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D’une voix juste, musicale, Tagore psalmodiait plutôt +qu’il ne chantait, sur des rythmes composés par lui, ses poèmes hindous +métrés et rimés comme la prosodie occidentale... + +Il eut la grâce de m’en envoyer un certain nombre qui ne figurent pas +dans le recueil paru en Angleterre. De mon côté, pour des raisons de +dilection, je ne pris pas dans son entier l’ouvrage anglais: en sorte +que les lecteurs de celui-ci relisant en français _La Fugitive_, y +verront des dissemblances même quant au fond. + +Pour la forme, je me suis moins attachée à rendre le mot à mot précis +qu’à retrouver la fraîcheur de sentiment, la balsamique senteur d’Asie +un moment respirée, quand j’écoutais Tagore au fil des strophes dont je +ne saisissais que l’expressive mélodie. + +Si le traducteur ne se sert point des mots qui cheminent pas à pas c’est +que l’idée, à ce moment, est ailée. Des deux fidélités, celle qui suit +la pensée comme une esclave entravée et celle qui l’accompagne avec +d’autant plus d’amour et de piété qu’elle est libre, j’ai cru pouvoir +préférer la dernière. + + + + +L’ÉCHO DES HARMONIES + + + + +I + + +Vous glissez dans l’ombre, ô Fugitive dont l’immatérielle présence +laisse derrière elle un sillage lumineux! + +Votre cœur est-il perdu pour l’Amant qui vous appelle à travers +d’infinies solitudes? Est-ce la rapidité de votre fuite qui répand ainsi +sur vos épaules le désordre orageux de vos tresses? + +Vos pieds, en baisant la poussière de ce monde, y laissent une empreinte +de douceur; vous arrachez du fond des abîmes de la mort toute vie et +tout épanouissement, et si quelque lassitude vous arrêtait soudain, +l’univers cesserait d’exister. + +Le rythme de ces pas invisibles m’émeut!... Le psaume des flots écoulés +vibre en moi! Vous m’entraînez de monde en monde, d’apparence en +apparence, et j’apprends des joies, des douleurs et des chants. + +La marée est haute; le vent souffle; la barque danse comme le désir même +de mon âme... + +J’abandonnerai sur la rive mon trésor et je voyagerai par des nuits +insondables jusqu’aux immortelles clartés! + + + + +II + + +La finissante journée s’embuait. Une première étoile parut, indécise, +aux confins des mornes solitudes du ciel. + +Je me retournai pour contempler derrière moi la route tracée, songeant +comme le long des jours elle n’avait servi que pour un voyage unique et +pour n’être plus jamais parcourue de nouveau. + +L’histoire de ma venue ici-bas gît-elle donc ainsi, muette, dans cette +traînée de sable? Va-t-elle de la colline matinale jusqu’à l’insondable +nuit? + +Assis à l’écart je songe encore. La route parcourue est peut-être +semblable à une harpe; peut-être attend-elle pour chanter ce qui fut, +les doigts divins du Maître et l’ombre plus dense du crépuscule. + + + + +III + + +D’où vient ton inquiétude, Bien-Aimée? Laisse mon cœur toucher le tien +et que sous mes baisers s’efface ta douleur muette. + +Des mystères de la nuit nous est venue cette heure, afin que l’amour s’y +crée un monde nouveau entre les portes closes, à la lueur de cette lampe +unique. + +Nous n’avons pour toute mélodie qu’un roseau sur lequel nos lèvres se +poseront tour à tour; pour couronne nous n’avons qu’une guirlande dont +je parerai mon front après en avoir paré le tien. + +Arrachant de ma poitrine ce voile, je préparerai sur le sol notre +couche; l’unisson des caresses et un sommeil de délices empliront notre +univers étroit et sans bornes. + + + + +IV + + +J’ai mis une robe nouvelle aujourd’hui, parce que mon corps voudrait +chanter. + +Ce n’est pas assez de m’être à jamais donnée; du fond de mon amour il me +faut créer de nouveaux dons chaque matin. Et ne lui paraîtrai-je pas une +offrande nouvelle, vêtue de cette nouvelle robe? + +Pareille au ciel vespéral mon âme se colore d’une allégresse infinie, +voilà pourquoi je changerai mes voiles afin qu’ils soient tantôt du vert +de la jeune herbe fraîche, tantôt nuancés comme un champ de riz en +hiver. + +Aujourd’hui ma robe ressemble à l’azur pluvieux. Elle prête à mes +membres la teinte de l’illimité, le reflet des collines d’outre-mer. +Elle porte dans ses plis la joie des nuages d’été qui voyagent à travers +le ciel. + + + + +V + + +A toi je me suis entièrement donnée. Je n’ai conservé qu’un simple voile +de réserve. + +Il est si mince que tu souris en secret et que j’en ressens un peu de +honte. + +Les souffles printaniers le déplacent; le trouble même de mon cœur en +remue les plis comme une vague remue son écume. + +Ne me blâme pas, mon amour, de m’être cachée sous les brumes de ce +voile. + +Ma réserve n’est pas une feinte, c’est la tige frêle qui porte la fleur +de ma dévotion pour devant toi s’incliner avec des grâces réticentes. + + + + +VI + + +Ne te soucie pas de son cœur, mon cœur; abandonne-le dans l’obscurité. +Qu’est-ce donc, si ses perfections ne viennent que de son corps, ses +charmes de son seul visage? Laisse-moi m’enivrer du simple éclat de ses +yeux! + +Je ne veux pas savoir si c’est une maille illusoire dont ses bras m’ont +enlacé, car la maille elle-même est exquise et rare. Et du +désenchantement ne peut-on sourire pour l’oublier? + +Ne te soucie pas de son cœur, mon cœur. Demeure satisfait si la musique +est sincère malgré que les mots soient mensongers. + +Jouis de ses grâces lorsqu’elles ondoient comme un nymphéa sur une +moiroitante et décevante surface, et quelle que soit la chose qui dort +au fond de l’eau! + + + + +VII + + +Dans une heure d’inconscience je suis venu. Mais toi, lève les yeux et +laisse-moi deviner si des fantômes s’y attardent encore, semblables à +ces nuées qui musent au zénith. Et puisque je suis là, tolère ma +présence. + +Les roses du jardin boutonnent déjà; elles ignorent que nous négligerons +de les cueillir lorsqu’elles seront fleuries... L’étoile du matin +palpite; une lueur se mêle aux rameaux dont s’ombrage ta fenêtre, comme +en des jours passés. + +Mais que ces jours soient passés je l’oublie durant une heure. + +J’oublie si jamais tu m’as humilié en te détournant lorsque je t’ouvrais +mon âme. Il ne me souvient que des mots arrêtés sur tes lèvres +tremblantes, et d’avoir vu dans ton regard glisser les ombres de la +passion. + +J’oublie que tu as oublié! me voici. + + + + +VIII + + +O que je sois pourvu d’un secret--tel dans un nuage d’été la pluie non +répandue--un secret enveloppé de silence avec lequel je pourrais flâner! + +O que j’aie quelqu’un à qui murmurer des paroles d’amour, là-bas où les +ondes paresseuses s’étirent sous les arbres ensommeillés! + +Cette heure semble attendre un avènement, et vous me demandez la cause +de mes larmes. Je ne puis vous la dire--c’est le secret qui ne m’est pas +encore révélé. + + + + +IX + + +Il me souvient du jour. + +La lourde pluie fait trêve un instant, puis tombe à nouveau, serrée et +capricieuse et comme violentée par de brusques haleines. + +J’ai pris ma harpe. Sans hâte, j’en frôle les cordes jusqu’à ce que la +musique inconsciente ait épousé de cette tempête les cadences folles. + +Elle a quitté son ouvrage; elle s’est arrêtée à ma porte; elle repart +d’un pas mal assuré. Elle est revenue, et contre le mur appuyée elle +attend; enfin, lentement elle est entrée et s’est assise. + +Tête basse elle coud sans parler; mais bientôt elle laisse là son +aiguille et regarde par la fenêtre, à travers la ligne brouillée des +arbres. + +Cela seulement: une heure de crépuscule pluvieux; de l’ombre; un +chant... Du silence. + + + + +X + + +Mes chants sont des abeilles qui suivent ton sillage embaumé; autour de +tes grâces craintives elles bourdonnent et sont avides d’un butin +secret. + +Quand la fleur du matin s’incline accablée, quand les torpeurs de midi +descendent sur la forêt muette, mes chants reviennent avec des ailes +plus languides--des ailes poudrées d’or! + + + + +XI + + +Que faisiez-vous de vos chansons, mon oiseau, lorsque vous vous +blotissiez dans ce nid tiède? N’y trouviez-vous pas une joie complète? +Quelle nostalgie vous fait donc exhaler votre âme dans l’infini du ciel? + +--Mon bonheur restait sans voix dans les tiédeurs du nid; dans l’infini +du ciel j’ai découvert que je savais chanter. + + + + +XII + + +Parce que l’air s’attendrit du parfum des _Bakulas_, et que les rayons +de la lune s’épandent sur les branches comme s’ils tombaient d’une coupe +renversée par des dieux ivres, vous cherchez en vain quelque prétexte +pour rappeler celui qui partit les yeux noyés de larmes. + +Cette nuit-là aussi prodiguait ses fleurs; les ombres restaient +immobiles sur le gazon, les rayons de la lune semblaient attendre qu’un +mot de douceur sortît de vos lèvres. Mais vous n’avez pas parlé, et avec +l’aube il est parti. A présent c’est en vain que vous cherchez un +prétexte pour le rappeler... + +La lune d’Avril promène encore ses rayons de corolle en corolle, mais +parce que cette nuit-là vous vous êtes injustement tue, l’instant plein +de trésors qu’elle vous offrait demeure à jamais perdu. Et maintenant +vous cherchez en vain un prétexte pour rappeler celui qui vous a +quittée, les yeux noyés de larmes! + + + + +XIII + + +Des amants s’approchent de vous, ma Reine; ils déposent orgueilleusement +leurs trésors à vos pieds, et mon tribut, à moi, n’est composé que de +chimères. + +La tristesse s’est glissée au cœur de mon univers; ma meilleure part +s’est assombrie. + +Alors que les heureux se rient de ma misère je vous demande de pleurer +sur elle et de la rendre ainsi précieuse. + +Je vous apporte un instrument sans voix; j’en ai forcé les cordes pour +atteindre une note suprême, et les cordes se sont brisées. + +Alors que des maîtres narguent ces cordes brisées je vous demande de +prendre dans vos mains ma lyre et d’emplir le silence avec votre chant. + + + + +XIV + + +Vous m’avez magnifié selon votre amour, moi qui suis un homme au milieu +des autres, plongé dans le courant vulgaire, balloté par la changeante +faveur du monde. + +Vous m’avez fait place là où les poètes vont déposer leurs offrandes, là +où des amants aux noms illustres se saluent à travers les âges. + +Des indifférents me croisent au marché; ils ignorent que mon corps est +devenu précieux sous vos caresses; ils ne savent pas qu’en moi je porte +votre baiser comme le soleil porte en lui ce sceau divin qui l’embrasa +d’une flamme inextinguible! + + + + +XV + + +Cette nuit j’ai composé une chanson, mais vous n’étiez pas là. + +J’ai trouvé les mots que j’avais en vain cherchés tout le jour. Oui, du +sein de la paix nocturne ils se sont rythmés en musique, tandis que les +étoiles, une à une s’allumaient. Mais vous n’étiez pas là. + +Je voulais, ce matin, vous chanter ma chanson; mais si je n’en ai pas +oublié la musique les mots rebelles m’échappent, à présent que vous êtes +là! + + + + +XVI + + +J’ai désiré tracer les mots de l’amour dans leur propre couleur; mais +comme ils se cachent au fond de mon être et comme nos larmes sont pâles! + +Les reconnaîtras-tu, mon amie, ces mots sans couleur? + +J’ai désiré dire les mots de l’amour dans leur propre musique, mais +cette musique ne résonne que dans mon cœur et mes yeux sont chargés de +silence. + +Les reconnaîtras-tu, mon amie, ces mots sans musique? + + + + +XVII + + +Posez là votre lyre, mon amour; laissez à vos bras la liberté de +m’enlacer. + +Que mon cœur au toucher de vos doigts atteigne les extrêmes bords du +sentiment. + +Ne penchez pas la tête, ne la détournez pas; mais offrez-moi votre +baiser comme l’arôme longtemps contenu dans un calice. + +N’étouffez pas cette minute avec de vaines paroles, mais qu’une grande +vague silencieuse nous entraîne vers des délices sans limites. + + + + +XVIII + + +Cette nostalgie des jeux de l’Amour, mon amour, n’est pas seulement +mienne mais vôtre. + +Vos lèvres sourient, vos pipeaux chantent parce que mon amour les +inspire. + +Votre désir s’impatiente aussi vivement que mon désir! + + + + +XIX + + +Moi, l’oiseau prisonnier, devant l’obscurité du ciel je t’interroge, bel +oiseau libre! Dis-moi, est-ce là le dernier jour du monde? Le soleil ne +viendra-t-il plus dorer les barreaux de ma cage? + +Va donc, toi! Monte au-dessus de cette conspiration des nuées; cherche +l’illusion qui me manque... Chante! Chante pour moi la lumière +éternelle! + + + + +XX + + +Je crois t’avoir aperçue en songe avant de te connaître; telles sont les +presciences d’Avril avant les plénitudes du printemps. + +La vision que j’eus de toi n’est-elle pas venue alors que toutes choses +s’imprégnaient du parfum des _Sals_ en fleurs, quand le scintillement +vespéral de la rivière ajoutait comme une frange à la blondeur des +sables, quand les rumeurs des jours d’été s’entremêlaient vaguement? + +Oui, moqueuse et fuyante la vision que j’eus de ton visage en des heures +évadées! + + + + +XXI + + +Je suis pour toi comme la nuit. Je ne puis te donner que la paix et le +silence cachés dans l’ombre. + +Lorsque dès l’aurore tu ouvriras les yeux, je te laisserai au +bourdonnement des abeilles et au chant des oiseaux. + +Mon offrande ne sera qu’une larme versée sur ta jeunesse; tes sourires +en en sortiront plus frais; elle saura voiler la cruelle jubilation du +jour. + + + + +XXII + + +Nous sommes venus ici tous les deux, amie, et voilà qu’à ce carrefour je +m’arrête pour te dire adieu. + +La route s’ouvre large et droite devant toi; mon but, à moi, ne peut +être atteint que par d’inconnus chemins de traverse. + +Je suivrai le vent et les nuées; je suivrai les étoiles jusqu’au faîte +de la colline où l’on voit poindre l’aube; je suivrai les amants qui +tressent avec leurs paroles nombreuses une même guirlande. + + + + +XXIII + + +Entre tant de jours vous avez choisi celui-ci pour visiter mon jardin, +alors que la pluie a passé sur mes roses et que sur les gazons +s’éparpillent des feuilles arrachées. + +Je ne sais ce qui vous amena malgré le dépouillement des haies et les +rigoles qui sillonnent mes allées... Dissipée, la prodigue richesse du +printemps! Évanouis, les chants et les parfums d’hier! + +Et pourtant demeurez un peu. Laissez-moi découvrir encore pour vous, et +bien que votre jupe n’en puisse être remplie, des fleurs oubliées. Le +temps presse, car les nuages s’amoncellent, et voilà de nouveau l’orage. + + + + +XXIV + + +Jadis, chaque matin, quand la rosée luisait dans l’herbe, vous veniez +balancer mon hamac. Mais, glissant des sourires aux larmes, je ne vous +reconnaissais pas. + +Durant les somptueux midis d’Avril vous me parliez, je crois, de vous +suivre. Mais je cherchais votre visage, et voici qu’entre nous passaient +des processions fleuries, et des hommes et des femmes jetant leurs +chansons aux souffles du sud. + +Sur la route je vous ai croisé sans vous reconnaître. Et puis, certains +jours plein du vague parfum des lauriers roses, plein du vent qui +s’obstinait parmi les gémissantes palmes, je vous ai longuement +considéré. Et je ne savais pas si vous m’aviez jamais été inconnu. + + + + +XXV + + +Des paroles vagues m’obsèdent, mais je laisserai le silence et la nuit +s’exprimer lentement en musique. + +Ma vie est aujourd’hui comme un cloître où l’on fait pénitence et où le +printemps hésite à remuer et à murmurer. + +Il n’est pas l’heure pour vous, mon amour, de franchir le pas de ma +porte. A la seule crainte d’entendre le cliquetis de vos bracelets +s’émeuvent les échos du jardin... + +Les roses, pour embaumer, doivent patienter encore; ne donnez pas aux +corolles fermées l’inquiétude de s’épanouir avant le temps! + + + + +XXVI + + +Je suis heureux que votre regard de pitié ne s’attarde pas sur moi. + +L’enchantement de la nuit et mes paroles d’adieu qui résonnaient avec +l’accent du désespoir ont seuls amené des pleurs au bord de mes +paupières. Mais le jour va poindre, mon cœur s’affermira et il n’y aura +plus de loisir pour les larmes. + +Qui donc prétend que l’oubli est impossible? + +La mort pitoyable ronge les moëlles de la vie pour mettre un terme à ses +folles entreprises; l’orageuse mer calmée retourne à son berceau; les +feux de la forêt s’assoupissent sur leur couche de cendres. Vous et moi +nous nous quittons, et la distance qui nous sépare disparaîtra bientôt +sous les herbes sauvages et sous les fleurs épanouies. + + + + +XXVII + + +Notre destin voyage sur une mer non traversée dont les vagues se +poursuivent dans un jeu de cache-cache incessant. + +C’est l’inquiète mer du changement; elle perd et perd encore ses +troupeaux, et bat des mains contre le ciel immuable. + +Au centre de cette mer éperdue, entre l’aube et la nuit, Amour, vous +êtes l’île verdoyante où le soleil baise l’ombre vaporeuse, où les +oiseaux sont les amants chanteurs du silence. + + + + +XXVIII + + +Le murmure magique du printemps, entrebaillant une porte secrète, +découvre la Princesse de beauté qui fit en moi sa demeure. Toujours elle +fut là, blottie au fond d’un berceau d’illusions, et le rythme de mon +cœur l’endormait. Aujourd’hui ses voiles se sont soulevés, les parfums +errants des jardins enchantés l’ont frôlée et l’ont réveillée. Elle +contemple avec surprise, reflétée dans un miroir poli, la marque +nuptiale peinte sur son front en des temps oubliés. + +J’entends les échos d’une ballade dont je ne sais si elle dit faux ou +vrai, mais dont je sais qu’elle est étrange; mes pensées se sont enfuies +vers le pays des choses qui n’arrivent pas mais qui sont; dans l’île +aromatique qui repose au-delà des océans, des femmes tordent au soleil +leurs cheveux humides, ou s’étendent sous les branches remuées des bois +de santal... Et je courtise celles que je n’ai jamais vues et que jamais +je ne connaîtrai. + + + + +XXIX + + +Je suis la barque; vous êtes la mer et aussi le nautonier. + +Vous m’entraînez dans les profondeurs, mais pourquoi m’inquièterais-je? + +Vaut-il mieux atteindre le port que de se perdre avec vous? + + + + +XXX + + +J’ai rencontré de nombreuses vierges en de lointains pays. Les unes +m’abordaient pour me demander mon nom, d’autres baissaient les yeux et +demeuraient muettes. J’ai vu des sourires aigus comme des épées et des +sourires évoquant un abîme de larmes. Et j’allais toujours, attiré par +la distance qui renouvelle ses promesses incertaines comme ses +différents paysages. + +C’est aux jours printaniers, avec les feuilles naissantes, que +j’atteignis le royaume enchanté du Sommeil. A travers une haie de +serviteurs endormis je franchis la porte d’un palais. Le long des longs +corridors vides je passai devant la chambre du Roi et la chambre de la +Reine, et puis j’arrivai à la chambre où, couchée sous les lueurs +adoucies du crépuscule, dormait la fille du Roi. + +Son lit moëlleux était blanc comme un pétale de lotus. Ses tresses +répandues au bord de l’oreiller ressemblaient à une sombre cascade +immobile; son bras gauche était jeté sur le désordre de ses voiles et +son bras droit reposait sur sa poitrine remuée par un souffle égal. Dans +cet étrange domaine du Sommeil elle semblait en vérité l’image même du +Rêve! + +Agenouillé devant elle, j’ai penché mon visage au-dessus du sien jusqu’à +ce que son haleine fît bondir mon sang; j’ai fixé longuement ses +paupières closes et je les ai baisées pour que mon baiser pénétrât +jusqu’à ses songes... Sur une feuille de bouleau je traçai mon nom et +j’ajoutai ces mots: «Dormeuse, je t’abandonne mon cœur.» Enfin, ayant +noué la feuille de bouleau à ma chaîne de perles et l’ayant jetée sur +ses cheveux épars, je m’enfuis. + +... Mais l’enchantement se dissipe; le royaume dormant sort peu à peu de +sa torpeur. Au fond du silence vibrent des voix humaines; le Roi et la +Reine se sont réveillés, et les jeunes Princes s’émerveillent de voir la +terrasse nue envahie par des herbes déjà hautes. Dans la chambre où les +lampes se sont éteintes, où l’encens des cassolettes n’est plus qu’une +pincée de cendres, la fille du Roi assise sur sa couche contemple tour à +tour une feuille de bouleau et une chaîne de perles. + +Pudiquement, d’une tunique elle revêt sa gorge nue; frissonnante elle +épie, elle cherche, et ne découvre nul mystérieux visiteur. Elle lit et +relit le message tracé sur la feuille de bouleau: elle prend son front +entre ses mains, et s’interroge, et s’interroge encore. Et longtemps +elle demeure incertaine. + +Près d’elle les secrets de la nature sont murmurés par les feuillages du +jardin, mais elle sent que de pareils secrets accompagnent les +battements précipités de son cœur; les souffles du vent viennent de +temps à autre lui poser une impatiente question, et c’est la même +question qui hante son esprit troublé. La fille du Roi s’interroge: Qui +donc déposa sur sa chevelure un message amoureux et une chaîne de +perles? + +Ainsi passent les jours. Le printemps disparaît, faisant place à l’été +pluvieux; ensuite vient l’automne dans la chaude lumière qui dore les +moissons mûres; l’hiver, avec ses brumes matinales, avec ses nuits +hostiles, succède à l’automne. Et voici que le nouveau printemps renaît +des saisons mortes. La fille du Roi est à sa fenêtre; parmi ses cheveux +défaits brille toujours une chaîne de perles... + + + + +MADÂNA + + +Aux premiers matins du monde, Madâna, dieu de l’Amour, vous rôdiez +ici-bas parmi les mortels. Votre frémissant oriflamme ralliait de jeunes +hommes qui s’élançaient à votre rencontre pour vous saluer. Et tandis +que l’air s’embaumait du parfum des vendanges, leurs pensées, comme de +chaudes roses, se couvraient d’une pourpre soudaine! + +Des poètes, sur les marches de votre temple, vous présentaient leurs +chants; des gazelles en couples léchaient vos doigts divins; le tigre et +la tigresse se couchaient docilement à vos pieds. Chaque soir des +vierges allumaient la torche de votre sanctuaire et déposaient devant +vous les bourgeons acérés du _Champâ_ pour en façonner des javelots. + +Celles-ci, les timides, vous suppliaient de les épargner lorsque, +soulevant votre arc, vous en étirez la corde; celles-là, les curieuses, +dérobant en secret une flèche de votre carquois en essayaient la pointe +sur leur sein. Quand vous dormiez las et languide, à l’ombre des forêts, +des fiancées passaient, repassaient devant vous et remuaient les +clochettes de leurs ceintures tout en vous épiant d’un regard sournois +et voilé. + +L’une d’elles ne vint-elle pas au bord de la rivière? Ignorant encore +qu’elle serait votre victime et paresseusement étendue sur la berge +herbeuse, elle laissait sa cruche flotter dans le courant. Vous +approchiez... Votre rire éclatant surprit sa rêverie... Confuse elle se +leva et tenta vainement de vous punir en vous lançant de l’eau. + +Retournez vers la terre, dieu de l’Amour! Les fleurs sauvages voudraient +se mêler au désordre de vos boucles; la lampe nuptiale, au fond du +silence nocturne, attend votre venue; la terre desséchée songe au baiser +de vos pas. Le cœur de l’homme, comme une coupe offerte, demande à +recevoir le vin de votre Paradis! + + * * * * * + +Le feu de ta colère, ô Shiva, divin Ascète, a réduit en cendres le corps +de Madâna pour délivrer son âme--ainsi s’est-elle répandue à travers les +éléments! Depuis lors, jour et nuit, son haleine trouble celle du vent; +le brouillard de ses larmes descend comme un voile sur le visage des +crépuscules; sa plainte semble émaner du sein même des choses, et son +chant assourdi, dans le silence des soirs d’Avril met en extase la +terre! + +L’adolescent s’émerveille des sauvages ardeurs qui soudain vibrent en +lui avec le rythme de son sang; la vierge interroge les signes +mystérieux qui lui sont faits par la nature; les épaves d’un monde de +félicités semblent glisser sur les nuages d’Automne... Un message nous +est confié par ce tournesol épanoui sous le soleil du jour. + +Le halo de la lune entre les branches ressemble à la robe lumineuse +d’une apparition déjà dissipée; la rougeur naissante de l’aube évoque un +sourire évasif derrière un masque à demi levé; là où des amants, jadis, +échangeaient leurs baisers, naissent aujourd’hui les fleurs de la +prairie. Ta colère, ô divin Ascète, n’a consumé le corps de Madâna que +pour immortaliser son fantôme dans l’âme de l’univers! + + + + +OURVASHI + + +Vous n’êtes ni mère ni fille, ni fiancée, Ourvashi! Vous êtes femme pour +avoir de telle sorte volé l’âme du Paradis! + +Quand le soir fatigué s’en revient avec les troupeaux, vous ne préparez +point les lampes de la demeure; vous n’entrez pas avec un cœur ému, avec +un sourire tremblant, heureuse du secret nocturne, dans la couche +nuptiale. Comme l’aurore vous êtes sans voiles, Ourvashi, et sans honte. + +Nul n’imaginerait le débordement de splendeur qui vous créa! + +Sortie des flots dès le premier matin du premier printemps vous portiez +la coupe de la vie dans votre main droite et du poison dans votre main +gauche. L’orageux océan, apaisé comme un serpent qu’on charme, roulait +ses têtes innombrables à vos pieds. Votre grâce radieuse émergea des +écumes, nue et sans tache et pareille à la fleur du jasmin. + +Fûtes-vous jamais enfantine ou timide, Ourvashi, jeunesse inaltérable? + +Dormiez-vous, Fille des îles de corail, bercée au fond des nuits bleues +et fluides, parmi ces étranges reflets de gemmes que prennent les +coquillages, au milieu des monstres multiformes qui grouillaient ici-bas +avant la naissance du jour? + +Vous êtes adorée des hommes de tous les temps, ô perpétuelle Merveille! + +Le monde s’émeut d’une souffrance enchantée au seul regard de vos yeux. +Les ascètes vous abandonnent le fruit de leurs austérités, les chants +des poètes tournoient dans le parfum de votre présence. Vos pieds, +portés par une insouciante joie, sonnent sur les ailes du vent comme des +cloches d’or. + +Vous dansez devant les dieux, lançant des rythmes nouveaux à travers +l’espace, Ourvashi! + +La terre alors sent frissonner ses herbes et ses feuillages, les +moissons d’automne se balancent, les mers se soulèvent de toutes leurs +furieuses vagues cadencées; les astres, perles passées à la chaîne qui +saute sur votre gorge et qui se brise, les astres tombent du firmament, +et les cœurs humains palpitent d’une ardeur renouvelée. + +La première, Ourvashi, vous avez rompu le sommeil des âges et fait +vibrer les airs d’un frémissement d’inquiétude. + +L’univers vous baigne de ses larmes; vos pieds sont rougis du sang de +son cœur; légère, vous cherchez votre équilibre sur l’instable corolle +de lotus du désir, et vous jouez sans fin dans cette intelligence sans +limites où Dieu compose ses rêves tumultueux! + + + + +L’ÂME DES PAYSAGES + + +Quelques-uns des poèmes qui vont suivre furent inspirés à Tagore par les +chants des Bauls, secte errante et mendiante de l’Inde. + + + + +I + + +Si j’avais vécu dans Ujjain, la ville royale, à l’époque où Kalidâsa fut +poète du roi, j’aurais connu quelque fille de Malva et ma pensée se +serait émue des musiques de son nom. + +Elle m’eût, à travers l’ombre oblique de ses cils, effrontément regardé; +elle eût prétexté d’accrocher son voile aux rameaux d’un jasmin pour +s’attarder auprès de moi. + +De telles choses advinrent en des jours passés dont l’empreinte +disparaît sous les feuilles mortes, et les étudiants d’aujourd’hui se +querellent sur des dates qui jouent à cache-cache. + +Ces âges enfuis, je ne les pleurerai point; mais hélas! et encore hélas! +que les filles de Malva s’en soient allées à leur suite... En quelles +sphères divines ont-elles donc porté leurs corbeilles débordantes de +roses? + +Je m’attriste, ce matin, d’être né trop tard pour rencontrer celles que +j’aurais dû connaître; et pourtant Avril porte les mêmes fleurs dont +elles tressaient leurs cheveux. + +La même brise du sud qui remuait leurs voiles balance les roses d’à +présent, et nulle joie ne manque à ce printemps que Kalidâsa n’est plus +là pour chanter. + +Mais je sais bien que s’il me voit du Paradis des poètes il a des +raisons d’être jaloux! + + + + +II + + +Mon cœur est une flûte dont a joué mon amant. Si quelque jour elle doit +tomber en des mains étrangères, qu’il la jette au loin! + +La flûte de mon amant lui est chère. Si jamais une autre haleine en veut +tirer des sons d’un autre mode, qu’il jonche le sol de ses débris! + + + + +III + + +Vous êtes à l’infini variée dans l’exubérance de l’univers, Dame aux +multiples magnificences! + +Votre route est semée de lumières, votre attouchement fait naître des +fleurs, la traîne de votre robe balaye une danse d’étoiles, et vos +musiques aux notes diverses trouvent leur écho parmi des mondes +innombrables! + +Mais unique dans l’inconnaissable mystère de l’âme, ô Dame du silence et +de la solitude, vous voici corolle de lotus sur la tige de l’Amour... + + + + +IV + + +Quand le destin nous devient avare et que les mondes de l’amour +s’évanouissent; quand les caresses, quand les sourires nous sont comptés +ou refusés; quand les amis d’hier nous négligent et que nos débiteurs +nous fuient, alors il est temps pour vous, Poète, fermant au cadenas +votre porte, d’unir les mots aux mots et les rythmes aux rythmes. + +Quand le destin d’humeur changeante nous accorde des faveurs nouvelles; +quand le fleuve des plaisirs, naguère desséché, inonde soudain notre +vie; quand les amis frappent à notre porte et que les ennemis font +trêve; quand des yeux tendres nous contemplent et que des sourires nous +envoient leurs messages, alors il est temps pour vous, Poète, de livrer +vos rythmes au vent, d’unir votre cœur à un cœur et vos lèvres à +d’autres lèvres. + + + + +V + + +Tu te donnes à moi comme une fleur qui ne s’épanouit qu’aux approches du +soir et dont la présence se trahit par les senteurs qu’elle dégage dans +l’ombre. Ainsi vient à pas sourds le printemps, quand ses bourgeons +gonflent les écorces. + +Tu t’imposes à mon esprit comme les hautes vagues de la marée montante, +et mon cœur se noie sous des chants houleux. + +Je pressentais ta venue comme la nuit pressent l’aube. A travers des +nuages qui s’empourprent un ciel nouveau m’est révélé. + + + + +VI + + +O Sakhi[1], ma peine est sans bornes. Août s’en vient chargé de lourds +nuages et ma demeure reste solitaire. + + [1] Amie. + +L’orage menace, le sol détrempé se ravine; mon amour s’attarde au +loin... Mon âme est défaillante d’angoisse. + +J’entends le cri des paons et le coassement des grenouilles. L’ombre, à +présent, m’envahit toute! + +Vidyapati[2] demande: «Jeune femme, comment passeras-tu tes jours et tes +nuits sans ton Seigneur?» + + [2] Le nom du poète. + + + + +VII + + +Je vous tiendrai caché dans mes yeux, mon amour; j’enchâsserai votre +image comme un joyau pour la porter sur ma poitrine. + +Vous fûtes en moi dès l’enfance, à travers ma jeunesse, à travers ma vie +entière, à travers mes rêves! + +Je vous retrouve ainsi lorsque je m’éveille comme lorsque je m’endors. + +J’ai songé et songé encore, et je sais que votre amour est mon trésor +unique. + +Chandidadas[3] dit: «Soyez tendre à celle qui vous aime dans la vie et +dans la mort.» + + [3] Le nom du poète. + + + + +VIII + + +Je me sens mêlée à la poussière sur laquelle marche mon Bien-Aimé, à +l’eau des lacs dans lesquels il se baigne. + +O Sakhi! mon amour passe les bornes de la mort pour s’élancer à sa +rencontre! + +Je suis une avec le miroir qui double son image, une avec l’air qui le +frôle lorsqu’il remue son éventail. + +Govindadas[4] dit: «Vous êtes la bague d’or, jeune femme; il est +l’émeraude.» + + [4] Le nom du poète. + + + + +IX + + +Heureux fut mon réveil, ce matin, car j’ai vu mon Bien-Aimé. L’infini +n’est qu’une joie et ma jeunesse connaît sa plénitude. + +Mes doutes et mes angoisses se dissipent; c’est aujourd’hui que ma +demeure est vraiment ma demeure, que mon corps devient vraiment mon +corps. + +Oiseaux, chantez vos chants les plus purs! Soleil, brillez de votre plus +douce lumière! Laissez voler vos flèches, ô dieu de l’Amour! + +J’attends l’heure où je frémirai toute sous ses caresses... Vidyapati +dit: «Votre bonheur est grand, femme, béni soit votre amour.» + + + + +X + + +Lorsque je t’ai rencontré par une nuit sans étoiles, perdu dans un +labyrinthe obscur, mon désir fut de te guider avec ma lanterne. Mais tu +ne désirais pas mon désir. + +Quand je t’ai vu passer sur le chemin de l’insulte, lançant tes chansons +à la poussière, mon désir fut de te couronner avec des fleurs fraîches. +Mais tu ne désirais pas mon désir. + +Quand tes serviteurs pleuraient ou menaçaient, réclamant un salaire +indû, mon désir fut de m’offrir à toi pour rien. Mais tu ne désirais pas +mon désir... + + + + +XI + + +Je me suis arrêtée au bord de la route; si ma présence ne t’est pas +douce je n’irai pas plus avant. + +Si tu n’as pas besoin de mon amour laisse-moi te quitter ici. Je ne +mendierai plus un seul de tes regards, si les miens t’importunent. + +La poussière et la lumière crue de midi m’aveuglent, mais au bord de la +route j’attendrai que ton cœur, peut-être, revienne chercher le mien. + + + + +XII + + +Par votre haleine je m’exhale en vivantes notes de joie ou de douleur. + +Je suis une avec votre chant, qu’il soit matinal ou nocturne, qu’il se +glisse parmi les rayons du soleil ou parmi les ombres du soir. + +Si je devais me perdre toute dans l’envol de ce chant je n’en +ressentirais nulle peine tant cette mélodie m’est chère! + + + + +XIII + + +Cède, ô bourgeon, cède! Laisse ton cœur éclater enfin! + +L’esprit de l’épanouissement sur toi s’est rué. Peux-tu rester bourgeon +encore? + + + + +XIV + + +Amant téméraire de la nature, ô Printemps, fais haleter le cœur des +forêts dans son effort pour s’exprimer! + +Viens en souffles d’inquiétude là où des fleurs s’épanouissent parmi des +feuilles nouvelles! Romps comme une révolte lumineuse la vigile +nocturne, et sous la terre même annonce leur liberté prochaine aux +semences emprisonnées! + +Comme l’éclair, comme l’orage, va, pénètre soudain dans la ville +nombreuse. Délivre le verbe figé; dirige la lutte inconsciente; ranime +l’ardeur qui faiblit... Vaincs la mort! + + + + +XV + + +Le bac glisse entre les deux villages qui se regardent à travers +l’étroit courant. + +L’eau n’est pas profonde. C’est une simple interruption dans les petites +aventures quotidiennes, comme celle qui se ferait dans les paroles d’un +chant alors que sa mélodie continue... + +Ils se considèrent, les deux villages, à travers l’eau babillarde, et le +bac glisse entre eux d’âge en âge, et du temps des semences au temps des +moissons. + + + + +XVI + + +Quand, pareil à une épée luisante, le torrent de la colline a été +replacé par le soir dans son fourreau d’ombre, une bande d’oiseaux passe +avec de frissonnantes rumeurs d’ailes. + +Cette fuite parmi les choses immobiles y ranime le désir soudain du +mouvement; elle déchire les réseaux du silence; elle se révèle comme un +grand émoi! + +J’imagine les monts et les forêts volant à travers les âges; j’imagine +que de la nuit renaît la lumière à chaque rencontre d’étoile... + +Je sens en moi-même l’essor d’un oiseau migrateur; il se fraye une route +par-delà la vie et la mort, tandis que notre monde inquiet voyage sans +repos dans l’infini sans bornes. + + + + +XVII + + +Mes yeux ne voient que la terre, mais mon cœur aime et devine, et il +connaît la joie. + +Des plaisirs fleurissent autour de moi, prenant mille formes. Mais où +donc est le fil secret de votre cœur qui les reliera en guirlandes? + +La flûte du Maître chante à travers toutes choses; j’écoute, et je suis +dans sa demeure. + +Il est la mer, et la rivière qui mène à la mer, et il est aussi la rive. + + + + +XVIII + + +En amour le but n’est pas douleur ou joie, mais amour! + +Le libre amour unit; il s’allume par l’amour comme la flamme par la +flamme. Mais d’où vint la première flamme? + +Quand la flamme secrète apparaît, elle fait du dedans et du dehors un +seul foyer, et toutes les barrières tombent en cendres. + +Le poète dit: «Qui donc possède l’amour sans le payer son prix? Quand +vous refusez le don de vous-même l’univers tout entier vous devient +avare.» + + + + +XIX + + +Mon hôte a d’étranges façons. Il arrive aux heures où je ne l’attendais +pas; et pourtant, comment refuser de l’accueillir? + +Je l’espère parfois toute une nuit durant, auprès de ma lampe allumée; +or il demeure absent, et c’est lorsque ma lampe s’éteint qu’il arrive, +réclamant sa place. Puis-je le laisser à la porte? + +Je ris et je danse avec mes compagnes lorsqu’il passe soudain vêtu de +deuil; alors il m’apparaît que ma joie était vaine. + +J’ai vu souvent un sourire sur ses lèvres quand mon cœur souffrait, et +j’ai découvert que ma peine n’était point réelle. + +Et j’accepte de ne pas toujours le comprendre. + + + + +XX + + +Dès l’enfance du monde, Himalaya, sortant du sein déchiré de la terre, +vous érigiez de cîme en cîme votre défi au soleil. Puis vint le temps où +vous dîtes en vous-même: «Pas plus haut!» Et votre ardeur éprise des +fuyants nuages trouva sa limite et s’arrêta pour saluer l’infini. + +C’est alors que la beauté, libre en ses jeux, vous décora de fleurs et +d’oiseaux. + +Vous demeurez dans votre solitude comme un savant sur les genoux duquel +est ouvert quelque livre très ancien aux innombrables pages de pierre. +Je ne sais quelle histoire y fut tracée. Est-ce l’histoire de +l’éternelle union de Shiva, le divin ascète, avec Bhavâni, le divin +amour? Est-ce le drame de la Puissance unie à la Fragilité? + + + + +XXI + + +Un martin-pêcheur s’est posé sur la barque vide, tandis qu’au bord du +fleuve un buffle couché, les yeux mi-clos, savoure le luxe de la boue +fraîche. + +Le chien du village aboie; une vache broute dans la prairie, suivie par +une bande de _Saliks_ en quête d’insectes. + +A l’ombre des tamariniers, au fond du bocage paisible, se rassemblent +les bruits de la nature: le pépiement des oiselets, l’appel aigu d’un +milan, le cri des cigales, le plongeon d’un poisson dans l’eau. + +Je découvre ainsi les limbes de la nature, et que la Terre maternelle +tressaille à la première vivante étreinte contre sa poitrine! + + + + +XXII + + +Le soir me fait signe, et volontiers j’eusse suivi les voyageurs du +dernier bac pour traverser l’ombre. + +Certains regagnaient leur demeure; d’autres partaient pour de lointaines +contrées; tous risquaient l’aventure. + +Mais je demeure sur la rive; l’été s’éloigne et l’hiver ne me donnera +point de moissons. + +J’attends un amour dont les déceptions et les larmes, semées dans la +terre obscure, s’épanouiront en fleurs et en fruits quand renaîtra +l’aurore. + + + + +XXIII + + +Mes yeux reçoivent la quiétude du firmament, et voici que je sens passer +en moi ce que sent un arbre dont les feuilles entr’ouvertes comme des +coupes, débordent de lumière. + +Une pensée hante mon esprit comme ces buées qui rasent les prairies; +elle se mêle aux murmures de l’eau, aux soupirs lassés des brises. + +J’imagine avoir déjà vécu dans l’infini des choses de ce monde, et qu’à +cet infini j’ai donné mes amours et mes douleurs! + + + + +XXIV + + +Que de fois, vaste Terre, j’ai désiré m’unir à vous et partager +l’allégresse de chacune de vos tiges érigées vers le ciel! + +Je crois vous avoir appartenu en des âges lointains, longtemps avant ma +naissance. Est-ce pourquoi, quand les lueurs automnales glissent sur les +champs de riz, il me souvient de notre intime communion? Est-ce pourquoi +j’entends encore l’écho des voix amicales qui me répondent du seuil d’un +passé mystérieux? + +Aux heures vespérales, quand les troupeaux s’en retournent vers l’étable +le long des sentiers herbeux, sous la lune plus haute que les fumées du +village, je songe à cette grande séparation qui se fit lors du premier +matin de mon être! + + + + +XXV + + +Avec des adolescents venus de toutes parts j’allais vers la cour de la +Reine en criant: «Reine, je viderai ta cassette; je recevrai de tes +mains la couronne de la victoire!» + +Seul parmi nous il conservait un visage serein comme la lumière du +temple. Ses yeux ressemblaient aux étoiles qui s’évanouissent dans les +abîmes de l’aube. + +Il se tenait immobile au bord du chemin. Quand nous lui demandions s’il +espérait triompher il souriait et répondait: «Mon but n’est pas la +victoire.» Et nous nous moquions de ses paroles. + +La Reine était assise sur son trône. Alors des sons montèrent de ma +harpe, tantôt pareils à une averse d’astres, tantôt pareils à un orage +d’été. + +Les saisons se succédèrent et la dernière fleur de _Shiuli_ fut lancée +sur la dépouille de l’automne. J’avais pendant les mois écoulés +diversifié mes chants, et c’est mon front qui reçut la couronne de la +victoire. + +Puis la lumière du jour s’éteignit, la foule envieuse se dispersa. A +celui qui restait aux pieds de la Reine je dis: «Il est l’heure +d’allumer les lampes, pourquoi ne t’éloignes-tu pas?» + +«Mon service auprès de la Reine n’aura jamais de fin, répondit-il, car +c’est pour sacrifier à la Reine toute victoire et toute couronne que je +suis venu.» + + + + +XXVI + + +Je ne réclame nul salaire pour les airs que je vous ai chantés. + +Je serai satisfaite s’ils ne vivent qu’une nuit durant et disparaissent +dès l’aube comme les étoiles, l’obéissant troupeau qu’une bergère +effrayée préserve du soleil. + +Mais vous, ô mon Poète, qui parfois aussi m’avez chanté vos chants, +souvenez-vous