diff options
Diffstat (limited to '77841-0.txt')
| -rw-r--r-- | 77841-0.txt | 6020 |
1 files changed, 6020 insertions, 0 deletions
diff --git a/77841-0.txt b/77841-0.txt new file mode 100644 index 0000000..1da3250 --- /dev/null +++ b/77841-0.txt @@ -0,0 +1,6020 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77841 *** + + + + + CH. WAGNER + + VERS LE CŒUR DE L’AMÉRIQUE + + DEUXIÈME ÉDITION + + + PARIS + LIBRAIRIE FISCHBACHER + (SOCIÉTÉ ANONYME) + 33, RUE DE SEINE, 33 + 1906 + +Published December 1st 1905.--Privilege of copyright in the United +States reserved under the Act approved March 3d 1905 by Charles Wagner. + + + + +A Théodore Roosevelt + +Au Président des États-Unis + +magnanime et pacifique + +A sa maison + +au peuple des États-Unis + + + + +_PRÉFACE_ + + +_En allant aux États-Unis j’avais un but précis: me rapprocher du centre +vital de ce pays afin d’acquérir une idée des ressorts intimes de son +extraordinaire activité. Les observations que comporte un tel sujet sont +de nature délicate. Un visiteur, réduit aux moyens ordinaires +rencontrerait, pour les faire, des obstacles presque insurmontables. Ces +obstacles m’étaient aplanis par un accueil tout familial. Je n’ai pas +visité un territoire, j’ai fraternisé avec des âmes. C’est ce qui donne +leur signification à ces impressions de voyage. J’ai été réduit, pour +les écrire, aux seules ressources du souvenir, n’ayant pas eu le temps +de prendre des notes. Mais, toutes fragmentaires qu’elles soient, +c’était pour moi un besoin du cœur de les fixer. Je les offre +aujourd’hui, en double hommage, à mes concitoyens de France et à tous +ces amis d’Amérique dont je ne pourrai jamais oublier l’hospitalité +cordiale._ + + _Paris, décembre 1905._ + + + + +PREMIERS TRAITS D’UNION + + +C’était en 1891. Je ne connaissais l’Amérique que très vaguement. +Pendant une visite que je faisais à Madame Blaze de Bury, je fus +présenté à une jeune Américaine, bien connue dans son pays par ses beaux +livres: Grace King, de la Nouvelle Orléans. Elle savait le français. Son +esprit en travail et sur bien des points brouillé avec la tradition, +s’intéressait aux questions morales et religieuses telles que je les +présentais, pour les mettre en contact aussi intime que possible avec la +conscience de ce temps. Nous eûmes, dans la suite, de longs entretiens; +Grace King devint une auditrice fidèle de la salle Beaumarchais. Elle +écrivit sur mon œuvre missionnaire dans une revue américaine. Avant de +quitter Paris, elle me fit connaître Miss L. Sullivan, de New-York, qui, +de même que son amie, se mit à fréquenter régulièrement nos réunions. +Rentrées dans leurs pays, ces deux jeunes dames ne cessèrent de m’écrire +de temps à autre. Grace King me mit en rapport avec la Revue l’«Outlook» +et son fondateur M. Lyman Abbott, et traduisit ma Préface américaine à +«Jeunesse», premier livre par lequel les éditeurs Dodd Mead et Co, de +New-York, firent connaître ma pensée aux États-Unis. A ces noms, il +convient d’ajouter celui de Mrs Worthington d’Irvington. + +Lorsque en 1901, Miss Marie-Louise Hendee eut traduit «La Vie Simple» +pour la maison Mc Clure, Grace King fut chargée de faire précéder le +livre d’une introduction biographique. Elle fit cette œuvre avec une +exactitude d’informations et une grâce de style dignes de tout éloge. Sa +préface, où se trouve l’histoire de ma pensée et une caractéristique de +ma libre propagande de l’Évangile perpétuel, était comme un drapeau +déployé. + +Aujourd’hui que tant d’heureuses rencontres ont suivi ces premières +connaissances, j’éprouve un grand bonheur à remonter à ces débuts. Un de +mes regrets, en allant visiter les États-Unis, a été de ne pouvoir, +faute de temps, pousser une pointe jusqu’à la Nouvelle-Orléans. Espérons +que ce n’est que partie remise. + +A partir du moment où «La Vie Simple» parut à New-York, chez Mc Clure, +les points de contact se multiplièrent. Ce livre eut la bonne fortune +d’intéresser les Américains, en répondant à leur compréhension de la vie +et à plusieurs de leurs préoccupations présentes. Il me valut de leur +part de nombreux témoignages de sympathie. Nos relations se bornaient +là, et je ne songeais pas à les agrandir, en traversant l’Océan. Mais, +pendant les vacances de 1902, le Président Roosevelt, par deux fois, +d’abord dans un discours à Banghor, puis dans un autre au Temple +maçonnique de Philadelphie, à l’occasion du 150me anniversaire de la +réception de George Washington, dans la société des maçons américains, +voulut bien signaler «La Vie Simple» à ses concitoyens, comme un traité +pratique de bonne vie. + +Si donc j’ai vu l’Amérique, si j’ai pu y faire un voyage inoubliable, je +le dois à son grand Président. Il s’en faut pourtant que ce voyage se +soit décidé d’un seul coup, et ait été préparé sans obstacle ni peine. +C’est là ce que je demande à exposer en toute brièveté. + + + + +OBSTACLES + + +Je ne suis pas un écrivain de carrière. L’écrivain, aussi bien que le +prédicateur, ne viennent en moi qu’après l’homme. Et l’homme est +enraciné dans sa famille et dans son œuvre, enraciné de telle façon que +l’idée n’était jamais venue ni à moi, ni à aucun des miens, de ceux de +la petite famille ou de la grande, que je puisse partir pour longtemps. +Autrefois, à travers la France, l’Alsace, la Belgique, la Suisse, +j’avais entrepris quelques tournées de prédications et conférences +toujours suivies du plus encourageant succès. Mais les deuils de +famille, le travail de plus en plus considérable, à Paris, dans l’œuvre +religieuse, sociale, éducationnelle, avaient peu à peu restreint le +nombre des tournées. Aucune d’elles d’ailleurs n’avait jamais duré plus +d’une quinzaine. Finalement elles s’étaient réduites à deux ou trois +jours. Encore, ces absences si brèves ne se produisaient-elles qu’à de +longs intervalles. J’étais donc devenu l’homme qui ne part jamais; +l’homme dont c’est le devoir de rester là, toujours. Ainsi pensaient mes +amis autour de moi et même certains en Amérique. La revue «Craftsman» de +Syracuse[1], ayant entendu parler de mon voyage probable en Amérique, en +manifesta de l’étonnement, un étonnement amical certainement, mais un +étonnement réel. «Laissez, disait-elle, cet homme où il vit: on ne +déracine pas les chênes pour les promener.» + + [1] Syracuse, État de New-York. + +En moi-même la clarté s’était faite sur ce point: devais-je ou non aller +en Amérique? Ma règle de conduite a toujours été de porter mon ouvrage +de semeur, sur les points où je découvrais de la bonne terre. Les +lettres et les visites que je recevais d’Amérique avaient créé en moi la +conviction qu’un champ immense et réceptif était ouvert, au-delà de +l’Océan, aux idées pour lesquelles je luttais et vivais dans mon pays. +Or, quiconque peut recevoir de nous, peut aussi nous donner. Toutes les +relations entre les esprits des hommes, reposent sur l’échange mutuel. +J’étais certain que si j’avais un message pour l’Amérique, elle en avait +un autre pour moi, un message qui, dans la suite, pourrait avoir la plus +grande influence sur mon activité dans ma patrie. Donc je devais partir, +et j’y étais intérieurement décidé. + +Mais dans ces sortes de décisions, il convient de se consulter avec les +siens. Je fis donc part de mes projets à mes paroissiens, qui me +comprirent et m’encouragèrent de leurs vœux. + +Puis je consultai ma famille, ma femme et mes enfants. Si des enfants +doivent être privés pendant plusieurs mois de la présence de leur père, +n’est-il pas juste qu’ils sachent un peu pourquoi? Comme ils ont une +privation à s’imposer, on peut bien leur offrir une explication. + +Je me rappellerai toujours ce petit conciliabule, en Touraine, sous les +beaux cèdres de la Commanderie[2]. Ma femme, mes deux filles, mon petit +Jean étaient près de moi. Les rayons du soleil se jouaient à nos pieds, +parmi les ombres mouvantes des branches. J’expliquai que j’avais de la +peine à me séparer de mes chéris; mais que j’avais, pour visiter +l’Amérique, de si fortes raisons que je pouvais bien dire que Dieu +lui-même m’y appelait. Tout le monde dit: «Oui, Papa, tu dois y aller, +et nous ferons de notre mieux afin de te rendre l’absence facile». Puis +nous eûmes une courte et bonne prière, pour placer toutes choses et +nous-mêmes entre les mains de Dieu. + + [2] C’est le nom de la campagne amie où nous étions alors. + + * * * * * + +J’avais deux océans à traverser: l’Atlantique et la grammaire anglaise. +Chaque fois que je m’étais aventuré dans les eaux anglaises, j’étais +revenu découragé. Impossible d’apprendre et surtout de prononcer cette +langue. C’est ici que je compris à quel point pour les études et toutes +sortes de travaux, l’amour et la nécessité sont d’un secours puissant. +Avant mes projets de voyage en Amérique, j’apprenais l’anglais par +simple curiosité. Mais depuis que l’idée d’aller en Amérique me hantait, +je l’apprenais par amour, par un vrai et profond amour pour ce peuple +encore invisible à mes yeux, mais que je pressentais digne d’être +beaucoup aimé. Subitement l’anglais me parut un langage délicieux. +L’entendre parler, le lire était mon occupation favorite. Mes +professeurs, dont je me rappelle surtout le Virginien Mac Bryde, +n’avaient qu’à se louer de mon assiduité. Et cependant, au milieu de +quelles constantes interruptions je travaillais! Jamais rien de +régulier. Toujours à la merci de l’imprévu du ministère, ou de quelque +visiteur importun. Au sein de mes tribulations, je songeais aux Juifs +rebâtissant Jérusalem après l’exil et tenant d’une main la truelle, de +l’autre la lance. Bien souvent, le soir, fatigué par une longue journée, +je me sentais découragé. L’anglais allait moins bien. Je me disais: «je +ne l’apprendrai jamais.» Mais le lendemain je recommençais avec une +ardeur nouvelle. Sociable comme je le suis, il m’eut paru intolérable de +voyager dans un pays sans en parler, ni en comprendre la langue. C’était +la condamnation au rôle de sourd et muet. Ensuite, quoiqu’il eût été +entendu, en principe, que je ferais en Amérique des conférences +françaises, ceux de mes amis qui s’intéressaient le plus vivement à ma +venue, déclaraient qu’à moins de parler anglais, je ne me mettrais pas +en contact avec le peuple américain lui-même, mais seulement avec +certains auditoires select. Coûte que coûte, il fallait donc vaincre cet +obstacle de la langue. Ceux que je désirais atteindre, c’était la foule +des auditeurs, tels qu’on les voit mêlés dans les réunions où +s’assemblent tous les éléments d’une population. A Paris, quelques amis +d’une extrême prudence me disaient: «surtout ne vous laissez pas aller à +parler anglais en public, vous vous rendriez ridicule». Des lettres de +Genève m’avertissaient dans le même sens. Je crus mieux de déférer au +désir de ceux qui m’écrivaient: «Parlez-nous anglais, si pauvres que +soient vos moyens en cette langue, pourvu que vous vous fassiez +comprendre.» Et je continuai à me jeter dans l’anglais à corps perdu. +Comme je me débattais en des difficultés sans cesse renaissantes, je +reçus la visite de l’acteur Delorme, du Théâtre de la Renaissance. Il +venait m’offrir des leçons de diction en français, comme il en avait +donné à beaucoup de mes collègues de l’Église protestante et catholique. +Je lui dis: «Retro Satanas!» et lui citai la parole de Gœthe: «Oui, un +comédien peut donner des leçons à un pasteur, si le pasteur est lui-même +un comédien.» Comme il tenait déjà la porte, tout navré de ma réception, +il dit quelques mots en anglais:--Vous savez l’anglais, lui dis-je.--Non +seulement je sais l’anglais, mais j’ai joué Shakespeare aux +États-Unis.--Alors vous êtes l’homme qu’il me faut, lui déclarai-je, en +le ramenant dans mon bureau. Séance tenante il me donna la première +leçon d’improvisation anglaise. Il m’habitua à la prononciation des +mots, tel que le comporte le discours public. Et pendant les vacances, à +la campagne, nous eûmes ensemble des séances de travail qui durèrent du +matin jusqu’au soir et pendant lesquelles j’adressais à mon infatigable +et scrupuleux auditeur, des conférences, sermons, speeches de toute +nature, m’efforçant de faire passer d’une langue dans l’autre le +répertoire total de mes idées. Dans mes moments de loisir, je me parlais +anglais à moi-même, et je finis par penser en anglais. + + + + +OU JOHN WANAMAKER INTERVIENT + + +Vers le mois de juin 1903, je reçus, un matin, un petit bleu signé John +Wanamaker et me demandant un rendez-vous. Il était rédigé en une +écriture décidée, aux caractères nerveux et concis. Je savais deux +choses seulement du signataire: la première, qu’il était un des plus +grands négociants américains; la seconde, qu’il aimait beaucoup mon +livre: «La Vie Simple,» et en avait distribué d’innombrables volumes. +J’allai le trouver; hélas! nous ne pûmes causer. Ni son français ni mon +anglais ne suffisaient. Et pourtant nous nous comprîmes. En 1904, vers +le même mois de juin, nouvelle rencontre. Cette fois nous pûmes avoir +une conversation suivie en anglais. + +Personne ne me fut plus utile, que John Wanamaker, à partir du moment où +mon voyage se trouva décidé. Il me donna tous les conseils et toutes les +explications préalables nécessaires et m’invita à venir demeurer à sa +campagne de Lindenhurst, durant la première quinzaine de mon séjour en +Amérique, afin d’y faire mon acclimatation. Il visita successivement ma +famille et mon église, leur promettant de prendre soin du pasteur et du +père de famille et de me renvoyer en France, sain et sauf, ce qu’il +s’appliqua plus tard à tenir scrupuleusement. + +Je m’embarquai sur «La Lorraine», le 10 septembre 1904, emmenant M. X. +Kœnig, pour me servir de compagnon et de secrétaire pendant le voyage. +Dans ma cabine, parmi les lettres et télégrammes de France qui me +souhaitaient un bon voyage, je trouvai un cablogramme d’Amérique signé: +John Wanamaker, et conçu en ces termes: «_America welcomes you!_» + + + + +EN MER + + +Dès le premier jour, je rencontrai à bord Mr L. P. Morton, ancien +ambassadeur des États-Unis à Paris, et sa famille. Nous nous +connaissions depuis un certain temps déjà, et nous pûmes tout à l’aise, +en de longues causeries, nous entretenir du pays où j’allais pour la +première fois. + +Nos modernes transatlantiques sont des merveilles du génie humain. Parmi +tous ceux qui se font une ardente concurrence, les moins rapides et les +moins confortables eussent paru à nos pères des chefs-d’œuvre de +confort. Ce qui me frappa le plus, c’est ce fait qu’un semblable bateau +part, ayant en somme embarqué dans ses flancs toutes les questions +sociales et même toutes les questions humaines. + +D’abord, il promène par l’Océan, nos divisions de classes. Elles sont +admirablement caractérisées par les cabines de luxe, les cabines de +première avec leur pont séparé par une barrière des cabines de deuxième; +puis les cabines basses où sont logés les passagers de troisième classe +désignés sous le nom d’émigrants. Les officiers et les matelots du bord +représentent l’armée en ses couches diverses. Le personnel de service +masculin et féminin, ainsi que les chauffeurs mécaniciens, cuisiniers, +boulangers, sont comme les spécimens de la grande armée des +travailleurs. + +J’eusse voulu aller des uns aux autres, fréquenter surtout parmi ce +peuple nombreux d’émigrants, apprendre leur histoire, les causes de leur +départ de la patrie, leurs espérances. Sept grands jours en mer, sans +autre occupation que celle d’aller et de venir. Quelle moisson de +renseignements à faire en causant familièrement avec les femmes, les +hommes, avec tous! Pourquoi ne l’ai-je pas fait? C’est bien simple. Mon +estomac ne s’est pas trouvé en cette circonstance à la hauteur de mon +cœur. Dès l’instant où ce phénomène vulgaire et humiliant qui saisit les +marins peu expérimentés, se fut déclaré en ma personne, toute velléité +de faire des visites et de fraterniser disparut. Un vague malaise de +couleur grisâtre et verdâtre m’envahit dès le deuxième jour et ne se mit +à diminuer qu’au quatrième. Pendant un moment de lucidité, je fis une +découverte horrifique: _j’avais oublié mon anglais_. C’est à peine si je +trouvais mes mots pour m’expliquer en ma langue coutumière. Quelques +termes allemands, semblables à celui de _Katzenjammer_, flottaient dans +le vide de ma mémoire comme des cadres oubliés en un appartement +déménagé. D’anglais, plus trace! + +Le sixième jour, heureusement, les vents se calment, les nuages se +déchirent, un chaud soleil inonde la mer et les ponts. Aussitôt toutes +les figures s’éclairent à bord. Tout le long du jour, des voix chantent +à l’entrepont. Ce sont des Italiens, hommes, femmes, jeunes gens, qui +mêlent leurs voix graves et claires. Je les écoute avec charme. Ces +mélodies sont toute une tradition de soleil et de patrie, de poésie et +de pauvreté. Ils rappellent les mers bleues, les montagnes violettes, +les palmiers, les oliviers, les orangers et les lauriers. Il y a une âme +dans ce chant. + +Les passagers de première ont un orchestre à leur disposition; mais +eux-mêmes ne chantent pas sur le pont, et surtout l’idée ne leur +viendrait pas de chanter ensemble. Pourquoi?... + + * * * * * + +Battant et perforant sans relâche le flot amer de son hélice puissante, +le navire nous emporte, nous, nos âmes et nos destinées, nos vices et +nos vertus. Nous sommes momentanément groupés; mais nous restons +séparés. Au fond, nous ne sommes pas du même bateau. Il y a de la +mélancolie à penser que tous ces hommes peuvent respirer le même air, +qu’une étroite solidarité matérielle les joint pour quelques jours, que +le même naufrage soudain mettrait leurs corps dans le linceul des mêmes +flots, et qu’ils ne se sentent pas davantage frères. Un magnifique +bâtiment comme un transatlantique est un témoin de notre grandeur +mécanique, de notre progrès scientifique. Mais certes on y peut voir des +preuves saisissantes de notre pauvreté morale et de notre marasme +social. Il y a encore bien des traversées à faire avant d’entrer au port +de la Cité fraternelle. + + * * * * * + +La nuit venue, je m’en fus tout seul à l’avant du bateau, sous les +étoiles. Là, on se sent marcher. Il semble qu’un grand aigle vous a pris +sur ses ailes et vous emporte à travers les champs de l’air. Tout votre +corps est mouvement; toute votre âme, aspiration. + +Derrière le voile de ces ténèbres occidentales, que se cache-t-il pour +nous? Demain blanchiront à l’horizon les rives américaines. Quels hommes +y verrons-nous? quelles rencontres, quelles expériences ferons-nous? + +Et, pareil à un homme qui va vers un peuple, je respire déjà leur air, +je les pressens, je tends mes bras vers des amis inconnus. + +Mais, tout à coup, en pleine joie d’aborder bientôt, une angoisse +affreuse m’étreint le cœur: je songe à mon anglais, et j’entends une +voix moqueuse me dire: «Lorsque tu ouvriras la bouche devant ce peuple +qui demeure là-bas, ils se regarderont les uns les autres et se +demanderont: «Quelle langue parle cet homme?» + + + + +LE SALUT DES FEUX + + +Des feux! des feux! feux fixes, feux intermittents; prunelles démesurées +dardant dans la nuit leurs flamboyants regards; phares tournants, de +leurs gerbes balayant l’horizon. Flammes et flammes encore, rouges, +vertes. C’est toute la symphonie des signaux, imitant les étoiles, les +comètes, les bolides, les éclairs, les torches! + +Quelle féerie d’arriver ainsi de nuit et d’être salué par de la lumière! +Et cette lumière c’est de l’humanité. Que dans les ténèbres de l’Océan, +loin de la terre, dans l’immense et morne solitude des flots, un simple +falot apparaisse: immédiatement cette lumière nous fait penser: _un +homme est là_. A travers toutes les mers du globe, les lumières qui +vacillent par la nuit, annoncent des hommes. Elles disent les unes aux +autres: voici ton semblable! Que de pensées dans ces tremblants fanaux! + +Et voici la terre! Rien ne l’indique aux regards, car c’est l’obscurité. +Minuit rend semblables et confond dans le même noir le large et le +rivage, la plage sablée aux pentes insensibles et la falaise abrupte aux +menaçantes arêtes. Sans les hommes, maintenant nous ne verrions que de +l’ombre, ombre redoutable où des dangers s’accumulent. Les hommes ont +fait de la clarté. Cette clarté oriente et dirige les navires. Toutes +ces lumières, c’est de la bonne volonté. Elles renseignent et saluent. +Elles disent: voici le chemin, venez et soyez les bienvenus! Elles +annoncent les demeures et les tables de famille, les rues populeuses et +les ruches d’affaires où circulent des milliers de travailleurs +laborieux. + + * * * * * + +Le vaisseau ralentit sa marche. On distingue une barque constellée de +lumières: elle amène le pilote. Un canot s’en détache et vient vers +nous. Le pilote, une ombre noire, monte à bord. C’est un pygmée qui +vient prendre place sur le monstre. Et pourtant cette petite ombre qui +monte est indispensable au vaisseau monstre. Car cet homme, c’est de la +lumière encore. Autre chose est de naviguer sur les vastes déserts +liquides, autre chose d’entrer dans un port. Ici il faut connaître la +passe. Seul le pilote en sait la direction. Le commandant, avec toute sa +science, le timonnier, avec toute son habileté, ont besoin de lui. Et +nous voici confiés à sa main. + +Lentement, comme pour ne pas réveiller la ville endormie, «La Lorraine» +entre dans le port de New-York. Puis les machines stoppent. + +Nous dormirons là. Pour la première fois, depuis une semaine, nous voilà +au repos. + +Et l’on va rejoindre sa couchette, jetant un dernier regard sur toutes +ces lumières derrière lesquelles on devine l’Amérique. + + + + +RÉVEIL DANS LE PORT + + +Tout est changé; plus de feux; ils sont éteints! C’est le jour! «La +Lorraine» dort encore sur ses ancres. Par le hublot de ma cabine, je +vois un gracieux tableau. C’est une colline verte où se remarquent des +villas parmi des bouquets d’arbres. + +Mais, du pont, un horizon grandiose frappe la vue. Le port de New-York +est colossal. La statue de la Liberté que nous avons vue jadis dans un +chantier de Paris, et dont la tête dépassait le toit de toutes les +maisons voisines, n’est ici qu’une figure de taille ordinaire, malgré la +hauteur du piédestal, tant les lignes alentour sont larges et les +proportions gigantesques. Des vaisseaux de toute grandeur circulent dans +tous les sens. Des Ferry-boats, reliant les lignes ferrées d’une rive à +l’autre, transportent ensemble: hommes, chevaux, voitures de maître et +de charge, automobiles. On voit passer, alignés sur des enfilées de +bateaux plats, des portions entières de trains de marchandises. Tout +cela fume, halète, siffle et se signale à coups de sirène. C’est la +circulation active de produits de toute nature sous des pavillons du +globe entier. + +En levant les yeux au-dessus de ce mouvement du port, on est frappé par +l’aspect de la ville. Les maisons les plus élevées sont celles bâties +dans la partie de la Cité qui avoisine les quais. De loin, ces bâtiments +ressemblent à des tours féodales. Ils sont étranges. A les regarder, à +mesure que l’on s’approche davantage, on les trouve même franchement +laids. L’idée de beauté n’a rien à faire dans cet entassement d’étages. +Ce sont, avant tout, des tours de force de l’art de construire; mais je +serais bien étonné que jamais la grâce des lignes puisse parvenir à les +pénétrer. Tels quels, ce sont des monuments de la puissance commerciale +des États-Unis. Cette puissance, comprimée entre les limites trop +étroites, dans les places où elle se concentre, jaillit en hauteur +pareille à l’eau qui s’élance en jet, des tuyaux qui l’emprisonnent. Ce +sont des manifestations aussi, en leur genre, de cette fougue que rien +n’arrête, de ce génie conquérant à qui rien ne paraît impossible et qui +a multiplié ses témoins sur toute la surface de ce remuant territoire. + +A première vue, je l’avoue, les skyscrapers[3] m’ont heurté franchement +comme des productions anormales, des champignons de taille extravagante +poussés sur le sol surchauffé de cités titanesques, des excroissances +malsaines surgies, par éruption, de la fièvre et de la folie auxquelles +aboutit la concurrence enragée pour les biens matériels. Et il pourrait +bien y avoir de l’un et de l’autre, un peu de tout, bien et mal, à leur +origine. Pour l’amour de l’esthétique, dont la vie humaine ne doit +jamais se désintéresser, il est à souhaiter que ces sortes de phénomènes +du bâtiment, demeurent à l’état d’exception. + + [3] Escaladeurs de ciel. + +Cependant, vus de Brooklyn par les soirs d’hiver, la rangée colossale de +ces Goliath offre un aspect unique. La difformité de leurs silhouettes +trop massives a disparu dans l’ombre. L’obscurité clémente a couvert +leur nudité. Luisant alors de tous les feux de leurs milliers de +fenêtres, ce ne sont plus que des demeures diaphanes du labeur qui +veille. Pendant plusieurs heures elles brillent de tout leur éclat. On +sent que le travail bat son plein. Puis, vers les sept et huit heures, +lentement les étages s’éteignent. La muraille de feu devient un mur +noir, troué seulement de loin en loin par le regard d’une étoile. + + + + +DANS LES DOCKS + + +Mais j’y pense; nous n’avons toujours pas débarqué. + +Le rivage de New-York, sur toute l’étendue du port, est découpé en +stalles comme une écurie. La grande Compagnie transatlantique française +a sa place assignée. C’est tout une manœuvre de faire entrer ces +Béhémots de l’Océan dans les cases mesurées à leur taille. Ils se +comportent à la façon de très gros chevaux, qu’on ferait entrer dans +leurs stalles, à reculons. + +Enfin, la manœuvre est finie, et le pont jeté. Le premier homme que +j’aperçois, en abordant, est John Wanamaker. Sa bienveillante +physionomie me paraît un signe tout particulier de bon augure. + +Pendant les longues formalités de douane, un essaim de journalistes +m’assaillit. C’était la première fois de ma vie que je me trouvais +entouré d’autant d’inconnus tenant des carnets en main et me pressant de +questions. J’avais beaucoup redouté ce moment, ayant toujours préféré le +silence et l’obscurité à la renommée un peu bruyante que nous procurent +les feuilles publiques. Mais rien ne me parut plus naturel que de me +conformer aux usages locaux. Comme tous mes semblables, d’ailleurs, ces +journalistes m’intéressèrent. Il y en avait de différents âges, des +jeunes surtout. Je fus agréablement surpris de les trouver si sérieux. +Leurs questions étaient intelligentes, précises, mais nullement +indiscrètes. Ils me firent l’impression de gens connaissant leur métier +et l’exerçant scrupuleusement. Comme on ne peut rien demander de plus à +aucun homme, quel qu’il soit, j’éprouvai de suite de la sympathie pour +leurs personnes, et nos conversations furent pleines d’abandon. + +La curiosité avec laquelle ils m’observaient de la tête aux pieds +m’amusa beaucoup. Leurs articles témoignèrent, le jour même, que, ni la +coupe rustique de mes vêtements, ni la forme virgilienne de mes souliers +ne leur avait échappé. + +La légende s’emparant d’un détail de vacances de ma vie de jeune homme, +avait fait de moi un berger des Vosges, très récemment encore occupé à +garder ses moutons, et qui venait apporter son message de simplicité, +lentement conçu dans l’austère solitude des hauteurs. Peut-être +s’attendaient-ils à me voir revêtu de quelque costume-programme, à +recommander _urbi et orbi_ comme premier et visible indice du retour à +la simplicité. J’eus donc d’abord à me défendre de cette tendance au +formalisme qui attire les idées dans le domaine matériel. Mais ces +interlocuteurs étaient à la fois si intelligents et si désireux de se +renseigner exactement sur mes intentions, que j’eus un vrai plaisir à +leur expliquer que la simplicité n’était ni dans le vêtement, ni dans la +demeure, ni dans la nourriture, mais qu’elle était un état d’esprit qui +nous portait à consacrer la vie à son vrai but et à renoncer à tout ce +qui nous en éloignait. + +Ils me demandèrent: et pour nous autres journalistes, en quoi consiste +la «Vie Simple»? Quel message avez-vous pour nous? Je leur répondis: +«C’est bien simple: ne racontez que ce qui est vrai». + + + + +PREMIER COUP D’ŒIL DANS NEW-YORK + + +Je ne sais ce qui se passe en d’autres esprits--nous sommes si +différents les uns des autres--mais les toutes premières impressions des +choses agissent sur moi avec une extrême énergie. En particulier elles +me frappent, si je suis venu de loin dans un milieu suffisamment +différent. La première matinée passée dans New-York me trouva +particulièrement réceptif. Le voyage est court, de France aux +États-Unis: cependant pour celui qui n’a pas beaucoup voyagé, c’est +chose étrange de rester sept jours sans poser le pied sur terre ferme. +Je ne me lassais donc pas de regarder les rues, le trafic, le train des +voitures, tramways, chemins de fer circulant pêle-mêle, se croisant, ou +passant au-dessus les uns des autres. Dans certains quartiers de +New-York, la circulation d’affaires est considérablement plus intense +qu’à Paris. Elle atteint son paroxysme dans le coin de ville avoisinant +les gigantesques ponts de Brooklyn. C’est là, à certaines heures surtout +où chacun se hâte vers son travail ou vers sa maison, que la fourmilière +humaine grouille avec le maximum de célérité. Celui qui, du calme d’une +traversée, tombe directement dans cette agitation, éprouve le plus +violent contraste. Quelle différence aussi, pour moi, entre ces +quartiers où l’humanité coule à flots, tourbillonne en remous et se +précipite en cataractes, et le coin ignoré de Bretagne où j’avais passé +les dernières semaines, livré à une intense préparation intérieure, et +songeant au peuple d’au-delà des eaux! + +De ces heurts de la vie, ne nous plaignons jamais; ce sont d’impressives +leçons de choses à recueillir, pourvu que le cœur demeure à son point de +vue véritable et que le prochain ne devienne pas pour nous le figurant +d’un spectacle. Quel profond intérêt humain la vue de foules inconnues +ne doit-elle pas nous inspirer! Ces passants charrient avec eux tous les +fardeaux et tous les problèmes de la société. Ils sont une part du grand +drame qui se déroule et dans lequel s’affirment nos destinées. A toute +heure, la bataille vogue et se poursuit. Toutes les forces sont à +l’action. Vers quel côté penche la balance? + +En même temps que me fascine la foule, des figures de détail me +retiennent. Que de types aperçus pour la première fois! Plus qu’il ne +m’était jusqu’alors arrivé, je commence à voir la couleur noire parmi +les ensembles qui me coudoient. Déjà, dans le port, la stature puissante +et les bras nerveux des nègres m’avaient frappé. Maintenant, c’étaient +des femmes, des enfants, croisés à chaque pas, échantillons du fil noir +qui fait partie du tissu américain. + +Ailleurs, c’étaient de petits camelots qui vendaient des journaux. Le +camelot adulte est presque inconnu. Souples et entreprenants, ces +garçonnets s’élancent dans les tramways qui passent, dans les wagons des +chemins de fer, les traversent en vendant leur marchandise et sautent à +terre ensuite avec leurs «cents». + +Dans les trains du chemin de fer aérien, on passe au niveau des étages +inférieurs des maisons. Je plains ceux qui demeurent là, dans la fumée, +la poussière, le bruit perpétuel de la ferraille et sous les regards des +passants. Mais le passant est mis à même, par cette installation, de +voir en peu de temps une multitude d’intérieurs. Il regarde les uns +défiler rapidement; pendant un arrêt du train, il plonge à loisir son +regard dans les autres et y fait presque une visite. Habitué à pénétrer +dans nos intérieurs modestes de Paris, je prenais un intérêt extrême à +tout ce que me révélait parfois un simple coup d’œil: arrangement des +chambres, physionomie du mobilier, groupes assis à table autour d’un +repas. + +Dans les cours et jardinets situés par longues rangées, entre les files +de maisons, et sur les derrières des habitations ouvrières, on voit +immédiatement que les ménagères du peuple lavent beaucoup et tiennent +leur linge très blanc. A tous les étages, elles ont, pour le suspendre, +un procédé très ingénieux. Des cordes partent des fenêtres des cuisines +et vont s’enrouler autour d’une poulie fixée à de hautes poutres de fer +ou de bois, vers le milieu de la courette. Par une manœuvre des plus +simples, la ménagère suspend ses pièces, une à une, et les fait ensuite +avancer, sans se déplacer elle-même. Une fois le linge séché, elle le +rentre par une manœuvre inverse. Les jardinets sont en général +complètement incultes. + +Par contre, ce qui frappe, c’est le beau lierre qui, un peu partout, +grimpe aux façades des maisons. Ce lierre perd ses feuilles en hiver. Il +n’a donc pas l’inconvénient d’engendrer de l’humidité pendant les mois +où le soleil se fait plus rare. Depuis certaines modestes demeures, +jusqu’aux maisons les plus riches, cette plante vivace pousse et réjouit +la vue. Elle donne aux églises un air familial et accueillant, grimpe +aux fenêtres des écoles, et constitue un élément gracieux d’une infinie +variété. + +New-York est rouge par les briques et la couleur des pierres dont ses +maisons sont bâties. Une multitude d’églises, de monuments, de bâtiments +publics, sont de ce même grès rouge qui rappelle le grès vosgien et les +pierres immortelles de la Cathédrale de Strasbourg. + +A un moment de la journée, M. Howland, de la Revue «Outlook», nous prit +en automobile et, par un beau soleil, nous fit faire le tour de Fifth +Avenue et du Parc. Le parc est immense et situé au cœur de la ville. Il +a plusieurs kilomètres de longueur. Le terrain en est ondulé, et par +endroits même, accidenté. Les arbres sont rustiques. On a enjolivé aussi +peu que possible afin de conserver un caractère agreste à ces sites. Il +y a de vrais coins de forêt, tels qu’on pourrait les voir à une grande +distance de la ville, des rochers véritables et d’une physionomie +suffisamment sauvage. Les oiseaux abondent et les écureuils de même. Ces +gracieux petits animaux, qui peuplent tous les parcs américains, sont +gris, d’une belle taille, et absolument sans crainte. C’est la preuve +des bons procédés du public à leur égard. Ils se livrent à mille ébats +et font les délices des enfants.--Quelques équipages circulent par le +parc. Mais il n’y a aucune comparaison entre leur nombre et ceux qui +roulent par les Champs-Élysées et l’Avenue du Bois de Boulogne. + +Il fallut quitter toutes les attrayantes nouveautés qu’offre à un +étranger la promenade à travers une ville immense et aller nous occuper +d’affaires. Une tournée de conférences est toujours une sérieuse +entreprise, surtout s’il s’agit d’en faire beaucoup en peu de temps et +de les semer sur un très vaste territoire. Par nécessité, plus que par +goût, j’avais dû m’adresser à une maison qui voulût se charger du soin +matériel de l’arrangement de la tournée. Allant en Amérique pour la +première fois et de plus à mes propres risques et périls, financièrement +parlant, je suis heureux de pouvoir exprimer ma satisfaction au sujet de +la façon dont la maison J. B. Pond s’acquitta d’une tâche toujours +délicate et compliquée de maintes difficultés. + + + + +ÉCHAPPÉE SUR LA CAMPAGNE + + +Saturé de bruit, je fus heureux, dans l’après-midi, d’accepter une +invitation de mon éditeur M. Mc Clure, pour aller passer le dimanche à +sa campagne, de Homestead, située à Ardsley on Hudson. + +Hudson river, avec ses horizons de collines et de montagnes, offre le +plus beau caractère géographique de l’Est américain. Depuis son +embouchure à New-York jusqu’à une grande distance de la mer, ce large +fleuve est bordé sur la rive droite par une véritable muraille de +rochers, couronnée de forêts et garnie à ses pieds de quelques grosses +broussailles qui se nourrissent dans les éboulis lentement amassés par +les siècles. Sur l’autre rive, une série de collines à pente douce, +s’enchaînent en un ensemble très pittoresque. C’est là que, sur une +longueur de plus de cent kilomètres, se suivent, sans interruption, des +villages, d’agréables petites villes, des villas et des fermes où une +grande partie de la population de New-York demeure en été, souvent même +toute l’année. + +Washington Irving a fait de ce pays, dans son _Sketchbook_, des +descriptions délicieuses et l’a en grande partie pourvu de toute une +tradition, pieusement vivante dans le souvenir de ses compatriotes. + +A peine arrivés à Ardsley, Madame Mc Clure proposa une promenade en +voiture qui fut dirigée précisément vers Irvington. Nous circulions sur +une route large et bien construite, comme on ne les trouve que rarement +en Amérique. Beaucoup de voitures légères à roues étroites, garnies de +familles en villégiature ou de fournisseurs ambulants: épiciers, +fruitiers, marchands de glace, mais presque pas d’automobiles. Le réseau +général des routes américaines est en mauvais état. La population +circule en chemin de fer et en tramways. On ne peut pas se payer, comme +en France et une grande partie de l’Europe, la fantaisie d’aller en +automobile d’un bout à l’autre du territoire. Leur usage est donc +restreint au voisinage immédiat des villes et, proportionnellement, leur +nombre est très inférieur à celui des nôtres. On ne s’en plaint pas, +lorsqu’on circule sur une belle route que le trop fréquent passage de +voitures à essence transformerait en un royaume de la poussière et du +méphitisme pétroléen. + + + + +LE CIMETIÈRE DE SLEEPY HOLLOW + + +Un petit détour pour un pèlerinage à la maison de Washington Irving, +habitée par sa famille. Plusieurs chambres sont restées telles qu’elles +étaient de son vivant. La domestique française qui sert dans la maison +est toute heureuse de voir des compatriotes et de leur parler. + +Washington Irving repose dans le cimetière de Sleepy hollow à travers +lequel conduisent plusieurs routes carrossables. Dans ce cimetière, fort +grand et en même temps très gracieux, il n’y a pas une seule tombe +prétentieuse. Beaux arbres, gazons, pierres de granit, simples, +impressives et quelques roses, c’est tout. Et c’est le caractère, en +général, des cimetières américains que j’ai vus. Dans un pays où il y a +tant de richesse, cette simplicité des cimetières dit beaucoup. Elle +marque un sentiment de respect devant l’au-delà et d’égalité dans la +mort, un sentiment religieux simple et profond. Pas de signes d’orgueil +ou de vanité; pas de signes d’écrasement ni de désespoir non plus. La +mort est envisagée comme elle doit l’être, dans la résignation et dans +la foi. + +On est si souvent choqué, péniblement impressionné, scandalisé par le +luxe des cimetières, ou terrifié par les signes d’une douleur qui ne +connaît pas l’espérance. J’aime beaucoup l’atmosphère morale qui règne +par les cimetières américains, et mon cœur s’est fait du bien, au +souffle qui court sur les tombes de là-bas. + +Ce n’est pas tout de savoir vivre. Il faut savoir aussi mourir. Mourir +fait partie de la vie. L’aspect du cimetière américain a été pour moi +toute une déclaration de principes. Le cœur plein des souvenirs des +chers morts, et persuadé que si les morts ne sont rien, les vivants sont +un peu moins que rien, je tiens beaucoup à ce que tout ce qui rappelle +ceux qui sont allés à Dieu, garde un caractère de haute et vivifiante +humanité. La façon dont on pense aux morts et dont on soigne leur +mémoire, est un grand chapitre dans l’art de vivre, et les autres +chapitres dépendent beaucoup de celui-ci. + +En ces premiers instants de mon séjour dans un pays que j’aimais +d’avance et dont je venais voir moins la grandeur que le caractère, +moins la puissance que l’énergie morale, moins la vie extérieure que la +vie intérieure, je fus heureux de recevoir sur les tombes du cimetière +de Sleepy hollow ces impressions réconfortantes. Oh! la belle, la +discrète, la tendre et croyante âme de peuple que j’ai senti se +découvrir à moi dans ce lieu de repos! + +Sur la rive occidentale de l’Hudson, le soleil se couchait. En bas, le +fleuve coulait comme une nappe de lave incandescente. Puis venait la +barre sombre, gigantesque de longueur, formée par les rochers, à cette +heure confondus en une seule masse noire. Et, au-dessus, à travers +l’échancrure enflammée de quelques longs stratus, le soleil, embrasant +tout l’Ouest, rougeoyait comme un incendie. Je regardais des yeux et de +l’âme. Ce qui à cette heure me donnait le plus d’émotion, c’est que pour +la première fois, je voyais le soleil se coucher sur le pays du grand +Washington. + + + + +PREMIER SPEECH ANGLAIS + + +C’est demain dimanche, me dit M. Mc Clure, le soir à la table de +famille; je pense que vous voudrez bien prêcher dans notre petite +église.