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Un soir d’été, au retour +d’une promenade, nous nous reposions, un de mes amis, sa femme et moi, +au seuil d’un rustique cabaret qui porte pour enseigne: _Au Robinson des +Prairies_. En cet endroit, comme je l’ai dit, le paysage a un caractère +d’intimité campagnarde qui séduirait un peintre. A droite et à gauche du +chemin, de robustes plantations de peupliers de Virginie étendent au +loin leurs ramures frissonnantes, au-dessous desquelles pousse une herbe +verte et drue. La Bièvre, au bas de grands prés en pente, roule sous +l’ombre mobile des peupliers son eau noire silencieuse. Le regard est +comme rafraîchi par la quiétude et la diversité des verdures: le vert +bleuâtre des arbres, le vert tendre des prés, et au fond, dans le +lointain entre-croisement des branches, le vert cendré des fines buées +qui montent de la rivière. On est presque enveloppé de feuillées; dans +une éclaircie seulement, on aperçoit, vaporeusement imprécises, deux +arches de l’aqueduc d’Arcueil qui borne l’horizon. + +A quelques pas de la table que nous occupions et où on nous servait du +madère, un vieux pauvre s’était assis au bord du talus. Recroquevillé et +comme affaissé sur lui-même, il paraissait cruellement vanné et las, non +pas tant du chemin qu’il avait fait que des nombreux et misérables jours +qu’il traînait sur ses vieilles épaules. Ses gros souliers boueux, +crevés, déformés, lamentablement tragiques, semblaient le symbole de +toute une vie de malechance et de détresse. Le pantalon, en loques, +laissait voir de maigres jambes nues; le veston, jadis brun, maintenant +verdâtre, aumône probable de quelque charitable bourgeois, se trouvait +trop étroit pour la forte carrure du nouveau propriétaire; les +boutonnières ne parvenaient pas à rejoindre les boutons; la chemise +bâillait en dessous, éraillée et sordide, découvrant un triangle de +poitrine velue. Sous un affreux chapeau de paille ramassé au coin d’une +borne, la face bise et ridée du vieux, envahie par une barbe blanche +touffue, était éclairée par deux yeux encore vifs, légèrement +gouailleurs. Elle avait une expression poignante de fatigue résignée, +mais sans rien de farouche ni de haineux. + +Il arriva que le garçon qui nous servait emplit, par distraction, un +quatrième verre. S’apercevant de sa méprise, il allait le reverser dans +la bouteille, quand notre compagne l’arrêta net. Elle avait remarqué le +vagabond et son bon cœur s’était ému: + +--Non, s’écria-t-elle, portez le madère avec un biscuit à ce pauvre +homme qui est là-bas. + +Le garçon obéit et le vieux, tout ébaubi, se leva sur ses maigres +jambes. Au lieu de boire, il nous regardait hésitant. Finalement il +s’approcha, le verre en main. + +--Je vous remercie bien, murmura-t-il d’une voix cassée; à votre santé, +ma brave dame, et à celle de la compagnie. + +Il trinqua avec nous, puis trempa son biscuit dans le madère qu’il +sirota à petites gorgées. Ragaillardi par ce vin fortement alcoolisé, il +devint loquace et nous narra son histoire. + +Il comptait soixante-quinze ans et était jardinier de son état. Jusqu’à +la soixantaine, il avait à peu près gagné de quoi vivre en travaillant +pour les pépiniéristes des environs. Mais depuis une quinzaine d’années, +les rhumatismes lui avaient noué les jambes et l’ouvrage avait manqué. +Sa femme était morte; ses enfants, aussi malchanceux que lui, avaient +l’un après l’autre quitté le pays; il ne savait même plus où ils +gîtaient. + +--Voilà, continua-t-il en posant son verre vide sur la table, voilà +comme quoi, dans mon vieil âge, je suis resté seul au monde comme un +orphelin. De fois à autre, je réussissais encore à bricoler par-ci, +par-là, et à me mettre un morceau de pain sous la dent; mais l’hiver +dernier, bernique! les guiboles n’ont plus voulu aller... Alors, j’ai +obtenu d’être placé au dépôt de Nanterre... J’y ai passé trois mois; +mais, voyez-vous, j’y ai eu trop de maux... Toute la sainte journée, il +me fallait brouetter des pierres, et mal nourri avec ça... Puis, quel +sale monde! vous n’en avez pas idée!... Ma foi, quand le beau temps est +revenu, je me suis tiré des pattes et je suis rentré ici... Misère pour +misère, j’aime encore mieux mourir au gîte, au milieu de mes habitudes. +J’aide les gens à biner et à cueillir les fraises. Ça me donne mon pain, +et pour ce qui est du logement, je couche dans une hutte de maraîcher, +en plein champ. Y a pas de porte et le lit est dur... mais, tout de +même, je vis au grand air et je suis mon maître... + +L’excitation qui avait d’abord délié la langue du bonhomme semblait +s’évaporer à mesure qu’il parlait; la lueur qui éclairait ses yeux +devenait moins vive et ses traits finirent par reprendre leur morne +expression de bête de somme éreintée. + +C’est Joubert, je crois, qui a dit: «Le soir de la vie apporte avec lui +sa lampe.» En regardant le vieux cheminot, je me demandais ironiquement +si cette pensée de l’ami de Chateaubriand n’était pas aussi fausse +qu’ingénieuse. A la vérité, Joubert, vivant dans le cénacle fermé et +mondain qui s’assemblait chez Mme de Beaumont, se préoccupait sans doute +plus de ce milieu lettré et aristocratique que du menu fretin de +l’humanité. Il était de ces délicats auxquels le _profanum vulgus_ +n’apparaît que comme une quantité négligeable; d’ailleurs, en sa qualité +de raffiné, il cherchait à rendre chacune de ses pensées par une +pittoresque image, et souvent, quand il avait trouvé l’image, il +s’inquiétait peu de savoir si la pensée était juste. A mon avis, pour +les trois quarts des hommes, le soir de la vie n’apporte qu’une lampe +singulièrement grésillante et fumeuse. Pour notre vieux vagabond, en +particulier, ce n’était pas même une lampe, mais un abject lumignon, à +la lueur incertaine duquel il s’acheminait à tâtons vers la nuit +prochaine. + +Nous lui donnâmes quelque argent, il nous souhaita le bonsoir et +s’éloigna en clopinant. Traînant ses pieds endoloris, le cou enfoncé +dans les épaules, le corps tassé sur soi-même, il se dirigeait +péniblement vers la plaine. Peu à peu, sa silhouette lasse s’atténua au +fond des lignes de peupliers, puis s’évanouit dans les buées grises qui +montaient de la Bièvre... + + * * * * * + +Il y a deux semaines, par une maussade matinée d’octobre, nous nous +sommes rencontrés de nouveau devant la mairie du bourg. L’arrière-saison +débutait par de cinglantes averses. Le vieux était plus vanné, plus +terreux, plus lamentable qu’aux jours de l’été. Malgré cela, sa +contenance restait philosophiquement résignée; ses traits gardaient une +expression de douloureuse bonhomie. Il tourna vers moi ses yeux humides +et inquiets de chien perdu: + +--C’est encore moi, murmura-t-il doucement; la faim, comme on dit, +chasse le loup hors du bois; moi, ce n’est pas tant seulement la faim, +c’est le froid et la pluie qui m’ont chassé de ma cabane. L’eau dégoutte +du toit quasiment comme d’un parapluie troué; la nuit, je me réveille +trempé ni plus ni moins qu’une éponge. Et puis, par ce temps de +grenouilles, il n’y a plus rien à faire dans les champs. Je m’étais +pourtant juré de ne plus rentrer dans c’te gueuse de maison de Nanterre; +mais quand on a le ventre creux, on change forcément d’idée... Si +seulement je pouvais obtenir de la préfecture qu’on me case au dépôt de +Villers-Cotterets... On prétend qu’on y est mieux logé. Enfin, n’importe +où, j’accepterai ce qu’on me donnera, pourvu que j’y puisse mourir au +sec!... + +Sa vieille mâchoire grelottait, son corps déguenillé tremblait; c’était +pitié. Je lui promis de faire les démarches nécessaires pour qu’on lui +procurât promptement un abri. Il me remercia. + +--Voyez-vous, ajouta-t-il, faudrait pas que ça tarde trop. Sans quoi on +me trouvera un matin noyé sur mon grabat dans un bain... Ah! être au +sec, être au sec, voilà tout ce que je demande! + +Mes démarches réussirent assez vite et on m’avisa que le vieux devrait +se rendre sous trois jours à Villers-Cotterets. Dans l’intervalle, le +temps s’était remis au beau et un clair soleil riait dans les champs. +J’envoyai le garde champêtre à la recherche de mon homme et je le +chargeai de lui remettre sa feuille de route avec un peu d’argent. + +--C’est fait, monsieur, me dit le garde à son retour, j’ai mis +l’hospitalisé en chemin de fer... Je l’ai trouvé sur la porte de la +cabane, en train de se chauffer au soleil... Si vous aviez vu son +trou!... Il n’y a pas de baraque à cochons qui ne soit plus logeable. Le +toit est percé comme une poêle à châtaignes; l’eau dégouline des murs, +et la pluie a transformé la litière en une purée de paille et de boue... +Un vrai fumier, quoi!... Eh bien! monsieur, croiriez-vous que le vieux +était tout chagrin de quitter son chenil?... Pendant un bon quart +d’heure, il s’est mis à tourner tout autour de la hutte, en poussant des +soupirs; et quand il s’est enfin décidé à décaniller, ma parole! il +pleurait, monsieur, il pleurait comme un gosse!... + + + + +CLAUDINE + + +C’était l’an dernier, en Savoie, où je voyageais en compagnie de mon ami +Jacobus. Sac au dos, guêtrés jusqu’aux genoux, nous errions depuis la +prime aube à travers les sentiers du Roc de Chère, à la recherche du +rosage ferrugineux (_rhododendron ferrugineum_). Les botanistes du cru +nous avaient dit que cette belle plante aux feuilles laurées, aux fleurs +rouges, qui ne s’épanouit d’ordinaire qu’à deux mille mètres, dans le +voisinage des glaciers, se rencontrait par exception sur le Roc, dont +l’altitude est seulement de cinq cents mètres. + +Ce mont de Chère, avec ses châtaigneraies, ses bruyères, ses prés +enclavés dans les bois et ses rocs cyclopéens élevant au-dessus des +bruyères leur rondeur blanche, a tout l’air d’une solitude enchantée. Le +labyrinthe de Crète n’était rien auprès de l’inextricable lacis des +sentiers qui s’y enchevêtrent. On a beau y revenir; chaque fois on y +trouve de nouveaux chemins et chaque fois on s’y égare.--Vers trois +heures de l’après-midi, nous n’avions pas encore découvert le fameux +rosage ferrugineux, mais nous étions bel et bien perdus. Le soleil +dardait d’aplomb sur les bruyères. Nous suivions les méandres d’un +traître sentier qui longeait la roche et qui, après de capricieux +circuits, venait de nous ramener au point de départ. Jacobus fondait en +eau et se plaignait d’une soif intense. De temps en temps il +s’épongeait, faisait claquer sa langue contre son palais desséché et +maugréait contre les savants et les naturalistes, qu’il traitait de +fallacieux blagueurs.--Jacobus est spiritualiste, et chez lui, quand la +_bête_ est fatiguée, l’âme se dédommage en daubant sur les tendances +positivistes du siècle. + +--Voilà bien les botanistes! maugréait-il. L’un d’eux a entendu dire par +quelque vieille femme qu’il poussait des rhododendrons sur le Roc de +Chère et, sans vérifier le fait, il a consigné la chose dans son +bouquin. Après lui d’autres botanistes se sont empressés de répéter la +même bourde. Pas un d’eux n’a vu cette plante chimérique; voilà pourtant +ce qu’on appelle une science basée sur l’observation des faits!... +Quelle pitié!... Et ce sont ces gens-là qui traitent la métaphysique +d’hypothèse négligeable!... + +Là-dessus, nous avions entamé une discussion très chaude, au bout de +laquelle nous nous étions aperçus que nous mourions de soif et que nous +tournions plus que jamais dans le même cercle vicieux et dans le même +perfide sentier. + + * * * * * + +Après une heure de marches et de contre-marches en plein soleil, nous +arrivâmes enfin à un mur rocheux, du haut duquel on entrevoyait les +toits bruns d’un village entre les ramures d’un massif de noyers. Sans +rien dire,--car la discussion s’était arrêtée depuis longtemps et nous +cheminions la bouche close et le dos arrondi,--nous piquâmes droit vers +les maisons et nous débouchâmes dans l’unique rue du village,--fourbus, +transformés en fontaines et la bouche sèche comme amadou. + +Le village, ou plutôt le hameau, semblait désert et endormi. Tous les +gens étaient aux champs et on ne voyait point d’auberge. Nous étions +arrivés à la marge d’un pré en talus, planté de noyers; à la crête de ce +pré, une maison, bâtie au dix-huitième siècle et d’apparence +confortable, dressait sa façade enguirlandée de vigne et sa toiture en +auvent, abritant une galerie extérieure à piliers et à balcons de bois +fuselé. + +--Le logis a bonne mine, murmura Jacobus. Si nous heurtions à la porte? + +Et nous nous mîmes à heurter, discrètement d’abord, puis avec plus +d’énergie. Au bout de quelques minutes, sous la galerie du premier +étage, un volet s’entr’ouvrit et, dans l’encadrement vert de la vigne +grimpante, une tête de jeune femme,--une aimable tête brune aux yeux +bleus,--se pencha à la fenêtre; puis une voix nette et d’un joli timbre +s’informa de ce que nous désirions. + +--Nous désirons, répondit Jacobus en soulevant son chapeau, savoir où +nous sommes et où nous pourrions trouver une auberge. + +--Vous êtes à Echarvines, répondit la voix jeune et limpide, et pour ce +qui est d’une auberge, il n’y en a point dans le pays. + +Cette réponse jeta mon ami Jacobus dans un tel désarroi, et il fit une +grimace si consternée, que la jeune femme ne put s’empêcher d’éclater de +rire. + +--Il n’y a pas d’auberge à la vérité, reprit-elle, mais vous et votre +ami vous paraissez si vannés de fatigue, qu’il y aurait conscience de +vous laisser sur la route... Entrez donc chez nous; vous vous y +reposerez à votre contentement. + +En même temps elle était descendue; elle avait ouvert une porte du +rez-de-chaussée qui donnait accès dans un vestibule communiquant à la +fois avec le jardin et avec une salle basse dont les fenêtres étaient +voilées d’un rideau de jasmins en fleurs. De la main, elle nous fit +signe d’entrer et nous nous trouvâmes en face d’une belle personne à la +taille souple et bien prise, à la figure ronde et fraîche éclairée par +un front intelligent, de grands yeux d’un bleu pur et des dents très +blanches. Sa toilette était demi-rustique, demi-bourgeoise. Elle +portait, comme les paysannes, la jupe d’indienne et le casaquin de toile +bleue serré à la taille; mais elle était chaussée plus coquettement +qu’on ne l’est à la campagne et les boucles d’acier de ses souliers à +talons tranchaient sur des bas de soie gris; de plus elle avait au cou +un ruban très frais, et des turquoises aux oreilles. + +--Entrez, messieurs, dit-elle avec un sourire avenant, et soyez les +bienvenus chez Claudine Lachenal. + + * * * * * + +Elle nous avait conduits dans une grande salle fort sombre, aux volets +clos, où on sentait un exquis parfum de citronnelle et où on était saisi +par une fraîcheur délicieuse. Tandis qu’elle nous faisait asseoir et que +je me confondais en remerciements, Jacobus, qui, bien que spiritualiste, +craint fort pour l’enveloppe de son âme immortelle, avait noué son +mouchoir autour de son cou et se promenait d’un air agité. + +--Brr!... fit-il, madame... ou mademoiselle?... + +--Mademoiselle, répliqua-t-elle vivement. + +--Eh bien, mademoiselle Claudine, il fait froid comme dans une cave en +votre salle basse; je suis un peu en moiteur, et vous mettriez le comble +à vos bontés en me prêtant un châle. + +Elle le regarda, légèrement interloquée, et sourit: + +--Comment donc, répondit-elle; deux même, si vous voulez! + +Elle monta lestement au premier étage et en redescendit portant un châle +tartan et un cache-nez de grosse laine. Puis elle entortilla elle-même +Jacobus dans le tartan et lui noua le cache-nez autour du cou. Ainsi +affublé, mon ami, avec son chapeau de paille, ses guêtres et sa barbe +grisonnante, avait la plus drôle de mine qu’on pût rêver. Il se laissait +empaqueter et restait grave comme un âne qu’on étrille. + +--Vous sentez-vous mieux? demanda-t-elle, un peu railleuse... Maintenant +je vais vous offrir un verre de vin blanc. + +--Merci, repartit Jacobus qui avait toutes les manies d’un vieux garçon; +je préférerais quelque chose de chaud. C’est plus sain. + +Elle condescendait gaiement à tous ses caprices et elle lui prépara un +bol de lait chaud. + +Tandis que Jacobus soignait «l’enveloppe de son âme», je faisais causer +Mlle Claudine.--Elle ne manquait pas d’esprit naturel et contait +gentiment son histoire.--Elle avait vécu quelque temps à Paris; puis un +sien grand-oncle, dont elle devait hériter, étant quasi tombé en +enfance, elle était rentrée au pays pour le soigner et tenir sa maison. + +--Je suis redevenue tout à fait une paysanne, ajouta-t-elle; je +surveille nos _grangers_ et je tiens compagnie à l’oncle qui ne peut +plus quitter sa chaise. J’ai fait tapisser sa chambre d’un papier à +images, et je l’amuse en lui contant les histoires des personnages +peints sur le papier; je lui ai déjà raconté toute une muraille... Nous +passons ainsi notre temps très gaiement. + +Elle était charmante en m’expliquant la façon dont elle s’y prenait pour +amuser le vieux. Elle nous quitta pour aller l’endormir et elle disparut +légèrement au haut de l’escalier, tandis que Jacobus la suivait d’un +regard admiratif, en écarquillant ses petits yeux. + + * * * * * + +Nous nous retrouvâmes à l’heure du souper qu’elle partagea avec +nous;--un bon et substantiel souper arrosé d’un vin gris du pays qui +pétillait dans les verres. Claudine rit beaucoup de notre course au roc +de Chère, à la recherche du _rhododendron ferrugineux_, et elle se +montra si simple, si naturelle, si bonne enfant, que mon ami Jacobus, +toujours emmitouflé dans son châle, commença à devenir galant. Le vin +d’Echarvines lui avait monté à la tête et il hasardait, à l’adresse de +Mlle Claudine, des déclarations dans un style imagé emprunté au +_Cantique des cantiques_. Comme je les avais laissés un moment en tête à +tête pour aller fumer un cigare dans le jardin, j’entendis Jacobus qui +parlait avec un redoublement d’exaltation. Claudine lui répondait par de +bruyants éclats de rire, puis il y eut un silence et tout à coup un +bruit sec qui sonna comme le claquement d’un soufflet appliqué sur une +joue... Je rentrai précipitamment, et, à la lueur de la lampe, j’aperçus +le mystique Jacobus très penaud et en train de se frotter la figure. +Claudine était debout et ses yeux jetaient de fulgurantes étincelles. En +me voyant, ses traits se détendirent et de nouveau elle éclata de rire: + +--Ne trouvez-vous pas, me dit-elle, que monsieur votre ami est bien +rouge?... Il aura reçu un coup de soleil et je l’engage à aller se +reposer. + +Elle appela une servante qui venait de rentrer et la chargea de nous +montrer notre chambre. + +--Bonne nuit, messieurs, ajouta-t-elle, et bon voyage!... + + * * * * * + +Le lendemain, quand nous fûmes réveillés et équipés, nous ne trouvâmes +plus dans la salle basse que l’une des servantes; Claudine était partie +dès le fin matin pour surveiller ses faucheurs au pré. + +--Mademoiselle vous prie de l’excuser, me dit la servante, et voici ce +qu’elle m’a donné pour vous... + +En même temps elle me tendit un bouquet de rosages ferrugineux tout +frais cueillis. + +Nous cheminâmes assez longtemps en silence. Malgré le bouquet de +rhododendrons, Jacobus paraissait déconcerté et mal en train. Comme nous +tournions le coude que fait la route en descendant vers Talleires, nous +vîmes tout d’un coup, au sommet d’une des pointes du Roc de Chère, une +svelte silhouette féminine se détacher sur le bleu du lac, et je +reconnus Claudine. Notre jolie hôtesse agitait vers nous son chapeau de +paille, et de sa voix mordante elle nous cria de nouveau: + +--Bon voyage! + +--Une charmante fille, dis-je, si gaie, si naturelle, si vivante!... + +--Hum! grommela Jacobus, un peu trop garçonnière... Je goûte +médiocrement ce genre de femmes... Elles ont l’âme trop enfoncée dans la +matière et ne s’attachent qu’aux apparences. + +Pauvre naïf Jacobus!... Je crois qu’il avait son soufflet sur le cœur... +Quant à moi qui ne suis pas un mystique, j’envoyai un dernier salut +reconnaissant à Claudine, dont le tournant de la route nous déroba +bientôt la jeune et robuste silhouette. + + + + +PERSÉVÉRANCE D’AMOUR + + +Ceux qui se sont trouvés mêlés au monde artiste d’il y a vingt-cinq ans +se souviennent encore du gros succès de deux tableaux d’Yves Sommier, +exposés au Salon de 1868. L’un d’eux représentait un vieux Breton jouant +du biniou, sur les marches d’un calvaire en ruine, au fond d’une allée +de trembles effeuillés par l’automne;--l’autre, une jeune femme lisant +le dos tourné à une fenêtre ouverte sur la baie de Douarnenez.--Il y +avait dans ces deux toiles une remarquable habileté d’exécution, une +subtile pénétration de la nature bretonne, avec un rien de +sentimentalité. La couleur en était si charmante et le dessin si +spirituel, que les gens du métier, les amateurs et même le simple public +s’arrêtaient enchantés. Le succès éclata comme une fusée. Dès le +lendemain de l’ouverture, l’écho multiple des journaux répéta le nom du +peintre et Yves Sommier, inconnu la veille, devint célèbre presque sans +transition. Les marchands de tableaux apprirent tout d’un coup le chemin +de son modeste atelier, situé sur un lointain boulevard de la rive +gauche, et les commandes affluèrent. + +Sommier ne s’était jamais vu à pareille fête. Fils d’un obscur employé +de Quimperlé, vivant fort mal d’une petite pension allouée par son +département, il joignait à grand’peine les deux bouts. Les années de +début avaient été pour lui plus grises, plus monotonement tristes que +les landes les plus arides de son pays de Cornouailles. Forcément sevré +de tous les plaisirs parisiens, il se contentait de manger, en +maugréant, son pain sec à la fumée du rôti des heureux. L’hiver, il +piochait à l’atelier; à la belle saison, il regagnait en troisième +classe sa Bretagne, et y vivait comme un paysan, au fond d’un village, +face à face avec cette nature cornouaillaise, dont il cherchait à rendre +la grâce sauvage et la sympathique tristesse. Durant dix années +d’inquiets tâtonnements, il n’avait eu que cinq mois de bon temps dans +un manoir des environs de Pont-Croix, où il était appelé pour +portraiturer les maîtres du logis. + +Ces cinq mois passés sous les châtaigneraies d’une gentilhommière située +à une lieue de l’Océan avaient contenu l’unique roman amoureux de sa +jeunesse. Quand il y repensait, cette brève et savoureuse idylle lui +faisait l’effet d’un courtil en fleurs, muré de verdure et perdu au +milieu d’une solitude pierreuse. Le maître du manoir, M. de Primelin, +était propriétaire d’une des plus importantes conserveries de sardines +de Douarnenez, où il séjournait fréquemment, laissant sa femme, plus +jeune que lui de vingt ans, languir d’ennui à Pont-Croix. Marianne de +Primelin, que son mari appelait familièrement «Mariannic», était de pure +race celtique: un peu romanesque et très dévote, fine, souple, blanche +et rosée comme un chèvrefeuille des haies, avec des cheveux châtains +lissés sur les tempes et des yeux d’un bleu verdissant. Ces limpides +yeux couleur de mer se mouillaient volontiers de mélancolie et parfois +aussi s’éclairaient d’une rapide étincelle de désir. Yves Sommier avait +conquis les bonnes grâces de M. de Primelin, en exécutant pour lui une +pochade d’après la plus jolie de ses sardinières. Sur-le-champ, le +gentilhomme l’avait emmené en son manoir de Pont-Croix pour y faire le +portrait de sa femme et le sien. Il avait posé le premier, mais après +quelques séances, las d’immobilité, il s’était empressé de regagner ses +_fritures_ de l’île Tristan, en cédant son tour à sa femme. + +Ce second portrait prenait plus de temps que le premier. Yves, préoccupé +de rendre la délicatesse de cette poétique figure qui avait le charme +d’un primitif, effaçait et recommençait souvent. Pendant les repos, ces +deux jeunes gens du même âge se communiquaient leur façon de sentir et +de penser, et entre eux se formait une douce intimité, dangereusement +accrue par le familier abandon des longs tête-à-tête en pleine solitude. +Bref, Yves, après s’être épris d’abord de son modèle en artiste, +finissait par s’éprendre aussi de la femme, et un jour arrivait où +Mariannic tombait tendrement dans les bras du peintre. + +Alors, en ce coin perdu de Bretagne, l’artiste et Mme de Primelin +goûtèrent pendant quelques mois, comme Tristan et Yseult dans leur île, +les délices de l’amour défendu. Leur tendresse, assaisonnée par les +remords de la dévote Mariannic et les ingénus émerveillements de ce +garçon jusqu’alors sevré de plaisir, avait l’âpreté savoureuse d’un +fruit sauvage. Ils s’en grisèrent longuement, puis vint la mauvaise +saison et il fallut se séparer. Paris rappelait le peintre. Ils se +quittèrent avec des larmes, en se promettant de se retrouver au +printemps suivant,--et ils ne se revirent plus. Les préoccupations de +son art, le pain quotidien à gagner absorbèrent Yves Sommier et +aiguillèrent sa vie dans une autre direction. De loin en loin, il +recevait de Mariannic une lettre embaumée d’amour et de repentir; elle +lui défendait de lui répondre et il lui obéissait docilement. Après +avoir respiré hâtivement ce mélancolique parfum de la lande bretonne, il +se rejetait courageusement dans la lutte, jusqu’au jour où la chance +daignait enfin lui sourire. Après son heureuse exposition de 1868, il +recevait encore une lettre de Mme de Primelin. Elle avait appris son +succès par un journal et elle lui écrivait quelques lignes débordantes +de joie et aussi de tristesse. Ensuite, le silence se faisait entre eux. +Il ne savait plus rien d’elle et, dans la griserie des premières lampées +de gloire, il oubliait son idylle cornouaillaise, comme il oubliait ses +années de misère. + +Après 1870, le succès d’Yves Sommier s’affirma et grandit encore. On se +souvient que ces années qui suivirent la guerre furent l’âge d’or des +peintres. L’Amérique payait alors généreusement les œuvres des artistes +en renom. Les toiles de Sommier faisaient prime à New-York et il +suffisait à peine aux commandes. Il gagnait ce qu’il voulait et +dépensait son argent avec une fastueuse prodigalité. Ayant passé presque +sans transition de la pauvreté à la fortune, il en était ébloui et une +pointe de vaniteuse gloriole le poussait à éblouir aussi les camarades. +Il avait quitté, naturellement, son humble atelier de la rue +Campagne-Première et s’était fait bâtir un petit