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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77770 ***
+
+
+
+
+ RABINDRANATH TAGORE
+
+ LA FUGITIVE
+
+ TRADUCTION DE
+ RENÉE DE BRIMONT
+
+ ÉDITION ORIGINALE
+
+
+ PARIS
+ ÉDITIONS DE LA
+ NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
+ 3, RUE DE GRENELLE. 1922
+
+
+
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES CENT HUIT EXEMPLAIRES
+IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ LAFUMA NAVARRE AU FILIGRANE DE LA
+NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, DONT HUIT EXEMPLAIRES HORS-COMMERCE MARQUÉS DE
+A A H, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE
+FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C ET SEPT CENT QUATRE-VINGT-DIX EXEMPLAIRES
+SUR PAPIER VELIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT DIX HORS-COMMERCE, MARQUÉS
+DE A A J, SEPT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION
+ORIGINALE NUMÉROTÉS DE 1 A 750, TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS
+COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A 780.
+
+EXEMPLAIRE Nº
+
+
+TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS
+Y COMPRIS LA RUSSIE, COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1922.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR
+
+
+Les poèmes qu’on va lire furent primitivement écrits en _bengali_.
+L’auteur les a lui-même traduits en anglais, la seule langue européenne
+qu’il connût, et c’est lors de son récent séjour à Paris qu’il voulut
+bien me confier la traduction française.
+
+Quelles images, quelles expressions rendraient la noblesse de cette
+figure de prophète, l’atmosphère à la fois mystérieuse et sereine dont
+elle est baignée? D’une voix juste, musicale, Tagore psalmodiait plutôt
+qu’il ne chantait, sur des rythmes composés par lui, ses poèmes hindous
+métrés et rimés comme la prosodie occidentale...
+
+Il eut la grâce de m’en envoyer un certain nombre qui ne figurent pas
+dans le recueil paru en Angleterre. De mon côté, pour des raisons de
+dilection, je ne pris pas dans son entier l’ouvrage anglais: en sorte
+que les lecteurs de celui-ci relisant en français _La Fugitive_, y
+verront des dissemblances même quant au fond.
+
+Pour la forme, je me suis moins attachée à rendre le mot à mot précis
+qu’à retrouver la fraîcheur de sentiment, la balsamique senteur d’Asie
+un moment respirée, quand j’écoutais Tagore au fil des strophes dont je
+ne saisissais que l’expressive mélodie.
+
+Si le traducteur ne se sert point des mots qui cheminent pas à pas c’est
+que l’idée, à ce moment, est ailée. Des deux fidélités, celle qui suit
+la pensée comme une esclave entravée et celle qui l’accompagne avec
+d’autant plus d’amour et de piété qu’elle est libre, j’ai cru pouvoir
+préférer la dernière.
+
+
+
+
+L’ÉCHO DES HARMONIES
+
+
+
+
+I
+
+
+Vous glissez dans l’ombre, ô Fugitive dont l’immatérielle présence
+laisse derrière elle un sillage lumineux!
+
+Votre cœur est-il perdu pour l’Amant qui vous appelle à travers
+d’infinies solitudes? Est-ce la rapidité de votre fuite qui répand ainsi
+sur vos épaules le désordre orageux de vos tresses?
+
+Vos pieds, en baisant la poussière de ce monde, y laissent une empreinte
+de douceur; vous arrachez du fond des abîmes de la mort toute vie et
+tout épanouissement, et si quelque lassitude vous arrêtait soudain,
+l’univers cesserait d’exister.
+
+Le rythme de ces pas invisibles m’émeut!... Le psaume des flots écoulés
+vibre en moi! Vous m’entraînez de monde en monde, d’apparence en
+apparence, et j’apprends des joies, des douleurs et des chants.
+
+La marée est haute; le vent souffle; la barque danse comme le désir même
+de mon âme...
+
+J’abandonnerai sur la rive mon trésor et je voyagerai par des nuits
+insondables jusqu’aux immortelles clartés!
+
+
+
+
+II
+
+
+La finissante journée s’embuait. Une première étoile parut, indécise,
+aux confins des mornes solitudes du ciel.
+
+Je me retournai pour contempler derrière moi la route tracée, songeant
+comme le long des jours elle n’avait servi que pour un voyage unique et
+pour n’être plus jamais parcourue de nouveau.
+
+L’histoire de ma venue ici-bas gît-elle donc ainsi, muette, dans cette
+traînée de sable? Va-t-elle de la colline matinale jusqu’à l’insondable
+nuit?
+
+Assis à l’écart je songe encore. La route parcourue est peut-être
+semblable à une harpe; peut-être attend-elle pour chanter ce qui fut,
+les doigts divins du Maître et l’ombre plus dense du crépuscule.
+
+
+
+
+III
+
+
+D’où vient ton inquiétude, Bien-Aimée? Laisse mon cœur toucher le tien
+et que sous mes baisers s’efface ta douleur muette.
+
+Des mystères de la nuit nous est venue cette heure, afin que l’amour s’y
+crée un monde nouveau entre les portes closes, à la lueur de cette lampe
+unique.
+
+Nous n’avons pour toute mélodie qu’un roseau sur lequel nos lèvres se
+poseront tour à tour; pour couronne nous n’avons qu’une guirlande dont
+je parerai mon front après en avoir paré le tien.
+
+Arrachant de ma poitrine ce voile, je préparerai sur le sol notre
+couche; l’unisson des caresses et un sommeil de délices empliront notre
+univers étroit et sans bornes.
+
+
+
+
+IV
+
+
+J’ai mis une robe nouvelle aujourd’hui, parce que mon corps voudrait
+chanter.
+
+Ce n’est pas assez de m’être à jamais donnée; du fond de mon amour il me
+faut créer de nouveaux dons chaque matin. Et ne lui paraîtrai-je pas une
+offrande nouvelle, vêtue de cette nouvelle robe?
+
+Pareille au ciel vespéral mon âme se colore d’une allégresse infinie,
+voilà pourquoi je changerai mes voiles afin qu’ils soient tantôt du vert
+de la jeune herbe fraîche, tantôt nuancés comme un champ de riz en
+hiver.
+
+Aujourd’hui ma robe ressemble à l’azur pluvieux. Elle prête à mes
+membres la teinte de l’illimité, le reflet des collines d’outre-mer.
+Elle porte dans ses plis la joie des nuages d’été qui voyagent à travers
+le ciel.
+
+
+
+
+V
+
+
+A toi je me suis entièrement donnée. Je n’ai conservé qu’un simple voile
+de réserve.
+
+Il est si mince que tu souris en secret et que j’en ressens un peu de
+honte.
+
+Les souffles printaniers le déplacent; le trouble même de mon cœur en
+remue les plis comme une vague remue son écume.
+
+Ne me blâme pas, mon amour, de m’être cachée sous les brumes de ce
+voile.
+
+Ma réserve n’est pas une feinte, c’est la tige frêle qui porte la fleur
+de ma dévotion pour devant toi s’incliner avec des grâces réticentes.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Ne te soucie pas de son cœur, mon cœur; abandonne-le dans l’obscurité.
+Qu’est-ce donc, si ses perfections ne viennent que de son corps, ses
+charmes de son seul visage? Laisse-moi m’enivrer du simple éclat de ses
+yeux!
+
+Je ne veux pas savoir si c’est une maille illusoire dont ses bras m’ont
+enlacé, car la maille elle-même est exquise et rare. Et du
+désenchantement ne peut-on sourire pour l’oublier?
+
+Ne te soucie pas de son cœur, mon cœur. Demeure satisfait si la musique
+est sincère malgré que les mots soient mensongers.
+
+Jouis de ses grâces lorsqu’elles ondoient comme un nymphéa sur une
+moiroitante et décevante surface, et quelle que soit la chose qui dort
+au fond de l’eau!
+
+
+
+
+VII
+
+
+Dans une heure d’inconscience je suis venu. Mais toi, lève les yeux et
+laisse-moi deviner si des fantômes s’y attardent encore, semblables à
+ces nuées qui musent au zénith. Et puisque je suis là, tolère ma
+présence.
+
+Les roses du jardin boutonnent déjà; elles ignorent que nous négligerons
+de les cueillir lorsqu’elles seront fleuries... L’étoile du matin
+palpite; une lueur se mêle aux rameaux dont s’ombrage ta fenêtre, comme
+en des jours passés.
+
+Mais que ces jours soient passés je l’oublie durant une heure.
+
+J’oublie si jamais tu m’as humilié en te détournant lorsque je t’ouvrais
+mon âme. Il ne me souvient que des mots arrêtés sur tes lèvres
+tremblantes, et d’avoir vu dans ton regard glisser les ombres de la
+passion.
+
+J’oublie que tu as oublié! me voici.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+O que je sois pourvu d’un secret--tel dans un nuage d’été la pluie non
+répandue--un secret enveloppé de silence avec lequel je pourrais flâner!
+
+O que j’aie quelqu’un à qui murmurer des paroles d’amour, là-bas où les
+ondes paresseuses s’étirent sous les arbres ensommeillés!
+
+Cette heure semble attendre un avènement, et vous me demandez la cause
+de mes larmes. Je ne puis vous la dire--c’est le secret qui ne m’est pas
+encore révélé.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Il me souvient du jour.
+
+La lourde pluie fait trêve un instant, puis tombe à nouveau, serrée et
+capricieuse et comme violentée par de brusques haleines.
+
+J’ai pris ma harpe. Sans hâte, j’en frôle les cordes jusqu’à ce que la
+musique inconsciente ait épousé de cette tempête les cadences folles.
+
+Elle a quitté son ouvrage; elle s’est arrêtée à ma porte; elle repart
+d’un pas mal assuré. Elle est revenue, et contre le mur appuyée elle
+attend; enfin, lentement elle est entrée et s’est assise.
+
+Tête basse elle coud sans parler; mais bientôt elle laisse là son
+aiguille et regarde par la fenêtre, à travers la ligne brouillée des
+arbres.
+
+Cela seulement: une heure de crépuscule pluvieux; de l’ombre; un
+chant... Du silence.
+
+
+
+
+X
+
+
+Mes chants sont des abeilles qui suivent ton sillage embaumé; autour de
+tes grâces craintives elles bourdonnent et sont avides d’un butin
+secret.
