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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77748 ***
+
+
+
+
+
+ ANDRÉ THEURIET
+
+ CONTES TENDRES
+
+
+ PARIS
+ ERNEST FLAMMARION ÉDITEUR
+ 26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+OUVRAGES D’ANDRÉ THEURIET
+
+Dans la collection des «_Auteurs célèbres_»
+
+
+ LE MARIAGE DE GÉRARD
+ Un volume in-16 à 60 centimes.
+
+ LUCILE DÉSENCLOS
+ UNE ONDINE
+ Un volume in-16 à 60 centimes.
+
+
+ÉMILE COLIN.--Imp. de Lagny.
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+
+
+CONTES TENDRES
+
+
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+
+VIEUX VAGABOND
+
+
+La première fois que je le rencontrai, ce fut au bord de la Bièvre, dans
+un de ces coins de la banlieue parisienne qui ont un charme si imprévu,
+si intime et qui vous donneraient complètement l’impression de la pleine
+campagne, n’étaient l’incessant murmure, le halètement laborieux de
+Paris qu’on entend par-dessus les collines prochaines, comme la sourde
+fermentation d’une énorme cuvée de vendange. Un soir d’été, au retour
+d’une promenade, nous nous reposions, un de mes amis, sa femme et moi,
+au seuil d’un rustique cabaret qui porte pour enseigne: _Au Robinson des
+Prairies_. En cet endroit, comme je l’ai dit, le paysage a un caractère
+d’intimité campagnarde qui séduirait un peintre. A droite et à gauche du
+chemin, de robustes plantations de peupliers de Virginie étendent au
+loin leurs ramures frissonnantes, au-dessous desquelles pousse une herbe
+verte et drue. La Bièvre, au bas de grands prés en pente, roule sous
+l’ombre mobile des peupliers son eau noire silencieuse. Le regard est
+comme rafraîchi par la quiétude et la diversité des verdures: le vert
+bleuâtre des arbres, le vert tendre des prés, et au fond, dans le
+lointain entre-croisement des branches, le vert cendré des fines buées
+qui montent de la rivière. On est presque enveloppé de feuillées; dans
+une éclaircie seulement, on aperçoit, vaporeusement imprécises, deux
+arches de l’aqueduc d’Arcueil qui borne l’horizon.
+
+A quelques pas de la table que nous occupions et où on nous servait du
+madère, un vieux pauvre s’était assis au bord du talus. Recroquevillé et
+comme affaissé sur lui-même, il paraissait cruellement vanné et las, non
+pas tant du chemin qu’il avait fait que des nombreux et misérables jours
+qu’il traînait sur ses vieilles épaules. Ses gros souliers boueux,
+crevés, déformés, lamentablement tragiques, semblaient le symbole de
+toute une vie de malechance et de détresse. Le pantalon, en loques,
+laissait voir de maigres jambes nues; le veston, jadis brun, maintenant
+verdâtre, aumône probable de quelque charitable bourgeois, se trouvait
+trop étroit pour la forte carrure du nouveau propriétaire; les
+boutonnières ne parvenaient pas à rejoindre les boutons; la chemise
+bâillait en dessous, éraillée et sordide, découvrant un triangle de
+poitrine velue. Sous un affreux chapeau de paille ramassé au coin d’une
+borne, la face bise et ridée du vieux, envahie par une barbe blanche
+touffue, était éclairée par deux yeux encore vifs, légèrement
+gouailleurs. Elle avait une expression poignante de fatigue résignée,
+mais sans rien de farouche ni de haineux.
+
+Il arriva que le garçon qui nous servait emplit, par distraction, un
+quatrième verre. S’apercevant de sa méprise, il allait le reverser dans
+la bouteille, quand notre compagne l’arrêta net. Elle avait remarqué le
+vagabond et son bon cœur s’était ému:
+
+--Non, s’écria-t-elle, portez le madère avec un biscuit à ce pauvre
+homme qui est là-bas.
+
+Le garçon obéit et le vieux, tout ébaubi, se leva sur ses maigres
+jambes. Au lieu de boire, il nous regardait hésitant. Finalement il
+s’approcha, le verre en main.
+
+--Je vous remercie bien, murmura-t-il d’une voix cassée; à votre santé,
+ma brave dame, et à celle de la compagnie.
+
+Il trinqua avec nous, puis trempa son biscuit dans le madère qu’il
+sirota à petites gorgées. Ragaillardi par ce vin fortement alcoolisé, il
+devint loquace et nous narra son histoire.
+
+Il comptait soixante-quinze ans et était jardinier de son état. Jusqu’à
+la soixantaine, il avait à peu près gagné de quoi vivre en travaillant
+pour les pépiniéristes des environs. Mais depuis une quinzaine d’années,
+les rhumatismes lui avaient noué les jambes et l’ouvrage avait manqué.
+Sa femme était morte; ses enfants, aussi malchanceux que lui, avaient
+l’un après l’autre quitté le pays; il ne savait même plus où ils
+gîtaient.
+
+--Voilà, continua-t-il en posant son verre vide sur la table, voilà
+comme quoi, dans mon vieil âge, je suis resté seul au monde comme un
+orphelin. De fois à autre, je réussissais encore à bricoler par-ci,
+par-là, et à me mettre un morceau de pain sous la dent; mais l’hiver
+dernier, bernique! les guiboles n’ont plus voulu aller... Alors, j’ai
+obtenu d’être placé au dépôt de Nanterre... J’y ai passé trois mois;
+mais, voyez-vous, j’y ai eu trop de maux... Toute la sainte journée, il
+me fallait brouetter des pierres, et mal nourri avec ça... Puis, quel
+sale monde! vous n’en avez pas idée!... Ma foi, quand le beau temps est
+revenu, je me suis tiré des pattes et je suis rentré ici... Misère pour
+misère, j’aime encore mieux mourir au gîte, au milieu de mes habitudes.
+J’aide les gens à biner et à cueillir les fraises. Ça me donne mon pain,
+et pour ce qui est du logement, je couche dans une hutte de maraîcher,
+en plein champ. Y a pas de porte et le lit est dur... mais, tout de
+même, je vis au grand air et je suis mon maître...
+
+L’excitation qui avait d’abord délié la langue du bonhomme semblait
+s’évaporer à mesure qu’il parlait; la lueur qui éclairait ses yeux
+devenait moins vive et ses traits finirent par reprendre leur morne
+expression de bête de somme éreintée.
+
+C’est Joubert, je crois, qui a dit: «Le soir de la vie apporte avec lui
+sa lampe.» En regardant le vieux cheminot, je me demandais ironiquement
+si cette pensée de l’ami de Chateaubriand n’était pas aussi fausse
+qu’ingénieuse. A la vérité, Joubert, vivant dans le cénacle fermé et
+mondain qui s’assemblait chez Mme de Beaumont, se préoccupait sans doute
+plus de ce milieu lettré et aristocratique que du menu fretin de
+l’humanité. Il était de ces délicats auxquels le _profanum vulgus_
+n’apparaît que comme une quantité négligeable; d’ailleurs, en sa qualité
+de raffiné, il cherchait à rendre chacune de ses pensées par une
+pittoresque image, et souvent, quand il avait trouvé l’image, il
+s’inquiétait peu de savoir si la pensée était juste. A mon avis, pour
+les trois quarts des hommes, le soir de la vie n’apporte qu’une lampe
+singulièrement grésillante et fumeuse. Pour notre vieux vagabond, en
+particulier, ce n’était pas même une lampe, mais un abject lumignon, à
+la lueur incertaine duquel il s’acheminait à tâtons vers la nuit
+prochaine.
+
+Nous lui donnâmes quelque argent, il nous souhaita le bonsoir et
+s’éloigna en clopinant. Traînant ses pieds endoloris, le cou enfoncé
+dans les épaules, le corps tassé sur soi-même, il se dirigeait
+péniblement vers la plaine. Peu à peu, sa silhouette lasse s’atténua au
+fond des lignes de peupliers, puis s’évanouit dans les buées grises qui
+montaient de la Bièvre...
+
+ * * * * *
+
+Il y a deux semaines, par une maussade matinée d’octobre, nous nous
+sommes rencontrés de nouveau devant la mairie du bourg. L’arrière-saison
+débutait par de cinglantes averses. Le vieux était plus vanné, plus
+terreux, plus lamentable qu’aux jours de l’été. Malgré cela, sa
+contenance restait philosophiquement résignée; ses traits gardaient une
+expression de douloureuse bonhomie. Il tourna vers moi ses yeux humides
+et inquiets de chien perdu:
+
+--C’est encore moi, murmura-t-il doucement; la faim, comme on dit,
+chasse le loup hors du bois; moi, ce n’est pas tant seulement la faim,
+c’est le froid et la pluie qui m’ont chassé de ma cabane. L’eau dégoutte
+du toit quasiment comme d’un parapluie troué; la nuit, je me réveille
+trempé ni plus ni moins qu’une éponge. Et puis, par ce temps de
+grenouilles, il n’y a plus rien à faire dans les champs. Je m’étais
+pourtant juré de ne plus rentrer dans c’te gueuse de maison de Nanterre;
+mais quand on a le ventre creux, on change forcément d’idée... Si
+seulement je pouvais obtenir de la préfecture qu’on me case au dépôt de
+Villers-Cotterets... On prétend qu’on y est mieux logé. Enfin, n’importe
+où, j’accepterai ce qu’on me donnera, pourvu que j’y puisse mourir au
+sec!...
+
+Sa vieille mâchoire grelottait, son corps déguenillé tremblait; c’était
+pitié. Je lui promis de faire les démarches nécessaires pour qu’on lui
+procurât promptement un abri. Il me remercia.
+
+--Voyez-vous, ajouta-t-il, faudrait pas que ça tarde trop. Sans quoi on
+me trouvera un matin noyé sur mon grabat dans un bain... Ah! être au
+sec, être au sec, voilà tout ce que je demande!
+
+Mes démarches réussirent assez vite et on m’avisa que le vieux devrait
+se rendre sous trois jours à Villers-Cotterets. Dans l’intervalle, le
+temps s’était remis au beau et un clair soleil riait dans les champs.
+J’envoyai le garde champêtre à la recherche de mon homme et je le
+chargeai de lui remettre sa feuille de route avec un peu d’argent.
+
+--C’est fait, monsieur, me dit le garde à son retour, j’ai mis
+l’hospitalisé en chemin de fer... Je l’ai trouvé sur la porte de la
+cabane, en train de se chauffer au soleil... Si vous aviez vu son
+trou!... Il n’y a pas de baraque à cochons qui ne soit plus logeable. Le
+toit est percé comme une poêle à châtaignes; l’eau dégouline des murs,
+et la pluie a transformé la litière en une purée de paille et de boue...
+Un vrai fumier, quoi!... Eh bien! monsieur, croiriez-vous que le vieux
+était tout chagrin de quitter son chenil?... Pendant un bon quart
+d’heure, il s’est mis à tourner tout autour de la hutte, en poussant des
+soupirs; et quand il s’est enfin décidé à décaniller, ma parole! il
+pleurait, monsieur, il pleurait comme un gosse!...
+
+
+
+
+CLAUDINE
+
+
+C’était l’an dernier, en Savoie, où je voyageais en compagnie de mon ami
+Jacobus. Sac au dos, guêtrés jusqu’aux genoux, nous errions depuis la
+prime aube à travers les sentiers du Roc de Chère, à la recherche du
+rosage ferrugineux (_rhododendron ferrugineum_). Les botanistes du cru
+nous avaient dit que cette belle plante aux feuilles laurées, aux fleurs
+rouges, qui ne s’épanouit d’ordinaire qu’à deux mille mètres, dans le
+voisinage des glaciers, se rencontrait par exception sur le Roc, dont
+l’altitude est seulement de cinq cents mètres.
+
+Ce mont de Chère, avec ses châtaigneraies, ses bruyères, ses prés
+enclavés dans les bois et ses rocs cyclopéens élevant au-dessus des
+bruyères leur rondeur blanche, a tout l’air d’une solitude enchantée. Le
+labyrinthe de Crète n’était rien auprès de l’inextricable lacis des
+sentiers qui s’y enchevêtrent. On a beau y revenir; chaque fois on y
+trouve de nouveaux chemins et chaque fois on s’y égare.--Vers trois
+heures de l’après-midi, nous n’avions pas encore découvert le fameux
+rosage ferrugineux, mais nous étions bel et bien perdus. Le soleil
+dardait d’aplomb sur les bruyères. Nous suivions les méandres d’un
+traître sentier qui longeait la roche et qui, après de capricieux
+circuits, venait de nous ramener au point de départ. Jacobus fondait en
+eau et se plaignait d’une soif intense. De temps en temps il
+s’épongeait, faisait claquer sa langue contre son palais desséché et
+maugréait contre les savants et les naturalistes, qu’il traitait de
+fallacieux blagueurs.--Jacobus est spiritualiste, et chez lui, quand la
+_bête_ est fatiguée, l’âme se dédommage en daubant sur les tendances
+positivistes du siècle.
+
+--Voilà bien les botanistes! maugréait-il. L’un d’eux a entendu dire par
+quelque vieille femme qu’il poussait des rhododendrons sur le Roc de
+Chère et, sans vérifier le fait, il a consigné la chose dans son
+bouquin. Après lui d’autres botanistes se sont empressés de répéter la
+même bourde. Pas un d’eux n’a vu cette plante chimérique; voilà pourtant
+ce qu’on appelle une science basée sur l’observation des faits!...
+Quelle pitié!... Et ce sont ces gens-là qui traitent la métaphysique
+d’hypothèse négligeable!...
+
+Là-dessus, nous avions entamé une discussion très chaude, au bout de
+laquelle nous nous étions aperçus que nous mourions de soif et que nous
+tournions plus que jamais dans le même cercle vicieux et dans le même
+perfide sentier.
+
+ * * * * *
+
+Après une heure de marches et de contre-marches en plein soleil, nous
+arrivâmes enfin à un mur rocheux, du haut duquel on entrevoyait les
+toits bruns d’un village entre les ramures d’un massif de noyers. Sans
+rien dire,--car la discussion s’était arrêtée depuis longtemps et nous
+cheminions la bouche close et le dos arrondi,--nous piquâmes droit vers
+les maisons et nous débouchâmes dans l’unique rue du village,--fourbus,
+transformés en fontaines et la bouche sèche comme amadou.
+
+Le village, ou plutôt le hameau, semblait désert et endormi. Tous les
+gens étaient aux champs et on ne voyait point d’auberge. Nous étions
+arrivés à la marge d’un pré en talus, planté de noyers; à la crête de ce
+pré, une maison, bâtie au dix-huitième siècle et d’apparence
+confortable, dressait sa façade enguirlandée de vigne et sa toiture en
+auvent, abritant une galerie extérieure à piliers et à balcons de bois
+fuselé.
+
+--Le logis a bonne mine, murmura Jacobus. Si nous heurtions à la porte?
+
+Et nous nous mîmes à heurter, discrètement d’abord, puis avec plus
+d’énergie. Au bout de quelques minutes, sous la galerie du premier
+étage, un volet s’entr’ouvrit et, dans l’encadrement vert de la vigne
+grimpante, une tête de jeune femme,--une aimable tête brune aux yeux
+bleus,--se pencha à la fenêtre; puis une voix nette et d’un joli timbre
+s’informa de ce que nous désirions.
+
+--Nous désirons, répondit Jacobus en soulevant son chapeau, savoir où
+nous sommes et où nous pourrions trouver une auberge.
+
+--Vous êtes à Echarvines, répondit la voix jeune et limpide, et pour ce
+qui est d’une auberge, il n’y en a point dans le pays.
+
+Cette réponse jeta mon ami Jacobus dans un tel désarroi, et il fit une
+grimace si consternée, que la jeune femme ne put s’empêcher d’éclater de
+rire.
+
+--Il n’y a pas d’auberge à la vérité, reprit-elle, mais vous et votre
+ami vous paraissez si vannés de fatigue, qu’il y aurait conscience de
+vous laisser sur la route... Entrez donc chez nous; vous vous y
+reposerez à votre contentement.
+
+En même temps elle était descendue; elle avait ouvert une porte du
+rez-de-chaussée qui donnait accès dans un vestibule communiquant à la
+fois avec le jardin et avec une salle basse dont les fenêtres étaient
+voilées d’un rideau de jasmins en fleurs. De la main, elle nous fit
+signe d’entrer et nous nous trouvâmes en face d’une belle personne à la
+taille souple et bien prise, à la figure ronde et fraîche éclairée par
+un front intelligent, de grands yeux d’un bleu pur et des dents très
+blanches. Sa toilette était demi-rustique, demi-bourgeoise. Elle
+portait, comme les paysannes, la jupe d’indienne et le casaquin de toile
+bleue serré à la taille; mais elle était chaussée plus coquettement
+qu’on ne l’est à la campagne et les boucles d’acier de ses souliers à
+talons tranchaient sur des bas de soie gris; de plus elle avait au cou
+un ruban très frais, et des turquoises aux oreilles.
+
+--Entrez, messieurs, dit-elle avec un sourire avenant, et soyez les
+bienvenus chez Claudine Lachenal.
+
+ * * * * *
+
+Elle nous avait conduits dans une grande salle fort sombre, aux volets
+clos, où on sentait un exquis parfum de citronnelle et où on était saisi
+par une fraîcheur délicieuse. Tandis qu’elle nous faisait asseoir et que
+je me confondais en remerciements, Jacobus, qui, bien que spiritualiste,
+craint fort pour l’enveloppe de son âme immortelle, avait noué son
+mouchoir autour de son cou et se promenait d’un air agité.
+
+--Brr!... fit-il, madame... ou mademoiselle?...
+
+--Mademoiselle, répliqua-t-elle vivement.
+
+--Eh bien, mademoiselle Claudine, il fait froid comme dans une cave en
+votre salle basse; je suis un peu en moiteur, et vous mettriez le comble
+à vos bontés en me prêtant un châle.
+
+Elle le regarda, légèrement interloquée, et sourit:
+
+--Comment donc, répondit-elle; deux même, si vous voulez!
+
+Elle monta lestement au premier étage et en redescendit portant un châle
+tartan et un cache-nez de grosse laine. Puis elle entortilla elle-même
+Jacobus dans le tartan et lui noua le cache-nez autour du cou. Ainsi
+affublé, mon ami, avec son chapeau de paille, ses guêtres et sa barbe
+grisonnante, avait la plus drôle de mine qu’on pût rêver. Il se laissait
+empaqueter et restait grave comme un âne qu’on étrille.
+
+--Vous sentez-vous mieux? demanda-t-elle, un peu railleuse... Maintenant
+je vais vous offrir un verre de vin blanc.
+
+--Merci, repartit Jacobus qui avait toutes les manies d’un vieux garçon;
+je préférerais quelque chose de chaud. C’est plus sain.
+
+Elle condescendait gaiement à tous ses caprices et elle lui prépara un
+bol de lait chaud.
+
+Tandis que Jacobus soignait «l’enveloppe de son âme», je faisais causer
+Mlle Claudine.--Elle ne manquait pas d’esprit naturel et contait
+gentiment son histoire.--Elle avait vécu quelque temps à Paris; puis un
+sien grand-oncle, dont elle devait hériter, étant quasi tombé en
+enfance, elle était rentrée au pays pour le soigner et tenir sa maison.
+
+--Je suis redevenue tout à fait une paysanne, ajouta-t-elle; je
+surveille nos _grangers_ et je tiens compagnie à l’oncle qui ne peut
+plus quitter sa chaise. J’ai fait tapisser sa chambre d’un papier à
+images, et je l’amuse en lui contant les histoires des personnages
+peints sur le papier; je lui ai déjà raconté toute une muraille... Nous
+passons ainsi notre temps très gaiement.
+
+Elle était charmante en m’expliquant la façon dont elle s’y prenait pour
+amuser le vieux. Elle nous quitta pour aller l’endormir et elle disparut
+légèrement au haut de l’escalier, tandis que Jacobus la suivait d’un
+regard admiratif, en écarquillant ses petits yeux.
+
+ * * * * *
+
+Nous nous retrouvâmes à l’heure du souper qu’elle partagea avec
+nous;--un bon et substantiel souper arrosé d’un vin gris du pays qui
+pétillait dans les verres. Claudine rit beaucoup de notre course au roc
+de Chère, à la recherche du _rhododendron ferrugineux_, et elle se
+montra si simple, si naturelle, si bonne enfant, que mon ami Jacobus,
+toujours emmitouflé dans son châle, commença à devenir galant. Le vin
+d’Echarvines lui avait monté à la tête et il hasardait, à l’adresse de
+Mlle Claudine, des déclarations dans un style imagé emprunté au
+_Cantique des cantiques_. Comme je les avais laissés un moment en tête à
+tête pour aller fumer un cigare dans le jardin, j’entendis Jacobus qui
+parlait avec un redoublement d’exaltation. Claudine lui répondait par de
+bruyants éclats de rire, puis il y eut un silence et tout à coup un
+bruit sec qui sonna comme le claquement d’un soufflet appliqué sur une
+joue... Je rentrai précipitamment, et, à la lueur de la lampe, j’aperçus
+le mystique Jacobus très penaud et en train de se frotter la figure.
+Claudine était debout et ses yeux jetaient de fulgurantes étincelles. En
+me voyant, ses traits se détendirent et de nouveau elle éclata de rire:
+
+--Ne trouvez-vous pas, me dit-elle, que monsieur votre ami est bien
+rouge?... Il aura reçu un coup de soleil et je l’engage à aller se
+reposer.
+
+Elle appela une servante qui venait de rentrer et la chargea de nous
+montrer notre chambre.
+
+--Bonne nuit, messieurs, ajouta-t-elle, et bon voyage!...
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, quand nous fûmes réveillés et équipés, nous ne trouvâmes
+plus dans la salle basse que l’une des servantes; Claudine était partie
+dès le fin matin pour surveiller ses faucheurs au pré.
+
+--Mademoiselle vous prie de l’excuser, me dit la servante, et voici ce
+qu’elle m’a donné pour vous...
+
+En même temps elle me tendit un bouquet de rosages ferrugineux tout
+frais cueillis.
+
+Nous cheminâmes assez longtemps en silence. Malgré le bouquet de
+rhododendrons, Jacobus paraissait déconcerté et mal en train. Comme nous
+tournions le coude que fait la route en descendant vers Talleires, nous
+vîmes tout d’un coup, au sommet d’une des pointes du Roc de Chère, une
+svelte silhouette féminine se détacher sur le bleu du lac, et je
+reconnus Claudine. Notre jolie hôtesse agitait vers nous son chapeau de
+paille, et de sa voix mordante elle nous cria de nouveau:
+
+--Bon voyage!
+
+--Une charmante fille, dis-je, si gaie, si naturelle, si vivante!...
+
+--Hum! grommela Jacobus, un peu trop garçonnière... Je goûte
+médiocrement ce genre de femmes... Elles ont l’âme trop enfoncée dans la
+matière et ne s’attachent qu’aux apparences.
+
+Pauvre naïf Jacobus!... Je crois qu’il avait son soufflet sur le cœur...
+Quant à moi qui ne suis pas un mystique, j’envoyai un dernier salut
+reconnaissant à Claudine, dont le tournant de la route nous déroba
+bientôt la jeune et robuste silhouette.
+
+
+
+
+PERSÉVÉRANCE D’AMOUR
+
+
+Ceux qui se sont trouvés mêlés au monde artiste d’il y a vingt-cinq ans
+se souviennent encore du gros succès de deux tableaux d’Yves Sommier,
+exposés au Salon de 1868. L’un d’eux représentait un vieux Breton jouant
+du biniou, sur les marches d’un calvaire en ruine, au fond d’une allée
+de trembles effeuillés par l’automne;--l’autre, une jeune femme lisant
+le dos tourné à une fenêtre ouverte sur la baie de Douarnenez.--Il y
+avait dans ces deux toiles une remarquable habileté d’exécution, une
+subtile pénétration de la nature bretonne, avec un rien de
+sentimentalité. La couleur en était si charmante et le dessin si
+spirituel, que les gens du métier, les amateurs et même le simple public
+s’arrêtaient enchantés. Le succès éclata comme une fusée. Dès le
+lendemain de l’ouverture, l’écho multiple des journaux répéta le nom du
+peintre et Yves Sommier, inconnu la veille, devint célèbre presque sans
+transition. Les marchands de tableaux apprirent tout d’un coup le chemin
+de son modeste atelier, situé sur un lointain boulevard de la rive
+gauche, et les commandes affluèrent.
+
+Sommier ne s’était jamais vu à pareille fête. Fils d’un obscur employé
+de Quimperlé, vivant fort mal d’une petite pension allouée par son
+département, il joignait à grand’peine les deux bouts. Les années de
+début avaient été pour lui plus grises, plus monotonement tristes que
+les landes les plus arides de son pays de Cornouailles. Forcément sevré
+de tous les plaisirs parisiens, il se contentait de manger, en
+maugréant, son pain sec à la fumée du rôti des heureux. L’hiver, il
+piochait à l’atelier; à la belle saison, il regagnait en troisième
+classe sa Bretagne, et y vivait comme un paysan, au fond d’un village,
+face à face avec cette nature cornouaillaise, dont il cherchait à rendre
+la grâce sauvage et la sympathique tristesse. Durant dix années
+d’inquiets tâtonnements, il n’avait eu que cinq mois de bon temps dans
+un manoir des environs de Pont-Croix, où il était appelé pour
+portraiturer les maîtres du logis.
+
+Ces cinq mois passés sous les châtaigneraies d’une gentilhommière située
+à une lieue de l’Océan avaient contenu l’unique roman amoureux de sa
+jeunesse. Quand il y repensait, cette brève et savoureuse idylle lui
+faisait l’effet d’un courtil en fleurs, muré de verdure et perdu au
+milieu d’une solitude pierreuse. Le maître du manoir, M. de Primelin,
+était propriétaire d’une des plus importantes conserveries de sardines
+de Douarnenez, où il séjournait fréquemment, laissant sa femme, plus
+jeune que lui de vingt ans, languir d’ennui à Pont-Croix. Marianne de
+Primelin, que son mari appelait familièrement «Mariannic», était de pure
+race celtique: un peu romanesque et très dévote, fine, souple, blanche
+et rosée comme un chèvrefeuille des haies, avec des cheveux châtains
+lissés sur les tempes et des yeux d’un bleu verdissant. Ces limpides
+yeux couleur de mer se mouillaient volontiers de mélancolie et parfois
+aussi s’éclairaient d’une rapide étincelle de désir. Yves Sommier avait
+conquis les bonnes grâces de M. de Primelin, en exécutant pour lui une
+pochade d’après la plus jolie de ses sardinières. Sur-le-champ, le
+gentilhomme l’avait emmené en son manoir de Pont-Croix pour y faire le
+portrait de sa femme et le sien. Il avait posé le premier, mais après
+quelques séances, las d’immobilité, il s’était empressé de regagner ses
+_fritures_ de l’île Tristan, en cédant son tour à sa femme.
+
+Ce second portrait prenait plus de temps que le premier. Yves, préoccupé
+de rendre la délicatesse de cette poétique figure qui avait le charme
+d’un primitif, effaçait et recommençait souvent. Pendant les repos, ces
+deux jeunes gens du même âge se communiquaient leur façon de sentir et
+de penser, et entre eux se formait une douce intimité, dangereusement
+accrue par le familier abandon des longs tête-à-tête en pleine solitude.
+Bref, Yves, après s’être épris d’abord de son modèle en artiste,
+finissait par s’éprendre aussi de la femme, et un jour arrivait où
+Mariannic tombait tendrement dans les bras du peintre.
+
+Alors, en ce coin perdu de Bretagne, l’artiste et Mme de Primelin
+goûtèrent pendant quelques mois, comme Tristan et Yseult dans leur île,
+les délices de l’amour défendu. Leur tendresse, assaisonnée par les
+remords de la dévote Mariannic et les ingénus émerveillements de ce
+garçon jusqu’alors sevré de plaisir, avait l’âpreté savoureuse d’un
+fruit sauvage. Ils s’en grisèrent longuement, puis vint la mauvaise
+saison et il fallut se séparer. Paris rappelait le peintre. Ils se
+quittèrent avec des larmes, en se promettant de se retrouver au
+printemps suivant,--et ils ne se revirent plus. Les préoccupations de
+son art, le pain quotidien à gagner absorbèrent Yves Sommier et
+aiguillèrent sa vie dans une autre direction. De loin en loin, il
+recevait de Mariannic une lettre embaumée d’amour et de repentir; elle
+lui défendait de lui répondre et il lui obéissait docilement. Après
+avoir respiré hâtivement ce mélancolique parfum de la lande bretonne, il
+se rejetait courageusement dans la lutte, jusqu’au jour où la chance
+daignait enfin lui sourire. Après son heureuse exposition de 1868, il
+recevait encore une lettre de Mme de Primelin. Elle avait appris son
+succès par un journal et elle lui écrivait quelques lignes débordantes
+de joie et aussi de tristesse. Ensuite, le silence se faisait entre eux.
+Il ne savait plus rien d’elle et, dans la griserie des premières lampées
+de gloire, il oubliait son idylle cornouaillaise, comme il oubliait ses
+années de misère.
+
+Après 1870, le succès d’Yves Sommier s’affirma et grandit encore. On se
+souvient que ces années qui suivirent la guerre furent l’âge d’or des
+peintres. L’Amérique payait alors généreusement les œuvres des artistes
+en renom. Les toiles de Sommier faisaient prime à New-York et il
+suffisait à peine aux commandes. Il gagnait ce qu’il voulait et
+dépensait son argent avec une fastueuse prodigalité. Ayant passé presque
+sans transition de la pauvreté à la fortune, il en était ébloui et une
+pointe de vaniteuse gloriole le poussait à éblouir aussi les camarades.
+Il avait quitté, naturellement, son humble atelier de la rue
+Campagne-Première et s’était fait bâtir un petit hôtel dans la plaine
+Monceau. Dans ce nouveau logis, somptueusement orné de vieilles
+tapisseries, de meubles rares et de coûteux bibelots japonais, il
+donnait des fêtes dont tous les journaux vantaient la magnificence. On y
+dansait jusqu’au matin, on y soupait aux sons de la fougueuse musique
+d’un orchestre de Tsiganes. Yves était devenu l’homme à la mode; on
+publiait ses bonnes fortunes, on racontait les voyages princiers qu’il
+faisait en Algérie ou au Pôle-Nord. L’or coulait comme de l’eau entre
+ses doigts. Lorsque quelques amis prudents lui conseillaient de modérer
+son train et de mettre de côté une part de ce qu’il gagnait, Yves
+souriait d’un clair sourire dédaigneux et répondait: «Bah!
+j’économiserai quand je n’aurai plus de dents et que je serai vieux!» Il
+était de ces artistes qui, comme beaucoup de femmes, ont la dangereuse
+faculté d’oublier les choses passées et de ne jamais prévoir le
+lendemain. Il sentait en lui la même force, la même facilité de
+production; il jouissait pleinement de son succès et se disait que cela
+durerait toujours.
+
+Cela dura vingt ans; puis le goût du public se transforma, ou plutôt
+ceux qui goûtaient le réalisme sentimental de Sommier disparurent et
+furent remplacés par des amateurs préoccupés d’une autre formule d’art.
+De jeunes générations d’artistes envahissaient les Salons annuels et y
+montraient des œuvres à la fois plus compliquées et plus violentes.
+
+Des critiques, en quête d’une esthétique nouvelle, acclamaient les
+nouveaux venus. La peinture telle que l’avaient comprise les gens
+d’avant 1870, devenait «vieux jeu». Le _modernisme_ d’aujourd’hui
+faisait paraître ridicule le _modernisme_ d’autrefois. En art, ce qui a
+été conçu et exécuté en vue de plaire au goût du jour est fatalement
+condamné à n’avoir que la beauté du diable et à vieillir rapidement. Peu
+à peu, la foule passait indifférente devant les scènes bretonnes d’Yves
+Sommier. On raffolait maintenant des peintures symboliques, des sujets
+étranges, entrevus comme à travers un brouillard. Et Yves était tout
+étonné de voir ses toiles revenir des expositions sans avoir tenté
+l’amateur. L’Amérique ne donnait plus, et lui, qui d’habitude se
+plaignait d’être sans cesse dérangé par les marchands de tableaux, était
+obligé de se déranger pour aller leur offrir ses toiles. Encore bien
+souvent revenait-il bredouille. «C’est une crise qui passera!» se
+disait-il, et il continuait de mener son train ordinaire; mais la crise
+ne passa point: tandis que la source des recettes tarissait, les
+dépenses courantes se maintenaient au même niveau. Les notes impayées
+s’amoncelaient dans les tiroirs, les fournisseurs devenaient aigres et
+menaçants, les hypothèques grêlaient sur le joli nid du quartier
+Monceau. Sommier vit soudain l’abîme et perdit la tête. Il lui fallut
+aliéner pour moitié de sa valeur l’immeuble devenu le gage de ses
+créanciers; puis, un matin, les journaux annoncèrent la vente des
+tableaux, tapisseries et meubles anciens, «composant la collection
+d’Yves Sommier, le peintre bien connu». Quelques feuilles, ajoutant à
+cet écho des réflexions malveillantes ou maladroites, s’apitoyèrent
+hypocritement sur la détresse soudaine de cet artiste que la fortune
+avait jadis choyé et gâté.--Cette note perfide porta le dernier coup à
+Yves et l’acheva.
+
+Après sa débâcle, il était revenu, comme au temps de ses débuts,
+habiter, près du boulevard Montparnasse, une chambre et un atelier
+situés au cinquième. Il ne vendait plus sa peinture et vivait
+péniblement en dessinant des illustrations pour des journaux populaires
+ou des livres de distributions de prix. En moins de trois ans, il avait
+considérablement vieilli; ses cheveux et sa barbe étaient presque
+blancs; ses yeux bruns, autrefois si lumineux, avaient un regard morne
+et comme vidé: ils donnaient l’impression d’une fenêtre ouverte sur une
+chambre démeublée. Ses anciens amis étaient morts ou s’étaient retirés.
+Il ne sortait plus guère. Le soir, après un maigre souper, pareil à ceux
+de sa jeunesse, il allumait sa pipe. Écœuré par son banal travail
+d’illustrations, il se penchait à sa fenêtre haut perchée et regardait
+tout en bas les formes fuyantes des rares passants qui se hâtaient. Peu
+à peu, le fond de la rue solitaire devenait vague comme un brouillard
+et, avec l’ombre qui montait des pavés, des pensées funèbres montaient
+aussi, enténébrant le cerveau endolori de l’artiste.
+
+Une après-midi d’automne, tandis qu’il s’attelait péniblement à sa
+besogne, on sonna à la porte de l’atelier. Craignant de se trouver nez à
+nez avec un créancier, il ne bougea pas. Mais la sonnette tinta derechef
+plusieurs fois. Irrité de cette obstination, il alla ouvrir, et, dans la
+pénombre, il vit s’avancer une femme vêtue de noir, pâle et mince, dont
+les yeux luisaient doucement.
+
+--Monsieur Sommier, dit la visiteuse d’une voix un peu tremblante, vous
+ne me reconnaissez pas?... Marianne de Primelin.
+
+--Mariannic! s’écria-t-il stupéfait.
+
+Il referma vivement la porte, prit les deux mains de son ancienne amie,
+l’amena vers un divan éraillé, sous le jour clair du vitrail, et la fit
+asseoir.
+
+Marianne de Primelin regardait alternativement l’aménagement plus que
+modeste de l’atelier, puis la figure précocement vieillie du peintre, et
+soupirait. Elle aussi avait été touchée par les années, mais son calme
+visage de provinciale gardait encore des restes de joliesse, et ses yeux
+vert de mer demeuraient imprégnés de la même grâce mélancolique.
+
+--Je suis venue à Paris, murmura-t-elle, et ma première visite est pour
+vous... Ah! j’ai eu bien du mal à vous trouver!...
+
+Elle leva vers lui ses limpides yeux pers et reprit:
+
+--Comme le temps marche!... Il me semble que c’était hier que vous
+peigniez mon portrait à Pont-Croix... Et pourtant, que de choses se sont
+passées depuis!... J’ai perdu M. de Primelin, il y a deux ans. Après mon
+deuil, je me desséchais d’ennui à la maison, et mon médecin m’a
+conseillé de voyager. Je me suis décidée à venir à Paris, où j’aurais au
+moins chance de revoir... l’ami d’autrefois... Ce n’est peut-être pas
+très correct, ce que j’ai fait, mais à nos âges je pense bien que
+personne n’y trouvera à redire... Et puis, j’avais quelque chose à vous
+demander.
+
+Alors, avec mille délicates précautions, avec le tact exquis d’une main
+féminine et tendre pansant une blessure, elle lui expliqua d’une voix
+embarrassée et hésitante qu’elle était riche maintenant, et qu’ayant lu
+dans les journaux qu’Yves Sommier était momentanément gêné, elle s’était
+enhardie à venir lui demander une grâce... Elle avait de l’argent et ne
+savait qu’en faire, et... il la rendrait bien heureuse en acceptant une
+dizaine de mille francs qu’elle mettait de grand cœur à sa
+disposition...
+
+En l’écoutant balbutier cette offre de service, Yves rougissait, lui
+serrait silencieusement les mains et la considérait avec un étonnement
+ému.--Mariannic venant le chercher dans le misérable atelier où il
+cachait sa détresse, lui rappelait cet adorable poème de Heine, où Edith
+au cou de cygne, devenue vieille, retourne les morts sur le champ de
+bataille d’Hastings, afin de retrouver le corps d’Harold, son amoureux
+tant aimé autrefois.--Son cœur se serra, ses yeux se mouillèrent. Mais
+il était trop orgueilleux pour avouer sa misère et il aurait eu honte
+d’accepter l’argent de cette chère créature, qui l’avait jadis si
+généreusement aimé et qu’il avait, lui, si profondément oubliée. Il
+souleva les mains de Mme de Primelin, les baisa tendrement, puis
+affectant un air dégagé:
+
+--Les journaux ne savent ce qu’ils disent, ma chère amie; je suis
+maintenant haut la côte, et je gagne ma vie largement... Je ne vous en
+remercie pas moins d’avoir pensé à moi, et si j’ai jamais besoin d’un
+service, c’est à vous que je m’adresserai... Ne parlons plus de ça...
+Votre visite m’a fait grand bien... Rasseyez-vous et causons tous deux
+du bon temps jadis.
+
+Alors, près de la fenêtre ouverte où le murmure du grand Paris arrivait
+à eux comme le bruit sourd de l’Océan, sous les châtaigneraies de
+Pont-Croix, ils remuèrent avec délectation les douces cendres du passé.
+Ils eurent l’illusion que vingt-cinq années s’étaient évanouies, et que
+ce passé durait encore. Pendant des heures, ils s’oublièrent à revivre
+le temps où Mariannic était rosée et blanche comme les chèvrefeuilles de
+la haie; où Yves, au seuil de la jeunesse, regardait la vie avec
+confiance et portait gaiement son avenir dans sa main, comme une boîte
+de Pandore non encore ouverte.--Le crépuscule les surprit au milieu de
+cette évocation amèrement délicieuse.
+
+--Il faut que je parte, insinua Mariannic; je suis contente de vous
+avoir retrouvé, mon ami... Mais nous nous reverrons, n’est-ce pas?
+
+--Certes! répondit Yves, en baisant ses beaux yeux vert de mer, oui,
+nous nous reverrons... Où êtes-vous descendue?...
+
+Elle lui donna l’adresse de son hôtel; puis, souple et légère comme
+jadis, elle sortit. Yves se courba sur la rampe pour la voir encore au
+tournant des marches. Il rentra, le cœur gros, les yeux humides, dans
+son atelier obscur, alluma une pipe et s’accouda à sa fenêtre mansardée.
+Longtemps, il regarda le pavé de la rue déserte. Il songeait à
+Pont-Croix, à cette fleur d’amour respirée en pleine jeunesse, à cette
+affection restée brûlante au fond du cœur de la chère femme, qui, elle,
+n’avait jamais oublié. Pendant quelques heures, la visite inespérée de
+Mariannic lui avait donné une illusion de quiétude et de rassérénement;
+mais demain, l’affreux demain allait se lever avec ses ordinaires
+écœurements et sa navrante misère... Après s’être désaltéré à la source
+de Jouvence, ne valait-il pas mieux rester à jamais sur cette fraîche
+impression?... De plus en plus il se penchait hors de la fenêtre,
+attiré, hypnotisé par la nuit mystérieuse de la rue. La tête lui
+tournait, ses yeux se fermèrent. Tout à coup, Yves se laissa glisser
+dans le vide et alla s’écraser sur le pavé du trottoir, où un sergent de
+ville le trouva mort quelques heures après.
+
+
+
+
+A MA FENÊTRE
+
+
+J’ai des habitudes campagnardes, et je me lève avant l’_Angelus_ de six
+heures. C’est le bon moment pour travailler, surtout dans la chaude
+saison. A cette heure matinale, la rue est silencieuse et presque
+solitaire. De rares ouvriers filent le long du trottoir dans la
+direction de leur atelier. Le laitier et la laitière commencent seuls à
+enlever les volets de leur boutique. Aux étages supérieurs, tout est
+encore endormi;--les martinets qui sifflent en volant comme des flèches
+au-dessus des toits, et moi, accoudé à l’appui de ma croisée, nous
+sommes à peu près les seuls êtres occupés à jouir de la fraîcheur de la
+matinée, et à contempler le soleil qui monte dans des nuages roses
+au-dessus du clocher de l’église voisine.
+
+Avant-hier, cependant, je me suis aperçu que je n’étais pas l’unique
+spectateur du premier réveil de la rue. Dans l’hôtel meublé qui fait
+face à ma maison, une fenêtre était toute grande ouverte à la même
+hauteur que la mienne, et à travers les lames de ma jalousie baissée, je
+pouvais suivre le va-et-vient affairé de la personne qui occupait la
+chambre. D’ordinaire, les habitants de cet hôtel sont peu matineux, et,
+au risque d’être indiscret, je me mis à observer curieusement la
+voyageuse,--car c’était une femme qui se trouvait sur pied dès avant la
+sonnerie de l’_Angelus_.--Elle pouvait avoir vingt ou vingt-deux ans.
+Elle venait de se coiffer et, sommairement vêtue d’une camisole blanche
+et d’une jupe de couleur sombre, elle était occupée à brosser sa
+robe,--une simple robe noire qui ne paraissait plus très fraîche et à
+laquelle elle prodiguait des soins maternels. Elle l’effleurait à peine
+avec la brosse, puis, à l’aide d’une serviette mouillée, elle enlevait
+délicatement les grains de poussière logés dans les coutures et les
+fronces. Encadrée par la baie de la fenêtre, un pied posé sur une
+chaise, elle se penchait vers la robe étalée sur son genou, de sorte que
+je pouvais, sans être vu, l’observer de face et de profil. Elle était
+bien faite; sans être jolie, elle avait une physionomie ouverte et
+intéressante, le teint un peu hâlé, de grands yeux, des cheveux châtains
+lissés sur un front bombé et intelligent. Elle avait l’air décidé, mais
+non effronté. Cette assurance semblait provenir d’un exercice précoce de
+la volonté et de l’initiative: elle n’excluait pas une honnête retenue,
+car, ayant entendu sans doute du bruit à la porte de sa chambre, et
+craignant d’être surprise dans sa toilette sommaire, la jeune femme
+tressaillit tout d’un coup et se rejeta en arrière avec un geste
+pudiquement effarouché.
+
+Lorsqu’elle eut terminé son travail de nettoyage, elle quitta la fenêtre
+un moment, puis elle reparut vêtue de sa modeste robe noire, la taille
+svelte, la poitrine bombée sous l’étoffe déjà mûre du corsage. Je la vis
+prendre sur la table un grand carton de dessin et y enfermer une équerre
+et une règle plate toutes neuves. Peu après, vers sept heures, elle
+sortit de l’hôtel,--coiffée d’un chapeau de paille noire, portant le
+carton sous son bras,--et se dirigea vers les quais.--Alors je
+compris.--La matineuse jeune femme était une institutrice des environs
+de Paris, venue pour subir les épreuves d’un concours ou d’un examen à
+l’Hôtel de Ville.
+
+ * * * * *
+
+Et je me rappelai ces attroupements de jeunes filles que j’avais
+remarqués chaque jour dans la rue des Tuileries, à la porte de ce
+bâtiment en planches qui sert alternativement à des expositions et à des
+examens. Je revis toutes ces jeunes têtes anxieuses, toutes ces
+fillettes de quatorze à vingt ans, aux doigts tachés d’encre, au cerveau
+bourré de notions scientifiques et littéraires emmagasinées à la hâte.
+Les unes, celles qui ont quelque fortune, venaient là pour obéir à un
+caprice de la mode et pour satisfaire un vaniteux point d’honneur;--les
+autres s’y pressaient pour conquérir un brevet qui leur assurât
+l’espérance très aléatoire, hélas! d’un gagne-pain honnête.--Mon
+institutrice de l’hôtel meublé devait appartenir à cette seconde
+catégorie.--Et je me sentais saisi de compassion à la pensée de ces
+pauvres filles enfermées pendant des journées entières dans ce
+baraquement en planches, devant une dictée, une composition sur un sujet
+historique ou un dessin d’ornement; je me disais que c’était pitié, par
+cette chaleur sénégalienne, d’obliger ces jeunes organisations à se
+torturer le cerveau et à se tendre les nerfs pour répondre aux
+insidieuses questions des examinateurs. Je me demandais si, pour
+quelques-unes, le plus clair résultat de cette épreuve fatigante ne
+serait pas une fièvre cérébrale ou une maladie nerveuse. Je plaignais de
+tout mon cœur, surtout, l’institutrice en robe noire que j’avais vue, ce
+matin, partir sans même prendre le temps de déjeuner.
+
+ * * * * *
+
+J’épiai son retour, le même soir derrière ma jalousie. Elle rentra vers
+six heures, avec son grand carton de dessin. Elle paraissait harassée,
+écrasée à la fois par les émotions du jour et par la chaleur qui était
+suffocante. A peine installée dans sa chambre, sans se douter qu’elle
+pourrait être vue, elle enleva sa robe noire et y substitua une camisole
+blanche: les cheveux dénoués, afin d’être plus à l’aise, elle tira de
+son carton des cahiers et des livres, et, accoudée sur une table, elle
+se mit, la malheureuse, à préparer l’épreuve du lendemain. Vers sept
+heures, on lui monta de l’hôtel un maigre dîner qu’elle mangea tout en
+lisant, puis, quand la nuit arriva, elle resta étendue sans lumière dans
+le fauteuil roulé près de la fenêtre, essayant de respirer un peu d’air
+frais, et écoutant dans une attitude lasse les bourdonnements de la rue
+bruyante.--Vers onze heures, quand je rentrai, je vis qu’elle était
+couchée; mais elle avait allumé une bougie, et, à cette vacillante
+lueur, elle relisait encore les matières de l’examen. Enfin elle
+s’endormit, mais de quel sommeil traversé de cauchemars! tous ceux qui
+ont passé des examens peuvent le deviner.
+
+Le lendemain, quand je me levai à l’_Angelus_, elle était déjà sur pied
+et coiffée. Elle recommença avec les mêmes précautions le nettoyage de
+sa robe noire, épingla son chapeau de paille sur sa tête, puis, le
+carton sous le bras, reprit vers sept heures le chemin de la salle des
+examens.
+
+ * * * * *
+
+Elle revint à cinq heures de l’après-midi, mais cette fois avec une
+figure bouleversée. Elle se débarrassa de son carton, jeta son chapeau,
+et se laissant tomber dans le fauteuil, les coudes sur la table, les
+mains dans les cheveux, elle se mit à fondre en larmes.--La cause de son
+chagrin n’était pas douteuse, hélas! La pauvre fille avait échoué à
+l’examen écrit. Tant de journées de travail, tant d’efforts, tout ce
+_surmenage_ du cerveau, n’avaient abouti qu’à un échec. Sa douleur
+librement épanchée était navrante. On y devinait l’écroulement de plus
+d’un château en Espagne, l’anxiété de l’avenir, les humiliations du
+retour, toute une humble et lamentable tragédie...
+
+Tout à coup elle se leva, essuya ses yeux rouges, plongea sa figure dans
+l’eau, puis, tandis que des sanglots convulsifs soulevaient encore sa
+poitrine, elle lia ensemble ses livres, ficela dans son carton l’équerre
+et la règle plate toutes neuves, enferma quelques menus objets de
+toilette dans un petit sac de cuir et sonna le garçon, sans doute pour
+demander sa note et commander une voiture,--car, quelques instants
+après, je la vis fouiller dans son porte-monnaie et compter tristement
+l’argent qui lui restait.
+
+Au bout d’un quart d’heure, elle se recoiffa, revêtit un très modeste
+mantelet de laine et, sans même jeter un regard d’adieu sur cette
+chambre où elle avait passé tant d’heures d’espoir et d’angoisses, elle
+s’en alla. Une voiture l’attendait à la porte de l’hôtel; elle y monta
+avec son mince bagage, et le cocher fouetta sa bête.
+
+J’accompagnai d’un regard ému cette voiture qui emportait la jeune fille
+vers la gare de l’Ouest, et qui disparut bientôt dans le poudroiement de
+la rue ensoleillée.
+
+Et depuis, je ne peux plus voir la fenêtre de la chambre de l’hôtel d’en
+face sans songer avec un serrement de cœur aux sanglots étouffés de la
+pauvre institutrice en robe noire.
+
+
+
+
+AMES DE LYCÉENS
+
+
+L’autre-jour, par une grise après-midi d’octobre, je regardais les
+lycéens rentrer à Lakanal. Il y a encore un bon bout de chemin, de la
+station de Bourg-la-Reine jusqu’au lycée.--La Compagnie d’Orléans, qui a
+gracieusement installé une halte à la porte des Dominicains d’Arcueil,
+n’a pas jugé à propos d’octroyer la même faveur au lycée Lakanal.--Les
+potaches, lentement, à la queue-leu-leu, gravissaient sous la brume la
+rue montante qui mène à l’établissement universitaire, les uns seuls,
+les autres escortés par des mères chargées de paquets. Parmi ces
+derniers, quelques-uns étaient déjà de grands garçons un peu gauches,
+avec un soupçon de moustache à la lèvre supérieure. Les mamans, d’une
+voix assourdie et inquiète, leur prodiguaient des recommandations
+minutieuses à propos des détails de toilette ou de l’aménagement de
+leurs provisions. Eux, la casquette enfoncée jusqu’aux oreilles, les
+yeux distraits, se bornaient à répondre laconiquement par de brefs
+hochements de menton, et l’on sentait si bien que leur pensée était
+ailleurs, très loin, très occupée de choses dont la sollicitude
+maternelle ne soupçonnait pas même l’existence!
+
+A cet âge critique où le jeune homme s’éveille dans l’adolescent, les
+parents, qui se figurent connaître à fond l’âme de leurs enfants, sont
+le jouet de singulières illusions. D’abord, la plupart du temps, ils ne
+les voient pas grandir; ils n’observent pas le sourd travail qui
+transforme la chrysalide en papillon, et croient encore avoir affaire au
+bambin de dix ans dans la pensée duquel ils lisaient comme dans un
+livre. Et puis, par une sorte de grâce d’État, ils oublient ce qu’ils
+étaient eux-mêmes à quinze ans, quels troubles les envahissaient,
+quelles bouffées de désirs leur montaient alors au cerveau et quelles
+préoccupations hantaient leur âme. Pour se rendre compte de l’évolution
+psychologique de leur progéniture, il leur faudrait d’abord se replacer
+dans l’état d’esprit où ils étaient au temps de leur propre adolescence,
+et c’est à quoi ils ne songent pas. Quant à moi, pour qui cette rentrée
+de lycéens évoquait d’intimes souvenirs d’autrefois, j’aurais parié
+qu’il y avait un abîme entre l’âme de ces grands garçons à l’œil noyé de
+rêverie et celle de leurs mères affairées et soucieuses.
+
+Je revoyais mon vieux collège de province aux toitures quadrangulaires,
+surmontées d’un clocher en éteignoir; la cour caillouteuse, bordée de
+cloîtres aux sculptures massives; les classes humides du
+rez-de-chaussée, et je me revoyais y rentrant par une semblable journée
+brumeuse d’octobre.
+
+Je ne sais plus trop si j’étais alors en troisième ou en seconde, mais
+ce dont je me souviens très nettement, c’est que mes quinze ans venaient
+de sonner et que je songeais à toute autre chose qu’à l’_Iliade_ et aux
+_Racines grecques_. Il y avait, à ce moment, dans ma petite ville, un
+cirque où trois écuyères, trois sœurs: Wilhelmine, Caroline et
+Christine, mettaient en émoi tous les cœurs masculins. La grâce et la
+beauté des deux aînées nous émerveillaient, nous autres collégiens; mais
+comme leur âge et leur situation de premiers sujets mettaient ces
+grandes filles trop en dehors de notre portée, elles ne nous troublaient
+que médiocrement. Il n’en était pas de même de la cadette, Christine,
+qui atteignait à peine sa quinzième année. De celle-là, nous étions tous
+peu ou prou amoureux. Quand, dans le cirque illuminé, elle apparaissait
+sur son petit cheval bai, nous n’avions d’yeux que pour elle. D’un bond
+souple et léger, elle se dressait debout sur sa selle cramoisie; le
+maillot couleur de chair moulait son corps élégant et déjà formé; avec
+un joli son de voix, elle excitait son cheval qui prenait le trot, puis
+le galop. Alors, penchée en avant, la jupe de paillon soulevée, la
+cravache en l’air, la tête couronnée d’un diadème de nattes brunes, les
+lèvres retroussées par une moue dédaigneusement souriante, aux sons
+vibrants des cuivres, elle voltigeait, frissonnante et aérienne, ainsi
+qu’une libellule; elle passait comme une flèche à travers le papier rose
+des cerceaux, rebondissait sur la croupe du cheval et du bout des doigts
+envoyait des baisers au public enthousiasmé.--Pour ma part, je l’adorais
+silencieusement, je rêvais d’elle toutes les nuits, et l’argent de mes
+semaines passait tout entier dans la caisse du cirque.
+
+Cette fâcheuse rentrée d’octobre venait mal à propos mettre un terme à
+mes adorations. Adieu la joie et les extases des représentations du
+soir! En ma qualité d’externe surveillé, je ne regagnais le logis
+paternel que pour souper en famille et, ce repas achevé, il était trop
+tard pour filer du côté du cirque. Cette fin des vacances me désolait.
+Elle était un plus gros crève-cœur encore pour mon ami Vital Herbelot,
+que ses parents avaient condamné à l’internat, afin de l’obliger à
+piocher plus sérieusement ses examens de Saint-Cyr. Vital appartenait à
+une famille riche; ayant la poche bien garnie et de plus étant fort
+entreprenant de sa nature, il ne manquait pas une représentation du
+cirque et, à force de menus cadeaux, il avait conquis les bonnes grâces
+de Christine. Je recevais les confidences de ses bonnes fortunes,
+j’enviais ses succès, mais, tout en souffrant de le voir préféré par la
+brune écuyère, je m’estimais encore heureux d’être humblement associé à
+son triomphe. Mon amour timide et tout en dedans y trouvait je ne sais
+quelle jouissance mélancolique. Je n’étais pas la rose, mais je vivais
+auprès d’elle, j’en respirais le parfum et cela me suffisait.
+
+Comme notre collège ne possédait pas de chapelle, la messe du
+Saint-Esprit était célébrée à la paroisse la plus voisine, où nous nous
+rendions processionnellement le jour de la rentrée. A peine étions-nous
+installés sur les bancs du chœur, et tandis que l’officiant entonnait le
+_Veni Creator_, Vital Herbelot, qui se trouvait placé derrière moi, me
+souffla dans l’oreille:
+
+--Tu sais, nous aurons une sortie jeudi!... Ça tombe à pic, car j’ai un
+rendez-vous avec Christine dans la ruelle de l’Équerre... Viens me
+prendre chez nous à trois heures et je t’emmènerai avec moi...
+
+Ce rendez-vous lui mettait l’eau à la bouche et il ne tarissait plus sur
+les charmes de la petite écuyère; moi-même, ému par la perspective de
+l’accompagner, je lui donnais joyeusement la réplique, et nous étions si
+échauffés que nous n’apercevions pas le pion, en train de nous observer
+et de noter sur son carnet notre double méfait:--bavardage pendant
+l’office et communication illicite entre interne et externe.--Aussi,
+jugez de notre douloureuse stupéfaction quand, une fois de retour dans
+le préau du collège, le principal nous interpella en ces termes:
+
+--Messieurs Herbelot et Jacques, vous avez eu à l’église une tenue
+déplorable... Jeudi prochain, vous passerez votre après-midi aux
+arrêts... Allez!
+
+Consterné, je regardais de loin Vital. Le gaillard ne se décontenançait
+pas; avant de regagner l’étude, il m’envoya un clignement d’yeux
+réconfortant et, en effet, à la classe du soir, je recevais de lui un
+billet, obligeamment passé de main en main et ainsi conçu:
+
+«Collé!... Pas de veine!... Mais il ne faut pas que Christine croque le
+marmot... Toi, comme externe, tu peux esquiver les arrêts... Va, jeudi,
+à trois heures, rue de l’Équerre, et excuse-moi.»
+
+J’avoue, à ma honte, que je n’étais pas trop marri de cette mésaventure
+qui clouait Herbelot au collège et me constituait son mandataire. Je me
+réjouissais vilainement de me trouver en tête-à-tête avec Christine; je
+me disais que, peut-être... je trouverais l’occasion de pousser ma
+pointe à mon tour; bref, je résolus de manquer les arrêts et de braver
+la colère de notre bilieux principal.
+
+Donc, le jeudi, à trois heures, je tournai le dos au collège où le
+malheureux Vital copiait deux cents vers de l’_Iliade_, et, le cœur
+battant, je m’insinuai dans la rue de l’Équerre.
+
+Cette venelle, étroite et déserte, était formée, ainsi que l’indique son
+nom, par deux allées se coupant à angle droit et bordées de murs de
+jardins. Je n’y fus pas plutôt que j’aperçus dans l’ombre l’écuyère de
+mes rêves. Elle n’avait plus le prestige de sa jupe de paillon et de son
+maillot couleur de chair, mais elle était jolie encore dans sa robe de
+tous les jours, avec ses cheveux bruns nattés et ses grands yeux
+étincelants. Elle m’aborda impétueusement et demanda:
+
+--Où est Vital?
+
+--Il s’est fait _coller_ et n’a pu quitter le _bahut_... Il est désolé
+et m’a chargé de vous porter ses excuses.
+
+Elle ébaucha une moue dédaigneuse, qui n’était guère flatteuse pour moi,
+et reprit d’une voix contristée:
+
+--Ah! tant pis!... Nous partons demain pour Châlons et je voulais lui
+faire mes adieux... Je lui apportais ce qu’il m’a demandé...
+
+En même temps, elle roulait entre ses doigts une petite boîte en carton.
+Elle l’entr’ouvrit, et je vis une mèche brune nouée avec une faveur
+rose.
+
+--Ce sont de mes cheveux, continua-t-elle en refermant la boîte;
+tenez... vous lui donnerez ça et vous lui direz que je l’embrasse...
+
+Tout cela n’avait rien d’encourageant; pourtant j’étais décidé à devenir
+audacieux. Cette annonce d’un prochain départ me navrait, et, avec le
+cœur sur les lèvres, je murmurai:
+
+--Pour que la commission soit bien faite, laissez-moi au moins vous
+embrasser!
+
+--Soit, répliqua-t-elle en éclatant de rire.
+
+En même temps elle me tendit ses joues.
+
+Tout palpitant, je les effleurais déjà, quand... ô catastrophe
+inattendue!... j’aperçus mon père à l’un des bouts de la ruelle, et le
+principal à l’autre extrémité de l’équerre...
+
+J’étais pincé; un des élèves chargés de transmettre le billet de Vital
+l’avait sans doute indiscrètement déplié et nous avait _mouchardés_.
+
+--Effronté libertin! clama le principal en m’empoignant le bras.
+
+--Petit malheureux! gémit mon père, en corroborant son exclamation d’une
+taloche.
+
+Christine, prenant ses jupes dans ses mains, s’était prestement
+esquivée; mais le crime était patent et on me trouvait nanti de la mèche
+de cheveux, qui achevait d’établir ma précoce dépravation. On oublia que
+Vital était le principal intéressé et je fus chargé de tous ses péchés.
+La ville entière connut dès le soir ma scandaleuse conduite et je
+l’expiai par deux jours de prison. Mais n’importe, je supportai
+héroïquement cette dure pénitence. J’étais heureux de souffrir pour les
+beaux yeux de Christine, et pendant longtemps je repensai en soupirant à
+ce tête-à-tête de la rue de l’Équerre et à ce baiser si
+malencontreusement demeuré à l’état d’ébauche...
+
+J’y pensais encore involontairement, l’autre matin, en voyant les
+lycéens regagner Lakanal, et je me demandais si, tout en écoutant les
+recommandations maternelles, plus d’un ne roulait pas dans un coin de
+son cerveau les mêmes rêves et les mêmes regrets pour une Christine de
+la foire du Lion de Belfort.
+
+
+
+
+UN FILS DE VEUVE
+
+
+La maison occupée par la veuve Jacobé formait le coin de deux rues
+débouchant à angle droit sur le rond-point de la station du chemin de
+fer. C’était une étroite bâtisse neuve, dressant seule encore, entre des
+jardins maraîchers, ses quatre murs de pierre de taille et son toit
+recouvert de tuiles rouges. La veuve Jacobé n’était venue y loger qu’en
+juillet 1870, lors de la déclaration de guerre, et après que son fils
+cadet, Aristide Jacobé, était parti pour Verdun avec les mobiles de la
+Meuse. Elle avait choisi ce logement parce qu’il offrait l’avantage
+d’être tout près du chemin de fer. Il semblait à la bonne dame que de
+cette façon, elle serait plus rapprochée de son garçon et que, lorsqu’il
+reviendrait, il n’aurait que deux pas à faire pour tomber dans ses bras.
+Aristide était son préféré; son autre fils, l’aîné, habitait Paris, où
+il s’était marié contre le gré de sa mère. Depuis ce temps-là on s’était
+battu froid et la veuve avait reporté toutes ses affections sur le
+cadet. Aussi, quel crève-cœur quand le Benjamin était parti, le visage
+humide de baisers, le sac bourré de provisions, pour aller rejoindre son
+bataillon! La pauvre dame avait eu d’abord, pour se consoler, des
+lettres se succédant à des intervalles réguliers. Puis, le département
+ayant été envahi par l’armée allemande, et la ville occupée par deux
+régiments bavarois, les communications avaient été coupées et les
+lettres étaient devenues très rares, apportées de loin en loin par
+quelques commissionnaires qui les transportaient en fraude. La dernière
+reçue était du 30 août et avait été écrite dans un village proche de
+Sedan. Puis, plus rien; un absolu silence. Aristide avait-il été tué ou
+emmené prisonnier à la suite de la capitulation de Sedan? Mme Jacobé
+n’avait pu recueillir aucune information précise. La seule chose
+certaine, c’était l’absence de nouvelles depuis le 30 août; mais aucun
+acte de décès n’avait été envoyé, et la veuve ne pouvait ni ne voulait
+croire qu’Aristide fût mort. Elle se disait qu’il était sans doute
+enfermé en Allemagne, dans quelque forteresse d’où il lui était
+impossible d’écrire, mais qu’il reviendrait lorsque cette horrible
+guerre serait finie,--et elle l’attendait toujours.
