diff options
| author | www-data <www-data@mail.pglaf.org> | 2026-01-26 14:08:59 -0800 |
|---|---|---|
| committer | www-data <www-data@mail.pglaf.org> | 2026-01-26 14:08:59 -0800 |
| commit | 3d3cafc6932c502d281ba104516d38decf6116a4 (patch) | |
| tree | 5a73fc4773e9096454515727e2356e1f9d1a777d /77790-h | |
Diffstat (limited to '77790-h')
| -rw-r--r-- | 77790-h/77790-h.htm | 7935 | ||||
| -rw-r--r-- | 77790-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 145069 bytes |
2 files changed, 7935 insertions, 0 deletions
diff --git a/77790-h/77790-h.htm b/77790-h/77790-h.htm new file mode 100644 index 0000000..3240ce3 --- /dev/null +++ b/77790-h/77790-h.htm @@ -0,0 +1,7935 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>Mylord & Milady | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } +.g { letter-spacing: .1em; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +.ind { margin: 1em 0 1em 15%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.hang { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.w3 { width: 3em; } +td.w4 { width: 4em; } + +a { text-decoration: none; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77790 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<h1 class="top2em">MYLORD<br> +<span class="large">ET MYLADY</span></h1> + +<p class="c large sc">Par BRADA</p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +<span class="small g">LIBRAIRIE PLON</span><br> +E. PLON, NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br> +<span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>, 10</p> + +<p class="c">1884<br> +<span class="i">Tous droits réservés</span></p> + +<div class="break"></div> + +<p class="top4em">L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits +de traduction et de reproduction à l’étranger.</p> + +<p>Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section +de la librairie) en octobre 1884.</p> + + +<p class="c gap">DU MÊME AUTEUR<br> +A LA MÊME LIBRAIRIE</p> + +<table> +<tr><td class="hang"><b>Leurs Excellences.</b> Un vol. in-18. Prix</td> +<td class="bot r w3"><div>3 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="hang">— <i>Le même ouvrage</i>, illustré par Stop. Petit in-8<sup>o</sup> anglais. +Prix</td> +<td class="bot r w3"><div>5 fr.</div></td></tr> +</table> + +<p class="c gap xsmall">PARIS. TYP. E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c top4em i">A<br> +MONSIEUR MARCELIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">MYLORD & MYLADY</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c1">LE PORTRAIT</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>Lady Gwendoline Vancouver a vingt-six ans ; +elle est jolie, elle est riche, ce qui est agréable ; elle +est parfaitement née, ce qui a son prix ; enfin elle +est charmante et étonnante en toute sorte de choses, +mais elle a ses petits chagrins dont elle ne parle pas.</p> + +<p>Lady Gwen, qui est blanche comme la neige des +Alpes, qui a des cheveux châtains, ondés, courts et +légers, un petit nez droit, une bouche ronde, l’air +étonné et sérieux, tient à plaire et plaît. Elle fait +tout ce qu’il faut pour cela, la belle Gwen, et c’est +entre elle et sa sœur aînée, Lady Treppy, qui a épousé +un Pair, une rivalité parfaitement soutenue. Lady +Treppy se coiffe avec des boucles courtes et un petit +chignon de rien du tout ; les cheveux ne sont plus +de mode. Lady Gwen a coupé les siens et s’est fait +une Titus très-drôlette et réussie du reste. Lady +Treppy est esthétique et porte des manches tailladées, +des cordelières, des aumônières, des bonnets +du temps de la reine Anne ; elle est meublée en +vieux style anglais (on n’a jamais su ce que c’était).</p> + +<p>Lady Gwendoline a mis bas le corset, s’habille à +la grecque, trouve la chemise un vêtement démodé, +et le remplace par un maillot de soie chair. L’une +et l’autre portent des bas transparents, et leurs toilettes +de thé sont des chefs-d’œuvre. Comme Lady +Treppy est beaucoup plus blonde que Lady Gwen, +elles sortent quelquefois ensemble, et aiment qu’on +dise à leur entrée : « Voilà les belles sœurs ! » (<i lang="en" xml:lang="en">The +handsome sisters !</i>)</p> + +<p>Eustace Vancouver, le mari de Lady Gwendoline, +n’est que le troisième fils d’un brasseur, mais ce +brasseur a des millions, et ses fils s’offrent légitimement +des filles de duc. Du reste, élevé lui-même +comme un fils de duc, ayant parié aux courses à +seize ans, fait quinze mille livres de dettes avant sa +majorité et n’aimant que les chevaux. Bel homme, +ne croyant ni à Dieu ni au diable, généreux comme +un pacha, et ne refusant rien ni à Gwen ni à d’autres. +Lady Gwen et Lady Treppy sont toutes deux folles +de courses, parient sans compter, et Lady Treppy +dirige elle-même le haras de mylord, dont pas un +cheval ne gagne jamais, et qui passe sa vie à perdre, +à emprunter et à hypothéquer. En attendant, on +vit sur un pied de 35,000 livres par an, les années +raisonnables. Lady Gwen qui sait qu’elle peut dépenser +plus ne s’en prive pas, et sa maison de Grosvenor +square est tout ce qu’on peut voir de plus chic ; +il y a émulation entre elle et Lady Treppy, sur +la taille de leurs valets de pied ; aussi ont-elles +derrière leurs voitures de jeunes géants qui font +lever le nez à toutes les <i lang="en" xml:lang="en">housemaids</i>. Lady Gwen est +à la mode, et elle en veut être la reine ; elle ne se +refuse rien qui puisse la faire regarder et admirer ; +elle a un chien danois de la taille d’un poney et le +mène le matin au parc dans sa victoria. — La victoria +est si élégante pour une femme seule ! — De +temps en temps Bertie, ravissant bonhomme de +quatre ans et qu’on habille en velours caroubier, +col Charles I<sup>er</sup>, plumet idem, est étalé sur le siége +de devant, et Emperor, le chien, lui sert de repoussoir. +Dans le fond, couchée à demi, l’œil grand +ouvert et perdu, Lady Gwendoline parée, sentant +bon, d’énormes roses toujours au col et des fleurs +naturelles au chapeau, semble une belle idole.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>II</h3> + +<p>Un matin de juin, par un temps bas, chaud et +brumeux, Lady Gwendoline, toute droite, sérieuse, +habillée de crêpe de Chine blanc, boutonnant ses +grands gants de Suède, également blancs, fleurie +comme une fiancée, se préparait à sortir. Emperor +et Bertie étaient à leur poste, le tapis déroulé devant +la porte, la victoria bien contre le trottoir, et Eustace +Vancouver, qui allait monter à cheval, se tenait +fumant sur les marches de la maison, prêt à mettre +d’abord Gwen en voiture. Comme Lady Gwen paraissait, +son mari saluait, de la main, un jeune +homme qui traversait le square.</p> + +<p>— Qui est-ce ? demanda Lady Gwen de son air +indolent.</p> + +<p>— Oh ! personne, le petit Tommy Lorrett.</p> + +<p>— Dites-lui de venir luncher un de ces jours, fit +Lady Gwendoline.</p> + +<p>— Si vous voulez, mais il n’en vaut pas la peine.</p> + +<p>Eustace Vancouver n’était pas discutailleur ; il +s’occupa d’installer Lady Gwen ; il hissa lui-même +Bertie, et subit de bonne grâce le choc d’Emperor +qui faillit le renverser. La voiture s’éloigna. Les +trois valets de pied, qui étaient sur le seuil, regardèrent +dévotement Vancouver sauter en selle ; puis +on roula le tapis, la porte se referma, et Lady Gwendoline +continua sa route vers le parc, en pensant à +Tommy Lorrett. Ce n’était pas, comme on le croirait +difficilement, du reste, que la vue d’un jeune +athlète plus ou moins blond, et ayant une rose plus +ou moins épanouie à sa boutonnière, fût le moins +du monde faite pour troubler inopinément l’esprit de +Gwen ; elle n’était pas inaccessible à des sentiments +agités, mais il fallait pour être regardé par elle +avec bonté, beaucoup plus de temps et de peine. +Non ; Lady Gwendoline Vancouver, qui connaissait +tout le monde, donnait deux bals par saison et un +nombre imposant de dîners, n’avait pu vaincre une +vieille rancune d’un petit monsieur de rien du tout, +qui s’appelait Victor Rowe, et dont elle s’était +moquée autrefois, lorsque avec ses grands yeux +bleus de femme, aux cils noirs frisés, il avait voulu +faire l’amoureux de Lady Gwendoline.</p> + +<p>Victor Rowe n’était alors qu’un assez gentil garçon +posant pour l’esprit, et cet esprit lui avait servi, +car il était devenu le directeur du <i>Miroir</i>, feuille +hebdomadaire archi-élégante, archi bien informée, +et publiant les portraits chromolithographiés des +femmes les plus en vue, les plus belles, les plus conquérantes. +Or, avoir son portrait dans le <i>Miroir</i> était +un des caprices non réalisés de Lady Gwen ! Victor +Rowe affectait toujours de ne pas la connaître, et, +pour la dépiter, avait publié un portrait très-flatté +de Lady Treppy. Lady Gwen en avait pleuré, car sa +photographie était partout et se vendait beaucoup +mieux que celle de sa sœur, et Eustace Vancouver +avait le plaisir, soit qu’il allât au Club ou descendît +<span lang="en" xml:lang="en">Regent-Street</span>, de voir à toutes les vitrines de papetiers +le portrait de sa femme : là, en costume de bal +(très-grec) ; là, en robe de thé ; là, en costume de +vendeuse de la « vieille foire anglaise » ; ici, avec +Bertie ; plus loin, avec Bertie et Emperor, et partout, +sous les photographies, une petite pancarte +portant ces caractères bien moulés : Lady Gwendoline +Vancouver. Tous les papetiers constataient qu’il +y avait une demande très-soutenue pour le portrait +de Lady Gwendoline, tandis que Lady Treppy, même +dans son costume de grande dame vénitienne, avec +sa fille à son côté en petite Vénitienne, se vendait +faiblement. Et cependant Lady Treppy avait eu les +honneurs du <i>Miroir</i>, les honneurs d’une biographie, +et toute l’Angleterre savait, à l’heure qu’il était, +qu’elle jouait du violon, mieux que Paganini, cela va +sans dire ! Lady Gwendoline n’avait jamais confié +ce petit déboire à son mari ; à vrai dire, elle lui +confiait peu de chose ; elle en avait un jour laissé tomber +quelques mots à Cis Pen, un de ses bons amis ; +mais quoique cet excellent garçon se fût jeté au feu +sans hésiter, pour les yeux de Gwen, il n’avait rien +trouvé de mieux que de jurer sur Victor Rowe, et +d’offrir à Lady Gwen d’aller lui casser la tête, laquelle +proposition avait été repoussée avec perte.</p> + +<p>Les choses en étaient là, et Lady Gwendoline, +peu habituée aux résistances, était irritée, et dans +son esprit ce désir avait pris des proportions inquiétantes. +Elle savait sa valeur, Lady Gwen, et elle ne +négligeait nulle chose pour la faire ressortir ; elle +arrivait bonne première à toutes les excentricités ; +on l’avait vue, aux courses de Goodwood, habillée +d’écarlate des pieds à la tête, et se promenant au +bras de Cis Pen avec l’air indifférent d’une personne +vêtue de noir, et qui sait que personne ne la +regarde. Elle donnait des soupers, elle gravait à +l’eau-forte !… Enfin, c’est une femme complète qui +ne veut pas avoir le démenti sur quoi que ce soit.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>III</h3> + +<p>En arrivant au <span lang="en" xml:lang="en">Park</span>, ce jour-là, l’apparition de +Lady Gwendoline fit son effet accoutumé ; elle +échangea des petits saluts courts avec d’autres +femmes, et répondit de la tête et du sourire à plusieurs +saluts d’hommes : elle se savait irréprochable, +elle, son chien, son fils, son cocher, son +valet de pied, son cheval et sa victoria ; elle sentait +que là où elle passait, les hommes levaient le nez, +et, ayant fait mettre sa voiture au pas, elle eut le +plaisir de défiler doucement devant quatre ou cinq +jeunes gens accoudés à une des balustrades du <span lang="en" xml:lang="en">Park</span>, +et parmi eux de voir Tommy Lorrett, sur lequel +elle fixa ses grands yeux hardis, sans broncher, sans +qu’un muscle de son visage, à elle, tressaillît ; elle +vit le rouge monter à celui du jeune homme ému +de cet étonnant regard, puis tranquillement elle dit +quelques mots à son chien, et laissa Tommy bouche +bée. Il faut savoir qu’elle n’ignorait pas que ce +garçon, qui n’était personne, avait prêté cinq mille +livres sterling à Victor Rowe, dont le journal coûtait +gros. Tommy comptait là-dessus pour se mettre +à la mode ; et, en effet, il commençait à être invité +à dîner en ville, car on savait que Victor Rowe le +protégeait.</p> + +<p>Tommy Lorrett regarda la voiture s’éloigner, et, +ôtant son cigare de la bouche, dit à son voisin de +balustrade : « Femme épatante ! »</p> + +<p>« Tout ce qu’il y a de plus complet ! » répondit +le jeune Lord Archibald Lurch ; il comprenait dans +son admiration la voiture et le chien.</p> + +<p>— Est-ce que vous la connaissez ?</p> + +<p>— Qui… Gwen ? Parfaitement. Vancouver est +mon ami, il m’a fait parier sur Lucifer l’année dernière ; +diable de Lucifer, j’y ai perdu sept mille +livres ; il a fallu parler au gouverneur qui a rugi. +Et Lord Archibald commença son histoire que +personne n’écoutait ; il fut interrompu par l’apparition +de Vancouver lui-même, qui lui toucha +l’épaule de son stick et arrêta son cheval devant +eux.</p> + +<p>— Savez-vous comment se porte Juliet ? demanda +immédiatement Lord Archibald.</p> + +<p>Juliet était une jument sur laquelle ces messieurs +avaient de gros intérêts. Après avoir donné et reçu +de meilleures nouvelles de « Juliet », on passa à +celles de Lady Gwendoline.</p> + +<p>— Venez luncher tout à l’heure, Archie, dit Vancouver, +et vous aussi, Lorrett ! Lady Gwendoline sera +charmée de vous voir, elle m’a dit de vous amener. +Est-ce que vous gravez à l’eau-forte ?</p> + +<p>Et sur cette plaisanterie et l’acceptation de ses +deux convives, Vancouver mit son hack au petit +galop.</p> + +<p>Tommy Lorrett éclatait de satisfaction ; il ne +laissa rien voir à Lord Archibald et parut trouver +l’invitation de Vancouver toute naturelle, et aussi +naturel le désir de la belle Lady Gwendoline de le +connaître ; mais Lord Archibald l’humilia en disant +au bout d’un instant :</p> + +<p>— Est-ce que vous savez peindre les portes, vous ? +L’autre jour, chez Lady Gwen, ils étaient tous à +barbouiller des couleurs ; en voilà des folies !</p> + +<p>M. Lorrett ne daigna pas répondre, et ayant +renouvelé la fleur de sa boutonnière, frappait à +deux heures à la porte de la maison de Grosvenor +square.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>IV</h3> + +<p>Lady Gwendoline les attendait dans un salon dont +les vitraux de couleur tamisaient le jour ; les murs +étaient rouges ; il y avait du vieil or, du vieux vert, +des potiches bleues et des plumes de paon ; elle-même +était sur un petit canapé bas dont le velours +sombre faisait admirablement ressortir sa robe +blanche ; elle avait devant elle une table, et rangeait +dans une coupe de Chine des roses qu’elle +prenait dans une corbeille posée à ses pieds ; ces +messieurs la surprirent dans cette agréable occupation ; +elle sourit d’une façon charmante, leur tendit +la main à tous deux, et se mit à causer avec Tommy +Lorrett comme si elle l’eût connu de tout temps.</p> + +<p>Quand elle se leva pour descendre à la salle à +manger, et montra, dans le collant de l’étoffe molle, +absolument vierge de baleine, son corps mince un +peu roide, et cette taille de jeune fille que gardent +si longtemps les Anglaises, Tommy fut ébloui ! +Vancouver était déjà à la salle à manger, faisant +sauter Bertie qui dînait à cette heure-là. Lady +Gwendoline s’assit, mit son coude sur la table, +mordilla son ongle rose, fit sautiller les douze +bagues de sa main gauche ; puis, ayant encore +regardé sa victime, se mit à manger avec la satisfaction +que donne la certitude d’avoir rendu amoureux +un homme de plus.</p> + +<p>Vancouver mangeait de son côté et ne faisait pas +la moindre attention au manége de sa femme. +Lord Archibald, qui assurait toujours que rien +ne l’étonnait, était surpris et un peu fâché pour Cis +Pen qui était son ami ; mais, à part cela, la chose +lui était égale ; il donna la réplique à Vancouver et +laissa Lady Gwendoline achever sa conquête ; elle +n’y eut nulle peine.</p> + +<p>Tommy Lorrett sortit de la maison de Grosvenor +ivre d’orgueil, et une nouvelle vie commença +pour lui : partout où allait Lady Gwendoline Vancouver, +il allait ; et, comme elle allait partout, Victor +Rowe fut assiégé du matin au soir par les sollicitations +de son excellent ami, et forcé de consacrer +pas mal de ses précieux instants à écrire des demandes +d’invitation qui ne lui étaient jamais refusées, +car que refuser à un homme qui tient dans sa +main la fortune de nos filles, et qui lance dans le +monde les beautés, les impose, les soutient, les conduit +au pinacle, et, quand elles l’ennuient, se met à +leur dire leurs petites vérités, ce qu’elles appellent +alors être calomniées ? Victor Rowe s’était promis +d’être le génie bienfaisant de Tommy Lorrett, et, +au bout de quelques semaines, il s’aperçut avec +amertume qu’on n’avait plus besoin de lui.</p> + +<p>Lady Gwendoline avait exprimé une ou deux +fois sa sympathie pour Lorrett : on l’avait vu dans +sa loge à l’Opéra, à côté d’elle en stalle dans les +petits théâtres ; ce fut assez : il était lancé. La protection +de Lady Gwendoline aurait fait accepter des +êtres plus désagréables que celui-là, qui était parfaitement +inoffensif et amoureux à en être attendrissant. +Ce n’est pas qu’il attendrît le moins du +monde Lady Gwendoline ; elle savait ce qu’elle faisait, +et éclata de rire au nez du pauvre Cis Pen, qui +vint un matin lui faire une scène de jalousie épouvantable.</p> + +<p>— Tommy Lorrett ? vous êtes fou !</p> + +<p>— Cependant vous l’encouragez, il est partout à +vos côtés. Niez-vous, niez-vous ?</p> + +<p>Et trois minutes de protestations, de cris, de fureurs.</p> + +<p>— Vous êtes fou !</p> + +<p>Il ne la fit pas sortir de là, et il fallut bien s’en +contenter.</p> + +<p>Quelqu’un qui dans l’ombre était jaloux aussi, +c’était Victor Rowe, jaloux du succès de Lorrett, +jaloux du dédain absolu que les yeux insolents de +Lady Gwendoline laissaient tomber sur lui ; il se mit +à parler d’elle avec Lorrett, et enfin, n’y résistant +plus, voulant absolument qu’elle fît attention à lui, +il dit sur elle, dans le <i>Miroir</i>, quelques mots d’éloge +enthousiaste. Elle les lut et parut n’y pas faire la +moindre attention. Ce fut en vain qu’il interrogea +Lorrett. Non, Lady Gwendoline n’y avait pas fait +allusion ; seulement, le soir même, elle accorda, à +un bal, le cotillon à Tommy Lorrett et fut plus déesse +que jamais.</p> + +<p>Au commencement d’août, elle partit pour sa +villa de <span lang="en" xml:lang="en">Virginia Water</span>. C’était un cadeau de +M. Vancouver père que cette villa, et le voisinage +de Londres l’avait rendu très-acceptable à Lady +Gwendoline ; elle invita Lorrett à venir passer chez +eux le premier dimanche de leur séjour et ajouta +d’un air détaché :</p> + +<p>— Amenez Victor Rowe si vous voulez.</p> + +<p>L’invitation fut transmise avec la satisfaction et +l’importance qu’elle comportait. Victor Rowe trouva +la chose roide, fut sur le point de dire non, puis se +ravisa, se rengorgea en pensant qu’elle y venait enfin ! +D’autres aussi fières avaient bien été forcées de +lui sourire. Il se promit de maintenir sa dignité et +de faire sentir à Lady Gwendoline qu’il fallait avec +lui traiter de puissance à puissance.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>V</h3> + +<p>Ils arrivèrent ensemble à <span lang="en" xml:lang="en">Dandelion Villa</span> un +samedi, vers cinq heures et demie, et furent admis +tout de suite à présenter leurs hommages à la maîtresse +de la maison.</p> + +<p>Lady Gwendoline avait auprès d’elle sa mère Sa +Grâce la duchesse de Riven, une de ses sœurs cadettes +non mariée, Lady Gladys Guilbert, et une +amie, Mrs Charles Highbred, jolie femme très-lancée. +Toutes ces dames, réunies dans le salon du rez-de-chaussée, +étaient, sauf Sa Grâce, habillées de robes +de thé de la dernière élégance, et représentaient assez +au naturel un parterre de fleurs brillantes. Lady +Gwendoline surtout était éblouissante dans une tunique +de soie indienne du vert le plus pâle, s’ouvrant +sur un jupon d’étoffe brochée d’une nuance crevette, +et le tout garni de dentelles magnifiques, chaussée de +suède naturel brodé de fleurs assorties, et sur ses +cheveux courts une espèce de petit bonnet de dentelle +fleurie d’une seule rose fraîchement cueillie, un +immense paquet des mêmes roses attachées au col +au milieu du fouillis de la dentelle. Le négligé de +Mrs Charles était du même goût, et celui de Lady +Gladys avait un faux air de bergère Watteau qui +ne manquait pas de charme. On prenait le thé, Lady +Gwendoline daigna se lever, tendit sa main aux +deux messieurs sans un mot en plus ou en moins +pour l’un que pour l’autre, les nomma à Sa Grâce +et ne s’en occupa pas plus que s’ils n’étaient pas +là.</p> + +<p>Victor Rowe se mit à faire sa cour à la duchesse ; +il savait le poids des duchesses dans la balance du +monde et ne les négligeait jamais, même quand, +comme celle-là, elles étaient de bonnes personnes +sans l’ombre de méchanceté ni de prétentions.</p> + +<p>Sa Grâce de Riven était une excellente femme, +toute simple, n’ayant aimé au monde que son cher +duc, l’aimant toujours, et absorbée dans l’unique +préoccupation de marier ses filles, dont elle avait +une réserve de six, dont deux sorties, plus trois fils. +Le souci de neuf enfants l’occupait suffisamment, car, +quant à ses deux filles mariées, elle ne s’en inquiétait +plus d’aucune façon, que pour se réjouir de les voir +si bien établies, élégantes et heureuses ; mais la pensée +de se mêler de conseiller leur conduite ou leur +ménage, ou de les critiquer en quoi que ce soit, ne +lui venait même pas. On se voyait souvent, le plus +agréablement du monde, et rarement dans ce +qu’on pourrait appeler l’intimité. Lady Gwendoline +aimait ses frères et sa sœur Gladys : les autres +l’ennuyaient, et elle ne se croyait pas tenue de le +dissimuler ; personne ne s’en offensait, pas même +les parties intéressées. La duchesse était charmée +de se reposer quelques jours à <span lang="en" xml:lang="en">Virginia Water</span>, +car, quoique robuste et belle, la saison l’avait un +peu éprouvée, et elle savait que d’autres fatigues +l’attendaient. Elle fit bon accueil à Victor Rowe, +parla aimablement du <i>Miroir</i> et du portrait de Lady +Treppy ; de tout cela Gwendoline n’avait l’air de +rien entendre.</p> + +<p>A dîner, ces dames parurent dans leurs mêmes +toilettes, sauf Sa Grâce, qui tenait à la vieille tradition +et qui était à demi décolletée. Comme il y a +garnison et bonne garnison à Windsor, on eut +deux ou trois convives d’occasion ; le repas fut gai. +Victor Rowe se donna une peine énorme pour +amuser et avoir de l’esprit. Il y réussit ; mais Lady +Gwendoline ne le regarda pas deux fois, et pourtant +elle était en verve aussi et plaisanta sans cesse +avec les officiers.</p> + +<p>Après dîner, on se dispersa avec une aimable +liberté ; Lady Gwendoline et Mrs Charles Highbred +s’enveloppèrent la tête et s’assirent sous la vérandah, +entourées de l’escadron voulu d’adorateurs, +et Victor Rowe eut enfin le bonheur d’entendre Lady +Gwendoline lui adresser la parole. Mais elle s’obstina +à lui parler jardinage et entama une discussion sur +les roses et le greffage des roses : elle semblait avoir +oublié que Londres existât et fut absolument poétique +sur la beauté de la soirée.</p> + +<p>Un des officiers se hâta d’observer que c’était +une belle soirée pour être amoureux.</p> + +<p>A quoi, un de ses camarades reprit que tous les +temps étaient propices à ce sentiment.</p> + +<p>On demanda à Mrs Charles Highbred son opinion +là-dessus.</p> + +<p>— Vous êtes des curieux ; je n’en sais rien.</p> + +<p>— Aucune expérience ?</p> + +<p>— Aucune.</p> + +<p>— Eh bien, et Charlie, alors ?</p> + +<p>— Charlie, c’est ancien.</p> + +<p>— Vous êtes franche, au moins, vous.</p> + +<p>— Mais certainement. Pourquoi mentir, n’est-ce +pas, Gwen ?</p> + +<p>— Quoi ! dit Lady Gwen, qui avait repris le sujet +des roses.</p> + +<p>— Oh ! rien, rien. Mrs Charles, laissez donc Lady +Gwendoline tranquille ; nous savons que Victor est +un charmeur.</p> + +<p>— Je rentre, dit Lady Gwendoline. Victor Rowe +n’osa la suivre, lui, qui était hardi comme un escadron ; +elle l’intimidait. Il se demandait pourquoi +elle l’avait invité, ce qu’elle lui voulait ; par les +portes ouvertes, il l’apercevait à demi couchée +dans un fauteuil, Lady Gladys à côté d’elle, et +à leurs pieds, sur un tabouret, Tommy Lorrett +rose, frais, épanoui, un gardenia plus gros que +nature au revers de son habit. Il n’était pas content, +l’homme d’esprit, lui si choyé, gâté, adulé +d’habitude.</p> + +<p>La duchesse, qui sommeillait, se réveilla et +demanda à sa fille de chanter.</p> + +<p>— Gwen, ma chère, un peu de musique, je vous +prie.</p> + +<p>— Oui, maman ; qu’est-ce que vous voulez entendre ?</p> + +<p>— Ce que vous voudrez, <span lang="en" xml:lang="en">darling</span>.</p> + +<p>— Gladys, accompagnez votre sœur.</p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Fun or Love</i>, Gwen ? demanda Lady Gladys +en approchant du piano.</p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Fun</i>, ma chère ! Et Lady Gladys sortit une +romance très-drôle et très-bête, qui faisait fureur +depuis quelques mois.</p> + +<p>Aux premiers sons, tout le monde rentra, et +même M. Vancouver vint s’étendre dans un fauteuil : +la demoiselle qui avait mis le refrain à la mode était +de ses amies, et il ne put s’empêcher de trouver que +Lady Gwen était tout aussi amusante : elle avait +une voix très-jeune et très-pleine, et ouvrait bien +la bouche, serrant et dilatant les narines de son joli +nez grec. Elle finit en éclatant de rire elle-même, +et, s’adressant tout haut à Victor Rowe :</p> + +<p>— Comment trouvez-vous que je chante, +monsieur Rowe ? Est-ce que je ne suis pas bien +intrépide d’affronter vos critiques ?</p> + +<p>— Oh ! Lady Gwendoline ! Mes critiques… mon +admiration, vous voulez dire.</p> + +<p>— Vraiment, cela me fait grand plaisir. Et, s’asseyant : +A vous, Gladys.</p> + +<p>Pendant que Lady Gladys chantait, M. Vancouver +fut assez étonné d’entendre Lady Gwendoline +lui dire :</p> + +<p>— Eustace, si Rowe me demande la permission +de mettre mon portrait dans le <i>Miroir</i>, défendez-le-moi, +je vous prie.</p> + +<p>— Pourquoi ? Lady Treppy y a eu le sien.</p> + +<p>— Je le désire ainsi.</p> + +<p>— Ce sera comme vous voudrez.</p> + +<p>Victor Rowe, après toute une journée passée à +<span lang="en" xml:lang="en">Dandelion Villa</span>, se sentit abasourdi du peu de cas +qu’on avait fait de lui ; mais il croyait tenir sa +revanche, et, dans le courant de la soirée, s’adressant +avec une humilité feinte et pleine d’emphase à +Lady Gwendoline :</p> + +<p>— Lady Gwendoline, oserai-je espérer que vous +nous permettrez de publier votre portrait dans le +<i>Miroir</i> ?</p> + +<p>Il parlait du ton d’un homme qui croit un refus +impossible. Tommy Lorrett et les autres avaient +levé la tête.</p> + +<p>— Moi, mon portrait, répondit Lady Gwendoline. +Mais je ne sais… Demandez à mon +mari.</p> + +<p>La duchesse regarda sa fille.</p> + +<p>— Vancouver ? dit Rowe sur un ton de plaisanterie.</p> + +<p>— Très-flatté, mon cher, mais je préfère pas.</p> + +<p>Rowe fut atterré.</p> + +<p>— Cependant, Lady Treppy… N’est-ce pas, Votre +Grâce ?</p> + +<p>— Oh ! dit Lady Gwendoline, on se passera bien +de mon image au <i>Miroir</i>.</p> + +<p>Et elle toisa avec dédain le pauvre petit homme.</p> + +<p>Victor Rowe cependant ne fut pas démonté, et +sur l’heure résolut que le portrait de Lady Gwendoline +paraîtrait.</p> + +<p>Et, en effet, le portrait de Lady Gwendoline a +paru dans le <i>Miroir</i> !…</p> + +<p>Et en pleine saison !…</p> + +<p>Et aussi flatteur qu’il est possible de se l’imaginer !! !…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">LA RENCONTRE</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>Lady Gwendoline Vancouver a occupé ses loisirs +de campagne à composer deux ou trois toilettes +qu’elle brûle de faire voir à Londres. Sous sa haute +direction, Mrs Hill, sa femme de chambre, lui a +exécuté une robe de brocart d’or faite en fourreau +et garnie de plumes, qui est un chef-d’œuvre. +Lady Gwendoline a donc envie d’exhiber sa robe, +et de revoir Cis Pen, un gentil garçon de ses amis +auquel elle ne pense pas beaucoup quand il est là, +mais qui lui manque quand il n’y est pas.</p> + +<p>Lady Gwendoline, comme fille d’un duc, pense +qu’il lui est permis d’avoir les idées à l’envers si cela +l’amuse, et surtout de faire toutes ses volontés. Son +mari en est amoureux tout juste, mais en est très +fier, ce qui est plus durable.</p> + +<p>Lady Gwendoline n’a donc pas trouvé d’obstacle +auprès de lui quand elle a annoncé qu’elle voulait +rentrer à Londres, et M. Vancouver s’est contenté +d’annoncer qu’il profiterait des derniers froids pour +rester à la campagne et avoir quelques bons <i lang="en" xml:lang="en">runs</i>. +Les enfants ont tranquillement été expédiés chez +la duchesse, leur grand’mère, et Lady Gwendoline +est arrivée en ville, ayant pour toute escorte son +magnifique danois, Emperor, Mrs Hill, sa femme +de chambre, personne d’un mérite distingué et dont +un valet de pied porte les châles, et le valet de pied +préposé à cet emploi.</p> + +<p>Le temps était fort laid à Londres, mais Lady +Gwendoline ne s’en est pas sentie attristée ; elle a +écrit à M. Vancouver qu’elle comptait se divertir, +que les <i lang="en" xml:lang="en">revivals</i> de Shakespeare et les <i lang="en" xml:lang="en">Private +Views</i> du Grosvenor <span lang="en" xml:lang="en">Gallery</span>, sans compter toutes +les autres expositions, lui prendraient tout son temps, +qu’elle avait de plus une masse de <i lang="en" xml:lang="en">shopping</i> à faire +et qu’elle écrirait quand elle ne serait pas fatiguée. +M. Vancouver, de son côté, se montra sobre de +correspondance ; du reste, ils sont les meilleurs +amis du monde. Lady Gwendoline ayant ainsi mis +ordre à tous ses devoirs, et se sentant trois semaines +d’agréable liberté en perspective, commença, pour +se faire la main, par s’acheter pour cinq ou six +cents livres de bijoux, car elle avait à cœur d’être +belle et de plaire à Cis Pen qui, bien décidément, +est un agréable amoureux : seulement, il la tourmente +pour qu’elle vienne visiter sa petite maison, +située dans le voisinage de Belgrave square, dans +la rue la plus tranquille et la plus solitaire ; avec +un voile et par un jour de brouillard, que peut-elle +bien craindre ?</p> + +<p>Ils discutaient cette question, tout en prenant +le thé dans le boudoir de Lady Gwendoline, +une toute petite pièce, où il est impossible, vu la +quantité de porcelaines entassées partout, d’avoir +des mouvements violents. Lady Gwendoline est +assise sur un fauteuil élevé à dossier haut, contre +lequel elle appuie sa jolie tête coiffée à la Titus ; le +grand coussin carré en velours rose sur lequel reposent +ses pieds est très-commode pour s’y agenouiller ; +c’est ce que fait Cis en prenant les belles mains +couvertes de bagues.</p> + +<p>— Allons, Cis, vous n’êtes pas raisonnable ; voulez-vous +que je me compromette comme la pauvre +Nelly Mountfall qui est renfermée à la campagne +depuis dix ans ?</p> + +<p>— Mais, cher ange, d’abord Vancouver n’est pas +Mountfall, et moi, je ne ressemble pas au vieux +Lord Turdown ; et puis, il ne s’agit pas d’aller à +Calais, mais dans mon petit coin, et pour une +heure.</p> + +<p>— Vous êtes tout à fait déraisonnable, tout à +fait ; je déteste les folies, vous le savez…</p> + +<p>— Les détestez-vous vraiment ?</p> + +<p>Et le regard de Cis est si éloquent que Lady +Gwendoline est forcée de rire et finalement de consentir.</p> + +<p>Ces rendez-vous ne lui déplurent pas ; ces allées +et venues mystérieuses, aux heures les plus différentes, +par tous les temps, mettaient dans son +existence un élément nouveau qui n’était pas sans +charme. C’est comme cela qu’on est heureuse, +qu’on trouve que le brouillard n’a rien d’ennuyeux +et que descendre Piccadilly dans un bon <i lang="en" xml:lang="en">hansom</i>, +quand le gaz est allumé, que les maisons ont l’air +de fantasmagories, et que la statue dévêtue d’Achille +grelotte sous la pluie, est un plaisir charmant, +surtout quand, à ses côtés, on a un gentil garçon +qui vous aime bien, et qu’on ne déteste pas.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>II</h3> + +<p>Lady Gwendoline revenait ainsi une après-midi +d’une de ces parties d’école buissonnière, portant +sur sa robe de brocart d’or un long <span lang="en" xml:lang="en">newmarket</span> de +peluche noire, doublé de fine fourrure, qui la couvrait +entièrement, et un voile de vraie dentelle, à +dessins très-compliqués, qui la cachait complétement. +Le <i lang="en" xml:lang="en">hansom</i> filait grand train ; elle était occupée +à écouter Cis Pen, assis à ses côtés, quand, tout +à coup, un choc violent la réveilla de ses rêves, et, +à la hauteur de <span lang="en" xml:lang="en">Hyde Park Corner</span>, un autre <i lang="en" xml:lang="en">hansom</i>, +venant en sens inverse, accrocha le leur. Il y +eut un concert de jurons, on damna les cochers, puis +Lady Gwendoline poussa un cri vite étouffé, en reconnaissant +dans le monsieur qui venait de sauter +à terre et tançait les deux cochers, M. Vancouver +lui-même.</p> + +<p>Dans le <i lang="en" xml:lang="en">hansom</i> de celui-ci, se trouvait, riant +comme une folle, Mabel Deare, une personne fort +connue pour danser à l’Alhambra, où Lady Gwendoline +l’avait vue dix fois. Cis était descendu avant +qu’elle eût eu le temps de le retenir ; mais elle, +sans hésiter, comprenant le danger qu’elle courait, +entendant l’exclamation stupéfaite de son mari qui +reconnaissait Cis, voyant son regard essayer de +plonger dans la voiture, d’un bond, se jeta dehors, +et en une seconde sauta dans un autre <i lang="en" xml:lang="en">hansom</i> qui +guettait l’épisode. Vivement, par la lucarne elle +jeta au cocher :</p> + +<p>— Une livre si, dans deux minutes, je suis dans +<span lang="en" xml:lang="en">Mount Street</span>.</p> + +<p>C’était l’adresse de madame Vesey, une amie +complaisante, qui n’abandonnait jamais son prochain +dans l’embarras, et qu’elle savait toujours +chez elle à cette heure-là.</p> + +<p>Trois minutes après, elle y arrivait.</p> + +<p>M. Vancouver eut comme un éclair de soupçon, +mais Cis parlait si fort, Mabel riait si haut (elle +avait reconnu Lady Gwendoline et s’amusait en +conséquence), les deux cochers constataient leurs +dégâts avec une telle furie, les <span lang="en" xml:lang="en">policemen</span> accourus +faisaient tant de questions, qu’une tête plus forte +que Vancouver en aurait été étourdie.</p> + +<p>Cependant, la poignée de main qu’il donna à Cis +manquait de cordialité, et le premier mot de Mabel, +quand ils se retrouvèrent en voiture, ne fut pas de +nature à le remettre :</p> + +<p>— Vancouver, c’était votre femme ! la bonne +plaisanterie !</p> + +<p>— Ma femme ! Vous rêvez, ma chère.</p> + +<p>Elle rêvait en effet un bon scandale, et, chose +bien plus grave, mais possible à Londres, un bon +divorce de Lady Gwendoline, et un bon mariage +pour elle-même, car elle savait Vancouver du bois +des imbéciles qui épousent.</p> + +<p>Quoique se déclarant à lui-même qu’il divaguait, +qu’il était fou, Vancouver laissa miss +Deare à sa porte et fila immédiatement chez +lui ; il avait pris, en passant au cercle, une petite +valise toujours prête pour toutes les éventualités.</p> + +<p>On ne fut pas surpris de le voir, on n’était jamais +surpris dans cette maison bien tenue où l’on avait +ordre, chaque fois que Lady Gwendoline s’absentait, +de dire qu’elle était chez son amie, madame Vesey. +Sur la demande du mari, c’est donc ce qui lui fut +naturellement répondu.</p> + +<p>Le temps de mettre une cravate blanche, d’envoyer +chercher une fleur, et M. Vancouver se dirigea +vers <span lang="en" xml:lang="en">Mount Street</span>. La <i lang="en" xml:lang="en">housemaid</i> qui lui ouvrit +parut surprise de très-bonne foi, le couvert n’étant +mis que pour deux, et ces dames étant déjà au +poisson ; mais elle l’introduisit sans hésiter dans la +salle à manger où Lady Gwendoline et madame +Vesey dînaient en tête-à-tête. On l’accueillit avec +des exclamations d’étonnement, pas trop cependant. +Lady Gwendoline fut ce qu’il fallait, s’enquit de sa +santé, d’où il arrivait, et pendant qu’il cherchait ses +réponses, madame Vesey, débordante d’hospitalité, +sonnait, faisait rapporter le potage, et Lady Gwendoline, +tournant vers lui ses beaux yeux clairs, lui +demandait comment il avait su où elle était.</p> + +<p>— On me l’a dit dans Grosvenor square, et j’ai +pensé que notre amie me pardonnerait de m’inviter +moi-même.</p> + +<p>— Il est trop bête, fut l’amicale réponse de madame +Vesey. Puis ces dames reprirent leur entretien.</p> + +<p>— Où allez-vous, continua Vancouver, que vous +dîniez de si bonne heure ?</p> + +<p>— Ah ! c’est un secret, à moins que vous ne +veniez aussi ; nous allions, <i lang="en" xml:lang="en">my dear fellow</i>, à l’Alhambra, +voir danser Mabel Deare.</p> + +<p>Lady Gwendoline mangeait du chevreuil avec +une tranquillité désespérante ; le pauvre Vancouver +ne fut pas maître de lui dans ce premier moment, +et rougit jusqu’aux racines de ses cheveux blonds.</p> + +<p>— Comment, Gwen, vous allez là ?</p> + +<p>— J’adore cela, répondit doucement Lady Gwendoline.</p> + +<p>— Qui vous y mène ?</p> + +<p>— Cis Pen et Charlie Vere.</p> + +<p>— Ils ne vont pas être en retard, au moins, dit +Lady Gwendoline ; cette créature m’amuse toujours.</p> + +<p>— Quelle créature ?</p> + +<p>— Mais Mabel Deare.</p> + +<p>M. Vancouver commençait à regretter ses soupçons ; +dans quel guêpier l’avaient-ils fourré ? La conversation +lui avait appris que Lady Gwendoline était +chez son amie depuis midi, et que ces dames n’étaient +pas sorties. Cis Pen allait venir ; une indiscrétion +pouvait être fatale. En somme, Vancouver était +fort sensible à l’honneur d’être le gendre du duc de +Riven, l’illustre père de Lady Gwendoline ; et la +pensée que sa femme pourrait bien avoir la fantaisie +de divorcer lui donnait le frisson ; il maudissait son +imprudence, sa stupidité, sa hardiesse mal placée ; +il ne pouvait plus s’en aller. Madame Vesey avait +insisté pour qu’il fût de la partie ; tout en prenant +son café, il était sur des épines ; ces dames étaient +restées dans la salle à manger sous prétexte qu’on +y était mieux : avertir Cis n’était donc pas possible. +Pendant qu’il cherchait une issue, le heurtoir fut +secoué de main ferme, et les deux jeunes gens attendus +firent leur apparition ; il en advint ce que le +pauvre mari redoutait.</p> + +<p>— Eh bien, demanda Cis d’une voix dégagée, +comment cela va-t-il, Vancouver, depuis la secousse +de tantôt ?</p> + +<p>— Très-bien, très-bien, balbutia Vancouver.</p> + +<p>— Quelle secousse, Eustace ? interrogea Lady +Gwendoline.</p> + +<p>— Rien, une bêtise ; à la porte du club, Pen m’a +accroché.</p> + +<p>— Vous ne nous l’aviez pas dit.</p> + +<p>— Cela n’en valait pas la peine, n’est-ce pas, Pen ?</p> + +<p>— Oh ! non.</p> + +<p>Le fidèle et obéissant Cis avait joué son rôle, +mourant de peur, et trouvant que Lady Gwen était +folle ; mais la tête de Vancouver lui montra qu’elle +était plus forte que lui, et il entra avec conviction +dans son rôle. Le mari, qui frémissait qu’une indiscrétion +révélât ses infidélités à Lady Gwendoline, +prit dans le passage une seconde Cis à part, et à +voix basse :</p> + +<p>— Ne me vendez pas, Cis.</p> + +<p>— Sûrement non, cher ami.</p> + +<p>— Chut ! chut ! fit Vancouver.</p> + +<p>Leur présence fit sensation à l’Alhambra. Mabel +Deare avait déjà colporté l’histoire ; mais quand on +vit Lady Gwendoline calme, hautaine comme une +déesse, son mari, humblement aimable, et Cis Pen +parfaitement d’accord avec eux, on se dit que Mabel +Deare était une toquée, et que la seule chose certaine +dans tout cela était qu’elle s’était trouvée en +<i lang="en" xml:lang="en">hansom</i> avec Eustace Vancouver.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>III</h3> + +<p>Cependant Lady Gwendoline n’était rien moins +que rassurée ; réellement son mari l’avait-il reconnue ? +Était-ce par calcul qu’il avait feint de tout +ignorer, et pouvait-elle recevoir Cis Pen sans danger ? +Ou, s’il l’ignorait réellement, n’allait-il pas +d’un moment à l’autre apprendre la vérité ?</p> + +<p>Ces préoccupations l’agitaient fort lorsque, quelques +jours après cette scène, elle reçut de son +mari une demande d’entretien qui fut accordée. — Il +s’agissait, en effet, de choses sérieuses pour le +ménage. L’histoire de la rencontre des deux <i lang="en" xml:lang="en">hansoms</i> +s’était ébruitée, et la nouvelle d’un scandale +concernant M. Eustace Vancouver et miss Mabel +Deare était parvenue, grâce aux feuilles spéciales, +jusqu’au fond de la province, où M. Vancouver +père se reposait. La vision d’un divorce possible, +de perdre l’honneur d’avoir une fille de duc comme +bru, avait consterné la famille ! M. Vancouver s’était +hâté d’écrire à son fils, l’invitant à redoubler d’égards +pour sa femme, et le pressant d’obtenir qu’elle +vînt leur faire une visite, ce qui suffirait pour faire +tomber tout bruit fâcheux. En même temps, il laissait +entendre que, si un sacrifice d’argent pouvait +réparer une imprudence de son fils, il était prêt à +le faire. Mais tout cela était attaché à la clause de +la présence de Lady Gwendoline, qui jusqu’ici +s’était toujours refusée à aller chez ses beaux-parents. +C’est ce qu’il fallait obtenir.</p> + +<p>Lady Gwendoline attendait son mari de pied +ferme. Quand il frappa discrètement à la porte du +cabinet de toilette, il la trouva occupée à lire les +feuilles hebdomadaires, Emperor, le danois, plus +magnifique que jamais, à ses pieds, et Lancelot, +son perroquet, sur ses épaules. D’un simple signe +de tête, et sans quitter sa lecture, elle lui désigna +un siége.