--Oh non, fut ma réponse, je préfère écouter. + +Le lendemain, après l’église, nouvelle question: Ne pourriez-vous pas +nous faire un petit culte de famille, cet après-midi? Cette fois-ci, +impossible de refuser, quelle que fût mon appréhension de faire mes +débuts en anglais, même devant cinq ou six auditeurs. + +Lorsqu’à l’heure fixée, je descendis de ma chambre au salon, je m’y +trouvai en présence... d’une cinquantaine de personnes. Je dis à +l’oreille de mon hôte: «Monsieur, votre famille est bien nombreuse.» Il +y avait là un certain nombre de voisins, gens distingués et instruits, +entre autres la bonne et si vraiment modeste Miss Gould, qui a su se +faire aimer sur tout le territoire de la République. Mais il s’agissait +bien de m’occuper du nom et de la personne de mes auditeurs! C’est +peut-être la première fois de ma vie que j’eusse souhaité d’en avoir +moins. + +Il fallait bien me résoudre à leur parler. Tout en prenant bien garde à +mon discours, dont l’allure chancelante devait rappeler les premiers pas +d’un enfant, je hasardais de temps à autre un regard vers la figure de +tel et tel auditeur en particulier. Oh surprise et bonheur! ils avaient +évidemment l’air de comprendre. Visiblement ils suivaient l’idée, et je +sentais ce quelque chose qui fait savoir à un orateur que l’auditoire +saisit sa parole et se l’approprie. + +La glace était rompue à partir de ce moment. Tout le monde, après ce +discours, fut réellement charmant, rassurant. Pour moi, il eut la valeur +d’un événement. Que de fois, en esprit, m’étais-je d’avance représenté +cette première épreuve. Maintenant elle était derrière moi. Une lourde +pierre m’était enlevée. Le doute sur la valeur de l’instrument +indispensable dont j’aurais désormais à me servir tous les jours, +faisait place à la confiance. + + + + +LINDENHURST + + +Lindenhurst, la campagne de John Wanamaker était fixé d’avance, comme le +coin de terre américain où se passerait la période, très brève +d’ailleurs, d’acclimatation. D’après des instructions précises laissées +à New-York par mon hôte, le voyage, jusque-là, fut un petit chef-d’œuvre +d’attentions délicates. M. Robert C. Ogden, notable de New-York et +associé de M. Wanamaker, nous reçut des mains de M. Mc Clure et nous +conduisit au Ferry Boat du Pennsylvanian Rail Road. Là il nous remit aux +mains d’un souriant jeune homme qui avait pour consigne de nous conduire +à Jenkintown, gare de Lindenhurst, à 9 kilomètres de Philadelphie. Tout +le long de la route, ce jeune homme fort bien renseigné se tenait prêt à +répondre à toutes les questions que des étrangers peuvent poser. +D’ailleurs est-on un étranger dans un pays où un accueil si cordial vous +attend partout? Ils me l’avaient écrit dans leurs lettres: «Vous ne +venez pas chez des étrangers, c’est chez des frères que vous allez. Vous +serez un hôte national et en même temps un ami!» De loin, on est tenté +de prendre de telles paroles pour des politesses. Si j’avais mieux connu +le pays où j’allais, j’eusse pu me dire qu’elles étaient l’expression de +la simple vérité. + +Sur le pas de sa porte, John Wanamaker nous reçut. Il est impossible de +mettre plus de grâce parfaite et de familiale simplicité dans une +bienvenue. Le jour même, nous fîmes connaissance d’une partie de sa +famille, et le lendemain Mme Wanamaker revenait de la mer. Je les voyais +tous pour la première fois, et il me semblait plutôt les revoir après +une longue absence. Pas de gêne, pas de glace à rompre, presque pas de +connaissance à faire. D’emblée, nous nous trouvions sur un terrain +commun d’idées et de sentiments. + +A la première heure, le lendemain, selon l’habitude journalière, le chef +de famille fit une lecture biblique devant toute la maison réunie, +maîtres et serviteurs. Dans sa courte prière, il mentionna les nouveaux +hôtes et envoya une pensée à leurs homes lointains. + +Puis chacun se rendit à son travail. L’habitude de faire le culte +domestique est encore largement répandue aux États-Unis. Je le tiens +pour une des manifestations religieuses les plus authentiques et les +plus salutaires s’il peut être préservé de la routine et se garder des +formules stéréotypées, et rester journellement l’expression fraîche et +laïque des sentiments et des pensées qui ressortent de la vie familiale, +comme des événements ambiants. Et j’ai toujours senti, à m’y associer, +cette grande douceur qui nous vient de la communion des âmes. Prier +ensemble en toute vérité et simplicité, en dehors de tout rite prescrit, +dans la pure mutualité humaine, c’est bien la plus haute façon de +fraterniser. + + * * * * * + +Lindenhurst est une belle demeure, construite en plusieurs fois. Tout se +groupe autour d’un hall central très vaste, d’où monte un large escalier +aboutissant au premier étage, à un second hall. La plupart des pièces +d’habitation donnent sur ces halls, eux-mêmes habitables, garnis de +plantes, de meubles confortables, de belles peintures, sculptures et +autres objets d’art d’un goût parfait. Un orgue est placé à moitié +hauteur de l’escalier. Au rez-de-chaussée s’ouvrent les galeries de +tableaux, très vastes, contenant toutes sortes d’œuvres de maîtres. A la +suite est une belle et large salle construite spécialement pour les deux +grandes toiles de Munkaczy: Le Christ devant Pilate et le Christ en +croix. On ne saurait qualifier cette maison de luxueuse, si par ce mot +on désigne un entassement de richesses destinées à faire une impression +de faste et de vie somptueuse, mais d’où l’âme est absente, ainsi que la +vraie beauté. Lindenhurst est une demeure dont la physionomie et +l’organisation font honneur à son habitant, parce que l’habitant fait +honneur à la demeure. Elle contient des trésors d’art; mais ce qui me la +rend chère et précieuse avant toute chose, c’est qu’elle abrite une vie +d’homme vraiment et absolument dévouée au bien, au travail intelligent +et secourable, un homme qui, s’il a dans New-York et Philadelphie deux +énormes magasins où se vendent des produits du monde entier, n’a qu’une +seule parole et sait la tenir, un seul désir, celui d’employer ses +moyens, et de s’employer lui-même de son mieux pour le plus large bien +de tous. + + + + +FLANERIES + + +Qu’on ne me donne aucune explication! Je veux regarder par moi-même. Il +se peut ainsi que je passe à côté de merveilles sans savoir qu’elles +existent. Mais du moins ce que j’aurai vu, ne m’aura été ni préparé ni +arrangé par quelqu’habile cicerone désireux de me faire voir les choses +à sa façon. C’est ainsi que je compte me promener aujourd’hui autour de +Lindenhurst, et demain à travers Philadelphie et l’Amérique. + +Le parc est joli, mais d’une étendue modérée. Principe de l’habitant: il +ne faut mettre à rien plus de dépense qu’on ne saurait justifier. Le +jardinier qui me montre les serres et la collection d’orchidées, fait +observer que celle-ci est incomplète, toujours d’après le même principe. +Un tel principe vaut les plus rares orchidées. + +Je sors du parc et me promène dans une belle campagne ondulée. Partout +brille la golden Rod, gracieuse et rustique fleur nationale. Entre les +collines, des ravins profonds où circulent des torrents fort capricieux. +Aujourd’hui ils dorment, demain ils se réveillent, furieux, et se font +un jeu sauvage d’emporter les arbres et les ponts. Un semblable jeu a eu +lieu, il y a seulement trois jours. Où est le torrent? Parti comme un +méchant garçon après un mauvais coup. Mais il a semé partout les +malheureuses victimes de ses terribles amusements. Il y a quelque chose +de fantasque dans la météorologie de ce pays. Les sautes rapides de +température, les coups de vent, les excentricités atmosphériques y sont +à l’ordre du jour. + +A droite et à gauche des routes que nous gagnons progressivement, voici +des villas, construites en pierres, en bois, surtout en bois. Elles sont +posées sous de beaux platanes et autres essences d’arbres aux larges +feuilles, parmi lesquels le maple. Cet arbre qui se retrouve dans les +promenades, les parcs, le long des routes, a cela de commun avec le +bouleau qu’il y circule au printemps une sève surabondante. On la lui +soutire, par les mêmes procédés, pour en faire un sirop exquis. Les +Américains en sont très friands et le mangent au déjeuner, avec des +crêpes. + +De clôtures peu ou point. J’en avais déjà remarqué l’absence dans la +campagne de New-York. Les propriétaires ne marquent pas avec excès les +limites de leur territoire, par des murs, des grilles, des haies, des +palissades, comme cela se voit fréquemment en Europe, où dans certaines +contrées la hauteur des murs détruit tout l’horizon. Je n’ai pas aperçu +dans toute l’Amérique de ces murs de jardins, déjà irrévérencieux par +leur seule hauteur, mais socialement aggravés par les tessons de verre +et les culs de bouteille dont leur sommet se hérisse. Une telle armature +sur une muraille est une démonstration antiamicale pour les passants. +Elle doit exciter aux mauvais sentiments contre le propriétaire, et +faire souhaiter qu’il soit volé. + +Très souvent des kilomètres entiers de petites et grandes propriétés se +suivent, le long des routes et des avenues, sans être séparées par autre +chose qu’une petite haie, un sentier bordé de gazon. Du gazon il y en a +partout, un gazon serré et permettant aux habitants de s’y livrer à +leurs jeux et leurs ébats. Vous rencontrez rarement en Amérique un +promeneur proprement dit. Ce charme de l’existence leur semble inconnu. +La canne, inséparable compagne du flâneur, est presque introuvable. En +revanche, partout, autour des villes et des habitations, sur les +collines, sur les gazons des parcs, des joueurs sont installés, jeunes +et vieux, hommes et femmes, jouant à des jeux variés, comportant +généralement de l’adresse, du mouvement, des cris et souvent une +véritable ivresse de joie ou de combat. L’Amérique, cela se remarque dès +le premier jour, cherche son plaisir dans le mouvement et la liberté. +Mon ami Joseph Elkinton, habitant ce pays accidenté des environs de +Philadelphie, et que j’avais vu se livrer autour de sa maison aux jeux +que comportait l’automne, m’écrivit après Noël: «Vous devriez nous +revoir maintenant. Tout est couvert de neige. Il y a de la glace sur +toutes les pièces d’eau. A nos heures de loisir nous descendons les +collines en petits traîneaux, nous patinons, et nous avons tous l’air +d’Esquimaux.» + +Ce qui m’intrigua fort, c’est de voir si peu de jardins proprement dits. +Il y a quelques fleurs autour des demeures, des roses mêlent leurs +couleurs au fond vert des plantes grimpantes. Mais le jardin est +généralement absent. Ce potager qu’adore le Français, ce petit coin près +de sa demeure, où le citoyen-campagnard mêle aux fleurs qui sont la +beauté et la grâce, le persil et la ciboulette qui représentent +l’utilité, vous le chercherez en Amérique sans le trouver autrement qu’à +l’état d’exception. Mais tous ceux qui ont un peu de terrain y font +paître une vache, quelquefois un petit troupeau. Et des poules +multicolores égaient par leur plumage et leur caquetage le voisinage des +maisons. Qui demeure dans ces maisons, comment y vit-on? C’est ce que de +prochaines occasions nous révéleront sans doute. Mais elles sont +gracieuses, les maisons de campagne américaines, les maisons de bois +entourées de galeries couvertes avec leurs fenêtres claires et riantes +encadrées de lierre ou de vigne sauvage. Et d’après la physionomie des +maisons qui dit bien des choses, je conclus, moi passant rêveur, que ce +doivent être des demeures de braves gens. + + + + +UNE SIESTE ET SES SUITES + + +Pour flâner, sans crainte de s’égarer définitivement, ce qui est +toujours désagréable, il faut, après s’être éloigné suffisamment du +point où l’on désire revenir, prendre comme règle de tourner à chaque +nouveau chemin, toujours à droite ou toujours à gauche. Mon vieux +système, ce jour-là, me ramena, au bout de plusieurs heures, dans les +jardins de Lindenhurst. On n’est pas rural et jardinier pour rien. Dans +ce pays nouveau, chaque légume m’intéressait, et même les herbes du +chemin. Il m’était agréable de fouler, le long des sentiers du nouveau +monde, les petits trèfles et les plantins qui bordent les chaussées +européennes. Ils souriaient à mes pieds comme de vieilles connaissances. + +Mais voici une sorte de rotonde où des fauteuils invitent à s’asseoir. +Pourquoi pas? L’air est doux, et la course fut longue. Et bientôt je +m’endormis, ayant comme dernières impressions, une brise caressante, +soulevant de larges feuilles aux berceaux des vignes chargées de grappes +noires, et balançant des poires d’or aux rameaux inclinés des arbres. + +A mon réveil, une petite table de jardin était devant moi, toute +dressée. Pour assiettes, des feuilles; pour mets, des fruits. A ce +service se reconnaissaient des mains d’enfants. Mais ces petites mains +de bonnes fées qui avaient discrètement apporté leurs dons, où donc +étaient-elles? Ma surprise avait des témoins, et des témoins incapables +de cacher leurs sentiments. Des rires étouffés partirent de derrière un +buisson, et je vis venir à moi une petite fille brune, de sept ou huit +ans, pouvant bien être la fille d’un jardinier, et une blonde du même +âge, avec de larges yeux bleus et des boucles d’or dévalant sur ses +épaules. Celle-là, visiblement, était de la grande maison. + +Nous ne fûmes pas longs à devenir amis. Je croquais des poires +savoureuses et des raisins au goût de muscat. Et je me délectais à +entendre ces voix fraîches parler anglais. Je leur racontai une +histoire; elles dirent: «encore une», et cela devint une série. + +--Voulez-vous venir prendre le thé dans ma maison? dit alors celle qui +avait les yeux bleus. + +--Très volontiers, et à quelle heure? + +--A cinq heures. + +A l’heure indiquée, Mary vint me prendre par la main et me conduire à sa +demeure. Car elle avait une maison sous bois, une maison de poupée; mais +dans laquelle on pouvait entrer. Avec un peu de bonne volonté, je +parvins à m’introduire par la porte. Et le charme de l’enfance envahit +ma pensée. Grâce à une suffisante diplomatie, mes jambes furent casées +sous la jolie petite table verte, et en avant la causerie! Par la +fenêtre, on voyait la forêt où couraient quelques chevreuils, sans +crainte. Le soleil envoyait des rayons tamisés. Ils dansaient parmi les +ombres des feuilles, sur la nappe blanche. Dans la chambre proprette, il +y avait un vrai buffet, de la vraie vaisselle. Plusieurs poupées des +mieux élevées nous tenaient société. Nous causions comme deux grandes +personnes ou comme deux enfants, comme vous préférerez. Les enfants +sont, dans le monde, les personnes les plus vraiment sérieuses. Nous +autres, toujours quelque chose nous trouble à l’arrière-plan. L’enfant +vit pleinement sa vie et la prend absolument au sérieux. Le mieux que +les grands puissent faire, c’est de rester enfants ou de le redevenir. +Une des joies de mon voyage a été ce _five o’ clock tea_ chez Mary. + +Pouvais-je, avant de la quitter, lui refuser de lui raconter encore une +histoire! Non. Je lui racontai donc une histoire de plus, et ce fut un +moment de contentement paisible, exquis. Certainement, le plaisir de +l’enfant à entendre raconter, ne pouvait pas dépasser celui que +j’éprouvais à la voir écouter, écouter avec son âme entière, comme les +bois écoutent les sources, comme les fleurs écoutent les abeilles. + + + + +SÉJOUR A LA MAISON BLANCHE + +LE PRÉSIDENT. + + +Dès la fin de juillet, le Président m’avait invité à venir à la Maison +Blanche pour le 26 septembre «_To dine and spend the night_.» + +J’avais souvent pensé d’avance à cette rencontre. Et je me trouvais à la +veille. J’allais donc voir l’homme dont la personne s’est conquis dans +le monde entier une si vive sympathie et une admiration si sincère. Et +la proximité de l’entrevue me donnait à la fois de la joie et de +l’angoisse. Quelle impression me produirait le contact personnel? Et +lui, qu’éprouvera-t-il à voir de tout près celui qu’il avait bien voulu +honorer de loin, pour son œuvre de semeur et ses idées. + +Je relus certains passages de ses livres, me rappelai ses actes, me +répétai ses bonnes lettres dont chacune avait été pour moi un événement +du cœur, afin de bien fixer dans mon esprit la figure de celui chez qui +j’allais. + +Dans ces dispositions j’arrivai à la Maison Blanche, le 26 septembre, +vers la fin de l’après-midi. + +La demeure présidentielle est un bâtiment de style grec aux lignes +simples, tout blanc et situé au milieu de jardins immenses. Au delà de +ces jardins se trouve le monument de George Washington. Il affecte la +forme d’un obélisque colossal dont le jet droit monte comme le symbole +d’une grande idée. On entre à la Maison Blanche ainsi que dans une +maison privée. Point de garde militaire. L’impression dominante est +celle de simplicité. Pour ma part, cette absence complète de faste me +produisit plus d’effet que tout ce que j’ai vu de plus grandiose en fait +d’exhibition de force et d’autorité autour de la demeure des souverains. +Comme habitation, cela laisse peut-être à désirer. De tout temps les +familles des Présidents ont eu à se plaindre du manque de confort. Mais +la Maison Blanche est maintenant un monument historique. Aucune demeure +splendide, aucun palais, quelque riche et beau qu’il soit, ne pourra +jamais la remplacer. + +Un domestique me conduisit dans ma chambre. Vers les huit heures, je fus +averti que le Président me faisait demander. + +Je le trouvai avec Mme Roosevelt dans les salons du rez-de-chaussée où +sont les portraits des anciens présidents. Il vint à moi les bras +tendus. Un instant après, nous étions à table, au nombre de quatre: le +Président, Mme Th. Roosevelt et Mme Roosevelt-West, de New-York. C’était +le dîner intime. + +--Où sont les boys? dit le Président. + +--Ils ont déjà ôté leurs souliers, répondit quelqu’un. + +--Qu’ils viennent tout de même dire bonjour à M. Wagner. + +Et je vis venir deux jeunes garçons de neuf à onze ans, visiblement +fatigués d’une longue course, et dont les yeux présageaient qu’ils +dormiraient bientôt. + +--J’ai une très importante question à vous poser, dis-je à l’un d’eux: +Quand vous dormez, est-ce à mains ouvertes ou à poings fermés? + +--Je ne sais pas, répondit-il, après un moment, puisque je dors. + +Le Président rit de bon cœur de cette réponse, la seule qui fût bonne à +donner, et les jeunes gens s’empressèrent de gagner leur lit. + +--Nous eussions été plus satisfaits, dit le Président, de vous recevoir +à Oysterbay, notre home, où nous passons plusieurs mois d’été. Je vous +eusse proposé, et vous auriez été homme à accepter, de passer une nuit +au dehors à dormir sous les grands arbres. Vous auriez vu trois familles +de nos cousins, vivant dans notre voisinage, et leurs enfants et les +nôtres au complet, en tout une troupe de dix-sept. + +J’exprimai mon regret au Président de n’avoir pu profiter d’une si +charmante occasion de connaître tous les chers siens, et l’espoir qu’un +jour ou l’autre cette occasion se représenterait. + +J’avais, dès les premières salutations, transmis au Président des +États-Unis les compliments personnels dont notre Président, M. Émile +Loubet, avait bien voulu gracieusement me charger, lorsque je fus lui +présenter mes hommages avant mon départ. + +Maintenant la conversation s’engageait sur la multitude des sujets qui +nous intéressaient: questions d’éducation familiale et culture de +l’esprit public; rapports sociaux; relations internationales et bonne +volonté internationale; questions religieuses. + +Nous parlions tour à tour français, allemand, anglais. A un moment +donné, mettant en commun des réminiscences du répertoire de poésie +allemande, nous fîmes des citations de divers «Lieder» et en particulier +de _Vater ich rufe dich!_ + +Sur le terrain des sentiments de famille, je trouvai le Président +inépuisable de tendresse et de filial respect. C’est avec émotion et +presque les larmes aux yeux qu’il parle de tout ce qui touche au +sanctuaire du foyer. Il l’appelle la pierre angulaire de l’humanité. En +cela, je le reconnus immédiatement comme un homme de cœur en qui la +fibre humaine essentielle est d’une sensibilité et d’une puissance +saisissantes. Parlant de ses sentiments religieux, il dit: «Je suis très +attaché à ma vieille Dutch Reform-church, et je suis en même temps de +l’Église universelle.» + +Pour ce qui est de l’esprit public, rien de ce qui peut contribuer à +renforcer la bienveillance mutuelle et la cohésion des citoyens ne le +laisse indifférent. Doué d’une rare pénétration à qui toutes les +finesses de la pensée sont familières, il s’intéresse cependant avant +tout aux idées pratiques, semblables au pain de ménage, susceptibles de +devenir une nourriture largement répandue. Il aime répéter que ce qui +importe à la santé et à la puissance d’un peuple est beaucoup moins +l’existence de quelques caractères isolés, d’une extraordinaire hauteur, +qu’une bonne moyenne générale dans l’esprit public. Le nerf, l’énergie +individuelle, le sentiment de la responsabilité sociale, une décision +primordiale de marcher droit et de ne pas se laisser détourner, voilà ce +qu’il apprécie avant tout, en y joignant une large disposition sociable +qui consiste à n’aller pas jusqu’au bout de son droit, par égard pour le +prochain. + +On ne saurait s’exprimer d’une façon plus sympathique à l’égard d’un +peuple, que le Président, à bien des reprises, ne s’exprima à l’égard du +nôtre. Il estime qu’avec un peu plus de clairvoyance, les nations +civilisées de ce temps auraient de grandes chances d’éviter les guerres +et d’établir leurs affaires sur ce principe, que les intérêts profonds +des peuples sont identiques. Si quatre ou cinq des plus puissantes, +arrivent, ce qui est en voie de se faire, à établir entre elles le +régime de l’entente amiable, elles pourront même empêcher les autres de +troubler la paix universelle. + +Je voudrais pouvoir fixer ici la physionomie du Président, telle que je +l’ai vue. Sa figure, d’une mobilité extraordinaire, est rebelle à la +photographie ou à la peinture. Tous ses portraits le trahissent en le +figeant dans l’immobilité. Si on ne l’a vu lui-même, on ne peut s’en +faire une idée. Chacune de ses paroles s’accompagne d’une expression +particulière du visage. Il a surtout un mot qu’il dit souvent, avec un +jeu de physionomie typique, c’est le mot: _exactly_. C’est un _vivant_ +qui se met simplement et entièrement dans chacune de ses manifestations. +L’abord est bienveillant et sans façon. Point de signes, même légers, +annonçant le grand personnage. Ce n’est pas seulement la simplicité +démocratique. C’est la large et accueillante simplicité humaine. On sent +un homme qui est à toutes les hauteurs: égal aux plus grands, proche des +plus humbles. J’éprouvai une pure joie de l’âme à le voir ainsi, car +c’est le signe de la vraie grandeur que d’être naturel, dépourvu de +prétentions, oublieux des petites précautions de vanité que certains +emploient pour donner du relief à leur personne. + +Le Président des États-Unis est un homme tout simplement, un des +exemplaires qui honorent le plus notre vieille famille. Il donne +l’impression d’une force concentrée, d’un ressort tendu. On le sent prêt +à faire, sur l’heure, l’effort définitif, à payer de sa personne si la +cause le réclame. Au-dessus de sa table de travail, il est représenté à +cheval franchissant un obstacle. C’est l’image de son beau tempérament, +généreux, vaillant, entreprenant, dévoué jusqu’au sacrifice suprême. Cet +homme-là ne reculera devant rien, si ce n’est devant mal faire. Car +c’est un scrupuleux autant qu’un décidé et un fort. Ce leader obéit à la +loi intérieure. Ce chef d’État républicain, plus armé par la +Constitution que la plupart des souverains constitutionnels, a la +délicatesse de conscience d’un enfant: c’est un honnête homme, pour dire +le seul mot juste. Vous ne lui ferez jamais choisir les sentiers +tortueux; s’il choisit d’aller à un but, soyez sûr qu’il y marchera tout +droit. + +Avec cela il voit très clair et ne se fait pas d’illusions. Il connaît +la vie et les hommes, et les dessous de leurs jeux hypocrites. C’est un +réaliste qui croit à la victoire du bien. Mais il sait que cette +victoire doit être le prix de la lutte journalière contre les éléments +de décomposition. Il a beaucoup agi et beaucoup réfléchi. Son corps, +assoupli et aguerri, capable de toutes les fatigues, habitué aux +privations, est à son service comme un bon cheval qui ne peut rien +refuser à son maître. Pendant qu’il est assis, tranquille, à deviser +avec des amis, il ne fait point l’impression du bourgeois confortable. +Son repos est une préface à l’action. Il sait que le combat est la loi +de la vie. Mais il ne combattra jamais que le bon combat. Et c’est pour +cela que ce combatif est un pacifique. Ceux qui l’accusent +d’impérialisme ne le connaissent pas. Son patriotisme n’a rien +d’agressif ni de menaçant. + +S’il veut une Amérique forte, c’est afin de n’être pas à la merci du bon +plaisir d’autrui et de pouvoir aimer la paix sans encourir le reproche +de faiblesse. En cela, tout le peuple est avec lui. Pacifiques et +indomptables, c’est leur caractère. + +L’Amérique aime son Président. Il n’y a pas une maison de souverains +parmi les plus vieilles, les plus légitimement affectionnées dans leur +pays, qui jouisse d’une sympathie aussi profonde et aussi large que la +personne et la famille du jeune Président des États-Unis. Tous les âges, +toutes les classes sociales le vénèrent. On dirait qu’il est l’ami +principal de chaque famille. Sa parole a une autorité inouïe sur tout le +territoire, et cela, non par l’effet d’une popularité bruyante et +superficielle, mais par l’effet d’un ascendant tranquille et +authentique. Aux dernières élections, tout effort tenté contre lui a +tourné contre ses adversaires, et depuis sa réélection triomphale, +l’équité de son jugement et son absence de rancune politique +convertissent à lui ses antagonistes eux-mêmes. Chacun sait qu’il +représente _la meilleure Amérique_. Il a mieux qu’une politique, il a un +idéal, et cet idéal est conforme aux plus nobles traditions comme aux +plus sérieux intérêts d’avenir de la République. Les destinées du pays +sont en bonnes mains. + +Je considère comme un extraordinaire privilège d’avoir pu passer de +longues heures paisibles sous son toit, à m’entretenir à cœur ouvert +avec un homme de sa valeur. Pour ceux qui s’intéressent aux destinées +universelles de la famille humaine, c’est un grand soulagement de cœur +que de rencontrer au centre vital d’un grand peuple, d’un peuple dont +l’influence se fait sentir jusqu’au bout du monde, un caractère de cette +trempe, un cœur de cette bonté, une si belle et si compréhensive +intelligence. Dans un de ses discours, le Président avait dit: «We hold +that the prosperity of each nation is an aid, not a hindrance for the +prosperity of other nations». + +Je me rappellerai toujours des paroles comme les suivantes, qui doivent +être citées et retenues, et sur lesquelles je termine: + +«Reading your books makes me feel more clearly than ever, that +fundamentally there are just the same needs for us, on this side of the +water as for you on the other. We are all alike at bottom, in needing to +cherish the same virtues and to war on the same evils. The brotherhood +of nations is no empty phrase[4].» + + [4] En lisant vos livres, j’ai senti, plus clairement que jamais, + qu’il y a au fond les mêmes besoins pour nous, de ce côté de l’eau, + que pour vous, de l’autre. Nous avons tous le même but, qui est de + chérir les mêmes vertus et de combattre les mêmes maux. La fraternité + des nations n’est pas une phrase creuse. + + + + +MENUS SOUVENIRS DE LA MAISON BLANCHE + + +Après le dîner, par une température douce et une nuit de lune claire, +dont les rayons, caressant au loin les arbres et les gazons, mettent en +évidence le jet blanc du monument de Washington, la causerie se +prolongeait sous la galerie extérieure de la Maison Blanche, tournée +vers les jardins. Le Président introduisit un visiteur qui venait +d’arriver, et dit ensuite: Voici un collaborateur qui vient s’occuper +avec moi de mon élection... «We have some fighting.» Il avait dit déjà, +en faisant allusion à la campagne qui battait son plein: «Si je suis +élu, je resterai avec satisfaction; si je ne le suis pas, je quitterai +mon poste avec le sentiment d’y avoir fait mon devoir.» Après un moment, +le Président se retira, ainsi que le nouveau venu. + +Dans le salon familial où Mme Théodore Roosevelt nous pria ensuite de +monter, le premier mot que dirent ces dames fut celui-ci: Parlons +français; nous aimons tant votre langue. En effet, ces dames +s’exprimaient avec une aisance parfaite. La conversation roula sur la +France, sur plusieurs côtés ignorés et fort intéressants de notre vie +nationale, vie de famille et beaucoup d’autres bonnes choses, peu +connues à l’étranger; je m’aperçus que mes interlocutrices prenaient de +l’intérêt et du plaisir à ce que je pouvais leur raconter. Et je dis: +«Mais, je suis tout prêt à vous faire sur toutes ces choses, à la +première occasion, une conférence détaillée, pour vous toutes seules». +Oh! non, répliqua la Présidente, à une telle conférence nous inviterons +beaucoup de monde; tous nos amis de Washington qui savent goûter une +conférence française. Et quel titre donnerez-vous à cette +conférence?--Tout simplement celui-ci: «_La France inconnue._» + +Et il fut entendu que je donnerais cette conférence lors de ma deuxième +visite à Washington, à la fin de ma tournée, en novembre. + +Puis la conversation prit un tour entièrement familial. Des questions me +furent posées sur la composition de ma famille et l’âge des enfants. +Quand on est loin des siens, on éprouve une grande douceur à en parler. +Il fut parlé ensuite d’Oysterbay, des enfants du Président, et je vis +une quantité de photographies artistiques d’après lesquelles il me fut +facile d’avoir une idée de la vie charmante de simplicité que l’on mène +là-bas. + +Le lendemain, au déjeuner, le Président dit: «Je suis au courant de ce +que vous avez comploté hier au soir avec ces dames: une conférence à la +Maison Blanche sur la «France inconnue». Mais n’aurons-nous pas une +conférence publique à Washington? + +--Justement, on est en train de l’organiser. C’est l’Union chrétienne +des jeunes gens de la ville qui en prend l’initiative. + +--Très bien; en ce cas que ces Messieurs veuillent bien choisir un local +pouvant servir de rendez-vous à un auditoire nombreux. Et je viendrai +moi-même, vous présenter au public. + +Après le déjeûner nous fîmes une promenade à travers les jardins. Je vis +les rosiers auxquels Mme Roosevelt donne ses soins elle-même, et la +conversation se continua. + +Vers les neuf heures, je quittai la Maison Blanche. + +Dans le jardin, je rencontrai les plus jeunes fils du Président. J’avais +fait un bout de causerie avec eux, le matin, dans le Hall du +rez-de-chaussée où ils sculptaient des marrons en forme de figures +humaines. Et l’un d’eux m’avait dit: «C’est vous, Monsieur, qui avez +écrit des histoires et des farces pour amuser les enfants; nous ne +comprenons pas le français, mais maman nous les a traduites.» + +Maintenant, tête nue, en simple blouse de coton bleu, avec quelques +livres sous le bras, ils se rendaient à l’école publique. + +Pour ma part, je partais, le souvenir plein de cette journée et m’en +remémorant les détails. Le Dr Radclyffe, pasteur de l’église que +fréquentait autrefois le Président Lincoln, me fit faire un tour à +travers Washington et les parcs. Quand il me montra son église, je +remarquai que tout le mobilier venait d’être renouvelé. Les bancs +étaient flambants neufs. Mais parmi eux un vieux banc demeurait et +semblait ressortir par sa couleur plus sombre: c’était le banc de +Lincoln. + +Quelques instants après, visitant la magnifique bibliothèque de +Washington, nous nous trouvions dans la rotonde centrale d’où partent +dans tous les sens les salles remplies de livres, et nous examinions +l’ingénieux mécanisme par lequel on reçoit les volumes, quelques minutes +après les avoir demandés. Un silence religieux régnait par ces espaces +studieux, garnis de lecteurs, dont quelques-uns, pour mieux s’isoler, +avaient la tête prise entre les deux mains et se bouchaient les oreilles +avec les pouces. Tout à coup, sur un balcon supérieur, j’aperçois un +groupe de savants français, retour de St-Louis, parmi lesquels se +détachait la barbe noire de mon ami Jean Réville. Le plaisir de voir, à +cette heure et d’une façon tellement inattendue, ce bouquet de doctes +compatriotes, m’arracha un cri spontané de surprise et de contentement. +Cette bruyante explosion de joie patriotique fit quelque peu scandale +parmi les lecteurs absorbés dans leur attention muette. Je fis amende +honorable au bibliothécaire, témoin de l’incident, et des sourires +indulgents me prouvèrent que ma transgression était pardonnée. + + + + +«DRIVE» A CORNWALL-ON-HUDSON + + +A Cornwall-on-Hudson demeure M. Lyman Abbott, directeur de la revue +«Outlook». C’est une des figures les mieux connues en Amérique. Non +cependant qu’il ait la physionomie typique de l’Américain moyen, +soigneusement rasé et vif en couleurs. Représentez-vous plutôt une tête +d’ascète au front lumineux, agrandi par la calvitie du sommet de la +tête. La figure, plutôt pensive et douce, est relevée par une couronne +de cheveux blancs et une longue barbe. On se le représenterait +volontiers dans une cellule. C’est un grand travailleur qui a écrit +beaucoup de livres, se tient au courant de la philosophie et de la +critique et connaît bien l’Europe où il est venu souvent. Mais ce qui le +caractérise particulièrement, c’est dans sa personne, sa parole, la +forme de sa pensée, une limpide et bienveillante simplicité. Le calme du +sage et sa souriante bonté se reflètent sur sa figure. «Je voudrais vous +faire voir, m’avait-il écrit en août, un coin de vie rurale et de vie +simple chez nous.» Donc, le 29 septembre, nous partions sur un des +grands steamers qui font le service de l’Hudson. A peine sortis du port +de New-York, la pluie se mit de la partie. L’Hudson avait mis son +manteau de brume, et nous naviguions sur une eau grise, entre +d’invisibles rivages. Puis la nuit enveloppa le paysage, et c’est par +une complète obscurité qu’une voiture nous emporta vers «The Knoll», +demeure familiale des Abbott. Des ténèbres du dehors, nous émergeâmes +dans la blanche lumière d’une gentille maison de bois, où nous reçut la +figure souriante de Mrs Abbott, l’exact pendant de son mari, avec ses +traits d’aïeule fins et un peu pâlis. + +Après une soirée passée en longues causeries, dans une maison qui +constitue un véritable centre intellectuel, par les membres de la +famille et leurs amis, tous livrés aux travaux de l’esprit, curieux de +musique, d’art et de tout ce qui concerne le mouvement de la pensée et +de l’action bonne dans le monde, nous prîmes du repos dans de jolies +chambres à coucher, claires, ventilées. Elles étaient ornées seulement +de quelques gravures, comme il fait bon d’en regarder, soit qu’on se +lève soit qu’on se couche, images pleines de sens et de haute humanité +et qui vous communiquent toujours une bonne force. Je me suis souvent, +dans la vie, aperçu du fait que les maisons avaient une âme. Celle qui +nous accueillait sous ce toit était bienfaisante. + +Pendant la nuit, l’accès de mauvaise humeur qui s’était emparé du temps, +la veille, se passa. Les collines sortirent fraîches et lumineuses des +vapeurs du matin. Le soleil sécha les chemins. Et bientôt, emportés par +des routes accidentées, ce fut une course idéale, sans poussière ni +chaleur, en voiture découverte. Papa Abbott guidait d’une main exercée. +A son joli arabe noir, svelte et léger, il avait joint un auxiliaire +pour faciliter la course. Mais il nous fit observer que cet auxiliaire, +qui faisait tous les jours autre chose entre d’autres mains, était un +cheval de louage quelconque, tandis que son petit cheval noir à lui +avait une individualité. + +Bientôt nous rejoignîmes un vaste domaine ramassé entre deux longs plis +de terrain, et cultivé par une famille amie. Nous pûmes à l’aise en +examiner la culture et le bétail. Dans l’écurie, au-dessus de la place +où se suspendent les harnais, on voyait, tracées sur les poutres, de +belles inscriptions. Toutes fort concises, elles renfermaient des +principes d’ordre et de bonne tenue. Nous vîmes la laiterie propre et +fraîche. La pièce principale où se conserve le lait n’a pas de plancher, +mais une eau pure et froide y court sur de menus cailloux polis. Dans +cette eau, les jattes de lait et de crème sont posées. + +Le lait est, en général, très bon en Amérique. Il s’en fait une grande +consommation. Beaucoup de gens l’emploient comme boisson de table. On +vend même dans les gares et les restaurants, du lait baratté dont la +légère acidité est fort agréable au goût et qui rafraîchit pendant les +chaleurs de l’été. Ce lait paraît aussi sur les tables. Et tout cela est +généralement très frais. Le moindre ménage là-bas tient à avoir sa +petite provision de glace. + +Par la vacherie, la porcherie, nous gagnons les jardins. Hélas! quoique +nous ne fussions que fin septembre, une nuit de gel rigoureux avait +grillé toutes les plantes délicates. C’était lamentable à voir. + +Au sortir du jardin, entre les lignes molles des collines boisées, où +l’automne mettait son or et sa pourpre, dans la féerie flamboyante des +feuillages rouges, un sentiment de grande paix vous gagnait. Quelle +différence avec le bruit et la poussière de la cité où nous nous +mouvions, la veille, à la même heure! + +Une courte visite à la maison d’habitation nous fit voir un intérieur +confortable aux pièces vastes, boisées, garnies de livres. Autour du +perron d’entrée, des citrouilles, alignées, constituaient une sorte de +garde très champêtre. Pour monter en voiture, comme pour en descendre, +une large pierre sert de degré intermédiaire entre la terre et le +marchepied plutôt élevé du véhicule. Cette petite installation, qui +évite aux voyageurs de faire une trop large et trop pénible enjambée, se +retrouve partout et fait partie de ces mille détails qui indiquent le +savoir-vivre pratique. + +Une demi-heure après, nous étions dans les plantations de pommes du +fermier Shaw à Mountainville. Cet homme de bien nous reçut au pas de +sa porte et nous conduisit sur le penchant d’une colline, dans un +verger immense. A perte de vue sur le gazon, s’alignaient des pommiers +en haut vent, chargés de pommes superbes, vieil or rosé, paille +enluminée de grenat. Il y en avait à foison. Les branches basses, +pareilles à des mains, semblaient les offrir et dire: «goûtez-nous!» +On ne doit jamais négliger une bonne occasion. Comme je mordais dans +ses fruits à belles dents, M. Shaw me dit en souriant: vous aimez donc +les pommes?--Beaucoup, lui répondis-je, et les vôtres ont un goût +exquis... + +Or, plusieurs mois après, de retour dans ma maison, je reçus, un jour, +une caisse de pommes venant d’Amérique. Enveloppées chacune d’un +papier-parchemin, elles étaient, après Noël, et restèrent jusqu’à Pâques +aussi fraîches qu’au premier jour. Et je pensais, en les croquant, aux +penchants des collines automnales, aux gros rouge-gorges américains qui +ont la taille des grives de France et qui chantaient ce jour-là dans les +buissons, et à la bonne figure de M. Lyman Abbott, dont les _coursiers +noirs_, guidés d’une main sûre, nous emportaient par des paysages +variés, où de temps en temps miroitait, au tournant d’une colline, la +vaste nappe d’argent de Hudson-River. + + + + +UN JOUR A BETHANY-CHURCH + + +Bethany-Church, à Philadelphie, a été pour moi la première révélation +d’une vie religieuse manifestée en des formes que je n’avais pas +rencontrées encore et dont, par la suite, l’Amérique devait me fournir +un grand nombre d’exemples. Je désire consacrer par un signe spécial de +reconnaissance, le jour, pour moi à jamais inoubliable, que j’y vécus, +le 25 septembre 1904. La veille, j’avais dit à mon cher ami, M. John +Wanamaker: Demain, je veux partager votre dimanche en entier. Dès huit +heures et demie, par un radieux soleil, nous roulions de Lindenhurst à +Philadelphie. La belle lumière du matin revêtait tous les objets de cet +éclat béni qui vient en somme de nos âmes croyantes et fait paraître le +dimanche plus beau que les autres jours. Je me réjouissais de voir cette +douce lumière de dimanche, heureux d’avoir reçu dans ma jeunesse une +éducation qui me rendait capable de la discerner, heureux d’être dans un +pays où l’on sait ce que ces mots veulent dire: le jour que Dieu a fait. +En face de moi, John Wanamaker, oubliant le fardeau de ses prodigieuses +affaires, relisait dans la Bible des passages qui devaient être médités +ce jour-là. Je remarquai dans son chapeau haute forme une poignée de +fleurs. Ce sont les fleurs qu’il emporte tous les dimanches matins, pour +les offrir à des malades, le long de la journée. + +A neuf heures, nous atteignons Bethany-Church, large bâtiment qui +renferme une église, une immense salle pour l’école du dimanche, des +locaux variés pour les classes bibliques, les associations de jeunesse, +et la _Brotherhood_, association d’hommes ayant comme but de +s’encourager mutuellement à la bonne vie, et qui puise la meilleure +partie de ses inspirations dans des passages de l’Ancien et du +Nouveau-Testament. Nous fûmes reçus à la porte par quelques membres de +la _Brotherhood_ qui nous conduisirent d’abord dans une pièce étroite où +se tenaient une cinquantaine d’hommes, chefs et membres de la grande +société fraternelle. Salutations, présentations, puis brève discussion +sur des sujets de vie religieuse pratique. Personne ne disait un mot +inutile. Une sérieuse simplicité pénétrait les paroles, imprégnait les +physionomies. On se sentait en compagnie d’hommes de valeur, pour qui le +désir de bien employer la vie est le grand but. + +Ce n’était là que le prélude d’une réunion plus grande, dans la vaste +salle du sous-sol, contenant de huit à neuf cents personnes et qui se +remplissait de moment en moment. Lorsque nous y descendîmes, un chant +d’hommes nous accueillit à voix bien jointes en un hymne vibrant. Une +onde magnétique m’enveloppa et fit tressaillir à travers mon être, je ne +sais quelle force supérieure de sympathie. Je me sentais accueilli au +sanctuaire de la bonne volonté, de la tendresse humaine. Un appel de la +patrie supérieure arrivait jusqu’à moi sur les ailes de ce chant et, +pareille à la harpe que touche un souffle de l’esprit, mon âme se mit à +chanter en moi. J’adressai quelques paroles du cœur à tous ces nouveaux +frères qui m’ouvraient visiblement leurs bras. Leur dessein ferme de se +soutenir mutuellement dans la vie me faisait aimer leur contact. Une +bonne force rayonnait de leur milieu. Une telle réunion d’hommes est une +puissance dans la cité. La volonté de marcher d’accord pour purifier nos +cœurs et nos habitudes, pour nous soutenir dans les jours difficiles, +n’est-ce pas le plus fort de tous les remparts? + +Mais la réunion était finie, et l’heure venue de nous rendre au grand +culte du matin dans la salle supérieure. + +Là, m’attendait un spectacle saisissant. Aux deux bouts du large temple, +sur des estrades, étaient assis deux chœurs de jeunes filles tout en +blanc. La nef, les galeries étaient garnies d’un peuple compact, plein +du désir de s’édifier. Toutes les figures disaient: sympathie et +attente. Et lorsque les chœurs eurent chanté et que dans un grand +silence où j’entendais battre mon cœur, je commençai mon premier sermon +anglais, une bonté vraie rayonnant de tout l’auditoire, vint au secours +de l’hôte qui parlait une langue, pour lui encore presque étrangère. +Cette bonté me portait et me rendait capable de donner, de donner avec +joie, tout ce que Dieu dans sa paternelle tendresse m’avait mis dans +l’âme pour ces frères. Autour de moi étaient assis les pasteurs de +Bethany, le cher Dr Decay, douce et intelligente figure d’un homme qui a +beaucoup souffert et qui sait aimer, le Dr Patesson revenant au milieu +des siens, après une longue maladie et une douloureuse absence. D’autres +membres de l’église se tenaient près d’eux: il me semblait que leurs +volontés renforçaient la mienne. Je n’avais jamais senti autant le +secours que l’homme peut donner à l’homme. Et pourtant je les voyais +presque tous pour la première fois. Comme la vieille parole me +paraissait empreinte d’une vérité nouvelle, ce matin-là: «Où deux ou +trois s’unissent en mon nom, je suis au milieu d’eux.» + +J’avais pris pour texte la parole de l’Évangile selon saint Jean: +«Montre-nous le Père,» et la réponse de Jésus: «Celui qui m’a vu a vu le +Père.» Parole immense, renfermant la vérité centrale de l’Évangile qui +est celle-ci: «L’endroit du monde où Dieu est le plus près de nous, +c’est une conscience d’homme par laquelle il nous parle.» Plus que dans +les merveilles de la création, plus que dans les splendeurs du matin, +plus que dans le mystère souriant de la voûte étoilée, le Père invisible +nous a regardés par les yeux de Jésus. Ces yeux sont deux jours ouverts +sur la vie infinie. En regardant dans l’abîme de leur douceur, nous +voyons ce qui se passe dans le cœur de Dieu même. Mais une autre vérité +découle de celle-là. Non seulement Dieu s’est traduit en humanité dans +la personne de Christ, une fois et d’une mémorable façon; mais il veut +toujours se révéler ainsi. Jésus, dans le même passage, dit: «Vous ferez +les œuvres que je fais.» Comme lui, chacun de ses vrais disciples montre +le Père. Chaque homme est un témoin, un messager. Hélas! il y a deux +sortes de messagers: ceux qui annoncent la nuit et la propagent, par +leur cœur froid, leur méchanceté. Ceux-là voilent la face du Père et +remplissent le monde de ténèbres. Soyons de la série des messagers du +jour, de ceux dont la vie et les paroles annoncent un monde plus beau, +augmentent l’espérance et soutiennent la foi. Montrons le Père! + +Je fus très édifié par les beaux cantiques que chantèrent ensuite les +chœurs. + +Après ce radieux matin, plein de bénédictions, je pris quelque repos. +Puis vers les deux heures, nous vînmes assister à une séance de +Bible-Union. M. John Wanamaker, d’autres et moi-même, nous prîmes la +parole pour expliquer des passages de saint Paul, exprimer des +expériences personnelles en rapport avec les textes. La Bible, on le +comprend de suite, est pour ces hommes une mine d’où s’extrait une +provision de force pratique. Ils s’occupent moins de dogmatique d’église +ou d’exégèse scientifique, que d’exploitation vivante et intéressée des +trésors d’âme cachés dans le Livre. Ces pages qui viennent de si loin et +ont inspiré tant de générations de lecteurs, les pénètrent d’un profond +respect. + +De la chambre haute où se tenait la classe biblique, nous fûmes dans la +grande salle de culte où se pressait un public très nombreux, parmi +lequel beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles. Les pasteurs firent +de brèves allocutions, et de beaux chœurs furent chantés. Ces chants me +remplissaient de bonheur, et je répétais en moi-même certains refrains +qui, à eux seuls, sont des prières pleines d’âme et de puissance: +_nearer to thee!