs de +sable, les berges s’aplatissent et le lit du fleuve se transforme petit +à petit en une nappe dont la crue ou la décrue réglera seule l’étendue. +A partir de Ségou, le Niger n’est plus un fleuve proprement dit, mais +une vallée de faible déclivité au milieu de laquelle coule une grande +masse d’eau. A hauteur de Dienné et en aval, des communications +s’établissent entre le Niger et le Bâni. + +Ce _Bâni_ (petit fleuve, en langue mandé) ou _Mayèl-Balévèl_ (rivière +noire, en langue peule) est en somme le seul affluent important du +Niger, mais il constitue à lui seul un véritable fleuve dont la branche +principale a plus de 900 kilomètres de long. Cette branche principale, +appelée _Bâgbê_ ou Bagoé (fleuve blanc) dans son cours supérieur, prend +sa source à la Côte d’Ivoire, au Sud de la route d’Odienné à Tombougou, +pénètre dans le Haut-Sénégal-Niger entre Tengréla et Ngorho, se grossit +successivement du _Bâfing_ (fleuve noir), du _Bânigbê_ (petit fleuve +blanc) et du _Baoulé_ (fleuve rouge), qui tous les trois proviennent +aussi de la Côte d’Ivoire, puis du _Bânifing_ (petit fleuve noir), +devient le Bâni, passe à San et à Dienné, et se confond avec le Niger à +Mopti. + +Comme je le disais plus haut, des communications se sont déjà établies +entre le Niger et le Bâni, ou plutôt, comme ce n’est plus assez de deux +vallées pour charrier l’énorme quantité d’eau qui arrive des deux côtés +de Dienné, le Niger se transforme en un lacet de canaux auquel vont +bientôt s’entremêler des lacs et qui va constituer un système +excessivement curieux et intéressant depuis Dienné jusqu’à Tombouctou. +Reconnaître, en cette région, où se trouve le lit propre du Niger est +chose à peu près impossible. + +A Diafarabé, à l’Ouest-Nord-Ouest de Dienné, le fleuve forme un V dont +l’un des bras se dirige vers Mopti (qui s’appelle en songaï _Issa-ka_, +c’est-à-dire « arrivée du fleuve ») et l’autre, dit _Dia_ ou _Diaga_, +vers le lac Débo. En aval de Mopti, nouvelle communication par un canal +transversal entre les deux canaux principaux, qui se réunissent dans le +_lac Débo_ après avoir donné naissance à un troisième canal, le +_Kolikoli_, lequel se dirige vers Saraféré par le _lac Korienza_. A la +sortie du Débo, l’un des deux canaux principaux, l’_Issa-Ber_ (grand +fleuve, en songaï), se dirige vers Niafounké, tandis que l’autre, le +_Bara-Issa_ (fleuve du Bara), va rejoindre à Saraféré le canal de +Korienza. Les deux branches maîtresses se réunissent ensuite près d’El- +Oualedji, à l’endroit appelé _Issa-feï_ (partage du fleuve), pour former +peu après, en se séparant encore une fois, l’_île de Koura_, un peu en +aval de Tombouctou. + +Entre Niafounké et El-Oualedji, la branche occidentale dessert plusieurs +lacs, dont les principaux sont le _lac Horo_ et le _lac Fati_ et ceux de +moindre importance les lacs _Tenda_, _Kabara_, _Soumpi_, _Takadyi_ et +_Gaouati_ ; entre El-Oualedji et Koura, elle dessert encore les grands +lacs de Goundam et de _Ras-el-Ma_ ou _Hari-bongo_ ou encore _Issa-bongo_ +(mots qui veulent dire, le premier en arabe et les deux autres en +songaï, « tête de l’eau » ou « tête du fleuve ») : lacs _Télé_, +_Faguibine_ ou Fangabina, _Daouna-keïna_ et _Daouna-ber_, tandis que la +branche orientale dessert les lacs _Haribongo_, _Garou_, _Dô_, _Nangaï_, +_Hagoundou_, _Koratou_, etc. + +Toute cette partie de la vallée du moyen Niger, comprise, d’une façon +générale, entre Sansanding et Tombouctou, est une véritable région +lacustre, dont l’aspect se modifie étrangement selon les saisons et où, +indépendamment des bras et lacs principaux qui viennent d’être énumérés, +existent de nombreux canaux de dérivation et lacs ou mares temporaires : +cette région constitue la zone d’inondation du Niger, zone qui, aux +périodes de grande crue, couvre en largeur une étendue de 150 à 200 +kilomètres d’où n’émergent plus que les mamelons où sont construits les +villages. + +Il est facile de conclure de ce qui précède quelle est l’importance du +Niger au double point de vue de l’agriculture et des facilités de +transport. Les terres de la vallée nigérienne, dont la nature argileuse +est tempérée par une quantité suffisante de sable, ne deviennent pas +dures et cassantes, comme celles du bassin de la Volta, lorsque les eaux +d’inondation se retirent : elles deviennent au contraire un sol +merveilleusement fécond et propice à la culture, comme à la croissance +d’herbes de pâturage, et il n’est pas téméraire de penser que, +maintenant que la sécurité assurée aux indigènes leur permet de +s’attacher davantage à leur sol, la région du moyen Niger deviendra +rapidement la plus riche de tout le Soudan. + +D’autre part les produits qui y seront récoltés trouveront dans le Niger +lui-même une voie de transport économique et relativement constante : +des vapeurs à faible tirant d’eau peuvent en effet circuler durant six +mois de l’année entre Koulikoro et Gao, et le reste du temps des +chalands peuvent être utilisés dans des conditions satisfaisantes. Ces +chalands peuvent même, en janvier et février, continuer au-delà de Gao +jusqu’à Niamey. La faible portion du fleuve où les rapides s’opposent à +la navigation, entre Koulikoro et Bamako, a été doublée d’une voie +ferrée : en sorte que, grâce à l’utilisation successive des chemins de +fer et des fleuves, on a actuellement une voie de transport à peu près +satisfaisante depuis le port de Dakar jusqu’à Gao, voie qui sera +améliorée encore par l’achèvement de la ligne directe de Dakar à +Koulikoro par Thiès, Diourbel et Kayes. + +Le bief supérieur du Niger est lui aussi navigable une bonne partie de +l’année, quoique dans des conditions moins bonnes, entre Bamako et +Kouroussa, où aboutit depuis quelques mois la voie ferrée partant du +port de Conakry. On peut également remonter en chaland plusieurs des +affluents du haut Niger et se rendre ainsi de Bamako et Siguiri à Kankan +par le Milo et de Bamako à 75 kilomètres d’Odienné par le Sankarani et +son affluent le Gouanhala, au moins à l’époque des hautes eaux. Le Bâni +permet d’assurer les transports entre Mopti et la région de Sikasso par +Dienné et San. + +Tout cela constitue un réseau navigable assurément imparfait, en raison +de la différence des niveaux selon les saisons, mais qui a déjà été +perfectionné et pourra l’être encore par l’exécution de quelques travaux +et qui, tel qu’il existe, est fort appréciable en un pays où les cours +d’eau se prêtent si rarement à la navigation et où les voies et moyens +de transport sont en général embryonnaires et coûteux. + +En aval de Tombouctou, quoique parsemé d’îles et d’îlots, le Niger forme +un fleuve beaucoup plus régulier qu’en amont. Après avoir traversé la +région sablonneuse qui s’étend de Tombouctou à Bourem, son lit redevient +rocheux aux approches de Gao et il est coupé çà et là de rapides dont +les principaux sont ceux d’Ayorou et de Labezenga, mais dont aucun ne +constitue d’obstacle vraiment sérieux à la navigation, au moins à la +période des hautes eaux. C’est seulement après sa sortie du territoire +français que le Niger présente des seuils infranchissables (région de +Boussa), qui séparent nettement le long bief moyen du bief maritime. + +La rive droite du Niger, ou plus exactement toute la région située sur +la rive droite, entre le lac Débo et Say, porte en songaï le nom de +_Gourma_ ou celui de _Hari-banda_ (que nous avons orthographié +_Aribinda_) ; les pays de la rive gauche sont compris sous la +dénomination de _Haoussa_ ou _Aoussa_, aussi bien à hauteur du Débo qu’à +hauteur de Bamba, de Gao et de Say[22]. Ces appellations sont souvent +employées comme termes d’orientation, mais il est facile de voir +qu’elles revêtent alors des acceptions multiples et fort diverses, selon +le lieu où l’on se trouve : ainsi, du Débo à Tombouctou, Gourma désigne +l’Est et Haoussa l’Ouest ; de Tombouctou à Bourem, Gourma désigne le Sud +et Haoussa le Nord ; enfin, en aval de Bourem, Gourma voudra dire +l’Ouest et Haoussa l’Est. Il est également facile de comprendre combien +est peu exacte l’application que nous avons faite de certains de ces +termes à telle ou telle région localisée de la Boucle du Niger, en +appelant par exemple Gourma le cercle de Hombori et celui de Fada-n- +Gourma et Aribinda le pays situé au Sud de Tombouctou et celui situé à +l’Ouest de Dori : en réalité tout l’intérieur de la Boucle du Niger +mérite ces deux noms de Gourma ou Aribinda. + +Il n’est peut-être pas inutile de parler ici des ports de Tombouctou. Le +principal, en ce sens qu’il est le plus constant, est _Korioumé_, situé +sur le Niger même. Mais à Korioumé, un canal se détache du Niger et +vient atteindre _Daï_, à 10 kilomètres de Tombouctou, pour rejoindre le +fleuve principal en aval. De plus, un canal qu’on dit artificiel, dont +on attribue la création ou tout au moins l’aménagement à un roi de Gao +et qui fut élargi au début du XIXe siècle par le roi du Massina Sékou +Amadou, amène l’eau de Daï à _Kabara_, à 7 kilomètres de Tombouctou. +Enfin, lors des grandes crues, le courant se fraie un passage, dans +l’Est de Kabara, jusqu’à 300 mètres de la ville même de +_Tombouctou_[23]. + +Tombouctou possède donc en réalité quatre ports : Korioumé, utilisable +toute l’année et en tout temps ; Daï, qui ne l’est guère que de +septembre à avril ; Kabara, qui le devient de novembre à avril ; et +enfin l’un des faubourgs de Tombouctou, mais l’accès de ce dernier port +n’est possible que dans les années de grande crue (tous les trois ans +environ) et seulement au mois de janvier. + +Le plus ou moins d’abondance des pluies dans la région soudanaise a en +effet une influence considérable, non seulement sur le plus ou moins +d’extension de la zone inondée, mais aussi sur la limite atteinte par +les eaux dans les lacs, dépressions et canaux issus du Niger. Tous ces +lacs et canaux en effet ne sont que des déversoirs : ils n’alimentent +pas le Niger, mais sont alimentés par lui. Lorsque la crue a été +exceptionnellement forte dans le haut fleuve, le Faguibine est rempli +jusqu’à Ras-el-Ma, les Daouna se transforment en lacs et l’eau reflue +vers le Nord dans les canaux de dérivation sahéliens et sahariens, qui +sont eux aussi des déversoirs plutôt que des affluents, comme le marigot +de Niamina, les parties basses des vallées du Tilemsi, de l’Azaouag, +etc., et les maigres rivières, telles que le Gorouol et la Sirba, qui +traversent la région de mares temporaires séparant, du côté de Dori, le +bassin de la Volta du bas Niger. Lorsqu’au contraire la crue a été +faible, l’eau ne se répand que peu en dehors du fleuve lui-même et de +ses bras principaux, les lacs ne sont plus que des étangs et beaucoup de +mares ou de vallées demeurent sèches pendant une ou plusieurs années. + +Dans une communication récente[24], le lieutenant Salvy constate que, au +cours des quinze dernières années, il y a eu diminution progressive du +lac Faguibine et assèchement des Daouna : l’eau, qui arrivait à Ras-el- +Ma lors des crues de 1894, n’arrivait plus l’an dernier qu’à une +quarantaine de kilomètres à l’Est de ce point. Il suppose que, +indépendamment de causes climatériques passagères, ce dessèchement +serait dû à une cause générale et constante qui affecterait tout le Nord +du Soudan. Je ne crois pas devoir partager son opinion : au XIe siècle, +selon le témoignage de Bekri, le point de Ras-el-Ma (tête de l’eau) +méritait déjà son nom par sa position à la limite extrême des crues ; il +serait singulier que, si une cause constante de dessèchement existait +réellement, la limite des crues fût demeurée identique pendant neuf +siècles au moins pour reculer brusquement ensuite. Il est beaucoup plus +probable que cette limite varie et a toujours varié selon les années ou +plutôt selon des périodes de plusieurs années chacune, +proportionnellement avec les quantités d’eau tombées, et que, si le +maximum a toujours été à Ras-el-Ma — au moins depuis les débuts de la +période historique —, le minimum a varié et variera encore d’époque en +époque ; il est vraisemblable qu’avant 1894 la limite extrême des crues +avait déjà reculé bien des fois jusqu’au minimum constaté en 1910 et +peut-être plus loin encore et que, après une suite d’années pluvieuses, +Ras-el-Ma redeviendra de nouveau la « tête de l’eau ». + +[Illustration : CARTE 1. — Limites, hydrographie et orographie.] + + +[Note 5 : Voir la carte 1 à la fin du chapitre III et la carte +d’ensemble à la fin de l’ouvrage.] + +[Note 6 : Il semble que c’est Aristote qui, le premier, ait cité le +voyage de Hannon, dont nous ont parlé ensuite Eratosthène, Strabon, +Pline et Ptolémée.] + +[Note 7 : Hérodote, livre IV, XLIII.] + +[Note 8 : Hérodote, livre IV, CXCVIII.] + +[Note 9 : Livre II, XXXII à XXXIV.] + +[Note 10 : Les Nasamons étaient des Berbères habitant la province de la +Cyrénaïque appelée aujourd’hui Barka, à l’Est de la Tripolitaine.] + +[Note 11 : Une autre branche saharienne du Niger, représentée +aujourd’hui par l’Azaouag, qui sort des montagnes du Sahara Central pour +aboutir sur le bas Niger en aval de Niamey, a été reconnue par les +derniers explorateurs du Sahara, et notamment par le capitaine Cortier. +On y a trouvé des crocodiles, ce qui tendrait à prouver que cet oued a +eu autrefois une importance plus considérable et des relations +aquatiques avec le Niger plus réelles que de nos jours.] + +[Note 12 : Pline dit expressément que les _Ethiopiens Nigrites_ sont +appelés ainsi du nom du fleuve qui arrose leur pays.] + +[Note 13 : Ptolémée supposait d’ailleurs que le _Ghir_, coulant vers +l’Est, passait au travers des « gorges garamantiques » (montagnes du +Fezzan) et, après avoir disparu sous terre, réapparaissait dans le +marais ou lac _Nuba_, sans doute pour y former une branche supérieure du +Nil.] + +[Note 14 : _Le Nord de l’Afrique dans l’antiquité grecque et romaine_, +1863.] + +[Note 15 : _Doctrina Ptolemæi ab injuria recentiorum vindicata_, 1874.] + +[Note 16 : Cultru, _Histoire du Sénégal_, page 25.] + +[Note 17 : A titre d’information, il convient de noter que le mot +_asenghêl_, en berbère, signifie « inondation ». Dans un manuscrit arabe +encore inédit, rapporté de Tombouctou par M. Bonnel de Mézières et +datant, semble-t-il, du XVIIe siècle, le pays situé entre le Fouta et +l’Atlantique est désigné sous le nom de _Sénékal_ ou _Sénégal_.] + +[Note 18 : Le moine franciscain Gaby, qui écrivit en 1689 une relation +de son voyage au Sénégal (_Relation de la Nigritie_), nie l’existence, +au moins à cette époque, d’un royaume du nom de _Senega_, royaume dont +l’existence avait été affirmée quelques années auparavant par Moreri +dans son dictionnaire (édition de Lyon, 1683). Il n’y a pas à tenir +compte de la documentation du Père Gaby, qui faisait sortir d’une même +source, située à quelque distance à l’est du Khasso, le Sénégal, le +Niger et le Joto (?), moins d’un an avant la reconnaissance de La Courbe +au Khasso et aux chûtes du Félou.] + +[Note 19 : Dans ces noms on retrouve, à peine déformés, ceux par +lesquels les peuples riverains du Niger et du Sénégal traduisent le mot +« fleuve » et désignent la rivière principale, quelle qu’elle soit, +traversant leur pays : en songaï _issa_, en soninké ou sarakollé _kollé_ +ou _kholé_, en peul ou toucouleur _mâyo_, en ouolof _dêkh_ ou _dêh_ et +au cas déterminé _dêkh-gui_ ou _dêh gui_ (comparez l’_Ovidech_ de +Lancelot du Lac et le _Senedec_ des « Sénègues » de Marmol). _Zimbala_ +n’est autre que le mot mandé _dyimbala_, qui signifie « lieu de la +grande eau » et qui est donné de nos jours à une partie de la zone +d’inondation du Niger. Quant à _Busitemba_, on peut rapprocher ce terme +de _Badoumbé_, qui veut dire « fleuve rouge » en soninké.] + +[Note 20 : La Volta doit son nom, soit aux sinuosités de son cours +inférieur, qui l’auraient fait appeler ainsi par les Portugais, soit au +nom que donnent les indigènes à son embouchure et qui, d’après ce qu’on +m’a affirmé, serait _Folita_. Comme tous les grands fleuves africains, +elle ne porte pas, dans les langues locales, de nom spécial, et chaque +tribu riveraine la désigne par un mot qui, dans son idiome, ne signifie +pas autre chose que « le fleuve » (_Mâné_ chez les Dagari, _Mîro_ chez +les Lobi, _Môrhe_ chez les Nounouma, etc.). Il en est de même du Sénégal +et du Niger, comme l’avaient déjà observé Marmol et Dapper. Cependant +les peuples de langue mandé désignent souvent le Niger — en outre du mot +_bâ_ qui veut dire simplement « fleuve » — par l’appellation plus +particulière de _Bâba_ (le fleuve grand) ou celle de _Diêlibâ_, +orthographiée souvent à tort « Dioliba », qui veut dire « le fleuve des +Diêli », c’est-à-dire des « griots » ou chanteurs et musiciens +professionnels ; de même les Haoussa l’appellent tantôt _Baba-n-goulbi_ +(le grand fleuve), tantôt _Kouara_, mot dont j’ignore l’étymologie.] + +[Note 21 : Contrairement aux indications données par certaines cartes, +le bassin du Bandama est entièrement en dehors du Haut-Sénégal-Niger : +les cours d’eau naissant près de Ngorho (cercle de Bobo-Dioulasso) et +donnés parfois comme des affluents supérieurs du Bandama sont en +réalité, les uns des affluents du Bagbê (bassin du Niger), les autres +des affluents de la Léraba (bassin de la Comoé). Les reconnaissances +exécutées dans le cercle de Korhogo de 1904 à 1907, notamment celles de +M. Terrasson de Fougères, ont démontré que le Bandama prenait sa source +au Sud de la route de Korhogo à Tombougou, traversait cette route et +contournait Korhogo au Nord pour se diriger ensuite vers le Sud.] + +[Note 22 : Peut-être y a-t-il quelque rapport entre ce terme et le nom +des Haoussa, dont le pays est en effet à l’Est de la rive gauche du +Niger au moins pour la partie du fleuve en aval de Gao.] + +[Note 23 : On prétend qu’autrefois c’était à l’Ouest de Kabara que l’eau +se frayait un passage et que, comme elle venait inonder de temps à autre +un quartier de Tombouctou — le _Tarikh-es-Soudân_ relate plusieurs de +ces inondations — les habitants comblèrent ce passage à l’endroit où se +trouve aujourd’hui la dune Amadia, forçant ainsi les eaux à refluer vers +l’Est.] + +[Note 24 : Dans _la Géographie_, décembre 1910.] + + + + + CHAPITRE III[25] + + =Orographie= + + +A qui rechercherait les altitudes élevées, le système orographique du +Haut-Sénégal-Niger se présenterait comme plutôt maigre : il ne semble +pas en effet que l’on rencontre dans la colonie des sommets dépassant +mille mètres, et encore le nombre de ceux qui atteignent cette altitude +est-il fort restreint. On les trouve dans la région de Hombori (boucle +du Niger) et peut-être dans le cercle de Satadougou, près des sources de +la Falémé, au point d’aboutissement vers le Nord du massif dit du Fouta- +Diallon. + +Ce dernier massif s’étend en réalité depuis les sources du Bandama et du +Bâgbê (Côte d’Ivoire) jusqu’à celles de la Gambie (Guinée), suivant une +direction générale Sud-Est Nord-Ouest ; il donne naissance d’une part à +tous les petits fleuves côtiers qui se jettent à la mer entre Grand- +Lahou et Bathurst (Bandama, Sassandra, Cavally, Nuon ou Cestos, Saint- +Jean, Saint-Paul, Makona, Sherbro, Roquelle, Grande et Petite Scarcies, +Konkouré, Rio-Grande, Gambie) et, d’autre part, aux branches principales +du Niger et du Sénégal (Bâgbê, Baoulé, Sankarani, Milo, Tembiko, +Tinkisso pour le Bâni et le Niger, Bafing et Falémé pour le Sénégal). +Les plus hauts sommets de ce massif sont situés dans la région où se +touchent la Guinée, le Libéria et la Côte d’Ivoire (Nimba ou Nuonfa +1.644 m., Momy 1.400 m., Dou 1.339 m., Soulou 1.121 m., Gouékouma 1.026 +m., d’après les observations barométriques de M. Aug. Chevalier en +1909). Le massif semble s’abaisser en se dirigeant vers le Nord-Ouest et +ce sont ses derniers contreforts dans cette direction qui, seuls, +touchent à la colonie du Haut-Sénégal-Niger dans les cercles de +Satadougou, de Kita et de Bamako. + +Là ils se soudent, pour ainsi dire, à un autre système, beaucoup moins +important comme altitude et comme étendue, qui sépare la haute vallée du +Niger du bassin du Sénégal. Ce système est constitué par une sorte de +crête irrégulière tombant par pentes abruptes et étagées du côté du +Niger, à très peu de distance du fleuve, parfois même bordant le fleuve +lui-même, comme à Koulikoro, d’une haute falaise rocheuse, et se +prolongeant, sur le versant d’où sortent le Bakhoy, le Baoulé et leurs +affluents, en une série de collines tantôt isolées et tantôt groupées ou +ramifiées qui s’étendent vers l’Ouest de façon à déterminer les vallées +très resserrées de ces branches du Sénégal et ensuite du Sénégal lui- +même jusqu’à Kayes. + +Ce système prend fin vers le Nord à partir de l’endroit où le Niger +s’élargit et s’étale avant de pénétrer dans la région lacustre, c’est-à- +dire à hauteur de Ségou environ. On ne rencontre plus ensuite qu’une +succession de mamelons très peu élevés et de plateaux bas, d’où émergent +parfois quelques collines isolées qui, en raison même de leur isolement, +ont au premier abord des aspects de montagne que leur altitude est loin +de justifier. + +Sur la rive droite du Niger, entre ce fleuve et le Bâni, apparaît un +troisième système qui se soude vers le Sud, du côté d’Odienné (Côte +d’Ivoire), avec les dernières ramifications orientales du massif dit du +Fouta-Diallon et qui suit la direction du Niger, venant clore son +étroite vallée du côté de l’Est à peu près comme le système précédemment +décrit la clot du côté de l’Ouest, quoique avec un relief moins +considérable. Comme il arrive aussi pour la chaîne de la rive gauche, +celle de la rive droite est moins abrupte sur le versant qui ne regarde +pas le fleuve et se prolonge de ce côté par des ramifications qui +déterminent les vallées des hautes branches du Bâni (Baoulé et Bâgbê), +pour mourir peu à peu en arrivant près de la région des canaux et des +inondations. + +Le quatrième système, plus original peut-être, commence au delà du Bâni +et enserre tout le bassin supérieur de la Volta, qu’il sépare du bassin +du Niger : c’est ce système que l’on a appelé tantôt le plateau central +nigérien et tantôt le plateau de la Volta. Nous avons vu que le cours de +la branche principale de la Volta est sensiblement parallèle au cours du +Niger et forme une boucle inscrite à l’intérieur de la boucle de ce +dernier fleuve : il résulte de ce phénomène que le système orographique +qui nous occupe en ce moment se présente, d’une façon générale, sous la +forme d’un arc de cercle parallèle lui aussi à la vallée du Niger, avec +cette restriction qu’il épouse plus volontiers les contours du bassin de +la Volta que ceux du Niger. Ce système a encore ceci d’analogue avec les +précédents que son versant le plus abrupt et le plus accentué est en +général celui qui regarde le Niger. + +Il commence à la Côte d’Ivoire par les massifs de collines séparant la +haute Comoé du Bandama vers l’Ouest (monts du Niarhafolo) et de la Volta +vers l’Est (monts de Kinnta) : ces deux branches initiales se soudent au +Sud-Ouest de Bobo-Dioulasso, entre Sikasso et Gaoua, pour former le +massif d’où sortent la Comoé, le Bougouriba, la Volta Noire et quelques +affluents du Bâni ; ce massif s’allonge ensuite pour suivre la rive +gauche de la haute Volta Noire, puis se redresse entre Koury et +Bandiagara pour former des sortes de falaises qui, par Douentza et +Hombori, ferment, depuis le Bâni jusqu’à ce dernier point, la vallée du +Niger[26], présentant vers Hombori leurs altitudes culminantes et se +dirigeant ensuite, par des courbes irrégulières, vers le Sud-Sud-Est +jusqu’à la route de Djibo à Dori. Cette sorte de demi-cercle de +falaises, qui d’ailleurs offre un certain nombre de solutions de +continuité, pousse vers le Sud des ramifications à pentes plus douces +qui s’insinuent entre les différentes branches supérieures de la Volta +et finissent par ne plus constituer que des mamelons bas ou des pitons +isolés. Entre Dori et le Dahomey, la falaise regardant le Niger +s’atténue d’abord et se ramifie, pour contourner les quelques affluents +du bas Niger qui traversent le cercle de Fada-n-Gourma, puis se reforme +pour constituer le long massif de l’Atakora, qui court presque en ligne +droite le long de la limite Sud-Est de ce cercle, isolant le bassin du +Pendjari (ou haut Oti) du bassin du Niger et allant se souder vers le +Sud au massif d’où sortira l’Ouémé. + +Ces quatre grands systèmes montagneux n’ont pas tous la même structure +géologique et chacun d’eux se présente sous des aspects qui varient plus +ou moins d’une région à une autre : en général le granit domine dans le +Sud, avec des traces variables de quartz, tandis que le grès devient +plus abondant dans le centre et que le calcaire ne se montre que dans le +nord, à partir de la latitude de Koury. La latérite ferrugineuse domine +à peu près partout sur les plateaux et les mamelons ou crêtes de faible +hauteur. Aussi bien la géologie du Haut-Sénégal-Niger n’a été étudiée +d’une façon scientifique et rationnelle que tout récemment, au Nord par +M. Chudeau, au Sud par M. Henry Hubert, aux travaux desquels je crois +préférable de renvoyer directement le lecteur. + + +[Note 25 : Voir la carte 1 à la fin du présent chapitre.] + +[Note 26 : Cette ligne de falaises porte en songaï le même nom (_Hari- +bongo_ « tête de l’eau ») que la pointe occidentale du lac Faguibine.] + + + + + CHAPITRE IV[27] + + =Régions naturelles= + + +Au point de vue de l’aspect du pays, de la constitution du sol, de la +flore et de la faune, le Haut-Sénégal-Niger peut être divisé en trois +grandes régions naturelles. Ces régions ou zones ne sont d’ailleurs pas +nettement délimitées : elles se pénètrent l’une l’autre en bien des +points et les indications qui vont suivre ne doivent être acceptées qu’à +un point de vue tout à fait général et approximatif. + + +_Région soudanaise._ — La partie Sud du Haut-Sénégal-Niger appartient à +la zone africaine que l’on appelle communément la « région soudanaise », +quelque impropre que soit cette dénomination au point de vue +étymologique, le mot « Soudan » provenant de l’expression arabe _Blâd- +es-Soudân_, qui signifie « pays des Nègres » et devant par suite +s’appliquer logiquement à toute la partie du continent africain située +au Sud du Sahara. + +Cette zone commence là où finissent les dernières ramifications de la +grande forêt dense du golfe de Guinée et s’étend au Nord, très +approximativement du reste, jusqu’un peu au delà du parallèle de Bamako. +Il convient d’y ranger, dans le bassin du Sénégal, les pays situés sur +la rive gauche de ce fleuve lui-même ou arrosés par ses branches +principales, le Bafing, le Bakhoy et le Baoulé, et, dans les bassins du +Niger et de la Volta, les pays situés au Sud d’une ligne passant à peu +près par Koulikoro, Ségou, San, Koury, Ouahigouya et Fada-n-Gourma. + +Cette région est, d’une façon générale, celle où le terrain est le plus +mouvementé ; elle est arrosée, en dehors des fleuves proprement dits qui +la traversent et de leurs affluents principaux, par de nombreux +ruisseaux dont les uns ont une source permanente et dont les autres ne +sont alimentés que par les pluies et peuvent se tarir complètement lors +de la saison sèche. Bien que la forêt dense, telle qu’elle se présente à +la basse Côte d’Ivoire par exemple, soit absente de cette région, il +n’en faudrait pas conclure qu’il ne s’y rencontre pas de forêts : il +s’en rencontre au contraire beaucoup et parfois d’assez étendues, tout +au moins là où la densité de la population n’a pas contraint les +habitants à les détruire pour se livrer sur leur emplacement à des +cultures vivrières. Ces forêts se présentent sous deux aspects +principaux : le long des rives de certains cours d’eau même temporaires, +on a une bande souvent très étroite mais généralement très dense de +végétation qui, tant par sa tenue que par les espèces la composant +(palmiers à huile, raphias, lianes diverses, etc.), rappelle beaucoup la +forêt dense de la Côte d’Ivoire ; en dehors de cette circonstance +spéciale, il existe un peu partout des bois plus ou moins étendus, +possédant de très beaux arbres et des bosquets touffus, mais offrant +cette caractéristique qu’il pousse de l’herbe sous les arbres et entre +les bosquets, chose absolument inconnue dans la forêt dense du golfe de +Guinée lorsqu’elle n’a pas été modifiée par l’œuvre de l’homme. Les +plateaux latéritiques, bien que souvent la couche de terre qui les +recouvre n’ait qu’une épaisseur de quelques millimètres, ne sont pas les +endroits les plus pauvres en végétation arborescente : tout au contraire +on y rencontre de vraies forêts, dont les arbres vont puiser l’humidité +qui leur est nécessaire en insinuant leurs racines dans les fissures des +roches. Ces forêts à sol pierreux sont les plus riches en lianes à +caoutchouc. + +Les terrains trop argileux ou trop sablonneux, et aussi beaucoup de +terrains dont le sol n’est pas mauvais pour la culture, constituent des +savanes où les hautes herbes forment la presque totalité de la +végétation, mais d’où émergent de place en place des arbustes et même +des arbres de très belle venue, tels que des caïlcédras, des karités, +des nérés, des fromagers, des baobabs, etc. Il convient de dire que +beaucoup de ces savanes étaient autrefois des forêts et que, si la +nature de la végétation s’y est transformée, cela est dû non pas tant +aux incendies de brousse qu’on accuse trop à la légère d’un déboisement +auquel ils sont à peu près étrangers, qu’à un défrichement fait +autrefois dans un but agricole : les arbres ayant été abattus et leurs +souches enlevées, lorsque le terrain est rendu à lui-même, c’est de +l’herbe qui les remplace. + +Tels sont les aspects sous lesquels se présente le plus communément la +flore naturelle de la région dite soudanaise : bien entendu, je ne parle +que des parties où la nature est abandonnée à elle-même et non de celles +que le travail de l’homme a métamorphosées. + +La faune de cette région est assez riche, quoique le nombre des +individus — non des espèces — y soit beaucoup plus restreint qu’on n’est +souvent porté à le croire. On y rencontre comme mammifères l’éléphant +(très rare sauf dans les districts les plus méridionaux), le buffle, de +nombreuses espèces d’antilopes, la panthère et d’autres félins de plus +petite taille, l’hyène, le phacochère et le potamochère, le fourmilier +et le pangolin, le lièvre et de nombreux rongeurs, le cynocéphale, le +singe vert et d’autres espèces de guenons, etc. Le lion est très rare. +Je ne parle pas ici de la faune aquatique qui, elle, est à peu près la +même sur toute l’étendue du Niger et comprend, comme mammifères, +l’hippopotame et le lamentin. + + +_Région sahélienne._ — Au nord de la région communément appelée +« soudanaise » est la région dite « sahélienne ». Le mot _sahel_, qui en +arabe signifie « littoral »[28], est appliqué par les Maures du Haut- +Sénégal-Niger à la zone qui borde au Sud le Sahara et qui forme comme le +« rivage » du désert. Il est appliqué également au rivage de +l’Atlantique par les Maures de l’Adrar Mauritanien, en sorte que ce même +terme désigne l’Ouest dans l’Adrar, le Nord-Ouest ou le Nord-Est au +Fouta, le Nord à Kayes et le Sud à Tichit. Dans la pratique, les +Européens appellent communément Sahel la région comprenant l’ensemble +des cercles de Nioro, Goumbou et Sokolo ; mais, entendue comme +désignation géographique et climatologique, cette expression a un sens +beaucoup plus large. En réalité le Sahel commence à quelque distance de +la rive nord du Sénégal et du coude du Baoulé et, dans les bassins du +Niger et de la Volta, aux environs de la ligne citée plus haut. + +Mais l’aspect du Sahel se modifie peu à peu à mesure que l’on avance +vers le Nord : d’abord peu différent du Soudan propre, il accentue son +caractère spécial à hauteur de Sokolo et de Bandiagara pour s’identifier +de plus en plus avec le désert jusqu’à ce que l’on arrive au Sahara +soudanais. La limite entre le Sahel et le Sahara soudanais peut être +représentée par une ligne passant à une cinquantaine de kilomètres au +Nord de Nioro et Goumbou, s’avançant jusque près de Bassikounou, +atteignant le Niger à Mopti, gagnant de là Hombori en passant au Nord de +Bandiagara et de Douentza, descendant ensuite vers le Sud jusqu’aux +environs de Djibo, pour prendre alors une direction Est et rejoindre le +Niger vers Niamey par Dori. + +Il ne serait pas exact de dire que le Sahel soit aride : la végétation y +est même parfois plus dense qu’au Soudan, mais en général les arbres de +belle venue y sont plus rares et surtout les arbustes épineux s’y +montrent en quantité beaucoup plus considérable, dépassant les autres +espèces en nombre à mesure qu’on s’avance vers le Nord, jusqu’à devenir +à peu près les seuls représentants de la végétation arborescente +lorsqu’on arrive au Sahara Soudanais. Il existe aussi des savanes, mais +les herbes y sont plus maigres et de moins haute taille que dans les +savanes du Soudan et paraissent d’ailleurs constituer de bien meilleurs +pâturages. + +En dehors du cours inférieur de la Kolembiné dans le bassin du Sénégal +et, dans le bassin du Niger, du fleuve lui-même et de ses canaux, il +n’existe à peu près aucun cours d’eau au Sahel ressemblant à une rivière +ou à un ruisseau : tout au plus rencontre-t-on des lits de dérivation où +les eaux se déversent au moment des pluies et qui constituent une sorte +d’intermédiaire entre les oueds sahariens et les cours d’eau temporaires +de la région soudanaise. Mais en général l’eau n’apparaît que sous forme +de mares ou étangs plus ou moins étendus qui se remplissent à la saison +des pluies et dont plusieurs du reste ne se tarissent jamais +complètement. La plupart des villages ne sont alimentés en eau que par +ces mares ou par des puits. + +Quant aux roches qui constituent le terrain, elles se différencient de +celles de la région soudanaise particulièrement en ceci que le calcaire +se rencontre au Sahel, alors qu’il fait défaut plus au Sud. Par contre, +la latérite soudanaise abonde encore au Sahel, tandis qu’elle fait +défaut au Sahara. A ce point de vue comme à beaucoup d’autres, le Sahel +représente la zone de transition entre la région soudanaise et le Sahara +soudanais. + +En ce qui concerne la faune, on rencontre au Sahel à peu près les mêmes +espèces qu’au Soudan, avec l’éléphant en moins, la girafe et l’autruche +en plus ; le lion y est aussi plus commun. Mais surtout, probablement en +raison des plus grands espaces inhabités et aussi du nombre restreint +des points d’eau, dont chacun devient en quelque sorte un rendez-vous +forcé pour les bêtes sauvages, on voit beaucoup plus de gibier au Sahel +qu’au Soudan et les chasses y sont bien plus fructueuses. + +Pour ce qui est des habitants humains, tandis qu’au Soudan les +autochtones sont, à l’exception des tribus commerçantes et des castes +d’artisans et de pêcheurs, presque exclusivement agriculteurs et +appartiennent uniquement à la race noire, on rencontre au Sahel une très +notable proportion de pasteurs semi-nomades de race blanche plus ou +moins métissée (Maures et Peuls). + + +_Sahara soudanais._ — La troisième région naturelle du Haut-Sénégal- +Niger peut être dénommée « Sahara soudanais » ; elle est appelée par les +indigènes _Hodh_ ou _Haoudh_ dans sa partie occidentale, entre le Tagant +et la région lacustre de Tombouctou, et _Azaouad_ dans sa partie +orientale, c’est-à-dire à l’intérieur de la Boucle du Niger entre +Tombouctou et Tillabéry et au Nord de la Boucle jusqu’à Tessalit et +Timiaouine environ[29]. Le Sahara soudanais est limité au Nord-Est par +le Tanezrouft et au Nord-Ouest par le Djouf, qui appartiennent l’un et +l’autre au Sahara proprement dit. + +La différence d’aspect et de climat entre ces deux parties du désert a +été très nettement indiquée par MM. Gautier et Chudeau : alors qu’à +partir de la région de Timiaouine et d’In-Ouzel, en allant vers le Nord, +la végétation fait défaut en dehors des vallées des oueds et des +dépressions qu’a favorisées une pluie occasionnelle d’ailleurs fort +rare, le Sahara soudanais, où il pleut à peu près partout régulièrement +tous les ans, renferme, sauf dans les régions particulièrement +pierreuses, une végétation assurément fort maigre mais cependant +visible. Il convient tout d’abord de mettre à part la zone d’inondation +du Niger, entre Mopti et Tombouctou, qui participe plutôt du Sahel que +du Sahara. En dehors de cette zone spécialement favorisée, on rencontre +des arbres — des gommiers et autres mimosées principalement — dans le +Hodh et l’Azaouad, à peu près jusqu’à hauteur de Bou-Djebiha, et ensuite +des steppes et de maigres pâturages jusqu’à Timiaouine. A vrai dire, les +arbres s’espacent et diminuent de hauteur à mesure qu’on va vers le Nord +et de même les pâturages s’atrophient à mesure que l’on s’approche du +Sahara proprement dit : mais il n’en demeure pas moins vrai que l’aspect +du Sahara soudanais, dans son ensemble, est bien moins désolé que celui +du Sahara algérien au sud des Oasis. + +Cette troisième région ne renferme des sédentaires proprement dits que +dans la zone d’inondation de Mopti à Tombouctou, sur les rives mêmes du +Niger en aval de Tombouctou, dans les rares villages permanents du Hodh +(Kiffa, Tichit, Oualata, Néma, Bassikounou, etc.) et dans ceux plus +rares encore et souvent insignifiants de l’Azaouad Nord (Mabrouk, Bou- +Djebiha, Araouâne, etc.), ainsi que dans le centre salin de Taodéni. +Cette population sédentaire se compose de Noirs agriculteurs et pêcheurs +dans la vallée du Niger, de Noirs agriculteurs ou sauniers dans les +villages du Hodh et à Taodéni, et de quelques Arabes, Berbères ou métis +d’Arabes et de Berbères, commerçants ou religieux, dans les mêmes +villages et dans ceux, beaucoup moins populeux, de l’Azaouad Nord. Le +reste du Sahara soudanais, c’est-à-dire la presque totalité de cette +région, est habité ou parcouru par des nomades ou des semi-nomades, +pasteurs de moutons et de chameaux, commerçants, caravaniers, guides et +religieux. Les uns, dans le Hodh et l’Azaouad Nord, sont surtout des +Maures d’origine arabe plus ou moins métissée, accompagnés de vassaux +d’origine berbère et de _Harrâtîn_ ou serfs d’origine nègre : tous, en +dehors bien entendu des quelques habitants sédentaires des _ksour_ ou +villages, vivent sous la tente et peuvent être considérés comme de +véritables nomades, transportant leurs campements, selon les années et +les saisons, à des distances souvent considérables. Les autres, sur les +deux rives du Niger et dans l’intérieur de la Boucle, sont +principalement des Touareg, avec quelques Peuls qui ne dépassent guère +les abords immédiats de la limite Nord du Sahel, accompagnés les uns et +les autres de serfs d’origine nègre (_Bella_ chez les Touareg, _Rimaïbé_ +chez les Peuls) : ceux-là vivent dans des huttes plutôt que sous des +tentes, Touareg aussi bien que Peuls, et possèdent de véritables +villages, temporaires il est vrai, mais ne se déplaçant en général que +dans une aire de rayon restreint. + +Le Sahara soudanais renferme un nombre appréciable de puits, créés et +entretenus par les indigènes ; en dehors de ces puits, du Niger et des +lacs et mares alimentés par le fleuve, il n’existe pas de points d’eau +permanents. Quelques vallées médiocres recueillent temporairement l’eau +des pluies dans la partie située à l’Ouest d’Araouâne, où devait se +trouver probablement autrefois une sorte de branche saharienne du Niger. +Dans la partie montagneuse située entre Bou-Djebiha et Timiaouine (Adrar +Timetrhine), et qui n’est que le prolongement occidental de l’Adrar des +Iforhass[30], des vallées plus larges et plus profondes existent, qui se +dirigent vers le Tilemsi. + +Si la région saharienne du Haut-Sénégal-Niger est pauvre en eau, elle +est par contre assez riche en sel : c’est elle surtout qui a alimenté le +pays des Noirs de ce précieux aliment jusqu’au jour où le +perfectionnement de nos moyens de transport nous a permis d’amener sur +les marchés du Soudan du sel des îles du Cap Vert ou d’Europe en état de +concurrencer le sel saharien. Ce dernier provenait autrefois surtout des +salines d’Aoulîl, situées dans le Trarza actuel, près du rivage de +l’Atlantique, au Nord de Biakh, et des mines de Teghazza, ces dernières +situées à 120 kilomètres environ au Nord-Nord-Ouest de Taodéni ; le sel +d’Aoulîl était apporté, moitié par bateaux remontant le cours du +Sénégal, moitié par des caravanes qui gagnaient le Sahel en traversant +le Tagant. De nos jours, le sel vient surtout au Soudan des carrières de +Taodéni, qui ont remplacé celles de Teghazza, par la voie d’Araouâne, et +des salines d’Idjil, situées au Nord de l’Adrar Mauritanien, par la voie +de Tichit ; on importe aussi, mais en quantités bien moins +considérables, du sel récolté dans un certain nombre de mares du Hodh, +dont l’une des plus importantes se trouve près de Tichit même. + +On a souvent prétendu que le Sahara soudanais était autrefois mieux +arrosé et par suite plus fertile qu’il ne l’est à l’heure actuelle : +cette hypothèse n’est pas invraisemblable, surtout si l’on admet que le +Niger de Pline et de Ptolémée tirait réellement de l’Atlas marocain une +partie appréciable de ses eaux, ce qui d’ailleurs est loin d’être +démontré. Mais il est fort probable que depuis fort longtemps, depuis +sans doute le commencement de notre ère et peut-être beaucoup plus tôt, +l’aspect général du Sahara ne s’est pas modifié d’une façon sensible. Au +temps d’Hérodote, c’est-à-dire plus de quatre siècles avant J.-C., cette +partie de l’Afrique brillait déjà par l’absence d’eau et de végétation, +puisque cet auteur nous dit qu’au Sud des côtes maritimes de Libye « on +rencontre la Libye peuplée de bêtes féroces, au delà de laquelle est une +élévation sablonneuse qui s’étend depuis Thèbes en Egypte jusqu’aux +colonnes d’Hercule. On trouve dans ce pays sablonneux, environ de dix +journées en dix journées, de gros quartiers de sel sur des +collines[31] ; du haut de chacune de ces collines, on voit jaillir, au +milieu du sel, une eau fraîche et douce. Autour de cette eau, on trouve +des habitants, qui sont les derniers du côté des déserts »[32]. Il +convient de noter d’ailleurs qu’il ne s’agit dans ce passage que du Nord +du Sahara, puisque Hérodote y place Aoudjila, Djerma (pays des +Garamantes, Fezzan) et Ghadamès (pays des Atarantes). Quant au Sahara +proprement dit, voici ce qu’en dit notre auteur : « Au dessus de cette +élévation sablonneuse, vers le midi et l’intérieur de la Libye, on ne +trouve qu’un affreux désert, où il n’y a ni eau, ni bois, ni bêtes +sauvages ; _on n’y trouve aucune humidité_ »[33]. + +La description d’Hérodote pourrait s’appliquer parfaitement à la partie +du Sahara comprise entre les dernières oasis du Touat et Timiaouine, +telle qu’elle se présente aujourd’hui à nos regards : si cette portion +du désert n’a pas varié depuis plus de 2.300 ans, il n’y a guère de +chance pour que la portion méridionale, celle que nous appelons le +Sahara soudanais, ait varié de façon appréciable durant le même laps de +temps. Quelques vallées ont pu être comblées par le sable, mais le +régime des pluies doit être tel aujourd’hui qu’il a toujours été, et il +me semblerait bien téméraire d’avancer que le Sahara soudanais possédait +autrefois des rivières proprement dites et des forêts que les feux de +brousse auraient fait disparaître. + +Dans le Sahel même, la situation se présentait au temps de Yakout, +c’est-à-dire il y a 700 ans, exactement telle qu’elle se présente +aujourd’hui : cet auteur nous parle en effet de _déserts sans eau_ qui +s’étendaient entre la latitude de Oualata environ et les régions +avoisinant le Sénégal où l’on allait acheter la poudre d’or récoltée +dans le Bambouk, désert où la sécheresse était telle que l’eau +s’évaporait dans les outres et qu’on ne pouvait vaincre la soif qu’en +gavant de liquide, au départ, des chameaux haut-le-pied que l’on +abattait ensuite pour boire l’eau infecte conservée dans leur +estomac[34]. Je ferai même observer que les géographes arabes du Moyen- +Age — notamment Bekri (XIe siècle) — nous signalent la présence du +chameau notablement plus au Sud qu’on ne le rencontre de nos jours. + +Que certaines régions du Sahara méridional, notamment dans le Tagant et +le Hodh, aient été autrefois abondamment peuplées de Noirs sédentaires +et agriculteurs qui avaient su, à force de travail, mettre ces régions +en valeur, tandis que leurs successeurs, Berbères et Arabes, pasteurs ou +pillards, les ont laissées retomber en friche, cela paraît +incontestable ; que quelques provinces, à la suite d’une série d’années +particulièrement sèches, aient été abandonnées par leurs habitants, cela +est établi par de nombreuses traditions indigènes. Mais que la +physionomie générale du pays ait sensiblement changé, quant à la rareté +de l’eau et au peu d’exubérance de la végétation spontanée, depuis le +temps de Yakout et même depuis celui d’Hérodote, cela me semble bien +difficile à admettre. + +Il est bien certain que des régions autrefois couvertes de forêts sont +aujourd’hui dénudées : ce changement s’est produit en France, depuis le +temps des Gaulois, et il continue à s’accentuer de plus en plus ; les +mêmes raisons qui l’ont causé en France l’ont causé au Soudan. Ces +raisons se ramènent à deux qui sont d’ailleurs connexes : +l’accroissement de la population et le passage progressif de la vie +sauvage des chasseurs à la vie plus civilisée des agriculteurs ; chaque +fois qu’une fraction de population a dû, pour assurer sa subsistance, +mettre en valeur des terrains fertiles mais encore vierges, elle a +détruit la forêt. Les fameux incendies de brousse, qui ont été l’objet +de tant d’anathèmes malgré leur utilité certaine, n’ont constitué à +toutes les époques que l’une des manifestations du défrichement et l’une +des plus inoffensives vis-à-vis de la végétation arborescente : la hache +et la houe, en procédant au dessouchement des racines et à la mise à nu +des roches et argiles improductives, ont eu un résultat autrement +appréciable, et cependant nous ne saurions raisonnablement faire un +crime aux Soudanais d’avoir transformé en champs producteurs les forêts +stériles où leurs ancêtres menaient la vie sauvage et précaire des +primitifs les plus lointains. Nous serions d’ailleurs mal venus à +reprocher aux indigènes d’avoir déboisé pour vivre une partie du Soudan, +nous qui, dans des proportions bien plus considérables mais heureusement +dans des zones restreintes, avons déboisé en quelques années les rives +du Sénégal et du Niger pour chauffer nos bateaux à vapeur, ainsi que le +voisinage des voies ferrées et des villes créées par nous, pour +construire nos établissements, fabriquer nos meubles et entretenir nos +feux de cuisine. + + +[Note 27 : Voir la carte 2 à la fin du chapitre VI.] + +[Note 28 : Il existe en arabe deux mots différents, ayant chacun une +orthographe spéciale, mais que l’on transcrit vulgairement en français +par la même forme _sahel_ : l’un signifie « littoral » et l’autre +« plaine » ; si nous nous reportons à la manière dont les Maures +orthographient le mot dont il est question ici, nous voyons qu’il s’agit +bien de _sâhel_ signifiant « littoral ».] + +[Note 29 : Pour la région au Nord d’Araouâne, voir la carte no 1.] + +[Note 30 : Le mot _adrar_, pluriel _idraren_, signifie « montagne » en +berbère ; ne pas le confondre avec le mot _adrharh_ ou _adghagh_, qui +signifie « pierre », ni avec le mot _adar_, qui veut dire « cuvette ».] + +[Note 31 : Ailleurs Hérodote parle de maisons construites en blocs de +sel ; M. Gautier, en signalant que, dans les oasis du Touat, les +murettes des jardins sont souvent faites de blocs de sel, fait remarquer +que ce mode de construction serait incompatible avec un régime pluvieux +(_La conquête du Sahara_, page 227).] + +[Note 32 : Livre IV, CLXXXI.] + +[Note 33 : Livre IV, CLXXXV.] + +[Note 34 : Voir l’article _et-tibr_ (la poudre d’or) dans le +_Dictionnaire Géographique_ de Yakout. Cette singulière méthode +appliquée au transport de l’eau est encore en usage de nos jours : « Il +arrive qu’un chamelier mourant de soif, abatte une bête pour lui prendre +sa provision d’eau. Il y faut, avec quelque cruauté, un réel courage ; +le liquide est verdâtre et nauséabond : mais le fait, souvent cité, +n’est pas légendaire ». (Gautier, _Conquête du Sahara_, page 90).] + + + + + CHAPITRE V[35] + + =Climatologie= + + +_Régions climatériques._ — Les régions climatériques du Haut-Sénégal- +Niger correspondent assez exactement aux régions naturelles dont je +viens de donner une description rapide et approximative. Sans parler du +Sahara pour le moment, il est incontestable que le climat de la région +sahélienne diffère assez notablement de celui de la région soudanaise. +D’une façon plus générale, on pourrait dire que le climat du Haut- +Sénégal-Niger diffère à mesure qu’on s’éloigne davantage de l’équateur. + +Dans le Sud de la colonie, les pluies sont plus nombreuses et plus +abondantes et la saison des pluies dure plus longtemps ; comme +conséquence de ce régime et du nombre plus grand des cours d’eau, l’air +est en général plus chargé d’humidité, même lorsqu’il n’a pas plu depuis +longtemps. D’autre part la température est plus constante d’un bout de +l’année à l’autre et les écarts du thermomètre dans une même journée +sont moins considérables. Les sautes barométriques sont par contre plus +fréquentes et la moyenne des pressions est un peu plus faible ; les +orages sont plus nombreux et plus violents, de même que les tornades +accompagnées de pluie, tandis que les tornades sèches, ou ouragans de +poussière, sont plus rares et plus bénignes. + +Dans la région sahélienne, la saison des pluies est plus courte, les +heures de pluie sont moins nombreuses et la quantité d’eau tombée dans +un temps donné est moindre en moyenne : l’air est donc plus sec, les +glandes sudoripares fonctionnent plus facilement et la chaleur se +supporte plus aisément. Il y a plus d’écarts de température, surtout +durant la saison sèche, pendant laquelle le thermomètre atteint des +maxima et des minima inconnus ou tout au moins exceptionnels dans le +Sud ; d’autre part la moyenne thermométrique est plus élevée durant la +saison des pluies. + +Au Sahara, même là où existent des pluies annuelles, la période de pluie +est d’une durée très faible — quelques jours seulement —, et, quelle que +soit la quantité d’eau tombée, on peut dire que la sécheresse de l’air +est extrême durant toute l’année. Les températures estivales sont fort +élevées, mais par contre il existe un hiver appréciable et la pression +barométrique est généralement constante. + + +_Saisons._ — La division de l’année en périodes climatériques est +partout la même au Soudan et au Sahel, en ce sens que les mêmes périodes +se succèdent dans le même ordre au Nord comme au Sud ; mais les dates +auxquelles commence et finit généralement chaque période ne sont pas +exactement les mêmes. + +Ces périodes ou saisons sont au nombre de quatre : la saison froide ou +saison sèche proprement dite, la saison chaude, la saison des pluies ou +« hivernage » et la saison intermédiaire entre les pluies et le froid. + +La saison froide dure à peu près trois mois : dans la région soudanaise, +elle commence vers le 1er décembre pour se terminer à la fin de février. +Le nom de « saison froide » appliqué à cette période n’est juste qu’en +partie : c’est en effet l’époque de l’année où le thermomètre descend le +plus bas (8°, 5° et même 2° centigrades au-dessus de zéro, selon les +années et les régions), mais, sans atteindre les maxima de la saison +suivante, il monte durant la saison dite « froide », même dans l’extrême +Sud de la colonie, jusqu’à 30° et 35°. C’est pendant cette période que +souffle l’harmattan, vent du Nord-Est venant du Sahara, qui est par +excellence un vent desséchant, faisant jaunir et tomber les feuilles, +écaillant la peau et gerçant les lèvres. En raison du rayonnement +considérable causé par ce vent durant la nuit, la température est +réellement froide le matin au lever du soleil ; mais elle s’élève +rapidement et il n’est pas rare de constater un écart d’une trentaine de +degrés centigrades entre 5 heures du matin et 2 heures de l’après-midi. +Il serait par suite plus exact d’appeler cette période la « saison des +nuits froides ». + +La saison chaude qui la suit mérite complètement son nom : c’est, en +effet, l’époque de l’année où le thermomètre descend le moins bas et où +il monte le plus haut, en sorte que la moyenne de la température est +plus élevée durant cette saison que pendant tout le reste de l’année. Il +est rare que l’on constate moins de 18° lors de cette période à Bamako +et on y lit souvent à la même époque des températures de 40° à 45°. Les +maxima observés à Kayes et à Ségou sont plus considérables encore. En +général cette saison est plus supportable dans l’extrême Sud du Soudan +que dans la région sahélienne, mais elle est désagréable partout. Elle +commence à peu près avec le mois de mars pour finir vers le 15 juin. Au +début, elle se rattache encore à la saison sèche, mais le vent est +presque nul et il ne se produit pour ainsi dire pas de rayonnement +nocturne ; la température ne commence à s’abaisser un peu que vers +minuit pour remonter dès 8 heures du matin et devenir accablante dans +l’après-midi. Parfois, alors que l’atmosphère est la plus étouffante, le +vent se met à souffler brusquement, venant de l’Est avec une extrême +rapidité et une grande violence et des tourbillons de poussière rouge se +précipitent en cyclone : ce sont les tornades sèches. Vers la fin de la +saison chaude, ces tornades sèches sont en général suivies d’un violent +orage et d’une pluie diluvienne mais de peu de durée, après laquelle il +semble faire plus chaud encore qu’auparavant. + +La saison des pluies ou « hivernage » commence en général dans la région +soudanaise vers la mi-juin pour durer jusqu’à la fin d’octobre, avec une +petite accalmie dans la seconde quinzaine d’août ; mais au Sahel elle se +précise un peu plus tard et prend fin un peu plus tôt. Elle débute par +des tornades pluvieuses amenées par le vent d’Est comme durant la saison +précédente, mais qui ne sont pas toujours précédées de tornades sèches +et qui se terminent par une pluie ordinaire, à la suite d’une saute de +vent. A partir de juillet, on a des pluies de durée plus longue, par +vent du Sud-Ouest, très souvent accompagnées de violents orages, surtout +du 15 juillet au 15 août. Les pluies de septembre et octobre sont en +général plus espacées, mais souvent plus fortes. C’est la saison durant +laquelle les écarts de température sont le moins prononcés ; la moyenne +thermométrique se tient en général aux environs de 22° ou 23°, avec 15° +comme minimum et 30° comme maximum ; il arrive assez souvent que la +température moyenne est un peu moins élevée au Soudan qu’en France +durant les mois de juillet et août. Malgré cela, cette période est en +général moins appréciée des Européens que la saison des nuits froides, +en raison de l’état d’humidité de l’atmosphère, mais elle est +certainement moins désagréable que la saison chaude de mars-avril-mai. +Les indigènes au contraire redoutent la saison froide, pendant laquelle, +faute de savoir se prémunir contre la fraîcheur des nuits, ils +contractent fréquemment des affections de la gorge ou des poumons ; il +convient aussi de noter que c’est durant la saison sèche que les +maladies contagieuses, la variole principalement, exercent surtout leurs +ravages, par suite de la plus grande facilité de propagation des germes +morbides causée par la siccité de l’atmosphère. + +Malgré la virulence des pluies qui tombent de fin juin à fin octobre, le +Haut-Sénégal-Niger, même dans sa partie Sud, est loin d’être un pays à +chaleur humide comme beaucoup de pays tropicaux : les pluies, en effet, +durent rarement plus de quelques heures et il ne pleut pas tous les +jours, même au cœur de l’hivernage. La chute d’eau annuelle oscille +autour de 1 m. 50 à Bamako, 0 m. 75 à Nioro et 0 m. 50 à Niafounké. + +La quatrième saison, très courte, dure environ un mois : novembre ; +c’est une sorte de répit entre les dernières pluies et l’époque où +souffle l’harmattan. Elle présente à peu près les mêmes inconvénients +que la saison chaude : à vrai dire, la température est moins élevée, +mais le vent est généralement faible ou absent, l’air encore humide ne +se dessèche que lentement et la pluie ne vient plus rafraîchir +l’atmosphère. + +Au point de vue des aspects divers que revêt la nature selon les +saisons, on peut observer entre le Soudan et notre pays une +correspondance relative. Bien qu’on donne vulgairement le nom +d’« hivernage » à la saison des pluies, cette dernière période n’a rien +qui rappelle notre hiver ; au contraire la saison froide, dont la durée +correspond à peu près à notre hiver, présente avec ce dernier de +nombreuses analogies : arrêt de la végétation, chûte des feuilles, +durcissement de la croûte terrestre, etc. Dès les premières tornades de +la saison chaude se manifestent, vers la même époque que chez nous, les +phénomènes qui caractérisent le printemps : les arbres se revêtent de +feuilles nouvelles, l’herbe repousse et possède une belle couleur verte, +les premières fleurs apparaissent. La saison des pluies est, comme notre +été, la période de la maturité des grains et des fruits et celle des +moissons, au moins pour une partie des céréales, tandis que la saison +intermédiaire de novembre, marquant l’épuisement de la nature, +correspond en partie avec notre automne. + + +_Conditions générales du climat._ — On a cru pendant longtemps que le +climat soudanien devait être plus agréable et plus sain aux altitudes +élevées que dans les régions basses ; il est possible en effet qu’il en +soit ainsi en théorie, mais dans la pratique, si les sommets — +d’ailleurs modestes — du Soudan sont dans de meilleures conditions +d’aération, il s’ensuit d’abord qu’ils sont plus exposés aux tornades, +et il arrive ensuite que ces sommets, toujours dénudés et composés de +rochers, constituent pour la plupart de véritables réservoirs de +chaleur, en sorte que les nuits y sont fréquemment moins fraîches que +dans les plaines environnantes[36]. De plus, lorsque ces sommets sont +formés d’assises de latérite, comme c’est le cas général, l’eau de pluie +séjourne dans les anfractuosités, qui deviennent ainsi d’excellents +milieux de culture pour les larves de moustiques. + +Somme toute, le climat du Haut-Sénégal-Niger dans son ensemble est +certainement parmi les plus sains de l’Afrique Occidentale et les plus +faciles à supporter pour des Européens. Assurément le paludisme y règne, +comme dans tous les pays tropicaux, mais il y exerce beaucoup moins de +ravages que dans les colonies côtières du golfe de Guinée ; la fièvre +bilieuse hémoglobinurique, si fréquente dans ces dernières colonies, est +rare au Soudan et à peu près inconnue dans la région sahélienne. + +Quant au Sahara soudanais, malgré les inconvénients multiples que +présente la vie en ce pays déshérité, il est, de l’aveu de tous ceux qui +l’ont parcouru ou y ont résidé, la plus saine de toutes les régions du +Haut-Sénégal-Niger pour les Européens. + + +[Note 35 : Voir la carte 2 à la fin du chapitre VI.] + +[Note 36 : Le capitaine Cortier fit au cours de son dernier voyage +l’ascension du mont Tozat, situé au Sahara dans le Tassili des Azguer ; +cette montagne mesure 2.020 mètres d’altitude d’après les calculs du +même officier. Ce dernier, ayant passé une nuit au sommet de la +montagne, constata que le froid y était notablement moins vif que dans +la vallée.] + + + + + CHAPITRE VI[37] + + =Répartition de la population= + + +Nous avons vu plus haut que la densité moyenne de la population était +d’environ 2,66 habitants par kilomètre carré pour l’ensemble de la +colonie civile du Haut-Sénégal-Niger. Mais cette densité varie +énormément suivant les régions. + +Cela tient à des causes diverses, dont la nature du sol et sa fertilité +relative ne sont que l’un des facteurs. Les bouleversements amenés par +les guerres qui se sont succédé pendant un si long temps avant notre +occupation du pays, les migrations qui en ont été le résultat et les +razzias qui en furent la rançon, ont influé énormément sur la +répartition actuelle de la population indigène. Maintenant que la +sécurité est rétablie partout, il est fort probable que des régions, +fertiles mais dépeuplées ou abandonnées, se repeupleront au détriment +d’autres moins avantageuses et qui n’ont été occupées par leurs +habitants actuels ou leurs ancêtres que parce qu’ils ne pouvaient aller +ailleurs : nous en avons un exemple dans le cercle de Bougouni qui, +presque complètement désert au moment où nous y avons donné la chasse +aux bandes dévastatrices de Samori, occupe actuellement le 13e rang, +parmi les 29 circonscriptions administratives de la colonie, au point de +vue de la densité de la population. Il est fort possible d’autre part +que telle contrée, quoique déshéritée par la nature, devienne un jour +populeuse parce qu’on y aura créé une industrie nouvelle ou qu’une voie +ferrée, en la traversant, en aura modifié profondément les conditions +économiques. + + DELAFOSSE Planche IV + +[Illustration : FIG. 7. — L’Hôtel du Secrétaire Général, à Koulouba.] + +[Illustration : FIG. 8. — Bamako et la vallée du Niger, vue prise de +Koulouba.] + +Nous ne pouvons faire à ce sujet aucune prévision présentant quelques +chances de certitude et nous devons nous contenter de constater quelle +est actuellement la répartition de la population. + +La région où la densité du peuplement est la plus considérable est — +avec les environs de la ville de San — le Mossi, ou plus exactement le +cercle de Ouagadougou, qui renferme à lui seul le quart de la population +totale de la colonie, bien qu’on n’y compte aucune ville digne de ce nom +et que les agglomérations importantes n’y soient composées en général +que d’un nombre plus ou moins grand de hameaux dispersés au milieu des +cultures. La densité de cette population presque exclusivement agricole +et paysanne peut être évaluée à 16 habitants par kilomètre carré pour +l’ensemble du cercle et s’élève à 35 dans le Mossi propre. + +Le reste du pays compris dans l’Ouest et le Sud de la Boucle du Niger +vient immédiatement après, avec le bassin de la Volta au premier rang ; +ici, on rencontre un certain nombre de villes, habitées surtout par des +commerçants et des artisans, au milieu d’une population autochtone +essentiellement agricole et paysanne et dispersée comme celle du Mossi, +avec parfois des solutions de continuité assez considérables. La densité +moyenne y varie de 13 à 7 habitants par kilomètre carré. + +Les vallées du haut Niger et du Bâni ne viennent qu’en troisième lieu, +avec une population de cultivateurs moins dispersée que celle du bassin +de la Volta, une population citadine composée de pêcheurs, de +commerçants et d’artisans et une population errante de pasteurs nomades +ou plutôt semi-nomades. Densité moyenne : 8 à 4 habitants par kilomètre +carré, avec une moyenne exceptionnelle de 17 habitants au kilomètre +carré pour la circonscription de San. + +Le bassin du Sénégal vient en quatrième ligne, avec de petits villages +de cultivateurs et de chasseurs séparés par de grandes étendues +inhabitées et une population citadine de formation récente à peu près +localisée d’ailleurs à la ville de Kayes. Densité moyenne : 4 à 1,5 +habitants par kilomètre carré. + +En cinquième lieu viennent se ranger les cercles du Sahel, à l’exception +de ceux qui se trouvent dans la zone des inondations du Niger et que +j’ai compris dans la troisième catégorie et en y ajoutant la partie du +Sahara soudanais située à l’intérieur de la Boucle du Niger ou +limitrophe de la rive nord de ce fleuve. Cette région ainsi définie +renferme des îlots de population agricole relativement dense, disséminés +au milieu de vastes étendues souvent inhabitées ou bien habitées par des +semi-nomades ou même seulement parcourues temporairement par des +nomades. Densité moyenne : 3,5 à 1 habitants par kilomètre carré. + +Au Nord de cette cinquième région, la population sédentaire fait presque +complètement défaut et la densité du peuplement devient infime : 0,16 +habitant par kilomètre carré. + +Les villes les plus peuplées de la colonie sont : _Bobo-Dioulasso_ 7.788 +habitants, _Bamako_ 6.539 habitants, _Ségou_ 6.255 habitants, _Kayes_ +5.932 habitants, _Tombouctou_ 5.797 habitants, et _Dienné_ 4.527 +habitants, banlieues non comprises. + +La population européenne, concentrée principalement à Kayes, Bamako- +Koulouba, Kati, Koulikoro, Mopti, Sikasso et Tombouctou, se compose d’un +millier de personnes environ. + +Quant à la population indigène, qui est de 4.800.000 habitants, elle se +répartit ainsi entre les 29 circonscriptions administratives de la +colonie, la zone saharienne qui constitue l’aire d’extension et de +surveillance des cercles du Nord ayant été comptée à part et formant une +trentième circonscription de peuplement[38] : + + 1o Cercle de Ouagadougou 1.457.326 habitants. + + 2o — Bobo-Dioulasso 282.935 — + + 3o — Koury 280.558 — + + 4o — Ouahigouya 249.452 — + + 5o — Bamako 191.936 — + + 6o — Fada-n-Gourma 189.846 — + + 7o — Sikasso 185.502 — + + 8o — Gaoua 175.350 — + + 9o — Koutiala 162.357 — + + 10o — Bougouni 157.435 — + + 11o — Ségou 155.406 — + + 12o — Bandiagara 150.000 — + + 13o — Niafounké 115.941 — + + 14o — Nioro 113.236 — + + 15o Circonscription de San 110.670 — + + 16o Cercle de Dori 110.000 — + + 17o et 18o Cercles réunis de + Tombouctou-sédentaires et + Tombouctou-nomades 93.894 — + + 19o Cercle de Dienné 82.857 — + + 20o — Kayes 69.633 — + + 21o — Goumbou 66.515 — + + 22o — Mopti 60.000 — + + 23o — Bafoulabé 59.570 — + + 24o — Kita 58.493 — + + 25o — Satadougou 38.835 — + + 26o — Sokolo 36.306 — + + 27o — Hombori 25.000 — + + 28o — Say 25.000 — + + 29o Résidence de Kiffa 20.000 — + + 30o Zone saharienne 84.000 — + +Si maintenant nous rangeons les mêmes circonscriptions d’après la +densité moyenne respective de leur population, nous obtenons l’ordre +suivant : + + 1o Circonscription de San 17 habitants par kilom. carré. + + 2o Cercle de Ouagadougou 16 — — + + 3o — Gaoua 14 — — + + 4o — Ouahigouya 13 — — + + 5o — Sikasso 10 — — + + 6o — Koury 8 — — + + 7o — Niafounké 8 — — + + 8o — Dienné 7 1/2 — — + + 9o — Koutiala 7 1/2 — — + + 10o — Mopti 7 — — + + 11o — Bobo-Dioulasso 7 — — + + 12o — Bamako 5 1/2 — — + + 13o — Bougouni 4 1/2 — — + + 14o — Fada-n-Gourma 4 1/2 — — + + 15o — Ségou 4 — — + + 16o — Satadougou 4 — — + + 17o — Bandiagara 3 1/2 — — + + 18o — Kayes 3 1/2 — — + + 19o — Bafoulabé 2 1/2 — — + + 20o — Goumbou 2 1/2 — — + + 21o — Nioro 2 1/2 — — + + 22o — Kita 1 1/2 — — + + 23o — Dori 1 1/2 — — + + 24o et 25o Cercles réunis de + Tombouctou-sédentaires et + Tombouctou-nomades 1 1/2 — — + + 26o Cercle de Say 1 1/2 — — + + 27o — Sokolo 1 — — + + 28o — Hombori 1 — — + + 29o Résidence de Kiffa 1 — — + + 30o Zone saharienne 0,16 — — + +[Illustration : Carte 2. — Régions naturelles, climatologie et +répartition de la population.] + + +[Note 37 : Voir la carte 2 à la fin du présent chapitre.] + +[Note 38 : Les chiffres mis à ma disposition sont ceux du recensement de +1909. Comme ils étaient naturellement antérieurs aux arrêtés du 22 juin +1910 qui ont créé les nouveaux cercles de Mopti, de Hombori (Gourma) et +de Say et agrandi le cercle de Dori, au moyen de régions enlevées au +cercle de Bandiagara et aux anciens cercles militaires de Gao, de +Tillabéry et du Djerma, je ne possède que des renseignements +approximatifs en ce qui concerne les cercles actuels de Mopti, de +Hombori, de Bandiagara et de Say. Il en est de même, pour d’autres +raisons, en ce qui regarde la résidence de Kiffa et la zone d’influence +saharienne. — Le total de la population indigène de la colonie varie de +4.809.053 à 4.799.703 habitants selon les divers documents officiels mis +à ma disposition : l’écart entre ces deux extrêmes est négligeable et +doit tenir à une erreur de calcul.] + + + + + CHAPITRE VII + + =Géographie administrative= + + +J’ai déjà eu plusieurs fois l’occasion de citer les noms et la situation +des 29 circonscriptions administratives actuelles de la colonie civile +du Haut-Sénégal-Niger. Je les donne ci-après de nouveau, avec +l’indication des postes ou résidences secondaires dépendant de chacune +de celles qui en possèdent. + +Je note pour mémoire que, pour plus de commodité, on a donné à chaque +cercle le nom de son chef-lieu ; cependant le cercle de Niafounké est +appelé souvent cercle de l’_Issa-Ber_, celui de Gaoua cercle du _Lobi_, +celui de Ouagadougou cercle du _Mossi_, celui de Ouahigouya cercle du +_Yatenga_, celui de Hombori cercle du _Gourma_, nom qui est donné +parfois également au cercle de Fada-n-Gourma. + +La liste qui suit est conçue dans l’ordre géographique, en commençant +par le Nord-Ouest (frontière de Mauritanie) pour aller de l’Ouest à +l’Est, revenir ensuite de l’Est à l’Ouest, retourner de l’Ouest à l’Est +et revenir une dernière fois de l’Est à l’Ouest. + +La mention PT indique un bureau de poste et une station télégraphique, +la mention F une station de chemin de fer, la mention J une Justice de +paix à compétence étendue. + + 1o Résidence de _Kiffa_ : sans poste secondaire. + + 2o Cercle de _Nioro_ (PT) : poste à _Yélimané_. + + 3o — _Goumbou_ (PT) : sans poste secondaire. + + 4o — _Sokolo_ (PT) : sans poste secondaire. + + 5o — _Niafounké_ (PT) : poste à _Saraféré_. + + 6o — _Tombouctou-sédentaires_ (PT-J) : postes à + _Goundam_ (PT) et _Bamba_ (PT). + + 7o — _Tombouctou-nomades_ : postes à _Ras-el-Ma_ et + _Bou-Djebiha_. + + 8o — _Hombori_ : sans poste secondaire. + + 9o — _Dori_ (PT) : poste à _Djibo_ (PT). + + 10o — _Bandiagara_ (PT) : postes à _Douentza_ et _Sangha_. + + 11o — _Mopti_ (PT-J) : poste à _Sofara_ (PT). + + 12o — _Dienné_ (PT) : sans poste secondaire. + + 13o — _Ségou_ (PT) : poste à _Sansanding_. + + 14o — _Bamako_ (PT-F-J) : postes à _Kati_ (PT-F), + _Koulikoro_ (PT-F) et _Banamba_. (Le cercle de + Bamako renferme en outre _Koulouba_ (PT), le + chef-lieu de la colonie, sur la hauteur qui domine + au Nord-Ouest la ville de Bamako). + + 15o — _Kita_ (PT-F) : sans poste secondaire. + + 16o — _Bafoulabé_ (PT-F) : sans poste secondaire. + + 17o — _Kayes_ (PT-F-J) : poste à _Médine_ (PT-F). + + 18o — _Satadougou_ : sans poste secondaire. + + 19o — _Bougouni_ (PT) : sans poste secondaire. + + 20o — _Sikasso_ (PT) : sans poste secondaire. + + 21o — _Koutiala_ : sans poste secondaire. + + 22o Circonscription de _San_ (PT) : sans poste secondaire. + + 23o Cercle de _Koury_ (PT) : poste à _Boromo_. + + 24o — _Ouahigouya_ : sans poste secondaire. + + 25o — _Ouagadougou_ (PT) : postes à _Léo_ et _Tenkodogo_. + + 26o — _Fada-n-Gourma_ (PT) : poste à _Diapaga_ (PT). + + 27o — _Say_ (PT) : sans poste secondaire. + + 28o — _Gaoua_ (PT) : poste à _Diébougou_ (PT). + + 29o — _Bobo-Dioulasso_ (PT) : poste à _Banfora_. + +[Illustration : Carte 3. — Circonscriptions administratives.] + + + + + DEUXIÈME PARTIE + + _Les peuples_ + + + CHAPITRE PREMIER[39] + + =Classification et répartition géographique actuelle des divers + groupements ethniques= + + +=Difficultés d’une bonne classification.= — Une classification précise +et exacte des divers groupements ethniques existant à l’heure actuelle +dans le Haut-Sénégal-Niger est chose fort difficile. Bien des bases +peuvent servir de point de départ à une classification des peuples, mais +aucune méthode n’est exempte d’inconvénients sérieux. + +La méthode anthropologique, reposant sur l’étude comparative des +caractères physiques des individus et sur les mensurations des vivants +ou des squelettes, est malaisément applicable dans les pays qui nous +occupent ; en admettant qu’on puisse un jour réunir un nombre suffisant +d’observations et de mensurations pour avoir des moyennes satisfaisantes +— et ce jour n’est pas venu encore —, la classification ainsi obtenue +serait purement artificielle, chacun des groupements étant composé +d’éléments fort divers quant à leur origine, en raison des migrations, +des conquêtes, des unions entre individus de peuples divers, du grand +nombre d’esclaves importés de pays lointains, etc. Si les résultats de +la méthode anthropologique présentent quelque intérêt en ce qui concerne +les populations des campagnes, chez lesquelles les mélanges sont moins +considérables, ils semblent à peu près nuls au point de vue pratique en +ce qui regarde la population des villes. + +La méthode généalogique, s’appuyant sur les origines et l’ascendance des +familles actuelles, est d’une réalisation à peu près impossible : les +mélanges de sang dûs aux causes mentionnées plus haut rendraient vains +les résultats des recherches les plus scrupuleuses et, d’autre part, il +y aurait lieu de tenir compte de deux coefficients d’erreur bien +difficiles à déterminer exactement, à savoir l’ignorance de la plupart +des indigènes en ce qui concerne les générations qui ont précédé +l’époque actuelle et la tendance de tous les musulmans à s’attribuer une +origine chérifienne ou tout au moins arabe, tendance qui a été signalée +de tout temps chez les Berbères et que l’on retrouve même chez les +peuples les plus franchement nègres, tels que les Mandingues. Ajoutons à +cela qu’un individu interrogé sur les origines de son peuple ou de sa +tribu répond presque toujours en donnant ce qu’il croit ou veut faire +croire être sa propre généalogie à lui, l’ascendance de sa petite +famille, et non pas celle du groupe ethnique auquel appartient cette +famille. + +La méthode ethnographique, basée sur les analogies et les différences +des civilisations matérielles et sociales, est assurément bien meilleure +et bien plus féconde que les deux précédentes, mais elle ne suffit pas à +elle seule à donner des résultats entièrement satisfaisants : l’analogie +de deux civilisations peut en effet provenir d’une communauté d’origine +entre les deux peuples considérés, mais elle peut provenir aussi, soit +de ce que ces deux peuples ont été influencés par un milieu identique, +soit de ce que l’un d’eux, soumis au joug de l’autre ou au contraire +l’ayant conquis et s’étant laissé ensuite assimiler par lui, a adopté +les mœurs de cet autre peuple et les a substituées aux siennes propres. +On a signalé bien souvent déjà les erreurs où l’on est destiné à tomber +lorsqu’on prend comme base de classification soit les tatouages par +scarifications soit les _diamou_ ou noms de clan : telle tribu vivant au +contact d’une autre adopte le tatouage ethnique de cette autre ; les +esclaves prennent le _diamou_ de leur maître et les indigènes auxquels +nous nous adressons dans une langue qui n’est pas la leur traduisent +leurs _diamou_ dans cette langue étrangère ; par exemple, nombre de +Dioula portent les scarifications de leurs voisins sénoufo, et un +Sénoufo _Soroo_, interrogé par l’intermédiaire d’un interprète mandé, +dira que son nom de clan est _Kouloubali_, etc. + +La méthode linguistique enfin, qui ne tient compte que du degré ou de +l’absence de parenté des langues parlées par les divers groupements, a +un avantage incontestable : celui d’être basée sur des données +actuellement exactes, faciles à contrôler et ne laissant, une fois +établies, place à aucune discussion. Bien que l’inventaire linguistique +du Haut-Sénégal-Niger soit loin d’être achevé et qu’on ne l’ait pas fait +en général d’une façon vraiment scientifique ni suffisamment précise, la +classification des peuples de cette colonie d’après leurs idiomes est +certainement celle qui offre le plus de garanties et qui est la plus +pratiquement utilisable. Toutefois elle ne peut donner, au point de vue +ethnique, toute la satisfaction désirable : bien des peuples en effet, +pour des raisons diverses (conquête, contact géographique, etc.), ont +adopté la langue d’autres peuples dont l’origine est fort différente de +la leur, sans d’ailleurs adopter leurs mœurs ni leur caractère, tandis +que, par contre et pour des raisons inverses, deux fractions d’un même +peuple peuvent parler deux idiomes complètement distincts. Les exemples +de ce double phénomène sont nombreux en Afrique Occidentale : je me +contenterai pour l’instant de citer, d’une part celui des Peuls parlant +la même langue que les Toucouleurs, et, d’autre part, celui des Soninké +ou Marka de la Boucle du Niger parlant en général, non pas la langue de +leurs congénères du Sénégal, mais celle des Dioula, et celui des Soninké +de Dienné parlant la langue des Songaï. + + +=Méthode de classification adoptée.= — Je n’ai aucunement la prétention +d’opposer un système nouveau aux méthodes scientifiques de +classification dont je viens d’exposer les difficultés et les +inconvénients ; j’ai tâché simplement de faire appel au concours +simultané de ces diverses méthodes et de classer les groupements +ethniques du Haut-Sénégal-Niger, tels qu’ils se présentent actuellement +à notre observation, en tenant compte à la fois des données +anthropologiques manifestement certaines, des traditions les plus +probables relatives à l’origine des différents groupements, des +analogies constatées dans les civilisations matérielles, l’état social +et le caractère intellectuel et moral, et enfin, dans une mesure +raisonnée, des affinités linguistiques. + +Cette méthode n’a peut-être pas une base scientifique bien profonde, +mais peut-être a-t-elle le mérite d’amener à un résultat s’approchant le +plus possible de la réalité pratique, étant donné l’état de nos +connaissances actuelles. J’ai d’ailleurs parfaitement conscience des +lacunes et des défauts de cette classification, que je ne considère que +comme provisoire et qui devra être sérieusement remaniée, surtout en ce +qui concerne les populations de la Boucle, lorsque nous serons en +possession d’une documentation plus précise et plus abondante. + +Je dois définir tout d’abord la valeur et la portée des termes que +j’emploie pour désigner chacune des catégories et des unités envisagées. + +Je réserve le nom de _race_ aux grandes divisions de l’espèce humaine, +telles qu’on les entend communément, c’est-à-dire qu’en l’espèce il ne +s’agira que de deux races : la race blanche et la race noire. Ce terme, +appliqué à des catégories plus restreintes, me paraît inadéquat à la +signification qu’on voudrait lui donner et il me semble tout à fait +impropre de parler de « race peule », de « race mandé », de « race +mossi », etc. + +J’appellerai _famille_ un ensemble de peuples procédant, d’une façon +générale, de la même origine, présentant les mêmes grands caractères +anthropologiques et ethnographiques et parlant tous, sauf exceptions, +des langues qui se rattachent à la même famille linguistique. + +Une famille ainsi comprise peut se subdiviser en plusieurs fractions +auxquelles je donne le nom de _groupes_ et dont chacune est caractérisée +par une modalité spéciale de l’ensemble des caractères communs à tous +les groupes de la famille. + +La division venant immédiatement après le groupe est le _peuple_ : +j’appellerai « peuple » un groupement ethnique caractérisé par des +origines et une histoire communes et parlant — le plus généralement — un +idiome commun qui se différencie suffisamment des idiomes voisins pour +mériter le nom de « langue ». Il peut arriver qu’un peuple constitue à +lui seul un groupe ou tout au moins qu’un groupe donné ne soit +représenté dans la région qui nous occupe que par un peuple unique. De +même une famille peut ne renfermer qu’un seul groupe. + + DELAFOSSE Planche V + +[Illustration : _Cliché Froment_ + +FIG. 9. — Sur les bords du Sénégal.] + +[Illustration : _Cliché Froment_ + +FIG. 10. — La Volta Noire, à Koury.] + +Chaque peuple à son tour se subdivise le plus souvent en _tribus_, dont +chacune présente des caractères secondaires spéciaux et parle en général +un « dialecte » spécial de la langue commune à tout le peuple, ou bien +s’est simplement différenciée par suite de l’écart de sa position +géographique. + +Enfin une tribu peut comprendre plusieurs _sous-tribus_, sans parler des +subdivisions sociales telles que les castes, les classes, les clans, +dont il ne convient pas de tenir compte dans une classification purement +ethnique mais qu’il y a lieu cependant de mentionner lorsqu’elles nous +sont connues. + +Le système adopté ici ayant été ainsi exposé, je puis maintenant passer +à la nomenclature des divers groupements ethniques, nomenclature qui — +on s’en apercevra — ne correspond pas absolument au tableau de +classement des langues qui sera donné plus loin dans la troisième partie +de cet ouvrage. + + +=Nomenclature des familles, groupes et peuples du Haut-Sénégal-Niger.= — +Les peuples habitant actuellement les territoires d’administration +civile du Haut-Sénégal-Niger sont au nombre de quarante, sans tenir +compte des quelques colonies d’étrangers établies parmi eux (Ouolofs et +Haoussa principalement). Ils appartiennent à deux races (race blanche et +race noire) et se répartissent en _sept familles_, dont deux de race +blanche plus ou moins mélangée (la famille _sémitique_ et la famille +_hamitique_ ou chamitique) et cinq de race noire (les familles +_tekrourienne_ ou toucouleure, _songaï_, _mandé_, _sénoufo_ et +_voltaïque_). + +Quatre peuples seulement, sur les quarante précités, sont à ranger dans +les deux familles de _race blanche_, sous cette réserve d’ailleurs que +chacun d’eux renferme en son sein des éléments plus ou moins nombreux +appartenant à la race noire. Ces peuples sont : + +1o Les _Maures de l’Azaouad_, de famille sémitique (groupe arabe) à peu +près pure[40], comprenant deux tribus, les _Bérabich_ et les _Kounta_ ; + +2o Les _Maures du Hodh_, appartenant aux deux familles sémitique (groupe +arabe) et hamitique (groupe berbère) tantôt mélangées et tantôt +simplement juxtaposées, et comprenant, en ce qui concerne le Haut- +Sénégal-Niger, sept tribus principales ; les _Regueïbât_, les _Idao- +Aïch_ (vulgairement Douaïch), les _Ahl-Tichit_, les _Oulad-Mbarek_ (ou +Gassouch), les _Oulad Nasser_ (ou Mozara ou Asrach), les _Mejdouf_ et +les _Oulad-Delim_, plus des _Chorfa_ ; + +3o Les _Touareg_, de famille hamitique (groupe berbère), se partageant +en trois grandes tribus (en ce qui concerne les territoires civils du +Haut-Sénégal-Niger), celle des _Iguellad_, celle des _Kel-Tadmekket_ et +celle des _Oulmidden_ ou Ioulmidden (sing. Aoulmid) : la première de ces +tribus se rattache à la même origine que les Zenaga du Hodh et de la +Mauritanie (Goddala et Lemtouna) ; la seconde et la troisième se +rattachent à une origine commune (Lemta) ; + +4o Les _Foulbé_ ou _Peuls_ proprement dits, appartenant probablement au +groupe judéo-syrien de la famille sémitique, avec un mélange très +prononcé d’éléments hamitiques (berbères) et d’éléments nègres divers, +et comprenant, en ce qui concerne le Haut-Sénégal-Niger, quatre +fractions principales qui sont des subdivisions géographiques plutôt que +des tribus proprement dites : les Peuls du Sahel, les Peuls du Massina +(Massinankobé ou Massinanké), les Peuls du Gourma et les Peuls de la +Volta. + +Les trente-six autres peuples se répartissent comme il suit entre les +cinq familles de _race noire_ : + +=I. — Famille tekrourienne= : un seul peuple, celui des _Toucouleurs_ ou +Foutanké. + +=II. — Famille songaï= : un seul peuple, celui des _Songaï_, comprenant +deux fractions géographiques plutôt que deux tribus, les Songaï du Nord- +Ouest et les Songaï du Sud-Est ou _Djerma_, qui comprennent les +_Dendi_ ; parmi les Songaï se trouve la caste des _Sorko_ ou _Kourteï_. + +=III. — Famille mandé= (trois groupes). + +1o _Groupe du Nord_ : trois peuples, les _Bozo_, les _Soninké_ (ou +Sarakolé ou Marka, comprenant la caste ou le clan des Diawara) et les +_Dioula_[41] ; + +2o _Groupe du Centre_ : cinq peuples, les _Kâgoro_, les _Banmana_ (ou +Bambara, comprenant la caste des Somono), les _Khassonkè_, les _Malinké_ +(ou Mandingues) et les _Foulanké_ ; + +3o _Groupe du Sud_ : quatre peuples (en ce qui concerne le Haut-Sénégal- +Niger), les _Diallonké_, les _Samo_, les _Samorho_ et les _Sia_ (ou +Bobo-Dioula), plus quatre petites tribus de classification douteuse (les +_Blé_, les _Natioro_, les _Ouara_ et les _Sembla_)[42]. + +=IV. — Famille sènoufo= : un seul peuple, celui des _Sénoufo_, +comprenant dans le Haut-Sénégal-Niger dix tribus, les _Bamâna_ (ou +Minianka), les _Siénérhè_, les _Tagba_ (ou Tagoua), les _Mbouin_ (ou +Gouin), les _Karaboro_[43], les _Komono_, les _Nanergué_, les _Folo_ (ou +Foro ou Pomporon), les _Tourka_ et les _Sémou_. + +=V. — Famille voltaïque= (sept groupes). + +1o _Groupe tombo_ : trois peuples, les _Tombo_ (ou Habé), les _Dogom_ et +les _Déforo_ ; + +2o _Groupe mossi_ : six peuples (en ce qui concerne le Haut-Sénégal- +Niger), les _Mossi_, les _Yansi_, les _Nankana_, les _Gourmantché_ (ou +Bimba), les _Dagari_ et les _Birifo_ (ou Bérifon) ; + +3o _Groupe gourounsi_ : quatre peuples (en ce qui concerne le Haut- +Sénégal-Niger), les _Nioniossé_ (ou Lilsé), les _Nounouma_[44], les +_Sissala_ et les _Boussansé_ ; + +4o _Groupe bobo_ : un seul peuple, celui des _Bobo_, comprenant quatre +tribus, les _Kian_ (ou Bobo-Gbê), les _Tara_ (ou Bobo-Oulé), les _Boua_ +(ou Bobo-Fing) et les _Niénigué_ ; + +5o _Groupe lobi_ : quatre peuples, les _Lobi_, les _Pougouli_ (ou +Bougouri), les _Dian_ (ou Dian-né) et les _Gan_ (ou Gan-né) ; + +6o _Groupe koulango_ : un seul peuple, celui des _Koulango_ (ou +Pakhalla), représenté au Haut-Sénégal-Niger par la tribu des _Lorho_ ; + +7o _Groupe Bariba_ : deux peuples (en ce qui concerne le Haut-Sénégal- +Niger), les _Bariba_ et les _Soumba_ (tribu des _Takamba_). + +A cette nomenclature, il convient d’ajouter une tribu du cercle de Gaoua +et quatre tribus du cercle de Bobo-Dioulasso que l’état actuel de nos +connaissances ne permet pas de rattacher de façon définitive à l’une des +familles énumérées ci-dessus, mais qui appartiennent très probablement +soit à la famille voltaïque soit à la famille sénoufo. Ces cinq tribus +sont celles des _Padorho_, des _Dorhossié_, des _Tiéfo_, des _Toussia_ +et des _Vigué_. + +Enfin, comme je le disais plus haut, on rencontre dans quelques gros +centres des colonies d’étrangers venus surtout du Sénégal (_Ouolofs_) ou +de la Nigeria (_Haoussa_) et qui ne rentrent dans aucune des sept +familles précitées, à moins que l’on veuille rattacher les Ouolofs à la +famille tekrourienne, ce qui ne pourrait se faire qu’avec quelque +témérité. + + +=Différentes appellations données aux peuples du Haut-Sénégal-Niger.