</p> + +<p>A dessein, elle avait composé sa toilette du matin +d’une magnifique pelisse fraise écrasée, s’ouvrant +sur une robe japonaise brodée d’oiseaux. Le cabinet +de toilette était vert et or, les fenêtres voilées de +gaze indienne brochée d’or ; au-dessus du fauteuil +où Lady Gwendoline était couchée, les plumes d’un +paon s’ouvraient en parasol, faisant à ses cheveux +blonds un diadème vraiment royal. Sous cet appareil, +Lady Gwendoline était extrêmement imposante.</p> + +<p>M. Vancouver, au contraire, gardant une attitude +quelque peu embarrassée, prit place sur le +siége qu’on venait de lui désigner. En lui-même, il +faisait d’assez tristes réflexions ; il avait horriblement +besoin d’argent : la veille encore, Mabel Deare +avait déclaré que, pour rendre ses souvenirs plus +clairs et ses récits plus discrets, il fallait commencer +par réaliser deux ou trois de ses fantaisies, et les +fantaisies de Mabel étaient chères. Le carnet de +chèques de M. Vancouver en avait vu long à cet +égard.</p> + +<p>La femme de chambre était occupée à ranger les +flacons de vermeil :</p> + +<p>— Renvoyez Hill, s’il vous plaît, dit Vancouver.</p> + +<p>Du haut de son espèce de trône, et de l’air d’une +souveraine donnant audience, Lady Gwendoline fit +un signe ; le pauvre Eustace cherchait un joint et +le trouva enfin en tirant les oreilles du chien, il +confessa des embarras d’argent, la nécessité <i>absolue</i> +d’avoir recours à son père, et proposa à lady Gwendoline +de l’accompagner chez ses parents… une +courte visite… ils le désiraient beaucoup…</p> + +<p>— Seriez-vous disposée, dit-il en terminant, de +consentir à ce déplacement ?</p> + +<p>Lady Gwendoline prit l’air indifférent et mécontent +d’une femme qui n’a rien à se reprocher, elle.</p> + +<p>— Cela a l’air de vous ennuyer ?</p> + +<p>— Extrêmement !</p> + +<p>— Je vous serais pourtant très-obligé…</p> + +<p>— Combien de temps là-bas ?</p> + +<p>— Une dizaine de jours.</p> + +<p>Elle le fit attendre, et puis d’un ton généreux :</p> + +<p>— Eh bien, j’irai.</p> + +<p>Et voilà comment la rencontre de deux <i lang="en" xml:lang="en">hansoms</i> +a eu pour résultat de coûter d’abord :</p> + +<p>Dix mille livres à M. Vancouver père ;</p> + +<p>Une parure pour sa belle-fille ;</p> + +<p>Deux poneys pour les enfants ;</p> + +<p>Pour Lady Gwendoline, d’en faire l’idole de tous +les Vancouver, qui tiennent à leur fille de duc +comme à leur vie ;</p> + +<p>De la rendre absolue et souveraine maîtresse +dans son ménage, car Eustace n’est pas pardonné.</p> + +<p>Enfin, de faire de Cis Pen le plus heureux des +hommes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">DANCING</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>Madame Vesey, la même qui a rendu à Lady +Gwendoline Vancouver le signalé service que nous +vous contions l’autre jour, est une charmante +femme que tout le monde aime ; on la plaint aussi, +car elle est veuve d’un officier mort aux Indes, et +elle a beaucoup de peine, la pauvre petite femme, +à vivre comme elle le doit. Il est vrai qu’elle fait à +ravir les excuses de sa médiocre fortune et en demande +pardon à ceux qui viennent la voir. Elle +habite au cœur de Londres, dans une des rues à +boutiques qui touchent aux confins d’un des quartiers +les plus <span lang="en" xml:lang="en">fashionables</span>, une petite maison à deux +fenêtres de façade ; encore le rez-de-chaussée est-il +occupé par un épicier qui est aussi la poste, le télégraphe +et le marchand de journaux. Madame Vesey +a préféré ce voisinage aux agréments d’une villa +isolée dans des quartiers aristocratiques, mais au +bout du monde. Elle a embelli sa petite niche +comme elle a pu, et tous ses amis l’ont aidée ; on lui +a prodigué les porcelaines, les tapis, les bouts d’étoffe ; +on ne la laisse jamais sans fleurs fraîches. Son +thé est exquis et lui est envoyé par un cadet de +bonne maison qui s’est mis dans la Cité. Tout l’hiver +et tout le printemps elle a toujours un feu bien +clair, car un admirateur désintéressé, propriétaire +d’une des plus grandes mines de charbon d’Angleterre, +lui en expédie, à titre gracieux, des charrettes +qu’elle accepte comme des bonbons. L’art +lui-même est venu la trouver : elle ne pouvait s’offrir +la plus insignifiante aquarelle, mais elle ne peut +pas refuser à un aimable garçon la permission d’orner +les panneaux de ses portes et l’encadrement de +ses miroirs de fleurs et d’oiseaux, surtout quand il lui +jure qu’elle lui rend service en lui permettant cette +petite enseigne ; deux ou trois chérubins vêtus +de leurs ailes se promènent sur son plafond bas : +elle assure, et il faut l’en croire, que Fred Tony +les a peints pendant qu’elle lui préparait une tasse +de thé.</p> + +<p>Pour sa toilette, elle explique qu’elle s’habille avec +rien. D’abord elle fait, naturellement, toutes ses +robes, et elle reçoit modestement les compliments +qu’on lui prodigue sur son habileté. Il est de fait +qu’elle s’encadre à ravir ; elle est brune, avec des yeux +de génisse d’un bleu profond ; elle se coiffe haut ; +pendant que tout le monde porte un petit chignon +dans la nuque, elle, au contraire, dégage bien la +sienne et découvre son cou rond et brun ; ses robes +sont toujours légèrement ouvertes, et le col officier, +dentelle ou autre, lui est en horreur ; elle a un +signe velouté et noir au côté gauche du cou et s’en +pare ; elle est souvent en noir, surtout quand ses +amies sont vêtues de teintes mourantes, et ce noir +témoigne, avec le reste, de son économie et de son +entente. Enfin, elle a évidemment résolu le problème +de la vie à bon marché qui tourmente tant +de pauvres sottes !</p> + +<p>En organisant sa vie, elle était partie du pied de +n’aller nulle part, parce que cela entraîne à trop de +dépenses, et que, n’ayant que deux femmes à son +service, elle ne peut recevoir. Mais peu à peu on lui +a forcé la main, les amis et les amies charitables ont +prêté leur voiture et leur escorte ; de son côté, elle +s’est aperçue qu’un poulet froid, une langue et une +salade pouvaient très-bien, sur le minuit, être servis +par une « <span lang="en" xml:lang="en">housemaid</span> ». On ne refuse pas un cadeau +de champagne, et ses petits soupers, les plus +simples du monde, qui ne coûtent rien, sont très-recherchés.</p> + +<p>Madame Vesey soutient modestement son succès ; +si elle est très-jolie femme, elle a l’air d’en demander +pardon, et quand Son Altesse Royale le +prince de Cinq-Ports s’est mis en tête de la remarquer, +elle a confié à une de ses bonnes amies qu’elle +était désolée, et l’aimable amie l’a encouragée dans +cette componction. Cependant, comme on ne peut +ouvrir sa maison à l’un et la fermer à l’autre, on ne +s’étonne pas trop de voir souvent, devant la porte +de madame Vesey, le cab incognito d’une Altesse +Royale connue de tout Londres et le <span lang="en" xml:lang="en">dogcart</span> élégant +du jeune marquis de Tyars, l’homme le plus +à la mode de la saison et qui n’admet pas qu’on soit +amoureux d’un autre, fût-il empereur ! Et cependant, +à sa sincère surprise, madame Vesey ne donne pas +au beau marquis toutes les preuves d’affection qu’il +attend d’elle, et qu’il lui a fait l’honneur de lui demander !</p> + +<p>Le noble marquis veut bien lui faire l’honneur +d’un sursis, mais voit, en attendant, d’un +très-mauvais œil la cour très-publique que lui fait +monseigneur… Son Altesse Royale ne cache pas ses +sentiments, et pourquoi le ferait-il ? Ils n’ont jamais +nui à aucune femme, au contraire, et depuis qu’il +honore madame Vesey de sa bienveillance, elle reçoit +de douairières plus impeccables que les neiges +éternelles, les plus bienveillantes invitations ; en +l’ayant, elle, on est sûr d’avoir Son Altesse. Madame +Vesey n’y met pas plus de mystère.</p> + +<p>Pour ce qui est de Tyars, elle l’a connu quand il +était à Eton. Il portait encore des jaquettes rondes, +et n’avait alors que dix-sept ans. Depuis, elle n’a +cessé de s’intéresser particulièrement à lui ; elle a +suivi ses fredaines et gémi sur ses dettes ; car le +jeune marquis, qui a hérité de son titre à cinq ans +et a parfaitement dès lors mesuré l’importance de sa +personne, s’est conformé aux bonnes traditions, et +entre autres bagatelles s’est offert, à crédit, pendant +son séjour à Oxford, pour trois mille livres de voitures +et de harnais ; le détail porte dix mille francs +de fouets et cravaches.</p> + +<p>Avec un garçon pareil, on peut tout espérer ; +aussi madame Vesey en espérait-elle bien tout !</p> + +<p>Certes, le beau de Tyars l’avait toujours trouvée +fort jolie, mais jamais autant que depuis qu’une +Altesse Royale s’était posée en soupirant. C’est +alors que le séduisant « <span lang="en" xml:lang="en">guardsman</span> » (Tyars était +officier aux « <span lang="en" xml:lang="en">guards</span> »), en regardant dans la glace sa +tête de chérubin blond et sa taille de jeune Hercule, +se dit qu’il était tout à fait inconvenant que +madame Vesey n’en fût pas amoureuse et parût lui +préférer ce prince étranger, petit, brun, simple présomptif +dégommé, car le roi son père s’était vu enlever +son royaume. Son héritier s’en consolait en +menant à Londres la vie d’un simple particulier, +agrémentée de toutes les grâces d’état que donne +le sang royal dans un pays où il fait prime. Son +Altesse Royale le prince de Cinq-Ports, en effet, +était la fureur du jour ; l’avoir chez soi, une « délicieuse » +distinction. Quand il apparut dans la +société, revêtu de toutes les séductions du courage +vaincu, il fit dans les cœurs féminins des ravages +effrayants.</p> + +<p>Plusieurs fois déjà Son Altesse a confié à quelques +amis que madame Vesey était « <i lang="en" xml:lang="en">the dearest little +woman</i> », et, véritablement, il la trouve exquise ! +Jamais on n’a vu un désintéressement pareil : il a +fallu des supplications pour lui faire accepter un +méchant bracelet ! Jamais elle ne parle d’embarras +pécuniaires ; jamais elle ne pleure ! Monseigneur, +jusqu’ici, n’a pas été gâté sous ce rapport. En général, +ses amies faisaient des frais si extravagants pour +lui plaire, qu’elles l’accablaient au bout d’un certain +temps avec l’exposé de leur situation. A l’ordinaire, +le temps que duraient ces liaisons, deux ou trois +fois les maris faisaient banqueroute pour avoir +donné trop de bals et trop de dîners « pour rencontrer +Son Altesse Royale ».</p> + +<p>Avec madame Vesey, rien de ce genre : d’abord, +pas de mari ; pas de crainte d’être appelé un jour +à « mentir comme un gentilhomme » devant la +cour de divorce, et une petite femme si simple qui +prétendait qu’avec son revenu elle faisait encore +des économies. Et voilà pourquoi Son Altesse lui +donnait, sans arrière-pensée, la satisfaction de faire +stationner son cab des heures entières devant sa +porte, et ne se formalisait pas de la voir flirter de +temps en temps, et même assez souvent, <i>pour les +convenances</i>, avec Tyars.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>II</h3> + +<p>Ces convenances étaient aussi les solides espérances +de madame Vesey. C’était une femme trop +sensée et trop raisonnable, elle savait trop bien ce +qu’elle se devait à elle-même pour s’amuser sans +raison à une chose aussi sotte que le sentiment. Son +projet n’était rien moins que de faire le bonheur +définitif de Tyars, et elle se sentait tout ce qu’il +fallait pour cela ; puisqu’il était assez aveugle pour +ne pas s’apercevoir de ce qu’elle valait, elle lui faisait +ouvrir les yeux par le prince.</p> + +<p>Elle assurait avec une parfaite bonne foi à sa +chère Altesse Royale qu’elle n’avait d’autre ambition +que d’être aimée, le moindre présent gâterait +son bonheur ; aussi cette perspective d’amour désintéressé +promettait-elle à Cinq-Ports de longs +jours de bonheur. Jamais, depuis une passion oubliée +pour une Gretchen devenue une « <span lang="de" xml:lang="de">Frau</span> » +quelconque, il n’avait été à ce point aimé pour lui-même.</p> + +<p>Mais la parfaite félicité de Son Altesse Royale +ne suffisait pas à celle de madame Vesey ; lord +Tyars était jaloux ; c’était un charmant commencement +à une solution sérieuse ; mais toute l’habileté +de madame Vesey ne parvenait pas à faire sortir le +marquis des déclarations spéculatives ; elle le rassurait, +c’était bien ; elle ne décourageait pas ses illégitimes +espérances, ce qui était indispensable ; mais +la parole décisive ne venait pas, et du train où +les choses marchaient, elle pouvait se faire attendre.</p> + +<p>Le marquis de Tyars ne cachait pas, d’ailleurs, sa +préférence pour madame Vesey, femme à la mode, +mais madame Vesey n’était peut-être pas encore +assez haut pour que le séduisant marquis eût la +pensée de la confisquer à son profit et de l’enlever +à l’univers entier. Il fallait un triomphe, un triomphe +public ; il fallait qu’elle fût enviée en un seul +moment par cent femmes, et désirée par tous les +hommes !… Un instant comme celui-là, et Tyars +était à elle !</p> + +<p>Elle y pensait jour et nuit. Que faire ? Que combiner ? +Quand on n’a ni voiture ni loge, les succès +extérieurs sont difficiles. On ne donne pas de fête +réussie dans une boîte d’allumettes comme son appartement !… +Chez une autre ? mais chez qui ? Elle +eut enfin une inspiration ! Elle pensa à son amie +madame Rush, et un jour, vers cinq heures, sans +préméditation d’aucune part, le hasard fit que madame +Rush, prenant le thé chez madame Vesey, +eut le plaisir de se rencontrer avec Son Altesse +Royale le prince de Cinq-Ports, et que, tous trois, +ils passèrent une heure charmante.</p> + +<p>Madame Rush est la précieuse, élégante et intelligente +compagne de Holophern Rush, garçon d’esprit, +fondateur du « <i lang="en" xml:lang="en">Electric Journal</i> » radical, et +dont les tendances font horriblement souffrir sa +femme, qui est d’une vieille famille conservatrice +et aristocrate jusqu’au bout des ongles. Elle a +épousé Holophern pour plusieurs raisons, dont la +principale est que personne d’autre n’a sollicité sa +main, et comme elle est très-fine et qu’il n’est +pas bête, ils se sont entendus à demi-mot pour accentuer +leur dissidence politique et s’en servir. Du +reste, madame Rush déteste la politique, elle n’aime +que l’<i>Art</i> sous toutes les formes : les cantatrices dînent +chez elle, les actrices des différentes nationalités +y lunchent ; on y récite, on y joue la comédie, +on y fait de la musique de chambre, on y encense +les peintres à la mode et les sculpteurs distingués ; +enfin l’<i>Art</i>, l’<i>Art</i> toujours !</p> + +<p>Madame Rush veut être à la mode ; elle sait que +ce n’est ni la naissance ni la distinction qui assurent +le triomphe. Elle s’est dit, le jour où, jolie provinciale +inconnue, elle a épousé un homme ambitieux +qui ne se cache pas d’être parti de très-bas et de +vouloir arriver à tout, qu’il y arriverait, et elle a +commencé sa laborieuse campagne ; ses peines, ses +labeurs, ses affronts, ses consolations, ses triomphes +font sa vie ; chaque année, elle ajoute à sa « <i lang="en" xml:lang="en">visiting +list</i> » ; chaque année, ses dîners comptent des noms +de plus en plus relevés. Elle a commencé par les attachés +et les secrétaires d’ambassade, qui s’ennuient +et sont contents d’une invitation quand le dîner est +excellent et l’hôtesse jolie ; elle a passé par les gens +d’esprit et les célébrités, mais maintenant elle est +arrivée aux simples imbéciles titrés et aux femmes +les plus ennuyeuses et les plus recherchées. Cependant, +comme elle reçoit encore souvent des refus +qui la désolent, comme surtout elle n’a jamais envoyé +de cartes avec la mention tant désirée : « <i>Pour +rencontrer Son Altesse Royale le prince de…</i> », elle +brûle d’avoir cet honneur, qui l’établirait tout à +fait femme <span lang="en" xml:lang="en">fashionable</span>.</p> + +<p>On comprend maintenant à quel point cette +chère madame Vesey lui est devenue doublement +chère, depuis qu’elle lui a fait connaître le prince de +Cinq-Ports ! Avoir chez elle Son Altesse Royale +est le rêve de madame Rush, l’y avoir officiellement +et sentir que les passants diront, en voyant le tapis +écarlate de la porte, qu’elle a de la « <span lang="en" xml:lang="en">Royalty</span> » dans +son salon !! !… Holophern Rush, tout radical qu’il +est, en rêve lui aussi. Comblée de mille prévenances +par ses bons amis les Rush, madame Vesey +a bien voulu promettre de s’entremettre au sujet +de l’Altesse ; elle l’a fait, elle a obtenu le consentement +royal, en ajoutant que le prince trouvait +Holophern Rush un très-bon garçon, mais qu’il +était bien fatigué de l’Art sous toutes ses incarnations.</p> + +<p>Madame Rush fut d’abord anéantie ! Chez elle, +hors l’Art, rien !… Si Son Altesse Royale était fatiguée +de voir des comédies de salon et d’entendre +chanter, on pourrait avoir peut-être quelque faiseur +de tours japonais.</p> + +<p>— Non, <span lang="en" xml:lang="en">dear</span>, pas de Japonais… Puisqu’il faut +absolument quelque chose de nouveau, je sais une +danse, moi, bien étonnante que j’ai apprise aux +Indes… C’est toute une histoire. Personne ne la +connaît ici et… ne…</p> + +<p>Madame Rush ne la laissa pas finir, elle était enthousiasmée, +ravie ; « chère Vesey », elle savait +donc tout, même une danse indienne, et qu’est-ce +qu’il faudrait ? voulait-elle un encadrement, une pagode, +un pavillon, n’importe quoi ?</p> + +<p>— Non, ma chère, rien du tout ; tâchez seulement +de décorer votre salon un peu à l’orientale, +puisque ma petite idée vous amuse… N’en parlez +pas…</p> + +<p>— Jamais, <span lang="en" xml:lang="en">dearest</span>… et je vous donnerai un +souper comme on n’en a jamais vu. Il y aura une +table à part pour vous, et vous y ferez les invitations +que vous voudrez… Tout Londres en parlera !…</p> + +<p>Le lendemain, les invitations étaient lancées, et +les trois semaines à parcourir avant cette heureuse +soirée parurent bien longues aux Rush. De tous +côtés on leur demandait quelle était la surprise +qu’ils réservaient à leurs invités, et d’un air innocent +ils répondaient :</p> + +<p>— Aucune, nous serons entre amis, simplement…</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>III</h3> + +<p>Lord Tyars continuait à venir voir fréquemment +madame Vesey. Un jour, comme il entrait, il la +surprit se renversant devant la glace dans une pose +des plus charmantes. Il devint très-rouge et se hâta +de la supplier de recommencer…</p> + +<p>— Mais non, Harry, laissez donc !…</p> + +<p>Comme elle l’avait connu en veste, elle en profitait +pour l’appeler par son prénom, et il était fort +sensible à cette preuve d’intimité.</p> + +<p>— Est-ce que vous voulez vous faire photographier +ainsi ? Pourquoi prenez-vous une aussi jolie +attitude, quand vous êtes seule, et ne voulez-vous +pas recommencer, quand je brûle de vous regarder ?</p> + +<p>— Parce que c’est un secret.</p> + +<p>— Un secret, quel secret ?</p> + +<p>Elle finit par le lui confier, tout doucement, petit +à petit ; il prit d’abord un visage souriant et charmant, +puis tout à coup se rembrunissant :</p> + +<p>— Tout cela, c’est pour Cinq-Ports.</p> + +<p>A son tour, madame Vesey eut l’air offensé.</p> + +<p>— Comme vous voudrez, mon cher.</p> + +<p>— Alors, si ce n’est pas pour lui, si c’est seulement +un tout petit peu pour moi, pour votre pauvre +Harry, dansez pour moi seul.</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Je vous en prie !</p> + +<p>— Non, ne me le demandez pas.</p> + +<p>Il voulut se lever, partir ; elle le retint doucement, +le força à s’asseoir, à l’écouter, à la regarder, +à observer le regard tendre et mystérieux de ses +yeux, et à lui dire un peu bas :</p> + +<p>— Vous êtes une « <span lang="en" xml:lang="en">darling</span> » !…</p> + +<p>Holophern Rush ne refuse jamais rien à sa femme ; +on s’en aperçut le jour de la soirée. Leurs trois salons +avaient été transformés ; des arcades orientales, +des palmiers à profusion, des vases indiens, tout +avait été prodigué. Le tapis écarlate, de rigueur +pour tout hôte royal, couvrait le trottoir et menait à +une entrée qui semblait celle du palais des fées ; une +quantité infinie de lanternes de couleur jetaient +une lueur à fois éclatante et douce ; les draperies +aux nuances les plus pâles, les plus délicates, s’enroulaient +autour de la rampe de l’escalier, et, sur le +palier supérieur, madame Rush, plus éthérée que +jamais, drapée dans une gaze d’argent, du rouge +aux pommettes, les yeux alanguis, couverte de bijoux, +était superbe à voir. Elle ne dormait pas +depuis trois nuits ; elle n’avait pas mangé de la +journée ; mais elle venait de boire un verre de +champagne et se sentait de force à rester vingt +heures sur ses pieds.</p> + +<p>Les voitures arrivaient ; la haie pressée de pauvres +se tenait des deux côtés du tapis, guettant avec un +intérêt passionné le passage de chaque femme sous +la marquise improvisée ; les « <i lang="en" xml:lang="en">linkmen</i> », leur lanterne +à la main, s’empressaient aux marchepieds +des « <span lang="en" xml:lang="en">hansoms</span> » qui amenaient des hommes ; les +valets de pied, superbes et orgueilleux, se tenaient +à la porte, et les femmes de chambre, les cheveux +plats sentant le musc et la pommade, enlevaient les +manteaux, présentaient des épingles et rajustaient +les jupes. Holophern Rush, sa barbe peignée en +éventail, était en bas, attendant Son Altesse Royale. +A minuit précis, elle arriva, le visage coloré, la +mine bonasse, la main ouverte. On dansait déjà, +mais dans tous les groupes courut un petit mouvement. +Madame Vesey, en robe écarlate, assise un +peu à l’écart, eut l’honneur du premier regard, et +bientôt celui d’une valse. Le prince ne l’eut pas +quittée qu’elle fut assaillie ; elle accepta, moitié figue +moitié raisin, un quadrille avec un jeune gandin +sans conséquence, et puis on la vit disparaître…</p> + +<p>Madame Rush, qui voltigeait dans l’éther, aperçut +un léger nuage d’inquiétude qui couvrit aussitôt +le visage de Son Altesse Royale, et alla lui +dire en souriant d’une façon exquise deux mots qui, +évidemment, le rassurèrent. Lord Tyars, qui, bien +entendu, avait dîné chez les Rush et s’était trouvé +à côté de madame Vesey à table, était assez amoureux +et assez gris pour regarder sans la moindre +gêne un futur souverain d’un très-mauvais œil.</p> + +<p>Pendant ce temps, la maîtresse de la maison glissait +à travers ses salons et murmurait tout bas qu’on +était prié de s’asseoir, qu’elle avait réservé une petite +surprise. Holophern Rush repoussait tout doucement +les groupes et formait un vide entre la baie +qui séparait les deux salons. Des domestiques poudrés, +porteurs de splendides mollets à bas roses, arrivèrent, +d’un air condescendant, grouper quelques +plantes, afin de faire un fond, et, à l’étonnement général, +une « ayah », tout enroulée de draperies blanches, +vint s’accroupir à terre et frapper sur une +sorte de tambourin une mélodie plaintive et douce. +Le silence se fit : Son Altesse Royale, assise au +premier rang, avait l’air charmé et attendait avec +la mine d’un gourmet qui va être satisfait.</p> + +<p>Il y eut un léger brouhaha… Un paravent fut déplié +et refermé, et madame Vesey apparut, les deux +pieds rapprochés, le buste renversé, les dents découvertes, +les yeux langoureux ; elle était drapée dans +une gaze rose, souple et légère, qui la moulait ; ses +cheveux noirs dénoués étaient entremêlés de bijoux +et de jasmin odorant ; ses poignets et ses chevilles +étaient chargés de lourds bracelets, et ses petites +mains étincelaient. Ainsi vue, elle était superbe : +le fard lui donnait vingt ans, et elle y ajoutait +tout ce qu’on ne sait pas à vingt ans !</p> + +<p>Il y eut un murmure approbateur… l’ayah reprit +le tambourin, qu’accompagnait voluptueusement en +sourdine l’orchestre, et madame Vesey dansa comme +on danse dans les pagodes sacrées… Ce fut du délire, +des applaudissements à tout rompre !… Ivre +de son succès, elle mettait toute sa fougue, toute +son ardeur, toute son ambition dans ses yeux +voilés !…</p> + +<p>Quand elle eut fini, ce fut un murmure spontané ; +le prince ne fit qu’un saut de sa chaise, et lui +prenant la main, la lui baisa en lui disant : Merci ! +En une seconde, elle fut la femme la plus à la mode +de Londres. De vieilles duchesses vinrent lui faire +des génuflexions ; Holophern Rush la regardait avec +adoration ; quant à madame Rush, elle lui aurait +baisé les pieds, tant ce succès, chez elle, la ravissait.</p> + +<p>— Et maintenant, ma chère, vous allez venir +souper ; il y a un souper servi rien que pour vous +dans mon boudoir… Prenez un cavalier…</p> + +<p>Madame Rush regardait du coin de l’œil le prince +qui était tout proche.</p> + +<p>— Et à vous deux faites vos invitations.</p> + +<p>— Moi, choisir ! répondait la douce Vesey, toute +frémissante encore ; choisissez vous-même… Enfin, +si vous le voulez… Puis, tournant légèrement la +tête pendant que tous les yeux étaient arrêtés sur +elle, et que ceux du prince la dévoraient en plein, +élevant un peu la voix :</p> + +<p>— Lord Tyars, voulez-vous me faire la faveur de +me donner le bras ?</p> + +<p>Lord Tyars ! Pas le prince !… Celui-ci devint +blanc comme sa cravate ; puis, comme Lord Tyars, +qui avait bousculé trois femmes, offrait le bras à +madame Vesey, Son Altesse Royale, avec son air +de grand seigneur, s’approcha :</p> + +<p>— Puis-je m’inviter à votre table, moi aussi ?…</p> + +<p>— Trop honorée, monseigneur… fut la respectueuse, +mais bien froide réponse.</p> + +<p>C’était une défaite, et, mal préparé, le pauvre +prince n’eut pas le courage d’être du souper. Toute +réflexion faite, il se déclara très-fatigué, et une fois +dans l’escalier, au désespoir morne de madame Rush, +il demanda sa voiture. Pendant ce temps, Tyars, +du champagne plein la tête, étouffait d’orgueil de +s’être vu ainsi publiquement préféré !! !…</p> + +<p>— C’est ma surprise ! lui dit-elle, en mettant ses +lèvres tout près de son oreille, pendant qu’il se penchait +pour la servir.</p> + +<p>— J’ai la mienne aussi !… fut sa réponse.</p> + +<p>On sut le lendemain quelle était cette surprise : +madame Vesey devenait la marquise de Tyars.</p> + +<p>Le jour du mariage, c’est Bobbie Rush, personnage +de quatre ans, qui, vêtu en page, avec un +pourpoint fraise écrasée, a porté la queue de la +mariée. Madame Rush reçoit maintenant tous les +princes qu’elle veut ; elle est tout à fait à la mode. +Il n’y a que le pauvre Cinq-Ports qui cherche de +nouveau un cœur et pleure encore sa chaumière !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">KITTY DOVE</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>Le mariage de Sir Marmaduke Orris et de Bertha +Tremayne avait fait du bruit en son temps. Ce +n’était ni par la pompe, ni par le nombre des demoiselles +d’honneur et l’élégance des pages, mais précisément +par l’absence de tout cela. Sir Marmaduke +avait célébré sa majorité le samedi, et ce garçon, +qui passait à bon droit pour le plus timide du +monde, qui depuis l’âge de huit ans tremblait en +s’entendant interpeller, qu’on avait assommé du +poids de son nom et de sa fortune, qui avait toujours +eu une peur horrible de Lady Orris, sa belle-mère, +et ne se sentait pas le courage de la mettre à +la porte de chez lui, — comme depuis plusieurs +années il rêvait tous les soirs avec délices qu’il le +faisait ; — ce nigaud, au dire de Lady Orris, ce sot, +d’après l’opinion de mesdemoiselles ses sœurs, avait +montré qu’il savait parfaitement ce qu’il voulait, +en s’en allant, dès le lundi, se marier sans aucune +notification préalable avec Miss Bertha Tremayne !</p> + +<p>Notez que Miss Bertha Tremayne était la protégée +de Mylady qui lui avait donné un médaillon +devenu inutile, l’amie chérie de Miss Orris, avec qui +elle persiflait sans cesse ce pauvre stupide Sir Marmaduke. +Cette petite colombe, incapable de nourrir +un projet, laide par-dessus le marché, avait, grâce +aux conseils de madame sa mère, et en suivant un +plan de campagne supérieurement conçu, enlevé Sir +Marmaduke au nez de tous, et pendant qu’on la +cherchait, craignant qu’elle ne fût noyée ou écrasée, +elle arrivait tranquillement à X…, un petit sac de +nuit à la main, y trouvait Sir Marmaduke amoureux +comme une oie et fier comme un dindon, faisait +avec lui une courte visite à l’église, et en sortait +Lady Orris épouse légitime d’un baronnet dont la +famille datait de la conquête et dont le « <span lang="en" xml:lang="en">rent roll</span> » +était estimé, au bas mot, tout près d’un million.</p> + +<p>Dès le soir même, elle affichait hautement ses +droits en envoyant Marmaduke (muni d’un bout +de ruban pour la longueur) lui acheter une paire +de pantoufles chez le principal cordonnier du lieu. +La vue du jeune baronnet du Hall faisant une telle +commission avait failli causer une attaque d’apoplexie +à la respectable personne qui portait à Mylady +ses chaussures. Le bruit se répandait aussitôt d’un +événement extraordinaire, et le lendemain, quand +l’incroyable vérité parvint à <span lang="en" xml:lang="en">Orris Hall</span>, les jeunes +tourtereaux filaient tranquillement sur Paris, car la +pauvre Bertha se mourait de peur (disait-elle) de +la colère de ses parents, et comme, en effet, la première +lettre de madame Tremayne fut très-cruelle, +et qu’elle refusa d’envoyer quoi que ce soit à sa +fille, Sir Marmaduke eut grand’peine à consoler sa +femme, mais répara avec transport son dénûment +par l’achat d’un trousseau comme on en fait aux +héritières des maisons princières.</p> + +<p>Les premiers temps du mariage furent délicieux ; +d’abord Bertha, qui n’était jolie qu’aux yeux de son +mari, le devint presque pour de vrai.</p> + +<p>Ses cheveux pâles prirent une nuance dorée, ses +sourcils absents se changèrent en un arc charmant, +ses yeux eurent tout à coup de l’éclat, ses lèvres +s’épanouirent rouges comme la cerise, et ayant +toujours été blanche comme une jatte de lait, l’ensemble +ne fut rien moins que désagréable. Elle était +petite et mince, on l’habilla à ravir, et les fanfreluches +et les rubans lui donnèrent l’ampleur qui lui +manquait.</p> + +<p>Sir Marmaduke, au septième ciel, ne parlait pas +plus qu’auparavant… Mais pourquoi aurait-il parlé ? +Sa femme parlait si bien, si haut, si facilement ! Elle +lui avait dicté la lettre qui avait poliment signifié à +Lady Orris d’avoir à élire ailleurs son domicile ; elle +lui dictait aussi ses paroles et ses actions, et il ne +lui restait plus qu’à se laisser vivre.</p> + +<p>Après le <i lang="en" xml:lang="en">honey moon</i> de rigueur, la vie s’établit +entre <span lang="en" xml:lang="en">Orris Hall</span> et Londres, et Sir Marmaduke +passa officiellement au rang des maris qui ne comptent +pas. Bien des personnes se mirent à plaindre +cette charmante petite Lady Orris d’avoir un mari +si bête, et madame Tremayne surtout en gémissait +dans le secret avec ses meilleures amies… Bertha +était si douce !… On s’en aperçut bientôt.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>II</h3> + +<p>Lady Orris commença par des dîners, et ces dîners +faisaient le désespoir du pauvre Marmaduke ; il lui +était effroyable d’avoir à donner le bras à une +duchesse ou à une comtesse, à passer devant tout +le monde et, durant le dîner, à suffire à une conversation. +Lady Orris excusait bien à l’avance la +timidité de son mari ; elle le faisait même devant +lui d’un ton maternel qui rendait le pauvre Marmaduke +dix fois plus confus. Mais cela n’empêchait +pas les dîners de Lady Orris d’être agréables, et son +chef un artiste émérite.</p> + +<p>Elle donna deux bals, et ces bals ayant réussi, +elle voulut avoir la comédie chez elle, mais l’avoir +d’une façon complète ; elle avait pour cela un excellent +conseiller. L’honorable Victor Fielding, son +propre cousin germain, était un jeune homme réputé +plein d’esprit. Dès l’adolescence, il ne pouvait parler +à son valet de chambre sans jeter ce personnage +dans des convulsions d’hilarité ; quant à son coiffeur +et à son bottier, ils estimaient M. Fielding +l’homme le plus spirituel de la terre. Revêtu de +cette auréole, et malheureusement dépourvu de +fortune, Victor Fielding entra dans le monde, propre +à tout et bon à rien, et un beau jour épata la +société et son honorable famille en paraissant sur +les planches d’un vrai théâtre et en choisissant un +rôle burlesque pour son début ; on cria d’abord, +puis on se mit à raisonner, et finalement, au lieu +d’être déchu, Victor Fielding se trouva plus recherché +que jamais ; c’était un acteur, mais un des leurs ; +beaucoup de femmes le trouvaient aimable, ses +engagements aux théâtres étaient courts, et entre +temps il jouait avec des amateurs sans trop se faire +prier. Et il avait promis à Lady Orris de jouer chez +elle !! !</p> + +<p>Sir Marmaduke détestait Fielding, détestait les +gens de théâtre, détestait les comédies de société. +Lady Orris, sa belle-mère, tout en lui faisant les +gros yeux, lui avait inculqué tous les préjugés qui +convenaient, il y a cent ans, aux gens bien nés. +L’idée qu’une Orris se fît applaudir par un public +quelconque (et sa femme parlait maintenant d’une +représentation de charité où l’on entrerait pour sa +guinée) le mettait en fureur. Il essayait des remontrances +à sa chère Bertha ; il ne répondait pas à +Fielding quand celui-ci lui parlait ; mais ni lui ni +l’autre n’avaient l’air de s’en apercevoir. Si l’on +était en particulier, Bertha donnait à son mari une +chiquenaude sur le bout du nez, ce qui terminait +la discussion ; s’il y avait un tiers, elle prenait la +mine d’un ange résigné et compatissant ; quant à +Fielding, il faisait la grimace en aparté d’une façon +qui ravissait Lady Orris. Ils étaient les gens les plus +gais du monde, prenant des mesures, renversant en +imagination les cloisons, élevant les portants et +surtout dessinant les costumes — car Victor Fielding +dessinait ; on disait même, ce qui s’appelle +tout bas, c’est-à-dire très-haut, que les costumes de +la célèbre Kitty Dove étaient sortis de son cerveau.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>III</h3> + +<p>Cette Kitty Dove occupait au moins beaucoup +son esprit, et, avec Lady Orris, ils en parlaient sans +cesse. Kitty Dove était une créature si remarquable, +la première actrice du siècle, de l’avis de Victor, la +seule qui eût compris Sheridan. Belle, noble, distinguée, +un ange !… Et l’on allait applaudir cet ange, +pendant que Sir Marmaduke s’enfermait, de mauvaise +humeur, dans son « <span lang="en" xml:lang="en">study</span> » et se consolait, +ou plutôt se lamentait, en compagnie de son meilleur +ami « Rascal », petit terrier à rat, qui le regardait +avec des yeux humains, pendant que tristement +il fumait sa pipe, et semblait lui dire qu’il +comprenait bien sa peine. Du reste, Rascal n’aimait +qu’à demi Mylady et la grognait souvent dans des +coins, sachant qu’il lui était interdit de le faire +plus ouvertement, mais il ne se gênait pas pour +attraper les mollets de Victor Fielding, chaque fois +que l’occasion s’en présentait.</p> + +<p>Le pauvre Sir Marmaduke se sentait devenir bien +inutile ; la douairière Lady Orris était maintenant la +meilleure amie de Bertha, qu’elle soutenait, encourageait +et chaperonnait, et les deux Miss Orris adoraient +leur ancienne amie. Le pauvre Sir Marmaduke +ne se sentait que « Rascal » pour appui, et les +soutiens de Lady Orris étaient légions, tous ceux +qu’elle amusait, tous ceux qui comptaient être invités +par elle, tout le troupeau affamé et repu, qui va +là où la table est mise.</p> + +<p>Un soir, la solitude des deux camarades, le maître +et le chien, fut interrompue par Bertha, qui rentrait +d’une partie de théâtre en la compagnie irréprochable +de sa belle-mère, de son cousin et de plusieurs +autres. On avait été voir Kitty Dove dans le rôle +que Bertha ambitionnait.</p> + +<p>— Eh bien ! Sir Marmaduke, vous n’êtes donc +pas couché ; il fallait venir avec nous alors !</p> + +<p>— Je déteste le théâtre.</p> + +<p>— Quelle idée ! Kitty a été délicieuse ; et savez-vous, +Marmaduke, que je veux l’avoir un soir à +souper ? je veux absolument la connaître.</p> + +<p>Sir Marmaduke pétrifié ouvrait des yeux effrayés.</p> + +<p>— Pourquoi pas, s’il vous plaît ? Miss Dove est +une personne parfaitement comme il faut ; on l’invite +partout ; d’abord elle a été mariée ; c’est une +personne aussi distinguée que n’importe qui ; je +suis décidée à faire sa connaissance ; je la trouve +charmante !…</p> + +<p>— Mais Bertha, je vous en prie, réfléchissez !…</p> + +<p>— Ah ! ne soyez donc pas toujours à gronder. +Victor viendra demain vous chercher pour vous +présenter à Miss Dove, et vous tâcherez de parler… +si vous pouvez !…</p> + +<p>Aller chez Miss Kitty Dove, l’avoir à souper +chez lui avec Lady Orris !… depuis son enfance une +« Lady Orris » était pour l’imagination de Sir Marmaduke +une personne vivant dans une sphère à +part ; une Lady Orris, de <span lang="en" xml:lang="en">Orris Hall</span>, soupant avec +une actrice, lui paraissait une action presque sacrilége ; +c’était déjà assez terrible qu’une Lady Orris +eût parmi ses parents un personnage comme Victor +Fielding, tout fils de lord qu’il était.</p> + +<p>Malgré tout, le pauvre Sir Marmaduke se sentait +condamné ; il se rendait compte qu’il irait, et qu’une +fois là, il n’oserait jamais être impoli pour une +femme, car, bien que ne songeant qu’avec un mépris +naïf à une certaine classe de femmes, il n’aurait pu +être grossier pour la dernière fille des rues.</p> + +<p>Et Bertha fut aimable à déjeuner, et Victor arriva +au lunch, et, tout en mangeant bien et buvant mieux, +fit la biographie et l’éloge de Miss Dove ; elle avait +tout : vertu, talent et le reste ; elle avait eu le malheur +d’être mariée avec une affreuse canaille dont +elle avait pu heureusement se débarrasser ; elle +épouserait sans doute un duc, elle en était digne ; +quant à lui, Fielding, il lui baiserait les pieds avec +plaisir ; c’était une grande faveur d’être reçu par +elle, elle recevait si peu de personnes chez elle ! Le +lunch n’était pas terminé que Mylady sonna pour la +voiture de Sir Marmaduke et le pria de se hâter.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>IV</h3> + +<p>Le pauvre Marmaduke était au supplice ; son +expérience de la vie était nulle, et il se figurait l’intérieur +d’une actrice comme la chose du monde la +plus extraordinaire ; du reste, Fielding eut soin +d’entretenir un ahurissement qui était manifeste +en parlant sans arrêt depuis Belgrave Square jusqu’à +une des rues neuves du quartier de Kensington, +où se trouvait la maison de Miss Dove.</p> + +<p>Une <span lang="en" xml:lang="en">housemaid</span> en alpaga noir, tablier de mousseline +à bavette épinglée de nœuds roses et un petit +bonnet blanc à nœuds roses également, vint ouvrir ; +elle introduisit ces deux messieurs au premier, +dans le salon le plus honnêtement bête ; tous les +meubles couverts d’une perse luisante ; des livres, +des plantes, quelques belles gravures ; une petite +installation pour faire les fleurs artificielles ; quelques +bluets étaient dans un vase, et leur copie +reposait sur la tablette de bois peinte en blanc ; +devant cette table, une cage avec deux beaux canaris +chantant à tue-tête ; les stores rouges étaient +baissés, et l’air entrait par la large fenêtre du petit +salon du fond, qui s’ouvrait sur un jardin dont on +apercevait les arbres et dont on respirait les parfums. +Des quantités de photographies de beaux +enfants complétaient l’ensemble.</p> + +<p>Miss Dove les fit attendre cinq minutes ; puis elle +parut, vêtue d’une robe de laine blanche légère, le +corsage plissé, la jupe longue et unie, un ruban bleu +dans ses cheveux châtains, lisses et nattés ; à la +main, une corbeille pleine de roses fraîchement +cueillies, l’air du visage sérieux et paisible. Elle +s’avança droit vers Sir Marmaduke.</p> + +<p>— Sir Marmaduke, je suis touchée, je vous +remercie ; mon ami Fielding m’a dit que vous étiez +un de mes amis inconnus, soyez le bienvenu.</p> + +<p>Et d’un geste doux elle forçait Sir Marmaduke à +s’asseoir, pendant qu’elle-même prenait place dans +le petit fauteuil d’osier devant sa table de travail, +et de ses mains légères et blanches se mettait à pétrir +une fleur.</p> + +<p>Sir Marmaduke murmura quelques mots de… +ravi…, charmé, puis, rouge comme une braise, +regarda d’un air embarrassé Victor Fielding qui +parlait à Miss Dove avec tout le respect possible. +Mais Sir Marmaduke n’avait pas besoin d’être +embarrassé : de sa voix douce et cadencée, Kitty +Dove lui adressait la parole, faisant, sans qu’il s’en +rendît compte, les demandes et les réponses ; tout +était net, simple et de bon goût. Sir Marmaduke, +qui aimait les bêtes, fut heureux quand l’entrée d’un +grand chien de montagne le mit sur un sujet qui +lui était familier ; il caressa le bel animal, qui s’appelait +Otello et était fier comme le Maure de Venise…</p> + +<p>— Ah ! quand on est seule et sans enfants, +dit doucement Kitty, il faut bien tromper son +cœur.</p> + +<p>Et, voyant les yeux de Sir Marmaduke s’arrêter +sur les photographies enfantines :</p> + +<p>— Oh ! je n’en ai jamais eu, dit-elle ; mais je les +aime tant ! je me console en regardant ceux des +autres !…</p> + +<p>Sir Marmaduke était ahuri.</p> + +<p>Ça, une actrice ! cette femme belle, chaste, s’entourant +de portraits d’enfants ! Les sentiments intérieurs +de Marmaduke se manifestaient par une +timidité redoublée. Aussi Victor Fielding parlait-il +tout le temps ; mais c’était au jeune baronnet que +Miss Dove adressait ses réponses, et quand, au +moment du « <span lang="en" xml:lang="en">shakehands</span> » du départ, Fielding dit : +« Ma chère Kitty, je sais que Sir Marmaduke est +chargé par Lady Orris de vous dire qu’elle sera +ravie de vous voir », Sir Marmaduke ne put que +répéter « ravie », tant les yeux bruns et doux qui +s’arrêtaient sur lui le rendaient incapable d’une +autre réponse.</p> + +<p>A la porte, les deux hommes se séparèrent, Fielding +pour s’en aller à de nouveaux triomphes, Sir +Marmaduke pour réfléchir…</p> + +<p>Lady Orris eut tout le loisir de se divertir avec +son cousin de la façon dont elle menait son mari :</p> + +<p>— Ce pauvre Marmy, qui a peur des femmes de +théâtre comme du diable !