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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77841 ***
+
+
+
+
+ CH. WAGNER
+
+ VERS LE CŒUR DE L’AMÉRIQUE
+
+ DEUXIÈME ÉDITION
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE FISCHBACHER
+ (SOCIÉTÉ ANONYME)
+ 33, RUE DE SEINE, 33
+ 1906
+
+Published December 1st 1905.--Privilege of copyright in the United
+States reserved under the Act approved March 3d 1905 by Charles Wagner.
+
+
+
+
+A Théodore Roosevelt
+
+Au Président des États-Unis
+
+magnanime et pacifique
+
+A sa maison
+
+au peuple des États-Unis
+
+
+
+
+_PRÉFACE_
+
+
+_En allant aux États-Unis j’avais un but précis: me rapprocher du centre
+vital de ce pays afin d’acquérir une idée des ressorts intimes de son
+extraordinaire activité. Les observations que comporte un tel sujet sont
+de nature délicate. Un visiteur, réduit aux moyens ordinaires
+rencontrerait, pour les faire, des obstacles presque insurmontables. Ces
+obstacles m’étaient aplanis par un accueil tout familial. Je n’ai pas
+visité un territoire, j’ai fraternisé avec des âmes. C’est ce qui donne
+leur signification à ces impressions de voyage. J’ai été réduit, pour
+les écrire, aux seules ressources du souvenir, n’ayant pas eu le temps
+de prendre des notes. Mais, toutes fragmentaires qu’elles soient,
+c’était pour moi un besoin du cœur de les fixer. Je les offre
+aujourd’hui, en double hommage, à mes concitoyens de France et à tous
+ces amis d’Amérique dont je ne pourrai jamais oublier l’hospitalité
+cordiale._
+
+ _Paris, décembre 1905._
+
+
+
+
+PREMIERS TRAITS D’UNION
+
+
+C’était en 1891. Je ne connaissais l’Amérique que très vaguement.
+Pendant une visite que je faisais à Madame Blaze de Bury, je fus
+présenté à une jeune Américaine, bien connue dans son pays par ses beaux
+livres: Grace King, de la Nouvelle Orléans. Elle savait le français. Son
+esprit en travail et sur bien des points brouillé avec la tradition,
+s’intéressait aux questions morales et religieuses telles que je les
+présentais, pour les mettre en contact aussi intime que possible avec la
+conscience de ce temps. Nous eûmes, dans la suite, de longs entretiens;
+Grace King devint une auditrice fidèle de la salle Beaumarchais. Elle
+écrivit sur mon œuvre missionnaire dans une revue américaine. Avant de
+quitter Paris, elle me fit connaître Miss L. Sullivan, de New-York, qui,
+de même que son amie, se mit à fréquenter régulièrement nos réunions.
+Rentrées dans leurs pays, ces deux jeunes dames ne cessèrent de m’écrire
+de temps à autre. Grace King me mit en rapport avec la Revue l’«Outlook»
+et son fondateur M. Lyman Abbott, et traduisit ma Préface américaine à
+«Jeunesse», premier livre par lequel les éditeurs Dodd Mead et Co, de
+New-York, firent connaître ma pensée aux États-Unis. A ces noms, il
+convient d’ajouter celui de Mrs Worthington d’Irvington.
+
+Lorsque en 1901, Miss Marie-Louise Hendee eut traduit «La Vie Simple»
+pour la maison Mc Clure, Grace King fut chargée de faire précéder le
+livre d’une introduction biographique. Elle fit cette œuvre avec une
+exactitude d’informations et une grâce de style dignes de tout éloge. Sa
+préface, où se trouve l’histoire de ma pensée et une caractéristique de
+ma libre propagande de l’Évangile perpétuel, était comme un drapeau
+déployé.
+
+Aujourd’hui que tant d’heureuses rencontres ont suivi ces premières
+connaissances, j’éprouve un grand bonheur à remonter à ces débuts. Un de
+mes regrets, en allant visiter les États-Unis, a été de ne pouvoir,
+faute de temps, pousser une pointe jusqu’à la Nouvelle-Orléans. Espérons
+que ce n’est que partie remise.
+
+A partir du moment où «La Vie Simple» parut à New-York, chez Mc Clure,
+les points de contact se multiplièrent. Ce livre eut la bonne fortune
+d’intéresser les Américains, en répondant à leur compréhension de la vie
+et à plusieurs de leurs préoccupations présentes. Il me valut de leur
+part de nombreux témoignages de sympathie. Nos relations se bornaient
+là, et je ne songeais pas à les agrandir, en traversant l’Océan. Mais,
+pendant les vacances de 1902, le Président Roosevelt, par deux fois,
+d’abord dans un discours à Banghor, puis dans un autre au Temple
+maçonnique de Philadelphie, à l’occasion du 150me anniversaire de la
+réception de George Washington, dans la société des maçons américains,
+voulut bien signaler «La Vie Simple» à ses concitoyens, comme un traité
+pratique de bonne vie.
+
+Si donc j’ai vu l’Amérique, si j’ai pu y faire un voyage inoubliable, je
+le dois à son grand Président. Il s’en faut pourtant que ce voyage se
+soit décidé d’un seul coup, et ait été préparé sans obstacle ni peine.
+C’est là ce que je demande à exposer en toute brièveté.
+
+
+
+
+OBSTACLES
+
+
+Je ne suis pas un écrivain de carrière. L’écrivain, aussi bien que le
+prédicateur, ne viennent en moi qu’après l’homme. Et l’homme est
+enraciné dans sa famille et dans son œuvre, enraciné de telle façon que
+l’idée n’était jamais venue ni à moi, ni à aucun des miens, de ceux de
+la petite famille ou de la grande, que je puisse partir pour longtemps.
+Autrefois, à travers la France, l’Alsace, la Belgique, la Suisse,
+j’avais entrepris quelques tournées de prédications et conférences
+toujours suivies du plus encourageant succès. Mais les deuils de
+famille, le travail de plus en plus considérable, à Paris, dans l’œuvre
+religieuse, sociale, éducationnelle, avaient peu à peu restreint le
+nombre des tournées. Aucune d’elles d’ailleurs n’avait jamais duré plus
+d’une quinzaine. Finalement elles s’étaient réduites à deux ou trois
+jours. Encore, ces absences si brèves ne se produisaient-elles qu’à de
+longs intervalles. J’étais donc devenu l’homme qui ne part jamais;
+l’homme dont c’est le devoir de rester là, toujours. Ainsi pensaient mes
+amis autour de moi et même certains en Amérique. La revue «Craftsman» de
+Syracuse[1], ayant entendu parler de mon voyage probable en Amérique, en
+manifesta de l’étonnement, un étonnement amical certainement, mais un
+étonnement réel. «Laissez, disait-elle, cet homme où il vit: on ne
+déracine pas les chênes pour les promener.»
+
+ [1] Syracuse, État de New-York.
+
+En moi-même la clarté s’était faite sur ce point: devais-je ou non aller
+en Amérique? Ma règle de conduite a toujours été de porter mon ouvrage
+de semeur, sur les points où je découvrais de la bonne terre. Les
+lettres et les visites que je recevais d’Amérique avaient créé en moi la
+conviction qu’un champ immense et réceptif était ouvert, au-delà de
+l’Océan, aux idées pour lesquelles je luttais et vivais dans mon pays.
+Or, quiconque peut recevoir de nous, peut aussi nous donner. Toutes les
+relations entre les esprits des hommes, reposent sur l’échange mutuel.
+J’étais certain que si j’avais un message pour l’Amérique, elle en avait
+un autre pour moi, un message qui, dans la suite, pourrait avoir la plus
+grande influence sur mon activité dans ma patrie. Donc je devais partir,
+et j’y étais intérieurement décidé.
+
+Mais dans ces sortes de décisions, il convient de se consulter avec les
+siens. Je fis donc part de mes projets à mes paroissiens, qui me
+comprirent et m’encouragèrent de leurs vœux.
+
+Puis je consultai ma famille, ma femme et mes enfants. Si des enfants
+doivent être privés pendant plusieurs mois de la présence de leur père,
+n’est-il pas juste qu’ils sachent un peu pourquoi? Comme ils ont une
+privation à s’imposer, on peut bien leur offrir une explication.
+
+Je me rappellerai toujours ce petit conciliabule, en Touraine, sous les
+beaux cèdres de la Commanderie[2]. Ma femme, mes deux filles, mon petit
+Jean étaient près de moi. Les rayons du soleil se jouaient à nos pieds,
+parmi les ombres mouvantes des branches. J’expliquai que j’avais de la
+peine à me séparer de mes chéris; mais que j’avais, pour visiter
+l’Amérique, de si fortes raisons que je pouvais bien dire que Dieu
+lui-même m’y appelait. Tout le monde dit: «Oui, Papa, tu dois y aller,
+et nous ferons de notre mieux afin de te rendre l’absence facile». Puis
+nous eûmes une courte et bonne prière, pour placer toutes choses et
+nous-mêmes entre les mains de Dieu.
+
+ [2] C’est le nom de la campagne amie où nous étions alors.
+
+ * * * * *
+
+J’avais deux océans à traverser: l’Atlantique et la grammaire anglaise.
+Chaque fois que je m’étais aventuré dans les eaux anglaises, j’étais
+revenu découragé. Impossible d’apprendre et surtout de prononcer cette
+langue. C’est ici que je compris à quel point pour les études et toutes
+sortes de travaux, l’amour et la nécessité sont d’un secours puissant.
+Avant mes projets de voyage en Amérique, j’apprenais l’anglais par
+simple curiosité. Mais depuis que l’idée d’aller en Amérique me hantait,
+je l’apprenais par amour, par un vrai et profond amour pour ce peuple
+encore invisible à mes yeux, mais que je pressentais digne d’être
+beaucoup aimé. Subitement l’anglais me parut un langage délicieux.
+L’entendre parler, le lire était mon occupation favorite. Mes
+professeurs, dont je me rappelle surtout le Virginien Mac Bryde,
+n’avaient qu’à se louer de mon assiduité. Et cependant, au milieu de
+quelles constantes interruptions je travaillais! Jamais rien de
+régulier. Toujours à la merci de l’imprévu du ministère, ou de quelque
+visiteur importun. Au sein de mes tribulations, je songeais aux Juifs
+rebâtissant Jérusalem après l’exil et tenant d’une main la truelle, de
+l’autre la lance. Bien souvent, le soir, fatigué par une longue journée,
+je me sentais découragé. L’anglais allait moins bien. Je me disais: «je
+ne l’apprendrai jamais.» Mais le lendemain je recommençais avec une
+ardeur nouvelle. Sociable comme je le suis, il m’eut paru intolérable de
+voyager dans un pays sans en parler, ni en comprendre la langue. C’était
+la condamnation au rôle de sourd et muet. Ensuite, quoiqu’il eût été
+entendu, en principe, que je ferais en Amérique des conférences
+françaises, ceux de mes amis qui s’intéressaient le plus vivement à ma
+venue, déclaraient qu’à moins de parler anglais, je ne me mettrais pas
+en contact avec le peuple américain lui-même, mais seulement avec
+certains auditoires select. Coûte que coûte, il fallait donc vaincre cet
+obstacle de la langue. Ceux que je désirais atteindre, c’était la foule
+des auditeurs, tels qu’on les voit mêlés dans les réunions où
+s’assemblent tous les éléments d’une population. A Paris, quelques amis
+d’une extrême prudence me disaient: «surtout ne vous laissez pas aller à
+parler anglais en public, vous vous rendriez ridicule». Des lettres de
+Genève m’avertissaient dans le même sens. Je crus mieux de déférer au
+désir de ceux qui m’écrivaient: «Parlez-nous anglais, si pauvres que
+soient vos moyens en cette langue, pourvu que vous vous fassiez
+comprendre.» Et je continuai à me jeter dans l’anglais à corps perdu.
+Comme je me débattais en des difficultés sans cesse renaissantes, je
+reçus la visite de l’acteur Delorme, du Théâtre de la Renaissance. Il
+venait m’offrir des leçons de diction en français, comme il en avait
+donné à beaucoup de mes collègues de l’Église protestante et catholique.
+Je lui dis: «Retro Satanas!» et lui citai la parole de Gœthe: «Oui, un
+comédien peut donner des leçons à un pasteur, si le pasteur est lui-même
+un comédien.» Comme il tenait déjà la porte, tout navré de ma réception,
+il dit quelques mots en anglais:--Vous savez l’anglais, lui dis-je.--Non
+seulement je sais l’anglais, mais j’ai joué Shakespeare aux
+États-Unis.--Alors vous êtes l’homme qu’il me faut, lui déclarai-je, en
+le ramenant dans mon bureau. Séance tenante il me donna la première
+leçon d’improvisation anglaise. Il m’habitua à la prononciation des
+mots, tel que le comporte le discours public. Et pendant les vacances, à
+la campagne, nous eûmes ensemble des séances de travail qui durèrent du
+matin jusqu’au soir et pendant lesquelles j’adressais à mon infatigable
+et scrupuleux auditeur, des conférences, sermons, speeches de toute
+nature, m’efforçant de faire passer d’une langue dans l’autre le
+répertoire total de mes idées. Dans mes moments de loisir, je me parlais
+anglais à moi-même, et je finis par penser en anglais.
+
+
+
+
+OU JOHN WANAMAKER INTERVIENT
+
+
+Vers le mois de juin 1903, je reçus, un matin, un petit bleu signé John
+Wanamaker et me demandant un rendez-vous. Il était rédigé en une
+écriture décidée, aux caractères nerveux et concis. Je savais deux
+choses seulement du signataire: la première, qu’il était un des plus
+grands négociants américains; la seconde, qu’il aimait beaucoup mon
+livre: «La Vie Simple,» et en avait distribué d’innombrables volumes.
+J’allai le trouver; hélas! nous ne pûmes causer. Ni son français ni mon
+anglais ne suffisaient. Et pourtant nous nous comprîmes. En 1904, vers
+le même mois de juin, nouvelle rencontre. Cette fois nous pûmes avoir
+une conversation suivie en anglais.
+
+Personne ne me fut plus utile, que John Wanamaker, à partir du moment où
+mon voyage se trouva décidé. Il me donna tous les conseils et toutes les
+explications préalables nécessaires et m’invita à venir demeurer à sa
+campagne de Lindenhurst, durant la première quinzaine de mon séjour en
+Amérique, afin d’y faire mon acclimatation. Il visita successivement ma
+famille et mon église, leur promettant de prendre soin du pasteur et du
+père de famille et de me renvoyer en France, sain et sauf, ce qu’il
+s’appliqua plus tard à tenir scrupuleusement.
+
+Je m’embarquai sur «La Lorraine», le 10 septembre 1904, emmenant M. X.
+Kœnig, pour me servir de compagnon et de secrétaire pendant le voyage.
+Dans ma cabine, parmi les lettres et télégrammes de France qui me
+souhaitaient un bon voyage, je trouvai un cablogramme d’Amérique signé:
+John Wanamaker, et conçu en ces termes: «_America welcomes you!_»
+
+
+
+
+EN MER
+
+
+Dès le premier jour, je rencontrai à bord Mr L. P. Morton, ancien
+ambassadeur des États-Unis à Paris, et sa famille. Nous nous
+connaissions depuis un certain temps déjà, et nous pûmes tout à l’aise,
+en de longues causeries, nous entretenir du pays où j’allais pour la
+première fois.
+
+Nos modernes transatlantiques sont des merveilles du génie humain. Parmi
+tous ceux qui se font une ardente concurrence, les moins rapides et les
+moins confortables eussent paru à nos pères des chefs-d’œuvre de
+confort. Ce qui me frappa le plus, c’est ce fait qu’un semblable bateau
+part, ayant en somme embarqué dans ses flancs toutes les questions
+sociales et même toutes les questions humaines.
+
+D’abord, il promène par l’Océan, nos divisions de classes. Elles sont
+admirablement caractérisées par les cabines de luxe, les cabines de
+première avec leur pont séparé par une barrière des cabines de deuxième;
+puis les cabines basses où sont logés les passagers de troisième classe
+désignés sous le nom d’émigrants. Les officiers et les matelots du bord
+représentent l’armée en ses couches diverses. Le personnel de service
+masculin et féminin, ainsi que les chauffeurs mécaniciens, cuisiniers,
+boulangers, sont comme les spécimens de la grande armée des
+travailleurs.
+
+J’eusse voulu aller des uns aux autres, fréquenter surtout parmi ce
+peuple nombreux d’émigrants, apprendre leur histoire, les causes de leur
+départ de la patrie, leurs espérances. Sept grands jours en mer, sans
+autre occupation que celle d’aller et de venir. Quelle moisson de
+renseignements à faire en causant familièrement avec les femmes, les
+hommes, avec tous! Pourquoi ne l’ai-je pas fait? C’est bien simple. Mon
+estomac ne s’est pas trouvé en cette circonstance à la hauteur de mon
+cœur. Dès l’instant où ce phénomène vulgaire et humiliant qui saisit les
+marins peu expérimentés, se fut déclaré en ma personne, toute velléité
+de faire des visites et de fraterniser disparut. Un vague malaise de
+couleur grisâtre et verdâtre m’envahit dès le deuxième jour et ne se mit
+à diminuer qu’au quatrième. Pendant un moment de lucidité, je fis une
+découverte horrifique: _j’avais oublié mon anglais_. C’est à peine si je
+trouvais mes mots pour m’expliquer en ma langue coutumière. Quelques
+termes allemands, semblables à celui de _Katzenjammer_, flottaient dans
+le vide de ma mémoire comme des cadres oubliés en un appartement
+déménagé. D’anglais, plus trace!
+
+Le sixième jour, heureusement, les vents se calment, les nuages se
+déchirent, un chaud soleil inonde la mer et les ponts. Aussitôt toutes
+les figures s’éclairent à bord. Tout le long du jour, des voix chantent
+à l’entrepont. Ce sont des Italiens, hommes, femmes, jeunes gens, qui
+mêlent leurs voix graves et claires. Je les écoute avec charme. Ces
+mélodies sont toute une tradition de soleil et de patrie, de poésie et
+de pauvreté. Ils rappellent les mers bleues, les montagnes violettes,
+les palmiers, les oliviers, les orangers et les lauriers. Il y a une âme
+dans ce chant.
+
+Les passagers de première ont un orchestre à leur disposition; mais
+eux-mêmes ne chantent pas sur le pont, et surtout l’idée ne leur
+viendrait pas de chanter ensemble. Pourquoi?...
+
+ * * * * *
+
+Battant et perforant sans relâche le flot amer de son hélice puissante,
+le navire nous emporte, nous, nos âmes et nos destinées, nos vices et
+nos vertus. Nous sommes momentanément groupés; mais nous restons
+séparés. Au fond, nous ne sommes pas du même bateau. Il y a de la
+mélancolie à penser que tous ces hommes peuvent respirer le même air,
+qu’une étroite solidarité matérielle les joint pour quelques jours, que
+le même naufrage soudain mettrait leurs corps dans le linceul des mêmes
+flots, et qu’ils ne se sentent pas davantage frères. Un magnifique
+bâtiment comme un transatlantique est un témoin de notre grandeur
+mécanique, de notre progrès scientifique. Mais certes on y peut voir des
+preuves saisissantes de notre pauvreté morale et de notre marasme
+social. Il y a encore bien des traversées à faire avant d’entrer au port
+de la Cité fraternelle.
+
+ * * * * *
+
+La nuit venue, je m’en fus tout seul à l’avant du bateau, sous les
+étoiles. Là, on se sent marcher. Il semble qu’un grand aigle vous a pris
+sur ses ailes et vous emporte à travers les champs de l’air. Tout votre
+corps est mouvement; toute votre âme, aspiration.
+
+Derrière le voile de ces ténèbres occidentales, que se cache-t-il pour
+nous? Demain blanchiront à l’horizon les rives américaines. Quels hommes
+y verrons-nous? quelles rencontres, quelles expériences ferons-nous?
+
+Et, pareil à un homme qui va vers un peuple, je respire déjà leur air,
+je les pressens, je tends mes bras vers des amis inconnus.
+
+Mais, tout à coup, en pleine joie d’aborder bientôt, une angoisse
+affreuse m’étreint le cœur: je songe à mon anglais, et j’entends une
+voix moqueuse me dire: «Lorsque tu ouvriras la bouche devant ce peuple
+qui demeure là-bas, ils se regarderont les uns les autres et se
+demanderont: «Quelle langue parle cet homme?»
+
+
+
+
+LE SALUT DES FEUX
+
+
+Des feux! des feux! feux fixes, feux intermittents; prunelles démesurées
+dardant dans la nuit leurs flamboyants regards; phares tournants, de
+leurs gerbes balayant l’horizon. Flammes et flammes encore, rouges,
+vertes. C’est toute la symphonie des signaux, imitant les étoiles, les
+comètes, les bolides, les éclairs, les torches!
+
+Quelle féerie d’arriver ainsi de nuit et d’être salué par de la lumière!
+Et cette lumière c’est de l’humanité. Que dans les ténèbres de l’Océan,
+loin de la terre, dans l’immense et morne solitude des flots, un simple
+falot apparaisse: immédiatement cette lumière nous fait penser: _un
+homme est là_. A travers toutes les mers du globe, les lumières qui
+vacillent par la nuit, annoncent des hommes. Elles disent les unes aux
+autres: voici ton semblable! Que de pensées dans ces tremblants fanaux!
+
+Et voici la terre! Rien ne l’indique aux regards, car c’est l’obscurité.
+Minuit rend semblables et confond dans le même noir le large et le
+rivage, la plage sablée aux pentes insensibles et la falaise abrupte aux
+menaçantes arêtes. Sans les hommes, maintenant nous ne verrions que de
+l’ombre, ombre redoutable où des dangers s’accumulent. Les hommes ont
+fait de la clarté. Cette clarté oriente et dirige les navires. Toutes
+ces lumières, c’est de la bonne volonté. Elles renseignent et saluent.
+Elles disent: voici le chemin, venez et soyez les bienvenus! Elles
+annoncent les demeures et les tables de famille, les rues populeuses et
+les ruches d’affaires où circulent des milliers de travailleurs
+laborieux.
+
+ * * * * *
+
+Le vaisseau ralentit sa marche. On distingue une barque constellée de
+lumières: elle amène le pilote. Un canot s’en détache et vient vers
+nous. Le pilote, une ombre noire, monte à bord. C’est un pygmée qui
+vient prendre place sur le monstre. Et pourtant cette petite ombre qui
+monte est indispensable au vaisseau monstre. Car cet homme, c’est de la
+lumière encore. Autre chose est de naviguer sur les vastes déserts
+liquides, autre chose d’entrer dans un port. Ici il faut connaître la
+passe. Seul le pilote en sait la direction. Le commandant, avec toute sa
+science, le timonnier, avec toute son habileté, ont besoin de lui. Et
+nous voici confiés à sa main.
+
+Lentement, comme pour ne pas réveiller la ville endormie, «La Lorraine»
+entre dans le port de New-York. Puis les machines stoppent.
+
+Nous dormirons là. Pour la première fois, depuis une semaine, nous voilà
+au repos.
+
+Et l’on va rejoindre sa couchette, jetant un dernier regard sur toutes
+ces lumières derrière lesquelles on devine l’Amérique.
+
+
+
+
+RÉVEIL DANS LE PORT
+
+
+Tout est changé; plus de feux; ils sont éteints! C’est le jour! «La
+Lorraine» dort encore sur ses ancres. Par le hublot de ma cabine, je
+vois un gracieux tableau. C’est une colline verte où se remarquent des
+villas parmi des bouquets d’arbres.
+
+Mais, du pont, un horizon grandiose frappe la vue. Le port de New-York
+est colossal. La statue de la Liberté que nous avons vue jadis dans un
+chantier de Paris, et dont la tête dépassait le toit de toutes les
+maisons voisines, n’est ici qu’une figure de taille ordinaire, malgré la
+hauteur du piédestal, tant les lignes alentour sont larges et les
+proportions gigantesques. Des vaisseaux de toute grandeur circulent dans
+tous les sens. Des Ferry-boats, reliant les lignes ferrées d’une rive à
+l’autre, transportent ensemble: hommes, chevaux, voitures de maître et
+de charge, automobiles. On voit passer, alignés sur des enfilées de
+bateaux plats, des portions entières de trains de marchandises. Tout
+cela fume, halète, siffle et se signale à coups de sirène. C’est la
+circulation active de produits de toute nature sous des pavillons du
+globe entier.
+
+En levant les yeux au-dessus de ce mouvement du port, on est frappé par
+l’aspect de la ville. Les maisons les plus élevées sont celles bâties
+dans la partie de la Cité qui avoisine les quais. De loin, ces bâtiments
+ressemblent à des tours féodales. Ils sont étranges. A les regarder, à
+mesure que l’on s’approche davantage, on les trouve même franchement
+laids. L’idée de beauté n’a rien à faire dans cet entassement d’étages.
+Ce sont, avant tout, des tours de force de l’art de construire; mais je
+serais bien étonné que jamais la grâce des lignes puisse parvenir à les
+pénétrer. Tels quels, ce sont des monuments de la puissance commerciale
+des États-Unis. Cette puissance, comprimée entre les limites trop
+étroites, dans les places où elle se concentre, jaillit en hauteur
+pareille à l’eau qui s’élance en jet, des tuyaux qui l’emprisonnent. Ce
+sont des manifestations aussi, en leur genre, de cette fougue que rien
+n’arrête, de ce génie conquérant à qui rien ne paraît impossible et qui
+a multiplié ses témoins sur toute la surface de ce remuant territoire.
+
+A première vue, je l’avoue, les skyscrapers[3] m’ont heurté franchement
+comme des productions anormales, des champignons de taille extravagante
+poussés sur le sol surchauffé de cités titanesques, des excroissances
+malsaines surgies, par éruption, de la fièvre et de la folie auxquelles
+aboutit la concurrence enragée pour les biens matériels. Et il pourrait
+bien y avoir de l’un et de l’autre, un peu de tout, bien et mal, à leur
+origine. Pour l’amour de l’esthétique, dont la vie humaine ne doit
+jamais se désintéresser, il est à souhaiter que ces sortes de phénomènes
+du bâtiment, demeurent à l’état d’exception.
+
+ [3] Escaladeurs de ciel.
+
+Cependant, vus de Brooklyn par les soirs d’hiver, la rangée colossale de
+ces Goliath offre un aspect unique. La difformité de leurs silhouettes
+trop massives a disparu dans l’ombre. L’obscurité clémente a couvert
+leur nudité. Luisant alors de tous les feux de leurs milliers de
+fenêtres, ce ne sont plus que des demeures diaphanes du labeur qui
+veille. Pendant plusieurs heures elles brillent de tout leur éclat. On
+sent que le travail bat son plein. Puis, vers les sept et huit heures,
+lentement les étages s’éteignent. La muraille de feu devient un mur
+noir, troué seulement de loin en loin par le regard d’une étoile.
+
+
+
+
+DANS LES DOCKS
+
+
+Mais j’y pense; nous n’avons toujours pas débarqué.
+
+Le rivage de New-York, sur toute l’étendue du port, est découpé en
+stalles comme une écurie. La grande Compagnie transatlantique française
+a sa place assignée. C’est tout une manœuvre de faire entrer ces
+Béhémots de l’Océan dans les cases mesurées à leur taille. Ils se
+comportent à la façon de très gros chevaux, qu’on ferait entrer dans
+leurs stalles, à reculons.
+
+Enfin, la manœuvre est finie, et le pont jeté. Le premier homme que
+j’aperçois, en abordant, est John Wanamaker. Sa bienveillante
+physionomie me paraît un signe tout particulier de bon augure.
+
+Pendant les longues formalités de douane, un essaim de journalistes
+m’assaillit. C’était la première fois de ma vie que je me trouvais
+entouré d’autant d’inconnus tenant des carnets en main et me pressant de
+questions. J’avais beaucoup redouté ce moment, ayant toujours préféré le
+silence et l’obscurité à la renommée un peu bruyante que nous procurent
+les feuilles publiques. Mais rien ne me parut plus naturel que de me
+conformer aux usages locaux. Comme tous mes semblables, d’ailleurs, ces
+journalistes m’intéressèrent. Il y en avait de différents âges, des
+jeunes surtout. Je fus agréablement surpris de les trouver si sérieux.
+Leurs questions étaient intelligentes, précises, mais nullement
+indiscrètes. Ils me firent l’impression de gens connaissant leur métier
+et l’exerçant scrupuleusement. Comme on ne peut rien demander de plus à
+aucun homme, quel qu’il soit, j’éprouvai de suite de la sympathie pour
+leurs personnes, et nos conversations furent pleines d’abandon.
+
+La curiosité avec laquelle ils m’observaient de la tête aux pieds
+m’amusa beaucoup. Leurs articles témoignèrent, le jour même, que, ni la
+coupe rustique de mes vêtements, ni la forme virgilienne de mes souliers
+ne leur avait échappé.
+
+La légende s’emparant d’un détail de vacances de ma vie de jeune homme,
+avait fait de moi un berger des Vosges, très récemment encore occupé à
+garder ses moutons, et qui venait apporter son message de simplicité,
+lentement conçu dans l’austère solitude des hauteurs. Peut-être
+s’attendaient-ils à me voir revêtu de quelque costume-programme, à
+recommander _urbi et orbi_ comme premier et visible indice du retour à
+la simplicité. J’eus donc d’abord à me défendre de cette tendance au
+formalisme qui attire les idées dans le domaine matériel. Mais ces
+interlocuteurs étaient à la fois si intelligents et si désireux de se
+renseigner exactement sur mes intentions, que j’eus un vrai plaisir à
+leur expliquer que la simplicité n’était ni dans le vêtement, ni dans la
+demeure, ni dans la nourriture, mais qu’elle était un état d’esprit qui
+nous portait à consacrer la vie à son vrai but et à renoncer à tout ce
+qui nous en éloignait.
+
+Ils me demandèrent: et pour nous autres journalistes, en quoi consiste
+la «Vie Simple»? Quel message avez-vous pour nous? Je leur répondis:
+«C’est bien simple: ne racontez que ce qui est vrai».
+
+
+
+
+PREMIER COUP D’ŒIL DANS NEW-YORK
+
+
+Je ne sais ce qui se passe en d’autres esprits--nous sommes si
+différents les uns des autres--mais les toutes premières impressions des
+choses agissent sur moi avec une extrême énergie. En particulier elles
+me frappent, si je suis venu de loin dans un milieu suffisamment
+différent. La première matinée passée dans New-York me trouva
+particulièrement réceptif. Le voyage est court, de France aux
+États-Unis: cependant pour celui qui n’a pas beaucoup voyagé, c’est
+chose étrange de rester sept jours sans poser le pied sur terre ferme.
+Je ne me lassais donc pas de regarder les rues, le trafic, le train des
+voitures, tramways, chemins de fer circulant pêle-mêle, se croisant, ou
+passant au-dessus les uns des autres. Dans certains quartiers de
+New-York, la circulation d’affaires est considérablement plus intense
+qu’à Paris. Elle atteint son paroxysme dans le coin de ville avoisinant
+les gigantesques ponts de Brooklyn. C’est là, à certaines heures surtout
+où chacun se hâte vers son travail ou vers sa maison, que la fourmilière
+humaine grouille avec le maximum de célérité. Celui qui, du calme d’une
+traversée, tombe directement dans cette agitation, éprouve le plus
+violent contraste. Quelle différence aussi, pour moi, entre ces
+quartiers où l’humanité coule à flots, tourbillonne en remous et se
+précipite en cataractes, et le coin ignoré de Bretagne où j’avais passé
+les dernières semaines, livré à une intense préparation intérieure, et
+songeant au peuple d’au-delà des eaux!
+
+De ces heurts de la vie, ne nous plaignons jamais; ce sont d’impressives
+leçons de choses à recueillir, pourvu que le cœur demeure à son point de
+vue véritable et que le prochain ne devienne pas pour nous le figurant
+d’un spectacle. Quel profond intérêt humain la vue de foules inconnues
+ne doit-elle pas nous inspirer! Ces passants charrient avec eux tous les
+fardeaux et tous les problèmes de la société. Ils sont une part du grand
+drame qui se déroule et dans lequel s’affirment nos destinées. A toute
+heure, la bataille vogue et se poursuit. Toutes les forces sont à
+l’action. Vers quel côté penche la balance?
+
+En même temps que me fascine la foule, des figures de détail me
+retiennent. Que de types aperçus pour la première fois! Plus qu’il ne
+m’était jusqu’alors arrivé, je commence à voir la couleur noire parmi
+les ensembles qui me coudoient. Déjà, dans le port, la stature puissante
+et les bras nerveux des nègres m’avaient frappé. Maintenant, c’étaient
+des femmes, des enfants, croisés à chaque pas, échantillons du fil noir
+qui fait partie du tissu américain.
+
+Ailleurs, c’étaient de petits camelots qui vendaient des journaux. Le
+camelot adulte est presque inconnu. Souples et entreprenants, ces
+garçonnets s’élancent dans les tramways qui passent, dans les wagons des
+chemins de fer, les traversent en vendant leur marchandise et sautent à
+terre ensuite avec leurs «cents».
+
+Dans les trains du chemin de fer aérien, on passe au niveau des étages
+inférieurs des maisons. Je plains ceux qui demeurent là, dans la fumée,
+la poussière, le bruit perpétuel de la ferraille et sous les regards des
+passants. Mais le passant est mis à même, par cette installation, de
+voir en peu de temps une multitude d’intérieurs. Il regarde les uns
+défiler rapidement; pendant un arrêt du train, il plonge à loisir son
+regard dans les autres et y fait presque une visite. Habitué à pénétrer
+dans nos intérieurs modestes de Paris, je prenais un intérêt extrême à
+tout ce que me révélait parfois un simple coup d’œil: arrangement des
+chambres, physionomie du mobilier, groupes assis à table autour d’un
+repas.
+
+Dans les cours et jardinets situés par longues rangées, entre les files
+de maisons, et sur les derrières des habitations ouvrières, on voit
+immédiatement que les ménagères du peuple lavent beaucoup et tiennent
+leur linge très blanc. A tous les étages, elles ont, pour le suspendre,
+un procédé très ingénieux. Des cordes partent des fenêtres des cuisines
+et vont s’enrouler autour d’une poulie fixée à de hautes poutres de fer
+ou de bois, vers le milieu de la courette. Par une manœuvre des plus
+simples, la ménagère suspend ses pièces, une à une, et les fait ensuite
+avancer, sans se déplacer elle-même. Une fois le linge séché, elle le
+rentre par une manœuvre inverse. Les jardinets sont en général
+complètement incultes.
+
+Par contre, ce qui frappe, c’est le beau lierre qui, un peu partout,
+grimpe aux façades des maisons. Ce lierre perd ses feuilles en hiver. Il
+n’a donc pas l’inconvénient d’engendrer de l’humidité pendant les mois
+où le soleil se fait plus rare. Depuis certaines modestes demeures,
+jusqu’aux maisons les plus riches, cette plante vivace pousse et réjouit
+la vue. Elle donne aux églises un air familial et accueillant, grimpe
+aux fenêtres des écoles, et constitue un élément gracieux d’une infinie
+variété.
+
+New-York est rouge par les briques et la couleur des pierres dont ses
+maisons sont bâties. Une multitude d’églises, de monuments, de bâtiments
+publics, sont de ce même grès rouge qui rappelle le grès vosgien et les
+pierres immortelles de la Cathédrale de Strasbourg.
+
+A un moment de la journée, M. Howland, de la Revue «Outlook», nous prit
+en automobile et, par un beau soleil, nous fit faire le tour de Fifth
+Avenue et du Parc. Le parc est immense et situé au cœur de la ville. Il
+a plusieurs kilomètres de longueur. Le terrain en est ondulé, et par
+endroits même, accidenté. Les arbres sont rustiques. On a enjolivé aussi
+peu que possible afin de conserver un caractère agreste à ces sites. Il
+y a de vrais coins de forêt, tels qu’on pourrait les voir à une grande
+distance de la ville, des rochers véritables et d’une physionomie
+suffisamment sauvage. Les oiseaux abondent et les écureuils de même. Ces
+gracieux petits animaux, qui peuplent tous les parcs américains, sont
+gris, d’une belle taille, et absolument sans crainte. C’est la preuve
+des bons procédés du public à leur égard. Ils se livrent à mille ébats
+et font les délices des enfants.--Quelques équipages circulent par le
+parc. Mais il n’y a aucune comparaison entre leur nombre et ceux qui
+roulent par les Champs-Élysées et l’Avenue du Bois de Boulogne.
+
+Il fallut quitter toutes les attrayantes nouveautés qu’offre à un
+étranger la promenade à travers une ville immense et aller nous occuper
+d’affaires. Une tournée de conférences est toujours une sérieuse
+entreprise, surtout s’il s’agit d’en faire beaucoup en peu de temps et
+de les semer sur un très vaste territoire. Par nécessité, plus que par
+goût, j’avais dû m’adresser à une maison qui voulût se charger du soin
+matériel de l’arrangement de la tournée. Allant en Amérique pour la
+première fois et de plus à mes propres risques et périls, financièrement
+parlant, je suis heureux de pouvoir exprimer ma satisfaction au sujet de
+la façon dont la maison J. B. Pond s’acquitta d’une tâche toujours
+délicate et compliquée de maintes difficultés.
+
+
+
+
+ÉCHAPPÉE SUR LA CAMPAGNE
+
+
+Saturé de bruit, je fus heureux, dans l’après-midi, d’accepter une
+invitation de mon éditeur M. Mc Clure, pour aller passer le dimanche à
+sa campagne, de Homestead, située à Ardsley on Hudson.
+
+Hudson river, avec ses horizons de collines et de montagnes, offre le
+plus beau caractère géographique de l’Est américain. Depuis son
+embouchure à New-York jusqu’à une grande distance de la mer, ce large
+fleuve est bordé sur la rive droite par une véritable muraille de
+rochers, couronnée de forêts et garnie à ses pieds de quelques grosses
+broussailles qui se nourrissent dans les éboulis lentement amassés par
+les siècles. Sur l’autre rive, une série de collines à pente douce,
+s’enchaînent en un ensemble très pittoresque. C’est là que, sur une
+longueur de plus de cent kilomètres, se suivent, sans interruption, des
+villages, d’agréables petites villes, des villas et des fermes où une
+grande partie de la population de New-York demeure en été, souvent même
+toute l’année.
+
+Washington Irving a fait de ce pays, dans son _Sketchbook_, des
+descriptions délicieuses et l’a en grande partie pourvu de toute une
+tradition, pieusement vivante dans le souvenir de ses compatriotes.
+
+A peine arrivés à Ardsley, Madame Mc Clure proposa une promenade en
+voiture qui fut dirigée précisément vers Irvington. Nous circulions sur
+une route large et bien construite, comme on ne les trouve que rarement
+en Amérique. Beaucoup de voitures légères à roues étroites, garnies de
+familles en villégiature ou de fournisseurs ambulants: épiciers,
+fruitiers, marchands de glace, mais presque pas d’automobiles. Le réseau
+général des routes américaines est en mauvais état. La population
+circule en chemin de fer et en tramways. On ne peut pas se payer, comme
+en France et une grande partie de l’Europe, la fantaisie d’aller en
+automobile d’un bout à l’autre du territoire. Leur usage est donc
+restreint au voisinage immédiat des villes et, proportionnellement, leur
+nombre est très inférieur à celui des nôtres. On ne s’en plaint pas,
+lorsqu’on circule sur une belle route que le trop fréquent passage de
+voitures à essence transformerait en un royaume de la poussière et du
+méphitisme pétroléen.
+
+
+
+
+LE CIMETIÈRE DE SLEEPY HOLLOW
+
+
+Un petit détour pour un pèlerinage à la maison de Washington Irving,
+habitée par sa famille. Plusieurs chambres sont restées telles qu’elles
+étaient de son vivant. La domestique française qui sert dans la maison
+est toute heureuse de voir des compatriotes et de leur parler.
+
+Washington Irving repose dans le cimetière de Sleepy hollow à travers
+lequel conduisent plusieurs routes carrossables. Dans ce cimetière, fort
+grand et en même temps très gracieux, il n’y a pas une seule tombe
+prétentieuse. Beaux arbres, gazons, pierres de granit, simples,
+impressives et quelques roses, c’est tout. Et c’est le caractère, en
+général, des cimetières américains que j’ai vus. Dans un pays où il y a
+tant de richesse, cette simplicité des cimetières dit beaucoup. Elle
+marque un sentiment de respect devant l’au-delà et d’égalité dans la
+mort, un sentiment religieux simple et profond. Pas de signes d’orgueil
+ou de vanité; pas de signes d’écrasement ni de désespoir non plus. La
+mort est envisagée comme elle doit l’être, dans la résignation et dans
+la foi.
+
+On est si souvent choqué, péniblement impressionné, scandalisé par le
+luxe des cimetières, ou terrifié par les signes d’une douleur qui ne
+connaît pas l’espérance. J’aime beaucoup l’atmosphère morale qui règne
+par les cimetières américains, et mon cœur s’est fait du bien, au
+souffle qui court sur les tombes de là-bas.
+
+Ce n’est pas tout de savoir vivre. Il faut savoir aussi mourir. Mourir
+fait partie de la vie. L’aspect du cimetière américain a été pour moi
+toute une déclaration de principes. Le cœur plein des souvenirs des
+chers morts, et persuadé que si les morts ne sont rien, les vivants sont
+un peu moins que rien, je tiens beaucoup à ce que tout ce qui rappelle
+ceux qui sont allés à Dieu, garde un caractère de haute et vivifiante
+humanité. La façon dont on pense aux morts et dont on soigne leur
+mémoire, est un grand chapitre dans l’art de vivre, et les autres
+chapitres dépendent beaucoup de celui-ci.
+
+En ces premiers instants de mon séjour dans un pays que j’aimais
+d’avance et dont je venais voir moins la grandeur que le caractère,
+moins la puissance que l’énergie morale, moins la vie extérieure que la
+vie intérieure, je fus heureux de recevoir sur les tombes du cimetière
+de Sleepy hollow ces impressions réconfortantes. Oh! la belle, la
+discrète, la tendre et croyante âme de peuple que j’ai senti se
+découvrir à moi dans ce lieu de repos!
+
+Sur la rive occidentale de l’Hudson, le soleil se couchait. En bas, le
+fleuve coulait comme une nappe de lave incandescente. Puis venait la
+barre sombre, gigantesque de longueur, formée par les rochers, à cette
+heure confondus en une seule masse noire. Et, au-dessus, à travers
+l’échancrure enflammée de quelques longs stratus, le soleil, embrasant
+tout l’Ouest, rougeoyait comme un incendie. Je regardais des yeux et de
+l’âme. Ce qui à cette heure me donnait le plus d’émotion, c’est que pour
+la première fois, je voyais le soleil se coucher sur le pays du grand
+Washington.
+
+
+
+
+PREMIER SPEECH ANGLAIS
+
+
+C’est demain dimanche, me dit M. Mc Clure, le soir à la table de
+famille; je pense que vous voudrez bien prêcher dans notre petite
+église.--Oh non, fut ma réponse, je préfère écouter.
+
+Le lendemain, après l’église, nouvelle question: Ne pourriez-vous pas
+nous faire un petit culte de famille, cet après-midi? Cette fois-ci,
+impossible de refuser, quelle que fût mon appréhension de faire mes
+débuts en anglais, même devant cinq ou six auditeurs.
+
+Lorsqu’à l’heure fixée, je descendis de ma chambre au salon, je m’y
+trouvai en présence... d’une cinquantaine de personnes. Je dis à
+l’oreille de mon hôte: «Monsieur, votre famille est bien nombreuse.» Il
+y avait là un certain nombre de voisins, gens distingués et instruits,
+entre autres la bonne et si vraiment modeste Miss Gould, qui a su se
+faire aimer sur tout le territoire de la République. Mais il s’agissait
+bien de m’occuper du nom et de la personne de mes auditeurs! C’est
+peut-être la première fois de ma vie que j’eusse souhaité d’en avoir
+moins.
+
+Il fallait bien me résoudre à leur parler. Tout en prenant bien garde à
+mon discours, dont l’allure chancelante devait rappeler les premiers pas
+d’un enfant, je hasardais de temps à autre un regard vers la figure de
+tel et tel auditeur en particulier. Oh surprise et bonheur! ils avaient
+évidemment l’air de comprendre. Visiblement ils suivaient l’idée, et je
+sentais ce quelque chose qui fait savoir à un orateur que l’auditoire
+saisit sa parole et se l’approprie.