= — +Les familles et groupes ethniques de l’Afrique Occidentale ne se +connaissent pas de noms génériques et souvent les divers peuples qui +composent chaque famille ne se doutent même pas des liens de parenté qui +les unissent. La plupart des peuples se désignent eux-mêmes chacun par +un nom spécial ; il arrive cependant que certains peuples (les Sénoufo +par exemple) ne font pas usage d’un terme correspondant à l’ensemble du +peuple et que, seules, les tribus se désignent chacune par un terme +distinct. D’autre part il n’est pas rare qu’un peuple étranger use d’un +terme spécial pour désigner toute une famille ou tout un groupe qui, en +ce qui le concerne, ne possède pas dans sa langue le mot correspondant. +Enfin les divers groupements ethniques nous sont connus sous des +appellations très différentes selon que nous avons été mis en relation +avec eux par tel ou tel autre groupement. Aussi il m’a paru nécessaire +d’indiquer et au besoin d’expliquer les appellations diverses qui sont +données à chacun des groupements. + +Les termes de _sémitique_ et _hamitique_, empruntés à la terminologie +biblique des enfants de Noé, sont suffisamment connus, ainsi que les +expressions de « groupe arabe » et de « groupe berbère » — ou libyco- +berbère —, pour que je n’aie pas à m’étendre à leur sujet. + +Le nom de _Maures_, que nous donnons aux populations arabes et arabo- +berbères de l’Azaouad et du Hodh, a été emprunté par nous aux Latins, +qui le tenaient eux-mêmes des Grecs, lesquels l’avaient formé du mot +punique _Mahourim_ (ou Maouharîn) qui signifie « les Occidentaux » et +est l’équivalent exact de l’arabe _Maghrebiyyîn_, en sorte que +« Mauritanie » est tout simplement synonyme de « Maghreb ». Les Maures +se désignent entre eux par les noms de leurs différentes tribus ; +cependant les Maures du Hodh qui revendiquent une origine arabe se +donnent à eux-mêmes l’appellation générique de _Beni-Hassân_ ou +simplement _Hassân_ (au singulier _Hassâni_), tandis qu’ils désignent +ceux d’entre eux dont l’origine berbère est incontestable par le terme +de _Zenaga_ (sing. _Zenagui_, en berbère _Iznaguen_ sing. _Aznag_, en +peul _Sénagabé_ sing. _Tiénagadio_) ; il convient d’ajouter que le mot +Zenaga, dans la bouche d’un Hassâni, renferme une signification quelque +peu méprisante et est presque devenu synonyme de « tributaires », bien +qu’étant le nom de l’une des plus glorieuses fractions de l’ancienne +nation berbère, de celle qui donna naissance à plusieurs empires fameux +et notamment à celui des Almoravides. Les _Berabich_ (sing. _Berbouchi_) +et les _Kounta_ ou _Kenata_ (sing. _Kounti_) ne se connaissent pas +d’autre appellation générique que celle de chacune de ces deux tribus. +Les Maures, dans leur ensemble, sont appelés par les Peuls et les +Toucouleurs _Safalbé_ (sing. _Tiapado_ ou _Tiapato_), par les Songaï +_Sourkou_ ou _Sourgou_ et par les Mandé _Soura-ka_, _Soula-ka_, _Soulaa- +ka_, _Soularha-ka_ ou _Soularha_. Les Maures ont auprès d’eux des serfs +nègres qu’ils appellent _Harrâtîn_ (sing. _Hartâni_) et que les Ouolofs +désignent par l’expression de _Pourogne_. + +Les _Touareg_ doivent ce nom, par lequel nous les désignons d’ordinaire, +à l’appellation que leur donnent les Arabes : _Taouâreg_ (sing. +_Targui_) ; les Arabes, grands amateurs d’étymologies compliquées et +tirées toujours de leur propre langue, ont attribué à ce mot la +signification de « renégats » (du verbe arabe _taraka_ « abandonner »), +sous prétexte que les Touareg auraient renié douze fois la religion +musulmane avant de l’embrasser définitivement ; certains auteurs +européens ont voulu traduire Touareg par « voleurs de grand chemin » ou +plus simplement « chemineaux » (du mot arabe _tharîq_ « chemin »), +étymologie qui d’ailleurs ne concorderait pas avec l’orthographe usitée +par les Arabes pour écrire le nom des Touareg : mais il est beaucoup +plus vraisemblable de supposer que _Targui_ (dont on a fait le pluriel +_Taouâreg_) est tout uniment la forme du singulier de l’ethnique +_Targa_, nom donné autrefois à l’une des tribus du Sahara, peut-être +celle des Hoggar ou celle des Oulmidden, et ensuite, par extension, à +tous les représentants du même peuple[45]. Les Touareg ne se désignent +eux-mêmes que par les noms de leurs diverses tribus ou sous-tribus, +mais, dans chaque tribu, ils se distinguent en deux classes, celles des +_Imocharhen_ (sing. _Amocharh_) ou « nobles » et celle des _Imraden_ +(sing. _Amrad_) ou « vassaux ». Les Songaï nomment les Touareg _Sourkou_ +ou _Sourgou_, comme les Maures, désignant plus spécialement les +Imocharhen par le terme de _Bourdâm_ ou _Berdâm_[46] et les Imraden par +celui de _Daga_. — Les Touareg ont auprès d’eux des serfs nègres +désignés généralement sous le nom de _Bella_ et qui correspondent aux +Harrâtîn des Maures. + +Les _Peuls_ se dénomment eux-mêmes _Foulbé_ (sing. _Poullo_), mot qui, +dans leur langue, signifierait « les dispersés, les éparpillés », +d’après M. le commandant Gaden. C’est le radical de ce mot, prononcé +_Peul_ par les Ouolofs, que nous avons adopté le plus généralement en +France pour désigner ce peuple. Il est appelé _Foullânia_ ou +_Foullâniyîn_ (sing. _Foullâni_) par les Maures, _Ifoulân_ ou _Ifellân_ +(sing. _Afouli_) par les Touareg, _Foulani_ ou _Foulaoua_ (sing. +_Bafilatché_) par les Haoussa, _Fellata_ ou _Filata_ par les Kanouri du +Mounio et du Bornou, et enfin par les Mandé _Foula_ ou _Fila_ ou encore +_Foulanka_, bien que ce dernier terme s’applique plus spécialement aux +Mandé d’origine peule parlant le malinké et que nous appelons +communément Foulanké. Les Mossi désignent les Peuls par le nom de +_Silmissé_ (sing. _Silmiga_). Parmi les Peuls existent des castes +spéciales, notamment celles des _Diawambé_ (sing. _Diawando_) et des +_Laobé_ (sing. _Labbo_), auxquelles les Peuls propres n’étendent pas +l’appellation générique de « Foulbé ». De plus, ils ont auprès d’eux, +comme les Maures et les Touareg, des serfs nègres qu’ils appellent +_Rimaïbë_ (sing. _Dimadio_) : ce mot signifie à peu près « ceux qui vont +devenir libres », par allusion à la coutume d’après laquelle les +descendants d’esclaves, qui à l’origine ont constitué les Rimaïbé, +devenaient libres au bout de quelques générations ; ces Rimaïbé sont +appelés _Komongallou_ par les Soninké. + +Les _Toucouleurs_ se désignent entre eux par le terme de _Halpoularen_ +(sing. _Halpoular_), « ceux qui parlent le _poular_ »[47], ou par celui +de _Foutankobé_ ou _Foutanké_ (sing. _Foutanko_ ou _Foutankédio_), +c’est-à-dire « ceux du Fouta », ou encore par les noms de leurs +différentes tribus ou fractions. Les Maures les appellent _Tekarir_ +(sing. _Tekrouri_) et les Zenaga parlant berbère _Itkariren_ (sing. +_Etkarir_), tous mots dérivant du nom de l’ancienne ville ou de l’ancien +pays de _Tekrour_, pays qui correspondait à peu près au Fouta sénégalais +actuel et où se constitua le peuple _toucouleur_. Cette dernière +appellation, que les Français ont adoptée, vient tout simplement de la +façon dont les Ouolofs prononcent le nom du Tekrour et de ses +habitants : _Tokoror_, _Tokorogne_ ou _Tokolor_. Les Mandé donnent aux +Toucouleurs l’appellation de _Foutanka_ (gens du Fouta). + +Les _Songaï_ se dénomment eux-mêmes _Songaï_, _Sonrhaï_ ou _Songoï_. Ils +se divisent en plusieurs classes dont la plus noble, celle des _Arma_ +(appelés aussi _Darbout_ et _Haïdara_), prétend descendre des soldats +marocains (Berbères, Arabes et surtout renégats andalous) qui, de 1590 à +1650 environ, participèrent à la conquête de la ville de Tombouctou et +de l’empire de Gao ; ces Arma font venir leur nom du mot arabe _râmi_ +« lanceur de projectiles » et expliquent cette étymologie en disant que +leurs ancêtres marocains auraient été les premiers à se servir de fusils +dans la région du Niger[48]. Les Arma donnent à la classe inférieure, +ouvrière et surtout agricole, qui constitue du reste l’immense majorité +du peuple songaï, le nom de _Gabibi_ qui signifie « corps noir », c’est- +à-dire « nègres », voulant marquer par là que les gens de cette classe +ne peuvent prétendre à une ascendance blanche. Une partie de la +population songaï, composée principalement de pêcheurs et de bateliers, +est désignée sous les termes spéciaux de _Sorko_ et de _Kourteï_. Les +Touareg appellent les Songaï _Ihattân_ (sing. _Ahatti_) et les Peuls +_Diermabé_ (sing. _Diermadio_) ; c’est ce dernier mot que nous +appliquons principalement, sous la forme _Djerma_, aux Songaï de la +région de Dosso et Niamey, sur la rive gauche du Niger, région qu’on +appelle également _Saberma_ ou _Zaberma_, tandis qu’on appelle _Dendi_ +la région correspondante sur la rive droite du fleuve et les Songaï qui +l’habitent. + +Le nom de _Mandé_ que nous donnons, faute d’appellation indigène, à +l’ensemble de la famille ethnique comprenant, entre autres peuples, les +Soninké, les Malinké et les Diallonké, n’est pas autre chose que le nom +de la mère-patrie de l’un de ces peuples, celui des Malinké ou +Mandingues, et de ce peuple lui-même. A proprement parler, ce nom de +Mandé ne convient pas plus aux Soninké, aux Diallonké et même aux Dioula +et Banmana, que le nom d’Anglais ne convient aux Ecossais et aux +Irlandais ; mais, puisqu’il faut bien donner un nom à chaque famille +ethnique, il n’y a en somme aucun inconvénient à se conformer à un usage +aujourd’hui admis. + +Le pays d’origine des Malinké a en effet porté de tout temps le nom +qu’il porte encore actuellement : _Mandé_ ou _Mandeng_, _Mandi_ ou +_Manding_, selon que les prononciations dialectales ferment moins ou +plus la voyelle finale et selon qu’elles en éludent ou en exagèrent la +nasalisation. Ce nom est prononcé souvent _Mané_ ou _Mani_ par les gens +du Ouassoulou, _Malé_ ou _Mali_ par les Soninké, _Mallé_ ou _Malli_, +_Mellé_ ou _Melli_ par les Peuls : cette dernière prononciation a été +adoptée par plusieurs auteurs arabes et par des auteurs européens qui +les ont mis à contribution, tandis que d’autres adoptaient l’orthographe +Mali ou l’orthographe Mandé ou Manding ; mais toutes ces formes ne sont +que des variantes d’un même mot, variantes parfaitement conformes aux +lois de la phonétique soudanaise. On a voulu trouver à ce mot une +étymologie totémique et on a traduit _Mali_ par « hippopotame » et +_Mandé_ par « petit lamentin » : ces deux étymologies sont rejetées par +les indigènes du pays, c’est-à-dire les Malinké, qui déclarent que +_Mandé_ ou _Mali_ est simplement le nom de leur patrie et qu’ils n’en +connaissent pas la signification[49] et qui, au surplus, n’ont aucun +totem de peuple, pas plus le lamentin que l’hippopotame : un de leurs +clans seulement a pour _tana_ ou « tabou » l’hippopotame et il n’en +porte pas le nom (clan des Keïta). + +_Soninké_ est l’appellation par laquelle le peuple des Soninké se +désigne lui-même. On a prétendu que ce mot voulait dire « les gens ou +les partisans du _Sonni_ » et avait été appliqué à ceux qui, lors de la +conquête de l’empire de Gao par Ali Kolon, fondateur de la dynastie des +Sonni (en 1331), auraient embrassé le parti de ce dernier ; cette +étymologie me paraît inacceptable pour plusieurs raisons : d’abord les +Soninké existaient comme peuple et avaient même joué un rôle très +considérable dans l’histoire du Soudan bien avant le début de la +dynastie des Sonni ; de plus, ils semblent n’avoir eu que peu de +relations avec l’empire de Gao, au moins avant les dernières années de +la dynastie des Sonni, et il serait étrange que le peuple entier dût son +nom au fait — d’ailleurs hypothétique — que quelques-uns de ses membres +auraient pris parti pour le fondateur de cette dynastie. Il est probable +d’ailleurs que ce mot — dont j’avoue ignorer complètement l’étymologie — +n’est pas formé d’un élément _sonni_ ou _soni_ suivi du suffixe _ké_ +qui, en peul du reste plutôt qu’en mandé[50], est le suffixe de +nationalité : au contraire de ce qui existe dans les mots Malinké, +Foulanké, etc., la syllabe _ké_ fait sans doute, dans Soninké, partie du +radical du mot ; j’en trouve une preuve dans le fait que le _k_ a été +conservé par les Maures Bérabich dans la forme qu’ils ont donnée à ce +nom : _Assouanik_. On a voulu aussi[51] identifier le nom des Soninké +avec celui des _Zenaga_, écrit _Sanhadja_ par les auteurs arabes ; cette +identification me semble bien malaisée à établir : d’abord il serait +assez étonnant que, si les deux noms étaient identiques, les Maures +eussent conservé la forme _Zenaga_ pour désigner les Berbères vivant à +côté d’eux et adopté une autre forme — _Assouanik_ — pour désigner les +Soninké ; ensuite il y a, entre les deux noms, des différences +phonétiques réelles, particulièrement en ce qui concerne leur première +voyelle, laquelle a toujours été écrite _a_ et prononcée _a_ ou _e_ par +les Arabes dans le nom des Zenaga (Sanhadja, Sanaga, Zenaga) tandis +qu’elle est nettement prononcée _o_ ou _ou_ dans le nom des Soninké ; +enfin il est bien difficile de supposer que les Soninké, nègres parfois +métissés, mais incontestablement nègres, soient issus d’une fraction des +Berbères Zenaga. Ce qui avait conduit M. Ch. Monteil à cette +identification est un passage du _Tarikh-es-Soudân_ où Sa’di donne le +nom de « Sanhadja » aux « Nono porteurs de tresses », lesquels étaient +presque indubitablement une fraction du peuple soninké : à mon avis, il +y a eu là, de la part de Sa’di, soit une erreur d’information lui ayant +fait prendre ces Nono pour des Berbères, soit plutôt une erreur +orthographique inconsciente lui ayant fait transcrire par la forme +« Sanhadja », bien connue de lui, une forme « Soninké » qu’il pouvait +avoir mal entendue, qui, en tout cas, ne lui était pas familière et qui +a, du reste, une certaine analogie avec la forme « Sanhadja » prononcée +« Senaga ». + +Quoi qu’il en soit de l’origine du mot _Soninké_, c’est, de l’aveu des +Soninké eux-mêmes, leur véritable nom. Comme je le disais plus haut, les +Bérabich ont transformé ce mot en _Assouanik_ (sing. _Souananki_)[52]. +Les Maures donnent aussi aux Soninké le nom d’_Azer_ ou _Adjer_. Les +Ouolofs les appellent _Sarakhoullé_ ou _Séréwoullé_, mot qui a été +adopté sous la forme _Sarakolé_ par les premiers voyageurs européens +pour désigner le peuple qui nous occupe actuellement. Les Peuls les +appellent _Sébé_ (sing. _Tiédo_), ou parfois _Nononkobé_ (sing. +_Nononko_), _Sillabé_ (sing. _Silladio_), _Sossobé_ ou _Sossébé_ (sing. +_Tiotiodo_ ou _Tiotiédo_) ou encore _Ouangarbé_ (sing. _Gangardo_) ; le +premier de ces termes s’applique à l’ensemble du peuple soninké ; celui +de _Nononkobé_ ne s’applique en réalité qu’à la tribu qui fonda la ville +de Dienné[53], celui de Sillabé à la tribu ou plutôt au clan des Silla, +celui de _Sossobé_ ou _Sossébé_ aux Soninké du Sénégal et de la Gambie +et particulièrement à ceux demeurés païens et mélangés de Malinké[54] ; +enfin le terme de _Ouangarbé_ est usité principalement dans la Boucle du +Niger pour désigner à la fois les Soninké et les Dioula, c’est-à-dire +les Mandé musulmans d’une façon générale. Les Songaï usent aussi, pour +désigner non seulement les Soninké, mais également les Dioula, de +l’expression _Ouankoreï_ ou _Ouankoré_ qui, comme Ouangarbé, provient de +_Ouangara_, nom donné par les Soudanais du Nord et par les géographes et +voyageurs anciens aux régions aurifères du bassin du Sénégal et à +l’ensemble de la famille mandé[55]. Les Haoussa se servent, avec la même +acception, du mot _Ouangaraoua_. Les Foulanké appellent les Soninké +_Diaganka_ (les gens du Diagha ou Diaka, terme analogue au « diamou » +soninké Diaghaté, Diakaté ou Niakaté). Enfin les Malinké, les Banmana et +les Dioula les appellent _Marka_, _Maraka_, _Malarhaka_ ou simplement +_Malarha_ et les Mossi _Marassé_ (sing. _Maraga_). + +Le mot _Dioula_ — forme universellement adoptée aujourd’hui par les +Français — est prononcé plutôt par les Dioula eux-mêmes _Giula_ (par _g_ +dur et _u_ français) ou _Diula_, tandis que les Banmana le prononcent +_Diôra_ et les Malinké _Dioula_ ou _Dioulanka_, dont les Peuls ont fait +_Dioulankobé_ ou _Dioulanké_ (sing. _Dioulanko_ ou _Dioulankédio_). On a +dit souvent que ce mot n’était pas un nom de peuple ni de tribu et qu’il +signifiait « commerçant » et surtout « commerçant ambulant, +colporteur » : c’est assurément inexact ; « commerçant » se dit en mandé +_diagolila_ ou _diaolila_ ou de plusieurs autres manières qui toutes +sont des dérivés du verbe _diago_ ou _diao_ « commercer », mais le mot +_dioula_ ne possède le sens de « commerçant » ou « colporteur » dans +aucun dialecte mandé. Seulement, comme les Dioula exercent surtout, et +plus que les autres peuples, le métier de colporteur, leur nom est +devenu synonyme de « commerçant ambulant » dans la majeure partie de +l’Afrique Occidentale, absolument de la même façon que le nom des +Auvergnats a été longtemps chez nous synonyme de « porteur d’eau » et +celui des Savoyards synonyme de « ramoneur », et sans plus d’exactitude. +D’ailleurs les Dioula eux-mêmes sont très affirmatifs sur ce point et +revendiquent ce mot de _Diula_ ou _Dioula_ comme l’appellation propre de +leur peuple ou tribu, ajoutant qu’il signifie « du fond, de la souche », +c’est-à-dire « ceux qui sont de noble origine, qui n’ont pas été altérés +par des immixtions de sang étranger ». Les Dioula et les Soninké se +confondant souvent ensemble dans la Boucle du Niger par la religion (les +uns et les autres sont en majorité musulmans), par le métier +(commerçants, tisserands, teinturiers) et par l’emploi de la même langue +(le dialecte dioula), on les confond souvent aussi sous les mêmes +appellations de _Ouangarbé_ chez les Peuls, _Ouangaraoua_ chez les +Haoussa, _Ouankoreï_ chez les Songaï, _Yarhsé_ (sing. _Yarhga_) chez les +Mossi de Ouagadougou, _Kambossé_ (sing. _Kamboga_) chez les Mossi du +Yatenga, _Sahersé_ (sing. _Saherga_) chez les Nankana, _Yourou_ chez les +Samo, _Sorho_ chez les Koulango, _Tiorho_ chez les Sénoufo, _Nzoko_ chez +les Agni, etc. Les Dioula eux-mêmes donnent souvent le nom de +_Dafing_[56] à ceux d’entre eux et aux Soninké qui habitent dans la +région de Koury ou _Dafina_ (chez les Dafing). + +Les _Banmana_ sont communément appelés _Bambara_, non seulement par les +Européens, mais encore par la plupart des peuples du Soudan qui les +environnent et c’est sous cette dernière forme que leur nom se trouve +orthographié dans le _Tarikh-es-Soudân_ ; il est fort possible que +_Bambara_ ne soit pas autre chose qu’une altération de la prononciation +indigène _Banmana_, il est possible aussi que le mot ait une autre +origine ; quoi qu’il en soit, il est absolument certain que, pour les +musulmans du Soudan en général et de la Boucle du Niger en particulier, +le mot _Bambara_ désigne, non pas un peuple déterminé ni une tribu +spéciale, mais l’ensemble de tous les Soudanais vivant au milieu ou à +côté de musulmans et étant demeurés fidèles à la religion indigène : +c’est ainsi que les Dioula de Sikasso et de la région de Kong appellent +« Bambara » les Sénoufo, que les Dioula et Soninké d’Odienné appellent +« Bambara » les Malinké non-musulmans qui les entourent, que les Dioula +des pays de la Volta appellent « Bambara » les Gbanian et les Dagari, +etc. ; c’est ainsi encore qu’à Sikasso l’expression _bambara-kan_ +signifie, non pas la langue mandé ni le dialecte mandé des Banmana, mais +bien la langue sénoufo. Par suite, l’emploi du mot _Bambara_, fait sans +discernement, a amené des résultats fâcheux ; il a conduit par exemple à +faire croire que les Bambara-Minianka du cercle de Koutiala formaient un +même peuple avec les Bambara de Ségou et de Bamako, alors que les +premiers sont des Sénoufo et les seconds des Mandé. Aussi je préfère +m’abstenir complètement de cette expression à valeur amphibologique et +je désignerai toujours le peuple de Ségou, du Bélédougou, etc. comme il +se désigne lui-même, c’est-à-dire par le mot _Banmana_[57]. + +Les _Khassonkè_, comme ils se dénomment eux-mêmes, ou _Kassonké_, comme +prononcent les Peuls, tirent leur nom de celui de leur pays d’origine, +le Khasso ou Khasson (région de Kayes). Ils partagent souvent avec les +Soninké mêlés de Malinké du Sénégal et de la Gambie l’appellation de +_Sossé_. + +Les _Malinké_ se dénomment eux-mêmes _Mandenka_, _Mandenga_, _Mandinga_ +ou _Maninga_ selon les prononciations régionales ; les Dioula disent +plutôt _Manenga_ ou _Mandenga_ et les Banmana _Maninka_ ; les Peuls les +appellent _Mandinké_, _Malinké_, _Mellinké_, ou _Mellenké_ (sing. +_Mandinkédio_, _Malinkédio_, etc.) ou encore _Mandinkobé_, _Malinkobé_, +etc. (sing. _Mandinko_, _Malinko_, etc.), et les Touareg _Imalan_ (sing. +_Amali_) : toutes ces expressions ont la même valeur, celle de « gens du +Mandé, Manding, Mali, Melli, etc. », c’est-à-dire du pays qui est porté +sur nos cartes sous le nom de « Manding », au Sud de Kita et au Sud- +Ouest de Bamako, et qui fut en effet le pays d’origine de ceux que nous +appelons nous-mêmes _Mandingues_ ou _Malinké_. Les géographes arabes +leur ont souvent donné le nom de _Ouangara_ qui, aujourd’hui, est +surtout appliqué aux Soninké et aux Dioula, ainsi que je l’ai mentionné +tout à l’heure. + +Le mot _Foulanké_ (en peul) ou _Foulanka_ (en mandé), parfois employé +pour désigner les Peuls ou les Toucouleurs, s’applique en réalité à des +populations qu’on peut considérer actuellement comme incorporées à la +famille mandé et qui ne parlent que le mandé (dialecte malinké), bien +qu’elles soient certainement d’origine peule, en partie tout au moins ; +on les rencontre dans plusieurs provinces, toutes appelées en mandé +Fouladougou ou Fouladou (pays du Foula ou des Foulanka). + +Les _Diallonké_ ou _Diallonka_ sont, comme leur nom l’indique, les +autochtones du Diallon ou Fouta-Diallon et des régions avoisinantes ; +ils revendiquent eux-mêmes le nom de _Soussou_, que nous donnons de +préférence à ceux d’entre eux qui se sont avancés vers l’Atlantique. + +Les _Sia_ sont appelés communément _Bobo-Dioula_, bien que l’expression +soit doublement impropre puisqu’ils ne sont ni Bobo ni Dioula ; elle +vient de ce que certaines de leurs coutumes se rapprochent de celles des +Bobo, tandis que leur façon de s’habiller les fait ressembler aux +Dioula, dont ils ont en partie d’ailleurs adopté le dialecte, tout en +conservant leur langue propre. + +Je ne vois pas d’observations à faire sur le nom des autres peuples ou +tribus de la famille mandé (Bozo, Kâgoro, Samo, Samorho, etc.), sinon +qu’il y a de fortes présomptions pour que Samo et Samorho ne soient +qu’un seul et même vocable, la première forme représentant la +prononciation banmana et la seconde la prononciation dioula. + +Les _Sénoufo_ ne se désignent la plupart du temps que par les noms de +leurs diverses tribus (_Bamâna_ que les Mandé appellent _Minianka_ et +qu’il convient de ne pas confondre avec les Banmana, _Siénérhè_, +_Tagba_, etc.). Cependant ils possèdent un terme pour désigner leur +peuple tout entier, bien qu’ils en fassent très rarement usage et qu’il +ne soit pas connu de toutes les tribus : ce terme est _Siéné_ ou +_Siéna_[58] (au pluriel _Siénamana_). Par contre les Malinké et les +Banmana, qui connaissent ce mot, s’en servent pour les désigner, sous +les formes _Siénéfo_, _Sénéfo_, _Sénofo_, _Sénoufo_, « (ceux qui) +parlent _siéné_ », et c’est la dernière de ces formes que les Européens +emploient le plus souvent. Les Dioula appellent couramment les Sénoufo +_Bambara_ (voir plus haut) et parfois _Nafana_ (du nom d’une de leurs +tribus de la Côte d’Ivoire) ou encore _Pomporon_ (terme qui semble être +un surnom donné surtout à la tribu des Folo et à quelques fractions des +Siénérhè). Les Samorho les appellent _Sopi_ ; les Koulango les appellent +_Gan_[59], et les Agni _Kanga_, mot qui dans leur langue est devenu +presque synonyme d’« esclave » ; les Abron et Assanti ou Achanti les +nomment _Pantara_ ou _Ouandara_. + +J’ai donné le nom de _voltaïque_ à la très importante famille ethnique +dont les membres forment presque la moitié de la population totale du +Haut-Sénégal-Niger ; ce nom m’a paru justifié par le fait que le domaine +de cette famille est sensiblement localisé au bassin de la Volta. Pour +faciliter la nomenclature, j’ai attribué à chacun de ses sept groupes le +nom du peuple principal ou du peuple le plus connu de ce groupe, sans +prétendre faire par là de ce peuple celui dont les autres seraient +issus. + +Les trois peuples du groupe tombo (_Tombo_ proprement dits, _Dogom_ et +_Déforo_) sont communément désignés par les Français du Soudan sous le +terme générique de _Habé_ ou _Habbé_ ou encore par celui de _Kado_ ou +_Kaddo_ : ces deux termes ne sont pas autre chose que le pluriel et le +singulier d’un mot peul qui s’applique à toutes les populations qui ne +sont ni arabes, ni berbères ni peules, c’est-à-dire à tous les Nègres ; +c’est ainsi que les Peuls de la Nigeria appellent les Haoussa _Habé_ +comme les Peuls du Massina appellent _Habé_ les montagnards de la +falaise de Bandiagara. Ce terme (_Habé_ ou _Kado_) est donc encore plus +vague et plus impropre que le terme Bambara et doit être rejeté. Il +semble bien — sans que je puisse l’affirmer cependant — que les +montagnards dont je viens de parler se désignent eux-mêmes par le mot +_Tombo_, tandis que les deux autres peuples du même groupe se dénomment +l’un _Dogom_ ou _Dom_ et l’autre _Déforo_. Les Peuls appellent +_Houmbébé_ ou _Hombobé_ (sing. _Koumbédio_ ou _Kombodo_)[60] les Tombo +et une partie au moins des Dogom, et _Déforobé_ les Déforo. Les Mossi +appelleraient _Kibsé_ (sing. _Kibga_) les Tombo proprement dits et +donneraient le nom de _Suida_ à l’ensemble du groupe tombo, mais je +n’ose me prononcer à cet égard. + +Les _Mossi_ s’appellent eux mêmes _Mô-sé_ ou plus rarement _Mô-si_ +(sing. _Mô-rha_ ou _Mô-ga_) et appellent leur pays _Mô-rho_ et leur +langue _Mô-rhé_. Tous les noms de peuples ou de tribus terminés par le +suffixe _sé_ ou _si_ au pluriel et _rha_ ou _ga_ au singulier sont +empruntés à la langue des Mossi ou à une langue du même groupe. — Les +_Yansi_ (sing. _Yanga_), ainsi appelés par les Mossi, se dénommeraient +eux-mêmes _Kôssé_, mais je n’affirme rien à cet égard[61]. — Les +_Gourmantché_ (sing. _Gourmanga_), c’est-à-dire « ceux du Gourma, de la +rive droite du Niger », s’appelleraient eux-mêmes _Bimba_. + +Par le terme un peu méprisant de _Gourounsi_ ou _Gouressi_ (sing. +_Gourounga_ ou _Gouréga_), qui voudrait dire « incirconcis », les Mossi +— et les Européens d’après eux — désignent un ensemble de peuples qui ne +se connaissent pas eux-mêmes d’appellation générique et qui constituent +une notable partie d’un groupe que j’appelle, pour cette raison, +« groupe gourounsi ». Deux de ces peuples nous sont connus par leur +véritable nom — au moins je le pense — : les _Nounouma_ ou _Nourouma_ et +les _Sissala_, ces derniers comprenant les _Kiâlo_ de Léo. Les +_Boussansé_ (sing. _Boussanga_) ont reçu ce nom des Mossi. Quant aux +_Nioniossé_ (sing. _Nioniorha_), ils sont appelés ainsi par les Mossi du +Yatenga ; les Mossi de Ouagadougou les appelleraient _Kassomsé_ (sing. +_Kassomga_) ; dans d’autres régions de langue mossi ou de langue parente +du mossi, on les appelle des noms divers de _Foulsé_, _Youlsé_, _Lilsé_, +_Nimsé_, _Kipirsi_, etc., sans que je puisse dire si ces différents noms +s’appliquent à l’ensemble du peuple ou seulement à certaines de ses +tribus ; enfin les Peuls les appellent _Kouroumankobé_ (ceux du +Kourouma)[62] : j’ignore quel est leur nom véritable. + +Le nom de _Bobo_ (« bègue » en mandé) est un terme de mépris appliqué +par les Dioula et les Banmana à quatre tribus qui forment un seul peuple +mais ne se connaissent pas, je crois, d’appellation générique en dehors +de leurs noms de tribus : _Kian_ ou _Tian_, _Tara_, _Boua_ et +_Niénigué_. Les Dioula distinguent les trois premières tribus par des +épithètes différentes, appelant les Kian _Bobo-Gbê_ (Bobo blancs), les +Tara _Bobo-Oulé_ (Bobo rouges) et les Boua _Bobo-Fing_ (Bobo noirs), +sans que ces épithètes soient motivées par la couleur de peau de ceux +qui les ont reçues, pas plus que par la couleur de leurs vêtements, +lesquels brillent du reste en général par leur absence. Les Mossi +distinguent aussi ces trois mêmes tribus par les noms de _Tiansé_ +(Kian), _Talessé_ ou _Talassé_ (Tara) et _Boulsé_ (Boua). + +_Koulango_ est le nom indigène du peuple formant le sixième groupe de la +famille voltaïque, mais nos cartes portent souvent ce peuple sous le nom +de _Pakhalla_, qui est une orthographe défectueuse de l’appellation que +lui donnent les Dioula : _Kparhala_ ou _Kpagala_[63]. + +Les _Soumba_ sont appelés également _Taberma_ ; les musulmans qui les +avoisinent les nomment _Kafiri_ (païens). + +Je n’ai pas, pour l’instant, d’observations à faire sur les appellations +des autres peuples de la famille voltaïque représentés au Haut-Sénégal- +Niger (Nankana, Dagari, Birifo ou Bérifon ; Lobi, Pougouli ou Bougouri, +Dian ou Dian-né, Gan ou Gan-né ; Bariba), non plus que sur celles des +tribus dont le rattachement ne peut être encore prononcé (Padorho, +Dorhossié, Tiéfo, Toussia, Vigué). + + +=Composition de chaque peuple.= + + +1o _Maures de l’Azaouad._ — J’ai dit plus haut que les Maures de +l’Azaouad se divisaient en deux tribus : _Bérabich_ et _Kounta_. + +A la première de ces tribus se rattachent les _Oulad-Slimân_, les +_Oulad-Abderrahmân_ et les _Oulad-Ameur_ et, au moins au point de vue +ethnique, les sous-tribus des _Tormoz_ (ou Tourmous), des _Ousra_, des +_Borrada_, des _Oulad-Noumou_, des _Oulad-el-hadj-el-Hassân_, des _Idao- +Yata_ (ou Doyata), etc. + +Parmi les Kounta, on range les _Regaguida_ du Nord de Bamba, les _Ahl- +cheikh-sidi-el-Mokhtar_ ou _Bekkaï_ de la région de Tombouctou et les +_Oulad-el-Ouafi_ de la région de Mabrouk, ainsi que des _Chorfa_ (sing. +_Cherif_), descendants ou prétendus tels de la famille du Prophète, plus +des vassaux d’origine berbère (les _Zakhoura_). + +De plus, il convient de ne pas oublier que, quelque illogique que cela +puisse paraître lorsqu’il s’agit d’une classification ethnique, il nous +est impossible de séparer des Maures les _Harrâtîn_ d’origines nègres +diverses qui leur sont pour ainsi dire incorporés ; en sorte que, +indépendamment d’individus chez lesquels le sang sémitique a été +profondément altéré par un long atavisme d’alliances avec des Berbères +et des Nègres, il existe chez les Maures de l’Azaouad de véritables +Nègres de pure race noire. + +2o _Maures du Hodh._ — Les Maures du Hodh comprennent, je l’ai dit déjà, +deux éléments ethniques bien différents, qui sont juxtaposés le plus +souvent mais parfois aussi mélangés : un élément arabe représenté par +les _Beni-Hassân_ et un élément berbère, très vraisemblablement plus +considérable que le premier, représenté par les _Zenaga_ et par des +familles qui se disent hassânides mais qui sont cependant d’origine +berbère ; il convient de noter que les familles maraboutiques, qui se +désignent elles-mêmes sous le nom générique de _Zaouiya_ (les gens +vivant en _zaouïa_ ou couvents), sont pour la plupart d’origine berbère +ou tout au moins issues d’un mélange de Zenaga et de Beni-Hassân, +mélange auquel n’ont pas échappé d’ailleurs beaucoup de Beni-Hassân +parmi ceux qui se prétendent de pure origine sémitique. + +Chacune des sept grandes tribus énumérées plus haut comprend plusieurs +sous-tribus dont les unes sont considérées comme nobles et se composent +principalement de Beni-Hassân, dont les autres sont regardées comme +vassales et se composent surtout de Zenaga et dont d’autres enfin +renferment les familles maraboutiques. On a ainsi des divisions +politiques et sociales qui ne sont pas toujours des groupements +ethniques. Les sous-tribus les plus importantes du Hodh sont : + +Chez les _Idao-Aïch_ ou Douaïch, celles des _Ahl-Amar_ (Arabes et +Berbères, séparés en _Abakak_ et en _Chrattit_), des _Tadjakant_ (Arabes +et Berbères), des _Ligouatit_ et des _Louata_ (Berbères), des _Laghlal_ +(Arabes), des _Ahl-Mokhtar_ et des _Ahl-Soueïd_ (Arabes et Berbères), +des _Idao-Ali_ (marabouts) et des _Ahl-sidi-Mahmoud_ ou Oulad-sidi- +Mahmoud (marabouts, se rattachant aux Idao-el-hadj ou Darmankor de +l’Adrar Mauritanien) ; + +Chez les _Oulad-Mbarek_ ou Gassouch, celles des _Ahl-ould-Amar_ ou +Loudamar des anciens voyageurs (Arabes), des _Askeur_ (Arabes), des +_Oulad-Mahmoud_ ou Ladoum (Berbères et Arabes) et des _Tanoazit_ +(Berbères) ; + +Chez les _Mejdouf_, celles des _Ahl-Sidi_, des _Choamât_ et des +_Hammounât_ (Arabes), des _Tâleb-Mokhtar_ ou Oulad-cheikh-el-Adrami +(marabouts) et des _Nimadi_[64] ; + +Chez les _Oulad-Delim_, celles des _Oulad-Daoud_ et des _Deïlouba_ +(Arabes) et des _Allouch_ ou Oulad-Allouch (Arabes mélangés de Berbères +et de Peuls). + +Je ne possède pas de renseignements précis sur les sous-tribus des +_Regueïbât_, des _Ahl-Tichit_ et des _Oulad-Nasser_. + +Aux éléments arabes et berbères, il faut signaler un élément nègre, +introduit chez les Maures du Hodh comme chez ceux de l’Azaouad par des +unions avec des Noirs et par la présence de nombreux _Harrâtîn_[65]. + +De plus, certains Maures du Hodh sont issus d’un mélange très ancien de +Berbères avec des Peuls ou Proto-Peuls : on les appelle _Massîn_ ou +_Ahl-Massina_ ou encore _Guirganké_ et on les divise au Sahel en +« Guirganké blancs » et en « Guirganké noirs », sans que cette +distinction soit plus justifiable que celle des Bobo en blancs, rouges +et noirs. + +3o _Touareg._ — Les Touareg des familles nobles (_Imocharhen_) sont, +semble-t-il, de sang berbère à peu près pur, tandis que beaucoup de ceux +des familles vassales (_Imraden_) sont plus ou moins métissés par suite +d’unions avec des Nègres ou des Peuls. Chez les Touareg comme chez les +Maures du Hodh, il existe des familles maraboutiques qui se sont alliées +souvent avec des Arabes. Enfin, comme chez les Maures aussi, il faut +noter la présence de nombreux serfs nègres (les _Bella_), qui sont si +bien incorporés aujourd’hui avec leurs maîtres qu’il est difficile de +les en séparer, même dans une classification ethnique. + +Chaque tribu touareg comprend plusieurs sous-tribus, les unes nobles, +les autres vassales, les autres maraboutiques. Les principales de ces +sous-tribus, dans les territoires civils du Haut-Sénégal-Niger, sont : + +Chez les _Iguellad_, celles des _Tagama_ ou Kel-Haoussa (nobles), des +_Kel-Antassar_[66], _Kel-Nkounder_ et _Kel-Ncheria_ (marabouts), des +_Kel-Tounboukouri_, _Inataben_, _Kel-Taberint_, _Kel-Dokoré_, _Kel- +Rezzaf_, _Kel-Tinakaouat_, _Kel-Ouorodjel_, _Kel-Teguiaït_ et _Kel- +Tountoun_ (vassaux) ; + +Chez les _Kel-Tadmekket_, celles des _Tenguéréguif_, des _Igouadaren_, +des _Kel-Temoulaï_ et des _Irréganaten_ (nobles), des _Chorfiga_ ou +_Icherifen_, des _Zimmaten_, des _Ahl-sidi-Ali_ et des _Kel-es-souk_ +(marabouts), des _Imededrhen_ et des _Idnân_ (vassaux) ; + +Chez les _Oulmidden_, celles des _Kel-Gheress_, des _Oudalen_ et des +_Tenguéréguédech_ (nobles), des _Kel-Oulli_ et _Kel-Gossi_ (vassaux). + +Il convient d’ajouter à cette liste les sous-tribus vassales suivantes, +dont le rattachement à telle ou telle tribu ne m’est pas connu : _Kel- +Guerisouân_, _Kel-Tigouelt_, _Imakelkellen_, _Ibourliten_, _Imetchas_, +_Kel-Rila_, _Déguésellen_, _Chemenama_, _Damossân_ et _Missiguender_. + +4o _Peuls_ ou _Foulbé_. — Nous verrons plus loin combien d’éléments +divers entrent dans la composition du peuple peul actuel, éléments parmi +lesquels la race noire tient une place indéniable. En outre, nous sommes +obligés de considérer comme faisant partie de ce peuple les castes +spéciales des _Laobé_ (sing. _Labbo_, artisans en bois et bûcherons), +des _Abarbé_ (sing. _Gabardo_, bijoutiers et cordonniers), des +_Ouaïloubé_ (sing. _Baïlo_, forgerons et potiers), des _Mabbé_ (sing. +_Mabo_, griots et tisserands), des _Ouambabé_ (sing. _Bambado_, +musiciens et griots), des _Ouaouloubé_ (sing. _Gaoulo_, mendiants), des +_Soubalbé_ (sing. _Tiouballo_, pêcheurs et bateliers), des _Diawambé_ +(sing. _Diawando_, courtiers et tisserands) ; il nous faut aussi ranger +parmi les Peuls certaines fractions fort mélangées, telles que celle des +_Silmimossi_, issus d’alliances entre Peuls et Mossi, et même des +groupements d’origine nègre pure mais incorporés aux Peuls : les +_Rimaïbé_, qui correspondent aux Harrâtîn des Maures et aux Bella des +Touareg. + +Les Peuls, en dehors de leur répartition en tribus ou fractions +géographiques, se divisent encore en un certain nombre de clans, dont +chacun peut être représenté dans plusieurs tribus à la fois, et dont les +plus répandus au Haut-Sénégal-Niger sont ceux des _Ourourbé_ (sing. +_Bourourdo_ ou _Bolardo_ ou _Boli_), des _Tôrobé_ (sing. _Tôrodo_)[67], +des _Dialloubé_ (sing. _Diallo_), des _Yalabé_ ou _Alaïbé_ (sing. +_Galadio_), des _Irlabé_ (sing. _Guerladio_), des _Oualarbé_ (sing. +_Balardo_), des _Salsalbé_ (sing. _Tialtiallo_), des _Fitobe_ (sing. +_Pitodo_), des _Daébé_ (sing. _Daédio_), des _Férèbé_ ou _Férobé_ (sing. +_Pérèdio_), des _Sitigabé_ (sing. _Tyitigadio_), etc. D’autres noms de +clan, empruntés aux Toucouleurs ou aux Mandé, revêtent la même forme aux +deux nombres ; tels sont _Bâ_ ou _Diakité_ (même clan que les Ourourbé), +_Soumontara_ (même clan que les Dialloubé), _Bari_ ou _Sangaré_ (même +clan que les Daébé), _Sô_ ou _Sidibé_ (même clan que les Férobé), etc. +Enfin il convient de noter que beaucoup d’individus portent, comme nom +de clan, le nom même du peuple peul (_Poullo_) ou celui de la caste à +laquelle ils appartiennent (_Labbo_, _Diawando_, etc.). + +5o _Toucouleurs._ — Les Toucouleurs ou Foutanké, peu nombreux du reste +dans le Haut-Sénégal-Niger, se répartissent en quatre fractions selon +qu’ils sont originaires du _Dimar_ (ouest du Toro), du _Toro_ (province +de Podor, les _Toronké_ ou _Toronâbé_), du _Fouta_ proprement dit +(province de Saldé, les _Foutanké_ propres, comprenant les Foutanké du +Lao, les Foutanké Irlâbé, les Bosséâbé, les Ebiâbé et les Koliâbé) ou du +_Damga_ (province de Matam, comprenant les Dénianké, les Toucouleurs du +Ganar et les Aéranké). + +En outre, comme les Peuls, ils se divisent en un certain nombre de clans +dont les principaux sont ceux des _Ba_ ou _Boli_, des _Ka_, des _Si_ ou +_Bari_, des _Sô_[68], des _Li_, des _Fal_, des _Tal_, des _Sal_, des +_Diao_, des _Kane_, des _Diko_, etc.[69]. + +6o _Songaï._ — Le peuple songaï, tel qu’il se présente aujourd’hui, +comprend les _Arma_, les _Gabibi_ et les _Sorko_ ou _Kourteï_, classes +ou castes dont nous avons vu plus haut la composition. J’ai dit +également qu’il convenait d’y rattacher les fractions du Sud-Est connues +sous les noms de _Dendi_, _Djerma_ et _Zaberma_. A Tombouctou, on range +habituellement parmi les Songaï la classe des _alfa_ ou docteurs +musulmans (_alfa_ serait l’abréviation de l’arabe _al-faqih_ « le +jurisconsulte ») : en réalité ces _alfa_ sont d’origines multiples et se +composent de gens appartenant à des peuples très divers. + +Les Songaï se divisent en clans, comme les Peuls, les Toucouleurs et +tous les peuples du Soudan (Maures et Touareg exceptés), mais je ne +possède que fort peu d’informations sur leurs noms de clan ; je sais +seulement qu’on rencontre chez eux les clans des _Meïga_ et des +_Haïdara_, ce dernier comprenant les Arma qui revendiquent une origine +chérifienne, et que la caste des Sorko se répartit entre deux grands +clans, celui des _Faran_ ou _Faram_ et celui des _Fono_. + +7o _Bozo._ — On a parfois identifié les Bozo avec les Sorko d’une part +et les Somono de l’autre : c’est une erreur au point de vue ethnique. Il +existe bien à la vérité un trait commun entre ces trois groupements : +tous les trois se livrent à la pêche et à la navigation. Mais les Sorko +et les Somono ne se livrent qu’à ce double métier, ou plutôt ce métier +est, en quelque sorte, le privilège de leur caste : ils forment, les +premiers chez les Songaï, les seconds chez les Banmana, une caste +analogue à celle des Soubalbé chez les Peuls, caste de pêcheurs et de +bateliers. Les Bozo, au contraire, ne constituent pas une caste, au +moins à l’heure actuelle, et ne sont pas exclusivement pêcheurs et +bateliers ; certains habitent des villages assez éloignés du fleuve et +s’y livrent à l’agriculture. Les Sorko sont des Songaï, les Somono sont +des Banmana ; les Bozo forment un peuple à part. Je n’ai pas de +renseignements sur les noms de clan portés par les Bozo, sauf sur ceux +des clans _Diennépo_, _Sétao_ et _Karapata_, cités par M. Ch. Monteil. + +8o _Soninké._ — Je range dans le peuple soninké, au moins au point de +vue ethnique, la tribu des _Nono_ et ceux de ses représentants actuels +qu’on appelle communément les _Diennenké_ parce qu’ils constituent la +presque totalité de la population de Dienné. J’y range aussi les +_Diawara_ (_Sagoné_ ou _Sahonéra_ et _Dabo_), groupement hybride +participant à la fois de la tribu, de la caste et du clan, et qui paraît +correspondre chez les Soninké au groupement des Diawambé chez les Peuls. + +Les clans proprement dits sont nombreux chez les Soninké. Les plus +répandus dans le Haut-Sénégal-Niger sont ceux des _Diakaté_, _Diakhaté_, +_Diaghaté_ ou _Niakaté_, des _Sissé_, des _Silla_, des _Diâbi_ ou +_Diâbira_, des _Sakho_, des _Tounkara_[70], des _Daramé_, des _Kamara_, +des _Sissokho_, _Soussokho_ ou _Sossé_, des _Niarè_, des _Touré_ (dont +font partie les _Daraoué_), des _Doukouré_, des _Diarisso_ ou +_Diaressi_, des _Koromakha_ ou _Koromaga_, des _Soumaré_, des _Souaré_, +des _Sibi_, des _Bakili_ ou _Simbara_ ou _Sempré_, des _Gourseï_, des +_Kounaté_ ou _Kounaré_, des _Taraoré_, des _Diabouraga_, des _Gaoudéra_, +des _Kanndé_ ou _Kannté_, des _Koumma_ ou _Koumba_, des _Kaba_, des +_Fofana_, des _Ouagui_, des _Dikéné_, des _Bérété_, des _Diagouraga_, +des _Soma_, des _Koné_, des _Séméga_, des _Maréga_, des _Mokhossiré_, +des _Tiléra_, des _Gakou_, des _Sarambounou_, des _Yatéra_ ou _Yaté_, +des _Timéra_ ou _Timété_, des _Fadé_, des _Nambounou_, des _Goundiémou_, +des _Galadyi_, des _Baradyi_, des _Soudouré_, des _Kalé_, des _Mana_, +des _Koussata_, des _Samoura_, des _Mangara_, etc. Les Soninké qui se +prétendent d’origine chérifienne se donnent le nom de _Sirifé_ ou, dans +la région de Dienné-Tombouctou, celui de _Haïdara_. + +Au point de vue ethnique, je considère comme Soninké tous les _Marka_ de +la Boucle du Niger et des pays banmana et malinké, bien que la plupart +ne fassent plus usage de leur langue et aient adopté le parler des +Dioula, celui des Banmana ou celui des Malinké selon les régions, comme +les Soninké de Dienné ont adopté la langue songaï. On donne souvent +comme Marka, c’est-à-dire Soninké, les _Dafing_ ou musulmans du Dafina : +en réalité les Dafing se composent, au point de vue de leur origine, en +partie de Soninké et en partie de Dioula. + +9o _Dioula._ — Les Dioula ne se répartissent pas en tribus ; peut-être +même serait-il plus exact de les considérer comme une tribu que comme un +peuple, au moins au point de vue linguistique. Mais ils se divisent en +clans, dont les principaux sont ceux des _Ouatara_, des _Konaté_ ou +_Kounaté_, des _Sissé_, des _Konndé_ ou _Koné_, des _Kouloubali_ ou +_Kouroubari_, des _Sarhandorho_ ou _Sarhanorho_, des _Kamara_ ou +_Kamaya_, des _Sinngaré_ ou _Sinnari_, des _Diâbi_, des _Fofana_, des +_Touré_, des _Dao_, des _Dagnorho_, des _Dosso_, des _Barho_, des +_Timété_, des _Kangoté_, des _Garamvoté_, des _Tondossama_ ou +_Samatondo_, des _Siya_, des _Nanaya_, des _Dérébo_, des _Daramé_, des +_Karidioula_, des _Sissouma_, des _Bérété_, des _Sorhoba_, des +_Dembélé_, des _Koïta_, des _Somarha_, des _Koro_, des _Taraoré_, des +_Bamba_, des _Kérou_, des _Sarha_, des _Sânou_, etc. On rencontre aussi +des _Sirifé_, qui se prétendent d’origine chérifienne. + +J’ai cru devoir rattacher aux Dioula la petite tribu des _Boron_ ou +_Bolon_, qui a des représentants dans les cercles de Bobo-Dioulasso +(8.000) et de Koury (450). + +10o _Kâgoro._ — Le peuple — ou la tribu si l’on préfère — des Kâgoro a +comme clans principaux ceux des _Kâgorota_, des _Fofana_, des _Kané_, +des _Tounkara_, des _Magaza_ ou _Makassa_, des _Konaté_, des _Touré_. + +11o _Banmana._ — Les Banmana, comme les Dioula, les Kâgoro, les +Khassonké, les Malinké et les Foulanké, pourraient être considérés, +surtout au point de vue linguistique, comme ne formant qu’une tribu, +plutôt qu’un peuple. Ils se divisent en plusieurs fractions politiques +et géographiques (Kaartanka, Bélédougouka, Ségouka, Baninkoka, etc.). +Leurs clans principaux sont ceux des _Kouloubali_ (dont font partie les +_Massassi_)[71], des _Taraoré_ ou _Travélé_ (dont font partie les +_Dembélé_ ou _Dambélé_), des _Doumouya_ ou _Doumbouya_ (dont font partie +les _Kourouma_), des _Diara_ (dont font partie les _Konnté_ ou _Koné_ et +les _Sinngaré_), des _Fofana_, des _Konaté_ ou _Kounari_, des +_Koussata_, des _Tangara_, des _Kanté_ ou _Kané_, des _Niarè_, des +_Touré_, des _Dansira_[72], des _Mariko_, des _Sanorho_, des _Sissé_, +des _Samakè_, des _Kamara_, des _Bouaré_, etc. + +Ainsi que je l’ai dit plus haut, je rattache aux Banmana la caste des +_Somono_ (pêcheurs et bateliers). D’autres castes existent encore chez +les Banmana : celles des _Noumou_ (forgerons et potiers), des _Lorho_ +(bijoutiers en cuivre), des _Koulè_ (artisans en bois), des _Diêli_ +(griots), des _Founè_ ou _Founérhè_ (griots religieux et magiciens), des +_Donso_ ou _Lonzo_ (chasseurs) ; ces différentes castes ne sont pas +spéciales au peuple banmana : on les retrouve sous les mêmes noms chez +les autres peuples mandé et, sous d’autres noms, chez la plupart des +peuples du Soudan. Dans chaque peuple donné, les membres de ces castes +ne sont pas désignés par les indigènes sous le nom du peuple, mais sous +le nom de leurs castes respectives ; cependant, au point de vue +ethnique, il convient de les incorporer dans l’ensemble du peuple. + +12o _Khassonkè._ — Les Khassonkè, fort peu nombreux, renferment les +clans des _Sissokho_ ou _Soussokho_ ou _Sossé_, des _Séga_, des +_Sambala_, des _Diala_, des _Fali_, des _Diakité_ ou _Diakhaté_, des +_Sangaré_, des _Sidibé_, des _Diallo_, etc. + +13o _Malinké_ ou Mandingues. — Le peuple — ou la tribu — mandingue se +divise en plusieurs sous-tribus qui sont surtout des fractions +géographiques et qui, en ce qui concerne le Haut-Sénégal-Niger, sont +celles du _Manding_ proprement dit, du _Bambougou_ ou Bambouk, du +_Gangaran_, du _Ouassoulou_, etc. + +Les clans principaux sont ceux des _Keïta_ (dont font partie les +_Mansaré_[73], les _Kanessi_ et les _Batassi_), des _Diara_ (dont font +partie les _Konnté_ ou _Koné_), des _Kouloubali_ (dont font partie les +_Bamba_), des _Taraoré_ (dont font partie les _Dembélé_), des _Doumouya_ +(dont font partie les _Kourouma_), des _Diarassouba_, des _Kamissorho_, +des _Sissé_, des _Sarhanorho_, des _Kamara_ ou _Kamaaté_, des _Diabaaté_ +ou _Diawaté_, des _Konaté_ ou _Koyaté_, des _Kannté_, des _Tounkara_, +des _Fané_ ou _Fani_, des _Samakè_, des _Fofana_, des _Diomansi_ ou +_Diomandé_, des _Sissoko_ (comprenant les _Maga_ et les _Koromaga_), des +_Barhayorho_, des _Mariko_, des _Doukouré_, des _Béré_ ou _Béréya_ ou +_Bérété_, des _Mété_ ou _Mérité_, des _Souko_, des _Demba_, des +_Sakiliba_[74], etc. Il faut y ajouter quelques _Sirifé_ de prétendue +origine chérifienne. + +14o _Foulanké._ — Les Foulanké sont, comme je l’ai dit plus haut, des +descendants de Peuls très fortement métissés de sang mandingue et qui, +par leurs mœurs et leur langage, ne se distinguent guère aujourd’hui des +Malinké proprement dits. On les reconnaît surtout grâce à leurs noms de +clan, qui sont presque exclusivement _Diakité_, _Sankaré_ ou _Sangaré_, +_Sidibé_ et _Diallo_. + +15o _Diallonké._ — Les clans principaux des Diallonké du Haut-Sénégal- +Niger sont ceux des _Monékata_, des _Kessékho_, des _Dagnokho_, des +_Dao_, des _Kontaga_, des _Touré_, des _Diatara_, des _Dansoko_, des +_Bamba_ ou _Bambaya_, des _Siré_ ou _Siréya_, des _Kelléma_, etc. + +16o, 17o et 18o _Samo_, _Samorho_ et _Sia_. — Je ne possède pas de +renseignements suffisamment certains sur les clans de ces trois peuples, +pas plus que sur ceux des tribus de classification douteuse qui les +avoisinent (_Blé_, _Natioro_, _Ouara_ et _Sembla_). La plupart des +individus appartenant à ces peuples ou tribus, lorsqu’on les interroge +sur leur clan, répondent par un _diamou_ (nom de clan) dioula (ou mossi +s’il s’agit des Samo), mais il est fort probable que ce _diamou_ dioula +ou mossi n’est qu’une sorte de traduction de leur _diamou_ national. + +19o _Sénoufo._ — J’ai donné plus haut la liste de dix tribus sénoufo +dont la présence a été constatée dans le Haut-Sénégal-Niger. Je dois +ajouter qu’à la tribu des _Siénérhè_ se rattache la sous-tribu des +_Niéné_, qui a des représentants dans le cercle de Bougouni. Je ne +connais que cinq clans sénoufo, ceux des _Soroo_, des _Yéo_, des +_Siluè_, des _Tuô_ et des _Sékongo_, mais il en existe probablement +d’autres : c’est ainsi qu’on signale, chez les Sénoufo du cercle de +Koutiala, les clans des _Malé_, des _Péné_ et des _Ounogo_. Comme les +Samorho et les Sia, les Sénoufo s’attribuent fréquemment des noms de +clan dioula, banmana ou malinké (Kouloubali, Ouatara, Koné, Diarassouba, +Touré, Dagnorho, Kamara, Sânou, Dembélé, Fofana, etc.). + +Les mêmes castes existent chez les Sénoufo que chez les Mandé et les +Peuls ; je ne connais pas les noms que revêtent ces castes chez les +Sénoufo, sauf celui de la caste des _Sono_ ou _Sonon_, qui correspond à +peu près à celle des Founè chez les Mandé (griots religieux et +magiciens). + +20o à 40o _Famille voltaïque._ — Nous ne possédons encore que des +renseignements fort incomplets sur la composition des 21 peuples de +famille voltaïque que l’on rencontre dans le Haut-Sénégal-Niger, en ce +qui concerne leurs tribus, sous-tribus, castes et clans. + +Je puis dire seulement que les _Dagari_ se divisent en deux grandes +tribus : celle des _Dagari_ proprement dits, appelés par les Dioula +_Dagari-Fing_ (Dagari noirs), et celle des _Oulé_ ou _Oulé-Oulé_, +appelés par les Dioula _Dagari-Oulé_ (Dagari rouges). La première +comprend de nombreuses sous-tribus, dont les principales portent, en +territoire français, les noms de _Dakpélé_ ou _Dafiélé_, _Gban-né_, +_Zéghè_, _Gbolé_, etc. + +Je sais aussi que tous les peuples de la famille voltaïque se +répartissent en clans, mais nous ne connaissons la plupart du temps que +l’équivalent mandé de leurs _diamou_ ou _sondré_ nationaux. Toutefois, +le capitaine Dominé nous a révélé les principaux noms de clan des +_Lobi_ : ce sont _Da_, _Héna_, _Noufi_, _Kambou_ ou _Kambiri_, +_Dioloumpo_, _Pala_, _Somé_. J’ajouterai que, chez les Mossi, l’un des +clans les plus répandus est, d’après le Père Brun, celui des _Pima_[75]. + + +=Répartition numérique des peuples du Haut-Sénégal-Niger par races, +familles et religions.= — La _race blanche_, en y comprenant — quelque +illogique que ce soit — non seulement les Maures, les Touareg et les +Peuls les plus métissés de sang nègre, mais encore les Nègres purs qui +vivent avec eux (Harrâtîn, Bella et Rimaïbé), renferme, dans les +territoires civils actuels du Haut-Sénégal-Niger, 566.175 représentants, +tous musulmans à l’exception de 35.646 Peuls animistes[76]. La +répartition de ces 566.175 indigènes entre les deux familles sémitique +et hamitique serait fort malaisée. + +Le reste des 4.800.000 habitants de la colonie[77], soit 4.233.528 — +l’immense majorité en un mot —, appartient à la _race noire_ et renferme +608.642 musulmans seulement, au grand maximum, contre 3.624.886 +animistes. La répartition des indigènes de race noire entre les cinq +familles est la suivante : + + famille voltaïque 2.292.088 indigènes, dont 26.209 musulmans ; + + — mandé 1.435.001 — , dont 440.851 — ; + + — sénoufo 343.470 — , dont 0 — ; + + — songaï 101.582 — , dont 101.582 — ; + (totalité) + + — tekrourienne 38.256 — , dont 36.706 — ; + + tribus non classées 19.035 — , dont 0 — ; + + étrangers divers 4.096 — , dont 3.294 — ; + --------- ------- + Total: 4.233.528 — , dont 608.642 — . + +La famille voltaïque renferme à elle seule, comme on le voit, plus de la +moitié de la population de race noire et près de la moitié de la +population totale de la colonie, et la famille mandé renferme à peu près +le tiers de la population de race noire et le quart de la population +totale. + +Les musulmans ne forment que le septième de la population de race noire +et un peu moins du quart de la population totale. + + +=Répartition numérique par subdivisions ethniques et par zones +géographiques et administratives.= + +1o _Maures de l’Azaouad_ (y compris les Harrâtîn). + + Zone saharienne 26.000 + + Cercles de Tombouctou 5.715 + + Cercle de Niafounké 300 + ------ + Total 32.015 (tous musulmans). + +Les _Bérabich_ habitent principalement la région d’Araouân et sont +maîtres de la route conduisant de Tombouctou à Taodéni. Leurs sous- +tribus se rencontrent : les _Tormoz_, entre Bassikounou et Ras-el-Ma ; +les _Ousra_ et les _Borrada_, entre Ras-el-Ma et Araouân ; les _Oulad- +Noumou_, _Oulad-el-hadj-el-Hassân_ et _Idao-Yata_ (ces derniers +sédentaires), dans la vallée du Niger en aval de Niafounké. + +Les _Kounta_ du Haut-Sénégal-Niger habitent près et au Nord-Est de +Tombouctou, à Araouân, dans la région de Mabrouk et au Sud du Niger, +répandus parmi les Touareg. Les Chorfa de Tombouctou se rattachent aux +Kounta. Il convient de noter qu’on rencontre aussi dans le Hodh quelques +familles de Kounta (Oulad-sidi-Boubakar, Oulad-Bousseïf et Oulad-sidi- +Haïballah) que j’ai comptées avec les Maures du Hodh. + + +2o _Maures du Hodh_ (y compris les Zenaga, les Guirganké et les +Harrâtîn). + + Zone saharienne 40.000 + + Résidence de Kiffa 20.000 + + Cercle de Goumbou 4.557 + + — Kayes 4.260 + + — Sokolo 1.830 + + — Nioro 1.776 + ------ + Total 72.423 (tous musulmans). + +Les _Regueïbât_ habitent principalement dans la résidence de Kiffa ; les +_Idao-Aïch_ dans cette même résidence, dans le cercle de Nioro +(Bakounou-sud) et dans le cercle de Kayes (Ahl-sidi-Mahmoud), ainsi +qu’entre Kiffa et Tichit et au Nord-Est du cercle de Nioro (Laghlal) ; +les _Ahl-Tichit_ se rencontrent dans la région de Tichit et dans les +cercles de Nioro (Kingui) et de Goumbou (Mourdia) ; les _Oulad-Mbarek_ +se trouvent surtout dans la province de Nioro (Kingui), dans le cercle +de Goumbou et au Nord de ce cercle, ainsi que dans le cercle de Kayes et +dans l’Est de Kiffa (Askeur et Tanoazit) et au Nord de Goumbou et de +Sokolo (Oulad-Mahmoud) ; les _Mejdouf_, avec les Tâleb-Mokhtar, habitent +entre Goumbou et Oualata et entre Sokolo et Ras-el-Ma ; les _Oulad- +Delim_ (Oulad-Daoud, Deïlouba et Allouch) se rencontrent dans la région +comprise entre Bassikounou, Soumpi et Ras-el-Ma, les Oulad-Daoud +proprement dits étant surtout sédentaires ; les _Oulad-Nasser_ habitent +au Sud-Ouest de Oualata, au Nord des Oulad-Mbarek ; les _Chorfa_, très +mélangés de Soninké, habitent principalement les villes de Tichit, +Oualata et Néma, où ils se livrent au commerce et au travail des cuirs, +tout en s’occupant de religion ; enfin les _Guirganké_, Maures demi- +sédentaires métissés de Peuls, se trouvent surtout dans le cercle de +Goumbou (Bakounou-Nord, Kolon, Ouagadou, Ouaharo), et (sous le nom de +_Massîn_ ou _Ahl-Massina_) dans les villes de Tichit, Néma, Oualata, +etc. + + +3o _Touareg_ (y compris les Bella). + + Zone saharienne 8.000 + + Cercles de Tombouctou 28.019 + + Cercle de Dori 12.000 + + — Hombori 8.000 + + — Niafounké 1.000 + ------ + Total 57.019 (tous musulmans). + +Les habitats respectifs des _Iguellad_ et des _Kel-Tadmekket_ sont +aujourd’hui assez mêlés, quoique, d’une façon générale, les premiers se +rencontrent surtout dans la région de Tombouctou et les seconds dans +l’Est de la Boucle du Niger. + +Les _Iguellad_ sont principalement nombreux du côté de Ras-el-Ma, de +Goundam et de Tombouctou ; les Tagama se rencontrent près du lac Fati et +dans l’Est de Tombouctou, les Kel-Nkounder et Kel-Ncheria dans la +province de Goundam, les Kel-Antassar près des lacs de la rive gauche et +au Nord-Est de Tombouctou. + +Les _Kel-Tadmekket_ sont dispersés de Tombouctou à Gao, à l’intérieur de +la Boucle du Niger, mais possèdent aussi des fractions sur la rive +gauche du fleuve : les Tenguéréguif se rencontrent dans la région des +lacs, les Igouadaren du côté de Bamba (rive Nord et rive Sud), les Kel- +Temoulaï sur la rive droite du Niger à l’Est de Tombouctou, les +Irréganaten au Sud-Ouest de Bamba, les Chorfiga près du lac Fati, dans +le Kili et le Kissou et dans le cercle de Hombori, les Kel-es-souk dans +l’Est du cercle de Hombori, les Imededrhen dans l’Azaouad-Nord, les +Idnân à l’Est de Mabrouk. + +Les _Oulmidden_, qui forment la plus nombreuse des grandes tribus +touareg, habitent surtout dans le Territoire Militaire, à l’Est et au +Nord-Est de Gao ; cependant on en rencontre aussi sur la rive droite du +Niger à hauteur de Gao ainsi qu’en plusieurs points du fleuve (Kel- +Oulli), autour des mares de Gossi et dans le cercle de Hombori (Kel- +Gossi), au Sud de Bamba et de Bourem (Kel-Gheress), à cheval sur les +cercles de Hombori et de Dori (Oudalen) et dans le cercle de Dori +(Tenguéréguédech). + +Quant aux sous-tribus de rattachement incertain, on les trouve dans le +district de Bamba (Kel-Guerisouân, Kel-Tigouelt, Imakelkellen, +Ibourliten, Imetchas, Kel-Rila), dans le cercle de Hombori (Déguésellen +et Chemenama) et dans le cercle de Dori (Damossân et Missiguender). + + +4o _Peuls_ (y compris les Silmimossi et les Rimaïbé). + + Cercle de Niafounké 74.832 (dont 14.832 animistes). + + — Ouagadougou 48.753 (tous musulmans). + + — Dori 42.791 — + + — Dienné 38.944 — + + — Mopti 35.278 — + + — Ouahigouya 27.435 (dont 10.549 animistes). + + — Koury 27.179 (tous musulmans). + + — Ségou 20.968 (dont 1.230 animistes). + + — Nioro 19.753 (tous musulmans). + + — Bandiagara 15.231 (dont 3.068 animistes). + + — Goumbou 12.697 (tous musulmans)[78]. + + — Fada-n-Gourma 9.752 — + + Circonscription de San 9.243 (dont 3.800 animistes). + + Cercle de Sokolo 6.230 (tous musulmans). + + — Say 5.000 — + + — Hombori 3.937 — + + — Bobo-Dioulasso 2.130 (dont 1.930 animistes). + + — Koutiala 1.750 (tous musulmans). + + — Satadougou 1.078 — + + — Bafoulabé 1.000 — + + — Bamako 737 (dont 237 animistes). + ------- + Total 404.718 (dont 35.646 animistes et + 369.072 musulmans). + +On voit par ce tableau que les Peuls se rencontrent dans 21 des 29 +circonscriptions administratives de la colonie : seuls, les districts +purement sahariens (Kiffa et les deux cercles de Tombouctou), le cercle +de Kayes et quatre cercles du Sud (Kita, Bougouni, Sikasso, Gaoua) en +sont totalement dépourvus. Mais on remarquera aussi que les Peuls sont +surtout nombreux le long de la lisière sud du Sahara, particulièrement +dans la partie qui avoisine la zone des inondations (Massina) et au Sud +de l’Azaouad ; ils diminuent à mesure que l’on s’avance vers le Sud de +la colonie. + + +5o _Toucouleurs_. + + Cercle de Nioro 18.706 (tous musulmans) + + — Ségou 7.000 — + + — Kayes 5.050 (dont 1.550 animistes). + + — Satadougou 3.000 (tous musulmans). + + — Bandiagara 1.500 — + + — Bafoulabé 1.000 — + + — Say 1.000 — + + — Kita 500 — + + — Mopti 500 — + ------ + Total 38.256 (dont 1.550 animistes et 36.706 + musulmans). + +Les Toucouleurs ne sont en somme représentés dans le Haut-Sénégal-Niger +que par quelques colonies peu nombreuses, dont les plus importantes — +celles des cercles de Nioro et de Ségou — proviennent des immigrations +qui se produisirent à l’occasion des conquêtes d’El-hadj-Omar. Le gros +de la population toucouleure habite la colonie du Sénégal. + + +6o _Songaï_. + + Cercles de Tombouctou 60.058 + + Cercle de Hombori 12.063 + + — Niafounké 10.809 + + — Say 10.000 + + — Dori 3.029 + + — Mopti 2.317 + + — Ouahigouya 2.206 + + — Bandiagara 1.000 + + — Dienné 100 + ------- + Total 101.582 + +Les Songaï ne forment pas un peuple bien nombreux et les territoires +civils du Haut-Sénégal-Niger n’en renferment qu’une partie, le reste +habitant la rive gauche du Niger de Bourem à Niamey ainsi que la région +de Dosso. Ceux de la colonie civile sont répandus surtout le long des +deux rives du Niger depuis Mopti jusqu’à Bamba et ensuite le long de la +rive droite ; on en rencontre très peu lorsqu’on s’éloigne du fleuve ou +de ses lacs et canaux. Ils disparaissent vers Mopti, lorsqu’on remonte +le Niger : Dienné, qui passe bien à tort pour être une ville songaï, ne +renferme que trois familles ayant des ascendants songaï, et l’immense +majorité de ses habitants est d’origine soninké ; il est vrai que ces +Soninké parlent aujourd’hui le songaï, mais c’est là un phénomène dû à +des raisons politiques et économiques dont nous parlerons plus loin, et +qui n’a rien à voir avec l’origine des Diennenké. Lors donc que l’on +s’est appuyé sur les caractères physiques des gens de Dienné pour +démontrer la soi-disant origine égyptienne ou libyque des Songaï[79], on +a commis la même erreur de principe qu’en s’appuyant, pour prouver la +même origine, sur le type architectural des maisons de Dienné, lequel +type ne représente en rien l’architecture songaï et est d’ailleurs +d’importation marocaine et non pas égyptienne. + + +7o _Famille mandé_ (1.435.001 représentants). + + Groupe Groupe du Groupe Totaux par + du Nord Centre du Sud cercles + --- --- --- --- + Cercle de Bamako 10.070 180.272 » 190.342 + + — Bougouni 4.645 148.701 » 153.346 + + — Ségou 17.680 109.758 » 127.438 + + — Koury 73.527 » 43.470 116.997 + + — Sikasso 27.302 59.878 20.705 107.885 + + — Ouagadougou 84.869 » » 84.869 + + — Nioro 58.893 13.054 » 71.947 + + — Bobo-Dioulasso 40.815 » 27.780 68.595 + + — Kayes 24.100 34.897 » 58.997 + + — Kita » 54.926 3.067 57.993 + + — Goumbou 25.819 24.442 » 49.261 + + — Bafoulabé » 47.870 » 47.870 + + — Dienné 24.947 17.247 » 43.194 + + — Ouahigouya 19.764 » 21.939 41.703 + + — Koutiala 11.380 30.055 » 41.435 + + Circonscription de San 20.860 20.103 » 40.963 + + Cercle de Satadougou » 28.000 6.757 34.757 + + — Niafounké 13.000 16.000 » 29.000 + + — Sokolo 8.250 19.996 » 28.246 + + — Mopti 7.930 7.277 » 15.207 + + — Bandiagara 2.405 928 9.823 13.156 + + Zone saharienne 10.000 » » 10.000 + + Cercle de Gaoua 1.800 » » 1.800 + ------- ------- ------- --------- + Totaux 488.056 813.404 133.541 1.435.001 + [80] [81] [82] [83] + + +A. — Groupe du Nord (488.056 représentants). + + Totaux + Bozo Soninké Dioula par + cercles + --- --- --- --- + Cercles de + + Ouagadougou » 425 84.444 84.869 + + Koury » 30.000 (dont 43.527 (dont 73.527 + 5.000 an.) 18.037 an.)[84] + + Nioro » 58.893[85] » 58.893 + + Bobo-Dioulasso » 1.600 39.215 (dont 40.815 + 34.965 an.)[86] + + Sikasso » » 27.302 (dont 27.302 + 24.556 an.) + + Dienné 12.079 13.868[87] » 25.947 + + Goumbou » 24.819 » 24.819 + + Kayes » 24.100 (dont » 24.100 + 6.100 an.) + + Circonscription 312 16.112 4.436 20.860 + de San + + Cercles de + + Ouahigouya » » 19.764 19.764 + + Ségou » 17.680 » 17.680 + + Niafounké » 13.000 » 13.000 + + Koutiala » 7.098 4.282 (dont 11.380 + 1.838 an.) + + Bamako » 10.070 (dont » 10.070 + 2.380 an.) + + Zone saharienne » 10.000 » 10.000 + + Cercles de + + Sokolo » 8.250 » 8.250 + + Mopti 1.826 6.104 » 7.930 + + Bougouni » 2.145 (dont 2.500 (dont 4.645 + 1.110 an.) 88 an.) + + Bandiagara 1.177 1.228 (dont » 2.405 + 324 an.) + + Gaoua » » 1.800 1.800 + ------ -------- ------- ------- + Totaux 15.394 245.392 227.270 488.056 + + (tous (dont 13.814 (dont 79.484 + musulmans) an.) an.) + +On voit par le tableau qui précède que les _Bozo_ (15.394, tous +musulmans) sont localisés dans les cercles de Dienné, Mopti et +Bandiagara, avec quelques représentants à San ; que les Soninké +(245.392, dont 231.578 musulmans et 13.814 animistes) sont représentés +surtout dans le Sahel (cercles de Kayes, Nioro, Goumbou, Sokolo, +Niafounké, Mopti, Dienné) et dans la partie de la région soudanaise qui +touche au Sahel (Nord du cercle de Bamako, Nord du cercle de Ségou, +circonscription de San, Nord du cercle de Koury), avec quelques colonies +dans les villes sahariennes (Tichit, Taodéni, Oualata, Néma, etc.), le +reste du Haut-Sénégal-Niger n’en renfermant qu’un nombre infime ; +qu’enfin les _Dioula_ (227.270 dont 147.786 musulmans et 79.484 +animistes) se trouvent tous dans le Sud et le Sud-Ouest de la Boucle du +Niger (cercles de Ouagadougou, de Ouahigouya, de Koury, de Bobo- +Dioulasso, de Sikasso, principalement). Comme nous le verrons plus loin, +presque tous les Soninké habitant la Boucle du Niger ont abandonné leur +langue pour adopter le parler des Dioula. + + +B. — Groupe du Centre (813.404 représentants). + + [Khass. : Khassonkè ; C. : Cercle de ; Circns. : Circonscription] + + Totaux + Kâgoro Banmana Khass. Malinké Foulanké par + cercles + --- --- --- --- --- --- + C. Bamako 1.850 146.966 » 31.456 » 180.272 + + — Bougouni » 104.216 » 3.297 41.188 148.701 + + — Ségou » 109.758 » » » 109.758 + + — Sikasso » 30.000 » » 29.878 59.878 + + — Kita 6.368 2.339 » 26.219 20.000 54.926 + + — Bafoulabé » 2.100 » 30.770 15.000 47.870 + + — Kayes » » 7.906 26.991 » 34.897 + + — Koutiala » 30.055 » » » 30.055 + + — Satadougou » » » 28.000 » 28.000 + + — Goumbou 2.332 22.110 » » » 24.442 + + Circns. de San » 20.103 » » » 20.103 + + C. Sokolo » 19.996 » » » 19.996 + + — Dienné » 17.247 » » » 17.247 + + — Niafounké » 16.000 » » » 16.000 + + — Nioro 414 9.355 3.285 » » 13.054 + + — Mopti » 7.277 » » » 7.277 + + — Bandiagara » 928 » » » 928 + ------ ------- ------ ------- ------- ------- + Totaux 10.964 538.450 11.191 146.733 106.066 813.404 + +Sur les 813.404 représentants du groupe des Mandé du Centre dans le +Haut-Sénégal-Niger, on compte 767.511 animistes et seulement 45.893 +musulmans, qui se répartissent en 29.639 Banmana (dont les Somono +forment le plus grand nombre), 4.285 Khassonkè, 3.380 Malinké et 8.589 +Foulanké. Les Kâgoro sont tous animistes. + +Les _Kâgoro_ ne forment que de petits groupes disséminés pour la plupart +dans le Sud du Sahel occidental. Les _Banmana_, qui constituent l’un des +peuples les plus nombreux du Haut-Sénégal-Niger et forment à eux seuls +les deux tiers environ des Mandé du Centre et près de la moitié de tous +les Mandé des trois groupes réunis, se présentent sous l’aspect d’une +masse compacte à cheval sur le Niger (cercles de Bamako, Ségou et +Bougouni) avec des colonies fort importantes dans le Sahel d’une part et +à l’Est du Bani d’autre part. Les _Khassonkè_, fort peu nombreux, +peuplent le Khasso et ses dépendances (cercle de Kayes) et une portion +du Sanga (cercle de Nioro). Les _Malinké_ sont, de tous les Mandé du +Haut-Sénégal-Niger, ceux dont l’habitat est le plus compact et présente +le moins de solutions de continuité ; d’une façon générale, cet habitat +s’étend au Sud du Sénégal de la Falémé au Bakhoy (Bambouk et Gangaran), +puis au Sud du chemin de fer du Bakhoy au Niger (Manding), enfin, à +l’Est du Niger, au Sud du pays banmana (Ouassoulou oriental)[88]. Les +_Foulanké_, au contraire, se trouvent éparpillés dans le Ganadougou +(cercle de Sikasso), dans le Birgo (cercle de Kita) et dans les divers +Fouladougou (cercles de Bougouni, Kita et Bafoulabé). + + +C. — Groupe du Sud (133.541 représentants). + + Totaux + Diallonké Samo Samorho Sia Tribus par + diverses cercles + --- --- --- --- --- --- + Cercles de : + + Koury » 43.470 » » » 43.470 + + Bobo-Dioulasso » » 3.000 6.000 18.780 27.780 + + Ouahigouya » 21.939 » » » 21.939 + + Sikasso » » 20.705 » » 20.705 + + Bandiagara » 9.823 » » » 9.823 + + Satadougou 6.757 » » » » 6.757 + + Kita 3.067 » » » » 3.067 + ----- ------ ------ ----- ------ ------- + Totaux 9.824 75.232 23.705 6.000 18.780 133.541 + +Sur les 133.541 Mandé du Sud, on ne compte que 200 musulmans, lesquels +sont des _Sia_ de Bobo-Dioulasso. — Les 18.780 indigènes de tribus +diverses se répartissent en 8.000 _Sembla_, 7.000 _Ouara_, 2.745 +_Natioro_ et 1.035 _Blé_, tous habitant dans le cercle de Bobo- +Dioulasso. — Les _Diallonké_ du Haut-Sénégal-Niger habitent l’extrême +Sud des cercles de Satadougou et de Kita. — Les _Samo_ sont surtout +répandus dans le triangle Koury-Ouahigouya-Bandiagara. — Les _Samorho_ +habitent le Nord du cercle de Sikasso et entre cette ville et Bobo- +Dioulasso. + + +8o _Sénoufo._ + + Cercle de Bobo-Dioulasso 132.885 + + — Koutiala 108.427 + + — Sikasso 77.184 + + Circonscription de San 20.885 + + Cercle de Bougouni 4.089 + ------- + Total 343.470 (tous animistes). + +Ce total se décompose comme suit entre les dix tribus sénoufo +représentées dans le Haut-Sénégal-Niger : + +_Bamâna_ ou _Minianka_ 129.312 (dont 108.427 dans le cercle de Koutiala +et 20.885 dans la circonscription de San) ; + +_Siénérhè_ 81.273 (dont 77.184 dans le cercle de Sikasso et 4.089 dans +le Niénédougou, cercle de Bougouni) ; + +Les représentants des huit autres tribus se trouvent tous dans le cercle +de Bobo-Dioulasso : _Mbouin_ 31.875, _Folo_ 23.790, _Tourka_ 21.205, +_Karaboro_ 18.535, _Tagba_ 17.170, _Nanergué_ 11.260, _Komono_ 5.605 et +_Sémou_ 3.445. + +On remarquera que la famille sénoufo est groupée dans un territoire +assez nettement délimité par le Bani puis le Bagbê à l’Ouest et le +bassin supérieur de la Volta Noire à l’Est. Ce territoire se prolonge à +la Côte d’Ivoire dans les bassins supérieurs du Bandama et de la Comoé. + + +9o _Famille voltaïque_ (2.292.088 représentants). + + Gr. Tombo Gr. Mossi Gr. Gourounsi Gr. Bobo + --- --- --- --- + Cercles de : + + Ouagadougou » 1.116.504 205.499 1.612 + + Fada-n-Gourma » 175.057 » » + + Ouahigouya 2.684 141.999 33.425 » + + Gaoua » 93.600 » 1.600 + + Koury 500 2.600 25.465 107.817 + + Bandiagara 117.744 » » 1.369 + + Bobo-Dioulasso. » » » 61.105 + + Dori 12.000 40.180 » » + + Circonscription 1.587 » » 37.992 + de San + + Cercles de : + + Koutiala » » » 10.745 + + Say » 9.000 » » + + Mopti 2.020 » » 4.678 + + Hombori 1.000 » » » + + Dienné » » » 619 + ------- --------- ------- -------- + Totaux 137.535 1.578.940 264.389 227.537 + + [Suite] + + Gr. Lobi Gr. Koulango Gr. Bariba Totaux par + cercles + --- --- --- --- + Cercles de : + + Ouagadougou » » » 1.323.615 + + Fada-n-Gourma » » 5.037 180.094 + + Ouahigouya » » » 178.108 + + Gaoua 74.650 4.000 » 173.850 + + Koury » » » 136.382 + + Bandiagara » » » 119.113 + + Bobo-Dioulasso. » » » 61.105 + + Dori » » » 52.180 + + Circonscription » » » 39.579 + de San + + Cercles de : + + Koutiala » » » 10.745 + + Say » » » 9.000 + + Mopti » » » 6.698 + + Hombori » » » 1.000 + + Dienné » » » 619 + ------ ----- ----- --------- + Totaux 74.650 4.000 5.037 2.292.088 + +Le groupe mossi compte 25.209 musulmans (24.209 Mossi et 1.000 Dagari) +et le groupe lobi en compte 1.000 (des Dian) ; les autres groupes sont +entièrement animistes : soit 26.209 musulmans seulement pour toute la +famille voltaïque, contre 2.265.879 animistes. + +Le tableau qui précède montre que la famille voltaïque est nettement +groupée sur le bassin de la Volta et les hauteurs qui le +circonscrivent ; son territoire n’est occupé que par elle seule, à +l’exception d’un certain nombre de Peuls disséminés çà et là et de +colonies principalement urbaines peuplées de Mandé du Nord (Soninké et +Dioula). Ce territoire s’étend au Sud sur une notable partie de la Côte +d’Ivoire, de la Gold Coast, du Togo et du Dahomey. + + +A. — Groupe tombo (137.535 représentants). + + Tombo Dogom Déforo Totaux par cercles + --- --- --- --- + Cercle de Bandiagara 115.208 2.536 » 117.744 + + — Dori » » 12.000 12.000 + + — Ouahigouya » 2.684 » 2.684 + + — Mopti 2.020 » » 2.020 + + Circonscription de San 1.587 » » 1.587 + + Cercle de Hombori 500 500 » 1.000 + + — Koury 500 » » 500 + ------- ----- ------ ------- + Totaux 119.815 5.720 12.000 137.535 + (tous animistes.) + +Les _Tombo_ habitent de préférence les sommets ou les flancs des +falaises dites de Bandiagara, de Douentza, de Hombori, etc. Les _Dogom_ +se rencontrent à peu près dans les mêmes régions, mais ils vivent plutôt +dans la plaine ou sur la lisière des montagnes. Quant aux _Déforo_, ils +sont répandus surtout dans la région d’Aribinda (entre Djibo et Dori). + + +B. — Groupe mossi (1.578.940 représentants). + + [Nan. : Nankana ; Gour. : Gourmantché] + + Totaux + Mossi Yansi Nan. Gour. Dagari Birifo par + cercle + --- --- --- --- --- --- --- + Cercles de : + + Ouagadougou 1.076.434 13.214 19.836 » 7.020 » 1.116.504 + [89] [90] + + Fada-n-Gourma 21.014 25.493 » 128.550 » » 175.057 + + Ouahigouya 141.999 » » » » » 141.999 + [91] + + Gaoua » » » » 53.239 40.361 93.600 + [92] + + Dori 20.180 10.000 » 10.000 » » 40.180 + + Say » » » 9.000 » » 9.000 + + Koury 2.600 » » » » » 2.600 + [93] + --------- ------ ------ ------- ------ ------ --------- + Totaux 1.262.227 48.707 19.836 147.550 60.259 40.361 1.578.940 + [94] [95] [96] + +Les _Mossi_ habitent principalement les provinces du Yatenga (cercle de +Ouahigouya), celles de Yâko, Boussouma, Béloussa, Koupéla, Ouagadougou, +etc. (cercle de Ouagadougou), et poussent des pointes à l’Ouest vers +Koury, au Nord-Est vers Djibo et Dori et à l’Est vers le Nord du cercle +de Fada-n-Gourma. Les _Yansi_ se rencontrent surtout au Nord-Est du +territoire des Mossi. Les _Nankana_ vivent près de la Volta Rouge, à +cheval sur la frontière franco-anglaise. Les _Gourmantché_ remplissent +la plus grande partie du cercle de Fada-n-Gourma, ainsi que l’extrême +Sud du cercle de Dori et la pointe du cercle de Say s’avançant entre les +deux cercles précités. Les _Dagari_ et les _Birifo_ sont, à l’exception +d’une fraction dagari située au Nord de la frontière anglaise entre la +Volta Noire et Léo, localisés dans le cercle de Gaoua, surtout le long +de la Volta, bien que les Birifo s’avancent un peu plus loin du fleuve +vers l’Ouest que les Dagari. + + +C. — Groupe gourounsi (264.389 représentants). + + Nioniossé Nounouma Sissala Boussansé Totaux par + cercles + --- --- --- --- --- + Cercles de : + + Ouagadougou 34.626 58.277 7.283 105.313 205.499 + + Ouahigouya 33.425 » » » 33.425 + + Koury 10.335 15.130 » » 25.465 + ------ ------ ----- ------- ------- + Totaux 78.386 73.407 7.283 105.313 264.389[97] + +Les _Nioniossé_ se rencontrent, à côté ou au milieu des Mossi, dans les +régions du Yatenga, de Yâko et de Ouagadougou, et en groupes plus +compacts dans le Kipirsi (triangle Koury-Boromo-Yâko). Les _Nounouma_ +habitent à l’Ouest de la Volta Noire à hauteur de Boromo (au Nord des +Oulé) et à l’Est du même fleuve au Sud des Nionossé et au Nord des +Dagari propres. Les _Sissala_ vivent à l’Est des Nounouma et à l’Ouest +des Nankana, le point de jonction des Nounouma et des Sissala coïncidant +avec la ville de Léo. Les _Boussansé_ se trouvent entre la Volta Blanche +et le cercle de Fada-n-Gourma, à partir de Tenkodogo en allant vers le +Sud. + + +D. — Groupe ou peuple bobo (227.537 représentants). + + Kian Tara Boua Niénigué Totaux par + cercles + --- --- --- --- --- + Cercle de Koury » 96.227 11.590 » 107.817 + + Cercle de » » 39.500 21.605 61.105 + Bobo-Dioulasso + + Circonscription 30.000 6.530 1.462 » 37.992 + de San + + Cercle de Koutiala » » 10.745 » 10.745 + + — Mopti 4.678 » » » 4.678 + + — Ouagadougou » » » 1.612 1.612 + + — Gaoua » » » 1.600 1.600 + + — Bandiagara 1.369 » » » 1.369 + + — Dienné 619 » » » 619 + ------ ------- ------ ------ ------- + Totaux 36.666 102.757 63.297 24.817 227.537[98] + +Les _Kian_ sont les plus occidentaux des Bobo et se trouvent répandus +non loin de la rive droite du Bani, entre Mopti et San, mais sont +surtout nombreux aux environs de cette dernière ville. Les _Tara_ leur +font suite vers l’Est, entre San et Koury. Les _Boua_ habitent au Sud +des Kian et des Tara. Les _Niénigué_ se rencontrent à l’Est des Boua, +entre ceux-ci d’une part et les Dagari-Oulé et Nounouma d’autre part. + +E. — Groube lobi (74.650 représentants). + +Ce groupe est localisé dans le cercle de Gaoua, au moins en ce qui +concerne le Haut-Sénégal-Niger, car il a quelques représentants à la +Côte d’Ivoire (district de Bouna). Il comprend, dans le Haut-Sénégal- +Niger : 62.050 _Lobi_ proprement dits, habitant surtout la région de +Gaoua et l’Ouest de ce poste ; 5.950 _Dian_, formant la majeure partie +de la population de Diébougou et de ses environs ; 5.550 _Pougouli_, +répandus principalement le long du Pougouliba ou Bougouriba — qui leur +doit son nom — en amont de Diébougou ; enfin 1.100 _Gan_, vivant à +Lorhosso dans le Sud-Ouest du cercle. + +Tous sont animistes, à l’exception de 1.000 Dian musulmans de la ville +de Diébougou. + +F. — Groupe koulango (4.000 représentants). + +Ce groupe, assez nombreux à la Côte d’Ivoire, ne renferme au Haut- +Sénégal-Niger que 4.000 individus de la tribu des _Lorho_, tous +animistes, habitant à côté des Gan dans la région de Lorhosso, à +laquelle ils ont autrefois donné leur nom (cercle de Gaoua)[99]. + +G. — Groupe bariba (5.037 représentants). + +Ce groupe, fort important au Dahomey, n’est représenté dans le Haut- +Sénégal-Niger que par 4.497 _Bariba_ proprement dits et 540 _Soumba_ de +la tribu des Takamba, tous animistes, et habitant le Sud du cercle de +Fada-n-Gourma, dans l’Atakora. + + +10o _Tribus de classification douteuse_ (19.035 représentants). + +Ces tribus, qui, sans doute, se rattachent soit à la famille sénoufo +soit à la famille voltaïque, forment un total de 19.035 indigènes, tous +animistes, dont 500 appartiennent au cercle de Gaoua (_Padorho_) et +18.535 au cercle de Bobo-Dioulasso (à savoir 10.045 _Toussia_, 3.700 +_Dorhossié_, 2.790 _Vigué_ et 2.000 _Tiéfo_). + + +11o _Etrangers divers_ (4.096 représentants). + +Les principales colonies étrangères sont composées de _Ouolofs_ (3.205, +tous musulmans sauf quelques chrétiens, dont 1.116 dans le cercle de +Kayes, 1.054 dans le cercle de Nioro, 500 dans le cercle de Bamako, 433 +dans le cercle de Sikasso et 102 à Tombouctou). On compte aussi 802 +étrangers non-musulmans d’origines diverses (445 à Kayes et 357 à +Bamako) et 89 _Haoussa_ musulmans dans le cercle de Ouagadougou ; en +réalité le nombre des Haoussa établis dans les territoires civils du +Haut-Sénégal-Niger et particulièrement dans le Mossi et l’Est de la +Boucle du Niger est certainement plus considérable, mais la plupart ont +été englobés, lors des recensements, avec les Soninké ou les Dioula, à +cause de la similitude de leurs occupations et de leur religion. + + + =Composition de la population de chacune des circonscriptions + administratives.= + +1o _Zone saharienne._ + + Maures de l’Azaouad 26.000 } + } + — du Hodh 40.000 } familles sémitique + } et hamitique : 74.000 + Touareg 8.000 } + + Soninké 10.000 (famille mandé) + ------ + Total 84.000 (environ), tous musulmans. + +Les Maures de l’Azaouad de la zone saharienne sont les Bérabich et les +Kounta des régions de Taodéni, Araouân et Mabrouk ; les Maures du Hodh +de la même zone sont ceux qui sont répandus au Nord de la région +d’administration directe de la résidence de Kiffa et des cercles de +Nioro, Goumbou et Sokolo (Regueïbât, Idao-Aïch, Ahl-Tichit, Oulad- +Mbarek, Oulad-Nasser, Mejdouf, Oulad-Delim) ; les Touareg appartiennent +aux quelques fractions (Imededrhen et Idnân principalement) répandues +dans les environs de l’Adrar Timetrhine ; les Soninké sont les Azer de +Tichit, Oualata, Néma, Araouân, Taodéni, etc. + + +2o _Résidence de Kiffa._ + +Maures du Hodh : 20.000 (familles sémitique et hamitique, tous +musulmans). + + +3o _Cercle de Nioro._ + + Maures du Hodh 1.776 } familles sémitique et hamitique : 21.529 + } (tous musulmans). + Peuls 19.753 } + + Toucouleurs 18.706 (famille tekrourienne, tous musulmans). + + Soninké 58.893 } + } + Kâgoro 414 } + } famille mandé : 71.947 (dont + Banmana 9.355 } 4.031 animistes). + } + Khassonkè 3.285 } + + Etrangers 1.054 (Ouolofs, tous musulmans). + ------- + Total 113.236 (dont 4.031 animistes : 414 Kâgoro et + 3.617 Banmana). + +Les Maures se rencontrent dans le Kingui et le Bakounou-Sud. — Les Peuls +sont surtout nombreux dans le Kingui, le Sanga ou Lankamané, le Digna ou +Ouossébougou. — Les Toucouleurs habitent dans le Kéniarémé et le Kingui. +— Les Soninké sont répandus dans le Diafounou, le Kéniarémé, le +Guidioumé, une partie du Kingui, du Sanga, du Diangounté, du Dianghirté +ou Komintara, du Bakounou-Sud et du Digna. — Les Kâgoro se trouvent dans +le Kingui, le Sanga, le Diangounté, le Digna. — Les Banmana habitent +dans le Kingui, le Diangounté, le Dianghirté et le Digna. — Les +Khassonkè sont à peu près localisés au Sanga. + + +4o _Cercle de Goumbou._ + + Maures du Hodh 4.557 } familles sémitique et hamitique : 17.254 + } (tous musulmans)[100]. + Peuls 12.697 } + + Soninké 24.819 } + } famille mandé : 49.261 (dont 24.442 + Kâgoro 2.332 } animistes). + } + Banmana 22.110 } + ------ + Total 66.515 (dont 2.332 Kâgoro et 22.110 Banmana + animistes). + +Les Maures sont répandus dans le Bakounou-Nord, le Kolon, le Ouagadou, +le Kaniaga (Ouaharo) et le Niamala (Mourdia) ; les Peuls dans le Kolon +et le Kaniaga (Damfa) ; les Soninké dans le Bakounou-Nord, le Kolon, le +Ouagadou, le Niamala et le Kaniaga (Damfa) ; les Kâgoro dans le Bakounou +et le Kaniaga ; les Banmana dans le Kolon, le Niamala et le Kaniaga. + + +5o _Cercle de Sokolo._ + + Maures du Hodh 1.830 } familles sémitique et hamitique : + } 8.060 (tous musulmans). + Peuls 6.230 } + + Soninké 8.250 } famille mandé : 28.246 (dont + } 19.996 animistes) + Banmana 19.996 } + ------ + Total 36.306 (dont 19.996 Banmana animistes). + +Les Maures se rencontrent dans les cantons d’Akor, Sokolo, Nampala, +Néré ; les Peuls dans ceux d’Akor, Sokolo, Nampala et Dia ; les Soninké +dans ceux d’Akor, Sokolo et Dia ; les Banmana dans ceux de Ségala, +Sokolo et Monempé. + + +6o _Cercle de Niafounké._ + + Maures de l’Azaouad 300 } + } + Touareg 1.000 } familles sémitique et hamitique : + } 76.132 (dont 14.832 Peuls animistes). + Peuls 74.832 } + + Songaï 10.809 (famille songaï, tous musulm.) + + Soninké 13.000 } famille mandé : 29.000 (dont 8.000 + } Banmana animistes). + Banmana 16.000 } + ------- + Total 115.941 (dont 22.832 animistes). + +Les Maures se rencontrent entre Soumpi et le lac Horo ; les Touareg +entre le lac Horo et le lac Nangaï ; les Peuls dans le Farimaké, la +région de Soumpi, le Guimbala ou Djimbala et le Fitouka ; les Songaï +dans le Dirma (Tendirma à Saraféré), le Fitouka, le Bara et le Guimbala, +les Sorko étant disséminés partout où il y a de l’eau à partir du lac +Débo en allant vers le Nord. Les Soninké sont répandus sur les deux +rives de l’Issa-Ber, ainsi que les Banmana, qu’on rencontre aussi dans +le Farimaké. + + +7o et 8o _Cercles de Tombouctou._ + + Maures de l’Azaouad 5.715 } + } familles sémitique et hamitique : 33.734 + Touareg 28.019 } + + Songaï 60.058 (famille songaï). + + Etrangers 102 + ------ + Total 93.894 (tous musulmans). + +Sur ce total, on compte 19.612 indigènes pour l’ancien secteur de +Goundam et 22.051 pour l’ancien cercle de Bamba. + +Les Touareg sont : dans le district de Goundam, des Imededrhen, des Kel- +Nkounder, des Kel-Ncheria, des Tagama, des Chorfiga ; dans le district +de Ras-el-Ma, des Kel-Antassar et des Zimmaten ; dans le district de +Tombouctou, des Tenguéréguif, des Kel-Temoulaï, des Igouadaren, des +Irréganaten, des Kel-Nkounder, des Kel-Ncheria, des Imededrhen, des Ahl- +sidi-Ali ; dans le district de Bamba, des Kel-Antassar, des Kel-Oulli, +des Idnân, des Kel-Guerisouân, des Kel-Tigouelt, des Imakelkellen, des +Iguellad, des Igouadaren, des Imededrhen, des Kel-es-souk, des Kel- +Gossi, des Chorfiga, des Ibourliten, des Imetchas, des Kel-Rila, des +Kel-Gheress. + +Les Songaï sont concentrés près du fleuve et des lacs. + + +9o _Cercle de Hombori._ + + Touareg 8.000 } familles hamitique et sémitique : + } 11.937 (tous musulmans). + Peuls 3.937 } + + Songaï 12.063 (famille songaï, tous musulmans). + + Tombo 500 } famille voltaïque (groupe tombo) : + } 1.000 (tous animistes). + Dogom 500 } + ------ + Total 25.000 (dont 1.000 Tombo et Dogom animistes). + +Les Touareg du Cercle sont surtout des Kel-es-Souk, des Kel-Gossi, des +Déguisellen, des Kel-Gheress, des Chorfiga, des Chemenama, des +Imededrhen, des Irréganaten et des Oudalen. Les Peuls sont surtout +nombreux dans l’Ouest du Cercle, au pied des falaises de Hombori. Les +Songaï sont surtout riverains du Niger. Les Tombo habitent la falaise et +les Dogom le pied de la falaise de Hombori. + + DELAFOSSE Planche VI + +[Illustration : _Cliché Froment_ + +FIG. 11. — Le Niger près de Ségou.] + +[Illustration : _Cliché Froment_ + +FIG. 12. — Sur le Niger, à hauteur de Tillabéry.] + + +10o _Cercle de Dori._ + + Touareg 12.000 } familles hamitique et sémitique : + } 54.791 (tous musulmans). + Peuls 42.791 } + + Songaï 3.029 (famille songaï, tous musulmans). + + Déforo 12.000 } + } famille voltaïque : 52.180 (tous animistes) + Mossi 20.180 } (dont 12.000 (Déforo) du groupe tombo + } et 40.180 (Mossi, Yansi et Gourmantché) + Yansi 10.000 } du groupe mossi). + } + Gourmantché 10.000 } + ------- + Total 110.000 (dont 57.820 musulmans). + +Les Touareg du Cercle sont surtout des Oudalen, des Damossân, des +Missiguender et des Tenguéréguédech. Les Peuls sont répandus surtout +dans les régions de Djibo et de Dori, les Songaï près du Niger, les +Déforo dans la province d’Aribinda (entre Djibo et Dori), les Mossi dans +le Sud-Ouest du cercle, les Yansi et les Gourmantché dans le Sud. + + +11o _Cercle de Bandiagara._ + + Peuls 15.231 (dont 3.068 animistes). + + Toucouleurs 1.500 (tous musulmans). + + Songaï 1.000 — + + Bozo 1.177 } + } + Soninké 1.228 } famille mandé : 13.156 (dont 11.075 + } animistes : 324 Soninké, 928 Banmana + Banmana 928 } et 9.823 Samo). + } + Samo 9.823 } + + Tombo 115.208 } + } famille voltaïque : 119.113 (tous animistes) + Dogom 2.536 } (dont 117.744 (Tombo et Dogom) du groupe tombo + } et 1.369 (Kian) du groupe bobo). + Kian 1.369 } + ------- + Total 150.000 (dont 17.744 musulmans). + +Les Peuls sont dispersés un peu partout, surtout dans l’Est du cercle ; +les Toucouleurs se trouvent à Bandiagara et aux environs ; les Songaï +dans la région des lacs ; les Bozo dans l’Ouest du cercle ; les Soninké +et les Banmana dans le Sud ; les Samo près du haut Sourou (région de +Louta) ; les Tombo dans toute la région montagneuse (Sangha, Bankassi, +Bandiagara, Douentza, etc.) ; les Dogom dans la plaine à l’Est des +falaises ; les Kian ou Bobo-Gbê dans le Sud du Cercle. + + +12o _Cercle de Mopti._ + + Peuls 35.278 (tous musulmans). + + Toucouleurs 500 — + + Songaï 2.317 — + + Bozo 1.826 } + } + Soninké 6.104 } famille mandé : 15.207 (dont 4.529 Banmana + } animistes) + Banmana 7.277 } + + Tombo 2.020 } + } famille voltaïque : 6.698 (tous animistes). + Kian (Bobo-Gbê) 4.678 } + ------ + Total 60.000 (dont 48.773 musulmans). + +Les Peuls se rencontrent un peu partout, surtout dans le Kounari et le +Pignari ; les Songaï (Sorko surtout) le long du Bani en aval de Mopti ; +les Bozo à Mopti et en amont ; les Soninké à Mopti et dans le district +de Sofara ; les Banmana surtout dans le sud du cercle ; les Tombo dans +l’Est et les Kian dans le Sud-Est. + + +13o _Cercle de Dienné._ + + Peuls 38.944 (tous musulmans). + + Songaï 100 — + + Bozo 12.079 } + } + Soninké 13.868 } famille mandé : 43.194 (dont 12.220 + } Banmana animistes). + Banmana 17.247 } + + Kian 619 (famille voltaïque, groupe bobo, tous animistes). + ------ + Total 82.857 (dont 70.018 musulmans). + +Les Peuls habitent la partie du cercle qui forme le Massina proprement +dit (contrée à l’Ouest du marigot de Diaka et pays compris entre ce +marigot et le Niger), ainsi que le Diennéri et le Sébéra. Les Songaï ne +comprennent guère que quelques familles sorko de la pointe Sud du lac +Débo. Les Bozo sont répandus le long du Niger, du Bani et du marigot de +Diaka. Les Soninké peuplent le Sébéra, le Diennéri (pays de Dienné) et +le Pondori. Les Banmana sont surtout nombreux entre le Niger et le Bani +(Kaladougou, Say, Saro, Séladougou). On trouve des Bobo-Gbê dans le Sud- +Est du Séladougou. + + +14o _Cercle de Ségou._ + + Peuls 20.968 (dont 1.230 animistes). + + Toucouleurs 7.000 (tous musulmans). + + Soninké 17.680 } famille mandé : 127.438 (dont 104.500 Banmana + } animistes). + Banmana 109.758 } + ------- + Total 155.406 (dont 49.636 musulmans). + +Les Peuls sont répandus surtout au Nord et au Nord-Ouest de Sansanding +et entre le Niger et le Bani ; les Toucouleurs se rencontrent +principalement à Ségou et aux environs ; les Soninké à Sansanding, à +Ségou et le long du Niger. Les Banmana peuplent l’immense majorité des +cantons du cercle. + + +15o _Cercle de Bamako._ + + Peuls 737 (dont 237 animistes). + + Soninké 10.070 } + } + Kâgoro 1.850 } famille mandé : 190.342 (dont 180.757 animistes, + } comprenant 2.380 Soninké, 1.850 Kâgoro, 145.621 + Banmana 146.966 } Banmana et 30.906 Malinké). + } + Malinké 31.456 } + + Etrangers 857 (dont 357 animistes). + ------- + Total 191.936 (dont 10.585 musulmans). + +Les Peuls sont bergers au service des Banmana ; les Soninké habitent +surtout les cinq villes de Banamba, Touba, Kiba, Kérouané et Niamina ; +les Kâgoro se rencontrent dans le Nord-Ouest du cercle ; les Banmana +peuplent le Fadougou, le Bélédougou, le Messékélé, le Méguétana, le +Djitoumou, etc. ; les Malinké les cantons du Manding sur la rive gauche +du Niger et le canton de Samaya sur la rive droite. + + +16o _Cercle de Kita._ + + Toucouleurs 500 (tous musulmans). + + Kâgoro 6.368 } + } + Banmana 2.339 } + } famille mandé : 57.993 (tous animistes + Malinké 26.219 } sauf 130 malinké musulmans). + } + Foulanké 20.000 } + } + Diallonké 3.067 } + ------ + Total 58.493 (dont 630 musulmans). + +Les Toucouleurs sont fixés à Kita et aux environs ; les Kâgoro et les +Banmana se rencontrent au Kaarta ; les Malinké habitent la région de +Kita et les pays entre le Bakhoy et le Bafing (Gangaran, Baniakadougou, +Gadougou) ; les Foulanké peuplent les deux Fouladougou de la boucle du +Baoulé (Saboula et Arbala) et le Birgo (Mourgoula) ; les Diallonké se +trouvent dans le Sud du cercle (Kolou, Boké, Kankoumakania). + + +17o _Cercle de Bafoulabé._ + + Peuls 1.000 (tous musulmans). + + Toucouleurs 1.000 — + + Soninké 9.700 } + } + Banmana 2.100 } + } famille mandé : 57.570 (tous animistes sauf + Malinké 30.770 } les 9.700 Soninké). + } + Foulanké 15.000 } + ------ + Total 59.570 (dont 11.700 musulmans). + +Les Peuls et Soninké sont surtout répandus dans l’extrême Nord du +cercle ; les Toucouleurs et les Banmana ne forment que de petites +colonies dispersées ; les Malinké habitent surtout le Bambougou ou +Bambouk (Ouest du Bafing, y compris Koundian), le Gangaran (entre le +Sénégal et le Bafing) et le Kontella (rive Nord du Sénégal) ; les +Foulanké peuplent le Fouladougou, au Nord du Kontella. + + +18o _Cercle de Kayes._ + + Maures du Hodh 4.260 (tous musulmans). + + Toucouleurs 5.050 (dont 1.550 animistes). + + Soninké 24.100 } + } famille mandé : 58.997 (dont 39.997 + Khassonkè 7.906 } animistes, comprenant 6.100 Soninké, 6.906 + } Khassonkè et 26.491 Malinké). + Malinké 26.991 } + + Etrangers 1.561 (dont 1.116 Ouolofs musulmans et 445 + non-musulmans). + ------ + Total 69.868 (dont 27.876 musulmans). + +Les Maures se trouvent dans le Guidimakha, le Séro et le Nord du Cercle +(Ahl-sidi-Mahmoud et Askeur). Les Toucouleurs se rencontrent dans le +Diomboko, le Khasso et le Séro ; les Soninké habitent le Kaméra ou +province orientale du Gadiaga ou Galam (rive Sud du Sénégal), le +Guidimakha (au Nord du Sénégal) et une partie du Bambouk ; les Khassonkè +peuplent le Logo, le Natiaga et une partie du Khasso et du Diomboko ; +les Malinké se trouvent dans le Bambouk (Tambaoura, Niagala et Kamana) ; +les étrangers sont établis à Kayes et à Médine. + + +19o _Cercle de Satadougou._ + + Peuls 1.078 (tous musulmans). + + Toucouleurs 3.000 — + + Malinké 28.000 } famille mandé : 34.757 (tous animistes, sauf + } 2.000 Malinké musulmans). + Diallonké 6.757 } + ------ + Total 38.835 (dont 6.078 musulmans). + +Les Peuls sont répandus un peu partout. Les Toucouleurs sont surtout +nombreux dans la province de Satadougou. Les Malinké habitent la majeure +partie de cette province, le Konkodougou, le Sintédougou et une partie +du Mérétembaya. Les Diallonké peuplent le reste de ce dernier canton et +le Fontofa. + + +20o _Cercle de Bougouni._ + + Soninké 2.145 } + } + Dioula 2.500 } + } famille mandé : 153.346 (dont 13.710 musulmans + Banmana 104.216 } seulement, à savoir 1.035 Soninké, 2.412 Dioula, + } 1.474 Banmana, 200 Malinké et 8.589 Foulanké). + Malinké 3.297 } + } + Foulanké 41.188 } + + Sénoufo 4.089 (tous animistes). + ------- + Total 157.435 (dont 13.710 musulmans). + +Les Soninké et les Dioula forment des colonies éparses. Les Banmana +occupent la majeure partie du cercle. Les Malinké habitent les cantons +du Baya et du Siankadougou ; les Foulanké ceux du Gouanan, du +Gouandiaka, etc. (Fouladougou). Enfin les Sénoufo (sous-tribu des Niéné) +se rencontrent dans le Niénédougou. + + +21o _Cercle de Sikasso._ + + Dioula 27.302 } + } + Banmana 30.000 } + } famille mandé : 107.885 (tous animistes sauf + Foulanké 29.878 } 2.746 Dioula musulmans). + } + Samorho 20.705 } + + Sénoufo 77.184 (tribu des Siénérhè, tous animistes). + + Etrangers 433 (Ouolofs, tous musulmans). + ------- + Total 185.502 (dont 3.179 musulmans). + +Les Dioula occupent l’Est du Cercle (Sonondougou, Bougoula et Kaboïla) +et forment une bonne partie de la population de la ville de Sikasso. Les +Banmana se rencontrent surtout dans le Nord (Dolindougou, Diédougou, +Ntolondougou, Ganadougou-Nord). Les Foulanké du cercle, appelés souvent +_Gana_, habitent les deux Ganadougou (Nord et Sud). Les Samorho se +trouvent dans les cantons de Bougoula, Kaboïla et Fourou. Les Sénoufo +peuplent le Centre et le Sud du cercle (Kapolondougou, Fama, +Sonondougou, Natiè, Bougoula, Kaboïla, Fourou, Nienguélédougou, Molasso, +Kouoro et Sikasso). + + +22o _Cercle de Koutiala._ + + Peuls 1.750 (tous musulmans). + + Soninké 7.098 } + } famille mandé : 41.435 (dont 9.631 musulmans, à + Dioula 4.282 } savoir les 7.098 Soninké, 2.444 Dioula et 89 + } Banmana). + Banmana 30.055 } + + Sénoufo 108.427 (tribu des Bamâna ou Minianka, tous animistes). + + Boua 10.745 (famille voltaïque, groupe bobo ; tous animistes). + ------- + Total 162.357 (dont 11.381 musulmans). + +Les Peuls sont disséminés dans le Nord du Cercle. Les Soninké habitent +surtout dans le Nord-Est, les Dioula dans le Sud. Les Banmana se +rencontrent principalement sur la rive droite du Bani, dans le Nord- +Ouest du cercle (Dionkadougou, Fadougou, Sadougou). Les Sénoufo occupent +le centre et le Sud. On trouve les Boua ou Bobo-Fing dans l’Est. + + +23o _Circonscription de San._ + + Peuls 9.243 (dont 3.800 animistes). + + Bozo 312 } + } + Soninké 16.112 } famille mandé : 40.963 (dont 20.103 + } Banmana animistes). + Dioula 4.436 } + } + Banmana 20.103 } + + Sénoufo 20.885 (tribu des Bamâna ou Minianka, + tous animistes). + + Tombo 1.587 } + } + Kian (Bobo-Gbê) 30.000 } famille voltaïque : 39.579, tous animistes + } (dont 1.587 du groupe tombo et 37.992 + Tara (Bobo-Oulé) 6.530 } du groupe bobo). + } + Boua (Bobo-Fing) 1.462 } + ------- + Total 110.670 (dont 26.303 musulmans). + +Les Peuls sont éparpillés un peu partout ; les Bozo se trouvent près du +Bani ; les Soninké et les Dioula sont surtout nombreux à San et dans la +province de San ; les Banmana occupent principalement le Bendougou ; les +Sénoufo se rencontrent dans le Sud de la circonscription, les Tombo dans +le Nord-Est, les Bobo dans la direction de San à Koury et dans le Sud- +Est de la circonscription. + + +24o _Cercle de Koury._ + + Peuls 27.179 (tous musulmans). + + Soninké 30.000 } + } famille mandé : 116.997 (dont 66.507 + Dioula 43.527 } animistes, savoir 5.000 Soninké, 18.037 + } Dioula et les 43.470 Samo). + Samo 43.470 } + + Tombo 500 } + } + Mossi 2.600 } + } famille voltaïque : 136.382, tous + Nioniossé 10.335 } animistes sauf les 2.600 mossi (dont 500 + } du groupe tombo, 2.600 du groupe mossi, + Nounouma 15.130 } 25.465 du groupe gourounsi (Nioniossé et + } Nounouma) et 107.817 du groupe bobo (Tara + Tara (Bobo-Oulé) 96.277 } et Boua). + } + Boua (Bobo-Fing) 11.590 } + ------- + Total 280.558 (dont 80.269 musulmans). + +Les Peuls sont dispersés dans toute l’étendue du cercle (Barani, Dokuy, +Koury, Tissé, Boromo, Tchériba, Safané). Les Soninké habitent surtout le +Kombori et le Dafina (cantons de Koury, Safané, Tounou, Ouahabou), ainsi +que les Dioula ; les Samo se rencontrent entre Koury et Ouahigouya. Les +Tombo sont localisés dans le Kombori, les Mossi du côté de Yaba. Les +Nioniossé sont surtout nombreux dans le canton d’Ouri ; les Nounouma +dans les cantons de Boromo, Tissé et Tchériba ; les Bobo-Oulé dans +l’Ouest du cercle (Barani, Dokuy, etc.) et les Bobo-Fing dans les +cantons de Ouarkoy, Ouakara et Ouahabou. Les Dafing sont répartis entre +Soninké et Dioula ; parmi ces derniers sont compris les Boron. + + +25o _Cercle de Ouahigouya._ + + Peuls 27.435 (dont 10.549 animistes). + + Songaï 2.206 (tous musulmans). + + Dioula 19.764 } famille mandé : 41.703 (dont 21.939 Samo + } animistes). + Samo 21.939 } + + Dogom 2.684 } + } famille voltaïque : 178.108 (tous animistes + Mossi 141.999 } sauf 552 mossi musulmans) ; détail : 2.684 du + } groupe tombo (Dogom), 141.999 du groupe mossi + Nioniossé 33.425 } et 33.425 du groupe gourounsi (Nioniossé). + ------- + Total 249.452 (dont 39.408 musulmans). + +Les Peuls sont répandus surtout dans le Nord du cercle (région de Bané) +et dans le