qu’à les entendre, j’ai pour toujours perdu mon âme! + + + + +XXVII + + +Il me semble ce soir, mon amie, qu’à travers les mondes innombrables où +déjà nous vécûmes, nous avons, vous et moi, laissé le souvenir de notre +union. Quand je lis des légendes anciennes inspirées par des passions +éteintes aujourd’hui, il me semble que jadis nous ne fîmes qu’un, vous +et moi, et que la mémoire nous en revient avec la mémoire des temps... + +J’imagine que le matin qui transfigurait la terre en des siècles abolis +a glissé quelques rayons encore dans votre cœur comme dans le mien. Car +nos cœurs restent éternellement jeunes dans la vieillesse des âges, et +l’univers entier devient ainsi témoin de notre amour! + + + + +XXVIII + + +C’est au déclin du jour que je l’interrogeai: «En quel étrange pays +suis-je venu?» Elle baissa seulement les yeux, et comme elle s’éloignait +j’entendis son bracelet tinter contre sa jarre. + +Les bambous s’inclinaient mollement au bord de la rivière et les choses +semblaient appartenir au passé. Non loin j’entendais encore un bracelet +tinter contre une jarre... + +Cesse de ramer. Fixe notre barque!... L’étoile du soir s’est cachée +derrière le dôme du temple et la pâleur des degrés de marbre hante les +sombres eaux. + +Des voyageurs attardés soupirent; les lueurs des fenêtres lointaines +s’insinuent à travers le feuillage. Et toujours un bracelet tinte contre +une jarre, et j’entends des pas dans la ruelle jonchée de feuilles. + +La nuit tombe; les tours du palais ont l’air de fantômes; la cité lasse +bourdonne. Ne rame plus; fixe notre barque. + +Laisse-moi prendre mon repos au seuil de cette terre alanguie sous les +astres, car c’est là que dans l’ombre tinte un bracelet contre l’anse +d’une jarre. + + + + +XXIX + + +Je songe en voyant vos deux pieds nus et frêles que les fleurs sont +l’empreinte des pas de l’été. + +Les vôtres marquent légèrement sur le sable l’histoire de leurs +aventures--une histoire qu’en passant la brise efface. + +Venez! Glissez dans mon cœur ces tendres pieds! Laissez une empreinte +durable sur la route du pays de mes rêves. + + + + +XXX + + +Ce paysage, je l’ai contemplé durant plus d’un mois de Mars, au moment +où s’épanouissent les fleurs de la moutarde. + +Je connais la paresseuse ligne de l’eau, la tache grisâtre que plaque +au-delà le sable, et le sentier qui mène à travers champs jusqu’au +village. + +J’ai tenté d’emprisonner en vers l’oisive mélodie du vent et le +battement des rames de telle barque passagère. + +Je me suis émerveillé de la simplicité de ce grand monde gisant devant +moi--de l’aisance tendre et familière avec laquelle mon cœur découvre +l’Éternelle Étrangère! + + + + +BANDI MATARAM + +(Appel à la Patrie) + + +Berger des peuples, chef des destinées de l’Inde, en ton saint nom +s’éveillent le Pandjab, le Guzarat, le Sindh, le Bengale, Ceylan, les +états Mahrathes et les provinces Dravidiennes, les Vinahyas et les +Hymalayas, la Jamouna, le Gange et les vagues dressées de l’Océan! + +Les terres et les eaux, implorant ta bénédiction, chantent l’hymne de +ton triomphe. + +Victoire, ô Dispensateur de tous les biens! Victoire, ô Chef des +destinées de l’Inde! + +Ton appel s’étend de proche en proche. Les Brahmes, les Bouddhistes et +les Sikhs, les Jaïns et les Parsis, les Chrétiens et les Musulmans, tous +s’unissent pour recevoir l’universel message! + +Ils viennent de l’Orient comme de l’Occident tresser une guirlande +d’amour au bord de ton trône. + +Victoire, ô Pacificateur des peuples! Victoire, ô Chef des destinées de +l’Inde! + +Les chemins de l’Histoire sont montueux où des pélerins suivent la trace +des roues de ton char, divin Guide! + +D’âge en âge, les nations s’élèvent et s’effondrent, et ta couche sacrée +vibre des échos tragiques de nos tourmentes. + +Victoire, ô Libérateur du monde! Victoire, ô Chef des destinées de +l’Inde! + +Du plus profond de l’ombre et de la nuit ta sollicitude toujours +inquiète s’est penchée sur les peuplades persécutées! + +Telle une mère aimante, de tes yeux qui ne clignent point tu veillais; +tu nous protégeais des terreurs et des cauchemars. + +Victoire, ô Guérisseur de toute souffrance! Victoire, ô Chef des +destinées de l’Inde! + +Mais l’obscurité se dissipe avec la première lueur du jour sur les +collines orientales. Des oiseaux chantent, des brises apportent les +effluves d’une vie nouvelle! + +La Patrie dormante ouvre ses yeux au pourpre reflet de ton amour; elle +s’incline, et son front touche la poussière de tes pieds. + +Victoire, ô Roi des rois! Victoire, ô Chef des destinées de l’Inde! + + + + +RETOUR + + +Les célestes fleurs de la guirlande que vous m’aviez donnée, Indra, dieu +des dieux, se sont flétries dans ma chevelure. Le temps est épuisé de la +suprême récompense. Et voici qu’il me faut vous quitter, vous tous, +dieux et déesses, pour retrouver un monde brisé par des naissances et +par des morts. + +J’espérais voir une larme furtive mouiller vos paupières au moment de +notre séparation... Mais la douleur est bannie de vos fêtes. Et lorsque +nous qui venions de la terre pour les partager nous retournons à la +trouble poussière, vous sentez à peine ce que pourrait sentir un +_banyan_ séculaire perdant sa feuille la plus jaune. + +Si jamais la virginale clarté qui vous baigne s’obscurcissait d’une +ombre, vos journées connaîtraient les haltes du soir; les pas dansants +de Menakâ, oubliant la perfection de leur cadence, s’égareraient en de +rougissantes erreurs; les pures notes de la _vîna_ qui repose sur les +seins d’Ourvashi se changeraient en accents passionnés... + +Mais non! Vivez heureux dans l’éternelle paix souriante de votre +royaume, ô dieux, et laissez-nous la terre qui n’est point un paradis. +Sur son cœur, sanctuaire des larmes sacrées, elle serre de pauvres corps +las et souillés. Elle ouvre grands ses bras aux faibles, aux obscurs, +aux indignes. + +Adieu donc, Apsaras! Vos âmes ne connaissent ni le désir des rencontres, +ni la tristesse des départs... Je sais, moi, que ma bien-aimée m’attend +sur la terre et me prépare un trésor de douceurs. Je sais aussi que le +souvenir du ciel me hantera vaguement lorsque, m’éveillant aux heures +lunaires, sous les brises parfumées de jasmins, je la regarderai dormir +à mes côtés avec un de ses bras reposant contre ma poitrine. + +Aujourd’hui je réprime mes sanglots... Le Paradis que j’abandonne +s’efface comme une ombre... Toi seule tu demeures vraie, Terre patiente. +J’aperçois déjà des rives sablonneuses bordant une eau bleue, des neiges +au sommet d’une colline violacée, l’aube silencieuse qui se dévoile +au-dessus des arbres du village. + +Les pleurs que tu répandis lors de notre dernier arrachement sont depuis +longtemps séchés, Terre maternelle, mais tu ne m’accueilleras pas moins +comme celui-là même qu’il te plaisait d’attendre. Tu veilleras sur moi, +tu prendras soin de moi, tu lèveras tes regards mélancoliques vers les +dieux lointains, et ton cœur palpitera de crainte de me perdre encore, +moi qui t’appartiens... et qui cependant ne t’appartiens pas! + + + + +PÉTALES SUR LA CENDRE + + + + +I + + +Je me suis réveillé ce matin-là, Dame de mon voyage, aux rumeurs de ta +barque quittant la rive; nous avons répondu au signal que nous faisaient +les vagues, et je t’ai demandé: «La moisson de notre espoir +mûrira-t-elle dans l’île qui repose plus loin que les horizons bleus?» + +Le silence de ton sourire est tombé sur mon interrogation comme le +silence du soleil sur la mer. + +Les jours passèrent à travers des orages tour à tour et des espaces +calmes. Les vents perplexes s’apaisaient pour un temps et les flots +gémissaient. Je t’ai demandé: «La tour du sommeil se trouve-t-elle +quelque part après le bûcher de cendres mourantes du jour consumé?» + +Tu ne m’as pas répondu; seuls tes yeux ont brillé comme la frange des +nuées pourpres du couchant. + +Ce soir ta silhouette s’embue dans les ténèbres, tes cheveux battus par +le vent frôlent ma joue et parfument ma tristesse. Je cherche à saisir +un pli de ta tunique et je demande: «Existe-t-il par delà l’infini, ô +Dame de mon voyage, un jardin des morts où mes chants s’épanouiront dans +ton silence?» + +Tu souris, et ton sourire rayonne comme le halo d’or des étoiles à +minuit. + + + + +II + + +Amour, tu as coloré mes pensées et mes rêves avec les derniers reflets +de ta gloire, tu as transfiguré ma vie par la beauté prochaine de ma +mort. Comme le soleil couchant nous laisse entrevoir un peu du paradis, +tu as changé ma douleur en une extase suprême. + +Par ta magie, Amour, la vie et la mort sont devenues pour moi un même +vaste émerveillement! + + + + +III + + +L’heure s’obscurcit et la flamme mourante de ma lampe vacille. + +Je n’ai pas remarqué l’instant où le soir est entré dans la nuit, comme +la fille du village qui, après avoir rempli une dernière cruche à la +rivière, referme la porte de sa case. + +Je te parlais, Bien-Aimée, avec un esprit conscient seulement de ma +propre voix. Dis-moi, mes paroles avaient-elles un sens? Ont-elles +apporté quelque message venu de plus loin que des rives de ce monde? + +A présent que je me suis tu, je sens mieux la paix nocturne débordante +de pensées. Mais je contemple avec terreur l’abîme muet qui de ces +pensées me sépare! + + + + +IV + + +Tu désirais mon amour et cependant tu ne m’aimais pas. Désormais ma vie +se noua à la tienne comme une chaîne dont les anneaux t’enserrent plus +étroitement lorsque tu luttes pour t’évader. + +Mon désespoir est un compagnon mortel qui s’exalte à la moindre de tes +faveurs et qui cherche à t’entraîner dans l’ombre et dans les larmes. + +Tu brisas ma liberté, mais avec ses épaves s’est édifiée ta propre +geôle. + + + + +V + + +Pour une fois, voyageur, sois imprudent et détourne-toi de ton chemin. +Bien qu’éveillé, sois comme le jour captif d’un filet de brouillard. + +N’évite pas le jardin des cœurs égarés, là-bas, au terme de la mauvaise +route; là-bas où l’herbe est jonchée de fleurs rouges poussant à +l’abandon, où des eaux mélancoliques sombrent dans la mer houleuse. + +Longtemps, sans repos, tu as veillé sur le butin des années inutiles; +qu’il soit enfin dissipé! Il te restera le triomphe désespéré d’avoir +tout perdu. + + + + +VI + + +Nous étions ensemble lorsque le Printemps a frappé à notre porte en +criant: Laissez-moi entrer! Il nous offrait les secrets murmurés de sa +joie, le frisson des pousses nouvelles! + +J’étais occupé de mes pensées, vous étiez assise à votre rouet... Il +s’éloigna, et soudain nous le vîmes disparaître avec les dernières +roses. + +A présent que vous n’êtes plus là, Bien-Aimée, le Printemps frappe et +dit encore: Laisse-moi entrer! Il m’offre le frisson des feuilles +sèches, l’écho d’un roucoulement de colombe. + +Je suis assis à la fenêtre et un fantôme, près de moi, file des songes +tristes... Et pour le Printemps qui n’a plus que de secrètes douleurs à +m’offrir toutes les portes se sont ouvertes! + + + + +VII + + +Ne reste pas devant ma demeure avec des yeux avides qui me demandent mon +secret. Ce n’est qu’une pierre menue striée de sang par la passion. + +Quels dons m’apportent tes deux mains qui les veulent jeter devant moi +dans la poussière? Si j’accepte, je crains d’être chargé d’une dette +insolvable... + +Ne reste pas devant ma fenêtre avec ta jeunesse et tes fleurs, elles +insultent à ma misère! + + + + +VIII + + +Je sais qu’elle fut l’étoile de mon matin et qu’elle est revenue pour +moi dans le ciel du soir, car je reconnais son sourire. + +Je l’avais perdue pendant les lourdes heures de la journée; mais elle +s’est embarquée pour un voyage solitaire qui devait nous réunir au seuil +de la nuit. + +Sa voix, jadis, troublait mon sang avec des tentations aventureuses; +parmi les ombres elle murmure à présent des choses que je ne comprends +pas. + +Mais je sais qu’elle est toujours la même qui, sous des voiles +changeants, me demande encore une parole d’amour! + + + + +IX + + +J’allais la quitter. Elle ne parlait pas, mais je connaissais à sa +langueur qu’elle eût aimé me retenir. + +Maintes fois j’avais cru deviner la supplication de ses mains, bien +qu’elle en fût inconsciente; ses bras hésitants eussent pu devenir une +guirlande de jeunesse autour de mon cou... + +Tant de gestes craintifs reviennent à ma mémoire et me révèlent des +choses tenues secrètes jusque-là. + + + + +X + + +Derrière le grillage rouillé de la fenêtre une fille brune et laide est +assise, pareille à une barque échouée sur les sables. + +Après le travail du jour je retourne dans ma demeure, et mes regards +sont attirés par elle. + +Elle me fait songer à des lacs dont les eaux nocturnes seraient ourlées +par le clair de lune. + +Elle n’a que sa fenêtre pour toute liberté; c’est par là que la lumière +du matin salue ses nostalgies; c’est par là que ses yeux sombres, comme +des astres perdus retournent à leur ciel. + + + + +XI + + +Nul n’accoste à cette rive. Les filles n’y viennent pas puiser de l’eau; +la côte est broussailleuse; des _Saliks_, par troupes bruyantes, +creusent leurs nids dans l’abrupte falaise hostile aux barques des +pêcheurs. + +Tu choisis pour t’asseoir un banc d’algues sèches et l’heure avance. A +qui penses-tu? Elle me regarde et répond: «A personne.» + +Nul bétail ne vient s’abreuver à cette rive. Seules quelques chèvres +égarées broutent l’herbe rare près de l’oblique _Peepal_ déraciné. + +Tu es assise dans l’ombre avare et l’heure avance. Dis-moi, qui donc +attends-tu?--Elle me regarde et répond: «Personne.» + + + + +XII + + +Naguère, durant les languides heures de Mars, je t’attendais vainement. +Tu viens à présent avec la saison des pluies et tu fais dans mon cœur +vibrer la symphonie des orages et des vents fous! + +En ces jours passés de Mars je croyais t’avoir aperçue glissant sur les +fleurs de la prairie et les entraînant dans les plis de ta jupe +flottante; je croyais avoir entendu le cliquetis de tes bracelets, +respiré ton haleine douce le long des allées du jardin... + +Aujourd’hui je découvre ta présence dans toute la forêt; je vois tes +cheveux comme une ondée obscure se répandre à travers le ciel; tu +penches sur moi ton ombre magique, et j’entends les échos d’un grave +cérémonial. + +Les parures légères que j’avais pour toi réunies sont une bien minime +offrande; je n’ai pas encore su faire chanter mon luth comme il convient +pour ta louange. Mais pouvais-je deviner, moi qui te préparais de +claires épousailles, qu’en t’approchant je deviendrais le serviteur d’un +culte? + + + + +XIII + + +Votre pensée m’accompagne sans cesse, Bien Aimée; puissiez-vous en +retour ne pas penser à moi seulement quand vous en avez le loisir. Ma +vie se passe à vous attendre; puissiez-vous ne pas venir à moi seulement +quand vous vous souvenez! + +Sur ma couche solitaire je demeure des nuits entières à vous espérer. La +lueur de ma lampe pâlit enfin dans l’aube naissante, et mes yeux sont +las d’avoir longtemps veillé. + +Couronnée de grâces vous marchez en chantant au milieu des heures +heureuses. Se peut-il qu’à ces heures heureuses j’aille mêler mes pas si +le hasard me les fait rencontrer? + + + + +XIV + + +Elle a vers moi tourné légèrement la tête et m’a lancé un furtif regard +d’adieu. + +Ce fut son ultime don. Où pourrai-je dorénavant le préserver des heures +écrasantes? + +Le soir doit-il vraiment effacer cette tendre lueur d’angoisse comme il +efface la dernière flamme du soleil couchant? Faut-il que l’orage +l’entraîne dans ses urnes, comme il entraîne le pollen dispersé des +fleurs? + +Laissez à la mort la gloire des princes et la puissance des riches. A +moi les larmes et le souvenir d’un regard passionné! + +Mon chant dit: «Je n’envie ni la gloire des princes ni la puissance des +riches, mais telles choses précieuses et secrètes m’appartiennent.» + + + + +XV + + +Elle m’a quitté à l’heure où la nuit déjà se dissipe. + +Mon esprit cherchait sa consolation dans la pensée que tout est vanité. +«Et pourtant, disais-je, ce nom tracé qui fut le sien, cet éventail en +feuilles de palmier, par ses doigts brodé de soie pourpre, ne sont-ce +pas là des choses réelles?» + +Comme un enfant inquiet qui blesse sa propre mère je renversais tout en +moi et hors de moi, et je murmurais avec rancune: «Notre monde est un +monde de trahison!» + +Mais du firmament semé d’étoiles descendait un reproche; une voix +parlait à mon oreille: «Ingrat! apprends à combler le vide que j’ai +laissé par le souvenir vivant de mon passage!» + + + + +XVI + + +Le nom qu’elle avait coutume de me donner, pareil au jasmin fleurissant +embauma les années de notre amour. Les reflets qui tremblent avec les +feuillages, les senteurs de l’herbe dans la nuit pluvieuse, la paix des +heures qui terminent un soir paresseux, se mêlaient à son écho. + +Celui qui répondait à ce nom n’était pas seulement une œuvre de Dieu; +_elle_ aussi le recréa pour elle au cours des années fugitives. + +Depuis, les jours vagabonds ne se groupent plus dans le nom murmuré par +sa voix. Ils disent: «qui nous rassemblera désormais? nous cherchons +notre bergère...» + +Comme les nuages du soir ils vont à la dérive; ils flottent dans +l’obscurité; ils se perdent dans l’éternel oubli. + + + + +XVII + + +Quand nous nous sommes rencontrés mon cœur s’exprimait en musique: +«Celle qui est à jamais loin de toi s’est à jamais rapprochée.» + +Mon chant s’arrête, et j’en viens à croire ma Bien-Aimée toute proche, +oubliant en vérité qu’elle est loin, très loin de moi. + +La musique comble l’infini qui sépare nos deux âmes. Or ceci nous était +caché jadis par le brumeux écran des choses quotidiennes. + +Au sein des fugaces nuits d’été, lorsqu’une rumeur s’élève du silence, +je pleure l’absence de celle qui est près de moi. Je m’interroge: «Quand +donc pourrai-je murmurer à son oreille des mots qui portent en eux le +rythme de l’éternité?» + +Sortez de vos langueurs, ô mes chants! A travers l’écran déchiré des +choses quotidiennes montez jusqu’à ma Bien-Aimée dans la surprise +éternelle des premières rencontres! + + + + +XVIII + + +Vous vous êtes baignée dans la sombre mer. Vous êtes vêtue de la robe +des fiancées; vous traversez l’arche de la Mort et vous attendez les +épousailles de l’âme. + +Nul ne touche aux luths endormis; nul n’agace les tambourins; les foules +sont absentes, et sur la porte personne n’a suspendu de guirlandes. + +Loin des lampes allumées, dans un rituel nouveau, les paroles que vous +ne prononcez pas vont au devant des miennes. + + + + +XIX + + +Sans doute m’arrêterai-je interdit si jamais nous nous retrouvons dans +une vie future, marchant à la lumière d’un autre monde lointain. + +Je comprendrai que tes yeux pareils à des étoiles d’aube ont appartenu à +ce nocturne ciel oublié d’une existence abolie. + +Oui, je comprendrai que la magie de ton visage se pare encore du +rayonnement passionné de mon regard lors d’une rencontre immémoriale, et +qu’à mon amour tu dois un mystère dont on ne sait plus d’où il vient. + + + + +XX + + +La rivière est glauque et les souffles du vent sont enrobés dans un +nuage de sable. + +Matinée inquiète et sombre! Les oiseaux se taisent au fond de leurs nids +secoués; mon abandon murmure: «où peut-elle être?» + +Jadis, assis côte à côte, nous laissions fuir le temps. Parmi nos jeux +et nos rires la majesté de l’amour ne trouvait pas à s’exprimer. + +J’étais satisfait de choses minimes, elle gaspillait les heures en de +babillardes futilités. + +Aujourd’hui c’est en vain que je la voudrais ici dans la mélancolie de +cette proche tempête, dans l’âme de cette solitude! + + + + +XXI + + +Mon cœur laissera un peu de ses nuances à tous vos aspects, ô Terre, +quand je vous aurai quittée. + +Quelques échos de mon âme seront ajoutés à l’harmonie de vos saisons, ma +pensée viendra, méconnaissable, rôder dans le cycle de vos lumières et +de vos ombres. + +En des jours futurs, quand l’été frappera au jardin des amants, ils ne +sauront pas que les fleurs de leurs bosquets empruntent une beauté plus +vive à mes chants, ni que leur amour pour ce monde s’accroît encore du +mien. + + + + +XXII + + +Avec vous sont parties nos fugitives heures d’amour, et je cherche à +savoir en quel lieu vous les préservez de la poussière amoncelée +lentement. + +Dans ma solitude je ne retrouve que votre chant; il mourut sur vos +lèvres mais laissa d’impérissables échos. + +Les soupirs de vos heures insatisfaites je les découvre dans la paix des +crépuscules d’automne; vos désirs mêmes reviennent hanter mon âme du +fond de votre passé. Immobile, j’écoute bruire leurs ailes... + + + + +XXIII + + +Révèle-toi, Passé sans commencement! Les siècles roulent vers ton sein +des vagues murmurantes, mais elles perdent tout sens et toute vibration +en sombrant dans ta noire immensité sans rides. + +Tu n’es pas mort, Passé, mais tu restes secret. Et pourtant j’ai senti +dans mon être glisser tes pieds magiques, et je t’ai parfois deviné dans +l’âme de certaines heures. + +Car tu ne perds rien de ce qui fut! Tu retraces l’histoire de nos +ancêtres sur les feuillets impondérables de nos vies; il te souvient des +noms oubliés; le Présent inquiet parle avec ta voix du seuil de ton +silence! + + + + +XXIV + + +Comme le pitoyable crépuscule abolit les stigmates du jour, laisse ma +douleur de t’avoir perdue, ô Bien-Aimée, jeter sur moi le voile parfait +du silence. + +Laisse les ruines et les naufrages se mêler à l’immensité d’un soir +apaisé par ton souvenir, et plein d’une harmonie sereine de tristesse et +de paix! + + + + +XXV + + +C’est dans un sentier plein d’herbes hautes que j’entendis sa voix: «Me +connais-tu?» + +Je me retournai, et l’ayant vue: «Il ne me souvient plus de ton nom», +dis-je. + +Elle répondit: «Je suis la première grande douleur de ta jeunesse», et +ses yeux ressemblaient au matin ruisselant de rosée. + +«Est-il épuisé, le profond trésor de tes larmes?» repris-je. + +Elle souriait et ne répondait pas. Je compris que ses larmes avaient eu +le temps d’apprendre un nouveau langage. + +«Tu disais alors», murmura-t-elle, «que tu chérirais à jamais ta peine.» + +Je rougis. «Oui, mais le temps a passé et l’homme oublie», dis-je. + +Je pris dans la mienne sa main et j’ajoutai: «C’est toi qui as changé.» + +«Ce qui fut jadis la douleur est devenu la paix», dit-elle. + + + + +XXVI + + +--Messager, le matin t’amena, d’or vêtu. + +Après que le soleil se fut couché ton chant s’enveloppa d’une mélodie +grise comme la robe des ascètes. Puis vint la nuit. + +Ton message alors s’inscrivit en lettres flamboyantes sur un fond de +ténèbres. Fallait-il donc cette magnificence pour ravir le cœur de celui +qui n’est rien? + +--Splendide est la salle des fêtes où vous serez reçu, convive unique! + +Voilà pourquoi mon message s’inscrit en lettres de feu d’un ciel à +l’autre. + +Et moi, votre serviteur, je vous apporte ce message en grande cérémonie. + + + + +XXVII + + +J’ai passé des heures bruyantes sur des routes encombrées, mais le jour +s’est assombri et voici qu’arrive le soir. Une angoisse soudaine +surprend mon âme, car il me souvient de n’avoir pas encore franchi le +seuil de Ton temple, Maître! Je t’en conjure, sois indulgent à mon +oubli. + +Quand les derniers oiseaux auront regagné leurs asiles nocturnes et que +régnera le silence, appelle-moi. J’irai jusqu’au sanctuaire où, pour +distinguer Ton visage, il me faudra soulever la flamme tremblante de ma +lampe, où pour accorder au Tien mon souffle il me faudra ce docile +roseau. + + + + +XXVIII + + +Viens, mon Amant, dans Ta splendeur prodigue! Bouscule tout sur Ton +passage, et que des torches ardentes se mêlent tumultueusement à travers +les ombres de minuit. Plus de rencontres secrètes parmi des lueurs +incertaines! + +Prends ma main droite. Sauve-moi, Seigneur, des liens médiocres et des +rêves indolents. Et que tous les dormeurs s’éveillent pour me voir dans +mon impuissance triomphante devant Ta majesté muette! + + + + +XXIX + + +Donne-moi le suprême viatique de l’amour--c’est là ma prière--le +viatique qui me permettra de parler, d’agir, de souffrir selon Ta +volonté et d’abandonner toutes choses pour n’en être pas abandonné +moi-même. Fortifie-moi dans les dangers, honore-moi de souffrance, +aide-moi à gravir les chemins difficiles du sacrifice quotidien. + +Donne-moi la suprême confiance de l’amour--c’est là ma prière--cette +confiance dans la vie qui défie la mort, qui change la faiblesse en +puissance, la défaite en victoire. + +Élève-moi, afin que ma dignité, acceptant l’offense, dédaigne de la +rendre. + + + + +XXX + + +Je me sentais las d’avoir marché tout le long le jour. C’est alors que +j’ai tourné la tête vers Ta cour royale encore lointaine. + +La nuit tombait. J’étais hanté de nostalgie. Quelles que fussent les +paroles de mon chant la douleur les traversait--car mes chants eux-mêmes +avaient soif, ô mon Amant, mon Bien-Aimé, mon Préféré! + +Quand l’heure sombra dans l’obscurité Ta main laissa choir le sceptre +pour prendre un luth et en pincer les cordes; et mon cœur palpitait, ô +mon Amant, mon Bien-Aimé, mon Préféré! + +Mais quels sont les bras qui m’enlacent? J’abandonnerai ce que je dois +abandonner; ce que je dois porter je le porterai. Qu’on me laisse +seulement marcher près de Toi, ô mon Amant, mon Bien-Aimé, mon Préféré! + +Descends parfois de Ton trône et viens te mêler à nos plaisirs comme à +nos douleurs; cache-Toi dans toutes les formes, dans toutes les +jouissances, dans l’amour et dans mon âme--et là, chante! O mon Amant, +mon Bien-Aimé, mon Préféré! + + + + +TABLE + + + L’ÉCHO DES HARMONIES + + Vous glissez dans l’ombre 11 + La finissante journée s’embuait 13 + D’où vient ton inquiétude 15 + J’ai mis une robe nouvelle aujourd’hui 17 + A toi je me suis entièrement donnée 19 + Ne te soucie pas de son cœur 21 + Dans une heure d’inconscience 23 + O que je sois pourvu d’un secret 25 + Il me souvient du jour 27 + Mes chants sont des abeilles 29 + Que faisiez-vous de vos chants 30 + Parce que l’air s’attendrit du parfum 31 + Des amants s’approchent de vous 33 + Vous m’avez magnifié selon votre amour 35 + Cette nuit j’ai composé une chanson 37 + J’ai désiré tracer les mots de l’amour 39 + Posez là votre lyre 41 + Cette nostalgie des jeux de l’Amour 43 + Moi, l’oiseau prisonnier 44 + Je crois t’avoir aperçue en songe 45 + Je suis pour toi comme la nuit 47 + Nous sommes venus ici tous les deux 49 + Entre tant de jours vous avez choisi celui-ci 51 + Jadis, chaque matin 53 + Des paroles vagues m’obsèdent 55 + Je suis heureux que votre regard 57 + Notre destin voyage 59 + Le murmure magique du printemps 61 + Je suis la barque 63 + J’ai rencontré de nombreuses vierges 64 + + MADÂNA 69 + OURVASHI 77 + + + L’ÂME DES PAYSAGES + + Si j’avais vécu dans Ujjain 85 + Mon cœur est une flûte dont a joué mon amant 88 + Vous êtes à l’infini variée dans l’exubérance de l’univers 89 + Quand le destin nous devient avare 91 + Tu te donnes à moi comme une fleur 93 + O Sakhi, ma peine est sans bornes 95 + Je vous tiendrai caché dans mes yeux 97 + Je me sens mêlée à la poussière 99 + Heureux fut mon réveil 101 + Lorsque je t’ai rencontré 103 + Je me suis arrêtée au bord de la route 105 + Par votre haleine je m’exhale 107 + Cède, ô bourgeon, cède! 108 + Amant téméraire de la nature 109 + Le bac glisse entre les deux villages 111 + Quand, pareil à une épée luisante 113 + Mes yeux ne voient que la terre 115 + En amour le but n’est pas douleur 117 + Mon hôte a d’étranges façons 119 + Dès l’enfance du monde 121 + Un martin-pêcheur s’est posé 123 + Le soir me fait signe 125 + Mes yeux reçoivent la quiétude 127 + Que de fois, vaste Terre 129 + Avec des adolescents 131 + Je ne réclame nul salaire 133 + Il me semble ce soir, mon amie 135 + C’est au déclin du jour que je l’interrogeai 137 + Je songe en voyant vos deux pieds 139 + Ce paysage 141 + + BANDI MATARAM 143 + RETOUR 149 + + + PÉTALES SUR LA CENDRE + + Je me suis réveillé ce matin-là 157 + Amour, tu as coloré mes pensées 160 + L’heure s’obscurcit 161 + Tu désirais mon amour 163 + Pour une fois, voyageur 165 + Nous étions ensemble 167 + Ne reste pas devant ma demeure 169 + Je sais qu’elle fut l’étoile 171 + J’allais la quitter 173 + Derrière le grillage rouillé 175 + Nul n’accoste à cette rive 177 + Naguère, durant les languides heures de Mars 179 + Votre pensée m’accompagne sans cesse 181 + Elle a vers moi tourné 183 + Elle m’a quitté à l’heure 185 + Le nom qu’elle avait coutume de me donner 187 + Quand nous nous sommes 189 + Vous vous êtes baignée dans la sombre mer 191 + Sans doute m’arrêterai-je interdit 193 + La rivière est glauque 195 + Mon cœur laissera 197 + Avec vous sont parties 199 + Révèle toi 201 + Comme le pitoyable crépuscule 203 + C’est dans un sentier 204 + --Messager, le matin t’amena 207 + J’ai passé des heures bruyantes 209 + Viens, mon Amant 211 + Donne-moi le suprême viatique 213 + Je me sentais las d’avoir marché 215 + + +ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 30 MAI 1922 PAR L’IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE A +BRUGES-BELGIQUE. + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77770 *** diff --git a/77770-h/77770-h.htm b/77770-h/77770-h.htm new file mode 100644 index 0000000..20fda5b --- /dev/null +++ b/77770-h/77770-h.htm @@ -0,0 +1,2999 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>La fugitive | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> +p { text-align: justify; 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L’auteur les a lui-même traduits +en anglais, la seule langue européenne qu’il connût, +et c’est lors de son récent séjour à Paris +qu’il voulut bien me confier la traduction française.</p> + +<p class="i">Quelles images, quelles expressions rendraient la +noblesse de cette figure de prophète, l’atmosphère +à la fois mystérieuse et sereine dont elle est baignée ? +D’une voix juste, musicale, Tagore psalmodiait +plutôt qu’il ne chantait, sur des rythmes composés +par lui, ses poèmes hindous métrés et rimés comme +la prosodie occidentale…</p> + +<p class="i">Il eut la grâce de m’en envoyer un certain nombre +qui ne figurent pas dans le recueil paru en Angleterre. +De mon côté, pour des raisons de dilection, +je ne pris pas dans son entier l’ouvrage anglais : +en sorte que les lecteurs de celui-ci relisant en +français <i>La Fugitive</i>, y verront des dissemblances +même quant au fond.</p> + +<p class="i">Pour la forme, je me suis moins attachée à +rendre le mot à mot précis qu’à retrouver la fraîcheur +de sentiment, la balsamique senteur d’Asie un +moment respirée, quand j’écoutais Tagore au fil +des strophes dont je ne saisissais que l’expressive +mélodie.</p> + +<p class="i">Si le traducteur ne se sert point des mots qui +cheminent pas à pas c’est que l’idée, à ce moment, +est ailée. Des deux fidélités, celle qui suit la pensée +comme une esclave entravée et celle qui l’accompagne +avec d’autant plus d’amour et de piété qu’elle +est libre, j’ai cru pouvoir préférer la dernière.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">L’ÉCHO DES HARMONIES</h2> + + + + +<h3 title="I. Vous glissez dans l’ombre">I</h3> + + +<p>Vous glissez dans l’ombre, ô Fugitive +dont l’immatérielle présence laisse +derrière elle un sillage lumineux !</p> + +<p>Votre cœur est-il perdu pour l’Amant +qui vous appelle à travers d’infinies +solitudes ? Est-ce la rapidité de votre +fuite qui répand ainsi sur vos épaules +le désordre orageux de vos tresses ?</p> + +<p>Vos pieds, en baisant la poussière de +ce monde, y laissent une empreinte de +douceur ; vous arrachez du fond des +abîmes de la mort toute vie et tout +épanouissement, et si quelque lassitude +vous arrêtait soudain, l’univers cesserait +d’exister.</p> + +<p>Le rythme de ces pas invisibles +m’émeut !… Le psaume des flots écoulés +vibre en moi ! Vous m’entraînez de +monde en monde, d’apparence en apparence, +et j’apprends des joies, des douleurs +et des chants.</p> + +<p>La marée est haute ; le vent souffle ; +la barque danse comme le désir même +de mon âme…</p> + +<p>J’abandonnerai sur la rive mon trésor +et je voyagerai par des nuits insondables +jusqu’aux immortelles clartés !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c2" title="II. La finissante journée s’embuait">II</h3> + + +<p>La finissante journée s’embuait. Une +première étoile parut, indécise, aux +confins des mornes solitudes du ciel.</p> + +<p>Je me retournai pour contempler +derrière moi la route tracée, songeant +comme le long des jours elle n’avait +servi que pour un voyage unique et +pour n’être plus jamais parcourue de +nouveau.</p> + +<p>L’histoire de ma venue ici-bas gît-elle +donc ainsi, muette, dans cette traînée +de sable ? Va-t-elle de la colline matinale +jusqu’à l’insondable nuit ?</p> + +<p>Assis à l’écart je songe encore. La +route parcourue est peut-être semblable +à une harpe ; peut-être attend-elle pour +chanter ce qui fut, les doigts divins du +Maître et l’ombre plus dense du crépuscule.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c3" title="III. D’où vient ton inquiétude">III</h3> + + +<p>D’où vient ton inquiétude, Bien-Aimée ? +Laisse mon cœur toucher le +tien et que sous mes baisers s’efface +ta douleur muette.</p> + +<p>Des mystères de la nuit nous est +venue cette heure, afin que l’amour s’y +crée un monde nouveau entre les portes +closes, à la lueur de cette lampe unique.</p> + +<p>Nous n’avons pour toute mélodie +qu’un roseau sur lequel nos lèvres se +poseront tour à tour ; pour couronne +nous n’avons qu’une guirlande dont je +parerai mon front après en avoir paré +le tien.</p> + +<p>Arrachant de ma poitrine ce voile, je +préparerai sur le sol notre couche ; +l’unisson des caresses et un sommeil de +délices empliront notre univers étroit +et sans bornes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c4" title="IV. J’ai mis une robe nouvelle aujourd’hui">IV</h3> + + +<p>J’ai mis une robe nouvelle aujourd’hui, +parce que mon corps voudrait +chanter.</p> + +<p>Ce n’est pas assez de m’être à jamais +donnée ; du fond de mon amour il me +faut créer de nouveaux dons chaque +matin. Et ne lui paraîtrai-je pas une +offrande nouvelle, vêtue de cette nouvelle +robe ?</p> + +<p>Pareille au ciel vespéral mon âme se +colore d’une allégresse infinie, voilà +pourquoi je changerai mes voiles afin +qu’ils soient tantôt du vert de la jeune +herbe fraîche, tantôt nuancés comme +un champ de riz en hiver.</p> + +<p>Aujourd’hui ma robe ressemble à +l’azur pluvieux. Elle prête à mes membres +la teinte de l’illimité, le reflet des +collines d’outre-mer. Elle porte dans +ses plis la joie des nuages d’été qui +voyagent à travers le ciel.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c5" title="V. A toi je me suis entièrement donnée">V</h3> + + +<p>A toi je me suis entièrement donnée. +Je n’ai conservé qu’un simple voile de +réserve.</p> + +<p>Il est si mince que tu souris en secret +et que j’en ressens un peu de honte.</p> + +<p>Les souffles printaniers le déplacent ; +le trouble même de mon cœur en remue +les plis comme une vague remue son +écume.</p> + +<p>Ne me blâme pas, mon amour, de +m’être cachée sous les brumes de ce +voile.</p> + +<p>Ma réserve n’est pas une feinte, +c’est la tige frêle qui porte la fleur de ma +dévotion pour devant toi s’incliner avec +des grâces réticentes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c6" title="VI. Ne te soucie pas de son cœur">VI</h3> + + +<p>Ne te soucie pas de son cœur, mon +cœur ; abandonne-le dans l’obscurité. +Qu’est-ce donc, si ses perfections ne +viennent que de son corps, ses charmes +de son seul visage ? Laisse-moi m’enivrer +du simple éclat de ses yeux !</p> + +<p>Je ne veux pas savoir si c’est une +maille illusoire dont ses bras m’ont +enlacé, car la maille elle-même est +exquise et rare. Et du désenchantement +ne peut-on sourire pour l’oublier ?</p> + +<p>Ne te soucie pas de son cœur, mon +cœur. Demeure satisfait si la musique +est sincère malgré que les mots soient +mensongers.</p> + +<p>Jouis de ses grâces lorsqu’elles ondoient +comme un nymphéa sur une +moiroitante et décevante surface, et +quelle que soit la chose qui dort au +fond de l’eau !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c7" title="VII. Dans une heure d’inconscience">VII</h3> + + +<p>Dans une heure d’inconscience je +suis venu. Mais toi, lève les yeux et +laisse-moi deviner si des fantômes s’y +attardent encore, semblables à ces nuées +qui musent au zénith. Et puisque je suis +là, tolère ma présence.</p> + +<p>Les roses du jardin boutonnent déjà ; +elles ignorent que nous négligerons de +les cueillir lorsqu’elles seront fleuries… +L’étoile du matin palpite ; une lueur +se mêle aux rameaux dont s’ombrage ta +fenêtre, comme en des jours passés.</p> + +<p>Mais que ces jours soient passés je +l’oublie durant une heure.</p> + +<p>J’oublie si jamais tu m’as humilié +en te détournant lorsque je t’ouvrais +mon âme. Il ne me souvient que des +mots arrêtés sur tes lèvres tremblantes, +et d’avoir vu dans ton regard glisser les +ombres de la passion.</p> + +<p>J’oublie que tu as oublié ! me voici.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c8" title="VIII. O que je sois pourvu d’un secret">VIII</h3> + + +<p>O que je sois pourvu d’un secret — tel +dans un nuage d’été la pluie non répandue — un +secret enveloppé de +silence avec lequel je pourrais flâner !</p> + +<p>O que j’aie quelqu’un à qui murmurer +des paroles d’amour, là-bas où les ondes +paresseuses s’étirent sous les arbres ensommeillés !</p> + +<p>Cette heure semble attendre un avènement, +et vous me demandez la cause +de mes larmes. Je ne puis vous la dire — c’est +le secret qui ne m’est pas encore +révélé.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c9" title="IX. Il me souvient du jour">IX</h3> + + +<p>Il me souvient du jour.</p> + +<p>La lourde pluie fait trêve un instant, +puis tombe à nouveau, serrée et capricieuse +et comme violentée par de brusques +haleines.</p> + +<p>J’ai pris ma harpe. Sans hâte, j’en frôle +les cordes jusqu’à ce que la musique +inconsciente ait épousé de cette tempête +les cadences folles.</p> + +<p>Elle a quitté son ouvrage ; elle s’est +arrêtée à ma porte ; elle repart d’un pas +mal assuré. Elle est revenue, et contre +le mur appuyée elle attend ; enfin, lentement +elle est entrée et s’est assise.</p> + +<p>Tête basse elle coud sans parler ; mais +bientôt elle laisse là son aiguille et regarde +par la fenêtre, à travers la ligne +brouillée des arbres.</p> + +<p>Cela seulement : une heure de crépuscule +pluvieux ; de l’ombre ; un chant… +Du silence.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c10" title="X. Mes chants sont des abeilles">X</h3> + + +<p>Mes chants sont des abeilles qui suivent +ton sillage embaumé ; autour de +tes grâces craintives elles bourdonnent +et sont avides d’un butin secret.</p> + +<p>Quand la fleur du matin s’incline +accablée, quand les torpeurs de midi +descendent sur la forêt muette, mes +chants reviennent avec des ailes plus +languides — des ailes poudrées d’or !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c11" title="XI. Que faisiez-vous de vos chants">XI</h3> + + +<p>Que faisiez-vous de vos chansons, +mon oiseau, lorsque vous vous blotissiez +dans ce nid tiède ? N’y trouviez-vous pas +une joie complète ? Quelle nostalgie +vous fait donc exhaler votre âme dans +l’infini du ciel ?</p> + +<p>— Mon bonheur restait sans voix dans +les tiédeurs du nid ; dans l’infini du ciel +j’ai découvert que je savais chanter.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c12" title="XII. Parce que l’air s’attendrit du parfum">XII</h3> + + +<p>Parce que l’air s’attendrit du parfum +des <i>Bakulas</i>, et que les rayons de la +lune s’épandent sur les branches comme +s’ils tombaient d’une coupe renversée +par des dieux ivres, vous cherchez en +vain quelque prétexte pour rappeler +celui qui partit les yeux noyés de larmes.</p> + +<p>Cette nuit-là aussi prodiguait ses +fleurs ; les ombres restaient immobiles +sur le gazon, les rayons de la lune semblaient +attendre qu’un mot de douceur +sortît de vos lèvres. Mais vous n’avez +pas parlé, et avec l’aube il est parti. +A présent c’est en vain que vous +cherchez un prétexte pour le rappeler…</p> + +<p>La lune d’Avril promène encore ses +rayons de corolle en corolle, mais parce +que cette nuit-là vous vous êtes injustement +tue, l’instant plein de trésors +qu’elle vous offrait demeure à jamais +perdu. Et maintenant vous cherchez +en vain un prétexte pour rappeler celui +qui vous a quittée, les yeux noyés de +larmes !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c13" title="XIII. Des amants s’approchent de vous">XIII</h3> + + +<p>Des amants s’approchent de vous, ma +Reine ; ils déposent orgueilleusement +leurs trésors à vos pieds, et mon tribut, +à moi, n’est composé que de chimères.</p> + +<p>La tristesse s’est glissée au cœur de +mon univers ; ma meilleure part s’est +assombrie.</p> + +<p>Alors que les heureux se rient de ma +misère je vous demande de pleurer sur +elle et de la rendre ainsi précieuse.</p> + +<p>Je vous apporte un instrument sans +voix ; j’en ai forcé les cordes pour atteindre +une note suprême, et les cordes se +sont brisées.