+
+La glace était rompue à partir de ce moment. Tout le monde, après ce
+discours, fut réellement charmant, rassurant. Pour moi, il eut la valeur
+d’un événement. Que de fois, en esprit, m’étais-je d’avance représenté
+cette première épreuve. Maintenant elle était derrière moi. Une lourde
+pierre m’était enlevée. Le doute sur la valeur de l’instrument
+indispensable dont j’aurais désormais à me servir tous les jours,
+faisait place à la confiance.
+
+
+
+
+LINDENHURST
+
+
+Lindenhurst, la campagne de John Wanamaker était fixé d’avance, comme le
+coin de terre américain où se passerait la période, très brève
+d’ailleurs, d’acclimatation. D’après des instructions précises laissées
+à New-York par mon hôte, le voyage, jusque-là, fut un petit chef-d’œuvre
+d’attentions délicates. M. Robert C. Ogden, notable de New-York et
+associé de M. Wanamaker, nous reçut des mains de M. Mc Clure et nous
+conduisit au Ferry Boat du Pennsylvanian Rail Road. Là il nous remit aux
+mains d’un souriant jeune homme qui avait pour consigne de nous conduire
+à Jenkintown, gare de Lindenhurst, à 9 kilomètres de Philadelphie. Tout
+le long de la route, ce jeune homme fort bien renseigné se tenait prêt à
+répondre à toutes les questions que des étrangers peuvent poser.
+D’ailleurs est-on un étranger dans un pays où un accueil si cordial vous
+attend partout? Ils me l’avaient écrit dans leurs lettres: «Vous ne
+venez pas chez des étrangers, c’est chez des frères que vous allez. Vous
+serez un hôte national et en même temps un ami!» De loin, on est tenté
+de prendre de telles paroles pour des politesses. Si j’avais mieux connu
+le pays où j’allais, j’eusse pu me dire qu’elles étaient l’expression de
+la simple vérité.
+
+Sur le pas de sa porte, John Wanamaker nous reçut. Il est impossible de
+mettre plus de grâce parfaite et de familiale simplicité dans une
+bienvenue. Le jour même, nous fîmes connaissance d’une partie de sa
+famille, et le lendemain Mme Wanamaker revenait de la mer. Je les voyais
+tous pour la première fois, et il me semblait plutôt les revoir après
+une longue absence. Pas de gêne, pas de glace à rompre, presque pas de
+connaissance à faire. D’emblée, nous nous trouvions sur un terrain
+commun d’idées et de sentiments.
+
+A la première heure, le lendemain, selon l’habitude journalière, le chef
+de famille fit une lecture biblique devant toute la maison réunie,
+maîtres et serviteurs. Dans sa courte prière, il mentionna les nouveaux
+hôtes et envoya une pensée à leurs homes lointains.
+
+Puis chacun se rendit à son travail. L’habitude de faire le culte
+domestique est encore largement répandue aux États-Unis. Je le tiens
+pour une des manifestations religieuses les plus authentiques et les
+plus salutaires s’il peut être préservé de la routine et se garder des
+formules stéréotypées, et rester journellement l’expression fraîche et
+laïque des sentiments et des pensées qui ressortent de la vie familiale,
+comme des événements ambiants. Et j’ai toujours senti, à m’y associer,
+cette grande douceur qui nous vient de la communion des âmes. Prier
+ensemble en toute vérité et simplicité, en dehors de tout rite prescrit,
+dans la pure mutualité humaine, c’est bien la plus haute façon de
+fraterniser.
+
+ * * * * *
+
+Lindenhurst est une belle demeure, construite en plusieurs fois. Tout se
+groupe autour d’un hall central très vaste, d’où monte un large escalier
+aboutissant au premier étage, à un second hall. La plupart des pièces
+d’habitation donnent sur ces halls, eux-mêmes habitables, garnis de
+plantes, de meubles confortables, de belles peintures, sculptures et
+autres objets d’art d’un goût parfait. Un orgue est placé à moitié
+hauteur de l’escalier. Au rez-de-chaussée s’ouvrent les galeries de
+tableaux, très vastes, contenant toutes sortes d’œuvres de maîtres. A la
+suite est une belle et large salle construite spécialement pour les deux
+grandes toiles de Munkaczy: Le Christ devant Pilate et le Christ en
+croix. On ne saurait qualifier cette maison de luxueuse, si par ce mot
+on désigne un entassement de richesses destinées à faire une impression
+de faste et de vie somptueuse, mais d’où l’âme est absente, ainsi que la
+vraie beauté. Lindenhurst est une demeure dont la physionomie et
+l’organisation font honneur à son habitant, parce que l’habitant fait
+honneur à la demeure. Elle contient des trésors d’art; mais ce qui me la
+rend chère et précieuse avant toute chose, c’est qu’elle abrite une vie
+d’homme vraiment et absolument dévouée au bien, au travail intelligent
+et secourable, un homme qui, s’il a dans New-York et Philadelphie deux
+énormes magasins où se vendent des produits du monde entier, n’a qu’une
+seule parole et sait la tenir, un seul désir, celui d’employer ses
+moyens, et de s’employer lui-même de son mieux pour le plus large bien
+de tous.
+
+
+
+
+FLANERIES
+
+
+Qu’on ne me donne aucune explication! Je veux regarder par moi-même. Il
+se peut ainsi que je passe à côté de merveilles sans savoir qu’elles
+existent. Mais du moins ce que j’aurai vu, ne m’aura été ni préparé ni
+arrangé par quelqu’habile cicerone désireux de me faire voir les choses
+à sa façon. C’est ainsi que je compte me promener aujourd’hui autour de
+Lindenhurst, et demain à travers Philadelphie et l’Amérique.
+
+Le parc est joli, mais d’une étendue modérée. Principe de l’habitant: il
+ne faut mettre à rien plus de dépense qu’on ne saurait justifier. Le
+jardinier qui me montre les serres et la collection d’orchidées, fait
+observer que celle-ci est incomplète, toujours d’après le même principe.
+Un tel principe vaut les plus rares orchidées.
+
+Je sors du parc et me promène dans une belle campagne ondulée. Partout
+brille la golden Rod, gracieuse et rustique fleur nationale. Entre les
+collines, des ravins profonds où circulent des torrents fort capricieux.
+Aujourd’hui ils dorment, demain ils se réveillent, furieux, et se font
+un jeu sauvage d’emporter les arbres et les ponts. Un semblable jeu a eu
+lieu, il y a seulement trois jours. Où est le torrent? Parti comme un
+méchant garçon après un mauvais coup. Mais il a semé partout les
+malheureuses victimes de ses terribles amusements. Il y a quelque chose
+de fantasque dans la météorologie de ce pays. Les sautes rapides de
+température, les coups de vent, les excentricités atmosphériques y sont
+à l’ordre du jour.
+
+A droite et à gauche des routes que nous gagnons progressivement, voici
+des villas, construites en pierres, en bois, surtout en bois. Elles sont
+posées sous de beaux platanes et autres essences d’arbres aux larges
+feuilles, parmi lesquels le maple. Cet arbre qui se retrouve dans les
+promenades, les parcs, le long des routes, a cela de commun avec le
+bouleau qu’il y circule au printemps une sève surabondante. On la lui
+soutire, par les mêmes procédés, pour en faire un sirop exquis. Les
+Américains en sont très friands et le mangent au déjeuner, avec des
+crêpes.
+
+De clôtures peu ou point. J’en avais déjà remarqué l’absence dans la
+campagne de New-York. Les propriétaires ne marquent pas avec excès les
+limites de leur territoire, par des murs, des grilles, des haies, des
+palissades, comme cela se voit fréquemment en Europe, où dans certaines
+contrées la hauteur des murs détruit tout l’horizon. Je n’ai pas aperçu
+dans toute l’Amérique de ces murs de jardins, déjà irrévérencieux par
+leur seule hauteur, mais socialement aggravés par les tessons de verre
+et les culs de bouteille dont leur sommet se hérisse. Une telle armature
+sur une muraille est une démonstration antiamicale pour les passants.
+Elle doit exciter aux mauvais sentiments contre le propriétaire, et
+faire souhaiter qu’il soit volé.
+
+Très souvent des kilomètres entiers de petites et grandes propriétés se
+suivent, le long des routes et des avenues, sans être séparées par autre
+chose qu’une petite haie, un sentier bordé de gazon. Du gazon il y en a
+partout, un gazon serré et permettant aux habitants de s’y livrer à
+leurs jeux et leurs ébats. Vous rencontrez rarement en Amérique un
+promeneur proprement dit. Ce charme de l’existence leur semble inconnu.
+La canne, inséparable compagne du flâneur, est presque introuvable. En
+revanche, partout, autour des villes et des habitations, sur les
+collines, sur les gazons des parcs, des joueurs sont installés, jeunes
+et vieux, hommes et femmes, jouant à des jeux variés, comportant
+généralement de l’adresse, du mouvement, des cris et souvent une
+véritable ivresse de joie ou de combat. L’Amérique, cela se remarque dès
+le premier jour, cherche son plaisir dans le mouvement et la liberté.
+Mon ami Joseph Elkinton, habitant ce pays accidenté des environs de
+Philadelphie, et que j’avais vu se livrer autour de sa maison aux jeux
+que comportait l’automne, m’écrivit après Noël: «Vous devriez nous
+revoir maintenant. Tout est couvert de neige. Il y a de la glace sur
+toutes les pièces d’eau. A nos heures de loisir nous descendons les
+collines en petits traîneaux, nous patinons, et nous avons tous l’air
+d’Esquimaux.»
+
+Ce qui m’intrigua fort, c’est de voir si peu de jardins proprement dits.
+Il y a quelques fleurs autour des demeures, des roses mêlent leurs
+couleurs au fond vert des plantes grimpantes. Mais le jardin est
+généralement absent. Ce potager qu’adore le Français, ce petit coin près
+de sa demeure, où le citoyen-campagnard mêle aux fleurs qui sont la
+beauté et la grâce, le persil et la ciboulette qui représentent
+l’utilité, vous le chercherez en Amérique sans le trouver autrement qu’à
+l’état d’exception. Mais tous ceux qui ont un peu de terrain y font
+paître une vache, quelquefois un petit troupeau. Et des poules
+multicolores égaient par leur plumage et leur caquetage le voisinage des
+maisons. Qui demeure dans ces maisons, comment y vit-on? C’est ce que de
+prochaines occasions nous révéleront sans doute. Mais elles sont
+gracieuses, les maisons de campagne américaines, les maisons de bois
+entourées de galeries couvertes avec leurs fenêtres claires et riantes
+encadrées de lierre ou de vigne sauvage. Et d’après la physionomie des
+maisons qui dit bien des choses, je conclus, moi passant rêveur, que ce
+doivent être des demeures de braves gens.
+
+
+
+
+UNE SIESTE ET SES SUITES
+
+
+Pour flâner, sans crainte de s’égarer définitivement, ce qui est
+toujours désagréable, il faut, après s’être éloigné suffisamment du
+point où l’on désire revenir, prendre comme règle de tourner à chaque
+nouveau chemin, toujours à droite ou toujours à gauche. Mon vieux
+système, ce jour-là, me ramena, au bout de plusieurs heures, dans les
+jardins de Lindenhurst. On n’est pas rural et jardinier pour rien. Dans
+ce pays nouveau, chaque légume m’intéressait, et même les herbes du
+chemin. Il m’était agréable de fouler, le long des sentiers du nouveau
+monde, les petits trèfles et les plantins qui bordent les chaussées
+européennes. Ils souriaient à mes pieds comme de vieilles connaissances.
+
+Mais voici une sorte de rotonde où des fauteuils invitent à s’asseoir.
+Pourquoi pas? L’air est doux, et la course fut longue. Et bientôt je
+m’endormis, ayant comme dernières impressions, une brise caressante,
+soulevant de larges feuilles aux berceaux des vignes chargées de grappes
+noires, et balançant des poires d’or aux rameaux inclinés des arbres.
+
+A mon réveil, une petite table de jardin était devant moi, toute
+dressée. Pour assiettes, des feuilles; pour mets, des fruits. A ce
+service se reconnaissaient des mains d’enfants. Mais ces petites mains
+de bonnes fées qui avaient discrètement apporté leurs dons, où donc
+étaient-elles? Ma surprise avait des témoins, et des témoins incapables
+de cacher leurs sentiments. Des rires étouffés partirent de derrière un
+buisson, et je vis venir à moi une petite fille brune, de sept ou huit
+ans, pouvant bien être la fille d’un jardinier, et une blonde du même
+âge, avec de larges yeux bleus et des boucles d’or dévalant sur ses
+épaules. Celle-là, visiblement, était de la grande maison.
+
+Nous ne fûmes pas longs à devenir amis. Je croquais des poires
+savoureuses et des raisins au goût de muscat. Et je me délectais à
+entendre ces voix fraîches parler anglais. Je leur racontai une
+histoire; elles dirent: «encore une», et cela devint une série.
+
+--Voulez-vous venir prendre le thé dans ma maison? dit alors celle qui
+avait les yeux bleus.
+
+--Très volontiers, et à quelle heure?
+
+--A cinq heures.
+
+A l’heure indiquée, Mary vint me prendre par la main et me conduire à sa
+demeure. Car elle avait une maison sous bois, une maison de poupée; mais
+dans laquelle on pouvait entrer. Avec un peu de bonne volonté, je
+parvins à m’introduire par la porte. Et le charme de l’enfance envahit
+ma pensée. Grâce à une suffisante diplomatie, mes jambes furent casées
+sous la jolie petite table verte, et en avant la causerie! Par la
+fenêtre, on voyait la forêt où couraient quelques chevreuils, sans
+crainte. Le soleil envoyait des rayons tamisés. Ils dansaient parmi les
+ombres des feuilles, sur la nappe blanche. Dans la chambre proprette, il
+y avait un vrai buffet, de la vraie vaisselle. Plusieurs poupées des
+mieux élevées nous tenaient société. Nous causions comme deux grandes
+personnes ou comme deux enfants, comme vous préférerez. Les enfants
+sont, dans le monde, les personnes les plus vraiment sérieuses. Nous
+autres, toujours quelque chose nous trouble à l’arrière-plan. L’enfant
+vit pleinement sa vie et la prend absolument au sérieux. Le mieux que
+les grands puissent faire, c’est de rester enfants ou de le redevenir.
+Une des joies de mon voyage a été ce _five o’ clock tea_ chez Mary.
+
+Pouvais-je, avant de la quitter, lui refuser de lui raconter encore une
+histoire! Non. Je lui racontai donc une histoire de plus, et ce fut un
+moment de contentement paisible, exquis. Certainement, le plaisir de
+l’enfant à entendre raconter, ne pouvait pas dépasser celui que
+j’éprouvais à la voir écouter, écouter avec son âme entière, comme les
+bois écoutent les sources, comme les fleurs écoutent les abeilles.
+
+
+
+
+SÉJOUR A LA MAISON BLANCHE
+
+LE PRÉSIDENT.
+
+
+Dès la fin de juillet, le Président m’avait invité à venir à la Maison
+Blanche pour le 26 septembre «_To dine and spend the night_.»
+
+J’avais souvent pensé d’avance à cette rencontre. Et je me trouvais à la
+veille. J’allais donc voir l’homme dont la personne s’est conquis dans
+le monde entier une si vive sympathie et une admiration si sincère. Et
+la proximité de l’entrevue me donnait à la fois de la joie et de
+l’angoisse. Quelle impression me produirait le contact personnel? Et
+lui, qu’éprouvera-t-il à voir de tout près celui qu’il avait bien voulu
+honorer de loin, pour son œuvre de semeur et ses idées.
+
+Je relus certains passages de ses livres, me rappelai ses actes, me
+répétai ses bonnes lettres dont chacune avait été pour moi un événement
+du cœur, afin de bien fixer dans mon esprit la figure de celui chez qui
+j’allais.
+
+Dans ces dispositions j’arrivai à la Maison Blanche, le 26 septembre,
+vers la fin de l’après-midi.
+
+La demeure présidentielle est un bâtiment de style grec aux lignes
+simples, tout blanc et situé au milieu de jardins immenses. Au delà de
+ces jardins se trouve le monument de George Washington. Il affecte la
+forme d’un obélisque colossal dont le jet droit monte comme le symbole
+d’une grande idée. On entre à la Maison Blanche ainsi que dans une
+maison privée. Point de garde militaire. L’impression dominante est
+celle de simplicité. Pour ma part, cette absence complète de faste me
+produisit plus d’effet que tout ce que j’ai vu de plus grandiose en fait
+d’exhibition de force et d’autorité autour de la demeure des souverains.
+Comme habitation, cela laisse peut-être à désirer. De tout temps les
+familles des Présidents ont eu à se plaindre du manque de confort. Mais
+la Maison Blanche est maintenant un monument historique. Aucune demeure
+splendide, aucun palais, quelque riche et beau qu’il soit, ne pourra
+jamais la remplacer.
+
+Un domestique me conduisit dans ma chambre. Vers les huit heures, je fus
+averti que le Président me faisait demander.
+
+Je le trouvai avec Mme Roosevelt dans les salons du rez-de-chaussée où
+sont les portraits des anciens présidents. Il vint à moi les bras
+tendus. Un instant après, nous étions à table, au nombre de quatre: le
+Président, Mme Th. Roosevelt et Mme Roosevelt-West, de New-York. C’était
+le dîner intime.
+
+--Où sont les boys? dit le Président.
+
+--Ils ont déjà ôté leurs souliers, répondit quelqu’un.
+
+--Qu’ils viennent tout de même dire bonjour à M. Wagner.
+
+Et je vis venir deux jeunes garçons de neuf à onze ans, visiblement
+fatigués d’une longue course, et dont les yeux présageaient qu’ils
+dormiraient bientôt.
+
+--J’ai une très importante question à vous poser, dis-je à l’un d’eux:
+Quand vous dormez, est-ce à mains ouvertes ou à poings fermés?
+
+--Je ne sais pas, répondit-il, après un moment, puisque je dors.
+
+Le Président rit de bon cœur de cette réponse, la seule qui fût bonne à
+donner, et les jeunes gens s’empressèrent de gagner leur lit.
+
+--Nous eussions été plus satisfaits, dit le Président, de vous recevoir
+à Oysterbay, notre home, où nous passons plusieurs mois d’été. Je vous
+eusse proposé, et vous auriez été homme à accepter, de passer une nuit
+au dehors à dormir sous les grands arbres. Vous auriez vu trois familles
+de nos cousins, vivant dans notre voisinage, et leurs enfants et les
+nôtres au complet, en tout une troupe de dix-sept.
+
+J’exprimai mon regret au Président de n’avoir pu profiter d’une si
+charmante occasion de connaître tous les chers siens, et l’espoir qu’un
+jour ou l’autre cette occasion se représenterait.
+
+J’avais, dès les premières salutations, transmis au Président des
+États-Unis les compliments personnels dont notre Président, M. Émile
+Loubet, avait bien voulu gracieusement me charger, lorsque je fus lui
+présenter mes hommages avant mon départ.
+
+Maintenant la conversation s’engageait sur la multitude des sujets qui
+nous intéressaient: questions d’éducation familiale et culture de
+l’esprit public; rapports sociaux; relations internationales et bonne
+volonté internationale; questions religieuses.
+
+Nous parlions tour à tour français, allemand, anglais. A un moment
+donné, mettant en commun des réminiscences du répertoire de poésie
+allemande, nous fîmes des citations de divers «Lieder» et en particulier
+de _Vater ich rufe dich!_
+
+Sur le terrain des sentiments de famille, je trouvai le Président
+inépuisable de tendresse et de filial respect. C’est avec émotion et
+presque les larmes aux yeux qu’il parle de tout ce qui touche au
+sanctuaire du foyer. Il l’appelle la pierre angulaire de l’humanité. En
+cela, je le reconnus immédiatement comme un homme de cœur en qui la
+fibre humaine essentielle est d’une sensibilité et d’une puissance
+saisissantes. Parlant de ses sentiments religieux, il dit: «Je suis très
+attaché à ma vieille Dutch Reform-church, et je suis en même temps de
+l’Église universelle.»
+
+Pour ce qui est de l’esprit public, rien de ce qui peut contribuer à
+renforcer la bienveillance mutuelle et la cohésion des citoyens ne le
+laisse indifférent. Doué d’une rare pénétration à qui toutes les
+finesses de la pensée sont familières, il s’intéresse cependant avant
+tout aux idées pratiques, semblables au pain de ménage, susceptibles de
+devenir une nourriture largement répandue. Il aime répéter que ce qui
+importe à la santé et à la puissance d’un peuple est beaucoup moins
+l’existence de quelques caractères isolés, d’une extraordinaire hauteur,
+qu’une bonne moyenne générale dans l’esprit public. Le nerf, l’énergie
+individuelle, le sentiment de la responsabilité sociale, une décision
+primordiale de marcher droit et de ne pas se laisser détourner, voilà ce
+qu’il apprécie avant tout, en y joignant une large disposition sociable
+qui consiste à n’aller pas jusqu’au bout de son droit, par égard pour le
+prochain.
+
+On ne saurait s’exprimer d’une façon plus sympathique à l’égard d’un
+peuple, que le Président, à bien des reprises, ne s’exprima à l’égard du
+nôtre. Il estime qu’avec un peu plus de clairvoyance, les nations
+civilisées de ce temps auraient de grandes chances d’éviter les guerres
+et d’établir leurs affaires sur ce principe, que les intérêts profonds
+des peuples sont identiques. Si quatre ou cinq des plus puissantes,
+arrivent, ce qui est en voie de se faire, à établir entre elles le
+régime de l’entente amiable, elles pourront même empêcher les autres de
+troubler la paix universelle.
+
+Je voudrais pouvoir fixer ici la physionomie du Président, telle que je
+l’ai vue. Sa figure, d’une mobilité extraordinaire, est rebelle à la
+photographie ou à la peinture. Tous ses portraits le trahissent en le
+figeant dans l’immobilité. Si on ne l’a vu lui-même, on ne peut s’en
+faire une idée. Chacune de ses paroles s’accompagne d’une expression
+particulière du visage. Il a surtout un mot qu’il dit souvent, avec un
+jeu de physionomie typique, c’est le mot: _exactly_. C’est un _vivant_
+qui se met simplement et entièrement dans chacune de ses manifestations.
+L’abord est bienveillant et sans façon. Point de signes, même légers,
+annonçant le grand personnage. Ce n’est pas seulement la simplicité
+démocratique. C’est la large et accueillante simplicité humaine. On sent
+un homme qui est à toutes les hauteurs: égal aux plus grands, proche des
+plus humbles. J’éprouvai une pure joie de l’âme à le voir ainsi, car
+c’est le signe de la vraie grandeur que d’être naturel, dépourvu de
+prétentions, oublieux des petites précautions de vanité que certains
+emploient pour donner du relief à leur personne.
+
+Le Président des États-Unis est un homme tout simplement, un des
+exemplaires qui honorent le plus notre vieille famille. Il donne
+l’impression d’une force concentrée, d’un ressort tendu. On le sent prêt
+à faire, sur l’heure, l’effort définitif, à payer de sa personne si la
+cause le réclame. Au-dessus de sa table de travail, il est représenté à
+cheval franchissant un obstacle. C’est l’image de son beau tempérament,
+généreux, vaillant, entreprenant, dévoué jusqu’au sacrifice suprême. Cet
+homme-là ne reculera devant rien, si ce n’est devant mal faire. Car
+c’est un scrupuleux autant qu’un décidé et un fort. Ce leader obéit à la
+loi intérieure. Ce chef d’État républicain, plus armé par la
+Constitution que la plupart des souverains constitutionnels, a la
+délicatesse de conscience d’un enfant: c’est un honnête homme, pour dire
+le seul mot juste. Vous ne lui ferez jamais choisir les sentiers
+tortueux; s’il choisit d’aller à un but, soyez sûr qu’il y marchera tout
+droit.
+
+Avec cela il voit très clair et ne se fait pas d’illusions. Il connaît
+la vie et les hommes, et les dessous de leurs jeux hypocrites. C’est un
+réaliste qui croit à la victoire du bien. Mais il sait que cette
+victoire doit être le prix de la lutte journalière contre les éléments
+de décomposition. Il a beaucoup agi et beaucoup réfléchi. Son corps,
+assoupli et aguerri, capable de toutes les fatigues, habitué aux
+privations, est à son service comme un bon cheval qui ne peut rien
+refuser à son maître. Pendant qu’il est assis, tranquille, à deviser
+avec des amis, il ne fait point l’impression du bourgeois confortable.
+Son repos est une préface à l’action. Il sait que le combat est la loi
+de la vie. Mais il ne combattra jamais que le bon combat. Et c’est pour
+cela que ce combatif est un pacifique. Ceux qui l’accusent
+d’impérialisme ne le connaissent pas. Son patriotisme n’a rien
+d’agressif ni de menaçant.
+
+S’il veut une Amérique forte, c’est afin de n’être pas à la merci du bon
+plaisir d’autrui et de pouvoir aimer la paix sans encourir le reproche
+de faiblesse. En cela, tout le peuple est avec lui. Pacifiques et
+indomptables, c’est leur caractère.
+
+L’Amérique aime son Président. Il n’y a pas une maison de souverains
+parmi les plus vieilles, les plus légitimement affectionnées dans leur
+pays, qui jouisse d’une sympathie aussi profonde et aussi large que la
+personne et la famille du jeune Président des États-Unis. Tous les âges,
+toutes les classes sociales le vénèrent. On dirait qu’il est l’ami
+principal de chaque famille. Sa parole a une autorité inouïe sur tout le
+territoire, et cela, non par l’effet d’une popularité bruyante et
+superficielle, mais par l’effet d’un ascendant tranquille et
+authentique. Aux dernières élections, tout effort tenté contre lui a
+tourné contre ses adversaires, et depuis sa réélection triomphale,
+l’équité de son jugement et son absence de rancune politique
+convertissent à lui ses antagonistes eux-mêmes. Chacun sait qu’il
+représente _la meilleure Amérique_. Il a mieux qu’une politique, il a un
+idéal, et cet idéal est conforme aux plus nobles traditions comme aux
+plus sérieux intérêts d’avenir de la République. Les destinées du pays
+sont en bonnes mains.
+
+Je considère comme un extraordinaire privilège d’avoir pu passer de
+longues heures paisibles sous son toit, à m’entretenir à cœur ouvert
+avec un homme de sa valeur. Pour ceux qui s’intéressent aux destinées
+universelles de la famille humaine, c’est un grand soulagement de cœur
+que de rencontrer au centre vital d’un grand peuple, d’un peuple dont
+l’influence se fait sentir jusqu’au bout du monde, un caractère de cette
+trempe, un cœur de cette bonté, une si belle et si compréhensive
+intelligence. Dans un de ses discours, le Président avait dit: «We hold
+that the prosperity of each nation is an aid, not a hindrance for the
+prosperity of other nations».
+
+Je me rappellerai toujours des paroles comme les suivantes, qui doivent
+être citées et retenues, et sur lesquelles je termine:
+
+«Reading your books makes me feel more clearly than ever, that
+fundamentally there are just the same needs for us, on this side of the
+water as for you on the other. We are all alike at bottom, in needing to
+cherish the same virtues and to war on the same evils. The brotherhood
+of nations is no empty phrase[4].»
+
+ [4] En lisant vos livres, j’ai senti, plus clairement que jamais,
+ qu’il y a au fond les mêmes besoins pour nous, de ce côté de l’eau,
+ que pour vous, de l’autre. Nous avons tous le même but, qui est de
+ chérir les mêmes vertus et de combattre les mêmes maux. La fraternité
+ des nations n’est pas une phrase creuse.
+
+
+
+
+MENUS SOUVENIRS DE LA MAISON BLANCHE
+
+
+Après le dîner, par une température douce et une nuit de lune claire,
+dont les rayons, caressant au loin les arbres et les gazons, mettent en
+évidence le jet blanc du monument de Washington, la causerie se
+prolongeait sous la galerie extérieure de la Maison Blanche, tournée
+vers les jardins. Le Président introduisit un visiteur qui venait
+d’arriver, et dit ensuite: Voici un collaborateur qui vient s’occuper
+avec moi de mon élection... «We have some fighting.» Il avait dit déjà,
+en faisant allusion à la campagne qui battait son plein: «Si je suis
+élu, je resterai avec satisfaction; si je ne le suis pas, je quitterai
+mon poste avec le sentiment d’y avoir fait mon devoir.» Après un moment,
+le Président se retira, ainsi que le nouveau venu.
+
+Dans le salon familial où Mme Théodore Roosevelt nous pria ensuite de
+monter, le premier mot que dirent ces dames fut celui-ci: Parlons
+français; nous aimons tant votre langue. En effet, ces dames
+s’exprimaient avec une aisance parfaite. La conversation roula sur la
+France, sur plusieurs côtés ignorés et fort intéressants de notre vie
+nationale, vie de famille et beaucoup d’autres bonnes choses, peu
+connues à l’étranger; je m’aperçus que mes interlocutrices prenaient de
+l’intérêt et du plaisir à ce que je pouvais leur raconter. Et je dis:
+«Mais, je suis tout prêt à vous faire sur toutes ces choses, à la
+première occasion, une conférence détaillée, pour vous toutes seules».
+Oh! non, répliqua la Présidente, à une telle conférence nous inviterons
+beaucoup de monde; tous nos amis de Washington qui savent goûter une
+conférence française. Et quel titre donnerez-vous à cette
+conférence?--Tout simplement celui-ci: «_La France inconnue._»
+
+Et il fut entendu que je donnerais cette conférence lors de ma deuxième
+visite à Washington, à la fin de ma tournée, en novembre.
+
+Puis la conversation prit un tour entièrement familial. Des questions me
+furent posées sur la composition de ma famille et l’âge des enfants.
+Quand on est loin des siens, on éprouve une grande douceur à en parler.
+Il fut parlé ensuite d’Oysterbay, des enfants du Président, et je vis
+une quantité de photographies artistiques d’après lesquelles il me fut
+facile d’avoir une idée de la vie charmante de simplicité que l’on mène
+là-bas.
+
+Le lendemain, au déjeuner, le Président dit: «Je suis au courant de ce
+que vous avez comploté hier au soir avec ces dames: une conférence à la
+Maison Blanche sur la «France inconnue». Mais n’aurons-nous pas une
+conférence publique à Washington?
+
+--Justement, on est en train de l’organiser. C’est l’Union chrétienne
+des jeunes gens de la ville qui en prend l’initiative.
+
+--Très bien; en ce cas que ces Messieurs veuillent bien choisir un local
+pouvant servir de rendez-vous à un auditoire nombreux. Et je viendrai
+moi-même, vous présenter au public.
+
+Après le déjeûner nous fîmes une promenade à travers les jardins. Je vis
+les rosiers auxquels Mme Roosevelt donne ses soins elle-même, et la
+conversation se continua.
+
+Vers les neuf heures, je quittai la Maison Blanche.
+
+Dans le jardin, je rencontrai les plus jeunes fils du Président. J’avais
+fait un bout de causerie avec eux, le matin, dans le Hall du
+rez-de-chaussée où ils sculptaient des marrons en forme de figures
+humaines. Et l’un d’eux m’avait dit: «C’est vous, Monsieur, qui avez
+écrit des histoires et des farces pour amuser les enfants; nous ne
+comprenons pas le français, mais maman nous les a traduites.»
+
+Maintenant, tête nue, en simple blouse de coton bleu, avec quelques
+livres sous le bras, ils se rendaient à l’école publique.
+
+Pour ma part, je partais, le souvenir plein de cette journée et m’en
+remémorant les détails. Le Dr Radclyffe, pasteur de l’église que
+fréquentait autrefois le Président Lincoln, me fit faire un tour à
+travers Washington et les parcs. Quand il me montra son église, je
+remarquai que tout le mobilier venait d’être renouvelé. Les bancs
+étaient flambants neufs. Mais parmi eux un vieux banc demeurait et
+semblait ressortir par sa couleur plus sombre: c’était le banc de
+Lincoln.
+
+Quelques instants après, visitant la magnifique bibliothèque de
+Washington, nous nous trouvions dans la rotonde centrale d’où partent
+dans tous les sens les salles remplies de livres, et nous examinions
+l’ingénieux mécanisme par lequel on reçoit les volumes, quelques minutes
+après les avoir demandés. Un silence religieux régnait par ces espaces
+studieux, garnis de lecteurs, dont quelques-uns, pour mieux s’isoler,
+avaient la tête prise entre les deux mains et se bouchaient les oreilles
+avec les pouces. Tout à coup, sur un balcon supérieur, j’aperçois un
+groupe de savants français, retour de St-Louis, parmi lesquels se
+détachait la barbe noire de mon ami Jean Réville. Le plaisir de voir, à
+cette heure et d’une façon tellement inattendue, ce bouquet de doctes
+compatriotes, m’arracha un cri spontané de surprise et de contentement.
+Cette bruyante explosion de joie patriotique fit quelque peu scandale
+parmi les lecteurs absorbés dans leur attention muette. Je fis amende
+honorable au bibliothécaire, témoin de l’incident, et des sourires
+indulgents me prouvèrent que ma transgression était pardonnée.
+
+
+
+
+«DRIVE» A CORNWALL-ON-HUDSON
+
+
+A Cornwall-on-Hudson demeure M. Lyman Abbott, directeur de la revue
+«Outlook». C’est une des figures les mieux connues en Amérique. Non
+cependant qu’il ait la physionomie typique de l’Américain moyen,
+soigneusement rasé et vif en couleurs. Représentez-vous plutôt une tête
+d’ascète au front lumineux, agrandi par la calvitie du sommet de la
+tête. La figure, plutôt pensive et douce, est relevée par une couronne
+de cheveux blancs et une longue barbe. On se le représenterait
+volontiers dans une cellule. C’est un grand travailleur qui a écrit
+beaucoup de livres, se tient au courant de la philosophie et de la
+critique et connaît bien l’Europe où il est venu souvent. Mais ce qui le
+caractérise particulièrement, c’est dans sa personne, sa parole, la
+forme de sa pensée, une limpide et bienveillante simplicité. Le calme du
+sage et sa souriante bonté se reflètent sur sa figure. «Je voudrais vous
+faire voir, m’avait-il écrit en août, un coin de vie rurale et de vie
+simple chez nous.» Donc, le 29 septembre, nous partions sur un des
+grands steamers qui font le service de l’Hudson. A peine sortis du port
+de New-York, la pluie se mit de la partie. L’Hudson avait mis son
+manteau de brume, et nous naviguions sur une eau grise, entre
+d’invisibles rivages. Puis la nuit enveloppa le paysage, et c’est par
+une complète obscurité qu’une voiture nous emporta vers «The Knoll»,
+demeure familiale des Abbott. Des ténèbres du dehors, nous émergeâmes
+dans la blanche lumière d’une gentille maison de bois, où nous reçut la
+figure souriante de Mrs Abbott, l’exact pendant de son mari, avec ses
+traits d’aïeule fins et un peu pâlis.
+
+Après une soirée passée en longues causeries, dans une maison qui
+constitue un véritable centre intellectuel, par les membres de la
+famille et leurs amis, tous livrés aux travaux de l’esprit, curieux de
+musique, d’art et de tout ce qui concerne le mouvement de la pensée et
+de l’action bonne dans le monde, nous prîmes du repos dans de jolies
+chambres à coucher, claires, ventilées. Elles étaient ornées seulement
+de quelques gravures, comme il fait bon d’en regarder, soit qu’on se
+lève soit qu’on se couche, images pleines de sens et de haute humanité
+et qui vous communiquent toujours une bonne force. Je me suis souvent,
+dans la vie, aperçu du fait que les maisons avaient une âme. Celle qui
+nous accueillait sous ce toit était bienfaisante.
+
+Pendant la nuit, l’accès de mauvaise humeur qui s’était emparé du temps,
+la veille, se passa. Les collines sortirent fraîches et lumineuses des
+vapeurs du matin. Le soleil sécha les chemins. Et bientôt, emportés par
+des routes accidentées, ce fut une course idéale, sans poussière ni
+chaleur, en voiture découverte. Papa Abbott guidait d’une main exercée.
+A son joli arabe noir, svelte et léger, il avait joint un auxiliaire
+pour faciliter la course. Mais il nous fit observer que cet auxiliaire,
+qui faisait tous les jours autre chose entre d’autres mains, était un
+cheval de louage quelconque, tandis que son petit cheval noir à lui
+avait une individualité.
+
+Bientôt nous rejoignîmes un vaste domaine ramassé entre deux longs plis
+de terrain, et cultivé par une famille amie. Nous pûmes à l’aise en
+examiner la culture et le bétail. Dans l’écurie, au-dessus de la place
+où se suspendent les harnais, on voyait, tracées sur les poutres, de
+belles inscriptions. Toutes fort concises, elles renfermaient des
+principes d’ordre et de bonne tenue. Nous vîmes la laiterie propre et
+fraîche. La pièce principale où se conserve le lait n’a pas de plancher,
+mais une eau pure et froide y court sur de menus cailloux polis. Dans
+cette eau, les jattes de lait et de crème sont posées.
+
+Le lait est, en général, très bon en Amérique. Il s’en fait une grande
+consommation. Beaucoup de gens l’emploient comme boisson de table. On
+vend même dans les gares et les restaurants, du lait baratté dont la
+légère acidité est fort agréable au goût et qui rafraîchit pendant les
+chaleurs de l’été. Ce lait paraît aussi sur les tables. Et tout cela est
+généralement très frais. Le moindre ménage là-bas tient à avoir sa
+petite provision de glace.
+
+Par la vacherie, la porcherie, nous gagnons les jardins. Hélas! quoique
+nous ne fussions que fin septembre, une nuit de gel rigoureux avait
+grillé toutes les plantes délicates. C’était lamentable à voir.
+
+Au sortir du jardin, entre les lignes molles des collines boisées, où
+l’automne mettait son or et sa pourpre, dans la féerie flamboyante des
+feuillages rouges, un sentiment de grande paix vous gagnait. Quelle
+différence avec le bruit et la poussière de la cité où nous nous
+mouvions, la veille, à la même heure!
+
+Une courte visite à la maison d’habitation nous fit voir un intérieur
+confortable aux pièces vastes, boisées, garnies de livres. Autour du
+perron d’entrée, des citrouilles, alignées, constituaient une sorte de
+garde très champêtre. Pour monter en voiture, comme pour en descendre,
+une large pierre sert de degré intermédiaire entre la terre et le
+marchepied plutôt élevé du véhicule. Cette petite installation, qui
+évite aux voyageurs de faire une trop large et trop pénible enjambée, se
+retrouve partout et fait partie de ces mille détails qui indiquent le
+savoir-vivre pratique.
+
+Une demi-heure après, nous étions dans les plantations de pommes du
+fermier Shaw à Mountainville. Cet homme de bien nous reçut au pas de
+sa porte et nous conduisit sur le penchant d’une colline, dans un
+verger immense. A perte de vue sur le gazon, s’alignaient des pommiers
+en haut vent, chargés de pommes superbes, vieil or rosé, paille
+enluminée de grenat. Il y en avait à foison. Les branches basses,
+pareilles à des mains, semblaient les offrir et dire: «goûtez-nous!»
+On ne doit jamais négliger une bonne occasion. Comme je mordais dans
+ses fruits à belles dents, M. Shaw me dit en souriant: vous aimez donc
+les pommes?--Beaucoup, lui répondis-je, et les vôtres ont un goût
+exquis...
+
+Or, plusieurs mois après, de retour dans ma maison, je reçus, un jour,
+une caisse de pommes venant d’Amérique. Enveloppées chacune d’un
+papier-parchemin, elles étaient, après Noël, et restèrent jusqu’à Pâques
+aussi fraîches qu’au premier jour. Et je pensais, en les croquant, aux
+penchants des collines automnales, aux gros rouge-gorges américains qui
+ont la taille des grives de France et qui chantaient ce jour-là dans les
+buissons, et à la bonne figure de M. Lyman Abbott, dont les _coursiers
+noirs_, guidés d’une main sûre, nous emportaient par des paysages
+variés, où de temps en temps miroitait, au tournant d’une colline, la
+vaste nappe d’argent de Hudson-River.
+
+
+
+
+UN JOUR A BETHANY-CHURCH
+
+
+Bethany-Church, à Philadelphie, a été pour moi la première révélation
+d’une vie religieuse manifestée en des formes que je n’avais pas
+rencontrées encore et dont, par la suite, l’Amérique devait me fournir
+un grand nombre d’exemples. Je désire consacrer par un signe spécial de
+reconnaissance, le jour, pour moi à jamais inoubliable, que j’y vécus,
+le 25 septembre 1904. La veille, j’avais dit à mon cher ami, M. John
+Wanamaker: Demain, je veux partager votre dimanche en entier. Dès huit
+heures et demie, par un radieux soleil, nous roulions de Lindenhurst à
+Philadelphie. La belle lumière du matin revêtait tous les objets de cet
+éclat béni qui vient en somme de nos âmes croyantes et fait paraître le
+dimanche plus beau que les autres jours. Je me réjouissais de voir cette
+douce lumière de dimanche, heureux d’avoir reçu dans ma jeunesse une
+éducation qui me rendait capable de la discerner, heureux d’être dans un
+pays où l’on sait ce que ces mots veulent dire: le jour que Dieu a fait.
+En face de moi, John Wanamaker, oubliant le fardeau de ses prodigieuses
+affaires, relisait dans la Bible des passages qui devaient être médités
+ce jour-là. Je remarquai dans son chapeau haute forme une poignée de
+fleurs. Ce sont les fleurs qu’il emporte tous les dimanches matins, pour
+les offrir à des malades, le long de la journée.
+
+A neuf heures, nous atteignons Bethany-Church, large bâtiment qui
+renferme une église, une immense salle pour l’école du dimanche, des
+locaux variés pour les classes bibliques, les associations de jeunesse,
+et la _Brotherhood_, association d’hommes ayant comme but de
+s’encourager mutuellement à la bonne vie, et qui puise la meilleure
+partie de ses inspirations dans des passages de l’Ancien et du
+Nouveau-Testament. Nous fûmes reçus à la porte par quelques membres de
+la _Brotherhood_ qui nous conduisirent d’abord dans une pièce étroite où
+se tenaient une cinquantaine d’hommes, chefs et membres de la grande
+société fraternelle. Salutations, présentations, puis brève discussion
+sur des sujets de vie religieuse pratique. Personne ne disait un mot
+inutile. Une sérieuse simplicité pénétrait les paroles, imprégnait les
+physionomies. On se sentait en compagnie d’hommes de valeur, pour qui le
+désir de bien employer la vie est le grand but.
+
+Ce n’était là que le prélude d’une réunion plus grande, dans la vaste
+salle du sous-sol, contenant de huit à neuf cents personnes et qui se
+remplissait de moment en moment. Lorsque nous y descendîmes, un chant
+d’hommes nous accueillit à voix bien jointes en un hymne vibrant. Une
+onde magnétique m’enveloppa et fit tressaillir à travers mon être, je ne
+sais quelle force supérieure de sympathie. Je me sentais accueilli au
+sanctuaire de la bonne volonté, de la tendresse humaine. Un appel de la
+patrie supérieure arrivait jusqu’à moi sur les ailes de ce chant et,
+pareille à la harpe que touche un souffle de l’esprit, mon âme se mit à
+chanter en moi. J’adressai quelques paroles du cœur à tous ces nouveaux
+frères qui m’ouvraient visiblement leurs bras. Leur dessein ferme de se
+soutenir mutuellement dans la vie me faisait aimer leur contact. Une
+bonne force rayonnait de leur milieu. Une telle réunion d’hommes est une
+puissance dans la cité. La volonté de marcher d’accord pour purifier nos
+cœurs et nos habitudes, pour nous soutenir dans les jours difficiles,
+n’est-ce pas le plus fort de tous les remparts?
+
+Mais la réunion était finie, et l’heure venue de nous rendre au grand
+culte du matin dans la salle supérieure.
+
+Là, m’attendait un spectacle saisissant. Aux deux bouts du large temple,
+sur des estrades, étaient assis deux chœurs de jeunes filles tout en
+blanc. La nef, les galeries étaient garnies d’un peuple compact, plein
+du désir de s’édifier. Toutes les figures disaient: sympathie et
+attente. Et lorsque les chœurs eurent chanté et que dans un grand
+silence où j’entendais battre mon cœur, je commençai mon premier sermon
+anglais, une bonté vraie rayonnant de tout l’auditoire, vint au secours
+de l’hôte qui parlait une langue, pour lui encore presque étrangère.