+
+Quand la fleur du matin s’incline accablée, quand les torpeurs de midi
+descendent sur la forêt muette, mes chants reviennent avec des ailes
+plus languides--des ailes poudrées d’or!
+
+
+
+
+XI
+
+
+Que faisiez-vous de vos chansons, mon oiseau, lorsque vous vous
+blotissiez dans ce nid tiède? N’y trouviez-vous pas une joie complète?
+Quelle nostalgie vous fait donc exhaler votre âme dans l’infini du ciel?
+
+--Mon bonheur restait sans voix dans les tiédeurs du nid; dans l’infini
+du ciel j’ai découvert que je savais chanter.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Parce que l’air s’attendrit du parfum des _Bakulas_, et que les rayons
+de la lune s’épandent sur les branches comme s’ils tombaient d’une coupe
+renversée par des dieux ivres, vous cherchez en vain quelque prétexte
+pour rappeler celui qui partit les yeux noyés de larmes.
+
+Cette nuit-là aussi prodiguait ses fleurs; les ombres restaient
+immobiles sur le gazon, les rayons de la lune semblaient attendre qu’un
+mot de douceur sortît de vos lèvres. Mais vous n’avez pas parlé, et avec
+l’aube il est parti. A présent c’est en vain que vous cherchez un
+prétexte pour le rappeler...
+
+La lune d’Avril promène encore ses rayons de corolle en corolle, mais
+parce que cette nuit-là vous vous êtes injustement tue, l’instant plein
+de trésors qu’elle vous offrait demeure à jamais perdu. Et maintenant
+vous cherchez en vain un prétexte pour rappeler celui qui vous a
+quittée, les yeux noyés de larmes!
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Des amants s’approchent de vous, ma Reine; ils déposent orgueilleusement
+leurs trésors à vos pieds, et mon tribut, à moi, n’est composé que de
+chimères.
+
+La tristesse s’est glissée au cœur de mon univers; ma meilleure part
+s’est assombrie.
+
+Alors que les heureux se rient de ma misère je vous demande de pleurer
+sur elle et de la rendre ainsi précieuse.
+
+Je vous apporte un instrument sans voix; j’en ai forcé les cordes pour
+atteindre une note suprême, et les cordes se sont brisées.
+
+Alors que des maîtres narguent ces cordes brisées je vous demande de
+prendre dans vos mains ma lyre et d’emplir le silence avec votre chant.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Vous m’avez magnifié selon votre amour, moi qui suis un homme au milieu
+des autres, plongé dans le courant vulgaire, balloté par la changeante
+faveur du monde.
+
+Vous m’avez fait place là où les poètes vont déposer leurs offrandes, là
+où des amants aux noms illustres se saluent à travers les âges.
+
+Des indifférents me croisent au marché; ils ignorent que mon corps est
+devenu précieux sous vos caresses; ils ne savent pas qu’en moi je porte
+votre baiser comme le soleil porte en lui ce sceau divin qui l’embrasa
+d’une flamme inextinguible!
+
+
+
+
+XV
+
+
+Cette nuit j’ai composé une chanson, mais vous n’étiez pas là.
+
+J’ai trouvé les mots que j’avais en vain cherchés tout le jour. Oui, du
+sein de la paix nocturne ils se sont rythmés en musique, tandis que les
+étoiles, une à une s’allumaient. Mais vous n’étiez pas là.
+
+Je voulais, ce matin, vous chanter ma chanson; mais si je n’en ai pas
+oublié la musique les mots rebelles m’échappent, à présent que vous êtes
+là!
+
+
+
+
+XVI
+
+
+J’ai désiré tracer les mots de l’amour dans leur propre couleur; mais
+comme ils se cachent au fond de mon être et comme nos larmes sont pâles!
+
+Les reconnaîtras-tu, mon amie, ces mots sans couleur?
+
+J’ai désiré dire les mots de l’amour dans leur propre musique, mais
+cette musique ne résonne que dans mon cœur et mes yeux sont chargés de
+silence.
+
+Les reconnaîtras-tu, mon amie, ces mots sans musique?
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Posez là votre lyre, mon amour; laissez à vos bras la liberté de
+m’enlacer.
+
+Que mon cœur au toucher de vos doigts atteigne les extrêmes bords du
+sentiment.
+
+Ne penchez pas la tête, ne la détournez pas; mais offrez-moi votre
+baiser comme l’arôme longtemps contenu dans un calice.
+
+N’étouffez pas cette minute avec de vaines paroles, mais qu’une grande
+vague silencieuse nous entraîne vers des délices sans limites.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Cette nostalgie des jeux de l’Amour, mon amour, n’est pas seulement
+mienne mais vôtre.
+
+Vos lèvres sourient, vos pipeaux chantent parce que mon amour les
+inspire.
+
+Votre désir s’impatiente aussi vivement que mon désir!
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Moi, l’oiseau prisonnier, devant l’obscurité du ciel je t’interroge, bel
+oiseau libre! Dis-moi, est-ce là le dernier jour du monde? Le soleil ne
+viendra-t-il plus dorer les barreaux de ma cage?
+
+Va donc, toi! Monte au-dessus de cette conspiration des nuées; cherche
+l’illusion qui me manque... Chante! Chante pour moi la lumière
+éternelle!
+
+
+
+
+XX
+
+
+Je crois t’avoir aperçue en songe avant de te connaître; telles sont les
+presciences d’Avril avant les plénitudes du printemps.
+
+La vision que j’eus de toi n’est-elle pas venue alors que toutes choses
+s’imprégnaient du parfum des _Sals_ en fleurs, quand le scintillement
+vespéral de la rivière ajoutait comme une frange à la blondeur des
+sables, quand les rumeurs des jours d’été s’entremêlaient vaguement?
+
+Oui, moqueuse et fuyante la vision que j’eus de ton visage en des heures
+évadées!
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Je suis pour toi comme la nuit. Je ne puis te donner que la paix et le
+silence cachés dans l’ombre.
+
+Lorsque dès l’aurore tu ouvriras les yeux, je te laisserai au
+bourdonnement des abeilles et au chant des oiseaux.
+
+Mon offrande ne sera qu’une larme versée sur ta jeunesse; tes sourires
+en en sortiront plus frais; elle saura voiler la cruelle jubilation du
+jour.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Nous sommes venus ici tous les deux, amie, et voilà qu’à ce carrefour je
+m’arrête pour te dire adieu.
+
+La route s’ouvre large et droite devant toi; mon but, à moi, ne peut
+être atteint que par d’inconnus chemins de traverse.
+
+Je suivrai le vent et les nuées; je suivrai les étoiles jusqu’au faîte
+de la colline où l’on voit poindre l’aube; je suivrai les amants qui
+tressent avec leurs paroles nombreuses une même guirlande.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Entre tant de jours vous avez choisi celui-ci pour visiter mon jardin,
+alors que la pluie a passé sur mes roses et que sur les gazons
+s’éparpillent des feuilles arrachées.
+
+Je ne sais ce qui vous amena malgré le dépouillement des haies et les
+rigoles qui sillonnent mes allées... Dissipée, la prodigue richesse du
+printemps! Évanouis, les chants et les parfums d’hier!
+
+Et pourtant demeurez un peu. Laissez-moi découvrir encore pour vous, et
+bien que votre jupe n’en puisse être remplie, des fleurs oubliées. Le
+temps presse, car les nuages s’amoncellent, et voilà de nouveau l’orage.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Jadis, chaque matin, quand la rosée luisait dans l’herbe, vous veniez
+balancer mon hamac. Mais, glissant des sourires aux larmes, je ne vous
+reconnaissais pas.
+
+Durant les somptueux midis d’Avril vous me parliez, je crois, de vous
+suivre. Mais je cherchais votre visage, et voici qu’entre nous passaient
+des processions fleuries, et des hommes et des femmes jetant leurs
+chansons aux souffles du sud.
+
+Sur la route je vous ai croisé sans vous reconnaître. Et puis, certains
+jours plein du vague parfum des lauriers roses, plein du vent qui
+s’obstinait parmi les gémissantes palmes, je vous ai longuement
+considéré. Et je ne savais pas si vous m’aviez jamais été inconnu.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Des paroles vagues m’obsèdent, mais je laisserai le silence et la nuit
+s’exprimer lentement en musique.
+
+Ma vie est aujourd’hui comme un cloître où l’on fait pénitence et où le
+printemps hésite à remuer et à murmurer.
+
+Il n’est pas l’heure pour vous, mon amour, de franchir le pas de ma
+porte. A la seule crainte d’entendre le cliquetis de vos bracelets
+s’émeuvent les échos du jardin...
+
+Les roses, pour embaumer, doivent patienter encore; ne donnez pas aux
+corolles fermées l’inquiétude de s’épanouir avant le temps!
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Je suis heureux que votre regard de pitié ne s’attarde pas sur moi.
+
+L’enchantement de la nuit et mes paroles d’adieu qui résonnaient avec
+l’accent du désespoir ont seuls amené des pleurs au bord de mes
+paupières. Mais le jour va poindre, mon cœur s’affermira et il n’y aura
+plus de loisir pour les larmes.
+
+Qui donc prétend que l’oubli est impossible?
+
+La mort pitoyable ronge les moëlles de la vie pour mettre un terme à ses
+folles entreprises; l’orageuse mer calmée retourne à son berceau; les
+feux de la forêt s’assoupissent sur leur couche de cendres. Vous et moi
+nous nous quittons, et la distance qui nous sépare disparaîtra bientôt
+sous les herbes sauvages et sous les fleurs épanouies.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Notre destin voyage sur une mer non traversée dont les vagues se
+poursuivent dans un jeu de cache-cache incessant.
+
+C’est l’inquiète mer du changement; elle perd et perd encore ses
+troupeaux, et bat des mains contre le ciel immuable.