… le voilà donc apprivoisé… +Voyez-vous, Victor, vous avez de l’esprit ; +mais, ma parole, même si vous aviez été Sir Marmaduke +Orris, je ne crois pas que je vous aurais +choisi. Un mari qui n’oserait seulement pas regarder +une autre femme… car il n’a pas regardé Miss +Dove, j’en suis certaine ; il ne sait pas seulement la +couleur de ses yeux.</p> + +<p>Sir Marmaduke la savait si peu, la couleur des +yeux de Miss Dove, qu’encore amoureux de sa +femme, et se croyant tenu envers elle à la plus +rigoureuse fidélité, il se faisait des reproches de +penser autant à Miss Dove. Comme elle avait l’air +tranquille !… Comme sa voix était harmonieuse ! +comme tout était simple et « anglais » chez elle !… +Comme cela devait être agréable de dîner en face +d’elle !…</p> + +<p>Et alors l’image de son petit pantin de femme +qui riait ou criait sans cesse, qui n’aimait que les +chinoiseries, les japonaiseries, les choses baroques, +qui se moquait du goût anglais et de la lourdeur +anglaise… cette image baroque dansait désagréablement +devant ses yeux, et puis Marmaduke rêvait +un « <i lang="en" xml:lang="en">son and heir</i> », et la pensée des enfants était +affreuse à Lady Orris.</p> + +<p>Qu’est-ce qu’on peut faire de ces petits singes ? +Un héritier ? Mais pourquoi faire, un héritier ? Pour +nous enterrer ?… Telle était sa constante profession +de foi.</p> + +<p>Miss Dove, qui, au contraire… Marmaduke était +bien triste !</p> + +<p>Lady Orris, ayant obtenu ce qu’elle désirait, était +d’une condescendance rare. Elle voulut bien informer +Sir Marmaduke du jour qu’elle avait choisi +pour donner un souper à Miss Dove, et, de plus, +pour l’édification de son mari, ajouta que Miss Dove +avait déjeuné plusieurs fois chez la duchesse de +Boldfront.</p> + +<p>Elle fut fort étonnée quand Sir Marmaduke se +permit de dire en guise de réponse :</p> + +<p>— Je n’approuve pas cela.</p> + +<p>— Quoi ! la duchesse ?</p> + +<p>— Non, votre projet.</p> + +<p>Il y eut un court silence ; Lady Orris faisait sonner +sa cuiller. Puis, de son petit ton glacé :</p> + +<p>— C’est pour jeudi.</p> + +<p>— Je vous répète que je n’approuve pas. Et Marmaduke +se leva et fit frapper violemment la porte +en s’en allant.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>V</h3> + +<p>Le jeudi vint, et le triomphe de Bertha. Miss Dove +avait répondu un mot charmant à l’invitation de +Lady Orris. Tout était réglé et agencé par Fielding, +qui jouait en ce moment au <span lang="en" xml:lang="en">Star Theatre</span> le rôle +d’une vieille femme ivrogne, dans un « burlesque », +le jouait délicieusement et était l’idole d’un petit +groupe d’admiratrices.</p> + +<p>Lady Orris avait rêvé un souper à sensation, un +souper positivement pompéien !… Elle-même, vêtue +d’un peplum couleur flamme, des sandales d’or +aux pieds, ses cheveux frisés, couronnés de roses +blanches, avait, au dire de Fielding, une mine +absolument réussie. Lui, à son profond regret, était +tenu au vil costume moderne, mais il s’en était +dédommagé en faisant des recherches archaïques, +afin que le souper ne ressemblât à rien qui se fût +déjà vu à Londres en ce genre. Un véritable décor +antique avait été établi par ses soins, et la table +mise comme chez Cicéron lui-même ! Il avait laissé +comprendre quelque chose de la surprise qui l’attendait +à Miss Dove, et l’on comptait bien qu’elle viendrait +costumée en vestale ou quelque chose d’approchant. +Quand Sir Marmaduke vit sa femme, il +manifesta une surprise non équivoque. Quant à la +salle du souper, l’entrée lui en avait été interdite ; +il verrait quand on se mettrait à table. A minuit +moins un quart, deux amies aussi toquées que Lady +Orris faisaient leur apparition, semblant sortir d’un +tableau d’Alma Tadema. L’une avait ses cheveux +en cône et entourés de bandelettes ; l’autre, dans +un peplum noir, avait l’air de la divinité de la Nuit… +dans un pays chaud…</p> + +<p>Les cavaliers étaient des amis de Fielding et se +donnaient à peine la fatigue de serrer la main à Sir +Marmaduke. On attendait avec impatience, parlant +d’un lion apprivoisé qu’il avait été question, pendant +un moment, d’introduire dans la salle du +festin ; on s’enthousiasmait à la pensée de répétitions +futures dirigées par Kitty Dove…</p> + +<p>Enfin, elle arriva !… Elle entra de l’air d’une lady +qui va à un <span lang="en" xml:lang="en">drawing room</span>, habillée de crêpe de +Chine blanc, garni de dentelles magnifiques, le +corsage à peine ouvert au col, des manches coupées +à la saignée.</p> + +<p>Ses cheveux bruns nattés, lissés et des plumes +blanches formant comme un diadème, un léger voile +tombant derrière les plumes ; le visage doux à peine +éclairci par un demi-sourire, elle entra, pleine de +dignité et d’aisance, regardant avec quelque étonnement +la maîtresse de la maison qui, ravie et sans le +moindre embarras non plus, l’accueillait avec des +phrases enchantées et louangeuses. Ce furent des +présentations, des compliments, et chez Miss Dove +des remercîments polis, des révérences de dame +d’honneur. Sir Marmaduke n’était pas négligé. Le +plus joliment du monde, elle l’interpella comme +une ancienne connaissance, le remercia de sa visite, +plus encore de l’honneur qu’elle avait ce +soir-là.</p> + +<p>Sir Marmaduke n’exprima aucune surprise en +prenant place à la table antique préparée par d’autres +soins que les siens ; il eut un œil tranquille pour +Lady Orris, pour Fielding qui s’évertuait à faire le +polichinelle agréable. Miss Dove répondait, tout en +gardant une réserve charmante et parlant toujours +de cette voix douce qui est, comme dit Shakespeare, +« une excellente chose chez une femme ».</p> + +<p>Les premiers moments du souper furent froids et +corrects ; on mangeait le potage sous l’influence de +cette gêne réciproque qui saisit les gens qui ne sont +pas du même bord, ni accoutumés à être réunis. +On parla d’abord de courses, du Parc, de parties à +la campagne. Miss Dove, qui se possédait parfaitement, +causait avec naturel et gaieté ; on causa +musique ; elle chantonna sans se faire prier deux +ou trois mélodies dans cette langue italienne qui +est celle même de l’amour. Prise d’émulation, Lady +Orris fredonna de sa voix pointue une niaiserie sentimentale +qui autrefois avait ravi Sir Marmaduke. +Ces romances mirent l’amour sur le tapis. Les trois +dames crurent faire les bonnes princesses et mettre +Miss Dove à l’aise en professant les théories les plus +larges ; Lady Orris alla jusqu’à dire que le mariage +était une institution ridicule et démodée. Aussitôt +Fielding, prenant un ton de conférencier méthodiste, +débita une série de vieilles calembredaines à +l’admiration presque générale.</p> + +<p>Seule Kitty Dove, peu enthousiasmée évidemment, +continuait à causer à voix basse avec Marmaduke ; +elle le regardait de ses yeux tendres et doux, +et parlait de son goût pour les jardins, pour les +roses, pour la campagne, son rêve de s’y retirer un +jour en compagnie d’Otello, « le seul fidèle ami sur +lequel je compte ».</p> + +<p>Sir Marmaduke devenait brave comme le sont +les poltrons quand ils s’y mettent, et confessait ses +goûts à lui, son horreur du bruit, son peu d’attrait +même pour les soupers, et, à l’instant où le +visage de Miss Dove, tourné vers lui, lui faisait +oublier le reste, la voix glapissante de Victor s’élevait ; +debout, le verre en main, il criait : « Vive la +Rome des Césars ! » On ne savait pas trop ce que +cela voulait dire, mais on applaudissait avec délire.</p> + +<p>— Oui, disait Victor, nous jouerons la comédie, +la tragédie, le drame ! Shakespeare ! Sheridan ! Congreve ! +tout nous est bon, n’est-ce pas ?… Oui, nous +rirons, nous serons gais, nous serons joyeux, et +Kitty Dove sera notre divinité. Vive Kitty !</p> + +<p>Et Lady Orris, de sa petite voix pointue, faisait +chorus : « Vive Kitty !… » pendant que Miss Dove, +semblant répondre à ses sujets, levait son verre d’un +geste de reine.</p> + +<p>— Elle joue la <i>Reine Catherine</i>, ce soir, murmurait +Fielding.</p> + +<p>— Je suis sûre que c’est Marmaduke qui l’assomme, +répondait Lady Orris.</p> + +<p>La fête charmante se prolongea jusqu’à deux +heures et demie. A ce moment, Miss Dove, qui, +assise à l’écart depuis qu’on s’était levé de table, +respirait le bouquet de muguet qu’elle tenait en +main, demanda sa voiture. Lady Orris, qui aimait +se coucher à cinq heures, protesta en vain.</p> + +<p>— Vous êtes trop bonne, Lady Orris ; mais demain +j’ai une répétition, je suis forcée de me reposer. +Mais je suis toute à vous le jour que vous voudrez +pour organiser ce que vous désirez, à supposer que +je puisse être utile…</p> + +<p>— Vous êtes trop charmante ; venez me voir, je +vous en prie, nous vous admirons tant, tant !…</p> + +<p>Pendant cet échange de compliments, Sir Marmaduke +avait été chercher la pelisse de Miss Dove, +une immense pelisse brune, close et sombre, avec +une coiffe à la vieille qu’elle rabattait sur ses yeux. +Le valet de pied vint prévenir que la voiture de +Miss Dove était là. Sir Marmaduke lui offrit son +bras pour l’accompagner. La porte du salon se +referma ; on entendait le bruit des voix pendant que +Sir Marmaduke et l’actrice descendaient lentement. +Ils traversèrent le Hall, et Sir Marmaduke fit signe +à un des trois valets de pied :</p> + +<p>— Mon paletot.</p> + +<p>Et se tournant vers Kitty :</p> + +<p>— J’aurai l’honneur de vous déposer à votre +porte…</p> + +<p>— Marmy est allé se coucher, disait pendant ce +temps Lady Orris à Fielding.</p> + +<p>— Oh ! n’en parlez plus, disait le charmant +Victor.</p> + +<p>— Si, si, j’en parle ; c’est un mari modèle ; c’est +un chien de berger… Vive Marmaduke !</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>VI</h3> + +<p>Les fêtes, même pompéiennes, ont leur lendemain ; +celui-ci fut imprévu. Dix jours après ce joli +souper, Sir Marmaduke, qui avait oublié de rentrer +à Belgrave square, débarquait à New-York. Miss +Dove payait son dédit… et Victor Fielding raconte +qu’ils se sont mariés au pays des Mormons !! !</p> + +<p>Lady Orris accomplira son rêve ; elle débutera +sur un vrai théâtre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5" lang="en" xml:lang="en">HOUSE-PARTY</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>Lady Charles Berner est une de ces tranquilles +personnes élevées à la campagne, dont les plus vifs +plaisirs ont été, de temps en temps, un <span lang="en" xml:lang="en">County-Ball</span>, +et les distractions, des <span lang="en" xml:lang="en">Lawn-Tennis</span> plus ou +moins réussis. Une fois mariée, Lady Charles a +changé de maison, mais sa vie n’a pas été plus accidentée. +Lord Charles n’aime que l’agriculture, la +chasse et la pipe, et elle s’est figuré aussi qu’elle +n’aimait que l’agriculture, la chasse et la pipe. En +y ajoutant les joies que l’on promet à la bonne +conscience, elle se croyait assurée d’une existence +très-douce. Elle aimait ses comptes de ménage, +elle aimait ses lapins, elle aimait même ses cochons… +puis elle cessa d’aimer tout cela. Leur fortune +ne permettait pas aux Berner une double installation +aux champs et à la ville ; mais Lord Charles +avait la chance de posséder, à Londres, un frère +aîné généreux, Lord Treppy. Or, Lord Treppy allant +en Norvége cette année, et Mylady l’accompagnant, +au lieu de louer leur maison, ils la prêtèrent +aux Charles ; ceux-ci se crurent tenus d’accepter +une offre aussi avantageuse.</p> + +<p>Lord Charles avait un certain entraînement, mais +Mylady, qui était paresseuse, se sépara avec peine +de ses animaux domestiques. Huit jours après, elle +ne se souvenait plus guère que « <span lang="en" xml:lang="en">the Hedge</span> » existât ; +quinze jours plus tard, elle y songeait avec +mépris, et au bout d’un mois avec horreur. L’air de +Londres, les plaisirs, le Parc, les dîners, les bals lui +paraissaient son élément naturel ; elle s’amusait follement +avec une tranquillité grave, qui n’était pas +sans attrait. Grande, toute blanche, les cheveux +d’un blond roux, les yeux bleus, un peu myopes, +une bouche en fraise, le cou et la poitrine éclatants +comme la neige fraîchement tombée ; mal mise, +elle était belle, d’une beauté de campagnarde ; elle +aimait les parfums forts et les fleurs odoriférantes ; +elle en portait de grosses touffes, et sa personne +était toujours fraîche à la croire sortant du bain ; +elle tendait à chacun, avec une cordialité visible, +ses belles mains un peu grandes, mais souples et +bien faites.</p> + +<p>Elle s’amusait avec l’entrain d’un enfant bien +portant, ravie de rire et de s’entendre dire toutes +sortes de choses agréables, dont elle n’avait pas l’habitude. +Lord Charles l’avait choisie quand il avait +quarante ans et elle trente, et ne s’était pas cru +tenu à de grands frais de cour. Depuis qu’elle complétait +l’ameublement de sa maison, sa galanterie +n’avait pas fait de progrès.</p> + +<p>Lady Charles, qui avait toujours été économe, +devint dépensière, mais sans transition, tout d’un +coup. Elle avait envie de tout et aurait pleuré quand +son mari venait lui lire les feuilles locales. Qu’est-ce +que cela lui faisait maintenant ? l’état de la +ferme, elle s’en moquait. Elle songeait au bal de +Lady X… et à la robe de tulle vert d’eau que lui +confectionnait sa femme de chambre, car elle faisait +encore confectionner toutes ses robes par sa +femme de chambre.</p> + +<p>Lord Charles ne faisait nulle attention au changement, +débitait son boniment, expliquait son engrais, +lisait les lettres du régisseur, les nouvelles du +veau dernier-né, l’annonce d’une portée de lapins, +fumait sa pipe, buvait son eau-de-vie et son soda, et +s’en allait à son club causer avec d’autres <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> +conservateurs, agriculteurs bornés comme lui-même ; +là, il lisait d’interminables journaux et reparaissait +pour accompagner Mylady, car il considérait +un peu d’amusement comme hygiénique, et sa +belle Caroline se portant très-bien, il comprenait +qu’elle aimât le mouvement et même la danse une +fois par hasard. Du reste, il parlait toujours du ton +d’un homme venu une fois à Babylone, mais qui n’a +pas l’intention d’y revenir. Comme il n’était pas +avare, il voulait bien, pour une fois, se livrer à des +dépenses au delà de son revenu, mais à condition +de n’y revenir jamais. Lady Charles était décidée à +y revenir toujours ; les lettres qu’elle recevait de la +campagne l’énervaient, tout ce qui faisait allusion +au retour l’exaspérait, et un soir, quand Lord Charles +répondit avec son gros rire à un espoir exprimé de +les voir l’année suivante :</p> + +<p>— Ici l’année prochaine ! Ni l’année prochaine, +ni dans dix ans ! Nous retournons dans notre niche +pour n’en plus sortir, n’est-ce pas, Carey ?</p> + +<p>Elle sourit, mais elle l’aurait étranglé.</p> + +<p>Chose étonnante, elle n’avait jamais eu de rêveries, +d’aspirations ; sa jeunesse s’était écoulée tranquillement +à attendre un mari, à étudier le piano +et la botanique, et à marcher quatre heures par +jour, chaussée de bottines sans talon. Après cela, on +peut se croire une femme raisonnable et ne pas l’être.</p> + +<p>Lord Charles n’avait pas voulu la conduire au +derby ; elle avait vu d’un balcon de Grosvenor +place revenir les voitures, ce qui l’avait un peu dédommagée ; +mais aller à Ascot, cela, elle le souhaitait +avec passion. Elle connaissait un tas de gens +qui y allaient, qui l’auraient bien invitée à se +joindre à eux, mais qui n’y pensaient pas. Lady +Charles Berner était encore un <i lang="en" xml:lang="en">outsider</i> et menaçait +de le demeurer, puisqu’elle partait, et Lord +Charles, qui était extrêmement de mauvaise humeur, +par suite de la mort subite d’une magnifique +génisse, avait déclaré qu’il n’irait pas ; il n’avait +pas d’argent, pas dix livres ; il n’irait pas !</p> + +<p>Il n’y a que la hardiesse pour réussir. Lady +Charles Berner demanda de but en blanc à Lady +Gwendoline Vancouver, qui avait loué à Sunningdale +un délicieux cottage pour la semaine d’Ascot, +si elle ne voulait pas l’inviter.</p> + +<p>— J’ai si envie d’y aller !</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Dear</span> Lady Charles, ah ! si j’avais su, Syringa +Cottage est si petit ! et notre <i lang="en" xml:lang="en">house-party</i> est au +complet.</p> + +<p>— Ah ! chère lady Gwen, donnez-moi la chambre +de votre femme de chambre !</p> + +<p>— Non, mais je vous en trouverai une absolument ; +seulement Lord Charles…</p> + +<p>— Mais il ne veut pas venir ! cria presque Lady +Charles.</p> + +<p>— Oh ! alors je vous promets ; il y a un fumoir +au premier, je crois, je le ferai déranger ; enfin je +parlerai à Mrs. Top. (Mrs. Top était la <i lang="en" xml:lang="en">housekeeper</i> +et une personne de profonde conséquence.)</p> + +<p>Grâce à Mrs. Top, qui le voulut bien, Lady +Charles Berner fut invitée à faire nombre dans le +<i lang="en" xml:lang="en">house-party extra cream</i> de Lady Gwendoline Vancouver.</p> + +<p>Elle était aux anges, et la femme de chambre sur +les dents, mais elle avait des robes, et même plusieurs +robes. Pendant ce temps, Lord Charles usait +le papier à lettres de son club à écrire des lettres +d’affaires et à aligner des chiffres, toujours désastreux, +comme tous les chiffres.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>II</h3> + +<p>Syringa Cottage est une délicieuse habitation ; le +ménage qui l’habite l’a acheté, meublé, organisé à +la seule fin de le louer la semaine d’Ascot et d’être +logé à bénéfice le reste de l’année. Tout est ridiculement +bourré de bibelots, de porcelaines ; il y a des +assiettes accrochées dans les coins les plus inaccessibles, +des pelotes à l’infini, des toilettes qui sont +submergées par des nœuds roses, des oiseaux peints +sur toutes les portes, des nattes blanches le long +des corridors, des portières à profusion et une abondance +de vaisselle et de verrerie dans un goût d’élégance +moderne très-raffiné, tout cela se paye et se +paye bien ; du reste, Syringa Cottage est une maison +de bonne taille ; sous son toit de chaume, il y a +quinze lits de maître, grâce à une quantité de bow-windows +ajoutées après coup, mais qui sont de l’effet +le plus agréable ; une vérandah entoure le rez-de-chaussée ; +cette vérandah, tout enjolivée de plantes +grimpantes, toute parfumée, est la plus jolie chose +du monde : on y a multiplié les fauteuils d’osier, les +petites tables, les paravents qui gardent des courants +d’air : deux superbes perroquets, qui ajoutent au +décor et se louent avec le reste, y ont leur perchoir, +étalent à la lumière leurs belles plumes blanches et +leur crête d’or ; d’un bout de l’année à l’autre, les +heureux propriétaires de ce joli nid projettent et +exécutent des embellissements, et les font payer à +leurs non moins heureux locataires d’une quinzaine.</p> + +<p>Le <i lang="en" xml:lang="en">house-party</i> de Lady Gwendoline Vancouver +était fort élégant. Sa mère, la duchesse de Riven, +avec une de ses sœurs non mariée, Lady Gladys, +deux ménages jeunes, élégants et <span lang="en" xml:lang="en">fashionables</span>. +Un médecin de la médecine de l’avenir, dont +chacun raffole ; trois officiers dans les <span lang="en" xml:lang="en">guards</span>, +ce qu’il y a de mieux dans le genre, et son oncle +Lord Arthur Deburn, vieux beau militant dont les +conquêtes ont été innombrables, et qui, mari adoré, +n’en est que plus aimé après chaque infidélité notoire. +Lady Arthur passe sa vie à la campagne à +élever sa jeune famille, car elle a une jeune famille. +Jamais homme n’a été plus sûr d’être aimé pour +lui-même que Lord Arthur ; sa plus brillante situation +financière correspond à un billet de dix livres ; +il a, depuis longtemps, mangé jusqu’au dernier +penny de sa légitime, et sans le duc de Riven serait +à la mendicité, ce qui le gênerait médiocrement, +ayant eu toute sa vie ce qu’il y a de meilleur en +tout, sans jamais songer à payer. Comme il était +de bonne compagnie on l’invitait toujours, et Lady +Gwendoline traitait son oncle en vieil enfant gâté +et le gâtait plus que les autres.</p> + +<p>Ce fut dans ce petit paradis terrestre que Lady +Charles Berner débarqua, ravie des plaisirs en perspective +d’une « <span lang="en" xml:lang="en">Ascot-week</span> ».</p> + +<p>Dès le premier soir, elle vit qu’on s’amusait ; +une bonne humeur extrême présida au dîner. Bonne +chère, bons vins, belles fleurs, élégance, gaieté : +tout y était. M. Vancouver, ayant gagné quatre +mille livres au derby, se montra généreux comme +Sardanapale. On y discuta les mérites d’<i>Angora</i>, +de <i lang="en" xml:lang="en">Queen of the Night</i>, de <i>Tipsy</i>, de <i>Lady Mary +Harber</i>. Lady Gwendoline a engagé des paris, et +<i>Typsy</i> était son favori pour le <span lang="en" xml:lang="en">Cup</span>, tandis que +M. Vancouver backait <i lang="en" xml:lang="en">Queen of the Night</i>. Lady +Charles fut immédiatement prise dans l’engrenage ; +elle qui, un an auparavant, parlait avec horreur +des paris aux courses, elle s’y engagea sans le moindre +remords et sans la moindre arrière-pensée. De +plus, elle écouta les galanteries assez soulignées de +Lord Arthur Deburn ; et de fait, pourquoi se scandaliser +de ce qu’un homme qui n’est plus jeune, car +il ne l’est manifestement plus avec sa tête chauve +et sa moustache blanche, vous trouve agréable ? +Mais, sous ses sourcils gris, il a encore un œil bleu +plein de vie, et cette moustache cache des dents +bien rangées qui semblent pleines de promesses. +Lady Charles était enchantée ; elle jouissait de son +triomphe et en devenait plus gaie, plus aimable, +plus épanouie, et l’on trouvait que, pour une <i lang="en" xml:lang="en">poor +thing</i>, qui toute sa vie a été enfermée à la campagne, +elle n’était pas ennuyeuse du tout.</p> + +<p>Elle dormit mal et se leva reposée.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>III</h3> + +<p>C’est le premier jour des courses, et la journée +s’annonce absolument délicieuse, une de ces journées +d’été du Nord qui laissent loin derrière elles +les arides et dures beautés du Midi. Toute la nature +est en fête, et, du haut du drag de M. Vancouver, +attelé de quatre chevaux gris pommelé, on domine +un océan de verdure se déroulant sous un ciel doux +comme l’œil bleu d’une femme qui, quelquefois, se +voile de larmes. De Windsor et de Sunningdale, +de Bracknell et de <span lang="en" xml:lang="en">Virginia-Water</span>, on arrive de +tous côtés, en côtoyant les jolis jardins tout pleins +de roses, de rhododendrons, de seringa, de tilleuls, +de lilas encore en fleur. C’est sous ce ciel mou comme +un baiser du printemps et de l’été qui fait donner +à la belle terre noire et moite toute sa moisson +de fleurs. Là-bas, sur la pelouse, nette comme celle +d’un jardin bien tenu, tout brille, et l’œil au loin +se repose sur des genêts en fleur qui poudrent d’or +les tapis verdoyants. Tout s’éteint à côté des richesses +de ton du paysage, et, dans cette atmosphère +caressante, l’être se dilate sans se sentir étouffé ni +écrasé.</p> + +<p>Lady Charles Berner jouit de tout cela : ce n’est +point la nature qui la ravit, c’est tout ; c’est cette +succession d’équipages, ce bruit, ce mouvement, ces +arrivées, ce but vers lequel on court. Elle est admirablement +bien sur le drag, derrière M. Vancouver, +qui, ayant à côté de lui sa femme, belle comme +une jeune déesse, et devant ses yeux quatre bêtes +admirables, savoure une félicité sans mélange. On +roule avec ce bruit charmant que font les chevaux +sur une bonne route ; on rit, on cause, on vit, et il +semble à Lady Charles qu’elle n’a jamais si bien +senti la vie courir dans ses veines : comme toutes +les Anglaises, elle est plus sensible aux plaisirs pris +en plein air qu’à tous les autres. On arrive.</p> + +<p>Le Royal enclos est rempli de la crème, et les loges +particulières et les stalles ne le sont pas moins ; c’est +un assaut d’élégance, et les couleurs claires dominant, +c’est une clarté dans la clarté ; les drags sont +rangés à leur place, et bientôt on voit arriver l’équipage +royal — ce qu’on appelle le semi-Ascot <span lang="en" xml:lang="en">state</span>. — Il +arrive en bon ordre, précédé de Lord Cork ; les +livrées rouge et or éclatent au soleil, et ce luxe à +la fois royal et familier est comme la touche définitive +qui rend la scène complète ; puis l’acclamation +loyale qui s’élève de toutes parts, et puis tout +de suite — les « <span lang="en" xml:lang="en">Trial Stakes</span> » — les vestes de +soie des jockeys se bouffent au vent ; ils passent +contre l’horizon, emportés comme dans un vol vertigineux…</p> + +<p>Nul n’est indifférent : chacun sent, chacun palpite, +chacun acclame, et les femmes autant, sinon +plus que les hommes. Quant à Lady Charles, Lord +Arthur Deburn n’a jamais eu plus de plaisir à expliquer +tout ce qu’il connaît si bien à une débutante +(car elle est une débutante à Ascot), et il la +promène à son bras avec un air courtois et conquérant +qui fait qu’on la regarde et qu’elle est charmée +d’être regardée. Quant à Lord Arthur, il sent la +poudre, et, comme les bons chevaux de bataille, il +lève la tête !…</p> + +<p>Le retour est encore plus agréable que l’arrivée ; +il s’y ajoute comme une pointe de griserie. Tout le +jour sous le soleil ardent, les bouchons de champagne +ont sauté avec un bruit de feux d’artifice ; on a lunché +sur le drag de Vancouver plus qu’il n’était nécessaire ; +les femmes ont un peu le sang à la tête, les +hommes sont surexcités juste assez pour être très-gais ; +la fraîcheur du soir, la rosée abondante qui +tombe de bonne heure dans cette campagne humide +est un rafraîchissement délicieux.</p> + +<p>— Allons ! Lady Charles, nous partons, dit M. Vancouver, +et, prenant d’une main un peu moins ferme +les rênes, de l’autre il fait décrire à son fouet +une élégante spirale, et en route pour Syringa Cottage !</p> + +<p>Mais, à mesure qu’on avance, les voix baissent +un peu ; la nuit vient, quelques mains se rapprochent, +et à l’arrivée tout le monde est silencieux…</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>IV</h3> + +<p>Il s’agit de s’habiller pour dîner. Lady Charles ne +s’est jamais sentie plus désireuse de plaire ; elle +s’inonde d’eau froide, elle brosse ses cheveux légers, +elle se parfume, elle se poudre d’une poudre qui +embaume la violette, et même elle se met un peu +de rouge, afin de ne pas être écrasée par la nuance de +son corsage de velours, échancré carré, sans réticence +et garni, selon la bonne tradition, d’une dentelle +de Honiton. Ce corsage, elle le met sur une +jupe de mousseline couverte de grosses cerises, et +elle justifiera parfaitement l’exclamation de <i lang="en" xml:lang="en">cherry +ripe !</i> qui l’accueillera tout à l’heure. Un éventail +de bois de santal, des bas roses à jour, des souliers +assortis au corsage, et la voilà prête. On frappe, +c’est Lady Gwendoline qui envoie des gardénias à +Mylady, et Mylady s’empresse d’en garnir son corsage. +Quand elle descend, elle trouve Lord Arthur +qui a été habillé le premier ; il est superbe dans sa +tenue irréprochable, avec sa fleur au revers, son +mouchoir saturé de « <span lang="en" xml:lang="en">jockey-club</span> », et sa belle mine +de fils de duc.</p> + +<p>Peu à peu on arrive, Lady Gwendoline la dernière, +indolente, la bouche entr’ouverte, jolie, languissante, +mise comme un conte de fée. Le salon +éclairé est plein de bonnes senteurs du jardin ; on +parle avec entrain, Lady Charles s’est appuyée à +une barre de fenêtre, elle sent que Lord Arthur +la regarde… enfin le « <i lang="en" xml:lang="en">dinner is on the table</i> » rompt +le charme.</p> + +<p>La salle à manger est encore plus brillante et +plus embaumée ; la table est éclatante, la nappe est +traversée d’une large bande de velours rouge, sur laquelle +sont posées des corbeilles basses garnies uniquement +de fleurs blanches et de fine verdure ; des +candélabres d’argent sont placés entre ces corbeilles +et garnis de bougies roses coiffées d’un petit abat-jour +rose. Devant chaque dame, il y a un élégant +arrangement de fleurs ; pas de dessert sur la table ; +le dressoir est couvert d’argenterie, comme si les +Vancouver étaient là à demeure. On sert la soupe +dans des assiettes d’argent, et le bataillon des domestiques +est en bon ordre ; le <i lang="en" xml:lang="en">butler</i>, le <i lang="en" xml:lang="en">groom of +the chamber</i>, le valet de M. Vancouver, en noir, et +les trois valets de pied poudrés, dans une livrée +ventre de biche. C’est un dîner exquis, des vins +parfaits ; on est entre soi, dans le laisser-aller de la +campagne, après une journée passée ensemble, et +la conversation se fait capiteuse comme le champagne. +Lord Arthur, qui est d’un côté de Lady +Charles, lui débite toutes les fadeurs amoureuses de +son répertoire, et l’officier qui est à sa gauche lui +fait valoir tous les agréments d’une telle journée.</p> + +<p>— Je ne connais rien de mieux qu’un bon dîner, +après une journée comme celle-ci.</p> + +<p>— Je ne sais pas pour le dîner, dit Lady Charles, +mais j’adore les courses.</p> + +<p>— Ce qu’il y a de meilleur au monde ; un <i lang="en" xml:lang="en">house-party</i> +comme celui-ci est la chose la plus parfaite. +Vancouver fait tout admirablement !</p> + +<p>— Oh oui ! c’est charmant.</p> + +<p>Le jeune homme dévisage son vin et le boit avec +une satisfaction visible.</p> + +<p>Lord Arthur a soin que le verre de champagne +de sa voisine ne soit jamais vide.</p> + +<p>On rit ; on est joyeux. A les entendre tous parler +uniquement de plaisirs, de réunions, d’amusements, +on croirait volontiers qu’il n’y a pas autre chose +sous le ciel ; eux-mêmes le croient, pour le moment, +et c’est avec un sentiment de satisfaction intime, +que ses hôtes partagent, que Lady Gwendoline +se lève et donne aux dames le signal du départ. +M. Vancouver, la serviette à la main, leur ouvre +correctement la porte : tous les hommes sont debout, +et elles disparaissent avec un bruissement de +soie et une envolée de parfum. Un mouchoir est +tombé à terre, Lord Arthur le relève sans rien +dire et le met dans sa poche d’habit.</p> + +<p>La « <span lang="it" xml:lang="it">prima sera</span> » est un peu longue ; mais, en +insulaires intrépides, elles vont dans le jardin se baigner +dans l’air humide. Les héliotropes embaument +à cette heure où l’on ressent peu à peu le charme +mystérieux que vient troubler l’arrivée des hommes, +le cigare à la bouche, repus de bonne chère, et dans +la disposition d’esprit qui suit, et qui, contraste +frappant, est ce qu’ils qualifient de poétique… +Dans ce jardin étroit, sous cette vérandah close, +Lady Charles éprouve des sensations nouvelles ; +Lord Arthur lui parle à voix basse ; ils sont seuls ; +les autres sont ici et là : il y a une liberté complète, +et le parfum des jasmins achève de la griser…</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>V</h3> + +<p>Le lendemain est aussi bon que la veille. Lady +Gwendoline commençait à remarquer la flirtation +de son oncle et de Lady Charles ; mais elle la regardait +avec un certain dédain, se promettant cependant, +une autre fois, de laisser Lady Charles à ses +regrets, et, pour l’amour de l’art, ébauchant à son +mécréant de parent une petite exhortation, mais, +au fond, étant flattée d’avoir un oncle aussi séduisant. +Ce sont des dons de famille !</p> + +<p>Pendant ce temps, Lord Charles Berner, à Londres, +occupait ses heures de loisir à écrire à Mylady +pour lui rappeler qu’aussitôt Ascot on partait, on +retournait chez soi faire des « économies », surveiller +les génisses, les lapins et les abeilles, et surtout +faire des « économies » et rester tranquille. Il s’étendait +complaisamment sur ces riants tableaux.</p> + +<p>Cette lettre tomba sur Lady Charles comme une +étincelle sur la poudre ; elle la reçut après le « <span lang="en" xml:lang="en">Cup-day</span> », +et pendant qu’il était question d’un pique-nique +à <span lang="en" xml:lang="en">Virginia-Water</span> ! Le mirage de sa petite maison, +dans un pays pas joli du tout, de sa vie éteinte, +étroite, endormie, lui fit horreur ; elle s’anima, +s’excita et finalement lut la lettre à Lord Arthur, +lui demandant son avis !…</p> + +<p>Le résultat de la consultation ne s’est pas fait +attendre ! Grâce à Lord Arthur, Lady Charles Berner +a goûté de l’indépendance, de la vie libre et de +l’amour. Quelques jours après, sans regarder derrière +elle, elle débarquait à Boulogne en compagnie +de Lord Arthur, qui, pour la septième fois, dans sa +vie accidentée, arrachait une femme à ses devoirs +(terme consacré).</p> + +<p>Lady Charles avait débarqué à Boulogne, après +un fort mal de mer, sans une malle, et dut immédiatement +consacrer vingt livres sur les quarante +qui étaient son fonds de bourse, à des achats de +première nécessité. Lord Arthur, on ne sait comment, +avait sa malle ; il connaissait Boulogne (il +y vient quand ses créanciers le pressent et y +amène ses conquêtes), il connaissait les hôtels, le +bon marché et le reste, et les voilà installés — car +la triste raison les empêchait d’aller momentanément +plus loin. Lord Arthur a bien gagné +soixante livres à Ascot, mais il ne les a pas encore +touchées ! Pendant vingt-quatre heures Lady Charles +vécut en plein roman ; elle fut une héroïne, elle +avait été enlevée, rien ne lui avait résisté. Mais, au +bout de ce laps de temps, sa femme de chambre lui +manquait horriblement, et Lord Arthur se plaignait, +du matin au soir, de la cuisine et des vins. Le fait +est qu’après la cuisine et le vin de M. Vancouver, +c’était plus que médiocre. Au bout de trois jours de +cette vie libre et indépendante, de promenades sur +la jetée et d’invocations à la lune, Lady Charles en +avait assez, et Lord Arthur éprouvait un léger sentiment +de goutte — très-peu de chose, mais enfin +c’était la goutte ! Le soir du troisième jour, ils +étaient assis dans le salon mal meublé de l’hôtel, +Lady Charles étendue sur une chaise longue de cuir +noir et lisant un roman, édition de Tauchnitz, +quand la porte s’ouvrit avec fracas, et M. Vancouver +fit son entrée… A l’instant, Lord Arthur retrouvait +son agilité et sautait sur ses pieds ; Lady Charles, +qui ne savait quelle contenance prendre, poussait +un cri et se persuadait qu’elle était évanouie. Cela +ne l’empêchait pas d’entendre des choses très-malhonnêtes +et des épithètes extrêmement fortes que +M. Vancouver, sans le moindre respect, adressait à +son oncle. Celui-ci se défendait mal.</p> + +<p>— Et avec quoi payerez-vous la note, ici ? termine +enfin M. Vancouver.</p> + +<p>— Le diable emporte la note !</p> + +<p>— Le diable vous emporte vous-même ! Ce que +je fais, entendez-vous ? c’est pour ma femme, c’est +pour Gwen, car, vous, j’aurai du plaisir à vous voir +pendre !</p> + +<p>— Merci !</p> + +<p>— Il n’y a pas de quoi. Allons, Lady Charles, +allez vous habiller ; nous traversons à onze heures.</p> + +<p>— Nous traversons ! Elle a ouvert les yeux et +poussé un nouveau cri.</p> + +<p>— Oui, nous traversons, et vous pourrez remercier +Lady Gwendoline ; elle a écrit à votre mari que +vous avez les oreillons.</p> + +<p>— Les oreillons, alors…</p> + +<p>— Alors la femme la plus folle que je connaisse +pourra oublier sa folie.</p> + +<p>— Ah ! ah !</p> + +<p>Nouveaux cris, nouvelles convulsions.</p> + +<p>Lord Arthur veut se précipiter avec des sels ; son +neveu le pousse, le prend par les épaules, le met à +la porte et la ferme à clef.</p> + +<p>Lady Charles reprend alors ses sens ; elle met +son manteau, elle met son chapeau et laisse ses +achats dans le tiroir de la commode.</p> + +<p>— Où est votre malle ? demanda Vancouver d’une +voix sévère.</p> + +<p>— Je n’en ai pas…</p> + +<p>Et elle souhaiterait, à un pareil aveu, que la terre +l’engloutît.</p> + +<p>Mais les éléments sont heureusement indifférents. +Escortée de M. Vancouver, qui ne la lâche pas, +Lady Charles monte à bord du bateau, et le lendemain +se retrouve à Syringa Villa, où elle a les +oreillons.</p> + +<p>Comme la chose n’a rien de grave, dit la lettre +apprenant l’accident à Lord Charles, celui-ci en est +quitte pour attendre sa femme à Londres quelques +jours de plus, dans cette placidité béate que procure +un club où tout se trouve sous la main, surtout à +un homme ayant, comme lui, un goût très-marqué +pour regarder par la fenêtre deux heures de suite +sans rien dire.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">LES GANTS</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>La douairière comtesse de Towerbay a soixante-dix-huit +ans, onze enfants et trente-sept petits-enfants ; +à tous ces éléments de bonheur elle ajoute +une santé parfaite et la volonté de jouir de la vie +jusqu’au dernier moment. Après avoir mené ses +sept filles dans le monde, elle y conduit ses petites-filles, +et quelquefois même il lui arrive d’avoir à ses +côtés, dans sa voiture, une arrière-petite-fille ; mais +toujours et partout il lui faut de la jeunesse et un +prétexte pour se coucher à trois heures, pour courir +plusieurs bals dans une même soirée et pour donner +elle-même des bals, des dîners, des lunchs et +n’importe quel plaisir à la mode cette année-là.</p> + +<p>Elle n’est nullement désagréable à voir, nullement +ridicule ; très-grande dame, hospitalière et +bonne enfant. Elle affectionne ses petites-filles, selon +leur degré de beauté. Celle qui a été sa Benjamine, +Winifred, a été mariée par elle, il y a trois ans, à +un baronnet immensément riche, mais ni beau, ni +jeune, ni amusant. Winifred, bien stylée, a compris +assez facilement qu’il est des choses plus solides en +ce monde, et elle a accepté son vilain mari tel quel, +la bonne vieille Towerbay lui ayant fait observer, +avec beaucoup de sagesse, que ce n’était pas une +raison parce que Julia, sa sœur aînée, avait épousé +l’héritier d’un duc, pour qu’elle en trouvât un, le +nombre des ducs étant très-limité, et un bon oiseau +dans la main valant mieux que dix dans le nid, et, +de fait, la douairière avait eu raison. Winifred, +devenue Lady Howber, paraissait vivre parfaitement +heureuse, trouvant des satisfactions infinies et répétées +dans son luxe, dans ses toilettes magnifiques. +Sir Julian Howber ayant eu, dès la première année, +l’héritier qu’il voulait, le <i lang="en" xml:lang="en">son and heir</i> pour la possession +duquel il s’était marié, permettait à Mylady +de dépenser tout l’argent qu’elle voulait, et elle +avait la main large !</p> + +<p>C’était en tout une personne élevée dans les +idées modernes, très-pratique, voulant prendre de +la vie tout ce qu’elle a de bon et se refusant absolument +à toute impression triste. Bien portante, +rieuse, se sachant très-belle, très-riche, elle était +contente de tout, s’amusait toujours. Elle montait +à cheval, conduisait le plus joli poney-phaéton de +Londres, dansait, dînait bien, aimait la bonne chère, +les bons vins, le champagne surtout ; s’habillait et +se déshabillait six fois le jour avec le plus grand +plaisir ; folle de ses chiffons, aimant à la passion les +dentelles, le velours, les étoffes rares, tout ce qui +était doux, beau, brillant ; parée comme une châsse, +dès une heure de l’après-midi ; les mains écrasées +de bagues, et toujours une fortune aux oreilles et +au cou ; et, avec cela, l’air d’une grande enfant sans +pose ni morgue d’aucune sorte.</p> + +<p>Sir Julian la voyait ainsi avec plaisir ; il la traitait +un peu comme un bel animal de luxe pour lequel +il faut savoir faire des sacrifices.</p> + +<p>Pour elle il était sir Julian : il ne lui était ni +agréable ni désagréable ; elle lui faisait aussi bonne +mine qu’à n’importe qui, et, quand ils étaient seuls +en voiture, continuait à rire et à causer ; du reste, +elle ne pensait jamais à lui que quand elle le voyait +ou que sa grand’mère Towerbay lui en parlait pour +lui recommander de le bien soigner ; la vieille +Towerbay trouvait que, dans de telles conditions, +le bonheur conjugal valait la peine d’y songer.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>II</h3> + +<p>Mais Lady Howber ne songeait à rien du tout de +sérieux, et elle était un peu surprise elle-même de +s’apercevoir que depuis une certaine partie à Hurlingham, +un jour de pluie, qu’en robe blanche et +sans manteau, elle avait voulu rester quand même, +Johnnie Vere, le beau Johnnie, comme on disait, +lui trottait par la tête. On le savait sur le point +d’épouser la petite-fille du vieil Archback, l’ancien +marchand de diamants, une orpheline rousse et +millionnaire, très-gentille, et amoureuse de Johnnie +à en perdre la tête, amoureuse à en avoir refusé +plusieurs Pairs ; car toutes les excellentes vieilles +ladies qui se faisaient un plaisir de chaperonner la +petite-fille d’Archback avaient chacune, qui un cousin, +qui un neveu, qui un fils à mettre sur les rangs.</p> + +<p>La petite Archback ne regardait personne et ne +se transformait que quand ce paresseux de Johnnie +s’approchait, la regardait de ses yeux trop beaux et +lui disait quelque babiole. Elle lui donnait des fleurs +de ses bouquets, elle le choisissait effrontément et +continuellement aux cotillons, aux promenades, +partout. Il se laissait faire, lui serrait la main, parfois +la taille. Alors elle pensait mourir de bonheur !…</p> + +<p>Parfois Johnnie se croyait bien amoureux d’Ethel ; +d’autres fois, elle le laissait indifférent. Ce fut un +de ces jours-là qu’il abrita Lady Howber de la pluie, +et se prit pour elle d’un violent caprice.</p> + +<p>Comme entrée en matière, il lui fit observer que, +pour la taille, ils semblaient faits l’un pour l’autre, +et qu’ils auraient été un couple charmant.</p> + +<p>— Oui, mais nous n’y avons jamais pensé, vous +savez.</p> + +<p>— C’est là le malheur.</p> + +<p>— Oh ! non, les pauvres gens ne peuvent pas se +marier entre eux.</p> + +<p>Johnnie eut un petit juron très-gai et ajouta, en +abaissant un peu le parapluie :</p> + +<p>— Heureusement qu’ils se rencontrent après.</p> + +<p>— Oh ! monsieur Vere, levez donc ce parapluie !</p> + +<p>— Non, je ne le lèverai pas… Savez-vous que je +suis tout à fait amoureux de vous ?</p> + +<p>— Non, je ne le savais pas.</p> + +<p>— Eh bien ! je vous en parlerai souvent désormais.</p> + +<p>— Vraiment ! Et si je ne veux pas ?</p> + +<p>— Je ne demande jamais de permission !… Quel +cher petit pied vous avez !