+Cette bonté me portait et me rendait capable de donner, de donner avec
+joie, tout ce que Dieu dans sa paternelle tendresse m’avait mis dans
+l’âme pour ces frères. Autour de moi étaient assis les pasteurs de
+Bethany, le cher Dr Decay, douce et intelligente figure d’un homme qui a
+beaucoup souffert et qui sait aimer, le Dr Patesson revenant au milieu
+des siens, après une longue maladie et une douloureuse absence. D’autres
+membres de l’église se tenaient près d’eux: il me semblait que leurs
+volontés renforçaient la mienne. Je n’avais jamais senti autant le
+secours que l’homme peut donner à l’homme. Et pourtant je les voyais
+presque tous pour la première fois. Comme la vieille parole me
+paraissait empreinte d’une vérité nouvelle, ce matin-là: «Où deux ou
+trois s’unissent en mon nom, je suis au milieu d’eux.»
+
+J’avais pris pour texte la parole de l’Évangile selon saint Jean:
+«Montre-nous le Père,» et la réponse de Jésus: «Celui qui m’a vu a vu le
+Père.» Parole immense, renfermant la vérité centrale de l’Évangile qui
+est celle-ci: «L’endroit du monde où Dieu est le plus près de nous,
+c’est une conscience d’homme par laquelle il nous parle.» Plus que dans
+les merveilles de la création, plus que dans les splendeurs du matin,
+plus que dans le mystère souriant de la voûte étoilée, le Père invisible
+nous a regardés par les yeux de Jésus. Ces yeux sont deux jours ouverts
+sur la vie infinie. En regardant dans l’abîme de leur douceur, nous
+voyons ce qui se passe dans le cœur de Dieu même. Mais une autre vérité
+découle de celle-là. Non seulement Dieu s’est traduit en humanité dans
+la personne de Christ, une fois et d’une mémorable façon; mais il veut
+toujours se révéler ainsi. Jésus, dans le même passage, dit: «Vous ferez
+les œuvres que je fais.» Comme lui, chacun de ses vrais disciples montre
+le Père. Chaque homme est un témoin, un messager. Hélas! il y a deux
+sortes de messagers: ceux qui annoncent la nuit et la propagent, par
+leur cœur froid, leur méchanceté. Ceux-là voilent la face du Père et
+remplissent le monde de ténèbres. Soyons de la série des messagers du
+jour, de ceux dont la vie et les paroles annoncent un monde plus beau,
+augmentent l’espérance et soutiennent la foi. Montrons le Père!
+
+Je fus très édifié par les beaux cantiques que chantèrent ensuite les
+chœurs.
+
+Après ce radieux matin, plein de bénédictions, je pris quelque repos.
+Puis vers les deux heures, nous vînmes assister à une séance de
+Bible-Union. M. John Wanamaker, d’autres et moi-même, nous prîmes la
+parole pour expliquer des passages de saint Paul, exprimer des
+expériences personnelles en rapport avec les textes. La Bible, on le
+comprend de suite, est pour ces hommes une mine d’où s’extrait une
+provision de force pratique. Ils s’occupent moins de dogmatique d’église
+ou d’exégèse scientifique, que d’exploitation vivante et intéressée des
+trésors d’âme cachés dans le Livre. Ces pages qui viennent de si loin et
+ont inspiré tant de générations de lecteurs, les pénètrent d’un profond
+respect.
+
+De la chambre haute où se tenait la classe biblique, nous fûmes dans la
+grande salle de culte où se pressait un public très nombreux, parmi
+lequel beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles. Les pasteurs firent
+de brèves allocutions, et de beaux chœurs furent chantés. Ces chants me
+remplissaient de bonheur, et je répétais en moi-même certains refrains
+qui, à eux seuls, sont des prières pleines d’âme et de puissance:
+_nearer to thee!_ Tout l’ensemble de ces cultes me frappait par les
+éléments de vie qui s’y manifestaient partout. L’élément liturgique,
+traditionnel, y a sa large place; mais il se renouvelle tous les jours
+au contact de la piété actuelle. Le culte du souvenir s’y mêle à la
+réalité présente, en une heureuse proportion.
+
+Dans l’intervalle de deux chants, il se fit un silence. Absorbé dans les
+pensées que me suggérait cette musique, j’ignore pourquoi, juste à ce
+moment, j’eus le sentiment qu’il ferait bon entendre un _solo_. Comme
+une réponse immédiate au désir secret de mon cœur, je vis s’avancer près
+de moi, sur la plate-forme, une dame vêtue de blanc, et pour moi une
+inconnue. D’une voix d’alto magnifique, mais toute pénétrée de cette
+intensité de vie religieuse que le plus bel art seul ne peut jamais
+atteindre, elle chanta: _Si j’étais une voix!_ Depuis que j’avais
+entendu à Kœnigsfeld, à l’église des frères moraves: _Herr wie du
+willst_, chanté par une sœur inconnue, je n’avais plus entendu avec
+pareille force ce son direct de l’âme. Il me prit, il m’emporta sur les
+hauteurs de l’Évangile éternel où les morts sont vivants, où les
+aveugles ouvrent leurs yeux, où les langueurs sont guéries, le péché
+vaincu, l’espérance des saints accomplie. Cette voix me donnait en cette
+minute un don royal de bonheur supérieur, de pur et divin pressentiment
+de la vraie vie à travers nos terrestres obscurités. Les vers de
+Schiller chantaient dans ma mémoire:
+
+ Wie wenn, nach hoffnungslosem Sehnen[5]
+ Nach langer Trennung bittrem Schmerz,
+ Ein Kind, mit heissen Reuethraenen
+ Sich stürtzt an seiner Mutter Herz;
+ So führt zu seiner Heimath Hütten,
+ Zu seiner Jugend erstem Glück,
+ Vom fernen Ausland fremder Sitten,
+ Den Wandrer der Gesang zurück.
+
+La belle voix qui réveillait ainsi en moi, en une heure bénie, un monde
+de pensées et d’harmonie, était celle de Mme Sarah Macdonald Sheridan.
+J’ai appris depuis, que cette voix se faisait entendre souvent dans
+toutes sortes de milieux parmi lesquels il en est de très déshérités.
+Puisse-t-elle faire aux âmes de nombreux frères le bien qu’elle m’a fait
+ce jour-là!
+
+ [5] Comme après une attente sans espérance,
+ Après l’amère douleur d’une longue séparation,
+ Un enfant se jette dans les bras de sa mère
+ Avec d’ardentes larmes de repentir;
+ Ainsi vers les toits de sa patrie,
+ Vers le bonheur premier de sa jeunesse,
+ Du lointain exil des conventions étrangères
+ Le chant ramène le pèlerin.
+
+Un chant semblable serait capable, je pense, de toucher des cœurs que la
+parole ordinaire laisse froids, et de porter la bonne nouvelle d’une vie
+plus humaine, plus haute, plus pure, à des cœurs fermés à nos moyens
+usuels.
+
+Dans un local voisin de celui où nous étions, l’école du dimanche
+s’était, en attendant, réunie. M. John Wanamaker en est le surintendant.
+Il remplit ces fonctions et celles de membre de la _Brotherhood_, avec
+un zèle constant. A moins d’être en Europe, il ne manque pour ainsi dire
+jamais à son poste. Il s’y rend délibérément, toutes autres affaires
+cessantes. Une telle régularité est un exemple d’un bel effet donné aux
+milliers d’enfants qui suivent cette école. C’est un encouragement pour
+les moniteurs et un soutien moral extraordinaire pour les pasteurs.
+Surtout si le laïque ne se pique pas d’être un théologien, s’il est
+simplement un homme que la vie, tous les jours, instruit par elle-même,
+et qui cherche avant tout à mettre l’esprit du Christ dans les relations
+ordinaires, ce concours est précieux. Il apporte à l’église cet appoint
+de l’expérience vivante et fraîche, qui corrige heureusement les
+vétustés des formules et la sécheresse des catéchismes. Les laïques
+américains sont un des trésors des Églises. Et parmi ces laïques qui
+savent joindre la parfaite simplicité de cœur au poids que leur confère
+une situation exceptionnelle, je donne une place toute spéciale à M.
+John Wanamaker. Puissent les générations nouvelles nous donner des
+hommes semblables, afin de continuer leur salutaire tradition de largeur
+d’esprit et de piété agissante.
+
+Quand je regardai l’école du dimanche de Bethany-Church, il me sembla
+voir devant moi un jardin de Dieu. Plusieurs milliers d’enfants s’y
+pressaient, frais, vêtus de couleurs claires, depuis les petites filles
+et les petits garçons de six à sept ans, jusqu’à la jeunesse adulte de
+dix-huit à vingt ans.
+
+La disposition de cette salle superbe permet de la diviser à volonté,
+pour isoler les groupes, et donner à chaque catégorie l’enseignement que
+comporte son âge. Je fus séduit par les tout petits, réunis en très
+grand nombre autour d’une dame qui les intéressait par de grandes
+images, des chants simples et alertes, des explications à la hauteur de
+leur compréhension.
+
+Ces gentils bébés me chantèrent avec beaucoup de conviction une
+bienvenue où je distinguai le refrain: _Good morning to you!_
+
+Lorsque vient le moment de la leçon générale, tous les enfants sont
+réunis par la suppression des cloisons. Cette manœuvre se fait avec
+rapidité et sans bruit. Dans certaines églises américaines, il suffit de
+presser un bouton ou de faire mouvoir un levier, pour établir ou
+supprimer les cloisons. A Bethany, aussitôt que tous les locaux
+particuliers sont mis en communication, on est frappé du bel ensemble
+que présente la salle.
+
+Un jet d’eau jaillit au centre, environné de bouquets de verdure. On a
+devant soi l’image gracieuse d’une jeune génération qui reçoit les
+enseignements de la tradition évangélique, dans le cadre le plus
+souriant.
+
+Cette journée dont la paisible et caressante lumière me rappelait le
+vieux Psaume: «Un jour dans tes parvis vaut mieux que mille ailleurs»,
+devait se terminer le soir par la communion. Vers les huit heures, nous
+revînmes à Bethany. Philadelphie s’enveloppait des voiles du couchant;
+le calme dominical régnait dans les rues et planait sur les demeures.
+Des groupes silencieux se dirigeaient partout vers les sanctuaires. Il y
+avait dans l’atmosphère un souffle d’adoration.
+
+C’était l’heure crépusculaire où commencent à éclore, aux vastes et
+sombres champs de l’azur, ces fleurs d’éternité que sont les étoiles.
+Invinciblement, le regard se lève en haut. Je franchis le seuil du
+temple, silencieux, l’âme pleine d’un sentiment d’au-delà.
+
+Dans l’intérieur, le peuple s’assemblait sans bruit. Les lumières
+éclairaient sur la grande table la multitude des vases sacrés. Ici
+étaient les calices et là le pain. Après un hymne, l’ami John Wanamaker
+me dit à voix basse: «Vous êtes notre hôte ce soir au repas du Seigneur,
+parlez-nous comme un frère.»
+
+Je n’ai jamais rompu ce pain que le Maître nous apprit à rompre en
+souvenir de Lui, sans que mon âme fût consacrée à tous les chers morts
+et à tous les vivants. La grande question, le mystère de notre vie à
+tous, d’aimer et de souffrir, plane sur ce repas. Plus claire est la
+vision de la solidarité de la famille humaine, par dessus les barrières
+de la vie, et par dessus la barrière du tombeau, lorsque nous rompons le
+pain de l’esprit avec Celui qui marche d’âge en âge au milieu de nous,
+dans la sainte communion des épreuves et de l’espérance.
+
+Ce soir-là, je Le sentis présent, tout près. Comme Lui, étaient près de
+moi de chers êtres que j’ai perdus, et tous les absents aimés, demeurés
+au home lointain. Et le cercle s’élargissait de cette communion,
+devenant de plus en plus vaste. N’étais-je pas d’ailleurs à
+Philadelphie, dans la cité de l’amour fraternel, centre de tant de
+belles traditions, au milieu des fils de Penn et des descendants des
+Pilgrim-Fathers? Une invisible nuée de témoins s’amassait dans la
+pénombre, au-dessus des têtes des vivants.
+
+Au moment donc où je pris la parole, mon inspiration était faite de
+toutes ces choses-là. Il me fut donné d’interpréter comme je
+l’éprouvais, la grande solennité de cette heure. Les cœurs se sentirent
+touchés dans la corde d’or qui vibre sous les sentiments éternels, et
+nous devînmes vraiment, par un effet sensible de l’Esprit, une seule
+âme.
+
+C’est au milieu d’un de ces silences où l’on entend passer les ailes des
+anges consolateurs, que le vénérable pasteur se leva pour prononcer les
+paroles sacramentelles et bénir le pain et le vin. «Ceci est mon corps,
+ceci est mon sang.» Comme au fond des calices altérés se ramasse la
+goutte de rosée, ces paroles tombaient rafraîchissantes, vivifiantes,
+sur la soif des âmes. Celui qui veut être tout en tous et qui nous a
+tous compris et aimés, nous répétait: Je vous nourris de ma substance,
+je vous abreuve de mon suc. Le fruit de son sacrifice se renouvelait en
+chacun, et l’on se sentait fortifié par la vertu qui ranime les genoux
+abattus, éclaire les esprits enténébrés.
+
+La source secrète de la vie supérieure semblait ouverte, et des courants
+d’eau vive ruisselaient à travers les champs spirituels.
+
+Il est des instants où le voile qui recouvre le grand mystère semble
+transparent. Nous saisissons la Vie éternelle d’un seul regard, par la
+foi.
+
+Plus de crainte, ni de doute, ni de discordance, mais une confiance
+complète, la certitude tranquille, la plénitude de l’harmonie.
+
+Les vallées sont comblées, les montagnes abaissées, les orages apaisés,
+les distances franchies. Ce qui paraissait loin est tout près, ce qui
+paraissait perdu est retrouvé.
+
+Ces moments-là sont d’une richesse infinie. Des siècles s’y condensent.
+On y fait provision de clarté pour les périodes sombres.
+
+Je venais de vivre à Bethany un de ces instants éternels.
+
+Oh! le cher souvenir que j’en garde et garderai toujours!
+
+Comme je bénis le Père qui me l’accorda, les frères qui m’en fournirent
+l’occasion!
+
+Et comme Jacob, le matin où il quitta Béthel, je me dis en quittant
+cette chère maison de prière:
+
+ Certainement l’Éternel est en ce lieu,
+ C’est ici la maison de Dieu, la porte des cieux.
+
+
+
+
+VIE RELIGIEUSE
+
+
+Un des signes extérieurs de la vie religieuse dans une nation, est la
+fréquentation du culte. A l’heure où se célèbrent les offices, la rue
+est peuplée d’une foule à l’aspect très particulier. Les passants ont
+leur psychologie. On éprouve des impressions différentes à regarder
+passer des files de gens, selon qu’ils vont à la promenade, au
+cimetière, à leurs affaires quotidiennes, ou reviennent des courses et
+du spectacle. Un autre esprit anime les hommes, suivant les
+préoccupations différentes du moment.
+
+Dans les villes américaines, le dimanche matin, les avenues conduisant
+vers les églises présentent une animation singulière et un aspect calme
+tout à la fois. Tous ces passants paraissent recueillis. On sent qu’ils
+savent où ils vont. En allant, ils pensent déjà à ce qu’ils entendront;
+en revenant, ils y pensent encore. En un mot, ils font la bonne
+impression de prendre très au sérieux l’affaire dont pour le moment ils
+s’occupent.
+
+Point n’est besoin de me signaler ce qu’une semblable démarche, ayant
+pris place parmi les habitudes, peut avoir de superficiel. Partout la
+tendance existe à aller du côté où va le grand nombre. La religiosité
+extérieure des uns peut être une affaire de snobisme, comme
+l’irréligiosité des autres. L’esprit d’imitation ne perd jamais ses
+droits.
+
+Je n’ai aucune peine à penser que, parmi ces foules qu’un mouvement
+large et coutumier emporte vers les églises, il peut se trouver des
+êtres de routine, des mondains, des hypocrites qui, le dimanche, louent
+le Seigneur, et en semaine trompent le prochain. Le monde est le monde,
+les hommes sont les hommes. Nos ombres et nos tares nous suivent
+partout, comme nos belles qualités. Mais cela dit, afin qu’il soit bien
+entendu que je ne m’en laisse pas imposer par des manifestations
+extérieures, je déclare avoir été très impressionné par cette marche
+vers les sanctuaires, le dimanche.
+
+A New-York, à Philadelphie, à Chicago, partout où j’ai passé un
+dimanche, j’ai vu la même chose. Admettons que ce soit une habitude; il
+y en a de bonnes. Et parmi les meilleures, il y a celle de mettre un
+jour à part, pour se reposer, se souvenir qu’on n’est pas une bête de
+somme, et aller se réunir à ses semblables de toute catégorie, afin de
+penser aux grandes vérités qui dominent la vie, aux lignes essentielles
+de notre destinée, par où nous sommes unis à travers toutes les
+distinctions de surface. Dans certaines habitudes visibles se trouvent
+de réelles et fidèles manifestations de l’invisible.
+
+La vie religieuse en Amérique est représentée par une multitude de
+sociétés et d’églises diverses, remplissant toute la gamme des idées et
+des sentiments humains. Entre ces divers groupements existent des
+contrastes et des contradictions; mais au fond, leur nombre même est un
+signe de belle vitalité. On peut légitimement se demander si dans les
+petits centres plusieurs chapelles ne sont pas un luxe nuisible; s’il ne
+conviendrait pas de se rapprocher, pour mieux aspirer au but après tout
+commun, et cette question se pose tous les jours et de plus en plus avec
+force. Mais de l’état de choses tel qu’il existe pratiquement,
+différentes observations également favorables doivent être tirées.
+
+D’abord une entière liberté est le bien commun de toutes les églises.
+Aucune différence n’est faite en faveur ni au détriment de personne. Les
+fidèles entretiennent leur culte à leurs frais et l’organisent comme bon
+leur semble. Au sein de la liberté générale, chacun respecte son voisin.
+Il est contraire à une pratique universellement adoptée, de prêcher les
+uns contre les autres. Chacun fait de son mieux et laisse le voisin
+tranquille. Entre les diverses dénominations, des rapports de cordialité
+existent et sont en voie d’augmentation. On sent qu’on a besoin les uns
+des autres, et les occasions de fraterniser sont recherchées avec
+ardeur. D’année en année se multiplient les points de contact[6]. Il
+n’en a pas toujours été ainsi. L’histoire américaine a connu des
+périodes d’intolérance aiguë. Et, certes, on n’aurait pas besoin de
+chercher longtemps pour trouver des échantillons actuels et vivants
+d’une mentalité sectaire, déniant le droit au nom de chrétiens à ceux
+qui pensent autrement que nous. Mais un progrès immense s’est réalisé
+vers la justice mutuelle, le respect de l’âme et des croyances d’autrui.
+L’étroitesse devient l’infime exception, la largeur est la règle.
+L’Amérique a appris la liberté et le respect de la liberté, à l’école de
+l’histoire. Elle a compris où mène l’autoritarisme religieux, et son
+tempérament national, tel qu’il s’est lentement formé par la bonne
+volonté, la persévérance, le désir d’être avant tout équitable envers
+chacun, s’est de plus en plus nettoyé de la peste sectaire.
+
+ [6] Tout récemment il s’est formé une association appelée Ministers
+ Union, ayant pour objet de provoquer des rendez-vous fraternels entre
+ les ministres de tous les cultes, et de cultiver la solidarité
+ religieuse.
+
+Mes livres m’avaient fait connaître au sein des dénominations les plus
+diverses. Je fus donc invité à donner des conférences et à prêcher dans
+les églises presbytériennes, épiscopales, méthodistes, unitaires,
+luthériennes, congrégationalistes, baptistes. J’eus même le rare
+privilège de prêcher à la synagogue, ce qui constituait en Amérique
+même, un événement exceptionnel.
+
+Le dernier jour avant mon départ, je reçus une lettre de la Présidente
+des Dames de Saint-Vincent-de-Paul, me priant de donner une conférence
+en faveur d’une des œuvres de la Société. Ce fut pour moi un regret très
+profond que d’être empêché par l’heure imminente du retour en France, de
+donner une preuve de sincère et fraternelle sympathie à l’église
+catholique.
+
+Dans les églises protestantes on remarque très couramment un mélange que
+je considère comme très heureux entre la tradition et la pensée
+actuelle. Ce fait se remarque déjà dans la forme même des édifices du
+culte. On s’y sent enveloppé d’un esprit et entouré d’objets où le
+respect du passé et la piété indépendante et vivante se rencontrent en
+une alliance heureuse. Naturellement, les exceptions ne manquent pas. Le
+formalisme et la raideur dogmatique d’une part; de l’autre la sécheresse
+rationaliste, l’absence de la fibre mystique et la méconnaissance de
+l’âme du passé, sont des phénomènes spirituels qui se rencontrent aussi
+bien que dans notre vieux monde. Mais l’impression d’ensemble est celle
+d’une piété saine et vivante, respectueuse de l’esprit des traditions,
+et les continuant avec intelligence dans les plus libres manifestations
+de la pensée et du sentiment contemporain. Ce fait m’a permis de
+comprendre largement les chrétiens d’Amérique avec lesquels je pus me
+rencontrer, et d’être largement compris par eux. J’ai appris à beaucoup
+les aimer pour leur aménité, l’ouverture de leur esprit, leur chaleur
+d’âme et leur hardiesse de vues. Libre et laïque disciple de l’Évangile
+perpétuel, dépensant depuis trente ans ma peine à traduire les hautes et
+vieilles vérités en langage usuel et assimilable, j’ai parfois eu la
+douleur, sur mon cher vieux continent, d’être pris pour un démolisseur,
+alors que, jour et nuit, je taille et pose des pierres pour collaborer,
+dans la mesure de mes moyens, à bâtir la cité nouvelle de l’âme. Là-bas,
+toutes les joies spirituelles qu’on éprouve à être profondément compris,
+m’ont été si richement accordées, que je ne pourrai plus jamais me
+plaindre des petites amertumes causées par l’étroitesse et ses injustes
+préventions.
+
+ * * * * *
+
+Une foule d’églises américaines sont institutionnelles, c’est-à-dire
+entourées de tout un ensemble d’œuvres éducatrices et sociales. De
+vastes sous-sols et des bâtiments adjacents servent aux réunions
+d’enfants, de jeunes gens, à des cercles de lecture, de couture, à des
+divertissements variés. Plusieurs fois nous avons vu des tables dressées
+dans les salles, pour recevoir, le soir, de nombreuses sociétés dans un
+repas fraternel. Les membres des congrégations se rencontrent ainsi
+autre part que dans les réunions cultuelles proprement dites. Et
+l’Église devient un centre où l’isolé trouve une famille; la jeunesse,
+des camarades et un milieu favorable à son éducation progressive. Dans
+beaucoup de ces réunions de sociabilité, le chant et la musique
+instrumentale sont très cultivés; les recueils de chants sont bien faits
+et bien en harmonie avec le sentiment religieux contemporain. Aussi la
+coopération de chœurs très exercés et de la communauté, dans le chant
+cultuel, donne-t-elle un résultat qui vous remplit d’admiration.
+L’ampleur de ces beaux chants pleins d’âme et de force, est un
+merveilleux élément d’édification. Que de fois leur harmonie m’a
+transporté, inspiré, reposé!
+
+ * * * * *
+
+L’atmosphère de liberté a donné naissance, sur le sol des États-Unis, à
+un catholicisme d’un genre très particulier, vivant, original, décidé à
+marcher d’accord avec ce que ce temps a de meilleur. Nous le connaissons
+en France par un grand nombre de publications, en particulier les livres
+de Mr l’abbé Klein. Il mérite au plus haut point notre attention et
+notre sympathie, et contiendrait d’utiles leçons non seulement pour le
+catholicisme, mais aussi pour le protestantisme de notre vieille Europe.
+L’esprit de liberté, de hardiesse chrétienne, de large et lumineuse
+compréhension des devoirs nouveaux des disciples du Christ, y a trouvé
+des représentants individuels d’une valeur exceptionnelle, et produit
+des collectivités ne laissant rien à désirer au point de vue de leur
+puissance pratique pour le progrès moral et religieux. Je me suis fait
+un devoir et un plaisir de pousser une pointe jusqu’à Saint-Paul, afin
+d’y présenter mon hommage au vénérable évêque, Monseigneur Ireland. Dans
+l’esprit où il est représenté par ce grand homme de bien et plusieurs de
+ses collègues les plus autorisés, le catholicisme est éminemment
+sympathique. Il est bien Américain, libéral, décidé à vivre en harmonie
+avec les autres groupements religieux.
+
+A côté de lui, sans doute, un autre catholicisme se forme,
+particulariste, exclusif, et dont les allures actuelles ne peuvent
+qu’être déplorées par les amis mêmes de l’Église catholique plus large
+et plus généreuse, au nombre desquels je me compterai toujours. Cette
+tentative de mouvement en arrière m’a suggéré certaines réflexions qui
+s’appliquent aussi bien aux autres groupements religieux qu’au
+groupement catholique, et sont vraies des deux côtés de l’Océan.
+
+Les Églises ont bien des forces à mettre en ligne. Entre autres, elles
+ont une grande puissance de résistance à opposer à ce qu’elles croient
+devoir combattre, et un bel et merveilleux pouvoir d’attraction et
+d’assimilation pour ce qui leur apparaît comme favorable. Plus une force
+est considérable, plus elle doit être maniée avec clairvoyance. Les
+Églises usent-elles toujours de leur influence avec un suffisant
+discernement de leur devoir et de leur intérêt supérieur? Il est permis
+de se le demander. Malgré leur sagesse si ancienne, si merveilleusement
+raffinée, et que nous voudrions pouvoir respecter, il leur arrive de
+faire des confusions entre leur force de résistance et leur force
+d’attraction. Souvent, lorsqu’il s’agirait de mettre en campagne les
+pouvoirs d’attraction et d’assimilation, elles emploient leurs engins de
+résistance. Elles opposent une barrière massive à ce qu’elles devraient
+accueillir. Par une confusion inverse, elles accueillent ce qu’elles
+devraient combattre.
+
+Les groupements religieux qui ont pris à tâche, parmi nous, de mettre en
+relief, surtout leurs qualités d’opposition, ont manqué à la fois à ce
+qu’ils se devaient à eux-mêmes et à leur temps. En considérant la
+situation actuelle de l’Église catholique, par exemple, ceux qui lui
+veulent du bien ne sont-ils pas autorisés à penser qu’elle s’est fait du
+tort en Europe et notamment en France, par une attitude combative à
+l’égard de quelques principes essentiels du monde moderne, comme la
+liberté de conscience et d’examen, le droit commun, les principes
+démocratiques, la critique historique? C’est cependant à l’adoption de
+ces principes qu’elle-même, aussi bien que tous les autres groupements
+religieux contemporains, pourraient devoir une nouvelle évolution, d’une
+destinée déjà si longue et si magnifique. Pourquoi combattre à outrance
+ce qui vous sauverait, et garder ou accueillir des idées et des
+pratiques malsaines?
+
+Le catholicisme américain est une preuve manifeste de la justesse de nos
+réflexions. Ce qui l’a fait grand, viable, puissant, c’est l’atmosphère
+de liberté qu’on respire là-bas.
+
+Un terrible danger menacerait son développement, le jour où des
+conseillers mal inspirés lui feraient changer sa méthode. Il serait
+contraire à la sagesse élémentaire de vouloir introduire sur la terre de
+liberté, les vieux errements qui ont si souvent fait suspecter l’Église
+par l’Europe libérale.
+
+ * * * * *
+
+Le grand problème religieux qui se présente au pays, aujourd’hui, est
+celui de la transposition de son patrimoine vénérable, en paroles et
+pensées capables d’être assimilées par la mentalité moderne. Si
+l’Amérique religieuse, suivant les errements de certains groupements
+d’Europe, voulait s’abstraire de la pensée de ce temps et se calfeutrer,
+d’après la méthode des conservatismes caducs et séniles, elle
+deviendrait, au sein de la nation, un corps isolé, peu à peu dégénéré en
+corps étranger. Et elle descendrait au rang d’une simple puissance
+d’inertie, au lieu d’être ce qu’elle a toujours été et ce qu’elle doit
+rester, la véritable énergie directrice de la nation. Pour guider,
+inspirer, pénétrer l’esprit public, donner à l’éducation de la jeunesse
+son orientation, condenser, en un mot, dans un idéal sans cesse
+renaissant, toutes les meilleures aspirations d’un peuple, il faut
+rester vivant soi-même, ne rien négliger, ne rien mépriser, unir au
+pieux souvenir par lequel on garde le meilleur de l’héritage du passé,
+l’esprit de recherche, de labeur, de liberté par lequel se conquiert
+l’avenir.
+
+L’Amérique saura résoudre ce problème, parce qu’elle reste prête à
+recevoir les impulsions nouvelles de l’esprit divin, seul capable, à
+chacune des étapes successives de l’humanité, de nous inspirer le verbe
+nécessaire et de nous fournir la manne fraîche dont nos âmes ont besoin.
+Elle a, dans toutes les dénominations, un grand nombre d’hommes qui sont
+arrivés à harmoniser, dans leur vie intérieure, le respect des saintes
+traditions et le devoir de rester en contact avec la vie présente et ses
+besoins. Ces hommes s’entourent de toutes les lumières qui peuvent les
+aider à traduire, sans en rien perdre, les vieilles vérités en langage
+nouveau. Nous avons été heureux de trouver en leurs mains, les livres de
+notre éminent compatriote Auguste Sabatier, l’un des hommes les plus
+croyants et les mieux documentés de la société contemporaine. La
+synthèse des traditions et des aspirations vivantes a trouvé, en lui et
+dans ses écrits, une expression heureuse. Il est un de ceux à qui
+l’avenir devra le plus, quand seront frayées les routes, vaincus les
+obstacles, établis les nouveaux abris de l’âme. L’ayant beaucoup connu
+et aimé, ayant partagé les souffrances que faisait endurer à ce vaillant
+pionnier de l’Esprit, la méfiance d’un ecclésiasticisme étroit, j’ai
+éprouvé une joie profonde à voir que, par la grâce de Dieu, qui
+ressuscite les morts, ce cher disparu est un de ceux qui aident là-bas à
+bâtir la cité religieuse de demain.
+
+
+
+
+LA BIBLE AUX ÉTATS-UNIS
+
+
+Lorsque les anciens quittaient leur patrie pour établir quelque part une
+colonie nouvelle, ils emportaient, avant toutes autres choses, les
+divinités du Foyer. Car il y a des divinités hautes et lointaines et des
+divinités familières. On a bien besoin que les faits de la vie
+domestique, les devoirs, les joies et les douleurs de tous les jours, se
+passent sous un regard vénéré, sous une protection sanctifiante et
+rassurante.
+
+Les premiers colons d’Amérique, ceux surtout qui ont le plus contribué à
+la faire ce qu’elle est devenue, apportèrent la Bible. Beaucoup d’entre
+eux étaient des victimes de l’étroitesse sectaire. Des persécutions
+violentes les avaient obligés à quitter le sol natal. Étrangers sur une
+terre nouvelle où tout était à créer, ils s’étaient arrachés des
+antiques traditions. C’étaient des déracinés. Mais, heureusement pour
+eux, ils emportaient le Livre qui est à lui seul une tradition et une
+patrie.
+
+Lorsqu’ils l’ouvraient, le soir, sous les abris récents que leur
+activité créait en défrichant les solitudes, des sentiments s’emparaient
+de leurs cœurs, analogues à ceux qu’éprouve l’homme séparé de son pays
+et des siens, quand il regarde les étoiles. Il voit ce qu’il avait vu
+autrefois dans sa patrie. Le même sourire qui rayonnait sur son enfance,
+et qui rayonne encore sur le pays qu’il a quitté, le salue à cette
+heure. Tout a changé autour de lui. Comme il est doux pour lui de
+regarder à ce qui ne change jamais!
+
+En ouvrant la Bible, au centre de la famille, les colons du Nouveau
+Monde rallumaient leur foyer, ils y retrouvaient les plus doux
+souvenirs, les pensées les plus réconfortantes. Ce livre ne pleure-t-il
+pas de toutes les douleurs des hommes? Ne chante-t-il pas de toutes
+leurs espérances? N’est-il pas une carrière inépuisable d’où se peut
+extraire du granit et du marbre, pour bâtir des cités nouvelles?
+
+Sans traditions, sans lois publiques, sans organisation, livrés à
+eux-mêmes, en face de l’immensité des territoires inexplorés, ces
+premiers colons américains trouvèrent dans le Livre tout ce qui leur
+manquait. Il les rendait riches, au sein de la pauvreté. Ils l’ont donc
+aimé plus que d’autres, lui devant davantage, et se trouvant amenés par
+des circonstances exceptionnelles à mieux mesurer ce qu’ils lui
+devaient. Et cet amour pour le Livre qui leur a fourni les pierres de
+leurs cités, la base de leur Constitution, le toit de leur maison, le
+pain de leur âme, cet amour, où la reconnaissance se mêle à la Foi
+pieuse et à l’expérience évidente, ils l’ont transmis à leurs
+successeurs.
+
+Des flots de populations ont beau se déverser sans cesse sur les
+États-Unis et y apporter du sang et des idées de toutes les contrées, à
+la racine de la vie nationale, au cœur du pays se trouve, fortement
+constituée des meilleurs éléments d’une religion large et harmonieuse et
+des plus solides essences d’une morale foncièrement droite et sûre, la
+mentalité biblique. Tout le monde comprend le langage de la Bible et ses
+grandes et impressives images. Dans le langage quotidien, dans le style
+des écrivains et des journalistes, dans l’enseignement des professeurs,
+dans les discours des hommes d’État, partout se retrouvent non point des
+citations textuelles, ni l’odieux patois de Canaan, qui est presque
+toujours un signe d’hypocrisie, mais d’involontaires réminiscences de la
+poésie biblique, des couleurs empruntées aux paysages bibliques, aux
+montagnes de la Bible, des bouffées d’air vivifiant venant du Thabor ou
+de Golgotha.
+
+Non seulement l’Amérique a ses Sociétés bibliques, ses Bible-houses, ses
+Bible-classes, pour lire et commenter les Écritures, elle a fondé les
+_Bible Teachers Training schools_ (écoles pour former des professeurs
+bibliques). J’ai visité celle de New-York, qui est une petite
+Université. Le but de ces écoles est de faire connaître le Livre à ceux
+qui désirent l’interpréter ou l’enseigner.
+
+Parmi les idées directrices de la méthode employée dans ces écoles, se
+trouvent quelques points dignes d’être notés. Je les transcris du
+bulletin de l’école de New-York.
+
+«Le plus grand besoin de l’Église est la connaissance des Écritures.
+L’Unité si désirable de la chrétienté pourrait venir, non de
+considérations sentimentales ou pratiques, mais d’une plus profonde
+initiation aux vérités de la foi qui résulterait de l’étude de la Bible
+elle-même. La Bible doit être étudiée avec le même scrupule scientifique
+que n’importe quel autre livre, et par les méthodes les mieux
+qualifiées:
+
+S’efforcer de prendre une vue fraîche des faits, sans se laisser
+restreindre ni limiter par aucun système, ni doctrine. En même temps,
+éviter l’erreur consistant à penser que nous ne pouvons rien apprendre
+de nos prédécesseurs. Car il y a deux tendances néfastes dans l’étude:
+la première consiste à tout accepter de seconde main, et la deuxième
+consiste à refuser d’accepter quoi que ce soit des autres.
+
+Ne jamais rien _transporter dans les Écritures_, mais en tirer tout ce
+qui s’y trouve réellement contenu».
+
+Voilà d’excellents principes. Une foule d’amis éclairés de la Bible
+s’efforcent de s’y conformer. Loin de fuir les travaux scientifiques sur
+cette matière, ils les recherchent et les divulguent de leur mieux. Et
+combien ils sont fondés dans leur belle confiance! La Bible est un livre
+où la lumière religieuse et la chaleur morale du passé sont contenus,
+comme dans les mines de charbon sont condensées les végétations
+d’autrefois avec tout le soleil qu’elles ont bu. De ce soleil emmagasiné
+on peut refaire de la lumière.
+
+Mais n’allons pas à ce livre avec des idées préconçues. La Bible est le
+livre le moins exclusif qui soit. Elle est comparable à cette maison du
+Père dont le Christ parlait, et où il y a beaucoup de demeures. Si les
+différentes mentalités humaines veulent bien s’installer dans ces
+demeures et laisser leurs voisins en faire autant, sans prétendre que la
+partie où chacun s’installe est le tout, de leur cohabitation
+fraternelle résultera la plus grande richesse de vues. Car la Bible est
+compréhensive comme nul autre livre. Toutes les heureuses contradictions
+qui font la vie et le mouvement et que les sectaires excluent
+méthodiquement de leurs conceptions, s’y trouvent réunies en une
+harmonie supérieure. Les systèmes nous asphyxient par leur logique. La
+Bible est un reflet de la vie elle-même, illimitée, sans clôture et où
+par conséquent on respire librement. L’étude, sans arrière-pensée
+dogmatique, des Écritures, est le meilleur tonique pour un esprit
+religieux. Considérée sous cet angle, elle est peut-être autant et plus
+un livre d’avenir qu’un livre du passé. Certains autoritaires néfastes
+ont appelé la Bible _le livre des Hérétiques_, et par là ils pensaient
+la qualifier comme un livre dangereux en liberté, salutaire seulement en
+esclavage. Ils ont, pour cela, capté ses francs et vigoureux torrents,
+pour leur faire tourner les roues de leurs moulins particularistes. Mais
+il vient toujours un moment où les torrents s’émancipent, emportant les
+meules, les moulins et les meuniers.
+
+La puissance par excellence, celle dont toutes les manifestations de la
+substance en activité, les plus amples déploiements de vigueur
+créatrice, les plus subtiles énergies comme les plus formidables
+explosions dévastatrices ne sont que de lointains symboles, c’est
+l’Esprit. La traduction humaine de l’Esprit c’est la Parole, le Verbe.
+Le Verbe est sacré. Que personne ne touche à sa liberté! Et le Verbe par
+excellence, la Parole, ce qu’il a été dit et pensé de meilleur dans le
+monde où nous sommes, c’est la Bible. En détail, à la naissance de
+chaque parcelle qui la compose, comme en son ensemble, ce Verbe a subi
+bien des assauts. On a lutté contre lui avec toutes les armes dont
+disposent la ruse et la violence. Mais ses plus grands ennemis n’ont pas
+été les antagonistes profanes, ce sont les amis maladroits, ceux qui
+essaient de le domestiquer dans leurs sacristies. La Bible est comme les
+aigles; il faut lui laisser le libre déploiement de ses ailes. Laissez
+le Verbe voler et sonner en liberté, et il vous délivrera. C’est le plus
+hardi, le plus neuf, le plus croyant de tous nos héritages, et en même
+temps le moins tyrannique et le moins intolérant.
+
+Il y a dans ce livre des multitudes de morts qui sont vivants et qui
+aspirent à parler aux vivants qui sont morts. Il sera toujours le livre
+merveilleux de toutes les alliances par lesquelles nous sommes forts,
+anciennes alliances et alliances nouvelles.
+
+Le meilleur souhait qu’on puisse faire à l’Amérique, c’est qu’elle reste
+capable de comprendre et d’aimer ce livre et son incommensurable Esprit,
+afin que, de la vieille et vivace souche des Prophètes et de l’Évangile,
+des rejetons toujours frais s’élancent à chaque génération qui
+refleurit.
+
+Et puisque nous sommes sur ce chapitre de la Bible, laissez-moi tracer,
+en finissant, un parallèle entre deux façons fort différentes de se
+servir des Écritures.
+
+Pour les uns, la Bible est un arsenal où sont conservées des armes pour
+assaillir le prochain. Depuis la hache de pierre et la flèche
+empoisonnée, jusqu’aux explosifs qui rappellent les torpilles, tous les
+engins de destruction s’y trouvent accumulés. Les sectes et les Églises
+ont largement puisé dans cette collection. En parcourant la Bible à ce
+point de vue-là, on pourrait indiquer les passages par lesquels on
+pourfendit telle doctrine, étrangla telle hérésie. Les champs de
+bataille, les places d’exécution et de massacres y sont marquées
+exactement.
+
+Mais la Bible n’a pas été faite pour nous exterminer les uns les autres.
+Ceux qui l’emploient ainsi, commettent le crime d’abus que l’on peut
+toujours commettre, en détournant les meilleures choses de leur usage
+naturel.
+
+Il existe fort heureusement une autre méthode considérant la Bible comme
+une provision de puissance réconfortante, de clarté d’âme et de
+tendresse. Pour elle, ces pages antiques rappellent des bienfaits sans
+nombre. Ici, les malheureux, depuis des siècles, sont venus se réfugier
+dans les hautes retraites. Là, les courages abattus ont trouvé de quoi
+se restaurer. Ailleurs, les cœurs torturés par le souvenir des fautes
+ont trouvé le pardon. Et le livre est riche non seulement de ses propres
+ressources, mais de tout l’immense capital du bien qu’il a fait.
+
+Cette dernière façon de comprendre les Écritures est de plus en plus
+largement pratiquée aux États-Unis.
+
+
+
+
+CHEZ LES QUAKERS
+
+
+Parmi tous les éléments, si divers, de la population américaine, dont
+l’accueil demeure gravé dans mon souvenir, je dois une mention
+particulière à la «Société des Amis». C’est surtout à Philadelphie, la
+ville de Penn, que ses fils, encore aujourd’hui, sont nombreux. Peuple
+de rude et vigoureuse simplicité, plein de mépris pour le mensonge des
+conventions et les prescriptions formalistes, les Amis, de longue date,
+prêchent et cultivent la «Vie Simple». C’est leur idéal. Une vive
+sympathie les portait donc vers mes idées. Ils y reconnaissaient leur
+esprit et leurs aspirations séculaires. De mon côté, voici des années
+que j’avais le désir de les voir. Il m’était arrivé, le long de ma
+carrière, de fréquenter quelques personnes pratiquant la religion sous
+cette forme laïque, large et vraiment humaine, et la droiture de leur
+conscience, leur bonté sans phrases, m’avaient fait une impression
+extraordinaire. Rien ne conquiert mon âme comme l’absence de
+prétentions, de circonlocutions et de compliments. Les Quakers ont si
+bien rompu avec tout formalisme qu’on pourrait presque les trouver
+formalistes par excès de simplicité. Ainsi, n’est-il pas admis qu’on
+invite quelqu’un à leurs meetings. Je n’y fus donc en aucune façon
+invité. Et j’eusse été pour toujours privé du plaisir de m’y rendre, si
+j’avais attendu qu’on m’y engageât. Il se trouva, comme par hasard,
+quelqu’un qui me persuada que je devais y aller tout bonnement.
+
+Donc, j’y allai, et personne ne parut y prendre garde.
+
+Dans le local, rien que des bancs. Pas d’orgue, pas de chant, pas
+d’images. Les fenêtres sont placées de telle sorte qu’elles éclairent la
+salle très discrètement. Mais on ne peut pas voir ce qui se passe au
+dehors. Tous les Amis sont laïques, ils n’ont pas de pasteurs. Quand ils
+se réunissent, chacun prend place en silence, sans s’occuper des
+voisins. Personne ne regarde autour de soi. N’importe quel visiteur
+survient, nul ne paraît s’en soucier. Tout le monde reste dans une
+apparente indifférence. On dirait que les «Amis» ont pris aux vieux
+stoïciens leur: nil mirari.
+
+L’assemblée commence par se taire. Ni lecture liturgique, ni chant; on
+ne dit rien, on pense. Les figures sont caractéristiques, sérieuses et
+bienveillantes. Un grand calme et une inspiration pacifique domine tout.
+Jamais je n’ai mieux compris ce que dit le silence d’une assemblée qui,
+tout entière, pense et se recueille. Si personne ne trouve un motif
+suffisant pour rompre ce silence, l’assemblée se retire comme elle était
+venue, une fois le temps raisonnable d’un meeting écoulé. Il ne
+viendrait à l’esprit d’aucun assistant de regretter qu’on n’ait point
+parlé. Les Arabes, dit-on, se méfient des gens loquaces et honorent les
+silencieux. Les Quakers, en ce point, sont Arabes.
+
+Il me parut évident toutefois que pour moi, venir et repartir
+silencieusement, serait une faute contre les principes des «Amis», qui
+consistent à faire ce que l’Esprit nous engage à faire. L’Esprit
+m’incitait à leur parler. Comme j’avais bien des choses à leur dire, je
+me levai et parlai de mon banc. Un certain nombre d’hommes et de femmes
+me répondirent brièvement. Après le meeting, un grand nombre de
+personnes vinrent causer avec moi, me tutoyant selon leur habitude:
+«J’ai lu ton livre». «Je suis content de te rencontrer.»