hôtel dans la plaine +Monceau. Dans ce nouveau logis, somptueusement orné de vieilles +tapisseries, de meubles rares et de coûteux bibelots japonais, il +donnait des fêtes dont tous les journaux vantaient la magnificence. On y +dansait jusqu’au matin, on y soupait aux sons de la fougueuse musique +d’un orchestre de Tsiganes. Yves était devenu l’homme à la mode; on +publiait ses bonnes fortunes, on racontait les voyages princiers qu’il +faisait en Algérie ou au Pôle-Nord. L’or coulait comme de l’eau entre +ses doigts. Lorsque quelques amis prudents lui conseillaient de modérer +son train et de mettre de côté une part de ce qu’il gagnait, Yves +souriait d’un clair sourire dédaigneux et répondait: «Bah! +j’économiserai quand je n’aurai plus de dents et que je serai vieux!» Il +était de ces artistes qui, comme beaucoup de femmes, ont la dangereuse +faculté d’oublier les choses passées et de ne jamais prévoir le +lendemain. Il sentait en lui la même force, la même facilité de +production; il jouissait pleinement de son succès et se disait que cela +durerait toujours. + +Cela dura vingt ans; puis le goût du public se transforma, ou plutôt +ceux qui goûtaient le réalisme sentimental de Sommier disparurent et +furent remplacés par des amateurs préoccupés d’une autre formule d’art. +De jeunes générations d’artistes envahissaient les Salons annuels et y +montraient des œuvres à la fois plus compliquées et plus violentes. + +Des critiques, en quête d’une esthétique nouvelle, acclamaient les +nouveaux venus. La peinture telle que l’avaient comprise les gens +d’avant 1870, devenait «vieux jeu». Le _modernisme_ d’aujourd’hui +faisait paraître ridicule le _modernisme_ d’autrefois. En art, ce qui a +été conçu et exécuté en vue de plaire au goût du jour est fatalement +condamné à n’avoir que la beauté du diable et à vieillir rapidement. Peu +à peu, la foule passait indifférente devant les scènes bretonnes d’Yves +Sommier. On raffolait maintenant des peintures symboliques, des sujets +étranges, entrevus comme à travers un brouillard. Et Yves était tout +étonné de voir ses toiles revenir des expositions sans avoir tenté +l’amateur. L’Amérique ne donnait plus, et lui, qui d’habitude se +plaignait d’être sans cesse dérangé par les marchands de tableaux, était +obligé de se déranger pour aller leur offrir ses toiles. Encore bien +souvent revenait-il bredouille. «C’est une crise qui passera!» se +disait-il, et il continuait de mener son train ordinaire; mais la crise +ne passa point: tandis que la source des recettes tarissait, les +dépenses courantes se maintenaient au même niveau. Les notes impayées +s’amoncelaient dans les tiroirs, les fournisseurs devenaient aigres et +menaçants, les hypothèques grêlaient sur le joli nid du quartier +Monceau. Sommier vit soudain l’abîme et perdit la tête. Il lui fallut +aliéner pour moitié de sa valeur l’immeuble devenu le gage de ses +créanciers; puis, un matin, les journaux annoncèrent la vente des +tableaux, tapisseries et meubles anciens, «composant la collection +d’Yves Sommier, le peintre bien connu». Quelques feuilles, ajoutant à +cet écho des réflexions malveillantes ou maladroites, s’apitoyèrent +hypocritement sur la détresse soudaine de cet artiste que la fortune +avait jadis choyé et gâté.--Cette note perfide porta le dernier coup à +Yves et l’acheva. + +Après sa débâcle, il était revenu, comme au temps de ses débuts, +habiter, près du boulevard Montparnasse, une chambre et un atelier +situés au cinquième. Il ne vendait plus sa peinture et vivait +péniblement en dessinant des illustrations pour des journaux populaires +ou des livres de distributions de prix. En moins de trois ans, il avait +considérablement vieilli; ses cheveux et sa barbe étaient presque +blancs; ses yeux bruns, autrefois si lumineux, avaient un regard morne +et comme vidé: ils donnaient l’impression d’une fenêtre ouverte sur une +chambre démeublée. Ses anciens amis étaient morts ou s’étaient retirés. +Il ne sortait plus guère. Le soir, après un maigre souper, pareil à ceux +de sa jeunesse, il allumait sa pipe. Écœuré par son banal travail +d’illustrations, il se penchait à sa fenêtre haut perchée et regardait +tout en bas les formes fuyantes des rares passants qui se hâtaient. Peu +à peu, le fond de la rue solitaire devenait vague comme un brouillard +et, avec l’ombre qui montait des pavés, des pensées funèbres montaient +aussi, enténébrant le cerveau endolori de l’artiste. + +Une après-midi d’automne, tandis qu’il s’attelait péniblement à sa +besogne, on sonna à la porte de l’atelier. Craignant de se trouver nez à +nez avec un créancier, il ne bougea pas. Mais la sonnette tinta derechef +plusieurs fois. Irrité de cette obstination, il alla ouvrir, et, dans la +pénombre, il vit s’avancer une femme vêtue de noir, pâle et mince, dont +les yeux luisaient doucement. + +--Monsieur Sommier, dit la visiteuse d’une voix un peu tremblante, vous +ne me reconnaissez pas?... Marianne de Primelin. + +--Mariannic! s’écria-t-il stupéfait. + +Il referma vivement la porte, prit les deux mains de son ancienne amie, +l’amena vers un divan éraillé, sous le jour clair du vitrail, et la fit +asseoir. + +Marianne de Primelin regardait alternativement l’aménagement plus que +modeste de l’atelier, puis la figure précocement vieillie du peintre, et +soupirait. Elle aussi avait été touchée par les années, mais son calme +visage de provinciale gardait encore des restes de joliesse, et ses yeux +vert de mer demeuraient imprégnés de la même grâce mélancolique. + +--Je suis venue à Paris, murmura-t-elle, et ma première visite est pour +vous... Ah! j’ai eu bien du mal à vous trouver!... + +Elle leva vers lui ses limpides yeux pers et reprit: + +--Comme le temps marche!... Il me semble que c’était hier que vous +peigniez mon portrait à Pont-Croix... Et pourtant, que de choses se sont +passées depuis!... J’ai perdu M. de Primelin, il y a deux ans. Après mon +deuil, je me desséchais d’ennui à la maison, et mon médecin m’a +conseillé de voyager. Je me suis décidée à venir à Paris, où j’aurais au +moins chance de revoir... l’ami d’autrefois... Ce n’est peut-être pas +très correct, ce que j’ai fait, mais à nos âges je pense bien que +personne n’y trouvera à redire... Et puis, j’avais quelque chose à vous +demander. + +Alors, avec mille délicates précautions, avec le tact exquis d’une main +féminine et tendre pansant une blessure, elle lui expliqua d’une voix +embarrassée et hésitante qu’elle était riche maintenant, et qu’ayant lu +dans les journaux qu’Yves Sommier était momentanément gêné, elle s’était +enhardie à venir lui demander une grâce... Elle avait de l’argent et ne +savait qu’en faire, et... il la rendrait bien heureuse en acceptant une +dizaine de mille francs qu’elle mettait de grand cœur à sa +disposition... + +En l’écoutant balbutier cette offre de service, Yves rougissait, lui +serrait silencieusement les mains et la considérait avec un étonnement +ému.--Mariannic venant le chercher dans le misérable atelier où il +cachait sa détresse, lui rappelait cet adorable poème de Heine, où Edith +au cou de cygne, devenue vieille, retourne les morts sur le champ de +bataille d’Hastings, afin de retrouver le corps d’Harold, son amoureux +tant aimé autrefois.--Son cœur se serra, ses yeux se mouillèrent. Mais +il était trop orgueilleux pour avouer sa misère et il aurait eu honte +d’accepter l’argent de cette chère créature, qui l’avait jadis si +généreusement aimé et qu’il avait, lui, si profondément oubliée. Il +souleva les mains de Mme de Primelin, les baisa tendrement, puis +affectant un air dégagé: + +--Les journaux ne savent ce qu’ils disent, ma chère amie; je suis +maintenant haut la côte, et je gagne ma vie largement... Je ne vous en +remercie pas moins d’avoir pensé à moi, et si j’ai jamais besoin d’un +service, c’est à vous que je m’adresserai... Ne parlons plus de ça... +Votre visite m’a fait grand bien... Rasseyez-vous et causons tous deux +du bon temps jadis. + +Alors, près de la fenêtre ouverte où le murmure du grand Paris arrivait +à eux comme le bruit sourd de l’Océan, sous les châtaigneraies de +Pont-Croix, ils remuèrent avec délectation les douces cendres du passé. +Ils eurent l’illusion que vingt-cinq années s’étaient évanouies, et que +ce passé durait encore. Pendant des heures, ils s’oublièrent à revivre +le temps où Mariannic était rosée et blanche comme les chèvrefeuilles de +la haie; où Yves, au seuil de la jeunesse, regardait la vie avec +confiance et portait gaiement son avenir dans sa main, comme une boîte +de Pandore non encore ouverte.--Le crépuscule les surprit au milieu de +cette évocation amèrement délicieuse. + +--Il faut que je parte, insinua Mariannic; je suis contente de vous +avoir retrouvé, mon ami... Mais nous nous reverrons, n’est-ce pas? + +--Certes! répondit Yves, en baisant ses beaux yeux vert de mer, oui, +nous nous reverrons... Où êtes-vous descendue?... + +Elle lui donna l’adresse de son hôtel; puis, souple et légère comme +jadis, elle sortit. Yves se courba sur la rampe pour la voir encore au +tournant des marches. Il rentra, le cœur gros, les yeux humides, dans +son atelier obscur, alluma une pipe et s’accouda à sa fenêtre mansardée. +Longtemps, il regarda le pavé de la rue déserte. Il songeait à +Pont-Croix, à cette fleur d’amour respirée en pleine jeunesse, à cette +affection restée brûlante au fond du cœur de la chère femme, qui, elle, +n’avait jamais oublié. Pendant quelques heures, la visite inespérée de +Mariannic lui avait donné une illusion de quiétude et de rassérénement; +mais demain, l’affreux demain allait se lever avec ses ordinaires +écœurements et sa navrante misère... Après s’être désaltéré à la source +de Jouvence, ne valait-il pas mieux rester à jamais sur cette fraîche +impression?... De plus en plus il se penchait hors de la fenêtre, +attiré, hypnotisé par la nuit mystérieuse de la rue. La tête lui +tournait, ses yeux se fermèrent. Tout à coup, Yves se laissa glisser +dans le vide et alla s’écraser sur le pavé du trottoir, où un sergent de +ville le trouva mort quelques heures après. + + + + +A MA FENÊTRE + + +J’ai des habitudes campagnardes, et je me lève avant l’_Angelus_ de six +heures. C’est le bon moment pour travailler, surtout dans la chaude +saison. A cette heure matinale, la rue est silencieuse et presque +solitaire. De rares ouvriers filent le long du trottoir dans la +direction de leur atelier. Le laitier et la laitière commencent seuls à +enlever les volets de leur boutique. Aux étages supérieurs, tout est +encore endormi;--les martinets qui sifflent en volant comme des flèches +au-dessus des toits, et moi, accoudé à l’appui de ma croisée, nous +sommes à peu près les seuls êtres occupés à jouir de la fraîcheur de la +matinée, et à contempler le soleil qui monte dans des nuages roses +au-dessus du clocher de l’église voisine. + +Avant-hier, cependant, je me suis aperçu que je n’étais pas l’unique +spectateur du premier réveil de la rue. Dans l’hôtel meublé qui fait +face à ma maison, une fenêtre était toute grande ouverte à la même +hauteur que la mienne, et à travers les lames de ma jalousie baissée, je +pouvais suivre le va-et-vient affairé de la personne qui occupait la +chambre. D’ordinaire, les habitants de cet hôtel sont peu matineux, et, +au risque d’être indiscret, je me mis à observer curieusement la +voyageuse,--car c’était une femme qui se trouvait sur pied dès avant la +sonnerie de l’_Angelus_.--Elle pouvait avoir vingt ou vingt-deux ans. +Elle venait de se coiffer et, sommairement vêtue d’une camisole blanche +et d’une jupe de couleur sombre, elle était occupée à brosser sa +robe,--une simple robe noire qui ne paraissait plus très fraîche et à +laquelle elle prodiguait des soins maternels. Elle l’effleurait à peine +avec la brosse, puis, à l’aide d’une serviette mouillée, elle enlevait +délicatement les grains de poussière logés dans les coutures et les +fronces. Encadrée par la baie de la fenêtre, un pied posé sur une +chaise, elle se penchait vers la robe étalée sur son genou, de sorte que +je pouvais, sans être vu, l’observer de face et de profil. Elle était +bien faite; sans être jolie, elle avait une physionomie ouverte et +intéressante, le teint un peu hâlé, de grands yeux, des cheveux châtains +lissés sur un front bombé et intelligent. Elle avait l’air décidé, mais +non effronté. Cette assurance semblait provenir d’un exercice précoce de +la volonté et de l’initiative: elle n’excluait pas une honnête retenue, +car, ayant entendu sans doute du bruit à la porte de sa chambre, et +craignant d’être surprise dans sa toilette sommaire, la jeune femme +tressaillit tout d’un coup et se rejeta en arrière avec un geste +pudiquement effarouché. + +Lorsqu’elle eut terminé son travail de nettoyage, elle quitta la fenêtre +un moment, puis elle reparut vêtue de sa modeste robe noire, la taille +svelte, la poitrine bombée sous l’étoffe déjà mûre du corsage. Je la vis +prendre sur la table un grand carton de dessin et y enfermer une équerre +et une règle plate toutes neuves. Peu après, vers sept heures, elle +sortit de l’hôtel,--coiffée d’un chapeau de paille noire, portant le +carton sous son bras,--et se dirigea vers les quais.