+
+Au centre de cette mer éperdue, entre l’aube et la nuit, Amour, vous
+êtes l’île verdoyante où le soleil baise l’ombre vaporeuse, où les
+oiseaux sont les amants chanteurs du silence.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Le murmure magique du printemps, entrebaillant une porte secrète,
+découvre la Princesse de beauté qui fit en moi sa demeure. Toujours elle
+fut là, blottie au fond d’un berceau d’illusions, et le rythme de mon
+cœur l’endormait. Aujourd’hui ses voiles se sont soulevés, les parfums
+errants des jardins enchantés l’ont frôlée et l’ont réveillée. Elle
+contemple avec surprise, reflétée dans un miroir poli, la marque
+nuptiale peinte sur son front en des temps oubliés.
+
+J’entends les échos d’une ballade dont je ne sais si elle dit faux ou
+vrai, mais dont je sais qu’elle est étrange; mes pensées se sont enfuies
+vers le pays des choses qui n’arrivent pas mais qui sont; dans l’île
+aromatique qui repose au-delà des océans, des femmes tordent au soleil
+leurs cheveux humides, ou s’étendent sous les branches remuées des bois
+de santal... Et je courtise celles que je n’ai jamais vues et que jamais
+je ne connaîtrai.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Je suis la barque; vous êtes la mer et aussi le nautonier.
+
+Vous m’entraînez dans les profondeurs, mais pourquoi m’inquièterais-je?
+
+Vaut-il mieux atteindre le port que de se perdre avec vous?
+
+
+
+
+XXX
+
+
+J’ai rencontré de nombreuses vierges en de lointains pays. Les unes
+m’abordaient pour me demander mon nom, d’autres baissaient les yeux et
+demeuraient muettes. J’ai vu des sourires aigus comme des épées et des
+sourires évoquant un abîme de larmes. Et j’allais toujours, attiré par
+la distance qui renouvelle ses promesses incertaines comme ses
+différents paysages.
+
+C’est aux jours printaniers, avec les feuilles naissantes, que
+j’atteignis le royaume enchanté du Sommeil. A travers une haie de
+serviteurs endormis je franchis la porte d’un palais. Le long des longs
+corridors vides je passai devant la chambre du Roi et la chambre de la
+Reine, et puis j’arrivai à la chambre où, couchée sous les lueurs
+adoucies du crépuscule, dormait la fille du Roi.
+
+Son lit moëlleux était blanc comme un pétale de lotus. Ses tresses
+répandues au bord de l’oreiller ressemblaient à une sombre cascade
+immobile; son bras gauche était jeté sur le désordre de ses voiles et
+son bras droit reposait sur sa poitrine remuée par un souffle égal. Dans
+cet étrange domaine du Sommeil elle semblait en vérité l’image même du
+Rêve!
+
+Agenouillé devant elle, j’ai penché mon visage au-dessus du sien jusqu’à
+ce que son haleine fît bondir mon sang; j’ai fixé longuement ses
+paupières closes et je les ai baisées pour que mon baiser pénétrât
+jusqu’à ses songes... Sur une feuille de bouleau je traçai mon nom et
+j’ajoutai ces mots: «Dormeuse, je t’abandonne mon cœur.» Enfin, ayant
+noué la feuille de bouleau à ma chaîne de perles et l’ayant jetée sur
+ses cheveux épars, je m’enfuis.
+
+... Mais l’enchantement se dissipe; le royaume dormant sort peu à peu de
+sa torpeur. Au fond du silence vibrent des voix humaines; le Roi et la
+Reine se sont réveillés, et les jeunes Princes s’émerveillent de voir la
+terrasse nue envahie par des herbes déjà hautes. Dans la chambre où les
+lampes se sont éteintes, où l’encens des cassolettes n’est plus qu’une
+pincée de cendres, la fille du Roi assise sur sa couche contemple tour à
+tour une feuille de bouleau et une chaîne de perles.
+
+Pudiquement, d’une tunique elle revêt sa gorge nue; frissonnante elle
+épie, elle cherche, et ne découvre nul mystérieux visiteur. Elle lit et
+relit le message tracé sur la feuille de bouleau: elle prend son front
+entre ses mains, et s’interroge, et s’interroge encore. Et longtemps
+elle demeure incertaine.
+
+Près d’elle les secrets de la nature sont murmurés par les feuillages du
+jardin, mais elle sent que de pareils secrets accompagnent les
+battements précipités de son cœur; les souffles du vent viennent de
+temps à autre lui poser une impatiente question, et c’est la même
+question qui hante son esprit troublé. La fille du Roi s’interroge: Qui
+donc déposa sur sa chevelure un message amoureux et une chaîne de
+perles?
+
+Ainsi passent les jours. Le printemps disparaît, faisant place à l’été
+pluvieux; ensuite vient l’automne dans la chaude lumière qui dore les
+moissons mûres; l’hiver, avec ses brumes matinales, avec ses nuits
+hostiles, succède à l’automne. Et voici que le nouveau printemps renaît
+des saisons mortes. La fille du Roi est à sa fenêtre; parmi ses cheveux
+défaits brille toujours une chaîne de perles...
+
+
+
+
+MADÂNA
+
+
+Aux premiers matins du monde, Madâna, dieu de l’Amour, vous rôdiez
+ici-bas parmi les mortels. Votre frémissant oriflamme ralliait de jeunes
+hommes qui s’élançaient à votre rencontre pour vous saluer. Et tandis
+que l’air s’embaumait du parfum des vendanges, leurs pensées, comme de
+chaudes roses, se couvraient d’une pourpre soudaine!
+
+Des poètes, sur les marches de votre temple, vous présentaient leurs
+chants; des gazelles en couples léchaient vos doigts divins; le tigre et
+la tigresse se couchaient docilement à vos pieds. Chaque soir des
+vierges allumaient la torche de votre sanctuaire et déposaient devant
+vous les bourgeons acérés du _Champâ_ pour en façonner des javelots.
+
+Celles-ci, les timides, vous suppliaient de les épargner lorsque,
+soulevant votre arc, vous en étirez la corde; celles-là, les curieuses,
+dérobant en secret une flèche de votre carquois en essayaient la pointe
+sur leur sein. Quand vous dormiez las et languide, à l’ombre des forêts,
+des fiancées passaient, repassaient devant vous et remuaient les
+clochettes de leurs ceintures tout en vous épiant d’un regard sournois
+et voilé.
+
+L’une d’elles ne vint-elle pas au bord de la rivière? Ignorant encore
+qu’elle serait votre victime et paresseusement étendue sur la berge
+herbeuse, elle laissait sa cruche flotter dans le courant. Vous
+approchiez... Votre rire éclatant surprit sa rêverie... Confuse elle se
+leva et tenta vainement de vous punir en vous lançant de l’eau.
+
+Retournez vers la terre, dieu de l’Amour! Les fleurs sauvages voudraient
+se mêler au désordre de vos boucles; la lampe nuptiale, au fond du
+silence nocturne, attend votre venue; la terre desséchée songe au baiser
+de vos pas. Le cœur de l’homme, comme une coupe offerte, demande à
+recevoir le vin de votre Paradis!
+
+ * * * * *
+
+Le feu de ta colère, ô Shiva, divin Ascète, a réduit en cendres le corps
+de Madâna pour délivrer son âme--ainsi s’est-elle répandue à travers les
+éléments! Depuis lors, jour et nuit, son haleine trouble celle du vent;
+le brouillard de ses larmes descend comme un voile sur le visage des
+crépuscules; sa plainte semble émaner du sein même des choses, et son
+chant assourdi, dans le silence des soirs d’Avril met en extase la
+terre!
+
+L’adolescent s’émerveille des sauvages ardeurs qui soudain vibrent en
+lui avec le rythme de son sang; la vierge interroge les signes
+mystérieux qui lui sont faits par la nature; les épaves d’un monde de
+félicités semblent glisser sur les nuages d’Automne... Un message nous
+est confié par ce tournesol épanoui sous le soleil du jour.
+
+Le halo de la lune entre les branches ressemble à la robe lumineuse
+d’une apparition déjà dissipée; la rougeur naissante de l’aube évoque un
+sourire évasif derrière un masque à demi levé; là où des amants, jadis,
+échangeaient leurs baisers, naissent aujourd’hui les fleurs de la
+prairie. Ta colère, ô divin Ascète, n’a consumé le corps de Madâna que
+pour immortaliser son fantôme dans l’âme de l’univers!
+
+
+
+
+OURVASHI
+
+
+Vous n’êtes ni mère ni fille, ni fiancée, Ourvashi! Vous êtes femme pour
+avoir de telle sorte volé l’âme du Paradis!
+
+Quand le soir fatigué s’en revient avec les troupeaux, vous ne préparez
+point les lampes de la demeure; vous n’entrez pas avec un cœur ému, avec
+un sourire tremblant, heureuse du secret nocturne, dans la couche
+nuptiale. Comme l’aurore vous êtes sans voiles, Ourvashi, et sans honte.
+
+Nul n’imaginerait le débordement de splendeur qui vous créa!
+
+Sortie des flots dès le premier matin du premier printemps vous portiez
+la coupe de la vie dans votre main droite et du poison dans votre main
+gauche. L’orageux océan, apaisé comme un serpent qu’on charme, roulait
+ses têtes innombrables à vos pieds. Votre grâce radieuse émergea des
+écumes, nue et sans tache et pareille à la fleur du jasmin.
+
+Fûtes-vous jamais enfantine ou timide, Ourvashi, jeunesse inaltérable?
+
+Dormiez-vous, Fille des îles de corail, bercée au fond des nuits bleues
+et fluides, parmi ces étranges reflets de gemmes que prennent les
+coquillages, au milieu des monstres multiformes qui grouillaient ici-bas
+avant la naissance du jour?
+
+Vous êtes adorée des hommes de tous les temps, ô perpétuelle Merveille!
+
+Le monde s’émeut d’une souffrance enchantée au seul regard de vos yeux.
+Les ascètes vous abandonnent le fruit de leurs austérités, les chants
+des poètes tournoient dans le parfum de votre présence. Vos pieds,
+portés par une insouciante joie, sonnent sur les ailes du vent comme des
+cloches d’or.
+
+Vous dansez devant les dieux, lançant des rythmes nouveaux à travers
+l’espace, Ourvashi!
+
+La terre alors sent frissonner ses herbes et ses feuillages, les
+moissons d’automne se balancent, les mers se soulèvent de toutes leurs
+furieuses vagues cadencées; les astres, perles passées à la chaîne qui
+saute sur votre gorge et qui se brise, les astres tombent du firmament,
+et les cœurs humains palpitent d’une ardeur renouvelée.