Nord-Est, les Silmimossi se trouvant mêlés aux Mossi. Les +Songaï sont fixés en quelques points du Yatenga et les Dioula surtout en +pays samo, c’est-à-dire dans le Sud-Ouest du Yatenga. Les Dogom se +rencontrent dans le Nord du cercle, les Mossi dans tout le Yatenga, les +Nioniossé dans la majeure partie du Yatenga au milieu des Mossi. + + +26o _Cercle de Ouagadougou._ + + Peuls 48.753 (tous musulmans). + + Soninké 425 } + } famille mandé : 84.869 (tous musulmans). + Dioula 84.444 } + + Mossi 1.076.434 } } + } } + Yansi 13.214 } groupe mossi : 1.116.504 (tous } + } animistes, sauf 21.057 Mossi } + Nankana 19.836 } et 1.000 Dagari) } + } } + Dagari 7.020 } } famille + } voltaïque : + Nioniossé 34.626 } } 1.323.615 + } } + Nounouma 58.277 } groupe gourounsi : 205.499 } + } (tous animistes) } + Sissala 7.283 } } + } } + Boussansé 105.313 } } + } + Niénigué 1.612 (gr. bobo, tous animistes) } + + Etrangers 89 (Haoussa, tous musulmans). + --------- + Total 1.457.326 (dont 155.768 musulmans). + +Les Peuls et les Dioula sont répandus à peu près sur toute l’étendue du +cercle. Les Mossi peuplent le Nord, le Centre et l’Est (Yâko, Baloum, +Lallé, Ouagadougou, Mani, Boussouma, Béloussa, Koupéla, etc.) ; les +Yansi sont répandus surtout dans le Nord-Est (Ponsa, Béloussa), les +Nankana près de la Volta Rouge le long de la frontière anglaise, les +Dagari près de la jonction de la Volta Noire avec cette frontière, les +Nioniossé dans le Kipirsi, les Nounouma entre la Volta Noire et Léo, les +Sissala entre Léo et les Nankana, les Boussansé au Sud de Tenkodogo +(Bitou), les Niénigué près de la Volta Noire. + + +27o _Cercle de Fada-n-Gourma._ + + Peuls 9.752 (tous musulmans). + + Mossi 21.014 } } + } } + Yansi 25.493 } groupe mossi : } + } 175.057 } famille voltaïque : + Gourmantché 128.550 } } 180.094 + } (tous animistes) + Bariba 4.497 } groupe bariba : } + } 5.037 } + Soumba 540 } } + ------- + Total 189.846 (dont 9.752 musulmans). + +Les Peuls sont surtout nombreux dans le Nord du Cercle, les Mossi dans +l’Ouest, les Yansi dans le Nord-Ouest ; les Gourmantché en habitent la +majeure partie ; les Bariba et les Soumba (tribu des Takamba) se +rencontrent dans la région montagneuse du Sud (Atakora). + + +28o _Cercle de Say._ + + Peuls 5.000 (tous musulmans). + + Toucouleurs 1.000 — + + Songaï 10.000 — + + Gourmantché 9.000 (famille voltaïque, groupe mossi ; + tous animistes). + ------ + Total 25.000 (dont 16.000 musulmans). + +Les Peuls sont surtout répandus dans le Torodi, les Toucouleurs à Say, +les Songaï tout le long du Niger, les Gourmantché dans le Torodi et la +province de Botou. + + +29o _Cercle de Gaoua._ + + Dioula 1.800 (famille mandé, tous musulmans). + + Dagari 53.239 } } + } groupe mossi : 93.600 } + Birifo 40.361 } } + } + Niénigué 1.600 (gr. bobo : 1.600) } + } famille voltaïque : + Lobi 62.050 } } 173.850 + } } (tous animistes sauf + Dian 5.950 } } 1.000 Dian musulmans). + } groupe lobi : 74.650 } + Pougouli 5.550 } } + } } + Gan 1.100 } } + } + Lorho 4.000 (gr. koulango : 4.000) } + + Padorho 500 (tribu non classée, tous animistes). + ------- + Total 176.150 (dont 2.800 musulmans). + +Les Dioula habitent à Diébougou et à Lorhosso. Les Dagari propres +(32.654) sont répandus le long de la Volta Noire depuis Dioumbalé +jusqu’au 11° de latitude Nord ; les Oulé (20.585) leur font suite dans +la direction du Nord ; les Birifo se rencontrent au Sud et à l’Ouest des +Dagari ; les Niénigué ne font qu’effleurer le Nord du cercle ; les Lobi +se sont infiltrés au milieu des Birifo et habitent surtout l’Ouest de +Gaoua ; les Dian peuplent Diébougou et ses environs, et les Pougouli les +bords du Bougouriba en amont de Diébougou ; les Gan sont à Lorhosso, les +Lorho dans la province de Lorhosso et les Padorho dans l’Ouest du +Cercle. + + +30o _Cercle de Bobo-Dioulasso._ + + Peuls 2.130 (dont 1.930 animistes). + + Soninké 1.600 } + } + Dioula 39.215 } + } famille mandé : 68.595 (dont 6.050 + Samorho 3.000 } musulmans, savoir : les 1.600 Soninké, + } 4.250 Dioula et 200 Sia). + Sia (Bobo-Dioula) 6.000 } + } + Tribus diverses 18.780 } + + Sénoufo 132.885 (tous animistes). + + Boua (Bobo-Fing) 39.500 } famille voltaïque, groupe bobo : 61.105 + } (tous animistes). + Niénigué 21.605 } + + Tribus non classées 18.535 (tous animistes). + ------- + Total 282.250 (dont 6.250 musulmans). + +Les _Boron_ sont comptés avec les Dioula. — Les tribus diverses de +famille mandé (groupe du Sud), de rattachement d’ailleurs incertain, +sont celles des _Blé_ 1.035, des _Natioro_ 2.745, des _Ouara_ 7.000 et +des _Sembla_ 8.000. — Les Sénoufo se partagent en 31.875 _Mbouin_, +23.790 _Folo_, 21.205 _Tourka_, 18.535 _Karaboro_, 17.170 _Tagba_, +11.260 _Nanergué_, 5.605 _Komono_ et 3.445 _Sémou_. — Les tribus non +classées sont celles des _Toussia_ (10.045), des _Dorhossié_ (3.700), +des _Vigué_ (2.790) et des _Tiéfo_ (2.000). + +Les Peuls sont disséminés dans le Nord-Est du cercle. Les Soninké se +rencontrent surtout dans le pays des Niénigué ; les Dioula sont +installés à Bobo-Dioulasso et aux environs ; les Boron chez les +Nanergué ; les Samorho entre Bobo-Dioulasso et Sikasso ; les Sia à Bobo- +Dioulasso ; les Sénoufo dans le Nord du cercle (Tagba), dans le Centre +et dans le Sud ; les Bobo dans le Nord et la plupart des tribus non +classées dans la circonscription de Banfora. + +[Illustration : Carte 4. — Répartition des groupements ethniques.] + + +[Note 39 : Voir la carte 4 à la fin du présent chapitre.] + +[Note 40 : Cependant quelques Berbères Zenaga vivent, en qualité de +vassaux, auprès des Kounta : on les appelle _Zakhoura_.] + +[Note 41 : En réalité les Dioula devraient, au double point de vue +géographique et linguistique, être rattachés plutôt au groupe du centre. +C’est à cause de leurs origines (voir au Chap. II) et de leur caractère +que je les range dans le groupe du Nord.] + +[Note 42 : Le rattachement de ces divers peuples ou tribus — les +Diallonké exceptés — au groupe mandé du Sud et, plus généralement +parlant, à la famille mandé n’est pas encore bien démontré et je ne +l’indique qu’à titre provisoire. Il est possible d’autre part que les +Samo et les Samorho ne forment qu’un même peuple.] + +[Note 43 : Il n’est pas absolument certain que les Karaboro soient des +Sénoufo ; il se pourrait qu’on dût les rattacher à la famille +voltaïque.] + +[Note 44 : Peut-être pourrait-on faire un seul peuple des Nioniossé et +des Nounouma, peuple qui comprendrait plusieurs tribus (Nioniossé ou +Kassomsé, Lilsé ou Youlsé, Nounouma proprement dits, etc).] + +[Note 45 : Voir notamment Léon l’Africain.] + +[Note 46 : On retrouve le mot _Berdâm_ chez les géographes arabes sous +la forme _Berdâma_.] + +[Note 47 : Le _poular_ est la langue des Toucouleurs, adoptée par les +Peuls comme je tâcherai de l’expliquer plus loin.] + +[Note 48 : Cette étymologie peut à bon droit paraître douteuse, aussi +bien d’ailleurs que l’origine exclusivement marocaine des Arma. Le mot +arabe _râmi_ ne désigne pas nécessairement un « fusilier », il désigne +même plutôt un « archer » : or les archers formaient précisément le +gros, non pas de l’armée marocaine, mais de l’armée indigène qui chercha +à repousser les Marocains. Quant aux Arma eux mêmes, ils méritent, +actuellement au moins, le nom de « nègres » aussi bien que les Gabibi et +ne se distinguent de ces derniers ni par la couleur ni surtout par la +langue. Il est probable qu’ils descendent surtout des nobles songaï qui, +bien avant la conquête marocaine, détenaient le pouvoir et constituaient +l’aristocratie indigène ; plus tard lorsque, la domination marocaine +s’affaiblissant, ils reprirent leur rang de maîtres, ils voulurent sans +doute, pour justifier leur substitution aux caïds marocains, se +constituer une généalogie qui les fît descendre des conquérants ; il est +fort vraisemblable d’ailleurs que leur prétention était en partie +justifiée, car c’est assurément dans les familles nobles que les +Marocains prirent femme le plus volontiers.] + +[Note 49 : Si d’ailleurs la forme _mali_ peut signifier « hippopotame » +dans certains dialectes, ce sens ne peut en aucune façon s’appliquer à +la forme _mandé_ ; par contre, si l’on peut traduire _mandé_, _mané_, +_mani_, etc., par « petit lamentin », il serait bien difficile de donner +la même traduction aux formes _mali_, _mallé_, etc. ; on pourrait encore +proposer l’étymologie de « fils de maître », mais elle serait également +fort douteuse.] + +[Note 50 : La prononciation mandé du suffixe de nationalité est _ka_, +parfois _kè_, mais non _ké_.] + +[Note 51 : Ch. Monteil, dans sa remarquable _Monographie de Djenné_.] + +[Note 52 : D’après M. Binger, qui donne à Soninké la signification de +« partisans du Sonni », Assouanik ne viendrait pas du mot Soninké mais +de _Assouanka_ (gens de l’Assoua, en mandé) et _Assoua_ serait le nom +d’un pays situé au Sud-Ouest de Tombouctou : je n’ai pu retrouver de +pays de ce nom, à moins qu’il ne s’agisse de l’_Aoussa_ ou du _Haoussa_, +c’est-à-dire de tous les pays de la rive gauche du Niger, selon le terme +employé pour les désigner dans la région de Tombouctou-Gao ; mais alors +la forme _Assouanik_ serait incorrecte, et de plus il serait étrange que +des Maures eussent emprunté un mot à désinence mandé — mot d’ailleurs +inusité et dont le radical serait étranger au mandé — pour désigner un +peuple qui n’a jamais habité du reste qu’une très faible portion du +Haoussa, à savoir, au Sud et surtout au Sud-Ouest du Débo la province de +Dia ou Diaka ou Diagha, pays d’origine des Soninké, province qui se +trouve précisément en dehors de la zone à laquelle les Songaï donnent le +nom de Haoussa.] + +[Note 53 : Les Songaï appellent _Dakouraré_ les Soninké Nono ou +Nononkobé, lesquels aujourd’hui parlent songaï et non plus soninké.] + +[Note 54 : On se sert également chez les Maures du mot _Sossé_ pour +désigner les Mandé en général et surtout les Soninké. (Voir notamment +_un mandement de Saad Bouh à Ma el-Aïnîn_, dans le no de novembre 1909 +des _Renseignements coloniaux_ du Comité de l’Afrique Française).] + +[Note 55 : Voir Ire partie, ch. II, p. 55.] + +[Note 56 : C’est-à-dire « bouche noire » ou plutôt « bouche bleue », à +cause de l’habitude qu’ont les indigènes de cette fraction de se bleuir +les lèvres.] + +[Note 57 : Certains font dériver _Bambara_ du mot mandé _bamba_ ou +_bamma_ « crocodile » et donnent à ce terme la signification de « (ceux) +du crocodile », par allusion au fait que le crocodile est un emblème +religieux fort répandu chez tous les peuples que les musulmans englobent +sous le sobriquet de « Bambara ». Quant au mot _Banmana_, il +signifierait, d’après les Banmana eux-mêmes, « refus au maître » (_ban- +ma-na_), par allusion à la légende d’après laquelle les Banmana auraient +quitté leur pays d’origine (Ouassoulou) pour échapper au joug de +conquérants Malinké.] + +[Note 58 : Ce mot se retrouve dans le nom de tribu des _Siénérhè_.] + +[Note 59 : Ne pas confondre avec les _Gan_ de famille voltaïque ni avec +les _Ngan_ du groupe mandé-sud qui habitent dans le Diammala et le Mango +(Côte d’Ivoire).] + +[Note 60 : De là les mots Kombori (Nord-Ouest du cercle de Koury) et +Hombori, qui en peul signifient l’un et autre « pays des Tombo ».] + +[Note 61 : Il se pourrait que ce terme de Kôssé dût s’appliquer plutôt à +une fraction des Nioniossé ou à une fraction des Bobo.] + +[Note 62 : Je ne suis pas certain que le nom de _Kouroumankobé_, qui a +peut-être la même origine que _Gourmantché_ (ceux du Gourma, c’est-à- +dire de l’intérieur de la Boucle du Niger), s’applique exclusivement aux +Nioniossé.] + +[Note 63 : Ne pas confondre les _Kparhala_ ou Koulango avec les +_Kpalarha_, _Pallaka_ ou _Pala_ du cercle de Korhogo (Côte d’Ivoire), +qui sont des Sénoufo. Il convient également de ne pas confondre les +_Gan_ ou _Gan-né_ de Lorhosso (groupe lobi de la famille voltaïque) avec +les _Ngan_ ou _Ngan-né_ du Diammala et du Mango (Côte d’Ivoire), qui +sont des Mandé du Sud ; ni les _Sia_ ou Bobo-Dioula de Bobo-Dioulasso +(groupe mandé du Sud) avec les _Sia_ du cercle de Mankono (Côte +d’Ivoire), qui sont un mélange de Mandé du Centre et de Mandé du Sud ; +ni les _Dioula_ de la Boucle du Niger (groupe mandé du Nord) avec les +_Dan_ ou _Mêbé_, dits « Dioula anthropophages », du cercle du Haut- +Cavally (Côte d’Ivoire), qui sont des Mandé du Sud, ou avec les _Diola_ +de la Casamance, qui appartiennent à une famille ethnique spéciale +(famille côtière), n’ayant aucun représentant dans la colonie du Haut- +Sénégal-Niger.] + +[Note 64 : Les Nimadi seraient, dit-on, d’origine juive et ne +professeraient pas l’islamisme ; on en rencontre dans la région de +Oualata.] + +[Note 65 : D’après M. Gautier (_La conquête du Sahara_), le mot Harrâtîn +signifierait « laboureurs » (du verbe _haratsa_, bien que l’orthographe +usuelle comporte un _tha_ et non un _tsa_) et ne désignerait pas +nécessairement des Nègres ni même des gens de condition servile. Mais +dans la pratique ce mot s’applique aux Nègres qui descendent d’anciens +esclaves et qui sont devenus les serfs des Maures ; il ne s’applique pas +aux Nègres des villes sahariennes dont les ancêtres occupaient le pays +avant la domination berbère, c’est-à-dire aux Azer ou Soninké de Tichit, +Oualata, etc.] + +[Note 66 : On a voulu rattacher le nom des Kel-Antassar à celui des +_Ansâr_ ou premiers partisans de Mahomet, mais l’orthographe donnée par +les meilleurs auteurs arabes au nom des Kel-Antassar (par un _sin_ et +non par un _sad_) doit faire rejeter cette étymologie.] + +[Note 67 : Le mot _Tôrobé_ ne signifie pas, comme on le croit +généralement, « les gens originaires du Toro », expression qui se dit en +peul _Toronké_ ou _Toronkobé_ ou encore _Toronâbé_ (sing. _Toronkédio_, +_Toronko_ ou _Toronâdio_) ; d’après M. le commandant Gaden, _Tôrobé_ ou +mieux _Tôrodbê_ ou _Tôrobbé_ (sing. _Tôrodo_) veut dire « ceux qui +supplient ensemble » : c’est le nom d’un clan qui pourrait aussi bien +être considéré comme une caste. Ce clan a d’ailleurs de nombreux +représentants au Toro, mais pas plus là qu’ailleurs, et il ne paraît pas +qu’il y ait plus de rapports entre le Toro et le clan des Tôrobé +qu’entre le Diallon ou Fouta-Diallon et le clan des Dialloubé.] + +[Note 68 : Barth dit que le nom de l’ensemble des gens de langue peule +lui a paru être _So_ : peut-être a-t-il fait confusion avec le clan +toucouleur des _Sô_, fort répandu chez les familles princières de +l’empire de Sokoto au moment de son voyage.] + +[Note 69 : Beaucoup de Toucouleurs portent aussi des noms de clan à +singulier et à pluriel, identiques à ceux des Peuls ; le clan des Tôrobé +en particulier compte de nombreux représentants chez les Toucouleurs. +Enfin on rencontre chez ces derniers les mêmes castes que chez les +Peuls, avec les mêmes noms.] + +[Note 70 : Les _Tounkara_ se donnent comme étant de souche royale et +font venir leur nom de _tounka_ « roi ».] + +[Note 71 : Les _Massassi_ (de _massa_ « roi » et _si_ « descendance ») +sont les Kouloubali de la branche aînée.] + +[Note 72 : D’après le Père Brun, le nom de _Dansira_ serait donné aux +femmes du clan des Dembélé ; sans vouloir contredire ce missionnaire +très bien informé, je dois dire que j’ai connu des hommes portant ce nom +et le donnant comme celui d’un clan spécial.] + +[Note 73 : _Mansaré_ veut dire, comme _Massassi_, « de souche royale ».] + +[Note 74 : D’après le Père Brun, _Souko_ serait le nom donné aux femmes +du clan des Keïta, _Demba_ celui donné aux femmes du clan des Sissoko et +_Sakiliba_ celui donné aux femmes du clan des Doumouya.] + +[Note 75 : Pour compléter cette nomenclature, d’ailleurs très +imparfaite, des noms de clan du Haut-Sénégal-Niger, je donne ci-après +les _diamou_ ou _santa_ les plus fréquemment portés par les Ouolofs +installés dans cette colonie : _Ndiaye_, _Diop_, _Diouf_, _Tiam_, +_Diang_, _Sar_, _Tièp_, _Niang_, _Ngom_, _Diao_, _Boye_, etc.] + +[Note 76 : J’appelle _animisme_ l’ensemble des croyances communes à +toutes les populations non-musulmanes de l’Afrique Occidentale, +croyances qui comportent un mélange de monothéisme, de dynamisme et +d’animisme proprement dit, mais qui se manifestent par un culte presque +exclusivement animiste. J’expliquerai plus loin (Ve partie) pourquoi +j’ai adopté ce terme et pourquoi j’ai rejeté les expressions tout à fait +impropres — quoique usuellement employées — de « paganisme » et de +« fétichisme ».] + +[Note 77 : 4.809.053 ou 4.799.703, selon les divers tableaux de +recensement qui m’ont été fournis.] + +[Note 78 : D’après certaines informations, un nombre assez considérable +de Peuls non-musulmans existerait dans le cercle de Goumbou.] + +[Note 79 : Dans _Tombouctou la mystérieuse_, par Félix Dubois.] + +[Note 80 : Dont 93.298 animistes.] + +[Note 81 : Dont 767.511 animistes.] + +[Note 82 : Tous animistes.] + +[Note 83 : Dont 994.140 animistes.] + +[Note 84 : Y compris 450 Boron ou Bolon.] + +[Note 85 : Dont 19.170 Diawara.] + +[Note 86 : Y compris 8.000 Boron ou Bolon.] + +[Note 87 : Dont 3.000 Diennenké ou habitants de la ville de Dienné.] + +[Note 88 : Il est à remarquer que le Haut-Sénégal-Niger ne renferme +qu’une assez faible fraction du peuple malinké, lequel est répandu dans +une notable partie de la Côte d’Ivoire, de la Guinée et du Sénégal, +ainsi que dans le Libéria, le Sierra-Leone, la Guinée portugaise et la +Gambie. Dans leur ensemble, les Malinké sont certainement plus nombreux +que les Banmana et forment l’élément le plus fort de toute la famille +mandé : il est donc assez juste qu’ils aient donné à cette famille leur +nom ou tout au moins celui de leur pays d’origine.] + +[Note 89 : Dont 21.057 musulmans.] + +[Note 90 : Dont 1.000 musulmans.] + +[Note 91 : Dont 552 musulmans.] + +[Note 92 : Dont 20.585 Oulé.] + +[Note 93 : Passant tous pour musulmans.] + +[Note 94 : Dont 24.209 musulmans au total contre 1.238.018 animistes.] + +[Note 95 : Dont 1.000 musulmans seulement.] + +[Note 96 : Dont 25.209 musulmans au total contre 1.628.963 animistes.] + +[Note 97 : Tous animistes.] + +[Note 98 : Tous animistes.] + +[Note 99 : Beaucoup de ces Lorho sont bijoutiers en cuivre : il est +probable qu’ils constituent chez les Koulango une caste analogue à celle +qu’on appelle Lorho chez les Mandé et que ce sont ces derniers qui leur +ont, en raison de ce fait, donné le nom sous lequel nous les +connaissons.] + +[Note 100 : D’après le commandant de Lartigue, un grand nombre des Peuls +Ourourbé dits Sambourou ne professeraient pas l’islamisme.] + + + + + CHAPITRE II[101] + + =Origines et formation des groupements ethniques actuels= + + +=Généralités.= — Si la nomenclature et la classification des groupements +ethniques actuels présente de nombreuses difficultés, il est plus +malaisé encore de fixer leurs origines et d’expliquer leur formation. Il +ne suffit plus en effet de se documenter sur des faits qui tombent sous +le sens de l’observateur ; il devient nécessaire de démêler les +écheveaux toujours embrouillés d’un passé nuageux que les quelques +historiens du Soudan ont souvent embrumé plus qu’ils ne l’ont éclairci. + +Nos sources d’information sont maigres et leur valeur est fréquemment +médiocre. + +J’ai dit plus haut combien étaient précaires les données que nous +peuvent fournir, dans l’état actuel de nos connaissances, +l’anthropologie, l’ethnographie et la linguistique. L’histoire n’est pas +plus féconde en ce qui concerne l’objet de ce chapitre. Les auteurs +arabes du Moyen-Age ne nous ont guère renseignés que sur l’origine des +peuples avec lesquels ils se trouvaient en contact immédiat, c’est-à- +dire — en ce qui a trait à notre sujet — sur l’origine des Berbères, et +leurs contradictions comme leurs fantaisies imaginatives laissent +perplexe le lecteur qui les consulte. Il est rare qu’ils nous aient +transmis des faits précis concernant les origines des peuples plus +éloignés et, lorsqu’ils l’ont fait, ils ne tenaient leurs renseignements +en général que de deuxième ou troisième main ; le problème d’ailleurs +est encore compliqué par la difficulté que nous éprouvons à identifier +les noms des peuples soudanais cités par les Arabes. + +Les dires des indigènes, recueillis sur place par les voyageurs anciens +et modernes, sont rarement nets et explicites. La plupart du temps, +ainsi que je le faisais observer plus haut, le Noir que l’on interroge +sur les origines de son peuple répond en donnant simplement l’origine de +sa famille ou de son village, ou celle de la famille régnante[102], et +encore ne la donne-t-il avec quelque précision qu’en ce qui concerne les +deux ou trois générations qui l’ont précédé lui-même. Pour les temps +plus reculés et pour l’origine des groupements de quelque importance, il +n’existe en réalité qu’une source d’information : je veux parler des +légendes historiques et épiques qui constituent l’une des formes les +plus curieuses de la littérature populaire au Soudan, légendes que l’on +se transmet oralement de père en fils et qui sont ainsi parvenues +jusqu’à nous. + +Malheureusement, comme toutes les légendes, ces traditions purement +orales sont sujettes à des remaniements et à des interpolations que les +conteurs successifs ne se font pas faute d’introduire dans le récit qui +leur a été légué. Il faut de plus tenir compte du côté merveilleux de +nombre de ces histoires, non pas pour le rejeter comme un hors d’œuvre +inutile, mais pour en extraire le symbole qu’il renferme le plus souvent +et le traduire de façon rationnelle. Il convient d’autre part de se +montrer très circonspect chaque fois que la légende tend à donner au +peuple qu’elle concerne une origine particulièrement noble et à +attribuer sa naissance à une migration venue d’Asie ou d’Egypte : il +n’est pas, je crois, une seule tribu soudanaise quelque peu frottée +d’islamisme, même parmi les plus manifestement nègres, qui ne prétende +descendre d’Abraham ou de Himyar et qui ne s’attribue comme berceau le +Hidjaz ou le Yémen, à moins que ce ne soit l’Egypte, la Tunisie ou le +Maroc ; le Yémen est l’objet d’une préférence marquée, préférence qui se +traduit par le nombre considérable de localités appelées _Yamina_ ou +_Niamina_, prononciation soudanaise du nom du Yémen. + + DELAFOSSE Planche VII + +[Illustration : _Cliché Paulin_ + +FIG. 13. — Chameaux au pâturage, auprès de Tombouctou.] + +[Illustration : _Cliché Paulin_ + +FIG. 14. — Maures nomades et leurs chameaux, aux environs de +Tombouctou.] + +Là encore cependant, sans prendre les légendes au pied de la lettre, on +peut y découvrir un symbole qu’il suffit d’interpréter avec bon sens. +Tout le monde sait qu’au Soudan — comme en beaucoup d’autres contrées du +reste — on use fréquemment de noms de pays pour exprimer les points +cardinaux ; c’est ainsi que, du côté de Bamako, le Sud est appelé +_Ouorodougou_, du nom donné par les Mandé à la région d’où viennent les +colas, région qui se trouve effectivement dans le midi par rapport à +Bamako ; _Sourakadougou_ (pays des Maures) y est employé de même pour +désigner le Nord, _Bâkô_ (l’au-delà du fleuve) pour désigner l’Est ; +j’ai dit plus haut que _Sahel_, _Haoussa_, _Gourma_, mots qui +représentent en réalité des pays — le Sahel étant la lisière Sud du +Sahara, le Haoussa la rive gauche du Moyen-Niger et le Gourma sa rive +droite —, servent couramment à exprimer des directions d’orientation. +Tout me porte à croire qu’il en est de même du _Yémen_ pour les +musulmans du Soudan et qu’en traduisant ce mot par « Est » dans les +légendes qui l’indiquent comme pays d’origine d’une tribu ou d’un +fondateur d’empire, on a de grandes chances de ne pas commettre +d’erreur[103]. + +De tout ce qui précède il résulte que, si nous ne manquons pas +totalement de documents en ce qui concerne les origines des peuples +soudanais, si nous possédons en plus quelques données d’histoire qui +jettent une certaine lueur sur les phases principales de leur formation, +nous ne pouvons pas en déduire des affirmations positives : tout au plus +avons-nous le droit d’en bâtir des hypothèses vraisemblables, en +n’opérant d’ailleurs qu’avec la plus grande circonspection et en nous +gardant de l’esprit de système et de généralisation. C’est ce que j’ai +tenté de faire dans les pages suivantes, non pas avec la prétention +d’exposer des vérités, mais seulement avec l’espoir de signaler des +probabilités qui pourront peut-être servir de base aux recherches +futures. + +Parmi ces probabilités, il en est une qu’il convient de noter dès +maintenant, avant de passer à l’étude de chacun des peuples dont nous +avons à parler. Des sept familles ethniques représentées actuellement +dans le Haut-Sénégal-Niger, quatre semblent être venues du dehors, par +des immigrations successives dont certaines remontent d’ailleurs à une +haute antiquité : ce sont les familles _sémitique_, _hamitique_, +_tekrourienne_ et _songaï_. + +La chose est indubitable en ce qui concerne la famille sémitique. Pour +ce qui regarde les familles hamitique et songaï, il est possible que, +dès les temps les plus reculés, des tribus appartenant à chacune de ces +deux familles aient été domiciliées sur une petite portion des +territoires qui forment aujourd’hui la colonie civile du Haut-Sénégal- +Niger, mais elles ne pouvaient l’être en tout cas que sur les extrêmes +confins de ces territoires, tandis que maintenant ces deux familles sont +implantées au cœur même de la colonie : on peut par suite les considérer +comme immigrées. Quant à la famille tekrourienne, il est possible au +contraire que son domaine primitif se soit étendu plus à l’Est — de même +qu’il est à peu près certain qu’il s’étendait bien au Nord de son +domaine actuel, — et que, en conséquence, une fraction tout au moins de +cette famille ait été autochtone d’une partie du Haut-Sénégal-Niger +actuel ; mais, comme nous ne possédons à ce sujet aucun indice certain +et que, aussi loin que s’étend notre documentation, le domaine de la +famille tekrourienne nous apparaît localisé au delà des frontières de la +colonie, nous devons considérer aussi comme des immigrés les +représentants de cette famille que nous rencontrons aujourd’hui dans les +bassins du Haut-Sénégal et du Niger. + +Les trois autres familles ethniques — _mandé_, _sénoufo_ et _voltaïque_ +— sont au contraire autochtones, mais à des titres divers. Il paraît +bien certain que le groupe septentrional de la famille mandé a eu son +berceau dans le Massina occidental ou Diagha (ou Diaga),en plein Centre +de la colonie ; le principal des peuples du groupe central, le peuple +mandingue, semble bien être également originaire du Haut-Sénégal-Niger, +son pays d’origine correspondant au Mandé ou Manding actuel ; quant à +l’autre des deux grands peuples du même groupe, le peuple banmana, il +est peut-être originaire d’une province de la Côte d’Ivoire (le Toron), +mais, cette province étant située sur la lisière même du Haut-Sénégal- +Niger, on peut aussi regarder ce peuple comme autochtone ; le groupe +méridional, lui, a eu vraisemblablement son berceau au Fouta-Diallon, +dont l’une des provinces extrêmes seulement appartient au Haut-Sénégal- +Niger (Sud du cercle de Satadougou et Sud-Ouest du cercle de Kita). Quoi +qu’il en soit, la famille mandé, dans son ensemble, peut être dite +autochtone dans la colonie ; mais il s’en faut de beaucoup qu’elle le +soit dans une grande partie des contrées du Haut-Sénégal-Niger où elle +est représentée actuellement : il serait inexact de parler d’immigration +mandé, mais il nous faudra parler assez longuement des « migrations » +mandé, qui furent considérables et fort importantes au point de vue +historique. De ces trois petits pays — Diaga, Mandé, Toron — les Mandé +se sont répandus à travers le Nord-Ouest, l’Ouest, le Centre et le Sud- +Ouest de la colonie, entamant même l’Est et le Sud-Est, sans parler de +leurs poussées dans les colonies du Sénégal, de la Guinée et de la Côte +d’Ivoire. + +La famille sénoufo semble avoir occupé de tout temps les territoires +qu’elle occupe encore actuellement : j’ignore si son berceau primitif +doit être placé à la Côte d’Ivoire ou au Haut-Sénégal-Niger, mais en +tout cas son domaine ne paraît pas avoir jamais subi de modifications +bien sensibles et, si elle a effectué des migrations, nous n’en pouvons +découvrir aucune trace sérieuse. + +La famille voltaïque enfin est vraisemblablement autochtone aussi dans +son territoire actuel : tout au plus peut-on supposer que ce territoire +s’étendait autrefois davantage vers le Nord et le Nord-Ouest, qu’il a +subi des reculs dans ces deux directions sous la poussée des Berbères, +des Songaï et des Mandé et que, par contre, il a gagné un peu de terrain +vers le Sud-Ouest aux dépens des Sénoufo. D’autre part, plusieurs des +peuples qui composent cette famille n’ont pas occupé de tout temps les +régions où on les trouve aujourd’hui ; l’origine des Mossi en +particulier remonte à une migration importante du Sud vers le Nord et le +Nord-Ouest : mais cette migration et d’autres moins considérables n’ont +pas dépassé les limites du territoire de la famille, en sorte que, comme +les Sénoufo, les Voltaïques sont strictement autochtones. + +Bien entendu, lorsque je parle de familles autochtones, je ne remonte +pas au delà de la période historique. Comment le Soudan était-il peuplé +avant cette période ? je laisse à de plus savants le soin de le +déterminer. Qu’une certaine école prétende trouver dans l’Inde ou dans +l’Océanie le berceau de la race nègre, c’est son droit. Je préfère, +quant à moi, prendre comme point de départ une époque à laquelle les +Nègres se trouvaient déjà indubitablement là où ils se trouvent +actuellement, au moins d’une façon générale, et je crois que, si je +pouvais retracer seulement jusqu’au début de notre ère les origines +probables des peuples du Haut-Sénégal-Niger, j’en aurais fait assez pour +ma part. + + +=I. Maures de l’Azaouad.= + +1o _Bérabich._ — Les Bérabich ont dû faire leur première apparition du +côté de Taodéni et d’Araouân vers la fin du VIIIe siècle de notre ère. +Ils venaient du _Dara_ ou Draa, province méridionale du Maroc située +entre le Tafilelt et le Noul ou Noun et qui a donné son nom à l’oued +Dara ou Draa qui l’arrose. Ces Bérabich étaient, croit-on, des Arabes +originaires du Yémen, venus d’Arabie dans le Maghreb sous le règne du +troisième _tobba_ ou roi himyarite du Yémen, Ifrîkos ou Africus, vers +l’époque de la naissance de J.-C., c’est-à-dire bien avant Mahomet[104]. +Au moment de leur départ pour le Sahara Soudanais, ils occupaient le +Dara depuis plusieurs siècles et y voisinaient avec des Berbères de +tribus diverses (Messoufa et Lemta entre autres). Il est probable qu’ils +s’étaient plus ou moins « berbérisés » au contact de ces derniers ; on +peut néanmoins leur reconnaître une origine arabe. + +Ce furent sans doute les premières expéditions musulmanes dans le Sud +marocain ou les bouleversements amenés par la fondation de la dynastie +des Idrissides (788) qui incitèrent les Bérabich à aller chercher plus +au Sud des territoires où ils pussent conserver leur indépendance. Ils +quittèrent le Dara en deux groupes conduits l’un par Inis-ben-Yaïs et +l’autre par Yaïch ; plus tard ils furent rejoints par deux autres +familles arabes du Dara, les Oulad-Abderrahmân et les Oulad-Ameur. Ils +n’étaient pas encore musulmans à cette époque, selon toute +vraisemblance, et ne furent convertis que vers le début du XVIIe siècle +par des marabouts Kounta, après la prise de Tombouctou par les +Marocains. + +L’attrait des profits qu’ils pouvaient retirer de l’exploitation des +mines de sel de Teghazza ne fut pas étranger probablement à leur exode +et de fait ils se rendirent maîtres de ces mines, possédées auparavant +par des Berbères Messoufa et, tout en en abandonnant l’exploitation +proprement dite aux Soninké qui y étaient établis déjà et dont ils +firent leurs vassaux, ils s’instituèrent guides et convoyeurs des +caravanes du Soudan qui venaient chercher le sel à Teghazza ainsi que +des caravanes marocaines qui, passant par ce même point, allaient dans +la région de Oualata-Tombouctou chercher des esclaves et de la poudre +d’or. C’est ainsi que leurs terrains de parcours s’étendirent peu à peu +jusqu’au Niger et à Ras-el-ma ; Araouân, qui n’aurait pris toute son +importance que vers 1690, devint à partir du XVIIIe siècle leur centre +géographique et leur principal point d’attache. Lorsque Taodéni remplaça +Teghazza en 1596, les Bérabich conservèrent leur monopole et ils l’ont +gardé jusqu’à nos jours. + +Lors de leur arrivée dans le Sahara Soudanais, ils y avaient trouvé — +comme je viens de le mentionner — des Berbères Messoufa et des Nègres +Soninké ; il semble bien certain que des unions se formèrent entre ces +deux éléments et les Bérabich et que les produits de ces unions durent +altérer singulièrement le type arabe déjà mitigé des envahisseurs. +Nombreux sont actuellement les Bérabich métissés de sang noir et, si les +métissages de sang berbère sont plus difficiles à constater, ils n’en +sont pas moins infiniment probables. Toutefois, par la langue, les mœurs +et les traditions, les Bérabich sont demeurés surtout arabes. + +Les sous-tribus connues sous les noms d’_Ousra_ et de _Tormoz_ se sont +séparées politiquement du reste de la tribu vers 1875 et se sont +écartées de la ligne Taodéni-Tombouctou pour émigrer vers le Sud-Ouest, +dans la direction de Ras-el-ma et de Bassikounou, faisant cause commune +avec les Maures Oulad-Delim contre le gros des Bérabich. Toutefois, au +point de vue de l’origine, les Ousra et les Tormoz ne sont, semble-t-il, +qu’une simple fraction des Bérabich. + +2o _Kounta._ — Les Kounta eux aussi sont d’origine sémitique. Ils font +remonter la généalogie de leur tribu — ou tout au moins des familles +nobles de leur tribu — au conquérant Okba-ben-Nafi qui, nommé en 670 +gouverneur de l’Ifrikia (Tripolitaine et Tunisie) par le premier khalife +omeyyade Moaouiya (661-680), guerroya en Tunisie contre les Romains et +les Berbères, construisit Kaïrouân, pénétra au Maroc et jusqu’au Dara et +fut tué près de Biskra en 681 par des partisans du chef berbère +Kosseïla. Les compagnons et les descendants de Okba, musulmans +naturellement, s’essaimèrent de la Tunisie au Touat, et ce serait l’un +d’eux[105] qui, vers le XVe siècle, serait venu du Touat s’établir avec +sa famille dans la région de Mabrouk[106], au Nord-Est d’Araouân, au +moment où le chef touareg Akil régnait sur Tombouctou. Il y aurait été +rejoint par des parents et des amis de même descendance arabe que lui- +même et aussi, très probablement, par des membres de la colonie juive +jusque là toute puissante au Touat, mais qui venait d’être persécutée et +pourchassée en 1492 par le réformateur musulman El-Merhili. + +C’est du mélange de ces Arabes descendants de Okba et de ces Juifs du +Touat, islamisés par la suite, que serait sortie la tribu des Kounta. A +ces deux éléments sémitiques primitifs, il convient cependant d’en +ajouter deux autres : l’un, hamitique, provenant de quelques tribus +berbères de l’Azaouad qui acceptèrent la domination des Kounta et +s’incorporèrent à eux — les _Zakhoura_ en particulier — et aussi +d’unions fréquentes avec les tribus maraboutiques touareg[107] ; +l’autre, nègre, provenant d’unions avec des Songaï ou des Soninké et +avec des esclaves ou des serfs également d’origine noire. + +Ces mélanges devinrent surtout fréquents lorsque, ayant quitté en partie +leur foyer primitif de Mabrouk pour se répandre dans la région de +Tombouctou sur les deux rives du Niger et pour se rendre, à travers le +Hodh, dans le Tagant et l’Adrar mauritanien, les Kounta multiplièrent +les occasions de contact avec des Berbères et des Nègres. Néanmoins, +comme chez les Bérabich, c’est le type et le sang arabes — ou tout au +moins sémitiques — qui semblent, encore aujourd’hui, dominer chez les +Kounta. + + +=II. Maures du Hodh.= + +1o _Elément berbère._ — Il paraît difficile de savoir si le Hodh était +peuplé par des Nègres avant que les Berbères y eussent fait leur +première apparition. Il est certain que les Soninké y possédaient des +colonies bien avant le mouvement almoravide, c’est-à-dire bien avant le +XIe siècle de notre ère, mais il n’est pas moins certain qu’avant cette +date les Berbères de l’Adrar et du Tagant et particulièrement ceux de +l’empire lemtouna d’Aoudaghost — dont nous parlerons dans la partie +historique de cet ouvrage — s’étaient déjà répandus jusque dans la +région où se trouve aujourd’hui Oualata et y avaient exercé au moins à +un moment donné une sorte d’hégémonie politique. Il est probable même +qu’à une époque plus reculée, lorsque se produisit — sans doute durant +les deux premiers siècles de l’ère chrétienne — l’immigration judéo- +syrienne dont il sera question à propos des origines du peuple peul, des +Berbères se trouvaient déjà dans la région, en même temps que des +Soninké. J’inclinerais toutefois à penser que ces derniers furent les +premiers colonisateurs du Hodh et qu’ils avaient fondé déjà Néma et +Ghana — ou d’autres villes que celles-ci remplacèrent par la suite — +avant l’apparition des premiers Berbères : si l’exactitude de cette +hypothèse vient à être démontrée, il faudrait placer la première +immigration berbère dans le Haut-Sénégal-Niger — en l’espèce dans le +Hodh — quelques siècles avant J.-C., mais postérieurement au grand +mouvement de migration soninké que je tenterai de retracer plus loin. + +Quoi qu’il en soit, ces Berbères — cela paraît bien établi — +appartenaient à la grande fraction des _Zenaga_, notamment aux tribus +_Goddala_, _Lemtouna_ et _Messoufa_, et venaient de l’Adrar mauritanien +par le Tagant (Goddala et Lemtouna), ainsi que du Sud marocain par +Taodéni (Lemtouna et Messoufa). Depuis fort longtemps sans doute les +Lemtouna occupaient l’Adrar, ayant les Goddala entre eux et l’Océan et +les Messoufa au Nord et au Nord-Est. Ils s’étaient installés là en +venant du Maroc. Rechercher plus loin leur point de départ primitif +serait fort malaisé : cela reviendrait à trancher la question de +l’origine des Berbères, qui a été résolue, il est vrai, mais de diverses +manières souvent contradictoires. + +Ce groupe de la famille hamitique est-il autochtone dans l’Afrique du +Nord ou y est il venu de la péninsule arabique ? je ne vois pas la +nécessité de répondre ici à cette question, qui dépasse les limites de +ma faible compétence et nous entraînerait trop loin de notre sujet. +Qu’il me suffise de rappeler que la présence des Libyens, manifestement +identiques aux Berbères, dans la Cyrénaïque, la Tunisie actuelle et le +Maghreb a été signalée dès le Ve siècle avant J.-C. par Hérodote, qui +semblait les considérer comme les plus anciens et les seuls habitants de +la presque totalité de ces contrées. Les Berbères ne sont autres en +effet que les Libyens, les Gétules et les Numides de l’antiquité +classique, auxquels les Latins donnèrent, parce qu’ils se montraient +rebelles à la civilisation romaine, le surnom de _Barbari_ (du grec +_Barbaroï_ « étrangers, barbares »), que les Arabes ont transformé en +_Berber_ tout en le faisant dériver d’un mot arabe signifiant +« murmurer, parler d’une façon incompréhensible », selon leur habitude +de trouver à tous les noms de lieux et de peuples une étymologie dans la +langue de Mahomet[108]. + +Nous savons que les Berbères étaient partagés autrefois en plusieurs +grandes fractions dont les deux plus importantes étaient appelées +_Zenata_ et _Zenaga_. Les Zenata sont en général demeurés dans l’Afrique +du Nord, tandis que les Zenaga, tout en laissant au Maghreb de très +nombreux représentants, essaimèrent, dès une époque fort lointaine, +quelques-unes de leurs sous-tribus dans le Sahara et la Mauritanie +actuelle : les _Messoufa_, les Djedala ou _Goddala_, les _Lemtouna_, les +_Maddassa_ et les _Ouareth_ furent les principales de ces sous-tribus +zenaga du désert ; les _Hoouara_, les _Lemta_ et les _Guezoula_, +apparentés de près aux Zenaga, sinon Zenaga eux-mêmes, participèrent au +même mouvement. Tous se distinguèrent de bonne heure de leurs frères +demeurés dans le bassin méditerranéen en adoptant le voile qui leur +valut plus tard le surnom arabe de _Molettsemîn_ (les voilés) et qui, +aujourd’hui, n’est plus porté que par ceux d’entre eux qui ont échappé à +la conquête arabe et sont devenus les Touareg. + +Les Lemta et les Hoouara se portèrent principalement dans le Sahara +central, où on les retrouve sous les noms à peine transformés +d’Oulmidden (Lemta) et de Hoggar ou Ihaggaren (Hoouara). Les Messoufa +restèrent longtemps cantonnés au Sud du Maroc dans la région de Tindouf, +puis s’avancèrent du côté de Taodéni et de l’Azaouad. Les Maddassa se +dirigèrent également vers le cours septentrional du Niger. Quant aux +Lemtouna et aux Goddala, accompagnés de quelques familles des Guezoula +et des Ouareth, ils allèrent s’installer dans l’Adrar mauritanien et +dans le Tirs ou Tiris, puis dans le Tagant, vivant généralement côte à +côte, quoique les Goddala se soient plus tard portés davantage vers le +Sud-Ouest et le cours du bas Sénégal. + +Il est probable, comme je le disais plus haut, que, depuis les derniers +siècles qui ont précédé notre ère jusqu’au VIIe siècle environ après +Jésus-Christ, des Lemtouna de l’Adrar, traversant le Tagant, firent des +randonnées dans le Hodh, allant sans doute demander ou prendre aux +cultivateurs soninké et ensuite aux pasteurs judéo-syriens les vivres +qui leur manquaient. A partir du VIIIe siècle, ils commencèrent à se +répandre en nombre plus considérable dans les pays dépendant aujourd’hui +du Haut-Sénégal-Niger et y eurent même peut-être, aux IXe et Xe siècles, +leur capitale _Aoudaghost_, qui devait se trouver non loin de Kiffa et +qui tout au moins était située dans la partie du Tagant oriental +avoisinant Kiffa, probablement un peu au Nord de cette dernière +localité[109]. Tantôt suzerains des Noirs du pays, tantôt leur payant +tribut, les Berbères durent, dès cette époque, se métisser assez +fortement de sang nègre, surtout les sédentaires. + +Selon toute vraisemblance, ils étaient chrétiens[110] au moment où prit +naissance parmi eux la secte des Almoravides (1052), ou tout au moins +ils l’étaient en majorité, puisque le but principal de la fondation de +cette secte fut la conversion des Lemtouna et Goddala infidèles ou +mauvais musulmans. Beaucoup d’entre eux n’acceptèrent la religion de +Mahomet que contraints et forcés, et après avoir été vaincus par les +sectateurs d’Abdallah-ben-Yassîn ; beaucoup aussi, trouvant exagérés le +puritanisme et l’autoritarisme du réformateur, émigrèrent vers l’Est et +vinrent s’établir dans l’Azaouad auprès des Messoufa et des Maddassa. + +D’une façon générale, les Lemtouna demeurèrent dans le Hodh et ce sont +eux qui, plus ou moins métissés de sang noir, ont donné naissance à +l’élément berbère qui, aujourd’hui encore, entre en majorité dans la +composition des familles zénaga et même de beaucoup de familles +prétendues arabes des diverses tribus des Maures du Hodh. Parmi les +Goddala, les uns se fixèrent également dans le Hodh, mais les autres, +plus nombreux, poussèrent jusque sur le Niger et au delà ; rejoints dans +la région lacustre de Tombouctou par quelques familles lemtouna, ils +donnèrent naissance à la tribu touareg des Iguellad ou tout au moins +contribuèrent puissamment à sa formation, comme nous le verrons plus +loin en parlant des Touareg. Il me faut ajouter que, parmi les Maures du +Hodh oriental (Mejdouf et Allouch), on retrouve des traces de +l’immigration Messoufa dont j’ai dit un mot déjà et dont je reparlerai à +propos de la formation des Touareg. + +2o _Elément arabe._ — L’élément arabe, en ce qui concerne les Maures du +Hodh, a été fourni à peu près exclusivement par les _Beni-Hassân_ : son +introduction est relativement récente. + +Les Beni Hassân, qui se disent descendants de la famille de Koreïch, à +laquelle appartenait Mahomet, proviennent de la plus importante des +immigrations arabes qui se soient accomplies dans l’Afrique du Nord, +celle que l’on appelle l’invasion hilalienne. Les Arabes Hilaliens, +descendants d’Adnân et rangés par Ibn-Khaldoun dans les Arabes +« barbarisants », c’est-à-dire mélangés, passèrent en Afrique vers le +début du XIe siècle ; c’étaient surtout des nomades. En réalité les +Beni-Hassân (_alias_ Idao-Hassân ou Doui-Hassân) n’étaient pas des +Hilaliens ; ils appartenaient à un groupe issu de Makil, lequel +prétendait descendre de Djâfer, fils d’Abou-Taleb, fils de Hachem, +bisaïeul de Mahomet, mais, d’après Ibn Khaldoun, descendait plutôt des +Arabes du Yémen issus de Kodâa, petit-fils de Himyar. + +Quoi qu’il en soit, les Beni-Hassân suivirent les Hilaliens dans leur +migration et, après avoir traversé toute l’Afrique du Nord, s’établirent +avec eux dans le Sous, le Noul ou Noun et le Dara ou Draa, entre +l’Atlantique et le Tafilelt, vers la fin du XIIIe siècle, envoyant +paître leurs troupeaux jusqu’aux régions sahariennes habitées par les +Messoufa, les Lemtouna et les Goddala. + +Ils comprenaient plusieurs fractions : celle des _Beni-Hassân_ +proprement dits ou descendants de Hassân fils de Mokhtar fils de +Mohammed fils de Makil ; celle des _Chebanât_ ou descendants de Chebana, +frère de Hassân (comprenant les Beni-Tâbet ou Idao-Aïch, descendants de +Aïch-ben-Talha, et les Ahl-Ali ou Idao-Ali) ; enfin celle très +importante des _Oulad-Delim_ qui, en réalité, formait une sous-tribu +distincte des Beni-Hassân proprement dits. + +Dès le XIVe siècle, selon le témoignage d’Ibn-Khaldoun, le territoire +des Beni-Hassân s’étendait depuis le Sous jusqu’à la frontière du pays +des Noirs, c’est-à-dire jusqu’à l’Adrar mauritanien tout au moins. Vers +la fin du XVIe siècle, un grand nombre de Beni-Hassân, après avoir +conquis définitivement l’Adrar, se répandirent de là sur les bords du +Sénégal, puis dans le Tagant et enfin dans le Hodh[111], subjuguant les +Berbères, les convertissant définitivement à l’islamisme et en faisant +leurs vassaux. Les Beni-Hassân proprement dits et les Chebanât +constituèrent l’élément arabe et en même temps guerrier chez les +Regueïbât, les Idao-Aïch, les Ahl-Tichit, les Oulad-Mbarek, les Oulad- +Nasser et les Mejdouf ; les Oulad-Delim, poussant davantage vers l’Est, +contribuèrent à former les sous-tribus des Oulad-Daoud, des Oulad- +Allouch, etc. + +Les Maures actuels du Hodh sont donc, en somme, des Berbères arabisés +plutôt que des Arabes. Il est bien certain en tout cas que l’élément +arabe fut, dans leur formation, très inférieur en nombre à l’élément +berbère. Tout d’abord il importe de considérer que, lors de leur départ +du Maroc pour la Mauritanie, les Beni-Hassân n’étaient plus des Arabes +bien purs : Ibn-Khaldoun nous apprend en effet que, lors de leur premier +établissement entre la Moulouya et le Tafilelt, les Beni-Makil (Beni- +Hassân et Beni-Soleïm) s’étaient unis aux Berbères Zenata, installés +avant eux dans cette région, et que, lorsqu’ils se portèrent vers le Sud +après la conquête de Maghreb central par les Zenata, les Beni-Hassân +soumirent les Berbères Guezoula de Taroudant et les Berbères Masmouda, +Zenaga et Lemta du Sous, du Dara et du Tafilelt, et se les incorporèrent +au moins en partie. Ensuite, il convient de remarquer que certaines +sous-tribus actuelles du Hodh ne renferment que des gens d’origine +berbère et ont gardé le qualificatif ethnique de Zenaga. D’autres, qui +se prétendent d’origine arabe, sont beaucoup plus berbères qu’arabes : +c’est en particulier le cas chez nombre d’Idao-Aïch. Enfin les familles +maraboutiques se trouvent être presque toujours — quelles que soient les +généalogies qu’elles se sont fabriquées après coup — ou uniquement +berbères ou du moins surtout berbères quant à leur origine. + +Si l’on ajoute à cela les infiltrations de sang noir qui se sont +produites constamment chez les Berbères d’abord et chez les Beni-Hassân +ensuite et les mélanges parfois considérables dûs à des unions avec des +Peuls (chez les Guirganké[112] notamment et chez les Allouch), on +comprendra combien il serait inexact de dire que les Maures du Hodh sont +d’origine arabe. + +D’autre part, s’ils ne sont d’origine arabe qu’à un degré infime, ils +méritent cependant, dans leur ensemble, le qualificatif d’Arabes au même +titre que les soi-disant Arabes de l’Algérie et du Maroc. Si en effet +l’on en excepte les rares familles qui ont conservé l’usage de la langue +berbère[113], les Maures du Hodh ont presque tout pris aux Arabes : la +langue, la religion et même le costume ; c’est en effet depuis +l’immigration des Beni-Hassân que les Berbères de la Mauritanie et du +Hodh ont cessé de porter le voile, tandis que leurs congénères non +arabisés de l’Azaouad et du Sahara central l’ont conservé. Tout au plus, +dans certaines des coutumes des Maures du Hodh, peut-on retrouver des +survivances berbères encore très nettes, ainsi que dans la désignation +des noms de lieux et dans les termes géographiques en usage[114]. + + +=III. Touareg.= + +Les Touareg des territoires civils du Haut-Sénégal-Niger se répartissent +aujourd’hui, comme nous l’avons vu, en trois grandes tribus ou +fractions. Dans l’ensemble, ils ont été formés par cinq grands courants +d’immigration berbère, auxquels il faut ajouter quelques mélanges +d’origine arabe, peul et songaï. Les cinq grandes immigrations berbères +qui ont contribué à leur formation sont, par ordre probable de dates, +celles des Lemta et Hoouara de Tripolitaine, des Messoufa, des Saghmâra +ou Kel-Tadmekket, des Goddala et Lemtouna et des Oulmidden. D’une façon +générale, de la première et de la dernière sont issues les sous-tribus +oulmidden actuelles, de la troisième la tribu des Kel-Tadmekket et de la +deuxième et de la quatrième la tribu des Iguellad et les sous-tribus qui +s’y rattachent. + +1o _Immigration lemta et hoouara._ — Ainsi que je le disais plus haut, +lors de l’époque reculée où les Berbères commencèrent à s’enfoncer dans +le Sahara, les Lemta allèrent s’établir à l’Ouest de l’Aïr, où nous les +retrouvons encore de nos jours sous le nom d’Oulmidden qui semble bien +provenir du même radical que le mot _Lemta_ employé par les auteurs +arabes. Ces Lemta provenaient au moins en partie de la Tripolitaine +actuelle, où ils avaient laissé nombre de leurs compatriotes ainsi qu’au +Touat et dans le Sud marocain. Une fraction des Lemta demeurés dans le +Nord, de religion chrétienne très probablement, fuyant la première +conquête arabe de l’Ifrîkia, quitta vers 670 la Tripolitaine avec un +grand nombre de Hoouara (autre tribu berbère à demi christianisée et +établie alors dans les mêmes parages). Les Hoouara s’installèrent +principalement dans la région montagneuse du Sahara central et devinrent +les Hoggar. Quant aux Lemta, accompagnés sans doute de quelques familles +hoouara, ils allèrent rejoindre les membres de leur tribu déjà installés +plus au Sud. + +Ceux-ci, qui très probablement étaient demeurés fidèles à l’ancienne +religion libyenne, regardèrent d’un assez mauvais œil ces nouveaux +arrivants chrétiens, craignant surtout d’ailleurs de se voir disputer +par eux la maigre chère qu’ils arrivaient péniblement à se procurer. Les +derniers immigrés, ainsi mal reçus par leurs compatriotes, continuèrent +leur mouvement plus avant et arrivèrent enfin, dans un état assez +misérable, sur les rives du Niger, dans le lieu où s’élevait alors le +village songaï de _Gounguia_ ou _Koukia_, peuplé surtout de Sorko +pêcheurs. Ce village — je le crois du moins — devait être situé dans +l’île aujourd’hui connue sous le nom de Bentia, entre Gao et +Tillabéry[115]. + +Mieux accueillis par les Sorko qu’ils ne l’avaient été par leurs propres +compatriotes, les Lemta de Tripolitaine parvinrent même à s’imposer aux +indigènes riverains du Niger et — non sans luttes, comme nous le verrons +plus loin — à fonder, vers la fin du VIIe siècle, un empire qui devait +plus tard devenir puissant et dont ils demeurèrent les maîtres jusque +vers la fin du XVe siècle[116]. Tout naturellement, ils ne demeurèrent +pas fixés à Koukia et, tout en y maintenant au moins provisoirement la +capitale de leur empire, ils se répandirent dans l’Est de la Boucle du +Niger, où ils demeurèrent lorsque la suprématie leur fut enlevée par les +Noirs (Songaï dirigés par des Soninké) en 1493 et que, de suzerains de +ces derniers, ils devinrent leurs vassaux. Encore chrétiens au moment de +leur arrivée à Koukia, ils commencèrent à embrasser l’islamisme vers +l’an 1009 de notre ère, sous le règne de leur quinzième empereur, Dia +Kossoï. + +2o _Immigration messoufa._ — Vers le début du VIIIe siècle, à la suite +sans doute des premières conquêtes arabes dans le Maghreb, des Messoufa +établis au Sud du Maroc dans la région de Tindouf se portèrent vers le +midi et s’emparèrent des mines de sel de Teghazza. Dépossédés vers le +IXe siècle par les Bérabich, comme nous l’avons vu précédemment, ils +devinrent les vassaux de ces derniers ; les uns demeurèrent à Teghazza, +d’autres accompagnèrent les Bérabich dans leurs randonnées à travers le +désert ou se firent comme eux convoyeurs de caravanes. Il est possible +que les Messoufa n’aient pas attendu la venue des Bérabich pour pousser +jusque dans la région de Tombouctou ; en tout cas, les Berbères +_Maddassa_, signalés au XIe siècle par Bekri comme habitant la rive Nord +du lac Faguibine et du Niger, et qui étaient déjà musulmans à cette +époque, étaient très vraisemblablement une fraction des Messoufa. + +3o _Immigration saghmâra ou des Kel-Tadmekket._ — Dans la vallée du +Tilemsi, à 300 kilomètres environ au Nord-Nord-Est de Gao, les Berbères +émigrés les premiers dans le Sahara avaient fondé, sans doute avant la +naissance de J.-C., une ville qu’ils appelaient _Tadmekket_[117] et que, +bien plus tard, les Arabes dénommèrent _Es-souk_ (le marché) parce +qu’elle était le seul centre commercial de tout le Sahara central et le +rendez-vous des caravanes allant de la Tripolitaine et du Touat vers les +pays nigériens. Ce point semble avoir été florissant, si toutefois une +telle épithète a jamais pu s’appliquer à une ville saharienne ; mais +tout est relatif et ce qui serait une vulgaire bourgade en un pays +fertile et peuplé revêt facilement au désert les allures d’une brillante +métropole. Il est possible d’ailleurs que les premiers colons berbères +du Tilemsi aient su mettre à profit les terres de cette vallée et que +Tadmekket ait été autrefois une oasis prospère. + +Quoi qu’il en soit, elle eut un grand renom et, dès les premiers siècles +de l’hégire, elle attira des musulmans de l’Ifrîkia[118], berbères sans +doute comme ses fondateurs, qui vinrent y prêcher l’islam et +constituèrent la fraction maraboutique connue aujourd’hui sous le nom +d’_Iforhass_, tandis que l’ensemble des populations berbères gravitant +autour de Tadmekket portait le nom de _Saghmâra_. + +Les Oulmidden nomades, qui plantaient leurs tentes entre Tadmekket et +l’Aïr et qui devaient avoir la même origine première que les Saghmâra — +les uns et les autres étaient vraisemblablement des Lemta, au moins en +majorité —, attaquèrent à maintes reprises les populations de Tadmekket, +pour des raisons qui ne nous apparaissent pas très clairement, mais dont +la principale fut sans doute la cupidité. Dès le Xe siècle au moins, ils +avaient contraint une partie des familles maraboutiques à se retrancher +dans la région de collines pierreuses que nous appelons l’Adrar des +Iforhass et une partie des Saghmâra à descendre la vallée du Tilemsi, +avec l’espoir de retrouver sur les bords du Niger d’autres terres +favorables. Les Saghmâra, se heurtant du côté de Bourem aux Oulmidden de +la région de Gao, obliquèrent vers l’Ouest, atteignirent le fleuve près +de Bamba et se répandirent sur ses deux rives, occupant surtout la rive +droite depuis la hauteur de Bamba jusqu’aux lacs situés au Sud de +Tombouctou. Les Touareg Iguellad, quand ils vinrent se fixer dans cette +région, leur donnèrent le nom de _Kel-Tadmekket_ (gens de Tadmekket) en +raison de leur origine ; on les appela aussi _Kel-es-souk_, ce qui +revient au même, mais on réserva de préférence cette dernière +appellation à la fraction maraboutique qui avait suivi l’exode des +Saghmâra au lieu de s’établir avec les autres familles religieuses dans +l’Adrar des Iforhass. + +Bekri signale au XIe siècle la présence de Kel-Tadmekket (sous le nom de +Saghmâra) sur la rive droite du Niger, en face de Gao : leur exode fut +donc bien antérieur à la destruction de la ville de Tadmekket par les +Oulmidden, destruction qui aurait eu lieu vers 1640. Mais il semble +établi d’autre part que la ruine finale de Tadmekket eut comme +conséquence une nouvelle immigration saghmâra sur les rives du Niger, +vers le milieu du XVIIe siècle. + + +4o _Immigration goddala et lemtouna._ — J’ai dit tout à l’heure, en +retraçant les origines des Maures du Hodh, comment, vers le XIe siècle, +un certain nombre de Lemtouna et surtout de Goddala, venant de l’Adrar +Mauritanien, s’étaient avancés jusque vers Tombouctou. Ils échappèrent +là à la conquête arabe des Beni-Hassân qui, vers la fin du XVIe siècle, +subjugua leurs compatriotes demeurés dans le Hodh. Ils furent bien +rejoints à la fin du XIe siècle par l’immigration arabe des Bérabich et +au XVe par celle des Kounta et il y eut alors entre eux et les Arabes +des mélanges dont le résultat est sensible encore, dans la tribu +maraboutique des Kel-Antassar[119] principalement. Mais il n’y eut pas +là, comme dans le Hodh, conquête de la part des Arabes ; les Goddala et +les Lemtouna des lacs et de l’Azaouad, devenus les Iguellad, ne furent +pas arabisés et conservèrent leur langue et leur voile, adoptant +seulement la religion musulmane que leur prêchèrent les Kel-Tadmekket et +plus tard les Kounta. + + +5o _Immigration oulmidden._ — C’est aux Lemta établis au Sahara avant +l’arrivée de ceux qui, après les avoir rejoints, poussèrent jusqu’à +Koukia que je donne de préférence ici, pour les distinguer de ces +derniers, le nom d’Oulmidden. + +On peut supposer que, lorsqu’ils eurent constaté le degré de prospérité +des Lemta de Gounguia ou Koukia, les Oulmidden demeurés au Sahara +cherchèrent à renouer avec eux des relations. Les rôles étaient +changés : d’hôtes encombrants et de bouches inutiles, les anciens +immigrés de Tripolitaine étaient devenus des puissants dont la force +était à craindre et l’alliance à rechercher. Aussi les Oulmidden ne se +firent-ils pas faute sans doute d’aller les saluer et même de +reconnaître leur suzeraineté, moyennant quoi ils obtinrent le droit de +prélever leur part des moissons que faisaient pousser les Songaï le long +du Niger. Mais il ne semble pas qu’ils aient franchi le fleuve ni +pénétré dans les territoires relevant actuellement de la colonie civile +du Haut-Sénégal-Niger durant l’époque de l’hégémonie berbère en pays +songaï. + +C’est seulement à la fin du XVe siècle, lorsque l’empire lemta de +Gounguia puis de Gao fut remplacé par l’empire soninké-songaï de Gao et +que cette dernière ville fut devenue à la fois un grand marché et un +centre musulman important, que les Oulmidden, attirés davantage encore +vers le Niger, commencèrent à franchir le fleuve et à se fixer en partie +à l’intérieur de la Boucle, dans la direction de Gao à Hombori, auprès +des familles venues précédemment de Gounguia. C’est à cette époque +également que les Oulmidden de la région de Gao durent embrasser +l’islamisme, déjà professé par les autres Touareg de la vallée +nigérienne. + + +6o _Eléments divers._ — Tels sont les éléments principaux, tous +berbères, qui contribuèrent à former la partie du peuple touareg +occupant de nos jours le Nord de la Boucle du Niger et la rive gauche de +ce fleuve dans la région comprise entre Ras-el-ma et Bourem. En outre +existent quelques éléments secondaires, dont l’importance du reste ne +paraît pas très considérable et qui n’ont pas modifié profondément le +type berbère initial. + +Tout d’abord il semble probable que le pays actuel des Touareg du Haut- +Sénégal-Niger, si l’on en excepte les rives mêmes du fleuve, était à peu +près inhabité lorsque s’y montrèrent les premières immigrations +berbères. Même sur le Niger, les Songaï ne devaient pas alors s’avancer +bien en amont de Gao ; peut-être ne dépassaient-ils pas Bourem ; +cependant il est hors de doute que, vassaux des Lemta d’abord, suzerains +ensuite de tous les Touareg nigériens, ils ont dû se mêler à eux dans +d’assez fortes proportions. Plus tard, les Peuls qui vinrent se fixer +dans les régions de Hombori et de Dori apportèrent, au moins sur la +lisière de leurs établissements, un élément de métissage qu’on aurait +tort de négliger. Dans la région de Tombouctou, des unions eurent lieu +certainement entre Arabes et Touareg, mais, les Arabes étant les moins +nombreux, ce sont eux qui durent être le plus influencés par ces unions. +Quant aux Marocains qui conquirent Tombouctou à la fin du XVIe siècle, +c’est surtout sur les Songaï que leur influence se fit sentir, comme +nous le verrons dans un instant[120]. + + +=IV. Peuls.= + +1o _Le problème de l’origine des Peuls._ + +La question de l’origine des Peuls a fourni matière à d’amples +discussions et cependant elle est loin d’être résolue. Il y a là un +problème à plusieurs faces qui demande, pour être traité avec quelque +précision, d’être examiné à la fois sous ses divers aspects. Personne ne +conteste qu’une bonne partie tout au moins du peuple peul actuel +n’appartient pas originairement à la race noire : il suffit pour en être +convaincu d’observer les Peuls pasteurs que l’on rencontre un peu +partout dans le Soudan et chez lesquels, à côté d’individus +manifestement métissés de sang nègre, on remarque des gens dont la +couleur et le facies rappellent absolument la couleur et le facies des +Bédouins de l’Egypte et surtout de la Palestine. A côté de cela, la +langue peule est parlée par un nombre considérable d’individus qui sont, +tout aussi incontestablement, des Nègres bien caractérisés. + +De là les deux théories dont l’une fait des Peuls un peuple de métis, +tandis que l’autre en fait un ensemble de gens, les uns de race blanche, +les autres de race noire, n’ayant de commun que la langue. Mais ici +encore, il y a divergence d’opinion : les uns veulent que la langue +peule ait été la langue originelle de l’élément de race blanche, les +autres pensent que ce dernier l’a au contraire empruntée à l’élément de +race noire. + +Je dirai tout de suite que mon opinion, motivée par de longues et +patientes recherches, penche vers la dernière hypothèse : à mon avis, la +langue dite peule est une langue nègre, parlée à l’origine par un peuple +nègre complètement différent des Peuls, peuple dont les représentants +actuels ne sont autres que les Toucouleurs, et cette langue a été +adoptée, à la suite de circonstances que je vais retracer, par un peuple +de race blanche et d’origine judéo-syrienne dont les représentants +actuels sont les Foulbé ou Peuls proprement dits. + +Pour être complet, il me faut ajouter qu’une longue cohabitation a +produit entre les Toucouleurs et les Peuls des mélanges facilement +perceptibles, de même que l’éparpillement des Peuls à travers d’immenses +territoires peuplés de Nègres divers a profondément altéré le type +sémitique originel des Foulbé. Enfin il ne faut pas oublier que ces +derniers ont auprès d’eux de nombreux serfs nègres, les Rimaïbé, qui +parlent comme leurs maîtres peuls la langue des Toucouleurs, sans être +pour cela ni des Toucouleurs ni des Peuls. + +Avant d’exposer les faits qui rendent mon hypothèse vraisemblable, il me +paraît opportun de résumer et de discuter brièvement les principales des +nombreuses théories émises par mes devanciers. + + +2o _Théories diverses relatives à l’origine des Peuls._ + +Si l’on identifie les Peuls avec la tribu de _Fouth_ ou _Foudh_ +mentionnée dans le Pentateuque et dans les écrits de plusieurs prophètes +bibliques (Ezéchiel, Jérémie, Isaïe, Nahoum), tribu dont le nom est +d’ailleurs écrit _Foul_ par Isaïe [121], on doit reconnaître que ce +peuple a été mentionné dès la plus haute antiquité. Je ne prétends pas +que cette identification puisse être présentée comme une certitude, mais +en tout cas elle n’est pas absurde. Si on l’admet, cela conduirait, +semble-t-il, à attribuer aux Peuls une origine hamitique, puisque +_Fouth_ ou _Foudh_ est donné comme l’un des fils de Ham, avec Chous +(père des Ethiopiens Kouchites), Mesraïm (père des Egyptiens) et Chanaan +(père des Libyens ou Berbères)[122] ; mais il n’y a pas à s’appesantir +sur cette indication, la Bible — comme les auteurs arabes — confondant +souvent les descendants de Ham avec ceux de Sem[123]. + +Quoi qu’il en soit, les Prophètes Bibliques représentent constamment la +tribu de Fouth, Foudh ou Foul comme voisinant avec les Ethiopiens, les +Egyptiens et les Berbères. Ezéchiel dit que des Loudim (fraction issue +des Mesraïm ou Egyptiens) et des Fouth servaient dans l’armée de Tyr +(XXVII, 10) ; que la ruine de l’Egypte par Nabuchodonosor, roi de +Babylone (588 av. J.-C.), entraînera celle de l’Ethiopie, du Fouth, du +Loud, etc. (XXX, 5) ; que l’armée de « Gog » — sans doute Alexandre — +renferme des Ethiopiens et des Fouth (XXXVIII, 5). Jérémie, parlant +aussi de la défaite du pharaon Néchao (Néko I) par Nabuchodonosor, +signale parmi les troupes égyptiennes des Ethiopiens, des Fouth armés de +boucliers et des archers Loudim (XLVI, 9). Isaïe mentionne le peuple des +Foul parmi les nations éloignées du côté du Sud et de l’Occident (LXVI, +19). Enfin Nahoum, dans sa prophétie contre Ninive (III, 9), demande à +cette ville si elle se croit plus forte qu’Alexandrie, que n’a pas +réussi à protéger l’appui des Ethiopiens, des Egyptiens, des Fouth et +des Loubim (Libyens). + +On pourrait conclure de là, sans trop de témérité, que les Hébreux +considéraient les Fouth, Foudh ou Foul comme un peuple originaire de la +Mésopotamie, de la Syrie ou de la Palestine, mais qui, après un long +contact avec les Egyptiens et les Ethiopiens, avait élu domicile en +Afrique vers le VIe siècle au moins avant J.-C., dans le voisinage de +l’Egypte et non loin de la mer — puisqu’il fournissait des contingents +aux armées de Tyr et à celle d’Alexandre —, probablement dans la +Cyrénaïque. + +Si maintenant nous recherchons la trace des Peuls sous leur nom actuel +(_Foulbé_, _Foulâni_, etc.), nous ne la trouvons — je le crois du moins +— qu’à partir du XIVe siècle de notre ère. Makrizi (1364-1442) parle +d’une ambassade envoyée vers l’an 1300 par l’empereur de Mali à celui du +Bornou et qui comprenait deux personnages parlant le peul (_foulânia_). +Un peu plus tard, vers le milieu du XVe siècle, Cadamosto mentionne la +présence d’un roi des Peuls (_rey dos Fullos_) sur le Sénégal. Au siècle +suivant, Joao de Barros nous parle également des Peuls, mais pas plus +que Makrizi ni Cadamosto, il ne nous renseigne sur leur origine. + +Le premier ouvrage qui parle un peu longuement des Peuls et dise au +moins quelques mots de leur origine est, il me semble, le _Tarikh-es- +Soudân_, qui fut écrit durant la première moitié du XVIIe siècle ; son +auteur, Abderrahmân-es-Sa’di ou Saïdi, avait lui-même un peu de sang +peul dans son ascendance, puisqu’il nous dit que son arrière-grand’mère +s’appelait Aïchat-el-Foulânia et appartenait au clan peul des +_Sonfontir_, qui doit vraisemblablement être identifié avec celui des +Soumontara ou Dialloubé[124]. Il ne s’étend guère sur l’histoire des +Peuls, sauf en ce qui concerne la famille régnante du Massina, qu’il +fait venir du Sénégal, mais il semble les apparenter aux Ouolofs, disant +que ces derniers sont bien supérieurs, par leur caractère et leurs +mœurs, « aux autres Foulâni ». Sans doute il faut entendre simplement +par là qu’il considérait les Ouolofs et les Peuls comme formant une +seule nation, parce qu’il savait que les Peuls du Massina venaient du +Fouta et que le Fouta touchait au pays des Ouolofs et avait fait partie +de l’empire du Diolof. + +Dans les premières années du XIXe siècle, Grey Jackson, consul anglais à +Modagor, apprit des Marocains du Sous qu’une tribu d’Israélites habitait +dans le Melli ou pays des Mandé. Bien que Jackson ne mentionne pas le +nom de cette tribu, il semble bien que ses informateurs entendaient +parler des Peuls[125]. + +Le sultan de Sokoto Mohammed-Bello-ben-Osmân, dans le manuscrit qu’il +remit en 1824 à l’explorateur Clapperton et dont il était l’auteur[126], +signale les Peuls comme répandus dans le Songaï et le Mali et dit que le +Toro et le Fouta sont peuplés d’autochtones (Toucouleurs) et de +Sarankoli (Sarakolé, Soninké). D’après lui, les Peuls — ou tout au moins +ceux du clan Tôrodo, auquel il appartenait lui-même, — descendent des +Juifs, bien que certains les rattachent aux Chrétiens et d’autres aux +Bambara. A mon avis, il conviendrait de traduire ici « Bambara » par +« païens » : sans doute Bello a voulu dire que les Peuls descendent soit +des Juifs, soit tout au moins d’une population étrangère au domaine de +l’islam. + +G. d’Eichthal[127] avait pensé trouver dans la Malaisie ou la Polynésie +le berceau des Peuls, en se basant sur des affinités qu’il avait cru +découvrir entre leur langue et le malais. Si je ne me trompe pas en +supposant que la langue parlée aujourd’hui par les Peuls existait au +Soudan avant qu’ils y aient fait leur première apparition, comme +j’essaierai de le démontrer plus loin, la théorie de d’Eichthal ne +prouverait plus rien quant à l’origine des Foulbé, en admettant même que +des affinités existassent réellement entre la langue actuelle des Peuls +et le malais : elle prouverait seulement l’origine océanienne de +certaines langues nègres. Mais ces affinités elles-mêmes ne sont +qu’apparentes : d’Eichthal s’est contenté de comparer quelques vocables, +qu’il a souvent mal analysés, prenant des radicaux pour des affixes et +_vice versa_. Si l’on étudie méthodiquement les mots peuls qu’il cite, +on n’en trouvera pas vingt dont la racine se rapproche réellement d’une +racine malaise ou polynésienne correspondante ; la morphologie et la +syntaxe des deux langues étant par ailleurs complètement différentes, on +peut hardiment avancer qu’il s’agit là de pures coïncidences +phonétiques, telles qu’on en pourrait trouver entre deux langues +quelconques, prises au hasard parmi les plus dissemblables. + +Barth semble supposer que les Peuls seraient venus du Sud marocain et du +Touat vers Ghana et de là se seraient répandus au Soudan. Sa théorie se +trouve à première vue confirmée par une légende recueillie en 1857 par +C.-J. Reichardt et d’après laquelle les Peuls du Fouta-Diallon +proviendraient de familles arabes venues de Fez[128] dans le Diaka ou +Diaga (Massina), sous la conduite de deux chefs nommés Sidi et Séri ; +ceux-ci auraient été accueillis dans le Diaka par un saint personnage +nommé El-hadj Salihou Souaré, chef d’une tribu mandingue (ou plus +exactement soninké, d’après son nom de clan : Souaré), lequel les aurait +dirigés vers le Fouta-Diallon, où ils devinrent les ancêtres des deux +familles des Sidianké et des Sérianké. Tout n’est pas à rejeter dans +cette légende : l’arrivée des ancêtres des Peuls dans le Diaga déjà +occupé par des Soninké, puis leur migration vers le Fouta Sénégalais et +de là vers le Fouta-Diallon et ailleurs, sont des faits qui me +paraissent bien près d’être historiquement établis. Mais en ce qui +concerne l’origine marocaine et surtout l’origine arabe de ces ancêtres +des Peuls, je ne puis que la considérer comme fort douteuse ; il n’est +pas impossible que quelques familles dont sont issus des Peuls soient +venues à Ghana du Maroc et il semble bien prouvé qu’il en est venu du +Touat ; mais, à mon avis, ces familles n’étaient pas arabes et le Touat +ne fut que l’une des étapes intermédiaires où s’arrêta momentanément une +fraction détachée du grand mouvement d’immigration, lequel eut très +probablement son point de départ en Syrie ou en Palestine[129]. + +Parmi les théories sur l’origine des Peuls citées par le Dr Bérenger- +Féraud, il me faut rappeler celle les faisant descendre des anciens +Egyptiens, non pas tant à cause d’affinités anthropologiques qui restent +d’ailleurs à démontrer, qu’à cause de la ressemblance de leur nom +(Foulbé, Foulani, Foula, Fellata, etc., selon les idiomes) avec celui +des _Fellah_ de la moderne Egypte ; on sait que _fellah_ en arabe veut +dire « laboureur » et que ce terme est appliqué, par les citadins, dans +tous les pays de langue arabe — mais pas plus en Egypte qu’en Algérie ou +en Arabie —, aux gens que nous appellerions en français des +« paysans »[130] : je n’ai pas besoin de souligner l’absurdité du +rapprochement d’un nom de peuple soudanais avec le nom arabe d’une +profession qui n’a rien de particulièrement égyptien et qui n’est +aucunement une appellation ethnique, mais il me faut bien avouer que ce +calembour inconscient a plus fait pour asseoir la théorie de l’origine +égyptienne des Peuls que les travaux des anthropologistes. + +Il faut ranger dans la même catégorie — la catégorie gaie — l’étymologie +donnée par Bérenger-Féraud du mot _Toucouleur_, qu’il fait dériver sans +hésitation de l’anglais _two colours_, sous prétexte que les Foutanké +seraient issus d’un mélange de peuples de deux couleurs, de Blancs et de +Noirs[131]. + +Bérenger-Féraud cite encore — sans la partager d’ailleurs — l’opinion du +Dr Thaly, d’après lequel les Peuls seraient des Indo-Européens ayant la +même origine que nos Bohémiens ou Gipsies et qui, chassés de leur pays +au XVe siècle par les Mongols, auraient pris la route de l’Egypte par la +Syrie pour s’enfoncer plus tard dans le centre de l’Afrique : +malheureusement pour cette théorie, la présence des Peuls au Soudan dès +le début du XIVe siècle nous est affirmée par Makrizi et, dès le milieu +du XVe, Cadamosto les a rencontrés solidement et depuis longtemps +établis dans le bassin du Sénégal. Je crois pour ma part qu’il y avait +déjà des Peuls sur le bas Sénégal vers le XIe siècle de notre ère au +moins et peut-être auparavant ; en tout cas la langue qu’ils parlent +actuellement, et que le Dr Thaly rapproche de la langue des Romanichels, +était déjà parlée au Sénégal, par les Toucouleurs tout au moins, dès le +XIe siècle, ainsi que le prouve un passage de Bekri nous décrivant les +hippopotames de la région de Bakel sous le nom de _gabou_, donné, dit- +il, à ces animaux par les indigènes du pays[132]. + +Le général Faidherbe s’est prononcé pour la théorie faisant venir les +Peuls de l’Orient et amenant avec eux en Afrique le bœuf à bosse +d’origine asiatique, mais en même temps il a signalé les affinités que +présente leur langue avec plusieurs idiomes de l’extrême Ouest-africain +et en particulier avec le sérère. Je crois que là, comme en beaucoup +d’autres occasions, le général Faidherbe avait vu juste, et, s’il avait +eu le temps ou les moyens d’approfondir davantage la question, il +l’aurait sans doute résolue de la bonne manière. Sa théorie, si elle est +incomplète, me paraît exacte, les Peuls provenant d’une immigration +asiatique qui, parvenue au Fouta Sénégalais, y prit la langue des +Toucouleurs autochtones et la transporta ensuite, lors de sa contre- +migration de l’Ouest vers l’Est, depuis le bas Sénégal jusqu’au bassin +du haut Nil. + +Grimal de Guiraudon s’est rendu ridicule par sa prétention, ses +bizarreries et la grossièreté avec laquelle il a traité ses devanciers, +même les plus illustres ; mais, sous ces dehors un peu fantasques, il +n’en a pas moins été le premier qui ait vu clair dans la langue peule : +son système est parfois mal étayé, il est incomplet, il renferme des +inexactitudes, mais nous devons reconnaître toutefois que de Guiraudon a +eu, à l’établir, un mérite incontestable. En ce qui concerne l’origine +des Peuls, et bien qu’il se soit fondé sur des faits dont plusieurs sont +erronés, il me paraît actuellement[133] avoir donné la bonne solution en +penchant pour leur rattachement au peuple juif et leur immigration de la +Palestine au Soudan par l’Egypte, et surtout en affirmant que les gens +de langue peule ne forment pas un peuple de métis mais sont constitués +par deux groupements ethniques bien distincts, l’un de race blanche (les +Peuls proprement dits) et l’autre de race noire (les Toucouleurs). + +Le professeur Verneau a attribué aux Peuls une origine sémitique ou +hamito-sémitique ; sa conviction provient de la comparaison de quelques +crânes peuls — dont l’origine d’ailleurs n’était que médiocrement sûre, +au point de vue de l’ascendance de leurs propriétaires — avec des crânes +éthiopiens. + +Le Dr Lasnet, lui aussi, est partisan de l’origine sémitique des Peuls, +et de même M. E.-D. Morel[134], qui combat la théorie les rattachant aux +Berbères ; il les fait descendre des Hyksos, cette nation de pasteurs +venue d’Asie en Egypte et fortement « judaïsée », si elle n’était elle- +même de souche israélite. + +Pour compléter cette sorte de résumé des théories relatives à l’origine +des Peuls, je dois dire un mot de l’opinion émise par divers auteurs — +Barth entre autres —, d’après laquelle les Peuls seraient les +_Leucæthiopes_ ou Ethiopiens Blancs de Pline et de Ptolémée. Ce dernier +les place, d’après Hannon, auprès du fleuve _Stachir_, qu’on a voulu +identifier avec la Gambie, comme on a voulu identifier le Darados avec +le Sénégal ; on a été conduit ainsi à supposer que, dès le VIe siècle +avant J.-C. (époque probable du périple de Hannon), des Peuls de couleur +claire — ou tout au moins des ancêtres des Peuls — se trouvaient déjà à +proximité des régions du Ferlo, où ils sont encore nombreux de nos +jours. Mais il convient de remarquer que, de même que le Darados de +Ptolémée correspond vraisemblablement au Dara ou Draa et non au Sénégal, +le Stachir doit correspondre à la Saguiet-el-Hamra ou à quelque rivière +voisine du cap Bojador bien plutôt qu’à la Gambie. C’est d’ailleurs en +plein Sahara, entre les Libyo-Egyptiens et les Ethiopiens Nigrites +riverains du Nigris ou Niger, que Pline situe les _Leucæthiopes_ ; le +même auteur place à l’Ouest des Gétules _Darates_ ou Gétules du Dara des +tribus qu’il appelle _Pharusii_ et _Perorsi_ (peut-être les _Phetrusim_ +de la Genèse, ancêtres des Philistins), qu’il donne aussi comme +« Ethiopiens » et qui étaient évidemment des Berbères et non des Peuls. +Les anciens donnaient le nom d’Ethiopiens à tous les habitants du Sud de +la Libye, aux nomades du Sahara méridional aussi bien qu’aux Nègres : +seulement ils distinguaient les premiers des seconds par les épithètes +de « blancs » et de « noirs ». + + +3o _Les immigrations judéo-syriennes en Afrique._ + +A différentes époques, et depuis une antiquité fort reculée, il s’est +produit de très importants mouvements d’émigration provenant de la Syrie +et de la Palestine vers l’Egypte et les contrées africaines voisines. +Les populations sémitiques qui se sont ainsi transportées de l’Asie +antérieure vers l’Afrique du Nord étaient en majorité de descendance +israélite, mais non pas en totalité ; les Israélites eux-mêmes, si nous +en croyons les traditions rapportées par le Pentateuque, étaient +primitivement originaires de la partie de la Syrie voisine de +l’Euphrate, patrie d’Abraham, de Rébecca mère d’Israël et des épouses de +ce dernier, et ce ne serait qu’au retour de l’Egypte que les Hébreux se +seraient définitivement établis dans la Palestine, après en avoir vaincu +et chassé les premiers occupants ou Philistins, peuple hamitique issu de +Chanaan dont les descendants émigrés au Maghreb seraient devenus les +Libyens ou Berbères. C’est pour ces raisons que je préfère donner à ces +diverses immigrations sémitiques, antérieures aux immigrations et +invasions arabes du Yémen et du Hidjaz, l’épithète de « judéo- +syriennes » plutôt que celle de « juives », laquelle serait de +signification trop restreinte. + +La première de ces immigrations judéo-syriennes dont le souvenir nous +ait été transmis semble s’être accomplie durant le troisième millénaire +avant Jésus-Christ. Certains égyptologues la placent aux environs de +l’an 3000, d’autres la croient beaucoup plus récente et la placent +seulement vers l’an 2000 avant Jésus-Christ. Cette dernière estimation +est la plus généralement adoptée. + +La Genèse nous apprend que Joseph, l’un des fils d’Israël ou Jacob, +ayant été vendu par ses frères à des marchands arabes, fut emmené par +ceux-ci en Egypte[135] et revendu à Putiphar, qui commandait l’armée du +pharaon. Devenu par la suite le confident et le ministre tout puissant +du roi d’Egypte, Joseph fit venir auprès de lui son père, qui se rendit +en Egypte avec ses autres fils, « toute sa race »[136] et tous ses +troupeaux. Au bout de quelques générations, les Israélites émigrés en +Egypte étaient devenus fort nombreux ; une nouvelle dynastie ayant +remplacé sur le trône des pharaons celle qui s’était montrée favorable à +Joseph et à sa famille, les Egyptiens persécutèrent les Hébreux qui, +sous la conduite de Moïse et 430 ans après la venue d’Israël[137] — soit +vers 2570 ou 1570 selon la date que l’on adopte pour l’histoire de +Joseph —, passèrent dans le Sinaï au nombre de plus de 600.000[138] sans +compter les enfants ni le menu peuple et avec de nombreux +troupeaux[139], et, de là, se rendirent en Palestine. La Bible ne +mentionne pas que d’autres immigrés hébreux aient pris une autre +direction ou soient demeurés en Egypte, mais il est vraisemblable que, +si tel était leur nombre, Moïse ne dut pas pouvoir emmener avec lui tous +les Israélites ; l’Exode l’insinue d’ailleurs en insistant sur les +précautions qu’il dut prendre pour empêcher nombre d’Hébreux de demeurer +ou de retourner en Egypte ; enfin on connaît la tradition relative aux +« tribus égarées » d’Israël. + +Quelle que soit la part de vérité que l’on doive accorder aux récits +quelque peu merveilleux et légendaires de la Genèse et de l’Exode, il +semble bien certain qu’il y eut à une époque fort ancienne une très +considérable immigration judéo-syrienne en Egypte, que les Judéo-Syriens +firent en ce pays un séjour prolongé, y acquirent une grande influence +et finalement en furent expulsés à la faveur d’un réveil du sentiment +nationaliste. Mais il semble difficile d’admettre que tous aient repris +le chemin par lequel étaient venus leurs ancêtres et il est au contraire +vraisemblable qu’un nombre appréciable d’entre eux se dispersa soit vers +le Sud, du côté de l’Ethiopie, soit vers l’Ouest, du côté de la +Cyrénaïque. Ces Judéo-Syriens demeurés en Afrique, n’ayant pas reçu les +enseignements de Moïse, devaient pratiquer la religion d’Abraham, +fortement imprégnée sans doute de croyances et de rites empruntés à la +religion égyptienne. + +Telles sont les indications que nous pouvons raisonnablement déduire des +traditions juives. Les traditions égyptiennes nous en fournissent +d’autres dont le parallélisme étroit avec les premières ne fait que +confirmer celles-ci : je veux parler des renseignements relatifs aux +Hyksos. Presque tous les savants qui se sont occupés de la question des +Hyksos penchent pour l’identification de leur invasion en Egypte avec +l’immigration israélite, ou tout au moins pensent que cette dernière +s’est produite à la faveur de l’arrivée au pouvoir des Hyksos, venus eux +aussi de la Mésopotamie, de la Syrie et de la Palestine ; en sorte que +l’immigration israélite et l’exode de Moïse ne seraient que des épisodes +de l’invasion des Hyksos et de leur dispersion. + +Les Hyksos envahirent l’Egypte vers la fin de la XIVe dynastie, c’est-à- +dire vers la fin du premier empire thébain. S’étant emparés du pouvoir, +ils formèrent les XVe, XVIe et XVIIe dynasties, et furent expulsés par +la XVIIIe dynastie, qui constitua le second empire thébain. Lepsius +donne comme dates probables de leur arrivée et de leur départ 2136 et +1626 avant Jésus-Christ ; d’autres reportent ces dates de mille ans en +arrière : de toutes façons, ces dates correspondent singulièrement avec +celles données par les commentateurs de la Bible pour l’arrivée d’Israël +et le départ de Moïse (2000 et 1570 selon les uns, 3000 et 2570 selon +les autres). + +D’après l’historien égyptien Manéthon, les Hyksos — qui étaient, comme +les Israélites, des pasteurs — seraient retournés en Asie, leur pays +d’origine, lors de leur départ de l’Egypte. Mais, de même qu’il est +permis de supposer qu’une partie des Israélites ne suivit pas Moïse, il +est loisible également de penser que les Hyksos, d’abord persécutés par +leurs vainqueurs thébains, puis laissés libres d’effectuer paisiblement +leur retraite — d’après le témoignage de Manéthon —, ne prirent pas tous +la même route, et que beaucoup se dispersèrent du côté de la Cyrénaïque +ou de la haute Egypte. + +Plus tard des Juifs de religion mosaïque auraient émigré au Yémen et de +là en Abyssinie, sous le règne de Salomon (Xe siècle av. J.-C.) et +auraient été les ancêtres des Falacha. Mais il ne semble pas que cette +immigration se soit répandue à l’Ouest du Nil et elle n’offre que peu +d’intérêt pour la question qui nous occupe. Il en est de même des +immigrations phéniciennes qui se produisirent dans l’Afrique du Nord à +partir du XIIe siècle avant J.-C. et qui donnèrent naissance aux +colonies puniques de la Tunisie (Sousse, Utique, Tunis, Carthage, +Bizerte). + +Mais vers 320 avant J.-C., à la suite de la prise de Jérusalem par +Ptolémée Soter, de nombreux Juifs furent déportés en Cyrénaïque. Sans +doute ils y trouvèrent, plus ou moins mélangés d’éléments berbères, les +descendants, devenus nombreux et puissants, des fractions israélites ou +hyksos venues d’Egypte longtemps auparavant, et il se forma là une +population fort importante, d’origine judéo-syrienne dans son ensemble +et pratiquant des religions diverses qui, toutes, devaient dériver plus +ou moins du culte des Hébreux primitifs ou culte d’Abraham. + +C’est à cette population que je crois pouvoir faire remonter l’origine +ethnique des Peuls ou du moins de celles de leurs fractions qui n’ont +pas été trop transformées par des unions avec des Noirs. + +Avant de rechercher comment les Judéo-Syriens de la Cyrénaïque ont pu +devenir les Peuls, je voudrais rapporter quelques traditions légendaires +qui ont cours chez les Peuls eux-mêmes et qui viennent en partie +légitimer mon hypothèse. + +D’après toutes les traditions recueillies à diverses époques chez les +Peuls des différentes régions du Soudan, les tribus foulbé échelonnées +depuis le bas Sénégal et le Fouta-Diallon à l’Ouest jusqu’aux pays entre +Tchad et Nil à l’Est déclarent à l’unanimité être venues du Fouta +Sénégalais ou du Mali, c’est-à-dire des contrées situées entre +l’Atlantique et le Haut-Niger. Mais toutes aussi prétendent que leurs +ancêtres de l’Ouest provenaient eux-mêmes d’ancêtres antérieurs venus du +Nord ou de l’Est et surtout du Nord-Est. L’immense majorité de ces +traditions assigne à ces ancêtres primitifs, comme patrie d’origine, le +pays de _Sâm_ ou _Châm_, c’est-à-dire la Syrie considérée dans son +acception la plus large[140]. De là, toujours d’après les traditions +indigènes, ils seraient venus d’abord dans le pays de _Tôr_ (presqu’île +du Sinaï)[141], puis du pays de Tôr dans celui de _Missira_ (Egypte) et +de l’Egypte dans le pays de _Soritou_ (sans doute Sort ou Syrte, +Cyrénaïque), d’où ils auraient, longtemps après, gagné le pays de +_Diaka_, Diaga ou Dia (Massina occidental), où nous les retrouverons un +peu plus loin. + +Ceux des Peuls qui ont été profondément islamisés ont amalgamé à leurs +traditions nationales des souvenirs provenant de l’histoire de +l’islamisme. C’est ainsi que beaucoup prétendent que leurs premiers +ancêtres se trouvaient encore au Sinaï après la mort de Mahomet lorsque, +en 639, le khalife Omar-ben-el-Khattâb (634-644) envoya du Hidjaz, par +la mer Rouge, une armée commandée par Amrou-ben-el-Assi, dans le but de +convertir les Juifs et les infidèles du Sinaï et de l’Egypte. Amrou +aurait débarqué au pays de Tôr (Sinaï) une partie de ses troupes, +dirigée par un nommé Okba-ben-Yâsser ; ce dernier aurait converti à +l’islamisme la majeure partie des Juifs du Sinaï, tandis que ceux qui +refusèrent d’abjurer le mosaïsme auraient été massacrés. Lorsque Amrou, +en revenant de son expédition en Egypte, s’arrêta au Sinaï pour se +rendre compte des résultats obtenus par Okba, le roi de Tôr pria le +général arabe de laisser dans le pays quelqu’un capable de compléter +l’instruction religieuse des nouveaux convertis ; Amrou laissa donc Okba +au Sinaï et reprit sa route vers Médine, où résidait le khalife Omar. +Okba, demeuré ainsi dans le Sinaï, y épousa Tadiouma, fille du roi de +Tôr, qui lui donna quatre enfants : trois filles (Daa ou Daadou, Ouoï et +Noussou) et un garçon (Raabou ou Raarabou). De Daa serait issu le clan +des Dialloubé, de Ouoï celui des Bari ou Daébé, de Noussou celui des Sô +ou Férobé et de Raabou celui des Ba ou Ourourbé. C’est ainsi que, +d’après les traditions islamisées, les quatre principaux clans peuls +descendraient d’une juive du Sinaï et de Okba fils de Yâsser fils de +Maadj fils de Maghits fils d’un Foulâni (c’est-à-dire d’un Peul ou +Proto-peul) fils de Selîm fils de Saïd fils de Maad fils de Adnân, +lequel était issu d’Abraham par Ismaël et qui, par un autre de ses +petits-fils (Nizar, frère de Saïd), fut l’ancêtre de Koreïch et de +Mahomet[142]. + +L’interpolation d’origine islamique est visible : les Peuls musulmans +ont voulu à toute force rattacher la généalogie de leurs ancêtres à la +famille du Prophète et il a fallu pour cela supposer que ces ancêtres +étaient encore au Sinaï postérieurement à l’hégire et qu’une de leurs +filles y épousa un Arabe dans l’ascendance duquel on a d’ailleurs +introduit un _Foulâni_, afin sans doute de rendre plus certaine la +parenté des Peuls avec les Koreïchites. Mais il est bien probable que, +lors de l’expédition de Amrou, les ancêtres Judéo-Syriens des Peuls +étaient déjà bien loin du Sinaï et devaient être sur le point d’arriver +au Fouta Sénégalais, où dut effectivement se produire, un peu plus tard, +la naissance des tribus, clans et castes qui existent encore +aujourd’hui. + +Mais, chez ceux des Peuls qui n’ont été que peu touchés par l’influence +islamique et surtout chez ceux qui lui ont totalement échappé, la +légende nationale se présente sous un autre aspect et doit s’éloigner +moins de la vérité. En voici un échantillon, qui résume diverses +traditions recueillies auprès de Peuls du Sahel. + +Les premiers ancêtres des Peuls auraient été _Yakouba_ (Jacob), fils +d’_Issiraïla_ (Israël)[143] fils d’_Issihaka_ (Isaac) fils d’_Ibrahima_ +(Abraham), et un nommé _Souleïman_. Le premier, parti du pays de +_Kénana_ (Chanaan), serait venu par le _Tôr_ (Sinaï) dans le pays de +_Missira_ (Egypte), où régnait alors son fils _Youssoufou_ (Joseph) ; +celui-ci, venu précédemment en Egypte, avait épousé la fille du roi du +pays et lui avait succédé sur le trône. Le second ancêtre, Souleïmân, +était venu du pays de _Sâm_ (Syrie) en même temps que Joseph et s’était +établi auprès de lui. + +Les enfants de Jacob, ainsi que ceux de Souleïmân, auraient formé la +souche d’où devait sortir plus tard le peuple peul. On confondit les uns +et les autres sous le nom de _Banissiraïla_ (Béni-Israël, Israélites). +Après la mort de Joseph[144], les Egyptiens voulurent secouer le joug +des _Banissiraïla_ et confièrent le sceptre à un homme du pays nommé +_Firaouma_ (Pharaon). Ce dernier, jaloux du nombre, de la puissance et +de la richesse en troupeaux des _Banissiraïla_, les accabla d’impôts de +toutes sortes ; les Israélites — ou plutôt les Judéo-Syriens — +s’enfuirent alors de l’Egypte. Une partie d’entre eux regagna le Kénana +(Chanaan, Palestine) et le Sâm (Syrie) sous la conduite d’un chef nommé +Moussa (Moïse). Les autres franchirent le Nil sous la conduite d’un +descendant de Joseph et d’un descendant de Souleïmân, se dirigeant vers +le soleil couchant. Firaouma les poursuivit, mais, comme il traversait +le Nil, la pirogue qui le portait chavira et il se noya ; ses guerriers +abandonnèrent alors la poursuite des Judéo-Syriens qui, avec leurs +troupeaux, vinrent se fixer dans le pays de _Soritou_ (Cyrénaïque)[145] +et prirent dès ce moment, « en souvenir de leur fuite », le nom de +_Foudh_ ou _Fouth_[146]. + +Plus tard, une fraction d’entre eux, prenant la route du Sud-Ouest, se +rendit au _Touat_ ; mais une autre fraction se dirigea vers le Sud et +gagna le _Bornou_ (ou plutôt l’Aïr, comme nous le verrons plus loin), +sous la conduite de deux chefs nommés _Gadia_ et _Gaye_, descendant le +premier d’Israël et le second de Souleïmân. _Kara_ ou _Karaké_, fils et +successeur de Gadia, et _Gama_, fils et successeur de Gaye, menèrent +leurs compatriotes du Bornou au _Diaga_ ou Massina, où ils furent +accueillis favorablement par les _Sébé_ (Soninké)[147]. + + +4o _Formation du peuple peul._ + +Nous avons vu comment des colonies judéo-syriennes fort importantes +s’étaient formées en Cyrénaïque, tant lors de la période de Moïse et des +Hyksos — les _Foudh_, parlant vraisemblablement la langue égyptienne ou +tout au moins une langue sémitique fortement imprégnée d’égyptien[148] — +que vers la fin du IVe siècle avant J.