</p> + +<p>— Allons, laissez mon pied, occupez-vous de +m’empêcher d’être mouillée, et puis voici ma +« <span lang="en" xml:lang="en">gran’ma</span> » Towerbay qui nous regarde.</p> + +<p>— Chère vieille âme, elle est bien trop bonne +pour rien dire.</p> + +<p>— Mais elle aime beaucoup sir Julian.</p> + +<p>— Justement, pour cela.</p> + +<p>— Vous savez que je vous trouve ridicule, car +tout le monde dit que vous êtes fiancé à Ethel +Archback.</p> + +<p>— Tout le monde verra bien qu’il se trompe. Je +n’aurai plus d’yeux que pour vous.</p> + +<p>— Et moi, je ne vous regarderai pas.</p> + +<p>— Si, vous me regarderez !…</p> + +<p>Et il fallut bien s’y résigner, car partout où allait +Lady Howber, partout elle trouvait Johnnie, qui lui +parlait invariablement, comme s’il eût l’assurance +d’être aimé. Il s’était mis fort bien avec Sir Julian, et +bientôt compta au nombre des commensaux assidus.</p> + +<p>Voyant cela, la vieille Towerbay crut faire plaisir +à tout le monde en l’invitant très-souvent aussi.</p> + +<p>Et pendant ce temps, la pauvre petite Archback +se mourait de jalousie ; elle faisait venir des toilettes +de Paris, elle faisait accabler Johnnie d’invitations, +elle comblait Lady Howber de flatteries dans l’espoir +de l’attendrir, elle envoyait même des fleurs à la +vieille Towerbay qui, prenant la balle au bond, +rêvait de la faire épouser par un de ses petits-fils.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>III</h3> + +<p>Au fond, Lady Howber aimait-elle Johnnie ? Elle +y pensait certes ; on en parlait trop autour d’elle ; +ses succès étaient trop criants pour ne pas la préoccuper… +D’ailleurs, indifférente au mari, jeune, +étourdie, élevée dans une singulière atmosphère, qui +aurait pu répondre d’elle ?</p> + +<p>C’est ce que sentit bien Johnnie ; habilement, en +bon garçon sûr de lui, il laissa venir les choses sans +rien presser.</p> + +<p>Il commença par prendre place dans la vie de la +jeune femme, la voyant tous les jours, lui rendant +mille services, toujours là, toujours prêt. Lady +Howber s’y prêta, très-flattée ; elle sut bien, quelque +temps encore, le tenir à une distance que n’aurait +pas fait supposer pareille intimité, mais, à certains +élans de tendresse, elle sentit bientôt que cette +situation platonique ne pouvait durer indéfiniment.</p> + +<p>Souffrir véritablement, Johnnie en était incapable ; +mais être piqué, c’était une autre affaire ! +Jamais il ne s’était vu à ce point inutilement constant. +De plus, lassé de tant d’hésitations, le vieil +Archback pouvait marier sa petite-fille. Aussi Lady +Howber entendit des appels pathétiques.</p> + +<p>— Vous n’allez pas me traiter comme cela toute +la vie ?</p> + +<p>— Peut-être ! Je n’en sais rien.</p> + +<p>— C’est abominable !</p> + +<p>— Pas du tout. Retournez donc à Ethel Archback, +elle vous attend.</p> + +<p>— Pourquoi êtes-vous si froide, ce matin ? A +quoi pensez-vous ?</p> + +<p>— Je pense à ma toilette pour le « <span lang="en" xml:lang="en">Drawing-Room</span> ».</p> + +<p>— Ah ! c’est vrai, vous allez être présentée !… +Serez-vous très-magnifique ?</p> + +<p>— Je le crois bien ! Un si grand jour pour moi ! +C’est ma présentation de mariage !</p> + +<p>— Il faut que je vous voie, ce jour-là !…</p> + +<p>— Venez chez Lady Towerbay ; elle a un « <span lang="en" xml:lang="en">tea</span> » +après le <span lang="en" xml:lang="en">drawing-room</span> pour que ma sœur, Lady +Wording et moi, allions montrer nos traînes.</p> + +<p>— De plus… pour ce grand jour-là, il faut me +promettre quelque chose…</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Si, si, quelque chose qui me fasse bien plaisir…</p> + +<p>— Qu’est-ce que je pourrais donc vous promettre… +qui puisse vous faire bien plaisir ?…</p> + +<p>— Vous le savez bien…</p> + +<p>Et il embrassait ferme les mains de la jeune +femme, pendant que ses yeux brillants lui disaient +ce que sa bouche n’osait dire…</p> + +<p>— Eh bien, fit Lady Howber, assez émue, si +ce jour-là… j’ai des gants brodés de roses…</p> + +<p>— Si vous avez des gants brodés de roses ?… +répéta Johnnie de plus en plus pressant.</p> + +<p>— Eh bien, si, avec ma toilette de « <span lang="en" xml:lang="en">drawing-room</span> », +j’ai des gants brodés de roses… jamais je +ne vous parlerai plus d’Ethel Archback ! dit Lady +Howber, toute rougissante.</p> + +<p>Il voulut témoigner l’excès de sa reconnaissance ; +mais elle coupa court, et il fallut bien en rester là +pour cette fois.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>IV</h3> + +<p>Le jour du <span lang="en" xml:lang="en">Drawing-Room</span> était proche, en effet. +C’était, pour une élégante, l’occasion par excellence +de déployer toutes ses magnificences. D’ailleurs, +il y avait, de proche en proche, une sorte +d’émulation à qui l’emporterait pour l’inédit et la +splendeur, et Lady Howber voulait l’emporter. Ce +que sa toilette lui coûta de méditation, de combinaisons, +de courses, de nuits blanches délicieuses, +elle seule l’aurait pu dire !</p> + +<p>Enfin le grand jour arriva ! Le matin, Lady Howber +monta à cheval de meilleure heure ; le temps +était doux et beau, le parc tout parfumé, le <span lang="en" xml:lang="en">Rotten-Row</span> +plus aristocratique et plus ombragé que jamais. +Elle rencontra Johnnie, comme cela lui arrivait +souvent :</p> + +<p>— Allez-vous au « <span lang="en" xml:lang="en">tea</span> » de Lady Towerbay après +le <span lang="en" xml:lang="en">drawing-room</span> ? demanda-t-elle avec malice.</p> + +<p>— Oui, Lady Howber, j’y vais, et j’espère avoir le +plaisir de vous y voir.</p> + +<p>— Vous croyez ? C’est possible.</p> + +<p>— Est-ce que vous avez décidé la couleur de vos +gants ?</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>Ils se regardèrent, se comprirent et firent prendre +un temps de galop à leurs chevaux.</p> + +<p>A une heure, la magnifique voiture de gala de +Lady Howber venait se ranger devant la porte. La +housse en drap bordeaux relevé d’or ; le cocher +dans une livrée de même couleur, en tricorne, +perruque frisée, bas roses, souliers à boucles ; les +chevaux bais magnifiquement harnachés, et les +deux grands valets de pied, habit de drap bordeaux, +culottés de peluche noire, bas roses, souliers +vernis, cordelière d’or au chapeau, énormes +bouquets au revers et grande canne à la main, +attendaient dans le hall ; la maison était silencieuse +et tranquille. Le « <span lang="en" xml:lang="en">hall porter</span> » avait ouvert +la porte ; un des valets de pied qui ne sortaient +pas avait déployé le tapis ; Mylady pouvait +descendre. Elle passa comme un éblouissement, +une simple dentelle jetée sur ses épaules nues, et +monta l’air indifférent et le cœur ravi.</p> + +<p>De tous les côtés arrivaient devant le vieux Saint-James, +à façade terne et triste, les carrosses magnifiques, +les livrées éblouissantes. Les salles se remplissaient, +et toutes les couleurs du prisme, toutes +les pierreries de Golconde semblaient s’être donné +rendez-vous là. Dans le jour assombri des grandes +salles, les couleurs éclataient quand même, tant +leur intensité brillante défiait même cette lumière +fade d’une journée voilée.</p> + +<p>Lady Howber était étincelante. Sa jupe de soie +brochée, du vert le plus pâle, était entièrement couverte +de vieille dentelle de Bruges ; sur cette dentelle, +à la hauteur de chaque volant, une grosse +plume crevette formant l’attache d’une branche de +corail rose qui servait de soutien à de magnifiques +roses jaunes naturelles. Le corsage, décolleté bien +bas, selon la vieille tradition, avait une berthe de +dentelle couverte de roses, au milieu desquelles +étincelaient les diamants ; le manteau de cour, également +vert pâle, partait des épaules comme un +manteau de reine. Chaque fleur brochée sur l’étoffe +était rebrodée à la main en or fin ; la doublure de +satin crevette était également brodée d’or ; sur +l’épaule tombante s’attachait une touffe de plumes, +et de ces plumes partait une guirlande de roses +naturelles, allant d’un côté jusqu’au bas de la +traîne.</p> + +<p>Sur sa tête, coiffée serrée, un oiseau de pierreries +ouvrait ses ailes au-dessus des frisons du front ; les +plumes blanches d’étiquette s’écrasaient du côté +droit, et un voile de gaze d’or retombait sur les +épaules ; autour du cou, une sorte de ruche, dentelle +et velours, soutenait les diamants, et, entre les +mains gantées de suède couleur chair brodé, jusqu’à +la saignée, de roses, elle tenait un bouquet immense +également de roses choisies.</p> + +<p>Les souliers de peau de Suède, de même nuance +que les gants et également brodés, se décolletaient +sur un bas de soie vert pâle à petites étoiles d’or. +Lady Howber sentait que personne ne l’écrasait ! +On l’enviait, et l’on se rappelait à temps que Sir +Julian était bien vieux pour elle.</p> + +<p>Une à une, toutes les femmes, les vieilles, les +jeunes, celles qui en étaient à leur trentième <span lang="en" xml:lang="en">drawing-room</span>, +les débutantes qui en étaient à leur premier, +passaient en la Présence, baisaient la main, faisaient +leur révérence aisée, gauche ou guindée, et se +retiraient.</p> + +<p>Tout à coup un bruit courut, et parmi celles +dont le tour n’était pas encore venu, il y eut un vif +émoi : Sa Majesté avait remarqué et vertement +blâmé les gants de couleur au dernier <span lang="en" xml:lang="en">drawing-room</span>, +et un chambellan prenait, en ce moment-là, +les noms de celles qui en portaient !…</p> + +<p>Des joues se colorèrent, d’autres pâlirent. Passer +en la Présence en méritant une censure, être +remarquée pour une infraction à l’étiquette, quelle +humiliation ! En une seconde, de bouche en bouche +coururent les supplications aux heureuses +qui, correctement gantées de hauts gants blancs, +avaient déjà salué leur souveraine. De belles mains +se dégantèrent à la hâte. Lady Howber, consciente +que ses gants à elle devaient attirer particulièrement +l’attention, sachant, de plus, son bouquet de +la taille exagérée qui, disait-on, déplaisait aussi à la +Reine, arracha ses gants brodés de roses, les roula, +les jeta dans un coin, enfila les gants blancs qu’on +lui prêtait, et qui étaient trop grands, mais cela +importait peu ; son cœur battait encore quand les +pages déployèrent sa traîne… Elle s’inclina avec un +profond respect, et il lui sembla précisément que +Sa Majesté regardait ses mains !! !</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>V</h3> + +<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">Drawing-Room</span> est fini ; il avait été interminable +par suite du nombre de présentations ; — l’agitation +que cette petite émeute avait causée se manifesta +tout haut : les mal notées sont au désespoir ; +les autres s’en vont louant la sévérité royale qui +allait enfin faire respecter l’étiquette. Dans tous les +« <span lang="en" xml:lang="en">teas</span> » où les belles ladies se dispersent pour faire +admirer leurs toilettes, il n’est question que de cela.</p> + +<p>Lady Howber, toute frémissante encore de compliments, +arrivait chez sa grand’mère. Lady Towerbay, +entourée d’une élite élégante, nageait dans +une douce satisfaction. Comme elle faisait toujours +bien les choses, elle s’était procuré deux de ses +arrière-petits-fils (les plus jolis). Vêtus de pourpoints +satin gris à crevés loutre, ils étaient là pour faire le +service de pages et étaler les traînes. Quand Lady +Howber entra, ce ne furent qu’exclamations ; tous +les intimes qui étaient présents tournaient autour +d’elle, l’admiraient, la contemplaient.</p> + +<p>Elle avait aperçu Johnnie près de la vieille douairière +et lui sourit ; mais, au moment où elle se +retournait pour lui dire un mot, il avait disparu… +Elle le crut en bas, où se servaient les rafraîchissements, +et, comme elle n’aimait point se gêner ni +attendre, le demanda :</p> + +<p>— Où est donc Johnnie Vere ?</p> + +<p>On le chercha inutilement.</p> + +<p>— Mais il était là à l’instant, « <span lang="en" xml:lang="en">dear</span> », répondit tout +de suite Lady Towerbay, qui se tenait debout, charmée, +et jamais blasée sur ce spectacle délicieux d’une +de ses filles ou petites-filles toute couverte de diamants, +et continuant de lorgner Lady Howber avec +soin et de l’admirer en détail :</p> + +<p>— Tout est admirable, disait la vieille lady ; ce +corail, « <span lang="en" xml:lang="en">dear</span> », est tout ce que j’ai vu de plus nouveau…</p> + +<p>Puis, s’arrêtant dans ses approbations :</p> + +<p>— Mais comme vos gants vont mal, Winifred !</p> + +<p>Ses gants ! Elle les avait oubliés pendant une +minute. Et Johnnie, ce fou, qui était parti !</p> + +<p>— Mes gants ! Mais ce ne sont pas mes gants !</p> + +<p>Et elle les ôtait avec colère.</p> + +<p>Au même moment, deux autres figurantes du +<span lang="en" xml:lang="en">Drawing-Room</span> faisaient leur apparition. L’histoire +des gants fut contée, confirmée, commentée, pendant +que les blondins à pourpoint étalaient les +traînes. Lady Towerbay, absolument dans son élément, +rayonnait. C’étaient là les bonnes heures de +sa vie ; elle ne pouvait se lasser d’admirer, ruisselante +de diamants, la triomphante Lady Howber !</p> + +<p>Mais la triomphante Lady Howber, rejetant son +manteau, s’était assise, et, la mine boudeuse, acceptait +l’assiette qu’on lui présentait.</p> + +<p>— Vous êtes fatiguée, « <span lang="en" xml:lang="en">dear</span> » ? demanda Lady +Towerbay.</p> + +<p>— Non !… oui !… je crois que je suis fatiguée !…</p> + +<p>Comme d’autres traînes venaient se faire admirer, +Lady Howber dit qu’elle s’en allait. Elle dînait en +ville d’abord.</p> + +<p>— Merci, ma « <span lang="en" xml:lang="en">dearest</span> », d’être venue, disait +Lady Towerbay ; dites à ce cher Julian que je vous +ai trouvée splendide. Je pense que je vous reverrai +ce soir chez Lady Charlotte.</p> + +<p>Et, dûment escortée, Lady Howber remonta dans +sa voiture. Les deux valets de pied s’élancèrent +d’un bond simultané, et l’équipage roula, suivi des +yeux avec attendrissement par l’excellente douairière.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>VI</h3> + +<p>Lady Howber était énervée, mais elle n’attachait +pas trop d’importance à la chose. Johnnie lui reviendrait +le lendemain plus amoureux que jamais, car +elle savait que les hommes les plus épris le sont en +proportion des convoitises excitées par la femme +aimée, et elle avait conscience de sa valeur. Sans +doute Johnnie serait chez Lady Charlotte, et une +valse remettrait tout. Elle se laissa donc habiller +sans mauvaise humeur, et, toute en dentelle blanche, +un bouquet de lilas sans feuilles à la main, elle partit +avec son mari, dîna extrêmement bien, et à onze +heures et demie, toute restaurée, arriva au bal de +Lady Charlotte. L’orchestre hongrois jouait, et +l’excellente musique donnait un entrain endiablé +aux danses. Décor superbe : une tenture de soie +abricot sur les murs, des fleurs blanches à profusion, +et dans un petit salon au fond, où se prenait le thé, +un immense bloc de glace. Partout une atmosphère +parfumée de fleurs à griser.</p> + +<p>Lady Howber commençait à s’impatienter de ne +pas voir Johnnie, quand, revenant de prendre une +tasse de thé, elle se trouva nez à nez avec lui.</p> + +<p>Johnnie n’était pas seul ; à son bras, il avait la +jolie Ethel Archback ; celle-ci avait en main un +splendide bouquet, et, se jetant presque au cou de +Lady Howber :</p> + +<p>— Vous savez, nous sommes engagés ! Et, rayonnante +d’orgueil, elle levait les yeux vers son Johnnie, +qui était assez content de lui-même à ce moment-là !</p> + +<p>— Vraiment, dit lentement Lady Howber, <i lang="en" xml:lang="en">how +delightful !</i> Et, s’adressant à Johnnie, pendant que +la petite fiancée écoutait, surprise, elle lui conta +comment elle avait dû changer ses gants au +<span lang="en" xml:lang="en">Drawing-Room</span>.</p> + +<p>Puisque la bêtise était faite, Johnnie Vere s’est +résigné à épouser ; après tout, on se retrouve dans +la vie.</p> + +<p>Surtout quand on se cherche !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">LE STROPHION</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>On déjeune à neuf heures à <span lang="en" xml:lang="en">Belfry-Hall</span>. Le grave +et exact Sir James Pomeroy est invariablement le +premier à table ; à cette heure-là, il est levé depuis +longtemps et a déjà fait une longue séance dans sa +bibliothèque. Lady Pomeroy arrive pendant le +premier quart d’heure suivant, et les autres convives +selon leur paresse.</p> + +<p>Sir James Pomeroy, bel homme, très-grave, très-sérieux, +très-studieux, du mauvais côté de la cinquantaine, +est l’indulgent mari d’une femme de +vingt ans sa cadette, très-bonne et gentille personne, +aimant fort son mari, le craignant un peu et +le respectant beaucoup. Ils ne s’accordent pas sur +tout, notamment sur l’importance d’arriver exactement +au déjeuner au coup de neuf heures ; mais +le ménage n’en marche pas moins d’un pas égal, +dans une route que rend facile la possession d’une +infinité de choses qui contribuent fortement à l’agrément +de l’existence.</p> + +<p>Le « <span lang="en" xml:lang="en">breakfast-room</span> », à <span lang="en" xml:lang="en">Belfry-Hall</span>, est une +pièce charmante, égayée par le soleil du matin, et +la table, pas trop grande, est couverte d’argenterie +et de fleurs.</p> + +<p>Le moment du déjeuner est aussi celui du courrier, +et l’on s’y communique les nouvelles.</p> + +<p>Un matin, Sir James venait de se servir une +cuisse de poulet en « <span lang="en" xml:lang="en">devil</span> », quand Lady Pomeroy, +habillée d’un lainage sombre et couverte +de bijoux, bagues, magnifique broche de fantaisie, +et diamants aux oreilles, fit son apparition, +suivie de ses deux petits chiens, Mars et +Vénus. Elle s’assit tout de suite, et, tout en soulevant +les couverts d’argent des petits réchauds ronds +à sa portée :</p> + +<p>— Oh ! James, vous êtes encore seul à table, ce +matin ?</p> + +<p>— Oui, ma chère, tout le monde dort, je crois.</p> + +<p>— Il est seulement le quart.</p> + +<p>Et au domestique qui lui demandait à voix +basse :</p> + +<p>— Thé ?… café ?… chocolat ?…</p> + +<p>— Café, je vous prie.</p> + +<p>Puis tournant la tête vers le dressoir où, sur une +nappe blanche, étaient rangées les viandes froides :</p> + +<p>— Du bœuf froid, s’il vous plaît.</p> + +<p>Mystérieusement et silencieusement, les trois +domestiques s’occupèrent à accomplir la tâche difficile +de couper des tranches fines comme des pains à +cacheter, et à les faire passer sur l’assiette de Mylady.</p> + +<p>Elle tenait sous sa main droite trois ou quatre +lettres, et en décacheta une pendant qu’on la servait. +Après avoir parcouru les premières lignes :</p> + +<p>— Ah ! James, Dodo arrive aujourd’hui !</p> + +<p>— Vraiment, j’en suis charmé.</p> + +<p>— Mais avez-vous lu sa dernière lettre dans le +<i>Télégraphe</i> ?</p> + +<p>— Certainement non…, <span lang="en" xml:lang="en">darling</span>. Comment pouvez-vous +supposer que je m’occupe de pareilles billevesées ? +Qu’est-ce que vous avez là à gauche ?…</p> + +<p>— Du ris de veau… en voulez-vous ?… Vraiment, +vous n’avez pas lu une seule de ses lettres ?</p> + +<p>— Pas une seule !</p> + +<p>— Comment ferez-vous pour lui en parler ?</p> + +<p>— Je ne lui en parlerai pas !</p> + +<p>— Oh ! James, vous êtes sévère pour Dodo. Vous +savez qu’on dit ses lettres merveilleuses d’éloquence +et d’érudition, d’érudition surtout !</p> + +<p>— Soit !… Mais, ma chère, tout ce que je puis +faire, c’est de respecter sa folie. Vous ne me demandez +pas de la partager, je suppose ?…</p> + +<p>— Sa folie !… mais elle soutient une cause si +juste, si difficile, si intéressante…</p> + +<p>Le grave Sir James n’eut pas la peine de répondre, +car la porte s’ouvrit, et la brillante Mrs Hobart-Moray +fit son entrée, suivie de son mari. Derrière +eux marchait Reginald Pomeroy, le frère cadet, très-cadet, +de Sir James…</p> + +<p>— Oh ! bonjour, tout le monde, dit Mrs Hobart-Moray… +Sir James, vous êtes horriblement +exact… <span lang="en" xml:lang="en">Darling</span> Maud (Maud est le petit nom de +Lady Pomeroy), comme vous avez bonne mine… +Mars, Vénus, mes bons chiens, comment allez-vous ? +Là… là… Chocolat, je vous prie.</p> + +<p>Et comme Sir James soulevait les réchauds placés +dans son voisinage, pour en faire voir le contenu à +madame Hobart-Moray :</p> + +<p>— Merci, Sir James, oui, ces petites côtelettes.</p> + +<p>Et frottant ses mains blanches l’une contre +l’autre :</p> + +<p>— Quel temps charmant !</p> + +<p>Elle jouissait du beau temps, madame Hobart-Moray, +comme de tout ce qui est bon sous le ciel.</p> + +<p>Dès qu’elle la vit occupée à faire les honneurs à +son déjeuner, Lady Pomeroy se hâta de communiquer +sa nouvelle.</p> + +<p>— Charlotte, je viens de recevoir une lettre de +Dodo ; elle arrive ce soir.</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Darling</span> Dodo ! répond Mrs Hobart-Moray +en se beurrant avec raffinement une tartine de +pain bis.</p> + +<p>— Oui, mais est-ce que vous avez lu sa dernière +lettre ?</p> + +<p>— Moi ?… Non… Je ne crois pas… Et s’adressant +à son mari : Ralph, est-ce que vous vous +rappelez si j’ai lu la dernière lettre de Lady Dorothéa ?</p> + +<p>Ralph se déclara incapable de renseigner sa chère +femme.</p> + +<p>— Supposez que vous l’avez lue, alors, dit Reginald +Pomeroy, et que vous l’avez oubliée.</p> + +<p>— Oh ! Reginald, vous êtes ridicule. Dodo mérite +toute votre sympathie, elle est dévouée à une cause +sérieuse.</p> + +<p>— Elle s’est déjà dévouée à cent causes, répond +irrévérencieusement Reginald. L’année passée, c’était +un roi sauvage ; est-ce qu’elle a une reine sauvage, +cette année, Maud ?</p> + +<p>— Reginald, vous savez très-bien qu’elle est la +présidente de la Ligue pour la réforme de l’habillement +des femmes, pour l’habillement « rationnel » +et « hygiénique ».</p> + +<p>— Ce qui serait rationnel, dit sentencieusement +sir James, ce serait qu’elle s’habillât comme tout le +monde.</p> + +<p>— Mais, James, notre costume est horriblement +incommode ; vous en parlez à votre aise avec vos +knickerbockers !</p> + +<p>— Est-ce que vous voulez porter des knickerbockers, +Maud ? dit Reginald.</p> + +<p>Et comme à cette irrévérencieuse supposition, Sir +James fronçait le sourcil :</p> + +<p>— Mais, dit madame Hobart-Moray, vous savez +bien que le « <i lang="en" xml:lang="en">Dual Garment</i> », ou la jupe divisée, +ou tout ce que vous voudrez, qui a la forme d’un +pantalon, est, pour les femmes, le vêtement de +l’avenir.</p> + +<p>— Eh bien, là, vrai, dit Reginald avec une gravité +feinte, je trouve cela choquant ; heureusement +que Dodo est charmante dans n’importe quel costume !</p> + +<p>Ici, Sir James qui est un scrupuleux observateur +des convenances, rompit l’entretien en adressant à +M. Hobart-Moray quelques réflexions sur la politique +du jour. Mais comme quelques minutes après +son déjeuner fini, il prend ses lettres et s’en va, Reginald +se hâte de demander à madame Hobart-Moray +pourquoi elle ne s’habille pas d’une façon rationnelle.</p> + +<p>— Parce que Ralph ne veut pas.</p> + +<p>— Oh ! nous savons que c’est un tyran ! Montez-vous +à cheval, Moray, ce matin ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Eh bien, alors venez avec moi : j’ai promis à +James d’aller voir un cheval à X…, vous me donnerez +votre avis.</p> + +<p>Le déjeuner terminé, ces messieurs vont droit du +« <span lang="en" xml:lang="en">breakfast room</span> » à l’écurie, tandis que Lady Pomeroy +et Mrs Hobart-Moray sortent, en flânant, +lire leurs lettres, sur le tapis vert qui s’étend devant +la maison.</p> + +<p>Le parc est dans toute sa beauté, vert, profond et +vaste : à gauche, on aperçoit les charmilles qui entourent +le parterre de fleurs, dessiné à la française, +et rempli de belles statues. <span lang="en" xml:lang="en">Belfry-Hall</span> est une +vieille maison en pierres grises, avec d’innombrables +fenêtres placées irrégulièrement ; une tour +carrée couverte de lierre dans un coin ; un rez-de-chaussée +superbement élevé, et s’ouvrant partout sur +une vaste allée sablée et un tapis vert formant une +terrasse, fermée par une balustrade de pierre sur laquelle, +de loin en loin, se tiennent des paons ; et, de +distance en distance, des vases de marbre remplis +de géraniums rouges et d’héliotrope odoriférant.</p> + +<p>A l’intérieur, tout est solide, luxueux et vieux +genre. Sir James aime sa maison telle quelle, avec +ses tableaux de maître et ses draperies de perse luisante, +avec son argenterie massive et sa salle à +manger d’acajou épais. Rien n’a été changé aux +bustes d’hommes d’État d’un autre temps, ni aux +portraits de famille. Sir James a horreur des innovations +et de ce qu’il appelle le décor à la moderne. +Lady Pomeroy n’y peut sacrifier qu’en accordant +de la façon la plus artistique possible ses fleurs et +ses porcelaines. Pour cela et pour l’arrangement du +couvert, Sir James lui laisse toute liberté. Ce qu’il +demande avant tout, c’est l’ordre, c’est la régularité, +c’est une étiquette digne, immuablement réglée +dans toutes les circonstances de la vie. Mylady +peut inviter ses amis et passer son temps à sa guise, +pourvu que ces conditions soient observées et que +Sir James ait la paix qu’il lui faut, pour passer des +heures dans sa bibliothèque ; c’est un latiniste enragé, +et il prépare depuis des années une bonne +traduction de Cicéron ; ce qui ne l’empêche pas de +représenter très-assidûment son comté au Parlement. +Les amies de Lady Pomeroy le trouvent un +peu ennuyeux ; mais on est extrêmement bien à +<span lang="en" xml:lang="en">Belfry-Hall</span>, elles ne le lui montrent pas.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>II</h3> + +<p>Ce jour-là même, vers six heures, comme l’avait +annoncé Lady Pomeroy, Dodo, c’est-à-dire Lady +Dorothéa Freehold, fit son apparition à <span lang="en" xml:lang="en">Belfry-Hall</span>, +et quelques minutes après huit heures se trouvait +dans le grand salon, recevant les politesses de Sir +James et les amabilités de tout le monde.</p> + +<p>C’est une belle personne que Lady Dodo, grande, +les cheveux de ce bel « <span lang="en" xml:lang="en">auburn</span> » franc qui reflète +chaque étincelle de lumière ; des traits bien anglais, +petits, réguliers, doux, un ovale un peu allongé, un +cou long, des épaules tombantes, à peine de gorge +très-basse, des hanches étroites, et la roideur et la +souplesse d’un roseau. Elle marche avec aplomb et +hardiesse, parlant avec assurance, et aussi peu gênée +que si sa mise n’eût pas été singulière. C’est +une personne d’avant-garde que Lady Dodo : elle est +fermement persuadée que l’édifice social ne peut +rester debout que si chacun apporte en tribut son +intelligence, son zèle ou même sa bêtise. Elle est +partie de ce principe, et convaincue de l’égalité de +la femme et de l’homme, elle est résolue à aider +ses sœurs, moins entreprenantes, à conquérir leur +rang.</p> + +<p>Pour cela il faut d’abord agir, et pour agir, il +faut être vêtue d’une façon rationnelle. La plus +grande supériorité de l’homme sur la femme, c’est +le pantalon. Eh bien ! la femme le conquerra, ce +bienheureux pantalon, elle en fera sa chose, et alors +on verra ses enjambées !… Et la conquête est +faite ! Lady Dodo la porte au grand jour, cette « <span lang="en" xml:lang="en">divided +skirt</span> » (jupe divisée), sorte de pantalon turc, +large et bouffant, recouvert de quelque chose qui +n’est pas une jupe. Cela est absolument incompréhensible +aux profanes ; seulement quand Lady Dodo +avance son pied, et elle remue ses jambes avec l’aisance +de quelqu’un que les jupes n’entravent pas, +on aperçoit une espèce de ruche au-dessus de +la cheville ; cette ruche est le volant du « <span lang="en" xml:lang="en">dual +garment</span> » et est supposée répondre à toutes les +pudeurs !</p> + +<p>Quant au corset, cet instrument de torture, cause +de toutes les maladies connues et inconnues, il est +ignominieusement rejeté par elle ; elle est occupée +à lui chercher un remplaçant, les bretelles ne +répondant pas à toutes les nécessités. La chemise, +vêtement incommode et superflu, elle l’a reléguée +aux vieilleries, et porte à la place un maillot de +soie, une « <span lang="en" xml:lang="en">combination</span> » comme la Ligue nomme +cela, bien plus adhérent et plus chaud. Ainsi débarrassée +de ses lisières, la femme peut relever la tête +et s’affranchir de son esclavage séculaire.</p> + +<p>C’est à cette cause que la charmante Lady Dodo +s’est consacrée corps et âme ; ayant épousé un +imbécile dont l’unique mérite consiste à être le fils +aîné d’un marquis, elle a senti de bonne heure la +nécessité de tromper sa faim et s’est jetée tête basse +dans le prosélytisme, y allant de sa plume, de son +argent, de sa personne. Ardente et sincèrement persuadée, +du reste, que dès qu’elle s’occupe d’une +chose, cette chose doit être excellente, n’ayant absolument +rien de la violette ; aimant beaucoup au +contraire le bruit et la lumière, elle se trouve à +l’aise d’être en vedette, et y réussit parfaitement, +son nom étant connu d’un bout à l’autre de l’Angleterre.</p> + +<p>Lord Freehold était d’ailleurs en admiration devant +sa femme et ne se permettait jamais de discuter +une seule de ses idées ; il était ébloui par sa facilité +à écrire, par sa facilité à parler ; il approuvait toujours, +et elle avait assez d’esprit pour apprécier un +mari de cette pâte et en faire ce qu’elle voulait, tout +en le rendant parfaitement heureux.</p> + +<p>Elle s’était d’abord contentée de mener grand +bruit pour la répudiation des étoffes étrangères ; mais +comme le patriotisme le plus pur trouvait difficile +d’avaler, à aussi haute dose, le mohair, la popeline +et l’alpaga, elle avait laissé là cette cause (fort belle +assurément) et s’était absorbée dans celle qui, en +réformant le costume des femmes anglaises, devait +réformer les générations à venir et le monde. Elle-même +se savait un très-bel échantillon de son sexe, +et se portant toujours à merveille, assurait le devoir +à sa manière rationnelle de se vêtir. Ses effets étaient +pesés avec autant de soin que si une once de plus +eût dû l’écraser.</p> + +<p>Au résumé, moins active que brouillonne, moins +habile que rusée : indifférente au but à atteindre, +pour peu qu’il fût clair et facile, elle aimait surtout +les chemins de traverse, qu’elle eût elle-même semés +de complications et de difficultés, pour avoir le plaisir +de les vaincre. Quoi qu’il en fût, calculant tout, ne +faisant jamais une démarche au hasard, en venant +passer quelques jours à <span lang="en" xml:lang="en">Belfry-Hall</span>, Lady Dorothéa +avait certainement un but.</p> + +<p>Telle qu’elle était, cette agitée faisait un peu peur +au correct Sir James ; mais comme il était l’hôte le +plus courtois, il l’avait à peine fait asseoir à sa +droite, qu’il la remerciait en termes mesurés de +l’honneur qu’elle faisait à Lady Pomeroy en venant +à <span lang="en" xml:lang="en">Belfry-Hall</span>.</p> + +<p>— Mon cher Sir James, répondit Lady Dodo avec +un sourire délicieux, je suis enchantée d’être venue ; +j’aurais été horriblement désappointée si Maud ne +m’avait pas invitée ; <span lang="en" xml:lang="en">Belfry-Hall</span> est mon idéal !</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>III</h3> + +<p>Outre les maîtres de la maison, Mrs Hobart-Moray, +son mari et Reginald Pomeroy, dînaient ce +soir-là à <span lang="en" xml:lang="en">Belfry-Hall</span> cinq ou six voisins, dont deux +dames âgées et un vieux bonhomme, vétérinaire de +son emploi, mais extrêmement choyé et ménagé par +tout ce grand monde, à cause de son influence +prépondérante dans les élections. On le nommait +Foley.</p> + +<p>Lady Dorothéa parut prendre à tâche d’être +charmante et d’influencer favorablement son auditoire. +Tenant à se montrer originale en tout, elle +déclara trouver le vieux Foley très « <span lang="en" xml:lang="en">funny</span> », et elle +l’interpella plusieurs fois pendant le dîner de sa +voix harmonieuse, levant un peu son verre et le regardant +à travers la table.</p> + +<p>— Monsieur Foley ! fit-elle.</p> + +<p>— Mylady !… Et avec respect, ravi, le vieux vétérinaire +porta chaque fois le verre à ses lèvres.</p> + +<p>Sir James suivait des yeux Lady Dorothéa, et ne +put voir un aussi aimable procédé sans rendre justice +à son bon sens momentané. Aussi lui dit-il tout +à coup :</p> + +<p>— Lady Dorothéa, je veux vous intéresser à mon +élection.</p> + +<p>— Sir James, intéressez-moi, je vous en conjure ; +mais je suis sûre que votre élection se fait toute +seule.</p> + +<p>— Pardonnez-moi, Lady Dorothéa.</p> + +<p>Et Sir James se mit à faire lentement un exposé +de la situation politique du comté. Lady Dodo avait +pris l’habitude d’être pratique, elle l’écouta complaisamment, +si long qu’il en eût à dire, et résuma +la question :</p> + +<p>— Cela doit vous coûter horriblement cher, Sir +James ?</p> + +<p>Sir James avoua que les frais étaient considérables.</p> + +<p>Quand les dames passèrent au salon, Sir James +s’était presque décidément promis de lire une des +lettres de Lady Dorothéa. Elle avait plus de sens +qu’il n’avait pensé, et elle paraissait avoir supérieurement +compris où étaient ses difficultés.</p> + +<p>Lady Pomeroy, marchant la dernière, suivit ses +invitées dans le salon, pièce immense très-éclairée +et embaumée par une quantité de roses coupées. +Lady Dodo se mit immédiatement à en prendre plusieurs, +qu’elle ajusta sur le devant flottant de la +blouse de soie jaune qui lui servait de corsage. Les +dames se plaignaient de la chaleur, et Mrs Hobart-Moray +s’éventait avec rage ; il est vrai que sa +robe de surah fraise écrasée, extrêmement garnie +de dentelles blanches, avait un corsage des plus +ajustés. Elle allait vers les fenêtres ouvertes, derrière +les volets fermés, essayant de respirer la fraîcheur. +Lady Dodo, au contraire, s’était assise au +beau milieu du salon, l’image du parfait bien-être.</p> + +<p>— Charlotte, ma chère, venez donc près de +moi.</p> + +<p>Mrs Hobart-Moray arriva en pressant le revers +de sa main blanche sur ses joues brûlantes.</p> + +<p>— Quel ennui d’avoir chaud !</p> + +<p>— Ma chère, vous n’avez pas chaud, c’est votre +corset ; comment peut-on digérer ou se bien porter +avec un corset ?</p> + +<p>— Ma chère Dorothéa, on a toujours porté des +corsets.</p> + +<p>Lady Dodo n’aimait pas prêcher une seule personne +à la fois ; elle interpella Lady Pomeroy, qui +faisait les honneurs à ses voisines.</p> + +<p>— Lady Pomeroy ?</p> + +<p>— Oui, chère.</p> + +<p>— Est-ce que vous avez chaud ? est-ce que vous +étouffez un peu ?</p> + +<p>— Non, pas trop.</p> + +<p>Une des deux dames âgées, Mrs Wyndham, +puissante personne toujours prête à éclater, se hâta +de placer son mot :</p> + +<p>— Lady Dorothéa, si vous cherchez quelqu’un +qui ait chaud, j’ai une véritable suffocation. Certainement, +chère Lady Pomeroy, la salle à manger +est admirablement ventilée ; eh bien, à dîner, je +souffrais d’une façon pénible, je souffre toujours de +la chaleur.</p> + +<p>— Mistress Windham, vous souffrez de votre +corset.</p> + +<p>— Lady Dorothéa ?…</p> + +<p>— Ma chère Mistress Windham, de pas autre +chose, et voici Mrs Hobart-Moray et Lady Pomeroy +qui ne sont pas beaucoup mieux. Vous êtes +écrasées, accablées. Je vous admire, vous êtes héroïques : +je me demande, Maud, ce que votre robe +peut peser. Quelque chose d’effrayant.</p> + +<p>— Oh ! Dorothéa, quelle idée !</p> + +<p>— Ce costume — votre costume, Mistress Wyndham — est +absolument contraire à n’importe +quelle idée rationnelle. Vous seriez une tout autre +femme, mieux portante, de meilleure humeur, plus +heureuse par conséquent, si vous étiez débarrassée +de tout ce superflu, si vous aviez la liberté que j’ai, +moi…</p> + +<p>Et elle remua victorieusement les jambes et se +leva.</p> + +<p>Avec une personne du rang de Lady Dorothéa +Freehold, on discute ; aussi Mrs Windham répondit-elle +d’une voix un peu timide :</p> + +<p>— Sans doute… peut-être… mais il me serait tout +à fait impossible, je vous assure, tout à fait impossible +de me passer de corset. Et toutes les femmes +en sont là.</p> + +<p>Lady Dorothéa demeura un instant sans répondre, +puis gravement :</p> + +<p>— Oui ! dit-elle, là est la grande difficulté !… +mais soyez tranquilles, nous trouverons quelque +chose, Mistress Windham, quelque chose d’aussi utile +que le corset, et qui ne sera pas un instrument de +torture.</p> + +<p>— Mais que sera-ce, Lady Dorothéa ?</p> + +<p>— Puisque vous vous intéressez à cette question, +Mistress Windham, je vous enverrai mes articles. Sachez +que pour le corset, nous préparons un modèle, +approuvé par les artistes et par les docteurs. Oui, +ma chère Charlotte, votre fine taille est une simple +difformité ; vous seriez à plaindre, pauvre chère, si +naturellement vous étiez ainsi. Vous pouvez rire, +je suis décidée à vous convaincre.</p> + +<p>— Il faut convaincre Ralph d’abord.</p> + +<p>— C’est ce que je ferai.</p> + +<p>Quand les hommes vinrent les rejoindre, Lady +Pomeroy fut assez surprise d’entendre Lady Dodo +proposer un whist à Sir James.</p> + +<p>— Et nous prendrons M. Foley, ajouta-t-elle gracieusement.</p> + +<p>La partie fut des plus sérieuses, et Lady Dodo une +excellente partenaire. Quand elle et Sir James eurent +gagné plusieurs <span lang="en" xml:lang="en">rubbers</span>, elle lui dit :</p> + +<p>— Toujours dans vos études, sir James ? Comment +se porte Cicéron ?</p> + +<p>Ce soir-là, dans le tête-à-tête de la chambre nuptiale, +Sir James confia à sa femme que son opinion +sur Lady Dodo se modifiait.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>IV</h3> + +<p>Quelques jours se passèrent occupés par les parties +accoutumées de « <span lang="en" xml:lang="en">lawn-tennis</span> », de « <span lang="en" xml:lang="en">boating</span> », promenades +à cheval et en voiture. Partout et à tout, +Lady Dodo se trouvait au premier plan, forte à la +fatigue, hardie à la marche, patiente contre les petits +contre-temps. Tout le « <span lang="en" xml:lang="en">Country side</span> » était déjà en +émoi au sujet de la réforme sur l’habillement. L’élément +jeune surtout grillait de suivre une route nouvelle. +Tout aurait été pour le mieux, et l’excellente +Lady Pomeroy on ne peut plus satisfaite des succès +de sa chère Dodo, si, à son grand étonnement, elle ne +s’était aperçue, malgré la volonté de ne pas en croire +ses yeux, que Lady Dorothéa était en galanterie réglée +avec le grave Sir James et réservait pour lui +ses grâces les plus séductrices. C’était sans cesse : +« Où est Sir James ? » « Pourquoi Sir James n’est-il +pas avec nous ? » Et tant d’amabilité n’était pas +perdue !… Avec un certain embarras, Sir James +avait demandé à sa femme de lui prêter à lire le +dernier article de Lady Dorothéa.</p> + +<p>— Mais cette question vous ennuie, James, avait +répondu Lady Pomeroy.</p> + +<p>— Lady Dorothéa me l’a demandé, et je lui ai promis +de lire cet article ; la question me paraît en effet +plus sérieuse qu’elle ne m’avait semblé tout d’abord.</p> + +<p>Lady Pomeroy, qui avait la faiblesse traditionnelle +à son sexe, ne répliqua pas, donna la revue +où se trouvait l’article, et se sentit fort triste.</p> + +<p>Une après-midi, comme elle entrait toute songeuse +dans le hall, elle y trouva Reginald, son beau-frère, +s’amusant tout seul à faire rouler les billes +sur le billard.</p> + +<p>— Maud, venez-vous jouer ?</p> + +<p>— Non, Reginald, merci ; j’ai mal à la tête.</p> + +<p>— Bêtise, cela vous fera du bien ! venez donc !</p> + +<p>— Je vous assure que j’ai besoin de prendre l’air.</p> + +<p>Reginald leva les yeux, et la figure attristée de sa +belle-sœur le frappa.</p> + +<p>— Tiens ! tiens ! Qu’est-ce qui va de travers ?</p> + +<p>La pauvre Lady Pomeroy mourait d’envie de +faire des confidences ; Reginald le vit bien et continua :</p> + +<p>— Ce n’est pas James qui vous contrarie, +Maud ?</p> + +<p>Elle ne répondit pas.</p> + +<p>— Ce n’est pas… Dodo ?</p> + +<p>— Oh ! Reginald !</p> + +<p>Et elle le regarda d’un air navré…</p> + +<p>— Mais c’est tout à fait ridicule ! Il est certain +qu’elle veut tourner la tête à James ; mais c’est un +caprice, une bêtise, une fantaisie qui ne durera pas +huit jours… Qu’est-ce que Dodo ferait de James, je +vous le demande ?… Il y a là-dessous quelque chose +d’inexplicable, c’est vrai, mais soyez une petite +femme raisonnable, ne vous tourmentez pas ; je me +charge d’éclaircir tout cela.</p> + +<p>Lady Pomeroy fit semblant de se laisser persuader, +mais confirmée plutôt dans ses soupçons par ce +quelque chose d’inexplicable dont venait de parler +son beau-frère, sitôt qu’il l’eut quittée, elle résolut +d’en avoir le cœur net. Elle alla droit au « <span lang="en" xml:lang="en">study</span> » +de Sir James.</p> + +<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">study</span> de Sir James faisait partie d’un petit +appartement intime qui occupait la tour carrée, et +qui était séparé du reste des appartements par plusieurs +antichambres et un escalier intérieur ; personne +ne songeait jamais à envahir cette retraite, +et Sir James pouvait à son aise y poursuivre ses +chères études. Comme toute cette partie de la maison +est plongée dans un silence profond, Lady Pomeroy, +en approchant de la porte, fut surprise d’entendre +ce qui lui parut un bruit de voix dans le +<span lang="en" xml:lang="en">study</span> de Sir James : d’abord elle pensa que le régisseur +était là ; mais prêtant l’oreille une seconde, elle +reconnut une voix de femme, et cette voix était +celle de Lady Dodo… Elle eut honte d’écouter, mais +elle écouta cependant. C’étaient des : « <span lang="en" xml:lang="en">Dear Sir James</span> !… » +« Comme vous êtes bon !! !… Et vous serez +discret, n’est-ce pas ?… »</p> + +<p>La pauvre Lady Pomeroy en eut assez… Elle partit +beaucoup plus vite qu’elle n’était venue, et alla +se réfugier dans sa chambre.</p> + +<p>Sir James, si sévère, si réservé !… A son âge !… et +Dodo en qui elle avait tant, tant de confiance ! Oh ! +elle le divorcerait… elle ferait un scandale, l’affreuse +Dodo serait perdue !! !