+
+La première, Ourvashi, vous avez rompu le sommeil des âges et fait
+vibrer les airs d’un frémissement d’inquiétude.
+
+L’univers vous baigne de ses larmes; vos pieds sont rougis du sang de
+son cœur; légère, vous cherchez votre équilibre sur l’instable corolle
+de lotus du désir, et vous jouez sans fin dans cette intelligence sans
+limites où Dieu compose ses rêves tumultueux!
+
+
+
+
+L’ÂME DES PAYSAGES
+
+
+Quelques-uns des poèmes qui vont suivre furent inspirés à Tagore par les
+chants des Bauls, secte errante et mendiante de l’Inde.
+
+
+
+
+I
+
+
+Si j’avais vécu dans Ujjain, la ville royale, à l’époque où Kalidâsa fut
+poète du roi, j’aurais connu quelque fille de Malva et ma pensée se
+serait émue des musiques de son nom.
+
+Elle m’eût, à travers l’ombre oblique de ses cils, effrontément regardé;
+elle eût prétexté d’accrocher son voile aux rameaux d’un jasmin pour
+s’attarder auprès de moi.
+
+De telles choses advinrent en des jours passés dont l’empreinte
+disparaît sous les feuilles mortes, et les étudiants d’aujourd’hui se
+querellent sur des dates qui jouent à cache-cache.
+
+Ces âges enfuis, je ne les pleurerai point; mais hélas! et encore hélas!
+que les filles de Malva s’en soient allées à leur suite... En quelles
+sphères divines ont-elles donc porté leurs corbeilles débordantes de
+roses?
+
+Je m’attriste, ce matin, d’être né trop tard pour rencontrer celles que
+j’aurais dû connaître; et pourtant Avril porte les mêmes fleurs dont
+elles tressaient leurs cheveux.
+
+La même brise du sud qui remuait leurs voiles balance les roses d’à
+présent, et nulle joie ne manque à ce printemps que Kalidâsa n’est plus
+là pour chanter.
+
+Mais je sais bien que s’il me voit du Paradis des poètes il a des
+raisons d’être jaloux!
+
+
+
+
+II
+
+
+Mon cœur est une flûte dont a joué mon amant. Si quelque jour elle doit
+tomber en des mains étrangères, qu’il la jette au loin!
+
+La flûte de mon amant lui est chère. Si jamais une autre haleine en veut
+tirer des sons d’un autre mode, qu’il jonche le sol de ses débris!
+
+
+
+
+III
+
+
+Vous êtes à l’infini variée dans l’exubérance de l’univers, Dame aux
+multiples magnificences!
+
+Votre route est semée de lumières, votre attouchement fait naître des
+fleurs, la traîne de votre robe balaye une danse d’étoiles, et vos
+musiques aux notes diverses trouvent leur écho parmi des mondes
+innombrables!
+
+Mais unique dans l’inconnaissable mystère de l’âme, ô Dame du silence et
+de la solitude, vous voici corolle de lotus sur la tige de l’Amour...
+
+
+
+
+IV
+
+
+Quand le destin nous devient avare et que les mondes de l’amour
+s’évanouissent; quand les caresses, quand les sourires nous sont comptés
+ou refusés; quand les amis d’hier nous négligent et que nos débiteurs
+nous fuient, alors il est temps pour vous, Poète, fermant au cadenas
+votre porte, d’unir les mots aux mots et les rythmes aux rythmes.
+
+Quand le destin d’humeur changeante nous accorde des faveurs nouvelles;
+quand le fleuve des plaisirs, naguère desséché, inonde soudain notre
+vie; quand les amis frappent à notre porte et que les ennemis font
+trêve; quand des yeux tendres nous contemplent et que des sourires nous
+envoient leurs messages, alors il est temps pour vous, Poète, de livrer
+vos rythmes au vent, d’unir votre cœur à un cœur et vos lèvres à
+d’autres lèvres.
+
+
+
+
+V
+
+
+Tu te donnes à moi comme une fleur qui ne s’épanouit qu’aux approches du
+soir et dont la présence se trahit par les senteurs qu’elle dégage dans
+l’ombre. Ainsi vient à pas sourds le printemps, quand ses bourgeons
+gonflent les écorces.
+
+Tu t’imposes à mon esprit comme les hautes vagues de la marée montante,
+et mon cœur se noie sous des chants houleux.
+
+Je pressentais ta venue comme la nuit pressent l’aube. A travers des
+nuages qui s’empourprent un ciel nouveau m’est révélé.
+
+
+
+
+VI
+
+
+O Sakhi[1], ma peine est sans bornes. Août s’en vient chargé de lourds
+nuages et ma demeure reste solitaire.
+
+ [1] Amie.
+
+L’orage menace, le sol détrempé se ravine; mon amour s’attarde au
+loin... Mon âme est défaillante d’angoisse.
+
+J’entends le cri des paons et le coassement des grenouilles. L’ombre, à
+présent, m’envahit toute!
+
+Vidyapati[2] demande: «Jeune femme, comment passeras-tu tes jours et tes
+nuits sans ton Seigneur?»
+
+ [2] Le nom du poète.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Je vous tiendrai caché dans mes yeux, mon amour; j’enchâsserai votre
+image comme un joyau pour la porter sur ma poitrine.
+
+Vous fûtes en moi dès l’enfance, à travers ma jeunesse, à travers ma vie
+entière, à travers mes rêves!
+
+Je vous retrouve ainsi lorsque je m’éveille comme lorsque je m’endors.
+
+J’ai songé et songé encore, et je sais que votre amour est mon trésor
+unique.
+
+Chandidadas[3] dit: «Soyez tendre à celle qui vous aime dans la vie et
+dans la mort.»
+
+ [3] Le nom du poète.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Je me sens mêlée à la poussière sur laquelle marche mon Bien-Aimé, à
+l’eau des lacs dans lesquels il se baigne.
+
+O Sakhi! mon amour passe les bornes de la mort pour s’élancer à sa
+rencontre!
+
+Je suis une avec le miroir qui double son image, une avec l’air qui le
+frôle lorsqu’il remue son éventail.
+
+Govindadas[4] dit: «Vous êtes la bague d’or, jeune femme; il est
+l’émeraude.»
+
+ [4] Le nom du poète.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Heureux fut mon réveil, ce matin, car j’ai vu mon Bien-Aimé. L’infini
+n’est qu’une joie et ma jeunesse connaît sa plénitude.
+
+Mes doutes et mes angoisses se dissipent; c’est aujourd’hui que ma
+demeure est vraiment ma demeure, que mon corps devient vraiment mon
+corps.
+
+Oiseaux, chantez vos chants les plus purs! Soleil, brillez de votre plus
+douce lumière! Laissez voler vos flèches, ô dieu de l’Amour!
+
+J’attends l’heure où je frémirai toute sous ses caresses... Vidyapati
+dit: «Votre bonheur est grand, femme, béni soit votre amour.»
+
+
+
+
+X
+
+
+Lorsque je t’ai rencontré par une nuit sans étoiles, perdu dans un
+labyrinthe obscur, mon désir fut de te guider avec ma lanterne. Mais tu
+ne désirais pas mon désir.
+
+Quand je t’ai vu passer sur le chemin de l’insulte, lançant tes chansons
+à la poussière, mon désir fut de te couronner avec des fleurs fraîches.
+Mais tu ne désirais pas mon désir.
+
+Quand tes serviteurs pleuraient ou menaçaient, réclamant un salaire
+indû, mon désir fut de m’offrir à toi pour rien. Mais tu ne désirais pas
+mon désir...
+
+
+
+
+XI
+
+
+Je me suis arrêtée au bord de la route; si ma présence ne t’est pas
+douce je n’irai pas plus avant.
+
+Si tu n’as pas besoin de mon amour laisse-moi te quitter ici. Je ne
+mendierai plus un seul de tes regards, si les miens t’importunent.
+
+La poussière et la lumière crue de midi m’aveuglent, mais au bord de la
+route j’attendrai que ton cœur, peut-être, revienne chercher le mien.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Par votre haleine je m’exhale en vivantes notes de joie ou de douleur.
+
+Je suis une avec votre chant, qu’il soit matinal ou nocturne, qu’il se
+glisse parmi les rayons du soleil ou parmi les ombres du soir.
+
+Si je devais me perdre toute dans l’envol de ce chant je n’en
+ressentirais nulle peine tant cette mélodie m’est chère!
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Cède, ô bourgeon, cède! Laisse ton cœur éclater enfin!
+
+L’esprit de l’épanouissement sur toi s’est rué. Peux-tu rester bourgeon
+encore?
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Amant téméraire de la nature, ô Printemps, fais haleter le cœur des
+forêts dans son effort pour s’exprimer!
+
+Viens en souffles d’inquiétude là où des fleurs s’épanouissent parmi des
+feuilles nouvelles! Romps comme une révolte lumineuse la vigile
+nocturne, et sous la terre même annonce leur liberté prochaine aux
+semences emprisonnées!
+
+Comme l’éclair, comme l’orage, va, pénètre soudain dans la ville
+nombreuse. Délivre le verbe figé; dirige la lutte inconsciente; ranime
+l’ardeur qui faiblit... Vaincs la mort!
+
+
+
+
+XV
+
+
+Le bac glisse entre les deux villages qui se regardent à travers
+l’étroit courant.
+
+L’eau n’est pas profonde. C’est une simple interruption dans les petites
+aventures quotidiennes, comme celle qui se ferait dans les paroles d’un
+chant alors que sa mélodie continue...
+
+Ils se considèrent, les deux villages, à travers l’eau babillarde, et le
+bac glisse entre eux d’âge en âge, et du temps des semences au temps des
+moissons.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Quand, pareil à une épée luisante, le torrent de la colline a été
+replacé par le soir dans son fourreau d’ombre, une bande d’oiseaux passe
+avec de frissonnantes rumeurs d’ailes.
+
+Cette fuite parmi les choses immobiles y ranime le désir soudain du
+mouvement; elle déchire les réseaux du silence; elle se révèle comme un
+grand émoi!