+
+ * * * * *
+
+Après les transes des longs mois d’hiver, on apprit enfin la
+capitulation de Paris, la signature des préliminaires de paix, et le
+cœur de la veuve se remit à battre, agité par une sourde et vivace
+espérance.--Les prisonniers allaient être rendus. Ils étaient en
+route.--Quelques-uns des enfants du pays étaient déjà revenus. On les
+voyait débarquer à la gare, hâves, souffreteux, les vêtements en loques,
+mais ayant dans leurs yeux creux une lueur joyeuse à la vue du vignoble
+natal. Mme Jacobé ne manquait pas une seule arrivée des trains
+d’Allemagne, dévisageant les nouveaux débarqués, interrogeant avidement
+ceux qui étaient de la ville. Mais personne ne pouvait lui donner de
+nouvelles d’Aristide. On ne l’avait plus revu depuis le jour de la
+capitulation de Sedan.--Néanmoins, ajoutaient quelques jeunes soldats,
+tout n’était pas perdu: Aristide était peut-être resté là-bas, au fond
+d’une casemate prussienne, expiant quelque incartade commise en pays
+ennemi.--Et Mme Jacobé écrivait de nouveau à l’autorité allemande,
+s’accrochant anxieusement chaque jour à un nouvel espoir. Tous les
+soirs, dans la petite salle à manger de la maison neuve, elle préparait
+un souper froid, dressait la nappe, y installait un couvert et une
+bouteille de vin vieux; puis elle attendait, tressaillant aux
+sifflements aigus des locomotives, écoutant avec un douloureux serrement
+de cœur les giboulées de mars tinter aux vitres...
+
+ * * * * *
+
+Un soir, par une nuit pluvieuse et très obscure, le dernier train venant
+de Strasbourg entra en gare. Il n’allait pas plus loin ce jour-là et
+débarqua tout son contingent de voyageurs sur la plate-forme. Du dernier
+compartiment des troisièmes descendit péniblement un jeune soldat
+portant l’uniforme des mobiles. Il traînait la jambe, paraissait vanné
+de fatigue et, à la lueur vacillante des becs de gaz de la gare, on
+distinguait sa pâle figure tirée, sa barbe longue et ses épaules
+voûtées. Comme il ne pouvait continuer sa route que le lendemain, il
+s’enquit d’une auberge, et on lui en indiqua une non loin du rond-point
+de la station. Il sortit le dernier. Déjà les voyageurs qui se rendaient
+en ville s’étaient dispersés dans l’obscurité et il errait dans les
+ténèbres en quête de l’auberge. Ses pieds endoloris pataugeaient dans
+les flaques boueuses, se heurtaient à des obstacles inaperçus, et à
+chaque soubresaut on entendait son _quart_ de fer-blanc tinter contre le
+bidon vide pendu à son sac. A la fin, il distingua dans la nuit une
+blafarde maison isolée, à la fenêtre de laquelle une lampe brillait
+encore; pensant que c’était là le gîte dont on lui avait parlé, il
+s’approcha du seuil, tâtonna dans l’ombre, trouva un cordon de sonnette
+et le tira brusquement.
+
+Brusquement aussi, la fenêtre éclairée s’ouvrit, une tête de femme se
+pencha au dehors et une voix étranglée par l’émotion s’écria:
+
+--O cher enfant, c’est donc toi enfin!
+
+Puis des pas hâtifs retentirent dans le vestibule, des verrous furent
+tirés, et le mobile ébaubi se trouva en présence d’une vieille dame à
+cheveux gris qui, soulevant la lampe, le regarda avec stupeur et murmura
+sourdement:
+
+--Mon Dieu! Seigneur, ce n’est pas lui...
+
+ * * * * *
+
+--Excusez-moi, madame, répondit le mobile qui comprit la méprise et en
+fut tout remué, je vois que j’ai fait erreur... On m’avait parlé d’une
+auberge qui était proche, et je me suis trompé de porte... J’aurais dû
+voir tout de suite que votre maison n’était pas celle que je cherchais,
+mais je suis si fatigué que j’en ai comme la berlue.
+
+Mme Jacobé était restée paralysée par le contre-coup de sa déception.
+Pourtant, à l’aspect de ce jeune soldat éreinté, qui avait le même âge
+qu’Aristide, elle se sentit touchée de pitié et des larmes roulèrent
+dans ses yeux.
+
+--Entrez tout de même! reprit-elle enfin; il ne sera pas dit que j’aurai
+laissé dehors un chrétien par un temps pareil... Qui sait si mon pauvre
+enfant, à cette heure, ne vague pas aussi à la recherche d’un gîte, dans
+quelque ville inconnue?...
+
+Elle le fit entrer, lui enleva son sac, lui servit en pleurant le souper
+froid constamment préparé pour Aristide, et, tout en le servant, elle
+lui parlait de son fils disparu. Quand il eut fini de manger, elle vit
+qu’il tombait de sommeil et elle le conduisit dans la propre chambre de
+son garçon. Puis, le lendemain matin, lorsque le mobile se fut habillé
+et se prépara à partir, elle lui servit encore un copieux déjeuner et
+recommença à lui conter l’histoire d’Aristide.
+
+--Le malheureux enfant! soupirait-elle, comme il doit souffrir là-bas, à
+l’étranger!... D’après ce que vous me dites, c’est une vie de privations
+continuelles, et lui qui était si gâté et choyé à la maison!... Quand il
+est parti, je lui avais tricoté de mes mains un passe-montagne de laine
+bleue, afin que sa nuque et ses oreilles fussent garanties du froid, car
+il souffre cruellement de névralgies... Pourvu qu’il ait songé à le
+mettre pendant ces rudes nuits d’hiver!...
+
+Le soldat ne mangeait plus; les morceaux s’arrêtaient dans son gosier.
+Il se souvenait tout à coup que, lorsqu’il était parqué avec les
+camarades dans la prairie de Sedan, où les sentinelles allemandes les
+gardaient comme un troupeau, il avait à côté de lui un jeune mobile
+répondant au signalement d’Aristide et coiffé justement d’un
+passe-montagne de laine bleue. Au milieu de leur détresse, les troupiers
+riaient fort de cet accoutrement et avaient baptisé le mobile: «le petit
+bleu». Un soir «le petit bleu» avait tenté de s’évader. Il était à peine
+à vingt pas de l’enceinte qu’une sentinelle tirait dessus et le couchait
+raide dans la prairie... Le képi avait roulé à terre et on voyait la
+tête pâle du mobile mort, dans l’encadrement du passe-montagne de laine
+bleue.
+
+Le soldat se leva, remercia la veuve, l’embrassa en lui disant qu’il
+fallait espérer et qu’il restait encore plus d’un Français dans les
+forteresses allemandes... Pour sûr, Aristide reviendrait!...
+
+Puis il reprit son sac et s’éloigna. Quand il fut dehors, il se moucha
+brusquement et frotta ses yeux humides... Il savait bien que «le petit
+bleu» ne reviendrait plus.
+
+
+
+
+PREMIER RENDEZ-VOUS
+
+
+Bien qu’elle fût mariée à un savant grognon, ennuyeux et quinquagénaire,
+Laurence de Suize, à vingt-huit ans, était restée une épouse honnête et
+respectueuse du pacte conjugal. Elle y avait quelque mérite, étant
+jolie, aimant le plaisir et vivant dans un milieu mondain où l’on
+considérait volontiers le principe de fidélité comme une quantité
+négligeable. Ses amies avaient toutes, peu ou prou, un amant, ou tout au
+moins un _flirt_, et quand on se meut dans une atmosphère imprégnée de
+l’odeur d’amour, il faut une certaine dose de vertu pour échapper à la
+contagion. Son mari, M. Aumont de Suize, ne l’eût guère gênée, au cas où
+elle se fût déterminée à succomber à la tentation. Cet éminent
+égyptologue ne lui avait pas donné d’enfants; l’étude des contrats
+civils sous la sixième dynastie absorbait ses facultés physiques et
+intellectuelles; son cœur s’y était momifié, et, le jour comme la nuit,
+il laissait à Laurence une entière liberté.
+
+Comme on le voit, si Mme de Suize demeurait sage, ce n’était pas la
+faute des circonstances. Ce n’était pas non plus celle d’un certain
+Roger La Brunie, attaché aux affaires étrangères et poète symboliste à
+ses heures. Ce jeune diplomate en herbe était féru des phosphorescents
+yeux pers, des fins cheveux blonds, de la grâce virginale et de la
+souple beauté de Laurence. Elle le rencontrait dans tous les salons amis
+où elle fréquentait; ils avaient joué la comédie ensemble, soupé côte à
+côte à la même petite table avant le cotillon, fait partie des mêmes
+fournées d’invités pendant les villégiatures d’automne; bref, ils
+étaient devenus de bons amis. Roger arrivait le premier aux _five
+o’clock_ de Mme de Suize et souvent, quand le dernier visiteur était
+parti, il demeurait au coin du feu, en tête-à-tête avec la maîtresse du
+logis, murmurant à mi-voix de tendres déclarations discrètement voilées
+et égrenant platoniquement son rosaire d’amour en l’honneur de la jeune
+femme. Laurence, tout en prêtant à demi l’oreille à ce caressant
+fleuretage, se tenait néanmoins sur ses gardes. Elle n’était plus assez
+ingénue pour ignorer où Roger voulait en venir. Elle le trouvait
+aimable, spirituel et dangereusement éloquent; mais dès qu’il faisait
+mine de passer de la parole à l’action, elle l’arrêtait net d’un regard
+sévèrement indigné.
+
+Elle n’avait pas cependant le cœur insensible et souvent elle éprouvait
+une secrète douceur, un intime frissonnement de tout son être en
+écoutant les câlines litanies de son adorateur. Les insinuants discours
+du poète symboliste frôlaient son âme comme de troublantes caresses et
+la laissaient parfois tout émue. Mais elle était sentimentalement
+pudique et s’effarouchait des matérialités de l’amour. Elle avait gardé
+sur ce point une insurmontable répugnance à laquelle, sans doute, les
+galantes et maladroites démonstrations d’Aumont de Suize, au premier
+temps de leur mariage, n’étaient point étrangères. Comme elle avait
+néanmoins en ces matières une perspicace intuition, elle prévoyait
+parfaitement que si elle permettait à Roger un simple baiser sur le
+bras, cette première privauté en entraînerait fatalement d’autres plus
+périlleuses et plus irréparables, et frémissant d’une peur instinctive à
+l’idée de livrer tôt ou tard toute sa personne, elle s’évertuait à
+maintenir une infranchissable barrière entre les toujours plus
+pressantes entreprises de son amoureux et la faiblesse de sa chair
+féminine.
+
+Mais quand on a hasardé un pied sur le chemin de l’amour, peut-on jamais
+déterminer d’avance le nombre des pas qu’on y risquera et le point
+précis où l’on saura s’arrêter? En pareille aventure, les plus prudentes
+s’exposent aux mêmes dangers que les plus téméraires; et Mme de Suize en
+fit l’humiliante expérience.
+
+Un soir que, touchée par une chaleureuse supplicalion de Roger, elle lui
+avait tendu généreusement la main et avait amicalement serré la sienne,
+elle fut toute surprise de se complaire dans cette étreinte prolongée et
+se trouva ensuite moins forte pour se défendre contre de plus vives
+caresses. Le lendemain, en effet, Roger sollicita ce même serrement de
+main et elle n’osa le refuser; il lui sembla que toute sa volonté se
+fondait dans la chaleur de cette étreinte; peu à peu, le jeune homme
+attirait Laurence à lui et, tout à coup, posait ses lèvres sur les
+paupières palpitantes de la jeune femme. Elle restait d’abord tout
+étourdie par ce baiser non prévu et si doux, puis brusquement
+s’éloignait honteuse et courroucée. Mais Roger, qui avait une langue
+dorée, lui prouvait péremptoirement qu’elle donnait à cette innocente
+caresse une importance imaginaire, et qu’en somme un simple baiser sur
+les yeux n’était pas plus coupable ni plus dangereux qu’un baiser sur la
+main. Finalement, elle se laissait convaincre et, par une convention
+tacite, elle permettait désormais cette nouvelle caresse, mais en jurant
+que ce serait la dernière. L’amoureux, naturellement, usa et abusa de la
+permission jusqu’au jour où, ayant par mégarde effleuré de ses lèvres la
+bouche de Mme de Suize, il lui tint pour cet acte plus audacieux le même
+raisonnement à l’aide duquel il avait conquis l’autorisation de lui
+baiser les yeux. Derechef, elle s’indigna, éclata en reproches et
+pleura; il ne trouva de meilleure façon de sécher ses larmes que de lui
+prodiguer de nouveaux baisers, tant et si bien qu’elle les lui rendit,
+et cela leur donna une semaine de délices.
+
+Mais, ainsi que l’observe Ovide dans son _Art d’aimer_, «celui qui prend
+un baiser et ne prend pas autre chose, mérite de perdre les faveurs
+qu’on lui avait accordées»:
+
+ _Oscula qui sumpsit, si non cætera sumpsit,
+ Hæc quoque quæ data sunt, perdere dignus erat._
+
+Roger La Brunie était sans doute de cet avis; il pensait qu’il faut
+battre le fer quand il est chaud et devenait, à mesure, plus exigeant.
+Mme de Suize elle-même, tout en protestant et en se refusant, se disait,
+en son par-dedans, qu’en bonne logique les choses devaient maintenant
+aller jusqu’au bout. Certain désir mélangé d’une coupable curiosité le
+lui disait aussi. Bref, après force prières d’une part et force vaines
+résistances de l’autre, on convint d’un rendez-vous. Roger, en prévision
+de l’heure prochaine du berger, avait sournoisement loué et fait meubler
+un pavillon perdu dans les arbres et situé sur la route de Sèvres, entre
+Billancourt et le Bas-Meudon. Laurence de Suize promit qu’elle irait une
+fois--une seule!--visiter cette garçonnière dont son amoureux brûlait de
+lui faire les honneurs. Elle y viendrait vers trois heures de
+l’après-midi et quitterait sa voiture à la hauteur de Billancourt, où
+Roger l’attendrait sur la route.
+
+Au jour dit, en effet, toute frissonnante et voilée d’une gaze épaisse,
+elle arriva pelotonnée dans un fiacre qu’elle renvoya, dès qu’elle
+aperçut La Brunie planté comme un terme au milieu de la chaussée
+poudreuse.
+
+Il accourut rayonnant vers la jeune femme, lui prit le bras et le pressa
+passionnément contre son cœur.
+
+--Vous voyez, je vous ai obéi, murmura Laurence, êtes-vous content?
+
+--Vous êtes adorablement bonne, repartit La Brunie.
+
+Et serrés l’un contre l’autre, heureux du grand air et du clair soleil,
+ils se mirent à cheminer lentement sur la route déserte.
+
+Mai commençait et la matinée avait été exceptionnellement radieuse.
+Seulement il faut se défier de ces matins de mai qui promettent
+merveille et qu’une saute de vent peut brusquement gâter.
+
+Tandis que les deux jeunes gens marchaient sans trop se hâter, de gros
+nuages noirs montaient derrière les arbres de l’île du Bas-Meudon, et,
+tout à coup, s’amoncelaient, couvrant insensiblement le soleil, qui
+devenait blafard. Bientôt, quelques gouttes d’eau étoilèrent le sable du
+chemin et tachèrent la claire ombrelle de Mme de Suize. Celle-ci, vêtue
+d’une légère robe de printemps et chaussée de souliers minces, commença
+de s’effarer.
+
+--Y a-t-il encore loin d’ici à votre pavillon? demanda-t-elle à Roger.
+
+--Un petit quart d’heure seulement, répondit-il.
+
+Ils marchèrent plus vite, mais ils avaient à peine fait cent pas que
+l’ondée creva. Ce fut une de ces pluies d’orage, brutales,
+torrentielles, qui en un clin d’œil inondent la campagne et transforment
+les routes en marécages. Les deux amoureux s’arrêtèrent, consternés et
+sondèrent avec inquiétude la brume ruisselante qui s’étendait autour
+d’eux. L’endroit était des plus inhospitaliers: à droite, un long mur; à
+gauche, des berges solitaires. Pas un abri, pas une voiture à l’horizon.
+
+--Nous voilà bien! dit Mme de Suize, avec un rire nerveux et agacé.
+
+Roger se désespérait et se confondait en excuses.--Tandis qu’ils se
+regardaient piteusement, ils perçurent soudain un trot de chevaux et
+distinguèrent, à travers l’averse, un véhicule qui s’avançait vivement
+vers eux, et qui bientôt fut à portée de la voix. C’était un de ces
+fourgons des pompes funèbres qui servent au transport des cercueils
+qu’on ramène de loin au domicile du défunt. Le cocher, justement,
+revenait à vide, après avoir déposé son mort à Sèvres.
+
+Roger jeta un coup d’œil anxieux vers sa compagne.
+
+--Êtes-vous superstitieuse? chuchota-t-il.
+
+Elle eut un mouvement de répugnance, puis murmura, dépitée:
+
+--Enfin, qu’importe? Nous n’avons pas l’embarras du choix!...
+
+En effet, Mme de Suize était déjà trempée et ce n’était pas le moment de
+se montrer trop dégoûtée. La Brunie héla le cocher et le supplia de les
+conduire tous deux jusqu’à la plus prochaine station de voitures.
+Celui-ci était bon homme et d’humeur joviale. Il descendit, ouvrit la
+portière du coupé réservé au prêtre ou aux membres de la famille, et
+aida les deux amoureux à s’installer dans le funèbre compartiment. Puis,
+il remonta sur son siège et fouetta son attelage, qui reprit
+gaillardement le trot.
+
+Une fois à l’abri de l’ondée et un peu remis de cette cruelle alerte, La
+Brunie essaya de rasséréner Mme de Suize et de reprendre le tendre
+entretien si malencontreusement interrompu. Mais il se heurta contre une
+résistance glaciale. Laurence, énervée et transie, s’était blottie dans
+son coin et y demeurait rétive aux caresses. Quand il voulut lui baiser
+les mains, elle le repoussa d’un geste irrité:
+
+--Ici!... Y pensez-vous?... Vous êtes fou!...
+
+Le trajet s’acheva dans un mortel silence, interrompu seulement par le
+bruit de l’averse cinglant les vitres. A Auteuil, le fourgon s’arrêta
+docilement près d’une station. A peine descendue et sans même serrer la
+main que lui tendait Roger, Mme de Suize dit du bout des lèvres:
+
+--Grand merci!... Adieu!
+
+Puis elle sauta dans un fiacre, que La Brunie vit s’éloigner, trottinant
+et cahotant dans la pluie.
+
+Le lendemain, à son petit lever, l’attaché aux affaires étrangères reçut
+un billet ainsi conçu:
+
+ «Mon cher poète, j’ai beaucoup réfléchi à l’aventure d’hier. Notre
+ voyage dans ce compartiment lugubre, à côté de cette horrible caisse
+ où venait de séjourner un mort, m’a paru un fâcheux présage. Vous
+ devez me comprendre, vous qui êtes symboliste!... Quant à moi, je suis
+ sottement superstitieuse et je ne pourrais plus vous voir sans songer
+ immédiatement à toute sorte de sépulcrales catastrophes. Restons-en
+ donc là et croyez à tous mes regrets.
+
+ »L.»
+
+Et ce fut ainsi qu’un fourgon de pompes funèbres sauva la vertu de Mme
+de Suize, en même temps que l’honneur conjugal de l’éminent égyptologue
+Aumont de Suize.
+
+
+
+
+LA CHASUBLE
+
+
+--Ah! me dit mon ami Eusèbe, tu regardes cette portière?... N’est-ce pas
+qu’elle est étonnante? Tu t’y intéresserais encore davantage si tu
+savais d’où elle vient et comment je l’ai eue.
+
+De fait, la portière en question était d’une couleur et d’un dessin
+exquis. Taillée dans un magnifique morceau de velours de Gênes vert
+myrte, elle était coupée dans sa hauteur par une large croix tramée
+d’or, sur laquelle s’enlevaient en relief des broderies d’argent d’un
+goût très pur, représentant les instruments de la Passion.
+
+--Je l’ai achetée en Espagne, reprit Eusèbe, à Valence, au mois d’avril
+de l’an dernier, et elle a été façonnée avec une chasuble... Quand je la
+regarde, je revois la _Huerta_ avec ses bois d’orangers couverts de
+fleurs et de fruits... Valence se remontre à mes yeux, telle qu’elle
+m’est apparue le soir de la fête de saint Vincent, avec ses rues pleines
+d’une population grouillante et gaie, sa place illuminée par des feux
+d’artifice tirés en l’honneur du saint;--je retrouve ainsi l’impression
+que m’a laissée la ville la plus aimable, la plus vivante et la plus
+fleurie de toute l’Espagne.
+
+J’étais descendu à la _Fonda de Paris_ et je prenais mes repas à table
+d’hôte, en face d’un jeune prêtre maigre, pâle, souffreteux, ayant de
+fines lèvres mélancoliques et de beaux yeux d’un noir luisant. Comme il
+parlait le français, nous étions entrés en conversation. Il s’appelait
+don Palomino et je savais qu’il était vicaire dans un bourg des
+environs. Souffrant d’une affection du larynx, il était venu suivre un
+traitement à Valence. Il demeurait en ville, mais il prenait pension à
+la _Fonda_ et deux fois par jour nous nous retrouvions à la même table.
+C’était un homme instruit, causant bien, avec un léger fonds de
+mélancolie, et un courant sympathique nous avait doucement attirés l’un
+vers l’autre.
+
+ * * * * *
+
+Un matin, j’étais allé flaner autour du marché.--Ce marché en plein air,
+bordé d’échoppes reliées l’une à l’autre par des toiles tendues
+transversalement et découpant sur les pavés des bandes d’ombre et de
+lumière, c’était une fête pour les yeux, un vrai régal d’artiste! Des
+panerées d’oranges et de citrons ruisselaient sur les dalles; de larges
+corbeilles de fraises mêlaient leurs tons cramoisis à la couleur plus
+tendre des limons et des mandarines. Il y avait çà et là des jonchées
+d’œillets et de roses rouges remuées à pleines mains par de jolies
+marchandes, blondes, blanches, grassouillettes et accortes, à la voix
+musicale et aux prunelles veloutées. Parfois un rayon de soleil courait
+sous ces toiles tendues, faisant chatoyer ici un écroulement d’oranges,
+là une botte de fleurs, plus loin deux grands yeux noirs, et de tous
+côtés s’exhalaient des odeurs pénétrantes et aromatiques, qui vous
+grisaient délicieusement.
+
+Au coin de la _calle de Mantas_, je m’arrêtai devant la boutique à
+clairevoie d’un marchand d’étoffes anciennes, chez lequel j’avais fait
+quelques emplettes. Tandis que ce bonhomme, à la face souriante et
+finaude, étalait à mon intention un lot de vieilles dentelles
+espagnoles, je vis soudain luire dans l’ombre la précieuse chasuble dont
+cette portière a été faite. Une fillette de quinze ans était en train de
+la replier soigneusement dans un papier de soie. Je la tirai brusquement
+à moi, je l’admirai silencieusement et demandai au marchand avec des
+yeux allumés:
+
+--_Quanto_ (combien)?
+
+--Oh! vous admirez la chasuble, me répondit-il; n’est-ce pas que c’est
+une merveille?... Seulement elle n’est pas à vendre. Elle appartient à
+un seigneur prêtre qui nous l’a donnée à restaurer et qui y tient comme
+à la prunelle de ses yeux.
+
+Je dus me contenter de contempler cette belle chose et je quittai le
+marchand d’étoffes avec un secret sentiment de jalousie et de dépit que
+comprendront tous les collectionneurs de bibelots.
+
+ * * * * *
+
+Or, ce même matin, comme je l’ai su plus tard, don Palomino était allé
+dire sa messe à la cathédrale. Après l’office, tandis qu’au sortir de la
+sacristie il traversait le _coro_ désert, il aperçut tout à coup dans la
+sombre encoignure d’une chapelle un jeune couple qui paraissait
+converser très tendrement. Indigné et véhémentement scandalisé, le
+vicaire poussa droit à ces amoureux qui abusaient si irrespectueusement
+de la solitude du saint lieu; mais, en le voyant débusquer d’un pilier,
+la jeune fille, avec un geste d’oiseau effarouché, prit brusquement la
+fuite, et l’amoureux, moins prompt, resta seul, bloqué contre la grille,
+sans pouvoir échapper à l’étreinte irritée du vicaire.--Au moment où don
+Palomino secouait rudement le bras du délinquant, il reconnut en lui un
+de ses anciens paroissiens:
+
+--_Santa Maria purissima!_ s’écria-t-il, José Ramon, est-ce ainsi que tu
+joues avec ton salut éternel? Ne peux-tu faire l’amour ailleurs que dans
+la maison de Dieu?
+
+--Pardon, _señor vicario_, répondit piteusement José, mais c’est ici
+seulement que Rosario et moi nous pouvons nous voir tranquillement... Sa
+mère, la marchande d’oranges de la _Plateria_, ne lui permet de sortir
+que pour aller à l’église.
+
+--Pourquoi ne vas-tu pas la voir chez sa mère, comme un honnête homme
+qui a le mariage en vue?
+
+--Je le voudrais bien, mais la vieille ne l’entend pas ainsi... Elle me
+refuse sa fille, sous prétexte que je n’ai pas la somme nécessaire pour
+entrer en ménage.
+
+--Combien te faudrait-il?
+
+--Cinq cents pesetas... La mère ne rabattrait pas un _cuarto_.
+
+--Et si tu ne peux pas te procurer cet argent, comment ferez-vous, la
+jeune fille et toi?
+
+--Nous continuerons à nous voir comme nous pourrons... car nous nous
+aimons comme deux fous... Et, ma foi, il adviendra ce qu’il plaira à
+Dieu.
+
+--Tais-toi, misérable pécheur!
+
+Don Palomino avait un faible pour ce José Ramon. Il aurait volontiers
+donné les cinq cents pesetas pour faire cesser le scandale; mais il
+était pauvre comme un rat d’église et il sortit de la cathédrale tout
+pensif...
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, comme je passais _calle de Mantas_, j’aperçus le marchand
+d’étoffes sur le seuil de sa boutique. En me voyant, il cligna de l’œil,
+et, grimaçant un sourire aimable à mon adresse:
+
+--Votre Grâce veut-elle la chasuble? murmura-t-il.
+
+Et comme je faisais un signe d’assentiment, il ajouta:
+
+--J’en ai parlé au seigneur prêtre... Elle sera à vous pour six cents
+pesetas, mais pas un cuarto de moins.
+
+C’était une somme, mais la chasuble valait davantage; j’en étais féru et
+le marché fut conclu séance tenante.
+
+Le soir même, à dîner, don Palomino m’annonça d’un air mélancolique
+qu’il était forcé de rentrer à son vicariat, et nous prîmes
+affectueusement congé l’un de l’autre.
+
+A quelques jours de là, je fis moi-même mes malles et je priai la
+maîtresse d’hôtel de m’aider à emballer soigneusement ma précieuse
+acquisition. En voyant la chasuble, la bonne dame se signa et poussa une
+exclamation:
+
+--Eh quoi! señor caballero, c’est à vous que don Palomino a vendu sa
+chasuble?... Le pauvre, cela lui faisait bien mal au cœur d’être obligé
+de s’en séparer?... Et quand on pense qu’il s’est défait de cet ornement
+pour obliger son prochain!...
+
+Là-dessus, elle me raconta que le vicaire s’était fait un cas de
+conscience de ramener Rosario et José dans le droit chemin et que le
+prix de la chasuble avait servi à apaiser la vieille marchande
+d’oranges.
+
+J’avoue que je fus pris d’un remords et que je fus tenté un moment de
+courir après don Palomino pour lui restituer sa précieuse relique... Que
+veux-tu? l’enfer est pavé de bonnes intentions et les collectionneurs
+n’ont pas de cœur... J’ai gardé la chasuble, mais je pense toujours avec
+attendrissement à ce petit prêtre fluet et pâle de la _Fonda_ de
+Valence, et je me rappelle ce passage de l’Évangile de saint Mathieu:
+«L’homme bon tire de bonnes choses d’un bon trésor.»
+
+
+
+
+UNE JOUEUSE
+
+
+Le train de Vintimille venait de s’arrêter à la gare de Monte-Carlo. La
+portière de notre compartiment s’ouvrit, et une jeune femme entra
+précipitamment, après avoir constaté d’un rapide regard qu’il restait
+une place vacante. Les sept autres étaient déjà prises. Dans l’un des
+coins, un énigmatique gentleman de trente-cinq à quarante ans, aux
+moustaches trop noires, au teint pâle, aux yeux renfoncés et comme
+voilés, s’éborgnait à lire un journal à la vacillante lueur de la lampe
+qu’on venait d’allumer, car il était sept heures du soir; une jeune
+Anglaise anguleuse et laide, montée à Menton avec sa gouvernante, lui
+faisait vis-à-vis; le demeurant des voyageurs se composait de trois
+dames arrivant de San-Remo et de moi-même, à demi ensommeillé.
+
+Jusque-là, à nous sept, nous n’avions échangé ni un regard, ni un mot,
+mais la brusque entrée de la nouvelle venue nous unit dans un même
+sentiment hostile, dans un même mouvement de mauvaise humeur. En
+wagon--et ceci n’est pas à la louange de l’animal humain--le voyageur
+inattendu qui pénètre dans un compartiment occupé en partie, est traité
+en gêneur et en ennemi par ceux qui y sont déjà installés et qui s’y
+considèrent comme chez eux. Par contre, le survenant est généralement
+irrité de trouver les meilleures places prises et affecte tout d’abord,
+à l’égard de ses compagnons de route, une attitude quasi agressive. Je
+me hâte de déclarer que tel n’était pas le cas de la voyageuse de
+Monte-Carlo. Elle semblait plutôt animée envers nous d’intentions
+conciliantes et sympathiques. Avant même de s’asseoir à la place restée
+libre près du monsieur aux moustaches trop noires, elle nous avait
+regardés tour à tour avec de grands yeux lumineux et paraissait très
+disposée à entrer en conversation. Autant que la maigre lueur de la
+lampe permettait de le constater, elle pouvait avoir vingt-quatre ans et
+ne possédait guère que la beauté du diable: un teint frais, de vives
+prunelles, de gros traits, le nez trop fort et le menton massif; mais
+elle était avenante et bien faite. Sa robe très collante mettait
+agréablement en valeur l’ampleur de la poitrine, la souplesse de la
+taille, les contours arrondis des hanches et des cuisses. Une profusion
+de roses Niel et d’œillets rouges parait son corsage. Ces fleurs
+voyantes, cette robe collante, l’expression sensuelle de la bouche,
+certaines allures trop hardies, certains gestes peu corrects, laissaient
+deviner le monde équivoque auquel elle appartenait. Aussi, les dames du
+compartiment prenaient, en la dévisageant, des airs choqués et des mines
+réfrigérantes. Elle ne semblait nullement s’en apercevoir et conservait
+une physionomie souriante, prête à l’expansion. Soit que la course à la
+conquête d’un wagon l’eût essoufflée, soit qu’elle fût en proie à
+quelque émotion extraordinaire, elle respirait violemment; sur son
+corsage, les roses à demi fanées étaient secouées par les palpitations
+de sa poitrine. Ses lèvres s’ouvraient comme soulevées par le besoin de
+donner cours à un impétueux flux de paroles.
+
+La jeune miss ayant demandé à quelle heure on arriverait à Nice, la
+voyageuse de Monte-Carlo répondit aimablement, sans qu’on l’y eût priée:
+
+--Nous arriverons à huit heures moins un quart.
+
+Puis, s’autorisant sans doute de ce renseignement bénévolement donné,
+pour devenir plus familière, elle ajouta:
+
+--Vous habitez Nice, madame?
+
+A quoi l’Anglaise, offensée par l’indiscrète intrusion de «cette
+créature», répondit presque rudement:--_No_,--en se renfonçant
+hautainement dans son encoignure.
+
+Un glacial silence suivit. Déconcertée un moment par tous ces visages
+fermés, la voyageuse se retourna vers son voisin. Celui-ci avait replié
+son journal, et, moitié par désœuvrement, moitié par curiosité,
+reluquait la jeune femme sournoisement. Elle devina sans doute dans les
+traits du monsieur cet intérêt tout physique qui allume l’œil du mâle à
+l’aspect d’une grande belle fille, car elle lui répéta sa question à
+brûle-pourpoint:
+
+--Et vous, monsieur, êtes-vous de Nice?
+
+--Ou...i, répliqua-t-il faiblement,--partagé sans doute entre le secret
+désir de lier connaissance et la gêne que lui imposait le voisinage des
+respectables et prudes dames du compartiment.
+
+--Ah! s’écria-t-elle, et vous venez de Monte-Carlo?
+
+--Non.
+
+--Mais vous y allez quelquefois jouer, je parie?
+
+L’autre se borna à ébaucher un vague geste évasif.
+
+--Si, si, vous devez y aller... comme tout le monde... moi, la première.
+De temps en temps, j’emporte deux cents francs dans ma poche et je m’en
+retourne avec un louis ou deux de gain ou de perte... Mais, aujourd’hui,
+vous n’avez pas idée de ce qui m’est arrivé!...
+
+Et alors l’émotion, comprimée depuis un quart d’heure, faisant
+explosion, le flot des confidences coula comme l’eau d’une écluse
+lâchée.
+
+--Figurez-vous que j’ai eu d’abord une guigne noire. Je jouais sur les
+transversales et rien de ce que je posais ne sortait. Au bout d’une
+demi-heure, il ne me restait plus de mes dix louis qu’une pièce de cinq
+francs... Tenez, celle-ci!--En même temps, elle nous montrait une pièce
+qu’elle tenait serrée dans sa main gauche.--J’étais énervée, j’aurais
+volontiers pleuré... Au moment où la bille recommençait déjà à tourner,
+d’un coup de colère je jette mes derniers cinq francs sur zéro... Zéro
+sort. Je laisse ma pièce, zéro sort une seconde fois... Est-ce une
+chance, hein?... Eh! bien, ça a changé la veine. A partir de cet
+instant-là, non seulement j’ai rattrapé mes deux cents francs, mais j’en
+ai gagné huit cents autres... Pensez, mille francs avec cent sous!...
+avec cette pauvre petite pièce qui me restait!... Aussi je la garde, la
+voici... Je la ferai percer et je l’accrocherai à ma bourse, cette brave
+petite pièce de cinq francs qui m’en a fait gagner mille!
+
+Elle riait aux éclats et faisait sauter dans sa main une bourse aux
+mailles d’argent gonflées de pièces d’or.
+
+Étions-nous à notre tour influencés par le mystérieux et pervers attrait
+qu’exercent sur bien des esprits les capricieuses péripéties des jeux de
+hasard? Ou bien l’explosion naïve de cette joie enfantine devenait-elle
+communicative? Toujours est-il que cette singulière fille avait fini par
+nous intéresser. Nous l’écoutions tous, à l’exception de la jeune miss
+qui demeurait indifférente et renfrognée dans son coin. Le problématique
+gentleman, aux moustaches teintes, avait perdu de son impassibilité; sa
+figure, peu ouverte, s’était animée. Ses yeux renfoncés et comme
+assoupis s’éveillaient, et à plusieurs reprises, il avait adressé, à
+voix basse, à sa voisine, des questions auxquelles elle répondait par
+des éclats de rire. Ce voyageur au teint brouillé et à la physionomie
+douteuse ne m’inspirait qu’une confiance médiocre. Je jugeais la jeune
+femme un peu bien imprudente d’étaler ainsi son gain inespéré devant des
+étrangers, parmi lesquels pouvait se trouver quelque aventurier fort
+capable de la débarrasser de son argent plus rapidement encore que ne
+l’eût fait la roulette. J’admirais ce mélange de candeur et de hardiesse
+chez cette créature que sa profession--probable--aurait dû habituer à
+plus de circonspection. Elle parlait le français correctement, mais avec
+un accent exotique. Ce n’était ni une Anglaise, ni une Allemande,
+certainement; elle se fût montrée moins confiante. Au contraire, à
+mesure qu’elle parlait, elle semblait se griser de ses paroles et
+prendre un malin plaisir à exciter les convoitises.
+
+Elle s’était nonchalamment adossée au capiton, la tête renversée, les
+jambes allongées, et ses mains ramenées sur son giron faisaient
+lestement sauter la bourse pleine.
+
+--Ouf! soupirait-elle, j’ai les jambes cassées... Figurez-vous que la
+table où je jouais était bondée, et que je suis restée debout pendant
+quatre heures... Mais ces quatre heures m’ont rapporté mille francs...
+Deux cent cinquante francs par heure, c’est un travail joliment payé,
+tout de même! ajoutait-elle en riant.
+
+Elle versait le contenu de sa bourse sur sa jupe et comptait avec
+ostentation son or.
+
+--Décidément, pensais-je, elle est par trop sotte et elle se fera voler
+avant de rentrer chez elle!
+
+Agacé par le rire bruyant et l’enfantine bêtise de cette fille, je
+m’étais tourné vers la portière, et, par la glace ouverte, je regardais
+au dehors. Au loin, le rocher de Monaco fuyait, piqueté de féeriques
+lumières que la mer reflétait. La lune venait de se lever et criblait de
+scintillements dorés les vagues légèrement moutonnantes; on eût dit que
+la Méditerranée roulait dans ses remous les millions de pièces d’or
+laissées sur le tapis vert de Monte-Carlo par les joueurs malheureux. Au
+fond, la presqu’île de Saint-Hospice découpait sur le ciel clair ses
+contours mamelonnés aux lignes précises, à l’extrémité desquels
+rougeoyait un phare tournant. L’air était frais; la nuit radieuse. Je
+contemplais, avec une sorte de soulagement, ce nocturne paysage
+enchanté, et je songeais que parmi les milliers de joueurs emportés
+chaque jour par les trains de Nice à Monte-Carlo, il n’y en a peut-être
+pas vingt qui se donnent la peine de le remarquer et le plaisir d’en
+jouir. Pendant le trajet, leur seule préoccupation, en ce qui touche les
+choses de la nature, se borne à chercher à apercevoir le _trou de la
+veine_, quand ils traversent le tunnel d’Èze.
+
+Mon attention fut ramenée vers l’intérieur du compartiment par les
+éclats de voix de la joueuse. Elle était décidément entrée en
+conversation avec son voisin aux yeux renfoncés; mais tandis que le
+problématique gentleman la questionnait d’un ton prudemment assourdi,
+elle lui donnait la réplique à haute voix et semblait parler autant pour
+la galerie que pour lui:
+
+--Oui, je suis depuis cet hiver à Nice. J’y demeure avec mon père, qui
+est vieux et ne quitte guère la maison. Je suis Russe et j’ai beaucoup
+voyagé... Je parle l’allemand, l’anglais... et le français, comme vous
+voyez. Si Nice me plaît?... Je crois bien; c’est un endroit où on
+s’amuse et, moi, j’aime à m’amuser... Quand je m’ennuie, je prends dix
+louis et je vais jouer... Ah! dame! je ne gagne pas toujours, et c’est
+seulement aujourd’hui que j’ai eu vraiment de la veine!
+
+Et avec la persistance têtue que provoquent toutes les griseries, elle
+en revenait sans cesse à sa première idée:
+
+--Croyez-vous? Mille francs avec une pauvre petite pièce de cent sous!
+
+Elle était Russe. J’aurais dû m’en douter à son accent, aux intonations
+caressantes de sa voix et aussi à cette exaltation, à cette inconsciente
+immoralité tout à fait slaves. Quel pouvait être le rôle du «vieux père»
+dans la communauté? Connaissait-il les façons de vivre, un peu...
+légères de sa fille, et participait-il aux bénéfices procurés par le
+jeu... et le reste? Chez certaines natures compliquées et accommodantes,
+tout est possible. Néanmoins, par respect pour la dignité paternelle,
+j’inclinais plutôt à penser que le «vieux père» n’était peut-être pas un
+père pour de vrai...
+
+Mes réflexions furent troublées par le ralentissement du train et
+l’éclat soudainement multiplié des lumières au dehors. Nous avions
+franchi le tunnel de Carabacel et nous entrions en gare. «Nice!... Tout
+le monde descend!» Quand j’eus quitté le wagon, je me retournai et je
+vis le gentleman aux moustaches trop noires aider galamment sa voisine à
+descendre. A la sortie, ils se perdirent dans la foule, mais lorsque
+j’entrai dans l’avenue de la Gare, je les reconnus tout à coup à dix pas
+devant moi. Ils marchaient côte à côte en causant avec animation...
+
+--Hum! pensai-je, il est évident que ce problématique gentleman a
+réfléchi qu’il pourrait passer une agréable soirée avec cette grande
+fille, et il est en train de pousser sa pointe... Souperont-ils en tiers
+avec «le vieux père», ou la demoiselle consentira-t-elle à se laisser
+conduire au restaurant? En ce cas, gare aux pièces d’or de la petite
+bourse à mailles d’argent! Ce monsieur aux moustaches teintes ne me dit
+rien de bon...
+
+Au même moment, je m’aperçus que la jeune femme avait accepté le bras de
+son compagnon. Ils filèrent d’un bon pas vers l’extrémité de l’avenue
+inondée de lumière électrique, où résonnaient les musiques des cafés et
+des restaurants en vogue... Et je les perdis de vue.
+
+
+
+
+LA MAISON DU BORD DE L’EAU
+
+
+Elle s’appelait de son vrai nom la Grangerie, mais dans le pays on
+disait tout simplement, en parlant d’elle, «la maison du bord de l’eau»,
+parce qu’elle mirait dans le lac ses hauts toits bruns en auvent et sa
+grise façade méridionale, ornée d’une galerie que drapait une vieille
+vigne aux pampres échevelés. Elle était carrée, nue et massive;--isolée
+des autres maisons du village par le lac au midi, et au nord par des
+vergers et des vignes.--Deux énormes noyers abritaient de leur ombre
+humide le large escalier de pierre veinée qui conduisait tout droit à
+l’appartement du premier étage. Les pièces spacieuses, avec leur plafond
+aux poutres saillantes, leurs murs décorés de fresques à l’italienne,
+leur mobilier datant du dix-huitième siècle, n’étaient ni confortables
+ni très hospitalières; mais, malgré leur délabrement, elles
+satisfaisaient les goûts très simples des propriétaires, les Balmont de
+Vertier,--deux vieux époux sexagénaires qui habitaient la Grangerie
+depuis l’époque de leur mariage. Ils y avaient passé leur lune de miel,
+en avaient chaque année vendangé les vignes et y avaient vu se succéder
+pacifiquement quarante printemps et autant d’hivers. Pour eux, il
+n’existait pas de demeure comparable à «la maison du bord de l’eau»; le
+vin qu’on y récoltait était supérieur à tous les crus du canton: les
+fruits du verger avaient une saveur et un fondant non pareils, et la
+Grangerie était le séjour le plus gai et le plus aimable qu’on pût
+trouver au bord du lac.
+
+ * * * * *
+
+Cette opinion optimiste n’était point partagée par les nièces des
+Balmont, deux jeunes orphelines de dix-huit à vingt ans, que le vieux
+couple avait recueillies, adoptées et élevées depuis leur plus jeune
+âge. Après un séjour de quatre années dans un couvent de Chambéry, les
+deux sœurs, Mauricette et Francine, étaient rentrées à la Grangerie et y
+passaient de longs mois monotones, remplis invariablement par les mêmes
+tâches et les mêmes plaisirs; travaux de lingerie et de jardinage sous
+la direction de la tante Balmont, pendant la semaine; messe, vêpres et
+salut, le dimanche, et, le soir, parties de piquet avec l’oncle Balmont.
+Jamais de sorties, jamais de bal, jamais de voyages. Leur plus agréable
+distraction, en été, consistait à épier trois fois le jour le passage du
+bateau à vapeur qui faisait le tour du lac avec sa cargaison de
+touristes. Ce bateau, plein de passagers venus des quatre coins de la
+France, représentait pour elles toutes les joies et toutes les
+tentations du monde extérieur. Elles le guettaient de loin,
+tressaillaient au sifflet de la machine, et le voyaient disparaître avec
+des soupirs de regret. Elles regardaient passer les yeux pleins de
+convoitise, les touristes avec la lorgnette en bandoulière, les belles
+dames en fantaisistes costumes de voyage, et, tout en suivant le double
+sillage argenté du bateau sur la nappe bleue du lac, elles se forgeaient
+de beaux rêves de plaisirs mondains et de romanesques aventures.--Mais,
+à la fin de septembre, les touristes s’en allaient avec les hirondelles;
+les rares riverains du lac, appelés à la ville pour leurs affaires,
+peuplaient seuls de leur silhouette trop connue le pont du bateau, et
+les deux sœurs retombaient dans l’ennui monotone de l’hiver. Elles se
+dépitaient tout bas en songeant que leur jeunesse allait se consumer
+dans ce mélancolique isolement, et, le dimanche, à l’église, elles
+priaient Dieu et les saints de leur envoyer quelque événement dont
+l’imprévu fît diversion avec cette navrante uniformité de leur vie.
+
+ * * * * *
+
+Un jour d’été, le ciel fit mine d’exaucer leurs prières. Une lettre de
+Genève obligea le propriétaire de la Grangerie de s’absenter pour une
+huitaine, et comme les deux époux, à l’exemple de Philémon et Baucis, ne
+pouvaient vivre l’un sans l’autre, ils résolurent de partir tous deux,
+en confiant la maison à la garde de leurs nièces.--Donc, un matin de
+juillet, après avoir fait force recommandations à Mauricette et à
+Francine, le vieux couple monta dans une carriole chargée de paquets et
+de provisions comme pour un voyage au long cours, et disparut au
+tournant de la route d’Annecy.
+
+Restées seules et maîtresses du logis, les deux sœurs commencèrent à
+battre des mains et à se creuser le cerveau pour inventer des plaisirs
+capables de leur prouver à elles-mêmes leur indépendance momentanée.
+Mais, prises au dépourvu, elles ne trouvaient rien de bien neuf, et,
+après avoir beaucoup cherché, dès le quatrième jour, elles en arrivaient
+déjà à être embarrassées de leur liberté.--Tandis qu’elles restaient
+oisives sur la galerie, occupées à regarder distraitement l’envolée des
+nuages autour des montagnes, voilà tout à coup que des bruits de pas et
+des éclats de voix résonnèrent dans le vestibule et elles virent entrer
+deux grands garçons de leur âge, deux cousins éloignés, tout frais
+émoulus de l’école de droit de Grenoble, et qui, traversant le lac,
+avaient eu l’idée de rendre visite à l’oncle et à la tante Balmont.
+
+Mauricette et Francine, rougissantes d’aise et de surprise, leur
+expliquèrent l’absence du vieux couple et, désireuses de jouer leur rôle
+de maîtresses de maison, s’empressèrent de retenir les cousins à dîner.
+N’était-ce point là l’événement tant désiré, l’imprévu tant rêvé, que le
+ciel leur envoyait à la fin?... Séance tenante, elles résolurent de
+mettre à profit cette visite inattendue et de se donner une fois au
+moins dans leur vie un faux semblant de fête et de bal.--Immédiatement
+la maison fut sens dessus dessous.
+
+Toute la provision de bougies de la tante Balmont fut employée à orner
+les candélabres et le vieux lustre à boules de cuivre du salon; tous les
+sirops emmagasinés dans l’office furent mis en réquisition pour les
+rafraîchissements.--Après le dîner, les deux cousins furent introduits
+solennellement par la servante dans le salon désert et éclairé à giorno.
+Au bout de quelques minutes, une porte latérale s’ouvrit à deux battants
+et les deux cousines, qui s’étaient retirées dans leur chambre pour
+procéder à leur toilette, parurent métamorphosées.
+
+Elles avaient bouleversé les coffres et les placards de la tante et se
+montraient vêtues de vieilles robes à ramages datant de l’époque de
+Marie-Antoinette. Dans leurs cheveux crêpés et poudrés, les roses du
+jardin faisaient merveille. Les yeux brillants, le sourire aux lèvres,
+elles agitaient d’antiques éventails et saluaient avec de solennelles
+révérences. Les cousins, enchantés de se trouver à pareille fête, se
+prêtaient de leur mieux au divertissement. On ouvrit le vieux piano
+endormi dans un coin du salon, et, l’une après l’autre, les cousines y
+jouèrent des valses, tandis qu’un seul couple tournoyait dans la pièce
+spacieuse. De temps en temps, la servante apparaissait avec un plateau
+et offrait des rafraîchissements; et les pêcheurs nocturnes qui jetaient
+leurs lignes de fond dans le lac, et dont les barques erraient dans la
+nuit, ouvraient de grands yeux en voyant se refléter au loin la
+surprenante illumination de «la maison du bord de l’eau».
+
+Grisés par la musique et par la danse, les cœurs des quatre jeunes gens
+commençaient à battre très fort. Par les fenêtres ouvertes, le vent de
+la nuit d’été apportait aux danseurs des parfums de jasmin et de
+chèvrefeuille qui leur suggéraient de troublantes paroles de tendresse.
+Les heures passaient et l’enivrement de la jeunesse leur faisait oublier
+les heures, quand tout à coup un roulement de carriole retentit au
+dehors, des exclamations de voix courroucées résonnèrent dans le
+vestibule, et brusquement on vit surgir, les bras levés au ciel, l’oncle
+et la tante Balmont qu’on n’attendait que deux jours plus tard.
+
+--Mais c’est la fin du monde! s’écriait la vieille dame, tandis que
+l’oncle, toujours économe, s’empressait de souffler les bougies des
+candélabres.
+
+Les deux cousines, Mauricette et Francine, ramassant leurs jupes à
+ramages, s’étaient enfuies dans leur chambre et, murmurant de vagues
+excuses, les cousins s’esquivèrent à leur tour, laissant le vieux couple
+ébahi au milieu du salon en désordre...
+
+ * * * * *
+
+Des années et des années se sont passées depuis. La tante et l’oncle
+Balmont dorment dans le petit cimetière qui verdit à l’ombre de
+l’église. Les cousins se sont mariés au loin. Francine et Mauricette
+sont restées seules propriétaires de la «maison du bord de l’eau». Elles
+mûrissent dans le célibat; elles se sont habituées à la solitude de la
+vieille demeure et, comme l’oncle et la tante, elles répètent volontiers
+que la Grangerie est le plus charmant des domaines riverains du lac.
+Mais, au fond de leur cœur, elles gardent comme dans un sanctuaire
+verdoyant le souvenir de ce bal improvisé,--leur unique bal,--et de ces
+tendres compliments murmurés un soir par les deux cousins,--les seuls
+propos d’amour que leurs chastes oreilles aient entendus.
+
+
+
+
+PENSÉES D’AUTOMNE
+
+
+Ces pluies d’équinoxe qui, depuis deux jours, tombent lourdes et tièdes,
+semblent pleurer sur la fin prochaine de la belle saison. Du haut d’un
+ciel bas et couvert, leurs larmes abondantes se répandent sur les
+verdures résignées et hâtent l’heure du déclin. Des taches de rouille
+s’étalent sur les feuillages des marronniers dont les coques s’ouvrent
+pour laisser choir leurs fruits d’un beau brun vernissé. Déjà, là-bas,
+un merisier éparpille ses feuilles jaunies sur les pelouses mouillées.
+De la terre détrempée s’exhale une senteur d’automne, un parfum amer et
+suggestif qui, tout à coup, incline l’âme aux pensées funèbres.--Au
+lendemain des fêtes de l’été, cette fenêtre brusquement ouverte sur
+l’agonie et le néant des choses me rappelle une fresque du _Triomphe de
+la Mort_, au Campo Santo de Pise: une cavalcade fringante et joyeuse
+défilant sous bois, et se trouvant, à un tournant, face à face avec
+trois cercueils béants où grimacent des squelettes.
+
+Dans notre vie moderne si affairée et accaparée par les choses
+extérieures, nous n’avons guère le loisir d’arrêter longtemps notre
+esprit à ce mystère inquiétant de la mort. Pour que nous y pensions
+sérieusement, il faut qu’une force majeure nous fasse presque toucher du
+doigt la possibilité d’une prochaine disparition. Pour mon compte, je ne
+me suis trouvé qu’une fois dans cette situation critique. C’était le 19
+janvier 1871, en montant vers le parc de Buzenval avec mon bataillon.
+Des balles passaient avec ce bruit particulier qui ressemble à un
+strident bourdonnement de mouches; au-dessus de nous, les obus
+décrivaient des courbes menaçantes. En voyant les cacolets descendre la
+colline avec leur charge de blessés, je me disais: «Il t’en pend
+peut-être autant à l’oreille et voici le moment venu de songer aux
+mystères de l’au-delà!» Mais il avait dégelé la veille, on glissait à
+chaque instant dans une terre gluante et peu sûre; tout mon esprit était
+absorbé par la préoccupation de me maintenir en ligne et de ne pas
+rouler piteusement dans la boue; il me fut impossible de la fixer
+durablement sur des pensées moins prosaïques.--J’imagine que, sauf de
+rares exceptions, il en est de même quand la maladie nous achemine au
+dénouement fatal. La lutte matérielle de tout notre être contre les
+étreintes du mal est telle qu’elle absorbe notre raison vacillante et
+l’empêche de s’inquiéter du redoutable problème.
+
+ * * * * *
+
+Pourtant, la mort est là qui nous guette. Nous la rencontrerons un jour
+ou l’autre au tournant du chemin, et c’est pendant les heures calmes et
+lucides où nous sommes en pleine possession de notre esprit, qu’il
+faudrait penser à ce qui nous attend au-delà du porche obscur où elle
+nous fera passer. Ces pluvieuses journées d’automne, où tout nous parle
+de déclin et de disparition, sont précieusement propices à de pareilles
+réflexions. Même ceux que cuirasse leur foi religieuse, n’envisagent pas
+sans un pieux tremblement ce terrible passage, cette heure très amère,
+comme dit le rituel: «_Dies magna et amara valde_», à plus forte raison,
+ceux qui doutent--et ils sont nombreux--se sentent remués par un anxieux
+frisson en songeant à l’Inconnu qui se tient derrière ce portail voilé
+de brumes. A mon humble avis, ce qui doit nous rasséréner, nous qui
+n’avons plus la foi du charbonnier, c’est que dès cette vie, nous sommes
+environnés par l’Inconnaissable et que le mystère de l’au-delà ne peut
+pas être plus cruel et plus menaçant que celui qui nous enveloppe depuis
+notre naissance. D’ailleurs, si, comme on nous l’affirme, cet Inconnu
+est tout amour et justice, considérant que nous sommes des êtres
+débiles, poussés à faillir par l’hérédité, par l’éducation,
+l’incertitude de notre esprit et la faiblesse de nos sens, ne
+devons-nous pas attendre de lui plus de compassion que de colère?...
+C’est donc avec un sentiment de résignation que nous nous acheminerons
+vers la mort,--une résignation pareille à celle des feuilles qui tombent
+et des fleurs qui se découronnent à la morte-saison.
+
+Cette subtile portion de nous-mêmes que nous appelons la pensée se
+décomposera-t-elle comme notre corps et subira-t-elle les incessantes
+transformations de la matière, ou revivra-t-elle ailleurs avec la
+mémoire et la conscience de son individualité? Insolubles questions que,
+depuis des milliers d’années, l’inquiète humanité agite en regardant
+luire les étoiles. «Tantôt vers le ciel, chantait Pindare, tantôt vers
+l’abîme, les espérances humaines flottent sur une mer de mensonges.» Et
+il disait encore, plus de deux mille ans avant nous, ce que nous
+répétons aujourd’hui avec la même angoisse: «Nous vivons un jour. Que
+sommes-nous? que ne sommes-nous pas? Le rêve d’une ombre, voilà
+l’homme.»
+
+Je sais bien que la seconde hypothèse, celle de la survivance de notre
+personnalité, est plus souriante, plus flatteuse pour notre
+amour-propre. Mais n’a-t-elle point sa maîtresse racine dans notre désir
+de durer, dans le sentiment même de la douceur de vivre, des illusions
+de l’amour, des rêves de la jeunesse? En nous forgeant ce rêve
+d’éternelle félicité, ne sommes-nous pas le jouet d’un présomptueux
+orgueil qui n’admet pas que notre précieuse personne puisse cesser
+d’être,--sans songer que nos compagnons terriens, nos frères les animaux
+qui peuplent les champs et les bois, pourraient à bon droit élever les
+mêmes prétentions? Il faut être doux envers la mort, c’est-à-dire songer
+avec sérénité qu’elle peut nous surprendre d’un moment à l’autre; mais,
+en même temps, si l’on veut faire œuvre utile ici-bas, il faut vivre
+comme si l’on ne devait pas mourir. Si l’espérance d’une vie meilleure
+est autre chose qu’une illusion dorée, nous en jouirons par surcroît;
+mais en attendant, cultivons notre jardin et disons-nous qu’ici-bas le
+meilleur moyen de prolonger au-delà du trépas notre personnalité, c’est
+encore de faire de beaux enfants ou de créer de belles œuvres.
+
+ * * * * *
+
+Heureux les poètes et les artistes! Ils ne meurent pas tout entiers.
+Leurs chefs-d’œuvre prolongent leur existence dans la mémoire des
+hommes. Dans les beaux vers d’_Œdipe-Roi_ ou dans les _Idylles_, nous
+sentons encore palpiter l’âme de Sophocle ou de Théocrite; de même qu’en
+lisant le _Cantique du Soleil_, il nous semble encore entendre chanter
+la voix claire et naïve de saint François d’Assise. Les artistes et les
+poètes sont comme ces plantes vivaces qui, d’année en année,
+reverdissent et refleurissent au même coin d’un bois ou d’une
+prairie.--Je me souviens toujours, avec une émotion joyeuse, qu’au temps
+où j’herborisais, je consultai un vieux botaniste sur une introuvable
+scille bleue qui manquait à mon herbier: «Allez, au mois de mars, me
+dit-il, dans la forêt de M... et prenez le premier sentier à gauche de
+l’orée du bois; quand vous aurez fait cent pas, vous verrez la plante
+fleurir dans le taillis; c’est là que je la cueillais dans ma jeunesse.»
+J’y allai, je fis cent pas dans le sentier de gauche et je vis, en
+effet, les petites étoiles bleues de la scille luire parmi les feuilles
+sèches. Depuis le temps où cet octogénaire herborisait à l’aube de sa
+prime jeunesse, des jours nombreux s’étaient écoulés, trois révolutions
+avaient bouleversé la France, des générations entières étaient couchées
+au tombeau, et la petite scille bleue s’épanouissait ponctuellement dans
+les taillis de M..., chaque année, à la fin de mars. Je suis sûr que je
+la retrouverais encore à la même époque, sur le même versant du bois,
+s’il m’était donné de revisiter cette forêt que je n’ai pas vue depuis
+trente ans.--Il en est ainsi des belles œuvres; elles ont toujours une
+fraîche nouveauté; elles sont, comme le dit John Keats, une source
+d’éternelle joie:
+
+ A thing of beauty is a joy for ever.
+
+Aussi les survivants devraient-ils rendre un culte pieux à cette réelle
+immortalité des artistes. Quand je vais au Luxembourg saluer sous les
+platanes les monuments d’Eugène Delacroix et de Banville, je regrette de
+ne pas le voir plus peuplé de blanches statues de poètes. Ce jardin
+hanté par la jeunesse, l’un des plus verts et des plus charmants de
+Paris, devrait être aussi le jardin consacré à la poésie. Si les hommes
+qui nous gouvernent avaient le temps de laisser un moment chômer la
+politique et de s’occuper un peu des choses de l’esprit, je leur
+conseillerais de faire du Luxembourg _le coin des poètes_. Il est
+question d’y élever un monument à la mémoire de notre excellent maître
+Leconte de Lisle. J’y voudrais voir aussi autour des bassins, parmi les
+jets d’eau et les massifs d’aubépines roses, les images de Musset,
+d’Alfred de Vigny et de George Sand, qui attendent encore leur statue.
+Il me plairait d’y rencontrer, au détour d’une allée, çà et là, les
+bustes de Sainte-Beuve, de Marceline Desbordes-Valmore, de Gautier et de
+Baudelaire.
+
+Les jeunes gens qui se succéderont d’année en année dans le quartier
+Latin et qui feront de ce jardin leur promenade coutumière,
+apprendraient ainsi qu’en France, comme dans les pays voisins, on honore
+les poètes et la poésie. Au printemps, les illustres marbres mêleraient
+leur blancheur aux thyrses épanouis des marronniers; les ramiers au vol
+mélodieux viendraient se poser familièrement sur leurs épaules; et, aux
+déclins d’automne, parmi les feuilles tombantes et les fleurs pâlies,
+les blanches statues apparaîtraient souriantes, intactes et pures, comme
+un éclatant symbole de l’immortalité des belles œuvres.
+
+
+
+
+LA SAINT-SYLVESTRE
+
+
+Le soir du 31 décembre, mon ami Jacobus, après avoir silencieusement
+dîné à sa table d’hôte de la _Rose d’or_, regagnait d’un pied leste la
+rue des Grangettes, où était situé son logis de célibataire. La rue
+était solitaire, mal éclairée par un lointain bec de gaz; le vent du
+nord, soufflant directement entre les deux rangées de façades noires,
+coupait la figure de Jacobus, et, malgré le pardessus étroitement
+boutonné, faisait sentir à notre ami que son sang de quadragénaire
+n’avait plus les vertus réchauffantes de la prime jeunesse. Aussi
+agita-t-il d’une main impatiente le marteau qui décorait la porte de sa
+propriétaire. Ce fut la fille de la maison, Mlle Franceline Bigeard, qui
+vint lui ouvrir, tenant d’une main les plis de son tablier plein de
+marrons, et de l’autre la lampe qui éclairait son minois chiffonné et
+ses yeux bleus très vifs. Ce bleu regard, les cheveux bruns frisottants
+et le clair sourire de Mlle Franceline donnaient encore un attrait
+piquant à sa figure, bien qu’elle commençât à mûrir et à passer, ayant
+eu vingt-huit ans à la Sainte-Catherine.
+
+--Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, dit-elle au
+locataire morfondu, mais j’étais en train de fendre des marrons... Nous
+avons retenu à souper deux de mes amies et, ce soir, nous finirons
+l’année en grillant des châtaignes et en les arrosant d’un verre de
+_fignolette_... A votre service, monsieur Jacobus!...
+
+--Merci, répondit-il en prenant un air pressé; merci, mademoiselle.
+
+S’il refusait, ce n’était pas que la compagnie de Franceline lui déplût,
+au contraire; mais il se tenait sur la réserve, craignant de s’engager
+trop avant avec cette fille nubile qui désirait se marier, et ne voulant
+pas qu’une trop grande familiarité le fît glisser peu à peu sur une
+pente dangereuse. Il n’était pas insensible aux yeux bleus et au sourire
+de la demoiselle, mais il avait peur du mariage. Il ressemblait à ces
+enfants qui vont prendre un bain froid, qui trempent un pied dans l’eau,
+puis le retirent et ne peuvent pas se décider au plongeon final.
+
+--Merci! répéta-t-il encore en montant l’escalier. Il n’est pas venu de
+lettres pour moi?
+
+--Non, monsieur Jacobus, le facteur n’a rien apporté.
+
+--Allons! décidément on m’oublie! songea mélancoliquement Jacobus en
+introduisant la clé dans sa serrure; le monde entier a désappris le
+chemin de mon domicile...
+
+ * * * * *
+
+Jacobus se sentait peu à peu devenir la proie d’un accès d’humeur noire.
+Ce soir-là, tout allait de travers: les bûches de son feu fumaient au
+lieu de flamber, sa lampe grésillait sans jeter de clarté, un vent
+coulis passait sous la porte et le glaçait jusqu’aux moelles.
