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+ <title>Mylord & Milady | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77790 ***</div>
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+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<h1 class="top2em">MYLORD<br>
+<span class="large">ET MYLADY</span></h1>
+
+<p class="c large sc">Par BRADA</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+<span class="small g">LIBRAIRIE PLON</span><br>
+E. PLON, NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br>
+<span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>, 10</p>
+
+<p class="c">1884<br>
+<span class="i">Tous droits réservés</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em">L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits
+de traduction et de reproduction à l’étranger.</p>
+
+<p>Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section
+de la librairie) en octobre 1884.</p>
+
+
+<p class="c gap">DU MÊME AUTEUR<br>
+A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
+
+<table>
+<tr><td class="hang"><b>Leurs Excellences.</b> Un vol. in-18. Prix</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">— <i>Le même ouvrage</i>, illustré par Stop. Petit in-8<sup>o</sup> anglais.
+Prix</td>
+<td class="bot r w3"><div>5 fr.</div></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c gap xsmall">PARIS. TYP. E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c top4em i">A<br>
+MONSIEUR MARCELIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">MYLORD &amp; MYLADY</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">LE PORTRAIT</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Lady Gwendoline Vancouver a vingt-six ans  ;
+elle est jolie, elle est riche, ce qui est agréable  ; elle
+est parfaitement née, ce qui a son prix  ; enfin elle
+est charmante et étonnante en toute sorte de choses,
+mais elle a ses petits chagrins dont elle ne parle pas.</p>
+
+<p>Lady Gwen, qui est blanche comme la neige des
+Alpes, qui a des cheveux châtains, ondés, courts et
+légers, un petit nez droit, une bouche ronde, l’air
+étonné et sérieux, tient à plaire et plaît. Elle fait
+tout ce qu’il faut pour cela, la belle Gwen, et c’est
+entre elle et sa sœur aînée, Lady Treppy, qui a épousé
+un Pair, une rivalité parfaitement soutenue. Lady
+Treppy se coiffe avec des boucles courtes et un petit
+chignon de rien du tout  ; les cheveux ne sont plus
+de mode. Lady Gwen a coupé les siens et s’est fait
+une Titus très-drôlette et réussie du reste. Lady
+Treppy est esthétique et porte des manches tailladées,
+des cordelières, des aumônières, des bonnets
+du temps de la reine Anne  ; elle est meublée en
+vieux style anglais (on n’a jamais su ce que c’était).</p>
+
+<p>Lady Gwendoline a mis bas le corset, s’habille à
+la grecque, trouve la chemise un vêtement démodé,
+et le remplace par un maillot de soie chair. L’une
+et l’autre portent des bas transparents, et leurs toilettes
+de thé sont des chefs-d’œuvre. Comme Lady
+Treppy est beaucoup plus blonde que Lady Gwen,
+elles sortent quelquefois ensemble, et aiment qu’on
+dise à leur entrée : « Voilà les belles sœurs ! » (<i lang="en" xml:lang="en">The
+handsome sisters !</i>)</p>
+
+<p>Eustace Vancouver, le mari de Lady Gwendoline,
+n’est que le troisième fils d’un brasseur, mais ce
+brasseur a des millions, et ses fils s’offrent légitimement
+des filles de duc. Du reste, élevé lui-même
+comme un fils de duc, ayant parié aux courses à
+seize ans, fait quinze mille livres de dettes avant sa
+majorité et n’aimant que les chevaux. Bel homme,
+ne croyant ni à Dieu ni au diable, généreux comme
+un pacha, et ne refusant rien ni à Gwen ni à d’autres.
+Lady Gwen et Lady Treppy sont toutes deux folles
+de courses, parient sans compter, et Lady Treppy
+dirige elle-même le haras de mylord, dont pas un
+cheval ne gagne jamais, et qui passe sa vie à perdre,
+à emprunter et à hypothéquer. En attendant, on
+vit sur un pied de 35,000 livres par an, les années
+raisonnables. Lady Gwen qui sait qu’elle peut dépenser
+plus ne s’en prive pas, et sa maison de Grosvenor
+square est tout ce qu’on peut voir de plus chic  ;
+il y a émulation entre elle et Lady Treppy, sur
+la taille de leurs valets de pied  ; aussi ont-elles
+derrière leurs voitures de jeunes géants qui font
+lever le nez à toutes les <i lang="en" xml:lang="en">housemaids</i>. Lady Gwen est
+à la mode, et elle en veut être la reine  ; elle ne se
+refuse rien qui puisse la faire regarder et admirer  ;
+elle a un chien danois de la taille d’un poney et le
+mène le matin au parc dans sa victoria. — La victoria
+est si élégante pour une femme seule ! — De
+temps en temps Bertie, ravissant bonhomme de
+quatre ans et qu’on habille en velours caroubier,
+col Charles I<sup>er</sup>, plumet idem, est étalé sur le siége
+de devant, et Emperor, le chien, lui sert de repoussoir.
+Dans le fond, couchée à demi, l’œil grand
+ouvert et perdu, Lady Gwendoline parée, sentant
+bon, d’énormes roses toujours au col et des fleurs
+naturelles au chapeau, semble une belle idole.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<p>Un matin de juin, par un temps bas, chaud et
+brumeux, Lady Gwendoline, toute droite, sérieuse,
+habillée de crêpe de Chine blanc, boutonnant ses
+grands gants de Suède, également blancs, fleurie
+comme une fiancée, se préparait à sortir. Emperor
+et Bertie étaient à leur poste, le tapis déroulé devant
+la porte, la victoria bien contre le trottoir, et Eustace
+Vancouver, qui allait monter à cheval, se tenait
+fumant sur les marches de la maison, prêt à mettre
+d’abord Gwen en voiture. Comme Lady Gwen paraissait,
+son mari saluait, de la main, un jeune
+homme qui traversait le square.</p>
+
+<p>— Qui est-ce ? demanda Lady Gwen de son air
+indolent.</p>
+
+<p>— Oh ! personne, le petit Tommy Lorrett.</p>
+
+<p>— Dites-lui de venir luncher un de ces jours, fit
+Lady Gwendoline.</p>
+
+<p>— Si vous voulez, mais il n’en vaut pas la peine.</p>
+
+<p>Eustace Vancouver n’était pas discutailleur  ; il
+s’occupa d’installer Lady Gwen  ; il hissa lui-même
+Bertie, et subit de bonne grâce le choc d’Emperor
+qui faillit le renverser. La voiture s’éloigna. Les
+trois valets de pied, qui étaient sur le seuil, regardèrent
+dévotement Vancouver sauter en selle  ; puis
+on roula le tapis, la porte se referma, et Lady Gwendoline
+continua sa route vers le parc, en pensant à
+Tommy Lorrett. Ce n’était pas, comme on le croirait
+difficilement, du reste, que la vue d’un jeune
+athlète plus ou moins blond, et ayant une rose plus
+ou moins épanouie à sa boutonnière, fût le moins
+du monde faite pour troubler inopinément l’esprit de
+Gwen  ; elle n’était pas inaccessible à des sentiments
+agités, mais il fallait pour être regardé par elle
+avec bonté, beaucoup plus de temps et de peine.
+Non  ; Lady Gwendoline Vancouver, qui connaissait
+tout le monde, donnait deux bals par saison et un
+nombre imposant de dîners, n’avait pu vaincre une
+vieille rancune d’un petit monsieur de rien du tout,
+qui s’appelait Victor Rowe, et dont elle s’était
+moquée autrefois, lorsque avec ses grands yeux
+bleus de femme, aux cils noirs frisés, il avait voulu
+faire l’amoureux de Lady Gwendoline.</p>
+
+<p>Victor Rowe n’était alors qu’un assez gentil garçon
+posant pour l’esprit, et cet esprit lui avait servi,
+car il était devenu le directeur du <i>Miroir</i>, feuille
+hebdomadaire archi-élégante, archi bien informée,
+et publiant les portraits chromolithographiés des
+femmes les plus en vue, les plus belles, les plus conquérantes.
+Or, avoir son portrait dans le <i>Miroir</i> était
+un des caprices non réalisés de Lady Gwen ! Victor
+Rowe affectait toujours de ne pas la connaître, et,
+pour la dépiter, avait publié un portrait très-flatté
+de Lady Treppy. Lady Gwen en avait pleuré, car sa
+photographie était partout et se vendait beaucoup
+mieux que celle de sa sœur, et Eustace Vancouver
+avait le plaisir, soit qu’il allât au Club ou descendît
+<span lang="en" xml:lang="en">Regent-Street</span>, de voir à toutes les vitrines de papetiers
+le portrait de sa femme : là, en costume de bal
+(très-grec)  ; là, en robe de thé  ; là, en costume de
+vendeuse de la « vieille foire anglaise »  ; ici, avec
+Bertie  ; plus loin, avec Bertie et Emperor, et partout,
+sous les photographies, une petite pancarte
+portant ces caractères bien moulés : Lady Gwendoline
+Vancouver. Tous les papetiers constataient qu’il
+y avait une demande très-soutenue pour le portrait
+de Lady Gwendoline, tandis que Lady Treppy, même
+dans son costume de grande dame vénitienne, avec
+sa fille à son côté en petite Vénitienne, se vendait
+faiblement. Et cependant Lady Treppy avait eu les
+honneurs du <i>Miroir</i>, les honneurs d’une biographie,
+et toute l’Angleterre savait, à l’heure qu’il était,
+qu’elle jouait du violon, mieux que Paganini, cela va
+sans dire ! Lady Gwendoline n’avait jamais confié
+ce petit déboire à son mari  ; à vrai dire, elle lui
+confiait peu de chose  ; elle en avait un jour laissé tomber
+quelques mots à Cis Pen, un de ses bons amis  ;
+mais quoique cet excellent garçon se fût jeté au feu
+sans hésiter, pour les yeux de Gwen, il n’avait rien
+trouvé de mieux que de jurer sur Victor Rowe, et
+d’offrir à Lady Gwen d’aller lui casser la tête, laquelle
+proposition avait été repoussée avec perte.</p>
+
+<p>Les choses en étaient là, et Lady Gwendoline,
+peu habituée aux résistances, était irritée, et dans
+son esprit ce désir avait pris des proportions inquiétantes.
+Elle savait sa valeur, Lady Gwen, et elle ne
+négligeait nulle chose pour la faire ressortir  ; elle
+arrivait bonne première à toutes les excentricités  ;
+on l’avait vue, aux courses de Goodwood, habillée
+d’écarlate des pieds à la tête, et se promenant au
+bras de Cis Pen avec l’air indifférent d’une personne
+vêtue de noir, et qui sait que personne ne la
+regarde. Elle donnait des soupers, elle gravait à
+l’eau-forte !… Enfin, c’est une femme complète qui
+ne veut pas avoir le démenti sur quoi que ce soit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<p>En arrivant au <span lang="en" xml:lang="en">Park</span>, ce jour-là, l’apparition de
+Lady Gwendoline fit son effet accoutumé  ; elle
+échangea des petits saluts courts avec d’autres
+femmes, et répondit de la tête et du sourire à plusieurs
+saluts d’hommes : elle se savait irréprochable,
+elle, son chien, son fils, son cocher, son
+valet de pied, son cheval et sa victoria  ; elle sentait
+que là où elle passait, les hommes levaient le nez,
+et, ayant fait mettre sa voiture au pas, elle eut le
+plaisir de défiler doucement devant quatre ou cinq
+jeunes gens accoudés à une des balustrades du <span lang="en" xml:lang="en">Park</span>,
+et parmi eux de voir Tommy Lorrett, sur lequel
+elle fixa ses grands yeux hardis, sans broncher, sans
+qu’un muscle de son visage, à elle, tressaillît  ; elle
+vit le rouge monter à celui du jeune homme ému
+de cet étonnant regard, puis tranquillement elle dit
+quelques mots à son chien, et laissa Tommy bouche
+bée. Il faut savoir qu’elle n’ignorait pas que ce
+garçon, qui n’était personne, avait prêté cinq mille
+livres sterling à Victor Rowe, dont le journal coûtait
+gros. Tommy comptait là-dessus pour se mettre
+à la mode  ; et, en effet, il commençait à être invité
+à dîner en ville, car on savait que Victor Rowe le
+protégeait.</p>
+
+<p>Tommy Lorrett regarda la voiture s’éloigner, et,
+ôtant son cigare de la bouche, dit à son voisin de
+balustrade : « Femme épatante ! »</p>
+
+<p>« Tout ce qu’il y a de plus complet ! » répondit
+le jeune Lord Archibald Lurch  ; il comprenait dans
+son admiration la voiture et le chien.</p>
+
+<p>— Est-ce que vous la connaissez ?</p>
+
+<p>— Qui… Gwen ? Parfaitement. Vancouver est
+mon ami, il m’a fait parier sur Lucifer l’année dernière  ;
+diable de Lucifer, j’y ai perdu sept mille
+livres  ; il a fallu parler au gouverneur qui a rugi.
+Et Lord Archibald commença son histoire que
+personne n’écoutait  ; il fut interrompu par l’apparition
+de Vancouver lui-même, qui lui toucha
+l’épaule de son stick et arrêta son cheval devant
+eux.</p>
+
+<p>— Savez-vous comment se porte Juliet ? demanda
+immédiatement Lord Archibald.</p>
+
+<p>Juliet était une jument sur laquelle ces messieurs
+avaient de gros intérêts. Après avoir donné et reçu
+de meilleures nouvelles de « Juliet », on passa à
+celles de Lady Gwendoline.</p>
+
+<p>— Venez luncher tout à l’heure, Archie, dit Vancouver,
+et vous aussi, Lorrett ! Lady Gwendoline sera
+charmée de vous voir, elle m’a dit de vous amener.
+Est-ce que vous gravez à l’eau-forte ?</p>
+
+<p>Et sur cette plaisanterie et l’acceptation de ses
+deux convives, Vancouver mit son hack au petit
+galop.</p>
+
+<p>Tommy Lorrett éclatait de satisfaction  ; il ne
+laissa rien voir à Lord Archibald et parut trouver
+l’invitation de Vancouver toute naturelle, et aussi
+naturel le désir de la belle Lady Gwendoline de le
+connaître  ; mais Lord Archibald l’humilia en disant
+au bout d’un instant :</p>
+
+<p>— Est-ce que vous savez peindre les portes, vous ?
+L’autre jour, chez Lady Gwen, ils étaient tous à
+barbouiller des couleurs  ; en voilà des folies !</p>
+
+<p>M. Lorrett ne daigna pas répondre, et ayant
+renouvelé la fleur de sa boutonnière, frappait à
+deux heures à la porte de la maison de Grosvenor
+square.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Lady Gwendoline les attendait dans un salon dont
+les vitraux de couleur tamisaient le jour  ; les murs
+étaient rouges  ; il y avait du vieil or, du vieux vert,
+des potiches bleues et des plumes de paon  ; elle-même
+était sur un petit canapé bas dont le velours
+sombre faisait admirablement ressortir sa robe
+blanche  ; elle avait devant elle une table, et rangeait
+dans une coupe de Chine des roses qu’elle
+prenait dans une corbeille posée à ses pieds  ; ces
+messieurs la surprirent dans cette agréable occupation  ;
+elle sourit d’une façon charmante, leur tendit
+la main à tous deux, et se mit à causer avec Tommy
+Lorrett comme si elle l’eût connu de tout temps.</p>
+
+<p>Quand elle se leva pour descendre à la salle à
+manger, et montra, dans le collant de l’étoffe molle,
+absolument vierge de baleine, son corps mince un
+peu roide, et cette taille de jeune fille que gardent
+si longtemps les Anglaises, Tommy fut ébloui !
+Vancouver était déjà à la salle à manger, faisant
+sauter Bertie qui dînait à cette heure-là. Lady
+Gwendoline s’assit, mit son coude sur la table,
+mordilla son ongle rose, fit sautiller les douze
+bagues de sa main gauche  ; puis, ayant encore
+regardé sa victime, se mit à manger avec la satisfaction
+que donne la certitude d’avoir rendu amoureux
+un homme de plus.</p>
+
+<p>Vancouver mangeait de son côté et ne faisait pas
+la moindre attention au manége de sa femme.
+Lord Archibald, qui assurait toujours que rien
+ne l’étonnait, était surpris et un peu fâché pour Cis
+Pen qui était son ami  ; mais, à part cela, la chose
+lui était égale  ; il donna la réplique à Vancouver et
+laissa Lady Gwendoline achever sa conquête  ; elle
+n’y eut nulle peine.</p>
+
+<p>Tommy Lorrett sortit de la maison de Grosvenor
+ivre d’orgueil, et une nouvelle vie commença
+pour lui : partout où allait Lady Gwendoline Vancouver,
+il allait  ; et, comme elle allait partout, Victor
+Rowe fut assiégé du matin au soir par les sollicitations
+de son excellent ami, et forcé de consacrer
+pas mal de ses précieux instants à écrire des demandes
+d’invitation qui ne lui étaient jamais refusées,
+car que refuser à un homme qui tient dans sa
+main la fortune de nos filles, et qui lance dans le
+monde les beautés, les impose, les soutient, les conduit
+au pinacle, et, quand elles l’ennuient, se met à
+leur dire leurs petites vérités, ce qu’elles appellent
+alors être calomniées ? Victor Rowe s’était promis
+d’être le génie bienfaisant de Tommy Lorrett, et,
+au bout de quelques semaines, il s’aperçut avec
+amertume qu’on n’avait plus besoin de lui.</p>
+
+<p>Lady Gwendoline avait exprimé une ou deux
+fois sa sympathie pour Lorrett : on l’avait vu dans
+sa loge à l’Opéra, à côté d’elle en stalle dans les
+petits théâtres  ; ce fut assez : il était lancé. La protection
+de Lady Gwendoline aurait fait accepter des
+êtres plus désagréables que celui-là, qui était parfaitement
+inoffensif et amoureux à en être attendrissant.
+Ce n’est pas qu’il attendrît le moins du
+monde Lady Gwendoline  ; elle savait ce qu’elle faisait,
+et éclata de rire au nez du pauvre Cis Pen, qui
+vint un matin lui faire une scène de jalousie épouvantable.</p>
+
+<p>— Tommy Lorrett ? vous êtes fou !</p>
+
+<p>— Cependant vous l’encouragez, il est partout à
+vos côtés. Niez-vous, niez-vous ?</p>
+
+<p>Et trois minutes de protestations, de cris, de fureurs.</p>
+
+<p>— Vous êtes fou !</p>
+
+<p>Il ne la fit pas sortir de là, et il fallut bien s’en
+contenter.</p>
+
+<p>Quelqu’un qui dans l’ombre était jaloux aussi,
+c’était Victor Rowe, jaloux du succès de Lorrett,
+jaloux du dédain absolu que les yeux insolents de
+Lady Gwendoline laissaient tomber sur lui  ; il se mit
+à parler d’elle avec Lorrett, et enfin, n’y résistant
+plus, voulant absolument qu’elle fît attention à lui,
+il dit sur elle, dans le <i>Miroir</i>, quelques mots d’éloge
+enthousiaste. Elle les lut et parut n’y pas faire la
+moindre attention. Ce fut en vain qu’il interrogea
+Lorrett. Non, Lady Gwendoline n’y avait pas fait
+allusion  ; seulement, le soir même, elle accorda, à
+un bal, le cotillon à Tommy Lorrett et fut plus déesse
+que jamais.</p>
+
+<p>Au commencement d’août, elle partit pour sa
+villa de <span lang="en" xml:lang="en">Virginia Water</span>. C’était un cadeau de
+M. Vancouver père que cette villa, et le voisinage
+de Londres l’avait rendu très-acceptable à Lady
+Gwendoline  ; elle invita Lorrett à venir passer chez
+eux le premier dimanche de leur séjour et ajouta
+d’un air détaché :</p>
+
+<p>— Amenez Victor Rowe si vous voulez.</p>
+
+<p>L’invitation fut transmise avec la satisfaction et
+l’importance qu’elle comportait. Victor Rowe trouva
+la chose roide, fut sur le point de dire non, puis se
+ravisa, se rengorgea en pensant qu’elle y venait enfin !
+D’autres aussi fières avaient bien été forcées de
+lui sourire. Il se promit de maintenir sa dignité et
+de faire sentir à Lady Gwendoline qu’il fallait avec
+lui traiter de puissance à puissance.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>V</h3>
+
+<p>Ils arrivèrent ensemble à <span lang="en" xml:lang="en">Dandelion Villa</span> un
+samedi, vers cinq heures et demie, et furent admis
+tout de suite à présenter leurs hommages à la maîtresse
+de la maison.</p>
+
+<p>Lady Gwendoline avait auprès d’elle sa mère Sa
+Grâce la duchesse de Riven, une de ses sœurs cadettes
+non mariée, Lady Gladys Guilbert, et une
+amie, Mrs Charles Highbred, jolie femme très-lancée.
+Toutes ces dames, réunies dans le salon du rez-de-chaussée,
+étaient, sauf Sa Grâce, habillées de robes
+de thé de la dernière élégance, et représentaient assez
+au naturel un parterre de fleurs brillantes. Lady
+Gwendoline surtout était éblouissante dans une tunique
+de soie indienne du vert le plus pâle, s’ouvrant
+sur un jupon d’étoffe brochée d’une nuance crevette,
+et le tout garni de dentelles magnifiques, chaussée de
+suède naturel brodé de fleurs assorties, et sur ses
+cheveux courts une espèce de petit bonnet de dentelle
+fleurie d’une seule rose fraîchement cueillie, un
+immense paquet des mêmes roses attachées au col
+au milieu du fouillis de la dentelle. Le négligé de
+Mrs Charles était du même goût, et celui de Lady
+Gladys avait un faux air de bergère Watteau qui
+ne manquait pas de charme. On prenait le thé, Lady
+Gwendoline daigna se lever, tendit sa main aux
+deux messieurs sans un mot en plus ou en moins
+pour l’un que pour l’autre, les nomma à Sa Grâce
+et ne s’en occupa pas plus que s’ils n’étaient pas
+là.</p>
+
+<p>Victor Rowe se mit à faire sa cour à la duchesse  ;
+il savait le poids des duchesses dans la balance du
+monde et ne les négligeait jamais, même quand,
+comme celle-là, elles étaient de bonnes personnes
+sans l’ombre de méchanceté ni de prétentions.</p>
+
+<p>Sa Grâce de Riven était une excellente femme,
+toute simple, n’ayant aimé au monde que son cher
+duc, l’aimant toujours, et absorbée dans l’unique
+préoccupation de marier ses filles, dont elle avait
+une réserve de six, dont deux sorties, plus trois fils.
+Le souci de neuf enfants l’occupait suffisamment, car,
+quant à ses deux filles mariées, elle ne s’en inquiétait
+plus d’aucune façon, que pour se réjouir de les voir
+si bien établies, élégantes et heureuses  ; mais la pensée
+de se mêler de conseiller leur conduite ou leur
+ménage, ou de les critiquer en quoi que ce soit, ne
+lui venait même pas. On se voyait souvent, le plus
+agréablement du monde, et rarement dans ce
+qu’on pourrait appeler l’intimité. Lady Gwendoline
+aimait ses frères et sa sœur Gladys : les autres
+l’ennuyaient, et elle ne se croyait pas tenue de le
+dissimuler  ; personne ne s’en offensait, pas même
+les parties intéressées. La duchesse était charmée
+de se reposer quelques jours à <span lang="en" xml:lang="en">Virginia Water</span>,
+car, quoique robuste et belle, la saison l’avait un
+peu éprouvée, et elle savait que d’autres fatigues
+l’attendaient. Elle fit bon accueil à Victor Rowe,
+parla aimablement du <i>Miroir</i> et du portrait de Lady
+Treppy  ; de tout cela Gwendoline n’avait l’air de
+rien entendre.</p>
+
+<p>A dîner, ces dames parurent dans leurs mêmes
+toilettes, sauf Sa Grâce, qui tenait à la vieille tradition
+et qui était à demi décolletée. Comme il y a
+garnison et bonne garnison à Windsor, on eut
+deux ou trois convives d’occasion  ; le repas fut gai.
+Victor Rowe se donna une peine énorme pour
+amuser et avoir de l’esprit. Il y réussit  ; mais Lady
+Gwendoline ne le regarda pas deux fois, et pourtant
+elle était en verve aussi et plaisanta sans cesse
+avec les officiers.</p>
+
+<p>Après dîner, on se dispersa avec une aimable
+liberté  ; Lady Gwendoline et Mrs Charles Highbred
+s’enveloppèrent la tête et s’assirent sous la vérandah,
+entourées de l’escadron voulu d’adorateurs,
+et Victor Rowe eut enfin le bonheur d’entendre Lady
+Gwendoline lui adresser la parole. Mais elle s’obstina
+à lui parler jardinage et entama une discussion sur
+les roses et le greffage des roses : elle semblait avoir
+oublié que Londres existât et fut absolument poétique
+sur la beauté de la soirée.</p>
+
+<p>Un des officiers se hâta d’observer que c’était
+une belle soirée pour être amoureux.</p>
+
+<p>A quoi, un de ses camarades reprit que tous les
+temps étaient propices à ce sentiment.</p>
+
+<p>On demanda à Mrs Charles Highbred son opinion
+là-dessus.</p>
+
+<p>— Vous êtes des curieux  ; je n’en sais rien.</p>
+
+<p>— Aucune expérience ?</p>
+
+<p>— Aucune.</p>
+
+<p>— Eh bien, et Charlie, alors ?</p>
+
+<p>— Charlie, c’est ancien.</p>
+
+<p>— Vous êtes franche, au moins, vous.</p>
+
+<p>— Mais certainement. Pourquoi mentir, n’est-ce
+pas, Gwen ?</p>
+
+<p>— Quoi ! dit Lady Gwen, qui avait repris le sujet
+des roses.</p>
+
+<p>— Oh ! rien, rien. Mrs Charles, laissez donc Lady
+Gwendoline tranquille  ; nous savons que Victor est
+un charmeur.</p>
+
+<p>— Je rentre, dit Lady Gwendoline. Victor Rowe
+n’osa la suivre, lui, qui était hardi comme un escadron  ;
+elle l’intimidait. Il se demandait pourquoi
+elle l’avait invité, ce qu’elle lui voulait  ; par les
+portes ouvertes, il l’apercevait à demi couchée
+dans un fauteuil, Lady Gladys à côté d’elle, et
+à leurs pieds, sur un tabouret, Tommy Lorrett
+rose, frais, épanoui, un gardenia plus gros que
+nature au revers de son habit. Il n’était pas content,
+l’homme d’esprit, lui si choyé, gâté, adulé
+d’habitude.</p>
+
+<p>La duchesse, qui sommeillait, se réveilla et
+demanda à sa fille de chanter.</p>
+
+<p>— Gwen, ma chère, un peu de musique, je vous
+prie.</p>
+
+<p>— Oui, maman  ; qu’est-ce que vous voulez entendre ?</p>
+
+<p>— Ce que vous voudrez, <span lang="en" xml:lang="en">darling</span>.</p>
+
+<p>— Gladys, accompagnez votre sœur.</p>
+
+<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Fun or Love</i>, Gwen ? demanda Lady Gladys
+en approchant du piano.</p>
+
+<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Fun</i>, ma chère ! Et Lady Gladys sortit une
+romance très-drôle et très-bête, qui faisait fureur
+depuis quelques mois.</p>
+
+<p>Aux premiers sons, tout le monde rentra, et
+même M. Vancouver vint s’étendre dans un fauteuil :
+la demoiselle qui avait mis le refrain à la mode était
+de ses amies, et il ne put s’empêcher de trouver que
+Lady Gwen était tout aussi amusante : elle avait
+une voix très-jeune et très-pleine, et ouvrait bien
+la bouche, serrant et dilatant les narines de son joli
+nez grec. Elle finit en éclatant de rire elle-même,
+et, s’adressant tout haut à Victor Rowe :</p>
+
+<p>— Comment trouvez-vous que je chante,
+monsieur Rowe ? Est-ce que je ne suis pas bien
+intrépide d’affronter vos critiques ?</p>
+
+<p>— Oh ! Lady Gwendoline ! Mes critiques… mon
+admiration, vous voulez dire.</p>
+
+<p>— Vraiment, cela me fait grand plaisir. Et, s’asseyant :
+A vous, Gladys.</p>
+
+<p>Pendant que Lady Gladys chantait, M. Vancouver
+fut assez étonné d’entendre Lady Gwendoline
+lui dire :</p>
+
+<p>— Eustace, si Rowe me demande la permission
+de mettre mon portrait dans le <i>Miroir</i>, défendez-le-moi,
+je vous prie.</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Lady Treppy y a eu le sien.</p>
+
+<p>— Je le désire ainsi.</p>
+
+<p>— Ce sera comme vous voudrez.</p>
+
+<p>Victor Rowe, après toute une journée passée à
+<span lang="en" xml:lang="en">Dandelion Villa</span>, se sentit abasourdi du peu de cas
+qu’on avait fait de lui  ; mais il croyait tenir sa
+revanche, et, dans le courant de la soirée, s’adressant
+avec une humilité feinte et pleine d’emphase à
+Lady Gwendoline :</p>
+
+<p>— Lady Gwendoline, oserai-je espérer que vous
+nous permettrez de publier votre portrait dans le
+<i>Miroir</i> ?</p>
+
+<p>Il parlait du ton d’un homme qui croit un refus
+impossible. Tommy Lorrett et les autres avaient
+levé la tête.</p>
+
+<p>— Moi, mon portrait, répondit Lady Gwendoline.
+Mais je ne sais… Demandez à mon
+mari.</p>
+
+<p>La duchesse regarda sa fille.</p>
+
+<p>— Vancouver ? dit Rowe sur un ton de plaisanterie.</p>
+
+<p>— Très-flatté, mon cher, mais je préfère pas.</p>
+
+<p>Rowe fut atterré.</p>
+
+<p>— Cependant, Lady Treppy… N’est-ce pas, Votre
+Grâce ?</p>
+
+<p>— Oh ! dit Lady Gwendoline, on se passera bien
+de mon image au <i>Miroir</i>.</p>
+
+<p>Et elle toisa avec dédain le pauvre petit homme.</p>
+
+<p>Victor Rowe cependant ne fut pas démonté, et
+sur l’heure résolut que le portrait de Lady Gwendoline
+paraîtrait.</p>
+
+<p>Et, en effet, le portrait de Lady Gwendoline a
+paru dans le <i>Miroir</i> !…</p>
+
+<p>Et en pleine saison !…</p>
+
+<p>Et aussi flatteur qu’il est possible de se l’imaginer !! !…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">LA RENCONTRE</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Lady Gwendoline Vancouver a occupé ses loisirs
+de campagne à composer deux ou trois toilettes
+qu’elle brûle de faire voir à Londres. Sous sa haute
+direction, Mrs Hill, sa femme de chambre, lui a
+exécuté une robe de brocart d’or faite en fourreau
+et garnie de plumes, qui est un chef-d’œuvre.
+Lady Gwendoline a donc envie d’exhiber sa robe,
+et de revoir Cis Pen, un gentil garçon de ses amis
+auquel elle ne pense pas beaucoup quand il est là,
+mais qui lui manque quand il n’y est pas.</p>
+
+<p>Lady Gwendoline, comme fille d’un duc, pense
+qu’il lui est permis d’avoir les idées à l’envers si cela
+l’amuse, et surtout de faire toutes ses volontés. Son
+mari en est amoureux tout juste, mais en est très
+fier, ce qui est plus durable.</p>
+
+<p>Lady Gwendoline n’a donc pas trouvé d’obstacle
+auprès de lui quand elle a annoncé qu’elle voulait
+rentrer à Londres, et M. Vancouver s’est contenté
+d’annoncer qu’il profiterait des derniers froids pour
+rester à la campagne et avoir quelques bons <i lang="en" xml:lang="en">runs</i>.
+Les enfants ont tranquillement été expédiés chez
+la duchesse, leur grand’mère, et Lady Gwendoline
+est arrivée en ville, ayant pour toute escorte son
+magnifique danois, Emperor, Mrs Hill, sa femme
+de chambre, personne d’un mérite distingué et dont
+un valet de pied porte les châles, et le valet de pied
+préposé à cet emploi.</p>
+
+<p>Le temps était fort laid à Londres, mais Lady
+Gwendoline ne s’en est pas sentie attristée  ; elle a
+écrit à M. Vancouver qu’elle comptait se divertir,
+que les <i lang="en" xml:lang="en">revivals</i> de Shakespeare et les <i lang="en" xml:lang="en">Private
+Views</i> du Grosvenor <span lang="en" xml:lang="en">Gallery</span>, sans compter toutes
+les autres expositions, lui prendraient tout son temps,
+qu’elle avait de plus une masse de <i lang="en" xml:lang="en">shopping</i> à faire
+et qu’elle écrirait quand elle ne serait pas fatiguée.
+M. Vancouver, de son côté, se montra sobre de
+correspondance  ; du reste, ils sont les meilleurs
+amis du monde. Lady Gwendoline ayant ainsi mis
+ordre à tous ses devoirs, et se sentant trois semaines
+d’agréable liberté en perspective, commença, pour
+se faire la main, par s’acheter pour cinq ou six
+cents livres de bijoux, car elle avait à cœur d’être
+belle et de plaire à Cis Pen qui, bien décidément,
+est un agréable amoureux : seulement, il la tourmente
+pour qu’elle vienne visiter sa petite maison,
+située dans le voisinage de Belgrave square, dans
+la rue la plus tranquille et la plus solitaire  ; avec
+un voile et par un jour de brouillard, que peut-elle
+bien craindre ?</p>
+
+<p>Ils discutaient cette question, tout en prenant
+le thé dans le boudoir de Lady Gwendoline,
+une toute petite pièce, où il est impossible, vu la
+quantité de porcelaines entassées partout, d’avoir
+des mouvements violents. Lady Gwendoline est
+assise sur un fauteuil élevé à dossier haut, contre
+lequel elle appuie sa jolie tête coiffée à la Titus  ; le
+grand coussin carré en velours rose sur lequel reposent
+ses pieds est très-commode pour s’y agenouiller  ;
+c’est ce que fait Cis en prenant les belles mains
+couvertes de bagues.</p>
+
+<p>— Allons, Cis, vous n’êtes pas raisonnable  ; voulez-vous
+que je me compromette comme la pauvre
+Nelly Mountfall qui est renfermée à la campagne
+depuis dix ans ?</p>
+
+<p>— Mais, cher ange, d’abord Vancouver n’est pas
+Mountfall, et moi, je ne ressemble pas au vieux
+Lord Turdown  ; et puis, il ne s’agit pas d’aller à
+Calais, mais dans mon petit coin, et pour une
+heure.</p>
+
+<p>— Vous êtes tout à fait déraisonnable, tout à
+fait  ; je déteste les folies, vous le savez…</p>
+
+<p>— Les détestez-vous vraiment ?</p>
+
+<p>Et le regard de Cis est si éloquent que Lady
+Gwendoline est forcée de rire et finalement de consentir.</p>
+
+<p>Ces rendez-vous ne lui déplurent pas  ; ces allées
+et venues mystérieuses, aux heures les plus différentes,
+par tous les temps, mettaient dans son
+existence un élément nouveau qui n’était pas sans
+charme. C’est comme cela qu’on est heureuse,
+qu’on trouve que le brouillard n’a rien d’ennuyeux
+et que descendre Piccadilly dans un bon <i lang="en" xml:lang="en">hansom</i>,
+quand le gaz est allumé, que les maisons ont l’air
+de fantasmagories, et que la statue dévêtue d’Achille
+grelotte sous la pluie, est un plaisir charmant,
+surtout quand, à ses côtés, on a un gentil garçon
+qui vous aime bien, et qu’on ne déteste pas.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<p>Lady Gwendoline revenait ainsi une après-midi
+d’une de ces parties d’école buissonnière, portant
+sur sa robe de brocart d’or un long <span lang="en" xml:lang="en">newmarket</span> de
+peluche noire, doublé de fine fourrure, qui la couvrait
+entièrement, et un voile de vraie dentelle, à
+dessins très-compliqués, qui la cachait complétement.
+Le <i lang="en" xml:lang="en">hansom</i> filait grand train  ; elle était occupée
+à écouter Cis Pen, assis à ses côtés, quand, tout
+à coup, un choc violent la réveilla de ses rêves, et,
+à la hauteur de <span lang="en" xml:lang="en">Hyde Park Corner</span>, un autre <i lang="en" xml:lang="en">hansom</i>,
+venant en sens inverse, accrocha le leur. Il y
+eut un concert de jurons, on damna les cochers, puis
+Lady Gwendoline poussa un cri vite étouffé, en reconnaissant
+dans le monsieur qui venait de sauter
+à terre et tançait les deux cochers, M. Vancouver
+lui-même.</p>
+
+<p>Dans le <i lang="en" xml:lang="en">hansom</i> de celui-ci, se trouvait, riant
+comme une folle, Mabel Deare, une personne fort
+connue pour danser à l’Alhambra, où Lady Gwendoline
+l’avait vue dix fois. Cis était descendu avant
+qu’elle eût eu le temps de le retenir  ; mais elle,
+sans hésiter, comprenant le danger qu’elle courait,
+entendant l’exclamation stupéfaite de son mari qui
+reconnaissait Cis, voyant son regard essayer de
+plonger dans la voiture, d’un bond, se jeta dehors,
+et en une seconde sauta dans un autre <i lang="en" xml:lang="en">hansom</i> qui
+guettait l’épisode. Vivement, par la lucarne elle
+jeta au cocher :</p>
+
+<p>— Une livre si, dans deux minutes, je suis dans
+<span lang="en" xml:lang="en">Mount Street</span>.</p>
+
+<p>C’était l’adresse de madame Vesey, une amie
+complaisante, qui n’abandonnait jamais son prochain
+dans l’embarras, et qu’elle savait toujours
+chez elle à cette heure-là.</p>
+
+<p>Trois minutes après, elle y arrivait.</p>
+
+<p>M. Vancouver eut comme un éclair de soupçon,
+mais Cis parlait si fort, Mabel riait si haut (elle
+avait reconnu Lady Gwendoline et s’amusait en
+conséquence), les deux cochers constataient leurs
+dégâts avec une telle furie, les <span lang="en" xml:lang="en">policemen</span> accourus
+faisaient tant de questions, qu’une tête plus forte
+que Vancouver en aurait été étourdie.</p>
+
+<p>Cependant, la poignée de main qu’il donna à Cis
+manquait de cordialité, et le premier mot de Mabel,
+quand ils se retrouvèrent en voiture, ne fut pas de
+nature à le remettre :</p>
+
+<p>— Vancouver, c’était votre femme ! la bonne
+plaisanterie !</p>
+
+<p>— Ma femme ! Vous rêvez, ma chère.</p>
+
+<p>Elle rêvait en effet un bon scandale, et, chose
+bien plus grave, mais possible à Londres, un bon
+divorce de Lady Gwendoline, et un bon mariage
+pour elle-même, car elle savait Vancouver du bois
+des imbéciles qui épousent.</p>
+
+<p>Quoique se déclarant à lui-même qu’il divaguait,
+qu’il était fou, Vancouver laissa miss
+Deare à sa porte et fila immédiatement chez
+lui  ; il avait pris, en passant au cercle, une petite
+valise toujours prête pour toutes les éventualités.</p>
+
+<p>On ne fut pas surpris de le voir, on n’était jamais
+surpris dans cette maison bien tenue où l’on avait
+ordre, chaque fois que Lady Gwendoline s’absentait,
+de dire qu’elle était chez son amie, madame Vesey.
+Sur la demande du mari, c’est donc ce qui lui fut
+naturellement répondu.</p>
+
+<p>Le temps de mettre une cravate blanche, d’envoyer
+chercher une fleur, et M. Vancouver se dirigea
+vers <span lang="en" xml:lang="en">Mount Street</span>. La <i lang="en" xml:lang="en">housemaid</i> qui lui ouvrit
+parut surprise de très-bonne foi, le couvert n’étant
+mis que pour deux, et ces dames étant déjà au
+poisson  ; mais elle l’introduisit sans hésiter dans la
+salle à manger où Lady Gwendoline et madame
+Vesey dînaient en tête-à-tête. On l’accueillit avec
+des exclamations d’étonnement, pas trop cependant.
+Lady Gwendoline fut ce qu’il fallait, s’enquit de sa
+santé, d’où il arrivait, et pendant qu’il cherchait ses
+réponses, madame Vesey, débordante d’hospitalité,
+sonnait, faisait rapporter le potage, et Lady Gwendoline,
+tournant vers lui ses beaux yeux clairs, lui
+demandait comment il avait su où elle était.</p>
+
+<p>— On me l’a dit dans Grosvenor square, et j’ai
+pensé que notre amie me pardonnerait de m’inviter
+moi-même.</p>
+
+<p>— Il est trop bête, fut l’amicale réponse de madame
+Vesey. Puis ces dames reprirent leur entretien.</p>
+
+<p>— Où allez-vous, continua Vancouver, que vous
+dîniez de si bonne heure ?</p>
+
+<p>— Ah ! c’est un secret, à moins que vous ne
+veniez aussi  ; nous allions, <i lang="en" xml:lang="en">my dear fellow</i>, à l’Alhambra,
+voir danser Mabel Deare.</p>
+
+<p>Lady Gwendoline mangeait du chevreuil avec
+une tranquillité désespérante  ; le pauvre Vancouver
+ne fut pas maître de lui dans ce premier moment,
+et rougit jusqu’aux racines de ses cheveux blonds.</p>
+
+<p>— Comment, Gwen, vous allez là ?</p>
+
+<p>— J’adore cela, répondit doucement Lady Gwendoline.</p>
+
+<p>— Qui vous y mène ?</p>
+
+<p>— Cis Pen et Charlie Vere.</p>
+
+<p>— Ils ne vont pas être en retard, au moins, dit
+Lady Gwendoline  ; cette créature m’amuse toujours.</p>
+
+<p>— Quelle créature ?</p>
+
+<p>— Mais Mabel Deare.</p>
+
+<p>M. Vancouver commençait à regretter ses soupçons  ;
+dans quel guêpier l’avaient-ils fourré ? La conversation
+lui avait appris que Lady Gwendoline était
+chez son amie depuis midi, et que ces dames n’étaient
+pas sorties. Cis Pen allait venir  ; une indiscrétion
+pouvait être fatale. En somme, Vancouver était
+fort sensible à l’honneur d’être le gendre du duc de
+Riven, l’illustre père de Lady Gwendoline  ; et la
+pensée que sa femme pourrait bien avoir la fantaisie
+de divorcer lui donnait le frisson  ; il maudissait son
+imprudence, sa stupidité, sa hardiesse mal placée  ;
+il ne pouvait plus s’en aller. Madame Vesey avait
+insisté pour qu’il fût de la partie  ; tout en prenant
+son café, il était sur des épines  ; ces dames étaient
+restées dans la salle à manger sous prétexte qu’on
+y était mieux : avertir Cis n’était donc pas possible.
+Pendant qu’il cherchait une issue, le heurtoir fut
+secoué de main ferme, et les deux jeunes gens attendus
+firent leur apparition  ; il en advint ce que le
+pauvre mari redoutait.</p>
+
+<p>— Eh bien, demanda Cis d’une voix dégagée,
+comment cela va-t-il, Vancouver, depuis la secousse
+de tantôt ?</p>
+
+<p>— Très-bien, très-bien, balbutia Vancouver.</p>
+
+<p>— Quelle secousse, Eustace ? interrogea Lady
+Gwendoline.</p>
+
+<p>— Rien, une bêtise  ; à la porte du club, Pen m’a
+accroché.</p>
+
+<p>— Vous ne nous l’aviez pas dit.</p>
+
+<p>— Cela n’en valait pas la peine, n’est-ce pas, Pen ?</p>
+
+<p>— Oh ! non.</p>
+
+<p>Le fidèle et obéissant Cis avait joué son rôle,
+mourant de peur, et trouvant que Lady Gwen était
+folle  ; mais la tête de Vancouver lui montra qu’elle
+était plus forte que lui, et il entra avec conviction
+dans son rôle. Le mari, qui frémissait qu’une indiscrétion
+révélât ses infidélités à Lady Gwendoline,
+prit dans le passage une seconde Cis à part, et à
+voix basse :</p>
+
+<p>— Ne me vendez pas, Cis.</p>
+
+<p>— Sûrement non, cher ami.</p>
+
+<p>— Chut ! chut ! fit Vancouver.</p>
+
+<p>Leur présence fit sensation à l’Alhambra. Mabel
+Deare avait déjà colporté l’histoire  ; mais quand on
+vit Lady Gwendoline calme, hautaine comme une
+déesse, son mari, humblement aimable, et Cis Pen
+parfaitement d’accord avec eux, on se dit que Mabel
+Deare était une toquée, et que la seule chose certaine
+dans tout cela était qu’elle s’était trouvée en
+<i lang="en" xml:lang="en">hansom</i> avec Eustace Vancouver.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<p>Cependant Lady Gwendoline n’était rien moins
+que rassurée  ; réellement son mari l’avait-il reconnue ?
+Était-ce par calcul qu’il avait feint de tout
+ignorer, et pouvait-elle recevoir Cis Pen sans danger ?
+Ou, s’il l’ignorait réellement, n’allait-il pas
+d’un moment à l’autre apprendre la vérité ?</p>
+
+<p>Ces préoccupations l’agitaient fort lorsque, quelques
+jours après cette scène, elle reçut de son
+mari une demande d’entretien qui fut accordée. — Il
+s’agissait, en effet, de choses sérieuses pour le
+ménage. L’histoire de la rencontre des deux <i lang="en" xml:lang="en">hansoms</i>
+s’était ébruitée, et la nouvelle d’un scandale
+concernant M. Eustace Vancouver et miss Mabel
+Deare était parvenue, grâce aux feuilles spéciales,
+jusqu’au fond de la province, où M. Vancouver
+père se reposait. La vision d’un divorce possible,
+de perdre l’honneur d’avoir une fille de duc comme
+bru, avait consterné la famille ! M. Vancouver s’était
+hâté d’écrire à son fils, l’invitant à redoubler d’égards
+pour sa femme, et le pressant d’obtenir qu’elle
+vînt leur faire une visite, ce qui suffirait pour faire
+tomber tout bruit fâcheux. En même temps, il laissait
+entendre que, si un sacrifice d’argent pouvait
+réparer une imprudence de son fils, il était prêt à
+le faire. Mais tout cela était attaché à la clause de
+la présence de Lady Gwendoline, qui jusqu’ici
+s’était toujours refusée à aller chez ses beaux-parents.