</p> + +<p>Alors que des maîtres narguent ces +cordes brisées je vous demande de +prendre dans vos mains ma lyre et +d’emplir le silence avec votre chant.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c14" title="XIV. Vous m’avez magnifié selon votre amour">XIV</h3> + + +<p>Vous m’avez magnifié selon votre +amour, moi qui suis un homme au +milieu des autres, plongé dans le courant +vulgaire, balloté par la changeante +faveur du monde.</p> + +<p>Vous m’avez fait place là où les poètes +vont déposer leurs offrandes, là où des +amants aux noms illustres se saluent à +travers les âges.</p> + +<p>Des indifférents me croisent au marché ; +ils ignorent que mon corps est +devenu précieux sous vos caresses ; ils +ne savent pas qu’en moi je porte votre +baiser comme le soleil porte en lui ce +sceau divin qui l’embrasa d’une flamme +inextinguible !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c15" title="XV. Cette nuit j’ai composé une chanson">XV</h3> + + +<p>Cette nuit j’ai composé une chanson, +mais vous n’étiez pas là.</p> + +<p>J’ai trouvé les mots que j’avais en +vain cherchés tout le jour. Oui, du +sein de la paix nocturne ils se sont +rythmés en musique, tandis que les +étoiles, une à une s’allumaient. Mais +vous n’étiez pas là.</p> + +<p>Je voulais, ce matin, vous chanter ma +chanson ; mais si je n’en ai pas oublié la +musique les mots rebelles m’échappent, +à présent que vous êtes là !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c16" title="XIV. J’ai désiré tracer les mots de l’amour">XVI</h3> + + +<p>J’ai désiré tracer les mots de l’amour +dans leur propre couleur ; mais comme +ils se cachent au fond de mon être et +comme nos larmes sont pâles !</p> + +<p>Les reconnaîtras-tu, mon amie, ces +mots sans couleur ?</p> + +<p>J’ai désiré dire les mots de l’amour +dans leur propre musique, mais cette +musique ne résonne que dans mon cœur +et mes yeux sont chargés de silence.</p> + +<p>Les reconnaîtras-tu, mon amie, ces +mots sans musique ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c17" title="XVII. Posez là votre lyre">XVII</h3> + + +<p>Posez là votre lyre, mon amour ; laissez +à vos bras la liberté de m’enlacer.</p> + +<p>Que mon cœur au toucher de vos +doigts atteigne les extrêmes bords du +sentiment.</p> + +<p>Ne penchez pas la tête, ne la détournez +pas ; mais offrez-moi votre baiser +comme l’arôme longtemps contenu dans +un calice.</p> + +<p>N’étouffez pas cette minute avec de +vaines paroles, mais qu’une grande +vague silencieuse nous entraîne vers des +délices sans limites.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c18" title="XVIII. Cette nostalgie des jeux de l’Amour">XVIII</h3> + + +<p>Cette nostalgie des jeux de l’Amour, +mon amour, n’est pas seulement mienne +mais vôtre.</p> + +<p>Vos lèvres sourient, vos pipeaux chantent +parce que mon amour les inspire.</p> + +<p>Votre désir s’impatiente aussi vivement +que mon désir !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c19" title="XIX. Moi, l’oiseau prisonnier">XIX</h3> + + +<p>Moi, l’oiseau prisonnier, devant l’obscurité +du ciel je t’interroge, bel oiseau +libre ! Dis-moi, est-ce là le dernier jour +du monde ? Le soleil ne viendra-t-il plus +dorer les barreaux de ma cage ?</p> + +<p>Va donc, toi ! Monte au-dessus de cette +conspiration des nuées ; cherche l’illusion +qui me manque… Chante ! Chante pour +moi la lumière éternelle !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c20" title="XX. Je crois t’avoir aperçue en songe">XX</h3> + + +<p>Je crois t’avoir aperçue en songe +avant de te connaître ; telles sont les +presciences d’Avril avant les plénitudes +du printemps.</p> + +<p>La vision que j’eus de toi n’est-elle +pas venue alors que toutes choses s’imprégnaient +du parfum des <i>Sals</i> en fleurs, +quand le scintillement vespéral de la +rivière ajoutait comme une frange à la +blondeur des sables, quand les rumeurs +des jours d’été s’entremêlaient vaguement ?</p> + +<p>Oui, moqueuse et fuyante la vision +que j’eus de ton visage en des heures +évadées !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c21" title="XXI. Je suis pour toi comme la nuit">XXI</h3> + + +<p>Je suis pour toi comme la nuit. Je ne +puis te donner que la paix et le silence +cachés dans l’ombre.</p> + +<p>Lorsque dès l’aurore tu ouvriras les +yeux, je te laisserai au bourdonnement +des abeilles et au chant des oiseaux.</p> + +<p>Mon offrande ne sera qu’une larme +versée sur ta jeunesse ; tes sourires en +en sortiront plus frais ; elle saura voiler +la cruelle jubilation du jour.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c22" title="XXII. Nous sommes venus ici tous les deux">XXII</h3> + + +<p>Nous sommes venus ici tous les deux, +amie, et voilà qu’à ce carrefour je m’arrête +pour te dire adieu.</p> + +<p>La route s’ouvre large et droite devant +toi ; mon but, à moi, ne peut être +atteint que par d’inconnus chemins de +traverse.</p> + +<p>Je suivrai le vent et les nuées ; je +suivrai les étoiles jusqu’au faîte de la +colline où l’on voit poindre l’aube ; je +suivrai les amants qui tressent avec +leurs paroles nombreuses une même +guirlande.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c23" title="XXIII. Entre tant de jours vous avez choisi celui-ci">XXIII</h3> + + +<p>Entre tant de jours vous avez choisi +celui-ci pour visiter mon jardin, alors +que la pluie a passé sur mes roses et que +sur les gazons s’éparpillent des feuilles +arrachées.</p> + +<p>Je ne sais ce qui vous amena malgré +le dépouillement des haies et les rigoles +qui sillonnent mes allées… Dissipée, la +prodigue richesse du printemps ! Évanouis, +les chants et les parfums d’hier !</p> + +<p>Et pourtant demeurez un peu. Laissez-moi +découvrir encore pour vous, et bien +que votre jupe n’en puisse être remplie, +des fleurs oubliées. Le temps presse, +car les nuages s’amoncellent, et voilà de +nouveau l’orage.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c24" title="XXIV. Jadis, chaque matin">XXIV</h3> + + +<p>Jadis, chaque matin, quand la rosée +luisait dans l’herbe, vous veniez balancer +mon hamac. Mais, glissant des sourires +aux larmes, je ne vous reconnaissais pas.</p> + +<p>Durant les somptueux midis d’Avril +vous me parliez, je crois, de vous suivre. +Mais je cherchais votre visage, et voici +qu’entre nous passaient des processions +fleuries, et des hommes et des femmes +jetant leurs chansons aux souffles du sud.</p> + +<p>Sur la route je vous ai croisé sans vous +reconnaître. Et puis, certains jours plein +du vague parfum des lauriers roses, +plein du vent qui s’obstinait parmi +les gémissantes palmes, je vous ai longuement +considéré. Et je ne savais pas +si vous m’aviez jamais été inconnu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c25" title="XXV. Des paroles vagues m’obsèdent">XXV</h3> + + +<p>Des paroles vagues m’obsèdent, mais +je laisserai le silence et la nuit s’exprimer +lentement en musique.</p> + +<p>Ma vie est aujourd’hui comme un +cloître où l’on fait pénitence et où le +printemps hésite à remuer et à murmurer.</p> + +<p>Il n’est pas l’heure pour vous, mon +amour, de franchir le pas de ma porte. +A la seule crainte d’entendre le cliquetis +de vos bracelets s’émeuvent les échos +du jardin…</p> + +<p>Les roses, pour embaumer, doivent +patienter encore ; ne donnez pas aux +corolles fermées l’inquiétude de s’épanouir +avant le temps !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c26" title="XXVI. Je suis heureux que votre regard">XXVI</h3> + + +<p>Je suis heureux que votre regard de +pitié ne s’attarde pas sur moi.</p> + +<p>L’enchantement de la nuit et mes +paroles d’adieu qui résonnaient avec +l’accent du désespoir ont seuls amené +des pleurs au bord de mes paupières. +Mais le jour va poindre, mon cœur s’affermira +et il n’y aura plus de loisir +pour les larmes.</p> + +<p>Qui donc prétend que l’oubli est impossible ?</p> + +<p>La mort pitoyable ronge les moëlles +de la vie pour mettre un terme à ses +folles entreprises ; l’orageuse mer calmée +retourne à son berceau ; les feux de la +forêt s’assoupissent sur leur couche de +cendres. Vous et moi nous nous quittons, +et la distance qui nous sépare disparaîtra +bientôt sous les herbes sauvages +et sous les fleurs épanouies.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c27" title="XXVII. Notre destin voyage">XXVII</h3> + + +<p>Notre destin voyage sur une mer non +traversée dont les vagues se poursuivent +dans un jeu de cache-cache incessant.</p> + +<p>C’est l’inquiète mer du changement ; +elle perd et perd encore ses troupeaux, +et bat des mains contre le ciel immuable.</p> + +<p>Au centre de cette mer éperdue, entre +l’aube et la nuit, Amour, vous êtes l’île +verdoyante où le soleil baise l’ombre +vaporeuse, où les oiseaux sont les amants +chanteurs du silence.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c28" title="XXVIII. Le murmure magique du printemps">XXVIII</h3> + + +<p>Le murmure magique du printemps, +entrebaillant une porte secrète, découvre +la Princesse de beauté qui fit en moi sa +demeure. Toujours elle fut là, blottie +au fond d’un berceau d’illusions, et le +rythme de mon cœur l’endormait. +Aujourd’hui ses voiles se sont soulevés, +les parfums errants des jardins enchantés +l’ont frôlée et l’ont réveillée. Elle +contemple avec surprise, reflétée dans +un miroir poli, la marque nuptiale peinte +sur son front en des temps oubliés.</p> + +<p>J’entends les échos d’une ballade dont +je ne sais si elle dit faux ou vrai, mais +dont je sais qu’elle est étrange ; mes +pensées se sont enfuies vers le pays des +choses qui n’arrivent pas mais qui sont ; +dans l’île aromatique qui repose au-delà +des océans, des femmes tordent au soleil +leurs cheveux humides, ou s’étendent +sous les branches remuées des bois de +santal… Et je courtise celles que je +n’ai jamais vues et que jamais je ne +connaîtrai.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c29" title="XXIX. Je suis la barque">XXIX</h3> + + +<p>Je suis la barque ; vous êtes la mer et +aussi le nautonier.</p> + +<p>Vous m’entraînez dans les profondeurs, +mais pourquoi m’inquièterais-je ?</p> + +<p>Vaut-il mieux atteindre le port que +de se perdre avec vous ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c30" title="XXX. J’ai rencontré de nombreuses vierges">XXX</h3> + + +<p>J’ai rencontré de nombreuses vierges +en de lointains pays. Les unes m’abordaient +pour me demander mon nom, +d’autres baissaient les yeux et demeuraient +muettes. J’ai vu des sourires +aigus comme des épées et des sourires +évoquant un abîme de larmes. Et +j’allais toujours, attiré par la distance +qui renouvelle ses promesses incertaines +comme ses différents paysages.</p> + +<p>C’est aux jours printaniers, avec les +feuilles naissantes, que j’atteignis le +royaume enchanté du Sommeil. A travers +une haie de serviteurs endormis je franchis +la porte d’un palais. Le long des +longs corridors vides je passai devant +la chambre du Roi et la chambre de la +Reine, et puis j’arrivai à la chambre où, +couchée sous les lueurs adoucies du +crépuscule, dormait la fille du Roi.</p> + +<p>Son lit moëlleux était blanc comme +un pétale de lotus. Ses tresses répandues +au bord de l’oreiller ressemblaient à une +sombre cascade immobile ; son bras +gauche était jeté sur le désordre de ses +voiles et son bras droit reposait sur sa +poitrine remuée par un souffle égal. +Dans cet étrange domaine du Sommeil +elle semblait en vérité l’image même du +Rêve !</p> + +<p>Agenouillé devant elle, j’ai penché +mon visage au-dessus du sien jusqu’à +ce que son haleine fît bondir mon +sang ; j’ai fixé longuement ses paupières +closes et je les ai baisées pour que mon +baiser pénétrât jusqu’à ses songes… Sur +une feuille de bouleau je traçai mon nom +et j’ajoutai ces mots : « Dormeuse, je +t’abandonne mon cœur. » Enfin, ayant +noué la feuille de bouleau à ma chaîne +de perles et l’ayant jetée sur ses cheveux +épars, je m’enfuis.</p> + +<p>… Mais l’enchantement se dissipe ; le +royaume dormant sort peu à peu de sa +torpeur. Au fond du silence vibrent des +voix humaines ; le Roi et la Reine se sont +réveillés, et les jeunes Princes s’émerveillent +de voir la terrasse nue envahie +par des herbes déjà hautes. Dans la +chambre où les lampes se sont éteintes, +où l’encens des cassolettes n’est plus +qu’une pincée de cendres, la fille du +Roi assise sur sa couche contemple tour +à tour une feuille de bouleau et une +chaîne de perles.</p> + +<p>Pudiquement, d’une tunique elle revêt +sa gorge nue ; frissonnante elle épie, elle +cherche, et ne découvre nul mystérieux +visiteur. Elle lit et relit le message tracé +sur la feuille de bouleau : elle prend son +front entre ses mains, et s’interroge, et +s’interroge encore. Et longtemps elle +demeure incertaine.</p> + +<p>Près d’elle les secrets de la nature sont +murmurés par les feuillages du jardin, +mais elle sent que de pareils secrets +accompagnent les battements précipités +de son cœur ; les souffles du vent viennent +de temps à autre lui poser une +impatiente question, et c’est la même +question qui hante son esprit troublé. +La fille du Roi s’interroge : Qui donc +déposa sur sa chevelure un message +amoureux et une chaîne de perles ?</p> + +<p>Ainsi passent les jours. Le printemps +disparaît, faisant place à l’été pluvieux ; +ensuite vient l’automne dans la chaude +lumière qui dore les moissons mûres ; +l’hiver, avec ses brumes matinales, avec +ses nuits hostiles, succède à l’automne. +Et voici que le nouveau printemps renaît +des saisons mortes. La fille du Roi est +à sa fenêtre ; parmi ses cheveux défaits +brille toujours une chaîne de perles…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c31">MADÂNA</h3> + + +<p>Aux premiers matins du monde, Madâna, +dieu de l’Amour, vous rôdiez ici-bas +parmi les mortels. Votre frémissant +oriflamme ralliait de jeunes hommes qui +s’élançaient à votre rencontre pour vous +saluer. Et tandis que l’air s’embaumait +du parfum des vendanges, leurs pensées, +comme de chaudes roses, se couvraient +d’une pourpre soudaine !</p> + +<p>Des poètes, sur les marches de votre +temple, vous présentaient leurs chants ; +des gazelles en couples léchaient vos +doigts divins ; le tigre et la tigresse se +couchaient docilement à vos pieds. +Chaque soir des vierges allumaient la +torche de votre sanctuaire et déposaient +devant vous les bourgeons acérés du +<i>Champâ</i> pour en façonner des javelots.</p> + +<p>Celles-ci, les timides, vous suppliaient +de les épargner lorsque, soulevant votre +arc, vous en étirez la corde ; celles-là, les +curieuses, dérobant en secret une flèche +de votre carquois en essayaient la +pointe sur leur sein. Quand vous dormiez +las et languide, à l’ombre des forêts, +des fiancées passaient, repassaient devant +vous et remuaient les clochettes de +leurs ceintures tout en vous épiant +d’un regard sournois et voilé.</p> + +<p>L’une d’elles ne vint-elle pas au bord +de la rivière ? Ignorant encore qu’elle +serait votre victime et paresseusement +étendue sur la berge herbeuse, elle laissait +sa cruche flotter dans le courant. +Vous approchiez… Votre rire éclatant +surprit sa rêverie… Confuse elle se leva +et tenta vainement de vous punir en +vous lançant de l’eau.</p> + +<p>Retournez vers la terre, dieu de +l’Amour ! Les fleurs sauvages voudraient +se mêler au désordre de vos +boucles ; la lampe nuptiale, au fond du +silence nocturne, attend votre venue ; +la terre desséchée songe au baiser de +vos pas. Le cœur de l’homme, comme +une coupe offerte, demande à recevoir +le vin de votre Paradis !</p> + +<hr> + + +<p>Le feu de ta colère, ô Shiva, divin +Ascète, a réduit en cendres le corps de +Madâna pour délivrer son âme — ainsi +s’est-elle répandue à travers les éléments ! +Depuis lors, jour et nuit, son +haleine trouble celle du vent ; le brouillard +de ses larmes descend comme un +voile sur le visage des crépuscules ; sa +plainte semble émaner du sein même +des choses, et son chant assourdi, dans +le silence des soirs d’Avril met en +extase la terre !</p> + +<p>L’adolescent s’émerveille des sauvages +ardeurs qui soudain vibrent en +lui avec le rythme de son sang ; la vierge +interroge les signes mystérieux qui lui +sont faits par la nature ; les épaves d’un +monde de félicités semblent glisser sur +les nuages d’Automne… Un message +nous est confié par ce tournesol épanoui +sous le soleil du jour.</p> + +<p>Le halo de la lune entre les branches +ressemble à la robe lumineuse d’une +apparition déjà dissipée ; la rougeur +naissante de l’aube évoque un sourire +évasif derrière un masque à demi levé ; +là où des amants, jadis, échangeaient +leurs baisers, naissent aujourd’hui les +fleurs de la prairie. Ta colère, ô divin +Ascète, n’a consumé le corps de Madâna +que pour immortaliser son fantôme +dans l’âme de l’univers !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c32">OURVASHI</h3> + + +<p>Vous n’êtes ni mère ni fille, ni fiancée, +Ourvashi ! Vous êtes femme pour avoir +de telle sorte volé l’âme du Paradis !</p> + +<p>Quand le soir fatigué s’en revient +avec les troupeaux, vous ne préparez +point les lampes de la demeure ; vous +n’entrez pas avec un cœur ému, avec un +sourire tremblant, heureuse du secret +nocturne, dans la couche nuptiale. +Comme l’aurore vous êtes sans voiles, +Ourvashi, et sans honte.</p> + +<p>Nul n’imaginerait le débordement de +splendeur qui vous créa !</p> + +<p>Sortie des flots dès le premier matin +du premier printemps vous portiez la +coupe de la vie dans votre main droite +et du poison dans votre main gauche. +L’orageux océan, apaisé comme un serpent +qu’on charme, roulait ses têtes +innombrables à vos pieds. Votre grâce +radieuse émergea des écumes, nue et +sans tache et pareille à la fleur du jasmin.</p> + +<p>Fûtes-vous jamais enfantine ou timide, +Ourvashi, jeunesse inaltérable ?</p> + +<p>Dormiez-vous, Fille des îles de corail, +bercée au fond des nuits bleues et +fluides, parmi ces étranges reflets de +gemmes que prennent les coquillages, +au milieu des monstres multiformes qui +grouillaient ici-bas avant la naissance du +jour ?</p> + +<p>Vous êtes adorée des hommes de tous +les temps, ô perpétuelle Merveille !</p> + +<p>Le monde s’émeut d’une souffrance +enchantée au seul regard de vos yeux. +Les ascètes vous abandonnent le fruit +de leurs austérités, les chants des poètes +tournoient dans le parfum de votre +présence. Vos pieds, portés par une +insouciante joie, sonnent sur les ailes +du vent comme des cloches d’or.</p> + +<p>Vous dansez devant les dieux, lançant +des rythmes nouveaux à travers l’espace, +Ourvashi !</p> + +<p>La terre alors sent frissonner ses herbes +et ses feuillages, les moissons d’automne +se balancent, les mers se soulèvent +de toutes leurs furieuses vagues +cadencées ; les astres, perles passées +à la chaîne qui saute sur votre gorge +et qui se brise, les astres tombent du +firmament, et les cœurs humains palpitent +d’une ardeur renouvelée.</p> + +<p>La première, Ourvashi, vous avez +rompu le sommeil des âges et fait vibrer +les airs d’un frémissement d’inquiétude.</p> + +<p>L’univers vous baigne de ses larmes ; +vos pieds sont rougis du sang de son +cœur ; légère, vous cherchez votre équilibre +sur l’instable corolle de lotus du +désir, et vous jouez sans fin dans cette +intelligence sans limites où Dieu compose +ses rêves tumultueux !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c33">L’ÂME DES PAYSAGES</h2> + + +<p class="i small">Quelques-uns des poèmes qui vont suivre furent inspirés à +Tagore par les chants des Bauls, secte errante et mendiante de +l’Inde.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 title="I. Si j’avais vécu dans Ujjain">I</h3> + + +<p>Si j’avais vécu dans Ujjain, la ville +royale, à l’époque où Kalidâsa fut poète +du roi, j’aurais connu quelque fille de +Malva et ma pensée se serait émue +des musiques de son nom.</p> + +<p>Elle m’eût, à travers l’ombre oblique +de ses cils, effrontément regardé ; elle +eût prétexté d’accrocher son voile aux +rameaux d’un jasmin pour s’attarder +auprès de moi.</p> + +<p>De telles choses advinrent en des jours +passés dont l’empreinte disparaît sous +les feuilles mortes, et les étudiants d’aujourd’hui +se querellent sur des dates +qui jouent à cache-cache.</p> + +<p>Ces âges enfuis, je ne les pleurerai +point ; mais hélas ! et encore hélas ! que +les filles de Malva s’en soient allées à +leur suite… En quelles sphères divines +ont-elles donc porté leurs corbeilles +débordantes de roses ?</p> + +<p>Je m’attriste, ce matin, d’être né trop +tard pour rencontrer celles que j’aurais +dû connaître ; et pourtant Avril porte +les mêmes fleurs dont elles tressaient +leurs cheveux.