+
+--Un penseur, murmurait-il en allumant sa pipe, a dit que «le soir de la
+vie apporte avec lui sa lampe»; la mienne éclaire bien mal et mon
+crépuscule est diantrement maussade. Cet affaiblissement de la lumière
+intérieure est une des conséquences fatales du célibat. La maturité et
+le célibat! Deux milieux malsains où germent un tas de mauvaises graines
+qu’on croyait mortes et qui se mettent à pousser de vilaines fleurs aux
+parfums amers: remords tardifs, regrets stériles, hésitations et peurs
+de vieillards.
+
+La peur surtout, une peur lâche qui vous déshabitue d’agir, qui vous
+détourne de toutes les résolutions généreuses, de toutes les fructueuses
+audaces... Je me rappelle qu’au temps de ma jeunesse, au moment où
+j’allais gravir une pente abrupte des Pyrénées, je rencontrai un homme
+mûr et déjà cassé; et comme je l’interrogeais sur le chemin à suivre, il
+me cria:
+
+--Ne montez pas là-haut: le sentier est une véritable fondrière, vous
+vous essoufflerez en pure perte!
+
+Je haussai les épaules et je poursuivis ma route en riant de la
+pusillanimité de ce quinquagénaire... Et pourtant voilà où j’en suis! Le
+moindre caillou me fait broncher, la plus enfantine difficulté prend les
+proportions d’une impossibilité. Je ne sais plus ni oser ni vouloir, et
+je me morfonds dans ma cellule de célibataire en regrettant les
+occasions que j’ai laissé échapper à l’époque où ma vingtième année
+fleurissait dans sa verte nouveauté.
+
+ * * * * *
+
+A ce moment, de jeunes éclats de voix montèrent du rez-de-chaussée, et
+dans ce gai tapage Jacobus distingua le rire clair de Franceline.
+
+--Ils s’amusent en bas! songea-t-il de nouveau avec un soupir; ils
+boivent à l’année qui finit et à celle qui va naître... Pour eux, une
+année qui passe et une année qui commence n’éveillent point de pensées
+mélancoliques. Ils ne sont pas encore à l’âge où les semaines et les
+mois semblent filer avec la rapidité d’un vol d’hirondelles. Ils y
+viendront cependant, et Franceline comme les autres! Elle court sur ses
+vingt-huit ans et n’a pas trouvé de mari. Pauvre fille! peu à peu ses
+joues se faneront, ses bleus regards perdront de leur éclat, son rire
+échangera ses notes claires contre des intonations aigres et sèches, et
+elle connaîtra aussi les solitudes du célibat, le regret des occasions
+envolées, les peurs de l’âge mûr. Oh! les vieilles filles, je les plains
+encore plus que les vieux garçons!... La prison de l’isolement est pour
+elles plus obscure et plus étroite; le monde est plus sévère. Un sang
+vif a beau gronder dans leur cœur comme dans un réservoir muré, elles
+doivent en étouffer les bouillonnements. Pour arrêter l’élan des fleurs
+de tendresse qu’elles portent en elles et qui auraient voulu s’épanouir
+au dehors, la religion, le devoir, les convenances sont là comme des
+grilles austères. Quelle lutte douloureuse et cachée! Et, quand chaque
+printemps revient, quelle amère raillerie! quelles cruelles tentations!
+quels troubles secrets!... Ainsi de charmantes filles se dessèchent et
+tournent à l’aigre; et c’est ce qui arrivera à Franceline, s’il ne se
+rencontre pas un brave garçon assez aimant et assez courageux pour
+transplanter dans un milieu tendre et réchauffant cette jolie plante qui
+s’étiole... Mais alors, misérable, puisque tu te rends si bien compte
+des choses, pourquoi n’es-tu pas ce brave garçon? Tu es las de ton foyer
+glacé, comme elle est lasse de sa chambre de vierge: pourquoi ne fais-tu
+pas d’elle une compagne heureuse et rajeunissante?... Ah! voilà, c’est
+que précisément je ne sais plus oser!
+
+ * * * * *
+
+Tandis qu’il s’enfonçait dans ces idées noires et désenchantées, Jacobus
+perdait la notion des phénomènes extérieurs. Un frisson qui courut le
+long de son dos le ramena à la réalité. Il s’aperçut que son feu s’était
+consumé sans jeter de chaleur, que sa pipe s’était refroidie et que sa
+fenêtre joignait mal. Comme il se levait pour la fermer plus
+hermétiquement, de nouveau des rumeurs joyeuses montèrent du
+rez-de-chaussée et de nouveau le rire argentin de Franceline tinta à ses
+oreilles.--Il eut encore un moment d’hésitation, puis le froid de cette
+nuit de décembre le décida. Il éteignit sa lampe, descendit à tâtons son
+escalier et, guidé par les rires, il alla frapper timidement à la porte
+de sa propriétaire.
+
+L’huis s’ouvrit tout grand et, à la lueur d’une belle flambée, il vit
+autour de la cheminée un cercle de jeunes gens en train d’éplucher des
+marrons.
+
+--Ma foi! dit Jacobus, je vous entendais rire de là-haut et votre joie
+m’a mis l’eau à la bouche... Voulez-vous, mademoiselle Franceline, me
+faire une petite place à côté de vous?
+
+Et alors, en jetant un tendre regard vers Franceline, il vit tout à coup
+que cette place était prise. Un garçon d’une trentaine d’années, un
+forestier, était assis sur le même banc que la jeune fille et la serrait
+de très près.
+
+Tandis que mon ami écarquillait ses yeux ébaubis, la propriétaire lui
+dit en avançant une chaise:
+
+--Venez près de moi, monsieur Jacobus, je vais vous apprendre une
+nouvelle; nous faisons d’une pierre deux coups: nous fêtons la
+Saint-Sylvestre et nous arrosons les fiançailles de notre Franceline
+avec M. le garde général Saudax... Prenez donc un verre et trinquez avec
+nous... Ils se marieront après la Chandeleur!
+
+
+
+
+PLUIE EN MONTAGNE
+
+
+18 août.--Gorges de la Diosaz.--Il a fait hier un orage qui a
+complètement détraqué le temps. Ce matin, à Sallanches, en ouvrant nos
+fenêtres, nous avons vu, à travers des envolées de nuages, les sommets
+des montagnes poudrés à blanc par une neige subitement tombée pendant la
+nuit. Tandis que nous prenions notre café à la crème et au miel, la
+pluie a recommencé à tomber, mais cette fois menue et tranquille, comme
+une bonne petite pluie qui prend son temps et qui est bien décidée à
+durer toute la journée. Ce qui n’a pas empêché mon oncle Brocard de
+déclarer, en brandissant son _alpenstock_, que «les éléments
+ne parviendraient pas à mettre obstacle à ses poursuites
+scientifiques».--Mon oncle Aristide Brocard est un ancien pharmacien,
+retiré des affaires après fortune faite. Pendant vingt-cinq ans, il a
+vendu des médicaments à sa clientèle de Villotte et n’a pas bougé de
+derrière les bocaux verts et bleus de son officine. Mais, tout en
+manipulant ses drogues, il caressait un dada qui lui faisait prendre sa
+vie casanière en patience:--à force de vendre de la teinture d’arnica à
+ses pratiques, il était hanté du désir de cueillir lui-même un jour sur
+les cimes alpestres cette fleur d’_arnica montana_, qu’il n’avait jamais
+vue qu’à l’état de plante sèche et dont il vantait sans cesse à ses
+clients les vertus résolutives et vulnéraires. Ce désir, exaspéré dans
+la solitude, était passé à l’état d’idée fixe, et, dans ses rêves, mon
+oncle voyait chaque nuit la fleur jaune rayonner comme un petit soleil.
+Aussi, dès qu’il eut vendu son officine, Aristide Brocard me notifia son
+intention de partir pour les montagnes de la Savoie en quête de la fleur
+de ses rêves, et m’enjoignit d’avoir à lui servir de compagnon de
+voyage. Mon oncle n’ayant d’autre héritier que moi, j’ai dû m’incliner
+et faire par ordre, en sa compagnie, une excursion dans les Alpes.
+
+ * * * * *
+
+Ce n’est pas précisément une partie de plaisir que ce voyage, à la
+recherche de l’_arnica montana_. Mon oncle, dans l’exercice de la
+pharmacie, a contracté des habitudes pédantesques et prudhommesques qui
+font mon désespoir. En outre, comme, malgré ses cinquante ans sonnés, il
+est très vert et très ingambe, il a eu l’idée de se déguiser en
+touriste: il est coiffé d’une casquette blanche avec couvre-nuque, et
+guêtré jusqu’aux genoux. Sa longue lévite gris de fer retombant sur ses
+guêtres jaunes lui donne une tournure assez ridicule, qui fait sourire
+les petites Anglaises près desquelles nous passons, et il me semble
+qu’on me rend responsable de ce grotesque accoutrement.--Tout à l’heure,
+en entrant dans les gorges de la Diosaz, nous avons encore prêté à rire
+à trois jeunes femmes qui descendaient le sentier glissant, appuyées sur
+leur bâton et enveloppées dans leur waterproof.
+
+Ces gorges hautes et profondes, tapissées d’arbustes et de grands
+arbres, vont toujours rétrécissant leurs parois schisteuses, au fond
+desquelles bouillonne la Diosaz. Des galeries de bois, retenues par des
+crampons de fer et surplombant au-dessus du torrent, permettent de
+longer le défilé dans toute son étendue. On y est pénétré d’humidité. Du
+haut du ciel gris, la pluie fine vous tombe sur le dos, les arbres vous
+secouent des gouttières au passage, et d’en bas, la Diosaz qui écume
+vous envoie à travers la figure d’aveuglantes poussières d’eau. Malgré
+cela, on est pris par ce déchaînement du torrent. Entre ces deux
+murailles noires et luisantes, la Diosaz tombe du haut d’un couloir
+d’ardoise; elle rebondit toute blanche, se tord entre les roches, lance
+des fusées de gouttelettes dans les arbres et emplit le ravin d’une
+clameur grondante. Pas une branche, pas une feuille, pas un brin d’herbe
+qui ne ruisselle. On se croit transporté en pleine féerie. Parfois la
+nappe d’eau, en bouillonnant, prend des formes humaines; il semble qu’on
+aperçoit entre les hêtres et les sapins humides la blanche et menaçante
+figure d’un esprit des eaux ou le vaporeux et perfide visage d’une
+ondine, qui glisse le long des rochers.--Nous atteignons la plus haute
+galerie aérienne, celle qui surplombe au-dessus de la triple cascade du
+_Soufflet_, et là, comme nous nous trouvons dans un groupe de touristes,
+mon oncle Aristide en profite pour monologuer à voix haute. «Spectacle
+grandiose! s’écrie-t-il; il était donné à l’homme seul, _audax Japeti
+genus_, de suspendre un pont tremblant au-dessus des abîmes et
+d’atteindre l’aire où l’aigle construit son nid!» Heureusement le fracas
+de la cascade couvre sa voix, et les touristes s’éloignent sans avoir
+entendu le discours de l’ex-pharmacien.
+
+ * * * * *
+
+Chamonix, 20 août.--Pluie battante; mais rien n’arrête mon oncle
+Brocard. En passant devant les Bossons, à la vue des blocs de glace qui
+blanchissent à la base du glacier, il s’est exclamé: «Hein! si tout cela
+était du sucre, l’humanité en aurait assez pour édulcorer ses sirops
+jusqu’à la fin des siècles!...»--Et cette réflexion pharmaceutique m’a
+fait rougir jusqu’aux oreilles.--La principale rue de Chamonix est un
+lac de boue, au milieu duquel pataugent des guides, attendant les
+touristes désireux de tenter une ascension. Nous profitons d’une
+éclaircie pour grimper au Montanvers. Un rayon de soleil glisse entre
+les nuées. De longues fumées blanches rampent le long des pentes du
+Brévent, et tout là-haut, perçant les nuages, les neiges de quelques
+aiguilles du mont Blanc étincellent en pleine lumière. Nous montons
+lentement à travers les sapins et les mélèzes, précédés et suivis de
+cavalcades de touristes mâles et femelles. Il fait grand chaud, une
+lourde chaleur d’orage, et mon oncle Brocard se dépouille de sa lévite.
+Vous n’avez jamais vu de spectacle plus comique que la silhouette de ce
+grand bonhomme en bras de chemise avec son _alpenstock_ et ses guêtres
+jaunes. Les guides eux-mêmes s’esclaffent de rire et je maudis la
+destinée qui m’a fait l’héritier présomptif de cet oncle solennel et
+maniaque. Lui n’a pas l’air de s’apercevoir du ridicule de sa toilette.
+Il court à travers les sapins et herborise gravement.
+
+A l’auberge du Montanvers, qui dresse la masse carrée de ses murs de
+granit au-dessus de la _Mer de glace_, le site est d’une sauvagerie
+saisissante. Au fond, dans la direction de l’_aiguille Verte_ et de
+l’_aiguille de Dru_, d’épaisses vapeurs noires masquent la montagne, et,
+sur ce noir fuligineux, le glacier se détache avec une blancheur
+éblouissante, çà et là coupée par les bleuâtres transparences des
+crevasses. Pour un peu, on se croirait dans un des cercles de l’_Enfer_
+de Dante. Malheureusement les touristes, et notamment mon oncle Brocard,
+nuisent à l’illusion. A l’intérieur de l’auberge, dans la salle même où
+s’étale un bazar d’objets en jaspe et en agate, on s’est attablé pour
+déjeuner. Les excursionnistes affamés dévorent leurs côtelettes en
+silence. La pluie se remet à tomber et cela ajoute encore aux mornes
+attitudes des convives. Mais mon oncle Aristide a été envoyé par la
+Providence pour égayer cette maussade tablée. Au milieu du silence
+général, mon oncle, très affairé à essuyer sa fourchette, relève la
+tête, regarde à droite et à gauche et dit gravement: «Avouez, messieurs,
+que le ruolz a rendu de bien grands services à l’humanité!» Cet éloge de
+l’orfèvrerie Christofle, lancé en vue de la Mer de glace, est si
+hétéroclite qu’il provoque une aimable gaieté parmi les touristes et me
+couvre de confusion.
+
+ * * * * *
+
+Après déjeuner, malgré la pluie, mon oncle m’entraîne vers le glacier.
+Je me vois déjà obligé de le suivre à travers les crevasses, quand, près
+de la moraine, il se baisse, pousse un cri, puis se relève triomphant,
+en agitant une fleur jaune entre ses doigts:
+
+--Enfin, s’écrie-t-il, la voici!... _Eurêka!_ Je tiens l’_arnica
+montana_, famille des composées corymbifères!... Remontons, mon ami:
+inutile d’aller plus loin!
+
+Il était temps. A peine avons-nous tourné l’auberge que l’orage éclate;
+pluie diluvienne, éclairs, tonnerre... Nous voyons tout au plus assez
+clair pour suivre les lacets du chemin boueux et glissant. N’importe,
+malgré l’averse, c’est un beau spectacle. Les éclairs découpent en noir
+les silhouettes des sapins; tout au fond, au delà du village, le glacier
+des Bossons étend au milieu des bois sa blancheur blafarde, comme un
+immense suaire, et les crêtes du Brévent, brusquement illuminées, ont
+des profils sinistres.--Nous rentrons à l’hôtel, trempés comme des
+soupes; nous changeons de vêtements et nous descendons affamés à l’heure
+du dîner... Mon oncle, qui ne peut plus se séparer de sa plante, l’a
+apportée à table d’hôte, et à voix haute, de façon à être entendu de
+toute la table, il se met à m’expliquer les caractères de la famille des
+_composées_.
+
+--Vous vous occupez de botanique, monsieur? lui demande son voisin de
+gauche.
+
+--Oui, monsieur, répond l’oncle Aristide avec orgueil; je suis
+pharmacien de première classe, ex-interne des hôpitaux de Paris... Et
+aujourd’hui, dans une de mes herborisations à la Mer de glace, j’ai eu
+l’honneur de trouver l’_arnica montana_... Voyez!
+
+En même temps, il tend la fleur à son voisin, qui la regarde avec
+tranquillité et réplique:
+
+--Pardon, ceci n’est pas l’_arnica_.
+
+--Hein! Qu’en savez-vous?
+
+--Mon Dieu! je le sais, parce que depuis dix ans j’herborise dans les
+Alpes... Ceci est une plante similaire: le _chrysanthemum auratum_, que
+nous appelons aussi la _marguerite dorée_... Le véritable arnica a le
+réceptacle plus étroit, les demi-fleurons plus rares et plus
+irréguliers. Vous n’avez mis la main que sur le _faux arnica_.
+
+J’ai cru que j’allais immédiatement hériter de mon oncle Brocard, car il
+a failli en avoir une attaque d’apoplexie...
+
+
+
+
+THÉATRE D’AMATEURS
+
+
+En ce temps-là, j’entrais dans ma dix-huitième année et je commençais
+mon cours de philosophie; mais j’étais, je l’avoue, plus féru de théâtre
+que de psychologie et de logique; je lisais les drames de Victor Hugo
+plus amoureusement que le _Discours sur la méthode_. Je n’étais jamais
+sorti de ma petite ville et n’avais jamais assisté qu’aux
+représentations données par une troupe de quatrième ordre dans une salle
+étroite et enfumée; n’importe, mon imagination suppléait à l’indigence
+des décors et à l’insuffisance des acteurs, et quand j’avais vu
+représenter la _Ciguë_, ou _Claudie_, la prose de George Sand ou les
+vers d’Augier bourdonnaient dans mon cerveau nuit et jour. Je finis par
+communiquer un peu de mon feu sacré à mes camarades de classe et je les
+décidai à jouer la comédie. Un de nos condisciples, dont le père était
+fabricant de toiles de coton, nous offrit le vaste grenier de sa famille
+comme salle de spectacle, et chacun se cotisa pour y édifier un théâtre.
+L’installation était fort primitive et rudimentaire. Cela ne ressemblait
+en rien à ces coquettes scènes illuminées et fleuries qu’on retrouve en
+hiver dans chaque salon parisien, depuis que les représentations
+théâtrales sont devenues une sorte de sport à la mode. Pourtant, chaque
+fois que j’assiste à l’une de ces représentations mondaines, je resonge
+avec une joie mélancolique à notre théâtricule; je revois, comme si j’y
+étais encore, notre salle de spectacle installée sous les toits.
+
+ * * * * *
+
+Le grenier avait été coupé en deux dans sa largeur par une cloison de
+toile. D’un côté était le «foyer des acteurs»; de l’autre s’étendait, au
+fond, la scène, et, en avant, la place réservée aux spectateurs. La
+scène était de plain-pied et manquait de dégagements, mais nous avions
+deux décors: un salon et une chaumière, et notre rideau tombait avec une
+lenteur presque aussi majestueuse qu’au Théâtre-Français. Au-dessus de
+la salle sombre et nue, les solives du toit enchevêtraient leur
+charpente touffue, et, dans les encoignures, les araignées grises, au
+bruit de nos coups de marteau, interrompaient, effarées, l’ourdissage de
+leur toile. Quand nous eûmes achevé de construire le théâtre à la sueur
+de nos fronts, nous discutâmes longuement le choix des pièces. Nous nous
+heurtions dès le début à une grosse pierre d’achoppement: l’absence de
+femmes dans notre troupe. Bien que presque tous complètement imberbes,
+nous manquions absolument de la grâce, de la souplesse et du charme
+nécessaires pour jouer des rôles de jeunes femmes ou de jeunes filles.
+Or, comme il n’y a guère de pièces sans amour, et d’amour sans
+amoureuses, nous nous trouvions fort empêchés.--Après de tumultueux
+débats, je proposai _Passé minuit_ où deux hommes seulement sont en
+scène, et le quatrième acte de _Ruy-Blas_, où il n’existe qu’un rôle de
+femme, la _duègne_,
+
+ affreuse compagnonne
+ Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne.
+
+Or ce rôle-là devait être admirablement tenu par un de nos camarades,
+dont la barbe naissante et la bourgeonnante figure feraient une duègne
+accomplie.--Ce programme une fois arrêté, les répétitions commencèrent.
+
+ * * * * *
+
+Oh! ces répétitions de l’après-midi, dans la pénombre de l’obscur
+grenier où les senteurs des bois de teinture entassés dans les caisses
+se mêlaient à l’odeur âcre des toiles de coton fraîchement tissées, je
+m’en souviens avec délices! J’avais grand’peine à faire comprendre à mes
+prosaïques compagnons les vers lyriques d’Hugo, mais moi, je m’incarnais
+dans mon rôle de _don César_, et je m’y délectais. Le grenier aux murs
+humides, aux poutres drapées de toile d’aragne, disparaissait. Je me
+croyais à Madrid, au fond de la petite chambre «somptueuse et sombre» de
+la maison de Ruy Blas, et je me sentais pris d’une vague et béate
+mélancolie en débitant ces vers:
+
+ Buvons! Tous tes doublons
+ Ne valent pas le chant d’un ivrogne qui passe!...
+
+D’ailleurs, un attrait fort vif était venu s’ajouter au plaisir des
+répétitions. Notre hôte, le fils du fabricant, avait une sœur de
+dix-neuf ans, fort jolie, et cette jeune personne, après avoir
+énergiquement refusé d’être actrice, avait néanmoins offert ses services
+comme _souffleuse_. Mlle Delphine, c’était son prénom, venait à chaque
+répétition s’asseoir dans la coulisse, avec la brochure sur ses genoux,
+et son aimable profil s’enlevait en silhouette sur le jour froid des
+fenêtres du fond. Elle était déjà très formée, svelte avec de belles
+épaules; sa coiffure à la Sévigné encadrait d’abondantes boucles blondes
+une figure rose un peu moutonnière, où luisaient deux grands yeux bleus
+étonnés et où s’entr’ouvrait une bouche toujours souriante. Nous ne nous
+lassions pas de la regarder,--plus attentifs à ses œillades qu’aux
+répliques qu’elle nous soufflait.--Elle s’apercevait bien de
+l’impression que sa jeune beauté de dix-neuf ans produisait sur la
+troupe, et je crois qu’elle n’en était pas fâchée, ayant un bon fonds de
+coquetterie.--Hélas! comme dit un vieux proverbe latin: _Ubi Helena, ibi
+Troja_; là où il y a une Hélène, naît une guerre de Troie. Les deux
+acteurs les plus âgés, celui qui jouait _don Guritan_ et celui qui
+faisait la _duègne_, se disputaient surtout ses bonnes grâces, et comme
+la coquette fille les leur distribuait à doses égales, la rivalité de
+ces deux jeunes coqs menaçait à chaque instant de troubler le bon ordre
+des répétitions. Il ne fallait rien moins que la crainte d’un éclat pour
+les empêcher de se prendre aux cheveux.
+
+ * * * * *
+
+Cependant les rôles étaient sus, la pièce se trouvait au point et on
+résolut de procéder à une répétition générale en costumes, à laquelle on
+convia les parents et les amis.--On avait frappé les trois coups, le
+rideau s’était levé solennellement en présence d’une trentaine de
+spectateurs. Ruy Blas était en scène et débitait son monologue; moi, je
+m’étais blotti au fond, derrière la cheminée d’où je devais dégringoler,
+quand, au moment où Ruy Blas disait d’une voix creuse:
+
+ Le sort trouble nos têtes
+ Dans la rapidité des choses sitôt faites!
+
+Un tumulte s’éleva dans la coulisse, suivi d’un échange de gros mots et
+du claquement d’un soufflet vigoureusement appliqué. C’était _don
+Guritan_ qui avait surpris la _duègne_ en train de baiser la main de la
+_souffleuse_, et qui giflait violemment son rival. En un clin d’œil,
+tous les parents et amis avaient envahi la scène:--scandale, cris de
+réprobation, expulsion de don Guritan et de la duègne en costume,
+évanouissement de la jolie Delphine, tout cela fut l’affaire d’une
+minute et la représentation s’en alla à vau-l’eau.--Le pis fut que le
+lendemain notre professeur de philosophie, instruit de l’esclandre, en
+profita pour refaire le discours de J.-J. Rousseau sur le _Danger des
+spectacles_: après quoi, il consigna tous les acteurs.
+
+Et ainsi s’effondra piteusement notre théâtre d’amateurs.
+
+
+
+
+LE CONTE DES ROIS MAGES
+
+
+Les trois rois mages, Balthazar, Melchior et Gaspard, portant l’encens
+et la myrrhe, étaient partis à la recherche de l’enfant Jésus; mais
+comme ils ne connaissaient pas bien le chemin de Bethléem, ils s’étaient
+égarés en route et, après avoir traversé une forêt profonde, ils
+arrivèrent à la nuit tombante dans un village du pays de Langres. Ils
+étaient las, ils avaient les bras coupés à force de porter les vases
+contenant les parfums destinés au fils de Marie et, de plus, ils
+mouraient de faim et de soif. Ils frappèrent donc à la porte de la
+première maison du village, pour y demander l’hospitalité.
+
+Cette maison, ou plutôt cette hutte, située presque à la lisière du
+bois, appartenait à un bûcheron nommé Denis Fleuriot qui y vivait fort
+chichement avec sa femme et ses quatre marmots.
+
+Elle était bâtie en torchis avec une toiture de terre et de mousse à
+travers laquelle l’eau filtrait les jours de grande pluie.
+
+Les trois rois, vannés de fatigue, heurtèrent à la porte, et quand le
+bûcheron l’eut ouverte, prièrent qu’on voulût bien leur donner à souper
+et à coucher.
+
+--Hélas! braves gens, répondit Fleuriot, je n’ai qu’un lit pour moi et
+un grabat pour mes enfants; et quant à souper, nous ne pouvons vous
+offrir que des pommes de terre cuites à l’eau et du pain de seigle.
+Néanmoins, entrez, et si vous n’êtes pas trop difficiles, on tâchera de
+vous arranger.
+
+Ils entrèrent donc. On leur servit des pommes de terre qu’ils dévorèrent
+de grand appétit, et le bûcheron et sa femme leur cédèrent leur lit, où
+ils dormirent à poings fermés, sauf Gaspard qui aimait ses aises et qui
+se trouvait fort à l’étroit entre le gros Balthazar et le géant
+Melchior.
+
+Le lendemain matin, avant de se remettre en route, Balthazar, qui était
+le plus généreux des trois, dit à Fleuriot:
+
+--Je veux vous donner quelque chose pour vous remercier de votre
+hospitalité.
+
+--Nous vous l’avons offerte de bon cœur, mais nous ne nous attendons à
+rien, braves gens! répondit le bûcheron en tendant la main tout de même.
+
+--Je n’ai pas d’argent, reprit Balthazar, mais je veux vous laisser un
+souvenir qui vaudra mieux.
+
+Il fouilla dans sa poche et en tira une petite flûte d’Orient qu’il
+présenta à Fleuriot; et tandis que celui-ci, un peu déçu, faisait la
+grimace, il continua:
+
+--Si vous formez un souhait en jouant un air sur cette flûte, il sera
+immédiatement exaucé. Prenez, n’en abusez pas, et ne refusez jamais
+l’aumône ni l’hospitalité aux pauvres gens.
+
+ * * * * *
+
+Quand les trois rois eurent disparu au tournant du chemin, Denis
+Fleuriot dit à sa femme, en soupesant dédaigneusement la petite flûte
+dans sa main:
+
+--Ils auraient pu nous faire un cadeau moins bête que ce flageolet;
+néanmoins je vais tout de même essayer de flûter pour voir s’ils ne se
+sont pas moqués de nous.
+
+Alors il s’écria:
+
+--Je voudrais avoir pour notre déjeuner du pain blanc, un pâté de
+venaison et une bonne bouteille de vin!
+
+Puis il joua sur la petite flûte un air du pays, et tout d’un coup, à
+son grand ébahissement, il vit sur la table, couverte d’une fine nappe
+blanche, le pain, le vin et le pâté demandés.
+
+Dès qu’il fut certain du pouvoir de sa flûte, il ne s’en tint pas là,
+comme bien vous pensez, et il demanda tout ce qui lui passa par la tête.
+Il flûtait du matin au soir. Il eut des habits neufs pour sa femme et
+ses enfants, de l’argent de poche, une table abondamment servie, et,
+comme il lui suffisait de souhaiter une chose pour l’avoir aussitôt, il
+devint en peu de temps un des richards du canton. Alors, à la place de
+sa hutte à demi effondrée, il fit construire un superbe château qu’il
+remplit de meubles précieux et de tapisseries; et le jour où la
+construction et l’ameublement furent achevés, il donna une grande fête
+pour inaugurer sa nouvelle demeure.
+
+Autour d’une table richement servie, étincelante d’argenterie et de
+lumière, il avait réuni tous les gros bonnets de l’endroit. Lui-même se
+tenait au haut bout avec sa femme parée comme une châsse, tandis que des
+musiciens installés dans une galerie supérieure régalaient les convives
+de leurs plus joyeux airs. Afin que le festin ne fût pas troublé, il
+avait ordonné à ses gens de ne laisser sous aucun prétexte les fâcheux
+et les mendiants entrer dans la cour, et même il avait préposé à la
+porte deux grands diables de valets armés de bâtons, qui avaient pour
+consigne d’écarter tous les loqueteux et porteurs de besace des
+environs.
+
+Aussi, sûrs de n’être point dérangés, les invités s’en donnaient à
+cœur-joie, jouant des mâchoires, humant le bon vin et s’ébaudissant à
+ventre déboutonné...
+
+ * * * * *
+
+Or, ce soir-là, les trois rois mages, ayant déposé leurs présents au
+pied de l’enfant Jésus, revenaient de Bethléem. En traversant la forêt,
+ils reconnurent le village où ils avaient couché, virent le château tout
+illuminé, et Gaspard dit en goguenardant à Balthazar:
+
+--Je serais curieux de savoir si notre homme n’a pas mésusé de ta petite
+flûte et si, depuis qu’il est riche, il a tenu sa promesse d’être doux
+envers le pauvre monde.
+
+--Voyons, répondit laconiquement Balthazar.
+
+Ils s’accoutrèrent en mendiants, changèrent leurs belles robes contre
+des haillons et se présentèrent à la porte du château en demandant
+l’hospitalité pour la nuit; mais on les reçut fort mal, et comme ils
+insistaient, menant grand bruit, Fleuriot mit la tête à la fenêtre et,
+apercevant des mendiants, commanda qu’on lâchât les chiens à leurs
+trousses, de sorte qu’ils détalèrent au plus vite, non sans avoir les
+jambes fort endommagées.
+
+--Je m’en étais douté! maugréa le sceptique Gaspard, qui avait été mordu
+au mollet.
+
+--C’est bon, répliqua le géant Melchior, il ne l’emportera pas en
+paradis!... Il saura ce que pèse la rancune des trois Rois mages!...
+
+Cependant les convives continuaient à banqueter joyeusement. On était
+arrivé au dessert, et Fleuriot, un couteau à la main, était en train de
+découper une colossale brioche, quand on entendit dans la cour les
+grelots d’une chaise de poste traînée par quatre chevaux fringants,
+caparaçonnés d’or. Fleuriot mit de nouveau le nez à la fenêtre et,
+voyant qu’il lui arrivait encore de nobles invités, ordonna qu’on les
+fît monter en toute hâte. Lui-même vint avec un flambeau les recevoir à
+la porte de la salle. Alors on vit entrer les trois Rois mages en
+pompeux appareil, couronne en tête, vêtus de pourpre et de pierreries.
+Fleuriot, qui avait reconnu ses anciens hôtes, fit bonne contenance et,
+avec force salutations, les pria de prendre place à table.
+
+--Merci! dit Balthazar sèchement, nous ne mangeons pas chez un homme qui
+reçoit si mal les pauvres gens.
+
+--Je vous fais compliment de la façon dont vous tenez vos promesses!
+cria Melchior de sa grosse voix.
+
+--Ah! tu lâches tes chiens sur les mendiants! ajouta Gaspard en se
+tâtant la jambe; attends, je vais te jouer un air que tu ne connais pas
+encore!...
+
+Et, tirant de sa poche une petite flûte pareille à celle qu’on avait
+donnée à Fleuriot, il la fit résonner terriblement. En un clin d’œil, la
+table, les convives, le château s’évanouirent, et le bûcheron se
+retrouva, seul et nu, sur la lisière du bois, devant sa hutte en ruine,
+avec sa femme et ses enfants en haillons.
+
+--Heureusement il me reste ma flûte! songea-t-il.
+
+Mais il eut beau fouiller ses poches percées; le talisman avait disparu
+avec les trois Rois mages.
+
+ * * * * *
+
+Et c’est depuis ce temps qu’on a coutume, lorsqu’on coupe le gâteau des
+Rois, de mettre soigneusement de côté la part des pauvres.
+
+
+
+
+LE MARCHAND DE CRESSON
+
+
+J’ai profité ce matin d’un rapide sourire de ce soleil d’avril qui se
+montre si rarement cette année, pour aller de bonne heure visiter mon
+ami Jacobus. Je l’ai trouvé déjà installé au coin du feu, dans son
+cabinet de travail, dont les fenêtres haut perchées s’ouvrent au levant,
+au-dessus d’une rue populeuse et bruyante. Au long des murs, de massifs
+corps de bibliothèque dressaient leurs rayons encombrés de livres, et,
+sur la tablette de la cheminée, une majolique de Minton pleine de
+jonquilles et d’anémones faisait croire à la réalité de la venue du
+printemps, en dépit du vent de galerne qui soufflait au dehors. Jacobus,
+enveloppé dans sa houppelande grise, le dos renversé dans son fauteuil
+et les pieds sur les chenets, était en train de lire un volume de
+Ronsard. En me voyant entrer, il releva la tête, et sa figure, où des
+yeux vifs surmontés d’épais sourcils noirs contrastent avec des cheveux
+et une barbe poivre et sel, s’éclaira d’un sourire un peu mélancolique.
+
+--Tu me surprends, dit-il, occupé à lire des vers printaniers. Je fais
+comme ces pauvres diables qui trompent leur faim en feuilletant des
+livres de cuisine; je me crée un faux semblant de renouveau en récitant
+l’odelette de Ronsard:
+
+ Quand ce beau printemps je vois,
+ J’aperçois
+ Rajeunir la terre et l’onde,
+ Il me semble que le jour
+ Et l’amour
+ Comme enfants naissent au monde...
+
+Plus je vieillis et plus je découvre que cette façon de se donner des
+illusions est encore la méthode de vivre la plus pratique et la plus
+consolante.
+
+Tandis qu’il continuait à déclamer les strophes fleuries de Ronsard, le
+feu crépitait doucement dans l’âtre, les jonquilles, sur la cheminée,
+exhalaient une fine odeur de printemps, et vraiment, grâce à
+l’enchantement de la poésie du quinzième siècle, on eût pu croire
+qu’avril était revenu pour tout de bon.
+
+ * * * * *
+
+A ce même moment, du fond de la rue bourdonnante, monta jusqu’à nous la
+traînante mélopée du marchand de cresson: «_Du cresson, du beau cresson,
+la santé du corps!_»
+
+--Tiens, dit Jacobus en interrompant sa lecture, j’aime aussi cette
+chanson de la rue. Je l’aime d’abord parce qu’elle est également une
+créatrice d’illusions. Quand, chaque matin, elle retentit sous mes
+fenêtres, elle me ramène en pleine nature; elle suscite des images
+rajeunissantes de sources vives et de ruisseaux limpides, qui courent
+sous les aulnes en berçant dans leur lit des touffes de cresson aux sucs
+fortifiants. Je revois les modestes cours d’eau de mon pays avec leurs
+berges fleuries de boutons d’or, et j’entends résonner les brèves
+roulades des fauvettes à tête noire. Mais il y a encore autre chose dans
+le plaisir que me procure le cri de ce marchand de cresson:--il y a
+vingt-cinq ans que j’habite ce quartier, et depuis vingt-cinq ans, à de
+certaines saisons, cette même voix me jette à la même heure sa traînante
+mélopée, évocatrice de paysages pleins de fraîcheur et de jeunesse. Ce
+marchand de cresson au gosier encore robuste m’aide à remonter le cours
+de mes jeunes années. Je me replonge dans le temps passé comme en de
+vertes cressonnières aux eaux vives, aux parfums amers et toniques.
+Grâce à ce cri de la rue, je me retrouve, ainsi que le _poète_ du
+prologue de _Faust_, «revenu au temps où je vivais dans l’avenir, où une
+source de chants longtemps comprimée jaillissait intarissable de mon
+cœur, où des nuages me voilaient le monde, où les boutons me
+promettaient encore des maturités, où je moissonnais les moissons
+opulentes qui fleurissaient dans toutes les vallées. Je ne possédais
+rien, et pourtant j’avais assez!»
+
+ * * * * *
+
+... Plus le temps marche, continua Jacobus en allumant sa pipe, plus
+cette chanson du marchand de cresson me devient précieuse, parce que
+j’éprouve davantage le besoin de me réfugier dans le château-fort du
+Souvenir. Je ne suis pas enclin au pessimisme et j’ai toujours eu peu de
+goût pour les _louangeurs du temps passé_; néanmoins, en dépit de mes
+dispositions à envisager de préférence le bon côté des choses, je ne
+puis m’empêcher de reconnaître qu’il y a je ne sais quoi de détraqué
+dans le monde actuel. De plus en plus je me réjouis de vieillir, afin
+d’être aussi peu que possible témoin de la piteuse faillite de cette fin
+de siècle.--Il y a vingt-cinq ans et même vingt ans, alors que ce même
+vendeur de cresson lançait d’une voix plus jeune son cri sous mes
+fenêtres, les temps n’étaient guère meilleurs qu’aujourd’hui, mais les
+caractères étaient, je crois, mieux trempés. Les générations qui
+arrivaient à l’âge mûr avaient gardé un vieux levain d’enthousiasme:
+elles étaient encore idéalistes et espéraient dans l’avenir. On avait
+conscience des fautes passées, on se promettait de ne les plus
+commettre: on était épris de liberté et on se jurait qu’une fois qu’on
+l’aurait reconquise on ne se la laisserait plus confisquer par un soldat
+heureux ou un César d’occasion. Les jeunes gens avaient le cœur vraiment
+jeune et croyaient encore naïvement à un certain idéal dans le domaine
+de l’art comme dans le domaine de la politique. Que tout cela semble
+loin aujourd’hui! Quel émiettement dans les esprits! Quel
+affaiblissement des volontés et des caractères! Nous possédons la
+liberté et nous en sommes réduits à dire d’elle ce que Musset disait de
+la vérité:
+
+ Quand je l’ai comprise et sentie,
+ J’en étais déjà dégoûté.
+
+Après en avoir abusé, nous voilà prêts à l’accuser de toutes les
+sottises que nous avons faites en son nom; encore un peu, et nous la
+trahirons au profit du premier dictateur empanaché dont nous aurons fait
+un fétiche. Les jeunes gens d’aujourd’hui n’ont plus ni gaieté, ni
+verdeur, ni enthousiasme; ils colorent du nom de pessimisme je ne sais
+quelle féroce indifférence, je ne sais quel égoïste besoin de jouir de
+l’heure présente sans se préoccuper du lendemain. J’entendais l’autre
+jour une femme du monde, nouvellement mariée, s’écrier: «Oh! vraiment
+non, je ne veux pas avoir d’enfants, Dieu m’en préserve!...» Quand
+j’écoute ces aimables propos de mes jeunes contemporains, je me demande
+si ce ne sont pas eux qui sont _les vieux_, et si je ne suis pas plus
+jeune qu’eux tous,--et en même temps je me réjouis de vieillir.
+
+ * * * * *
+
+... Oui, ajouta Jacobus, en secouant les cendres de sa pipe, je me
+réjouis de vieillir afin de ne plus voir le joli monde que tout cela
+nous prépare; et, en attendant, je me plonge dans le passé, je relis les
+livres d’autrefois, je me délecte dans la poésie du vieux Ronsard, qui
+n’était, lui, ni un pessimiste, ni un décadent. Voilà pourquoi j’aime le
+cri matinal de mon vieil ami le vendeur de cresson; il me reporte à un
+temps où l’espérance chantait encore dans mon cœur comme l’alouette dans
+les blés verts.
+
+A ce moment, la traînante mélopée du marchand ambulant monta de nouveau
+vers nous du fond de la rue: «Du cresson, du cresson, la santé du
+corps!»
+
+--Ah! s’écria Jacobus, avec son mélancolique sourire, si son cresson
+donnait aussi la santé de l’âme, quelle cure miraculeuse j’essayerais de
+faire en l’administrant à mes concitoyens!
+
+
+
+
+MARCOUSSIS
+
+
+Les noms, comme les odeurs, ont une merveilleuse puissance évocatrice.
+Marcoussis a, l’autre jour, fait lever au fond de ma mémoire toute une
+envolée de souvenirs.--Ce rustique village, dont l’unique rue s’enfonce
+comme un coin au milieu des bois, forme depuis quelque temps la tête de
+ligne d’un modeste tramway à vapeur, qui a révélé aux Parisiens une
+portion de banlieue jusque-là peu fréquentée. Marcoussis n’était guère
+autrefois connu que des paysagistes, épris de l’intimité fraîche de ses
+sites boisés; mais les peintres ont émigré vers les bois de Sentisse et
+les gorges de Cernay, et il a fallu l’inauguration du petit tramway dont
+je parle pour redonner un peu de notoriété à ce pays perdu à l’extrémité
+d’une étroite vallée. L’endroit est riant; les bords de la route plantés
+de vignes, de champs d’asperges, de potirons et de tomates, lui donnent
+l’aspect d’un grand potager plantureux. Les bois du fond touchent
+presque aux dernières habitations et les encadrent de leur pacifique
+verdure, tandis qu’à l’horizon opposé, la tour de Montlhéry découpe
+finement sur le ciel son élégante silhouette.
+
+Mais, pour moi, le charme de Marcoussis est moins dans le paysage que
+dans les souvenirs déjà lointains réveillés par ce joli nom de village.
+Je revois tout à coup l’homme aimable qui, pour la première fois, le
+prononça devant moi, et je revois en même temps tout un milieu mondain
+depuis longtemps évanoui.
+
+Cet aimable compagnon était un peintre doublé d’un poète et s’appelait
+Eugène Tourneux. Il habitait Marcoussis dans la belle saison; il y a
+peint une série de délicates études, ignorées du public et maintenant
+éparpillées je ne sais où. Il possédait aussi un joli talent de rimeur
+et c’est lui qui a écrit les paroles de cette _Chanson du printemps_ de
+Gounod, devenue si rapidement populaire:
+
+ Viens, enfant, la terre s’éveille...
+ La neige des pommiers
+ Parfume les sentiers......
+
+Nous étions un peu compatriotes et les souvenirs du Barrois, notre
+commun pays d’origine, nous avaient plus étroitement rapprochés. Notre
+première rencontre eut lieu, pendant l’hiver de 1866, dans un salon
+depuis longtemps fermé, où une gracieuse hôtesse se plaisait à réunir un
+groupe d’artistes et de poètes. Quelle joyeuse et hospitalière demeure,
+et que d’exquises jouissances d’art j’y ai goûtées!... Ce soir de 1866,
+la maîtresse du logis avait rassemblé autour de sa table: Gounod, dans
+le plein de sa gloire; Amédée Achard, dont les romans étaient encore
+très lus en ce temps-là; Gustave Nadaud, le chansonnier à la mode;
+Sarasate et Diémer, alors à leurs débuts: Sully-Prudhomme, qui venait de
+publier ses _Stances et Poèmes_ et dont le nom commençait à franchir le
+cercle étroit des gens du métier, pour éveiller et retenir l’attention
+du public lettré.--Ce fut une fête rare, où la poésie alternait avec la
+musique. Sarasate et Diémer exécutèrent une fantaisie sur des motifs de
+_Faust_; Sully, pour se mettre à l’unisson, récita un sonnet qui devait
+faire partie de son livre _des Épreuves_, et dont j’entends encore
+vibrer les beaux vers:
+
+ La note est comme une aile au pied du vers posée;
+ Comme l’aile du vent fait trembler la rosée,
+ Elle le fait frémir, plus sonore et plus frais.
+
+Gounod enfin voulut chanter lui-même sa mélodie encore inédite de
+_Medjé_. Il avait une voix faible et voilée; on était obligé
+d’emmailloter le piano dans une couverture de laine pour que
+l’accompagnement n’étouffât pas cette voix assourdie; mais sous ses
+voiles combien elle était pénétrante et passionnée! L’entretien ensuite
+tomba sur Mozart et Beethoven, et Gounod parla de ces deux maîtres avec
+un enthousiasme qui nous remuait jusqu’aux moelles. De temps en temps,
+il interrompait, courait au piano, esquissait un air de _Don Juan_ ou un
+fragment de la _Symphonie en ut mineur_, puis revenait à son fauteuil et
+reprenait son éloquente causerie...
+
+Comme les heures coulaient, enchantées et trop brèves, dans ce modeste
+quatrième de la rue Saint-Augustin! Tous ceux qui alors étaient jeunes,
+bien doués, avides de se faire un nom dans les lettres ou dans l’art,
+ont passé par ce salon. Henri Regnault y accourait, au sortir de l’École
+des Beaux-Arts; Coppée, Jean Lahor, Villiers de l’Isle-Adam y lisaient
+leurs premiers vers; Augusta Holmès, dans l’éblouissant éclat de sa
+jeune beauté blonde et de ses profonds yeux noirs, y chantait avec une
+verve grisante des mélodies illuminées de soleil.
+
+Et que de discussions passionnées retentissaient sous le plafond un peu
+bas; que de joyeuses promenades en bandes, dans les bois de Versailles
+et dans la gorge de Cernay!...
+
+Toutes ces choses sont loin maintenant. Le salon hospitalier est depuis
+longtemps fermé. La mort a singulièrement éclairci les rangs des hôtes
+qui s’y groupaient avec tant de plaisir.--Eugène Tourneux s’en est allé,
+le premier; on l’a trouvé un matin dans son atelier,--foudroyé par
+l’apoplexie.--Regnault a été tué au coin d’un bois par une balle
+prussienne. Morts aussi, Gounod, Achard, Nadaud et cet étrange Villiers
+de l’Isle-Adam!...
+
+ De tout ce qui fut nous, presque rien n’est resté.
+
+Je me répétais l’autre soir, à Marcoussis, ce vers mélancolique, par un
+mélancolique coucher de soleil d’automne, tandis qu’autour de moi les
+paysans épars ramassaient à pleins paniers dans les champs leurs tomates
+couleur d’aurore,--et dans la brume crépusculaire je voyais se lever
+autour de moi les apparitions du temps jadis, pâlies déjà mais
+attirantes encore, ayant gardé ce rayonnement d’éternelle jeunesse que
+donnent l’amour de l’Art et de la Poésie.
+
+
+
+
+FRONTIÈRE D’ITALIE
+
+
+Un étroit pont de pierre jeté sur un maigre torrent marque seul la
+limite des deux territoires. De l’autre côté du pont, un gendarme assis
+sur le parapet, et coiffé d’un volumineux tricorne, est censé
+représenter l’autorité italienne. Et, en effet, sous de grosses
+moustaches et d’épais sourcils noirs, sa figure, d’une bonhomie matoise,
+personnifie assez bien la politique des hommes d’État de là-bas,--gens
+charmants et amènes, mais aussi rusés que le prudent Ulysse.--La route
+monte raide entre un mur rocheux et une pente escarpée, au bas de
+laquelle la Méditerranée bleuit à travers des verdures touffues. Bâti en
+encorbellement au-dessus de ce verdoyant précipice, un cabaret,--la
+_Trattoria Garibaldi_,--chante et rit parmi les treilles; tandis qu’en
+face, à mi-côte, le village de Grimaldi, berceau des princes de Monaco,
+dresse son frêle campanile, aligne ses maisons blanches au milieu d’un
+bois d’oliviers et semble un décor d’opéra.
+
+Plus haut, la montagne s’affaisse, s’effrite et se dénude. Au bord d’une
+plate-forme aride, la caserne de la douane italienne se profile
+carrément sur la mer. Les préposés en uniformes gris stationnent
+silencieusement sous le porche. Ils sont consternés et tout pâles encore
+d’un drame qui s’est passé, hier, dans leur poste. Un douanier, las
+d’être brimé par son brigadier, lui a lâché un coup de fusil à bout
+portant, puis s’est précipité dans le vide, du haut d’une fenêtre. On a
+retrouvé sur les rochers pointus son corps en capilotade.--Ces Liguriens
+de la côte sont des violents et des passionnés; quand la colère leur
+monte à la tête, ils voient vite rouge et font bon marché de la
+vie.--Non loin de la tragique caserne, en un sentier qui zigzague au
+flanc de la montagne, une paysanne, élancée et svelte, pousse de sa
+houssine un âne chargé de bois mort. Droite sur ses hanches, un paquet
+sur la tête, le profil élégant et triste, elle chemine lentement avec
+des airs de statue. Cette paysanne à la grave beauté sculpturale, ce
+paysage lumineux et nu, cette récente histoire de meurtre, marquent,
+bien mieux que la borne-frontière, le caractère différent des deux pays.
+A Menton et à Nice, en dépit des hôtes cosmopolites qui s’y abattent
+comme des sauterelles, on se trouve chez soi et on respire l’air
+français. Mais, ici, on se sent bel et bien en terre italienne.
+
+On s’en aperçoit encore au mauvais état des routes et à l’aspect
+négligé, parfois minable, des cultures et des habitations. La transition
+est des plus brusques: le chemin est sillonné d’ornières; les rares
+villas éparses dans la campagne ont leurs volets clos et leurs murs
+décrépits; les clôtures des jardins sont faites de bambous desséchés;
+dans les villages, les portes béantes révèlent des intérieurs à peine
+meublés et d’une propreté douteuse. Toutefois, si, sous le rapport
+économique, le spectacle n’est pas réconfortant, au point de vue
+pittoresque, on a de larges compensations. Rien de plus attrayant que
+cette route rocailleuse, au sol inégal, aux rampes rapides d’où, à
+chaque instant, on a la surprise d’échappées inattendues sur de
+magnifiques horizons de mer ou de montagne.--Des jardins de citronniers,
+tout jaunes de fruits mûrs, dévalent jusqu’aux berges du chemin; des
+bois d’oliviers aux fûts noueux et robustes tombent presque à pic dans
+la mer. Sous l’entre-croisement de leur légère feuillée, des pêchers,
+des pruniers en fleurs poussent à la bonne aventure. Au hasard des
+anfractuosités du rocher, des carrés de pois, de longues treilles de
+vigne, des parterres de juliennes blanches, des champs de rosiers
+foisonnent. L’air est saturé de parfums. A chaque détour, des odeurs
+d’héliotrope et de giroflée vous arrivent en plein nez. Les villas
+délabrées et inhabitées ont elles-mêmes, en cette solitude fleurie, un
+charme pénétrant: la poésie des demeures abandonnées, où toutes choses
+sont revenues à l’état sauvage et où l’on sent errer l’âme des hôtes en
+allés.
+
+Au sommet d’une montée, la mer soudain surgit du fouillis des oliviers.
+On aperçoit les découpures de la côte jusqu’à Bordighera; puis
+Vintimille se montre avec ses forts, ses terrasses et ses toits plats.
+La route se divise en deux tronçons, dont l’un descend vers le port et
+l’autre file tout droit vers la vieille ville. Au point de bifurcation,
+une caserne fortifiée se dresse et domine la mer. Sous son porche voûté,
+des _bersagliers_ vont et viennent, sanglés dans leur uniforme noir à
+jupe courte et coiffés d’un petit chapeau empanaché d’abondantes plumes
+de coq. Sur les rampes, des pelotons de jeunes conscrits font
+l’exercice, vêtus de toile grise, mais toujours décorés de leur chapeau
+à panache. Ils semblent très fiers de cette coiffure théâtrale, qu’ils
+gardent, même en petite tenue. Ces petits chasseurs, destinés à être
+opposés à nos Alpins, ont fort bonne tournure et sont, en général, de
+jolis garçons. Ils doivent, à coup sûr, ravager les cœurs des servantes
+et des grisettes de Vintimille. Il est vraiment dommage que cette
+coiffure, aux retombées de plumes de coq, leur donne un peu l’air de
+soldats d’opéra-comique. Mon cocher mentonnais, qui vient de faire ses
+cinq ans, les regarde dédaigneusement du haut de son siège. Il ne les
+trouve pas sérieux et prétend qu’ils manquent de solidité.
+
+On entre dans la haute ville par une grande arche cintrée et soudain, au
+sortir du soleil aveuglant, on tombe en pleine fraîcheur obscure et en
+pleine paix. La rue principale, bordée de muets logis, pavée, au milieu,
+de briques rouges posées sur champ, descend en pente rapide vers le
+port. Les voitures ne s’y hasardent pas et on y est tout enveloppé de
+silence. Çà et là, des passages voûtés, communiquant avec les quartiers
+voisins, montrent, au fond de leur couloir béant, d’étroites ruelles
+dont de massifs arcs-boutants consolident les façades noircies. La
+plupart des boutiques n’ont pas de vitrines sur la rue; une enseigne
+indique seulement le genre de commerce auquel on s’y livre et, par la
+porte, que ferme sommairement un flottant rideau brun ou rouge, on
+distingue, au moindre coup de vent, les marchandises étalées dans un
+beau désordre. Au milieu d’un carrefour, des femmes nu-tête, vêtues d’un
+châle de laine tricotée et d’une jupe d’indienne à fleurs blanches sur
+fond rose, interrompent leur causerie pour dévisager les _forestieri_.
+Tout à coup, de l’un des passages voûtés déboulent, comme de turbulents
+marcassins, deux garçonnets de treize à quatorze ans. Cheveux
+ébouriffés, l’œil plein de menaces, ils s’entre-regardent en grommelant,
+puis l’un assène un maître coup de poing à l’autre, qui réplique par une
+gourmade en pleine figure. Et les voilà qui boxent silencieusement et
+rageusement. Ce jeune Capulet et ce jeune Montaigu y mettent un
+acharnement passionné, sans reculer d’une semelle. Enfin, on les sépare
+et chacun d’eux s’éloigne en grondant et en renfonçant fièrement ses
+larmes. Au milieu de la bagarre, un abbé au visage ascétique et
+méditatif passe avec une sereine indifférence, et bientôt, au sommet de
+la rue montante, sa mince silhouette noire se dessine élégamment sur le
+pan de ciel bleu encadré par la porte murale.
+
+Vintimille est une ville de huit mille âmes, qui possède un évêché et
+aussi une troupe d’opéra, car les murs sont bariolés d’affiches
+annonçant pour ce soir _Crispino e la Comare_. Bien que quelques lieues
+à peine la séparent de Menton, cette cité est une démonstration évidente
+des différences notables qui existent actuellement entre les deux
+nationalités. Ici, on ne parle plus que l’italien, tandis qu’à Menton,
+comme à Nice, le peuple et même la bourgeoisie se servent d’un dialecte
+provençal, qui a plus de rapport avec le catalan qu’avec la langue du
+Tasse. Aussi, les patriotes italiens ont-ils mauvaise grâce à réclamer
+comme leur une province qui n’a jamais été génoise qu’à son corps
+défendant et qui nous a été cédée avec le libre consentement des
+populations. Sauf un petit groupe d’entêtés séparatistes qui s’éclaircit
+de jour en jour, ces populations, si elles étaient de nouveau
+consultées, demanderaient à rester françaises. Depuis l’annexion, le
+département des Alpes-Maritimes s’est enrichi et transformé
+merveilleusement. Nice s’est agrandie de moitié et ses habitants ont
+doublé. Le littoral est sillonné de magnifiques routes, la propriété y a
+acquis une valeur inespérée. Il faudrait que nous commissions de lourdes
+fautes pour que ce beau pays vînt à se désaffectionner.
+
+Tout en ruminant ces consolantes réflexions, je continuais à déambuler à
+travers les rues tortueuses de la vieille ville italienne. Je visitais
+des églises sombres, étoilées de cierges, où régnait une subtile odeur
+d’encens, où quelques dévotes priaient accoudées aux balustres de marbre
+blanc et noir du chœur, ou bien s’agenouillaient dans l’ombre d’un
+mystérieux confessionnal. Je me perdais dans le dédale des ruelles
+voûtées, admirant la note rouge d’un géranium échevelé à l’embrasure
+d’une fenêtre, ou un écroulement de citrons entassés sous l’auvent d’une
+échoppe et exhalant une fine odeur acide. Assise sur les degrés d’un
+porche obscur, une petite fille en robe rose, pieds nus, les cheveux
+embroussaillés, tenait dans son giron deux ou trois de ces fruits encore
+attachés à leurs feuilles vertes, et sur le fond noir, le rose déteint
+de sa robe, le jaune pâle des citrons, le vert des feuilles
+s’harmonisaient et chantaient exquisement.
+
+Brusquement, je débouchai en pleine clarté sur le pont qui unit la
+vieille ville aux nouveaux quartiers de la gare. J’avais, en face de
+moi, la lumineuse vallée où la Roja roule son eau torrentielle et
+limpide. A droite, de hautes collines boisées enchaînaient leurs croupes
+arrondies dans la direction de Bordighera; à gauche, Vintimille étageait
+ses maisons aux façades rosées, aux volets verts, et découpait sur le
+ciel la svelte structure de ses campaniles d’églises; tout au fond,
+par-dessus un premier plan de crêtes lilas, blanchissait la cime
+éblouissante des Alpes neigeuses.
+
+Tandis que, derrière moi, la mer avec son rythme régulier comme la
+respiration d’une femme endormie, accompagnait le murmure enfantin de la
+rivière, je restais en contemplation devant ce noble paysage aux lignes
+et aux nuances enchanteresses. J’avais oublié mes considérations sur la
+politique de l’annexion et sur la Triplice: je ne savais plus si j’étais
+en Italie ou en France. Comme l’abbé de tout à l’heure, qui passait
+absorbé en ses pieuses méditations à travers la querelle des deux gamins
+ennemis, je me sentais transporté dans cette sphère sereine où la joie
+des belles choses vous fait planer au-dessus des prosaïques misères
+humaines.
+
+Quand je suis rentré à Nice, un peu avant le crépuscule, j’ai rencontré
+sur le quai Masséna le bataillon de nos Alpins qui revenait de la
+promenade.--Sac au dos, le fusil sur l’épaule, droits et allègres, les
+petits chasseurs aux guêtres poudreuses marchaient d’un pas rythmé et
+léger. Sous le béret crânement incliné, leurs jeunes figures aux
+moustaches naissantes souriaient malgré la fatigue. Il y avait dans leur
+démarche alerte et souple quelque chose de joyeux et d’assuré; dans leur
+physionomie ouverte, un entrain sans pose et sans fanfaronnade. Sous le
+rayonnement empourpré du soleil oblique, le bataillon défilait bravement
+aux sonneries des clairons. En mon cœur, la note patriotique se remit à
+claironner à l’unisson, et dussé-je être accusé de chauvinisme, je
+constatai, avec orgueil, que nos petits Alpins avaient la mine plus
+virile et plus martiale que les _bersagliers_ aux chapeaux empanachés de
+plumes de coq.
+
+
+
+
+NOUVELLE NEIGE
+
+ET
+
+VIEUX SOUVENIRS
+
+
+Hier matin, quand je me suis réveillé, j’ai vu toutes les hautes cimes
+poudrées à blanc. Pendant la nuit, la neige est tombée sur les montagnes
+hardiment découpées qui enceignent le fond du lac d’Annecy. Ces
+blancheurs éblouissantes forment un contraste charmant avec les
+pâturages verts, les bois que l’automne colore et le bleu foncé du lac.
+Le voisinage de la neige donne une teinte plus chaude et plus dorée aux
+coups de soleil qui tombent sur les arbres et sur les vignobles où le
+raisin noircit. En même temps, ce premier semblant d’hiver rend le
+paysage plus intime et mieux clos. On s’y sent plus enfermé encore, plus
+entouré de paix et de recueillement, plus disposé aux lectures et aux
+méditations de longue haleine. J’en profite pour lire ce livre de
+_Napoléon et ses détracteurs_ que le fils de Jérôme Bonaparte vient
+d’écrire _pro domo suâ_.
+
+ * * * * *
+
+Tout en parcourant ce plaidoyer en réponse au _Napoléon_ de M. Taine, je
+songeais aux destinées de la légende napoléonienne. Aujourd’hui cette
+vive polémique au sujet des vertus ou des tares du premier Napoléon
+occupe encore les lettrés et fournit des sujets d’articles aux
+journalistes, mais elle laisse profondément indifférente la masse du
+public. Le peuple se passionne peu pour ou contre Bonaparte. Quelle
+différence entre les préoccupations populaires d’il y a quarante ans et
+celles d’aujourd’hui! Lorsque j’étais enfant, le nom de Napoléon était
+honoré dans les campagnes à l’égal du saint de la paroisse. Dans chaque
+maison, une lithographie ou une image d’Épinal, accrochée au mur,
+rappelait l’épopée napoléonienne; dans chaque village, d’anciens
+soldats, débris de la grande armée, redisaient à satiété, à la façon des
+conteurs populaires, quelque épisode des guerres du premier Empire, et
+entretenaient le culte du _petit caporal_. Il n’y avait pas un dîner de
+noce ni un repas de corps où, au dessert, quelque paysan ne se levât et,
+le verre en main, n’entonnât une chanson en l’honneur de
+«l’empereur».--Aujourd’hui le piteux dénouement du second Empire et la
+guerre de 1870 ont ruiné la légende napoléonienne chez les paysans. Une
+froide et épaisse couche de neige est tombée sur l’ancienne idole et l’a
+ensevelie profondément. Les vieux soldats, qui réchauffaient de leur
+enthousiasme et de leurs récits épiques les cerveaux naïfs des pâtres et
+des laboureurs, sont allés à leur tour dormir sous la terre, et chacun a
+emporté dans sa fosse un lambeau de la légende. Avec le dernier des
+médaillés de Sainte-Hélène, le feu sacré s’est définitivement éteint.
+
+ * * * * *
+
+Avant 1848, ces curieux débris de la grande armée étaient encore très
+nombreux dans nos provinces de l’Est: rudes sous-officiers chevronnés,
+devenus gardes forestiers; lieutenants ou capitaines éclopés pendant les
+dernières guerres ou mis en retrait d’emploi à la Restauration.
+C’étaient en général de braves gens, un peu grognons quand leurs
+vieilles blessures les faisaient souffrir, mais bons vivants et enragés
+chasseurs. Peu cultivés pour la plupart et d’intelligence médiocrement
+développée, ils étaient intéressants par la façon simple et pittoresque
+dont ils racontaient leurs prouesses militaires. Leur naïve idolâtrie
+pour l’empereur avait quelque chose de touchant. Ils se réunissaient les
+uns chez les autres et passaient l’après-midi à reparler de leurs
+campagnes, à louer le temps passé et à débiner le temps présent. A les
+entendre, nous n’avions plus de généraux et le _petit caporal_ avait
+emporté dans son tombeau le secret de gagner des batailles. J’assistais
+souvent à leurs entretiens, ayant parmi eux un aïeul maternel, et je
+m’en revenais la tête farcie de récits merveilleux sur la guerre
+d’Espagne et la bataille de Leipzig.
+
+J’en ai connu un surtout qui a laissé dans ma mémoire d’enfant une trace
+bien vivante.--On l’appelait le canonnier Bannet et il était manchot,
+ayant eu un avant-bras emporté par un boulet à Waterloo. Il avait pris
+la ville en haine et s’était retiré au fond d’un bois où il s’était fait
+bâtir une maisonnette entourée d’un jardinet. Il vivait là comme un
+ours, hiver et été, cultivant son potager, tendant des rets aux petits
+oiseaux et faisant lui-même son lit et sa cuisine. De temps à autre, il
+y recevait la visite de quelques anciens compagnons d’armes, et mon
+grand-père m’y emmenait parfois pendant les après-midi de vacances.--Je
+vois encore distinctement la maisonnette carrée, bâtie en pierres
+rougeâtres et couverte en tuiles, avec un perron de quelques marches où
+fleurissaient des rosiers; les planches de choux et de pommes de terre;
+la pelouse desséchée et les taillis s’étendant à une lieue aux entours.