_ Tout l’ensemble de ces cultes me frappait par les +éléments de vie qui s’y manifestaient partout. L’élément liturgique, +traditionnel, y a sa large place; mais il se renouvelle tous les jours +au contact de la piété actuelle. Le culte du souvenir s’y mêle à la +réalité présente, en une heureuse proportion. + +Dans l’intervalle de deux chants, il se fit un silence. Absorbé dans les +pensées que me suggérait cette musique, j’ignore pourquoi, juste à ce +moment, j’eus le sentiment qu’il ferait bon entendre un _solo_. Comme +une réponse immédiate au désir secret de mon cœur, je vis s’avancer près +de moi, sur la plate-forme, une dame vêtue de blanc, et pour moi une +inconnue. D’une voix d’alto magnifique, mais toute pénétrée de cette +intensité de vie religieuse que le plus bel art seul ne peut jamais +atteindre, elle chanta: _Si j’étais une voix!_ Depuis que j’avais +entendu à Kœnigsfeld, à l’église des frères moraves: _Herr wie du +willst_, chanté par une sœur inconnue, je n’avais plus entendu avec +pareille force ce son direct de l’âme. Il me prit, il m’emporta sur les +hauteurs de l’Évangile éternel où les morts sont vivants, où les +aveugles ouvrent leurs yeux, où les langueurs sont guéries, le péché +vaincu, l’espérance des saints accomplie. Cette voix me donnait en cette +minute un don royal de bonheur supérieur, de pur et divin pressentiment +de la vraie vie à travers nos terrestres obscurités. Les vers de +Schiller chantaient dans ma mémoire: + + Wie wenn, nach hoffnungslosem Sehnen[5] + Nach langer Trennung bittrem Schmerz, + Ein Kind, mit heissen Reuethraenen + Sich stürtzt an seiner Mutter Herz; + So führt zu seiner Heimath Hütten, + Zu seiner Jugend erstem Glück, + Vom fernen Ausland fremder Sitten, + Den Wandrer der Gesang zurück. + +La belle voix qui réveillait ainsi en moi, en une heure bénie, un monde +de pensées et d’harmonie, était celle de Mme Sarah Macdonald Sheridan. +J’ai appris depuis, que cette voix se faisait entendre souvent dans +toutes sortes de milieux parmi lesquels il en est de très déshérités. +Puisse-t-elle faire aux âmes de nombreux frères le bien qu’elle m’a fait +ce jour-là! + + [5] Comme après une attente sans espérance, + Après l’amère douleur d’une longue séparation, + Un enfant se jette dans les bras de sa mère + Avec d’ardentes larmes de repentir; + Ainsi vers les toits de sa patrie, + Vers le bonheur premier de sa jeunesse, + Du lointain exil des conventions étrangères + Le chant ramène le pèlerin. + +Un chant semblable serait capable, je pense, de toucher des cœurs que la +parole ordinaire laisse froids, et de porter la bonne nouvelle d’une vie +plus humaine, plus haute, plus pure, à des cœurs fermés à nos moyens +usuels. + +Dans un local voisin de celui où nous étions, l’école du dimanche +s’était, en attendant, réunie. M. John Wanamaker en est le surintendant. +Il remplit ces fonctions et celles de membre de la _Brotherhood_, avec +un zèle constant. A moins d’être en Europe, il ne manque pour ainsi dire +jamais à son poste. Il s’y rend délibérément, toutes autres affaires +cessantes. Une telle régularité est un exemple d’un bel effet donné aux +milliers d’enfants qui suivent cette école. C’est un encouragement pour +les moniteurs et un soutien moral extraordinaire pour les pasteurs. +Surtout si le laïque ne se pique pas d’être un théologien, s’il est +simplement un homme que la vie, tous les jours, instruit par elle-même, +et qui cherche avant tout à mettre l’esprit du Christ dans les relations +ordinaires, ce concours est précieux. Il apporte à l’église cet appoint +de l’expérience vivante et fraîche, qui corrige heureusement les +vétustés des formules et la sécheresse des catéchismes. Les laïques +américains sont un des trésors des Églises. Et parmi ces laïques qui +savent joindre la parfaite simplicité de cœur au poids que leur confère +une situation exceptionnelle, je donne une place toute spéciale à M. +John Wanamaker. Puissent les générations nouvelles nous donner des +hommes semblables, afin de continuer leur salutaire tradition de largeur +d’esprit et de piété agissante. + +Quand je regardai l’école du dimanche de Bethany-Church, il me sembla +voir devant moi un jardin de Dieu. Plusieurs milliers d’enfants s’y +pressaient, frais, vêtus de couleurs claires, depuis les petites filles +et les petits garçons de six à sept ans, jusqu’à la jeunesse adulte de +dix-huit à vingt ans. + +La disposition de cette salle superbe permet de la diviser à volonté, +pour isoler les groupes, et donner à chaque catégorie l’enseignement que +comporte son âge. Je fus séduit par les tout petits, réunis en très +grand nombre autour d’une dame qui les intéressait par de grandes +images, des chants simples et alertes, des explications à la hauteur de +leur compréhension. + +Ces gentils bébés me chantèrent avec beaucoup de conviction une +bienvenue où je distinguai le refrain: _Good morning to you!_ + +Lorsque vient le moment de la leçon générale, tous les enfants sont +réunis par la suppression des cloisons. Cette manœuvre se fait avec +rapidité et sans bruit. Dans certaines églises américaines, il suffit de +presser un bouton ou de faire mouvoir un levier, pour établir ou +supprimer les cloisons. A Bethany, aussitôt que tous les locaux +particuliers sont mis en communication, on est frappé du bel ensemble +que présente la salle. + +Un jet d’eau jaillit au centre, environné de bouquets de verdure. On a +devant soi l’image gracieuse d’une jeune génération qui reçoit les +enseignements de la tradition évangélique, dans le cadre le plus +souriant. + +Cette journée dont la paisible et caressante lumière me rappelait le +vieux Psaume: «Un jour dans tes parvis vaut mieux que mille ailleurs», +devait se terminer le soir par la communion. Vers les huit heures, nous +revînmes à Bethany. Philadelphie s’enveloppait des voiles du couchant; +le calme dominical régnait dans les rues et planait sur les demeures. +Des groupes silencieux se dirigeaient partout vers les sanctuaires. Il y +avait dans l’atmosphère un souffle d’adoration. + +C’était l’heure crépusculaire où commencent à éclore, aux vastes et +sombres champs de l’azur, ces fleurs d’éternité que sont les étoiles. +Invinciblement, le regard se lève en haut. Je franchis le seuil du +temple, silencieux, l’âme pleine d’un sentiment d’au-delà. + +Dans l’intérieur, le peuple s’assemblait sans bruit. Les lumières +éclairaient sur la grande table la multitude des vases sacrés. Ici +étaient les calices et là le pain. Après un hymne, l’ami John Wanamaker +me dit à voix basse: «Vous êtes notre hôte ce soir au repas du Seigneur, +parlez-nous comme un frère.» + +Je n’ai jamais rompu ce pain que le Maître nous apprit à rompre en +souvenir de Lui, sans que mon âme fût consacrée à tous les chers morts +et à tous les vivants. La grande question, le mystère de notre vie à +tous, d’aimer et de souffrir, plane sur ce repas. Plus claire est la +vision de la solidarité de la famille humaine, par dessus les barrières +de la vie, et par dessus la barrière du tombeau, lorsque nous rompons le +pain de l’esprit avec Celui qui marche d’âge en âge au milieu de nous, +dans la sainte communion des épreuves et de l’espérance. + +Ce soir-là, je Le sentis présent, tout près. Comme Lui, étaient près de +moi de chers êtres que j’ai perdus, et tous les absents aimés, demeurés +au home lointain. Et le cercle s’élargissait de cette communion, +devenant de plus en plus vaste. N’étais-je pas d’ailleurs à +Philadelphie, dans la cité de l’amour fraternel, centre de tant de +belles traditions, au milieu des fils de Penn et des descendants des +Pilgrim-Fathers? Une invisible nuée de témoins s’amassait dans la +pénombre, au-dessus des têtes des vivants. + +Au moment donc où je pris la parole, mon inspiration était faite de +toutes ces choses-là. Il me fut donné d’interpréter comme je +l’éprouvais, la grande solennité de cette heure. Les cœurs se sentirent +touchés dans la corde d’or qui vibre sous les sentiments éternels, et +nous devînmes vraiment, par un effet sensible de l’Esprit, une seule +âme. + +C’est au milieu d’un de ces silences où l’on entend passer les ailes des +anges consolateurs, que le vénérable pasteur se leva pour prononcer les +paroles sacramentelles et bénir le pain et le vin. «Ceci est mon corps, +ceci est mon sang.» Comme au fond des calices altérés se ramasse la +goutte de rosée, ces paroles tombaient rafraîchissantes, vivifiantes, +sur la soif des âmes. Celui qui veut être tout en tous et qui nous a +tous compris et aimés, nous répétait: Je vous nourris de ma substance, +je vous abreuve de mon suc. Le fruit de son sacrifice se renouvelait en +chacun, et l’on se sentait fortifié par la vertu qui ranime les genoux +abattus, éclaire les esprits enténébrés. + +La source secrète de la vie supérieure semblait ouverte, et des courants +d’eau vive ruisselaient à travers les champs spirituels. + +Il est des instants où le voile qui recouvre le grand mystère semble +transparent. Nous saisissons la Vie éternelle d’un seul regard, par la +foi. + +Plus de crainte, ni de doute, ni de discordance, mais une confiance +complète, la certitude tranquille, la plénitude de l’harmonie. + +Les vallées sont comblées, les montagnes abaissées, les orages apaisés, +les distances franchies. Ce qui paraissait loin est tout près, ce qui +paraissait perdu est retrouvé. + +Ces moments-là sont d’une richesse infinie. Des siècles s’y condensent. +On y fait provision de clarté pour les périodes sombres. + +Je venais de vivre à Bethany un de ces instants éternels. + +Oh! le cher souvenir que j’en garde et garderai toujours! + +Comme je bénis le Père qui me l’accorda, les frères qui m’en fournirent +l’occasion! + +Et comme Jacob, le matin où il quitta Béthel, je me dis en quittant +cette chère maison de prière: + + Certainement l’Éternel est en ce lieu, + C’est ici la maison de Dieu, la porte des cieux. + + + + +VIE RELIGIEUSE + + +Un des signes extérieurs de la vie religieuse dans une nation, est la +fréquentation du culte. A l’heure où se célèbrent les offices, la rue +est peuplée d’une foule à l’aspect très particulier. Les passants ont +leur psychologie. On éprouve des impressions différentes à regarder +passer des files de gens, selon qu’ils vont à la promenade, au +cimetière, à leurs affaires quotidiennes, ou reviennent des courses et +du spectacle. Un autre esprit anime les hommes, suivant les +préoccupations différentes du moment. + +Dans les villes américaines, le dimanche matin, les avenues conduisant +vers les églises présentent une animation singulière et un aspect calme +tout à la fois. Tous ces passants paraissent recueillis. On sent qu’ils +savent où ils vont. En allant, ils pensent déjà à ce qu’ils entendront; +en revenant, ils y pensent encore. En un mot, ils font la bonne +impression de prendre très au sérieux l’affaire dont pour le moment ils +s’occupent. + +Point n’est besoin de me signaler ce qu’une semblable démarche, ayant +pris place parmi les habitudes, peut avoir de superficiel. Partout la +tendance existe à aller du côté où va le grand nombre. La religiosité +extérieure des uns peut être une affaire de snobisme, comme +l’irréligiosité des autres. L’esprit d’imitation ne perd jamais ses +droits. + +Je n’ai aucune peine à penser que, parmi ces foules qu’un mouvement +large et coutumier emporte vers les églises, il peut se trouver des +êtres de routine, des mondains, des hypocrites qui, le dimanche, louent +le Seigneur, et en semaine trompent le prochain. Le monde est le monde, +les hommes sont les hommes. Nos ombres et nos tares nous suivent +partout, comme nos belles qualités. Mais cela dit, afin qu’il soit bien +entendu que je ne m’en laisse pas imposer par des manifestations +extérieures, je déclare avoir été très impressionné par cette marche +vers les sanctuaires, le dimanche. + +A New-York, à Philadelphie, à Chicago, partout où j’ai passé un +dimanche, j’ai vu la même chose. Admettons que ce soit une habitude; il +y en a de bonnes. Et parmi les meilleures, il y a celle de mettre un +jour à part, pour se reposer, se souvenir qu’on n’est pas une bête de +somme, et aller se réunir à ses semblables de toute catégorie, afin de +penser aux grandes vérités qui dominent la vie, aux lignes essentielles +de notre destinée, par où nous sommes unis à travers toutes les +distinctions de surface. Dans certaines habitudes visibles se trouvent +de réelles et fidèles manifestations de l’invisible. + +La vie religieuse en Amérique est représentée par une multitude de +sociétés et d’églises diverses, remplissant toute la gamme des idées et +des sentiments humains. Entre ces divers groupements existent des +contrastes et des contradictions; mais au fond, leur nombre même est un +signe de belle vitalité. On peut légitimement se demander si dans les +petits centres plusieurs chapelles ne sont pas un luxe nuisible; s’il ne +conviendrait pas de se rapprocher, pour mieux aspirer au but après tout +commun, et cette question se pose tous les jours et de plus en plus avec +force. Mais de l’état de choses tel qu’il existe pratiquement, +différentes observations également favorables doivent être tirées. + +D’abord une entière liberté est le bien commun de toutes les églises. +Aucune différence n’est faite en faveur ni au détriment de personne. Les +fidèles entretiennent leur culte à leurs frais et l’organisent comme bon +leur semble. Au sein de la liberté générale, chacun respecte son voisin. +Il est contraire à une pratique universellement adoptée, de prêcher les +uns contre les autres. Chacun fait de son mieux et laisse le voisin +tranquille. Entre les diverses dénominations, des rapports de cordialité +existent et sont en voie d’augmentation. On sent qu’on a besoin les uns +des autres, et les occasions de fraterniser sont recherchées avec +ardeur. D’année en année se multiplient les points de contact[6]. Il +n’en a pas toujours été ainsi. L’histoire américaine a connu des +périodes d’intolérance aiguë. Et, certes, on n’aurait pas besoin de +chercher longtemps pour trouver des échantillons actuels et vivants +d’une mentalité sectaire, déniant le droit au nom de chrétiens à ceux +qui pensent autrement que nous. Mais un progrès immense s’est réalisé +vers la justice mutuelle, le respect de l’âme et des croyances d’autrui. +L’étroitesse devient l’infime exception, la largeur est la règle. +L’Amérique a appris la liberté et le respect de la liberté, à l’école de +l’histoire. Elle a compris où mène l’autoritarisme religieux, et son +tempérament national, tel qu’il s’est lentement formé par la bonne +volonté, la persévérance, le désir d’être avant tout équitable envers +chacun, s’est de plus en plus nettoyé de la peste sectaire. + + [6] Tout récemment il s’est formé une association appelée Ministers + Union, ayant pour objet de provoquer des rendez-vous fraternels entre + les ministres de tous les cultes, et de cultiver la solidarité + religieuse. + +Mes livres m’avaient fait connaître au sein des dénominations les plus +diverses. Je fus donc invité à donner des conférences et à prêcher dans +les églises presbytériennes, épiscopales, méthodistes, unitaires, +luthériennes, congrégationalistes, baptistes. J’eus même le rare +privilège de prêcher à la synagogue, ce qui constituait en Amérique +même, un événement exceptionnel. + +Le dernier jour avant mon départ, je reçus une lettre de la Présidente +des Dames de Saint-Vincent-de-Paul, me priant de donner une conférence +en faveur d’une des œuvres de la Société. Ce fut pour moi un regret très +profond que d’être empêché par l’heure imminente du retour en France, de +donner une preuve de sincère et fraternelle sympathie à l’église +catholique. + +Dans les églises protestantes on remarque très couramment un mélange que +je considère comme très heureux entre la tradition et la pensée +actuelle. Ce fait se remarque déjà dans la forme même des édifices du +culte. On s’y sent enveloppé d’un esprit et entouré d’objets où le +respect du passé et la piété indépendante et vivante se rencontrent en +une alliance heureuse. Naturellement, les exceptions ne manquent pas. Le +formalisme et la raideur dogmatique d’une part; de l’autre la sécheresse +rationaliste, l’absence de la fibre mystique et la méconnaissance de +l’âme du passé, sont des phénomènes spirituels qui se rencontrent aussi +bien que dans notre vieux monde. Mais l’impression d’ensemble est celle +d’une piété saine et vivante, respectueuse de l’esprit des traditions, +et les continuant avec intelligence dans les plus libres manifestations +de la pensée et du sentiment contemporain. Ce fait m’a permis de +comprendre largement les chrétiens d’Amérique avec lesquels je pus me +rencontrer, et d’être largement compris par eux. J’ai appris à beaucoup +les aimer pour leur aménité, l’ouverture de leur esprit, leur chaleur +d’âme et leur hardiesse de vues. Libre et laïque disciple de l’Évangile +perpétuel, dépensant depuis trente ans ma peine à traduire les hautes et +vieilles vérités en langage usuel et assimilable, j’ai parfois eu la +douleur, sur mon cher vieux continent, d’être pris pour un démolisseur, +alors que, jour et nuit, je taille et pose des pierres pour collaborer, +dans la mesure de mes moyens, à bâtir la cité nouvelle de l’âme. Là-bas, +toutes les joies spirituelles qu’on éprouve à être profondément compris, +m’ont été si richement accordées, que je ne pourrai plus jamais me +plaindre des petites amertumes causées par l’étroitesse et ses injustes +préventions. + + * * * * * + +Une foule d’églises américaines sont institutionnelles, c’est-à-dire +entourées de tout un ensemble d’œuvres éducatrices et sociales. De +vastes sous-sols et des bâtiments adjacents servent aux réunions +d’enfants, de jeunes gens, à des cercles de lecture, de couture, à des +divertissements variés. Plusieurs fois nous avons vu des tables dressées +dans les salles, pour recevoir, le soir, de nombreuses sociétés dans un +repas fraternel. Les membres des congrégations se rencontrent ainsi +autre part que dans les réunions cultuelles proprement dites. Et +l’Église devient un centre où l’isolé trouve une famille; la jeunesse, +des camarades et un milieu favorable à son éducation progressive. Dans +beaucoup de ces réunions de sociabilité, le chant et la musique +instrumentale sont très cultivés; les recueils de chants sont bien faits +et bien en harmonie avec le sentiment religieux contemporain. Aussi la +coopération de chœurs très exercés et de la communauté, dans le chant +cultuel, donne-t-elle un résultat qui vous remplit d’admiration. +L’ampleur de ces beaux chants pleins d’âme et de force, est un +merveilleux élément d’édification. Que de fois leur harmonie m’a +transporté, inspiré, reposé! + + * * * * * + +L’atmosphère de liberté a donné naissance, sur le sol des États-Unis, à +un catholicisme d’un genre très particulier, vivant, original, décidé à +marcher d’accord avec ce que ce temps a de meilleur. Nous le connaissons +en France par un grand nombre de publications, en particulier les livres +de Mr l’abbé Klein. Il mérite au plus haut point notre attention et +notre sympathie, et contiendrait d’utiles leçons non seulement pour le +catholicisme, mais aussi pour le protestantisme de notre vieille Europe. +L’esprit de liberté, de hardiesse chrétienne, de large et lumineuse +compréhension des devoirs nouveaux des disciples du Christ, y a trouvé +des représentants individuels d’une valeur exceptionnelle, et produit +des collectivités ne laissant rien à désirer au point de vue de leur +puissance pratique pour le progrès moral et religieux. Je me suis fait +un devoir et un plaisir de pousser une pointe jusqu’à Saint-Paul, afin +d’y présenter mon hommage au vénérable évêque, Monseigneur Ireland. Dans +l’esprit où il est représenté par ce grand homme de bien et plusieurs de +ses collègues les plus autorisés, le catholicisme est éminemment +sympathique. Il est bien Américain, libéral, décidé à vivre en harmonie +avec les autres groupements religieux. + +A côté de lui, sans doute, un autre catholicisme se forme, +particulariste, exclusif, et dont les allures actuelles ne peuvent +qu’être déplorées par les amis mêmes de l’Église catholique plus large +et plus généreuse, au nombre desquels je me compterai toujours. Cette +tentative de mouvement en arrière m’a suggéré certaines réflexions qui +s’appliquent aussi bien aux autres groupements religieux qu’au +groupement catholique, et sont vraies des deux côtés de l’Océan. + +Les Églises ont bien des forces à mettre en ligne. Entre autres, elles +ont une grande puissance de résistance à opposer à ce qu’elles croient +devoir combattre, et un bel et merveilleux pouvoir d’attraction et +d’assimilation pour ce qui leur apparaît comme favorable. Plus une force +est considérable, plus elle doit être maniée avec clairvoyance. Les +Églises usent-elles toujours de leur influence avec un suffisant +discernement de leur devoir et de leur intérêt supérieur? Il est permis +de se le demander. Malgré leur sagesse si ancienne, si merveilleusement +raffinée, et que nous voudrions pouvoir respecter, il leur arrive de +faire des confusions entre leur force de résistance et leur force +d’attraction. Souvent, lorsqu’il s’agirait de mettre en campagne les +pouvoirs d’attraction et d’assimilation, elles emploient leurs engins de +résistance. Elles opposent une barrière massive à ce qu’elles devraient +accueillir. Par une confusion inverse, elles accueillent ce qu’elles +devraient combattre. + +Les groupements religieux qui ont pris à tâche, parmi nous, de mettre en +relief, surtout leurs qualités d’opposition, ont manqué à la fois à ce +qu’ils se devaient à eux-mêmes et à leur temps. En considérant la +situation actuelle de l’Église catholique, par exemple, ceux qui lui +veulent du bien ne sont-ils pas autorisés à penser qu’elle s’est fait du +tort en Europe et notamment en France, par une attitude combative à +l’égard de quelques principes essentiels du monde moderne, comme la +liberté de conscience et d’examen, le droit commun, les principes +démocratiques, la critique historique? C’est cependant à l’adoption de +ces principes qu’elle-même, aussi bien que tous les autres groupements +religieux contemporains, pourraient devoir une nouvelle évolution, d’une +destinée déjà si longue et si magnifique. Pourquoi combattre à outrance +ce qui vous sauverait, et garder ou accueillir des idées et des +pratiques malsaines? + +Le catholicisme américain est une preuve manifeste de la justesse de nos +réflexions. Ce qui l’a fait grand, viable, puissant, c’est l’atmosphère +de liberté qu’on respire là-bas. + +Un terrible danger menacerait son développement, le jour où des +conseillers mal inspirés lui feraient changer sa méthode. Il serait +contraire à la sagesse élémentaire de vouloir introduire sur la terre de +liberté, les vieux errements qui ont si souvent fait suspecter l’Église +par l’Europe libérale. + + * * * * * + +Le grand problème religieux qui se présente au pays, aujourd’hui, est +celui de la transposition de son patrimoine vénérable, en paroles et +pensées capables d’être assimilées par la mentalité moderne. Si +l’Amérique religieuse, suivant les errements de certains groupements +d’Europe, voulait s’abstraire de la pensée de ce temps et se calfeutrer, +d’après la méthode des conservatismes caducs et séniles, elle +deviendrait, au sein de la nation, un corps isolé, peu à peu dégénéré en +corps étranger. Et elle descendrait au rang d’une simple puissance +d’inertie, au lieu d’être ce qu’elle a toujours été et ce qu’elle doit +rester, la véritable énergie directrice de la nation. Pour guider, +inspirer, pénétrer l’esprit public, donner à l’éducation de la jeunesse +son orientation, condenser, en un mot, dans un idéal sans cesse +renaissant, toutes les meilleures aspirations d’un peuple, il faut +rester vivant soi-même, ne rien négliger, ne rien mépriser, unir au +pieux souvenir par lequel on garde le meilleur de l’héritage du passé, +l’esprit de recherche, de labeur, de liberté par lequel se conquiert +l’avenir. + +L’Amérique saura résoudre ce problème, parce qu’elle reste prête à +recevoir les impulsions nouvelles de l’esprit divin, seul capable, à +chacune des étapes successives de l’humanité, de nous inspirer le verbe +nécessaire et de nous fournir la manne fraîche dont nos âmes ont besoin. +Elle a, dans toutes les dénominations, un grand nombre d’hommes qui sont +arrivés à harmoniser, dans leur vie intérieure, le respect des saintes +traditions et le devoir de rester en contact avec la vie présente et ses +besoins. Ces hommes s’entourent de toutes les lumières qui peuvent les +aider à traduire, sans en rien perdre, les vieilles vérités en langage +nouveau. Nous avons été heureux de trouver en leurs mains, les livres de +notre éminent compatriote Auguste Sabatier, l’un des hommes les plus +croyants et les mieux documentés de la société contemporaine. La +synthèse des traditions et des aspirations vivantes a trouvé, en lui et +dans ses écrits, une expression heureuse. Il est un de ceux à qui +l’avenir devra le plus, quand seront frayées les routes, vaincus les +obstacles, établis les nouveaux abris de l’âme. L’ayant beaucoup connu +et aimé, ayant partagé les souffrances que faisait endurer à ce vaillant +pionnier de l’Esprit, la méfiance d’un ecclésiasticisme étroit, j’ai +éprouvé une joie profonde à voir que, par la grâce de Dieu, qui +ressuscite les morts, ce cher disparu est un de ceux qui aident là-bas à +bâtir la cité religieuse de demain. + + + + +LA BIBLE AUX ÉTATS-UNIS + + +Lorsque les anciens quittaient leur patrie pour établir quelque part une +colonie nouvelle, ils emportaient, avant toutes autres choses, les +divinités du Foyer. Car il y a des divinités hautes et lointaines et des +divinités familières. On a bien besoin que les faits de la vie +domestique, les devoirs, les joies et les douleurs de tous les jours, se +passent sous un regard vénéré, sous une protection sanctifiante et +rassurante. + +Les premiers colons d’Amérique, ceux surtout qui ont le plus contribué à +la faire ce qu’elle est devenue, apportèrent la Bible. Beaucoup d’entre +eux étaient des victimes de l’étroitesse sectaire. Des persécutions +violentes les avaient obligés à quitter le sol natal. Étrangers sur une +terre nouvelle où tout était à créer, ils s’étaient arrachés des +antiques traditions. C’étaient des déracinés. Mais, heureusement pour +eux, ils emportaient le Livre qui est à lui seul une tradition et une +patrie. + +Lorsqu’ils l’ouvraient, le soir, sous les abris récents que leur +activité créait en défrichant les solitudes, des sentiments s’emparaient +de leurs cœurs, analogues à ceux qu’éprouve l’homme séparé de son pays +et des siens, quand il regarde les étoiles. Il voit ce qu’il avait vu +autrefois dans sa patrie. Le même sourire qui rayonnait sur son enfance, +et qui rayonne encore sur le pays qu’il a quitté, le salue à cette +heure. Tout a changé autour de lui. Comme il est doux pour lui de +regarder à ce qui ne change jamais! + +En ouvrant la Bible, au centre de la famille, les colons du Nouveau +Monde rallumaient leur foyer, ils y retrouvaient les plus doux +souvenirs, les pensées les plus réconfortantes. Ce livre ne pleure-t-il +pas de toutes les douleurs des hommes? Ne chante-t-il pas de toutes +leurs espérances? N’est-il pas une carrière inépuisable d’où se peut +extraire du granit et du marbre, pour bâtir des cités nouvelles? + +Sans traditions, sans lois publiques, sans organisation, livrés à +eux-mêmes, en face de l’immensité des territoires inexplorés, ces +premiers colons américains trouvèrent dans le Livre tout ce qui leur +manquait. Il les rendait riches, au sein de la pauvreté. Ils l’ont donc +aimé plus que d’autres, lui devant davantage, et se trouvant amenés par +des circonstances exceptionnelles à mieux mesurer ce qu’ils lui +devaient. Et cet amour pour le Livre qui leur a fourni les pierres de +leurs cités, la base de leur Constitution, le toit de leur maison, le +pain de leur âme, cet amour, où la reconnaissance se mêle à la Foi +pieuse et à l’expérience évidente, ils l’ont transmis à leurs +successeurs. + +Des flots de populations ont beau se déverser sans cesse sur les +États-Unis et y apporter du sang et des idées de toutes les contrées, à +la racine de la vie nationale, au cœur du pays se trouve, fortement +constituée des meilleurs éléments d’une religion large et harmonieuse et +des plus solides essences d’une morale foncièrement droite et sûre, la +mentalité biblique. Tout le monde comprend le langage de la Bible et ses +grandes et impressives images. Dans le langage quotidien, dans le style +des écrivains et des journalistes, dans l’enseignement des professeurs, +dans les discours des hommes d’État, partout se retrouvent non point des +citations textuelles, ni l’odieux patois de Canaan, qui est presque +toujours un signe d’hypocrisie, mais d’involontaires réminiscences de la +poésie biblique, des couleurs empruntées aux paysages bibliques, aux +montagnes de la Bible, des bouffées d’air vivifiant venant du Thabor ou +de Golgotha. + +Non seulement l’Amérique a ses Sociétés bibliques, ses Bible-houses, ses +Bible-classes, pour lire et commenter les Écritures, elle a fondé les +_Bible Teachers Training schools_ (écoles pour former des professeurs +bibliques). J’ai visité celle de New-York, qui est une petite +Université. Le but de ces écoles est de faire connaître le Livre à ceux +qui désirent l’interpréter ou l’enseigner. + +Parmi les idées directrices de la méthode employée dans ces écoles, se +trouvent quelques points dignes d’être notés. Je les transcris du +bulletin de l’école de New-York. + +«Le plus grand besoin de l’Église est la connaissance des Écritures. +L’Unité si désirable de la chrétienté pourrait venir, non de +considérations sentimentales ou pratiques, mais d’une plus profonde +initiation aux vérités de la foi qui résulterait de l’étude de la Bible +elle-même. La Bible doit être étudiée avec le même scrupule scientifique +que n’importe quel autre livre, et par les méthodes les mieux +qualifiées: + +S’efforcer de prendre une vue fraîche des faits, sans se laisser +restreindre ni limiter par aucun système, ni doctrine. En même temps, +éviter l’erreur consistant à penser que nous ne pouvons rien apprendre +de nos prédécesseurs. Car il y a deux tendances néfastes dans l’étude: +la première consiste à tout accepter de seconde main, et la deuxième +consiste à refuser d’accepter quoi que ce soit des autres. + +Ne jamais rien _transporter dans les Écritures_, mais en tirer tout ce +qui s’y trouve réellement contenu». + +Voilà d’excellents principes. Une foule d’amis éclairés de la Bible +s’efforcent de s’y conformer. Loin de fuir les travaux scientifiques sur +cette matière, ils les recherchent et les divulguent de leur mieux. Et +combien ils sont fondés dans leur belle confiance! La Bible est un livre +où la lumière religieuse et la chaleur morale du passé sont contenus, +comme dans les mines de charbon sont condensées les végétations +d’autrefois avec tout le soleil qu’elles ont bu. De ce soleil emmagasiné +on peut refaire de la lumière. + +Mais n’allons pas à ce livre avec des idées préconçues. La Bible est le +livre le moins exclusif qui soit. Elle est comparable à cette maison du +Père dont le Christ parlait, et où il y a beaucoup de demeures. Si les +différentes mentalités humaines veulent bien s’installer dans ces +demeures et laisser leurs voisins en faire autant, sans prétendre que la +partie où chacun s’installe est le tout, de leur cohabitation +fraternelle résultera la plus grande richesse de vues. Car la Bible est +compréhensive comme nul autre livre. Toutes les heureuses contradictions +qui font la vie et le mouvement et que les sectaires excluent +méthodiquement de leurs conceptions, s’y trouvent réunies en une +harmonie supérieure. Les systèmes nous asphyxient par leur logique. La +Bible est un reflet de la vie elle-même, illimitée, sans clôture et où +par conséquent on respire librement. L’étude, sans arrière-pensée +dogmatique, des Écritures, est le meilleur tonique pour un esprit +religieux. Considérée sous cet angle, elle est peut-être autant et plus +un livre d’avenir qu’un livre du passé. Certains autoritaires néfastes +ont appelé la Bible _le livre des Hérétiques_, et par là ils pensaient +la qualifier comme un livre dangereux en liberté, salutaire seulement en +esclavage. Ils ont, pour cela, capté ses francs et vigoureux torrents, +pour leur faire tourner les roues de leurs moulins particularistes. Mais +il vient toujours un moment où les torrents s’émancipent, emportant les +meules, les moulins et les meuniers. + +La puissance par excellence, celle dont toutes les manifestations de la +substance en activité, les plus amples déploiements de vigueur +créatrice, les plus subtiles énergies comme les plus formidables +explosions dévastatrices ne sont que de lointains symboles, c’est +l’Esprit. La traduction humaine de l’Esprit c’est la Parole, le Verbe. +Le Verbe est sacré. Que personne ne touche à sa liberté! Et le Verbe par +excellence, la Parole, ce qu’il a été dit et pensé de meilleur dans le +monde où nous sommes, c’est la Bible. En détail, à la naissance de +chaque parcelle qui la compose, comme en son ensemble, ce Verbe a subi +bien des assauts. On a lutté contre lui avec toutes les armes dont +disposent la ruse et la violence. Mais ses plus grands ennemis n’ont pas +été les antagonistes profanes, ce sont les amis maladroits, ceux qui +essaient de le domestiquer dans leurs sacristies. La Bible est comme les +aigles; il faut lui laisser le libre déploiement de ses ailes. Laissez +le Verbe voler et sonner en liberté, et il vous délivrera. C’est le plus +hardi, le plus neuf, le plus croyant de tous nos héritages, et en même +temps le moins tyrannique et le moins intolérant. + +Il y a dans ce livre des multitudes de morts qui sont vivants et qui +aspirent à parler aux vivants qui sont morts. Il sera toujours le livre +merveilleux de toutes les alliances par lesquelles nous sommes forts, +anciennes alliances et alliances nouvelles. + +Le meilleur souhait qu’on puisse faire à l’Amérique, c’est qu’elle reste +capable de comprendre et d’aimer ce livre et son incommensurable Esprit, +afin que, de la vieille et vivace souche des Prophètes et de l’Évangile, +des rejetons toujours frais s’élancent à chaque génération qui +refleurit. + +Et puisque nous sommes sur ce chapitre de la Bible, laissez-moi tracer, +en finissant, un parallèle entre deux façons fort différentes de se +servir des Écritures. + +Pour les uns, la Bible est un arsenal où sont conservées des armes pour +assaillir le prochain. Depuis la hache de pierre et la flèche +empoisonnée, jusqu’aux explosifs qui rappellent les torpilles, tous les +engins de destruction s’y trouvent accumulés. Les sectes et les Églises +ont largement puisé dans cette collection. En parcourant la Bible à ce +point de vue-là, on pourrait indiquer les passages par lesquels on +pourfendit telle doctrine, étrangla telle hérésie. Les champs de +bataille, les places d’exécution et de massacres y sont marquées +exactement. + +Mais la Bible n’a pas été faite pour nous exterminer les uns les autres. +Ceux qui l’emploient ainsi, commettent le crime d’abus que l’on peut +toujours commettre, en détournant les meilleures choses de leur usage +naturel. + +Il existe fort heureusement une autre méthode considérant la Bible comme +une provision de puissance réconfortante, de clarté d’âme et de +tendresse. Pour elle, ces pages antiques rappellent des bienfaits sans +nombre. Ici, les malheureux, depuis des siècles, sont venus se réfugier +dans les hautes retraites. Là, les courages abattus ont trouvé de quoi +se restaurer. Ailleurs, les cœurs torturés par le souvenir des fautes +ont trouvé le pardon. Et le livre est riche non seulement de ses propres +ressources, mais de tout l’immense capital du bien qu’il a fait. + +Cette dernière façon de comprendre les Écritures est de plus en plus +largement pratiquée aux États-Unis. + + + + +CHEZ LES QUAKERS + + +Parmi tous les éléments, si divers, de la population américaine, dont +l’accueil demeure gravé dans mon souvenir, je dois une mention +particulière à la «Société des Amis». C’est surtout à Philadelphie, la +ville de Penn, que ses fils, encore aujourd’hui, sont nombreux. Peuple +de rude et vigoureuse simplicité, plein de mépris pour le mensonge des +conventions et les prescriptions formalistes, les Amis, de longue date, +prêchent et cultivent la «Vie Simple». C’est leur idéal. Une vive +sympathie les portait donc vers mes idées. Ils y reconnaissaient leur +esprit et leurs aspirations séculaires. De mon côté, voici des années +que j’avais le désir de les voir. Il m’était arrivé, le long de ma +carrière, de fréquenter quelques personnes pratiquant la religion sous +cette forme laïque, large et vraiment humaine, et la droiture de leur +conscience, leur bonté sans phrases, m’avaient fait une impression +extraordinaire. Rien ne conquiert mon âme comme l’absence de +prétentions, de circonlocutions et de compliments. Les Quakers ont si +bien rompu avec tout formalisme qu’on pourrait presque les trouver +formalistes par excès de simplicité. Ainsi, n’est-il pas admis qu’on +invite quelqu’un à leurs meetings. Je n’y fus donc en aucune façon +invité. Et j’eusse été pour toujours privé du plaisir de m’y rendre, si +j’avais attendu qu’on m’y engageât. Il se trouva, comme par hasard, +quelqu’un qui me persuada que je devais y aller tout bonnement. + +Donc, j’y allai, et personne ne parut y prendre garde. + +Dans le local, rien que des bancs. Pas d’orgue, pas de chant, pas +d’images. Les fenêtres sont placées de telle sorte qu’elles éclairent la +salle très discrètement. Mais on ne peut pas voir ce qui se passe au +dehors. Tous les Amis sont laïques, ils n’ont pas de pasteurs. Quand ils +se réunissent, chacun prend place en silence, sans s’occuper des +voisins. Personne ne regarde autour de soi. N’importe quel visiteur +survient, nul ne paraît s’en soucier. Tout le monde reste dans une +apparente indifférence. On dirait que les «Amis» ont pris aux vieux +stoïciens leur: nil mirari. + +L’assemblée commence par se taire. Ni lecture liturgique, ni chant; on +ne dit rien, on pense. Les figures sont caractéristiques, sérieuses et +bienveillantes. Un grand calme et une inspiration pacifique domine tout. +Jamais je n’ai mieux compris ce que dit le silence d’une assemblée qui, +tout entière, pense et se recueille. Si personne ne trouve un motif +suffisant pour rompre ce silence, l’assemblée se retire comme elle était +venue, une fois le temps raisonnable d’un meeting écoulé. Il ne +viendrait à l’esprit d’aucun assistant de regretter qu’on n’ait point +parlé. Les Arabes, dit-on, se méfient des gens loquaces et honorent les +silencieux. Les Quakers, en ce point, sont Arabes. + +Il me parut évident toutefois que pour moi, venir et repartir +silencieusement, serait une faute contre les principes des «Amis», qui +consistent à faire ce que l’Esprit nous engage à faire. L’Esprit +m’incitait à leur parler. Comme j’avais bien des choses à leur dire, je +me levai et parlai de mon banc. Un certain nombre d’hommes et de femmes +me répondirent brièvement. Après le meeting, un grand nombre de +personnes vinrent causer avec moi, me tutoyant selon leur habitude: +«J’ai lu ton livre». «Je suis content de te rencontrer.» + +Chez eux, les Amis sont absolument délicieux. Leur calme fait tant de +bien aux âmes de ce temps agité. Je ne me suis pas lassé de contempler +la bonne figure à la fois virile et pacifiée de quelques-uns d’entre +eux. Un certain vieillard surtout me frappa par la profondeur et la +beauté de ses yeux bleus. J’y sentais comme un reflet de la paix divine. +Ne rien craindre, ne pas se tourmenter, ne pas se troubler ni se +presser: agir avec bon sens, tranquillité et confiance en Dieu, voilà +une grande partie de leurs principes. Un autre, c’est de respecter +l’esprit en chaque homme. Personne n’a une semblable vénération pour la +conscience, et ne montre plus de délicatesse à respecter son intégrité. +Pas d’autoritarisme, pas de contrainte. Toute individualité est sacrée +en son originalité. Jamais nous n’avons à nous substituer à la +conscience d’un autre, pour amener des actes par lesquels il n’est que +notre instrument. + +On ne peut pas juger des «Amis» par leur nombre aujourd’hui assez +limité, ni par leur surface et la place qu’ils prennent dans le monde. +Comme ils sont modestes et méprisent la gloire bruyante, ils ne soignent +pas la réclame. Il faut donc un certain temps pour se rendre compte de +leur valeur comme principe actif dans la société présente. + +De fait, par leur honnêteté, leur laborieuse simplicité, leur esprit de +contentement et d’ordre, ils se sont créé, de longue date, une place +extraordinaire. Plusieurs des plus grandes affaires du pays sont, de +père en fils, entre leurs mains. Ce sont des hommes d’affaires +scrupuleux et intelligents. Beaucoup d’entre eux ont de grandes +fortunes, mais ils n’en font point étalage, et leur générosité discrète +honore grandement leur caractère. + +Plusieurs des meilleures écoles de Philadelphie et des environs sont +entre leurs mains. Dans certaines de ces écoles se trouvent +exclusivement des enfants d’Amis. Ailleurs, les Quakers sont éducateurs +pour le compte du public. + +Beaucoup de besogne et peu de bruit, telle semble être la devise de ces +éducateurs. Leur calme est à lui seul une puissance éducative. Rien ne +vaut un maître qui ne s’étonne de rien et garde la même humeur tout le +long des jours, surtout si cette humeur est invariablement accommodante. +Vous ne verrez pas ce personnel enseignant rivaliser de sourires et de +chatteries pour la jeunesse. Pas du tout: ils sont tout simplement bons, +d’une bonté égale. Une trop démonstrative bonté est un soleil qui +alterne facilement avec les bourrasques. C’est parfois de la nervosité +souriante, et des nerfs, en éducation, il n’en faut pas. + +Bien souvent, en passant par ces tranquilles retraites de l’éducation, +un regret s’éveillait en moi, de n’être pas enfant. J’eusse été heureux +de partager la vie dont je voyais ici l’organisation, une vie normale, +vraiment humaine, et pénétrée, sans ostentation aucune, d’un parfum +spirituel qui rappelle les senteurs forestières plutôt que l’encens des +sacristies. Ces braves gens ont la pudeur de la religion. Ils l’ont +partout présente et nulle part affichée. Leur langage est aussi naturel, +aussi exempt que possible de toute pieuse formalité. + +Ils aiment les enfants qui sont l’avenir, et savent comment les traiter, +sans les gâter ni les opprimer. Ils aiment les morts qui sont le +souvenir, et savent les honorer sans empiéter sur les droits de la vie. + +Tandis que dans le préau de «Friends select school», à Philadelphie, je +voyais filles et garçons jouer et s’amuser, je me promenais dans un +terrain voisin, le long d’un vieux mur ensoleillé, garni de buissons, où +de petites fauvettes se lustraient les plumes. Là-haut, sur la tour de +l’Hôtel de Ville de Philadelphie, la statue colossale de Penn semblait +veiller sur la cité, ses parcs, ses deux fleuves, son port toujours en +travail de vaisseaux. L’activité de la ville immense battait alentour +dans ses vigoureuses artères. Tout à coup, de mon pied, je heurte une +pierre de la taille d’une brique. Sur la pierre était un nom, un des +grands noms des «Amis d’Amérique». Je regardai plus attentivement, et je +vis d’autres pierres et d’autres noms, juste à la hauteur de l’herbe +fauchée. C’était un vieux cimetière. Ils dormaient donc là, les os de +ces vaillants pionniers, dont plusieurs avaient tant contribué à bâtir +l’Amérique. Ils dormaient là, ces pacifiques qui, de tout temps, avaient +subi des persécutions, parce qu’ils voulaient la paix obstinément. Je +pensai à leur esprit de sacrifice, à leur foi tranquille, à cet héroïsme +presque surhumain qui marque certains épisodes de leur vieille histoire, +à leur patience invincible qui rendait leur résistance à toute tyrannie +semblable à celle de l’irréductible caillou qu’aucun rouleau ne parvient +à écraser. Les cris de joie des enfants vibraient dans mes oreilles, et +la poussière des morts tressaillait sous mes pas. Je me sentis parcouru +par une impression électrisante de belle et large vie où la fraîcheur +matinale s’allie à la solidité traditionnelle. Et sur les tombes des +chers anciens je priais pour leur postérité aux regards ouverts, aux +joues florissantes, pendant que sur les ailes de la brise et les rayons +du soleil m’arrivait un salut mystérieux du Père invisible en qui se +joignent et se tiennent les générations. + + + + +HOTE D’ISRAEL + + +Pendant la dernière semaine de mon séjour à New-York, je reçus un mot du +Rev. Dr Blum, rabbin, d’origine alsacienne, me demandant un rendez-vous. +Nous nous vîmes le lendemain. C’était un vendredi.