+C’est ce qu’il fallait obtenir.</p>
+
+<p>Lady Gwendoline attendait son mari de pied
+ferme. Quand il frappa discrètement à la porte du
+cabinet de toilette, il la trouva occupée à lire les
+feuilles hebdomadaires, Emperor, le danois, plus
+magnifique que jamais, à ses pieds, et Lancelot,
+son perroquet, sur ses épaules. D’un simple signe
+de tête, et sans quitter sa lecture, elle lui désigna
+un siége.</p>
+
+<p>A dessein, elle avait composé sa toilette du matin
+d’une magnifique pelisse fraise écrasée, s’ouvrant
+sur une robe japonaise brodée d’oiseaux. Le cabinet
+de toilette était vert et or, les fenêtres voilées de
+gaze indienne brochée d’or  ; au-dessus du fauteuil
+où Lady Gwendoline était couchée, les plumes d’un
+paon s’ouvraient en parasol, faisant à ses cheveux
+blonds un diadème vraiment royal. Sous cet appareil,
+Lady Gwendoline était extrêmement imposante.</p>
+
+<p>M. Vancouver, au contraire, gardant une attitude
+quelque peu embarrassée, prit place sur le
+siége qu’on venait de lui désigner. En lui-même, il
+faisait d’assez tristes réflexions  ; il avait horriblement
+besoin d’argent : la veille encore, Mabel Deare
+avait déclaré que, pour rendre ses souvenirs plus
+clairs et ses récits plus discrets, il fallait commencer
+par réaliser deux ou trois de ses fantaisies, et les
+fantaisies de Mabel étaient chères. Le carnet de
+chèques de M. Vancouver en avait vu long à cet
+égard.</p>
+
+<p>La femme de chambre était occupée à ranger les
+flacons de vermeil :</p>
+
+<p>— Renvoyez Hill, s’il vous plaît, dit Vancouver.</p>
+
+<p>Du haut de son espèce de trône, et de l’air d’une
+souveraine donnant audience, Lady Gwendoline fit
+un signe  ; le pauvre Eustace cherchait un joint et
+le trouva enfin en tirant les oreilles du chien, il
+confessa des embarras d’argent, la nécessité <i>absolue</i>
+d’avoir recours à son père, et proposa à lady Gwendoline
+de l’accompagner chez ses parents… une
+courte visite… ils le désiraient beaucoup…</p>
+
+<p>— Seriez-vous disposée, dit-il en terminant, de
+consentir à ce déplacement ?</p>
+
+<p>Lady Gwendoline prit l’air indifférent et mécontent
+d’une femme qui n’a rien à se reprocher, elle.</p>
+
+<p>— Cela a l’air de vous ennuyer ?</p>
+
+<p>— Extrêmement !</p>
+
+<p>— Je vous serais pourtant très-obligé…</p>
+
+<p>— Combien de temps là-bas ?</p>
+
+<p>— Une dizaine de jours.</p>
+
+<p>Elle le fit attendre, et puis d’un ton généreux :</p>
+
+<p>— Eh bien, j’irai.</p>
+
+<p>Et voilà comment la rencontre de deux <i lang="en" xml:lang="en">hansoms</i>
+a eu pour résultat de coûter d’abord :</p>
+
+<p>Dix mille livres à M. Vancouver père  ;</p>
+
+<p>Une parure pour sa belle-fille  ;</p>
+
+<p>Deux poneys pour les enfants  ;</p>
+
+<p>Pour Lady Gwendoline, d’en faire l’idole de tous
+les Vancouver, qui tiennent à leur fille de duc
+comme à leur vie  ;</p>
+
+<p>De la rendre absolue et souveraine maîtresse
+dans son ménage, car Eustace n’est pas pardonné.</p>
+
+<p>Enfin, de faire de Cis Pen le plus heureux des
+hommes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">DANCING</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Madame Vesey, la même qui a rendu à Lady
+Gwendoline Vancouver le signalé service que nous
+vous contions l’autre jour, est une charmante
+femme que tout le monde aime  ; on la plaint aussi,
+car elle est veuve d’un officier mort aux Indes, et
+elle a beaucoup de peine, la pauvre petite femme,
+à vivre comme elle le doit. Il est vrai qu’elle fait à
+ravir les excuses de sa médiocre fortune et en demande
+pardon à ceux qui viennent la voir. Elle
+habite au cœur de Londres, dans une des rues à
+boutiques qui touchent aux confins d’un des quartiers
+les plus <span lang="en" xml:lang="en">fashionables</span>, une petite maison à deux
+fenêtres de façade  ; encore le rez-de-chaussée est-il
+occupé par un épicier qui est aussi la poste, le télégraphe
+et le marchand de journaux. Madame Vesey
+a préféré ce voisinage aux agréments d’une villa
+isolée dans des quartiers aristocratiques, mais au
+bout du monde. Elle a embelli sa petite niche
+comme elle a pu, et tous ses amis l’ont aidée  ; on lui
+a prodigué les porcelaines, les tapis, les bouts d’étoffe  ;
+on ne la laisse jamais sans fleurs fraîches. Son
+thé est exquis et lui est envoyé par un cadet de
+bonne maison qui s’est mis dans la Cité. Tout l’hiver
+et tout le printemps elle a toujours un feu bien
+clair, car un admirateur désintéressé, propriétaire
+d’une des plus grandes mines de charbon d’Angleterre,
+lui en expédie, à titre gracieux, des charrettes
+qu’elle accepte comme des bonbons. L’art
+lui-même est venu la trouver : elle ne pouvait s’offrir
+la plus insignifiante aquarelle, mais elle ne peut
+pas refuser à un aimable garçon la permission d’orner
+les panneaux de ses portes et l’encadrement de
+ses miroirs de fleurs et d’oiseaux, surtout quand il lui
+jure qu’elle lui rend service en lui permettant cette
+petite enseigne  ; deux ou trois chérubins vêtus
+de leurs ailes se promènent sur son plafond bas :
+elle assure, et il faut l’en croire, que Fred Tony
+les a peints pendant qu’elle lui préparait une tasse
+de thé.</p>
+
+<p>Pour sa toilette, elle explique qu’elle s’habille avec
+rien. D’abord elle fait, naturellement, toutes ses
+robes, et elle reçoit modestement les compliments
+qu’on lui prodigue sur son habileté. Il est de fait
+qu’elle s’encadre à ravir  ; elle est brune, avec des yeux
+de génisse d’un bleu profond  ; elle se coiffe haut  ;
+pendant que tout le monde porte un petit chignon
+dans la nuque, elle, au contraire, dégage bien la
+sienne et découvre son cou rond et brun  ; ses robes
+sont toujours légèrement ouvertes, et le col officier,
+dentelle ou autre, lui est en horreur  ; elle a un
+signe velouté et noir au côté gauche du cou et s’en
+pare  ; elle est souvent en noir, surtout quand ses
+amies sont vêtues de teintes mourantes, et ce noir
+témoigne, avec le reste, de son économie et de son
+entente. Enfin, elle a évidemment résolu le problème
+de la vie à bon marché qui tourmente tant
+de pauvres sottes !</p>
+
+<p>En organisant sa vie, elle était partie du pied de
+n’aller nulle part, parce que cela entraîne à trop de
+dépenses, et que, n’ayant que deux femmes à son
+service, elle ne peut recevoir. Mais peu à peu on lui
+a forcé la main, les amis et les amies charitables ont
+prêté leur voiture et leur escorte  ; de son côté, elle
+s’est aperçue qu’un poulet froid, une langue et une
+salade pouvaient très-bien, sur le minuit, être servis
+par une « <span lang="en" xml:lang="en">housemaid</span> ». On ne refuse pas un cadeau
+de champagne, et ses petits soupers, les plus
+simples du monde, qui ne coûtent rien, sont très-recherchés.</p>
+
+<p>Madame Vesey soutient modestement son succès  ;
+si elle est très-jolie femme, elle a l’air d’en demander
+pardon, et quand Son Altesse Royale le
+prince de Cinq-Ports s’est mis en tête de la remarquer,
+elle a confié à une de ses bonnes amies qu’elle
+était désolée, et l’aimable amie l’a encouragée dans
+cette componction. Cependant, comme on ne peut
+ouvrir sa maison à l’un et la fermer à l’autre, on ne
+s’étonne pas trop de voir souvent, devant la porte
+de madame Vesey, le cab incognito d’une Altesse
+Royale connue de tout Londres et le <span lang="en" xml:lang="en">dogcart</span> élégant
+du jeune marquis de Tyars, l’homme le plus
+à la mode de la saison et qui n’admet pas qu’on soit
+amoureux d’un autre, fût-il empereur ! Et cependant,
+à sa sincère surprise, madame Vesey ne donne pas
+au beau marquis toutes les preuves d’affection qu’il
+attend d’elle, et qu’il lui a fait l’honneur de lui demander !</p>
+
+<p>Le noble marquis veut bien lui faire l’honneur
+d’un sursis, mais voit, en attendant, d’un
+très-mauvais œil la cour très-publique que lui fait
+monseigneur… Son Altesse Royale ne cache pas ses
+sentiments, et pourquoi le ferait-il ? Ils n’ont jamais
+nui à aucune femme, au contraire, et depuis qu’il
+honore madame Vesey de sa bienveillance, elle reçoit
+de douairières plus impeccables que les neiges
+éternelles, les plus bienveillantes invitations  ; en
+l’ayant, elle, on est sûr d’avoir Son Altesse. Madame
+Vesey n’y met pas plus de mystère.</p>
+
+<p>Pour ce qui est de Tyars, elle l’a connu quand il
+était à Eton. Il portait encore des jaquettes rondes,
+et n’avait alors que dix-sept ans. Depuis, elle n’a
+cessé de s’intéresser particulièrement à lui  ; elle a
+suivi ses fredaines et gémi sur ses dettes  ; car le
+jeune marquis, qui a hérité de son titre à cinq ans
+et a parfaitement dès lors mesuré l’importance de sa
+personne, s’est conformé aux bonnes traditions, et
+entre autres bagatelles s’est offert, à crédit, pendant
+son séjour à Oxford, pour trois mille livres de voitures
+et de harnais  ; le détail porte dix mille francs
+de fouets et cravaches.</p>
+
+<p>Avec un garçon pareil, on peut tout espérer  ;
+aussi madame Vesey en espérait-elle bien tout !</p>
+
+<p>Certes, le beau de Tyars l’avait toujours trouvée
+fort jolie, mais jamais autant que depuis qu’une
+Altesse Royale s’était posée en soupirant. C’est
+alors que le séduisant « <span lang="en" xml:lang="en">guardsman</span> » (Tyars était
+officier aux « <span lang="en" xml:lang="en">guards</span> »), en regardant dans la glace sa
+tête de chérubin blond et sa taille de jeune Hercule,
+se dit qu’il était tout à fait inconvenant que
+madame Vesey n’en fût pas amoureuse et parût lui
+préférer ce prince étranger, petit, brun, simple présomptif
+dégommé, car le roi son père s’était vu enlever
+son royaume. Son héritier s’en consolait en
+menant à Londres la vie d’un simple particulier,
+agrémentée de toutes les grâces d’état que donne
+le sang royal dans un pays où il fait prime. Son
+Altesse Royale le prince de Cinq-Ports, en effet,
+était la fureur du jour  ; l’avoir chez soi, une « délicieuse »
+distinction. Quand il apparut dans la
+société, revêtu de toutes les séductions du courage
+vaincu, il fit dans les cœurs féminins des ravages
+effrayants.</p>
+
+<p>Plusieurs fois déjà Son Altesse a confié à quelques
+amis que madame Vesey était « <i lang="en" xml:lang="en">the dearest little
+woman</i> », et, véritablement, il la trouve exquise !
+Jamais on n’a vu un désintéressement pareil : il a
+fallu des supplications pour lui faire accepter un
+méchant bracelet ! Jamais elle ne parle d’embarras
+pécuniaires  ; jamais elle ne pleure ! Monseigneur,
+jusqu’ici, n’a pas été gâté sous ce rapport. En général,
+ses amies faisaient des frais si extravagants pour
+lui plaire, qu’elles l’accablaient au bout d’un certain
+temps avec l’exposé de leur situation. A l’ordinaire,
+le temps que duraient ces liaisons, deux ou trois
+fois les maris faisaient banqueroute pour avoir
+donné trop de bals et trop de dîners « pour rencontrer
+Son Altesse Royale ».</p>
+
+<p>Avec madame Vesey, rien de ce genre : d’abord,
+pas de mari  ; pas de crainte d’être appelé un jour
+à « mentir comme un gentilhomme » devant la
+cour de divorce, et une petite femme si simple qui
+prétendait qu’avec son revenu elle faisait encore
+des économies. Et voilà pourquoi Son Altesse lui
+donnait, sans arrière-pensée, la satisfaction de faire
+stationner son cab des heures entières devant sa
+porte, et ne se formalisait pas de la voir flirter de
+temps en temps, et même assez souvent, <i>pour les
+convenances</i>, avec Tyars.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<p>Ces convenances étaient aussi les solides espérances
+de madame Vesey. C’était une femme trop
+sensée et trop raisonnable, elle savait trop bien ce
+qu’elle se devait à elle-même pour s’amuser sans
+raison à une chose aussi sotte que le sentiment. Son
+projet n’était rien moins que de faire le bonheur
+définitif de Tyars, et elle se sentait tout ce qu’il
+fallait pour cela  ; puisqu’il était assez aveugle pour
+ne pas s’apercevoir de ce qu’elle valait, elle lui faisait
+ouvrir les yeux par le prince.</p>
+
+<p>Elle assurait avec une parfaite bonne foi à sa
+chère Altesse Royale qu’elle n’avait d’autre ambition
+que d’être aimée, le moindre présent gâterait
+son bonheur  ; aussi cette perspective d’amour désintéressé
+promettait-elle à Cinq-Ports de longs
+jours de bonheur. Jamais, depuis une passion oubliée
+pour une Gretchen devenue une « <span lang="de" xml:lang="de">Frau</span> »
+quelconque, il n’avait été à ce point aimé pour lui-même.</p>
+
+<p>Mais la parfaite félicité de Son Altesse Royale
+ne suffisait pas à celle de madame Vesey  ; lord
+Tyars était jaloux  ; c’était un charmant commencement
+à une solution sérieuse  ; mais toute l’habileté
+de madame Vesey ne parvenait pas à faire sortir le
+marquis des déclarations spéculatives  ; elle le rassurait,
+c’était bien  ; elle ne décourageait pas ses illégitimes
+espérances, ce qui était indispensable  ; mais
+la parole décisive ne venait pas, et du train où
+les choses marchaient, elle pouvait se faire attendre.</p>
+
+<p>Le marquis de Tyars ne cachait pas, d’ailleurs, sa
+préférence pour madame Vesey, femme à la mode,
+mais madame Vesey n’était peut-être pas encore
+assez haut pour que le séduisant marquis eût la
+pensée de la confisquer à son profit et de l’enlever
+à l’univers entier. Il fallait un triomphe, un triomphe
+public  ; il fallait qu’elle fût enviée en un seul
+moment par cent femmes, et désirée par tous les
+hommes !… Un instant comme celui-là, et Tyars
+était à elle !</p>
+
+<p>Elle y pensait jour et nuit. Que faire ? Que combiner ?
+Quand on n’a ni voiture ni loge, les succès
+extérieurs sont difficiles. On ne donne pas de fête
+réussie dans une boîte d’allumettes comme son appartement !…
+Chez une autre ? mais chez qui ? Elle
+eut enfin une inspiration ! Elle pensa à son amie
+madame Rush, et un jour, vers cinq heures, sans
+préméditation d’aucune part, le hasard fit que madame
+Rush, prenant le thé chez madame Vesey,
+eut le plaisir de se rencontrer avec Son Altesse
+Royale le prince de Cinq-Ports, et que, tous trois,
+ils passèrent une heure charmante.</p>
+
+<p>Madame Rush est la précieuse, élégante et intelligente
+compagne de Holophern Rush, garçon d’esprit,
+fondateur du « <i lang="en" xml:lang="en">Electric Journal</i> » radical, et
+dont les tendances font horriblement souffrir sa
+femme, qui est d’une vieille famille conservatrice
+et aristocrate jusqu’au bout des ongles. Elle a
+épousé Holophern pour plusieurs raisons, dont la
+principale est que personne d’autre n’a sollicité sa
+main, et comme elle est très-fine et qu’il n’est
+pas bête, ils se sont entendus à demi-mot pour accentuer
+leur dissidence politique et s’en servir. Du
+reste, madame Rush déteste la politique, elle n’aime
+que l’<i>Art</i> sous toutes les formes : les cantatrices dînent
+chez elle, les actrices des différentes nationalités
+y lunchent  ; on y récite, on y joue la comédie,
+on y fait de la musique de chambre, on y encense
+les peintres à la mode et les sculpteurs distingués  ;
+enfin l’<i>Art</i>, l’<i>Art</i> toujours !</p>
+
+<p>Madame Rush veut être à la mode  ; elle sait que
+ce n’est ni la naissance ni la distinction qui assurent
+le triomphe. Elle s’est dit, le jour où, jolie provinciale
+inconnue, elle a épousé un homme ambitieux
+qui ne se cache pas d’être parti de très-bas et de
+vouloir arriver à tout, qu’il y arriverait, et elle a
+commencé sa laborieuse campagne  ; ses peines, ses
+labeurs, ses affronts, ses consolations, ses triomphes
+font sa vie  ; chaque année, elle ajoute à sa « <i lang="en" xml:lang="en">visiting
+list</i> »  ; chaque année, ses dîners comptent des noms
+de plus en plus relevés. Elle a commencé par les attachés
+et les secrétaires d’ambassade, qui s’ennuient
+et sont contents d’une invitation quand le dîner est
+excellent et l’hôtesse jolie  ; elle a passé par les gens
+d’esprit et les célébrités, mais maintenant elle est
+arrivée aux simples imbéciles titrés et aux femmes
+les plus ennuyeuses et les plus recherchées. Cependant,
+comme elle reçoit encore souvent des refus
+qui la désolent, comme surtout elle n’a jamais envoyé
+de cartes avec la mention tant désirée : « <i>Pour
+rencontrer Son Altesse Royale le prince de…</i> », elle
+brûle d’avoir cet honneur, qui l’établirait tout à
+fait femme <span lang="en" xml:lang="en">fashionable</span>.</p>
+
+<p>On comprend maintenant à quel point cette
+chère madame Vesey lui est devenue doublement
+chère, depuis qu’elle lui a fait connaître le prince de
+Cinq-Ports ! Avoir chez elle Son Altesse Royale
+est le rêve de madame Rush, l’y avoir officiellement
+et sentir que les passants diront, en voyant le tapis
+écarlate de la porte, qu’elle a de la « <span lang="en" xml:lang="en">Royalty</span> » dans
+son salon !! !… Holophern Rush, tout radical qu’il
+est, en rêve lui aussi. Comblée de mille prévenances
+par ses bons amis les Rush, madame Vesey
+a bien voulu promettre de s’entremettre au sujet
+de l’Altesse  ; elle l’a fait, elle a obtenu le consentement
+royal, en ajoutant que le prince trouvait
+Holophern Rush un très-bon garçon, mais qu’il
+était bien fatigué de l’Art sous toutes ses incarnations.</p>
+
+<p>Madame Rush fut d’abord anéantie ! Chez elle,
+hors l’Art, rien !… Si Son Altesse Royale était fatiguée
+de voir des comédies de salon et d’entendre
+chanter, on pourrait avoir peut-être quelque faiseur
+de tours japonais.</p>
+
+<p>— Non, <span lang="en" xml:lang="en">dear</span>, pas de Japonais… Puisqu’il faut
+absolument quelque chose de nouveau, je sais une
+danse, moi, bien étonnante que j’ai apprise aux
+Indes… C’est toute une histoire. Personne ne la
+connaît ici et… ne…</p>
+
+<p>Madame Rush ne la laissa pas finir, elle était enthousiasmée,
+ravie  ; « chère Vesey », elle savait
+donc tout, même une danse indienne, et qu’est-ce
+qu’il faudrait ? voulait-elle un encadrement, une pagode,
+un pavillon, n’importe quoi ?</p>
+
+<p>— Non, ma chère, rien du tout  ; tâchez seulement
+de décorer votre salon un peu à l’orientale,
+puisque ma petite idée vous amuse… N’en parlez
+pas…</p>
+
+<p>— Jamais, <span lang="en" xml:lang="en">dearest</span>… et je vous donnerai un
+souper comme on n’en a jamais vu. Il y aura une
+table à part pour vous, et vous y ferez les invitations
+que vous voudrez… Tout Londres en parlera !…</p>
+
+<p>Le lendemain, les invitations étaient lancées, et
+les trois semaines à parcourir avant cette heureuse
+soirée parurent bien longues aux Rush. De tous
+côtés on leur demandait quelle était la surprise
+qu’ils réservaient à leurs invités, et d’un air innocent
+ils répondaient :</p>
+
+<p>— Aucune, nous serons entre amis, simplement…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<p>Lord Tyars continuait à venir voir fréquemment
+madame Vesey. Un jour, comme il entrait, il la
+surprit se renversant devant la glace dans une pose
+des plus charmantes. Il devint très-rouge et se hâta
+de la supplier de recommencer…</p>
+
+<p>— Mais non, Harry, laissez donc !…</p>
+
+<p>Comme elle l’avait connu en veste, elle en profitait
+pour l’appeler par son prénom, et il était fort
+sensible à cette preuve d’intimité.</p>
+
+<p>— Est-ce que vous voulez vous faire photographier
+ainsi ? Pourquoi prenez-vous une aussi jolie
+attitude, quand vous êtes seule, et ne voulez-vous
+pas recommencer, quand je brûle de vous regarder ?</p>
+
+<p>— Parce que c’est un secret.</p>
+
+<p>— Un secret, quel secret ?</p>
+
+<p>Elle finit par le lui confier, tout doucement, petit
+à petit  ; il prit d’abord un visage souriant et charmant,
+puis tout à coup se rembrunissant :</p>
+
+<p>— Tout cela, c’est pour Cinq-Ports.</p>
+
+<p>A son tour, madame Vesey eut l’air offensé.</p>
+
+<p>— Comme vous voudrez, mon cher.</p>
+
+<p>— Alors, si ce n’est pas pour lui, si c’est seulement
+un tout petit peu pour moi, pour votre pauvre
+Harry, dansez pour moi seul.</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Je vous en prie !</p>
+
+<p>— Non, ne me le demandez pas.</p>
+
+<p>Il voulut se lever, partir  ; elle le retint doucement,
+le força à s’asseoir, à l’écouter, à la regarder,
+à observer le regard tendre et mystérieux de ses
+yeux, et à lui dire un peu bas :</p>
+
+<p>— Vous êtes une « <span lang="en" xml:lang="en">darling</span> » !…</p>
+
+<p>Holophern Rush ne refuse jamais rien à sa femme  ;
+on s’en aperçut le jour de la soirée. Leurs trois salons
+avaient été transformés  ; des arcades orientales,
+des palmiers à profusion, des vases indiens, tout
+avait été prodigué. Le tapis écarlate, de rigueur
+pour tout hôte royal, couvrait le trottoir et menait à
+une entrée qui semblait celle du palais des fées  ; une
+quantité infinie de lanternes de couleur jetaient
+une lueur à fois éclatante et douce  ; les draperies
+aux nuances les plus pâles, les plus délicates, s’enroulaient
+autour de la rampe de l’escalier, et, sur le
+palier supérieur, madame Rush, plus éthérée que
+jamais, drapée dans une gaze d’argent, du rouge
+aux pommettes, les yeux alanguis, couverte de bijoux,
+était superbe à voir. Elle ne dormait pas
+depuis trois nuits  ; elle n’avait pas mangé de la
+journée  ; mais elle venait de boire un verre de
+champagne et se sentait de force à rester vingt
+heures sur ses pieds.</p>
+
+<p>Les voitures arrivaient  ; la haie pressée de pauvres
+se tenait des deux côtés du tapis, guettant avec un
+intérêt passionné le passage de chaque femme sous
+la marquise improvisée  ; les « <i lang="en" xml:lang="en">linkmen</i> », leur lanterne
+à la main, s’empressaient aux marchepieds
+des « <span lang="en" xml:lang="en">hansoms</span> » qui amenaient des hommes  ; les
+valets de pied, superbes et orgueilleux, se tenaient
+à la porte, et les femmes de chambre, les cheveux
+plats sentant le musc et la pommade, enlevaient les
+manteaux, présentaient des épingles et rajustaient
+les jupes. Holophern Rush, sa barbe peignée en
+éventail, était en bas, attendant Son Altesse Royale.
+A minuit précis, elle arriva, le visage coloré, la
+mine bonasse, la main ouverte. On dansait déjà,
+mais dans tous les groupes courut un petit mouvement.
+Madame Vesey, en robe écarlate, assise un
+peu à l’écart, eut l’honneur du premier regard, et
+bientôt celui d’une valse. Le prince ne l’eut pas
+quittée qu’elle fut assaillie  ; elle accepta, moitié figue
+moitié raisin, un quadrille avec un jeune gandin
+sans conséquence, et puis on la vit disparaître…</p>
+
+<p>Madame Rush, qui voltigeait dans l’éther, aperçut
+un léger nuage d’inquiétude qui couvrit aussitôt
+le visage de Son Altesse Royale, et alla lui
+dire en souriant d’une façon exquise deux mots qui,
+évidemment, le rassurèrent. Lord Tyars, qui, bien
+entendu, avait dîné chez les Rush et s’était trouvé
+à côté de madame Vesey à table, était assez amoureux
+et assez gris pour regarder sans la moindre
+gêne un futur souverain d’un très-mauvais œil.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la maîtresse de la maison glissait
+à travers ses salons et murmurait tout bas qu’on
+était prié de s’asseoir, qu’elle avait réservé une petite
+surprise. Holophern Rush repoussait tout doucement
+les groupes et formait un vide entre la baie
+qui séparait les deux salons. Des domestiques poudrés,
+porteurs de splendides mollets à bas roses, arrivèrent,
+d’un air condescendant, grouper quelques
+plantes, afin de faire un fond, et, à l’étonnement général,
+une « ayah », tout enroulée de draperies blanches,
+vint s’accroupir à terre et frapper sur une
+sorte de tambourin une mélodie plaintive et douce.
+Le silence se fit : Son Altesse Royale, assise au
+premier rang, avait l’air charmé et attendait avec
+la mine d’un gourmet qui va être satisfait.</p>
+
+<p>Il y eut un léger brouhaha… Un paravent fut déplié
+et refermé, et madame Vesey apparut, les deux
+pieds rapprochés, le buste renversé, les dents découvertes,
+les yeux langoureux  ; elle était drapée dans
+une gaze rose, souple et légère, qui la moulait  ; ses
+cheveux noirs dénoués étaient entremêlés de bijoux
+et de jasmin odorant  ; ses poignets et ses chevilles
+étaient chargés de lourds bracelets, et ses petites
+mains étincelaient. Ainsi vue, elle était superbe :
+le fard lui donnait vingt ans, et elle y ajoutait
+tout ce qu’on ne sait pas à vingt ans !</p>
+
+<p>Il y eut un murmure approbateur… l’ayah reprit
+le tambourin, qu’accompagnait voluptueusement en
+sourdine l’orchestre, et madame Vesey dansa comme
+on danse dans les pagodes sacrées… Ce fut du délire,
+des applaudissements à tout rompre !… Ivre
+de son succès, elle mettait toute sa fougue, toute
+son ardeur, toute son ambition dans ses yeux
+voilés !…</p>
+
+<p>Quand elle eut fini, ce fut un murmure spontané  ;
+le prince ne fit qu’un saut de sa chaise, et lui
+prenant la main, la lui baisa en lui disant : Merci !
+En une seconde, elle fut la femme la plus à la mode
+de Londres. De vieilles duchesses vinrent lui faire
+des génuflexions  ; Holophern Rush la regardait avec
+adoration  ; quant à madame Rush, elle lui aurait
+baisé les pieds, tant ce succès, chez elle, la ravissait.</p>
+
+<p>— Et maintenant, ma chère, vous allez venir
+souper  ; il y a un souper servi rien que pour vous
+dans mon boudoir… Prenez un cavalier…</p>
+
+<p>Madame Rush regardait du coin de l’œil le prince
+qui était tout proche.</p>
+
+<p>— Et à vous deux faites vos invitations.</p>
+
+<p>— Moi, choisir ! répondait la douce Vesey, toute
+frémissante encore  ; choisissez vous-même… Enfin,
+si vous le voulez… Puis, tournant légèrement la
+tête pendant que tous les yeux étaient arrêtés sur
+elle, et que ceux du prince la dévoraient en plein,
+élevant un peu la voix :</p>
+
+<p>— Lord Tyars, voulez-vous me faire la faveur de
+me donner le bras ?</p>
+
+<p>Lord Tyars ! Pas le prince !… Celui-ci devint
+blanc comme sa cravate  ; puis, comme Lord Tyars,
+qui avait bousculé trois femmes, offrait le bras à
+madame Vesey, Son Altesse Royale, avec son air
+de grand seigneur, s’approcha :</p>
+
+<p>— Puis-je m’inviter à votre table, moi aussi ?…</p>
+
+<p>— Trop honorée, monseigneur… fut la respectueuse,
+mais bien froide réponse.</p>
+
+<p>C’était une défaite, et, mal préparé, le pauvre
+prince n’eut pas le courage d’être du souper. Toute
+réflexion faite, il se déclara très-fatigué, et une fois
+dans l’escalier, au désespoir morne de madame Rush,
+il demanda sa voiture. Pendant ce temps, Tyars,
+du champagne plein la tête, étouffait d’orgueil de
+s’être vu ainsi publiquement préféré !! !…</p>
+
+<p>— C’est ma surprise ! lui dit-elle, en mettant ses
+lèvres tout près de son oreille, pendant qu’il se penchait
+pour la servir.</p>
+
+<p>— J’ai la mienne aussi !… fut sa réponse.</p>
+
+<p>On sut le lendemain quelle était cette surprise :
+madame Vesey devenait la marquise de Tyars.</p>
+
+<p>Le jour du mariage, c’est Bobbie Rush, personnage
+de quatre ans, qui, vêtu en page, avec un
+pourpoint fraise écrasée, a porté la queue de la
+mariée. Madame Rush reçoit maintenant tous les
+princes qu’elle veut  ; elle est tout à fait à la mode.
+Il n’y a que le pauvre Cinq-Ports qui cherche de
+nouveau un cœur et pleure encore sa chaumière !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">KITTY DOVE</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Le mariage de Sir Marmaduke Orris et de Bertha
+Tremayne avait fait du bruit en son temps. Ce
+n’était ni par la pompe, ni par le nombre des demoiselles
+d’honneur et l’élégance des pages, mais précisément
+par l’absence de tout cela. Sir Marmaduke
+avait célébré sa majorité le samedi, et ce garçon,
+qui passait à bon droit pour le plus timide du
+monde, qui depuis l’âge de huit ans tremblait en
+s’entendant interpeller, qu’on avait assommé du
+poids de son nom et de sa fortune, qui avait toujours
+eu une peur horrible de Lady Orris, sa belle-mère,
+et ne se sentait pas le courage de la mettre à
+la porte de chez lui, — comme depuis plusieurs
+années il rêvait tous les soirs avec délices qu’il le
+faisait  ; — ce nigaud, au dire de Lady Orris, ce sot,
+d’après l’opinion de mesdemoiselles ses sœurs, avait
+montré qu’il savait parfaitement ce qu’il voulait,
+en s’en allant, dès le lundi, se marier sans aucune
+notification préalable avec Miss Bertha Tremayne !</p>
+
+<p>Notez que Miss Bertha Tremayne était la protégée
+de Mylady qui lui avait donné un médaillon
+devenu inutile, l’amie chérie de Miss Orris, avec qui
+elle persiflait sans cesse ce pauvre stupide Sir Marmaduke.
+Cette petite colombe, incapable de nourrir
+un projet, laide par-dessus le marché, avait, grâce
+aux conseils de madame sa mère, et en suivant un
+plan de campagne supérieurement conçu, enlevé Sir
+Marmaduke au nez de tous, et pendant qu’on la
+cherchait, craignant qu’elle ne fût noyée ou écrasée,
+elle arrivait tranquillement à X…, un petit sac de
+nuit à la main, y trouvait Sir Marmaduke amoureux
+comme une oie et fier comme un dindon, faisait
+avec lui une courte visite à l’église, et en sortait
+Lady Orris épouse légitime d’un baronnet dont la
+famille datait de la conquête et dont le « <span lang="en" xml:lang="en">rent roll</span> »
+était estimé, au bas mot, tout près d’un million.</p>
+
+<p>Dès le soir même, elle affichait hautement ses
+droits en envoyant Marmaduke (muni d’un bout
+de ruban pour la longueur) lui acheter une paire
+de pantoufles chez le principal cordonnier du lieu.
+La vue du jeune baronnet du Hall faisant une telle
+commission avait failli causer une attaque d’apoplexie
+à la respectable personne qui portait à Mylady
+ses chaussures. Le bruit se répandait aussitôt d’un
+événement extraordinaire, et le lendemain, quand
+l’incroyable vérité parvint à <span lang="en" xml:lang="en">Orris Hall</span>, les jeunes
+tourtereaux filaient tranquillement sur Paris, car la
+pauvre Bertha se mourait de peur (disait-elle) de
+la colère de ses parents, et comme, en effet, la première
+lettre de madame Tremayne fut très-cruelle,
+et qu’elle refusa d’envoyer quoi que ce soit à sa
+fille, Sir Marmaduke eut grand’peine à consoler sa
+femme, mais répara avec transport son dénûment
+par l’achat d’un trousseau comme on en fait aux
+héritières des maisons princières.</p>
+
+<p>Les premiers temps du mariage furent délicieux  ;
+d’abord Bertha, qui n’était jolie qu’aux yeux de son
+mari, le devint presque pour de vrai.</p>
+
+<p>Ses cheveux pâles prirent une nuance dorée, ses
+sourcils absents se changèrent en un arc charmant,
+ses yeux eurent tout à coup de l’éclat, ses lèvres
+s’épanouirent rouges comme la cerise, et ayant
+toujours été blanche comme une jatte de lait, l’ensemble
+ne fut rien moins que désagréable. Elle était
+petite et mince, on l’habilla à ravir, et les fanfreluches
+et les rubans lui donnèrent l’ampleur qui lui
+manquait.</p>
+
+<p>Sir Marmaduke, au septième ciel, ne parlait pas
+plus qu’auparavant… Mais pourquoi aurait-il parlé ?
+Sa femme parlait si bien, si haut, si facilement ! Elle
+lui avait dicté la lettre qui avait poliment signifié à
+Lady Orris d’avoir à élire ailleurs son domicile  ; elle
+lui dictait aussi ses paroles et ses actions, et il ne
+lui restait plus qu’à se laisser vivre.</p>
+
+<p>Après le <i lang="en" xml:lang="en">honey moon</i> de rigueur, la vie s’établit
+entre <span lang="en" xml:lang="en">Orris Hall</span> et Londres, et Sir Marmaduke
+passa officiellement au rang des maris qui ne comptent
+pas. Bien des personnes se mirent à plaindre
+cette charmante petite Lady Orris d’avoir un mari
+si bête, et madame Tremayne surtout en gémissait
+dans le secret avec ses meilleures amies… Bertha
+était si douce !… On s’en aperçut bientôt.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<p>Lady Orris commença par des dîners, et ces dîners
+faisaient le désespoir du pauvre Marmaduke  ; il lui
+était effroyable d’avoir à donner le bras à une
+duchesse ou à une comtesse, à passer devant tout
+le monde et, durant le dîner, à suffire à une conversation.
+Lady Orris excusait bien à l’avance la
+timidité de son mari  ; elle le faisait même devant
+lui d’un ton maternel qui rendait le pauvre Marmaduke
+dix fois plus confus. Mais cela n’empêchait
+pas les dîners de Lady Orris d’être agréables, et son
+chef un artiste émérite.</p>
+
+<p>Elle donna deux bals, et ces bals ayant réussi,
+elle voulut avoir la comédie chez elle, mais l’avoir
+d’une façon complète  ; elle avait pour cela un excellent
+conseiller. L’honorable Victor Fielding, son
+propre cousin germain, était un jeune homme réputé
+plein d’esprit. Dès l’adolescence, il ne pouvait parler
+à son valet de chambre sans jeter ce personnage
+dans des convulsions d’hilarité  ; quant à son coiffeur
+et à son bottier, ils estimaient M. Fielding
+l’homme le plus spirituel de la terre. Revêtu de
+cette auréole, et malheureusement dépourvu de
+fortune, Victor Fielding entra dans le monde, propre
+à tout et bon à rien, et un beau jour épata la
+société et son honorable famille en paraissant sur
+les planches d’un vrai théâtre et en choisissant un
+rôle burlesque pour son début  ; on cria d’abord,
+puis on se mit à raisonner, et finalement, au lieu
+d’être déchu, Victor Fielding se trouva plus recherché
+que jamais  ; c’était un acteur, mais un des leurs  ;
+beaucoup de femmes le trouvaient aimable, ses
+engagements aux théâtres étaient courts, et entre
+temps il jouait avec des amateurs sans trop se faire
+prier. Et il avait promis à Lady Orris de jouer chez
+elle !! !</p>
+
+<p>Sir Marmaduke détestait Fielding, détestait les
+gens de théâtre, détestait les comédies de société.
+Lady Orris, sa belle-mère, tout en lui faisant les
+gros yeux, lui avait inculqué tous les préjugés qui
+convenaient, il y a cent ans, aux gens bien nés.
+L’idée qu’une Orris se fît applaudir par un public
+quelconque (et sa femme parlait maintenant d’une
+représentation de charité où l’on entrerait pour sa
+guinée) le mettait en fureur. Il essayait des remontrances
+à sa chère Bertha  ; il ne répondait pas à
+Fielding quand celui-ci lui parlait  ; mais ni lui ni
+l’autre n’avaient l’air de s’en apercevoir. Si l’on
+était en particulier, Bertha donnait à son mari une
+chiquenaude sur le bout du nez, ce qui terminait
+la discussion  ; s’il y avait un tiers, elle prenait la
+mine d’un ange résigné et compatissant  ; quant à
+Fielding, il faisait la grimace en aparté d’une façon
+qui ravissait Lady Orris. Ils étaient les gens les plus
+gais du monde, prenant des mesures, renversant en
+imagination les cloisons, élevant les portants et
+surtout dessinant les costumes — car Victor Fielding
+dessinait  ; on disait même, ce qui s’appelle
+tout bas, c’est-à-dire très-haut, que les costumes de
+la célèbre Kitty Dove étaient sortis de son cerveau.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<p>Cette Kitty Dove occupait au moins beaucoup
+son esprit, et, avec Lady Orris, ils en parlaient sans
+cesse. Kitty Dove était une créature si remarquable,
+la première actrice du siècle, de l’avis de Victor, la
+seule qui eût compris Sheridan. Belle, noble, distinguée,
+un ange !… Et l’on allait applaudir cet ange,
+pendant que Sir Marmaduke s’enfermait, de mauvaise
+humeur, dans son « <span lang="en" xml:lang="en">study</span> » et se consolait,
+ou plutôt se lamentait, en compagnie de son meilleur
+ami « Rascal », petit terrier à rat, qui le regardait
+avec des yeux humains, pendant que tristement
+il fumait sa pipe, et semblait lui dire qu’il
+comprenait bien sa peine. Du reste, Rascal n’aimait
+qu’à demi Mylady et la grognait souvent dans des
+coins, sachant qu’il lui était interdit de le faire
+plus ouvertement, mais il ne se gênait pas pour
+attraper les mollets de Victor Fielding, chaque fois
+que l’occasion s’en présentait.</p>
+
+<p>Le pauvre Sir Marmaduke se sentait devenir bien
+inutile  ; la douairière Lady Orris était maintenant la
+meilleure amie de Bertha, qu’elle soutenait, encourageait
+et chaperonnait, et les deux Miss Orris adoraient
+leur ancienne amie. Le pauvre Sir Marmaduke
+ne se sentait que « Rascal » pour appui, et les
+soutiens de Lady Orris étaient légions, tous ceux
+qu’elle amusait, tous ceux qui comptaient être invités
+par elle, tout le troupeau affamé et repu, qui va
+là où la table est mise.</p>
+
+<p>Un soir, la solitude des deux camarades, le maître
+et le chien, fut interrompue par Bertha, qui rentrait
+d’une partie de théâtre en la compagnie irréprochable
+de sa belle-mère, de son cousin et de plusieurs
+autres. On avait été voir Kitty Dove dans le rôle
+que Bertha ambitionnait.</p>
+
+<p>— Eh bien ! Sir Marmaduke, vous n’êtes donc
+pas couché  ; il fallait venir avec nous alors !</p>
+
+<p>— Je déteste le théâtre.</p>
+
+<p>— Quelle idée ! Kitty a été délicieuse  ; et savez-vous,
+Marmaduke, que je veux l’avoir un soir à
+souper ? je veux absolument la connaître.</p>
+
+<p>Sir Marmaduke pétrifié ouvrait des yeux effrayés.</p>
+
+<p>— Pourquoi pas, s’il vous plaît ? Miss Dove est
+une personne parfaitement comme il faut  ; on l’invite
+partout  ; d’abord elle a été mariée  ; c’est une
+personne aussi distinguée que n’importe qui  ; je
+suis décidée à faire sa connaissance  ; je la trouve
+charmante !…</p>
+
+<p>— Mais Bertha, je vous en prie, réfléchissez !…</p>
+
+<p>— Ah ! ne soyez donc pas toujours à gronder.
+Victor viendra demain vous chercher pour vous
+présenter à Miss Dove, et vous tâcherez de parler…
+si vous pouvez !…</p>
+
+<p>Aller chez Miss Kitty Dove, l’avoir à souper
+chez lui avec Lady Orris !… depuis son enfance une
+« Lady Orris » était pour l’imagination de Sir Marmaduke
+une personne vivant dans une sphère à
+part  ; une Lady Orris, de <span lang="en" xml:lang="en">Orris Hall</span>, soupant avec
+une actrice, lui paraissait une action presque sacrilége  ;
+c’était déjà assez terrible qu’une Lady Orris
+eût parmi ses parents un personnage comme Victor
+Fielding, tout fils de lord qu’il était.</p>
+
+<p>Malgré tout, le pauvre Sir Marmaduke se sentait
+condamné  ; il se rendait compte qu’il irait, et qu’une
+fois là, il n’oserait jamais être impoli pour une
+femme, car, bien que ne songeant qu’avec un mépris
+naïf à une certaine classe de femmes, il n’aurait pu
+être grossier pour la dernière fille des rues.</p>
+
+<p>Et Bertha fut aimable à déjeuner, et Victor arriva
+au lunch, et, tout en mangeant bien et buvant mieux,
+fit la biographie et l’éloge de Miss Dove  ; elle avait
+tout : vertu, talent et le reste  ; elle avait eu le malheur
+d’être mariée avec une affreuse canaille dont
+elle avait pu heureusement se débarrasser  ; elle
+épouserait sans doute un duc, elle en était digne  ;
+quant à lui, Fielding, il lui baiserait les pieds avec
+plaisir  ; c’était une grande faveur d’être reçu par
+elle, elle recevait si peu de personnes chez elle ! Le
+lunch n’était pas terminé que Mylady sonna pour la
+voiture de Sir Marmaduke et le pria de se hâter.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Le pauvre Marmaduke était au supplice  ; son
+expérience de la vie était nulle, et il se figurait l’intérieur
+d’une actrice comme la chose du monde la
+plus extraordinaire  ; du reste, Fielding eut soin
+d’entretenir un ahurissement qui était manifeste
+en parlant sans arrêt depuis Belgrave Square jusqu’à
+une des rues neuves du quartier de Kensington,
+où se trouvait la maison de Miss Dove.</p>
+
+<p>Une <span lang="en" xml:lang="en">housemaid</span> en alpaga noir, tablier de mousseline
+à bavette épinglée de nœuds roses et un petit
+bonnet blanc à nœuds roses également, vint ouvrir  ;
+elle introduisit ces deux messieurs au premier,
+dans le salon le plus honnêtement bête  ; tous les
+meubles couverts d’une perse luisante  ; des livres,
+des plantes, quelques belles gravures  ; une petite
+installation pour faire les fleurs artificielles  ; quelques
+bluets étaient dans un vase, et leur copie
+reposait sur la tablette de bois peinte en blanc  ;
+devant cette table, une cage avec deux beaux canaris
+chantant à tue-tête  ; les stores rouges étaient
+baissés, et l’air entrait par la large fenêtre du petit
+salon du fond, qui s’ouvrait sur un jardin dont on
+apercevait les arbres et dont on respirait les parfums.
+Des quantités de photographies de beaux
+enfants complétaient l’ensemble.</p>
+
+<p>Miss Dove les fit attendre cinq minutes  ; puis elle
+parut, vêtue d’une robe de laine blanche légère, le
+corsage plissé, la jupe longue et unie, un ruban bleu
+dans ses cheveux châtains, lisses et nattés  ; à la
+main, une corbeille pleine de roses fraîchement
+cueillies, l’air du visage sérieux et paisible. Elle
+s’avança droit vers Sir Marmaduke.</p>
+
+<p>— Sir Marmaduke, je suis touchée, je vous
+remercie  ; mon ami Fielding m’a dit que vous étiez
+un de mes amis inconnus, soyez le bienvenu.</p>
+
+<p>Et d’un geste doux elle forçait Sir Marmaduke à
+s’asseoir, pendant qu’elle-même prenait place dans
+le petit fauteuil d’osier devant sa table de travail,
+et de ses mains légères et blanches se mettait à pétrir
+une fleur.</p>
+
+<p>Sir Marmaduke murmura quelques mots de…
+ravi…, charmé, puis, rouge comme une braise,
+regarda d’un air embarrassé Victor Fielding qui
+parlait à Miss Dove avec tout le respect possible.
+Mais Sir Marmaduke n’avait pas besoin d’être
+embarrassé : de sa voix douce et cadencée, Kitty
+Dove lui adressait la parole, faisant, sans qu’il s’en
+rendît compte, les demandes et les réponses  ; tout
+était net, simple et de bon goût. Sir Marmaduke,
+qui aimait les bêtes, fut heureux quand l’entrée d’un
+grand chien de montagne le mit sur un sujet qui
+lui était familier  ; il caressa le bel animal, qui s’appelait
+Otello et était fier comme le Maure de Venise…</p>
+
+<p>— Ah ! quand on est seule et sans enfants,
+dit doucement Kitty, il faut bien tromper son
+cœur.</p>
+
+<p>Et, voyant les yeux de Sir Marmaduke s’arrêter
+sur les photographies enfantines :</p>
+
+<p>— Oh ! je n’en ai jamais eu, dit-elle  ; mais je les
+aime tant ! je me console en regardant ceux des
+autres !…</p>
+
+<p>Sir Marmaduke était ahuri.</p>
+
+<p>Ça, une actrice ! cette femme belle, chaste, s’entourant
+de portraits d’enfants ! Les sentiments intérieurs
+de Marmaduke se manifestaient par une
+timidité redoublée. Aussi Victor Fielding parlait-il
+tout le temps  ; mais c’était au jeune baronnet que
+Miss Dove adressait ses réponses, et quand, au
+moment du « <span lang="en" xml:lang="en">shakehands</span> » du départ, Fielding dit :
+« Ma chère Kitty, je sais que Sir Marmaduke est
+chargé par Lady Orris de vous dire qu’elle sera
+ravie de vous voir », Sir Marmaduke ne put que
+répéter « ravie », tant les yeux bruns et doux qui
+s’arrêtaient sur lui le rendaient incapable d’une
+autre réponse.</p>
+
+<p>A la porte, les deux hommes se séparèrent, Fielding
+pour s’en aller à de nouveaux triomphes, Sir
+Marmaduke pour réfléchir…</p>
+
+<p>Lady Orris eut tout le loisir de se divertir avec
+son cousin de la façon dont elle menait son mari :</p>
+
+<p>— Ce pauvre Marmy, qui a peur des femmes de
+théâtre comme du diable !… le voilà donc apprivoisé…
+Voyez-vous, Victor, vous avez de l’esprit  ;
+mais, ma parole, même si vous aviez été Sir Marmaduke
+Orris, je ne crois pas que je vous aurais
+choisi. Un mari qui n’oserait seulement pas regarder
+une autre femme… car il n’a pas regardé Miss
+Dove, j’en suis certaine  ; il ne sait pas seulement la
+couleur de ses yeux.</p>
+
+<p>Sir Marmaduke la savait si peu, la couleur des
+yeux de Miss Dove, qu’encore amoureux de sa
+femme, et se croyant tenu envers elle à la plus
+rigoureuse fidélité, il se faisait des reproches de
+penser autant à Miss Dove. Comme elle avait l’air
+tranquille !… Comme sa voix était harmonieuse !