+Non loin de l’habitation, il y avait un grand hêtre aux ramures
+retombantes, à l’ombre duquel le canonnier Bannet s’asseyait sur une
+pierre pour fabriquer ses _raquettes_ à prendre les oiseaux. Je me
+souviens que j’étais émerveillé de la dextérité avec laquelle ce manchot
+se servait de son moignon. Cela semblait tenir du sortilège, et cette
+adresse, jointe aux bizarres façons de vivre du vieux soldat, ne
+contribuait pas peu à m’inculquer pour lui un respect mêlé de crainte
+superstitieuse.
+
+ * * * * *
+
+Je le tenais quasi pour un sorcier, surtout depuis que je l’avais vu
+cuisiner une certaine soupe au corbeau qui me faisait l’effet d’un
+breuvage enchanté et à laquelle je n’aurais pas touché, quand même le
+_petit caporal_ serait revenu lui-même m’en donner l’ordre. Le canonnier
+savait toutes sortes de recettes et de secrets qui me paraissaient
+sentir le sortilège. Il charmait les oiseaux rien qu’en sifflant un air,
+il avait apprivoisé un crapaud qui accourait à son appel. Contrairement
+aux préjugés populaires, il affirmait que ce batracien, non seulement
+est un animal doux et inoffensif, mais qu’il rend d’utiles services dans
+les potagers. Il introduisait dans le menu de ses repas des quantités de
+plantes sauvages dont il vantait les quantités comestibles; ainsi, il se
+confectionnait des salades avec des cœurs de chardons et de jeunes
+pousses d’orties, et il s’en régalait, tandis que j’ouvrais de grands
+yeux ahuris.
+
+Le mobilier élémentaire qui garnissait la maisonnette était aussi
+hétéroclite que les façons de vivre du propriétaire. Les murs blanchis à
+la chaux étaient ornés de chouettes et de hiboux aux ailes clouées en
+croix. D’étranges papillons de nuit et des coléoptères plus étranges
+encore, épinglés sur des bouchons, garnissaient la tablette de la
+cheminée. Mais ce qui me paraissait beaucoup plus singulier, c’était une
+petite pile de gros sous vert-de-grisés, posée sur une sorte de
+piédouche en velours, au-dessous d’un portrait de Napoléon Ier, et
+recouverte soigneusement d’un de ces globes en verre sous lesquels on
+abritait autrefois les pendules.--Bien que le canonnier Bannet
+m’intimidât fort et que je ne me permisse guère de le questionner, un
+jour pourtant, la curiosité l’emportant sur la crainte, je lui demandai,
+en désignant la relique:
+
+--Qu’est-ce que c’est que ça, monsieur?
+
+--Ça, moutard, répondit-il en soulevant avec précaution le globe de
+verre, c’est un trésor plus précieux que tous les diamants du Brésil!...
+Regarde bien ces gros sous, car tu ne verras jamais rien de pareil dans
+toute ta vie. Ils ont été dans la poche de l’empereur!... La veille de
+Fleurus, Napoléon passait près de ma batterie, et je l’entendis se
+plaindre à un de ses généraux d’avoir trop de monnaie de cuivre dans son
+gousset:
+
+«--Qui veut me débarrasser de cette mitraille? dit-il en regardant du
+côté de la batterie.
+
+»--Moi, sire!» m’écriai-je bravement en m’élançant en avant et en
+tendant une pièce de quinze sous que je conservais comme la prunelle de
+mes yeux.
+
+Il me regarda, sourit et, me jetant la poignée de billon:
+
+«--Tiens, mon brave, remets ta pièce en poche et garde les sous pour
+boire une bouteille.»
+
+... Et je les ai gardés, ajouta gravement le canonnier Bannet, en
+replaçant le globe sur le morceau de velours,--et on les enterrera avec
+moi!
+
+ * * * * *
+
+Hélas! pauvre vieux canonnier manchot, on l’a enterré aux environs de
+1850. Il s’en est allé, heureusement pour lui, avant la débâcle du
+second Empire et la guerre de 1870.--Quand je suis revenu au pays, après
+l’invasion, j’ai été visiter la maisonnette du vieux Bannet. Je l’ai
+trouvée en ruine. Les bois avaient été abattus et, sur les murs du logis
+effondré, les soldats allemands du corps d’occupation avaient charbonné
+leurs noms, avec le numéro de leur compagnie et de leur régiment.
+
+
+
+
+MORALE EN ACTION
+
+
+L’autre jour, entre chien et loup, à l’heure du thé, je causais morale
+avec ma vieille amie Mme C..., pendant qu’au dehors l’ouragan secouait
+les fenêtres et décoiffait les cheminées. Nous en étions venus à
+constater que l’institution du mariage subissait pour le quart d’heure
+une crise tempêtueuse semblable à celle qui en ce moment, dans la rue,
+semait des ardoises sur la tête des passants;--et nous comptions sur nos
+doigts les désastres récents que ce coup de tempête avait produits dans
+plusieurs ménages de notre connaissance...
+
+Mme C... est une aimable vieille qui a eu le talent rare de savoir
+vieillir, de sorte qu’à soixante-cinq ans sonnés elle paraît plus jeune
+que son âge. Ses magnifiques cheveux blancs et ses spirituels yeux bleus
+donnent à sa figure rosée une harmonie douce qui fait songer à des
+violettes écloses sous la neige. Tout en étant naturellement bonne et
+indulgente, elle a son franc parler et elle exprime ses opinions sur les
+choses et les gens avec une gaillarde verdeur où l’on retrouve une
+originale saveur de terroir, car, étant née entre Chinon et Tours, ma
+vieille amie est la compatriote de Rabelais et de Balzac.
+
+--Quand on songe, me dit-elle, que les trois quarts du temps la machine
+conjugale est détraquée par un vulgaire grain de sable tombé par hasard
+dans l’engrenage! Un misérable gravier qu’un charitable et clairvoyant
+ami n’aurait eu qu’à épousseter pour tout faire marcher à souhait!...
+
+--C’est que, repris-je, vous savez... il y a un proverbe qui prétend
+qu’«entre l’arbre et l’écorce il ne faut pas mettre le doigt».
+
+--Je l’y ai mis pourtant, moi, et tout le monde s’en est bien trouvé...
+Voici comment, ajouta-t-elle:
+
+ * * * * *
+
+Il y a quelque dix ans, j’habitais encore la Touraine et j’avais pour
+voisin de campagne un charmant jeune ménage. La femme était une bonne
+petite créature, très aimante, très sérieuse et s’occupant beaucoup de
+son intérieur; le mari, un honnête garçon, un peu vain, un peu léger,
+excellent musicien et très répandu dans la société bourgeoise des
+environs. Le ménage, très uni, marchait à merveille, et jamais Robert
+(le mari) n’avait donné de coup de canif dans le pacte matrimonial; non
+pas qu’il valût mieux que les autres, mais parce que, se trouvant bien
+de son ordinaire, il n’était pas tenté de goûter au potage du voisin. Je
+voyais intimement les deux époux, et même le mari m’avait prise pour
+confidente, ce qui, à raison de mon âge mûr, ne pouvait porter ombrage à
+sa jeune femme.--Un jour Robert accourut chez moi tout ému; rien qu’à
+son air à la fois ahuri, mystérieux et triomphant, je devinai qu’il y
+avait quelque anguille sous roche et qu’il grillait de me confier un
+secret. En effet, deux minutes après, il se déboutonnait la conscience
+et me contait son affaire.
+
+--Figurez-vous, me dit-il, qu’il m’arrive une aventure renversante...
+Vous connaissez la fille du propriétaire de la Grangerie? Elle s’est
+mariée il y a quinze jours à un avocat de Loches, un M. Pontenier, et
+hier on a célébré à la Grangerie le retour de noces. Comme j’avais fait
+souvent de la musique avec Mme Pontenier avant son mariage, on m’avait
+invité au dîner.--Un repas plantureux, arrosé de vins de Touraine aussi
+capiteux que parfumés!... J’avoue qu’en sortant de table j’étais un peu
+lancé et que j’entendais, comme on dit, _des violons dans le ciel_. En
+traversant un couloir assez sombre pour me rendre au fumoir, je me
+trouvai nez à nez avec la jeune mariée. Mme Pontenier était fort
+appétissante dans sa toilette neuve, le couloir était très étroit. Nous
+étions seuls et, je le répète, le vin de Vouvray m’avait entrepris le
+cerveau. Je ne sais quel diable me poussant, je lui pris les mains et je
+la complimentai gaillardement sur sa beauté. Je n’y entendais pas
+malice, mais il me sembla que mes innocentes galanteries produisaient
+sur elle un effet plus sérieux, car ses mains serraient les miennes très
+amoureusement, ses yeux me regardaient d’une façon très tendre
+et,--c’est là que commence l’extraordinaire,--tout à coup, elle m’avoua
+qu’elle m’avait toujours aimé, qu’on l’avait mariée contre son gré et
+qu’elle détestait son mari. Puis, au moment où j’étais encore ébaubi de
+cette déclaration, voilà une femme qui me tombe dans les bras et qui
+applique ses lèvres sur les miennes... Nous n’avions pas le temps de
+nous en dire long; elle m’apprit que son mari repartait le lendemain,
+qu’elle s’en retournerait seule à Loches, et il fut convenu que nous
+nous arrangerions pour faire le voyage en tête à tête... Qu’en
+dites-vous?
+
+Il me contait cela avec une pointe de fatuité étonnée; il avait l’air un
+peu confus, mais au fond il paraissait sottement fier de sa bonne
+fortune, comme si c’était une rare et précieuse denrée qu’une fille à
+moitié hystérique, qui se jette ainsi au cou du premier venu.
+
+--Je dis que c’est dégoûtant, m’écriai-je, et j’espère bien que vous
+allez en rester là!
+
+En même temps je le dévisageais. Je vis bien vite que cette effrontée
+lui avait mis l’eau à la bouche et que ce naïf et vaniteux mari, se
+croyant déjà un foudre de guerre, grillait d’achever sa conquête.
+
+--Mon cher garçon, lui représentai-je, vous allez faire une sottise.
+Supposons que vous poussiez voire pointe jusqu’au bout, vous ne sortirez
+pas de votre intrigue aussi facilement que vous y êtes entré. En
+province, tout se sait; Mme Robert apprendra un jour que vous la trompez
+et, comme elle n’est pas femme à prendre la chose en riant, votre
+bonheur domestique s’en ira à vau-l’eau... Et tout ça pour une donzelle
+dont vous serez dégoûté avant huit jours!... Croyez-moi, le feu n’en
+vaut pas la chandelle...
+
+Mais j’avais beau prêcher, il avait soif de mordre au fruit défendu et
+ne me répondait que par des faux-fuyants:
+
+«Il avait promis, il ne voulait pas avoir l’air d’un Joseph, etc.»;
+bref, un tas de turlutaines...
+
+--A votre aise! lui criai-je impatientée. Et quand comptez-vous mettre
+votre beau projet à exécution?
+
+--Demain matin, répliqua-t-il tout gonflé de sa prouesse, nous prendrons
+la voiture de neuf heures... J’ai retenu tout le coupé, afin que nous ne
+soyons pas dérangés.
+
+--Bonne chance! grommelai-je entre mes dents.
+
+Mais je m’étais mis en tête de sauver le bonheur domestique de mes
+voisins, et j’avais décidé _in petto_ que mons Robert n’aurait pas le
+dernier...
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin, enveloppée dans mon manteau de voyage, j’allai me
+mettre en sentinelle sur la route. A cette époque, il n’y avait pas de
+chemin de fer de Tours à Loches et le service était fait par une
+diligence qui traversait le bourg à neuf heures. Vers neuf heures un
+quart, j’entendis les grelots des chevaux; je vis venir la lourde caisse
+peinte en jaune, et à mesure qu’elle s’approchait, je distinguai dans le
+coupé les silhouettes de mes deux coupables qui s’apprêtaient à goûter
+les douceurs du tête-à-tête.
+
+--Maurice, criai-je au conducteur, pouvez-vous me conduire à Loches?
+
+--Impossible, madame, répondit-il en arrêtant ses chevaux, tout est
+plein. Pourtant il y a encore une place dans le coupé, et M. Robert, qui
+l’a louée, ne se refusera pas sans doute à vous la céder.
+
+Alors, avec un aimable et hypocrite sourire, j’ouvris la portière et
+j’adressai ma requête au naïf don Juan qui, tout ahuri et pris de court,
+n’osa pas me répondre négativement. Sans m’inquiéter des mines allongées
+du couple amoureux, je m’assis entre eux deux en leur prodiguant de
+perfides remerciements et nous partîmes.
+
+Adieu le tête-à-tête et ses voluptueuses conséquences! Ils durent me
+supporter jusqu’à Loches, sans compter qu’en route je chantai tout le
+temps les louanges de Mme Robert. Cette effrontée de Mme Pontenier
+n’était pas assez sotte pour n’avoir pas deviné ma manœuvre, et, dans
+son dépit, elle commençait à prendre en grippe son complice, qu’elle
+soupçonnait d’avoir trop jasé. En arrivant à Loches, elle le quitta
+assez sèchement. Quant à moi, je gardai mons Robert pour cavalier, et le
+soir, après l’avoir dûment chapitré, je le ramenai au bourg, honteux et
+confus, mais converti...
+
+Ce que devint Mme Pontenier, peu importe. C’était une de ces créatures
+qui n’aiment dans l’amour que le péché, et à ces gaillardes-là les
+consolateurs ne manquent pas.
+
+L’essentiel, c’est que j’avais balayé l’obstacle qui menaçait de
+détruire le bon accord de mon jeune ménage, et que je n’ai jamais eu à
+me repentir d’avoir mis mon doigt entre l’arbre et l’écorce...
+
+--Voyez-vous, ajouta ma vieille amie en sucrant son thé, la morale qui
+prêche, c’est très bien; mais la morale qui agit, ça vaut mieux encore.
+
+
+
+
+LA PETITE NORINE
+
+
+Dans un dizain des _Promenades et Intérieurs_, Coppée se demande où les
+oiseaux «se cachent pour mourir»! Ne vous êtes-vous jamais fait la même
+question à l’occasion de ces jolis oiseaux de passage,--ces éphémères
+comédiennes qui ont eu un succès d’une soirée ou d’une saison et qui,
+après avoir traversé le ciel parisien avec l’éclat d’une étoile filante,
+disparaissent sans laisser de traces?--Combien sommes-nous aujourd’hui
+qui ayons gardé le souvenir de la petite Norine? A peine trois ou
+quatre. Et cependant Norine, peu d’années avant 1870, faisait la pluie
+et le beau temps dans un théâtre de genre du boulevard. Elle était la
+comédienne à la mode, les petits journaux ne tarissaient pas sur son
+compte et dans les salons du second Empire il n’y avait pas de fête
+réussie sans elle. Je la vois encore jouant le Zanetto du _Passant_
+devant la fine fleur des belles dames de ce temps-là, ou apparaissant à
+un souper de centième, drapée dans une robe couleur de blé mûr qui
+moulait son mignon corps et s’harmonisait avec le ton de châtaigne de
+ses cheveux bouclés. Elle avait alors vingt ans et, sans être
+régulièrement jolie, elle était charmante avec ses yeux couleur
+noisette, sa peau blanche, ses lèvres très rouges et son nez
+spirituellement retroussé. Elle possédait l’art de lancer d’une voix
+mordante des mots drôles et des plaisanteries terriblement salées, et
+elle chantait très gaillardement la chansonnette.
+
+ * * * * *
+
+Norine m’intéressait doublement: d’abord à cause de ses beaux yeux, puis
+parce que nous étions compatriotes. Elle avait une origine assez
+obscure. Fille d’un fripier de ma petite ville, elle avait été enlevée à
+dix-huit ans par un vieux journaliste qui l’avait emmenée à Paris et
+l’avait fait débuter au théâtre. La première fois que je la revis, j’eus
+la maladresse de lui rappeler que nous étions du même pays. J’arrivais
+de ma province et j’en rapportais une fleur de gaucherie qui--pour me
+servir de l’argot en usage aujourd’hui--m’exposait à commettre les
+_gaffes_ les plus odieuses. Lorsqu’on m’eut présenté à Norine et que je
+l’eus saluée, je lui décochai mon plus aimable sourire et lui dis de mon
+air le plus triomphant: «Nous sommes compatriotes, Mademoiselle, et j’ai
+eu le plaisir de vous connaître tout enfant.»--Elle me toisa d’un air
+effrontément étonné, puis me tourna le dos sans répondre. Ce ne fut
+qu’après réflexion que je compris ma sottise. Aussi, quand, plus tard,
+j’eus l’occasion de me retrouver auprès d’elle, je fis celui qui
+ignorait absolument son origine et son nom de famille. De son côté, elle
+n’eut pas l’air de reconnaître en moi le fâcheux qui lui avait, un soir,
+rappelé des souvenirs désagréables, et nous devînmes les meilleurs amis
+du monde. Je la voyais souvent au théâtre et dans des réunions
+d’artistes, et, bien qu’une amicale familiarité se fût établie entre
+nous, jamais plus nous ne fîmes allusion au passé; jamais je ne surpris
+dans ses yeux un de ces involontaires regards qui trahissent une
+mystérieuse complicité, entre deux personnes possédant un commun secret
+qu’elles ne veulent pas laisser deviner.
+
+ * * * * *
+
+Après la guerre, elle fit partie de ces troupes nomades qui exploitent,
+en province et à l’étranger, les pièces en vogue; elle joua dans les
+villes d’eaux, passa plusieurs années en Égypte et ne reparut plus sur
+la scène à Paris. Peu à peu le silence se fit sur la petite Norine. Ceux
+de ses contemporains qu’elle avait charmés l’oublièrent, et la nouvelle
+génération ignora jusqu’au nom de la comédienne. D’autres jolies filles,
+jeunes, pimpantes et plus modernes, recueillaient maintenant les
+applaudissements et les sourires sur ce même théâtre où Norine avait
+débuté. Parfois, à la fin d’un souper, des gens à barbes grisonnantes,
+évoquant leurs souvenirs de jeunesse, s’écriaient tout à coup: «Et la
+petite Norine, savez-vous ce qu’elle est devenue?» La plupart du temps
+on secouait la tête et on passait à un sujet plus intéressant. Un jour,
+comme la question était renouvelée devant des comédiens, l’un d’eux
+répondit: «Norine? Elle a quitté le théâtre, elle est poitrinaire et
+elle se soigne je ne sais où, dans le Midi.» Une année ou deux
+s’écoulèrent, puis, un matin d’hiver, ayant eu l’idée de rappeler le nom
+de ma compatriote dans un article de journal, je reçus par la poste une
+boîte pleine de mimosas et de violettes, avec ces simples mots sur une
+carte: «Remerciements et amitiés de la petite Norine.»
+
+ * * * * *
+
+Un mois après, j’eus devant moi trois semaines de loisirs, et, comme
+cette année-là l’hiver était détestable, je résolus d’en profiter pour
+aller humer le soleil le long de la Corniche. Lorsque j’arrivai à
+Menton, je songeai tout à coup que le petit mot de Norine était daté de
+cette ville et je résolus de me mettre en quête de son domicile. La
+chose fut moins aisée que je ne pensais; la comédienne était peu connue;
+pourtant, à force de persistance, je finis par découvrir l’hôtel où elle
+se cachait et je lui écrivis pour lui demander la permission de l’aller
+voir. Elle me reçut le lendemain et, bien qu’elle eût mis quelque
+coquetterie à l’arrangement de sa toilette et de son visage, je ne pus
+réprimer assez vite une expression de surprise en constatant les ravages
+de la maladie. Quelle différence entre la moribonde qui gisait là,
+perdue dans son grand lit, et la pimpante actrice d’autrefois! Hâve sous
+son maquillage, maigre à faire peur, les yeux renfoncés, la poitrine
+secouée à chaque instant par une toux rauque et creuse, la comédienne
+semblait avoir honte d’elle-même.
+
+--Vous me trouvez changée, hein? murmura-t-elle en me tendant sa main
+émaciée; je suis devenue une belle horreur et je n’ose plus me regarder
+dans une glace... N’importe, c’est gentil à vous d’être venu voir ce qui
+reste de la petite Norine!... D’ailleurs, vous, je vous ai toujours
+aimé, parce que vous avez été toujours bon pour moi, malgré le mauvais
+accueil que je vous ai fait tout d’abord, quand nous nous sommes revus à
+Paris...
+
+Je la regardai, un peu étonné; c’était la première fois que je lui
+entendais faire allusion à ma fameuse _gaffe_ de jadis.
+
+--Vous croyiez, reprit-elle avec un sourire maladif, vous croyiez que
+j’avais oublié notre première rencontre?... Eh bien! non, et je vous ai
+toujours su gré ensuite de votre discrétion. Voyez-vous, au théâtre,
+j’avais raconté des tas d’histoires sur ma famille et j’avais peur
+d’être blaguée par les camarades, si elles venaient à savoir que je
+sortais de la boutique d’un fripier... Mais, malgré ça, au fond,
+j’aimais mon pays et ça me faisait plaisir de me trouver de temps en
+temps avec quelqu’un de là-bas... Vous aviez dans les yeux et dans
+l’accent quelque chose de _chez nous_, et quand vous étiez près de moi,
+il me semblait que je revoyais nos vignes et que je sentais l’odeur de
+nos bois... Ah! les bois de chez nous! je donnerais je ne sais quoi pour
+être encore au temps où j’y allais cueillir des muguets!... Quand vous
+irez à V..., souvenez-vous de faire une promenade en forêt à mon
+intention... Et maintenant, adieu, je n’en puis plus... Merci de votre
+visite, mais ne revenez pas... Je ne ne veux pas qu’on me voie mourir en
+détail... C’est trop laid... Adieu!
+
+Je la quittai après l’avoir embrassée et je n’eus pas de peine à lui
+obéir, car elle mourut de consomption le lendemain.
+
+Ainsi finit la petite Norine, solitairement, dans un obscur oubli, après
+avoir, pendant deux ans, émerveillé et ensorcelé tout le Paris
+boulevardier.
+
+Avant de quitter Menton, j’allai porter des fleurs sur sa tombe, et tout
+en longeant l’allée de hauts cyprès d’où l’on voit la Méditerranée
+bleuir, je songeais combien cette réputation après laquelle nous courons
+tous est peu de chose en somme, dans cette vie fuyante où hier est déjà
+un rêve, où nous sommes incertains de demain et où nous sommes sûrs
+d’être oubliés après-demain.
+
+
+
+
+PAQUES-FLEURIES
+
+
+Pâques-Fleuries! Un joli nom, tout plein de jolis souvenirs d’enfance...
+D’abord ce dimanche des Rameaux ouvrait la série des vacances de Pâques;
+c’était le premier jour de liberté après l’emprisonnement des longs mois
+d’hiver. Puis, ce jour-là, l’église était toute parée de branches vertes
+et sentait déjà le printemps. Branches de buis à l’odeur amère, branches
+de saules couvertes de chatons jaunissants. Toutes ces _pâquettes_,
+comme on les appelle dans mon pays meusien, se balançaient aux mains des
+hommes, des femmes et des enfants, et mettaient un frisson vert dans la
+nef endimanchée. Les blancs et les ors des vêtements sacerdotaux, le
+rouge des soutanes d’enfants de chœur tranchaient plus vivement parmi
+cette verdure; et, en dépit des longs récitatifs de la Passion, chantés
+alternativement par trois prêtres debout devant de hauts pupitres, une
+gaieté printanière régnait dans l’église. Par un vitrail ouvert dans la
+verrière de l’abside, on voyait des nuages blancs courir sur le ciel
+bleu, on entendait des pépiements d’oiseaux, on respirait à pleins
+poumons l’air humide imprégné de cette pénétrante senteur du buis, et on
+se disait, avec un soubresaut de joie au cœur: «Le printemps est
+revenu!»
+
+ * * * * *
+
+Dès le lendemain matin, avide de jouir de ma liberté reconquise, je m’en
+allais tout seul par les chemins qui montent vers les vignes et les
+bois. Les buissons d’épine noire n’avaient pas encore de feuilles, mais
+ils étaient tout neigeux de fleurs blanches, ce qui leur donnait des
+airs d’arbustes japonais. En dessous, l’herbe poussait verte et drue et,
+à chaque pas, des oiseaux en train de bâtir leur nid s’envolaient de la
+haie et filaient presque à ras de terre. Les friches étaient grises,
+mais çà et là on y voyait s’épanouir les corolles verdâtres de
+l’ellébore noir et les magnifiques fleurs violettes de l’anémone
+pulsatille, tandis qu’à la lisière des bois les merles sifflaient à
+plein gosier dans les branches rougissantes.
+
+Les vignes à la terre d’un jaune rougeâtre étaient pleines de gens
+courbés vers les ceps. On n’y voyait pas encore le moindre soupçon de
+verdure; rien que l’argile couleur d’ocre et les ceps noueux d’un ton
+noir. Seulement, de loin en loin, un pêcher de plein vent dressait sa
+ramure épanouie et comme poudrée d’un rose vif; puis, en y regardant de
+plus près, on distinguait à deux pouces du sol une petite plante de la
+famille des liliacées, à la hampe minuscule terminée par de minuscules
+fleurettes d’un bleu violet. C’était l’hyacinthe ou muscari à grappe,
+qu’on nomme aussi l’_ail des chiens_. Cette plante abonde dans nos
+vignes, et je ne puis respirer sa suave odeur de prune sans revoir en
+esprit nos coteaux rougeâtres aux ceps tordus, et ces premières journées
+de printemps qui s’associent pour moi à mes premières émotions
+d’adolescent. Le parfum de cette humble fleur évoque devant mes yeux
+notre paysage vignoble, qui, avec les forêts, est un des traits les plus
+saillants du terroir barrois.
+
+ * * * * *
+
+Le vin de nos vignes n’a pas la haute réputation de ses voisins de la
+Champagne et de la Bourgogne. Il ressemble à ces grands hommes de
+province qui redeviennent obscurs dès qu’ils franchissent les limites de
+leur département. Il n’est bu et apprécié que dans le pays; d’ailleurs
+il ne supporte pas le transport. C’est un petit vin léger, couleur de
+groseille, qui se dépouille en vieillissant et prend des teintes de
+pelure d’oignon. Il a un agréable goût de terroir qu’estiment fort les
+buveurs de cru, et, tout humble qu’il est, il a connu des jours de
+gloire. Au temps où Marie Stuart vint visiter ses parents, les ducs de
+Bar, il fut servi à la table ducale, et la jeune reine y trempa ses
+belles lèvres, tandis que des chœurs chantaient des vers composés par
+Ronsard pour la circonstance:
+
+ Je nourris tout, toutes choses j’embrasse,
+ Et ma vertu par toutes choses passe;
+ Je serre tout, je tiens tout en mes mains,
+ Et, tout ainsi que de tout je suis maître,
+ Pour commander au monde, j’ay fait naître
+ Ce jeune roy, le plus grand des humains.
+
+On raconte aussi que ce joli vin de pineau fut versé à des cardinaux
+pendant le concile de Trente, et que ceux-ci, soudain illuminés par le
+Saint-Esprit, déclarèrent tout d’une voix que le vin de Bar était l’un
+des meilleurs de la chrétienté.
+
+Depuis, il a un peu déchu, ou peut-être nos palais sont-ils devenus plus
+difficiles. J’inclinerais à croire que la qualité de ce vin ducal s’est
+affaiblie par la substitution d’un plant plus vulgaire, mais plus
+productif, au vieux plant de pineau qui donnait de petites grappes peu
+nombreuses, mais exquises.--Quoi qu’il en soit, à présent encore, les
+vignes tapissent toutes nos collines de la vallée de l’Ornain, et c’est
+un spectacle doux à l’œil, quand, triomphant des gelées de mai, les
+pampres ont poussé et couvrent de leur verdure phosphorescente les
+rondes épaules des coteaux.
+
+ * * * * *
+
+Et aux environs de la Saint-Jean, pendant les nuits de juin, c’est un
+charme que d’errer à travers nos collines, alors que la fleur de vigne a
+déclos les corolles verdâtres de ses grappes. Une virginale et amoureuse
+odeur se répand dans toute la vallée. Ce n’est pas le parfum capiteux du
+vin, mais c’en est déjà l’avant-coureur; dans l’exquise et pure haleine
+de la vigne en fleur, on devine déjà toutes les ivresses qui sortiront
+de la grappe mûre et fermentée. Ainsi les idéales exaltations de la
+puberté commençante font pressentir les passions brûlantes de la
+jeunesse en pleine maturité.--Cette odeur vous grise doucement,
+chastement, mais elle vous grise. Quand elle se répand dans la vallée et
+arrive jusque dans la ville, les jeunes gens accoudés à leur fenêtre se
+mettent à rêver d’amour, les jeunes filles se sentent prises d’une
+langueur indéfinissable, et les vieillards resongent, avec un soupir de
+regret, à leur jeunesse passée. On dit même qu’au fond des caves, dans
+les barriques où il est enfermé, le vin des années précédentes subit
+l’influence de cette odeur qui s’exhale du vignoble, et qu’il fermente
+et bouillonne à faire craquer les cercles des tonneaux.
+
+ * * * * *
+
+Cette odeur de la jeune grappe aux boutons fraîchement éclos et cette
+autre pénétrante senteur de l’hyacinthe des vignes pendant la semaine de
+Pâques-Fleuries se confondent dans ma mémoire comme deux sensations
+sœurs: l’une plus innocente, plus enfantine, délicate comme la première
+verdure du printemps; l’autre, plus vive, plus brûlante, apportant avec
+elle les ardeurs de l’été et le trouble des sens déjà éveillés par
+l’éclosion de la vingtième année... Hélas! et toutes deux ne sont plus
+que des souvenirs déjà lointains!... N’importe! je suis comme le vieux
+vin enfermé dans les futailles, et quand ces odeurs me reviennent,
+évoquées par les premières branches de saule et les premières floraisons
+de Pâques, je ne puis m’empêcher de tressaillir. Comme le poète de
+Gœthe, je crie au printemps:--Rends-moi ma jeunesse, rends-moi le temps
+où je n’étais qu’un écolier et où je foulais d’un pied léger et content
+la terre rouge de nos vignes toutes fleuries d’hyacinthes bleues, toutes
+gonflées de bourgeons naissants!
+
+
+
+
+LE MOINE QUÊTEUR
+
+
+Il y avait une fois, en automne, au pays savoyard, un moine capucin qui
+faisait la quête du vin pour son couvent. Pieds nus, vêtu de bure
+marron, les reins ceints d’une corde, portant sur son dos le bidon de
+fer-blanc destiné à contenir les offrandes des vignerons, il allait de
+village en village, au bord du lac d’Annecy, implorant la générosité des
+propriétaires et leur promettant en échange des prières ferventes, ce
+qui n’était pas à dédaigner; on savait que les prières de ce frère
+quêteur étaient particulièrement précieuses, car, par grâce spéciale, il
+avait l’oreille du bon Dieu et de saint François.--Néanmoins, cette
+année-là, les vignes avaient gelé en mai, la récolte était maigre, les
+vignerons étaient de mauvaise humeur et par conséquent peu donnants.
+Après avoir marché toute la journée au soleil qui ne laissait pas d’être
+ardent, bien qu’on fût en octobre, le moine sentait son bidon lui peser
+sur les épaules, encore qu’il se trouvât à moitié vide. A la tombée du
+jour, il arriva harassé et les pieds en sang près d’une cabane de
+pêcheur qui mirait son toit de chaume dans les eaux vertes du lac, et,
+n’en pouvant plus, il frappa à la porte, demandant un gîte pour la nuit.
+La femme du pêcheur vint lui ouvrir. C’était une jeune femme fort jolie
+et très avenante; mais, quand elle eut entendu la requête du frère
+quêteur, elle secoua tristement la tête: «Je vous plains de tout mon
+cœur, mon pauvre frère, lui dit-elle, mais je ne puis vous loger, car
+mon mari va rentrer, il déteste les moines et il est fort brutal.»
+Pourtant, le moine redoublant ses supplications, elle finit par avoir
+compassion et le laissa entrer. Elle lui servit en hâte un souper de
+bouillie de châtaignes et le fit monter dans le grenier, où il se cacha
+dans le foin.
+
+ * * * * *
+
+Très tard dans la soirée, le pêcheur rentra. Il était fort grognon,
+n’ayant rien pris et mourant de faim. Il trouva sa soupe mauvaise, jeta
+son écuelle à la tête de sa femme et, bien que celle-ci ne répliquât
+pas, il se mit à la battre fort vilainement. Du fond du fenil où il
+s’était mussé, le capucin entendait toute cette scène, et l’injustice de
+ce traitement lui arracha une exclamation indignée. Le pêcheur avait
+l’oreille fine. «Ah! dévergondée, s’écria-t-il, il y a quelqu’un
+là-haut? C’est sans doute un de tes galants que tu as caché dans le
+foin!--Non, répondit la jeune femme, c’est un moine qui m’a demandé de
+lui donner à coucher.--Un moine!... Attends! je vais lui régler son
+compte!» Et il se précipitait vers l’échelle du fenil en brandissant un
+gourdin. Le pauvre frère n’eut que le temps de sauter par la gerbière,
+heureusement peu élevée, et de s’aller coucher dans les joncs de la
+berge. Là il trouva la barque du pêcheur, la détacha doucement et,
+ramant avec vigueur, il gagna l’autre rive.
+
+ * * * * *
+
+Près du talus où il aborda, dans une petite anse, se dressait le manoir
+de la Maladière, dont les fenêtres étaient encore éclairées. Le moine,
+plus que jamais vanné de fatigue, résolut d’aller y demander
+l’hospitalité pour la nuit.--Ce manoir était la propriété d’une jeune
+dame fort riche, mais d’humeur tellement acariâtre et hargneuse, que son
+mari avait été obligé de la quitter et que ses domestiques ne la
+servaient qu’en tremblant. Elle accueillit la requête du capucin avec
+force plaisanteries d’un goût douteux; prétendit que les moines, ayant
+fait vœu de pauvreté, n’avaient besoin que de pain noir pour souper et
+d’une botte de paille pour la couchée. En conséquence, elle commanda
+qu’on servît au frère la soupe des chiens et qu’on lui dressât un lit
+dans l’écurie. Elle-même, pour le narguer, vint à la cuisine tandis
+qu’il se reposait au coin de l’âtre. Elle le railla sur le contenu de
+son bidon, l’accusa d’être un hypocrite et de s’enivrer en cachette avec
+le vin de la quête. Le pauvre moine se faisait petit et ne répondait
+rien, ce qui exaspéra encore davantage cette arrogante créature. Elle
+l’invectiva de plus belle et finalement le fit jeter dehors.
+
+Quand l’infortuné capucin se vit sur la route, par cette froide nuit
+d’octobre, il ne put s’empêcher d’établir une comparaison entre cette
+châtelaine si dure au pauvre monde et la femme du pêcheur, si avenante
+et charitable. Les conditions humaines lui parurent mal arrangées, et il
+lui monta au cœur un peu de rancune,--car, pour être moine, on n’en est
+pas moins sensible à l’injustice.--Donc il s’agenouilla sur la terre et
+levant les yeux vers le ciel plein d’étoiles scintillantes: «Mon bon
+Dieu, pria-t-il, et vous, vénéré saint François, faites que la dame de
+ce manoir prenne la place de la femme du pêcheur, et qu’en retour
+celle-ci devienne châtelaine de la Maladière.»
+
+Comme on l’a dit plus haut, le capucin jouissait au ciel d’un crédit
+illimité, et incontinent sa prière fut exaucée. Des mains invisibles
+exécutèrent la transmutation des deux femmes. Au matin, l’acariâtre
+châtelaine de la Maladière s’éveilla dans la cabane du pêcheur, qui,
+comme entrée de jeu, accueillit ses exclamations irritées par une
+formidable volée de bois vert.--A son tour, la femme du preneur de
+truites se trouva, à son réveil, dans un grand lit à courtines de soie,
+au milieu d’une belle pièce tendue de tapisseries. Quand la femme de
+chambre entra doucement pour apporter le déjeuner de sa maîtresse, elle
+fut étonnée de voir dans le lit une jeune femme jolie et douce, au lieu
+de l’arrogante harpie de la veille, et son étonnement redoubla quand
+elle l’entendit lui adresser la parole sur un ton aimable et poli. La
+nouvelle châtelaine se leva et émerveilla tous les gens par sa bonne
+grâce et sa bienveillance. On cria au miracle et le bruit de cette
+métamorphose se répandit rapidement aux entours, de sorte que le
+seigneur châtelain, qui s’était enfui loin de son ancienne épousée,
+s’empressa de réintégrer le domicile conjugal pour contempler la
+nouvelle maîtresse du logis. Il fut si ravi de la beauté et de la
+douceur de la jeune dame qu’il résolut de l’épouser sur-le-champ. Le
+mariage fut célébré à l’église voisine et les nouveaux mariés revinrent
+en calèche découverte au manoir. Comme ils longeaient les bords du lac,
+une femme en haillons, qui lavait son linge sur les pierres du talus,
+jeta un coup d’œil sur le couple, lâcha son battoir et se mit à courir
+derrière la calèche en criant au cocher: «Arrête, Mauricet! Arrête donc,
+butor!»
+
+Le châtelain se pencha et reconnut sa première femme. Un frisson le prit
+et il cria à son tour à Mauricet: «Fouette tes chevaux, mon garçon, et
+au grand galop!...»
+
+La calèche disparut; l’ex-châtelaine essoufflée s’en revint piteusement
+vers la cabane du pêcheur et, comme elle était en retard pour le souper,
+celui-ci, par surcroît, la régala d’une nouvelle volée de bois vert. Le
+capucin, qui était sur la route et qui vit la chose, s’en esclaffa
+tellement qu’il faillit en répandre tout le vin de son bidon.
+
+
+
+
+MONTREURS D’OURS
+
+
+Je vois toujours nettement le carrefour où je les ai rencontrés, ces
+bohémiens errants, qu’on nomme chez nous des _camps-volants_ et qui,
+comme disait Baudelaire:
+
+ Promènent sur le ciel des yeux appesantis
+ Par le morne regret des chimères absentes.
+
+C’était dans un village lorrain, très vulgaire, et qui ne se recommande
+aux touristes que par son église bâtie au quinzième siècle. L’édifice
+est resté inachevé. L’architecture extérieure est du pur style
+renaissance et rappelle un peu la décoration de la cour du Louvre.
+Au-dessus du grand portail brodé de feuillages, règne une frise où sont
+sculptés des personnages bibliques: Adam, Ève, puis la Mort et la
+Résurrection. L’ensemble est élégant, mais bien inférieur comme charme
+et comme sentiment aux églises bretonnes de la même époque.--En somme,
+le monument nous avait laissés froids et, pour nous réchauffer, nous
+étions allés prendre un grog à l’auberge d’en face.
+
+Tandis qu’au milieu d’un essaim de mouches nous vidions nos verres, un
+bourdonnement de tambour de basque et un chant guttural nous attirèrent
+à la fenêtre. O ressouvenir de Heine et d’_Atta-Troll_!... Sur la place,
+une famille de tsiganes faisait danser un ours pelé.--Coiffé d’un fez
+déteint, vêtu d’une veste en lambeaux, un grand gaillard aux cheveux
+noirs longs et plats, au teint cuivré, aux prunelles ardentes et
+mobiles, agitait la chaîne de l’ours qui se dandinait lourdement devant
+lui, tenant un bâton dans ses pattes de devant. L’homme tapait sur son
+tambour de basque et beuglait en même temps une mélopée monotone,
+rappelant les chants arabes.
+
+Un bambin de huit ans, couleur de bronze florentin, ayant de beaux yeux
+lumineux et une bouche souriante, bondissait pieds nus, à côté de
+l’ours, avec les mouvements gracieux et souples d’un jeune animal. Un
+joli âne d’un gris argenté portait sur son dos, dans l’un des paniers
+jumeaux, un autre enfant de deux ans à la tignasse blonde et crépue; et
+regardant l’âne, l’homme et les enfants, une jeune femme de vingt-quatre
+ans environ, petite, assez rondelette, avec de grands yeux noirs, un air
+de bonté, un éblouissant sourire, suivait le rythme du chant ainsi que
+le dandinement de l’ours et balançait à l’extrémité d’un bâton posé sur
+son épaule une sorte de sac où dormait, demi-nu, un dernier moricaud de
+dix mois.
+
+Ils n’avaient pas la mine de gens qui ont fait fortune; la femme portait
+en bandoulière une pauvre petite sacoche de cuir bien plate. Les
+paysans, race peu aumônière, s’attroupaient autour d’eux et les
+dévisageaient d’un air demi-curieux, demi-méfiant, mais ne leur
+donnaient pas un sou. Nous avions glissé une pièce blanche dans la main
+de la jeune femme, puis une autre dans celle du bambin qui se mit à
+bondir en montrant toutes ses dents. Il fallait entendre les
+remerciements qu’ils nous prodiguaient avec une expansion et une
+gesticulation toutes méridionales, dans leur guttural jargon émaillé de
+quelques mots français.
+
+Nous avions envoyé à la mère des grogs et des biscuits. Elle faisait
+boire d’abord son homme, puis les deux enfants et en gardait à peine
+quelques gouttes pour elle. Même elle avait donné un biscuit au petit
+dernier, déposé à terre dans son sac, et tout à coup nous entendîmes
+celui-ci pousser des cris d’aiglon, parce que l’âne voulant être aussi
+de la fête avait penché vers le sac sa tête aux longues oreilles, pour
+attraper une lippée du gâteau.
+
+Ils étaient de la Serbie et depuis tantôt six mois couraient le monde;
+ils comptaient maintenant, en allant de village en village, se diriger
+vers leur pays d’origine,--«du côté que vient le soleil!» nous disait la
+jeune femme avec un redoublement de lumière dans les prunelles.
+
+Nous les quittâmes un moment pour visiter le village. Ce ne fut pas
+long:--deux ou trois rues encombrées de fumier, de petites maisons
+basses aux toits de tuile brune, avec les engrangements à côté, et en
+arrière, le jardin clos de haies vives où des linges lessivés séchaient
+au soleil:--après quoi, il ne nous restait plus rien à voir. En
+repassant par la grand’rue, devant la maison du maréchal-ferrant, au
+pied d’un haut perron où des tas d’enfants étaient assis en grappes,
+nous retrouvâmes nos tsiganes occupés à faire remettre un fer à l’un des
+pieds de l’âne.
+
+Pauvres gens! ils avaient profité de nos pièces blanches pour se
+permettre cette grosse dépense, différée peut-être depuis des mois. Bien
+souvent sans doute, le soir, en s’arrêtant pour camper au revers d’un
+fossé, ils s’étaient dit: «Quand il nous arrivera une bonne aubaine,
+nous ferons ferrer l’âne...» Et l’aubaine était enfin venue.--Le baudet
+à la croupe frissonnante secouait les oreilles et ruait, maintenu à
+grand’peine par le mari. L’ours, resté libre un moment, en profitait
+pour chercher aventure dans un tas de fumier; l’aîné des gamins jouait
+avec le tambour de basque; la femme aidait son homme à tenir l’âne, puis
+courait de temps en temps vers le nouveau-né qui roulait dans son sac
+posé à terre et geignait doucement...
+
+Comme nous remontions en voiture, ils nous envoyèrent un dernier sourire
+et un dernier merci. Nous les perdîmes de vue à un tournant du chemin.
+Ils reprirent sans doute, eux aussi, leur route vers le pays «d’où vient
+le soleil», mais cette rencontre de hasard, en ce village perdu, avait
+jeté entre nous une semence d’amitié. Ils emportaient le souvenir de nos
+pièces blanches, nous emportions leur pittoresque image. C’est de ces
+communions d’âmes, respirées au passage comme une fleur, que le parfum
+de la vie est fait.
+
+
+
+
+DANS L’ENGADINE
+
+
+Souvent, quand il m’arrivait de parler de mes modestes voyages dans les
+Vosges, les Pyrénées ou la Savoie, j’étais interrompu par un monsieur
+qui s’écriait, avec un pli de dédaigneuse compassion au coin des lèvres:
+«Vous ne connaissez pas l’Engadine? Alors, vous n’avez rien vu!» A la
+fin, cela m’a agacé et, cette année, je me suis dit: «Allons voir
+l’Engadine!» M’y voici. J’avoue que, de Coire à Bergün, la première
+partie du chemin m’a émerveillé. Cette route qui monte à travers des
+forêts de sapins et de mélèzes, ces plantureuses prairies enclavées dans
+les bois, la fraîcheur des torrents aux écumes bleuâtres, la salubre
+odeur de foin et de résine éparse dans l’air, la tranquille intimité des
+bourgs où la voiture s’arrête pour relayer, tout le verdoyant
+enchantement des pays de montagne m’a été au cœur. Je garde surtout le
+délicieux souvenir d’un village, qui se nomme, je crois, Filisur, et où
+j’aurais aimé à faire une halte de quelques semaines.--Les rues
+tortueuses et caillouteuses sont bordées de vieilles maisons datant
+presque toutes du seizième siècle. De larges porches cintrés en bois
+ouvragé, ornés de curieux marteaux de porte, donnent accès dans ces
+antiques demeures. Les croisées, aux embrasures profondes, sont
+protégées par des barreaux ventrus, aux délicates ciselures, d’où
+retombent des gerbes d’œillets rouges. A mi-hauteur de la façade grise,
+des tourelles triangulaires, engagées dans le mur, montrent à travers
+leurs vitres en losange le profil d’une jeune fille ou d’une ménagère
+occupée à coudre. Des inscriptions en langue romanche, encastrées
+au-dessus des porches, indiquent la date de la construction du logis, et
+se terminent généralement par cette phrase: «_A Dieu seul est gloire et
+honneur._» Aux entours s’étendent des prairies arrosées d’eaux vives et
+où tintent doucement les _clarines_ des vaches. Tout cela a un bon
+parfum de bien-être et de quiétude, qui suscite des rêves de vie
+casanière et méditative, au fond des vieux logis fleuris d’œillets
+rouges.
+
+Mais les voyageurs ne s’arrêtent pas dans ce pastoral village: ils se
+hâtent vers les stations à la mode. A travers les gorges rocheuses, les
+cols dévastés par les récentes avalanches, les montagnes dénudées aux
+cimes tachées de neige, la voiture les emporte vers Saint-Moritz ou
+Pontresina, dans cette Haute-Engadine tant vantée par les Anglais et par
+le guide Baedeker, et qui, en somme, ne diffère pas sensiblement de
+Zermatt, de Chamonix et même de Cauterets.
+
+Saint-Moritz est un éparpillement d’hôtels, de cafés et de bazars au
+revers d’une vallée boisée de mélèzes avec au fond un lac minuscule.
+
+Rien de plus irritant, de plus inharmonieux à l’œil que ces
+constructions de plâtre et de carton, jetées à la hâte et en désordre
+dans cette sévère solitude. Cela détonne et hurle comme de fausses
+notes. Le long d’une large chaussée inhospitalière, de laides échoppes
+abritent les banales industries qu’on est sûr de rencontrer dans toutes
+les villes d’eaux: magasins nomades où des Napolitains vendent des
+peignes d’écaille, des coraux et de hideux surmoulages; où des juifs
+allemands étalent des bibelots truqués et des bijoux d’un goût douteux.
+Sur cette chaussée inondée de soleil, passent et repassent dans un flot
+de poussière des voitures de louage bondées de touristes en costumes
+d’opéra-comique. Et là-haut, de chaque côté de la vallée, les grands
+pics gris dénudés semblent hausser leurs formidables épaules, à l’aspect
+de cette profane et factice agitation mondaine qui vient déranger leur
+austère impassibilité.
+
+A côté de Saint-Moritz, Pontresina paraît presque plus aimable et plus
+intime avec son campanile italien et ses maisons blanches alignées le
+long de la route. Et pourtant, là encore, la multiplicité des hôtels et
+le brouhaha des touristes jurent avec la sauvage grandeur du site. Des
+bois de mélèzes et des prairies encadrent l’unique rue du village. Le
+Bernina roule entre deux murs de roche ses eaux blanches, et, quand
+vient la nuit, son frais bouillonnement domine enfin l’agaçant bruit de
+ferrailles et de sonnailles des voitures de louage. Au-dessus des bois
+et dans l’enfoncement des vallons, les glaciers montrent leurs sommités
+neigeuses. L’un d’eux surtout, le glacier du Roseg, allonge en face de
+Pontresina ses aiguilles et ses nappes d’une blancheur immaculée. Mais
+si beau et si solennel que soit un glacier, on se lasse à la fin de le
+contempler. Ce blanc immuable vous laisse, en somme, l’impression d’un
+colossal fromage à la crème, pendant le jour, et sitôt le crépuscule
+venu, le glacier prend des teintes livides qui vous donnent froid dans
+le dos. Les prairies elles-mêmes, d’un vert acide, les mélèzes à la
+maigre verdure, les pics décharnés d’un brun sourd, n’offrent pas cette
+magie de couleurs qui charme l’œil en Savoie ou au bord des lacs
+italiens. Après le coucher du soleil, un vent âpre s’élève et vous force
+à vous acheminer vers l’hôtel où une sonnerie électrique annonce avec
+précipitation l’heure de la table d’hôte. Et vous retombez alors
+brusquement dans la vulgaire banalité des stations alpestres à la mode.
+
+La salle à manger est une halle très vaste, dont l’ampleur est encore
+accrue par la réflexion des glaces qui en forment le seul ornement.
+Quatre longues tables de cinquante couverts chacune s’y alignent
+symétriquement. En avant des tables, le long de la muraille, tout un
+bataillon sacré de servantes jeunes et vieilles, en robe noire et en
+tablier blanc à bavette, attend gravement que les convives aient pris
+place. Ceux-ci arrivent par files, ayant tous fait toilette. Quelques
+dîneurs masculins ont même endossé l’habit noir. Les dames, presque
+toutes anglaises ou allemandes, étalent aux yeux les coiffures et les
+robes les plus esthétiques qu’on puisse imaginer: corsages froncés de
+vierges florentines, manches bouillonnées à la Marie-Stuart, jupes
+traînantes. Cela vous donne l’idée d’une entrée de choristes dans une
+représentation d’opéra en province. On s’assied fort à l’étroit et on
+mange en train express, au milieu d’un brouhaha babélique d’idiomes
+divers, qui empêche toute conversation intime. Le dîner ne traîne pas.
+Les servantes en robe noire et en tablier à bavette semblent avoir pour
+consigne de vous enlever votre assiette dans un minimum de temps réglé
+d’avance. Les minutes réservées à chaque service sont calculées comme
+pour un trajet en chemin de fer. Aussitôt après le dessert,--fruits
+âpres et petits-fours secs,--on se lève de table et le défilé des habits
+noirs et des robes esthétiques recommence dans la direction du salon de
+lecture.
+
+Non, décidément, Pontresina ne m’a point charmé. A ce séjour dans la
+Haute-Engadine, combien je préfère l’impression que m’a laissée un soir
+passé dans une modeste auberge de Rapperswill, au bord du lac de
+Zurich!--L’auberge se nomme le _Schwanenhof_ (l’hôtel du Cygne). Elle
+mire dans le lac sa façade blanche à volets verts.--J’y étais arrivé en
+bateau par une douce après-midi brouillée de pluie et de soleil, et,
+pendant qu’on installait mon bagage dans ma chambre, je m’étais arrêté
+sous une tonnelle de vignes vierges, communiquant avec la salle du café.
+En face de moi, sous l’ombre mobile de la tonnelle, huit vieillards
+endimanchés, demi-bourgeois, demi-campagnards, étaient attablés autour
+de nombreuses bouteilles de vin du pays; et ces huit physionomies, aux
+traits expressifs et d’un caractère différent, formaient un tableau qui
+me rappelait les chefs-d’œuvre des maîtres hollandais. L’un d’eux, qui
+semblait l’orateur de la bande, discourait avec une verve gouailleuse,
+et l’on voyait rire ses petits yeux bleus sous son feutre gris. Un
+autre, à la figure ronde et rougeaude, ornée de moustaches et d’une
+barbiche encore noires, lui donnait gaiement la réplique. Aux deux
+extrémités de la table, deux personnages muets attiraient l’attention:
+le premier, un vieux à la face rasée, aux lèvres rentrées, écoutait la
+discussion avec un sourire narquois dans ses yeux finauds aux paupières
+plissées;--le second, à barbe blanche et à mine énergiquement
+méditative, le dos penché, la tête redressée, paraissait ruminer et
+contredire en son par-dedans les arguments des deux parleurs de la
+troupe.
+
+Quand ils furent las de discourir, leurs regards se rencontrèrent et,
+tout d’un coup, ils se mirent à chanter en chœur de vieux airs de leur
+pays. Et c’était touchant de voir ces huit septuagénaires, ragaillardis
+par le vin de cru, faire chacun leur partie et chanter d’une voix encore
+juste les airs de leur jeunesse. On les applaudissait et un cercle se
+formait autour d’eux. Bientôt arriva le patron de l’hôtel, un bonhomme
+entre deux âges, aux gros yeux saillants, aux moustaches épaisses, ayant
+un peu l’air d’un professeur d’Université allemande. Il tenait à la main
+son _Gesang buch_ (livre de chants). Il leur indiqua un air, et de
+nouveau ils se mirent tous à célébrer en chœur les joies de la maison et
+«la Suisse libre». Puis, l’hôte passa dans la pièce voisine et,
+s’accompagnant au piano, chanta seul, d’une voix forte, bien timbrée et
+bien posée. Et je vous assure que c’était un délice d’assister à cette
+petite fête campagnarde que se donnaient ces braves gens avec tant de
+rondeur et de simplicité! A travers l’arceau verdoyant de la tonnelle,
+on apercevait le lac azuré, les collines vertes semées de villages, et,
+bien mieux qu’à Pontresina, je me sentais heureux en face de cette
+nature riante et de ces bons vieux sur les figures desquels glissait un
+rayon de soleil.
+
+Quand ils furent partis, l’hôte m’expliqua l’objet de leur réunion. Ces
+huit vieillards, bourgeois de Glaris, avaient tous soixante-dix-sept
+ans. Ils faisaient partie d’une Société de contemporains:
+_Jahrgängerverein_ (ceux qui marchent dans la même année). Tous les ans,
+ils se réunissaient à la campagne pour fêter le nouveau pas qu’ils
+faisaient dans la vie. Il y a quelques années, ils étaient encore
+trente; mais le temps a accompli son œuvre de faucheur, et maintenant
+ils ne sont plus que huit, ce qui ne les empêche pas de continuer à
+cheminer en chantant vers le terme du voyage.
+
+Oh! la douce et reposante impression de cette soirée, je ne l’oublierai
+de longtemps. Ni je n’oublierai le bon petit hôtel près du lac, avec son
+seuil fleuri d’hortensias et de géraniums; sa tranquille salle à manger,
+modestement éclairée au schiste, où nous dînions à côté de l’hôte; ses
+deux servantes au corsage blanc, l’hôtesse en robe noire, au sourire
+accueillant, et le lit aux draps qui sentaient l’iris.
+
+Le lendemain, quand nous avons pris congé et que nous nous sommes
+dirigés à regret vers la station, l’hôte et les deux servantes au
+corsage blanc nous accompagnèrent jusqu’au seuil, et en nous retournant,
+nous les vîmes de loin nous envoyer du geste un dernier souhait de bon
+voyage... Et ce souvenir que j’emporte à travers l’Engadine me rend
+encore plus inconfortable et maussade la solennelle et banale table
+d’hôte de Pontresina.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ Vieux vagabond 5
+ Claudine 15
+ Persévérance d’amour 28
+ A ma fenêtre 44
+ Ames de lycéens 53
+ Un fils de veuve 64
+ Premier rendez-vous 73
+ La chasuble 85
+ Une joueuse 94
+ La maison du bord de l’eau 107
+ Pensées d’automne 117
+ La Saint-Sylvestre 127
+ Pluie en montagne 136
+ Théâtre d’amateurs 146
+ Le conte des Rois Mages 154
+ Le marchand de cresson 163
+ Marcoussis 171
+ Frontière d’Italie 177
+ Nouvelle neige et vieux souvenirs 189
+ Morale en action 199
+ La petite Norine 208
+ Pâques-Fleuries 217
+ Le moine quêteur 226
+ Montreurs d’ours 234
+ Dans l’Engadine 240
+
+
+ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77748 ***
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+<p class="c top2em large">ANDRÉ THEURIET</p>
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+<h1>CONTES TENDRES</h1>
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+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+ERNEST FLAMMARION ÉDITEUR<br>
+26, <span class="xsmall">RUE RACINE</span>, <span class="xsmall">PRÈS L</span>’<span class="xsmall">ODÉON</span></p>
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+<p class="c small">Tous droits réservés.</p>
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+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">OUVRAGES D’ANDRÉ THEURIET</span><br>
+Dans la collection des « <i>Auteurs célèbres</i> »</p>
+
+
+
+<p class="c">LE MARIAGE DE GÉRARD<br>
+Un volume in-16 à 60 centimes.</p>
+
+<p class="c">LUCILE DÉSENCLOS<br>
+<span class="small">UNE ONDINE</span><br>
+Un volume in-16 à 60 centimes.</p>
+
+
+
+<p class="c gap xsmall"><span class="sc">Émile Colin.</span> — Imp. de Lagny.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">CONTES TENDRES</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">VIEUX VAGABOND</h2>
+
+
+<p>La première fois que je le rencontrai, ce fut au
+bord de la Bièvre, dans un de ces coins de la banlieue
+parisienne qui ont un charme si imprévu, si
+intime et qui vous donneraient complètement l’impression
+de la pleine campagne, n’étaient l’incessant
+murmure, le halètement laborieux de Paris
+qu’on entend par-dessus les collines prochaines,
+comme la sourde fermentation d’une énorme
+cuvée de vendange. Un soir d’été, au retour d’une
+promenade, nous nous reposions, un de mes amis,
+sa femme et moi, au seuil d’un rustique cabaret
+qui porte pour enseigne : <i>Au Robinson des Prairies</i>.
+En cet endroit, comme je l’ai dit, le paysage a un
+caractère d’intimité campagnarde qui séduirait un
+peintre. A droite et à gauche du chemin, de
+robustes plantations de peupliers de Virginie étendent
+au loin leurs ramures frissonnantes, au-dessous
+desquelles pousse une herbe verte et drue.
+La Bièvre, au bas de grands prés en pente, roule
+sous l’ombre mobile des peupliers son eau noire
+silencieuse. Le regard est comme rafraîchi par la
+quiétude et la diversité des verdures : le vert
+bleuâtre des arbres, le vert tendre des prés, et au
+fond, dans le lointain entre-croisement des
+branches, le vert cendré des fines buées qui
+montent de la rivière. On est presque enveloppé
+de feuillées ; dans une éclaircie seulement, on
+aperçoit, vaporeusement imprécises, deux arches
+de l’aqueduc d’Arcueil qui borne l’horizon.</p>
+
+<p>A quelques pas de la table que nous occupions
+et où on nous servait du madère, un vieux pauvre
+s’était assis au bord du talus. Recroquevillé et
+comme affaissé sur lui-même, il paraissait cruellement
+vanné et las, non pas tant du chemin qu’il
+avait fait que des nombreux et misérables jours
+qu’il traînait sur ses vieilles épaules. Ses gros
+souliers boueux, crevés, déformés, lamentablement
+tragiques, semblaient le symbole de toute
+une vie de malechance et de détresse. Le pantalon,
+en loques, laissait voir de maigres jambes
+nues ; le veston, jadis brun, maintenant verdâtre,
+aumône probable de quelque charitable bourgeois,
+se trouvait trop étroit pour la forte carrure du
+nouveau propriétaire ; les boutonnières ne parvenaient
+pas à rejoindre les boutons ; la chemise
+bâillait en dessous, éraillée et sordide, découvrant
+un triangle de poitrine velue. Sous un
+affreux chapeau de paille ramassé au coin d’une
+borne, la face bise et ridée du vieux, envahie par
+une barbe blanche touffue, était éclairée par deux
+yeux encore vifs, légèrement gouailleurs. Elle
+avait une expression poignante de fatigue résignée,
+mais sans rien de farouche ni de haineux.</p>
+
+<p>Il arriva que le garçon qui nous servait emplit,
+par distraction, un quatrième verre. S’apercevant
+de sa méprise, il allait le reverser dans la bouteille,
+quand notre compagne l’arrêta net. Elle
+avait remarqué le vagabond et son bon cœur
+s’était ému :</p>
+
+<p>— Non, s’écria-t-elle, portez le madère avec
+un biscuit à ce pauvre homme qui est là-bas.</p>
+
+<p>Le garçon obéit et le vieux, tout ébaubi, se
+leva sur ses maigres jambes. Au lieu de boire, il
+nous regardait hésitant. Finalement il s’approcha,
+le verre en main.</p>
+
+<p>— Je vous remercie bien, murmura-t-il d’une
+voix cassée ; à votre santé, ma brave dame, et à
+celle de la compagnie.</p>
+
+<p>Il trinqua avec nous, puis trempa son biscuit
+dans le madère qu’il sirota à petites gorgées.
+Ragaillardi par ce vin fortement alcoolisé, il
+devint loquace et nous narra son histoire.</p>
+
+<p>Il comptait soixante-quinze ans et était jardinier
+de son état. Jusqu’à la soixantaine, il avait à
+peu près gagné de quoi vivre en travaillant pour
+les pépiniéristes des environs. Mais depuis une
+quinzaine d’années, les rhumatismes lui avaient
+noué les jambes et l’ouvrage avait manqué. Sa
+femme était morte ; ses enfants, aussi malchanceux
+que lui, avaient l’un après l’autre quitté le
+pays ; il ne savait même plus où ils gîtaient.</p>
+
+<p>— Voilà, continua-t-il en posant son verre vide
+sur la table, voilà comme quoi, dans mon vieil
+âge, je suis resté seul au monde comme un orphelin.
+De fois à autre, je réussissais encore à
+bricoler par-ci, par-là, et à me mettre un morceau
+de pain sous la dent ; mais l’hiver dernier,
+bernique ! les guiboles n’ont plus voulu aller…
+Alors, j’ai obtenu d’être placé au dépôt de Nanterre…
+J’y ai passé trois mois ; mais, voyez-vous,
+j’y ai eu trop de maux… Toute la sainte journée,
+il me fallait brouetter des pierres, et mal nourri
+avec ça… Puis, quel sale monde ! vous n’en avez
+pas idée !… Ma foi, quand le beau temps est
+revenu, je me suis tiré des pattes et je suis rentré
+ici… Misère pour misère, j’aime encore mieux
+mourir au gîte, au milieu de mes habitudes. J’aide
+les gens à biner et à cueillir les fraises. Ça me
+donne mon pain, et pour ce qui est du logement,
+je couche dans une hutte de maraîcher, en plein
+champ. Y a pas de porte et le lit est dur… mais,
+tout de même, je vis au grand air et je suis mon
+maître…</p>
+
+<p>L’excitation qui avait d’abord délié la langue
+du bonhomme semblait s’évaporer à mesure qu’il
+parlait ; la lueur qui éclairait ses yeux devenait
+moins vive et ses traits finirent par reprendre
+leur morne expression de bête de somme éreintée.</p>
+
+<p>C’est Joubert, je crois, qui a dit : « Le soir de
+la vie apporte avec lui sa lampe. » En regardant
+le vieux cheminot, je me demandais ironiquement
+si cette pensée de l’ami de Chateaubriand
+n’était pas aussi fausse qu’ingénieuse. A la vérité,
+Joubert, vivant dans le cénacle fermé et mondain
+qui s’assemblait chez M<sup>me</sup> de Beaumont, se préoccupait
+sans doute plus de ce milieu lettré et aristocratique
+que du menu fretin de l’humanité. Il
+était de ces délicats auxquels le <i lang="la" xml:lang="la">profanum vulgus</i>
+n’apparaît que comme une quantité négligeable ;
+d’ailleurs, en sa qualité de raffiné, il cherchait à
+rendre chacune de ses pensées par une pittoresque
+image, et souvent, quand il avait trouvé
+l’image, il s’inquiétait peu de savoir si la pensée
+était juste. A mon avis, pour les trois quarts des
+hommes, le soir de la vie n’apporte qu’une lampe
+singulièrement grésillante et fumeuse. Pour notre
+vieux vagabond, en particulier, ce n’était pas
+même une lampe, mais un abject lumignon, à la
+lueur incertaine duquel il s’acheminait à tâtons
+vers la nuit prochaine.</p>
+
+<p>Nous lui donnâmes quelque argent, il nous
+souhaita le bonsoir et s’éloigna en clopinant.