-C. Cette population professait +sans doute en partie la religion d’Abraham et en partie la foi mosaïque. + +L’an 40 de notre ère, saint Marc, qui était lui-même un Juif de +Cyrénaïque, vint évangéliser sa patrie et fut le premier à prêcher le +christianisme en Afrique. Il fit un certain nombre de prosélytes parmi +ses compatriotes ; mais par contre, au contact de la nouvelle doctrine, +la ferveur religieuse redoubla chez les Juifs demeurés fidèles à la +religion de leurs ancêtres et de vieilles haines, jusque-là assoupies, +se réveillèrent entre pré-mosaïstes, mosaïstes et orthodoxes. Des +prêtres juifs imaginèrent d’unifier les différents cultes et prêchèrent +une sorte de réforme du judaïsme, cherchant à le ramener à sa pureté +primitive. Des guerres intestines s’ensuivirent ; Rome, que le +christianisme n’effrayait pas encore, prit ombrage des Juifs réformés +et, tant en raison des persécutions dont ils eurent à souffrir de la +part des autorités impériales que de l’espèce de réprobation dont ils +furent l’objet de la part de leurs compatriotes, ces partisans d’un +retour aux anciennes doctrines — qui n’étaient autres sans doute que les +_Foudh_ pré-mosaïstes venus d’Egypte lors de la dispersion des Hyksos — +commencèrent vers l’an 80 à émigrer vers le Sud. + +A cette époque, un officier romain, Julius Maternus, sur l’ordre de +l’empereur Domitien, partait à la recherche des fameuses mines d’or du +Soudan ; guidé par des Berbères du Djerma ou Fezzân (Garamantes), que +Cornélius Balbus avait soumis soixante ans auparavant, il s’enfonça au +Sud de la Tripolitaine ; après un voyage fort long et fort pénible, et +sans avoir rien rencontré qui ressemblât à une mine d’or, il atteignit +un pays où il vit des rhinocéros et dont le nom nous a été transmis par +les historiens latins sous la forme _Agisymba_, puis il revint à la +côte. On a pensé, non sans raison, que ce pays devait être l’Aïr et +qu’Agisymba correspondait à Asben ou à Agadès. + +Selon toute vraisemblance, c’est cette route que suivirent les _Foudh_ +ou Judéo-Syriens pré-mosaïstes, soit que leur exode ait devancé de +quelques mois l’expédition de Julius Maternus et que ce dernier ait +marché sur leurs traces, soit que, l’ayant rencontrée dans la Phazanie, +ils aient profité de l’appareil guerrier de cette expédition pour +accomplir leur migration en toute sécurité. Quoi qu’il en soit, ils +atteignirent sûrement l’Aïr, mais il est peu probable qu’ils aient +poussé plus au Sud, et c’est sans doute l’Aïr qui est désigné sous le +nom de Bornou dans la légende que j’ai rapportée plus haut[149]. Dans +l’Aïr, où ils durent séjourner un certain temps, ils recueillirent sur +l’emplacement des fameuses mines d’or du Soudan, ou tout au moins sur +les pays où en parvenait le produit, des renseignements plus précis que +ceux que possédait Julius Maternus, et continuant, peut-être +inconsciemment, la route que celui-ci n’avait fait qu’ébaucher, ils +arrivèrent, par Takedda et Tadmekket, aux bords du Niger, dans la région +comprise entre Tombouctou — qui n’existait pas encore — et Dia ou Diaga +— qui existait déjà au moins en tant que province. + +Sans doute ils étaient demeurés par dessus tout les pasteurs par +excellence qu’avaient été leurs ancêtres Israélites et traînaient avec +eux des troupeaux ; après avoir traversé le Sahara, ils ne pouvaient +manquer d’être frappés de l’abondance des pâturages du Massina et, +considérant cette région comme la terre éternellement promise à leur +mysticisme traditionaliste, ils s’y installèrent. Le pays était habité +par des agriculteurs soninké et des pêcheurs bozo, mais le bétail devait +y être rare, et les autochtones durent, au moins tout d’abord, faire bon +visage à ces pasteurs blancs, d’origine mystérieuse, qui vivaient +surtout de laitage, ne semblaient pas nourrir des desseins de conquête +et apportaient avec eux un élément de richesse considérable. + +L’histoire de Joseph en Egypte recommença sur les bords du Niger, dans +de moindres proportions il est vrai. Au bout de peu de temps, les Judéo- +Syriens devinrent les conseillers, puis les maîtres des Soninké du +Massina, jusqu’à ce que ces derniers, fatigués d’une tutelle qui, à la +longue, leur semblait lourde, voulurent prendre leur revanche en +dépossédant ces étrangers devenus plus riches que les autochtones, sans +s’apercevoir qu’en faisant cela ils tuaient la poule aux œufs d’or. Ce +qui était arrivé au temps de Moïse arriva de nouveau : les Judéo- +Syriens, qui n’en étaient pas à un exode près, s’éloignèrent des bords +du Niger, protégés dans leur migration par un patriarche soninké qui est +devenu, dans les légendes modernisées, le religieux musulman El-hadj +Salihou Souaré. Gagnant des régions plus désertes mais qui leur devaient +être par cela même moins inhospitalières, ils se dirigèrent vers +l’extrémité septentrionale du Bagana, du côté de Néma, où sans doute des +Soninké avaient fait depuis longtemps déjà des essais clairsemés de +colonisation, et s’établirent dans l’Aoukar, vers le milieu du IIe +siècle de notre ère. Des Berbères devaient nomadiser dès cette époque +dans la région, mais sans doute leur point d’attache était plus à +l’Ouest — au Nord-Ouest plutôt —, dans l’Adrar Mauritanien. + +Les _Foudh_ devaient être rejoints bientôt dans le Nord du Bagana par un +autre groupe de Judéo-Syriens de la Cyrénaïque, venu par une route +différente. Le départ des pré-mosaïstes n’avait pas en effet apporté une +solution suffisante à la question religieuse ; si le christianisme ne +faisait encore que des progrès assez lents en Cyrénaïque et ne se +montrait pas hostile aux pouvoirs établis, il n’en était pas de même des +différentes sectes judaïques. Celles-ci finirent par mettre un terme à +leurs querelles intestines et à s’unir dans une commune haine des +Romains. En l’an 115 une révolte générale de toutes les communautés +judéo-syriennes menaça gravement l’autorité romaine en Cyrénaïque ; les +représentants de l’empereur durent mobiliser toutes leurs troupes et +faire appel aux populations berbères pour combattre la rébellion, qui +dura deux années entières. Enfin en 117 les Judéo-Syriens, +définitivement vaincus par les Romains, émigrèrent en masse, cette fois, +au nombre de plusieurs milliers. + +Parvenus dans le Sud de la Tripolitaine, ils ne prirent pas comme leurs +devanciers la route de l’Aïr, mais, longeant la lisière nord du Sahara, +ils se portèrent vers les oasis du Touat. Un grand nombre d’entre eux y +demeura[150]. D’autres poussèrent plus loin vers l’Ouest et allèrent +fonder, dans le Sud du Maroc, des colonies qui subsistent encore de nos +jours. D’autres enfin, et non des moins nombreux, s’en furent rejoindre +dans l’Aoukar leurs compatriotes venus là par l’Aïr et le Massina. Ceux- +ci oublièrent facilement les querelles religieuses de jadis dans la joie +de voir leur arriver ce nouvel élément de force et de richesse ; les +nouveaux-venus s’incorporèrent à la fraction déjà installée et tous +ensemble formèrent une communauté unique. + +Et c’est ainsi, je crois, que, vers la fin du IIe siècle de notre ère, +se constitua dans l’Aoukar, au Nord du Bagana, une colonie surtout +pastorale de _Foudh_ ou Judéo-Syriens, de religion hébraïque au sens +large du mot, d’où devait sortir, un siècle plus tard environ, l’empire +de Ghana. + +Vers la fin du VIIIe siècle, les Soninké du Diaga ou Massina, attirés +par la prospérité qu’avaient acquises leurs colonies de l’Aoukar et +notamment Ghana, sous la suzeraineté des Judéo-Syriens, s’y portèrent en +masse et dépossédèrent ces derniers de la suprématie politique. Ce fut +pour les _Foudh_ le signal d’une nouvelle dispersion et d’un nouvel +exode. + +Certains d’entre eux, cependant, acceptèrent la domination soninké et +demeurèrent dans le pays ; ceux-ci appartenaient surtout à des familles +provenant de la première immigration ; ils s’étaient unis à des Soninké +durant leur séjour dans le Massina et aussi depuis leur installation +dans l’Aoukar et il était assez naturel qu’ils tinssent à demeurer +auprès de leurs parents par alliance. Ce sont les descendants de ces +Judéo-Syriens, plus ou moins métissés de Soninké, que l’on appela les +_Massîn_ ou _Ahl-Massina_, en souvenir de leur séjour au Massina avant +leur arrivée à Ghana ; on les rencontre encore aujourd’hui à Oualata et +à Néma ; ils ont adopté la langue arabe et, à cause de cela, on les +rattache aux Maures. + +Quelques familles de Judéo-Syriens _Massîn_, accompagnées de Soninké de +Ghana, se portèrent vers l’Ouest et allèrent fonder _Chétou_, dont le +nom fut transformé plus tard en _Tichit_ par les Berbères. La tradition +rapporte que leur chef était un vieillard aveugle ; Dieu lui avait +promis en songe de le conduire dans un pays qu’il lui destinait comme +nouvelle patrie et que le vieillard reconnaîtrait à une odeur spéciale +émanant du sol ; tous les jours, en arrivant à l’étape, l’aveugle se +faisait apporter une poignée de sable et l’approchait de ses narines ; +enfin, arrivé à l’endroit où se trouve aujourd’hui Tichit, il reconnut +le parfum indicateur et choisit ce lieu pour y installer sa résidence et +celle de ses compagnons. Plus tard, des Massîn de Tichit émigrèrent dans +le Tagant ; attaqués là par des Berbères, ils furent en partie +massacrés ; les survivants se réfugièrent à Diara, près de Nioro, et +enfin à Akor, près de Goumbou, et devinrent les _Guirganké_ actuels, qui +ont adopté la langue arabe — comme d’ailleurs les Massîn demeurés à +Tichit — et qu’on range pour cela parmi les Maures. + +Quant aux Judéo-Syriens qui s’étaient conservés à peu près purs de tout +mélange avec les Soninké, ils ne consentirent pas à accepter le joug de +ces derniers. Les uns émigrèrent vers l’Ouest et, devançant sans doute +la fondation de Tichit par leurs cousins les Massîn, se portèrent dans +le Tagant et dans l’Adrar Mauritanien[151]. D’autres demeurèrent dans +l’Aoukar, mais sans se mêler aux Soninké, et constituèrent une petite +peuplade indépendante que Bekri nous a signalée au XIe siècle sous le +nom de _Honeïhîn_ ou _Nehîn_ ou _Honimîn_[152] et qui se rencontre +encore dans la région de Oualata et en quelques autres points sous le +nom de _Nimadi_[153]. + +Enfin le plus grand nombre des Judéo-Syriens de Ghana, emmenant avec eux +leurs troupeaux de bœufs à bosse, de moutons et de chèvres, se portèrent +sur la rive Nord du Sénégal, dans la province de Mauritanie qui +constitue aujourd’hui le cercle du Gorgol et qui alors — fin du VIIIe +siècle — formait une dépendance de l’empire toucouleur de Tekrour. Cette +importante migration n’eut pas lieu sans doute d’un seul coup et l’exode +des Judéo-Syriens dut s’accomplir selon plusieurs itinéraires : +certaines familles paraissent être arrivées au Gorgol en passant par le +Tagant, d’autres s’y rendirent par le Bakounou[154], le Diafounou, le +Diomboko et le Guidimaka[155]. + +Ce second groupe, arrivé dans le Diomboko ou sur la lisière du Diomboko +et du Guidimaka (au Nord et non loin de Kayes), s’arrêta et demeura là +un certain temps. Mais il y fut attaqué par l’armée d’un chef mandingue +qui voulait s’emparer des troupeaux des émigrants ; un grand nombre de +ceux-ci périrent dans la bataille et le chef de l’émigration fut parmi +les morts. Lorsque les Mandingues se furent retirés avec leur butin, les +Judéo-Syriens ne purent s’entendre pour l’élection d’un nouveau chef et +se séparèrent en deux fractions. L’une d’elles demeura dans le Diomboko. +L’autre fraction, commandée par un chef que la tradition appelle +_Mahmoud_, traversa le Guidimaka et alla dans le Gorgol se mettre sous +la protection du groupe principal d’émigrants, à la tête duquel se +trouvait un chef nommé _Ismaïl_[156]. + +Celui-ci avait su gagner les bonnes grâces de l’empereur de Tekrour, qui +résidait alors à _Guédé_, sur le marigot de Doué, un peu au Sud-Est de +Podor, dans le Fouta Toro. Cet empereur appartenait au clan toucouleur +des _Sal_. + +Il invita Ismaïl et Mahmoud à venir s’installer auprès de lui, sur la +rive Sud du Sénégal, avec leurs compagnons et leurs troupeaux. Cette +arrivée des Judéo-Syriens au Fouta Toro dut s’accomplir vers le début du +IXe siècle ou la fin du VIIIe. + +Une fois de plus, nous allons voir se dérouler au Fouta, sous une forme +et avec des conséquences nouvelles, l’éternelle histoire des Juifs +d’Egypte. Ismaïl, devenu le confident et le ministre de l’empereur de +Tekrour, épousa sa fille _Diouma Sal_[157] et, à la mort de son beau- +père, il fut choisi comme souverain par les Toucouleurs. A sa mort, il +fut remplacé par Mahmoud, et le trône du Tekrour fut ainsi occupé +désormais par des membres des deux principales familles judéo-syriennes. +Au bout de quelques générations, les immigrants sémites venus de Ghana +s’étaient multipliés, sans cependant égaler en nombre les Toucouleurs +autochtones, avec lesquels sans doute ils avaient contracté de +fréquentes et fécondes unions. Aussi ne tardèrent-ils pas à abandonner +leur langue — qui sans doute était, comme nous l’avons vu, soit +l’égyptien soit plutôt un mélange d’égyptien et d’araméen ou de quelque +dialecte hébraïco-syriaque soit encore le berbère — pour adopter la +langue du Fouta, le _poular_[158]. Peut-être aussi leur religion se +modifia-t-elle assez profondément, bien que ce soit moins sûr. D’autre +part, ils restèrent fidèles à leurs mœurs et surtout à leur vie +pastorale. Cependant, au contact et à l’imitation des Toucouleurs, ils +adoptèrent certaines institutions sociales de ces derniers, en +particulier celle des clans et celle des castes ; et c’est +vraisemblablement au Fouta Toro, alors qu’ils parlaient déjà la langue +_poular_, qu’apparurent pour la première fois, chez les descendants des +Judéo-Syriens de Cyrénaïque, ces quatre clans principaux dont la légende +islamisée[159] place l’origine dans le Sinaï, au temps des premiers +khalifes arabes. Ces clans furent calqués sur les clans toucouleurs qui +avaient alors la prééminence : Sal — clan royal — devint Diallo, Ba +devint Boli ou Bourouro (ou Bourourdo), Sô devint Pérédio, Bari devint +Daédio[160]. Les artisans d’origine judéo-syrienne se partagèrent en +castes à l’imitation des artisans toucouleurs et prirent les mêmes +appellations : Laobé, Diawambé, etc.[161]. + +Les pasteurs venus de Ghana durent conserver le pouvoir au Tekrour +jusque vers le début du XIe siècle, c’est-à-dire pendant 200 ans +environ. Depuis longtemps, les Toucouleurs commençaient à supporter de +mauvaise grâce la suzeraineté de ces étrangers et il dut y avoir plus +d’une tentative de complot dirigée contre le souverain. La tradition +nous rapporte comment les choses finirent par se gâter complètement. + + DELAFOSSE Planche VIII + +[Illustration : _Cliché Fortier_ + +FIG. 15. — Une famille Peule.] + +[Illustration : _Cliché Froment_ + +FIG. 16. — Groupe de femmes Peules et Silmimossi.] + +Le trône était occupé, vers le début du XIe siècle, par un descendant du +Mahmoud venu au Fouta avec Ismaïl, descendant qui portait le même nom +que son ancêtre ; ce Mahmoud II, ayant découvert un complot tramé par +des Toucouleurs contre sa vie, convoqua les chefs de toutes les familles +indigènes du Toro et exigea que chacun lui remit en otage un de ses +enfants mâles. Puis il confia ces enfants à la garde de l’un de ses +frères, qui se trouvait être son héritier présomptif. Un devin dit à ce +dernier que, si Mahmoud, touché par les plaintes des parents, leur +rendait un jour les otages, lui, son frère, ne monterait jamais sur le +trône. Pour empêcher Mahmoud de rendre les enfants à leurs parents, son +frère usa d’un procédé aussi radical que barbare : il les fit tuer tous +durant la nuit. Lorsque le jour parut, les pères des otages — ignorant +encore ce qui s’était passé — allèrent trouver Mahmoud et le supplièrent +de leur rendre leurs enfants, jurant que sa mansuétude lui porterait +bonheur ; Mahmoud, se laissant apitoyer, envoya un messager à son frère +pour lui réclamer les otages. Son frère lui fit répondre qu’il venait de +les mettre à mort. Lorsque la nouvelle fut connue des chefs toucouleurs, +ceux-ci la répandirent aussitôt dans le pays, en réclamant une vengeance +sanglante : tous les indigènes du Fouta prirent les armes et coururent +sus aux pasteurs judéo-syriens dispersés parmi eux, massacrant ceux +qu’ils pouvaient atteindre et mettant les autres en fuite. Un Toucouleur +nommé _Ouâr Diabi_, _Ouâr Diâdié_ ou _Ouâr Ndiaye_ s’empara du pouvoir. +Mahmoud et tous les membres de sa famille furent tués. Ses serviteurs +tentèrent de s’emparer du sabre qu’il portait et qui était l’insigne du +commandement des souverains du Tekrour ; mais la famille de Ouar Diâbi +le leur arracha et eut ainsi désormais le privilège de fournir +l’empereur : ce fut le clan toucouleur des _Koliabé_. Quant au fourreau, +il resta entre les mains d’un autre clan toucouleur qui devait plus tard +s’emparer du pouvoir, celui des _Dénianké_. + +Quant aux Judéo-Syriens qui échappèrent au massacre — et qui d’ailleurs +étaient certainement très nombreux —, ils furent obligés de quitter le +Toro et, ne pouvant s’entendre pour le choix d’un chef unique en +remplacement de Mahmoud, ils s’éparpillèrent dans toutes les provinces +du Tekrour, sous la conduite de divers _ardo_ ou chefs de migration. +Leur ancien nom de _Foudh_, soumis aux règles de la langue _poular_ +qu’ils avaient adoptée, devint — selon les lois phonétiques et +morphologiques de cette langue — _Poullo_ au singulier et _Foulbé_ au +pluriel et prit la signification d’« éparpillés », son étymologie +première étant inconnue des Toucouleurs ; le _poular_ parlé par les +Foulbé devint, conformément aux mêmes lois, le _foulfouldé_. + +Les Judéo-Syriens étaient devenus les Peuls. + +La fin de leur suprématie au Fouta et leur éparpillement durent avoir +lieu vers le début du XIe siècle, puisque Bekri nous apprend que Ouâr +Diâbi mourut en 1040. Un peu plus tard se fondait, non loin du Toro, sur +le bas Sénégal, la secte berbère des Almoravides. Tout en admettant +comme vraisemblable le récit légendaire que je viens de rapporter, je ne +serais pas éloigné de croire que la conversion des Toucouleurs à +l’islamisme, commencée par Ouâr Diâbi — d’après Bekri — et achevée par +les Almoravides, ne fut pas étrangère au revers de fortune des Peuls : +ceux-ci durent en effet se montrer dès lors rebelles à l’islamisation +puisque, de nos jours encore, un nombre appréciable d’entre eux sont +encore infidèles — au sens musulman du mot —, même parmi les fractions +demeurées dans le voisinage du Fouta (au Ferlo notamment) et +principalement parmi les familles chez lesquelles le type sémitique +original est demeuré le plus pur et qui sont les moins métissées de sang +nègre. + + +5o _Les migrations peules._ + +Dès les premières années qui suivirent la mort de Mahmoud II, l’immense +majorité des Peuls du Fouta Toro se porta vraisemblablement vers le Sud, +dans la région alors inhabitée mais favorable à l’élevage qui est connue +aujourd’hui sous le nom de Ferlo et qui devait alors dépendre, plus ou +moins théoriquement, de l’empire de Tekrour. Un parti assez considérable +continua ensuite son exode vers l’Est, s’établissant non loin de la rive +gauche du Sénégal, entre Bakel et Kayes, dans le Nord du Boundou et du +Bambouk, c’est-à-dire dans le pays de Galam ou Gadiaga, à cheval sur la +basse Falémé. Ce pays était alors (deuxième moitié du XIe siècle) une +dépendance du Tekrour, d’après le témoignage de Bekri, et les Soninké +qui y possédaient déjà des colonies devaient être vassaux des +Toucouleurs. Quelques familles peules durent, dès cette époque, passer +sur la rive droite du Sénégal aux environs de Kayes et rejoindre dans le +Diomboko les descendants des Judéo-Syriens qui y étaient demeurés en +venant de Ghana. + +C’est cette colonie peule du Galam, du Khasso et du Diomboko que, très +probablement, Bekri nous signale sous le nom d’_Al-Fâmân_ — on pourrait +lire à la rigueur _Al-Fellân_ sur l’un des manuscrits — et qu’il +localise au Sud-Est du pays des _Toronka_ (Toucouleurs du Toro), dans la +région de _Silla_[162], ajoutant que ces Al-Fâmân appartiennent à la +même race que les Honeïhîn de Ghana. Certaines familles de cette colonie +s’unirent plus tard à des Mandé (Soninké et Kâgoro principalement) et +donnèrent naissance aux _Khassonkè_ actuels. + +D’après les traditions indigènes, cette colonie peule du Galam se +choisit dans le clan Diallo un roi dont le titre nous a été transmis +sous les formes diverses de _saltigué_, _silatigui_, _fondokoï_ et +_ardo_[163]. Lorsque les Soninké de Ghana, vaincus et pourchassés par +les Berbères Lemtouna à la faveur du mouvement almoravide, commencèrent +à venir s’établir en nombre dans le Guidimaka et le Gadiaga ou Galam +(fin du XIe siècle), les Peuls, sous la conduite de leur _ardo_, +quittèrent en majorité ces régions et s’avancèrent vers l’Est à travers +le Diomboko et le Kaarta, laissant à chacune de leurs étapes des +familles qui, en s’unissant à des Mandingues, donnèrent naissance aux +_Foulanké_ des cercles de Bafoulabé et de Kita. + +Arrivé au Kaniaga[164], province méridionale du Bagana, le gros de la +migration y demeura plus longtemps que dans ses lieux d’arrêt +précédents. Il semble que, partis du Galam vers la fin du XIe siècle ou +le commencement du XIIe, les Peuls n’avaient pas sensiblement dépassé le +Kaniaga à la fin du XIVe ; sans doute les efforts des Soninké Sossé ou +Sosso pour conquérir Ghana sur les Sissé, ensuite leurs luttes avec les +Mandingues et les razzias qui suivirent la victoire finale de ces +derniers, avaient entretenu le long de la rive gauche du haut Niger un +état d’insécurité qui ne favorisait pas les migrations vers l’Est. Au +début du XIVe siècle pourtant, des Peuls Diawambé s’étaient portés dans +le Kingui et avaient fondé Nioro. + +Mais, au début du XVe siècle, l’exode des Peuls reprit son essor d’une +manière décisive, à la suite de circonstances que les traditions +indigènes relatent de la manière suivante. Un _silatigui_ ou _ardo_ +nommé _Yogo_, fils de Sadio ou Sadia Diallo, résidant à Kouma ou Toï +dans le Kaniaga, mourut vers 1400 en laissant une veuve et deux frères, +dont l’aîné s’appelait _Diâdié_ et le plus jeune _Maga_ (ou Maghan) ou +Atiba. Diâdié voulut épouser la veuve de Yogo, mais celle-ci refusa ses +avances ; Maga se rendit auprès d’elle pour l’engager à accepter la main +de son frère : cependant la femme persista dans son refus, et des +ennemis de Maga présentèrent à Diâdié la démarche de son frère sous un +mauvais jour, prétendant que c’était Maga qui avait poussé la veuve de +Yogo à rejeter les propositions de Diâdié dans le but de l’épouser lui- +même. Une querelle s’ensuivit entre les deux frères qui, après avoir +échangé des paroles blessantes, se séparèrent. + +Maga Diallo (ou Maga Sal) quitta le Kaniaga avec ses partisans, marchant +droit devant lui dans la direction du Nord. Parvenu dans le centre du +Bagana, du côté de Kala (Sokolo), il rencontra un troupeau de bœufs +égarés et, le poussant devant lui dans la direction de l’Est, il parvint +dans le Diaga ou Massina, auprès d’une mare qui avoisinait un village de +Soninké Nono. Maga leur demanda l’hospitalité et établit son campement +près de leur village ; il alla ensuite saluer le fonctionnaire qui +gouvernait le Bagana au nom de l’empereur de Mali et reçut de lui +l’investiture officielle de chef (_ardo_) des familles peules qui +l’avaient suivi, avec l’autorisation de résider dans le Massina. Plus +tard, d’autres Peuls du Kaniaga, appartenant au clan Daédio ou Bari, +vinrent rejoindre Maga, ainsi que des gens appartenant aux castes des +Mabbé ou Maboubé et des Diawambé ; des serfs Rimaïbé[165], issus +d’esclaves noirs acquis par les Peuls durant leur traversée du bassin du +Sénégal, vinrent encore grossir ce noyau, qui donna naissance au très +important groupe des Peuls du Massina et aux fractions secondaires qui +en sont issues par la suite. + +Quant aux partisans de Diâdié, certains se mêlèrent aux Foulanké du Nord +de Kita et de Bafoulabé et aux Khassonkè de la région de Kayes, adoptant +peu à peu la langue mandé et transformant leurs noms de clan : Ourourbé +en _Diakaté_ ou _Diakité_ (les gens originaires du Diaka ou Diaga), +Daébé en _Sangaré_, Férôbé en _Sidibé_ ; seul, le clan des Dialloubé +conserva son nom sous la forme du singulier (_Diallo_). + +Diâdié lui-même s’était dirigé vers le Nord-Ouest et était allé se fixer +dans le Bakounou, entre Goumbou et Nioro, avec plusieurs familles +appartenant aux clans des _Irlâbé_, des _Yalâbé_ (ou Alaïbé), des +_Oualarbé_, des _Férôbé_ et des _Ourourbé_ (ou Boli)[166]. + +Du Massina, les Peuls ne tardèrent pas à se répandre a travers la Boucle +du Niger et au delà, bien que le gros de leur nation soit encore +aujourd’hui établi dans la région dont le marigot de Dia ou Diaka forme +comme le centre. Dès le XVe siècle, des Oualarbé, des Ourourbé, des +Salsalbé et des Tôrobé se portèrent vers le Nord, dans le cercle actuel +de Niafounké, avec un grand nombre de Diawambé. D’autres franchirent le +Niger et le Bani et, s’infiltrant au travers des Tombo et des Mossi, +gagnèrent le Liptako (région de Dori), où ils fondèrent une colonie +prospère qui put presque rivaliser avec celle du Massina. Ici encore, +nous avons de nombreuses traditions indigènes relatives aux différents +exodes dont l’ensemble constitua cette importante migration. + +Le clan peul des _Tôrobé_ — car il y a des Tôrobé peuls et des Tôrobé +toucouleurs —, à la suite de la grande migration du Fouta vers le +Massina, s’était installé surtout au Nord du lac Débo, entre Niafounké +et Saraféré. La légende dit que l’exode des Tôrobé avait été dirigé par +trois frères nommés Sambo, Paté et Yoro. Une partie d’entre eux, +quittant la région de Saraféré, s’en alla camper à Gorou, au Nord de +Douentza. Là, ils furent rejoints par quatre membres de leur clan +(Hamadi, Dembo, Dello et Diobo), tous les quatre descendants d’un nommé +Siré qui aurait été le père de Sambo, Paté et Yoro et qui serait demeuré +au Fouta avec une partie de sa famille lors de l’exode de ces trois +derniers. Les quatre émissaires venaient du Fouta dans le but d’engager +leurs compatriotes à retourner au Sénégal. Non seulement ils échouèrent +dans leur mission, mais ils demeurèrent avec les Tôrobé de Gorou et +devinrent eux-mêmes des chefs de migration : Dello, avec Dembo et ses +fils, conduisit une partie de la tribu au Liptako ; Dembo s’arrêta dans +le Djilgodi (région de Djibo), d’où ses descendants pénétrèrent dans le +Nord-Est du Mossi (canton de Boussouma) ; la plupart des fils de Dembo +demeurèrent au Liptako, mais Dello, allant coloniser le Torodi (pays des +Tôrobé) et traversant le Niger près de Say, poussa jusqu’à Sokoto ; +Hamadi, lui, conduisit dans le Yatenga une autre bande dont le chef +actuel, Abdoullahi, prétend descendre de Sambo et de son père Siré, le +premier ancêtre des Peuls Tôrobé. Enfin Diobo, qui avait accompagné +Hamadi au Yatenga, alla ensuite au Djilgodi rejoindre Dembo, y laissa +son fils Pélouna, traversa le Liptako et le Torodi, gagna Sokoto et se +porta de là dans l’Adamaoua. + +Ila Galâdio, ancêtre du clan des _Yalâbé_ ou Alaïbé, aurait fait partie +de la migration qui demeura longtemps du côté de Kayes et qui aurait, en +partie, donné naissance aux Khassonkè. Beaucoup de ses descendants +cependant avaient suivi le grand mouvement vers le Kaniaga et le +Massina, et s’étaient établis, sous la conduite d’un nommé Dama ou +Demba, dans le Sébéra, entre Dienné et Sofara. Gao, fils de Dama, poussa +vers le Nord jusqu’à Gouméouel, dans le Fitouka, entre Niafounké et +Saraféré. La fraction des Yalâbé qui s’établit là aurait pris le nom de +_Fitôbé_ ou _Fitoubé_ (du nom du Fitouka). Plus tard, Diâdié, fils de +Gao, conduisit les Fitôbé à Sari, sur la route de Bandiagara à Dori, au +Nord de Ouahigouya. Moussa, fils de Diâdié, qui vivait vers le milieu du +XVIIIe siècle[167], aurait conclu une alliance avec les Tombo de la +région pour chasser de Bané (entre Sari et Ouahigouya) les Nioniossé et +les Soninké de langue songaï qui s’y trouvaient alors et s’installer à +leur place, poussant ainsi vers le Sud. Goré, l’un des compagnons de +Moussa, se fixa plus au Sud encore, à Sittiga, dans le Yatenga. Demba, +le chef actuel des Fitôbé du Yatenga, dit descendre de Moussa par les +nommés Hamadou, Sidiki, Tana et Hamat. + +Ce dernier — Hamat —, fils et successeur de Moussa, vivait aux environs +de 1780. Un Peul de sa tribu, nommé Paté, se transporta avec ses +troupeaux à Téma, dans le Mossi, et y épousa une nommée Siboudou, fille +du chef mossi de Téma. Il en eut cinq fils (Mali, Koumbassé, Faéni, +Garba et Sambo) et une fille (Sadia). Cette dernière demeura à Téma et +s’y maria avec un Mossi ; les cinq fils vinrent s’établir à Kalsaka, +dans le Yatenga, et s’y marièrent avec des femmes mossi : ce sont les +descendants de ces unions de Peuls avec des Mossi qui sont appelés par +les Mossi _Silmimossi_, tandis que les Peuls purs sont appelés Silmissi. +Ces Silmimossi sont rattachés aux Peuls plutôt qu’aux Mossi, mais en +réalité ils participent des deux peuples : ils parlent en même temps le +peul et le mossi et sont à la fois pasteurs et agriculteurs ; mais ce +sont les hommes, chez eux, qui traient les vaches, et non pas les femmes +comme chez les vrais Peuls. + +Les _Dialloubé_ ont également fourni un assez fort contingent aux +migrations peules qui se sont répandues dans la Boucle du Niger. Un de +leurs chefs, Hamân, partit du Massina au XVIIe siècle et vint s’établir +à Gomboro, dans l’Ouest du Yatenga, en pays samo. Guibril, chef actuel +des Dialloubé du Yatenga, serait le quatorzième successeur de Hamân, +dont le sépareraient neuf générations. + +Revenons maintenant au Ferlo, qui avait été, comme nous l’avons vu, le +refuge de la majorité des Peuls chassés du Fouta Toro par les +Toucouleurs. Tandis que s’organisaient les grands exodes qui, du Ferlo, +devaient aboutir au Massina et au Torodi, une autre migration moins +importante prenait la route du Sud et, laissant plusieurs colonies dans +le Boundou, allait se fixer dans le Fouta Diallon. Cette migration eut +lieu aussi, vraisemblablement, du XIe au XIVe siècles, bien avant la +conquête du Fouta Diallon par les Toucouleurs Dénianké, que l’on place +généralement vers 1720[168]. + +Lorsque précisément les Toucouleurs arrivèrent au Fouta Diallon et +surtout lorsqu’ils voulurent convertir à l’islamisme les Diallonké et +les Peuls, le plus grand nombre de ces derniers émigrèrent vers l’Est, +se portant dans le Sangaran et le Ouassoulou, où ils s’unirent à des +Mandingues et grossirent le nombre des Foulanké ; d’autres, demeurés à +peu près purs, poussèrent plus loin encore et arrivèrent près de la +haute Volta Noire, dans le quadrilatère compris entre Sikasso, Koutiala, +Koury et Bobo-Dioulasso, s’avançant même jusqu’à Barani, entre Koury et +San. Beaucoup de ceux-là, bien qu’ayant conservé l’usage de la langue +peule, avaient adopté, durant leur passage dans le Ouassoulou, la forme +foulanké des noms de clan (Diallo, Sangaré, Diakité, Sidibé). L’un +d’eux, Ouidi Sidibé, fonda à Barani une sorte de royaume éphémère d’où +sont parties quelques petites migrations récentes (XIXe siècle), telles +que celle de Daba Sangaré du côté de Koutiala, celle d’Ali-Bouri du côté +de San, etc. D’autres migrations, anonymes celles-là, traversant vers la +fin du XVIIIe siècle le Dafina, le Mossi et une partie du Gourma, +rejoignirent au Torodi le grand courant venu du Massina par le Liptako +et suivirent la route qu’il avait tracée déjà vers les pays haoussa, +l’Adamaoua, le Baguirmi et le Ouadaï. + + +6o _Conclusions._ — Résumons en quelques lignes les conclusions à tirer +de tout ce qui précède, au sujet des origines et de la formation du +peuple peul. + +A une époque fort ancienne, nous trouvons une population sémitique, +d’origine judéo-syrienne, de langue égypto-araméenne ou bien berbère, de +religion pré-mosaïque ou mosaïque, qui, venue de la Cyrénaïque par l’Aïr +et par le Touat, s’établit à l’Ouest de Tombouctou, puis émigre en +grande partie dans le Fouta Sénégalais. Elle trouve là une population +nègre, parlant une langue nègre que nous appelons aujourd’hui le peul, +et, sans se mélanger intimement avec cette population nègre, elle en +subit cependant l’influence, en adopte la langue à la suite d’un long +contact et devient le peuple peul primitif. Par suite de circonstances +diverses, ce peuple quitte en majorité le Fouta pour se diriger vers +l’Est, avec l’intention, dit la légende, de regagner l’Asie, son pays +d’origine ; mais, pour de multiples raisons, il ne va pas aussi loin et +se contente de pousser jusqu’au Darfour, faisant donner par les auteurs +arabes le nom de Tekrour, par suite d’une extension de sens facile à +comprendre, à toute cette vaste région où il avait introduit avec lui la +langue tekrourienne. Tout le long de cet immense itinéraire, des groupes +de Peuls s’établissent comme bergers au milieu des Noirs ; certains +perdent complètement leur type primitif pour devenir des Nègres, tandis +que d’autres, s’étant installés dans des pays peu habités, conservent +plus pur leur type sémitique original tout en continuant à parler la +langue nègre qu’ils tiennent des Toucouleurs. Parfois dominateurs et +puissants, ils acceptent le plus souvent la loi des pays qui veulent +bien les accueillir et vivent à l’état de demi-vassaux, quelquefois à +l’état de parias, au milieu des Noirs. Il semble que leur conversion à +l’islamisme est assez récente et ne remonte guère, pour la plupart +d’entre eux, au delà des conquêtes toucouleures des XVIIIe et XIXe +siècles ; beaucoup d’ailleurs, surtout parmi ceux qui ont conservé le +plus purement les caractéristiques de la race blanche, pratiquent +aujourd’hui encore une religion qui ne semble pas s’éloigner énormément +de ce qui dut être la religion de leurs ancêtres primitifs et conservent +pieusement des traditions qui ont une étonnante analogie avec les plus +vieilles traditions juives. + + +=V. Toucouleurs.= + +L’ampleur que j’ai cru devoir donner à la question de l’origine des +Peuls me permettra d’être bref en ce qui concerne celle des Toucouleurs, +puisque j’ai déjà exposé que ces derniers, bien que parlant la même +langue que les Peuls, ne peuvent à aucun titre leur être rattachés. + +Si les Peuls sont incontestablement issus d’une population de race +blanche, les Toucouleurs appartiennent tout aussi incontestablement à la +race noire. A mon avis, ils sont autochtones de la région qu’ils +habitent encore de nos jours — le Fouta Sénégalais, — mais leur pays +primitif, lorsqu’il portait encore le nom de _Tekrour_[169], devait +chevaucher sur les deux rives du Sénégal[170] et renfermer, non +seulement les ancêtres des Toucouleurs actuels, mais aussi ceux des +Sérères. La poussée des Berbères vers le Sud dut contraindre les +Sérères, du XIe au XIVe siècles, à s’enfoncer dans le pays des Ouolofs +d’abord et ensuite dans le Sine, au Sud de ces derniers ; mais la langue +qu’ils parlent encore est une preuve vivante de leur très ancien et très +intime contact avec les Toucouleurs. + +L’arrivée des Berbères sur la rive droite du Sénégal contraignit +également les Toucouleurs à se localiser sur la rive gauche ; les +conquêtes des Ouolofs à l’Ouest, celles des Soninké à l’Est, +restreignirent encore l’ancien territoire du Tekrour. Mais il semble +bien que, si leur domaine diminua petit à petit depuis le XIe siècle +environ jusqu’au XVIe, ils ne commencèrent à en sortir pour se répandre +au dehors qu’à partir du XVIIIe siècle, durant lequel la conquête les +porta au Fouta-Diallon et au Boundou. Au début du XIXe siècle, ils +secondèrent puissamment la révolte des Peuls du Gober contre les Haoussa +et fournirent, semble-t-il, un contingent fort appréciable au conquérant +Osmân-dan-Fodio, fondateur de l’empire de Sokoto. Enfin, dans la seconde +moitié du même siècle, sous la conduite d’El-Hadj-Omar, ils se +répandirent, toujours par la conquête à main armée, dans les quelques +régions du Haut-Sénégal-Niger où l’on en trouve aujourd’hui. + +Mais, s’ils constituèrent de tout temps une nation forte et puissante, +s’ils sont devenus à une époque récente des conquérants remarquables, +ils n’ont jamais été un peuple migrateur et ils n’ont pas eu d’influence +sensible sur la formation des groupements ethniques de l’Afrique +Occidentale. + +N’oublions pas d’autre part que leur influence linguistique et +religieuse fut la plus considérable qu’il nous soit permis d’enregistrer +dans l’histoire du Soudan Français, puisque d’une part ils ont réussi à +faire adopter leur langue par un peuple — le peuple peul — qui l’a +répandue ensuite de l’Atlantique jusqu’au delà du Tchad et que, d’autre +part, convertis à l’islamisme dès le XIe siècle, avant les autres +peuples noirs, avant une bonne partie des Berbères et bien avant les +Peuls, ils ont contribué plus que toute autre nation africaine à +l’islamisation des Ouolofs, de certaines fractions mandingues, des +Soussou, des Peuls, des Haoussa, etc., les Soninké ayant fait le reste +sous ce rapport. + +Si les Toucouleurs ne sont pas des Peuls, il est infiniment probable +néanmoins que, après le départ de ces derniers du Fouta Sénégalais, des +relations subsistèrent entre les uns et les autres. Lorsque, beaucoup +plus tard, les Toucouleurs commencèrent leurs conquêtes, il est +remarquable qu’ils se portèrent toujours vers des contrées où ils +savaient trouver des Peuls, pensant sans doute rencontrer en ces +derniers, qui parlaient leur langue et sortaient de leur pays, des +alliés naturels : les faits du reste ne justifièrent pas toujours leur +espérance, notamment au Massina, où les Toucouleurs n’eurent pas +d’ennemis plus acharnés que les Peuls. + +Le type primitif des Toucouleurs a été certainement très altéré par des +mélanges successifs, d’abord et surtout avec les Judéo-Syriens ou Proto- +Peuls lors de leur installation au Tekrour, ensuite avec les Peuls +proprement dits venus au XVIe siècle sous la conduite de Koli, bien que +le résultat des mélanges ait dû être plus sensible chez les Peuls qu’il +ne l’a été chez les Toucouleurs. + +Un autre élément d’altération, peut-être plus considérable, fut apporté +par les Soninké Sossé et par les Ouolofs : non seulement ces derniers +ont conquis et gouverné le Tekrour durant une assez longue période, mais +ils y ont laissé un grand nombre de familles dont les descendants +portent encore aujourd’hui des noms de clan ouolofs (Ndiaye entre +autres). Du côté de l’Est, il s’est produit parmi les Toucouleurs des +infiltrations soninké qui ne sont pas négligeables ; le contact avec les +Berbères et les Arabes de la rive droite du fleuve n’est pas sans avoir +exercé également une influence sérieuse. Enfin, les étrangers venus se +faire instruire par les marabouts du Fouta — et ils furent nombreux de +tout temps — ont été, par le fait même de leur séjour au Fouta et de +l’instruction religieuse qu’ils y avaient reçue, naturalisés Tôrobé, en +sorte que ce clan renferme une grande quantité de familles qui n’ont +avec les Toucouleurs que des liens de parenté tout à fait artificiels. + + +=VI. — Songaï.= + +Jusque vers la fin du siècle dernier, on avait toujours considéré les +Songaï comme des nègres authentiques. Mais un ouvrage qui eut un certain +retentissement[171], tant en raison du moment où il parut que de la +valeur littéraire de son auteur et de l’agrément de son style, vint +modifier les idées de plusieurs ethnologues de bonne volonté ; on alla +chercher en Egypte, ou tout au moins en Nubie, le berceau des Songaï et +il fut beaucoup question de l’empire songaï, de l’époque songaï, de la +civilisation songaï, etc. C’était, je crois, faire un peu trop d’honneur +à cette population de paysans et de pêcheurs que de lui chercher un +passé si éloigné et si glorieux : les malheureux Songaï ont certainement +fourni plus d’esclaves que de princes, leur influence sur le +développement du Soudan a toujours été de second ordre et leur +civilisation n’a eu de relativement brillant que ce qui lui a été +apporté de l’extérieur par les Berbères d’abord, les Mandé ensuite et +les Marocains en dernier lieu. Quant à l’apport de l’Egypte, il paraît +avoir été à peu près nul, au moins en tant qu’apport direct. + +Sur quoi s’est-on basé pour attribuer aux Songaï une origine +égyptienne ? sur leur type physique affiné, leur degré de culture et le +style architectural de leurs constructions. Or, chose au moins +singulière, aucun de ces caractères ne se rencontre chez les Songaï, +sauf chez ceux de la classe supérieure, et cette classe précisément +n’est songaï qu’à moitié. Aucun de ces caractères, de plus, n’est +attribuable à une origine ni à une influence égyptiennes, mais bien à +une influence maghrébine et surtout marocaine, ainsi que l’histoire et +un examen impartial des faits nous le démontrent surabondamment. + +D’où vient donc l’erreur commise ? simplement de ce que M. Félix Dubois, +d’une part a attribué gratuitement à l’Egypte des influences qui +proviennent d’ailleurs et que, d’autre part, il a pris comme champ +d’observation la ville de Dienné, laquelle précisément ne renferme pas +de Songaï ou en renferme si peu qu’il est en tout cas aussi inexact de +la considérer comme un produit de la civilisation songaï qu’il serait +inexact de prendre la colonie peule du Liptako comme type de la +civilisation toucouleure. M. Ch. Monteil[172] a parfaitement démontré +qu’il n’existait à Dienné, au temps où il y résidait, c’est-à-dire il y +a environ huit ans, que trois familles ayant, parmi leurs ascendants, +quelques individualités d’origine songaï. La langue de Dienné est la +langue songaï, il est vrai, comme la langue du Liptako est la langue +toucouleure, comme la langue des Marka ou Soninké de Banamba est le +banmana : mais c’est là un phénomène dû à des raisons politiques et +économiques, et qui n’a rien à voir avec l’origine ethnique des +Diennéens. + +La population songaï, dans son ensemble, est manifestement une +population de race nègre, à laquelle des éléments berbères d’abord, +arabes, juifs et peuls ensuite et enfin et surtout marocains sont venus +se surajouter, en modifiant assez profondément le type d’un certain +nombre de familles ; ces familles d’ailleurs, si leur influence +politique et sociale a été et est encore considérable, ne constituent au +point de vue numérique qu’une fraction infime de la population ; le +peuple, dans son ensemble, est demeuré franchement nègre. + +Tout me porte à croire que les Songaï primitifs étaient des autochtones +de la basse vallée nigérienne. Je placerais volontiers le berceau de +leur peuple sur la rive gauche du bas Niger, dans les régions +généralement désignées sous les noms de Kebbi, de Maouri et de Zaberma, +entre le Goulbi-n-Kebbi ou Goulbi-n-Sokoto au Sud et le Dallol-Dosso au +Nord, le Dallol-Maouri et la frontière franco-anglaise formant à peu +près le centre de ce domaine. + +L’avancée des Haoussa de Katséna dans le Kebbi[173] dut, dès une époque +reculée, inciter une partie des Songaï à traverser le Niger et à +s’installer dans le Dendi, sur la limite actuelle de la colonie du +Dahomey et du cercle de Say, tandis que d’autres se portaient vers le +Nord et occupaient, à l’Est de Niamey et de Tillabéry, la contrée connue +sous le nom de Djerma-ganda (pays des Djerma ou Songaï). + +Il est probable que, avant le VIIe siècle de notre ère, les Songaï ne +dépassaient pas au Nord la latitude approximative de Tillabéry et +n’avaient pas encore pénétré sur la rive droite du Niger, sauf toutefois +dans le Dendi. Le long du fleuve lui-même, ils avaient dû remonter un +peu plus haut, sans doute jusqu’à Bentia. Une partie de la population se +consacrait presque exclusivement à la pêche et occupait les rives du +fleuve et surtout les îles : c’étaient les _Sorko_ ou _Kourteï_, appelés +actuellement _Kourtibé_ par les Peuls. Grâce à la facilité de +communications que leur donnaient leurs pirogues, ils avaient acquis une +sorte de prééminence politique dont ils usaient au détriment des Songaï +agriculteurs, les _Gabibi_ de nos jours. Ne cultivant pas la terre eux- +mêmes, ils allaient, après la récolte, surprendre les villages voisins +du Niger, pillaient les greniers et rapportaient les grains volés dans +leurs repaires des îles, s’approvisionnant ainsi à peu de frais. Les +paisibles agriculteurs les détestaient et les redoutaient, mais ne +pouvaient rien contre eux. + +Lorsque les Lemta venus de la Tripolitaine firent leur première +apparition vers _Gounguia_ ou _Koukia_, qui devait se trouver, comme je +l’ai dit plus haut, dans l’île de Bentia[174], les Songaï agriculteurs +les accueillirent avec joie. Leur attribuant une origine quasi-divine, +que les nouveaux arrivants firent tout pour accréditer, ils pensaient +trouver en eux des alliés qui les protégeraient contre les rapines des +Sorko. + +Le chef de l’immigration lemta en effet, connu sous le nom de _Dia +Aliamen_, livra bataille aux Sorko de l’île de Gounguia, les chassa de +la contrée et s’installa à leur place, à Gounguia, avec ses compagnons +(fin du VIIe siècle environ). Les Songaï agriculteurs des bords du +Niger, en reconnaissance, firent de Dia Aliamen leur roi et lui +prêtèrent serment d’obéissance, et bientôt son autorité s’étendit sur +tous les Songaï habitant depuis Bentia jusqu’au Kebbi. + + DELAFOSSE Planche IX + +[Illustration : _Cliché Fortier_ + +FIG. 17. — Jeune fille Peule.] + +[Illustration : _Cliché Fortier_ + +FIG. 18. — Femme Malinké.] + +Une légende rapportée par Sa’di raconte que, lors de l’arrivée de Dia +Aliamen à Koukia, les indigènes subissaient le joug d’un poisson qui, un +anneau passé dans les narines, apparaissait au dessus des eaux du fleuve +à certaines époques de l’année et dictait au peuple des ordres et des +défenses ; Dia Aliamen aurait tué ce poisson d’un coup de harpon et +délivré ainsi les habitants de cette tyrannie bizarre. L’auteur du +_Tarikh_ essaie d’expliquer cette légende en disant que sans doute Dia +Aliamen était musulman et que sa foi religieuse le conduisit à détruire +l’idole personnifiée dans cet étrange poisson ; mais il a senti la +faiblesse de son explication et a dû émettre la conjecture que, +postérieurement, les successeurs de Dia Aliamen auraient abjuré +l’islamisme. En réalité, Dia Aliamen et ses compagnons devaient être, +non pas musulmans, mais chrétiens, et on pourrait supposer qu’un motif +religieux les porta en effet à détruire l’idole des indigènes. Mais il +me paraît plus rationnel de penser que la légende a simplement +symbolisé, sous la forme d’un poisson tyran, la caste pillarde des +pêcheurs Sorko, qui pouvaient très bien porter un anneau dans le nez — +coutume fréquente chez les peuples de la vallée nigérienne — et qui en +effet apparaissaient en maîtres à l’époque de la moisson, ainsi que je +le disais plus haut. + +Quoiqu’il en soit, une importante fraction des Sorko remonta vers cette +époque le Niger et alla fonder _Gao_, où un pêcheur nommé _Faram-Ber_ +(Faran-le-Grand) créa une sorte de royaume indépendant. Cette fraction +des Sorko comprenait deux clans principaux : celui des _Faran_, qui +avait la prééminence et qui s’installa à Gao, et celui des _Fono_, qui +alla s’établir du côté de Bamba, portant ainsi le peuple songaï en amont +du coude de Bourem. + +Les successeurs de Faram-Ber furent presque continuellement en lutte +avec les Lemta de Gounguia ; l’un d’eux, _Kobé-Taka_, trouva la mort +dans une bataille qu’il leur livra sur la rive droite du Niger. _Faran- +Nabo_ ou _Nabonké_, son fils et successeur, voulut aller venger la mort +de son père, mais, après quelques victoires heureuses sur les Lemta, — +victoires qui étendirent momentanément son autorité au Sud de Gao, — il +fut repoussé et vaincu et dut quitter Gao, cédant la place aux +successeurs de Dia Aliamen (IXe ou Xe siècle probablement). C’est alors +que les Songaï agriculteurs, fidèles sujets des Lemta, s’avancèrent +jusqu’à Gao : un peu plus tard, sans doute au début du XIe siècle, sous +le règne de Dia Kossoï, la capitale de l’Empire lemta-songaï fut +transférée de Gounguia à Gao[175]. + +Cependant les Sorko, continuant à tracer en éclaireurs le mouvement +d’avancée des Songaï le long du Niger, ne tardèrent pas à atteindre le +lac Débo. + +Les Faran chassés de Gao arrivèrent à Bamba et, en leur qualité de clan +royal, s’attribuèrent les meilleurs emplacements de pêche au détriment +des Fono. Ceux-ci ne voulurent pas se laisser déposséder ainsi et +livrèrent bataille aux Faran ; vaincus, ils remontèrent le fleuve et +parvinrent dans la région des lacs, où les Soninké et les Bozo formaient +alors le fond de la population. Les Fono furent autorisés par les chefs +du pays à s’établir dans l’île de Koura, un peu en amont de Tombouctou, +ainsi qu’à Gourao, sur la rive nord du lac Débo. + +Ils furent rejoints dans cette région par un autre clan songaï, celui +des _Goou_ ou Gow, composé principalement de chasseurs, et qui avait dû +émigrer du Djerma-ganda à la suite de difficultés avec les Lemta. Ces +Goou s’installèrent dans le Bara, sur la rive droite du Bara-Issa, à mi- +chemin à peu près entre le Débo et Niafounké. + +Cependant les Bozo, jusqu’alors maîtres de la navigation sur le Débo et +les canaux du Niger, ne voyaient pas d’un œil favorable la concurrence +que commençaient à leur faire les Sorko Fono. Ceux-ci ayant créé un +service de transports entre Mopti et Koura par Gourao, les Bozo +cherchèrent à ruiner l’entreprise et construisirent près de Kouna, entre +Mopti et le Débo, avec les herbes aquatiques connues sous le nom de +_borgou_, des sortes de barrages qui arrêtaient les embarcations des +Fono[176]. Ces derniers, unis aux marchands soninké de Mopti, +organisèrent contre les Bozo une expédition qui demeura infructueuse. +Ils songèrent alors à appeler à leur aide leurs cousins les Faran, +demeurés à Bamba, et leur envoyèrent par eau des messagers pour réclamer +leur concours. + +A cette époque (fin du XIIe siècle ou commencement du XIIIe), l’autorité +des empereurs de Gao s’était notablement accrue et leur territoire, +gagnant du terrain vers le Nord, avait atteint Bamba. Les Sorko Faran, +irréconciliables ennemis des Lemta, supportaient malaisément le +voisinage de ces derniers et ils saisirent avec empressement l’occasion +qui s’offrait à eux d’émigrer vers de nouvelles contrées. Ils +répondirent donc à l’appel des Fono et partirent tous pour la région des +lacs, formant une véritable flottille de pirogues. Lorsqu’ils arrivèrent +à proximité du confluent de l’Issa-Ber et du Bara-Issa, en amont de +Koura, ils se heurtèrent à une troupe armée composée surtout de +Soninké[177], qui voulut s’opposer à leur passage. Les Faran +triomphèrent facilement de cet obstacle et ne tardèrent pas à être les +maîtres du fleuve. Ils fondèrent leur principal établissement près du +pays des Goou, au confluent du Bara-Issa et du Koli, et y construisirent +un village qu’ils appelèrent en songaï _Faran-Koïra_ (village des +Faran). Les Peuls ont traduit cette expression par _Saré-Faran_, qui a +dans leur langue la même signification et dont nous avons fait à notre +tout _Saraféré_[178]. + +Une fois solidement établi à Saraféré, le chef des Faran réunit sous son +autorité tous les Songaï de la région des lacs, c’est-à-dire les Fono de +Koura et de Gourao et les Goou du Bara, et il organisa avec eux une +expédition contre les Bozo du lac Débo. Il n’obtint d’abord qu’un succès +contestable, mais, au cours d’une deuxième expédition, il défit +complètement les Bozo, qu’il obligea à se retirer au Sud du Débo et à +respecter la liberté de la navigation sur le Bani. + +Donc, vers la fin du XIIIe siècle, au moment où avait commencé l’apogée +de l’empire mandingue de Mali au détriment de l’empire soninké des +Sossé, d’abord, et de l’empire lemta-songaï de Gao ensuite, la situation +des Songaï était la suivante : dans l’Est, sous la domination des +Berbères Lemta, ils étaient répandus tout le long du Niger depuis le +Dallol-Maouri environ jusqu’à Bamba et occupaient, sur la rive gauche du +fleuve, le Zaberma et le Djerma-ganda, et, sur la rive droite, le +Dendi ; à l’Ouest, à peu près indépendants mais placés sous la +suzeraineté au moins nominale de l’empereur de Mali, ils s’étaient +échelonnés le long du Niger et de ses bras principaux depuis Tombouctou +jusqu’au lac Débo. La première fraction comprenait des agriculteurs et +des pêcheurs (Gabibi et Kourteï) ; la seconde se composait presque +exclusivement de pêcheurs (Sorko), avec un petit groupe de chasseurs +(Goou). + +Vers 1325, Kankan-Moussa, empereur de Mali, établissait sa suzeraineté +sur Gao, Tombouctou, le Massina, et englobait par conséquent sous son +autorité tous les Songaï. Près d’un siècle et demi plus tard, Sonni Ali- +Ber (Ali-le-Grand), l’avant-dernier prince lemta de Gao, +s’affranchissait de la tutelle des Mandingues et, poussant les limites +de son empire bien au-delà de Bamba, s’emparait de Tombouctou, du Bara +et de Dienné (1465 à 1492). Un an après sa mort, un Soninké du clan- +tribu des Silla, nommé Mohammed, fils de Aboubakari Touré, arrivait à se +faire proclamer empereur de Gao, substituait une dynastie nègre — celle +des _askia_ — à la deuxième dynastie berbère des Lemta — celle des +_sonni_, qui avait succédé vers 1335 à celle des _dia_ — et donnait une +extension plus considérable encore à l’empire de Gao. + +C’est assurément à partir de Sonni Ali-Ber et d’Askia Mohammed Ier, +c’est-à-dire à partir des dernières années du XVe siècle, que les Songaï +commencèrent à se répandre en plus grand nombre dans la région de +Tombouctou et des lacs. Bien que ne formant qu’une minorité dans +l’ensemble des peuples soumis à l’empereur de Gao, bien que cet empereur +lui-même et ses principaux ministres et officiers ne fussent pas des +Songaï en général, ces derniers durent fournir un contingent notable aux +armées de Sonni Ali-Ber et des askia. Sa’di nous apprend que, lors d’une +expédition que fit Mohammed Ier contre les Bariba, un grand nombre de +Songaï du Zaberbanda[179] trouvèrent la mort et que parmi eux étaient +les meilleurs soldats de l’armée impériale ; nous savons d’autre part, +grâce au même auteur, que l’un des principaux éléments de la puissance +des askia fut leur flottille, dont les équipages étaient assurément +composés en majorité de Sorko. + +Cependant, si l’influence politique de l’empire de Gao fut considérable +et si, à la faveur de sa puissance et de son extension, la langue songaï +— qui était pour ainsi dire la langue officielle de l’empire, même du +temps des Lemta — arriva à se répandre jusqu’à Dienné et à détrôner, là +comme en beaucoup d’autres points, les langues indigènes, les Songaï +eux-mêmes ne durent pas constituer, en dehors des rives mêmes du Niger, +des colonies numériquement importantes ; en tout cas ces colonies ne +dépassèrent pas le Débo en remontant le fleuve. Les seules régions où +l’immigration songaï en amont de Bamba ait laissé des traces +considérables sont celles de Tombouctou, de Koura, du Kissou[180], de +Goundam, du Dirma (ou de Tendirma), de Niafounké, du Bara et de Gourao. + +Presque exactement un siècle après l’avènement du premier askia, le 30 +mars 1591, l’armée marocaine du pacha Djouder, expédiée par le sultan +saadien Moulaï Ahmed-ed-Dehebi et comprenant trois mille guerriers, +atteignait le Niger à Karabara, un peu à l’Ouest de Bamba. Le 12 avril +suivant, l’armée de l’askia Issihak II, forte de 42.500 hommes, était +mise en déroute en un clin d’œil, grâce aux mousquets des Marocains, +près de Tondibi (la pierre noire), à 50 kilomètres en amont de Gao, sur +la rive gauche du fleuve. La domination marocaine sur l’ancien empire de +Gao — à l’exception du Dendi qui demeura indépendant — devait durer +jusque vers la fin du XVIIe siècle, époque à laquelle les derniers +pachas de Tombouctou virent le peu d’autorité qui leur restait passer +aux mains des Touareg dans l’Est et le Nord et aux mains des Peuls et +des Banmana dans l’Ouest[181]. Mais, dès 1612, c’est-à-dire vingt ans +environ après la victoire de Djouder sur Issihak II, le gouvernement +marocain avait cessé de désigner les pachas et n’avait plus exercé +aucune action directe sur les pays soudanais[182]. A partir de cette +date, les pachas de Tombouctou et leurs caïds furent recrutés sur place, +parmi les officiers venus du Maroc avec Djouder et ses premiers +successeurs, tant qu’il en resta, puis parmi les descendants de ces +officiers. Ces descendants n’étaient plus des Marocains à proprement +parler : les caïds et les soldats venus de Fez et de Marrakech avaient +pris femme sur les bords du Niger, les uns parmi les Maures, les Touareg +ou les Peuls, les autres parmi les Songaï, les Soninké et d’autres +populations noires. A mesure que l’on s’éloignait de la date d’arrivée +des premiers Marocains, l’élément nègre devenait prépondérant chez ces +métis, qui avaient d’ailleurs adopté la langue songaï et qui +constituèrent peu à peu la classe noble et dirigeante du peuple songaï, +celle des _Arma_ : c’est ainsi que cette classe vint se surajouter au +fond primitif purement nègre, constitué par les Gabibi, les Sorko et les +Goou. + +D’après Ahmed Baba, qui le tenait de Moulaï Zidân, fils du sultan Ahmed- +ed-Dehebi, il fut expédié du Maroc au Soudan, depuis le pacha Djouder +jusqu’au pacha Slimân, c’est-à-dire de 1590 à 1600, vingt-trois mille +soldats, dont la plupart périrent de blessures et surtout de maladies. +Parmi les survivants, 500 revinrent à Marrakech et les autres se +fixèrent au Soudan. Mahmoud Lonko, qui succéda à Slimân et fut le +dernier pacha envoyé du Maroc à Tombouctou, avait amené 300 soldats avec +lui : ce furent les derniers renforts expédiés du Maroc. + +Cependant un nouvel élément de population marocaine serait arrivé à +Tombouctou vers la fin du XVIIe siècle. Vers 1670, Er-Rachid, le premier +sultan filalien ou hassanide de Fez, au cours d’une expédition dans le +Sous, mit le siège devant la zaouïa d’un religieux musulman nommé _Ali- +ben-Haïdar_, lequel s’enfuit au Soudan et alla se mettre sous la +protection de l’empereur banmana de Ségou, Biton Kouloubali, dont +l’autorité commençait à s’étendre jusqu’à Tombouctou. Ali offrit à Biton +deux belles captives d’origine espagnole ou portugaise qu’il avait +amenées avec lui ; le prince banmana, amadoué par ce présent, autorisa +Ali à s’établir à Tombouctou avec sa famille et ses disciples et lui +promit son assistance. En effet, le sultan Er-Rachid, parti à la +poursuite de Ali, se heurta entre Tombouctou et Dienné, dans le Nord du +Massina, à l’armée de Ségou et, devant le refus bien net de Biton de lui +livrer le fugitif, s’en retourna au Maroc. + +Ali-ben-Haïdar résida plusieurs mois à Tombouctou ; il y aurait laissé +des descendants, qui seraient les ancêtres du clan arma des _Haïdara_. +La tradition raconte qu’il quitta Tombouctou pour regagner le Sous à la +tête d’une armée de plusieurs milliers de Noirs, à l’aide de laquelle il +voulait tirer vengeance du sultan Er-Rachid. Mais, lorsqu’il arriva au +Maroc, ce dernier venait de mourir à Marrakech (1672). En apprenant +cette nouvelle, Ali renvoya sa troupe devenue inutile. Mais le nouveau +sultan Ismaïl, frère et successeur d’Er-Rachid, la fit rassembler et en +fit le noyau de la fameuse armée noire qui fut le principal soutien de +la dynastie hassanide à ses débuts[183]. + +Dans le dessein d’augmenter l’effectif de cette armée, Ismaïl envoya son +neveu Ahmed au Soudan pour y recruter d’autres guerriers. Ahmed se +rendit donc à Tombouctou, qu’il occupa au nom du sultan de Fez, à la +grande joie — dit-on — des habitants : ceux-ci en effet espéraient que +le prince marocain pourrait, mieux que l’empereur de Ségou, les défendre +contre les déprédations et les exigences des Bérabich. Après un séjour +de plusieurs années à Tombouctou, Ahmed retourna au Maroc. Dès qu’il fut +parti, Tombouctou cessa de reconnaître la suzeraineté — bien éphémère — +du sultan de Fez et la garnison laissée par Ahmed se dispersa parmi les +indigènes et se mélangea avec eux[184]. + +Tout compte fait, le nombre des Marocains qui se fixèrent dans la région +de Tombouctou aux XVIe et XVIIe siècles et qui y firent souche ne dut +pas être très considérable, car Sa’di insiste à plusieurs reprises sur +la mortalité excessive qui décima, avant même qu’ils fussent parvenus au +Niger, les contingents amenés par les premiers pachas. Comme d’autre +part les Songaï eux-mêmes n’étaient pas fort nombreux dans cette région, +il est certain que leur type primitif a dû être assez profondément +modifié par leur mélange avec les Marocains. Mais cette modification +n’atteignit guère que les familles nobles et dans les villes seulement : +à Gao, Bamba, Koura, Tendirma, Kouna, et surtout à Tombouctou. Les +familles soninké de Dienné subirent d’ailleurs, et par le fait d’un +mélange analogue, des modifications identiques. Ce sont les résultats de +cette infusion de sang blanc, très visibles encore, qui ont pu faire +naître chez quelques voyageurs l’idée d’attribuer aux _Arma_ une origine +égyptienne. + +Mais d’abord beaucoup de ces métis de Blancs et de Nègres ne sont pas +rattachables aux Songaï, et c’est en particulier le cas de ceux de +Dienné. Ensuite il ne faut pas oublier que, chez les Songaï, les _Arma_ +ne forment qu’une partie infime de la population, quelque importance +politique et sociale qu’ils puissent détenir dans les villes où on les +rencontre : la masse du peuple, composée des Gabibi et des Sorko de la +région des lacs et surtout de l’ensemble des habitants du Djerma, du +Zaberma et du Dendi, est demeurée nègre, les influences berbères et +peules mises à part. Enfin, comme nous l’avons vu, l’élément blanc qui a +affecté quelques familles songaï et a produit les Arma venait, non pas +de l’Egypte, mais du Maghreb ; il est d’importation récente et +postérieur à la période durant laquelle la soi-disant civilisation +songaï a atteint son apogée[185]. + +Il en est de l’architecture comme du métissage : le style dit « de +Dienné » n’est en rien spécial aux Songaï et il est d’importation +maghrébine et relativement récente. Nous savons par Ibn-Khaldoun et par +le _Tarikh-es-Soudân_ que les premières constructions de ce type furent +bâties à Gao (une mosquée) et à Tombouctou (un palais et une mosquée) +vers 1325, sous le règne et sur l’ordre de l’empereur mandingue Kankan- +Moussa, par un poète de Grenade qui s’improvisa architecte, Abou-Ishak- +es-Sahéli, lequel mourut à Tombouctou et y fut enterré. Avant cette +époque, il n’y avait au Soudan que des huttes cylindriques couvertes en +paille ou des abris rappelant les gourbis des Bédouins ou ceux des +Touareg ; les « palais » même des empereurs n’étaient pas plus +confortables ni plus remarquables que les « cases » de leurs sujets ; +peut-être même les maisons à terrasse du type le plus primitif étaient- +elles inconnues, car les auteurs arabes antérieurs au XIVe siècle (Ibn- +Haoukal — qui avait voyagé au Soudan, — Bekri, Edrissi, Yakout) ne +mentionnent pas d’autres habitations que les huttes à toit conique des +Malinké et des Mossi d’aujourd’hui. + +Ce fut vraisemblablement l’espagnol Abou-Ishak qui fut le premier +inspirateur au Soudan occidental de ces maisons à portiques trapézoïdaux +et de ces mosquées coiffées de pyramides dont l’aspect fait songer, en +effet, mais d’assez loin, à des monuments de l’ancienne Egypte, mais que +l’on rencontre partout, de l’Algérie et du Maroc à travers tout le +Sahara, jusqu’à la lisière de la forêt tropicale. Cette architecture, +motivée par les nécessités du climat et la rareté de certains matériaux +ou l’ignorance de certaines techniques, est essentiellement maghrébine +et non pas égyptienne[186]. Elle fut propagée au Soudan, non pas par les +Songaï, — qui sont loin de l’avoir tous adoptée et qui habitent souvent +des abris hémisphériques en nattes copiés sur ceux des Touareg, — mais +bien par les Marocains de Tombouctou d’une part et d’autre part par les +Soninké de Dienné et leurs cousins-germains les Dioula. Les Diennéens +sont passés maîtres en l’art de l’architecture soudanaise, cela n’est +pas niable : mais ils ont été initiés à cet art par des Marocains et non +par des Songaï et ils n’ont pas été chercher leurs modèles en Egypte. + +La conclusion de ce qui précède peut se résumer ainsi : les Songaï +actuels — surtout ceux des territoires civils du Haut-Sénégal-Niger — +forment un peuple très mélangé, dont le fond primitif et l’élément +principal sont constitués par une population nègre originaire sans doute +de la région de Tillabéry-Niamey-Dosso, sur la rive gauche du bas +Niger ; ils comprennent une caste de pêcheurs — les Sorko —, une caste +de chasseurs — les Goou — et une classe ouvrière et paysanne — les +Gabibi — qui, toutes les trois, sont demeurées à peu près vierges de +tout élément de race blanche, mais dans lesquelles le type primitif a +été plus ou moins modifié, chez les Sorko par des mélanges avec les +Bozo, chez les Goou par des mélanges avec les Banmana et chez les Gabibi +par des mélanges avec les Haoussa, les Gourmantché, les Mossi, les +Tombo, les Soninké et les Banmana, selon les régions ; il y a lieu +également, en ce qui concerne les Gabibi, de tenir compte de mélanges +avec les Touareg et avec les Peuls qui ont parfois altéré le type nègre +primitif ; ils comprennent enfin une classe noble — les Arma — dans la +composition de laquelle l’élément de race blanche entre pour une part +assez considérable : cet élément a été fourni principalement par des +Européens de la péninsule ibérique et des Arabo-berbères du Maroc et, +dans une proportion moindre, par des Touareg, des Maures et des Peuls. +Quant à la classe des lettrés musulmans — les Alfa —, elle se recrute +parmi tous les peuples du Soudan et du Sahara, mais les Songaï y sont en +infime minorité[187]. + +Je n’ai parlé, dans les pages qui précèdent, que des grands mouvements +de migration ou de conquête qui ont porté les Songaï jusqu’au lac Débo. +Il s’est produit en outre un certain nombre de mouvements secondaires en +sens divers, dûs à différentes causes : c’est ainsi qu’après la prise de +Gao par les Oulmidden en 1770, un certain nombre de Songaï émigrèrent de +la région de Gao au Djerma-Ganda et du côté de Niamey (tradition +recueillie par M. le Commandant Gaden) ; c’est ainsi encore que, d’après +Barth, beaucoup de Songaï de la région de Bourem émigrèrent vers 1843 du +côté de Goundam. D’autre part les Songaï ont fourni de tout temps un +très fort contingent aux approvisionnements en esclaves du Sahara et du +Maghreb : une bonne partie des Bella des Touareg et des Harrâtîn des +Maures Kounta et Bérabich sont d’origine songaï ; on trouve des +descendants d’esclaves de même provenance en beaucoup de points du Sud +algérien et du Sud marocain : le lieutenant Cancel, ayant étudié +récemment le langage des Balbali ou habitants de Tebalbalet, a découvert +que ce langage est un dialecte à la fois songaï, arabe et berbère, mais +avec prédominance marquée de mots songaï dans le vocabulaire et avec +introduction des principales règles de la syntaxe songaï (_Revue +africaine_, 1908). + + +=VII. Mandé du Nord.= + +Il semble bien que la famille mandé, dans son ensemble, est autochtone +du Soudan Occidental. Son domaine primitif devait s’étendre le long du +Niger, et principalement sur la rive gauche, depuis le lac Débo environ +au Nord jusque vers les sources du Tinkisso au Sud. Le _Diagha_, Diaga +ou Diaka[188] (du Débo à Sansanding) fut le berceau des Mandé du Nord, +le _Mandé_ ou Manding ou Mali (haut Niger à hauteur de Bamako et haut +Bakhoy) fut celui des Mandé du Centre et le _Diallon_ ou Fouta-Diallon +(du haut Tinkisso à la haute Falémé) fut celui des Mandé du Sud. + +Bien avant le début de notre ère, la famille mandé devait être répandue +dans toutes ces régions et en former la population à peu près exclusive. + +1o _Bozo._ + +Les Bozo devaient, au début, constituer chez les Mandé du Nord une caste +de pêcheurs et de navigateurs absolument analogue à celle des Sorko chez +les Songaï et à celle des Somono chez les Mandé du Centre. Ils +habitaient principalement le lac Débo et le bras du Niger connu sous le +nom de marigot de Dia ou Diaka. Ils durent à un moment donné se répandre +un peu plus loin vers le Nord et vers le Sud et atteindre le Bani vers +l’Est du côté de Mopti et de Dienné. Mais la poussée des Sorko par le +Nord du XIIe au XIIIe siècles et celle des Somono par le Sud vers la +même époque amenèrent la concentration des Bozo dans la région de leur +berceau primitif, dont ils ne sont jamais sortis depuis qu’isolément et +où ils sont encore considérés de nos jours comme propriétaires du sol et +des eaux. + +Tandis qu’ils demeuraient ainsi fixés dans leur patrie d’origine, les +populations agricoles de même famille qui les entouraient se +dispersaient au contraire dans tout le Soudan, sous le nom de Soninké, +et arrivaient, par suite de cette dispersion et de leur mélange avec des +peuples très divers, à se différencier assez notablement de leurs +congénères pêcheurs que leur métier avait attachés aux rives du fleuve. +C’est ainsi qu’aujourd’hui, par le type, les mœurs et la langue, les +Soninké se distinguent des Bozo, quoique d’ailleurs les ressemblances +entre les deux peuples soient également considérables. Mais leur +communauté d’origine ne semble pas douteuse. + +Ajoutons à cela que des unions se sont produites depuis des siècles +entre les Bozo primitifs et des familles appartenant aux castes de +pêcheurs d’autres nationalités, telles que la caste songaï des Sorko, la +caste banmana des Somono et la caste peule des Soubalbé. Ces unions +eurent comme résultat d’altérer quelque peu le type initial des Bozo et +de modifier considérablement sans doute leur parler primitif. + +Les Bozo sont actuellement tous musulmans : ils le sont probablement +depuis le XIVe siècle, ayant dû se convertir à la même époque que les +gens de Dienné. + +2o _Soninké._ + +Ainsi que je viens de le dire, les Soninké ont eu, comme les Bozo, pour +habitat primitif le Diaga ou Massina[189] et, comme les Bozo aussi, ils +formaient à l’origine une population exclusivement nègre et bien plus +rapprochée des Mandé du Centre qu’elle ne l’est actuellement[190]. + +Dès une époque fort ancienne, vers 200 avant J.-C. au plus tard, des +Soninké partis du Diaga s’avancèrent vers le Nord-Ouest et allèrent +fonder des colonies agricoles dans les régions où se trouvent +aujourd’hui Bassikounou, Néma et Oualata. Peut-être même la fondation de +_Néma_ remonte-t-elle à cette période lointaine, ainsi que celle de +_Ghana_, qui devait être très voisine de Néma et de l’emplacement où +s’éleva plus tard[191] Birou ou Oualata. + +Lorsque, au début du IIe siècle de notre ère, les Judéo-Syriens venant +de la Cyrénaïque par l’Aïr s’installèrent au Diaga, les Soninké subirent +quelque peu leur ascendant et, dès ce moment, des éléments de race +blanche commencèrent à s’introduire parmi eux. Nous avons vu comment, +vers le milieu du même siècle, ils obligèrent les Judéo-Syriens à +quitter le Diaga et comment ces derniers, suivant la même voie +qu’avaient tracée les Soninké longtemps auparavant, allèrent se fixer +dans l’Aoukar, à côté des colonies soninké de Néma et de Ghana. Quelque +cinquante ans plus tard, les Judéo-Syriens du Touat venaient les y +rejoindre et vers la fin du IIIe siècle se constituait à Ghana un état +assez puissant dont les maîtres étaient ces Judéo-Syriens ou Proto- +Peuls. + +A ce moment, un certain nombre de Soninké de l’Aoukar, fuyant le joug de +ces étrangers, continuèrent leur migration vers le Nord-Ouest et se +portèrent jusque dans le Tagant et dans l’Adrar mauritanien, que les +Berbères n’occupaient encore qu’incomplètement. Les _Azer_ actuels de +Oualata[192], de Tichit, de Chinguetti[193], etc. ne sont que les +descendants, sans doute métissés de Berbères, de ces Soninké des +premières migrations. Un nouvel élément de même souche leur fut apporté +d’ailleurs vers la fin du VIIIe siècle par les Soninké accompagnant les +Ahl-Massina d’origine judéo-syrienne qui, venant de Ghana, fondèrent +Tichit et gagnèrent l’Adrar. + +Cependant le gros de la population soninké était demeuré au Diaga. Vers +la fin du VIIe siècle, pour des raisons ignorées, un groupe assez +considérable quitta ce pays, tenta un premier essai de colonisation du +côté de Dienné[194], puis, rebroussant chemin vers l’Ouest, se porta par +le Kaniaga jusqu’au _Kingui_ et au _Diafounou_, laissant probablement +des fractions colonisatrices le long de son itinéraire. Vers 750, la +majeure partie des émigrants, quittant le Kingui pour retourner presque +sur leurs pas, arrivèrent au _Ouagadou_, où ils fondèrent, sous la +direction de _Maghan-Diabé Sissé_, le premier état soninké sur lequel +les traditions nous aient quelque peu renseignés. + +Une légende, encore très vivante chez tous les Soninké du Sahel et +rapportée plus d’une fois déjà par des Européens[195], raconte, en +l’agrémentant de détails qui tiennent du merveilleux, le récit de cette +migration du Diaga au Ouagadou par le Kaniaga et le Kingui. D’après +cette légende, le chef de la migration aurait été un nommé _Digna_ ou +_Dinga_, fils de Kiridion-Tagamanké fils de Yougou-Doumbessé (lequel +descendait de Job fils de Salomon fils de David !) ; ce Digna, ancêtre +du clan royal soninké des _Sempré_, Soumpara ou Simbara, avait quitté le +Diaga avec une bande de 300 hommes armés, accompagné de prêtres, devins +et sorciers dont le chef s’appelait _Garabara-Diané_ ou _Diadiané_ et +aurait été l’ancêtre du clan des Soudouré. Digna s’arrêta d’abord dans +la contrée de Dienné et y épousa une femme nommée Satakoullé Dafé ; +étant demeuré là 17 ans[196] sans que cette femme lui eût donné de +postérité, il la répudia, quitta le pays de Dienné et revint au Diaga, +où il épousa Assakoullé Soudouré. Celle-ci enfanta trois jumeaux, dont +l’un mourut à sa naissance ; le second, _Dia-Founè_, ancêtre du clan des +Dikéné ou Dyikéné, alla s’établir dans le pays qui fut appelé à cause de +lui _Diafounou_ et le colonisa ; le troisième, _Diagabâ-Founè_[197], +père du clan des Souaré, demeura dans le Diaga. + +Lorsque ses deux fils furent devenus des hommes, Digna, — dont la +longévité est comparable à celle des patriarches bibliques, — poussa +jusqu’au Kingui (province de Nioro) et se fixa à Daraga, près de la mare +de Dioka (sur la route de Nioro à Kayes). Arrivé là, il envoya des gens +puiser de l’eau ; ces gens aperçurent un génie assis au bord du puits et +revinrent en toute hâte prévenir Digna. Celui-ci se rendit au puits et, +grâce aux sortilèges dont disposaient ses prêtres, rendit le génie +aveugle, sourd et paralytique, ce qui n’empêcha pas toutefois le génie +d’en faire autant à Digna. Alors intervint Garabara, le chef des +sorciers, dont les procédés magiques rendirent à Digna l’usage de ses +sens, tandis que le génie demeurait privé de la vue, de l’ouïe et du +mouvement. Sans doute il avait conservé la faculté de parler, car il +offrit à Digna, si ce dernier le guérissait, de devenir son allié et de +lui donner ses trois filles en mariage ; Digna accepta et rendit au +génie le libre usage de ses sens et de ses mouvements. Après quoi il +épousa les trois filles du génie. + +De la première, nommée Diangana Boro, il eut cinq fils et un serpent, +lequel fut appelé _Ouagadou Bida_ et s’enfuit dès qu’il fut sorti du +sein de sa mère, sans que l’on sût où il était allé. Nous le +retrouverons tout à l’heure. Les cinq fils furent : Téré-Kiné, père des +Soma ou Sokhona ; Téré-Kalé, père des Kalé[198] ; Lampakhé-Boundayoré, +père des Bérété ; Kara-Guidé, père des Séméga, et Toungamari-Kabida, +père des Diâbi ou Diâbira. De la deuxième fille du génie, nommée Katana +Boro, il eut aussi cinq fils, pères du clan des _Sissé_, issu lui-même, +comme on le voit, de celui des Sempré : _Maghan-Diabé_, qui fut le +premier roi du Ouagadou ainsi que nous l’allons voir, Maghan-Tané, +Maghan-Tané-Fankanté, Maghan-Mamari et _Maghan-Kaya_[199], qui devait +être plus tard le fondateur de l’empire soninké de Ghana. Enfin, de la +troisième fille du génie, nommée Sinanguillé Gounékousso, il eut quatre +fils : Mamari, père des Touré et des Diabéra ; Fassiré, père des Koumma +ou Koumba ; Matam, qui n’eut pas de descendants, et Douissé ou Dowissé, +que la légende donne comme ancêtre aux Harrâtîn soninké qui vivent avec +les Idao-Aïch de la sous-tribu des Ahl-Soueïd. + +Cependant Digna, parvenu à un âge très avancé, était devenu aveugle. Un +jour, il dit à Téré-Kiné, l’aîné de ses fils présents au Kingui, d’aller +lui tuer du gibier, lui promettant, s’il lui en rapportait, de lui +conférer l’insigne du pouvoir royal. Garabara-Diané, chef des sorciers, +avait eu à se plaindre de Téré-Kiné et avait au contraire une grande +affection pour Maghan-Diabé, l’aîné des enfants de la seconde femme de +Digna. Or Téré-Kiné était particulièrement velu. Garabara prit donc une +peau de bélier, en revêtit Maghan-Diabé, mit une chèvre entre les mains +de ce dernier et l’amena auprès du vieillard, disant : « Voici Téré-Kiné +qui revient de la chasse et t’apporte une antilope. » Digna demanda à +Maghan-Diabé : « Est-ce bien toi Téré-Kiné ? — C’est bien moi », +répondit Maghan-Diabé. L’aveugle passa sa main sur la toison du bélier +et dit : « Mon fils, ta voix ressemble à celle de Maghan-Diabé, mais ta +peau velue est bien celle de Téré-Kiné. D’ailleurs n’êtes-vous pas tous +mes enfants ? » Puis il remit à Maghan-Diabé la chaîne qui était +l’insigne de son pouvoir[200]. + +Sur ces entrefaites, Téré-Kiné revint de la chasse avec un buffle qu’il +avait tué et, apprenant la supercherie dont avait usé son frère, il +entra dans une violente colère et voulut tuer Maghan-Diabé. Digna +l’apaisa en lui donnant un talisman qui assurait à Téré-Kiné et à ses +descendants la faculté de faire tomber la pluie à volonté, pouvoir qui +est encore attribué de nos jours aux membres du clan des Sokhona. + +Peu après, Digna mourut. Garabara, ayant consulté les présages, prédit à +Maghan-Diabé qu’il régnerait un jour en un endroit du Sahel appelé +_Koumbi_ et situé dans l’Est. En conséquence, laissant au Kingui Téré- +Kiné et tous les enfants de la première et de la troisième femme de son +père, Maghan-Diabé quitta Daraga avec ses propres frères utérins (les +_Sissé_), Garabara et quarante cavaliers. La petite troupe, marchant +vers l’Est, arriva en un pays habité par des hyènes dont le chef +s’appelait Tourougoulé Fadiga ; Maghan-Diabé demanda à ce dernier de lui +indiquer le chemin de Koumbi : le chef des hyènes lui dit de continuer +vers l’Est. Un peu plus loin, la troupe arriva au pays des vautours dont +le chef, Douga, exigea quarante cadavres de chevaux pour montrer la +route de Koumbi. Maghan-Diabé sacrifia donc ses quarante montures, dont +les vautours se régalèrent. Puis Douga se mit à voler en avant de la +troupe, pour lui montrer le chemin, et, s’arrêtant enfin sur un arbre, +près de l’endroit où se trouve aujourd’hui Goumbou, dit : « C’est ici +Koumbi. » + +Maghan-Diabé fit abattre cet arbre. L’arbre, en tombant à terre, +découvrit l’orifice d’un puits au-dessus duquel il avait poussé et de ce +puits sortit un serpent qui dit à Maghan-Diabé : « Je suis Ouagadou +Bida, ton frère et le frère de Téré-Kiné dont tu as usurpé le rang ; en +sortant du ventre de ma mère, je suis venu résider dans ce puits, et la +terre qui entoure ce puits, et qui s’appelle _Ouagadou_ à cause de moi, +est ma terre. Je ne veux pas que tu viennes m’y déranger. » Cependant, +Maghan-Diabé ayant proposé une transaction au serpent, celui-ci déclara +qu’il consentait à laisser son frère s’établir dans le pays et à +demeurer lui-même dans son puits sans en jamais sortir, à condition +qu’on lui donnât en pâture cent vierges par an. Maghan trouva cette +exigence inacceptable et offrit de lui donner seulement, chaque fois +qu’aurait lieu la fête annuelle des cultures, la plus jolie fille qui se +trouverait à ce moment là dans le pays. Le serpent accepta cet +arrangement et rentra dans son puits[201]. + +De l’arbre qui avait été abattu sortit alors un tambour qui se mit à +jouer tout seul ; à l’appel de ce tambour magique, des hommes +accoururent, venant de toutes les directions : ils étaient 9.999, tous +montés sur des chevaux bais, et divisés en quatre compagnies dont +chacune avait un chef. Ces chefs étaient : Ouagané Sakho, père du clan +des _Sakho_ ; Diaméra Sogona, père des _Diagouraga_ (fraction des +Diawara) ; Makhan Doumbé, père des _Silla_, et Goumaté Fadé, père des +_Yaressi_ (ou Diaressi ou Diarisso). + +Lorsque toute cette foule fut réunie, sur le conseil de Garabara, on +décida d’élire comme roi celui dont le bras aurait exactement la même +longueur que le tambour[202]. Tous les chefs enfoncèrent successivement +leur bras à l’intérieur du tambour, mais seul Maghan-Diabé put le +remplir exactement avec son bras et, en conséquence, il fut reconnu roi +par toute l’assemblée. + +Devenu ainsi le souverain du Ouagadou, Maghan-Diabé s’installa à Koumbi +et partagea son royaume en cinq provinces, gardant pour lui le Ouagadou +proprement dit, et donnant le commandement des quatre autres aux quatre +chefs de cavaliers accourus à l’appel du tambour magique : Ouagané Sakho +reçut le Nord-Ouest et se fixa à _Diara_ (près et au Nord-Est de +Nioro) ; Diaméra Sogona eut l’Est et se fixa à _Guesséné_ dans le Sud du +Kaniaga (tout près de Sosso) ; Makhan Doumbé eut le Sud-Ouest et se fixa +à _Kamatingué_ (entre Goumbou et Nioro), d’où il se rendit ensuite dans +le _Kaarta_ ; enfin Goumaté Fadé reçut le Sud-Est en partage et alla +demeurer au _Bélédougou_ (vers l’an 750 environ). + +Chaque année, à la fête des cultures qui se célèbre lors des premières +pluies, les quatre chefs de province venaient saluer le roi du Ouagadou +à Koumbi et une vierge était sacrifiée au serpent. + +Lorsque Maghan-Diabé mourut, son frère Maghan-Tané lui succéda ; ensuite +régna Maghan-Tané-Fankanté, puis Maghan-Mamari et enfin Maghan-Kaya ou +_Kaya-Maghan Sissé_, le dernier des cinq fils de Katana Boro, sous le +règne duquel eut lieu la ruine du Ouagadou et la dispersion de ses +habitants (fin du VIIIe siècle). + +Voici comment la tradition rapporte le motif et les circonstances de cet +événement mémorable. Un nommé Mamari-Sité Dorhoté, originaire du +Kaniaga, sorte de magicien remarquable par son caractère silencieux — il +ne parlait que deux fois par an —, était venu résider à Diara auprès de +Ouagané Sakho, au clan duquel il s’était affilié, changeant son nom +primitif en celui de Mamari Sakho. Il était amoureux d’une jeune fille +nommée Sia Yatébari qui, cette année-là, fut choisie en raison de sa +beauté pour être offerte au serpent. Lorsque le jour du sacrifice fut +arrivé, Mamari Sakho se rendit à Koumbi, armé d’un sabre soigneusement +aiguisé, et, se glissant parmi la foule, se plaça près du puits sacré. +Le serpent, selon la coutume, sortit deux fois sa tête pour regarder la +vierge qu’on lui destinait ; au moment où il la dressait une troisième +fois et se préparait à s’emparer de Sia, Mamari se précipita sur lui et +lui frappa sept fois le cou avec son sabre : au septième coup, la tête +du serpent se détacha, mais, au lieu de tomber, elle s’éleva dans les +airs en disant : « Mamari Sakho, tu as détruit le Ouagadou ; pendant +sept ans, il ne pleuvra plus dans ce pays, car la pluie que je faisais +tomber sera désormais transformée en or et le Ouagadou n’en profitera +plus. » Et en effet la tête du serpent s’en alla tomber au Sud du Mandé, +dans le Bouré, qui devint la contrée du Soudan la plus riche en or. + +Les assistants voulurent faire un mauvais parti à Mamari, mais ce +dernier, sautant sur son cheval, réussit à s’enfuir ; Ouagané Sakho le +rejoignit, mais, parce qu’il appartenait au même clan que lui, il n’osa +pas le tuer et le laissa aller. + +Cependant les menaces du serpent se réalisèrent ; pas une goutte d’eau +ne tomba au Ouagadou durant sept années consécutives ; une grande +disette s’ensuivit et les Soninké quittèrent ce pays maudit pour se +disperser de tous côtés, à la recherche de régions plus fertiles. + +Les uns, sous la conduite d’_Alikassa Sempré_, fils de Maghan Diabé, se +portèrent vers le Tekrour, au Guidimaka et au Galam qu’ils appelèrent +Gadiaga ; ils fondèrent là les premières colonies soninké, celles de +_Yaressi_ et de _Silla_, ainsi nommées des clans issus de Goumaté Fadé +et de Makhan Doumbé qui les créèrent ; les membres du clan royal des +Sempré qui faisaient partie de la même migration fondèrent +_Galambou_[203]. Une tradition recueillie par Mage raconte qu’Alikassa, +s’étant baigné un jour dans un affluent de la Falémé appelé _Bakili_ que +les autochtones considéraient comme un cours d’eau sacré, et n’ayant +éprouvé aucune conséquence fâcheuse de son imprudence, fut regardé comme +un grand sorcier par les indigènes et devint roi du Galam. En souvenir +de cette circonstance, ses descendants changèrent leur nom de Sempré en +Bakili. Le royaume du _Galam_ ou Gadiaga eut pour capitale Galambou, +appelée aussi Kounguel ; il comprenait le Goye, le Kaméra et le +Guidimaka. + +D’autres s’arrêtèrent dans le Bakounou, le Kingui, le Guidioumé et le +Diafounou, où ils possédaient déjà des compatriotes. D’autres émigrèrent +du côté de Kala (Sokolo) ou retournèrent au Kaniaga et se mêlèrent aux +compagnons de Goumaté Fadé établis dans le Nord du Bélédougou, donnant +ainsi naissance à ce qui fut plus tard l’empire soninké des _Sossé_ ou +du _Kaniaga_. + +D’autres encore, du clan des _Kounaté_ ou Konaté (originaires de Kouna +ou Kona, dans l’Est du Massina, au Sud et près du Débo), rebroussèrent +chemin jusqu’au Diaga, traversèrent le Niger et allèrent, vers l’an 800, +fonder _Dienné_, ou tout au moins fonder une colonie soninké à l’endroit +où devait s’élever plus tard la ville de Dienné proprement dite. D’après +la tradition[204], des Bobo étaient alors installés à Kanafa, sur le +plateau où se trouve aujourd’hui la ville, et des Bozo demeuraient au +Sud du même plateau, en un lieu appelé Dioboro, près du village actuel +de Pérou. Les Soninké, commandés par un nommé Adyini Kounaté, se +seraient fixés auprès des Bozo de Dioboro et les Bobo, gênés par ce +voisinage, auraient peu après émigré du côté de Bandiagara. + +Mais le plus grand nombre des Soninké du Ouagadou, sous le commandement +de _Kaya-Maghan_ ou Maghan-Kaya, qui régnait au moment de la dispersion, +se porta vers le Nord et alla rejoindre les premiers colons soninké de +la région de _Ghana_, dont la prospérité et la richesse attirait les +affamés du Ouagadou en excitant leur convoitise. Beaucoup de Soninké +demeurés au Diaga lors de la migration de Digna étaient venus depuis +directement dans l’Aoukar, en sorte que le nombre total des Soninké +répandus à Ghana et dans les environs devait être considérable à la fin +du VIIIe siècle. Kaya-Maghan en profita pour renverser la dynastie des +Judéo-Syriens, s’emparer du pouvoir et établir la suprématie soninké sur +l’empire de Ghana : ce fut, comme nous l’avons vu, le signal de l’exode +des Proto-Peuls vers le Fouta-Toro[205]. + +L’Aoukar et sa capitale Ghana durent constituer le centre principal des +Soninké, au moins au point de vue politique, depuis les premières années +du IXe siècle jusque vers la fin du XIe. Tour à tour rivaux et suzerains +des Berbères Lemtouna d’Aoudaghost, les Soninké de Ghana établirent à la +fin du Xe siècle leur suprématie sur tout le Hodh et une partie au moins +du Tagant, sur le Massina et le Bagana et sur tous les pays compris +entre le Niger et le Tekrour où leurs compatriotes avaient fondé déjà +des colonies. Ce fut le moment brillant de leur histoire. Ce fut aussi +celui où s’acheva leur formation ethnique, par des mélanges nombreux et +répétés avec des Berbères dans le Nord et avec des Toucouleurs dans le +Sud-Ouest, mélanges venant s’ajouter à ceux déjà subis du fait du +contact avec les Judéo-Syriens dans le Diaga et l’Aoukar : c’est à ces +mélanges, où l’élément de race blanche entra pour une part fort +appréciable, que les Soninké doivent leurs caractères physiques et +moraux actuels, et que leur langue doit également les particularités qui +la distinguent nettement des dialectes mandé du Centre. + +Mais les migrations et contre-migrations des Soninké étaient loin +d’avoir pris fin et leur dispersion à travers tout le Soudan Occidental +n’en était encore qu’à ses débuts. En 1076 les Lemtouna, entraînés à la +guerre sainte par Abdallah-ben-Yassine, s’emparaient de Ghana, pillaient +la ville, massacraient une partie des habitants et convertissaient à +l’islamisme ceux qui préférèrent la religion nouvelle à la mort ou à la +fuite. Beaucoup de Soninké demeurèrent dans l’Aoukar où, devenus +musulmans, ils subirent jusque vers 1090 le joug des Berbères, puis +recouvrèrent leur indépendance. Mais beaucoup aussi émigrèrent de Ghana +vers le Sud, le Sud-Ouest et le Sud-Est à la fin du XIe siècle, achevant +de constituer les états soninké déjà ébauchés dans le Kaniaga, le +Bakounou, le Kingui, le Galam, et ramenant au Diaga un nouveau flot de +population. + +D’après une tradition, les familles soninké qui s’enfuirent de Ghana +lors de la conquête almoravide descendaient principalement des premiers +colons demeurés dans l’Aoukar au temps de la domination judéo-syrienne +et appartenaient surtout aux clans suivants : les _Doukouré_, +descendants d’un nommé Bentigui, qui était au service d’un ministre du +dernier empereur judéo-syrien de Ghana et dont le fils aurait assassiné +cet empereur, sans doute au moment de l’arrivée de Kaya-Maghan Sissé +dans l’Aoukar ; les _Soumaré_, descendants d’un autre familier du même +ministre ; les _Diakaté_ ou _Niakaté_ et les _Diarisso_, ainsi que les +_Mangara_, les _Samoura_ et les _Koussata_, descendants de vassaux des +empereurs judéo-syriens eux-mêmes ; enfin les _Tounkara_ qui, eux, se +composaient des derniers débris de la famille impériale soninké des +Sissé, c’est-à-dire des descendants de Kaya-Maghan. + +Les _Diarisso_ fondèrent un royaume au Kaniaga, où ils retrouvèrent des +gens de leur clan en la personne des descendants de Goumaté-Fadé : ce +fut l’origine du fameux empire de _Sosso_ ou des _Sossé_, qui devait +devenir célèbre quelque cent ans plus tard avec la dynastie des +_Kannté_. + +Les _Doukouré_ fondèrent au Bakounou d’abord, puis à Goumbou, un royaume +qui, en quelque sorte, correspondait à l’ancien royaume du Ouagadou. +Leur chef Maré-Diago Doukouré, en quittant Ghana, se porta d’abord dans +le Guimbala, sur la rive nord du Débo, alla de là à Dienné, puis à +Diongoï dans le Sud du Bakounou, où il se fixa et mourut. Ouari +Doukouré, son successeur, transporta sa résidence à Tanganaga, près