--Alors je +compris.--La matineuse jeune femme était une institutrice des environs +de Paris, venue pour subir les épreuves d’un concours ou d’un examen à +l’Hôtel de Ville. + + * * * * * + +Et je me rappelai ces attroupements de jeunes filles que j’avais +remarqués chaque jour dans la rue des Tuileries, à la porte de ce +bâtiment en planches qui sert alternativement à des expositions et à des +examens. Je revis toutes ces jeunes têtes anxieuses, toutes ces +fillettes de quatorze à vingt ans, aux doigts tachés d’encre, au cerveau +bourré de notions scientifiques et littéraires emmagasinées à la hâte. +Les unes, celles qui ont quelque fortune, venaient là pour obéir à un +caprice de la mode et pour satisfaire un vaniteux point d’honneur;--les +autres s’y pressaient pour conquérir un brevet qui leur assurât +l’espérance très aléatoire, hélas! d’un gagne-pain honnête.--Mon +institutrice de l’hôtel meublé devait appartenir à cette seconde +catégorie.--Et je me sentais saisi de compassion à la pensée de ces +pauvres filles enfermées pendant des journées entières dans ce +baraquement en planches, devant une dictée, une composition sur un sujet +historique ou un dessin d’ornement; je me disais que c’était pitié, par +cette chaleur sénégalienne, d’obliger ces jeunes organisations à se +torturer le cerveau et à se tendre les nerfs pour répondre aux +insidieuses questions des examinateurs. Je me demandais si, pour +quelques-unes, le plus clair résultat de cette épreuve fatigante ne +serait pas une fièvre cérébrale ou une maladie nerveuse. Je plaignais de +tout mon cœur, surtout, l’institutrice en robe noire que j’avais vue, ce +matin, partir sans même prendre le temps de déjeuner. + + * * * * * + +J’épiai son retour, le même soir derrière ma jalousie. Elle rentra vers +six heures, avec son grand carton de dessin. Elle paraissait harassée, +écrasée à la fois par les émotions du jour et par la chaleur qui était +suffocante. A peine installée dans sa chambre, sans se douter qu’elle +pourrait être vue, elle enleva sa robe noire et y substitua une camisole +blanche: les cheveux dénoués, afin d’être plus à l’aise, elle tira de +son carton des cahiers et des livres, et, accoudée sur une table, elle +se mit, la malheureuse, à préparer l’épreuve du lendemain. Vers sept +heures, on lui monta de l’hôtel un maigre dîner qu’elle mangea tout en +lisant, puis, quand la nuit arriva, elle resta étendue sans lumière dans +le fauteuil roulé près de la fenêtre, essayant de respirer un peu d’air +frais, et écoutant dans une attitude lasse les bourdonnements de la rue +bruyante.--Vers onze heures, quand je rentrai, je vis qu’elle était +couchée; mais elle avait allumé une bougie, et, à cette vacillante +lueur, elle relisait encore les matières de l’examen. Enfin elle +s’endormit, mais de quel sommeil traversé de cauchemars! tous ceux qui +ont passé des examens peuvent le deviner. + +Le lendemain, quand je me levai à l’_Angelus_, elle était déjà sur pied +et coiffée. Elle recommença avec les mêmes précautions le nettoyage de +sa robe noire, épingla son chapeau de paille sur sa tête, puis, le +carton sous le bras, reprit vers sept heures le chemin de la salle des +examens. + + * * * * * + +Elle revint à cinq heures de l’après-midi, mais cette fois avec une +figure bouleversée. Elle se débarrassa de son carton, jeta son chapeau, +et se laissant tomber dans le fauteuil, les coudes sur la table, les +mains dans les cheveux, elle se mit à fondre en larmes.--La cause de son +chagrin n’était pas douteuse, hélas! La pauvre fille avait échoué à +l’examen écrit. Tant de journées de travail, tant d’efforts, tout ce +_surmenage_ du cerveau, n’avaient abouti qu’à un échec. Sa douleur +librement épanchée était navrante. On y devinait l’écroulement de plus +d’un château en Espagne, l’anxiété de l’avenir, les humiliations du +retour, toute une humble et lamentable tragédie... + +Tout à coup elle se leva, essuya ses yeux rouges, plongea sa figure dans +l’eau, puis, tandis que des sanglots convulsifs soulevaient encore sa +poitrine, elle lia ensemble ses livres, ficela dans son carton l’équerre +et la règle plate toutes neuves, enferma quelques menus objets de +toilette dans un petit sac de cuir et sonna le garçon, sans doute pour +demander sa note et commander une voiture,--car, quelques instants +après, je la vis fouiller dans son porte-monnaie et compter tristement +l’argent qui lui restait. + +Au bout d’un quart d’heure, elle se recoiffa, revêtit un très modeste +mantelet de laine et, sans même jeter un regard d’adieu sur cette +chambre où elle avait passé tant d’heures d’espoir et d’angoisses, elle +s’en alla. Une voiture l’attendait à la porte de l’hôtel; elle y monta +avec son mince bagage, et le cocher fouetta sa bête. + +J’accompagnai d’un regard ému cette voiture qui emportait la jeune fille +vers la gare de l’Ouest, et qui disparut bientôt dans le poudroiement de +la rue ensoleillée. + +Et depuis, je ne peux plus voir la fenêtre de la chambre de l’hôtel d’en +face sans songer avec un serrement de cœur aux sanglots étouffés de la +pauvre institutrice en robe noire. + + + + +AMES DE LYCÉENS + + +L’autre-jour, par une grise après-midi d’octobre, je regardais les +lycéens rentrer à Lakanal. Il y a encore un bon bout de chemin, de la +station de Bourg-la-Reine jusqu’au lycée.--La Compagnie d’Orléans, qui a +gracieusement installé une halte à la porte des Dominicains d’Arcueil, +n’a pas jugé à propos d’octroyer la même faveur au lycée Lakanal.--Les +potaches, lentement, à la queue-leu-leu, gravissaient sous la brume la +rue montante qui mène à l’établissement universitaire, les uns seuls, +les autres escortés par des mères chargées de paquets. Parmi ces +derniers, quelques-uns étaient déjà de grands garçons un peu gauches, +avec un soupçon de moustache à la lèvre supérieure. Les mamans, d’une +voix assourdie et inquiète, leur prodiguaient des recommandations +minutieuses à propos des détails de toilette ou de l’aménagement de +leurs provisions. Eux, la casquette enfoncée jusqu’aux oreilles, les +yeux distraits, se bornaient à répondre laconiquement par de brefs +hochements de menton, et l’on sentait si bien que leur pensée était +ailleurs, très loin, très occupée de choses dont la sollicitude +maternelle ne soupçonnait pas même l’existence! + +A cet âge critique où le jeune homme s’éveille dans l’adolescent, les +parents, qui se figurent connaître à fond l’âme de leurs enfants, sont +le jouet de singulières illusions. D’abord, la plupart du temps, ils ne +les voient pas grandir; ils n’observent pas le sourd travail qui +transforme la chrysalide en papillon, et croient encore avoir affaire au +bambin de dix ans dans la pensée duquel ils lisaient comme dans un +livre. Et puis, par une sorte de grâce d’État, ils oublient ce qu’ils +étaient eux-mêmes à quinze ans, quels troubles les envahissaient, +quelles bouffées de désirs leur montaient alors au cerveau et quelles +préoccupations hantaient leur âme. Pour se rendre compte de l’évolution +psychologique de leur progéniture, il leur faudrait d’abord se replacer +dans l’état d’esprit où ils étaient au temps de leur propre adolescence, +et c’est à quoi ils ne songent pas. Quant à moi, pour qui cette rentrée +de lycéens évoquait d’intimes souvenirs d’autrefois, j’aurais parié +qu’il y avait un abîme entre l’âme de ces grands garçons à l’œil noyé de +rêverie et celle de leurs mères affairées et soucieuses. + +Je revoyais mon vieux collège de province aux toitures quadrangulaires, +surmontées d’un clocher en éteignoir; la cour caillouteuse, bordée de +cloîtres aux sculptures massives; les classes humides du +rez-de-chaussée, et je me revoyais y rentrant par une semblable journée +brumeuse d’octobre. + +Je ne sais plus trop si j’étais alors en troisième ou en seconde, mais +ce dont je me souviens très nettement, c’est que mes quinze ans venaient +de sonner et que je songeais à toute autre chose qu’à l’_Iliade_ et aux +_Racines grecques_. Il y avait, à ce moment, dans ma petite ville, un +cirque où trois écuyères, trois sœurs: Wilhelmine, Caroline et +Christine, mettaient en émoi tous les cœurs masculins. La grâce et la +beauté des deux aînées nous émerveillaient, nous autres collégiens; mais +comme leur âge et leur situation de premiers sujets mettaient ces +grandes filles trop en dehors de notre portée, elles ne nous troublaient +que médiocrement. Il n’en était pas de même de la cadette, Christine, +qui atteignait à peine sa quinzième année. De celle-là, nous étions tous +peu ou prou amoureux. Quand, dans le cirque illuminé, elle apparaissait +sur son petit cheval bai, nous n’avions d’yeux que pour elle. D’un bond +souple et léger, elle se dressait debout sur sa selle cramoisie; le +maillot couleur de chair moulait son corps élégant et déjà formé; avec +un joli son de voix, elle excitait son cheval qui prenait le trot, puis +le galop. Alors, penchée en avant, la jupe de paillon soulevée, la +cravache en l’air, la tête couronnée d’un diadème de nattes brunes, les +lèvres retroussées par une moue dédaigneusement souriante, aux sons +vibrants des cuivres, elle voltigeait, frissonnante et aérienne, ainsi +qu’une libellule; elle passait comme une flèche à travers le papier rose +des cerceaux, rebondissait sur la croupe du cheval et du bout des doigts +envoyait des baisers au public enthousiasmé.--Pour ma part, je l’adorais +silencieusement, je rêvais d’elle toutes les nuits, et l’argent de mes +semaines passait tout entier dans la caisse du cirque. + +Cette fâcheuse rentrée d’octobre venait mal à propos mettre un terme à +mes adorations. Adieu la joie et les extases des représentations du +soir! En ma qualité d’externe surveillé, je ne regagnais le logis +paternel que pour souper en famille et, ce repas achevé, il était trop +tard pour filer du côté du cirque. Cette fin des vacances me désolait. +Elle était un plus gros crève-cœur encore pour mon ami Vital Herbelot, +que ses parents avaient condamné à l’internat, afin de l’obliger à +piocher plus sérieusement ses examens de Saint-Cyr. Vital appartenait à +une famille riche; ayant la poche bien garnie et de plus étant fort +entreprenant de sa nature, il ne manquait pas une représentation du +cirque et, à force de menus cadeaux, il avait conquis les bonnes grâces +de Christine. Je recevais les confidences de ses bonnes fortunes, +j’enviais ses succès, mais, tout en souffrant de le voir préféré par la +brune écuyère, je m’estimais encore heureux d’être humblement associé à +son triomphe. Mon amour timide et tout en dedans y trouvait je ne sais +quelle jouissance mélancolique. Je n’étais pas la rose, mais je vivais +auprès d’elle, j’en respirais le parfum et cela me suffisait. + +Comme notre collège ne possédait pas de chapelle, la messe du +Saint-Esprit était célébrée à la paroisse la plus voisine, où nous nous +rendions processionnellement le jour de la rentrée. A peine étions-nous +installés sur les bancs du chœur, et tandis que l’officiant entonnait le +_Veni Creator_, Vital Herbelot, qui se trouvait placé derrière moi, me +souffla dans l’oreille: + +--Tu sais, nous aurons une sortie jeudi!... Ça tombe à pic, car j’ai un +rendez-vous avec Christine dans la ruelle de l’Équerre... Viens me +prendre chez nous à trois heures et je t’emmènerai avec moi... + +Ce rendez-vous lui mettait l’eau à la bouche et il ne tarissait plus sur +les charmes de la petite écuyère; moi-même, ému par la perspective de +l’accompagner, je lui donnais joyeusement la réplique, et nous étions si +échauffés que nous n’apercevions pas le pion, en train de nous observer +et de noter sur son carnet notre double méfait:--bavardage pendant +l’office et communication illicite entre interne et externe.