--Vous avez beaucoup +d’amis en Israël, me dit M. Blum, et une quantité de ceux qui ont lu vos +livres seraient contents de vous voir; viendriez-vous à la synagogue +pour les rencontrer? + +Je lui répondis que rien ne pourrait me faire un plus grand plaisir. Il +courut informer le Dr Silvermann, le distingué rabbin de Tempel +Emmanuel. Tous deux vinrent ensemble m’inviter à assister aux offices du +lendemain, samedi. + +Note fut prise du rendez-vous, et une grande joie spirituelle était par +moi ressentie à l’idée d’aller célébrer un culte avec les descendants +des vieux Prophètes, les fils de la race à qui le monde doit +Jésus-Christ et les plus purs trésors de son patrimoine religieux. Je me +rappelai tous les chers amis juifs de Paris, et particulièrement une +maison qui m’est, entre toutes, près du cœur et où depuis des années, de +par la volonté d’une bonne grand’mère qui n’est plus, j’ai été +fraternellement associé aux solennités familiales de la fête de Pâques. +Une telle invitation s’étendant à un _infidèle_ (pour parler en style +orthodoxe), n’était, certes, conforme à aucune règle officielle, mais +elle partait d’un si bon esprit, était acceptée avec un cœur si chaud, +qu’il m’a toujours semblé qu’un peu d’avenir meilleur était en germe +dans l’hospitalité exercée autour de cette table pascale où planent de +si vieilles et si vénérables traditions. Je n’ai jamais pu oublier que +Jésus a institué le repas de l’alliance nouvelle et mondiale, à la table +même où il venait de manger le repas de l’ancienne alliance. + +--Voyez, m’avaient dit ces amis, lors de mon départ, ce que font dans le +domaine religieux, moral, social, éducationnel, les Juifs américains, et +racontez-le-nous en revenant. + +Déjà j’avais, au Congrès universel de la Paix de Boston, entendu les +discours de rabbins, tels que le Rev. Dr Henry Berkowitz, qui resteront +parmi les expressions les plus hautes des sentiments qui se +manifestèrent en ces séances mémorables. + +J’avais fait, à Pittsbourg, la connaissance du jeune rédacteur du +«Jewish Criterion», organe des Juifs progressistes, le rabbin Léonard +Levy. C’était à l’occasion d’un congrès des écoles du dimanche, de +Pensylvanie. Le rabbin ayant, lui aussi, son école du dimanche, +s’intéressait aux questions traitées. Non seulement il siégea sur +l’estrade parmi les pasteurs et les organisateurs des réunions, mais un +appel de fonds ayant été fait séance tenante pour certaines écoles du +dimanche protestantes dans les campagnes, il donna une généreuse +souscription personnelle. Le soir, dans sa synagogue de Rodeph Shalom, +nous tenions un «peace meeting». Sur l’estrade, fraternellement réunis, +siégeaient des représentants des divers cultes protestants et +catholique. A Chicago, quelques jours plus tard, Sinaï Tempel, la vaste +synagogue du rabbin Hirsch, avait eu une réunion analogue. Et nous +avions tous senti que si jamais la paix devait habiter ce monde, il +faudrait que les religions abdiquassent leurs vieilles querelles et le +scandale de leurs exclusions antifraternelles, pour donner aux peuples +l’exemple de leur entente cordiale et de leur conversion sincère à un +sanctuaire supérieur où, de toutes les diversités, se crée l’Unité. + +Tous ces souvenirs se réunissaient dans ma mémoire, pendant que +j’attendais l’heure d’aller à Tempel Emmanuel, superbe lieu de réunion +d’une grande Communauté juive libérale. A l’heure du service, le +Président, Mr Seligmann, vieillard octogénaire, et plusieurs autres +membres du comité se trouvaient réunis dans la sacristie, en présence du +Dr Silvermann. + +Nous montâmes sur l’estrade, et le service commença par les chants et +prières liturgiques, présentation de la Thorah, etc. Je remarquai que +personne ne gardait le chapeau sur la tête, et que la plus grande partie +des chants et prières étaient en langue vulgaire. + +Le Dr Silvermann fit un sermon sur la «Vie Simple», et la simplicité +dans les croyances, comparant une dogmatique trop compliquée à l’armure +de Saül, sous laquelle le jeune David étouffait en s’écriant: «Je ne +peux pas marcher avec toutes ces choses.» Puis, abrégeant à dessein son +allocution, il me présenta à ses auditeurs comme un hôte et me pria, le +plus courtoisement du monde, de prendre sa place pour leur parler. + +Un si cordial accueil fut fait à mon discours, et des sentiments d’une +sympathie si fraternelle se manifestèrent ensuite, qu’il fut impossible +de ne pas accepter une deuxième invitation, plus longuement préparée, et +devant offrir à un plus grand nombre de membres de la Communauté, +l’occasion de s’assembler[7]. + + [7] Une des personnes que je vis ce jour-là, est Mme veuve Simon Borg, + enlevée, depuis, à l’affection de ses sept enfants. C’était une femme + d’élite, consacrant sa vie à faire le bien. Dans les conversations que + j’eus avec elle, je constatai tant de courage à supporter les misères + de la vie, et tant de foi vaillante unie à une si large compréhension + des croyances d’autrui, que je garderai d’elle le plus édifiant + souvenir. + +Hélas! il ne me restait plus de temps libre, et nous dûmes nous donner +rendez-vous pour le dernier soir de mon séjour, vers les dix heures. Je +faisais, ce soir-là, une conférence pour la branche française de l’Union +chrétienne de Jeunes Gens. A l’issue de cette conférence, quand les +rabbins Blum et Silvermann m’amenèrent à la synagogue, une foule de deux +mille cinq cents auditeurs s’y pressaient. Ils venaient de passer une +heure à entendre de la musique, et un rapport sur une «Fraternité, +Brotherhood». C’est ainsi qu’on appelle en Amérique les «mutualités» à +base religieuse. + +Le public, au premier regard jeté autour de moi, me parut animé d’une +sympathie absolue. C’était l’âme hospitalière du vieil Israël qui +rayonnait sur toutes ces figures. Quand je songeai à tout ce que ce +peuple a fait et souffert, une émotion intense s’empara de moi. +L’antiquité prodigieuse de leur vieille tradition frappa ma pensée. Je +m’inclinais en esprit devant plus de trois mille ans d’histoire, +couronnés à l’horizon lointain par les pics géants du Prophétisme. + +Je choisis un texte dans le Prophète Malachie, et pour rendre hommage à +la pensée si large qui inspirait l’hospitalité religieuse dont je +jouissais, je prononçai les paroles de ce texte en hébreu. La première +était: «N’avons-nous pas tous un même père? N’est-ce pas un seul Dieu +qui nous a créés?» La deuxième était: «Il ramènera le cœur des pères à +leurs enfants, et le cœur des enfants à leurs pères». + +Cette parole est la dernière de l’ancien Testament. Elle pourrait servir +de formule à la vie normale dans tous les domaines humains. Les +«_Pères_» c’est la tradition; les «_enfants_» ce sont les temps +nouveaux. Il ne saurait y avoir ni cohésion historique, ni solidité +véritable dans l’édifice national, social ou religieux, sans le concours +harmonieux de ces deux forces du _Souvenir_ et de l’_Avenir_. Deux +paroles constituent la mentalité supérieure où toutes les énergies +salutaires se marient: «Rappelle-toi!» et «En avant!». J’essayai de +tirer de cette grande parole quelques-unes des vérités qu’elle contient, +et de faire voir en quels termes heureux elle décrit la respectueuse +indépendance qui est l’inspiration même de toute liberté féconde. Et +puis je terminai à peu près sur l’ordre d’idées que voici: «Nos Pères, +les Pères de tout l’Occident religieux, c’est vous, ce sont vos +Prophètes, avant-coureurs d’une marche si prodigieuse, que, malgré leur +éloignement dans le vénérable passé, ils indiquent encore aujourd’hui +les routes de l’Avenir. Nous autres, nous sommes les enfants. Si jamais +le cœur des enfants se détournait des pères, ce serait l’ingratitude et +le désastre. Aussi, quiconque sait ce que le monde religieux vous doit, +ne prononce qu’avec vénération le nom d’Israël. + +Mais si vous êtes les Pères, et si tout respect, tout filial honneur +vous doit être rendu par nous, ne devez-vous pas aussi reconnaître vos +enfants? Le vieux tronc d’Isaï est solidaire avec la famille nouvelle, +dont la parole prophétique marqua d’avance les destinées, dans le +passage si rayonnant d’avenir et d’espérance, où il est dit: «_Un +rejeton sortira de la souche de Jessé_». Jamais je ne l’ai senti avec +plus de force que ce soir. Nous avons tous à méditer sur l’esprit large +et magnanime qui souffle à travers ce beau texte, afin de nous mettre à +l’unisson de ses intentions. Alors nous ferons se rencontrer en une +collaboration féconde, l’Ancien Testament et le Nouveau. Ils s’appellent +et s’éclairent l’un l’autre et ne sont jamais plus grands que reliés +sous la même couverture». + +On a toujours raison de cultiver l’idéal et l’espérance, même au sein +d’un milieu terre à terre qui vous traiterait d’utopiste. Quelques +années auparavant, dans mon livre «_l’Ami_», sous le titre de «Haute +Église», j’avais formulé le vœu que les diverses familles religieuses, +tout en cultivant chacune sa province de croyances particulières, se +rencontrassent sur le terrain d’une sereine et bienveillante hospitalité +et qu’on s’invitât d’Église à Église comme de maison à maison. Que de +sourires cette page naïve avait provoqués parmi les sages de ce monde! +Le soir de Tempel Emmanuel, je compris que nous n’étions pas si loin +qu’il pouvait sembler, de ces agapes spirituelles entre hommes de +milieux religieux différents. Et je me promis de ne jamais négliger une +occasion de rendre possibles ces rendez-vous mutuellement si +bienfaisants. + +Il était plus de onze heures du soir quand nous sortîmes de cette bonne +maison, où les cœurs venaient de se sentir si près les uns des autres. +Mais il n’y a pas d’heure tardive qui ne soit bonne encore pour bien +faire. Les amis de la synagogue m’amenèrent donc à un de leurs cercles +où un souper cordial nous réunit quelques moments encore. Autour de la +table étaient assis des membres éminents de la synagogue. Le banquier +Seligmann, Président; le docteur Silvermann et quelques-uns de ses +collègues à l’Encyclopédie des sciences juives, qui sera un des plus +intéressants monuments d’histoire édifiés par notre temps; M. Levysson, +connu par ses libéralités aux universités et œuvres d’intérêt général; +des professeurs, des instituteurs. + +Des speechs furent échangés. Celui qui m’intéressa le plus fut fait par +un instituteur, ayant son école dans _Eastend_, parmi la population +juive très dense groupée là, et sans cesse grossie par les expulsions +européennes. Cette population crée aux Israélites américains un problème +colossal. Dans la réponse que M. Levysson fit à l’instituteur, je +compris que la bonne volonté de ces hommes de bien était à la hauteur +des devoirs les plus exorbitants. Ils se sentent responsables de ces +milliers de frères infortunés, arrachés à leur pays natal, et cherchent +non seulement à les empêcher de périr de misère dans les premiers +moments de leur arrivée, mais à les soutenir moralement et +matériellement, afin de leur ouvrir un horizon nouveau. Quelques jours +auparavant, j’avais pu visiter Montefiore home, vaste maison pour +incurables de tout âge, située au bord de Hudson-River. On y reçoit +indistinctement les pauvres malheureux de toute confession, ainsi qu’à +Sinaï-Hospital, fondation nouvelle, d’une étendue considérable, +construite selon les règles les plus conformes à l’hygiène. Nous +quittâmes le cercle vers une heure du matin, et je gardai de ma +rencontre avec ces Israélites américains l’impression d’un milieu actif, +intelligent, ouvert à toutes les grandes idées, ayant, sous la forme la +plus heureuse, ressenti le souffle vivifiant du nouveau monde. + + + + +FRÈRES NOIRS + + +J’attendais avec une certaine impatience l’occasion de rencontrer des +représentants de la race noire. + +Un des premiers avec qui je fus en contact personnel, est le cocher qui +me fit faire un tour dans Washington et me déclara qu’il avait lu «la +Vie simple». Il ajouta de si bons sourires à ses paroles, que sa figure, +illuminée par un éclair de ses dents blanches, me resta gravée dans le +souvenir. + +Dans les familles, les restaurants, les chemins de fer, les nègres +chargés de quelque service, me paraissaient s’en acquitter toujours avec +soin et bonne humeur. On peut surtout les observer à l’aise pendant +qu’ils vous cirent les souliers. L’Amérique abandonne à chacun le soin +de ses souliers. Il est de règle de ne les cirer ni dans les familles, +ni dans les hôtels[8]. On les met le matin, tels qu’on les a ôtés le +soir, et à la première occasion on se confie aux soins d’un de ces bons +nègres qui répètent par les rues: Shine! shine! Ils vous offrent un +siège, fauteuil commode et souvent royal, rappelant les espèces de +trônes sur lesquels vous font monter les cireurs dans la bonne ville de +Lyon, et qui sont bien différents, en dignité, de la pauvre caisse +offerte comme piédestal par nos commissionnaires parisiens. Si vous +désirez être complètement à l’abri, vous êtes invités à pénétrer en +quelque sous-sol, ou le plus souvent en un rez-de-chaussée d’hôtel. +Pendant l’opération, le client, d’ordinaire pressé, lit son journal ou +se livre à quelque occupation urgente. De cela, je me gardai bien. Un +homme qui se fait servir doit quelque attention au frère qui lui +consacre un moment ses soins. Et quels soins! Ne vous imaginez pas +qu’une boîte à cirage et une brosse en représentent les seuls +instruments. Et d’abord l’homme noir qui se courbe vers vos bottes ne +fait pas la tête d’un individu qui va fournir une corvée quelconque. Il +vous considère comme un objet sur lequel son art et sa bonne volonté +vont s’exercer. Primo: nettoyage complet avec une brosse qui emporterait +plutôt le cuir lui-même que d’y laisser un atome de crotte. Après cela, +cirage délicat, et preste repassage avec des brosses plus douces. Puis +vernissage et polissage, au moyen de chiffons de laine et de flanelle, +de rudesse graduellement amoindrie. Cela coûte dix cents, cinquante +centimes. Le frère noir vous renvoie avec un bon sourire, et vous +partez, ayant aux pieds deux miroirs étincelants. Un bon cirage dure une +semaine... s’il ne pleut pas. + + [8] Je m’en voudrais cependant de ne pas raconter que dans plusieurs + maisons nous avons surpris nos amis à cirer nos souliers eux-mêmes, + les domestiques n’en ayant pas l’habitude. + +Dans les Pullman cars, aussitôt que le train s’approche de la station où +vous avez à descendre, le nègre s’empare de votre chapeau, de votre +pardessus, de votre parapluie même, il les effleure avec une époussette +en chiendent devant laquelle ne saurait subsister aucune poussière. Puis +il s’approche de votre personne qu’il invite à se lever et, depuis le +col jusqu’aux souliers, la brosse avec une impétueuse bonhomie. + +En sleeping, pendant que vous dormez, le nègre veille. Préalablement, il +vous a fait votre lit. Le matin, il vous réveille, en vous tapant sur +l’épaule. Si le voyageur ne lui adresse pas la parole, le nègre reste +muet; si vous entamez une conversation, il répond volontiers. Après +avoir satisfait à vos questions, il vous en pose à son tour: échange de +bons procédés. + +J’ai beaucoup regardé la figure des nègres. A côté de certains types +lippus, aux traits plutôt empreints d’animalité, et qui font +merveilleusement pendant à nos abrutis blancs, j’ai rencontré beaucoup +de physionomies éclairées, marquées de tous les signes d’une +intelligence ouverte, d’une énergique spiritualité. Mais surtout j’ai +souvent rencontré une expression que je n’ai jamais observée au même +point chez aucun blanc, expression de fidélité, de dévouement, à +laquelle la couleur noire donne un cachet spécial et dont l’impression +sur mon esprit a été extraordinaire. + + * * * * * + +A New-York, un matin, pendant que je faisais une bonne causette avec +Maurice, magnifique nègre qui venait dès l’aube me sourire et me +demander si je n’avais besoin de rien, j’appris, non sans surprise, que +nous étions collègues. Maurice était prédicateur, chef d’une +congrégation, fondateur d’une école de théologie et, à ses heures, valet +de chambre; sa congrégation étant trop pauvre pour lui assurer la vie +matérielle, il gagnait sa subsistance en servant. + +Le cumul de ces deux fonctions de serviteur et de prédicateur pourrait +bien avoir plusieurs inconvénients. Le verbe indépendant lié à une +situation de subalterne! Le loisir nécessaire à l’étude, pris par des +occupations ménagères! La pensée elle-même, suivant intérieurement son +cours, interrompue à chaque instant par un ordre ou un coup de +téléphone! + +Mais ces inconvénients qui, certes, ne sont pas minces, laissent +entrevoir des avantages dont le poids pourrait faire baisser la balance +en leur faveur. Après tout, le prédicateur doit chercher la matière de +son enseignement dans la vie encore plus que dans les livres. Il lui est +moins préjudiciable de manquer d’érudition que d’expérience. Or +l’expérience n’est jamais gratuite. Elle se paie fort cher, chaque fois +qu’elle a une réelle valeur. La plupart d’entre nous ne sont guère +disposés à l’acheter son prix. Ils ne font donc directement que les +expériences pour ainsi dire imposées par la nécessité. Les obstacles et +les duretés de l’existence, ses douleurs inévitables, en nous coûtant de +la peine, augmentent notre faculté d’aider les autres à vivre. Mais il +est des expériences d’un genre un peu spécial et qui ne se font presque +jamais que par procuration. Tous les prédicateurs sont, en somme, des +bourgeois. Nous trouverions contraire à leur dignité qu’il en fût +autrement. Et s’ils sortent du peuple, si leurs pères furent paysans, +ouvriers, ou serviteurs, ils risquent de s’embourgeoiser. Or à toutes +les époques, et à la nôtre surtout, une des grandes questions que nous +avons à porter en chaire est la question sociale. Cette question, que +vous la regardiez par en dessus, du côté des patrons, ou par en dessous, +du côté des ouvriers et des serviteurs, vous ne la voyez que sous un de +ses aspects, et donc vous la voyez mal. Pour bien la comprendre, il est +nécessaire de se mettre à la fois à la place des uns et des autres. Mais +se mettre à la place d’un autre est une de ces opérations que l’on peut +bien tenter, ou même s’imaginer d’avoir mené à bonne fin, mais qui, en +somme, est du domaine de l’impossible. La meilleure volonté y rencontre +des résistances insurmontables. Si la place d’un autre ne devient en +toute réalité votre place personnelle, vous ne vous êtes pas +complètement mis dans sa situation et ne sauriez éprouver ce qu’il +éprouve. Je prends maintenant un homme équitable, ne cherchant que ce +qui est juste et droit, comme doit l’être celui qui se mêle de prêcher +aux autres; un homme, en outre, qui aime ses semblables, en raison de +leur qualité d’hommes, et non de leur classe particulière. Cet homme est +domestique, tout le long du jour. Il doit obéir à ses maîtres et il le +fait. Doué de clairvoyance, il considère le train de la maison et le +juge à la fois avec bienveillance et pénétration. Mais son rôle lui +impose le respect préalable et le silence. Le soir, il est libre; il est +même un maître, revêtu d’une grande autorité. Il parle au nom de Dieu et +de l’humanité; au nom de la sagesse condensée des traditions et de +l’expérience vivante du présent. Il a la parole, il dispose du champ +illimité de la pensée. Si cet homme a une âme, il est armé, comme nul +autre, pour dire des choses pratiques que l’on puisse penser et +s’assimiler. Il opère avec des réalités. On sent qu’il connaît le dessus +et le dessous des questions, parce qu’il a vécu et vit journellement les +deux. Et on ne dira jamais dans quelle forme de son activité il est le +plus intéressant, si c’est en qualité de prédicateur valet de chambre, +ou de valet de chambre prédicateur. Certes chacun de ces deux hommes a +fort besoin de l’autre. Je suis convaincu que le monde avancerait mieux, +si les grandes questions ne se débattaient pas, en général, comme par +dessus un fossé, entre gens qui ne sont renseignés que sur un des côtés. +La vie sociale aurait tout à gagner par la création de traits-d’union +humains, en qui vit la compréhension cordiale et profonde, le jugement +équitable sur la situation, les droits et les devoirs des deux partis en +question. Nous avons généralement deux fractions sociales dont les +intérêts semblent opposés: entre elles surgissent des intermédiaires +qui, le plus souvent, sont ignorants de l’une des fractions, à moins +qu’ils ne soient de simples excitateurs exploitant les deux antagonistes +à leur profit. Je voudrais des hommes, aimant et appréciant les deux, et +comprenant que les deux doivent ne faire dans le fond qu’un seul. + +Une situation contradictoire comme celle du collègue noir que j’eus +l’avantage de connaître, pour douloureuse et émotionnante qu’elle soit, +peut donc se transformer en une source de progrès humain, à condition +que celui qui la subit, s’élève au-dessus de ses avatars momentanés et, +sous la livrée de domestique comme dans la chaire, demeure avant tout un +homme. + + * * * * * + +L’occasion de parler à des auditoires nègres, considérée par moi comme +un privilège, me fut accordée à Philadelphie, par deux fois. C’étaient +des assemblées où se mêlaient tous les âges. Sur les tribunes, une foule +d’enfants. Les cantiques furent exécutés avec un entrain merveilleux. +Ils adorent tous le chant, et plusieurs arrivent à un rare développement +musical. Assis sur la plate-forme, où m’avaient accompagné plusieurs +pasteurs nègres et John Wanamaker, je croyais rêver. Des petites têtes +crépues qui chantaient de si bon cœur, mes regards se tournaient vers +l’auditoire adulte. L’hymne montait, nourri, plein d’âme. Il y avait de +la sympathie dans l’air, et du bon accueil. Rarement je me suis senti +plus heureux de prêter ma voix à ces vieilles vérités que l’Évangile a +frappées à l’ineffaçable effigie de l’universelle humanité. Il me +paraissait grand d’une grandeur nouvelle, puisqu’il me servait, sur +l’heure, de parfait trait d’union avec les hommes d’une race jusqu’alors +inconnue pour moi et, dès le premier instant, l’étincelle heureuse, le +courant de vie supérieure que produit le contact des cœurs, se +produisirent avec une force toute spontanée. Mon discours terminé, je +m’assis, et tous les regards se tournèrent vers John Wanamaker. «Puisque +vous êtes parmi nous, lui dit le pasteur de l’Église, permettez-nous de +vous exposer quelques desiderata.» Et il lui parla de services, que dans +sa situation de négociant, occupant beaucoup de monde, il pourrait +rendre à ses paroissiens, en leur offrant du travail et des places. Dans +une partie du discours de ce pasteur, on sentait percer les sentiments +pénibles qui remplissent le cœur des noirs devant certaines hostilités +opiniâtres et certains préjugés de race. + +John Wanamaker profita, avec une visible satisfaction, de l’excellente +occasion qui s’offrait à lui d’exprimer sa sympathie aux frères noirs. +«Quand vous aurez à faire à moi et à ceux, très nombreux en ce pays, qui +pensent comme moi, et vous portent un grand intérêt, dites-vous bien +ceci: il n’y a pas là de question de race, ni de face, ni de place, mais +purement une question de grâce, c’est-à-dire d’aptitudes et de +capacités. Vous serez toujours les bienvenus pour occuper une fonction. +Mais le tout n’est pas d’avoir la place, il faut la bien remplir. Si, à +l’essai, nous nous apercevons que vous avez demandé une situation où +vous êtes incapables de vous maintenir avec succès, nous sommes obligés +de vous renvoyer comme un vulgaire blanc. Dans ce cas, quelques-uns +d’entre vous diront que c’est la couleur de leur face qui leur a fait +perdre la place. Non, ils se trompent; ils avaient eu trop d’ambition. +Étant montés trop haut, il leur faut redescendre. Nous vous sommes +sympathiques, ayez confiance. Et s’il arrivait qu’une injustice se +commît envers l’un de vous, soyez certains que nous découragerions celui +qui, sous nos ordres et dans la limite de notre influence, aurait osé +manquer, à l’égard de l’un des vôtres, de respect ou d’équité.» + +De telles paroles sont l’expression même du sentiment le plus profond. A +distance, sur la foi d’articles de journaux, relatant des faits +particulièrement odieux, où le préjugé de race s’étale dans sa laideur +entière, nous croyons que les noirs et les blancs, sur toute la surface +des États-Unis, sont entièrement séparés et ne se mêlent ni ne se +rencontrent, même dans les endroits publics, comme les théâtres, les +concerts, les églises, les tramways, les chemins de fer et surtout les +hôtels. Il y a à cela beaucoup d’exagération. Une foule d’Américains, +non seulement ne méprisent ni ne haïssent les nègres, mais se dévouent à +leur cause et leur prouvent leur sympathie par tous les moyens. Ces +hommes ne se dissimulent pas les difficultés de ce qu’on appelle la +question nègre. Mais ils ont un principe très juste en même temps que +très judicieux: Plus les questions sont difficiles, plus il faut +concentrer de bonne volonté sur leur solution. + +Je m’estime heureux d’avoir rencontré un grand nombre de ces hommes, +parmi lesquels je nommerai en particulier Mr Robert C. Ogden, de +New-York. + +Mr Ogden, associé de John Wanamaker, se trouve à la tête du grand +magasin que ce dernier possède à New-York. Très absorbé par des affaires +colossales, il n’en est pas moins constamment occupé d’œuvres sociales. +C’est un de ces hommes, nombreux en Amérique, qui font le plus grand +honneur à leur pays. Les affaires, pour eux, sont une fonction sociale. +Si elles leur procurent la fortune, la fortune en leur main est un +levier pour le bien. Mr Robert C. Ogden s’occupe beaucoup des nègres, en +particulier de Hampdenschool, établissement créé et dirigé jadis par le +général Armstrong, qui fut le père spirituel de Booker T. Washington. +Pendant de longs moments, dans son cabinet de Broadway, Mr Ogden me +renseigna sur l’œuvre éducative parmi les noirs, mettant entre mes mains +une foule d’ouvrages qui traitent de la question. Non seulement on sent +que, en sa qualité de Président du comité de Hampdenschool, il +s’intéresse à la maison, personnellement, mais cet intérêt, visiblement, +le touche aux entrailles mêmes. Quand il parle des noirs, ses yeux se +mouillent. Et cependant c’est un homme fort, d’une taille plus +qu’ordinaire et doué d’un grand sang-froid. + +Par lui, je fus mis personnellement en rapports avec Booker T. +Washington, l’un des hommes que j’étais le plus impatient de rencontrer, +dont je me suis senti honoré de toucher la main et dont je me promets +bien d’aller plus tard visiter l’école à Tusgegee, dans le Sud. Cette +fois, je dus me borner à faire une conférence au profit de +Hampdenschool. Organisée par Mr Ogden, cette conférence eut lieu dans la +vaste maison, due comme tant d’autres à la générosité universellement +connue de Mr Andrew Carnegie, et qui se nomme, en raison de cette +origine, Carnegie-Hall. + +On avait envoyé de Virginie huit élèves de l’école, entre 20 et 25 ans, +afin de chanter devant le public, avant et après la conférence. + +Comme on nous présenta les uns aux autres, quelques minutes avant le +début, je leur dis, dans le cabinet où nous attendions l’heure de +commencer: «Chers amis, si vous voulez me faire un immense plaisir, +chantez-moi un morceau dès maintenant.» Immédiatement ils se rangèrent +et entonnèrent un double quatuor. Alors il me sembla que le parquet +vibrait et que le son magnifique de leurs voix me montait à travers les +os et courait dans mes moelles. Jamais je n’ai entendu cette ampleur de +basse sortir de poitrines humaines. C’était un orgue vivant. + +Quelques instants plus tard, ils se firent entendre dans la grande +salle, où ils donnèrent entre autres des mélodies telles que leurs pères +en chantaient dans les plantations, du temps de l’esclavage. A travers +la mélancolie de ces complaintes, la détresse humaine s’exprime en +accents si douloureux et si vrais qu’on oublie presque la musique pour +ne penser qu’aux situations dont elle est l’écho. + +Je ne suis pas documenté pour aborder le problème nègre. C’est une +grande montagne qui pèse sur la conscience des États-Unis. Mais ce qui +me rassure, c’est qu’aucune question, quelle qu’elle soit, surgissant +dans les limites de la destinée d’une nation, n’est au-dessus des forces +de cette nation, si tant est qu’elle est abordée avec tous les moyens de +bon sens, de clairvoyance pratique d’une part, et d’autre part, avec +équité, bienveillance véritable et fraternelle bonté. Or, de ces +qualités pratiques et de ces qualités de cœur, l’Amérique tient en +réserve des provisions intarissables. Aucun obstacle, aucune difficulté, +aucune fatalité du sang ne prévaudra contre elles. + +En attendant, je m’estime heureux de connaître l’homme dont le nom, +aujourd’hui, personnifie les espérances comme les charges des frères +noirs, l’homme vers qui, de tous les points du territoire américain et +du monde, vont les sympathies que nous leur vouons: j’ai nommé Booker T. +Washington. Je noterai ici un fait mémorable entre tous et qui doit être +conservé. + +Le soir du 7 octobre 1904, nous étions réunis dans un banquet final, +dernier acte du Congrès de la Paix, de Boston. Six cents convives de +tous les États de la République, de tous les pays du monde, se +trouvaient à table, dans une salle de fêtes. Nous étions assis, tous +ceux qui devaient prendre la parole dans la soirée, à une table +spéciale, d’où les orateurs seraient aisément aperçus. Booker Washington +était à trois places de moi. Quand vint son tour de parler et qu’il se +leva, toute l’immense salle, comme mue par un même sentiment spontané, +se leva, afin de lui rendre un hommage unique, un hommage qui, à ce +moment, par la qualité des délégués réunis là, devenait une +manifestation universelle de toute la Terre civilisée et pacifique. + +Booker Washington est un homme de taille moyenne, trapu, à la figure +énergique. Quand il se lève pour parler, on sent qu’il porte sur ses +épaules le fardeau de sa race. Sa parole est claironnante, chaude, et va +droit au but. Il est éloquent, de cette éloquence supérieure +qu’inspirent le courage, la sincérité, l’absolu dévouement à une cause. +Images parlantes, geste sobre, modération persuasive. On sent que cet +homme est une voix au service d’un principe. + +Après certaines phrases où il met son énergie totale, quand il ferme la +bouche, qu’il a puissante, décidée, on sent à quel point ce qu’il vient +de dire est positif et inattaquable. Le geste de son large menton, joint +à l’éclair de ses yeux, rappelle alors la parole magnifique de Luther: +_Das Wort sie sollen lassen stahn!_ + + + + +TRAVAIL, ARGENT, AFFAIRES + + +Le travail atteint en Amérique une intensité extraordinaire. On a +travaillé beaucoup, un peu partout, depuis un siècle, et plus qu’on +n’avait jamais travaillé dans l’histoire du monde. La construction seule +des chemins de fer modernes a remué tant de terre, produit tant de fer +et de matériel roulant, exigé l’extraction du sol de tant de houille, +que l’ouvrage des dix siècles précédents ne suffirait pas à remplacer le +labeur accompli. Dans cet effort de la civilisation, l’Amérique tient le +record. Il faut ajouter que nulle part le travail n’est plus honoré que +chez elle. Par lui, un homme peut arriver à tout. Et ce sont les hommes, +fils de leurs œuvres, qui occupent la première place dans l’opinion +générale. + +Le travail a produit dans ce pays de grandes richesses, et en produit +encore tous les jours, surtout là où un territoire encore neuf se +transforme rapidement en une contrée peuplée et industrieuse. Et, +certes, la richesse est estimée; l’argent est l’objet d’un respect +général. Disons même que le désir d’en acquérir anime une grande partie +de la population, et que l’orgueil des grosses bourses et la gloire de +ceux qui les possèdent, dédaignent ceux qui n’ont pas su réussir. C’est +là un des côtés sombres de l’Amérique, côté antidémocratique et non sans +danger pour l’avenir. Mais c’est un inconvénient qui lui est commun avec +d’autres nations et qu’elle rachète d’autre part par des qualités que +toutes les nations sont loin de posséder. En général, si ce pays a des +tares ou des défauts, nul ne les connaît mieux que lui-même, et c’est +avec un scrupule et une persévérance rares qu’il s’attache à les +combattre. Ainsi les excès auxquels peut conduire la puissance de +l’argent y ont de fort sérieux contrepoids. + +En premier lieu, par une excellente habitude qu’adoptent une quantité de +gens arrivés aux grandes fortunes, la générosité s’efforce de payer la +dette de la richesse. Une fois considéré par ses détenteurs comme un +instrument de puissance pour le bien, cet instrument s’exerce de tant de +façons, que tout homme juste est obligé de s’incliner avec respect. Les +exemples sont nombreux, d’hommes qui administrent leurs biens comme un +dépôt de confiance dû au travail de tous, et remis en leurs mains afin +de servir à l’intérêt de tous. Ceux-là voient dans la fortune une +fonction sociale qui engage au plus haut point leur responsabilité. Il +suffit de la connaître un peu dans la personne de ses citoyens les plus +riches pour ne plus pouvoir admettre que l’Amérique soit équitablement +caractérisée, quand on l’a surnommée le pays du roi dollar. Si elle a +ses accapareurs d’or, ses égoïstes gavés, ses corrupteurs qui prétendent +gouverner en achetant les consciences, elle a aussi élevé à la hauteur +d’un principe le devoir de bien employer son argent. Beaucoup de ses +citoyens les plus en évidence par leur situation matérielle, vivent +personnellement sans faste et ne se sentiraient pas le droit de faire, +pour eux ou leurs enfants, des dépenses exagérées. Ils se savent, en un +mot, responsables de l’emploi de leurs biens, soit devant Dieu, soit +devant les hommes, et se trouvent par conséquent à l’abri de cette +tentation funeste qui vient aux êtres sans «_self control_», du fait +qu’ils peuvent se payer tout ce qu’ils désirent. + +Mais ce qui, à mon avis, contrebalance encore, dans cette génération, +l’influence néfaste et démoralisatrice des trop grandes fortunes +accumulées dans les mains d’un seul, est le fait qu’en Amérique, tout le +monde travaille, et les plus riches souvent plus que les autres. +Quelques-uns d’entre eux se réduisent, par conscience, au rôle de +véritables esclaves, au point que je ne voudrais pas changer avec eux. +Mais c’est pour cela même qu’ils méritent d’être respectés et admirés. +Il y a une forme très noble de l’abnégation, dans cette façon d’être +l’esclave de son devoir d’homme riche. + +Pour tout dire, l’oisiveté n’a pas encore acquis son droit de cité, ni +surtout son droit au grand soleil. Dans les vieilles sociétés une +certaine aristocratie, trop souvent dégénérée, a, depuis de longues +générations, perdu l’habitude de travailler, et l’opinion publique y est +si bien influencée par l’existence de cette haute et brillante +collection d’oisifs, qu’elle considère comme un signe de noblesse le +fait qu’on n’a pas besoin de travailler pour vivre. Plus une fortune est +loin de sa source, le travail, plus elle est vieille, plus les +générations, en passant, se sont habituées à la trouver dans leur +berceau, et plus elle semble avoir de quartiers de noblesse. Il arrive +ainsi que des classes, en somme parasites, se considèrent comme la fine +fleur sociale. A l’abri de cette superstition, les inutiles ont beau +jeu, et quiconque peut se créer une vie d’oisif se sent un peu de la +race des privilégiés. A la longue, il se développe un état d’esprit +démoralisant qui tend à considérer le travail comme une servitude et un +amoindrissement de dignité. + +De l’autre côté de l’Océan, toutes ces mouches qui ne font pas de miel, +quelque diaprées que soient leurs ailes, sont médiocrement appréciées. +Elles le sentent et se cachent. L’habitude d’avoir une vie occupée est +si générale, que l’homme qui ne fait rien est un corps étranger, un +déraciné. Les cités n’offrent pas assez de ressources à ceux qui ont +besoin d’être amusés par des moyens raffinés, et ne se contentent pas +des distractions simples auxquelles l’homme qui a travaillé est toujours +disposé à trouver un grand charme. Ils sont condamnés à l’ennui, et +l’ennui finit par les chasser de chez eux, pour aller se joindre, en +quelque station cosmopolite du vieux monde, à la foule de ceux que +l’oisiveté rassemble. + +L’Amérique travaille, honore le travail et sait l’organiser. Chacun, en +général, y connaît bien son métier et cherche à y apporter quelque +ingénieuse combinaison de sa propre initiative. La routine y enlise +moins les esprits. Un certain point d’honneur ne permet pas à l’homme +qui s’est engagé pour un travail, de le quitter avant qu’il ne soit +fait. Du haut en bas de l’échelle sociale, on a la dignité de sa +fonction et la volonté de bien faire ce qu’on a entrepris. + +Les difficultés, les commandes imprévues, au lieu d’effrayer, stimulent +les industriels, les commerçants et même l’ouvrier ordinaire. Plutôt que +d’avouer devant une commande qu’ils n’ont pas ce qu’il faut pour la +réaliser, ils se livreront à des tours de force et des