…</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>V</h3> + +<p>A dîner ce jour-là, la satisfaction de Sir James et +de Lady Dodo fut visible. Deux ou trois fois, ils se +parlèrent à voix basse, et le visage gourmé de Sir +James trahissait un orgueil satisfait. Reginald les +regardait avec étonnement, puis ses yeux allaient +de Lady Dorothéa à sa belle-sœur. Celle-ci répondait +à sa question muette et semblait dire :</p> + +<p>— Voyez-les !…</p> + +<p>Le dîner n’en suivit pas moins son cours solennel ; +on se leva comme de coutume ; le café et le +thé parurent à leurs heures, et Lady Dodo se consacra +au whist de Sir James…</p> + +<p>La partie terminée, comme Lady Dorothéa se +levait de sa chaise, Reginald, qui l’observait, vit +tomber une lettre à terre. Il mit le pied dessus +avant qu’elle pût tourner la tête, et saisissant son +moment, glissa la lettre dans sa poche. Chacun prit +son bougeoir, et l’on se dit bonsoir avec une aménité +parfaite.</p> + +<p>Sitôt seul, sans s’occuper de l’indiscrétion qu’il +commettait et se réservant d’agir avec prudence, +Reginald ouvrit la lettre ; l’écriture de son frère lui +avait sauté aux yeux ; voici ce qu’il lut :</p> + +<blockquote> +<p class="ind">« <span lang="en" xml:lang="en">Dear</span> Lady Dorothéa,</p> + +<p>« Vous avez fait appel à mon humble science, et +je puis vous donner les détails que vous désirez : +voici le résumé de mes recherches sur le « strophion », +ceinture qui remplaçait le corset pour les +dames romaines… »</p> +</blockquote> + +<p>Ici, Reginald s’arrêta. Suivaient quatre pages +serrées de citations traduites du latin… il alla à la fin.</p> + +<blockquote> +<p>« Pour vous, chère Lady Dorothéa, j’ai été trop +heureux de feuilleter mes vieux volumes, comme +je serai toujours heureux de faire tout en mon +pouvoir, pour plaire à une femme qui est le +charme même et la grâce en personne, etc., etc. »</p> +</blockquote> + +<p>Rien dans cette lettre, sauf la formule un peu +ampoulée de la fin, exigée d’ailleurs par la plus +simple politesse, rien ne dénotait une autre préoccupation +que celle d’un savant enchanté d’avoir à +placer des documents.</p> + +<p>Aussi, la lecture terminée, Reginald de s’écrier :</p> + +<p>— Très-correct, mon vieux James !… Voilà donc +le but de la visite de Lady Dorothéa !… Que c’est +bien d’elle !… Pourquoi ne pas demander franchement +ces renseignements à Sir James… Oui, mais Sir +James les eût-il donnés sans ces coquetteries ?… Et +ces coquetteries sont-elles restées purement scientifiques ?… +Au diable !… N’approfondissons pas… Cette +lettre me donne suffisamment moyen de rassurer +ma belle-sœur ; n’en demandons pas davantage.</p> + +<p>Et remettant lettre et enveloppe dans une seconde +enveloppe, l’honnête Reginald écrivit dessus : « Trouvée +par terre », et sonnant son valet, lui donna +l’ordre de faire remettre immédiatement ce pli à +Lady Dorothéa. Puis prenant une autre feuille de +papier, il écrivit :</p> + +<blockquote> +<p class="ind">« <span lang="en" xml:lang="en">Dear</span> Maud,</p> + +<p>« Dormez en paix ! Lady Dorothéa n’a jamais songé +qu’à obtenir de votre mari des documents pour son +prochain article ; je vous en donnerai la preuve +demain.</p> + +<p class="c">« Votre dévoué,</p> + +<p class="sign">« <span class="sc">Reginald</span>. »</p> +</blockquote> + +<p>Et par la même voie, fit remettre cette seconde +lettre à la femme de chambre de sa belle-sœur.</p> + +<p>A déjeuner le lendemain matin, Reginald pouvait +à peine regarder son frère sans rire, en songeant +qu’un homme aussi sérieux avait fait des recherches +sur le « strophion », ceinture des dames romaines !… +Il expliqua tout bas à Lady Pomeroy le contenu de +la lettre surprise.</p> + +<p>Rassurée, celle-ci entendit néanmoins sans chagrin +Lady Dorothéa annoncer son prochain départ.</p> + +<p>— Désolée, mon cher Sir James, mais il le faut ! +J’ai promis lecture d’un nouvel article… Oh ! Maud ! +je vous l’enverrai, quand il sera imprimé ; ce sera +tout à fait nouveau. Vous le communiquerez, je +vous prie, à Mrs Hobart-Moray et au vieux +Foley…</p> + +<p>Le sujet de cet article ne serait-il pas le « strophion » ? +dit Lady Pomeroy, sans lever les yeux…</p> + +<p>Lady Dodo partit le jour même.</p> + +<p>Sir James est plus imposant que jamais !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">YACHTING</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>M. et madame Alfred Tower sont tout fiers de +leur yacht, et il est de fait que dans les eaux du +Solant, aucun navire de plaisance n’a meilleure +renommée que le <i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i>, sorti des chantiers +célèbres de M. Lowe de Liverpool. C’est +une merveille du genre, avec ses flancs peints +en blanc, son pont immaculé sur lequel on craint +même l’empreinte d’un talon de femme, ses cordages +brillants, ses cuivres étincelants, et ses embarcations +plus légères et plus élégantes l’une que +l’autre. L’aménagement intérieur a été exécuté +sous la haute direction de madame Tower, qui a +tout combiné, dessiné, inventé ; depuis le fer de +cheval arabe attaché à la proue en guise de porte-bonheur, +jusqu’à l’emplacement du moindre placard, +tout a été voulu par elle, et elle a le plaisir de faire +admirer son goût artistique du nord au midi, et de +l’ouest à l’occident.</p> + +<p>C’est surtout pendant la grande semaine des +régates de Cowes que le <i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i> se transforme +en un lieu de réception, et que les <span lang="en" xml:lang="en">luncheons</span>, +les dîners, les sauteries sur le pont amènent à bord +la troupe d’amis de May Tower ; May est éminemment +à la mode, surtout depuis qu’après dix-huit +années consacrées au rôle difficile de beauté à +marier qui ne se marie pas, elle a enfin mis la main +sur Alfred Tower, gentil garçon de vingt-quatre +ans, fort riche, ce qui a fait passer facilement sur +la différence d’âge. Du reste, madame Tower se +défend admirablement, et la légion de ses anciens +adorateurs la déclare plus séduisante que jamais ; +aux yeux du timide et amoureux Alfred elle représente +une divinité ; il l’adore, lui obéit en tout, lui +laisse carte blanche pour ses dépenses, et se contente +de parler en maître à ses matelots. Sur le pont +du <i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i>, il se transforme ; lui qui rougit +devant une femme, il trouve tout d’un coup la +décision et l’aplomb ; il est son propre capitaine, et +connaît aussi bien les grandes routes de la mer que +<span lang="en" xml:lang="en">Saint-James street</span> et Piccadilly. Le <i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i> +est un bâtiment sérieux, et le récit de ses voyages +paraît dans le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> ; aussi Alfred ne veut à bord +personne qui puisse être sujet à la peur, au mal de +mer, à l’impatience ; sa femme et son équipage lui +suffisent. Madame Tower, à toute apparence, partage +le goût de son mari, et a acquis dans le « <span lang="en" xml:lang="en">struggle +for life</span> » le don d’être invulnérable ; elle ne +craint ni la mer, ni le chaud, ni le froid, ni la pipe, +ni le cigare, ni quoi que ce soit, et elle s’arrangerait +pour donner une fête au pôle nord, tant elle a de +ressources et d’ingéniosité.</p> + +<p>Il est certain que par un beau temps, le <i lang="en" xml:lang="en">White +Feather</i> est une résidence délicieuse ; la cabine du +pont où l’on va flâner, est meublée de divans couverts +d’une épaisse soie blanche ; les parois sont +peintes en vert pâle ; sur les panneaux se promènent +de grands flamants roses ; de fines nattes servent de +stores tamisant la lumière ; enfin toutes sortes +d’installations ingénieuses, pour les livres, pour +l’ouvrage, pour les fleurs qui abondent toujours +comme par miracle.</p> + +<p>La chambre à coucher du jeune ménage ne le +cède en rien comme élégance ; les cloisons sont +incrustées de nacre et les meubles assortis ; les +rideaux, la courte-pointe sont de vieille guipure +doublée de rouge vénitien ; à côté, un cabinet de +toilette avec une baignoire en forme de conque +marine, est encombré de nécessaires de vermeil, et +le plafond et les murs entièrement en glaces permettent +de se mirer à l’aise.</p> + +<p>Le salon contient une bibliothèque de trois cents +volumes choisis et tous les jeux inventés par l’homme +en ses jours d’ennui. Quant au personnel, il est au +complet : chef, maître d’hôtel, femme de chambre +de premier choix, et tous garantis inaccessibles aux +effets du roulis. Quant à l’équipage, tous triés, tous +dévoués, tous beaux hommes. Lorsqu’on sent que +tout cela vous appartient, on embellit, et cette douce +pensée rend extrêmement agréables à madame +Tower les excursions fréquentes qu’elle fait à terre, +elle y retrouve presque toujours une escorte d’anciens +amoureux, et elle comprend mieux que jamais +à quel point l’amour est chose creuse ! Elle jette un +regard de compassion sur son passé sentimental, et +la réalité, en <span lang="en" xml:lang="en">yachting-suit</span> et petite casquette, lui +paraît infiniment préférable.</p> + +<p>Un beau matin que le « <span lang="en" xml:lang="en">gig</span> » du <i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i> +amenait à terre M. et madame Tower, cette dernière +fut surprise de voir parmi les visages qui l’attendaient, +un quelqu’un dont la vue la fit légèrement +pâlir. Cependant elle sauta à terre de fort bonne +grâce, et ce fut avec l’air le plus calme qu’elle +accueillit l’exclamation :</p> + +<p>— Nous vous amenons un vieil ami, madame +Tower, voilà Elliott, revenu de Perse !</p> + +<p>Et elle donna une poignée de main à ce vieil +ami et le présenta à son mari.</p> + +<p>Voilà comme les choses tournent ! C’est la vie, se +disait May Tower en regardant celui qui avait été +le grand amour de sa jeunesse, il y avait longtemps ! +et tout à coup, en l’entendant parler, cela lui parut +hier !… Il lui avait fait la cour la plus tendre et la +plus assidue ; pour lui, elle avait volontiers éloigné +tous les fils aînés, préférant mille fois Ralph Elliott +pauvre, à qui que ce fût archiriche ! Les mois et les +semaines s’écoulaient délicieusement, elle, attendant +toujours qu’il parlât ; enfin, après deux jours passés +à <span lang="en" xml:lang="en">Newmarket</span> sous le même toit, alors que tout le +monde regardait le mariage comme fait, il était +parti, sans un mot, sans une explication ! On apprenait +plus tard qu’il voyageait en Orient. Le coup +avait été terrible pour la pauvre May ; elle n’avait pu +cacher son cruel chagrin, et pendant des années, il +avait pesé sur sa vie. Quant à Ralph Elliott, content +d’avoir échappé au mariage pour lequel il se jugeait +trop pauvre, il avait promené sa vie sans le moindre +remords, pensant quelquefois à ses anciennes amours +quand il fumait sa pipe entre chien et loup.</p> + +<p>Au moment où l’existence du continent commençait +à l’ennuyer, il avait hérité d’un oncle, et rentrait +en Angleterre pour y être riche et estimé. L’envie de +revoir May lui était venue, et un peu pour cela, un +peu pour se promener, il était arrivé à Cowes. Ils +s’y retrouvaient, comme bien des années auparavant, +surpris l’un et l’autre d’être si peu changés, et échangeant +des banalités avec une tranquillité charmante.</p> + +<p>— Il y a des siècles que nous ne nous sommes +vus, commença Ralph Elliott, en se mettant à +marcher à côté de madame Tower.</p> + +<p>— Très-longtemps, en effet.</p> + +<p>— Je suis ravi de vous retrouver si <i lang="en" xml:lang="en">flourishing</i>.</p> + +<p>— Merci.</p> + +<p>— Il paraît que votre yacht est une merveille.</p> + +<p>— Oui, c’est gentil.</p> + +<p>— Vous m’inviterez à bord, j’espère ?</p> + +<p>— Nous serons charmés…</p> + +<p>Elle manquait un peu d’enthousiasme ; — aussi +avec la plus agréable désinvolture, Ralph Elliott +s’adressa au mari :</p> + +<p>— On me dit que votre yacht bat tous les autres.</p> + +<p>— Venez le voir.</p> + +<p>On ne faisait pas impunément des compliments +à Tower sur le <i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i>.</p> + +<p>— Je serai ravi. Jusqu’ici un pauvre diable +comme moi n’a pu admirer que les yachts des autres ; +mais il est possible, grâce à mon oncle bien-aimé, +que l’année prochaine je me mette quelque +chose à flot.</p> + +<p>Amené sur ce sujet, l’entretien devint bientôt confidentiel, +et quand on se sépara, madame Tower eut +le plaisir d’entendre son mari faire promettre à +Ralph Elliott de venir à bord le lendemain pour le +lunch, et en recevoir l’assurance positive.</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Good bye</span>, madame Tower.</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Good bye.</span></p> + +<p>— Charmant garçon, dit immédiatement Alfred +à sa femme. Il veut acheter un yacht — et je lui ai +dit que je crois que le <i lang="en" xml:lang="en">Gleam</i> fera son affaire ; je sais +que Fred Holt trouve la dépense trop forte ; je vais +aller au club tout à l’heure exprès.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>II</h3> + +<p>Le lendemain, par un temps calme, madame +Tower en <span lang="en" xml:lang="en">yachting</span> costume blanc rehaussé de +rouge, attendait ses invités, car elle s’était empressée +d’étendre l’invitation de son mari. Elle était +sous les armes, et les réflexions qu’elle se faisait +depuis le matin, réflexions toutes parfaitement sages +cependant, donnaient à ses yeux un éclat extraordinaire. +Son cœur battait un peu vite… mais qui +voit un cœur ?… Elle était charmante, voilà tout. +C’est ce que lui dit immédiatement l’aimable Lady +Baltoun qui rêvait une invitation plus permanente, +et ce dont l’assura le premier regard de Ralph +Elliott, regard si éloquent qu’elle s’en voulut de le +comprendre ; mais elle n’y répondit pas du tout, ce +qui était le point capital ; il eut l’esprit, du reste, de +s’en tenir à ce regard et de commencer instantanément +l’inspection du <i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i>, qu’interrompit +seulement l’avis que le lunch était sur la table.</p> + +<p>Madame Tower prit sa place de maîtresse de +maison. Elle avait voulu que rien ne prêtât à la +critique, même pour quelqu’un qui s’était affiné le +goût sur le continent. Sur la nappe blanche, au +milieu des verreries et de l’argenterie étincelante, +s’étendait une glace dont les bords étaient dissimulés +par une ligne de fine verdure ; sur cette glace +s’étalaient de gros nénufars semblant se mirer +dans une eau transparente ; de distance en distance, +des soucoupes d’or travaillé étaient remplies de +lycopode serré d’où s’élevaient de fines figurines +d’ivoire, vrais chefs-d’œuvre d’art ; devant chaque +convive un verre allongé contenait une fleur blanche +et un feuillage léger ; à côté de chaque couvert une +petite assiette d’or remplie d’amandes salées ; le +service de table blanc et turquoise était semé de +fleurs de mai, délicate allusion au prénom de madame +Tower ; tous les verres d’une finesse extrême +étaient blancs et unis, sauf les verres de hock, d’une +teinte vieil or et semblables en forme à ceux qu’on +voit dans les vieux tableaux flamands.</p> + +<p>Le lunch fut exquis, les vins irréprochables, et les +compliments d’Elliott furent sincères ; il fut assez +hardi pour profiter d’un bon moment et dire à May :</p> + +<p>— Ah ! que n’ai-je hérité plus tôt !</p> + +<p>Elle rougit, et se hâta d’aller prendre place à côté +de Lady Baltoun, qui ne tarissait pas sur les agréments +et le plaisir du Yachting. Ces messieurs, tout +en fumant, paraissaient s’entendre à ravir, et tout +en ramenant Elliott à terre, Alfred Tower se disait +que ce serait là quelqu’un qu’il vaudrait la peine +d’inviter ; il méditait la pensée de lui offrir une +place sur le <i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i> pour leur prochaine +excursion dans la Méditerranée.</p> + +<p>Au bout de huit jours, cette pensée était prête à +prendre une forme positive. Les pourparlers au sujet +du <i lang="en" xml:lang="en">Gleam</i> avaient amené des rapprochements fréquents, +tantôt au R. Y. S. Club, tantôt à bord du +<i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i>.</p> + +<p>Elliott devenait indispensable à Alfred, et quant +à madame Tower, le seul point de ses sentiments +sur lequel elle fût tout à fait fixée, était un besoin +de redoubler d’élégance et de paraître charmante.</p> + +<p>Elle fut saisie de bonne foi quand, quarante-huit +heures avant le moment fixé pour lever l’ancre, son +mari lui fit la proposition étonnante de demander +à Elliott de se joindre à eux.</p> + +<p>— Il ne vous gênera pas, c’est un ancien ami.</p> + +<p>— Oh ! non, il ne me gênera pas, non, sûrement…</p> + +<p>Mais mon mari, se disait elle, est un imbécile ! +Un ancien ami !… il aurait dû savoir… mais au fait, +comment l’aurait-il su, il était dans ce temps-là un +gamin en jaquette courte… et évidemment il était +bien jeune encore !</p> + +<p>Le surlendemain au soir, profitant d’une marée +favorable et d’un vent d’arrière, le <i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i> +levait l’ancre faisant route pour Gibraltar et la +Méditerranée, ayant à son bord, comme la presse +locale l’apprit au monde, M. et madame Alfred +Tower et M. Ralph Elliott.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>III</h3> + +<p>Le lendemain matin, à six heures, quand la toilette +du pont réveilla May, elle eut un singulier +sentiment, en se disant qu’il était là et qu’ils allaient +vivre ensemble du matin au soir. Elle se résolut de +n’avoir pas du tout peur de lui, et d’occuper si bien +sa vie, qu’il n’y trouvât aucune place. Elle voulait +apprendre l’espagnol, elle l’apprendrait ; elle lirait, +elle écrirait… Non, sûrement, ils seraient beaucoup +moins réunis qu’elle ne le craignait. En attendant, +elle agirait comme à son habitude, et pour se conformer +à cette première résolution, une demi-heure +après, elle était sur le pont et y trouvait Ralph +auprès de son mari ; elle le salua sans embarras, +regarda le compas, s’informa du chemin qu’on avait +parcouru pendant la nuit.</p> + +<p>Le jour naissant, doux et gris, promettait une +journée magnifique ; à huit heures on déjeuna. May +profita de la circonstance pour annoncer ses intentions +laborieuses. Ralph Elliott y répondit en déclarant +des intentions analogues ; lui qui n’avait jamais +le temps de lire, — il allait lire, — il dessinerait, +puis il s’amuserait à apprendre à parler à « <span lang="en" xml:lang="en">Proud</span> », +le perroquet de madame Tower. Il paraissait du +reste décidé à être bien avec tout le monde à bord, +car il fit des avances aux trois pugs, caressa la tête +du magnifique <span lang="en" xml:lang="en">kitten</span> persan qui paraissait déjà +acclimaté, puis sans insister s’en alla tranquillement +de son côté, laissant madame Tower à sa liberté +habituelle.</p> + +<p>Ces commencements étaient corrects et des plus +rassurants, et, pendant deux ou trois jours, le programme +fut exactement suivi… Mais, peu à peu, on +en vint à vivre un peu moins séparés. Le temps +s’était gâté, il pleuvait, le vent sautait d’un côté à +l’autre, et Alfred Tower était constamment sur le +pont, occupé à donner des ordres, montrant une +énergie froide dont il ne faisait nul usage dans la +vie ordinaire. Avec cela, on ne prend pas quatre +repas ensemble tous les jours, on ne joue pas aux +cartes tous les soirs de compagnie, sans qu’une +intimité involontaire s’établisse. Madame Tower +avait beau se défendre et s’attacher à rester cérémonieuse +quand elle y pensait, il était clair qu’elle +en revenait par une pente très-douce aux jours +évanouis. Tout y conspirait. Les rêveries sur le +pont, le spectacle émouvant de la mer, le mystère +des nuits, alors qu’elle entendait le clapotement de +l’eau et le frémissement du vent ; puis l’escalier où +elle se croisait souvent avec Ralph était bien étroit, +et, plus d’une fois, le mouvement du roulis les avait +jetés dangereusement l’un près de l’autre, et alors, +dans son trouble, elle sentait le regard des yeux de +Ralph et n’osait plus lever les siens. Alfred, lui, était +toujours ravi. Elliott montrait le plus intelligent et +le plus consciencieux intérêt au baromètre, au compas, +à toutes les manœuvres. Comme marin, le +capitaine du <i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i> se sentait apprécié. +May, selon son habitude, tenait un livre de bord +des plus intéressants, et notait le vol d’un oiseau, +l’apparition d’une épave, le volume et la couleur +des vagues…</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>IV</h3> + +<p>La couleur des vagues ne disait précisément rien +de bon quand ils entrèrent dans le golfe de Gascogne. +Tout annonçait un changement peu favorable. La +partie de cartes après dîner s’effectua dans des conditions +difficiles ; les jetons tombaient à terre, et, en +les ramassant, les mains de madame Tower et celles +de Ralph se rencontrèrent. On vint appeler plusieurs +fois Alfred pour la manœuvre, et restés seuls, +ne trouvant rien à dire d’abord, May se crut enfin +obligée à une protestation.</p> + +<p>— Pourquoi êtes-vous venu ? dit-elle d’une voix +basse.</p> + +<p>— Vous le demandez ?</p> + +<p>— Oui. Et elle ajouta avec effort : Vous ne deviez +pas venir.</p> + +<p>— Regardez-moi, dit-il pour toute réponse.</p> + +<p>Elle n’en fit rien, mais laissa prendre sa main ; +ils s’étaient compris, et quand Alfred revint annoncer +que la nuit serait mauvaise, conseillant à sa +femme d’aller se coucher tout de suite, elle obéit +avec une promptitude extraordinaire.</p> + +<p>La nuit fut en effet extrêmement mauvaise ; le +vent et la mer faisaient un bruit furieux, et le <i lang="en" xml:lang="en">White +Feather</i> tremblait de la poupe à l’éperon (<span lang="en" xml:lang="en">stern to +stem</span>). Mais May n’avait pas la pensée d’avoir peur ; +Alfred était sur le pont, et plusieurs fois dans la +nuit Ralph vint frapper à la porte de sa cabine et +lui donner des nouvelles du vent. C’était pour elle +un terrible et mystérieux plaisir que de le sentir là, +si près, au milieu des éléments déchaînés, et elle +aurait voulu que le jour ne se levât jamais. Il se +leva pourtant, pâle et menaçant. Aidée par son +mari, May monta un instant sur le pont et vit les +dégâts de la nuit. Quoique le vent fût moins violent, +on roulait tellement qu’il était impossible de +se tenir, même assis, sans être attaché ; elle se +résigna à descendre et s’installa tant bien que mal +dans la cabine. Elliott resta auprès d’elle pour lui +tenir compagnie, car s’occuper à quoi que ce soit +était impossible. La matinée se passa lentement ; de +temps en temps un mouvement plus violent faisait +perdre l’équilibre. Tout d’un coup, soit effet d’un +choc plus violent, soit préméditation, May se trouva +dans les bras de Ralph, sentit un baiser sur son cou, +entendit une voix pressée qui disait : « Je vous +aime ! » Et étourdie, éperdue, elle allait peut-être +répondre à l’étreinte, quand la porte s’ouvrit, et +M. Tower, pâle, s’arc-boutant à la cloison, parut sur +le seuil.</p> + +<p>May et Ralph s’éloignèrent précipitamment l’un +de l’autre.</p> + +<p>D’une voix parfaitement calme, M. Tower dit :</p> + +<p>— Ne vous alarmez pas, May, c’est la fin. Le +baromètre monte rapidement.</p> + +<p>Puis, sans un mot de plus, il remonta.</p> + +<p>Un marin à pieds nus arriva immédiatement +essayer d’éponger l’eau qui ruisselait dans la cabine, +et ils ne se dirent plus un mot.</p> + +<p>May ferma les yeux, et les ouvrant au bout de +quelques minutes, se trouva seule et put penser… +Non, c’était impossible ! Alfred n’avait pu rien +voir… Le mouvement, le bruit, le trouble, tout avait +dû faire passer inaperçue cette caresse dont le seul +souvenir la faisait trembler et se blottir dans des +bras imaginaires…</p> + +<p>Elle résolut d’être plus prudente, elle se promit +fermement de s’en tenir là, de s’arrêter au moins +maintenant, de jouir sans remords du bonheur de +l’avoir près d’elle. Ce bonheur n’était pas son œuvre, +elle pouvait donc s’y abandonner sans arrière-pensée, +mais rien de plus désormais !</p> + +<p>La journée s’écoula lourdement. Petit à petit +comme lasse et assouvie, la mer s’apaisait.</p> + +<p>Prétextant la fatigue de la nuit précédente, madame +Tower se retira chez elle et s’étendit pour +dormir. Elle put s’habiller pour se mettre à table, et +le dîner s’effectua dans des conditions matérielles +moins difficiles. Il fut uniquement question des +alternatives de la température, et Alfred Tower +reçut avec calme les félicitations de Ralph.</p> + +<p>— Je n’ai pas tant de mérite que cela, dit-il. Le +<i lang="en" xml:lang="en">White Feather</i> est un brave petit bateau, et tous +mes hommes me sont dévoués ; pas un qui ne me +connaisse depuis que je suis gamin. Ils ont l’obéissance +parfaite, et c’est tout ce qu’il faut à bord.</p> + +<p>Puis, souriant, il ajouta :</p> + +<p>— Je leur dirais de jeter un homme à la mer +qu’ils le feraient sans demander pourquoi !</p> + +<p>— Heureusement, vous n’aurez jamais à le leur +demander, répondit Ralph en buvant un verre de +champagne.</p> + +<p>Le whist fut silencieux, et l’on se sépara de meilleure +heure que de coutume ; l’accalmie se faisait de +plus en plus, et Alfred avait bien gagné son repos.</p> + +<p>Malgré ce calme général, May eut beaucoup de +peine à s’endormir ; elle était nerveuse, inquiète, et +aurait voulu causer ; mais Alfred était décidé à +dormir et ferma les yeux tout de suite. Enfin, vers +quatre heures, elle s’endormit aussi d’un sommeil +si lourd que le bruit accoutumé sur le pont ne la +réveilla pas, et qu’il était huit heures quand elle +ouvrit les yeux. Elle s’habilla, monta sur le pont et +y trouva son mari. Il s’informa affectueusement de +sa santé, puis lui expliqua comme toujours le chemin +qu’on avait parcouru.</p> + +<p>— On voit la terre, dit-elle, en regardant l’horizon.</p> + +<p>— Oui, je me suis mis à l’abri de la côte.</p> + +<p>— Est-ce que ce n’est pas dangereux, Alfred ?</p> + +<p>— Non, pas ici ; nous reprendrons le large tantôt.</p> + +<p>Elle ne le questionna plus, s’installa sur des coussins, +s’étonnant de ne pas voir Elliott. Enfin, tout à +fait surprise, elle demanda vers midi à son mari :</p> + +<p>— Est-ce que M. Elliott est malade ?</p> + +<p>— Pas que je sache…</p> + +<p>May se demanda pourquoi il s’enfermait. Enfin +elle verrait au lunch ce qu’il en était. Mais au +moment de se mettre à table, Alfred lui dit d’une +voix singulière :</p> + +<p>— Elliott ne lunchera pas avec nous.</p> + +<p>— Non… et pourquoi ?</p> + +<p>— Ne vous en inquiétez pas, je vous en prie.</p> + +<p>La tête lui tourna à cette réponse, et surtout au +regard froid de son mari. Il lui fallut des efforts +héroïques pour avaler ce qu’on lui servait, et surtout +pour répondre à Alfred qui plaisantait et paraissait +d’une excellente humeur.</p> + +<p>La journée fut terrible pour elle. Plus d’une fois, +elle s’approcha de la cabine d’Elliott, il y régnait +un silence de mort. Tout à coup May se rappela ce +que son mari avait dit la veille : « Ils jetteraient un +homme à la mer sans demander pourquoi. »</p> + +<p>… Une sueur froide la parcourut tout entière… +Alfred avait surpris leur baiser… il s’était vengé… +Non, ce n’était pas possible… Mais où était Ralph ?… +Où avait-il disparu ?… L’angoisse était si forte +qu’elle ne put la dissimuler quand elle se retrouva +en face de son mari. Il la regarda, et d’une voix +calme :</p> + +<p>— N’ayez aucune inquiétude, dit-il.</p> + +<p>Puis, parlant en maître :</p> + +<p>— Prenez un meilleur visage que cela, May, je +vous prie. Elle prit celui qu’elle put, cherchant, se +creusant la tête ; tantôt elle le voyait se débattant +contre les vagues, mais partout elle voyait Alfred +fier et décidé, et son respect pour lui augmentait +sensiblement. Il n’était pas aussi petit garçon qu’elle +l’avait cru, et elle se promettait bien de le ménager +sérieusement, si jamais la vie reprenait pour elle, +car ce n’était pas vivre que d’éprouver les craintes +qui la dévoraient.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>V</h3> + +<p>Le lendemain, le surlendemain, quinze jours +s’écoulèrent. Elle avait dû rire, causer, recevoir à +Lisbonne, à Gibraltar. De Ralph pas un mot. Était-il +mort, noyé ? Cette incertitude était affreuse…</p> + +<p>Enfin, après trois semaines de ce supplice, se +trouvant à Malte, elle y reçut une quantité de vieux +journaux anglais, et les parcourant avec l’avidité +qu’on éprouve en pareille occasion, elle fut prête à +s’évanouir quand, au milieu des comptes rendus +mondains, elle vit cette mention : « M. Ralph +Elliott, en Écosse. » Lui, Ralph… vivant en Écosse !! ! +Comment s’était-il évanoui du pont du <i lang="en" xml:lang="en">White +Feather</i> ? Elle eut alors une inspiration sublime, et +qui devait beaucoup plus convaincre son mari de +son innocence que ne l’auraient fait toutes les protestations. +Elle prit le journal, et, mettant son doigt +sous la mention du nom :</p> + +<p>— Comment est-il arrivé là ? dit-elle.</p> + +<p>Il la regarda une seconde, elle soutint son regard.</p> + +<p>— Je l’ai fait mettre à terre.</p> + +<p>— Où, comment, quand ?</p> + +<p>— Cette nuit-là, sitôt que je vous ai vue endormie.</p> + +<p>Et comme le regard de sa femme, ferme et droit, +interrogeait toujours :</p> + +<p>— Oui, à terre, je lui ai offert cela, ou par-dessus +bord ; il a préféré la terre.</p> + +<p>— Mais « où ? » dit May qui commençait à sourire.</p> + +<p>— Un peu loin d’une ville, je crains ; mais vous +voyez, les mauvaises monnaies courent toujours.</p> + +<p>Après un silence, May dit à son mari :</p> + +<p>— Vous avez bien fait, Alfred.</p> + +<p>Depuis, May adore son mari.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">AVEC EFFRACTION</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>Hightone square, comme chacun sait ou doit +savoir, est une oasis des plus distinguées, à vingt pas +de <span lang="en" xml:lang="en">Kensington road</span>, à cent du monument commémoratif +du prince Albert, et cependant on y est +tellement chez soi, les jardins y sont si jolis, qu’on +a toute liberté de se croire à la campagne. Les habitants +de Hightone square sont tous fort distingués, +et riches bien entendu ; une aimable émulation +règne dans l’architecture des différentes habitations, +et dans plus d’un cas s’étend à l’intérieur. « Raphaël +<span lang="en" xml:lang="en">house</span> » surtout, située au milieu d’un petit parc en +miniature, a un cachet absolument personnel, et le +goût de madame Meryton, qui en est la fortunée +propriétaire, a non-seulement une célébrité locale, +mais une renommée assez étendue dans le grand +monde. Fred Meryton, son mari, a ses affaires dans +la Cité, quoique d’une excellente famille et fort +élégant ; il aurait préféré une installation moins +exotique, et se serait contenté d’une maison de +l’extérieur le plus banal dans une rue chic du <span lang="en" xml:lang="en">West-End</span> ; +mais en cela, comme en mille autres choses, il +a cédé aux désirs de Griselda — c’est le nom de +madame Meryton, — et avec le temps il est devenu, +lui aussi, fou de son chez-lui. Il s’est passionné, avec +elle, pour les vieux cuirs, pour les panneaux, pour +les armures qui ornent le hall, pour le verre de +Venise, la toquade spéciale de madame Meryton. +Leur salon n’est pas celui de tout le monde. Une +cheminée monumentale en occupe le fond ; l’intérieur +de cette cheminée est garni de faïences artistiques +blanches et bleues ; les chenets datent de la +reine Élisabeth, les fauteuils sont reine Anne, les +bahuts contemporains de Thomas de Cantorbéry ; le +soufflet est un document, les pelles et les pincettes +des témoins ! Il y a des bibelots partout depuis les +plinthes jusqu’au plafond. Des fleurs partout aussi ; +et madame Meryton, sachant que rien ne fait mieux +qu’une petite spécialité, a adopté uniquement les +primevères ; d’immenses plantes vertes étendent +leur feuillage dans l’ombre, car il ne règne jamais +là qu’une clarté indécise ; la lumière du jour est +tamisée par des vitraux foncés, et le soir, quatre +grandes lanternes à verres de couleur, suspendues +aux quatre coins de la pièce, forment avec quelques +bougies coiffées d’abat-jour, le seul éclairage, rien +n’étant démodé comme l’éclat bourgeois des lampes.</p> + +<p>Entre tous Harry Rosing, le peintre à la mode, +qui est leur voisin, envie à madame Meryton son +salon et son originalité. Madame Meryton pourrait +peut-être en dire plus long et avouer que toutes ses +bonnes idées lui ont été suggérées par cet aimable +et désintéressé voisin, car il est très-aimable, très-original, +et a un talent immense ! Ce talent est +relevé par une figure charmante, une barbe « michelangelesque », +et des manières caressantes rapportées +d’Italie avec la science de la couleur. Harry Rosing +trouve de son côté sa voisine très-séduisante, « très-désirable », +comme il l’avoue en fumant sa pipe, et +il lui plaît tout à fait d’avoir établi entre Raphaël +<span lang="en" xml:lang="en">house</span> et <span lang="en" xml:lang="en">The Vista</span> qu’il habite, des relations journalières. +Sous prétexte d’abord de communauté de +jardinage, ensuite de goûts — ensuite d’âme, il a +pris l’habitude de venir, à l’heure où il pose ses +pinceaux, discourir chez madame Meryton des fins +immédiates de l’homme et de la femme. Griselda +(madame Meryton, comme nous l’avons dit) aime +beaucoup ces discours ; en général, elle aime coqueter +avec tout le monde, mais surtout avec l’artiste +à la mode, car Harry Rosing, ayant pour spécialité +les portraits des jolies femmes, est choyé et mis sous +verre comme un objet précieux.</p> + +<p>La grande habitude qu’Harry Rosing a du succès +lui fait regarder sa petite voisine comme une personne +très-singulière ; tout en l’encourageant, elle +ne veut absolument pas aborder ce qu’il appelle le +terrain sérieux. Comme il lui semble tout à fait +incongru que M. Fred Meryton, assez laid et sans +la moindre poésie, lui soit préféré, il s’imagine que +les bonnes occasions seules lui ont manqué, et il s’est +promis de s’évertuer à les faire naître. Pratique +autant que poétique, il compte infiniment pour cela +sur le voisinage, et sur les absences obligatoires +relativement assez fréquentes du mari.</p> + +<p>De son côté, M. Fred Meryton n’est pas sans avoir +remarqué l’attention toute particulière qu’Harry +Rosing accorde à sa femme. Mais jusqu’à quel point +devait-il ou non s’en formaliser, jusqu’à quel point +pouvaient être allées les choses, c’est ce qu’il ne +pouvait encore trop dire lui-même. A tout hasard, +il se méfiait, et veillait.</p> + +<p>Au commencement de cet automne, les affaires +de M. Fred Meryton l’obligèrent précisément à une +nouvelle absence ; un jour ou deux à peine, disait-il +à sa femme au départ. Mais le lendemain matin +même, madame Meryton recevait une longue lettre +de son mari. Son retour se trouvait reculé d’une +semaine. Rien d’étonnant à cela. Mais l’inusité +était une longue et interminable série de recommandations, +sur la façon de se garder dans Raphaël +<span lang="en" xml:lang="en">house</span> ; pendant cette absence prolongée, il lui conseillait +de recourir au besoin à leur obligeant voisin, +l’aimable Harry Rosing.</p> + +<p>Madame Meryton, enchantée, envoya immédiatement +un petit mot à Harry Rosing. Il ne se fit pas +attendre. Madame Meryton lui lut la lettre de son +mari ; Harry flaira un piége, mais il entrevit aussi +un joint, s’il savait profiter de la situation. A tout +hasard, il surenchérit sur les risques éventuels, ne +sachant pas encore bien exactement à quel point de +vue il pourrait en tirer parti, mais trouvant qu’une +situation nouvelle ne pouvait avoir que du bon. Il +rappela qu’en effet une recrudescence de vols hardis, +« <span lang="en" xml:lang="en">burglaries</span> », avait mis depuis quelque temps +l’alarme dans les environs de Londres. Ils parlèrent +longtemps et très-confidentiellement des risques +possibles et de la situation découverte de Raphaël +villa ; ils allèrent jusque dans la serre, sur laquelle +s’ouvrait une des portes-fenêtres du salon, et remarquèrent +ensemble que cette serre était horriblement +exposée et prêtait le flanc à toutes les entreprises ; +le jardin était très-touffu et rejoignait de ce côté la +charmille d’arbres verts de « <span lang="en" xml:lang="en">The Vista</span> », propriété +d’Harry Rosing très-boisée aussi. La situation bien +approfondie, madame Meryton ne put s’empêcher +d’avouer qu’elle se sentait mal à l’aise. Harry Rosing, +qui la vit un instant prête à quitter Londres et à +s’en aller faire une visite à la campagne, crut bon, +après avoir excité ses craintes, de les modérer, l’assurant +qu’avec sa maison bien montée comme elle +l’avait, et des précautions de fermeture, elle était +complétement à l’abri. Il osa même insinuer avec +une délicatesse infinie que son voisinage devait la +rassurer un peu ; elle savait son dévouement et la +sollicitude, le bonheur qu’il aurait à veiller sur elle, +accompagnant le tout de regards noyés et de légers +serrements de main, sur lesquels ils se séparèrent +ce premier jour-là.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>II</h3> + +<p>Madame Meryton ne fut pas extrêmement surprise +quand le lendemain, dès midi, on lui annonça +M. Rosing : — elle ne s’attendait pas à moins de sa +sympathie et lui tendit très-cordialement la main.</p> + +<p>— Avez-vous lu les journaux du matin ? dit-elle.</p> + +<p>Il prit l’air grave.</p> + +<p>— Oui ; les histoires de voleurs se confirment. Il +est évident qu’il faut veiller. Mais ne vous alarmez +pas, nous allons organiser la défense. Ce « nous » +n’était pas sans une certaine douceur.</p> + +<p>D’abord, ils passèrent en revue les domestiques. +Le « <span lang="en" xml:lang="en">butler</span> » était vieux, et madame Meryton le +croyait sûr, mais trop débile pour faire bonne garde. +Le blond James, son acolyte, plus jeune, mais au +lit depuis deux jours. La « <span lang="en" xml:lang="en">housekeeper</span> » n’avait +d’inclination que pour les <span lang="en" xml:lang="en">policemen</span>, ce faible +devait être encouragé ; mais madame Blayn, la +femme de chambre, et surtout Hannah et Lucy, les +deux <span lang="en" xml:lang="en">housemaids</span>… elle les soupçonnait d’avoir un +cœur très-tendre, et il lui avait quelquefois semblé +vers les neuf heures apercevoir une silhouette courir +à travers le jardin vers la route.</p> + +<p>— Pas un gardien dans tout cela ! Pas même un +chien !… Si vous me permettiez de vous prêter +« Tibère ».</p> + +<p>— Tibère ! Mais il ne voudra pas rester, il se +sauvera chez vous.</p> + +<p>— Laissez-moi le soin de cela. Je réponds de +Tibère. Le voulez-vous ? Pour vous garder.</p> + +<p>Harry prit un air tendrement pathétique en +disant cela, — tellement que madame Meryton ne +put s’empêcher de dire — bien doucement aussi :</p> + +<p>— Que vous êtes bon !</p> + +<p>Il y eut un silence très-doux, très-favorable à +l’éclosion des plus tendres sentiments, dans la +grande pièce mystérieuse avec le seul bruit du +grand feu de bois.</p> + +<p>— Ah ! si j’avais le droit de veiller sur vous, +murmura Rosing, si j’avais l’immense bonheur de +Fred, je ne voudrais pas vous quitter, pas une heure, +pas une minute, pas une minute !</p> + +<p>Madame Meryton commença à trouver qu’effectivement +son mari se montrait bien peu digne de la +garde d’un pareil trésor. La quitter, la laisser seule +dans un moment si dangereux, c’était vraiment la +désigner comme une proie ; elle se voyait réduite à +prendre les avis d’un étranger !</p> + +<p>C’était une position bien pénible ! On ne l’aurait +pas cru, à la voir renversée dans son grand fauteuil +de chêne sculpté, la tête appuyée contre le petit +coussin de drap d’or qui en atténuait un peu la +dureté artistique ; et sur un tabouret à trois pieds +(non moins vieil anglais) Harry Rosing en face +d’elle, très-près, et jouant avec les bibelots de sa +châtelaine.</p> + +<p>— Vous êtes pâle, dit-il à la fin de ce long silence.</p> + +<p>— C’est que j’ai mal dormi, monsieur Rosing.</p> + +<p>— Promettez-moi de vous rassurer ; je vous amènerai +Tibère tantôt.</p> + +<p>— Oh ! venez dîner.</p> + +<p>— Le voulez-vous ?…</p> + +<p>Quelle intonation ! Quelle âme dans cette simple +question !</p> + +<p>L’intonation était si profonde que madame Meryton +ne put répondre que :</p> + +<p>— Huit heures, vous savez.</p> + +<p>— Comptez sur moi, et j’organiserai tout… tout… +pour votre repos… <span lang="en" xml:lang="en">darling</span> !</p> + +<p>Madame Meryton crut inutile de s’offenser. Il +était superflu d’indisposer un homme qui se consacrait +à sa sécurité ; et chez une nature aussi artiste +que celle de Harry Rosing les expressions de ce +genre n’ont pas la même portée qu’elles auraient +avec un autre. Aussi le regard de madame Meryton +ne contenait pas le moindre reproche. C’était au +contraire un regard plein de mansuétude, un regard +qui faisait appel à tous les plus nobles sentiments +de Harry Rosing, et il se promit d’y répondre. Il +pensa que la fortune qui l’avait toujours aimé allait +lui donner une nouvelle preuve de sa faveur, et il +n’en fut pas trop surpris, mais il en fut ravi. La +position qu’il venait de prendre était admirable. +Tout conspirait en sa faveur. Jamais, au grand +jamais, un pareil concours de circonstances ne se +trouverait réuni ; il en profiterait aussi vrai qu’il +était Harry Rosing, et que sa charmante voisine +s’appelait Griselda.</p> + +<p>Restait le retour possible du mari pour les surprendre ?… +Mais était-il bien sûr que l’honnête +Fred eût machiné cela ?… Une fois introduit dans +la place, l’important était d’en profiter.</p> + +<p>La fortune, qui s’est de tout temps moquée de la +morale, envoya précisément chez madame Meryton, +ce jour-là, des personnes qui trouvèrent intéressant +de l’alarmer.</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Dear</span> Griselda, lui dit la jolie madame Johnnie +Ray, est-ce que vous n’avez pas horriblement +peur ?… vous êtes tellement isolée ! Et vous savez ? +on ne peut pas les reconnaître, ces bandits, ils ont +la figure noircie… j’ai dit à Johnnie que je voulais +qu’il achète un revolver. Avez-vous un revolver, +Griselda ?