</p> + +<p>La même brise du sud qui remuait +leurs voiles balance les roses d’à présent, +et nulle joie ne manque à ce printemps +que Kalidâsa n’est plus là pour chanter.</p> + +<p>Mais je sais bien que s’il me voit du +Paradis des poètes il a des raisons d’être +jaloux !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c34" title="II. Mon cœur est une flûte dont a joué mon amant">II</h3> + + +<p>Mon cœur est une flûte dont a joué +mon amant. Si quelque jour elle doit +tomber en des mains étrangères, qu’il +la jette au loin !</p> + +<p>La flûte de mon amant lui est chère. +Si jamais une autre haleine en veut +tirer des sons d’un autre mode, qu’il +jonche le sol de ses débris !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c35" title="III. Vous êtes à l’infini variée dans l’exubérance de l’univers">III</h3> + + +<p>Vous êtes à l’infini variée dans l’exubérance +de l’univers, Dame aux multiples +magnificences !</p> + +<p>Votre route est semée de lumières, +votre attouchement fait naître des fleurs, +la traîne de votre robe balaye une danse +d’étoiles, et vos musiques aux notes +diverses trouvent leur écho parmi des +mondes innombrables !</p> + +<p>Mais unique dans l’inconnaissable +mystère de l’âme, ô Dame du silence +et de la solitude, vous voici corolle de +lotus sur la tige de l’Amour…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c36" title="IV. Quand le destin nous devient avare">IV</h3> + + +<p>Quand le destin nous devient avare +et que les mondes de l’amour s’évanouissent ; +quand les caresses, quand les sourires +nous sont comptés ou refusés ; +quand les amis d’hier nous négligent +et que nos débiteurs nous fuient, alors +il est temps pour vous, Poète, fermant +au cadenas votre porte, d’unir les mots +aux mots et les rythmes aux rythmes.</p> + +<p>Quand le destin d’humeur changeante +nous accorde des faveurs nouvelles ; +quand le fleuve des plaisirs, naguère +desséché, inonde soudain notre vie ; +quand les amis frappent à notre porte +et que les ennemis font trêve ; quand des +yeux tendres nous contemplent et que +des sourires nous envoient leurs messages, +alors il est temps pour vous, +Poète, de livrer vos rythmes au vent, +d’unir votre cœur à un cœur et vos +lèvres à d’autres lèvres.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c37" title="V. Tu te donnes à moi comme une fleur">V</h3> + + +<p>Tu te donnes à moi comme une fleur +qui ne s’épanouit qu’aux approches du +soir et dont la présence se trahit par +les senteurs qu’elle dégage dans l’ombre. +Ainsi vient à pas sourds le printemps, +quand ses bourgeons gonflent les écorces.</p> + +<p>Tu t’imposes à mon esprit comme les +hautes vagues de la marée montante, et +mon cœur se noie sous des chants houleux.</p> + +<p>Je pressentais ta venue comme la nuit +pressent l’aube. A travers des nuages +qui s’empourprent un ciel nouveau +m’est révélé.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c38" title="VI. O Sakhi, ma peine est sans bornes">VI</h3> + + +<p>O Sakhi<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, ma peine est sans bornes. +Août s’en vient chargé de lourds nuages +et ma demeure reste solitaire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Amie.</p> +</div> +<p>L’orage menace, le sol détrempé se +ravine ; mon amour s’attarde au loin… +Mon âme est défaillante d’angoisse.</p> + +<p>J’entends le cri des paons et le coassement +des grenouilles. L’ombre, à +présent, m’envahit toute !</p> + +<p>Vidyapati<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> demande : « Jeune femme, +comment passeras-tu tes jours et +tes nuits sans ton Seigneur ? »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Le nom du poète.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c39" title="VII. Je vous tiendrai caché dans mes yeux">VII</h3> + + +<p>Je vous tiendrai caché dans mes yeux, +mon amour ; j’enchâsserai votre image +comme un joyau pour la porter sur ma +poitrine.</p> + +<p>Vous fûtes en moi dès l’enfance, à +travers ma jeunesse, à travers ma vie +entière, à travers mes rêves !</p> + +<p>Je vous retrouve ainsi lorsque je +m’éveille comme lorsque je m’endors.</p> + +<p>J’ai songé et songé encore, et je sais +que votre amour est mon trésor unique.</p> + +<p>Chandidadas<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> dit : « Soyez tendre +à celle qui vous aime dans la vie et dans +la mort. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Le nom du poète.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c40" title="VIII. Je me sens mêlée à la poussière">VIII</h3> + + +<p>Je me sens mêlée à la poussière sur +laquelle marche mon Bien-Aimé, à l’eau +des lacs dans lesquels il se baigne.</p> + +<p>O Sakhi ! mon amour passe les bornes +de la mort pour s’élancer à sa rencontre !</p> + +<p>Je suis une avec le miroir qui double +son image, une avec l’air qui le frôle +lorsqu’il remue son éventail.</p> + +<p>Govindadas<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> dit : « Vous êtes la +bague d’or, jeune femme ; il est l’émeraude. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Le nom du poète.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c41" title="IX. Heureux fut mon réveil">IX</h3> + + +<p>Heureux fut mon réveil, ce matin, +car j’ai vu mon Bien-Aimé. L’infini +n’est qu’une joie et ma jeunesse connaît +sa plénitude.</p> + +<p>Mes doutes et mes angoisses se dissipent ; +c’est aujourd’hui que ma demeure +est vraiment ma demeure, que +mon corps devient vraiment mon corps.</p> + +<p>Oiseaux, chantez vos chants les plus +purs ! Soleil, brillez de votre plus douce +lumière ! Laissez voler vos flèches, ô +dieu de l’Amour !</p> + +<p>J’attends l’heure où je frémirai toute +sous ses caresses… Vidyapati dit : « Votre +bonheur est grand, femme, béni soit +votre amour. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c42" title="X. Lorsque je t’ai rencontré">X</h3> + + +<p>Lorsque je t’ai rencontré par une nuit +sans étoiles, perdu dans un labyrinthe +obscur, mon désir fut de te guider avec +ma lanterne. Mais tu ne désirais pas +mon désir.</p> + +<p>Quand je t’ai vu passer sur le chemin +de l’insulte, lançant tes chansons à la +poussière, mon désir fut de te couronner +avec des fleurs fraîches. Mais tu ne +désirais pas mon désir.</p> + +<p>Quand tes serviteurs pleuraient ou +menaçaient, réclamant un salaire indû, +mon désir fut de m’offrir à toi pour +rien. Mais tu ne désirais pas mon désir…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c43" title="XI. Je me suis arrêtée au bord de la route">XI</h3> + + +<p>Je me suis arrêtée au bord de la +route ; si ma présence ne t’est pas +douce je n’irai pas plus avant.</p> + +<p>Si tu n’as pas besoin de mon amour +laisse-moi te quitter ici. Je ne mendierai +plus un seul de tes regards, si les miens +t’importunent.</p> + +<p>La poussière et la lumière crue de +midi m’aveuglent, mais au bord de la +route j’attendrai que ton cœur, peut-être, +revienne chercher le mien.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c44" title="XII. Par votre haleine je m’exhale">XII</h3> + + +<p>Par votre haleine je m’exhale en +vivantes notes de joie ou de douleur.</p> + +<p>Je suis une avec votre chant, qu’il +soit matinal ou nocturne, qu’il se glisse +parmi les rayons du soleil ou parmi les +ombres du soir.</p> + +<p>Si je devais me perdre toute dans l’envol +de ce chant je n’en ressentirais nulle +peine tant cette mélodie m’est chère !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c45" title="XIII. Cède, ô bourgeon, cède !">XIII</h3> + + +<p>Cède, ô bourgeon, cède ! Laisse ton +cœur éclater enfin !</p> + +<p>L’esprit de l’épanouissement sur toi +s’est rué. Peux-tu rester bourgeon +encore ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c46" title="XIV. Amant téméraire de la nature">XIV</h3> + + +<p>Amant téméraire de la nature, ô Printemps, +fais haleter le cœur des forêts +dans son effort pour s’exprimer !</p> + +<p>Viens en souffles d’inquiétude là où +des fleurs s’épanouissent parmi des +feuilles nouvelles ! Romps comme une +révolte lumineuse la vigile nocturne, et +sous la terre même annonce leur liberté +prochaine aux semences emprisonnées !</p> + +<p>Comme l’éclair, comme l’orage, va, +pénètre soudain dans la ville nombreuse. +Délivre le verbe figé ; dirige la lutte inconsciente ; +ranime l’ardeur qui faiblit… +Vaincs la mort !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c47" title="XV. Le bac glisse entre les deux villages">XV</h3> + + +<p>Le bac glisse entre les deux villages +qui se regardent à travers l’étroit courant.</p> + +<p>L’eau n’est pas profonde. C’est une +simple interruption dans les petites +aventures quotidiennes, comme celle +qui se ferait dans les paroles d’un chant +alors que sa mélodie continue…</p> + +<p>Ils se considèrent, les deux villages, +à travers l’eau babillarde, et le bac glisse +entre eux d’âge en âge, et du temps des +semences au temps des moissons.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c48" title="XVI. Quand, pareil à une épée luisante">XVI</h3> + + +<p>Quand, pareil à une épée luisante, le +torrent de la colline a été replacé par le +soir dans son fourreau d’ombre, une +bande d’oiseaux passe avec de frissonnantes +rumeurs d’ailes.</p> + +<p>Cette fuite parmi les choses immobiles +y ranime le désir soudain du mouvement ; +elle déchire les réseaux du silence ; +elle se révèle comme un grand émoi !</p> + +<p>J’imagine les monts et les forêts volant +à travers les âges ; j’imagine que de la +nuit renaît la lumière à chaque rencontre +d’étoile…</p> + +<p>Je sens en moi-même l’essor d’un +oiseau migrateur ; il se fraye une route +par-delà la vie et la mort, tandis que +notre monde inquiet voyage sans repos +dans l’infini sans bornes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c49" title="XVII. Mes yeux ne voient que la terre">XVII</h3> + + +<p>Mes yeux ne voient que la terre, mais +mon cœur aime et devine, et il connaît +la joie.</p> + +<p>Des plaisirs fleurissent autour de moi, +prenant mille formes. Mais où donc est +le fil secret de votre cœur qui les reliera +en guirlandes ?</p> + +<p>La flûte du Maître chante à travers +toutes choses ; j’écoute, et je suis dans +sa demeure.</p> + +<p>Il est la mer, et la rivière qui mène à la +mer, et il est aussi la rive.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c50" title="XVIII. En amour le but n’est pas douleur">XVIII</h3> + + +<p>En amour le but n’est pas douleur ou +joie, mais amour !</p> + +<p>Le libre amour unit ; il s’allume par +l’amour comme la flamme par la flamme. +Mais d’où vint la première flamme ?</p> + +<p>Quand la flamme secrète apparaît, elle +fait du dedans et du dehors un seul +foyer, et toutes les barrières tombent +en cendres.</p> + +<p>Le poète dit : « Qui donc possède +l’amour sans le payer son prix ? Quand +vous refusez le don de vous-même l’univers +tout entier vous devient avare. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c51" title="XIX. Mon hôte a d’étranges façons">XIX</h3> + + +<p>Mon hôte a d’étranges façons. Il arrive +aux heures où je ne l’attendais pas ; et +pourtant, comment refuser de l’accueillir ?</p> + +<p>Je l’espère parfois toute une nuit +durant, auprès de ma lampe allumée ; +or il demeure absent, et c’est lorsque +ma lampe s’éteint qu’il arrive, réclamant +sa place. Puis-je le laisser à la +porte ?</p> + +<p>Je ris et je danse avec mes compagnes +lorsqu’il passe soudain vêtu de deuil ; +alors il m’apparaît que ma joie était +vaine.</p> + +<p>J’ai vu souvent un sourire sur ses +lèvres quand mon cœur souffrait, et +j’ai découvert que ma peine n’était point +réelle.</p> + +<p>Et j’accepte de ne pas toujours le +comprendre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c52" title="XX. Dès l’enfance du monde">XX</h3> + + +<p>Dès l’enfance du monde, Himalaya, +sortant du sein déchiré de la terre, vous +érigiez de cîme en cîme votre défi au +soleil. Puis vint le temps où vous dîtes +en vous-même : « Pas plus haut ! » Et +votre ardeur éprise des fuyants nuages +trouva sa limite et s’arrêta pour saluer +l’infini.</p> + +<p>C’est alors que la beauté, libre en ses +jeux, vous décora de fleurs et d’oiseaux.</p> + +<p>Vous demeurez dans votre solitude +comme un savant sur les genoux duquel +est ouvert quelque livre très ancien aux +innombrables pages de pierre. Je ne +sais quelle histoire y fut tracée. Est-ce +l’histoire de l’éternelle union de Shiva, +le divin ascète, avec Bhavâni, le divin +amour ? Est-ce le drame de la Puissance +unie à la Fragilité ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c53" title="XXI. Un martin-pêcheur s’est posé">XXI</h3> + + +<p>Un martin-pêcheur s’est posé sur la +barque vide, tandis qu’au bord du fleuve +un buffle couché, les yeux mi-clos, +savoure le luxe de la boue fraîche.</p> + +<p>Le chien du village aboie ; une vache +broute dans la prairie, suivie par une +bande de <i>Saliks</i> en quête d’insectes.</p> + +<p>A l’ombre des tamariniers, au fond +du bocage paisible, se rassemblent les +bruits de la nature : le pépiement des +oiselets, l’appel aigu d’un milan, le +cri des cigales, le plongeon d’un poisson +dans l’eau.</p> + +<p>Je découvre ainsi les limbes de la +nature, et que la Terre maternelle tressaille +à la première vivante étreinte +contre sa poitrine !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c54" title="XXII. Le soir me fait signe">XXII</h3> + + +<p>Le soir me fait signe, et volontiers +j’eusse suivi les voyageurs du dernier +bac pour traverser l’ombre.</p> + +<p>Certains regagnaient leur demeure ; +d’autres partaient pour de lointaines +contrées ; tous risquaient l’aventure.</p> + +<p>Mais je demeure sur la rive ; l’été +s’éloigne et l’hiver ne me donnera point +de moissons.</p> + +<p>J’attends un amour dont les déceptions +et les larmes, semées dans la terre +obscure, s’épanouiront en fleurs et en +fruits quand renaîtra l’aurore.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c55" title="XXIII. Mes yeux reçoivent la quiétude">XXIII</h3> + + +<p>Mes yeux reçoivent la quiétude du +firmament, et voici que je sens passer +en moi ce que sent un arbre dont les +feuilles entr’ouvertes comme des coupes, +débordent de lumière.</p> + +<p>Une pensée hante mon esprit comme +ces buées qui rasent les prairies ; elle +se mêle aux murmures de l’eau, aux +soupirs lassés des brises.</p> + +<p>J’imagine avoir déjà vécu dans l’infini +des choses de ce monde, et qu’à cet +infini j’ai donné mes amours et mes +douleurs !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c56" title="XXIV. Que de fois, vaste Terre">XXIV</h3> + + +<p>Que de fois, vaste Terre, j’ai désiré +m’unir à vous et partager l’allégresse +de chacune de vos tiges érigées vers le +ciel !</p> + +<p>Je crois vous avoir appartenu en des +âges lointains, longtemps avant ma naissance. +Est-ce pourquoi, quand les lueurs +automnales glissent sur les champs de +riz, il me souvient de notre intime communion ? +Est-ce pourquoi j’entends encore +l’écho des voix amicales qui me +répondent du seuil d’un passé mystérieux ?</p> + +<p>Aux heures vespérales, quand les +troupeaux s’en retournent vers l’étable +le long des sentiers herbeux, sous la +lune plus haute que les fumées du village, +je songe à cette grande séparation +qui se fit lors du premier matin de mon +être !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c57" title="XXV. Avec des adolescents">XXV</h3> + + +<p>Avec des adolescents venus de toutes +parts j’allais vers la cour de la Reine +en criant : « Reine, je viderai ta cassette ; +je recevrai de tes mains la couronne de +la victoire ! »</p> + +<p>Seul parmi nous il conservait un +visage serein comme la lumière du +temple. Ses yeux ressemblaient aux +étoiles qui s’évanouissent dans les abîmes +de l’aube.</p> + +<p>Il se tenait immobile au bord du +chemin. Quand nous lui demandions +s’il espérait triompher il souriait et +répondait : « Mon but n’est pas la +victoire. » Et nous nous moquions de +ses paroles.</p> + +<p>La Reine était assise sur son trône. +Alors des sons montèrent de ma harpe, +tantôt pareils à une averse d’astres, tantôt +pareils à un orage d’été.</p> + +<p>Les saisons se succédèrent et la dernière +fleur de <i>Shiuli</i> fut lancée sur la +dépouille de l’automne. J’avais pendant +les mois écoulés diversifié mes chants, +et c’est mon front qui reçut la couronne +de la victoire.</p> + +<p>Puis la lumière du jour s’éteignit, la +foule envieuse se dispersa. A celui qui +restait aux pieds de la Reine je dis : +« Il est l’heure d’allumer les lampes, +pourquoi ne t’éloignes-tu pas ? »</p> + +<p>« Mon service auprès de la Reine +n’aura jamais de fin, répondit-il, car +c’est pour sacrifier à la Reine toute +victoire et toute couronne que je suis +venu. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c58" title="XXVI. Je ne réclame nul salaire">XXVI</h3> + + +<p>Je ne réclame nul salaire pour les +airs que je vous ai chantés.</p> + +<p>Je serai satisfaite s’ils ne vivent +qu’une nuit durant et disparaissent dès +l’aube comme les étoiles, l’obéissant +troupeau qu’une bergère effrayée préserve +du soleil.</p> + +<p>Mais vous, ô mon Poète, qui parfois +aussi m’avez chanté vos chants, souvenez-vous +qu’à les entendre, j’ai pour +toujours perdu mon âme !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c59" title="XXVII. Il me semble ce soir, mon amie">XXVII</h3> + + +<p>Il me semble ce soir, mon amie, qu’à +travers les mondes innombrables où +déjà nous vécûmes, nous avons, vous +et moi, laissé le souvenir de notre union. +Quand je lis des légendes anciennes +inspirées par des passions éteintes aujourd’hui, +il me semble que jadis nous +ne fîmes qu’un, vous et moi, et que la +mémoire nous en revient avec la mémoire +des temps…</p> + +<p>J’imagine que le matin qui transfigurait +la terre en des siècles abolis a glissé +quelques rayons encore dans votre cœur +comme dans le mien. Car nos cœurs +restent éternellement jeunes dans la +vieillesse des âges, et l’univers entier +devient ainsi témoin de notre amour !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c60" title="XXVIII. C’est au déclin du jour que je l’interrogeai">XXVIII</h3> + + +<p>C’est au déclin du jour que je l’interrogeai : +« En quel étrange pays suis-je +venu ? » Elle baissa seulement les yeux, +et comme elle s’éloignait j’entendis son +bracelet tinter contre sa jarre.</p> + +<p>Les bambous s’inclinaient mollement +au bord de la rivière et les choses semblaient +appartenir au passé. Non loin +j’entendais encore un bracelet tinter +contre une jarre…</p> + +<p>Cesse de ramer. Fixe notre barque !… +L’étoile du soir s’est cachée derrière le +dôme du temple et la pâleur des degrés +de marbre hante les sombres eaux.</p> + +<p>Des voyageurs attardés soupirent ; les +lueurs des fenêtres lointaines s’insinuent +à travers le feuillage. Et toujours +un bracelet tinte contre une jarre, et +j’entends des pas dans la ruelle jonchée +de feuilles.</p> + +<p>La nuit tombe ; les tours du palais +ont l’air de fantômes ; la cité lasse bourdonne. +Ne rame plus ; fixe notre barque.</p> + +<p>Laisse-moi prendre mon repos au +seuil de cette terre alanguie sous les +astres, car c’est là que dans l’ombre +tinte un bracelet contre l’anse d’une +jarre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c61" title="XXIX. Je songe en voyant vos deux pieds">XXIX</h3> + + +<p>Je songe en voyant vos deux pieds +nus et frêles que les fleurs sont l’empreinte +des pas de l’été.</p> + +<p>Les vôtres marquent légèrement sur +le sable l’histoire de leurs aventures — une +histoire qu’en passant la brise efface.</p> + +<p>Venez ! Glissez dans mon cœur ces +tendres pieds ! Laissez une empreinte +durable sur la route du pays de mes +rêves.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c62" title="XXX. Ce paysage">XXX</h3> + + +<p>Ce paysage, je l’ai contemplé durant +plus d’un mois de Mars, au moment où +s’épanouissent les fleurs de la moutarde.</p> + +<p>Je connais la paresseuse ligne de l’eau, +la tache grisâtre que plaque au-delà le +sable, et le sentier qui mène à travers +champs jusqu’au village.</p> + +<p>J’ai tenté d’emprisonner en vers l’oisive +mélodie du vent et le battement des +rames de telle barque passagère.</p> + +<p>Je me suis émerveillé de la simplicité +de ce grand monde gisant devant moi — de +l’aisance tendre et familière avec +laquelle mon cœur découvre l’Éternelle +Étrangère !