+comme tout était simple et « anglais » chez elle !…
+Comme cela devait être agréable de dîner en face
+d’elle !…</p>
+
+<p>Et alors l’image de son petit pantin de femme
+qui riait ou criait sans cesse, qui n’aimait que les
+chinoiseries, les japonaiseries, les choses baroques,
+qui se moquait du goût anglais et de la lourdeur
+anglaise… cette image baroque dansait désagréablement
+devant ses yeux, et puis Marmaduke rêvait
+un « <i lang="en" xml:lang="en">son and heir</i> », et la pensée des enfants était
+affreuse à Lady Orris.</p>
+
+<p>Qu’est-ce qu’on peut faire de ces petits singes ?
+Un héritier ? Mais pourquoi faire, un héritier ? Pour
+nous enterrer ?… Telle était sa constante profession
+de foi.</p>
+
+<p>Miss Dove, qui, au contraire… Marmaduke était
+bien triste !</p>
+
+<p>Lady Orris, ayant obtenu ce qu’elle désirait, était
+d’une condescendance rare. Elle voulut bien informer
+Sir Marmaduke du jour qu’elle avait choisi
+pour donner un souper à Miss Dove, et, de plus,
+pour l’édification de son mari, ajouta que Miss Dove
+avait déjeuné plusieurs fois chez la duchesse de
+Boldfront.</p>
+
+<p>Elle fut fort étonnée quand Sir Marmaduke se
+permit de dire en guise de réponse :</p>
+
+<p>— Je n’approuve pas cela.</p>
+
+<p>— Quoi ! la duchesse ?</p>
+
+<p>— Non, votre projet.</p>
+
+<p>Il y eut un court silence  ; Lady Orris faisait sonner
+sa cuiller. Puis, de son petit ton glacé :</p>
+
+<p>— C’est pour jeudi.</p>
+
+<p>— Je vous répète que je n’approuve pas. Et Marmaduke
+se leva et fit frapper violemment la porte
+en s’en allant.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>V</h3>
+
+<p>Le jeudi vint, et le triomphe de Bertha. Miss Dove
+avait répondu un mot charmant à l’invitation de
+Lady Orris. Tout était réglé et agencé par Fielding,
+qui jouait en ce moment au <span lang="en" xml:lang="en">Star Theatre</span> le rôle
+d’une vieille femme ivrogne, dans un « burlesque »,
+le jouait délicieusement et était l’idole d’un petit
+groupe d’admiratrices.</p>
+
+<p>Lady Orris avait rêvé un souper à sensation, un
+souper positivement pompéien !… Elle-même, vêtue
+d’un peplum couleur flamme, des sandales d’or
+aux pieds, ses cheveux frisés, couronnés de roses
+blanches, avait, au dire de Fielding, une mine
+absolument réussie. Lui, à son profond regret, était
+tenu au vil costume moderne, mais il s’en était
+dédommagé en faisant des recherches archaïques,
+afin que le souper ne ressemblât à rien qui se fût
+déjà vu à Londres en ce genre. Un véritable décor
+antique avait été établi par ses soins, et la table
+mise comme chez Cicéron lui-même ! Il avait laissé
+comprendre quelque chose de la surprise qui l’attendait
+à Miss Dove, et l’on comptait bien qu’elle viendrait
+costumée en vestale ou quelque chose d’approchant.
+Quand Sir Marmaduke vit sa femme, il
+manifesta une surprise non équivoque. Quant à la
+salle du souper, l’entrée lui en avait été interdite  ;
+il verrait quand on se mettrait à table. A minuit
+moins un quart, deux amies aussi toquées que Lady
+Orris faisaient leur apparition, semblant sortir d’un
+tableau d’Alma Tadema. L’une avait ses cheveux
+en cône et entourés de bandelettes  ; l’autre, dans
+un peplum noir, avait l’air de la divinité de la Nuit…
+dans un pays chaud…</p>
+
+<p>Les cavaliers étaient des amis de Fielding et se
+donnaient à peine la fatigue de serrer la main à Sir
+Marmaduke. On attendait avec impatience, parlant
+d’un lion apprivoisé qu’il avait été question, pendant
+un moment, d’introduire dans la salle du
+festin  ; on s’enthousiasmait à la pensée de répétitions
+futures dirigées par Kitty Dove…</p>
+
+<p>Enfin, elle arriva !… Elle entra de l’air d’une lady
+qui va à un <span lang="en" xml:lang="en">drawing room</span>, habillée de crêpe de
+Chine blanc, garni de dentelles magnifiques, le
+corsage à peine ouvert au col, des manches coupées
+à la saignée.</p>
+
+<p>Ses cheveux bruns nattés, lissés et des plumes
+blanches formant comme un diadème, un léger voile
+tombant derrière les plumes  ; le visage doux à peine
+éclairci par un demi-sourire, elle entra, pleine de
+dignité et d’aisance, regardant avec quelque étonnement
+la maîtresse de la maison qui, ravie et sans le
+moindre embarras non plus, l’accueillait avec des
+phrases enchantées et louangeuses. Ce furent des
+présentations, des compliments, et chez Miss Dove
+des remercîments polis, des révérences de dame
+d’honneur. Sir Marmaduke n’était pas négligé. Le
+plus joliment du monde, elle l’interpella comme
+une ancienne connaissance, le remercia de sa visite,
+plus encore de l’honneur qu’elle avait ce
+soir-là.</p>
+
+<p>Sir Marmaduke n’exprima aucune surprise en
+prenant place à la table antique préparée par d’autres
+soins que les siens  ; il eut un œil tranquille pour
+Lady Orris, pour Fielding qui s’évertuait à faire le
+polichinelle agréable. Miss Dove répondait, tout en
+gardant une réserve charmante et parlant toujours
+de cette voix douce qui est, comme dit Shakespeare,
+« une excellente chose chez une femme ».</p>
+
+<p>Les premiers moments du souper furent froids et
+corrects  ; on mangeait le potage sous l’influence de
+cette gêne réciproque qui saisit les gens qui ne sont
+pas du même bord, ni accoutumés à être réunis.
+On parla d’abord de courses, du Parc, de parties à
+la campagne. Miss Dove, qui se possédait parfaitement,
+causait avec naturel et gaieté  ; on causa
+musique  ; elle chantonna sans se faire prier deux
+ou trois mélodies dans cette langue italienne qui
+est celle même de l’amour. Prise d’émulation, Lady
+Orris fredonna de sa voix pointue une niaiserie sentimentale
+qui autrefois avait ravi Sir Marmaduke.
+Ces romances mirent l’amour sur le tapis. Les trois
+dames crurent faire les bonnes princesses et mettre
+Miss Dove à l’aise en professant les théories les plus
+larges  ; Lady Orris alla jusqu’à dire que le mariage
+était une institution ridicule et démodée. Aussitôt
+Fielding, prenant un ton de conférencier méthodiste,
+débita une série de vieilles calembredaines à
+l’admiration presque générale.</p>
+
+<p>Seule Kitty Dove, peu enthousiasmée évidemment,
+continuait à causer à voix basse avec Marmaduke  ;
+elle le regardait de ses yeux tendres et doux,
+et parlait de son goût pour les jardins, pour les
+roses, pour la campagne, son rêve de s’y retirer un
+jour en compagnie d’Otello, « le seul fidèle ami sur
+lequel je compte ».</p>
+
+<p>Sir Marmaduke devenait brave comme le sont
+les poltrons quand ils s’y mettent, et confessait ses
+goûts à lui, son horreur du bruit, son peu d’attrait
+même pour les soupers, et, à l’instant où le
+visage de Miss Dove, tourné vers lui, lui faisait
+oublier le reste, la voix glapissante de Victor s’élevait  ;
+debout, le verre en main, il criait : « Vive la
+Rome des Césars ! » On ne savait pas trop ce que
+cela voulait dire, mais on applaudissait avec délire.</p>
+
+<p>— Oui, disait Victor, nous jouerons la comédie,
+la tragédie, le drame ! Shakespeare ! Sheridan ! Congreve !
+tout nous est bon, n’est-ce pas ?… Oui, nous
+rirons, nous serons gais, nous serons joyeux, et
+Kitty Dove sera notre divinité. Vive Kitty !</p>
+
+<p>Et Lady Orris, de sa petite voix pointue, faisait
+chorus : « Vive Kitty !… » pendant que Miss Dove,
+semblant répondre à ses sujets, levait son verre d’un
+geste de reine.</p>
+
+<p>— Elle joue la <i>Reine Catherine</i>, ce soir, murmurait
+Fielding.</p>
+
+<p>— Je suis sûre que c’est Marmaduke qui l’assomme,
+répondait Lady Orris.</p>
+
+<p>La fête charmante se prolongea jusqu’à deux
+heures et demie. A ce moment, Miss Dove, qui,
+assise à l’écart depuis qu’on s’était levé de table,
+respirait le bouquet de muguet qu’elle tenait en
+main, demanda sa voiture. Lady Orris, qui aimait
+se coucher à cinq heures, protesta en vain.</p>
+
+<p>— Vous êtes trop bonne, Lady Orris  ; mais demain
+j’ai une répétition, je suis forcée de me reposer.
+Mais je suis toute à vous le jour que vous voudrez
+pour organiser ce que vous désirez, à supposer que
+je puisse être utile…</p>
+
+<p>— Vous êtes trop charmante  ; venez me voir, je
+vous en prie, nous vous admirons tant, tant !…</p>
+
+<p>Pendant cet échange de compliments, Sir Marmaduke
+avait été chercher la pelisse de Miss Dove,
+une immense pelisse brune, close et sombre, avec
+une coiffe à la vieille qu’elle rabattait sur ses yeux.
+Le valet de pied vint prévenir que la voiture de
+Miss Dove était là. Sir Marmaduke lui offrit son
+bras pour l’accompagner. La porte du salon se
+referma  ; on entendait le bruit des voix pendant que
+Sir Marmaduke et l’actrice descendaient lentement.
+Ils traversèrent le Hall, et Sir Marmaduke fit signe
+à un des trois valets de pied :</p>
+
+<p>— Mon paletot.</p>
+
+<p>Et se tournant vers Kitty :</p>
+
+<p>— J’aurai l’honneur de vous déposer à votre
+porte…</p>
+
+<p>— Marmy est allé se coucher, disait pendant ce
+temps Lady Orris à Fielding.</p>
+
+<p>— Oh ! n’en parlez plus, disait le charmant
+Victor.</p>
+
+<p>— Si, si, j’en parle  ; c’est un mari modèle  ; c’est
+un chien de berger… Vive Marmaduke !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Les fêtes, même pompéiennes, ont leur lendemain  ;
+celui-ci fut imprévu. Dix jours après ce joli
+souper, Sir Marmaduke, qui avait oublié de rentrer
+à Belgrave square, débarquait à New-York. Miss
+Dove payait son dédit… et Victor Fielding raconte
+qu’ils se sont mariés au pays des Mormons !! !</p>
+
+<p>Lady Orris accomplira son rêve  ; elle débutera
+sur un vrai théâtre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5" lang="en" xml:lang="en">HOUSE-PARTY</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Lady Charles Berner est une de ces tranquilles
+personnes élevées à la campagne, dont les plus vifs
+plaisirs ont été, de temps en temps, un <span lang="en" xml:lang="en">County-Ball</span>,
+et les distractions, des <span lang="en" xml:lang="en">Lawn-Tennis</span> plus ou
+moins réussis. Une fois mariée, Lady Charles a
+changé de maison, mais sa vie n’a pas été plus accidentée.
+Lord Charles n’aime que l’agriculture, la
+chasse et la pipe, et elle s’est figuré aussi qu’elle
+n’aimait que l’agriculture, la chasse et la pipe. En
+y ajoutant les joies que l’on promet à la bonne
+conscience, elle se croyait assurée d’une existence
+très-douce. Elle aimait ses comptes de ménage,
+elle aimait ses lapins, elle aimait même ses cochons…
+puis elle cessa d’aimer tout cela. Leur fortune
+ne permettait pas aux Berner une double installation
+aux champs et à la ville  ; mais Lord Charles
+avait la chance de posséder, à Londres, un frère
+aîné généreux, Lord Treppy. Or, Lord Treppy allant
+en Norvége cette année, et Mylady l’accompagnant,
+au lieu de louer leur maison, ils la prêtèrent
+aux Charles  ; ceux-ci se crurent tenus d’accepter
+une offre aussi avantageuse.</p>
+
+<p>Lord Charles avait un certain entraînement, mais
+Mylady, qui était paresseuse, se sépara avec peine
+de ses animaux domestiques. Huit jours après, elle
+ne se souvenait plus guère que « <span lang="en" xml:lang="en">the Hedge</span> » existât  ;
+quinze jours plus tard, elle y songeait avec
+mépris, et au bout d’un mois avec horreur. L’air de
+Londres, les plaisirs, le Parc, les dîners, les bals lui
+paraissaient son élément naturel  ; elle s’amusait follement
+avec une tranquillité grave, qui n’était pas
+sans attrait. Grande, toute blanche, les cheveux
+d’un blond roux, les yeux bleus, un peu myopes,
+une bouche en fraise, le cou et la poitrine éclatants
+comme la neige fraîchement tombée  ; mal mise,
+elle était belle, d’une beauté de campagnarde  ; elle
+aimait les parfums forts et les fleurs odoriférantes  ;
+elle en portait de grosses touffes, et sa personne
+était toujours fraîche à la croire sortant du bain  ;
+elle tendait à chacun, avec une cordialité visible,
+ses belles mains un peu grandes, mais souples et
+bien faites.</p>
+
+<p>Elle s’amusait avec l’entrain d’un enfant bien
+portant, ravie de rire et de s’entendre dire toutes
+sortes de choses agréables, dont elle n’avait pas l’habitude.
+Lord Charles l’avait choisie quand il avait
+quarante ans et elle trente, et ne s’était pas cru
+tenu à de grands frais de cour. Depuis qu’elle complétait
+l’ameublement de sa maison, sa galanterie
+n’avait pas fait de progrès.</p>
+
+<p>Lady Charles, qui avait toujours été économe,
+devint dépensière, mais sans transition, tout d’un
+coup. Elle avait envie de tout et aurait pleuré quand
+son mari venait lui lire les feuilles locales. Qu’est-ce
+que cela lui faisait maintenant ? l’état de la
+ferme, elle s’en moquait. Elle songeait au bal de
+Lady X… et à la robe de tulle vert d’eau que lui
+confectionnait sa femme de chambre, car elle faisait
+encore confectionner toutes ses robes par sa
+femme de chambre.</p>
+
+<p>Lord Charles ne faisait nulle attention au changement,
+débitait son boniment, expliquait son engrais,
+lisait les lettres du régisseur, les nouvelles du
+veau dernier-né, l’annonce d’une portée de lapins,
+fumait sa pipe, buvait son eau-de-vie et son soda, et
+s’en allait à son club causer avec d’autres <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span>
+conservateurs, agriculteurs bornés comme lui-même  ;
+là, il lisait d’interminables journaux et reparaissait
+pour accompagner Mylady, car il considérait
+un peu d’amusement comme hygiénique, et sa
+belle Caroline se portant très-bien, il comprenait
+qu’elle aimât le mouvement et même la danse une
+fois par hasard. Du reste, il parlait toujours du ton
+d’un homme venu une fois à Babylone, mais qui n’a
+pas l’intention d’y revenir. Comme il n’était pas
+avare, il voulait bien, pour une fois, se livrer à des
+dépenses au delà de son revenu, mais à condition
+de n’y revenir jamais. Lady Charles était décidée à
+y revenir toujours  ; les lettres qu’elle recevait de la
+campagne l’énervaient, tout ce qui faisait allusion
+au retour l’exaspérait, et un soir, quand Lord Charles
+répondit avec son gros rire à un espoir exprimé de
+les voir l’année suivante :</p>
+
+<p>— Ici l’année prochaine ! Ni l’année prochaine,
+ni dans dix ans ! Nous retournons dans notre niche
+pour n’en plus sortir, n’est-ce pas, Carey ?</p>
+
+<p>Elle sourit, mais elle l’aurait étranglé.</p>
+
+<p>Chose étonnante, elle n’avait jamais eu de rêveries,
+d’aspirations  ; sa jeunesse s’était écoulée tranquillement
+à attendre un mari, à étudier le piano
+et la botanique, et à marcher quatre heures par
+jour, chaussée de bottines sans talon. Après cela, on
+peut se croire une femme raisonnable et ne pas l’être.</p>
+
+<p>Lord Charles n’avait pas voulu la conduire au
+derby  ; elle avait vu d’un balcon de Grosvenor
+place revenir les voitures, ce qui l’avait un peu dédommagée  ;
+mais aller à Ascot, cela, elle le souhaitait
+avec passion. Elle connaissait un tas de gens
+qui y allaient, qui l’auraient bien invitée à se
+joindre à eux, mais qui n’y pensaient pas. Lady
+Charles Berner était encore un <i lang="en" xml:lang="en">outsider</i> et menaçait
+de le demeurer, puisqu’elle partait, et Lord
+Charles, qui était extrêmement de mauvaise humeur,
+par suite de la mort subite d’une magnifique
+génisse, avait déclaré qu’il n’irait pas  ; il n’avait
+pas d’argent, pas dix livres  ; il n’irait pas !</p>
+
+<p>Il n’y a que la hardiesse pour réussir. Lady
+Charles Berner demanda de but en blanc à Lady
+Gwendoline Vancouver, qui avait loué à Sunningdale
+un délicieux cottage pour la semaine d’Ascot,
+si elle ne voulait pas l’inviter.</p>
+
+<p>— J’ai si envie d’y aller !</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Dear</span> Lady Charles, ah ! si j’avais su, Syringa
+Cottage est si petit ! et notre <i lang="en" xml:lang="en">house-party</i> est au
+complet.</p>
+
+<p>— Ah ! chère lady Gwen, donnez-moi la chambre
+de votre femme de chambre !</p>
+
+<p>— Non, mais je vous en trouverai une absolument  ;
+seulement Lord Charles…</p>
+
+<p>— Mais il ne veut pas venir ! cria presque Lady
+Charles.</p>
+
+<p>— Oh ! alors je vous promets  ; il y a un fumoir
+au premier, je crois, je le ferai déranger  ; enfin je
+parlerai à Mrs. Top. (Mrs. Top était la <i lang="en" xml:lang="en">housekeeper</i>
+et une personne de profonde conséquence.)</p>
+
+<p>Grâce à Mrs. Top, qui le voulut bien, Lady
+Charles Berner fut invitée à faire nombre dans le
+<i lang="en" xml:lang="en">house-party extra cream</i> de Lady Gwendoline Vancouver.</p>
+
+<p>Elle était aux anges, et la femme de chambre sur
+les dents, mais elle avait des robes, et même plusieurs
+robes. Pendant ce temps, Lord Charles usait
+le papier à lettres de son club à écrire des lettres
+d’affaires et à aligner des chiffres, toujours désastreux,
+comme tous les chiffres.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<p>Syringa Cottage est une délicieuse habitation  ; le
+ménage qui l’habite l’a acheté, meublé, organisé à
+la seule fin de le louer la semaine d’Ascot et d’être
+logé à bénéfice le reste de l’année. Tout est ridiculement
+bourré de bibelots, de porcelaines  ; il y a des
+assiettes accrochées dans les coins les plus inaccessibles,
+des pelotes à l’infini, des toilettes qui sont
+submergées par des nœuds roses, des oiseaux peints
+sur toutes les portes, des nattes blanches le long
+des corridors, des portières à profusion et une abondance
+de vaisselle et de verrerie dans un goût d’élégance
+moderne très-raffiné, tout cela se paye et se
+paye bien  ; du reste, Syringa Cottage est une maison
+de bonne taille  ; sous son toit de chaume, il y a
+quinze lits de maître, grâce à une quantité de bow-windows
+ajoutées après coup, mais qui sont de l’effet
+le plus agréable  ; une vérandah entoure le rez-de-chaussée  ;
+cette vérandah, tout enjolivée de plantes
+grimpantes, toute parfumée, est la plus jolie chose
+du monde : on y a multiplié les fauteuils d’osier, les
+petites tables, les paravents qui gardent des courants
+d’air : deux superbes perroquets, qui ajoutent au
+décor et se louent avec le reste, y ont leur perchoir,
+étalent à la lumière leurs belles plumes blanches et
+leur crête d’or  ; d’un bout de l’année à l’autre, les
+heureux propriétaires de ce joli nid projettent et
+exécutent des embellissements, et les font payer à
+leurs non moins heureux locataires d’une quinzaine.</p>
+
+<p>Le <i lang="en" xml:lang="en">house-party</i> de Lady Gwendoline Vancouver
+était fort élégant. Sa mère, la duchesse de Riven,
+avec une de ses sœurs non mariée, Lady Gladys,
+deux ménages jeunes, élégants et <span lang="en" xml:lang="en">fashionables</span>.
+Un médecin de la médecine de l’avenir, dont
+chacun raffole  ; trois officiers dans les <span lang="en" xml:lang="en">guards</span>,
+ce qu’il y a de mieux dans le genre, et son oncle
+Lord Arthur Deburn, vieux beau militant dont les
+conquêtes ont été innombrables, et qui, mari adoré,
+n’en est que plus aimé après chaque infidélité notoire.
+Lady Arthur passe sa vie à la campagne à
+élever sa jeune famille, car elle a une jeune famille.
+Jamais homme n’a été plus sûr d’être aimé pour
+lui-même que Lord Arthur  ; sa plus brillante situation
+financière correspond à un billet de dix livres  ;
+il a, depuis longtemps, mangé jusqu’au dernier
+penny de sa légitime, et sans le duc de Riven serait
+à la mendicité, ce qui le gênerait médiocrement,
+ayant eu toute sa vie ce qu’il y a de meilleur en
+tout, sans jamais songer à payer. Comme il était
+de bonne compagnie on l’invitait toujours, et Lady
+Gwendoline traitait son oncle en vieil enfant gâté
+et le gâtait plus que les autres.</p>
+
+<p>Ce fut dans ce petit paradis terrestre que Lady
+Charles Berner débarqua, ravie des plaisirs en perspective
+d’une « <span lang="en" xml:lang="en">Ascot-week</span> ».</p>
+
+<p>Dès le premier soir, elle vit qu’on s’amusait  ;
+une bonne humeur extrême présida au dîner. Bonne
+chère, bons vins, belles fleurs, élégance, gaieté :
+tout y était. M. Vancouver, ayant gagné quatre
+mille livres au derby, se montra généreux comme
+Sardanapale. On y discuta les mérites d’<i>Angora</i>,
+de <i lang="en" xml:lang="en">Queen of the Night</i>, de <i>Tipsy</i>, de <i>Lady Mary
+Harber</i>. Lady Gwendoline a engagé des paris, et
+<i>Typsy</i> était son favori pour le <span lang="en" xml:lang="en">Cup</span>, tandis que
+M. Vancouver backait <i lang="en" xml:lang="en">Queen of the Night</i>. Lady
+Charles fut immédiatement prise dans l’engrenage  ;
+elle qui, un an auparavant, parlait avec horreur
+des paris aux courses, elle s’y engagea sans le moindre
+remords et sans la moindre arrière-pensée. De
+plus, elle écouta les galanteries assez soulignées de
+Lord Arthur Deburn  ; et de fait, pourquoi se scandaliser
+de ce qu’un homme qui n’est plus jeune, car
+il ne l’est manifestement plus avec sa tête chauve
+et sa moustache blanche, vous trouve agréable ?
+Mais, sous ses sourcils gris, il a encore un œil bleu
+plein de vie, et cette moustache cache des dents
+bien rangées qui semblent pleines de promesses.
+Lady Charles était enchantée  ; elle jouissait de son
+triomphe et en devenait plus gaie, plus aimable,
+plus épanouie, et l’on trouvait que, pour une <i lang="en" xml:lang="en">poor
+thing</i>, qui toute sa vie a été enfermée à la campagne,
+elle n’était pas ennuyeuse du tout.</p>
+
+<p>Elle dormit mal et se leva reposée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<p>C’est le premier jour des courses, et la journée
+s’annonce absolument délicieuse, une de ces journées
+d’été du Nord qui laissent loin derrière elles
+les arides et dures beautés du Midi. Toute la nature
+est en fête, et, du haut du drag de M. Vancouver,
+attelé de quatre chevaux gris pommelé, on domine
+un océan de verdure se déroulant sous un ciel doux
+comme l’œil bleu d’une femme qui, quelquefois, se
+voile de larmes. De Windsor et de Sunningdale,
+de Bracknell et de <span lang="en" xml:lang="en">Virginia-Water</span>, on arrive de
+tous côtés, en côtoyant les jolis jardins tout pleins
+de roses, de rhododendrons, de seringa, de tilleuls,
+de lilas encore en fleur. C’est sous ce ciel mou comme
+un baiser du printemps et de l’été qui fait donner
+à la belle terre noire et moite toute sa moisson
+de fleurs. Là-bas, sur la pelouse, nette comme celle
+d’un jardin bien tenu, tout brille, et l’œil au loin
+se repose sur des genêts en fleur qui poudrent d’or
+les tapis verdoyants. Tout s’éteint à côté des richesses
+de ton du paysage, et, dans cette atmosphère
+caressante, l’être se dilate sans se sentir étouffé ni
+écrasé.</p>
+
+<p>Lady Charles Berner jouit de tout cela : ce n’est
+point la nature qui la ravit, c’est tout  ; c’est cette
+succession d’équipages, ce bruit, ce mouvement, ces
+arrivées, ce but vers lequel on court. Elle est admirablement
+bien sur le drag, derrière M. Vancouver,
+qui, ayant à côté de lui sa femme, belle comme
+une jeune déesse, et devant ses yeux quatre bêtes
+admirables, savoure une félicité sans mélange. On
+roule avec ce bruit charmant que font les chevaux
+sur une bonne route  ; on rit, on cause, on vit, et il
+semble à Lady Charles qu’elle n’a jamais si bien
+senti la vie courir dans ses veines : comme toutes
+les Anglaises, elle est plus sensible aux plaisirs pris
+en plein air qu’à tous les autres. On arrive.</p>
+
+<p>Le Royal enclos est rempli de la crème, et les loges
+particulières et les stalles ne le sont pas moins  ; c’est
+un assaut d’élégance, et les couleurs claires dominant,
+c’est une clarté dans la clarté  ; les drags sont
+rangés à leur place, et bientôt on voit arriver l’équipage
+royal — ce qu’on appelle le semi-Ascot <span lang="en" xml:lang="en">state</span>. — Il
+arrive en bon ordre, précédé de Lord Cork  ; les
+livrées rouge et or éclatent au soleil, et ce luxe à
+la fois royal et familier est comme la touche définitive
+qui rend la scène complète  ; puis l’acclamation
+loyale qui s’élève de toutes parts, et puis tout
+de suite — les « <span lang="en" xml:lang="en">Trial Stakes</span> » — les vestes de
+soie des jockeys se bouffent au vent  ; ils passent
+contre l’horizon, emportés comme dans un vol vertigineux…</p>
+
+<p>Nul n’est indifférent : chacun sent, chacun palpite,
+chacun acclame, et les femmes autant, sinon
+plus que les hommes. Quant à Lady Charles, Lord
+Arthur Deburn n’a jamais eu plus de plaisir à expliquer
+tout ce qu’il connaît si bien à une débutante
+(car elle est une débutante à Ascot), et il la
+promène à son bras avec un air courtois et conquérant
+qui fait qu’on la regarde et qu’elle est charmée
+d’être regardée. Quant à Lord Arthur, il sent la
+poudre, et, comme les bons chevaux de bataille, il
+lève la tête !…</p>
+
+<p>Le retour est encore plus agréable que l’arrivée  ;
+il s’y ajoute comme une pointe de griserie. Tout le
+jour sous le soleil ardent, les bouchons de champagne
+ont sauté avec un bruit de feux d’artifice  ; on a lunché
+sur le drag de Vancouver plus qu’il n’était nécessaire  ;
+les femmes ont un peu le sang à la tête, les
+hommes sont surexcités juste assez pour être très-gais  ;
+la fraîcheur du soir, la rosée abondante qui
+tombe de bonne heure dans cette campagne humide
+est un rafraîchissement délicieux.</p>
+
+<p>— Allons ! Lady Charles, nous partons, dit M. Vancouver,
+et, prenant d’une main un peu moins ferme
+les rênes, de l’autre il fait décrire à son fouet
+une élégante spirale, et en route pour Syringa Cottage !</p>
+
+<p>Mais, à mesure qu’on avance, les voix baissent
+un peu  ; la nuit vient, quelques mains se rapprochent,
+et à l’arrivée tout le monde est silencieux…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Il s’agit de s’habiller pour dîner. Lady Charles ne
+s’est jamais sentie plus désireuse de plaire  ; elle
+s’inonde d’eau froide, elle brosse ses cheveux légers,
+elle se parfume, elle se poudre d’une poudre qui
+embaume la violette, et même elle se met un peu
+de rouge, afin de ne pas être écrasée par la nuance de
+son corsage de velours, échancré carré, sans réticence
+et garni, selon la bonne tradition, d’une dentelle
+de Honiton. Ce corsage, elle le met sur une
+jupe de mousseline couverte de grosses cerises, et
+elle justifiera parfaitement l’exclamation de <i lang="en" xml:lang="en">cherry
+ripe !</i> qui l’accueillera tout à l’heure. Un éventail
+de bois de santal, des bas roses à jour, des souliers
+assortis au corsage, et la voilà prête. On frappe,
+c’est Lady Gwendoline qui envoie des gardénias à
+Mylady, et Mylady s’empresse d’en garnir son corsage.
+Quand elle descend, elle trouve Lord Arthur
+qui a été habillé le premier  ; il est superbe dans sa
+tenue irréprochable, avec sa fleur au revers, son
+mouchoir saturé de « <span lang="en" xml:lang="en">jockey-club</span> », et sa belle mine
+de fils de duc.</p>
+
+<p>Peu à peu on arrive, Lady Gwendoline la dernière,
+indolente, la bouche entr’ouverte, jolie, languissante,
+mise comme un conte de fée. Le salon
+éclairé est plein de bonnes senteurs du jardin  ; on
+parle avec entrain, Lady Charles s’est appuyée à
+une barre de fenêtre, elle sent que Lord Arthur
+la regarde… enfin le « <i lang="en" xml:lang="en">dinner is on the table</i> » rompt
+le charme.</p>
+
+<p>La salle à manger est encore plus brillante et
+plus embaumée  ; la table est éclatante, la nappe est
+traversée d’une large bande de velours rouge, sur laquelle
+sont posées des corbeilles basses garnies uniquement
+de fleurs blanches et de fine verdure  ; des
+candélabres d’argent sont placés entre ces corbeilles
+et garnis de bougies roses coiffées d’un petit abat-jour
+rose. Devant chaque dame, il y a un élégant
+arrangement de fleurs  ; pas de dessert sur la table  ;
+le dressoir est couvert d’argenterie, comme si les
+Vancouver étaient là à demeure. On sert la soupe
+dans des assiettes d’argent, et le bataillon des domestiques
+est en bon ordre  ; le <i lang="en" xml:lang="en">butler</i>, le <i lang="en" xml:lang="en">groom of
+the chamber</i>, le valet de M. Vancouver, en noir, et
+les trois valets de pied poudrés, dans une livrée
+ventre de biche. C’est un dîner exquis, des vins
+parfaits  ; on est entre soi, dans le laisser-aller de la
+campagne, après une journée passée ensemble, et
+la conversation se fait capiteuse comme le champagne.
+Lord Arthur, qui est d’un côté de Lady
+Charles, lui débite toutes les fadeurs amoureuses de
+son répertoire, et l’officier qui est à sa gauche lui
+fait valoir tous les agréments d’une telle journée.</p>
+
+<p>— Je ne connais rien de mieux qu’un bon dîner,
+après une journée comme celle-ci.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas pour le dîner, dit Lady Charles,
+mais j’adore les courses.</p>
+
+<p>— Ce qu’il y a de meilleur au monde  ; un <i lang="en" xml:lang="en">house-party</i>
+comme celui-ci est la chose la plus parfaite.
+Vancouver fait tout admirablement !</p>
+
+<p>— Oh oui ! c’est charmant.</p>
+
+<p>Le jeune homme dévisage son vin et le boit avec
+une satisfaction visible.</p>
+
+<p>Lord Arthur a soin que le verre de champagne
+de sa voisine ne soit jamais vide.</p>
+
+<p>On rit  ; on est joyeux. A les entendre tous parler
+uniquement de plaisirs, de réunions, d’amusements,
+on croirait volontiers qu’il n’y a pas autre chose
+sous le ciel  ; eux-mêmes le croient, pour le moment,
+et c’est avec un sentiment de satisfaction intime,
+que ses hôtes partagent, que Lady Gwendoline
+se lève et donne aux dames le signal du départ.
+M. Vancouver, la serviette à la main, leur ouvre
+correctement la porte : tous les hommes sont debout,
+et elles disparaissent avec un bruissement de
+soie et une envolée de parfum. Un mouchoir est
+tombé à terre, Lord Arthur le relève sans rien
+dire et le met dans sa poche d’habit.</p>
+
+<p>La « <span lang="it" xml:lang="it">prima sera</span> » est un peu longue  ; mais, en
+insulaires intrépides, elles vont dans le jardin se baigner
+dans l’air humide. Les héliotropes embaument
+à cette heure où l’on ressent peu à peu le charme
+mystérieux que vient troubler l’arrivée des hommes,
+le cigare à la bouche, repus de bonne chère, et dans
+la disposition d’esprit qui suit, et qui, contraste
+frappant, est ce qu’ils qualifient de poétique…
+Dans ce jardin étroit, sous cette vérandah close,
+Lady Charles éprouve des sensations nouvelles  ;
+Lord Arthur lui parle à voix basse  ; ils sont seuls  ;
+les autres sont ici et là : il y a une liberté complète,
+et le parfum des jasmins achève de la griser…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>V</h3>
+
+<p>Le lendemain est aussi bon que la veille. Lady
+Gwendoline commençait à remarquer la flirtation
+de son oncle et de Lady Charles  ; mais elle la regardait
+avec un certain dédain, se promettant cependant,
+une autre fois, de laisser Lady Charles à ses
+regrets, et, pour l’amour de l’art, ébauchant à son
+mécréant de parent une petite exhortation, mais,
+au fond, étant flattée d’avoir un oncle aussi séduisant.
+Ce sont des dons de famille !</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Lord Charles Berner, à Londres,
+occupait ses heures de loisir à écrire à Mylady
+pour lui rappeler qu’aussitôt Ascot on partait, on
+retournait chez soi faire des « économies », surveiller
+les génisses, les lapins et les abeilles, et surtout
+faire des « économies » et rester tranquille. Il s’étendait
+complaisamment sur ces riants tableaux.</p>
+
+<p>Cette lettre tomba sur Lady Charles comme une
+étincelle sur la poudre  ; elle la reçut après le « <span lang="en" xml:lang="en">Cup-day</span> »,
+et pendant qu’il était question d’un pique-nique
+à <span lang="en" xml:lang="en">Virginia-Water</span> ! Le mirage de sa petite maison,
+dans un pays pas joli du tout, de sa vie éteinte,
+étroite, endormie, lui fit horreur  ; elle s’anima,
+s’excita et finalement lut la lettre à Lord Arthur,
+lui demandant son avis !…</p>
+
+<p>Le résultat de la consultation ne s’est pas fait
+attendre ! Grâce à Lord Arthur, Lady Charles Berner
+a goûté de l’indépendance, de la vie libre et de
+l’amour. Quelques jours après, sans regarder derrière
+elle, elle débarquait à Boulogne en compagnie
+de Lord Arthur, qui, pour la septième fois, dans sa
+vie accidentée, arrachait une femme à ses devoirs
+(terme consacré).</p>
+
+<p>Lady Charles avait débarqué à Boulogne, après
+un fort mal de mer, sans une malle, et dut immédiatement
+consacrer vingt livres sur les quarante
+qui étaient son fonds de bourse, à des achats de
+première nécessité. Lord Arthur, on ne sait comment,
+avait sa malle  ; il connaissait Boulogne (il
+y vient quand ses créanciers le pressent et y
+amène ses conquêtes), il connaissait les hôtels, le
+bon marché et le reste, et les voilà installés — car
+la triste raison les empêchait d’aller momentanément
+plus loin. Lord Arthur a bien gagné
+soixante livres à Ascot, mais il ne les a pas encore
+touchées ! Pendant vingt-quatre heures Lady Charles
+vécut en plein roman  ; elle fut une héroïne, elle
+avait été enlevée, rien ne lui avait résisté. Mais, au
+bout de ce laps de temps, sa femme de chambre lui
+manquait horriblement, et Lord Arthur se plaignait,
+du matin au soir, de la cuisine et des vins. Le fait
+est qu’après la cuisine et le vin de M. Vancouver,
+c’était plus que médiocre. Au bout de trois jours de
+cette vie libre et indépendante, de promenades sur
+la jetée et d’invocations à la lune, Lady Charles en
+avait assez, et Lord Arthur éprouvait un léger sentiment
+de goutte — très-peu de chose, mais enfin
+c’était la goutte ! Le soir du troisième jour, ils
+étaient assis dans le salon mal meublé de l’hôtel,
+Lady Charles étendue sur une chaise longue de cuir
+noir et lisant un roman, édition de Tauchnitz,
+quand la porte s’ouvrit avec fracas, et M. Vancouver
+fit son entrée… A l’instant, Lord Arthur retrouvait
+son agilité et sautait sur ses pieds  ; Lady Charles,
+qui ne savait quelle contenance prendre, poussait
+un cri et se persuadait qu’elle était évanouie. Cela
+ne l’empêchait pas d’entendre des choses très-malhonnêtes
+et des épithètes extrêmement fortes que
+M. Vancouver, sans le moindre respect, adressait à
+son oncle. Celui-ci se défendait mal.</p>
+
+<p>— Et avec quoi payerez-vous la note, ici ? termine
+enfin M. Vancouver.</p>
+
+<p>— Le diable emporte la note !</p>
+
+<p>— Le diable vous emporte vous-même ! Ce que
+je fais, entendez-vous ? c’est pour ma femme, c’est
+pour Gwen, car, vous, j’aurai du plaisir à vous voir
+pendre !</p>
+
+<p>— Merci !</p>
+
+<p>— Il n’y a pas de quoi. Allons, Lady Charles,
+allez vous habiller  ; nous traversons à onze heures.</p>
+
+<p>— Nous traversons ! Elle a ouvert les yeux et
+poussé un nouveau cri.</p>
+
+<p>— Oui, nous traversons, et vous pourrez remercier
+Lady Gwendoline  ; elle a écrit à votre mari que
+vous avez les oreillons.</p>
+
+<p>— Les oreillons, alors…</p>
+
+<p>— Alors la femme la plus folle que je connaisse
+pourra oublier sa folie.</p>
+
+<p>— Ah ! ah !</p>
+
+<p>Nouveaux cris, nouvelles convulsions.</p>
+
+<p>Lord Arthur veut se précipiter avec des sels  ; son
+neveu le pousse, le prend par les épaules, le met à
+la porte et la ferme à clef.</p>
+
+<p>Lady Charles reprend alors ses sens  ; elle met
+son manteau, elle met son chapeau et laisse ses
+achats dans le tiroir de la commode.</p>
+
+<p>— Où est votre malle ? demanda Vancouver d’une
+voix sévère.</p>
+
+<p>— Je n’en ai pas…</p>
+
+<p>Et elle souhaiterait, à un pareil aveu, que la terre
+l’engloutît.</p>
+
+<p>Mais les éléments sont heureusement indifférents.
+Escortée de M. Vancouver, qui ne la lâche pas,
+Lady Charles monte à bord du bateau, et le lendemain
+se retrouve à Syringa Villa, où elle a les
+oreillons.</p>
+
+<p>Comme la chose n’a rien de grave, dit la lettre
+apprenant l’accident à Lord Charles, celui-ci en est
+quitte pour attendre sa femme à Londres quelques
+jours de plus, dans cette placidité béate que procure
+un club où tout se trouve sous la main, surtout à
+un homme ayant, comme lui, un goût très-marqué
+pour regarder par la fenêtre deux heures de suite
+sans rien dire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">LES GANTS</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>La douairière comtesse de Towerbay a soixante-dix-huit
+ans, onze enfants et trente-sept petits-enfants  ;
+à tous ces éléments de bonheur elle ajoute
+une santé parfaite et la volonté de jouir de la vie
+jusqu’au dernier moment. Après avoir mené ses
+sept filles dans le monde, elle y conduit ses petites-filles,
+et quelquefois même il lui arrive d’avoir à ses
+côtés, dans sa voiture, une arrière-petite-fille  ; mais
+toujours et partout il lui faut de la jeunesse et un
+prétexte pour se coucher à trois heures, pour courir
+plusieurs bals dans une même soirée et pour donner
+elle-même des bals, des dîners, des lunchs et
+n’importe quel plaisir à la mode cette année-là.</p>
+
+<p>Elle n’est nullement désagréable à voir, nullement
+ridicule  ; très-grande dame, hospitalière et
+bonne enfant. Elle affectionne ses petites-filles, selon
+leur degré de beauté. Celle qui a été sa Benjamine,
+Winifred, a été mariée par elle, il y a trois ans, à
+un baronnet immensément riche, mais ni beau, ni
+jeune, ni amusant. Winifred, bien stylée, a compris
+assez facilement qu’il est des choses plus solides en
+ce monde, et elle a accepté son vilain mari tel quel,
+la bonne vieille Towerbay lui ayant fait observer,
+avec beaucoup de sagesse, que ce n’était pas une
+raison parce que Julia, sa sœur aînée, avait épousé
+l’héritier d’un duc, pour qu’elle en trouvât un, le
+nombre des ducs étant très-limité, et un bon oiseau
+dans la main valant mieux que dix dans le nid, et,
+de fait, la douairière avait eu raison. Winifred,
+devenue Lady Howber, paraissait vivre parfaitement
+heureuse, trouvant des satisfactions infinies et répétées
+dans son luxe, dans ses toilettes magnifiques.