+
+J’imagine les monts et les forêts volant à travers les âges; j’imagine
+que de la nuit renaît la lumière à chaque rencontre d’étoile...
+
+Je sens en moi-même l’essor d’un oiseau migrateur; il se fraye une route
+par-delà la vie et la mort, tandis que notre monde inquiet voyage sans
+repos dans l’infini sans bornes.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Mes yeux ne voient que la terre, mais mon cœur aime et devine, et il
+connaît la joie.
+
+Des plaisirs fleurissent autour de moi, prenant mille formes. Mais où
+donc est le fil secret de votre cœur qui les reliera en guirlandes?
+
+La flûte du Maître chante à travers toutes choses; j’écoute, et je suis
+dans sa demeure.
+
+Il est la mer, et la rivière qui mène à la mer, et il est aussi la rive.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+En amour le but n’est pas douleur ou joie, mais amour!
+
+Le libre amour unit; il s’allume par l’amour comme la flamme par la
+flamme. Mais d’où vint la première flamme?
+
+Quand la flamme secrète apparaît, elle fait du dedans et du dehors un
+seul foyer, et toutes les barrières tombent en cendres.
+
+Le poète dit: «Qui donc possède l’amour sans le payer son prix? Quand
+vous refusez le don de vous-même l’univers tout entier vous devient
+avare.»
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Mon hôte a d’étranges façons. Il arrive aux heures où je ne l’attendais
+pas; et pourtant, comment refuser de l’accueillir?
+
+Je l’espère parfois toute une nuit durant, auprès de ma lampe allumée;
+or il demeure absent, et c’est lorsque ma lampe s’éteint qu’il arrive,
+réclamant sa place. Puis-je le laisser à la porte?
+
+Je ris et je danse avec mes compagnes lorsqu’il passe soudain vêtu de
+deuil; alors il m’apparaît que ma joie était vaine.
+
+J’ai vu souvent un sourire sur ses lèvres quand mon cœur souffrait, et
+j’ai découvert que ma peine n’était point réelle.
+
+Et j’accepte de ne pas toujours le comprendre.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Dès l’enfance du monde, Himalaya, sortant du sein déchiré de la terre,
+vous érigiez de cîme en cîme votre défi au soleil. Puis vint le temps où
+vous dîtes en vous-même: «Pas plus haut!» Et votre ardeur éprise des
+fuyants nuages trouva sa limite et s’arrêta pour saluer l’infini.
+
+C’est alors que la beauté, libre en ses jeux, vous décora de fleurs et
+d’oiseaux.
+
+Vous demeurez dans votre solitude comme un savant sur les genoux duquel
+est ouvert quelque livre très ancien aux innombrables pages de pierre.
+Je ne sais quelle histoire y fut tracée. Est-ce l’histoire de
+l’éternelle union de Shiva, le divin ascète, avec Bhavâni, le divin
+amour? Est-ce le drame de la Puissance unie à la Fragilité?
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Un martin-pêcheur s’est posé sur la barque vide, tandis qu’au bord du
+fleuve un buffle couché, les yeux mi-clos, savoure le luxe de la boue
+fraîche.
+
+Le chien du village aboie; une vache broute dans la prairie, suivie par
+une bande de _Saliks_ en quête d’insectes.
+
+A l’ombre des tamariniers, au fond du bocage paisible, se rassemblent
+les bruits de la nature: le pépiement des oiselets, l’appel aigu d’un
+milan, le cri des cigales, le plongeon d’un poisson dans l’eau.
+
+Je découvre ainsi les limbes de la nature, et que la Terre maternelle
+tressaille à la première vivante étreinte contre sa poitrine!
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Le soir me fait signe, et volontiers j’eusse suivi les voyageurs du
+dernier bac pour traverser l’ombre.
+
+Certains regagnaient leur demeure; d’autres partaient pour de lointaines
+contrées; tous risquaient l’aventure.
+
+Mais je demeure sur la rive; l’été s’éloigne et l’hiver ne me donnera
+point de moissons.
+
+J’attends un amour dont les déceptions et les larmes, semées dans la
+terre obscure, s’épanouiront en fleurs et en fruits quand renaîtra
+l’aurore.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Mes yeux reçoivent la quiétude du firmament, et voici que je sens passer
+en moi ce que sent un arbre dont les feuilles entr’ouvertes comme des
+coupes, débordent de lumière.
+
+Une pensée hante mon esprit comme ces buées qui rasent les prairies;
+elle se mêle aux murmures de l’eau, aux soupirs lassés des brises.
+
+J’imagine avoir déjà vécu dans l’infini des choses de ce monde, et qu’à
+cet infini j’ai donné mes amours et mes douleurs!
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Que de fois, vaste Terre, j’ai désiré m’unir à vous et partager
+l’allégresse de chacune de vos tiges érigées vers le ciel!
+
+Je crois vous avoir appartenu en des âges lointains, longtemps avant ma
+naissance. Est-ce pourquoi, quand les lueurs automnales glissent sur les
+champs de riz, il me souvient de notre intime communion? Est-ce pourquoi
+j’entends encore l’écho des voix amicales qui me répondent du seuil d’un
+passé mystérieux?
+
+Aux heures vespérales, quand les troupeaux s’en retournent vers l’étable
+le long des sentiers herbeux, sous la lune plus haute que les fumées du
+village, je songe à cette grande séparation qui se fit lors du premier
+matin de mon être!
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Avec des adolescents venus de toutes parts j’allais vers la cour de la
+Reine en criant: «Reine, je viderai ta cassette; je recevrai de tes
+mains la couronne de la victoire!»
+
+Seul parmi nous il conservait un visage serein comme la lumière du
+temple. Ses yeux ressemblaient aux étoiles qui s’évanouissent dans les
+abîmes de l’aube.
+
+Il se tenait immobile au bord du chemin. Quand nous lui demandions s’il
+espérait triompher il souriait et répondait: «Mon but n’est pas la
+victoire.» Et nous nous moquions de ses paroles.
+
+La Reine était assise sur son trône. Alors des sons montèrent de ma
+harpe, tantôt pareils à une averse d’astres, tantôt pareils à un orage
+d’été.
+
+Les saisons se succédèrent et la dernière fleur de _Shiuli_ fut lancée
+sur la dépouille de l’automne. J’avais pendant les mois écoulés
+diversifié mes chants, et c’est mon front qui reçut la couronne de la
+victoire.
+
+Puis la lumière du jour s’éteignit, la foule envieuse se dispersa. A
+celui qui restait aux pieds de la Reine je dis: «Il est l’heure
+d’allumer les lampes, pourquoi ne t’éloignes-tu pas?»
+
+«Mon service auprès de la Reine n’aura jamais de fin, répondit-il, car
+c’est pour sacrifier à la Reine toute victoire et toute couronne que je
+suis venu.»
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Je ne réclame nul salaire pour les airs que je vous ai chantés.
+
+Je serai satisfaite s’ils ne vivent qu’une nuit durant et disparaissent
+dès l’aube comme les étoiles, l’obéissant troupeau qu’une bergère
+effrayée préserve du soleil.
+
+Mais vous, ô mon Poète, qui parfois aussi m’avez chanté vos chants,
+souvenez-vous qu’à les entendre, j’ai pour toujours perdu mon âme!
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Il me semble ce soir, mon amie, qu’à travers les mondes innombrables où
+déjà nous vécûmes, nous avons, vous et moi, laissé le souvenir de notre
+union. Quand je lis des légendes anciennes inspirées par des passions
+éteintes aujourd’hui, il me semble que jadis nous ne fîmes qu’un, vous
+et moi, et que la mémoire nous en revient avec la mémoire des temps...
+
+J’imagine que le matin qui transfigurait la terre en des siècles abolis
+a glissé quelques rayons encore dans votre cœur comme dans le mien. Car
+nos cœurs restent éternellement jeunes dans la vieillesse des âges, et
+l’univers entier devient ainsi témoin de notre amour!
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+C’est au déclin du jour que je l’interrogeai: «En quel étrange pays
+suis-je venu?» Elle baissa seulement les yeux, et comme elle s’éloignait
+j’entendis son bracelet tinter contre sa jarre.
+
+Les bambous s’inclinaient mollement au bord de la rivière et les choses
+semblaient appartenir au passé. Non loin j’entendais encore un bracelet
+tinter contre une jarre...
+
+Cesse de ramer. Fixe notre barque!... L’étoile du soir s’est cachée
+derrière le dôme du temple et la pâleur des degrés de marbre hante les
+sombres eaux.
+
+Des voyageurs attardés soupirent; les lueurs des fenêtres lointaines
+s’insinuent à travers le feuillage. Et toujours un bracelet tinte contre
+une jarre, et j’entends des pas dans la ruelle jonchée de feuilles.
+
+La nuit tombe; les tours du palais ont l’air de fantômes; la cité lasse
+bourdonne. Ne rame plus; fixe notre barque.
+
+Laisse-moi prendre mon repos au seuil de cette terre alanguie sous les
+astres, car c’est là que dans l’ombre tinte un bracelet contre l’anse
+d’une jarre.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Je songe en voyant vos deux pieds nus et frêles que les fleurs sont
+l’empreinte des pas de l’été.
+
+Les vôtres marquent légèrement sur le sable l’histoire de leurs
+aventures--une histoire qu’en passant la brise efface.
+
+Venez! Glissez dans mon cœur ces tendres pieds! Laissez une empreinte
+durable sur la route du pays de mes rêves.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Ce paysage, je l’ai contemplé durant plus d’un mois de Mars, au moment
+où s’épanouissent les fleurs de la moutarde.
+
+Je connais la paresseuse ligne de l’eau, la tache grisâtre que plaque
+au-delà le sable, et le sentier qui mène à travers champs jusqu’au
+village.
+
+J’ai tenté d’emprisonner en vers l’oisive mélodie du vent et le
+battement des rames de telle barque passagère.
+
+Je me suis émerveillé de la simplicité de ce grand monde gisant devant
+moi--de l’aisance tendre et familière avec laquelle mon cœur découvre
+l’Éternelle Étrangère!