+Traînant ses pieds endoloris, le cou enfoncé dans
+les épaules, le corps tassé sur soi-même, il se
+dirigeait péniblement vers la plaine. Peu à peu,
+sa silhouette lasse s’atténua au fond des lignes de
+peupliers, puis s’évanouit dans les buées grises
+qui montaient de la Bièvre…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il y a deux semaines, par une maussade matinée
+d’octobre, nous nous sommes rencontrés de
+nouveau devant la mairie du bourg. L’arrière-saison
+débutait par de cinglantes averses. Le
+vieux était plus vanné, plus terreux, plus lamentable
+qu’aux jours de l’été. Malgré cela, sa contenance
+restait philosophiquement résignée ; ses
+traits gardaient une expression de douloureuse
+bonhomie. Il tourna vers moi ses yeux humides
+et inquiets de chien perdu :</p>
+
+<p>— C’est encore moi, murmura-t-il doucement ;
+la faim, comme on dit, chasse le loup hors du
+bois ; moi, ce n’est pas tant seulement la faim,
+c’est le froid et la pluie qui m’ont chassé de ma
+cabane. L’eau dégoutte du toit quasiment comme
+d’un parapluie troué ; la nuit, je me réveille
+trempé ni plus ni moins qu’une éponge. Et puis,
+par ce temps de grenouilles, il n’y a plus rien à
+faire dans les champs. Je m’étais pourtant juré
+de ne plus rentrer dans c’te gueuse de maison de
+Nanterre ; mais quand on a le ventre creux, on
+change forcément d’idée… Si seulement je pouvais
+obtenir de la préfecture qu’on me case au
+dépôt de Villers-Cotterets… On prétend qu’on y
+est mieux logé. Enfin, n’importe où, j’accepterai
+ce qu’on me donnera, pourvu que j’y puisse
+mourir au sec !…</p>
+
+<p>Sa vieille mâchoire grelottait, son corps déguenillé
+tremblait ; c’était pitié. Je lui promis de
+faire les démarches nécessaires pour qu’on lui
+procurât promptement un abri. Il me remercia.</p>
+
+<p>— Voyez-vous, ajouta-t-il, faudrait pas que ça
+tarde trop. Sans quoi on me trouvera un matin
+noyé sur mon grabat dans un bain… Ah ! être au
+sec, être au sec, voilà tout ce que je demande !</p>
+
+<p>Mes démarches réussirent assez vite et on
+m’avisa que le vieux devrait se rendre sous trois
+jours à Villers-Cotterets. Dans l’intervalle, le
+temps s’était remis au beau et un clair soleil riait
+dans les champs. J’envoyai le garde champêtre à
+la recherche de mon homme et je le chargeai de
+lui remettre sa feuille de route avec un peu d’argent.</p>
+
+<p>— C’est fait, monsieur, me dit le garde à son
+retour, j’ai mis l’hospitalisé en chemin de fer…
+Je l’ai trouvé sur la porte de la cabane, en train
+de se chauffer au soleil… Si vous aviez vu son
+trou !… Il n’y a pas de baraque à cochons qui ne
+soit plus logeable. Le toit est percé comme une
+poêle à châtaignes ; l’eau dégouline des murs, et
+la pluie a transformé la litière en une purée de
+paille et de boue… Un vrai fumier, quoi !… Eh
+bien ! monsieur, croiriez-vous que le vieux était
+tout chagrin de quitter son chenil ?… Pendant un
+bon quart d’heure, il s’est mis à tourner tout
+autour de la hutte, en poussant des soupirs ; et
+quand il s’est enfin décidé à décaniller, ma parole !
+il pleurait, monsieur, il pleurait comme un
+gosse !…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">CLAUDINE</h2>
+
+
+<p>C’était l’an dernier, en Savoie, où je voyageais
+en compagnie de mon ami Jacobus. Sac au dos,
+guêtrés jusqu’aux genoux, nous errions depuis la
+prime aube à travers les sentiers du Roc de
+Chère, à la recherche du rosage ferrugineux
+(<i lang="la" xml:lang="la">rhododendron ferrugineum</i>). Les botanistes du
+cru nous avaient dit que cette belle plante aux
+feuilles laurées, aux fleurs rouges, qui ne s’épanouit
+d’ordinaire qu’à deux mille mètres, dans le
+voisinage des glaciers, se rencontrait par exception
+sur le Roc, dont l’altitude est seulement de
+cinq cents mètres.</p>
+
+<p>Ce mont de Chère, avec ses châtaigneraies, ses
+bruyères, ses prés enclavés dans les bois et ses
+rocs cyclopéens élevant au-dessus des bruyères
+leur rondeur blanche, a tout l’air d’une solitude
+enchantée. Le labyrinthe de Crète n’était rien
+auprès de l’inextricable lacis des sentiers qui s’y
+enchevêtrent. On a beau y revenir ; chaque fois
+on y trouve de nouveaux chemins et chaque fois
+on s’y égare. — Vers trois heures de l’après-midi,
+nous n’avions pas encore découvert le fameux
+rosage ferrugineux, mais nous étions bel et
+bien perdus. Le soleil dardait d’aplomb sur les
+bruyères. Nous suivions les méandres d’un
+traître sentier qui longeait la roche et qui, après
+de capricieux circuits, venait de nous ramener au
+point de départ. Jacobus fondait en eau et se plaignait
+d’une soif intense. De temps en temps il
+s’épongeait, faisait claquer sa langue contre son
+palais desséché et maugréait contre les savants
+et les naturalistes, qu’il traitait de fallacieux blagueurs. — Jacobus
+est spiritualiste, et chez lui,
+quand la <i>bête</i> est fatiguée, l’âme se dédommage
+en daubant sur les tendances positivistes du
+siècle.</p>
+
+<p>— Voilà bien les botanistes ! maugréait-il. L’un
+d’eux a entendu dire par quelque vieille femme
+qu’il poussait des rhododendrons sur le Roc de
+Chère et, sans vérifier le fait, il a consigné la
+chose dans son bouquin. Après lui d’autres botanistes
+se sont empressés de répéter la même
+bourde. Pas un d’eux n’a vu cette plante chimérique ;
+voilà pourtant ce qu’on appelle une science
+basée sur l’observation des faits !… Quelle
+pitié !… Et ce sont ces gens-là qui traitent la métaphysique
+d’hypothèse négligeable !…</p>
+
+<p>Là-dessus, nous avions entamé une discussion
+très chaude, au bout de laquelle nous nous étions
+aperçus que nous mourions de soif et que nous
+tournions plus que jamais dans le même cercle
+vicieux et dans le même perfide sentier.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après une heure de marches et de contre-marches
+en plein soleil, nous arrivâmes enfin à
+un mur rocheux, du haut duquel on entrevoyait
+les toits bruns d’un village entre les ramures d’un
+massif de noyers. Sans rien dire, — car la discussion
+s’était arrêtée depuis longtemps et nous
+cheminions la bouche close et le dos arrondi, — nous
+piquâmes droit vers les maisons et nous débouchâmes
+dans l’unique rue du village, — fourbus,
+transformés en fontaines et la bouche sèche
+comme amadou.</p>
+
+<p>Le village, ou plutôt le hameau, semblait désert
+et endormi. Tous les gens étaient aux
+champs et on ne voyait point d’auberge. Nous
+étions arrivés à la marge d’un pré en talus,
+planté de noyers ; à la crête de ce pré, une maison,
+bâtie au dix-huitième siècle et d’apparence
+confortable, dressait sa façade enguirlandée de
+vigne et sa toiture en auvent, abritant une
+galerie extérieure à piliers et à balcons de bois
+fuselé.</p>
+
+<p>— Le logis a bonne mine, murmura Jacobus.
+Si nous heurtions à la porte ?</p>
+
+<p>Et nous nous mîmes à heurter, discrètement
+d’abord, puis avec plus d’énergie. Au bout de
+quelques minutes, sous la galerie du premier
+étage, un volet s’entr’ouvrit et, dans l’encadrement
+vert de la vigne grimpante, une tête de
+jeune femme, — une aimable tête brune aux yeux
+bleus, — se pencha à la fenêtre ; puis une voix
+nette et d’un joli timbre s’informa de ce que nous
+désirions.</p>
+
+<p>— Nous désirons, répondit Jacobus en soulevant
+son chapeau, savoir où nous sommes et où
+nous pourrions trouver une auberge.</p>
+
+<p>— Vous êtes à Echarvines, répondit la voix
+jeune et limpide, et pour ce qui est d’une auberge,
+il n’y en a point dans le pays.</p>
+
+<p>Cette réponse jeta mon ami Jacobus dans un
+tel désarroi, et il fit une grimace si consternée,
+que la jeune femme ne put s’empêcher d’éclater
+de rire.</p>
+
+<p>— Il n’y a pas d’auberge à la vérité, reprit-elle,
+mais vous et votre ami vous paraissez si vannés
+de fatigue, qu’il y aurait conscience de vous
+laisser sur la route… Entrez donc chez nous ;
+vous vous y reposerez à votre contentement.</p>
+
+<p>En même temps elle était descendue ; elle avait
+ouvert une porte du rez-de-chaussée qui donnait
+accès dans un vestibule communiquant à la fois
+avec le jardin et avec une salle basse dont les
+fenêtres étaient voilées d’un rideau de jasmins en
+fleurs. De la main, elle nous fit signe d’entrer et
+nous nous trouvâmes en face d’une belle personne
+à la taille souple et bien prise, à la figure
+ronde et fraîche éclairée par un front intelligent,
+de grands yeux d’un bleu pur et des dents très
+blanches. Sa toilette était demi-rustique, demi-bourgeoise.
+Elle portait, comme les paysannes, la
+jupe d’indienne et le casaquin de toile bleue serré
+à la taille ; mais elle était chaussée plus coquettement
+qu’on ne l’est à la campagne et les boucles
+d’acier de ses souliers à talons tranchaient sur des
+bas de soie gris ; de plus elle avait au cou un
+ruban très frais, et des turquoises aux oreilles.</p>
+
+<p>— Entrez, messieurs, dit-elle avec un sourire
+avenant, et soyez les bienvenus chez Claudine
+Lachenal.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Elle nous avait conduits dans une grande salle
+fort sombre, aux volets clos, où on sentait un
+exquis parfum de citronnelle et où on était saisi
+par une fraîcheur délicieuse. Tandis qu’elle nous
+faisait asseoir et que je me confondais en remerciements,
+Jacobus, qui, bien que spiritualiste,
+craint fort pour l’enveloppe de son âme immortelle,
+avait noué son mouchoir autour de son cou
+et se promenait d’un air agité.</p>
+
+<p>— Brr !… fit-il, madame… ou mademoiselle ?…</p>
+
+<p>— Mademoiselle, répliqua-t-elle vivement.</p>
+
+<p>— Eh bien, mademoiselle Claudine, il fait froid
+comme dans une cave en votre salle basse ; je
+suis un peu en moiteur, et vous mettriez le comble
+à vos bontés en me prêtant un châle.</p>
+
+<p>Elle le regarda, légèrement interloquée, et sourit :</p>
+
+<p>— Comment donc, répondit-elle ; deux même,
+si vous voulez !</p>
+
+<p>Elle monta lestement au premier étage et en
+redescendit portant un châle tartan et un cache-nez
+de grosse laine. Puis elle entortilla elle-même
+Jacobus dans le tartan et lui noua le cache-nez
+autour du cou. Ainsi affublé, mon ami, avec son
+chapeau de paille, ses guêtres et sa barbe grisonnante,
+avait la plus drôle de mine qu’on pût rêver.
+Il se laissait empaqueter et restait grave comme
+un âne qu’on étrille.</p>
+
+<p>— Vous sentez-vous mieux ? demanda-t-elle,
+un peu railleuse… Maintenant je vais vous offrir
+un verre de vin blanc.</p>
+
+<p>— Merci, repartit Jacobus qui avait toutes les
+manies d’un vieux garçon ; je préférerais quelque
+chose de chaud. C’est plus sain.</p>
+
+<p>Elle condescendait gaiement à tous ses caprices
+et elle lui prépara un bol de lait chaud.</p>
+
+<p>Tandis que Jacobus soignait « l’enveloppe de
+son âme », je faisais causer M<sup>lle</sup> Claudine. — Elle
+ne manquait pas d’esprit naturel et contait gentiment
+son histoire. — Elle avait vécu quelque
+temps à Paris ; puis un sien grand-oncle, dont elle
+devait hériter, étant quasi tombé en enfance, elle
+était rentrée au pays pour le soigner et tenir sa
+maison.</p>
+
+<p>— Je suis redevenue tout à fait une paysanne,
+ajouta-t-elle ; je surveille nos <i>grangers</i> et je tiens
+compagnie à l’oncle qui ne peut plus quitter sa
+chaise. J’ai fait tapisser sa chambre d’un papier à
+images, et je l’amuse en lui contant les histoires
+des personnages peints sur le papier ; je lui ai
+déjà raconté toute une muraille… Nous passons
+ainsi notre temps très gaiement.</p>
+
+<p>Elle était charmante en m’expliquant la façon
+dont elle s’y prenait pour amuser le vieux. Elle
+nous quitta pour aller l’endormir et elle disparut
+légèrement au haut de l’escalier, tandis que Jacobus
+la suivait d’un regard admiratif, en écarquillant
+ses petits yeux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous nous retrouvâmes à l’heure du souper
+qu’elle partagea avec nous ; — un bon et substantiel
+souper arrosé d’un vin gris du pays qui pétillait
+dans les verres. Claudine rit beaucoup de
+notre course au roc de Chère, à la recherche du
+<i lang="la" xml:lang="la">rhododendron ferrugineux</i>, et elle se montra si
+simple, si naturelle, si bonne enfant, que mon
+ami Jacobus, toujours emmitouflé dans son châle,
+commença à devenir galant. Le vin d’Echarvines
+lui avait monté à la tête et il hasardait, à l’adresse
+de M<sup>lle</sup> Claudine, des déclarations dans un style
+imagé emprunté au <i>Cantique des cantiques</i>. Comme
+je les avais laissés un moment en tête à tête pour
+aller fumer un cigare dans le jardin, j’entendis
+Jacobus qui parlait avec un redoublement d’exaltation.
+Claudine lui répondait par de bruyants
+éclats de rire, puis il y eut un silence et tout à
+coup un bruit sec qui sonna comme le claquement
+d’un soufflet appliqué sur une joue… Je rentrai
+précipitamment, et, à la lueur de la lampe,
+j’aperçus le mystique Jacobus très penaud et en
+train de se frotter la figure. Claudine était debout
+et ses yeux jetaient de fulgurantes étincelles. En
+me voyant, ses traits se détendirent et de nouveau
+elle éclata de rire :</p>
+
+<p>— Ne trouvez-vous pas, me dit-elle, que monsieur
+votre ami est bien rouge ?… Il aura reçu un
+coup de soleil et je l’engage à aller se reposer.</p>
+
+<p>Elle appela une servante qui venait de rentrer
+et la chargea de nous montrer notre chambre.</p>
+
+<p>— Bonne nuit, messieurs, ajouta-t-elle, et bon
+voyage !…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain, quand nous fûmes réveillés et
+équipés, nous ne trouvâmes plus dans la salle
+basse que l’une des servantes ; Claudine était
+partie dès le fin matin pour surveiller ses faucheurs
+au pré.</p>
+
+<p>— Mademoiselle vous prie de l’excuser, me
+dit la servante, et voici ce qu’elle m’a donné pour
+vous…</p>
+
+<p>En même temps elle me tendit un bouquet de
+rosages ferrugineux tout frais cueillis.</p>
+
+<p>Nous cheminâmes assez longtemps en silence.
+Malgré le bouquet de rhododendrons, Jacobus
+paraissait déconcerté et mal en train. Comme
+nous tournions le coude que fait la route en descendant
+vers Talleires, nous vîmes tout d’un
+coup, au sommet d’une des pointes du Roc de
+Chère, une svelte silhouette féminine se détacher
+sur le bleu du lac, et je reconnus Claudine. Notre
+jolie hôtesse agitait vers nous son chapeau de
+paille, et de sa voix mordante elle nous cria de
+nouveau :</p>
+
+<p>— Bon voyage !</p>
+
+<p>— Une charmante fille, dis-je, si gaie, si naturelle,
+si vivante !…</p>
+
+<p>— Hum ! grommela Jacobus, un peu trop garçonnière…
+Je goûte médiocrement ce genre de
+femmes… Elles ont l’âme trop enfoncée dans la
+matière et ne s’attachent qu’aux apparences.</p>
+
+<p>Pauvre naïf Jacobus !… Je crois qu’il avait son
+soufflet sur le cœur… Quant à moi qui ne suis
+pas un mystique, j’envoyai un dernier salut
+reconnaissant à Claudine, dont le tournant de la
+route nous déroba bientôt la jeune et robuste
+silhouette.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">PERSÉVÉRANCE D’AMOUR</h2>
+
+
+<p>Ceux qui se sont trouvés mêlés au monde artiste
+d’il y a vingt-cinq ans se souviennent encore
+du gros succès de deux tableaux d’Yves Sommier,
+exposés au Salon de 1868. L’un d’eux représentait
+un vieux Breton jouant du biniou, sur les
+marches d’un calvaire en ruine, au fond d’une
+allée de trembles effeuillés par l’automne ; — l’autre,
+une jeune femme lisant le dos tourné à
+une fenêtre ouverte sur la baie de Douarnenez. — Il
+y avait dans ces deux toiles une remarquable
+habileté d’exécution, une subtile pénétration de
+la nature bretonne, avec un rien de sentimentalité.
+La couleur en était si charmante et le dessin si
+spirituel, que les gens du métier, les amateurs et
+même le simple public s’arrêtaient enchantés. Le
+succès éclata comme une fusée. Dès le lendemain
+de l’ouverture, l’écho multiple des journaux
+répéta le nom du peintre et Yves Sommier, inconnu
+la veille, devint célèbre presque sans transition.
+Les marchands de tableaux apprirent tout
+d’un coup le chemin de son modeste atelier, situé
+sur un lointain boulevard de la rive gauche, et les
+commandes affluèrent.</p>
+
+<p>Sommier ne s’était jamais vu à pareille fête.
+Fils d’un obscur employé de Quimperlé, vivant
+fort mal d’une petite pension allouée par son département,
+il joignait à grand’peine les deux
+bouts. Les années de début avaient été pour lui
+plus grises, plus monotonement tristes que les
+landes les plus arides de son pays de Cornouailles.
+Forcément sevré de tous les plaisirs parisiens, il
+se contentait de manger, en maugréant, son pain
+sec à la fumée du rôti des heureux. L’hiver, il
+piochait à l’atelier ; à la belle saison, il regagnait
+en troisième classe sa Bretagne, et y vivait comme
+un paysan, au fond d’un village, face à face avec
+cette nature cornouaillaise, dont il cherchait à
+rendre la grâce sauvage et la sympathique tristesse.
+Durant dix années d’inquiets tâtonnements,
+il n’avait eu que cinq mois de bon temps dans un
+manoir des environs de Pont-Croix, où il était appelé
+pour portraiturer les maîtres du logis.</p>
+
+<p>Ces cinq mois passés sous les châtaigneraies
+d’une gentilhommière située à une lieue de
+l’Océan avaient contenu l’unique roman amoureux
+de sa jeunesse. Quand il y repensait, cette brève
+et savoureuse idylle lui faisait l’effet d’un courtil
+en fleurs, muré de verdure et perdu au milieu
+d’une solitude pierreuse. Le maître du manoir,
+M. de Primelin, était propriétaire d’une des plus
+importantes conserveries de sardines de Douarnenez,
+où il séjournait fréquemment, laissant sa femme, plus
+jeune que lui de vingt ans, languir d’ennui à
+Pont-Croix. Marianne de Primelin, que son mari
+appelait familièrement « Mariannic », était de
+pure race celtique : un peu romanesque et très
+dévote, fine, souple, blanche et rosée comme un
+chèvrefeuille des haies, avec des cheveux châtains
+lissés sur les tempes et des yeux d’un bleu
+verdissant. Ces limpides yeux couleur de mer se
+mouillaient volontiers de mélancolie et parfois
+aussi s’éclairaient d’une rapide étincelle de désir.
+Yves Sommier avait conquis les bonnes grâces
+de M. de Primelin, en exécutant pour lui une
+pochade d’après la plus jolie de ses sardinières.
+Sur-le-champ, le gentilhomme l’avait emmené en
+son manoir de Pont-Croix pour y faire le portrait
+de sa femme et le sien. Il avait posé le premier,
+mais après quelques séances, las d’immobilité, il
+s’était empressé de regagner ses <i>fritures</i> de l’île
+Tristan, en cédant son tour à sa femme.</p>
+
+<p>Ce second portrait prenait plus de temps que le
+premier. Yves, préoccupé de rendre la délicatesse
+de cette poétique figure qui avait le charme d’un
+primitif, effaçait et recommençait souvent. Pendant
+les repos, ces deux jeunes gens du même
+âge se communiquaient leur façon de sentir
+et de penser, et entre eux se formait une douce
+intimité, dangereusement accrue par le familier
+abandon des longs tête-à-tête en pleine solitude.
+Bref, Yves, après s’être épris d’abord de son
+modèle en artiste, finissait par s’éprendre aussi de
+la femme, et un jour arrivait où Mariannic tombait
+tendrement dans les bras du peintre.</p>
+
+<p>Alors, en ce coin perdu de Bretagne, l’artiste
+et M<sup>me</sup> de Primelin goûtèrent pendant quelques
+mois, comme Tristan et Yseult dans leur île, les
+délices de l’amour défendu. Leur tendresse, assaisonnée
+par les remords de la dévote Mariannic
+et les ingénus émerveillements de ce garçon jusqu’alors
+sevré de plaisir, avait l’âpreté savoureuse
+d’un fruit sauvage. Ils s’en grisèrent longuement,
+puis vint la mauvaise saison et il fallut se
+séparer. Paris rappelait le peintre. Ils se quittèrent
+avec des larmes, en se promettant de se retrouver
+au printemps suivant, — et ils ne se revirent
+plus. Les préoccupations de son art, le pain
+quotidien à gagner absorbèrent Yves Sommier et
+aiguillèrent sa vie dans une autre direction. De
+loin en loin, il recevait de Mariannic une lettre
+embaumée d’amour et de repentir ; elle lui défendait
+de lui répondre et il lui obéissait docilement.
+Après avoir respiré hâtivement ce mélancolique
+parfum de la lande bretonne, il se rejetait courageusement
+dans la lutte, jusqu’au jour où la
+chance daignait enfin lui sourire. Après son heureuse
+exposition de 1868, il recevait encore une
+lettre de M<sup>me</sup> de Primelin. Elle avait appris son
+succès par un journal et elle lui écrivait quelques
+lignes débordantes de joie et aussi de tristesse.
+Ensuite, le silence se faisait entre eux. Il ne
+savait plus rien d’elle et, dans la griserie des premières
+lampées de gloire, il oubliait son idylle
+cornouaillaise, comme il oubliait ses années de
+misère.</p>
+
+<p>Après 1870, le succès d’Yves Sommier s’affirma
+et grandit encore. On se souvient que ces années
+qui suivirent la guerre furent l’âge d’or des peintres.
+L’Amérique payait alors généreusement les
+œuvres des artistes en renom. Les toiles de Sommier
+faisaient prime à New-York et il suffisait à
+peine aux commandes. Il gagnait ce qu’il voulait
+et dépensait son argent avec une fastueuse prodigalité.
+Ayant passé presque sans transition de la
+pauvreté à la fortune, il en était ébloui et une
+pointe de vaniteuse gloriole le poussait à éblouir
+aussi les camarades. Il avait quitté, naturellement,
+son humble atelier de la rue Campagne-Première
+et s’était fait bâtir un petit hôtel dans la
+plaine Monceau. Dans ce nouveau logis, somptueusement
+orné de vieilles tapisseries, de meubles
+rares et de coûteux bibelots japonais, il donnait
+des fêtes dont tous les journaux vantaient la
+magnificence. On y dansait jusqu’au matin, on y
+soupait aux sons de la fougueuse musique d’un
+orchestre de Tsiganes. Yves était devenu l’homme
+à la mode ; on publiait ses bonnes fortunes, on
+racontait les voyages princiers qu’il faisait en
+Algérie ou au Pôle-Nord. L’or coulait comme de
+l’eau entre ses doigts. Lorsque quelques amis
+prudents lui conseillaient de modérer son train
+et de mettre de côté une part de ce qu’il gagnait,
+Yves souriait d’un clair sourire dédaigneux et répondait :
+« Bah ! j’économiserai quand je n’aurai
+plus de dents et que je serai vieux ! » Il était de
+ces artistes qui, comme beaucoup de femmes,
+ont la dangereuse faculté d’oublier les choses
+passées et de ne jamais prévoir le lendemain. Il
+sentait en lui la même force, la même facilité de
+production ; il jouissait pleinement de son succès
+et se disait que cela durerait toujours.</p>
+
+<p>Cela dura vingt ans ; puis le goût du public se
+transforma, ou plutôt ceux qui goûtaient le réalisme
+sentimental de Sommier disparurent et furent
+remplacés par des amateurs préoccupés d’une
+autre formule d’art. De jeunes générations d’artistes
+envahissaient les Salons annuels et y montraient
+des œuvres à la fois plus compliquées et
+plus violentes.</p>
+
+<p>Des critiques, en quête d’une esthétique nouvelle,
+acclamaient les nouveaux venus. La peinture
+telle que l’avaient comprise les gens d’avant
+1870, devenait « vieux jeu ». Le <i>modernisme</i>
+d’aujourd’hui faisait paraître ridicule le <i>modernisme</i>
+d’autrefois. En art, ce qui a été conçu et
+exécuté en vue de plaire au goût du jour est fatalement
+condamné à n’avoir que la beauté du
+diable et à vieillir rapidement. Peu à peu, la foule
+passait indifférente devant les scènes bretonnes
+d’Yves Sommier. On raffolait maintenant des
+peintures symboliques, des sujets étranges, entrevus
+comme à travers un brouillard. Et Yves
+était tout étonné de voir ses toiles revenir des
+expositions sans avoir tenté l’amateur. L’Amérique
+ne donnait plus, et lui, qui d’habitude se plaignait
+d’être sans cesse dérangé par les marchands
+de tableaux, était obligé de se déranger pour aller
+leur offrir ses toiles. Encore bien souvent revenait-il
+bredouille. « C’est une crise qui passera ! »
+se disait-il, et il continuait de mener son train
+ordinaire ; mais la crise ne passa point : tandis
+que la source des recettes tarissait, les dépenses
+courantes se maintenaient au même niveau. Les
+notes impayées s’amoncelaient dans les tiroirs,
+les fournisseurs devenaient aigres et menaçants,
+les hypothèques grêlaient sur le joli nid du quartier
+Monceau. Sommier vit soudain l’abîme et
+perdit la tête. Il lui fallut aliéner pour moitié de
+sa valeur l’immeuble devenu le gage de ses créanciers ;
+puis, un matin, les journaux annoncèrent
+la vente des tableaux, tapisseries et meubles anciens,
+« composant la collection d’Yves Sommier,
+le peintre bien connu ». Quelques feuilles, ajoutant
+à cet écho des réflexions malveillantes ou maladroites,
+s’apitoyèrent hypocritement sur la détresse
+soudaine de cet artiste que la fortune avait
+jadis choyé et gâté. — Cette note perfide porta le
+dernier coup à Yves et l’acheva.</p>
+
+<p>Après sa débâcle, il était revenu, comme au
+temps de ses débuts, habiter, près du boulevard
+Montparnasse, une chambre et un atelier situés
+au cinquième. Il ne vendait plus sa peinture et
+vivait péniblement en dessinant des illustrations
+pour des journaux populaires ou des livres de distributions
+de prix. En moins de trois ans, il avait
+considérablement vieilli ; ses cheveux et sa barbe
+étaient presque blancs ; ses yeux bruns, autrefois
+si lumineux, avaient un regard morne et comme
+vidé : ils donnaient l’impression d’une fenêtre
+ouverte sur une chambre démeublée. Ses anciens
+amis étaient morts ou s’étaient retirés.
+Il ne sortait plus guère. Le soir, après un maigre
+souper, pareil à ceux de sa jeunesse, il
+allumait sa pipe. Écœuré par son banal travail
+d’illustrations, il se penchait à sa fenêtre haut
+perchée et regardait tout en bas les formes
+fuyantes des rares passants qui se hâtaient. Peu
+à peu, le fond de la rue solitaire devenait vague
+comme un brouillard et, avec l’ombre qui montait
+des pavés, des pensées funèbres montaient
+aussi, enténébrant le cerveau endolori de l’artiste.</p>
+
+<p>Une après-midi d’automne, tandis qu’il s’attelait
+péniblement à sa besogne, on sonna à la porte
+de l’atelier. Craignant de se trouver nez à nez
+avec un créancier, il ne bougea pas. Mais la sonnette
+tinta derechef plusieurs fois. Irrité de cette
+obstination, il alla ouvrir, et, dans la pénombre,
+il vit s’avancer une femme vêtue de noir, pâle et
+mince, dont les yeux luisaient doucement.</p>
+
+<p>— Monsieur Sommier, dit la visiteuse d’une voix
+un peu tremblante, vous ne me reconnaissez pas ?…
+Marianne de Primelin.</p>
+
+<p>— Mariannic ! s’écria-t-il stupéfait.</p>
+
+<p>Il referma vivement la porte, prit les deux
+mains de son ancienne amie, l’amena vers un divan
+éraillé, sous le jour clair du vitrail, et la fit
+asseoir.</p>
+
+<p>Marianne de Primelin regardait alternativement
+l’aménagement plus que modeste de l’atelier,
+puis la figure précocement vieillie du peintre, et
+soupirait. Elle aussi avait été touchée par les années,
+mais son calme visage de provinciale gardait
+encore des restes de joliesse, et ses yeux
+vert de mer demeuraient imprégnés de la même
+grâce mélancolique.</p>
+
+<p>— Je suis venue à Paris, murmura-t-elle, et ma
+première visite est pour vous… Ah ! j’ai eu bien
+du mal à vous trouver !…</p>
+
+<p>Elle leva vers lui ses limpides yeux pers et reprit :</p>
+
+<p>— Comme le temps marche !… Il me semble
+que c’était hier que vous peigniez mon portrait à
+Pont-Croix… Et pourtant, que de choses se sont
+passées depuis !… J’ai perdu M. de Primelin, il y
+a deux ans. Après mon deuil, je me desséchais
+d’ennui à la maison, et mon médecin m’a conseillé
+de voyager. Je me suis décidée à venir à
+Paris, où j’aurais au moins chance de revoir…
+l’ami d’autrefois… Ce n’est peut-être pas très correct,
+ce que j’ai fait, mais à nos âges je pense
+bien que personne n’y trouvera à redire… Et puis,
+j’avais quelque chose à vous demander.</p>
+
+<p>Alors, avec mille délicates précautions, avec le
+tact exquis d’une main féminine et tendre pansant
+une blessure, elle lui expliqua d’une voix embarrassée
+et hésitante qu’elle était riche maintenant,
+et qu’ayant lu dans les journaux qu’Yves Sommier
+était momentanément gêné, elle s’était enhardie
+à venir lui demander une grâce… Elle
+avait de l’argent et ne savait qu’en faire, et… il la
+rendrait bien heureuse en acceptant une dizaine de
+mille francs qu’elle mettait de grand cœur à sa
+disposition…</p>
+
+<p>En l’écoutant balbutier cette offre de service,
+Yves rougissait, lui serrait silencieusement les
+mains et la considérait avec un étonnement ému. — Mariannic
+venant le chercher dans le misérable
+atelier où il cachait sa détresse, lui rappelait
+cet adorable poème de Heine, où Edith au cou de
+cygne, devenue vieille, retourne les morts sur le
+champ de bataille d’Hastings, afin de retrouver le
+corps d’Harold, son amoureux tant aimé autrefois. — Son
+cœur se serra, ses yeux se mouillèrent.
+Mais il était trop orgueilleux pour avouer sa
+misère et il aurait eu honte d’accepter l’argent de
+cette chère créature, qui l’avait jadis si généreusement
+aimé et qu’il avait, lui, si profondément
+oubliée. Il souleva les mains de M<sup>me</sup> de Primelin,
+les baisa tendrement, puis affectant un air dégagé :</p>
+
+<p>— Les journaux ne savent ce qu’ils disent, ma
+chère amie ; je suis maintenant haut la côte, et je
+gagne ma vie largement… Je ne vous en remercie
+pas moins d’avoir pensé à moi, et si j’ai jamais
+besoin d’un service, c’est à vous que je m’adresserai…
+Ne parlons plus de ça… Votre visite m’a
+fait grand bien… Rasseyez-vous et causons tous
+deux du bon temps jadis.</p>
+
+<p>Alors, près de la fenêtre ouverte où le murmure
+du grand Paris arrivait à eux comme le bruit
+sourd de l’Océan, sous les châtaigneraies de Pont-Croix,
+ils remuèrent avec délectation les douces
+cendres du passé. Ils eurent l’illusion que vingt-cinq
+années s’étaient évanouies, et que ce passé
+durait encore. Pendant des heures, ils s’oublièrent
+à revivre le temps où Mariannic était rosée et
+blanche comme les chèvrefeuilles de la haie ; où
+Yves, au seuil de la jeunesse, regardait la vie avec
+confiance et portait gaiement son avenir dans sa
+main, comme une boîte de Pandore non encore
+ouverte. — Le crépuscule les surprit au milieu de
+cette évocation amèrement délicieuse.</p>
+
+<p>— Il faut que je parte, insinua Mariannic ; je
+suis contente de vous avoir retrouvé, mon ami…
+Mais nous nous reverrons, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Certes ! répondit Yves, en baisant ses beaux
+yeux vert de mer, oui, nous nous reverrons… Où
+êtes-vous descendue ?…</p>
+
+<p>Elle lui donna l’adresse de son hôtel ; puis,
+souple et légère comme jadis, elle sortit. Yves se
+courba sur la rampe pour la voir encore au tournant
+des marches. Il rentra, le cœur gros, les
+yeux humides, dans son atelier obscur, alluma
+une pipe et s’accouda à sa fenêtre mansardée.
+Longtemps, il regarda le pavé de la rue déserte.
+Il songeait à Pont-Croix, à cette fleur d’amour
+respirée en pleine jeunesse, à cette affection restée
+brûlante au fond du cœur de la chère femme,
+qui, elle, n’avait jamais oublié. Pendant quelques
+heures, la visite inespérée de Mariannic lui avait
+donné une illusion de quiétude et de rassérénement ;
+mais demain, l’affreux demain allait se lever
+avec ses ordinaires écœurements et sa navrante
+misère… Après s’être désaltéré à la source
+de Jouvence, ne valait-il pas mieux rester à jamais
+sur cette fraîche impression ?… De plus en plus il
+se penchait hors de la fenêtre, attiré, hypnotisé
+par la nuit mystérieuse de la rue. La tête lui
+tournait, ses yeux se fermèrent. Tout à coup, Yves
+se laissa glisser dans le vide et alla s’écraser sur
+le pavé du trottoir, où un sergent de ville le
+trouva mort quelques heures après.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">A MA FENÊTRE</h2>
+
+
+<p>J’ai des habitudes campagnardes, et je me lève
+avant l’<i lang="la" xml:lang="la">Angelus</i> de six heures. C’est le bon moment
+pour travailler, surtout dans la chaude saison.
+A cette heure matinale, la rue est silencieuse
+et presque solitaire. De rares ouvriers filent le
+long du trottoir dans la direction de leur atelier.
+Le laitier et la laitière commencent seuls à enlever
+les volets de leur boutique. Aux étages supérieurs,
+tout est encore endormi ; — les martinets
+qui sifflent en volant comme des flèches au-dessus
+des toits, et moi, accoudé à l’appui de ma
+croisée, nous sommes à peu près les seuls êtres
+occupés à jouir de la fraîcheur de la matinée, et à
+contempler le soleil qui monte dans des nuages
+roses au-dessus du clocher de l’église voisine.</p>
+
+<p>Avant-hier, cependant, je me suis aperçu que
+je n’étais pas l’unique spectateur du premier réveil
+de la rue. Dans l’hôtel meublé qui fait face à
+ma maison, une fenêtre était toute grande ouverte
+à la même hauteur que la mienne, et à travers les
+lames de ma jalousie baissée, je pouvais suivre
+le va-et-vient affairé de la personne qui occupait
+la chambre. D’ordinaire, les habitants de cet
+hôtel sont peu matineux, et, au risque d’être indiscret,
+je me mis à observer curieusement la voyageuse, — car
+c’était une femme qui se trouvait
+sur pied dès avant la sonnerie de l’<i lang="la" xml:lang="la">Angelus</i>. — Elle
+pouvait avoir vingt ou vingt-deux ans. Elle
+venait de se coiffer et, sommairement vêtue d’une
+camisole blanche et d’une jupe de couleur sombre,
+elle était occupée à brosser sa robe, — une
+simple robe noire qui ne paraissait plus très
+fraîche et à laquelle elle prodiguait des soins maternels.
+Elle l’effleurait à peine avec la brosse,
+puis, à l’aide d’une serviette mouillée, elle enlevait
+délicatement les grains de poussière logés
+dans les coutures et les fronces. Encadrée par la
+baie de la fenêtre, un pied posé sur une chaise,
+elle se penchait vers la robe étalée sur son genou,
+de sorte que je pouvais, sans être vu, l’observer
+de face et de profil. Elle était bien faite ; sans
+être jolie, elle avait une physionomie ouverte et
+intéressante, le teint un peu hâlé, de grands yeux,
+des cheveux châtains lissés sur un front bombé
+et intelligent. Elle avait l’air décidé, mais non
+effronté. Cette assurance semblait provenir d’un
+exercice précoce de la volonté et de l’initiative :
+elle n’excluait pas une honnête retenue, car,
+ayant entendu sans doute du bruit à la porte de
+sa chambre, et craignant d’être surprise dans sa
+toilette sommaire, la jeune femme tressaillit tout
+d’un coup et se rejeta en arrière avec un geste
+pudiquement effarouché.</p>
+
+<p>Lorsqu’elle eut terminé son travail de nettoyage,
+elle quitta la fenêtre un moment, puis elle
+reparut vêtue de sa modeste robe noire, la taille
+svelte, la poitrine bombée sous l’étoffe déjà mûre
+du corsage. Je la vis prendre sur la table un
+grand carton de dessin et y enfermer une équerre
+et une règle plate toutes neuves. Peu après, vers
+sept heures, elle sortit de l’hôtel, — coiffée d’un
+chapeau de paille noire, portant le carton sous
+son bras, — et se dirigea vers les quais. — Alors
+je compris. — La matineuse jeune femme était
+une institutrice des environs de Paris, venue pour
+subir les épreuves d’un concours ou d’un examen
+à l’Hôtel de Ville.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et je me rappelai ces attroupements de jeunes
+filles que j’avais remarqués chaque jour dans la
+rue des Tuileries, à la porte de ce bâtiment en
+planches qui sert alternativement à des expositions
+et à des examens. Je revis toutes ces
+jeunes têtes anxieuses, toutes ces fillettes de
+quatorze à vingt ans, aux doigts tachés d’encre,
+au cerveau bourré de notions scientifiques et littéraires
+emmagasinées à la hâte. Les unes, celles
+qui ont quelque fortune, venaient là pour obéir à
+un caprice de la mode et pour satisfaire un vaniteux
+point d’honneur ; — les autres s’y pressaient
+pour conquérir un brevet qui leur assurât l’espérance
+très aléatoire, hélas ! d’un gagne-pain
+honnête. — Mon institutrice de l’hôtel meublé
+devait appartenir à cette seconde catégorie. — Et
+je me sentais saisi de compassion à la pensée de
+ces pauvres filles enfermées pendant des journées
+entières dans ce baraquement en planches, devant
+une dictée, une composition sur un sujet historique
+ou un dessin d’ornement ; je me disais que
+c’était pitié, par cette chaleur sénégalienne, d’obliger
+ces jeunes organisations à se torturer le
+cerveau et à se tendre les nerfs pour répondre
+aux insidieuses questions des examinateurs. Je
+me demandais si, pour quelques-unes, le plus
+clair résultat de cette épreuve fatigante ne serait
+pas une fièvre cérébrale ou une maladie nerveuse.
+Je plaignais de tout mon cœur, surtout, l’institutrice
+en robe noire que j’avais vue, ce matin, partir
+sans même prendre le temps de déjeuner.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>J’épiai son retour, le même soir derrière ma
+jalousie. Elle rentra vers six heures, avec son
+grand carton de dessin. Elle paraissait harassée,
+écrasée à la fois par les émotions du jour et par
+la chaleur qui était suffocante. A peine installée
+dans sa chambre, sans se douter qu’elle pourrait
+être vue, elle enleva sa robe noire et y substitua
+une camisole blanche : les cheveux dénoués, afin
+d’être plus à l’aise, elle tira de son carton des
+cahiers et des livres, et, accoudée sur une table,
+elle se mit, la malheureuse, à préparer l’épreuve
+du lendemain. Vers sept heures, on lui monta de
+l’hôtel un maigre dîner qu’elle mangea tout en
+lisant, puis, quand la nuit arriva, elle resta étendue
+sans lumière dans le fauteuil roulé près de
+la fenêtre, essayant de respirer un peu d’air frais,
+et écoutant dans une attitude lasse les bourdonnements
+de la rue bruyante. — Vers onze
+heures, quand je rentrai, je vis qu’elle était couchée ;
+mais elle avait allumé une bougie, et, à cette
+vacillante lueur, elle relisait encore les matières
+de l’examen. Enfin elle s’endormit, mais de quel
+sommeil traversé de cauchemars ! tous ceux qui
+ont passé des examens peuvent le deviner.</p>
+
+<p>Le lendemain, quand je me levai à l’<i lang="la" xml:lang="la">Angelus</i>,
+elle était déjà sur pied et coiffée. Elle recommença
+avec les mêmes précautions le nettoyage
+de sa robe noire, épingla son chapeau de paille
+sur sa tête, puis, le carton sous le bras, reprit
+vers sept heures le chemin de la salle des examens.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Elle revint à cinq heures de l’après-midi, mais
+cette fois avec une figure bouleversée. Elle se
+débarrassa de son carton, jeta son chapeau, et se
+laissant tomber dans le fauteuil, les coudes sur
+la table, les mains dans les cheveux, elle se mit
+à fondre en larmes. — La cause de son chagrin
+n’était pas douteuse, hélas ! La pauvre fille avait
+échoué à l’examen écrit. Tant de journées de travail,
+tant d’efforts, tout ce <i>surmenage</i> du cerveau,
+n’avaient abouti qu’à un échec. Sa douleur librement
+épanchée était navrante. On y devinait l’écroulement
+de plus d’un château en Espagne,
+l’anxiété de l’avenir, les humiliations du retour,
+toute une humble et lamentable tragédie…</p>
+
+<p>Tout à coup elle se leva, essuya ses yeux rouges,
+plongea sa figure dans l’eau, puis, tandis que
+des sanglots convulsifs soulevaient encore sa poitrine,
+elle lia ensemble ses livres, ficela dans son
+carton l’équerre et la règle plate toutes neuves,
+enferma quelques menus objets de toilette dans
+un petit sac de cuir et sonna le garçon, sans
+doute pour demander sa note et commander une
+voiture, — car, quelques instants après, je la vis
+fouiller dans son porte-monnaie et compter tristement
+l’argent qui lui restait.</p>
+
+<p>Au bout d’un quart d’heure, elle se recoiffa,
+revêtit un très modeste mantelet de laine et, sans
+même jeter un regard d’adieu sur cette chambre
+où elle avait passé tant d’heures d’espoir et d’angoisses,
+elle s’en alla. Une voiture l’attendait à
+la porte de l’hôtel ; elle y monta avec son mince
+bagage, et le cocher fouetta sa bête.</p>
+
+<p>J’accompagnai d’un regard ému cette voiture
+qui emportait la jeune fille vers la gare de l’Ouest,
+et qui disparut bientôt dans le poudroiement de
+la rue ensoleillée.</p>
+
+<p>Et depuis, je ne peux plus voir la fenêtre de la
+chambre de l’hôtel d’en face sans songer avec un
+serrement de cœur aux sanglots étouffés de la
+pauvre institutrice en robe noire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">AMES DE LYCÉENS</h2>
+
+
+<p>L’autre-jour, par une grise après-midi d’octobre,
+je regardais les lycéens rentrer à Lakanal.
+Il y a encore un bon bout de chemin, de la station
+de Bourg-la-Reine jusqu’au lycée. — La Compagnie
+d’Orléans, qui a gracieusement installé une
+halte à la porte des Dominicains d’Arcueil, n’a
+pas jugé à propos d’octroyer la même faveur au
+lycée Lakanal. — Les potaches, lentement, à la
+queue-leu-leu, gravissaient sous la brume la rue
+montante qui mène à l’établissement universitaire,
+les uns seuls, les autres escortés par des mères
+chargées de paquets. Parmi ces derniers, quelques-uns
+étaient déjà de grands garçons un peu
+gauches, avec un soupçon de moustache à la
+lèvre supérieure. Les mamans, d’une voix assourdie
+et inquiète, leur prodiguaient des recommandations
+minutieuses à propos des détails de
+toilette ou de l’aménagement de leurs provisions.
+Eux, la casquette enfoncée jusqu’aux oreilles, les
+yeux distraits, se bornaient à répondre laconiquement
+par de brefs hochements de menton, et
+l’on sentait si bien que leur pensée était ailleurs,
+très loin, très occupée de choses dont la sollicitude
+maternelle ne soupçonnait pas même l’existence !</p>
+
+<p>A cet âge critique où le jeune homme s’éveille
+dans l’adolescent, les parents, qui se figurent
+connaître à fond l’âme de leurs enfants, sont le
+jouet de singulières illusions. D’abord, la plupart
+du temps, ils ne les voient pas grandir ; ils n’observent
+pas le sourd travail qui transforme la
+chrysalide en papillon, et croient encore avoir
+affaire au bambin de dix ans dans la pensée duquel
+ils lisaient comme dans un livre. Et puis,
+par une sorte de grâce d’État, ils oublient ce qu’ils
+étaient eux-mêmes à quinze ans, quels troubles
+les envahissaient, quelles bouffées de désirs leur
+montaient alors au cerveau et quelles préoccupations
+hantaient leur âme. Pour se rendre compte
+de l’évolution psychologique de leur progéniture,
+il leur faudrait d’abord se replacer dans l’état
+d’esprit où ils étaient au temps de leur propre
+adolescence, et c’est à quoi ils ne songent pas.
+Quant à moi, pour qui cette rentrée de lycéens
+évoquait d’intimes souvenirs d’autrefois, j’aurais
+parié qu’il y avait un abîme entre l’âme de ces
+grands garçons à l’œil noyé de rêverie et celle de
+leurs mères affairées et soucieuses.</p>
+
+<p>Je revoyais mon vieux collège de province aux
+toitures quadrangulaires, surmontées d’un clocher
+en éteignoir ; la cour caillouteuse, bordée de
+cloîtres aux sculptures massives ; les classes
+humides du rez-de-chaussée, et je me revoyais y
+rentrant par une semblable journée brumeuse
+d’octobre.</p>
+
+<p>Je ne sais plus trop si j’étais alors en troisième
+ou en seconde, mais ce dont je me souviens très
+nettement, c’est que mes quinze ans venaient de
+sonner et que je songeais à toute autre chose qu’à
+l’<i>Iliade</i> et aux <i>Racines grecques</i>. Il y avait, à ce
+moment, dans ma petite ville, un cirque où trois
+écuyères, trois sœurs : Wilhelmine, Caroline et
+Christine, mettaient en émoi tous les cœurs masculins.
+La grâce et la beauté des deux aînées
+nous émerveillaient, nous autres collégiens ; mais
+comme leur âge et leur situation de premiers sujets
+mettaient ces grandes filles trop en dehors
+de notre portée, elles ne nous troublaient que
+médiocrement. Il n’en était pas de même de la
+cadette, Christine, qui atteignait à peine sa quinzième
+année. De celle-là, nous étions tous peu ou
+prou amoureux. Quand, dans le cirque illuminé,
+elle apparaissait sur son petit cheval bai, nous
+n’avions d’yeux que pour elle. D’un bond souple
+et léger, elle se dressait debout sur sa selle cramoisie ;
+le maillot couleur de chair moulait son
+corps élégant et déjà formé ; avec un joli son de
+voix, elle excitait son cheval qui prenait le trot,
+puis le galop. Alors, penchée en avant, la jupe de
+paillon soulevée, la cravache en l’air, la tête couronnée
+d’un diadème de nattes brunes, les lèvres
+retroussées par une moue dédaigneusement souriante,
+aux sons vibrants des cuivres, elle voltigeait,
+frissonnante et aérienne, ainsi qu’une libellule ;
+elle passait comme une flèche à travers le
+papier rose des cerceaux, rebondissait sur la
+croupe du cheval et du bout des doigts envoyait
+des baisers au public enthousiasmé. — Pour ma
+part, je l’adorais silencieusement, je rêvais d’elle
+toutes les nuits, et l’argent de mes semaines passait
+tout entier dans la caisse du cirque.</p>
+
+<p>Cette fâcheuse rentrée d’octobre venait mal à
+propos mettre un terme à mes adorations. Adieu
+la joie et les extases des représentations du soir !
+En ma qualité d’externe surveillé, je ne regagnais
+le logis paternel que pour souper en famille et,
+ce repas achevé, il était trop tard pour filer du
+côté du cirque. Cette fin des vacances me désolait.
+Elle était un plus gros crève-cœur encore pour
+mon ami Vital Herbelot, que ses parents avaient
+condamné à l’internat, afin de l’obliger à piocher
+plus sérieusement ses examens de Saint-Cyr.
+Vital appartenait à une famille riche ; ayant la
+poche bien garnie et de plus étant fort entreprenant
+de sa nature, il ne manquait pas une représentation
+du cirque et, à force de menus cadeaux,
+il avait conquis les bonnes grâces de Christine.
+Je recevais les confidences de ses bonnes fortunes,
+j’enviais ses succès, mais, tout en souffrant de le
+voir préféré par la brune écuyère, je m’estimais
+encore heureux d’être humblement associé à son
+triomphe. Mon amour timide et tout en dedans y
+trouvait je ne sais quelle jouissance mélancolique.
+Je n’étais pas la rose, mais je vivais auprès d’elle,
+j’en respirais le parfum et cela me suffisait.</p>
+
+<p>Comme notre collège ne possédait pas de chapelle,
+la messe du Saint-Esprit était célébrée à la
+paroisse la plus voisine, où nous nous rendions
+processionnellement le jour de la rentrée. A peine
+étions-nous installés sur les bancs du chœur, et
+tandis que l’officiant entonnait le <i lang="la" xml:lang="la">Veni Creator</i>,
+Vital Herbelot, qui se trouvait placé derrière moi,
+me souffla dans l’oreille :</p>
+
+<p>— Tu sais, nous aurons une sortie jeudi !… Ça
+tombe à pic, car j’ai un rendez-vous avec Christine
+dans la ruelle de l’Équerre… Viens me
+prendre chez nous à trois heures et je t’emmènerai
+avec moi…</p>
+
+<p>Ce rendez-vous lui mettait l’eau à la bouche et
+il ne tarissait plus sur les charmes de la petite
+écuyère ; moi-même, ému par la perspective de
+l’accompagner, je lui donnais joyeusement la
+réplique, et nous étions si échauffés que nous
+n’apercevions pas le pion, en train de nous observer
+et de noter sur son carnet notre double méfait : — bavardage
+pendant l’office et communication
+illicite entre interne et externe. — Aussi,
+jugez de notre douloureuse stupéfaction quand,
+une fois de retour dans le préau du collège, le
+principal nous interpella en ces termes :</p>
+
+<p>— Messieurs Herbelot et Jacques, vous avez
+eu à l’église une tenue déplorable… Jeudi prochain,
+vous passerez votre après-midi aux arrêts…
+Allez !</p>
+
+<p>Consterné, je regardais de loin Vital. Le gaillard
+ne se décontenançait pas ; avant de regagner
+l’étude, il m’envoya un clignement d’yeux réconfortant
+et, en effet, à la classe du soir, je recevais
+de lui un billet, obligeamment passé de main en
+main et ainsi conçu :</p>
+
+<p>« Collé !… Pas de veine !… Mais il ne faut pas
+que Christine croque le marmot… Toi, comme
+externe, tu peux esquiver les arrêts… Va, jeudi,
+à trois heures, rue de l’Équerre, et excuse-moi. »</p>
+
+<p>J’avoue, à ma honte, que je n’étais pas trop
+marri de cette mésaventure qui clouait Herbelot
+au collège et me constituait son mandataire. Je
+me réjouissais vilainement de me trouver en tête-à-tête
+avec Christine ; je me disais que, peut-être…
+je trouverais l’occasion de pousser ma pointe à
+mon tour ; bref, je résolus de manquer les arrêts
+et de braver la colère de notre bilieux principal.</p>
+
+<p>Donc, le jeudi, à trois heures, je tournai le dos
+au collège où le malheureux Vital copiait deux
+cents vers de l’<i>Iliade</i>, et, le cœur battant, je m’insinuai
+dans la rue de l’Équerre.</p>
+
+<p>Cette venelle, étroite et déserte, était formée,
+ainsi que l’indique son nom, par deux allées se
+coupant à angle droit et bordées de murs de
+jardins. Je n’y fus pas plutôt que j’aperçus dans
+l’ombre l’écuyère de mes rêves. Elle n’avait plus
+le prestige de sa jupe de paillon et de son maillot
+couleur de chair, mais elle était jolie encore dans
+sa robe de tous les jours, avec ses cheveux bruns
+nattés et ses grands yeux étincelants. Elle m’aborda
+impétueusement et demanda :</p>
+
+<p>— Où est Vital ?</p>
+
+<p>— Il s’est fait <i>coller</i> et n’a pu quitter le <i>bahut</i>…
+Il est désolé et m’a chargé de vous porter ses
+excuses.</p>
+
+<p>Elle ébaucha une moue dédaigneuse, qui n’était
+guère flatteuse pour moi, et reprit d’une voix
+contristée :</p>
+
+<p>— Ah ! tant pis !… Nous partons demain pour
+Châlons et je voulais lui faire mes adieux… Je lui
+apportais ce qu’il m’a demandé…</p>
+
+<p>En même temps, elle roulait entre ses doigts
+une petite boîte en carton. Elle l’entr’ouvrit, et je
+vis une mèche brune nouée avec une faveur
+rose.</p>
+
+<p>— Ce sont de mes cheveux, continua-t-elle en
+refermant la boîte ; tenez… vous lui donnerez ça
+et vous lui direz que je l’embrasse…</p>
+
+<p>Tout cela n’avait rien d’encourageant ; pourtant
+j’étais décidé à devenir audacieux. Cette annonce
+d’un prochain départ me navrait, et, avec le cœur
+sur les lèvres, je murmurai :</p>
+
+<p>— Pour que la commission soit bien faite,
+laissez-moi au moins vous embrasser !</p>
+
+<p>— Soit, répliqua-t-elle en éclatant de rire.</p>
+
+<p>En même temps elle me tendit ses joues.</p>
+
+<p>Tout palpitant, je les effleurais déjà, quand…
+ô catastrophe inattendue !… j’aperçus mon père à
+l’un des bouts de la ruelle, et le principal à l’autre
+extrémité de l’équerre…</p>
+
+<p>J’étais pincé ; un des élèves chargés de transmettre
+le billet de Vital l’avait sans doute indiscrètement
+déplié et nous avait <i>mouchardés</i>.</p>
+
+<p>— Effronté libertin ! clama le principal en
+m’empoignant le bras.</p>
+
+<p>— Petit malheureux ! gémit mon père, en corroborant
+son exclamation d’une taloche.</p>
+
+<p>Christine, prenant ses jupes dans ses mains,
+s’était prestement esquivée ; mais le crime était
+patent et on me trouvait nanti de la mèche de
+cheveux, qui achevait d’établir ma précoce dépravation.
+On oublia que Vital était le principal intéressé
+et je fus chargé de tous ses péchés. La ville
+entière connut dès le soir ma scandaleuse conduite
+et je l’expiai par deux jours de prison. Mais
+n’importe, je supportai héroïquement cette dure
+pénitence. J’étais heureux de souffrir pour les
+beaux yeux de Christine, et pendant longtemps
+je repensai en soupirant à ce tête-à-tête de la rue
+de l’Équerre et à ce baiser si malencontreusement
+demeuré à l’état d’ébauche…</p>
+
+<p>J’y pensais encore involontairement, l’autre
+matin, en voyant les lycéens regagner Lakanal,
+et je me demandais si, tout en écoutant les recommandations
+maternelles, plus d’un ne roulait
+pas dans un coin de son cerveau les mêmes rêves
+et les mêmes regrets pour une Christine de la
+foire du Lion de Belfort.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">UN FILS DE VEUVE</h2>
+
+
+<p>La maison occupée par la veuve Jacobé formait
+le coin de deux rues débouchant à angle droit sur
+le rond-point de la station du chemin de fer. C’était
+une étroite bâtisse neuve, dressant seule
+encore, entre des jardins maraîchers, ses quatre
+murs de pierre de taille et son toit recouvert
+de tuiles rouges. La veuve Jacobé n’était
+venue y loger qu’en juillet 1870, lors de la déclaration
+de guerre, et après que son fils cadet, Aristide
+Jacobé, était parti pour Verdun avec les mobiles
+de la Meuse. Elle avait choisi ce logement
+parce qu’il offrait l’avantage d’être tout près du
+chemin de fer. Il semblait à la bonne dame que
+de cette façon, elle serait plus rapprochée de son
+garçon et que, lorsqu’il reviendrait, il n’aurait
+que deux pas à faire pour tomber dans ses bras.
+Aristide était son préféré ; son autre fils, l’aîné,
+habitait Paris, où il s’était marié contre le gré de sa
+mère. Depuis ce temps-là on s’était battu froid et
+la veuve avait reporté toutes ses affections sur le
+cadet. Aussi, quel crève-cœur quand le Benjamin
+était parti, le visage humide de baisers, le sac
+bourré de provisions, pour aller rejoindre son
+bataillon ! La pauvre dame avait eu d’abord, pour
+se consoler, des lettres se succédant à des intervalles
+réguliers. Puis, le département ayant été
+envahi par l’armée allemande, et la ville occupée
+par deux régiments bavarois, les communications
+avaient été coupées et les lettres étaient
+devenues très rares, apportées de loin en loin par
+quelques commissionnaires qui les transportaient
+en fraude. La dernière reçue était du 30 août et
+avait été écrite dans un village proche de Sedan.
+Puis, plus rien ; un absolu silence. Aristide avait-il
+été tué ou emmené prisonnier à la suite de la
+capitulation de Sedan ? M<sup>me</sup> Jacobé n’avait pu
+recueillir aucune information précise. La seule
+chose certaine, c’était l’absence de nouvelles
+depuis le 30 août ; mais aucun acte de décès n’avait
+été envoyé, et la veuve ne pouvait ni ne voulait
+croire qu’Aristide fût mort. Elle se disait qu’il
+était sans doute enfermé en Allemagne, dans
+quelque forteresse d’où il lui était impossible d’écrire,
+mais qu’il reviendrait lorsque cette horrible
+guerre serait finie, — et elle l’attendait toujours.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après les transes des longs mois d’hiver, on
+apprit enfin la capitulation de Paris, la signature
+des préliminaires de paix, et le cœur de la veuve
+se remit à battre, agité par une sourde et vivace
+espérance. — Les prisonniers allaient être rendus.
+Ils étaient en route. — Quelques-uns des enfants
+du pays étaient déjà revenus. On les voyait
+débarquer à la gare, hâves, souffreteux, les vêtements
+en loques, mais ayant dans leurs yeux creux
+une lueur joyeuse à la vue du vignoble natal.
+M<sup>me</sup> Jacobé ne manquait pas une seule arrivée
+des trains d’Allemagne, dévisageant les nouveaux
+débarqués, interrogeant avidement ceux
+qui étaient de la ville. Mais personne ne pouvait
+lui donner de nouvelles d’Aristide. On ne l’avait
+plus revu depuis le jour de la capitulation de
+Sedan. — Néanmoins, ajoutaient quelques
+jeunes soldats, tout n’était pas perdu : Aristide
+était peut-être resté là-bas, au fond d’une casemate
+prussienne, expiant quelque incartade commise
+en pays ennemi. — Et M<sup>me</sup> Jacobé écrivait
+de nouveau à l’autorité allemande, s’accrochant
+anxieusement chaque jour à un nouvel espoir.
+Tous les soirs, dans la petite salle à manger de
+la maison neuve, elle préparait un souper froid,
+dressait la nappe, y installait un couvert et une
+bouteille de vin vieux ; puis elle attendait, tressaillant
+aux sifflements aigus des locomotives,
+écoutant avec un douloureux serrement de cœur
+les giboulées de mars tinter aux vitres…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un soir, par une nuit pluvieuse et très obscure,
+le dernier train venant de Strasbourg entra en
+gare. Il n’allait pas plus loin ce jour-là et débarqua
+tout son contingent de voyageurs sur la
+plate-forme. Du dernier compartiment des troisièmes
+descendit péniblement un jeune soldat
+portant l’uniforme des mobiles. Il traînait la
+jambe, paraissait vanné de fatigue et, à la lueur
+vacillante des becs de gaz de la gare, on distinguait
+sa pâle figure tirée, sa barbe longue et ses
+épaules voûtées. Comme il ne pouvait continuer
+sa route que le lendemain, il s’enquit d’une
+auberge, et on lui en indiqua une non loin du
+rond-point de la station. Il sortit le dernier. Déjà
+les voyageurs qui se rendaient en ville s’étaient
+dispersés dans l’obscurité et il errait dans les
+ténèbres en quête de l’auberge. Ses pieds endoloris
+pataugeaient dans les flaques boueuses, se
+heurtaient à des obstacles inaperçus, et à chaque
+soubresaut on entendait son <i>quart</i> de fer-blanc
+tinter contre le bidon vide pendu à son sac. A la
+fin, il distingua dans la nuit une blafarde maison
+isolée, à la fenêtre de laquelle une lampe brillait
+encore ; pensant que c’était là le gîte dont on lui
+avait parlé, il s’approcha du seuil, tâtonna dans
+l’ombre, trouva un cordon de sonnette et le tira
+brusquement.</p>
+
+<p>Brusquement aussi, la fenêtre éclairée s’ouvrit,
+une tête de femme se pencha au dehors et
+une voix étranglée par l’émotion s’écria :</p>
+
+<p>— O cher enfant, c’est donc toi enfin !</p>
+
+<p>Puis des pas hâtifs retentirent dans le vestibule,
+des verrous furent tirés, et le mobile ébaubi
+se trouva en présence d’une vieille dame à cheveux
+gris qui, soulevant la lampe, le regarda avec
+stupeur et murmura sourdement :</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! Seigneur, ce n’est pas lui…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Excusez-moi, madame, répondit le mobile
+qui comprit la méprise et en fut tout remué, je
+vois que j’ai fait erreur… On m’avait parlé d’une
+auberge qui était proche, et je me suis trompé de
+porte… J’aurais dû voir tout de suite que votre
+maison n’était pas celle que je cherchais, mais je
+suis si fatigué que j’en ai comme la berlue.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Jacobé était restée paralysée par le contre-coup
+de sa déception. Pourtant, à l’aspect de
+ce jeune soldat éreinté, qui avait le même âge
+qu’Aristide, elle se sentit touchée de pitié et des
+larmes roulèrent dans ses yeux.</p>
+
+<p>— Entrez tout de même ! reprit-elle enfin ; il
+ne sera pas dit que j’aurai laissé dehors un chrétien
+par un temps pareil… Qui sait si mon pauvre
+enfant, à cette heure, ne vague pas aussi à la
+recherche d’un gîte, dans quelque ville inconnue ?…</p>
+
+<p>Elle le fit entrer, lui enleva son sac, lui servit
+en pleurant le souper froid constamment préparé
+pour Aristide, et, tout en le servant, elle lui parlait
+de son fils disparu. Quand il eut fini de
+manger, elle vit qu’il tombait de sommeil et elle
+le conduisit dans la propre chambre de son garçon.