+
+Chez eux, les Amis sont absolument délicieux. Leur calme fait tant de
+bien aux âmes de ce temps agité. Je ne me suis pas lassé de contempler
+la bonne figure à la fois virile et pacifiée de quelques-uns d’entre
+eux. Un certain vieillard surtout me frappa par la profondeur et la
+beauté de ses yeux bleus. J’y sentais comme un reflet de la paix divine.
+Ne rien craindre, ne pas se tourmenter, ne pas se troubler ni se
+presser: agir avec bon sens, tranquillité et confiance en Dieu, voilà
+une grande partie de leurs principes. Un autre, c’est de respecter
+l’esprit en chaque homme. Personne n’a une semblable vénération pour la
+conscience, et ne montre plus de délicatesse à respecter son intégrité.
+Pas d’autoritarisme, pas de contrainte. Toute individualité est sacrée
+en son originalité. Jamais nous n’avons à nous substituer à la
+conscience d’un autre, pour amener des actes par lesquels il n’est que
+notre instrument.
+
+On ne peut pas juger des «Amis» par leur nombre aujourd’hui assez
+limité, ni par leur surface et la place qu’ils prennent dans le monde.
+Comme ils sont modestes et méprisent la gloire bruyante, ils ne soignent
+pas la réclame. Il faut donc un certain temps pour se rendre compte de
+leur valeur comme principe actif dans la société présente.
+
+De fait, par leur honnêteté, leur laborieuse simplicité, leur esprit de
+contentement et d’ordre, ils se sont créé, de longue date, une place
+extraordinaire. Plusieurs des plus grandes affaires du pays sont, de
+père en fils, entre leurs mains. Ce sont des hommes d’affaires
+scrupuleux et intelligents. Beaucoup d’entre eux ont de grandes
+fortunes, mais ils n’en font point étalage, et leur générosité discrète
+honore grandement leur caractère.
+
+Plusieurs des meilleures écoles de Philadelphie et des environs sont
+entre leurs mains. Dans certaines de ces écoles se trouvent
+exclusivement des enfants d’Amis. Ailleurs, les Quakers sont éducateurs
+pour le compte du public.
+
+Beaucoup de besogne et peu de bruit, telle semble être la devise de ces
+éducateurs. Leur calme est à lui seul une puissance éducative. Rien ne
+vaut un maître qui ne s’étonne de rien et garde la même humeur tout le
+long des jours, surtout si cette humeur est invariablement accommodante.
+Vous ne verrez pas ce personnel enseignant rivaliser de sourires et de
+chatteries pour la jeunesse. Pas du tout: ils sont tout simplement bons,
+d’une bonté égale. Une trop démonstrative bonté est un soleil qui
+alterne facilement avec les bourrasques. C’est parfois de la nervosité
+souriante, et des nerfs, en éducation, il n’en faut pas.
+
+Bien souvent, en passant par ces tranquilles retraites de l’éducation,
+un regret s’éveillait en moi, de n’être pas enfant. J’eusse été heureux
+de partager la vie dont je voyais ici l’organisation, une vie normale,
+vraiment humaine, et pénétrée, sans ostentation aucune, d’un parfum
+spirituel qui rappelle les senteurs forestières plutôt que l’encens des
+sacristies. Ces braves gens ont la pudeur de la religion. Ils l’ont
+partout présente et nulle part affichée. Leur langage est aussi naturel,
+aussi exempt que possible de toute pieuse formalité.
+
+Ils aiment les enfants qui sont l’avenir, et savent comment les traiter,
+sans les gâter ni les opprimer. Ils aiment les morts qui sont le
+souvenir, et savent les honorer sans empiéter sur les droits de la vie.
+
+Tandis que dans le préau de «Friends select school», à Philadelphie, je
+voyais filles et garçons jouer et s’amuser, je me promenais dans un
+terrain voisin, le long d’un vieux mur ensoleillé, garni de buissons, où
+de petites fauvettes se lustraient les plumes. Là-haut, sur la tour de
+l’Hôtel de Ville de Philadelphie, la statue colossale de Penn semblait
+veiller sur la cité, ses parcs, ses deux fleuves, son port toujours en
+travail de vaisseaux. L’activité de la ville immense battait alentour
+dans ses vigoureuses artères. Tout à coup, de mon pied, je heurte une
+pierre de la taille d’une brique. Sur la pierre était un nom, un des
+grands noms des «Amis d’Amérique». Je regardai plus attentivement, et je
+vis d’autres pierres et d’autres noms, juste à la hauteur de l’herbe
+fauchée. C’était un vieux cimetière. Ils dormaient donc là, les os de
+ces vaillants pionniers, dont plusieurs avaient tant contribué à bâtir
+l’Amérique. Ils dormaient là, ces pacifiques qui, de tout temps, avaient
+subi des persécutions, parce qu’ils voulaient la paix obstinément. Je
+pensai à leur esprit de sacrifice, à leur foi tranquille, à cet héroïsme
+presque surhumain qui marque certains épisodes de leur vieille histoire,
+à leur patience invincible qui rendait leur résistance à toute tyrannie
+semblable à celle de l’irréductible caillou qu’aucun rouleau ne parvient
+à écraser. Les cris de joie des enfants vibraient dans mes oreilles, et
+la poussière des morts tressaillait sous mes pas. Je me sentis parcouru
+par une impression électrisante de belle et large vie où la fraîcheur
+matinale s’allie à la solidité traditionnelle. Et sur les tombes des
+chers anciens je priais pour leur postérité aux regards ouverts, aux
+joues florissantes, pendant que sur les ailes de la brise et les rayons
+du soleil m’arrivait un salut mystérieux du Père invisible en qui se
+joignent et se tiennent les générations.
+
+
+
+
+HOTE D’ISRAEL
+
+
+Pendant la dernière semaine de mon séjour à New-York, je reçus un mot du
+Rev. Dr Blum, rabbin, d’origine alsacienne, me demandant un rendez-vous.
+Nous nous vîmes le lendemain. C’était un vendredi.--Vous avez beaucoup
+d’amis en Israël, me dit M. Blum, et une quantité de ceux qui ont lu vos
+livres seraient contents de vous voir; viendriez-vous à la synagogue
+pour les rencontrer?
+
+Je lui répondis que rien ne pourrait me faire un plus grand plaisir. Il
+courut informer le Dr Silvermann, le distingué rabbin de Tempel
+Emmanuel. Tous deux vinrent ensemble m’inviter à assister aux offices du
+lendemain, samedi.
+
+Note fut prise du rendez-vous, et une grande joie spirituelle était par
+moi ressentie à l’idée d’aller célébrer un culte avec les descendants
+des vieux Prophètes, les fils de la race à qui le monde doit
+Jésus-Christ et les plus purs trésors de son patrimoine religieux. Je me
+rappelai tous les chers amis juifs de Paris, et particulièrement une
+maison qui m’est, entre toutes, près du cœur et où depuis des années, de
+par la volonté d’une bonne grand’mère qui n’est plus, j’ai été
+fraternellement associé aux solennités familiales de la fête de Pâques.
+Une telle invitation s’étendant à un _infidèle_ (pour parler en style
+orthodoxe), n’était, certes, conforme à aucune règle officielle, mais
+elle partait d’un si bon esprit, était acceptée avec un cœur si chaud,
+qu’il m’a toujours semblé qu’un peu d’avenir meilleur était en germe
+dans l’hospitalité exercée autour de cette table pascale où planent de
+si vieilles et si vénérables traditions. Je n’ai jamais pu oublier que
+Jésus a institué le repas de l’alliance nouvelle et mondiale, à la table
+même où il venait de manger le repas de l’ancienne alliance.
+
+--Voyez, m’avaient dit ces amis, lors de mon départ, ce que font dans le
+domaine religieux, moral, social, éducationnel, les Juifs américains, et
+racontez-le-nous en revenant.
+
+Déjà j’avais, au Congrès universel de la Paix de Boston, entendu les
+discours de rabbins, tels que le Rev. Dr Henry Berkowitz, qui resteront
+parmi les expressions les plus hautes des sentiments qui se
+manifestèrent en ces séances mémorables.
+
+J’avais fait, à Pittsbourg, la connaissance du jeune rédacteur du
+«Jewish Criterion», organe des Juifs progressistes, le rabbin Léonard
+Levy. C’était à l’occasion d’un congrès des écoles du dimanche, de
+Pensylvanie. Le rabbin ayant, lui aussi, son école du dimanche,
+s’intéressait aux questions traitées. Non seulement il siégea sur
+l’estrade parmi les pasteurs et les organisateurs des réunions, mais un
+appel de fonds ayant été fait séance tenante pour certaines écoles du
+dimanche protestantes dans les campagnes, il donna une généreuse
+souscription personnelle. Le soir, dans sa synagogue de Rodeph Shalom,
+nous tenions un «peace meeting». Sur l’estrade, fraternellement réunis,
+siégeaient des représentants des divers cultes protestants et
+catholique. A Chicago, quelques jours plus tard, Sinaï Tempel, la vaste
+synagogue du rabbin Hirsch, avait eu une réunion analogue. Et nous
+avions tous senti que si jamais la paix devait habiter ce monde, il
+faudrait que les religions abdiquassent leurs vieilles querelles et le
+scandale de leurs exclusions antifraternelles, pour donner aux peuples
+l’exemple de leur entente cordiale et de leur conversion sincère à un
+sanctuaire supérieur où, de toutes les diversités, se crée l’Unité.
+
+Tous ces souvenirs se réunissaient dans ma mémoire, pendant que
+j’attendais l’heure d’aller à Tempel Emmanuel, superbe lieu de réunion
+d’une grande Communauté juive libérale. A l’heure du service, le
+Président, Mr Seligmann, vieillard octogénaire, et plusieurs autres
+membres du comité se trouvaient réunis dans la sacristie, en présence du
+Dr Silvermann.
+
+Nous montâmes sur l’estrade, et le service commença par les chants et
+prières liturgiques, présentation de la Thorah, etc. Je remarquai que
+personne ne gardait le chapeau sur la tête, et que la plus grande partie
+des chants et prières étaient en langue vulgaire.
+
+Le Dr Silvermann fit un sermon sur la «Vie Simple», et la simplicité
+dans les croyances, comparant une dogmatique trop compliquée à l’armure
+de Saül, sous laquelle le jeune David étouffait en s’écriant: «Je ne
+peux pas marcher avec toutes ces choses.» Puis, abrégeant à dessein son
+allocution, il me présenta à ses auditeurs comme un hôte et me pria, le
+plus courtoisement du monde, de prendre sa place pour leur parler.
+
+Un si cordial accueil fut fait à mon discours, et des sentiments d’une
+sympathie si fraternelle se manifestèrent ensuite, qu’il fut impossible
+de ne pas accepter une deuxième invitation, plus longuement préparée, et
+devant offrir à un plus grand nombre de membres de la Communauté,
+l’occasion de s’assembler[7].
+
+ [7] Une des personnes que je vis ce jour-là, est Mme veuve Simon Borg,
+ enlevée, depuis, à l’affection de ses sept enfants. C’était une femme
+ d’élite, consacrant sa vie à faire le bien. Dans les conversations que
+ j’eus avec elle, je constatai tant de courage à supporter les misères
+ de la vie, et tant de foi vaillante unie à une si large compréhension
+ des croyances d’autrui, que je garderai d’elle le plus édifiant
+ souvenir.
+
+Hélas! il ne me restait plus de temps libre, et nous dûmes nous donner
+rendez-vous pour le dernier soir de mon séjour, vers les dix heures. Je
+faisais, ce soir-là, une conférence pour la branche française de l’Union
+chrétienne de Jeunes Gens. A l’issue de cette conférence, quand les
+rabbins Blum et Silvermann m’amenèrent à la synagogue, une foule de deux
+mille cinq cents auditeurs s’y pressaient. Ils venaient de passer une
+heure à entendre de la musique, et un rapport sur une «Fraternité,
+Brotherhood». C’est ainsi qu’on appelle en Amérique les «mutualités» à
+base religieuse.
+
+Le public, au premier regard jeté autour de moi, me parut animé d’une
+sympathie absolue. C’était l’âme hospitalière du vieil Israël qui
+rayonnait sur toutes ces figures. Quand je songeai à tout ce que ce
+peuple a fait et souffert, une émotion intense s’empara de moi.
+L’antiquité prodigieuse de leur vieille tradition frappa ma pensée. Je
+m’inclinais en esprit devant plus de trois mille ans d’histoire,
+couronnés à l’horizon lointain par les pics géants du Prophétisme.
+
+Je choisis un texte dans le Prophète Malachie, et pour rendre hommage à
+la pensée si large qui inspirait l’hospitalité religieuse dont je
+jouissais, je prononçai les paroles de ce texte en hébreu. La première
+était: «N’avons-nous pas tous un même père? N’est-ce pas un seul Dieu
+qui nous a créés?» La deuxième était: «Il ramènera le cœur des pères à
+leurs enfants, et le cœur des enfants à leurs pères».
+
+Cette parole est la dernière de l’ancien Testament. Elle pourrait servir
+de formule à la vie normale dans tous les domaines humains. Les
+«_Pères_» c’est la tradition; les «_enfants_» ce sont les temps
+nouveaux. Il ne saurait y avoir ni cohésion historique, ni solidité
+véritable dans l’édifice national, social ou religieux, sans le concours
+harmonieux de ces deux forces du _Souvenir_ et de l’_Avenir_. Deux
+paroles constituent la mentalité supérieure où toutes les énergies
+salutaires se marient: «Rappelle-toi!» et «En avant!». J’essayai de
+tirer de cette grande parole quelques-unes des vérités qu’elle contient,
+et de faire voir en quels termes heureux elle décrit la respectueuse
+indépendance qui est l’inspiration même de toute liberté féconde. Et
+puis je terminai à peu près sur l’ordre d’idées que voici: «Nos Pères,
+les Pères de tout l’Occident religieux, c’est vous, ce sont vos
+Prophètes, avant-coureurs d’une marche si prodigieuse, que, malgré leur
+éloignement dans le vénérable passé, ils indiquent encore aujourd’hui
+les routes de l’Avenir. Nous autres, nous sommes les enfants. Si jamais
+le cœur des enfants se détournait des pères, ce serait l’ingratitude et
+le désastre. Aussi, quiconque sait ce que le monde religieux vous doit,
+ne prononce qu’avec vénération le nom d’Israël.
+
+Mais si vous êtes les Pères, et si tout respect, tout filial honneur
+vous doit être rendu par nous, ne devez-vous pas aussi reconnaître vos
+enfants? Le vieux tronc d’Isaï est solidaire avec la famille nouvelle,
+dont la parole prophétique marqua d’avance les destinées, dans le
+passage si rayonnant d’avenir et d’espérance, où il est dit: «_Un
+rejeton sortira de la souche de Jessé_». Jamais je ne l’ai senti avec
+plus de force que ce soir. Nous avons tous à méditer sur l’esprit large
+et magnanime qui souffle à travers ce beau texte, afin de nous mettre à
+l’unisson de ses intentions. Alors nous ferons se rencontrer en une
+collaboration féconde, l’Ancien Testament et le Nouveau. Ils s’appellent
+et s’éclairent l’un l’autre et ne sont jamais plus grands que reliés
+sous la même couverture».
+
+On a toujours raison de cultiver l’idéal et l’espérance, même au sein
+d’un milieu terre à terre qui vous traiterait d’utopiste. Quelques
+années auparavant, dans mon livre «_l’Ami_», sous le titre de «Haute
+Église», j’avais formulé le vœu que les diverses familles religieuses,
+tout en cultivant chacune sa province de croyances particulières, se
+rencontrassent sur le terrain d’une sereine et bienveillante hospitalité
+et qu’on s’invitât d’Église à Église comme de maison à maison. Que de
+sourires cette page naïve avait provoqués parmi les sages de ce monde!
+Le soir de Tempel Emmanuel, je compris que nous n’étions pas si loin
+qu’il pouvait sembler, de ces agapes spirituelles entre hommes de
+milieux religieux différents. Et je me promis de ne jamais négliger une
+occasion de rendre possibles ces rendez-vous mutuellement si
+bienfaisants.
+
+Il était plus de onze heures du soir quand nous sortîmes de cette bonne
+maison, où les cœurs venaient de se sentir si près les uns des autres.
+Mais il n’y a pas d’heure tardive qui ne soit bonne encore pour bien
+faire. Les amis de la synagogue m’amenèrent donc à un de leurs cercles
+où un souper cordial nous réunit quelques moments encore. Autour de la
+table étaient assis des membres éminents de la synagogue. Le banquier
+Seligmann, Président; le docteur Silvermann et quelques-uns de ses
+collègues à l’Encyclopédie des sciences juives, qui sera un des plus
+intéressants monuments d’histoire édifiés par notre temps; M. Levysson,
+connu par ses libéralités aux universités et œuvres d’intérêt général;
+des professeurs, des instituteurs.
+
+Des speechs furent échangés. Celui qui m’intéressa le plus fut fait par
+un instituteur, ayant son école dans _Eastend_, parmi la population
+juive très dense groupée là, et sans cesse grossie par les expulsions
+européennes. Cette population crée aux Israélites américains un problème
+colossal. Dans la réponse que M. Levysson fit à l’instituteur, je
+compris que la bonne volonté de ces hommes de bien était à la hauteur
+des devoirs les plus exorbitants. Ils se sentent responsables de ces
+milliers de frères infortunés, arrachés à leur pays natal, et cherchent
+non seulement à les empêcher de périr de misère dans les premiers
+moments de leur arrivée, mais à les soutenir moralement et
+matériellement, afin de leur ouvrir un horizon nouveau. Quelques jours
+auparavant, j’avais pu visiter Montefiore home, vaste maison pour
+incurables de tout âge, située au bord de Hudson-River. On y reçoit
+indistinctement les pauvres malheureux de toute confession, ainsi qu’à
+Sinaï-Hospital, fondation nouvelle, d’une étendue considérable,
+construite selon les règles les plus conformes à l’hygiène. Nous
+quittâmes le cercle vers une heure du matin, et je gardai de ma
+rencontre avec ces Israélites américains l’impression d’un milieu actif,
+intelligent, ouvert à toutes les grandes idées, ayant, sous la forme la
+plus heureuse, ressenti le souffle vivifiant du nouveau monde.
+
+
+
+
+FRÈRES NOIRS
+
+
+J’attendais avec une certaine impatience l’occasion de rencontrer des
+représentants de la race noire.
+
+Un des premiers avec qui je fus en contact personnel, est le cocher qui
+me fit faire un tour dans Washington et me déclara qu’il avait lu «la
+Vie simple». Il ajouta de si bons sourires à ses paroles, que sa figure,
+illuminée par un éclair de ses dents blanches, me resta gravée dans le
+souvenir.
+
+Dans les familles, les restaurants, les chemins de fer, les nègres
+chargés de quelque service, me paraissaient s’en acquitter toujours avec
+soin et bonne humeur. On peut surtout les observer à l’aise pendant
+qu’ils vous cirent les souliers. L’Amérique abandonne à chacun le soin
+de ses souliers. Il est de règle de ne les cirer ni dans les familles,
+ni dans les hôtels[8]. On les met le matin, tels qu’on les a ôtés le
+soir, et à la première occasion on se confie aux soins d’un de ces bons
+nègres qui répètent par les rues: Shine! shine! Ils vous offrent un
+siège, fauteuil commode et souvent royal, rappelant les espèces de
+trônes sur lesquels vous font monter les cireurs dans la bonne ville de
+Lyon, et qui sont bien différents, en dignité, de la pauvre caisse
+offerte comme piédestal par nos commissionnaires parisiens. Si vous
+désirez être complètement à l’abri, vous êtes invités à pénétrer en
+quelque sous-sol, ou le plus souvent en un rez-de-chaussée d’hôtel.
+Pendant l’opération, le client, d’ordinaire pressé, lit son journal ou
+se livre à quelque occupation urgente. De cela, je me gardai bien. Un
+homme qui se fait servir doit quelque attention au frère qui lui
+consacre un moment ses soins. Et quels soins! Ne vous imaginez pas
+qu’une boîte à cirage et une brosse en représentent les seuls
+instruments. Et d’abord l’homme noir qui se courbe vers vos bottes ne
+fait pas la tête d’un individu qui va fournir une corvée quelconque. Il
+vous considère comme un objet sur lequel son art et sa bonne volonté
+vont s’exercer. Primo: nettoyage complet avec une brosse qui emporterait
+plutôt le cuir lui-même que d’y laisser un atome de crotte. Après cela,
+cirage délicat, et preste repassage avec des brosses plus douces. Puis
+vernissage et polissage, au moyen de chiffons de laine et de flanelle,
+de rudesse graduellement amoindrie. Cela coûte dix cents, cinquante
+centimes. Le frère noir vous renvoie avec un bon sourire, et vous
+partez, ayant aux pieds deux miroirs étincelants. Un bon cirage dure une
+semaine... s’il ne pleut pas.
+
+ [8] Je m’en voudrais cependant de ne pas raconter que dans plusieurs
+ maisons nous avons surpris nos amis à cirer nos souliers eux-mêmes,
+ les domestiques n’en ayant pas l’habitude.
+
+Dans les Pullman cars, aussitôt que le train s’approche de la station où
+vous avez à descendre, le nègre s’empare de votre chapeau, de votre
+pardessus, de votre parapluie même, il les effleure avec une époussette
+en chiendent devant laquelle ne saurait subsister aucune poussière. Puis
+il s’approche de votre personne qu’il invite à se lever et, depuis le
+col jusqu’aux souliers, la brosse avec une impétueuse bonhomie.
+
+En sleeping, pendant que vous dormez, le nègre veille. Préalablement, il
+vous a fait votre lit. Le matin, il vous réveille, en vous tapant sur
+l’épaule. Si le voyageur ne lui adresse pas la parole, le nègre reste
+muet; si vous entamez une conversation, il répond volontiers. Après
+avoir satisfait à vos questions, il vous en pose à son tour: échange de
+bons procédés.
+
+J’ai beaucoup regardé la figure des nègres. A côté de certains types
+lippus, aux traits plutôt empreints d’animalité, et qui font
+merveilleusement pendant à nos abrutis blancs, j’ai rencontré beaucoup
+de physionomies éclairées, marquées de tous les signes d’une
+intelligence ouverte, d’une énergique spiritualité. Mais surtout j’ai
+souvent rencontré une expression que je n’ai jamais observée au même
+point chez aucun blanc, expression de fidélité, de dévouement, à
+laquelle la couleur noire donne un cachet spécial et dont l’impression
+sur mon esprit a été extraordinaire.
+
+ * * * * *
+
+A New-York, un matin, pendant que je faisais une bonne causette avec
+Maurice, magnifique nègre qui venait dès l’aube me sourire et me
+demander si je n’avais besoin de rien, j’appris, non sans surprise, que
+nous étions collègues. Maurice était prédicateur, chef d’une
+congrégation, fondateur d’une école de théologie et, à ses heures, valet
+de chambre; sa congrégation étant trop pauvre pour lui assurer la vie
+matérielle, il gagnait sa subsistance en servant.
+
+Le cumul de ces deux fonctions de serviteur et de prédicateur pourrait
+bien avoir plusieurs inconvénients. Le verbe indépendant lié à une
+situation de subalterne! Le loisir nécessaire à l’étude, pris par des
+occupations ménagères! La pensée elle-même, suivant intérieurement son
+cours, interrompue à chaque instant par un ordre ou un coup de
+téléphone!
+
+Mais ces inconvénients qui, certes, ne sont pas minces, laissent
+entrevoir des avantages dont le poids pourrait faire baisser la balance
+en leur faveur. Après tout, le prédicateur doit chercher la matière de
+son enseignement dans la vie encore plus que dans les livres. Il lui est
+moins préjudiciable de manquer d’érudition que d’expérience. Or
+l’expérience n’est jamais gratuite. Elle se paie fort cher, chaque fois
+qu’elle a une réelle valeur. La plupart d’entre nous ne sont guère
+disposés à l’acheter son prix. Ils ne font donc directement que les
+expériences pour ainsi dire imposées par la nécessité. Les obstacles et
+les duretés de l’existence, ses douleurs inévitables, en nous coûtant de
+la peine, augmentent notre faculté d’aider les autres à vivre. Mais il
+est des expériences d’un genre un peu spécial et qui ne se font presque
+jamais que par procuration. Tous les prédicateurs sont, en somme, des
+bourgeois. Nous trouverions contraire à leur dignité qu’il en fût
+autrement. Et s’ils sortent du peuple, si leurs pères furent paysans,
+ouvriers, ou serviteurs, ils risquent de s’embourgeoiser. Or à toutes
+les époques, et à la nôtre surtout, une des grandes questions que nous
+avons à porter en chaire est la question sociale. Cette question, que
+vous la regardiez par en dessus, du côté des patrons, ou par en dessous,
+du côté des ouvriers et des serviteurs, vous ne la voyez que sous un de
+ses aspects, et donc vous la voyez mal. Pour bien la comprendre, il est
+nécessaire de se mettre à la fois à la place des uns et des autres. Mais
+se mettre à la place d’un autre est une de ces opérations que l’on peut
+bien tenter, ou même s’imaginer d’avoir mené à bonne fin, mais qui, en
+somme, est du domaine de l’impossible. La meilleure volonté y rencontre
+des résistances insurmontables. Si la place d’un autre ne devient en
+toute réalité votre place personnelle, vous ne vous êtes pas
+complètement mis dans sa situation et ne sauriez éprouver ce qu’il
+éprouve. Je prends maintenant un homme équitable, ne cherchant que ce
+qui est juste et droit, comme doit l’être celui qui se mêle de prêcher
+aux autres; un homme, en outre, qui aime ses semblables, en raison de
+leur qualité d’hommes, et non de leur classe particulière. Cet homme est
+domestique, tout le long du jour. Il doit obéir à ses maîtres et il le
+fait. Doué de clairvoyance, il considère le train de la maison et le
+juge à la fois avec bienveillance et pénétration. Mais son rôle lui
+impose le respect préalable et le silence. Le soir, il est libre; il est
+même un maître, revêtu d’une grande autorité. Il parle au nom de Dieu et
+de l’humanité; au nom de la sagesse condensée des traditions et de
+l’expérience vivante du présent. Il a la parole, il dispose du champ
+illimité de la pensée. Si cet homme a une âme, il est armé, comme nul
+autre, pour dire des choses pratiques que l’on puisse penser et
+s’assimiler. Il opère avec des réalités. On sent qu’il connaît le dessus
+et le dessous des questions, parce qu’il a vécu et vit journellement les
+deux. Et on ne dira jamais dans quelle forme de son activité il est le
+plus intéressant, si c’est en qualité de prédicateur valet de chambre,
+ou de valet de chambre prédicateur. Certes chacun de ces deux hommes a
+fort besoin de l’autre. Je suis convaincu que le monde avancerait mieux,
+si les grandes questions ne se débattaient pas, en général, comme par
+dessus un fossé, entre gens qui ne sont renseignés que sur un des côtés.
+La vie sociale aurait tout à gagner par la création de traits-d’union
+humains, en qui vit la compréhension cordiale et profonde, le jugement
+équitable sur la situation, les droits et les devoirs des deux partis en
+question. Nous avons généralement deux fractions sociales dont les
+intérêts semblent opposés: entre elles surgissent des intermédiaires
+qui, le plus souvent, sont ignorants de l’une des fractions, à moins
+qu’ils ne soient de simples excitateurs exploitant les deux antagonistes
+à leur profit. Je voudrais des hommes, aimant et appréciant les deux, et
+comprenant que les deux doivent ne faire dans le fond qu’un seul.
+
+Une situation contradictoire comme celle du collègue noir que j’eus
+l’avantage de connaître, pour douloureuse et émotionnante qu’elle soit,
+peut donc se transformer en une source de progrès humain, à condition
+que celui qui la subit, s’élève au-dessus de ses avatars momentanés et,
+sous la livrée de domestique comme dans la chaire, demeure avant tout un
+homme.
+
+ * * * * *
+
+L’occasion de parler à des auditoires nègres, considérée par moi comme
+un privilège, me fut accordée à Philadelphie, par deux fois. C’étaient
+des assemblées où se mêlaient tous les âges. Sur les tribunes, une foule
+d’enfants. Les cantiques furent exécutés avec un entrain merveilleux.
+Ils adorent tous le chant, et plusieurs arrivent à un rare développement
+musical. Assis sur la plate-forme, où m’avaient accompagné plusieurs
+pasteurs nègres et John Wanamaker, je croyais rêver. Des petites têtes
+crépues qui chantaient de si bon cœur, mes regards se tournaient vers
+l’auditoire adulte. L’hymne montait, nourri, plein d’âme. Il y avait de
+la sympathie dans l’air, et du bon accueil. Rarement je me suis senti
+plus heureux de prêter ma voix à ces vieilles vérités que l’Évangile a
+frappées à l’ineffaçable effigie de l’universelle humanité. Il me
+paraissait grand d’une grandeur nouvelle, puisqu’il me servait, sur
+l’heure, de parfait trait d’union avec les hommes d’une race jusqu’alors
+inconnue pour moi et, dès le premier instant, l’étincelle heureuse, le
+courant de vie supérieure que produit le contact des cœurs, se
+produisirent avec une force toute spontanée. Mon discours terminé, je
+m’assis, et tous les regards se tournèrent vers John Wanamaker. «Puisque
+vous êtes parmi nous, lui dit le pasteur de l’Église, permettez-nous de
+vous exposer quelques desiderata.» Et il lui parla de services, que dans
+sa situation de négociant, occupant beaucoup de monde, il pourrait
+rendre à ses paroissiens, en leur offrant du travail et des places. Dans
+une partie du discours de ce pasteur, on sentait percer les sentiments
+pénibles qui remplissent le cœur des noirs devant certaines hostilités
+opiniâtres et certains préjugés de race.
+
+John Wanamaker profita, avec une visible satisfaction, de l’excellente
+occasion qui s’offrait à lui d’exprimer sa sympathie aux frères noirs.
+«Quand vous aurez à faire à moi et à ceux, très nombreux en ce pays, qui
+pensent comme moi, et vous portent un grand intérêt, dites-vous bien
+ceci: il n’y a pas là de question de race, ni de face, ni de place, mais
+purement une question de grâce, c’est-à-dire d’aptitudes et de
+capacités. Vous serez toujours les bienvenus pour occuper une fonction.
+Mais le tout n’est pas d’avoir la place, il faut la bien remplir. Si, à
+l’essai, nous nous apercevons que vous avez demandé une situation où
+vous êtes incapables de vous maintenir avec succès, nous sommes obligés
+de vous renvoyer comme un vulgaire blanc. Dans ce cas, quelques-uns
+d’entre vous diront que c’est la couleur de leur face qui leur a fait
+perdre la place. Non, ils se trompent; ils avaient eu trop d’ambition.
+Étant montés trop haut, il leur faut redescendre. Nous vous sommes
+sympathiques, ayez confiance. Et s’il arrivait qu’une injustice se
+commît envers l’un de vous, soyez certains que nous découragerions celui
+qui, sous nos ordres et dans la limite de notre influence, aurait osé
+manquer, à l’égard de l’un des vôtres, de respect ou d’équité.»
+
+De telles paroles sont l’expression même du sentiment le plus profond. A
+distance, sur la foi d’articles de journaux, relatant des faits
+particulièrement odieux, où le préjugé de race s’étale dans sa laideur
+entière, nous croyons que les noirs et les blancs, sur toute la surface
+des États-Unis, sont entièrement séparés et ne se mêlent ni ne se
+rencontrent, même dans les endroits publics, comme les théâtres, les
+concerts, les églises, les tramways, les chemins de fer et surtout les
+hôtels. Il y a à cela beaucoup d’exagération. Une foule d’Américains,
+non seulement ne méprisent ni ne haïssent les nègres, mais se dévouent à
+leur cause et leur prouvent leur sympathie par tous les moyens. Ces
+hommes ne se dissimulent pas les difficultés de ce qu’on appelle la
+question nègre. Mais ils ont un principe très juste en même temps que
+très judicieux: Plus les questions sont difficiles, plus il faut
+concentrer de bonne volonté sur leur solution.
+
+Je m’estime heureux d’avoir rencontré un grand nombre de ces hommes,
+parmi lesquels je nommerai en particulier Mr Robert C. Ogden, de
+New-York.
+
+Mr Ogden, associé de John Wanamaker, se trouve à la tête du grand
+magasin que ce dernier possède à New-York. Très absorbé par des affaires
+colossales, il n’en est pas moins constamment occupé d’œuvres sociales.
+C’est un de ces hommes, nombreux en Amérique, qui font le plus grand
+honneur à leur pays. Les affaires, pour eux, sont une fonction sociale.
+Si elles leur procurent la fortune, la fortune en leur main est un
+levier pour le bien. Mr Robert C. Ogden s’occupe beaucoup des nègres, en
+particulier de Hampdenschool, établissement créé et dirigé jadis par le
+général Armstrong, qui fut le père spirituel de Booker T. Washington.
+Pendant de longs moments, dans son cabinet de Broadway, Mr Ogden me
+renseigna sur l’œuvre éducative parmi les noirs, mettant entre mes mains
+une foule d’ouvrages qui traitent de la question. Non seulement on sent
+que, en sa qualité de Président du comité de Hampdenschool, il
+s’intéresse à la maison, personnellement, mais cet intérêt, visiblement,
+le touche aux entrailles mêmes. Quand il parle des noirs, ses yeux se
+mouillent. Et cependant c’est un homme fort, d’une taille plus
+qu’ordinaire et doué d’un grand sang-froid.
+
+Par lui, je fus mis personnellement en rapports avec Booker T.
+Washington, l’un des hommes que j’étais le plus impatient de rencontrer,
+dont je me suis senti honoré de toucher la main et dont je me promets
+bien d’aller plus tard visiter l’école à Tusgegee, dans le Sud. Cette
+fois, je dus me borner à faire une conférence au profit de
+Hampdenschool. Organisée par Mr Ogden, cette conférence eut lieu dans la
+vaste maison, due comme tant d’autres à la générosité universellement
+connue de Mr Andrew Carnegie, et qui se nomme, en raison de cette
+origine, Carnegie-Hall.
+
+On avait envoyé de Virginie huit élèves de l’école, entre 20 et 25 ans,
+afin de chanter devant le public, avant et après la conférence.
+
+Comme on nous présenta les uns aux autres, quelques minutes avant le
+début, je leur dis, dans le cabinet où nous attendions l’heure de
+commencer: «Chers amis, si vous voulez me faire un immense plaisir,
+chantez-moi un morceau dès maintenant.» Immédiatement ils se rangèrent
+et entonnèrent un double quatuor. Alors il me sembla que le parquet
+vibrait et que le son magnifique de leurs voix me montait à travers les
+os et courait dans mes moelles. Jamais je n’ai entendu cette ampleur de
+basse sortir de poitrines humaines. C’était un orgue vivant.
+
+Quelques instants plus tard, ils se firent entendre dans la grande
+salle, où ils donnèrent entre autres des mélodies telles que leurs pères
+en chantaient dans les plantations, du temps de l’esclavage. A travers
+la mélancolie de ces complaintes, la détresse humaine s’exprime en
+accents si douloureux et si vrais qu’on oublie presque la musique pour
+ne penser qu’aux situations dont elle est l’écho.
+
+Je ne suis pas documenté pour aborder le problème nègre. C’est une
+grande montagne qui pèse sur la conscience des États-Unis. Mais ce qui
+me rassure, c’est qu’aucune question, quelle qu’elle soit, surgissant
+dans les limites de la destinée d’une nation, n’est au-dessus des forces
+de cette nation, si tant est qu’elle est abordée avec tous les moyens de
+bon sens, de clairvoyance pratique d’une part, et d’autre part, avec
+équité, bienveillance véritable et fraternelle bonté. Or, de ces
+qualités pratiques et de ces qualités de cœur, l’Amérique tient en
+réserve des provisions intarissables. Aucun obstacle, aucune difficulté,
+aucune fatalité du sang ne prévaudra contre elles.
+
+En attendant, je m’estime heureux de connaître l’homme dont le nom,
+aujourd’hui, personnifie les espérances comme les charges des frères
+noirs, l’homme vers qui, de tous les points du territoire américain et
+du monde, vont les sympathies que nous leur vouons: j’ai nommé Booker T.
+Washington. Je noterai ici un fait mémorable entre tous et qui doit être
+conservé.
+
+Le soir du 7 octobre 1904, nous étions réunis dans un banquet final,
+dernier acte du Congrès de la Paix, de Boston. Six cents convives de
+tous les États de la République, de tous les pays du monde, se
+trouvaient à table, dans une salle de fêtes. Nous étions assis, tous
+ceux qui devaient prendre la parole dans la soirée, à une table
+spéciale, d’où les orateurs seraient aisément aperçus. Booker Washington
+était à trois places de moi. Quand vint son tour de parler et qu’il se
+leva, toute l’immense salle, comme mue par un même sentiment spontané,
+se leva, afin de lui rendre un hommage unique, un hommage qui, à ce
+moment, par la qualité des délégués réunis là, devenait une
+manifestation universelle de toute la Terre civilisée et pacifique.
+
+Booker Washington est un homme de taille moyenne, trapu, à la figure
+énergique. Quand il se lève pour parler, on sent qu’il porte sur ses
+épaules le fardeau de sa race. Sa parole est claironnante, chaude, et va
+droit au but. Il est éloquent, de cette éloquence supérieure
+qu’inspirent le courage, la sincérité, l’absolu dévouement à une cause.
+Images parlantes, geste sobre, modération persuasive. On sent que cet
+homme est une voix au service d’un principe.
+
+Après certaines phrases où il met son énergie totale, quand il ferme la
+bouche, qu’il a puissante, décidée, on sent à quel point ce qu’il vient
+de dire est positif et inattaquable. Le geste de son large menton, joint
+à l’éclair de ses yeux, rappelle alors la parole magnifique de Luther:
+_Das Wort sie sollen lassen stahn!_
+
+
+
+
+TRAVAIL, ARGENT, AFFAIRES
+
+
+Le travail atteint en Amérique une intensité extraordinaire. On a
+travaillé beaucoup, un peu partout, depuis un siècle, et plus qu’on
+n’avait jamais travaillé dans l’histoire du monde. La construction seule
+des chemins de fer modernes a remué tant de terre, produit tant de fer
+et de matériel roulant, exigé l’extraction du sol de tant de houille,
+que l’ouvrage des dix siècles précédents ne suffirait pas à remplacer le
+labeur accompli. Dans cet effort de la civilisation, l’Amérique tient le
+record. Il faut ajouter que nulle part le travail n’est plus honoré que
+chez elle. Par lui, un homme peut arriver à tout. Et ce sont les hommes,
+fils de leurs œuvres, qui occupent la première place dans l’opinion
+générale.
+
+Le travail a produit dans ce pays de grandes richesses, et en produit
+encore tous les jours, surtout là où un territoire encore neuf se
+transforme rapidement en une contrée peuplée et industrieuse. Et,
+certes, la richesse est estimée; l’argent est l’objet d’un respect
+général. Disons même que le désir d’en acquérir anime une grande partie
+de la population, et que l’orgueil des grosses bourses et la gloire de
+ceux qui les possèdent, dédaignent ceux qui n’ont pas su réussir. C’est
+là un des côtés sombres de l’Amérique, côté antidémocratique et non sans
+danger pour l’avenir. Mais c’est un inconvénient qui lui est commun avec
+d’autres nations et qu’elle rachète d’autre part par des qualités que
+toutes les nations sont loin de posséder. En général, si ce pays a des
+tares ou des défauts, nul ne les connaît mieux que lui-même, et c’est
+avec un scrupule et une persévérance rares qu’il s’attache à les
+combattre. Ainsi les excès auxquels peut conduire la puissance de
+l’argent y ont de fort sérieux contrepoids.
+
+En premier lieu, par une excellente habitude qu’adoptent une quantité de
+gens arrivés aux grandes fortunes, la générosité s’efforce de payer la
+dette de la richesse. Une fois considéré par ses détenteurs comme un
+instrument de puissance pour le bien, cet instrument s’exerce de tant de
+façons, que tout homme juste est obligé de s’incliner avec respect. Les
+exemples sont nombreux, d’hommes qui administrent leurs biens comme un
+dépôt de confiance dû au travail de tous, et remis en leurs mains afin
+de servir à l’intérêt de tous. Ceux-là voient dans la fortune une
+fonction sociale qui engage au plus haut point leur responsabilité. Il
+suffit de la connaître un peu dans la personne de ses citoyens les plus
+riches pour ne plus pouvoir admettre que l’Amérique soit équitablement
+caractérisée, quand on l’a surnommée le pays du roi dollar. Si elle a
+ses accapareurs d’or, ses égoïstes gavés, ses corrupteurs qui prétendent
+gouverner en achetant les consciences, elle a aussi élevé à la hauteur
+d’un principe le devoir de bien employer son argent. Beaucoup de ses
+citoyens les plus en évidence par leur situation matérielle, vivent
+personnellement sans faste et ne se sentiraient pas le droit de faire,
+pour eux ou leurs enfants, des dépenses exagérées. Ils se savent, en un
+mot, responsables de l’emploi de leurs biens, soit devant Dieu, soit
+devant les hommes, et se trouvent par conséquent à l’abri de cette
+tentation funeste qui vient aux êtres sans «_self control_», du fait
+qu’ils peuvent se payer tout ce qu’ils désirent.
+
+Mais ce qui, à mon avis, contrebalance encore, dans cette génération,
+l’influence néfaste et démoralisatrice des trop grandes fortunes
+accumulées dans les mains d’un seul, est le fait qu’en Amérique, tout le
+monde travaille, et les plus riches souvent plus que les autres.
+Quelques-uns d’entre eux se réduisent, par conscience, au rôle de
+véritables esclaves, au point que je ne voudrais pas changer avec eux.
+Mais c’est pour cela même qu’ils méritent d’être respectés et admirés.
+Il y a une forme très noble de l’abnégation, dans cette façon d’être
+l’esclave de son devoir d’homme riche.
+
+Pour tout dire, l’oisiveté n’a pas encore acquis son droit de cité, ni
+surtout son droit au grand soleil. Dans les vieilles sociétés une
+certaine aristocratie, trop souvent dégénérée, a, depuis de longues
+générations, perdu l’habitude de travailler, et l’opinion publique y est
+si bien influencée par l’existence de cette haute et brillante
+collection d’oisifs, qu’elle considère comme un signe de noblesse le
+fait qu’on n’a pas besoin de travailler pour vivre. Plus une fortune est
+loin de sa source, le travail, plus elle est vieille, plus les
+générations, en passant, se sont habituées à la trouver dans leur
+berceau, et plus elle semble avoir de quartiers de noblesse. Il arrive
+ainsi que des classes, en somme parasites, se considèrent comme la fine
+fleur sociale. A l’abri de cette superstition, les inutiles ont beau
+jeu, et quiconque peut se créer une vie d’oisif se sent un peu de la
+race des privilégiés. A la longue, il se développe un état d’esprit
+démoralisant qui tend à considérer le travail comme une servitude et un
+amoindrissement de dignité.
+
+De l’autre côté de l’Océan, toutes ces mouches qui ne font pas de miel,
+quelque diaprées que soient leurs ailes, sont médiocrement appréciées.
+Elles le sentent et se cachent. L’habitude d’avoir une vie occupée est
+si générale, que l’homme qui ne fait rien est un corps étranger, un
+déraciné. Les cités n’offrent pas assez de ressources à ceux qui ont
+besoin d’être amusés par des moyens raffinés, et ne se contentent pas
+des distractions simples auxquelles l’homme qui a travaillé est toujours
+disposé à trouver un grand charme. Ils sont condamnés à l’ennui, et
+l’ennui finit par les chasser de chez eux, pour aller se joindre, en
+quelque station cosmopolite du vieux monde, à la foule de ceux que
+l’oisiveté rassemble.
+
+L’Amérique travaille, honore le travail et sait l’organiser. Chacun, en
+général, y connaît bien son métier et cherche à y apporter quelque
+ingénieuse combinaison de sa propre initiative. La routine y enlise
+moins les esprits. Un certain point d’honneur ne permet pas à l’homme
+qui s’est engagé pour un travail, de le quitter avant qu’il ne soit
+fait. Du haut en bas de l’échelle sociale, on a la dignité de sa
+fonction et la volonté de bien faire ce qu’on a entrepris.