+
+
+
+
+BANDI MATARAM
+
+(Appel à la Patrie)
+
+
+Berger des peuples, chef des destinées de l’Inde, en ton saint nom
+s’éveillent le Pandjab, le Guzarat, le Sindh, le Bengale, Ceylan, les
+états Mahrathes et les provinces Dravidiennes, les Vinahyas et les
+Hymalayas, la Jamouna, le Gange et les vagues dressées de l’Océan!
+
+Les terres et les eaux, implorant ta bénédiction, chantent l’hymne de
+ton triomphe.
+
+Victoire, ô Dispensateur de tous les biens! Victoire, ô Chef des
+destinées de l’Inde!
+
+Ton appel s’étend de proche en proche. Les Brahmes, les Bouddhistes et
+les Sikhs, les Jaïns et les Parsis, les Chrétiens et les Musulmans, tous
+s’unissent pour recevoir l’universel message!
+
+Ils viennent de l’Orient comme de l’Occident tresser une guirlande
+d’amour au bord de ton trône.
+
+Victoire, ô Pacificateur des peuples! Victoire, ô Chef des destinées de
+l’Inde!
+
+Les chemins de l’Histoire sont montueux où des pélerins suivent la trace
+des roues de ton char, divin Guide!
+
+D’âge en âge, les nations s’élèvent et s’effondrent, et ta couche sacrée
+vibre des échos tragiques de nos tourmentes.
+
+Victoire, ô Libérateur du monde! Victoire, ô Chef des destinées de
+l’Inde!
+
+Du plus profond de l’ombre et de la nuit ta sollicitude toujours
+inquiète s’est penchée sur les peuplades persécutées!
+
+Telle une mère aimante, de tes yeux qui ne clignent point tu veillais;
+tu nous protégeais des terreurs et des cauchemars.
+
+Victoire, ô Guérisseur de toute souffrance! Victoire, ô Chef des
+destinées de l’Inde!
+
+Mais l’obscurité se dissipe avec la première lueur du jour sur les
+collines orientales. Des oiseaux chantent, des brises apportent les
+effluves d’une vie nouvelle!
+
+La Patrie dormante ouvre ses yeux au pourpre reflet de ton amour; elle
+s’incline, et son front touche la poussière de tes pieds.
+
+Victoire, ô Roi des rois! Victoire, ô Chef des destinées de l’Inde!
+
+
+
+
+RETOUR
+
+
+Les célestes fleurs de la guirlande que vous m’aviez donnée, Indra, dieu
+des dieux, se sont flétries dans ma chevelure. Le temps est épuisé de la
+suprême récompense. Et voici qu’il me faut vous quitter, vous tous,
+dieux et déesses, pour retrouver un monde brisé par des naissances et
+par des morts.
+
+J’espérais voir une larme furtive mouiller vos paupières au moment de
+notre séparation... Mais la douleur est bannie de vos fêtes. Et lorsque
+nous qui venions de la terre pour les partager nous retournons à la
+trouble poussière, vous sentez à peine ce que pourrait sentir un
+_banyan_ séculaire perdant sa feuille la plus jaune.
+
+Si jamais la virginale clarté qui vous baigne s’obscurcissait d’une
+ombre, vos journées connaîtraient les haltes du soir; les pas dansants
+de Menakâ, oubliant la perfection de leur cadence, s’égareraient en de
+rougissantes erreurs; les pures notes de la _vîna_ qui repose sur les
+seins d’Ourvashi se changeraient en accents passionnés...
+
+Mais non! Vivez heureux dans l’éternelle paix souriante de votre
+royaume, ô dieux, et laissez-nous la terre qui n’est point un paradis.
+Sur son cœur, sanctuaire des larmes sacrées, elle serre de pauvres corps
+las et souillés. Elle ouvre grands ses bras aux faibles, aux obscurs,
+aux indignes.
+
+Adieu donc, Apsaras! Vos âmes ne connaissent ni le désir des rencontres,
+ni la tristesse des départs... Je sais, moi, que ma bien-aimée m’attend
+sur la terre et me prépare un trésor de douceurs. Je sais aussi que le
+souvenir du ciel me hantera vaguement lorsque, m’éveillant aux heures
+lunaires, sous les brises parfumées de jasmins, je la regarderai dormir
+à mes côtés avec un de ses bras reposant contre ma poitrine.
+
+Aujourd’hui je réprime mes sanglots... Le Paradis que j’abandonne
+s’efface comme une ombre... Toi seule tu demeures vraie, Terre patiente.
+J’aperçois déjà des rives sablonneuses bordant une eau bleue, des neiges
+au sommet d’une colline violacée, l’aube silencieuse qui se dévoile
+au-dessus des arbres du village.
+
+Les pleurs que tu répandis lors de notre dernier arrachement sont depuis
+longtemps séchés, Terre maternelle, mais tu ne m’accueilleras pas moins
+comme celui-là même qu’il te plaisait d’attendre. Tu veilleras sur moi,
+tu prendras soin de moi, tu lèveras tes regards mélancoliques vers les
+dieux lointains, et ton cœur palpitera de crainte de me perdre encore,
+moi qui t’appartiens... et qui cependant ne t’appartiens pas!
+
+
+
+
+PÉTALES SUR LA CENDRE
+
+
+
+
+I
+
+
+Je me suis réveillé ce matin-là, Dame de mon voyage, aux rumeurs de ta
+barque quittant la rive; nous avons répondu au signal que nous faisaient
+les vagues, et je t’ai demandé: «La moisson de notre espoir
+mûrira-t-elle dans l’île qui repose plus loin que les horizons bleus?»
+
+Le silence de ton sourire est tombé sur mon interrogation comme le
+silence du soleil sur la mer.
+
+Les jours passèrent à travers des orages tour à tour et des espaces
+calmes. Les vents perplexes s’apaisaient pour un temps et les flots
+gémissaient. Je t’ai demandé: «La tour du sommeil se trouve-t-elle
+quelque part après le bûcher de cendres mourantes du jour consumé?»
+
+Tu ne m’as pas répondu; seuls tes yeux ont brillé comme la frange des
+nuées pourpres du couchant.
+
+Ce soir ta silhouette s’embue dans les ténèbres, tes cheveux battus par
+le vent frôlent ma joue et parfument ma tristesse. Je cherche à saisir
+un pli de ta tunique et je demande: «Existe-t-il par delà l’infini, ô
+Dame de mon voyage, un jardin des morts où mes chants s’épanouiront dans
+ton silence?»
+
+Tu souris, et ton sourire rayonne comme le halo d’or des étoiles à
+minuit.
+
+
+
+
+II
+
+
+Amour, tu as coloré mes pensées et mes rêves avec les derniers reflets
+de ta gloire, tu as transfiguré ma vie par la beauté prochaine de ma
+mort. Comme le soleil couchant nous laisse entrevoir un peu du paradis,
+tu as changé ma douleur en une extase suprême.
+
+Par ta magie, Amour, la vie et la mort sont devenues pour moi un même
+vaste émerveillement!
+
+
+
+
+III
+
+
+L’heure s’obscurcit et la flamme mourante de ma lampe vacille.
+
+Je n’ai pas remarqué l’instant où le soir est entré dans la nuit, comme
+la fille du village qui, après avoir rempli une dernière cruche à la
+rivière, referme la porte de sa case.
+
+Je te parlais, Bien-Aimée, avec un esprit conscient seulement de ma
+propre voix. Dis-moi, mes paroles avaient-elles un sens? Ont-elles
+apporté quelque message venu de plus loin que des rives de ce monde?
+
+A présent que je me suis tu, je sens mieux la paix nocturne débordante
+de pensées. Mais je contemple avec terreur l’abîme muet qui de ces
+pensées me sépare!
+
+
+
+
+IV
+
+
+Tu désirais mon amour et cependant tu ne m’aimais pas. Désormais ma vie
+se noua à la tienne comme une chaîne dont les anneaux t’enserrent plus
+étroitement lorsque tu luttes pour t’évader.
+
+Mon désespoir est un compagnon mortel qui s’exalte à la moindre de tes
+faveurs et qui cherche à t’entraîner dans l’ombre et dans les larmes.
+
+Tu brisas ma liberté, mais avec ses épaves s’est édifiée ta propre
+geôle.
+
+
+
+
+V
+
+
+Pour une fois, voyageur, sois imprudent et détourne-toi de ton chemin.
+Bien qu’éveillé, sois comme le jour captif d’un filet de brouillard.
+
+N’évite pas le jardin des cœurs égarés, là-bas, au terme de la mauvaise
+route; là-bas où l’herbe est jonchée de fleurs rouges poussant à
+l’abandon, où des eaux mélancoliques sombrent dans la mer houleuse.
+
+Longtemps, sans repos, tu as veillé sur le butin des années inutiles;
+qu’il soit enfin dissipé! Il te restera le triomphe désespéré d’avoir
+tout perdu.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Nous étions ensemble lorsque le Printemps a frappé à notre porte en
+criant: Laissez-moi entrer! Il nous offrait les secrets murmurés de sa
+joie, le frisson des pousses nouvelles!
+
+J’étais occupé de mes pensées, vous étiez assise à votre rouet... Il
+s’éloigna, et soudain nous le vîmes disparaître avec les dernières
+roses.
+
+A présent que vous n’êtes plus là, Bien-Aimée, le Printemps frappe et
+dit encore: Laisse-moi entrer! Il m’offre le frisson des feuilles
+sèches, l’écho d’un roucoulement de colombe.
+
+Je suis assis à la fenêtre et un fantôme, près de moi, file des songes
+tristes... Et pour le Printemps qui n’a plus que de secrètes douleurs à
+m’offrir toutes les portes se sont ouvertes!
+
+
+
+
+VII
+
+
+Ne reste pas devant ma demeure avec des yeux avides qui me demandent mon
+secret. Ce n’est qu’une pierre menue striée de sang par la passion.
+
+Quels dons m’apportent tes deux mains qui les veulent jeter devant moi
+dans la poussière? Si j’accepte, je crains d’être chargé d’une dette
+insolvable...
+
+Ne reste pas devant ma fenêtre avec ta jeunesse et tes fleurs, elles
+insultent à ma misère!
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Je sais qu’elle fut l’étoile de mon matin et qu’elle est revenue pour
+moi dans le ciel du soir, car je reconnais son sourire.