combinaisons de +génie. De cette disposition aux entreprises hardies et aux travaux faits +en dehors des conditions ordinaires, voici un échantillon typique autant +que légendaire. Après la destruction de Chicago par l’incendie qui n’en +laissa subsister qu’une mince partie, une fois le premier affolement +passé, il y eut un extraordinaire déploiement d’énergie. Appel fut fait +à toutes les réserves financières, à toutes les ressources de +l’activité, pour rebâtir la cité aussi vite et aussi solidement que +possible. Un jour, un citoyen se présenta dans les bureaux d’un +entrepreneur de bâtiments: + +--Il me faut une maison de tel et tel genre. + +--Bien, et pour quelle époque? + +--Pour telle date. + +--Bien, nous avons à fournir ce jour-là quinze bâtiments, mais tous dans +la matinée. Nous inscrivons le vôtre pour l’après-midi; vous pouvez y +compter. + +L’Amérique a ses écoles de travail, mais la meilleure, c’est elle-même; +ce sont ses traditions, son entraînement pratique aux carrières. On +n’arrive à rien, sans avoir mis la main à la pâte. Pour diriger un +travail, il faut l’avoir appris soi-même. La biographie d’une multitude +d’hommes arrivés aux grandes affaires commence par quelque besogne +simple et modeste qu’ils s’ingéniaient à exécuter aussi bien que +possible. Le plus grand honneur est d’avoir commencé avec rien. Le boy +énergique qui ne demande qu’à bien faire n’a qu’à regarder autour de lui +pour voir des hommes, exemples vivants de ce qu’il peut attendre de la +vie, s’il ne ménage pas sa peine. Et c’est là une condition excellente +pour encourager chacun à faire de son mieux. Une fois l’impression +acquise qu’un jeune homme est un travailleur, toutes les portes lui sont +ouvertes, et dès qu’il se montre être _the right man on the right +place_, on ne lui marchande pas son traitement. Règle générale, le +travail est bien rémunéré. Il n’est même pas admis qu’un homme donne sa +peine pour rien. La parole biblique: «Le travailleur mérite son salaire» +est une formule de dignité et non d’esprit mercenaire. + +Je ne suis qu’un profane en tout ce qui concerne le commerce et +l’industrie, mais j’ai la curiosité des enfants qui, les mains croisées +sur le dos, regardent dans la rue le gagne-petit fondre des cuillers +d’étain. Que d’usines j’ai visitées dans la vieille Europe, que de +métiers j’ai vu exercer! Quand je suis amené à voir de près l’oisiveté +de certaines vies, un ennui mortel s’empare de moi, tant le vide de +toute cette vanité me navre. Mais je ne me lasse jamais de regarder le +travailleur à son œuvre. Je ne sais quelle haute dignité, quelle majesté +l’entoure à mes yeux. + +Les travailleurs en Amérique m’ont, en général, semblé dans des +conditions hygiéniques favorables. Le peu que le temps m’a permis +d’observer dans les imprimeries, les manufactures, les entreprises de +construction, me laisse une impression de propreté, de dignité. Une +foule d’ingénieux procédés, relatifs non seulement à la mécanique, mais +au travail de bureaux, d’emballage, à la manipulation des matières +premières, indiquent que l’initiative et la réflexion ne perdent jamais +leurs droits. Simplifier, rendre un travail plus facile, plus expéditif +et plus propre, un outil plus maniable, une machine plus précise, est +une tendance générale qui se remarque à chaque pas. A chaque instant, en +se livrant aux mille observations suggérées par l’activité intelligente, +l’histoire de l’œuf de Colomb vous revient en mémoire: On se +dit:--Tiens, comme c’est simple et ingénieux en même temps! On s’étonne +de ne l’avoir pas trouvé soi-même. Exemple: Les conducteurs de tramways +ont à leur disposition une sonnerie d’une simplicité enfantine, pour +marquer les places payées, même du bout de la voiture. Cela leur épargne +du temps, des démarches et des erreurs; dès qu’ils touchent un cent, ils +le marquent au compteur. A Paris, il faut retourner au compteur chaque +fois qu’il s’agit de marquer. + +La tradition en toutes choses est si importante que, dans ce pays +nouveau, toutes ses traces deviennent précieuses. Dans les maisons +industrielles, la tradition est représentée d’une façon très vivante par +les portraits des fondateurs de maisons et de leurs directeurs +successifs. Le bureau des patrons est une sorte de sanctuaire. On y est +envahi par le grand sérieux des affaires. Sur les murs sont les +ancêtres, pas bien anciens, naturellement, car ils remontent rarement +au-delà de cent ans. Mais ces commerçants, ces industriels, ces +ingénieurs ont tous des têtes d’une vénérabilité patriarcale. Leur +figure respire la piété, l’honnêteté. Ces physionomies de braves gens +énergiques et intelligents sont des pages impressives de l’histoire +humaine. A regarder les traits de ces hommes, on comprend que leur trace +soit restée sensible dans les affaires par eux créées. L’amour du +travail, la probité, les sentiments de justice et d’humanité faisaient +pour eux partie de la vie commerciale et industrielle. Ils exerçaient +les affaires comme les chevaliers d’autrefois faisaient la guerre: avec +leur âme, leur cœur; et leur maison, était bâtie avec un capital +d’honneur et de loyauté qui est, certes, le plus précieux héritage légué +à leurs successeurs. A longtemps rêver devant ces portraits d’anciens, +on se surprend à se demander quel effet feront à côté d’eux les +portraits de la génération actuelle. Et de tout cœur on souhaite aux +fils de ressembler aux pères et de continuer, dans les formes nouvelles +de la vie de ce temps, l’esprit qui animait leurs ancêtres. + + + + +REPOS + + +A certains moments de labeur intense, lorsque toutes les cordes de +l’activité sont tendues, il se mêle à l’impression d’énergie et de +puissance qui se dégage des cités cyclopéennes, une secrète angoisse, +comparable à celle qui s’empare involontairement de nous, quand le train +roule avec un maximum de vitesse. L’idée d’accidents, de catastrophes +possibles se présente à l’esprit. On se demande, au point où en sont +arrivées les choses, si cela peut continuer ainsi, et pendant combien de +temps, et ce que, dans une pareille fournaise, pourrait devenir la +société. Au-dessus d’un certain degré, l’activité devient anormale, et +l’organisme humain se détraque. + +Les bonnes machines sont pourvues de sifflets d’alarme qui avertissent +leurs conducteurs que le danger approche, ou de manomètres qui signalent +les pressions exagérées. Ces sortes de signaux existent aussi dans le +mécanisme social. Pour ceux qui ont des oreilles pour entendre et des +yeux pour voir, ils fonctionnent avec insistance. Les citoyens +clairvoyants s’en aperçoivent fort bien et poussent leur cri d’alarme. +Le déséquilibrement mental, la neurasthénie et l’incapacité de travail, +résultat des surmenages et des trop constantes surexcitations, la fièvre +de vitesse qui gagne les gens, à mesure que leur marche s’accélère, +l’inquiétude provenant de la perpétuelle agitation, les préoccupations +où vous plonge l’ardente et inlassable concurrence, le vertige des +situations gigantesques trop rapidement acquises, tout cela trouble +sérieusement la santé mentale et physique, et arrive à se traduire par +une série de ruines ou d’excentricités. On sent que, sans la présence +d’une masse formidable de lest, le bateau verrait sa marche compromise +par les saccades d’une navigation précipitée et hasardeuse. Heureusement +ce lest existe. + +Il consiste d’abord dans un capital énorme de bon sens, capable de +remettre sans cesse les choses au point; ensuite dans une grande +sincérité à reconnaître les lacunes de la vie sociale et à les combler. + +Au secours de ces forces de premier ordre, vient un certain calme, dont +on voit se maintenir le régime salutaire au milieu des plus violentes +bourrasques. On est rempli d’admiration, lorsqu’on voit la tranquillité +d’âme avec laquelle une foule d’hommes se maintiennent au milieu des +coups de feu du labeur le plus déconcertant par sa variété et sa +quantité. + +A ces qualités de fond s’ajoute une bonne hygiène. Le soin que les +Américains prennent de leur santé physique les fortifie merveilleusement +pour la lutte, et sauvegarde leur énergie cérébrale. Il n’y a aucune +comparaison entre eux et nous, sous ce rapport. Non seulement ils ont +les jeux en plein air, les sports universellement pratiqués à tous les +âges et par tous les sexes, mais ils ont cette fontaine de Jouvence qui +s’appelle l’hydrothérapie domestique. Sous ce rapport, ce qui, chez +nous, est le luxe des riches est là-bas le pain quotidien de tous. +L’Amérique se lave et se douche abondamment, et par l’effet d’un besoin +national et d’une habitude devenue une seconde nature. Elle mange ferme +le matin et ne se charge pas trop l’estomac le soir. Elle combat de son +mieux l’alcool, la vie noctambule, l’air renfermé. Ce n’est pas à dire +que ces trois pestes, qui se développent surtout dans les villes +monstres, n’y soient connues comme chez nous. Mais elles sont tenues en +échec par une lutte persévérante et l’opposition décidée des éléments +sains de la nation, unis comme un rempart en face de ces ennemis du +genre humain. + +A cela s’ajoute que l’Amérique sait organiser le repos et lui maintenir +des retraites inviolables. Il y a d’abord le repos de tous les jours, +quand les bureaux se ferment et que l’existence familiale et confortable +reprend ses droits. On se nettoie du souci des affaires, et à la maison +il n’en est plus question. Là s’ouvre un autre monde capable de vous +délasser. Pour une foule d’Américains qui se couchent de bonne heure, le +soir, la famille, avec sa douceur calmante, corrige et répare les +fatigues de la journée. + +Et puis, ils ont leur dimanche. Le dimanche est, nous commençons à nous +en apercevoir, une des institutions humanitaires les plus précieuses et +dont il faut relever les ruines, partout où l’incurie et l’ineptie +publiques l’ont laissé s’écrouler. C’est le jour de la liberté, du +souvenir pieux, de l’idéal, de la réflexion calme, le jour où l’homme se +rappelle qu’il n’est pas une bête de somme et que sa destinée ne se +confine pas dans le chemin tournant d’un manège. + +Une foule de citoyens américains s’associent, ce jour-là, à l’éducation +religieuse et morale de la jeunesse, dans les écoles du dimanche. Une +vie animée règne par les églises et se traduit en chants, prières, et +toutes les formes d’une sociabilité fraternelle. L’homme couvert des +poussières de la semaine, se retrempe et se réconforte aux sources pures +d’une pensée sanctifiante et d’une espérance qui aide à supporter les +peines et les fatigues. Et ses forces se renouvellent. Avec les éléments +de sagesse, de patience, de considération qu’elle peut puiser dans son +dimanche respecté, vivifié, rendu plus riche et plus secourable par tout +ce que la piété de chaque génération y apporte de nouveau et de +rafraîchissant, l’Amérique de la vie intérieure, de celle qui met la +paix de l’âme et le contentement d’esprit au-dessus de tout, aura raison +de son moi inférieur dévoré par la fièvre ardente des concurrences et +par cette soif des richesses que toute nouvelle acquisition ne fait que +rendre plus insatiable. + + + + +ÉCOLES + + +Ce que nous appelons l’école primaire se nomme en Amérique: public +school. La première différence frappante, est que cette école est aux +mains des femmes. L’instituteur existe certainement; mais il est rare et +remplit le plus souvent les fonctions de directeur, lorsqu’une école est +assez importante pour comporter plusieurs classes. On peut se demander +quels résultats les dames obtiennent, comme respect et discipline, +auprès des classes supérieures, où se trouvent des garçons de quatorze à +quinze ans. L’expérience donne à cette question une réponse très +satisfaisante. Non seulement les garçons déjà à la limite de +l’adolescence, observent, sous une direction féminine, une discipline +respectueuse, mais ils se montrent en règle générale plus malléables et +plus dociles aux mains d’une institutrice qui connaît bien son métier, +que sous la direction d’un instituteur. + +Les écoles publiques sont coéducationnelles. Filles et garçons suivent +les mêmes leçons. Elles sont largement fréquentées par des élèves de +toutes les classes sociales. Les écoles privées, où se fait l’éducation +des jeunes enfants, s’attachent ordinairement au programme primaire. Ces +écoles, d’ailleurs, sont fort nombreuses. J’en ai vu une à Minneapolis +qui m’a laissé une impression caractéristique. En entrant dans le hall +principal du rez-de-chaussée, on est frappé par une panoplie +d’instruments de musique suspendus au mur. Arrivé un instant avant +l’ouverture, j’avais vu les enfants s’ébattre sur le gazon qui entoure +l’école. Sur un coup de sonnette donné par la directrice, une vingtaine +d’élèves accoururent, décrochèrent les instruments, surtout des violons, +et se mirent à jouer une marche alerte. Au son de cette musique, toute +la population de l’école entra et se dispersa dans les salles des divers +étages. Une fois tout le monde assis, les jeunes musiciens mirent leurs +instruments au clou et allèrent prendre leur place. + +Généralement, la classe commence par une lecture destinée à recueillir +et élever l’esprit. Fort souvent elle est empruntée aux livres saints. +Les écoles possèdent quelquefois un grand hall où tous les élèves +peuvent se rassembler. Dans ce cas, ils passent ensemble les premières +minutes de la journée. Ils chantent, on leur fait une brève allocution +souvent suivie d’une prière. Si une communication doit être faite aux +enfants, on profite de ce moment-là. + +Dans les classes supérieures, l’enseignement civique est l’objet de +leçons spéciales où une part importante est abandonnée aux enfants. Ils +sont invités à signaler ce qu’ils ont vu ou lu d’intéressant au point de +vue du bien général de la cité qu’ils habitent ou du pays dans son +ensemble. Généralement la séance est animée. La discussion est admise. +Les enfants proposent même de temps à autre d’envoyer une adresse +respectueuse à un citoyen qui vient de rendre un service à la société. A +la façon vivante dont les élèves prennent part aux séances civiques, on +reconnaît qu’ils sont, dès leur jeunesse, attentifs à la politique, dans +le sens large et noble de ce terme. La République et ses destinées; les +progrès de la civilisation matérielle ou morale, tout ce qui touche à +l’esprit public ou aux intérêts de tous, occupe leur attention. + +On s’aperçoit bien vite que la vie nationale du pays est homogène, +malgré l’étendue du territoire et la diversité des habitants. Le fond +des institutions n’est pas en question. L’idéal démocratique est l’idéal +par tous accepté. + +Chez nous, l’accord ne s’étant pas encore fait sur la question +fondamentale, il y a division dans les esprits, en dépit de +l’homogénéité de la population. Dans ces conditions, les questions qui +touchent à la chose publique, excitent des animosités et des +contradictions. Par amour de la paix, il faut garder le silence à +l’école sur des faits d’une grande portée éducative. Les maîtres +sembleraient, devant les élèves, prendre parti pour l’une ou l’autre +fraction politique; ils doivent donc se contenter d’enseigner la France, +en général, et demeurer ainsi dans l’abstraction. De pénibles +expériences nous mettent tous les jours en face de ce fait qu’il y a +plusieurs France. Certes, à force de bonne volonté obstinée et d’une vue +plus large sur nos intérêts véritables, nous finirons par nous +rencontrer sur un terrain commun. Ce jour-là, les maîtres pourront +parler, devant les élèves, des hommes et des choses de la patrie, sans +que personne les accuse de faire de la politique. Nous jouirons du +privilège enviable que l’Amérique possède dès à présent. + +L’école publique n’est nulle part plus intéressante que dans les États +neufs et les villes en pleine formation. Dans un des larges +établissements de Minneapolis, fréquenté par des centaines d’enfants, le +directeur voulut bien, à un certain moment, rassembler tous les élèves. +En rangs serrés, ils se posèrent le long d’un corridor, les grands +collés au mur, les petits tout devant, à la façon des tuyaux d’orgue. +J’avais devant moi de la graine de plusieurs nations. Leur origine se +reconnaissait à leur chevelure. Scandinaves aux cheveux filasse, +rappelant le lin tout blanc que leurs mères, dans les longues nuits +septentrionales, filent sur leurs quenouilles; Irlandais couleur +d’acajou, de carotte ou de feu; Italiens sombres ou châtains; Allemands +blonds. Et toute la gamme des yeux, ces beaux yeux d’enfants que rien +n’égale sur la terre en grâce et en vivacité. Je voyais en esprit leurs +familles et les vaisseaux qui les avaient apportées, émigrants, de tous +les coins de l’horizon, pour les réunir là. + +A un signal du maître, ils entonnèrent l’hymne national américain. Je +l’ai entendu souvent. Jamais il ne me produisit autant d’effet que ce +jour-là. N’avais-je pas devant moi des rejetons de plusieurs peuples? + +Et, cependant, une même ardente et patriotique conviction faisait vibrer +toutes les voix, animait toutes les figures. Tous ces chers petits +chantaient l’Amérique d’un cœur unanime. Dans leur chant, se +transformant pour moi en symbole, je vis l’expression de faits puissants +qui honorent grandement la terre hospitalière où ils se produisent. Je +vis la contrée au cœur magnanime, vers laquelle accourent ceux pour qui +leur propre patrie est souvent inhabitable, faute de pain. Venus des +régions noires qu’habitent les privations et la misère, ils ont trouvé +une place au champ du travail et au soleil de la dignité humaine. Leurs +enfants ont des vêtements propres, une demeure et une bonne nourriture. +Ces mines florissantes l’indiquent assez. La contrée d’adoption leur a +été favorable, et ils lui sont reconnaissants. Au droit d’asile est venu +se joindre le droit de cité, et ils ont conçu la légitime fierté d’être +citoyens de la première République du monde. + +L’Amérique est une bonne mère qui non seulement est aimée passionnément +par ses propres enfants, mais se fait aussi adorer par ses enfants +d’adoption. Dès la deuxième génération, tous ces nouveaux arrivés et +leurs descendants, sont des Américains, des hommes nouveaux. + +Quand on se demande par quels organes l’Amérique résout la grosse +question de l’encadrement et de l’assimilation du flot sans cesse +renouvelé des émigrants, qui constitue pour elle une ressource et un +grave problème tout à la fois, on est de suite frappé de l’importance de +l’école publique. C’est elle le principal, le grand organe de digestion +et d’assimilation. L’école est l’estomac de l’Amérique. Là viennent se +rencontrer les enfants de toutes les races. Elle les prend, les traite +par l’esprit large, accueillant, à la fois libéral et discipliné, sévère +et bienveillant, qui est comme le tempérament de sa démocratie puissante +et pacifique. Une fois imbus de cet esprit, ils sont siens, car c’est un +esprit qui élève l’homme, le dignifie, lui inspire la juste fierté et +l’amour de l’ensemble auquel il appartient. Et quand alors il chante +l’hymne national, où tant de simple et pieux amour du pays et de son +histoire se mêle si naturellement à une foi religieuse sincère et +tolérante, il exprime son âme elle-même. C’est vrai. Il s’est identifié +avec le drapeau étoilé: il descend des Pilgrim fathers: Washington est +son ancêtre, et Lincoln est de sa race. Cela s’exprime en trois mots qui +se disent là-bas avec une ardeur de conviction particulière: Je suis +Américain. + +Un jour, à New-York, je demandai au petit Royal Anderson, neveu de ma +charmante hôtesse, Miss Louise Sullivan: «Are you a kind boy?» Il me +répondit: «I am an American.» Il eût fallu le voir se rengorger en +disant cela. + + + + +HIGH SCHOOLS + + +Dans chaque centre d’une certaine importance existe une high school, +elle aussi presque toujours coéducationnelle. Elle est le degré +intermédiaire entre l’école primaire et l’Université. C’est là que se +prépare aux carrières pratiques la majorité de la jeunesse. En général, +ces écoles sont installées en pleine ville, à proximité de tous. Pas +plus que l’école primaire, elles ne comportent d’internat. On y enseigne +les sciences, la littérature, les arts. Le chant y tient sa place +d’honneur, comme dans toutes les écoles de la République. Les bâtiments +sont vastes, bien éclairés. Le long des corridors spéciaux sont +suspendues une foule de photogravures excellentes, représentant les +monuments de l’antiquité, les principaux chefs-d’œuvre de l’architecture +en Europe, les tableaux célèbres des grands maîtres et des reproductions +en plâtre des œuvres les plus remarquables de la sculpture. Parmi toutes +ces choses destinées à former le goût artistique, se remarquent aussi +régulièrement les portraits des grands citoyens américains, destinés à +personnifier les aspirations et l’idéal du pays, à perpétuer la mémoire +des grands faits historiques. Il n’est pas rare, aussi, d’y rencontrer +le buste de Napoléon. Déjà je l’avais vu dans les bureaux des +négociants, sur les étagères des salons et les frontons des +bibliothèques. Maintenant je le retrouvais dans les cabinets des +directeurs d’école et à travers les salles de classe. Décidément, il est +populaire en Amérique, et il l’est principalement à titre de self-made +man. On admire en lui sa prodigieuse activité, sa marche en avant à +travers les obstacles, sa destinée colossale qui le mena d’une origine +obscure à la situation d’arbitre du monde. Tout cela lui donne un relief +extraordinaire aux yeux de ceux qui n’ont pas, comme nous, à liquider le +passé néfaste que nous a légué son autoritarisme. Quand on songe quel +rôle Napoléon et ses lois ont joué dans notre enseignement, et quelles +traces sa main de tyran a laissées dans notre éducation secondaire +masculine, on est surpris de voir sa figure dans les libres écoles d’un +pays avec l’idéal duquel la férule napoléonienne présente un si terrible +contraste. + +A côté de la High school, l’Amérique possède une multitude +d’établissements, comparables, dans leur programme, à nos lycées et +collèges, mais n’en ayant en aucune façon l’organisation ni l’esprit. +Ces écoles sont très souvent en dehors des villes, au bord des lacs, au +penchant des collines, ou en plein bois. Elles ont des internats, mais +qui n’ont pas la rigide monotonie des nôtres, ni la plupart de leurs +inconvénients. Le dortoir a presque partout disparu, ainsi que les trop +vastes et trop lugubres réfectoires. On préfère bâtir plusieurs maisons +de dimensions ordinaires que d’édifier de massives casernes. Chambres à +coucher et salles à manger ont un aspect familial. Et sitôt sorti des +maisons, les élèves se trouvent au large. Point de préaux enfumés, point +de murs. L’affreuse cour, pleine de poussière et garnie de gravier, où +poussent quelques arbres étiques, symboles du régime, heureusement à son +déclin parmi nous aussi, n’existe pas. On n’a pas l’impression de se +trouver au milieu de détenus. Grilles, fenêtres garnies de barreaux, +parloirs mornes, où des visiteurs viennent parler bas aux prisonniers, +réglements pédants, sinistres roulements de tambour, tout cet ensemble +que nous devons au grand homme dont le chapeau et la redingote sont si +populaires en Amérique, n’a aucune place dans les mœurs scolaires des +États-Unis. A chaque instant du jour, un élève, désireux de quitter la +maison, pourrait s’échapper sans tambour ni trompette. Les récréations +se prennent sur des prairies sans clôture aucune. La clef des champs est +dans la poche d’un chacun. Tout cela manque absolument de contrainte, +mais non de discipline et de surveillance. Le caractère et la conduite +des enfants sont l’objet d’une vigilance latente, il est vrai, mais +constante et effective. La pureté sexuelle des élèves et le respect de +leur propre corps, la tenue consciencieuse dans le travail et la +sincérité des paroles et des actes préoccupent les maîtres autant et +plus que l’instruction elle-même. Si la figure d’un élève témoigne que +son état réclame l’infirmerie morale, l’auscultation et la mise en +observation ne se font pas attendre. Sans les persécuter, on sait les +suivre. Et surtout des efforts constants sont faits pour les amener à se +gouverner et se surveiller eux-mêmes. On estime, à juste titre, qu’une +moralité provenant seulement de la constante présence du maître, pèche +par la base et n’attend que l’occasion favorable pour devenir de +l’immoralité. Que tout enfant soit quelqu’un, comprenne sa dignité, se +charge de la responsabilité de ses actes et préside sa République +intérieure, voilà le but vers lequel l’éducation est dirigée. C’est +l’éducation pour la liberté par la discipline personnelle, l’éducation +du «_self control_.» + +Dès que le self control commence à s’exercer, la discipline devient +facile. Chacun la maintient en ce qui le concerne. Les tristes moyens +coërcitifs, par lesquels on affaiblit le ressort de la volonté, sont +considérés comme allant complètement à l’encontre du but de l’éducation. + +Chaque école a son infirmerie, presque toujours située dans un gracieux +pavillon isolé. Une ou plusieurs nurses y président au soin de jeunes +patients, qui n’ont pas l’air malheureux. + +La mine des écoliers américains, filles et garçons, est en général +prospère. On s’en rend compte surtout, lorsqu’ils sont réunis tous +ensemble dans les grandes salles où se tiennent les meetings du matin. +C’est un plaisir de promener son regard sur ces figures qui respirent la +santé et la bonne humeur. Leur hygiène, d’ailleurs, est bien entendue. +Jamais de trop longues séances sans un peu de distraction, de jeux ou de +gymnastique. Lorsque se prennent les grands exercices en plein air, les +enfants se douchent généralement en rentrant au logis, ce qui les +empêche de s’endormir en classe ou de se refroidir. Dans les écoles, il +y a souvent une interruption de cinq ou dix minutes pendant lesquelles +les enfants se dégourdissent sur place. Un piano, posé dans le corridor, +donne le signal des mouvements, et au même instant, dans toutes les +classes et sans quitter leurs tables, les élèves exécutent, sous la +direction du maître, une série de mouvements bien combinés qui +rétablissent une bonne circulation, les émoustillent et leur permettent +ensuite de rester tranquilles. + + + + +UNIVERSITÉS + + +Parmi les Universités situées dans les grandes villes, j’ai vu +particulièrement celles de New-York, Philadelphie, Boston, Chicago, +Minneapolis, Toronto au Canada; mais, par une combinaison très heureuse, +une partie importante de la vie universitaire s’est depuis fort +longtemps réfugiée dans le silence et l’air pur des campagnes. Au nombre +des établissements de ce dernier genre que j’ai visités et où j’ai +séjourné, il faut citer: Harward, Oberlin, Mount Holyoke College, +Vassar. + +Harward est très connu comme grande Université pour la jeunesse +masculine. Aux portes de Boston, ville déjà traditionnelle, pleine de +souvenirs studieux et d’un esprit tourné vers les lettres, les sciences +et les arts, Harward est en outre richement doté par des amis anciens et +nouveaux. Une foule d’illustrations américaines en sont sorties. Le +Président Roosevelt y a fait ses études. Harward avec Yale, sa rivale en +jeux sportifs et en travaux savants, sont des foyers dont le rayonnement +s’aperçoit de loin. Oberlin est moins connu en France. Et cependant +l’Université de l’État d’Ohio porte le nom d’un Français illustre, +Oberlin, le grand pasteur qui vivait au Ban-de-la-Roche, à la limite du +XVIIIe et du XIXe siècle. Ce pasteur alsacien fut le pionnier d’une +piété vivante et originale. Il se servait du pic et de tous les outils +routiers et champêtres, aussi bien que du langage ordinaire, pour donner +un corps à la doctrine de l’Évangile, et il traduisait la Bible en actes +pratiques, en civilisation, en institutions sociales. Cet homme a frappé +l’esprit d’un peuple qui a défriché, bâti, civilisé plus que nul autre. +Ils en ont fait un de leurs modèles vénérés, et son nom demeure attaché +à l’une de leurs Universités. Oberlin-College est situé en pleine +campagne, au milieu d’une contrée verdoyante, légèrement ondulée. Une +toute petite ville est à côté de l’Université et porte le même nom. + +Le long de larges avenues sont situées les maisons des professeurs, +comme à Harward et toutes les Universités du même genre. Une série de +bâtiments spéciaux, répandus sur un vaste «campus», gazonné et planté +d’arbres superbes, renferment les laboratoires, les salles de cours et +d’études, les collections, la bibliothèque, le Musée d’Art et le +Conservatoire de Musique. Sauf certaines parties de la médecine, qui ont +besoin des grandes villes et de la proximité de leurs hôpitaux, toutes +les branches du savoir humain y sont enseignées. L’Université est +coéducationnelle. Le nombre d’étudiantes est sensiblement égal à celui +des étudiants. Au centre des nombreux bâtiments, tapissés de lierre, qui +constituent l’ensemble universitaire, une église s’élève où, tous les +matins, la population entière de cette jeunesse, s’assemble avec ses +maîtres, afin de commencer la journée par une lecture édifiante. Le +Conservatoire de Musique, très suivi, fournit des éléments artistiques +de premier ordre et contient une salle pour les auditions, dans laquelle +se construit en ce moment même un des plus grands orgues des États-Unis. +Les étudiants forment des sociétés musicales et chorales, actives tout +le long de l’année. Ils sont, en outre, groupés en sociétés de tout +genre, où ils poursuivent ensemble la culture scientifique et la culture +morale. La presque totalité d’entre eux se rattache en outre aux +diverses organisations gymnastiques et athlétiques. Ainsi l’Université +est une sorte de ruche bourdonnante en pleine heureuse solitude. C’est +un monde, rappelant par son isolement studieux et son travail recueilli, +les bois sacrés des muses. Une atmosphère de paix y environne les études +qui, par le perpétuel contact d’un grand nombre de jeunes personnes et +de jeunes gens laborieux, atteignent un degré d’intensité considérable, +sans que la vie physique y perde ses droits. On sent qu’il règne +beaucoup de contentement et un salubre esprit ambiant. Toute cette +jeunesse porte sur sa figure l’indice d’une existence normale et +équilibrée. En somme, elle passe là d’heureuses années. J’ai pu m’en +convaincre, non seulement par le train journalier, observé dans les +diverses Universités, et par le ton dominant qui y règne, mais encore +par les souvenirs que la vie universitaire laisse au cœur de ceux qui +l’ont partagée. Partout j’ai rencontré des hommes et des femmes qui en +parlent avec émotion et gratitude. Oberlin est un centre plus populaire +que Harward ou Yale. Tout ce jeune monde a son avenir à créer et ne doit +compter que sur soi-même. + +Les étudiants et les étudiantes demeurent dans des maisons séparées, +rattachées à l’Université et situées à proximité des cours. + +Il n’y a ni cuisines ni salles à manger dans les maisons des étudiants. +Les repas sont pris en commun dans celles où sont installées les +étudiantes. Les tables sont par groupes de douze à vingt, et il y règne +une aimable cordialité. J’ai toujours joui, très spécialement, du coup +d’œil d’ensemble sur ces tables, où la présence des deux sexes mettait +une note originale dont l’effet sur leur éducation mutuelle est +salutaire à tous. + +Si jeunes qu’elles soient, comparativement à nos vieilles Universités +européennes, les Universités américaines ont leur histoire, pieusement +recueillie. On dirait que l’Amérique est d’autant plus ménagère de ses +souvenirs, que la région en est moins étendue. Partout, dans les +Universités comme dans les écoles primaires, sont conservés, sur des +plaques commémoratives, les noms et les traits des fondateurs de +laboratoires, de bibliothèques, de musées universitaires, ainsi que les +noms des anciens élèves qui se sont distingués dans le monde. Au premier +rang figurent les actes de dévouement et d’héroïsme. + +Westpoint on Hudson, principale école de guerre des États-Unis, consacre +particulièrement le souvenir des morts héroïques. Westpoint est un nid +d’aigle assis sur les rochers qui tombent à pic dans le fleuve. Une fois +arrivé là-haut, on découvre un plateau très étendu où se trouvent +d’immenses casernes, des salles d’étude et de cours et un champ de +manœuvres sur lequel, au moment même où nous arrivions, marchait, +drapeaux déployés et musique en tête, toute la population de l’école. +Ces jeunes gens ont une tenue superbe. La moitié au moins de leur temps +se passe aux exercices physiques. Beaucoup d’entre eux, excellents +cavaliers, s’entraînent à un jeu spécial consistant à taper sur des +boules du haut de leur cheval. Armés de maillets à long manche, ils +s’élancent à travers la plaine gazonnée, et l’adresse avec laquelle ils +évoluent est, à certains moments, stupéfiante. + +Parmi les immenses bâtiments de Westpoint il en est un destiné aux +souvenirs guerriers, c’est le Memorial-Hall. Pas un fils de l’Amérique +ne tombe sur le champ d’honneur sans que son nom ne soit gravé là. Les +généraux ont leurs bustes ou leurs portraits. Des tableaux consacrent +certains faits militaires particuliers. Dans ce bâtiment sont de vastes +salles où se célèbrent les anniversaires. A certains jours, la +population de l’école s’augmente d’hôtes qu’un lien quelconque rattache +à l’armée. Ces jours-là sont les grandes dates du sentiment patriotique, +un sentiment qui, pour être plus visiblement exprimé dans les fastes de +Wespoint, n’en existe pas moins vivace et vibrant à travers toutes les +écoles américaines. + + + + +MOUNT HOLYOKE-COLLEGE + + +Tel est le nom de la première université de femmes, fondée aux +États-Unis et dans le monde, aux environs de 1837. Collège, en Amérique, +veut toujours dire Université. L’Université du «Chêne sacré» est située +dans une jolie campagne ondulée, ayant à l’horizon la Montagne du Chêne +sacré et faisant partie de l’État de Massachusetts. On y arrive par un +tramway de route, en une demi-heure, depuis le chemin de fer. Un petit +village est situé dans le voisinage. Autrement, solitude complète et +grand air. + +L’ancienne Université tenait en un seul et colossal bâtiment qui a +complètement brûlé en 1896. Par cet incendie qui détruisit tout, l’école +sembla un moment anéantie dans son principe même. Mais les affections +des anciens élèves lui avaient, à travers la République, créé de trop +solides appuis, pour qu’elle pût rester ensevelie sous la cendre. On +releva donc ces murs, mais d’après un autre plan. Vingt édifices divers +remplacèrent l’ancien massif de constructions. Maintenant Holyoke +College vous salue de loin, du sourire de ses maisons couvertes de +lierre. Ici est la bibliothèque, là le musée de sculpture et de +peinture, là encore la gymnastique et les bains. Plus loin, la +magnifique église, capable de contenir les deux mille habitants de +l’Université; les serres, l’infirmerie, les laboratoires, les salles de +cours, les maisons d’habitation, l’observatoire d’astronomie. Ce dernier +me fut expliqué par un astronome féminin qui y passe tout son temps et y +fait des cours à certaines heures, tant de jour que de nuit. Quelques +bâtiments isolés, très gracieux, servent de logement à ceux des +professeurs qui préfèrent la solitude. Il n’y a que des femmes. +J’assistai à une leçon de chimie et à la manipulation, par une vingtaine +d’étudiantes, d’une certaine quantité de levure de bière. Toutes étaient +engoncées dans des tabliers blancs, de la tête aux pieds. Le sérieux, +avec lequel elles regardaient leurs tubes et notaient leurs proportions, +leur donnait un air d’alchimistes cherchant quelque pierre philosophale. +La chimie est là-bas une carrière fort agréable et lucrative pour les +femmes, qui se placent couramment dans certaines industries. A la serre, +je vis plusieurs jeunes personnes occupées à étudier les fleurs, pendant +que d’autres les soignaient. Au musée, une quantité d’élèves faisaient +du dessin, de la peinture à l’huile, de la sculpture, des travaux +relatifs à l’architecture et la décoration des maisons. + +Plusieurs centaines d’élèves accoururent pour écouter ma conférence +française. J’eus le plaisir de constater qu’elles comprenaient fort bien +notre langue. Leur professeur principal est une jeune personne très +distinguée, qui a passé plusieurs années à Paris, et suivi avec +assiduité, les cours de Mr Gaston Paris, dont le portrait orne sa +chambre. Dans ma conférence anglaise du soir, j’eus devant moi la +population de Holyoke tout entière, public gracieux, intelligent, à qui +c’est un régal de parler et qui vous soutient et vous inspire par sa +bonne sympathie. + +Au dîner, j’avais été invité dans la maison de la directrice. Elle y +demeure au milieu d’une centaine d’étudiantes. Il y avait six ou sept +tables dressées. Les dames servaient elles-mêmes. C’était absolument +charmant. J’appris, en m’intéressant à ce détail, que toutes les jeunes +personnes s’entraînaient aux travaux pratiques, et qu’une très +importante partie du travail de la maison était fait par les étudiantes. + +Le personnel de service se trouve ainsi réduit à un minimum. Les études +n’y perdent rien. Un peu de travail physique est un délassement et +rétablit l’équilibre mental. La bourse y gagne. La pension coûte moins +cher, en raison même de cette organisation très pratique. J’eus ainsi le +plaisir de voir les corridors de la maison balayés par des jeunes filles +fort distinguées et qui, pour tenir un balai, m’en paraissaient un peu +plus jolies. + +La veille, on m’avait raconté qu’une certaine quantité de courageuses +jeunes personnes qui faisaient là leurs études, avaient gagné, comme +dames de compagnie, femmes de chambre ou dans d’autres emplois +lucratifs, l’argent nécessaire à leurs études. Plusieurs sont +actuellement professeurs, qui ont amassé par des leçons particulières le +nécessaire pour demeurer à l’Université et y acquérir leurs grades. + +Je me trouvais à Holyoke, le soir du jour où le Président Roosevelt fut +réélu. L’Université, calme à la surface, était en ébullition intérieure. +Dans ma conférence, je fis une allusion au fait passionnant du jour. Le +résultat de l’élection était encore inconnu; je l’envisageai comme +certain. Ce fut une explosion de joie dans la salle, mille mouchoirs +s’agitèrent avec frénésie, et des trépignements généreux se firent +entendre à travers tout l’auditoire. Le lendemain, à la première heure, +le résultat une fois acquis, l’ivresse ne connut plus de bornes. Pendant +deux heures, on entendit des chants patriotiques, des sérénades, des +cris spéciaux qui servent là-bas aux étudiants des deux sexes à +manifester leur contentement. Ces cris, où les femmes rendent souvent +des points aux hommes, ont une énergie que je qualifierai de sauvage, et +je me suis assuré qu’ils venaient bien des anciens Peaux-rouges. + +Les femmes ne votent pas aux États-Unis. Pour se dédommager de cette +lacune dans la loi, les jeunes filles de Holyoke avaient décidé qu’elles +feraient une élection privée, le jour avant l’élection publique. Elles +observèrent minutieusement les usages; firent une campagne électorale +avec articles dans le journal de l’Université, meetings et affiches. Au +jour dit, le vote fut soumis aux plus strictes formalités et même, pour +copier fidèlement les mœurs ambiantes, ces demoiselles désignèrent +quelques policemen, ou plus exactement police women «_for hindering +bribery_.» Le résultat de l’élection fut une formidable majorité en +faveur de Roosevelt. Quelques jours plus tard, à la Maison Blanche, je +racontai ces incidents amusants au Président, qui en rit de bon cœur. + +Avant de quitter Holyoke, j’assistai à la pose de la première pierre +d’un nouvel et important édifice dont, d’ailleurs, les murs s’élevaient +déjà considérablement. Par les chemins qui circulent entre les beaux +platanes et les bandes de gazon, je vis s’avancer vers l’église où se +célébrait la cérémonie, une longue théorie, toute l’Université et ses +hôtes, en costume des grands jours: hermines, toques, robes de docteur. +Un chœur, composé de deux cents jeunes filles en surplis blanc, +précédait le cortège. La Présidente, assistée de quelques hauts membres +d’Universités voisines, fit un speech, et des chœurs merveilleux furent +chantés. Le reste du jour fut consacré aux réjouissances générales. Des +réjouissances, il y en a souvent. Elles font partie du programme. Les +jeux en plein air, l’exercice journalier, une bonne hygiène, une vie +normale et pas trop de tracas d’examens, font à ces jeunes et studieuses +personnes une vie, en somme, très heureuse. + + + + +DOCTORAT HONORIS CAUSA + + +Parmi les marques de bonne amitié dont le souvenir nous demeure +précieux, il est impossible d’oublier celle qui nous vint du +Temple-College de Philadelphie et du Dr Conwell, son éminent directeur. +Avant de conter comment le doctorat nous fut conféré, présentons M. le +Docteur Conwell. + +Le Docteur Conwell est de haute stature, maigre, brun, nerveux. Un nez +aquilin marque sa figure expressive, où des yeux à la fois bons et +pénétrants allument leur flamme sombre. Il a passé une partie de sa vie +à voyager autour du monde, exerçant, pendant quelque temps, le périlleux +métier de correspondant de guerre en Extrême-Orient. Quand il eut amassé +toutes ses expériences, il subit une transformation intérieure d’où son +esprit sortit, animé de convictions religieuses ardentes. Il se fit +alors prédicateur et professeur, et transporta toute la belle fougue de +l’ancien globe-trotter sur le champ de l’action religieuse et sociale. +Armé de connaissances pratiques très étendues et d’une vaste érudition, +doué d’un tempérament de fer et en même temps d’une souplesse +d’intelligence qui le rend large, tolérant, de relations cordiales, il +fit profiter son œuvre de toutes ces qualités éminentes. Après de +longues années d’un labeur qui ne cesse jamais, et dont une partie est +consacrée à faire des conférences sur tous les points de l’immense +territoire des États-Unis, on lui doit: l’érection du plus large temple +de Philadelphie, appartenant à la dénomination baptiste; la création +d’une université complète ayant un caractère populaire. + +Le temple contient plus de trois mille places assises. Mais le Dr +Conwell, au courant de tous les moyens de la civilisation, y a fait +installer un appareil téléphonique perfectionné qui permet au +prédicateur de se faire entendre bien au-delà de la salle