+
+Les difficultés, les commandes imprévues, au lieu d’effrayer, stimulent
+les industriels, les commerçants et même l’ouvrier ordinaire. Plutôt que
+d’avouer devant une commande qu’ils n’ont pas ce qu’il faut pour la
+réaliser, ils se livreront à des tours de force et des combinaisons de
+génie. De cette disposition aux entreprises hardies et aux travaux faits
+en dehors des conditions ordinaires, voici un échantillon typique autant
+que légendaire. Après la destruction de Chicago par l’incendie qui n’en
+laissa subsister qu’une mince partie, une fois le premier affolement
+passé, il y eut un extraordinaire déploiement d’énergie. Appel fut fait
+à toutes les réserves financières, à toutes les ressources de
+l’activité, pour rebâtir la cité aussi vite et aussi solidement que
+possible. Un jour, un citoyen se présenta dans les bureaux d’un
+entrepreneur de bâtiments:
+
+--Il me faut une maison de tel et tel genre.
+
+--Bien, et pour quelle époque?
+
+--Pour telle date.
+
+--Bien, nous avons à fournir ce jour-là quinze bâtiments, mais tous dans
+la matinée. Nous inscrivons le vôtre pour l’après-midi; vous pouvez y
+compter.
+
+L’Amérique a ses écoles de travail, mais la meilleure, c’est elle-même;
+ce sont ses traditions, son entraînement pratique aux carrières. On
+n’arrive à rien, sans avoir mis la main à la pâte. Pour diriger un
+travail, il faut l’avoir appris soi-même. La biographie d’une multitude
+d’hommes arrivés aux grandes affaires commence par quelque besogne
+simple et modeste qu’ils s’ingéniaient à exécuter aussi bien que
+possible. Le plus grand honneur est d’avoir commencé avec rien. Le boy
+énergique qui ne demande qu’à bien faire n’a qu’à regarder autour de lui
+pour voir des hommes, exemples vivants de ce qu’il peut attendre de la
+vie, s’il ne ménage pas sa peine. Et c’est là une condition excellente
+pour encourager chacun à faire de son mieux. Une fois l’impression
+acquise qu’un jeune homme est un travailleur, toutes les portes lui sont
+ouvertes, et dès qu’il se montre être _the right man on the right
+place_, on ne lui marchande pas son traitement. Règle générale, le
+travail est bien rémunéré. Il n’est même pas admis qu’un homme donne sa
+peine pour rien. La parole biblique: «Le travailleur mérite son salaire»
+est une formule de dignité et non d’esprit mercenaire.
+
+Je ne suis qu’un profane en tout ce qui concerne le commerce et
+l’industrie, mais j’ai la curiosité des enfants qui, les mains croisées
+sur le dos, regardent dans la rue le gagne-petit fondre des cuillers
+d’étain. Que d’usines j’ai visitées dans la vieille Europe, que de
+métiers j’ai vu exercer! Quand je suis amené à voir de près l’oisiveté
+de certaines vies, un ennui mortel s’empare de moi, tant le vide de
+toute cette vanité me navre. Mais je ne me lasse jamais de regarder le
+travailleur à son œuvre. Je ne sais quelle haute dignité, quelle majesté
+l’entoure à mes yeux.
+
+Les travailleurs en Amérique m’ont, en général, semblé dans des
+conditions hygiéniques favorables. Le peu que le temps m’a permis
+d’observer dans les imprimeries, les manufactures, les entreprises de
+construction, me laisse une impression de propreté, de dignité. Une
+foule d’ingénieux procédés, relatifs non seulement à la mécanique, mais
+au travail de bureaux, d’emballage, à la manipulation des matières
+premières, indiquent que l’initiative et la réflexion ne perdent jamais
+leurs droits. Simplifier, rendre un travail plus facile, plus expéditif
+et plus propre, un outil plus maniable, une machine plus précise, est
+une tendance générale qui se remarque à chaque pas. A chaque instant, en
+se livrant aux mille observations suggérées par l’activité intelligente,
+l’histoire de l’œuf de Colomb vous revient en mémoire: On se
+dit:--Tiens, comme c’est simple et ingénieux en même temps! On s’étonne
+de ne l’avoir pas trouvé soi-même. Exemple: Les conducteurs de tramways
+ont à leur disposition une sonnerie d’une simplicité enfantine, pour
+marquer les places payées, même du bout de la voiture. Cela leur épargne
+du temps, des démarches et des erreurs; dès qu’ils touchent un cent, ils
+le marquent au compteur. A Paris, il faut retourner au compteur chaque
+fois qu’il s’agit de marquer.
+
+La tradition en toutes choses est si importante que, dans ce pays
+nouveau, toutes ses traces deviennent précieuses. Dans les maisons
+industrielles, la tradition est représentée d’une façon très vivante par
+les portraits des fondateurs de maisons et de leurs directeurs
+successifs. Le bureau des patrons est une sorte de sanctuaire. On y est
+envahi par le grand sérieux des affaires. Sur les murs sont les
+ancêtres, pas bien anciens, naturellement, car ils remontent rarement
+au-delà de cent ans. Mais ces commerçants, ces industriels, ces
+ingénieurs ont tous des têtes d’une vénérabilité patriarcale. Leur
+figure respire la piété, l’honnêteté. Ces physionomies de braves gens
+énergiques et intelligents sont des pages impressives de l’histoire
+humaine. A regarder les traits de ces hommes, on comprend que leur trace
+soit restée sensible dans les affaires par eux créées. L’amour du
+travail, la probité, les sentiments de justice et d’humanité faisaient
+pour eux partie de la vie commerciale et industrielle. Ils exerçaient
+les affaires comme les chevaliers d’autrefois faisaient la guerre: avec
+leur âme, leur cœur; et leur maison, était bâtie avec un capital
+d’honneur et de loyauté qui est, certes, le plus précieux héritage légué
+à leurs successeurs. A longtemps rêver devant ces portraits d’anciens,
+on se surprend à se demander quel effet feront à côté d’eux les
+portraits de la génération actuelle. Et de tout cœur on souhaite aux
+fils de ressembler aux pères et de continuer, dans les formes nouvelles
+de la vie de ce temps, l’esprit qui animait leurs ancêtres.
+
+
+
+
+REPOS
+
+
+A certains moments de labeur intense, lorsque toutes les cordes de
+l’activité sont tendues, il se mêle à l’impression d’énergie et de
+puissance qui se dégage des cités cyclopéennes, une secrète angoisse,
+comparable à celle qui s’empare involontairement de nous, quand le train
+roule avec un maximum de vitesse. L’idée d’accidents, de catastrophes
+possibles se présente à l’esprit. On se demande, au point où en sont
+arrivées les choses, si cela peut continuer ainsi, et pendant combien de
+temps, et ce que, dans une pareille fournaise, pourrait devenir la
+société. Au-dessus d’un certain degré, l’activité devient anormale, et
+l’organisme humain se détraque.
+
+Les bonnes machines sont pourvues de sifflets d’alarme qui avertissent
+leurs conducteurs que le danger approche, ou de manomètres qui signalent
+les pressions exagérées. Ces sortes de signaux existent aussi dans le
+mécanisme social. Pour ceux qui ont des oreilles pour entendre et des
+yeux pour voir, ils fonctionnent avec insistance. Les citoyens
+clairvoyants s’en aperçoivent fort bien et poussent leur cri d’alarme.
+Le déséquilibrement mental, la neurasthénie et l’incapacité de travail,
+résultat des surmenages et des trop constantes surexcitations, la fièvre
+de vitesse qui gagne les gens, à mesure que leur marche s’accélère,
+l’inquiétude provenant de la perpétuelle agitation, les préoccupations
+où vous plonge l’ardente et inlassable concurrence, le vertige des
+situations gigantesques trop rapidement acquises, tout cela trouble
+sérieusement la santé mentale et physique, et arrive à se traduire par
+une série de ruines ou d’excentricités. On sent que, sans la présence
+d’une masse formidable de lest, le bateau verrait sa marche compromise
+par les saccades d’une navigation précipitée et hasardeuse. Heureusement
+ce lest existe.
+
+Il consiste d’abord dans un capital énorme de bon sens, capable de
+remettre sans cesse les choses au point; ensuite dans une grande
+sincérité à reconnaître les lacunes de la vie sociale et à les combler.
+
+Au secours de ces forces de premier ordre, vient un certain calme, dont
+on voit se maintenir le régime salutaire au milieu des plus violentes
+bourrasques. On est rempli d’admiration, lorsqu’on voit la tranquillité
+d’âme avec laquelle une foule d’hommes se maintiennent au milieu des
+coups de feu du labeur le plus déconcertant par sa variété et sa
+quantité.
+
+A ces qualités de fond s’ajoute une bonne hygiène. Le soin que les
+Américains prennent de leur santé physique les fortifie merveilleusement
+pour la lutte, et sauvegarde leur énergie cérébrale. Il n’y a aucune
+comparaison entre eux et nous, sous ce rapport. Non seulement ils ont
+les jeux en plein air, les sports universellement pratiqués à tous les
+âges et par tous les sexes, mais ils ont cette fontaine de Jouvence qui
+s’appelle l’hydrothérapie domestique. Sous ce rapport, ce qui, chez
+nous, est le luxe des riches est là-bas le pain quotidien de tous.
+L’Amérique se lave et se douche abondamment, et par l’effet d’un besoin
+national et d’une habitude devenue une seconde nature. Elle mange ferme
+le matin et ne se charge pas trop l’estomac le soir. Elle combat de son
+mieux l’alcool, la vie noctambule, l’air renfermé. Ce n’est pas à dire
+que ces trois pestes, qui se développent surtout dans les villes
+monstres, n’y soient connues comme chez nous. Mais elles sont tenues en
+échec par une lutte persévérante et l’opposition décidée des éléments
+sains de la nation, unis comme un rempart en face de ces ennemis du
+genre humain.
+
+A cela s’ajoute que l’Amérique sait organiser le repos et lui maintenir
+des retraites inviolables. Il y a d’abord le repos de tous les jours,
+quand les bureaux se ferment et que l’existence familiale et confortable
+reprend ses droits. On se nettoie du souci des affaires, et à la maison
+il n’en est plus question. Là s’ouvre un autre monde capable de vous
+délasser. Pour une foule d’Américains qui se couchent de bonne heure, le
+soir, la famille, avec sa douceur calmante, corrige et répare les
+fatigues de la journée.
+
+Et puis, ils ont leur dimanche. Le dimanche est, nous commençons à nous
+en apercevoir, une des institutions humanitaires les plus précieuses et
+dont il faut relever les ruines, partout où l’incurie et l’ineptie
+publiques l’ont laissé s’écrouler. C’est le jour de la liberté, du
+souvenir pieux, de l’idéal, de la réflexion calme, le jour où l’homme se
+rappelle qu’il n’est pas une bête de somme et que sa destinée ne se
+confine pas dans le chemin tournant d’un manège.
+
+Une foule de citoyens américains s’associent, ce jour-là, à l’éducation
+religieuse et morale de la jeunesse, dans les écoles du dimanche. Une
+vie animée règne par les églises et se traduit en chants, prières, et
+toutes les formes d’une sociabilité fraternelle. L’homme couvert des
+poussières de la semaine, se retrempe et se réconforte aux sources pures
+d’une pensée sanctifiante et d’une espérance qui aide à supporter les
+peines et les fatigues. Et ses forces se renouvellent. Avec les éléments
+de sagesse, de patience, de considération qu’elle peut puiser dans son
+dimanche respecté, vivifié, rendu plus riche et plus secourable par tout
+ce que la piété de chaque génération y apporte de nouveau et de
+rafraîchissant, l’Amérique de la vie intérieure, de celle qui met la
+paix de l’âme et le contentement d’esprit au-dessus de tout, aura raison
+de son moi inférieur dévoré par la fièvre ardente des concurrences et
+par cette soif des richesses que toute nouvelle acquisition ne fait que
+rendre plus insatiable.
+
+
+
+
+ÉCOLES
+
+
+Ce que nous appelons l’école primaire se nomme en Amérique: public
+school. La première différence frappante, est que cette école est aux
+mains des femmes. L’instituteur existe certainement; mais il est rare et
+remplit le plus souvent les fonctions de directeur, lorsqu’une école est
+assez importante pour comporter plusieurs classes. On peut se demander
+quels résultats les dames obtiennent, comme respect et discipline,
+auprès des classes supérieures, où se trouvent des garçons de quatorze à
+quinze ans. L’expérience donne à cette question une réponse très
+satisfaisante. Non seulement les garçons déjà à la limite de
+l’adolescence, observent, sous une direction féminine, une discipline
+respectueuse, mais ils se montrent en règle générale plus malléables et
+plus dociles aux mains d’une institutrice qui connaît bien son métier,
+que sous la direction d’un instituteur.
+
+Les écoles publiques sont coéducationnelles. Filles et garçons suivent
+les mêmes leçons. Elles sont largement fréquentées par des élèves de
+toutes les classes sociales. Les écoles privées, où se fait l’éducation
+des jeunes enfants, s’attachent ordinairement au programme primaire. Ces
+écoles, d’ailleurs, sont fort nombreuses. J’en ai vu une à Minneapolis
+qui m’a laissé une impression caractéristique. En entrant dans le hall
+principal du rez-de-chaussée, on est frappé par une panoplie
+d’instruments de musique suspendus au mur. Arrivé un instant avant
+l’ouverture, j’avais vu les enfants s’ébattre sur le gazon qui entoure
+l’école. Sur un coup de sonnette donné par la directrice, une vingtaine
+d’élèves accoururent, décrochèrent les instruments, surtout des violons,
+et se mirent à jouer une marche alerte. Au son de cette musique, toute
+la population de l’école entra et se dispersa dans les salles des divers
+étages. Une fois tout le monde assis, les jeunes musiciens mirent leurs
+instruments au clou et allèrent prendre leur place.
+
+Généralement, la classe commence par une lecture destinée à recueillir
+et élever l’esprit. Fort souvent elle est empruntée aux livres saints.
+Les écoles possèdent quelquefois un grand hall où tous les élèves
+peuvent se rassembler. Dans ce cas, ils passent ensemble les premières
+minutes de la journée. Ils chantent, on leur fait une brève allocution
+souvent suivie d’une prière. Si une communication doit être faite aux
+enfants, on profite de ce moment-là.
+
+Dans les classes supérieures, l’enseignement civique est l’objet de
+leçons spéciales où une part importante est abandonnée aux enfants. Ils
+sont invités à signaler ce qu’ils ont vu ou lu d’intéressant au point de
+vue du bien général de la cité qu’ils habitent ou du pays dans son
+ensemble. Généralement la séance est animée. La discussion est admise.
+Les enfants proposent même de temps à autre d’envoyer une adresse
+respectueuse à un citoyen qui vient de rendre un service à la société. A
+la façon vivante dont les élèves prennent part aux séances civiques, on
+reconnaît qu’ils sont, dès leur jeunesse, attentifs à la politique, dans
+le sens large et noble de ce terme. La République et ses destinées; les
+progrès de la civilisation matérielle ou morale, tout ce qui touche à
+l’esprit public ou aux intérêts de tous, occupe leur attention.
+
+On s’aperçoit bien vite que la vie nationale du pays est homogène,
+malgré l’étendue du territoire et la diversité des habitants. Le fond
+des institutions n’est pas en question. L’idéal démocratique est l’idéal
+par tous accepté.
+
+Chez nous, l’accord ne s’étant pas encore fait sur la question
+fondamentale, il y a division dans les esprits, en dépit de
+l’homogénéité de la population. Dans ces conditions, les questions qui
+touchent à la chose publique, excitent des animosités et des
+contradictions. Par amour de la paix, il faut garder le silence à
+l’école sur des faits d’une grande portée éducative. Les maîtres
+sembleraient, devant les élèves, prendre parti pour l’une ou l’autre
+fraction politique; ils doivent donc se contenter d’enseigner la France,
+en général, et demeurer ainsi dans l’abstraction. De pénibles
+expériences nous mettent tous les jours en face de ce fait qu’il y a
+plusieurs France. Certes, à force de bonne volonté obstinée et d’une vue
+plus large sur nos intérêts véritables, nous finirons par nous
+rencontrer sur un terrain commun. Ce jour-là, les maîtres pourront
+parler, devant les élèves, des hommes et des choses de la patrie, sans
+que personne les accuse de faire de la politique. Nous jouirons du
+privilège enviable que l’Amérique possède dès à présent.
+
+L’école publique n’est nulle part plus intéressante que dans les États
+neufs et les villes en pleine formation. Dans un des larges
+établissements de Minneapolis, fréquenté par des centaines d’enfants, le
+directeur voulut bien, à un certain moment, rassembler tous les élèves.
+En rangs serrés, ils se posèrent le long d’un corridor, les grands
+collés au mur, les petits tout devant, à la façon des tuyaux d’orgue.
+J’avais devant moi de la graine de plusieurs nations. Leur origine se
+reconnaissait à leur chevelure. Scandinaves aux cheveux filasse,
+rappelant le lin tout blanc que leurs mères, dans les longues nuits
+septentrionales, filent sur leurs quenouilles; Irlandais couleur
+d’acajou, de carotte ou de feu; Italiens sombres ou châtains; Allemands
+blonds. Et toute la gamme des yeux, ces beaux yeux d’enfants que rien
+n’égale sur la terre en grâce et en vivacité. Je voyais en esprit leurs
+familles et les vaisseaux qui les avaient apportées, émigrants, de tous
+les coins de l’horizon, pour les réunir là.
+
+A un signal du maître, ils entonnèrent l’hymne national américain. Je
+l’ai entendu souvent. Jamais il ne me produisit autant d’effet que ce
+jour-là. N’avais-je pas devant moi des rejetons de plusieurs peuples?
+
+Et, cependant, une même ardente et patriotique conviction faisait vibrer
+toutes les voix, animait toutes les figures. Tous ces chers petits
+chantaient l’Amérique d’un cœur unanime. Dans leur chant, se
+transformant pour moi en symbole, je vis l’expression de faits puissants
+qui honorent grandement la terre hospitalière où ils se produisent. Je
+vis la contrée au cœur magnanime, vers laquelle accourent ceux pour qui
+leur propre patrie est souvent inhabitable, faute de pain. Venus des
+régions noires qu’habitent les privations et la misère, ils ont trouvé
+une place au champ du travail et au soleil de la dignité humaine. Leurs
+enfants ont des vêtements propres, une demeure et une bonne nourriture.
+Ces mines florissantes l’indiquent assez. La contrée d’adoption leur a
+été favorable, et ils lui sont reconnaissants. Au droit d’asile est venu
+se joindre le droit de cité, et ils ont conçu la légitime fierté d’être
+citoyens de la première République du monde.
+
+L’Amérique est une bonne mère qui non seulement est aimée passionnément
+par ses propres enfants, mais se fait aussi adorer par ses enfants
+d’adoption. Dès la deuxième génération, tous ces nouveaux arrivés et
+leurs descendants, sont des Américains, des hommes nouveaux.
+
+Quand on se demande par quels organes l’Amérique résout la grosse
+question de l’encadrement et de l’assimilation du flot sans cesse
+renouvelé des émigrants, qui constitue pour elle une ressource et un
+grave problème tout à la fois, on est de suite frappé de l’importance de
+l’école publique. C’est elle le principal, le grand organe de digestion
+et d’assimilation. L’école est l’estomac de l’Amérique. Là viennent se
+rencontrer les enfants de toutes les races. Elle les prend, les traite
+par l’esprit large, accueillant, à la fois libéral et discipliné, sévère
+et bienveillant, qui est comme le tempérament de sa démocratie puissante
+et pacifique. Une fois imbus de cet esprit, ils sont siens, car c’est un
+esprit qui élève l’homme, le dignifie, lui inspire la juste fierté et
+l’amour de l’ensemble auquel il appartient. Et quand alors il chante
+l’hymne national, où tant de simple et pieux amour du pays et de son
+histoire se mêle si naturellement à une foi religieuse sincère et
+tolérante, il exprime son âme elle-même. C’est vrai. Il s’est identifié
+avec le drapeau étoilé: il descend des Pilgrim fathers: Washington est
+son ancêtre, et Lincoln est de sa race. Cela s’exprime en trois mots qui
+se disent là-bas avec une ardeur de conviction particulière: Je suis
+Américain.
+
+Un jour, à New-York, je demandai au petit Royal Anderson, neveu de ma
+charmante hôtesse, Miss Louise Sullivan: «Are you a kind boy?» Il me
+répondit: «I am an American.» Il eût fallu le voir se rengorger en
+disant cela.
+
+
+
+
+HIGH SCHOOLS
+
+
+Dans chaque centre d’une certaine importance existe une high school,
+elle aussi presque toujours coéducationnelle. Elle est le degré
+intermédiaire entre l’école primaire et l’Université. C’est là que se
+prépare aux carrières pratiques la majorité de la jeunesse. En général,
+ces écoles sont installées en pleine ville, à proximité de tous. Pas
+plus que l’école primaire, elles ne comportent d’internat. On y enseigne
+les sciences, la littérature, les arts. Le chant y tient sa place
+d’honneur, comme dans toutes les écoles de la République. Les bâtiments
+sont vastes, bien éclairés. Le long des corridors spéciaux sont
+suspendues une foule de photogravures excellentes, représentant les
+monuments de l’antiquité, les principaux chefs-d’œuvre de l’architecture
+en Europe, les tableaux célèbres des grands maîtres et des reproductions
+en plâtre des œuvres les plus remarquables de la sculpture. Parmi toutes
+ces choses destinées à former le goût artistique, se remarquent aussi
+régulièrement les portraits des grands citoyens américains, destinés à
+personnifier les aspirations et l’idéal du pays, à perpétuer la mémoire
+des grands faits historiques. Il n’est pas rare, aussi, d’y rencontrer
+le buste de Napoléon. Déjà je l’avais vu dans les bureaux des
+négociants, sur les étagères des salons et les frontons des
+bibliothèques. Maintenant je le retrouvais dans les cabinets des
+directeurs d’école et à travers les salles de classe. Décidément, il est
+populaire en Amérique, et il l’est principalement à titre de self-made
+man. On admire en lui sa prodigieuse activité, sa marche en avant à
+travers les obstacles, sa destinée colossale qui le mena d’une origine
+obscure à la situation d’arbitre du monde. Tout cela lui donne un relief
+extraordinaire aux yeux de ceux qui n’ont pas, comme nous, à liquider le
+passé néfaste que nous a légué son autoritarisme. Quand on songe quel
+rôle Napoléon et ses lois ont joué dans notre enseignement, et quelles
+traces sa main de tyran a laissées dans notre éducation secondaire
+masculine, on est surpris de voir sa figure dans les libres écoles d’un
+pays avec l’idéal duquel la férule napoléonienne présente un si terrible
+contraste.
+
+A côté de la High school, l’Amérique possède une multitude
+d’établissements, comparables, dans leur programme, à nos lycées et
+collèges, mais n’en ayant en aucune façon l’organisation ni l’esprit.
+Ces écoles sont très souvent en dehors des villes, au bord des lacs, au
+penchant des collines, ou en plein bois. Elles ont des internats, mais
+qui n’ont pas la rigide monotonie des nôtres, ni la plupart de leurs
+inconvénients. Le dortoir a presque partout disparu, ainsi que les trop
+vastes et trop lugubres réfectoires. On préfère bâtir plusieurs maisons
+de dimensions ordinaires que d’édifier de massives casernes. Chambres à
+coucher et salles à manger ont un aspect familial. Et sitôt sorti des
+maisons, les élèves se trouvent au large. Point de préaux enfumés, point
+de murs. L’affreuse cour, pleine de poussière et garnie de gravier, où
+poussent quelques arbres étiques, symboles du régime, heureusement à son
+déclin parmi nous aussi, n’existe pas. On n’a pas l’impression de se
+trouver au milieu de détenus. Grilles, fenêtres garnies de barreaux,
+parloirs mornes, où des visiteurs viennent parler bas aux prisonniers,
+réglements pédants, sinistres roulements de tambour, tout cet ensemble
+que nous devons au grand homme dont le chapeau et la redingote sont si
+populaires en Amérique, n’a aucune place dans les mœurs scolaires des
+États-Unis. A chaque instant du jour, un élève, désireux de quitter la
+maison, pourrait s’échapper sans tambour ni trompette. Les récréations
+se prennent sur des prairies sans clôture aucune. La clef des champs est
+dans la poche d’un chacun. Tout cela manque absolument de contrainte,
+mais non de discipline et de surveillance. Le caractère et la conduite
+des enfants sont l’objet d’une vigilance latente, il est vrai, mais
+constante et effective. La pureté sexuelle des élèves et le respect de
+leur propre corps, la tenue consciencieuse dans le travail et la
+sincérité des paroles et des actes préoccupent les maîtres autant et
+plus que l’instruction elle-même. Si la figure d’un élève témoigne que
+son état réclame l’infirmerie morale, l’auscultation et la mise en
+observation ne se font pas attendre. Sans les persécuter, on sait les
+suivre. Et surtout des efforts constants sont faits pour les amener à se
+gouverner et se surveiller eux-mêmes. On estime, à juste titre, qu’une
+moralité provenant seulement de la constante présence du maître, pèche
+par la base et n’attend que l’occasion favorable pour devenir de
+l’immoralité. Que tout enfant soit quelqu’un, comprenne sa dignité, se
+charge de la responsabilité de ses actes et préside sa République
+intérieure, voilà le but vers lequel l’éducation est dirigée. C’est
+l’éducation pour la liberté par la discipline personnelle, l’éducation
+du «_self control_.»
+
+Dès que le self control commence à s’exercer, la discipline devient
+facile. Chacun la maintient en ce qui le concerne. Les tristes moyens
+coërcitifs, par lesquels on affaiblit le ressort de la volonté, sont
+considérés comme allant complètement à l’encontre du but de l’éducation.
+
+Chaque école a son infirmerie, presque toujours située dans un gracieux
+pavillon isolé. Une ou plusieurs nurses y président au soin de jeunes
+patients, qui n’ont pas l’air malheureux.
+
+La mine des écoliers américains, filles et garçons, est en général
+prospère. On s’en rend compte surtout, lorsqu’ils sont réunis tous
+ensemble dans les grandes salles où se tiennent les meetings du matin.
+C’est un plaisir de promener son regard sur ces figures qui respirent la
+santé et la bonne humeur. Leur hygiène, d’ailleurs, est bien entendue.
+Jamais de trop longues séances sans un peu de distraction, de jeux ou de
+gymnastique. Lorsque se prennent les grands exercices en plein air, les
+enfants se douchent généralement en rentrant au logis, ce qui les
+empêche de s’endormir en classe ou de se refroidir. Dans les écoles, il
+y a souvent une interruption de cinq ou dix minutes pendant lesquelles
+les enfants se dégourdissent sur place. Un piano, posé dans le corridor,
+donne le signal des mouvements, et au même instant, dans toutes les
+classes et sans quitter leurs tables, les élèves exécutent, sous la
+direction du maître, une série de mouvements bien combinés qui
+rétablissent une bonne circulation, les émoustillent et leur permettent
+ensuite de rester tranquilles.
+
+
+
+
+UNIVERSITÉS
+
+
+Parmi les Universités situées dans les grandes villes, j’ai vu
+particulièrement celles de New-York, Philadelphie, Boston, Chicago,
+Minneapolis, Toronto au Canada; mais, par une combinaison très heureuse,
+une partie importante de la vie universitaire s’est depuis fort
+longtemps réfugiée dans le silence et l’air pur des campagnes. Au nombre
+des établissements de ce dernier genre que j’ai visités et où j’ai
+séjourné, il faut citer: Harward, Oberlin, Mount Holyoke College,
+Vassar.
+
+Harward est très connu comme grande Université pour la jeunesse
+masculine. Aux portes de Boston, ville déjà traditionnelle, pleine de
+souvenirs studieux et d’un esprit tourné vers les lettres, les sciences
+et les arts, Harward est en outre richement doté par des amis anciens et
+nouveaux. Une foule d’illustrations américaines en sont sorties. Le
+Président Roosevelt y a fait ses études. Harward avec Yale, sa rivale en
+jeux sportifs et en travaux savants, sont des foyers dont le rayonnement
+s’aperçoit de loin. Oberlin est moins connu en France. Et cependant
+l’Université de l’État d’Ohio porte le nom d’un Français illustre,
+Oberlin, le grand pasteur qui vivait au Ban-de-la-Roche, à la limite du
+XVIIIe et du XIXe siècle. Ce pasteur alsacien fut le pionnier d’une
+piété vivante et originale. Il se servait du pic et de tous les outils
+routiers et champêtres, aussi bien que du langage ordinaire, pour donner
+un corps à la doctrine de l’Évangile, et il traduisait la Bible en actes
+pratiques, en civilisation, en institutions sociales. Cet homme a frappé
+l’esprit d’un peuple qui a défriché, bâti, civilisé plus que nul autre.
+Ils en ont fait un de leurs modèles vénérés, et son nom demeure attaché
+à l’une de leurs Universités. Oberlin-College est situé en pleine
+campagne, au milieu d’une contrée verdoyante, légèrement ondulée. Une
+toute petite ville est à côté de l’Université et porte le même nom.
+
+Le long de larges avenues sont situées les maisons des professeurs,
+comme à Harward et toutes les Universités du même genre. Une série de
+bâtiments spéciaux, répandus sur un vaste «campus», gazonné et planté
+d’arbres superbes, renferment les laboratoires, les salles de cours et
+d’études, les collections, la bibliothèque, le Musée d’Art et le
+Conservatoire de Musique. Sauf certaines parties de la médecine, qui ont
+besoin des grandes villes et de la proximité de leurs hôpitaux, toutes
+les branches du savoir humain y sont enseignées. L’Université est
+coéducationnelle. Le nombre d’étudiantes est sensiblement égal à celui
+des étudiants. Au centre des nombreux bâtiments, tapissés de lierre, qui
+constituent l’ensemble universitaire, une église s’élève où, tous les
+matins, la population entière de cette jeunesse, s’assemble avec ses
+maîtres, afin de commencer la journée par une lecture édifiante. Le
+Conservatoire de Musique, très suivi, fournit des éléments artistiques
+de premier ordre et contient une salle pour les auditions, dans laquelle
+se construit en ce moment même un des plus grands orgues des États-Unis.
+Les étudiants forment des sociétés musicales et chorales, actives tout
+le long de l’année. Ils sont, en outre, groupés en sociétés de tout
+genre, où ils poursuivent ensemble la culture scientifique et la culture
+morale. La presque totalité d’entre eux se rattache en outre aux
+diverses organisations gymnastiques et athlétiques. Ainsi l’Université
+est une sorte de ruche bourdonnante en pleine heureuse solitude. C’est
+un monde, rappelant par son isolement studieux et son travail recueilli,
+les bois sacrés des muses. Une atmosphère de paix y environne les études
+qui, par le perpétuel contact d’un grand nombre de jeunes personnes et
+de jeunes gens laborieux, atteignent un degré d’intensité considérable,
+sans que la vie physique y perde ses droits. On sent qu’il règne
+beaucoup de contentement et un salubre esprit ambiant. Toute cette
+jeunesse porte sur sa figure l’indice d’une existence normale et
+équilibrée. En somme, elle passe là d’heureuses années. J’ai pu m’en
+convaincre, non seulement par le train journalier, observé dans les
+diverses Universités, et par le ton dominant qui y règne, mais encore
+par les souvenirs que la vie universitaire laisse au cœur de ceux qui
+l’ont partagée. Partout j’ai rencontré des hommes et des femmes qui en
+parlent avec émotion et gratitude. Oberlin est un centre plus populaire
+que Harward ou Yale. Tout ce jeune monde a son avenir à créer et ne doit
+compter que sur soi-même.
+
+Les étudiants et les étudiantes demeurent dans des maisons séparées,
+rattachées à l’Université et situées à proximité des cours.
+
+Il n’y a ni cuisines ni salles à manger dans les maisons des étudiants.
+Les repas sont pris en commun dans celles où sont installées les
+étudiantes. Les tables sont par groupes de douze à vingt, et il y règne
+une aimable cordialité. J’ai toujours joui, très spécialement, du coup
+d’œil d’ensemble sur ces tables, où la présence des deux sexes mettait
+une note originale dont l’effet sur leur éducation mutuelle est
+salutaire à tous.
+
+Si jeunes qu’elles soient, comparativement à nos vieilles Universités
+européennes, les Universités américaines ont leur histoire, pieusement
+recueillie. On dirait que l’Amérique est d’autant plus ménagère de ses
+souvenirs, que la région en est moins étendue. Partout, dans les
+Universités comme dans les écoles primaires, sont conservés, sur des
+plaques commémoratives, les noms et les traits des fondateurs de
+laboratoires, de bibliothèques, de musées universitaires, ainsi que les
+noms des anciens élèves qui se sont distingués dans le monde. Au premier
+rang figurent les actes de dévouement et d’héroïsme.
+
+Westpoint on Hudson, principale école de guerre des États-Unis, consacre
+particulièrement le souvenir des morts héroïques. Westpoint est un nid
+d’aigle assis sur les rochers qui tombent à pic dans le fleuve. Une fois
+arrivé là-haut, on découvre un plateau très étendu où se trouvent
+d’immenses casernes, des salles d’étude et de cours et un champ de
+manœuvres sur lequel, au moment même où nous arrivions, marchait,
+drapeaux déployés et musique en tête, toute la population de l’école.
+Ces jeunes gens ont une tenue superbe. La moitié au moins de leur temps
+se passe aux exercices physiques. Beaucoup d’entre eux, excellents
+cavaliers, s’entraînent à un jeu spécial consistant à taper sur des
+boules du haut de leur cheval. Armés de maillets à long manche, ils
+s’élancent à travers la plaine gazonnée, et l’adresse avec laquelle ils
+évoluent est, à certains moments, stupéfiante.
+
+Parmi les immenses bâtiments de Westpoint il en est un destiné aux
+souvenirs guerriers, c’est le Memorial-Hall. Pas un fils de l’Amérique
+ne tombe sur le champ d’honneur sans que son nom ne soit gravé là. Les
+généraux ont leurs bustes ou leurs portraits. Des tableaux consacrent
+certains faits militaires particuliers. Dans ce bâtiment sont de vastes
+salles où se célèbrent les anniversaires. A certains jours, la
+population de l’école s’augmente d’hôtes qu’un lien quelconque rattache
+à l’armée. Ces jours-là sont les grandes dates du sentiment patriotique,
+un sentiment qui, pour être plus visiblement exprimé dans les fastes de
+Wespoint, n’en existe pas moins vivace et vibrant à travers toutes les
+écoles américaines.
+
+
+
+
+MOUNT HOLYOKE-COLLEGE
+
+
+Tel est le nom de la première université de femmes, fondée aux
+États-Unis et dans le monde, aux environs de 1837. Collège, en Amérique,
+veut toujours dire Université. L’Université du «Chêne sacré» est située
+dans une jolie campagne ondulée, ayant à l’horizon la Montagne du Chêne
+sacré et faisant partie de l’État de Massachusetts. On y arrive par un
+tramway de route, en une demi-heure, depuis le chemin de fer. Un petit
+village est situé dans le voisinage. Autrement, solitude complète et
+grand air.
+
+L’ancienne Université tenait en un seul et colossal bâtiment qui a
+complètement brûlé en 1896. Par cet incendie qui détruisit tout, l’école
+sembla un moment anéantie dans son principe même. Mais les affections
+des anciens élèves lui avaient, à travers la République, créé de trop
+solides appuis, pour qu’elle pût rester ensevelie sous la cendre. On
+releva donc ces murs, mais d’après un autre plan. Vingt édifices divers
+remplacèrent l’ancien massif de constructions. Maintenant Holyoke
+College vous salue de loin, du sourire de ses maisons couvertes de
+lierre. Ici est la bibliothèque, là le musée de sculpture et de
+peinture, là encore la gymnastique et les bains. Plus loin, la
+magnifique église, capable de contenir les deux mille habitants de
+l’Université; les serres, l’infirmerie, les laboratoires, les salles de
+cours, les maisons d’habitation, l’observatoire d’astronomie. Ce dernier
+me fut expliqué par un astronome féminin qui y passe tout son temps et y
+fait des cours à certaines heures, tant de jour que de nuit. Quelques
+bâtiments isolés, très gracieux, servent de logement à ceux des
+professeurs qui préfèrent la solitude. Il n’y a que des femmes.
+J’assistai à une leçon de chimie et à la manipulation, par une vingtaine
+d’étudiantes, d’une certaine quantité de levure de bière. Toutes étaient
+engoncées dans des tabliers blancs, de la tête aux pieds. Le sérieux,
+avec lequel elles regardaient leurs tubes et notaient leurs proportions,
+leur donnait un air d’alchimistes cherchant quelque pierre philosophale.
+La chimie est là-bas une carrière fort agréable et lucrative pour les
+femmes, qui se placent couramment dans certaines industries. A la serre,
+je vis plusieurs jeunes personnes occupées à étudier les fleurs, pendant
+que d’autres les soignaient. Au musée, une quantité d’élèves faisaient
+du dessin, de la peinture à l’huile, de la sculpture, des travaux
+relatifs à l’architecture et la décoration des maisons.
+
+Plusieurs centaines d’élèves accoururent pour écouter ma conférence
+française. J’eus le plaisir de constater qu’elles comprenaient fort bien
+notre langue. Leur professeur principal est une jeune personne très
+distinguée, qui a passé plusieurs années à Paris, et suivi avec
+assiduité, les cours de Mr Gaston Paris, dont le portrait orne sa
+chambre. Dans ma conférence anglaise du soir, j’eus devant moi la
+population de Holyoke tout entière, public gracieux, intelligent, à qui
+c’est un régal de parler et qui vous soutient et vous inspire par sa
+bonne sympathie.
+
+Au dîner, j’avais été invité dans la maison de la directrice. Elle y
+demeure au milieu d’une centaine d’étudiantes. Il y avait six ou sept
+tables dressées. Les dames servaient elles-mêmes. C’était absolument
+charmant. J’appris, en m’intéressant à ce détail, que toutes les jeunes
+personnes s’entraînaient aux travaux pratiques, et qu’une très
+importante partie du travail de la maison était fait par les étudiantes.
+
+Le personnel de service se trouve ainsi réduit à un minimum. Les études
+n’y perdent rien. Un peu de travail physique est un délassement et
+rétablit l’équilibre mental. La bourse y gagne. La pension coûte moins
+cher, en raison même de cette organisation très pratique. J’eus ainsi le
+plaisir de voir les corridors de la maison balayés par des jeunes filles
+fort distinguées et qui, pour tenir un balai, m’en paraissaient un peu
+plus jolies.
+
+La veille, on m’avait raconté qu’une certaine quantité de courageuses
+jeunes personnes qui faisaient là leurs études, avaient gagné, comme
+dames de compagnie, femmes de chambre ou dans d’autres emplois
+lucratifs, l’argent nécessaire à leurs études. Plusieurs sont
+actuellement professeurs, qui ont amassé par des leçons particulières le
+nécessaire pour demeurer à l’Université et y acquérir leurs grades.
+
+Je me trouvais à Holyoke, le soir du jour où le Président Roosevelt fut
+réélu. L’Université, calme à la surface, était en ébullition intérieure.
+Dans ma conférence, je fis une allusion au fait passionnant du jour. Le
+résultat de l’élection était encore inconnu; je l’envisageai comme
+certain. Ce fut une explosion de joie dans la salle, mille mouchoirs
+s’agitèrent avec frénésie, et des trépignements généreux se firent
+entendre à travers tout l’auditoire. Le lendemain, à la première heure,
+le résultat une fois acquis, l’ivresse ne connut plus de bornes. Pendant
+deux heures, on entendit des chants patriotiques, des sérénades, des
+cris spéciaux qui servent là-bas aux étudiants des deux sexes à
+manifester leur contentement. Ces cris, où les femmes rendent souvent
+des points aux hommes, ont une énergie que je qualifierai de sauvage, et
+je me suis assuré qu’ils venaient bien des anciens Peaux-rouges.
+
+Les femmes ne votent pas aux États-Unis. Pour se dédommager de cette
+lacune dans la loi, les jeunes filles de Holyoke avaient décidé qu’elles
+feraient une élection privée, le jour avant l’élection publique. Elles
+observèrent minutieusement les usages; firent une campagne électorale
+avec articles dans le journal de l’Université, meetings et affiches. Au
+jour dit, le vote fut soumis aux plus strictes formalités et même, pour
+copier fidèlement les mœurs ambiantes, ces demoiselles désignèrent
+quelques policemen, ou plus exactement police women «_for hindering
+bribery_.» Le résultat de l’élection fut une formidable majorité en
+faveur de Roosevelt. Quelques jours plus tard, à la Maison Blanche, je
+racontai ces incidents amusants au Président, qui en rit de bon cœur.
+
+Avant de quitter Holyoke, j’assistai à la pose de la première pierre
+d’un nouvel et important édifice dont, d’ailleurs, les murs s’élevaient
+déjà considérablement. Par les chemins qui circulent entre les beaux
+platanes et les bandes de gazon, je vis s’avancer vers l’église où se
+célébrait la cérémonie, une longue théorie, toute l’Université et ses
+hôtes, en costume des grands jours: hermines, toques, robes de docteur.
+Un chœur, composé de deux cents jeunes filles en surplis blanc,
+précédait le cortège. La Présidente, assistée de quelques hauts membres
+d’Universités voisines, fit un speech, et des chœurs merveilleux furent
+chantés. Le reste du jour fut consacré aux réjouissances générales. Des
+réjouissances, il y en a souvent. Elles font partie du programme. Les
+jeux en plein air, l’exercice journalier, une bonne hygiène, une vie
+normale et pas trop de tracas d’examens, font à ces jeunes et studieuses
+personnes une vie, en somme, très heureuse.
+
+
+
+
+DOCTORAT HONORIS CAUSA
+
+
+Parmi les marques de bonne amitié dont le souvenir nous demeure
+précieux, il est impossible d’oublier celle qui nous vint du
+Temple-College de Philadelphie et du Dr Conwell, son éminent directeur.
+Avant de conter comment le doctorat nous fut conféré, présentons M. le
+Docteur Conwell.
+
+Le Docteur Conwell est de haute stature, maigre, brun, nerveux. Un nez
+aquilin marque sa figure expressive, où des yeux à la fois bons et
+pénétrants allument leur flamme sombre. Il a passé une partie de sa vie
+à voyager autour du monde, exerçant, pendant quelque temps, le périlleux
+métier de correspondant de guerre en Extrême-Orient. Quand il eut amassé
+toutes ses expériences, il subit une transformation intérieure d’où son
+esprit sortit, animé de convictions religieuses ardentes. Il se fit
+alors prédicateur et professeur, et transporta toute la belle fougue de
+l’ancien globe-trotter sur le champ de l’action religieuse et sociale.
+Armé de connaissances pratiques très étendues et d’une vaste érudition,
+doué d’un tempérament de fer et en même temps d’une souplesse
+d’intelligence qui le rend large, tolérant, de relations cordiales, il
+fit profiter son œuvre de toutes ces qualités éminentes. Après de
+longues années d’un labeur qui ne cesse jamais, et dont une partie est
+consacrée à faire des conférences sur tous les points de l’immense
+territoire des États-Unis, on lui doit: l’érection du plus large temple
+de Philadelphie, appartenant à la dénomination baptiste; la création
+d’une université complète ayant un caractère populaire.
+
+Le temple contient plus de trois mille places assises. Mais le Dr
+Conwell, au courant de tous les moyens de la civilisation, y a fait
+installer un appareil téléphonique perfectionné qui permet au
+prédicateur de se faire entendre bien au-delà de la salle où il prêche.
+Cette installation eut d’abord un but purement humanitaire. Il
+s’agissait de rendre possible aux malades d’un hôpital voisin, la
+participation aux offices, sans aucun dérangement pour eux. Une
+demi-douzaine de récepteurs suspendus en face de la tribune recueillent
+et transmettent non seulement la voix du prédicateur, mais la musique de
+l’orgue, les chants des chœurs et de la communauté. Les malades, de leur
+lit, peuvent, en se fixant sur la tête un casque téléphonique, suivre
+tous les incidents du culte public. Une fois l’installation faite, ses
+services s’étendirent bien au-delà du rayon prévu. Tout abonné au
+téléphone peut, à condition de prévenir la veille, se faire mettre en
+contact avec le Temple pour la durée du service religieux. On voit d’ici
+le merveilleux usage qu’un arrangement semblable comporte.