+
+Je l’avais perdue pendant les lourdes heures de la journée; mais elle
+s’est embarquée pour un voyage solitaire qui devait nous réunir au seuil
+de la nuit.
+
+Sa voix, jadis, troublait mon sang avec des tentations aventureuses;
+parmi les ombres elle murmure à présent des choses que je ne comprends
+pas.
+
+Mais je sais qu’elle est toujours la même qui, sous des voiles
+changeants, me demande encore une parole d’amour!
+
+
+
+
+IX
+
+
+J’allais la quitter. Elle ne parlait pas, mais je connaissais à sa
+langueur qu’elle eût aimé me retenir.
+
+Maintes fois j’avais cru deviner la supplication de ses mains, bien
+qu’elle en fût inconsciente; ses bras hésitants eussent pu devenir une
+guirlande de jeunesse autour de mon cou...
+
+Tant de gestes craintifs reviennent à ma mémoire et me révèlent des
+choses tenues secrètes jusque-là.
+
+
+
+
+X
+
+
+Derrière le grillage rouillé de la fenêtre une fille brune et laide est
+assise, pareille à une barque échouée sur les sables.
+
+Après le travail du jour je retourne dans ma demeure, et mes regards
+sont attirés par elle.
+
+Elle me fait songer à des lacs dont les eaux nocturnes seraient ourlées
+par le clair de lune.
+
+Elle n’a que sa fenêtre pour toute liberté; c’est par là que la lumière
+du matin salue ses nostalgies; c’est par là que ses yeux sombres, comme
+des astres perdus retournent à leur ciel.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Nul n’accoste à cette rive. Les filles n’y viennent pas puiser de l’eau;
+la côte est broussailleuse; des _Saliks_, par troupes bruyantes,
+creusent leurs nids dans l’abrupte falaise hostile aux barques des
+pêcheurs.
+
+Tu choisis pour t’asseoir un banc d’algues sèches et l’heure avance. A
+qui penses-tu? Elle me regarde et répond: «A personne.»
+
+Nul bétail ne vient s’abreuver à cette rive. Seules quelques chèvres
+égarées broutent l’herbe rare près de l’oblique _Peepal_ déraciné.
+
+Tu es assise dans l’ombre avare et l’heure avance. Dis-moi, qui donc
+attends-tu?--Elle me regarde et répond: «Personne.»
+
+
+
+
+XII
+
+
+Naguère, durant les languides heures de Mars, je t’attendais vainement.
+Tu viens à présent avec la saison des pluies et tu fais dans mon cœur
+vibrer la symphonie des orages et des vents fous!
+
+En ces jours passés de Mars je croyais t’avoir aperçue glissant sur les
+fleurs de la prairie et les entraînant dans les plis de ta jupe
+flottante; je croyais avoir entendu le cliquetis de tes bracelets,
+respiré ton haleine douce le long des allées du jardin...
+
+Aujourd’hui je découvre ta présence dans toute la forêt; je vois tes
+cheveux comme une ondée obscure se répandre à travers le ciel; tu
+penches sur moi ton ombre magique, et j’entends les échos d’un grave
+cérémonial.
+
+Les parures légères que j’avais pour toi réunies sont une bien minime
+offrande; je n’ai pas encore su faire chanter mon luth comme il convient
+pour ta louange. Mais pouvais-je deviner, moi qui te préparais de
+claires épousailles, qu’en t’approchant je deviendrais le serviteur d’un
+culte?
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Votre pensée m’accompagne sans cesse, Bien Aimée; puissiez-vous en
+retour ne pas penser à moi seulement quand vous en avez le loisir. Ma
+vie se passe à vous attendre; puissiez-vous ne pas venir à moi seulement
+quand vous vous souvenez!
+
+Sur ma couche solitaire je demeure des nuits entières à vous espérer. La
+lueur de ma lampe pâlit enfin dans l’aube naissante, et mes yeux sont
+las d’avoir longtemps veillé.
+
+Couronnée de grâces vous marchez en chantant au milieu des heures
+heureuses. Se peut-il qu’à ces heures heureuses j’aille mêler mes pas si
+le hasard me les fait rencontrer?
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Elle a vers moi tourné légèrement la tête et m’a lancé un furtif regard
+d’adieu.
+
+Ce fut son ultime don. Où pourrai-je dorénavant le préserver des heures
+écrasantes?
+
+Le soir doit-il vraiment effacer cette tendre lueur d’angoisse comme il
+efface la dernière flamme du soleil couchant? Faut-il que l’orage
+l’entraîne dans ses urnes, comme il entraîne le pollen dispersé des
+fleurs?
+
+Laissez à la mort la gloire des princes et la puissance des riches. A
+moi les larmes et le souvenir d’un regard passionné!
+
+Mon chant dit: «Je n’envie ni la gloire des princes ni la puissance des
+riches, mais telles choses précieuses et secrètes m’appartiennent.»
+
+
+
+
+XV
+
+
+Elle m’a quitté à l’heure où la nuit déjà se dissipe.
+
+Mon esprit cherchait sa consolation dans la pensée que tout est vanité.
+«Et pourtant, disais-je, ce nom tracé qui fut le sien, cet éventail en
+feuilles de palmier, par ses doigts brodé de soie pourpre, ne sont-ce
+pas là des choses réelles?»
+
+Comme un enfant inquiet qui blesse sa propre mère je renversais tout en
+moi et hors de moi, et je murmurais avec rancune: «Notre monde est un
+monde de trahison!»
+
+Mais du firmament semé d’étoiles descendait un reproche; une voix
+parlait à mon oreille: «Ingrat! apprends à combler le vide que j’ai
+laissé par le souvenir vivant de mon passage!»
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Le nom qu’elle avait coutume de me donner, pareil au jasmin fleurissant
+embauma les années de notre amour. Les reflets qui tremblent avec les
+feuillages, les senteurs de l’herbe dans la nuit pluvieuse, la paix des
+heures qui terminent un soir paresseux, se mêlaient à son écho.
+
+Celui qui répondait à ce nom n’était pas seulement une œuvre de Dieu;
+_elle_ aussi le recréa pour elle au cours des années fugitives.
+
+Depuis, les jours vagabonds ne se groupent plus dans le nom murmuré par
+sa voix. Ils disent: «qui nous rassemblera désormais? nous cherchons
+notre bergère...»
+
+Comme les nuages du soir ils vont à la dérive; ils flottent dans
+l’obscurité; ils se perdent dans l’éternel oubli.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Quand nous nous sommes rencontrés mon cœur s’exprimait en musique:
+«Celle qui est à jamais loin de toi s’est à jamais rapprochée.»
+
+Mon chant s’arrête, et j’en viens à croire ma Bien-Aimée toute proche,
+oubliant en vérité qu’elle est loin, très loin de moi.
+
+La musique comble l’infini qui sépare nos deux âmes. Or ceci nous était
+caché jadis par le brumeux écran des choses quotidiennes.
+
+Au sein des fugaces nuits d’été, lorsqu’une rumeur s’élève du silence,
+je pleure l’absence de celle qui est près de moi. Je m’interroge: «Quand
+donc pourrai-je murmurer à son oreille des mots qui portent en eux le
+rythme de l’éternité?»
+
+Sortez de vos langueurs, ô mes chants! A travers l’écran déchiré des
+choses quotidiennes montez jusqu’à ma Bien-Aimée dans la surprise
+éternelle des premières rencontres!
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Vous vous êtes baignée dans la sombre mer. Vous êtes vêtue de la robe
+des fiancées; vous traversez l’arche de la Mort et vous attendez les
+épousailles de l’âme.
+
+Nul ne touche aux luths endormis; nul n’agace les tambourins; les foules
+sont absentes, et sur la porte personne n’a suspendu de guirlandes.
+
+Loin des lampes allumées, dans un rituel nouveau, les paroles que vous
+ne prononcez pas vont au devant des miennes.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Sans doute m’arrêterai-je interdit si jamais nous nous retrouvons dans
+une vie future, marchant à la lumière d’un autre monde lointain.
+
+Je comprendrai que tes yeux pareils à des étoiles d’aube ont appartenu à
+ce nocturne ciel oublié d’une existence abolie.
+
+Oui, je comprendrai que la magie de ton visage se pare encore du
+rayonnement passionné de mon regard lors d’une rencontre immémoriale, et
+qu’à mon amour tu dois un mystère dont on ne sait plus d’où il vient.
+
+
+
+
+XX
+
+
+La rivière est glauque et les souffles du vent sont enrobés dans un
+nuage de sable.
+
+Matinée inquiète et sombre! Les oiseaux se taisent au fond de leurs nids
+secoués; mon abandon murmure: «où peut-elle être?»
+
+Jadis, assis côte à côte, nous laissions fuir le temps. Parmi nos jeux
+et nos rires la majesté de l’amour ne trouvait pas à s’exprimer.
+
+J’étais satisfait de choses minimes, elle gaspillait les heures en de
+babillardes futilités.
+
+Aujourd’hui c’est en vain que je la voudrais ici dans la mélancolie de
+cette proche tempête, dans l’âme de cette solitude!
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Mon cœur laissera un peu de ses nuances à tous vos aspects, ô Terre,
+quand je vous aurai quittée.
+
+Quelques échos de mon âme seront ajoutés à l’harmonie de vos saisons, ma
+pensée viendra, méconnaissable, rôder dans le cycle de vos lumières et
+de vos ombres.
+
+En des jours futurs, quand l’été frappera au jardin des amants, ils ne
+sauront pas que les fleurs de leurs bosquets empruntent une beauté plus
+vive à mes chants, ni que leur amour pour ce monde s’accroît encore du
+mien.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Avec vous sont parties nos fugitives heures d’amour, et je cherche à
+savoir en quel lieu vous les préservez de la poussière amoncelée
+lentement.
+
+Dans ma solitude je ne retrouve que votre chant; il mourut sur vos
+lèvres mais laissa d’impérissables échos.
+
+Les soupirs de vos heures insatisfaites je les découvre dans la paix des
+crépuscules d’automne; vos désirs mêmes reviennent hanter mon âme du
+fond de votre passé. Immobile, j’écoute bruire leurs ailes...