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c63" title="BANDI MATARAM">BANDI MATARAM<br> +<span class="small">(Appel à la Patrie)</span></h3> + + +<p>Berger des peuples, chef des destinées +de l’Inde, en ton saint nom s’éveillent +le Pandjab, le Guzarat, le Sindh, le Bengale, +Ceylan, les états Mahrathes et les +provinces Dravidiennes, les Vinahyas et +les Hymalayas, la Jamouna, le Gange +et les vagues dressées de l’Océan !</p> + +<p>Les terres et les eaux, implorant ta +bénédiction, chantent l’hymne de ton +triomphe.</p> + +<p>Victoire, ô Dispensateur de tous les +biens ! Victoire, ô Chef des destinées de +l’Inde !</p> + +<p>Ton appel s’étend de proche en +proche. Les Brahmes, les Bouddhistes +et les Sikhs, les Jaïns et les Parsis, les +Chrétiens et les Musulmans, tous s’unissent +pour recevoir l’universel message !</p> + +<p>Ils viennent de l’Orient comme de +l’Occident tresser une guirlande d’amour +au bord de ton trône.</p> + +<p>Victoire, ô Pacificateur des peuples ! +Victoire, ô Chef des destinées de l’Inde !</p> + +<p>Les chemins de l’Histoire sont montueux +où des pélerins suivent la trace +des roues de ton char, divin Guide !</p> + +<p>D’âge en âge, les nations s’élèvent +et s’effondrent, et ta couche sacrée vibre +des échos tragiques de nos tourmentes.</p> + +<p>Victoire, ô Libérateur du monde ! +Victoire, ô Chef des destinées de l’Inde !</p> + +<p>Du plus profond de l’ombre et de la +nuit ta sollicitude toujours inquiète s’est +penchée sur les peuplades persécutées !</p> + +<p>Telle une mère aimante, de tes yeux +qui ne clignent point tu veillais ; tu +nous protégeais des terreurs et des +cauchemars.</p> + +<p>Victoire, ô Guérisseur de toute souffrance ! +Victoire, ô Chef des destinées de +l’Inde !</p> + +<p>Mais l’obscurité se dissipe avec la +première lueur du jour sur les collines +orientales. Des oiseaux chantent, des +brises apportent les effluves d’une vie +nouvelle !</p> + +<p>La Patrie dormante ouvre ses yeux +au pourpre reflet de ton amour ; elle +s’incline, et son front touche la poussière +de tes pieds.</p> + +<p>Victoire, ô Roi des rois ! Victoire, ô +Chef des destinées de l’Inde !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c64">RETOUR</h3> + + +<p>Les célestes fleurs de la guirlande que +vous m’aviez donnée, Indra, dieu des +dieux, se sont flétries dans ma chevelure. +Le temps est épuisé de la suprême +récompense. Et voici qu’il me faut vous +quitter, vous tous, dieux et déesses, +pour retrouver un monde brisé par des +naissances et par des morts.</p> + +<p>J’espérais voir une larme furtive +mouiller vos paupières au moment de +notre séparation… Mais la douleur est +bannie de vos fêtes. Et lorsque nous qui +venions de la terre pour les partager +nous retournons à la trouble poussière, +vous sentez à peine ce que pourrait +sentir un <i>banyan</i> séculaire perdant sa +feuille la plus jaune.</p> + +<p>Si jamais la virginale clarté qui vous +baigne s’obscurcissait d’une ombre, vos +journées connaîtraient les haltes du +soir ; les pas dansants de Menakâ, oubliant +la perfection de leur cadence, +s’égareraient en de rougissantes erreurs ; +les pures notes de la <i>vîna</i> qui repose +sur les seins d’Ourvashi se changeraient +en accents passionnés…</p> + +<p>Mais non ! Vivez heureux dans l’éternelle +paix souriante de votre royaume, +ô dieux, et laissez-nous la terre qui +n’est point un paradis. Sur son cœur, +sanctuaire des larmes sacrées, elle serre +de pauvres corps las et souillés. Elle +ouvre grands ses bras aux faibles, aux +obscurs, aux indignes.</p> + +<p>Adieu donc, Apsaras ! Vos âmes ne +connaissent ni le désir des rencontres, +ni la tristesse des départs… Je sais, moi, +que ma bien-aimée m’attend sur la +terre et me prépare un trésor de douceurs. +Je sais aussi que le souvenir du +ciel me hantera vaguement lorsque, +m’éveillant aux heures lunaires, sous +les brises parfumées de jasmins, je la +regarderai dormir à mes côtés avec un +de ses bras reposant contre ma poitrine.</p> + +<p>Aujourd’hui je réprime mes sanglots… +Le Paradis que j’abandonne s’efface +comme une ombre… Toi seule tu demeures +vraie, Terre patiente. J’aperçois +déjà des rives sablonneuses bordant +une eau bleue, des neiges au sommet +d’une colline violacée, l’aube silencieuse +qui se dévoile au-dessus des arbres +du village.</p> + +<p>Les pleurs que tu répandis lors de +notre dernier arrachement sont depuis +longtemps séchés, Terre maternelle, +mais tu ne m’accueilleras pas moins +comme celui-là même qu’il te plaisait +d’attendre. Tu veilleras sur moi, tu +prendras soin de moi, tu lèveras tes +regards mélancoliques vers les dieux +lointains, et ton cœur palpitera de +crainte de me perdre encore, moi qui +t’appartiens… et qui cependant ne t’appartiens +pas !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">PÉTALES SUR LA CENDRE</h2> + + + + +<h3 id="c65" title="I. Je me suis réveillé ce matin-là">I</h3> + + +<p>Je me suis réveillé ce matin-là, Dame +de mon voyage, aux rumeurs de ta barque +quittant la rive ; nous avons répondu +au signal que nous faisaient les vagues, +et je t’ai demandé : « La moisson de +notre espoir mûrira-t-elle dans l’île qui +repose plus loin que les horizons bleus ? »</p> + +<p>Le silence de ton sourire est tombé +sur mon interrogation comme le silence +du soleil sur la mer.</p> + +<p>Les jours passèrent à travers des +orages tour à tour et des espaces calmes. +Les vents perplexes s’apaisaient pour +un temps et les flots gémissaient. Je +t’ai demandé : « La tour du sommeil se +trouve-t-elle quelque part après le bûcher +de cendres mourantes du jour consumé ? »</p> + +<p>Tu ne m’as pas répondu ; seuls tes +yeux ont brillé comme la frange des +nuées pourpres du couchant.</p> + +<p>Ce soir ta silhouette s’embue dans +les ténèbres, tes cheveux battus par le +vent frôlent ma joue et parfument ma +tristesse. Je cherche à saisir un pli de +ta tunique et je demande : « Existe-t-il +par delà l’infini, ô Dame de mon voyage, +un jardin des morts où mes chants +s’épanouiront dans ton silence ? »</p> + +<p>Tu souris, et ton sourire rayonne +comme le halo d’or des étoiles à minuit.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c66" title="II. Amour, tu as coloré mes pensées">II</h3> + + +<p>Amour, tu as coloré mes pensées et +mes rêves avec les derniers reflets de +ta gloire, tu as transfiguré ma vie par +la beauté prochaine de ma mort. Comme +le soleil couchant nous laisse entrevoir +un peu du paradis, tu as changé ma +douleur en une extase suprême.</p> + +<p>Par ta magie, Amour, la vie et la +mort sont devenues pour moi un même +vaste émerveillement !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c67" title="III. L’heure s’obscurcit">III</h3> + + +<p>L’heure s’obscurcit et la flamme mourante +de ma lampe vacille.</p> + +<p>Je n’ai pas remarqué l’instant où le +soir est entré dans la nuit, comme la +fille du village qui, après avoir rempli +une dernière cruche à la rivière, referme +la porte de sa case.</p> + +<p>Je te parlais, Bien-Aimée, avec un +esprit conscient seulement de ma propre +voix. Dis-moi, mes paroles avaient-elles +un sens ? Ont-elles apporté quelque +message venu de plus loin que des +rives de ce monde ?</p> + +<p>A présent que je me suis tu, je sens +mieux la paix nocturne débordante de +pensées. Mais je contemple avec terreur +l’abîme muet qui de ces pensées me +sépare !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c68" title="IV. Tu désirais mon amour">IV</h3> + + +<p>Tu désirais mon amour et cependant +tu ne m’aimais pas. Désormais ma vie +se noua à la tienne comme une chaîne +dont les anneaux t’enserrent plus étroitement +lorsque tu luttes pour t’évader.</p> + +<p>Mon désespoir est un compagnon +mortel qui s’exalte à la moindre de tes +faveurs et qui cherche à t’entraîner +dans l’ombre et dans les larmes.</p> + +<p>Tu brisas ma liberté, mais avec ses +épaves s’est édifiée ta propre geôle.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c69" title="V. Pour une fois, voyageur">V</h3> + + +<p>Pour une fois, voyageur, sois imprudent +et détourne-toi de ton chemin. +Bien qu’éveillé, sois comme le jour +captif d’un filet de brouillard.</p> + +<p>N’évite pas le jardin des cœurs égarés, +là-bas, au terme de la mauvaise route ; +là-bas où l’herbe est jonchée de fleurs +rouges poussant à l’abandon, où des +eaux mélancoliques sombrent dans la +mer houleuse.</p> + +<p>Longtemps, sans repos, tu as veillé +sur le butin des années inutiles ; qu’il +soit enfin dissipé ! Il te restera le triomphe +désespéré d’avoir tout perdu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c70" title="VI. Nous étions ensemble">VI</h3> + + +<p>Nous étions ensemble lorsque le Printemps +a frappé à notre porte en criant : +Laissez-moi entrer ! Il nous offrait les +secrets murmurés de sa joie, le frisson +des pousses nouvelles !</p> + +<p>J’étais occupé de mes pensées, vous +étiez assise à votre rouet… Il s’éloigna, +et soudain nous le vîmes disparaître avec +les dernières roses.</p> + +<p>A présent que vous n’êtes plus là, +Bien-Aimée, le Printemps frappe et dit +encore : Laisse-moi entrer ! Il m’offre +le frisson des feuilles sèches, l’écho d’un +roucoulement de colombe.</p> + +<p>Je suis assis à la fenêtre et un fantôme, +près de moi, file des songes tristes… Et +pour le Printemps qui n’a plus que de +secrètes douleurs à m’offrir toutes les +portes se sont ouvertes !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c71" title="VII. Ne reste pas devant ma demeure">VII</h3> + + +<p>Ne reste pas devant ma demeure avec +des yeux avides qui me demandent mon +secret. Ce n’est qu’une pierre menue +striée de sang par la passion.</p> + +<p>Quels dons m’apportent tes deux +mains qui les veulent jeter devant moi +dans la poussière ? Si j’accepte, je crains +d’être chargé d’une dette insolvable…</p> + +<p>Ne reste pas devant ma fenêtre avec +ta jeunesse et tes fleurs, elles insultent +à ma misère !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c72" title="VIII. Je sais qu’elle fut l’étoile">VIII</h3> + + +<p>Je sais qu’elle fut l’étoile de mon +matin et qu’elle est revenue pour moi +dans le ciel du soir, car je reconnais son +sourire.</p> + +<p>Je l’avais perdue pendant les lourdes +heures de la journée ; mais elle s’est +embarquée pour un voyage solitaire +qui devait nous réunir au seuil de la +nuit.</p> + +<p>Sa voix, jadis, troublait mon sang +avec des tentations aventureuses ; parmi +les ombres elle murmure à présent +des choses que je ne comprends pas.</p> + +<p>Mais je sais qu’elle est toujours la +même qui, sous des voiles changeants, me +demande encore une parole d’amour !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c73" title="IX. J’allais la quitter">IX</h3> + + +<p>J’allais la quitter. Elle ne parlait pas, +mais je connaissais à sa langueur qu’elle +eût aimé me retenir.</p> + +<p>Maintes fois j’avais cru deviner la +supplication de ses mains, bien qu’elle +en fût inconsciente ; ses bras hésitants +eussent pu devenir une guirlande de +jeunesse autour de mon cou…</p> + +<p>Tant de gestes craintifs reviennent à +ma mémoire et me révèlent des choses +tenues secrètes jusque-là.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c74" title="X. Derrière le grillage rouillé">X</h3> + + +<p>Derrière le grillage rouillé de la +fenêtre une fille brune et laide est assise, +pareille à une barque échouée sur les +sables.</p> + +<p>Après le travail du jour je retourne +dans ma demeure, et mes regards sont +attirés par elle.</p> + +<p>Elle me fait songer à des lacs dont les +eaux nocturnes seraient ourlées par le +clair de lune.</p> + +<p>Elle n’a que sa fenêtre pour toute +liberté ; c’est par là que la lumière du +matin salue ses nostalgies ; c’est par là +que ses yeux sombres, comme des +astres perdus retournent à leur ciel.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c75" title="XI. Nul n’accoste à cette rive">XI</h3> + + +<p>Nul n’accoste à cette rive. Les filles +n’y viennent pas puiser de l’eau ; la +côte est broussailleuse ; des <i>Saliks</i>, par +troupes bruyantes, creusent leurs nids +dans l’abrupte falaise hostile aux barques +des pêcheurs.</p> + +<p>Tu choisis pour t’asseoir un banc +d’algues sèches et l’heure avance. A qui +penses-tu ? Elle me regarde et répond : +« A personne. »</p> + +<p>Nul bétail ne vient s’abreuver à cette +rive. Seules quelques chèvres égarées +broutent l’herbe rare près de l’oblique +<i>Peepal</i> déraciné.</p> + +<p>Tu es assise dans l’ombre avare et +l’heure avance. Dis-moi, qui donc attends-tu ? — Elle +me regarde et répond : +« Personne. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c76" title="XII. Naguère, durant les languides heures de Mars">XII</h3> + + +<p>Naguère, durant les languides heures +de Mars, je t’attendais vainement. Tu +viens à présent avec la saison des pluies +et tu fais dans mon cœur vibrer la +symphonie des orages et des vents fous !</p> + +<p>En ces jours passés de Mars je +croyais t’avoir aperçue glissant sur les +fleurs de la prairie et les entraînant dans +les plis de ta jupe flottante ; je croyais +avoir entendu le cliquetis de tes bracelets, +respiré ton haleine douce le long +des allées du jardin…</p> + +<p>Aujourd’hui je découvre ta présence +dans toute la forêt ; je vois tes cheveux +comme une ondée obscure se répandre +à travers le ciel ; tu penches sur moi +ton ombre magique, et j’entends les +échos d’un grave cérémonial.</p> + +<p>Les parures légères que j’avais pour +toi réunies sont une bien minime offrande ; +je n’ai pas encore su faire chanter +mon luth comme il convient pour ta +louange. Mais pouvais-je deviner, moi +qui te préparais de claires épousailles, +qu’en t’approchant je deviendrais le +serviteur d’un culte ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c77" title="XIII. Votre pensée m’accompagne sans cesse">XIII</h3> + + +<p>Votre pensée m’accompagne sans cesse, +Bien Aimée ; puissiez-vous en retour +ne pas penser à moi seulement quand +vous en avez le loisir. Ma vie se passe +à vous attendre ; puissiez-vous ne pas +venir à moi seulement quand vous vous +souvenez !</p> + +<p>Sur ma couche solitaire je demeure +des nuits entières à vous espérer. La +lueur de ma lampe pâlit enfin dans +l’aube naissante, et mes yeux sont las +d’avoir longtemps veillé.</p> + +<p>Couronnée de grâces vous marchez +en chantant au milieu des heures heureuses. +Se peut-il qu’à ces heures +heureuses j’aille mêler mes pas si le +hasard me les fait rencontrer ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c78" title="XIV. Elle a vers moi tourné">XIV</h3> + + +<p>Elle a vers moi tourné légèrement +la tête et m’a lancé un furtif regard +d’adieu.</p> + +<p>Ce fut son ultime don. Où pourrai-je +dorénavant le préserver des heures +écrasantes ?</p> + +<p>Le soir doit-il vraiment effacer cette +tendre lueur d’angoisse comme il efface +la dernière flamme du soleil couchant ? +Faut-il que l’orage l’entraîne dans ses +urnes, comme il entraîne le pollen +dispersé des fleurs ?</p> + +<p>Laissez à la mort la gloire des princes +et la puissance des riches. A moi les +larmes et le souvenir d’un regard passionné !</p> + +<p>Mon chant dit : « Je n’envie ni la +gloire des princes ni la puissance des +riches, mais telles choses précieuses et +secrètes m’appartiennent. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c79" title="XV. Elle m’a quitté à l’heure">XV</h3> + + +<p>Elle m’a quitté à l’heure où la nuit +déjà se dissipe.</p> + +<p>Mon esprit cherchait sa consolation +dans la pensée que tout est vanité. « Et +pourtant, disais-je, ce nom tracé qui fut +le sien, cet éventail en feuilles de palmier, +par ses doigts brodé de soie pourpre, +ne sont-ce pas là des choses réelles ? »</p> + +<p>Comme un enfant inquiet qui blesse +sa propre mère je renversais tout en moi +et hors de moi, et je murmurais avec +rancune : « Notre monde est un monde +de trahison ! »</p> + +<p>Mais du firmament semé d’étoiles +descendait un reproche ; une voix parlait +à mon oreille : « Ingrat ! apprends à +combler le vide que j’ai laissé par le souvenir +vivant de mon passage ! »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c80" title="XVI. Le nom qu’elle avait coutume de me donner">XVI</h3> + + +<p>Le nom qu’elle avait coutume de me +donner, pareil au jasmin fleurissant +embauma les années de notre amour. +Les reflets qui tremblent avec les feuillages, +les senteurs de l’herbe dans la +nuit pluvieuse, la paix des heures qui +terminent un soir paresseux, se mêlaient +à son écho.</p> + +<p>Celui qui répondait à ce nom n’était +pas seulement une œuvre de Dieu ; <i>elle</i> +aussi le recréa pour elle au cours des +années fugitives.</p> + +<p>Depuis, les jours vagabonds ne se +groupent plus dans le nom murmuré +par sa voix. Ils disent : « qui nous rassemblera +désormais ? nous cherchons +notre bergère… »</p> + +<p>Comme les nuages du soir ils vont à +la dérive ; ils flottent dans l’obscurité ; +ils se perdent dans l’éternel oubli.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c81" title="XVII. Quand nous nous sommes">XVII</h3> + + +<p>Quand nous nous sommes rencontrés +mon cœur s’exprimait en musique : +« Celle qui est à jamais loin de toi +s’est à jamais rapprochée. »</p> + +<p>Mon chant s’arrête, et j’en viens à +croire ma Bien-Aimée toute proche, +oubliant en vérité qu’elle est loin, très +loin de moi.</p> + +<p>La musique comble l’infini qui sépare +nos deux âmes. Or ceci nous était caché +jadis par le brumeux écran des choses +quotidiennes.</p> + +<p>Au sein des fugaces nuits d’été, lorsqu’une +rumeur s’élève du silence, je +pleure l’absence de celle qui est près +de moi. Je m’interroge : « Quand donc +pourrai-je murmurer à son oreille des +mots qui portent en eux le rythme de +l’éternité ? »</p> + +<p>Sortez de vos langueurs, ô mes chants ! +A travers l’écran déchiré des choses +quotidiennes montez jusqu’à ma Bien-Aimée +dans la surprise éternelle des +premières rencontres !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c82" title="XVIII. Vous vous êtes baignée dans la sombre mer">XVIII</h3> + + +<p>Vous vous êtes baignée dans la sombre +mer. Vous êtes vêtue de la robe des +fiancées ; vous traversez l’arche de la +Mort et vous attendez les épousailles +de l’âme.</p> + +<p>Nul ne touche aux luths endormis ; +nul n’agace les tambourins ; les foules +sont absentes, et sur la porte personne +n’a suspendu de guirlandes.</p> + +<p>Loin des lampes allumées, dans un +rituel nouveau, les paroles que vous ne +prononcez pas vont au devant des +miennes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c83" title="XIX. Sans doute m’arrêterai-je interdit">XIX</h3> + + +<p>Sans doute m’arrêterai-je interdit si +jamais nous nous retrouvons dans une +vie future, marchant à la lumière d’un +autre monde lointain.</p> + +<p>Je comprendrai que tes yeux pareils +à des étoiles d’aube ont appartenu à +ce nocturne ciel oublié d’une existence +abolie.</p> + +<p>Oui, je comprendrai que la magie de +ton visage se pare encore du rayonnement +passionné de mon regard lors +d’une rencontre immémoriale, et qu’à +mon amour tu dois un mystère dont on +ne sait plus d’où il vient.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c84" title="XX. La rivière est glauque">XX</h3> + + +<p>La rivière est glauque et les souffles +du vent sont enrobés dans un nuage de +sable.</p> + +<p>Matinée inquiète et sombre ! Les +oiseaux se taisent au fond de leurs nids +secoués ; mon abandon murmure : « où +peut-elle être ? »</p> + +<p>Jadis, assis côte à côte, nous laissions +fuir le temps. Parmi nos jeux et nos +rires la majesté de l’amour ne trouvait +pas à s’exprimer.</p> + +<p>J’étais satisfait de choses minimes, +elle gaspillait les heures en de babillardes +futilités.</p> + +<p>Aujourd’hui c’est en vain que je la +voudrais ici dans la mélancolie de cette +proche tempête, dans l’âme de cette +solitude !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c85" title="XXI. Mon cœur laissera">XXI</h3> + + +<p>Mon cœur laissera un peu de ses +nuances à tous vos aspects, ô Terre, +quand je vous aurai quittée.</p> + +<p>Quelques échos de mon âme seront +ajoutés à l’harmonie de vos saisons, ma +pensée viendra, méconnaissable, rôder +dans le cycle de vos lumières et de vos +ombres.</p> + +<p>En des jours futurs, quand l’été frappera +au jardin des amants, ils ne sauront +pas que les fleurs de leurs bosquets +empruntent une beauté plus vive à mes +chants, ni que leur amour pour ce +monde s’accroît encore du mien.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c86" title="XXII. Avec vous sont parties">XXII</h3> + + +<p>Avec vous sont parties nos fugitives +heures d’amour, et je cherche à savoir +en quel lieu vous les préservez de la +poussière amoncelée lentement.