et à +l’Ouest-Nord-Ouest de Goumbou, tandis qu’un de ses frères allait +s’installer dans le Diafounou. Toumané Doukouré ayant succédé à Ouari, +un berger lui signala un emplacement bien préférable à Tanganaga : +c’était _Goumbou_. Toumané et son frère cadet Boubou, accompagnés de +tous les notables du royaume, partirent à cheval pour aller reconnaître +l’endroit ; mais un devin avait prédit que le premier des deux frères +qui mettrait pied à terre mourrait aussitôt ; aussi, lorsqu’on fut +arrivé à Goumbou, Toumané invita Boubou à descendre de cheval le +premier. Boubou, pour ne pas désobéir à son aîné, accepta de faire le +sacrifice de sa vie ; mais, avant de mettre pied à terre, il fit +disposer d’un côté le trésor de la famille royale et fit ranger d’un +autre côté les notables du pays, puis il dit à Toumané : « Choisis entre +ces deux trésors, les biens ou les hommes ; mes enfants, après ma mort, +auront ce que tu auras dédaigné. » Toumané choisit les biens. Boubou, +ayant recommandé ses enfants aux notables, descendit alors de cheval et +mourut incontinent. Les notables déclarèrent à Toumané que, puisqu’il +leur avait préféré la richesse, ils ne dépendaient plus de lui +désormais, mais bien du fils aîné de Boubou, _Bouyagui-Toumbéli_, qui +n’était encore qu’un enfant mais auquel échut néanmoins le commandement +du royaume. Un vieillard, Diéroumfa Doukouré, fut nommé tuteur du jeune +roi ; au bout de sept ans, Bouyagui-Toumbéli Doukouré prit en mains les +rênes de l’Etat (fin du XIIe siècle ou commencement du XIIIe). Depuis +cette époque jusqu’à présent, les descendants de Boubou Doukouré ont +conservé le commandement politique à Goumbou[206], tandis que ceux de +Toumané n’ont pas cessé d’être considérés comme les maîtres du sol. + +Les _Niakaté_ ou Diakaté s’établirent à _Diara_, dans le Kingui, et y +fondèrent, à la fin du XIe ou au commencement du XIIe siècle, un royaume +qui dura environ un siècle et demi et fut renversé par les Diawara vers +1270. Les légendes que j’ai eues à ma disposition ne racontent rien des +débuts de ce modeste Etat : seul, son dernier roi, qui vécut +probablement entre 1200 et 1250, est mentionné. Ce roi s’appelait _Mana- +Maghan_ ; il s’enrichit par le commerce qu’il faisait avec le Tekrour +d’une part et le Tagant de l’autre et, grâce à sa fortune, put équiper +des bandes nombreuses de guerriers et devenir un chef redoutable[207]. +Les Peuls Diawambé alors répandus au Kaarta étaient constamment pillés +et rançonnés par les bandes des premiers empereurs mandingues[208] ; ils +firent appel à Mana-Maghan Niakaté, qui alla attaquer les Mandingues +dans le Kaarta mais qui, trop faible pour s’y maintenir, dut revenir au +Kingui, ramenant avec lui un grand nombre de Diawambé qu’il installa +auprès de Diara et qui, un peu plus tard, devaient fonder Nioro. Mana- +Maghan et sa famille eurent une destinée tragique : lui disparut dans +des circonstances mystérieuses que je relaterai un peu plus loin, en +parlant des Diawara ; de ses deux fils, l’un, Bemba, fut tué par des +Peuls dont il cherchait à dérober le troupeau et l’autre, Mana, se noya +dans le Niger — ou dans le Sénégal — au cours d’une razzia dirigée +également contre des Peuls. Après la disparition de Mana-Maghan et +l’installation des Diawara à Diara (1270), les Niakaté émigrèrent en +grand nombre dans le Guidioumé, où ils sont encore. + +Parmi les autres familles soninké qui avaient fui Ghana en 1076, les +unes allèrent s’installer dans le Guidimaka et le Galam auprès des +Yaressi, des Silla et des Bakili, les autres se fixèrent dans le Diaga, +leur ancienne patrie. Ces dernières, comprenant principalement des +Sissé-Tounkara, des Koussata, des Koumma ou Koumba, des Bérété, des +Diâbi et des Koné, passèrent par Bassikounou et Dioura et vinrent +s’établir dans la province méridionale du Diaga connue sous le nom de +_Mîma_ ou Méma, à Dia, à Diakolo et surtout à _Nono_, ce qui leur valut +le surnom de Soninké-Nono ou, chez les Peuls, de Nononkobé[209]. + +Passons maintenant aux premières années du XIIIe siècle : en 1203, +_Soumangourou_ (ou Soumahoro) Kannté, alors souverain de l’empire +soninké des Sossé qui avait sa capitale à Sosso[210] dans le Kaniaga, +fait la conquête de Ghana et étend son autorité sur tout le Bagana, sur +le Diaga, sur Ségou et sur une partie au moins du Bélédougou et du +Kaarta. Onze ans après la prise de Ghana par Soumangourou, en 1224, des +Soninké de cette ville, qui sans doute avaient pris parti contre les +Sossé et avaient dû fuir la colère du vainqueur, fondèrent dans la même +région un modeste village qu’ils appelèrent _Birou_ (les tentes) et qui +devait devenir célèbre sous son nom berbère de _Oualata_ ou Ioualaten +lorsque, quelque vingt ans plus tard, il allait succéder comme métropole +de l’Aoukar à Ghana détruite par Soundiata. + +Ce _Soundiata_ était empereur des Mandingues lorsque la puissance des +Sossé avait atteint son apogée. En 1235, il réussit à vaincre +Soumangourou entre Koulikoro et Niamina[211] et à s’emparer de tous ses +Etats. Un grand nombre de Sossé émigrèrent alors vers le Tekrour, le bas +Sénégal et la Gambie, où on retrouve encore de nos jours leurs +descendants, plus ou moins mélangés aux Toucouleurs, aux Ouolofs, aux +Sérères et aux Malinké. + +En 1240, Soundiata détruisait définitivement Ghana, établissait sa +résidence près de Niamina, fondait là une ville à laquelle on donna le +nom de son pays d’origine (Mandé ou Mali) et devenait le maître de tout +le haut Niger, depuis ses sources jusqu’à la région des lacs. Les +Soninké du Diaga acceptèrent assez malaisément la domination mandingue +et ceux de Nono en particulier cherchèrent à s’y soustraire par +l’émigration. Certains descendirent la rive gauche du Niger et allèrent +fonder, entre Niafounké et Bassikounou, une colonie qui prit aussi le +nom de Nono (ou Nounou) et qui a subsisté jusqu’à nos jours ; cette +colonie est citée par le _Tarikh-es-Soudân_, qui y fait régner une femme +nommée Bikoun-Kabi et qui parle de la conquête de ce pays par Sonni Ali- +Ber vers 1473 ; aujourd’hui, les descendants de ces Soninké-Nono — que +Sa’di appelle par erreur « Sanhadja Nono » — parlent songaï et sont +appelés _Dakouraré_ ; ils habitent Nounou (près de Niafounké, au Sud du +lac Gaouati) et quelques villages voisins de Soumpi aux environs de la +route de Niafounké à Bassikounou. + +D’autres Soninké du Diaga (les Komma ou Koumba) remontèrent la rive +gauche du fleuve et allèrent fonder _Sansanding_. + +Mais le plus grand nombre des Soninké-Nono, traversant le Niger à +Diafarabé, occupèrent entre ce fleuve et le Bani le pays compris, d’une +façon générale, de Diafarabé à Mopti et à San et choisirent comme centre +de leur nouvelle colonie le point de _Dienné_, où des Soninké s’étaient +établis déjà depuis le début du IXe siècle, mais dont la fondation +véritable peut être placée à cette époque (1250 environ). Les nouveaux +arrivants — qui appartenaient aux clans des Mana, des Sissé, des Touré +et des Diâbi — s’établirent d’abord auprès des Kounaté, dans le village +bozo de Dioboro ; mais ils étaient nombreux et il devint bientôt +manifeste que l’emplacement était trop étroit pour contenir tout le +monde. Les Soninké-Nono demandèrent donc aux Bozo, les plus anciens +occupants du pays, de leur désigner un autre emplacement, et les Bozo +leur indiquèrent le plateau de Kanafa, qu’avaient habité autrefois des +Bobo. Les Soninké-Nono s’y transportèrent, comblèrent les mares qui s’y +trouvaient et construisirent un village auquel ils donnèrent le nom de +Dienné[212]. Les génies du lieu exigèrent, pour assurer la prospérité +future du nouveau village, qu’on leur sacrifiât une vierge en +holocauste ; une jeune fille fut donc procurée par les Bozo de Dioboro +au patriarche des Mana, chef des Soninké-Nono, qui la fit murer vive +dans l’enceinte en construction, près de la porte dite aujourd’hui porte +de Kanafa. Avant que la jeune fille eut rendu le dernier soupir, on +l’entendit, à travers l’argile encore molle dont on venait de la +recouvrir, recommander aux Soninké de se souvenir toujours que c’était +aux Bozo qu’ils devraient la prospérité de leur ville[213]. Les Soninké +de Dienné furent surtout des commerçants : leurs rapports continuels +avec Tombouctou et leurs voyages sur le fleuve en aval de Mopti leur +firent adopter la langue songaï, à partir du XVIe siècle probablement, +au détriment de leur langue propre. Leurs descendants actuels parlent +tous le songaï, mais ceux qui habitent le Pondori, entre Dienné et +Diafarabé, et qui se livrent surtout à l’agriculture, ont conservé +l’usage de la langue soninké. Peu après l’établissement définitif des +Soninké à Dienné, vers 1300, Koumboro Mana, vingt-sixième chef de la +colonie depuis sa fondation première par les Kounaté, se convertit à +l’islamisme ; à partir de cette époque, les Diennenké furent toujours de +fervents musulmans. + +Vers 1270, c’est-à-dire une trentaine d’années après la construction de +Dienné sur son emplacement actuel, une nouvelle fraction du peuple +soninké se constituait au Kingui, celle des _Diawara_, qui prenait à +Diara la place de la dynastie Niakaté. L’ancêtre des Diawara aurait été +un chasseur d’origine inconnue, _Daman-Guilé_, fils d’un certain Modi- +Moussa Moumini et venu de la direction du Hidjaz — c’est-à-dire du Nord- +Est — dans le Manding, en compagnie des nommés Ségui-Khèri, Dimbané et +Niagué-Maghan, ce dernier ancêtre du clan des Kamara. Daman-Guilé serait +arrivé au Manding à l’époque où régnait Soundiata Keïta, c’est-à-dire +dans le deuxième quart du XIIIe siècle. Un homme de la caste des Garankè +(cordonniers), nommé Kaké-Kanédyi[214], qui vivait auprès de Soundiata, +étant allé dans la brousse afin de chercher de l’écorce de mimosa pour +tanner ses cuirs, rencontra Daman et ses compagnons. Il leur demanda qui +ils étaient et d’où ils venaient. Daman se contenta de répondre : « Nous +sommes des chasseurs venus de l’Est », et pria Kaké d’aller avertir +l’empereur de leur arrivée. Soundiata, averti par Kaké, convoqua Daman- +Guilé et ses compagnons ; comme il leur demandait quel était leur +_diamou_ (nom de clan), Daman répondit : « _Dia wara_ », ce qui, dans la +langue de son pays — rapporte la légende —, voulait dire : « Il n’y a +pas de clans chez nous »[215]. Mais on prit cette réponse pour +l’énonciation de leur nom de clan, et on les appela _Diawara_, nom qui +leur resta. Comme ils avaient été présentés à l’empereur par un +cordonnier, on prétendit plus tard que les Diawara étaient des esclaves +de cordonniers. + +Soundiata autorisa Daman et les siens à résider avec Kaké dans le +quartier des cordonniers. Daman se livrait à la chasse ; chaque fois +qu’il rapportait du gibier, il en offrait à l’empereur, dont il gagna +ainsi l’amitié. + +Un jour que Daman était à l’affût, embusqué dans une cachette, un +marabout passa, se dirigeant vers l’Est, et vint se reposer près de lui +sans le voir. Lorsque cet homme se leva pour reprendre sa route, il +oublia à terre un sachet rempli de poudre d’or. Daman, étant sorti de sa +cachette, vit ce sachet, le ramassa et le plaça dans le creux d’un arbre +dont il boucha avec soin l’ouverture. L’année suivante, le propriétaire +de l’or étant repassé dans le pays, Daman le mena à l’arbre, en sortit +le sachet d’or et le rendit au marabout, qui lui demanda ce qu’il +pouvait faire qui lui fût agréable. Daman lui dit : « Quand tu iras à La +Mecque en pèlerinage, demande au grand chérif qu’il te donne pour moi un +sabre avec lequel je puisse trancher la tête aux buffles que je +rencontrerai à la chasse. » Le marabout alla en effet à La Mecque ; il +allait quitter la ville sainte en oubliant la commission dont l’avait +chargé Daman — ce marabout avait le caractère oublieux —, lorsque le +grand chérif, qui devinait les choses cachées, le fit appeler et lui +dit : « Quelqu’un ne t’avait-il pas donné une commission pour moi ? » Le +marabout se rappela alors la recommandation de Daman et raconta +l’histoire au chérif, qui lui remit pour le chasseur un sabre court doué +de vertus merveilleuses. Lorsque le pèlerin fut de retour au Manding, +les courtisans de Soundiata lui représentèrent que ce sabre était trop +précieux pour un simple esclave de cordonnier et, se laissant faire, il +donna l’arme magique à l’empereur, comme un présent du grand chérif de +La Mecque. + +Quelque temps après, Soundiata voulut récompenser Daman du zèle +qu’apportait ce dernier à le fournir de gibier et lui demanda ce qu’il +désirait : « Un sabre, répondit Daman, avec lequel je puisse trancher le +cou des buffles. » Soundiata dit alors à l’une de ses femmes, nommée +Niagalé-Messéni, d’aller prendre un sabre dans son armurerie et de le +lui apporter ; la femme alla et revint avec le sabre du grand chérif : +« Pas celui-là ! s’écria l’empereur, remporte-le et apportes-en un +autre. » Niagalé retourna au magasin d’armes, replaça le sabre du chérif +et voulut en prendre un autre, mais, malgré elle, sa main alla se poser +de nouveau sur le glaive magique, et il en fut ainsi par trois fois. +Soundiata dit alors à Daman : « C’est Dieu qui l’a voulu : prends ce +sabre qui t’appartient, mais sors de mes Etats, car le possesseur de +cette arme sera un roi puissant que je ne désire pas avoir pour +voisin. » + +Daman-Guilé, devenu ainsi maître du sabre merveilleux qui devait devenir +l’insigne du pouvoir royal chez les Diawara[216], rassembla donc ses +compagnons et se rendit près de Ségou, à Nionko, où il se livra de +nouveau à son métier de chasseur ; il y eut un fils qu’il appela _Diara- +Mamadi_. Dans ce temps-là, le pays de Ségou était gouverné par un +lieutenant de Soundiata nommé Silla-Makamba Keïta, qui résidait sur la +rive droite du Niger, en aval de Ségou, à l’endroit où est aujourd’hui +le village de Markadougouba. Daman lui apportait constamment du gibier, +en sorte que le gouverneur de Ségou prit le chasseur en affection et +qu’un jour il lui dit : « J’ai une fille, nommé Koria Keïta, que je ne +veux donner en mariage à aucun de mes sujets, parce que des devins m’ont +prédit qu’elle enfanterait un grand roi plus puissant que moi ; je te la +donne pour que tu l’épouses : mais tu quitteras le pays sans que +personne le sache, car beaucoup de gens ici briguent la main de ma fille +dans l’espoir d’enfanter un roi. » + +Daman accepta et quitta le pays de Ségou à l’insu de tout le monde avec +sa femme Koria. Guidé par Dieu, il arriva dans le Kingui, nourrissant +les siens tout le long du voyage à l’aide des produits de sa chasse ; en +route, il avait laissé au Kaniaga son fils Diara-Mamadi, qui, devenu +grand, fonda Mourdia, au Sud de Goumbou, dans le Niamala. + +Le roi du Kingui était alors Mana-Maghan Niakaté, qui résidait à Diara. +Daman alla le saluer et obtint de lui l’autorisation de s’installer à +Toundoungoumé ou Touroungoumbé, tout près et à l’Est de Diara. Comme au +Manding et à Ségou, Daman approvisionna le roi de gibier et devint son +ami, si bien que Mana-Maghan lui donna en mariage sa fille Assakandé +Niakaté. Daman en eut un fils qu’il appela _Niagué-Maghan Diawara_ ; le +jour même de la naissance de cet enfant, Koria Keïta lui donnait +également un fils qui fut appelé _Fié-Mamoudou Diawara_. + +Lorsque ce dernier fut devenu un garçonnet, il allait souvent à Diara et +jouait avec un fils du roi nommé Bemba Niakaté, qui avait à peu près le +même âge. Bemba était d’un caractère violent et cherchait constamment +dispute à Fié-Mamoudou ; au cours d’une querelle, celui-ci frappa Bemba +si violemment sur la mâchoire qu’il lui cassa une dent. Lorsque le roi +en fut informé, il envoya dire à Daman que son fils, s’étant mal +conduit, devait quitter le pays. Daman fit donc partir Fié-Mamoudou ; il +le confia à la garde de trois hommes, appelés Fadé Kanédyi, Hamadi et +Bougari Kamissokho, qui le conduisirent dans le Nord jusqu’à un endroit +appelé Diagouraga[217], où ils demeurèrent avec lui. + +Cependant Daman avait conservé la confiance de Mana-Maghan et était même +devenu son ministre de la guerre. Il leva une colonne dont il confia le +commandement à son autre fils Niagué-Maghan et l’envoya piller Dienné ; +une autre colonne fut dirigée par lui sur Sansanding et une autre encore +sur Ségou : toutes furent couronnées de succès et rapportèrent à Mana- +Maghan un immense butin[218]. Après la troisième colonne, Daman mourut. + +On alla prévenir Fié-Mamoudou, qui était devenu un homme, et qui, +apprenant le décès de son père, revint à Toundoungoumé pour recueillir +la succession. Un homme de Diara, nommé Fassakoré Bagaka, s’entremit +alors pour faire obtenir le pouvoir royal à Fié-Mamoudou, auquel +l’unissaient les liens de gratitude qu’il avait contractés envers Daman. +Ce Fassakoré en effet, avait été, plusieurs années auparavant, blessé +d’une flèche empoisonnée par Bemba Niakaté et était tombé gravement +malade ; son père l’avait fait soigner par Daman, qui l’avait +complètement guéri. Lorsque Daman fut mort et que Fié-Mamoudou fut +revenu à Toundoungoumé, Fassakoré alla trouver ce dernier et lui dit : +« Nous ne pouvons plus supporter les Niakaté, qui abusent de leur +autorité et maltraitent leurs sujets ; Bemba, le fils du roi, ouvre le +ventre des femmes enceintes sous prétexte de constater le sexe de +l’enfant qu’elles portent et il met le feu aux meules de mil sous +prétexte de se chauffer. Nous ne voulons plus de cette famille à notre +tête. Or je sais un talisman qui peut atteindre la puissance des hommes, +et je vais t’en indiquer la composition : on l’obtient en mélangeant des +larmes humaines avec les os pilés d’un crâne de cheval ; qu’un homme +robuste étende cette mixture sur sa paume droite et vienne saluer Mana- +Maghan en lui serrant la main, et le pouvoir des Niakaté sera anéanti. » + +Une fois muni de ces précieuses indications, Fié-Mamoudou en fit part à +son frère Niagué-Maghan et tous deux se pressèrent les yeux jusqu’à en +faire sortir des larmes, qu’ils recueillirent dans une calebasse ; puis +Niagué-Maghan alla dérober un cheval à Diara, dans les écuries du roi : +ils tuèrent ce cheval, exposèrent sa tête au soleil jusqu’à ce qu’elle +fût complètement desséchée, broyèrent les os et préparèrent le talisman. +Fassakoré ayant demandé : « Où est la main de l’homme robuste ? », Fié- +Mamoudou présenta sa propre main, et, Fassakoré lui ayant enduit la +paume avec la pâte magique, il s’en fut à Diara, se prosterna devant le +roi pour le saluer, prit la main de Mana-Maghan dans les siennes et s’en +retourna. Aussitôt le roi sortit de chez lui comme un fou, sella sa +jument, partit au galop et ne reparut plus : personne n’a jamais su ce +qu’il était devenu. Tous les membres de sa famille se sauvèrent et +disparurent également, à l’exception d’un nommé Sodoga qui dormait à ce +moment-là et qui devint plus tard l’ancêtre des griots du clan des +Daramé, qu’on appela à cause de lui Sodogalé. + +Fié-Mamoudou prit alors le commandement du Kingui et fonda à Diara la +dynastie des Diawara (1270), dans des circonstances qui seront relatées +plus loin[219]. + +Ces Diawara, dont l’ancêtre, d’origine inconnue, était peut-être un +Peul, étaient en tout cas formés d’éléments très divers ; mais il semble +que, depuis leur installation au Kingui, c’est l’élément soninké qui a +dominé dans leur composition définitive et aujourd’hui, quoique regardés +par les Soninké propres comme formant un groupe à part — pour des +raisons sans doute purement historiques —, les Diawara doivent être +considérés comme une fraction du peuple soninké. + +A la fin du XIIIe siècle, les Soninké étaient donc déjà dispersés et +établis dans la plupart des provinces du Soudan Occidental où on les +trouve aujourd’hui : cependant ce peuple essentiellement mobile, +voyageur, migrateur et insinuant, n’avait pas encore terminé ses +mouvements secondaires, qu’il n’a d’ailleurs probablement pas terminés +complètement à notre époque. Mais, comme il était arrivé à Dienné, +presque toutes les colonies soninké qui allèrent s’établir à l’Est du +Diaga ou au Sud du Kaniaga et du Gadiaga perdirent peu à peu une partie +de leur nationalité et abandonnèrent leur langue pour adopter celles des +peuples ou des pays au sein desquels elles se constituèrent : le songaï +dans le Diennéri, le dioula dans la Boucle du Niger, le banmana du côté +de Ségou et de Bamako, le malinké dans le Ouassoulou, etc. + +C’est ainsi que, du XIVe au XIXe siècles, des Soninké venus du Diaga, de +Dienné et de Sansanding se répandirent à San et dans les environs, puis +de là au Yatenga d’une part et au Dafina de l’autre, essaimant des +colonies éparses jusque du côté de Gao et de Say vers l’Est et dans la +haute Côte d’Ivoire (Samatiguila et Odienné notamment) vers le Sud[220]. +C’est d’une de ces colonies, composée de Silla et de Touré, que devait +sortir à la fin du XVe siècle la dynastie des _askia_ de Gao. Au XVIIe +siècle, sous le règne de Nabasséré, souverain du Yatenga, trois Soninké +de langue songaï, nommés Sana, Sidiki et Marhan, vinrent de Saraféré à +Bissigué, près de Ouahigouya, pour s’y livrer à la culture de l’indigo ; +leurs descendants s’installèrent en différents points du Yatenga et du +Mossi, où ils sont teinturiers et commerçants et sont aujourd’hui +considérés comme des Songaï. Dans le Dafina, les Soninké acquirent, vers +la fin du XVIIIe et le commencement du XIXe siècles, une importance +politique assez considérable, qui favorisa leur rayonnement dans la +Boucle de la Volta Noire, et particulièrement dans le pays des Bobo- +Niénigué. Tous ces Soninké de la Boucle du Niger sont plus généralement +désignés aujourd’hui sous le nom de _Marka_ (Marassé chez les Mossi). + +A l’Ouest du haut Niger, une famille soninké du Galam, appartenant au +clan royal des Sempré (Soumpara ou Simbara), quitta les rives du Sénégal +vers le milieu du XVe siècle pour retourner au Bagana et, s’étant +installée à mi-chemin entre Ségala et Bassikounou, y fonda le village de +Kala, qui fut plus tard appelé Sokolo. Environ quatre siècles plus tard +— vers 1832 d’après Tautain — un certain nombre de Soninké de Sokolo +vinrent dans le Nord du Bélédougou, s’y installèrent avec l’autorisation +du chef banmana de Toubakoro, qui dépendait lui-même du chef banmana de +Gana (près Banamba), et fondèrent là les colonies marka de Touba-koura +ou Touba, de Banamba, de Kiba, de Kérouané, de Médina ; quelques-uns +allèrent jusqu’au bord même du Niger, à Niamina, où ils se mêlèrent à +des Soninké Koumba venus de Sansanding, qui avaient déjà fondé cette +ville de Niamina depuis un certain temps, près du lieu où se trouvait +autrefois la capitale du Mali. + +D’autres familles soninké du Galam (Sakho et Silla notamment) avaient +quitté aussi le Sénégal vers le milieu du XVIe siècle (1534 d’après +Barros), à la suite d’une guerre avec les Toucouleurs du Fouta dans +laquelle ces derniers, sous le commandement de l’empereur de la dynastie +peule fondée par Koli Galadio, firent de grands massacres de Soninké et +de Mandingues dans le Gadiaga et le Boundou. Ces familles s’enfoncèrent +dans le Sud du Boundou et du Bambouk et gagnèrent la haute Gambie, le +Fouta-Diallon et le Ouassoulou. + +Si nous jetons maintenant un coup d’œil rétrospectif sur les +circonstances — un peu embrouillées parfois — qui motivèrent ou +accompagnèrent les différentes migrations et la formation du peuple +soninké, nous nous apercevrons que ce peuple, dans son état actuel, est +l’un des plus mélangés du Soudan Français. Sans doute fort peu +différents au début de leurs congénères les Mandé du Centre, ils s’en +distinguent aujourd’hui de façon notable par le caractère moral, par le +physique et par la langue. Leur long et intime contact avec les Judéo- +Syriens, les Berbères, les Peuls et — plus récemment — les Maures Beni- +Hassân, a eu suffisamment d’influence sur eux — au moins sur la fraction +de leur peuple demeurée au Sahel — pour que Léon l’Africain ait pu les +considérer comme se rattachant aux Libyens et pour que Sa’di ait pu +confondre certaines de leurs tribus avec les Zenaga. D’autre part, ceux +qui ont subi, dans le Diennéri et la région des lacs, l’influence +songaï, ont pu être pris pour des Songaï, de même qu’il est assez +difficile à première vue de distinguer les Marka de la Boucle des +Dioula, ceux du haut Niger des Banmana, ceux du Ouassoulou des Malinké +ou des Foulanké. Cependant, même là où ils ont abandonné leur langue, +ils forment encore une unité ethnique distincte, où domine le type mandé +primitif, mais où l’élément de race blanche (et particulièrement +l’élément sémitique) a laissé une trace fortement marquée au moral peut- +être plus qu’au physique[221]. + + +3o _Dioula._ + +Les Dioula proviennent assurément de la même souche que les Soninké, +mais ils se sont séparés d’eux avant que ces derniers aient été modifiés +par leur contact dans le Nord du Sahel avec les Judéo-Syriens et les +Maures, et c’est pour cela qu’ils ont mieux conservé le type mandé +primitif et que leur langue ne se différencie que très peu de celle des +Malinké et est en tout cas beaucoup plus voisine des dialectes mandé du +centre qu’elle ne l’est du soninké. Ils l’affirment eux-mêmes +implicitement en disant que leur nom, _Dioula_, signifie « du fond, de +la souche primitive ». Mais, au point de vue de leur origine, c’est aux +Mandé du Nord qu’il convient de les rattacher, ainsi que l’a très bien +démontré celui qui les a étudiés le premier et qui les connaît le mieux, +M. Binger. + +Sans doute la formation du peuple dioula doit remonter aux premières +migrations soninké qui se portèrent vers le Diennéri avant même la +fondation de l’éphémère royaume du Ouagadou, migrations dont nous avons +relevé la trace dans la légende de Digna, au début du VIIIe siècle. Les +Kounaté qui se fixèrent à Dioboro vers la fin du même siècle ou le début +du IXe, après la dispersion du Ouagadou, fournirent sans doute un +deuxième élément aux origines des Dioula. En tout cas ces derniers, que +toutes leurs traditions font venir de Dienné, étaient déjà répandus dans +toute la Boucle du Niger et jusque sur la basse Volta avant la fondation +définitive de Dienné par les Soninké-Nono en 1240, puisque nous les +trouvons fortement installés à Bégho[222], près du coude Sud de la Volta +Noire et de la lisière septentrionale de la grande forêt, dès le XIe +siècle ; ils étaient même déjà en partie musulmans à cette époque, +d’après la tradition, alors que les Berbères soudanais ne l’étaient +encore qu’en minorité et que les Soninké de Dienné et du Diaga ne +devaient se convertir en masse que vers le début du XIVe siècle. + +Grands voyageurs et habiles commerçants plus encore que leurs cousins +soninké, les Dioula sont peut-être, de tous les Mandé, ceux qui ont +fourni le plus grand nombre de pèlerins ayant visité La Mecque : ce fait +peut expliquer leur islamisation ancienne et rapide, islamisation qui +s’est ralentie d’ailleurs durant les derniers siècles. Il faut tenir +compte aussi d’un autre phénomène : à part de rares exceptions, les +Dioula n’ont jamais habité que des villes, isolées au milieu de +populations autochtones agricoles et de religion animiste ; cela leur a +permis de se sentir davantage les coudes et d’organiser des foyers +religieux et économiques qui sont devenus d’autant plus forts qu’ils +étaient plus isolés et ne pouvaient se maintenir que par le prestige +moral qu’exerçaient les Dioula sur les indigènes les entourant. + +A une époque plus récente — à partir des XVe et XVIe siècles sans doute +et jusqu’à nos jours — des Soninké de Sansanding, de San et de Ségou +vinrent grossir les colonies dioula de la Boucle, qui étaient nombreuses +déjà dans le Mossi, le Dafina, les pays bobo et sénoufo et le Nord de la +Côte d’Ivoire (Mankono, Kadioha, Bong, Kong, etc.). La plupart des +Dioula du pays samo y seraient venus de Ségou vers 1760, sous le règne +du _nâba_ Kango ; le chef de cette migration, nommé Mamourou, serait +parti de Toubara (cercle actuel de Ségou) pour aller à Louta (cercle +actuel de Bandiagara), où il serait mort. Ses quatre fils (Mohammadou, +Abdoulkadari, Bakari et Kiba) émigrèrent de Louta à Gomboro (cercle +actuel de Ouahigouya), où ils se livrèrent au commerce et vécurent en +bonne intelligence avec les Samo ; ceux-ci les protégèrent même contre +l’empereur de Ségou Ngolo Diara qui, vers 1780, fit une expédition au +Yatenga dans le but de ramener les Dioula à Ségou, but qui ne fut pas +atteint. + +Vers la fin du XIXe siècle, Kong était une ville de plus de 15.000 âmes, +devenue le centre principal des Dioula et la capitale d’un véritable +Etat fédéral habité par des populations fort diverses mais dont les +Dioula détenaient le gouvernement. La destruction complète de cette +ville par Samori en avril 1895 détermina l’exode de la plupart des +Dioula, sous la conduite de leurs chefs du clan Ouatara, vers Bobo- +Dioulasso, qui était une dépendance de Kong depuis Farama-Oulé (1860) ; +ils fondèrent près de Bobo-Dioulasso plusieurs gros villages, entre +autres celui de Dassalami ou Dar-es-salam, qui devinrent rapidement +florissants. Après l’occupation de la région de Kong par les Français en +1898 et la pacification du pays, quelques familles dioula revinrent +s’établir sur les ruines de leur ancienne capitale avec Yamoriba +Ouatara, mais la plupart demeurèrent autour de Bobo-Dioulasso avec +Pinntièba Ouatara. + +Malgré la cohésion de leurs petits groupements et de leurs +agglomérations urbaines, les Dioula ne purent manquer d’introduire parmi +eux nombre d’étrangers, surtout lorsque, devenus riches, ils acquirent +beaucoup d’esclaves. Aussi actuellement les Dioula sont-ils fortement +mélangés d’éléments voltaïques au Mossi et d’éléments sénoufo dans les +régions de Bobo-Dioulasso et de Sikasso. Cependant certaines familles +semblent s’être conservées à peu près pures : ce sont en général celles +qui sont entièrement musulmanes et qui n’ont pas adopté la coutume des +scarifications du visage ; les autres, plus ou moins métissées +d’autochtones, d’un islamisme assez tiède et souvent même professant la +religion locale, sont désignées par les Dioula purs sous le nom de +_Sonongui_ ou _Sorongui_, que les interprètes traduisent souvent par +« musulmans buveurs de _dolo_ »[223] mais dont l’étymologie exacte ne +m’est pas connue. + +Les _Boron_, _Bolon_ ou _Blon_, qu’on rencontre en certaines régions du +Sud-Ouest de la Boucle et qu’on apparente aux Dioula, seraient des +descendants d’une caste de chasseurs qui aurait accompagné la plus +ancienne migration dioula. Ils n’ont pas en général embrassé l’islamisme +et n’ont pas atteint le degré de civilisation auquel sont parvenus les +autres Dioula. + + +=VIII. Mandé du Centre.= + + +1o _Kâgoro._ — Dans les temps primitifs, les Kâgoro devaient être les +autochtones du Bagana : il est fort probable que les sauvages +_Bagama_[224] signalés par Bekri au Sud-Ouest de Ghana et les _Baganes_ +des premiers voyageurs portugais n’étaient autres que des Kâgoro. Leur +domaine devait s’étendre à l’Ouest et au Sud-Ouest du Diagha ou Diaga, +séparant le berceau des Soninké de celui des Malinké. Leur pays fut +envahi à de nombreuses reprises par les migrations soninké, il fut le +théâtre des luttes que se livrèrent les Soninké Sossé et les Malinké, +enfin il devint l’un des centres les plus actifs de la colonisation +banmana : tout cela expliquerait pourquoi les Kâgoro actuels, tout en +ayant fidèlement conservé le type physique et moral des agriculteurs +mandé primitifs et ressemblant par là étroitement aux Banmana, parlent +un dialecte qui présente des affinités indéniables avec la langue +soninké. + +Le plus grand nombre des Kâgoro primitifs s’est d’ailleurs fondu dans le +sein des Soninké, des Banmana, des Malinké et des Foulanké, et ceux qui +ont gardé leur individualité ethnique ne constituent qu’un groupe fort +restreint, éparpillé aujourd’hui dans le Bakounou, le Kaniaga, le Kaarta +et le Bélédougou. Mais, précisément parce qu’il a pu conserver son type +original et se constituer un dialecte spécial, ce petit groupe n’en est +que plus intéressant. + +Les légendes racontent qu’à une époque fort reculée, sans doute au +moment de la première colonisation du Kaniaga par des Soninké (VIIIe +siècle), un grand nombre de Kâgoro avaient émigré au Fouta-Diallon : ce +serait leur présence dans ce pays qui aurait, en modifiant le parler des +Diallonké, donné à ce dernier et à la langue soussou actuelle les +affinités qui s’y rencontrent — principalement au point de vue +phonétique — avec les dialectes mandé du Nord et particulièrement le +Soninké. + +Au XIIIe siècle, _Alidiou Makassa_ ou Magassa, chef des Kâgoro du Fouta- +Diallon, eut des démêlés avec Soundiata, empereur du Manding, et lui +déclara la guerre ; vaincu et obligé de céder la place aux bandes de son +vainqueur, Alidiou Makassa voulut regagner la patrie de ses ancêtres et +s’établit dans le Kaarta ; il y fonda un petit Etat qui fut gouverné +après sa mort par son fils Maka Makassa, puis par Fioté fils de Maka et +par Fodé fils de Fioté. Fodé mourut au commencement du XIVe siècle, +laissant deux fils dont l’un, Kossa, demeura au Kaarta, tandis que +l’autre, Amadi, émigrait à Ouaharo (Kaniaga). Un descendant de Kossa, +nommé Séguéba Makassa, aurait réuni les deux fractions sous son +commandement au XVIIIe siècle. Le chef actuel des Kâgoro du cercle de +Goumbou, Diara Makassa, serait le neuvième successeur de ce +Séguéba[225]. + + +2o _Banmana._ — Une tradition maintes fois rapportée fait venir les +Banmana du _Toron_, province orientale du Ouassoulou située dans la +colonie actuelle de la Côte d’Ivoire, sur la route d’Odienné à Sikasso +et non loin de la première de ces deux villes. Il semble en effet que +l’habitat primitif des Banmana devait former l’extrême Sud-Est du +berceau de la famille mandé et devait s’étendre de la rive droite du +haut Niger, à hauteur de Siguiri environ, jusqu’à la rive gauche du haut +Bagbê ou Bagoé, où il confinait au territoire des Sénoufo. Les premières +conquêtes des empereurs du Manding, dès le début du XIIIe siècle, en +installant les Malinké sur la rive droite du haut Niger, durent forcer +les Banmana à se cantonner entre le haut Baoulé et le haut Bagbê, là où +se trouve précisément le Toron. Leur caractère très marqué +d’indépendance en effet et leur attachement à la religion ancestrale ne +les disposaient pas à accepter le joug des Mandingues, dont l’empereur +et les grands chefs professaient alors l’islamisme, et ce serait à cette +circonstance qu’ils devraient leur nom, comme je l’ai dit déjà (_ban-ma- +na_, refus au maître). + +Quelques-uns cependant se portèrent sans doute dès le XIIIe siècle le +long de la rive droite du Niger jusqu’à Ségou, car les légendes +relatives à Soundiata nous parlent de Banmana habitant déjà les bords du +fleuve du côté de Koulikoro entre 1225 et 1250. Très probablement ces +précurseurs des grandes migrations banmana devaient appartenir à la +caste des pêcheurs _Somono_, qui n’aurait pu, dans le Toron, trouver +suffisamment l’emploi de ses aptitudes spéciales et qui préféra accepter +le joug des Malinké et embrasser l’islamisme. + +La fraction agricole du peuple banmana ne devait pas tarder d’ailleurs à +se diriger aussi vers le Nord : elle était déjà fort nombreuse en effet +et ne tarda pas à se trouver à l’étroit dans le Toron. On place +généralement au XVIIe siècle la migration d’où devait sortir l’empire +des Kouloubali, mais cette migration avait en réalité commencé bien +auparavant et l’installation de Kaladian Kouloubali près de Ségou en +1600 ne constitue que l’aboutissement de l’un de ses épisodes les plus +récents. En fait, depuis la fin du XIIIe siècle au moins et, semble-t- +il, sans discontinuité, un flot toujours grossissant de Banmana +descendit les vallées du haut Bani, s’avançant progressivement depuis le +Toron jusqu’aux environs de Dienné, en peuplant successivement la région +de Bougouni, la contrée située entre le Baoulé[226] et Bamako, le +Bendougou (sur la rive droite du Bani) et tout le territoire compris +entre Dienné et Ségou de la rive gauche du Bani à la rive droite du +Niger. + +Comme je le disais à l’instant, ce n’est qu’à partir du XVIIe siècle que +les légendes se précisent relativement à la poussée des migrations +banmana, lesquelles vers cette époque vont prendre une nouvelle +direction et, traversant le Niger, se diriger vers l’Ouest et le Nord- +Ouest, pour atteindre enfin Nioro en 1754. + +Voyons maintenant le détail des principales de ces légendes. + +A une époque fort reculée et très vraisemblablement bien antérieure au +XVIIe siècle, deux frères banmana nommés l’un _Niangolo_ et l’autre +_Baramangolo_, formant sans doute une fraction égarée d’une grosse +migration, arrivèrent sur la rive droite du Baoulé, au Sud de Barouéli +(près du confluent du Baoulé avec le Bagbê), fuyant des ennemis qui les +poursuivaient en les chassant vers le Nord-Ouest. Ils voulurent +traverser la rivière pour échapper à ces ennemis, mais ne purent trouver +de pirogues : c’est en souvenir de ce fait que leurs descendants prirent +le nom de _Kouloubali_, mot qui en banmana signifie en effet « sans +pirogue » (_koulou_ pirogue, _bali_ suffixe privatif). Un poisson à +grosse tête aplatie, de l’espèce appelée _mpolio_ en banmana, eut pitié +de leur embarras et leur offrit de leur faire traverser le Baoulé sur +son dos ; il passa d’abord le cadet, Baramangolo, qui lui déconseilla de +rendre le même service à son frère aîné Niangolo, ce dernier étant +ingrat et cruel. Néanmoins le _mpolio_ retourna sur la rive droite, prit +Niangolo sur son dos, lui fit passer le fleuve et le déposa sur la rive +gauche à côté de son frère. Aussitôt Niangolo saisit le _mpolio_, le tua +et, le coupant en deux tronçons, offrit l’un d’eux à Baramangolo ; mais +ce dernier refusa de manger la viande d’un animal qui lui avait sauvé la +vie et prononça l’anathème contre tous ceux de ses descendants qui +toucheraient à la chair d’un _mpolio_[227]. + +Cependant les deux frères s’établirent dans le pays compris entre le +Bani et le Niger et ils y eurent des enfants : telle serait l’origine du +clan banmana des Kouloubali. L’un des descendants de Baramangolo, nommé +_Kaladian Kouloubali_, s’était installé vers 1600 environ sur la rive +droite du Niger, un peu en aval de Ségou, à Markadougouba, village où +des lieutenants des empereurs du Mali avaient résidé jusque vers la fin +du XVe siècle et qui, depuis, avait été placé sous la suzeraineté au +moins nominale de l’empereur de Gao d’abord, du caïd marocain de Dienné +ensuite. Son fils _Danfassari_, quittant Markadougouba où Notémé, autre +fils de Kaladian, avait succédé à son père, alla vers 1620 se fixer plus +en amont, dans un village qui avait été fondé précédemment par un +musulman, soninké probablement, qu’on nommait _Siékou_ ou _Sékou_ (le +cheikh) : ce village avait été appelé _Ségou_ du nom de son +fondateur[228]. Nous verrons dans la quatrième partie de cet ouvrage +comment le petit-fils de Danfassari, Fotigué dit _Biton_, construisit là +une forteresse et en fit vers 1670 le siège de l’empire banmana de +Ségou, empire qui ne devait pas tarder à étendre sa suprématie sur tout +le cours du Niger de Bamako à Tombouctou inclus et à favoriser ainsi le +mouvement de migration des Banmana vers le Nord ainsi que sur la rive +droite du Bani. + +Cependant des mésintelligences avaient éclaté entre les Kouloubali issus +de Baramangolo, auxquels appartenaient Kaladian et ses descendants, et +ceux issus de son aîné Niangolo : ces derniers, qui avaient pris +l’épithète de _Massassi_ (descendance de roi) parce qu’ils +représentaient la branche aînée, s’étaient vus écarter du pouvoir par la +branche cadette et supportaient malaisément cette déchéance. Traités +plus durement encore par l’empereur Biton que par ses prédécesseurs, ils +franchirent le Niger vers 1670 — c’est-à-dire peu après l’avènement de +Biton — sous la conduite de _Zié Kouloubali-Massassi_ ou, selon d’autres +traditions, sous celle de _Sounsa_ ou _Sarhaba_ son frère, et allèrent +s’installer dans le Bélédougou et le Kaarta, fondant, à _Sountian_ près +de Mourdia (Kaarta), un second empire banmana qui fut en continuelle +rivalité avec l’empire de Ségou. + +De nombreuses familles banmana appartenant à d’autres clans (Taraoré, +Diara, etc.) quittèrent également la rive droite du Niger sous le règne +de Biton, fuyant le joug de ce despote et allant chercher des pays +encore inhabités pour s’y livrer à la chasse et y satisfaire leur besoin +d’indépendance. C’est ainsi que le Nord du Bélédougou, alors désert, fut +colonisé vers le début du XVIIIe siècle par un chasseur nommé _Bakoro +Taraoré_ qui avait fui la cour de l’empereur Biton ; ce Bakoro se fixa à +quelques kilomètres au Sud-Est du poste actuel de Banamba, dans une +forêt inhabitée qu’il fut le premier à défricher et où il fonda le petit +village de _Gana_. Plus tard, d’autres émigrants banmana, venus aussi de +la rive droite du Niger, fondèrent dans la même région le village de +_Touba_ (la grande forêt)[229], avec l’autorisation de Bakoro Taraoré +auquel ses droits de premier occupant conféraient la propriété du sol. +Monson ou Mosson Diara, qui régna à Ségou de 1792 à 1808[230], vint +razzier ces villages, captura un grand nombre de leurs habitants et les +emmena à Ségou. Cependant les colonies banmana de Gana et de Touba +parvinrent à se reconstituer et contribuèrent, durant toute la première +moitié du XIXe siècle, au peuplement du nord du Bélédougou. Lors des +guerres d’El-Hadj Omar (1860), beaucoup de Banmana de la région de +Merkoya et de Gana émigrèrent dans le Sud, vers Sanankoro[231], pour +revenir ensuite chez eux à partir de 1885 et reconstruire leurs foyers +détruits[232]. + +Dans la région comprise entre le Niger et le Bani, région dont ils +semblent avoir été presque les seuls occupants depuis leur première +installation, les Banmana se sont conservés à peu près purs de tout +mélange ; il n’en est pas de même sur la rive droite du Bani, où ils ont +accru leur domaine aux dépens de celui des Bobo et des Sénoufo, ni sur +la rive gauche du Niger ainsi que dans le Sahel et le Massina, où ils +ont cohabité avec des Malinké, des Kâgoro, des Soninké, des Bozo et des +Peuls. Assurément, même dans ces dernières régions, les Banmana des +petits villages campagnards doivent être encore très rapprochés du type +primitif de leurs ancêtres, mais il n’en est pas de même de ceux qui +habitent les villes. Beaucoup de ces derniers ne sont banmana que par la +langue qu’ils parlent et par des coutumes qu’ils n’ont adoptées — en les +modifiant d’ailleurs — qu’à une date assez récente. + +J’en prendrai comme exemple les habitants de Banamba et les Banmana de +Bamako. Les premiers sont encore considérés aujourd’hui comme Soninké, +mais il est fort possible que, dans une cinquantaine d’années, on les +range parmi les Banmana, attendu que pas un d’eux alors ne parlera le +soninké, qui n’est plus compris déjà que par quelques vieillards : et +cependant leur établissement en pays banmana ne date que de 1832[233] ! +Quant aux principales familles banmana de Bamako, celle des Niarè, à +laquelle appartient le chef actuel de la ville, et celle des Touré, à +laquelle appartiennent les musulmans non Somono, voici leur histoire. A +une époque relativement récente et qui, en tout cas, ne peut remonter au +delà de la seconde moitié du XVIIe siècle, puisque les Massassi +régnaient au Kaarta, un Soninké musulman originaire de Diara près Nioro +et nommé _Sériba Niarè_[234], ayant quitté sa ville natale à la suite +d’une querelle de famille, demanda à l’empereur massassi du Kaarta un +terrain pour s’y établir ; le souverain le fit conduire vers le Niger, à +Moribadougou, à 10 kilomètres environ en aval de Bamako, où habitait +alors la famille d’un autre Soninké nommé Bamba ou Bamma Sakho. Sériba +s’installa auprès de Bamba, épousa une de ses filles et en eut un fils, +_Dia-Moussa_, qui devint un grand chasseur ; ce Dia-Moussa acquit un +renom extraordinaire d’agilité et de souplesse : il sautait le Niger à +pieds-joints par dessus les rapides de Sotuba. Un jour, en allant à la +chasse, il visita l’emplacement actuel de Bamako, alors désert, le +trouva à sa convenance et y fit venir ses parents. Il épousa, ainsi que +son père, des femmes banmana de la rive droite, et ils en eurent des +descendants qui, ayant adopté la langue, la religion et les coutumes des +Banmana, sont devenus les _Niarè_ actuels de Bamako[235]. Quant aux +_Touré_, qui n’arrivèrent à Bamako qu’au début du XIXe siècle, ils +proviendraient de la fusion de deux familles : l’une, celle des +_Touêté_, descendrait d’un forgeron juif originaire du Touat, venu se +fixer à Bamako, où il se serait marié à des femmes de la caste des +forgerons (Noumou) et de celle des pêcheurs (Somono) ; l’autre, celle +des _Daraoué_, descendrait d’un Arabe musulman originaire du Dara (sud +marocain) et marié à Bamako à une femme soninké. + + DELAFOSSE Planche X + +[Illustration : _Cliché Fortier_ + +FIG. 19. — Femmes et enfants Malinké.] + +[Illustration : _Cliché Fortier_ + +FIG. 20. — Femme Somono des bords du Niger.] + + +3o _Khassonkè._ + +Nous avons vu, en parlant des migrations peules, comment le peuple +khassonkè avait pris naissance, vers la fin du XIe siècle, par suite du +mélange de certaines fractions peules avec des autochtones du haut +Sénégal. Ces autochtones étaient vraisemblablement des Kâgoro, sur la +rive Nord du fleuve, et des Malinké, sur la rive Sud ; les Soninké du +Guidimaka et du Galam durent aussi fournir un élément appréciable à la +formation des Khassonkè, ainsi que, plus tard, les Maures du Sahel. + +D’après les traditions qui ont cours à Kayes, les ancêtres des Khassonkè +auraient été un berger peul nommé Amadou Haoua et une femme banmana +appartenant à une famille dont Amadou Haoua gardait les troupeaux. Comme +l’origine des Khassonkè remonte vraisemblablement au XIe ou XIIe siècle +et qu’à cette époque les Banmana ne devaient pas avoir atteint encore la +région de Kayes, je remplacerais assez volontiers dans cette légende le +mot « banmana » par le mot « kâgoro » ; on arriverait ainsi à une +explication s’approchant beaucoup de la vérité, ainsi que le prouve +l’examen du dialecte parlé actuellement par les Khassonkè : c’est un +dialecte mandé se rapprochant du kâgoro au point de vue phonétique et +renfermant un assez grand nombre de radicaux peuls dans son vocabulaire. + +Sega Déoua, l’un des descendants d’Amadou Haoua, alla s’établir dans le +Diomboko et y bâtit Koniakari ; l’un de ses frères se fixa à Séro, au +Nord de Koniakari, et y fonda un petit royaume rival dont le souverain +portait le titre de _sila-tigui_ comme l’empereur du Tekrour. Vers la +fin du XVIIIe siècle, un conflit éclata entre le silatigui de Séro et le +roi de Koniakari, qui s’appelait alors Demba Séga ; après une série de +luttes sans grande portée, le silatigui, aidé par les Banmana Massassi +du Kingui, eut le dessus et, vers 1810, força Demba Séga à évacuer le +Diomboko et à se réfugier dans le Logo, entre Kayes et Bafoulabé. Après +une fugue du côté du Boundou, Demba Séga s’établit définitivement près +et en amont de Kayes, à Médine, qui devint la capitale des Khassonkè du +Sud et de la province du Khasso ou Khasson, dont l’ancêtre Amadou Haoua +était d’ailleurs originaire. + +L’élément peul qui, au début, contribua à la formation des Khassonkè +s’est tellement atténué qu’on peut, sans aucun inconvénient, rattacher +aujourd’hui ces derniers à la famille mandé. + + +4o _Malinké ou Mandingues._ + +Les Malinké, Mandenga ou Mandingues (gens du Mali ou Mandé) ont eu, très +vraisemblablement, comme berceau primitif le pays encore appelé de nos +jours _Mandé_ ou _Manding_ par eux-mêmes, _Mali_ par les Soninké et +_Melli_ ou _Mellé_ par les Peuls du Massina, c’est-à-dire la région +comprenant le haut bassin du Bakhoy et le district situé entre le haut +Bakhoy et le Niger, au Sud de Kita et au Sud-Ouest de Bamako. Leur +première capitale dut être _Kangaba_, village situé à peu de distance de +la rive gauche du Niger, en amont de Bamako, à une cinquantaine de +kilomètres du point où la frontière du Haut-Sénégal-Niger traverse le +fleuve. + +On place généralement en 1213 la fondation de l’empire de Mali ou des +Malinké ou Mandingues. En réalité cette date a été conservée par les +traditions musulmanes comme étant celle d’un pèlerinage accompli à La +Mecque par l’empereur _Allakoï Keïta_, mais il est bien probable que de +nombreux souverains musulmans et infidèles s’étaient succédé déjà avant +Allakoï sur le trône du Mandé. En tout cas il semble que, au début du +XIIIe siècle, les Malinké étaient déjà répandus, en dehors du Manding +proprement dit, dans le Bouré, le Sangaran et le Gangaran, qu’ils +formaient la population totale de ces diverses provinces et qu’ils +avaient déjà fondé quelques colonies sur la rive droite du haut Niger +(dans le Ouassoulou actuel), ainsi que dans le Nord du Fouta-Diallon, le +Bambouk, la région de Kita et la partie de la vallée nigérienne comprise +entre Bamako et Ségou. C’est l’ensemble de ce domaine primitif des +Mandingues qui était connu dans le Nord du Soudan sous le nom de +_Gangara_ ou _Ouangara_ et qui était universellement célèbre en raison +des mines d’or qu’il renfermait, dans le Bouré et le Bambouk +principalement. + +Mais c’est à partir de 1230 environ que les conquêtes des Mandingues +commencèrent à reculer considérablement les limites de leur territoire +vers le Sud, l’Ouest et le Nord et à faire du modeste royaume de Kangaba +le point de départ d’un empire véritable. Le fameux _Soundiata Keïta_, +connu des auteurs arabes sous le nom de _Mari-Diata_[236], soit +directement soit par l’intermédiaire de ses fils et de ses lieutenants, +étendait vers cette époque son autorité sur les petits royaumes +mandingues avoisinant le sien : le Bouré, le Sangaran, le Labé (Fouta +Diallon), le Bélédougou. Accompagné d’un Soninké nommé Diouna, +originaire du Ouagadou, il passait le Niger vers Siguiri et, repoussant +les Banmana au delà du Baoulé dans le Toron, établissait des colonies +malinké dans les cantons du Baya et du Siankadougou (cercle actuel de +Bougouni). De retour à Kangaba, il récompensa les services que lui avait +rendus _Diouna_ en lui donnant le gouvernement des cantons mandingues de +la région de Kita ; Diouna se fixa près de la montagne de Kita, où il +fonda les deux villages de Sédioussaba (le Kita actuel) et de Linguékoto +(le Tounkaréla actuel) et épousa la fille de Siéma Toulaba, chef de la +colonie malinké du pays, qui résidait à Tatafing (le Boudofo actuel). +Deux fils de Soundiata, Makan et Siétigui, s’établirent dans la même +région, le premier à Kayaba et le second à Boko près de Kouroukoto ; +Siétigui épousa également une fille de Siéma Toulaba et en eut trois +fils : Dando, qui alla prendre le commandement du Birgo (canton de +Mourgoula, entre Kita et le Manding propre) ; Massiré et Kouakourou, qui +furent se fixer au Nord-Est de Kita, vers la rive gauche du haut Baoulé, +dans la région qu’on appela plus tard le Fouladougou-Arbala. + +Un des principaux lieutenants de Soundiata, nommé _Amari-Sonko_, +annexait le Gangaran à l’empire de son maître, en laissait le +commandement à l’un de ses serviteurs nommé Sané-Nianga Taraoré, +s’emparait des mines d’or du Bambouk et poussait ses conquêtes, doublées +d’une forte immigration mandingue, à travers le Boundou jusqu’au Niani- +Ouli (vallée de la Gambie). + +Un peu plus tard, Soundiata battait à Kirina l’empereur sossé +Soumangourou (1235), s’emparait du Kaniaga, du Diaga et de tout le +Bagana, s’avançait jusque dans la région de Oualata où il prenait et +détruisait Ghana (1240) et, trouvant la position de Kangaba trop +excentrique par rapport à ses nouvelles conquêtes, venait fonder non +loin de Niamina sa nouvelle capitale, à laquelle on donna le nom de +_Mali_ ou _Mandé_, en souvenir du pays d’origine de son fondateur. + +A la mort de Soundiata, c’est-à-dire vers le milieu du XIIIe siècle, un +de ses meilleurs généraux, _Moussa-Son-Koroma Sissoko_, venait s’établir +à l’Ouest du Bafing, à Koundian (Sud-Est du Bambouk), avec un grand +nombre de guerriers et de partisans, et fondait le royaume malinké du +_Bambougou_ ou Bambouk qui, d’abord vassal de l’empereur de Mali, se +rendit plus tard indépendant. + +Vers la même époque, un autre ancien général de Soundiata et parent de +l’empereur lui-même, _Siriman Keïta_, passant au Sud de Koundian, alla +se fixer à Dékou, dans les montagnes du Konkodougou. Ce pays était +encore occupé alors par les Diallonké, mais il s’y trouvait aussi des +colonies mandingues originaires du Bouré et du Sangaran, composées +surtout de chercheurs d’or qu’avaient amenés des chefs de migration +nommés Kilia-Moussa Sissoko, Tira-Makan Taraoré et Sori Doumbouya, et +qui avaient fondé les villages de Dindéra et de Sintédougou. Avec l’aide +de ces colonies mandingues, Siriman Keïta conquit le _Konkodougou_ sur +les Diallonké et en fit un royaume qui fut, lui aussi, vassal de +l’empire de Mali. + +C’est au XIVe siècle, avec l’empereur _Kankan-Moussa_, que l’empire +mandingue atteignit son apogée ; monté sur le trône en 1307, Kankan- +Moussa s’emparait en 1325 de Gao et de Tombouctou et étendait son +autorité jusqu’aux confins de l’Algérie actuelle. Ses successeurs +entraient en relations amicales avec les sultans du Maroc et avec les +rois du Portugal (XIVe et XVe siècles). Jamais empire indigène en +Afrique Occidentale n’obtint pareil renom ni pareille puissance. + +Cette fortune singulière devait être d’assez faible durée : dès 1468, +l’empereur de Gao Ali-Ber affranchissait la majeure partie de ses états +de la suzeraineté mandingue, et l’autorité des empereurs de Mali, déjà +amoindrie, devait être réduite à néant vers la fin du XVIIe siècle par +les conquêtes des Banmana et la révolte des royaumes vassaux. Il n’en +est pas moins vrai que, pendant près de cinq cents ans, les Malinké +firent la loi dans la majeure partie des pays situés entre le haut Niger +et l’Atlantique. + +Nous ne devons donc pas nous étonner de voir qu’ils ont réussi à former +l’un des peuples les plus nombreux et les plus fortement caractérisés de +toute l’Afrique Occidentale et que ce peuple s’est assimilé quantité de +tribus diverses d’une manière si profonde qu’il n’est pas possible +aujourd’hui de discerner leurs origines premières ; l’empreinte qu’il a +marquée sur nombre de descendants de Peuls a été si forte qu’on ne +saurait à l’heure actuelle considérer les Foulanké autrement que comme +des Mandingues ; enfin nous constatons que l’ancienne petite tribu du +Mandé peuple aujourd’hui, en dehors des pays du Haut-Sénégal-Niger où +nous avons signalé sa présence, de vastes régions dans la Côte d’Ivoire +(cercles de Touba et de Mankono), dans la Guinée Française (cercles de +Siguiri, Dinguiray, Kouroussa, Kankan, Beyla, Farana, Kindia, Timbo, +Labé, Kadé), dans le Sénégal (cercles de Bakel, de Kédougou, du Niani- +Ouli, du Sine-Saloum, de la Casamance) et enfin dans le Libéria, le +Sierra-Leone, la Guinée Portugaise et la Gambie Anglaise. + + +5o _Foulanké._ + +J’ai suffisamment relaté, en parlant des migrations peules, comment +s’étaient formés les divers groupements foulanké pour me permettre +d’être bref à leur sujet. Je viens de dire également qu’il était +impossible aujourd’hui de ne pas considérer les Foulanké comme des +Mandé, bien que l’importance de l’élément peul qui a contribué à leur +formation ait été considérable et se fasse sentir de nos jours encore +dans leurs _diamou_ spéciaux comme aussi dans certains caractères +secondaires de leur type physique et de leurs mœurs. + +On attribue aux Foulanké qui habitent le _Ganadougou_, dans le cercle de +Sikasso, une origine un peu spéciale qui remonterait à une date assez +éloignée : on prétend que, lorsque les Soninké, avec Kaya-Maghan, +s’emparèrent du pouvoir à Ghana (fin du VIIIe siècle), quelques familles +judéo-syriennes, se séparant du mouvement qui entraîna leurs congénères +vers le Fouta, auraient gagné le Massina, refaisant en sens inverse la +route qui les avait amenées à Ghana six siècles auparavant ; sans +s’arrêter bien longtemps au Massina, elles auraient franchi le Niger, +puis remonté la rive droite du Bani jusque dans la région où se trouve +aujourd’hui Sikasso ; des Soninké-Nono et des Dioula y auraient rejoint +leurs descendants du XIe au XIVe siècles. Plus tard, au début du XVIIe +siècle, des Peuls du Massina conduits par Ménédian Diallo seraient venus +se fixer d’abord à Ntina (cercle de Bougouni), puis, franchissant le +Bagbê, auraient chassé de Kobougoula les Sénoufo, commandés par Mamourou +Diarassouba, et se seraient installés à leur place, se mélangeant aux +descendants des Judéo-Syriens, des Soninké et des Dioula, adoptant comme +eux la langue mandingue et se livrant surtout à l’élevage. Ce serait du +mélange de ces trois immigrations que seraient sortis les Foulanké +actuels du cercle de Sikasso, qu’on appelle encore _Ganaka_ (gens de +Gana), en souvenir de Ghana, ancienne patrie des premiers venus d’entre +eux. + +Si nous laissons de côté ces derniers, nous voyons que, parmi les autres +Foulanké du Haut-Sénégal-Niger, les premiers en date furent ceux des +cercles actuels de Bafoulabé et de Kita, dont l’origine remonte à la fin +du XIe siècle ou au début du XIIe, tandis que ceux du Ouassoulou, que +l’on rencontre dans le cercle de Bougouni, sont de formation beaucoup +plus récente (XVIIIe siècle). Cependant le mouvement d’émigration des +Peuls du Fouta-Diallon, qui donna naissance aux Foulanké du Ouassoulou, +amena un très fort regain d’activité dans les colonies foulanké de la +région de Kita et détermina leur constitution définitive. Les traditions +recueillies en ce dernier point nous apprennent en effet qu’un nommé +Sandoufing Diakité, originaire du Fouta-Diallon, s’étant établi dans le +Fouladougou du cercle de Bougouni et ayant conquis cette province sur +les Banmana, laissa onze fils dont deux, se dirigeant vers le Nord- +Ouest, traversèrent le Manding et vinrent se fixer au Nord de Kita, +auprès des Foulanké issus des premières migrations peules. L’un d’eux, +nommé Sabou, s’établit dans l’Ouest de la boucle du Baoulé et donna son +nom au Fouladougou-Saboula ; l’autre, nommé Ouaraba, s’établit dans +l’Est de la même boucle et donna son nom au Fouladougou-Ouarabala ou +Arbala. Sabou et Ouaraba soumirent à leur autorité les cantons +mandingues voisins (Gadougou, Gangaran, Kita et Baniakadougou) et +essayèrent même de conquérir le Kaarta sur les Banmana, mais sans +pouvoir y parvenir. Un de leurs descendants, Yoro-Dian, vint fonder +Kitaba au pied de la montagne de Kita. + +Un peu plus tard, une bande de Peuls du Fouta-Diallon, conduite par un +nommé Koli Sangaré, traversa le Bouré, passa sur la rive droite du Niger +dans le Sendougou (extrême Sud-Est du cercle de Bamako), mit en fuite +Tiamakan Taraoré, chef mandingue du Sendougou, puis franchit de nouveau +le Niger en sens inverse, traversa le Manding et s’établit au Sud de +Kita dans le Birgo, donnant ainsi naissance aux Foulanké du Birgo. + + +=IX. Mandé du Sud.= + + +1o _Diallonké._ + +Ainsi que je l’ai dit déjà, le Fouta-Diallon ou plutôt le _Diallon_[237] +semble bien avoir été le berceau primitif des Mandé du Sud. Mais, alors +que les Diallonké constituaient l’unique population de ce pays, il +s’étendait sans doute bien davantage vers le Nord et englobait +probablement toute la région comprise entre le bas Bafing, le Sénégal et +la Falémé, touchant à l’Est au territoire propre des Mandingues et au +Nord à celui des Kâgoro. + +Le premier établissement des Soninké dans le Gadiaga vers la fin du +VIIIe siècle et l’invasion du Khasso par les Peuls au XIe siècle +déterminèrent un recul des Diallonké vers le Sud. Mais c’est surtout au +XIIIe siècle, à la suite de la conquête du Gangaran, du Bambouk, du +Konkodougou et du Labé par les Mandingues, que se dessina le gros +mouvement de migration des Diallonké : ce mouvement les porta dès cette +époque jusque sur les bords de l’Atlantique, du côté de Conakry, au +travers des populations côtières (Baga, Landouman, etc.) qu’ils +commencèrent à absorber en partie, devenant les Soussou de la basse +Guinée. Mais il s’en faut de beaucoup que tous les Diallonké ou Soussou +primitifs aient été refoulés par les Malinké au Sud-Ouest du Fouta- +Diallon : s’ils évacuèrent à peu près complètement le Gangaran, le +Bambouk et le Nord du Konkodougou ou du moins y perdirent leur +nationalité pour devenir des Malinké, si beaucoup de familles +s’avancèrent du côté de la mer, le gros du peuple demeura dans le centre +du Fouta-Diallon jusqu’à la conquête toucouleure du XVIIIe siècle et +même certains cantons du Nord ont conservé jusqu’à nos jours leur +population diallonké, que nous retrouvons dans le Kolou, le Boké et le +Kankoumakania (cercle de Kita), dans le Fontofa et le Mérétembaya +(cercle de Satadougou). + +D’autre part, les conquêtes des Malinké et notamment celles de Soundiata +et de ses lieutenants déterminèrent un grand nombre de Diallonké des +régions de Labé et Timbo à émigrer directement vers le Sud et à +s’infiltrer entre les Mandingues du haut Niger et les populations +forestières de la Côte : ceux-là étaient surtout des cultivateurs de +cola et, obligés de quitter leur pays, ils recherchèrent tout +naturellement une région où ils pussent continuer à se livrer à leur +industrie. C’est ainsi, à mon avis, que se dessina cette très curieuse +migration qui a porté les Mandé méridionaux du Fouta-Diallon jusque dans +le centre de la colonie actuelle de la Côte d’Ivoire, tout le long de la +limite Nord de la forêt dense ; au cours de cette migration, qui dut +s’accomplir du XIIIe au XVe siècles environ, les Diallonké perdirent en +grande partie leur caractère national en se mêlant aux autochtones de la +forêt qui leur donnèrent asile, et ainsi se constituèrent sans doute les +peuplades des Mendé, des Toma, des Guerzé, des Dan, des Toura, des Lo ou +Gouro, des Mona, des Ngan, etc., qui sont toutes caractérisées par ce +fait qu’elles se livrent à la culture des colatiers et par cet autre que +leurs langues, malgré la diversité des vocabulaires, se rattachent +grammaticalement à la famille des langues mandé. + +Après avoir fait du Sud d’abord, puis de l’Est sur une longueur +considérable, ce courant migrateur refit ensuite du Nord, et donna +naissance aux groupements isolés dans le Sud-Ouest de la Boucle du Niger +que nous allons retrouver tout à l’heure. + + +2o _Samo._ + +D’après les traditions recueillies à Ouahigouya et ailleurs, les Samo +seraient d’origine mandé et auraient été formés par le mélange de +plusieurs éléments, dont l’un appartenait au groupe des Mandé du Centre +et un autre au groupe des Mandé du Sud. + +Le premier aurait été fourni principalement par des Banmana de la région +de Ségou ; ceux-ci auraient été chassés de leur pays par les Malinké, +très vraisemblablement au XIVe siècle, après l’arrivée des premières +migrations banmana entre Bani et Niger, mais avant la constitution de +l’empire de Ségou ; sous la conduite d’un chef nommé Diyé, ils +franchirent le Bani et s’installèrent sur la rive droite de ce cours +d’eau, à Ninkiessa, entre San et Dienné. De là, sous les ordres de +Diougouri, fils de Diyé, ils gagnèrent Toéré, entre Koury et Ouahigouya, +où ils furent rejoints vers le XVIe siècle par des Samorho provenant du +courant de migration mandé-sud originaire du Fouta-Diallon ; ces Samorho +s’étaient mélangés d’ailleurs à des Sénoufo et à des Bobo en se rendant +de la région de Sikasso dans celle de Koury. Du mélange des Banmana et +des Samorho seraient sortis les _Samo_. + +Une partie d’entre eux demeura dans le voisinage du coude nord de la +Volta Noire (Samo du cercle de Koury) ; les autres gagnèrent le Sud- +Ouest du Yatenga, où ils furent rejoints, sous le règne du _nâba_ Kango +(vers 1770), par quelques familles d’origine banmana qui, lors de la +migration de Diyé, avaient poussé jusqu’à Kaka, près de Sofara, et y +étaient restées. + +Depuis cette époque les Samo ont été assez profondément influencés par +le voisinage des Mossi et des Bobo et, bien qu’ils aient toujours vécu à +peu près indépendants, la trace de leurs origines mandé n’est plus très +perceptible. Quant à leur langue actuelle, autant que les très médiocres +renseignements que nous possédons nous permettent d’en juger, il semble +qu’elle appartient, au moins en partie, à la famille des langues +voltaïques. + + +3o _Samorho._ + +Lorsque, vers le XVIe siècle, le courant de migration des Mandé du Sud +arriva près de la haute Volta, il s’y heurta contre des autochtones +sénoufo et bobo et aussi contre des Dioula et Soninké venus du Nord : le +résultat de ce contact multiple aurait donné naissance aux _Samorho_, +qui reçurent ce nom des Dioula en raison de leurs aptitudes +agricoles[238]. + +Une partie d’entre eux s’établit à demeure au Nord de la route de Bobo- +Dioulasso à Sikasso ; d’autres poussèrent plus au Nord et allèrent se +fixer entre Koutiala et Koury : une fraction de ces derniers, en se +mélangeant à des Banmana, donna naissance aux Samo, comme nous venons de +le voir ; le reste, ayant eu des difficultés avec les Peuls, retourna +dans la région de Sikasso. + +Actuellement les Samorho ont adopté la religion et la plupart des +coutumes des Sénoufo, mais ils parlent une langue que l’on s’accorde à +apparenter aux langues mandé. + + +4o _Sia et tribus diverses._ + +Les Mandé du Sud, venant de la région de Kong après avoir donné +naissance aux Lo du Bandama vers l’Ouest et aux Ngan de la Comoé vers +l’Est, se dirigèrent vers le Nord et atteignirent la région de +Diébougou. Repoussés par les Bobo, ils se seraient rabattus ensuite vers +le Sud jusqu’à Lorhosso, pour se porter enfin vers le Nord-Ouest et +atteindre l’emplacement actuel de Bobo-Dioulasso (XVIe siècle +vraisemblablement). Tandis que certains d’entre eux continuaient vers +l’Ouest et contribuaient à la formation des Samorho, les autres, se +fixant à Bobo-Dioulasso — ou plutôt à _Sia_, qui est le vrai nom de +cette ville — et, s’y mêlant à des Bobo, donnèrent naissance aux _Sia_. +D’abord indépendants, ceux-ci ne tardèrent pas à être islamisés et +conquis par les Dioula de Kong, dont ils adoptèrent en partie le costume +et les mœurs, tout en conservant l’usage d’un dialecte spécial qui, +malgré des influences diverses et notamment bobo, semble bien devoir +être rattaché à la famille mandé. De là vient le surnom de _Bobo-Dioula_ +qui a été donné aux Sia, comme celui de Bobo-Dioulasso (village des +Bobo-Dioula) donné à leur centre principal. + +Les Sia ont laissé peu de vestiges de leur passage au travers du cercle +actuel de Gahoua, sauf peut-être à Diébougou et à Lorhosso ; mais, une +fois installés à Bobo-Dioulasso, ils avaient conservé des relations avec +ces deux dernières villes ; aussi les Dioula de Kong, lorsqu’ils eurent +assis leur domination sur Bobo-Dioulasso, s’occupèrent des affaires +intéressant les familles d’origine sia demeurées à Lorhosso et à +Diébougou et s’emparèrent de l’autorité sur les Gan et les Dian, fondant +parmi eux des colonies musulmanes mélangées de Sia et de Dioula +auxquelles on a donné le surnom de Bobo-Dioula comme aux Sia musulmans +de Bobo-Dioulasso. + +Il est probable que les _Blé_, les _Natioro_, les _Ouara_ et les +_Sembla_ du cercle de Bobo-Dioulasso, sur lesquels nous n’avons aucun +renseignement précis mais qui parleraient des dialectes apparentés à la +famille mandé, doivent avoir une origine analogue à celle des Sia. + + +=X. Sénoufo.= + +Les Sénoufo semblent bien être autochtones dans tous les pays où on les +rencontre aujourd’hui, tant au Haut-Sénégal-Niger qu’à la Côte +d’Ivoire : toutes les traditions recueillies s’accordent pour faire +d’eux les plus anciens habitants connus de leur territoire actuel. + +Tout au plus est-il permis de supposer que ce territoire s’étendait +davantage autrefois dans la direction de l’Ouest et que l’invasion des +Banmana de la rive droite du haut Niger dans le Toron et les pays entre +Baoulé et Bagbê, sous la poussée des premières conquêtes mandingues, a +forcé les Sénoufo qui habitaient alors ces régions à émigrer sur la rive +droite du Bagbê et à rejoindre ceux de leurs compatriotes qui s’y +trouvaient déjà. Une tradition s’est conservée à Sikasso relatant que +des Sénoufo, pour la plupart chasseurs d’éléphants, auraient habité +autrefois la province de Massigui, dans le cercle actuel de Bougouni, +et, en ayant été chassés par la surpopulation due à l’invasion banmana, +se seraient transportés, en quête de nouveaux territoires de chasse, les +uns vers Sikasso, les autres vers Tengréla et le Nord de la Côte +d’Ivoire. D’autres furent plus ou moins absorbés par les Banmana, tels +ceux qui peuplaient autrefois le Sud-Est du cercle de Bougouni et dont, +seuls, quelques habitants du Niénédougou ont conservé les mœurs +spéciales, l’aspect et la langue du peuple Sénoufo. + +Dans le cercle de Koutiala et la circonscription de San au contraire, +malgré la forte proportion des immigrants banmana, les Sénoufo appelés +_Minianka_[239] par ces derniers ont conservé très nettement leur type +primitif, et c’est seulement l’appellation de _Bambara_ que leur donnent +les musulmans et celle de _Bamâna_ qu’ils se donnent eux-mêmes qui ont +pu conduire certains voyageurs à les confondre avec les Banmana. + +Les Sénoufo passent, auprès des populations mandé qui les avoisinent, +pour avoir été anthropophages dans les temps passés ou tout au moins +pour avoir pratiqué une sorte de cannibalisme rituel : on prétend qu’ils +sacrifiaient leurs prisonniers de guerre dans les bois sacrés et se +repaissaient de leur chair ; aujourd’hui des sacrifices analogues ont +lieu, suivis également de la manducation des victimes, mais celles-ci +sont simplement des chiens. Je ne sais quel crédit il convient +d’accorder à ces accusations rétrospectives d’anthropophagie, qui sont +fréquentes en Afrique Occidentale de la part des peuples de civilisation +supérieure vis-à-vis de leurs voisins plus arriérés ; il se peut fort +bien d’ailleurs qu’elles soient fondées en ce qui concerne les +Sénoufo[240], mais je ne serais pas éloigné d’admettre qu’elles le +seraient aussi bien en ce qui regarde les Banmana, les Diallonké et les +Bobo et Gourounsi du temps jadis : cela expliquerait pourquoi tous les +auteurs arabes du moyen Age s’accordent pour taxer d’anthropophagie les +populations vivant de leur temps dans le Sud du Ouangara et du Mossi, +c’est-à-dire, d’une façon générale, toutes celles habitant la partie +méridionale du Haut-Sénégal-Niger ; les mêmes auteurs englobaient tous +ces cannibales ou soi-disant tels sous l’appellation générique de +_Lemlem_ ou _Demdem_, sans distinction de province ni de nationalité, et +les représentaient comme constituant une mine vivante où +s’approvisionnaient d’esclaves les populations du Nord. Il semble bien +que les Sénoufo ont été l’une des fractions de ces Lemlem, mais ils +devaient partager cette qualité avec les ancêtres des Diallonké et des +Banmana actuels, peut-être même avec ceux des Kâgoro, d’une partie des +Malinké, des Bobo, des Gourounsi et d’autres peuplades encore[241]. + + +=XI. Peuples voltaïques.= + +Comme les Sénoufo, les peuples dont l’ensemble constitue la famille +voltaïque paraissent être, dans leur ensemble, les plus anciens +habitants connus du vaste territoire qu’ils occupent actuellement et qui +comprend, d’une manière générale, toutes les régions appartenant au +bassin de la Volta, depuis les montagnes de Hombori au Nord jusqu’aux +approches de la zone forestière au Sud. + +Mais il ne serait pas exact de dire que chacun de ces peuples a toujours +habité le pays qu’il habite aujourd’hui : certains semblent n’avoir pas +sensiblement changé de place depuis les temps les plus reculés, comme +les Tombo et les Bobo ; d’autres au contraire, quoique ayant pris +naissance dans le territoire actuel de la famille voltaïque, doivent +leur formation à des migrations parfois prolongées et à des mélanges +quelquefois multipliés, comme les Mossi par exemple. Nous allons donc +passer en revue les peuples principaux de cette famille, en relatant ce +que la tradition nous apprend sur chacun d’eux. + + +1o _Groupe tombo (Tombo, Dogom et Déforo)._ + +Les Tombo et les Dogom semblent avoir habité de tout temps leur pays +actuel, que les auteurs arabes appellent tantôt _El-hadjar_ (le pays des +pierres, en arabe) et tantôt _Tombola_ (le pays des Tombo, en mandé) ou +encore _Hombori_ (qui a la même signification en peul). Ils ne +paraissent pas d’autre part avoir subi de grandes modifications depuis +leur origine première, en raison de la nature spéciale de leur habitat +géographique, qui les a défendus, mieux encore que leur valeur +guerrière, contre les invasions des peuples étrangers et les tentatives +de conquête des souverains de Mali, de Gao, du Yatenga, de Ouagadougou, +du Massina, et des pachas de Tombouctou. Tout au plus est-il permis de +penser que les Dogom de la plaine ont été, dans certaines régions, plus +ou moins absorbés par les populations envahissantes et que ceux qui +habitaient autrefois dans une partie du Yatenga et du Mossi ont dû se +replier vers le Nord sous la poussée de la conquête mossi. + +Certaines traditions semblent attribuer aux Tombo une origine mandé ou +tout au moins semblent dire que les Tombo — ou une partie d’entre eux — +seraient venus des pays mandé et se seraient réfugiés dans les falaises +de la Boucle. Je crois que ces traditions ne concernent qu’une faible +fraction des Tombo actuels, celle qui habite du côté de Bandiagara et de +San entre la montagne et le Bani, et qu’il faut les interpréter en +disant que cette fraction est issue d’un mélange de Tombo proprement +dits, autochtones de la montagne, avec des Bozo venus, eux, du pays +mandé. Une légende rapporte en effet que les Tombo de la falaise de +Bandiagara, ayant eu à souffrir de la disette, envoyèrent aux Bozo de +Mopti une députation pour implorer leur secours ; les Bozo partirent +tous à la pêche, hommes et femmes, dans le but de fournir de poisson les +Tombo, laissant leurs enfants à la garde des envoyés de ces derniers. +Pendant l’absence des Bozo, un de leurs enfants se plaignit de la faim ; +les envoyés tombo n’ayant absolument aucun aliment à leur disposition, +leur chef se coupa un morceau de chair et le donna à l’enfant, mais il +mourut victime de son dévouement. A la suite de cet événement, les Bozo +décidèrent qu’eux-mêmes et les Tombo seraient désormais considérés comme +des frères et que, comme conséquence de cette fraternité, ils ne se +marieraient pas entre eux. Il est difficile de savoir si cette +interdiction de mariages entre Tombo et Bozo fut scrupuleusement +observée, mais il semble bien certain que des rapports amicaux +s’établirent entre les deux peuples, qu’un certain nombre de Bozo, +s’éloignant des rives du fleuve, cohabitèrent avec des Tombo descendus +de la montagne et qu’il se forma ainsi une population spéciale, +notablement différente des Tombo propres et dont le dialecte actuel +semble résulter d’un mélange de la langue tombo avec la langue bozo, +mélange accru de l’introduction d’un grand nombre de vocables soninké et +banmana. Mais s’il est permis par suite d’attribuer — au moins en partie +— une origine mandé aux Tombo et aux Dogom qui avoisinent le Bani, il +semble bien difficile d’en faire autant pour l’immense majorité de la +population tombo et dogom. + +Un manuscrit arabe récolté à Sokoto par Clapperton en 1827, au cours de +son second voyage, dit que le « pays des pierres » qui avoisine le +Djilgodi est habité dans les vallées par des Peuls et dans les montagnes +par des _Beni-Ham_ de la tribu des _Sokaï_. Plus loin le même manuscrit +dit que le chef de Hombori, qu’il appelle _Nouhou Galou_ et auquel il +donne le titre de _fama_ (« roi » en mandé) est un _Sokaï_. Enfin, +parlant à nouveau des Beni-Ham, il dit que ces derniers habitent, non +seulement les montagnes de la Boucle, mais aussi la rive gauche du Niger +du côté de Gao, auprès des Touareg. Il semble bien évident que, par +« Beni-Ham » — c’est-à-dire « Hamites » —, l’auteur du manuscrit +entendait tout simplement les Nègres, par opposition aux Peuls, aux +Arabes et aux Touareg auxquels il attribuait collectivement une origine +sémitique : ses Beni-Ham des montagnes de la Boucle étaient évidemment +des Tombo, tandis que ses Beni-Ham de la rive gauche étaient des Songaï. +Quant au mot que Salame, dans sa traduction, a transcrit par _Sokaï_, +l’absence du texte arabe rend difficile son identification ; peut-être +résulte-t-il d’une confusion des Tombo avec les Songaï, ce qui paraît +invraisemblable, vu que le nom de ces derniers est écrit différemment +dans la traduction du même texte ; peut-être s’agit-il d’un terme usité +à Sokoto pour désigner plus spécialement les Tombo. + + DELAFOSSE Planche XI + +[Illustration : FIG. 21. — Groupe de Ouolofs, à Kayes.] + +[Illustration : _Cliché Delafosse_ + +FIG. 22. — Groupe de Haoussa de la boucle du Niger.] + +Quant aux _Déforo_, on a voulu parfois les rattacher aux +Gourmantché[242] : si j’en juge d’après le court vocabulaire de leur +langue que je dois à l’obligeance de M. le lieutenant Marc, ce +rattachement me paraît bien improbable, au moins au point de vue +linguistique. Mais il serait possible que les Déforo actuels dussent +leur origine à des Dogom répandus autrefois dans le Nord, non seulement +du pays Gourmantché, mais aussi du Mossi propre et du Yatenga ; ces +Dogom, qui peut-être sont les mêmes que les _Suida_ dont parlent les +traditions historiques de Ouagadougou, repoussés vers le Nord par +l’invasion mossi, auraient émigré du côté d’Aribinda, entre le Liptako +et le Djilgodi, et y seraient devenus les Déforo. + + +2o _Groupe mossi (Mossi, Yansi, Nankana, Gourmantché, Dagari et +Birifo)._ + +Le groupe que j’ai appelé mossi renferme un certain nombre de peuples +qui ont entre eux des affinités très étroites au point de vue du type +physique et de la langue, mais dont les civilisations respectives +offrent des différences assez notables selon qu’elles ont subi plus ou +moins l’influence politique de l’empire de Ouagadougou ou qu’elles y ont +totalement échappé. Je n’ai mentionné dans la nomenclature des peuples +de ce groupe que ceux qui habitent le Haut-Sénégal-Niger en totalité +(Mossi, Yansi, Gourmantché et Birifo) ou en partie (Nankana et Dagari) ; +mais le groupe mossi renferme encore quatre autres peuples dont +l’habitat appartient à la colonie anglaise de la Gold Coast : les +_Gbanian_ ou Gondja ou Nta (région de Bôlé), les _Dagomba_ ou Dagboma +(région de Salaga), les _Boura_ ou Frafra et les _Mampoursi_ (région de +Gambaga), ces deux derniers peuples se rattachant d’ailleurs de très +près aux Nankana. + +C’est le territoire de cette fraction du groupe mossi cantonnée dans la +Gold Coast, semble-t-il, — c’est-à-dire le bassin central de la Volta et +principalement la vallée de la basse Volta Blanche — qui a dû constituer +le berceau primitif du groupe tout entier ; celui-ci ne devait pas +s’étendre anciennement bien au Nord du 11e parallèle, les Nankana +devaient représenter sa fraction la plus septentrionale, et, entre lui +et le groupe tombo, un peu plus avancé vers le Sud qu’il ne l’est +aujourd’hui, devait s’intercaler un groupe gourounsi plus étendu, plus +compact et plus continu qu’il ne l’est de nos jours. + +Si cette hypothèse paraît un peu osée, il est en tout cas à peu près +certain que le pays des Dagomba et des Mampoursi fut le point de départ +d’invasions qui se portèrent vers le Nord-Est, le Nord, le Nord-Ouest et +l’Ouest, constituant des états puissants à Fada-n-Gourma, Ouagadougou et +Ouahigouya, et qui, grâce à leurs conquêtes, favorisèrent grandement +l’extension du groupe mossi dans la Boucle du Niger et la formation du +peuple mossi proprement dit et des peuples gourmantché, yansi, dagari et +birifo. + +D’après plusieurs traditions recueillies à Ouahigouya, à Ouagadougou et +à Tenkodogo, traditions qui présentent entre elles des concordances très +remarquables, la plus ancienne invasion dont le souvenir ait été +conservé se serait produite au début du XIe siècle de notre ère ; ces +traditions en effet comptent toutes 22 générations[243] depuis cette +invasion jusqu’à l’époque actuelle : en estimant à quarante ans la durée +moyenne de chaque génération, on obtient la date de 1030 pour le premier +événement mentionné. Je ne m’illusionne aucunement sur ce que cette +supputation peut avoir de chimérique, mais je la tiens néanmoins pour +vraisemblable[244]. + +Donc, tout au début du XIe siècle probablement, régnait à Gambaga un +chef dagomba nommé _Nédéga_, qui avait réuni sous son sceptre les +Dagomba, les Mampoursi et les Nankana. L’une de ses filles, appelée par +les uns _Yennenga_ et _Poko_ par les autres, était une guerrière +remarquable et conduisait au pillage les soldats de son père. Ce +dernier, la considérant comme un homme plutôt que comme une femme et +estimant d’ailleurs que, si elle devenait mère, elle ne pourrait plus +marcher à la tête des armées, ne voulait pas la marier, ce qui ne +faisait pas l’affaire de la jeune fille. Un jour que celle-ci avait +opéré une razzia chez les Boussansé, entre Bitou et Tenkodogo, son +cheval s’emballa et l’emporta loin de ses troupes ; ayant pénétré dans +une forêt épaisse, l’animal fut obligé de modérer son allure et finit +par s’arrêter devant une hutte de chasseur qui se trouvait là. Cette +hutte était habitée par un nommé _Riâlé_ ou Riâré, fils d’un chef +malinké, dit la légende ; frustré par son frère de la succession +paternelle, ce Riâlé se serait jeté tout seul dans la brousse, à la +recherche des éléphants, et, marchant toujours vers l’Est, serait arrivé +dans les environs de Bitou, où il s’était fixé provisoirement. Attiré +par le galop et les hennissements du cheval de Yennenga, il sortit de sa +hutte, maintint l’animal, aida la princesse à mettre pied à terre et lui +offrit l’hospitalité dans sa cabane. Yennenga s’éprit des charmes du +chasseur, se donna à lui et ne voulut plus le quitter. + +Ils eurent un fils ; en souvenir de l’aventure hippique à laquelle elle +était redevable de sa maternité, Yennenga appela son enfant +_Ouidiraogo_, c’est-à-dire, en dagomba et en mossi, « cheval mâle ». +Lorsque Ouidiraogo fut devenu un jeune homme, Yennenga dépêcha un +messager à Gambaga pour aviser Nédéga qu’il était devenu grand-père. +Nédéga, en entendant cette nouvelle et en apprenant en même temps que sa +fille préférée, qu’il avait vainement fait chercher depuis de longues +années et qu’il croyait morte, était encore vivante, pardonna sa fugue à +Yennenga et lui fit dire de venir lui présenter son mari et son fils. +Yennenga s’en fut donc à Gambaga avec Riâlé et Ouidiraogo ; Nédéga reçut +fort bien sa fille, son gendre et son petit-fils et voulut les garder +auprès de lui, mais Riâlé refusa, disant qu’il mourrait s’il vivait +ailleurs que dans la forêt. Nédéga le laissa partir à regret, avec +Yennenga et Ouidiraogo, tout en lui faisant cadeau de quatre chevaux et +de cinquante bœufs et en confiant au jeune Ouidiraogo une nombreuse +armée de soldats dagomba pour qu’il pût marcher dignement sur les traces +de sa mère et de son grand-père. + +Riâlé s’en retourna dans la forêt voisine de Bitou, où il continua à +partager sa vie entre la chasse à l’éléphant et les plaisirs conjugaux. +Après de longues années, Yennenga mourut : son corps fut transporté à +Gambaga, où on l’enterra. Sa tombe devint l’objet d’une grande +vénération et fut un but de pèlerinage pour les souverains du Mossi +jusqu’à une époque récente ; au décès de chaque _nâba_ de Ouagadougou, +on envoyait à Gambaga un de ses chevaux et une de ses femmes pour être +sacrifiés aux mânes de Yennenga[245]. + +Quant à Ouidiraogo, à la tête de son armée, il s’empara du pays sur les +Boussansé et établit sa résidence en un lieu qu’il appela _Tankourou_ et +qui est devenu le _Tenkodogo_ actuel. Des Dagomba, attirés par sa jeune +renommée, venaient sans cesse grossir le nombre de ses partisans et +accroître la force de ses troupes ; les populations autochtones, peu +denses et très divisées, reconnurent bientôt son autorité. Il eut +plusieurs fils, dont trois nous sont connus : _Zoungourana_, _Raoua_ et +_Diaba_. Il confia à chacun d’eux le commandement de l’une des provinces +de son empire naissant : Zoungourana reçut le gouvernement de l’Ouest, +Raoua celui du Nord et Diaba celui de l’Est, et ce fut là l’origine des +trois états de Ouagadougou, de Ouahigouya et de Fada-n-Gourma. + +Toutes ces régions, beaucoup moins peuplées qu’aujourd’hui, étaient +occupées surtout par des Gourounsi (Boussansé dans la région de +Tenkodogo, Nounouma et Nioniossé du côté de Ouagadougou, Nioniossé du +côté de Ouahigouya), des Dogom (régions de Ouahigouya, Ponsa et Fada-n- +Gourma) et quelques Bariba dans le Sud-Est du cercle actuel de Fada-n- +Gourma. Toutes ces populations vivaient à l’état anarchique, séparées en +villages ou petits cantons qui se faisaient continuellement la guerre +les uns aux autres. + +Le chef d’un canton nioniossé situé non loin de Ouagadougou (canton +actuel d’Oubritenga), ayant maille à partir avec un chef voisin, envoya +une députation à Ouidiraogo pour lui offrir une de ses filles en +mariage, afin de gagner son alliance. Ouidiraogo agréa la jeune fille, +non pour lui-même, mais pour son fils Zoungourana qui, de cette femme, +eut lui-même un fils nommé _Oubri_. Lors de la naissance d’Oubri, le +chef nioniossé allié de Ouidiraogo vint faire hommage de son pays à ce +dernier, en l’invitant à venir l’aider dans sa lutte contre son voisin. +Ouidiraogo partit dans cette intention, mais mourut à Larabtenga, au +cours du voyage, vers l’année 1050. + +Zoungourana lui succéda à Tenkodogo et confia à son fils Oubri, encore +tout jeune, le commandement des provinces de l’Ouest. Oubri alla +s’installer dans le pays du chef nioniossé son beau-père, dans un +village qui reçut de lui le nom d’_Oubritenga_[246]. Devenu homme, il +commença une série de conquêtes dont il sera question dans la IVe partie +de cet ouvrage, à propos de l’empire de Ouagadougou. Qu’il me suffise de +dire ici que les Nounouma et les Nioniossé qui refusèrent d’accepter son +autorité durent émigrer sur la Volta Noire et dans le Kipirsi, là où +nous les retrouvons actuellement ; les autres furent absorbés par le +flot envahisseur venu du Dagomba, adoptèrent la langue des conquérants, +et, s’identifiant peu à peu avec ces derniers, formèrent avec eux un +seul peuple, celui des _Mossi_[247]. + +Pareille chose se passa du côté de Ouahigouya : Raoua, second fils de +Ouidiraogo, s’était avancé dans la direction du Nord-Ouest jusqu’à +Zandoma, où il avait fixé sa résidence. Il s’y tailla un royaume aux +dépens des Nioniossé et des Dogom : les premiers acceptèrent sa +domination, comme ils acceptèrent plus tard celle de _Ya-Diga_, petit- +fils d’Oubri et fondateur de l’empire du Yatenga ; les uns conservèrent +jusqu’à nos jours leur nationalité et leur langue sous le joug des +envahisseurs, les autres furent absorbés par ceux-ci et, de leur mélange +avec les conquérants dagomba, naquirent les Mossi du cercle actuel de +Ouahigouya. Quant aux Dogom, lors des conquêtes de Raoua, ils se +réfugièrent les uns du côté de Bandiagara, les autres du côté du +Djilgodi, sous la protection de leurs cousins, les Tombo des montagnes. +Un peu plus tard, _Ouamtanango_, petit-fils d’Oubri, les poursuivit +jusque dans la région des falaises : la légende rapporte même qu’une +montagne gênant son passage, il la fit scier en deux par des forgerons +nioniossé qui accompagnaient son armée et formaient un corps de +sapeurs ; ce Ouamtanango fut d’ailleurs assassiné au cours de cette +expédition à Bankasso (cercle actuel de Bandiagara). + +Cependant, comme nous l’avons vu, Zoungourana, fils aîné de Ouidiraogo, +était demeuré à Tenkodogo, qui fut au début le siège d’un empire dont +les provinces d’Oubritenga, de Zandoma et de Fada-n-Gourma formaient les +royaumes vassaux : au bout de quelque temps, la province d’Oubritenga +devint l’empire mossi de Ouagadougou et se rendit indépendante ; un +petit-fils d’Oubri, Ya-Diga, fonda au Yatenga, comme je viens de le +dire, un autre empire mossi indépendant qui ne tarda pas à absorber +Zandoma ; enfin Fada-n-Gourma devint la capitale d’un troisième empire, +celui des Gourmantché, comme nous l’allons voir dans un instant. Séré, +fils de Zoungourana, ses successeurs et leurs guerriers dagomba durent +se contenter du pays des Boussansé et même quitter Tenkodogo pour aller +s’établir à Boussouma sous la protection des _nâba_ de Ouagadougou : en +se mélangeant avec les Boussansé, ils avaient donné naissance au peuple +des _Yansi_ qui, d’une façon générale, suivit la fortune politique de +l’empire de Ouagadougou et s’identifia presque avec les Mossi, tandis +que les Boussansé habitant au Sud de Tenkodogo, échappant assez vite à +la tutelle des conquérants dagomba dont le plus grand nombre s’était +porté au Nord-Ouest, au Nord et à l’Est, purent conserver leur +nationalité et leur langue jusqu’à l’époque actuelle. + +Revenons à Diaba, le troisième fils de Ouidiraogo, que son père avait +installé à Fada-n-Gourma ou plutôt à _Youngou_ ou _Younga_, car ce sont +les Haoussa qui donnèrent plus tard à ce village le nom de _Fada-n- +Gourma_, c’est-à-dire dans leur langue « capitale du Gourma ». Des +traditions ayant cours chez les Gourmantché prétendent que Diaba, dit +_Diaba Lompo_, descendit du ciel à une époque où la croûte terrestre +n’était pas encore solidifiée et que, vêtu de blanc, il prit terre sur +un bloc de grès situé près de Tambarga, avec sa femme : on montre même +sur ce rocher les empreintes des pieds de Diaba et de sa femme, qui ne +sont autres que ces sortes de cavités oblongues creusées par l’eau des +pluies dans les roches en état de formation ; Diaba Lompo eut ensuite +des enfants, répartit entre eux la terre et la leur fit cultiver. Cette +légende, dans laquelle on reconnaît aisément celle du déluge, répandue +chez la plupart des populations africaines, n’est pas inconciliable avec +la tradition faisant naître Diaba du fils de la princesse dagomba +Yennenga : Bantchandé, souverain actuel de Fada-n-Gourma, prétend être +le 23e successeur de Diaba Lompo et ce nombre de 22 souverains entre +Diaba et Bantchandé s’accorde exactement avec les 22 générations que la +tradition mossi place entre Yennenga et l’époque actuelle ; il en faut +donc conclure que l’époque de Diaba Lompo correspond à celle de +l’invasion dagomba, c’est-à-dire au XIe siècle. Seulement, comme le nom +de ce héros légendaire est le plus ancien qu’ait conservé la tradition, +on en a fait tout naturellement celui du premier homme qui soit apparu +sur la terre habitable. + +Lorsque Diaba prit possession de la province de Fada-n-Gourma, elle +était vraisemblablement très peu habitée : cependant des Dogom devaient +être répandus dans le Nord et des Bariba dans l’Est et le Sud-Est ; les +premiers furent chassés en grande partie du côté d’Aribinda et devinrent +les Déforo, comme nous l’avons vu précédemment ; les autres furent en +partie repoussés vers le Sud mais en partie aussi absorbés par les +envahisseurs dagomba et de leur mélange avec ces derniers sortit le +peuple des Bimba ou _Gourmantché_. + +Le peuple des _Nankana_, qui formait la pointe avancée du groupe +antérieurement à l’invasion dagomba, ne semble pas avoir changé +considérablement de physionomie depuis les temps anciens. + +Quant aux _Birifo_ et aux _Dagari_, ils sont le produit d’une autre +poussée des Dagomba, mais dans la direction de l’Ouest cette fois-ci, +poussée sans doute bien postérieure à celle dont sortirent les Mossi, +les Yansi et les Gourmantché : d’après les traditions recueillies dans +le cercle de Gaoua, ce serait seulement au début