+Puis, le lendemain matin, lorsque le mobile se
+fut habillé et se prépara à partir, elle lui servit
+encore un copieux déjeuner et recommença à lui
+conter l’histoire d’Aristide.</p>
+
+<p>— Le malheureux enfant ! soupirait-elle,
+comme il doit souffrir là-bas, à l’étranger !…
+D’après ce que vous me dites, c’est une vie de
+privations continuelles, et lui qui était si gâté et
+choyé à la maison !… Quand il est parti, je lui
+avais tricoté de mes mains un passe-montagne de
+laine bleue, afin que sa nuque et ses oreilles fussent
+garanties du froid, car il souffre cruellement
+de névralgies… Pourvu qu’il ait songé à le mettre
+pendant ces rudes nuits d’hiver !…</p>
+
+<p>Le soldat ne mangeait plus ; les morceaux s’arrêtaient
+dans son gosier. Il se souvenait tout à
+coup que, lorsqu’il était parqué avec les camarades
+dans la prairie de Sedan, où les sentinelles
+allemandes les gardaient comme un troupeau, il
+avait à côté de lui un jeune mobile répondant au
+signalement d’Aristide et coiffé justement d’un
+passe-montagne de laine bleue. Au milieu de
+leur détresse, les troupiers riaient fort de cet
+accoutrement et avaient baptisé le mobile : « le
+petit bleu ». Un soir « le petit bleu » avait tenté
+de s’évader. Il était à peine à vingt pas de l’enceinte
+qu’une sentinelle tirait dessus et le couchait
+raide dans la prairie… Le képi avait roulé à
+terre et on voyait la tête pâle du mobile mort, dans
+l’encadrement du passe-montagne de laine bleue.</p>
+
+<p>Le soldat se leva, remercia la veuve, l’embrassa
+en lui disant qu’il fallait espérer et qu’il
+restait encore plus d’un Français dans les forteresses
+allemandes… Pour sûr, Aristide reviendrait !…</p>
+
+<p>Puis il reprit son sac et s’éloigna. Quand il
+fut dehors, il se moucha brusquement et frotta
+ses yeux humides… Il savait bien que « le petit
+bleu » ne reviendrait plus.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">PREMIER RENDEZ-VOUS</h2>
+
+
+<p>Bien qu’elle fût mariée à un savant grognon,
+ennuyeux et quinquagénaire, Laurence de Suize,
+à vingt-huit ans, était restée une épouse honnête
+et respectueuse du pacte conjugal. Elle y avait
+quelque mérite, étant jolie, aimant le plaisir et
+vivant dans un milieu mondain où l’on considérait
+volontiers le principe de fidélité comme une
+quantité négligeable. Ses amies avaient toutes,
+peu ou prou, un amant, ou tout au moins un <i>flirt</i>,
+et quand on se meut dans une atmosphère imprégnée
+de l’odeur d’amour, il faut une certaine
+dose de vertu pour échapper à la contagion. Son
+mari, M. Aumont de Suize, ne l’eût guère gênée,
+au cas où elle se fût déterminée à succomber à la
+tentation. Cet éminent égyptologue ne lui avait
+pas donné d’enfants ; l’étude des contrats civils
+sous la sixième dynastie absorbait ses facultés
+physiques et intellectuelles ; son cœur s’y était
+momifié, et, le jour comme la nuit, il laissait à
+Laurence une entière liberté.</p>
+
+<p>Comme on le voit, si M<sup>me</sup> de Suize demeurait
+sage, ce n’était pas la faute des circonstances. Ce
+n’était pas non plus celle d’un certain Roger La
+Brunie, attaché aux affaires étrangères et poète
+symboliste à ses heures. Ce jeune diplomate en
+herbe était féru des phosphorescents yeux pers,
+des fins cheveux blonds, de la grâce virginale et
+de la souple beauté de Laurence. Elle le rencontrait
+dans tous les salons amis où elle fréquentait ;
+ils avaient joué la comédie ensemble, soupé
+côte à côte à la même petite table avant le cotillon,
+fait partie des mêmes fournées d’invités pendant
+les villégiatures d’automne ; bref, ils étaient
+devenus de bons amis. Roger arrivait le premier
+aux <i lang="en" xml:lang="en">five o’clock</i> de M<sup>me</sup> de Suize et souvent, quand
+le dernier visiteur était parti, il demeurait au coin
+du feu, en tête-à-tête avec la maîtresse du logis,
+murmurant à mi-voix de tendres déclarations
+discrètement voilées et égrenant platoniquement
+son rosaire d’amour en l’honneur de la jeune
+femme. Laurence, tout en prêtant à demi l’oreille
+à ce caressant fleuretage, se tenait néanmoins sur
+ses gardes. Elle n’était plus assez ingénue pour
+ignorer où Roger voulait en venir. Elle le trouvait
+aimable, spirituel et dangereusement éloquent ;
+mais dès qu’il faisait mine de passer de la
+parole à l’action, elle l’arrêtait net d’un regard
+sévèrement indigné.</p>
+
+<p>Elle n’avait pas cependant le cœur insensible
+et souvent elle éprouvait une secrète douceur, un
+intime frissonnement de tout son être en écoutant
+les câlines litanies de son adorateur. Les insinuants
+discours du poète symboliste frôlaient son
+âme comme de troublantes caresses et la laissaient
+parfois tout émue. Mais elle était sentimentalement
+pudique et s’effarouchait des matérialités
+de l’amour. Elle avait gardé sur ce point une
+insurmontable répugnance à laquelle, sans doute,
+les galantes et maladroites démonstrations d’Aumont
+de Suize, au premier temps de leur mariage,
+n’étaient point étrangères. Comme elle avait
+néanmoins en ces matières une perspicace intuition,
+elle prévoyait parfaitement que si elle permettait
+à Roger un simple baiser sur le bras,
+cette première privauté en entraînerait fatalement
+d’autres plus périlleuses et plus irréparables, et
+frémissant d’une peur instinctive à l’idée de livrer
+tôt ou tard toute sa personne, elle s’évertuait à
+maintenir une infranchissable barrière entre les
+toujours plus pressantes entreprises de son amoureux
+et la faiblesse de sa chair féminine.</p>
+
+<p>Mais quand on a hasardé un pied sur le chemin
+de l’amour, peut-on jamais déterminer d’avance
+le nombre des pas qu’on y risquera et le point
+précis où l’on saura s’arrêter ? En pareille aventure,
+les plus prudentes s’exposent aux mêmes
+dangers que les plus téméraires ; et M<sup>me</sup> de Suize
+en fit l’humiliante expérience.</p>
+
+<p>Un soir que, touchée par une chaleureuse supplicalion
+de Roger, elle lui avait tendu généreusement
+la main et avait amicalement serré la
+sienne, elle fut toute surprise de se complaire
+dans cette étreinte prolongée et se trouva ensuite
+moins forte pour se défendre contre de plus vives
+caresses. Le lendemain, en effet, Roger sollicita
+ce même serrement de main et elle n’osa le refuser ;
+il lui sembla que toute sa volonté se fondait
+dans la chaleur de cette étreinte ; peu à peu, le
+jeune homme attirait Laurence à lui et, tout à
+coup, posait ses lèvres sur les paupières palpitantes
+de la jeune femme. Elle restait d’abord
+tout étourdie par ce baiser non prévu et si doux,
+puis brusquement s’éloignait honteuse et courroucée.
+Mais Roger, qui avait une langue dorée,
+lui prouvait péremptoirement qu’elle donnait à
+cette innocente caresse une importance imaginaire,
+et qu’en somme un simple baiser sur les
+yeux n’était pas plus coupable ni plus dangereux
+qu’un baiser sur la main. Finalement, elle se laissait
+convaincre et, par une convention tacite, elle
+permettait désormais cette nouvelle caresse, mais
+en jurant que ce serait la dernière. L’amoureux,
+naturellement, usa et abusa de la permission jusqu’au
+jour où, ayant par mégarde effleuré de ses
+lèvres la bouche de M<sup>me</sup> de Suize, il lui tint pour
+cet acte plus audacieux le même raisonnement à
+l’aide duquel il avait conquis l’autorisation de lui
+baiser les yeux. Derechef, elle s’indigna, éclata
+en reproches et pleura ; il ne trouva de meilleure
+façon de sécher ses larmes que de lui prodiguer
+de nouveaux baisers, tant et si bien qu’elle les
+lui rendit, et cela leur donna une semaine de délices.</p>
+
+<p>Mais, ainsi que l’observe Ovide dans son
+<i>Art d’aimer</i>, « celui qui prend un baiser et ne
+prend pas autre chose, mérite de perdre les faveurs
+qu’on lui avait accordées » :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Oscula qui sumpsit, si non cætera sumpsit,</i></div>
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Hæc quoque quæ data sunt, perdere dignus erat.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Roger La Brunie était sans doute de cet avis ;
+il pensait qu’il faut battre le fer quand il est chaud
+et devenait, à mesure, plus exigeant. M<sup>me</sup> de
+Suize elle-même, tout en protestant et en se refusant,
+se disait, en son par-dedans, qu’en bonne
+logique les choses devaient maintenant aller jusqu’au
+bout. Certain désir mélangé d’une coupable
+curiosité le lui disait aussi. Bref, après force
+prières d’une part et force vaines résistances de
+l’autre, on convint d’un rendez-vous. Roger, en
+prévision de l’heure prochaine du berger, avait
+sournoisement loué et fait meubler un pavillon
+perdu dans les arbres et situé sur la route de
+Sèvres, entre Billancourt et le Bas-Meudon. Laurence
+de Suize promit qu’elle irait une fois — une
+seule ! — visiter cette garçonnière dont son amoureux
+brûlait de lui faire les honneurs. Elle y viendrait
+vers trois heures de l’après-midi et quitterait
+sa voiture à la hauteur de Billancourt, où
+Roger l’attendrait sur la route.</p>
+
+<p>Au jour dit, en effet, toute frissonnante et voilée
+d’une gaze épaisse, elle arriva pelotonnée dans
+un fiacre qu’elle renvoya, dès qu’elle aperçut La
+Brunie planté comme un terme au milieu de la
+chaussée poudreuse.</p>
+
+<p>Il accourut rayonnant vers la jeune femme, lui
+prit le bras et le pressa passionnément contre son
+cœur.</p>
+
+<p>— Vous voyez, je vous ai obéi, murmura Laurence,
+êtes-vous content ?</p>
+
+<p>— Vous êtes adorablement bonne, repartit La
+Brunie.</p>
+
+<p>Et serrés l’un contre l’autre, heureux du grand
+air et du clair soleil, ils se mirent à cheminer
+lentement sur la route déserte.</p>
+
+<p>Mai commençait et la matinée avait été exceptionnellement
+radieuse. Seulement il faut se défier
+de ces matins de mai qui promettent merveille et
+qu’une saute de vent peut brusquement gâter.</p>
+
+<p>Tandis que les deux jeunes gens marchaient
+sans trop se hâter, de gros nuages noirs montaient
+derrière les arbres de l’île du Bas-Meudon,
+et, tout à coup, s’amoncelaient, couvrant insensiblement
+le soleil, qui devenait blafard. Bientôt,
+quelques gouttes d’eau étoilèrent le sable du chemin
+et tachèrent la claire ombrelle de M<sup>me</sup> de
+Suize. Celle-ci, vêtue d’une légère robe de printemps
+et chaussée de souliers minces, commença
+de s’effarer.</p>
+
+<p>— Y a-t-il encore loin d’ici à votre pavillon ?
+demanda-t-elle à Roger.</p>
+
+<p>— Un petit quart d’heure seulement, répondit-il.</p>
+
+<p>Ils marchèrent plus vite, mais ils avaient à
+peine fait cent pas que l’ondée creva. Ce fut une
+de ces pluies d’orage, brutales, torrentielles, qui
+en un clin d’œil inondent la campagne et transforment
+les routes en marécages. Les deux
+amoureux s’arrêtèrent, consternés et sondèrent
+avec inquiétude la brume ruisselante qui s’étendait
+autour d’eux. L’endroit était des plus inhospitaliers :
+à droite, un long mur ; à gauche, des
+berges solitaires. Pas un abri, pas une voiture à
+l’horizon.</p>
+
+<p>— Nous voilà bien ! dit M<sup>me</sup> de Suize, avec un
+rire nerveux et agacé.</p>
+
+<p>Roger se désespérait et se confondait en
+excuses. — Tandis qu’ils se regardaient piteusement,
+ils perçurent soudain un trot de chevaux et
+distinguèrent, à travers l’averse, un véhicule qui
+s’avançait vivement vers eux, et qui bientôt fut à
+portée de la voix. C’était un de ces fourgons des
+pompes funèbres qui servent au transport des
+cercueils qu’on ramène de loin au domicile du
+défunt. Le cocher, justement, revenait à vide,
+après avoir déposé son mort à Sèvres.</p>
+
+<p>Roger jeta un coup d’œil anxieux vers sa compagne.</p>
+
+<p>— Êtes-vous superstitieuse ? chuchota-t-il.</p>
+
+<p>Elle eut un mouvement de répugnance, puis
+murmura, dépitée :</p>
+
+<p>— Enfin, qu’importe ? Nous n’avons pas l’embarras
+du choix !…</p>
+
+<p>En effet, M<sup>me</sup> de Suize était déjà trempée et ce
+n’était pas le moment de se montrer trop dégoûtée.
+La Brunie héla le cocher et le supplia de les
+conduire tous deux jusqu’à la plus prochaine station
+de voitures. Celui-ci était bon homme et
+d’humeur joviale. Il descendit, ouvrit la portière
+du coupé réservé au prêtre ou aux membres de la
+famille, et aida les deux amoureux à s’installer
+dans le funèbre compartiment. Puis, il remonta
+sur son siège et fouetta son attelage, qui reprit
+gaillardement le trot.</p>
+
+<p>Une fois à l’abri de l’ondée et un peu remis de
+cette cruelle alerte, La Brunie essaya de rasséréner
+M<sup>me</sup> de Suize et de reprendre le tendre entretien
+si malencontreusement interrompu. Mais
+il se heurta contre une résistance glaciale. Laurence,
+énervée et transie, s’était blottie dans son
+coin et y demeurait rétive aux caresses. Quand il
+voulut lui baiser les mains, elle le repoussa d’un
+geste irrité :</p>
+
+<p>— Ici !… Y pensez-vous ?… Vous êtes fou !…</p>
+
+<p>Le trajet s’acheva dans un mortel silence, interrompu
+seulement par le bruit de l’averse cinglant
+les vitres. A Auteuil, le fourgon s’arrêta
+docilement près d’une station. A peine descendue
+et sans même serrer la main que lui tendait
+Roger, M<sup>me</sup> de Suize dit du bout des lèvres :</p>
+
+<p>— Grand merci !… Adieu !</p>
+
+<p>Puis elle sauta dans un fiacre, que La Brunie
+vit s’éloigner, trottinant et cahotant dans la
+pluie.</p>
+
+<p>Le lendemain, à son petit lever, l’attaché
+aux affaires étrangères reçut un billet ainsi
+conçu :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Mon cher poète, j’ai beaucoup réfléchi à l’aventure
+d’hier. Notre voyage dans ce compartiment
+lugubre, à côté de cette horrible caisse où
+venait de séjourner un mort, m’a paru un fâcheux
+présage. Vous devez me comprendre, vous qui
+êtes symboliste !… Quant à moi, je suis sottement
+superstitieuse et je ne pourrais plus vous voir
+sans songer immédiatement à toute sorte de sépulcrales
+catastrophes. Restons-en donc là et
+croyez à tous mes regrets.</p>
+
+<p class="sign">» L. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Et ce fut ainsi qu’un fourgon de pompes funèbres
+sauva la vertu de M<sup>me</sup> de Suize, en même
+temps que l’honneur conjugal de l’éminent égyptologue
+Aumont de Suize.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">LA CHASUBLE</h2>
+
+
+<p>— Ah ! me dit mon ami Eusèbe, tu regardes
+cette portière ?… N’est-ce pas qu’elle est étonnante ?
+Tu t’y intéresserais encore davantage si
+tu savais d’où elle vient et comment je l’ai eue.</p>
+
+<p>De fait, la portière en question était d’une couleur
+et d’un dessin exquis. Taillée dans un magnifique
+morceau de velours de Gênes vert myrte,
+elle était coupée dans sa hauteur par une large
+croix tramée d’or, sur laquelle s’enlevaient en relief
+des broderies d’argent d’un goût très pur,
+représentant les instruments de la Passion.</p>
+
+<p>— Je l’ai achetée en Espagne, reprit Eusèbe, à
+Valence, au mois d’avril de l’an dernier, et elle
+a été façonnée avec une chasuble… Quand je la
+regarde, je revois la <i lang="es" xml:lang="es">Huerta</i> avec ses bois d’orangers
+couverts de fleurs et de fruits… Valence se
+remontre à mes yeux, telle qu’elle m’est apparue
+le soir de la fête de saint Vincent, avec ses rues
+pleines d’une population grouillante et gaie, sa
+place illuminée par des feux d’artifice tirés en
+l’honneur du saint ; — je retrouve ainsi l’impression
+que m’a laissée la ville la plus aimable, la
+plus vivante et la plus fleurie de toute l’Espagne.</p>
+
+<p>J’étais descendu à la <i lang="es" xml:lang="es">Fonda de Paris</i> et je prenais
+mes repas à table d’hôte, en face d’un jeune
+prêtre maigre, pâle, souffreteux, ayant de fines
+lèvres mélancoliques et de beaux yeux d’un noir
+luisant. Comme il parlait le français, nous étions
+entrés en conversation. Il s’appelait don Palomino
+et je savais qu’il était vicaire dans un bourg
+des environs. Souffrant d’une affection du larynx,
+il était venu suivre un traitement à Valence. Il
+demeurait en ville, mais il prenait pension à la
+<i lang="es" xml:lang="es">Fonda</i> et deux fois par jour nous nous retrouvions
+à la même table. C’était un homme instruit, causant
+bien, avec un léger fonds de mélancolie, et
+un courant sympathique nous avait doucement
+attirés l’un vers l’autre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un matin, j’étais allé flaner autour du marché. — Ce
+marché en plein air, bordé d’échoppes reliées
+l’une à l’autre par des toiles tendues transversalement
+et découpant sur les pavés des bandes
+d’ombre et de lumière, c’était une fête pour les
+yeux, un vrai régal d’artiste ! Des panerées d’oranges
+et de citrons ruisselaient sur les dalles ;
+de larges corbeilles de fraises mêlaient leurs tons
+cramoisis à la couleur plus tendre des limons et
+des mandarines. Il y avait çà et là des jonchées
+d’œillets et de roses rouges remuées à pleines
+mains par de jolies marchandes, blondes, blanches,
+grassouillettes et accortes, à la voix musicale
+et aux prunelles veloutées. Parfois un rayon
+de soleil courait sous ces toiles tendues, faisant
+chatoyer ici un écroulement d’oranges, là une
+botte de fleurs, plus loin deux grands yeux noirs,
+et de tous côtés s’exhalaient des odeurs pénétrantes
+et aromatiques, qui vous grisaient délicieusement.</p>
+
+<p>Au coin de la <i lang="es" xml:lang="es">calle de Mantas</i>, je m’arrêtai
+devant la boutique à clairevoie d’un marchand
+d’étoffes anciennes, chez lequel j’avais fait quelques
+emplettes. Tandis que ce bonhomme, à la
+face souriante et finaude, étalait à mon intention
+un lot de vieilles dentelles espagnoles, je vis soudain
+luire dans l’ombre la précieuse chasuble dont
+cette portière a été faite. Une fillette de quinze
+ans était en train de la replier soigneusement dans
+un papier de soie. Je la tirai brusquement à moi,
+je l’admirai silencieusement et demandai au marchand
+avec des yeux allumés :</p>
+
+<p>— <i lang="es" xml:lang="es">Quanto</i> (combien) ?</p>
+
+<p>— Oh ! vous admirez la chasuble, me répondit-il ;
+n’est-ce pas que c’est une merveille ?… Seulement
+elle n’est pas à vendre. Elle appartient à un
+seigneur prêtre qui nous l’a donnée à restaurer et
+qui y tient comme à la prunelle de ses yeux.</p>
+
+<p>Je dus me contenter de contempler cette belle
+chose et je quittai le marchand d’étoffes avec un
+secret sentiment de jalousie et de dépit que comprendront
+tous les collectionneurs de bibelots.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Or, ce même matin, comme je l’ai su plus tard,
+don Palomino était allé dire sa messe à la cathédrale.
+Après l’office, tandis qu’au sortir de la sacristie
+il traversait le <i lang="es" xml:lang="es">coro</i> désert, il aperçut tout
+à coup dans la sombre encoignure d’une chapelle
+un jeune couple qui paraissait converser très tendrement.
+Indigné et véhémentement scandalisé,
+le vicaire poussa droit à ces amoureux qui abusaient
+si irrespectueusement de la solitude du saint
+lieu ; mais, en le voyant débusquer d’un pilier, la
+jeune fille, avec un geste d’oiseau effarouché, prit
+brusquement la fuite, et l’amoureux, moins prompt,
+resta seul, bloqué contre la grille, sans pouvoir
+échapper à l’étreinte irritée du vicaire. — Au
+moment où don Palomino secouait rudement le
+bras du délinquant, il reconnut en lui un de ses
+anciens paroissiens :</p>
+
+<p>— <i lang="es" xml:lang="es">Santa Maria purissima !</i> s’écria-t-il, José Ramon,
+est-ce ainsi que tu joues avec ton salut éternel ?
+Ne peux-tu faire l’amour ailleurs que dans la
+maison de Dieu ?</p>
+
+<p>— Pardon, <i lang="es" xml:lang="es">señor vicario</i>, répondit piteusement
+José, mais c’est ici seulement que Rosario et moi
+nous pouvons nous voir tranquillement… Sa mère,
+la marchande d’oranges de la <i lang="es" xml:lang="es">Plateria</i>, ne lui permet
+de sortir que pour aller à l’église.</p>
+
+<p>— Pourquoi ne vas-tu pas la voir chez sa mère,
+comme un honnête homme qui a le mariage en
+vue ?</p>
+
+<p>— Je le voudrais bien, mais la vieille ne l’entend
+pas ainsi… Elle me refuse sa fille, sous prétexte
+que je n’ai pas la somme nécessaire pour
+entrer en ménage.</p>
+
+<p>— Combien te faudrait-il ?</p>
+
+<p>— Cinq cents <span lang="es" xml:lang="es">pesetas</span>… La mère ne rabattrait
+pas un <i lang="es" xml:lang="es">cuarto</i>.</p>
+
+<p>— Et si tu ne peux pas te procurer cet argent,
+comment ferez-vous, la jeune fille et toi ?</p>
+
+<p>— Nous continuerons à nous voir comme nous
+pourrons… car nous nous aimons comme deux
+fous… Et, ma foi, il adviendra ce qu’il plaira à
+Dieu.</p>
+
+<p>— Tais-toi, misérable pécheur !</p>
+
+<p>Don Palomino avait un faible pour ce José
+Ramon. Il aurait volontiers donné les cinq cents
+<span lang="es" xml:lang="es">pesetas</span> pour faire cesser le scandale ; mais il
+était pauvre comme un rat d’église et il sortit de
+la cathédrale tout pensif…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain, comme je passais <i lang="es" xml:lang="es">calle de Mantas</i>,
+j’aperçus le marchand d’étoffes sur le seuil
+de sa boutique. En me voyant, il cligna de l’œil,
+et, grimaçant un sourire aimable à mon adresse :</p>
+
+<p>— Votre Grâce veut-elle la chasuble ? murmura-t-il.</p>
+
+<p>Et comme je faisais un signe d’assentiment, il
+ajouta :</p>
+
+<p>— J’en ai parlé au seigneur prêtre… Elle sera
+à vous pour six cents <span lang="es" xml:lang="es">pesetas</span>, mais pas un <span lang="es" xml:lang="es">cuarto</span>
+de moins.</p>
+
+<p>C’était une somme, mais la chasuble valait davantage ;
+j’en étais féru et le marché fut conclu
+séance tenante.</p>
+
+<p>Le soir même, à dîner, don Palomino m’annonça
+d’un air mélancolique qu’il était forcé de rentrer
+à son vicariat, et nous prîmes affectueusement
+congé l’un de l’autre.</p>
+
+<p>A quelques jours de là, je fis moi-même mes
+malles et je priai la maîtresse d’hôtel de m’aider
+à emballer soigneusement ma précieuse acquisition.
+En voyant la chasuble, la bonne dame se
+signa et poussa une exclamation :</p>
+
+<p>— Eh quoi ! <span lang="es" xml:lang="es">señor caballero</span>, c’est à vous que
+don Palomino a vendu sa chasuble ?… Le pauvre,
+cela lui faisait bien mal au cœur d’être obligé de
+s’en séparer ?… Et quand on pense qu’il s’est
+défait de cet ornement pour obliger son prochain !…</p>
+
+<p>Là-dessus, elle me raconta que le vicaire s’était
+fait un cas de conscience de ramener Rosario et
+José dans le droit chemin et que le prix de la chasuble
+avait servi à apaiser la vieille marchande
+d’oranges.</p>
+
+<p>J’avoue que je fus pris d’un remords et que je
+fus tenté un moment de courir après don Palomino
+pour lui restituer sa précieuse relique… Que
+veux-tu ? l’enfer est pavé de bonnes intentions et
+les collectionneurs n’ont pas de cœur… J’ai gardé
+la chasuble, mais je pense toujours avec attendrissement
+à ce petit prêtre fluet et pâle de la
+<i lang="es" xml:lang="es">Fonda</i> de Valence, et je me rappelle ce passage
+de l’Évangile de saint Mathieu : « L’homme bon
+tire de bonnes choses d’un bon trésor. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">UNE JOUEUSE</h2>
+
+
+<p>Le train de Vintimille venait de s’arrêter à la
+gare de Monte-Carlo. La portière de notre compartiment
+s’ouvrit, et une jeune femme entra
+précipitamment, après avoir constaté d’un rapide
+regard qu’il restait une place vacante. Les sept
+autres étaient déjà prises. Dans l’un des coins,
+un énigmatique gentleman de trente-cinq à quarante
+ans, aux moustaches trop noires, au teint
+pâle, aux yeux renfoncés et comme voilés,
+s’éborgnait à lire un journal à la vacillante lueur
+de la lampe qu’on venait d’allumer, car il était
+sept heures du soir ; une jeune Anglaise anguleuse
+et laide, montée à Menton avec sa gouvernante,
+lui faisait vis-à-vis ; le demeurant des
+voyageurs se composait de trois dames arrivant
+de San-Remo et de moi-même, à demi ensommeillé.</p>
+
+<p>Jusque-là, à nous sept, nous n’avions échangé
+ni un regard, ni un mot, mais la brusque entrée
+de la nouvelle venue nous unit dans un même
+sentiment hostile, dans un même mouvement de
+mauvaise humeur. En wagon — et ceci n’est pas
+à la louange de l’animal humain — le voyageur
+inattendu qui pénètre dans un compartiment
+occupé en partie, est traité en gêneur et en ennemi
+par ceux qui y sont déjà installés et qui s’y
+considèrent comme chez eux. Par contre, le survenant
+est généralement irrité de trouver les
+meilleures places prises et affecte tout d’abord, à
+l’égard de ses compagnons de route, une attitude
+quasi agressive. Je me hâte de déclarer que tel
+n’était pas le cas de la voyageuse de Monte-Carlo.
+Elle semblait plutôt animée envers nous d’intentions
+conciliantes et sympathiques. Avant même
+de s’asseoir à la place restée libre près du monsieur
+aux moustaches trop noires, elle nous avait
+regardés tour à tour avec de grands yeux lumineux
+et paraissait très disposée à entrer en conversation.
+Autant que la maigre lueur de la lampe
+permettait de le constater, elle pouvait avoir
+vingt-quatre ans et ne possédait guère que la
+beauté du diable : un teint frais, de vives prunelles,
+de gros traits, le nez trop fort et le menton
+massif ; mais elle était avenante et bien faite.
+Sa robe très collante mettait agréablement en
+valeur l’ampleur de la poitrine, la souplesse de
+la taille, les contours arrondis des hanches et des
+cuisses. Une profusion de roses Niel et d’œillets
+rouges parait son corsage. Ces fleurs voyantes,
+cette robe collante, l’expression sensuelle de la
+bouche, certaines allures trop hardies, certains
+gestes peu corrects, laissaient deviner le monde
+équivoque auquel elle appartenait. Aussi, les
+dames du compartiment prenaient, en la dévisageant,
+des airs choqués et des mines réfrigérantes.
+Elle ne semblait nullement s’en apercevoir
+et conservait une physionomie souriante, prête à
+l’expansion. Soit que la course à la conquête d’un
+wagon l’eût essoufflée, soit qu’elle fût en proie à
+quelque émotion extraordinaire, elle respirait
+violemment ; sur son corsage, les roses à demi
+fanées étaient secouées par les palpitations de sa
+poitrine. Ses lèvres s’ouvraient comme soulevées
+par le besoin de donner cours à un impétueux
+flux de paroles.</p>
+
+<p>La jeune miss ayant demandé à quelle heure
+on arriverait à Nice, la voyageuse de Monte-Carlo
+répondit aimablement, sans qu’on l’y eût
+priée :</p>
+
+<p>— Nous arriverons à huit heures moins un
+quart.</p>
+
+<p>Puis, s’autorisant sans doute de ce renseignement
+bénévolement donné, pour devenir plus
+familière, elle ajouta :</p>
+
+<p>— Vous habitez Nice, madame ?</p>
+
+<p>A quoi l’Anglaise, offensée par l’indiscrète intrusion
+de « cette créature », répondit presque
+rudement : — <i lang="en" xml:lang="en">No</i>, — en se renfonçant hautainement
+dans son encoignure.</p>
+
+<p>Un glacial silence suivit. Déconcertée un
+moment par tous ces visages fermés, la voyageuse
+se retourna vers son voisin. Celui-ci avait replié
+son journal, et, moitié par désœuvrement, moitié
+par curiosité, reluquait la jeune femme sournoisement.
+Elle devina sans doute dans les traits du
+monsieur cet intérêt tout physique qui allume
+l’œil du mâle à l’aspect d’une grande belle fille,
+car elle lui répéta sa question à brûle-pourpoint :</p>
+
+<p>— Et vous, monsieur, êtes-vous de Nice ?</p>
+
+<p>— Ou…i, répliqua-t-il faiblement, — partagé
+sans doute entre le secret désir de lier connaissance
+et la gêne que lui imposait le voisinage des
+respectables et prudes dames du compartiment.</p>
+
+<p>— Ah ! s’écria-t-elle, et vous venez de Monte-Carlo ?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Mais vous y allez quelquefois jouer, je
+parie ?</p>
+
+<p>L’autre se borna à ébaucher un vague geste
+évasif.</p>
+
+<p>— Si, si, vous devez y aller… comme tout le
+monde… moi, la première. De temps en temps,
+j’emporte deux cents francs dans ma poche et je
+m’en retourne avec un louis ou deux de gain ou de
+perte… Mais, aujourd’hui, vous n’avez pas idée
+de ce qui m’est arrivé !…</p>
+
+<p>Et alors l’émotion, comprimée depuis un quart
+d’heure, faisant explosion, le flot des confidences
+coula comme l’eau d’une écluse lâchée.</p>
+
+<p>— Figurez-vous que j’ai eu d’abord une guigne
+noire. Je jouais sur les transversales et rien de
+ce que je posais ne sortait. Au bout d’une demi-heure,
+il ne me restait plus de mes dix louis
+qu’une pièce de cinq francs… Tenez, celle-ci ! — En
+même temps, elle nous montrait une pièce
+qu’elle tenait serrée dans sa main gauche. — J’étais
+énervée, j’aurais volontiers pleuré… Au
+moment où la bille recommençait déjà à tourner,
+d’un coup de colère je jette mes derniers cinq
+francs sur zéro… Zéro sort. Je laisse ma pièce,
+zéro sort une seconde fois… Est-ce une chance,
+hein ?… Eh ! bien, ça a changé la veine. A partir
+de cet instant-là, non seulement j’ai rattrapé mes
+deux cents francs, mais j’en ai gagné huit cents
+autres… Pensez, mille francs avec cent sous !…
+avec cette pauvre petite pièce qui me restait !…
+Aussi je la garde, la voici… Je la ferai percer et
+je l’accrocherai à ma bourse, cette brave petite
+pièce de cinq francs qui m’en a fait gagner mille !</p>
+
+<p>Elle riait aux éclats et faisait sauter dans sa
+main une bourse aux mailles d’argent gonflées
+de pièces d’or.</p>
+
+<p>Étions-nous à notre tour influencés par le mystérieux
+et pervers attrait qu’exercent sur bien
+des esprits les capricieuses péripéties des jeux
+de hasard ? Ou bien l’explosion naïve de cette joie
+enfantine devenait-elle communicative ? Toujours
+est-il que cette singulière fille avait fini par nous
+intéresser. Nous l’écoutions tous, à l’exception
+de la jeune miss qui demeurait indifférente et renfrognée
+dans son coin. Le problématique gentleman,
+aux moustaches teintes, avait perdu de son
+impassibilité ; sa figure, peu ouverte, s’était animée.
+Ses yeux renfoncés et comme assoupis
+s’éveillaient, et à plusieurs reprises, il avait
+adressé, à voix basse, à sa voisine, des questions
+auxquelles elle répondait par des éclats de rire.
+Ce voyageur au teint brouillé et à la physionomie
+douteuse ne m’inspirait qu’une confiance médiocre.
+Je jugeais la jeune femme un peu bien
+imprudente d’étaler ainsi son gain inespéré devant
+des étrangers, parmi lesquels pouvait se
+trouver quelque aventurier fort capable de la
+débarrasser de son argent plus rapidement encore
+que ne l’eût fait la roulette. J’admirais ce
+mélange de candeur et de hardiesse chez cette
+créature que sa profession — probable — aurait
+dû habituer à plus de circonspection. Elle parlait
+le français correctement, mais avec un accent
+exotique. Ce n’était ni une Anglaise, ni une Allemande,
+certainement ; elle se fût montrée moins
+confiante. Au contraire, à mesure qu’elle parlait,
+elle semblait se griser de ses paroles et prendre
+un malin plaisir à exciter les convoitises.</p>
+
+<p>Elle s’était nonchalamment adossée au capiton,
+la tête renversée, les jambes allongées, et ses
+mains ramenées sur son giron faisaient lestement
+sauter la bourse pleine.</p>
+
+<p>— Ouf ! soupirait-elle, j’ai les jambes cassées…
+Figurez-vous que la table où je jouais était bondée,
+et que je suis restée debout pendant quatre
+heures… Mais ces quatre heures m’ont rapporté
+mille francs… Deux cent cinquante francs par
+heure, c’est un travail joliment payé, tout de
+même ! ajoutait-elle en riant.</p>
+
+<p>Elle versait le contenu de sa bourse sur sa jupe
+et comptait avec ostentation son or.</p>
+
+<p>— Décidément, pensais-je, elle est par trop
+sotte et elle se fera voler avant de rentrer chez
+elle !</p>
+
+<p>Agacé par le rire bruyant et l’enfantine bêtise
+de cette fille, je m’étais tourné vers la portière,
+et, par la glace ouverte, je regardais au dehors.
+Au loin, le rocher de Monaco fuyait, piqueté de
+féeriques lumières que la mer reflétait. La lune
+venait de se lever et criblait de scintillements
+dorés les vagues légèrement moutonnantes ; on
+eût dit que la Méditerranée roulait dans ses remous
+les millions de pièces d’or laissées sur le
+tapis vert de Monte-Carlo par les joueurs malheureux.
+Au fond, la presqu’île de Saint-Hospice
+découpait sur le ciel clair ses contours mamelonnés
+aux lignes précises, à l’extrémité desquels
+rougeoyait un phare tournant. L’air était frais ;
+la nuit radieuse. Je contemplais, avec une sorte
+de soulagement, ce nocturne paysage enchanté,
+et je songeais que parmi les milliers de joueurs
+emportés chaque jour par les trains de Nice à
+Monte-Carlo, il n’y en a peut-être pas vingt qui
+se donnent la peine de le remarquer et le plaisir
+d’en jouir. Pendant le trajet, leur seule préoccupation,
+en ce qui touche les choses de la nature,
+se borne à chercher à apercevoir le <i>trou de la
+veine</i>, quand ils traversent le tunnel d’Èze.</p>
+
+<p>Mon attention fut ramenée vers l’intérieur du
+compartiment par les éclats de voix de la joueuse.
+Elle était décidément entrée en conversation avec
+son voisin aux yeux renfoncés ; mais tandis que
+le problématique gentleman la questionnait d’un
+ton prudemment assourdi, elle lui donnait la
+réplique à haute voix et semblait parler autant
+pour la galerie que pour lui :</p>
+
+<p>— Oui, je suis depuis cet hiver à Nice. J’y demeure
+avec mon père, qui est vieux et ne quitte
+guère la maison. Je suis Russe et j’ai beaucoup
+voyagé… Je parle l’allemand, l’anglais… et le
+français, comme vous voyez. Si Nice me plaît ?…
+Je crois bien ; c’est un endroit où on s’amuse et,
+moi, j’aime à m’amuser… Quand je m’ennuie, je
+prends dix louis et je vais jouer… Ah ! dame ! je
+ne gagne pas toujours, et c’est seulement aujourd’hui
+que j’ai eu vraiment de la veine !</p>
+
+<p>Et avec la persistance têtue que provoquent
+toutes les griseries, elle en revenait sans cesse à
+sa première idée :</p>
+
+<p>— Croyez-vous ? Mille francs avec une pauvre
+petite pièce de cent sous !</p>
+
+<p>Elle était Russe. J’aurais dû m’en douter à son
+accent, aux intonations caressantes de sa voix et
+aussi à cette exaltation, à cette inconsciente immoralité
+tout à fait slaves. Quel pouvait être le
+rôle du « vieux père » dans la communauté ?
+Connaissait-il les façons de vivre, un peu… légères
+de sa fille, et participait-il aux bénéfices
+procurés par le jeu… et le reste ? Chez certaines
+natures compliquées et accommodantes, tout est
+possible. Néanmoins, par respect pour la dignité
+paternelle, j’inclinais plutôt à penser que le
+« vieux père » n’était peut-être pas un père pour
+de vrai…</p>
+
+<p>Mes réflexions furent troublées par le ralentissement
+du train et l’éclat soudainement multiplié
+des lumières au dehors. Nous avions franchi le
+tunnel de Carabacel et nous entrions en gare.
+« Nice !… Tout le monde descend ! » Quand j’eus
+quitté le wagon, je me retournai et je vis le gentleman
+aux moustaches trop noires aider galamment
+sa voisine à descendre. A la sortie, ils se
+perdirent dans la foule, mais lorsque j’entrai dans
+l’avenue de la Gare, je les reconnus tout à coup à
+dix pas devant moi. Ils marchaient côte à côte
+en causant avec animation…</p>
+
+<p>— Hum ! pensai-je, il est évident que ce problématique
+gentleman a réfléchi qu’il pourrait
+passer une agréable soirée avec cette grande
+fille, et il est en train de pousser sa pointe… Souperont-ils
+en tiers avec « le vieux père », ou la
+demoiselle consentira-t-elle à se laisser conduire
+au restaurant ? En ce cas, gare aux pièces
+d’or de la petite bourse à mailles d’argent ! Ce
+monsieur aux moustaches teintes ne me dit rien
+de bon…</p>
+
+<p>Au même moment, je m’aperçus que la jeune
+femme avait accepté le bras de son compagnon.
+Ils filèrent d’un bon pas vers l’extrémité de
+l’avenue inondée de lumière électrique, où résonnaient
+les musiques des cafés et des restaurants
+en vogue… Et je les perdis de vue.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10">LA MAISON DU BORD DE L’EAU</h2>
+
+
+<p>Elle s’appelait de son vrai nom la Grangerie,
+mais dans le pays on disait tout simplement, en
+parlant d’elle, « la maison du bord de l’eau »,
+parce qu’elle mirait dans le lac ses hauts toits
+bruns en auvent et sa grise façade méridionale,
+ornée d’une galerie que drapait une vieille vigne
+aux pampres échevelés. Elle était carrée, nue et
+massive ; — isolée des autres maisons du village
+par le lac au midi, et au nord par des vergers et
+des vignes. — Deux énormes noyers abritaient
+de leur ombre humide le large escalier de pierre
+veinée qui conduisait tout droit à l’appartement du
+premier étage. Les pièces spacieuses, avec leur
+plafond aux poutres saillantes, leurs murs décorés
+de fresques à l’italienne, leur mobilier datant du
+dix-huitième siècle, n’étaient ni confortables ni très
+hospitalières ; mais, malgré leur délabrement, elles
+satisfaisaient les goûts très simples des propriétaires,
+les Balmont de Vertier, — deux vieux
+époux sexagénaires qui habitaient la Grangerie
+depuis l’époque de leur mariage. Ils y avaient
+passé leur lune de miel, en avaient chaque année
+vendangé les vignes et y avaient vu se succéder
+pacifiquement quarante printemps et autant d’hivers.
+Pour eux, il n’existait pas de demeure comparable
+à « la maison du bord de l’eau » ; le vin
+qu’on y récoltait était supérieur à tous les crus du
+canton : les fruits du verger avaient une saveur
+et un fondant non pareils, et la Grangerie était le
+séjour le plus gai et le plus aimable qu’on pût
+trouver au bord du lac.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cette opinion optimiste n’était point partagée
+par les nièces des Balmont, deux jeunes orphelines
+de dix-huit à vingt ans, que le vieux couple
+avait recueillies, adoptées et élevées depuis leur
+plus jeune âge. Après un séjour de quatre années
+dans un couvent de Chambéry, les deux sœurs,
+Mauricette et Francine, étaient rentrées à la Grangerie
+et y passaient de longs mois monotones,
+remplis invariablement par les mêmes tâches et
+les mêmes plaisirs ; travaux de lingerie et de jardinage
+sous la direction de la tante Balmont, pendant
+la semaine ; messe, vêpres et salut, le dimanche,
+et, le soir, parties de piquet avec l’oncle
+Balmont. Jamais de sorties, jamais de bal, jamais
+de voyages. Leur plus agréable distraction, en
+été, consistait à épier trois fois le jour le passage du
+bateau à vapeur qui faisait le tour du lac avec sa
+cargaison de touristes. Ce bateau, plein de passagers
+venus des quatre coins de la France, représentait
+pour elles toutes les joies et toutes les
+tentations du monde extérieur. Elles le guettaient
+de loin, tressaillaient au sifflet de la machine,
+et le voyaient disparaître avec des soupirs de regret.
+Elles regardaient passer les yeux pleins de
+convoitise, les touristes avec la lorgnette en bandoulière,
+les belles dames en fantaisistes costumes
+de voyage, et, tout en suivant le double
+sillage argenté du bateau sur la nappe bleue du
+lac, elles se forgeaient de beaux rêves de plaisirs
+mondains et de romanesques aventures. — Mais,
+à la fin de septembre, les touristes s’en allaient
+avec les hirondelles ; les rares riverains du lac,
+appelés à la ville pour leurs affaires, peuplaient
+seuls de leur silhouette trop connue le pont du
+bateau, et les deux sœurs retombaient dans l’ennui
+monotone de l’hiver. Elles se dépitaient tout
+bas en songeant que leur jeunesse allait se consumer
+dans ce mélancolique isolement, et, le dimanche,
+à l’église, elles priaient Dieu et les
+saints de leur envoyer quelque événement dont
+l’imprévu fît diversion avec cette navrante uniformité
+de leur vie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un jour d’été, le ciel fit mine d’exaucer leurs
+prières. Une lettre de Genève obligea le propriétaire
+de la Grangerie de s’absenter pour une huitaine,
+et comme les deux époux, à l’exemple de
+Philémon et Baucis, ne pouvaient vivre l’un sans
+l’autre, ils résolurent de partir tous deux, en confiant
+la maison à la garde de leurs nièces. — Donc,
+un matin de juillet, après avoir fait force
+recommandations à Mauricette et à Francine, le
+vieux couple monta dans une carriole chargée de
+paquets et de provisions comme pour un voyage
+au long cours, et disparut au tournant de la route
+d’Annecy.</p>
+
+<p>Restées seules et maîtresses du logis, les deux
+sœurs commencèrent à battre des mains et à se
+creuser le cerveau pour inventer des plaisirs capables
+de leur prouver à elles-mêmes leur indépendance
+momentanée. Mais, prises au dépourvu,
+elles ne trouvaient rien de bien neuf, et, après
+avoir beaucoup cherché, dès le quatrième jour,
+elles en arrivaient déjà à être embarrassées de
+leur liberté. — Tandis qu’elles restaient oisives
+sur la galerie, occupées à regarder distraitement
+l’envolée des nuages autour des montagnes, voilà
+tout à coup que des bruits de pas et des éclats de
+voix résonnèrent dans le vestibule et elles virent
+entrer deux grands garçons de leur âge, deux
+cousins éloignés, tout frais émoulus de l’école de
+droit de Grenoble, et qui, traversant le lac, avaient
+eu l’idée de rendre visite à l’oncle et à la tante Balmont.</p>
+
+<p>Mauricette et Francine, rougissantes d’aise et
+de surprise, leur expliquèrent l’absence du vieux
+couple et, désireuses de jouer leur rôle de maîtresses
+de maison, s’empressèrent de retenir les
+cousins à dîner. N’était-ce point là l’événement
+tant désiré, l’imprévu tant rêvé, que le ciel leur
+envoyait à la fin ?… Séance tenante, elles résolurent
+de mettre à profit cette visite inattendue et
+de se donner une fois au moins dans leur vie un
+faux semblant de fête et de bal. — Immédiatement
+la maison fut sens dessus dessous.</p>
+
+<p>Toute la provision de bougies de la tante Balmont
+fut employée à orner les candélabres et le
+vieux lustre à boules de cuivre du salon ; tous les
+sirops emmagasinés dans l’office furent mis en
+réquisition pour les rafraîchissements. — Après
+le dîner, les deux cousins furent introduits solennellement
+par la servante dans le salon désert et
+éclairé à <span lang="it" xml:lang="it">giorno</span>. Au bout de quelques minutes,
+une porte latérale s’ouvrit à deux battants et les
+deux cousines, qui s’étaient retirées dans leur
+chambre pour procéder à leur toilette, parurent
+métamorphosées.</p>
+
+<p>Elles avaient bouleversé les coffres et les placards
+de la tante et se montraient vêtues de
+vieilles robes à ramages datant de l’époque de
+Marie-Antoinette. Dans leurs cheveux crêpés et
+poudrés, les roses du jardin faisaient merveille.
+Les yeux brillants, le sourire aux lèvres, elles
+agitaient d’antiques éventails et saluaient avec de
+solennelles révérences. Les cousins, enchantés
+de se trouver à pareille fête, se prêtaient de leur
+mieux au divertissement. On ouvrit le vieux piano
+endormi dans un coin du salon, et, l’une après
+l’autre, les cousines y jouèrent des valses, tandis
+qu’un seul couple tournoyait dans la pièce spacieuse.
+De temps en temps, la servante apparaissait
+avec un plateau et offrait des rafraîchissements ;
+et les pêcheurs nocturnes qui jetaient
+leurs lignes de fond dans le lac, et dont les barques
+erraient dans la nuit, ouvraient de grands
+yeux en voyant se refléter au loin la surprenante
+illumination de « la maison du bord de l’eau ».</p>
+
+<p>Grisés par la musique et par la danse, les
+cœurs des quatre jeunes gens commençaient à
+battre très fort. Par les fenêtres ouvertes, le vent
+de la nuit d’été apportait aux danseurs des parfums
+de jasmin et de chèvrefeuille qui leur suggéraient
+de troublantes paroles de tendresse. Les
+heures passaient et l’enivrement de la jeunesse
+leur faisait oublier les heures, quand tout à coup
+un roulement de carriole retentit au dehors, des
+exclamations de voix courroucées résonnèrent
+dans le vestibule, et brusquement on vit surgir,
+les bras levés au ciel, l’oncle et la tante Balmont
+qu’on n’attendait que deux jours plus tard.</p>
+
+<p>— Mais c’est la fin du monde ! s’écriait la
+vieille dame, tandis que l’oncle, toujours économe,
+s’empressait de souffler les bougies des
+candélabres.</p>
+
+<p>Les deux cousines, Mauricette et Francine,
+ramassant leurs jupes à ramages, s’étaient enfuies
+dans leur chambre et, murmurant de vagues
+excuses, les cousins s’esquivèrent à leur tour,
+laissant le vieux couple ébahi au milieu du salon
+en désordre…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Des années et des années se sont passées depuis.
+La tante et l’oncle Balmont dorment dans
+le petit cimetière qui verdit à l’ombre de l’église.
+Les cousins se sont mariés au loin. Francine et
+Mauricette sont restées seules propriétaires de la
+« maison du bord de l’eau ». Elles mûrissent dans
+le célibat ; elles se sont habituées à la solitude de
+la vieille demeure et, comme l’oncle et la tante,
+elles répètent volontiers que la Grangerie est le
+plus charmant des domaines riverains du lac.
+Mais, au fond de leur cœur, elles gardent comme
+dans un sanctuaire verdoyant le souvenir de ce bal
+improvisé, — leur unique bal, — et de ces tendres
+compliments murmurés un soir par les deux cousins, — les
+seuls propos d’amour que leurs
+chastes oreilles aient entendus.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11">PENSÉES D’AUTOMNE</h2>
+
+
+<p>Ces pluies d’équinoxe qui, depuis deux jours,
+tombent lourdes et tièdes, semblent pleurer sur
+la fin prochaine de la belle saison. Du haut d’un
+ciel bas et couvert, leurs larmes abondantes se
+répandent sur les verdures résignées et hâtent
+l’heure du déclin. Des taches de rouille s’étalent
+sur les feuillages des marronniers dont les coques
+s’ouvrent pour laisser choir leurs fruits d’un beau
+brun vernissé. Déjà, là-bas, un merisier éparpille
+ses feuilles jaunies sur les pelouses mouillées. De
+la terre détrempée s’exhale une senteur d’automne,
+un parfum amer et suggestif qui, tout à
+coup, incline l’âme aux pensées funèbres. — Au
+lendemain des fêtes de l’été, cette fenêtre brusquement
+ouverte sur l’agonie et le néant des choses
+me rappelle une fresque du <i>Triomphe de la
+Mort</i>, au Campo Santo de Pise : une cavalcade
+fringante et joyeuse défilant sous bois, et se trouvant,
+à un tournant, face à face avec trois cercueils
+béants où grimacent des squelettes.</p>
+
+<p>Dans notre vie moderne si affairée et accaparée
+par les choses extérieures, nous n’avons guère
+le loisir d’arrêter longtemps notre esprit à ce mystère
+inquiétant de la mort. Pour que nous y pensions
+sérieusement, il faut qu’une force majeure
+nous fasse presque toucher du doigt la possibilité
+d’une prochaine disparition. Pour mon compte,
+je ne me suis trouvé qu’une fois dans cette situation
+critique. C’était le 19 janvier 1871, en montant
+vers le parc de Buzenval avec mon bataillon.
+Des balles passaient avec ce bruit particulier qui
+ressemble à un strident bourdonnement de mouches ;
+au-dessus de nous, les obus décrivaient des
+courbes menaçantes. En voyant les cacolets descendre
+la colline avec leur charge de blessés, je
+me disais : « Il t’en pend peut-être autant à l’oreille
+et voici le moment venu de songer aux mystères
+de l’au-delà ! » Mais il avait dégelé la veille,
+on glissait à chaque instant dans une terre gluante
+et peu sûre ; tout mon esprit était absorbé par la
+préoccupation de me maintenir en ligne et de ne
+pas rouler piteusement dans la boue ; il me fut
+impossible de la fixer durablement sur des pensées
+moins prosaïques. — J’imagine que, sauf de
+rares exceptions, il en est de même quand la maladie
+nous achemine au dénouement fatal. La
+lutte matérielle de tout notre être contre les
+étreintes du mal est telle qu’elle absorbe notre
+raison vacillante et l’empêche de s’inquiéter du redoutable
+problème.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pourtant, la mort est là qui nous guette. Nous
+la rencontrerons un jour ou l’autre au tournant du
+chemin, et c’est pendant les heures calmes et lucides
+où nous sommes en pleine possession de
+notre esprit, qu’il faudrait penser à ce qui nous
+attend au-delà du porche obscur où elle nous fera
+passer. Ces pluvieuses journées d’automne, où
+tout nous parle de déclin et de disparition, sont
+précieusement propices à de pareilles réflexions.
+Même ceux que cuirasse leur foi religieuse, n’envisagent
+pas sans un pieux tremblement ce terrible
+passage, cette heure très amère, comme dit
+le rituel : « <i lang="la" xml:lang="la">Dies magna et amara valde</i> », à plus
+forte raison, ceux qui doutent — et ils sont nombreux — se
+sentent remués par un anxieux frisson
+en songeant à l’Inconnu qui se tient derrière
+ce portail voilé de brumes. A mon humble avis,
+ce qui doit nous rasséréner, nous qui n’avons
+plus la foi du charbonnier, c’est que dès cette vie,
+nous sommes environnés par l’Inconnaissable et
+que le mystère de l’au-delà ne peut pas être plus
+cruel et plus menaçant que celui qui nous enveloppe
+depuis notre naissance. D’ailleurs, si, comme
+on nous l’affirme, cet Inconnu est tout amour et
+justice, considérant que nous sommes des êtres
+débiles, poussés à faillir par l’hérédité, par l’éducation,
+l’incertitude de notre esprit et la faiblesse
+de nos sens, ne devons-nous pas attendre de lui
+plus de compassion que de colère ?… C’est donc
+avec un sentiment de résignation que nous nous
+acheminerons vers la mort, — une résignation pareille
+à celle des feuilles qui tombent et des fleurs
+qui se découronnent à la morte-saison.</p>
+
+<p>Cette subtile portion de nous-mêmes que nous
+appelons la pensée se décomposera-t-elle comme
+notre corps et subira-t-elle les incessantes transformations
+de la matière, ou revivra-t-elle ailleurs
+avec la mémoire et la conscience de son individualité ?
+Insolubles questions que, depuis des milliers
+d’années, l’inquiète humanité agite en regardant
+luire les étoiles. « Tantôt vers le ciel, chantait
+Pindare, tantôt vers l’abîme, les espérances
+humaines flottent sur une mer de mensonges. » Et
+il disait encore, plus de deux mille ans avant nous,
+ce que nous répétons aujourd’hui avec la même
+angoisse : « Nous vivons un jour. Que sommes-nous ?
+que ne sommes-nous pas ? Le rêve d’une
+ombre, voilà l’homme. »</p>
+
+<p>Je sais bien que la seconde hypothèse, celle de
+la survivance de notre personnalité, est plus souriante,
+plus flatteuse pour notre amour-propre.
+Mais n’a-t-elle point sa maîtresse racine dans
+notre désir de durer, dans le sentiment même de la
+douceur de vivre, des illusions de l’amour, des
+rêves de la jeunesse ? En nous forgeant ce rêve
+d’éternelle félicité, ne sommes-nous pas le jouet
+d’un présomptueux orgueil qui n’admet pas que
+notre précieuse personne puisse cesser d’être, — sans
+songer que nos compagnons terriens, nos
+frères les animaux qui peuplent les champs et les
+bois, pourraient à bon droit élever les mêmes prétentions ?
+Il faut être doux envers la mort, c’est-à-dire
+songer avec sérénité qu’elle peut nous surprendre
+d’un moment à l’autre ; mais, en même
+temps, si l’on veut faire œuvre utile ici-bas, il
+faut vivre comme si l’on ne devait pas mourir. Si
+l’espérance d’une vie meilleure est autre chose
+qu’une illusion dorée, nous en jouirons par surcroît ;
+mais en attendant, cultivons notre jardin et
+disons-nous qu’ici-bas le meilleur moyen de prolonger
+au-delà du trépas notre personnalité, c’est
+encore de faire de beaux enfants ou de créer de
+belles œuvres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Heureux les poètes et les artistes ! Ils ne meurent
+pas tout entiers. Leurs chefs-d’œuvre prolongent
+leur existence dans la mémoire des hommes.
+Dans les beaux vers d’<i>Œdipe-Roi</i> ou dans les
+<i>Idylles</i>, nous sentons encore palpiter l’âme de Sophocle
+ou de Théocrite ; de même qu’en lisant le
+<i>Cantique du Soleil</i>, il nous semble encore entendre
+chanter la voix claire et naïve de saint François
+d’Assise. Les artistes et les poètes sont
+comme ces plantes vivaces qui, d’année en année,
+reverdissent et refleurissent au même coin d’un
+bois ou d’une prairie. — Je me souviens toujours,
+avec une émotion joyeuse, qu’au temps où j’herborisais,
+je consultai un vieux botaniste sur une
+introuvable scille bleue qui manquait à mon herbier :
+« Allez, au mois de mars, me dit-il, dans la
+forêt de M… et prenez le premier sentier à gauche
+de l’orée du bois ; quand vous aurez fait cent
+pas, vous verrez la plante fleurir dans le taillis ;
+c’est là que je la cueillais dans ma jeunesse. » J’y
+allai, je fis cent pas dans le sentier de gauche et
+je vis, en effet, les petites étoiles bleues de la scille
+luire parmi les feuilles sèches. Depuis le temps
+où cet octogénaire herborisait à l’aube de sa prime
+jeunesse, des jours nombreux s’étaient écoulés,
+trois révolutions avaient bouleversé la France,
+des générations entières étaient couchées au tombeau,
+et la petite scille bleue s’épanouissait ponctuellement
+dans les taillis de M…, chaque année,
+à la fin de mars. Je suis sûr que je la retrouverais
+encore à la même époque, sur le même versant
+du bois, s’il m’était donné de revisiter cette forêt
+que je n’ai pas vue depuis trente ans. — Il en est
+ainsi des belles œuvres ; elles ont toujours une
+fraîche nouveauté ; elles sont, comme le dit John
+Keats, une source d’éternelle joie :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">A thing of beauty is a joy for ever.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Aussi les survivants devraient-ils rendre un
+culte pieux à cette réelle immortalité des artistes.
+Quand je vais au Luxembourg saluer sous les
+platanes les monuments d’Eugène Delacroix et
+de Banville, je regrette de ne pas le voir plus
+peuplé de blanches statues de poètes. Ce jardin
+hanté par la jeunesse, l’un des plus verts et des
+plus charmants de Paris, devrait être aussi le jardin
+consacré à la poésie. Si les hommes qui nous
+gouvernent avaient le temps de laisser un moment
+chômer la politique et de s’occuper un peu
+des choses de l’esprit, je leur conseillerais de faire
+du Luxembourg <i>le coin des poètes</i>. Il est question
+d’y élever un monument à la mémoire de notre
+excellent maître Leconte de Lisle. J’y voudrais
+voir aussi autour des bassins, parmi les jets d’eau
+et les massifs d’aubépines roses, les images de
+Musset, d’Alfred de Vigny et de George Sand,
+qui attendent encore leur statue. Il me plairait d’y
+rencontrer, au détour d’une allée, çà et là, les
+bustes de Sainte-Beuve, de Marceline Desbordes-Valmore,
+de Gautier et de Baudelaire.</p>
+
+<p>Les jeunes gens qui se succéderont d’année en
+année dans le quartier Latin et qui feront de ce
+jardin leur promenade coutumière, apprendraient
+ainsi qu’en France, comme dans les pays voisins,
+on honore les poètes et la poésie. Au printemps,
+les illustres marbres mêleraient leur blancheur
+aux thyrses épanouis des marronniers ; les ramiers
+au vol mélodieux viendraient se poser familièrement
+sur leurs épaules ; et, aux déclins d’automne,
+parmi les feuilles tombantes et les fleurs
+pâlies, les blanches statues apparaîtraient souriantes,
+intactes et pures, comme un éclatant
+symbole de l’immortalité des belles œuvres.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c12">LA SAINT-SYLVESTRE</h2>
+
+
+<p>Le soir du 31 décembre, mon ami Jacobus,
+après avoir silencieusement dîné à sa table d’hôte
+de la <i>Rose d’or</i>, regagnait d’un pied leste la rue
+des Grangettes, où était situé son logis de célibataire.
+La rue était solitaire, mal éclairée par un
+lointain bec de gaz ; le vent du nord, soufflant
+directement entre les deux rangées de façades
+noires, coupait la figure de Jacobus, et, malgré
+le pardessus étroitement boutonné, faisait sentir
+à notre ami que son sang de quadragénaire n’avait
+plus les vertus réchauffantes de la prime
+jeunesse. Aussi agita-t-il d’une main impatiente
+le marteau qui décorait la porte de sa propriétaire.
+Ce fut la fille de la maison, M<sup>lle</sup> Franceline
+Bigeard, qui vint lui ouvrir, tenant d’une main
+les plis de son tablier plein de marrons, et de
+l’autre la lampe qui éclairait son minois chiffonné
+et ses yeux bleus très vifs. Ce bleu regard,
+les cheveux bruns frisottants et le clair sourire
+de M<sup>lle</sup> Franceline donnaient encore un attrait
+piquant à sa figure, bien qu’elle commençât à
+mûrir et à passer, ayant eu vingt-huit ans à la
+Sainte-Catherine.</p>
+
+<p>— Je vous demande pardon de vous avoir fait
+attendre, dit-elle au locataire morfondu, mais
+j’étais en train de fendre des marrons… Nous
+avons retenu à souper deux de mes amies et, ce
+soir, nous finirons l’année en grillant des châtaignes
+et en les arrosant d’un verre de <i>fignolette</i>…
+A votre service, monsieur Jacobus !…</p>
+
+<p>— Merci, répondit-il en prenant un air pressé ;
+merci, mademoiselle.</p>
+
+<p>S’il refusait, ce n’était pas que la compagnie de
+Franceline lui déplût, au contraire ; mais il se
+tenait sur la réserve, craignant de s’engager trop
+avant avec cette fille nubile qui désirait se marier,
+et ne voulant pas qu’une trop grande familiarité
+le fît glisser peu à peu sur une pente dangereuse.
+Il n’était pas insensible aux yeux bleus
+et au sourire de la demoiselle, mais il avait peur
+du mariage. Il ressemblait à ces enfants qui vont
+prendre un bain froid, qui trempent un pied dans
+l’eau, puis le retirent et ne peuvent pas se décider
+au plongeon final.</p>
+
+<p>— Merci ! répéta-t-il encore en montant l’escalier.