+Sir Julian Howber ayant eu, dès la première année,
+l’héritier qu’il voulait, le <i lang="en" xml:lang="en">son and heir</i> pour la possession
+duquel il s’était marié, permettait à Mylady
+de dépenser tout l’argent qu’elle voulait, et elle
+avait la main large !</p>
+
+<p>C’était en tout une personne élevée dans les
+idées modernes, très-pratique, voulant prendre de
+la vie tout ce qu’elle a de bon et se refusant absolument
+à toute impression triste. Bien portante,
+rieuse, se sachant très-belle, très-riche, elle était
+contente de tout, s’amusait toujours. Elle montait
+à cheval, conduisait le plus joli poney-phaéton de
+Londres, dansait, dînait bien, aimait la bonne chère,
+les bons vins, le champagne surtout  ; s’habillait et
+se déshabillait six fois le jour avec le plus grand
+plaisir  ; folle de ses chiffons, aimant à la passion les
+dentelles, le velours, les étoffes rares, tout ce qui
+était doux, beau, brillant  ; parée comme une châsse,
+dès une heure de l’après-midi  ; les mains écrasées
+de bagues, et toujours une fortune aux oreilles et
+au cou  ; et, avec cela, l’air d’une grande enfant sans
+pose ni morgue d’aucune sorte.</p>
+
+<p>Sir Julian la voyait ainsi avec plaisir  ; il la traitait
+un peu comme un bel animal de luxe pour lequel
+il faut savoir faire des sacrifices.</p>
+
+<p>Pour elle il était sir Julian : il ne lui était ni
+agréable ni désagréable  ; elle lui faisait aussi bonne
+mine qu’à n’importe qui, et, quand ils étaient seuls
+en voiture, continuait à rire et à causer  ; du reste,
+elle ne pensait jamais à lui que quand elle le voyait
+ou que sa grand’mère Towerbay lui en parlait pour
+lui recommander de le bien soigner  ; la vieille
+Towerbay trouvait que, dans de telles conditions,
+le bonheur conjugal valait la peine d’y songer.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<p>Mais Lady Howber ne songeait à rien du tout de
+sérieux, et elle était un peu surprise elle-même de
+s’apercevoir que depuis une certaine partie à Hurlingham,
+un jour de pluie, qu’en robe blanche et
+sans manteau, elle avait voulu rester quand même,
+Johnnie Vere, le beau Johnnie, comme on disait,
+lui trottait par la tête. On le savait sur le point
+d’épouser la petite-fille du vieil Archback, l’ancien
+marchand de diamants, une orpheline rousse et
+millionnaire, très-gentille, et amoureuse de Johnnie
+à en perdre la tête, amoureuse à en avoir refusé
+plusieurs Pairs  ; car toutes les excellentes vieilles
+ladies qui se faisaient un plaisir de chaperonner la
+petite-fille d’Archback avaient chacune, qui un cousin,
+qui un neveu, qui un fils à mettre sur les rangs.</p>
+
+<p>La petite Archback ne regardait personne et ne
+se transformait que quand ce paresseux de Johnnie
+s’approchait, la regardait de ses yeux trop beaux et
+lui disait quelque babiole. Elle lui donnait des fleurs
+de ses bouquets, elle le choisissait effrontément et
+continuellement aux cotillons, aux promenades,
+partout. Il se laissait faire, lui serrait la main, parfois
+la taille. Alors elle pensait mourir de bonheur !…</p>
+
+<p>Parfois Johnnie se croyait bien amoureux d’Ethel  ;
+d’autres fois, elle le laissait indifférent. Ce fut un
+de ces jours-là qu’il abrita Lady Howber de la pluie,
+et se prit pour elle d’un violent caprice.</p>
+
+<p>Comme entrée en matière, il lui fit observer que,
+pour la taille, ils semblaient faits l’un pour l’autre,
+et qu’ils auraient été un couple charmant.</p>
+
+<p>— Oui, mais nous n’y avons jamais pensé, vous
+savez.</p>
+
+<p>— C’est là le malheur.</p>
+
+<p>— Oh ! non, les pauvres gens ne peuvent pas se
+marier entre eux.</p>
+
+<p>Johnnie eut un petit juron très-gai et ajouta, en
+abaissant un peu le parapluie :</p>
+
+<p>— Heureusement qu’ils se rencontrent après.</p>
+
+<p>— Oh ! monsieur Vere, levez donc ce parapluie !</p>
+
+<p>— Non, je ne le lèverai pas… Savez-vous que je
+suis tout à fait amoureux de vous ?</p>
+
+<p>— Non, je ne le savais pas.</p>
+
+<p>— Eh bien ! je vous en parlerai souvent désormais.</p>
+
+<p>— Vraiment ! Et si je ne veux pas ?</p>
+
+<p>— Je ne demande jamais de permission !… Quel
+cher petit pied vous avez !</p>
+
+<p>— Allons, laissez mon pied, occupez-vous de
+m’empêcher d’être mouillée, et puis voici ma
+« <span lang="en" xml:lang="en">gran’ma</span> » Towerbay qui nous regarde.</p>
+
+<p>— Chère vieille âme, elle est bien trop bonne
+pour rien dire.</p>
+
+<p>— Mais elle aime beaucoup sir Julian.</p>
+
+<p>— Justement, pour cela.</p>
+
+<p>— Vous savez que je vous trouve ridicule, car
+tout le monde dit que vous êtes fiancé à Ethel
+Archback.</p>
+
+<p>— Tout le monde verra bien qu’il se trompe. Je
+n’aurai plus d’yeux que pour vous.</p>
+
+<p>— Et moi, je ne vous regarderai pas.</p>
+
+<p>— Si, vous me regarderez !…</p>
+
+<p>Et il fallut bien s’y résigner, car partout où allait
+Lady Howber, partout elle trouvait Johnnie, qui lui
+parlait invariablement, comme s’il eût l’assurance
+d’être aimé. Il s’était mis fort bien avec Sir Julian, et
+bientôt compta au nombre des commensaux assidus.</p>
+
+<p>Voyant cela, la vieille Towerbay crut faire plaisir
+à tout le monde en l’invitant très-souvent aussi.</p>
+
+<p>Et pendant ce temps, la pauvre petite Archback
+se mourait de jalousie  ; elle faisait venir des toilettes
+de Paris, elle faisait accabler Johnnie d’invitations,
+elle comblait Lady Howber de flatteries dans l’espoir
+de l’attendrir, elle envoyait même des fleurs à la
+vieille Towerbay qui, prenant la balle au bond,
+rêvait de la faire épouser par un de ses petits-fils.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<p>Au fond, Lady Howber aimait-elle Johnnie ? Elle
+y pensait certes  ; on en parlait trop autour d’elle  ;
+ses succès étaient trop criants pour ne pas la préoccuper…
+D’ailleurs, indifférente au mari, jeune,
+étourdie, élevée dans une singulière atmosphère, qui
+aurait pu répondre d’elle ?</p>
+
+<p>C’est ce que sentit bien Johnnie  ; habilement, en
+bon garçon sûr de lui, il laissa venir les choses sans
+rien presser.</p>
+
+<p>Il commença par prendre place dans la vie de la
+jeune femme, la voyant tous les jours, lui rendant
+mille services, toujours là, toujours prêt. Lady
+Howber s’y prêta, très-flattée  ; elle sut bien, quelque
+temps encore, le tenir à une distance que n’aurait
+pas fait supposer pareille intimité, mais, à certains
+élans de tendresse, elle sentit bientôt que cette
+situation platonique ne pouvait durer indéfiniment.</p>
+
+<p>Souffrir véritablement, Johnnie en était incapable  ;
+mais être piqué, c’était une autre affaire !
+Jamais il ne s’était vu à ce point inutilement constant.
+De plus, lassé de tant d’hésitations, le vieil
+Archback pouvait marier sa petite-fille. Aussi Lady
+Howber entendit des appels pathétiques.</p>
+
+<p>— Vous n’allez pas me traiter comme cela toute
+la vie ?</p>
+
+<p>— Peut-être ! Je n’en sais rien.</p>
+
+<p>— C’est abominable !</p>
+
+<p>— Pas du tout. Retournez donc à Ethel Archback,
+elle vous attend.</p>
+
+<p>— Pourquoi êtes-vous si froide, ce matin ? A
+quoi pensez-vous ?</p>
+
+<p>— Je pense à ma toilette pour le « <span lang="en" xml:lang="en">Drawing-Room</span> ».</p>
+
+<p>— Ah ! c’est vrai, vous allez être présentée !…
+Serez-vous très-magnifique ?</p>
+
+<p>— Je le crois bien ! Un si grand jour pour moi !
+C’est ma présentation de mariage !</p>
+
+<p>— Il faut que je vous voie, ce jour-là !…</p>
+
+<p>— Venez chez Lady Towerbay  ; elle a un « <span lang="en" xml:lang="en">tea</span> »
+après le <span lang="en" xml:lang="en">drawing-room</span> pour que ma sœur, Lady
+Wording et moi, allions montrer nos traînes.</p>
+
+<p>— De plus… pour ce grand jour-là, il faut me
+promettre quelque chose…</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Si, si, quelque chose qui me fasse bien plaisir…</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que je pourrais donc vous promettre…
+qui puisse vous faire bien plaisir ?…</p>
+
+<p>— Vous le savez bien…</p>
+
+<p>Et il embrassait ferme les mains de la jeune
+femme, pendant que ses yeux brillants lui disaient
+ce que sa bouche n’osait dire…</p>
+
+<p>— Eh bien, fit Lady Howber, assez émue, si
+ce jour-là… j’ai des gants brodés de roses…</p>
+
+<p>— Si vous avez des gants brodés de roses ?…
+répéta Johnnie de plus en plus pressant.</p>
+
+<p>— Eh bien, si, avec ma toilette de « <span lang="en" xml:lang="en">drawing-room</span> »,
+j’ai des gants brodés de roses… jamais je
+ne vous parlerai plus d’Ethel Archback ! dit Lady
+Howber, toute rougissante.</p>
+
+<p>Il voulut témoigner l’excès de sa reconnaissance  ;
+mais elle coupa court, et il fallut bien en rester là
+pour cette fois.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Le jour du <span lang="en" xml:lang="en">Drawing-Room</span> était proche, en effet.
+C’était, pour une élégante, l’occasion par excellence
+de déployer toutes ses magnificences. D’ailleurs,
+il y avait, de proche en proche, une sorte
+d’émulation à qui l’emporterait pour l’inédit et la
+splendeur, et Lady Howber voulait l’emporter. Ce
+que sa toilette lui coûta de méditation, de combinaisons,
+de courses, de nuits blanches délicieuses,
+elle seule l’aurait pu dire !</p>
+
+<p>Enfin le grand jour arriva ! Le matin, Lady Howber
+monta à cheval de meilleure heure  ; le temps
+était doux et beau, le parc tout parfumé, le <span lang="en" xml:lang="en">Rotten-Row</span>
+plus aristocratique et plus ombragé que jamais.
+Elle rencontra Johnnie, comme cela lui arrivait
+souvent :</p>
+
+<p>— Allez-vous au « <span lang="en" xml:lang="en">tea</span> » de Lady Towerbay après
+le <span lang="en" xml:lang="en">drawing-room</span> ? demanda-t-elle avec malice.</p>
+
+<p>— Oui, Lady Howber, j’y vais, et j’espère avoir le
+plaisir de vous y voir.</p>
+
+<p>— Vous croyez ? C’est possible.</p>
+
+<p>— Est-ce que vous avez décidé la couleur de vos
+gants ?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>Ils se regardèrent, se comprirent et firent prendre
+un temps de galop à leurs chevaux.</p>
+
+<p>A une heure, la magnifique voiture de gala de
+Lady Howber venait se ranger devant la porte. La
+housse en drap bordeaux relevé d’or  ; le cocher
+dans une livrée de même couleur, en tricorne,
+perruque frisée, bas roses, souliers à boucles  ; les
+chevaux bais magnifiquement harnachés, et les
+deux grands valets de pied, habit de drap bordeaux,
+culottés de peluche noire, bas roses, souliers
+vernis, cordelière d’or au chapeau, énormes
+bouquets au revers et grande canne à la main,
+attendaient dans le hall  ; la maison était silencieuse
+et tranquille. Le « <span lang="en" xml:lang="en">hall porter</span> » avait ouvert
+la porte  ; un des valets de pied qui ne sortaient
+pas avait déployé le tapis  ; Mylady pouvait
+descendre. Elle passa comme un éblouissement,
+une simple dentelle jetée sur ses épaules nues, et
+monta l’air indifférent et le cœur ravi.</p>
+
+<p>De tous les côtés arrivaient devant le vieux Saint-James,
+à façade terne et triste, les carrosses magnifiques,
+les livrées éblouissantes. Les salles se remplissaient,
+et toutes les couleurs du prisme, toutes
+les pierreries de Golconde semblaient s’être donné
+rendez-vous là. Dans le jour assombri des grandes
+salles, les couleurs éclataient quand même, tant
+leur intensité brillante défiait même cette lumière
+fade d’une journée voilée.</p>
+
+<p>Lady Howber était étincelante. Sa jupe de soie
+brochée, du vert le plus pâle, était entièrement couverte
+de vieille dentelle de Bruges  ; sur cette dentelle,
+à la hauteur de chaque volant, une grosse
+plume crevette formant l’attache d’une branche de
+corail rose qui servait de soutien à de magnifiques
+roses jaunes naturelles. Le corsage, décolleté bien
+bas, selon la vieille tradition, avait une berthe de
+dentelle couverte de roses, au milieu desquelles
+étincelaient les diamants  ; le manteau de cour, également
+vert pâle, partait des épaules comme un
+manteau de reine. Chaque fleur brochée sur l’étoffe
+était rebrodée à la main en or fin  ; la doublure de
+satin crevette était également brodée d’or  ; sur
+l’épaule tombante s’attachait une touffe de plumes,
+et de ces plumes partait une guirlande de roses
+naturelles, allant d’un côté jusqu’au bas de la
+traîne.</p>
+
+<p>Sur sa tête, coiffée serrée, un oiseau de pierreries
+ouvrait ses ailes au-dessus des frisons du front  ; les
+plumes blanches d’étiquette s’écrasaient du côté
+droit, et un voile de gaze d’or retombait sur les
+épaules  ; autour du cou, une sorte de ruche, dentelle
+et velours, soutenait les diamants, et, entre les
+mains gantées de suède couleur chair brodé, jusqu’à
+la saignée, de roses, elle tenait un bouquet immense
+également de roses choisies.</p>
+
+<p>Les souliers de peau de Suède, de même nuance
+que les gants et également brodés, se décolletaient
+sur un bas de soie vert pâle à petites étoiles d’or.
+Lady Howber sentait que personne ne l’écrasait !
+On l’enviait, et l’on se rappelait à temps que Sir
+Julian était bien vieux pour elle.</p>
+
+<p>Une à une, toutes les femmes, les vieilles, les
+jeunes, celles qui en étaient à leur trentième <span lang="en" xml:lang="en">drawing-room</span>,
+les débutantes qui en étaient à leur premier,
+passaient en la Présence, baisaient la main, faisaient
+leur révérence aisée, gauche ou guindée, et se
+retiraient.</p>
+
+<p>Tout à coup un bruit courut, et parmi celles
+dont le tour n’était pas encore venu, il y eut un vif
+émoi : Sa Majesté avait remarqué et vertement
+blâmé les gants de couleur au dernier <span lang="en" xml:lang="en">drawing-room</span>,
+et un chambellan prenait, en ce moment-là,
+les noms de celles qui en portaient !…</p>
+
+<p>Des joues se colorèrent, d’autres pâlirent. Passer
+en la Présence en méritant une censure, être
+remarquée pour une infraction à l’étiquette, quelle
+humiliation ! En une seconde, de bouche en bouche
+coururent les supplications aux heureuses
+qui, correctement gantées de hauts gants blancs,
+avaient déjà salué leur souveraine. De belles mains
+se dégantèrent à la hâte. Lady Howber, consciente
+que ses gants à elle devaient attirer particulièrement
+l’attention, sachant, de plus, son bouquet de
+la taille exagérée qui, disait-on, déplaisait aussi à la
+Reine, arracha ses gants brodés de roses, les roula,
+les jeta dans un coin, enfila les gants blancs qu’on
+lui prêtait, et qui étaient trop grands, mais cela
+importait peu  ; son cœur battait encore quand les
+pages déployèrent sa traîne… Elle s’inclina avec un
+profond respect, et il lui sembla précisément que
+Sa Majesté regardait ses mains !! !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>V</h3>
+
+<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">Drawing-Room</span> est fini  ; il avait été interminable
+par suite du nombre de présentations  ; — l’agitation
+que cette petite émeute avait causée se manifesta
+tout haut : les mal notées sont au désespoir  ;
+les autres s’en vont louant la sévérité royale qui
+allait enfin faire respecter l’étiquette. Dans tous les
+« <span lang="en" xml:lang="en">teas</span> » où les belles ladies se dispersent pour faire
+admirer leurs toilettes, il n’est question que de cela.</p>
+
+<p>Lady Howber, toute frémissante encore de compliments,
+arrivait chez sa grand’mère. Lady Towerbay,
+entourée d’une élite élégante, nageait dans
+une douce satisfaction. Comme elle faisait toujours
+bien les choses, elle s’était procuré deux de ses
+arrière-petits-fils (les plus jolis). Vêtus de pourpoints
+satin gris à crevés loutre, ils étaient là pour faire le
+service de pages et étaler les traînes. Quand Lady
+Howber entra, ce ne furent qu’exclamations  ; tous
+les intimes qui étaient présents tournaient autour
+d’elle, l’admiraient, la contemplaient.</p>
+
+<p>Elle avait aperçu Johnnie près de la vieille douairière
+et lui sourit  ; mais, au moment où elle se
+retournait pour lui dire un mot, il avait disparu…
+Elle le crut en bas, où se servaient les rafraîchissements,
+et, comme elle n’aimait point se gêner ni
+attendre, le demanda :</p>
+
+<p>— Où est donc Johnnie Vere ?</p>
+
+<p>On le chercha inutilement.</p>
+
+<p>— Mais il était là à l’instant, « <span lang="en" xml:lang="en">dear</span> », répondit tout
+de suite Lady Towerbay, qui se tenait debout, charmée,
+et jamais blasée sur ce spectacle délicieux d’une
+de ses filles ou petites-filles toute couverte de diamants,
+et continuant de lorgner Lady Howber avec
+soin et de l’admirer en détail :</p>
+
+<p>— Tout est admirable, disait la vieille lady  ; ce
+corail, « <span lang="en" xml:lang="en">dear</span> », est tout ce que j’ai vu de plus nouveau…</p>
+
+<p>Puis, s’arrêtant dans ses approbations :</p>
+
+<p>— Mais comme vos gants vont mal, Winifred !</p>
+
+<p>Ses gants ! Elle les avait oubliés pendant une
+minute. Et Johnnie, ce fou, qui était parti !</p>
+
+<p>— Mes gants ! Mais ce ne sont pas mes gants !</p>
+
+<p>Et elle les ôtait avec colère.</p>
+
+<p>Au même moment, deux autres figurantes du
+<span lang="en" xml:lang="en">Drawing-Room</span> faisaient leur apparition. L’histoire
+des gants fut contée, confirmée, commentée, pendant
+que les blondins à pourpoint étalaient les
+traînes. Lady Towerbay, absolument dans son élément,
+rayonnait. C’étaient là les bonnes heures de
+sa vie  ; elle ne pouvait se lasser d’admirer, ruisselante
+de diamants, la triomphante Lady Howber !</p>
+
+<p>Mais la triomphante Lady Howber, rejetant son
+manteau, s’était assise, et, la mine boudeuse, acceptait
+l’assiette qu’on lui présentait.</p>
+
+<p>— Vous êtes fatiguée, « <span lang="en" xml:lang="en">dear</span> » ? demanda Lady
+Towerbay.</p>
+
+<p>— Non !… oui !… je crois que je suis fatiguée !…</p>
+
+<p>Comme d’autres traînes venaient se faire admirer,
+Lady Howber dit qu’elle s’en allait. Elle dînait en
+ville d’abord.</p>
+
+<p>— Merci, ma « <span lang="en" xml:lang="en">dearest</span> », d’être venue, disait
+Lady Towerbay  ; dites à ce cher Julian que je vous
+ai trouvée splendide. Je pense que je vous reverrai
+ce soir chez Lady Charlotte.</p>
+
+<p>Et, dûment escortée, Lady Howber remonta dans
+sa voiture. Les deux valets de pied s’élancèrent
+d’un bond simultané, et l’équipage roula, suivi des
+yeux avec attendrissement par l’excellente douairière.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Lady Howber était énervée, mais elle n’attachait
+pas trop d’importance à la chose. Johnnie lui reviendrait
+le lendemain plus amoureux que jamais, car
+elle savait que les hommes les plus épris le sont en
+proportion des convoitises excitées par la femme
+aimée, et elle avait conscience de sa valeur. Sans
+doute Johnnie serait chez Lady Charlotte, et une
+valse remettrait tout. Elle se laissa donc habiller
+sans mauvaise humeur, et, toute en dentelle blanche,
+un bouquet de lilas sans feuilles à la main, elle partit
+avec son mari, dîna extrêmement bien, et à onze
+heures et demie, toute restaurée, arriva au bal de
+Lady Charlotte. L’orchestre hongrois jouait, et
+l’excellente musique donnait un entrain endiablé
+aux danses. Décor superbe : une tenture de soie
+abricot sur les murs, des fleurs blanches à profusion,
+et dans un petit salon au fond, où se prenait le thé,
+un immense bloc de glace. Partout une atmosphère
+parfumée de fleurs à griser.</p>
+
+<p>Lady Howber commençait à s’impatienter de ne
+pas voir Johnnie, quand, revenant de prendre une
+tasse de thé, elle se trouva nez à nez avec lui.</p>
+
+<p>Johnnie n’était pas seul  ; à son bras, il avait la
+jolie Ethel Archback  ; celle-ci avait en main un
+splendide bouquet, et, se jetant presque au cou de
+Lady Howber :</p>
+
+<p>— Vous savez, nous sommes engagés ! Et, rayonnante
+d’orgueil, elle levait les yeux vers son Johnnie,
+qui était assez content de lui-même à ce moment-là !</p>
+
+<p>— Vraiment, dit lentement Lady Howber, <i lang="en" xml:lang="en">how
+delightful !</i> Et, s’adressant à Johnnie, pendant que
+la petite fiancée écoutait, surprise, elle lui conta
+comment elle avait dû changer ses gants au
+<span lang="en" xml:lang="en">Drawing-Room</span>.</p>
+
+<p>Puisque la bêtise était faite, Johnnie Vere s’est
+résigné à épouser  ; après tout, on se retrouve dans
+la vie.</p>
+
+<p>Surtout quand on se cherche !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">LE STROPHION</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>On déjeune à neuf heures à <span lang="en" xml:lang="en">Belfry-Hall</span>. Le grave
+et exact Sir James Pomeroy est invariablement le
+premier à table  ; à cette heure-là, il est levé depuis
+longtemps et a déjà fait une longue séance dans sa
+bibliothèque. Lady Pomeroy arrive pendant le
+premier quart d’heure suivant, et les autres convives
+selon leur paresse.</p>
+
+<p>Sir James Pomeroy, bel homme, très-grave, très-sérieux,
+très-studieux, du mauvais côté de la cinquantaine,
+est l’indulgent mari d’une femme de
+vingt ans sa cadette, très-bonne et gentille personne,
+aimant fort son mari, le craignant un peu et
+le respectant beaucoup. Ils ne s’accordent pas sur
+tout, notamment sur l’importance d’arriver exactement
+au déjeuner au coup de neuf heures  ; mais
+le ménage n’en marche pas moins d’un pas égal,
+dans une route que rend facile la possession d’une
+infinité de choses qui contribuent fortement à l’agrément
+de l’existence.</p>
+
+<p>Le « <span lang="en" xml:lang="en">breakfast-room</span> », à <span lang="en" xml:lang="en">Belfry-Hall</span>, est une
+pièce charmante, égayée par le soleil du matin, et
+la table, pas trop grande, est couverte d’argenterie
+et de fleurs.</p>
+
+<p>Le moment du déjeuner est aussi celui du courrier,
+et l’on s’y communique les nouvelles.</p>
+
+<p>Un matin, Sir James venait de se servir une
+cuisse de poulet en « <span lang="en" xml:lang="en">devil</span> », quand Lady Pomeroy,
+habillée d’un lainage sombre et couverte
+de bijoux, bagues, magnifique broche de fantaisie,
+et diamants aux oreilles, fit son apparition,
+suivie de ses deux petits chiens, Mars et
+Vénus. Elle s’assit tout de suite, et, tout en soulevant
+les couverts d’argent des petits réchauds ronds
+à sa portée :</p>
+
+<p>— Oh ! James, vous êtes encore seul à table, ce
+matin ?</p>
+
+<p>— Oui, ma chère, tout le monde dort, je crois.</p>
+
+<p>— Il est seulement le quart.</p>
+
+<p>Et au domestique qui lui demandait à voix
+basse :</p>
+
+<p>— Thé ?… café ?… chocolat ?…</p>
+
+<p>— Café, je vous prie.</p>
+
+<p>Puis tournant la tête vers le dressoir où, sur une
+nappe blanche, étaient rangées les viandes froides :</p>
+
+<p>— Du bœuf froid, s’il vous plaît.</p>
+
+<p>Mystérieusement et silencieusement, les trois
+domestiques s’occupèrent à accomplir la tâche difficile
+de couper des tranches fines comme des pains à
+cacheter, et à les faire passer sur l’assiette de Mylady.</p>
+
+<p>Elle tenait sous sa main droite trois ou quatre
+lettres, et en décacheta une pendant qu’on la servait.
+Après avoir parcouru les premières lignes :</p>
+
+<p>— Ah ! James, Dodo arrive aujourd’hui !</p>
+
+<p>— Vraiment, j’en suis charmé.</p>
+
+<p>— Mais avez-vous lu sa dernière lettre dans le
+<i>Télégraphe</i> ?</p>
+
+<p>— Certainement non…, <span lang="en" xml:lang="en">darling</span>. Comment pouvez-vous
+supposer que je m’occupe de pareilles billevesées ?
+Qu’est-ce que vous avez là à gauche ?…</p>
+
+<p>— Du ris de veau… en voulez-vous ?… Vraiment,
+vous n’avez pas lu une seule de ses lettres ?</p>
+
+<p>— Pas une seule !</p>
+
+<p>— Comment ferez-vous pour lui en parler ?</p>
+
+<p>— Je ne lui en parlerai pas !</p>
+
+<p>— Oh ! James, vous êtes sévère pour Dodo. Vous
+savez qu’on dit ses lettres merveilleuses d’éloquence
+et d’érudition, d’érudition surtout !</p>
+
+<p>— Soit !… Mais, ma chère, tout ce que je puis
+faire, c’est de respecter sa folie. Vous ne me demandez
+pas de la partager, je suppose ?…</p>
+
+<p>— Sa folie !… mais elle soutient une cause si
+juste, si difficile, si intéressante…</p>
+
+<p>Le grave Sir James n’eut pas la peine de répondre,
+car la porte s’ouvrit, et la brillante Mrs Hobart-Moray
+fit son entrée, suivie de son mari. Derrière
+eux marchait Reginald Pomeroy, le frère cadet, très-cadet,
+de Sir James…</p>
+
+<p>— Oh ! bonjour, tout le monde, dit Mrs Hobart-Moray…
+Sir James, vous êtes horriblement
+exact… <span lang="en" xml:lang="en">Darling</span> Maud (Maud est le petit nom de
+Lady Pomeroy), comme vous avez bonne mine…
+Mars, Vénus, mes bons chiens, comment allez-vous ?
+Là… là… Chocolat, je vous prie.</p>
+
+<p>Et comme Sir James soulevait les réchauds placés
+dans son voisinage, pour en faire voir le contenu à
+madame Hobart-Moray :</p>
+
+<p>— Merci, Sir James, oui, ces petites côtelettes.</p>
+
+<p>Et frottant ses mains blanches l’une contre
+l’autre :</p>
+
+<p>— Quel temps charmant !</p>
+
+<p>Elle jouissait du beau temps, madame Hobart-Moray,
+comme de tout ce qui est bon sous le ciel.</p>
+
+<p>Dès qu’elle la vit occupée à faire les honneurs à
+son déjeuner, Lady Pomeroy se hâta de communiquer
+sa nouvelle.</p>
+
+<p>— Charlotte, je viens de recevoir une lettre de
+Dodo  ; elle arrive ce soir.</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Darling</span> Dodo ! répond Mrs Hobart-Moray
+en se beurrant avec raffinement une tartine de
+pain bis.</p>
+
+<p>— Oui, mais est-ce que vous avez lu sa dernière
+lettre ?</p>
+
+<p>— Moi ?… Non… Je ne crois pas… Et s’adressant
+à son mari : Ralph, est-ce que vous vous
+rappelez si j’ai lu la dernière lettre de Lady Dorothéa ?</p>
+
+<p>Ralph se déclara incapable de renseigner sa chère
+femme.</p>
+
+<p>— Supposez que vous l’avez lue, alors, dit Reginald
+Pomeroy, et que vous l’avez oubliée.</p>
+
+<p>— Oh ! Reginald, vous êtes ridicule. Dodo mérite
+toute votre sympathie, elle est dévouée à une cause
+sérieuse.</p>
+
+<p>— Elle s’est déjà dévouée à cent causes, répond
+irrévérencieusement Reginald. L’année passée, c’était
+un roi sauvage  ; est-ce qu’elle a une reine sauvage,
+cette année, Maud ?</p>
+
+<p>— Reginald, vous savez très-bien qu’elle est la
+présidente de la Ligue pour la réforme de l’habillement
+des femmes, pour l’habillement « rationnel »
+et « hygiénique ».</p>
+
+<p>— Ce qui serait rationnel, dit sentencieusement
+sir James, ce serait qu’elle s’habillât comme tout le
+monde.</p>
+
+<p>— Mais, James, notre costume est horriblement
+incommode  ; vous en parlez à votre aise avec vos
+knickerbockers !</p>
+
+<p>— Est-ce que vous voulez porter des knickerbockers,
+Maud ? dit Reginald.</p>
+
+<p>Et comme à cette irrévérencieuse supposition, Sir
+James fronçait le sourcil :</p>
+
+<p>— Mais, dit madame Hobart-Moray, vous savez
+bien que le « <i lang="en" xml:lang="en">Dual Garment</i> », ou la jupe divisée,
+ou tout ce que vous voudrez, qui a la forme d’un
+pantalon, est, pour les femmes, le vêtement de
+l’avenir.</p>
+
+<p>— Eh bien, là, vrai, dit Reginald avec une gravité
+feinte, je trouve cela choquant  ; heureusement
+que Dodo est charmante dans n’importe quel costume !</p>
+
+<p>Ici, Sir James qui est un scrupuleux observateur
+des convenances, rompit l’entretien en adressant à
+M. Hobart-Moray quelques réflexions sur la politique
+du jour. Mais comme quelques minutes après
+son déjeuner fini, il prend ses lettres et s’en va, Reginald
+se hâte de demander à madame Hobart-Moray
+pourquoi elle ne s’habille pas d’une façon rationnelle.</p>
+
+<p>— Parce que Ralph ne veut pas.</p>
+
+<p>— Oh ! nous savons que c’est un tyran ! Montez-vous
+à cheval, Moray, ce matin ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Eh bien, alors venez avec moi : j’ai promis à
+James d’aller voir un cheval à X…, vous me donnerez
+votre avis.</p>
+
+<p>Le déjeuner terminé, ces messieurs vont droit du
+« <span lang="en" xml:lang="en">breakfast room</span> » à l’écurie, tandis que Lady Pomeroy
+et Mrs Hobart-Moray sortent, en flânant,
+lire leurs lettres, sur le tapis vert qui s’étend devant
+la maison.</p>
+
+<p>Le parc est dans toute sa beauté, vert, profond et
+vaste : à gauche, on aperçoit les charmilles qui entourent
+le parterre de fleurs, dessiné à la française,
+et rempli de belles statues. <span lang="en" xml:lang="en">Belfry-Hall</span> est une
+vieille maison en pierres grises, avec d’innombrables
+fenêtres placées irrégulièrement  ; une tour
+carrée couverte de lierre dans un coin  ; un rez-de-chaussée
+superbement élevé, et s’ouvrant partout sur
+une vaste allée sablée et un tapis vert formant une
+terrasse, fermée par une balustrade de pierre sur laquelle,
+de loin en loin, se tiennent des paons  ; et, de
+distance en distance, des vases de marbre remplis
+de géraniums rouges et d’héliotrope odoriférant.</p>
+
+<p>A l’intérieur, tout est solide, luxueux et vieux
+genre. Sir James aime sa maison telle quelle, avec
+ses tableaux de maître et ses draperies de perse luisante,
+avec son argenterie massive et sa salle à
+manger d’acajou épais. Rien n’a été changé aux
+bustes d’hommes d’État d’un autre temps, ni aux
+portraits de famille. Sir James a horreur des innovations
+et de ce qu’il appelle le décor à la moderne.
+Lady Pomeroy n’y peut sacrifier qu’en accordant
+de la façon la plus artistique possible ses fleurs et
+ses porcelaines. Pour cela et pour l’arrangement du
+couvert, Sir James lui laisse toute liberté. Ce qu’il
+demande avant tout, c’est l’ordre, c’est la régularité,
+c’est une étiquette digne, immuablement réglée
+dans toutes les circonstances de la vie. Mylady
+peut inviter ses amis et passer son temps à sa guise,
+pourvu que ces conditions soient observées et que
+Sir James ait la paix qu’il lui faut, pour passer des
+heures dans sa bibliothèque  ; c’est un latiniste enragé,
+et il prépare depuis des années une bonne
+traduction de Cicéron  ; ce qui ne l’empêche pas de
+représenter très-assidûment son comté au Parlement.
+Les amies de Lady Pomeroy le trouvent un
+peu ennuyeux  ; mais on est extrêmement bien à
+<span lang="en" xml:lang="en">Belfry-Hall</span>, elles ne le lui montrent pas.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<p>Ce jour-là même, vers six heures, comme l’avait
+annoncé Lady Pomeroy, Dodo, c’est-à-dire Lady
+Dorothéa Freehold, fit son apparition à <span lang="en" xml:lang="en">Belfry-Hall</span>,
+et quelques minutes après huit heures se trouvait
+dans le grand salon, recevant les politesses de Sir
+James et les amabilités de tout le monde.</p>
+
+<p>C’est une belle personne que Lady Dodo, grande,
+les cheveux de ce bel « <span lang="en" xml:lang="en">auburn</span> » franc qui reflète
+chaque étincelle de lumière  ; des traits bien anglais,
+petits, réguliers, doux, un ovale un peu allongé, un
+cou long, des épaules tombantes, à peine de gorge
+très-basse, des hanches étroites, et la roideur et la
+souplesse d’un roseau. Elle marche avec aplomb et
+hardiesse, parlant avec assurance, et aussi peu gênée
+que si sa mise n’eût pas été singulière. C’est
+une personne d’avant-garde que Lady Dodo : elle est
+fermement persuadée que l’édifice social ne peut
+rester debout que si chacun apporte en tribut son
+intelligence, son zèle ou même sa bêtise. Elle est
+partie de ce principe, et convaincue de l’égalité de
+la femme et de l’homme, elle est résolue à aider
+ses sœurs, moins entreprenantes, à conquérir leur
+rang.</p>
+
+<p>Pour cela il faut d’abord agir, et pour agir, il
+faut être vêtue d’une façon rationnelle. La plus
+grande supériorité de l’homme sur la femme, c’est
+le pantalon. Eh bien ! la femme le conquerra, ce
+bienheureux pantalon, elle en fera sa chose, et alors
+on verra ses enjambées !… Et la conquête est
+faite ! Lady Dodo la porte au grand jour, cette « <span lang="en" xml:lang="en">divided
+skirt</span> » (jupe divisée), sorte de pantalon turc,
+large et bouffant, recouvert de quelque chose qui
+n’est pas une jupe. Cela est absolument incompréhensible
+aux profanes  ; seulement quand Lady Dodo
+avance son pied, et elle remue ses jambes avec l’aisance
+de quelqu’un que les jupes n’entravent pas,
+on aperçoit une espèce de ruche au-dessus de
+la cheville  ; cette ruche est le volant du « <span lang="en" xml:lang="en">dual
+garment</span> » et est supposée répondre à toutes les
+pudeurs !</p>
+
+<p>Quant au corset, cet instrument de torture, cause
+de toutes les maladies connues et inconnues, il est
+ignominieusement rejeté par elle  ; elle est occupée
+à lui chercher un remplaçant, les bretelles ne
+répondant pas à toutes les nécessités. La chemise,
+vêtement incommode et superflu, elle l’a reléguée
+aux vieilleries, et porte à la place un maillot de
+soie, une « <span lang="en" xml:lang="en">combination</span> » comme la Ligue nomme
+cela, bien plus adhérent et plus chaud. Ainsi débarrassée
+de ses lisières, la femme peut relever la tête
+et s’affranchir de son esclavage séculaire.</p>
+
+<p>C’est à cette cause que la charmante Lady Dodo
+s’est consacrée corps et âme  ; ayant épousé un
+imbécile dont l’unique mérite consiste à être le fils
+aîné d’un marquis, elle a senti de bonne heure la
+nécessité de tromper sa faim et s’est jetée tête basse
+dans le prosélytisme, y allant de sa plume, de son
+argent, de sa personne. Ardente et sincèrement persuadée,
+du reste, que dès qu’elle s’occupe d’une
+chose, cette chose doit être excellente, n’ayant absolument
+rien de la violette  ; aimant beaucoup au
+contraire le bruit et la lumière, elle se trouve à
+l’aise d’être en vedette, et y réussit parfaitement,
+son nom étant connu d’un bout à l’autre de l’Angleterre.</p>
+
+<p>Lord Freehold était d’ailleurs en admiration devant
+sa femme et ne se permettait jamais de discuter
+une seule de ses idées  ; il était ébloui par sa facilité
+à écrire, par sa facilité à parler  ; il approuvait toujours,
+et elle avait assez d’esprit pour apprécier un
+mari de cette pâte et en faire ce qu’elle voulait, tout
+en le rendant parfaitement heureux.</p>
+
+<p>Elle s’était d’abord contentée de mener grand
+bruit pour la répudiation des étoffes étrangères  ; mais
+comme le patriotisme le plus pur trouvait difficile
+d’avaler, à aussi haute dose, le mohair, la popeline
+et l’alpaga, elle avait laissé là cette cause (fort belle
+assurément) et s’était absorbée dans celle qui, en
+réformant le costume des femmes anglaises, devait
+réformer les générations à venir et le monde. Elle-même
+se savait un très-bel échantillon de son sexe,
+et se portant toujours à merveille, assurait le devoir
+à sa manière rationnelle de se vêtir. Ses effets étaient
+pesés avec autant de soin que si une once de plus
+eût dû l’écraser.</p>
+
+<p>Au résumé, moins active que brouillonne, moins
+habile que rusée : indifférente au but à atteindre,
+pour peu qu’il fût clair et facile, elle aimait surtout
+les chemins de traverse, qu’elle eût elle-même semés
+de complications et de difficultés, pour avoir le plaisir
+de les vaincre. Quoi qu’il en fût, calculant tout, ne
+faisant jamais une démarche au hasard, en venant
+passer quelques jours à <span lang="en" xml:lang="en">Belfry-Hall</span>, Lady Dorothéa
+avait certainement un but.</p>
+
+<p>Telle qu’elle était, cette agitée faisait un peu peur
+au correct Sir James  ; mais comme il était l’hôte le
+plus courtois, il l’avait à peine fait asseoir à sa
+droite, qu’il la remerciait en termes mesurés de
+l’honneur qu’elle faisait à Lady Pomeroy en venant
+à <span lang="en" xml:lang="en">Belfry-Hall</span>.</p>
+
+<p>— Mon cher Sir James, répondit Lady Dodo avec
+un sourire délicieux, je suis enchantée d’être venue  ;
+j’aurais été horriblement désappointée si Maud ne
+m’avait pas invitée  ; <span lang="en" xml:lang="en">Belfry-Hall</span> est mon idéal !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<p>Outre les maîtres de la maison, Mrs Hobart-Moray,
+son mari et Reginald Pomeroy, dînaient ce
+soir-là à <span lang="en" xml:lang="en">Belfry-Hall</span> cinq ou six voisins, dont deux
+dames âgées et un vieux bonhomme, vétérinaire de
+son emploi, mais extrêmement choyé et ménagé par
+tout ce grand monde, à cause de son influence
+prépondérante dans les élections. On le nommait
+Foley.</p>
+
+<p>Lady Dorothéa parut prendre à tâche d’être
+charmante et d’influencer favorablement son auditoire.
+Tenant à se montrer originale en tout, elle
+déclara trouver le vieux Foley très « <span lang="en" xml:lang="en">funny</span> », et elle
+l’interpella plusieurs fois pendant le dîner de sa
+voix harmonieuse, levant un peu son verre et le regardant
+à travers la table.</p>
+
+<p>— Monsieur Foley ! fit-elle.</p>
+
+<p>— Mylady !… Et avec respect, ravi, le vieux vétérinaire
+porta chaque fois le verre à ses lèvres.</p>
+
+<p>Sir James suivait des yeux Lady Dorothéa, et ne
+put voir un aussi aimable procédé sans rendre justice
+à son bon sens momentané. Aussi lui dit-il tout
+à coup :</p>
+
+<p>— Lady Dorothéa, je veux vous intéresser à mon
+élection.</p>
+
+<p>— Sir James, intéressez-moi, je vous en conjure  ;
+mais je suis sûre que votre élection se fait toute
+seule.</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi, Lady Dorothéa.</p>
+
+<p>Et Sir James se mit à faire lentement un exposé
+de la situation politique du comté. Lady Dodo avait
+pris l’habitude d’être pratique, elle l’écouta complaisamment,
+si long qu’il en eût à dire, et résuma
+la question :</p>
+
+<p>— Cela doit vous coûter horriblement cher, Sir
+James ?</p>
+
+<p>Sir James avoua que les frais étaient considérables.</p>
+
+<p>Quand les dames passèrent au salon, Sir James
+s’était presque décidément promis de lire une des
+lettres de Lady Dorothéa. Elle avait plus de sens
+qu’il n’avait pensé, et elle paraissait avoir supérieurement
+compris où étaient ses difficultés.</p>
+
+<p>Lady Pomeroy, marchant la dernière, suivit ses
+invitées dans le salon, pièce immense très-éclairée
+et embaumée par une quantité de roses coupées.
+Lady Dodo se mit immédiatement à en prendre plusieurs,
+qu’elle ajusta sur le devant flottant de la
+blouse de soie jaune qui lui servait de corsage. Les
+dames se plaignaient de la chaleur, et Mrs Hobart-Moray
+s’éventait avec rage  ; il est vrai que sa
+robe de surah fraise écrasée, extrêmement garnie
+de dentelles blanches, avait un corsage des plus
+ajustés. Elle allait vers les fenêtres ouvertes, derrière
+les volets fermés, essayant de respirer la fraîcheur.
+Lady Dodo, au contraire, s’était assise au
+beau milieu du salon, l’image du parfait bien-être.</p>
+
+<p>— Charlotte, ma chère, venez donc près de
+moi.</p>
+
+<p>Mrs Hobart-Moray arriva en pressant le revers
+de sa main blanche sur ses joues brûlantes.</p>
+
+<p>— Quel ennui d’avoir chaud !</p>
+
+<p>— Ma chère, vous n’avez pas chaud, c’est votre
+corset  ; comment peut-on digérer ou se bien porter
+avec un corset ?</p>
+
+<p>— Ma chère Dorothéa, on a toujours porté des
+corsets.</p>
+
+<p>Lady Dodo n’aimait pas prêcher une seule personne
+à la fois  ; elle interpella Lady Pomeroy, qui
+faisait les honneurs à ses voisines.</p>
+
+<p>— Lady Pomeroy ?</p>
+
+<p>— Oui, chère.</p>
+
+<p>— Est-ce que vous avez chaud ? est-ce que vous
+étouffez un peu ?</p>
+
+<p>— Non, pas trop.</p>
+
+<p>Une des deux dames âgées, Mrs Wyndham,
+puissante personne toujours prête à éclater, se hâta
+de placer son mot :</p>
+
+<p>— Lady Dorothéa, si vous cherchez quelqu’un
+qui ait chaud, j’ai une véritable suffocation. Certainement,
+chère Lady Pomeroy, la salle à manger
+est admirablement ventilée  ; eh bien, à dîner, je
+souffrais d’une façon pénible, je souffre toujours de
+la chaleur.</p>
+
+<p>— Mistress Windham, vous souffrez de votre
+corset.</p>
+
+<p>— Lady Dorothéa ?…</p>
+
+<p>— Ma chère Mistress Windham, de pas autre
+chose, et voici Mrs Hobart-Moray et Lady Pomeroy
+qui ne sont pas beaucoup mieux. Vous êtes
+écrasées, accablées. Je vous admire, vous êtes héroïques :
+je me demande, Maud, ce que votre robe
+peut peser. Quelque chose d’effrayant.</p>
+
+<p>— Oh ! Dorothéa, quelle idée !</p>
+
+<p>— Ce costume — votre costume, Mistress Wyndham — est
+absolument contraire à n’importe
+quelle idée rationnelle. Vous seriez une tout autre
+femme, mieux portante, de meilleure humeur, plus
+heureuse par conséquent, si vous étiez débarrassée
+de tout ce superflu, si vous aviez la liberté que j’ai,
+moi…</p>
+
+<p>Et elle remua victorieusement les jambes et se
+leva.</p>
+
+<p>Avec une personne du rang de Lady Dorothéa
+Freehold, on discute  ; aussi Mrs Windham répondit-elle
+d’une voix un peu timide :</p>
+
+<p>— Sans doute… peut-être… mais il me serait tout
+à fait impossible, je vous assure, tout à fait impossible
+de me passer de corset. Et toutes les femmes
+en sont là.</p>
+
+<p>Lady Dorothéa demeura un instant sans répondre,
+puis gravement :</p>
+
+<p>— Oui ! dit-elle, là est la grande difficulté !…
+mais soyez tranquilles, nous trouverons quelque
+chose, Mistress Windham, quelque chose d’aussi utile
+que le corset, et qui ne sera pas un instrument de
+torture.</p>
+
+<p>— Mais que sera-ce, Lady Dorothéa ?</p>
+
+<p>— Puisque vous vous intéressez à cette question,
+Mistress Windham, je vous enverrai mes articles. Sachez
+que pour le corset, nous préparons un modèle,
+approuvé par les artistes et par les docteurs. Oui,
+ma chère Charlotte, votre fine taille est une simple
+difformité  ; vous seriez à plaindre, pauvre chère, si
+naturellement vous étiez ainsi. Vous pouvez rire,
+je suis décidée à vous convaincre.</p>
+
+<p>— Il faut convaincre Ralph d’abord.</p>
+
+<p>— C’est ce que je ferai.</p>
+
+<p>Quand les hommes vinrent les rejoindre, Lady
+Pomeroy fut assez surprise d’entendre Lady Dodo
+proposer un whist à Sir James.</p>
+
+<p>— Et nous prendrons M. Foley, ajouta-t-elle gracieusement.</p>
+
+<p>La partie fut des plus sérieuses, et Lady Dodo une
+excellente partenaire. Quand elle et Sir James eurent
+gagné plusieurs <span lang="en" xml:lang="en">rubbers</span>, elle lui dit :</p>
+
+<p>— Toujours dans vos études, sir James ? Comment
+se porte Cicéron ?</p>
+
+<p>Ce soir-là, dans le tête-à-tête de la chambre nuptiale,
+Sir James confia à sa femme que son opinion
+sur Lady Dodo se modifiait.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Quelques jours se passèrent occupés par les parties
+accoutumées de « <span lang="en" xml:lang="en">lawn-tennis</span> », de « <span lang="en" xml:lang="en">boating</span> », promenades
+à cheval et en voiture. Partout et à tout,
+Lady Dodo se trouvait au premier plan, forte à la
+fatigue, hardie à la marche, patiente contre les petits
+contre-temps. Tout le « <span lang="en" xml:lang="en">Country side</span> » était déjà en
+émoi au sujet de la réforme sur l’habillement. L’élément
+jeune surtout grillait de suivre une route nouvelle.