+
+La première fois que je vis le Dr Conwell, c’est en chaire, un dimanche
+vers les dix heures du soir. Il prêchait, en attendant que je vienne
+d’un lointain quartier de Philadelphie, pour saluer sa communauté. Son
+sermon était dirigé contre un certain nombre de crimes sociaux qui
+consistent à offenser, à dépouiller, à voler Dieu dans la personne des
+hommes. Il énumérait, avec sévérité, des cas où, par suite de bas
+intérêts ou d’égoïsme sauvage, nous en arrivons, en pleine civilisation,
+à priver des enfants et des hommes de leur droit à la vie, à la liberté,
+à la clarté intellectuelle, au développement moral. Et à chacun de ces
+cas il s’écriait avec une passion qui prêtait à sa parole un éclat
+vengeur: «You rob God!» vous volez Dieu!
+
+Il m’invita plusieurs fois à prendre la parole devant son immense
+auditoire. Nous eûmes de longues conversations, et je fus mis au courant
+de l’œuvre magnifique qui s’accomplissait là, ainsi que dans
+l’université bâtie porte à porte et intitulée Temple-College. Cette
+université a des centaines d’étudiants, un corps de professeurs, hommes
+et femmes, très remarquable, et son but spécial est de rendre les études
+accessibles à quiconque a des capacités. Toute une vaste section ne
+fonctionne que le soir. Là, des ouvriers, des employés, préalablement
+entraînés par des études personnelles, viennent suivre des cours. Après
+avoir suivi ces cours pendant de longues années, ils peuvent acquérir
+des grades universitaires. Temple-College est une ruche immense et
+bienveillante où le peuple intelligent peut s’initier à la vie
+intellectuelle. C’est de cette université qu’on voulait me faire
+docteur, étendant cette même marque de politesse à mon compagnon de
+voyage. La qualité et le but d’une semblable œuvre, nous faisaient
+d’autant mieux apprécier une offre qui fut acceptée avec empressement.
+La réception fut fixée au 23 novembre. Ce jour-là, entourés de tout le
+corps de professeurs, nous entrâmes dans la salle bondée d’un public
+sympathique. Non seulement on désirait nous offrir un témoignage
+personnel, mais ce témoignage s’adressait à la France elle-même, par
+dessus notre tête. On nous le fit voir surabondamment. En premier lieu,
+toute la vaste salle avec ses larges tribunes était littéralement drapée
+aux couleurs de France mêlées aux couleurs américaines. Puis, comme
+premier article du programme de la séance, la _Marseillaise_ fut chantée
+par un quatuor d’une vigueur entraînante. Ensuite, tous les discours
+contenaient des allusions à la République sœur. Un de ces discours fut
+prononcé par le maire de Philadelphie, qui profita, en outre, de
+l’occasion pour déclarer qu’il était lui-même un ancien étudiant de
+Temple-College. Sa belle carrière avait été ouverte par cette bonne
+maison où il était possible de faire ses études, le soir, tout en
+gagnant sa vie le jour.
+
+Aux applaudissements sans cesse renouvelés d’une foule enthousiaste,
+chaque allusion à la France se transformait en manifestation générale.
+«Dites bien, et répétez-le, nous enjoignaient tour à tour les orateurs
+qui se succédaient à la tribune, dites à vos concitoyens en quelle vive
+amitié nous tenons leur pays, et combien nous désirons qu’il soit fort,
+prospère, animé de l’esprit qui fait les puissantes démocraties.»
+
+Puis on nous remit des insignes, des toques et des parchemins, afin que
+de cette heure il nous restât un symbole aux écrins du souvenir.
+
+
+
+
+UN PÉNITENCIER QUAKER
+
+
+Je venais de voir, aux environs de Philadelphie, dans une jolie contrée
+où les champs et les fermes alternent avec des restes de forêts, une
+magnifique école coéducationnelle dirigée par les «Amis». Maintenant, me
+dit frère Joseph Elkinton, négociant, et speaker dans les meetings
+quakers, venez, que je vous montre une autre maison, celle-là pour
+enfants et jeunes gens égarés.
+
+Nous partîmes, cahotés, par de mauvais chemins de traverse, et bientôt
+gagnâmes une sorte de cité, bâtie sur une colline à large dos, et
+composée d’une vingtaine de maisons. C’était là.
+
+Je n’en croyais pas mes yeux. Pour une maison de correction, cet
+établissement manquait complètement de physionomie. D’abord, pas de
+murs, pas même une palissade, pas même un fil de fer! On entre et on
+sort comme on veut. Sur une question à ce sujet, le quaker Elkinton me
+répondit avec un sourire malicieux: «_c’est pour empêcher les
+évasions_.» Il paraît que rien n’empêche les gens de s’en aller, comme
+d’être libres de le faire à toute heure. Cette absence de barrières, de
+portes, de verrous, de gardiens farouches, me fit beaucoup songer. Et je
+finis par trouver qu’elle était parfaitement en accord avec les
+principes de ces «Amis», si humains en toutes choses. En effet,
+quoiqu’ils soient de vrais croyants, ayant la foi qui transporte les
+montagnes, ils n’ont pas construit, autour de leur cité spirituelle, de
+ces murs qui s’appellent des credos. Ils ne voudraient pas qu’un mur
+empêchât l’esprit de souffler ou le soleil de rayonner. Et la même
+raison qui fait qu’ils n’ont pas la fibre ecclésiastique, les arrête
+devant les mesures coercitives, même quand il s’agit de jeunes mauvais
+drôles. Ah! que je comprends ces choses, et que cette foi en la liberté
+me semble belle!
+
+En approchant des maisons, situées sur les deux rangs, le long d’une
+large avenue avec, au bout, un bâtiment directeur, je remarquai qu’elles
+étaient toutes tapissées de lierre. Non de lierre comme nous le
+connaissons ici et qui ne supporte pas les hivers rigoureux de
+l’Amérique, mais d’un lierre qui perd ses feuilles en automne. Avant de
+tomber, elles prennent de belles tonalités, variant entre le rose pâle
+et le pourpre intense. Toutes les maisons en étaient garnies. On eût dit
+les feux d’un beau couchant, caressant leurs pierres, leurs embrasures
+de portes et de fenêtres. C’était si gracieux, que ce souriant endroit
+paraissait un séjour privilégié où l’on récompense la vertu, plutôt
+qu’un lieu sévère où le vice doit être corrigé. Plus d’une âme imbue des
+principes classiques de la _poigne_, eût senti là son mépris s’éveiller.
+
+Joseph Elkinton me montra un bâtiment en construction, où des
+charpentiers étaient en train de poser des poutres. Ceci, dit-il, est
+une nouvelle demeure. Ceux qui la construisent sont les aînés de la
+maison. Ils travaillent sous la direction de quelques hommes du métier.
+Le système, ici, est de faire faire tous les travaux par les intéressés
+eux-mêmes.
+
+Nous commençâmes la visite à travers une série de constructions; nous
+vîmes des ateliers et des écoles. L’école ne fonctionne que le matin,
+sauf pour les petits, qui la fréquentent l’après-midi également. Les
+ateliers ouvrent l’après-midi. Nous regardâmes faire des souliers, des
+vêtements, des meubles, puis imprimer un journal, laver du linge. Sur
+une table, des gamins repassaient des chemises avec des fers chauffés à
+l’électricité. Le même fer, en contact avec un courant, fonctionne
+indéfiniment: point d’émanations gazeuses; point de taches de charbon.
+Toute cette population d’enfants n’avait pas l’air de contrainte que
+jusqu’ici j’avais toujours remarqué dans les maisons analogues. Nous en
+vîmes d’autres qui revenaient du labour, marchant en rang comme des
+soldats, mais leur expression de figure était celle de garçons contents
+de leur sort. Frère Joseph me dit que le principe fondamental de la
+maison était de _restaurer en chacun le sentiment de la dignité
+humaine_. Jamais on ne leur parle de leur passé. Il est considéré comme
+oublié et pardonné. On préfère faire vibrer en eux la fibre héroïque,
+que de les attendrir et les amollir ou de les décourager par le
+sentiment trop vif et trop persistant de leurs fautes.
+
+Nous visitâmes leurs habitations, propres, visiblement respectées, sans
+aucune de ces traces de dégradation qui montrent qu’un homme manque de
+respect à sa propre maison.
+
+Sur la table dressée pour le dîner, verres et vaisselle d’une propreté
+immaculée, et des serviettes, s’il vous plaît, pliées avec une certaine
+coquetterie. Tout rappelle que ceux qui s’asseoiront à ces petites
+tables de six, sont considérés comme des individualités et non comme de
+simples numéros.
+
+Pendant que nous parcourions le bâtiment de gymnastique, contenant les
+piscines de bain, un carillon se mit à sonner dans la tour de
+l’horloge.--Est-il mécanique? dis-je à Elkinton.--Non, c’est un des
+jeunes pensionnaires qui le fait sonner. Il est habile musicien, et nous
+pensons que les mélodies apaisantes ou joyeuses peuvent agir
+favorablement sur l’esprit des enfants, aux heures surtout où ils se
+reposent et peuvent écouter tranquillement.
+
+Une fois le tour complet fait, nous pûmes voir, dans le bureau du
+directeur, les albums nombreux et fort curieux où sont représentées
+toutes les générations qui ont passé par l’école. Chaque enfant a une
+courte biographie en deux parties: avant et pendant son entrée à la
+maison. Au-dessus des détails biographiques sont deux photographies.
+L’une représente l’élève tel qu’il est entré. Elle se fait toujours à la
+première heure et, en général, les figures sont pâles et sournoises, ou
+contraintes et dissimulées. L’autre photographie montre le même élève,
+tel qu’il était au jour de la sortie. Entre ces deux images il y a
+souvent des différences frappantes. Pour une minorité qui semble n’avoir
+pas profité, il y a un nombre énorme de physionomies accusant une
+transformation complète.
+
+J’eus un long entretien avec le directeur et plusieurs de ses principaux
+collaborateurs. Tous sont quakers, quoiqu’il n’y ait pas un seul enfant
+quaker parmi ces pauvres jeunes habitants du refuge. Tous m’ont frappé
+par la foi en l’homme, en l’enfant. Ils sont bien moins obstinés à
+mettre en relief la corruption native des gens qu’à découvrir en chacun
+quelque vestige de l’image de Dieu. Ils aiment ces enfants, sans avoir
+vis-à-vis d’eux l’air protecteur des justes qui consentent à toucher aux
+injustes. Ceux-là sont de vrais disciples du Maître qui prenait sur lui
+les péchés des autres. Ils se frappent la poitrine, parce que des
+enfants sont tombés, victimes souvent de notre état social vicieux. Et
+ils les aiment à cause de leur malheur. Par l’effet d’une curiosité très
+naturelle, je demandai s’il n’y avait pas là quelques jeunes Français.
+Un garçonnet leva la main.--D’où es-tu?--De Vincennes.--Et moi, lui
+répondis-je, je suis de Fontenay-sous-Bois. Et nous échangeâmes une
+poignée de mains en signe de bon voisinage.
+
+Ces quakers sont de braves gens; leur mépris austère des formules et des
+conventions, leur simplicité rude et bienveillante m’a gagné le cœur!
+
+Je les récompensai de tant de bienfaits spirituels, procurés par leur
+fraternelle compagnie et le spectacle de leur mâle activité, en
+m’appropriant une jolie inscription fixée au mur dans le cabinet du
+directeur. Sans autre forme de procès, je la mis dans ma poche.
+
+Et qu’était-ce donc? Un credo dont la lecture m’avait touché jusqu’aux
+larmes, intitulé: _The school teachers creed_. Il commence ainsi: «I
+believe in boys and girls!» «Je crois aux jeunes garçons et aux jeunes
+filles!» La voilà, la foi en l’homme, sans laquelle toute notre foi
+s’écroule dans le néant et le pessimisme!
+
+Si vous doutez de l’homme, de son œuvre, du grand labeur sur les sillons
+de la terre; si vous ne prenez la présente économie que comme une
+affaire mal engagée, destinée à la banqueroute et dont l’au-delà seul
+payera le déficit, vous faites une injure au Dieu en qui vous prétendez
+croire et que vous pensez glorifier, en niant l’homme. Car l’auteur
+responsable de ce monde présent, c’est Lui. Son honneur est engagé sur
+nos têtes. Nous sommes solidaires. Je ne rendrai pas aux chers «Amis» le
+carton que je leur ai dérobé, et je relirai sans cesse le vaillant, le
+claironnant _schoolteachers creed_: «I believe in boys and girls.»
+
+
+
+
+BOVERY MISSION
+
+
+Un jour, je rendais visite à Mr Klopsch, le dévoué rédacteur du
+_Christian Herald_, en qui se concentrent tant d’œuvres de miséricorde
+et d’efforts vers une humanité meilleure. Il me dit:--Viendriez-vous un
+soir à Bovery-Mission? Vous vous rencontreriez là avec tout ce que la
+cité de New-York peut nous montrer de plus lamentable en fait d’hommes
+sans feu ni lieu.
+
+Rendez-vous fut pris immédiatement pour le lundi, 28 novembre. Vers les
+onze heures du soir, Mr Klopsch frappa à la porte du cercle où j’avais
+passé, au milieu d’amis, une de mes rares soirées libres. Il faisait
+froid. Une brume légère couvrait la ville. Nous roulâmes pendant une
+heure environ jusqu’à ce que nous eûmes atteint dans East-End, le local
+de Bovery-Mission.
+
+Dans une salle longue et étroite un public compact se trouvait entassé.
+Une tribune occupait le fond, surmontée d’un orgue. Sur cette tribune
+avaient pris place une série de personnes intéressées à la mission,
+entre autres une dame âgée qui lui consacre son existence entière. Il
+était minuit. Quand je m’assis au centre de l’estrade, je vis devant moi
+une barre destinée à servir d’appui aux orateurs. Et j’eus l’impression
+d’être cité à la barre de quelque invisible tribunal où siégeait la
+misère, ayant comme assesseurs une vraie cour des miracles, un ramassis
+de détresses, venues là de tous les bouts de la terre. Je demeurai
+d’abord en proie à une sorte de stupeur de l’âme. Heureusement l’orgue
+jouait, et l’assemblée chantait. Cela me permit de regarder cette foule
+composée des scories des nations. Il n’y avait pas une seule femme.
+L’aspect de ces gens était celui de vaincus; mais non de vaincus,
+fraîchement revenus de quelque bataille, effarés encore des visions
+horribles de la mêlée. C’étaient des vaincus de vieille date, trop
+éteints et trop annihilés à présent pour se souvenir. Leurs figures
+présentaient des types de toutes les patries et montraient en même temps
+qu’ils n’en avaient plus aucune. A les voir ainsi, on se disait
+involontairement: A quoi te sert, Italien, ton roi? Allemand, ton
+empereur? Français, ta République?
+
+Ils étaient tombés en dehors des mailles où tiennent les citoyens
+réguliers des pays, dans l’immense filet du malheur, et gisaient là,
+victimes de leur paresse, de leur ivrognerie, de leur manque de
+caractère, ou de circonstances brutales où s’était brisé, l’esquif de
+leur vie.
+
+Je leur faisais, de ma place, des visites personnelles, en les observant
+longtemps, individuellement. Parmi ces centaines d’épaves, pas une
+méchante figure. Il y avait de la diversité sous l’uniformité sordide
+des haillons: imberbes et barbus, hirsutes et chauves, et beaucoup plus
+de borgnes que ne comporte une assemblée d’hommes ordinaires.
+
+Par combien de sentiers divers, leurs vies jadis fraîches et pleines
+d’espérance avaient-elles abouti à cet écrasement qui, les réduisant en
+poussière, les condensait comme en un résidu noir au fond de la cornue
+sociale. Ils me parurent si grands dans leur néant, que toute la gloire
+de la vie bourgeoise et régulière en fut, sur l’heure, couverte d’une
+ombre. Une main invisible me retira toutes les provisions sur lesquelles
+d’ordinaire compte un homme, quand il doit parler à des semblables qui
+ont un lit pour s’y coucher, une table pour s’y asseoir; qui portent sur
+eux ce passeport nommé l’argent et qu’anime le souffle de cette âme
+sociale: le crédit.--Je me sentais moi-même, par sympathie, réduit à la
+misère noire, à l’humanité nue, souffrante et blessée, et par là, je
+devenais leur égal. Et quand je me levai pour les appeler «frères» je
+vis, assis au milieu d’eux, l’esprit de l’humanité souffrante, le Fils
+de l’homme qui n’a point où reposer sa tête. Jamais je ne me suis senti
+plus fortifié par la pensée de pouvoir parler en son nom. Et jamais le
+jugement de sa parole, à la fois clémente et vengeresse, sur nos
+vanités, sur le mensonge du christianisme confortable, ne m’a paru plus
+sévère. Je reçus, ce soir-là, une de ces leçons qui remplissent l’âme de
+douleur et d’angoisse. Se rendaient-ils compte de l’effet surhumain
+qu’ils me produisaient? Évidemment, non. Mais ils écoutèrent de bon cœur
+ce que je leur disais tout haut, comme j’avais recueilli en silence ce
+qu’ils me disaient tout bas.
+
+Puis je descendis de la tribune et priai les assistants de lever leurs
+mains selon qu’ils parlaient une des trois langues: français, anglais,
+allemand, les seules dans lesquelles je pouvais me faire comprendre. Et
+les conversations particulières s’engagèrent. Leurs courtes biographies,
+finissant toutes mal, rappelaient ces séries de messagers de malheur qui
+arrivent coup sur coup, annonçant chacun une autre catastrophe. Parmi
+les Français à qui je parlai, se trouvait même un ancien instituteur de
+Marseille. Il n’avait pas cinquante ans. Des bancs de l’école normale,
+par quelles hasardeuses pérégrinations était-il venu là?
+
+Des tasses de café noir circulaient dans les rangs. L’heure de la
+clôture approchait. Une abondante distribution de pain fut faite à la
+sortie. Où vont-ils coucher? me demandai-je, en voyant la noire colonne
+se disperser dans la brume nocturne. Et leur vision me suivait,
+lamentable, troublante, posant devant mon esprit le problème douloureux
+de l’humanité vagabonde.
+
+
+
+
+LA PROPRETÉ DE LA RUE AUX ÉTATS-UNIS
+
+
+J’en parlerai comme un simple passant, non comme un enquêteur de métier.
+A toutes les heures du jour et de la nuit, pendant mon séjour là-bas,
+l’occasion m’a été fournie de circuler par les rues des grandes villes.
+J’ai vu les quartiers populaires, commerçants et bourgeois; en
+particulier, un coup d’œil donné aux quartiers où les étrangers se
+groupent et s’entassent, selon leurs nationalités diverses, m’a vivement
+intéressé. Mais nulle part une exhibition du vice ne m’a choqué.
+
+Chez nous, nous avons les affiches, les petits journaux pornographiques
+illustrés, tous en bonne place, afin de se faire reconnaître aisément
+par ceux qui les cherchent, et d’attirer, s’il se peut, l’attention de
+ceux qui ne les cherchent pas. Nous avons, aux abords des gares,
+l’embuscade pour surprendre les nouveaux arrivés, peu au courant des
+usages de la cité monstre, et aux abords des Lycées, les distributions
+de mauvaises lectures et les enjôleuses de jeunes garçons. Nous
+jouissons du camelot habile qui attire le client en dessinant sur le
+trottoir et ensuite, le cercle une fois formé, essaie de placer des
+cartes licencieuses aux mains des auditeurs.
+
+Enfin, nous avons, la nuit, dans certains quartiers principalement, le
+raccolage sur le trottoir. Que n’avons-nous pas? Un père de famille ou
+une mère peuvent maintenant difficilement prendre le train ou circuler
+par les rues, sans être gênés à cause de leurs fils ou de leurs filles.
+
+Lorsque nous nous plaignons, on parle de liberté. Dans un pays de
+liberté, il n’est pas admissible que des entraves soient apportées à la
+presse, à la circulation des citoyens, à la publicité. Et sous prétexte
+de liberté, la majorité des citoyens est constamment gênée dans la chose
+du monde la plus simple, à savoir dans le mouvement journalier, qui veut
+que l’on puisse, sans inconvénient, sortir de chez soi et se promener
+par la ville. En somme, nous subissons le contact des pires
+malpropretés, nous, nos femmes, nos filles, nos fils, par l’effet d’un
+simple sophisme.
+
+Les États-Unis sont, eux aussi, un pays de liberté. Comparativement à la
+belle latitude qu’ont là-bas les individus et les associations, nous
+sommes, en France, de plusieurs siècles en retard. Toutes les
+initiatives passées chez nous au laminoir des routines et des engrenages
+administratifs y ont libre cours. Il s’y accomplit tous les jours des
+choses nouvelles et hardies. En un mot, la liberté y règne dans les
+institutions, les mœurs, les lois. Mais on n’en tire pas la conclusion
+qu’il faille livrer les murs aux affiches cyniques, ni la rue aux ébats
+du scandale. Les jeunes filles sortent sans accompagnement, de jour et
+de nuit, et personne ne leur manque de respect. Elles ne risquent pas de
+voir le trottoir barré par des malheureuses qui ne savent pas ce
+qu’elles font, mais dont le triste métier qu’elles sont incapables de
+juger, devrait, par la prévoyance sociale, être rangé au nombre des
+industries insalubres. Ces industries, on les bannit du jour, si on ne
+peut les supprimer.
+
+Une objection courante est que les vices cachés sont pires que ceux
+étalés en public, ayant l’hypocrisie en plus. Nous ne le nierons pas.
+Mais oserait-on affirmer que les sociétés ayant le plus de vices publics
+soient exemptes de vices cachés? On peut fort bien cumuler les deux.
+Chez nous, les rues sont malpropres. Prenez-vous cela pour un indice ou
+une preuve de la propreté des intérieurs? Quelle logique!
+
+J’applaudis des deux mains, lorsque des industriels, qui savent
+l’Amérique curieuse de nouveauté et veulent y importer des produits
+scabreux, se trouvent arrêtés net par la police. La liberté est-elle
+faite pour les empoisonneurs?
+
+Je ne suis pas de ceux qui ont comme idéal d’acclimater chez eux les
+mœurs de l’étranger. Chaque pays a son tempérament. Mais ici, il s’agit
+de bon sens; le bon sens n’est pas une denrée nationale. Tout le monde
+en vit. Il est contraire au bon sens de laisser la rue s’emplir de
+miasmes et de pestes; d’exposer la jeunesse aux pires rencontres; de
+permettre au cynisme de s’afficher sur nos murs.
+
+
+
+
+CONFÉRENCES ET AUDITOIRES
+
+
+Malgré les plus attentives prévisions, l’imprévu nous guette sans cesse
+dans la vie. Et cet imprévu finit par prendre une place considérable
+dans l’existence du conférencier en tournée. De vingt-cinq à trente
+conférences, premier chiffre sagement fixé, afin d’éviter le surmenage,
+nous montâmes bientôt au double. Vers le milieu d’octobre, ce maximum se
+trouvait dépassé. Mais comme tous les jours de nouvelles invitations
+arrivaient, ces premières conférences ne furent bientôt plus qu’un cadre
+dans les places disponibles duquel, lentement, se logeaient des séances
+de moindre importance tombant sur les après-midi et même sur les
+matinées. Au prix d’un combat, recommençant à chaque courrier, la grande
+majorité des demandes était finalement écartée. Mais de celles qui ne
+peuvent se refuser, un noyau irréductible se constituait, et les
+colonnes, où s’inscrivaient les jours, étaient noires de rendez-vous.
+Quelquefois, dans la hâte des occupations se pressant les unes les
+autres, deux séances se trouvaient fixées à la même heure. Alors il
+fallait se livrer à des prodiges de combinaisons pour contenter tout le
+monde.
+
+Mais tout travail est rendu facile par la satisfaction qu’on en retire.
+Si parler est une des plus terribles épreuves de la vie, lorsqu’il
+s’agit de s’adresser à des indifférents ou de combattre des auditeurs
+hostiles, c’est, au contraire, une joie sans pareille, si vous avez
+affaire à des auditoires sympathiques et vibrants. De ces auditoires,
+l’Amérique nous en a offert une telle multitude et avec une telle
+régularité, que chaque occasion de prendre la parole était une joie
+nouvelle.
+
+Voici d’abord les réunions de clubs, presque des soirées de famille.
+Tout club organise des séances familiales où les membres peuvent amener
+leurs femmes et leurs enfants adultes. Ces rendez-vous ont un caractère
+privé. La sociabilité y joue un grand rôle. Avant la conférence, tout le
+monde cause ensemble. Si le conférencier arrive de bonne heure, il a le
+temps de faire connaissance, avec ceux qui viennent pour l’écouter.
+Ensuite, des questions lui sont posées, et la réunion se termine au
+buffet. Dans de semblables conditions, vous recueillez, en une seule
+heure, une multitude de renseignements et d’impressions. La parfaite
+cordialité du public donne d’ailleurs à ces rencontres un charme auquel
+personne ne saurait être insensible.
+
+Dans une église, un théâtre ou toute autre salle publique, le cadre
+élargi et différent ne permet plus la même familiarité. Mais, les
+auditeurs peuvent cependant vous encourager et vous rendre la tâche
+facile. Rien que l’accueil premier, fût-il silencieux, que vous fait une
+salle bienveillante, ressemble à une bienvenue et à une invitation de
+vous trouver chez vous. Combien de choses la figure des auditeurs
+assemblés ne peut-elle pas dire à l’inconnu qui paraît devant eux! Je ne
+me suis pas lassé de regarder les auditoires américains, dans cet
+instant qui précède la conférence, pendant que le Président de la
+soirée, introduit l’orateur et que, tout en écoutant le speaker,
+l’assemblée a les yeux fixés sur l’hôte qui doit parler après lui.
+Figures souriantes et paternelles de vieillards, figures posées et
+sérieuses d’hommes et de femmes, attitude attentive de jeunes gens et de
+jeunes filles. Que de signes silencieux et significatifs se recueillent
+en une minute! J’ai trouvé aux auditoires américains un air de
+bienveillance, de sincérité, de virile droiture. Ils m’ont laissé un
+souvenir ineffaçable, par la masse compacte de braves gens qu’ils m’ont
+permis d’entrevoir.
+
+Mais c’est surtout dans les écoles, les universités, devant les
+auditoires presque exclusivement composés de jeunesse, qu’une véritable
+révélation m’attendait. J’ai toujours aimé la jeunesse; j’espère bien,
+d’année en année, l’aimer mieux, la comprendre et la servir davantage.
+La jeunesse de ma patrie m’a largement comblé d’affection, de bonne et
+confiante tendresse. Mais je faisais là-bas une rencontre nouvelle, dans
+des circonstances difficiles, et je fus heureux de constater que par une
+sorte de télégraphie sans fil, j’entrai d’emblée en contact avec ces
+auditoires vibrants et juvéniles.
+
+Je les verrai toujours à Oberlin, Vassar, Mount Holyoke, Boston,
+Chicago, Philadelphie, New-York, Lafayette, partout enfin, également
+attentifs et sérieux.
+
+Une chose m’a frappé devant les assemblées de tout âge et les
+interlocuteurs individuels, c’est que le vrai Américain ignore la
+_blague_. Cette corde qui vibre un peu trop souvent chez nous, et dont
+certains font même un usage exclusif et monotone, leur est inconnue. Non
+qu’ils ne soient amis du rire! Bien au contraire. Une sorte de bonne
+humeur, jeune et saine, les anime. Ils sont prompts à saisir et à
+souligner d’un sourire discret ou d’une hilarité sonore, tout trait
+humoristique de la pensée. Mais ils restent sérieux en riant.
+
+Le 27 novembre, un dimanche dont je me souviendrai, car il me mit en
+contact avec plus de dix mille auditeurs, j’eus entr’autres un coup
+d’œil merveilleux. Par les soins de l’Union chrétienne de Jeunes Gens,
+dont l’œuvre admirable rayonne sur le monde entier, un mass-meeting
+d’hommes avait été convoqué pour l’après-midi à l’Opéra de New-York. En
+entrant dans la salle, je vis devant moi trois mille hommes. En grande
+majorité rasés, ils donnaient une impression superbe de santé et de
+fraîcheur. Leur attitude immobile, attentive d’avance, me les révélait
+comme une force concentrée, un rempart de volontés décidées. J’eus
+l’impression de me trouver devant une troupe prête à combattre, dont le
+courage résolu ne demande qu’à être enflammé par une vibrante harangue.
+De pareils auditoires transportent et inspirent celui qui doit leur
+parler! On se donne à eux volontiers sans restriction. Et dût notre vie
+semée à larges mains s’y dépenser tout entière, tant mieux! elle
+tomberait sur un terrain digne de la meilleure graine. Mais à se mettre
+en contact avec de si généreuses volontés, on reçoit plus qu’on ne
+donne, et l’on part chargé de puissance morale, au lieu de se retirer
+épuisé.
+
+La conférence terminée, une partie du public s’approche de l’orateur.
+C’est l’heure des poignées de mains et de la fraternité démonstrative.
+Un soir, dans une de ces grandes universités où des milliers de jeunes
+filles font leurs études, je vis ainsi passer devant moi la totalité du
+personnel. Tranquillement assis, je serrais la main à toutes ces enfants
+studieuses, chère espérance de la mère-patrie. Et je pouvais à loisir
+observer leurs traits, leurs types divers et tout ce qu’un simple regard
+vous révèle sur une personne. Bien peu d’entre elles avaient mauvaise
+mine. Presque toutes, vigoureuses, décidées, souriantes, faisaient
+plaisir à voir, par cette robustesse qui se joint si bien à la grâce des
+vingt ans. Et je pensais à leurs parents, à tout ce trésor de tendresse
+placé sur leurs têtes, à la grande République où elles avaient leurs
+places d’épouses et de mères. Je faisais avec chacune acte de
+connaissance individuelle. D’un seul mot elles m’annonçaient, en
+passant, une foule de choses bonnes et braves qui font aimer
+l’humanité...
+
+Et voilà comment une tournée, ayant comporté cent cinquante conférences,
+sermons et discours de tout genre, de nombreuses réceptions et des
+milliers de kilomètres de chemin de fer, a laissé le souvenir et les
+effets d’une partie de plaisir.
+
+
+
+
+UNE LEÇON RAPPORTÉE DES AVEUGLES AUX CLAIRVOYANTS
+
+
+Le 23 novembre, aux premières heures du matin, j’arrivai à l’asile
+d’Overbrook, près de Philadelphie, où se trouvent une grande quantité
+d’aveugles de tous les âges. C’était le lendemain du deuxième jour à
+Washington, jour très rempli, dont une nuit en sleeping-car avait
+dissipé les fatigues.
+
+Les murs blancs d’Overbrook resplendissaient au loin dans la campagne où
+courait une brise caressante et tonique. Bientôt nous nous trouvâmes
+dans la maison que nous visitâmes en détail. Je songeai que, d’un seul
+regard jeté dans les ateliers et les cours, j’en voyais plus que les
+habitants n’en verraient jamais.
+
+Nous aboutîmes à une large salle de réunion, comme il y en a toujours
+dans les établissements américains. Là se massèrent les pensionnaires
+des deux sexes, enfants et adultes. Il y avait surtout beaucoup
+d’enfants.
+
+Mrs Wood, femme dévouée de l’artiste-aveugle du même nom, chanta un
+superbe solo du «Lobgesang» de Mendelssohn. Son mari exécuta des
+morceaux d’orgue. L’assemblée aveugle écoutait. Pendant l’instant de
+silence du début, j’avais été frappé et attristé, par la nuit répandue
+sur toutes ces faces d’hommes et d’enfants. Les uns portaient des
+lunettes noires, pour abriter et cacher de pauvres yeux incapables de
+voir, non de souffrir. Chez d’autres, deux grands creux, vides de
+regard, semblaient comme des âtres éteints qu’habite le regret du feu.
+Mais dès que jaillirent les sons de la musique, toute cette nuit fut
+traversée par de la clarté, et cette clarté révélait du bonheur.
+
+Puis tous se levèrent et entonnèrent un chœur, dirigé par M. Wood, non
+quelque banal morceau de musique, mais un magnifique ensemble comportant
+une longue et savante préparation. Tout en écoutant, j’observais ce que
+j’avais sous les yeux. Les exécutants étaient tout entiers à leur chant.
+Ils se plongeaient dans l’harmonie comme dans une lumière. A cette
+heure, ils voyaient.
+
+Quand ils eurent fini de chanter, nous leur parlâmes. C’est une
+situation très spéciale, si vous êtes habitué à parler du geste et du
+regard, que de s’adresser à un auditoire pour qui rien n’existe d’un
+discours que ce qui s’entend. On essaie de mettre tout ce qu’on ressent
+dans l’unique moyen d’expression auquel on se trouve réduit.
+
+Je dus pourtant ce jour-là et dans cette même séance, apprendre qu’il
+existe des cas d’isolement bien plus complets que celui de l’aveugle.
+
+Durant les chants déjà, j’avais remarqué, au premier rang, un enfant
+très jeune, qui restait assis quand les autres se levaient, et ne
+semblait prendre part à rien, pas plus aux histoires et aux discours,
+qu’à la musique. Son attitude était celle d’un être écrasé par un
+malheur surhumain. John Wanamaker que j’avais vu un moment s’asseoir
+près de cet enfant et le caresser, m’expliqua que le pauvre petit était
+sourd-muet et aveugle en même temps. Tout ce qui se passait lui était
+donc étranger. Il me sembla prisonnier d’une sorte de Fatalité. Les
+drames d’Eschyle ont de ces figurants muets qui sont comme des témoins
+du malheur gigantesque et aphone. Ce pauvre petit, ployé sous son cumul
+d’infirmités, me navrait. Pour celui-là tout cri est nul, tout signe
+visible frappé d’impuissance. Alors, pendant que d’autres amis prenaient
+la parole, je m’assis près de lui, et tout doucement je lui fis sentir
+que quelqu’un était là. Il se rapprocha, se serra contre moi; j’attirai
+sa tête sur mon cœur, lui passant les mains dans les cheveux, lui
+caressant les joues. Sa figure sombre commença à se dérider. Sûrement
+l’enfant prenait de l’intérêt à ma visite personnelle dans sa cellule
+fermée d’un triple mur, aveugle, muet et sourd. Alors une idée me
+traversa la tête. Si je lui racontais une histoire! Je lui pris les
+mains et lui saisis successivement le pouce et chaque doigt en les
+levant, les baissant, les pliant, les frottant, les grattant ou
+soufflant dessus. Puis je les traitai comme des touches de piano et y
+jouai un morceau. Enfin je me livrai à une série de manipulations qui
+finirent par faire rire mon pauvre gamin. Et comme, lorsqu’une histoire
+est finie, les enfants en redemandent une autre, il tendit ses mains
+pour que je recommence à y tapoter et jouer une autre histoire avec des
+variantes. Nous eûmes toute une conversation dans ce Volapuck improvisé.
+Certainement nous nous quittâmes amis.
+
+Les grands malheurs sont de grands mystères. Je ne conseille à personne
+de vouloir les expliquer. Toujours, par quelque côté, leur immensité
+nous échappe. Mais le malheur nous dit: _Sois bon!_ Mis en présence des
+déficits de la vie, tels qu’ils nous apparaissent dans les pauvres
+existences tronquées et mutilées, l’homme qui ne ressent pas un besoin
+ardent de contribuer à payer la dette énorme du malheur, n’est pas un
+homme.
+
+Si nous comprenions ce que nous dit l’humanité blessée, nous quitterions
+tous l’iniquité, et la pitié divine nous nettoierait de nos souillures.
+Somme toute, la seule vraie conclusion humaine à tirer des plus
+effroyables calamités est toujours la même. L’humanité l’a entrevue dans
+ses crépuscules et ses nuits. L’Évangile n’en enseigne point d’autre.
+Que faire devant les montagnes sombres de la souffrance? _Il faut
+aimer._
+
+Je sortis d’Overbrook, ayant au cœur deux images, celle du garçonnet
+aveugle, muet et sourd, et celle du grand messager de l’insondable
+Pitié, disant: «Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés!»
+A quel enfant couronné de boucles blondes et de bonheur matinal eût-il
+dit avec plus de douceur qu’à ce pauvre petit écrasé: «Laissez venir à
+moi les petits!»
+
+ * * * * *
+
+Deux heures plus tard, par une de ces coïncidences qui frappent
+l’esprit, comme le briquet le silex, je me trouvai dans Archstreet, à
+Philadelphie, devant plus d’un millier d’enfants que m’avaient amenés
+les «Amis». En songeant d’avance à cette réunion, j’avais préparé une
+allocution. Mais, à cette heure, il m’eût été impossible de la faire. Je
+la laissai au fond de mes poches. Et très simplement, la méthode
+pratiquée par les «Amis» s’imposa à moi: Parler selon que le cœur est
+ému, proclamer tout haut ce que l’Esprit nous dit tout bas.
+
+N’avais-je pas devant moi les plus précieux trésors de la ville? La nef,
+les tribunes, tous les coins et recoins de la vaste et silencieuse
+maison étaient littéralement bondés d’enfants, solides et riants
+garçons, gracieuses fillettes. Quel capital de vie et d’espérance!
+quelles semailles d’énergie! Je venais de la nuit, et j’étais dans le
+jour. Oh! tous ces yeux grands ouverts, yeux d’enfants que n’égale en
+beauté ni le sourire des fleurs ni la clarté des étoiles! Comme cette
+richesse lumineuse me rappelait la noire misère de tout à l’heure! Sans
+phrases, je leur dis ce qui m’accablait, pensant que cette sévère leçon
+de choses leur serait bonne.
+
+«Vous voyez un homme qui sort de rendre visite à une multitude d’enfants
+aveugles. Ils ne l’ont pas vu. Ils ne se sont jamais vus les uns les
+autres. Ni les roses de leur jardin, ni l’or rutilant des forêts
+automnales, ni l’azur du ciel, ni le sourire de leur mère n’existent
+pour eux. Si chaque jour, une heure durant, un œil leur était prêté, ils
+s’en serviraient avec tant de soin qu’ils feraient provision d’images
+pour la série des heures noires.
+
+Vous avez tous ici deux yeux, tout le long des jours. Qu’en faites-vous?
+Connaissez-vous seulement la manière de vous en servir? Savez-vous
+regarder? Le monde, sous vos yeux, est un livre ouvert: y lisez-vous?
+Que vous dit la fourmi cheminant au soleil parmi les grains de sable
+étincelants? Que vous dit le rayon d’argent de la lune, qui tombe sur
+votre oreiller, le soir, avant que vous ne fermiez les yeux?
+
+Connaissez-vous les histoires écrites sur la figure des gens? Vos yeux
+ont-ils appris à sourire? Consolent-ils ceux qui pleurent?
+
+Fixent-ils les gens en face, vos yeux? Y voit-on votre pensée, comme on
+voit transparaître les cailloux d’or à travers les sources de cristal?
+Ou bien les détournez-vous, honteux de la pensée qu’ils pourraient
+révéler?
+
+Avez-vous des yeux de fuyards, craintifs du danger? Ou savent-ils
+regarder, fermes et lucides, le péril menaçant?»
+
+Et c’est ainsi que, par un effet direct de la solidarité humaine, des
+enfants aveugles avaient fourni de quoi faire réfléchir les
+clairvoyants.
+
+
+
+
+HOMES--HOSPITALITÉ
+
+
+L’Amérique construit immensément. Mais, parmi tout ce qu’elle construit,
+je préfère les maisons de bois de ses districts suburbains, avec leur
+gracieuse physionomie et leur variété infinie. Elles s’appellent
+couramment _homes_. Le nombre en est incalculable. Il s’en trouve à la
+portée de toutes les bourses. Malgré les difficultés invincibles
+qu’oppose à la demeure individuelle l’accroissement des cités monstres,
+la lutte pour ce home individuel y est acharnée. Partout, même dans les
+centres les plus populeux, aussitôt que l’on gagne la périphérie, les
+toits s’abaissent, les grosses maisons sont remplacées par des
+habitations, calculées pour une ou deux familles seulement. On voit des
+rues, interminables, où se suivent, pignon à pignon, des constructions
+presque identiques, habitées par un seul locataire. Pas de concierge.
+L’Amérique, même dans les bâtiments très considérables, ne connaît pas
+le concierge. On est renseigné par des inscriptions et par le nègre qui
+conduit l’ascenseur. Après la région des rues, où les maisons se
+pressent les unes contre les autres, comme des cellules dans la ruche,
+viennent les quartiers spacieux des homes isolés, presque toujours
+entourés de gazons plantés d’arbres. On y monte par six ou sept marches.
+Tous ont leur sous-sol clair, pour la cuisine, le calorifère, la cave.
+Autour du rez-de-chaussée court une galerie couverte, garnie de lierre,
+de roses, de clématites et autres plantes grimpantes. On appelle cela le
+«_porch_». Pendant toute la belle saison, c’est le lieu de prédilection.
+Il n’y a pas de formes coquettes et confortables que ce «porch»
+n’affecte, ainsi d’ailleurs que tout l’extérieur de la maison. Très peu
+se ressemblent entre elles, tout en ayant un cachet général qui les
+caractérise toutes. A première vue, la maison américaine se distingue de
+la nôtre par moins de symétrie et plus de variété. Aucune monotonie dans
+les fenêtres. Celles-ci diffèrent à la fois de structure et de taille.
+Elles sont à petits carreaux et à guillotine. Toute l’Amérique ouvre ses
+fenêtres, de bas en haut, comme des guichets.
+
+Si l’on pénètre dans les intérieurs, on trouve, au rez-de-chaussée,
+toutes les pièces ouvertes sur un hall d’où monte l’escalier. Les portes
+ne servent pas et souvent n’existent pas. Il y a un ou deux salons, la
+plupart du temps très simples, une bibliothèque, une salle à manger.
+Dans les chambres, outre les rocking chairs et autres sièges commodes,
+des banquettes fixes sont placées autour des baies.
+
+On se sent attiré vers ces jolis coins clairs. Aux murs, de nombreuses
+gravures dont beaucoup représentent des monuments européens, des
+tableaux de grands maîtres. Si nous montons à l’étage supérieur, nous y
+trouvons les chambres à coucher et les cabinets de bains. Les chambres à
+coucher se distinguent par l’absence de tapis et tentures. La règle est
+de n’avoir que des nattes et des carpettes. Pas de rideaux aux lits. Les
+fenêtres sont garnies, soit de très légers rideaux de mousseline, soit
+simplement de stores en étoffe ou en bois. Souvent il y a une très fine
+toile métallique qui permet d’ouvrir la fenêtre sans risquer de faire
+entrer les moustiques. Car de mouches, moustiques, insectes volants et
+bourdonnants, l’Amérique est riche. Par les soirs des beaux jours, les
+coléoptères y volent en abondance, et les cigales y font un ramage tout
+méridional.
+
+Une chambre à coucher américaine est surtout combinée afin d’éviter la
+poussière et l’air confiné. Une fois que vous connaissez la manœuvre des
+fenêtres-guillotine et des accessoires qui les complètent, vous pouvez
+doser l’aération à volonté. Peu ou point de bibelots. Partout des
+surfaces lisses sur lesquelles le torchon passe avec facilité. Les
+appareils de chauffage sont perfectionnés; mais en général, à travers
+tout le pays, maisons, écoles, gares, trains, _on chauffe trop_.
+
+Le lit est exquis. Il me semble n’avoir couché en Amérique que dans un
+seul lit, tant ils sont égaux pour la structure et le confort. Ce sont
+des lits de fer, souvent d’une forme très élégante. Le sommier a
+disparu. Il est avantageusement remplacé par une toile métallique très
+tendue et faisant ressort, comme nos écoles et nos hôpitaux neufs
+commencent à en avoir. Les matelas sont de première qualité. L’Amérique
+ne sait pas seulement travailler, elle sait se coucher et cultive la
+science de dormir. Regardez les affiches, ouvrez les revues dans la
+partie «_Annonces_» qui en occupe la bonne moitié. Vous y verrez toutes
+sortes de matelas, construits avec un art consommé. Matelas en deux,
+trois pièces. Matelas en cinq ou six tranches superposées et finissant
+par offrir ce dosage parfait de la souplesse et de la résistance qui
+fait qu’on est bien couché. Or, pour les travailleurs, un bon sommeil
+est si important qu’on ne donnera jamais assez de soin à la place où ils
+reposent leur tête, lasse de penser, et leurs membres, las de remuer.