du XIXe siècle que les +Birifo et les Dagari auraient achevé d’occuper leur territoire actuel. + +Les _Birifo_ seraient issus du mélange d’une invasion dagomba avec les +Lobi, ce qui expliquerait qu’ils se rapprochent étroitement de ces +derniers au point de vue du caractère et des mœurs tandis qu’ils parlent +une langue presque identique à la langue dagomba et très différente de +la langue lobi. Cette invasion dagomba aurait eu sans doute son point de +départ sur les bords de la Volta Blanche, dans le Nord de la Gold +Coast : arrivant sur la Volta Noire et l’ayant traversée — peut-être +vers la fin du XVIIe siècle —, elle s’infiltra au travers des Pougouli +et des Dian, dépossédant ces derniers d’une partie de leurs domaines, +s’attaquant même aux Dioula installés à Loto (province de Diébougou), et +ensuite se dirigea vers le Sud à travers le pays des Lobi et s’établit +principalement entre ceux-ci et la rive occidentale de la Volta Noire, +poussant une pointe dans le Sud jusque près de Bouna (limite du Haut- +Sénégal-Niger et de la Côte d’Ivoire). Des Birifo issus de cette +invasion dagomba étaient demeurés sur la rive orientale de la Volta +Noire, où on les retrouve encore, mélangés de Dagari : les Anglais les +appellent, assez improprement, _Lobi-Dagarti_. + +Les _Dagari_ n’apparurent qu’après les Birifo à l’Ouest de la Volta +Noire, mais ils devaient exister depuis longtemps déjà à l’Est du même +fleuve et provenaient sans doute d’une migration gbanian plutôt que +dagomba, migration due précisément aux conquêtes effectuées par les +Dagomba dans l’Est du territoire gbanian. L’invasion dagari en effet ne +présenta pas le caractère guerrier et conquérant des diverses invasions +dagomba auxquelles nous devons les Mossi, les Yansi, les Gourmantché et +les Birifo, et le type actuel des Dagari est remarquablement voisin du +type gbanian ; quant à leur langue, elle se distingue à peine du gbanian +qui d’ailleurs est lui-même très analogue au dagomba. Quoiqu’il en soit, +l’immigration dagari à l’Ouest de la Volta Noire fut pacifique et lente, +mais irrésistible ; elle commença sans doute au XVIIIe siècle et elle +continue encore de nos jours : se faufilant au travers des Birifo, les +Dagari s’établirent partout où ils trouvèrent une place libre, sans +cependant s’éloigner beaucoup de la Volta, à l’Est de laquelle est +demeuré le gros de leur peuple. Mais une de leurs fractions, celle des +_Oulé_, de caractère plus guerrier que les autres, s’avança à l’Ouest +jusque dans la circonscription de Diébougou, repoussant les Pougouli +vers le Nord-Ouest, et pénétra même dans les cercles de Koury et de +Ouagadougou jusqu’à la rencontre des Nounouma et des Soninké du Dafina. +Plus récemment, vers 1850, quelques familles oulé appelées par des +Dagari du Sud pour les soutenir contre les Birifo, ont poussé une pointe +au Sud le long de la Volta, s’établissant à Goumparé (à hauteur de +Gaoua) et dans les environs. + + +3o _Groupe gourounsi (Nioniossé, Nounouma, Sissala et Boussansé)._ + +Ainsi que nous l’avons vu tout à l’heure, il semble que, antérieurement +au XIe siècle, les peuples formant le groupe gourounsi occupaient à peu +près tout le territoire compris entre celui des Tombo et Dogom au Nord +et celui du groupe dagomba (futur groupe mossi) au Sud ; les invasions +guerrières venues du Dagomba et la constitution des peuples mossi, yansi +et gourmantché, qui en fut la conséquence, restreignirent singulièrement +l’étendue du groupe gourounsi et le morcelèrent. Ce morcellement, comme +l’absorption par les envahisseurs d’un grand nombre de fractions +gourounsi, fut d’autant plus facile que les peuples gourounsi manquaient +de cohésion, vivaient en petites tribus dispersées et livrées à +l’anarchie et ne présentaient par suite aucune force de résistance. + +Les _Nioniossé_ (ou Lilsé, Youlsé, Nimsé, etc.) habitaient le Nord du +cercle actuel de Ouagadougou et la majeure partie du cercle actuel de +Ouahigouya, ayant comme voisins au Nord les Dogom et au Sud les +Nounouma, les Sissala et les Boussansé, trois peuples très voisins du +leur. Ils semblent avoir été les premiers habitants du triangle compris +entre Koury, Ouagadougou et Ouahigouya. Dès une époque très reculée, ils +s’avancèrent en dehors de ce triangle (ancien Kipirsi) vers le Nord- +Est : bien avant le XIe siècle, quelques familles nioniossé, sous la +conduite d’un chef nommé _Ouéto_, étaient allées se fixer dans le +Djilgodi à Loroum (près Pobé) ; elles n’y demeurèrent pas longtemps et +Ouéto vint bientôt s’installer à Bougouré (cercle actuel de Ouahigouya), +tandis que son frère Ziguiri s’installait à Gambo et l’un de ses fils à +Rounga ou Ronga (au Nord-Est et à l’Est de Ouahigouya). Ces familles, +qui étaient les plus septentrionales du peuple nioniossé, s’établirent +pacifiquement auprès des Dogom, qui leur donnèrent des terrains et +vécurent avec elles en bonne intelligence. C’est ainsi que, peu à peu, +les Nioniossé occupèrent la majeure partie du pays que l’on appela plus +tard le Yatenga. Nous avons vu que, lors de la constitution des empires +mossi, certaines fractions des Nioniossé acceptèrent la domination des +envahisseurs tout en conservant leur langue et leur nationalité, que +d’autres se mélangèrent avec eux jusqu’à devenir des Mossi et que +d’autres enfin, ayant voulu leur résister, furent refoulées dans le +Kipirsi actuel, c’est-à-dire dans la partie la plus méridionale de leur +domaine. C’est ainsi qu’aujourd’hui on rencontre des Nioniossé +éparpillés au milieu des Mossi depuis le Yatenga jusqu’au Kipirsi. + +Les _Nounouma_, avant l’invasion dagomba, s’avançaient probablement plus +vers le Nord et vers l’Est que de nos jours : un grand nombre d’entre +eux furent absorbés par les conquérants et fournirent leur contingent à +la constitution du peuple mossi ; les autres, refoulés ou maintenus dans +leur pays actuel, sur les bords de la Volta Noire en aval de Koury, se +sont conservés à peu près intacts. + +Les _Sissala_, petit peuple sans grande importance, devaient autrefois +rejoindre les Boussansé vers l’Est : une poussée des Nankana vers le +Nord, consécutive à l’extension des Dagomba, les a séparés des Boussansé +et a restreint leur territoire à une toute petite province. + +Enfin les _Boussansé_, nous l’avons vu, se laissèrent conquérir et +assimiler par les envahisseurs dagomba au Nord de Tenkodogo (régions de +Koupéla, Béloussa, Boussouma, etc.) pour former les Yansi, tandis qu’au +Sud du même point ils réussirent à conserver leur nationalité. + +Mais beaucoup de familles nioniossé ou nounouma ne voulurent ni accepter +la suzeraineté des Mossi ni se cantonner dans le petit territoire du +Kipirsi, qui était trop étroit sans doute pour contenir tous les émigrés +venus du Nord : aussi se produisit-il des exodes dont les plus +importants donnèrent naissance, comme nous le verrons dans un instant, +au groupe lobi et au peuple koulango et dont d’autres, moins +considérables, amenèrent la formation de petites tribus isolées, +d’origine gourounsi, qu’on rencontre à la Côte d’Ivoire : celle des +_Siti_, entre Bouna et la Volta Noire, et celle des _Dégha_ (ou Mô ou +Diammou), entre Bondoukou et la frontière anglaise. + + +4o _Groupe ou peuple bobo._ + +Les Bobo ont occupé de tout temps, semble-t-il, leur territoire actuel, +mais ils s’avançaient autrefois davantage vers le Nord-Ouest, puisque la +tradition rapporte qu’ils occupaient avant les Bozo l’emplacement actuel +de Dienné. Les immigrations soninké et banmana les éloignèrent peu à peu +des rives du Bani et restreignirent leur domaine, mais sans modifier +sensiblement leur type primitif et sans les entamer sérieusement. +D’autre part, les Bobo-Niénigué, vers le XVIe siècle, auraient agrandi +leur territoire du côté du Sud, ce qui aurait contribué à diriger +l’immigration sia de Diébougou vers Lorhosso d’abord, puis vers Bobo- +Dioulasso. + + +5o _Groupe lobi (Pougouli, Dian, Gan et Lobi)._ + +Les _Pougouli_ disent être venus du Kipirsi. Leurs traditions rapportent +qu’ils appartenaient primitivement au même groupe que les Nounouma, +c’est-à-dire au groupe gourounsi, et qu’ils auraient émigré du Kipirsi +lorsque ce refuge des Gourounsi indépendants devint trop étroit pour les +contenir tous, mais postérieurement à l’émigration qui donna naissance +aux Koulango (voir plus loin), c’est à dire au plus tôt vers la fin du +XIIe siècle. Traversant la Volta Noire près du confluent du Manouan-mâné +(fleuve de Manouan), qui fut appelé à cause d’eux par les Dioula +Pougouliba ou Bougouriba, ils s’établirent le long des rives de ce cours +d’eau. Au XVIIIe siècle, sous la poussée des Dagari et surtout des Oulé, +ils remontèrent plus haut et s’éloignèrent de la Volta. + +Les _Dian_, qu’on ne rencontre plus guère aujourd’hui qu’à Diébougou et +aux environs de cette ville, vinrent du Kipirsi comme les Pougouli mais +postérieurement à ces derniers, sans doute vers la fin du XIIIe siècle. +Ils se seraient établis d’abord dans la région de Djifango, puis, sous +la conduite d’un chef nommé Konkouné, dans la région de Loto, qu’ils +occupent encore ; ils en auraient chassé les _Padorho_, dont on ne +rencontre plus aujourd’hui que quelques représentants dans l’Ouest du +cercle de Gaoua et qui étaient peut-être les autochtones du pays[248]. +Inquiétés au XVIIIe siècle par l’invasion des Oulé, les Dian firent +appel aux Dioula de Bobo-Dioulasso qui leur envoyèrent une petite armée +commandée par Bé-Bakari Ouatara ; ce dernier occupa Loto ; des Dioula y +demeurèrent, firent souche et introduisirent l’islamisme parmi les +Dian ; mais leur suzeraineté ne fut effective dans la région que +lorsqu’une colonne venait de Bobo-Dioulasso pour razzier le pays. Vers +1820, une famille dian qui était demeurée sur la rive gauche de la +Volta, à Lorha, eut à se plaindre des Dagari et vint se réfugier auprès +de ses compatriotes de Loto : c’est cette famille qui fonda le Diébougou +actuel. + +Les _Gan_ auraient fait partie de la même migration que les Dian et se +seraient établis au Sud des Pougouli, dans le centre du cercle actuel de +Gaoua. L’un de leurs villages principaux était précisément Gaoua, que +les indigènes appellent encore aujourd’hui _Gan-oura_, ce qui +signifierait « les Gan sont ici ». Ils furent supplantés dans cette +région par les Lobi, à une date qu’il est difficile de préciser, mais +qui est certainement postérieure au XIIIe siècle (date probable de +l’immigration dian et gan) et antérieure à la formation du peuple birifo +(XVIIe siècle) ; ainsi repoussés vers le Sud par les Lobi, les Gan se +portèrent vers Lorhosso, qu’ils occupèrent sur les Lorho, ancêtres des +Koulango. Ces événements durent se passer au XIVe siècle : cette date +concorderait avec les traditions que M. l’administrateur Benquey et moi- +même avons recueillies à Bondoukou (Côte d’Ivoire) sur la fondation d’un +quartier de cette ville par des Lorho fuyant les Gan, antérieurement à +l’arrivée des Dioula de Bégho, laquelle se produisit au XVe siècle. +Actuellement le territoire des Gan se réduit à peu près à la ville et au +canton de Lorhosso et leur type primitif a été fortement altéré, comme +celui des Dian, par des mélanges avec les Dioula de Bobo-Dioulasso. + +Les _Lobi_, comme je viens de le dire, firent sans doute au XIVe siècle +leur première apparition dans leur pays actuel, venant, eux aussi, du +Kipirsi. D’un caractère plus guerrier que les Pougouli, les Dian et les +Gan, c’est à main armée qu’ils occupèrent les régions montagneuses et +aurifères qui avoisinent Gaoua. De là, toujours en conquérants, ils se +portèrent vers l’Ouest et vers le Sud, débordant jusque dans le Nord de +la Côte d’Ivoire à l’Ouest de Bouna. Une fois maîtres de leur +territoire, ils s’y sont fortement maintenus, résistant victorieusement +aux tentatives dirigées par les Dioula de Bobo-Dioulasso et, plus +récemment, aux bandes de Samori. + + +6o _Groupe ou peuple koulango._ + +C’est la première des migrations gourounsi venues du Kipirsi qui, vers +la fin de XIe siècle, donna naissance aux _Lorho_ et par suite au peuple +koulango ou pakhalla. Traversant le cercle actuel de Gaoua, les Lorho se +seraient dirigés vers le Sud-Ouest de ce cercle et se seraient établis +en un point qui reçut d’eux le nom de _Lorhosso_. Lorsque l’invasion +lobi repoussa les Gan vers ce point au XIVe siècle, la plupart des Lorho +émigrèrent au Sud et allèrent fonder Bouna et Bondoukou, se répandant +dans le Nord-Est de la Côte d’Ivoire depuis la Volta Noire jusqu’à Kong +et au Sud jusqu’à la lisière de la forêt dense, s’enfonçant même en +certains endroits dans la forêt et constituant le peuple des _Koulango_. +Quelques Lorho cependant sont demeurés dans le Haut-Sénégal-Niger, +notamment à Lorhopéni, près et à l’Est de Lorhosso. + + +7o _Groupe bariba._ + +Ce groupe, qui intéresse surtout le Dahomey, possède cependant quelques +représentants dans le cercle de Fada-n-Gourma, représentants qui +appartiennent à deux peuples différents : les _Bariba_ proprement dits +et les _Soumba_ ; ces derniers sont d’ailleurs fort peu nombreux dans le +Haut-Sénégal-Niger. + +Il semble que les Bariba étaient les anciens autochtones, non seulement +de leur pays actuel, mais aussi d’une bonne partie du cercle actuel de +Fada-n-Gourma : beaucoup se sont fondus avec les envahisseurs dagomba +pour former le peuple gourmantché ; les autres se sont reportés plus au +Sud et ont conservé à peu près leur type primitif, bien que l’influence +du groupe mossi sur leur civilisation soit assez perceptible. + +Les Soumba au contraire semblent n’avoir été touchés par aucune +influence étrangère : aussi, bien qu’appartenant vraisemblablement au +même groupe ethnique que les Bariba, ils se distinguent nettement de +ceux-ci à l’heure actuelle. + + + TABLEAU CHRONOLOGIQUE + +_donnant les dates approximatives des principaux événements relatifs aux +origines et aux migrations des peuples du Haut-Sénégal-Niger._ + + +? 200 av. J.-C. — Fondation de Néma et Ghana par des Soninké du Diagha. + +? 100 av. J.-C. — Premières immigrations berbères dans le Hodh. + +80 à 90 après J.-C. — Départ de Cyrénaïque de la première migration +judéo-syrienne (vers l’Aïr et le Massina). + +117. — Départ de la deuxième migration judéo-syrienne (vers le Touat). + +? 150. — Arrivée à Ghana des Judéo-Syriens du Massina. + +? 200. — Arrivée à Ghana des Judéo-Syriens du Touat. + +? 300. — Fondation de l’empire judéo-syrien de Ghana. + +? 600. — Installation des Songaï à Gounguia ou Koukia. + +670. — Départ des Lemta et Hoouara de la Tripolitaine vers le Niger. + +? 690. — Fondation de l’empire lemta à Gounguia (dynastie des Dia). — +Les Songaï (Sorko) à Gao. — Premières migrations des Soninké du Diagha +vers Dienné et vers le Diafounou et le Kingui. + +? 700. — Arrivée des Messoufa à Teghazza. — Nouvelles immigrations +berbères dans le Hodh. + +? 750. — Maghan-Diabé Sissé fonde le royaume soninké du Ouagadou. + +? 790 à 800. — Arrivée des Bérabich à Teghazza. — Dispersion des Soninké +du Ouagadou : Kaya-Maghan Sissé fonde l’empire soninké de Ghana. — +Fondation de Tichit. — Arrivée des Judéo-Syriens au Gorgol. — Les +Soninké au Galam. + +? 800. — Les Bérabich maîtres de Teghazza. — Installation des Soninké +dans la région de Dienné. — Arrivée des Judéo-Syriens au Fouta-Toro. — +Les Lemtouna à Aoudaghost. + +? 890. — Les Lemta à Gao ; les Songaï (Sorko) à Bamba. + +? 900. — Les Saghmara (Kel-Tadmekket) au Niger. + +930. — Les Lemtouna luttent avec les Soninké de Ghana. + +? 990. — Les Soninké de Ghana suzerains des Lemtouna d’Aoudaghost. + +? 1000. — Formation des Peuls dans le Fouta et leur dispersion. — Ouâr +Diâbi fonde l’empire toucouleur du Tekrour et islamise les Toucouleurs. +— Les Peuls au Ferlo. — Les Dioula dans la Boucle du Niger. + +1009. — Dia Kossoï se convertit à l’islamisme et transporte la capitale +des Lemta de Gounguia à Gao. + +? 1030. — Début des invasions dagomba et de la formation des empires +mossi et gourmantché. + +1042. — Début de l’organisation de la secte berbère des Almoravides. + +? 1060. — Les Peuls au Galam. + +1076. — Prise de Ghana par les Almoravides et dispersion des Soninké de +Ghana. — Première islamisation des Berbères du Hodh. — Arrivée des +Goddala dans la région de Tombouctou. — Fondation de l’empire soninké +des Sossé au Kaniaga, du royaume soninké des Niakaté au Kingui et du +royaume soninké des Doukouré au Bakounou. — Arrivée des Soninké à Nono. + +? 1090. — Migration des Peuls du Galam vers le Kaniaga et des Peuls du +Ferlo vers le Fouta-Diallon. — Première migration gourounsi du Kipirsi +vers la région de Gaoua (Lorho ou Koulango). — Les Soninké de Ghana +reconquièrent leur indépendance. + +? 1100. — Les Peuls au Kaniaga. — Premières habitations construites sur +l’emplacement de Tombouctou. + +? 1190. — Les Songaï (Sorko) à Gourao. — Bouyagui-Toumbéli roi de +Goumbou. — Formation des Pougouli. + +? 1200. — Les Lemta à Bamba. — Les Songaï (Faran) à Saraféré. + +1203. — Prise de Ghana sur les Sissé par les Soninké Sossé. + +1213. — Fondation de l’empire mandingue par Allakoï Keïta. + +? 1220. — Les Banmana se concentrent dans le Toron. + +1224. — Fondation de Oualata. — Les Somono dans la région de Bamako- +Ségou. + +1235. — Soundiata Keïta bat Soumangourou Kannté à Kirina et renverse +l’empire sossé du Kaniaga. + +1240. — Soundiata prend et détruit Ghana et transporte la capitale de +l’empire mandingue de Kangaba à Mali. + +1250. — Les Soninké-Nono fondent la ville de Dienné. — Commencement de +la migration des Mandé du Sud du Fouta-Diallon vers la Côte d’Ivoire. — +Les Sossé s’emparent du Tekrour sur les Toucouleurs. + +1270. — Mamoudou Diawara renverse la dynastie des Niakaté et fonde celle +des Diawara au Kingui. + +? 1290. — Formation des Dian et des Gan. + +? 1300. — Développement de Tombouctou et de Dienné. — Fondation de Nioro +par des Diawambé. — Conversion de Dienné à l’islamisme. + +1307. — Avènement de Kankan-Moussa à Mali. + +1325. — Kankan-Moussa s’empare de Gao et de Tombouctou. — Construction +des premières maisons à terrasse à Gao, Tombouctou et Dienné. + +1333. — Les Mossi prennent et pillent Tombouctou. + +1335. — Ali-Kolen fonde la deuxième dynastie des Lemta à Gao (dynastie +des Sonni). + +? 1350. — Les Ouolofs s’emparent du Tekrour. — Arrivée des Berbères sur +la rive Nord du Sénégal ; migration des Sérères dans le Sine. — Invasion +des Lobi à Gaoua ; les Gan à Lorhosso ; les Koulango fondent Bouna et se +portent à Bondoukou. — Formation première des Samo. + +? 1400. — Migrations des Peuls du Kaniaga au Massina et au Bakounou. + +1433. — Les Touareg s’emparent de Tombouctou sur les Mandingues. + +1450. — Arrivée des Kounta dans l’Azaouad. — Luttes des Sagoné contre +les Dabo au Kingui. — Fondation de Sokolo. + +1464-65. — Avènement de Sonni Ali-Ber. + +1468 à 1473. — Ali-Ber conquiert Tombouctou et Dienné et affranchit +l’empire de Gao de la suzeraineté mandingue. + +1480. — Pillage de Oualata par les Mossi. + +1492. — Mort de Sonni Ali-Ber. — Expulsion des Juifs du Touat. + +1493. — Le Soninké Mohammed Touré fonde à Gao la dynastie des Askia. — +Arrivée des Oulmidden à Gao et dans la Boucle ; leur conversion à +l’islamisme. + +? 1495. — Commencement des migrations peules dans la Boucle du Niger. + +1512. — Mort de Tindo Galadio au Kingui. Son fils Koli va au Fouta-Toro, +qu’il affranchit de la suzeraineté des Ouolofs et où il fonde une +dynastie peule. + +1534. — Victoires des Peuls et Toucouleurs du Fouta sur les Soninké du +Galam et les Mandingues du Boundou. + +1585. — Fondation de Taodéni. + +1591. — Prise de Gao et de Tombouctou par le pacha marocain Djouder. + +1596. — Taodéni remplace Teghazza. — Conquête du Hodh par les Beni- +Hassân et islamisation définitive des Berbères du Hodh. — Formation des +Sia et des Samorho. — Formation définitive des Samo. + +? 1600. — Islamisation des Bérabich par les Kounta. — Formation des +Foulanké du Ganadougou. — Installation des Banmana de Kaladian +Kouloubali dans la région de Ségou. + +1612. — Les pachas de Tombouctou cessent d’être désignés par le sultan +du Maroc. + +1620. — Danfassari Kouloubali s’installe à Ségou-koro. + +1640. — Destruction de Tadmekket par les Oulmidden. — Deuxième +immigration des Kel-Tadmekket sur le Niger. + +1660. — On cesse à Tombouctou de dire le prône au nom du sultan du +Maroc. + +1670. — Biton Kouloubali fonde l’empire banmana de Ségou et étend sa +domination jusqu’à Tombouctou. — Zié et Sounsa fondent l’empire banmana +du Kaarta. + +1671. — Expédition du sultan Er-Rachid au Soudan. + +1672. — Expédition du marocain Ahmed à Tombouctou. + +1680. — Prise de Gao par les Touareg. + +? 1690. — Invasion des Birifo dans la région de Gaoua. + +? 1700. — Les Peuls sont répandus dans toute la Boucle du Niger et au- +delà. — Islamisation des Peuls. — Arrivée des Dagari sur la rive droite +de la Volta. — Prise de Lorhosso et de Loto par les Dioula de Bobo- +Dioulasso. + +1720. — Conquête du Fouta-Diallon par les Toucouleurs. — Migration des +Peuls du Fouta-Diallon au Ouassoulou et vers la Boucle du Niger. — +Formation définitive des Foulanké. + +1754. — Avènement de Ngolo Diara à Ségou et de Sébé Kouloubali à Nioro. + +1802. — Conquête du Haoussa par les Peuls. + +1810. — Les Peuls du Massina se rendent indépendants de Ségou. + +1820. — Fondation de Diébougou. + +1826. — Prise de Tombouctou par les Peuls du Massina. + +1832. — Les Soninké à Banamba. + +1861. — Prise de Ségou par El-hadj-Omar. + + * * * * * + +[Illustration : Carte 5. — Migrations ethniques.] + + +[Note 101 : Voir la carte 5 à la fin du chapitre.] + +[Note 102 : Ainsi, au cas où les successeurs d’El-hadj Omar se seraient +maintenus à Ségou, on nous dirait très probablement aujourd’hui que les +gens de Ségou viennent du Fouta Sénégalais.] + +[Note 103 : Le mot _yemen_ en arabe signifie proprement « la droite ». +Comme beaucoup d’Orientaux et comme aussi la plupart des Nègres, les +Arabes s’orientent en faisant face au soleil levant : par suite +« droite » devient pour eux synonyme de « Sud » et c’est ainsi que les +gens du Hidjaz ont donné le nom de Yémen au pays situé au Sud du leur. +De même que Gourma désigne le Sud à Bamba et l’Est à Niafounké, de même +Yémen — devenu nom de pays après avoir été un simple nom de direction — +désigne le Sud à La Mecque et l’Est ou le Nord-Est au Soudan.] + +[Note 104 : L’immigration arabe dont ils faisaient partie comprenait +surtout des _Oulad-Slimân_, qui forment encore la fraction principale +des Bérabich ; une partie de ces Oulad-Slimân s’établit dans la +Tripolitaine et, de là, se répandit plus tard vers le Tchad.] + +[Note 105 : Sidi Mohammed-el-Kounti (père du premier El-Bekkaï) d’après +les uns, mais plutôt Yahia-ben-Osmân-ben-Yassen (grand père de Mohammed- +el-Kounti) d’après de plus nombreux témoignages.] + +[Note 106 : Le village même de Mabrouk serait beaucoup plus récent et +n’aurait été fondé qu’en 1808 par la sous-tribu kounta des Oulad-el- +Ouafi.] + +[Note 107 : Voir à ce sujet le tableau généalogique des Bekkaï dans +_Littérature arabe saharienne_ par Ismaël Hamet (_Revue du monde +musulman_, octobre 1910).] + +[Note 108 : On retrouve chez les auteurs grecs et latins des noms de +tribus berbères qui subsistent encore de nos jours : c’est ainsi qu’on a +pu identifier les _Libyens_ proprement dits (_Loubim_ de la Bible, +_Lebataï_ de Procope) avec les _Lewwata_ ou _Louata_, les _Gétules_ avec +les _Goddala_ ou _Djedala_ ou avec les _Guezoula_, les _Serangaï_ de +Ptolémée (placés par lui dans le Sous) avec les _Zenaga_, les _Maxyes_ +d’Hérodote (_Mazikes_, _Masices_, _Mazices_ et _Mazax_ de Lucrèce, +Suétone, Ptolémée, Ammien Marcellin, Corippus et Cassien) avec les +_Imazirhen_ ou _Imocharhen_, c’est-à-dire avec les Berbères de souche +noble. — Voici maintenant un résumé des principales théories arabes +concernant l’origine des Berbères. Yakout (XIIe-XIIIe siècles) nous dit +que _Berber_ est le nom de nombreuses tribus habitant les montagnes du +Maghreb depuis Barka jusqu’à l’Atlantique et s’étendant au Sud jusqu’au +pays des Noirs ; il ajoute que les Berbères font en général remonter +leur origine à Sem et prétendent que leurs ancêtres auraient émigré +d’Arabie en Afrique ; leur langue primitive — qui aurait été une langue +sémitique — se serait corrompue au contact de la langue des autochtones +du Maghreb — (qui étaient ces autochtones ? Yakout ne nous le dit pas) — +et serait devenue le berbère. Certains, précise Yakout, disent que le +roi himyarite Ifrîkos, étant venu du Yémen faire une expédition en +Ifrîkia (Tunisie), aurait fondé là un établissement de Yéménites dont +les descendants seraient les Berbères. Dans sa nomenclature des +principales tribus berbères, Yakout en cite plusieurs dont les noms sont +portés encore par des sous-tribus maures du Hodh et de l’Azaouad (par +exemple les Louata, qu’on rencontre chez les Idao-Aïch, et les Sakhoura, +sans doute les mêmes que les Zakhoura vassaux des Kounta). D’après Ibn- +Khaldoun (XIVe siècle), qui paraît mieux informé que Yakout et qui +surtout est doué d’un véritable esprit critique manquant au précédent, +les Berbères descendraient de Ham ou Cham par Chanaan, Mazigh (d’où le +nom d’Imazirhen porté de nos jours encore par les familles nobles) et un +nommé Berr, dont l’un des fils, Madghis, serait l’ancêtre des Zenata et +de leurs cousins les Louata, les Zouaoua, les Maghraoua, etc., et dont +l’autre fils, Bernès, serait l’ancêtre des Zenaga (enfants de Zenag, +fils de Bernès, comprenant les Messoufa, les Goddala, les Lemtouna, les +Maddassa, les Ouareth, etc.) et de leurs cousins les Lemta, les Hoouara, +les Guezoula, les Masmouda, les Ketama, les Mesrata, etc. Il ajoute +d’ailleurs que beaucoup, principalement parmi les Berbères eux-mêmes, +attribuent à cette nation une origine sémitique, dans le but évident de +la rattacher à la même souche que les Arabes : c’est ainsi que les uns +les font descendre d’un fils d’Abraham nommé Yaksân, d’autres des +Amalécites issus d’Esaü, d’autres des Syriens et Yéménites venus en +Afrique avec Ifrîkos, d’autres des Egyptiens, etc. Après avoir dit que +l’opinion la plus répandue en fait des Hamites ayant vécu longtemps au +contact des Sémites (des Israélites surtout), puis ayant été chassés +d’Asie par les Juifs et ayant passé en Egypte et de là en Ifrîkia et au +Maghreb, à une époque fort reculée et certainement bien avant Ifrîkos, +Ibn-Khaldoun conclut fort sagement : « Une nation comme celle des +Berbères, formée d’une foule de peuples et remplissant une partie +considérable de la terre, n’a pas pu y être transportée d’un autre +endroit et surtout d’une région très bornée. Depuis une longue suite de +siècles avant l’islamisme, les Berbères ont été connus comme habitants +du pays et des régions qui leur appartiennent de nos jours. » (_Histoire +des Berbères_, traduction de Slane, 1er vol., page 183). Procope (VIe +siècle) avait soutenu déjà la théorie faisant remonter les Berbères aux +Hamites issus de Chanaan qui furent chassés de Palestine par les +Hébreux, lorsque ces derniers s’y installèrent en revenant d’Egypte.] + +[Note 109 : Le géographe arabe Ibn-Saïd (XIIIe siècle) place Aoudaghost +par 17° de latitude Nord et à une dizaine de degrés de longitude +planimétrique à l’Est de l’embouchure du Sénégal, ce qui correspondrait +approximativement à 13° de longitude Ouest de Paris et situerait +Aoudaghost à une soixantaine de kilomètres au Nord-Est de Kiffa.] + +[Note 110 : Cela résulte tout au moins du témoignage de l’écrivain arabe +Zohri (XIIe siècle), d’après lequel les Berbères du Soudan n’auraient +abjuré le christianisme et embrassé l’islamisme que vers l’année 1075.] + +[Note 111 : Le chef de la conquête s’appelait, dit la légende, Osmân- +ould-Barkani ould Maghfar : son fils Terrouz aurait donné son nom aux +Trarza, son frère Haroun ould-Barkani le nom de son père aux Brakna et +son autre frère Mbarek son propre nom aux Oulad-Mbarek.] + +[Note 112 : Les ancêtres sémitiques des Guirganké seraient des Judéo- +Syriens ou Proto-Peuls, métissés de Soninké, qui auraient fondé Tichit, +auraient émigré ensuite dans le Tagant et plus tard, à la suite de +luttes sanglantes avec les Zénaga, se seraient refugiés à Diara, non +loin de Nioro, auprès des Oulad-Mbarek et se seraient alliés là à des +Beni-Hassân. Nous en reparlerons lorsqu’il sera question de la formation +des Peuls. Au moment de la conquête de Nioro par El-hadj-Omar, la +plupart des Guirganké se réfugièrent dans la région d’Akor, du côté de +Goumbou.] + +[Note 113 : Relativement nombreux en Mauritanie, les Maures parlant le +zenaga sont excessivement rares dans le Hodh.] + +[Note 114 : En outre des Beni-Hassân, quelques autres familles arabes +ont contribué à renforcer l’élément sémitique dans le Hodh : c’est ainsi +que des Kounta venus de l’Azaouad s’établirent en plusieurs endroits de +cette contrée et notamment à Tichit, lors de leur mouvement vers le +Tagant et l’Adrar ; à différentes époques, des Arabes ou Berbères +arabisés vinrent du Maroc dans les mêmes régions : c’est le cas des +Taleb-Mokhtar, dont les ancêtres, chassés du Sud-marocain à la suite +d’événements obscurs, seraient venus s’établir au Massina, d’où, fuyant +devant la conquête d’El-hadj-Omar, ils auraient, conduits par Mohammed- +Fadel, émigré vers Goumbou et Oualata auprès des Mejdouf, tandis que +d’autres fractions de leur famille poussaient jusqu’en Mauritanie avec +Saad-Bou et plus tard dans la Saguiet-el-hamra avec Mâ-el-Aïnîn.] + +[Note 115 : On a cru parfois pouvoir identifier Koukia avec Gao, mais, +comme nous le verrons dans la IVe partie de cet ouvrage en traitant de +l’histoire de l’empire de Gao, une telle identification est +matériellement impossible. Je ferai observer que _goungui_ signifie +« île » en songaï ; dans la même langue _goungui-yo_ signifierait « les +îles », _goungui yé_ « les sept îles » et _goungui yaha_ « les huit +îles ».] + +[Note 116 : Voir IVe partie. Je tiens à faire observer que cette théorie +de l’origine berbère des fondateurs de l’empire dit « songaï », rejetée +par M. René Basset, avait été soutenue par Barth.] + +[Note 117 : Les géographes arabes, amoureux d’étymologies savantes, +traduisent Tadmekket par « qui ressemble à La Mecque » et disent que ce +nom, qui pourtant semble bien être antérieur à l’islam, aurait été donné +à la ville parce qu’elle était, comme La Mecque, située entre deux +collines.] + +[Note 118 : On sait que les Arabes ont donné le nom d’_Ifrîkia_ à la +région correspondant à peu près à l’ancienne province d’_Afrique_ des +Romains, région constituée principalement par la Tunisie actuelle, tout +en faisant venir ce nom de la soi-disant colonie fondée dans ces parages +par le fameux roi himyarite Ifrîkos.] + +[Note 119 : Les Kel-Antassar sont déjà signalés au XIe siècle par Bekri +sous le nom de _Beni-Intasser_ ; mais ils habitaient alors entre le +Tagant et Oualata, c’est-à-dire dans le Hodh, et n’avaient pas encore +gagné leur pays actuel.] + +[Note 120 : A titre purement documentaire, je crois bon de donner ici la +théorie de l’auteur du _Houlel el-mouwachia fi dikr el-akhbâr el- +marrâkochiya_ sur l’origine des Touareg. Ils seraient, d’après lui, des +Messoufa apparentés aux Zenaga issus de Himyar ; ils ne descendraient +des Berbères que par les femmes et seraient originaires du Yémen. Un roi +de ce pays (sans doute Harits-er-Raïch, le premier tobba ou roi +himyarite, qui vivait un peu avant notre ère) avait eu, à la suite +d’enseignements reçus d’un rabbin, la divination de la venue d’un Messie +(soit Mahomet, soit plutôt Jésus-Christ) et il invita ses sujets à +adopter ses croyances. Après sa mort, ceux qui avaient partagé sa foi +furent persécutés et chassés ; ils se voilèrent le visage pour ne pas +être reconnus de leurs ennemis et (sans doute sous le règne d’Ifrîkos, +le troisième tobba, vers le début de notre ère), ils quittèrent le Yémen +et gagnèrent le pays des Berbères, où ils se marièrent et s’installèrent +comme dans une nouvelle patrie. Leur voile les ayant protégés contre +leurs persécuteurs, ils le conservèrent pieusement sans jamais s’en +séparer. Ils oublièrent leur langue (l’arabe) par suite de leur +incorporation aux Berbères et adoptèrent celle de ces derniers. Les +Touareg seraient les descendants de ces Zenaga voilés, qui auraient été +chassés dans le désert par une fraction d’entre eux, celle des +Almoravides. Il est à remarquer que la plupart des auteurs arabes +attribuent cette origine mi-yéménite mi-berbère à tous les Zenaga et à +quelques tribus qui leur sont apparentées de près, les Lemta entre +autres.] + +[Note 121 : Le mot _Fouth_, dans les rédactions de la Bible en langues +sémitiques, se termine par un _t emphatique_ ou _th_ (_thav_ des +Hébreux, _tha_ des Arabes), lettre qui se rend en peul par un d spécial +ou _dh_ se changeant fréquemment en _l_, en sorte que le _Fouth_ de la +Bible peut parfaitement être considéré comme provenant d’une racine +identique à celle de la syllabe _foul_, qui est le radical du nom des +Peuls. Au contraire le nom du _Fouta_ s’écrit en arabe par un _t_ +ordinaire et semble provenir d’un radical différent. — Ce terme de Fouth +ou Foul, dans les traductions européennes de la Bible, a été remplacé +souvent par « Afrique » ou par « Libye », mais sans aucune raison.] + +[Note 122 : Genèse, X, 6. L’auteur de la Genèse indique la descendance +des trois autres fils de Ham, mais ne donne pas celle de Fouth.] + +[Note 123 : C’est ainsi que les Sabéens ou Yéménites sont donnés tantôt +comme descendant de Sem par Heber et Yektân et tantôt comme descendant +de Ham par Chous.] + +[Note 124 : Cette femme avait été capturée au cours d’une razzia par +Sonni Ali (1464-1492) et donnée par ce prince en mariage à Abdallah-el- +Balbali, arrière-grand-père de Sa’di.] + +[Note 125 : _An account of the empire of Marocco_, 1810, page 212.] + +[Note 126 : Ce manuscrit renfermait un court extrait d’un ouvrage +intitulé _El-enfak el-maïsour fi tarikh belad et-Tekrour_ (exposé +facilitant l’étude de l’histoire du pays de Tekrour). Clapperton n’en a +pas publié le texte et n’en a donné qu’une traduction de A. Salame, qui +figure à l’appendice de sa relation de voyage (appendix no XII, pages +158-167, dans l’édition anglaise) ; une carte, dessinée par le sultan +Bello, est reproduite dans la IIe partie du volume, face à la page 109. +— Par Tekrour, Bello comprend tout le Soudan, depuis le Darfour jusqu’au +Fouta ; sa carte place ce dernier pays à l’extrême Ouest. — D’autres +manuscrits remis à Clapperton lors de son second voyage à Sokoto (1827) +et rapportés par Lander sont plus explicites et accordent aux Peuls une +origine nettement judéo-syrienne. (Voir l’appendice de _Clapperton’s +journal of a second expedition into the interior of Africa_, 1829).] + +[Note 127 : _Histoire et origine des Foulahs ou Fellans_, 1841.] + +[Note 128 : Et non du Fezzan, comme l’écrit de Guiraudon, qui a +reproduit cette légende en introduisant dans le texte original un +certain nombre de rectifications pour la plupart malheureuses.] + +[Note 129 : D’ailleurs la légende recueillie par Reichardt renferme des +inexactitudes flagrantes : Sidi et Séri étaient, non pas les chefs de +l’immigration peule au Massina, mais les chefs de la conquête du Fouta- +Diallon par les Toucouleurs du Fouta Sénégalais.] + +[Note 130 : Il est à remarquer de plus que le _h_ final de _fellah_ fait +partie de la racine du mot, alors que cette lettre — en dépit de +l’orthographe anglaise _Fulah_ adoptée par beaucoup de Français — est +totalement absente de la racine _foul_, d’où vient le nom des Peuls.] + +[Note 131 : La manie étymologique, forme d’aspect savant du calembour +par à peu près, a trouvé d’ailleurs ample matière à s’exercer aux dépens +des Peuls. Le capitaine Figeac ne les fait il pas descendre d’Apollon +par l’intermédiaire des Pélasges, parce qu’il a constaté que les trois +noms provenaient d’une racine phonétiquement identique ? Et le général +Frey, qui rattache les Peuls aux Annamites, tout en les apparentant aux +Bretons et en attribuant à leur nom une origine provençale, ne nous a-t- +il pas révélé que le _Canada_ était une colonie peule fondée par des +Foulbé de _Gana_ ou Ghana ? (Je n’invente rien : voir page 81 de +l’_Annamite mère des langues_, Paris, 1892, in-8). Passons sous silence +les élucubrations d’un disciple des deux auteurs précités, qui a trouvé +le moyen de surpasser ses maîtres.] + +[Note 132 : En réalité Bekri écrit _gafou_ : mais, comme il substitue +plus d’une fois _f_ à _b_ dans la transcription des mots soudanais +(mettant par exemple _safongo_ pour _sa-bongo_ ou _issa-bongo_, +l’équivalent songaï de Ras-el-ma), on peut sans hésitation reconnaître +dans son _gafou_ le mot peul ou toucouleur _gabou_. Aucune des autres +langues du Sénégal ou du Soudan ne possède de mot analogue pour désigner +l’hippopotame : cet animal est appelé _zamouli_ par les Maures Beni- +Hassân, _neberh_ par les Berbères Zenaga, _lébeur_ par les Ouolofs, +_langbâr_ par les Sérères, _ékav_ par les Diola, _khoungamé_ par les +Soninké, _mèri_ ou _mali_ par les Mandé, _banga_ par les Songaï, +_dorina_ par les Haoussa, etc.] + +[Note 133 : Je dis « actuellement », car j’ai combattu, il y a huit ans +environ, les conclusions de Grimal de Guiraudon ; je croyais alors que +les Peuls avaient apporté avec eux en Afrique la langue qu’ils parlent +actuellement : constatant l’impossibilité matérielle de rattacher cette +langue aux idiomes sémitiques ou hamitiques, je leur cherchais — bien +vainement d’ailleurs — une origine hindoue. Une étude plus approfondie +de la langue actuelle des Peuls et des autres langues de l’Ouest +africain m’a fait revenir de mon erreur première. Je la confesse ici en +toute sincérité, invitant à me lapider ceux qui n’ont jamais erré en +matière d’ethnologie et de linguistique africaines.] + +[Note 134 : _Affairs of West Africa_, chap. XV à XVII.] + +[Note 135 : Avant la venue de Joseph en Egypte, il y avait eu déjà des +relations entre ses ancêtres et les Egyptiens, puisque Abraham aurait +accompli un voyage en Egypte entre ses deux séjours au pays des +Chananéens (Genèse, XII).] + +[Note 136 : Genèse, XLVI, 6.] + +[Note 137 : Exode, XII, 40.] + +[Note 138 : 603.550 sans compter les Lévites (Nombres, I, 46 et 47).] + +[Note 139 : Exode, XII, 37 et 38.] + +[Note 140 : Un manuscrit arabe encore inédit, recueilli au Sénégal par +M. le chef de bataillon Gaden qui me l’a communiqué, localise la patrie +de l’ancêtre des Peuls à _Akka_, c’est-à-dire à Saint-Jean-d’Acre, sur +la côte de Galilée, au Sud de Tyr et non loin de Nazareth, au point de +jonction de la Palestine, de la Phénicie ou Syrie occidentale (Sour) et +de la Syrie orientale (Châm). — Une tradition écrite recueillie à Sokoto +en 1827 par Clapperton fait venir les Peuls de la Mésopotamie dans le +pays des Juifs, puis de là dans le Sinaï (Tôr) et dans l’Egypte +(Missira).] + +[Note 141 : C’est en souvenir de ce passage à travers le Tôr, disent les +légendes peules, que le nom de Toro aurait été donné à la province du +Fouta où se termina le mouvement d’avancée vers le Sud-Ouest des Judéo- +Syriens. Bien entendu cette étymologie ne saurait être acceptée que sous +les plus expresses réserves.] + +[Note 142 : Cf. les légendes sur l’origine des Peuls recueillies au +Fouta-Diallon par M. Guebhard (_Revue des études ethnographiques et +sociologiques_, avril-juin 1909), dans l’Adamaoua par C. Vicars Boyle +(_Journal of the African Society_, octobre 1910), au Caire, auprès d’un +cheikh du Baguirmi, par le comte d’Escayrac de Lauture (_Mémoire sur le +Soudan_, Paris, 1855-56, pages 60 à 62) et à Sokoto par Clapperton +(_Journal of a second expedition_, etc., 1829, pages 399 et suivantes). +Le premier de ces travaux renferme deux documents en langue arabe dont +le texte, pourtant fort clair, a été complètement déformé par +l’interprétation incomplète et souvent erronée qui fut fournie à M. +Guebhard : les noms propres en particulier ont été fort mal lus par le +traducteur, qui a confondu le Tôr ou Sinaï avec le Fouta Toro, a pris +des mots arabes pour des noms de pays soudanais et a commis de +nombreuses omissions. Dans la légende recueillie par C. Vicars Boyle, le +nom de Okba est devenu _Oukouba_ ; dans le récit de l’informateur du +comte de Lauture, il s’est transformé en _Yakoub_ — ce qui pourrait +expliquer comment l’ancêtre hébreu Jacob a pu devenir, dans les légendes +islamisées, l’ancêtre arabe Okba-ben-Yâsser — et Tadiouma, fille du roi +de Tôr, est devenue une femelle de caméléon (_dioundougal_). Dans une +des légendes écrites remises à Clapperton, Okba est appelé _Okba-ben- +Amir_, la fille du roi de Tôr est nommée _Gadiouma_ et les quatre +enfants qu’elle eut de Okba portent les noms de _Dita_, _Ouaya_, +_Nasser_ et _Rarabi_ : la concordance est tout au moins remarquable +entre ces traditions recueillies, l’une à Sokoto et l’autre au Fouta- +Diallon, à près d’un siècle d’intervalle. Dans une autre légende +recueillie par l’administrateur Logeay auprès des Peuls du cercle de +Goumbou. Okba est appelé _Ougoubata_ et le Tôr ou Sinaï a été confondu +avec le Fouta Toro, comme dans la traduction donnée par M. Guebhard. +Dans d’autres légendes enfin, Okba est donné comme le neveu de Amrou et +porte le nom de _Okba-ben-Amir_, qui est en effet le nom de l’un des +lieutenants de Amrou, mais on le confond avec Okba-ben-Nafi et on le +fait aller, sur l’ordre du khalife Moaouiya, non seulement en Egypte et +au Sous, mais jusqu’au Tekrour et à Ghana.] + +[Note 143 : Jacob et Israël, dans la Bible, ne forment qu’un seul et +même personnage.] + +[Note 144 : Sans doute plusieurs générations après cette mort.] + +[Note 145 : Une légende dit « dans le pays de _Barga_ », ce qui revient +au même (Barga = Barka).] + +[Note 146 : La racine _foudh_, avec le sens de « s’enfuir », se retrouve +en égyptien démotique sous la forme _pout_ (avec un _t_ prononcé _d_) et +en copte sous la forme _fôt_ (avec un _t_ prononcé _d_ au Sud du Delta). +Dans les langues sémitiques, on ne rencontre aucune racine analogue +ayant le sens de « s’enfuir ». Cela laisserait croire que, durant leur +séjour en Egypte, les Judéo-Syriens auraient adopté la langue égyptienne +ou tout au moins que leur langue primitive — l’araméen probablement — +aurait été fortement influencée par l’égyptien, ce qui n’a rien +d’invraisemblable. De même, plus tard, ils devaient, durant leur séjour +au Fouta, adopter la langue des Toucouleurs. Quant aux Hébreux qui +suivirent Moïse, ils pouvaient très bien aussi parler l’égyptien lors de +leur sortie de l’Égypte, mais, revenus en pays sémitique, ils durent +reprendre assez vite la langue de leurs ancêtres.] + +[Note 147 : Je ne continue pas plus loin la légende, car, à partir de +l’arrivée des Judéo-Syriens au Massina, nous entrons presque dans le +domaine de l’histoire ; nous verrons dans la IVe partie de cet ouvrage +ce qu’il advint de Kara et de Gama. Je dois faire observer que les +Soninké du Sahel se sont approprié cette tradition et la donnent comme +expliquant leur propre origine ; ils y ont même introduit des noms de +clan à eux, pour rendre la chose plus vraisemblable. Mais, à mon avis, +la légende est bien une tradition peule et les Soninké ne peuvent la +revendiquer que comme donnant l’origine partielle de celles de leurs +familles qui sont issues du mélange des immigrants judéo-syriens avec +les autochtones primitifs du Massina.] + +[Note 148 : Bekri, parlant des gens de Sort en Cyrénaïque tels qu’ils +étaient de son temps (XIe siècle), dit qu’ils parlent « une espèce de +jargon qui n’est ni arabe, ni persan, ni berbère, ni copte, et que +personne ne peut comprendre en dehors d’eux-mêmes ». Il serait +intéressant de savoir quel était ce « jargon » ; cela pourrait peut-être +jeter une lueur nouvelle sur la question traitée ici.] + +[Note 149 : L’Aïr fut à un moment donné une dépendance politique du +Bornou, ou tout au moins du Kânem au temps où ce dernier empire +englobait le Bornou.] + +[Note 150 : La colonie juive du Touat fut longtemps florissante. En +1492, elle se démembra à la suite des persécutions du réformateur +musulman El-Merhili ; un grand nombre de Juifs furent alors massacrés, +d’autres se dispersèrent en plusieurs points de l’Algérie, d’autres se +réfugièrent auprès des Kounta, du côté de Tombouctou et de Gao. On a +trouvé au Touat des inscriptions en caractères hébraïques, dont une +datant de 1329. Nous savons par Ibn-Meriem que, vers 1502, El-Merhili se +rendit du Touat à Gao, par l’Aïr, Takedda, Kano et Katséna, et chercha à +déterminer l’empereur ou _askia_ El-Hadj Mohammed à ordonner le massacre +des Juifs réfugiés à Gao ; il semble d’ailleurs que ses conseils +demeurèrent sans effet.] + +[Note 151 : D’après les traditions locales, les juifs étaient nombreux +dans l’Adrar au XIe siècle ; convertis à l’islamisme par les +Almoravides, il se seraient en partie mêlés à ces derniers.] + +[Note 152 : L’orthographe varie selon les manuscrits. Bekri dit que +cette peuplade a le teint blanc et une belle figure, qu’elle professait +de son temps (XIe siècle) la même religion que les Noirs de Ghana — +lesquels n’étaient pas musulmans —, mais ne contractait jamais de +mariage avec eux. Il suppose qu’elle a pour ancêtres les soldats « que +les Oméïades envoyèrent contre Ghana dans les premiers temps de +l’islam », faisant évidemment allusion aux expéditions de Okba-ben-Nafi +dans le Maghreb de 570 à 681 ; mais, quoi qu’on en ait dit, les armées +de Okba ne dépassèrent jamais l’extrême limite septentrionale du Sahara +et il n’est guère admissible qu’une fraction de cette armée ait pu +donner naissance à la tribu dont a parlé Bekri. Peut-être ce dernier, +ayant entendu conter la légende relative à Okba-ben-Yâsser que j’ai +rapportée plus haut, a-t-il fait une confusion entre les deux généraux : +cette hypothèse du reste me paraît peu probable, car je crois la légende +de Okba-ben-Yâsser bien postérieure à Bekri, étant donné qu’elle n’a pu +prendre naissance chez les Peuls qu’après leur islamisation, qui est +récente, comme nous le verrons plus loin.] + +[Note 153 : Les Nimadi passent pour être des sauvages vêtus de peaux de +bêtes, ayant la chasse comme principal moyen de subsistance et +professant une religion qui aurait des rapports avec le judaïsme pré- +mosaïque.] + +[Note 154 : On a souvent confondu le Bakounou avec le Bagana : c’est à +tort, selon moi. Le Bakounou, qui d’ailleurs a dû faire partie à un +moment donné du Bagana, politiquement parlant, est une petite province +située entre Nioro et Goumbou ; le Bagana, beaucoup plus vaste, se +trouve entre Goumbou et Sokolo, et s’étend depuis le Nord du Kaarta et +du Bélédougou jusqu’à la région de Oualata. On y a même parfois compris +le Diaga.] + +[Note 155 : La tradition rapportée par M. Guebhard les fait, en parlant +de Ghana, passer par le pays des Diawara, le Kaarta et le Manding ; cet +itinéraire ne diffère pas sensiblement de celui que je rapporte ici : +les Diawara occupent actuellement un pays contigu à l’Ouest du Bakounou, +le Kaarta est limité au Nord-Ouest et à l’Ouest par le Bakounou, le +Diafounou et le Diomboko, et ce dernier pays fut longtemps une +dépendance politique de l’empire mandingue, qui n’en était séparé +géographiquement que par le Sénégal.] + +[Note 156 : Cet Ismaïl, dans les légendes islamisées, est devenu le +sultan hassanide du Maroc Moulaï Ismaïl, qui cependant ne vécut que huit +siècles plus tard, puisqu’il régna de 1672 à 1727. Ces légendes +n’hésitent pas à dire que Mahmoud se rendit à Marrakech pour demander +aide et protection à Moulai Ismaïl et que ce dernier lui confia une +armée à l’aide de laquelle Mahmoud s’empara du Fouta.] + +[Note 157 : Cf. _Tadiouma_ ou _Gadiouma_, fille du roi de Tôr, dans les +légendes islamisées.] + +[Note 158 : Voir dans la IIIe partie de cet ouvrage comment il est, +sinon certain, du moins très probable que la langue parlée aujourd’hui +par les Peuls et les Toucouleurs n’est chez les premiers qu’une langue +d’emprunt tandis qu’elle est la langue nationale des seconds. Dans la +légende recueillie par Clapperton en 1827, il est dit que les enfants de +Okba et de Gadiouma parlèrent une langue différente de celle de leur +père, qui était l’arabe, et aussi de celle de leur mère, qui était la +langue _ouangara_.] + +[Note 159 : Voir page 212 et page 213.] + +[Note 160 : Je n’entends pas dire que Diallo soit la traduction de Sal, +ni Boli celle de Ba, etc., ni que les termes de la seconde série soient +dérivés des termes de la première ; il s’agit de mots différents, +d’origines assurément distinctes, appartenant d’ailleurs à une même +langue, mais dont les uns sont surtout employés par les Toucouleurs et +les autres par les Peuls.] + +[Note 161 : D’après une légende, Diouma Sal aurait eu d’Ismaïl quatre +enfants qui auraient été les ancêtres des quatre principaux clans peuls +(Dialloubé, Ourourbé, Férôbé et Daébé) — comme les enfants de Tadiouma +et de Okba dans la légende islamisée — et, après la mort de son mari, +elle aurait eu, d’un esclave de ce dernier, un cinquième enfant qui +aurait été l’ancêtre des Diawambé. D’après une autre légende, rapportée +par le Dr Lasnet, l’ancêtre des Peuls eut trois fils : l’un hérita du +troupeau, ce fut le père des Foulbé ou Peuls propres ; le second inventa +la calebasse servant à traire le lait, ce fut le père des Laobé ; le +troisième réjouit ses deux frères en fabriquant une guitare à l’aide de +la calebasse et de poils pris à la queue d’une vache, ce fut le père des +Ouambâbé (musiciens).] + +[Note 162 : Silla, d’après les géographes arabes du Moyen Age, se +trouvait sur le Sénégal, entre Tekrour — qui devait correspondre +approximativement à Podor — et _Galambou_ (chef-lieu du Galam), qui +devait être situé à peu près au confluent de la Falémé et du Sénégal : +Silla était beaucoup plus près de Galambou que de Tekrour, puisque Bekri +nous dit qu’il n’y avait qu’une journée de marche (ou de navigation) +entre Silla et Galambou, en sorte que cette ville (Silla) devait se +trouver très près de notre poste actuel de Bakel.] + +[Note 163 : Il s’agit bien d’un titre et non pas d’un nom : en ouolof et +en sérère, _saltigué_ désigne un chef de bande ; _silatigui_, en mandé, +veut dire un guide ou un chef de migration (le maître de la route) : +c’est le correspondant de _fondokoï_ en songaï et — au moins pour le +sens — de _ardo_ en peul (qui veut dire « conducteur »). Les anciens +voyageurs européens désignent tous l’empereur de Tekrour par le titre de +_silatigui_, _siratiki_ ou _siratique_.] + +[Note 164 : _Kaniaga_ est le même mot que _Gadiaga_ ; il n’y a entre les +deux vocables qu’une différence locale de prononciation identique à +celle existant entre Diakaté et Niakaté. Il est probable que ces deux +pays tirent leur nom de celui du Diaga, origine première des colons du +Gadiaga comme de ceux du Kaniaga.] + +[Note 165 : Les familles mabbé furent appelées _Dyiba_ par les Soninké +et les familles diawambé _Bokoum_. Quant aux Rimaïbé, les Soninké les +appelèrent _Komongallou_ ; ils comprenaient surtout des gens d’origine +kâgoro ou banmana, qui formèrent, les premiers, le clan des _Kelli_ et, +les seconds, le clan des _Tammoura_ ou _Tamboura_.] + +[Note 166 : Environ un siècle plus tard, vers 1510, un descendant de +Diâdié nommé _Tindo-Galâdio_, chef des Yalâbé, prêcha la révolte au +Bakounou contre l’empereur de Gao El-Hadj Mohammed (le premier askia), +qui était devenu maître de la majeure partie des anciennes dépendances +du Mali. El-Hadj Mohammed entreprit en 1511-1512 une expédition contre +Tindo, qu’il défit et tua à Diara, près et au Nord-Est de Nioro. _Koli_, +fils de Tindo, prit alors le commandement des Peuls du Bakounou +réfractaires au souverain de Gao et, accompagné de Goro ou Gara, chef +des Oualarbé, de Diko, chef des Férôbé, et de Nima, chef des Ourourbé, +il émigra au Fouta Toro qui, ainsi que tout l’ancien Tekrour, obéissait +alors à l’empereur du Diolof. Ce Koli, aidé par les Sérères et par le +clan toucouleur des Dénianké, aurait réussi à tuer l’empereur du Diolof, +à affranchir les Toucouleurs de la suzeraineté des Ouolofs et à fonder +au Tekrour un nouvel empire indépendant dont il fut le premier +souverain. Ses descendants régnaient encore au Fouta vers le milieu du +XVIIe siècle, d’après le témoignage de Sa’di.] + +[Note 167 : Il ne faut pas toujours prendre au pied de la lettre le mot +« fils » dans toutes ces légendes : la plupart du temps, il y a plutôt +la signification de « descendant » : il est fort probable qu’il s’est +écoulé plus de deux générations entre celle de Dama — qui vivait +vraisemblablement au XVe ou XVIe siècle — et celle de Moussa.] + +[Note 168 : Les Dénianké étaient ces Toucouleurs qui avaient aidé le +Peul Koli Galadio à s’emparer du Tekrour au début du XVIe siècle (voir +plus haut, page 229, note [166]). Leur clan était demeuré virtuellement +au pouvoir sous les descendants de Koli, et, comme ce dernier, ils +étaient restés rebelles à l’islamisme. Au début du XVIIIe siècle, un +marabout toucouleur nommé Abdoulkader Tôrodo prêcha la guerre sainte +contre les infidèles et renversa la dynastie peule des descendants de +Koli ; le pouvoir passa ainsi aux Tôrobé, tous musulmans ; les Dénianké, +bien que s’étant alors convertis à l’islamisme, perdirent toute +influence au Fouta Toro et ils émigrèrent en partie pour aller, sous la +conduite de deux chefs nommés Sidi et Séri (ancêtres des Sidianké et des +Sérianké), s’établir au Fouta Diallon auprès des Peuls qui s’y +trouvaient depuis plusieurs siècles. Un de leurs marabouts nommé Sori +commença peu après, sous prétexte de guerre sainte, la conquête du pays +aux dépens des Soussou ou Diallonké autochtones. Actuellement encore, on +distingue les Peuls des Toucouleurs au Fouta-Diallon en donnant aux +premiers — très peu nombreux — le nom de _Poulli_ et aux seconds — qui +sont fortement mélangés de Mandé — le nom de _Foula_.] + +[Note 169 : Ce nom, qui pourrait bien être d’origine berbère, était +donné à la fois à l’empire des Toucouleurs et à sa capitale, laquelle, +comme je l’ai avancé plus haut, devait correspondre à peu près à +l’emplacement actuel de Podor. Ibn-Saïd (XIIIe siècle) place la ville de +Tekrour sur le Sénégal (Nil) par 5° de longitude planimétrique à l’Ouest +d’Aoudaghost, ce qui répond très exactement à la position de Podor. Pour +Mohammed Bello, Tekrour désigne l’ensemble du Soudan musulman et plus +particulièrement les pays soumis à des rois de langue _tekrouria_ +(c’est-à-dire de langue peule-toucouleure) ; il y englobe le Darfour, le +Ouadaï, le Baguirmi, le Haoussa, etc. Cette acception du mot Tekrour est +fréquente chez les Arabes qui ne se sont pas occupés spécialement de +l’Afrique occidentale. Le lieutenant Desplagnes a cru pouvoir identifier +Tekrour avec une île du marigot de Dia (Massina) qu’il appelle Tekrour- +Rundee mais que les cartes désignent en général sous le nom de Togoro- +Koumbé : son hypothèse n’est appuyée que sur une vague ressemblance +phonétique.] + +[Note 170 : Aboulféda (mort en 1331) nous dit que la plus grande partie +du Tekrour se trouve au Nord du Sénégal (Nil), la partie au Sud du +fleuve étant bien moins étendue (trad. Reinaud et de Slane, tome II, +page 220). Le même auteur avait parfaitement saisi la différence entre +les Toucouleurs et les Peuls, puisqu’il divise les peuples du Tekrour en +deux fractions : l’une sédentaire et l’autre nomade (_Ibid._, p. 208).] + +[Note 171 : _Tombouctou la mystérieuse_, par Félix Dubois, Paris, 1897.] + +[Note 172 : _Monographie de Djenné_, Tulle 1903.] + +[Note 173 : D’après Mohamed Bello, les habitants actuels du Kebbi +descendraient d’une mère haoussa (de Katséna) et d’un père songaï.] + +[Note 174 : Sa’di fait remonter la fondation de Gounguia à une époque +très reculée et prétend même que c’est de là que le pharaon contemporain +de Moïse fit venir les magiciens à l’aide desquels il chercha à +confondre le législateur des Hébreux. Bien entendu, je lui laisse la +responsabilité de cette légende ; le fait qu’elle avait cours à +Tombouctou au XVIIe siècle prouverait tout au moins que Gounguia +existait alors depuis fort longtemps.] + +[Note 175 : Au temps de Bekri (2e moitié du XIe siècle), l’empereur +résidait à Gao : il était musulman, mais ses sujets ne l’étaient pas +encore, à l’exception d’étrangers qui habitaient un quartier spécial. +D’après le même auteur, les Arabes donnaient aux habitants de Gao le nom +de _Bezerkâni_ ou _Bediergâni_.] + +[Note 176 : Cf. la _légende des Faran_, recueillie par M. Dupuis- +Yakouba, dans l’ouvrage du lieutenant Desplagnes intitulé « le Plateau +central nigérien », Paris 1907. Cette légende a symbolisé les Bozo et +leurs barrages mobiles sous la forme d’une « anguille » (_gondo_).] + +[Note 177 : Les Soninké venaient à ce moment de perdre leur hégémonie +dans le Sahel, après avoir été vaincus par les Malinké.] + +[Note 178 : La légende recueillie par M. Dupuis attribue à Faran-Nabo la +fondation de Saraféré ; en réalité, Faran-Nabo était mort depuis +longtemps à cette époque, mais on a dû lui faire honneur de tous les +actes mémorables accomplis par ses descendants. Il se peut aussi que +_nabo_ ou _nabonké_ soit une sorte de titre et que _Faran-Nabo_ signifie +simplement « le chef des Faran », sans désigner un individu en +particulier.] + +[Note 179 : Sans doute le Zaberma, à moins que ce ne soit le Haribanda +ou Aribinda : _zaberma_ signifie « le pays proche du grand fleuve », +_zaberbanda_ « le pays au-delà du grand fleuve » et _haribanda_ « le +pays au-delà de l’eau ».] + +[Note 180 : La langue songaï est encore appelée de nos jours _kouria_ +(langue de Koura) par les Arabes du Touat. René Caillié nous a parlé de +cet idiome sous le nom de _kissour_, sans doute pour _Kissouri_, nom +peul du « pays du Kissou ».] + +[Note 181 : En réalité Tombouctou continua à avoir des pachas soi-disant +marocains jusque dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, mais leur +autorité purement nominale et éphémère ne dépassait plus guère alors les +environs immédiats de la ville.] + +[Note 182 : Le pacha Ammar fut bien envoyé de Marrakech à Tombouctou — +pour la deuxième fois — en 1618, mais sans troupes ; il retourna +d’ailleurs au Maroc moins de trois mois après son arrivée au Soudan.] + +[Note 183 : Par la suite, cette armée noire fit et défit les sultans du +Maroc et entretint un état d’anarchie qui ne prit fin que vers le milieu +du XVIIIe siècle.] + +[Note 184 : Cf. _An account of the empire of Marocco_, par Jackson, déjà +cité. Cette expédition à Tombouctou d’Ahmed, neveu du sultan Ismaïl, est +à rapprocher de la légende attribuant au même sultan une intervention +armée en faveur de l’établissement des Judéo-Syriens au Fouta et +explique la confusion faite par les auteurs de cette légende (voir page +222, note [156]). Le _Tedzkiret-en-Nisiân_ rapporte que, le 16 septembre +1671, arriva à Tombouctou un envoyé du sultan Er-Rachid et que les +troupes du pacha lui prêtèrent serment de fidélité : sans doute cet +envoyé venait de la part de son maître engager Ali-ben-Haïdar à +retourner au Maroc, à moins que ce ne soit Ali lui-même dont le +_Tedzkiret_ ait voulu parler. En tout cas cet ouvrage ne mentionne pas +le nom de Ali-ben-Haïdar et est muet sur l’arrivée et le séjour à +Tombouctou de la troupe envoyée par le sultan Ismaïl, sauf que (page 119 +de la traduction) il signale — de façon très sommaire d’ailleurs — la +présence à Tombouctou en 1741 des restes de cette troupe ; il dit même +qu’ils furent attaqués, sans succès du reste, par des Peuls du Massina.] + +[Note 185 : Sa’di et l’auteur du _Tedzkiret-en-Nisiân_ nous fournissent +des renseignements curieux sur l’origine ethnique des « Marocains » que +les _Arma_ peuvent revendiquer comme leurs ancêtres : les éléments arabe +et berbère n’y apparaissent que comme secondaires ; la plupart des +soldats « marocains » qui résistèrent à la traversée du Sahara et au +climat du Soudan, comme aussi la plupart des pachas qui se distinguèrent +par leurs capacités militaires et administratives, étaient des renégats, +originaires d’Espagne en majorité, c’est-à-dire des Européens capturés +par les pirates barbaresques, islamisés par leurs maîtres marocains et +passés ensuite au service du sultan de Marrakech. Le pacha Djouder lui- +même, le conquérant de Gao et de Tombouctou, « petit homme aux yeux +bleus », était un chrétien converti.] + +[Note 186 : Il est possible d’ailleurs que l’art égyptien n’ait pas été +sans influencer l’art maghrébin et que Abou-Ishak lui-même ait puisé +quelques inspirations en Egypte, lorsqu’il la traversa en revenant de La +Mecque avec Kankan-Moussa. Mais, au point de vue qui nous occupe, cela +n’aurait absolument aucune importance. Si une influence égyptienne +existe, ce qui n’est pas prouvé, c’est par le Maroc ou plus généralement +par le Maghreb qu’elle est parvenue au Niger.] + +[Note 187 : Dans la liste des docteurs de Tombouctou cités par le +_Tarikh_, on trouve des Berbères, des Arabes, des Mandé, des Peuls, mais +pas un seul Songaï.] + +[Note 188 : Ce mot figure sur nos cartes sous les formes _Diaka_ (bras +du Niger allant de Diafarabé au Débo) et _Dia_ (village situé sur ce +bras entre Diafarabé et Ténenkou) : _Diafarabé_ signifie en banmana « la +rencontre du partage de Dia », c’est-à-dire l’endroit où le Niger se +divise pour donner naissance au Dia ou marigot de Diaka. Les +prononciations _Diarha_, _Diagha_, _Diaga_, _Diaka_, _Diakha_, _Dia_ et +_Niarha_, _Niagha_, _Niaga_, _Niaka_, _Niakha_, _Nia_ ne représentent +qu’un seul et même mot, dont elles ne sont que les variantes +dialectales ; la prononciation la plus répandue au Soudan est _Diaga_, +avec un _g_ légèrement grasseyé ; les Songaï prononcent souvent _Zaga_, +surtout ceux du Sud-Est, et c’est cette orthographe qui a été adoptée +par la plupart des écrivains arabes. Beaucoup de noms de pays, de +villages ou de clans dérivent du nom de cette contrée célèbre entre +toutes dans le Soudan Occidental : tels sont les noms du _Kaniaga_ (Sud +du Bagana) et du _Gadiaga_ ou Galam (entre Bakel et Kayes) — noms qui +viendraient de la phrase _an kâ niaga fo_ ou _an gâ diaga fo_ +« appelons-le Diaga » —, du village de _Diara_ (près de Nioro), des +clans _Diara_, _Diakaté_ ou _Niakaté_, _Diakité_, etc. (ceux du Dia ou +Diaga, originaires du Diaga).] + +[Note 189 : On donne souvent le nom de _Massina_ à la région de +Bandiagara, mais c’est par erreur ou plutôt cette région n’est que +l’extrême limite orientale du Massina ; à l’origine ce nom ne +s’appliquait qu’au Diaga proprement dit, c’est-à-dire à la rive gauche +du marigot de Dia (Massina occidental ou vrai Massina) ; plus tard le +nom a été étendu aussi au pays compris entre le marigot de Dia d’une +part et Mopti et Dienné d’autre part (Massina central) ; plus tard +encore, on a englobé dans le Massina la région située entre Mopti et +Bandiagara (Massina oriental).] + +[Note 190 : Dans les manuscrits rapportés de Sokoto par Clapperton, les +Soninké (appelés _Sarankoli_ ou _Sarakolé_) sont donnés comme d’anciens +« Persans » : sans doute il faut entendre par là qu’ils pratiquaient +autrefois une religion quelque peu analogue à celle des anciens Persans +ou magisme ; les auteurs arabes traitent souvent de _madjous_ les Noirs +non musulmans.] + +[Note 191 : Vers 1224 d’après un manuscrit inédit du cheikh Saad Bou.] + +[Note 192 : Marmol appelle _Benay_ les Noirs de Oualata et dit qu’ils +parlent le _zungay_ ; j’ignore d’où vient cette appellation de Benay, +qui est peut-être d’origine arabe ; quant à _zungay_, on peut supposer +que c’est une altération de « soninké », mais on peut aussi identifier +ce mot avec _songaï_, les relations entre Tombouctou et Oualata ayant +certainement introduit dans cette dernière ville l’usage de la langue +songaï au moins dès le début du XVIe siècle. En tout cas nous savons par +Barth et par des informateurs plus récents que les Noirs indigènes de +Oualata sont des Soninké et parlent le soninké, ainsi que ceux de +Tichit.] + +[Note 193 : Sa’di rapporte que Chinguetti fut fondée par des _Adjer_ +(assurément les Azer de Barth), Tichit par des Ahl-Massina et Birou +(Oualata) par des Ahl-Tafrasset ou Taghrasset ; nous avons vu que les +Ahl-Massina étaient des Judéo-Syriens mélangés de Soninké ; je ne sais +ce qu’il faut entendre par _Tafrasset_ : le mot est évidemment berbère, +mais rien n’empêche de supposer que les Soninké fondateurs de Oualata +soient venus d’un lieu connu en berbère sous le nom de Tafrasset.] + +[Note 194 : La ville proprement dite de Dienné ne devait cependant être +fondée qu’un siècle plus tard, vers 800 environ.] + +[Note 195 : Bérenger-Féraud, Tautain, Adam, etc. M. Chartier, +administrateur-adjoint des colonies, m’a communiqué un texte en langue +banmana de la même légende, recueilli par lui à Nioro de la bouche des +indigènes, en même temps que d’autres traditions relatives à l’empereur +du Mali Soundiata, aux Sossé et aux Diawara. J’ai utilisé ces textes, +qui sont généralement plus complets et plus précis que les légendes +traduites par les interprètes.] + +[Note 196 : D’autres légendes disent 27 ans.] + +[Note 197 : Ces noms ont évidemment un rapport avec celui du Dia ou +Diaga : le premier signifie « Founè de Dia » et le second « Founè du +fleuve de Diaga ».] + +[Note 198 : D’autres légendes disent que Téré-Kalé n’eut pas de +descendants.] + +[Note 199 : Certaines traditions renversent l’ordre de tous ces noms, +mettant Maghan en second lieu : c’est ainsi que le dernier est donné +souvent sous la forme _Kaya-Maghan_, qu’a adoptée Sa’di dans le _Tarikh- +es-Soudân_.] + +[Note 200 : Cf. la légende biblique de Jacob et d’Esaü.] + +[Note 201 : La légende ajoute qu’une fois ce pacte conclu, une pluie +d’or tomba durant quinze jours : chacun put en ramasser autant qu’il +voulut.] + +[Note 202 : Ou dont la grosseur correspondrait exactement au calibre du +tambour, selon les traducteurs. Il s’agit de l’un de ces tambours longs, +creusés dans un tronc d’arbre, dont l’une des extrémités seulement est +revêtue d’une peau.] + +[Note 203 : Ces trois villes de Silla, Galambou et Yaressi sont +mentionnées par Bekri (XIe siècle) sur le Sénégal, dans la région +comprise entre Matam et Kayes : Silla devait se trouver dans le Goye, un +peu à l’Ouest de l’emplacement actuel de Bakel, Galambou dans le Kaméra, +très près de l’embouchure de la Falémé, et Yaressi — dont le nom est +écrit Barissa dans certains manuscrits — devait être située dans le +Guidimaka, sur la rive Nord du Sénégal, à peu près en face d’Ambidédi.] + +[Note 204 : Cf. la _Monographie de Djenné_, par Ch. Monteil.] + +[Note 205 : C’est pourquoi les traditions soninké, en racontant cet +événement, disent que ce fut un roi du Ouagadou qui, le premier des +Nègres, remporta une victoire sur des Blancs. Je dois faire remarquer +que beaucoup de traditions placent la dispersion des Soninké du Ouagadou +au XIVe siècle seulement : cela vient de ce que la plupart des légendes +transmises oralement ne conservent le souvenir que des événements +principaux et les placent tous les uns à la suite des autres, dans un +ordre chronologique exact, mais sans se préoccuper des périodes +dépourvues d’histoire — quoique souvent très longues — qui se sont +déroulées entre deux faits retenus par la tradition. C’est ainsi que, de +la ruine du Ouagadou — qu’il faut assurément placer dès la fin du VIIIe +siècle puisqu’elle précéda la conquête de Ghana par les Soninké et en +fut l’occasion —, les légendes passent directement aux conquêtes de +Soundiata (XIIIe siècle) et à la fondation de Nioro par des Peuls +Diawambé (commencement du XIVe). — Le Dr Tautain, en relatant la légende +du serpent, a cru pouvoir identifier le Ouagadou avec Ghana, sans +d’ailleurs en donner les raisons : en réalité, l’histoire du serpent du +Ouagadou fut simplement le point de départ de la main-mise des Soninké +sur Ghana.] + +[Note 206 : Moussa-Mohamadou Doukouré, chef actuel de Goumbou, serait le +28e successeur de Bouyagui-Toumbéli et le 31e successeur de Maré-Diago : +si l’on fait émigrer ce dernier de Ghana en 1076, cela ferait une durée +moyenne de 26 ans pour chacun des règnes, ce qui peut paraître +excessif ; mais il est fort possible que plusieurs rois aient été +oubliés, surtout parmi les premiers.] + +[Note 207 : Une légende recueillie à Nioro dit qu’il avait armé ses +bandes de fusils achetés au Sénégal ; je n’ai pas besoin de faire +observer l’anachronisme un peu trop audacieux de ce détail concernant un +personnage qui vivait au XIIIe siècle.] + +[Note 208 : La fondation de l’empire du Mandé ou des Mandingues date de +1213 environ.] + +[Note 209 : Il s’agit ici du village de Nono situé près et à l’Ouest de +Dia et non d’un autre village du même nom mais appelé aussi Nounou et +situé à 15 kilomètres à l’Ouest de Niafounké : ce dernier village fut +fondé probablement par des Soninké venant de Nono près Dia, après la +destruction de l’empire sossé (vers 1240).] + +[Note 210 : De là le nom de _Sosso_ que donne Ibn-Khaldoun aux sujets de +Soumangourou et qui, pendant trop longtemps, a conduit nombre d’auteurs +à faire intervenir les _Soussou_ du Fouta-Diallon et de la basse Guinée +dans des événements auxquels ils demeurèrent très probablement +étrangers. En réalité les sujets de Soumangourou, ou tout au moins ceux +de ses sujets qui appartenaient à sa famille et comprenaient ses +principaux chefs de bande, étaient des Soninké des clans Diarisso et +Kannté qui, par suite des relations de quelqu’un de leurs ancêtres avec +des Toucouleurs ou des Peuls du clan des _Sô_, avaient pris le nom de +_Sôssé_ (postérité des Sô) et avaient donné à leur ville principale +celui de _Sôsso_ (village des Sô) ; les Peuls les ont appelés _Sossobé_ +et leurs descendants sont encore connus sous le nom de _Sossé_ au +Sénégal et dans la Gambie et la Casamance ; le clan actuel des Soussokho +ou Sissokho, chez les Soninké, semble se rattacher aux Sossé du XIIIe +siècle.] + +[Note 211 : D’autres disent près et au Nord de Goumbou.] + +[Note 212 : D’après M. Ch. Monteil, le nom primitif de la ville aurait +été _Diané_ (le petit Dia) : ce ne serait que plus tard, lors de +l’avancée des Songaï, que le nom se serait corrompu en _Dienné_ et que +les musulmans auraient inventé l’étymologie arabe _djenna_ « paradis ». +On pourrait également supposer que ce nom ait pu venir de Adyini ou +Dyiné Kounaté, qui s’établit vers 800 à Dioboro, comme nous l’avons vu +précédemment.] + +[Note 213 : La famille bozo à laquelle appartenait la jeune fille porte +encore, en souvenir de cet événement, le nom de _Diennépo_, ce qui veut +dire en bozo « cadavre de Dienné » : c’est également en mémoire de ce +fait qu’on donna le nom de Dioboro ou Zoboro à l’un des quartiers de +Dienné (Ch. Monteil, _op. cit._).] + +[Note 214 : Une légende fait de ce Kaké-Kanédyi un Soninké, ancêtre du +clan des Kanédyi ou Kannté : je ferai seulement observer que ce clan +était déjà représenté, à la même époque, par la famille régnante de +Sosso, dans le Kaniaga.] + +[Note 215 : _Dia_ ou mieux _dian_ veut dire en mandé — entre autres +significations — « compagnie, association, clan » et _wala_ en peul est +le verbe négatif : on pourrait donc à la rigueur supposer que Daman +s’exprimait en peul et disait « il n’y a pas de _dia_ » ; de _dia wala_, +les Mandingues auraient fait _diawara_, ce qui n’a rien d’impossible. +Quelle que soit la valeur de cette étymologie, il y a lieu de remarquer +que les noms _Diawara_ en mandé et _Diawambé_ en peul semblent procéder +d’un radical identique qui serait _diawa_ ou _diaw_, et que les Diawara +forment, chez les Soninké, un groupe tenant à la fois de la tribu, de la +caste et du clan, très analogue à celui que forment les Diawambé chez +les Peuls. Il ne serait donc pas absurde de supposer que les uns et les +autres ont, sinon au point de vue ethnique, au moins au point de vue +social, une origine identique.] + +[Note 216 : Ce sabre reçut le nom de _ouali_, c’est-à-dire en arabe +« protecteur ».] + +[Note 217 : Le Diougouraguiet de nos cartes, au Nord-Est de Nioro, sur +la route conduisant de cette ville à Oualata.] + +[Note 218 : Il s’agit vraisemblablement de simples razzias, qui +n’atteignirent très probablement pas les points éloignés cités par la +légende.] + +[Note 219 : Voir IVe partie : royaume de Diara.] + +[Note 220 : Des Soninké musulmans se transportèrent même, dans la +seconde moitié du XIVe siècle, jusqu’au cœur du pays haoussa et +fondèrent à l’Est de Kano une colonie qui subsiste encore sous le nom de +Ouangara, mais dont les habitants actuels parlent la langue haoussa +(Migeod, _Languages of West Africa_, page 33).] + +[Note 221 : Rien absolument n’autorise à identifier les Soninké avec les +Songaï, comme avait cru pouvoir le faire le Dr Quintin : ce dernier se +basait sur le simple argument du mot _soninké_, qu’il faisait dériver de +_sonni_ et prétendait avoir été donné comme appellation aux Songaï +partisans de Sonni Ali-Ber qui, après l’avènement du premier _askia_, +auraient été chassés vers l’Ouest par les partisans de ce dernier. Nous +avons vu précédemment que : 1o le mot _soninké_ semble être bien +antérieur à la dynastie des Sonni et n’avoir rien de commun avec le +titre de ceux-ci ; 2o les Soninké étaient établis à l’Ouest du Niger et +y avaient joué un rôle très considérable bien avant l’époque des Sonni +de Gao ; 3o toutes les traditions leur donnent le Massina comme pays +d’origine ; 4o Ali-Ber, comme les autres Sonni, était d’origine berbère +et non songaï ; 5o enfin le fondateur de la dynastie des Askia était +précisément un Soninké et les Songaï n’ont joué en somme qu’un rôle +passif dans toute cette période de leur histoire.] + +[Note 222 : Bégho, dont on montre encore les ruines ou tout au moins +l’emplacement entre Banda et Fougoula, dans la colonie anglaise actuelle +de la Gold Coast, était situé à l’Est-Nord-Est de Bondoukou, près de la +rive Sud de la Volta Noire, en amont de Kintampo ; cette ville aurait +été détruite à la suite d’une guerre civile vers la fin du XIVe siècle +et les Dioula qui l’habitaient seraient allés fonder définitivement +Bondoukou (ou Gottogo) et Kong, au début du XVe siècle. A Kong on +prétend que les familles Ouatara, Dao, Barho, Kérou et Touré seraient +venues directement de Dienné, tandis que les Sissé, Sarha, Kamara ou +Kamaya, Dagnorho, Kouroubari, Timité et Taraoré seraient venus plus tard +de Bégho ; on donne souvent à cette dernière ville le nom de Ouorodougou +(pays des colas), parce qu’elle était située en effet au seuil de l’une +des principales régions productrices de cola, mais il faut se garder de +la confondre avec le Ouorodougou de Mankono et Séguéla (Ouest de la Côte +d’Ivoire).] + +[Note 223 : Le _dolo_ est une boisson fermentée fabriquée avec du mil ou +du maïs.] + +[Note 224 : Ne pas confondre ces _Bagama_, nègres sauvages, avec les +Berbères _Beggama_ mentionnés par plusieurs géographes arabes dans +l’Azaouad et qui étaient, eux, des Touareg.] + +[Note 225 : D’après une tradition recueillie à Kita, les Kâgoro seraient +issus du mélange qui se produisit entre les Malinké et les Soninké, à +l’époque où les premiers conquirent le Kaarta et le Kaniaga sur les +Soninké Sossé (1235) ; cette tradition, qui s’accorderait malaisément +avec celles recueillies auprès des Kâgoro eux-mêmes et des Soninké du +cercle de Goumbou, me semble fort sujette à caution.] + +[Note 226 : J’entends naturellement le Baoulé qui forme la branche +occidentale du haut Bani et non le Baoulé affluent du Sénégal.] + +[Note 227 : C’est ainsi que le _mpolio_ est aujourd’hui encore le _téné_ +ou _tana_ (animal sacré et prohibé) des Kouloubali qui descendent de +Baramangolo, tandis que les Kouloubali qui descendent de Niangolo ont un +_téné_ différent (lion ou hippopotame).] + +[Note 228 : Ce village n’était pas le chef-lieu du cercle actuel de +Ségou (Ségou-Sikoro), mais bien _Ségou-koro_ (le vieux Ségou), situé un +peu en amont.] + +[Note 229 : Il s’agit de _Touba-koro_ (le vieux Touba) ; en 1832, des +Soninké venus de Sokolo fondèrent à côté _Touba-koura_ (le nouveau +Touba), qui est devenu beaucoup plus important et que l’on appelle +aujourd’hui Touba tout court.] + +[Note 230 : Mosson Diara régnait au moment des deux voyages de Mungo- +Park.] + +[Note 231 : Ce Sanankoro (ou Sananko) est situé au Nord de la ligne du +chemin de fer, entre cette ligne et Daba (cercle de Bamako).] + +[Note 232 : C’est ainsi que Niamando Taraoré, descendant de Bakoro +Taraoré et chef actuel de Gana, revenant en 1886 sur l’emplacement de +son village détruit par El-Hadj Omar, le reconstruisit à quelques +centaines de mètres plus loin ; c’est dans les restes modestes et +récents de l’ancien hameau de Gana — hameau fondé dans le nord du +Bélédougou au début du XVIIIe siècle et détruit en 1860 — que le +lieutenant Desplagnes avait cru reconnaître les ruines de l’antique +Ghana, fondée dans l’Aoukar peut-être avant le début de notre ère et +détruite par Soundiata vers 1240, c’est-à-dire près de cinq siècles +avant la fondation du Gana du Bélédougou.] + +[Note 233 : Ceci est un exemple frappant de la facilité avec laquelle +les fractions isolées d’un peuple oublient leur langue maternelle pour +adopter celle qui se parle dans le pays où ces fractions s’établissent ; +c’est également un exemple du danger qu’il y a à se baser sur la langue +parlée par une peuplade pour décider de son rattachement ethnique.] + +[Note 234 : Il descendait de l’ancienne famille royale des Niakaté.] + +[Note 235 : Le nom de Bamako (Bammako) fut donné au village fondé par +Dia-Moussa soit en souvenir de Bamma Sakho (_Bamma-ko_, derrière Bamma, +au delà du village de Bamma) soit à cause de la coutume du lieu +consistant à offrir chaque année, au début de la saison des pluies, une +victime aux caïmans du Niger (_bamma-ko_, l’affaire du caïman). +L’étymologie _bamma-ko_ « rivière du caïman », quelquefois proposée, +doit être rejetée en raison de la prononciation très fermée de l’_o_ +final de Bamako (presque _ou_), tandis que l’_o_ de _ko_ signifiant +« rivière » est au contraire très ouvert.] + +[Note 236 : Il se pourrait que la syllabe _soun_, placée devant le nom +du célèbre empereur malinké, fût un titre analogue à celui de _sonni_, +_soun_, _sin_ ou _tchin_ donné plus tard aux empereurs de Gao de la +deuxième dynastie ; on retrouve cette syllabe dans le nom de Sounsa +Kouloubali — _alias_ Sarhaba ou Sa-Massa Kouloubali —, fondateur de +l’empire banmana du Kaarta.] + +[Note 237 : L’expression « Fouta-Diallon » est récente ; elle a été +imaginée par les Toucouleurs venus du Fouta Sénégalais qui, en souvenir +de leur patrie, ont donné au Diallon cette appellation de « Fouta du +Diallon » par opposition au « Fouta du Toro » ou vrai Fouta.] + +[Note 238 : _Samorho_ ou mieux _San-morho_ veut dire en effet « hommes +du ciel, de la pluie, cultivateurs », et non pas « hommes du serpent » +comme on l’a prétendu à tort.] + +[Note 239 : On prétend que ce mot signifierait « les gens du python +(_minian_) », à cause de la fréquence, chez les Sénoufo de cette région, +d’un emblème religieux représentant un gros serpent roulé sur lui-même. +Sans nier cette étymologie, je me permets d’observer que le suffixe de +nationalité _ka_ s’ajoute plutôt à un nom de pays qu’à un mot désignant +un animal ou un objet.] + +[Note 240 : Les Sénoufo de notre époque ne sont nulle part +anthropophages, mais on rencontre des cannibales dont le territoire est +très voisin de celui des Sénoufo du Sud-Ouest : je veux parler des Ouobé +et des Dan du haut Sassandra et du haut Cavally, dont les premiers +appartiennent à la famille des Kroomen et les seconds au groupe des +Mandé du Sud.] + +[Note 241 : Bekri (deuxième moitié du XIe siècle) dit que, si l’on part +du pays de Gao en suivant le « bord occidental du fleuve » — c’est-à- +dire la rive droite du Niger — et en s’éloignant ensuite vers +l’intérieur des terres, « on arrive au royaume appelé le _Demdem_, dont +les habitants mangent tous ceux qui leur tombent entre les mains ; ils +ont un grand roi, qui a des vice-rois sous ses ordres ; on voit dans +leur pays une énorme forteresse sur laquelle est placée une idole ayant +la forme d’une femme ; les Demdem adorent cette idole et vont la visiter +en pèlerinage ». On a pensé que ces Demdem de Bekri pouvaient être les +Tombo de Hombori, mais peut-être étaient-ils plutôt les Mossi, dont +l’empire venait de débuter à cette époque à Tenkodogo et qui rapportent +leur origine à une princesse fameuse, enterrée à Gambaga : la tombe de +cette femme fut longtemps un but de pèlerinage (voir plus loin).] + +[Note 242 : Cette théorie provient peut-être de l’appellation de +Kourouman kobé que les Peuls de la Boucle, selon les régions, appliquent +tantôt aux Nioniossé, tantôt aux Dogom, tantôt aux Gourmantché et tantôt +aux Déforo.] + +[Note 243 : On compte 33 souverains qui se seraient succédé sur le trône +du Mossi depuis Oubri, fondateur de la dynastie et arrière-petit-fils de +la princesse dagomba dont cette dynastie descend ; mais, si l’on tient +compte de ce que plusieurs empereurs étaient frères les uns des autres, +on obtient le chiffre de 22 générations depuis cette princesse jusqu’au +_nâba_ actuel de Ouagadougou.] + +[Note 244 : Il semble bien certain en tout cas que l’empire du Mossi +était déjà assez fortement constitué au XIVe siècle puisqu’il fut alors +de taille à résister à l’empire de Mali parvenu à son apogée et à +envoyer une armée piller Tombouctou en 1333, huit ans seulement après la +conquête de cette ville par Kankan Moussa.] + +[Note 245 : Si c’est à cette coutume qu’a fait allusion Bekri dans le +passage cité plus haut (page 302, note [241]), il est bien évident qu’il +faut nécessairement placer l’époque de Yennenga et la fondation de +l’empire de Ouagadougou au plus tard au début du XIe siècle.] + +[Note 246 : C’est-à-dire « terre d’Oubri » : _tenga_ est l’équivalent +mossi du _dougou_ mandé, qui signifie proprement « terre, sol » et, par +spécialisation de sens, « pays » ou « village ».] + +[Note 247 : Le lieutenant Marc semble vouloir attribuer aux Mossi une +origine orientale ; à l’appui de son hypothèse, il dit que +l’organisation de la cour des _Morho-nâba_ (empereurs du Mossi) est +unique en Afrique Occidentale tandis qu’elle a des équivalents au +Haoussa, au Bornou, etc. Je me permettrai de faire observer que cet +argument a peu de valeur, précisément parce que, contrairement à ce +qu’avance le lieutenant Marc, on retrouve dans tous les anciens états de +l’Afrique Occidentale (Ghana, Mali, Tekrour, Gao, Ségou, Dahomey, Bénin +etc.) une organisation absolument analogue à celle de la cour du Mossi. +(Voir la IVe partie de cet ouvrage et se reporter aux récits des +géographes arabes et des vieux voyageurs européens).] + +[Note 248 : L’identification des Padorho n’a pu être faite encore : on +les rattache généralement aux Dorhossié ; certains en font des Sénoufo, +d’autres les considèrent comme des Bobo.] + + + + + CHAPITRE III + + =Ethnographie descriptive.= + + +Je me propose, dans ce chapitre, de traiter sommairement des principaux +caractères extérieurs et moraux des divers peuples du Haut-Sénégal- +Niger, sans avoir aucunement l’intention ni d’épuiser la question ni +même d’entrer dans les détails, ce qui demanderait pour chaque peuple +une longue monographie. Je voudrais seulement tâcher d’esquisser à +grands traits la physionomie spéciale à chaque peuple et les aspects +communs à plusieurs, au triple point de vue de l’apparence physique, de +l’habitation et du costume et enfin de la mentalité et du genre de vie. +Je ne parlerai pas ici des coutumes, qui font l’objet de la cinquième +partie de cet ouvrage : « les civilisations ». + + + =I. — Caractères physiques.= + + +1o _La coloration de la peau._ — La couleur de peau des indigènes du +Haut-Sénégal-Niger est excessivement variable, même dans un peuple +donné, et ne peut guère fournir d’indications utiles quant au +rattachement ethnique des individus. Assurément la coloration blanche ou +soi-disant telle ne se rencontre que chez les peuples de race blanche, +c’est-à-dire chez les Maures de l’Azaouad et du Hodh, les Touareg et les +Peuls, mais il est rare, même chez les individus purs de tout croisement +avec des Nègres, que cette coloration présente le même aspect que chez +les Européens, ou au moins que chez les Européens du Nord et même du +Centre : à part quelques familles maraboutiques qui vivent à l’état +sédentaire et habitent des maisons dont elles sortent rarement, les +Maures et les Touareg de pure origine arabe ou berbère sont tous plus ou +moins basanés, pas plus pourtant que beaucoup de paysans des pays +méditerranéens ; mais il est à remarquer que la teinte relativement +foncée de leur peau est due surtout à l’action du soleil et du grand +air, car les parties de leur corps habituellement recouvertes par des +vêtements sont notablement plus claires que celles généralement +découvertes. Chez les Peuls que leur pauvreté a empêchés de se procurer +des esclaves noires et a préservés ainsi du métissage, la teinte est un +peu plus foncée peut-être que chez les Maures et les Touareg de race +pure, mais cependant cette teinte ne diffère pas sensiblement de celle +de beaucoup d’Italiens du Sud. + +Mais le nombre des métis est naturellement considérable chez ces divers +peuples, surtout chez les Maures et chez les Peuls, sans parler des +Harrâtîn, Bella et Rimaïbé d’origine purement nègre qui vivent au milieu +d’eux, en sorte que toutes les colorations se rencontrent, depuis les +plus claires jusqu’aux plus foncées, et que beaucoup de Maures, Touareg, +Peuls ou soi-disant tels sont aussi noirs que des Banmana ou des Mossi. + +Chez les peuples de race nègre, les albinos mis à part comme +représentant un cas purement pathologique, la coloration de la peau est +également fort variée. Tout d’abord il convient, chez eux comme chez les +peuples de race blanche, de tenir compte du métissage : certains Arma de +Tombouctou, certains Soninké et Toucouleurs doivent à des ascendants +marocains, maures ou peuls une teinte relativement claire qui leur fait +donner le même nom d’« hommes rouges » que les indigènes du Soudan +appliquent en général aux Maures et même aux Européens. Mais, en dehors +de cette circonstance spéciale, la coloration des groupements purement +nègres est loin d’être homogène. D’une façon générale, les Nègres du +Sahel et de la zone soudanaise, lorsqu’ils n’ont pas été influencés par +des populations blanches, sont d’un teint notablement plus foncé que +ceux de la zone forestière ; il ne serait pas impossible que cette +différence fût due à l’action du soleil, qui doit naturellement se faire +plus sentir dans les régions découvertes que sous les ombrages de la +forêt dense. Je dois ajouter que, dans la même tribu et souvent dans la +même famille, on rencontre des hommes dont la couleur diffère tellement +que les épithètes de « blanc », de « rouge » et de « noir » sont +couramment employées par les indigènes de l’Afrique Occidentale pour +donner le signalement des individus. + +Les peuples du Haut-Sénégal-Niger dont la coloration est la plus foncée, +les exceptions individuelles et celles dues au métissage mises à part, +sont les Songaï demeurés purs, les Kâgoro, les Banmana, les Tombo, les +Birifo, la plupart des peuples du groupe gourounsi et ceux du groupe +lobi ; on rencontre aussi des pigmentations très accentuées chez les +Toucouleurs, les Soninké, les Bozo et les Dioula. Mais il est rare que +le degré de coloration atteigne le noir presque pur que l’on constate +chez les Ouolofs et l’expression de « brun foncé » est celle qui +conviendrait le mieux pour caractériser la teinte la plus répandue chez +les peuples que je viens d’énumérer. + +Chez les autres, la couleur varie du brun foncé au brun clair : certains +Malinké, certains Sénoufo, certains Gourmantché, en général ceux des +districts les plus méridionaux, ont parfois le teint simplement bronzé +que l’on remarque chez beaucoup de populations du golfe de Guinée et +notamment chez les Kroomen de Sassandra. + + +2o _Le facies._ — Les Maures, les Touareg et les Peuls proprement dits +sont franchement orthognates ; tous ont le nez droit, mais les narines +sont souvent plus ouvertes chez les Maures que chez les Touareg et +surtout que chez les Peuls ; ces derniers ont aussi les lèvres plus +minces que la plupart des Maures. D’une façon générale le facies diffère +peu du facies méditerranéen chez les individus de ces trois peuples qui +ne sont pas métissés de sang nègre. + +Quant aux peuples de race noire, ils ont tous les narines largement +ouvertes et les lèvres épaisses qui caractérisent leur race, mais à des +degrés très divers. Il en est de même du prognatisme qui, très accentué +chez certains (Kâgoro, Banmana, Tombo, Gourmantché, Dagari), est bien +moins sensible chez les autres. Il ne semble pas y avoir de relation +appréciable entre la coloration de la peau et le degré de prognatisme +et, là encore, les différences individuelles sont souvent plus marquées +que les différences nationales. + + +3o _Les cheveux._ — Les Maures, les Touareg et les Peuls non métissés +ont les cheveux lisses, les autres peuples du Haut-Sénégal-Niger ont +tous les cheveux crépus : ici la distinction entre populations de race +blanche et populations de race noire est très nette, beaucoup plus nette +que celle résultant de la pigmentation ou du facies. Je crois que, si +l’on rencontre un Noir dont les cheveux sont lisses ou presque lisses, +on peut affirmer à coup sûr qu’il a eu des ascendants de race blanche, +et qu’inversement tout Blanc ayant les cheveux quelque peu crépus a eu +des ascendants de race noire. + +C’est surtout dans la façon de porter les cheveux que l’on peut noter +des différences, non plus naturelles, mais acquises, entre les divers +peuples ou groupements ethniques. En ce qui concerne les hommes, on +trouve en général les cheveux rasés ou portés courts chez les Maures de +l’Azaouad, les Touareg, les Toucouleurs, les Songaï, les Bozo, les +Soninké, les Khassonkè, les Mossi, les Yansi ; les Maures du Hodh — sauf +dans quelques familles maraboutiques — portent les cheveux longs et +touffus ; les Peuls se nattent en général la chevelure, ainsi que les +Malinké et les Foulanké ; parmi les autres peuples du Haut-Sénégal- +Niger, les uns (Dioula, Kâgoro, Banmana, Diallonké, Samo, Samorho, Sia) +se rasent habituellement le crâne mais souvent aussi portent les cheveux +nattés, les autres (Sénoufo, Tombo, Dogom, Déforo, Bobo) tantôt se +rasent et tantôt portent les cheveux longs soit libres soit nattés ou +tressés en cimier, d’autres encore se les rasent en conservant une +touffe au sommet de la tête (Nankana, Gourmantché, Dagari) ou bien se +les nattent en tresses minces ou en sillons parallèles adhérents au +crâne (Birifo, Gourounsi, Lobi). + +Les femmes portent le plus souvent les cheveux longs chez les Maures et +les Touareg ; elles se les nattent ou les coiffent en cimier (tantôt +allant d’une oreille à l’autre, tantôt et le plus souvent allant de la +nuque au front) chez les Peuls, les Songaï, les Dioula, les Malinké, les +Foulanké, les Tombo ; elles adoptent presque exclusivement le cimier +chez les Toucouleurs, les Bozo, les Soninké, et l’agrémentent de +cadenettes ou nattes retombant sur les oreilles chez les Banmana et les +Khassonkè ; elles portent en général les cheveux courts chez les +Sénoufo, les Mossi, les Gourmantché, les Birifo, les Dagari, les +Gourounsi, les Bobo, les Lobi, etc., conservant souvent une touffe plus +épaisse et plus longue au sommet de la tête. + +Il s’en faut d’ailleurs que la même mode soit observée par tous les +individus d’un peuple donné : une grande diversité règne en particulier +dans les villes et le long des frontières communes à plusieurs +groupements. + + +4o _Mutilations._ — L’_excision_ du clytoris chez les femmes est, je +crois, absolument universelle dans toutes les populations blanches et +noires du Haut-Sénégal-Niger, sauf peut-être chez les Touareg, sur +lesquels je ne possède pas de renseignements précis à cet égard, et +aussi chez quelques rares fractions peules. L’époque à laquelle elle est +pratiquée varie selon les peuples : les filles sont opérées chez les +Maures le septième jour après leur naissance, elles le sont vers l’âge +de trois ans chez les Peuls et les Soninké, un peu plus tard (vers +quatre ans) chez les Toucouleurs et généralement au moment de la puberté +(vers dix ou douze ans), ou même seulement au moment de leur mariage, +chez les autres peuples. + +La _circoncision_ des garçons, quoique très largement répandue, n’est +pas universelle comme l’excision des filles ; elle se pratique chez les +Maures et les Touareg vers 7 ans ; chez les Peuls, les Soninké, les +Toucouleurs, les Songaï, les Bozo, les Dioula, les Kâgoro, les Banmana, +les Khassonkè, les Malinké, les Foulanké, les Diallonké, les Samo, les +Samorho, les Sia, les Tombo, les Dogom, les Déforo, les Mossi, les +Yansi, les Gourmantché, on la pratique entre 8 et 12 ans, à peu près à +l’époque de la puberté. Chez les Sénoufo, les Nankana, les Dagari, les +Bariba et les Soumba, la circoncision existe mais n’est pas pratiquée +dans toutes les tribus ; elle n’est pas du tout en usage chez les Birifo +ni chez les peuples des groupes gourounsi, bobo et lobi, à de rares +exceptions près concernant les Dian qui professent l’islamisme. + +Les tatouages de la face par _scarifications_ sont d’une pratique très +répandue au Haut-Sénégal-Niger mais ne se rencontrent pas partout. +Certains peuples rejettent complètement ces mutilations : les Maures, +les Touareg, les Peuls, les Toucouleurs, les Bozo, les Malinké, les +Foulanké, les Birifo, les Lobi, les Pougouli. Chez d’autres, les +scarifications n’existent que dans une partie de la population ou dans +certaines familles : ainsi, bien que les Songaï en général ne soient pas +tatoués, certains portent trois longues cicatrices verticales sur chaque +tempe ou bien sur le front une longue incision verticale entourée d’une +ligne de points à droite et à gauche ; les Soninké ne sont pas tatoués, +à l’exception des Diawara, qui portent trois petites incisions entre les +deux sourcils ; les Dioula de pure origine mandé ne sont pas tatoués, +mais ceux qui se sont alliés aux Sénoufo portent en général sur chaque +joue trois larges cicatrices en éventail partant de la commissure des +lèvres ; chez les Kâgoro, la majorité des individus ne porte aucune +scarification, mais certains ont adopté le tatouage banmana (trois +cicatrices verticales parallèles allant de la tempe au menton) ; les +Dagari, ou bien ne sont pas tatoués, ou bien portent sur chaque joue un +double éventail de dessin varié ; les Dian et les Gan ont parfois adopté +des tatouages bobo ou sénoufo. Les indigènes appartenant aux autres +populations du Haut-Sénégal-Niger portent presque tous des +scarifications ethniques dont suit le détail ; mais je dois faire +observer qu’il n’est pas rare cependant, même chez ces dernières +populations, de rencontrer des individus non tatoués et de plus que la +marque d’un peuple ou d’une tribu a souvent été adoptée par des membres +d’un autre peuple ou d’une autre tribu, ou imposée à des esclaves +d’origine étrangère, en sorte que le tatouage d’un individu n’est pas +une indication absolument certaine du groupe ethnique auquel il +appartient. + +Banmana : trois longues cicatrices verticales ou obliques sur chaque +côté de la figure ; — Khassonkè : trois petites incisions entre les deux +sourcils et sur chaque tempe ; — Diallonké : trois petites incisions au +dessous de chaque œil ; — Samorho : trois ou quatre cicatrices +verticales sur chaque tempe ; — Samo : deux incisions partant des deux +côtés du nez pour se réunir sous la lèvre inférieure par une série de +petits points ; — Sia : trois cicatrices formant éventail sur chaque +joue ; — Sénoufo : tatouages variés, dont les plus fréquents sont trois +cicatrices en éventail ou bien trois longues incisions verticales ou +même les deux systèmes réunis, et souvent en plus des entailles de +chaque côté du nez ou des yeux ; — Tombo et Dogom : trois petites +incisions colorées en bleu entre les deux sourcils, répétées sur chaque +tempe ; — Déforo : tatouages divers ; — Mossi et Yansi : trois ou quatre +longues cicatrices verticales sur chaque joue, souvent barrées par une +incision oblique ; — Nankana : une cicatrice verticale allant du front +jusqu’au milieu du nez et une incision oblique commençant au dessous de +chaque œil pour se terminer sur la pommette ; — Gourmantché : quatre +longues cicatrices verticales sur chaque joue ; — Nioniossé : une, deux +ou trois incisions allant de la commissure des lèvres au dessous de +chaque pommette, augmentées souvent d’une cicatrice oblique partant de +l’angle supérieur du nez ; — Nounouma : trois cicatrices horizontales ou +verticales sur chaque joue, plus une virgule sous chaque œil ; — +Sissala : deux cicatrices horizontales, barrées par une incision +verticale, sur chaque joue ; — Boussansé : tatouages divers, comportant +presque toujours une incision oblique sous chaque œil ; — Bobo : +cicatrices horizontales, obliques et verticales disposées de manières +diverses et couvrant souvent tout le visage ; — Lorho : une virgule sous +chaque œil et, chez les femmes, deux cercles concentriques sur chaque +joue ; — Bariba : cicatrices linéaires multiples, de dispositions +variées ; — Soumba : hachures obliques très serrées sur chaque joue. + + + =II. — Habitation, vêtement, parure et armement.