</p> + +<p>Dans ma solitude je ne retrouve que +votre chant ; il mourut sur vos lèvres +mais laissa d’impérissables échos.</p> + +<p>Les soupirs de vos heures insatisfaites +je les découvre dans la paix +des crépuscules d’automne ; vos désirs +mêmes reviennent hanter mon âme du +fond de votre passé. Immobile, j’écoute +bruire leurs ailes…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c87" title="XXIII. Révèle toi">XXIII</h3> + + +<p>Révèle-toi, Passé sans commencement ! +Les siècles roulent vers ton sein +des vagues murmurantes, mais elles +perdent tout sens et toute vibration en +sombrant dans ta noire immensité sans +rides.</p> + +<p>Tu n’es pas mort, Passé, mais tu +restes secret. Et pourtant j’ai senti dans +mon être glisser tes pieds magiques, et +je t’ai parfois deviné dans l’âme de certaines +heures.</p> + +<p>Car tu ne perds rien de ce qui fut ! +Tu retraces l’histoire de nos ancêtres +sur les feuillets impondérables de nos +vies ; il te souvient des noms oubliés ; +le Présent inquiet parle avec ta voix du +seuil de ton silence !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c88" title="XXIV. Comme le pitoyable crépuscule">XXIV</h3> + + +<p>Comme le pitoyable crépuscule abolit +les stigmates du jour, laisse ma douleur +de t’avoir perdue, ô Bien-Aimée, jeter +sur moi le voile parfait du silence.</p> + +<p>Laisse les ruines et les naufrages se +mêler à l’immensité d’un soir apaisé +par ton souvenir, et plein d’une harmonie +sereine de tristesse et de paix !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c89" title="XXV. C’est dans un sentier">XXV</h3> + + +<p>C’est dans un sentier plein d’herbes +hautes que j’entendis sa voix : « Me +connais-tu ? »</p> + +<p>Je me retournai, et l’ayant vue : « Il +ne me souvient plus de ton nom », +dis-je.</p> + +<p>Elle répondit : « Je suis la première +grande douleur de ta jeunesse », et ses +yeux ressemblaient au matin ruisselant +de rosée.</p> + +<p>« Est-il épuisé, le profond trésor de +tes larmes ? » repris-je.</p> + +<p>Elle souriait et ne répondait pas. Je +compris que ses larmes avaient eu le +temps d’apprendre un nouveau langage.</p> + +<p>« Tu disais alors », murmura-t-elle, +« que tu chérirais à jamais ta peine. »</p> + +<p>Je rougis. « Oui, mais le temps a +passé et l’homme oublie », dis-je.</p> + +<p>Je pris dans la mienne sa main et +j’ajoutai : « C’est toi qui as changé. »</p> + +<p>« Ce qui fut jadis la douleur est +devenu la paix », dit-elle.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c90" title="XXVI. Messager, le matin t’amena">XXVI</h3> + + +<p>— Messager, le matin t’amena, d’or +vêtu.</p> + +<p>Après que le soleil se fut couché ton +chant s’enveloppa d’une mélodie grise +comme la robe des ascètes. Puis vint la +nuit.</p> + +<p>Ton message alors s’inscrivit en lettres +flamboyantes sur un fond de ténèbres. +Fallait-il donc cette magnificence +pour ravir le cœur de celui qui n’est +rien ?</p> + +<p>— Splendide est la salle des fêtes où +vous serez reçu, convive unique !</p> + +<p>Voilà pourquoi mon message s’inscrit +en lettres de feu d’un ciel à l’autre.</p> + +<p>Et moi, votre serviteur, je vous +apporte ce message en grande cérémonie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c91" title="XXVII. J’ai passé des heures bruyantes">XXVII</h3> + + +<p>J’ai passé des heures bruyantes sur +des routes encombrées, mais le jour s’est +assombri et voici qu’arrive le soir. Une +angoisse soudaine surprend mon âme, +car il me souvient de n’avoir pas encore +franchi le seuil de Ton temple, Maître ! +Je t’en conjure, sois indulgent à mon +oubli.</p> + +<p>Quand les derniers oiseaux auront +regagné leurs asiles nocturnes et que +régnera le silence, appelle-moi. J’irai +jusqu’au sanctuaire où, pour distinguer +Ton visage, il me faudra soulever la +flamme tremblante de ma lampe, où +pour accorder au Tien mon souffle il +me faudra ce docile roseau.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c92" title="XXVIII. Viens, mon Amant">XXVIII</h3> + + +<p>Viens, mon Amant, dans Ta splendeur +prodigue ! Bouscule tout sur Ton +passage, et que des torches ardentes se +mêlent tumultueusement à travers les +ombres de minuit. Plus de rencontres +secrètes parmi des lueurs incertaines !</p> + +<p>Prends ma main droite. Sauve-moi, +Seigneur, des liens médiocres et des +rêves indolents. Et que tous les dormeurs +s’éveillent pour me voir dans +mon impuissance triomphante devant +Ta majesté muette !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c93" title="XXIX. Donne-moi le suprême viatique">XXIX</h3> + + +<p>Donne-moi le suprême viatique de +l’amour — c’est là ma prière — le +viatique qui me permettra de parler, +d’agir, de souffrir selon Ta volonté et +d’abandonner toutes choses pour n’en +être pas abandonné moi-même. Fortifie-moi +dans les dangers, honore-moi de +souffrance, aide-moi à gravir les chemins +difficiles du sacrifice quotidien.</p> + +<p>Donne-moi la suprême confiance de +l’amour — c’est là ma prière — cette +confiance dans la vie qui défie la mort, +qui change la faiblesse en puissance, la +défaite en victoire.</p> + +<p>Élève-moi, afin que ma dignité, acceptant +l’offense, dédaigne de la rendre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c94" title="XXX. Je me sentais las d’avoir marché">XXX</h3> + + +<p>Je me sentais las d’avoir marché tout +le long le jour. C’est alors que j’ai +tourné la tête vers Ta cour royale encore +lointaine.</p> + +<p>La nuit tombait. J’étais hanté de +nostalgie. Quelles que fussent les paroles +de mon chant la douleur les traversait — car +mes chants eux-mêmes avaient +soif, ô mon Amant, mon Bien-Aimé, +mon Préféré !</p> + +<p>Quand l’heure sombra dans l’obscurité +Ta main laissa choir le sceptre pour +prendre un luth et en pincer les cordes ; +et mon cœur palpitait, ô mon Amant, +mon Bien-Aimé, mon Préféré !</p> + +<p>Mais quels sont les bras qui m’enlacent ? +J’abandonnerai ce que je dois +abandonner ; ce que je dois porter je le +porterai. Qu’on me laisse seulement +marcher près de Toi, ô mon Amant, +mon Bien-Aimé, mon Préféré !</p> + +<p>Descends parfois de Ton trône et +viens te mêler à nos plaisirs comme à +nos douleurs ; cache-Toi dans toutes les +formes, dans toutes les jouissances, dans +l’amour et dans mon âme — et là, +chante ! O mon Amant, mon Bien-Aimé, +mon Préféré !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>L’ÉCHO DES HARMONIES</div></td></tr> +<tr><td class="hang">Vous glissez dans l’ombre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">11</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">La finissante journée s’embuait</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">13</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">D’où vient ton inquiétude</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">15</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">J’ai mis une robe nouvelle aujourd’hui</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">17</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">A toi je me suis entièrement donnée</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">19</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Ne te soucie pas de son cœur</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">21</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Dans une heure d’inconscience</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">23</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">O que je sois pourvu d’un secret</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">25</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Il me souvient du jour</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">27</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Mes chants sont des abeilles</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">29</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Que faisiez-vous de vos chants</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">30</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Parce que l’air s’attendrit du parfum</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">31</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Des amants s’approchent de vous</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">33</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Vous m’avez magnifié selon votre amour</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c14">35</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Cette nuit j’ai composé une chanson</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c15">37</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">J’ai désiré tracer les mots de l’amour</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c16">39</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Posez là votre lyre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c17">41</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Cette nostalgie des jeux de l’Amour</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c18">43</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Moi, l’oiseau prisonnier</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c19">44</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Je crois t’avoir aperçue en songe</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c20">45</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Je suis pour toi comme la nuit</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c21">47</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Nous sommes venus ici tous les deux</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c22">49</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Entre tant de jours vous avez choisi celui-ci</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c23">51</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Jadis, chaque matin</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c24">53</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Des paroles vagues m’obsèdent</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c25">55</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Je suis heureux que votre regard</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c26">57</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Notre destin voyage</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c27">59</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Le murmure magique du printemps</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c28">61</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Je suis la barque</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c29">63</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">J’ai rencontré de nombreuses vierges</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c30">64</a></div></td></tr> +<tr><td class="padtop i">MADÂNA</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c31">69</a></div></td></tr> +<tr><td class="i">OURVASHI</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c32">77</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>L’ÂME DES PAYSAGES</div></td></tr> +<tr><td class="hang">Si j’avais vécu dans Ujjain</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c33">85</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Mon cœur est une flûte dont a joué mon amant</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c34">88</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Vous êtes à l’infini variée dans l’exubérance de l’univers</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c35">89</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Quand le destin nous devient avare</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c36">91</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Tu te donnes à moi comme une fleur</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c37">93</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">O Sakhi, ma peine est sans bornes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c38">95</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Je vous tiendrai caché dans mes yeux</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c39">97</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Je me sens mêlée à la poussière</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c40">99</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Heureux fut mon réveil</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c41">101</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Lorsque je t’ai rencontré</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c42">103</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Je me suis arrêtée au bord de la route</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c43">105</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Par votre haleine je m’exhale</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c44">107</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Cède, ô bourgeon, cède !</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c45">108</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Amant téméraire de la nature</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c46">109</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Le bac glisse entre les deux villages</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c47">111</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Quand, pareil à une épée luisante</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c48">113</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Mes yeux ne voient que la terre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c49">115</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">En amour le but n’est pas douleur</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c50">117</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Mon hôte a d’étranges façons</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c51">119</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Dès l’enfance du monde</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c52">121</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Un martin-pêcheur s’est posé</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c53">123</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Le soir me fait signe</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c54">125</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Mes yeux reçoivent la quiétude</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c55">127</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Que de fois, vaste Terre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c56">129</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Avec des adolescents</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c57">131</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Je ne réclame nul salaire</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c58">133</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Il me semble ce soir, mon amie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c59">135</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">C’est au déclin du jour que je l’interrogeai</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c60">137</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Je songe en voyant vos deux pieds</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c61">139</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Ce paysage</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c62">141</a></div></td></tr> +<tr><td class="padtop i">BANDI MATARAM</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c63">143</a></div></td></tr> +<tr><td class="i">RETOUR</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c64">149</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>PÉTALES SUR LA CENDRE</div></td></tr> +<tr><td class="hang">Je me suis réveillé ce matin-là</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c65">157</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Amour, tu as coloré mes pensées</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c66">160</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">L’heure s’obscurcit</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c67">161</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Tu désirais mon amour</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c68">163</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Pour une fois, voyageur</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c69">165</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Nous étions ensemble</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c70">167</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Ne reste pas devant ma demeure</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c71">169</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Je sais qu’elle fut l’étoile</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c72">171</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">J’allais la quitter</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c73">173</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Derrière le grillage rouillé</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c74">175</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Nul n’accoste à cette rive</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c75">177</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Naguère, durant les languides heures de Mars</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c76">179</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Votre pensée m’accompagne sans cesse</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c77">181</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Elle a vers moi tourné</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c78">183</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Elle m’a quitté à l’heure</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c79">185</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Le nom qu’elle avait coutume de me donner</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c80">187</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Quand nous nous sommes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c81">189</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Vous vous êtes baignée dans la sombre mer</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c82">191</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Sans doute m’arrêterai-je interdit</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c83">193</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">La rivière est glauque</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c84">195</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Mon cœur laissera</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c85">197</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Avec vous sont parties</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c86">199</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Révèle toi</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c87">201</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Comme le pitoyable crépuscule</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c88">203</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">C’est dans un sentier</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c89">204</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">— Messager, le matin t’amena</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c90">207</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">J’ai passé des heures bruyantes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c91">209</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Viens, mon Amant</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c92">211</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Donne-moi le suprême viatique</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c93">213</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Je me sentais las d’avoir marché</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c94">215</a></div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap xsmall">ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 30 MAI 1922 PAR L’IMPRIMERIE<br> +SAINTE-CATHERINE A BRUGES-BELGIQUE.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77770 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77770-h/images/cover.jpg b/77770-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 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