</p> + +<p>— Mais non.</p> + +<p>— Vous devez en avoir un. Je trouve que votre +mari est cruel de vous laisser seule dans un pareil +moment. A votre place, <span lang="en" xml:lang="en">darling</span>, j’aurais un revolver.</p> + +<p>Et sur cette flèche de Parthe, l’élégante madame +Johnnie s’envola pour porter ailleurs les risques et +périls de madame Meryton.</p> + +<p>Des fenêtres de Raphaël <span lang="en" xml:lang="en">house</span>, on n’apercevait +rien, pas une lumière, rien que le brouillard et la +silhouette vague d’un arbre. Dans le <span lang="en" xml:lang="en">housekeeper’s +room</span>, en prenant leur thé, madame Blayn et les +deux satellites inférieures, Hannah et Lucy, avaient +raconté des histoires terribles. Quant à madame +Meryton, la vue du brouillard, le silence absolu qui +régnait depuis que sa dernière visite était partie, +l’oppressaient comme ils ne l’avaient jamais fait. +Les affreux récits qu’elle avait lus le matin, de +fenêtres escaladées, d’hommes marchant sur leurs +bas, silencieux, à minuit, et emportant l’argenterie, +tout cela lui revenait avec une force incroyable. +Heureusement que Harry Rosing allait venir dîner +avec elle. Il amènerait Tibère, et elle sentait que, +d’une façon inexplicable, Tibère lui serait une +énorme consolation.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>III</h3> + +<p>Harry Rosing arriva à l’heure dite ; jamais il +n’avait été plus élégant, plus poétique d’aspect ; +ses cheveux avaient un faux air d’auréole, et tous +ses mouvements étaient si doux, si câlins, que +c’était un plaisir de le regarder. Il tenait par le +collier un splendide chien du mont Saint-Bernard, +dont les yeux humains étaient fixés, avec une interrogation +muette, sur madame Meryton. Tout de +suite, pour témoigner qu’il comprenait sa présentation, +le saint-bernard remua la queue de la façon la +plus bienveillante.</p> + +<p>— Tibère a parfaitement compris, dit son maître ; +Tibère sait qu’il doit vous garder.</p> + +<p>Et, pour mieux faire entendre au fidèle Tibère +l’étendue de ses devoirs, Harry Rosing baisa bien +tendrement la main de madame Meryton, ce que le +saint-bernard parut approuver du regard.</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Dear thing !</span> dit madame Meryton, et elle posa +ses lèvres sur le beau front de Tibère. <span lang="en" xml:lang="en">Dear noble +thing !</span> et elle enlaça le cou du chien de son bras +blanc. Tibère comprit et Tibère lui fut dévoué !</p> + +<p>Pendant le dîner, la présence des gens interdit +toute espèce d’intimité ; mais le café servi, Rosing +comprit que l’heure des épanchements était venue.</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Dearest</span> madame Meryton, dit-il d’une voix +émue, j’ai pensé à vous toute la journée, et puisque, +hélas ! je ne puis me mettre en faction toute la nuit +ici, comme je le voudrais, comme ce sera le bonheur +de Tibère, j’ai trouvé le gardien qu’il vous +faut.</p> + +<p>Madame Meryton, baissant les yeux, demanda +nécessairement lequel, et apprit que Harry Rosing, +sachant qu’un peintre de ses camarades avait souvent +d’anciens soldats pour modèles, avait été à +la recherche d’un de ces modèles, le plus brave +homme du monde, qui, pour la somme de cinq +shillings, serait absolument charmé de faire, cette +nuit-là, sentinelle dans le jardin de Raphaël <span lang="en" xml:lang="en">house</span>, +de dix heures du soir à six heures du matin, « et +avec lui et Tibère, vous pourrez dormir tout à fait +tranquille ».</p> + +<p>Une pareille sollicitude, un plan si intelligent +provoqua une reconnaissance appropriée, mais +cependant un peu plus mesurée que ne l’eût désirée +Harry.</p> + +<p>— Vous savez que je ne vous quitterai que lorsque +vous serez tout à fait tranquille ?… lui disait-il.</p> + +<p>— Oh ! mais je serai tranquille, je vous assure, +répondit-elle.</p> + +<p>La conversation se continua ainsi, simplement +affectueuse jusqu’à dix heures, moment auquel l’ex-soldat +et ex-modèle se présenta, et Harry Rosing +sortit lui parler dans le hall et lui expliquer ce qu’il +avait à faire.</p> + +<p>— Personne ne doit approcher de la maison, vous +comprenez, mon homme ? Personne, nous n’attendons +personne ! Donc, si l’on sonne à la porte, +gardez-vous d’ouvrir ! Si l’on veut forcer la serrure, +sifflez comme ceci, et j’accours. Vous avez une lanterne ? +Oui, c’est bien. Voici le chien ; ici, Tibère ! +Évitez le bruit ; il y a une Lady qu’il ne faut pas +alarmer. J’irai voir si la faction se fait bien. Personne +ne doit sortir non plus…</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">All right ! Sir !</span></p> + +<p>Le vieux soldat se tenait très-droit, ravi de ce +retour momentané à la discipline. Malgré ses nombreux +cache-nez, chose d’ordinaire suspecte à Tibère, +le chien l’accepta comme un honnête homme, et, +sur un signe de son maître, sortit avec la sentinelle +improvisée.</p> + +<p>— Maintenant, se dit Harry Rosing, M. Meryton +peut revenir, au moins serons-nous prévenus.</p> + +<p>Une seule chose l’inquiétait encore. Comment +faire consentir madame Meryton à ne pas le renvoyer, +comme l’exigeaient toutes les convenances ?… +Fallait-il brusquer les choses ?… Tout devoir a son +éloquence ?… Ou tout attendre de la peur ?…</p> + +<p>Sur ces pensées, Harry Rosing rentra au salon.</p> + +<p>— Vous êtes dans un fort. Il est impossible d’approcher. +Tibère et Joe font bonne garde.</p> + +<p>— Et comment vous remercier ? dit doucement +madame Meryton.</p> + +<p>Harry Rosing ne la laissa pas longtemps dans +l’incertitude sur la façon dont il rêvait d’être +remercié. Il s’agissait tout simplement de l’aimer, +lui qui l’adorait ; un homme peut-il demander +moins ? et, je regrette de le dire, mais Griselda s’y +sentait disposée. Se voir seule dans une maison isolée +et bien défendue avec Rosing, ne lui était pas +désagréable. Il avait une façon de se rapprocher +d’elle et de lui caresser les mains qui bannissait +toute idée de crainte ou qui, du moins, faisait trouver +bien agréable d’avoir peur. Il y avait des pauses +pendant lesquelles elle éprouvait un tremblement +délicieux. De temps en temps, Tibère donnait un +court aboiement, puis tout retombait dans le +silence.</p> + +<p>Vers minuit, car Harry Rosing avait décidé qu’il +ne partirait pas avant minuit, l’heure de tous les +crimes, comme on sait, madame Meryton l’engagea +d’une voix faible à s’en retourner chez lui.</p> + +<p>— Êtes-vous sûre que vous n’aurez pas peur ? +répéta-t-il pour la centième fois.</p> + +<p>— Oh ! oui.</p> + +<p>Mais au même moment un aboiement furieux de +Tibère retentit dans la nuit.</p> + +<p>— Chut ! dit Harry, écoutons, et en même temps, +pour mieux entendre, il passa un de ses bras autour +de la taille de madame Meryton. Elle ne fit aucune +espèce de résistance.</p> + +<p>— On marche, dit-elle en se serrant contre lui.</p> + +<p>Oui, on marchait ; des pas s’entendaient dans le +jardin. Tibère aboyait de plus en plus, c’était un +appel immédiat et pressant.</p> + +<p>— J’y vais ! dit Rosing.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>IV</h3> + +<p>Dans le jardin, voici ce qui se passait. Joe et +Tibère accomplissaient leur faction avec conscience, +l’un fumant sa pipe, l’autre digne et calme, attendant +le danger la tête haute, l’œil au guet, l’oreille +à l’alerte. Quelques-uns des habitants de Hightone +square étaient rentrés tard, puis le mouvement avait +absolument cessé, et le brouillard et la nuit avaient +tout enveloppé.</p> + +<p>Joe écoutait les heures sonner à une église voisine ; +il avait entendu minuit, quand le bruit d’un +cab attira son attention, puis le bruit s’éteignit et +disparut, revint, et s’éteignit encore, et soudain +Tibère fit un bond formidable. Joe se redressa. Dans +la partie la plus reculée du jardin, derrière la maison, +un bruit de branches cassées s’était fait entendre, +on escaladait la grille, et pendant que Joe et le chien +y couraient, on était entré ; Joe se jeta en avant et +empoigna rudement au collet l’individu qui sautait +à terre.</p> + +<p>— A bas ! à bas ! fut le cri de l’homme, s’occupant +d’abord du chien, dont il se défendait avec peine.</p> + +<p>Puis, un juron formidable, et, s’adressant à Joe :</p> + +<p>— Tenez le chien. Je suis chez moi ; lâchez-moi, +l’homme, je vous dis.</p> + +<p>— Ah ! elle est forte, celle-là. Et Joe fit entendre +un coup de sifflet dont on était convenu avec les +<span lang="en" xml:lang="en">policemen</span> de faction, auxquels on avait remis une +clef de la grille pour arriver plus vite. A ce coup de +sifflet répondit tout de suite l’appel d’une crécelle ; +puis des pas lourds et cadencés ; Tibère cria plus fort, +car l’homme en colère essayait de se dégager ; et +deux autres <span lang="en" xml:lang="en">policemen</span>, leur lanterne sourde à la +main, parurent sur la scène.</p> + +<p>Le prisonnier de Joe jurait d’une façon épouvantable, +l’appelant idiot, imbécile ; mais Joe le tenait, +et Tibère montrait ses formidables crocs.</p> + +<p>Joe eut vite raconté le comment de sa capture, et +la prétention du prisonnier. Un homme qui pour +rentrer chez lui, disait-il, escaladait une grille ! +C’était absurde ! C’était clair ! Aussi, confiant la +garde du prisonnier aux <span lang="en" xml:lang="en">policemen</span>, Joe traversa le +jardin et arriva devant la maison au moment où +Harry Rosing en sortait. Joe lui conta l’affaire et +demanda ce qu’il fallait faire du prisonnier.</p> + +<p>Aux premiers mots, Harry s’arrêta ; il avait compris : +M. Meryton avait bien réellement voulu les +surprendre. Sonner à la porte de la grille eût été +les prévenir ; il avait préféré l’escalade.</p> + +<p>— Joe, dit Harry, inutile d’amener l’homme ici ; +cela ferait trop peur à madame Meryton. Qu’on le +conduise au poste de police le plus proche. Demain, +j’aviserai.</p> + +<p>Et ce qui fut dit fut fait. Et pendant que, pris +dans ses propres filets, M. Meryton était emmené +sous bonne escorte, madame Meryton tremblante, +éperdue, se jetait au cou de son sauveur, et le suppliait +de ne plus la quitter de toute la nuit.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10">L’IDÉAL</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>Grace Roberthon venait d’avoir dix-sept ans. +C’était une grande enfant naturellement gaie, avec +un beau teint brillant, des yeux bien ouverts et +une bouche en fraise ; n’ayant qu’un goût très-modéré +pour les livres et pour le piano, dont l’étude +régulière la désespérait. En revanche, les voisins +de douze à quinze ans la proclamaient une glorieuse +créature, car elle était de toutes leurs parties, +et avait appris d’eux à siffler d’une façon tout à +fait remarquable. Son chien Tip l’entendait de +bien loin, et elle passait avec ledit Tip et sa petite +jument Midnight les meilleurs moments de sa vie. +Miss Grace ne devait débuter dans le monde que la +saison prochaine, mais le récent mariage d’une de +ses sœurs aînées avait donné à la petite personne +un avant-goût des douceurs qu’on trouve à être +pourvue d’un amoureux, et à être amoureuse soi-même. +La tranquillité et la solitude qui régnaient +à l’automne sur <span lang="en" xml:lang="en">Roberthon-Manor</span> n’étaient d’ailleurs +que trop propices aux rêveries vagues ; Grace +ne s’en faisait pas faute ; elle regardait souvent +droit devant elle, se figurant voir surgir au fond +d’une des grandes allées du parc l’idéal pressenti, +et bientôt, en effet, l’idéal parut.</p> + +<p>Le Révérend Ambrose Hurstmonceaux venait +d’être nommé vicaire de la paroisse de Roberthon. +Il fut très-bien accueilli par Lady Frances Roberthon, +la mère de Grace, qui n’était pas sans trouver +aussi que les soirées d’automne étaient longues au +château. Le Révérend Ambrose était poli, empressé, +toujours aux ordres de Mylady ; il accepta +avec beaucoup de reconnaissance les fréquentes +invitations à dîner qui lui furent prodiguées. C’était +de sa personne un assez joli garçon à barbe +d’apôtre, à raie médiane irréprochable ; des yeux +bleus d’une douceur persuasive. Il modulait sa voix +avec la dernière douceur, comme cela convient à +un homme qui s’est installé dans l’idéal. De la meilleure +foi du monde, il avait pris le « Beau » en +tout comme mot d’ordre, brûlant du désir de faire +des prosélytes et trouvant en général la pauvre +espèce humaine horriblement grossière. Il eut +bientôt développé ses vues à Lady Frances. Celle-ci +l’écoutait les yeux clos, la lumière lui faisant mal +le soir, à ce qu’elle disait ; mais Grace accorda au +Révérend une attention beaucoup plus éveillée, et +il ne tarda pas à s’en apercevoir.</p> + +<p>Il n’y avait pas au monde de fille moins contrainte +que Grace ; Lady Frances s’était épargné +tout souci d’éducation, en posant en principe qu’il +faut respecter le naturel des enfants et les laisser se +développer à leur gré. Elle n’avait jamais contrarié +les siens et s’en félicitait ; ils étaient charmants : +ses filles étaient noblement mariées ; Rupert Roberthon, +son fils aîné, ne faisait de dettes que ce qui +est de rigueur au régiment. Lady Frances trouva +donc tout simple que Grace s’intéressât aux théories +et aux œuvres du Révérend Ambrose ; mais elle ne +laissa pas d’être un peu surprise quand elle vit que +sa fille modifiait d’une manière sensible toute sa +manière d’être.</p> + +<p>Les conversations avec le Révérend Ambrose, au +sujet de l’idéal, sous le beau ciel d’automne, en présence +des feuilles dispersées, avaient sur Grace un +effet magique. Elles eurent pour premier résultat +de lui inspirer un très-grand refroidissement pour +la société de son cheval et de ses chiens, et un zèle +tout nouveau pour la musique. Elle édifia, tous les +dimanches, par ses chants religieux, la congrégation +de la petite église de campagne. Cela lui importait +peu ; mais l’approbation du Révérend Ambrose +avait un autre prix ! En sa compagnie, Grace +partait pour un monde nouveau ; le Révérend +Ambrose lui expliquait comment l’idéal de la vie +se trouve dans les tableaux de Fra Angelico : des +créatures qui sont humaines, puisqu’il le faut, mais +qui se promènent sur un fond bleu avec un nimbe +d’or sur le front !… Il s’étendait alors sur les félicités +envolées avec le Moyen Age, époque poétique, +noble et chevaleresque ; il fallait dans la mesure du +possible essayer d’imiter ces gens-là, se plaire uniquement +dans la contemplation du Beau… Oui, +Grace le comprenait !… Et ils se regardaient avec +des yeux extasiés !… Les théories du Révérend +Ambrose s’alliaient parfaitement avec le sentiment +de l’amour terrestre, la perspective d’un bel et bon +mariage sanctifiant tout d’ailleurs.</p> + +<p>Dans le village, on avait été fort surpris en apprenant +que le Ministre avait fait peindre toutes les +pièces du presbytère en bleu pâle. Ce décor véritablement +poétique eut bientôt son pendant au château. +Grace, maîtresse de son propre appartement, +avait transformé le petit salon qui lui était particulier, +en oratoire ; les murs peints fond or et parsemés +de lys blancs, le reste du décor à l’avenant, et +tout ce qui ressemblait à l’ignoble confortable moderne +soigneusement banni.</p> + +<p>Son habillement cadra ensuite avec l’appartement, +et, un jour, Grace apparut aux yeux de sa +mère ébahie, coiffée tout à fait à la Jeanne d’Arc.</p> + +<p>De ce moment, Lady Frances reçut moins bien +que d’habitude le Révérend Ambrose et vit avec +moins de satisfaction la bonne entente qui paraissait +régner entre lui et Grace. Lady Frances était +une personne incapable d’agir par elle-même, mais +elle se promit d’en écrire à l’aînée de ses filles, madame +Charles Bland, dans le jugement de laquelle +elle avait grande confiance, et qui menait son mari +et ses cinq enfants d’une manière à justifier ce sentiment.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>II</h3> + +<p>Précisément, Noël approchait. A cette époque, +toute la famille se réunissait à <span lang="en" xml:lang="en">Roberthon-Manor</span>. +Madame Charles Bland allait y venir avec ses +cinq enfants, ainsi que Sir Rupert, le fils aîné, +amenant toujours quelque camarade de son régiment.</p> + +<p>Grace avait timidement confié au Révérend Ambrose +les préparations pantagruéliques qui se faisaient +en vue de ce Noël au château. Ils lui faisaient +mal au cœur ! Au contraire, sa mère, Lady Frances, +reprenait vie, en se préparant à voir sa maison +pleine. Grace dut se résigner à la pensée de vivre +avec des personnes qui ne la comprendraient pas.</p> + +<p>Au jour fixé, le défilé joyeux commença ; la vie +de <span lang="en" xml:lang="en">Roberthon-Manor</span> changea entièrement ; tout le +monde se réveilla ; toutes les pièces du rez-de-chaussée +s’ouvrirent. D’énormes feux brillaient partout ; +les longs corridors, si silencieux d’habitude, +se remplissaient de mouvement ; les petites <span lang="en" xml:lang="en">housemaids</span>, +la tête montée par les nouvelles arrivées, +allaient et venaient en tous sens ; les pompeuses +femmes de chambre glissaient avec distinction sur +les tapis : on entendait le bruit des sonnettes, le +roulement des voitures sur le sable et un murmure +de voix du haut en bas de la maison.</p> + +<p>L’arrivée de Rupert Roberthon amenant un de +ses bons camarades de régiment, Sir Peregrine +Dacre, mit le comble à l’animation. Cette année, +Sir Peregrine Dacre avait été spécialement invité +d’après les conseils intelligents de la sœur aînée de +Grace. Les chevaux des jeunes gens arrivèrent une +heure après, et quand Rupert se fut assuré qu’ils +étaient à l’abri de tout accident, il se livra sans +réserve à la joie de se retrouver en famille. Il y +était sensible ; il y avait entre lui et Grace l’amitié +particulière qui unit le frère aîné à la plus jeune +de ses sœurs, et il était charmé qu’elle fût jolie ; il +n’aurait même pas été fâché que son ami Peregrine +fût de cet avis.</p> + +<p>Quoique ce fût en famille, tout le monde parut +en grande toilette au dîner. Grace s’était composé +avec soin une toilette raphaélique ! Ses cheveux +crêpés autour de sa tête formaient une véritable +auréole, et sa longue robe de mousseline de l’Inde +très-molle tombait en plis naturels sur un dessus +or pâle. Ainsi vêtue, la pauvre Grace faisait singulière +figure, auprès de ses sœurs et cousines, habillées +au dernier goût, la nuque découverte, la taille +longue et bien prise, le pied dégagé ; madame +Charles Bland regarda Grace avec étonnement, et +Rupert, qui s’empressait de lui présenter Sir Peregrine, +ouvrit lui aussi des yeux interrogateurs. +Grace les surprit, et, plus vexée qu’elle ne voulait +se l’avouer, persuadée du reste qu’un officier de +cavalerie ne pouvait avoir aucune affinité avec +elle, se contenta de lui dire quelques mots polis.</p> + +<p>Pourtant, elle ne fut pas sans s’apercevoir que +Sir Peregrine était un fort beau garçon brun avec +des cheveux bouclés, des traits réguliers, de grands +yeux bleu sombre et une jolie moustache qui lui +seyait fort bien. Il paraissait plein d’une exubérante +bonne humeur, aussi chez lui à <span lang="en" xml:lang="en">Roberthon-Hall</span>, +que s’il y eût passé sa vie. Grace ne put s’empêcher +d’observer qu’il la regardait avec persistance à travers +la table ; il se demandait, en effet, si elle était +laide ou jolie. De son côté, elle observa qu’il avait +un appétit sérieux, et qu’il buvait l’excellent vin de +Lady Frances avec une satisfaction évidente. Le +Révérend Ambrose, qui était au nombre des invités, +se versait d’édifiantes rasades d’eau claire ; en +quoi Grace l’imitait docilement, au grand étonnement +de son frère.</p> + +<p>Quand les messieurs revinrent joindre les dames +au salon, Rupert s’empressa de demander une explication +à sa sœur.</p> + +<p>— Est-ce que vous êtes malade, Grace, que vous +ne buvez plus que de l’eau ?</p> + +<p>— Oh ! non !… Mais je la préfère.</p> + +<p>— Comment ! dit Sir Peregrine, vous n’aimez +pas un verre de champagne, après un bon tour de +valse ?…</p> + +<p>— Oh ! j’ai rarement l’occasion de valser !…</p> + +<p>— Mais vous l’aurez souvent, maintenant ; vous +devez adorer la danse, je sais bien que j’adorerai +danser avec vous.</p> + +<p>— Au fait, pourquoi ne danserions-nous pas un +peu ce soir ? dit Rupert : sept ou huit couples, c’est +plus qu’il ne faut. Et élevant immédiatement la +voix, en s’adressant à sa mère :</p> + +<p>— Ma chère madame, verriez-vous quelque objection +à ce que nous dansions un peu ?</p> + +<p>— Moi ! dit Lady Frances, mais, mon cher garçon, +je serai ravie ; on va débarrasser le Hall, rien +n’est plus facile, et justement Grace n’a pas dansé +une seule fois cet automne ; Grace, ma chère, sonnez, +je vous prie.</p> + +<p>L’embarras de Grace était extrême : que penserait +là-dessus le Révérend Ambrose ? elle le voyait +de loin causant avec sa tante… Elle sonna, pendant +que pour sa bonne pensée, Rupert recevait les +remercîments de chacun.</p> + +<p>Sir Peregrine était revenu près de Grace :</p> + +<p>— Miss Roberthon, vous me donnerez la première +valse, je vous prie ?</p> + +<p>— Je valse très-mal, Sir Peregrine…</p> + +<p>— Vous me permettrez d’en douter…</p> + +<p>Les premiers accords entraînèrent Sir Peregrine +et Grace ; il l’enlaça, l’enleva comme une plume, et +en une seconde ils eurent traversé la vaste pièce +dans toute sa longueur ; Grace avait légèrement +rougi, donné un dernier regard au gilet clérical du +Révérend Ambrose qui se retirait du côté de la +table de whist… puis elle se mit à danser de bon +cœur et avec un plaisir qu’elle trouva inexplicable !…</p> + +<p>Sir Peregrine valsait vraiment admirablement, +et la soulevait si bien que tout étourdie qu’elle se +sentît, ils allaient toujours. Enfin il voulut bien +s’arrêter, et la regardant en face de son regard franc +et un peu hardi :</p> + +<p>— Il n’y a pas beaucoup de choses meilleures +qu’un tour de valse comme celui-ci ! lui dit-il.</p> + +<p>Grace le regarda avec surprise et hasarda un : +« Oh ! Sir Peregrine ? »</p> + +<p>— Oui, miss Roberthon, et je veux que vous +en restiez d’accord avec moi ; voyons, encore un +tour.</p> + +<p>Quand ils eurent fini, il ne lui demanda pas son +appréciation, mais lui dit :</p> + +<p>— Vous savez, je vais revenir vous chercher tout +à l’heure.</p> + +<p>Cette soirée fut pénible pour la pauvre Grace ; +elle luttait de bonne foi contre le plaisir qu’elle +prenait ; le Révérend Ambrose avait été persuadé +par Lady Frances de prendre place à un quadrille, +et Grace n’avait pu s’empêcher de le trouver terne ; +il avait l’air emprunté, il avait l’air triste, et le voisinage +de Sir Peregrine et de Rupert Roberthon ne +lui était pas favorable ; il s’éclipsa de bonne heure, +laissant Grace aux persuasions de Sir Peregrine qui +la suppliait de boire un verre de champagne… et +l’obtenait.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>III</h3> + +<p>Le lendemain, ce fut bien pis, au lunch ! Grace +avait sensiblement modifié sa coiffure et sa toilette ; +elle était vraiment jolie, ainsi modernisée. Elle accueillit +assez bien le Révérend Ambrose, mais chose +singulière, elle aurait été plus contente qu’il fût resté +à son presbytère. Mais il était là, et tout le monde +lui faisait bonne mine ; cette charmante réception +lui déliait la langue, et il fut bientôt engagé dans +une conversation animée avec Sir Rupert, qui +paraissait prendre grand plaisir à cet entretien. Il y +a des choses évidemment faites pour être dites en +très-petit comité ; toutes les belles théories du +Révérend Ambrose se faisant jour entre le pâté de +pigeons et les ris de veau perdaient infiniment ; +Grace était agacée de l’entendre développer ses +idées, mais son frère paraissait décidé à les connaître +à fond ; il interpellait amicalement le Révérend et +remplissait en même temps son assiette de gros +morceaux.</p> + +<p>— Ma mère me dit, monsieur Hurstmonceaux, que +vous avez beaucoup embelli le presbytère, si… si… +encore une tranche de ce pâté.</p> + +<p>— Lady Frances est trop indulgente, et le +Révérend Ambrose salua avec grâce, j’ai en +effet fait quelques changements, capitaine Roberthon : +je ne puis exister au milieu de certaines +couleurs.</p> + +<p>— Vraiment !</p> + +<p>— Non, je ne le puis pas, il y a chez moi un besoin +absolu d’idéal. Et l’assiette du Révérend Ambrose +se vidait lentement.</p> + +<p>— Comment l’entendez-vous ? dit Rupert, comme +pris soudainement d’une violente curiosité pour +l’idéal.</p> + +<p>— Le « Beau », capitaine Roberthon, et tout ce +qui nous élève au dessus des misères et des nécessités +de la vie ; l’Idéal parfait serait de vivre dans +un désert, entre un palmier et une source pure ; +mais, hélas !… Et le Révérend Ambrose soupira pendant +qu’on lui enlevait son assiette.</p> + +<p>— Très-curieux ! dit le capitaine, tout en découpant +l’énorme selle de mouton placée devant lui ; et +alors certaines nuances…?</p> + +<p>— Certaines nuances élèvent l’esprit, oui, je le +soutiens, et se tournant galamment vers Lady +Frances et sa fille aînée, ces dames me comprennent, +j’en suis persuadé, les âmes féminines sont si délicates… +ceci avec un regard à Grace.</p> + +<p>— Indubitablement, dit Rupert, je vois, mon +cher monsieur, que vous ne pensez pas comme tout +le monde.</p> + +<p>— Je l’espère, capitaine Roberthon, je l’espère… +c’est trop, je vous remercie. Et ici, le pontife de +l’idéal se décide à accepter sa part de mouton. Je +m’efforce de mettre le gracieux et le doux dans toutes +les actions de la vie, nous sommes terriblement grossiers, +terriblement…</p> + +<p>— Vous ne chassez pas, je suppose ?</p> + +<p>— Non certainement, je ne chasse pas, je vous +en demande pardon, mais je considère la chasse +comme un amusement barbare, et je ne comprends +pas… Je vous prie de m’excuser, Sir Peregrine, je +vois que vous paraissez surpris, mais si vous voulez +me faire l’honneur de m’écouter…</p> + +<p>— Oh ! pensez là-dessus tout ce que vous voudrez, +répond Sir Peregrine avec plus de franchise +que d’amabilité, et il se retourne vers Grace, avec +un dédain si absolu du Révérend Ambrose que la +pauvre fille au supplice aurait voulu rentrer sous +terre…</p> + +<p>Pauvre Grace ! combien elle regrettait d’avoir +refusé l’offre que son frère lui avait faite, ce jour-là, +de la faire monter sur un de ses chevaux, qui sautait +comme un oiseau et portait admirablement +une dame ! Mais elle avait dit non, et il est bien difficile +de revenir sur certains refus. Le soir, Sir Peregrine, +son frère et une de ses cousines qui les avait +accompagnés, parlèrent avec enthousiasme de leur +journée. Sir Peregrine, qui n’avait trouvé la cousine +ni aussi gentille ni aussi agréable à regarder +que Grace, se promit de faire revenir celle-ci sur +son refus. Il se dit en même temps que, s’il y parvenait, +cela prouverait qu’elle avait quelque sympathie +pour lui, et il ne se cachait pas qu’il en +deviendrait facilement amoureux ; il songeait à se +marier, et une fille de bonne maison, jolie et bien +portante était tout juste ce qu’il lui fallait. Grace +était tout cela, et il résolut d’en courir la chance.</p> + +<p>Grace fit quelque façon ; mais Sir Peregrine lui +dit naïvement :</p> + +<p>— Voyons, Miss Roberthon, pour me faire plaisir ? +Et réservant l’approbation certaine de Lady +Frances, ce fut chose convenue.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>IV</h3> + +<p>Grace va chasser !… C’est sa première pensée le +lendemain en ouvrant les yeux, et elle constate +avec bonheur que le temps est à souhait ! Ils partent +tous gaiement vers dix heures, Lady Frances et sa +fille aînée en voiture.</p> + +<p>Le rendez-vous est dans une clairière au bout +d’une grande allée de charmes, en face d’une vieille +bâtisse moitié ferme moitié château. On arrive de +tous côtés ; Grace est heureuse et animée, et quand +enfin on lâche les chiens, et qu’une dizaine de minutes +après, la fanfare joyeuse de leurs voix dit +qu’ils ont trouvé la bête, elle rend les rênes à son +cheval et suit Sir Peregrine le cœur léger et hardi !… +Il la mène bien, mais la ménage, et elle a un plaisir +extrême à l’entendre lui faire quelques brèves +recommandations, pleines de bonté et d’autorité à +la fois… Décidément, c’est un homme, celui-là !… +Et elle aspire la vie, l’air, l’amour, tout à la fois !…</p> + +<p>C’est un bon rêve, rapide et brillant, qui dure à +peine une heure et demie. Mais que cette heure et +demie a fait faire de chemin à l’intimité de Grace +et de Sir Peregrine !… Quand ils rentrent à <span lang="en" xml:lang="en">Roberthon-Manor</span>, +ils ont tous deux quelque chose de +triomphant, et, malgré le brouillard qui tombe, +ils pourraient aller longtemps sans sentir le froid !…</p> + +<p>Le pauvre Ambrose le sentait terriblement, lui ; +l’ennui, la solitude, un vague pressentiment l’avaient +fait sortir et s’en aller au-devant des chasseurs. +Peut-être espérait-il rencontrer Grace, seule, +et lui dire tout ce qu’il avait sur le cœur depuis ces +derniers jours. Il avait l’air fort triste et fort peu +brillant, quand, un gros parapluie sous le bras, il +rencontra la chasse.</p> + +<p>A sa grande surprise, Grace devinant qu’il avait +à lui parler, au lieu de l’éviter, vint droit à lui. +Elle écouta d’abord patiemment quelques phrases +vagues et tendres.</p> + +<p>— Alors, vous croyez qu’on doit épouser celui +qu’on aime ? lui dit-elle sérieusement.</p> + +<p>— C’est un devoir ; agir autrement est un sacrilége.</p> + +<p>— Et si cela fait souffrir quelqu’un ?</p> + +<p>— Le devoir reste le même, dit le Révérend +Ambrose. Aucun sacrifice n’est trop grand quand +le cœur parle !</p> + +<p>Grace lui saisit les mains, et le regardant d’un +air innocent :</p> + +<p>— Ah ! que vous me faites du bien, que je vous +remercie ! J’épouse Sir Peregrine…</p> + +<p>Puis, comme il restait abasourdi :</p> + +<p>— Mais nous resterons amis…</p> + +<p>Et, sur cette parole naïve, elle laissa le pauvre +Ambrose réfléchir à l’inutilité de convertir les +jeunes filles à l’Idéal !</p> + +<p>Heureusement, Fra Angelico lui reste !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11">L’AMBITIEUSE</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>Ce fut avec une certaine surprise que la galerie +se vit forcée de constater que le jeune Blunt Hay, +membre du Parlement pour Berleyho, paraissait +extrêmement « dévoué » à Lady Mary Boyd et +qu’elle semblait s’en apercevoir sans déplaisir. Ce +n’est pas que Lady Mary fût jugée au-dessus des +coquetteries, mais les siennes s’adressaient généralement +à des gens très-différents, et ne s’exerçaient +guère qu’avec les ministres d’État présents ou à +venir. Les petits billets que Lady Mary échangeait +volontiers avec eux traitaient des graves +affaires du Gouvernement et de celles de son parti — Lady +Mary en était une des étoiles et un des +plus fermes soutiens ; elle avait toujours aimé la +chose publique au-dessus de tout — et le grand +mérite de M. Boyd, son mari, avait été, non pas +d’être bien de sa personne, parfaitement né, et fort +riche, mais de passer pour un des membres du +Parlement les plus sérieux, et destiné sans nul +doute à atteindre tous les honneurs politiques. Le +voir ministre était le but de la vie de sa femme ; +pour cela il fallait actuellement deux choses : que le +ministère existant fût renversé, et que Sir Charles +Swamp, le leader écouté de l’opposition, fût appelé +à former le nouveau cabinet. Lady Mary est la +compagne idéale d’un homme politique ; elle trouve +parfait que les séances de la Chambre retiennent +son mari jusqu’à trois heures du matin ; n’envahit +jamais le <span lang="en" xml:lang="en">study</span>, où, à peine levé, il pioche les livres +bleus, jaunes et verts, et de tout son pouvoir aide +à son prestige. M. Boyd, travailleur silencieux et +acharné, sait que le côté mondain n’est pas son +fort, mais il s’en remet à sa femme qui a fait de +leur maison une des plus agréables de Londres, et +qui use de tous les moyens, dîners, bals, comédies +inédites, pour en rehausser l’éclat. Tous les jeunes +hommes du parti trouvent chez elle un bon accueil ; +elle a un tact particulier pour réveiller en eux le +goût de la vie politique, et quand une question +quelconque passionne ou occupe M. Boyd, elle fait +son affaire d’y convertir le plus de monde possible. +Elle a déjà formé d’excellentes recrues, et le jour +où Victor Boyd arrivera au pouvoir, il aura beaucoup +d’amis derrière lui… Or, Lady Mary veut que +ce soit dans le plus bref délai possible ; c’est pour +cela que le jour où son très-fidèle ami, Sir Charles +Swamp, lui a parlé de la nécessité de tenir bien en +main une personnalité indépendante, comme ce +jeune Blunt Hay qui pouvait au dernier moment +déplacer une majorité, elle s’est appliquée à en faire +son serviteur et son allié.</p> + +<p>Elle craint seulement, d’y avoir un peu trop +bien réussi ; d’habitude les jeunes du parti se contentent +de l’adorer comme une divinité très-imposante ; +mais le fougueux Blunt Hay, dont l’ambition +est extrême, et qui a compris tout de suite tous +les avantages que peut lui donner une préférence +de Lady Mary, veut rendre cette préférence sérieuse. +C’est un garçon décidé à tout oser pour arriver ; +aussi avide de pouvoir que Mylady elle-même, il se +demande si une femme comme elle ne serait pas le +levier qu’il lui faudrait, et tout en valsant avec +Lady Mary, il calcule les possibilités d’un enlèvement +suivi de divorce et de mariage réparateur ! +Ces projets contre le repos de M. Boyd ne l’empêchent +pas d’écouter d’un air touché les assurances +de Lady Mary, qui, sachant Hay ambitieux, lui +promet que M. Boyd au pouvoir n’oubliera pas ses +amis.</p> + +<p>Cependant, si utile, si nécessaire même qu’il soit +d’amener le jeune Hay au sentiment de la discipline, +et d’en faire un allié solide, Lady Mary +trouve qu’à mesure qu’il le devient, il a un peu +trop la mine d’oublier leurs positions respectives ; +elle se résout de l’y ramener, et pour cela se décide +d’user d’un moyen qui lui a déjà réussi ; elle invite +Hay à un de ses célèbres dimanches, entre trois et +six.</p> + +<p>Ces réceptions étaient absolument fermées, et il +fallait y être nominativement prié ; le jeune +homme, au lieu de paraître comblé comme elle s’y +attendait, répondit en badinant qu’une promenade +à Richmond seul à seul avec elle serait plus son +fait ! Lady Mary en stratégiste sérieux le laissa dire +sans se fâcher, mais compta que lorsqu’il l’aurait +vue dans sa gloire, il comprendrait la nécessité de +prendre un autre ton.</p> + +<p>Le superbe Hall Porter vit donc, rare surprise, +arriver le dimanche suivant, vers quatre heures, un +jeune homme à lui inconnu ! Ce blanc-bec passa +devant ce grave fonctionnaire et devant les quatre +valets de pied sans manifester le moindre embarras ; +il se laissa indiquer silencieusement l’escalier par le +gravissime maître d’hôtel, et en haut de la dernière +marche donna son nom avec flegme au « <span lang="en" xml:lang="en">groom of +the chambers</span> », qui, la nuque inclinée, paraissait +attendre une sérieuse confidence. La porte du +sanctuaire s’ouvrit : c’était la grande galerie de +tableaux ; Lady Mary était assise au milieu, en +face d’un superbe Corrége qui en faisait la gloire. +A chaque bout de la galerie une large fenêtre en +baie, et dans le renfoncement de ces fenêtres, des +marbres antiques et des fleurs rares.</p> + +<p>Dans le grand vide du centre, des fauteuils dorés +rangés avec symétrie, enfin un cadre absolument +sévère et imposant ; une douzaine de personnages à +mine grave étaient assis autour de Lady Mary +parlant à voix basse. A la vue de Hay, un léger +étonnement parut sur leur visage. Le tout-puissant +Sir Charles Swamp, qui dans l’embrasure d’une fenêtre +tenait par la boutonnière de sa redingote +Tom Tongue, le grand pontife du journal <i>l’Avenir</i>, +leva ses regards au-dessus de son pince-nez, pour +donner un coup d’œil surpris au nouvel arrivant — puis +ce fut tout, il n’y eut pas la moindre interruption +dans l’entretien. — Lady Mary ne détourna +même pas la tête, et il fallut traverser ainsi cette +grande galerie, épreuve qui en avait troublé de +très-braves.</p> + +<p>Mais celui-là n’en parut pas seulement ému ; il +alla droit à Lady Mary, se tint debout devant elle +jusqu’à ce qu’elle daignât lui tendre la main et lui +sourire, s’assit avec un air de familiarité aisée, +croisa ses jambes, écouta ce qui se disait et au +premier ralentissement de l’entretien s’en empara, +parlant haut, et discutant les pour et les contre +avec une décision pyramidale.</p> + +<p>Tous ces vieux législateurs ouvraient des yeux +surpris à tant d’assurance, et d’étranges soupçons +leur passaient dans l’esprit ! Tous plus ou moins +étaient amoureux à leur manière de Lady Mary ; +elle était leur possession collective, leur aimable +divinité, et ils trouvaient fort mauvais qu’un +étranger pénétrât dans le sanctuaire. La bienveillance +qu’on avait d’abord éprouvée pour ce jeune +homme d’avenir diminuait singulièrement, et Sir +Charles Swamp lui-même quitta son embrasure de +fenêtre, pour venir d’une voix pondérée et habituée +à être écoutée donner deux ou trois démentis à ce +disciple trop émancipé.</p> + +<p>Quant à Lady Mary, elle gardait une attitude de +sphinx ; et à vrai dire, elle ne savait elle-même ce +qu’elle éprouvait. Elle n’était pas indifférente à ce feu +et à cette hardiesse ; et malgré elle les comparait avec +la gravité et le sérieux des gens qui l’entouraient +ordinairement… Peut-être de légers regrets étaient-ils +au fond de son cœur ?… Si elle avait rencontré +plus tôt un garçon comme celui-là ?… Mais ce +n’était qu’une vision, vite chassée par tout le solide +de ce qui l’entoure. Quelque décidée qu’elle fût à +ne pas intervenir, le moment vint où, sentant l’aigreur +arriver, elle s’y vit contrainte — et sur un +mot d’elle — à sa presque confusion, Blunt Hay +changea son ton, prit un air de déférence et ne +sembla attendre que ses commandements.</p> + +<p>Quand enfin ils s’en allèrent tous, elle fut soulagée. +Sir Charles Swamp lui dit en particulier +quelques mots sur leur « jeune ami », et ces quelques +mots voulaient dire qu’on ferait bien de le +tenir à distance. Le jeune ami s’en alla tout seul, la +tête haute, saluant en égal, et recevant des saluts +aussi secs que si l’on n’eût jamais compté sur son +éloquence.</p> + +<p>Lady Mary est infatuée ! cette douloureuse conviction +s’empara de ce petit cénacle ; on causa ce +soir-là et de la lutte qui allait s’engager, et de la +nécessité d’écraser l’outrecuidance de ce suffisant +personnage qui, débutant dans la vie politique, prenait +l’assurance d’un vétéran !</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>II</h3> + +<p>Le jeune Blunt Hay, tout en s’en allant à son +<span lang="en" xml:lang="en">lodging</span> solitaire, sentait qu’il s’était fait de puissants +ennemis, mais il jugeait des ennemis très-nécessaires +au succès, et le succès, il le voulait vite et +brillant. Certes, il avait toujours trouvé Lady Mary +à son gré ; mais quand il l’avait vue ainsi défendue +et gardée, il s’était senti une folle envie de la leur +enlever à eux tous, de les étonner par son audace, +et de les faire compter avec lui. Il savait que le +monde est devenu beaucoup plus indulgent, et que +si jamais il parvenait à avoir Lady Mary pour +femme, sa carrière, peut-être interrompue un +moment, n’en serait que plus brillante. Tout ce +qu’il avait voulu avec suite, il l’avait atteint. Cadet +sans fortune, il avait un siége à la Chambre, il +était un des législateurs de son pays ! Inconnu la +veille à Londres, il en était une des personnalités ! +Que Lady Mary fût amoureuse de lui, son extrême +fatuité ne lui permettait pas d’en douter !</p> + +<p>Mais Lady Mary se persuadait de bonne foi +qu’elle ne songeait qu’à l’intérêt du parti.</p> + +<p>Il ne fallait pas que Sir Charles Swamp se fît +des ennemis, et elle trouvait qu’il avait été un +peu hautain vis-à-vis du jeune orateur déjà si bien +posé.</p> + +<p>Cela fit que deux jours après, sa calèche déjà à +la porte, le tapis déroulé sur le trottoir, et elle-même +prête à descendre l’escalier, comme on lui +apportait la carte de Hay, elle donna l’ordre de le +faire monter, et, le visage souriant, rentra dans son +petit salon pour l’y recevoir. C’était une pièce aussi +close et aimable que sa galerie était froide et sévère. +Une tenture d’un bleu gris couvrait les murs, au +plafond se jouaient de jeunes amours, les fenêtres +avaient des vitraux peints, et une profusion de +fleurs coupées distribuées dans des vases de toute +forme répandaient une odeur capiteuse presque +trop forte. Lady Mary, accoudée contre une petite +table couverte d’objets de vermeil, tendit une main +cordiale à Hay, et lui indiqua une chaise auprès +d’elle.</p> + +<p>— Eh bien, qu’est-ce qu’il y a ?</p> + +<p>Il la regarda bien en face et tout de suite :</p> + +<p>— Je vous ai offensée ?…</p> + +<p>— Moi ! quand ?…</p> + +<p>— Dimanche ! j’ai été trop hardi, n’est-ce pas ? j’ai +choqué Sir Charles Swamp.</p> + +<p>— Quelle idée ! Sir Charles vous trouve très-éloquent, +moi aussi ; nous espérons que vous avez +bien travaillé la question qui va se débattre, et que +vous parlerez le jour de la bataille, de façon à faire +frémir les très-honorables messieurs assis de l’autre +côté de la Chambre.</p> + +<p>— Je ne sais pas, je n’ai rien étudié.</p> + +<p>Le joli visage de Lady Mary se contracta.</p> + +<p>— Alors vous abandonnez la cause. C’est malheureux.</p> + +<p>— Je n’abandonne rien, mais je suis jaloux.</p> + +<p>— Jaloux de qui, de quoi ?</p> + +<p>— De tous ceux qui étaient là dimanche, et +pour qui je ne suis rien ni personne, je l’ai bien vu.</p> + +<p>— Quel enfantillage !…</p> + +<p>— Ne dites pas enfantillage, Lady Mary ; je suis +amoureux, et vous le savez parfaitement du reste.</p> + +<p>— Jamais de la vie ! Mais si vraiment vous désirez +me plaire, — et cela, je l’apprendrai avec plaisir, +car je fais grand cas de vous, — il faut servir nos +amis avec zèle, avec courage, car vous savez que je +regarde leur succès comme le mien.