= + + +1o _Habitation._ — Les divers aspects sous lesquels se présente +l’habitation indigène dans le Haut-Sénégal-Niger peuvent se ramener à +sept types principaux, que j’appellerai : la tente, la hutte +hémisphérique, la hutte cylindrique à toit conique, la hutte +bicylindrique à toit ovoïde, la maison rectangulaire à toit plat, la +maison ordinaire à terrasse et le château-fort. + +La _tente_, en laine ou en cotonnade, parfois en peaux, est utilisée +seulement par les Maures et parfois par les Touareg, mais ces derniers +ne l’emploient guère que lorsqu’ils voyagent, comme gîte d’étape. + +La _hutte hémisphérique_, qui n’est qu’un intermédiaire entre la tente +et la maison proprement dite, se rencontre chez les Touareg, les Peuls +et les Songaï. Chez les premiers, elle est construite à l’aide de peaux +ou de nattes reposant sur une armature en branchages ; chez les seconds, +elle est faite d’herbes ou de nattes maintenues aussi par des +branchages ; chez les troisièmes, elle est faite surtout de nattes, +parfois recouvertes de paille à la partie supérieure. Les Peuls tout à +fait sédentaires font également usage de huttes cylindriques à toit +conique, ainsi que certains Songaï ; la classe noble des villes, chez +ces derniers, habite généralement des maisons à terrasse. Il convient +d’observer également que la hutte hémisphérique en paille, souvent en +forme de ruche, est employée par toutes les populations du Soudan pour +construire les villages provisoires édifiés au milieu des plantations +lors de la saison des cultures, ainsi que pour servir d’abri aux +chasseurs, charbonniers, passeurs, etc. Elle a partout le caractère +d’une habitation provisoire. Dans les pays où se trouvent des roniers, +la paille est souvent remplacée par des palmes. + +La _hutte cylindrique_, bâtie en argile soit brute soit façonnée en +briquettes grossières et coiffée d’une toiture conique en paille à +armature de bois, de bambou ou de nervures de raphia, est certainement +le type d’habitation le plus répandu dans tout le Soudan Occidental. +Elle est adoptée, de façon à peu près exclusive, par les Toucouleurs, +les Kâgoro, les Khassonkè, les Malinké, les Foulanké, les Diallonké, les +Mossi, les Yansi, les Gourmantché, les Dian, les Gan, les Lorho, et on +la rencontre aussi très fréquemment, à côté d’autres modes de +construction, chez les Peuls sédentaires, chez certains Songaï, chez +beaucoup de Bozo, de Soninké, de Dioula et de Banmana, chez une partie +des Samo, des Samorho, des Sia, des Sénoufo, des Nankana, des Bobo. +Presque partout où existe la hutte cylindrique, les diverses huttes +appartenant à la même famille sont réunies entre elles par des barrières +en bois ou en nattes ou par de petits murs en pisé, de façon à former un +enclos circulaire à l’intérieur duquel s’ouvrent les portes des huttes. + +La _hutte bicylindrique_ à toit ovoïde, composée en réalité de deux +huttes cylindriques accolées par leur milieu, ne se rencontre, je crois, +que chez les Sénoufo : très fréquente dans la partie de ce peuple qui +habite la Côte d’Ivoire, elle est plus rare chez les Sénoufo du Haut- +Sénégal-Niger, qui lui préfèrent en général soit la hutte cylindrique +ordinaire, soit la maison à terrasse ou la maison rectangulaire à toit +plat. + +La _maison rectangulaire à toit plat_ se distingue de la maison à +terrasse en ce que sa toiture, très souvent légèrement bombée, n’est pas +destinée à servir de lieu de résidence même momentanée, quoiqu’elle se +compose parfois d’une véritable terrasse supportée par une armature de +rondins de bois. Ce type d’habitation varie d’ailleurs énormément selon +les lieux et les peuples. On rencontre cette maison chez les Tombo des +montagnes, où elle est généralement construite en pierres sèches, +supporte souvent un étage, s’orne de portes et fenêtres sculptées et +utilise fréquemment une grotte naturelle ou un pan de falaise pour +constituer une ou plusieurs de ses faces et parfois sa toiture, ainsi +que la chose se pratique chez nous dans certaines régions de la +Touraine ; on la rencontre aussi : chez les Dogom, avec des murs faits +surtout de briques rectangulaires ; chez les Déforo, dont les villages +sont perchés sur des rochers ou des monticules, avec une toiture +légèrement bombée ; chez les Bobo et une partie des Sénoufo, avec une +toiture composée d’une couche de bois, d’une couche de paille et d’une +couche d’argile superposées et avec une sorte de vérandah sur l’une des +faces ; chez les Dian, avec une toiture en paille qui parfois n’est plus +plate mais présente deux pans. + +La _maison à terrasse_ ordinaire, très vraisemblablement d’origine +marocaine, se présente sous des aspects très divers quant à sa forme +générale, à sa disposition intérieure et à son ornementation ; elle peut +avoir, comme à Dienné et en beaucoup d’autres villes, un certain air de +palais, comme elle peut aussi n’être qu’un abri misérable et +inconfortable. Les murs sont construits en briques séchées au soleil et +plus ou moins grossières, parfois en briques demi-cuites, et reposent +très fréquemment sur un soubassement en pierres ; la toiture est faite +de rondins de bois supportant une épaisse couche d’argile durcie et +forme une terrasse que borde de tous côtés un parapet assez bas, +indépendamment de clochetons ou ornements éventuels de forme +généralement pyramidale. Bien qu’en général on ne vive pas sur la +terrasse de ces maisons comme on vit sur la terrasse des châteaux-forts +dont il sera question tout à l’heure, on y couche souvent durant la +belle saison et on s’y porte lorsque quelque scène curieuse se déroule +dans les rues. Ces maisons à terrasse forment le type à peu près +exclusif des habitations dans les quelques villes ou villages du Hodh et +de l’Azaouad et dans les grandes villes voisines du Niger des régions +saharienne et sahélienne, quelle que soit la composition de leur +population (Tombouctou, Dienné, etc.) ; elles sont en général plus +confortables et plus élégantes dans ces dernières villes que dans le +Hodh et l’Azaouad et supportent assez souvent un étage. Elles sont +également très fréquentes dans toutes les villes, même modestes, +habitées par des Bozo, des Soninké ou des Dioula, et ont été adoptées +souvent par les Samorho, les Sia et les Sénoufo ; enfin elles +constituent, concurremment avec les huttes cylindriques, le type +d’habitation le plus répandu chez les Banmana. + +Le _château-fort_ est aussi une construction à terrasse, mais de +proportions généralement plus considérables et disposée d’une manière +spéciale : tandis que la maison ordinaire à terrasse n’abrite qu’une +famille réduite ou même souvent quelques membres seulement d’une +famille, le château-fort renferme quelquefois toute la population d’un +village ordinaire ; de fait, chaque château-fort, isolé au milieu des +champs, forme à lui seul en quelque sorte un village ; même dans les +régions où un certain nombre de ces constructions sont groupées +ensemble, chacune d’elles se trouve toujours séparée des plus voisines +par un espace assez considérable. La maison proprement dite est +généralement basse, parfois le sol se trouve au-dessous du niveau du +terrain environnant ; elle sert surtout de magasin à vivres, d’étable, +de refuge en cas de pluie ou en cas de danger ; la terrasse, souvent +pourvue de tourelles à un ou deux étages et protégée par un rempart +assez haut, est le lieu où se tiennent d’ordinaire les habitants. Très +souvent, le château-fort ne possède qu’une seule porte d’accès, laquelle +sert surtout au passage du bétail et est barricadée durant la nuit ; les +gens de la maison pénètrent chez eux au moyen d’échelles grossières qui +les conduisent de l’extérieur sur la terrasse et ensuite au moyen +d’autres échelles grâce auxquelles, à travers des ouvertures étroites +pratiquées dans la toiture, ils descendent dans l’intérieur de +l’habitation. Certains de ces châteaux-forts se composent de plusieurs +corps de bâtiment séparés les uns des autres par des cours intérieures +et couvrent une superficie considérable. Ce mode de construction semble +localisé chez une partie des peuples de la famille voltaïque, +principalement dans les groupes gourounsi (Nioniossé, Nounouma, Sissala +et Boussansé), bobo (concurremment avec des huttes cylindriques et des +maisons rectangulaires), lobi (Lobi et Pougouli) et bariba (Bariba et +Soumba), ainsi que chez certains peuples du groupe mossi (Nankana, +Dagari et Birifo). On le rencontre aussi chez les Samo et les Samorho, +concurremment avec la hutte cylindrique ou la maison ordinaire à +terrasse. + + +2o _Vêtement._ — Une grande tendance se manifeste au Haut-Sénégal-Niger +vers l’unification du vêtement : la nudité complète chez les jeunes +enfants des deux sexes, la bande d’étoffe passée entre les jambes et +cachant les parties sexuelles chez les jeunes garçons et les petites +filles après la circoncision ou l’excision, la culotte courte et large +et la petite blouse à manches courtes chez les hommes adultes, le pagne +ceint autour des reins chez les femmes, l’ample et longue chemise ou +_boubou_ de coupes variées chez les gens de qualité de l’un et l’autre +sexe, le bonnet de cotonnade sur la tête des hommes et le chapeau de +paille indigène pour aller en voyage ou aux champs, des sandales aux +pieds pour les marches longues, voilà ce que l’on aperçoit le plus +souvent au Soudan, chez les populations les plus diverses. Cependant +quelques peuples ont conservé des façons de se vêtir qui leur sont +spéciales et qui permettent souvent de reconnaître à première vue le +pays d’origine de beaucoup d’indigènes. Nous allons passer rapidement en +revue les modes de vêtement les plus caractéristiques. + +Les Maures de l’Azaouad sont en général reconnaissables à ce qu’ils se +couvrent la tête d’une pièce d’étoffe roulée en turban, tandis que les +Maures du Hodh vont presque toujours tête nue, à l’exception de certains +marabouts ; les uns et les autres, au moins lorsqu’ils voyagent, sont +habituellement vêtus d’un boubou assez court, souvent serré à la taille +par une ceinture, réduit fréquemment à une simple blouse sans manches, +et ne portent pas en général de culotte. — Les Touareg sont caractérisés +par le voile que portent les hommes et qui ne laisse apercevoir que les +yeux et une partie du nez, et par leur pantalon long se terminant aux +chevilles. — Les Peuls portent en général une blouse serrée à la taille, +avec ou sans culotte, ou un simple pagne dont un pan est rejeté sur +l’épaule gauche ; ils vont tête nue ou sont coiffés d’un bonnet +tronconique en cotonnade blanche ; leurs femmes portent le pagne ceint +autour des reins. — Les Toucouleurs sont en général très habillés : +grand boubou et culotte, bonnet tronconique de couleur blanche ; leurs +femmes portent le pagne et en plus une blouse très ample. — Les Songaï +portent généralement la culotte et la blouse, et souvent le turban et le +voile touareg ; leurs femmes, au moins dans les classes pauvre et +moyenne, n’ont que le pagne. — Les Bozo et les Soninké se vêtent à peu +près comme les Toucouleurs. — Les Dioula portent la blouse courte ou le +boubou, en plus de la culotte ; leur bonnet a généralement la forme d’un +bonnet napolitain et leur chapeau a le fond tantôt conique et tantôt +hémisphérique ; leurs femmes portent le pagne. — Les Kâgoro, les +Banmana, les Khassonkè, les Malinké, les Foulanké, les Diallonké, les +Samo, les Samorho et les Sia ont en général la blouse courte, la culotte +et le bonnet surmonté ou non d’un chapeau de paille à fond conique ; +souvent ils n’ont pas d’autre costume que le _bila_ (pièce d’étoffe +passée entre les jambes) ; le bonnet a, tantôt la forme tronconique, +tantôt — surtout chez les Banmana — la forme dite « à gueule de +caïman » ; les femmes sont vêtues d’un pagne. — Les Sénoufo ont à peu +près le même costume que les Banmana, mais se contentent plus +fréquemment que ces derniers d’un simple _bila_ ou d’une culotte sans +blouse ; leurs femmes portent généralement le pagne, mais n’ont souvent +qu’une sorte de mouchoir cachant leur nudité, ou des franges de cuir, ou +un paquet de feuilles. — Les Tombo, Dogom, Déforo, Mossi, Yansi, +Gourmantché portent la culotte, la blouse et le bonnet, avec ou sans +chapeau de paille à fond conique, parfois un simple pagne dont une +extrémité est rejetée sur l’épaule ; leurs femmes ont le pagne ceint +autour des reins. — Les Nankana et les Dagari sont complètement nus ou +portent un petit tablier en cotonnade ou en peau ; leurs femmes ont une +ceinture faite de cordons de cuir et ornée de franges qui pendent par +devant, ou bien portent le pagne. — Les Birifo tantôt sont complètement +nus, maintenant leur verge relevée au moyen d’une ficelle passée autour +de la taille, tantôt usent d’une sorte de doigt de gant en cotonnade +dans lequel est inséré le membre viril ; ils portent comme coiffure un +chapeau de paille à fond conique et à bords plats ou bien une +calebasse ; les notables ont une peau de bête suspendue au cou et +rejetée sur le dos ; les femmes cachent leur nudité au moyen de deux +paquets de feuilles retombant l’un par devant et l’autre par derrière. — +Ce costume sommaire est à peu près celui de tous les Gourounsi +(Nioniossé, Nounouma, Sissala, Boussansé), sauf que le doigt de gant est +en général remplacé par un petit tablier de peau et que beaucoup de +notables ont adopté la blouse. — Les Bobo ont, soit le doigt de gant, +soit le tablier de peau ou de cotonnade. — Les Lobi et les Pougouli ont +le même costume que les Birifo. — Les Dian ont en général adopté la +blouse et la culotte. — Les Gan sont nus ou portent un _bila_. — Les +Lorho portent une sorte de tablier très spécial, dit « tablier +pakhalla », et leurs femmes portent le pagne. — Les Bariba ont le doigt +de gant ou le tablier de peau et les Soumba sont complètement nus ; les +femmes des uns et des autres portent des paquets de feuilles. + + +3o _Parure._ — La parure, surtout chez les femmes, est plus variée que +le vêtement et se spécialise davantage aussi selon les pays et les +tribus. Mais le cadre de cet ouvrage ne me permet pas de traiter à fond +ce sujet et je dois me contenter de signaler certains usages +particulièrement caractéristiques, et relatifs à des tatouages ou +mutilations plutôt ornementaux qu’ethniques. + +Chez les peuples du Nord (Maures, Touareg, Peuls, Toucouleurs, Songaï, +Bozo, Soninké), ainsi que chez les Dioula, les femmes se bleuissent très +fréquemment les lèvres et les paupières avec de l’antimoine. — Chez les +Songaï, beaucoup d’hommes et de femmes portent des anneaux aux oreilles +et à la cloison du nez. — Chez les Banmana, un grand nombre de femmes +ont un anneau de cuivre ou d’argent passé dans la cloison du nez, et +beaucoup d’hommes ont une oreille percée. — Les mêmes modes existent +chez les Sénoufo ; de plus, chez ces derniers, les femmes portent +fréquemment dans les oreilles tantôt un simple cordonnet de cuir orné de +cauries tantôt toute une série de petits anneaux en cuivre recouvrant +tout l’ourlet et le lobe ; souvent aussi elles ont dans chaque narine +une petite boucle de cuivre et dans la lèvre inférieure un cône de +quartz, enchâssé la pointe en bas. — Chez les Dagari, les femmes +s’enfoncent dans la lèvre supérieure et parfois dans les deux un +bâtonnet ou un simple brin de paille ; il en est de même chez les +Nounouma, les Sissala et la plupart des Bobo. — Chez les Birifo et les +Lobi, c’est un disque d’ivoire ou de pierre que les femmes se logent +dans chaque lèvre. + +Il me faut ajouter que, indépendamment des scarifications de la face +dont j’ai parlé plus haut et même chez les peuples qui n’en portent pas, +il est excessivement fréquent de rencontrer, sur les individus des deux +sexes, de petites cicatrices en forme de points en relief qui décorent +soit la nuque, soit la poitrine, soit le ventre, soit les reins, soit +les bras ou les cuisses. Certaines femmes surtout ont le corps presque +entier couvert de cicatrices de cette sorte, représentant les dessins +géométriques les plus variés. Le buste des femmes sénoufo et des femmes +nounouma est remarquable à cet égard, mais beaucoup de femmes songaï, +soninké et malinké n’ont que peu à leur envier sous ce rapport. + + +4o _Armement._ — Le fusil à pierre a été importé en de telles quantités +dans l’Afrique Occidentale depuis le XVIIe siècle, soit par le Maroc +soit par les côtes, qu’il est actuellement répandu à peu près partout. +Les fusils à piston, plus rares, sont cependant en assez grand nombre. +Malgré cela, beaucoup de populations, surtout dans la Boucle du Niger, +sont demeurées fidèles aux armes de leurs ancêtres. Ces armes sont : la +lance, répandue aujourd’hui encore chez les Touareg, les Peuls, les +Songaï, les Bariba, et aussi parmi nombre d’autres peuples chez lesquels +elle n’est plus guère qu’une parure ou un insigne de commandement ; +l’arc et les flèches à pointe de bois dur ou de fer, empoisonnées ou +non, encore en usage chez les Banmana, les Sénoufo et les Mossi, mais +surtout chez les Samo, les Dagari, les Birifo, les divers peuples +gourounsi, les Bobo, les Lobi, les Bariba et les Soumba ; le casse-tête, +en usage surtout chez les Sénoufo et les peuples de famille voltaïque ; +le couteau de jet en bois, qu’on ne rencontre guère — je le crois du +moins — que chez certains Sénoufo du cercle de Bobo-Dioulasso (et du +cercle de Korhogo à la Côte d’Ivoire) et des couteaux de jet en fer +encore en usage chez les Bariba. Quant aux épées et aux sabres, ils +existent à peu près partout, mais ne constituent guère des armes +véritables qu’entre les mains des Touareg : chez les autres peuples du +Haut-Sénégal-Niger, ils sont surtout des objets de parade, bien qu’un +certain nombre de meurtres soient commis à l’aide du sabre, comme aussi +d’ailleurs à l’aide de la hache des bûcherons ou de la simple houe des +cultivateurs. + + + =III. — Mentalité et genre de vie.= + + +Bien des caractères intellectuels et moraux, de même que bien des +caractères physiques et bien des phénomènes extérieurs de la +civilisation, sont communs à tous les peuples du Haut-Sénégal-Niger, +sans distinction de race ni de pays. Mais beaucoup aussi portent +l’empreinte de l’origine ethnique de chaque peuple ou du milieu +géographique, économique, politique, social et religieux dans lequel il +a évolué et qui a contribué puissamment à sa formation. Et ceci présente +une importance considérable, notamment pour ceux qui sont appelés à +administrer ces divers peuples. + +Je chercherai, dans les lignes qui vont suivre, à résumer en quelques +mots les caractères les plus saillants de chacun des groupes ou peuples +du Haut-Sénégal-Niger, au double point de vue intellectuel et moral, en +indiquant de plus son genre de vie et ses aptitudes spéciales. Je ne me +fais aucune illusion sur ce que cette esquisse peut présenter de +défectueux et d’incomplet, mais je ne crois pas cependant m’éloigner +beaucoup de la vérité dans l’ensemble. Il demeure bien entendu que mes +observations ne s’appliquent qu’à la masse de chaque groupe ou peuple et +qu’il convient de tenir compte, là comme ailleurs, des exceptions +locales, tribales et individuelles. + +Les _Maures de l’Azaouad_, plus nettement sémites que ceux du Hodh, sont +aussi plus exclusivement nomades ; surtout pasteurs et marabouts s’il +s’agit des Kounta, principalement guides et convoyeurs de caravanes ou +marchands de sel s’il s’agit des Bérabich, ils se transforment +facilement en guerriers ou en coupeurs de routes lorsque leurs besoins +ou les circonstances l’exigent. Les Bérabich, qui passent pour avoir +parmi tous les instincts les plus pillards, sont peut-être cependant +plus facilement disciplinables et se métamorphoseront plus aisément en +gendarmes, au jour prochain où ils y trouveront leur compte, tandis que +les Kounta, qui n’ont jamais cessé d’avoir des visées politiques, +accepteront plus difficilement de ne plus jouer un rôle actif dans les +destinées de la région de Tombouctou. + +Les _Maures du Hodh_ forment un amalgame aussi bigarré au point de vue +moral qu’au point de vue physique : l’élément arabe, représenté par les +Beni-Hassân, semble n’avoir d’autre but que la guerre, guerre sainte +contre les infidèles ou simple razzia faite en vue de s’approprier les +moissons des sédentaires ou les troupeaux des pasteurs ; l’élément +berbère, assurément plus nombreux mais réduit en général à un état plus +ou moins accentué de vasselage, se livre surtout à l’élevage et au +commerce ; l’élément mixte enfin qui constitue les familles +maraboutiques, d’une culture intellectuelle plus élevée souvent qu’on ne +serait porté à le croire, s’appuie tantôt sur les guerriers et tantôt +sur les pasteurs, selon l’intérêt du moment, contribuant d’ailleurs à la +richesse générale par ses nombreux serfs, cultivateurs et artisans. +Fervents musulmans pour la plupart, les Maures du Hodh sont cependant en +général monogames, par tradition plutôt que par nécessité. + +D’un islamisme très mitigé, sauf dans les familles ou sous-tribus +maraboutiques, les _Touareg_ se caractérisent surtout par un esprit +d’indépendance et d’ombrageuse fierté devenu légendaire ; plus +exclusivement monogames encore que les Maures, ils ont pour la femme une +déférence dont le résultat est de donner à celle-ci une importance +sociale très considérable ; de là sans doute leur réputation de peuple +chevaleresque, réputation qui, sous d’autres rapports, ne s’est pas +toujours vérifiée dans la pratique. Les Touareg ne sont, semble-t-il, +nomades que par nécessité et non par instinct atavique ; il est permis +de supposer que, les événements politiques entraînant une modification +des conditions économiques, un grand nombre d’entre eux reviendront, dès +qu’ils le pourront, à la vie mi-pastorale et mi-agricole qu’ont menée +autrefois leurs ancêtres dans le Nord de l’Afrique et qu’y mènent encore +leurs cousins de l’Atlas algérien et marocain. + +Les _Peuls_ sont également remarquables par leur caractère indépendant, +mais leur fierté n’est pas telle qu’elle ne se soit pliée maintes fois +jusqu’à leur faire accepter auprès des Nègres une vie de domestiques et +presque de parias ; il semble que, pourvu qu’on les laisse vivre à leur +guise et qu’on n’intervienne pas dans leurs affaires intérieures, les +Peuls acceptent n’importe quelle situation sociale ou politique ; les +meilleurs musulmans d’entre eux n’éprouvent aucune répugnance à se louer +comme bergers au service d’un propriétaire infidèle ni même à fournir +des contingents guerriers à un prince païen contre un prince mahométan, +ainsi que le fait s’est produit lors des luttes des Banmana de Ségou +contre les Toucouleurs. En dehors des castes spéciales qui les entourent +sans se mêler réellement à eux, et bien que se livrant volontiers à la +chasse, les Peuls sont avant tout et essentiellement pasteurs ; ils le +sont plus et mieux certainement que les Maures et les Touareg et ont +pour leurs troupeaux des soins et une affection qu’on ne rencontre chez +aucune autre population de l’Afrique Occidentale. Quoique admettant la +polygamie en principe lorsqu’ils sont musulmans, ils pratiquent surtout +en fait la monogamie ; les femmes peules qui, comme les femmes touareg, +jouissent d’une très grosse influence sociale, se montrent d’ailleurs +hostiles à la polygamie, contrairement à ce qui a lieu chez les Nègres ; +il est constant d’autre part que les Peuls attachent à la fidélité de +leurs épouses une importance que les Noirs oublient volontiers en +échange d’une indemnité pécuniaire ; à noter en passant que, chez les +Peuls, ce sont les femmes qui traient les vaches, tandis que chez les +Noirs ce soin est dévolu aux hommes. + +Les _Toucouleurs_, dont on a souvent méconnu le caractère nègre — +pourtant très net — en en faisant des métis de Peuls, se distinguent de +ces derniers au moral autant qu’au physique. Polygames comme tous les +Noirs de l’Afrique Occidentale quelle que soit leur religion, alors que, +quelle que soit également leur religion, les peuples de race blanche de +la même région ont tous une tendance marquée vers la monogamie, les +Toucouleurs sont sédentaires au même titre que leurs voisins mandé ; +quoique certains se livrent à l’élevage, ils n’ont pas pour leurs +troupeaux le culte que les Peuls ont pour les leurs, et leur occupation +principale est l’agriculture, que dédaignent au contraire les Peuls. Ils +ont été guerriers et le seraient encore à l’occasion ; de tout temps ils +ont été animés de l’esprit de conquête et de domination et, s’ils ont pu +être gouvernés momentanément par des dynasties étrangères — peules, +sossé et ouoloves —, ce fut parce que certaines de leurs familles +avaient trouvé, dans le fait d’attirer des étrangers au Tekrour et de +leur confier le sceptre, un moyen détourné de s’emparer pratiquement +elles-mêmes du pouvoir. Plus intelligents que les Peuls relativement aux +questions matérielles, ils ont par contre le cerveau beaucoup moins +développé en ce qui concerne la conception des idées abstraites et ils +ne pourraient ni élaborer ni peut-être comprendre certaines rêveries +poétiques dont les Peuls sont coutumiers. Indépendants, eux aussi, ils +ont de plus un orgueil qui leur est très particulier : ils font +d’excellents gradés dans nos troupes soudanaises, mais de déplorables +soldats s’ils sont placés sous les ordres de gradés appartenant à un +autre peuple que le leur. Presque tous sont musulmans, professent le +plus grand mépris pour les « païens » et comptent parmi les plus +fanatiques des Noirs islamisés. + +Les _Songaï_, par l’aspect sous lequel ils se présentent aujourd’hui, +démentent le rôle brillant que d’aucuns leur ont attribué dans +l’histoire du Soudan. A vrai dire cette histoire s’est déroulée chez eux +mais presque en dehors d’eux : ils ont peu contribué à la faire et n’y +ont guère joué qu’un rôle passif. Si l’on excepte la caste des Sorko et +celle, peu nombreuse d’ailleurs, des chasseurs, qui ont toujours eu +l’une et l’autre des instincts pillards et conquérants et ont fourni +d’utiles contingents aux empereurs de Gao, les Songaï n’ont jamais +constitué un peuple guerrier ni dominateur : le soi-disant empire songaï +fut tour à tour gouverné par des princes berbères et des princes +soninké, sans parler des époques où il paya tribut ou rançon aux +Mandingues, aux Mossi et aux Touareg ; les rares souverains puissants +qui ont donné quelque prestige à cet empire devaient leur force à une +armée recrutée un peu partout, même parmi les Songaï, mais +principalement parmi des captifs d’origine mossi, bariba et banmana ; il +suffit au pacha Djouder de se présenter avec quelques centaines de +mousquets pour voir ce fameux empire songaï se dissiper en fumée, alors +que, plus tard, le sultan Er-Rachid n’osa même pas se mesurer avec +l’armée de l’empire banmana naissant. La masse du peuple songaï, +composée d’agriculteurs sans défense et de médiocre valeur +intellectuelle, fut sans cesse le jouet malheureux des invasions, des +razzias et des révolutions de palais qui désolèrent les rives du bas et +du moyen Niger jusqu’à l’époque de l’intervention européenne ; le nombre +des esclaves d’origine songaï qui ont alimenté la population noire du +Sahara central et de l’Algérie témoigne de la misérable existence qui +fut celle de ce peuple depuis sans doute les débuts de sa formation. Le +fait que leur langue est devenue la langue commerciale du moyen Niger, +la langue de Tombouctou et de Dienné, n’est aucunement dû à un caractère +dominateur ou civilisateur qui ne fut jamais celui des Songaï ; il est +dû surtout à l’extraordinaire simplicité de cette langue et aussi à ce +qu’elle était l’idiome des bateliers entre les mains desquels devaient +nécessairement passer toutes les transactions commerciales de la région. + +Les _Mandé du Nord_ forment, au point de vue mental et social, un groupe +à peu près homogène, dans lequel les _Bozo_ constituent une fraction +spéciale, de peu d’importance numérique d’ailleurs, fraction devenue +peuple mais qui n’était sans doute au début qu’une sorte de caste de +navigateurs et de pêcheurs analogue à celle des Somono chez les Mandé du +Centre. Les caractères généraux des _Soninké_ et des _Dioula_ sont +sensiblement les mêmes : intelligents, actifs, s’assimilant facilement +les civilisations et les langues étrangères ainsi que les techniques des +divers métiers et professions, doués du génie commercial et du goût des +voyages, presque tous musulmans, dévots et même fanatiques lorsque leur +intérêt l’exige mais pratiquant au contraire la plus large tolérance +lorsque c’est nécessaire, guerriers et conquérants à l’occasion quoique +d’un caractère plutôt pacifique et ne s’attaquant jamais qu’à plus +faible qu’eux-mêmes, établissant du reste plus généralement leur +domination par la diplomatie que par la force, moins attachés à leur sol +que la généralité des Nègres et s’expatriant avec la plus grande +facilité, pratiquant l’agriculture surtout par l’intermédiaire de leurs +esclaves et de leurs serfs ou vassaux mais se livrant de préférence eux- +mêmes au négoce ou à l’industrie (tissage, teinture, etc.), de caractère +assez versatile quoique fier et orgueilleux, naturellement attirés vers +les progrès extérieurs de la civilisation et désireux d’acquérir une +richesse qui leur permette de tenir un rang brillant dans la société, +les Soninké et les Dioula sont appelés plus que d’autres à contribuer à +la diffusion des idées nouvelles et, par là même, ils peuvent nous être +ou utiles ou nuisibles, selon la nature du courant qu’ils croiront avoir +intérêt à répandre. + +C’est avec eux que se termine la liste des peuples du Haut-Sénégal-Niger +gagnés par l’influence islamique, liste qui ne comprend en réalité que +les Maures, les Touareg, les Toucouleurs, les Songaï et la majorité des +Peuls et des Mandé du Nord. On rencontre bien encore quelques musulmans +chez les Mandé du Centre et, par ci par là, chez les autres populations, +mais il ne s’agit plus que d’infimes groupements ou même d’exceptions +individuelles et l’on peut dire, d’une façon générale, que la +civilisation musulmane n’a jamais touché profondément les peuples que +nous allons maintenant passer en revue et que, la plupart du temps, elle +ne les a même pas effleurés. Ils représentent donc davantage le type +soudanais primitif, au moral comme au physique. + +Les _Mandé du Centre_ offrent dans leur ensemble une homogénéité moins +parfaite que les Mandé du Nord, peut-être simplement parce qu’ils sont +beaucoup plus nombreux et ont dû se séparer, dès les débuts de la +période historique, en des courants divers de développement politique et +social. Tous cependant ont en commun, avec tous les autres Noirs du +Soudan non islamisés d’ailleurs, un très profond attachement au sol +natal et, quelles que soient leurs différences de caractère, tous sont +avant tout et par dessus tout agriculteurs ; ceux demeurés les plus +primitifs et les plus individualistes, comme certains Malinké, sont +également chasseurs ; le commerce semble peu en honneur chez eux et ne +dépasse pas en général les limites d’échanges purement locaux, +nécessités par les besoins journaliers de l’alimentation ; par contre +les professions manuelles, soit qu’elles demeurent le privilège de +castes spéciales, soit qu’elles soient ouvertes à tous, absorbent une +part notable de leur activité. Les _Kâgoro_ et les _Banmana_ se montrent +entre tous énergiques et travailleurs ; les _Malinké_ et les _Foulanké_, +plus intelligents peut-être et moins têtus, sont aussi de caractère plus +guerrier, quoique les Banmana aient prouvé, dans le passé comme dans le +présent, qu’ils peuvent devenir aussi bien que les Malinké, sinon aussi +vite, les meilleurs soldats du monde ; le petit peuple des Khassonkè +semble être, de tous les Mandé du Centre, le moins doué d’énergie, le +plus mou, mais aussi le plus malléable. + +Chez les _Mandé du Sud_, par contre, — au moins chez ceux du Haut- +Sénégal-Niger — nous rencontrons la plus grande diversité, ce qui ne +doit point nous étonner si nous réfléchissons à la façon dont se sont +constituées les petites fractions dispersées de ce groupe mal défini. +Les _Diallonké_ ne diffèrent pas très sensiblement des Malinké qui les +avoisinent ; les _Samo_, cultivateurs et chasseurs, rappellent par +beaucoup de côtés les Banmana auxquels ils rattachent en partie leur +origine, bien que le voisinage des populations voltaïques ait eu sur eux +une influence considérable ; de même, les _Samorho_ ne se distinguent +pas toujours très aisément des Sénoufo et des Bobo qui les entourent et +les _Sia_ se sont souvent presque identifiés avec les Dioula. + +Les _Sénoufo_ sont par excellence des hommes de la glèbe ; ils +rappellent beaucoup les Banmana, mais apparaissent comme des Banmana +demeurés très primitifs. Profondément attachés au sol, travailleurs +patients et méthodiques, de goûts simples et frustes, résignés avec +fatalisme, se soumettant facilement aux ordres de l’autorité comme aux +coups du sort quand ils ne peuvent faire autrement mais s’y soustrayant +par la fuite ou la force d’inertie lorsqu’ils en ont la faculté, sujets +à des accès de colère sauvage comme il arrive aux gens habituellement +froids et calmes, d’une intelligence généralement au-dessous de la +moyenne mais cultivable et capable de progresser au contact d’un milieu +favorable, très arriérés quant à la civilisation extérieure mais adroits +de leurs mains et aptes aux travaux industriels comme aux travaux +agricoles, peu idoines par contre aux opérations commerciales, par +dessus tout calmes et patients, ils constituent un peuple éminemment +propre à fournir la main-d’œuvre sans initiative mais facilement +dirigeable dont le développement d’un pays neuf a surtout besoin. + +Beaucoup des traits du caractère sénoufo se retrouvent chez les peuples +de la _famille voltaïque_, notamment l’attachement au sol et les +aptitudes agricoles et industrielles, mais l’étendue considérable du +domaine de cette famille et les conditions d’existence variées qui se +présentent sur les différentes parties de ce domaine ont amené des +spécialisations dans le caractère moral des divers groupes comme dans +les manifestations extérieures de leur civilisation. — Le _groupe tombo_ +se distingue entre tous par son amour farouche de l’indépendance, les +qualités qu’il a montrées durant des siècles pour la conserver et le +succès qui a couronné ses efforts ; on pourrait presque résumer sa +politique nationale dans cette phrase : « Nous n’allons pas chez les +autres, les autres ne viendront pas chez nous. » — Les peuples du +_groupe mossi_ sont loin de présenter tous les mêmes caractères : les +_Mossi_ proprement dits, les _Yansi_ et les _Gourmantché_ montrent une +énergie guerrière et une faculté dominatrice qui semble manquer souvent +aux _Nankana_ et aux _Dagari_, en même temps qu’ils sont notablement +plus avancés en civilisation que ces derniers ; quant aux _Birifo_, +leurs caractères moraux comme leurs caractères physiques sont si +analogues à ceux des Lobi qu’on les distinguerait difficilement de ceux- +ci, n’était qu’ils parlent la même langue que les Dagari. — Le _groupe +gourounsi_ au contraire présente une certaine homogénéité ; plus +farouches et plus primitifs que les Mossi, plus jaloux de se garder de +tout contact étranger, plus individualistes aussi, les peuples de ce +groupe manifestent les mêmes aptitudes agricoles et la même énergie +guerrière ; s’ils n’ont pu réussir comme les Mossi à constituer des +états forts et puissants et s’ils ont eu souvent à pâtir des razzias de +leurs voisins, cela tient, non pas à une apathie individuelle +inexistante, mais au contraire à un sentiment d’individualisme trop +marqué qui les a toujours empêchés de s’unir en vue de résister à un +ennemi commun. — Le _groupe bobo_ présente des analogies morales très +étroites avec le peuple sénoufo, mais fait preuve d’une tendance plus +accentuée vers l’individualisme et l’isolement. — Les _Lobi_, comme les +Birifo, sont des paysans guerriers : agriculteurs remarquables et +chasseurs habiles, ils ne vont aux champs qu’armés de leurs flèches +aussi bien que de leurs instruments de labour ; en fait, on ne les +conçoit pas sans leurs armes : non contents de vider par la guerre les +petites querelles de tribu à tribu ou de village à village, ils en +arrivent à s’attaquer de maison à maison et leur vie se passe sur un +perpétuel qui-vive ; si étrange que cela puisse paraître, ces conditions +d’existence ne semblent pas influer de manière notable sur leur calme +insouciance habituelle non plus que sur la prospérité relative de leur +pays, qui renferme des champs aussi bien tenus que ceux des Sénoufo. +Comme les Mossi et les Dagari, les Lobi possèdent d’assez jolis +troupeaux, mais, pas plus que les Mossi ni les Dagari, ils ne peuvent +être considérés comme des éleveurs. Les _Pougouli_, les _Dian_ et les +_Gan_ semblent d’un naturel plus paisible que les Lobi et les premiers +se livrent volontiers au commerce. — Les _Lorho_ sont trop peu nombreux +pour avoir conservé une individualité nationale bien marquée. — Les +_Bariba_ allient à l’énergie physique et guerrière des Mossi et des Lobi +le caractère individualiste des Gourounsi, moins nettement prononcé +peut-être chez eux que chez les _Soumba_. + +Pour nous résumer, nous pouvons dire que la population du Haut-Sénégal- +Niger se partage en deux grandes fractions, numériquement très inégales. +Dans le Nord, d’une façon générale, habitent des peuples appartenant à +la race blanche ou ayant subi plus ou moins l’influence des familles de +race blanche, musulmans pour la plupart, les uns nomades ou semi- +nomades, les autres sédentaires mais se déplaçant sans difficulté et +voyageant beaucoup, adonnés à l’élevage ou au commerce plutôt qu’à +l’agriculture, d’un niveau intellectuel relativement élevé et d’une +civilisation extérieure relativement avancée ; ces peuples (Maures, +Touareg, Peuls, Toucouleurs, Songaï, Mandé du Nord) forment ensemble le +quart environ de la population totale de la colonie. Les trois autres +quarts, professant à peu près exclusivement la religion animiste et +appartenant tous uniquement à la race noire, peuplent d’une manière +générale le Sud de la colonie et la plupart des régions où la densité de +la population est la plus considérable ; tous agriculteurs et +sédentaires, souvent chasseurs, ils ne s’éloignent pas volontiers de +leur sol natal, ont peu de contact avec les populations voisines, ne se +sont guère laissé pénétrer par elles et sont par suite demeurés plus +proches de l’état primitif de la race nègre : ce sont les Mandé du +Centre et du Sud, les Sénoufo et les nombreux peuples de la grande +famille voltaïque. + + * * * * * + + DELAFOSSE Planche XII + +[Illustration : _Cliché Froment_ + +FIG. 23. — Groupe de femmes Mossi.] + +[Illustration : _Cliché Bouchot_ + +FIG. 24. — Guerriers Nankana.] + + + + + TROISIÈME PARTIE + + _Les langues._ + +[Illustration : Carte 6. — Familles linguistiques du Haut-Sénégal- +Niger.] + + + CHAPITRE PREMIER + + =Classification et répartition des langues du Haut-Sénégal-Niger= + + * * * * * + + + =I. — Nomenclature et classification.= + + +J’ai parlé suffisamment, je crois, de la formation historique des +diverses langues du Haut-Sénégal-Niger, en traitant des origines des +peuples, pour n’avoir pas à y revenir ici et je me contenterai pour +l’instant d’examiner ces idiomes, tels qu’ils existent actuellement, et +de rechercher comment il convient de les classer. + +Ainsi que j’ai eu l’occasion de le dire plus haut, une classification +linguistique est beaucoup plus aisée à établir qu’une classification +ethnique ; si celle que je vais proposer en ce qui concerne le Haut- +Sénégal-Niger ne peut être considérée que comme une ébauche provisoire, +cela tient seulement à l’état encore trop rudimentaire de notre +documentation à l’égard d’un certain nombre de langues et dialectes. + +J’ai cru devoir adopter une terminologie qui corresponde, au moins pour +la généralité des cas, à celle employée dans ma classification ethnique. +J’ai donc réparti les idiomes divers entre plusieurs _familles +linguistiques_ qui peuvent se subdiviser en _groupes_, ces derniers se +composant de _langues_ qui, à leur tour, comprennent des _dialectes_ et +des _sous-dialectes_. + +J’entends par « famille linguistique » un ensemble de langues qui, +quoique souvent très différentes les unes des autres au point de vue +grammatical et surtout à celui du vocabulaire, peuvent cependant être +rapportées toutes à une origine commune et présentent entre elles des +analogies de principe nettement définies. Il peut se faire qu’une +famille n’ait pas cessé de conserver une parfaite homogénéité ; il peut +se faire aussi que, dans le cours des âges, soit par suite des +différences des milieux dans lesquels ont évolué ses diverses fractions, +soit en raison d’influences étrangères qui se sont exercées plus ou +moins selon les endroits, divers courants se soient formés dans une même +famille, dont les aboutissements constituent ce que j’appelle des +« groupes » : l’origine initiale des divers groupes d’une famille est +commune, mais la formation de chacun s’est accomplie selon un processus +spécial. + +J’appelle « langue » un idiome qui a des caractéristiques suffisantes +pour vivre son existence propre au milieu des langues voisines et former +une unité à part ; les différentes langues d’un même groupe, et même +celles de deux groupes d’une même famille, sont évidemment parentes, +tant par leur vocabulaire que par leur syntaxe et leur morphologie, mais +elles constituent cependant des idiomes distincts, à tel point qu’un +individu parlant l’une de ces langues ne comprendra pas, à moins +d’études spéciales ou d’un contact prolongé, les gens parlant l’une des +autres. Mais deux idiomes ne présentant entre eux que des différences +toutes superficielles, différences consistant en expressions ou +locutions d’une spécialisation toute locale et surtout en variantes +phonétiques, ne constituent pas deux langues distinctes : ce ne sont +plus que des « dialectes » d’une même langue ; deux individus parlant +chacun l’un de ces dialectes pourront, avec plus ou moins de facilité, +se comprendre entre eux, au moins en gros, dès leur premier contact. +Enfin des différences encore moins profondes, encore plus localisées, +n’arrivent à constituer que de simples « sous-dialectes ». + +D’une façon générale mais non absolue, une famille linguistique +correspond le plus souvent à une famille ethnique, un groupe +linguistique à un groupe ethnique, une langue à un peuple, un dialecte à +une tribu ou à une fraction géographique d’un peuple, un sous-dialecte à +une sous-tribu ou sous-fraction. Mais je ne saurais trop insister sur ce +point qu’une telle correspondance est sujette en l’état actuel à de +nombreuses exceptions : tel peuple en effet ou telle fraction de peuple, +appartenant dans son ensemble à une famille ethnique donnée, peut +parfaitement avoir abandonné sa langue propre pour adopter celle d’un +peuple appartenant à une autre famille : je citerai seulement deux cas +typiques, celui des Peuls d’origine sémitique parlant aujourd’hui une +langue nègre et celui des Soninké de Dienné qui ne parlent plus que le +songaï. D’autre part, un peuple originellement unique peut s’être +subdivisé en plusieurs peuples aujourd’hui distincts, sans pour cela que +la langue mère se soit subdivisée en autre chose que de simples +dialectes : c’est le cas des Banmana, des Malinké et des Dioula, dont +l’ensemble constitue trois peuples différents au point de vue ethnique, +bien que les idiomes parlés par eux ne soient que des dialectes d’une +même langue. Enfin il peut arriver que deux tribus n’appartenant pas au +même peuple parlent deux sous-dialectes d’un même dialecte, tandis que +deux tribus d’un même peuple peuvent parler deux dialectes si différents +qu’ils mériteraient presque d’être considérés comme deux langues +distinctes : certains Malinké du Ouassoulou par exemple parlent, avec +des différences à peine perceptibles, le même dialecte que les Dioula, +tandis que certains Malinké de la Gambie parlent un dialecte nettement +distinct du malinké du haut Niger. Il y a là toute une série de +phénomènes assez complexes dans lesquels les raisons d’ordre historique, +géographique et surtout économique ont joué un rôle bien plus +considérable que les causes d’ordre purement ethnique. + +Il me faut rappeler en outre qu’une famille linguistique, comme une +famille ethnique, peut très bien ne se composer que d’un groupe unique ; +parfois même elle ne comprend qu’une seule langue. D’autres fois, nous +rencontrerons des familles qui, quoique riches en groupes et en langues, +ne sont représentées dans la région qui nous occupe que par l’un +seulement de leurs groupes ou par une de leurs langues. + +Divers essais de classification des langues de l’Afrique Occidentale ont +été tentés ; jusqu’à ces derniers temps, ils n’étaient guère basés que +sur des comparaisons de mots et étaient souvent, ou arbitraires, ou +purement géographiques. Tout récemment l’école allemande, représentée +notamment par Hartmann, Lippert, Meinhof, Struck et Westermann pour le +domaine des langues africaines, a jeté les bases d’une classification +plus rationnelle[249]. Les derniers travaux de quelques maîtres de cette +école répartissent les langues de l’Afrique — Madagascar et les parlers +créoles non compris — en cinq familles : sémitique, hamitique (à +laquelle sont rattachées les langues hottentotes), bantoue, soudanaise +et buschmann. En ce qui concerne les langues du Haut-Sénégal-Niger, la +même école les classe dans les trois familles sémitique, hamitique et +soudanaise, en rattachant le peul, comme le touareg, à la famille +hamitique. Il y a là un point qui me semble absolument inadmissible, je +veux parler du rattachement à la famille hamitique de la langue peule, +qui ne présente à peu près aucune des caractéristiques des langues +hamitiques et dont au contraire toutes les caractéristiques principales +se retrouvent dans les langues proprement nègres, soit soudanaises soit +bantoues[250]. + +D’autre part il me paraît un peu prématuré de ranger dans une famille +unique des langues telles que le ouolof, le songaï, le mandingue et le +mossi, pour ne parler que de celles se rattachant au sujet du présent +ouvrage : assurément ces diverses langues, comme le peul d’ailleurs, +offrent ensemble bien des points communs, mais le plus souvent elles +n’en offrent pas plus les unes vis-à-vis des autres que chacune d’elles +n’en présente vis-à-vis des langues bantoues ; toutes sont des langues +nègres, mais c’est là leur seul trait d’union. Si l’on veut tenir compte +de ce trait d’union, il faudrait adopter une « famille nègre », dans +laquelle le bantou ne constituerait qu’un seul groupe, au même titre que +le mandé par exemple. Mais je préfère subdiviser la « famille +soudanaise » de MM. Struck et Westermann, qui n’est en somme qu’un +groupement surtout géographique, en un certain nombre de familles +linguistiques réelles, dont chacune mérite à mon sens ce nom de +« famille », au même titre que la famille bantoue ou, dans un autre +domaine, la famille sémitique. + +Certains membres de l’école allemande ont cru aussi devoir rattacher le +haoussa à la famille hamitique : je me permettrai, là encore, de ne pas +partager leur manière de voir ; je ne nie aucunement l’empreinte +considérable exercée par les langues hamitiques sur le haoussa, +empreinte que j’ai signalée moi-même à diverses reprises ; mais je +considère le haoussa, non pas comme une langue hamitique influencée par +des langues soudanaises — théorie de M. Meinhof —, mais comme une langue +nègre influencée par le voisinage des langues hamitiques, ce qui est +assez différent. + +Quoi qu’il en soit, mes études personnelles m’ont amené à répartir entre +sept familles linguistiques distinctes les langues parlées actuellement +par les indigènes de la colonie civile du Haut-Sénégal-Niger. Si nous y +ajoutons les langues les plus importantes parlées par les étrangers +(ouolof et haoussa), nous arrivons au total de _neuf familles +linguistiques_ pour un pays peuplé de moins de cinq millions +d’habitants : ce total peut paraître énorme, mais il n’étonnera pas ceux +qui ont étudié la question sur place et qui savent quelle tour de Babel +est l’Afrique Occidentale. Encore la colonie du Haut-Sénégal-Niger est- +elle relativement moins richement partagée, sous le rapport de la +diversité des langues, que certaines autres colonies voisines ; la Côte +d’Ivoire en particulier, à laquelle on n’attribue guère plus de deux +millions d’habitants, abrite à elle seule six familles linguistiques +distinctes, sans compter les langues étrangères. + +Les neuf familles linguistiques du Haut-Sénégal-Niger sont : + +1o la _famille sémitique_, représentée par une seule de ses langues, +l’_arabe_ ; + +2o la _famille hamitique_, représentée par deux langues du _groupe +berbère_ : le _zenaga_ et le _tamacheq_ ou langue des Touareg ; + +3o la _famille tekrourienne_, qui ne renferme à ma connaissance qu’une +seule langue : le _foulfouldé_ ou _poular_, ou langue des Peuls et des +Toucouleurs ; + +4o la _famille songaï_, qui ne renferme elle aussi qu’une seule langue : +le _songaï_ ; + +5o la _famille mandé_, représentée par ses trois groupes[251] : + + A. _groupe mandé-tamou_ (deux langues : _bozo_ et _soninké_) ; + + B. _groupe mandé-tan_ (deux langues : _kâgoro_[252] et mandé + proprement dit ou _mandingue_, avec ses quatre dialectes _banmana_, + _khassonkè_, _malinké_ et _dioula_)[253] ; + + C. _groupe mandé-fou_ (trois langues : _soussou_ ou diallonké, + _samorho_ et _sia_, et quatre dialectes mal définis : le _blé_, le + _natioro_, le _ouara_ et le _sembla_)[254] ; + +6o la _famille sénoufo_, qui ne renferme qu’une seule langue, le +_sénoufo_, possédant de nombreux dialectes dont dix au moins parlés au +Haut-Sénégal-Niger (le _bamâna_ ou dialecte des Minianka, le _siénérhè_, +le _tagba_, le _mbouin_, le _karaboro_, le _komono_, le _nanergué_, le +_folo_, le _tourka_ et le _sémou_)[255] ; + +7o la _famille voltaïque_, représentée par ses sept groupes : + + A. _groupe tombo_ (trois langues : _tombo_, _dogom_ et _déforo_) ; + + B. _groupe mossi_ (quatre langues parlées au Haut-Sénégal-Niger : le + _môrhé_ ou _mossi_ (auquel se rattachent le dialecte mossi parlé par + les _Samo_ et le dialecte des _Yansi_), le _gourmantché_, le _nankana_ + et le _dagari_ (auquel se rattache le dialecte _birifo_)[256] ; + + C. _groupe gourounsi_ (trois langues parlées au Haut-Sénégal-Niger : + le _nounouma_ (auquel se rattache sans doute le dialecte des + _Nioniossé_), le _sissala_ et le _boussansé_)[257] ; + + D. _groupe bobo_, ne renfermant qu’une seule langue, le _bobo_ (quatre + dialectes : _kian_, _tara_, _boua_ et _niénigué_) ; + + E. _groupe lobi_ : deux langues, le _lobi_ et le _dian_, plus deux + dialectes, le _gan_ et le _pougouli_, qui se rattachent + vraisemblablement à la langue dian ; + + F. _groupe koulango_ : une seule langue, le koulango, représentée au + Haut-Sénégal-Niger par le dialecte _lorho_ ; + + G. _groupe bariba_ : deux langues parlées au Haut-Sénégal-Niger, le + _bariba_ et le soumba, ce dernier représenté par le dialecte + _takamba_[258]. + +8o la _famille sénégalaise_, représentée par l’un de ses groupes, le +_groupe ouolof_, qui ne comprend lui-même qu’une langue, le _ouolof_, +parlée au Haut-Sénégal-Niger par des colonies ouoloves assez +nombreuses[259] ; + +9o la _famille nigéro-logonaise_[260], représentée par la principale de +ses langues, le _haoussa_, parlée par quelques colonies haoussa et de +nombreux voyageurs et commerçants. + +Il y a lieu d’ajouter à cette liste les cinq dialectes parlés par les +_Padorho_, les _Dorhossié_, les _Tiéfo_, les _Toussia_ et les _Vigué_, +dialectes qui sont à rattacher probablement soit à la famille sénoufo +soit à la famille voltaïque. + +Cela porte le nombre des idiomes parlés dans le Haut-Sénégal-Niger à _31 +langues_ et à _30 dialectes_ connus, sans compter les dialectes qui +restent à découvrir et les nombreux sous-dialectes locaux. + + + =II. — Répartition géographique, ethnique et numérique[261].= + + +Nous allons examiner maintenant de quels groupements ethniques les +langues et dialectes énumérés ci-dessus sont les idiomes nationaux et en +même temps quel est le domaine géographique propre de chaque famille ou +groupe linguistique ; nous chercherons aussi à définir le domaine réel +de certaines langues qui sont parlées par d’autres indigènes que ceux +dont elles constituent l’idiome maternel. + + +1o _Famille sémitique (arabe)._ — L’arabe est parlé dans l’Azaouad, le +Hodh et le Nord du Sahel : il y est la langue maternelle, non seulement +des Maures d’origine arabe (Kounta, Bérabich et Beni-Hassân), mais aussi +de la presque totalité des Maures d’origine berbère, qui ont depuis +longtemps abandonné l’usage du zenaga, ainsi que de tous les Harrâtîn. +De plus l’arabe est parlé, en outre de leur langue propre, par les +Soninké Azer habitant les localités sahariennes et par beaucoup de +Songaï et de Touareg de Tombouctou et des environs de cette ville ; il +est compris en outre par un certain nombre de Songaï, de Soninké, de +Peuls, etc., habitant dans le voisinage des Maures et entretenant avec +eux des relations commerciales. Toutefois le domaine de l’arabe, en tant +que langue parlée tout au moins, est fort restreint dans le Haut- +Sénégal-Niger ; si son aire géographique est étendue, il ne faut pas +oublier qu’elle couvre surtout des régions à peu près inhabitées, et il +convient de se souvenir qu’il est rare de trouver au Soudan des gens +parlant l’arabe en dehors des Maures. On peut estimer à 120.000 au +maximum le nombre des indigènes de la colonie parlant l’arabe, dont +104.000 Maures et Harrâtîn dont il est la langue maternelle, 10.000 +Soninké de la zone saharienne et 6.000 individus de familles ethniques +diverses. — Il est à noter que les Maures du Hodh donnent à la langue +qu’ils parlent le nom de _hassânia_ ou _hassâni_ (langue des Beni- +Hassân) et non pas le nom de _arabia_ (langue arabe) ; ils réservent +cette dernière expression pour l’arabe littéral. + + +2o _Famille hamitique (groupe berbère)._ — Le _zenaga_ est encore parlé +par quelques fractions des Maures de la Mauritanie, notamment dans les +sous-tribus maraboutiques des Oulad-Daïmân et des Idao-el-hadj, mais, +dans la partie du Hodh dépendant du Haut-Sénégal-Niger, bien rares sont +les familles ayant conservé l’usage du berbère. Il s’en rencontre +cependant quelques-unes chez les Idao-Aïch et peut-être chez d’autres +tribus, sans que le nombre des gens parlant le zenaga dans le Haut- +Sénégal-Niger dépasse vraisemblablement 3 à 4.000 individus au grand +maximum. Mais, si le zenaga a à peu près disparu du Sahara Soudanais en +tant que langue vivante, son empreinte y est demeurée profonde : on la +retrouve dans les noms de lieux, presque tous berbères, et dans les +termes nombreux qu’elle a fait passer dans l’arabe hassânia, ainsi que, +bien qu’à un degré moindre, dans quelques langues nègres (le soninké +notamment). + +Le _tamacheq_ ou _tamacherht_ au contraire n’a pas disparu : il est +encore parlé par tous les Touareg et leurs Iklân ou Bella. En dehors des +gens dont il constitue la langue maternelle, il semble n’être compris +que de très rares individus. On peut donc estimer à 60.000 au maximum +(dont 57.000 Touareg et Bella) le nombre des indigènes du Haut-Sénégal- +Niger parlant le tamacheq. + + +3o _Famille tekrourienne (peul)._ — Le peul, qu’il serait peut-être plus +logique d’appeler le toucouleur, est parlé à la fois par les quelque +38.000 Toucouleurs qui se sont installés dans le Haut-Sénégal-Niger et +par les 404.700 Peuls, Rimaïbé et Silmimossi. Le domaine de cette langue +est géographiquement très étendu en raison de l’éparpillement des Peuls +à travers le Soudan, mais il est, comme le domaine de ce peuple lui- +même, excessivement morcelé. De plus, il est assez rare que le Peul soit +compris par des gens dont il n’est pas la langue maternelle : c’est une +langue répandue en beaucoup de régions du Soudan parce qu’on rencontre +des Peuls un peu partout, mais ce n’est pas une langue d’échange. On +peut estimer à 450.000 environ le nombre des individus parlant le peul +dans le Haut-Sénégal-Niger, dont 443.000 pour lesquels il constitue la +langue maternelle. + +Bien que la langue peule soit une, elle renferme, en raison même de la +dispersion des gens qui la parlent, un nombre assez considérable de +dialectes : le plus pur de tous semble être celui parlé par les +Toucouleurs, qui observent beaucoup plus scrupuleusement que la +généralité des Peuls les règles morphologiques et syntaxiques les plus +caractéristiques de la langue ; parmi les dialectes spéciaux qui se sont +créés chez les Peuls du Haut-Sénégal-Niger, on peut citer ceux du Sahel, +du Massina, de la haute Volta Noire, des pays mossi, du Liptako, etc. +Enfin il convient de mentionner une sorte de dialecte banal, participant +un peu de tous les autres, employé par les Peuls et Toucouleurs qui +voyagent beaucoup ; ce dialecte banal leur permet de se faire comprendre +aisément dans les diverses régions qu’ils traversent. + + +4o _Famille songaï (langue songaï)._ — Le songaï se présente sous un +tout autre aspect que celui du peul : les Songaï proprement dits (Arma, +Sorko et Gabibi) ne dépassent guère le nombre de 100.000 au Haut- +Sénégal-Niger (101.582 d’après les recensements de 1909). Mais je ne +crois pas m’avancer trop en disant qu’ils forment à peine le quart de la +population parlant leur langue. Tout d’abord le songaï est devenu la +langue maternelle d’un nombre appréciable de Soninké à Dienné et dans la +région du Massina ; de plus il est parlé et compris, en outre de leurs +langues propres, par presque tous les indigènes habitant à proximité du +Niger depuis Mopti jusqu’à Say : Bozo, Soninké, Banmana, Tombo, Peuls, +Touareg, etc. Il constitue dans toute cette région une véritable langue +internationale, la _koïra-kiné_ ou « langue du pays », dont on use pour +toutes les relations commerciales ou politiques. Je croirais volontiers +que plus de 400.000 indigènes du Haut-Sénégal-Niger comprennent +couramment le songaï. + + +5o _Famille mandé._ — Le _bozo_ n’est sans doute guère parlé que par les +Bozo eux-mêmes, c’est-à-dire par 15.000 individus environ. Il se divise +cependant en plusieurs dialectes, notamment ceux de Dia, du Massina et +du Pondori, plus un dialecte mélangé de banmana et de songaï qui est +parlé dans la région du Bara et près de Niafounké. + +Le _soninké_, non seulement n’est pour ainsi dire pas parlé en dehors +des Soninké, mais n’est même pas parlé par tous les Soninké : sur les +245.392 individus représentant ce peuple dans le Haut-Sénégal-Niger, +plus de 40.000 ont abandonné leur langue pour le dioula (ceux de la +Boucle du Niger et notamment du Dafina), 10.000 au moins l’ont +abandonnée pour le songaï (cercles de Dienné, Mopti, Niafounké), plus de +30.000 pour le banmana (cercles de Koutiala, San, Ségou, Bamako, etc.) +et environ 10.000 pour le malinké (Sud du cercle de Kayes notamment) ; +en sorte qu’il n’en demeure guère que 135.000 ayant conservé l’usage de +leur langue. Chose digne de remarque, ceux qui se trouvent isolés parmi +les Maures sont restés plus fidèles à leur idiome national que ceux qui +se sont répandus dans le Sud et l’Est du Soudan. + +Le _kâgoro_ n’est plus parlé aujourd’hui que par une dizaine de milliers +d’individus au maximum ; la plupart des Kâgoro d’ailleurs parlent le +dialecte banmana (Kaarta et Kaniaga), et quelques-uns le soninké +(Bakounou), en outre de leur langue. + +Quant au _mandingue_, comprenant les quatre dialectes khassonkè, +banmana, malinké et dioula, il est la langue maternelle d’environ +1.070.000 indigènes du Haut-Sénégal-Niger : 11.191 Khassonkè, 538.450 +Banmana, 146.733 Malinké, 106.066 Foulanké parlant le dialecte malinké, +218.820 Dioula, 8.450 Boron et plus de 40.000 Soninké parlant le +dialecte dioula. Mais ce n’est pas tout : dans toutes les régions où les +Mandé du Centre ou les Dioula forment la majorité de la population, +c’est-à-dire dans les cercles de Sokolo, Ségou, Bamako, Kita, Bafoulabé, +Kayes, Satadougou, Bougouni, Sikasso, la langue mandingue s’est propagée +avec une telle force qu’elle est comprise et parlée par l’immense +majorité, sinon la totalité, des autres habitants, en outre de leurs +idiomes respectifs (arabe, peul, soninké, kâgoro, soussou, samorho, +sénoufo) ; de plus, le banmana s’est répandu dans de nombreux districts +du Sahel et de la rive droite du Bani où cependant les Banmana ne sont +qu’en nombre relativement restreint ; le dioula est devenu la langue +commerciale de presque toute la moitié occidentale de la Boucle du +Niger, au Sud du domaine du songaï ; enfin il s’est constitué dans le +Sud-Ouest de la Boucle et dans la vallée du haut Niger une sorte de +dialecte banal qu’on appelle _kan-gbê_ « la langue blanche, la bonne +langue », sorte de synthèse de la langue mandingue que parlent tous les +voyageurs et que tout le monde comprend plus ou moins le long des +grandes voies commerciales. Aussi je crois demeurer encore au-dessous de +la vérité en estimant à 1.500.000 au minimum le nombre des indigènes du +Haut-Sénégal-Niger possédant l’usage de la langue mandingue, c’est-à- +dire presque au tiers de la population totale de la colonie. + +Le _soussou_ n’est parlé que par les 9.824 Diallonké des cercles de +Satadougou et de Kita, le _samorho_ par les 23.705 Samorho des cercles +de Sikasso et de Bobo-Dioulasso, le _sia_ par 6.000 individus, le _blé_ +par 1.035, le _natioro_ par 2.745, le _ouara_ par 7.000 et le _sembla_ +par 8.000 ; ces cinq derniers idiomes sont localisés dans le cercle de +Bobo-Dioulasso. + + +6o _Famille sénoufo (langue sénoufo)._ — Le sénoufo est une de ces +langues qui ne se sont pas répandues en dehors de leur domaine +national ; il n’est parlé au Haut-Sénégal-Niger que par les Sénoufo eux- +mêmes, mais, ces derniers atteignant le chiffre de 343.470, il s’ensuit +que leur langue est encore l’une des plus parlées de la colonie. Au +point de vue de leur importance numérique, les dialectes sénoufo +viennent dans l’ordre suivant : bamâna ou minianka 129.312, siénérhè +81.273, mbouin 31.875, folo 23.790, tourka 21.205, karaboro 18.535, +tagba, 17.170, nanergué 11.260, komono 5.605 et sémou 3.445. + + DELAFOSSE Planche XIII + +[Illustration : _Cliché Delafosse_ + +FIG. 25. — Groupe de Dioula.] + +[Illustration : FIG. 26. — Un Khassonkè.] + + +7o _Famille voltaïque._ — Les langues du groupe tombo sont, semble-t-il, +strictement limitées au domaine propre des peuples du groupe ethnique +correspondant, c’est-à-dire à la région montagneuse du Nord-Ouest de la +Boucle et aux plaines qui l’avoisinent immédiatement. Le _tombo_ y est +parlé par 120.000 individus environ, le _dogom_ par 5 à 6.000 et le +_déforo_ par 12.000. + +Parmi les langues du groupe mossi, le _môrhé_, ou langue mossi +proprement dite, s’est répandu non seulement parmi les 1.262.277 +indigènes qui constituent aujourd’hui le peuple mossi, mais encore, avec +des variantes dialectales assez peu sensibles, parmi les 48.707 Yansi et +le plus grand nombre des 75.232 Samo[262] : il est donc actuellement la +langue maternelle de plus de 1.387.000 individus. De plus, il sert de +langue courante dans tous les pays où s’est portée l’influence politique +des empires du Yatenga et de Ouagadougou et est parlé, en outre de leur +langue maternelle, par la presque totalité des Dioula des cercles de +Ouahigouya et Ouagadougou (105.000 environ), par les Silmimossi (15.000 +au minimum), par un grand nombre de Peuls et de Rimaïbé (20.000 +environ), de Nioniossé (20.000 environ) et de Boussansé (25.000 +environ). En dehors des zones habitées ou gouvernées par les Mossi eux- +mêmes, leur langue est comprise encore par beaucoup de commerçants +soninké, dioula et haoussa, et par beaucoup d’indigènes dont les idiomes +nationaux sont très voisins du mossi (Gourmantché, Nankana, Dagari). On +peut donc évaluer à 1.600.000 environ le nombre des habitants de la +colonie parlant le mossi, ce qui place cet idiome, par ordre +d’importance numérique, au même rang que le mandingue et même un peu au- +dessus de cette dernière langue. Toutefois, au point de vue de l’aire +géographique d’extension et de l’importance en tant que langue d’échange +international, le mandingue vient incontestablement au premier rang. — +Le _gourmantché_ est parlé par 150.000 individus environ, le _nankana_ +par 20.000 et le _dagari_, en y comprenant le dialecte birifo, par plus +de 105.000. + +Les différents dialectes qui se rattachent à la langue _nounouma_ +(dialectes des Nioniossé, des Kipirsi, des Nounouma proprement dits, +etc.) sont parlés, à titre de langue nationale, par plus de 150.000 +individus et, de plus, en outre de leur langue propre, par un certain +nombre de Dagari et de Pougouli : on peut chiffrer à 160.000 le nombre +des indigènes parlant cette langue. Le _boussansé_ est la langue +maternelle de plus de 105.000 individus ; le _sissala_ n’est guère +compris que par 7 à 8.000 indigènes. + +Le _bobo_ ne s’est pas répandu beaucoup en dehors des Bobo eux-mêmes ; +on peut donc évaluer à 228.000 environ le nombre des individus parlant +cette langue. Le dialecte _tara_ vient en tête, parlé par plus de +102.000 Bobo-Oulé ; le _boua_ vient ensuite avec plus de 62.000 Bobo- +Fing, puis le _kian_ avec 36.666 Bobo-Gbê et enfin le _niénigué_ avec +24.817 Bobo-Niénigué. + +Les langues et les dialectes du groupe lobi ne sont guère compris que +des peuples ou tribus dont ils constituent les idiomes nationaux, soit +62.050 individus pour le _lobi_, 5.950 pour le _dian_ proprement dit, +5.550 pour le _pougouli_ et 1.100 seulement pour le _gan_ (cercle de +Gaoua). + +Le dialecte _lorho_ de la langue koulango n’est représenté que par les +4.000 Lorho du cercle de Gaoua. + +Les langues du groupe bariba ne sont parlées au Haut-Sénégal-Niger que +par 5.000 indigènes environ, dont 4.497 _Bariba_, et 540 _Takamba_ de +langue soumba. + +Les dialectes des tribus non classées des cercles de Bobo-Dioulasso et +Gaoua n’ont qu’une assez médiocre importance : le _toussia_ est parlé +par 10.045 individus, le _dorhossié_ par 3.700, le _vigué_ par 2.790, le +_tiéfo_ par 2.000 et le _padorho_ par 500. + + +8o _Famille sénégalaise (ouolof)._ — La langue ouolove n’a qu’une +extension très restreinte dans le Haut-Sénégal-Niger : en dehors des +3.205 Ouolofs établis à demeure en divers points de la colonie, elle est +comprise par quelques autres étrangers originaires du Sénégal et par un +certain nombre de Toucouleurs et Soninké du cercle de Kayes ; elle est +surtout en usage parmi les bateliers qui font le service de la +navigation entre Kayes et Saint-Louis. Au total, je ne crois pas qu’elle +soit comprise par plus de 6 à 7.000 indigènes du Haut-Sénégal-Niger. + + +9o _Famille nigéro-logonaise (haoussa)._ — Il en est tout autrement du +haoussa : les Haoussa établis à demeure dans la colonie ne sont pas +nombreux, mais ceux qui y voyagent pour affaires et qu’on appelle +généralement _Maraba_ dans la Boucle du Niger le sont bien davantage, +qu’ils viennent du Haoussa propre en traversant le Niger du côté de Say +ou de leurs très importantes colonies de la Côte d’Or et du haut Togo. +Leur langue en tout cas s’est largement répandue dans le Sud-Est de la +Boucle, où elle fait suite au mandingue comme langue d’échange, la +limite entre les deux zones d’extension passant à peu près par le +méridien de Ouagadougou. Le haoussa est la langue des marchés et +l’idiome des voyageurs dans une partie du Gourounsi, dans l’Est du Mossi +et surtout chez les Boussansé et dans les cercles de Fada-n-Gourma et de +Say. L’évaluation du nombre des indigènes du Haut-Sénégal-Niger +comprenant le haoussa est assez difficile ; je crois pourtant pouvoir +estimer ce nombre à une centaine de milliers d’individus au minimum. + + +_Statistiques comparées._ — Si nous voulons maintenant résumer en +quelques tableaux comparatifs les données qui viennent d’être exposées, +nous trouverons que les neuf familles linguistiques se présentent au +Haut-Sénégal-Niger, par rang d’importance, dans l’ordre suivant, en ne +tenant compte que des individus, tribus ou peuples dont la langue +maternelle appartient à chacune des familles indiquées : + + 1o famille voltaïque, avec environ 2.385.000 ressortissants. + + 2o — mandé, — 1.290.000 — + + 3o — tekrourienne, — 443.000 — + + 4o — sénoufo, — 344.000 — + + 5o — songaï, — 111.000 — + + 6o — sémitique, — 105.000 — + + 7o — hamitique, — 60.000 — + + 8o — sénégalaise, — 4.000 — + + 9o — nigéro-logonaise, — 2.000 — + +Si maintenant l’on tient compte du nombre total des gens comprenant +chaque idiome, que celui-ci soit ou non leur parler maternel, les 31 +langues en usage au Haut-Sénégal-Niger se classent comme suit : + + 1o mossi 1.600.000 (dont 1.262.277 Mossi propres). + + 2o mandingue 1.500.000 (dont 1.029.710 Mandé du Centre et + Dioula). + + 3o peul 450.000 + + 4o songaï 400.000 (dont 101.582 Songaï seulement). + + 5o sénoufo 344.000 + + 6o bobo 228.000 + + 7o nounouma 160.000 + + 8o gourmantché 150.000 + + 9o soninké 135.000 (sur 245.392 Soninké). + + 10o arabe 120.000 + + 11o tombo 119.000 + + 12o dagari 106.000 + + 13o boussansé 105.000 + + 14o haoussa 100.000 (dont à peine un millier de + Haoussa propres). + + 15o lobi 62.000 + + 16o tamacheq 60.000 + + 17o sia 25.000 (en y comprenant les dialectes + connexes). + + 18o samorho 24.000 + + 19o nankana 20.000 + + 20o bozo 15.000 + + 21o dian 12.500 (en y comprenant les dialectes + connexes). + + 22o déforo 12.000 + + 23o kâgoro 10.000 + + 24o soussou 10.000 (dialecte des Diallonké). + + 25o sissala 8.000 + + 26o ouolof 7.000 + + 27o dogom 6.000 + + 28o bariba 4.500 + + 29o koulango 4.000 (dialecte lorho). + + 30o zenaga 3.500 + + 31o soumba 500 (dialecte takamba). + + Dialectes non classés 19.000 + +Enfin il peut être intéressant de connaître quelles sont les langues +dominantes dans chacune des circonscriptions administratives. A cet +égard, nous constatons que : l’arabe domine dans la zone saharienne et +la résidence de Kiffa ; le soninké et le peul dans le cercle de Nioro, +avec une tendance du mandingue vers la prédominance ; le mandingue et le +soninké dans le cercle de Goumbou, où le peul tient aussi une place +importante ; le mandingue dans le cercle de Sokolo ; le peul dans le +cercle de Niafounké, le mandingue et le songaï lui disputant la +prééminence ; le songaï dans les cercles de Tombouctou et de Hombori, où +le tamacheq tient une place importante ; le peul dans le cercle de Dori, +avec le mossi, le tamacheq et le déforo comme langues secondaires ; le +tombo dans le cercle de Bandiagara, où le peul tient une place assez +importante ; le peul dans les cercles de Mopti et de Dienné, avec le +mandingue et le songaï comme langues secondaires ; le mandingue dans les +cercles de Ségou, Bamako, Kita, Bafoulabé, Kayes, Satadougou et +Bougouni ; le mandingue aussi dans le cercle de Sikasso, avec le sénoufo +et le samorho comme langues secondaires ; le sénoufo dans le cercle de +Koutiala, avec le mandingue comme langue secondaire ; le bobo dans la +circonscription de San, avec le mandingue et le sénoufo comme langues +secondaires ; le bobo et le mandingue dans le cercle de Koury, avec le +peul et le nounouma comme langues secondaires ; le mossi dans les +cercles de Ouahigouya et Ouagadougou, avec le mandingue, le peul et le +nounouma comme langues secondaires pour les deux cercles et, en plus, le +boussansé, le nankana et le haoussa pour le cercle de Ouagadougou ; le +gourmantché dans le cercle de Fada-n-Gourma, avec le mossi et le haoussa +comme langues secondaires ; le dagari et le lobi dans le cercle de +Gaoua, avec plusieurs langues ou dialectes secondaires ; le sénoufo dans +le cercle de Bobo-Dioulasso, avec le mandingue, le bobo et de nombreux +idiomes comme langues secondaires. + + + =III. — Langues écrites et langues parlées.= + + +1o _L’arabe écrit._ — Des 31 langues en usage dans le Haut-Sénégal- +Niger, une seule mérite le titre de langue écrite : c’est l’arabe. Et +encore il serait peut-être plus exact de dire, quelque paradoxal que +cela puisse paraître, qu’aucune des 31 langues parlées dans le Haut- +Sénégal-Niger, y compris l’arabe, ne mérite le titre de langue écrite, +mais que, en plus et en dehors de ces langues, il en existe une 31e qui +s’écrit et ne se parle pas : l’arabe écrit. En effet il serait difficile +de prétendre que l’arabe hassânia, que parlent les Maures, s’écrive ; au +Soudan comme au Maghreb et ailleurs, il existe en réalité deux types de +langue arabe : la langue parlée, qui diffère assez notablement selon les +régions, tant au point de vue du vocabulaire qu’au point de vue de la +phonétique, et que l’on ne peut rendre par l’écriture, et la langue +écrite qui, elle, est la même partout, à quelques idiotismes locaux +près, et qui n’est jamais parlée, sauf par quelques docteurs prétentieux +dans les leçons qu’ils donnent à leurs disciples. On sait que l’arabe +parlé élude presque toutes les voyelles brèves, supprime la plupart des +flexions désinencielles et par suite les déclinaisons et presque tous +les temps et modes des verbes et n’emploie qu’un nombre restreint de +vocables et de formes dérivées, tandis que l’arabe écrit, même sous la +plume du vulgaire, demeure fidèle à la plupart des règles morphologiques +et syntaxiques de la langue littérale. Au Soudan peut-être plus +qu’ailleurs, la différence est profonde entre les deux langues, non +seulement au point de vue de la grammaire et de la lexicologie, mais +aussi relativement à l’usage spécial qui est fait de chacune d’elles. + +Les Maures, les Harrâtîn et les quelques milliers de Soninké que j’ai +signalés plus haut comme parlant l’arabe ne font usage dans leur +conversation que du _hassânia_, c’est-à-dire d’un dialecte parlé assez +impur, fortement mélangé de vocables berbères, mais ne s’éloignant pas +énormément par ailleurs du dialecte en usage dans le sud-oranais. Le +plus grand nombre d’entre eux ne savent ni lire ni écrire et l’arabe +n’existe pour ceux-là qu’en tant que langue parlée. Quant aux docteurs, +aux marabouts et à leurs disciples, ils parlent le même _hassânia_ que +les autres, mais ils se servent pour écrire de l’arabe correct, auquel +ils réservent, comme je l’ai dit précédemment, le nom de _arabia_. Il +n’est pas rare d’entendre un Maure dire en excellent arabe parlé : _La +’âref el-’arâbia_ « je ne sais pas l’arabe », ce qui dans sa pensée veut +dire : « Je ne sais pas écrire l’arabe » ou « je serais incapable de +comprendre de l’arabe écrit ». + +Quant aux Noirs musulmans répandus un peu partout dans la colonie du +Haut-Sénégal-Niger, il en est fort peu parmi eux qui soient capables de +soutenir une conversation en arabe, alors qu’un très grand nombre lisent +avec facilité l’arabe écrit et écrivent eux-mêmes couramment et +correctement ; je ne serais même pas étonné que le nombre des lettrés +fût, proportionnellement, plus élevé chez les musulmans noirs — les +Soninké et les Dioula en particulier — que chez les Maures. Ceux de ces +lettrés noirs qui ont acquis une grande pratique de l’arabe écrit et se +sont assimilé un nombre assez considérable de mots et de formes, — et +ceux-là, je le répète, sont beaucoup plus nombreux qu’on ne le croit +couramment, — arrivent à parler arabe, avec quelque difficulté, il est +vrai, mais en disant ce qu’ils veulent dire ; seulement l’arabe qu’ils +parlent est l’arabe écrit et les gens de langue arabe — les Maures dans +l’espèce — ne les comprennent pas, à moins qu’ils ne soient eux-mêmes +des lettrés de profession. + +Tandis que l’arabe parlé est localisé à peu près au pays des Maures et +n’occupe que le dixième rang sur l’échelle de répartition numérique des +langues du Haut-Sénégal-Niger, l’arabe écrit possède au contraire une +importance considérable : connu et pratiqué par les lettrés musulmans de +toutes races, il est la véritable et la seule langue littéraire du +Soudan ; sa connaissance permet à des quantités d’indigènes vivant dans +un milieu d’ignorance d’acquérir un degré d’instruction relatif mais +fort appréciable ; elle développe d’autant mieux leur mentalité que, +pour être acquise, elle a nécessité une gymnastique considérable de +l’esprit et des efforts prodigieux de mémoire et d’application : il ne +faut pas oublier en effet que les étudiants soudanais ne disposent +d’aucun dictionnaire ni d’aucune grammaire et que c’est à force de +lectures et d’exercices qu’ils arrivent à amasser leur bagage de +connaissances littéraires ; si mince que soit ce bagage, je ne puis pour +ma part m’empêcher d’admirer les efforts qui ont dû être déployés pour +son acquisition. Il est regrettable seulement que les bibliothèques des +lettrés soudanais ne renferment guère que des traités d’exégèse +religieuse ou des ouvrages relatifs à des formules de prière, des récits +de miracles ou des discussions sur des points insignifiants de droit +canonique ; l’histoire n’y occupe qu’une place très secondaire, les +sciences et la littérature proprement dite en sont complètement exclues. + +Au point de vue pratique, la connaissance de l’arabe écrit permet aux +lettrés de langues différentes de correspondre facilement entre eux et +de se recommander les uns aux autres, par des sortes de sauf-conduits, +ceux de leurs amis qui vont voyager dans des pays lointains. Cette +facilité de correspondre entre eux est certainement l’une des +principales forces des musulmans du Soudan, vis-à-vis des animistes +privés de ce moyen de communication comme aussi vis-à-vis de l’autorité +européenne. Il paraît bien établi d’autre part que tous les bienfaits +d’ordre intellectuel et moral que l’on attribue parfois à l’influence de +la religion musulmane sont dûs, non pas à cette religion en elle-même, +mais uniquement au fait qu’elle a été l’occasion de la diffusion parmi +les Noirs de la connaissance et de l’usage d’une langue littéraire. + +Il ne faudrait pas cependant s’exagérer le nombre des Soudanais sachant +lire et écrire l’arabe, j’entends de ceux capables de comprendre ce +qu’ils lisent et écrivent et de composer quelque chose d’original, ne +fût-ce qu’une simple missive, en arabe. Aucune statistique n’a été faite +encore à cet égard, mais je crois que, le jour où il sera possible d’en +faire une, on s’apercevra que sur les 1.139.000 et quelques musulmans du +Haut-Sénégal-Niger, il n’y a guère plus de 20 à 25.000 individus en état +d’écrire une lettre renfermant autre chose que des souhaits et des +formules de politesse. Je crois également que les deux tiers au moins de +ces lettrés appartiennent à la race noire, l’autre tiers étant fourni +par les familles maraboutiques du Hodh et de l’Azaouad. + +2o _Existe-t-il au Haut-Sénégal-Niger des langues écrites en dehors de +l’arabe ?_ — J’ai par avance répondu négativement à cette question. +Cependant il serait inexact de dire que l’arabe soit la seule langue du +Haut-Sénégal-Niger qui s’écrive : j’ai dit seulement et je maintiens que +l’arabe est la seule langue de la colonie méritant le titre de « langue +écrite ». On rencontre bien quelques spécimens écrits de quatre autres +langues — le tamacheq, le zenaga, le peul et le haoussa —, mais ils sont +en trop petit nombre et d’un caractère trop spécial pour que ces langues +puissent revendiquer l’appellation de langues écrites, au moins en ce +qui concerne le Haut-Sénégal-Niger. + +Le _tamacheq_ possède un alphabet spécial, aujourd’hui bien connu, dont +les caractères de forme géométrique (cercles, rectangles, lignes droites +et points) portent le nom de _tifinarh_. La connaissance de ces +caractères n’est que très peu généralisée chez les Touareg en général et +elle est excessivement rare chez les Touareg du Soudan et du Sahara +Soudanais. Quelques femmes seulement en détiennent l’usage et s’en +servent pour tracer des devises sur des tambours, des boucliers de cuir +ou autres objets ; on rencontre parfois sur des rochers des inscriptions +en _tifinarh_, mais les descendants de ceux qui les ont tracées sont +incapables de les lire. Cet alphabet, qui ne possède aucun moyen de +rendre la plupart des voyelles et se montre inférieur sous ce rapport à +l’alphabet arabe lui-même, est par ailleurs excessivement défectueux. +S’il existe quelques lettrés chez les Touareg, au moins dans les +familles maraboutiques, ils se servent pour écrire de la langue et de +l’alphabet arabes. + +Les Maures qui font encore usage du _zenaga_ ont désappris complètement +le maniement des caractères libyco-berbères qu’emploient encore, quoique +d’une manière restreinte, les Touareg ; comme les tribus de langue +berbère d’Algérie et du Maroc, c’est des caractères arabes qu’ils se +servent pour transcrire leur langue, mais ce procédé lui-même est à peu +près inusité au Haut-Sénégal-Niger. Les quelques Maures parlant le +zenaga que l’on rencontre en cette colonie, ou bien sont complètement +illettrés, ou bien connaissent l’arabe écrit, et alors c’est de cette +dernière langue qu’ils usent lorsqu’ils veulent confier quelque chose au +papier. + +Quant au _peul_ et au _haoussa_, il arrive que des lettrés musulmans +parlant ces langues les écrivent au moyen de l’alphabet arabe, en +donnant à certains caractères de cet alphabet une valeur conventionnelle +spéciale ou en modifiant la valeur de tel ou tel caractère au moyen de +points diacritiques supplémentaires, de façon à adapter à peu près +l’alphabet arabe à la phonétique de ces langues. Ils ont même inventé un +signe spécial — un point épais placé au dessous de la ligne d’écriture — +pour représenter la voyelle _é_, qui n’a pas de signe correspondant en +arabe et qui est d’un usage fréquent en peul et en haoussa. Mais, même +ainsi modifié, l’alphabet arabe est encore bien défectueux pour rendre +les sons de langues aussi différentes des langues sémitiques que le sont +le peul, le haoussa et toutes les langues nègres d’ailleurs ; la +fréquence des voyelles, leur variété, leur importance morphologique, la +quantité et la valeur des nasalisations constituent des obstacles qu’il +est bien difficile de surmonter avec un instrument aussi peu approprié à +l’expression des phonèmes vocaliques et nasaux que le système graphique +des Arabes. De plus, il n’existe entre les lettrés peuls ou haoussa des +diverses régions du Soudan aucune entente ni aucune possibilité +d’entente sur les moyens à employer pour remédier aux inconvénients du +système ; en sorte que, à part quelques pratiques qui se sont +généralisées à peu près partout — comme la représentation de la voyelle +_é_ par un point épais et celle du _d_ spécial des Peuls par un _thâ_ —, +les procédés diffèrent selon les pays et même, dans un pays donné, selon +les individus, et il n’est pas rare qu’une page écrite en peul ou en +haoussa soit à peu près inintelligible pour tout autre que celui qui l’a +écrite. Comme d’autre part il est pratiquement nécessaire, pour être +capable de transcrire du peul ou du haoussa en caractères arabes, de +connaître au préalable l’arabe écrit lui-même, la plupart des lettrés +préfèrent se servir tout bonnement de cette dernière langue ; ils y sont +d’autant plus portés que, s’ils ont à écrire à un correspondant parlant +une autre langue que la leur, la lettre écrite en peul ou en haoussa ne +serait pas comprise de ce correspondant tandis que la lettre écrite en +arabe le sera toujours. Cependant, comme je le disais, on rencontre +quelques spécimens de peul et de haoussa transcrits en caractères +arabes : ce sont pour la plupart de petits poèmes imités ou traduits de +l’arabe ; ce sont parfois aussi des lettres échangées entre deux Peuls +ou deux Haoussa dont l’un réside en un pays où sa langue n’est pas +comprise et qui peuvent, en usant de ce système, préserver mieux le +secret de leur correspondance qu’en se servant de la langue arabe. + +Aucune des autres langues du Haut-Sénégal-Niger, à ma connaissance, +n’est écrite même occasionnellement[263]. Ce n’est pas à dire qu’il +n’existe pas de lettrés chez les Songaï, les Mandé, les Ouolofs, etc. ; +mais, lorsque ces lettrés veulent confier quelque chose au papier, c’est +toujours de la langue arabe qu’ils se servent et non pas de leur langue +propre. Tout au plus transcrivent-ils, dans le cours d’une lettre +rédigée en arabe et au moyen de caractères arabes parfois modifiés à la +façon des Peuls et des Haoussa, des mots de leur langue maternelle dont +ils ignorent l’équivalent arabe ou encore des titres ou des noms +propres. Parfois aussi les instituteurs musulmans, pour se rappeler le +sens d’une expression arabe peu usuelle qu’ils auront à expliquer à +leurs élèves, transcrivent en marge du texte arabe, ou dans +l’interligne, la traduction de cette expression en langue indigène. Mais +cela ne peut à aucun titre constituer une littérature. + +Les missionnaires chrétiens ont enseigné quelquefois à leurs néophytes +un procédé de transcription de leur langue au moyen des caractères de +l’alphabet latin : il ne semble pas que l’emploi de ce système ait +dépassé les murs des écoles confessionnelles, sauf peut-être en ce qui +concerne certains Ouolofs du Sénégal, convertis au christianisme depuis +plusieurs générations. Les rares indigènes christianisés que j’ai +rencontrés, lorsqu’ils avaient conservé quelque trace de l’instruction +que leur avaient donnée les missionnaires, se servaient pour écrire, non +pas de leur propre langue, mais de la langue française ; je dois ajouter +qu’ils m’ont tous paru avoir besoin d’un effort moindre pour écrire en +français que pour transcrire les mots de leur langue maternelle en +caractères français. + +3o _Littérature orale._ — Si aucune langue du Soudan en dehors de +l’arabe ne mérite l’appellation de « langue écrite », si la littérature +arabe soudanaise elle-même n’a guère produit — sauf de trop rares +exceptions[264] — d’œuvres vraiment originales en dehors de quelques +diaires et obituaires et de correspondances sans grand intérêt, il n’en +faudrait pas conclure qu’il n’existe au Soudan aucune littérature. Il +existe au contraire en cette partie de l’Afrique une littérature +populaire d’une extraordinaire richesse, mais elle est uniquement orale. + +Cette littérature n’est pas seulement riche ; elle est variée et aborde +tous les sujets. L’histoire et l’épopée y sont représentées par de très +curieuses traditions relatives à l’origine des peuples et des tribus, +aux faits et gestes des héros ou des guerriers célèbres : les légendes +reproduites ou simplement résumées dans la seconde partie du présent +ouvrage peuvent donner une idée du genre et de la large part qui y est +faite au symbolisme et au merveilleux. Les fables sont légion au +Soudan : on en pourrait faire de volumineux recueils qui rappelleraient +à la fois nos vieux fabliaux, notre Roman de Renard et le bonhomme La +Fontaine ; c’est en général le lièvre qui est le héros de ces fables et +qui joue aux autres animaux, à l’hyène notamment, les bons tours qui +chez nous sont la spécialité du renard ; la moralité des fables +soudanaises n’est pas plus morale que celle des nôtres, mais elle exalte +le plus souvent la finesse et la ruse aux dépens de la force. A côté des +fables existent des proverbes, plus réellement moraux en général et +fréquemment pétris du plus merveilleux bon sens, et aussi des énigmes +qui servent à passer les soirées et qui aiguisent l’esprit. La poésie +proprement dite est largement représentée, soit par d’interminables +chansons épiques, soit par des chansons satiriques ou licencieuses, soit +par de simples chansons d’amour : ces dernières sont les plus répandues +parmi le commun du peuple et sont chantées surtout par les femmes au +cours de leurs danses, tandis que les chansons épiques et satiriques +sont plutôt récitées par ces professionnels que nous appelons les +griots[265]. Il faudrait encore, pour être complet, ajouter à cette +énumération une sorte de littérature religieuse, comprenant des chants +liturgiques, des formules de sacrifice, d’incantation et d’initiation, +des légendes relatives aux génies et à leur action sur le monde, etc. + +Tous les peuples du Soudan ne brillent pas de même au point de vue +littéraire. Les Mandé, supérieurs par ailleurs, ne détiennent sous ce +rapport qu’un rang assez médiocre et sortent rarement de la banalité +ordinaire ; le côté poétique en tout cas leur fait généralement défaut. +Les Sénoufo montrent peut-être un peu plus d’imagination, mais ils +possèdent mal l’art de la composition. Les peuples voltaïques et +notamment les Mossi semblent beaucoup mieux doués[266], ainsi que les +Songaï. Mais ce sont surtout les Peuls qui se distinguent par l’allure +poétique de leurs chansons. Je me permets, pour en donner quelque idée, +de traduire ici deux chansons peules recueillies dans la Boucle du Niger +par M. le capitaine Figaret, de l’artillerie coloniale, qui m’en a très +obligeamment communiqué le texte. Comme la traduction ne peut leur +conserver l’allure élégante et harmonieuse que leur prêtent les +assonances de la langue peule, je reproduis ci-dessous le texte lui- +même, en le transcrivant de mon mieux selon les lois ordinaires de la +prononciation française. + + + Chanson d’amour + (recueillie chez les Peuls Bari de Boromo, cercle de Koury). + + + _Kâmou balni balnougol bouguêdyi,_ + + _Misso missi missougol birâdam ;_[267] + + _Fowrou oulli, diko laddé dyaboké..._ + + _Ndên é danêdyo wéli goundidâdé._ + + + Le ciel s’assombrit du bleu sombre des guinées[268], + + Le brouillard laisse égoutter une rosée de lait frais[269] ; + + L’hyène rugit, l’aîné de la brousse répond...