où il prêche. +Cette installation eut d’abord un but purement humanitaire. Il +s’agissait de rendre possible aux malades d’un hôpital voisin, la +participation aux offices, sans aucun dérangement pour eux. Une +demi-douzaine de récepteurs suspendus en face de la tribune recueillent +et transmettent non seulement la voix du prédicateur, mais la musique de +l’orgue, les chants des chœurs et de la communauté. Les malades, de leur +lit, peuvent, en se fixant sur la tête un casque téléphonique, suivre +tous les incidents du culte public. Une fois l’installation faite, ses +services s’étendirent bien au-delà du rayon prévu. Tout abonné au +téléphone peut, à condition de prévenir la veille, se faire mettre en +contact avec le Temple pour la durée du service religieux. On voit d’ici +le merveilleux usage qu’un arrangement semblable comporte. + +La première fois que je vis le Dr Conwell, c’est en chaire, un dimanche +vers les dix heures du soir. Il prêchait, en attendant que je vienne +d’un lointain quartier de Philadelphie, pour saluer sa communauté. Son +sermon était dirigé contre un certain nombre de crimes sociaux qui +consistent à offenser, à dépouiller, à voler Dieu dans la personne des +hommes. Il énumérait, avec sévérité, des cas où, par suite de bas +intérêts ou d’égoïsme sauvage, nous en arrivons, en pleine civilisation, +à priver des enfants et des hommes de leur droit à la vie, à la liberté, +à la clarté intellectuelle, au développement moral. Et à chacun de ces +cas il s’écriait avec une passion qui prêtait à sa parole un éclat +vengeur: «You rob God!» vous volez Dieu! + +Il m’invita plusieurs fois à prendre la parole devant son immense +auditoire. Nous eûmes de longues conversations, et je fus mis au courant +de l’œuvre magnifique qui s’accomplissait là, ainsi que dans +l’université bâtie porte à porte et intitulée Temple-College. Cette +université a des centaines d’étudiants, un corps de professeurs, hommes +et femmes, très remarquable, et son but spécial est de rendre les études +accessibles à quiconque a des capacités. Toute une vaste section ne +fonctionne que le soir. Là, des ouvriers, des employés, préalablement +entraînés par des études personnelles, viennent suivre des cours. Après +avoir suivi ces cours pendant de longues années, ils peuvent acquérir +des grades universitaires. Temple-College est une ruche immense et +bienveillante où le peuple intelligent peut s’initier à la vie +intellectuelle. C’est de cette université qu’on voulait me faire +docteur, étendant cette même marque de politesse à mon compagnon de +voyage. La qualité et le but d’une semblable œuvre, nous faisaient +d’autant mieux apprécier une offre qui fut acceptée avec empressement. +La réception fut fixée au 23 novembre. Ce jour-là, entourés de tout le +corps de professeurs, nous entrâmes dans la salle bondée d’un public +sympathique. Non seulement on désirait nous offrir un témoignage +personnel, mais ce témoignage s’adressait à la France elle-même, par +dessus notre tête. On nous le fit voir surabondamment. En premier lieu, +toute la vaste salle avec ses larges tribunes était littéralement drapée +aux couleurs de France mêlées aux couleurs américaines. Puis, comme +premier article du programme de la séance, la _Marseillaise_ fut chantée +par un quatuor d’une vigueur entraînante. Ensuite, tous les discours +contenaient des allusions à la République sœur. Un de ces discours fut +prononcé par le maire de Philadelphie, qui profita, en outre, de +l’occasion pour déclarer qu’il était lui-même un ancien étudiant de +Temple-College. Sa belle carrière avait été ouverte par cette bonne +maison où il était possible de faire ses études, le soir, tout en +gagnant sa vie le jour. + +Aux applaudissements sans cesse renouvelés d’une foule enthousiaste, +chaque allusion à la France se transformait en manifestation générale. +«Dites bien, et répétez-le, nous enjoignaient tour à tour les orateurs +qui se succédaient à la tribune, dites à vos concitoyens en quelle vive +amitié nous tenons leur pays, et combien nous désirons qu’il soit fort, +prospère, animé de l’esprit qui fait les puissantes démocraties.» + +Puis on nous remit des insignes, des toques et des parchemins, afin que +de cette heure il nous restât un symbole aux écrins du souvenir. + + + + +UN PÉNITENCIER QUAKER + + +Je venais de voir, aux environs de Philadelphie, dans une jolie contrée +où les champs et les fermes alternent avec des restes de forêts, une +magnifique école coéducationnelle dirigée par les «Amis». Maintenant, me +dit frère Joseph Elkinton, négociant, et speaker dans les meetings +quakers, venez, que je vous montre une autre maison, celle-là pour +enfants et jeunes gens égarés. + +Nous partîmes, cahotés, par de mauvais chemins de traverse, et bientôt +gagnâmes une sorte de cité, bâtie sur une colline à large dos, et +composée d’une vingtaine de maisons. C’était là. + +Je n’en croyais pas mes yeux. Pour une maison de correction, cet +établissement manquait complètement de physionomie. D’abord, pas de +murs, pas même une palissade, pas même un fil de fer! On entre et on +sort comme on veut. Sur une question à ce sujet, le quaker Elkinton me +répondit avec un sourire malicieux: «_c’est pour empêcher les +évasions_.» Il paraît que rien n’empêche les gens de s’en aller, comme +d’être libres de le faire à toute heure. Cette absence de barrières, de +portes, de verrous, de gardiens farouches, me fit beaucoup songer. Et je +finis par trouver qu’elle était parfaitement en accord avec les +principes de ces «Amis», si humains en toutes choses. En effet, +quoiqu’ils soient de vrais croyants, ayant la foi qui transporte les +montagnes, ils n’ont pas construit, autour de leur cité spirituelle, de +ces murs qui s’appellent des credos. Ils ne voudraient pas qu’un mur +empêchât l’esprit de souffler ou le soleil de rayonner. Et la même +raison qui fait qu’ils n’ont pas la fibre ecclésiastique, les arrête +devant les mesures coercitives, même quand il s’agit de jeunes mauvais +drôles. Ah! que je comprends ces choses, et que cette foi en la liberté +me semble belle! + +En approchant des maisons, situées sur les deux rangs, le long d’une +large avenue avec, au bout, un bâtiment directeur, je remarquai qu’elles +étaient toutes tapissées de lierre. Non de lierre comme nous le +connaissons ici et qui ne supporte pas les hivers rigoureux de +l’Amérique, mais d’un lierre qui perd ses feuilles en automne. Avant de +tomber, elles prennent de belles tonalités, variant entre le rose pâle +et le pourpre intense. Toutes les maisons en étaient garnies. On eût dit +les feux d’un beau couchant, caressant leurs pierres, leurs embrasures +de portes et de fenêtres. C’était si gracieux, que ce souriant endroit +paraissait un séjour privilégié où l’on récompense la vertu, plutôt +qu’un lieu sévère où le vice doit être corrigé. Plus d’une âme imbue des +principes classiques de la _poigne_, eût senti là son mépris s’éveiller. + +Joseph Elkinton me montra un bâtiment en construction, où des +charpentiers étaient en train de poser des poutres. Ceci, dit-il, est +une nouvelle demeure. Ceux qui la construisent sont les aînés de la +maison. Ils travaillent sous la direction de quelques hommes du métier. +Le système, ici, est de faire faire tous les travaux par les intéressés +eux-mêmes. + +Nous commençâmes la visite à travers une série de constructions; nous +vîmes des ateliers et des écoles. L’école ne fonctionne que le matin, +sauf pour les petits, qui la fréquentent l’après-midi également. Les +ateliers ouvrent l’après-midi. Nous regardâmes faire des souliers, des +vêtements, des meubles, puis imprimer un journal, laver du linge. Sur +une table, des gamins repassaient des chemises avec des fers chauffés à +l’électricité. Le même fer, en contact avec un courant, fonctionne +indéfiniment: point d’émanations gazeuses; point de taches de charbon. +Toute cette population d’enfants n’avait pas l’air de contrainte que +jusqu’ici j’avais toujours remarqué dans les maisons analogues. Nous en +vîmes d’autres qui revenaient du labour, marchant en rang comme des +soldats, mais leur expression de figure était celle de garçons contents +de leur sort. Frère Joseph me dit que le principe fondamental de la +maison était de _restaurer en chacun le sentiment de la dignité +humaine_. Jamais on ne leur parle de leur passé. Il est considéré comme +oublié et pardonné. On préfère faire vibrer en eux la fibre héroïque, +que de les attendrir et les amollir ou de les décourager par le +sentiment trop vif et trop persistant de leurs fautes. + +Nous visitâmes leurs habitations, propres, visiblement respectées, sans +aucune de ces traces de dégradation qui montrent qu’un homme manque de +respect à sa propre maison. + +Sur la table dressée pour le dîner, verres et vaisselle d’une propreté +immaculée, et des serviettes, s’il vous plaît, pliées avec une certaine +coquetterie. Tout rappelle que ceux qui s’asseoiront à ces petites +tables de six, sont considérés comme des individualités et non comme de +simples numéros. + +Pendant que nous parcourions le bâtiment de gymnastique, contenant les +piscines de bain, un carillon se mit à sonner dans la tour de +l’horloge.--Est-il mécanique? dis-je à Elkinton.--Non, c’est un des +jeunes pensionnaires qui le fait sonner. Il est habile musicien, et nous +pensons que les mélodies apaisantes ou joyeuses peuvent agir +favorablement sur l’esprit des enfants, aux heures surtout où ils se +reposent et peuvent écouter tranquillement. + +Une fois le tour complet fait, nous pûmes voir, dans le bureau du +directeur, les albums nombreux et fort curieux où sont représentées +toutes les générations qui ont passé par l’école. Chaque enfant a une +courte biographie en deux parties: avant et pendant son entrée à la +maison. Au-dessus des détails biographiques sont deux photographies. +L’une représente l’élève tel qu’il est entré. Elle se fait toujours à la +première heure et, en général, les figures sont pâles et sournoises, ou +contraintes et dissimulées. L’autre photographie montre le même élève, +tel qu’il était au jour de la sortie. Entre ces deux images il y a +souvent des différences frappantes. Pour une minorité qui semble n’avoir +pas profité, il y a un nombre énorme de physionomies accusant une +transformation complète. + +J’eus un long entretien avec le directeur et plusieurs de ses principaux +collaborateurs. Tous sont quakers, quoiqu’il n’y ait pas un seul enfant +quaker parmi ces pauvres jeunes habitants du refuge. Tous m’ont frappé +par la foi en l’homme, en l’enfant. Ils sont bien moins obstinés à +mettre en relief la corruption native des gens qu’à découvrir en chacun +quelque vestige de l’image de Dieu. Ils aiment ces enfants, sans avoir +vis-à-vis d’eux l’air protecteur des justes qui consentent à toucher aux +injustes. Ceux-là sont de vrais disciples du Maître qui prenait sur lui +les péchés des autres. Ils se frappent la poitrine, parce que des +enfants sont tombés, victimes souvent de notre état social vicieux. Et +ils les aiment à cause de leur malheur. Par l’effet d’une curiosité très +naturelle, je demandai s’il n’y avait pas là quelques jeunes Français. +Un garçonnet leva la main.--D’où es-tu?--De Vincennes.--Et moi, lui +répondis-je, je suis de Fontenay-sous-Bois. Et nous échangeâmes une +poignée de mains en signe de bon voisinage. + +Ces quakers sont de braves gens; leur mépris austère des formules et des +conventions, leur simplicité rude et bienveillante m’a gagné le cœur! + +Je les récompensai de tant de bienfaits spirituels, procurés par leur +fraternelle compagnie et le spectacle de leur mâle activité, en +m’appropriant une jolie inscription fixée au mur dans le cabinet du +directeur. Sans autre forme de procès, je la mis dans ma poche. + +Et qu’était-ce donc? Un credo dont la lecture m’avait touché jusqu’aux +larmes, intitulé: _The school teachers creed_. Il commence ainsi: «I +believe in boys and girls!» «Je crois aux jeunes garçons et aux jeunes +filles!» La voilà, la foi en l’homme, sans laquelle toute notre foi +s’écroule dans le néant et le pessimisme! + +Si vous doutez de l’homme, de son œuvre, du grand labeur sur les sillons +de la terre; si vous ne prenez la présente économie que comme une +affaire mal engagée, destinée à la banqueroute et dont l’au-delà seul +payera le déficit, vous faites une injure au Dieu en qui vous prétendez +croire et que vous pensez glorifier, en niant l’homme. Car l’auteur +responsable de ce monde présent, c’est Lui. Son honneur est engagé sur +nos têtes. Nous sommes solidaires. Je ne rendrai pas aux chers «Amis» le +carton que je leur ai dérobé, et je relirai sans cesse le vaillant, le +claironnant _schoolteachers creed_: «I believe in boys and girls.» + + + + +BOVERY MISSION + + +Un jour, je rendais visite à Mr Klopsch, le dévoué rédacteur du +_Christian Herald_, en qui se concentrent tant d’œuvres de miséricorde +et d’efforts vers une humanité meilleure. Il me dit:--Viendriez-vous un +soir à Bovery-Mission? Vous vous rencontreriez là avec tout ce que la +cité de New-York peut nous montrer de plus lamentable en fait d’hommes +sans feu ni lieu. + +Rendez-vous fut pris immédiatement pour le lundi, 28 novembre. Vers les +onze heures du soir, Mr Klopsch frappa à la porte du cercle où j’avais +passé, au milieu d’amis, une de mes rares soirées libres. Il faisait +froid. Une brume légère couvrait la ville. Nous roulâmes pendant une +heure environ jusqu’à ce que nous eûmes atteint dans East-End, le local +de Bovery-Mission. + +Dans une salle longue et étroite un public compact se trouvait entassé. +Une tribune occupait le fond, surmontée d’un orgue. Sur cette tribune +avaient pris place une série de personnes intéressées à la mission, +entre autres une dame âgée qui lui consacre son existence entière. Il +était minuit. Quand je m’assis au centre de l’estrade, je vis devant moi +une barre destinée à servir d’appui aux orateurs. Et j’eus l’impression +d’être cité à la barre de quelque invisible tribunal où siégeait la +misère, ayant comme assesseurs une vraie cour des miracles, un ramassis +de détresses, venues là de tous les bouts de la terre. Je demeurai +d’abord en proie à une sorte de stupeur de l’âme. Heureusement l’orgue +jouait, et l’assemblée chantait. Cela me permit de regarder cette foule +composée des scories des nations. Il n’y avait pas une seule femme. +L’aspect de ces gens était celui de vaincus; mais non de vaincus, +fraîchement revenus de quelque bataille, effarés encore des visions +horribles de la mêlée. C’étaient des vaincus de vieille date, trop +éteints et trop annihilés à présent pour se souvenir. Leurs figures +présentaient des types de toutes les patries et montraient en même temps +qu’ils n’en avaient plus aucune. A les voir ainsi, on se disait +involontairement: A quoi te sert, Italien, ton roi? Allemand, ton +empereur? Français, ta République? + +Ils étaient tombés en dehors des mailles où tiennent les citoyens +réguliers des pays, dans l’immense filet du malheur, et gisaient là, +victimes de leur paresse, de leur ivrognerie, de leur manque de +caractère, ou de circonstances brutales où s’était brisé, l’esquif de +leur vie. + +Je leur faisais, de ma place, des visites personnelles, en les observant +longtemps, individuellement. Parmi ces centaines d’épaves, pas une +méchante figure. Il y avait de la diversité sous l’uniformité sordide +des haillons: imberbes et barbus, hirsutes et chauves, et beaucoup plus +de borgnes que ne comporte une assemblée d’hommes ordinaires. + +Par combien de sentiers divers, leurs vies jadis fraîches et pleines +d’espérance avaient-elles abouti à cet écrasement qui, les réduisant en +poussière, les condensait comme en un résidu noir au fond de la cornue +sociale. Ils me parurent si grands dans leur néant, que toute la gloire +de la vie bourgeoise et régulière en fut, sur l’heure, couverte d’une +ombre. Une main invisible me retira toutes les provisions sur lesquelles +d’ordinaire compte un homme, quand il doit parler à des semblables qui +ont un lit pour s’y coucher, une table pour s’y asseoir; qui portent sur +eux ce passeport nommé l’argent et qu’anime le souffle de cette âme +sociale: le crédit.--Je me sentais moi-même, par sympathie, réduit à la +misère noire, à l’humanité nue, souffrante et blessée, et par là, je +devenais leur égal. Et quand je me levai pour les appeler «frères» je +vis, assis au milieu d’eux, l’esprit de l’humanité souffrante, le Fils +de l’homme qui n’a point où reposer sa tête. Jamais je ne me suis senti +plus fortifié par la pensée de pouvoir parler en son nom. Et jamais le +jugement de sa parole, à la fois clémente et vengeresse, sur nos +vanités, sur le mensonge du christianisme confortable, ne m’a paru plus +sévère. Je reçus, ce soir-là, une de ces leçons qui remplissent l’âme de +douleur et d’angoisse. Se rendaient-ils compte de l’effet surhumain +qu’ils me produisaient? Évidemment, non. Mais ils écoutèrent de bon cœur +ce que je leur disais tout haut, comme j’avais recueilli en silence ce +qu’ils me disaient tout bas. + +Puis je descendis de la tribune et priai les assistants de lever leurs +mains selon qu’ils parlaient une des trois langues: français, anglais, +allemand, les seules dans lesquelles je pouvais me faire comprendre. Et +les conversations particulières s’engagèrent. Leurs courtes biographies, +finissant toutes mal, rappelaient ces séries de messagers de malheur qui +arrivent coup sur coup, annonçant chacun une autre catastrophe. Parmi +les Français à qui je parlai, se trouvait même un ancien instituteur de +Marseille. Il n’avait pas cinquante ans. Des bancs de l’école normale, +par quelles hasardeuses pérégrinations était-il venu là? + +Des tasses de café noir circulaient dans les rangs. L’heure de la +clôture approchait. Une abondante distribution de pain fut faite à la +sortie. Où vont-ils coucher? me demandai-je, en voyant la noire colonne +se disperser dans la brume nocturne. Et leur vision me suivait, +lamentable, troublante, posant devant mon esprit le problème douloureux +de l’humanité vagabonde. + + + + +LA PROPRETÉ DE LA RUE AUX ÉTATS-UNIS + + +J’en parlerai comme un simple passant, non comme un enquêteur de métier. +A toutes les heures du jour et de la nuit, pendant mon séjour là-bas, +l’occasion m’a été fournie de circuler par les rues des grandes villes. +J’ai vu les quartiers populaires, commerçants et bourgeois; en +particulier, un coup d’œil donné aux quartiers où les étrangers se +groupent et s’entassent, selon leurs nationalités diverses, m’a vivement +intéressé. Mais nulle part une exhibition du vice ne m’a choqué. + +Chez nous, nous avons les affiches, les petits journaux pornographiques +illustrés, tous en bonne place, afin de se faire reconnaître aisément +par ceux qui les cherchent, et d’attirer, s’il se peut, l’attention de +ceux qui ne les cherchent pas. Nous avons, aux abords des gares, +l’embuscade pour surprendre les nouveaux arrivés, peu au courant des +usages de la cité monstre, et aux abords des Lycées, les distributions +de mauvaises lectures et les enjôleuses de jeunes garçons. Nous +jouissons du camelot habile qui attire le client en dessinant sur le +trottoir et ensuite, le cercle une fois formé, essaie de placer des +cartes licencieuses aux mains des auditeurs. + +Enfin, nous avons, la nuit, dans certains quartiers principalement, le +raccolage sur le trottoir. Que n’avons-nous pas? Un père de famille ou +une mère peuvent maintenant difficilement prendre le train ou circuler +par les rues, sans être gênés à cause de leurs fils ou de leurs filles. + +Lorsque nous nous plaignons, on parle de liberté. Dans un pays de +liberté, il n’est pas admissible que des entraves soient apportées à la +presse, à la circulation des citoyens, à la publicité. Et sous prétexte +de liberté, la majorité des citoyens est constamment gênée dans la chose +du monde la plus simple, à savoir dans le mouvement journalier, qui veut +que l’on puisse, sans inconvénient, sortir de chez soi et se promener +par la ville. En somme, nous subissons le contact des pires +malpropretés, nous, nos femmes, nos filles, nos fils, par l’effet d’un +simple sophisme. + +Les États-Unis sont, eux aussi, un pays de liberté. Comparativement à la +belle latitude qu’ont là-bas les individus et les associations, nous +sommes, en France, de plusieurs siècles en retard. Toutes les +initiatives passées chez nous au laminoir des routines et des engrenages +administratifs y ont libre cours. Il s’y accomplit tous les jours des +choses nouvelles et hardies. En un mot, la liberté y règne dans les +institutions, les mœurs, les lois. Mais on n’en tire pas la conclusion +qu’il faille livrer les murs aux affiches cyniques, ni la rue aux ébats +du scandale. Les jeunes filles sortent sans accompagnement, de jour et +de nuit, et personne ne leur manque de respect. Elles ne risquent pas de +voir le trottoir barré par des malheureuses qui ne savent pas ce +qu’elles font, mais dont le triste métier qu’elles sont incapables de +juger, devrait, par la prévoyance sociale, être rangé au nombre des +industries insalubres. Ces industries, on les bannit du jour, si on ne +peut les supprimer. + +Une objection courante est que les vices cachés sont pires que ceux +étalés en public, ayant l’hypocrisie en plus. Nous ne le nierons pas. +Mais oserait-on affirmer que les sociétés ayant le plus de vices publics +soient exemptes de vices cachés? On peut fort bien cumuler les deux. +Chez nous, les rues sont malpropres. Prenez-vous cela pour un indice ou +une preuve de la propreté des intérieurs? Quelle logique! + +J’applaudis des deux mains, lorsque des industriels, qui savent +l’Amérique curieuse de nouveauté et veulent y importer des produits +scabreux, se trouvent arrêtés net par la police. La liberté est-elle +faite pour les empoisonneurs? + +Je ne suis pas de ceux qui ont comme idéal d’acclimater chez eux les +mœurs de l’étranger. Chaque pays a son tempérament. Mais ici, il s’agit +de bon sens; le bon sens n’est pas une denrée nationale. Tout le monde +en vit. Il est contraire au bon sens de laisser la rue s’emplir de +miasmes et de pestes; d’exposer la jeunesse aux pires rencontres; de +permettre au cynisme de s’afficher sur nos murs. + + + + +CONFÉRENCES ET AUDITOIRES + + +Malgré les plus attentives prévisions, l’imprévu nous guette sans cesse +dans la vie. Et cet imprévu finit par prendre une place considérable +dans l’existence du conférencier en tournée. De vingt-cinq à trente +conférences, premier chiffre sagement fixé, afin d’éviter le surmenage, +nous montâmes bientôt au double. Vers le milieu d’octobre, ce maximum se +trouvait dépassé. Mais comme tous les jours de nouvelles invitations +arrivaient, ces premières conférences ne furent bientôt plus qu’un cadre +dans les places disponibles duquel, lentement, se logeaient des séances +de moindre importance tombant sur les après-midi et même sur les +matinées. Au prix d’un combat, recommençant à chaque courrier, la grande +majorité des demandes était finalement écartée. Mais de celles qui ne +peuvent se refuser, un noyau irréductible se constituait, et les +colonnes, où s’inscrivaient les jours, étaient noires de rendez-vous. +Quelquefois, dans la hâte des occupations se pressant les unes les +autres, deux séances se trouvaient fixées à la même heure. Alors il +fallait se livrer à des prodiges de combinaisons pour contenter tout le +monde. + +Mais tout travail est rendu facile par la satisfaction qu’on en retire. +Si parler est une des plus terribles épreuves de la vie, lorsqu’il +s’agit de s’adresser à des indifférents ou de combattre des auditeurs +hostiles, c’est, au contraire, une joie sans pareille, si vous avez +affaire à des auditoires sympathiques et vibrants. De ces auditoires, +l’Amérique nous en a offert une telle multitude et avec une telle +régularité, que chaque occasion de prendre la parole était une joie +nouvelle. + +Voici d’abord les réunions de clubs, presque des soirées de famille. +Tout club organise des séances familiales où les membres peuvent amener +leurs femmes et leurs enfants adultes. Ces rendez-vous ont un caractère +privé. La sociabilité y joue un grand rôle. Avant la conférence, tout le +monde cause ensemble. Si le conférencier arrive de bonne heure, il a le +temps de faire connaissance, avec ceux qui viennent pour l’écouter. +Ensuite, des questions lui sont posées, et la réunion se termine au +buffet. Dans de semblables conditions, vous recueillez, en une seule +heure, une multitude de renseignements et d’impressions. La parfaite +cordialité du public donne d’ailleurs à ces rencontres un charme auquel +personne ne saurait être insensible. + +Dans une église, un théâtre ou toute autre salle publique, le cadre +élargi et différent ne permet plus la même familiarité. Mais, les +auditeurs peuvent cependant vous encourager et vous rendre la tâche +facile. Rien que l’accueil premier, fût-il silencieux, que vous fait une +salle bienveillante, ressemble à une bienvenue et à une invitation de +vous trouver chez vous. Combien de choses la figure des auditeurs +assemblés ne peut-elle pas dire à l’inconnu qui paraît devant eux! Je ne +me suis pas lassé de regarder les auditoires américains, dans cet +instant qui précède la conférence, pendant que le Président de la +soirée, introduit l’orateur et que, tout en écoutant le speaker, +l’assemblée a les yeux fixés sur l’hôte qui doit parler après lui. +Figures souriantes et paternelles de vieillards, figures posées et +sérieuses d’hommes et de femmes, attitude attentive de jeunes gens et de +jeunes filles. Que de signes silencieux et significatifs se recueillent +en une minute! J’ai trouvé aux auditoires américains un air de +bienveillance, de sincérité, de virile droiture. Ils m’ont laissé un +souvenir ineffaçable, par la masse compacte de braves gens qu’ils m’ont +permis d’entrevoir. + +Mais c’est surtout dans les écoles, les universités, devant les +auditoires presque exclusivement composés de jeunesse, qu’une véritable +révélation m’attendait. J’ai toujours aimé la jeunesse; j’espère bien, +d’année en année, l’aimer mieux, la comprendre et la servir davantage. +La jeunesse de ma patrie m’a largement comblé d’affection, de bonne et +confiante tendresse. Mais je faisais là-bas une rencontre nouvelle, dans +des circonstances difficiles, et je fus heureux de constater que par une +sorte de télégraphie sans fil, j’entrai d’emblée en contact avec ces +auditoires vibrants et juvéniles. + +Je les verrai toujours à Oberlin, Vassar, Mount Holyoke, Boston, +Chicago, Philadelphie, New-York, Lafayette, partout enfin, également +attentifs et sérieux. + +Une chose m’a frappé devant les assemblées de tout âge et les +interlocuteurs individuels, c’est que le vrai Américain ignore la +_blague_. Cette corde qui vibre un peu trop souvent chez nous, et dont +certains font même un usage exclusif et monotone, leur est inconnue. Non +qu’ils ne soient amis du rire! Bien au contraire. Une sorte de bonne +humeur, jeune et saine, les anime. Ils sont prompts à saisir et à +souligner d’un sourire discret ou d’une hilarité sonore, tout trait +humoristique de la pensée. Mais ils restent sérieux en riant. + +Le 27 novembre, un dimanche dont je me souviendrai, car il me mit en +contact avec plus de dix mille auditeurs, j’eus entr’autres un coup +d’œil merveilleux. Par les soins de l’Union chrétienne de Jeunes Gens, +dont l’œuvre admirable rayonne sur le monde entier, un mass-meeting +d’hommes avait été convoqué pour l’après-midi à l’Opéra de New-York. En +entrant dans la salle, je vis devant moi trois mille hommes. En grande +majorité rasés, ils donnaient une impression superbe de santé et de +fraîcheur. Leur attitude immobile, attentive d’avance, me les révélait +comme une force concentrée, un rempart de volontés décidées. J’eus +l’impression de me trouver devant une troupe prête à combattre, dont le +courage résolu ne demande qu’à être enflammé par une vibrante harangue. +De pareils auditoires transportent et inspirent celui qui doit leur +parler! On se donne à eux volontiers sans restriction. Et dût notre vie +semée à larges mains s’y dépenser tout entière, tant mieux! elle +tomberait sur un terrain digne de la meilleure graine. Mais à se mettre +en contact avec de si généreuses volontés, on reçoit plus qu’on ne +donne, et l’on part chargé de puissance morale, au lieu de se retirer +épuisé. + +La conférence terminée, une partie du public s’approche de l’orateur. +C’est l’heure des poignées de mains et de la fraternité démonstrative. +Un soir, dans une de ces grandes universités où des milliers de jeunes +filles font leurs études, je vis ainsi passer devant moi la totalité du +personnel. Tranquillement assis, je serrais la main à toutes ces enfants +studieuses, chère espérance de la mère-patrie. Et je pouvais à loisir +observer leurs traits, leurs types divers et tout ce qu’un simple regard +vous révèle sur une personne. Bien peu d’entre elles avaient mauvaise +mine. Presque toutes, vigoureuses, décidées, souriantes, faisaient +plaisir à voir, par cette robustesse qui se joint si bien à la grâce des +vingt ans. Et je pensais à leurs parents, à tout ce trésor de tendresse +placé sur leurs têtes, à la grande République où elles avaient leurs +places d’épouses et de mères. Je faisais avec chacune acte de +connaissance individuelle. D’un seul mot elles m’annonçaient, en +passant, une foule de choses bonnes et braves qui font aimer +l’humanité... + +Et voilà comment une tournée, ayant comporté cent cinquante conférences, +sermons et discours de tout genre, de nombreuses réceptions et des +milliers de kilomètres de chemin de fer, a laissé le souvenir et les +effets d’une partie de plaisir. + + + + +UNE LEÇON RAPPORTÉE DES AVEUGLES AUX CLAIRVOYANTS + + +Le 23 novembre, aux premières heures du matin, j’arrivai à l’asile +d’Overbrook, près de Philadelphie, où se trouvent une grande quantité +d’aveugles de tous les âges. C’était le lendemain du deuxième jour à +Washington, jour très rempli, dont une nuit en sleeping-car avait +dissipé les fatigues. + +Les murs blancs d’Overbrook resplendissaient au loin dans la campagne où +courait une brise caressante et tonique. Bientôt nous nous trouvâmes +dans la maison que nous visitâmes en détail. Je songeai que, d’un seul +regard jeté dans les ateliers et les cours, j’en voyais plus que les +habitants n’en verraient jamais. + +Nous aboutîmes à une large salle de réunion, comme il y en a toujours +dans les établissements américains. Là se massèrent les pensionnaires +des deux sexes, enfants et adultes. Il y avait surtout beaucoup +d’enfants. + +Mrs Wood, femme dévouée de l’artiste-aveugle du même nom, chanta un +superbe solo du «Lobgesang» de Mendelssohn. Son mari exécuta des +morceaux d’orgue. L’assemblée aveugle écoutait. Pendant l’instant de +silence du début, j’avais été frappé et attristé, par la nuit répandue +sur toutes ces faces d’hommes et d’enfants. Les uns portaient des +lunettes noires, pour abriter et cacher de pauvres yeux incapables de +voir, non de souffrir. Chez d’autres, deux grands creux, vides de +regard, semblaient comme des âtres éteints qu’habite le regret du feu. +Mais dès que jaillirent les sons de la musique, toute cette nuit fut +traversée par de la clarté, et cette clarté révélait du bonheur. + +Puis tous se levèrent et entonnèrent un chœur, dirigé par M. Wood, non +quelque banal morceau de musique, mais un magnifique ensemble comportant +une longue et savante préparation. Tout en écoutant, j’observais ce que +j’avais sous les yeux. Les exécutants étaient tout entiers à leur chant. +Ils se plongeaient dans l’harmonie comme dans une lumière. A cette +heure, ils voyaient. + +Quand ils eurent fini de chanter, nous leur parlâmes. C’est une +situation très spéciale, si vous êtes habitué à parler du geste et du +regard, que de s’adresser à un auditoire pour qui rien n’existe d’un +discours que ce qui s’entend. On essaie de mettre tout ce qu’on ressent +dans l’unique moyen d’expression auquel on se trouve réduit. + +Je dus pourtant ce jour-là et dans cette même séance, apprendre qu’il +existe des cas d’isolement bien plus complets que celui de l’aveugle. + +Durant les chants déjà, j’avais remarqué, au premier rang, un enfant +très jeune, qui restait assis quand les autres se levaient, et ne +semblait prendre part à rien, pas plus aux histoires et aux discours, +qu’à la musique. Son attitude était celle d’un être écrasé par un +malheur surhumain. John Wanamaker que j’avais vu un moment s’asseoir +près de cet enfant et le caresser, m’expliqua que le pauvre petit était +sourd-muet et aveugle en même temps. Tout ce qui se passait lui était +donc étranger. Il me sembla prisonnier d’une sorte de Fatalité. Les +drames d’Eschyle ont de ces figurants muets qui sont comme des témoins +du malheur gigantesque et aphone. Ce pauvre petit, ployé sous son cumul +d’infirmités, me navrait. Pour celui-là tout cri est nul, tout signe +visible frappé d’impuissance. Alors, pendant que d’autres amis prenaient +la parole, je m’assis près de lui, et tout doucement je lui fis sentir +que quelqu’un était là. Il se rapprocha, se serra contre moi; j’attirai +sa tête sur mon cœur, lui passant les mains dans les cheveux, lui +caressant les joues. Sa figure sombre commença à se dérider. Sûrement +l’enfant prenait de l’intérêt à ma visite personnelle dans sa cellule +fermée d’un triple mur, aveugle, muet et sourd. Alors une idée me +traversa la tête. Si je lui racontais une histoire! Je lui pris les +mains et lui saisis successivement le pouce et chaque doigt en les +levant, les baissant, les pliant, les frottant, les grattant ou +soufflant dessus. Puis je les traitai comme des touches de piano et y +jouai un morceau. Enfin je me livrai à une série de manipulations qui +finirent par faire rire mon pauvre gamin. Et comme, lorsqu’une histoire +est finie, les enfants en redemandent une autre, il tendit ses mains +pour que je recommence à y tapoter et jouer une autre histoire avec des +variantes. Nous eûmes toute une conversation dans ce Volapuck improvisé. +Certainement nous nous quittâmes amis. + +Les grands malheurs sont de grands mystères. Je ne conseille à personne +de vouloir les expliquer. Toujours, par quelque côté, leur immensité +nous échappe. Mais le malheur nous dit: _Sois bon!_ Mis en présence des +déficits de la vie, tels qu’ils nous apparaissent dans les pauvres +existences tronquées et mutilées, l’homme qui ne ressent pas un besoin +ardent de contribuer à payer la dette énorme du malheur, n’est pas un +homme. + +Si nous comprenions ce que nous dit l’humanité blessée, nous quitterions +tous l’iniquité, et la pitié divine nous nettoierait de nos souillures. +Somme toute, la seule vraie conclusion humaine à tirer des plus +effroyables calamités est toujours la même. L’humanité l’a entrevue dans +ses crépuscules et ses nuits. L’Évangile n’en enseigne point d’autre. +Que faire devant les montagnes sombres de la souffrance? _Il faut +aimer._ + +Je sortis d’Overbrook, ayant au cœur deux images, celle du garçonnet +aveugle, muet et sourd, et celle du grand messager de l’insondable +Pitié, disant: «Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés!» +A quel enfant couronné de boucles blondes et de bonheur matinal eût-il +dit avec plus de douceur qu’à ce pauvre petit écrasé: «Laissez venir à +moi les petits!» + + * * * * * + +Deux heures plus tard, par une de ces coïncidences qui frappent +l’esprit, comme le briquet le silex, je me trouvai dans Archstreet, à +Philadelphie, devant plus d’un millier d’enfants que m’avaient amenés +les «Amis». En songeant d’avance à cette réunion, j’avais préparé une +allocution. Mais, à cette heure, il m’eût été impossible de la faire. Je +la laissai au fond de mes poches. Et très simplement, la méthode +pratiquée par les «Amis» s’imposa à moi: Parler selon que le cœur est +ému, proclamer tout haut ce que l’Esprit nous dit tout bas. + +N’avais-je pas devant moi les plus précieux trésors de la ville? La nef, +les tribunes, tous les coins et recoins de la vaste et silencieuse +maison étaient littéralement bondés d’enfants, solides et riants +garçons, gracieuses fillettes. Quel capital de vie et d’espérance! +quelles semailles d’énergie! Je venais de la nuit, et j’étais dans le +jour. Oh! tous ces yeux grands ouverts, yeux d’enfants que n’égale en +beauté ni le sourire des fleurs ni la clarté des étoiles! Comme cette +richesse lumineuse me rappelait la noire misère de tout à l’heure! Sans +phrases, je leur dis ce qui m’accablait, pensant que cette sévère leçon +de choses leur serait bonne. + +«Vous voyez un homme qui sort de rendre visite à une multitude d’enfants +aveugles. Ils ne l’ont pas vu. Ils ne se sont jamais vus les uns les +autres. Ni les roses de leur jardin, ni l’or rutilant des forêts +automnales, ni l’azur du ciel, ni le sourire de leur mère n’existent +pour eux. Si chaque jour, une heure durant, un œil leur était prêté, ils +s’en serviraient avec tant de soin qu’ils feraient provision d’images +pour la série des heures noires. + +Vous avez tous ici deux yeux, tout le long des jours. Qu’en faites-vous? +Connaissez-vous seulement la manière de vous en servir? Savez-vous +regarder? Le monde, sous vos yeux, est un livre ouvert: y lisez-vous? +Que vous dit la fourmi cheminant au soleil parmi les grains de sable +étincelants? Que vous dit le rayon d’argent de la lune, qui tombe sur +votre oreiller, le soir, avant que vous ne fermiez les yeux? + +Connaissez-vous les histoires écrites sur la figure des gens? Vos yeux +ont-ils appris à sourire? Consolent-ils ceux qui pleurent? + +Fixent-ils les gens en face, vos yeux? Y voit-on votre pensée, comme on +voit transparaître les cailloux d’or à travers les sources de cristal? +Ou bien les détournez-vous, honteux de la pensée qu’ils pourraient +révéler? + +Avez-vous des yeux de fuyards, craintifs du danger? Ou savent-ils +regarder, fermes et lucides, le péril menaçant?» + +Et c’est ainsi que, par un effet direct de la solidarité humaine, des +enfants aveugles avaient fourni de quoi faire réfléchir les +clairvoyants. + + + + +HOMES--HOSPITALITÉ + + +L’Amérique construit immensément. Mais, parmi tout ce qu’elle construit, +je préfère les maisons de bois de ses districts suburbains, avec leur +gracieuse physionomie et leur variété infinie. Elles s’appellent +couramment _homes_. Le nombre en est incalculable. Il s’en trouve à la +portée de toutes les bourses. Malgré les difficultés invincibles +qu’oppose à la demeure individuelle l’accroissement des cités monstres, +la lutte pour ce home individuel y est acharnée. Partout, même dans les +centres les plus populeux, aussitôt que l’on gagne la périphérie, les +toits s’abaissent, les grosses maisons sont remplacées par des +habitations, calculées pour une ou deux familles seulement. On voit des +rues, interminables, où se suivent, pignon à pignon, des constructions +presque identiques, habitées par un seul locataire. Pas de concierge. +L’Amérique, même dans les bâtiments très considérables, ne connaît pas +le concierge. On est renseigné par des inscriptions et par le nègre qui +conduit l’ascenseur. Après la région des rues, où les maisons se +pressent les unes contre les autres, comme des cellules dans la ruche, +viennent les quartiers spacieux des homes isolés, presque toujours +entourés de gazons plantés d’arbres. On y monte par six ou sept marches. +Tous ont leur sous-sol clair, pour la cuisine, le calorifère, la cave. +Autour du rez-de-chaussée court une galerie couverte, garnie de lierre, +de roses, de clématites et autres plantes grimpantes. On appelle cela le +«_porch_». Pendant toute la belle saison, c’est le lieu de prédilection. +Il n’y a pas de formes coquettes et confortables que ce «porch» +n’affecte, ainsi d’ailleurs que tout l’extérieur de la maison. Très peu +se ressemblent entre elles, tout en ayant un cachet général qui les +caractérise toutes. A première vue, la maison américaine se distingue de +la nôtre par moins de symétrie et plus de variété. Aucune monotonie dans +les fenêtres. Celles-ci diffèrent à la fois de structure et de taille. +Elles sont à petits carreaux et à guillotine. Toute l’Amérique ouvre ses +fenêtres, de bas en haut, comme des guichets. + +Si l’on pénètre dans les intérieurs, on trouve, au rez-de-chaussée, +toutes les pièces ouvertes sur un hall d’où monte l’escalier. Les portes +ne servent pas et souvent n’existent pas. Il y a un ou deux salons, la +plupart du temps très simples, une bibliothèque, une salle à manger. +Dans les chambres, outre les rocking chairs et autres sièges commodes, +des banquettes fixes sont placées autour des baies. + +On se sent attiré vers ces jolis coins clairs. Aux murs, de nombreuses +gravures dont beaucoup représentent des monuments européens, des +tableaux de grands maîtres. Si nous montons à l’étage supérieur, nous y +trouvons les chambres à coucher et les cabinets de bains. Les chambres à +coucher se distinguent par l’absence de tapis et tentures. La règle est +de n’avoir que des nattes et des carpettes. Pas de rideaux aux lits. Les +fenêtres sont garnies, soit de très légers rideaux de mousseline, soit +simplement de stores en étoffe ou en bois. Souvent il y a une très fine +toile métallique qui permet d’ouvrir la fenêtre sans risquer de faire +entrer les moustiques. Car de mouches, moustiques, insectes volants et +bourdonnants, l’Amérique est riche. Par les soirs des beaux jours, les +coléoptères y volent en abondance, et les cigales y font un ramage tout +méridional. + +Une chambre à coucher américaine est surtout combinée afin d’éviter la +poussière et l’air confiné. Une fois que vous connaissez la manœuvre des +fenêtres-guillotine et des accessoires qui les complètent, vous pouvez +doser l’aération à volonté. Peu ou point de bibelots. Partout des +surfaces lisses sur lesquelles le torchon passe avec facilité. Les +appareils de chauffage sont perfectionnés; mais en général, à travers +tout le pays, maisons, écoles, gares, trains, _on chauffe trop_. + +Le lit est exquis. Il me semble n’avoir couché en Amérique que dans un +seul lit, tant ils sont égaux pour la structure et le confort. Ce sont +des lits de fer, souvent d’une forme très élégante. Le sommier a +disparu. Il est avantageusement remplacé par une toile métallique très +tendue et faisant ressort, comme nos écoles et nos hôpitaux neufs +commencent à en avoir. Les matelas sont de première qualité. L’Amérique +ne sait pas seulement travailler, elle sait se coucher et cultive la +science de dormir. Regardez