</p> + +<p>Il prit l’air pénitent, et d’une voix douce qui +chatouilla délicieusement l’orgueil de Lady Mary :</p> + +<p>— Vous ne pouvez douter que je ferai tout ce +que vous m’ordonnerez.</p> + +<p>— Bien vrai ?</p> + +<p>— Essayez…</p> + +<p>— Même si je vous demande d’être aimable pour +Sir Charles Swamp ?</p> + +<p>— Même cela si vous le désirez.</p> + +<p>— Eh bien, monsieur Hay, je vous remercie. Je +ne m’étais pas trompée sur vous.</p> + +<p>— Seulement, si je vous obéis, vous aurez bien +quelque indulgence pour moi ?</p> + +<p>— Oh ! oh !</p> + +<p>— Je vous demande si peu…</p> + +<p>Lady Mary aimait assez ces petites escarmouches, +qui se terminaient généralement par un vote enlevé +ou un article de journal venu à propos. Mais les +récompenses honnêtes qu’elle offrait alors, et qui +étaient toutes platoniques, elle se demandait +comment Hay les prendrait, et ce que son « si +peu » voulait dire. Elle ne pouvait se défendre de +le trouver extrêmement séduisant ; il avait de si +beaux yeux et il était évidemment très-supérieur ; +du moins, le bruit en courait sans qu’on eût pensé +à se demander qui l’avait mis en circulation. Elle +ne pouvait se croire amoureuse, n’admettant pas +cette éventualité dans sa vie, mais elle était évidemment +« intéressée ».</p> + +<p>— Si peu ? mais quoi enfin ?</p> + +<p>— La permission de ne rien faire que vous n’ayez +approuvé ; que je sente que vous dirigez, que +vous inspirez toutes mes actions, et je serai satisfait.</p> + +<p>Ce rôle de Nymphe Égérie était tellement dans +les cordes de Lady Mary qu’elle ne put s’y dérober.</p> + +<p>Sur cette entente, ils se quittèrent.</p> + +<p>Le soir même, à un grand dîner, Lady Mary eut +le plaisir d’annoncer à Sir Charles Swamp qu’on +pouvait tout à fait compter sur le jeune Hay ; elle +vanta ses talents, ses connaissances des langues +étrangères, et fit comprendre à Sir Charles que ce +jeune homme n’était pas destiné par la nature à un +rôle insignifiant ; Sir Charles écouta Lady Mary +avec l’air de respectueuse confiance qui lui était +habituel, discuta avec elle longuement, lui laissa la +victoire, et se promit que s’il ne dépendait que de +lui, son protégé ne serait jamais rien.</p> + +<p>Il jouissait depuis longtemps de priviléges particuliers +auprès de Lady Mary, rôle délicieux ! Ses +rêveries involontaires allaient parfois plus loin ; en +tout cas, il était jaloux, et vouait Hay de bon +cœur aux dieux infernaux. Il savait heureusement +que Lady Mary avait besoin de lui ; et c’était lui et +non Hay qui devait faire M. Boyd ministre.</p> + +<p>Cependant Lady Mary encourageait son néophyte. +C’étaient sans cesse de nouvelles questions +qu’il avait à lui adresser. Malgré l’indépendance +que lui donnait sa grande position et sa réputation +inattaquable, elle sentit qu’il venait un peu trop +souvent, et le lui dit ; c’était ce qu’il attendait avec +une vive impatience.</p> + +<p>— Oui, je le comprends.</p> + +<p>Le fait est que les sept domestiques mâles qui +constataient chaque visite de M. Hay faisaient leurs +réflexions.</p> + +<p>— Je vous remercie de le comprendre.</p> + +<p>— Oui, mais je ne veux pas renoncer à vous voir, +je ne le puis pas (il avait l’air bien passionné en disant +cela, et Sir Charles Swamp n’avait jamais l’air passionné). +Il nous serait si facile de nous rencontrer !…</p> + +<p>Et comme elle voulait l’interrompre…</p> + +<p>— Ne pourrions-nous nous rencontrer seuls, à +Richmond, au Palais de Cristal, par exemple ?… +quelle difficulté à cela ? Ici, je suis toujours comme +écrasé ; vous viendrez, n’est-ce pas ? vous me ferez +cette grande joie ?</p> + +<p>— Ce n’est pas possible, je vous assure.</p> + +<p>— Pas possible : adieu alors !… Et sans lui +donner une seconde de réflexion, il était parti.</p> + +<p>Ne pas insister ! quelle force auprès d’une femme +dont le cœur est touché ! Cette soumission produisit +sur Lady Mary l’effet que n’aurait obtenu +aucune supplication ; elle se fit à elle-même les +raisonnements les plus spécieux. Se rencontrer au +Palais de Cristal ou à un bal, quelle différence ? +Une amitié particulière n’est pas une chose criminelle, +et puis quelle crainte à avoir avec un homme +aussi soumis, incapable d’abuser de sa bonté, si +plein de délicatesse ! Ce qui la tourmentait maintenant, +c’était de lui faire savoir qu’elle voulait bien, +ce qui avait été si impossible d’abord !</p> + +<p>Deux jours, trois jours se passèrent, aucune nouvelle +de Hay ; elle ne l’avait rencontré dans aucune +maison où il aurait dû être, et elle se décida à +demander à son mari s’il l’avait vu à la Chambre.</p> + +<p>— Oui, parfaitement, c’est un garçon qui a l’œil +ouvert à son intérêt. Lady Mary ne fit aucune +attention à l’injuste accusation, elle ne comprit +qu’une chose, c’est que Blunt Hay l’évitait !</p> + +<p>Elle fut alors bien forcée de s’avouer que cela lui +était horriblement sensible !</p> + +<p>Au bout d’une huitaine, elle lui écrivit et le pria +de venir prendre le lunch, le jour qui lui serait +agréable.</p> + +<p>Il vint naturellement le jour même où il reçut +la lettre, fut aimable, causeur, charmant, laissa partir +le dernier hôte de Lady Mary ; puis, la porte fermée +sur lui, se leva immédiatement à son tour pour +prendre congé.</p> + +<p>— Vous partez ? demanda Lady Mary.</p> + +<p>— Oui, pourquoi resterais-je auprès d’une femme +qui n’a aucune confiance en moi ?</p> + +<p>— Vous êtes dur pour vos amis, monsieur Hay.</p> + +<p>— Oh ! non, je suis juste !</p> + +<p>— On n’est pas libre dans ce monde, vous le +savez bien.</p> + +<p>— Ce sont les timides qui disent cela, on est +toujours libre quand on ose. Puis après une longue +pause :</p> + +<p>— Si vous m’aimiez, que n’oserais-je pas, moi ?</p> + +<p>Lady Mary eut un éblouissement… Sans savoir +comment cela était arrivé, elle se sentit enlacée par +un bras très-ferme, et une main la força doucement +à relever la tête…</p> + +<p>— Dites que vous viendrez ?…</p> + +<p>Un oui mourant… Une étreinte… Et elle se +trouva seule avec sa promesse !</p> + +<p>Elle savait qu’ils devaient se rencontrer le même +soir, et dans l’isolement d’un bal, dans cette atmosphère +excitante où il est si difficile de se ressaisir, +il lui arracha ce qu’il voulait. Le surlendemain +était un vendredi, jour d’affaires courantes au Parlement ; +aucun incident à prévoir. L’exact M. Boyd +n’en serait pas moins à son banc comme toujours. +Mais lui, Hay, irait attendre Lady Mary au Palais +de Cristal. Ils s’y rencontreraient, y dîneraient (ou +dans le voisinage) et auraient quelques heures de +franche liberté…</p> + +<p>La politique, quelle pauvre chose cela parut en +ce moment à Lady Mary ! Du reste, Hay faisait bon +marché de tout, et ne lui cachait pas que si elle le +voulait, Parlement, ambition (et il avouait qu’il +en avait beaucoup), tout lui serait sacrifié !</p> + +<p>Lady Mary se crut à ce moment-là extrêmement +amoureuse.</p> + +<p>Tout le lendemain, elle vécut comme dans un +rêve ! M. Boyd, qui n’était jamais très-amusant, +insista pour lui lire les plus ennuyeux articles de +journaux ; il était découragé, car le Cabinet, un +moment très-écrasé, paraissait se raffermir. Elle +le trouva sot. Pourquoi n’était-il pas au pouvoir !</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>III</h3> + +<p>Le matin du jour fixé pour l’expédition, elle +composa une petite histoire à déjeuner, fut écoutée +et crue sans la moindre défiance. M. Boyd était tout +aux affaires de la Chambre et, pour changer, +annonça qu’il irait de bonne heure. Enfin, après +avoir défendu sa porte, même pour Sir Charles +Swamp, qui se présenta vers midi, Lady Mary +monta en cab vers quatre heures et se fit conduire +à la gare, prit bien franchement son billet, et se +rencontra comme par hasard, sur la plate-forme du +palais, avec Hay.</p> + +<p>Il contint l’expression de sa satisfaction, mais en +laissa voir assez pour que Lady Mary fût touchée. +A vrai dire pourtant, il regrettait un peu que ce +rendez-vous si vivement sollicité eût lieu ce jour-là ; +des bruits couraient dans l’air depuis le matin ; +contre toute attente, la séance, disait-on, ne se passerait +pas sans incident.</p> + +<p>Lady Mary, elle, n’était pas sans une arrière-préoccupation +du même genre ; tout en écoutant +Hay, elle se demandait si, par hasard, la visite +matinale de Sir Charles Swamp n’avait pas une +signification particulière, et elle regrettait presque +la consigne qui l’en avait privée.</p> + +<p>En attendant, elle s’essayait à éprouver le délire +d’une bonne fortune ; mais tout en parcourant les +cours égyptiennes et romaines, et y jouissant d’une +solitude idéale, elle sentait qu’elle était rebelle à ce +genre de félicité. Hay, tout enflammé par la vue de +sa conquête, prenait courage et s’enhardissait. Il +ébauchait des tableaux où elle et lui tenaient absolument +la première place ; il lui répétait à satiété +qu’inspiré par une femme comme elle, il saurait +atteindre à tout. Mais le mirage était éloigné, et +Lady Mary, tout en soupirant des réponses encourageantes, +se disait tout bas, tout bas au fond du +cœur, que M. Boyd aurait encore plus tôt fait d’être +ministre !…</p> + +<p>Ils erraient dans ce grand palais, qui a déjà vu +tant de rencontres du même genre. Hay parlait +d’aller dîner, espérant que le champagne rendrait à +Lady Mary un peu d’entrain. Elle hésitait, tenant +infiniment à se dire que Hay lui était soumis, mais +se demandant aussi ce qui se passait à Londres.</p> + +<p>Enfin, il obtint d’elle la permission d’aller commander +leur dîner à l’hôtel, et la laissant seule un +instant, saisit l’occasion pour acheter un journal +du soir, que des gamins criaient avec grand fracas, +se réservant d’y jeter plus tard un coup d’œil. +Quand il eut le dos bien tourné, le premier soin de +Lady Mary fut d’en faire autant. Elle n’eut que le +temps de lire à la volée : <i>Importante séance</i>, et de +cacher le journal. Hay revenait la bouche en +cœur, l’œil triomphant et vainqueur.</p> + +<p>Oh ! elle l’écoutait bien : « Je vous aime ! que +vous êtes bonne ! m’aimez-vous un peu ? êtes-vous +un peu heureuse ? Quelle journée ! C’est le +commencement d’une vie nouvelle, etc., etc. »</p> + +<p>Et à part lui : « Qu’est-ce que ces gamins +peuvent crier si fort ? Qu’est-il arrivé ? »</p> + +<p>Et elle répondait : « Si vous m’étiez indifférent, +est-ce que je serais là ? Mais vous savez nos conventions, +jamais, etc., etc. »</p> + +<p>Et lui :</p> + +<p>« Oui, mon ange, ce que vous voudrez toujours, +etc. »</p> + +<p>— Diable de journal ! je donnerais vingt louis +pour savoir ce qu’il contient.</p> + +<p>Puis, se rapprochant d’une des grandes fenêtres, +il regardait avec attendrissement le jardin.</p> + +<p>— Nous irons y prendre l’air après dîner, dit +Hay amoureusement. Il avait dressé un petit itinéraire, +et qui sait ?… Si elle le voulait, on pouvait, de +de ce jardin, prendre le chemin du bonheur… et de +Jersey !…</p> + +<p>Pendant qu’il faisait cet audacieux projet, Lady +Mary laissait tomber son mouchoir comme par +mégarde, puis enfin permettait à Hay de la conduire +vers le restaurant. Arrivée à la porte, elle +mit sa main à la poche, et d’une voix tranquille : +« Mon mouchoir ? Je l’avais en regardant le jardin. » +Il ne fit qu’un bond : « Je retourne le chercher. » +Un regard ardent : « Merci ! »</p> + +<p>Il n’a pas disparu, qu’elle déploie le journal et +lit :</p> + +<p>« Séance importante, démission du cabinet. Sir +Charles Swamp appelé à en former un nouveau !! !… »</p> + +<p>Elle a lu, c’est un vertige !… son mari, ministre +peut-être ?… En un instant toute sa personne est +transformée, et comme Hay reparaît, — avec, lui +aussi, une figure extraordinaire, — elle lui dit d’un +ton hautain :</p> + +<p>— Je reprends le train pour Londres.</p> + +<p>— Mais pourquoi ?</p> + +<p>— Pourquoi ? parce que je le désire. Oh ! ne +prenez pas la peine de m’accompagner…</p> + +<p>Et, sans autre explication, elle le laisse là.</p> + +<p>Il a lu la nouvelle, lui aussi, et il a compris !</p> + +<p>En garçon d’esprit, Hay s’est décidé à rester au +moins des amis de Lady Mary ; mais il est à +craindre qu’il n’y réussisse pas. Lady Mary, en +rentrant chez elle, a trouvé un petit mot de Sir +Charles Swamp, daté de quatre heures, lui annonçant +son avénement au pouvoir, et à sa suite, l’entrée +de M. Boyd dans le nouveau cabinet. Le jeune +Hay est donc désormais tout à fait inutile à l’ambitieuse +Lady Mary.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c12">LE CHAPERON</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>Miss Elisabeth Dally n’est plus jeune, elle n’a +jamais été jolie, et cependant elle est quelqu’un. En +premier lieu, elle est riche ; de sorte que n’ayant +besoin de personne, elle a une quantité de gens à +ses ordres, et platoniquement disposés à lui rendre +service. Miss Dally aime le monde à la passion ; la +solitude la tuerait sûrement, et elle fait son possible +pour l’éviter. Ses dîners fins, sa bonne humeur l’ont +mise à la mode pendant un certain nombre d’années ; +puis l’éclipse s’est faite visiblement, et insensiblement +Miss Dally se serait peut-être vue reléguée au +nombre des oubliées, si elle n’avait trouvé un moyen +original de se maintenir à la surface. Le premier +essai a été si heureux, couronné d’un si brillant succès, +que le triomphe de Miss Dally a été complet. +Elle a été proclamée un chaperon incomparable ! +C’est maintenant comme chaperon qu’elle sollicite et +obtient des invitations, et tous les ans, de jeunes +beautés se disputent l’honneur d’être menées dans le +monde sous son égide. Miss Dally sait se faire prier +et n’accepte pas qui veut. Sa longue expérience du +monde lui a appris qu’il y a dans Londres une quantité +de gens riches et bien nés qui, soit manque d’adresse, +ou d’entrain, ou de relations, sont restés à la +porte de ce qui s’appelle la société, et n’ont pas la +moindre chance de voir leurs filles invitées aux +bals à la mode. Les maîtresses de maison sont déjà +débordées, forcées de faire un tri, et redoutent +comme une catastrophe toute nouvelle connaissance. +Mais Miss Dally est depuis longtemps dans +la forteresse ; elle a des duchesses parmi ses intimes +amies, de jeunes duchesses qu’elle a vues naître et +qu’elle a adorées dès leur enfance, présageant sans +doute leurs futures destinées. Tout le monde aime +Lizzie Dally ; on rit de ses mines, de ses ridicules, +mais elle est acceptée, et en vérité son savoir-faire +est grand. Quand pour la première fois elle a paru +accompagnée d’une « jeune amie », on a d’abord +été étonné de cette fantaisie ; mais comme la jeune +amie était jolie, extrêmement élégante, qu’elle sembla +immédiatement au courant de tout, et qu’en +outre elle avait épousé un pair avant la fin de la saison, +le prestige de Miss Dally s’en accrut beaucoup, +et au bout de deux ou trois saisons, il suffisait d’être +la « jeune amie » de Miss Dally pour prétendre aux +meilleures invitations.</p> + +<p>Quant à elle-même, elle paraissait avoir un goût +extrême pour son rôle de chaperon, et y apportait +un zèle incomparable. Elle était ravie d’avoir du +monde chez elle, ravie de sortir tous les soirs ; ses +conseils étaient bons, solides, et ses jeunes amies +s’en apercevaient à leur profit.</p> + +<p>Miss Dally y mettait son orgueil ; une jeune fille +introduite par elle ne devait être entourée que de +fils aînés, ou d’hommes sérieux ; elle éloignait avec +un soin jaloux tous les « <span lang="en" xml:lang="en">detrimentals</span> », tous les +cadets, et les joueurs, même riches, étaient mal +vus.</p> + +<p>Miss Dally était une personne franche et positive, +et elle avertissait catégoriquement ses jeunes amies +que, si elles étaient disposées à des flirtations inutiles, +elle se verrait dans la nécessité de mettre fin +à leurs visites ; et bien que ces visites fussent à la +fois fructueuses et agréables pour Miss Dally, elle +aurait fait comme elle le disait.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>II</h3> + +<p>Jamais Miss Dally n’avait été aussi ravie d’une +jeune amie, qu’elle l’était de Miss Kate Rynaston, +qu’elle menait présentement dans le monde et qui, +à son premier bal, avait eu un succès fou. Cette +charmante personne était la seconde des six filles de +Sir Guy et de Lady Rynaston, excellentes gens, +ayant passé toute leur vie à <span lang="en" xml:lang="en">Rynaston-Hall</span>. N’étant +pas au niveau de la dépense d’une saison à Londres +selon leur rang, ils étaient tout résignés à voir ce +que le <span lang="en" xml:lang="en">lawn-tennis</span> ferait pour l’établissement de +leurs filles, quand un heureux hasard les mit en +relation avec Miss Dally, et leur donna l’occasion +unique d’envoyer Kate, qui était la plus jolie, briller +à Londres. Miss Dally, de son côté, fut ravie de +l’occasion de rendre service à des gens comme Sir +Guy et Lady Rynaston, promus dans l’instant au +nombre de ses amis intimes. Quant à Kate, elle l’idolâtrait, +et rêvait pour elle les plus brillantes destinées. +Rien n’était trop relevé pour cette charmante +fille, et dès le commencement de la saison, +il fut visible que Miss Dally ferait meilleure garde +que jamais. Cela était nécessaire : Kate se rangeait +bien en tout à l’avis de son chaperon, quand celle-ci +la chapitrait, dès le déjeuner, avec la plus délicieuse +familiarité, délicieuse pour Miss Dally qui se +sentait certaine d’amener un Lord tout au moins +aux pieds de Kate. Mais une fois dans le monde, et +entourée d’un bataillon d’adorateurs, la beauté +rustique de <span lang="en" xml:lang="en">Rynaston-Hall</span> témoignait d’un penchant +dangereux pour la flirtation, et se laissait +prendre, beaucoup plus qu’il ne convient à une personne +raisonnable, aux très-périssables avantages +extérieurs, joints à la jeunesse et à la gaieté, choses +charmantes en elles-mêmes, mais fort creuses à +l’usage, comme l’assurait Miss Dally. Ce n’était +pas qu’elle-même elle fût insensible à certaines +attractions, qu’une providence perverse donne souvent +en partage à ceux qui n’en ont que faire ; +non, Miss Dally laissée à son naturel aurait eu le +cœur assez tendre, et à respirer de près depuis plusieurs +saisons cette atmosphère amoureuse et capiteuse +dont elle entourait ses jeunes amies… des +regrets lui venaient. Aussi, pour les éteindre, s’identifiait-elle +le plus qu’elle pouvait avec ce qui se +passait autour d’elle ; elle prenait pour elle une +part des hommages adressés à d’autres ; le petit +duplicata de compliments que de jeunes ambitieux +se permettaient de lui offrir, lui était fort agréable +à recevoir, tout comme le bouquet qui lui venait +le plus souvent, quand Miss Kate en recevait un, +d’un adorateur aspirant à être bien vu du sévère +chaperon.</p> + +<p>Sir Guy et Lady Rynaston étaient ravis du succès +de leur fille, ravis qu’elle fît une quantité de +connaissances qui les ignoreraient d’ailleurs, le cas +échéant, avec le plus complet dédain.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>III</h3> + +<p>Miss Dally et Miss Kate Rynaston avaient reçu +une carte pour le bal de la duchesse de Hightone. +Ces bals étaient les plus vantés de Londres ; tout y +était de premier choix. Sa Grâce ne voulait que le +dessus du panier en tout genre, et elle s’abstenait +d’inviter ses proches parentes, si elles avaient le +malheur de posséder une fille laide. La duchesse +voulait pouvoir mettre son lorgnon sur les yeux, et +regardant sa salle de danse, dire d’une voix assurée : +« Rien que des jolis visages ! » — et ces jolis visages, +elle ne voulait les prendre que parmi la crème +<span lang="en" xml:lang="en">fashionable</span>. Lizzie Dally était, depuis longtemps, +dans les bonnes grâces de la duchesse ; celle-ci l’avait +quelquefois totalement oubliée pendant un an +ou deux, mais Miss Dally savait vivre et n’en comptait +pas moins l’amitié de Sa Grâce comme une des +félicités de sa vie ; elle était cependant inquiète +pour le bal, et ce fut pour elle une joie profonde, +quand cette bienheureuse carte arriva. Kate Rynaston, +elle-même aux nues, éprouva ce jour-là un +véritable respect pour son chaperon.</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">My dear</span>, dit la vieille demoiselle à sa jeune +amie, vous verrez chez cette chère duchesse tout ce +que Londres peut offrir de mieux en fait d’hommes : +c’est votre meilleure occasion de la saison, et comme +il est probable que vous n’en aurez pas une autre, +je vous conseille d’en profiter. Quelle robe mettrez-vous ?</p> + +<p>La robe devait être charmante, et un crédit supplémentaire +fut demandé, pour l’occasion, à Sir Guy +Rynaston, qui l’accorda avec plaisir.</p> + +<p>Dès lors, ce bal fut l’unique pensée des deux +femmes ; parmi la ribambelle de cartes d’invitation +qui s’étalaient autour de la glace du salon de +Miss Dally, celle de la duchesse de Hightone était +noblement apparente. Les jeunes gens timides qui +venaient prendre le thé à cinq heures chez Miss +Dally, pour y faire la cour à Miss Rynaston, sentaient +qu’elle s’élevait de plus en plus au-dessus +d’eux ; elle était décidément la beauté de la saison, +et dans ce cas, la fière duchesse faisait invariablement +des avances ; il fallait que la « beauté » fût +vue chez elle, et qu’elle la connût ou non, elle lui +envoyait une invitation, qu’elle savait d’avance +acceptée avec transport.</p> + +<p>Le jour du bal vint. Dès le matin, Miss Dally +avait passé son teint au jaune d’œuf, s’était lavé le +visage dans tous les kalydors connus, et se préparait +à être charmante pour sa part. Kate Rynaston +devait être tout en blanc, et Miss Dally pensa +qu’une toilette rose serait d’une opposition heureuse ; +Kate avait un immense bouquet de muguets +et de jasmins, elle en avait un de roses mousseuses.</p> + +<p>A onze heures et demie, elles partirent, Miss +Dally véritablement éblouissante sous ses diamants +et son rouge, et Kate Rynaston absolument ravissante. +Son excellent chaperon lui fit à nouveau ses +recommandations, l’engagea à bien ouvrir les yeux +pour voir sur le vif comme il est agréable d’être +duchesse, lui rappela leur signal convenu, et qui +mettait Kate au courant du degré d’amabilité +auquel elle pouvait se laisser aller avec les hommes +qu’on lui présentait : l’éventail au menton, bon à +rien ; à la bouche, médiocre ; touchant le front, +excellent. Grâce à un petit coup d’œil donné, de +temps en temps, à son chaperon, Miss Kate était +sûre de ne pas se tromper. Enfin, comme elles traversaient +le square, déjà encombré, et se dirigeaient +vers la marquise élevée devant l’hôtel de la duchesse, +Miss Dally laissa tomber cette flèche du +Parthe : « Il y aura au moins, ce soir, trois fils aînés +de ducs ; tâchez que l’un d’eux soit pour vous. Surtout, +point de cadets ! » Et, pénétrées de cette +pensée, elles descendirent de voiture.</p> + +<p>Elles mirent pied à terre devant cette marquise +toute garnie de fleurs et laissant apercevoir, par la +porte grande ouverte, la région de lumière et de +musique ; il leur semblait entrer dans l’empyrée. +Des deux côtés, la foule pauvre, massée et silencieuse, +se pressait, essayant de dévorer du regard +l’apparition, entrevue un instant, et dès que la voiture +s’éloignait, faisait un mouvement en avant +pour suivre des yeux la femme qui entrait et se +perdait, au milieu d’autres, dans le hall magnifiquement +éclairé, et rempli de valets de pied poudrés, +majestueux, superbes, leur livrée blanche +éclatant contre le fond rouge sombre, illuminé de +centaines de bougies.</p> + +<p>Monter cet escalier dans cet appareil, précédée +de la beauté que tout le monde regardait, quel délicieux +moment pour Miss Dally !… Ce n’étaient que +sourires, saluts, aimables reconnaissances des uns et +des autres…</p> + +<p>Enfin elles arrivent. « Miss Dally ! Miss Kate +Rynaston ! » sont annoncées à haute voix et se +trouvent devant la duchesse, qui les accueille avec +un sourire charmant ; au premier coup d’œil, Kate +lui a plu ; une très-profonde expérience de la vie n’a +laissé subsister chez la duchesse un respect réel que +pour trois choses : la beauté, l’argent et le rang ; +elle a eu la beauté, et grâce à la beauté, le reste ; et +elle aime la beauté chez les autres. Aussi Kate +rougit de bonheur quand Sa Grâce lui dit, en lui +donnant le bout des doigts : « <span lang="en" xml:lang="en">Very pretty</span> », et +passe à d’autres.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>IV</h3> + +<p>En un instant Miss Dally et Kate sont entourées ; +tout le monde veut danser avec la jeune fille, +et Miss Dally aperçoit avec bonheur, parmi ceux +qui se font présenter, le jeune marquis de Glen. A +sa vue, elle lève son éventail, s’en frappe légèrement +le front et regarde sa jeune amie d’un air +ravi ! Le marquis de Glen, voilà le fils aîné rêvé ! +Cette perspective ravissante met Miss Dally de si +bonne humeur qu’elle accueille avec une bienveillance +inaccoutumée le jeune Edmond Fitzhewis, +charmant garçon, gai, amusant au possible, mais +cadet de cadet et dépensier comme un millionnaire. +Kate Rynaston et le jeune Edmond Fitzhewis se +connaissent un peu ; celle-ci a même pour ce mauvais +sujet, dans le secret de son cœur, une préférence +assez tendre. Mais Miss Dally est convaincue que, +venant manifestement de faire la conquête de l’héritier +d’un duc, Kate n’aura pas d’autre pensée en +tête. C’est donc avec une surprise mêlée d’horreur +que quelques instants après, elle voit Kate au bras +d’Edmond Fitzhewis, et qu’en passant devant elle, +avec un air d’entente tout à fait déplorable, ils lui +annoncent qu’ils vont prendre du thé. Miss Dally +sourit, bien entendu, mais laisse tomber son éventail, +et une seconde après hèle un cavalier, timide +jeune homme par qui elle se fait conduire dans le +salon où l’on prend le thé. Là, elle a la douleur de +voir assise dans un coin et flirtant de la manière la +plus évidente avec ce cadet de malheur, sa chère et +future duchesse, qui a encore l’aplomb de lui sourire. +Lord Glen est là aussi regardant le groupe d’un +œil jaloux ; miss Dally est exaspérée ; il ne sera pas +dit que, elle chaperon, de pareilles choses se passeront +sous ses yeux ! Elle appelle Lord Glen d’un +signe, et sans se soucier le moins du monde de la +petite personne qui prend du thé sous sa protection, +elle demande au jeune Lord derrière son éventail +s’il danse le cotillon avec Kate. Il rougit, balbutie, +dit qu’il n’a pas encore osé l’inviter.</p> + +<p>— Ah ! je croyais ; je sais du moins qu’elle l’espère +d’après un mot, mais si vous êtes engagé ?…</p> + +<p>Puis, sûre de l’effet qu’elle a produit, elle va s’asseoir +à côté de Kate, sans se soucier le moins du +monde des airs furieux du cadet. Un instant après, +comme Miss Rynaston était réclamée par un autre +danseur, la vieille demoiselle retint par la manche +le jeune Fitzhewis qui faisait mine de s’éloigner +d’un air grognon, et à sa grande surprise lui dit nettement, +et d’un ton de bonne humeur :</p> + +<p>— Ne soyez pas un imbécile, Edmond Fitzhewis.</p> + +<p>Ce début singulier dérida le jeune cadet, qui s’arrêta, +s’assit familièrement et regarda Miss Dally +bien en face.</p> + +<p>— Oh ! vous savez je n’ai pas peur de vous ; je +sais très-bien, mon cher garçon, l’histoire de vos +petites dettes, et je ne veux pas que vous fassiez la +cour à ma beauté.</p> + +<p>— Mais si cela plaît à Miss Kate et à moi ?</p> + +<p>— Oui, mais cela ne me plaît pas ; et puis vous +avez trop d’esprit, Fitzhewis, pour vous marier, +sans autre revenu que l’amour, et rien du tout chez +le banquier.</p> + +<p>Ces allusions directes à l’état de ses finances ont +toujours le don d’attrister Fitzhewis ; elles lui rappellent +que s’il n’a rien chez le banquier, comme +l’exprime si éloquemment Miss Dally, il a beaucoup +de spécimens de sa signature chez les usuriers.</p> + +<p>— Alors, Miss Dally, vous trouvez qu’il me faudrait +une femme riche ?</p> + +<p>— Fitzhewis, vous l’avez dit, et vous l’aurez si +vous en prenez la peine. Donnez-moi le bras maintenant, +je vous prie, car nous nous compromettons.</p> + +<p>Tout en donnant le bras à Miss Dally et en lui +faisant en plaisantant des compliments sur sa robe +rose, Fitzhewis se disait involontairement que si +elle était un peu plus jeune, ce serait bien la femme +riche qu’il lui faudrait. De son côté, Miss Dally s’avouait +qu’il devait être difficile de faire de la peine +à cet aimable garçon. Et elle plaignait un peu sa +pauvre Kate, d’autant que Lord Glen est légèrement +bègue.</p> + +<p>Le bal est des plus brillants, et Miss Dally reçoit +de plusieurs côtés des compliments voilés, sur la +conquête de sa jeune amie, car Lord Glen, ce bienheureux +fils aîné de duc, prend feu de plus en plus, +et Miss Dally a enfin le bonheur d’apprendre qu’il +a invité Kate pour le cotillon ! Elle, Kate, aimerait +mieux le danser avec « un autre », et elle a promis +à cet autre de descendre souper avec lui ; c’est une +légère consolation. Décidément la pauvre Kate +n’est pas aussi raisonnable qu’elle le voudrait elle-même, +et Miss Dally surprend des regards tout à +fait inutiles, s’égarant dans la direction de Fitzhewis ; +mais elle veille, elle, le chaperon providentiel, +et elle sera à la hauteur de la situation ! Elle a déjà +organisé son plan : elle sait le jour où elle invitera +Lord Glen à dîner, comment on se rencontrera au +<span lang="en" xml:lang="en">Royal Academy</span>, à Hurlingham ; elle a calculé le +temps qu’il faut pour l’amener à poser la question, +et elle n’en sera détournée absolument par rien ! +D’une façon ou d’une autre, elle supprimera Fitzhewis ! +Il est vraiment scandaleux que ce petit +cadet nuise au triomphe de sa jeune amie ! A la +grande surprise de celle-ci, elle entend Miss Dally +prier Fitzhewis de venir goûter le surlendemain !…</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>V</h3> + +<p>Le bal est fini. Miss Kate Rynaston a dansé le +cotillon avec Lord Glen ; elle a été comblée de bouquets, +de distinctions de tout genre ; la duchesse lui +a parlé deux fois, et Miss Dally a été traitée par +tout le monde avec une considération marquée. +Lord Glen met lui-même en voiture Miss Rynaston, +et Miss Dally suit triomphante, au bras de +Fitzhewis, à qui elle sourit d’une façon charmante +en lui disant bonsoir.</p> + +<p>— Eh bien, Kate, vous avez eu un bal agréable, +j’espère !…</p> + +<p>Et Miss Dally, à la grande surprise de sa jeune +amie, s’en tient là de ses réflexions, du moins de +ses réflexions parlées, car celles qu’elle ne dit pas +étonneraient bien la jeune amie ! De son côté, +celle-ci se demande si elle sera plus heureuse, +pauvre avec Fitzhewis, ou marquise avec Lord Glen, +et n’est pas encore bien sûre de ce qu’elle désire le +plus.</p> + +<p>Deux jours après, le jeune Fitzhewis arrive goûter +comme il en a été prié. A son grand désappointement, +Miss Kate Rynaston a été précisément invitée +chez une amie. Le pauvre garçon aurait pourtant +bien besoin d’être consolé. Ses embarras financiers +lui viennent par-dessus la tête, et il trouve, +pour l’instant, la vie une farce assez lugubre. Miss +Dally est au contraire très-satisfaite de l’existence ; +sa jolie maison est fleurie du haut en bas, son petit +boudoir rose, avec ses innombrables figurines de +Saxe, est aussi riant que possible ; le petit lunch +qu’elle a commandé est exquis, et le vin qu’on boit +chez elle est de premier ordre ; tout est si confortable +et si agréable, que Fitzhewis ne peut s’empêcher +de le lui dire.</p> + +<p>La façon dont Miss Dally lui répond jette Fitzhewis +dans l’ébahissement… Positivement la vieille +demoiselle a des vues sur lui !… Il est si accablé +d’ennuis, qu’il se demande sérieusement si ce ne +serait pas là une fin très-sage… D’autres en ont +fait autant, et s’en sont bien trouvés… Le fait est +qu’il est quatre heures quand il s’en va, et Miss Dally, +qui va prendre Kate à cinq heures, a un air tellement +triomphant, que celle-ci s’en aperçoit.</p> + +<p>Miss Dally sait ce qu’elle veut ; elle accomplira +sa tâche de chaperon jusqu’au bout ! Jamais, non +jamais, Kate Rynaston ne la quittera pour épouser +un cadet ! Elle épouserait plutôt elle-même Edmond +Fitzhewis !… Et c’est à quoi, après mûre considération, +elle se décide… Un horizon sans dettes détermine +de son côté Fitzhewis, et cette étonnante +nouvelle est annoncée à Kate, qui, ne pouvant en +croire ses oreilles, et outrée de dépit, accepte du +même coup le bienheureux fils aîné de duc, Lord +Glen, quoique un peu bègue.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c13" lang="en" xml:lang="en">FOUR IN HAND CLUB</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>La masse rouge de <span lang="en" xml:lang="en">Marlborough-House</span> se détache +doucement sur un ciel doux et légèrement voilé ; +les arbres de <span lang="en" xml:lang="en">Saint-James Park</span> ont cette incomparable +verdure anglaise, molle, profonde, humide ; +les grandes pelouses s’étendent au loin, ondulant +sous les effets de lumière, la terre arrosée sent bon… +C’est un coin charmant, que ce coin du Vieux +Parc, dominé par cette simple maison princière, +entourée de son grand mur de briques ternes ; les +nombreuses fenêtres aux rideaux très-blancs, resserrés +par le milieu, à la mode anglaise, par des +rubans roses et bleus, ont un air de vie heureuse, +et dans le parc même, à cette heure charmante de +la journée, quand la grande chaleur est passée, il y +a quelque chose de particulièrement doux et apaisant. +Là-bas, gronde furieusement la vie active et +débordante ; ici, tout en restant brillante et vivante, +elle a dépouillé tout ce qui est vulgaire et +bas. C’est un charme de venir là en voiture, se +ranger sous les vieux marronniers, au milieu de +centaines de voitures, pour attendre le « <span lang="en" xml:lang="en">Meet</span> » du +« <span lang="en" xml:lang="en">Four in hand Club</span> ». Vers quatre heures, les +voitures débouchent dans le Parc, celles-là venant +du côté de <span lang="en" xml:lang="en">Grosvenor Place</span>, les autres de <span lang="en" xml:lang="en">Saint-James’ +street</span> ; toutes sont découvertes, et la plupart +sont bien remplies ; beaucoup de jeunes femmes +jolies, étonnamment élégantes, vêtues des couleurs +les plus claires ; la tête très-droite, le regard très-assuré, +ayant la plupart, comme accessoires complétant +l’élégance de l’ensemble, un ou deux beaux +enfants parés, et un chien gigantesque au regard sérieux. +Toutes les voitures se rangent en files pressées +dans la grande allée du bas, d’où l’on verra le mieux +le défilé de tout à l’heure ; les cavaliers arrivent au +petit galop ; les femmes à tournure d’éphèbe, leur +étroite taille emprisonnée, et une fleur éclairant leur +corsage. Les hommes ont presque sans exception +le revers de l’habit fleuri ; l’air de fête est général, +et bien marqué du reste dans les réunions anglaises, +qu’égayent toujours le goût des couleurs claires et le +mépris parfait de la température extérieure.</p> + +<p>Le rendez-vous est pour cinq heures et demie, et +dès avant cinq heures paraît le premier drag ; l’un +après l’autre, ils arrivent suscitant des émotions et des +commentaires divers. Tous sont bien chargés, tous +conduits par des visages connus. Aussi, on discute +avec passion les mérites des bais, des alezans, des +gris qui composent les différents attelages et ont +chacun leurs partisans. Parmi ces trente-deux drags +qui, au coup de la demie, vont s’ébranler sur la +route qui mène à Orléans-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>, il n’en est pas de +plus parfaitement mis au point que celui de Sir +Thomas Redver-Morris qui, du reste, goûte les plus +pures joies de sa vie, lorsqu’il est assis sur le siége +de son grand drag à caisse jaune, ayant devant lui +les trois bais et l’alezan qui composent son train. +La gloire et le bonheur de Sir Thomas est d’être +un cocher incomparable, et un strict observateur +de tous les vieux canons qui, il y a cinquante ans, +étaient un article de foi sur « la Route ». Très-bon +garçon, du reste, bel homme, il a la moustache et +le col des « <span lang="en" xml:lang="en">mashers</span> » du jour, et se sait et se croit +assez séduisant. Quantité de jeunes personnes le +regardent avec bienveillance, et lui-même a le +cœur assez tendre. Chaque année, on croit qu’il va +se marier ; chaque année, l’heureuse élue qu’il +invite à prendre place à ses côtés sur son drag se +flatte d’être sûre de son fait ; mais invariablement, +on revient sans que Sir Thomas ait pensé à autre +chose qu’à ses chevaux, et son choix définitif se +trouve invariablement retardé, et ensuite indéfiniment +ajourné, par les soucis que lui donne le +perfectionnement de ses attelages.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>II</h3> + +<p>L’heureux jour dont nous parlons, le drag de +Sir Thomas était mieux garni que jamais ; deux des +femmes les plus à la mode derrière lui, et à son +côté, la charmante Edith Howe, une des plus jolies +personnes de la saison. Elle eût assez agréé à Sir +Thomas ; elle avait un pied charmant, ce qu’il +appréciait beaucoup chez une femme, la plus jolie +allure, enfin, tous les points d’une bête de race. +Mais, d’un autre côté, elle ne connaissait rien aux +chevaux ni aux voitures, et il la soupçonnait même +de s’y intéresser médiocrement. Aussi Sir Thomas +se montrait-il beaucoup plus sensible aux séductions +d’une autre jeune personne, qui le tenait sous +son joug depuis la saison précédente. Lady Charlotte +Adon, moins jeune qu’Edith, moins naïve, +était une <span lang="en" xml:lang="en">sportswoman</span> de premier ordre ; elle en +savait autant que Sir Thomas lui-même, et à la +campagne, avait mené plus d’une fois le drag d’un +de ses oncles. Sir Thomas ne l’ignorait pas, et c’était +pour lui la plus puissante séduction.</p> + +<p>Les deux jeunes personnes, la timide débutante +et l’étoile de la dernière saison, avaient parfaitement +conscience de leur rivalité. Edith Howe avait, +sous son petit air innocent, une envie démesurée +de l’emporter, d’autant qu’elle sentait que Lady +Charlotte la regardait comme une rivale sans +grande conséquence. C’était en effet Lady Charlotte +qui avait, par des demi-mots, engagé Sir +Thomas à combler les vœux de Miss Howe, en +l’invitant le jour de la réunion du <span lang="en" xml:lang="en">Four in hand +Club</span> ; elle comptait sur l’ignorance bien constatée +d’Edith pour la perdre définitivement aux yeux de +leur adorateur, qui ne serait sûrement pas longtemps +à découvrir la différence qu’il y a, à avoir +auprès de soi une Lady Charlotte, experte, émue, +intéressée, ou une petite poupée perdue dans sa +propre gloire. Ravie de son ingénieuse combinaison, +Lady Charlotte s’étant, quelques jours auparavant, +rencontrée dans un bal avec sa rivale, n’avait +fait aucune difficulté à l’aborder de la façon la plus +gracieuse, de lui faire quelques compliments sur sa +toilette, et de recevoir avec complaisance ceux +qu’Edith se crut tenue de lui faire. De ces préliminaires, +on passa à ce qui les occupait toutes deux.</p> + +<p>— Alors, Edith, dit Lady Charlotte d’un air +aimablement protecteur, vous allez au rendez-vous +de mercredi sur le drag de Sir Thomas ; je vous +avertis seulement qu’il ne dit pas un mot quand il +conduit.</p> + +<p>— Oh ! cela m’est égal, je regarderai les autres.</p> + +<p>— En ce cas vous aurez le plaisir de me voir ; ce +cher Lord Moldo (et Lady Charlotte ne dissimula +pas son triomphe) m’a offert une place, j’irai avec +sa sœur que j’adore.</p> + +<p>Mylord Moldo était aussi un excellent parti, et +Lady Charlotte comptait bien, grâce à lui, exciter +la jalousie de Sir Thomas, sans se faire illusion, +du reste, sur les sentiments de Lord Moldo +pour elle.</p> + +<p>— Lord Moldo a aussi un très-beau drag, n’est-ce +pas ? dit Edith, qui de son côté croyait nécessaire +d’être généreuse.</p> + +<p>Lady Charlotte, tout en causant avec Edith, +était au bras d’un jeune athlète passé profès dans +la science hippique. Cessant de s’adresser à Miss +Edith, elle se tourna vers son <span lang="en" xml:lang="en">partner</span> et l’attaqua +sur sa spécialité. L’un et l’autre paraissaient d’une +compétence extraordinaire ; à leur avis, rien n’était +parfait ; ils prodiguaient les termes techniques. +Edith les écoutait d’un petit air humble et interdit.</p> + +<p>— Oui, disait Lady Charlotte, Sir Thomas a au +moins des bêtes d’une taille correcte.</p> + +<p>— Seulement la chaussette de sa Vesta, l’avez-vous +remarquée ? répondit le sportsman.</p> + +<p>— Mais Tancred est un animal magnifique ! reprenait +Lady Charlotte.</p> + +<p>Et, sûre d’un succès oratoire sur un sujet qui lui +était aussi familier qu’il l’était peu à Miss Edith, +Lady Charlotte, soutenue par le jeune athlète, +entama avec lui une longue et quelque peu prétentieuse +dissertation, dans le but évident d’éblouir et +d’écraser la pauvre petite profane.</p> + +<p>Il fut d’abord question de la condition parfaite +des chevaux pour la route, partant d’une allure +égale, sans une secousse. La paire du timon mettant +en mouvement la lourde voiture au moment précis, +de façon que les chevaux de volée, savamment +retenus, n’aient pas le temps de tendre leurs traits, +et laissent flotter leurs palonniers… Puis, à la descente, +les chevaux de volée, très-dociles à la main, +quoique très-allants, doivent être maintenus de +façon qu’ils ne tirent pas, tandis que les chevaux +donnent en plein dans leur collier, le poids de la +voiture maintenu par la mécanique franchement +serrée… A la montée, autre soin : un maître coup +de fouet partagé entre les chevaux de volée doit +enlever tout l’attelage au galop… Pour les tournants, +la difficulté, s’ils sont courts, est de maintenir +les deux couples exactement l’un devant +l’autre, tout en laissant à chacun d’eux leur indépendance +de mouvement. Il arrive, dans un tournant +à angle droit, que les chevaux de volée l’aient +fait, tandis que ceux du timon sont encore dans la +ligne droite ; il faut alors que l’inclinaison des traits +soit telle, qu’aucun sentiment de traction ne soit +imprimé à la flèche, etc., etc., etc.