+Il n’est pas venu de lettres pour moi ?</p>
+
+<p>— Non, monsieur Jacobus, le facteur n’a rien
+apporté.</p>
+
+<p>— Allons ! décidément on m’oublie ! songea
+mélancoliquement Jacobus en introduisant la clé
+dans sa serrure ; le monde entier a désappris le
+chemin de mon domicile…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Jacobus se sentait peu à peu devenir la proie
+d’un accès d’humeur noire. Ce soir-là, tout allait
+de travers : les bûches de son feu fumaient au
+lieu de flamber, sa lampe grésillait sans jeter de
+clarté, un vent coulis passait sous la porte et le
+glaçait jusqu’aux moelles.</p>
+
+<p>— Un penseur, murmurait-il en allumant sa
+pipe, a dit que « le soir de la vie apporte avec
+lui sa lampe » ; la mienne éclaire bien mal
+et mon crépuscule est diantrement maussade.
+Cet affaiblissement de la lumière intérieure est
+une des conséquences fatales du célibat. La
+maturité et le célibat ! Deux milieux malsains
+où germent un tas de mauvaises graines qu’on
+croyait mortes et qui se mettent à pousser de
+vilaines fleurs aux parfums amers : remords
+tardifs, regrets stériles, hésitations et peurs de
+vieillards.</p>
+
+<p>La peur surtout, une peur lâche qui vous déshabitue
+d’agir, qui vous détourne de toutes les
+résolutions généreuses, de toutes les fructueuses
+audaces… Je me rappelle qu’au temps de ma
+jeunesse, au moment où j’allais gravir une pente
+abrupte des Pyrénées, je rencontrai un homme
+mûr et déjà cassé ; et comme je l’interrogeais sur
+le chemin à suivre, il me cria :</p>
+
+<p>— Ne montez pas là-haut : le sentier est une
+véritable fondrière, vous vous essoufflerez en
+pure perte !</p>
+
+<p>Je haussai les épaules et je poursuivis ma
+route en riant de la pusillanimité de ce quinquagénaire…
+Et pourtant voilà où j’en suis ! Le
+moindre caillou me fait broncher, la plus enfantine
+difficulté prend les proportions d’une impossibilité.
+Je ne sais plus ni oser ni vouloir, et je
+me morfonds dans ma cellule de célibataire en
+regrettant les occasions que j’ai laissé échapper
+à l’époque où ma vingtième année fleurissait
+dans sa verte nouveauté.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A ce moment, de jeunes éclats de voix montèrent
+du rez-de-chaussée, et dans ce gai tapage
+Jacobus distingua le rire clair de Franceline.</p>
+
+<p>— Ils s’amusent en bas ! songea-t-il de nouveau
+avec un soupir ; ils boivent à l’année qui
+finit et à celle qui va naître… Pour eux, une
+année qui passe et une année qui commence
+n’éveillent point de pensées mélancoliques. Ils
+ne sont pas encore à l’âge où les semaines et les
+mois semblent filer avec la rapidité d’un vol d’hirondelles.
+Ils y viendront cependant, et Franceline
+comme les autres ! Elle court sur ses vingt-huit
+ans et n’a pas trouvé de mari. Pauvre fille !
+peu à peu ses joues se faneront, ses bleus regards
+perdront de leur éclat, son rire échangera
+ses notes claires contre des intonations aigres et
+sèches, et elle connaîtra aussi les solitudes du
+célibat, le regret des occasions envolées, les
+peurs de l’âge mûr. Oh ! les vieilles filles, je les
+plains encore plus que les vieux garçons !… La
+prison de l’isolement est pour elles plus obscure
+et plus étroite ; le monde est plus sévère. Un sang
+vif a beau gronder dans leur cœur comme dans
+un réservoir muré, elles doivent en étouffer les
+bouillonnements. Pour arrêter l’élan des fleurs
+de tendresse qu’elles portent en elles et qui auraient
+voulu s’épanouir au dehors, la religion, le
+devoir, les convenances sont là comme des grilles
+austères. Quelle lutte douloureuse et cachée ! Et,
+quand chaque printemps revient, quelle amère
+raillerie ! quelles cruelles tentations ! quels troubles
+secrets !… Ainsi de charmantes filles se dessèchent
+et tournent à l’aigre ; et c’est ce qui arrivera
+à Franceline, s’il ne se rencontre pas un
+brave garçon assez aimant et assez courageux
+pour transplanter dans un milieu tendre et réchauffant
+cette jolie plante qui s’étiole… Mais
+alors, misérable, puisque tu te rends si bien
+compte des choses, pourquoi n’es-tu pas ce
+brave garçon ? Tu es las de ton foyer glacé,
+comme elle est lasse de sa chambre de vierge :
+pourquoi ne fais-tu pas d’elle une compagne heureuse
+et rajeunissante ?… Ah ! voilà, c’est que
+précisément je ne sais plus oser !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tandis qu’il s’enfonçait dans ces idées noires
+et désenchantées, Jacobus perdait la notion des
+phénomènes extérieurs. Un frisson qui courut le
+long de son dos le ramena à la réalité. Il s’aperçut
+que son feu s’était consumé sans jeter de
+chaleur, que sa pipe s’était refroidie et que sa
+fenêtre joignait mal. Comme il se levait pour la
+fermer plus hermétiquement, de nouveau des rumeurs
+joyeuses montèrent du rez-de-chaussée et
+de nouveau le rire argentin de Franceline tinta à
+ses oreilles. — Il eut encore un moment d’hésitation,
+puis le froid de cette nuit de décembre le
+décida. Il éteignit sa lampe, descendit à tâtons
+son escalier et, guidé par les rires, il alla frapper
+timidement à la porte de sa propriétaire.</p>
+
+<p>L’huis s’ouvrit tout grand et, à la lueur d’une
+belle flambée, il vit autour de la cheminée un
+cercle de jeunes gens en train d’éplucher des
+marrons.</p>
+
+<p>— Ma foi ! dit Jacobus, je vous entendais rire
+de là-haut et votre joie m’a mis l’eau à la bouche…
+Voulez-vous, mademoiselle Franceline, me faire
+une petite place à côté de vous ?</p>
+
+<p>Et alors, en jetant un tendre regard vers Franceline,
+il vit tout à coup que cette place était
+prise. Un garçon d’une trentaine d’années, un
+forestier, était assis sur le même banc que la
+jeune fille et la serrait de très près.</p>
+
+<p>Tandis que mon ami écarquillait ses yeux
+ébaubis, la propriétaire lui dit en avançant une
+chaise :</p>
+
+<p>— Venez près de moi, monsieur Jacobus, je
+vais vous apprendre une nouvelle ; nous faisons
+d’une pierre deux coups : nous fêtons la Saint-Sylvestre
+et nous arrosons les fiançailles de notre
+Franceline avec M. le garde général Saudax…
+Prenez donc un verre et trinquez avec nous… Ils
+se marieront après la Chandeleur !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c13">PLUIE EN MONTAGNE</h2>
+
+
+<p>18 août. — Gorges de la Diosaz. — Il a fait
+hier un orage qui a complètement détraqué le
+temps. Ce matin, à Sallanches, en ouvrant nos
+fenêtres, nous avons vu, à travers des envolées
+de nuages, les sommets des montagnes poudrés
+à blanc par une neige subitement tombée pendant
+la nuit. Tandis que nous prenions notre café à la
+crème et au miel, la pluie a recommencé à tomber,
+mais cette fois menue et tranquille, comme
+une bonne petite pluie qui prend son temps et
+qui est bien décidée à durer toute la journée. Ce
+qui n’a pas empêché mon oncle Brocard de déclarer,
+en brandissant son <i lang="de" xml:lang="de">alpenstock</i>, que « les
+éléments ne parviendraient pas à mettre obstacle
+à ses poursuites scientifiques ». — Mon oncle
+Aristide Brocard est un ancien pharmacien, retiré
+des affaires après fortune faite. Pendant vingt-cinq
+ans, il a vendu des médicaments à sa clientèle
+de Villotte et n’a pas bougé de derrière les
+bocaux verts et bleus de son officine. Mais, tout
+en manipulant ses drogues, il caressait un dada
+qui lui faisait prendre sa vie casanière en patience : — à
+force de vendre de la teinture d’arnica à ses
+pratiques, il était hanté du désir de cueillir lui-même
+un jour sur les cimes alpestres cette fleur
+d’<i lang="la" xml:lang="la">arnica montana</i>, qu’il n’avait jamais vue qu’à
+l’état de plante sèche et dont il vantait sans cesse
+à ses clients les vertus résolutives et vulnéraires.
+Ce désir, exaspéré dans la solitude, était passé à
+l’état d’idée fixe, et, dans ses rêves, mon oncle
+voyait chaque nuit la fleur jaune rayonner comme
+un petit soleil. Aussi, dès qu’il eut vendu son officine,
+Aristide Brocard me notifia son intention de
+partir pour les montagnes de la Savoie en quête
+de la fleur de ses rêves, et m’enjoignit d’avoir à
+lui servir de compagnon de voyage. Mon oncle
+n’ayant d’autre héritier que moi, j’ai dû m’incliner
+et faire par ordre, en sa compagnie, une excursion
+dans les Alpes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce n’est pas précisément une partie de plaisir
+que ce voyage, à la recherche de l’<i lang="la" xml:lang="la">arnica montana</i>.
+Mon oncle, dans l’exercice de la pharmacie,
+a contracté des habitudes pédantesques et
+prudhommesques qui font mon désespoir. En
+outre, comme, malgré ses cinquante ans sonnés,
+il est très vert et très ingambe, il a eu l’idée de se
+déguiser en touriste : il est coiffé d’une casquette
+blanche avec couvre-nuque, et guêtré jusqu’aux
+genoux. Sa longue lévite gris de fer retombant
+sur ses guêtres jaunes lui donne une tournure
+assez ridicule, qui fait sourire les petites Anglaises
+près desquelles nous passons, et il me semble
+qu’on me rend responsable de ce grotesque
+accoutrement. — Tout à l’heure, en entrant dans
+les gorges de la Diosaz, nous avons encore prêté
+à rire à trois jeunes femmes qui descendaient le
+sentier glissant, appuyées sur leur bâton et enveloppées
+dans leur waterproof.</p>
+
+<p>Ces gorges hautes et profondes, tapissées d’arbustes
+et de grands arbres, vont toujours rétrécissant
+leurs parois schisteuses, au fond desquelles
+bouillonne la Diosaz. Des galeries de bois, retenues
+par des crampons de fer et surplombant au-dessus
+du torrent, permettent de longer le défilé
+dans toute son étendue. On y est pénétré d’humidité.
+Du haut du ciel gris, la pluie fine vous tombe
+sur le dos, les arbres vous secouent des gouttières
+au passage, et d’en bas, la Diosaz qui écume vous
+envoie à travers la figure d’aveuglantes poussières
+d’eau. Malgré cela, on est pris par ce déchaînement
+du torrent. Entre ces deux murailles
+noires et luisantes, la Diosaz tombe du haut d’un
+couloir d’ardoise ; elle rebondit toute blanche, se
+tord entre les roches, lance des fusées de gouttelettes
+dans les arbres et emplit le ravin d’une clameur
+grondante. Pas une branche, pas une feuille,
+pas un brin d’herbe qui ne ruisselle. On se croit
+transporté en pleine féerie. Parfois la nappe
+d’eau, en bouillonnant, prend des formes humaines ;
+il semble qu’on aperçoit entre les hêtres
+et les sapins humides la blanche et menaçante
+figure d’un esprit des eaux ou le vaporeux et perfide
+visage d’une ondine, qui glisse le long des
+rochers. — Nous atteignons la plus haute galerie
+aérienne, celle qui surplombe au-dessus de la
+triple cascade du <i>Soufflet</i>, et là, comme nous
+nous trouvons dans un groupe de touristes, mon
+oncle Aristide en profite pour monologuer à voix
+haute. « Spectacle grandiose ! s’écrie-t-il ; il était
+donné à l’homme seul, <i lang="la" xml:lang="la">audax Japeti genus</i>, de
+suspendre un pont tremblant au-dessus des
+abîmes et d’atteindre l’aire où l’aigle construit
+son nid ! » Heureusement le fracas de la cascade
+couvre sa voix, et les touristes s’éloignent sans
+avoir entendu le discours de l’ex-pharmacien.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Chamonix, 20 août. — Pluie battante ; mais
+rien n’arrête mon oncle Brocard. En passant devant
+les Bossons, à la vue des blocs de glace qui
+blanchissent à la base du glacier, il s’est exclamé :
+« Hein ! si tout cela était du sucre, l’humanité en
+aurait assez pour édulcorer ses sirops jusqu’à la
+fin des siècles !… » — Et cette réflexion pharmaceutique
+m’a fait rougir jusqu’aux oreilles. — La
+principale rue de Chamonix est un lac de boue,
+au milieu duquel pataugent des guides, attendant
+les touristes désireux de tenter une ascension.
+Nous profitons d’une éclaircie pour grimper au
+Montanvers. Un rayon de soleil glisse entre les
+nuées. De longues fumées blanches rampent le
+long des pentes du Brévent, et tout là-haut, perçant
+les nuages, les neiges de quelques aiguilles
+du mont Blanc étincellent en pleine lumière.
+Nous montons lentement à travers les sapins et
+les mélèzes, précédés et suivis de cavalcades de
+touristes mâles et femelles. Il fait grand chaud,
+une lourde chaleur d’orage, et mon oncle Brocard
+se dépouille de sa lévite. Vous n’avez jamais
+vu de spectacle plus comique que la silhouette de
+ce grand bonhomme en bras de chemise avec son
+<i lang="de" xml:lang="de">alpenstock</i> et ses guêtres jaunes. Les guides eux-mêmes
+s’esclaffent de rire et je maudis la destinée
+qui m’a fait l’héritier présomptif de cet oncle
+solennel et maniaque. Lui n’a pas l’air de s’apercevoir
+du ridicule de sa toilette. Il court à travers
+les sapins et herborise gravement.</p>
+
+<p>A l’auberge du Montanvers, qui dresse la
+masse carrée de ses murs de granit au-dessus de
+la <i>Mer de glace</i>, le site est d’une sauvagerie saisissante.
+Au fond, dans la direction de l’<i>aiguille
+Verte</i> et de l’<i>aiguille de Dru</i>, d’épaisses vapeurs
+noires masquent la montagne, et, sur ce noir fuligineux,
+le glacier se détache avec une blancheur
+éblouissante, çà et là coupée par les bleuâtres
+transparences des crevasses. Pour un peu, on se
+croirait dans un des cercles de l’<i>Enfer</i> de Dante.
+Malheureusement les touristes, et notamment
+mon oncle Brocard, nuisent à l’illusion. A l’intérieur
+de l’auberge, dans la salle même où s’étale
+un bazar d’objets en jaspe et en agate, on s’est
+attablé pour déjeuner. Les excursionnistes affamés
+dévorent leurs côtelettes en silence. La pluie se
+remet à tomber et cela ajoute encore aux mornes
+attitudes des convives. Mais mon oncle Aristide a
+été envoyé par la Providence pour égayer cette
+maussade tablée. Au milieu du silence général,
+mon oncle, très affairé à essuyer sa fourchette,
+relève la tête, regarde à droite et à gauche et dit
+gravement : « Avouez, messieurs, que le ruolz a
+rendu de bien grands services à l’humanité ! »
+Cet éloge de l’orfèvrerie Christofle, lancé en vue
+de la Mer de glace, est si hétéroclite qu’il provoque
+une aimable gaieté parmi les touristes et
+me couvre de confusion.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après déjeuner, malgré la pluie, mon oncle
+m’entraîne vers le glacier. Je me vois déjà obligé
+de le suivre à travers les crevasses, quand, près
+de la moraine, il se baisse, pousse un cri, puis se
+relève triomphant, en agitant une fleur jaune
+entre ses doigts :</p>
+
+<p>— Enfin, s’écrie-t-il, la voici !… <i>Eurêka !</i> Je
+tiens l’<i lang="la" xml:lang="la">arnica montana</i>, famille des composées
+corymbifères !… Remontons, mon ami : inutile
+d’aller plus loin !</p>
+
+<p>Il était temps. A peine avons-nous tourné l’auberge
+que l’orage éclate ; pluie diluvienne, éclairs,
+tonnerre… Nous voyons tout au plus assez clair
+pour suivre les lacets du chemin boueux et glissant.
+N’importe, malgré l’averse, c’est un beau
+spectacle. Les éclairs découpent en noir les
+silhouettes des sapins ; tout au fond, au delà du
+village, le glacier des Bossons étend au milieu
+des bois sa blancheur blafarde, comme un
+immense suaire, et les crêtes du Brévent, brusquement
+illuminées, ont des profils sinistres. — Nous
+rentrons à l’hôtel, trempés comme des
+soupes ; nous changeons de vêtements et nous
+descendons affamés à l’heure du dîner… Mon
+oncle, qui ne peut plus se séparer de sa plante, l’a
+apportée à table d’hôte, et à voix haute, de façon
+à être entendu de toute la table, il se met à m’expliquer
+les caractères de la famille des <i>composées</i>.</p>
+
+<p>— Vous vous occupez de botanique, monsieur ?
+lui demande son voisin de gauche.</p>
+
+<p>— Oui, monsieur, répond l’oncle Aristide avec
+orgueil ; je suis pharmacien de première classe,
+ex-interne des hôpitaux de Paris… Et aujourd’hui,
+dans une de mes herborisations à la Mer de glace,
+j’ai eu l’honneur de trouver l’<i lang="la" xml:lang="la">arnica montana</i>…
+Voyez !</p>
+
+<p>En même temps, il tend la fleur à son voisin,
+qui la regarde avec tranquillité et réplique :</p>
+
+<p>— Pardon, ceci n’est pas l’<i lang="la" xml:lang="la">arnica</i>.</p>
+
+<p>— Hein ! Qu’en savez-vous ?</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! je le sais, parce que depuis dix
+ans j’herborise dans les Alpes… Ceci est une
+plante similaire : le <i lang="la" xml:lang="la">chrysanthemum auratum</i>, que
+nous appelons aussi la <i>marguerite dorée</i>… Le véritable
+arnica a le réceptacle plus étroit, les demi-fleurons
+plus rares et plus irréguliers. Vous
+n’avez mis la main que sur le <i>faux arnica</i>.</p>
+
+<p>J’ai cru que j’allais immédiatement hériter de
+mon oncle Brocard, car il a failli en avoir une
+attaque d’apoplexie…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c14">THÉATRE D’AMATEURS</h2>
+
+
+<p>En ce temps-là, j’entrais dans ma dix-huitième
+année et je commençais mon cours de philosophie ;
+mais j’étais, je l’avoue, plus féru de théâtre
+que de psychologie et de logique ; je lisais les
+drames de Victor Hugo plus amoureusement que
+le <i>Discours sur la méthode</i>. Je n’étais jamais sorti
+de ma petite ville et n’avais jamais assisté qu’aux
+représentations données par une troupe de quatrième
+ordre dans une salle étroite et enfumée ;
+n’importe, mon imagination suppléait à l’indigence
+des décors et à l’insuffisance des acteurs, et
+quand j’avais vu représenter la <i>Ciguë</i>, ou <i>Claudie</i>,
+la prose de George Sand ou les vers d’Augier
+bourdonnaient dans mon cerveau nuit et jour. Je
+finis par communiquer un peu de mon feu sacré
+à mes camarades de classe et je les décidai à
+jouer la comédie. Un de nos condisciples, dont le
+père était fabricant de toiles de coton, nous offrit
+le vaste grenier de sa famille comme salle de
+spectacle, et chacun se cotisa pour y édifier un
+théâtre. L’installation était fort primitive et rudimentaire.
+Cela ne ressemblait en rien à ces coquettes
+scènes illuminées et fleuries qu’on retrouve
+en hiver dans chaque salon parisien, depuis
+que les représentations théâtrales sont devenues
+une sorte de sport à la mode. Pourtant,
+chaque fois que j’assiste à l’une de ces représentations
+mondaines, je resonge avec une joie mélancolique
+à notre théâtricule ; je revois, comme
+si j’y étais encore, notre salle de spectacle installée
+sous les toits.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le grenier avait été coupé en deux dans sa largeur
+par une cloison de toile. D’un côté était le
+« foyer des acteurs » ; de l’autre s’étendait, au
+fond, la scène, et, en avant, la place réservée aux
+spectateurs. La scène était de plain-pied et manquait
+de dégagements, mais nous avions deux décors :
+un salon et une chaumière, et notre rideau
+tombait avec une lenteur presque aussi majestueuse
+qu’au Théâtre-Français. Au-dessus de la
+salle sombre et nue, les solives du toit enchevêtraient
+leur charpente touffue, et, dans les encoignures,
+les araignées grises, au bruit de nos
+coups de marteau, interrompaient, effarées, l’ourdissage
+de leur toile. Quand nous eûmes achevé
+de construire le théâtre à la sueur de nos fronts,
+nous discutâmes longuement le choix des pièces.
+Nous nous heurtions dès le début à une grosse
+pierre d’achoppement : l’absence de femmes dans
+notre troupe. Bien que presque tous complètement
+imberbes, nous manquions absolument de
+la grâce, de la souplesse et du charme nécessaires
+pour jouer des rôles de jeunes femmes ou de
+jeunes filles. Or, comme il n’y a guère de pièces
+sans amour, et d’amour sans amoureuses, nous
+nous trouvions fort empêchés. — Après de tumultueux
+débats, je proposai <i>Passé minuit</i> où deux
+hommes seulement sont en scène, et le quatrième
+acte de <i>Ruy-Blas</i>, où il n’existe qu’un rôle de
+femme, la <i>duègne</i>,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i6">affreuse compagnonne</div>
+<div class="verse">Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Or ce rôle-là devait être admirablement tenu par
+un de nos camarades, dont la barbe naissante et
+la bourgeonnante figure feraient une duègne accomplie. — Ce
+programme une fois arrêté, les répétitions
+commencèrent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Oh ! ces répétitions de l’après-midi, dans la pénombre
+de l’obscur grenier où les senteurs des
+bois de teinture entassés dans les caisses se mêlaient
+à l’odeur âcre des toiles de coton fraîchement
+tissées, je m’en souviens avec délices ! J’avais
+grand’peine à faire comprendre à mes prosaïques
+compagnons les vers lyriques d’Hugo,
+mais moi, je m’incarnais dans mon rôle de <i>don
+César</i>, et je m’y délectais. Le grenier aux murs
+humides, aux poutres drapées de toile d’aragne,
+disparaissait. Je me croyais à Madrid, au fond
+de la petite chambre « somptueuse et sombre » de
+la maison de Ruy Blas, et je me sentais pris d’une
+vague et béate mélancolie en débitant ces vers :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i5">Buvons ! Tous tes doublons</div>
+<div class="verse">Ne valent pas le chant d’un ivrogne qui passe !…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>D’ailleurs, un attrait fort vif était venu s’ajouter
+au plaisir des répétitions. Notre hôte, le fils du
+fabricant, avait une sœur de dix-neuf ans, fort
+jolie, et cette jeune personne, après avoir énergiquement
+refusé d’être actrice, avait néanmoins
+offert ses services comme <i>souffleuse</i>. M<sup>lle</sup> Delphine,
+c’était son prénom, venait à chaque répétition
+s’asseoir dans la coulisse, avec la brochure
+sur ses genoux, et son aimable profil s’enlevait en
+silhouette sur le jour froid des fenêtres du fond.
+Elle était déjà très formée, svelte avec de belles
+épaules ; sa coiffure à la Sévigné encadrait d’abondantes
+boucles blondes une figure rose un peu
+moutonnière, où luisaient deux grands yeux bleus
+étonnés et où s’entr’ouvrait une bouche toujours
+souriante. Nous ne nous lassions pas de la regarder, — plus
+attentifs à ses œillades qu’aux répliques
+qu’elle nous soufflait. — Elle s’apercevait
+bien de l’impression que sa jeune beauté de dix-neuf
+ans produisait sur la troupe, et je crois qu’elle
+n’en était pas fâchée, ayant un bon fonds de coquetterie. — Hélas !
+comme dit un vieux proverbe
+latin : <i lang="la" xml:lang="la">Ubi Helena, ibi Troja</i> ; là où il y a une
+Hélène, naît une guerre de Troie. Les deux
+acteurs les plus âgés, celui qui jouait <i>don Guritan</i>
+et celui qui faisait la <i>duègne</i>, se disputaient surtout
+ses bonnes grâces, et comme la coquette fille les
+leur distribuait à doses égales, la rivalité de ces
+deux jeunes coqs menaçait à chaque instant de
+troubler le bon ordre des répétitions. Il ne fallait
+rien moins que la crainte d’un éclat pour les
+empêcher de se prendre aux cheveux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cependant les rôles étaient sus, la pièce se
+trouvait au point et on résolut de procéder à une
+répétition générale en costumes, à laquelle on
+convia les parents et les amis. — On avait frappé
+les trois coups, le rideau s’était levé solennellement
+en présence d’une trentaine de spectateurs.
+Ruy Blas était en scène et débitait son monologue ;
+moi, je m’étais blotti au fond, derrière la cheminée
+d’où je devais dégringoler, quand, au moment où
+Ruy Blas disait d’une voix creuse :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i3">Le sort trouble nos têtes</div>
+<div class="verse">Dans la rapidité des choses sitôt faites !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Un tumulte s’éleva dans la coulisse, suivi d’un
+échange de gros mots et du claquement d’un
+soufflet vigoureusement appliqué. C’était <i>don Guritan</i>
+qui avait surpris la <i>duègne</i> en train de
+baiser la main de la <i>souffleuse</i>, et qui giflait violemment
+son rival. En un clin d’œil, tous les parents
+et amis avaient envahi la scène : — scandale,
+cris de réprobation, expulsion de don Guritan
+et de la duègne en costume, évanouissement
+de la jolie Delphine, tout cela fut l’affaire d’une
+minute et la représentation s’en alla à vau-l’eau. — Le
+pis fut que le lendemain notre professeur
+de philosophie, instruit de l’esclandre, en profita
+pour refaire le discours de J.-J. Rousseau sur le
+<i>Danger des spectacles</i> : après quoi, il consigna
+tous les acteurs.</p>
+
+<p>Et ainsi s’effondra piteusement notre théâtre
+d’amateurs.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c15">LE CONTE DES ROIS MAGES</h2>
+
+
+<p>Les trois rois mages, Balthazar, Melchior et
+Gaspard, portant l’encens et la myrrhe, étaient
+partis à la recherche de l’enfant Jésus ; mais
+comme ils ne connaissaient pas bien le chemin
+de Bethléem, ils s’étaient égarés en route et,
+après avoir traversé une forêt profonde, ils arrivèrent
+à la nuit tombante dans un village du pays
+de Langres. Ils étaient las, ils avaient les bras
+coupés à force de porter les vases contenant les
+parfums destinés au fils de Marie et, de plus, ils
+mouraient de faim et de soif. Ils frappèrent donc
+à la porte de la première maison du village, pour
+y demander l’hospitalité.</p>
+
+<p>Cette maison, ou plutôt cette hutte, située
+presque à la lisière du bois, appartenait à un bûcheron
+nommé Denis Fleuriot qui y vivait fort
+chichement avec sa femme et ses quatre marmots.</p>
+
+<p>Elle était bâtie en torchis avec une toiture de
+terre et de mousse à travers laquelle l’eau filtrait
+les jours de grande pluie.</p>
+
+<p>Les trois rois, vannés de fatigue, heurtèrent à
+la porte, et quand le bûcheron l’eut ouverte, prièrent
+qu’on voulût bien leur donner à souper et à
+coucher.</p>
+
+<p>— Hélas ! braves gens, répondit Fleuriot, je
+n’ai qu’un lit pour moi et un grabat pour mes
+enfants ; et quant à souper, nous ne pouvons vous
+offrir que des pommes de terre cuites à l’eau et
+du pain de seigle. Néanmoins, entrez, et si vous
+n’êtes pas trop difficiles, on tâchera de vous arranger.</p>
+
+<p>Ils entrèrent donc. On leur servit des pommes
+de terre qu’ils dévorèrent de grand appétit, et le
+bûcheron et sa femme leur cédèrent leur lit,
+où ils dormirent à poings fermés, sauf Gaspard
+qui aimait ses aises et qui se trouvait fort à
+l’étroit entre le gros Balthazar et le géant Melchior.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, avant de se remettre en
+route, Balthazar, qui était le plus généreux des
+trois, dit à Fleuriot :</p>
+
+<p>— Je veux vous donner quelque chose pour
+vous remercier de votre hospitalité.</p>
+
+<p>— Nous vous l’avons offerte de bon cœur, mais
+nous ne nous attendons à rien, braves gens !
+répondit le bûcheron en tendant la main tout de
+même.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas d’argent, reprit Balthazar, mais
+je veux vous laisser un souvenir qui vaudra
+mieux.</p>
+
+<p>Il fouilla dans sa poche et en tira une petite
+flûte d’Orient qu’il présenta à Fleuriot ; et tandis
+que celui-ci, un peu déçu, faisait la grimace, il
+continua :</p>
+
+<p>— Si vous formez un souhait en jouant un air
+sur cette flûte, il sera immédiatement exaucé.
+Prenez, n’en abusez pas, et ne refusez jamais
+l’aumône ni l’hospitalité aux pauvres gens.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand les trois rois eurent disparu au tournant
+du chemin, Denis Fleuriot dit à sa femme,
+en soupesant dédaigneusement la petite flûte dans
+sa main :</p>
+
+<p>— Ils auraient pu nous faire un cadeau moins
+bête que ce flageolet ; néanmoins je vais tout de
+même essayer de flûter pour voir s’ils ne se sont
+pas moqués de nous.</p>
+
+<p>Alors il s’écria :</p>
+
+<p>— Je voudrais avoir pour notre déjeuner du
+pain blanc, un pâté de venaison et une bonne
+bouteille de vin !</p>
+
+<p>Puis il joua sur la petite flûte un air du pays,
+et tout d’un coup, à son grand ébahissement, il
+vit sur la table, couverte d’une fine nappe blanche,
+le pain, le vin et le pâté demandés.</p>
+
+<p>Dès qu’il fut certain du pouvoir de sa flûte, il
+ne s’en tint pas là, comme bien vous pensez, et
+il demanda tout ce qui lui passa par la tête. Il
+flûtait du matin au soir. Il eut des habits neufs
+pour sa femme et ses enfants, de l’argent de
+poche, une table abondamment servie, et, comme
+il lui suffisait de souhaiter une chose pour l’avoir
+aussitôt, il devint en peu de temps un des richards
+du canton. Alors, à la place de sa hutte à
+demi effondrée, il fit construire un superbe château
+qu’il remplit de meubles précieux et de tapisseries ;
+et le jour où la construction et l’ameublement
+furent achevés, il donna une grande fête
+pour inaugurer sa nouvelle demeure.</p>
+
+<p>Autour d’une table richement servie, étincelante
+d’argenterie et de lumière, il avait réuni
+tous les gros bonnets de l’endroit. Lui-même se
+tenait au haut bout avec sa femme parée comme
+une châsse, tandis que des musiciens installés
+dans une galerie supérieure régalaient les convives
+de leurs plus joyeux airs. Afin que le festin
+ne fût pas troublé, il avait ordonné à ses gens de
+ne laisser sous aucun prétexte les fâcheux et les
+mendiants entrer dans la cour, et même il avait
+préposé à la porte deux grands diables de valets
+armés de bâtons, qui avaient pour consigne d’écarter
+tous les loqueteux et porteurs de besace
+des environs.</p>
+
+<p>Aussi, sûrs de n’être point dérangés, les invités
+s’en donnaient à cœur-joie, jouant des mâchoires,
+humant le bon vin et s’ébaudissant à ventre déboutonné…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Or, ce soir-là, les trois rois mages, ayant déposé
+leurs présents au pied de l’enfant Jésus, revenaient
+de Bethléem. En traversant la forêt, ils
+reconnurent le village où ils avaient couché, virent
+le château tout illuminé, et Gaspard dit en goguenardant
+à Balthazar :</p>
+
+<p>— Je serais curieux de savoir si notre homme
+n’a pas mésusé de ta petite flûte et si, depuis qu’il
+est riche, il a tenu sa promesse d’être doux envers
+le pauvre monde.</p>
+
+<p>— Voyons, répondit laconiquement Balthazar.</p>
+
+<p>Ils s’accoutrèrent en mendiants, changèrent
+leurs belles robes contre des haillons et se présentèrent
+à la porte du château en demandant
+l’hospitalité pour la nuit ; mais on les reçut fort
+mal, et comme ils insistaient, menant grand
+bruit, Fleuriot mit la tête à la fenêtre et, apercevant
+des mendiants, commanda qu’on lâchât les
+chiens à leurs trousses, de sorte qu’ils détalèrent
+au plus vite, non sans avoir les jambes fort endommagées.</p>
+
+<p>— Je m’en étais douté ! maugréa le sceptique
+Gaspard, qui avait été mordu au mollet.</p>
+
+<p>— C’est bon, répliqua le géant Melchior, il ne
+l’emportera pas en paradis !… Il saura ce que
+pèse la rancune des trois Rois mages !…</p>
+
+<p>Cependant les convives continuaient à banqueter
+joyeusement. On était arrivé au dessert,
+et Fleuriot, un couteau à la main, était en train
+de découper une colossale brioche, quand on entendit
+dans la cour les grelots d’une chaise de
+poste traînée par quatre chevaux fringants, caparaçonnés
+d’or. Fleuriot mit de nouveau le nez à
+la fenêtre et, voyant qu’il lui arrivait encore de
+nobles invités, ordonna qu’on les fît monter en
+toute hâte. Lui-même vint avec un flambeau les
+recevoir à la porte de la salle. Alors on vit entrer
+les trois Rois mages en pompeux appareil, couronne
+en tête, vêtus de pourpre et de pierreries.
+Fleuriot, qui avait reconnu ses anciens hôtes, fit
+bonne contenance et, avec force salutations, les
+pria de prendre place à table.</p>
+
+<p>— Merci ! dit Balthazar sèchement, nous ne
+mangeons pas chez un homme qui reçoit si mal
+les pauvres gens.</p>
+
+<p>— Je vous fais compliment de la façon dont
+vous tenez vos promesses ! cria Melchior de sa
+grosse voix.</p>
+
+<p>— Ah ! tu lâches tes chiens sur les mendiants !
+ajouta Gaspard en se tâtant la jambe ; attends, je
+vais te jouer un air que tu ne connais pas encore !…</p>
+
+<p>Et, tirant de sa poche une petite flûte pareille à
+celle qu’on avait donnée à Fleuriot, il la fit résonner
+terriblement. En un clin d’œil, la table,
+les convives, le château s’évanouirent, et le bûcheron
+se retrouva, seul et nu, sur la lisière du
+bois, devant sa hutte en ruine, avec sa femme et
+ses enfants en haillons.</p>
+
+<p>— Heureusement il me reste ma flûte ! songea-t-il.</p>
+
+<p>Mais il eut beau fouiller ses poches percées ;
+le talisman avait disparu avec les trois Rois
+mages.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et c’est depuis ce temps qu’on a coutume, lorsqu’on
+coupe le gâteau des Rois, de mettre soigneusement
+de côté la part des pauvres.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c16">LE MARCHAND DE CRESSON</h2>
+
+
+<p>J’ai profité ce matin d’un rapide sourire de ce
+soleil d’avril qui se montre si rarement cette
+année, pour aller de bonne heure visiter mon
+ami Jacobus. Je l’ai trouvé déjà installé au coin
+du feu, dans son cabinet de travail, dont les fenêtres
+haut perchées s’ouvrent au levant, au-dessus
+d’une rue populeuse et bruyante. Au long des
+murs, de massifs corps de bibliothèque dressaient
+leurs rayons encombrés de livres, et, sur la tablette
+de la cheminée, une majolique de Minton
+pleine de jonquilles et d’anémones faisait croire à
+la réalité de la venue du printemps, en dépit du
+vent de galerne qui soufflait au dehors. Jacobus,
+enveloppé dans sa houppelande grise, le dos
+renversé dans son fauteuil et les pieds sur les
+chenets, était en train de lire un volume de Ronsard.
+En me voyant entrer, il releva la tête, et sa
+figure, où des yeux vifs surmontés d’épais sourcils
+noirs contrastent avec des cheveux et une
+barbe poivre et sel, s’éclaira d’un sourire un peu
+mélancolique.</p>
+
+<p>— Tu me surprends, dit-il, occupé à lire des
+vers printaniers. Je fais comme ces pauvres
+diables qui trompent leur faim en feuilletant des
+livres de cuisine ; je me crée un faux semblant
+de renouveau en récitant l’odelette de Ronsard :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Quand ce beau printemps je vois,</div>
+<div class="verse i4">J’aperçois</div>
+<div class="verse">Rajeunir la terre et l’onde,</div>
+<div class="verse">Il me semble que le jour</div>
+<div class="verse i4">Et l’amour</div>
+<div class="verse">Comme enfants naissent au monde…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Plus je vieillis et plus je découvre que cette
+façon de se donner des illusions est encore la
+méthode de vivre la plus pratique et la plus consolante.</p>
+
+<p>Tandis qu’il continuait à déclamer les strophes
+fleuries de Ronsard, le feu crépitait doucement
+dans l’âtre, les jonquilles, sur la cheminée, exhalaient
+une fine odeur de printemps, et vraiment,
+grâce à l’enchantement de la poésie du quinzième
+siècle, on eût pu croire qu’avril était revenu
+pour tout de bon.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A ce même moment, du fond de la rue bourdonnante,
+monta jusqu’à nous la traînante mélopée
+du marchand de cresson : « <i>Du cresson, du
+beau cresson, la santé du corps !</i> »</p>
+
+<p>— Tiens, dit Jacobus en interrompant sa lecture,
+j’aime aussi cette chanson de la rue. Je
+l’aime d’abord parce qu’elle est également une
+créatrice d’illusions. Quand, chaque matin, elle
+retentit sous mes fenêtres, elle me ramène en
+pleine nature ; elle suscite des images rajeunissantes
+de sources vives et de ruisseaux limpides,
+qui courent sous les aulnes en berçant dans leur
+lit des touffes de cresson aux sucs fortifiants. Je
+revois les modestes cours d’eau de mon pays avec
+leurs berges fleuries de boutons d’or, et j’entends
+résonner les brèves roulades des fauvettes
+à tête noire. Mais il y a encore autre chose dans
+le plaisir que me procure le cri de ce marchand
+de cresson : — il y a vingt-cinq ans que j’habite
+ce quartier, et depuis vingt-cinq ans, à de certaines
+saisons, cette même voix me jette à la
+même heure sa traînante mélopée, évocatrice de
+paysages pleins de fraîcheur et de jeunesse. Ce
+marchand de cresson au gosier encore robuste
+m’aide à remonter le cours de mes jeunes années.
+Je me replonge dans le temps passé comme en de
+vertes cressonnières aux eaux vives, aux parfums
+amers et toniques. Grâce à ce cri de la rue, je me
+retrouve, ainsi que le <i>poète</i> du prologue de <i>Faust</i>,
+« revenu au temps où je vivais dans l’avenir, où
+une source de chants longtemps comprimée jaillissait
+intarissable de mon cœur, où des nuages
+me voilaient le monde, où les boutons me promettaient
+encore des maturités, où je moissonnais
+les moissons opulentes qui fleurissaient dans
+toutes les vallées. Je ne possédais rien, et pourtant
+j’avais assez ! »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>… Plus le temps marche, continua Jacobus en
+allumant sa pipe, plus cette chanson du marchand
+de cresson me devient précieuse, parce
+que j’éprouve davantage le besoin de me réfugier
+dans le château-fort du Souvenir. Je ne suis pas
+enclin au pessimisme et j’ai toujours eu peu de
+goût pour les <i>louangeurs du temps passé</i> ; néanmoins,
+en dépit de mes dispositions à envisager
+de préférence le bon côté des choses, je ne puis
+m’empêcher de reconnaître qu’il y a je ne sais
+quoi de détraqué dans le monde actuel. De plus
+en plus je me réjouis de vieillir, afin d’être aussi
+peu que possible témoin de la piteuse faillite de
+cette fin de siècle. — Il y a vingt-cinq ans et
+même vingt ans, alors que ce même vendeur de
+cresson lançait d’une voix plus jeune son cri sous
+mes fenêtres, les temps n’étaient guère meilleurs
+qu’aujourd’hui, mais les caractères étaient, je
+crois, mieux trempés. Les générations qui arrivaient
+à l’âge mûr avaient gardé un vieux levain
+d’enthousiasme : elles étaient encore idéalistes et
+espéraient dans l’avenir. On avait conscience des
+fautes passées, on se promettait de ne les plus
+commettre : on était épris de liberté et on se jurait
+qu’une fois qu’on l’aurait reconquise on ne se la
+laisserait plus confisquer par un soldat heureux
+ou un César d’occasion. Les jeunes gens avaient
+le cœur vraiment jeune et croyaient encore naïvement
+à un certain idéal dans le domaine de l’art
+comme dans le domaine de la politique. Que tout
+cela semble loin aujourd’hui ! Quel émiettement
+dans les esprits ! Quel affaiblissement des volontés
+et des caractères ! Nous possédons la liberté et
+nous en sommes réduits à dire d’elle ce que Musset
+disait de la vérité :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Quand je l’ai comprise et sentie,</div>
+<div class="verse">J’en étais déjà dégoûté.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Après en avoir abusé, nous voilà prêts à l’accuser
+de toutes les sottises que nous avons faites
+en son nom ; encore un peu, et nous la trahirons
+au profit du premier dictateur empanaché dont
+nous aurons fait un fétiche. Les jeunes gens d’aujourd’hui
+n’ont plus ni gaieté, ni verdeur, ni enthousiasme ;
+ils colorent du nom de pessimisme
+je ne sais quelle féroce indifférence, je ne sais
+quel égoïste besoin de jouir de l’heure présente
+sans se préoccuper du lendemain. J’entendais
+l’autre jour une femme du monde, nouvellement
+mariée, s’écrier : « Oh ! vraiment non, je ne veux
+pas avoir d’enfants, Dieu m’en préserve !… »
+Quand j’écoute ces aimables propos de mes jeunes
+contemporains, je me demande si ce ne sont pas
+eux qui sont <i>les vieux</i>, et si je ne suis pas plus
+jeune qu’eux tous, — et en même temps je me
+réjouis de vieillir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>… Oui, ajouta Jacobus, en secouant les cendres
+de sa pipe, je me réjouis de vieillir afin de ne plus
+voir le joli monde que tout cela nous prépare ; et,
+en attendant, je me plonge dans le passé, je relis
+les livres d’autrefois, je me délecte dans la poésie
+du vieux Ronsard, qui n’était, lui, ni un pessimiste,
+ni un décadent. Voilà pourquoi j’aime le
+cri matinal de mon vieil ami le vendeur de cresson ;
+il me reporte à un temps où l’espérance
+chantait encore dans mon cœur comme l’alouette
+dans les blés verts.</p>
+
+<p>A ce moment, la traînante mélopée du marchand
+ambulant monta de nouveau vers nous du
+fond de la rue : « Du cresson, du cresson, la santé
+du corps ! »</p>
+
+<p>— Ah ! s’écria Jacobus, avec son mélancolique
+sourire, si son cresson donnait aussi la santé de
+l’âme, quelle cure miraculeuse j’essayerais de
+faire en l’administrant à mes concitoyens !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c17">MARCOUSSIS</h2>
+
+
+<p>Les noms, comme les odeurs, ont une merveilleuse
+puissance évocatrice. Marcoussis a, l’autre
+jour, fait lever au fond de ma mémoire toute une
+envolée de souvenirs. — Ce rustique village,
+dont l’unique rue s’enfonce comme un coin au
+milieu des bois, forme depuis quelque temps la
+tête de ligne d’un modeste tramway à vapeur,
+qui a révélé aux Parisiens une portion de banlieue
+jusque-là peu fréquentée. Marcoussis n’était
+guère autrefois connu que des paysagistes, épris
+de l’intimité fraîche de ses sites boisés ; mais les
+peintres ont émigré vers les bois de Sentisse et
+les gorges de Cernay, et il a fallu l’inauguration
+du petit tramway dont je parle pour redonner un
+peu de notoriété à ce pays perdu à l’extrémité
+d’une étroite vallée. L’endroit est riant ; les bords
+de la route plantés de vignes, de champs d’asperges,
+de potirons et de tomates, lui donnent
+l’aspect d’un grand potager plantureux. Les bois
+du fond touchent presque aux dernières habitations
+et les encadrent de leur pacifique verdure,
+tandis qu’à l’horizon opposé, la tour de Montlhéry
+découpe finement sur le ciel son élégante silhouette.</p>
+
+<p>Mais, pour moi, le charme de Marcoussis est
+moins dans le paysage que dans les souvenirs
+déjà lointains réveillés par ce joli nom de village.
+Je revois tout à coup l’homme aimable qui, pour
+la première fois, le prononça devant moi, et je
+revois en même temps tout un milieu mondain
+depuis longtemps évanoui.</p>
+
+<p>Cet aimable compagnon était un peintre doublé
+d’un poète et s’appelait Eugène Tourneux. Il
+habitait Marcoussis dans la belle saison ; il y a
+peint une série de délicates études, ignorées du
+public et maintenant éparpillées je ne sais où. Il
+possédait aussi un joli talent de rimeur et c’est lui
+qui a écrit les paroles de cette <i>Chanson du printemps</i>
+de Gounod, devenue si rapidement populaire :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Viens, enfant, la terre s’éveille…</div>
+<div class="verse i2">La neige des pommiers</div>
+<div class="verse i2">Parfume les sentiers……</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Nous étions un peu compatriotes et les souvenirs
+du Barrois, notre commun pays d’origine,
+nous avaient plus étroitement rapprochés. Notre
+première rencontre eut lieu, pendant l’hiver de
+1866, dans un salon depuis longtemps fermé, où
+une gracieuse hôtesse se plaisait à réunir un
+groupe d’artistes et de poètes. Quelle joyeuse et
+hospitalière demeure, et que d’exquises jouissances
+d’art j’y ai goûtées !… Ce soir de 1866, la
+maîtresse du logis avait rassemblé autour de sa
+table : Gounod, dans le plein de sa gloire ; Amédée
+Achard, dont les romans étaient encore très lus
+en ce temps-là ; Gustave Nadaud, le chansonnier
+à la mode ; Sarasate et Diémer, alors à leurs débuts :
+Sully-Prudhomme, qui venait de publier
+ses <i>Stances et Poèmes</i> et dont le nom commençait
+à franchir le cercle étroit des gens du métier,
+pour éveiller et retenir l’attention du public lettré. — Ce
+fut une fête rare, où la poésie alternait avec
+la musique. Sarasate et Diémer exécutèrent une
+fantaisie sur des motifs de <i>Faust</i> ; Sully, pour se
+mettre à l’unisson, récita un sonnet qui devait
+faire partie de son livre <i>des Épreuves</i>, et dont j’entends
+encore vibrer les beaux vers :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La note est comme une aile au pied du vers posée ;</div>
+<div class="verse">Comme l’aile du vent fait trembler la rosée,</div>
+<div class="verse">Elle le fait frémir, plus sonore et plus frais.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Gounod enfin voulut chanter lui-même sa mélodie
+encore inédite de <i>Medjé</i>. Il avait une voix
+faible et voilée ; on était obligé d’emmailloter le
+piano dans une couverture de laine pour que l’accompagnement
+n’étouffât pas cette voix assourdie ;
+mais sous ses voiles combien elle était pénétrante
+et passionnée ! L’entretien ensuite tomba
+sur Mozart et Beethoven, et Gounod parla de ces
+deux maîtres avec un enthousiasme qui nous
+remuait jusqu’aux moelles. De temps en temps,
+il interrompait, courait au piano, esquissait un
+air de <i>Don Juan</i> ou un fragment de la <i>Symphonie
+en ut mineur</i>, puis revenait à son fauteuil et reprenait
+son éloquente causerie…</p>
+
+<p>Comme les heures coulaient, enchantées et trop
+brèves, dans ce modeste quatrième de la rue
+Saint-Augustin ! Tous ceux qui alors étaient
+jeunes, bien doués, avides de se faire un nom
+dans les lettres ou dans l’art, ont passé par ce
+salon. Henri Regnault y accourait, au sortir de
+l’École des Beaux-Arts ; Coppée, Jean Lahor,
+Villiers de l’Isle-Adam y lisaient leurs premiers
+vers ; Augusta Holmès, dans l’éblouissant éclat
+de sa jeune beauté blonde et de ses profonds yeux
+noirs, y chantait avec une verve grisante des
+mélodies illuminées de soleil.</p>
+
+<p>Et que de discussions passionnées retentissaient
+sous le plafond un peu bas ; que de joyeuses
+promenades en bandes, dans les bois de Versailles
+et dans la gorge de Cernay !…</p>
+
+<p>Toutes ces choses sont loin maintenant. Le
+salon hospitalier est depuis longtemps fermé. La
+mort a singulièrement éclairci les rangs des hôtes
+qui s’y groupaient avec tant de plaisir. — Eugène
+Tourneux s’en est allé, le premier ; on l’a trouvé
+un matin dans son atelier, — foudroyé par l’apoplexie. — Regnault
+a été tué au coin d’un bois
+par une balle prussienne. Morts aussi, Gounod,
+Achard, Nadaud et cet étrange Villiers de l’Isle-Adam !…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">De tout ce qui fut nous, presque rien n’est resté.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Je me répétais l’autre soir, à Marcoussis,
+ce vers mélancolique, par un mélancolique coucher
+de soleil d’automne, tandis qu’autour de moi
+les paysans épars ramassaient à pleins paniers
+dans les champs leurs tomates couleur d’aurore, — et
+dans la brume crépusculaire je voyais se
+lever autour de moi les apparitions du temps
+jadis, pâlies déjà mais attirantes encore, ayant
+gardé ce rayonnement d’éternelle jeunesse que
+donnent l’amour de l’Art et de la Poésie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c18">FRONTIÈRE D’ITALIE</h2>
+
+
+<p>Un étroit pont de pierre jeté sur un maigre torrent
+marque seul la limite des deux territoires.
+De l’autre côté du pont, un gendarme assis sur le
+parapet, et coiffé d’un volumineux tricorne, est
+censé représenter l’autorité italienne. Et, en effet,
+sous de grosses moustaches et d’épais sourcils
+noirs, sa figure, d’une bonhomie matoise, personnifie
+assez bien la politique des hommes d’État
+de là-bas, — gens charmants et amènes, mais
+aussi rusés que le prudent Ulysse. — La route
+monte raide entre un mur rocheux et une pente
+escarpée, au bas de laquelle la Méditerranée bleuit
+à travers des verdures touffues. Bâti en encorbellement
+au-dessus de ce verdoyant précipice, un
+cabaret, — la <i lang="it" xml:lang="it">Trattoria Garibaldi</i>, — chante et
+rit parmi les treilles ; tandis qu’en face, à mi-côte,
+le village de Grimaldi, berceau des princes de
+Monaco, dresse son frêle campanile, aligne ses
+maisons blanches au milieu d’un bois d’oliviers
+et semble un décor d’opéra.</p>
+
+<p>Plus haut, la montagne s’affaisse, s’effrite et se
+dénude. Au bord d’une plate-forme aride, la
+caserne de la douane italienne se profile carrément
+sur la mer. Les préposés en uniformes gris
+stationnent silencieusement sous le porche. Ils
+sont consternés et tout pâles encore d’un drame
+qui s’est passé, hier, dans leur poste. Un douanier,
+las d’être brimé par son brigadier, lui a
+lâché un coup de fusil à bout portant, puis s’est
+précipité dans le vide, du haut d’une fenêtre. On
+a retrouvé sur les rochers pointus son corps en
+capilotade. — Ces Liguriens de la côte sont des
+violents et des passionnés ; quand la colère leur
+monte à la tête, ils voient vite rouge et font bon
+marché de la vie. — Non loin de la tragique
+caserne, en un sentier qui zigzague au flanc de la
+montagne, une paysanne, élancée et svelte, pousse
+de sa houssine un âne chargé de bois mort.
+Droite sur ses hanches, un paquet sur la tête, le
+profil élégant et triste, elle chemine lentement
+avec des airs de statue. Cette paysanne à la grave
+beauté sculpturale, ce paysage lumineux et nu,
+cette récente histoire de meurtre, marquent,
+bien mieux que la borne-frontière, le caractère
+différent des deux pays. A Menton et à Nice, en
+dépit des hôtes cosmopolites qui s’y abattent
+comme des sauterelles, on se trouve chez soi et
+on respire l’air français. Mais, ici, on se sent bel
+et bien en terre italienne.</p>
+
+<p>On s’en aperçoit encore au mauvais état des
+routes et à l’aspect négligé, parfois minable, des
+cultures et des habitations. La transition est des
+plus brusques : le chemin est sillonné d’ornières ;
+les rares villas éparses dans la campagne ont
+leurs volets clos et leurs murs décrépits ; les
+clôtures des jardins sont faites de bambous desséchés ;
+dans les villages, les portes béantes révèlent
+des intérieurs à peine meublés et d’une propreté
+douteuse. Toutefois, si, sous le rapport économique,
+le spectacle n’est pas réconfortant, au
+point de vue pittoresque, on a de larges compensations.
+Rien de plus attrayant que cette route
+rocailleuse, au sol inégal, aux rampes rapides
+d’où, à chaque instant, on a la surprise d’échappées
+inattendues sur de magnifiques horizons de
+mer ou de montagne. — Des jardins de citronniers,
+tout jaunes de fruits mûrs, dévalent jusqu’aux
+berges du chemin ; des bois d’oliviers aux
+fûts noueux et robustes tombent presque à pic
+dans la mer. Sous l’entre-croisement de leur légère
+feuillée, des pêchers, des pruniers en fleurs poussent
+à la bonne aventure. Au hasard des anfractuosités
+du rocher, des carrés de pois, de longues
+treilles de vigne, des parterres de juliennes blanches,
+des champs de rosiers foisonnent. L’air est
+saturé de parfums. A chaque détour, des odeurs
+d’héliotrope et de giroflée vous arrivent en plein
+nez. Les villas délabrées et inhabitées ont elles-mêmes,
+en cette solitude fleurie, un charme pénétrant :
+la poésie des demeures abandonnées, où
+toutes choses sont revenues à l’état sauvage et
+où l’on sent errer l’âme des hôtes en allés.</p>
+
+<p>Au sommet d’une montée, la mer soudain
+surgit du fouillis des oliviers. On aperçoit les
+découpures de la côte jusqu’à Bordighera ; puis
+Vintimille se montre avec ses forts, ses terrasses
+et ses toits plats. La route se divise en deux tronçons,
+dont l’un descend vers le port et l’autre file
+tout droit vers la vieille ville. Au point de bifurcation,
+une caserne fortifiée se dresse et domine
+la mer. Sous son porche voûté, des <i>bersagliers</i>
+vont et viennent, sanglés dans leur uniforme noir
+à jupe courte et coiffés d’un petit chapeau empanaché
+d’abondantes plumes de coq. Sur les
+rampes, des pelotons de jeunes conscrits font
+l’exercice, vêtus de toile grise, mais toujours
+décorés de leur chapeau à panache. Ils semblent
+très fiers de cette coiffure théâtrale, qu’ils gardent,
+même en petite tenue. Ces petits chasseurs,
+destinés à être opposés à nos Alpins, ont fort
+bonne tournure et sont, en général, de jolis garçons.
+Ils doivent, à coup sûr, ravager les cœurs
+des servantes et des grisettes de Vintimille. Il est
+vraiment dommage que cette coiffure, aux retombées
+de plumes de coq, leur donne un peu l’air
+de soldats d’opéra-comique. Mon cocher mentonnais,
+qui vient de faire ses cinq ans, les regarde
+dédaigneusement du haut de son siège. Il ne les
+trouve pas sérieux et prétend qu’ils manquent de
+solidité.</p>
+
+<p>On entre dans la haute ville par une grande
+arche cintrée et soudain, au sortir du soleil aveuglant,
+on tombe en pleine fraîcheur obscure et
+en pleine paix. La rue principale, bordée de muets
+logis, pavée, au milieu, de briques rouges posées
+sur champ, descend en pente rapide vers le port.
+Les voitures ne s’y hasardent pas et on y est tout
+enveloppé de silence. Çà et là, des passages
+voûtés, communiquant avec les quartiers voisins,
+montrent, au fond de leur couloir béant, d’étroites
+ruelles dont de massifs arcs-boutants consolident
+les façades noircies. La plupart des boutiques
+n’ont pas de vitrines sur la rue ; une enseigne
+indique seulement le genre de commerce auquel
+on s’y livre et, par la porte, que ferme sommairement
+un flottant rideau brun ou rouge, on distingue,
+au moindre coup de vent, les marchandises
+étalées dans un beau désordre. Au milieu
+d’un carrefour, des femmes nu-tête, vêtues d’un
+châle de laine tricotée et d’une jupe d’indienne à
+fleurs blanches sur fond rose, interrompent leur
+causerie pour dévisager les <i lang="it" xml:lang="it">forestieri</i>. Tout à
+coup, de l’un des passages voûtés déboulent,
+comme de turbulents marcassins, deux garçonnets
+de treize à quatorze ans. Cheveux ébouriffés,
+l’œil plein de menaces, ils s’entre-regardent en
+grommelant, puis l’un assène un maître coup de
+poing à l’autre, qui réplique par une gourmade
+en pleine figure. Et les voilà qui boxent silencieusement
+et rageusement. Ce jeune Capulet et ce
+jeune Montaigu y mettent un acharnement passionné,
+sans reculer d’une semelle. Enfin, on
+les sépare et chacun d’eux s’éloigne en grondant
+et en renfonçant fièrement ses larmes. Au milieu
+de la bagarre, un abbé au visage ascétique et
+méditatif passe avec une sereine indifférence, et
+bientôt, au sommet de la rue montante, sa mince
+silhouette noire se dessine élégamment sur le
+pan de ciel bleu encadré par la porte murale.</p>
+
+<p>Vintimille est une ville de huit mille âmes, qui
+possède un évêché et aussi une troupe d’opéra,
+car les murs sont bariolés d’affiches annonçant
+pour ce soir <i lang="it" xml:lang="it">Crispino e la Comare</i>. Bien que quelques
+lieues à peine la séparent de Menton, cette
+cité est une démonstration évidente des différences
+notables qui existent actuellement entre les deux
+nationalités. Ici, on ne parle plus que l’italien,
+tandis qu’à Menton, comme à Nice, le peuple et
+même la bourgeoisie se servent d’un dialecte provençal,
+qui a plus de rapport avec le catalan qu’avec
+la langue du Tasse. Aussi, les patriotes italiens
+ont-ils mauvaise grâce à réclamer comme
+leur une province qui n’a jamais été génoise qu’à
+son corps défendant et qui nous a été cédée avec
+le libre consentement des populations. Sauf un
+petit groupe d’entêtés séparatistes qui s’éclaircit
+de jour en jour, ces populations, si elles étaient
+de nouveau consultées, demanderaient à rester
+françaises. Depuis l’annexion, le département des
+Alpes-Maritimes s’est enrichi et transformé merveilleusement.
+Nice s’est agrandie de moitié et
+ses habitants ont doublé. Le littoral est sillonné
+de magnifiques routes, la propriété y a acquis une
+valeur inespérée. Il faudrait que nous commissions
+de lourdes fautes pour que ce beau pays
+vînt à se désaffectionner.</p>
+
+<p>Tout en ruminant ces consolantes réflexions,
+je continuais à déambuler à travers les rues tortueuses
+de la vieille ville italienne. Je visitais des
+églises sombres, étoilées de cierges, où régnait
+une subtile odeur d’encens, où quelques dévotes
+priaient accoudées aux balustres de marbre blanc
+et noir du chœur, ou bien s’agenouillaient dans
+l’ombre d’un mystérieux confessionnal. Je me
+perdais dans le dédale des ruelles voûtées, admirant
+la note rouge d’un géranium échevelé à l’embrasure
+d’une fenêtre, ou un écroulement de
+citrons entassés sous l’auvent d’une échoppe et
+exhalant une fine odeur acide. Assise sur les
+degrés d’un porche obscur, une petite fille en
+robe rose, pieds nus, les cheveux embroussaillés,
+tenait dans son giron deux ou trois de ces fruits
+encore attachés à leurs feuilles vertes, et sur le
+fond noir, le rose déteint de sa robe, le jaune pâle
+des citrons, le vert des feuilles s’harmonisaient
+et chantaient exquisement.</p>
+
+<p>Brusquement, je débouchai en pleine clarté
+sur le pont qui unit la vieille ville aux nouveaux
+quartiers de la gare. J’avais, en face de moi, la
+lumineuse vallée où la Roja roule son eau torrentielle
+et limpide. A droite, de hautes collines
+boisées enchaînaient leurs croupes arrondies
+dans la direction de Bordighera ; à gauche, Vintimille
+étageait ses maisons aux façades rosées,
+aux volets verts, et découpait sur le ciel la svelte
+structure de ses campaniles d’églises ; tout au
+fond, par-dessus un premier plan de crêtes lilas,
+blanchissait la cime éblouissante des Alpes neigeuses.</p>
+
+<p>Tandis que, derrière moi, la mer avec son
+rythme régulier comme la respiration d’une
+femme endormie, accompagnait le murmure
+enfantin de la rivière, je restais en contemplation
+devant ce noble paysage aux lignes et aux
+nuances enchanteresses. J’avais oublié mes
+considérations sur la politique de l’annexion
+et sur la Triplice : je ne savais plus si j’étais
+en Italie ou en France. Comme l’abbé de tout
+à l’heure, qui passait absorbé en ses pieuses
+méditations à travers la querelle des deux
+gamins ennemis, je me sentais transporté dans
+cette sphère sereine où la joie des belles choses
+vous fait planer au-dessus des prosaïques misères
+humaines.</p>
+
+<p>Quand je suis rentré à Nice, un peu avant le
+crépuscule, j’ai rencontré sur le quai Masséna le
+bataillon de nos Alpins qui revenait de la promenade. — Sac
+au dos, le fusil sur l’épaule, droits
+et allègres, les petits chasseurs aux guêtres poudreuses
+marchaient d’un pas rythmé et léger.
+Sous le béret crânement incliné, leurs jeunes
+figures aux moustaches naissantes souriaient
+malgré la fatigue. Il y avait dans leur démarche
+alerte et souple quelque chose de joyeux et d’assuré ;
+dans leur physionomie ouverte, un entrain
+sans pose et sans fanfaronnade. Sous le rayonnement
+empourpré du soleil oblique, le bataillon
+défilait bravement aux sonneries des clairons.