+
+Dans toutes les maisons, il y a un cabinet de bains. Un très grand
+nombre en possèdent plusieurs. Le bathroom, résumé de tous les conforts
+de la toilette, est une institution nationale. Presque toujours il est
+contigu à la chambre à coucher. Il y a de l’eau chaude et froide à toute
+heure. Et pour qui sait l’influence des soins de la peau sur la santé,
+le système nerveux, la circulation du sang, tout l’ensemble des
+fonctions organiques, le luxe de la chambre de bains devrait compter
+parmi les nécessités ordinaires de l’existence. C’est à la fois si
+parfaitement hygiénique et si agréable qu’on ne saurait assez le louer
+ni le recommander. Le bathroom est certainement une des sources de la
+mine florissante d’une foule d’Américains. Tout ce qui concerne la
+propreté du corps, les soins de la peau est là-bas l’objet d’une
+préoccupation universelle. Nulle part on ne recommande et n’use plus
+d’espèces de savons, de poudres, de crèmes.
+
+Rien de plus amusant que de lire à ce sujet les annonces des journaux,
+ou d’assister à une toilette chez un coiffeur connaissant son métier.
+Une fois le client rasé, l’artiste capillaire se livre sur sa figure à
+des manipulations si savantes et si consciencieuses qu’on dirait
+assister à un embaumement. Comment avoir «red cheeks», des joues rouges?
+c’est là une question à laquelle répondent des quantités d’ingénieuses
+recettes. Sur toute la surface de la République, il est impossible de
+regarder par la vitrine d’un train, sans voir le portrait, grandeur
+naturelle, de l’inventeur d’un certain _Talcum powder_. A la somme
+fabuleuse de dollars, qu’une semblable réclame suppose, on peut calculer
+l’étendue de la vente. De tels renseignements feront sourire peut-être
+certaines de mes compatriotes qui boivent du vinaigre afin de se faire
+pâlir.
+
+On ne saurait prendre trop de soins de sa vigueur et de sa santé. Nous
+avons assez de figures pâles et de mines exsangues. Esthétique à part,
+je ne pense pas faire un mauvais vœu pour la jeunesse de mon pays, en
+lui souhaitant un teint frais et des joues roses.
+
+Rien ne m’intéresse comme les travaux et la vie du foyer. Aussi ai-je
+partout demandé à visiter les cuisines. La cuisine est une institution
+sociale de premier ordre. L’avenir des peuples y mijote, et quand nos
+femmes ne s’intéresseront plus à la cuisine, ce sera la fin du monde. On
+m’avait dit: (que ne dit-on pas?) «Les Américaines sont frivoles, leurs
+maris les traitent comme des poupées idolâtrées; les hommes peinent tout
+le jour, afin d’offrir aux femmes de belles toilettes et une vie
+oisive». Un Monsieur grave, le monocle sur l’œil, m’avait déclaré au
+surplus qu’il n’y avait pas de vie de famille en Amérique, que tout le
+monde y logeait dans les boardinghouses; il avait lu tout cela dans un
+livre. Pour me rendre compte par moi-même de la vérité, il me fallait
+pénétrer en ami dans les maisons particulières. J’eus cette bonne
+fortune pendant presque tout mon séjour. Ma conviction ancienne et
+ardente en faveur de la vie de famille, me faisait d’ailleurs un devoir
+de m’intéresser aux foyers qui m’accordaient leur bonne hospitalité.
+Nous parlions donc de tout et aussi de cuisine. Et c’est avec plaisir
+que ces dames me montraient et m’expliquaient cette officine si
+importante de la maison et la part qu’elles y prennent. Un jour, avec le
+Dr Mac Cook, grand savant, qui a écrit des livres admirables sur les
+araignées et les fourmis, je fis irruption dans la cuisine, au moment où
+tout le personnel féminin de la maison était occupé à faire des pickles
+et des tartes. Je fus admis à goûter à tous ces produits, et recueillis
+de précieuses recettes. Pendant ce temps, le Docteur, malicieusement, me
+photographiait au milieu des casseroles, l’oreille tendue vers le dogme
+culinaire.
+
+Au fait, l’immense majorité des femmes américaines s’occupent de leur
+intérieur avec soin et amour. Les domestiques sont de plus en plus
+difficiles à avoir. Il s’agit donc d’être au courant soi-même et de
+savoir mettre la main à la pâte. Ces dames le font de la meilleure grâce
+du monde. J’ai toujours rencontré un large écho lorsque, dans les
+discours publics, il m’arrivait de traiter ces sujets, minimes seulement
+aux yeux ces gens superficiels.
+
+La femme américaine a une autre éducation que la nôtre, une éducation
+comportant, dès le début de la vie, une plus grande part de liberté.
+Beaucoup plus de carrières lui sont ouvertes. Sans doute, l’électorat
+politique ne lui est pas encore accessible, mais elle est si largement
+mêlée à la vie, et remplit des fonctions si nombreuses, que depuis
+longtemps elle a pris l’habitude de s’appartenir et d’être quelqu’un. Le
+nombre des femmes qui n’attendent pas du mariage la fixation de leur
+destinée, y est donc plus considérable que parmi nous. On y trouvera,
+plus facilement aussi que sur le vieux continent, des femmes d’un
+féminisme exclusif, se considérant comme les concurrentes et les
+adversaires de l’homme, non comme ses alliées. Mais ces exceptions
+confirment la règle. Et la règle est que les femmes, en Amérique, sont
+gracieusement et passionnément femmes. Peut-être, dans le ménage normal
+et moyen, les femmes sont-elles épouses avant tout, et mères ensuite,
+alors que chez nous, aussitôt les enfants venus, la maternité l’emporte,
+et les parents mettent les enfants au-dessus d’eux-mêmes dans leur
+affection. Il est de l’intérêt même des enfants de ne pas occuper le
+premier rang; c’est compromettre leur éducation et leur avenir que de
+leur inspirer une trop haute idée d’eux-mêmes. N’est-il pas logique et
+salutaire, que les parents fassent marcher en première ligne leur
+affection mutuelle, et que leur attachement pour les enfants marche en
+second? C’est l’ordre naturel: on ne l’intervertit jamais impunément.
+
+ * * * * *
+
+L’esprit d’une maison apparaît le mieux dans la façon dont s’y exerce
+l’hospitalité. Être bon pour les siens, est excellent; mais la véritable
+bonté dépasse toujours les mesures de notre vie personnelle et les
+limites de notre parenté directe. Elle est chaude et rayonnante.
+J’éprouve une grande douceur à exprimer ici tout ce que j’ai ressenti
+d’intime bonheur et de satisfaction de cœur dans ces homes américains où
+je venais pour la première fois.
+
+L’hospitalité s’était d’avance manifestée par la forme amicale des
+invitations. Et j’avais pris comme règle, dans chaque ville, d’accepter
+la première qui m’était faite. Ce système me facilita bien des choses et
+me permit, sans que j’eusse à choisir autrement, d’habiter les
+intérieurs les plus variés comme idées, situation sociale, occupations.
+
+La cordialité fut partout la même.
+
+Tout d’abord, à la descente même du train, il s’est toujours rencontré
+un hôte empressé à nous découvrir dans la foule et à nous conduire à son
+home. Là, nous trouvions tout le monde sur le pont, les petites filles
+parées, avec des nœuds dans les cheveux, les membres de la famille, les
+mains tendues. Jamais de glace à rompre. Et lorsque, à table, mon regard
+faisait le tour des figures jeunes et vieilles, la même question
+invariablement surgissait dans mon esprit: «Où donc ai-je déjà vu ces
+visages?» Ils me semblaient connus, familiers; je croyais les revoir et
+non les rencontrer pour la première fois. Et je me rappelais les bonnes
+lettres reçues en France, quelques mois auparavant, où des inconnus me
+disaient: «_Vous ne venez pas chez des étrangers, mais chez des
+frères._» De Washington à Chicago, de Boston à Indianapolis, plus cela
+changeait, plus c’était la même chose. Et cependant, l’hospitalité dans
+les conditions données n’était pas une sinécure. Elle comportait maison
+ouverte à de nombreux visiteurs et journalistes; une correspondance
+chargée, et des séances ininterrompues au téléphone[9]. Tous ces
+inconvénients, petits et grands, étaient acceptés avec une complaisance
+empressée. Bien plus, chacun s’ingéniait à réunir chez lui les amis avec
+lesquels je pouvais avoir plaisir à me rencontrer.
+
+ [9] En écrivant ceci, je pense surtout aux maisons où j’ai passé des
+ semaines entières, comme chez Miss Louise Sullivan à New-York; C. F.
+ Dole à Boston; Jenkin Loyd Jones à Chicago.
+
+Cette hospitalité si complète me faisait penser à tout ce que nous avons
+appris de plus charmant sur l’Orient ancien et les tentes d’Abraham. Je
+n’ai jamais éprouvé la fraternité humaine sous une forme plus gracieuse.
+Estimant l’affection et la sympathie au-delà de tout ce qu’un homme peut
+recevoir de ses semblables ou leur donner, je me sentais comblé de ce
+que j’appréciais le plus au monde, circulant à travers ce grand pays
+comme une goutte de sang à travers un cœur.
+
+Combien de jeunes gens et de jeunes filles, ayant lu mon livre, sont
+venus à moi comme à un frère aîné.
+
+Et nous parlions ensemble de ce qui ne meurt pas, de ce qui nourrit
+l’âme et fortifie l’espérance.
+
+J’ai bien souvent lutté pour les idées que je défends, et le droit de
+donner une forme nouvelle à l’antique vérité; mais que sont les peines à
+nous causées par les esprits sectaires, devant cette richesse des
+récompenses du cœur? Ma patrie m’y avait habitué de longue date, par une
+grande douceur de rapports avec des concitoyens venus de tous les
+horizons de la pensée. Maintenant, je retrouvais ces émotions
+amplifiées, au-delà de l’Océan, parmi ce que l’Amérique compte de plus
+large, de plus humain, de plus évangélique, dans le sens illimité de ce
+terme superbe.
+
+ * * * * *
+
+Toutes ces joies demeurent aujourd’hui une richesse dans mon souvenir.
+J’éprouve une intime satisfaction à fixer par quelques traits des heures
+inoubliables. Et les amis de là-bas retrouveront peut-être dans ces
+lignes un témoignage du cœur, que les limites des forces humaines
+m’empêchent de leur envoyer par correspondance individuelle.
+
+
+
+
+TEMPÉRAMENT AMÉRICAIN
+
+
+Je le définirai d’un seul mot: il est jeune. Non que l’Amérique échappe
+à tous nos atavismes, à certaines tares séniles, destructives de la joie
+et de l’énergie. Mais elle a pris un bain de jouvence, dans les
+conditions mêmes de son histoire, de son développement inouï, qui est un
+appel perpétuel à l’énergie et à la spontanéité.
+
+La jeunesse vraie a des sentiments vifs et les manifeste avec sincérité.
+On s’en aperçoit bien vite, en fréquentant de près les citoyens des
+États-Unis. Si vous leur inspirez de la sympathie, ils ne mettent pas
+longtemps à le témoigner. Si vous les choquez, ils vous le disent
+franchement.
+
+Cette rondeur est non seulement une garantie sociale, mais une source de
+sécurité et de bonne humeur dans les relations. Comme je la préfère aux
+habitudes plus distinguées, en apparence, et plus fines, mais d’où la
+sincérité et la bonté sont souvent absentes!
+
+La blague, le sarcasme, tout un ensemble de mouvements d’âme qui
+représentent ce que l’homme a d’amer, de négatif, de caustique, sont
+plutôt rares. L’humour les refoule à l’arrière-plan et les remplace avec
+avantage. La raillerie, aux dépens d’autrui; l’esprit mordant, qui vit
+brillamment avec des vols manifestes pratiqués sur le bien et la
+réputation du voisin, n’y exercent pas, dans la littérature, le
+journalisme et l’existence quotidienne, un rôle envahissant. S’il arrive
+aux Américains d’être méchants, ils le sont avec franchise et brutalité.
+
+Comme la jeunesse, ils ont l’espérance hardie, l’initiative prompte,
+mais ils joignent à ces qualités d’élan, des trésors d’endurance et de
+patiente sagesse. Leurs enthousiasmes ont des lendemains; et c’est une
+de leurs coquetteries de ne pas reculer, quand ils se sont engagés à
+fond, excepté toutefois s’ils se reconnaissent coupables d’erreur. Avoir
+gaffé n’est pas selon eux une raison pour gaffer encore, et l’honneur
+n’exige point que l’on persiste dans les erreurs, une fois démontrées.
+
+Les Américains sont fiers de leur pays. Mais ils ne simulent pas la
+modestie, ils ne baissent pas la tête, lorsque des compliments leur sont
+faits. Une de leurs premières demandes aux nouveaux arrivés est: «How do
+you like America»? Ils vous posent cette question, comme si vous étiez
+le premier étranger ayant jamais abordé leurs rivages, et ils écoutent
+votre réponse avec l’attention et le sérieux d’hommes qui n’auraient
+encore jamais entendu ce que vous leur dites. Ne sont-ce pas là les
+signes notoires d’un tempérament juvénile, fait d’entrain généreux, de
+bonne confiance, et que l’éloge ou le blâme touchent au vif également?
+C’est un plaisir véritable de pouvoir dire à des hommes possédant cette
+franchise de cœur tout le bien qu’on pense de leur patrie et de ses
+institutions. Mais si, ce qui est inévitable, on formule une critique,
+une réserve, un avertissement, alors apparaît précisément le trait le
+plus remarquable de cette mentalité.
+
+Vos paroles sont recueillies avec une conscience, une sincérité, qui
+constituent pour nous autant de leçons. Ce que j’appellerai: «la
+meilleure Amérique» est certainement animée du plus vif désir de
+reconnaître les défauts et les tares nationales, afin de s’efforcer de
+les corriger. J’ai rarement vu une aussi franche fierté unie à une aussi
+vraie humilité. Pour moi, l’homme modeste n’est pas celui qui vous
+repousse de la main et se voile la face quand on fait son éloge mérité;
+mais celui qui accepte l’éloge, et sait recevoir le blâme.
+
+Dans cette esquisse du tempérament américain, n’oublions pas la pitié,
+cette pitié des forts qui présente avec la rudesse vaillante un si beau
+contraste. Je n’ai pu voir que rapidement les œuvres réparatrices, les
+asiles de la souffrance et de la vieillesse. Mais le passant lui-même y
+est saisi par l’esprit de puissante et intelligente tendresse qui
+souffle à travers ces demeures de la maladie et de la langueur. Les
+mains de ce peuple ne sont pas seulement créatrices de prodiges du génie
+industriel, elles sont douces aux blessés et aux vaincus de la vie.
+
+La Pitié s’étend même aux bêtes. Pendant tout mon voyage, je n’ai pas vu
+maltraiter un cheval.
+
+Un autre signe de jeunesse chez les Américains, c’est qu’ils s’amusent
+de peu. La jeunesse véritable n’a pas besoin de beaucoup d’objets
+coûteux, ni de préparatifs compliqués pour être gaie. L’appétit est le
+meilleur cuisinier, et une certaine capacité personnelle d’être heureux,
+est la meilleure condition de bonheur. J’ai recueilli une foule de
+preuves de cette vérité aux États-Unis. Les amateurs de distractions
+recherchées peuvent trouver qu’on ne s’y amuse pas. Pour eux, un pays
+est triste, quand ils n’y rencontrent pas le répertoire de leurs gaîtés
+ordinaires. Mais les contrées les plus enviables sont celles qui
+s’amusent sans ces adjuvants factices d’une joie trop souvent frelatée.
+L’Amérique prend son plaisir aux jeux en plein air et aux mille fruits
+inattendus et quotidiens d’une bonne humeur que le travail entretient et
+renouvelle sans cesse. On y aime beaucoup, à tous les âges, ce qu’on
+nomme «fun», c’est-à-dire l’innombrable série de farces, imaginées au
+jour le jour par l’esprit inventif des gens bienveillants, travailleurs
+et joyeux d’humeur. On s’y joue constamment des niches qui, pendant un
+jour ou deux, font événement dans une famille ou même une ville.
+
+L’Amérique a son jour pour le «fun», où la belle et joyeuse humeur, mère
+des farces toniques et des réconfortantes espiègleries, reçoit les
+hommages de tout un peuple reconnaissant. Je me trouvais à Minneapolis,
+lors du Hallowing.
+
+Après ma conférence du soir, faite dans une grande Église, les pasteurs
+me dirent: «Il y a ici, dans un local situé à l’étage supérieur, une
+réunion de jeunesse. Cela vous intéresse-t-il? Nous devons vous prévenir
+que c’est une réunion extrêmement gaie.» Ami de la jeunesse et de la
+gaieté, je ne me fis pas inviter deux fois. Une journée sévère et
+laborieuse m’avait disposé à un bon emploi de cette fin de soirée.
+
+Nous émergeâmes dans la lumière d’une fête qui battait son plein. Donc,
+tandis qu’en bas nous tenions notre conférence, dans les combles de
+cette même Église, la jeunesse se livrait à ses ébats, et il n’était
+venu à l’esprit de personne qu’il y eût là une contradiction. Tout le
+monde était déguisé. Sur une scène, sommairement installée, on jouait
+des pièces et on chantait, le public prenant une part active à la
+représentation, en scandant les refrains. Tout cela était fort jovial et
+parfaitement convenable. Les producteurs monotones de pièces grivoises
+et de chansons à double entente, n’ont aucune idée de la richesse
+illimitée du répertoire de la gaieté humaine. La source de la joie vraie
+est pure comme le ciel et inépuisable comme la mer.
+
+Quel bon moment nous passâmes dans ce grenier d’église!
+
+Je me vois encore hissé sur une table, sorte de tribune improvisée, d’où
+se contemplait à l’aise le remous joyeux de la salle. Jeunes gens et
+jeunes filles, enfants de dix à douze ans, tout ce monde avait l’air
+d’être les membres d’une seule et même famille. A les regarder ainsi, on
+se rendait compte que leur joie à tous était réelle. A la même heure,
+sur tout le vaste territoire de la République, la même fête se célébrait
+avec mille variantes.
+
+Nous vîmes, en rentrant, devant presque toutes les portes, des potirons
+illuminés, taillés en figures d’hommes, les unes plus amusantes que les
+autres.
+
+Les Américains ont encore le «Thanksgiving», fête religieuse, nationale
+et en même temps familiale. L’esprit du jour comporte un retour sur
+soi-même à propos des événements de l’année écoulée. C’est un appel au
+self control et à la reconnaissance. Les temples regorgent d’un public
+recueilli. L’âme nationale se retrempe et se purifie à sa source, dans
+la prière et la communion fraternelle. Ceci est le côté sévère de la
+médaille, en voici maintenant le côté joyeux:
+
+A chaque foyer, les amis se rassemblent, et les repas sont empreints
+d’un particulier abandon. Pour leur donner un cachet plus simple et plus
+antique, les chefs de famille font à table une partie du service,
+ordinairement confié aux domestiques. Ils se tiennent debout, en
+découpant le Turkey monstre et le cochon de lait traditionnels. L’usage
+veut que l’on chante pendant le repas. Et parfois, afin de maintenir le
+chant dans une allure régulière, ceux qui découpent se mettent à battre
+la mesure avec leur couteau.
+
+Qu’on nous permette une anecdote relative à «La Vie Simple» et à
+«Thanksgiving». Ce jour étant un jour de liesse et de festins, les
+consommations ont une tendance à augmenter de prix. En particulier, le
+Turkey monte quelquefois au-dessus du prix raisonnable. Un journal
+humoristique se servit de ce fait, pour mettre un disciple de «La Vie
+Simple» aux prises avec les marchands. Les caricatures nous le montrent
+allant d’une boutique à l’autre. Après chaque marchandage infructueux de
+cochons de lait, dindes ou autres pièces, il déclare: «Après tout, on
+peut s’en passer.» Et, finalement, il célèbre Thanksgiving avec un
+sandwich.
+
+
+
+
+SYMPATHIES FRANÇAISES
+
+
+L’Amérique aime la France. Un Français qui voyage aux États-Unis
+recueille aisément les preuves de cette sympathie. J’en ai rencontré
+moi-même de nombreux témoignages.
+
+Et d’abord, Lafayette n’est pas oublié. On se souvient avec émotion de
+cette fraternité d’armes, vieille maintenant de plus d’un siècle, et de
+ces Français qui s’embarquèrent d’enthousiasme, pour aider l’Amérique à
+conquérir sa liberté.
+
+J’en avais fait l’expérience dès Paris, en une circonstance typique. Me
+promenant un jour dans le quartier de Reuilly, je croisai un groupe
+d’Américains qui me posèrent à brûle-pourpoint cette question: _Où est
+le cœur de Lafayette?_ Je me gardai bien de leur dire que je ne le
+savais pas. Ces hommes, venus de l’autre côté de l’océan, me donnaient
+une leçon d’histoire. Je leur répondis donc: «Permettez, je vous dirai
+cela de suite», et j’entrai dans un des couvents de la rue de Reuilly.
+Là, après force questions au personnel, pas plus au courant que
+moi-même, quelqu’un survint et dit: «Le tombeau de Lafayette est au
+cimetière des Pères de Picpus, rue de Picpus, nº 33; son cœur n’a pas
+été déposé dans une urne à part; il est resté dans sa poitrine, de sorte
+qu’il repose avec son corps.» Je communiquai le renseignement aux
+touristes qui m’attendaient patiemment dans la rue. Ils s’en allèrent
+fort heureux, et moi tout pensif. Combien de Français connaissent cette
+tombe? De la part d’Américains, gens qui nous sont dépeints d’ordinaire
+comme éminemment pratiques et utilitaires, un tel pèlerinage me semblait
+une démarche bien touchante. J’ai pu me convaincre que le groupe
+d’hommes, jadis rencontré rue de Reuilly, n’était pas une sorte
+d’exception honorable à une règle générale, mais bien un groupe
+représentatif de l’état d’esprit moyen en Amérique. Non seulement ils
+n’ont pas oublié Lafayette, mais ils ne manquent pas une occasion
+d’accentuer toute la bonne volonté qu’ils ressentent à l’endroit de la
+République sœur.
+
+Que de fois les tribunes où j’avais à parler furent-elles ornées des
+couleurs françaises et américaines! A table, par une charmante
+délicatesse de sentiment, de petits drapeaux français, de taille
+lilliputienne, décoraient souvent le corsage des dames ou la boutonnière
+des hommes.
+
+Malgré cette vive sympathie, nous sommes trop peu connus de l’autre côté
+de l’Atlantique. Certes, beaucoup d’Américains voyagent chaque année sur
+le continent européen, et séjournent volontiers à Paris ou sur la Côte
+d’azur; mais d’autres, infiniment plus nombreux, ne quittent jamais leur
+pays. Sur ce territoire colossal des États-Unis, demeure une population
+de quatre-vingts millions d’hommes, dont l’immense majorité n’a jamais
+vu l’Europe et ne parle qu’une langue: l’anglais. Il se trouve ainsi que
+l’Amérique nous connaît peu et fort mal. Quoique bien vus, et l’objet
+d’une bienveillance préalable et traditionnelle, nous n’y jouissons pas
+d’une réputation flatteuse. Notre politique, de loin, apparaît souvent
+capricieuse, changeante, sectaire. Les difficultés héréditaires, au
+milieu desquelles nous cherchons la voie de l’avenir, ne sont pas assez
+comprises.
+
+Et notre moralité se trouve être l’objet d’étranges préventions. Par
+notre littérature d’exportation, nous sommes considérés comme un peuple
+privé de sens moral et de vie familiale. Toute la France est vue à
+travers une spécialité de romans scabreux et certains établissements
+boulevardiers où les étrangers vont plus souvent que nos concitoyens.
+
+Si, malgré cette connaissance sommaire et défavorable, nos amis des
+États-Unis ont pour nous des trésors de bonne volonté, que serait-ce
+s’ils nous connaissaient mieux? Car enfin nous sommes de ceux qui
+gagnent à être connus--ceci dit sans la moindre ironie.
+
+En attendant, bien des Américains, d’Américaines surtout, s’ingénient à
+apprendre le français avec des résultats inégaux.
+
+Par exemple, un jour qu’un professeur m’avait engagé à parler français à
+sa classe supérieure de jeunes filles, je m’aperçus bientôt que
+l’expression des figures ne cadrait pas avec le sens de mes paroles.
+Alors je leur dis à brûle-pourpoint: «Certainement vous ne me comprenez
+pas!» C’était vrai. Je dus continuer mon allocution en anglais.
+
+Je fus plus heureux ailleurs. Des auditoires entiers de jeunes filles
+écoutèrent et comprirent une conférence française, ou manifestèrent un
+plaisir extrême à entendre conter des histoires en notre langue. A
+Vassar College, par exemple, je racontai, pendant toute une soirée, des
+histoires à une multitude de charmantes jeunes personnes groupées autour
+de moi. Je les entends encore dire: one more! La plupart de ces jeunes
+filles, non seulement s’exprimaient bien en français, mais avaient de
+fort jolies connaissances en littérature. Elles étaient élèves de M.
+Charlemagne Bracq, notre distingué compatriote, un des hommes qui
+travaillent le plus à répandre notre langue aux États-Unis, et ne cesse
+d’y fonder des bibliothèques où il essaie de grouper nos meilleurs
+auteurs. Grâce à l’influence de «l’Alliance française», il y a, dans
+beaucoup de villes, des cercles où se cultive le français. Dans
+plusieurs d’entre eux, nous avons rencontré un certain nombre de
+personnes, de dames surtout, assidûment occupées à étudier notre langue.
+
+Des professeurs de français, en assez grand nombre, offrent des leçons
+particulières, sur toute la surface du territoire. Mais la plupart
+d’entre eux sont anglais, américains, allemands, russes. Nous eûmes le
+plaisir cependant de rencontrer des concitoyens à qui l’enseignement du
+français aux États-Unis avait fourni une jolie carrière. Parmi les
+livres français préférés par la jeunesse américaine, se trouvent les
+romans d’Erckmann-Chatrian.
+
+Les personnes qui s’intéressent là-bas au mouvement des idées en France,
+connaissent presque toutes le nom de Sabatier; mais il n’y a pour elles
+qu’un Sabatier. En réalité, nous en possédons trois: Armand Sabatier, le
+professeur de biologie de Montpellier; Paul Sabatier, l’auteur de la
+_Vie de Saint François d’Assise_, et Auguste Sabatier, l’auteur de:
+_Philosophie de la Religion_ et de _Religions d’autorité et la Religion
+de l’Esprit_. Ces trois hommes et leurs noms donnent lieu aux plus
+amusants quiproquos. Dans une revue, un article paraît sur _Auguste
+Sabatier_. Un portrait accompagne l’article; mais c’est le portrait de
+Paul Sabatier. Ailleurs, on se livre à un transport d’admiration, en
+disant: quelle richesse de vues dans ce Sabatier, qui est à la fois un
+maître en sciences naturelles, en philosophie religieuse et, par dessus
+le marché, un historien!
+
+Après tout, à une certaine distance, la confusion des noms est bien
+pardonnable. Nous en savons quelque chose en France, lorsque nous nous
+mêlons de parler des hommes marquants parmi les autres nations.
+Réjouissons-nous donc surtout que notre triple Sabatier jouisse d’un si
+bon renom aux États-Unis.
+
+A Albany, deux dames fort distinguées, membres de l’enseignement, et
+dont j’étais l’hôte, me dirent avec un sourire malicieux: «Nous allons
+vous présenter un de vos compatriotes qui nous enseigne à prononcer le
+français». Là-dessus, elles cherchèrent une boîte et dirent: «Notre
+petit Français est caché-là». C’était tout simplement un phonographe où
+se trouvaient enregistrées des conversations courantes. Quand ces dames
+veulent se faire l’oreille à la prononciation correcte du français,
+elles remontent leur petit frenchman, qui se met aussitôt à parler avec
+une grande volubilité. J’ai vu, depuis, dans les annonces de revues, que
+les dames d’Albany n’étaient en aucune façon une exception, et ne
+faisaient que pratiquer la méthode très répandue du phonographe
+professeur.
+
+
+
+
+UN PLAISANT QUIPROQUO
+
+
+Deux hommes se cherchent sans se trouver.
+
+Ces deux hommes sont le général Charles Miller et moi.
+
+Le général Miller est Alsacien. Il est même d’Oberhoffen, près de
+Bischwiller, pays de houblonnières, plaine immense avec, à l’horizon,
+les Vosges d’une part, et de l’autre la ligne argentée du Rhin, au pied
+du rempart sombre de la Forêt-Noire. Ce général est donc mon
+compatriote. Ayant lu mon livre, il avait essayé de me trouver à Paris,
+à plusieurs reprises. Nous nous étions toujours manqués. Plusieurs
+lettres avaient été échangées, aussitôt mon voyage en Amérique décidé.
+Et le général Miller s’offrait pour me faire voir une partie de son
+pays. Chose entendue. Nous allions donc enfin nous rencontrer.
+
+Le général habite Franklin, où il a de grandes affaires industrielles,
+et s’occupe avec zèle de l’éducation de la jeunesse, des écoles du
+dimanche, etc.
+
+Mais il y a plusieurs Franklin en Amérique, et c’est précisément ce que
+j’ignorais. L’un est en Pensylvanie, c’est le bon; l’autre dans
+l’Indiana. Passant par Indianapolis, où je demeurai quarante-huit
+heures, je demandai à mes hôtes s’ils connaissaient le général Miller,
+de Franklin.--Parfaitement, il demeure à Franklin, près d’ici; on y va
+en tramway. Aussitôt, le général est demandé au téléphone. Nous nous
+parlons: il accepte à déjeuner pour le lendemain.
+
+A l’heure dite, nous nous trouvons au rendez-vous: il me parle de mon
+livre, et moi d’Oberhoffen, de Bischwiller, de l’Alsace, du vieux
+pasteur qui l’a instruit, et dont ma femme est la petite-fille. Pendant
+ce discours, où l’Alsacien en moi mettait tous les charmes du souvenir,
+je crus remarquer que le général me regardait d’une façon de plus en
+plus étrange. Un peu interloqué, je lui posai une question précise: Vous
+êtes bien, n’est-ce pas, mon général, un Alsacien comme moi, et natif
+d’Oberhoffen?--Non, je ne connais ni l’Alsace, ni Oberhoffen!--Alors
+vous ne connaissez pas, à plus forte raison, le vieux pasteur Heldt?--Je
+n’ai jamais entendu prononcer son nom!--Mais vous n’êtes donc pas le
+général Miller?--Si fait, je suis le général Miller!--Miller, de
+Franklin?--Miller, de Franklin!--Étrange! Quelles sont les guerres où
+vous avez commandé? Je n’ai jamais commandé nulle part. On m’appelle
+général. J’ai longtemps été attorney-général.
+
+Il ne nous restait plus qu’à rire du quiproquo et à déjeuner de bon
+cœur!
+
+Pendant ce temps, le vrai général Miller se demandait anxieusement ce
+que devenait son oublieux compatriote. Poussé par le labeur de chaque
+jour, et n’ayant jamais une heure de liberté pour mettre un peu d’ordre
+dans une correspondance en déroute, j’arrivai jusque fin novembre, sans
+donner signe de vie au général.
+
+Et j’étais embarqué sur la _Savoie_, lorsque, au dernier moment, un
+homme affable et souriant vint se présenter comme le général Miller.
+C’était bien lui, cette fois. Ayant appris par les journaux le jour de
+mon départ pour la France, il était venu me dire, en même temps, bonjour
+et adieu. Voilà ce qui s’appelle avoir bon caractère. Nous rîmes de bon
+cœur de cette étourderie géographique. Et me voici tenu de la réparer à
+la première occasion.
+
+
+
+
+ON NE FAIT PAS TOUJOURS CE QU’ON VEUT
+
+
+«J’irai à Chicago, mais non aux abattoirs», m’étais-je promis à
+moi-même.
+
+Après une de mes conférences publiques dans cette ville, se présenta
+devant moi un homme trapu, avec une tête massive, couverte de cheveux
+blancs. Sa figure respirait la bienveillance. Il parlait anglais et
+allemand, et me proposa de faire dans sa voiture une promenade à travers
+Chicago. «Et, si vous le voulez, je vous montrerai mon industrie». Je
+m’intéresse à l’industrie, un peu en amateur, mais fort sérieusement, et
+il m’a toujours paru extrêmement instructif de visiter des usines avec
+des hommes compétents. J’acceptai donc, et je me voyais déjà le
+lendemain parmi les métiers d’une filature ou les hauts fourneaux de
+quelqu’affaire métallurgique.
+
+A l’heure exacte du rendez-vous, mon guide vint me prendre. Il
+conduisait lui-même et me mena droit aux abattoirs, car il s’appelait
+Nelson Morris, et se trouvait être un des plus anciens et des plus gros
+propriétaires de cette entreprise colossale.
+
+Chemin faisant, il me raconta sa vie. Fils d’un pauvre juif allemand,
+proscrit pour ses idées républicaines en 1848, il avait gagné l’Amérique
+avec des économies modestes, à grand peine amassées. Il commença par
+vendre de la viande au panier, quand Chicago n’était qu’une petite
+ville, et son panier grandit avec la ville, jusqu’à renfermer dans ses
+larges flancs la viande de 10,000 têtes de bétail par jour. Les avenues
+de Chicago sont longues: on peut y causer tout à son aise. J’appris donc
+que Nelson Morris avait au cœur l’intime et gros chagrin d’avoir perdu
+son fils aîné. Il en pleurait encore. Ce fils avait grandi dans son
+industrie, et s’en était assimilé tous les détails. En même temps il
+avait un esprit conciliant et humain qui le faisait aimer de tous ses
+collaborateurs et ouvriers. Le père ne pouvait plus parler de ses
+affaires sans que la figure du fils se présentât à son esprit. Son deuil
+mettait de l’amertume dans tous ses succès passés. C’était une ombre sur
+sa vie. Nous nous comprenions à demi-mot, et je prenais, chemin faisant,
+une vive sympathie pour cet inconnu qui me parlait de détresses de l’âme
+à moi bien connues. Il n’y mêlait, lui, aucune espérance, étant de ceux
+qui ferment leur horizon du côté de l’invisible et ne pensent pouvoir
+compter que sur ce qu’il est convenu d’appeler les réalités positives.
+Il parla de sa maison: «Elle est telle que nous l’avons faite, ma femme
+et moi, en nous mariant, lorsque nous étions dans une condition modeste.
+Et nous n’y changeons rien. Tous mes souvenirs sont là». Cette
+simplicité avait mon approbation.
+
+Sur ces entrefaites, nous arrivâmes: la vue est d’abord attirée par
+d’immenses parcs où sans cesse, de toutes les parties de l’Amérique, le
+bétail arrive. Sur mon observation, que ce bétail me paraissait de mine
+médiocre, il me dit: «It is Saturday cattle.» En effet, nous étions un
+samedi et, ce jour-là, paraît-il, on abat ce qui n’a pas trouvé
+d’acheteur pendant la semaine.
+
+Entre les parcs, des marchands circulent à cheval, pour mieux voir la
+qualité des troupeaux et faire de bons achats, en connaissance de cause.
+Puis le bétail monte, par des plans inclinés, jusqu’aux limites fatales
+où s’accomplit le sacrifice.
+
+J’eus la vision d’un torrent d’êtres emportés vers la mort. Des vastes
+pâturages de l’ouest, où se passa leur vie paisible, des troupeaux sans
+nombre, comme autant de ruisselets qui deviennent de larges rivières,
+s’unissent et roulent vers le même point, pour finir là, en une
+cataracte rouge, un autre Niagara, intarissable et prêt à porter au
+loin, par les villes, la force, la santé, la vie.
+
+Toutes ces myriades de brutes muettes meurent pour nous faire vivre.
+
+Et je pensais à tout ce que nous coûtons, à tout ce qui forme l’obscur
+terreau sur lequel pousse l’humanité. Valons-nous autant de sacrifices?
+Menons-nous une vie dont on puisse dire qu’elle rende ce qui s’est
+dépensé à cause d’elle? Tout ce que je pus voir et observer
+d’intéressant, à travers les immenses espaces où nous circulions,
+disparut devant cette question qui renaissait, troublante et insistante,
+dans mon for intérieur. Ainsi beaucoup de détails, à coup sûr,
+m’échappèrent. Et surtout je ne m’aperçus pas des cadeaux que me faisait
+Nelson Morris, tout le long de cette promenade à travers les conserves,
+les salaisons et les jambons fumés.
+
+Lorsque je l’eus quitté, je m’aperçus que mes poches étaient bourrées de
+saucisses.
+
+La rue à cet endroit était pleine de juvéniles camelots, criant leurs
+journaux. Je me fis parmi eux un grand nombre d’amis à une saucisse la
+pièce.
+
+
+
+
+DEAN MY KEEPER
+
+
+Qui est Dean? Dean est le serviteur toujours attaché à la personne de
+John Wanamaker. Il a fait plusieurs fois le tour du monde, sait
+s’expliquer en plusieurs langues, mais parle peu, afin de mieux observer
+toutes les occasions de se rendre utile. Il est Anglais d’origine,
+célibataire, et très bon fils. Sa vieille mère demeure en Europe. Il
+subvient à ses besoins et va la voir quand il peut. Dean a de bons yeux,
+point ironiques, ce qui le distingue de beaucoup de serviteurs de grande
+maison, dont la face rasée laisse voir d’imperceptibles sourires, qui en
+disent long sur le néant et l’hypocrisie de l’existence mondaine. Dean
+n’a pas de masque, il fait sa figure personnelle, et il est quelqu’un.
+
+Comme à plusieurs reprises son maître s’est privé de lui, pour me le
+donner comme gardien, j’ai pu l’apprécier à sa valeur. Du moment où il
+avait reçu en dépôt ma personne, je lui appartenais. Respectueusement,
+mais sans faiblesse, il veillait, et ne souffrait point d’infraction à
+sa consigne.
+
+--«Dean, voici le programme du voyage et les heures des conférences,
+rendez-vous, invitations. Pensez à tout.» Et je n’avais plus qu’à me
+laisser vivre. Lorsque j’allai à Washington, Dean fut mon compagnon
+inséparable, il me conduisit à la Maison Blanche, m’y installa et revint
+m’y prendre. En chemin de fer, il avait toutes les attentions, surtout
+celle de me laisser parfaitement tranquille. Il allait s’asseoir dans la
+pièce des fumeurs, pour cultiver le cigare qu’il adore, et de là
+veillait sur moi. Si je m’attardais à des causeries après une
+conférence, Dean surgissait, et je voyais l’heure sur sa figure.
+
+Je dois à la vérité de confesser, que par deux fois j’ai soumis à une
+rude épreuve la conscience de mon scrupuleux gardien.
+
+La première, c’était à Philadelphie. La journée, très chargée, avait
+commencé par une conférence à Germantown, devant un auditoire
+exclusivement féminin. Après la séance, la conversation menaçait de se
+prolonger. A l’heure précise, fixée pour se rendre à une autre
+assemblée, Dean vint m’avertir et me conduire à la voiture dont déjà il
+ouvrait la portière. Mais une de mes interlocutrices me pria aimablement
+de monter dans la sienne, promettant de suivre exactement celle de Dean.
+Non sans ennui, l’excellent homme se résigna. Au commencement tout alla
+bien. Mais, à un certain moment, notre guide s’engagea sur un espace
+fort étroit, entre le trottoir et une large tranchée que creusaient des
+ouvriers au milieu de la chaussée. Voyant que la première voiture
+avançait avec peine, le cocher de la nôtre prit un chemin différent. Ne
+nous voyant plus, Dean entra dans une agitation extrême, craignant déjà
+un rendez-vous manqué et se croyant en faute. Il jura ses grands dieux
+de ne plus permettre jamais le moindre changement de programme.
+
+Un quart d’heure plus tard, nous nous retrouvions, et tout était au
+mieux.
+
+La seconde irrégularité fut un délit contre le decorum, et le corpus
+delicti, une paire de gants. Des gants, je m’en suis de tout temps
+passé, lorsque faire se pouvait. J’en usais jadis, dans les grandes
+occasions, mais leur contact me produisant une sensation d’asphyxie, je
+les avais fait disparaître, de mes mains d’abord, de mes poches ensuite.
+Il y avait plus de quinze ans que je n’en possédais plus. Cependant,
+pour aller voir le Président des États-Unis, je crus indispensable de
+m’en racheter une paire.
+
+Mais arrivé à la Maison Blanche, à la minute même où je devais les
+mettre, impossible de les trouver... je les avais laissés à
+Philadelphie. Dean ouvrit des yeux démesurés. Je m’efforçai de le
+rassurer: «Écoutez, lui dis-je, je suis dans la maison, il ne me faut ni
+chapeau, ni, à la rigueur, de gants. Et d’ailleurs, cela paraîtra plutôt
+l’effet d’un principe que d’un oubli».
+
+Je partis, heureux, à la rencontre de mon illustre hôte, pendant que
+Dean me suivait d’un regard consterné...
+
+Comme on taille au canif un nom dans l’écorce d’un arbre, je grave sur
+cette page, en signe de réparation, le nom de _Dean_.
+
+
+
+
+VISION DE FLEUVES
+
+
+Le train de nuit suivait sa route ardente, entre Chicago et Minneapolis.
+Déjà, dans chaque sleeping-car, les nègres diligents avaient installé
+les lits. Les voyageurs étaient couchés. D’aucuns accordaient la basse
+de leur ronflement au chant des roues sur les rubans vibrants des rails.
+La tête appuyée sur l’oreiller et tournée vers la vitre, je voyais fuir,
+en un pâle rayon lunaire, les plaines immenses où l’argent des lacs sans
+nombre alternait avec la silhouette brune des terres et les lignes
+sombres des bois. Façon commode de voyager et de considérer les
+paysages! Des sites à peine entrevus à travers le blanc voile des
+vapeurs, la pensée insensiblement glisse vers le souvenir ou le rêve...
+
+Une vision immense passa dans mon esprit. La vue récente des chutes du
+Niagara en formait le début. Avec un fracas de tonnerre, la cataracte
+glauque et blanche précipitait à l’abîme les avalanches de ses vagues
+sans fin et de ses bouillonnantes écumes. C’était comme une course
+échevelée, vers le gouffre de myriades de flots dont chacun, au bord du
+précipice, jetait son cri au moment de prendre son élan.
+
+De l’intarissable chute d’eau, renouvelant sans cesse les merveilles de
+ses larges nappes et de ses pluies fines où voltigent des arcs-en-ciel,
+peu à peu je passai à la vision d’une cataracte de blés d’or. Ce
+changement de décor était dû, sans doute, à une influence locale. Ne
+roulions-nous pas à travers l’immensité des plaines où germent et
+mûrissent chaque année des moissons de céréales, pareilles, par leur
+étendue, à des mers où des épis jaunes promènent leurs houles?
+N’allions-nous pas à Minneapolis, la ville des moulins, où le jeune
+Mississipi tourne des milliers de meules? Un large fleuve, un fleuve de
+blés d’or, poussait vers elle ses flots intarissables, charriant dans
+leurs flancs le pain des hommes.
+
+Après ce symbole de richesse nationale, ma fantaisie moitié somnolente,
+moitié éveillée, en contempla un autre. Par les champs du Texas
+lointain, une coulée fantastique de coton neigeux descendait, pareille
+aux nappes immaculées de névés dans les Alpes, portant jusqu’aux
+extrémités de la terre de quoi filer du fil et tisser des tissus, du
+beau linge pur et blanc qui fait la joie des yeux.
+
+Mais bientôt le fleuve laiteux du coton fut remplacé par un torrent de
+sang qui allait éclaboussant ses rives. C’était le récent souvenir de
+l’horrible cataracte rouge de Chicago. Heureusement elle ne fit que
+passer.
+
+Et déjà d’une ville couverte d’un nuage de fumée, d’une ville
+cyclopéenne assise entre des collines de charbon, je vis jaillir une
+source d’acier. Elle s’échappait de sa prison avec des grondements
+d’orage. Des étoiles bleues, vertes et or tourbillonnaient au-dessus de
+sa marche triomphale. De son sein de lave brûlante s’élançaient de longs
+serpents de feu, dont de noirs cyclopes armés de marteaux
+assujétissaient au loin les anneaux sur le sol, pour en faire des
+sentiers de fer. Et le fleuve d’acier se répandait dans les villes,
+surgissant en charpentes, en armatures, se jetant en travers des cours
+d’eau et des bras de mer, pour soutenir les tabliers des ponts, se
+transformant en machines, en outils, en chars, en vaisseaux, infatigable
+créateur de merveilles.
+
+A ce moment--était-ce l’effet de tout cet acier en fusion?--je ressentis
+une soif brûlante qui me tira de ma rêverie.