les affiches, ouvrez les revues dans la +partie «_Annonces_» qui en occupe la bonne moitié. Vous y verrez toutes +sortes de matelas, construits avec un art consommé. Matelas en deux, +trois pièces. Matelas en cinq ou six tranches superposées et finissant +par offrir ce dosage parfait de la souplesse et de la résistance qui +fait qu’on est bien couché. Or, pour les travailleurs, un bon sommeil +est si important qu’on ne donnera jamais assez de soin à la place où ils +reposent leur tête, lasse de penser, et leurs membres, las de remuer. + +Dans toutes les maisons, il y a un cabinet de bains. Un très grand +nombre en possèdent plusieurs. Le bathroom, résumé de tous les conforts +de la toilette, est une institution nationale. Presque toujours il est +contigu à la chambre à coucher. Il y a de l’eau chaude et froide à toute +heure. Et pour qui sait l’influence des soins de la peau sur la santé, +le système nerveux, la circulation du sang, tout l’ensemble des +fonctions organiques, le luxe de la chambre de bains devrait compter +parmi les nécessités ordinaires de l’existence. C’est à la fois si +parfaitement hygiénique et si agréable qu’on ne saurait assez le louer +ni le recommander. Le bathroom est certainement une des sources de la +mine florissante d’une foule d’Américains. Tout ce qui concerne la +propreté du corps, les soins de la peau est là-bas l’objet d’une +préoccupation universelle. Nulle part on ne recommande et n’use plus +d’espèces de savons, de poudres, de crèmes. + +Rien de plus amusant que de lire à ce sujet les annonces des journaux, +ou d’assister à une toilette chez un coiffeur connaissant son métier. +Une fois le client rasé, l’artiste capillaire se livre sur sa figure à +des manipulations si savantes et si consciencieuses qu’on dirait +assister à un embaumement. Comment avoir «red cheeks», des joues rouges? +c’est là une question à laquelle répondent des quantités d’ingénieuses +recettes. Sur toute la surface de la République, il est impossible de +regarder par la vitrine d’un train, sans voir le portrait, grandeur +naturelle, de l’inventeur d’un certain _Talcum powder_. A la somme +fabuleuse de dollars, qu’une semblable réclame suppose, on peut calculer +l’étendue de la vente. De tels renseignements feront sourire peut-être +certaines de mes compatriotes qui boivent du vinaigre afin de se faire +pâlir. + +On ne saurait prendre trop de soins de sa vigueur et de sa santé. Nous +avons assez de figures pâles et de mines exsangues. Esthétique à part, +je ne pense pas faire un mauvais vœu pour la jeunesse de mon pays, en +lui souhaitant un teint frais et des joues roses. + +Rien ne m’intéresse comme les travaux et la vie du foyer. Aussi ai-je +partout demandé à visiter les cuisines. La cuisine est une institution +sociale de premier ordre. L’avenir des peuples y mijote, et quand nos +femmes ne s’intéresseront plus à la cuisine, ce sera la fin du monde. On +m’avait dit: (que ne dit-on pas?) «Les Américaines sont frivoles, leurs +maris les traitent comme des poupées idolâtrées; les hommes peinent tout +le jour, afin d’offrir aux femmes de belles toilettes et une vie +oisive». Un Monsieur grave, le monocle sur l’œil, m’avait déclaré au +surplus qu’il n’y avait pas de vie de famille en Amérique, que tout le +monde y logeait dans les boardinghouses; il avait lu tout cela dans un +livre. Pour me rendre compte par moi-même de la vérité, il me fallait +pénétrer en ami dans les maisons particulières. J’eus cette bonne +fortune pendant presque tout mon séjour. Ma conviction ancienne et +ardente en faveur de la vie de famille, me faisait d’ailleurs un devoir +de m’intéresser aux foyers qui m’accordaient leur bonne hospitalité. +Nous parlions donc de tout et aussi de cuisine. Et c’est avec plaisir +que ces dames me montraient et m’expliquaient cette officine si +importante de la maison et la part qu’elles y prennent. Un jour, avec le +Dr Mac Cook, grand savant, qui a écrit des livres admirables sur les +araignées et les fourmis, je fis irruption dans la cuisine, au moment où +tout le personnel féminin de la maison était occupé à faire des pickles +et des tartes. Je fus admis à goûter à tous ces produits, et recueillis +de précieuses recettes. Pendant ce temps, le Docteur, malicieusement, me +photographiait au milieu des casseroles, l’oreille tendue vers le dogme +culinaire. + +Au fait, l’immense majorité des femmes américaines s’occupent de leur +intérieur avec soin et amour. Les domestiques sont de plus en plus +difficiles à avoir. Il s’agit donc d’être au courant soi-même et de +savoir mettre la main à la pâte. Ces dames le font de la meilleure grâce +du monde. J’ai toujours rencontré un large écho lorsque, dans les +discours publics, il m’arrivait de traiter ces sujets, minimes seulement +aux yeux ces gens superficiels. + +La femme américaine a une autre éducation que la nôtre, une éducation +comportant, dès le début de la vie, une plus grande part de liberté. +Beaucoup plus de carrières lui sont ouvertes. Sans doute, l’électorat +politique ne lui est pas encore accessible, mais elle est si largement +mêlée à la vie, et remplit des fonctions si nombreuses, que depuis +longtemps elle a pris l’habitude de s’appartenir et d’être quelqu’un. Le +nombre des femmes qui n’attendent pas du mariage la fixation de leur +destinée, y est donc plus considérable que parmi nous. On y trouvera, +plus facilement aussi que sur le vieux continent, des femmes d’un +féminisme exclusif, se considérant comme les concurrentes et les +adversaires de l’homme, non comme ses alliées. Mais ces exceptions +confirment la règle. Et la règle est que les femmes, en Amérique, sont +gracieusement et passionnément femmes. Peut-être, dans le ménage normal +et moyen, les femmes sont-elles épouses avant tout, et mères ensuite, +alors que chez nous, aussitôt les enfants venus, la maternité l’emporte, +et les parents mettent les enfants au-dessus d’eux-mêmes dans leur +affection. Il est de l’intérêt même des enfants de ne pas occuper le +premier rang; c’est compromettre leur éducation et leur avenir que de +leur inspirer une trop haute idée d’eux-mêmes. N’est-il pas logique et +salutaire, que les parents fassent marcher en première ligne leur +affection mutuelle, et que leur attachement pour les enfants marche en +second? C’est l’ordre naturel: on ne l’intervertit jamais impunément. + + * * * * * + +L’esprit d’une maison apparaît le mieux dans la façon dont s’y exerce +l’hospitalité. Être bon pour les siens, est excellent; mais la véritable +bonté dépasse toujours les mesures de notre vie personnelle et les +limites de notre parenté directe. Elle est chaude et rayonnante. +J’éprouve une grande douceur à exprimer ici tout ce que j’ai ressenti +d’intime bonheur et de satisfaction de cœur dans ces homes américains où +je venais pour la première fois. + +L’hospitalité s’était d’avance manifestée par la forme amicale des +invitations. Et j’avais pris comme règle, dans chaque ville, d’accepter +la première qui m’était faite. Ce système me facilita bien des choses et +me permit, sans que j’eusse à choisir autrement, d’habiter les +intérieurs les plus variés comme idées, situation sociale, occupations. + +La cordialité fut partout la même. + +Tout d’abord, à la descente même du train, il s’est toujours rencontré +un hôte empressé à nous découvrir dans la foule et à nous conduire à son +home. Là, nous trouvions tout le monde sur le pont, les petites filles +parées, avec des nœuds dans les cheveux, les membres de la famille, les +mains tendues. Jamais de glace à rompre. Et lorsque, à table, mon regard +faisait le tour des figures jeunes et vieilles, la même question +invariablement surgissait dans mon esprit: «Où donc ai-je déjà vu ces +visages?» Ils me semblaient connus, familiers; je croyais les revoir et +non les rencontrer pour la première fois. Et je me rappelais les bonnes +lettres reçues en France, quelques mois auparavant, où des inconnus me +disaient: «_Vous ne venez pas chez des étrangers, mais chez des +frères._» De Washington à Chicago, de Boston à Indianapolis, plus cela +changeait, plus c’était la même chose. Et cependant, l’hospitalité dans +les conditions données n’était pas une sinécure. Elle comportait maison +ouverte à de nombreux visiteurs et journalistes; une correspondance +chargée, et des séances ininterrompues au téléphone[9]. Tous ces +inconvénients, petits et grands, étaient acceptés avec une complaisance +empressée. Bien plus, chacun s’ingéniait à réunir chez lui les amis avec +lesquels je pouvais avoir plaisir à me rencontrer. + + [9] En écrivant ceci, je pense surtout aux maisons où j’ai passé des + semaines entières, comme chez Miss Louise Sullivan à New-York; C. F. + Dole à Boston; Jenkin Loyd Jones à Chicago. + +Cette hospitalité si complète me faisait penser à tout ce que nous avons +appris de plus charmant sur l’Orient ancien et les tentes d’Abraham. Je +n’ai jamais éprouvé la fraternité humaine sous une forme plus gracieuse. +Estimant l’affection et la sympathie au-delà de tout ce qu’un homme peut +recevoir de ses semblables ou leur donner, je me sentais comblé de ce +que j’appréciais le plus au monde, circulant à travers ce grand pays +comme une goutte de sang à travers un cœur. + +Combien de jeunes gens et de jeunes filles, ayant lu mon livre, sont +venus à moi comme à un frère aîné. + +Et nous parlions ensemble de ce qui ne meurt pas, de ce qui nourrit +l’âme et fortifie l’espérance. + +J’ai bien souvent lutté pour les idées que je défends, et le droit de +donner une forme nouvelle à l’antique vérité; mais que sont les peines à +nous causées par les esprits sectaires, devant cette richesse des +récompenses du cœur? Ma patrie m’y avait habitué de longue date, par une +grande douceur de rapports avec des concitoyens venus de tous les +horizons de la pensée. Maintenant, je retrouvais ces émotions +amplifiées, au-delà de l’Océan, parmi ce que l’Amérique compte de plus +large, de plus humain, de plus évangélique, dans le sens illimité de ce +terme superbe. + + * * * * * + +Toutes ces joies demeurent aujourd’hui une richesse dans mon souvenir. +J’éprouve une intime satisfaction à fixer par quelques traits des heures +inoubliables. Et les amis de là-bas retrouveront peut-être dans ces +lignes un témoignage du cœur, que les limites des forces humaines +m’empêchent de leur envoyer par correspondance individuelle. + + + + +TEMPÉRAMENT AMÉRICAIN + + +Je le définirai d’un seul mot: il est jeune. Non que l’Amérique échappe +à tous nos atavismes, à certaines tares séniles, destructives de la joie +et de l’énergie. Mais elle a pris un bain de jouvence, dans les +conditions mêmes de son histoire, de son développement inouï, qui est un +appel perpétuel à l’énergie et à la spontanéité. + +La jeunesse vraie a des sentiments vifs et les manifeste avec sincérité. +On s’en aperçoit bien vite, en fréquentant de près les citoyens des +États-Unis. Si vous leur inspirez de la sympathie, ils ne mettent pas +longtemps à le témoigner. Si vous les choquez, ils vous le disent +franchement. + +Cette rondeur est non seulement une garantie sociale, mais une source de +sécurité et de bonne humeur dans les relations. Comme je la préfère aux +habitudes plus distinguées, en apparence, et plus fines, mais d’où la +sincérité et la bonté sont souvent absentes! + +La blague, le sarcasme, tout un ensemble de mouvements d’âme qui +représentent ce que l’homme a d’amer, de négatif, de caustique, sont +plutôt rares. L’humour les refoule à l’arrière-plan et les remplace avec +avantage. La raillerie, aux dépens d’autrui; l’esprit mordant, qui vit +brillamment avec des vols manifestes pratiqués sur le bien et la +réputation du voisin, n’y exercent pas, dans la littérature, le +journalisme et l’existence quotidienne, un rôle envahissant. S’il arrive +aux Américains d’être méchants, ils le sont avec franchise et brutalité. + +Comme la jeunesse, ils ont l’espérance hardie, l’initiative prompte, +mais ils joignent à ces qualités d’élan, des trésors d’endurance et de +patiente sagesse. Leurs enthousiasmes ont des lendemains; et c’est une +de leurs coquetteries de ne pas reculer, quand ils se sont engagés à +fond, excepté toutefois s’ils se reconnaissent coupables d’erreur. Avoir +gaffé n’est pas selon eux une raison pour gaffer encore, et l’honneur +n’exige point que l’on persiste dans les erreurs, une fois démontrées. + +Les Américains sont fiers de leur pays. Mais ils ne simulent pas la +modestie, ils ne baissent pas la tête, lorsque des compliments leur sont +faits. Une de leurs premières demandes aux nouveaux arrivés est: «How do +you like America»? Ils vous posent cette question, comme si vous étiez +le premier étranger ayant jamais abordé leurs rivages, et ils écoutent +votre réponse avec l’attention et le sérieux d’hommes qui n’auraient +encore jamais entendu ce que vous leur dites. Ne sont-ce pas là les +signes notoires d’un tempérament juvénile, fait d’entrain généreux, de +bonne confiance, et que l’éloge ou le blâme touchent au vif également? +C’est un plaisir véritable de pouvoir dire à des hommes possédant cette +franchise de cœur tout le bien qu’on pense de leur patrie et de ses +institutions. Mais si, ce qui est inévitable, on formule une critique, +une réserve, un avertissement, alors apparaît précisément le trait le +plus remarquable de cette mentalité. + +Vos paroles sont recueillies avec une conscience, une sincérité, qui +constituent pour nous autant de leçons. Ce que j’appellerai: «la +meilleure Amérique» est certainement animée du plus vif désir de +reconnaître les défauts et les tares nationales, afin de s’efforcer de +les corriger. J’ai rarement vu une aussi franche fierté unie à une aussi +vraie humilité. Pour moi, l’homme modeste n’est pas celui qui vous +repousse de la main et se voile la face quand on fait son éloge mérité; +mais celui qui accepte l’éloge, et sait recevoir le blâme. + +Dans cette esquisse du tempérament américain, n’oublions pas la pitié, +cette pitié des forts qui présente avec la rudesse vaillante un si beau +contraste. Je n’ai pu voir que rapidement les œuvres réparatrices, les +asiles de la souffrance et de la vieillesse. Mais le passant lui-même y +est saisi par l’esprit de puissante et intelligente tendresse qui +souffle à travers ces demeures de la maladie et de la langueur. Les +mains de ce peuple ne sont pas seulement créatrices de prodiges du génie +industriel, elles sont douces aux blessés et aux vaincus de la vie. + +La Pitié s’étend même aux bêtes. Pendant tout mon voyage, je n’ai pas vu +maltraiter un cheval. + +Un autre signe de jeunesse chez les Américains, c’est qu’ils s’amusent +de peu. La jeunesse véritable n’a pas besoin de beaucoup d’objets +coûteux, ni de préparatifs compliqués pour être gaie. L’appétit est le +meilleur cuisinier, et une certaine capacité personnelle d’être heureux, +est la meilleure condition de bonheur. J’ai recueilli une foule de +preuves de cette vérité aux États-Unis. Les amateurs de distractions +recherchées peuvent trouver qu’on ne s’y amuse pas. Pour eux, un pays +est triste, quand ils n’y rencontrent pas le répertoire de leurs gaîtés +ordinaires. Mais les contrées les plus enviables sont celles qui +s’amusent sans ces adjuvants factices d’une joie trop souvent frelatée. +L’Amérique prend son plaisir aux jeux en plein air et aux mille fruits +inattendus et quotidiens d’une bonne humeur que le travail entretient et +renouvelle sans cesse. On y aime beaucoup, à tous les âges, ce qu’on +nomme «fun», c’est-à-dire l’innombrable série de farces, imaginées au +jour le jour par l’esprit inventif des gens bienveillants, travailleurs +et joyeux d’humeur. On s’y joue constamment des niches qui, pendant un +jour ou deux, font événement dans une famille ou même une ville. + +L’Amérique a son jour pour le «fun», où la belle et joyeuse humeur, mère +des farces toniques et des réconfortantes espiègleries, reçoit les +hommages de tout un peuple reconnaissant. Je me trouvais à Minneapolis, +lors du Hallowing. + +Après ma conférence du soir, faite dans une grande Église, les pasteurs +me dirent: «Il y a ici, dans un local situé à l’étage supérieur, une +réunion de jeunesse. Cela vous intéresse-t-il? Nous devons vous prévenir +que c’est une réunion extrêmement gaie.» Ami de la jeunesse et de la +gaieté, je ne me fis pas inviter deux fois. Une journée sévère et +laborieuse m’avait disposé à un bon emploi de cette fin de soirée. + +Nous émergeâmes dans la lumière d’une fête qui battait son plein. Donc, +tandis qu’en bas nous tenions notre conférence, dans les combles de +cette même Église, la jeunesse se livrait à ses ébats, et il n’était +venu à l’esprit de personne qu’il y eût là une contradiction. Tout le +monde était déguisé. Sur une scène, sommairement installée, on jouait +des pièces et on chantait, le public prenant une part active à la +représentation, en scandant les refrains. Tout cela était fort jovial et +parfaitement convenable. Les producteurs monotones de pièces grivoises +et de chansons à double entente, n’ont aucune idée de la richesse +illimitée du répertoire de la gaieté humaine. La source de la joie vraie +est pure comme le ciel et inépuisable comme la mer. + +Quel bon moment nous passâmes dans ce grenier d’église! + +Je me vois encore hissé sur une table, sorte de tribune improvisée, d’où +se contemplait à l’aise le remous joyeux de la salle. Jeunes gens et +jeunes filles, enfants de dix à douze ans, tout ce monde avait l’air +d’être les membres d’une seule et même famille. A les regarder ainsi, on +se rendait compte que leur joie à tous était réelle. A la même heure, +sur tout le vaste territoire de la République, la même fête se célébrait +avec mille variantes. + +Nous vîmes, en rentrant, devant presque toutes les portes, des potirons +illuminés, taillés en figures d’hommes, les unes plus amusantes que les +autres. + +Les Américains ont encore le «Thanksgiving», fête religieuse, nationale +et en même temps familiale. L’esprit du jour comporte un retour sur +soi-même à propos des événements de l’année écoulée. C’est un appel au +self control et à la reconnaissance. Les temples regorgent d’un public +recueilli. L’âme nationale se retrempe et se purifie à sa source, dans +la prière et la communion fraternelle. Ceci est le côté sévère de la +médaille, en voici maintenant le côté joyeux: + +A chaque foyer, les amis se rassemblent, et les repas sont empreints +d’un particulier abandon. Pour leur donner un cachet plus simple et plus +antique, les chefs de famille font à table une partie du service, +ordinairement confié aux domestiques. Ils se tiennent debout, en +découpant le Turkey monstre et le cochon de lait traditionnels. L’usage +veut que l’on chante pendant le repas. Et parfois, afin de maintenir le +chant dans une allure régulière, ceux qui découpent se mettent à battre +la mesure avec leur couteau. + +Qu’on nous permette une anecdote relative à «La Vie Simple» et à +«Thanksgiving». Ce jour étant un jour de liesse et de festins, les +consommations ont une tendance à augmenter de prix. En particulier, le +Turkey monte quelquefois au-dessus du prix raisonnable. Un journal +humoristique se servit de ce fait, pour mettre un disciple de «La Vie +Simple» aux prises avec les marchands. Les caricatures nous le montrent +allant d’une boutique à l’autre. Après chaque marchandage infructueux de +cochons de lait, dindes ou autres pièces, il déclare: «Après tout, on +peut s’en passer.» Et, finalement, il célèbre Thanksgiving avec un +sandwich. + + + + +SYMPATHIES FRANÇAISES + + +L’Amérique aime la France. Un Français qui voyage aux États-Unis +recueille aisément les preuves de cette sympathie. J’en ai rencontré +moi-même de nombreux témoignages. + +Et d’abord, Lafayette n’est pas oublié. On se souvient avec émotion de +cette fraternité d’armes, vieille maintenant de plus d’un siècle, et de +ces Français qui s’embarquèrent d’enthousiasme, pour aider l’Amérique à +conquérir sa liberté. + +J’en avais fait l’expérience dès Paris, en une circonstance typique. Me +promenant un jour dans le quartier de Reuilly, je croisai un groupe +d’Américains qui me posèrent à brûle-pourpoint cette question: _Où est +le cœur de Lafayette?_ Je me gardai bien de leur dire que je ne le +savais pas. Ces hommes, venus de l’autre côté de l’océan, me donnaient +une leçon d’histoire. Je leur répondis donc: «Permettez, je vous dirai +cela de suite», et j’entrai dans un des couvents de la rue de Reuilly. +Là, après force questions au personnel, pas plus au courant que +moi-même, quelqu’un survint et dit: «Le tombeau de Lafayette est au +cimetière des Pères de Picpus, rue de Picpus, nº 33; son cœur n’a pas +été déposé dans une urne à part; il est resté dans sa poitrine, de sorte +qu’il repose avec son corps.» Je communiquai le renseignement aux +touristes qui m’attendaient patiemment dans la rue. Ils s’en allèrent +fort heureux, et moi tout pensif. Combien de Français connaissent cette +tombe? De la part d’Américains, gens qui nous sont dépeints d’ordinaire +comme éminemment pratiques et utilitaires, un tel pèlerinage me semblait +une démarche bien touchante. J’ai pu me convaincre que le groupe +d’hommes, jadis rencontré rue de Reuilly, n’était pas une sorte +d’exception honorable à une règle générale, mais bien un groupe +représentatif de l’état d’esprit moyen en Amérique. Non seulement ils +n’ont pas oublié Lafayette, mais ils ne manquent pas une occasion +d’accentuer toute la bonne volonté qu’ils ressentent à l’endroit de la +République sœur. + +Que de fois les tribunes où j’avais à parler furent-elles ornées des +couleurs françaises et américaines! A table, par une charmante +délicatesse de sentiment, de petits drapeaux français, de taille +lilliputienne, décoraient souvent le corsage des dames ou la boutonnière +des hommes. + +Malgré cette vive sympathie, nous sommes trop peu connus de l’autre côté +de l’Atlantique. Certes, beaucoup d’Américains voyagent chaque année sur +le continent européen, et séjournent volontiers à Paris ou sur la Côte +d’azur; mais d’autres, infiniment plus nombreux, ne quittent jamais leur +pays. Sur ce territoire colossal des États-Unis, demeure une population +de quatre-vingts millions d’hommes, dont l’immense majorité n’a jamais +vu l’Europe et ne parle qu’une langue: l’anglais. Il se trouve ainsi que +l’Amérique nous connaît peu et fort mal. Quoique bien vus, et l’objet +d’une bienveillance préalable et traditionnelle, nous n’y jouissons pas +d’une réputation flatteuse. Notre politique, de loin, apparaît souvent +capricieuse, changeante, sectaire. Les difficultés héréditaires, au +milieu desquelles nous cherchons la voie de l’avenir, ne sont pas assez +comprises. + +Et notre moralité se trouve être l’objet d’étranges préventions. Par +notre littérature d’exportation, nous sommes considérés comme un peuple +privé de sens moral et de vie familiale. Toute la France est vue à +travers une spécialité de romans scabreux et certains établissements +boulevardiers où les étrangers vont plus souvent que nos concitoyens. + +Si, malgré cette connaissance sommaire et défavorable, nos amis des +États-Unis ont pour nous des trésors de bonne volonté, que serait-ce +s’ils nous connaissaient mieux? Car enfin nous sommes de ceux qui +gagnent à être connus--ceci dit sans la moindre ironie. + +En attendant, bien des Américains, d’Américaines surtout, s’ingénient à +apprendre le français avec des résultats inégaux. + +Par exemple, un jour qu’un professeur m’avait engagé à parler français à +sa classe supérieure de jeunes filles, je m’aperçus bientôt que +l’expression des figures ne cadrait pas avec le sens de mes paroles. +Alors je leur dis à brûle-pourpoint: «Certainement vous ne me comprenez +pas!» C’était vrai. Je dus continuer mon allocution en anglais. + +Je fus plus heureux ailleurs. Des auditoires entiers de jeunes filles +écoutèrent et comprirent une conférence française, ou manifestèrent un +plaisir extrême à entendre conter des histoires en notre langue. A +Vassar College, par exemple, je racontai, pendant toute une soirée, des +histoires à une multitude de charmantes jeunes personnes groupées autour +de moi. Je les entends encore dire: one more! La plupart de ces jeunes +filles, non seulement s’exprimaient bien en français, mais avaient de +fort jolies connaissances en littérature. Elles étaient élèves de M. +Charlemagne Bracq, notre distingué compatriote, un des hommes qui +travaillent le plus à répandre notre langue aux États-Unis, et ne cesse +d’y fonder des bibliothèques où il essaie de grouper nos meilleurs +auteurs. Grâce à l’influence de «l’Alliance française», il y a, dans +beaucoup de villes, des cercles où se cultive le français. Dans +plusieurs d’entre eux, nous avons rencontré un certain nombre de +personnes, de dames surtout, assidûment occupées à étudier notre langue. + +Des professeurs de français, en assez grand nombre, offrent des leçons +particulières, sur toute la surface du territoire. Mais la plupart +d’entre eux sont anglais, américains, allemands, russes. Nous eûmes le +plaisir cependant de rencontrer des concitoyens à qui l’enseignement du +français aux États-Unis avait fourni une jolie carrière. Parmi les +livres français préférés par la jeunesse américaine, se trouvent les +romans d’Erckmann-Chatrian. + +Les personnes qui s’intéressent là-bas au mouvement des idées en France, +connaissent presque toutes le nom de Sabatier; mais il n’y a pour elles +qu’un Sabatier. En réalité, nous en possédons trois: Armand Sabatier, le +professeur de biologie de Montpellier; Paul Sabatier, l’auteur de la +_Vie de Saint François d’Assise_, et Auguste Sabatier, l’auteur de: +_Philosophie de la Religion_ et de _Religions d’autorité et la Religion +de l’Esprit_. Ces trois hommes et leurs noms donnent lieu aux plus +amusants quiproquos. Dans une revue, un article paraît sur _Auguste +Sabatier_. Un portrait accompagne l’article; mais c’est le portrait de +Paul Sabatier. Ailleurs, on se livre à un transport d’admiration, en +disant: quelle richesse de vues dans ce Sabatier, qui est à la fois un +maître en sciences naturelles, en philosophie religieuse et, par dessus +le marché, un historien! + +Après tout, à une certaine distance, la confusion des noms est bien +pardonnable. Nous en savons quelque chose en France, lorsque nous nous +mêlons de parler des hommes marquants parmi les autres nations. +Réjouissons-nous donc surtout que notre triple Sabatier jouisse d’un si +bon renom aux États-Unis. + +A Albany, deux dames fort distinguées, membres de l’enseignement, et +dont j’étais l’hôte, me dirent avec un sourire malicieux: «Nous allons +vous présenter un de vos compatriotes qui nous enseigne à prononcer le +français». Là-dessus, elles cherchèrent une boîte et dirent: «Notre +petit Français est caché-là». C’était tout simplement un phonographe où +se trouvaient enregistrées des conversations courantes. Quand ces dames +veulent se faire l’oreille à la prononciation correcte du français, +elles remontent leur petit frenchman, qui se met aussitôt à parler avec +une grande volubilité. J’ai vu, depuis, dans les annonces de revues, que +les dames d’Albany n’étaient en aucune façon une exception, et ne +faisaient que pratiquer la méthode très répandue du phonographe +professeur. + + + + +UN PLAISANT QUIPROQUO + + +Deux hommes se cherchent sans se trouver. + +Ces deux hommes sont le général Charles Miller et moi. + +Le général Miller est Alsacien. Il est même d’Oberhoffen, près de +Bischwiller, pays de houblonnières, plaine immense avec, à l’horizon, +les Vosges d’une part, et de l’autre la ligne argentée du Rhin, au pied +du rempart sombre de la Forêt-Noire. Ce général est donc mon +compatriote. Ayant lu mon livre, il avait essayé de me trouver à Paris, +à plusieurs reprises. Nous nous étions toujours manqués. Plusieurs +lettres avaient été échangées, aussitôt mon voyage en Amérique décidé. +Et le général Miller s’offrait pour me faire voir une partie de son +pays. Chose entendue. Nous allions donc enfin nous rencontrer. + +Le général habite Franklin, où il a de grandes affaires industrielles, +et s’occupe avec zèle de l’éducation de la jeunesse, des écoles du +dimanche, etc. + +Mais il y a plusieurs Franklin en Amérique, et c’est précisément ce que +j’ignorais. L’un est en Pensylvanie, c’est le bon; l’autre dans +l’Indiana. Passant par Indianapolis, où je demeurai quarante-huit +heures, je demandai à mes hôtes s’ils connaissaient le général Miller, +de Franklin.--Parfaitement, il demeure à Franklin, près d’ici; on y va +en tramway. Aussitôt, le général est demandé au téléphone. Nous nous +parlons: il accepte à déjeuner pour le lendemain. + +A l’heure dite, nous nous trouvons au rendez-vous: il me parle de mon +livre, et moi d’Oberhoffen, de Bischwiller, de l’Alsace, du vieux +pasteur qui l’a instruit, et dont ma femme est la petite-fille. Pendant +ce discours, où l’Alsacien en moi mettait tous les charmes du souvenir, +je crus remarquer que le général me regardait d’une façon de plus en +plus étrange. Un peu interloqué, je lui posai une question précise: Vous +êtes bien, n’est-ce pas, mon général, un Alsacien comme moi, et natif +d’Oberhoffen?--Non, je ne connais ni l’Alsace, ni Oberhoffen!--Alors +vous ne connaissez pas, à plus forte raison, le vieux pasteur Heldt?--Je +n’ai jamais entendu prononcer son nom!--Mais vous n’êtes donc pas le +général Miller?--Si fait, je suis le général Miller!--Miller, de +Franklin?--Miller, de Franklin!--Étrange! Quelles sont les guerres où +vous avez commandé? Je n’ai jamais commandé nulle part. On m’appelle +général. J’ai longtemps été attorney-général. + +Il ne nous restait plus qu’à rire du quiproquo et à déjeuner de bon +cœur! + +Pendant ce temps, le vrai général Miller se demandait anxieusement ce +que devenait son oublieux compatriote. Poussé par le labeur de chaque +jour, et n’ayant jamais une heure de liberté pour mettre un peu d’ordre +dans une correspondance en déroute, j’arrivai jusque fin novembre, sans +donner signe de vie au général. + +Et j’étais embarqué sur la _Savoie_, lorsque, au dernier moment, un +homme affable et souriant vint se présenter comme le général Miller. +C’était bien lui, cette fois. Ayant appris par les journaux le jour de +mon départ pour la France, il était venu me dire, en même temps, bonjour +et adieu. Voilà ce qui s’appelle avoir bon caractère. Nous rîmes de bon +cœur de cette étourderie géographique. Et me voici tenu de la réparer à +la première occasion. + + + + +ON NE FAIT PAS TOUJOURS CE QU’ON VEUT + + +«J’irai à Chicago, mais non aux abattoirs», m’étais-je promis à +moi-même. + +Après une de mes conférences publiques dans cette ville, se présenta +devant moi un homme trapu, avec une tête massive, couverte de cheveux +blancs. Sa figure respirait la bienveillance. Il parlait anglais et +allemand, et me proposa de faire dans sa voiture une promenade à travers +Chicago. «Et, si vous le voulez, je vous montrerai mon industrie». Je +m’intéresse à l’industrie, un peu en amateur, mais fort sérieusement, et +il m’a toujours paru extrêmement instructif de visiter des usines avec +des hommes compétents. J’acceptai donc, et je me voyais déjà le +lendemain parmi les métiers d’une filature ou les hauts fourneaux de +quelqu’affaire métallurgique. + +A l’heure exacte du rendez-vous, mon guide vint me prendre. Il +conduisait lui-même et me mena droit aux abattoirs, car il s’appelait +Nelson Morris, et se trouvait être un des plus anciens et des plus gros +propriétaires de cette entreprise colossale. + +Chemin faisant, il me raconta sa vie. Fils d’un pauvre juif allemand, +proscrit pour ses idées républicaines en 1848, il avait gagné l’Amérique +avec des économies modestes, à grand peine amassées. Il commença par +vendre de la viande au panier, quand Chicago n’était qu’une petite +ville, et son panier grandit avec la ville, jusqu’à renfermer dans ses +larges flancs la viande de 10,000 têtes de bétail par jour. Les avenues +de Chicago sont longues: on peut y causer tout à son aise. J’appris donc +que Nelson Morris avait au cœur l’intime et gros chagrin d’avoir perdu +son fils aîné. Il en pleurait encore. Ce fils avait grandi dans son +industrie, et s’en était assimilé tous les détails. En même temps il +avait un esprit conciliant et humain qui le faisait aimer de tous ses +collaborateurs et ouvriers. Le père ne pouvait plus parler de ses +affaires sans que la figure du fils se présentât à son esprit. Son deuil +mettait de l’amertume dans tous ses succès passés. C’était une ombre sur +sa vie. Nous nous comprenions à demi-mot, et je prenais, chemin faisant, +une vive sympathie pour cet inconnu qui me parlait de détresses de l’âme +à moi bien connues. Il n’y mêlait, lui, aucune espérance, étant de ceux +qui ferment leur horizon du côté de l’invisible et ne pensent pouvoir +compter que sur ce qu’il est convenu d’appeler les réalités positives. +Il parla de sa maison: «Elle est telle que nous l’avons faite, ma femme +et moi, en nous mariant, lorsque nous étions dans une condition modeste. +Et nous n’y changeons rien. Tous mes souvenirs sont là». Cette +simplicité avait mon approbation. + +Sur ces entrefaites, nous arrivâmes: la vue est d’abord attirée par +d’immenses parcs où sans cesse, de toutes les parties de l’Amérique, le +bétail arrive. Sur mon observation, que ce bétail me paraissait de mine +médiocre, il me dit: «It is Saturday cattle.» En effet, nous étions un +samedi et, ce jour-là, paraît-il, on abat ce qui n’a pas trouvé +d’acheteur pendant la semaine. + +Entre les parcs, des marchands circulent à cheval, pour mieux voir la +qualité des troupeaux et faire de bons achats, en connaissance de cause. +Puis le bétail monte, par des plans inclinés, jusqu’aux limites fatales +où s’accomplit le sacrifice. + +J’eus la vision d’un torrent d’êtres emportés vers la mort. Des vastes +pâturages de l’ouest, où se passa leur vie paisible, des troupeaux sans +nombre, comme autant de ruisselets qui deviennent de larges rivières, +s’unissent et roulent vers le même point, pour finir là, en une +cataracte rouge, un autre Niagara, intarissable et prêt à porter au +loin, par les villes, la force, la santé, la vie. + +Toutes ces myriades de brutes muettes meurent pour nous faire vivre. + +Et je pensais à tout ce que nous coûtons, à tout ce qui forme l’obscur +terreau sur lequel pousse l’humanité. Valons-nous autant de sacrifices? +Menons-nous une vie dont on puisse dire qu’elle rende ce qui s’est +dépensé à cause d’elle? Tout ce que je pus voir et observer +d’intéressant, à travers les immenses espaces où nous circulions, +disparut devant cette question qui renaissait, troublante et insistante, +dans mon for intérieur. Ainsi beaucoup de détails, à coup sûr, +m’échappèrent. Et surtout je ne m’aperçus pas des cadeaux que me faisait +Nelson Morris, tout le long de cette promenade à travers les conserves, +les salaisons et les jambons fumés. + +Lorsque je l’eus quitté, je m’aperçus que mes poches étaient bourrées de +saucisses. + +La rue à cet endroit était pleine de juvéniles camelots, criant leurs +journaux. Je me fis parmi eux un grand nombre d’amis à une saucisse la +pièce. + + + + +DEAN MY KEEPER + + +Qui est Dean? Dean est le serviteur toujours attaché à la personne de +John Wanamaker. Il a fait plusieurs fois le tour du monde, sait +s’expliquer en plusieurs langues, mais parle peu, afin de mieux observer +toutes les occasions de se rendre utile. Il est Anglais d’origine, +célibataire, et très bon fils. Sa vieille mère demeure en Europe. Il +subvient à ses besoins et va la voir quand il peut. Dean a de bons yeux, +point ironiques, ce qui le distingue de beaucoup de serviteurs de grande +maison, dont la face rasée laisse voir d’imperceptibles sourires, qui en +disent long sur le néant et l’hypocrisie de l’existence mondaine. Dean +n’a pas de masque, il fait sa figure personnelle, et il est quelqu’un. + +Comme à plusieurs reprises son maître s’est privé de lui, pour me le +donner comme gardien, j’ai pu l’apprécier à sa valeur. Du moment où il +avait reçu en dépôt ma personne, je lui appartenais. Respectueusement, +mais sans faiblesse, il veillait, et ne souffrait point d’infraction à +sa consigne. + +--«Dean, voici le programme du voyage et les heures des conférences, +rendez-vous, invitations. Pensez à tout.» Et je n’avais plus qu’à me +laisser vivre. Lorsque j’allai à Washington, Dean fut mon compagnon +inséparable, il me conduisit à la Maison Blanche, m’y installa et revint +m’y prendre. En chemin de fer, il avait toutes les attentions, surtout +celle de me laisser parfaitement tranquille. Il allait s’asseoir dans la +pièce des fumeurs, pour cultiver le cigare qu’il adore, et de là +veillait sur moi. Si je m’attardais à des causeries après une +conférence, Dean surgissait, et je voyais l’heure sur sa figure. + +Je dois à la vérité de confesser, que par deux fois j’ai soumis à une +rude épreuve la conscience de mon scrupuleux gardien. + +La première, c’était à Philadelphie. La journée, très chargée, avait +commencé par une conférence à Germantown, devant un auditoire +exclusivement féminin. Après la séance, la conversation menaçait de se +prolonger. A l’heure précise, fixée pour se rendre à une autre +assemblée, Dean vint m’avertir et me conduire à la voiture dont déjà il +ouvrait la portière. Mais une de mes interlocutrices me pria aimablement +de monter dans la sienne, promettant de suivre exactement celle de Dean. +Non sans ennui, l’excellent homme se résigna. Au commencement tout alla +bien. Mais, à un certain moment, notre guide s’engagea sur un espace +fort étroit, entre le trottoir et une large tranchée que creusaient des +ouvriers au milieu de la chaussée. Voyant que la première voiture +avançait avec peine, le cocher de la nôtre prit un chemin différent. Ne +nous voyant plus, Dean entra dans une agitation extrême, craignant déjà +un rendez-vous manqué et se croyant en faute. Il jura ses grands dieux +de ne plus permettre jamais le moindre changement de programme. + +Un quart d’heure plus tard, nous nous retrouvions, et tout était au +mieux. + +La seconde irrégularité fut un délit contre le decorum, et le corpus +delicti, une paire de gants. Des gants, je m’en suis de tout temps +passé, lorsque faire se pouvait. J’en usais jadis, dans les grandes +occasions, mais leur contact me produisant une sensation d’asphyxie, je +les avais fait disparaître, de mes mains d’abord, de mes poches ensuite. +Il y avait plus de quinze ans que je n’en possédais plus. Cependant, +pour aller voir le Président des États-Unis, je crus indispensable de +m’en racheter une paire. + +Mais arrivé à la Maison Blanche, à la minute même où je devais les +mettre, impossible de les trouver... je les avais laissés à +Philadelphie. Dean ouvrit des yeux démesurés. Je m’efforçai de le +rassurer: «Écoutez, lui dis-je, je suis dans la maison, il ne me faut ni +chapeau, ni, à la rigueur, de gants. Et d’ailleurs, cela paraîtra plutôt +l’effet d’un principe que d’un oubli». + +Je partis, heureux, à la rencontre de mon illustre hôte, pendant que +Dean me suivait d’un regard consterné... + +Comme on taille au canif un nom dans l’écorce d’un arbre, je grave sur +cette page, en signe de réparation, le nom de _Dean_. + + + + +VISION DE FLEUVES + + +Le train de nuit suivait sa route ardente, entre Chicago et Minneapolis. +Déjà, dans chaque sleeping-car, les nègres diligents avaient installé +les lits. Les voyageurs étaient couchés. D’aucuns accordaient la basse +de leur ronflement au chant des roues sur les rubans vibrants des rails. +La tête appuyée sur l’oreiller et tournée vers la vitre, je voyais fuir, +en un pâle rayon lunaire, les plaines immenses où l’argent des lacs sans +nombre alternait avec la silhouette brune des terres et les lignes +sombres des bois. Façon commode de voyager et de considérer les +paysages! Des sites à peine entrevus à travers le blanc voile des +vapeurs, la pensée insensiblement glisse vers le souvenir ou le rêve... + +Une vision immense passa dans mon esprit. La vue récente des chutes du +Niagara en formait le début. Avec un fracas de tonnerre, la cataracte +glauque et blanche précipitait à l’abîme les avalanches de ses vagues +sans fin et de ses bouillonnantes écumes. C’était comme une course +échevelée, vers le gouffre de myriades de flots dont chacun, au bord du +précipice, jetait son cri au moment de prendre son élan. + +De l’intarissable chute d’eau, renouvelant sans cesse les merveilles de +ses larges nappes et de ses pluies fines où voltigent des arcs-en-ciel, +peu à peu je passai à la vision d’une cataracte de blés d’or. Ce +changement de décor était dû, sans doute, à une influence locale. Ne +roulions-nous pas à travers l’immensité des plaines où germent et +mûrissent chaque année des moissons de céréales, pareilles, par leur +étendue, à des mers où des épis jaunes promènent leurs houles? +N’allions-nous pas à Minneapolis, la ville des moulins, où le jeune +Mississipi tourne des milliers de meules? Un large fleuve, un fleuve de +blés d’or, poussait vers elle ses flots intarissables, charriant dans +leurs flancs le pain des hommes. + +Après ce symbole de richesse nationale, ma fantaisie moitié somnolente, +moitié éveillée, en contempla un autre. Par les champs du Texas +lointain, une coulée fantastique de coton neigeux descendait, pareille +aux nappes immaculées de névés dans les Alpes, portant jusqu’aux +extrémités de la terre de quoi filer du fil et tisser des tissus, du +beau linge pur et blanc qui fait la joie des yeux. + +Mais bientôt le fleuve laiteux du coton fut remplacé par un torrent de +sang qui allait éclaboussant ses rives. C’était le récent souvenir de +l’horrible cataracte rouge de Chicago. Heureusement elle ne fit que +passer. + +Et déjà d’une ville couverte d’un nuage de fumée, d’une ville +cyclopéenne assise entre des collines de charbon, je vis jaillir une +source d’acier. Elle s’échappait de sa prison avec des grondements +d’orage. Des étoiles bleues, vertes et or tourbillonnaient au-dessus de +sa marche triomphale. De son sein de lave brûlante s’élançaient de longs +serpents de feu, dont de noirs cyclopes armés de marteaux +assujétissaient au loin les anneaux sur le sol, pour en faire des +sentiers de fer. Et le fleuve d’acier se répandait dans les villes, +surgissant en charpentes, en armatures, se jetant en travers des cours +d’eau et des bras de mer, pour soutenir les tabliers des ponts, se +transformant en machines, en outils, en chars, en vaisseaux, infatigable +créateur de merveilles. + +A ce moment--était-ce l’effet de tout cet acier en fusion?