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Révèle-toi, Passé sans commencement! Les siècles roulent vers ton sein
+des vagues murmurantes, mais elles perdent tout sens et toute vibration
+en sombrant dans ta noire immensité sans rides.
+
+Tu n’es pas mort, Passé, mais tu restes secret. Et pourtant j’ai senti
+dans mon être glisser tes pieds magiques, et je t’ai parfois deviné dans
+l’âme de certaines heures.
+
+Car tu ne perds rien de ce qui fut! Tu retraces l’histoire de nos
+ancêtres sur les feuillets impondérables de nos vies; il te souvient des
+noms oubliés; le Présent inquiet parle avec ta voix du seuil de ton
+silence!
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Comme le pitoyable crépuscule abolit les stigmates du jour, laisse ma
+douleur de t’avoir perdue, ô Bien-Aimée, jeter sur moi le voile parfait
+du silence.
+
+Laisse les ruines et les naufrages se mêler à l’immensité d’un soir
+apaisé par ton souvenir, et plein d’une harmonie sereine de tristesse et
+de paix!
+
+
+
+
+XXV
+
+
+C’est dans un sentier plein d’herbes hautes que j’entendis sa voix: «Me
+connais-tu?»
+
+Je me retournai, et l’ayant vue: «Il ne me souvient plus de ton nom»,
+dis-je.
+
+Elle répondit: «Je suis la première grande douleur de ta jeunesse», et
+ses yeux ressemblaient au matin ruisselant de rosée.
+
+«Est-il épuisé, le profond trésor de tes larmes?» repris-je.
+
+Elle souriait et ne répondait pas. Je compris que ses larmes avaient eu
+le temps d’apprendre un nouveau langage.
+
+«Tu disais alors», murmura-t-elle, «que tu chérirais à jamais ta peine.»
+
+Je rougis. «Oui, mais le temps a passé et l’homme oublie», dis-je.
+
+Je pris dans la mienne sa main et j’ajoutai: «C’est toi qui as changé.»
+
+«Ce qui fut jadis la douleur est devenu la paix», dit-elle.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+--Messager, le matin t’amena, d’or vêtu.
+
+Après que le soleil se fut couché ton chant s’enveloppa d’une mélodie
+grise comme la robe des ascètes. Puis vint la nuit.
+
+Ton message alors s’inscrivit en lettres flamboyantes sur un fond de
+ténèbres. Fallait-il donc cette magnificence pour ravir le cœur de celui
+qui n’est rien?
+
+--Splendide est la salle des fêtes où vous serez reçu, convive unique!
+
+Voilà pourquoi mon message s’inscrit en lettres de feu d’un ciel à
+l’autre.
+
+Et moi, votre serviteur, je vous apporte ce message en grande cérémonie.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+J’ai passé des heures bruyantes sur des routes encombrées, mais le jour
+s’est assombri et voici qu’arrive le soir. Une angoisse soudaine
+surprend mon âme, car il me souvient de n’avoir pas encore franchi le
+seuil de Ton temple, Maître! Je t’en conjure, sois indulgent à mon
+oubli.
+
+Quand les derniers oiseaux auront regagné leurs asiles nocturnes et que
+régnera le silence, appelle-moi. J’irai jusqu’au sanctuaire où, pour
+distinguer Ton visage, il me faudra soulever la flamme tremblante de ma
+lampe, où pour accorder au Tien mon souffle il me faudra ce docile
+roseau.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Viens, mon Amant, dans Ta splendeur prodigue! Bouscule tout sur Ton
+passage, et que des torches ardentes se mêlent tumultueusement à travers
+les ombres de minuit. Plus de rencontres secrètes parmi des lueurs
+incertaines!
+
+Prends ma main droite. Sauve-moi, Seigneur, des liens médiocres et des
+rêves indolents. Et que tous les dormeurs s’éveillent pour me voir dans
+mon impuissance triomphante devant Ta majesté muette!
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Donne-moi le suprême viatique de l’amour--c’est là ma prière--le
+viatique qui me permettra de parler, d’agir, de souffrir selon Ta
+volonté et d’abandonner toutes choses pour n’en être pas abandonné
+moi-même. Fortifie-moi dans les dangers, honore-moi de souffrance,
+aide-moi à gravir les chemins difficiles du sacrifice quotidien.
+
+Donne-moi la suprême confiance de l’amour--c’est là ma prière--cette
+confiance dans la vie qui défie la mort, qui change la faiblesse en
+puissance, la défaite en victoire.
+
+Élève-moi, afin que ma dignité, acceptant l’offense, dédaigne de la
+rendre.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Je me sentais las d’avoir marché tout le long le jour. C’est alors que
+j’ai tourné la tête vers Ta cour royale encore lointaine.
+
+La nuit tombait. J’étais hanté de nostalgie. Quelles que fussent les
+paroles de mon chant la douleur les traversait--car mes chants eux-mêmes
+avaient soif, ô mon Amant, mon Bien-Aimé, mon Préféré!
+
+Quand l’heure sombra dans l’obscurité Ta main laissa choir le sceptre
+pour prendre un luth et en pincer les cordes; et mon cœur palpitait, ô
+mon Amant, mon Bien-Aimé, mon Préféré!
+
+Mais quels sont les bras qui m’enlacent? J’abandonnerai ce que je dois
+abandonner; ce que je dois porter je le porterai. Qu’on me laisse
+seulement marcher près de Toi, ô mon Amant, mon Bien-Aimé, mon Préféré!
+
+Descends parfois de Ton trône et viens te mêler à nos plaisirs comme à
+nos douleurs; cache-Toi dans toutes les formes, dans toutes les
+jouissances, dans l’amour et dans mon âme--et là, chante! O mon Amant,
+mon Bien-Aimé, mon Préféré!
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ L’ÉCHO DES HARMONIES
+
+ Vous glissez dans l’ombre 11
+ La finissante journée s’embuait 13
+ D’où vient ton inquiétude 15
+ J’ai mis une robe nouvelle aujourd’hui 17
+ A toi je me suis entièrement donnée 19
+ Ne te soucie pas de son cœur 21
+ Dans une heure d’inconscience 23
+ O que je sois pourvu d’un secret 25
+ Il me souvient du jour 27
+ Mes chants sont des abeilles 29
+ Que faisiez-vous de vos chants 30
+ Parce que l’air s’attendrit du parfum 31
+ Des amants s’approchent de vous 33
+ Vous m’avez magnifié selon votre amour 35
+ Cette nuit j’ai composé une chanson 37
+ J’ai désiré tracer les mots de l’amour 39
+ Posez là votre lyre 41
+ Cette nostalgie des jeux de l’Amour 43
+ Moi, l’oiseau prisonnier 44
+ Je crois t’avoir aperçue en songe 45
+ Je suis pour toi comme la nuit 47
+ Nous sommes venus ici tous les deux 49
+ Entre tant de jours vous avez choisi celui-ci 51
+ Jadis, chaque matin 53
+ Des paroles vagues m’obsèdent 55
+ Je suis heureux que votre regard 57
+ Notre destin voyage 59
+ Le murmure magique du printemps 61
+ Je suis la barque 63
+ J’ai rencontré de nombreuses vierges 64
+
+ MADÂNA 69
+ OURVASHI 77
+
+
+ L’ÂME DES PAYSAGES
+
+ Si j’avais vécu dans Ujjain 85
+ Mon cœur est une flûte dont a joué mon amant 88
+ Vous êtes à l’infini variée dans l’exubérance de l’univers 89
+ Quand le destin nous devient avare 91
+ Tu te donnes à moi comme une fleur 93
+ O Sakhi, ma peine est sans bornes 95
+ Je vous tiendrai caché dans mes yeux 97
+ Je me sens mêlée à la poussière 99
+ Heureux fut mon réveil 101
+ Lorsque je t’ai rencontré 103
+ Je me suis arrêtée au bord de la route 105
+ Par votre haleine je m’exhale 107
+ Cède, ô bourgeon, cède! 108
+ Amant téméraire de la nature 109
+ Le bac glisse entre les deux villages 111
+ Quand, pareil à une épée luisante 113
+ Mes yeux ne voient que la terre 115
+ En amour le but n’est pas douleur 117
+ Mon hôte a d’étranges façons 119
+ Dès l’enfance du monde 121
+ Un martin-pêcheur s’est posé 123
+ Le soir me fait signe 125
+ Mes yeux reçoivent la quiétude 127
+ Que de fois, vaste Terre 129
+ Avec des adolescents 131
+ Je ne réclame nul salaire 133
+ Il me semble ce soir, mon amie 135
+ C’est au déclin du jour que je l’interrogeai 137
+ Je songe en voyant vos deux pieds 139
+ Ce paysage 141
+
+ BANDI MATARAM 143
+ RETOUR 149
+
+
+ PÉTALES SUR LA CENDRE
+
+ Je me suis réveillé ce matin-là 157
+ Amour, tu as coloré mes pensées 160
+ L’heure s’obscurcit 161
+ Tu désirais mon amour 163
+ Pour une fois, voyageur 165
+ Nous étions ensemble 167
+ Ne reste pas devant ma demeure 169
+ Je sais qu’elle fut l’étoile 171
+ J’allais la quitter 173
+ Derrière le grillage rouillé 175
+ Nul n’accoste à cette rive 177
+ Naguère, durant les languides heures de Mars 179
+ Votre pensée m’accompagne sans cesse 181
+ Elle a vers moi tourné 183
+ Elle m’a quitté à l’heure 185
+ Le nom qu’elle avait coutume de me donner 187
+ Quand nous nous sommes 189
+ Vous vous êtes baignée dans la sombre mer 191
+ Sans doute m’arrêterai-je interdit 193
+ La rivière est glauque 195
+ Mon cœur laissera 197
+ Avec vous sont parties 199
+ Révèle toi 201
+ Comme le pitoyable crépuscule 203
+ C’est dans un sentier 204
+ --Messager, le matin t’amena 207
+ J’ai passé des heures bruyantes 209
+ Viens, mon Amant 211
+ Donne-moi le suprême viatique 213
+ Je me sentais las d’avoir marché 215
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+
+ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 30 MAI 1922 PAR L’IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE A
+BRUGES-BELGIQUE.
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77770 ***