+Tout aurait été pour le mieux, et l’excellente
+Lady Pomeroy on ne peut plus satisfaite des succès
+de sa chère Dodo, si, à son grand étonnement, elle ne
+s’était aperçue, malgré la volonté de ne pas en croire
+ses yeux, que Lady Dorothéa était en galanterie réglée
+avec le grave Sir James et réservait pour lui
+ses grâces les plus séductrices. C’était sans cesse :
+« Où est Sir James ? » « Pourquoi Sir James n’est-il
+pas avec nous ? » Et tant d’amabilité n’était pas
+perdue !… Avec un certain embarras, Sir James
+avait demandé à sa femme de lui prêter à lire le
+dernier article de Lady Dorothéa.</p>
+
+<p>— Mais cette question vous ennuie, James, avait
+répondu Lady Pomeroy.</p>
+
+<p>— Lady Dorothéa me l’a demandé, et je lui ai promis
+de lire cet article  ; la question me paraît en effet
+plus sérieuse qu’elle ne m’avait semblé tout d’abord.</p>
+
+<p>Lady Pomeroy, qui avait la faiblesse traditionnelle
+à son sexe, ne répliqua pas, donna la revue
+où se trouvait l’article, et se sentit fort triste.</p>
+
+<p>Une après-midi, comme elle entrait toute songeuse
+dans le hall, elle y trouva Reginald, son beau-frère,
+s’amusant tout seul à faire rouler les billes
+sur le billard.</p>
+
+<p>— Maud, venez-vous jouer ?</p>
+
+<p>— Non, Reginald, merci  ; j’ai mal à la tête.</p>
+
+<p>— Bêtise, cela vous fera du bien ! venez donc !</p>
+
+<p>— Je vous assure que j’ai besoin de prendre l’air.</p>
+
+<p>Reginald leva les yeux, et la figure attristée de sa
+belle-sœur le frappa.</p>
+
+<p>— Tiens ! tiens ! Qu’est-ce qui va de travers ?</p>
+
+<p>La pauvre Lady Pomeroy mourait d’envie de
+faire des confidences  ; Reginald le vit bien et continua :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas James qui vous contrarie,
+Maud ?</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas… Dodo ?</p>
+
+<p>— Oh ! Reginald !</p>
+
+<p>Et elle le regarda d’un air navré…</p>
+
+<p>— Mais c’est tout à fait ridicule ! Il est certain
+qu’elle veut tourner la tête à James  ; mais c’est un
+caprice, une bêtise, une fantaisie qui ne durera pas
+huit jours… Qu’est-ce que Dodo ferait de James, je
+vous le demande ?… Il y a là-dessous quelque chose
+d’inexplicable, c’est vrai, mais soyez une petite
+femme raisonnable, ne vous tourmentez pas  ; je me
+charge d’éclaircir tout cela.</p>
+
+<p>Lady Pomeroy fit semblant de se laisser persuader,
+mais confirmée plutôt dans ses soupçons par ce
+quelque chose d’inexplicable dont venait de parler
+son beau-frère, sitôt qu’il l’eut quittée, elle résolut
+d’en avoir le cœur net. Elle alla droit au « <span lang="en" xml:lang="en">study</span> »
+de Sir James.</p>
+
+<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">study</span> de Sir James faisait partie d’un petit
+appartement intime qui occupait la tour carrée, et
+qui était séparé du reste des appartements par plusieurs
+antichambres et un escalier intérieur  ; personne
+ne songeait jamais à envahir cette retraite,
+et Sir James pouvait à son aise y poursuivre ses
+chères études. Comme toute cette partie de la maison
+est plongée dans un silence profond, Lady Pomeroy,
+en approchant de la porte, fut surprise d’entendre
+ce qui lui parut un bruit de voix dans le
+<span lang="en" xml:lang="en">study</span> de Sir James : d’abord elle pensa que le régisseur
+était là  ; mais prêtant l’oreille une seconde, elle
+reconnut une voix de femme, et cette voix était
+celle de Lady Dodo… Elle eut honte d’écouter, mais
+elle écouta cependant. C’étaient des : « <span lang="en" xml:lang="en">Dear Sir James</span> !… »
+« Comme vous êtes bon !! !… Et vous serez
+discret, n’est-ce pas ?… »</p>
+
+<p>La pauvre Lady Pomeroy en eut assez… Elle partit
+beaucoup plus vite qu’elle n’était venue, et alla
+se réfugier dans sa chambre.</p>
+
+<p>Sir James, si sévère, si réservé !… A son âge !… et
+Dodo en qui elle avait tant, tant de confiance ! Oh !
+elle le divorcerait… elle ferait un scandale, l’affreuse
+Dodo serait perdue !! !…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>V</h3>
+
+<p>A dîner ce jour-là, la satisfaction de Sir James et
+de Lady Dodo fut visible. Deux ou trois fois, ils se
+parlèrent à voix basse, et le visage gourmé de Sir
+James trahissait un orgueil satisfait. Reginald les
+regardait avec étonnement, puis ses yeux allaient
+de Lady Dorothéa à sa belle-sœur. Celle-ci répondait
+à sa question muette et semblait dire :</p>
+
+<p>— Voyez-les !…</p>
+
+<p>Le dîner n’en suivit pas moins son cours solennel  ;
+on se leva comme de coutume  ; le café et le
+thé parurent à leurs heures, et Lady Dodo se consacra
+au whist de Sir James…</p>
+
+<p>La partie terminée, comme Lady Dorothéa se
+levait de sa chaise, Reginald, qui l’observait, vit
+tomber une lettre à terre. Il mit le pied dessus
+avant qu’elle pût tourner la tête, et saisissant son
+moment, glissa la lettre dans sa poche. Chacun prit
+son bougeoir, et l’on se dit bonsoir avec une aménité
+parfaite.</p>
+
+<p>Sitôt seul, sans s’occuper de l’indiscrétion qu’il
+commettait et se réservant d’agir avec prudence,
+Reginald ouvrit la lettre  ; l’écriture de son frère lui
+avait sauté aux yeux  ; voici ce qu’il lut :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="ind">« <span lang="en" xml:lang="en">Dear</span> Lady Dorothéa,</p>
+
+<p>« Vous avez fait appel à mon humble science, et
+je puis vous donner les détails que vous désirez :
+voici le résumé de mes recherches sur le « strophion »,
+ceinture qui remplaçait le corset pour les
+dames romaines… »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ici, Reginald s’arrêta. Suivaient quatre pages
+serrées de citations traduites du latin… il alla à la fin.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Pour vous, chère Lady Dorothéa, j’ai été trop
+heureux de feuilleter mes vieux volumes, comme
+je serai toujours heureux de faire tout en mon
+pouvoir, pour plaire à une femme qui est le
+charme même et la grâce en personne, etc., etc. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Rien dans cette lettre, sauf la formule un peu
+ampoulée de la fin, exigée d’ailleurs par la plus
+simple politesse, rien ne dénotait une autre préoccupation
+que celle d’un savant enchanté d’avoir à
+placer des documents.</p>
+
+<p>Aussi, la lecture terminée, Reginald de s’écrier :</p>
+
+<p>— Très-correct, mon vieux James !… Voilà donc
+le but de la visite de Lady Dorothéa !… Que c’est
+bien d’elle !… Pourquoi ne pas demander franchement
+ces renseignements à Sir James… Oui, mais Sir
+James les eût-il donnés sans ces coquetteries ?… Et
+ces coquetteries sont-elles restées purement scientifiques ?…
+Au diable !… N’approfondissons pas… Cette
+lettre me donne suffisamment moyen de rassurer
+ma belle-sœur  ; n’en demandons pas davantage.</p>
+
+<p>Et remettant lettre et enveloppe dans une seconde
+enveloppe, l’honnête Reginald écrivit dessus : « Trouvée
+par terre », et sonnant son valet, lui donna
+l’ordre de faire remettre immédiatement ce pli à
+Lady Dorothéa. Puis prenant une autre feuille de
+papier, il écrivit :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="ind">« <span lang="en" xml:lang="en">Dear</span> Maud,</p>
+
+<p>« Dormez en paix ! Lady Dorothéa n’a jamais songé
+qu’à obtenir de votre mari des documents pour son
+prochain article  ; je vous en donnerai la preuve
+demain.</p>
+
+<p class="c">« Votre dévoué,</p>
+
+<p class="sign">« <span class="sc">Reginald</span>. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Et par la même voie, fit remettre cette seconde
+lettre à la femme de chambre de sa belle-sœur.</p>
+
+<p>A déjeuner le lendemain matin, Reginald pouvait
+à peine regarder son frère sans rire, en songeant
+qu’un homme aussi sérieux avait fait des recherches
+sur le « strophion », ceinture des dames romaines !…
+Il expliqua tout bas à Lady Pomeroy le contenu de
+la lettre surprise.</p>
+
+<p>Rassurée, celle-ci entendit néanmoins sans chagrin
+Lady Dorothéa annoncer son prochain départ.</p>
+
+<p>— Désolée, mon cher Sir James, mais il le faut !
+J’ai promis lecture d’un nouvel article… Oh ! Maud !
+je vous l’enverrai, quand il sera imprimé  ; ce sera
+tout à fait nouveau. Vous le communiquerez, je
+vous prie, à Mrs Hobart-Moray et au vieux
+Foley…</p>
+
+<p>Le sujet de cet article ne serait-il pas le « strophion » ?
+dit Lady Pomeroy, sans lever les yeux…</p>
+
+<p>Lady Dodo partit le jour même.</p>
+
+<p>Sir James est plus imposant que jamais !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">YACHTING</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>M. et madame Alfred Tower sont tout fiers de
+leur yacht, et il est de fait que dans les eaux du
+Solant, aucun navire de plaisance n’a meilleure
+renommée que le <i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i>, sorti des chantiers
+célèbres de M. Lowe de Liverpool. C’est
+une merveille du genre, avec ses flancs peints
+en blanc, son pont immaculé sur lequel on craint
+même l’empreinte d’un talon de femme, ses cordages
+brillants, ses cuivres étincelants, et ses embarcations
+plus légères et plus élégantes l’une que
+l’autre. L’aménagement intérieur a été exécuté
+sous la haute direction de madame Tower, qui a
+tout combiné, dessiné, inventé  ; depuis le fer de
+cheval arabe attaché à la proue en guise de porte-bonheur,
+jusqu’à l’emplacement du moindre placard,
+tout a été voulu par elle, et elle a le plaisir de faire
+admirer son goût artistique du nord au midi, et de
+l’ouest à l’occident.</p>
+
+<p>C’est surtout pendant la grande semaine des
+régates de Cowes que le <i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i> se transforme
+en un lieu de réception, et que les <span lang="en" xml:lang="en">luncheons</span>,
+les dîners, les sauteries sur le pont amènent à bord
+la troupe d’amis de May Tower  ; May est éminemment
+à la mode, surtout depuis qu’après dix-huit
+années consacrées au rôle difficile de beauté à
+marier qui ne se marie pas, elle a enfin mis la main
+sur Alfred Tower, gentil garçon de vingt-quatre
+ans, fort riche, ce qui a fait passer facilement sur
+la différence d’âge. Du reste, madame Tower se
+défend admirablement, et la légion de ses anciens
+adorateurs la déclare plus séduisante que jamais  ;
+aux yeux du timide et amoureux Alfred elle représente
+une divinité  ; il l’adore, lui obéit en tout, lui
+laisse carte blanche pour ses dépenses, et se contente
+de parler en maître à ses matelots. Sur le pont
+du <i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i>, il se transforme  ; lui qui rougit
+devant une femme, il trouve tout d’un coup la
+décision et l’aplomb  ; il est son propre capitaine, et
+connaît aussi bien les grandes routes de la mer que
+<span lang="en" xml:lang="en">Saint-James street</span> et Piccadilly. Le <i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i>
+est un bâtiment sérieux, et le récit de ses voyages
+paraît dans le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i>  ; aussi Alfred ne veut à bord
+personne qui puisse être sujet à la peur, au mal de
+mer, à l’impatience  ; sa femme et son équipage lui
+suffisent. Madame Tower, à toute apparence, partage
+le goût de son mari, et a acquis dans le « <span lang="en" xml:lang="en">struggle
+for life</span> » le don d’être invulnérable  ; elle ne
+craint ni la mer, ni le chaud, ni le froid, ni la pipe,
+ni le cigare, ni quoi que ce soit, et elle s’arrangerait
+pour donner une fête au pôle nord, tant elle a de
+ressources et d’ingéniosité.</p>
+
+<p>Il est certain que par un beau temps, le <i lang="en" xml:lang="en">White
+Feather</i> est une résidence délicieuse  ; la cabine du
+pont où l’on va flâner, est meublée de divans couverts
+d’une épaisse soie blanche  ; les parois sont
+peintes en vert pâle  ; sur les panneaux se promènent
+de grands flamants roses  ; de fines nattes servent de
+stores tamisant la lumière  ; enfin toutes sortes
+d’installations ingénieuses, pour les livres, pour
+l’ouvrage, pour les fleurs qui abondent toujours
+comme par miracle.</p>
+
+<p>La chambre à coucher du jeune ménage ne le
+cède en rien comme élégance  ; les cloisons sont
+incrustées de nacre et les meubles assortis  ; les
+rideaux, la courte-pointe sont de vieille guipure
+doublée de rouge vénitien  ; à côté, un cabinet de
+toilette avec une baignoire en forme de conque
+marine, est encombré de nécessaires de vermeil, et
+le plafond et les murs entièrement en glaces permettent
+de se mirer à l’aise.</p>
+
+<p>Le salon contient une bibliothèque de trois cents
+volumes choisis et tous les jeux inventés par l’homme
+en ses jours d’ennui. Quant au personnel, il est au
+complet : chef, maître d’hôtel, femme de chambre
+de premier choix, et tous garantis inaccessibles aux
+effets du roulis. Quant à l’équipage, tous triés, tous
+dévoués, tous beaux hommes. Lorsqu’on sent que
+tout cela vous appartient, on embellit, et cette douce
+pensée rend extrêmement agréables à madame
+Tower les excursions fréquentes qu’elle fait à terre,
+elle y retrouve presque toujours une escorte d’anciens
+amoureux, et elle comprend mieux que jamais
+à quel point l’amour est chose creuse ! Elle jette un
+regard de compassion sur son passé sentimental, et
+la réalité, en <span lang="en" xml:lang="en">yachting-suit</span> et petite casquette, lui
+paraît infiniment préférable.</p>
+
+<p>Un beau matin que le « <span lang="en" xml:lang="en">gig</span> » du <i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i>
+amenait à terre M. et madame Tower, cette dernière
+fut surprise de voir parmi les visages qui l’attendaient,
+un quelqu’un dont la vue la fit légèrement
+pâlir. Cependant elle sauta à terre de fort bonne
+grâce, et ce fut avec l’air le plus calme qu’elle
+accueillit l’exclamation :</p>
+
+<p>— Nous vous amenons un vieil ami, madame
+Tower, voilà Elliott, revenu de Perse !</p>
+
+<p>Et elle donna une poignée de main à ce vieil
+ami et le présenta à son mari.</p>
+
+<p>Voilà comme les choses tournent ! C’est la vie, se
+disait May Tower en regardant celui qui avait été
+le grand amour de sa jeunesse, il y avait longtemps !
+et tout à coup, en l’entendant parler, cela lui parut
+hier !… Il lui avait fait la cour la plus tendre et la
+plus assidue  ; pour lui, elle avait volontiers éloigné
+tous les fils aînés, préférant mille fois Ralph Elliott
+pauvre, à qui que ce fût archiriche ! Les mois et les
+semaines s’écoulaient délicieusement, elle, attendant
+toujours qu’il parlât  ; enfin, après deux jours passés
+à <span lang="en" xml:lang="en">Newmarket</span> sous le même toit, alors que tout le
+monde regardait le mariage comme fait, il était
+parti, sans un mot, sans une explication ! On apprenait
+plus tard qu’il voyageait en Orient. Le coup
+avait été terrible pour la pauvre May  ; elle n’avait pu
+cacher son cruel chagrin, et pendant des années, il
+avait pesé sur sa vie. Quant à Ralph Elliott, content
+d’avoir échappé au mariage pour lequel il se jugeait
+trop pauvre, il avait promené sa vie sans le moindre
+remords, pensant quelquefois à ses anciennes amours
+quand il fumait sa pipe entre chien et loup.</p>
+
+<p>Au moment où l’existence du continent commençait
+à l’ennuyer, il avait hérité d’un oncle, et rentrait
+en Angleterre pour y être riche et estimé. L’envie de
+revoir May lui était venue, et un peu pour cela, un
+peu pour se promener, il était arrivé à Cowes. Ils
+s’y retrouvaient, comme bien des années auparavant,
+surpris l’un et l’autre d’être si peu changés, et échangeant
+des banalités avec une tranquillité charmante.</p>
+
+<p>— Il y a des siècles que nous ne nous sommes
+vus, commença Ralph Elliott, en se mettant à
+marcher à côté de madame Tower.</p>
+
+<p>— Très-longtemps, en effet.</p>
+
+<p>— Je suis ravi de vous retrouver si <i lang="en" xml:lang="en">flourishing</i>.</p>
+
+<p>— Merci.</p>
+
+<p>— Il paraît que votre yacht est une merveille.</p>
+
+<p>— Oui, c’est gentil.</p>
+
+<p>— Vous m’inviterez à bord, j’espère ?</p>
+
+<p>— Nous serons charmés…</p>
+
+<p>Elle manquait un peu d’enthousiasme  ; — aussi
+avec la plus agréable désinvolture, Ralph Elliott
+s’adressa au mari :</p>
+
+<p>— On me dit que votre yacht bat tous les autres.</p>
+
+<p>— Venez le voir.</p>
+
+<p>On ne faisait pas impunément des compliments
+à Tower sur le <i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i>.</p>
+
+<p>— Je serai ravi. Jusqu’ici un pauvre diable
+comme moi n’a pu admirer que les yachts des autres  ;
+mais il est possible, grâce à mon oncle bien-aimé,
+que l’année prochaine je me mette quelque
+chose à flot.</p>
+
+<p>Amené sur ce sujet, l’entretien devint bientôt confidentiel,
+et quand on se sépara, madame Tower eut
+le plaisir d’entendre son mari faire promettre à
+Ralph Elliott de venir à bord le lendemain pour le
+lunch, et en recevoir l’assurance positive.</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Good bye</span>, madame Tower.</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Good bye.</span></p>
+
+<p>— Charmant garçon, dit immédiatement Alfred
+à sa femme. Il veut acheter un yacht — et je lui ai
+dit que je crois que le <i lang="en" xml:lang="en">Gleam</i> fera son affaire  ; je sais
+que Fred Holt trouve la dépense trop forte  ; je vais
+aller au club tout à l’heure exprès.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<p>Le lendemain, par un temps calme, madame
+Tower en <span lang="en" xml:lang="en">yachting</span> costume blanc rehaussé de
+rouge, attendait ses invités, car elle s’était empressée
+d’étendre l’invitation de son mari. Elle était
+sous les armes, et les réflexions qu’elle se faisait
+depuis le matin, réflexions toutes parfaitement sages
+cependant, donnaient à ses yeux un éclat extraordinaire.
+Son cœur battait un peu vite… mais qui
+voit un cœur ?… Elle était charmante, voilà tout.
+C’est ce que lui dit immédiatement l’aimable Lady
+Baltoun qui rêvait une invitation plus permanente,
+et ce dont l’assura le premier regard de Ralph
+Elliott, regard si éloquent qu’elle s’en voulut de le
+comprendre  ; mais elle n’y répondit pas du tout, ce
+qui était le point capital  ; il eut l’esprit, du reste, de
+s’en tenir à ce regard et de commencer instantanément
+l’inspection du <i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i>, qu’interrompit
+seulement l’avis que le lunch était sur la table.</p>
+
+<p>Madame Tower prit sa place de maîtresse de
+maison. Elle avait voulu que rien ne prêtât à la
+critique, même pour quelqu’un qui s’était affiné le
+goût sur le continent. Sur la nappe blanche, au
+milieu des verreries et de l’argenterie étincelante,
+s’étendait une glace dont les bords étaient dissimulés
+par une ligne de fine verdure  ; sur cette glace
+s’étalaient de gros nénufars semblant se mirer
+dans une eau transparente  ; de distance en distance,
+des soucoupes d’or travaillé étaient remplies de
+lycopode serré d’où s’élevaient de fines figurines
+d’ivoire, vrais chefs-d’œuvre d’art  ; devant chaque
+convive un verre allongé contenait une fleur blanche
+et un feuillage léger  ; à côté de chaque couvert une
+petite assiette d’or remplie d’amandes salées  ; le
+service de table blanc et turquoise était semé de
+fleurs de mai, délicate allusion au prénom de madame
+Tower  ; tous les verres d’une finesse extrême
+étaient blancs et unis, sauf les verres de hock, d’une
+teinte vieil or et semblables en forme à ceux qu’on
+voit dans les vieux tableaux flamands.</p>
+
+<p>Le lunch fut exquis, les vins irréprochables, et les
+compliments d’Elliott furent sincères  ; il fut assez
+hardi pour profiter d’un bon moment et dire à May :</p>
+
+<p>— Ah ! que n’ai-je hérité plus tôt !</p>
+
+<p>Elle rougit, et se hâta d’aller prendre place à côté
+de Lady Baltoun, qui ne tarissait pas sur les agréments
+et le plaisir du Yachting. Ces messieurs, tout
+en fumant, paraissaient s’entendre à ravir, et tout
+en ramenant Elliott à terre, Alfred Tower se disait
+que ce serait là quelqu’un qu’il vaudrait la peine
+d’inviter  ; il méditait la pensée de lui offrir une
+place sur le <i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i> pour leur prochaine
+excursion dans la Méditerranée.</p>
+
+<p>Au bout de huit jours, cette pensée était prête à
+prendre une forme positive. Les pourparlers au sujet
+du <i lang="en" xml:lang="en">Gleam</i> avaient amené des rapprochements fréquents,
+tantôt au R. Y. S. Club, tantôt à bord du
+<i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i>.</p>
+
+<p>Elliott devenait indispensable à Alfred, et quant
+à madame Tower, le seul point de ses sentiments
+sur lequel elle fût tout à fait fixée, était un besoin
+de redoubler d’élégance et de paraître charmante.</p>
+
+<p>Elle fut saisie de bonne foi quand, quarante-huit
+heures avant le moment fixé pour lever l’ancre, son
+mari lui fit la proposition étonnante de demander
+à Elliott de se joindre à eux.</p>
+
+<p>— Il ne vous gênera pas, c’est un ancien ami.</p>
+
+<p>— Oh ! non, il ne me gênera pas, non, sûrement…</p>
+
+<p>Mais mon mari, se disait elle, est un imbécile !
+Un ancien ami !… il aurait dû savoir… mais au fait,
+comment l’aurait-il su, il était dans ce temps-là un
+gamin en jaquette courte… et évidemment il était
+bien jeune encore !</p>
+
+<p>Le surlendemain au soir, profitant d’une marée
+favorable et d’un vent d’arrière, le <i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i>
+levait l’ancre faisant route pour Gibraltar et la
+Méditerranée, ayant à son bord, comme la presse
+locale l’apprit au monde, M. et madame Alfred
+Tower et M. Ralph Elliott.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<p>Le lendemain matin, à six heures, quand la toilette
+du pont réveilla May, elle eut un singulier
+sentiment, en se disant qu’il était là et qu’ils allaient
+vivre ensemble du matin au soir. Elle se résolut de
+n’avoir pas du tout peur de lui, et d’occuper si bien
+sa vie, qu’il n’y trouvât aucune place. Elle voulait
+apprendre l’espagnol, elle l’apprendrait  ; elle lirait,
+elle écrirait… Non, sûrement, ils seraient beaucoup
+moins réunis qu’elle ne le craignait. En attendant,
+elle agirait comme à son habitude, et pour se conformer
+à cette première résolution, une demi-heure
+après, elle était sur le pont et y trouvait Ralph
+auprès de son mari  ; elle le salua sans embarras,
+regarda le compas, s’informa du chemin qu’on avait
+parcouru pendant la nuit.</p>
+
+<p>Le jour naissant, doux et gris, promettait une
+journée magnifique  ; à huit heures on déjeuna. May
+profita de la circonstance pour annoncer ses intentions
+laborieuses. Ralph Elliott y répondit en déclarant
+des intentions analogues  ; lui qui n’avait jamais
+le temps de lire, — il allait lire, — il dessinerait,
+puis il s’amuserait à apprendre à parler à « <span lang="en" xml:lang="en">Proud</span> »,
+le perroquet de madame Tower. Il paraissait du
+reste décidé à être bien avec tout le monde à bord,
+car il fit des avances aux trois pugs, caressa la tête
+du magnifique <span lang="en" xml:lang="en">kitten</span> persan qui paraissait déjà
+acclimaté, puis sans insister s’en alla tranquillement
+de son côté, laissant madame Tower à sa liberté
+habituelle.</p>
+
+<p>Ces commencements étaient corrects et des plus
+rassurants, et, pendant deux ou trois jours, le programme
+fut exactement suivi… Mais, peu à peu, on
+en vint à vivre un peu moins séparés. Le temps
+s’était gâté, il pleuvait, le vent sautait d’un côté à
+l’autre, et Alfred Tower était constamment sur le
+pont, occupé à donner des ordres, montrant une
+énergie froide dont il ne faisait nul usage dans la
+vie ordinaire. Avec cela, on ne prend pas quatre
+repas ensemble tous les jours, on ne joue pas aux
+cartes tous les soirs de compagnie, sans qu’une
+intimité involontaire s’établisse. Madame Tower
+avait beau se défendre et s’attacher à rester cérémonieuse
+quand elle y pensait, il était clair qu’elle
+en revenait par une pente très-douce aux jours
+évanouis. Tout y conspirait. Les rêveries sur le
+pont, le spectacle émouvant de la mer, le mystère
+des nuits, alors qu’elle entendait le clapotement de
+l’eau et le frémissement du vent  ; puis l’escalier où
+elle se croisait souvent avec Ralph était bien étroit,
+et, plus d’une fois, le mouvement du roulis les avait
+jetés dangereusement l’un près de l’autre, et alors,
+dans son trouble, elle sentait le regard des yeux de
+Ralph et n’osait plus lever les siens. Alfred, lui, était
+toujours ravi. Elliott montrait le plus intelligent et
+le plus consciencieux intérêt au baromètre, au compas,
+à toutes les manœuvres. Comme marin, le
+capitaine du <i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i> se sentait apprécié.
+May, selon son habitude, tenait un livre de bord
+des plus intéressants, et notait le vol d’un oiseau,
+l’apparition d’une épave, le volume et la couleur
+des vagues…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>IV</h3>
+
+<p>La couleur des vagues ne disait précisément rien
+de bon quand ils entrèrent dans le golfe de Gascogne.
+Tout annonçait un changement peu favorable. La
+partie de cartes après dîner s’effectua dans des conditions
+difficiles  ; les jetons tombaient à terre, et, en
+les ramassant, les mains de madame Tower et celles
+de Ralph se rencontrèrent. On vint appeler plusieurs
+fois Alfred pour la manœuvre, et restés seuls,
+ne trouvant rien à dire d’abord, May se crut enfin
+obligée à une protestation.</p>
+
+<p>— Pourquoi êtes-vous venu ? dit-elle d’une voix
+basse.</p>
+
+<p>— Vous le demandez ?</p>
+
+<p>— Oui. Et elle ajouta avec effort : Vous ne deviez
+pas venir.</p>
+
+<p>— Regardez-moi, dit-il pour toute réponse.</p>
+
+<p>Elle n’en fit rien, mais laissa prendre sa main  ;
+ils s’étaient compris, et quand Alfred revint annoncer
+que la nuit serait mauvaise, conseillant à sa
+femme d’aller se coucher tout de suite, elle obéit
+avec une promptitude extraordinaire.</p>
+
+<p>La nuit fut en effet extrêmement mauvaise  ; le
+vent et la mer faisaient un bruit furieux, et le <i lang="en" xml:lang="en">White
+Feather</i> tremblait de la poupe à l’éperon (<span lang="en" xml:lang="en">stern to
+stem</span>). Mais May n’avait pas la pensée d’avoir peur  ;
+Alfred était sur le pont, et plusieurs fois dans la
+nuit Ralph vint frapper à la porte de sa cabine et
+lui donner des nouvelles du vent. C’était pour elle
+un terrible et mystérieux plaisir que de le sentir là,
+si près, au milieu des éléments déchaînés, et elle
+aurait voulu que le jour ne se levât jamais. Il se
+leva pourtant, pâle et menaçant. Aidée par son
+mari, May monta un instant sur le pont et vit les
+dégâts de la nuit. Quoique le vent fût moins violent,
+on roulait tellement qu’il était impossible de
+se tenir, même assis, sans être attaché  ; elle se
+résigna à descendre et s’installa tant bien que mal
+dans la cabine. Elliott resta auprès d’elle pour lui
+tenir compagnie, car s’occuper à quoi que ce soit
+était impossible. La matinée se passa lentement  ; de
+temps en temps un mouvement plus violent faisait
+perdre l’équilibre. Tout d’un coup, soit effet d’un
+choc plus violent, soit préméditation, May se trouva
+dans les bras de Ralph, sentit un baiser sur son cou,
+entendit une voix pressée qui disait : « Je vous
+aime ! » Et étourdie, éperdue, elle allait peut-être
+répondre à l’étreinte, quand la porte s’ouvrit, et
+M. Tower, pâle, s’arc-boutant à la cloison, parut sur
+le seuil.</p>
+
+<p>May et Ralph s’éloignèrent précipitamment l’un
+de l’autre.</p>
+
+<p>D’une voix parfaitement calme, M. Tower dit :</p>
+
+<p>— Ne vous alarmez pas, May, c’est la fin. Le
+baromètre monte rapidement.</p>
+
+<p>Puis, sans un mot de plus, il remonta.</p>
+
+<p>Un marin à pieds nus arriva immédiatement
+essayer d’éponger l’eau qui ruisselait dans la cabine,
+et ils ne se dirent plus un mot.</p>
+
+<p>May ferma les yeux, et les ouvrant au bout de
+quelques minutes, se trouva seule et put penser…
+Non, c’était impossible ! Alfred n’avait pu rien
+voir… Le mouvement, le bruit, le trouble, tout avait
+dû faire passer inaperçue cette caresse dont le seul
+souvenir la faisait trembler et se blottir dans des
+bras imaginaires…</p>
+
+<p>Elle résolut d’être plus prudente, elle se promit
+fermement de s’en tenir là, de s’arrêter au moins
+maintenant, de jouir sans remords du bonheur de
+l’avoir près d’elle. Ce bonheur n’était pas son œuvre,
+elle pouvait donc s’y abandonner sans arrière-pensée,
+mais rien de plus désormais !</p>
+
+<p>La journée s’écoula lourdement. Petit à petit
+comme lasse et assouvie, la mer s’apaisait.</p>
+
+<p>Prétextant la fatigue de la nuit précédente, madame
+Tower se retira chez elle et s’étendit pour
+dormir. Elle put s’habiller pour se mettre à table, et
+le dîner s’effectua dans des conditions matérielles
+moins difficiles. Il fut uniquement question des
+alternatives de la température, et Alfred Tower
+reçut avec calme les félicitations de Ralph.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas tant de mérite que cela, dit-il. Le
+<i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i> est un brave petit bateau, et tous
+mes hommes me sont dévoués  ; pas un qui ne me
+connaisse depuis que je suis gamin. Ils ont l’obéissance
+parfaite, et c’est tout ce qu’il faut à bord.</p>
+
+<p>Puis, souriant, il ajouta :</p>
+
+<p>— Je leur dirais de jeter un homme à la mer
+qu’ils le feraient sans demander pourquoi !</p>
+
+<p>— Heureusement, vous n’aurez jamais à le leur
+demander, répondit Ralph en buvant un verre de
+champagne.</p>
+
+<p>Le whist fut silencieux, et l’on se sépara de meilleure
+heure que de coutume  ; l’accalmie se faisait de
+plus en plus, et Alfred avait bien gagné son repos.</p>
+
+<p>Malgré ce calme général, May eut beaucoup de
+peine à s’endormir  ; elle était nerveuse, inquiète, et
+aurait voulu causer  ; mais Alfred était décidé à
+dormir et ferma les yeux tout de suite. Enfin, vers
+quatre heures, elle s’endormit aussi d’un sommeil
+si lourd que le bruit accoutumé sur le pont ne la
+réveilla pas, et qu’il était huit heures quand elle
+ouvrit les yeux. Elle s’habilla, monta sur le pont et
+y trouva son mari. Il s’informa affectueusement de
+sa santé, puis lui expliqua comme toujours le chemin
+qu’on avait parcouru.</p>
+
+<p>— On voit la terre, dit-elle, en regardant l’horizon.</p>
+
+<p>— Oui, je me suis mis à l’abri de la côte.</p>
+
+<p>— Est-ce que ce n’est pas dangereux, Alfred ?</p>
+
+<p>— Non, pas ici  ; nous reprendrons le large tantôt.</p>
+
+<p>Elle ne le questionna plus, s’installa sur des coussins,
+s’étonnant de ne pas voir Elliott. Enfin, tout à
+fait surprise, elle demanda vers midi à son mari :</p>
+
+<p>— Est-ce que M. Elliott est malade ?</p>
+
+<p>— Pas que je sache…</p>
+
+<p>May se demanda pourquoi il s’enfermait. Enfin
+elle verrait au lunch ce qu’il en était. Mais au
+moment de se mettre à table, Alfred lui dit d’une
+voix singulière :</p>
+
+<p>— Elliott ne lunchera pas avec nous.</p>
+
+<p>— Non… et pourquoi ?</p>
+
+<p>— Ne vous en inquiétez pas, je vous en prie.</p>
+
+<p>La tête lui tourna à cette réponse, et surtout au
+regard froid de son mari. Il lui fallut des efforts
+héroïques pour avaler ce qu’on lui servait, et surtout
+pour répondre à Alfred qui plaisantait et paraissait
+d’une excellente humeur.</p>
+
+<p>La journée fut terrible pour elle. Plus d’une fois,
+elle s’approcha de la cabine d’Elliott, il y régnait
+un silence de mort. Tout à coup May se rappela ce
+que son mari avait dit la veille : « Ils jetteraient un
+homme à la mer sans demander pourquoi. »</p>
+
+<p>… Une sueur froide la parcourut tout entière…
+Alfred avait surpris leur baiser… il s’était vengé…
+Non, ce n’était pas possible… Mais où était Ralph ?…
+Où avait-il disparu ?… L’angoisse était si forte
+qu’elle ne put la dissimuler quand elle se retrouva
+en face de son mari. Il la regarda, et d’une voix
+calme :</p>
+
+<p>— N’ayez aucune inquiétude, dit-il.</p>
+
+<p>Puis, parlant en maître :</p>
+
+<p>— Prenez un meilleur visage que cela, May, je
+vous prie. Elle prit celui qu’elle put, cherchant, se
+creusant la tête  ; tantôt elle le voyait se débattant
+contre les vagues, mais partout elle voyait Alfred
+fier et décidé, et son respect pour lui augmentait
+sensiblement. Il n’était pas aussi petit garçon qu’elle
+l’avait cru, et elle se promettait bien de le ménager
+sérieusement, si jamais la vie reprenait pour elle,
+car ce n’était pas vivre que d’éprouver les craintes
+qui la dévoraient.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>V</h3>
+
+<p>Le lendemain, le surlendemain, quinze jours
+s’écoulèrent. Elle avait dû rire, causer, recevoir à
+Lisbonne, à Gibraltar. De Ralph pas un mot. Était-il
+mort, noyé ? Cette incertitude était affreuse…</p>
+
+<p>Enfin, après trois semaines de ce supplice, se
+trouvant à Malte, elle y reçut une quantité de vieux
+journaux anglais, et les parcourant avec l’avidité
+qu’on éprouve en pareille occasion, elle fut prête à
+s’évanouir quand, au milieu des comptes rendus
+mondains, elle vit cette mention : « M. Ralph
+Elliott, en Écosse. » Lui, Ralph… vivant en Écosse !! !
+Comment s’était-il évanoui du pont du <i lang="en" xml:lang="en">White
+Feather</i> ? Elle eut alors une inspiration sublime, et
+qui devait beaucoup plus convaincre son mari de
+son innocence que ne l’auraient fait toutes les protestations.
+Elle prit le journal, et, mettant son doigt
+sous la mention du nom :</p>
+
+<p>— Comment est-il arrivé là ? dit-elle.</p>
+
+<p>Il la regarda une seconde, elle soutint son regard.</p>
+
+<p>— Je l’ai fait mettre à terre.</p>
+
+<p>— Où, comment, quand ?</p>
+
+<p>— Cette nuit-là, sitôt que je vous ai vue endormie.</p>
+
+<p>Et comme le regard de sa femme, ferme et droit,
+interrogeait toujours :</p>
+
+<p>— Oui, à terre, je lui ai offert cela, ou par-dessus
+bord  ; il a préféré la terre.</p>
+
+<p>— Mais « où ? » dit May qui commençait à sourire.</p>
+
+<p>— Un peu loin d’une ville, je crains  ; mais vous
+voyez, les mauvaises monnaies courent toujours.</p>
+
+<p>Après un silence, May dit à son mari :</p>
+
+<p>— Vous avez bien fait, Alfred.</p>
+
+<p>Depuis, May adore son mari.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">AVEC EFFRACTION</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Hightone square, comme chacun sait ou doit
+savoir, est une oasis des plus distinguées, à vingt pas
+de <span lang="en" xml:lang="en">Kensington road</span>, à cent du monument commémoratif
+du prince Albert, et cependant on y est
+tellement chez soi, les jardins y sont si jolis, qu’on
+a toute liberté de se croire à la campagne. Les habitants
+de Hightone square sont tous fort distingués,
+et riches bien entendu  ; une aimable émulation
+règne dans l’architecture des différentes habitations,
+et dans plus d’un cas s’étend à l’intérieur. « Raphaël
+<span lang="en" xml:lang="en">house</span> » surtout, située au milieu d’un petit parc en
+miniature, a un cachet absolument personnel, et le
+goût de madame Meryton, qui en est la fortunée
+propriétaire, a non-seulement une célébrité locale,
+mais une renommée assez étendue dans le grand
+monde. Fred Meryton, son mari, a ses affaires dans
+la Cité, quoique d’une excellente famille et fort
+élégant  ; il aurait préféré une installation moins
+exotique, et se serait contenté d’une maison de
+l’extérieur le plus banal dans une rue chic du <span lang="en" xml:lang="en">West-End</span>  ;
+mais en cela, comme en mille autres choses, il
+a cédé aux désirs de Griselda — c’est le nom de
+madame Meryton, — et avec le temps il est devenu,
+lui aussi, fou de son chez-lui. Il s’est passionné, avec
+elle, pour les vieux cuirs, pour les panneaux, pour
+les armures qui ornent le hall, pour le verre de
+Venise, la toquade spéciale de madame Meryton.
+Leur salon n’est pas celui de tout le monde. Une
+cheminée monumentale en occupe le fond  ; l’intérieur
+de cette cheminée est garni de faïences artistiques
+blanches et bleues  ; les chenets datent de la
+reine Élisabeth, les fauteuils sont reine Anne, les
+bahuts contemporains de Thomas de Cantorbéry  ; le
+soufflet est un document, les pelles et les pincettes
+des témoins ! Il y a des bibelots partout depuis les
+plinthes jusqu’au plafond. Des fleurs partout aussi  ;
+et madame Meryton, sachant que rien ne fait mieux
+qu’une petite spécialité, a adopté uniquement les
+primevères  ; d’immenses plantes vertes étendent
+leur feuillage dans l’ombre, car il ne règne jamais
+là qu’une clarté indécise  ; la lumière du jour est
+tamisée par des vitraux foncés, et le soir, quatre
+grandes lanternes à verres de couleur, suspendues
+aux quatre coins de la pièce, forment avec quelques
+bougies coiffées d’abat-jour, le seul éclairage, rien
+n’étant démodé comme l’éclat bourgeois des lampes.</p>
+
+<p>Entre tous Harry Rosing, le peintre à la mode,
+qui est leur voisin, envie à madame Meryton son
+salon et son originalité. Madame Meryton pourrait
+peut-être en dire plus long et avouer que toutes ses
+bonnes idées lui ont été suggérées par cet aimable
+et désintéressé voisin, car il est très-aimable, très-original,
+et a un talent immense ! Ce talent est
+relevé par une figure charmante, une barbe « michelangelesque »,
+et des manières caressantes rapportées
+d’Italie avec la science de la couleur. Harry Rosing
+trouve de son côté sa voisine très-séduisante, « très-désirable »,
+comme il l’avoue en fumant sa pipe, et
+il lui plaît tout à fait d’avoir établi entre Raphaël
+<span lang="en" xml:lang="en">house</span> et <span lang="en" xml:lang="en">The Vista</span> qu’il habite, des relations journalières.
+Sous prétexte d’abord de communauté de
+jardinage, ensuite de goûts — ensuite d’âme, il a
+pris l’habitude de venir, à l’heure où il pose ses
+pinceaux, discourir chez madame Meryton des fins
+immédiates de l’homme et de la femme. Griselda
+(madame Meryton, comme nous l’avons dit) aime
+beaucoup ces discours  ; en général, elle aime coqueter
+avec tout le monde, mais surtout avec l’artiste
+à la mode, car Harry Rosing, ayant pour spécialité
+les portraits des jolies femmes, est choyé et mis sous
+verre comme un objet précieux.</p>
+
+<p>La grande habitude qu’Harry Rosing a du succès
+lui fait regarder sa petite voisine comme une personne
+très-singulière  ; tout en l’encourageant, elle
+ne veut absolument pas aborder ce qu’il appelle le
+terrain sérieux. Comme il lui semble tout à fait
+incongru que M. Fred Meryton, assez laid et sans
+la moindre poésie, lui soit préféré, il s’imagine que
+les bonnes occasions seules lui ont manqué, et il s’est
+promis de s’évertuer à les faire naître. Pratique
+autant que poétique, il compte infiniment pour cela
+sur le voisinage, et sur les absences obligatoires
+relativement assez fréquentes du mari.</p>
+
+<p>De son côté, M. Fred Meryton n’est pas sans avoir
+remarqué l’attention toute particulière qu’Harry
+Rosing accorde à sa femme. Mais jusqu’à quel point
+devait-il ou non s’en formaliser, jusqu’à quel point
+pouvaient être allées les choses, c’est ce qu’il ne
+pouvait encore trop dire lui-même. A tout hasard,
+il se méfiait, et veillait.</p>
+
+<p>Au commencement de cet automne, les affaires
+de M. Fred Meryton l’obligèrent précisément à une
+nouvelle absence  ; un jour ou deux à peine, disait-il
+à sa femme au départ. Mais le lendemain matin
+même, madame Meryton recevait une longue lettre
+de son mari. Son retour se trouvait reculé d’une
+semaine. Rien d’étonnant à cela. Mais l’inusité
+était une longue et interminable série de recommandations,
+sur la façon de se garder dans Raphaël
+<span lang="en" xml:lang="en">house</span>  ; pendant cette absence prolongée, il lui conseillait
+de recourir au besoin à leur obligeant voisin,
+l’aimable Harry Rosing.</p>
+
+<p>Madame Meryton, enchantée, envoya immédiatement
+un petit mot à Harry Rosing. Il ne se fit pas
+attendre. Madame Meryton lui lut la lettre de son
+mari  ; Harry flaira un piége, mais il entrevit aussi
+un joint, s’il savait profiter de la situation. A tout
+hasard, il surenchérit sur les risques éventuels, ne
+sachant pas encore bien exactement à quel point de
+vue il pourrait en tirer parti, mais trouvant qu’une
+situation nouvelle ne pouvait avoir que du bon. Il
+rappela qu’en effet une recrudescence de vols hardis,
+« <span lang="en" xml:lang="en">burglaries</span> », avait mis depuis quelque temps
+l’alarme dans les environs de Londres. Ils parlèrent
+longtemps et très-confidentiellement des risques
+possibles et de la situation découverte de Raphaël
+villa  ; ils allèrent jusque dans la serre, sur laquelle
+s’ouvrait une des portes-fenêtres du salon, et remarquèrent
+ensemble que cette serre était horriblement
+exposée et prêtait le flanc à toutes les entreprises  ;
+le jardin était très-touffu et rejoignait de ce côté la
+charmille d’arbres verts de « <span lang="en" xml:lang="en">The Vista</span> », propriété
+d’Harry Rosing très-boisée aussi. La situation bien
+approfondie, madame Meryton ne put s’empêcher
+d’avouer qu’elle se sentait mal à l’aise. Harry Rosing,
+qui la vit un instant prête à quitter Londres et à
+s’en aller faire une visite à la campagne, crut bon,
+après avoir excité ses craintes, de les modérer, l’assurant
+qu’avec sa maison bien montée comme elle
+l’avait, et des précautions de fermeture, elle était
+complétement à l’abri. Il osa même insinuer avec
+une délicatesse infinie que son voisinage devait la
+rassurer un peu  ; elle savait son dévouement et la
+sollicitude, le bonheur qu’il aurait à veiller sur elle,
+accompagnant le tout de regards noyés et de légers
+serrements de main, sur lesquels ils se séparèrent
+ce premier jour-là.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<p>Madame Meryton ne fut pas extrêmement surprise
+quand le lendemain, dès midi, on lui annonça
+M. Rosing : — elle ne s’attendait pas à moins de sa
+sympathie et lui tendit très-cordialement la main.</p>
+
+<p>— Avez-vous lu les journaux du matin ? dit-elle.</p>
+
+<p>Il prit l’air grave.</p>
+
+<p>— Oui  ; les histoires de voleurs se confirment. Il
+est évident qu’il faut veiller. Mais ne vous alarmez
+pas, nous allons organiser la défense. Ce « nous »
+n’était pas sans une certaine douceur.</p>
+
+<p>D’abord, ils passèrent en revue les domestiques.
+Le « <span lang="en" xml:lang="en">butler</span> » était vieux, et madame Meryton le
+croyait sûr, mais trop débile pour faire bonne garde.
+Le blond James, son acolyte, plus jeune, mais au
+lit depuis deux jours. La « <span lang="en" xml:lang="en">housekeeper</span> » n’avait
+d’inclination que pour les <span lang="en" xml:lang="en">policemen</span>, ce faible
+devait être encouragé  ; mais madame Blayn, la
+femme de chambre, et surtout Hannah et Lucy, les
+deux <span lang="en" xml:lang="en">housemaids</span>… elle les soupçonnait d’avoir un
+cœur très-tendre, et il lui avait quelquefois semblé
+vers les neuf heures apercevoir une silhouette courir
+à travers le jardin vers la route.</p>
+
+<p>— Pas un gardien dans tout cela ! Pas même un
+chien !… Si vous me permettiez de vous prêter
+« Tibère ».</p>
+
+<p>— Tibère ! Mais il ne voudra pas rester, il se
+sauvera chez vous.</p>
+
+<p>— Laissez-moi le soin de cela. Je réponds de
+Tibère. Le voulez-vous ? Pour vous garder.</p>
+
+<p>Harry prit un air tendrement pathétique en
+disant cela, — tellement que madame Meryton ne
+put s’empêcher de dire — bien doucement aussi :</p>
+
+<p>— Que vous êtes bon !</p>
+
+<p>Il y eut un silence très-doux, très-favorable à
+l’éclosion des plus tendres sentiments, dans la
+grande pièce mystérieuse avec le seul bruit du
+grand feu de bois.</p>
+
+<p>— Ah ! si j’avais le droit de veiller sur vous,
+murmura Rosing, si j’avais l’immense bonheur de
+Fred, je ne voudrais pas vous quitter, pas une heure,
+pas une minute, pas une minute !</p>
+
+<p>Madame Meryton commença à trouver qu’effectivement
+son mari se montrait bien peu digne de la
+garde d’un pareil trésor. La quitter, la laisser seule
+dans un moment si dangereux, c’était vraiment la
+désigner comme une proie  ; elle se voyait réduite à
+prendre les avis d’un étranger !</p>
+
+<p>C’était une position bien pénible ! On ne l’aurait
+pas cru, à la voir renversée dans son grand fauteuil
+de chêne sculpté, la tête appuyée contre le petit
+coussin de drap d’or qui en atténuait un peu la
+dureté artistique  ; et sur un tabouret à trois pieds
+(non moins vieil anglais) Harry Rosing en face
+d’elle, très-près, et jouant avec les bibelots de sa
+châtelaine.</p>
+
+<p>— Vous êtes pâle, dit-il à la fin de ce long silence.</p>
+
+<p>— C’est que j’ai mal dormi, monsieur Rosing.</p>
+
+<p>— Promettez-moi de vous rassurer  ; je vous amènerai
+Tibère tantôt.</p>
+
+<p>— Oh ! venez dîner.</p>
+
+<p>— Le voulez-vous ?…</p>
+
+<p>Quelle intonation ! Quelle âme dans cette simple
+question !</p>
+
+<p>L’intonation était si profonde que madame Meryton
+ne put répondre que :</p>
+
+<p>— Huit heures, vous savez.</p>
+
+<p>— Comptez sur moi, et j’organiserai tout… tout…
+pour votre repos… <span lang="en" xml:lang="en">darling</span> !</p>
+
+<p>Madame Meryton crut inutile de s’offenser. Il
+était superflu d’indisposer un homme qui se consacrait
+à sa sécurité  ; et chez une nature aussi artiste
+que celle de Harry Rosing les expressions de ce
+genre n’ont pas la même portée qu’elles auraient
+avec un autre. Aussi le regard de madame Meryton
+ne contenait pas le moindre reproche. C’était au
+contraire un regard plein de mansuétude, un regard
+qui faisait appel à tous les plus nobles sentiments
+de Harry Rosing, et il se promit d’y répondre. Il
+pensa que la fortune qui l’avait toujours aimé allait
+lui donner une nouvelle preuve de sa faveur, et il
+n’en fut pas trop surpris, mais il en fut ravi. La
+position qu’il venait de prendre était admirable.