--Aussi, +jugez de notre douloureuse stupéfaction quand, une fois de retour dans +le préau du collège, le principal nous interpella en ces termes: + +--Messieurs Herbelot et Jacques, vous avez eu à l’église une tenue +déplorable... Jeudi prochain, vous passerez votre après-midi aux +arrêts... Allez! + +Consterné, je regardais de loin Vital. Le gaillard ne se décontenançait +pas; avant de regagner l’étude, il m’envoya un clignement d’yeux +réconfortant et, en effet, à la classe du soir, je recevais de lui un +billet, obligeamment passé de main en main et ainsi conçu: + +«Collé!... Pas de veine!... Mais il ne faut pas que Christine croque le +marmot... Toi, comme externe, tu peux esquiver les arrêts... Va, jeudi, +à trois heures, rue de l’Équerre, et excuse-moi.» + +J’avoue, à ma honte, que je n’étais pas trop marri de cette mésaventure +qui clouait Herbelot au collège et me constituait son mandataire. Je me +réjouissais vilainement de me trouver en tête-à-tête avec Christine; je +me disais que, peut-être... je trouverais l’occasion de pousser ma +pointe à mon tour; bref, je résolus de manquer les arrêts et de braver +la colère de notre bilieux principal. + +Donc, le jeudi, à trois heures, je tournai le dos au collège où le +malheureux Vital copiait deux cents vers de l’_Iliade_, et, le cœur +battant, je m’insinuai dans la rue de l’Équerre. + +Cette venelle, étroite et déserte, était formée, ainsi que l’indique son +nom, par deux allées se coupant à angle droit et bordées de murs de +jardins. Je n’y fus pas plutôt que j’aperçus dans l’ombre l’écuyère de +mes rêves. Elle n’avait plus le prestige de sa jupe de paillon et de son +maillot couleur de chair, mais elle était jolie encore dans sa robe de +tous les jours, avec ses cheveux bruns nattés et ses grands yeux +étincelants. Elle m’aborda impétueusement et demanda: + +--Où est Vital? + +--Il s’est fait _coller_ et n’a pu quitter le _bahut_... Il est désolé +et m’a chargé de vous porter ses excuses. + +Elle ébaucha une moue dédaigneuse, qui n’était guère flatteuse pour moi, +et reprit d’une voix contristée: + +--Ah! tant pis!... Nous partons demain pour Châlons et je voulais lui +faire mes adieux... Je lui apportais ce qu’il m’a demandé... + +En même temps, elle roulait entre ses doigts une petite boîte en carton. +Elle l’entr’ouvrit, et je vis une mèche brune nouée avec une faveur +rose. + +--Ce sont de mes cheveux, continua-t-elle en refermant la boîte; +tenez... vous lui donnerez ça et vous lui direz que je l’embrasse... + +Tout cela n’avait rien d’encourageant; pourtant j’étais décidé à devenir +audacieux. Cette annonce d’un prochain départ me navrait, et, avec le +cœur sur les lèvres, je murmurai: + +--Pour que la commission soit bien faite, laissez-moi au moins vous +embrasser! + +--Soit, répliqua-t-elle en éclatant de rire. + +En même temps elle me tendit ses joues. + +Tout palpitant, je les effleurais déjà, quand... ô catastrophe +inattendue!... j’aperçus mon père à l’un des bouts de la ruelle, et le +principal à l’autre extrémité de l’équerre... + +J’étais pincé; un des élèves chargés de transmettre le billet de Vital +l’avait sans doute indiscrètement déplié et nous avait _mouchardés_. + +--Effronté libertin! clama le principal en m’empoignant le bras. + +--Petit malheureux! gémit mon père, en corroborant son exclamation d’une +taloche. + +Christine, prenant ses jupes dans ses mains, s’était prestement +esquivée; mais le crime était patent et on me trouvait nanti de la mèche +de cheveux, qui achevait d’établir ma précoce dépravation. On oublia que +Vital était le principal intéressé et je fus chargé de tous ses péchés. +La ville entière connut dès le soir ma scandaleuse conduite et je +l’expiai par deux jours de prison. Mais n’importe, je supportai +héroïquement cette dure pénitence. J’étais heureux de souffrir pour les +beaux yeux de Christine, et pendant longtemps je repensai en soupirant à +ce tête-à-tête de la rue de l’Équerre et à ce baiser si +malencontreusement demeuré à l’état d’ébauche... + +J’y pensais encore involontairement, l’autre matin, en voyant les +lycéens regagner Lakanal, et je me demandais si, tout en écoutant les +recommandations maternelles, plus d’un ne roulait pas dans un coin de +son cerveau les mêmes rêves et les mêmes regrets pour une Christine de +la foire du Lion de Belfort. + + + + +UN FILS DE VEUVE + + +La maison occupée par la veuve Jacobé formait le coin de deux rues +débouchant à angle droit sur le rond-point de la station du chemin de +fer. C’était une étroite bâtisse neuve, dressant seule encore, entre des +jardins maraîchers, ses quatre murs de pierre de taille et son toit +recouvert de tuiles rouges. La veuve Jacobé n’était venue y loger qu’en +juillet 1870, lors de la déclaration de guerre, et après que son fils +cadet, Aristide Jacobé, était parti pour Verdun avec les mobiles de la +Meuse. Elle avait choisi ce logement parce qu’il offrait l’avantage +d’être tout près du chemin de fer. Il semblait à la bonne dame que de +cette façon, elle serait plus rapprochée de son garçon et que, lorsqu’il +reviendrait, il n’aurait que deux pas à faire pour tomber dans ses bras. +Aristide était son préféré; son autre fils, l’aîné, habitait Paris, où +il s’était marié contre le gré de sa mère. Depuis ce temps-là on s’était +battu froid et la veuve avait reporté toutes ses affections sur le +cadet. Aussi, quel crève-cœur quand le Benjamin était parti, le visage +humide de baisers, le sac bourré de provisions, pour aller rejoindre son +bataillon! La pauvre dame avait eu d’abord, pour se consoler, des +lettres se succédant à des intervalles réguliers. Puis, le département +ayant été envahi par l’armée allemande, et la ville occupée par deux +régiments bavarois, les communications avaient été coupées et les +lettres étaient devenues très rares, apportées de loin en loin par +quelques commissionnaires qui les transportaient en fraude. La dernière +reçue était du 30 août et avait été écrite dans un village proche de +Sedan. Puis, plus rien; un absolu silence. Aristide avait-il été tué ou +emmené prisonnier à la suite de la capitulation de Sedan? Mme Jacobé +n’avait pu recueillir aucune information précise. La seule chose +certaine, c’était l’absence de nouvelles depuis le 30 août; mais aucun +acte de décès n’avait été envoyé, et la veuve ne pouvait ni ne voulait +croire qu’Aristide fût mort. Elle se disait qu’il était sans doute +enfermé en Allemagne, dans quelque forteresse d’où il lui était +impossible d’écrire, mais qu’il reviendrait lorsque cette horrible +guerre serait finie,--et elle l’attendait toujours. + + * * * * * + +Après les transes des longs mois d’hiver, on apprit enfin la +capitulation de Paris, la signature des préliminaires de paix, et le +cœur de la veuve se remit à battre, agité par une sourde et vivace +espérance.--Les prisonniers allaient être rendus. Ils étaient en +route.--Quelques-uns des enfants du pays étaient déjà revenus. On les +voyait débarquer à la gare, hâves, souffreteux, les vêtements en loques, +mais ayant dans leurs yeux creux une lueur joyeuse à la vue du vignoble +natal. Mme Jacobé ne manquait pas une seule arrivée des trains +d’Allemagne, dévisageant les nouveaux débarqués, interrogeant avidement +ceux qui étaient de la ville. Mais personne ne pouvait lui donner de +nouvelles d’Aristide. On ne l’avait plus revu depuis le jour de la +capitulation de Sedan.--Néanmoins, ajoutaient quelques jeunes soldats, +tout n’était pas perdu: Aristide était peut-être resté là-bas, au fond +d’une casemate prussienne, expiant quelque incartade commise en pays +ennemi.--Et Mme Jacobé écrivait de nouveau à l’autorité allemande, +s’accrochant anxieusement chaque jour à un nouvel espoir. Tous les +soirs, dans la petite salle à manger de la maison neuve, elle préparait +un souper froid, dressait la nappe, y installait un couvert et une +bouteille de vin vieux; puis elle attendait, tressaillant aux +sifflements aigus des locomotives, écoutant avec un douloureux serrement +de cœur les giboulées de mars tinter aux vitres... + + * * * * * + +Un soir, par une nuit pluvieuse et très obscure, le dernier train venant +de Strasbourg entra en gare. Il n’allait pas plus loin ce jour-là et +débarqua tout son contingent de voyageurs sur la plate-forme. Du dernier +compartiment des troisièmes descendit péniblement un jeune soldat +portant l’uniforme des mobiles. Il traînait la jambe, paraissait vanné +de fatigue et, à la lueur vacillante des becs de gaz de la gare, on +distinguait sa pâle figure tirée, sa barbe longue et ses épaules +voûtées. Comme il ne pouvait continuer sa route que le lendemain, il +s’enquit d’une auberge, et on lui en indiqua une non loin du rond-point +de la station. Il sortit le dernier. Déjà les voyageurs qui se rendaient +en ville s’étaient dispersés dans l’obscurité et il errait dans les +ténèbres en quête de l’auberge. Ses pieds endoloris pataugeaient dans +les flaques boueuses, se heurtaient à des obstacles inaperçus, et à +chaque soubresaut on entendait son _quart_ de fer-blanc tinter contre le +bidon vide pendu à son sac. A la fin, il distingua dans la nuit une +blafarde maison isolée, à la fenêtre de laquelle une lampe brillait +encore; pensant que c’était là le gîte dont on lui avait parlé, il +s’approcha du seuil, tâtonna dans l’ombre, trouva un cordon de sonnette +et le tira brusquement. + +Brusquement aussi, la fenêtre éclairée s’ouvrit, une tête de femme se +pencha au dehors et une voix étranglée par l’émotion s’écria: + +--O cher enfant, c’est donc toi enfin! + +Puis des pas hâtifs retentirent dans le vestibule, des verrous furent +tirés, et le mobile ébaubi se trouva en présence d’une vieille dame à +cheveux gris qui, soulevant la lampe, le regarda avec stupeur et murmura +sourdement: + +--Mon Dieu! Seigneur, ce n’est pas lui... + + * * * * * + +--Excusez-moi, madame, répondit le mobile qui comprit la méprise et en +fut tout remué, je vois que j’ai fait erreur... On m’avait parlé d’une +auberge qui était proche, et je me suis trompé de porte... J’aurais dû +voir tout de suite que votre maison n’était pas celle que je cherchais, +mais je suis si fatigué que j’en ai comme la berlue. + +Mme Jacobé était restée paralysée par le contre-coup de sa déception. +Pourtant, à l’aspect de ce jeune soldat éreinté, qui avait le même âge +qu’Aristide, elle se sentit touchée de pitié et des larmes roulèrent +dans ses yeux. + +--Entrez tout de même! reprit-elle enfin; il ne sera pas dit que j’aurai +laissé dehors un chrétien par un temps pareil... Qui sait si mon pauvre +enfant, à cette heure, ne vague pas aussi à la recherche d’un gîte, dans +quelque ville inconnue?... + +Elle le fit entrer, lui enleva son sac, lui servit en pleurant le souper +froid constamment préparé pour Aristide, et, tout en le servant, elle +lui parlait de son fils disparu. Quand il eut fini de manger, elle vit +qu’il tombait de sommeil et elle le conduisit dans la propre chambre de +son garçon. Puis, le lendemain matin, lorsque le mobile se fut habillé +et se prépara à partir, elle lui servit encore un copieux déjeuner et +recommença à lui conter l’histoire d’Aristide. + +--Le malheureux enfant! soupirait-elle, comme il doit souffrir là-bas, à +l’étranger!... D’après ce que vous me dites, c’est une vie de privations +continuelles, et lui qui était si gâté et choyé à la maison!... Quand il +est parti, je lui avais tricoté de mes mains un passe-montagne de laine +bleue, afin que sa nuque et ses oreilles fussent garanties du froid, car +il souffre cruellement de névralgies... Pourvu qu’il ait songé à le +mettre pendant ces rudes nuits d’hiver!... + +Le soldat ne mangeait plus; les morceaux s’arrêtaient dans son gosier. +Il se souvenait tout à coup que, lorsqu’il était parqué avec les +camarades dans la prairie de Sedan, où les sentinelles allemandes les +gardaient comme un troupeau, il avait à côté de lui un jeune mobile +répondant au signalement d’Aristide et coiffé justement d’un +passe-montagne de laine bleue. Au milieu de leur détresse, les troupiers +riaient fort de cet accoutrement et avaient baptisé le mobile: «le petit +bleu». Un soir «le petit bleu» avait tenté de s’évader. Il était à peine +à vingt pas de l’enceinte qu’une sentinelle tirait dessus et le couchait +raide dans la prairie... Le képi avait roulé à terre et on voyait la +tête pâle du mobile mort, dans l’encadrement du passe-montagne de laine +bleue. + +Le soldat se leva, remercia la veuve, l’embrassa en lui disant qu’il +fallait espérer et qu’il restait encore plus d’un Français dans les +forteresses allemandes... Pour sûr, Aristide reviendrait!... + +Puis il reprit son sac et s’éloigna. Quand il fut dehors, il se moucha +brusquement et frotta ses yeux humides... Il savait bien que «le petit +bleu» ne reviendrait plus. + + + + +PREMIER RENDEZ-VOUS + + +Bien qu’elle fût mariée à un savant grognon, ennuyeux et quinquagénaire, +Laurence de Suize, à vingt-huit ans, était restée une épouse honnête et +respectueuse du pacte conjugal. Elle y avait quelque mérite, étant +jolie, aimant le plaisir et vivant dans un milieu mondain où l’on +considérait volontiers le principe de fidélité comme une quantité +négligeable. Ses amies avaient toutes, peu ou prou, un amant, ou tout au +moins un _flirt_, et quand on se meut dans une atmosphère imprégnée de +l’odeur d’amour, il faut une certaine dose de vertu pour échapper à la +contagion. Son mari, M. Aumont de Suize, ne l’eût guère gênée, au cas où +elle se fût déterminée à succomber à la tentation. Cet éminent +égyptologue ne lui avait pas donné d’enfants; l’étude des contrats +civils sous la sixième dynastie absorbait ses facultés physiques et +intellectuelles; son cœur s’y était momifié, et, le jour comme la nuit, +il laissait à Laurence une entière liberté. + +Comme on le voit, si Mme de Suize demeurait sage, ce n’était pas la +faute des circonstances. Ce n’était pas non plus celle d’un certain +Roger La Brunie, attaché aux affaires étrangères et poète symboliste à +ses heures. Ce jeune diplomate en herbe était féru des phosphorescents +yeux pers, des fins cheveux blonds, de la grâce virginale et de la +souple beauté de Laurence. Elle le rencontrait dans tous les salons amis +où elle fréquentait; ils avaient joué la comédie ensemble, soupé côte à +côte à la même petite table avant le cotillon, fait partie des mêmes +fournées d’invités pendant les villégiatures d’automne; bref, ils +étaient devenus de bons amis. Roger arrivait le premier aux _five +o’clock_ de Mme de Suize et souvent, quand le dernier visiteur était +parti, il demeurait au coin