[270]. + + C’est alors qu’avec un ami au teint clair il fait bon chuchoter. + + + Chanson guerrière + (recueillie chez les Peuls du Djilgodi).[271] + + + _Dyibo ouendou :_ + + _Ardi dyam yara loto, ardi boné yara dyidyam._ + + _Ndou filirâma kaï goudyi :_ + + _Alla doma fa ouéta, gaoué doma fa hîra._ + + _Lîlêté ndou dyadyâdi, ndou lîlatâké goudé rèoubé._ + + _Ouendou paté filâma ;_ + + _Gaoué bonndé ndèr ouendou, dyoga dyokâdyi ndèr ouendou ;_ + + _Talmêté ndou kôé maïbé, ndou talmatâké dèn talbé._ + + _Boukari Koutou fîli èn,_ + + _Filiri èn oudyouné gou, namtorîma lotyi goursi..._ + + _Méti ngardo kala dilla !_ + + _Yoppa tyoppi ouendou ndèr ouendou !_ + + _Kyendé-kyendé, bi-ngal Mossi-nké !_ + + _Kyendé-kyendé mèn bowâ, milla-milla mèn bowi._ + + + A Djibo est un étang : + + Celui qui apporte le bien peut s’y désaltérer et s’y baigner, celui + qui apporte le mal s’y abreuvera de sang. + + Il a été entouré d’étalons[272] : + + Dieu veille du soir au matin et les lances veillent du matin au soir. + + Ses rives seront couvertes d’entrailles, elles ne seront plus + couvertes de pagnes de femmes[273]. + + Autour de l’étang des haies de mimosa épineux ont été disposées ; + + Des lances perfides sont dans l’étang, il y a des armes dans l’étang ; + + Il sera planté de têtes de morts, il ne sera plus planté de nénuphars. + + Boukari Koutou nous a entourés, + + Il nous a entourés de milliers d’étalons, il a disposé en cercle des + pirogues remplies de fusils...[274] + + Que tout homme venu ici avec la colère s’en aille ! + + Qu’il laisse les oiseaux de l’étang dans l’étang ! + + _Kyendé-kyendé_[275], grand fils des Mossi ! + + Ce n’est pas _kyendé-kyendé_ que nous voulons, c’est _milla- + milla_[276] qui nous fait plaisir. + + + * * * * * + +[Illustration : Carte 7. — Zones d’extension des langues principales.] + + +[Note 249 : Voir en particulier : _Die Sudansprachen, eine +sprachvergleichende Studie_, par Diedrich Westermann (Hamburg, 1911, gr. +in-8) et la carte linguistique de Bernhard Struck.] + +[Note 250 : Voir plus loin les tableaux comparatifs du chapitre II.] + +[Note 251 : J’ai distingué les trois groupes de la famille mandé en +donnant à chacun comme nom le mot employé le plus généralement dans les +langues du groupe pour exprimer le nombre « dix » ; je ne prétends pas +du tout indiquer par là que ces diverses manières de rendre le nombre +« dix » soient la caractéristique des différences séparant les trois +groupes : il s’agit simplement d’appellations qui m’ont paru commodes et +de nature à représenter objectivement la chose qu’elles sont chargées de +représenter, de la même manière que les appellations de « langues d’oc » +et « langues d’oïl » sont employées chez nous.] + +[Note 252 : Le _kâgoro_ pourrait à la rigueur être considéré comme un +simple dialecte intermédiaire entre le soninké et le mandingue ; on ne +possède d’ailleurs que fort peu de renseignements sur cet idiome.] + +[Note 253 : Le groupe mandé-tan possède deux autres langues, non +représentées au Haut-Sénégal-Niger : le _ligbi_ (dialectes _ligbi_, +_huéla_ et _noumou_), parlé à la Côte d’Ivoire et à la Côte d’Or, et le +_vaï_, parlé au Libéria.] + +[Note 254 : Le rattachement des langues _samorho_ et _sia_ est encore +douteux, ainsi que celui des quatre dialectes mal définis. Le groupe +mandé-fou possède beaucoup d’autres langues et dialectes non représentés +au Haut-Sénégal-Niger : le _mendé_ et le _landorho_ (Sierra-Leone), le +_toma_ et le _guerzé_ (Guinée), le _dan_, le _toura_, le _lo_ ou gouro, +le _mona_, le _nouan_, le _ngan_ et le _gbin_ (Côte d’Ivoire).] + +[Note 255 : De nombreux dialectes de la langue sénoufo sont en outre +parlés à la Côte d’Ivoire.] + +[Note 256 : En dehors du Haut-Sénégal-Niger, le groupe mossi possède à +la Côte d’Or le _dagomba_, le _gbanian_, le _boura_ ou frafra et le +_mampoursi_ ; il est probable que les deux premiers de ces quatre +idiomes sont des dialectes appartenant à la même langue que le dagari et +que les deux autres sont des dialectes appartenant à la même langue que +le nankana — J’ai des raisons de croire que les _Samo_, en outre d’un +dialecte de la langue mossi, possèdent un idiome spécial qu’il faudrait +peut-être rattacher à la famille mandé.] + +[Note 257 : Appartiennent au même groupe le _siti_ et le _dégha_ de la +Côte d’Ivoire.] + +[Note 258 : Ce groupe est surtout représenté au Dahomey et au Togo, tant +par le bariba et le soumba que par d’autres langues ou dialectes +(_kaouri_ ou kabré, _kotokoli_, _pila-pila_, _ouindji-ouindji_, etc.).] + +[Note 259 : L’autre groupe ou _groupe sérère_ comprend le _kéguem_ ou +sérère proprement dit et le _none_, parlés uniquement au Sénégal.] + +[Note 260 : Je lui donne ce nom parce que son domaine s’étend, d’une +manière générale, du bas Niger au Logone, affluent du Tchad.] + +[Note 261 : Voir les cartes 6 et 7, pages 355 et 385.] + +[Note 262 : Sous réserve du fait probable, mais non démontré encore, que +les Samo feraient usage d’une langue nationale d’origine mandé et ne +parleraient le mossi qu’à titre de langue secondaire.] + +[Note 263 : L’une des langues mandé du groupe mandé-tan, le vaï, est une +langue écrite et possède même un alphabet original, du type syllabique, +qui lui est propre et a été créé de toutes pièces par les Vaï eux-mêmes. +C’est probablement la seule langue nègre qui possède un système +graphique non emprunté au dehors et qui en fasse couramment usage, bien +qu’on ait signalé récemment un autre exemple de ce phénomène au +Cameroun. Je ne cite ce cas que pour mémoire, la langue et l’alphabet +vaï étant localisés à une province du Libéria et à une toute petite +fraction de la colonie anglaise de Sierra-Leone.] + +[Note 264 : Il convient en particulier de faire état, parmi ces +exceptions, d’ouvrages d’histoire tels que le _Tarikh-es-Soudân_, le +_Tedzkiret-en-Nisiân_ et d’autres non publiés encore.] + +[Note 265 : M. Dupuis-Yakouba, adjoint principal des affaires indigènes +à Tombouctou, vient de publier chez l’éditeur Leroux le texte et la +traduction d’un véritable poème épique songaï célébrant les hauts faits +des premiers Gow, qui constituèrent chez les Songaï la caste des +chasseurs. Par son sujet, sa manière et ses dimensions, ce spécimen de +la littérature orale du Soudan est tout à fait remarquable.] + +[Note 266 : Voir les spécimens de littérature mossi publiés et traduits +par M. Froger, adjoint des affaires indigènes, dans son _Etude de la +langue des Mossi_.] + +[Note 267 : Variante : _Bâdé sokki tyokkougol birâdam_, la brume laisse +filer un filet de lait frais.] + +[Note 268 : Il s’agit de ces cotonnades d’un bleu sombre tirant sur le +noir, analogue à la teinte que prend le firmament à la tombée de la +nuit.] + +[Note 269 : Allusion à la rosée du soir qui prend souvent, à l’obscurité +naissante, une teinte laiteuse.] + +[Note 270 : L’aîné de la brousse est l’un des surnoms du lion.] + +[Note 271 : Relative à une incursion que fit Boukari Koutou, empereur +mossi de Ouagadougou, dans le Djilgodi vers 1890, incursion au cours de +laquelle il fut repoussé par les Peuls près de la mare de Djibo.] + +[Note 272 : Allusion à la cavalerie peule envoyée pour soutenir le choc +de l’armée mossi.] + +[Note 273 : D’habitude les rives de l’étang sont couvertes des pagnes +que les femmes y ont lavés et qu’elles étendent sur le sable pour les +faire sécher.] + +[Note 274 : Allusion aux dispositions stratégiques prises par Boukari +Koutou, qui avait envoyé sa cavalerie des deux côtés de l’étang pour +faire un mouvement tournant et l’avait appuyée par un demi-cercle de +fusilliers garnissant la rive sud.] + +[Note 275 : Formule de salutation en usage chez les Mossi.] + +[Note 276 : Formule de salutation en usage chez les Peuls.] + + + + + CHAPITRE II + + =Linguistique comparée= + + +Le cadre et le caractère général de cet ouvrage ne me permettent pas de +tenter ici une étude comparative détaillée des nombreuses langues en +usage dans le Haut-Sénégal-Niger. Il me serait d’ailleurs difficile de +mener à bien une pareille étude, vu l’état encore bien précaire des +connaissances aujourd’hui acquises sur beaucoup de ces langues. Je +voudrais essayer seulement d’esquisser à grands traits, sous une forme +brève et précise, les caractéristiques principales de chaque famille +linguistique, en m’en tenant aux généralités. J’ai disposé ces +indications par tableaux successifs, afin de faciliter les comparaisons +et de permettre de voir, d’un seul coup d’œil, par où les diverses +familles diffèrent les unes des autres et par où au contraire certaines +ont entre elles des points de contact et des affinités. + +Pour les familles sémitique, hamitique, nigéro-logonaise et sénégalaise, +j’ai pris comme types de comparaison les seules langues de ces familles +représentées au Haut-Sénégal-Niger, c’est-à-dire l’arabe, le tamacheq, +le haoussa et le ouolof. Les familles tekrourienne, songaï et sénoufo ne +possédant chacune qu’une langue unique, c’est tout naturellement cette +langue qui a été prise comme terme de comparaison. En ce qui concerne +les familles mandé et voltaïque, les observations s’appliquent à +l’ensemble des langues de chacune de ces deux familles. + + + =I. — Composition et formation des mots.= + + + 1o _Composition habituelle des racines_ (pronoms et particules mis à + part). + +_Arabe_ : trois consonnes sans voyelle ; quelquefois quatre consonnes. + +_Tamacheq_ : une consonne ; deux consonnes ; deux consonnes avec une +voyelle intercalée ; quelques racines sont terminées par une voyelle. + +_Haoussa_ : une consonne suivie d’une voyelle ; deux consonnes avec une +voyelle intercalée ; une consonne suivie d’une voyelle puis de deux +consonnes. + +_Ouolof_ : deux consonnes avec une voyelle intercalée (la deuxième +consonne pouvant n’être qu’une semi-voyelle) ; parfois une consonne +suivie d’une voyelle puis de deux consonnes. + +_Peul_ : deux consonnes avec une voyelle intercalée ; une consonne +suivie d’une voyelle puis de deux consonnes. + +_Songaï_ : une consonne suivie d’une voyelle ; deux consonnes avec une +voyelle intercalée ; une consonne suivie d’une voyelle puis de deux +consonnes ; peut-être aussi une consonne, une voyelle, une consonne, une +voyelle (douteux). + +_Mandé_ : une consonne suivie d’une voyelle ; une voyelle entre deux +consonnes (rare) ; peut-être aussi une consonne, une voyelle, une +consonne, une voyelle (douteux). + +_Sénoufo_ : une consonne suivie d’une voyelle ; une voyelle entre deux +consonnes (rare) ; peut-être aussi une consonne, une voyelle, une +consonne, une voyelle (douteux). + +_Voltaïque_ : une voyelle entre deux consonnes ; une voyelle précédée +d’une consonne et suivie de deux consonnes ; aussi une consonne suivie +d’une voyelle. + + + 2o _Emploi des racines isolées._ + +_Arabe_ : la racine ne peut s’employer seule (certains pronoms et +particules mis à part). + +_Tamacheq_ : certaines racines peuvent s’employer seules. + +_Haoussa_ : la plupart des racines peuvent s’employer seules. + +_Ouolof_ : la racine peut s’employer seule. + +_Peul_ : la racine ne peut s’employer seule (exception faite de certains +pronoms et particules, ainsi que des impératifs et de quelques +abréviations usuelles). + +_Songaï_ : la racine peut s’employer seule. + +_Mandé_ : la racine peut s’employer seule. + +_Sénoufo_ : certaines racines peuvent s’employer seules, d’autres ne le +peuvent pas. + +_Voltaïque_ : les racines ne peuvent s’employer seules que dans certains +cas déterminés et seulement lorsqu’elles sont à terminaison vocalique +(sauf quelques exceptions d’ailleurs douteuses). + + + 3o _Mode de formation des mots._ + +_Arabe_ : flexion interne et désinencielle ; agglutinisme par préfixes, +infixes et suffixes. + +_Tamacheq_ : flexion interne et désinencielle ; agglutinisme par +préfixes, infixes et suffixes. + +_Haoussa_ : flexion interne et désinencielle ; agglutinisme par préfixes +et suffixes. + +_Ouolof_ : pas de flexion ; agglutinisme par suffixes seulement. + +_Peul_ : pas de flexion ; agglutinisme par suffixes seulement. + +_Songaï_ : pas de flexion ; agglutinisme par suffixes (avec un exemple +unique de préfixe : _i_ devant l’adjectif attribut) ; juxtaposition de +racines ou de radicaux. + +_Mandé_ : pas de flexion ; agglutinisme par suffixes et très rarement +par préfixes (pour former des verbes causatifs ou factitifs) ; +juxtaposition de racines ou de radicaux. + +_Sénoufo_ : pas de flexion ; agglutinisme par suffixes seulement ; +juxtaposition de racines pures placées devant d’autres racines ou des +radicaux. + +_Voltaïque_ : mêmes modes de formation que pour le sénoufo. + + +4o _Modifications morphologiques des consonnes radicales_ (modifications + dialectales ou euphoniques mises à part). + +_Arabe_ : aucune modification, sauf par redoublement. + +_Tamacheq_ : aucune modification, sauf par redoublement. + +_Haoussa_ : aucune modification, sauf par redoublement. + +_Ouolof_ : très nombreux cas de modification morphologique de certaines +consonnes radicales. + +_Peul_ : modification morphologique et syntaxique régulière de certaines +consonnes radicales. + +_Songaï_ : aucune modification. + +_Mandé_ : aucune modification (sauf quelques cas dans le groupe mandé- +tamou). + +_Sénoufo_ : quelques cas de modification morphologique des consonnes +radicales. + +_Voltaïque_ : cas nombreux de modification morphologique de certaines +consonnes radicales. + + + =II. — Morphologie et syntaxe.= + + + 1o _Genres et classes._ + +_Arabe_ : deux genres distingués aux deux nombres dans les pronoms, les +noms, les adjectifs, les participes et les verbes (au moyen de suffixes +ou flexions désinencielles dans les noms, adjectifs et participes, de +préfixes et de suffixes dans les verbes). + +_Tamacheq_ : deux genres distingués aux deux nombres dans les pronoms, +les noms, les participes et les verbes (au moyen de préfixes et de +suffixes dans les noms et les participes comme dans les verbes). + +_Haoussa_ : deux genres distingués au singulier seulement dans les +pronoms, les noms, les adjectifs et les participes, mais non dans les +verbes, à l’exception d’une forme verbale féminine pour le verbe +« être » : _tché_ (au moyen de flexions désinencielles dans les noms et +les participes, de flexions désinencielles ou de préfixes dans les +adjectifs). + +_Ouolof_ : pas de genres, mais un grand nombre de classes de noms +distinguées par des articles spéciaux ou particules de détermination +suffixées. + +_Peul_ : pas de genres, mais un grand nombre de classes de noms et de +participes distinguées par des suffixes spéciaux, par l’emploi de +pronoms différents et par la modification de certaines consonnes +radicales. + +_Songaï_ : ni genres ni classes. + +_Mandé_ : ni genres ni classes. + +_Sénoufo_ : pas de genres, mais des classes de noms distinguées par des +suffixes spéciaux. + +_Voltaïque_ : pas de genres, mais des classes de noms distinguées par +des suffixes spéciaux. + + + 2o _Nombres._ + +_Arabe_ : trois nombres distingués dans les pronoms, les noms, les +adjectifs, les participes et les verbes (au moyen de flexions, d’infixes +et de suffixes dans les noms, les adjectifs et les participes, et de +préfixes et suffixes dans les verbes). + +_Tamacheq_ : deux nombres distingués dans les pronoms, les noms, les +participes et les verbes (au moyen de flexions, de préfixes et de +suffixes dans les noms et les participes, et de préfixes et suffixes +dans les verbes). + +_Haoussa_ : deux nombres distingués dans les pronoms, les noms, les +adjectifs et les participes, mais non dans les verbes (au moyen de +flexions internes ou désinencielles dans les noms et les participes, de +flexions ou préfixes dans les adjectifs). + +_Ouolof_ : deux nombres distingués seulement dans les pronoms et dans +les articles ou particules de détermination du nom, par des formes +spéciales pour chaque nombre. + +_Peul_ : deux nombres distingués dans les pronoms, les noms, les +participes et certains verbes (dans les noms et les participes au moyen +de suffixes spéciaux à chaque nombre et par la modification de certaines +consonnes radicales, dans les verbes par une modification analogue et — +dans quelques cas — par des suffixes spéciaux). + +_Songaï_ : deux nombres distingués dans les pronoms et les noms +seulement (dans les noms par l’addition d’un suffixe à la forme du +singulier). + +_Mandé_ : comme en songaï, avec cette différence que, dans certaines +langues ou certains dialectes, le suffixe indiquant le pluriel peut se +substituer à la voyelle terminale de la forme du singulier et que, dans +le groupe mandé-tamou, on rencontre des cas de modification de la +première consonne radicale. + +_Sénoufo_ : deux nombres distingués dans les pronoms et les noms (dans +les noms par addition d’un suffixe à la forme du singulier ou au moyen +de suffixes spéciaux à chaque nombre, et parfois au moyen de la +modification de certaines consonnes radicales). + +_Voltaïque_ : deux nombres distingués dans les pronoms et les noms (dans +les noms au moyen de suffixes spéciaux à chaque nombre et parfois au +moyen de la modification de certaines consonnes radicales). + +Remarque. — Dans les langues arabe, tamacheq, haoussa, peule et +voltaïques, les noms prennent toujours la marque du pluriel, même si la +pluralité est indiquée d’autre part à l’aide d’un nom de nombre ou d’un +déterminatif ou qualificatif de quantité ; au contraire dans les +familles songaï et mandé, la marque du pluriel disparaît si la pluralité +est indiquée d’autre part, ne serait-ce que par le contexte ; en +sénoufo, les deux phénomènes se rencontrent concurremment. + + + 3o _Modifications de l’idée verbale_ (personnes, temps, modes, voix, + formes). + +_Arabe_ : personnes, temps, modes, voix passive, formes dérivées +indiqués par flexions, préfixes, infixes et suffixes. + +_Tamacheq_ : personnes, temps ou modes, formes dérivées indiqués par +préfixes, infixes et suffixes ; une seule voix. + +_Haoussa_ : personnes indiquées par les pronoms sujets ; temps ou modes +indiqués par particules ou auxiliaires préfixés et parfois par suffixes +ou flexions désinencielles, ou encore par l’emploi de pronoms sujets +spéciaux ; voix passive indiquée par un préfixe (_a_) et par l’inversion +du pronom sujet : assez nombreuses formes dérivées indiquées par +suffixes ou flexions désinencielles. + +_Ouolof_ : personnes indiquées par les pronoms sujets ; temps ou modes +indiqués par suffixes ou par auxiliaires préfixés ou parfois par la +place du pronom sujet par rapport au verbe ; une seule voix ; formes +dérivées nombreuses, indiquées par des suffixes. + +_Peul_ : personnes indiquées par les pronoms sujets et parfois, à +l’impératif, par des suffixes ; temps ou modes indiqués par des suffixes +et quelquefois par des auxiliaires préfixés ; trois voix (active, +passive et moyenne ou réfléchie), indiquées par des suffixes spéciaux ; +très nombreuses formes dérivées, indiquées par des suffixes. + +_Songaï_ : personnes indiquées par les pronoms sujets ; temps ou modes +indiqués par particules ou auxiliaires préfixés ; une seule voix ; deux +formes dérivées (l’intensive marquée par simple redoublement, la +factitive ou causative indiquée par un suffixe). + +_Mandé_ : personnes indiquées par les pronoms sujets ; temps ou modes +indiqués par particules ou auxiliaires préfixés ou suffixés ; voix +passive indiquée par une particule suffixée ou simplement par l’absence +de régime direct ; quelques formes dérivées indiquées par préfixes ou +suffixes. + +_Sénoufo_ : personnes indiquées par les pronoms sujets ; temps ou modes +indiqués par particules ou auxiliaires préfixés (peut-être aussi +quelquefois par particules suffixées) ; voix (?) ; formes (?). + +_Voltaïque_ : personnes indiquées par les pronoms sujets ; temps ou +modes indiqués par suffixes et par particules ou auxiliaires préfixés ; +une seule voix (?) ; formes dérivées indiquées par suffixes. + + + 4o _Négation._ + +_Arabe_ : indiquée par une particule préfixée au verbe (particules +diverses selon les temps : _lâ_, _mâ_, _lam_). + +_Tamacheq_ : même système (une seule particule : _our_ ou _ou_). + +_Haoussa_ : indiquée par la particule _ba_ placée au commencement et à +la fin de la proposition (à l’impératif par la particule _kada_ au début +de la proposition). + +_Ouolof_ : indiquée par un suffixe qui se place entre le radical du +verbe et le suffixe de conjugaison ou bien par un auxiliaire négatif +préfixé au verbe. + +_Peul_ : indiquée par des suffixes de conjugaison spéciaux et, à +l’impératif, par un auxiliaire négatif ou une particule négative +préfixés au verbe. + +_Songaï_ : indiquée par une particule préfixée au verbe (_na_ pour le +passé, _si_ pour le futur). + +_Mandé_ : indiquée par une particule ou un auxiliaire négatif préfixés +au verbe (particules et auxiliaires divers selon les temps, modes ou +voix : en mandingue _tè_ pour le présent, _ti_ pour le futur, _kana_ +pour l’injonctif, _ma_ pour le passé et le passif). + +_Sénoufo_ : indiquée par une particule préfixée au verbe (particules +diverses selon les temps ou modes) et souvent précisée par l’addition +d’une autre particule suffixée au verbe. + +_Voltaïque_ : indiquée par une particule préfixée au verbe ou à +l’auxiliaire de conjugaison (particules diverses selon les temps ou +modes) et souvent précisée par l’addition d’une autre particule suffixée +au verbe. + + +5o _Interrogation_ (en dehors des cas où la proposition renferme un +pronom ou adverbe marquant par lui-même l’interrogation, comme « qui ? +quoi ? quand ? où ? comment ? etc. »). + +_Arabe_ : particule interrogative au début de la proposition ou (dans la +langue vulgaire) mot interrogatif suffixé au verbe, ou encore particule +signifiant « ou bien non » (_aou-lâ_) placée à la fin de la proposition. + +_Tamacheq_ : particule interrogative signifiant « ou bien » (_mirh_) +placée à la fin de la proposition. + +_Haoussa_ : particule ou formule interrogative signifiant « ou bien » +(_ko_) ou encore « ou bien pas ainsi » (_ko ba hakka ba_) placée à la +fin de la proposition ; emploi de formes spéciales du verbe « être », +selon son sens, dans les phrases interrogatives. + +_Ouolof_ : particule interrogative au début de la proposition. + +_Peul_ : particule interrogative au début de la proposition (_yalla_) ou +plus fréquemment particule interrogative à la fin de la proposition +(_nâ_) ou les deux employées simultanément, ou encore emploi de +l’inversion (le sujet se plaçant après le verbe, avec modification +morphologique de l’un et de l’autre dans certains cas). + +_Songaï_ : particule interrogative signifiant « ou bien » (_ouala_) +placée à la fin de la proposition. + +_Mandé_ : même système (particule _ouala_ ou _ouâ_ ou _â_ en mandingue). + +_Sénoufo_ : même système. + +_Voltaïque_ : même système. + +Remarque. — Dans toutes les familles linguistiques, l’intonation seule, +sans emploi d’aucune particule spéciale, peut suffire à exprimer +l’interrogation. + + + 6o _Adjectif._ + +_Arabe_ : des adjectifs proprement dits existent en dehors des +participes. + +_Tamacheq_ : pas d’adjectifs ; les participes et les verbes +qualificatifs en tiennent lieu. + +_Haoussa_ : adjectifs propres, adjectifs composés d’un substantif ou +d’un verbe précédé d’un préfixe, participes et infinitifs passifs +employés adjectivement. + +_Ouolof_ : pas d’adjectifs ni de participes ; les verbes qualificatifs +en tiennent lieu, soit conjugués soit précédés d’une sorte de pronom +relatif qui n’est en somme qu’une particule spéciale de détermination +suffixée au substantif. + +_Peul_ : peu d’adjectifs, mais des participes qui en tiennent lieu, +ainsi que des verbes qualificatifs soit conjugués soit précédés d’une +sorte de démonstratif jouant le rôle de pronom relatif. + +_Songaï_ : adjectifs propres et adjectifs-participes formés d’un verbe +par l’addition d’un suffixe. + +_Mandé_ : pas d’adjectifs propres, mais des verbes qualificatifs en +tenant lieu, soit conjugués, soit employés adjectivement à l’infinitif ; +il existe de plus des adjectifs-participes formés d’un verbe par +l’addition de divers suffixes ; enfin beaucoup de noms sont employés +adjectivement. + +_Sénoufo_ : adjectifs propres et verbes qualificatifs en tenant lieu, +soit conjugués soit employés adjectivement à l’infinitif. + +_Voltaïque_ : adjectifs propres, adjectifs-participes formés d’un verbe +par l’addition de divers suffixes, noms employés adjectivement, verbes +qualificatifs conjugués. + + + 7o _Place du régime du nom._ + +_Arabe_ : régime du nom après ce nom sans particule d’union (le nom +déterminé par son régime perd l’article). + +_Tamacheq_ : régime du nom après ce nom, avec particule d’union (_n_ ou +_en_) intercalée entre les deux. + +_Haoussa_ : régime du nom après ce nom, avec particule d’union (_n_ pour +les deux genres ou bien _na_ pour le masculin et _ta_ pour le féminin) +intercalée entre les deux. + +_Ouolof_ : régime du nom après ce nom sans particule d’union (le nom +déterminé par son régime conserve généralement sa particule de +détermination). + +_Peul_ : régime du nom après ce nom sans particule d’union (le nom +déterminé par son régime conserve son suffixe de classe, sauf dans +certaines locutions très usuelles jouant le rôle de noms composés). + +_Songaï_ : régime du nom avant ce nom sans particule d’union (en général +le régime seul peut prendre la particule de détermination)[277]. + +_Mandé_ : régime du nom avant ce nom sans particule d’union ou avec +particule d’union indiquant soit la possession soit la localisation. + +_Sénoufo_ : régime du nom avant ce nom sans particule d’union (le nom +régime perd fréquemment son suffixe de classe). + +_Voltaïque_ : régime du nom avant ce nom sans particule d’union (le nom +régime perd le plus généralement son suffixe de classe : _ten-ga_ +« pays », _sô-ba_ « maître », _ten-sô-ba_ « le chef du pays » en mossi). + + + 8o _Place des régimes du verbe._ + +_Arabe_ : tous les régimes après le verbe, le régime direct se plaçant +en général le premier et le régime indirect le second, (toutefois le +régime indirect pronominal se place avant le régime direct nominal). + +_Tamacheq_ : tous les régimes après le verbe, le régime indirect se +plaçant en général avant le régime direct (sauf si ce dernier est +pronominal) et parfois même avant le verbe. + +_Haoussa_ : tous les régimes après le verbe, le régime indirect +précédant en général le régime direct. + +_Ouolof_ : le régime direct suit en général le verbe ; toutefois si ce +régime est un pronom et que le pronom sujet soit placé avant le verbe, +le pronom régime direct s’intercale entre le pronom sujet et le verbe ; +le régime indirect se place toujours après le verbe, tantôt après tantôt +avant le régime direct. + +_Peul_ : tous les régimes après le verbe, le régime indirect non +accompagné d’une préposition précédant toujours le régime direct ; +toutefois le régime sur lequel on veut insister se place au début de la +proposition et alors le sujet se place après le verbe. + +_Songaï_ : tous les régimes après le verbe, le régime indirect précédant +en général le régime direct. + +_Mandé_ : le régime direct se place toujours immédiatement avant le +verbe, entre l’auxiliaire de conjugaison — s’il existe — et le verbe +lui-même ; le régime indirect au contraire suit toujours le verbe. + +_Sénoufo_ : même règle qu’en mandé. + +_Voltaïque_ : le régime direct et le régime indirect suivent en général +le verbe, le régime direct se plaçant le plus souvent le premier, +parfois intercalé entre le verbe lui-même et la particule de conjugaison +suffixée, mais suivant d’ordinaire cette particule ; toutefois le régime +direct se place quelquefois avant le verbe, surtout dans les phrases +négatives ou interrogatives ; d’autre part le régime indirect pronominal +précède le régime direct et parfois même se place avant le verbe ; enfin +le régime sur lequel on veut insister se place au début de la +proposition, sans amener de modification dans la place du sujet par +rapport au verbe. + + + 9o _Possessifs._ + +_Arabe_ : les adjectifs possessifs sont rendus au moyen de suffixes +pronominaux qui sont en réalité des pronoms personnels régimes du nom et +se plaçant après lui selon la règle générale ; le nom ne prend pas +l’article. + +_Tamacheq_ : même système, mais avec emploi ordinaire de la particule +d’union _n_ ou _en_ entre le nom et le pronom. + +_Haoussa_ : même système, avec emploi de la particule d’union _n_. + +_Ouolof_ : pour les première et deuxième personnes du singulier et du +pluriel et la troisième personne du pluriel, on a de véritables +adjectifs possessifs (formés d’une racine _s_ indiquant la possession et +suivie du pronom), qui se placent avant le nom ; (au singulier, le nom +ne prend pas de particule de détermination ; au pluriel, la particule de +détermination se place soit après le possessif soit après le nom ; le +possessif déterminant un nom régime d’un autre nom se place avant celui- +ci : les pieds de ton cheval, _sa tank-i fas_ « ton pieds cheval » ;) +pour la troisième personne du singulier toujours et exceptionnellement +pour les autres personnes, l’adjectif possessif se rend simplement par +le pronom suffixé au nom. + +_Peul_ : nos adjectifs possessifs sont rendus au moyen du pronom suffixe +au nom, avec intercalement entre les deux (sauf à la première personne +du singulier) d’une particule _ma’_ ou _m_ indiquant la possession. + +_Songaï_ : nos adjectifs possessifs sont rendus au moyen du pronom +préfixé au nom dont il est le régime ; ce nom conserve en général la +particule de détermination après lui. + +_Mandé_ : nos adjectifs possessifs sont rendus au moyen du pronom +préfixé au nom, avec ou sans intercalement d’une particule indiquant la +possession. + +_Sénoufo_ : nos adjectifs possessifs sont rendus au moyen du pronom +préfixé au nom, sans intercalement d’aucune particule. + +_Voltaïque_ : même système qu’en sénoufo. + + + 10o _Relatif._ + +_Arabe_ : le relatif existe après un nom déterminé et suit immédiatement +son antécédent ; si le relatif est régime, un pronom régime +correspondant, dit « de rappel », est exprimé après le verbe ; pas de +relatif après un nom indéterminé : on y supplée par le pronom personnel. + +_Tamacheq_ : pas de relatif ; on y supplée par le démonstratif, avec +emploi fréquent d’un pronom de rappel en cas de relatif régime. + +_Haoussa_ : il existe un relatif (_nda_ ou _da_), qui suit immédiatement +son antécédent ; qu’il soit sujet ou régime, il nécessite un pronom de +rappel. + +_Ouolof_ : pas de relatif ; on y supplée par la particule de +détermination du nom, augmentée le cas échéant d’un démonstratif. + +_Peul_ : pas de relatif à proprement parler ; on y supplée par une sorte +de démonstratif invariable (_ko_ ou _no_) ou, le plus souvent, par le +pronom personnel. + +_Songaï_ : il existe un relatif (_ka_, pluriel _ka-yo_ ou _ki_), qui +suit son antécédent soit immédiatement soit avec intercalement de la +particule de détermination ; lorsque le relatif est régime l’emploi du +pronom de rappel est nécessaire. + +_Mandé_ : pas de relatif ; un démonstratif en tient lieu généralement +(_mi_ ou _min_ en mandingue), avec emploi du pronom de rappel si l’on a +affaire à un relatif régime. + +_Sénoufo_ : ? + +_Voltaïque_ : il existe un relatif (au moins en mossi) ; sujet, il suit +immédiatement son antécédent ; régime, il se place entre le sujet et le +verbe de la proposition relative et exige généralement un pronom de +rappel après le verbe. + + + 11o _Infinitif suivant un verbe._ + +_Arabe_ : pas d’infinitif ; les deux verbes se mettent à un mode +personnel. + +_Tamacheq_ : pas d’infinitif ; les deux verbes se mettent à un mode +personnel. + +_Haoussa_ : l’infinitif suit immédiatement le verbe dont il est le +régime ou bien il est remplacé par un mode personnel. + +_Ouolof_ : l’infinitif suit le verbe avec intercalement entre les deux +d’une particule de liaison (_a_). + +_Peul_ : l’infinitif peul est un nom et peut, comme tout nom, être +régime d’un verbe et le suivre directement ; s’il n’est pas absolument +régime du verbe, on le remplace par un mode personnel. + +_Songaï_ : l’infinitif suit le verbe, avec intercalement entre les deux +d’une particule de liaison (_ka_) ; mais si le sujet logique de +l’infinitif n’est pas le même que celui du verbe précédent, on remplace +l’infinitif par un mode personnel. + +_Mandé_ : mêmes règles qu’en songaï (la particule de liaison varie selon +les langues, elle est _ka_ en mandingue). + +_Sénoufo_ : mêmes règles qu’en songaï et en mandé (la particule de +liaison est _sa_ en général). + +_Voltaïque_ : mêmes règles qu’en songaï, mandé et sénoufo (la particule +de liaison varie selon les langues, elle est _n_ en mossi). + +Remarque. — En mandé et en sénoufo, l’infinitif employé substantivement +précède le verbe dont il est le régime direct, selon la règle générale. + + + 12o _Régime des particules remplaçant nos prépositions._ + +_Arabe_ : régime après la particule. + +_Tamacheq_ : régime après la particule. + +_Haoussa_ : régime après la particule. + +_Ouolof_ : régime après la particule. + +_Peul_ : régime après la particule. + +_Songaï_ : régime avant la particule. + +_Mandé_ : régime avant la particule. + +_Sénoufo_ : régime avant la particule. + +_Voltaïque_ : régime avant la particule. + + + 13o _Place du sujet._ + +_Arabe_ : avant ou après le verbe. + +_Tamacheq_ : avant ou après le verbe. + +_Haoussa_ : avant le verbe ; si le sujet est un nom, on le fait suivre +généralement d’un pronom de rappel. + +_Ouolof_ : avant le verbe si c’est un nom ; après le verbe, sauf à +certains temps, si c’est un pronom. + +_Peul_ : avant le verbe en général ; toutefois, dans certaines +expressions usuelles, en poésie, dans certaines phrases interrogatives +et quand on a voulu attirer l’attention sur le régime en le plaçant au +début de la proposition, le sujet suit le verbe : à la 1re et à la 2e +personnes, le pronom sujet revêt alors une forme spéciale ou s’amalgame +avec le suffixe de conjugaison du verbe et ce dernier se comporte, même +au singulier, comme s’il était au pluriel. + +_Songaï_ : sujet avant le verbe. + +_Mandé_ : sujet avant le verbe. + +_Sénoufo_ : sujet avant le verbe. + +_Voltaïque_ : sujet avant le verbe. + + + 14o _Place de l’attribut._ + +_Arabe_ : après le sujet ou l’expression qui tient lieu du verbe +« être », le verbe copulatif n’existant pas. + +_Tamacheq_ : le substantif attribut se place après le verbe « être » ou +avant le sujet du verbe « être » ; l’adjectif attribut se traduit en +général par un participe suivant directement le sujet, sans exprimer le +verbe « être ». + +_Haoussa_ : l’attribut se place entre le sujet et le verbe _né_ (féminin +_tché_) ou avant le sujet si l’on emploie le verbe _ké_ ; il peut aussi +suivre le sujet sans que le verbe « être » soit exprimé. + +_Ouolof_ : l’attribut se place entre le sujet et le verbe-particule _la_ +ou après le verbe _di_. + +_Peul_ : l’attribut suit directement le sujet, le verbe copulatif +n’existant pas ; en général on emploie un verbe qualificatif ou +attributif qui tient lieu à la fois du verbe « être » et de l’attribut. + +_Songaï_ : l’attribut se place après le verbe copulatif _tyi_. + +_Mandé_ : l’attribut se place après ou avant le verbe copulatif, selon +les cas ; (en mandingue, l’attribut substantif se place soit après le +verbe _bè_ soit plutôt avant le verbe _lo_ ou _do_, et l’attribut +adjectif après ou avant les verbes _bè_ ou _yé_, selon la nature +morphologique de l’adjectif ;) le plus souvent le verbe « être » suivi +d’un attribut adjectif se tourne par un verbe qualificatif. + +_Sénoufo_ : l’attribut se place après le verbe copulatif ou entre le +sujet et ce verbe, selon les cas. + +_Voltaïque_ : comme en sénoufo. + + + 15o _Place des adjectifs déterminatifs_ (possessifs exceptés) _et des + qualificatifs._ + +_Arabe_ : les déterminatifs précèdent le nom en général, les +qualificatifs le suivent. + +_Tamacheq_ : les déterminatifs (sauf _ak_ « chaque ») suivent le nom, +ainsi que les participes qualificatifs. + +_Haoussa_ : certains déterminatifs précèdent le nom, les autres le +suivent ; les qualificatifs le suivent ou bien le précèdent, mais alors +ils sont séparés du nom par la particule _n_. + +_Ouolof_, _peul_, _songaï_, _mandé_, _sénoufo_, _voltaïque_ : tous les +déterminatifs et qualificatifs suivent le nom ; (les quelques exceptions +à cette règle, notamment en ce qui concerne les démonstratifs, ne sont +qu’apparentes et tiennent à ce que le démonstratif est souvent un +pronom ; ainsi en songaï « cet homme » se dit tantôt _har ouo_ et tantôt +_ouo har_, mais en réalité _ouo har_ signifie « l’homme de ceci » ou +« l’homme d’ici » ; de même en mandingue _o mousso_ « cette femme » +signifie littéralement « la femme de ceci, la femme que voici »). + + + 16o _Articles._ + +_Arabe_ : un article défini invariable (_el_) précède le nom ; pas +d’article indéfini. + +_Tamacheq_ : aucun article, mais le démonstratif peut jouer le rôle +d’article déterminatif et le numéral peut servir d’article indéfini. + +_Haoussa_ : pas d’article défini ; un adjectif spécial joue le rôle +d’article indéfini et précède le nom. + +_Ouolof_ : pas d’article à proprement parler, mais des particules de +détermination variées en jouent le rôle et se placent après le nom : +elles se composent toutes d’une consonne ou d’une semi-voyelle suivie +d’une voyelle ; la consonne varie selon la classe ou selon la consonne +initiale du nom, la voyelle varie selon la nature de la détermination. + +_Peul_ : pas d’article ; les pronoms personnels de la troisième +personne, employés comme démonstratifs après le nom, ont souvent une +valeur analogue à celle de notre article défini ; un participe rendant +le nom de nombre « un » joue le rôle d’article indéfini et suit le nom. + +_Songaï_ : une particule de détermination (_di_) suffixée au nom joue +exactement le rôle de notre article défini ; le numéral peut jouer le +rôle d’article indéfini. + +_Mandé_ : pas d’article défini ; un article indéfini existe, distinct du +nombre « un » (_do_ en mandingue). + +_Sénoufo_ : aucun article. + +_Voltaïque_ : aucun article. + + + 17o _Verbe de non-existence._ + +_Arabe_ : il existe plusieurs verbes de non-existence, mais, dans la +langue parlée, le verbe d’existence employé négativement est plus +fréquent. + +_Tamacheq_ : l’idée de non-existence est rendue par la négation du verbe +d’existence. + +_Haoussa_ : l’idée de non-existence est rendue par la négation du verbe +_ké_ ou par une simple négation sans verbe. + +_Ouolof_ : le verbe d’existence _di_ a une forme négative _dou_. + +_Peul_ : il existe plusieurs verbes de non-existence, dont un surtout +est d’un emploi fréquent (_al-dé_ ou _oual-dé_) ; on peut aussi employer +négativement le verbe d’existence (_on-dé_ ou _ouon-dé_). + +_Songaï_ : pas de verbe de non-existence. + +_Mandé_ : il existe un verbe de non-existence (_tè_ en mandingue) ; le +verbe d’existence (_bè_ en mandingue) ne s’emploie jamais négativement. + +_Sénoufo_ : même chose qu’en mandé. + +_Voltaïque_ : même chose qu’en mandé et en sénoufo. + + + 18o _Numération._ + +_Arabe_ : décimale ; le nom de nombre précède le nom, lequel reste au +singulier à partir de 11. + +_Tamacheq_ : même système et mêmes règles. + +_Haoussa_ : décimale ; le nom de nombre suit le nom, lequel peut se +mettre au pluriel à partir de 2 ou rester au singulier. + +_Ouolof_ : quinaire ; le nom de nombre précède le nom mais prend après +lui la particule de détermination du pluriel (_i_ ou _yi_) à partir de +2, tandis que le nom demeure invariable et ne prend aucune particule de +détermination. + +_Peul_ : quinaire ; le nom de nombre suit le nom, qui se met au pluriel. + +_Songaï_ : décimale ; le nom de nombre suit le nom, qui reste au +singulier. + +_Mandé_ : décimale ou quinaire, selon les langues ; le nom de nombre +suit le nom, qui reste au singulier. + +_Sénoufo_ : quinaire ; le nom de nombre suit le nom, qui reste au +singulier. + +_Voltaïque_ : décimale ou quinaire, selon les langues ; le nom de nombre +suit le nom, qui peut se mettre au pluriel ou rester au singulier. + + + =III. — Phonétique.= + + + 1o _Voyelles_ (semi-voyelles _w_ et _y_ non comprises, étant rangées + parmi les consonnes). + +_Arabe_ : voyelles pures seulement (dans la langue parlée tout au +moins). + +_Tamacheq_ : voyelles pures et voyelles nasalisées[278]. + +_Haoussa_ : voyelles pures et voyelles nasalisées. + +_Ouolof_ : voyelles pures (dont la voyelles _eu_), voyelles nasalisées +et quelques voyelles nasales[279]. + +_Peul_ : voyelles pures seulement. + +_Songaï_ : voyelles pures et voyelles nasalisées ; quelques voyelles +nasales, mais pas très nettes. + +_Mandé_ : voyelles pures (dont l’_u_ français, assez rare d’ailleurs) ; +voyelles nasalisées et nombreuses voyelles nasales. + +_Sénoufo_ : voyelles pures (dont _eu_ et _u_) et voyelles nasales. + +_Voltaïque_ : voyelles pures (dont _eu_ et _u_), voyelles nasalisées et +voyelles nasales. + + + 2o _Consonnes_ (présence ou absence de certaines consonnes spéciales). + +_Arabe_ : possède les semi-voyelles _w_ et _y_, le _hamza_ (hiatus), le +_’aïn_, deux sortes de _h_, le _kh_ (ou _jota_), le _rh_ ou _gh_ (r +gras), des chuintantes (_ch_ et _j_), des zézayantes (_th_ dur et doux +de l’anglais), et de plus un _d_, un _t_, un _s_, un _z_ et un _k_ +spéciaux (emphatiques ou claquants) ; pas de v ni de ñ (gn français dans +« dignité »). + +_Tamacheq_ : possède les semi-voyelles _w_ et _y_, le _rh_ ou _gh_, des +chuintantes (_ch_ et _j_), des zézayantes (_th_ dur et doux), un _d_, un +_t_ et un _k_ spéciaux ; (pas de hamza, de ’aïn, de kh, de v, ni de ñ). + +_Haoussa_ : possède les semi-voyelles _w_ et _y_, des demi-chuintantes +(_sh_ et _zh_), le _ñ_ ; (pas de hamza, de ’aïn, de kh, de rh, de +zézayantes, de v ni de lettres emphatiques ou claquantes). + +_Ouolof_ : possède les semi-voyelles _w_ et _y_, le _kh_, le _ñ_, le +_v_, un _p_ et un _k_ spéciaux ; (pas de hamza, de ’aïn, de rh, de +chuintantes, de zézayantes ni de z). + +_Peul_ : possède les semi-voyelles _w_ et _y_, le _hamza_, le _ñ_, l’_n +vélaire_, un _b_ et un _d_ spéciaux ; (pas de ’aïn, de kh, de rh, de +chuintantes, de zézayantes ni de z ; le _v_ est rare et seulement +dialectal, remplaçant la semi-voyelle _w_, laquelle est parfois aussi +remplacée par une semi-voyelle _u_). + +_Songaï_ : possède les semi-voyelles _w_ et _y_ et le _ñ_ ; (pas de +hamza, de ’aïn, de kh, de rh, de chuintantes — sauf un _sh_ très rare et +ne se rencontrant que dans quelques mots étrangers —, de zézayantes, de +lettres emphatiques ou claquantes ni de v). + +_Mandé_ : possède les semi-voyelles _w_, _u_ et _y_, le _kh_ +(dialectal), le _rh_ ou _gh_, le _ñ_, l’_n vélaire_ (rare), le _v_, la +demi-chuintante _sh_ (rare et dialectale), des labiales gutturalisées +(_gb_ et _kp_) ; (pas de hamza, de ’aïn, de chuintantes vraies, de +zézayantes ni de lettres emphatiques ou claquantes). + +_Sénoufo_ : possède les semi-voyelles _w_, _u_ et _y_, le _’aïn_, le +_rh_ ou _gh_, le _ñ_, le _v_, des demi-chuintantes (_sh_ et _zh_), des +labiales gutturalisées ; (pas de hamza, de kh, de chuintantes vraies, de +zézayantes ni de lettres emphatiques ou claquantes). + +_Voltaïque_ : possède les semi-voyelles _w_, _u_ et _y_, le _rh_ ou +_gh_, le _ñ_, le _v_, des consonnes emphatiques ou claquantes (_b_, _p_, +_d_ et _g_ spéciaux), plus des consonnes aspirées ; (pas de hamza, de +’aïn, de kh, de chuintantes ni de zézayantes). + +Remarque. — Les langues arabe, tamacheq et haoussa ne possèdent à +proprement parler ni consonnes nasalisées ni consonnes yodisées ; toutes +les autres langues du Haut-Sénégal-Niger font au contraire un usage +fréquent des consonnes nasalisées (_mb_, _nd_, _ñg_, en particulier) et +des consonnes yodisées (_dy_ ou _gy_, _ty_ ou _ky_, en particulier). + + + 3o _Syllabes terminales des mots._ + +_Arabe_ : terminaisons vocaliques et consonantiques (terminaisons +consonantiques plus fréquentes). + +_Tamacheq_ : terminaisons vocaliques et consonantiques (terminaisons +consonantiques plus fréquentes). + +_Haoussa_ : les terminaisons vocaliques sont les plus fréquentes ; les +terminaisons consonantiques sont plus rares et ne se présentent que par +une dentale (_t_, _d_, _s_, _z_, _r_, _l_) ou une nasale (_n_, _ñ_) ou +encore une semi-voyelle. + +_Ouolof_ : terminaisons vocaliques et consonantiques. + +_Peul_ : terminaisons vocaliques et consonantiques ; en dehors des cas +où la racine s’emploie seule, on ne trouve de terminaisons +consonantiques que par _l_, _m_, _n_, _ñ_, ou la semi-voyelle _y_. + +_Songaï_ : terminaisons vocaliques et consonantiques ; ces dernières, +moins fréquentes que les premières, ne se présentent que par _l_, _m_, +_n_, _ñ_, _r_, _s_ ou une semi-voyelle. + +_Mandé_ : terminaisons uniquement vocaliques (par voyelles pures ou +nasales). + +_Sénoufo_ : terminaisons uniquement vocaliques (sauf les cas où la +racine s’emploie seule et alors cette racine ne forme en réalité que la +première partie d’un mot composé). + +_Voltaïque_ : terminaisons vocaliques et consonantiques ; ces dernières, +moins fréquentes, ne se présentent que par une labiale ou une dentale +(sauf les cas cités pour le sénoufo). + + * * * * * + + +[Note 277 : Exemple : _boro_ « homme », _bongo_ « tête », _boro di_ +« l’homme », _boro di bongo_ « la tête de l’homme », _boro bongo_ « une +tête d’homme ».] + +[Note 278 : J’appelle « voyelles nasalisées » des voyelles pures suivies +d’un _n_ sonore ; on donne aussi à ces phonèmes le nom de « nasales- +voyelles ».] + +[Note 279 : J’appelle « voyelles nasales » des voyelles terminées par un +_n_ non sonore, comme les groupes « on, en » dans les mots français +« bon, mien » ; certains donnent à ces phonèmes le nom de voyelles +nasalisées, qui me semble moins logique.] + + + + + CHAPITRE III + + =Caractères généraux de chacune des quatre langues principales.= + + +1o _Mossi._ — Ma compétence est fort médiocre en ce qui concerne la +langue mossi et, bien qu’elle soit la plus importante de toutes celles +parlées au Soudan Français par le nombre des individus qui en font +usage, je serai nécessairement fort bref à son sujet. Je ne me serais +même pas permis d’en parler ici, si le beau travail de M. Froger, paru +l’an dernier, n’était venu à point pour me fournir les indications qui +me manquaient. + +Il suffit de parcourir son ouvrage pour se convaincre que la langue +mossi est remarquablement riche, tant en vocables qu’en formes, et +qu’elle est parfaitement adaptée aux besoins de la civilisation +soudanaise actuelle et même à ceux d’une civilisation plus développée +dont il est permis de prévoir l’avènement. Cependant je doute que cette +langue soit appelée à une extension bien considérable et je crois que, à +mesure que le centre de la Boucle du Niger s’éloignera davantage de +l’état d’isolement où il s’est confiné jusqu’ici, le mandingue, le +songaï et le haoussa s’y répandront de plus en plus, tandis que le mossi +demeurera à peu près localisé aux pays où il est parlé actuellement et +perdra même du terrain au lieu d’en gagner. C’est qu’en effet cette +langue présente d’assez grandes difficultés, surtout au point de vue +phonétique, pour les étrangers qui seraient tentés de se l’assimiler : +si elle est parlée par un aussi grand nombre de gens, cela tient +uniquement à la densité de population des pays mossi et à l’hégémonie +politique exercée depuis des siècles sur une région vaste et bien +peuplée par les _nâba_ de Ouagadougou et du Yatenga. Mais il est facile +de constater qu’elle ne s’est pas étendue d’une manière appréciable en +dehors de l’habitat propre des Mossi ou des tribus que les Mossi se sont +assimilées. + +La fréquence des consonnes, qui se suivent souvent à deux ou trois ou +même davantage sans voyelle d’appui bien nette, rend très malaisée la +prononciation de beaucoup de mots et nécessite une oreille +particulièrement exercée pour les entendre et les comprendre ; je me +contenterai de citer, à titre d’exemples, des mots comme _pabrhdba_, +_sikkdba_, et des membres de phrase comme _t f kyi, t b yell t b wa t b +leb, t m gnangh fo_, etc. + +La difficulté de donner à une racine le suffixe qui convient selon la +classe et le nombre des noms est également un obstacle, très surmontable +assurément, mais un peu déroutant et de nature à rendre l’étude du mossi +plus malaisée que celle de langues à règles très peu nombreuses et à +exceptions plus rares encore, telles que le songaï et le mandingue. + +2o _Mandingue._ — Cette dernière langue se présente sous un aspect bien +différent de celui du mossi : aucun phonème difficile à articuler, rien +que des syllabes à terminaison vocalique, rarement deux consonnes se +suivant sans voyelle intercalée (lorsque le cas se présente, la seconde +consonne est presque toujours une liquide ou une semi-voyelle ou bien la +première est une nasale) ; une morphologie d’une simplicité extrême, +consistant simplement dans l’emploi judicieux d’un nombre limité de +suffixes et de particules — une vingtaine — qui servent à former les +noms composés, les diminutifs, les augmentatifs, les adjectifs, les +participes et substantifs dérivés du verbe, le pluriel dans les noms, le +temps ou le mode et la voix dans les verbes, sans qu’aucune modification +intervienne jamais dans le radical du mot ; enfin une syntaxe se +réduisant à peu près à deux règles : le régime d’un mot se place +toujours avant ce mot, l’adjectif se place toujours après le substantif. +L’exposé complet de la grammaire mandingue peut tenir en une vingtaine +de pages. + +Le vocabulaire par contre est d’une richesse généralement insoupçonnée, +tant à cause du nombre relativement considérable des racines qu’en +raison de la quantité de dérivés qui peuvent être obtenus de chacune par +le jeu des suffixes et de deux ou trois mots jouant le rôle de préfixes. +La faculté, très généralisée, d’employer le même radical comme +substantif, comme adjectif et comme verbe vient encore en aide aux +étrangers qui ne possèdent qu’une partie restreinte du vocabulaire. + +Tout cela explique suffisamment la force d’extension de cette langue et +fait comprendre comment elle tend à se répandre de plus en plus en +dehors de son domaine propre, jusqu’à devenir presque, dans le Soudan +Occidental, la langue indigène officielle, celle à laquelle on a recours +tout d’abord lorsqu’on se trouve en présence d’un individu dont on +ignore l’origine. + +Pour être impartial, je dois dire cependant que le mandingue présente +quelques difficultés. La principale provient du nombre considérable des +homonymes et des paronymes : dans une langue où la majorité des racines +se composent d’une seule consonne suivie d’une seule voyelle, il n’est +pas étonnant que beaucoup de ces racines se ressemblent phonétiquement +ou même soient complètement identiques, et ce phénomène ne contribue pas +peu à rendre obscures certaines propositions qui, grammaticalement, sont +d’ailleurs d’une simplicité limpide. On cite souvent cette phrase _a ko +a bè fani ko ko ko_ « elle dit qu’elle lave le linge de l’autre côté de +la rivière », dans laquelle la syllabe _ko_ représente quatre mots très +différents : dire, laver, rivière, derrière. A vrai dire, lorsque _ko_ +signifie « rivière », il se prononce avec un _o_ ouvert, tandis que +l’_o_ est fermé dans _ko_ signifiant « dire » et dans _ko_ signifiant +« derrière » et à la fois fermé et allongé dans _ko_ signifiant +« laver ». Mais combien de sons exactement semblables représentent des +significations très distinctes ! Par exemple _kan_ qui veut dire « être +égal, cou, langage et dessus », _di_ qui veut dire « donner, être +agréable, comment ? et miel », _bon_ qui veut dire « être grand, +répandre et maison », _sama_ qui veut dire « tirer, présenter et +éléphant », _kono_ ou _konon_ qui veut dire « attendre, ventre, oiseau +et perle », etc. + +Une autre difficulté consiste dans le nombre relativement considérable +des dialectes et sous-dialectes ; assurément les différences entre les +divers dialectes, à part de rares exceptions, sont surtout d’ordre +phonétique, mais elles sont suffisamment accentuées souvent pour qu’il +soit difficile au non initié de reconnaître le même mot sous ses divers +aspects dialectaux. Ainsi « main » se dira _bourou_ en dioula, _boulou_ +en malinké, _bolo_ ou _blo_ en banmana ; « soleil » se dira _téré_ en +dioula, _télé_ en malinké, _tlé_ ou _klé_ en banmana ; « nom » se dira +_torho_ en dioula, _torho_ ou _togo_ en malinké, _tokho_ en khassonkè et +_toua_ en banmana ; « semblable » se dira _nyorhon_ en dioula, _nyorhon_ +ou _nyohon_ en malinké et _nyouan_ en banmana ; « un » se dira _kélé_ en +dioula, _kélé_ ou _kélen_ en malinké et en banmana, _khélé_ en +khassonkè ; _koro_ « auprès » deviendra _koto_ en malinké et _sorho_ +« viande » deviendra _soubo_ ; « blanc » se dira _gbê_ en dioula, _gouè_ +ou _guè_ en malinké, _dyè_ en banmana, etc. Certaines modifications +dialectales portent aussi sur l’emploi ou la valeur de quelques +particules de conjugaison, _ka_ par exemple marquant le passé en dioula +et l’injonctif en banmana, etc. + +Mais il convient d’observer qu’avec un peu d’étude et d’expérience, on +arrive très vite à posséder la clef de ces modifications, qui +s’accomplissent en général selon des procédés très réguliers et +constants. D’autre part il est très rare que, parmi les différentes +formes que revêt un mot donné selon les régions, il ne s’en trouve pas +une dont l’emploi se soit généralisé au point qu’elle soit comprise même +dans les pays où on ne l’emploie pas d’habitude ; ainsi, bien que +« nom » se traduise usuellement par _toua_ en banmana, je crois que neuf +Banmana sur dix comprendront sans hésitation celui qui leur dira : _i +torho bè di ?_ « quel est ton nom ? » Même pour les formes +grammaticales, lorsqu’elles diffèrent selon les dialectes, il est rare +que l’une d’elles au moins ne soit pas comprise partout : ainsi les +Banmana emploient _yé_ comme particule du passé, certains Malinké +emploient de préférence _li_ dans le même cas, tandis que d’autres +Malinké et tous les Dioula se servent généralement de _ka_ ; cependant +la phrase _a ka sô san kounou_ sera entendue partout avec le sens de +« il a acheté un cheval hier ». C’est de cette façon que s’est formée +cette « langue blanche », ce _kan gbê_, qui est le mandingue de tout le +monde et que tout le monde comprend sans difficulté, sauf dans les +petits villages éloignés des grandes voies de communication et qui sont +pour ainsi dire isolés du reste du monde mandingue ; ce dialecte en +quelque sorte international a puisé çà et là dans chacun des dialectes +proprement dits, adoptant les formes les plus répandues et les faisant +siennes ; aussi est-ce celui-là qui tend à se généraliser et qui +arrivera un jour à unifier les dialectes régionaux en les remplaçant peu +à peu. Actuellement déjà, le _kan gbê_ règne en maître chez les Dioula +et les Malinké du Haut-Sénégal-Niger, de la Côte d’Ivoire et de la +Guinée Française ; seul, le dialecte banmana, avec ses élisions de +voyelles, ses tendances à l’apocope et son emploi abusif d’un passif +incomplet, garde une physionomie à part et un peu rébarbative. + + +3o _Peul._ — Le peul a acquis une réputation de langue harmonieuse qui +n’est assurément pas surfaite : on l’a appelé « un langage d’oiseaux, +l’italien d’Afrique, etc. » et ce n’est pas sans raison. L’absence de +tout son rauque, l’extrême abondance des dentales et surtout des +liquides douces, la fréquence des voyelles _i_ et _é_, comme aussi +l’intonation musicale si particulière à cette langue, la rendent +agréable à entendre, même lorsqu’on ne la comprend pas, surtout si elle +est parlée par des femmes. + +Quoique sa morphologie et sa syntaxe reposent sur des principes très +simples, le nombre considérable de ses suffixes et la délicatesse des +modifications que chacun apporte à la valeur d’un radical donné font du +peul l’une des langues africaines les plus difficiles à bien posséder et +à manier avec précision. Les mêmes causes d’autre part lui assurent une +indiscutable supériorité sur les idiomes qui se parlent autour de lui : +je ne crois pas qu’il existe une nuance de pensée qui ne puisse être +rendue avec exactitude par la langue peule. + +Son vocabulaire est l’un des plus riches que je connaisse. Le nombre des +racines est d’une abondance extraordinaire et, si l’on songe que, de +chaque racine ou presque, on peut tirer de six à dix verbes dérivés, que +chacun de ces verbes dérivés peut s’employer à trois voix différentes +(active, passive et moyenne ou réfléchie), que chaque voix de chaque +verbe peut donner naissance à trois participes au moins de sens +différents et à une quantité presque illimitée de substantifs, tout cela +d’ailleurs par la simple addition à la racine de suffixes dont chacun a +sa valeur propre, on ne sera pas étonné de la faveur en laquelle je +tiens cette langue. + +L’une des caractéristiques les plus spéciales du peul réside dans le +phénomène des classes entre lesquelles sont répartis les substantifs. +Elles sont au nombre de onze pour le singulier — ou de dix-sept si l’on +tient compte des sous-classes — et de cinq pour le pluriel. Chaque +classe ou sous-classe possède un pronom spécial pour représenter les +substantifs qu’elle renferme et chacune est caractérisée +morphologiquement par un suffixe identique à ce pronom ou dérivant de +lui. De plus certaines consonnes radicales subissent, dans certaines +classes, une modification ou transformation très spéciale : c’est ainsi +que la racine _rèw_ devient _dèbb_ dans six classes du singulier et dans +trois du pluriel, tandis qu’elle conserve la forme _rèw_ dans les autres +classes. Au point de vue des catégories des êtres ou objets selon les +classes, il y a moins de précision ; certaines classes ont une +catégorisation très nette : ainsi la classe du singulier à pronom _o_ et +la classe du pluriel à pronom _bé_ ne renferment que des noms d’êtres +humains[280], la classe du singulier à pronom _ngèl_ (par _g_ dur) et la +classe du pluriel à pronom _koñ_ (prononcez comme l’impératif français +« cogne ») ne renferment que des noms de diminutifs (diminutifs d’êtres +humains, d’animaux ou d’objets quelconques), la classe du singulier à +pronom _dam_ ne renferme que des noms de liquides ou de corps facilement +liquéfiables, la sous-classe du singulier à pronom _ba_ (_nga_ dans les +dialectes parlés à l’est du bas Niger) ne renferme que des noms +d’animaux se nourrissant de végétaux ; mais, pour chacune des autres +classes et sous-classes, il existe en général un nombre plus ou moins +grand de catégories diverses : la classe du singulier à pronom _ngal_ +renferme des augmentatifs, des noms d’instruments, des noms d’oiseaux ; +la classe du singulier à pronom _ngol_ renferme des noms d’objets +allongés, des noms abstraits, etc. Toutefois, même lorsque la +spécialisation des catégories n’est pas absolument nette, elle existe +cependant. + +Le fait que chaque classe ou sous-classe possède son pronom spécial et +ses désinences spéciales et que les adjectifs (ou participes qualifiant +des substantifs) prennent une désinence analogue à celle de la classe à +laquelle appartient le substantif qualifié, le traitement que subissent +certaines consonnes radicales selon la classe du mot, donnent à la +langue peule une physionomie très particulière qui n’a pas toujours été +comprise mais qui a été remarquée par tout le monde. + +Ces diverses particularités du peul, en même temps qu’elles en font une +langue intéressante, harmonieuse, riche et puissante, en font aussi une +langue dont l’assimilation est malaisée. Aussi est-il fort rare de +l’entendre parler par d’autres indigènes que ceux dont elle est la +langue maternelle et elle n’a aucune chance de devenir une langue +d’échange. Par un phénomène inverse, les Peuls qui se trouvent en petit +nombre au sein d’une population autre que la leur se voient forcés +d’apprendre la langue que l’on parle autour d’eux, et c’est ainsi que +l’on rencontre un nombre considérable de Peuls parlant le soninké, le +mandingue, le songaï, le mossi, le haoussa, etc., tandis qu’il est +excessivement rare de trouver des Mandé, des Songaï, des Mossi, des +Haoussa parlant le peul. + +Ceux d’ailleurs qui, à la suite de circonstances spéciales, ont réussi à +apprendre le peul le parlent en général fort mal. Les Rimaïbé, bien +qu’ils ne connaissent souvent pas d’autre langue que le peul, qui est +l’idiome de leurs maîtres, ne le parlent que d’une façon incorrecte. La +même remarque a été faite en ce qui concerne les gens appartenant aux +castes spéciales, et particulièrement les Laobé. Les Peuls proprement +dits eux-mêmes sont loin d’observer toujours toutes les règles de la +langue et en prennent à leur aise notamment dans l’application des +principes relatifs à la distinction des classes et aux modifications des +consonnes radicales. Seuls, parmi tous les gens de langue peule, les +Toucouleurs parlent d’une façon tout à fait correcte. + +Ce fait n’est pas l’un des moindres arguments militant en faveur de la +théorie que j’ai soutenue plus haut, théorie d’après laquelle les +ancêtres des Peuls auraient, lors de leur séjour au Fouta-Toro du VIIIe +au XIe siècles, abandonné leur langue d’origine asiatique ou nord- +africaine pour emprunter aux Nègres du Tekrour la langue toucouleure, +que nous appelons aujourd’hui la langue peule[281]. Nous avons vu que +toutes les traditions indigènes s’accordent pour donner le Fouta-Toro +comme point de départ aux diverses migrations qui ont porté les Peuls +vers l’Est jusque dans le bassin du Nil ; or il est facile de constater +que, à mesure qu’on s’éloigne du Fouta-Toro dans la direction de l’Est, +la langue parlée par les Peuls s’écarte de plus en plus des règles +fondamentales qui lui donnent sa physionomie propre, tandis que les +Toucouleurs, même établis à demeure très loin de leur pays d’origine — +par exemple ceux de Ségou, de Bandiagara, de Say — continuent à +appliquer scrupuleusement ces mêmes règles. Tout cela tend bien à +prouver, il me semble, que le peul n’est vraiment la langue nationale +que des seuls Toucouleurs et que sa véritable patrie d’origine doit être +placée dans l’ancien Tekrour, c’est-à-dire dans le Fouta Sénégalais. + +Un autre phénomène encore vient à l’appui de mon hypothèse. Un examen, +même superficiel, de la langue sérère montre qu’un nombre considérable +de radicaux de cette langue, et notamment ceux qui expriment les idées +les plus communes, comme « laisser, accepter, acheter, vendre, allumer, +apporter, avoir, battre, être beau, être blanc, être noir, être brave, +cuire, dormir, boire, manger, demander, envoyer, marcher, pouvoir, rire, +tomber, tuer, voler, etc. », sont identiques ou analogues aux radicaux +peuls correspondants, tandis que l’allure générale de la langue sérère +est très différente de l’allure générale de la langue peule et se +rapproche plutôt de la physionomie du ouolof. D’autre part on rencontre +dans le sérère et — quoique sur une échelle beaucoup plus restreinte — +dans le ouolof, des phénomènes de modifications de consonnes radicales +et des éléments de dérivation qui rappellent singulièrement les +phénomènes et éléments correspondants du peul. Et pourtant le sérère par +sa morphologie générale, le ouolof surtout par son vocabulaire et sa +grammaire, s’éloignent assez considérablement du peul. On sait que les +Sérères n’ont pas toujours habité leur pays actuel, qu’ils étaient +autrefois établis plus à l’Est et au Nord et qu’ils ont, durant des +siècles, voisiné avec les habitants du Tekrour et fait partie de leur +empire ; on sait aussi que les Ouolofs ont été tour à tour sujets et +suzerains du même empire : il n’est donc pas étonnant que des emprunts +aient été faits par les Sérères et les Ouolofs à la langue du Tekrour et +que la trace de ces emprunts soit encore visible aujourd’hui. On +pourrait même prétendre, quoique ce soit plus téméraire, que ce serait +le sérère qui aurait influencé la langue du Tekrour, ou encore, ce qui +serait peut-être plus près de la vérité, qu’une langue du bas Sénégal, +aujourd’hui disparue, a contribué à la formation de la langue +toucouleure, de la langue sérère, et, pour une part moindre, de la +langue ouolove. Quoi qu’il en soit, comme les analogies constatées entre +le peul d’une part et d’autre part le sérère et — à un bien moindre +degré — le ouolof sont tout aussi visibles dans le dialecte des Peuls du +Baguirmi que dans celui des Toucouleurs du Fouta-Toro, il faut bien +admettre que les Peuls du Baguirmi et d’ailleurs ont pris leur langue +dans le bas Sénégal, étant donné que l’influence des Sérères ne s’est +jamais, que je sache, portée jusqu’au lac Tchad. C’est donc là un +premier point qui me paraît définitivement acquis : la langue actuelle +des Peuls était parlée au Tekrour avant l’époque des premières +migrations peules vers le Sud et vers l’Est. + + DELAFOSSE Planche XIV + +[Illustration : _Cliché Fortier_ + +FIG. 27. — Pêcheurs du Niger.] + +[Illustration : _Cliché Fortier_ + +FIG. 28. — Une flottille de pêche sur le Niger.] + +Mais, pourrait-on dire, cela n’empêcherait pas que les Peuls eussent +apporté leur langue actuelle de l’Asie ou du Nord-Est de l’Afrique : ils +l’auraient introduite avec eux au Tekrour, où elle aurait passé au +sérère une partie de ses radicaux et serait devenue la langue des +Toucouleurs, et ensuite ils l’auraient transportée dans tout le Soudan +occidental et central. + +Assurément une telle hypothèse n’est pas absurde matériellement et elle +demeurera même historiquement soutenable tant que nous ne posséderons +aucun document nous permettant de savoir quelle langue était parlée au +Tekrour avant l’arrivée des Peuls dans ce pays : or il est vraisemblable +que nous ne disposerons jamais d’un document de cette nature. + +Nous avons bien le nom des « gorilles » : lorsque le navigateur +carthaginois Hannon arriva aux côtes de Guinée, il aperçut des sauvages +velus qui ne lui paraissaient pas avoir figure humaine et que ses +interprètes lui désignèrent d’un nom qui, passé dans notre langue à +travers la traduction grecque du texte punique, est devenu « gorille ». +Comme il est vraisemblable, d’après le récit de Hannon, que ses +interprètes avaient été embarqués à l’embouchure du Sénégal, on pourrait +rapprocher le mot « gorille » de l’expression ouolove _gôr yi_ « ce sont +des hommes », ce qui permettrait de supposer que, dès le VIe siècle +avant J.-C., on parlait déjà ouolof à l’embouchure du Sénégal et que le +nom servant à désigner les hommes en ouolof appartenait déjà à une +racine qui, précisément, sert aussi à les désigner en peul (_gôr-ko_, +racine _gôr_ ou _wôr_ selon les cas). Mais je ne veux assurément pas +faire état d’un argument basé sur un mot unique, transmis par +l’intermédiaire d’un texte punique que nous ne possédons pas. + +L’argument tiré du fait que le peul est parlé plus correctement par les +Toucouleurs que par les Peuls me semble avoir une bien autre valeur. Il +en existe d’autres encore à l’appui de ma thèse. Les Peuls ou Proto- +Peuls n’ont pas séjourné qu’au Fouta : avant d’y arriver ils ont bien +été forcés de passer quelque part et ils ne se sont pas transportés des +bords de la Méditerranée aux rives du Sénégal comme un bolide. Si l’on +fait quelque crédit aux traditions indigènes, il faut admettre qu’ils +ont habité la région de Oualata pendant au moins cinq siècles, c’est-à- +dire plus longtemps que n’a duré leur séjour au Tekrour ; lorsque le +gros de leur peuple s’est porté au Fouta, un certain nombre d’entre eux +sont demeurés dans le Hodh, sont allés fonder Tichit et ont donné +naissance aux Guirganké ; d’autres peut-être sont devenus les Nimadi. Il +serait très intéressant de savoir si ces derniers, sur lesquels on n’a +que de très vagues renseignements, ne possèdent pas un idiome spécial et +quel est cet idiome. Mais en tout cas ni à Oualata, ni a Tichit ni chez +les Guirganké on ne trouve trace d’une langue ressemblant au peul ; si +la langue des Proto-Peuls de Ghana avait été le peul actuel ou quelque +chose y ressemblant, il serait bien étonnant que cette langue n’ait pas +laissé de traces dans le Hodh alors qu’elle aurait eu assez de force +pour s’imposer à toute la population du Fouta, pour influencer si +fortement le sérère et pour se perpétuer durant plus de mille ans à +travers tout le Soudan. En d’autres termes, comment expliquer que cette +langue ne se retrouve nulle part au-delà du Fouta, lorsqu’on suit en +sens inverse l’itinéraire le plus probable de l’immigration proto-peule, +à moins d’admettre qu’elle est née au Fouta même et que les Proto-Peuls +l’y ont trouvée lorsqu’ils y sont arrivés pour la première fois ? + +Si nous quittons le domaine de l’histoire pour aborder celui de la +linguistique pure, la chose paraîtra plus certaine encore : la langue +peule, par son type purement agglutinatif, par ses classes de noms, par +ses suffixes de conjugaison, par sa phonétique, par la nature même de +ses radicaux et par la forme de ses racines, présente tous les +caractères fondamentaux des langues nègres ; elle constitue dans +l’Afrique Noire une famille à part, c’est vrai, mais cette famille est à +grouper avec les autres familles soudanaises et avec la famille bantoue, +dont elle se rapproche à certains égards, tandis que les différences qui +séparent le peul des langues sémitiques et hamitiques sont telles que je +ne puis arriver à concevoir comment on a pu, même un instant, songer à +le rattacher à la famille sémitique ou à la famille hamitique. + +Un linguiste anglais très autorisé en matière d’idiomes africains, M. +Migeod, a opposé une seule objection à ma théorie : « Comment admettre, +m’a-t-il dit, qu’un peuple de race blanche et de mentalité supérieure +aurait pu abandonner sa langue pour adopter une langue nègre ? » Cette +objection n’est pas de nature à m’effrayer. Tout d’abord il n’est pas +démontré que la mentalité des Judéo-Syriens et leur civilisation, au +moment de leur arrivée au Fouta, fût notablement supérieure à celle des +Noirs du Tekrour ; ensuite il est fort probable, comme je l’ai laissé +entrevoir, que la langue qu’ils parlaient alors n’était pas _leur_ +langue propre, mais bien une langue d’emprunt récoltée en Egypte ou en +Cyrénaïque, peut-être un égyptien bâtard, peut-être tout simplement le +berbère : depuis leur départ de Syrie ils avaient sans doute changé de +langue plus d’une fois et ils ne devaient pas tenir outre mesure à celle +qu’ils parlaient au moment de leur venue sur les rives du Sénégal et qui +ne cadrait pas plus avec leur génie national que la langue des +Toucouleurs. Enfin, le fait d’un groupement de race blanche adoptant une +langue nègre ne me paraît pas autrement surprenant : les raisons tirées +de l’orgueil de race n’ont rien à voir avec le développement des +langues ; les Touareg Kel-Oui ont à peu près abandonné le tamacheq pour +ne plus parler que le haoussa et cependant ce sont leurs serfs, les +Bougadié, qui le leur ont appris ; les descendants des conquérants +marocains de Tombouctou ne parlent pas d’autre langue que celle des +Nègres Songaï, que leurs ancêtres avaient asservis et regardaient comme +une race d’esclaves. + + +4o _Songaï._ — Je place la langue songaï après la langue peule en raison +de sa légère infériorité au point de vue du nombre de ses +ressortissants, mais il serait plus logique, dans cette esquisse des +caractères généraux des principales langues du Soudan Français, de la +placer à côté du mandingue. Elle en a la simplicité et la force +d’expansion, en raison précisément de cette simplicité. + +Je dirai même que le songaï est plus facile encore à parler que le +mandingue : sa prononciation est plus aisée encore, car il n’a ni le rh +guttural ni les voyelles nasales un peu spéciales du mandingue ; sa +morphologie, très analogue à celle de cette dernière langue quant aux +principes appliqués, est plus rudimentaire encore ; quant à sa syntaxe, +elle est presque inexistante. Si la grammaire mandingue peut tenir en +vingt pages, dix pages suffiraient largement à la grammaire songaï : la +partie grammaticale du manuel Hacquard et Dupuis, qui est, je crois, +complète, renferme quarante pages, dont plus des trois quarts sont +remplis par des exemples. D’autre part les homonymes ne sont qu’en +nombre restreint et leur présence n’offre pas la difficulté réelle +qu’elle entraîne en mandingue. Les variations dialectales paraissent +insignifiantes, si l’on en excepte la différence de prononciation du _d +mouillé_ ou yodisé qui distingue le parler de Tombouctou et de Dienné de +celui du Djerma ; dans ce dernier pays on le prononce _z_, on dirait par +exemple _zenné_ au lieu de Dienné. + +Si le songaï est une langue facile, il est par ailleurs une langue +pauvre : son vocabulaire est beaucoup plus restreint que celui du +mandingue et le nombre des dérivés que l’on peut former d’un radical +donné n’est pas considérable. Aussi a-t-il fait de copieux emprunts aux +langues étrangères, à l’arabe, au tamacheq, et surtout au peul et au +mandingue. Ces emprunts d’ailleurs ne comportent que des mots, que le +songaï a adoptés tels quels, sans se préoccuper de leur formation. Tout +naturellement, les mots étrangers ne sont souvent que d’un emploi +local : beaucoup d’expressions arabes, couramment usitées à Tombouctou, +sont à peu près inconnues à Say ; de nombreux mots mandingues ont cours +à Dienné qui ne sont pas compris à Gao ; mais beaucoup aussi ont acquis +définitivement et partout droit de cité et font partie aujourd’hui du +vocabulaire songaï, dont ils constituent presque le quart. + + +[Note 280 : De là les appellations de « genre hominin » et de « genre +commun » (commun aux deux sexes) données respectivement à l’ensemble de +ces deux classes par le général Faidherbe et par de Guiraudon. Ces mêmes +auteurs rangeaient tous les autres mots dans une seule classe que le +premier appelait « genre brute » et le second « genre neutre ». Une +telle division est tout à fait défectueuse, car il n’existe aucune +raison de réunir ensemble des classes dont chacune est aussi distincte +des autres que toutes ensemble sont distinctes de la classe à pronom +_o_. Faidherbe et de Guiraudon prétendaient aussi que les modifications +de consonnes radicales se faisaient en sens inverse selon que le mot +appartenait au genre hominin ou commun ou au genre brute ou neutre ; +cette affirmation n’est pas exacte et beaucoup de noms ne désignant pas +des êtres humains subissent, au moins au singulier, les mêmes +modifications que les noms d’être humains : il y a là une question de +classes multiples et non pas une question de double genre humain et non- +humain.] + +[Note 281 : Les indigènes de langue peule font une distinction entre le +parler des Toucouleurs et celui des Peuls proprement dits : les premiers +appellent leur langue _poular_, tandis que les seconds donnent à la même +langue, telle qu’ils la parlent eux-mêmes, le nom de _foulfouldé_.] + + + + + CHAPITRE IV + + =Bibliographie linguistique.= + + +Je n’ai pas l’intention d’établir ici une liste complète des +publications relatives aux langues soudanaises : une telle +bibliographie, bien peu fournie en ce qui concerne certains idiomes, +serait au contraire fort étendue pour ce qui regarde le mandingue, le +peul et surtout le haoussa. Mais parmi tout ce qui a été publié sur ces +langues et sur d’autres, beaucoup d’ouvrages ou de mémoires ne +présentent plus guère d’intérêt aujourd’hui que pour les collectionneurs +et les érudits. + +Je voudrais donner seulement l’indication des ouvrages les plus récents +et de ceux qui offrent le plus de garanties et de facilités pour l’étude +des langues parlées dans le Haut-Sénégal-Niger. Je crois en effet ce +renseignement fort utile, si j’en juge par le grand nombre de personnes +qui se sont adressées à moi pour savoir où elles pourraient étudier +telle ou telle langue de la colonie. + + +_Etudes générales de linguistique soudanaise._ + + F. W. H. MIGEOD. — _The languages of West-Africa_, vol. I. — London + (Kegan-Paul), 1911, in-8, 374 pages. + + M. DELAFOSSE. — _Vocabulaires comparatifs de plus de 60 langues ou + dialectes_ parlés à la Côte d’Ivoire et dans les régions limitrophes. + — Paris (Leroux), 1904, gr. in-8, 284 pages. + + +_Arabe._ + + O. HOUDAS. — _Précis de grammaire arabe_ (langue écrite et langue + parlée). — Paris (André), 1897, in-8, 264 pages. + + R. BASSET. — _Notes sur le hassânia._ — Paris, 1910, in-8 (fasc. 2 du + tome XXXIX des Publications de la Faculté des Lettres d’Alger). + + A. de BIBERSTEIN-KASIMIRSKI. — _Dictionnaire arabe-français._ — Paris, + 1860, 2 vol. gr. in-8. + + E. GASSELIN. — _Dictionnaire français-arabe_ (arabe vulgaire et arabe + grammatical). — Paris (Leroux), 1880-86, 2 vol. gr. in-4, 974 et 860 + pages. + + Père J. B. BELOT. — _Vocabulaire arabe-français à l’usage des + étudiants._ — Beyrouth, 1898, in-8, 1000 pages (nombreuses éditions). + + Remarque. — Ces trois dictionnaires s’adressent surtout à ceux qui + voudraient étudier l’arabe écrit ; le troisième, assurément moins + complet, mais plus portatif et d’un prix plus abordable, peut suffire + dans la plupart des cas. + + +_Zenaga._ + + Général FAIDHERBE. — _Le Zenaga des tribus sénégalaises._ — Paris + (Leroux), 1877, in-8, 96 pages. + + R. BASSET. — _Etude sur le dialecte zenaga._ — Paris, 1910, in-8 + (fasc. 1 du tome XXXIX des Publications de la Faculté des Lettres + d’Alger). + + +_Tamacheq._ + + Général HANOTEAU. — _Essai de grammaire de la langue tamachek_, 2e + édit. — Alger (Jourdan), 1896, in-8, 300 pages. + + H. BARTH. — _Travels and discoveries in Northern and Central Africa._ + — London, 1858, 5 vol. in-8 (renferme un vocabulaire et une grammaire + du dialecte des Oulmidden). + + CID KAOUI. — _Dictionnaire pratique tamâheq-français._ — Alger + (Jourdan), 1900, gr. in-4, 444 pages. + + A. de MOTYLINSKI. — _Grammaire et dictionnaire français-touareg._ — + Alger (Jourdan), 1908, in-8, 330 pages. + + +_Haoussa._ + + M. DELAFOSSE. — _Manuel de langue haoussa._ — Paris (Maisonneuve), + 1901, in-18, 136 pages. + + M. LANDEROIN et J. TILHO. — _Grammaire et contes haoussas._ — Paris + (E. Larose), 1909, in-18, 292 pages. + + Les mêmes. — _Dictionnaire haoussa comprenant haoussa-français et + français-haoussa._ — Paris (E. Larose), 1910, in-18, 172 et 164 pages. + + +_Ouolof._ + + Mgr A. KOBÈS. — _Grammaire de la langue wolofe._ — Saint-Joseph de + Ngazobil, 1869, in-8. + + J. B. RAMBAUD. — _La langue wolof._ — Paris (Leroux), 1903, pet. in-8, + 106 pages. + + Mgr A. KOBÈS. — _Dictionnaire français-wolof._ — Dakar, 1855, in-8. + + Le même. — _Dictionnaire wolof-français_, nouv. édit. — Saint-Joseph + de Ngazobil, 1875, in-8. + + P. H. GREFFIER. — _Guide de la conversation français-volof._ — Saint- + Joseph de Ngazobil, 1907, in-32. + + +_Peul._ + + Dr TAUTAIN. — _Contribution à l’étude de la langue foule_ (Revue de + linguistique et de philologie comparées, Paris, 1889-90, 82 pages). + + T. G. de GUIRAUDON. — _Manuel de la langue foule._ Paris (Welter), + 1894, in-18, 144 pages. + + H. GADEN. — _Note sur le dialecte foul parlé par les Foulbé du + Baguirmi_ (Journal asiatique, Paris, janv.-févr. 1908, 70 pages). + + D. WESTERMANN. — _Handbuch der Ful-Sprache._ — Berlin, 1909, in-8, 274 + pages. + + +_Songaï._ + + A. HACQUARD et A. DUPUIS. — _Manuel de la langue songay._ — Paris + (Maisonneuve), 1897, in-18, 254 pages. + + A. DUPUIS-YAKOUBA. — _Les Gow, chasseurs du Niger_ (texte songaï et + traduction française). — Paris (Leroux), 1911, in-8, 300 pages + environ. + + +_Langues mandé : étude générale._ + + H. STEINTHAL. — _Die Mande-Neger-Sprachen._ — Berlin, 1867, in-8, 344 + pages. + + M. DELAFOSSE. — _Essai de manuel pratique de la langue mandé_ (IVe + partie). — Paris (Leroux), 1901, gr. in-8, 304 pages. + + +_Bozo._ + + M. DELAFOSSE. — _Vocabulaires comparatifs_ (le chap. IV renferme un + court vocabulaire bozo et quelques notes de grammaire). — Rien autre + n’a été publié à ma connaissance sur la langue bozo. + + +_Soninké_ (aucune étude complète de la langue soninké n’a paru jusqu’à +présent). + + Général FAIDHERBE. — _Langues sénégalaises._ — Paris (Leroux), 1887, + in-18, 266 pages (renferme une courte notice grammaticale et un + vocabulaire). + + Dr TAUTAIN. — _Note sur les trois langues soninké, banmana et + mallinké_ (Revue de linguistique et de philologie comparées, Paris, + 1887). + + G. BASTARD. — _Essai de lexique pour les idiomes soudanais_ (Revue + Coloniale, Paris, mai 1900. — Renferme un vocabulaire soninké). + + M. DELAFOSSE. — _Essai de manuel pratique de la langue mandé_ (IVe + partie, chap. VIII). + + Le même. — _Vocabulaires comparatifs_ (chap. IV). + + +_Kâgoro_ : néant. + + +_Mandingue (dialecte banmana)._ + + F. S. (Père Sauvant). — _Manuel de la langue bambara._ — Maison- + Carrée, 1905, in-8, 154 pages. + + Mgr H. BAZIN. — _Dictionnaire bambara-français._ — Paris, 1906, gr. + in-8, 694 pages. + + MOUSSA TRAVÉLÉ. — _Petit manuel français-bambara._ — Paris (Geuthner), + 1910, in-8, 68 pages. + + +_Mandingue (dialecte khassonkè)._ + + G. BASTARD. — _Essai de lexique_ (renferme un vocabulaire khassonkè). + + M. DELAFOSSE. — _Essai de manuel pratique de la langue mandé_ (IVe + partie, chap. V). + + +_Mandingue (dialecte malinké)._ + + J. B. RAMBAUD. — _La langue mandé._ — Paris (Bouillon), 1896, in-8, + 132 pages. + + Père ABIVEN. — _Grammaire malinké._ — Paris, 1900, in-8. + + Le même. — _Dictionnaire malinké-français._ — Paris, 1900, in-8. + + Le même. — _Dictionnaire français-malinké._ — Paris, 1900, in-8. + + Missionnaires du Saint-Esprit. — _Dictionnaire français-malinké et + malinké-français._ — Conakry, 1906, in-18, 176 pages. + + +_Mandingue (dialecte dioula)._ + + M. DELAFOSSE. — _Essai de manuel pratique de la langue mandé_ (les + trois premières parties concernent spécialement le dialecte dioula). + + +_Soussou_ (diallonké). + + J. H. DUPONT. — _Outline of a grammar of the Susu language._ — London, + 1882, in-12. + + J. B. RAIMBAULT. — _Dictionnaire français-soso et soso-français._ — + Rio-Pongo, 1885, in-18, 164 pages. + + +_Samorho_ : néant. + + +_Sia._ + + M. DELAFOSSE. — _Vocabulaires comparatifs_ (le chap. IV renferme un + court vocabulaire sia et des notes grammaticales). — Rien autre n’a + été publié à ma connaissance sur la langue sia. + + +_Sénoufo._ + + M. DELAFOSSE. — _Vocabulaires comparatifs_ (chap. V : dialectes des + Minianka, des Folo et de plusieurs tribus de la Côte d’Ivoire). — Rien + autre n’a été publié à ma connaissance sur la langue sénoufo. + + +_Langues voltaïques : étude générale._ + + M. DELAFOSSE. — _Les langues voltaïques_ (Boucle du Niger). (Mémoires + de la Société de Linguistique de Paris, tome XVI, fasc. 6, Paris, + 1911). + + +_Tombo, Dogom et Déforo_ : néant. + + +_Mossi._ + + F. FROGER. — _Etude de la langue des Mossi_, suivie d’un vocabulaire + et de textes. — Paris (Leroux), 1910, gr. in-8, 260 pages. + + +_Gourmantché._ + + F. DUBOIS. — _Vocabulaire gourma_ (Bulletin du Comité de l’Afrique + Française, Paris, juillet 1898). — Rien autre. + + +_Nankana_ : néant. + + +_Dagari et Birifo._ + + M. DELAFOSSE. — _Vocabulaires comparatifs_ (chap. VII). — Rien autre. + + +_Nounouma._ + + M. DELAFOSSE. — _Vocabulaires comparatifs_ (chap. VII, gouressi). — + Rien autre. + + +_Sissala._ + + F. W. H. MIGEOD. — _The languages of West-Africa_ (numération page 144 + et quelques phrases page 284 en _isala_ et _ajolo_). + + +_Boussansé_ : néant. + + +_Lobi, Dian, Pougouli et Gan._ + + M. DELAFOSSE. — _Vocabulaires comparatifs_ (chap. VII). — Rien autre. + + +_Bobo._ + + M. DELAFOSSE. — _Vocabulaires comparatifs_ (chap. VII, vocabulaires + des dialectes kian et tara et notes grammaticales). — Rien autre. + + +_Koulango._ + + M. DELAFOSSE. — _Vocabulaires comparatifs_ (chap. VII). — Rien autre. + + +_Bariba._ + + S. W. KOELLE. — _Polyglotta africana._ — London, 1854, gr. in-fol. + (renferme un vocabulaire _barba_). — Rien autre. + + +_Soumba_ : néant. + + * * * * * + + + + + TABLE DES MATIÈRES + CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME + + * * * * * + + + Pages + + Préface par M. le gouverneur Clozel 1 + + Documents annexes 13 + + Avant-propos 31 + + PREMIÈRE PARTIE : LE PAYS 35 + + _Chapitre premier : limites_ 37 + + _Chapitre II : hydrographie_ 45 + + Hydrographie rétrospective 45 + + Bassin de la Comoé 63 + + Bassin du Sénégal 64 + + Bassin de la Volta 66 + + Bassin du Niger 68 + + _Chapitre III : orographie_ 75 + + _Chapitre IV : régions naturelles_ 79 + + _Chapitre V : climatologie_ 90 + + _Chapitre VI : répartition de la population_ 96 + + _Chapitre VII : géographie administrative_ 103 + + DEUXIÈME PARTIE : LES PEUPLES 107 + + _Chapitre premier : classification et répartition géographique 109 + actuelle des divers groupements ethniques_ + + Nomenclature des familles, groupes et peuples 113 + + Différentes appellations données aux peuples 116 + + Composition de chaque peuple 131 + + Répartition numérique des peuples 142 + + Population de chacune des circonscriptions administratives 157 + + _Chapitre II : origine et formation des groupements ethniques 175 + actuels_ + + Généralités 175 + + Maures de l’Azaouad 180 + + Maures du Hodh 183 + + Touareg 191 + + Peuls 198 + + Toucouleurs 235 + + Songaï 238 + + Mandé du Nord 252 + + Mandé du Centre 282 + + Mandé du Sud 296 + + Sénoufo 300 + + Peuples voltaïques 302 + + Tableau chronologique 319 + + _Chapitre III : ethnographie descriptive_ 327 + + Caractères physiques 327 + + Habitation, vêtement, parure et armement 333 + + Mentalité et genre de vie 341 + + TROISIÈME PARTIE : LES LANGUES 353 + + _Chapitre premier : classification et répartition des langues du 357 + Haut-Sénégal-Niger_ + + Nomenclature et classification 357 + + Répartition géographique, ethnique et numérique 364 + + Langues écrites et langues parlées 374 + + _Chapitre II : linguistique comparée_ 387 + + Composition et formation des mots 387 + + Morphologie et syntaxe 390 + + Phonétique 404 + + _Chapitre III : Caractères généraux de chacune des quatre 408 + langues principales_ + + Mossi 408 + + Mandingue 409 + + Peul 412 + + Songaï 419 + + _Chapitre IV : bibliographie linguistique_ 421 + + + * * * * * + LAVAL. — IMPRIMERIE L. BARNÉOUD ET Cie. + + + + +Note du transcripteur : + + + Les changements dans l’ERRATA ont été aportés. + + Page 12, " intestines et de bararie " a été remplacé par " barbarie " + + Page 15, " Colonisatien, main-d’œuvre, crédit " a été remplacé par + " Colonisation " + + Page 53, " que peu de renseigements " a été remplacé par + " renseignements " + + Page 58, " et n n pas des Berbères " a été remplacé par " et non pas " + + Page 130, note 62, " du la Boucle de Niger " a été remplacé par + " de la Boucle du Niger " + + Page 137, " au m ins à l’heure actuelle " a été remplacé par + " au moins " + + Page 138, " cercles de Bolo-Dioulasso " a été remplacé par + " Bobo-Dioulasso " + + Page 148, " du Niger de Bourem a Niamey " a été remplacé par + " Bourem à Niamey " + + Page 162, " les Tombo dans l’ést " a été remplacé par " l’Est " + + Page 165, " Dioula, 1.474 Bannama " a été remplacé par " Banmana " + + Page 179, " du cercle de Satagoudou " a été remplacé par + " Satadougou " + + Page 185, note 108, " mieux imformé que Yakout " a été remplacé par + " informé " + + Page 239, " Soninké de Banamba est le bannama " a été remplacé par + " banmana " + + Page 245, " les meillleurs soldats de l’armée " a été remplacé par + " meilleurs " + + Page 247, " se mettre sous la protetcion " a été remplacé par + " protection " + + Page 264, " pris fin et leur dipersion " a été remplacé par + " dispersion " + + Page 276, " desquels elles se contituèrent " a été remplacé par + " constituèrent " + + Page 284, " trouver a l’étroit dans " a été remplacé par " à " + + Page 289, " vraisembleblement des Kâgoro " a été remplacé par + " vraisemblablement " + + Page 321, " maisons à terasse à Gao " a été remplacé par " terrasse " + + Page 338, " sont en général reconnaisables " a été remplacé par + " reconnaissables " + + Page 346, " devaient nécesrairement passer toutes " a été remplacé + par " nécessairement " + + Page 412, " abusif d’un passif imcomplet " a été remplacé par + " incomplet " + + Page 415, " dans l’applica-cation des principes " a été remplacé par + " l’application " + + De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe + ont été apportés. + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77844 *** |