</p> + +<p>Lady Charlotte parla encore plus d’un quart +d’heure ; quand elle fut sûre d’avoir suffisamment +fait sentir à sa rivale combien peu elle méritait +l’insigne honneur de monter sur l’irréprochable +drag de Sir Thomas, elle s’arrêta, et redevenant tout +affectueuse et simple, elle s’adressa de nouveau à +Miss Edith :</p> + +<p>— Quelle ennuyeuse conversation, n’est-ce pas ? +parlons plutôt de la mode nouvelle des ombrelles !</p> + +<p>Mais Edith ne l’avait pas trouvée ennuyeuse, cette +conversation ; elle emmagasinait dans sa tête tout +ce qu’on venait de dire devant elle, se promettant +bien ne pas le laisser perdre, et quand elle prit +place sur le siége à côté de Sir Thomas, elle avait +son plan.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>III</h3> + +<p>Il y eut une approbation générale quand le drag +à caisse jaune de Sir Thomas fit son apparition. +Tout y était admirablement correct ; les chevaux +étaient bétail de bonne souche, bien faits pour +la route, en parfaite condition, et l’on disait qu’ils +étaient venus de York à Londres deux ou trois +jours auparavant. Les « <i lang="en" xml:lang="en">wheelers</i> » avaient quelque +chose en plus de hauteur que les « <i lang="en" xml:lang="en">leaders</i> » ; +c’est la vieille loi, souvent négligée et même renversée +maintenant ; mais Sir Thomas, pour rien, +n’aurait voulu s’en départir ; lui-même, bien droit, +le visage un peu coloré, maniait les rubans avec +une habileté célébrée par les vieux routiers qui +surveillaient chaque drag d’un œil critique.</p> + +<p>A côté de lui, Edith Howe habillée d’une toilette +de crêpe de Chine gris, la petite capote bien serrée +à la tête, surmontée d’un marabout jaune (couleur +de la caisse) ; mais ce qui avait frappé d’admiration +Sir Thomas, c’étaient les broderies qui ornaient le +bouffant de gaze transparente qui formait le devant +du corsage : une quantité de drags miniature (et il +n’y avait pas à se tromper quel drag) étaient +brodés en soie et chenille !… C’était une véritable +œuvre d’art, reproduite aussi sur les brides du petit +chapeau dont chaque nœud était ajusté par un fer +à cheval en diamant. L’ombrelle surtout était +unique : une ombrelle de soie grise sur laquelle +tournaient les plus jolis drags du monde !…</p> + +<p>Edith eut conscience de son premier succès +auprès de Sir Thomas, et ne s’en promit que davantage +de jouer serré pendant la route. On allait +rencontrer Lady Charlotte, et de loin, elle cherchait +à distinguer le drag de lord Moldo, épiant en même +temps du coin de l’œil le visage de Sir Thomas.</p> + +<p>Six voitures arrivaient en bon ordre, roulant +doucement sur la route bien arrosée, et faisant ce +bruit spécial, ce <i lang="en" xml:lang="en">rattle</i> particulier aux « <span lang="en" xml:lang="en">Four in +hand</span> ». C’était d’abord le jeune duc de Turf, rouge +de visage, rouge de cheveux, le costume clair, le +cigare à la bouche, arrivant avec un chargement +uniquement masculin, mélange de pairs du +Royaume et d’acteurs à la mode, ceux-là les plus +regardés de tous ; puis le drag de M. Wicleff, sur le +haut duquel trois ombrelles mirifiques attiraient +tous les regards, l’une en satin rouge, l’autre bleu +saphir, et l’autre en taffetas changeant grenat et +vert. Sur tous les drags du reste, les ombrelles +faisaient de grandes taches claires se détachant +contre le fond des arbres et ondulant avec le mouvement +des chevaux.</p> + +<p>Lord Moldo parut à son tour ; Lady Charlotte +auprès de lui, tout en vert habillée, y compris les +gants ! Sir Thomas la vit et eut un mouvement +intérieur de satisfaction : ce vert eût été horrible +sur sa voiture ! Quand enfin, arrivant le dernier, +pour du reste faire seulement acte de présence, +parut le magnifique attelage du marquis de Saint-Médard, +ayant à ses côtés la marquise, qu’un +divorce éclatant venait de mener à ce poste envié, +toutes les femmes regardant, critiquant, plaignant +le marquis, Sir Thomas, avec une noble satisfaction, +se vit certain de n’être surpassé par personne.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>IV</h3> + +<p>Cinq heures et demie ; les trente-deux drags +sont à la file, formant un des plus agréables spectacles +qui se puissent voir ; puis soudain, il y a +comme un énorme remous, le drag qui est en tête +s’ébranle, les autres suivent tenant bien leur distance, +allant tous d’un trot égal et cadencé. La +masse serrée des cavaliers et des voitures se met en +mouvement au même instant ; on fait tourner la +tête aux chevaux, car il s’agit de voir encore une +fois tous les drags qui vont faire le tour de <span lang="en" xml:lang="en">Hyde +Park</span> avant de partir pour Twickenham.</p> + +<p>Sir Thomas vient quatrième ; sur le drag suivant, +Lord Moldo, qui regarde assez tendrement +Lady Charlotte, trouve de concert avec elle une +quantité de défauts à l’attelage de Sir Thomas, +jugé si correct par son propriétaire.</p> + +<p>— Et cette jument de droite, sa Vesta qui a une +chaussette blanche !</p> + +<p>— Et l’ombrelle d’Edith Howe ! Cette ombrelle +est absurde ! Il faudrait au moins être fiancée pour +oser de pareilles choses.</p> + +<p>Malgré la chaussette blanche de Vesta et malgré +la malencontreuse ombrelle, Sir Thomas et Edith +sont très-satisfaits, celle-ci pense qu’il serait charmant +d’être toujours là où elle est en ce moment, +avec toute la saveur qu’ajoute le sentiment de la +propriété. Sir Thomas est heureux de sentir à ses +côtés une si jolie et si élégante créature, qui semble +si bien comprendre son bonheur. Mais, malgré ses +tendres velléités, il se possède encore assez pour se +demander si une femme si bien mise n’est pas un +objet de luxe horriblement dispendieux.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>V</h3> + +<p>On a passé <span lang="en" xml:lang="en">Cromwell-Road</span>, on roule hors de +Londres.</p> + +<p>Il y a un charme tout particulier à traverser la +campagne anglaise ; les habitations ont quelque +chose de si vivant et de si avenant ! On a vite laissé +derrière soi les petites maisonnettes d’employés, et +à mesure qu’on avance dans la vraie campagne, les +habitations se font de plus en plus confortables ; +cinq ou six apparaissent parfois l’une auprès de +l’autre, avec leurs briques rouges, leurs fenêtres en +« <span lang="en" xml:lang="en">bow</span> », et leurs pelouses incomparables, éclairées +de massifs aux vives couleurs. Puis ce sont les +grandes villas avec leurs « <span lang="en" xml:lang="en">meadows</span> » et leurs +« <span lang="en" xml:lang="en">paddocks</span> » où s’ébattent librement les chevaux ; +nulle part de murs ; rien que des barrières de bois, +auxquelles accourent pour l’occasion tous les enfants +et toutes les <span lang="en" xml:lang="en">maids</span> d’une maison. Puis les +rues de village avec l’artisan sur le pas de son +cottage, la pipe à la bouche et l’inévitable baby à +moitié nu sur le bras. Au seuil des « <span lang="en" xml:lang="en">inns</span> », à la +grande enseigne ballante, aux fenêtres à petits +carreaux avec leurs pots de fleurs fleuris, tout un +monde d’hommes d’écurie regardant les drags avec +un air connaisseur. Puis les « <span lang="en" xml:lang="en">turnpikes</span> » qui +s’ouvrent au bruit de la trompette ; les montées +pendant lesquelles il est plus facile de causer ; les +descentes avec le sabot qui broie la pierre, le grand +harnais lâché et flottant, et les petits chocs inévitables.</p> + +<p>Tout est à l’apaisement, et le repos du soir se +fait partout sentir ; la vue de tant de nids où tout +le monde paraît heureux, car il n’y a pas à dire, +la vue superficielle des choses indique plutôt le +contentement et la joie, émeut Sir Thomas, habituellement +plus maître de lui-même. Il ne peut +s’empêcher de faire à Edith la remarque qu’on +pourrait être très-heureux dans un de ces petits +cottages, dont les habitants, la fulgurante <span lang="en" xml:lang="en">housemaid</span> +à bonnet de tulle y compris, se dérangent +de leur thé ou de leur dîner pour les admirer. +Ces visions de bonheur économique chassent les +autres, et Sir Thomas réfléchit qu’Edith a été +parfaitement élevée et qu’elle s’entendrait sans +doute admirablement à tenir sa maison, et il la +regarde avec d’autant plus de douce bienveillance +qu’elle paraît décidément familiarisée avec les trois +bais et l’alezan, à qui elle adresse par leur nom et à +voix basse (ce qui arrive parfaitement à Sir Thomas) +les adjurations les plus câlines ; c’est : « <span lang="en" xml:lang="en">Well done, +Vesta !… go, you noble Tancred !…</span> » Et ce sont +des commentaires sur leur allure, leur courage…</p> + +<p>Le visage de Sir Thomas respire la plus évidente +bonne humeur ; il a observé qu’un des leaders de +Saint-Médard n’est pas irréprochable, et Edith se +rappelant un détail de la conversation de Lady +Charlotte, lui a fait remarquer que les noirs du duc +de Turf tiraient beaucoup, et qu’ils avaient un filet +sur le nez. Oui, Edith elle-même a fait ces découvertes +pertinentes ; elle a fait attention à la taille +parfaite des chevaux, et à l’apparence générale de +solidité et de « <span lang="en" xml:lang="en">business</span> » qui caractérise le drag de +Sir Thomas, et il lui explique avec volupté que +c’est la première qualité de ce genre d’attelage, +destiné avant tout à faire son service sur la route.</p> + +<p>Sir Thomas est transporté, Edith lui paraît délicieuse ; +comme il se trompait en la croyant indifférente +et ignorante ! Ferme maintien des chevaux +de volée aux descentes, maître coup de fouet +également partagé aux montées, difficultés vaincues +aux tournants, à chaque occasion, Edith laisse +échapper un mot qui révèle une parfaite connaissance +des choses chevalines. Charlotte ne parlerait +pas mieux !</p> + +<p>Sir Thomas est ravi ; jamais aucun rendez-vous +du « <span lang="en" xml:lang="en">Four in hand Club</span> » ne lui a paru si agréable ; +quant à Edith, elle jette de temps en temps un +coup d’œil au drag de Lord Moldo qui les précède, +et trouve que la poussière du chemin a un goût +délicieux.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>VI</h3> + +<p>Positivement Sir Thomas regrette d’arriver ; la +vue de la rivière le laisse insensible, mais il écoute +avec plaisir les exclamations admiratives d’Edith. +Quelle belle soirée ! Quelle délicieuse promenade ! +Oh ! Sir Thomas, je vous remercie ! Et elle lève +vers lui des yeux très-doux, très-doux.</p> + +<p>Cependant il faut descendre ; l’échelle est placée. +Edith y met son joli pied bien chaussé d’un soulier +verni à bout très-pointu, et d’un bas noir fin +comme une toile d’araignée, et saute à terre.</p> + +<p>Les dames montent dans des chambres pour +réparer le désordre de leur toilette ; les petites +boîtes de poudre de riz sortent des poches, les +mouchoirs fins tamponnent les yeux, les frisettes +sont rajustées. Lady Charlotte échange quelques +paroles aimables avec Edith.</p> + +<p>Après un moment de flânerie sur les pelouses +magnifiques, après la vue rafraîchissante de la +rivière sur laquelle les petites embarcations passent +tranquillement, envoyant de temps en temps dans +l’air le bruit d’une chanson, on rentre, car d’avis +unanime, il faut dîner.</p> + +<p>C’est une société fort gaie qui prend place autour +de la table magnifiquement servie et chargée de +fleurs jusqu’à l’excès ; tous les plats, toutes les +assiettes sont encadrés de plates-bandes fleuries ; +leur parfum se mêle à celui des fruits et forme +une atmosphère passablement capiteuse. Au dehors, +joue la musique, dont les flonflons entrent par les +fenêtres ouvertes et accompagnent le bruit des +assiettes, le choc des cristaux et celui des voix.</p> + +<p>Au début, on parle encore un peu bas selon la +mode anglaise ; peu à peu le diapason s’élève, et à +mesure que circulent le champagne et le <span lang="en" xml:lang="en">claret-cup</span>, +on parle plus haut. Le menu, minutieusement +élaboré en français, est d’ailleurs des plus réconfortants. +Sous son heureuse influence, Sir Thomas, +déjà plus vaillant au milieu de tout ce monde que +seul sur son drag, se met positivement à faire la +cour à Edith qui est à sa gauche, et cela en dépit +de Lady Charlotte qui est à sa droite, et qui +s’efforce en vain d’attirer son attention. On ne +parle que drags, chevaux, courses, et là elle se sait +dans son élément. Mais si Sir Thomas boit et +mange vaillamment pour se donner du courage, ce +n’est pas pour causer avec Lady Charlotte qu’il en a +besoin ; il regarde de temps en temps les jolis +cheveux « <span lang="en" xml:lang="en">auburn</span> » d’Edith, sur lesquels la lumière +pose des reflets d’or ; il regarde sa petite oreille à +ourlet rose, et son charmant petit nez, et la fossette +qu’elle a au menton ; il se soucie fort peu de Lord +Moldo, fort peu de Wicleff qui fait du bruit comme +quatre et veut prouver à tout le monde, « <span lang="en" xml:lang="en">my dear +fellow</span> », qu’il n’y a que lui qui sache ce que c’est +que quatre chevaux bien appareillés. Edith le sait +aussi et bien mieux, car elle trouve des mots charmants +pour louer Vesta, Tancred et leurs deux +camarades. Aussi Sir Thomas lui raconte avec +effusion les mérites d’un de ses <span lang="en" xml:lang="en">hunters</span>, l’incomparable +<i lang="en" xml:lang="en">King of Trumps</i> qu’il ne céderait pas pour +mille guinées ! Edith comprend cela tout de suite, +elle est tout oreilles et semble ne faire nulle attention +aux flirtations qui vont cependant bon train à +mesure qu’on devient plus libre, et que les rires se +font plus fréquents ; elle remarque seulement, et +le fait doucement remarquer à Sir Thomas, que +Lady Charlotte commence à avoir le bout du nez +rouge.</p> + +<p>Elle est de bien mauvaise humeur, Lady Charlotte ; +Moldo se conduit d’une façon absurde avec +la belle Mrs Bernard Foster, et Sir Thomas se +donne tout simplement en spectacle ; elle ne peut +en croire ses yeux… Elle, si convaincue qu’il arriverait +fatigué, excédé d’Edith, avide de trouver +quelqu’un à qui parler enfin, elle était là prête à se +dévouer, et il ne la regardait seulement pas !… +Non-seulement Sir Thomas ne la regardait pas, +mais il se demandait comment il ne s’était pas +décidé plus tôt à poser certaine question à Edith, et +se disait que tout à l’heure, dans le jardin, quelque +part bien près de l’eau, il trouverait un cadre +charmant pour sa déclaration…</p> + +<p>Et quand enfin après ce long dîner, ils se lèvent +de table, respirant avec bonheur la fraîcheur du +soir, et qu’Edith, serrée de très-près par Sir Thomas, +fait une remarque sentimentale sur les étoiles, +elle trouve immédiatement un écho !… Cinq minutes +après, ayant découvert le site selon son cœur, +Sir Thomas offre à Edith de devenir Lady Redver-Morris, +et la propriétaire de Vesta et de Tancred +qu’elle a su si bien apprécier.</p> + +<p>Lady Charlotte ignorera toujours la part qu’elle +a eue au triomphe de sa rivale ; elle a heureusement +découvert qu’on peut captiver Lord Moldo +en lui parlant de sa cave, et elle cultive maintenant +l’historique des grands crus.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c14">RÉDEMPTION</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>Après une absence de deux ans, absence des plus +motivées, l’honorable madame Tudor Hopwaring +était revenue à Londres. Cet espace de temps lui +avait suffi pour quitter le domicile conjugal avec +le plus grand scandale, ayant laissé sur sa table une +aimable et insolente lettre d’adieu à son mari, pour +être dûment divorcée (il n’y avait pas eu de défense, +selon la formule consacrée), et enfin après dix-huit +mois de tendresse indépendante, elle avait correctement +régularisé sa situation, s’appelant présentement +madame Hopwaring, gros comme le bras, et +oubliant qu’elle eût jamais été la femme légitime +de Sir James Massey. Celui-ci, du reste, l’avait remplacée +non moins régulièrement par une charmante +petite épousée, blonde de dix-sept ans, avec laquelle +il s’était installé à la campagne. Il avait banni de +chez lui tous les pianos, tous les cahiers de musique, +et il avait averti la nouvelle Lady Massey +que sauf le dimanche à l’office (et encore modérément), +il ne permettrait jamais à sa femme de +chanter.</p> + +<p>C’est que la belle infidèle possédait une voix admirable +et un talent de musicienne qui l’avait rendue +l’idole de la société. C’est à cette voix trop séduisante, +à l’accoutumance des duos trop passionnés que beaucoup +de personnes attribuaient la chute de la pauvre +Barbara ; c’était son petit nom. Quant à elle, loin +de vouloir faire oublier sa voix harmonieuse, elle +l’avait cultivée et étendue de son mieux pendant +ses séjours forcés à Paris et à Rome. L’amoureux et +heureux Tudor Hopwaring, toujours ravi, fasciné +et ensorcelé par cette voix, était un auditeur incomparable, +mais jugé insuffisant cependant. Aussi +était-ce avec un véritable transport que madame +Tudor Hopwaring avait remis le pied dans sa bonne +ville de Londres, ne doutant pas du tout d’y reprendre +triomphalement sa place, et de faire oublier +en un rien de temps la bagatelle du divorce.</p> + +<p>Le ménage était très-disposé à quelques sacrifices +dans ce but ; madame Hopwaring, partie +brune, revenait blonde, et elle trouvait à cette +transformation une certaine délicatesse dont elle +se savait gré. Elle croyait à n’en pas douter que +tous ses parents, et ils étaient nombreux, lui feraient +bonne mine, et si la sotte famille de Tudor +lui tenait un peu rigueur, elle était convaincue qu’on +ne tarderait pas à se réjouir de l’honneur de son +alliance.</p> + +<p>Elle commença par user du crédit illimité que +Tudor lui donnait pour remeubler la vieille maison +patrimoniale qu’il possédait dans B square ; elle +répudia tout ce qui aurait rappelé l’installation de +Lady Massey, et adopta un pur Louis XVI, des +panneaux en grisaille, une sobriété extrême de bibelots, +une absence totale d’encombrement ; de grands +miroirs, des cheminées monumentales, des lustres +de cristal de roche, de vieilles soies pâles aux fenêtres, +des tapis de Smyrne sombres. Enfin un cadre +d’une douceur et d’une dignité extrêmes. Rien ne +rappelait le passé, si ce n’est un splendide piano à +queue, présent de l’amoureux Tudor, qui se délectait +en pensant aux triomphes de Barbara, dont il +aurait maintenant officiellement le droit de se montrer +glorieux.</p> + +<p>Le retour du ménage dans ses foyers fut annoncé +correctement dans les journaux qui s’occupent des +mouvements du grand monde ; les intéressés et les +indifférents apprirent en même temps que M. et +madame Hopwaring étaient arrivés dans B square +pour la saison.</p> + +<p>Cette nouvelle fut immédiatement discutée et +commentée ; pour les âmes innocentes que Barbara +comptait parmi ses anciennes relations, elle avait la +fascination du crime ; pour les jalouses elle semblait +une insolence, pour beaucoup elle fut surtout un +embarras.</p> + +<p>Madame Hopwaring, qui voulait faire une rentrée +triomphale, commença par agir hardiment, et +exactement comme s’il ne se fût rien passé ; mais +plusieurs portes qui restèrent résolûment closes +devant elle, des saluts non rendus, des billets laissés +sans réponse, lui arrachèrent bien vite l’illusion +qu’on ne lui tiendrait pas rigueur. On y semblait +au contraire cruellement disposé ; d’autres venues +plus tôt, et ayant traversé les mêmes caps orageux, +avaient su se remettre en grâce. Un vent d’indulgence +outrée avait soufflé, un vent contraire semblait +se lever, et madame Tudor Hopwaring devait +être le bouc émissaire de cette réaction. On remémorait +toutes ses offenses passées, on se rappelait +ses grands airs, son attitude de défi, ses nombreuses +flirtations, et par un mot d’ordre tacite, on était +résolu à lui faire payer tout cela, même, peut-être +surtout, ce talent qui l’avait rendue si glorieuse, et +dont elle n’allait plus avoir une occasion qui vaille +la peine de se parer.</p> + +<p>Madame Hopwaring fut d’abord étonnée, puis +résolûment se mit en tête de faire face à l’orage, et +de l’emporter de haute main. Elle commença par +mettre à ses côtés une vieille cousine, personne +irréprochable, orgueilleuse et désagréable, auprès +de qui elle s’humilia et qui se fit partout garante +du repentir de sa parente, désormais décidée à être +un modèle de toutes les vertus. Madame Austor, +comblée par le ménage Hopwaring, fit consciencieusement +son devoir, mais sans résultat apparent.</p> + +<p>Cependant, madame Hopwaring avait repris son +ancien « <span lang="en" xml:lang="en">visiting book</span> », et fit annoncer, toujours +par la bienfaisante influence de la presse, une +série de lunchs, et lança ses invitations, ne s’adressant +qu’aux plus huppées, sachant que celles-là +auront parfois l’audace qui manquerait à d’autres. +Ces lunchs, pour lesquels on mettait couramment +cent livres de fleurs sur la table, furent un échec. +Quelques femmes acceptèrent, curieuses de revoir +Barbara et son installation, mais décidées à ne jamais +lui rendre la moindre invitation. Sans se laisser +abattre, sans témoigner qu’elle avait le moindre +sentiment de son insuccès, madame Hopwaring fit +annoncer un bal, et puis carrément s’en alla chez +la vieille comtesse douairière de Smallbank. Cette +vieille comtesse avait été une des meilleures amies +de Barbara pendant la première phase de son existence ; +la bonne vieille âme, pauvre et toujours +endettée, acceptait les invitations avec délices, et +presque chaque année patronnait quelque nouvelle +maîtresse de maison avide de se faire une +« liste », et pour le compte de laquelle elle lançait +les invitations :</p> + +<p>— Madame une telle chez elle. — De la part de +« la comtesse de Smallbank ».</p> + +<p>Eh bien, Barbara subirait cette humiliation de +parvenue ; et elle venait conjurer sa chère comtesse +de faire les invitations pour son bal ; le petit +service que Tudor pourrait lui rendre en échange +était sous-entendu.</p> + +<p>Lady Smallbank hésita un instant, mais, il faut +le dire à son éloge, un seul petit instant ; elle était +pratique, elle ne trouvait pas que madame Hopwaring +méritait le traitement qu’on lui infligeait ; +de plus, elle était fort gênée dans ses affaires, et la +chose fut conclue.</p> + +<p>Les cartes de madame Hopwaring furent lancées ; +toutes portaient au coin : « De la part de la comtesse +de Smallbank. »</p> + +<p>Hélas ! ce bal devait être le plus cruel déboire de +madame Hopwaring. La crème s’abstint, et il ne +vint qu’une légion d’amis inconnus de la vieille +comtesse, dont, il faut le dire, les relations étaient +un peu mélangées ; quelques femmes ignorèrent +entièrement madame Hopwaring et ne saluèrent +que la comtesse. L’incomparable souper fut un +succès parmi la partie masculine, qui donna au +grand complet, mais les fleurs merveilleuses (il y en +avait pour deux mille livres !) ne furent admirées +que par des gens tout à fait indignes d’un pareil +régal. Madame Hopwaring, au désespoir, fut admirable +d’entrain et de hardiesse. Elle lut, le lendemain, +les commentaires entortillés sur sa fête, dont +on expliquait l’insuccès apparent ; mais, avec un +tact de bon stratégiste, elle ne fit pas le plus insensible +mouvement de recul, remercia la vieille comtesse +avec une générosité reconnaissante, se montra +plus que jamais partout, triomphante et aimée, en +compagnie de celui qui était indubitablement aujourd’hui +le mari et le devoir. A l’Opéra, au +Lycéum, au Parc, à Hurlingham, aux courses, partout +où l’on se fait voir, on était sûr de rencontrer +madame Hopwaring. Ses amies déploraient son +manque de tact, qui les mettait si souvent dans +l’embarras ; mais la galerie se laissait prendre à sa +mine assurée ; rien ne paraissait au dehors ; même +Tudor pouvait croire sa femme contente, et, bien +assurément, il le croyait ; mais Barbara, elle, sentait +sa position perdue, et son dépit était affreux.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>II</h3> + +<p>Du reste, le monde faisait peu d’attention aux +efforts et aux déboires de madame Hopwaring. La +société s’amusait à autre chose, et se passionnait +présentement pour la rivalité de deux sociétés musicales +composées de ce qu’il y a de mieux en fait de +sang bleu. Les <i>Rossignols</i> et les <i>Bouvreuils</i>, ainsi +surnommés, accaparaient l’attention par leurs luttes. +D’un côté, les <i>Rossignols</i> devaient chanter pour +l’œuvre éminemment intéressante des <i>Petits borgnes +du cap de Bonne-Espérance</i>. La richissime +Lady Midas qui, depuis plusieurs années, prenait +chaque année la majorité des billets, avait enfin +obtenu la faveur insigne de faire tous les frais, d’ouvrir +ses salons et d’avoir chez elle les <i>Rossignols</i>. +La maison de Lady Midas faisait face à celle de +madame Hopwaring, et celle-ci se rappelait à merveille +le temps où Lady Midas, fille d’un petit avoué +de campagne, voleur par-dessus le marché, et +femme du Sir Giorgus Midas, dont tout ce qu’on +savait sûrement était qu’il avait une énorme fortune, +était trop heureuse d’être patronnée par elle ; +mais depuis, l’étoile de Lady Midas avait pris un +essor extraordinaire. Sir Giorgus mettait tant de +bonne volonté à dépenser son argent pour des +lords et des ladies, bals, dîners, concerts, patronages +de toutes les œuvres, bazars, foires, il ne se +lassait jamais, qu’à la fin il avait eu sa récompense ; +des duchesses venaient familièrement dîner chez +lui, et Lady Midas se croyait une grande dame, et +parfaitement l’égale de Lady Blanche Beaudisert, +présidente de la Société des <i>Bouvreuils</i>. Les <i>Bouvreuils</i>, +eux, se regardent comme infiniment plus +recherchés que les <i>Rossignols</i>, auxquels se mêlent +parfois quelques <span lang="en" xml:lang="en">professionals</span> payés, tandis que +chez Lady Blanche, mademoiselle Utzvès, l’admirable +cantatrice russe qui est la rage de l’année, va +se faire entendre à titre gracieux, trop heureuse de +chanter en pareille compagnie.</p> + +<p>Chez Lady Blanche, on chante au profit des +<i>Petits Maoris</i>. Entre les deux sociétés, c’est une +course au clocher à qui aura la plus belle recette, +la chambrée la plus élégante. Les deux concerts +sont fixés au même jour, Lady Midas et Lady +Blanche Beaudisert ne se connaissent pas. Madame +Hopwaring se préoccupait fort peu des <i>Bouvreuils</i>, +mais les <i>Rossignols</i> avaient le don de la passionner. +Elle ne sortait plus, pour regarder de sa fenêtre +dérouler le tapis à la porte de Lady Midas, et journellement +voir arriver des voitures qu’elle connaissait +bien, chevaux avec pompons au frontail, +housses galonnées, valets de pied à grandes cannes, +et les plus avérées grandes dames en descendre +pour aller répéter. Depuis que ces répétitions étaient +en train, Barbara ne dormait plus. Elle avait, deux +ou trois fois, croisé la voiture de Lady Midas dans +le square, et celle-ci, qui autrefois donnait des +concerts exprès pour qu’elle s’y fît entendre, ne l’avait +pas reconnue. A l’occasion, Lady Midas avait +l’excuse que son ancienne amie était brune.</p> + +<p>Cette insolence de parvenue, qu’elle avait connue +dans le néant de sa roture, exaspérait madame Hopwaring +au delà de tout le reste, et elle apprenait +avec désespoir le succès certain du concert de +Midas <span lang="en" xml:lang="en">House</span> ; les billets se refusaient à la douzaine ; +tout le monde voulait entendre la belle madame +Bernard Holt jouer du violoncelle ; cela valait une +guinée et plus ! Deux ducs royaux avaient promis +leur présence ! De leur côté, les <i>Bouvreuils</i> ne se +tenaient pas pour battus ; ils n’avaient pas de ducs +royaux dans le programme, mais on assurait confidentiellement +qu’une très-illustre princesse avait +annoncé sa présence. Entendre tout cela, comme +madame Hopwaring l’entendait tous les jours, et se +dire que c’était en vain qu’elle avait la plus belle +voix de Londres ! Dans de pareils moments, le +pauvre Sir James était vengé et regretté !</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>III</h3> + +<p>Un matin, huit jours à peine avant le concert +des <i>Bouvreuils</i>, se répandit la stupéfiante nouvelle +que la merveilleuse cantatrice russe, qui devait +faire aller la foule chez Lady Blanche, n’y chanterait +pas ! Quelques-uns la disaient malade, d’autres +déclaraient qu’elle était partie avec le ténor à la +mode ; chacun avait son histoire, mais ce qui était +indubitable et certain, c’est que Lady Blanche +avait reçu une lettre d’excuse, et que, pour une raison +bonne ou mauvaise, la <span lang="it" xml:lang="it">prima donna</span> annoncée +ferait défaut !</p> + +<p>Ce fut une consternation chez les Bouvreuils. +Comment la remplacer en si peu de temps ? quelle +attraction mettre à la place de celle-là ? Lady +Blanche Beaudisert était anéantie, car elle jugeait, +avec une compétence toute désintéressée, les talents +divers des Bouvreuils, elle cherchait fiévreusement, +parcourant un chapitre de noms, quand tout à +coup le vieux Ciréa, impresario de la troupe, +s’écria :</p> + +<p>— Ah ! si Milady Massey, aujourd’hui madame +Hopwaring, était encore des nôtres !… Elle chantait +autrement mieux que mademoiselle Utzvès. +Le malheur est qu’elle n’est plus de la société !</p> + +<p>Qui avait dit qu’elle était hors de la société ? +Lady Blanche fut instantanément sous les armes ; +Ciréa avait là une idée lumineuse ; on avait grand +tort de négliger une femme aussi agréable, il n’y +avait pas déjà tant de gens de talent dans le +monde ! Elle, Lady Blanche Beaudisert, demanderait +à madame Hopwaring de remplacer cette +impertinente cantatrice, oui, ce serait un grand +coup, un succès certain ! Cette idée émise spontanément +et avec décision par Lady Blanche causa +une certaine stupéfaction aux Bouvreuils réunis ; +mais comme personne ne voulait avoir l’air plus +prude que sa voisine, on s’attendit mutuellement +pour parler, et Lady Blanche ne parut pas +douter un instant de leur extrême approbation. Le +concert de Midas <span lang="en" xml:lang="en">House</span> serait éclipsé ! Elle irait le +jour même chez cette bonne Barbara ! — elle redevint +à l’instant Barbara tout court. — Madame +Hopwaring chanterait chez Lady Blanche Beaudisert +(Son Altesse Royale présente) ! Cette étonnante +nouvelle se répandit dans Londres avec la rapidité +de l’éclair, et la voiture de Lady Blanche s’arrêtait +à peine à la porte de madame Hopwaring, que déjà +le potin avait fait le tour de la ville.</p> + +<p>Madame Hopwaring était « <span lang="en" xml:lang="en">at home</span> » ; Lady +Blanche avec le plus beau sang-froid monta l’escalier +précédée du correct maître d’hôtel, et entra +chez son ancienne amie comme si elles s’étaient +vues peu de jours auparavant ; elle ne laissa pas le +temps à madame Hopwaring de s’étonner, lui +donna une cordiale poignée de main, s’assit, et de +l’air le plus naturel entama l’entretien.</p> + +<p>— Je viens vous remercier des billets que vous +m’avez pris ; c’est bien aimable de votre part ; mais +ce qui serait bien mieux encore… Pourquoi ne +chantez-vous donc pas pour nous ?… Oui, pourquoi ?</p> + +<p>Lady Blanche Beaudisert faisait cette question +avec la simplicité d’une colombe.</p> + +<p>Barbara Hopwaring était une personne qu’on +trouvait toujours à la hauteur des circonstances ; +elle n’avait pas vu Lady Blanche depuis trois ans, +et elle ne s’attendait guère à cette requête ; mais +elle comprit tout de suite qu’une complication était +survenue, et répondit comme si elles eussent déjà +discuté la question la veille :</p> + +<p>— Oh ! vous n’avez pas besoin de moi, Lady +Blanche !</p> + +<p>— Tout au contraire, je ne vous cacherai pas +que vous nous seriez de la plus grande utilité ; +nous sommes dans un grand embarras, et comme +vous êtes si obligeante en ces occasions, j’ai pensé +que comme ancienne amie, je pouvais vous demander +cela.</p> + +<p>— Si vraiment je vous rends service, Lady +Blanche, ce sera avec plaisir que je chanterai.</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Thank you, dear</span>, mille et mille fois ; venez +donc goûter demain, si vous n’êtes pas engagée. Je +vous montrerai le programme ; votre ancien professeur +Ciréa est notre impresario ; il ne parle que +de votre talent.</p> + +<p>Et tout de suite Lady Blanche mit l’entretien +sur les sujets indifférents, la politique, les expositions, +resta une demi-heure et en disant adieu +laissa tomber que la princesse serait présente !</p> + +<p>Il avait suffi de cette demi-heure pour faire +reprendre absolument pied à Barbara ; elle se +persuada que cette démarche était la plus naturelle +du monde, et parla à Tudor, quand il rentra, +d’aller goûter chez Lady Blanche Beaudisert, +comme d’un incident tout prévu. Le mari, avec le +tact de son sexe, témoigna une joie bête, et se promit +un triomphe délicieux à entendre sa Barbara +chanter devant la princesse, et tout de suite autorisa +tous les frais de toilette du monde.</p> + +<p>Le goûter chez Lady Blanche fut parfaitement +cordial et agréable ; le vieux Ciréa, qui avait beaucoup +de peine à ne plus appeler son ancienne +élève « <span lang="en" xml:lang="en">mylady</span> », organisa la partie technique du +programme, et Barbara s’aperçut qu’elle allait +avoir la part du lion ; elle ne recula pas, très-résolue +de rendre à Lady Blanche sa politesse. Les +Bouvreuils mâles qu’on réunit le même soir autour +d’elle manifestèrent leur enthousiasme, et il aurait +semblé à un observateur que madame Hopwaring +n’avait jamais quitté Londres que pour un voyage +d’agrément. Ce fut une ovation admirable d’ensemble ; +les Bouvreuils triomphants parlèrent de +leur concert comme d’une solennité hors ligne, se +moquant sans ménagements des grands préparatifs +de Midas <span lang="en" xml:lang="en">House</span>, pour écouter les Misses +Blaine jouer du violon !</p> + +<p>Madame Hopwaring, avant même de s’être fait +entendre, remontait, remontait. Deux ou trois +opportunistes, de ces personnages qui sont les +baromètres de l’opinion, lui adressèrent immédiatement +des invitations à des bals qui ne devaient +avoir lieu qu’à un mois de la date, courant la +chance qu’elle fût encore à la mode à cette +échéance. Elle, jouissait avec délices de ce changement +d’atmosphère, se dilatait, embellissait, retrouvait +sa voix des jours amoureux, et ravissait le +vieux Ciréa !</p> + +<p>Le grand jour vint, et à la même heure, on +roula le tapis rouge devant la porte de Midas +<span lang="en" xml:lang="en">House</span>, et devant la maison beaucoup plus modeste +de Lady Blanche. Mais la curiosité portait +là tout le beau monde ; revoir Barbara Hopwaring +n’était pas un mince attrait ; on trouvait que +Lady Blanche avait bien fait, et plus d’une intelligente +maîtresse de maison enviait son initiative.</p> + +<p>Les ducs royaux, car deux qui avaient de légères +obligations à Sir Giorgus Midas firent acte +de présence, furent étonnés de se trouver au milieu +d’une assistance aussi ordinaire. La crème, duchesses +en tête, était allée entendre Mrs Tudor +Hopwaring ! Lady Blanche avait accompli des +miracles pour multiplier les places ; une vérandah +couverte avait été érigée sur le balcon, les marches +de l’escalier conduisant au second étage mises à +profit, et le flot montait toujours.</p> + +<p>La Princesse n’était pas là, mais son fauteuil, +défendu avec un soin jaloux, attirait tous les +regards respectueux. Les regards et les oreilles +eurent bientôt de quoi s’occuper. Le vieux Ciréa, +admirablement cravaté et constellé de bijoux, prit +sa place d’accompagnateur, et bientôt les musiciens +parurent.</p> + +<p>La sonate en B fut médiocrement écoutée, +quoique violoncelle et violon fussent tenus par +des mains féminines et distinguées ! Toute l’attention +était réservée pour le troisième morceau du +programme !</p> + +<p>Madame Tudor Hopwaring parut enfin, s’avança +près du piano, non en coupable amnistiée, mais +en triomphatrice. Elle jeta ses premières notes avec +un éclat joyeux. Était-ce absence, fruit défendu, +scandale, on ne put le savoir ; mais elle excita un +véritable délire ! Les duchesses ci-dessus mentionnées +tournèrent vers Tudor Hopwaring leurs +aristocratiques sourires ; une ovation suivit une +autre, et quand le concert terminé et Lady Blanche +à l’apogée du contentement, madame Hopwaring +put recevoir les compliments, la foule d’amis et +d’amies s’empressa autour d’elle, lui tenant la +main, la complimentant. On ne pouvait vraiment +demander à une personne d’un tempérament +aussi artistique les idées d’une petite bourgeoise de +Clapham ! Tout fut oublié, ou plutôt non ! madame +Hopwaring divorcée et remariée commença une +carrière de succès et de triomphes que n’aurait +jamais connue Lady Massey.</p> + +<p>Et voilà comment ce que tant d’efforts, d’argent +et de temps dépensés n’avaient pu faire, une cavatine +bien chantée l’accomplit en une heure.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="hang">Le Portrait</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">La Rencontre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">23</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Dancing</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">39</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang" lang="en" xml:lang="en">Kitty Dove</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">59</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang" lang="en" xml:lang="en">House Party</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">81</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Les Gants</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">103</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Le Strophion</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">123</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang" lang="en" xml:lang="en">Yachting</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">149</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Avec effraction</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">171</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">L’Idéal</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">191</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">L’Ambitieuse</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">209</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Le Chaperon</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">231</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang" lang="en" xml:lang="en">Four in hand Club</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">249</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Rédemption</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c14">269</a></div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap xsmall">PARIS. TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em i">En vente à la même Librairie</p> + + +<table> +<tr><td class="hang">LEURS EXCELLENCES, par <span class="sc">Brada</span>. Un vol in-18</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="hang">— <span class="sc">Le même</span>. Un vol. in-8<sup>o</sup>, illustré par <span class="sc">Stop</span></td> +<td class="bot r w4"><div>5 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="hang">MONSIEUR ADAM ET MADAME ÈVE. Croquis conjugaux, +par <span class="sc">Ange-Bénigne</span>. 2<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>. In-18</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">TU ET TOI, par <span class="sc">Ange-Bénigne</span>. 2<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>. In-18</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">LA COMÉDIE PARISIENNE, Scènes mondaines, par <span class="sc">Ange-Bénigne</span>. +Un vol. in-18</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">LE MARIAGE D’ODETTE, par Albert <span class="sc">Delpit</span>. 11<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>. +Un vol. in-18</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">LE RETOUR DE LA PRINCESSE, par Jacques <span class="sc">Vincent</span>. +2<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>. Un vol. in-18</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">MISÉ FÉRÉOL, par Jacques <span class="sc">Vincent</span>. 3<sup>e</sup> <span class="i">édition</span></td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">LE COUSIN NOEL, par Jacques <span class="sc">Vincent</span>. In-18</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">CROQUIS DE FEMMES, par Jules <span class="sc">de Glouvet</span></td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">L’IDÉAL, par Jules <span class="sc">de Glouvet</span>. Un vol. in-18</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">L’AMIRALE, par Charles <span class="sc">Lomon</span>. Un vol. in-18</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="hang">LA RÉGINA par Charles <span class="sc">Lomon</span>. Un vol. in-18</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">L’AFFAIRE DU MALPEL, par Charles <span class="sc">Lomon</span></td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">KIRA, une jeune fille russe, par V. <span class="sc">Rouslane</span></td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">LA FAUTE DE LA COMTESSE, par V. <span class="sc">Rouslane</span>. Un +vol in-18</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">LE JUIF DE SOFIEVKA, par V. <span class="sc">Rouslane</span>. Un vol. in-18</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">LES MAUVAIS JOURS, par François <span class="sc">Vilars</span>. Un volume +in-18</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">HUMILIÉS ET OFFENSÉS, par <span class="sc">Dostoievsky</span>. Traduit du +russe par Ed. <span class="sc">Humbert</span>. Un vol. in-18</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">DOMINIQUE, par Eugène <span class="sc">Fromentin</span>. Un volume grand +in-18, caractères elzeviriens. 3<sup>e</sup> <span class="i">édition</span></td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +</table> + +<p class="c gap xsmall">PARIS. TYP. E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77790 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77790-h/images/cover.jpg b/77790-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8ad94db --- /dev/null +++ b/77790-h/images/cover.jpg |