+En mon cœur, la note patriotique se remit à claironner
+à l’unisson, et dussé-je être accusé de chauvinisme,
+je constatai, avec orgueil, que nos
+petits Alpins avaient la mine plus virile et plus
+martiale que les <i>bersagliers</i> aux chapeaux empanachés
+de plumes de coq.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c19">NOUVELLE NEIGE<br>
+<span class="xsmall">ET</span><br>
+VIEUX SOUVENIRS</h2>
+
+
+<p>Hier matin, quand je me suis réveillé, j’ai vu
+toutes les hautes cimes poudrées à blanc. Pendant
+la nuit, la neige est tombée sur les montagnes
+hardiment découpées qui enceignent le
+fond du lac d’Annecy. Ces blancheurs éblouissantes
+forment un contraste charmant avec les
+pâturages verts, les bois que l’automne colore et
+le bleu foncé du lac. Le voisinage de la neige
+donne une teinte plus chaude et plus dorée aux
+coups de soleil qui tombent sur les arbres et sur
+les vignobles où le raisin noircit. En même temps,
+ce premier semblant d’hiver rend le paysage plus
+intime et mieux clos. On s’y sent plus enfermé
+encore, plus entouré de paix et de recueillement,
+plus disposé aux lectures et aux méditations de
+longue haleine. J’en profite pour lire ce livre de
+<i>Napoléon et ses détracteurs</i> que le fils de Jérôme
+Bonaparte vient d’écrire <i lang="la" xml:lang="la">pro domo suâ</i>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tout en parcourant ce plaidoyer en réponse au
+<i>Napoléon</i> de M. Taine, je songeais aux destinées
+de la légende napoléonienne. Aujourd’hui cette
+vive polémique au sujet des vertus ou des tares du
+premier Napoléon occupe encore les lettrés et
+fournit des sujets d’articles aux journalistes, mais
+elle laisse profondément indifférente la masse du
+public. Le peuple se passionne peu pour ou contre
+Bonaparte. Quelle différence entre les préoccupations
+populaires d’il y a quarante ans et celles
+d’aujourd’hui ! Lorsque j’étais enfant, le nom de
+Napoléon était honoré dans les campagnes à
+l’égal du saint de la paroisse. Dans chaque maison,
+une lithographie ou une image d’Épinal,
+accrochée au mur, rappelait l’épopée napoléonienne ;
+dans chaque village, d’anciens soldats,
+débris de la grande armée, redisaient à
+satiété, à la façon des conteurs populaires, quelque
+épisode des guerres du premier Empire, et
+entretenaient le culte du <i>petit caporal</i>. Il n’y avait
+pas un dîner de noce ni un repas de corps où, au
+dessert, quelque paysan ne se levât et, le verre
+en main, n’entonnât une chanson en l’honneur de
+« l’empereur ». — Aujourd’hui le piteux dénouement
+du second Empire et la guerre de 1870 ont
+ruiné la légende napoléonienne chez les paysans.
+Une froide et épaisse couche de neige est tombée
+sur l’ancienne idole et l’a ensevelie profondément.
+Les vieux soldats, qui réchauffaient de leur
+enthousiasme et de leurs récits épiques les cerveaux
+naïfs des pâtres et des laboureurs, sont
+allés à leur tour dormir sous la terre, et chacun a
+emporté dans sa fosse un lambeau de la légende.
+Avec le dernier des médaillés de Sainte-Hélène,
+le feu sacré s’est définitivement éteint.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Avant 1848, ces curieux débris de la grande
+armée étaient encore très nombreux dans nos
+provinces de l’Est : rudes sous-officiers chevronnés,
+devenus gardes forestiers ; lieutenants ou
+capitaines éclopés pendant les dernières guerres
+ou mis en retrait d’emploi à la Restauration. C’étaient
+en général de braves gens, un peu grognons
+quand leurs vieilles blessures les faisaient
+souffrir, mais bons vivants et enragés chasseurs.
+Peu cultivés pour la plupart et d’intelligence médiocrement
+développée, ils étaient intéressants
+par la façon simple et pittoresque dont ils racontaient
+leurs prouesses militaires. Leur naïve idolâtrie
+pour l’empereur avait quelque chose de touchant.
+Ils se réunissaient les uns chez les autres
+et passaient l’après-midi à reparler de leurs campagnes,
+à louer le temps passé et à débiner le
+temps présent. A les entendre, nous n’avions plus
+de généraux et le <i>petit caporal</i> avait emporté dans
+son tombeau le secret de gagner des batailles.
+J’assistais souvent à leurs entretiens, ayant parmi
+eux un aïeul maternel, et je m’en revenais la tête
+farcie de récits merveilleux sur la guerre d’Espagne
+et la bataille de Leipzig.</p>
+
+<p>J’en ai connu un surtout qui a laissé dans ma
+mémoire d’enfant une trace bien vivante. — On
+l’appelait le canonnier Bannet et il était manchot,
+ayant eu un avant-bras emporté par un boulet à
+Waterloo. Il avait pris la ville en haine et s’était
+retiré au fond d’un bois où il s’était fait bâtir une
+maisonnette entourée d’un jardinet. Il vivait là
+comme un ours, hiver et été, cultivant son potager,
+tendant des rets aux petits oiseaux et faisant
+lui-même son lit et sa cuisine. De temps à autre,
+il y recevait la visite de quelques anciens compagnons
+d’armes, et mon grand-père m’y emmenait
+parfois pendant les après-midi de vacances. — Je
+vois encore distinctement la maisonnette carrée,
+bâtie en pierres rougeâtres et couverte en tuiles,
+avec un perron de quelques marches où fleurissaient
+des rosiers ; les planches de choux et de
+pommes de terre ; la pelouse desséchée et les
+taillis s’étendant à une lieue aux entours. Non
+loin de l’habitation, il y avait un grand hêtre aux
+ramures retombantes, à l’ombre duquel le canonnier
+Bannet s’asseyait sur une pierre pour fabriquer
+ses <i>raquettes</i> à prendre les oiseaux. Je me
+souviens que j’étais émerveillé de la dextérité
+avec laquelle ce manchot se servait de son moignon.
+Cela semblait tenir du sortilège, et cette
+adresse, jointe aux bizarres façons de vivre du
+vieux soldat, ne contribuait pas peu à m’inculquer
+pour lui un respect mêlé de crainte superstitieuse.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je le tenais quasi pour un sorcier, surtout depuis
+que je l’avais vu cuisiner une certaine soupe
+au corbeau qui me faisait l’effet d’un breuvage
+enchanté et à laquelle je n’aurais pas touché,
+quand même le <i>petit caporal</i> serait revenu lui-même
+m’en donner l’ordre. Le canonnier savait
+toutes sortes de recettes et de secrets qui me
+paraissaient sentir le sortilège. Il charmait les
+oiseaux rien qu’en sifflant un air, il avait apprivoisé
+un crapaud qui accourait à son appel. Contrairement
+aux préjugés populaires, il affirmait
+que ce batracien, non seulement est un animal
+doux et inoffensif, mais qu’il rend d’utiles services
+dans les potagers. Il introduisait dans le menu de
+ses repas des quantités de plantes sauvages dont
+il vantait les quantités comestibles ; ainsi, il se
+confectionnait des salades avec des cœurs de
+chardons et de jeunes pousses d’orties, et il s’en
+régalait, tandis que j’ouvrais de grands yeux
+ahuris.</p>
+
+<p>Le mobilier élémentaire qui garnissait la maisonnette
+était aussi hétéroclite que les façons de
+vivre du propriétaire. Les murs blanchis à la
+chaux étaient ornés de chouettes et de hiboux aux
+ailes clouées en croix. D’étranges papillons de
+nuit et des coléoptères plus étranges encore,
+épinglés sur des bouchons, garnissaient la tablette
+de la cheminée. Mais ce qui me paraissait beaucoup
+plus singulier, c’était une petite pile de gros
+sous vert-de-grisés, posée sur une sorte de piédouche
+en velours, au-dessous d’un portrait de
+Napoléon I<sup>er</sup>, et recouverte soigneusement d’un
+de ces globes en verre sous lesquels on abritait
+autrefois les pendules. — Bien que le canonnier
+Bannet m’intimidât fort et que je ne me permisse
+guère de le questionner, un jour pourtant, la
+curiosité l’emportant sur la crainte, je lui demandai,
+en désignant la relique :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est que ça, monsieur ?</p>
+
+<p>— Ça, moutard, répondit-il en soulevant avec
+précaution le globe de verre, c’est un trésor plus
+précieux que tous les diamants du Brésil !… Regarde
+bien ces gros sous, car tu ne verras jamais
+rien de pareil dans toute ta vie. Ils ont été dans
+la poche de l’empereur !… La veille de Fleurus,
+Napoléon passait près de ma batterie, et je l’entendis
+se plaindre à un de ses généraux d’avoir
+trop de monnaie de cuivre dans son gousset :</p>
+
+<p>«  — Qui veut me débarrasser de cette mitraille ?
+dit-il en regardant du côté de la batterie.</p>
+
+<p>»  — Moi, sire ! » m’écriai-je bravement en
+m’élançant en avant et en tendant une pièce de
+quinze sous que je conservais comme la prunelle
+de mes yeux.</p>
+
+<p>Il me regarda, sourit et, me jetant la poignée
+de billon :</p>
+
+<p>«  — Tiens, mon brave, remets ta pièce en
+poche et garde les sous pour boire une bouteille. »</p>
+
+<p>… Et je les ai gardés, ajouta gravement le
+canonnier Bannet, en replaçant le globe sur le
+morceau de velours, — et on les enterrera avec
+moi !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Hélas ! pauvre vieux canonnier manchot, on l’a
+enterré aux environs de 1850. Il s’en est allé,
+heureusement pour lui, avant la débâcle du second
+Empire et la guerre de 1870. — Quand je
+suis revenu au pays, après l’invasion, j’ai été visiter
+la maisonnette du vieux Bannet. Je l’ai trouvée
+en ruine. Les bois avaient été abattus et, sur les
+murs du logis effondré, les soldats allemands du
+corps d’occupation avaient charbonné leurs noms,
+avec le numéro de leur compagnie et de leur
+régiment.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c20">MORALE EN ACTION</h2>
+
+
+<p>L’autre jour, entre chien et loup, à l’heure
+du thé, je causais morale avec ma vieille amie
+M<sup>me</sup> C…, pendant qu’au dehors l’ouragan secouait
+les fenêtres et décoiffait les cheminées.
+Nous en étions venus à constater que l’institution
+du mariage subissait pour le quart d’heure
+une crise tempêtueuse semblable à celle qui en
+ce moment, dans la rue, semait des ardoises sur
+la tête des passants ; — et nous comptions sur
+nos doigts les désastres récents que ce coup de
+tempête avait produits dans plusieurs ménages
+de notre connaissance…</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> C… est une aimable vieille qui a eu le talent
+rare de savoir vieillir, de sorte qu’à soixante-cinq
+ans sonnés elle paraît plus jeune que son
+âge. Ses magnifiques cheveux blancs et ses spirituels
+yeux bleus donnent à sa figure rosée une
+harmonie douce qui fait songer à des violettes
+écloses sous la neige. Tout en étant naturellement
+bonne et indulgente, elle a son franc parler
+et elle exprime ses opinions sur les choses et les
+gens avec une gaillarde verdeur où l’on retrouve
+une originale saveur de terroir, car, étant née
+entre Chinon et Tours, ma vieille amie est la
+compatriote de Rabelais et de Balzac.</p>
+
+<p>— Quand on songe, me dit-elle, que les trois
+quarts du temps la machine conjugale est détraquée
+par un vulgaire grain de sable tombé par
+hasard dans l’engrenage ! Un misérable gravier
+qu’un charitable et clairvoyant ami n’aurait eu
+qu’à épousseter pour tout faire marcher à souhait !…</p>
+
+<p>— C’est que, repris-je, vous savez… il y a un
+proverbe qui prétend qu’« entre l’arbre et l’écorce
+il ne faut pas mettre le doigt ».</p>
+
+<p>— Je l’y ai mis pourtant, moi, et tout le monde
+s’en est bien trouvé… Voici comment, ajouta-t-elle :</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il y a quelque dix ans, j’habitais encore la
+Touraine et j’avais pour voisin de campagne un
+charmant jeune ménage. La femme était une
+bonne petite créature, très aimante, très sérieuse
+et s’occupant beaucoup de son intérieur ; le mari,
+un honnête garçon, un peu vain, un peu léger,
+excellent musicien et très répandu dans la société
+bourgeoise des environs. Le ménage, très
+uni, marchait à merveille, et jamais Robert (le
+mari) n’avait donné de coup de canif dans le pacte
+matrimonial ; non pas qu’il valût mieux que les
+autres, mais parce que, se trouvant bien de son
+ordinaire, il n’était pas tenté de goûter au potage
+du voisin. Je voyais intimement les deux époux,
+et même le mari m’avait prise pour confidente, ce
+qui, à raison de mon âge mûr, ne pouvait porter
+ombrage à sa jeune femme. — Un jour Robert
+accourut chez moi tout ému ; rien qu’à son air à
+la fois ahuri, mystérieux et triomphant, je devinai
+qu’il y avait quelque anguille sous roche et
+qu’il grillait de me confier un secret. En effet,
+deux minutes après, il se déboutonnait la conscience
+et me contait son affaire.</p>
+
+<p>— Figurez-vous, me dit-il, qu’il m’arrive une
+aventure renversante… Vous connaissez la fille
+du propriétaire de la Grangerie ? Elle s’est mariée
+il y a quinze jours à un avocat de Loches, un
+M. Pontenier, et hier on a célébré à la Grangerie
+le retour de noces. Comme j’avais fait souvent de
+la musique avec M<sup>me</sup> Pontenier avant son mariage,
+on m’avait invité au dîner. — Un repas
+plantureux, arrosé de vins de Touraine aussi
+capiteux que parfumés !… J’avoue qu’en sortant
+de table j’étais un peu lancé et que j’entendais,
+comme on dit, <i>des violons dans le ciel</i>. En traversant
+un couloir assez sombre pour me rendre au
+fumoir, je me trouvai nez à nez avec la jeune
+mariée. M<sup>me</sup> Pontenier était fort appétissante
+dans sa toilette neuve, le couloir était très étroit.
+Nous étions seuls et, je le répète, le vin de Vouvray
+m’avait entrepris le cerveau. Je ne sais quel
+diable me poussant, je lui pris les mains et je la
+complimentai gaillardement sur sa beauté. Je n’y
+entendais pas malice, mais il me sembla que mes
+innocentes galanteries produisaient sur elle un
+effet plus sérieux, car ses mains serraient les
+miennes très amoureusement, ses yeux me regardaient
+d’une façon très tendre et, — c’est là
+que commence l’extraordinaire, — tout à coup,
+elle m’avoua qu’elle m’avait toujours aimé, qu’on
+l’avait mariée contre son gré et qu’elle détestait
+son mari. Puis, au moment où j’étais encore
+ébaubi de cette déclaration, voilà une femme qui
+me tombe dans les bras et qui applique ses lèvres
+sur les miennes… Nous n’avions pas le temps de
+nous en dire long ; elle m’apprit que son mari
+repartait le lendemain, qu’elle s’en retournerait
+seule à Loches, et il fut convenu que nous nous
+arrangerions pour faire le voyage en tête à tête…
+Qu’en dites-vous ?</p>
+
+<p>Il me contait cela avec une pointe de fatuité
+étonnée ; il avait l’air un peu confus, mais au
+fond il paraissait sottement fier de sa bonne fortune,
+comme si c’était une rare et précieuse
+denrée qu’une fille à moitié hystérique, qui se
+jette ainsi au cou du premier venu.</p>
+
+<p>— Je dis que c’est dégoûtant, m’écriai-je, et
+j’espère bien que vous allez en rester là !</p>
+
+<p>En même temps je le dévisageais. Je vis bien
+vite que cette effrontée lui avait mis l’eau à la
+bouche et que ce naïf et vaniteux mari, se croyant
+déjà un foudre de guerre, grillait d’achever sa
+conquête.</p>
+
+<p>— Mon cher garçon, lui représentai-je, vous
+allez faire une sottise. Supposons que vous poussiez
+voire pointe jusqu’au bout, vous ne sortirez
+pas de votre intrigue aussi facilement que vous y
+êtes entré. En province, tout se sait ; M<sup>me</sup> Robert
+apprendra un jour que vous la trompez et, comme
+elle n’est pas femme à prendre la chose en riant,
+votre bonheur domestique s’en ira à vau-l’eau…
+Et tout ça pour une donzelle dont vous serez dégoûté
+avant huit jours !… Croyez-moi, le feu n’en
+vaut pas la chandelle…</p>
+
+<p>Mais j’avais beau prêcher, il avait soif de
+mordre au fruit défendu et ne me répondait
+que par des faux-fuyants :</p>
+
+<p>« Il avait promis, il ne voulait pas avoir l’air
+d’un Joseph, etc. » ; bref, un tas de turlutaines…</p>
+
+<p>— A votre aise ! lui criai-je impatientée. Et
+quand comptez-vous mettre votre beau projet à
+exécution ?</p>
+
+<p>— Demain matin, répliqua-t-il tout gonflé de
+sa prouesse, nous prendrons la voiture de neuf
+heures… J’ai retenu tout le coupé, afin que nous
+ne soyons pas dérangés.</p>
+
+<p>— Bonne chance ! grommelai-je entre mes
+dents.</p>
+
+<p>Mais je m’étais mis en tête de sauver le bonheur
+domestique de mes voisins, et j’avais décidé
+<i lang="it" xml:lang="it">in petto</i> que mons Robert n’aurait pas le dernier…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain matin, enveloppée dans mon
+manteau de voyage, j’allai me mettre en sentinelle
+sur la route. A cette époque, il n’y avait
+pas de chemin de fer de Tours à Loches et le
+service était fait par une diligence qui traversait
+le bourg à neuf heures. Vers neuf heures un
+quart, j’entendis les grelots des chevaux ; je vis
+venir la lourde caisse peinte en jaune, et à mesure
+qu’elle s’approchait, je distinguai dans le
+coupé les silhouettes de mes deux coupables qui
+s’apprêtaient à goûter les douceurs du tête-à-tête.</p>
+
+<p>— Maurice, criai-je au conducteur, pouvez-vous
+me conduire à Loches ?</p>
+
+<p>— Impossible, madame, répondit-il en arrêtant
+ses chevaux, tout est plein. Pourtant il y a
+encore une place dans le coupé, et M. Robert,
+qui l’a louée, ne se refusera pas sans doute à
+vous la céder.</p>
+
+<p>Alors, avec un aimable et hypocrite sourire,
+j’ouvris la portière et j’adressai ma requête au
+naïf don Juan qui, tout ahuri et pris de court,
+n’osa pas me répondre négativement. Sans m’inquiéter
+des mines allongées du couple amoureux,
+je m’assis entre eux deux en leur prodiguant de
+perfides remerciements et nous partîmes.</p>
+
+<p>Adieu le tête-à-tête et ses voluptueuses conséquences !
+Ils durent me supporter jusqu’à Loches,
+sans compter qu’en route je chantai tout le temps
+les louanges de M<sup>me</sup> Robert. Cette effrontée de
+M<sup>me</sup> Pontenier n’était pas assez sotte pour n’avoir
+pas deviné ma manœuvre, et, dans son dépit, elle
+commençait à prendre en grippe son complice,
+qu’elle soupçonnait d’avoir trop jasé. En arrivant
+à Loches, elle le quitta assez sèchement. Quant à
+moi, je gardai mons Robert pour cavalier, et le
+soir, après l’avoir dûment chapitré, je le ramenai
+au bourg, honteux et confus, mais converti…</p>
+
+<p>Ce que devint M<sup>me</sup> Pontenier, peu importe.
+C’était une de ces créatures qui n’aiment dans
+l’amour que le péché, et à ces gaillardes-là les
+consolateurs ne manquent pas.</p>
+
+<p>L’essentiel, c’est que j’avais balayé l’obstacle
+qui menaçait de détruire le bon accord de mon
+jeune ménage, et que je n’ai jamais eu à me
+repentir d’avoir mis mon doigt entre l’arbre et
+l’écorce…</p>
+
+<p>— Voyez-vous, ajouta ma vieille amie en sucrant
+son thé, la morale qui prêche, c’est très bien ;
+mais la morale qui agit, ça vaut mieux encore.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c21">LA PETITE NORINE</h2>
+
+
+<p>Dans un dizain des <i>Promenades et Intérieurs</i>,
+Coppée se demande où les oiseaux « se cachent
+pour mourir » ! Ne vous êtes-vous jamais fait la
+même question à l’occasion de ces jolis oiseaux
+de passage, — ces éphémères comédiennes qui
+ont eu un succès d’une soirée ou d’une saison et
+qui, après avoir traversé le ciel parisien avec
+l’éclat d’une étoile filante, disparaissent sans
+laisser de traces ? — Combien sommes-nous aujourd’hui
+qui ayons gardé le souvenir de la petite
+Norine ? A peine trois ou quatre. Et cependant
+Norine, peu d’années avant 1870, faisait la pluie
+et le beau temps dans un théâtre de genre du
+boulevard. Elle était la comédienne à la mode,
+les petits journaux ne tarissaient pas sur son
+compte et dans les salons du second Empire il
+n’y avait pas de fête réussie sans elle. Je la vois
+encore jouant le Zanetto du <i>Passant</i> devant la
+fine fleur des belles dames de ce temps-là, ou apparaissant
+à un souper de centième, drapée dans
+une robe couleur de blé mûr qui moulait son mignon
+corps et s’harmonisait avec le ton de châtaigne
+de ses cheveux bouclés. Elle avait alors
+vingt ans et, sans être régulièrement jolie, elle
+était charmante avec ses yeux couleur noisette,
+sa peau blanche, ses lèvres très rouges et son nez
+spirituellement retroussé. Elle possédait l’art de
+lancer d’une voix mordante des mots drôles et
+des plaisanteries terriblement salées, et elle
+chantait très gaillardement la chansonnette.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Norine m’intéressait doublement : d’abord à
+cause de ses beaux yeux, puis parce que nous
+étions compatriotes. Elle avait une origine assez
+obscure. Fille d’un fripier de ma petite ville, elle
+avait été enlevée à dix-huit ans par un vieux
+journaliste qui l’avait emmenée à Paris et l’avait
+fait débuter au théâtre. La première fois que je
+la revis, j’eus la maladresse de lui rappeler que
+nous étions du même pays. J’arrivais de ma province
+et j’en rapportais une fleur de gaucherie
+qui — pour me servir de l’argot en usage aujourd’hui — m’exposait
+à commettre les <i>gaffes</i>
+les plus odieuses. Lorsqu’on m’eut présenté à
+Norine et que je l’eus saluée, je lui décochai
+mon plus aimable sourire et lui dis de mon air le
+plus triomphant : « Nous sommes compatriotes,
+Mademoiselle, et j’ai eu le plaisir de vous connaître
+tout enfant. » — Elle me toisa d’un air
+effrontément étonné, puis me tourna le dos sans
+répondre. Ce ne fut qu’après réflexion que je
+compris ma sottise. Aussi, quand, plus tard,
+j’eus l’occasion de me retrouver auprès d’elle, je
+fis celui qui ignorait absolument son origine et
+son nom de famille. De son côté, elle n’eut pas
+l’air de reconnaître en moi le fâcheux qui lui avait,
+un soir, rappelé des souvenirs désagréables, et
+nous devînmes les meilleurs amis du monde. Je
+la voyais souvent au théâtre et dans des réunions
+d’artistes, et, bien qu’une amicale familiarité se
+fût établie entre nous, jamais plus nous ne fîmes
+allusion au passé ; jamais je ne surpris dans ses
+yeux un de ces involontaires regards qui trahissent
+une mystérieuse complicité, entre deux
+personnes possédant un commun secret qu’elles
+ne veulent pas laisser deviner.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après la guerre, elle fit partie de ces troupes
+nomades qui exploitent, en province et à l’étranger,
+les pièces en vogue ; elle joua dans les
+villes d’eaux, passa plusieurs années en Égypte
+et ne reparut plus sur la scène à Paris. Peu à
+peu le silence se fit sur la petite Norine. Ceux de
+ses contemporains qu’elle avait charmés l’oublièrent,
+et la nouvelle génération ignora jusqu’au
+nom de la comédienne. D’autres jolies filles,
+jeunes, pimpantes et plus modernes, recueillaient
+maintenant les applaudissements et les sourires
+sur ce même théâtre où Norine avait débuté. Parfois,
+à la fin d’un souper, des gens à barbes grisonnantes,
+évoquant leurs souvenirs de jeunesse,
+s’écriaient tout à coup : « Et la petite Norine,
+savez-vous ce qu’elle est devenue ? » La plupart
+du temps on secouait la tête et on passait à un
+sujet plus intéressant. Un jour, comme la question
+était renouvelée devant des comédiens, l’un
+d’eux répondit : « Norine ? Elle a quitté le théâtre,
+elle est poitrinaire et elle se soigne je ne sais où,
+dans le Midi. » Une année ou deux s’écoulèrent,
+puis, un matin d’hiver, ayant eu l’idée de rappeler
+le nom de ma compatriote dans un article
+de journal, je reçus par la poste une boîte pleine
+de mimosas et de violettes, avec ces simples mots
+sur une carte : « Remerciements et amitiés de la
+petite Norine. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un mois après, j’eus devant moi trois semaines
+de loisirs, et, comme cette année-là l’hiver était
+détestable, je résolus d’en profiter pour aller
+humer le soleil le long de la Corniche. Lorsque
+j’arrivai à Menton, je songeai tout à coup que le
+petit mot de Norine était daté de cette ville et je
+résolus de me mettre en quête de son domicile.
+La chose fut moins aisée que je ne pensais ; la
+comédienne était peu connue ; pourtant, à force
+de persistance, je finis par découvrir l’hôtel où elle
+se cachait et je lui écrivis pour lui demander la
+permission de l’aller voir. Elle me reçut le lendemain
+et, bien qu’elle eût mis quelque coquetterie à
+l’arrangement de sa toilette et de son visage, je
+ne pus réprimer assez vite une expression de
+surprise en constatant les ravages de la maladie.
+Quelle différence entre la moribonde qui gisait là,
+perdue dans son grand lit, et la pimpante actrice
+d’autrefois ! Hâve sous son maquillage, maigre à
+faire peur, les yeux renfoncés, la poitrine secouée
+à chaque instant par une toux rauque et creuse,
+la comédienne semblait avoir honte d’elle-même.</p>
+
+<p>— Vous me trouvez changée, hein ? murmura-t-elle
+en me tendant sa main émaciée ; je suis
+devenue une belle horreur et je n’ose plus me
+regarder dans une glace… N’importe, c’est gentil
+à vous d’être venu voir ce qui reste de la petite
+Norine !… D’ailleurs, vous, je vous ai toujours
+aimé, parce que vous avez été toujours bon pour
+moi, malgré le mauvais accueil que je vous ai fait
+tout d’abord, quand nous nous sommes revus à
+Paris…</p>
+
+<p>Je la regardai, un peu étonné ; c’était la première
+fois que je lui entendais faire allusion à ma
+fameuse <i>gaffe</i> de jadis.</p>
+
+<p>— Vous croyiez, reprit-elle avec un sourire
+maladif, vous croyiez que j’avais oublié notre première
+rencontre ?… Eh bien ! non, et je vous ai
+toujours su gré ensuite de votre discrétion.
+Voyez-vous, au théâtre, j’avais raconté des tas
+d’histoires sur ma famille et j’avais peur d’être
+blaguée par les camarades, si elles venaient à
+savoir que je sortais de la boutique d’un fripier…
+Mais, malgré ça, au fond, j’aimais mon pays et
+ça me faisait plaisir de me trouver de temps en
+temps avec quelqu’un de là-bas… Vous aviez dans
+les yeux et dans l’accent quelque chose de <i>chez
+nous</i>, et quand vous étiez près de moi, il me semblait
+que je revoyais nos vignes et que je sentais
+l’odeur de nos bois… Ah ! les bois de chez nous !
+je donnerais je ne sais quoi pour être encore au
+temps où j’y allais cueillir des muguets !… Quand
+vous irez à V…, souvenez-vous de faire une promenade
+en forêt à mon intention… Et maintenant,
+adieu, je n’en puis plus… Merci de votre
+visite, mais ne revenez pas… Je ne ne veux pas
+qu’on me voie mourir en détail… C’est trop
+laid… Adieu !</p>
+
+<p>Je la quittai après l’avoir embrassée et je
+n’eus pas de peine à lui obéir, car elle mourut de
+consomption le lendemain.</p>
+
+<p>Ainsi finit la petite Norine, solitairement, dans
+un obscur oubli, après avoir, pendant deux ans,
+émerveillé et ensorcelé tout le Paris boulevardier.</p>
+
+<p>Avant de quitter Menton, j’allai porter des
+fleurs sur sa tombe, et tout en longeant l’allée
+de hauts cyprès d’où l’on voit la Méditerranée
+bleuir, je songeais combien cette réputation après
+laquelle nous courons tous est peu de chose en
+somme, dans cette vie fuyante où hier est déjà un
+rêve, où nous sommes incertains de demain et
+où nous sommes sûrs d’être oubliés après-demain.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c22">PAQUES-FLEURIES</h2>
+
+
+<p>Pâques-Fleuries ! Un joli nom, tout plein de
+jolis souvenirs d’enfance… D’abord ce dimanche
+des Rameaux ouvrait la série des vacances de
+Pâques ; c’était le premier jour de liberté après
+l’emprisonnement des longs mois d’hiver. Puis,
+ce jour-là, l’église était toute parée de branches
+vertes et sentait déjà le printemps. Branches de
+buis à l’odeur amère, branches de saules couvertes
+de chatons jaunissants. Toutes ces <i>pâquettes</i>,
+comme on les appelle dans mon pays
+meusien, se balançaient aux mains des hommes,
+des femmes et des enfants, et mettaient un frisson
+vert dans la nef endimanchée. Les blancs et les
+ors des vêtements sacerdotaux, le rouge des soutanes
+d’enfants de chœur tranchaient plus vivement
+parmi cette verdure ; et, en dépit des longs
+récitatifs de la Passion, chantés alternativement
+par trois prêtres debout devant de hauts pupitres,
+une gaieté printanière régnait dans l’église. Par
+un vitrail ouvert dans la verrière de l’abside, on
+voyait des nuages blancs courir sur le ciel bleu,
+on entendait des pépiements d’oiseaux, on respirait
+à pleins poumons l’air humide imprégné de
+cette pénétrante senteur du buis, et on se disait,
+avec un soubresaut de joie au cœur : « Le printemps
+est revenu ! »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dès le lendemain matin, avide de jouir de ma
+liberté reconquise, je m’en allais tout seul par les
+chemins qui montent vers les vignes et les bois.
+Les buissons d’épine noire n’avaient pas encore
+de feuilles, mais ils étaient tout neigeux de fleurs
+blanches, ce qui leur donnait des airs d’arbustes
+japonais. En dessous, l’herbe poussait verte et
+drue et, à chaque pas, des oiseaux en train de
+bâtir leur nid s’envolaient de la haie et filaient
+presque à ras de terre. Les friches étaient grises,
+mais çà et là on y voyait s’épanouir les corolles
+verdâtres de l’ellébore noir et les magnifiques
+fleurs violettes de l’anémone pulsatille, tandis
+qu’à la lisière des bois les merles sifflaient à plein
+gosier dans les branches rougissantes.</p>
+
+<p>Les vignes à la terre d’un jaune rougeâtre
+étaient pleines de gens courbés vers les ceps. On
+n’y voyait pas encore le moindre soupçon de verdure ;
+rien que l’argile couleur d’ocre et les ceps
+noueux d’un ton noir. Seulement, de loin en loin,
+un pêcher de plein vent dressait sa ramure épanouie
+et comme poudrée d’un rose vif ; puis, en y
+regardant de plus près, on distinguait à deux
+pouces du sol une petite plante de la famille des
+liliacées, à la hampe minuscule terminée par de
+minuscules fleurettes d’un bleu violet. C’était
+l’hyacinthe ou muscari à grappe, qu’on nomme
+aussi l’<i>ail des chiens</i>. Cette plante abonde dans nos
+vignes, et je ne puis respirer sa suave odeur de
+prune sans revoir en esprit nos coteaux rougeâtres
+aux ceps tordus, et ces premières journées
+de printemps qui s’associent pour moi à mes
+premières émotions d’adolescent. Le parfum de
+cette humble fleur évoque devant mes yeux notre
+paysage vignoble, qui, avec les forêts, est un des
+traits les plus saillants du terroir barrois.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le vin de nos vignes n’a pas la haute réputation
+de ses voisins de la Champagne et de la Bourgogne.
+Il ressemble à ces grands hommes de
+province qui redeviennent obscurs dès qu’ils franchissent
+les limites de leur département. Il n’est
+bu et apprécié que dans le pays ; d’ailleurs il ne
+supporte pas le transport. C’est un petit vin léger,
+couleur de groseille, qui se dépouille en vieillissant
+et prend des teintes de pelure d’oignon. Il a
+un agréable goût de terroir qu’estiment fort les
+buveurs de cru, et, tout humble qu’il est, il a
+connu des jours de gloire. Au temps où Marie
+Stuart vint visiter ses parents, les ducs de Bar, il
+fut servi à la table ducale, et la jeune reine y
+trempa ses belles lèvres, tandis que des chœurs
+chantaient des vers composés par Ronsard pour
+la circonstance :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je nourris tout, toutes choses j’embrasse,</div>
+<div class="verse">Et ma vertu par toutes choses passe ;</div>
+<div class="verse">Je serre tout, je tiens tout en mes mains,</div>
+<div class="verse">Et, tout ainsi que de tout je suis maître,</div>
+<div class="verse">Pour commander au monde, j’ay fait naître</div>
+<div class="verse">Ce jeune roy, le plus grand des humains.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>On raconte aussi que ce joli vin de pineau fut
+versé à des cardinaux pendant le concile de
+Trente, et que ceux-ci, soudain illuminés par le
+Saint-Esprit, déclarèrent tout d’une voix que le
+vin de Bar était l’un des meilleurs de la chrétienté.</p>
+
+<p>Depuis, il a un peu déchu, ou peut-être nos
+palais sont-ils devenus plus difficiles. J’inclinerais
+à croire que la qualité de ce vin ducal s’est
+affaiblie par la substitution d’un plant plus vulgaire,
+mais plus productif, au vieux plant de
+pineau qui donnait de petites grappes peu nombreuses,
+mais exquises. — Quoi qu’il en soit, à
+présent encore, les vignes tapissent toutes nos
+collines de la vallée de l’Ornain, et c’est un spectacle
+doux à l’œil, quand, triomphant des gelées
+de mai, les pampres ont poussé et couvrent de
+leur verdure phosphorescente les rondes épaules
+des coteaux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et aux environs de la Saint-Jean, pendant les
+nuits de juin, c’est un charme que d’errer à travers
+nos collines, alors que la fleur de vigne a
+déclos les corolles verdâtres de ses grappes. Une
+virginale et amoureuse odeur se répand dans
+toute la vallée. Ce n’est pas le parfum capiteux
+du vin, mais c’en est déjà l’avant-coureur ; dans
+l’exquise et pure haleine de la vigne en fleur, on
+devine déjà toutes les ivresses qui sortiront de la
+grappe mûre et fermentée. Ainsi les idéales exaltations
+de la puberté commençante font pressentir
+les passions brûlantes de la jeunesse en pleine
+maturité. — Cette odeur vous grise doucement,
+chastement, mais elle vous grise. Quand elle se
+répand dans la vallée et arrive jusque dans la
+ville, les jeunes gens accoudés à leur fenêtre se
+mettent à rêver d’amour, les jeunes filles se
+sentent prises d’une langueur indéfinissable, et
+les vieillards resongent, avec un soupir de regret,
+à leur jeunesse passée. On dit même qu’au fond
+des caves, dans les barriques où il est enfermé, le
+vin des années précédentes subit l’influence de
+cette odeur qui s’exhale du vignoble, et qu’il fermente
+et bouillonne à faire craquer les cercles
+des tonneaux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cette odeur de la jeune grappe aux boutons
+fraîchement éclos et cette autre pénétrante senteur
+de l’hyacinthe des vignes pendant la semaine
+de Pâques-Fleuries se confondent dans ma mémoire
+comme deux sensations sœurs : l’une plus
+innocente, plus enfantine, délicate comme la première
+verdure du printemps ; l’autre, plus vive,
+plus brûlante, apportant avec elle les ardeurs de
+l’été et le trouble des sens déjà éveillés par l’éclosion
+de la vingtième année… Hélas ! et toutes
+deux ne sont plus que des souvenirs déjà lointains !…
+N’importe ! je suis comme le vieux vin
+enfermé dans les futailles, et quand ces odeurs
+me reviennent, évoquées par les premières branches
+de saule et les premières floraisons de
+Pâques, je ne puis m’empêcher de tressaillir.
+Comme le poète de Gœthe, je crie au printemps : — Rends-moi
+ma jeunesse, rends-moi le temps où
+je n’étais qu’un écolier et où je foulais d’un pied
+léger et content la terre rouge de nos vignes
+toutes fleuries d’hyacinthes bleues, toutes gonflées
+de bourgeons naissants !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c23">LE MOINE QUÊTEUR</h2>
+
+
+<p>Il y avait une fois, en automne, au pays savoyard,
+un moine capucin qui faisait la quête du
+vin pour son couvent. Pieds nus, vêtu de bure marron,
+les reins ceints d’une corde, portant sur son
+dos le bidon de fer-blanc destiné à contenir les
+offrandes des vignerons, il allait de village en
+village, au bord du lac d’Annecy, implorant la
+générosité des propriétaires et leur promettant en
+échange des prières ferventes, ce qui n’était pas
+à dédaigner ; on savait que les prières de ce frère
+quêteur étaient particulièrement précieuses, car,
+par grâce spéciale, il avait l’oreille du bon Dieu
+et de saint François. — Néanmoins, cette année-là,
+les vignes avaient gelé en mai, la récolte était
+maigre, les vignerons étaient de mauvaise humeur
+et par conséquent peu donnants. Après
+avoir marché toute la journée au soleil qui ne
+laissait pas d’être ardent, bien qu’on fût en octobre,
+le moine sentait son bidon lui peser sur les
+épaules, encore qu’il se trouvât à moitié vide. A
+la tombée du jour, il arriva harassé et les pieds
+en sang près d’une cabane de pêcheur qui mirait
+son toit de chaume dans les eaux vertes du lac,
+et, n’en pouvant plus, il frappa à la porte, demandant
+un gîte pour la nuit. La femme du pêcheur
+vint lui ouvrir. C’était une jeune femme fort jolie
+et très avenante ; mais, quand elle eut entendu la
+requête du frère quêteur, elle secoua tristement
+la tête : « Je vous plains de tout mon cœur, mon
+pauvre frère, lui dit-elle, mais je ne puis vous
+loger, car mon mari va rentrer, il déteste les
+moines et il est fort brutal. » Pourtant, le moine
+redoublant ses supplications, elle finit par avoir
+compassion et le laissa entrer. Elle lui servit en
+hâte un souper de bouillie de châtaignes et le fit
+monter dans le grenier, où il se cacha dans le
+foin.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Très tard dans la soirée, le pêcheur rentra. Il
+était fort grognon, n’ayant rien pris et mourant
+de faim. Il trouva sa soupe mauvaise, jeta son
+écuelle à la tête de sa femme et, bien que celle-ci
+ne répliquât pas, il se mit à la battre fort vilainement.
+Du fond du fenil où il s’était mussé, le
+capucin entendait toute cette scène, et l’injustice
+de ce traitement lui arracha une exclamation
+indignée. Le pêcheur avait l’oreille fine. « Ah !
+dévergondée, s’écria-t-il, il y a quelqu’un là-haut ?
+C’est sans doute un de tes galants que tu as caché
+dans le foin ! — Non, répondit la jeune femme,
+c’est un moine qui m’a demandé de lui donner à
+coucher. — Un moine !… Attends ! je vais lui
+régler son compte ! » Et il se précipitait vers l’échelle
+du fenil en brandissant un gourdin. Le
+pauvre frère n’eut que le temps de sauter par la
+gerbière, heureusement peu élevée, et de s’aller
+coucher dans les joncs de la berge. Là il trouva
+la barque du pêcheur, la détacha doucement et,
+ramant avec vigueur, il gagna l’autre rive.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Près du talus où il aborda, dans une petite
+anse, se dressait le manoir de la Maladière, dont
+les fenêtres étaient encore éclairées. Le moine,
+plus que jamais vanné de fatigue, résolut d’aller
+y demander l’hospitalité pour la nuit. — Ce manoir
+était la propriété d’une jeune dame fort riche,
+mais d’humeur tellement acariâtre et hargneuse,
+que son mari avait été obligé de la quitter et que
+ses domestiques ne la servaient qu’en tremblant.
+Elle accueillit la requête du capucin avec force
+plaisanteries d’un goût douteux ; prétendit que les
+moines, ayant fait vœu de pauvreté, n’avaient
+besoin que de pain noir pour souper et d’une botte
+de paille pour la couchée. En conséquence, elle
+commanda qu’on servît au frère la soupe des
+chiens et qu’on lui dressât un lit dans l’écurie.
+Elle-même, pour le narguer, vint à la cuisine
+tandis qu’il se reposait au coin de l’âtre. Elle le
+railla sur le contenu de son bidon, l’accusa d’être
+un hypocrite et de s’enivrer en cachette avec le
+vin de la quête. Le pauvre moine se faisait petit
+et ne répondait rien, ce qui exaspéra encore davantage
+cette arrogante créature. Elle l’invectiva
+de plus belle et finalement le fit jeter dehors.</p>
+
+<p>Quand l’infortuné capucin se vit sur la route,
+par cette froide nuit d’octobre, il ne put s’empêcher
+d’établir une comparaison entre cette châtelaine
+si dure au pauvre monde et la femme du
+pêcheur, si avenante et charitable. Les conditions
+humaines lui parurent mal arrangées, et il lui
+monta au cœur un peu de rancune, — car, pour
+être moine, on n’en est pas moins sensible à l’injustice. — Donc
+il s’agenouilla sur la terre et
+levant les yeux vers le ciel plein d’étoiles scintillantes :
+« Mon bon Dieu, pria-t-il, et vous,
+vénéré saint François, faites que la dame de ce
+manoir prenne la place de la femme du pêcheur,
+et qu’en retour celle-ci devienne châtelaine de la
+Maladière. »</p>
+
+<p>Comme on l’a dit plus haut, le capucin jouissait
+au ciel d’un crédit illimité, et incontinent sa
+prière fut exaucée. Des mains invisibles exécutèrent
+la transmutation des deux femmes. Au matin,
+l’acariâtre châtelaine de la Maladière s’éveilla
+dans la cabane du pêcheur, qui, comme entrée
+de jeu, accueillit ses exclamations irritées par
+une formidable volée de bois vert. — A son tour,
+la femme du preneur de truites se trouva, à son
+réveil, dans un grand lit à courtines de soie, au
+milieu d’une belle pièce tendue de tapisseries.
+Quand la femme de chambre entra doucement
+pour apporter le déjeuner de sa maîtresse, elle
+fut étonnée de voir dans le lit une jeune femme
+jolie et douce, au lieu de l’arrogante harpie de la
+veille, et son étonnement redoubla quand elle
+l’entendit lui adresser la parole sur un ton aimable
+et poli. La nouvelle châtelaine se leva et
+émerveilla tous les gens par sa bonne grâce et sa
+bienveillance. On cria au miracle et le bruit de
+cette métamorphose se répandit rapidement aux
+entours, de sorte que le seigneur châtelain, qui
+s’était enfui loin de son ancienne épousée, s’empressa
+de réintégrer le domicile conjugal pour
+contempler la nouvelle maîtresse du logis. Il fut
+si ravi de la beauté et de la douceur de la jeune
+dame qu’il résolut de l’épouser sur-le-champ. Le
+mariage fut célébré à l’église voisine et les nouveaux
+mariés revinrent en calèche découverte au
+manoir. Comme ils longeaient les bords du lac,
+une femme en haillons, qui lavait son linge sur
+les pierres du talus, jeta un coup d’œil sur le
+couple, lâcha son battoir et se mit à courir derrière
+la calèche en criant au cocher : « Arrête,
+Mauricet ! Arrête donc, butor ! »</p>
+
+<p>Le châtelain se pencha et reconnut sa première
+femme. Un frisson le prit et il cria à son tour à
+Mauricet : « Fouette tes chevaux, mon garçon, et
+au grand galop !… »</p>
+
+<p>La calèche disparut ; l’ex-châtelaine essoufflée
+s’en revint piteusement vers la cabane du pêcheur
+et, comme elle était en retard pour le souper,
+celui-ci, par surcroît, la régala d’une nouvelle
+volée de bois vert. Le capucin, qui était sur la
+route et qui vit la chose, s’en esclaffa tellement
+qu’il faillit en répandre tout le vin de son bidon.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c24">MONTREURS D’OURS</h2>
+
+
+<p>Je vois toujours nettement le carrefour où je les
+ai rencontrés, ces bohémiens errants, qu’on nomme
+chez nous des <i>camps-volants</i> et qui, comme disait
+Baudelaire :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Promènent sur le ciel des yeux appesantis</div>
+<div class="verse">Par le morne regret des chimères absentes.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>C’était dans un village lorrain, très vulgaire, et
+qui ne se recommande aux touristes que par son
+église bâtie au quinzième siècle. L’édifice est resté
+inachevé. L’architecture extérieure est du pur
+style renaissance et rappelle un peu la décoration
+de la cour du Louvre. Au-dessus du grand portail
+brodé de feuillages, règne une frise où sont sculptés
+des personnages bibliques : Adam, Ève, puis
+la Mort et la Résurrection. L’ensemble est élégant,
+mais bien inférieur comme charme et
+comme sentiment aux églises bretonnes de la
+même époque. — En somme, le monument nous
+avait laissés froids et, pour nous réchauffer, nous
+étions allés prendre un grog à l’auberge d’en face.</p>
+
+<p>Tandis qu’au milieu d’un essaim de mouches
+nous vidions nos verres, un bourdonnement de
+tambour de basque et un chant guttural nous attirèrent
+à la fenêtre. O ressouvenir de Heine et
+d’<i>Atta-Troll</i> !… Sur la place, une famille de tsiganes
+faisait danser un ours pelé. — Coiffé d’un
+fez déteint, vêtu d’une veste en lambeaux, un
+grand gaillard aux cheveux noirs longs et plats,
+au teint cuivré, aux prunelles ardentes et mobiles,
+agitait la chaîne de l’ours qui se dandinait lourdement
+devant lui, tenant un bâton dans ses
+pattes de devant. L’homme tapait sur son tambour
+de basque et beuglait en même temps une mélopée
+monotone, rappelant les chants arabes.</p>
+
+<p>Un bambin de huit ans, couleur de bronze
+florentin, ayant de beaux yeux lumineux et une
+bouche souriante, bondissait pieds nus, à côté de
+l’ours, avec les mouvements gracieux et souples
+d’un jeune animal. Un joli âne d’un gris argenté
+portait sur son dos, dans l’un des paniers jumeaux,
+un autre enfant de deux ans à la tignasse blonde
+et crépue ; et regardant l’âne, l’homme et les enfants,
+une jeune femme de vingt-quatre ans environ,
+petite, assez rondelette, avec de grands
+yeux noirs, un air de bonté, un éblouissant sourire,
+suivait le rythme du chant ainsi que le dandinement
+de l’ours et balançait à l’extrémité d’un
+bâton posé sur son épaule une sorte de sac où
+dormait, demi-nu, un dernier moricaud de dix
+mois.</p>
+
+<p>Ils n’avaient pas la mine de gens qui ont fait
+fortune ; la femme portait en bandoulière une pauvre
+petite sacoche de cuir bien plate. Les paysans,
+race peu aumônière, s’attroupaient autour d’eux et
+les dévisageaient d’un air demi-curieux, demi-méfiant,
+mais ne leur donnaient pas un sou. Nous
+avions glissé une pièce blanche dans la main de
+la jeune femme, puis une autre dans celle du
+bambin qui se mit à bondir en montrant toutes ses
+dents. Il fallait entendre les remerciements qu’ils
+nous prodiguaient avec une expansion et une gesticulation
+toutes méridionales, dans leur guttural
+jargon émaillé de quelques mots français.</p>
+
+<p>Nous avions envoyé à la mère des grogs et des
+biscuits. Elle faisait boire d’abord son homme,
+puis les deux enfants et en gardait à peine quelques
+gouttes pour elle. Même elle avait donné un
+biscuit au petit dernier, déposé à terre dans son
+sac, et tout à coup nous entendîmes celui-ci
+pousser des cris d’aiglon, parce que l’âne voulant
+être aussi de la fête avait penché vers le sac sa
+tête aux longues oreilles, pour attraper une lippée
+du gâteau.</p>
+
+<p>Ils étaient de la Serbie et depuis tantôt six mois
+couraient le monde ; ils comptaient maintenant,
+en allant de village en village, se diriger vers
+leur pays d’origine, — « du côté que vient le soleil ! »
+nous disait la jeune femme avec un redoublement
+de lumière dans les prunelles.</p>
+
+<p>Nous les quittâmes un moment pour visiter le
+village. Ce ne fut pas long : — deux ou trois rues
+encombrées de fumier, de petites maisons basses
+aux toits de tuile brune, avec les engrangements
+à côté, et en arrière, le jardin clos de haies vives
+où des linges lessivés séchaient au soleil : — après
+quoi, il ne nous restait plus rien à voir. En repassant
+par la grand’rue, devant la maison du maréchal-ferrant,
+au pied d’un haut perron où des tas
+d’enfants étaient assis en grappes, nous retrouvâmes
+nos tsiganes occupés à faire remettre un
+fer à l’un des pieds de l’âne.</p>
+
+<p>Pauvres gens ! ils avaient profité de nos pièces
+blanches pour se permettre cette grosse dépense,
+différée peut-être depuis des mois. Bien souvent
+sans doute, le soir, en s’arrêtant pour camper au
+revers d’un fossé, ils s’étaient dit : « Quand il
+nous arrivera une bonne aubaine, nous ferons
+ferrer l’âne… » Et l’aubaine était enfin venue. — Le
+baudet à la croupe frissonnante secouait les
+oreilles et ruait, maintenu à grand’peine par le
+mari. L’ours, resté libre un moment, en profitait
+pour chercher aventure dans un tas de fumier ;
+l’aîné des gamins jouait avec le tambour de basque ;
+la femme aidait son homme à tenir l’âne,
+puis courait de temps en temps vers le nouveau-né
+qui roulait dans son sac posé à terre et geignait
+doucement…</p>
+
+<p>Comme nous remontions en voiture, ils nous
+envoyèrent un dernier sourire et un dernier
+merci. Nous les perdîmes de vue à un tournant du
+chemin. Ils reprirent sans doute, eux aussi, leur
+route vers le pays « d’où vient le soleil », mais cette
+rencontre de hasard, en ce village perdu, avait
+jeté entre nous une semence d’amitié. Ils emportaient
+le souvenir de nos pièces blanches, nous
+emportions leur pittoresque image. C’est de ces
+communions d’âmes, respirées au passage comme
+une fleur, que le parfum de la vie est fait.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c25">DANS L’ENGADINE</h2>
+
+
+<p>Souvent, quand il m’arrivait de parler de mes
+modestes voyages dans les Vosges, les Pyrénées
+ou la Savoie, j’étais interrompu par un monsieur
+qui s’écriait, avec un pli de dédaigneuse compassion
+au coin des lèvres : « Vous ne connaissez
+pas l’Engadine ? Alors, vous n’avez rien vu ! » A
+la fin, cela m’a agacé et, cette année, je me suis
+dit : « Allons voir l’Engadine ! » M’y voici.
+J’avoue que, de Coire à Bergün, la première partie
+du chemin m’a émerveillé. Cette route qui monte
+à travers des forêts de sapins et de mélèzes, ces
+plantureuses prairies enclavées dans les bois, la
+fraîcheur des torrents aux écumes bleuâtres, la
+salubre odeur de foin et de résine éparse dans
+l’air, la tranquille intimité des bourgs où la voiture
+s’arrête pour relayer, tout le verdoyant enchantement
+des pays de montagne m’a été au
+cœur. Je garde surtout le délicieux souvenir d’un
+village, qui se nomme, je crois, Filisur, et où
+j’aurais aimé à faire une halte de quelques semaines. — Les
+rues tortueuses et caillouteuses
+sont bordées de vieilles maisons datant presque
+toutes du seizième siècle. De larges porches cintrés
+en bois ouvragé, ornés de curieux marteaux
+de porte, donnent accès dans ces antiques demeures.
+Les croisées, aux embrasures profondes,
+sont protégées par des barreaux ventrus, aux délicates
+ciselures, d’où retombent des gerbes
+d’œillets rouges. A mi-hauteur de la façade grise,
+des tourelles triangulaires, engagées dans le mur,
+montrent à travers leurs vitres en losange le profil
+d’une jeune fille ou d’une ménagère occupée à
+coudre. Des inscriptions en langue romanche,
+encastrées au-dessus des porches, indiquent la
+date de la construction du logis, et se terminent
+généralement par cette phrase : « <i>A Dieu seul est
+gloire et honneur.</i> » Aux entours s’étendent des
+prairies arrosées d’eaux vives et où tintent doucement
+les <i>clarines</i> des vaches. Tout cela a un bon
+parfum de bien-être et de quiétude, qui suscite
+des rêves de vie casanière et méditative, au fond
+des vieux logis fleuris d’œillets rouges.</p>
+
+<p>Mais les voyageurs ne s’arrêtent pas dans ce
+pastoral village : ils se hâtent vers les stations à
+la mode. A travers les gorges rocheuses, les cols
+dévastés par les récentes avalanches, les montagnes
+dénudées aux cimes tachées de neige, la
+voiture les emporte vers Saint-Moritz ou Pontresina,
+dans cette Haute-Engadine tant vantée par
+les Anglais et par le guide Baedeker, et qui, en
+somme, ne diffère pas sensiblement de Zermatt,
+de Chamonix et même de Cauterets.</p>
+
+<p>Saint-Moritz est un éparpillement d’hôtels, de
+cafés et de bazars au revers d’une vallée boisée de
+mélèzes avec au fond un lac minuscule.</p>
+
+<p>Rien de plus irritant, de plus inharmonieux à
+l’œil que ces constructions de plâtre et de carton,
+jetées à la hâte et en désordre dans cette sévère
+solitude. Cela détonne et hurle comme de fausses
+notes. Le long d’une large chaussée inhospitalière,
+de laides échoppes abritent les banales industries
+qu’on est sûr de rencontrer dans toutes
+les villes d’eaux : magasins nomades où des Napolitains
+vendent des peignes d’écaille, des coraux
+et de hideux surmoulages ; où des juifs allemands
+étalent des bibelots truqués et des bijoux
+d’un goût douteux. Sur cette chaussée inondée de
+soleil, passent et repassent dans un flot de poussière
+des voitures de louage bondées de touristes
+en costumes d’opéra-comique. Et là-haut, de
+chaque côté de la vallée, les grands pics gris dénudés
+semblent hausser leurs formidables épaules,
+à l’aspect de cette profane et factice agitation
+mondaine qui vient déranger leur austère impassibilité.</p>
+
+<p>A côté de Saint-Moritz, Pontresina paraît
+presque plus aimable et plus intime avec son
+campanile italien et ses maisons blanches alignées
+le long de la route. Et pourtant, là encore,
+la multiplicité des hôtels et le brouhaha des touristes
+jurent avec la sauvage grandeur du site.
+Des bois de mélèzes et des prairies encadrent
+l’unique rue du village. Le Bernina roule entre
+deux murs de roche ses eaux blanches, et, quand
+vient la nuit, son frais bouillonnement domine
+enfin l’agaçant bruit de ferrailles et de sonnailles
+des voitures de louage. Au-dessus des bois et
+dans l’enfoncement des vallons, les glaciers
+montrent leurs sommités neigeuses. L’un d’eux
+surtout, le glacier du Roseg, allonge en face de
+Pontresina ses aiguilles et ses nappes d’une
+blancheur immaculée. Mais si beau et si solennel
+que soit un glacier, on se lasse à la fin de le contempler.
+Ce blanc immuable vous laisse, en
+somme, l’impression d’un colossal fromage à la
+crème, pendant le jour, et sitôt le crépuscule
+venu, le glacier prend des teintes livides qui vous
+donnent froid dans le dos. Les prairies elles-mêmes,
+d’un vert acide, les mélèzes à la maigre
+verdure, les pics décharnés d’un brun sourd, n’offrent
+pas cette magie de couleurs qui charme
+l’œil en Savoie ou au bord des lacs italiens. Après
+le coucher du soleil, un vent âpre s’élève et vous
+force à vous acheminer vers l’hôtel où une sonnerie
+électrique annonce avec précipitation l’heure
+de la table d’hôte. Et vous retombez alors brusquement
+dans la vulgaire banalité des stations alpestres
+à la mode.</p>
+
+<p>La salle à manger est une halle très vaste, dont
+l’ampleur est encore accrue par la réflexion des
+glaces qui en forment le seul ornement. Quatre
+longues tables de cinquante couverts chacune s’y
+alignent symétriquement. En avant des tables, le
+long de la muraille, tout un bataillon sacré de
+servantes jeunes et vieilles, en robe noire et en
+tablier blanc à bavette, attend gravement que les
+convives aient pris place. Ceux-ci arrivent par
+files, ayant tous fait toilette. Quelques dîneurs
+masculins ont même endossé l’habit noir. Les
+dames, presque toutes anglaises ou allemandes,
+étalent aux yeux les coiffures et les robes les plus
+esthétiques qu’on puisse imaginer : corsages
+froncés de vierges florentines, manches bouillonnées
+à la Marie-Stuart, jupes traînantes. Cela
+vous donne l’idée d’une entrée de choristes dans
+une représentation d’opéra en province. On s’assied
+fort à l’étroit et on mange en train express,
+au milieu d’un brouhaha babélique d’idiomes
+divers, qui empêche toute conversation intime.
+Le dîner ne traîne pas. Les servantes en robe
+noire et en tablier à bavette semblent avoir pour
+consigne de vous enlever votre assiette dans un
+minimum de temps réglé d’avance. Les minutes
+réservées à chaque service sont calculées comme
+pour un trajet en chemin de fer. Aussitôt après
+le dessert, — fruits âpres et petits-fours secs, — on
+se lève de table et le défilé des habits noirs et
+des robes esthétiques recommence dans la direction
+du salon de lecture.</p>
+
+<p>Non, décidément, Pontresina ne m’a point
+charmé. A ce séjour dans la Haute-Engadine,
+combien je préfère l’impression que m’a laissée
+un soir passé dans une modeste auberge de Rapperswill,
+au bord du lac de Zurich ! — L’auberge
+se nomme le <i lang="de" xml:lang="de">Schwanenhof</i> (l’hôtel du Cygne). Elle
+mire dans le lac sa façade blanche à volets verts. — J’y
+étais arrivé en bateau par une douce après-midi
+brouillée de pluie et de soleil, et, pendant
+qu’on installait mon bagage dans ma chambre, je
+m’étais arrêté sous une tonnelle de vignes vierges,
+communiquant avec la salle du café. En face
+de moi, sous l’ombre mobile de la tonnelle, huit
+vieillards endimanchés, demi-bourgeois, demi-campagnards,
+étaient attablés autour de nombreuses
+bouteilles de vin du pays ; et ces huit
+physionomies, aux traits expressifs et d’un caractère
+différent, formaient un tableau qui me rappelait
+les chefs-d’œuvre des maîtres hollandais. L’un
+d’eux, qui semblait l’orateur de la bande, discourait
+avec une verve gouailleuse, et l’on voyait rire
+ses petits yeux bleus sous son feutre gris. Un
+autre, à la figure ronde et rougeaude, ornée de
+moustaches et d’une barbiche encore noires, lui
+donnait gaiement la réplique. Aux deux extrémités
+de la table, deux personnages muets attiraient
+l’attention : le premier, un vieux à la face
+rasée, aux lèvres rentrées, écoutait la discussion
+avec un sourire narquois dans ses yeux finauds
+aux paupières plissées ; — le second, à barbe
+blanche et à mine énergiquement méditative, le
+dos penché, la tête redressée, paraissait ruminer
+et contredire en son par-dedans les arguments
+des deux parleurs de la troupe.</p>
+
+<p>Quand ils furent las de discourir, leurs regards
+se rencontrèrent et, tout d’un coup, ils se mirent
+à chanter en chœur de vieux airs de leur pays.
+Et c’était touchant de voir ces huit septuagénaires,
+ragaillardis par le vin de cru, faire chacun leur
+partie et chanter d’une voix encore juste les airs
+de leur jeunesse. On les applaudissait et un
+cercle se formait autour d’eux. Bientôt arriva le
+patron de l’hôtel, un bonhomme entre deux âges,
+aux gros yeux saillants, aux moustaches épaisses,
+ayant un peu l’air d’un professeur d’Université
+allemande. Il tenait à la main son <i lang="de" xml:lang="de">Gesang buch</i>
+(livre de chants). Il leur indiqua un air, et de
+nouveau ils se mirent tous à célébrer en chœur
+les joies de la maison et « la Suisse libre ». Puis,
+l’hôte passa dans la pièce voisine et, s’accompagnant
+au piano, chanta seul, d’une voix forte,
+bien timbrée et bien posée. Et je vous assure que
+c’était un délice d’assister à cette petite fête campagnarde
+que se donnaient ces braves gens avec
+tant de rondeur et de simplicité ! A travers l’arceau
+verdoyant de la tonnelle, on apercevait le
+lac azuré, les collines vertes semées de villages,
+et, bien mieux qu’à Pontresina, je me sentais heureux
+en face de cette nature riante et de ces bons
+vieux sur les figures desquels glissait un rayon
+de soleil.</p>
+
+<p>Quand ils furent partis, l’hôte m’expliqua l’objet
+de leur réunion. Ces huit vieillards, bourgeois de
+Glaris, avaient tous soixante-dix-sept ans. Ils faisaient
+partie d’une Société de contemporains :
+<i lang="de" xml:lang="de">Jahrgängerverein</i> (ceux qui marchent dans la
+même année). Tous les ans, ils se réunissaient à
+la campagne pour fêter le nouveau pas qu’ils faisaient
+dans la vie. Il y a quelques années, ils
+étaient encore trente ; mais le temps a accompli
+son œuvre de faucheur, et maintenant ils ne sont
+plus que huit, ce qui ne les empêche pas de continuer
+à cheminer en chantant vers le terme du
+voyage.</p>
+
+<p>Oh ! la douce et reposante impression de cette
+soirée, je ne l’oublierai de longtemps. Ni je n’oublierai
+le bon petit hôtel près du lac, avec son
+seuil fleuri d’hortensias et de géraniums ; sa
+tranquille salle à manger, modestement éclairée
+au schiste, où nous dînions à côté de l’hôte ; ses
+deux servantes au corsage blanc, l’hôtesse en
+robe noire, au sourire accueillant, et le lit aux
+draps qui sentaient l’iris.</p>
+
+<p>Le lendemain, quand nous avons pris congé et
+que nous nous sommes dirigés à regret vers la
+station, l’hôte et les deux servantes au corsage
+blanc nous accompagnèrent jusqu’au seuil, et en
+nous retournant, nous les vîmes de loin nous envoyer
+du geste un dernier souhait de bon voyage…
+Et ce souvenir que j’emporte à travers l’Engadine
+me rend encore plus inconfortable et maussade
+la solennelle et banale table d’hôte de Pontresina.</p>
+
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap">Vieux vagabond</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Claudine</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">15</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Persévérance d’amour</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">28</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">A ma fenêtre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">44</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Ames de lycéens</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">53</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Un fils de veuve</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">64</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Premier rendez-vous</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">73</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La chasuble</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">85</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Une joueuse</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">94</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La maison du bord de l’eau</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">107</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Pensées d’automne</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">117</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Saint-Sylvestre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">127</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Pluie en montagne</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">136</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Théâtre d’amateurs</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">146</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le conte des Rois Mages</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c15">154</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le marchand de cresson</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c16">163</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Marcoussis</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c17">171</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Frontière d’Italie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c18">177</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Nouvelle neige et vieux souvenirs</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c19">189</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Morale en action</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c20">199</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La petite Norine</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c21">208</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Pâques-Fleuries</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c22">217</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le moine quêteur</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c23">226</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Montreurs d’ours</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c24">234</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Dans l’Engadine</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c25">240</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap xsmall">ÉMILE COLIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
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+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77748 ***</div>
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for eBook #77748
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