du feu, en tête-à-tête avec la maîtresse du +logis, murmurant à mi-voix de tendres déclarations discrètement voilées +et égrenant platoniquement son rosaire d’amour en l’honneur de la jeune +femme. Laurence, tout en prêtant à demi l’oreille à ce caressant +fleuretage, se tenait néanmoins sur ses gardes. Elle n’était plus assez +ingénue pour ignorer où Roger voulait en venir. Elle le trouvait +aimable, spirituel et dangereusement éloquent; mais dès qu’il faisait +mine de passer de la parole à l’action, elle l’arrêtait net d’un regard +sévèrement indigné. + +Elle n’avait pas cependant le cœur insensible et souvent elle éprouvait +une secrète douceur, un intime frissonnement de tout son être en +écoutant les câlines litanies de son adorateur. Les insinuants discours +du poète symboliste frôlaient son âme comme de troublantes caresses et +la laissaient parfois tout émue. Mais elle était sentimentalement +pudique et s’effarouchait des matérialités de l’amour. Elle avait gardé +sur ce point une insurmontable répugnance à laquelle, sans doute, les +galantes et maladroites démonstrations d’Aumont de Suize, au premier +temps de leur mariage, n’étaient point étrangères. Comme elle avait +néanmoins en ces matières une perspicace intuition, elle prévoyait +parfaitement que si elle permettait à Roger un simple baiser sur le +bras, cette première privauté en entraînerait fatalement d’autres plus +périlleuses et plus irréparables, et frémissant d’une peur instinctive à +l’idée de livrer tôt ou tard toute sa personne, elle s’évertuait à +maintenir une infranchissable barrière entre les toujours plus +pressantes entreprises de son amoureux et la faiblesse de sa chair +féminine. + +Mais quand on a hasardé un pied sur le chemin de l’amour, peut-on jamais +déterminer d’avance le nombre des pas qu’on y risquera et le point +précis où l’on saura s’arrêter? En pareille aventure, les plus prudentes +s’exposent aux mêmes dangers que les plus téméraires; et Mme de Suize en +fit l’humiliante expérience. + +Un soir que, touchée par une chaleureuse supplicalion de Roger, elle lui +avait tendu généreusement la main et avait amicalement serré la sienne, +elle fut toute surprise de se complaire dans cette étreinte prolongée et +se trouva ensuite moins forte pour se défendre contre de plus vives +caresses. Le lendemain, en effet, Roger sollicita ce même serrement de +main et elle n’osa le refuser; il lui sembla que toute sa volonté se +fondait dans la chaleur de cette étreinte; peu à peu, le jeune homme +attirait Laurence à lui et, tout à coup, posait ses lèvres sur les +paupières palpitantes de la jeune femme. Elle restait d’abord tout +étourdie par ce baiser non prévu et si doux, puis brusquement +s’éloignait honteuse et courroucée. Mais Roger, qui avait une langue +dorée, lui prouvait péremptoirement qu’elle donnait à cette innocente +caresse une importance imaginaire, et qu’en somme un simple baiser sur +les yeux n’était pas plus coupable ni plus dangereux qu’un baiser sur la +main. Finalement, elle se laissait convaincre et, par une convention +tacite, elle permettait désormais cette nouvelle caresse, mais en jurant +que ce serait la dernière. L’amoureux, naturellement, usa et abusa de la +permission jusqu’au jour où, ayant par mégarde effleuré de ses lèvres la +bouche de Mme de Suize, il lui tint pour cet acte plus audacieux le même +raisonnement à l’aide duquel il avait conquis l’autorisation de lui +baiser les yeux. Derechef, elle s’indigna, éclata en reproches et +pleura; il ne trouva de meilleure façon de sécher ses larmes que de lui +prodiguer de nouveaux baisers, tant et si bien qu’elle les lui rendit, +et cela leur donna une semaine de délices. + +Mais, ainsi que l’observe Ovide dans son _Art d’aimer_, «celui qui prend +un baiser et ne prend pas autre chose, mérite de perdre les faveurs +qu’on lui avait accordées»: + + _Oscula qui sumpsit, si non cætera sumpsit, + Hæc quoque quæ data sunt, perdere dignus erat._ + +Roger La Brunie était sans doute de cet avis; il pensait qu’il faut +battre le fer quand il est chaud et devenait, à mesure, plus exigeant. +Mme de Suize elle-même, tout en protestant et en se refusant, se disait, +en son par-dedans, qu’en bonne logique les choses devaient maintenant +aller jusqu’au bout. Certain désir mélangé d’une coupable curiosité le +lui disait aussi. Bref, après force prières d’une part et force vaines +résistances de l’autre, on convint d’un rendez-vous. Roger, en prévision +de l’heure prochaine du berger, avait sournoisement loué et fait meubler +un pavillon perdu dans les arbres et situé sur la route de Sèvres, entre +Billancourt et le Bas-Meudon. Laurence de Suize promit qu’elle irait une +fois--une seule!--visiter cette garçonnière dont son amoureux brûlait de +lui faire les honneurs. Elle y viendrait vers trois heures de +l’après-midi et quitterait sa voiture à la hauteur de Billancourt, où +Roger l’attendrait sur la route. + +Au jour dit, en effet, toute frissonnante et voilée d’une gaze épaisse, +elle arriva pelotonnée dans un fiacre qu’elle renvoya, dès qu’elle +aperçut La Brunie planté comme un terme au milieu de la chaussée +poudreuse. + +Il accourut rayonnant vers la jeune femme, lui prit le bras et le pressa +passionnément contre son cœur. + +--Vous voyez, je vous ai obéi, murmura Laurence, êtes-vous content? + +--Vous êtes adorablement bonne, repartit La Brunie. + +Et serrés l’un contre l’autre, heureux du grand air et du clair soleil, +ils se mirent à cheminer lentement sur la route déserte. + +Mai commençait et la matinée avait été exceptionnellement radieuse. +Seulement il faut se défier de ces matins de mai qui promettent +merveille et qu’une saute de vent peut brusquement gâter. + +Tandis que les deux jeunes gens marchaient sans trop se hâter, de gros +nuages noirs montaient derrière les arbres de l’île du Bas-Meudon, et, +tout à coup, s’amoncelaient, couvrant insensiblement le soleil, qui +devenait blafard. Bientôt, quelques gouttes d’eau étoilèrent le sable du +chemin et tachèrent la claire ombrelle de Mme de Suize. Celle-ci, vêtue +d’une légère robe de printemps et chaussée de souliers minces, commença +de s’effarer. + +--Y a-t-il encore loin d’ici à votre pavillon? demanda-t-elle à Roger. + +--Un petit quart d’heure seulement, répondit-il. + +Ils marchèrent plus vite, mais ils avaient à peine fait cent pas que +l’ondée creva. Ce fut une de ces pluies d’orage, brutales, +torrentielles, qui en un clin d’œil inondent la campagne et transforment +les routes en marécages. Les deux amoureux s’arrêtèrent, consternés et +sondèrent avec inquiétude la brume ruisselante qui s’étendait autour +d’eux. L’endroit était des plus inhospitaliers: à droite, un long mur; à +gauche, des berges solitaires. Pas un abri, pas une voiture à l’horizon. + +--Nous voilà bien! dit Mme de Suize, avec un rire nerveux et agacé. + +Roger se désespérait et se confondait en excuses.--Tandis qu’ils se +regardaient piteusement, ils perçurent soudain un trot de chevaux et +distinguèrent, à travers l’averse, un véhicule qui s’avançait vivement +vers eux, et qui bientôt fut à portée de la voix. C’était un de ces +fourgons des pompes funèbres qui servent au transport des cercueils +qu’on ramène de loin au domicile du défunt. Le cocher, justement, +revenait à vide, après avoir déposé son mort à Sèvres. + +Roger jeta un coup d’œil anxieux vers sa compagne. + +--Êtes-vous superstitieuse? chuchota-t-il. + +Elle eut un mouvement de répugnance, puis murmura, dépitée: + +--Enfin, qu’importe? Nous n’avons pas l’embarras du choix!... + +En effet, Mme de Suize était déjà trempée et ce n’était pas le moment de +se montrer trop dégoûtée. La Brunie héla le cocher et le supplia de les +conduire tous deux jusqu’à la plus prochaine station de voitures. +Celui-ci était bon homme et d’humeur joviale. Il descendit, ouvrit la +portière du coupé réservé au prêtre ou aux membres de la famille, et +aida les deux amoureux à s’installer dans le funèbre compartiment. Puis, +il remonta sur son siège et fouetta son attelage, qui reprit +gaillardement le trot. + +Une fois à l’abri de l’ondée et un peu remis de cette cruelle alerte, La +Brunie essaya de rasséréner Mme de Suize et de reprendre le tendre +entretien si malencontreusement interrompu. Mais il se heurta contre une +résistance glaciale. Laurence, énervée et transie, s’était blottie dans +son coin et y demeurait rétive aux caresses. Quand il voulut lui baiser +les mains, elle le repoussa d’un geste irrité: + +--Ici!... Y pensez-vous?... Vous êtes fou!... + +Le trajet s’acheva dans un mortel silence, interrompu seulement par le +bruit de l’averse cinglant les vitres. A Auteuil, le fourgon s’arrêta +docilement près d’une station. A peine descendue et sans même serrer la +main que lui tendait Roger, Mme de Suize dit du bout des lèvres: + +--Grand merci!... Adieu! + +Puis elle sauta dans un fiacre, que La Brunie vit s’éloigner, trottinant +et cahotant dans la pluie. + +Le lendemain, à son petit lever, l’attaché aux affaires étrangères reçut +un billet ainsi conçu: + + «Mon cher poète, j’ai beaucoup réfléchi à l’aventure d’hier. Notre + voyage dans ce compartiment lugubre, à côté de cette horrible caisse + où venait de séjourner un mort, m’a paru un fâcheux présage. Vous + devez me comprendre, vous qui êtes symboliste!... Quant à moi, je suis + sottement superstitieuse et je ne pourrais plus vous voir sans songer + immédiatement à toute sorte de sépulcrales catastrophes. Restons-en + donc là et croyez à tous mes regrets. + + »L.» + +Et ce fut ainsi qu’un fourgon de pompes funèbres sauva la vertu de Mme +de Suize, en même temps que l’honneur conjugal de l’éminent égyptologue +Aumont de Suize. + + + + +LA CHASUBLE + + +--Ah! me dit mon ami Eusèbe, tu regardes cette portière?... N’est-ce pas +qu’elle est étonnante? Tu t’y intéresserais encore davantage si tu +savais d’où elle vient et comment je l’ai eue. + +De fait, la portière en question était d’une couleur et d’un dessin +exquis. Taillée dans un magnifique morceau de velours de Gênes vert +myrte, elle était coupée dans sa hauteur par une large croix tramée +d’or, sur laquelle s’enlevaient en relief des broderies d’argent d’un +goût très pur, représentant les instruments de la Passion. + +--Je l’ai achetée en Espagne, reprit Eusèbe, à Valence, au mois d’avril +de l’an dernier, et elle a été façonnée avec une chasuble... Quand je la +regarde, je revois la _Huerta_ avec ses bois d’orangers couverts de +fleurs et de fruits... Valence se remontre à mes yeux, telle qu’elle +m’est apparue le soir de la fête de saint Vincent, avec ses rues pleines +d’une population grouillante et gaie, sa place illuminée par des feux +d’artifice tirés en l’honneur du saint;--je retrouve ainsi l’impression +que m’a laissée la ville la plus aimable, la plus vivante et la plus +fleurie de toute l’Espagne. + +J’étais descendu à la _Fonda de Paris_ et je prenais mes repas à table +d’hôte, en face d’un jeune prêtre maigre, pâle, souffreteux, ayant de +fines lèvres mélancoliques et de beaux yeux d’un noir luisant. Comme il +parlait le français, nous étions entrés en conversation. Il s’appelait +don Palomino et je savais qu’il était vicaire dans un bourg des +environs. Souffrant d’une affection du larynx, il était venu suivre un +traitement à Valence. Il demeurait en ville, mais il prenait pension à +la _Fonda_ et deux fois par jour nous nous retrouvions à la même table. +C’était un homme instruit, causant bien, avec un léger fonds de +mélancolie, et un courant sympathique nous avait doucement attirés l’un +vers l’autre. + + * * * * * + +Un matin, j’étais allé flaner autour du marché.--Ce marché en plein air, +bordé d’échoppes reliées l’une à l’autre par des toiles tendues +transversalement et découpant sur les pavés des bandes d’ombre et de +lumière, c’était une fête pour les yeux, un vrai régal d’artiste! Des +panerées d’oranges et de citrons ruisselaient sur les dalles; de larges +corbeilles de fraises mêlaient leurs tons cramoisis à la couleur plus +tendre des limons et des mandarines. Il y avait çà et là des jonchées +d’œillets et de roses rouges remuées à pleines mains par de jolies +marchandes, blondes, blanches, grassouillettes et accortes, à la voix +musicale et aux prunelles veloutées. Parfois un rayon de soleil courait +sous ces toiles tendues, faisant chatoyer ici un écroulement d’oranges, +là une botte de fleurs, plus loin deux grands yeux noirs, et de tous +côtés s’exhalaient des odeurs pénétrantes et aromatiques, qui vous +grisaient délicieusement. + +Au coin de la _calle de Mantas_, je m’arrêtai devant la boutique à +clairevoie d’un marchand d’étoffes anciennes, chez lequel j’avais fait +quelques emplettes. Tandis que ce bonhomme, à la face souriante et +finaude, étalait à mon intention un lot de vieilles dentelles +espagnoles, je vis soudain luire dans l’ombre la précieuse chasuble dont +cette portière a été faite. Une fillette de quinze ans était en train de +la replier soigneusement dans un papier de soie. Je la tirai brusquement +à moi, je l’admirai silencieusement et demandai au marchand avec des +yeux allumés: + +--_Quanto_ (combien)? + +--Oh! vous admirez la chasuble, me répondit-il; n’est-ce pas que c’est +une merveille?... Seulement elle n’est pas à vendre. Elle appartient à +un seigneur prêtre qui nous l’a donnée à restaurer et qui y tient comme +à la prunelle de ses yeux. + +Je dus me contenter de contempler cette belle chose et je quittai le +marchand d’étoffes avec un secret sentiment de jalousie et de dépit que +comprendront tous les collectionneurs de bibelots. + + * * * * * + +Or, ce même matin, comme je l’ai su plus tard, don Palomino était allé +dire sa messe à la cathédrale. Après l’office, tandis qu’au sortir de la +sacristie il traversait le _coro_ désert, il aperçut tout à coup dans la +sombre encoignure d’une chapelle un jeune couple qui paraissait +converser très tendrement. Indigné et véhémentement scandalisé, le +vicaire poussa droit à ces amoureux qui abusaient si irrespectueusement +de la solitude du saint lieu; mais, en le voyant débusquer d’un pilier, +la jeune fille, avec un geste d’oiseau effarouché, prit brusquement la +fuite, et l’amoureux, moins prompt, resta seul, bloqué contre la grille, +sans pouvoir échapper à l’étreinte irritée du vicaire.