+
+Dans le filet au-dessus de ma tête il y avait heureusement de quoi
+calmer cette soif. Une provision de belles pommes aux joues rouges
+étaient là. A mesure que je les réduisais en cidre frais, le sens de la
+réalité me revenait.
+
+Mais je me rendais d’autant mieux compte que je venais d’avoir une sorte
+de vision où la richesse prodigieuse de l’Amérique était figurée par des
+fleuves non mentionnés sur les cartes.
+
+
+
+
+FORTERESSES AMÉRICAINES
+
+
+Ces forteresses ne contiennent ni canons ni explosifs, et cependant
+c’est en elles que résident la force et la puissance de l’Amérique, les
+armes de résistance et de combat qui ont affirmé son influence. Elles
+ont leurs assises dans le cœur et l’esprit des citoyens; mais, plus que
+basées sur le roc, elles me paraissent inébranlables.
+
+La première est la foi religieuse, si profondément enracinée dans la
+mentalité américaine, qu’elle en détermine en quelque sorte la
+physionomie. Elle la marque d’une empreinte que le souffle matérialiste
+et irréligieux ne saurait effacer et qui se retrouve encore dans le
+grand sérieux et l’activité généreuse d’associations qui se tiennent à
+l’écart de toute croyance religieuse, comme les sociétés de culture
+éthique. Son influence profonde et calme s’impose jusqu’à cette masse
+indifférente ou profane, nouvellement débarquée, et dont les racines ne
+plongent pas dans les traditions du pays. Même les gestes superficiels
+des êtres de routine et la dévotion intéressée des hypocrites ne sont
+point capables d’infirmer ce fait. Il est d’une nature si accusée, se
+vérifie si souvent dans le contact social ou familial, que sa réalité ne
+saurait être révoquée en doute. L’Amérique est doublement religieuse, et
+par atavisme et par conviction. Elle porte en elle les forces
+concentrées et unifiées de la fidélité pieuse aux traditions et de la
+libre et personnelle communion avec la réserve permanente des vérités.
+Aussi, quand les grandes occasions de la vie nationale sont consacrées
+par un culte, ou que les hommes d’État invoquent des sentiments
+religieux, ce n’est point de la convention, mais l’expression d’une
+pensée vive; et quand les citoyens et les enfants de la grande
+République chantent le chant national, il est une strophe que l’on sent
+vibrer avec une émotion plus sainte encore que toutes les autres, c’est
+celle où il est dit: _O God our King!_
+
+La belle vitalité de sa religion rend l’Amérique juste, tolérante,
+respectueuse de la foi des autres. Quand la Foi n’est plus qu’un
+souvenir et une formule, elle devient cassante, exclusive, dure aux
+convictions d’autrui, méprisante des croyances non officielles.
+L’anathème est le bâton menaçant, aux mains des vieilles doctrines
+décrépites.
+
+La deuxième forteresse américaine est la Foi à la _Liberté_. Oh! il ne
+l’ont pas bâtie en un seul jour, cette fière citadelle où flotte au vent
+le drapeau étoilé de l’indépendance, non seulement acceptée, mais
+proclamée comme une loi de la vie sociale. Ils ont mis bien du temps et
+de la peine à la construire. Mais désormais elle est fondée, et personne
+n’y touchera. Notre vieille Europe nous montre des États dont toute la
+politique consiste à empêcher le développement normal des hommes et des
+institutions. La loi y prend la forme d’une prohibition systématique,
+l’initiative y est taxée d’indiscipline; l’indépendance d’esprit, de
+crime de lèse-tradition. L’administration publique y passe le temps à
+veiller à ce qu’il ne se passe rien de neuf. La peur de la liberté y est
+non seulement le commencement, mais la somme de la sagesse.
+
+L’Amérique, elle, croit à la Liberté, comme elle croit en Dieu. Mais de
+même qu’elle croit au Dieu des autres, au droit sacré que possède chacun
+de l’adorer et de le concevoir à sa façon, elle croit à la liberté des
+autres. Et sa foi robuste sait supporter les épreuves. Elle n’abandonne
+pas le culte de la Liberté, parce que des abus odieux ont démontré les
+inconvénients d’une trop large indépendance. Elle ne musèle pas les
+honnêtes gens, parce que les criminels et les enragés mordent leur
+prochain. Elle ne masque pas le soleil, parce qu’il produit des ombres.
+
+En politique, en religion, grand air, liberté, franchise pour tous.
+Champ illimité à l’initiative individuelle. Dès l’enfance et dès
+l’école, le caractère est encouragé. Chacun y est provoqué à donner sa
+mesure totale, à oser être, à s’affirmer dans la plénitude de son
+originalité. On ne lui demande qu’une chose: respecter le droit du
+voisin. Mais en ce point, on est d’une sévérité implacable. L’Amérique
+ne pardonne point les péchés contre la liberté. Si grands et puissants
+que puissent être ceux qui accaparent à leur profit la part et la
+liberté de tous, leur sort est fixé d’avance. Un jour ou l’autre, sous
+les coups répétés tirés de la forteresse de la Liberté, leurs bastions
+sont réduits en poudre.
+
+La troisième forteresse est la bonne foi. Ne me faites pas dire qu’il
+n’y a pas de coquins en Amérique. Dans un concours international, elle
+battrait peut-être le record par un choix de coquineries inédites. Mais
+il suffit d’échanger un certain nombre de lettres, d’avoir des relations
+un peu variées, de causer ou collaborer avec la population courante,
+pour être immédiatement frappé de son respect pour la parole donnée. Ils
+ont de la conscience, et une conscience si loyale qu’elle se fait jour à
+travers les plus étranges manœuvres de la corruption. Ce que plusieurs,
+et parmi les meilleurs éléments, peut-être, dans certains pays
+considèrent comme une formule de politesse, une promesse en l’air,
+serait là-bas un manque de sincérité. Ils trouvent plus humain de
+refuser carrément que de donner, par fausse pitié, des promesses vaines.
+Pas de compliments, de circonlocutions, de démonstrations superflues!
+Les affaires les plus graves se traitent souvent en quelques mots, Cette
+bonne foi a quelque chose de rassurant et de communicatif. C’est un
+appel perpétuel à votre propre sérieux. Elle éveille la confiance et en
+même temps engage la responsabilité.
+
+Certains mots très souvent répétés m’ont toujours paru comme une sorte
+de monnaie courante de la mentalité d’un peuple. Il est un mot que vous
+entendez très souvent prononcer aux États-Unis, quand vous racontez une
+histoire, fournissez un renseignement ou exposez une opinion. Ce mot
+est: «_is that so?_» Il est dit sur un ton de confiance et de
+bienveillance, et en même temps, il est si sincèrement interrogatif,
+qu’il est certainement le plus simple et vigoureux appel possible à la
+loyauté.
+
+ * * * * *
+
+La quatrième forteresse est le respect de la femme; non cette
+exagération, heureusement exceptionnelle, où tombent certains
+Américains, qui traitent leur femme comme une poupée de grand prix, mais
+ce sentiment de déférence et d’égards, qui met au cœur des jeunes gens
+et des hommes un culte chevaleresque pour la femme, et que je considère
+comme un des éléments les plus solides dans le bagage moral d’une
+société.
+
+A l’abri de ce sentiment, femmes et jeunes filles circulent librement,
+d’un bout du territoire à l’autre. La conscience publique est leur
+meilleure sauvegarde. Personne ne leur manque de respect. Ainsi leur
+indépendance et leur personnalité sont mieux à même de se développer.
+Une part de l’esclavage de la femme provient de cette servitude où la
+tiennent chez nous les usages reçus. Quelle sujétion pour nos jeunes
+filles de ne pouvoir sortir seules, quel témoignage de méfiance envers
+l’élément masculin de la population ou envers elles-mêmes! Et quelle
+plaie publique! Un virus corrupteur en émane, dont les effets néfastes
+se retrouvent dans l’éducation, dans la littérature, au foyer familial.
+
+Rien ne réconforte comme de voir la puissance que fait rayonner à
+travers un peuple l’existence de certains principes, traduits en actes
+journaliers, devenus des habitudes stables. Le meilleur travail que nous
+puissions faire est de contribuer à créer dans l’esprit public un
+certain nombre de ces convictions fondamentales auxquelles s’appuie la
+mentalité de la foule. Que les forteresses tiennent bon, où se
+conservent l’énergie vitale, la bonne volonté, l’intégrité, la foi!
+
+
+
+
+UN DINER DE HÉROS
+
+
+L’Amérique n’ayant qu’un imperceptible embryon d’armée permanente, on
+peut bien dire qu’en temps de paix, sa force militaire est invisible.
+Rien ne l’annonce. On ne voit ni soldats ni officiers nulle part.
+
+Je dois donc me féliciter d’autant plus d’avoir rencontré une occasion
+d’assister à une réunion exclusivement militaire. Ce fut la quatorzième
+assemblée annuelle de la médaille de la Légion d’honneur. Le lieu de
+rendez-vous était Atlantic City. M. John Wanamaker, ayant à porter le
+toast du Président de la République, au banquet final, me proposa de
+l’accompagner, ne serait-ce que pour voir, au bord de l’Océan, cette
+ville composée d’hôtels et de villas, bâtie de toutes pièces en peu
+d’années.
+
+J’eus l’honneur d’être invité au dîner par le major général O. O.
+Howard, commandeur pour 1903-1904.
+
+Les armées de terre et de mer étaient représentées. Pas moins de sept
+généraux et deux cents officiers et soldats prirent place autour de la
+table.
+
+Ils étaient tous membres de la Légion d’honneur, dont la médaille n’est
+accordée que sur un vote du Congrès. Pour la recevoir, il est nécessaire
+d’avoir accompli un acte d’héroïsme personnel. Voici à ce sujet une
+petite citation empruntée au toast porté par le général L.-G. Estes.
+«Dans le fracas des charges de cavalerie, dans le tonnerre des duels
+d’artillerie, dans les assauts furieux de l’infanterie, de merveilleuses
+victoires s’obtiennent qui semblent dépasser les possibilités des forces
+humaines. Soutenus par la force morale du nombre, se touchant les coudes
+avec leurs camarades, nos soldats réalisèrent des actions qui leur
+valurent l’admiration du monde. Pourtant, les missions des hommes de la
+Légion d’honneur se sont généralement accomplies dans des conditions
+tout à fait différentes. Volontairement, ils marchèrent à leur but,
+souvent seuls, toujours en face du danger imminent et de la mort. Autre
+chose est de faire son devoir, par l’effet d’un ordre auquel on ne
+saurait échapper, ou de courir volontairement des risques
+supplémentaires, dans un esprit de sacrifice patriotique...» L’attitude
+et les conversations des convives avaient quelque chose d’imposant par
+sa simplicité même. Pas d’uniformes. Toutes les conversations roulaient
+sur le passé. Faits d’armes, souvenirs communs ressuscités entre anciens
+compagnons qui se revoyaient après une longue séparation, pieuse mention
+faite des morts et amis, propos humoristiques et anecdotes gaies. Les
+toasts avaient le même cachet à la fois grave et de belle humeur. En
+général, ces messieurs entraient en matière par une petite remarque
+joviale ou une histoire destinée à faire rire les convives.
+
+General Horatio C. King, ayant à porter le toast de l’armée des
+États-Unis et des «Sociétés militaires», commença ainsi: Surtout, ne
+vous figurez pas qu’ayant deux toasts à porter, je vais réclamer un
+temps double. Je ne vous attendrirai pas sur le sort du brave, sur la
+tombe de qui se trouvait cette inscription: «Ci-gît Jonathan Porter qui
+fut tué d’un coup de pied de cheval. C’est bien fait, bon et fidèle
+serviteur!» D’ailleurs, je ne suis pas très en train, ce soir. Ma
+fatigue est extrême, et cela n’est pas surprenant: je n’ai à peu près
+rien fait de tout le jour, si ce n’est de pousser sur le quai dans une
+de vos chaises roulantes, l’aimable lady, assise en face de moi.
+Néanmoins, j’ai l’espérance de ne pas me montrer aussi stupide que le
+jeune homme à qui son patron fit le compliment suivant: «Je vous tiens
+pour le plus stupide compagnon de tout New-York; je suis sûr que vous ne
+savez même pas que Mathusalem est mort!»--«Mort! balbutia le jeune
+homme, mort! Je ne savais même pas qu’il fût malade!»
+
+Il est fort naturel que la fibre patriotique soit une des plus vibrantes
+de toutes celles que remue une pareille séance. Mais le patriotisme
+américain, même celui des hommes de guerre, n’a rien de provoquant ni
+d’agressif. Ils ne se lassent pas de glorifier leur pays, et il y a de
+quoi. Écoutez le général S. A. Mulholland, chargé du toast «_Our
+Country_».
+
+«J’ai entendu un jour l’histoire d’un mineur qui tomba dans une crevasse
+profonde. Ses compagnons, paralysés de frayeur, lui crièrent: «Johnny,
+êtes-vous tué?» Une voix répondit de l’abîme: «Non, je ne suis pas tué,
+mais le choc m’a rendu muet!»
+
+Lorsque je contemple la grandeur du sujet que je suis appelé à traiter,
+je suis comme ce malheureux mineur: j’en demeure muet.
+
+Ce soir, en écoutant le bruit des vagues, je me rappelle une scène de
+mon adolescence. Il y a de cela cinquante ans, je me trouvais à bord
+d’un bateau allant de New-York à Egg-Harbour, et nous eûmes sur cette
+côte-ci une accalmie de plusieurs jours. A cette époque, il n’y avait à
+la place où nous sommes, qu’un phare. Maintenant, une grande cité s’est
+élevée, avec des édifices splendides, une population nombreuse. Cette
+ville du bord de l’Océan est le type du merveilleux développement de
+notre pays en tout sens.
+
+Au temps de la Révolution, nous étions treize petits États, le long de
+l’Atlantique, et trois millions d’habitants. Quand je me baignai par
+ici, en 1850, nous étions vingt-cinq États et vingt-cinq millions
+d’habitants. A l’époque de la guerre de sécession, le pays comptait
+trente-deux États et trente-deux millions d’habitants, dont quatre
+millions d’esclaves. Maintenant, nous avons quarante-cinq États, plus de
+quatre-vingts millions d’habitants, et pas un esclave dans le pays. Ah!
+nous ne devons pas seulement aimer notre patrie, mais en être fiers.
+
+L’Amérique, une nation sans armée permanente est cependant si forte,
+qu’elle commande le respect à tous les autres peuples. Il semble que le
+Tout-Puissant ait appelé notre pays à l’existence pour révolutionner la
+terre et prouver à l’Humanité que la vraie forme du gouvernement est
+celle qui dérive du consentement des gouvernés. Il y a des hommes parmi
+nous qui regardent l’avenir avec de sombres pressentiments et tremblent
+pour nos libres institutions. Il est vrai que nos municipalités sont
+loin d’être ce qu’elles devraient, et les histoires de corruption jusque
+dans des situations élevées, ne sont, hélas! que trop vraies. Les
+pessimistes prévoient des calamités... Mais, malgré cela, ceux qui
+aiment ce pays ont foi en l’avenir. La corruption de quelques
+municipalités leur apparaît comme certaines taches sur le soleil de nos
+libres institutions. Nous pouvons être tranquilles: par la vertu de la
+grande majorité du peuple, nous verrons ces taches effacées.»
+
+Accentuant la note pacifique qui caractérise le patriotisme américain,
+l’amiral Geo. W. Melville déclare: «Il nous faut une marine, non pour
+faire la guerre, mais pour garantir la paix. De nos jours, si l’on veut
+maintenir la paix, il faut, à toute heure, être prêt à la guerre. C’est
+une sorte d’assurance que nous payons, et cela coûte moins d’argent et
+d’hommes que de faire la guerre.»
+
+Le général Théo S. Peck, portant le toast des dames, dit: «En temps de
+guerre, les vainqueurs aussi bien que les vaincus se sont toujours
+appuyés sur les femmes. Dans toutes les guerres où les hommes de ce pays
+ont bataillé pour l’existence et le foyer, les nobles et aimantes
+femmes, non seulement ont donné tout ce qu’elles avaient (pères, maris,
+frères, fils, fiancés), mais leurs prières, leur effort, leur sacrifice
+de tout confort. Elles ont armé les hommes pour la lutte, si bien
+qu’aucune souffrance ni aucune misère ne leur ont semblé trop dures.
+
+Les femmes des États-Unis, dans la paix comme dans la guerre, marchent
+pour tout ce qui est bon et vrai. Elles sont aussi prêtes à faire demain
+des sacrifices à la nation et à son glorieux drapeau, qu’elles l’ont été
+dans le passé!»
+
+Dans le toast au Président, M. John Wanamaker dit, en rappelant
+l’assassinat de Mac-Kinley à Buffalo: «D’une mer à l’autre, tout le pays
+eut un frisson d’horreur devant ce martyr immolé sur l’autel de la
+liberté, et tous les yeux se tournèrent vers l’homme, jeune encore, qui
+se tenait près de la tombe du grand Mac-Kinley[10]. Dans la solennité
+d’une redoutable crise, conscient de sa responsabilité écrasante, avec
+une grande dignité, entouré des anciens conseillers de Mac-Kinley, cet
+homme ayant la crainte de Dieu dans son cœur, et dans son âme, l’amour
+pour tout le peuple, offrit ses épaules au fardeau, quelque lourd qu’il
+fût. Les années consacrées à l’étude et à la solitude des montagnes, lui
+donnaient un esprit sûr, une santé robuste; et l’héroïque soldat de
+San-Juan fut désigné par la confiance publique pour être l’exécuteur des
+intentions du regretté William Mac-Kinley, bien plus, le dépositaire de
+la volonté des États-Unis».
+
+ [10] Théodore Roosevelt.
+
+A tous les échos virils que cette soirée me laissa, et qui permettent de
+juger ce qu’il y a de sain et de vigoureux dans ce patriotisme à la fois
+pacifique et combatif ennemi de tout militarisme et cependant
+foncièrement martial, j’ajouterai quelques lignes, afin d’en marquer le
+côté religieux. La note religieuse ne fut absente d’aucun des discours
+prononcés, dans la soirée, par des hommes appartenant à toutes les
+dénominations. A dessein, je cite un passage du Général L.-G. Estes
+relatif à la vertu militaire: «La valeur, le patriotisme, l’honneur, la
+virilité, ne meurent point. Ils ne cessent pas avec le bruit du canon et
+ne s’écoulent point avec le sang, quand la vie s’échappe sur les champs
+de bataille; ils ne sont point déposés avec le corps et rendus,
+poussière à la poussière, cendre à la cendre. Ils ne sont point
+d’essence terrestre. Ils appartiennent à l’âme et relèvent de l’Esprit.
+Et l’Esprit divin, c’est le souffle de Dieu; il porte l’emblème de
+l’Éternité et, comme son divin Créateur, il est éternel. Vaillance,
+patriotisme, honneur, vertu virile, sont éternels.»
+
+Quand nous quittâmes la salle du banquet, l’Océan chantait au dehors sa
+vieille et mâle chanson. Et mon souvenir y mêlait ces paroles fermes
+tombées de la bouche des vaillants défenseurs d’une République sans
+casernes ni citadelles. D’avoir passé quelques heures parmi les
+compagnons de Grant et de Lincoln, me produisait l’effet d’un bain
+d’acier. Un peu de leur âme avait passé dans la mienne. Comme ils
+avaient raison de dire, en parlant de leur patrie:
+
+«Notre pays est destiné à être un rayonnant exemple de haute
+civilisation, de réconfort et d’amélioration, non seulement pour ses
+propres enfants, mais pour toute la famille humaine![11]»
+
+ [11] Allocution du général S. A. Mulholland.
+
+
+
+
+SIMPLICITÉ AMÉRICAINE
+
+
+Lorsque j’eus, pour la première fois, la vision de l’Amérique
+gigantesque, personnifiée dans ses bâtisses monstres, ses entreprises
+commerciales, sa fièvre d’affaires, ses usines titanesques, le luxe de
+certaines classes et leurs somptueuses excentricités, j’eus le sentiment
+d’un contraste violent, douloureux. Décidément, je portais en moi un
+autre monde que celui qui se révélait par cette civilisation
+surchauffée, étincelante de fortune ou souillée de sordide misère, et
+semblant se ruer de tout son effort vers la conquête des biens
+matériels. Certains soirs, devant des auditoires choisis où brillaient
+des toilettes recherchées, constellées de pierreries, une intime
+tristesse traversait mon âme, à l’idée que ce qui faisait la substance
+même et la moëlle de ma pensée pouvait servir un moment de distraction à
+des curiosités blasées.
+
+ * * * * *
+
+Mais, à aller au fond même des choses, mes impressions pessimistes ne
+purent pas subsister devant des expériences plus réconfortantes. Parmi
+les épaves de Bovery mission, comme parmi la fine fleur de la société
+américaine, d’après une méthode qui m’est devenue une seconde nature, je
+suis allé partout, droit au centre humain. Le luxe et la misère sont des
+accidents semblables: au fond demeure l’homme. De la surface, il faut se
+hâter vers la substance. La substance fondamentale de «la meilleure
+Amérique» c’est la _simplicité_.
+
+Je vois dans certains journaux anglais, allemands, français, que le
+signe distinctif de la vie américaine est l’artificialité. C’est juger
+du cœur des gens par la couleur de leur gilet, et de leurs idées par la
+forme de leurs perruques. Des critiques ont soutenu que l’intérêt pris
+par le public américain à l’idée et au livre de la vie simple était du
+snobisme pur, du jeu de fantaisie, sans sérieux et sans sincérité. Tout
+cela est du jugement fragmentaire et superficiel. Un abcès n’est pas un
+organe, une verrue n’est pas une figure.
+
+Une artificialité très visible et à plusieurs points de vue choquante,
+flotte il est vrai, comme une écume à la surface de la vie américaine.
+Mais l’écume n’est pas l’océan. La vie artificielle et compliquée qui
+sévit en Amérique à un degré inquiétant n’est pas dans le caractère
+américain. C’est un accident. Toutefois cet accident constitue un
+danger, et l’un des plus grands que ce pays puisse courir. En se
+laissant entraîner dans la vie superficielle, cette vie, oublieuse de
+l’âme, dédaigneuse de la simplicité, l’Amérique est peut-être, plus que
+d’autres contrées, infidèle à sa nature même. Elle compromet la source
+où réside le secret de sa puissance, de sa raison d’être dans le monde,
+le nerf et le ressort de sa belle vigueur. Voilà le fait qui m’a frappé
+en ma qualité d’ami. Et voyant ce danger, c’est avec une angoisse
+fraternelle que j’ai recueilli tous les bons symptômes capables de faire
+espérer que le danger sera écarté. Un mal reconnu est à moitié vaincu.
+
+Si d’un regard clair de sa conscience, l’homme se rend compte qu’il
+court risque de perdre le fruit de la vie par la façon anormale de
+l’organiser, il est bien près de changer sa méthode. Les vaisseaux
+suivent leurs pilotes, et les pilotes leur boussole; les nations ont
+pour boussole leur foi et leur idéal. Le véritable idéal américain est
+la réalisation d’une belle vie, inspirée par le souci du mieux, large et
+humaine, énergique et bienveillante. Sous l’agitation qui a gagné cet
+immense territoire, une secrète angoisse est nettement perceptible. Elle
+ne l’est sans doute pas chez tous également, ni surtout chez ces masses
+encore nouvelles et insuffisamment assimilées qui entrent comme un gros
+facteur troublant dans la population générale. Mais partout où l’on
+prend contact avec les hommes en qui se résume l’amour du pays, le souci
+du bien public, cette angoisse se fait jour. Elle n’a rien des
+inquiétudes séniles qu’inspirent aux gens établis leur égoïsme de classe
+et la peur des nouveautés. Elle tient de cette aimable et salutaire
+crainte de démériter qui anime la jeunesse généreuse, et perce même à
+travers ses fougues.
+
+Dans ce qu’elle a de meilleur, l’Amérique sait qu’un pays ne vit ni par
+son or, ni par sa puissance militaire, ni par sa prospérité
+industrielle, mais que toutes ces choses, en ce qu’elles ont de bon, se
+ramènent à quelques vertus fondamentales dont l’humanité ne pourra
+jamais se passer. Si la source de ces vertus tarit, toute la splendeur
+extérieure d’une civilisation n’est bientôt plus qu’un fruit plantureux
+exposé à pourrir sur l’arbre. L’élite du peuple américain en a le
+sentiment vif, douloureux. Cette élite, heureusement, n’est pas une
+exquise minorité isolée, perdue dans une masse en décadence, qui
+n’aurait plus pour agents actifs que les ferments de sa décomposition.
+C’est une phalange, innombrable et serrée, de braves gens, clairvoyants
+et décidés, sensibles et courageux, ayant en un mot toutes les qualités
+d’un ferment virulent capable de pénétrer la pâte.
+
+Ces éléments de santé publique tiennent directement à la vieille et
+solide tradition démocratique américaine, où se mêlent, en un si heureux
+dosage, le respect du passé, le conservatisme normal, et l’élan
+courageux vers l’avenir.
+
+Je ne m’en suis jamais mieux aperçu que lorsque je franchis le seuil
+d’Independence-Hall, à Philadelphie. Cette maison est un sanctuaire
+national. Bâtie au siège même du berceau des libertés américaines,
+datant de l’époque héroïque, elle a vu les assemblées où s’est décidé,
+au milieu des plus émouvantes péripéties, l’avenir de la nation. Parmi
+ces menus objets devenus des reliques populaires, dans le cadre de ces
+murs qui autrefois ont écouté la parole des ancêtres et maintenant la
+murmurent aux oreilles des petits-fils, devant les portraits de ces
+hommes qui firent l’Amérique, j’éprouvai la plus intense des émotions
+religieuses. Il me semblait marcher sur un sol sacré. Quelques-uns des
+plus purs trésors de l’humanité nouvelle s’étaient élaborés là, au
+creuset des grandes luttes, dans la fournaise des situations où les
+hommes et les peuples s’épurent comme l’or. Et tout ce qui
+m’environnait, c’était l’esprit d’une patriarcale, d’une héroïque
+simplicité. Des éléments condensés là, en un foyer, est fait _le cœur de
+l’Amérique_.
+
+Une fois que l’on tient ce fil, on peut le suivre partout à travers la
+trame de la vie nationale. Cette tradition n’est pas un souvenir pieux,
+sorte de relique morte, destinée à sortir de sa châsse, dans les grandes
+occasions seulement. Elle est mêlée à tous les actes et à toutes les
+préoccupations de l’existence. C’est un _Leitmotiv_ qui, à chaque
+instant, reparaît dans la vaste symphonie où se manifeste l’âme
+populaire.
+
+Si cette âme réagit comme elle le peut et comme elle le fait déjà,
+largement, contre le crédit excessif que donne l’argent, et contre cette
+usurpation sociale qui, d’un serviteur qu’il doit être, tend à faire de
+lui un Roi. Si elle profite de toutes les occasions pour réhabiliter et
+honorer les petites gens qui savent être heureux et indépendants en
+limitant leurs désirs. Si la conviction se répand que le faste est un
+esclavage, le luxe criard une preuve de bêtise, les dépenses
+irraisonnées une faute sociale, il n’y a pas de doute que l’avenir
+n’appartienne à la meilleure Amérique.
+
+Pour elle, le message de simplicité n’est pas un cri de réaction;
+personne de ceux qui ont pris la peine d’en apprécier le contenu ne s’y
+est mépris. Il y ont vu un appel à la clairvoyance et à la vigilance, un
+appel à l’hygiène élémentaire qui convient à la créature humaine.
+
+Peu importe le pays que nous habitons, la langue que nous parlons, la
+foi religieuse ou sociale que nous professons, nous avons tous besoin de
+nous convertir à la simplicité. Nous risquons tous de perdre la vie, par
+la façon absurde de l’organiser. Quand l’accessoire marche avant
+l’essentiel, l’artificiel et le conventionnel avant le positif, tout
+l’éclat extérieur dont s’entoure la vie n’est plus que le cadre
+magnifique du néant.
+
+Les institutions politiques, religieuses, sociales; la science,
+l’industrie et l’éducation, tout l’ensemble de l’effort et du travail
+humain doivent contribuer à rendre l’homme plus largement homme. Mais,
+si nous n’y prenons garde, tout cela, au lieu d’être un instrument pour
+réaliser plus de justice, organiser plus d’ordre et de bonheur dans la
+fraternité, devient une entrave et un esclavage. L’homme succombe,
+écrasé sous ses œuvres, affaibli et dégradé par ses forces mal dirigées,
+ses instincts tournés en vices, son savoir en puissance de mort, sa foi
+transformée en fanatisme, toute fonction privée ou publique déviée de
+son but.
+
+On affecte souvent de nous dire que l’homme descend du singe. Cela fait
+à quelques-uns un plaisir choquant; d’autres s’en affectent outre
+mesure. Quant à moi, je pense qu’il n’y a là matière ni à s’enorgueillir
+ni à se troubler. J’ai dit quelque part que je consentirais volontiers à
+être une fourmi, pourvu que je fusse une fourmi de Dieu. Les chemins de
+l’Éternel vont de la poussière à l’Esprit. La distance est prodigieuse;
+de nombreuses et d’humbles étapes sont nécessaires. A cela, quoi
+d’étonnant? Peu m’importe donc le sentier par lequel je dois passer,
+pourvu qu’il monte.
+
+Ce qu’il faut craindre ce n’est pas le singe du commencement, ancêtre,
+au surplus problématique, mais c’est celui de la fin, produit hideux qui
+sortirait à la longue de la sélection de nos tares. Descendre du singe
+et devenir des hommes, c’est un progrès, et quel progrès! Mais être
+l’humanité, avoir donné naissance à Moïse, à Platon, au Christ, avoir
+dompté les éléments, attelé la foudre à son char, fait de l’éclair son
+messager, et redevenir des brutes par la férocité des sentiments, la
+bassesse des instincts, l’obscurcissement de l’intelligence, quelle
+chute dans les ténèbres! Cela ne saurait être. Élevons nos résolutions à
+la hauteur d’une autre destinée. L’humanité parfois s’égare, mais sa
+soif la ramène aux sources, aux sources pures de la vie authentique et
+simple.
+
+
+
+
+ADIEUX A WASHINGTON
+
+
+La date du 22 novembre avait été fixée d’avance pour mon retour à
+Washington. L’Union chrétienne de jeunes gens de cette ville organisa la
+conférence publique qui m’avait été demandée, et choisit comme local le
+théâtre de Lafayette square, situé près de la Maison Blanche. La
+conférence fut annoncée pour quatre heures de l’après-midi. Le soir du
+même jour devait avoir lieu ma conférence française, dans les salons de
+la Maison Blanche.
+
+J’arrivai à Washington vers onze heures du matin. L’ambassadeur de
+France et Mme Jusserant avaient organisé un déjeuner familial, pour nous
+faire rencontrer avec quelques amis. Il me fut particulièrement doux de
+franchir le seuil du petit hôtel de l’ambassade et de me trouver dans
+une maison où les tableaux, les tapisseries et une grande partie des
+objets meublants, rappelaient la France. La bonne grâce affectueuse de
+mes hôtes s’ajoutait à ce charme de la patrie lointaine.
+
+Le Président avait dit en septembre: «Je vous présenterai moi-même à vos
+auditeurs». Mais je n’osais compter sur un tel honneur, tant il
+dépassait toutes mes espérances, et jamais depuis lors aucune allusion
+n’avait été faite, de ma part, à cette haute parole. J’allais donc à
+Lafayette square en songeant à toutes les bonnes raisons qui sans doute
+empêcheraient le Président de s’y trouver. En approchant du théâtre, je
+vis la place entourée d’une série de policemen de taille colossale, de
+ces policemen américains, véritables tourelles dont le seul poids est un
+élément d’ordre, et qui émergent des foules, comme les rochers des
+flots. Ce n’est pas pour moi que les géants sont venus, pensai-je. Au
+foyer du théâtre, je rencontrai les jeunes gens, organisateurs de la
+réunion. «Le Président vient de téléphoner qu’il sera ici dans dix
+minutes», me dirent-ils. Effectivement, au bout de quelques instants, il
+arriva en disant: «J’avais dit que je viendrais, me voici!»
+
+Je ne décrirai pas ce que j’éprouvai, pendant que, silencieux,
+j’écoutais la parole de celui que, peu de jours auparavant, l’Amérique
+avait maintenu à son poste par une majorité formidable, inconnue
+jusqu’alors dans les annales du monde.
+
+Le Président parle comme un chef de famille entouré des siens. Sa parole
+simple, précise, faisait naître cette clarté qui vient des vérités
+élémentaires interprétées par un esprit droit.
+
+Beaucoup d’orateurs américains ne gesticulent pas en parlant. Ils
+observent une attitude immobile qui ne laisse pas d’avoir un côté
+impressionnant, quoiqu’elle tranche singulièrement sur nos habitudes
+françaises. Le Président, lui, s’anime en parlant, et son geste parfois
+devient d’une singulière véhémence.
+
+On sent que ce chef d’État est porté par un idéal à la fois élevé et
+pratique dont il essaie à toute occasion de mettre en relief quelque
+trait saillant. Il possède à un éminent degré la faculté de traduire les
+sentiments, les idées, les lois de la vie en langage universel. Chacune
+de ses phrases, chaque exemple cité sont frappés au coin de l’humanité
+supérieure, de celle qui, sans étiquette ni acception de races, de
+nations ou de classes, est la substance essentielle en chacun de nous.
+Et cependant, rien de vague ni d’indéterminé dans cette pensée dont la
+simplicité lumineuse rend la parole limpide. Tout cela est pratique,
+actuel, riche en couleur locale. Mais toujours l’idéal humain perce sous
+l’idéal national.
+
+J’aurais voulu reproduire ici, en entier, les paroles du Président,
+publiées, le lendemain, dans tous les journaux américains. Mais je dois
+y renoncer, en raison même des termes dans lesquels était conçu ce haut
+témoignage de sympathie. J’en conserve au cœur le souvenir ému et
+reconnaissant et il constitue l’une des plus belles récompenses de ma
+vie.
+
+
+
+
+CONFÉRENCE A LA MAISON BLANCHE
+
+
+Le soir, j’arrivai à la Maison Blanche, une bonne demi-heure avant la
+conférence, et fus introduit dans un salon du rez-de-chaussée où ne
+tardèrent pas à descendre, d’abord Mme Roosevelt, ensuite le Président.
+Au courant de la conversation, le Président raconta que Mme Théodore
+Roosevelt et lui-même, avaient du sang français dans les veines et
+descendaient de Huguenots, expulsés de leur mère-patrie par les rigueurs
+de la persécution religieuse.
+
+Déjà les invités de la Maison Blanche, au nombre d’une centaine, étaient
+réunis dans le salon voisin.
+
+Je fus introduit le dernier. De tout ce que je pouvais éprouver à cette
+heure, c’est l’émotion patriotique qui l’emportait.
+
+Pouvoir, dans ma langue maternelle, parler de mon pays devant un
+auditoire si choisi, constituait une douce et suprême satisfaction.
+
+Je me rappelais, en commençant ma conférence, la bonne parole prononcée
+par le Président: «_Jamais vous ne nous direz assez de bien de la
+France_».
+
+Il existe un très vieux classement des nations, comme il existe une
+zoologie à l’usage des petits enfants où chaque animal est sommairement
+qualifié d’un seul mot. Le tigre est féroce, l’âne bête, le chien fidèle
+et le chat faux. Pour ceux qui aiment et connaissent les animaux, il y a
+bien à redire sur cette science brève. Mais déplacer les préjugés est
+quelquefois plus difficile que de transporter les montagnes.
+L’ethnographie, telle que la pratique la foule, a statué que certains
+peuples étaient hypocrites, d’autres lourds d’esprit, d’autres
+adorateurs de l’argent. _Les Français sont légers et, en outre, aiment à
+se disputer entre eux._ Notre littérature d’exportation et notre
+politique intérieure semblent bien un peu donner raison à cette opinion.
+Mais elle est, en somme, erronée, c’est ce qu’il faut s’attacher à
+montrer. Comme tous les peuples, nous avons, nous aussi, des qualités
+par lesquelles nous gagnons à être connus des gens intelligents et
+bienveillants de toutes les nations. Signaler ces qualités n’est pas un
+effet de vanité nationale: mais c’est un service rendu au bien général.
+Il est contraire à l’intérêt international et à la bonne entente, que
+les peuples se connaissent entre eux surtout par leurs défauts. En se
+connaissant un peu plus par leurs bonnes qualités, ils auraient plus de
+motifs de confiance mutuelle. Il faudrait constituer un ordre de
+courtiers de la bienveillance entre les peuples, dont la méthode
+consisterait à raconter sur chacun ce qu’il y a de meilleur à en dire.
+Un peu de réflexion et d’expérience nous enseigne que l’homme ne vit pas
+de ses maladies, mais des parties restées saines dans sa constitution.
+Les peuples ne peuvent pas vivre de leurs vices. C’est par leurs vertus
+qu’ils subsistent. La France non seulement existe, mais elle exerce dans
+le monde une action permanente. Son génie, son travail, ses idées, son
+goût entrent comme un facteur essentiel dans la collaboration
+universelle des nations. Il est évident que la place que nous tenons
+n’est pas due à notre légèreté. Il doit donc y avoir autre chose. C’est
+ce qu’il s’agit de chercher et de mettre en relief.
+
+Derrière le pays superficiel et bruyant, tel qu’il s’aperçoit de loin ou
+se reflète dans les livres et les feuilles publiques potinières, il y a
+un autre pays, silencieux, laborieux, studieux, une _France inconnue_
+qui rachète largement les défauts criards de celle, hélas! trop connue.
+
+Comme un hôte assis le soir près d’un foyer ami, j’ai voulu, au foyer de
+la nation américaine, parler de cette France.
+
+J’ai dit notre vie de famille si réelle, notre peuple économe et
+travailleur, les vaillants petits ménages dans les grandes cités, tels
+que l’étranger ne les connaît pas et ne saurait les connaître, mais
+qu’il m’a été donné de voir en si grand nombre. J’ai parlé des paysans,
+des ouvriers; fait un parallèle, par exemple, entre le Paris matinal,
+que les Français eux-mêmes connaissent si peu, et le Paris noctambule
+que l’étranger ne connaît que trop.
+
+Habitué discret de l’institut Pasteur, ami du regretté M. Duclaux et de
+beaucoup d’autres chercheurs scientifiques de mon pays, j’ai décrit leur
+existence réservée, hostile à toute réclame tapageuse, laissant pénétrer
+un regard aussi vers les chambres de nos étudiants studieux, greniers
+aimés, comme en contient tant ce grand Paris, où sommeille le capital
+scientifique de demain.
+
+Il m’a paru ensuite intéressant d’esquisser tout le grand labeur
+d’éducation entrepris par la troisième République, aux divers degrés de
+l’enseignement national, au milieu d’obstacles sans nombre, avec une
+abnégation admirable. En passant, j’ai encadré dans ce tableau la figure
+d’un des meilleurs pédagogues de tous les temps: Félix Pécaut, à qui des
+hommages publics ont été rendus à la tribune nationale, mais dont le
+plus bel éloge est l’empreinte sérieuse et forte laissée au cœur de ses
+disciples.
+
+M’étant longuement entouré de documents sur les œuvres sociales de
+France, j’ai indiqué ce que l’initiative privée est parvenue à faire
+dans ce domaine.
+
+Un autre mouvement méritait d’être mentionné: celui de la pénétration
+sociale entreprise, depuis une vingtaine d’années, dans une série de
+mutualités, d’entreprises de collaboration des bonnes volontés entre
+classes différentes, de rencontres entre les travailleurs de l’esprit et
+les travailleurs manuels. Parmi les pionniers de la première heure de
+cette belle œuvre, j’ai nommé T. Fallot, qui venait de mourir, et tracé
+le profil de ce fils robuste du Ban-de-la-Roche, en qui semblait
+refleurir de nos jours l’esprit du grand Oberlin.
+
+Pouvais-je oublier ensuite de parler d’une tentative unique en son genre
+et qui est parvenue à établir, au sein de notre époque troublée et
+divisée, un rendez-vous courtois de discussion et de mutuel
+renseignement entre les hommes de bonne volonté venus de tous les
+horizons de la pensée. J’ai nommé _l’Union pour l’action morale_, œuvre
+large et compréhensive, qui serait capable, en se répandant, de fournir
+une puissante contribution à l’avenir moral de la France.
+
+Enfin, pendant une longue heure, il m’a été donné de parler d’une France
+profonde, besognant sous les dehors agités de notre vie publique, d’une
+France recueillie, assoiffée de bonne entente entre concitoyens,
+recherchant l’unité des intentions à travers la diversité des origines
+et des groupements, bâtissant la cité, dans un effort constant vers la
+justice et la bienveillance...
+
+Une réception toute cordiale suivit la conférence.
+
+Belle journée et beau soir... Sur cette impression, il convient de
+clore ces souvenirs.
+
+ * * * * *
+
+Le 1er décembre, je m’embarquai sur la _Savoie_, entouré d’une multitude
+d’amis qui venaient me souhaiter bon voyage.
+
+Le dernier à quitter le bord, au moment où déjà tombaient les amarres,
+fut John Wanamaker.
+
+Des nuées de goëlands, symboles des souhaits et des souvenirs qui
+accompagnent le voyageur, déployaient leurs grandes ailes au-dessus du
+sillage bouillonnant.
+
+Je partais avec le sentiment d’avoir visité l’un des pays où se trouvent
+amassées les plus substantielles réserves de l’Humanité...
+
+ * * * * *
+
+Maintenant nous tournions le cap vers le soleil levant. A mesure que
+nous voguions plus avant, de chères figures émergeaient de l’ombre, les
+pensées de revoir se précisaient.
+
+Mais surtout grandissait et s’imposait, d’heure en heure, avec plus de
+puissance, l’image de la Patrie.
+
+La France a jadis contribué à fonder les États-Unis. Avec combien
+d’obscurités et d’obstacles son bel idéal démocratique, victorieux au
+delà des mers, n’a-t-il pas encore à lutter à son propre foyer! Si du
+secours moral, des exemples réconfortants peuvent lui venir des contrées
+que jadis fertilisa son génie, c’est justice.
+
+Quand blanchissent les moissons, le moment est venu de se rappeler, et
+de saluer le semeur.
+
+Dans les lueurs de tes phares, trouant au loin la nuit océanique, je te
+saluais, France aimée, semeuse infatigable, à qui nulle inclémence du
+ciel, nulle rudesse des saisons ne fut épargnée, mais qui marches
+toujours parmi les pionniers d’un avenir meilleur, la main sur la
+charrue et l’espérance au front.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Pages
+ Préface VII
+ Premiers traits d’union 1
+ Obstacles 5
+ Où John Wanamaker intervient 14
+ En mer 17
+ Le salut des feux 23
+ Réveil dans le port 27
+ Dans les docks 31
+ Premier coup d’œil dans New-York 35
+ Échappée sur la campagne 43
+ Le cimetière de Sleepy hollow 46
+ Premier speech anglais 50
+ Lindenhurst 53
+ Flâneries 56
+ Une sieste et ses suites 66
+ Séjour à la Maison Blanche. _Le Président_ 71
+ Menus souvenirs de la Maison Blanche 85
+ «Drive» à Cornwall-on-Hudson 91
+ Un jour à Bethany-Church 99
+ Vie religieuse 118
+ La Bible aux États-Unis 136
+ Chez les Quakers 148
+ Hôte d’Israël 158
+ Frères noirs 171
+ Travail, Argent, Affaires 192
+ Repos 205
+ Écoles 212
+ High Schools 222
+ Universités 230
+ Mount Holyoke-College 239
+ Doctorat honoris causa 247
+ Un pénitencier quaker 254
+ Bovery-Mission 264
+ La propreté de la rue aux États-Unis 271
+ Conférences et auditoires 276
+ Une leçon rapportée des aveugles aux clairvoyants 285
+ Homes.--Hospitalité 295
+ Tempérament américain 312
+ Sympathies françaises 323
+ Un plaisant quiproquo 332
+ On ne fait pas toujours ce qu’on veut 336
+ Dean my Keeper 342
+ Vision de fleuves 347
+ Forteresses américaines 352
+ Un dîner de héros 361
+ Simplicité américaine 373
+ Adieux à Washington 384
+ Conférence à la Maison Blanche 389
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+IMPR. ALSACIENNE ANCt G. FISCHBACH, STRASBOURG.--1898
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77841 ***