+Tout conspirait en sa faveur. Jamais, au grand
+jamais, un pareil concours de circonstances ne se
+trouverait réuni  ; il en profiterait aussi vrai qu’il
+était Harry Rosing, et que sa charmante voisine
+s’appelait Griselda.</p>
+
+<p>Restait le retour possible du mari pour les surprendre ?…
+Mais était-il bien sûr que l’honnête
+Fred eût machiné cela ?… Une fois introduit dans
+la place, l’important était d’en profiter.</p>
+
+<p>La fortune, qui s’est de tout temps moquée de la
+morale, envoya précisément chez madame Meryton,
+ce jour-là, des personnes qui trouvèrent intéressant
+de l’alarmer.</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Dear</span> Griselda, lui dit la jolie madame Johnnie
+Ray, est-ce que vous n’avez pas horriblement
+peur ?… vous êtes tellement isolée ! Et vous savez ?
+on ne peut pas les reconnaître, ces bandits, ils ont
+la figure noircie… j’ai dit à Johnnie que je voulais
+qu’il achète un revolver. Avez-vous un revolver,
+Griselda ?</p>
+
+<p>— Mais non.</p>
+
+<p>— Vous devez en avoir un. Je trouve que votre
+mari est cruel de vous laisser seule dans un pareil
+moment. A votre place, <span lang="en" xml:lang="en">darling</span>, j’aurais un revolver.</p>
+
+<p>Et sur cette flèche de Parthe, l’élégante madame
+Johnnie s’envola pour porter ailleurs les risques et
+périls de madame Meryton.</p>
+
+<p>Des fenêtres de Raphaël <span lang="en" xml:lang="en">house</span>, on n’apercevait
+rien, pas une lumière, rien que le brouillard et la
+silhouette vague d’un arbre. Dans le <span lang="en" xml:lang="en">housekeeper’s
+room</span>, en prenant leur thé, madame Blayn et les
+deux satellites inférieures, Hannah et Lucy, avaient
+raconté des histoires terribles. Quant à madame
+Meryton, la vue du brouillard, le silence absolu qui
+régnait depuis que sa dernière visite était partie,
+l’oppressaient comme ils ne l’avaient jamais fait.
+Les affreux récits qu’elle avait lus le matin, de
+fenêtres escaladées, d’hommes marchant sur leurs
+bas, silencieux, à minuit, et emportant l’argenterie,
+tout cela lui revenait avec une force incroyable.
+Heureusement que Harry Rosing allait venir dîner
+avec elle. Il amènerait Tibère, et elle sentait que,
+d’une façon inexplicable, Tibère lui serait une
+énorme consolation.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<p>Harry Rosing arriva à l’heure dite  ; jamais il
+n’avait été plus élégant, plus poétique d’aspect  ;
+ses cheveux avaient un faux air d’auréole, et tous
+ses mouvements étaient si doux, si câlins, que
+c’était un plaisir de le regarder. Il tenait par le
+collier un splendide chien du mont Saint-Bernard,
+dont les yeux humains étaient fixés, avec une interrogation
+muette, sur madame Meryton. Tout de
+suite, pour témoigner qu’il comprenait sa présentation,
+le saint-bernard remua la queue de la façon la
+plus bienveillante.</p>
+
+<p>— Tibère a parfaitement compris, dit son maître  ;
+Tibère sait qu’il doit vous garder.</p>
+
+<p>Et, pour mieux faire entendre au fidèle Tibère
+l’étendue de ses devoirs, Harry Rosing baisa bien
+tendrement la main de madame Meryton, ce que le
+saint-bernard parut approuver du regard.</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Dear thing !</span> dit madame Meryton, et elle posa
+ses lèvres sur le beau front de Tibère. <span lang="en" xml:lang="en">Dear noble
+thing !</span> et elle enlaça le cou du chien de son bras
+blanc. Tibère comprit et Tibère lui fut dévoué !</p>
+
+<p>Pendant le dîner, la présence des gens interdit
+toute espèce d’intimité  ; mais le café servi, Rosing
+comprit que l’heure des épanchements était venue.</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Dearest</span> madame Meryton, dit-il d’une voix
+émue, j’ai pensé à vous toute la journée, et puisque,
+hélas ! je ne puis me mettre en faction toute la nuit
+ici, comme je le voudrais, comme ce sera le bonheur
+de Tibère, j’ai trouvé le gardien qu’il vous
+faut.</p>
+
+<p>Madame Meryton, baissant les yeux, demanda
+nécessairement lequel, et apprit que Harry Rosing,
+sachant qu’un peintre de ses camarades avait souvent
+d’anciens soldats pour modèles, avait été à
+la recherche d’un de ces modèles, le plus brave
+homme du monde, qui, pour la somme de cinq
+shillings, serait absolument charmé de faire, cette
+nuit-là, sentinelle dans le jardin de Raphaël <span lang="en" xml:lang="en">house</span>,
+de dix heures du soir à six heures du matin, « et
+avec lui et Tibère, vous pourrez dormir tout à fait
+tranquille ».</p>
+
+<p>Une pareille sollicitude, un plan si intelligent
+provoqua une reconnaissance appropriée, mais
+cependant un peu plus mesurée que ne l’eût désirée
+Harry.</p>
+
+<p>— Vous savez que je ne vous quitterai que lorsque
+vous serez tout à fait tranquille ?… lui disait-il.</p>
+
+<p>— Oh ! mais je serai tranquille, je vous assure,
+répondit-elle.</p>
+
+<p>La conversation se continua ainsi, simplement
+affectueuse jusqu’à dix heures, moment auquel l’ex-soldat
+et ex-modèle se présenta, et Harry Rosing
+sortit lui parler dans le hall et lui expliquer ce qu’il
+avait à faire.</p>
+
+<p>— Personne ne doit approcher de la maison, vous
+comprenez, mon homme ? Personne, nous n’attendons
+personne ! Donc, si l’on sonne à la porte,
+gardez-vous d’ouvrir ! Si l’on veut forcer la serrure,
+sifflez comme ceci, et j’accours. Vous avez une lanterne ?
+Oui, c’est bien. Voici le chien  ; ici, Tibère !
+Évitez le bruit  ; il y a une Lady qu’il ne faut pas
+alarmer. J’irai voir si la faction se fait bien. Personne
+ne doit sortir non plus…</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">All right ! Sir !</span></p>
+
+<p>Le vieux soldat se tenait très-droit, ravi de ce
+retour momentané à la discipline. Malgré ses nombreux
+cache-nez, chose d’ordinaire suspecte à Tibère,
+le chien l’accepta comme un honnête homme, et,
+sur un signe de son maître, sortit avec la sentinelle
+improvisée.</p>
+
+<p>— Maintenant, se dit Harry Rosing, M. Meryton
+peut revenir, au moins serons-nous prévenus.</p>
+
+<p>Une seule chose l’inquiétait encore. Comment
+faire consentir madame Meryton à ne pas le renvoyer,
+comme l’exigeaient toutes les convenances ?…
+Fallait-il brusquer les choses ?… Tout devoir a son
+éloquence ?… Ou tout attendre de la peur ?…</p>
+
+<p>Sur ces pensées, Harry Rosing rentra au salon.</p>
+
+<p>— Vous êtes dans un fort. Il est impossible d’approcher.
+Tibère et Joe font bonne garde.</p>
+
+<p>— Et comment vous remercier ? dit doucement
+madame Meryton.</p>
+
+<p>Harry Rosing ne la laissa pas longtemps dans
+l’incertitude sur la façon dont il rêvait d’être
+remercié. Il s’agissait tout simplement de l’aimer,
+lui qui l’adorait  ; un homme peut-il demander
+moins ? et, je regrette de le dire, mais Griselda s’y
+sentait disposée. Se voir seule dans une maison isolée
+et bien défendue avec Rosing, ne lui était pas
+désagréable. Il avait une façon de se rapprocher
+d’elle et de lui caresser les mains qui bannissait
+toute idée de crainte ou qui, du moins, faisait trouver
+bien agréable d’avoir peur. Il y avait des pauses
+pendant lesquelles elle éprouvait un tremblement
+délicieux. De temps en temps, Tibère donnait un
+court aboiement, puis tout retombait dans le
+silence.</p>
+
+<p>Vers minuit, car Harry Rosing avait décidé qu’il
+ne partirait pas avant minuit, l’heure de tous les
+crimes, comme on sait, madame Meryton l’engagea
+d’une voix faible à s’en retourner chez lui.</p>
+
+<p>— Êtes-vous sûre que vous n’aurez pas peur ?
+répéta-t-il pour la centième fois.</p>
+
+<p>— Oh ! oui.</p>
+
+<p>Mais au même moment un aboiement furieux de
+Tibère retentit dans la nuit.</p>
+
+<p>— Chut ! dit Harry, écoutons, et en même temps,
+pour mieux entendre, il passa un de ses bras autour
+de la taille de madame Meryton. Elle ne fit aucune
+espèce de résistance.</p>
+
+<p>— On marche, dit-elle en se serrant contre lui.</p>
+
+<p>Oui, on marchait  ; des pas s’entendaient dans le
+jardin. Tibère aboyait de plus en plus, c’était un
+appel immédiat et pressant.</p>
+
+<p>— J’y vais ! dit Rosing.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Dans le jardin, voici ce qui se passait. Joe et
+Tibère accomplissaient leur faction avec conscience,
+l’un fumant sa pipe, l’autre digne et calme, attendant
+le danger la tête haute, l’œil au guet, l’oreille
+à l’alerte. Quelques-uns des habitants de Hightone
+square étaient rentrés tard, puis le mouvement avait
+absolument cessé, et le brouillard et la nuit avaient
+tout enveloppé.</p>
+
+<p>Joe écoutait les heures sonner à une église voisine  ;
+il avait entendu minuit, quand le bruit d’un
+cab attira son attention, puis le bruit s’éteignit et
+disparut, revint, et s’éteignit encore, et soudain
+Tibère fit un bond formidable. Joe se redressa. Dans
+la partie la plus reculée du jardin, derrière la maison,
+un bruit de branches cassées s’était fait entendre,
+on escaladait la grille, et pendant que Joe et le chien
+y couraient, on était entré  ; Joe se jeta en avant et
+empoigna rudement au collet l’individu qui sautait
+à terre.</p>
+
+<p>— A bas ! à bas ! fut le cri de l’homme, s’occupant
+d’abord du chien, dont il se défendait avec peine.</p>
+
+<p>Puis, un juron formidable, et, s’adressant à Joe :</p>
+
+<p>— Tenez le chien. Je suis chez moi  ; lâchez-moi,
+l’homme, je vous dis.</p>
+
+<p>— Ah ! elle est forte, celle-là. Et Joe fit entendre
+un coup de sifflet dont on était convenu avec les
+<span lang="en" xml:lang="en">policemen</span> de faction, auxquels on avait remis une
+clef de la grille pour arriver plus vite. A ce coup de
+sifflet répondit tout de suite l’appel d’une crécelle  ;
+puis des pas lourds et cadencés  ; Tibère cria plus fort,
+car l’homme en colère essayait de se dégager  ; et
+deux autres <span lang="en" xml:lang="en">policemen</span>, leur lanterne sourde à la
+main, parurent sur la scène.</p>
+
+<p>Le prisonnier de Joe jurait d’une façon épouvantable,
+l’appelant idiot, imbécile  ; mais Joe le tenait,
+et Tibère montrait ses formidables crocs.</p>
+
+<p>Joe eut vite raconté le comment de sa capture, et
+la prétention du prisonnier. Un homme qui pour
+rentrer chez lui, disait-il, escaladait une grille !
+C’était absurde ! C’était clair ! Aussi, confiant la
+garde du prisonnier aux <span lang="en" xml:lang="en">policemen</span>, Joe traversa le
+jardin et arriva devant la maison au moment où
+Harry Rosing en sortait. Joe lui conta l’affaire et
+demanda ce qu’il fallait faire du prisonnier.</p>
+
+<p>Aux premiers mots, Harry s’arrêta  ; il avait compris :
+M. Meryton avait bien réellement voulu les
+surprendre. Sonner à la porte de la grille eût été
+les prévenir  ; il avait préféré l’escalade.</p>
+
+<p>— Joe, dit Harry, inutile d’amener l’homme ici  ;
+cela ferait trop peur à madame Meryton. Qu’on le
+conduise au poste de police le plus proche. Demain,
+j’aviserai.</p>
+
+<p>Et ce qui fut dit fut fait. Et pendant que, pris
+dans ses propres filets, M. Meryton était emmené
+sous bonne escorte, madame Meryton tremblante,
+éperdue, se jetait au cou de son sauveur, et le suppliait
+de ne plus la quitter de toute la nuit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10">L’IDÉAL</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Grace Roberthon venait d’avoir dix-sept ans.
+C’était une grande enfant naturellement gaie, avec
+un beau teint brillant, des yeux bien ouverts et
+une bouche en fraise  ; n’ayant qu’un goût très-modéré
+pour les livres et pour le piano, dont l’étude
+régulière la désespérait. En revanche, les voisins
+de douze à quinze ans la proclamaient une glorieuse
+créature, car elle était de toutes leurs parties,
+et avait appris d’eux à siffler d’une façon tout à
+fait remarquable. Son chien Tip l’entendait de
+bien loin, et elle passait avec ledit Tip et sa petite
+jument Midnight les meilleurs moments de sa vie.
+Miss Grace ne devait débuter dans le monde que la
+saison prochaine, mais le récent mariage d’une de
+ses sœurs aînées avait donné à la petite personne
+un avant-goût des douceurs qu’on trouve à être
+pourvue d’un amoureux, et à être amoureuse soi-même.
+La tranquillité et la solitude qui régnaient
+à l’automne sur <span lang="en" xml:lang="en">Roberthon-Manor</span> n’étaient d’ailleurs
+que trop propices aux rêveries vagues  ; Grace
+ne s’en faisait pas faute  ; elle regardait souvent
+droit devant elle, se figurant voir surgir au fond
+d’une des grandes allées du parc l’idéal pressenti,
+et bientôt, en effet, l’idéal parut.</p>
+
+<p>Le Révérend Ambrose Hurstmonceaux venait
+d’être nommé vicaire de la paroisse de Roberthon.
+Il fut très-bien accueilli par Lady Frances Roberthon,
+la mère de Grace, qui n’était pas sans trouver
+aussi que les soirées d’automne étaient longues au
+château. Le Révérend Ambrose était poli, empressé,
+toujours aux ordres de Mylady  ; il accepta
+avec beaucoup de reconnaissance les fréquentes
+invitations à dîner qui lui furent prodiguées. C’était
+de sa personne un assez joli garçon à barbe
+d’apôtre, à raie médiane irréprochable  ; des yeux
+bleus d’une douceur persuasive. Il modulait sa voix
+avec la dernière douceur, comme cela convient à
+un homme qui s’est installé dans l’idéal. De la meilleure
+foi du monde, il avait pris le « Beau » en
+tout comme mot d’ordre, brûlant du désir de faire
+des prosélytes et trouvant en général la pauvre
+espèce humaine horriblement grossière. Il eut
+bientôt développé ses vues à Lady Frances. Celle-ci
+l’écoutait les yeux clos, la lumière lui faisant mal
+le soir, à ce qu’elle disait  ; mais Grace accorda au
+Révérend une attention beaucoup plus éveillée, et
+il ne tarda pas à s’en apercevoir.</p>
+
+<p>Il n’y avait pas au monde de fille moins contrainte
+que Grace  ; Lady Frances s’était épargné
+tout souci d’éducation, en posant en principe qu’il
+faut respecter le naturel des enfants et les laisser se
+développer à leur gré. Elle n’avait jamais contrarié
+les siens et s’en félicitait  ; ils étaient charmants :
+ses filles étaient noblement mariées  ; Rupert Roberthon,
+son fils aîné, ne faisait de dettes que ce qui
+est de rigueur au régiment. Lady Frances trouva
+donc tout simple que Grace s’intéressât aux théories
+et aux œuvres du Révérend Ambrose  ; mais elle ne
+laissa pas d’être un peu surprise quand elle vit que
+sa fille modifiait d’une manière sensible toute sa
+manière d’être.</p>
+
+<p>Les conversations avec le Révérend Ambrose, au
+sujet de l’idéal, sous le beau ciel d’automne, en présence
+des feuilles dispersées, avaient sur Grace un
+effet magique. Elles eurent pour premier résultat
+de lui inspirer un très-grand refroidissement pour
+la société de son cheval et de ses chiens, et un zèle
+tout nouveau pour la musique. Elle édifia, tous les
+dimanches, par ses chants religieux, la congrégation
+de la petite église de campagne. Cela lui importait
+peu  ; mais l’approbation du Révérend Ambrose
+avait un autre prix ! En sa compagnie, Grace
+partait pour un monde nouveau  ; le Révérend
+Ambrose lui expliquait comment l’idéal de la vie
+se trouve dans les tableaux de Fra Angelico : des
+créatures qui sont humaines, puisqu’il le faut, mais
+qui se promènent sur un fond bleu avec un nimbe
+d’or sur le front !… Il s’étendait alors sur les félicités
+envolées avec le Moyen Age, époque poétique,
+noble et chevaleresque  ; il fallait dans la mesure du
+possible essayer d’imiter ces gens-là, se plaire uniquement
+dans la contemplation du Beau… Oui,
+Grace le comprenait !… Et ils se regardaient avec
+des yeux extasiés !… Les théories du Révérend
+Ambrose s’alliaient parfaitement avec le sentiment
+de l’amour terrestre, la perspective d’un bel et bon
+mariage sanctifiant tout d’ailleurs.</p>
+
+<p>Dans le village, on avait été fort surpris en apprenant
+que le Ministre avait fait peindre toutes les
+pièces du presbytère en bleu pâle. Ce décor véritablement
+poétique eut bientôt son pendant au château.
+Grace, maîtresse de son propre appartement,
+avait transformé le petit salon qui lui était particulier,
+en oratoire  ; les murs peints fond or et parsemés
+de lys blancs, le reste du décor à l’avenant, et
+tout ce qui ressemblait à l’ignoble confortable moderne
+soigneusement banni.</p>
+
+<p>Son habillement cadra ensuite avec l’appartement,
+et, un jour, Grace apparut aux yeux de sa
+mère ébahie, coiffée tout à fait à la Jeanne d’Arc.</p>
+
+<p>De ce moment, Lady Frances reçut moins bien
+que d’habitude le Révérend Ambrose et vit avec
+moins de satisfaction la bonne entente qui paraissait
+régner entre lui et Grace. Lady Frances était
+une personne incapable d’agir par elle-même, mais
+elle se promit d’en écrire à l’aînée de ses filles, madame
+Charles Bland, dans le jugement de laquelle
+elle avait grande confiance, et qui menait son mari
+et ses cinq enfants d’une manière à justifier ce sentiment.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<p>Précisément, Noël approchait. A cette époque,
+toute la famille se réunissait à <span lang="en" xml:lang="en">Roberthon-Manor</span>.
+Madame Charles Bland allait y venir avec ses
+cinq enfants, ainsi que Sir Rupert, le fils aîné,
+amenant toujours quelque camarade de son régiment.</p>
+
+<p>Grace avait timidement confié au Révérend Ambrose
+les préparations pantagruéliques qui se faisaient
+en vue de ce Noël au château. Ils lui faisaient
+mal au cœur ! Au contraire, sa mère, Lady Frances,
+reprenait vie, en se préparant à voir sa maison
+pleine. Grace dut se résigner à la pensée de vivre
+avec des personnes qui ne la comprendraient pas.</p>
+
+<p>Au jour fixé, le défilé joyeux commença  ; la vie
+de <span lang="en" xml:lang="en">Roberthon-Manor</span> changea entièrement  ; tout le
+monde se réveilla  ; toutes les pièces du rez-de-chaussée
+s’ouvrirent. D’énormes feux brillaient partout  ;
+les longs corridors, si silencieux d’habitude,
+se remplissaient de mouvement  ; les petites <span lang="en" xml:lang="en">housemaids</span>,
+la tête montée par les nouvelles arrivées,
+allaient et venaient en tous sens  ; les pompeuses
+femmes de chambre glissaient avec distinction sur
+les tapis : on entendait le bruit des sonnettes, le
+roulement des voitures sur le sable et un murmure
+de voix du haut en bas de la maison.</p>
+
+<p>L’arrivée de Rupert Roberthon amenant un de
+ses bons camarades de régiment, Sir Peregrine
+Dacre, mit le comble à l’animation. Cette année,
+Sir Peregrine Dacre avait été spécialement invité
+d’après les conseils intelligents de la sœur aînée de
+Grace. Les chevaux des jeunes gens arrivèrent une
+heure après, et quand Rupert se fut assuré qu’ils
+étaient à l’abri de tout accident, il se livra sans
+réserve à la joie de se retrouver en famille. Il y
+était sensible  ; il y avait entre lui et Grace l’amitié
+particulière qui unit le frère aîné à la plus jeune
+de ses sœurs, et il était charmé qu’elle fût jolie  ; il
+n’aurait même pas été fâché que son ami Peregrine
+fût de cet avis.</p>
+
+<p>Quoique ce fût en famille, tout le monde parut
+en grande toilette au dîner. Grace s’était composé
+avec soin une toilette raphaélique ! Ses cheveux
+crêpés autour de sa tête formaient une véritable
+auréole, et sa longue robe de mousseline de l’Inde
+très-molle tombait en plis naturels sur un dessus
+or pâle. Ainsi vêtue, la pauvre Grace faisait singulière
+figure, auprès de ses sœurs et cousines, habillées
+au dernier goût, la nuque découverte, la taille
+longue et bien prise, le pied dégagé  ; madame
+Charles Bland regarda Grace avec étonnement, et
+Rupert, qui s’empressait de lui présenter Sir Peregrine,
+ouvrit lui aussi des yeux interrogateurs.
+Grace les surprit, et, plus vexée qu’elle ne voulait
+se l’avouer, persuadée du reste qu’un officier de
+cavalerie ne pouvait avoir aucune affinité avec
+elle, se contenta de lui dire quelques mots polis.</p>
+
+<p>Pourtant, elle ne fut pas sans s’apercevoir que
+Sir Peregrine était un fort beau garçon brun avec
+des cheveux bouclés, des traits réguliers, de grands
+yeux bleu sombre et une jolie moustache qui lui
+seyait fort bien. Il paraissait plein d’une exubérante
+bonne humeur, aussi chez lui à <span lang="en" xml:lang="en">Roberthon-Hall</span>,
+que s’il y eût passé sa vie. Grace ne put s’empêcher
+d’observer qu’il la regardait avec persistance à travers
+la table  ; il se demandait, en effet, si elle était
+laide ou jolie. De son côté, elle observa qu’il avait
+un appétit sérieux, et qu’il buvait l’excellent vin de
+Lady Frances avec une satisfaction évidente. Le
+Révérend Ambrose, qui était au nombre des invités,
+se versait d’édifiantes rasades d’eau claire  ; en
+quoi Grace l’imitait docilement, au grand étonnement
+de son frère.</p>
+
+<p>Quand les messieurs revinrent joindre les dames
+au salon, Rupert s’empressa de demander une explication
+à sa sœur.</p>
+
+<p>— Est-ce que vous êtes malade, Grace, que vous
+ne buvez plus que de l’eau ?</p>
+
+<p>— Oh ! non !… Mais je la préfère.</p>
+
+<p>— Comment ! dit Sir Peregrine, vous n’aimez
+pas un verre de champagne, après un bon tour de
+valse ?…</p>
+
+<p>— Oh ! j’ai rarement l’occasion de valser !…</p>
+
+<p>— Mais vous l’aurez souvent, maintenant  ; vous
+devez adorer la danse, je sais bien que j’adorerai
+danser avec vous.</p>
+
+<p>— Au fait, pourquoi ne danserions-nous pas un
+peu ce soir ? dit Rupert : sept ou huit couples, c’est
+plus qu’il ne faut. Et élevant immédiatement la
+voix, en s’adressant à sa mère :</p>
+
+<p>— Ma chère madame, verriez-vous quelque objection
+à ce que nous dansions un peu ?</p>
+
+<p>— Moi ! dit Lady Frances, mais, mon cher garçon,
+je serai ravie  ; on va débarrasser le Hall, rien
+n’est plus facile, et justement Grace n’a pas dansé
+une seule fois cet automne  ; Grace, ma chère, sonnez,
+je vous prie.</p>
+
+<p>L’embarras de Grace était extrême : que penserait
+là-dessus le Révérend Ambrose ? elle le voyait
+de loin causant avec sa tante… Elle sonna, pendant
+que pour sa bonne pensée, Rupert recevait les
+remercîments de chacun.</p>
+
+<p>Sir Peregrine était revenu près de Grace :</p>
+
+<p>— Miss Roberthon, vous me donnerez la première
+valse, je vous prie ?</p>
+
+<p>— Je valse très-mal, Sir Peregrine…</p>
+
+<p>— Vous me permettrez d’en douter…</p>
+
+<p>Les premiers accords entraînèrent Sir Peregrine
+et Grace  ; il l’enlaça, l’enleva comme une plume, et
+en une seconde ils eurent traversé la vaste pièce
+dans toute sa longueur  ; Grace avait légèrement
+rougi, donné un dernier regard au gilet clérical du
+Révérend Ambrose qui se retirait du côté de la
+table de whist… puis elle se mit à danser de bon
+cœur et avec un plaisir qu’elle trouva inexplicable !…</p>
+
+<p>Sir Peregrine valsait vraiment admirablement,
+et la soulevait si bien que tout étourdie qu’elle se
+sentît, ils allaient toujours. Enfin il voulut bien
+s’arrêter, et la regardant en face de son regard franc
+et un peu hardi :</p>
+
+<p>— Il n’y a pas beaucoup de choses meilleures
+qu’un tour de valse comme celui-ci ! lui dit-il.</p>
+
+<p>Grace le regarda avec surprise et hasarda un :
+« Oh ! Sir Peregrine ? »</p>
+
+<p>— Oui, miss Roberthon, et je veux que vous
+en restiez d’accord avec moi  ; voyons, encore un
+tour.</p>
+
+<p>Quand ils eurent fini, il ne lui demanda pas son
+appréciation, mais lui dit :</p>
+
+<p>— Vous savez, je vais revenir vous chercher tout
+à l’heure.</p>
+
+<p>Cette soirée fut pénible pour la pauvre Grace  ;
+elle luttait de bonne foi contre le plaisir qu’elle
+prenait  ; le Révérend Ambrose avait été persuadé
+par Lady Frances de prendre place à un quadrille,
+et Grace n’avait pu s’empêcher de le trouver terne  ;
+il avait l’air emprunté, il avait l’air triste, et le voisinage
+de Sir Peregrine et de Rupert Roberthon ne
+lui était pas favorable  ; il s’éclipsa de bonne heure,
+laissant Grace aux persuasions de Sir Peregrine qui
+la suppliait de boire un verre de champagne… et
+l’obtenait.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<p>Le lendemain, ce fut bien pis, au lunch ! Grace
+avait sensiblement modifié sa coiffure et sa toilette  ;
+elle était vraiment jolie, ainsi modernisée. Elle accueillit
+assez bien le Révérend Ambrose, mais chose
+singulière, elle aurait été plus contente qu’il fût resté
+à son presbytère. Mais il était là, et tout le monde
+lui faisait bonne mine  ; cette charmante réception
+lui déliait la langue, et il fut bientôt engagé dans
+une conversation animée avec Sir Rupert, qui
+paraissait prendre grand plaisir à cet entretien. Il y
+a des choses évidemment faites pour être dites en
+très-petit comité  ; toutes les belles théories du
+Révérend Ambrose se faisant jour entre le pâté de
+pigeons et les ris de veau perdaient infiniment  ;
+Grace était agacée de l’entendre développer ses
+idées, mais son frère paraissait décidé à les connaître
+à fond  ; il interpellait amicalement le Révérend et
+remplissait en même temps son assiette de gros
+morceaux.</p>
+
+<p>— Ma mère me dit, monsieur Hurstmonceaux, que
+vous avez beaucoup embelli le presbytère, si… si…
+encore une tranche de ce pâté.</p>
+
+<p>— Lady Frances est trop indulgente, et le
+Révérend Ambrose salua avec grâce, j’ai en
+effet fait quelques changements, capitaine Roberthon :
+je ne puis exister au milieu de certaines
+couleurs.</p>
+
+<p>— Vraiment !</p>
+
+<p>— Non, je ne le puis pas, il y a chez moi un besoin
+absolu d’idéal. Et l’assiette du Révérend Ambrose
+se vidait lentement.</p>
+
+<p>— Comment l’entendez-vous ? dit Rupert, comme
+pris soudainement d’une violente curiosité pour
+l’idéal.</p>
+
+<p>— Le « Beau », capitaine Roberthon, et tout ce
+qui nous élève au dessus des misères et des nécessités
+de la vie  ; l’Idéal parfait serait de vivre dans
+un désert, entre un palmier et une source pure  ;
+mais, hélas !… Et le Révérend Ambrose soupira pendant
+qu’on lui enlevait son assiette.</p>
+
+<p>— Très-curieux ! dit le capitaine, tout en découpant
+l’énorme selle de mouton placée devant lui  ; et
+alors certaines nuances…?</p>
+
+<p>— Certaines nuances élèvent l’esprit, oui, je le
+soutiens, et se tournant galamment vers Lady
+Frances et sa fille aînée, ces dames me comprennent,
+j’en suis persuadé, les âmes féminines sont si délicates…
+ceci avec un regard à Grace.</p>
+
+<p>— Indubitablement, dit Rupert, je vois, mon
+cher monsieur, que vous ne pensez pas comme tout
+le monde.</p>
+
+<p>— Je l’espère, capitaine Roberthon, je l’espère…
+c’est trop, je vous remercie. Et ici, le pontife de
+l’idéal se décide à accepter sa part de mouton. Je
+m’efforce de mettre le gracieux et le doux dans toutes
+les actions de la vie, nous sommes terriblement grossiers,
+terriblement…</p>
+
+<p>— Vous ne chassez pas, je suppose ?</p>
+
+<p>— Non certainement, je ne chasse pas, je vous
+en demande pardon, mais je considère la chasse
+comme un amusement barbare, et je ne comprends
+pas… Je vous prie de m’excuser, Sir Peregrine, je
+vois que vous paraissez surpris, mais si vous voulez
+me faire l’honneur de m’écouter…</p>
+
+<p>— Oh ! pensez là-dessus tout ce que vous voudrez,
+répond Sir Peregrine avec plus de franchise
+que d’amabilité, et il se retourne vers Grace, avec
+un dédain si absolu du Révérend Ambrose que la
+pauvre fille au supplice aurait voulu rentrer sous
+terre…</p>
+
+<p>Pauvre Grace ! combien elle regrettait d’avoir
+refusé l’offre que son frère lui avait faite, ce jour-là,
+de la faire monter sur un de ses chevaux, qui sautait
+comme un oiseau et portait admirablement
+une dame ! Mais elle avait dit non, et il est bien difficile
+de revenir sur certains refus. Le soir, Sir Peregrine,
+son frère et une de ses cousines qui les avait
+accompagnés, parlèrent avec enthousiasme de leur
+journée. Sir Peregrine, qui n’avait trouvé la cousine
+ni aussi gentille ni aussi agréable à regarder
+que Grace, se promit de faire revenir celle-ci sur
+son refus. Il se dit en même temps que, s’il y parvenait,
+cela prouverait qu’elle avait quelque sympathie
+pour lui, et il ne se cachait pas qu’il en
+deviendrait facilement amoureux  ; il songeait à se
+marier, et une fille de bonne maison, jolie et bien
+portante était tout juste ce qu’il lui fallait. Grace
+était tout cela, et il résolut d’en courir la chance.</p>
+
+<p>Grace fit quelque façon  ; mais Sir Peregrine lui
+dit naïvement :</p>
+
+<p>— Voyons, Miss Roberthon, pour me faire plaisir ?
+Et réservant l’approbation certaine de Lady
+Frances, ce fut chose convenue.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Grace va chasser !… C’est sa première pensée le
+lendemain en ouvrant les yeux, et elle constate
+avec bonheur que le temps est à souhait ! Ils partent
+tous gaiement vers dix heures, Lady Frances et sa
+fille aînée en voiture.</p>
+
+<p>Le rendez-vous est dans une clairière au bout
+d’une grande allée de charmes, en face d’une vieille
+bâtisse moitié ferme moitié château. On arrive de
+tous côtés  ; Grace est heureuse et animée, et quand
+enfin on lâche les chiens, et qu’une dizaine de minutes
+après, la fanfare joyeuse de leurs voix dit
+qu’ils ont trouvé la bête, elle rend les rênes à son
+cheval et suit Sir Peregrine le cœur léger et hardi !…
+Il la mène bien, mais la ménage, et elle a un plaisir
+extrême à l’entendre lui faire quelques brèves
+recommandations, pleines de bonté et d’autorité à
+la fois… Décidément, c’est un homme, celui-là !…
+Et elle aspire la vie, l’air, l’amour, tout à la fois !…</p>
+
+<p>C’est un bon rêve, rapide et brillant, qui dure à
+peine une heure et demie. Mais que cette heure et
+demie a fait faire de chemin à l’intimité de Grace
+et de Sir Peregrine !… Quand ils rentrent à <span lang="en" xml:lang="en">Roberthon-Manor</span>,
+ils ont tous deux quelque chose de
+triomphant, et, malgré le brouillard qui tombe,
+ils pourraient aller longtemps sans sentir le froid !…</p>
+
+<p>Le pauvre Ambrose le sentait terriblement, lui  ;
+l’ennui, la solitude, un vague pressentiment l’avaient
+fait sortir et s’en aller au-devant des chasseurs.
+Peut-être espérait-il rencontrer Grace, seule,
+et lui dire tout ce qu’il avait sur le cœur depuis ces
+derniers jours. Il avait l’air fort triste et fort peu
+brillant, quand, un gros parapluie sous le bras, il
+rencontra la chasse.</p>
+
+<p>A sa grande surprise, Grace devinant qu’il avait
+à lui parler, au lieu de l’éviter, vint droit à lui.
+Elle écouta d’abord patiemment quelques phrases
+vagues et tendres.</p>
+
+<p>— Alors, vous croyez qu’on doit épouser celui
+qu’on aime ? lui dit-elle sérieusement.</p>
+
+<p>— C’est un devoir  ; agir autrement est un sacrilége.</p>
+
+<p>— Et si cela fait souffrir quelqu’un ?</p>
+
+<p>— Le devoir reste le même, dit le Révérend
+Ambrose. Aucun sacrifice n’est trop grand quand
+le cœur parle !</p>
+
+<p>Grace lui saisit les mains, et le regardant d’un
+air innocent :</p>
+
+<p>— Ah ! que vous me faites du bien, que je vous
+remercie ! J’épouse Sir Peregrine…</p>
+
+<p>Puis, comme il restait abasourdi :</p>
+
+<p>— Mais nous resterons amis…</p>
+
+<p>Et, sur cette parole naïve, elle laissa le pauvre
+Ambrose réfléchir à l’inutilité de convertir les
+jeunes filles à l’Idéal !</p>
+
+<p>Heureusement, Fra Angelico lui reste !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11">L’AMBITIEUSE</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Ce fut avec une certaine surprise que la galerie
+se vit forcée de constater que le jeune Blunt Hay,
+membre du Parlement pour Berleyho, paraissait
+extrêmement « dévoué » à Lady Mary Boyd et
+qu’elle semblait s’en apercevoir sans déplaisir. Ce
+n’est pas que Lady Mary fût jugée au-dessus des
+coquetteries, mais les siennes s’adressaient généralement
+à des gens très-différents, et ne s’exerçaient
+guère qu’avec les ministres d’État présents ou à
+venir. Les petits billets que Lady Mary échangeait
+volontiers avec eux traitaient des graves
+affaires du Gouvernement et de celles de son parti — Lady
+Mary en était une des étoiles et un des
+plus fermes soutiens  ; elle avait toujours aimé la
+chose publique au-dessus de tout — et le grand
+mérite de M. Boyd, son mari, avait été, non pas
+d’être bien de sa personne, parfaitement né, et fort
+riche, mais de passer pour un des membres du
+Parlement les plus sérieux, et destiné sans nul
+doute à atteindre tous les honneurs politiques. Le
+voir ministre était le but de la vie de sa femme  ;
+pour cela il fallait actuellement deux choses : que le
+ministère existant fût renversé, et que Sir Charles
+Swamp, le leader écouté de l’opposition, fût appelé
+à former le nouveau cabinet. Lady Mary est la
+compagne idéale d’un homme politique  ; elle trouve
+parfait que les séances de la Chambre retiennent
+son mari jusqu’à trois heures du matin  ; n’envahit
+jamais le <span lang="en" xml:lang="en">study</span>, où, à peine levé, il pioche les livres
+bleus, jaunes et verts, et de tout son pouvoir aide
+à son prestige. M. Boyd, travailleur silencieux et
+acharné, sait que le côté mondain n’est pas son
+fort, mais il s’en remet à sa femme qui a fait de
+leur maison une des plus agréables de Londres, et
+qui use de tous les moyens, dîners, bals, comédies
+inédites, pour en rehausser l’éclat. Tous les jeunes
+hommes du parti trouvent chez elle un bon accueil  ;
+elle a un tact particulier pour réveiller en eux le
+goût de la vie politique, et quand une question
+quelconque passionne ou occupe M. Boyd, elle fait
+son affaire d’y convertir le plus de monde possible.
+Elle a déjà formé d’excellentes recrues, et le jour
+où Victor Boyd arrivera au pouvoir, il aura beaucoup
+d’amis derrière lui… Or, Lady Mary veut que
+ce soit dans le plus bref délai possible  ; c’est pour
+cela que le jour où son très-fidèle ami, Sir Charles
+Swamp, lui a parlé de la nécessité de tenir bien en
+main une personnalité indépendante, comme ce
+jeune Blunt Hay qui pouvait au dernier moment
+déplacer une majorité, elle s’est appliquée à en faire
+son serviteur et son allié.</p>
+
+<p>Elle craint seulement, d’y avoir un peu trop
+bien réussi  ; d’habitude les jeunes du parti se contentent
+de l’adorer comme une divinité très-imposante  ;
+mais le fougueux Blunt Hay, dont l’ambition
+est extrême, et qui a compris tout de suite tous
+les avantages que peut lui donner une préférence
+de Lady Mary, veut rendre cette préférence sérieuse.
+C’est un garçon décidé à tout oser pour arriver  ;
+aussi avide de pouvoir que Mylady elle-même, il se
+demande si une femme comme elle ne serait pas le
+levier qu’il lui faudrait, et tout en valsant avec
+Lady Mary, il calcule les possibilités d’un enlèvement
+suivi de divorce et de mariage réparateur !
+Ces projets contre le repos de M. Boyd ne l’empêchent
+pas d’écouter d’un air touché les assurances
+de Lady Mary, qui, sachant Hay ambitieux, lui
+promet que M. Boyd au pouvoir n’oubliera pas ses
+amis.</p>
+
+<p>Cependant, si utile, si nécessaire même qu’il soit
+d’amener le jeune Hay au sentiment de la discipline,
+et d’en faire un allié solide, Lady Mary
+trouve qu’à mesure qu’il le devient, il a un peu
+trop la mine d’oublier leurs positions respectives  ;
+elle se résout de l’y ramener, et pour cela se décide
+d’user d’un moyen qui lui a déjà réussi  ; elle invite
+Hay à un de ses célèbres dimanches, entre trois et
+six.</p>
+
+<p>Ces réceptions étaient absolument fermées, et il
+fallait y être nominativement prié  ; le jeune
+homme, au lieu de paraître comblé comme elle s’y
+attendait, répondit en badinant qu’une promenade
+à Richmond seul à seul avec elle serait plus son
+fait ! Lady Mary en stratégiste sérieux le laissa dire
+sans se fâcher, mais compta que lorsqu’il l’aurait
+vue dans sa gloire, il comprendrait la nécessité de
+prendre un autre ton.</p>
+
+<p>Le superbe Hall Porter vit donc, rare surprise,
+arriver le dimanche suivant, vers quatre heures, un
+jeune homme à lui inconnu ! Ce blanc-bec passa
+devant ce grave fonctionnaire et devant les quatre
+valets de pied sans manifester le moindre embarras  ;
+il se laissa indiquer silencieusement l’escalier par le
+gravissime maître d’hôtel, et en haut de la dernière
+marche donna son nom avec flegme au « <span lang="en" xml:lang="en">groom of
+the chambers</span> », qui, la nuque inclinée, paraissait
+attendre une sérieuse confidence. La porte du
+sanctuaire s’ouvrit : c’était la grande galerie de
+tableaux  ; Lady Mary était assise au milieu, en
+face d’un superbe Corrége qui en faisait la gloire.
+A chaque bout de la galerie une large fenêtre en
+baie, et dans le renfoncement de ces fenêtres, des
+marbres antiques et des fleurs rares.</p>
+
+<p>Dans le grand vide du centre, des fauteuils dorés
+rangés avec symétrie, enfin un cadre absolument
+sévère et imposant  ; une douzaine de personnages à
+mine grave étaient assis autour de Lady Mary
+parlant à voix basse. A la vue de Hay, un léger
+étonnement parut sur leur visage. Le tout-puissant
+Sir Charles Swamp, qui dans l’embrasure d’une fenêtre
+tenait par la boutonnière de sa redingote
+Tom Tongue, le grand pontife du journal <i>l’Avenir</i>,
+leva ses regards au-dessus de son pince-nez, pour
+donner un coup d’œil surpris au nouvel arrivant — puis
+ce fut tout, il n’y eut pas la moindre interruption
+dans l’entretien. — Lady Mary ne détourna
+même pas la tête, et il fallut traverser ainsi cette
+grande galerie, épreuve qui en avait troublé de
+très-braves.</p>
+
+<p>Mais celui-là n’en parut pas seulement ému  ; il
+alla droit à Lady Mary, se tint debout devant elle
+jusqu’à ce qu’elle daignât lui tendre la main et lui
+sourire, s’assit avec un air de familiarité aisée,
+croisa ses jambes, écouta ce qui se disait et au
+premier ralentissement de l’entretien s’en empara,
+parlant haut, et discutant les pour et les contre
+avec une décision pyramidale.</p>
+
+<p>Tous ces vieux législateurs ouvraient des yeux
+surpris à tant d’assurance, et d’étranges soupçons
+leur passaient dans l’esprit ! Tous plus ou moins
+étaient amoureux à leur manière de Lady Mary  ;
+elle était leur possession collective, leur aimable
+divinité, et ils trouvaient fort mauvais qu’un
+étranger pénétrât dans le sanctuaire. La bienveillance
+qu’on avait d’abord éprouvée pour ce jeune
+homme d’avenir diminuait singulièrement, et Sir
+Charles Swamp lui-même quitta son embrasure de
+fenêtre, pour venir d’une voix pondérée et habituée
+à être écoutée donner deux ou trois démentis à ce
+disciple trop émancipé.</p>
+
+<p>Quant à Lady Mary, elle gardait une attitude de
+sphinx  ; et à vrai dire, elle ne savait elle-même ce
+qu’elle éprouvait. Elle n’était pas indifférente à ce feu
+et à cette hardiesse  ; et malgré elle les comparait avec
+la gravité et le sérieux des gens qui l’entouraient
+ordinairement… Peut-être de légers regrets étaient-ils
+au fond de son cœur ?… Si elle avait rencontré
+plus tôt un garçon comme celui-là ?… Mais ce
+n’était qu’une vision, vite chassée par tout le solide
+de ce qui l’entoure. Quelque décidée qu’elle fût à
+ne pas intervenir, le moment vint où, sentant l’aigreur
+arriver, elle s’y vit contrainte — et sur un
+mot d’elle — à sa presque confusion, Blunt Hay
+changea son ton, prit un air de déférence et ne
+sembla attendre que ses commandements.</p>
+
+<p>Quand enfin ils s’en allèrent tous, elle fut soulagée.
+Sir Charles Swamp lui dit en particulier
+quelques mots sur leur « jeune ami », et ces quelques
+mots voulaient dire qu’on ferait bien de le
+tenir à distance. Le jeune ami s’en alla tout seul, la
+tête haute, saluant en égal, et recevant des saluts
+aussi secs que si l’on n’eût jamais compté sur son
+éloquence.</p>
+
+<p>Lady Mary est infatuée ! cette douloureuse conviction
+s’empara de ce petit cénacle  ; on causa ce
+soir-là et de la lutte qui allait s’engager, et de la
+nécessité d’écraser l’outrecuidance de ce suffisant
+personnage qui, débutant dans la vie politique, prenait
+l’assurance d’un vétéran !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<p>Le jeune Blunt Hay, tout en s’en allant à son
+<span lang="en" xml:lang="en">lodging</span> solitaire, sentait qu’il s’était fait de puissants
+ennemis, mais il jugeait des ennemis très-nécessaires
+au succès, et le succès, il le voulait vite et
+brillant. Certes, il avait toujours trouvé Lady Mary
+à son gré  ; mais quand il l’avait vue ainsi défendue
+et gardée, il s’était senti une folle envie de la leur
+enlever à eux tous, de les étonner par son audace,
+et de les faire compter avec lui. Il savait que le
+monde est devenu beaucoup plus indulgent, et que
+si jamais il parvenait à avoir Lady Mary pour
+femme, sa carrière, peut-être interrompue un
+moment, n’en serait que plus brillante. Tout ce
+qu’il avait voulu avec suite, il l’avait atteint. Cadet
+sans fortune, il avait un siége à la Chambre, il
+était un des législateurs de son pays ! Inconnu la
+veille à Londres, il en était une des personnalités !