--Au moment où don +Palomino secouait rudement le bras du délinquant, il reconnut en lui un +de ses anciens paroissiens: + +--_Santa Maria purissima!_ s’écria-t-il, José Ramon, est-ce ainsi que tu +joues avec ton salut éternel? Ne peux-tu faire l’amour ailleurs que dans +la maison de Dieu? + +--Pardon, _señor vicario_, répondit piteusement José, mais c’est ici +seulement que Rosario et moi nous pouvons nous voir tranquillement... Sa +mère, la marchande d’oranges de la _Plateria_, ne lui permet de sortir +que pour aller à l’église. + +--Pourquoi ne vas-tu pas la voir chez sa mère, comme un honnête homme +qui a le mariage en vue? + +--Je le voudrais bien, mais la vieille ne l’entend pas ainsi... Elle me +refuse sa fille, sous prétexte que je n’ai pas la somme nécessaire pour +entrer en ménage. + +--Combien te faudrait-il? + +--Cinq cents pesetas... La mère ne rabattrait pas un _cuarto_. + +--Et si tu ne peux pas te procurer cet argent, comment ferez-vous, la +jeune fille et toi? + +--Nous continuerons à nous voir comme nous pourrons... car nous nous +aimons comme deux fous... Et, ma foi, il adviendra ce qu’il plaira à +Dieu. + +--Tais-toi, misérable pécheur! + +Don Palomino avait un faible pour ce José Ramon. Il aurait volontiers +donné les cinq cents pesetas pour faire cesser le scandale; mais il +était pauvre comme un rat d’église et il sortit de la cathédrale tout +pensif... + + * * * * * + +Le lendemain, comme je passais _calle de Mantas_, j’aperçus le marchand +d’étoffes sur le seuil de sa boutique. En me voyant, il cligna de l’œil, +et, grimaçant un sourire aimable à mon adresse: + +--Votre Grâce veut-elle la chasuble? murmura-t-il. + +Et comme je faisais un signe d’assentiment, il ajouta: + +--J’en ai parlé au seigneur prêtre... Elle sera à vous pour six cents +pesetas, mais pas un cuarto de moins. + +C’était une somme, mais la chasuble valait davantage; j’en étais féru et +le marché fut conclu séance tenante. + +Le soir même, à dîner, don Palomino m’annonça d’un air mélancolique +qu’il était forcé de rentrer à son vicariat, et nous prîmes +affectueusement congé l’un de l’autre. + +A quelques jours de là, je fis moi-même mes malles et je priai la +maîtresse d’hôtel de m’aider à emballer soigneusement ma précieuse +acquisition. En voyant la chasuble, la bonne dame se signa et poussa une +exclamation: + +--Eh quoi! señor caballero, c’est à vous que don Palomino a vendu sa +chasuble?... Le pauvre, cela lui faisait bien mal au cœur d’être obligé +de s’en séparer?... Et quand on pense qu’il s’est défait de cet ornement +pour obliger son prochain!... + +Là-dessus, elle me raconta que le vicaire s’était fait un cas de +conscience de ramener Rosario et José dans le droit chemin et que le +prix de la chasuble avait servi à apaiser la vieille marchande +d’oranges. + +J’avoue que je fus pris d’un remords et que je fus tenté un moment de +courir après don Palomino pour lui restituer sa précieuse relique... Que +veux-tu? l’enfer est pavé de bonnes intentions et les collectionneurs +n’ont pas de cœur... J’ai gardé la chasuble, mais je pense toujours avec +attendrissement à ce petit prêtre fluet et pâle de la _Fonda_ de +Valence, et je me rappelle ce passage de l’Évangile de saint Mathieu: +«L’homme bon tire de bonnes choses d’un bon trésor.» + + + + +UNE JOUEUSE + + +Le train de Vintimille venait de s’arrêter à la gare de Monte-Carlo. La +portière de notre compartiment s’ouvrit, et une jeune femme entra +précipitamment, après avoir constaté d’un rapide regard qu’il restait +une place vacante. Les sept autres étaient déjà prises. Dans l’un des +coins, un énigmatique gentleman de trente-cinq à quarante ans, aux +moustaches trop noires, au teint pâle, aux yeux renfoncés et comme +voilés, s’éborgnait à lire un journal à la vacillante lueur de la lampe +qu’on venait d’allumer, car il était sept heures du soir; une jeune +Anglaise anguleuse et laide, montée à Menton avec sa gouvernante, lui +faisait vis-à-vis; le demeurant des voyageurs se composait de trois +dames arrivant de San-Remo et de moi-même, à demi ensommeillé. + +Jusque-là, à nous sept, nous n’avions échangé ni un regard, ni un mot, +mais la brusque entrée de la nouvelle venue nous unit dans un même +sentiment hostile, dans un même mouvement de mauvaise humeur. En +wagon--et ceci n’est pas à la louange de l’animal humain--le voyageur +inattendu qui pénètre dans un compartiment occupé en partie, est traité +en gêneur et en ennemi par ceux qui y sont déjà installés et qui s’y +considèrent comme chez eux. Par contre, le survenant est généralement +irrité de trouver les meilleures places prises et affecte tout d’abord, +à l’égard de ses compagnons de route, une attitude quasi agressive. Je +me hâte de déclarer que tel n’était pas le cas de la voyageuse de +Monte-Carlo. Elle semblait plutôt animée envers nous d’intentions +conciliantes et sympathiques. Avant même de s’asseoir à la place restée +libre près du monsieur aux moustaches trop noires, elle nous avait +regardés tour à tour avec de grands yeux lumineux et paraissait très +disposée à entrer en conversation. Autant que la maigre lueur de la +lampe permettait de le constater, elle pouvait avoir vingt-quatre ans et +ne possédait guère que la beauté du diable: un teint frais, de vives +prunelles, de gros traits, le nez trop fort et le menton massif; mais +elle était avenante et bien faite. Sa robe très collante mettait +agréablement en valeur l’ampleur de la poitrine, la souplesse de la +taille, les contours arrondis des hanches et des cuisses. Une profusion +de roses Niel et d’œillets rouges parait son corsage. Ces fleurs +voyantes, cette robe collante, l’expression sensuelle de la bouche, +certaines allures trop hardies, certains gestes peu corrects, laissaient +deviner le monde équivoque auquel elle appartenait. Aussi, les dames du +compartiment prenaient, en la dévisageant, des airs choqués et des mines +réfrigérantes. Elle ne semblait nullement s’en apercevoir et conservait +une physionomie souriante, prête à l’expansion. Soit que la course à la +conquête d’un wagon l’eût essoufflée, soit qu’elle fût en proie à +quelque émotion extraordinaire, elle respirait violemment; sur son +corsage, les roses à demi fanées étaient secouées par les palpitations +de sa poitrine. Ses lèvres s’ouvraient comme soulevées par le besoin de +donner cours à un impétueux flux de paroles. + +La jeune miss ayant demandé à quelle heure on arriverait à Nice, la +voyageuse de Monte-Carlo répondit aimablement, sans qu’on l’y eût priée: + +--Nous arriverons à huit heures moins un quart. + +Puis, s’autorisant sans doute de ce renseignement bénévolement donné, +pour devenir plus familière, elle ajouta: + +--Vous habitez Nice, madame? + +A quoi l’Anglaise, offensée par l’indiscrète intrusion de «cette +créature», répondit presque rudement:--_No_,--en se renfonçant +hautainement dans son encoignure. + +Un glacial silence suivit. Déconcertée un moment par tous ces visages +fermés, la voyageuse se retourna vers son voisin. Celui-ci avait replié +son journal, et, moitié par désœuvrement, moitié par curiosité, +reluquait la jeune femme sournoisement. Elle devina sans doute dans les +traits du monsieur cet intérêt tout physique qui allume l’œil du mâle à +l’aspect d’une grande belle fille, car elle lui répéta sa question à +brûle-pourpoint: + +--Et vous, monsieur, êtes-vous de Nice? + +--Ou...i, répliqua-t-il faiblement,--partagé sans doute entre le secret +désir de lier connaissance et la gêne que lui imposait le voisinage des +respectables et prudes dames du compartiment. + +--Ah! s’écria-t-elle, et vous venez de Monte-Carlo? + +--Non. + +--Mais vous y allez quelquefois jouer, je parie? + +L’autre se borna à ébaucher un vague geste évasif. + +--Si, si, vous devez y aller... comme tout le monde... moi, la première. +De temps en temps, j’emporte deux cents francs dans ma poche et je m’en +retourne avec un louis ou deux de gain ou de perte... Mais, aujourd’hui, +vous n’avez pas idée de ce qui m’est arrivé!... + +Et alors l’émotion, comprimée depuis un quart d’heure, faisant +explosion, le flot des confidences coula comme l’eau d’une écluse +lâchée. + +--Figurez-vous que j’ai eu d’abord une guigne noire. Je jouais sur les +transversales et rien de ce que je posais ne sortait. Au bout d’une +demi-heure, il ne me restait plus de mes dix louis qu’une pièce de cinq +francs... Tenez, celle-ci!--En même temps, elle nous montrait une pièce +qu’elle tenait serrée dans sa main gauche.--J’étais énervée, j’aurais +volontiers pleuré... Au moment où la bille recommençait déjà à tourner, +d’un coup de colère je jette mes derniers cinq francs sur zéro... Zéro +sort. Je laisse ma pièce, zéro sort une seconde fois... Est-ce une +chance, hein?... Eh! bien, ça a changé la veine. A partir de cet +instant-là, non seulement j’ai rattrapé mes deux cents francs, mais j’en +ai gagné huit cents autres... Pensez, mille francs avec cent sous!... +avec cette pauvre petite pièce qui me restait!... Aussi je la garde, la +voici... Je la ferai percer et je l’accrocherai à ma bourse, cette brave +petite pièce de cinq francs qui m’en a fait gagner mille! + +Elle riait aux éclats et faisait sauter dans sa main une bourse aux +mailles d’argent gonflées de pièces d’or. + +Étions-nous à notre tour influencés par le mystérieux et pervers attrait +qu’exercent sur bien des esprits les capricieuses péripéties des jeux de +hasard? Ou bien l’explosion naïve de cette joie enfantine devenait-elle +communicative? Toujours est-il que cette singulière fille avait fini par +nous intéresser. Nous l’écoutions tous, à l’exception de la jeune miss +qui demeurait indifférente et renfrognée dans son coin. Le problématique +gentleman, aux moustaches teintes, avait perdu de son impassibilité; sa +figure, peu ouverte, s’était animée. Ses yeux renfoncés et comme +assoupis s’éveillaient, et à plusieurs reprises, il avait adressé, à +voix basse, à sa voisine, des questions auxquelles elle répondait par +des éclats de rire. Ce voyageur au teint brouillé et à la physionomie +douteuse ne m’inspirait qu’une confiance médiocre. Je jugeais la jeune +femme un peu bien imprudente d’étaler ainsi son gain inespéré devant des +étrangers, parmi lesquels pouvait se trouver quelque aventurier fort +capable de la débarrasser de son argent plus rapidement encore que ne +l’eût fait la roulette. J’admirais ce mélange de candeur et de hardiesse +chez cette créature que sa profession--probable--aurait dû habituer à +plus de circonspection. Elle parlait le français correctement, mais avec +un accent exotique. Ce n’était ni une Anglaise, ni une Allemande, +certainement; elle se fût montrée moins confiante. Au contraire, à +mesure qu’elle parlait, elle semblait se griser de ses paroles et +prendre un malin plaisir à exciter les convoitises. + +Elle s’était nonchalamment adossée au capiton, la tête renversée, les +jambes allongées, et ses mains ramenées sur son giron faisaient +lestement sauter la bourse pleine. + +--Ouf! soupirait-elle, j’ai les jambes cassées... Figurez-vous que la +table où je jouais était bondée, et que je suis restée debout pendant +quatre heures... Mais ces quatre heures m’ont rapporté mille francs... +Deux cent cinquante francs par heure, c’est un travail joliment payé, +tout de même! ajoutait-elle en riant. + +Elle versait le contenu de sa bourse sur sa jupe et comptait avec +ostentation son or. + +--Décidément, pensais-je, elle est par trop sotte et elle se fera voler +avant de rentrer chez elle! + +Agacé par le rire bruyant et l’enfantine bêtise de cette fille, je +m’étais tourné vers la portière, et, par la glace ouverte, je regardais +au dehors. Au loin, le rocher de Monaco fuyait, piqueté de féeriques +lumières que la mer reflétait. La lune venait de se lever et criblait de +scintillements dorés les vagues légèrement moutonnantes; on eût dit que +la Méditerranée roulait dans ses remous les millions de pièces d’or +laissées sur le tapis vert de Monte-Carlo par les joueurs malheureux. Au +fond, la presqu’île de Saint-Hospice découpait