--je ressentis +une soif brûlante qui me tira de ma rêverie. + +Dans le filet au-dessus de ma tête il y avait heureusement de quoi +calmer cette soif. Une provision de belles pommes aux joues rouges +étaient là. A mesure que je les réduisais en cidre frais, le sens de la +réalité me revenait. + +Mais je me rendais d’autant mieux compte que je venais d’avoir une sorte +de vision où la richesse prodigieuse de l’Amérique était figurée par des +fleuves non mentionnés sur les cartes. + + + + +FORTERESSES AMÉRICAINES + + +Ces forteresses ne contiennent ni canons ni explosifs, et cependant +c’est en elles que résident la force et la puissance de l’Amérique, les +armes de résistance et de combat qui ont affirmé son influence. Elles +ont leurs assises dans le cœur et l’esprit des citoyens; mais, plus que +basées sur le roc, elles me paraissent inébranlables. + +La première est la foi religieuse, si profondément enracinée dans la +mentalité américaine, qu’elle en détermine en quelque sorte la +physionomie. Elle la marque d’une empreinte que le souffle matérialiste +et irréligieux ne saurait effacer et qui se retrouve encore dans le +grand sérieux et l’activité généreuse d’associations qui se tiennent à +l’écart de toute croyance religieuse, comme les sociétés de culture +éthique. Son influence profonde et calme s’impose jusqu’à cette masse +indifférente ou profane, nouvellement débarquée, et dont les racines ne +plongent pas dans les traditions du pays. Même les gestes superficiels +des êtres de routine et la dévotion intéressée des hypocrites ne sont +point capables d’infirmer ce fait. Il est d’une nature si accusée, se +vérifie si souvent dans le contact social ou familial, que sa réalité ne +saurait être révoquée en doute. L’Amérique est doublement religieuse, et +par atavisme et par conviction. Elle porte en elle les forces +concentrées et unifiées de la fidélité pieuse aux traditions et de la +libre et personnelle communion avec la réserve permanente des vérités. +Aussi, quand les grandes occasions de la vie nationale sont consacrées +par un culte, ou que les hommes d’État invoquent des sentiments +religieux, ce n’est point de la convention, mais l’expression d’une +pensée vive; et quand les citoyens et les enfants de la grande +République chantent le chant national, il est une strophe que l’on sent +vibrer avec une émotion plus sainte encore que toutes les autres, c’est +celle où il est dit: _O God our King!_ + +La belle vitalité de sa religion rend l’Amérique juste, tolérante, +respectueuse de la foi des autres. Quand la Foi n’est plus qu’un +souvenir et une formule, elle devient cassante, exclusive, dure aux +convictions d’autrui, méprisante des croyances non officielles. +L’anathème est le bâton menaçant, aux mains des vieilles doctrines +décrépites. + +La deuxième forteresse américaine est la Foi à la _Liberté_. Oh! il ne +l’ont pas bâtie en un seul jour, cette fière citadelle où flotte au vent +le drapeau étoilé de l’indépendance, non seulement acceptée, mais +proclamée comme une loi de la vie sociale. Ils ont mis bien du temps et +de la peine à la construire. Mais désormais elle est fondée, et personne +n’y touchera. Notre vieille Europe nous montre des États dont toute la +politique consiste à empêcher le développement normal des hommes et des +institutions. La loi y prend la forme d’une prohibition systématique, +l’initiative y est taxée d’indiscipline; l’indépendance d’esprit, de +crime de lèse-tradition. L’administration publique y passe le temps à +veiller à ce qu’il ne se passe rien de neuf. La peur de la liberté y est +non seulement le commencement, mais la somme de la sagesse. + +L’Amérique, elle, croit à la Liberté, comme elle croit en Dieu. Mais de +même qu’elle croit au Dieu des autres, au droit sacré que possède chacun +de l’adorer et de le concevoir à sa façon, elle croit à la liberté des +autres. Et sa foi robuste sait supporter les épreuves. Elle n’abandonne +pas le culte de la Liberté, parce que des abus odieux ont démontré les +inconvénients d’une trop large indépendance. Elle ne musèle pas les +honnêtes gens, parce que les criminels et les enragés mordent leur +prochain. Elle ne masque pas le soleil, parce qu’il produit des ombres. + +En politique, en religion, grand air, liberté, franchise pour tous. +Champ illimité à l’initiative individuelle. Dès l’enfance et dès +l’école, le caractère est encouragé. Chacun y est provoqué à donner sa +mesure totale, à oser être, à s’affirmer dans la plénitude de son +originalité. On ne lui demande qu’une chose: respecter le droit du +voisin. Mais en ce point, on est d’une sévérité implacable. L’Amérique +ne pardonne point les péchés contre la liberté. Si grands et puissants +que puissent être ceux qui accaparent à leur profit la part et la +liberté de tous, leur sort est fixé d’avance. Un jour ou l’autre, sous +les coups répétés tirés de la forteresse de la Liberté, leurs bastions +sont réduits en poudre. + +La troisième forteresse est la bonne foi. Ne me faites pas dire qu’il +n’y a pas de coquins en Amérique. Dans un concours international, elle +battrait peut-être le record par un choix de coquineries inédites. Mais +il suffit d’échanger un certain nombre de lettres, d’avoir des relations +un peu variées, de causer ou collaborer avec la population courante, +pour être immédiatement frappé de son respect pour la parole donnée. Ils +ont de la conscience, et une conscience si loyale qu’elle se fait jour à +travers les plus étranges manœuvres de la corruption. Ce que plusieurs, +et parmi les meilleurs éléments, peut-être, dans certains pays +considèrent comme une formule de politesse, une promesse en l’air, +serait là-bas un manque de sincérité. Ils trouvent plus humain de +refuser carrément que de donner, par fausse pitié, des promesses vaines. +Pas de compliments, de circonlocutions, de démonstrations superflues! +Les affaires les plus graves se traitent souvent en quelques mots, Cette +bonne foi a quelque chose de rassurant et de communicatif. C’est un +appel perpétuel à votre propre sérieux. Elle éveille la confiance et en +même temps engage la responsabilité. + +Certains mots très souvent répétés m’ont toujours paru comme une sorte +de monnaie courante de la mentalité d’un peuple. Il est un mot que vous +entendez très souvent prononcer aux États-Unis, quand vous racontez une +histoire, fournissez un renseignement ou exposez une opinion. Ce mot +est: «_is that so?_» Il est dit sur un ton de confiance et de +bienveillance, et en même temps, il est si sincèrement interrogatif, +qu’il est certainement le plus simple et vigoureux appel possible à la +loyauté. + + * * * * * + +La quatrième forteresse est le respect de la femme; non cette +exagération, heureusement exceptionnelle, où tombent certains +Américains, qui traitent leur femme comme une poupée de grand prix, mais +ce sentiment de déférence et d’égards, qui met au cœur des jeunes gens +et des hommes un culte chevaleresque pour la femme, et que je considère +comme un des éléments les plus solides dans le bagage moral d’une +société. + +A l’abri de ce sentiment, femmes et jeunes filles circulent librement, +d’un bout du territoire à l’autre. La conscience publique est leur +meilleure sauvegarde. Personne ne leur manque de respect. Ainsi leur +indépendance et leur personnalité sont mieux à même de se développer. +Une part de l’esclavage de la femme provient de cette servitude où la +tiennent chez nous les usages reçus. Quelle sujétion pour nos jeunes +filles de ne pouvoir sortir seules, quel témoignage de méfiance envers +l’élément masculin de la population ou envers elles-mêmes! Et quelle +plaie publique! Un virus corrupteur en émane, dont les effets néfastes +se retrouvent dans l’éducation, dans la littérature, au foyer familial. + +Rien ne réconforte comme de voir la puissance que fait rayonner à +travers un peuple l’existence de certains principes, traduits en actes +journaliers, devenus des habitudes stables. Le meilleur travail que nous +puissions faire est de contribuer à créer dans l’esprit public un +certain nombre de ces convictions fondamentales auxquelles s’appuie la +mentalité de la foule. Que les forteresses tiennent bon, où se +conservent l’énergie vitale, la bonne volonté, l’intégrité, la foi! + + + + +UN DINER DE HÉROS + + +L’Amérique n’ayant qu’un imperceptible embryon d’armée permanente, on +peut bien dire qu’en temps de paix, sa force militaire est invisible. +Rien ne l’annonce. On ne voit ni soldats ni officiers nulle part. + +Je dois donc me féliciter d’autant plus d’avoir rencontré une occasion +d’assister à une réunion exclusivement militaire. Ce fut la quatorzième +assemblée annuelle de la médaille de la Légion d’honneur. Le lieu de +rendez-vous était Atlantic City. M. John Wanamaker, ayant à porter le +toast du Président de la République, au banquet final, me proposa de +l’accompagner, ne serait-ce que pour voir, au bord de l’Océan, cette +ville composée d’hôtels et de villas, bâtie de toutes pièces en peu +d’années. + +J’eus l’honneur d’être invité au dîner par le major général O. O. +Howard, commandeur pour 1903-1904. + +Les armées de terre et de mer étaient représentées. Pas moins de sept +généraux et deux cents officiers et soldats prirent place autour de la +table. + +Ils étaient tous membres de la Légion d’honneur, dont la médaille n’est +accordée que sur un vote du Congrès. Pour la recevoir, il est nécessaire +d’avoir accompli un acte d’héroïsme personnel. Voici à ce sujet une +petite citation empruntée au toast porté par le général L.-G. Estes. +«Dans le fracas des charges de cavalerie, dans le tonnerre des duels +d’artillerie, dans les assauts furieux de l’infanterie, de merveilleuses +victoires s’obtiennent qui semblent dépasser les possibilités des forces +humaines. Soutenus par la force morale du nombre, se touchant les coudes +avec leurs camarades, nos soldats réalisèrent des actions qui leur +valurent l’admiration du monde. Pourtant, les missions des hommes de la +Légion d’honneur se sont généralement accomplies dans des conditions +tout à fait différentes. Volontairement, ils marchèrent à leur but, +souvent seuls, toujours en face du danger imminent et de la mort. Autre +chose est de faire son devoir, par l’effet d’un ordre auquel on ne +saurait échapper, ou de courir volontairement des risques +supplémentaires, dans un esprit de sacrifice patriotique...» L’attitude +et les conversations des convives avaient quelque chose d’imposant par +sa simplicité même. Pas d’uniformes. Toutes les conversations roulaient +sur le passé. Faits d’armes, souvenirs communs ressuscités entre anciens +compagnons qui se revoyaient après une longue séparation, pieuse mention +faite des morts et amis, propos humoristiques et anecdotes gaies. Les +toasts avaient le même cachet à la fois grave et de belle humeur. En +général, ces messieurs entraient en matière par une petite remarque +joviale ou une histoire destinée à faire rire les convives. + +General Horatio C. King, ayant à porter le toast de l’armée des +États-Unis et des «Sociétés militaires», commença ainsi: Surtout, ne +vous figurez pas qu’ayant deux toasts à porter, je vais réclamer un +temps double. Je ne vous attendrirai pas sur le sort du brave, sur la +tombe de qui se trouvait cette inscription: «Ci-gît Jonathan Porter qui +fut tué d’un coup de pied de cheval. C’est bien fait, bon et fidèle +serviteur!» D’ailleurs, je ne suis pas très en train, ce soir. Ma +fatigue est extrême, et cela n’est pas surprenant: je n’ai à peu près +rien fait de tout le jour, si ce n’est de pousser sur le quai dans une +de vos chaises roulantes, l’aimable lady, assise en face de moi. +Néanmoins, j’ai l’espérance de ne pas me montrer aussi stupide que le +jeune homme à qui son patron fit le compliment suivant: «Je vous tiens +pour le plus stupide compagnon de tout New-York; je suis sûr que vous ne +savez même pas que Mathusalem est mort!»--«Mort! balbutia le jeune +homme, mort! Je ne savais même pas qu’il fût malade!» + +Il est fort naturel que la fibre patriotique soit une des plus vibrantes +de toutes celles que remue une pareille séance. Mais le patriotisme +américain, même celui des hommes de guerre, n’a rien de provoquant ni +d’agressif. Ils ne se lassent pas de glorifier leur pays, et il y a de +quoi. Écoutez le général S. A. Mulholland, chargé du toast «_Our +Country_». + +«J’ai entendu un jour l’histoire d’un mineur qui tomba dans une crevasse +profonde. Ses compagnons, paralysés de frayeur, lui crièrent: «Johnny, +êtes-vous tué?» Une voix répondit de l’abîme: «Non, je ne suis pas tué, +mais le choc m’a rendu muet!» + +Lorsque je contemple la grandeur du sujet que je suis appelé à traiter, +je suis comme ce malheureux mineur: j’en demeure muet. + +Ce soir, en écoutant le bruit des vagues, je me rappelle une scène de +mon adolescence. Il y a de cela cinquante ans, je me trouvais à bord +d’un bateau allant de New-York à Egg-Harbour, et nous eûmes sur cette +côte-ci une accalmie de plusieurs jours. A cette époque, il n’y avait à +la place où nous sommes, qu’un phare. Maintenant, une grande cité s’est +élevée, avec des édifices splendides, une population nombreuse. Cette +ville du bord de l’Océan est le type du merveilleux développement de +notre pays en tout sens. + +Au temps de la Révolution, nous étions treize petits États, le long de +l’Atlantique, et trois millions d’habitants. Quand je me baignai par +ici, en 1850, nous étions vingt-cinq États et vingt-cinq millions +d’habitants. A l’époque de la guerre de sécession, le pays comptait +trente-deux États et trente-deux millions d’habitants, dont quatre +millions d’esclaves. Maintenant, nous avons quarante-cinq États, plus de +quatre-vingts millions d’habitants, et pas un esclave dans le pays. Ah! +nous ne devons pas seulement aimer notre patrie, mais en être fiers. + +L’Amérique, une nation sans armée permanente est cependant si forte, +qu’elle commande le respect à tous les autres peuples. Il semble que le +Tout-Puissant ait appelé notre pays à l’existence pour révolutionner la +terre et prouver à l’Humanité que la vraie forme du gouvernement est +celle qui dérive du consentement des gouvernés. Il y a des hommes parmi +nous qui regardent l’avenir avec de sombres pressentiments et tremblent +pour nos libres institutions. Il est vrai que nos municipalités sont +loin d’être ce qu’elles devraient, et les histoires de corruption jusque +dans des situations élevées, ne sont, hélas! que trop vraies. Les +pessimistes prévoient des calamités... Mais, malgré cela, ceux qui +aiment ce pays ont foi en l’avenir. La corruption de quelques +municipalités leur apparaît comme certaines taches sur le soleil de nos +libres institutions. Nous pouvons être tranquilles: par la vertu de la +grande majorité du peuple, nous verrons ces taches effacées.» + +Accentuant la note pacifique qui caractérise le patriotisme américain, +l’amiral Geo. W. Melville déclare: «Il nous faut une marine, non pour +faire la guerre, mais pour garantir la paix. De nos jours, si l’on veut +maintenir la paix, il faut, à toute heure, être prêt à la guerre. C’est +une sorte d’assurance que nous payons, et cela coûte moins d’argent et +d’hommes que de faire la guerre.» + +Le général Théo S. Peck, portant le toast des dames, dit: «En temps de +guerre, les vainqueurs aussi bien que les vaincus se sont toujours +appuyés sur les femmes. Dans toutes les guerres où les hommes de ce pays +ont bataillé pour l’existence et le foyer, les nobles et aimantes +femmes, non seulement ont donné tout ce qu’elles avaient (pères, maris, +frères, fils, fiancés), mais leurs prières, leur effort, leur sacrifice +de tout confort. Elles ont armé les hommes pour la lutte, si bien +qu’aucune souffrance ni aucune misère ne leur ont semblé trop dures. + +Les femmes des États-Unis, dans la paix comme dans la guerre, marchent +pour tout ce qui est bon et vrai. Elles sont aussi prêtes à faire demain +des sacrifices à la nation et à son glorieux drapeau, qu’elles l’ont été +dans le passé!» + +Dans le toast au Président, M. John Wanamaker dit, en rappelant +l’assassinat de Mac-Kinley à Buffalo: «D’une mer à l’autre, tout le pays +eut un frisson d’horreur devant ce martyr immolé sur l’autel de la +liberté, et tous les yeux se tournèrent vers l’homme, jeune encore, qui +se tenait près de la tombe du grand Mac-Kinley[10]. Dans la solennité +d’une redoutable crise, conscient de sa responsabilité écrasante, avec +une grande dignité, entouré des anciens conseillers de Mac-Kinley, cet +homme ayant la crainte de Dieu dans son cœur, et dans son âme, l’amour +pour tout le peuple, offrit ses épaules au fardeau, quelque lourd qu’il +fût. Les années consacrées à l’étude et à la solitude des montagnes, lui +donnaient un esprit sûr, une santé robuste; et l’héroïque soldat de +San-Juan fut désigné par la confiance publique pour être l’exécuteur des +intentions du regretté William Mac-Kinley, bien plus, le dépositaire de +la volonté des États-Unis». + + [10] Théodore Roosevelt. + +A tous les échos virils que cette soirée me laissa, et qui permettent de +juger ce qu’il y a de sain et de vigoureux dans ce patriotisme à la fois +pacifique et combatif ennemi de tout militarisme et cependant +foncièrement martial, j’ajouterai quelques lignes, afin d’en marquer le +côté religieux. La note religieuse ne fut absente d’aucun des discours +prononcés, dans la soirée, par des hommes appartenant à toutes les +dénominations. A dessein, je cite un passage du Général L.-G. Estes +relatif à la vertu militaire: «La valeur, le patriotisme, l’honneur, la +virilité, ne meurent point. Ils ne cessent pas avec le bruit du canon et +ne s’écoulent point avec le sang, quand la vie s’échappe sur les champs +de bataille; ils ne sont point déposés avec le corps et rendus, +poussière à la poussière, cendre à la cendre. Ils ne sont point +d’essence terrestre. Ils appartiennent à l’âme et relèvent de l’Esprit. +Et l’Esprit divin, c’est le souffle de Dieu; il porte l’emblème de +l’Éternité et, comme son divin Créateur, il est éternel. Vaillance, +patriotisme, honneur, vertu virile, sont éternels.» + +Quand nous quittâmes la salle du banquet, l’Océan chantait au dehors sa +vieille et mâle chanson. Et mon souvenir y mêlait ces paroles fermes +tombées de la bouche des vaillants défenseurs d’une République sans +casernes ni citadelles. D’avoir passé quelques heures parmi les +compagnons de Grant et de Lincoln, me produisait l’effet d’un bain +d’acier. Un peu de leur âme avait passé dans la mienne. Comme ils +avaient raison de dire, en parlant de leur patrie: + +«Notre pays est destiné à être un rayonnant exemple de haute +civilisation, de réconfort et d’amélioration, non seulement pour ses +propres enfants, mais pour toute la famille humaine![11]» + + [11] Allocution du général S. A. Mulholland. + + + + +SIMPLICITÉ AMÉRICAINE + + +Lorsque j’eus, pour la première fois, la vision de l’Amérique +gigantesque, personnifiée dans ses bâtisses monstres, ses entreprises +commerciales, sa fièvre d’affaires, ses usines titanesques, le luxe de +certaines classes et leurs somptueuses excentricités, j’eus le sentiment +d’un contraste violent, douloureux. Décidément, je portais en moi un +autre monde que celui qui se révélait par cette civilisation +surchauffée, étincelante de fortune ou souillée de sordide misère, et +semblant se ruer de tout son effort vers la conquête des biens +matériels. Certains soirs, devant des auditoires choisis où brillaient +des toilettes recherchées, constellées de pierreries, une intime +tristesse traversait mon âme, à l’idée que ce qui faisait la substance +même et la moëlle de ma pensée pouvait servir un moment de distraction à +des curiosités blasées. + + * * * * * + +Mais, à aller au fond même des choses, mes impressions pessimistes ne +purent pas subsister devant des expériences plus réconfortantes. Parmi +les épaves de Bovery mission, comme parmi la fine fleur de la société +américaine, d’après une méthode qui m’est devenue une seconde nature, je +suis allé partout, droit au centre humain. Le luxe et la misère sont des +accidents semblables: au fond demeure l’homme. De la surface, il faut se +hâter vers la substance. La substance fondamentale de «la meilleure +Amérique» c’est la _simplicité_. + +Je vois dans certains journaux anglais, allemands, français, que le +signe distinctif de la vie américaine est l’artificialité. C’est juger +du cœur des gens par la couleur de leur gilet, et de leurs idées par la +forme de leurs perruques. Des critiques ont soutenu que l’intérêt pris +par le public américain à l’idée et au livre de la vie simple était du +snobisme pur, du jeu de fantaisie, sans sérieux et sans sincérité. Tout +cela est du jugement fragmentaire et superficiel. Un abcès n’est pas un +organe, une verrue n’est pas une figure. + +Une artificialité très visible et à plusieurs points de vue choquante, +flotte il est vrai, comme une écume à la surface de la vie américaine. +Mais l’écume n’est pas l’océan. La vie artificielle et compliquée qui +sévit en Amérique à un degré inquiétant n’est pas dans le caractère +américain. C’est un accident. Toutefois cet accident constitue un +danger, et l’un des plus grands que ce pays puisse courir. En se +laissant entraîner dans la vie superficielle, cette vie, oublieuse de +l’âme, dédaigneuse de la simplicité, l’Amérique est peut-être, plus que +d’autres contrées, infidèle à sa nature même. Elle compromet la source +où réside le secret de sa puissance, de sa raison d’être dans le monde, +le nerf et le ressort de sa belle vigueur. Voilà le fait qui m’a frappé +en ma qualité d’ami. Et voyant ce danger, c’est avec une angoisse +fraternelle que j’ai recueilli tous les bons symptômes capables de faire +espérer que le danger sera écarté. Un mal reconnu est à moitié vaincu. + +Si d’un regard clair de sa conscience, l’homme se rend compte qu’il +court risque de perdre le fruit de la vie par la façon anormale de +l’organiser, il est bien près de changer sa méthode. Les vaisseaux +suivent leurs pilotes, et les pilotes leur boussole; les nations ont +pour boussole leur foi et leur idéal. Le véritable idéal américain est +la réalisation d’une belle vie, inspirée par le souci du mieux, large et +humaine, énergique et bienveillante. Sous l’agitation qui a gagné cet +immense territoire, une secrète angoisse est nettement perceptible. Elle +ne l’est sans doute pas chez tous également, ni surtout chez ces masses +encore nouvelles et insuffisamment assimilées qui entrent comme un gros +facteur troublant dans la population générale. Mais partout où l’on +prend contact avec les hommes en qui se résume l’amour du pays, le souci +du bien public, cette angoisse se fait jour. Elle n’a rien des +inquiétudes séniles qu’inspirent aux gens établis leur égoïsme de classe +et la peur des nouveautés. Elle tient de cette aimable et salutaire +crainte de démériter qui anime la jeunesse généreuse, et perce même à +travers ses fougues. + +Dans ce qu’elle a de meilleur, l’Amérique sait qu’un pays ne vit ni par +son or, ni par sa puissance militaire, ni par sa prospérité +industrielle, mais que toutes ces choses, en ce qu’elles ont de bon, se +ramènent à quelques vertus fondamentales dont l’humanité ne pourra +jamais se passer. Si la source de ces vertus tarit, toute la splendeur +extérieure d’une civilisation n’est bientôt plus qu’un fruit plantureux +exposé à pourrir sur l’arbre. L’élite du peuple américain en a le +sentiment vif, douloureux. Cette élite, heureusement, n’est pas une +exquise minorité isolée, perdue dans une masse en décadence, qui +n’aurait plus pour agents actifs que les ferments de sa décomposition. +C’est une phalange, innombrable et serrée, de braves gens, clairvoyants +et décidés, sensibles et courageux, ayant en un mot toutes les qualités +d’un ferment virulent capable de pénétrer la pâte. + +Ces éléments de santé publique tiennent directement à la vieille et +solide tradition démocratique américaine, où se mêlent, en un si heureux +dosage, le respect du passé, le conservatisme normal, et l’élan +courageux vers l’avenir. + +Je ne m’en suis jamais mieux aperçu que lorsque je franchis le seuil +d’Independence-Hall, à Philadelphie. Cette maison est un sanctuaire +national. Bâtie au siège même du berceau des libertés américaines, +datant de l’époque héroïque, elle a vu les assemblées où s’est décidé, +au milieu des plus émouvantes péripéties, l’avenir de la nation. Parmi +ces menus objets devenus des reliques populaires, dans le cadre de ces +murs qui autrefois ont écouté la parole des ancêtres et maintenant la +murmurent aux oreilles des petits-fils, devant les portraits de ces +hommes qui firent l’Amérique, j’éprouvai la plus intense des émotions +religieuses. Il me semblait marcher sur un sol sacré. Quelques-uns des +plus purs trésors de l’humanité nouvelle s’étaient élaborés là, au +creuset des grandes luttes, dans la fournaise des situations où les +hommes et les peuples s’épurent comme l’or. Et tout ce qui +m’environnait, c’était l’esprit d’une patriarcale, d’une héroïque +simplicité. Des éléments condensés là, en un foyer, est fait _le cœur de +l’Amérique_. + +Une fois que l’on tient ce fil, on peut le suivre partout à travers la +trame de la vie nationale. Cette tradition n’est pas un souvenir pieux, +sorte de relique morte, destinée à sortir de sa châsse, dans les grandes +occasions seulement. Elle est mêlée à tous les actes et à toutes les +préoccupations de l’existence. C’est un _Leitmotiv_ qui, à chaque +instant, reparaît dans la vaste symphonie où se manifeste l’âme +populaire. + +Si cette âme réagit comme elle le peut et comme elle le fait déjà, +largement, contre le crédit excessif que donne l’argent, et contre cette +usurpation sociale qui, d’un serviteur qu’il doit être, tend à faire de +lui un Roi. Si elle profite de toutes les occasions pour réhabiliter et +honorer les petites gens qui savent être heureux et indépendants en +limitant leurs désirs. Si la conviction se répand que le faste est un +esclavage, le luxe criard une preuve de bêtise, les dépenses +irraisonnées une faute sociale, il n’y a pas de doute que l’avenir +n’appartienne à la meilleure Amérique. + +Pour elle, le message de simplicité n’est pas un cri de réaction; +personne de ceux qui ont pris la peine d’en apprécier le contenu ne s’y +est mépris. Il y ont vu un appel à la clairvoyance et à la vigilance, un +appel à l’hygiène élémentaire qui convient à la créature humaine. + +Peu importe le pays que nous habitons, la langue que nous parlons, la +foi religieuse ou sociale que nous professons, nous avons tous besoin de +nous convertir à la simplicité. Nous risquons tous de perdre la vie, par +la façon absurde de l’organiser. Quand l’accessoire marche avant +l’essentiel, l’artificiel et le conventionnel avant le positif, tout +l’éclat extérieur dont s’entoure la vie n’est plus que le cadre +magnifique du néant. + +Les institutions politiques, religieuses, sociales; la science, +l’industrie et l’éducation, tout l’ensemble de l’effort et du travail +humain doivent contribuer à rendre l’homme plus largement homme. Mais, +si nous n’y prenons garde, tout cela, au lieu d’être un instrument pour +réaliser plus de justice, organiser plus d’ordre et de bonheur dans la +fraternité, devient une entrave et un esclavage. L’homme succombe, +écrasé sous ses œuvres, affaibli et dégradé par ses forces mal dirigées, +ses instincts tournés en vices, son savoir en puissance de mort, sa foi +transformée en fanatisme, toute fonction privée ou publique déviée de +son but. + +On affecte souvent de nous dire que l’homme descend du singe. Cela fait +à quelques-uns un plaisir choquant; d’autres s’en affectent outre +mesure. Quant à moi, je pense qu’il n’y a là matière ni à s’enorgueillir +ni à se troubler. J’ai dit quelque part que je consentirais volontiers à +être une fourmi, pourvu que je fusse une fourmi de Dieu. Les chemins de +l’Éternel vont de la poussière à l’Esprit. La distance est prodigieuse; +de nombreuses et d’humbles étapes sont nécessaires. A cela, quoi +d’étonnant? Peu m’importe donc le sentier par lequel je dois passer, +pourvu qu’il monte. + +Ce qu’il faut craindre ce n’est pas le singe du commencement, ancêtre, +au surplus problématique, mais c’est celui de la fin, produit hideux qui +sortirait à la longue de la sélection de nos tares. Descendre du singe +et devenir des hommes, c’est un progrès, et quel progrès! Mais être +l’humanité, avoir donné naissance à Moïse, à Platon, au Christ, avoir +dompté les éléments, attelé la foudre à son char, fait de l’éclair son +messager, et redevenir des brutes par la férocité des sentiments, la +bassesse des instincts, l’obscurcissement de l’intelligence, quelle +chute dans les ténèbres! Cela ne saurait être. Élevons nos résolutions à +la hauteur d’une autre destinée. L’humanité parfois s’égare, mais sa +soif la ramène aux sources, aux sources pures de la vie authentique et +simple. + + + + +ADIEUX A WASHINGTON + + +La date du 22 novembre avait été fixée d’avance pour mon retour à +Washington. L’Union chrétienne de jeunes gens de cette ville organisa la +conférence publique qui m’avait été demandée, et choisit comme local le +théâtre de Lafayette square, situé près de la Maison Blanche. La +conférence fut annoncée pour quatre heures de l’après-midi. Le soir du +même jour devait avoir lieu ma conférence française, dans les salons de +la Maison Blanche. + +J’arrivai à Washington vers onze heures du matin. L’ambassadeur de +France et Mme Jusserant avaient organisé un déjeuner familial, pour nous +faire rencontrer avec quelques amis. Il me fut particulièrement doux de +franchir le seuil du petit hôtel de l’ambassade et de me trouver dans +une maison où les tableaux, les tapisseries et une grande partie des +objets meublants, rappelaient la France. La bonne grâce affectueuse de +mes hôtes s’ajoutait à ce charme de la patrie lointaine. + +Le Président avait dit en septembre: «Je vous présenterai moi-même à vos +auditeurs». Mais je n’osais compter sur un tel honneur, tant il +dépassait toutes mes espérances, et jamais depuis lors aucune allusion +n’avait été faite, de ma part, à cette haute parole. J’allais donc à +Lafayette square en songeant à toutes les bonnes raisons qui sans doute +empêcheraient le Président de s’y trouver. En approchant du théâtre, je +vis la place entourée d’une série de policemen de taille colossale, de +ces policemen américains, véritables tourelles dont le seul poids est un +élément d’ordre, et qui émergent des foules, comme les rochers des +flots. Ce n’est pas pour moi que les géants sont venus, pensai-je. Au +foyer du théâtre, je rencontrai les jeunes gens, organisateurs de la +réunion. «Le Président vient de téléphoner qu’il sera ici dans dix +minutes», me dirent-ils. Effectivement, au bout de quelques instants, il +arriva en disant: «J’avais dit que je viendrais, me voici!» + +Je ne décrirai pas ce que j’éprouvai, pendant que, silencieux, +j’écoutais la parole de celui que, peu de jours auparavant, l’Amérique +avait maintenu à son poste par une majorité formidable, inconnue +jusqu’alors dans les annales du monde. + +Le Président parle comme un chef de famille entouré des siens. Sa parole +simple, précise, faisait naître cette clarté qui vient des vérités +élémentaires interprétées par un esprit droit. + +Beaucoup d’orateurs américains ne gesticulent pas en parlant. Ils +observent une attitude immobile qui ne laisse pas d’avoir un côté +impressionnant, quoiqu’elle tranche singulièrement sur nos habitudes +françaises. Le Président, lui, s’anime en parlant, et son geste parfois +devient d’une singulière véhémence. + +On sent que ce chef d’État est porté par un idéal à la fois élevé et +pratique dont il essaie à toute occasion de mettre en relief quelque +trait saillant. Il possède à un éminent degré la faculté de traduire les +sentiments, les idées, les lois de la vie en langage universel. Chacune +de ses phrases, chaque exemple cité sont frappés au coin de l’humanité +supérieure, de celle qui, sans étiquette ni acception de races, de +nations ou de classes, est la substance essentielle en chacun de nous. +Et cependant, rien de vague ni d’indéterminé dans cette pensée dont la +simplicité lumineuse rend la parole limpide. Tout cela est pratique, +actuel, riche en couleur locale. Mais toujours l’idéal humain perce sous +l’idéal national. + +J’aurais voulu reproduire ici, en entier, les paroles du Président, +publiées, le lendemain, dans tous les journaux américains. Mais je dois +y renoncer, en raison même des termes dans lesquels était conçu ce haut +témoignage de sympathie. J’en conserve au cœur le souvenir ému et +reconnaissant et il constitue l’une des plus belles récompenses de ma +vie. + + + + +CONFÉRENCE A LA MAISON BLANCHE + + +Le soir, j’arrivai à la Maison Blanche, une bonne demi-heure avant la +conférence, et fus introduit dans un salon du rez-de-chaussée où ne +tardèrent pas à descendre, d’abord Mme Roosevelt, ensuite le Président. +Au courant de la conversation, le Président raconta que Mme Théodore +Roosevelt et lui-même, avaient du sang français dans les veines et +descendaient de Huguenots, expulsés de leur mère-patrie par les rigueurs +de la persécution religieuse. + +Déjà les invités de la Maison Blanche, au nombre d’une centaine, étaient +réunis dans le salon voisin. + +Je fus introduit le dernier. De tout ce que je pouvais éprouver à cette +heure, c’est l’émotion patriotique qui l’emportait. + +Pouvoir, dans ma langue maternelle, parler de mon pays devant un +auditoire si choisi, constituait une douce et suprême satisfaction. + +Je me rappelais, en commençant ma conférence, la bonne parole prononcée +par le Président: «_Jamais vous ne nous direz assez de bien de la +France_». + +Il existe un très vieux classement des nations, comme il existe une +zoologie à l’usage des petits enfants où chaque animal est sommairement +qualifié d’un seul mot. Le tigre est féroce, l’âne bête, le chien fidèle +et le chat faux. Pour ceux qui aiment et connaissent les animaux, il y a +bien à redire sur cette science brève. Mais déplacer les préjugés est +quelquefois plus difficile que de transporter les montagnes. +L’ethnographie, telle que la pratique la foule, a statué que certains +peuples étaient hypocrites, d’autres lourds d’esprit, d’autres +adorateurs de l’argent. _Les Français sont légers et, en outre, aiment à +se disputer entre eux._ Notre littérature d’exportation et notre +politique intérieure semblent bien un peu donner raison à cette opinion. +Mais elle est, en somme, erronée, c’est ce qu’il faut s’attacher à +montrer. Comme tous les peuples, nous avons, nous aussi, des qualités +par lesquelles nous gagnons à être connus des gens intelligents et +bienveillants de toutes les nations. Signaler ces qualités n’est pas un +effet de vanité nationale: mais c’est un service rendu au bien général. +Il est contraire à l’intérêt international et à la bonne entente, que +les peuples se connaissent entre eux surtout par leurs défauts. En se +connaissant un peu plus par leurs bonnes qualités, ils auraient plus de +motifs de confiance mutuelle. Il faudrait constituer un ordre de +courtiers de la bienveillance entre les peuples, dont la méthode +consisterait à raconter sur chacun ce qu’il y a de meilleur à en dire. +Un peu de réflexion et d’expérience nous enseigne que l’homme ne vit pas +de ses maladies, mais des parties restées saines dans sa constitution. +Les peuples ne peuvent pas vivre de leurs vices. C’est par leurs vertus +qu’ils subsistent. La France non seulement existe, mais elle exerce dans +le monde une action permanente. Son génie, son travail, ses idées, son +goût entrent comme un facteur essentiel dans la collaboration +universelle des nations. Il est évident que la place que nous tenons +n’est pas due à notre légèreté. Il doit donc y avoir autre chose. C’est +ce qu’il s’agit de chercher et de mettre en relief. + +Derrière le pays superficiel et bruyant, tel qu’il s’aperçoit de loin ou +se reflète dans les livres et les feuilles publiques potinières, il y a +un autre pays, silencieux, laborieux, studieux, une _France inconnue_ +qui rachète largement les défauts criards de celle, hélas! trop connue. + +Comme un hôte assis le soir près d’un foyer ami, j’ai voulu, au foyer de +la nation américaine, parler de cette France. + +J’ai dit notre vie de famille si réelle, notre peuple économe et +travailleur, les vaillants petits ménages dans les grandes cités, tels +que l’étranger ne les connaît pas et ne saurait les connaître, mais +qu’il m’a été donné de voir en si grand nombre. J’ai parlé des paysans, +des ouvriers; fait un parallèle, par exemple, entre le Paris matinal, +que les Français eux-mêmes connaissent si peu, et le Paris noctambule +que l’étranger ne connaît que trop. + +Habitué discret de l’institut Pasteur, ami du regretté M. Duclaux et de +beaucoup d’autres chercheurs scientifiques de mon pays, j’ai décrit leur +existence réservée, hostile à toute réclame tapageuse, laissant pénétrer +un regard aussi vers les chambres de nos étudiants studieux, greniers +aimés, comme en contient tant ce grand Paris, où sommeille le capital +scientifique de demain. + +Il m’a paru ensuite intéressant d’esquisser tout le grand labeur +d’éducation entrepris par la troisième République, aux divers degrés de +l’enseignement national, au milieu d’obstacles sans nombre, avec une +abnégation admirable. En passant, j’ai encadré dans ce tableau la figure +d’un des meilleurs pédagogues de tous les temps: Félix Pécaut, à qui des +hommages publics ont été rendus à la tribune nationale, mais dont le +plus bel éloge est l’empreinte sérieuse et forte laissée au cœur de ses +disciples. + +M’étant longuement entouré de documents sur les œuvres sociales de +France, j’ai indiqué ce que l’initiative privée est parvenue à faire +dans ce domaine. + +Un autre mouvement méritait d’être mentionné: celui de la pénétration +sociale entreprise, depuis une vingtaine d’années, dans une série de +mutualités, d’entreprises de collaboration des bonnes volontés entre +classes différentes, de rencontres entre les travailleurs de l’esprit et +les travailleurs manuels. Parmi les pionniers de la première heure de +cette belle œuvre, j’ai nommé T. Fallot, qui venait de mourir, et tracé +le profil de ce fils robuste du Ban-de-la-Roche, en qui semblait +refleurir de nos jours l’esprit du grand Oberlin. + +Pouvais-je oublier ensuite de parler d’une tentative unique en son genre +et qui est parvenue à établir, au sein de notre époque troublée et +divisée, un rendez-vous courtois de discussion et de mutuel +renseignement entre les hommes de bonne volonté venus de tous les +horizons de la pensée. J’ai nommé _l’Union pour l’action morale_, œuvre +large et compréhensive, qui serait capable, en se répandant, de fournir +une puissante contribution à l’avenir moral de la France. + +Enfin, pendant une longue heure, il m’a été donné de parler d’une France +profonde, besognant sous les dehors agités de notre vie publique, d’une +France recueillie, assoiffée de bonne entente entre concitoyens, +recherchant l’unité des intentions à travers la diversité des origines +et des groupements, bâtissant la cité, dans un effort constant vers la +justice et la bienveillance... + +Une réception toute cordiale suivit la conférence. + +Belle journée et beau soir... Sur cette impression, il convient de +clore ces souvenirs. + + * * * * * + +Le 1er décembre, je m’embarquai sur la _Savoie_, entouré d’une multitude +d’amis qui venaient me souhaiter bon voyage. + +Le dernier à quitter le bord, au moment où déjà tombaient les amarres, +fut John Wanamaker. + +Des nuées de goëlands, symboles des souhaits et des souvenirs qui +accompagnent le voyageur, déployaient leurs grandes ailes au-dessus du +sillage bouillonnant. + +Je partais avec le sentiment d’avoir visité l’un des pays où se trouvent +amassées les plus substantielles réserves de l’Humanité... + + * * * * * + +Maintenant nous tournions le cap vers le soleil levant. A mesure que +nous voguions plus avant, de chères figures émergeaient de l’ombre, les +pensées de revoir se précisaient. + +Mais surtout grandissait et s’imposait, d’heure en heure, avec plus de +puissance, l’image de la Patrie. + +La France a jadis contribué à fonder les États-Unis. Avec combien +d’obscurités et d’obstacles son bel idéal démocratique, victorieux au +delà des mers, n’a-t-il pas encore à lutter à son propre foyer! Si du +secours moral, des exemples réconfortants peuvent lui venir des contrées +que jadis fertilisa son génie, c’est justice. + +Quand blanchissent les moissons, le moment est venu de se rappeler, et +de saluer le semeur. + +Dans les lueurs de tes phares, trouant au loin la nuit océanique, je te +saluais, France aimée, semeuse infatigable, à qui nulle inclémence du +ciel, nulle rudesse des saisons ne fut épargnée, mais qui marches +toujours parmi les pionniers d’un avenir meilleur, la main sur la +charrue et l’espérance au front. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages + Préface VII + Premiers traits d’union 1 + Obstacles 5 + Où John Wanamaker intervient 14 + En mer 17 + Le salut des feux 23 + Réveil dans le port 27 + Dans les docks 31 + Premier coup d’œil dans New-York 35 + Échappée sur la campagne 43 + Le cimetière de Sleepy hollow 46 + Premier speech anglais 50 + Lindenhurst 53 + Flâneries 56 + Une sieste et ses suites 66 + Séjour à la Maison Blanche. _Le Président_ 71 + Menus souvenirs de la Maison Blanche 85 + «Drive» à Cornwall-on-Hudson 91 + Un jour à Bethany-Church 99 + Vie religieuse 118 + La Bible aux États-Unis 136 + Chez les Quakers 148 + Hôte d’Israël 158 + Frères noirs 171 + Travail, Argent, Affaires 192 + Repos 205 + Écoles 212 + High Schools 222 + Universités 230 + Mount Holyoke-College 239 + Doctorat honoris causa 247 + Un pénitencier quaker 254 + Bovery-Mission 264 + La propreté de la rue aux États-Unis 271 + Conférences et auditoires 276 + Une leçon rapportée des aveugles aux clairvoyants 285 + Homes.--Hospitalité 295 + Tempérament américain 312 + Sympathies françaises 323 + Un plaisant quiproquo 332 + On ne fait pas toujours ce qu’on veut 336 + Dean my Keeper 342 + Vision de fleuves 347 + Forteresses américaines 352 + Un dîner de héros 361 + Simplicité américaine 373 + Adieux à Washington 384 + Conférence à la Maison Blanche 389 + + + + +IMPR. ALSACIENNE ANCt G. FISCHBACH, STRASBOURG.--1898 + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77841 *** |