+Que Lady Mary fût amoureuse de lui, son extrême
+fatuité ne lui permettait pas d’en douter !</p>
+
+<p>Mais Lady Mary se persuadait de bonne foi
+qu’elle ne songeait qu’à l’intérêt du parti.</p>
+
+<p>Il ne fallait pas que Sir Charles Swamp se fît
+des ennemis, et elle trouvait qu’il avait été un
+peu hautain vis-à-vis du jeune orateur déjà si bien
+posé.</p>
+
+<p>Cela fit que deux jours après, sa calèche déjà à
+la porte, le tapis déroulé sur le trottoir, et elle-même
+prête à descendre l’escalier, comme on lui
+apportait la carte de Hay, elle donna l’ordre de le
+faire monter, et, le visage souriant, rentra dans son
+petit salon pour l’y recevoir. C’était une pièce aussi
+close et aimable que sa galerie était froide et sévère.
+Une tenture d’un bleu gris couvrait les murs, au
+plafond se jouaient de jeunes amours, les fenêtres
+avaient des vitraux peints, et une profusion de
+fleurs coupées distribuées dans des vases de toute
+forme répandaient une odeur capiteuse presque
+trop forte. Lady Mary, accoudée contre une petite
+table couverte d’objets de vermeil, tendit une main
+cordiale à Hay, et lui indiqua une chaise auprès
+d’elle.</p>
+
+<p>— Eh bien, qu’est-ce qu’il y a ?</p>
+
+<p>Il la regarda bien en face et tout de suite :</p>
+
+<p>— Je vous ai offensée ?…</p>
+
+<p>— Moi ! quand ?…</p>
+
+<p>— Dimanche ! j’ai été trop hardi, n’est-ce pas ? j’ai
+choqué Sir Charles Swamp.</p>
+
+<p>— Quelle idée ! Sir Charles vous trouve très-éloquent,
+moi aussi  ; nous espérons que vous avez
+bien travaillé la question qui va se débattre, et que
+vous parlerez le jour de la bataille, de façon à faire
+frémir les très-honorables messieurs assis de l’autre
+côté de la Chambre.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas, je n’ai rien étudié.</p>
+
+<p>Le joli visage de Lady Mary se contracta.</p>
+
+<p>— Alors vous abandonnez la cause. C’est malheureux.</p>
+
+<p>— Je n’abandonne rien, mais je suis jaloux.</p>
+
+<p>— Jaloux de qui, de quoi ?</p>
+
+<p>— De tous ceux qui étaient là dimanche, et
+pour qui je ne suis rien ni personne, je l’ai bien vu.</p>
+
+<p>— Quel enfantillage !…</p>
+
+<p>— Ne dites pas enfantillage, Lady Mary  ; je suis
+amoureux, et vous le savez parfaitement du reste.</p>
+
+<p>— Jamais de la vie ! Mais si vraiment vous désirez
+me plaire, — et cela, je l’apprendrai avec plaisir,
+car je fais grand cas de vous, — il faut servir nos
+amis avec zèle, avec courage, car vous savez que je
+regarde leur succès comme le mien.</p>
+
+<p>Il prit l’air pénitent, et d’une voix douce qui
+chatouilla délicieusement l’orgueil de Lady Mary :</p>
+
+<p>— Vous ne pouvez douter que je ferai tout ce
+que vous m’ordonnerez.</p>
+
+<p>— Bien vrai ?</p>
+
+<p>— Essayez…</p>
+
+<p>— Même si je vous demande d’être aimable pour
+Sir Charles Swamp ?</p>
+
+<p>— Même cela si vous le désirez.</p>
+
+<p>— Eh bien, monsieur Hay, je vous remercie. Je
+ne m’étais pas trompée sur vous.</p>
+
+<p>— Seulement, si je vous obéis, vous aurez bien
+quelque indulgence pour moi ?</p>
+
+<p>— Oh ! oh !</p>
+
+<p>— Je vous demande si peu…</p>
+
+<p>Lady Mary aimait assez ces petites escarmouches,
+qui se terminaient généralement par un vote enlevé
+ou un article de journal venu à propos. Mais les
+récompenses honnêtes qu’elle offrait alors, et qui
+étaient toutes platoniques, elle se demandait
+comment Hay les prendrait, et ce que son « si
+peu » voulait dire. Elle ne pouvait se défendre de
+le trouver extrêmement séduisant  ; il avait de si
+beaux yeux et il était évidemment très-supérieur  ;
+du moins, le bruit en courait sans qu’on eût pensé
+à se demander qui l’avait mis en circulation. Elle
+ne pouvait se croire amoureuse, n’admettant pas
+cette éventualité dans sa vie, mais elle était évidemment
+« intéressée ».</p>
+
+<p>— Si peu ? mais quoi enfin ?</p>
+
+<p>— La permission de ne rien faire que vous n’ayez
+approuvé  ; que je sente que vous dirigez, que
+vous inspirez toutes mes actions, et je serai satisfait.</p>
+
+<p>Ce rôle de Nymphe Égérie était tellement dans
+les cordes de Lady Mary qu’elle ne put s’y dérober.</p>
+
+<p>Sur cette entente, ils se quittèrent.</p>
+
+<p>Le soir même, à un grand dîner, Lady Mary eut
+le plaisir d’annoncer à Sir Charles Swamp qu’on
+pouvait tout à fait compter sur le jeune Hay  ; elle
+vanta ses talents, ses connaissances des langues
+étrangères, et fit comprendre à Sir Charles que ce
+jeune homme n’était pas destiné par la nature à un
+rôle insignifiant  ; Sir Charles écouta Lady Mary
+avec l’air de respectueuse confiance qui lui était
+habituel, discuta avec elle longuement, lui laissa la
+victoire, et se promit que s’il ne dépendait que de
+lui, son protégé ne serait jamais rien.</p>
+
+<p>Il jouissait depuis longtemps de priviléges particuliers
+auprès de Lady Mary, rôle délicieux ! Ses
+rêveries involontaires allaient parfois plus loin  ; en
+tout cas, il était jaloux, et vouait Hay de bon
+cœur aux dieux infernaux. Il savait heureusement
+que Lady Mary avait besoin de lui  ; et c’était lui et
+non Hay qui devait faire M. Boyd ministre.</p>
+
+<p>Cependant Lady Mary encourageait son néophyte.
+C’étaient sans cesse de nouvelles questions
+qu’il avait à lui adresser. Malgré l’indépendance
+que lui donnait sa grande position et sa réputation
+inattaquable, elle sentit qu’il venait un peu trop
+souvent, et le lui dit  ; c’était ce qu’il attendait avec
+une vive impatience.</p>
+
+<p>— Oui, je le comprends.</p>
+
+<p>Le fait est que les sept domestiques mâles qui
+constataient chaque visite de M. Hay faisaient leurs
+réflexions.</p>
+
+<p>— Je vous remercie de le comprendre.</p>
+
+<p>— Oui, mais je ne veux pas renoncer à vous voir,
+je ne le puis pas (il avait l’air bien passionné en disant
+cela, et Sir Charles Swamp n’avait jamais l’air passionné).
+Il nous serait si facile de nous rencontrer !…</p>
+
+<p>Et comme elle voulait l’interrompre…</p>
+
+<p>— Ne pourrions-nous nous rencontrer seuls, à
+Richmond, au Palais de Cristal, par exemple ?…
+quelle difficulté à cela ? Ici, je suis toujours comme
+écrasé  ; vous viendrez, n’est-ce pas ? vous me ferez
+cette grande joie ?</p>
+
+<p>— Ce n’est pas possible, je vous assure.</p>
+
+<p>— Pas possible : adieu alors !… Et sans lui
+donner une seconde de réflexion, il était parti.</p>
+
+<p>Ne pas insister ! quelle force auprès d’une femme
+dont le cœur est touché ! Cette soumission produisit
+sur Lady Mary l’effet que n’aurait obtenu
+aucune supplication  ; elle se fit à elle-même les
+raisonnements les plus spécieux. Se rencontrer au
+Palais de Cristal ou à un bal, quelle différence ?
+Une amitié particulière n’est pas une chose criminelle,
+et puis quelle crainte à avoir avec un homme
+aussi soumis, incapable d’abuser de sa bonté, si
+plein de délicatesse ! Ce qui la tourmentait maintenant,
+c’était de lui faire savoir qu’elle voulait bien,
+ce qui avait été si impossible d’abord !</p>
+
+<p>Deux jours, trois jours se passèrent, aucune nouvelle
+de Hay  ; elle ne l’avait rencontré dans aucune
+maison où il aurait dû être, et elle se décida à
+demander à son mari s’il l’avait vu à la Chambre.</p>
+
+<p>— Oui, parfaitement, c’est un garçon qui a l’œil
+ouvert à son intérêt. Lady Mary ne fit aucune
+attention à l’injuste accusation, elle ne comprit
+qu’une chose, c’est que Blunt Hay l’évitait !</p>
+
+<p>Elle fut alors bien forcée de s’avouer que cela lui
+était horriblement sensible !</p>
+
+<p>Au bout d’une huitaine, elle lui écrivit et le pria
+de venir prendre le lunch, le jour qui lui serait
+agréable.</p>
+
+<p>Il vint naturellement le jour même où il reçut
+la lettre, fut aimable, causeur, charmant, laissa partir
+le dernier hôte de Lady Mary  ; puis, la porte fermée
+sur lui, se leva immédiatement à son tour pour
+prendre congé.</p>
+
+<p>— Vous partez ? demanda Lady Mary.</p>
+
+<p>— Oui, pourquoi resterais-je auprès d’une femme
+qui n’a aucune confiance en moi ?</p>
+
+<p>— Vous êtes dur pour vos amis, monsieur Hay.</p>
+
+<p>— Oh ! non, je suis juste !</p>
+
+<p>— On n’est pas libre dans ce monde, vous le
+savez bien.</p>
+
+<p>— Ce sont les timides qui disent cela, on est
+toujours libre quand on ose. Puis après une longue
+pause :</p>
+
+<p>— Si vous m’aimiez, que n’oserais-je pas, moi ?</p>
+
+<p>Lady Mary eut un éblouissement… Sans savoir
+comment cela était arrivé, elle se sentit enlacée par
+un bras très-ferme, et une main la força doucement
+à relever la tête…</p>
+
+<p>— Dites que vous viendrez ?…</p>
+
+<p>Un oui mourant… Une étreinte… Et elle se
+trouva seule avec sa promesse !</p>
+
+<p>Elle savait qu’ils devaient se rencontrer le même
+soir, et dans l’isolement d’un bal, dans cette atmosphère
+excitante où il est si difficile de se ressaisir,
+il lui arracha ce qu’il voulait. Le surlendemain
+était un vendredi, jour d’affaires courantes au Parlement  ;
+aucun incident à prévoir. L’exact M. Boyd
+n’en serait pas moins à son banc comme toujours.
+Mais lui, Hay, irait attendre Lady Mary au Palais
+de Cristal. Ils s’y rencontreraient, y dîneraient (ou
+dans le voisinage) et auraient quelques heures de
+franche liberté…</p>
+
+<p>La politique, quelle pauvre chose cela parut en
+ce moment à Lady Mary ! Du reste, Hay faisait bon
+marché de tout, et ne lui cachait pas que si elle le
+voulait, Parlement, ambition (et il avouait qu’il
+en avait beaucoup), tout lui serait sacrifié !</p>
+
+<p>Lady Mary se crut à ce moment-là extrêmement
+amoureuse.</p>
+
+<p>Tout le lendemain, elle vécut comme dans un
+rêve ! M. Boyd, qui n’était jamais très-amusant,
+insista pour lui lire les plus ennuyeux articles de
+journaux  ; il était découragé, car le Cabinet, un
+moment très-écrasé, paraissait se raffermir. Elle
+le trouva sot. Pourquoi n’était-il pas au pouvoir !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<p>Le matin du jour fixé pour l’expédition, elle
+composa une petite histoire à déjeuner, fut écoutée
+et crue sans la moindre défiance. M. Boyd était tout
+aux affaires de la Chambre et, pour changer,
+annonça qu’il irait de bonne heure. Enfin, après
+avoir défendu sa porte, même pour Sir Charles
+Swamp, qui se présenta vers midi, Lady Mary
+monta en cab vers quatre heures et se fit conduire
+à la gare, prit bien franchement son billet, et se
+rencontra comme par hasard, sur la plate-forme du
+palais, avec Hay.</p>
+
+<p>Il contint l’expression de sa satisfaction, mais en
+laissa voir assez pour que Lady Mary fût touchée.
+A vrai dire pourtant, il regrettait un peu que ce
+rendez-vous si vivement sollicité eût lieu ce jour-là  ;
+des bruits couraient dans l’air depuis le matin  ;
+contre toute attente, la séance, disait-on, ne se passerait
+pas sans incident.</p>
+
+<p>Lady Mary, elle, n’était pas sans une arrière-préoccupation
+du même genre  ; tout en écoutant
+Hay, elle se demandait si, par hasard, la visite
+matinale de Sir Charles Swamp n’avait pas une
+signification particulière, et elle regrettait presque
+la consigne qui l’en avait privée.</p>
+
+<p>En attendant, elle s’essayait à éprouver le délire
+d’une bonne fortune  ; mais tout en parcourant les
+cours égyptiennes et romaines, et y jouissant d’une
+solitude idéale, elle sentait qu’elle était rebelle à ce
+genre de félicité. Hay, tout enflammé par la vue de
+sa conquête, prenait courage et s’enhardissait. Il
+ébauchait des tableaux où elle et lui tenaient absolument
+la première place  ; il lui répétait à satiété
+qu’inspiré par une femme comme elle, il saurait
+atteindre à tout. Mais le mirage était éloigné, et
+Lady Mary, tout en soupirant des réponses encourageantes,
+se disait tout bas, tout bas au fond du
+cœur, que M. Boyd aurait encore plus tôt fait d’être
+ministre !…</p>
+
+<p>Ils erraient dans ce grand palais, qui a déjà vu
+tant de rencontres du même genre. Hay parlait
+d’aller dîner, espérant que le champagne rendrait à
+Lady Mary un peu d’entrain. Elle hésitait, tenant
+infiniment à se dire que Hay lui était soumis, mais
+se demandant aussi ce qui se passait à Londres.</p>
+
+<p>Enfin, il obtint d’elle la permission d’aller commander
+leur dîner à l’hôtel, et la laissant seule un
+instant, saisit l’occasion pour acheter un journal
+du soir, que des gamins criaient avec grand fracas,
+se réservant d’y jeter plus tard un coup d’œil.
+Quand il eut le dos bien tourné, le premier soin de
+Lady Mary fut d’en faire autant. Elle n’eut que le
+temps de lire à la volée : <i>Importante séance</i>, et de
+cacher le journal. Hay revenait la bouche en
+cœur, l’œil triomphant et vainqueur.</p>
+
+<p>Oh ! elle l’écoutait bien : « Je vous aime ! que
+vous êtes bonne ! m’aimez-vous un peu ? êtes-vous
+un peu heureuse ? Quelle journée ! C’est le
+commencement d’une vie nouvelle, etc., etc. »</p>
+
+<p>Et à part lui : « Qu’est-ce que ces gamins
+peuvent crier si fort ? Qu’est-il arrivé ? »</p>
+
+<p>Et elle répondait : « Si vous m’étiez indifférent,
+est-ce que je serais là ? Mais vous savez nos conventions,
+jamais, etc., etc. »</p>
+
+<p>Et lui :</p>
+
+<p>« Oui, mon ange, ce que vous voudrez toujours,
+etc. »</p>
+
+<p>— Diable de journal ! je donnerais vingt louis
+pour savoir ce qu’il contient.</p>
+
+<p>Puis, se rapprochant d’une des grandes fenêtres,
+il regardait avec attendrissement le jardin.</p>
+
+<p>— Nous irons y prendre l’air après dîner, dit
+Hay amoureusement. Il avait dressé un petit itinéraire,
+et qui sait ?… Si elle le voulait, on pouvait, de
+de ce jardin, prendre le chemin du bonheur… et de
+Jersey !…</p>
+
+<p>Pendant qu’il faisait cet audacieux projet, Lady
+Mary laissait tomber son mouchoir comme par
+mégarde, puis enfin permettait à Hay de la conduire
+vers le restaurant. Arrivée à la porte, elle
+mit sa main à la poche, et d’une voix tranquille :
+« Mon mouchoir ? Je l’avais en regardant le jardin. »
+Il ne fit qu’un bond : « Je retourne le chercher. »
+Un regard ardent : « Merci ! »</p>
+
+<p>Il n’a pas disparu, qu’elle déploie le journal et
+lit :</p>
+
+<p>« Séance importante, démission du cabinet. Sir
+Charles Swamp appelé à en former un nouveau !! !… »</p>
+
+<p>Elle a lu, c’est un vertige !… son mari, ministre
+peut-être ?… En un instant toute sa personne est
+transformée, et comme Hay reparaît, — avec, lui
+aussi, une figure extraordinaire, — elle lui dit d’un
+ton hautain :</p>
+
+<p>— Je reprends le train pour Londres.</p>
+
+<p>— Mais pourquoi ?</p>
+
+<p>— Pourquoi ? parce que je le désire. Oh ! ne
+prenez pas la peine de m’accompagner…</p>
+
+<p>Et, sans autre explication, elle le laisse là.</p>
+
+<p>Il a lu la nouvelle, lui aussi, et il a compris !</p>
+
+<p>En garçon d’esprit, Hay s’est décidé à rester au
+moins des amis de Lady Mary  ; mais il est à
+craindre qu’il n’y réussisse pas. Lady Mary, en
+rentrant chez elle, a trouvé un petit mot de Sir
+Charles Swamp, daté de quatre heures, lui annonçant
+son avénement au pouvoir, et à sa suite, l’entrée
+de M. Boyd dans le nouveau cabinet. Le jeune
+Hay est donc désormais tout à fait inutile à l’ambitieuse
+Lady Mary.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c12">LE CHAPERON</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Miss Elisabeth Dally n’est plus jeune, elle n’a
+jamais été jolie, et cependant elle est quelqu’un. En
+premier lieu, elle est riche  ; de sorte que n’ayant
+besoin de personne, elle a une quantité de gens à
+ses ordres, et platoniquement disposés à lui rendre
+service. Miss Dally aime le monde à la passion  ; la
+solitude la tuerait sûrement, et elle fait son possible
+pour l’éviter. Ses dîners fins, sa bonne humeur l’ont
+mise à la mode pendant un certain nombre d’années  ;
+puis l’éclipse s’est faite visiblement, et insensiblement
+Miss Dally se serait peut-être vue reléguée au
+nombre des oubliées, si elle n’avait trouvé un moyen
+original de se maintenir à la surface. Le premier
+essai a été si heureux, couronné d’un si brillant succès,
+que le triomphe de Miss Dally a été complet.
+Elle a été proclamée un chaperon incomparable !
+C’est maintenant comme chaperon qu’elle sollicite et
+obtient des invitations, et tous les ans, de jeunes
+beautés se disputent l’honneur d’être menées dans le
+monde sous son égide. Miss Dally sait se faire prier
+et n’accepte pas qui veut. Sa longue expérience du
+monde lui a appris qu’il y a dans Londres une quantité
+de gens riches et bien nés qui, soit manque d’adresse,
+ou d’entrain, ou de relations, sont restés à la
+porte de ce qui s’appelle la société, et n’ont pas la
+moindre chance de voir leurs filles invitées aux
+bals à la mode. Les maîtresses de maison sont déjà
+débordées, forcées de faire un tri, et redoutent
+comme une catastrophe toute nouvelle connaissance.
+Mais Miss Dally est depuis longtemps dans
+la forteresse  ; elle a des duchesses parmi ses intimes
+amies, de jeunes duchesses qu’elle a vues naître et
+qu’elle a adorées dès leur enfance, présageant sans
+doute leurs futures destinées. Tout le monde aime
+Lizzie Dally  ; on rit de ses mines, de ses ridicules,
+mais elle est acceptée, et en vérité son savoir-faire
+est grand. Quand pour la première fois elle a paru
+accompagnée d’une « jeune amie », on a d’abord
+été étonné de cette fantaisie  ; mais comme la jeune
+amie était jolie, extrêmement élégante, qu’elle sembla
+immédiatement au courant de tout, et qu’en
+outre elle avait épousé un pair avant la fin de la saison,
+le prestige de Miss Dally s’en accrut beaucoup,
+et au bout de deux ou trois saisons, il suffisait d’être
+la « jeune amie » de Miss Dally pour prétendre aux
+meilleures invitations.</p>
+
+<p>Quant à elle-même, elle paraissait avoir un goût
+extrême pour son rôle de chaperon, et y apportait
+un zèle incomparable. Elle était ravie d’avoir du
+monde chez elle, ravie de sortir tous les soirs  ; ses
+conseils étaient bons, solides, et ses jeunes amies
+s’en apercevaient à leur profit.</p>
+
+<p>Miss Dally y mettait son orgueil  ; une jeune fille
+introduite par elle ne devait être entourée que de
+fils aînés, ou d’hommes sérieux  ; elle éloignait avec
+un soin jaloux tous les « <span lang="en" xml:lang="en">detrimentals</span> », tous les
+cadets, et les joueurs, même riches, étaient mal
+vus.</p>
+
+<p>Miss Dally était une personne franche et positive,
+et elle avertissait catégoriquement ses jeunes amies
+que, si elles étaient disposées à des flirtations inutiles,
+elle se verrait dans la nécessité de mettre fin
+à leurs visites  ; et bien que ces visites fussent à la
+fois fructueuses et agréables pour Miss Dally, elle
+aurait fait comme elle le disait.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<p>Jamais Miss Dally n’avait été aussi ravie d’une
+jeune amie, qu’elle l’était de Miss Kate Rynaston,
+qu’elle menait présentement dans le monde et qui,
+à son premier bal, avait eu un succès fou. Cette
+charmante personne était la seconde des six filles de
+Sir Guy et de Lady Rynaston, excellentes gens,
+ayant passé toute leur vie à <span lang="en" xml:lang="en">Rynaston-Hall</span>. N’étant
+pas au niveau de la dépense d’une saison à Londres
+selon leur rang, ils étaient tout résignés à voir ce
+que le <span lang="en" xml:lang="en">lawn-tennis</span> ferait pour l’établissement de
+leurs filles, quand un heureux hasard les mit en
+relation avec Miss Dally, et leur donna l’occasion
+unique d’envoyer Kate, qui était la plus jolie, briller
+à Londres. Miss Dally, de son côté, fut ravie de
+l’occasion de rendre service à des gens comme Sir
+Guy et Lady Rynaston, promus dans l’instant au
+nombre de ses amis intimes. Quant à Kate, elle l’idolâtrait,
+et rêvait pour elle les plus brillantes destinées.
+Rien n’était trop relevé pour cette charmante
+fille, et dès le commencement de la saison,
+il fut visible que Miss Dally ferait meilleure garde
+que jamais. Cela était nécessaire : Kate se rangeait
+bien en tout à l’avis de son chaperon, quand celle-ci
+la chapitrait, dès le déjeuner, avec la plus délicieuse
+familiarité, délicieuse pour Miss Dally qui se
+sentait certaine d’amener un Lord tout au moins
+aux pieds de Kate. Mais une fois dans le monde, et
+entourée d’un bataillon d’adorateurs, la beauté
+rustique de <span lang="en" xml:lang="en">Rynaston-Hall</span> témoignait d’un penchant
+dangereux pour la flirtation, et se laissait
+prendre, beaucoup plus qu’il ne convient à une personne
+raisonnable, aux très-périssables avantages
+extérieurs, joints à la jeunesse et à la gaieté, choses
+charmantes en elles-mêmes, mais fort creuses à
+l’usage, comme l’assurait Miss Dally. Ce n’était
+pas qu’elle-même elle fût insensible à certaines
+attractions, qu’une providence perverse donne souvent
+en partage à ceux qui n’en ont que faire  ;
+non, Miss Dally laissée à son naturel aurait eu le
+cœur assez tendre, et à respirer de près depuis plusieurs
+saisons cette atmosphère amoureuse et capiteuse
+dont elle entourait ses jeunes amies… des
+regrets lui venaient. Aussi, pour les éteindre, s’identifiait-elle
+le plus qu’elle pouvait avec ce qui se
+passait autour d’elle  ; elle prenait pour elle une
+part des hommages adressés à d’autres  ; le petit
+duplicata de compliments que de jeunes ambitieux
+se permettaient de lui offrir, lui était fort agréable
+à recevoir, tout comme le bouquet qui lui venait
+le plus souvent, quand Miss Kate en recevait un,
+d’un adorateur aspirant à être bien vu du sévère
+chaperon.</p>
+
+<p>Sir Guy et Lady Rynaston étaient ravis du succès
+de leur fille, ravis qu’elle fît une quantité de
+connaissances qui les ignoreraient d’ailleurs, le cas
+échéant, avec le plus complet dédain.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<p>Miss Dally et Miss Kate Rynaston avaient reçu
+une carte pour le bal de la duchesse de Hightone.
+Ces bals étaient les plus vantés de Londres  ; tout y
+était de premier choix. Sa Grâce ne voulait que le
+dessus du panier en tout genre, et elle s’abstenait
+d’inviter ses proches parentes, si elles avaient le
+malheur de posséder une fille laide. La duchesse
+voulait pouvoir mettre son lorgnon sur les yeux, et
+regardant sa salle de danse, dire d’une voix assurée :
+« Rien que des jolis visages ! » — et ces jolis visages,
+elle ne voulait les prendre que parmi la crème
+<span lang="en" xml:lang="en">fashionable</span>. Lizzie Dally était, depuis longtemps,
+dans les bonnes grâces de la duchesse  ; celle-ci l’avait
+quelquefois totalement oubliée pendant un an
+ou deux, mais Miss Dally savait vivre et n’en comptait
+pas moins l’amitié de Sa Grâce comme une des
+félicités de sa vie  ; elle était cependant inquiète
+pour le bal, et ce fut pour elle une joie profonde,
+quand cette bienheureuse carte arriva. Kate Rynaston,
+elle-même aux nues, éprouva ce jour-là un
+véritable respect pour son chaperon.</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">My dear</span>, dit la vieille demoiselle à sa jeune
+amie, vous verrez chez cette chère duchesse tout ce
+que Londres peut offrir de mieux en fait d’hommes :
+c’est votre meilleure occasion de la saison, et comme
+il est probable que vous n’en aurez pas une autre,
+je vous conseille d’en profiter. Quelle robe mettrez-vous ?</p>
+
+<p>La robe devait être charmante, et un crédit supplémentaire
+fut demandé, pour l’occasion, à Sir Guy
+Rynaston, qui l’accorda avec plaisir.</p>
+
+<p>Dès lors, ce bal fut l’unique pensée des deux
+femmes  ; parmi la ribambelle de cartes d’invitation
+qui s’étalaient autour de la glace du salon de
+Miss Dally, celle de la duchesse de Hightone était
+noblement apparente. Les jeunes gens timides qui
+venaient prendre le thé à cinq heures chez Miss
+Dally, pour y faire la cour à Miss Rynaston, sentaient
+qu’elle s’élevait de plus en plus au-dessus
+d’eux  ; elle était décidément la beauté de la saison,
+et dans ce cas, la fière duchesse faisait invariablement
+des avances  ; il fallait que la « beauté » fût
+vue chez elle, et qu’elle la connût ou non, elle lui
+envoyait une invitation, qu’elle savait d’avance
+acceptée avec transport.</p>
+
+<p>Le jour du bal vint. Dès le matin, Miss Dally
+avait passé son teint au jaune d’œuf, s’était lavé le
+visage dans tous les kalydors connus, et se préparait
+à être charmante pour sa part. Kate Rynaston
+devait être tout en blanc, et Miss Dally pensa
+qu’une toilette rose serait d’une opposition heureuse  ;
+Kate avait un immense bouquet de muguets
+et de jasmins, elle en avait un de roses mousseuses.</p>
+
+<p>A onze heures et demie, elles partirent, Miss
+Dally véritablement éblouissante sous ses diamants
+et son rouge, et Kate Rynaston absolument ravissante.
+Son excellent chaperon lui fit à nouveau ses
+recommandations, l’engagea à bien ouvrir les yeux
+pour voir sur le vif comme il est agréable d’être
+duchesse, lui rappela leur signal convenu, et qui
+mettait Kate au courant du degré d’amabilité
+auquel elle pouvait se laisser aller avec les hommes
+qu’on lui présentait : l’éventail au menton, bon à
+rien  ; à la bouche, médiocre  ; touchant le front,
+excellent. Grâce à un petit coup d’œil donné, de
+temps en temps, à son chaperon, Miss Kate était
+sûre de ne pas se tromper. Enfin, comme elles traversaient
+le square, déjà encombré, et se dirigeaient
+vers la marquise élevée devant l’hôtel de la duchesse,
+Miss Dally laissa tomber cette flèche du
+Parthe : « Il y aura au moins, ce soir, trois fils aînés
+de ducs  ; tâchez que l’un d’eux soit pour vous. Surtout,
+point de cadets ! » Et, pénétrées de cette
+pensée, elles descendirent de voiture.</p>
+
+<p>Elles mirent pied à terre devant cette marquise
+toute garnie de fleurs et laissant apercevoir, par la
+porte grande ouverte, la région de lumière et de
+musique  ; il leur semblait entrer dans l’empyrée.
+Des deux côtés, la foule pauvre, massée et silencieuse,
+se pressait, essayant de dévorer du regard
+l’apparition, entrevue un instant, et dès que la voiture
+s’éloignait, faisait un mouvement en avant
+pour suivre des yeux la femme qui entrait et se
+perdait, au milieu d’autres, dans le hall magnifiquement
+éclairé, et rempli de valets de pied poudrés,
+majestueux, superbes, leur livrée blanche
+éclatant contre le fond rouge sombre, illuminé de
+centaines de bougies.</p>
+
+<p>Monter cet escalier dans cet appareil, précédée
+de la beauté que tout le monde regardait, quel délicieux
+moment pour Miss Dally !… Ce n’étaient que
+sourires, saluts, aimables reconnaissances des uns et
+des autres…</p>
+
+<p>Enfin elles arrivent. « Miss Dally ! Miss Kate
+Rynaston ! » sont annoncées à haute voix et se
+trouvent devant la duchesse, qui les accueille avec
+un sourire charmant  ; au premier coup d’œil, Kate
+lui a plu  ; une très-profonde expérience de la vie n’a
+laissé subsister chez la duchesse un respect réel que
+pour trois choses : la beauté, l’argent et le rang  ;
+elle a eu la beauté, et grâce à la beauté, le reste  ; et
+elle aime la beauté chez les autres. Aussi Kate
+rougit de bonheur quand Sa Grâce lui dit, en lui
+donnant le bout des doigts : « <span lang="en" xml:lang="en">Very pretty</span> », et
+passe à d’autres.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>IV</h3>
+
+<p>En un instant Miss Dally et Kate sont entourées  ;
+tout le monde veut danser avec la jeune fille,
+et Miss Dally aperçoit avec bonheur, parmi ceux
+qui se font présenter, le jeune marquis de Glen. A
+sa vue, elle lève son éventail, s’en frappe légèrement
+le front et regarde sa jeune amie d’un air
+ravi ! Le marquis de Glen, voilà le fils aîné rêvé !
+Cette perspective ravissante met Miss Dally de si
+bonne humeur qu’elle accueille avec une bienveillance
+inaccoutumée le jeune Edmond Fitzhewis,
+charmant garçon, gai, amusant au possible, mais
+cadet de cadet et dépensier comme un millionnaire.
+Kate Rynaston et le jeune Edmond Fitzhewis se
+connaissent un peu  ; celle-ci a même pour ce mauvais
+sujet, dans le secret de son cœur, une préférence
+assez tendre. Mais Miss Dally est convaincue que,
+venant manifestement de faire la conquête de l’héritier
+d’un duc, Kate n’aura pas d’autre pensée en
+tête. C’est donc avec une surprise mêlée d’horreur
+que quelques instants après, elle voit Kate au bras
+d’Edmond Fitzhewis, et qu’en passant devant elle,
+avec un air d’entente tout à fait déplorable, ils lui
+annoncent qu’ils vont prendre du thé. Miss Dally
+sourit, bien entendu, mais laisse tomber son éventail,
+et une seconde après hèle un cavalier, timide
+jeune homme par qui elle se fait conduire dans le
+salon où l’on prend le thé. Là, elle a la douleur de
+voir assise dans un coin et flirtant de la manière la
+plus évidente avec ce cadet de malheur, sa chère et
+future duchesse, qui a encore l’aplomb de lui sourire.
+Lord Glen est là aussi regardant le groupe d’un
+œil jaloux  ; miss Dally est exaspérée  ; il ne sera pas
+dit que, elle chaperon, de pareilles choses se passeront
+sous ses yeux ! Elle appelle Lord Glen d’un
+signe, et sans se soucier le moins du monde de la
+petite personne qui prend du thé sous sa protection,
+elle demande au jeune Lord derrière son éventail
+s’il danse le cotillon avec Kate. Il rougit, balbutie,
+dit qu’il n’a pas encore osé l’inviter.</p>
+
+<p>— Ah ! je croyais  ; je sais du moins qu’elle l’espère
+d’après un mot, mais si vous êtes engagé ?…</p>
+
+<p>Puis, sûre de l’effet qu’elle a produit, elle va s’asseoir
+à côté de Kate, sans se soucier le moins du
+monde des airs furieux du cadet. Un instant après,
+comme Miss Rynaston était réclamée par un autre
+danseur, la vieille demoiselle retint par la manche
+le jeune Fitzhewis qui faisait mine de s’éloigner
+d’un air grognon, et à sa grande surprise lui dit nettement,
+et d’un ton de bonne humeur :</p>
+
+<p>— Ne soyez pas un imbécile, Edmond Fitzhewis.</p>
+
+<p>Ce début singulier dérida le jeune cadet, qui s’arrêta,
+s’assit familièrement et regarda Miss Dally
+bien en face.</p>
+
+<p>— Oh ! vous savez je n’ai pas peur de vous  ; je
+sais très-bien, mon cher garçon, l’histoire de vos
+petites dettes, et je ne veux pas que vous fassiez la
+cour à ma beauté.</p>
+
+<p>— Mais si cela plaît à Miss Kate et à moi ?</p>
+
+<p>— Oui, mais cela ne me plaît pas  ; et puis vous
+avez trop d’esprit, Fitzhewis, pour vous marier,
+sans autre revenu que l’amour, et rien du tout chez
+le banquier.</p>
+
+<p>Ces allusions directes à l’état de ses finances ont
+toujours le don d’attrister Fitzhewis  ; elles lui rappellent
+que s’il n’a rien chez le banquier, comme
+l’exprime si éloquemment Miss Dally, il a beaucoup
+de spécimens de sa signature chez les usuriers.</p>
+
+<p>— Alors, Miss Dally, vous trouvez qu’il me faudrait
+une femme riche ?</p>
+
+<p>— Fitzhewis, vous l’avez dit, et vous l’aurez si
+vous en prenez la peine. Donnez-moi le bras maintenant,
+je vous prie, car nous nous compromettons.</p>
+
+<p>Tout en donnant le bras à Miss Dally et en lui
+faisant en plaisantant des compliments sur sa robe
+rose, Fitzhewis se disait involontairement que si
+elle était un peu plus jeune, ce serait bien la femme
+riche qu’il lui faudrait. De son côté, Miss Dally s’avouait
+qu’il devait être difficile de faire de la peine
+à cet aimable garçon. Et elle plaignait un peu sa
+pauvre Kate, d’autant que Lord Glen est légèrement
+bègue.</p>
+
+<p>Le bal est des plus brillants, et Miss Dally reçoit
+de plusieurs côtés des compliments voilés, sur la
+conquête de sa jeune amie, car Lord Glen, ce bienheureux
+fils aîné de duc, prend feu de plus en plus,
+et Miss Dally a enfin le bonheur d’apprendre qu’il
+a invité Kate pour le cotillon ! Elle, Kate, aimerait
+mieux le danser avec « un autre », et elle a promis
+à cet autre de descendre souper avec lui  ; c’est une
+légère consolation. Décidément la pauvre Kate
+n’est pas aussi raisonnable qu’elle le voudrait elle-même,
+et Miss Dally surprend des regards tout à
+fait inutiles, s’égarant dans la direction de Fitzhewis  ;
+mais elle veille, elle, le chaperon providentiel,
+et elle sera à la hauteur de la situation ! Elle a déjà
+organisé son plan : elle sait le jour où elle invitera
+Lord Glen à dîner, comment on se rencontrera au
+<span lang="en" xml:lang="en">Royal Academy</span>, à Hurlingham  ; elle a calculé le
+temps qu’il faut pour l’amener à poser la question,
+et elle n’en sera détournée absolument par rien !
+D’une façon ou d’une autre, elle supprimera Fitzhewis !
+Il est vraiment scandaleux que ce petit
+cadet nuise au triomphe de sa jeune amie ! A la
+grande surprise de celle-ci, elle entend Miss Dally
+prier Fitzhewis de venir goûter le surlendemain !…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>V</h3>
+
+<p>Le bal est fini. Miss Kate Rynaston a dansé le
+cotillon avec Lord Glen  ; elle a été comblée de bouquets,
+de distinctions de tout genre  ; la duchesse lui
+a parlé deux fois, et Miss Dally a été traitée par
+tout le monde avec une considération marquée.
+Lord Glen met lui-même en voiture Miss Rynaston,
+et Miss Dally suit triomphante, au bras de
+Fitzhewis, à qui elle sourit d’une façon charmante
+en lui disant bonsoir.</p>
+
+<p>— Eh bien, Kate, vous avez eu un bal agréable,
+j’espère !…</p>
+
+<p>Et Miss Dally, à la grande surprise de sa jeune
+amie, s’en tient là de ses réflexions, du moins de
+ses réflexions parlées, car celles qu’elle ne dit pas
+étonneraient bien la jeune amie ! De son côté,
+celle-ci se demande si elle sera plus heureuse,
+pauvre avec Fitzhewis, ou marquise avec Lord Glen,
+et n’est pas encore bien sûre de ce qu’elle désire le
+plus.</p>
+
+<p>Deux jours après, le jeune Fitzhewis arrive goûter
+comme il en a été prié. A son grand désappointement,
+Miss Kate Rynaston a été précisément invitée
+chez une amie. Le pauvre garçon aurait pourtant
+bien besoin d’être consolé. Ses embarras financiers
+lui viennent par-dessus la tête, et il trouve,
+pour l’instant, la vie une farce assez lugubre. Miss
+Dally est au contraire très-satisfaite de l’existence  ;
+sa jolie maison est fleurie du haut en bas, son petit
+boudoir rose, avec ses innombrables figurines de
+Saxe, est aussi riant que possible  ; le petit lunch
+qu’elle a commandé est exquis, et le vin qu’on boit
+chez elle est de premier ordre  ; tout est si confortable
+et si agréable, que Fitzhewis ne peut s’empêcher
+de le lui dire.</p>
+
+<p>La façon dont Miss Dally lui répond jette Fitzhewis
+dans l’ébahissement… Positivement la vieille
+demoiselle a des vues sur lui !… Il est si accablé
+d’ennuis, qu’il se demande sérieusement si ce ne
+serait pas là une fin très-sage… D’autres en ont
+fait autant, et s’en sont bien trouvés… Le fait est
+qu’il est quatre heures quand il s’en va, et Miss Dally,
+qui va prendre Kate à cinq heures, a un air tellement
+triomphant, que celle-ci s’en aperçoit.</p>
+
+<p>Miss Dally sait ce qu’elle veut  ; elle accomplira
+sa tâche de chaperon jusqu’au bout ! Jamais, non
+jamais, Kate Rynaston ne la quittera pour épouser
+un cadet ! Elle épouserait plutôt elle-même Edmond
+Fitzhewis !… Et c’est à quoi, après mûre considération,
+elle se décide… Un horizon sans dettes détermine
+de son côté Fitzhewis, et cette étonnante
+nouvelle est annoncée à Kate, qui, ne pouvant en
+croire ses oreilles, et outrée de dépit, accepte du
+même coup le bienheureux fils aîné de duc, Lord
+Glen, quoique un peu bègue.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c13" lang="en" xml:lang="en">FOUR IN HAND CLUB</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>La masse rouge de <span lang="en" xml:lang="en">Marlborough-House</span> se détache
+doucement sur un ciel doux et légèrement voilé  ;
+les arbres de <span lang="en" xml:lang="en">Saint-James Park</span> ont cette incomparable
+verdure anglaise, molle, profonde, humide  ;
+les grandes pelouses s’étendent au loin, ondulant
+sous les effets de lumière, la terre arrosée sent bon…
+C’est un coin charmant, que ce coin du Vieux
+Parc, dominé par cette simple maison princière,
+entourée de son grand mur de briques ternes  ; les
+nombreuses fenêtres aux rideaux très-blancs, resserrés
+par le milieu, à la mode anglaise, par des
+rubans roses et bleus, ont un air de vie heureuse,
+et dans le parc même, à cette heure charmante de
+la journée, quand la grande chaleur est passée, il y
+a quelque chose de particulièrement doux et apaisant.
+Là-bas, gronde furieusement la vie active et
+débordante  ; ici, tout en restant brillante et vivante,
+elle a dépouillé tout ce qui est vulgaire et
+bas. C’est un charme de venir là en voiture, se
+ranger sous les vieux marronniers, au milieu de
+centaines de voitures, pour attendre le « <span lang="en" xml:lang="en">Meet</span> » du
+« <span lang="en" xml:lang="en">Four in hand Club</span> ». Vers quatre heures, les
+voitures débouchent dans le Parc, celles-là venant
+du côté de <span lang="en" xml:lang="en">Grosvenor Place</span>, les autres de <span lang="en" xml:lang="en">Saint-James’
+street</span>  ; toutes sont découvertes, et la plupart
+sont bien remplies  ; beaucoup de jeunes femmes
+jolies, étonnamment élégantes, vêtues des couleurs
+les plus claires  ; la tête très-droite, le regard très-assuré,
+ayant la plupart, comme accessoires complétant
+l’élégance de l’ensemble, un ou deux beaux
+enfants parés, et un chien gigantesque au regard sérieux.
+Toutes les voitures se rangent en files pressées
+dans la grande allée du bas, d’où l’on verra le mieux
+le défilé de tout à l’heure  ; les cavaliers arrivent au
+petit galop  ; les femmes à tournure d’éphèbe, leur
+étroite taille emprisonnée, et une fleur éclairant leur
+corsage. Les hommes ont presque sans exception
+le revers de l’habit fleuri  ; l’air de fête est général,
+et bien marqué du reste dans les réunions anglaises,
+qu’égayent toujours le goût des couleurs claires et le
+mépris parfait de la température extérieure.</p>
+
+<p>Le rendez-vous est pour cinq heures et demie, et
+dès avant cinq heures paraît le premier drag  ; l’un
+après l’autre, ils arrivent suscitant des émotions et des
+commentaires divers. Tous sont bien chargés, tous
+conduits par des visages connus. Aussi, on discute
+avec passion les mérites des bais, des alezans, des
+gris qui composent les différents attelages et ont
+chacun leurs partisans. Parmi ces trente-deux drags
+qui, au coup de la demie, vont s’ébranler sur la
+route qui mène à Orléans-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>, il n’en est pas de
+plus parfaitement mis au point que celui de Sir
+Thomas Redver-Morris qui, du reste, goûte les plus
+pures joies de sa vie, lorsqu’il est assis sur le siége
+de son grand drag à caisse jaune, ayant devant lui
+les trois bais et l’alezan qui composent son train.
+La gloire et le bonheur de Sir Thomas est d’être
+un cocher incomparable, et un strict observateur
+de tous les vieux canons qui, il y a cinquante ans,
+étaient un article de foi sur « la Route ». Très-bon
+garçon, du reste, bel homme, il a la moustache et
+le col des « <span lang="en" xml:lang="en">mashers</span> » du jour, et se sait et se croit
+assez séduisant. Quantité de jeunes personnes le
+regardent avec bienveillance, et lui-même a le
+cœur assez tendre. Chaque année, on croit qu’il va
+se marier  ; chaque année, l’heureuse élue qu’il
+invite à prendre place à ses côtés sur son drag se
+flatte d’être sûre de son fait  ; mais invariablement,
+on revient sans que Sir Thomas ait pensé à autre
+chose qu’à ses chevaux, et son choix définitif se
+trouve invariablement retardé, et ensuite indéfiniment
+ajourné, par les soucis que lui donne le
+perfectionnement de ses attelages.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<p>L’heureux jour dont nous parlons, le drag de
+Sir Thomas était mieux garni que jamais  ; deux des
+femmes les plus à la mode derrière lui, et à son
+côté, la charmante Edith Howe, une des plus jolies
+personnes de la saison. Elle eût assez agréé à Sir
+Thomas  ; elle avait un pied charmant, ce qu’il
+appréciait beaucoup chez une femme, la plus jolie
+allure, enfin, tous les points d’une bête de race.
+Mais, d’un autre côté, elle ne connaissait rien aux
+chevaux ni aux voitures, et il la soupçonnait même
+de s’y intéresser médiocrement. Aussi Sir Thomas
+se montrait-il beaucoup plus sensible aux séductions
+d’une autre jeune personne, qui le tenait sous
+son joug depuis la saison précédente. Lady Charlotte
+Adon, moins jeune qu’Edith, moins naïve,
+était une <span lang="en" xml:lang="en">sportswoman</span> de premier ordre  ; elle en
+savait autant que Sir Thomas lui-même, et à la
+campagne, avait mené plus d’une fois le drag d’un
+de ses oncles. Sir Thomas ne l’ignorait pas, et c’était
+pour lui la plus puissante séduction.</p>
+
+<p>Les deux jeunes personnes, la timide débutante
+et l’étoile de la dernière saison, avaient parfaitement
+conscience de leur rivalité. Edith Howe avait,
+sous son petit air innocent, une envie démesurée
+de l’emporter, d’autant qu’elle sentait que Lady
+Charlotte la regardait comme une rivale sans
+grande conséquence. C’était en effet Lady Charlotte
+qui avait, par des demi-mots, engagé Sir
+Thomas à combler les vœux de Miss Howe, en
+l’invitant le jour de la réunion du <span lang="en" xml:lang="en">Four in hand
+Club</span>  ; elle comptait sur l’ignorance bien constatée
+d’Edith pour la perdre définitivement aux yeux de
+leur adorateur, qui ne serait sûrement pas longtemps
+à découvrir la différence qu’il y a, à avoir
+auprès de soi une Lady Charlotte, experte, émue,
+intéressée, ou une petite poupée perdue dans sa
+propre gloire. Ravie de son ingénieuse combinaison,
+Lady Charlotte s’étant, quelques jours auparavant,
+rencontrée dans un bal avec sa rivale, n’avait
+fait aucune difficulté à l’aborder de la façon la plus
+gracieuse, de lui faire quelques compliments sur sa
+toilette, et de recevoir avec complaisance ceux
+qu’Edith se crut tenue de lui faire. De ces préliminaires,
+on passa à ce qui les occupait toutes deux.</p>
+
+<p>— Alors, Edith, dit Lady Charlotte d’un air
+aimablement protecteur, vous allez au rendez-vous
+de mercredi sur le drag de Sir Thomas  ; je vous
+avertis seulement qu’il ne dit pas un mot quand il
+conduit.</p>
+
+<p>— Oh ! cela m’est égal, je regarderai les autres.</p>
+
+<p>— En ce cas vous aurez le plaisir de me voir  ; ce
+cher Lord Moldo (et Lady Charlotte ne dissimula
+pas son triomphe) m’a offert une place, j’irai avec
+sa sœur que j’adore.</p>
+
+<p>Mylord Moldo était aussi un excellent parti, et
+Lady Charlotte comptait bien, grâce à lui, exciter
+la jalousie de Sir Thomas, sans se faire illusion,
+du reste, sur les sentiments de Lord Moldo
+pour elle.</p>
+
+<p>— Lord Moldo a aussi un très-beau drag, n’est-ce
+pas ? dit Edith, qui de son côté croyait nécessaire
+d’être généreuse.</p>
+
+<p>Lady Charlotte, tout en causant avec Edith,
+était au bras d’un jeune athlète passé profès dans
+la science hippique. Cessant de s’adresser à Miss
+Edith, elle se tourna vers son <span lang="en" xml:lang="en">partner</span> et l’attaqua
+sur sa spécialité. L’un et l’autre paraissaient d’une
+compétence extraordinaire  ; à leur avis, rien n’était
+parfait  ; ils prodiguaient les termes techniques.
+Edith les écoutait d’un petit air humble et interdit.</p>
+
+<p>— Oui, disait Lady Charlotte, Sir Thomas a au
+moins des bêtes d’une taille correcte.</p>
+
+<p>— Seulement la chaussette de sa Vesta, l’avez-vous
+remarquée ? répondit le sportsman.</p>
+
+<p>— Mais Tancred est un animal magnifique ! reprenait
+Lady Charlotte.</p>
+
+<p>Et, sûre d’un succès oratoire sur un sujet qui lui
+était aussi familier qu’il l’était peu à Miss Edith,
+Lady Charlotte, soutenue par le jeune athlète,
+entama avec lui une longue et quelque peu prétentieuse
+dissertation, dans le but évident d’éblouir et
+d’écraser la pauvre petite profane.</p>
+
+<p>Il fut d’abord question de la condition parfaite
+des chevaux pour la route, partant d’une allure
+égale, sans une secousse. La paire du timon mettant
+en mouvement la lourde voiture au moment précis,
+de façon que les chevaux de volée, savamment
+retenus, n’aient pas le temps de tendre leurs traits,
+et laissent flotter leurs palonniers… Puis, à la descente,
+les chevaux de volée, très-dociles à la main,
+quoique très-allants, doivent être maintenus de
+façon qu’ils ne tirent pas, tandis que les chevaux
+donnent en plein dans leur collier, le poids de la
+voiture maintenu par la mécanique franchement
+serrée… A la montée, autre soin : un maître coup
+de fouet partagé entre les chevaux de volée doit
+enlever tout l’attelage au galop… Pour les tournants,
+la difficulté, s’ils sont courts, est de maintenir
+les deux couples exactement l’un devant
+l’autre, tout en laissant à chacun d’eux leur indépendance
+de mouvement. Il arrive, dans un tournant
+à angle droit, que les chevaux de volée l’aient
+fait, tandis que ceux du timon sont encore dans la
+ligne droite  ; il faut alors que l’inclinaison des traits
+soit telle, qu’aucun sentiment de traction ne soit
+imprimé à la flèche, etc., etc., etc.</p>
+
+<p>Lady Charlotte parla encore plus d’un quart
+d’heure  ; quand elle fut sûre d’avoir suffisamment
+fait sentir à sa rivale combien peu elle méritait
+l’insigne honneur de monter sur l’irréprochable
+drag de Sir Thomas, elle s’arrêta, et redevenant tout
+affectueuse et simple, elle s’adressa de nouveau à
+Miss Edith :</p>
+
+<p>— Quelle ennuyeuse conversation, n’est-ce pas ?
+parlons plutôt de la mode nouvelle des ombrelles !</p>
+
+<p>Mais Edith ne l’avait pas trouvée ennuyeuse, cette
+conversation  ; elle emmagasinait dans sa tête tout
+ce qu’on venait de dire devant elle, se promettant
+bien ne pas le laisser perdre, et quand elle prit
+place sur le siége à côté de Sir Thomas, elle avait
+son plan.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<p>Il y eut une approbation générale quand le drag
+à caisse jaune de Sir Thomas fit son apparition.
+Tout y était admirablement correct  ; les chevaux
+étaient bétail de bonne souche, bien faits pour
+la route, en parfaite condition, et l’on disait qu’ils
+étaient venus de York à Londres deux ou trois
+jours auparavant. Les « <i lang="en" xml:lang="en">wheelers</i> » avaient quelque
+chose en plus de hauteur que les « <i lang="en" xml:lang="en">leaders</i> »  ;
+c’est la vieille loi, souvent négligée et même renversée
+maintenant  ; mais Sir Thomas, pour rien,
+n’aurait voulu s’en départir  ; lui-même, bien droit,
+le visage un peu coloré, maniait les rubans avec
+une habileté célébrée par les vieux routiers qui
+surveillaient chaque drag d’un œil critique.</p>
+
+<p>A côté de lui, Edith Howe habillée d’une toilette
+de crêpe de Chine gris, la petite capote bien serrée
+à la tête, surmontée d’un marabout jaune (couleur
+de la caisse)  ; mais ce qui avait frappé d’admiration
+Sir Thomas, c’étaient les broderies qui ornaient le
+bouffant de gaze transparente qui formait le devant
+du corsage : une quantité de drags miniature (et il
+n’y avait pas à se tromper quel drag) étaient
+brodés en soie et chenille !… C’était une véritable
+œuvre d’art, reproduite aussi sur les brides du petit
+chapeau dont chaque nœud était ajusté par un fer
+à cheval en diamant. L’ombrelle surtout était
+unique : une ombrelle de soie grise sur laquelle
+tournaient les plus jolis drags du monde !…</p>
+
+<p>Edith eut conscience de son premier succès
+auprès de Sir Thomas, et ne s’en promit que davantage
+de jouer serré pendant la route. On allait
+rencontrer Lady Charlotte, et de loin, elle cherchait
+à distinguer le drag de lord Moldo, épiant en même
+temps du coin de l’œil le visage de Sir Thomas.</p>
+
+<p>Six voitures arrivaient en bon ordre, roulant
+doucement sur la route bien arrosée, et faisant ce
+bruit spécial, ce <i lang="en" xml:lang="en">rattle</i> particulier aux « <span lang="en" xml:lang="en">Four in
+hand</span> ». C’était d’abord le jeune duc de Turf, rouge
+de visage, rouge de cheveux, le costume clair, le
+cigare à la bouche, arrivant avec un chargement
+uniquement masculin, mélange de pairs du
+Royaume et d’acteurs à la mode, ceux-là les plus
+regardés de tous  ; puis le drag de M. Wicleff, sur le
+haut duquel trois ombrelles mirifiques attiraient
+tous les regards, l’une en satin rouge, l’autre bleu
+saphir, et l’autre en taffetas changeant grenat et
+vert. Sur tous les drags du reste, les ombrelles
+faisaient de grandes taches claires se détachant
+contre le fond des arbres et ondulant avec le mouvement
+des chevaux.</p>
+
+<p>Lord Moldo parut à son tour  ; Lady Charlotte
+auprès de lui, tout en vert habillée, y compris les
+gants ! Sir Thomas la vit et eut un mouvement
+intérieur de satisfaction : ce vert eût été horrible
+sur sa voiture ! Quand enfin, arrivant le dernier,
+pour du reste faire seulement acte de présence,
+parut le magnifique attelage du marquis de Saint-Médard,
+ayant à ses côtés la marquise, qu’un
+divorce éclatant venait de mener à ce poste envié,
+toutes les femmes regardant, critiquant, plaignant
+le marquis, Sir Thomas, avec une noble satisfaction,
+se vit certain de n’être surpassé par personne.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Cinq heures et demie  ; les trente-deux drags
+sont à la file, formant un des plus agréables spectacles
+qui se puissent voir  ; puis soudain, il y a
+comme un énorme remous, le drag qui est en tête
+s’ébranle, les autres suivent tenant bien leur distance,
+allant tous d’un trot égal et cadencé. La
+masse serrée des cavaliers et des voitures se met en
+mouvement au même instant  ; on fait tourner la
+tête aux chevaux, car il s’agit de voir encore une
+fois tous les drags qui vont faire le tour de <span lang="en" xml:lang="en">Hyde
+Park</span> avant de partir pour Twickenham.</p>
+
+<p>Sir Thomas vient quatrième  ; sur le drag suivant,
+Lord Moldo, qui regarde assez tendrement
+Lady Charlotte, trouve de concert avec elle une
+quantité de défauts à l’attelage de Sir Thomas,
+jugé si correct par son propriétaire.</p>
+
+<p>— Et cette jument de droite, sa Vesta qui a une
+chaussette blanche !</p>
+
+<p>— Et l’ombrelle d’Edith Howe ! Cette ombrelle
+est absurde ! Il faudrait au moins être fiancée pour
+oser de pareilles choses.</p>
+
+<p>Malgré la chaussette blanche de Vesta et malgré
+la malencontreuse ombrelle, Sir Thomas et Edith
+sont très-satisfaits, celle-ci pense qu’il serait charmant
+d’être toujours là où elle est en ce moment,
+avec toute la saveur qu’ajoute le sentiment de la
+propriété. Sir Thomas est heureux de sentir à ses
+côtés une si jolie et si élégante créature, qui semble
+si bien comprendre son bonheur. Mais, malgré ses
+tendres velléités, il se possède encore assez pour se
+demander si une femme si bien mise n’est pas un
+objet de luxe horriblement dispendieux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>V</h3>
+
+<p>On a passé <span lang="en" xml:lang="en">Cromwell-Road</span>, on roule hors de
+Londres.</p>
+
+<p>Il y a un charme tout particulier à traverser la
+campagne anglaise  ; les habitations ont quelque
+chose de si vivant et de si avenant ! On a vite laissé
+derrière soi les petites maisonnettes d’employés, et
+à mesure qu’on avance dans la vraie campagne, les
+habitations se font de plus en plus confortables  ;
+cinq ou six apparaissent parfois l’une auprès de
+l’autre, avec leurs briques rouges, leurs fenêtres en
+« <span lang="en" xml:lang="en">bow</span> », et leurs pelouses incomparables, éclairées
+de massifs aux vives couleurs. Puis ce sont les
+grandes villas avec leurs « <span lang="en" xml:lang="en">meadows</span> » et leurs
+« <span lang="en" xml:lang="en">paddocks</span> » où s’ébattent librement les chevaux  ;
+nulle part de murs  ; rien que des barrières de bois,
+auxquelles accourent pour l’occasion tous les enfants
+et toutes les <span lang="en" xml:lang="en">maids</span> d’une maison. Puis les
+rues de village avec l’artisan sur le pas de son
+cottage, la pipe à la bouche et l’inévitable baby à
+moitié nu sur le bras. Au seuil des « <span lang="en" xml:lang="en">inns</span> », à la
+grande enseigne ballante, aux fenêtres à petits
+carreaux avec leurs pots de fleurs fleuris, tout un
+monde d’hommes d’écurie regardant les drags avec
+un air connaisseur. Puis les « <span lang="en" xml:lang="en">turnpikes</span> » qui
+s’ouvrent au bruit de la trompette  ; les montées
+pendant lesquelles il est plus facile de causer  ; les
+descentes avec le sabot qui broie la pierre, le grand
+harnais lâché et flottant, et les petits chocs inévitables.</p>
+
+<p>Tout est à l’apaisement, et le repos du soir se
+fait partout sentir  ; la vue de tant de nids où tout
+le monde paraît heureux, car il n’y a pas à dire,
+la vue superficielle des choses indique plutôt le
+contentement et la joie, émeut Sir Thomas, habituellement
+plus maître de lui-même. Il ne peut
+s’empêcher de faire à Edith la remarque qu’on
+pourrait être très-heureux dans un de ces petits
+cottages, dont les habitants, la fulgurante <span lang="en" xml:lang="en">housemaid</span>
+à bonnet de tulle y compris, se dérangent
+de leur thé ou de leur dîner pour les admirer.
+Ces visions de bonheur économique chassent les
+autres, et Sir Thomas réfléchit qu’Edith a été
+parfaitement élevée et qu’elle s’entendrait sans
+doute admirablement à tenir sa maison, et il la
+regarde avec d’autant plus de douce bienveillance
+qu’elle paraît décidément familiarisée avec les trois
+bais et l’alezan, à qui elle adresse par leur nom et à
+voix basse (ce qui arrive parfaitement à Sir Thomas)
+les adjurations les plus câlines  ; c’est : « <span lang="en" xml:lang="en">Well done,
+Vesta !… go, you noble Tancred !…</span> » Et ce sont
+des commentaires sur leur allure, leur courage…</p>
+
+<p>Le visage de Sir Thomas respire la plus évidente
+bonne humeur  ; il a observé qu’un des leaders de
+Saint-Médard n’est pas irréprochable, et Edith se
+rappelant un détail de la conversation de Lady
+Charlotte, lui a fait remarquer que les noirs du duc
+de Turf tiraient beaucoup, et qu’ils avaient un filet
+sur le nez. Oui, Edith elle-même a fait ces découvertes
+pertinentes  ; elle a fait attention à la taille
+parfaite des chevaux, et à l’apparence générale de
+solidité et de « <span lang="en" xml:lang="en">business</span> » qui caractérise le drag de
+Sir Thomas, et il lui explique avec volupté que
+c’est la première qualité de ce genre d’attelage,
+destiné avant tout à faire son service sur la route.</p>
+
+<p>Sir Thomas est transporté, Edith lui paraît délicieuse  ;
+comme il se trompait en la croyant indifférente
+et ignorante ! Ferme maintien des chevaux
+de volée aux descentes, maître coup de fouet
+également partagé aux montées, difficultés vaincues
+aux tournants, à chaque occasion, Edith laisse
+échapper un mot qui révèle une parfaite connaissance
+des choses chevalines. Charlotte ne parlerait
+pas mieux !</p>
+
+<p>Sir Thomas est ravi  ; jamais aucun rendez-vous
+du « <span lang="en" xml:lang="en">Four in hand Club</span> » ne lui a paru si agréable  ;
+quant à Edith, elle jette de temps en temps un
+coup d’œil au drag de Lord Moldo qui les précède,
+et trouve que la poussière du chemin a un goût
+délicieux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Positivement Sir Thomas regrette d’arriver  ; la
+vue de la rivière le laisse insensible, mais il écoute
+avec plaisir les exclamations admiratives d’Edith.
+Quelle belle soirée ! Quelle délicieuse promenade !
+Oh ! Sir Thomas, je vous remercie ! Et elle lève
+vers lui des yeux très-doux, très-doux.</p>
+
+<p>Cependant il faut descendre  ; l’échelle est placée.
+Edith y met son joli pied bien chaussé d’un soulier
+verni à bout très-pointu, et d’un bas noir fin
+comme une toile d’araignée, et saute à terre.</p>
+
+<p>Les dames montent dans des chambres pour
+réparer le désordre de leur toilette  ; les petites
+boîtes de poudre de riz sortent des poches, les
+mouchoirs fins tamponnent les yeux, les frisettes
+sont rajustées. Lady Charlotte échange quelques
+paroles aimables avec Edith.</p>
+
+<p>Après un moment de flânerie sur les pelouses
+magnifiques, après la vue rafraîchissante de la
+rivière sur laquelle les petites embarcations passent
+tranquillement, envoyant de temps en temps dans
+l’air le bruit d’une chanson, on rentre, car d’avis
+unanime, il faut dîner.</p>
+
+<p>C’est une société fort gaie qui prend place autour
+de la table magnifiquement servie et chargée de
+fleurs jusqu’à l’excès  ; tous les plats, toutes les
+assiettes sont encadrés de plates-bandes fleuries  ;
+leur parfum se mêle à celui des fruits et forme
+une atmosphère passablement capiteuse. Au dehors,
+joue la musique, dont les flonflons entrent par les
+fenêtres ouvertes et accompagnent le bruit des
+assiettes, le choc des cristaux et celui des voix.</p>
+
+<p>Au début, on parle encore un peu bas selon la
+mode anglaise  ; peu à peu le diapason s’élève, et à
+mesure que circulent le champagne et le <span lang="en" xml:lang="en">claret-cup</span>,
+on parle plus haut. Le menu, minutieusement
+élaboré en français, est d’ailleurs des plus réconfortants.
+Sous son heureuse influence, Sir Thomas,
+déjà plus vaillant au milieu de tout ce monde que
+seul sur son drag, se met positivement à faire la
+cour à Edith qui est à sa gauche, et cela en dépit
+de Lady Charlotte qui est à sa droite, et qui
+s’efforce en vain d’attirer son attention. On ne
+parle que drags, chevaux, courses, et là elle se sait
+dans son élément. Mais si Sir Thomas boit et
+mange vaillamment pour se donner du courage, ce
+n’est pas pour causer avec Lady Charlotte qu’il en a
+besoin  ; il regarde de temps en temps les jolis
+cheveux « <span lang="en" xml:lang="en">auburn</span> » d’Edith, sur lesquels la lumière
+pose des reflets d’or  ; il regarde sa petite oreille à
+ourlet rose, et son charmant petit nez, et la fossette
+qu’elle a au menton  ; il se soucie fort peu de Lord
+Moldo, fort peu de Wicleff qui fait du bruit comme
+quatre et veut prouver à tout le monde, « <span lang="en" xml:lang="en">my dear
+fellow</span> », qu’il n’y a que lui qui sache ce que c’est
+que quatre chevaux bien appareillés. Edith le sait
+aussi et bien mieux, car elle trouve des mots charmants
+pour louer Vesta, Tancred et leurs deux
+camarades. Aussi Sir Thomas lui raconte avec
+effusion les mérites d’un de ses <span lang="en" xml:lang="en">hunters</span>, l’incomparable
+<i lang="en" xml:lang="en">King of Trumps</i> qu’il ne céderait pas pour
+mille guinées ! Edith comprend cela tout de suite,
+elle est tout oreilles et semble ne faire nulle attention
+aux flirtations qui vont cependant bon train à
+mesure qu’on devient plus libre, et que les rires se
+font plus fréquents  ; elle remarque seulement, et
+le fait doucement remarquer à Sir Thomas, que
+Lady Charlotte commence à avoir le bout du nez
+rouge.</p>
+
+<p>Elle est de bien mauvaise humeur, Lady Charlotte  ;
+Moldo se conduit d’une façon absurde avec
+la belle Mrs Bernard Foster, et Sir Thomas se
+donne tout simplement en spectacle  ; elle ne peut
+en croire ses yeux… Elle, si convaincue qu’il arriverait
+fatigué, excédé d’Edith, avide de trouver
+quelqu’un à qui parler enfin, elle était là prête à se
+dévouer, et il ne la regardait seulement pas !…
+Non-seulement Sir Thomas ne la regardait pas,
+mais il se demandait comment il ne s’était pas
+décidé plus tôt à poser certaine question à Edith, et
+se disait que tout à l’heure, dans le jardin, quelque
+part bien près de l’eau, il trouverait un cadre
+charmant pour sa déclaration…</p>
+
+<p>Et quand enfin après ce long dîner, ils se lèvent
+de table, respirant avec bonheur la fraîcheur du
+soir, et qu’Edith, serrée de très-près par Sir Thomas,
+fait une remarque sentimentale sur les étoiles,
+elle trouve immédiatement un écho !… Cinq minutes
+après, ayant découvert le site selon son cœur,
+Sir Thomas offre à Edith de devenir Lady Redver-Morris,
+et la propriétaire de Vesta et de Tancred
+qu’elle a su si bien apprécier.</p>
+
+<p>Lady Charlotte ignorera toujours la part qu’elle
+a eue au triomphe de sa rivale  ; elle a heureusement
+découvert qu’on peut captiver Lord Moldo
+en lui parlant de sa cave, et elle cultive maintenant
+l’historique des grands crus.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c14">RÉDEMPTION</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Après une absence de deux ans, absence des plus
+motivées, l’honorable madame Tudor Hopwaring
+était revenue à Londres. Cet espace de temps lui
+avait suffi pour quitter le domicile conjugal avec
+le plus grand scandale, ayant laissé sur sa table une
+aimable et insolente lettre d’adieu à son mari, pour
+être dûment divorcée (il n’y avait pas eu de défense,
+selon la formule consacrée), et enfin après dix-huit
+mois de tendresse indépendante, elle avait correctement
+régularisé sa situation, s’appelant présentement
+madame Hopwaring, gros comme le bras, et
+oubliant qu’elle eût jamais été la femme légitime
+de Sir James Massey. Celui-ci, du reste, l’avait remplacée
+non moins régulièrement par une charmante
+petite épousée, blonde de dix-sept ans, avec laquelle
+il s’était installé à la campagne. Il avait banni de
+chez lui tous les pianos, tous les cahiers de musique,
+et il avait averti la nouvelle Lady Massey
+que sauf le dimanche à l’office (et encore modérément),
+il ne permettrait jamais à sa femme de
+chanter.</p>
+
+<p>C’est que la belle infidèle possédait une voix admirable
+et un talent de musicienne qui l’avait rendue
+l’idole de la société. C’est à cette voix trop séduisante,
+à l’accoutumance des duos trop passionnés que beaucoup
+de personnes attribuaient la chute de la pauvre
+Barbara  ; c’était son petit nom. Quant à elle, loin
+de vouloir faire oublier sa voix harmonieuse, elle
+l’avait cultivée et étendue de son mieux pendant
+ses séjours forcés à Paris et à Rome. L’amoureux et
+heureux Tudor Hopwaring, toujours ravi, fasciné
+et ensorcelé par cette voix, était un auditeur incomparable,
+mais jugé insuffisant cependant. Aussi
+était-ce avec un véritable transport que madame
+Tudor Hopwaring avait remis le pied dans sa bonne
+ville de Londres, ne doutant pas du tout d’y reprendre
+triomphalement sa place, et de faire oublier
+en un rien de temps la bagatelle du divorce.</p>
+
+<p>Le ménage était très-disposé à quelques sacrifices
+dans ce but  ; madame Hopwaring, partie
+brune, revenait blonde, et elle trouvait à cette
+transformation une certaine délicatesse dont elle
+se savait gré. Elle croyait à n’en pas douter que
+tous ses parents, et ils étaient nombreux, lui feraient
+bonne mine, et si la sotte famille de Tudor
+lui tenait un peu rigueur, elle était convaincue qu’on
+ne tarderait pas à se réjouir de l’honneur de son
+alliance.</p>
+
+<p>Elle commença par user du crédit illimité que
+Tudor lui donnait pour remeubler la vieille maison
+patrimoniale qu’il possédait dans B square  ; elle
+répudia tout ce qui aurait rappelé l’installation de
+Lady Massey, et adopta un pur Louis XVI, des
+panneaux en grisaille, une sobriété extrême de bibelots,
+une absence totale d’encombrement  ; de grands
+miroirs, des cheminées monumentales, des lustres
+de cristal de roche, de vieilles soies pâles aux fenêtres,
+des tapis de Smyrne sombres. Enfin un cadre
+d’une douceur et d’une dignité extrêmes. Rien ne
+rappelait le passé, si ce n’est un splendide piano à
+queue, présent de l’amoureux Tudor, qui se délectait
+en pensant aux triomphes de Barbara, dont il
+aurait maintenant officiellement le droit de se montrer
+glorieux.</p>
+
+<p>Le retour du ménage dans ses foyers fut annoncé
+correctement dans les journaux qui s’occupent des
+mouvements du grand monde  ; les intéressés et les
+indifférents apprirent en même temps que M. et
+madame Hopwaring étaient arrivés dans B square
+pour la saison.</p>
+
+<p>Cette nouvelle fut immédiatement discutée et
+commentée  ; pour les âmes innocentes que Barbara
+comptait parmi ses anciennes relations, elle avait la
+fascination du crime  ; pour les jalouses elle semblait
+une insolence, pour beaucoup elle fut surtout un
+embarras.</p>
+
+<p>Madame Hopwaring, qui voulait faire une rentrée
+triomphale, commença par agir hardiment, et
+exactement comme s’il ne se fût rien passé  ; mais
+plusieurs portes qui restèrent résolûment closes
+devant elle, des saluts non rendus, des billets laissés
+sans réponse, lui arrachèrent bien vite l’illusion
+qu’on ne lui tiendrait pas rigueur. On y semblait
+au contraire cruellement disposé  ; d’autres venues
+plus tôt, et ayant traversé les mêmes caps orageux,
+avaient su se remettre en grâce. Un vent d’indulgence
+outrée avait soufflé, un vent contraire semblait
+se lever, et madame Tudor Hopwaring devait
+être le bouc émissaire de cette réaction. On remémorait
+toutes ses offenses passées, on se rappelait
+ses grands airs, son attitude de défi, ses nombreuses
+flirtations, et par un mot d’ordre tacite, on était
+résolu à lui faire payer tout cela, même, peut-être
+surtout, ce talent qui l’avait rendue si glorieuse, et
+dont elle n’allait plus avoir une occasion qui vaille
+la peine de se parer.</p>
+
+<p>Madame Hopwaring fut d’abord étonnée, puis
+résolûment se mit en tête de faire face à l’orage, et
+de l’emporter de haute main. Elle commença par
+mettre à ses côtés une vieille cousine, personne
+irréprochable, orgueilleuse et désagréable, auprès
+de qui elle s’humilia et qui se fit partout garante
+du repentir de sa parente, désormais décidée à être
+un modèle de toutes les vertus. Madame Austor,
+comblée par le ménage Hopwaring, fit consciencieusement
+son devoir, mais sans résultat apparent.</p>
+
+<p>Cependant, madame Hopwaring avait repris son
+ancien « <span lang="en" xml:lang="en">visiting book</span> », et fit annoncer, toujours
+par la bienfaisante influence de la presse, une
+série de lunchs, et lança ses invitations, ne s’adressant
+qu’aux plus huppées, sachant que celles-là
+auront parfois l’audace qui manquerait à d’autres.
+Ces lunchs, pour lesquels on mettait couramment
+cent livres de fleurs sur la table, furent un échec.
+Quelques femmes acceptèrent, curieuses de revoir
+Barbara et son installation, mais décidées à ne jamais
+lui rendre la moindre invitation. Sans se laisser
+abattre, sans témoigner qu’elle avait le moindre
+sentiment de son insuccès, madame Hopwaring fit
+annoncer un bal, et puis carrément s’en alla chez
+la vieille comtesse douairière de Smallbank. Cette
+vieille comtesse avait été une des meilleures amies
+de Barbara pendant la première phase de son existence  ;
+la bonne vieille âme, pauvre et toujours
+endettée, acceptait les invitations avec délices, et
+presque chaque année patronnait quelque nouvelle
+maîtresse de maison avide de se faire une
+« liste », et pour le compte de laquelle elle lançait
+les invitations :</p>
+
+<p>— Madame une telle chez elle. — De la part de
+« la comtesse de Smallbank ».</p>
+
+<p>Eh bien, Barbara subirait cette humiliation de
+parvenue  ; et elle venait conjurer sa chère comtesse
+de faire les invitations pour son bal  ; le petit
+service que Tudor pourrait lui rendre en échange
+était sous-entendu.</p>
+
+<p>Lady Smallbank hésita un instant, mais, il faut
+le dire à son éloge, un seul petit instant  ; elle était
+pratique, elle ne trouvait pas que madame Hopwaring
+méritait le traitement qu’on lui infligeait  ;
+de plus, elle était fort gênée dans ses affaires, et la
+chose fut conclue.</p>
+
+<p>Les cartes de madame Hopwaring furent lancées  ;
+toutes portaient au coin : « De la part de la comtesse
+de Smallbank. »</p>
+
+<p>Hélas ! ce bal devait être le plus cruel déboire de
+madame Hopwaring. La crème s’abstint, et il ne
+vint qu’une légion d’amis inconnus de la vieille
+comtesse, dont, il faut le dire, les relations étaient
+un peu mélangées  ; quelques femmes ignorèrent
+entièrement madame Hopwaring et ne saluèrent
+que la comtesse. L’incomparable souper fut un
+succès parmi la partie masculine, qui donna au
+grand complet, mais les fleurs merveilleuses (il y en
+avait pour deux mille livres !) ne furent admirées
+que par des gens tout à fait indignes d’un pareil
+régal. Madame Hopwaring, au désespoir, fut admirable
+d’entrain et de hardiesse. Elle lut, le lendemain,
+les commentaires entortillés sur sa fête, dont
+on expliquait l’insuccès apparent  ; mais, avec un
+tact de bon stratégiste, elle ne fit pas le plus insensible
+mouvement de recul, remercia la vieille comtesse
+avec une générosité reconnaissante, se montra
+plus que jamais partout, triomphante et aimée, en
+compagnie de celui qui était indubitablement aujourd’hui
+le mari et le devoir. A l’Opéra, au
+Lycéum, au Parc, à Hurlingham, aux courses, partout
+où l’on se fait voir, on était sûr de rencontrer
+madame Hopwaring. Ses amies déploraient son
+manque de tact, qui les mettait si souvent dans
+l’embarras  ; mais la galerie se laissait prendre à sa
+mine assurée  ; rien ne paraissait au dehors  ; même
+Tudor pouvait croire sa femme contente, et, bien
+assurément, il le croyait  ; mais Barbara, elle, sentait
+sa position perdue, et son dépit était affreux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<p>Du reste, le monde faisait peu d’attention aux
+efforts et aux déboires de madame Hopwaring. La
+société s’amusait à autre chose, et se passionnait
+présentement pour la rivalité de deux sociétés musicales
+composées de ce qu’il y a de mieux en fait de
+sang bleu. Les <i>Rossignols</i> et les <i>Bouvreuils</i>, ainsi
+surnommés, accaparaient l’attention par leurs luttes.
+D’un côté, les <i>Rossignols</i> devaient chanter pour
+l’œuvre éminemment intéressante des <i>Petits borgnes
+du cap de Bonne-Espérance</i>. La richissime
+Lady Midas qui, depuis plusieurs années, prenait
+chaque année la majorité des billets, avait enfin
+obtenu la faveur insigne de faire tous les frais, d’ouvrir
+ses salons et d’avoir chez elle les <i>Rossignols</i>.
+La maison de Lady Midas faisait face à celle de
+madame Hopwaring, et celle-ci se rappelait à merveille
+le temps où Lady Midas, fille d’un petit avoué
+de campagne, voleur par-dessus le marché, et
+femme du Sir Giorgus Midas, dont tout ce qu’on
+savait sûrement était qu’il avait une énorme fortune,
+était trop heureuse d’être patronnée par elle  ;
+mais depuis, l’étoile de Lady Midas avait pris un
+essor extraordinaire. Sir Giorgus mettait tant de
+bonne volonté à dépenser son argent pour des
+lords et des ladies, bals, dîners, concerts, patronages
+de toutes les œuvres, bazars, foires, il ne se
+lassait jamais, qu’à la fin il avait eu sa récompense  ;
+des duchesses venaient familièrement dîner chez
+lui, et Lady Midas se croyait une grande dame, et
+parfaitement l’égale de Lady Blanche Beaudisert,
+présidente de la Société des <i>Bouvreuils</i>. Les <i>Bouvreuils</i>,
+eux, se regardent comme infiniment plus
+recherchés que les <i>Rossignols</i>, auxquels se mêlent
+parfois quelques <span lang="en" xml:lang="en">professionals</span> payés, tandis que
+chez Lady Blanche, mademoiselle Utzvès, l’admirable
+cantatrice russe qui est la rage de l’année, va
+se faire entendre à titre gracieux, trop heureuse de
+chanter en pareille compagnie.</p>
+
+<p>Chez Lady Blanche, on chante au profit des
+<i>Petits Maoris</i>. Entre les deux sociétés, c’est une
+course au clocher à qui aura la plus belle recette,
+la chambrée la plus élégante. Les deux concerts
+sont fixés au même jour, Lady Midas et Lady
+Blanche Beaudisert ne se connaissent pas. Madame
+Hopwaring se préoccupait fort peu des <i>Bouvreuils</i>,
+mais les <i>Rossignols</i> avaient le don de la passionner.
+Elle ne sortait plus, pour regarder de sa fenêtre
+dérouler le tapis à la porte de Lady Midas, et journellement
+voir arriver des voitures qu’elle connaissait
+bien, chevaux avec pompons au frontail,
+housses galonnées, valets de pied à grandes cannes,
+et les plus avérées grandes dames en descendre
+pour aller répéter. Depuis que ces répétitions étaient
+en train, Barbara ne dormait plus. Elle avait, deux
+ou trois fois, croisé la voiture de Lady Midas dans
+le square, et celle-ci, qui autrefois donnait des
+concerts exprès pour qu’elle s’y fît entendre, ne l’avait
+pas reconnue. A l’occasion, Lady Midas avait
+l’excuse que son ancienne amie était brune.</p>
+
+<p>Cette insolence de parvenue, qu’elle avait connue
+dans le néant de sa roture, exaspérait madame Hopwaring
+au delà de tout le reste, et elle apprenait
+avec désespoir le succès certain du concert de
+Midas <span lang="en" xml:lang="en">House</span>  ; les billets se refusaient à la douzaine  ;
+tout le monde voulait entendre la belle madame
+Bernard Holt jouer du violoncelle  ; cela valait une
+guinée et plus ! Deux ducs royaux avaient promis
+leur présence ! De leur côté, les <i>Bouvreuils</i> ne se
+tenaient pas pour battus  ; ils n’avaient pas de ducs
+royaux dans le programme, mais on assurait confidentiellement
+qu’une très-illustre princesse avait
+annoncé sa présence. Entendre tout cela, comme
+madame Hopwaring l’entendait tous les jours, et se
+dire que c’était en vain qu’elle avait la plus belle
+voix de Londres ! Dans de pareils moments, le
+pauvre Sir James était vengé et regretté !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<p>Un matin, huit jours à peine avant le concert
+des <i>Bouvreuils</i>, se répandit la stupéfiante nouvelle
+que la merveilleuse cantatrice russe, qui devait
+faire aller la foule chez Lady Blanche, n’y chanterait
+pas ! Quelques-uns la disaient malade, d’autres
+déclaraient qu’elle était partie avec le ténor à la
+mode  ; chacun avait son histoire, mais ce qui était
+indubitable et certain, c’est que Lady Blanche
+avait reçu une lettre d’excuse, et que, pour une raison
+bonne ou mauvaise, la <span lang="it" xml:lang="it">prima donna</span> annoncée
+ferait défaut !</p>
+
+<p>Ce fut une consternation chez les Bouvreuils.
+Comment la remplacer en si peu de temps ? quelle
+attraction mettre à la place de celle-là ? Lady
+Blanche Beaudisert était anéantie, car elle jugeait,
+avec une compétence toute désintéressée, les talents
+divers des Bouvreuils, elle cherchait fiévreusement,
+parcourant un chapitre de noms, quand tout à
+coup le vieux Ciréa, impresario de la troupe,
+s’écria :</p>
+
+<p>— Ah ! si Milady Massey, aujourd’hui madame
+Hopwaring, était encore des nôtres !… Elle chantait
+autrement mieux que mademoiselle Utzvès.
+Le malheur est qu’elle n’est plus de la société !</p>
+
+<p>Qui avait dit qu’elle était hors de la société ?
+Lady Blanche fut instantanément sous les armes  ;
+Ciréa avait là une idée lumineuse  ; on avait grand
+tort de négliger une femme aussi agréable, il n’y
+avait pas déjà tant de gens de talent dans le
+monde ! Elle, Lady Blanche Beaudisert, demanderait
+à madame Hopwaring de remplacer cette
+impertinente cantatrice, oui, ce serait un grand
+coup, un succès certain ! Cette idée émise spontanément
+et avec décision par Lady Blanche causa
+une certaine stupéfaction aux Bouvreuils réunis  ;
+mais comme personne ne voulait avoir l’air plus
+prude que sa voisine, on s’attendit mutuellement
+pour parler, et Lady Blanche ne parut pas
+douter un instant de leur extrême approbation. Le
+concert de Midas <span lang="en" xml:lang="en">House</span> serait éclipsé ! Elle irait le
+jour même chez cette bonne Barbara ! — elle redevint
+à l’instant Barbara tout court. — Madame
+Hopwaring chanterait chez Lady Blanche Beaudisert
+(Son Altesse Royale présente) ! Cette étonnante
+nouvelle se répandit dans Londres avec la rapidité
+de l’éclair, et la voiture de Lady Blanche s’arrêtait
+à peine à la porte de madame Hopwaring, que déjà
+le potin avait fait le tour de la ville.</p>
+
+<p>Madame Hopwaring était « <span lang="en" xml:lang="en">at home</span> »  ; Lady
+Blanche avec le plus beau sang-froid monta l’escalier
+précédée du correct maître d’hôtel, et entra
+chez son ancienne amie comme si elles s’étaient
+vues peu de jours auparavant  ; elle ne laissa pas le
+temps à madame Hopwaring de s’étonner, lui
+donna une cordiale poignée de main, s’assit, et de
+l’air le plus naturel entama l’entretien.</p>
+
+<p>— Je viens vous remercier des billets que vous
+m’avez pris  ; c’est bien aimable de votre part  ; mais
+ce qui serait bien mieux encore… Pourquoi ne
+chantez-vous donc pas pour nous ?… Oui, pourquoi ?</p>
+
+<p>Lady Blanche Beaudisert faisait cette question
+avec la simplicité d’une colombe.</p>
+
+<p>Barbara Hopwaring était une personne qu’on
+trouvait toujours à la hauteur des circonstances  ;
+elle n’avait pas vu Lady Blanche depuis trois ans,
+et elle ne s’attendait guère à cette requête  ; mais
+elle comprit tout de suite qu’une complication était
+survenue, et répondit comme si elles eussent déjà
+discuté la question la veille :</p>
+
+<p>— Oh ! vous n’avez pas besoin de moi, Lady
+Blanche !</p>
+
+<p>— Tout au contraire, je ne vous cacherai pas
+que vous nous seriez de la plus grande utilité  ;
+nous sommes dans un grand embarras, et comme
+vous êtes si obligeante en ces occasions, j’ai pensé
+que comme ancienne amie, je pouvais vous demander
+cela.</p>
+
+<p>— Si vraiment je vous rends service, Lady
+Blanche, ce sera avec plaisir que je chanterai.</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Thank you, dear</span>, mille et mille fois  ; venez
+donc goûter demain, si vous n’êtes pas engagée. Je
+vous montrerai le programme  ; votre ancien professeur
+Ciréa est notre impresario  ; il ne parle que
+de votre talent.</p>
+
+<p>Et tout de suite Lady Blanche mit l’entretien
+sur les sujets indifférents, la politique, les expositions,
+resta une demi-heure et en disant adieu
+laissa tomber que la princesse serait présente !</p>
+
+<p>Il avait suffi de cette demi-heure pour faire
+reprendre absolument pied à Barbara  ; elle se
+persuada que cette démarche était la plus naturelle
+du monde, et parla à Tudor, quand il rentra,
+d’aller goûter chez Lady Blanche Beaudisert,
+comme d’un incident tout prévu. Le mari, avec le
+tact de son sexe, témoigna une joie bête, et se promit
+un triomphe délicieux à entendre sa Barbara
+chanter devant la princesse, et tout de suite autorisa
+tous les frais de toilette du monde.</p>
+
+<p>Le goûter chez Lady Blanche fut parfaitement
+cordial et agréable  ; le vieux Ciréa, qui avait beaucoup
+de peine à ne plus appeler son ancienne
+élève « <span lang="en" xml:lang="en">mylady</span> », organisa la partie technique du
+programme, et Barbara s’aperçut qu’elle allait
+avoir la part du lion  ; elle ne recula pas, très-résolue
+de rendre à Lady Blanche sa politesse. Les
+Bouvreuils mâles qu’on réunit le même soir autour
+d’elle manifestèrent leur enthousiasme, et il aurait
+semblé à un observateur que madame Hopwaring
+n’avait jamais quitté Londres que pour un voyage
+d’agrément. Ce fut une ovation admirable d’ensemble  ;
+les Bouvreuils triomphants parlèrent de
+leur concert comme d’une solennité hors ligne, se
+moquant sans ménagements des grands préparatifs
+de Midas <span lang="en" xml:lang="en">House</span>, pour écouter les Misses
+Blaine jouer du violon !</p>
+
+<p>Madame Hopwaring, avant même de s’être fait
+entendre, remontait, remontait. Deux ou trois
+opportunistes, de ces personnages qui sont les
+baromètres de l’opinion, lui adressèrent immédiatement
+des invitations à des bals qui ne devaient
+avoir lieu qu’à un mois de la date, courant la
+chance qu’elle fût encore à la mode à cette
+échéance. Elle, jouissait avec délices de ce changement
+d’atmosphère, se dilatait, embellissait, retrouvait
+sa voix des jours amoureux, et ravissait le
+vieux Ciréa !</p>
+
+<p>Le grand jour vint, et à la même heure, on
+roula le tapis rouge devant la porte de Midas
+<span lang="en" xml:lang="en">House</span>, et devant la maison beaucoup plus modeste
+de Lady Blanche. Mais la curiosité portait
+là tout le beau monde  ; revoir Barbara Hopwaring
+n’était pas un mince attrait  ; on trouvait que
+Lady Blanche avait bien fait, et plus d’une intelligente
+maîtresse de maison enviait son initiative.</p>
+
+<p>Les ducs royaux, car deux qui avaient de légères
+obligations à Sir Giorgus Midas firent acte
+de présence, furent étonnés de se trouver au milieu
+d’une assistance aussi ordinaire. La crème, duchesses
+en tête, était allée entendre Mrs Tudor
+Hopwaring ! Lady Blanche avait accompli des
+miracles pour multiplier les places  ; une vérandah
+couverte avait été érigée sur le balcon, les marches
+de l’escalier conduisant au second étage mises à
+profit, et le flot montait toujours.</p>
+
+<p>La Princesse n’était pas là, mais son fauteuil,
+défendu avec un soin jaloux, attirait tous les
+regards respectueux. Les regards et les oreilles
+eurent bientôt de quoi s’occuper. Le vieux Ciréa,
+admirablement cravaté et constellé de bijoux, prit
+sa place d’accompagnateur, et bientôt les musiciens
+parurent.</p>
+
+<p>La sonate en B fut médiocrement écoutée,
+quoique violoncelle et violon fussent tenus par
+des mains féminines et distinguées ! Toute l’attention
+était réservée pour le troisième morceau du
+programme !</p>
+
+<p>Madame Tudor Hopwaring parut enfin, s’avança
+près du piano, non en coupable amnistiée, mais
+en triomphatrice. Elle jeta ses premières notes avec
+un éclat joyeux. Était-ce absence, fruit défendu,
+scandale, on ne put le savoir  ; mais elle excita un
+véritable délire ! Les duchesses ci-dessus mentionnées
+tournèrent vers Tudor Hopwaring leurs
+aristocratiques sourires  ; une ovation suivit une
+autre, et quand le concert terminé et Lady Blanche
+à l’apogée du contentement, madame Hopwaring
+put recevoir les compliments, la foule d’amis et
+d’amies s’empressa autour d’elle, lui tenant la
+main, la complimentant. On ne pouvait vraiment
+demander à une personne d’un tempérament
+aussi artistique les idées d’une petite bourgeoise de
+Clapham ! Tout fut oublié, ou plutôt non ! madame
+Hopwaring divorcée et remariée commença une
+carrière de succès et de triomphes que n’aurait
+jamais connue Lady Massey.</p>
+
+<p>Et voilà comment ce que tant d’efforts, d’argent
+et de temps dépensés n’avaient pu faire, une cavatine
+bien chantée l’accomplit en une heure.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="hang">Le Portrait</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">La Rencontre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">23</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Dancing</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">39</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang" lang="en" xml:lang="en">Kitty Dove</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">59</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang" lang="en" xml:lang="en">House Party</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">81</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Les Gants</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">103</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Le Strophion</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">123</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang" lang="en" xml:lang="en">Yachting</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">149</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Avec effraction</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">171</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">L’Idéal</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">191</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">L’Ambitieuse</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">209</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Le Chaperon</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">231</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang" lang="en" xml:lang="en">Four in hand Club</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">249</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Rédemption</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">269</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
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+<p class="c gap xsmall">PARIS. TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE.</p>
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+<div class="break"></div>
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+<p class="c top4em i">En vente à la même Librairie</p>
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+<tr><td class="hang">LEURS EXCELLENCES, par <span class="sc">Brada</span>. Un vol in-18</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">— <span class="sc">Le même</span>. Un vol. in-8<sup>o</sup>, illustré par <span class="sc">Stop</span></td>
+<td class="bot r w4"><div>5 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">MONSIEUR ADAM ET MADAME ÈVE. Croquis conjugaux,
+par <span class="sc">Ange-Bénigne</span>. 2<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>. In-18</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">TU ET TOI, par <span class="sc">Ange-Bénigne</span>. 2<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>. In-18</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">LA COMÉDIE PARISIENNE, Scènes mondaines, par <span class="sc">Ange-Bénigne</span>.
+Un vol. in-18</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">LE MARIAGE D’ODETTE, par Albert <span class="sc">Delpit</span>. 11<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>.
+Un vol. in-18</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">LE RETOUR DE LA PRINCESSE, par Jacques <span class="sc">Vincent</span>.
+2<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>. Un vol. in-18</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">MISÉ FÉRÉOL, par Jacques <span class="sc">Vincent</span>. 3<sup>e</sup> <span class="i">édition</span></td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">LE COUSIN NOEL, par Jacques <span class="sc">Vincent</span>. In-18</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">CROQUIS DE FEMMES, par Jules <span class="sc">de Glouvet</span></td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">L’IDÉAL, par Jules <span class="sc">de Glouvet</span>. Un vol. in-18</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">L’AMIRALE, par Charles <span class="sc">Lomon</span>. Un vol. in-18</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">LA RÉGINA par Charles <span class="sc">Lomon</span>. Un vol. in-18</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">L’AFFAIRE DU MALPEL, par Charles <span class="sc">Lomon</span></td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">KIRA, une jeune fille russe, par V. <span class="sc">Rouslane</span></td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">LA FAUTE DE LA COMTESSE, par V. <span class="sc">Rouslane</span>. Un
+vol in-18</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">LE JUIF DE SOFIEVKA, par V. <span class="sc">Rouslane</span>. Un vol. in-18</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">LES MAUVAIS JOURS, par François <span class="sc">Vilars</span>. Un volume
+in-18</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">HUMILIÉS ET OFFENSÉS, par <span class="sc">Dostoievsky</span>. Traduit du
+russe par Ed. <span class="sc">Humbert</span>. Un vol. in-18</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">DOMINIQUE, par Eugène <span class="sc">Fromentin</span>. Un volume grand
+in-18, caractères elzeviriens. 3<sup>e</sup> <span class="i">édition</span></td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+</table>
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+<p class="c gap xsmall">PARIS. TYP. E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p>
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+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77790 ***</div>
+</body>
+</html>
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