sur le ciel clair ses +contours mamelonnés aux lignes précises, à l’extrémité desquels +rougeoyait un phare tournant. L’air était frais; la nuit radieuse. Je +contemplais, avec une sorte de soulagement, ce nocturne paysage +enchanté, et je songeais que parmi les milliers de joueurs emportés +chaque jour par les trains de Nice à Monte-Carlo, il n’y en a peut-être +pas vingt qui se donnent la peine de le remarquer et le plaisir d’en +jouir. Pendant le trajet, leur seule préoccupation, en ce qui touche les +choses de la nature, se borne à chercher à apercevoir le _trou de la +veine_, quand ils traversent le tunnel d’Èze. + +Mon attention fut ramenée vers l’intérieur du compartiment par les +éclats de voix de la joueuse. Elle était décidément entrée en +conversation avec son voisin aux yeux renfoncés; mais tandis que le +problématique gentleman la questionnait d’un ton prudemment assourdi, +elle lui donnait la réplique à haute voix et semblait parler autant pour +la galerie que pour lui: + +--Oui, je suis depuis cet hiver à Nice. J’y demeure avec mon père, qui +est vieux et ne quitte guère la maison. Je suis Russe et j’ai beaucoup +voyagé... Je parle l’allemand, l’anglais... et le français, comme vous +voyez. Si Nice me plaît?... Je crois bien; c’est un endroit où on +s’amuse et, moi, j’aime à m’amuser... Quand je m’ennuie, je prends dix +louis et je vais jouer... Ah! dame! je ne gagne pas toujours, et c’est +seulement aujourd’hui que j’ai eu vraiment de la veine! + +Et avec la persistance têtue que provoquent toutes les griseries, elle +en revenait sans cesse à sa première idée: + +--Croyez-vous? Mille francs avec une pauvre petite pièce de cent sous! + +Elle était Russe. J’aurais dû m’en douter à son accent, aux intonations +caressantes de sa voix et aussi à cette exaltation, à cette inconsciente +immoralité tout à fait slaves. Quel pouvait être le rôle du «vieux père» +dans la communauté? Connaissait-il les façons de vivre, un peu... +légères de sa fille, et participait-il aux bénéfices procurés par le +jeu... et le reste? Chez certaines natures compliquées et accommodantes, +tout est possible. Néanmoins, par respect pour la dignité paternelle, +j’inclinais plutôt à penser que le «vieux père» n’était peut-être pas un +père pour de vrai... + +Mes réflexions furent troublées par le ralentissement du train et +l’éclat soudainement multiplié des lumières au dehors. Nous avions +franchi le tunnel de Carabacel et nous entrions en gare. «Nice!... Tout +le monde descend!» Quand j’eus quitté le wagon, je me retournai et je +vis le gentleman aux moustaches trop noires aider galamment sa voisine à +descendre. A la sortie, ils se perdirent dans la foule, mais lorsque +j’entrai dans l’avenue de la Gare, je les reconnus tout à coup à dix pas +devant moi. Ils marchaient côte à côte en causant avec animation... + +--Hum! pensai-je, il est évident que ce problématique gentleman a +réfléchi qu’il pourrait passer une agréable soirée avec cette grande +fille, et il est en train de pousser sa pointe... Souperont-ils en tiers +avec «le vieux père», ou la demoiselle consentira-t-elle à se laisser +conduire au restaurant? En ce cas, gare aux pièces d’or de la petite +bourse à mailles d’argent! Ce monsieur aux moustaches teintes ne me dit +rien de bon... + +Au même moment, je m’aperçus que la jeune femme avait accepté le bras de +son compagnon. Ils filèrent d’un bon pas vers l’extrémité de l’avenue +inondée de lumière électrique, où résonnaient les musiques des cafés et +des restaurants en vogue... Et je les perdis de vue. + + + + +LA MAISON DU BORD DE L’EAU + + +Elle s’appelait de son vrai nom la Grangerie, mais dans le pays on +disait tout simplement, en parlant d’elle, «la maison du bord de l’eau», +parce qu’elle mirait dans le lac ses hauts toits bruns en auvent et sa +grise façade méridionale, ornée d’une galerie que drapait une vieille +vigne aux pampres échevelés. Elle était carrée, nue et massive;--isolée +des autres maisons du village par le lac au midi, et au nord par des +vergers et des vignes.--Deux énormes noyers abritaient de leur ombre +humide le large escalier de pierre veinée qui conduisait tout droit à +l’appartement du premier étage. Les pièces spacieuses, avec leur plafond +aux poutres saillantes, leurs murs décorés de fresques à l’italienne, +leur mobilier datant du dix-huitième siècle, n’étaient ni confortables +ni très hospitalières; mais, malgré leur délabrement, elles +satisfaisaient les goûts très simples des propriétaires, les Balmont de +Vertier,--deux vieux époux sexagénaires qui habitaient la Grangerie +depuis l’époque de leur mariage. Ils y avaient passé leur lune de miel, +en avaient chaque année vendangé les vignes et y avaient vu se succéder +pacifiquement quarante printemps et autant d’hivers. Pour eux, il +n’existait pas de demeure comparable à «la maison du bord de l’eau»; le +vin qu’on y récoltait était supérieur à tous les crus du canton: les +fruits du verger avaient une saveur et un fondant non pareils, et la +Grangerie était le séjour le plus gai et le plus aimable qu’on pût +trouver au bord du lac. + + * * * * * + +Cette opinion optimiste n’était point partagée par les nièces des +Balmont, deux jeunes orphelines de dix-huit à vingt ans, que le vieux +couple avait recueillies, adoptées et élevées depuis leur plus jeune +âge. Après un séjour de quatre années dans un couvent de Chambéry, les +deux sœurs, Mauricette et Francine, étaient rentrées à la Grangerie et y +passaient de longs mois monotones, remplis invariablement par les mêmes +tâches et les mêmes plaisirs; travaux de lingerie et de jardinage sous +la direction de la tante Balmont, pendant la semaine; messe, vêpres et +salut, le dimanche, et, le soir, parties de piquet avec l’oncle Balmont. +Jamais de sorties, jamais de bal, jamais de voyages. Leur plus agréable +distraction, en été, consistait à épier trois fois le jour le passage du +bateau à vapeur qui faisait le tour du lac avec sa cargaison de +touristes. Ce bateau, plein de passagers venus des quatre coins de la +France, représentait pour elles toutes les joies et toutes les +tentations du monde extérieur. Elles le guettaient de loin, +tressaillaient au sifflet de la machine, et le voyaient disparaître avec +des soupirs de regret. Elles regardaient passer les yeux pleins de +convoitise, les touristes avec la lorgnette en bandoulière, les belles +dames en fantaisistes costumes de voyage, et, tout en suivant le double +sillage argenté du bateau sur la nappe bleue du lac, elles se forgeaient +de beaux rêves de plaisirs mondains et de romanesques aventures.--Mais, +à la fin de septembre, les touristes s’en allaient avec les hirondelles; +les rares riverains du lac, appelés à la ville pour leurs affaires, +peuplaient seuls de leur silhouette trop connue le pont du bateau, et +les deux sœurs retombaient dans l’ennui monotone de l’hiver. Elles se +dépitaient tout bas en songeant que leur jeunesse allait se consumer +dans ce mélancolique isolement, et, le dimanche, à l’église, elles +priaient Dieu et les saints de leur envoyer quelque événement dont +l’imprévu fît diversion avec cette navrante uniformité de leur vie. + + * * * * * + +Un jour d’été, le ciel fit mine d’exaucer leurs prières. Une lettre de +Genève obligea le propriétaire de la Grangerie de s’absenter pour une +huitaine, et comme les deux époux, à l’exemple de Philémon et Baucis, ne +pouvaient vivre l’un sans l’autre, ils résolurent de partir tous deux, +en confiant la maison à la garde de leurs nièces.--Donc, un matin de +juillet, après avoir fait force recommandations à Mauricette et à +Francine, le vieux couple monta dans une carriole chargée de paquets et +de provisions comme pour un voyage au long cours, et disparut au +tournant de la route d’Annecy. + +Restées seules et maîtresses du logis, les deux sœurs commencèrent à +battre des mains et à se creuser le cerveau pour inventer des plaisirs +capables de leur prouver à elles-mêmes leur indépendance momentanée. +Mais, prises au dépourvu, elles ne trouvaient rien de bien neuf, et, +après avoir beaucoup cherché, dès le quatrième jour, elles en arrivaient +déjà à être embarrassées de leur liberté.--Tandis qu’elles restaient +oisives sur la galerie, occupées à regarder distraitement l’envolée des +nuages autour des montagnes, voilà tout à coup que des bruits de pas et +des éclats de voix résonnèrent dans le vestibule et elles virent entrer +deux grands garçons de leur âge, deux cousins éloignés, tout frais +émoulus de l’école de droit de Grenoble, et qui, traversant le lac, +avaient eu l’idée de rendre visite à l’oncle et à la tante Balmont. + +Mauricette et Francine, rougissantes d’aise et de surprise, leur +expliquèrent l’absence du vieux couple et, désireuses de jouer leur rôle +de maîtresses de maison, s’empressèrent de retenir les cousins à dîner. +N’était-ce point là l’événement tant désiré, l’imprévu tant rêvé, que le +ciel leur envoyait à la fin?... Séance tenante, elles résolurent de +mettre à profit cette visite inattendue et de se donner une fois au +moins dans leur vie un faux semblant de fête et de bal.--Immédiatement +la maison fut sens dessus dessous. + +Toute la provision de bougies de la tante Balmont fut employée à orner +les candélabres et le vieux lustre à boules de cuivre du salon; tous les +sirops emmagasinés dans l’office furent mis en réquisition pour les +rafraîchissements.--Après le dîner, les deux cousins furent introduits +solennellement par la servante dans le salon désert et éclairé à giorno. +Au bout de quelques minutes, une porte latérale s’ouvrit à deux battants +et les deux cousines, qui s’étaient retirées dans leur chambre pour +procéder à leur toilette, parurent métamorphosées. + +Elles avaient bouleversé les coffres et les placards de la tante et se +montraient vêtues de vieilles robes à ramages datant de l’époque de +Marie-Antoinette. Dans leurs cheveux crêpés et poudrés, les roses du +jardin faisaient merveille. Les yeux brillants, le sourire aux lèvres, +elles agitaient d’antiques éventails et saluaient avec de solennelles +révérences. Les cousins, enchantés de se trouver à pareille fête, se +prêtaient de leur mieux au divertissement. On ouvrit le vieux piano +endormi dans un coin du salon, et, l’une après l’autre, les cousines y +jouèrent des valses, tandis qu’un seul couple tournoyait dans la pièce +spacieuse. De temps en temps, la servante apparaissait avec un plateau +et offrait des rafraîchissements; et les pêcheurs nocturnes qui jetaient +leurs lignes de fond dans le lac, et dont les barques erraient dans la +nuit, ouvraient de grands yeux en voyant se refléter au loin la +surprenante illumination de «la maison du bord de l’eau». + +Grisés par la musique et par la danse, les cœurs des quatre jeunes gens +commençaient à battre très fort. Par les fenêtres ouvertes, le vent de +la nuit d’été apportait aux danseurs des parfums de jasmin et de +chèvrefeuille qui leur suggéraient de troublantes paroles de tendresse. +Les heures passaient et l’enivrement de la jeunesse leur faisait oublier +les heures, quand tout à coup un roulement de carriole retentit au +dehors, des exclamations de voix courroucées résonnèrent dans le +vestibule, et brusquement on vit surgir, les bras levés au ciel, l’oncle +et la tante Balmont qu’on n’attendait que deux jours plus tard. + +--Mais c’est la fin du monde! s’écriait la vieille dame, tandis que +l’oncle, toujours économe, s’empressait de souffler les bougies des +candélabres. + +Les deux cousines, Mauricette et Francine, ramassant leurs jupes à +ramages, s’étaient enfuies dans leur chambre et, murmurant de vagues +excuses, les cousins s’esquivèrent à leur tour, laissant le vieux couple +ébahi au milieu du salon en désordre... + + * * * * * + +Des années et des années se sont passées depuis. La tante et l’oncle +Balmont dorment dans le petit cimetière qui verdit à l’ombre de +l’église. Les cousins se sont mariés au loin. Francine et Mauricette +sont restées seules propriétaires de la «maison du bord de l’eau». Elles +mûrissent dans le célibat; elles se sont habituées à la solitude de la +vieille demeure et, comme l’oncle et la tante, elles répètent volontiers +que la Grangerie est le plus charmant des domaines riverains du lac. +Mais, au fond de leur cœur, elles gardent comme dans un sanctuaire +verdoyant le souvenir de ce bal improvisé,--leur unique bal,--et de ces +tendres compliments murmurés un soir par les deux cousins,--les seuls +propos d’amour que leurs chastes oreilles aient entendus. + + + + +PENSÉES D’AUTOMNE + + +Ces pluies d’équinoxe qui, depuis deux jours, tombent lourdes et tièdes, +semblent pleurer sur la fin prochaine de la belle saison. Du haut d’un +ciel bas et couvert, leurs larmes abondantes se répandent sur les +verdures résignées et hâtent l’heure du déclin. Des taches de rouille +s’étalent sur les feuillages des marronniers dont les coques s’ouvrent +pour laisser choir leurs fruits d’un beau brun vernissé. Déjà, là-bas, +un merisier éparpille ses feuilles jaunies sur les pelouses mouillées. +De la terre détrempée s’exhale une senteur d’automne, un parfum amer et +suggestif qui, tout à coup, incline l’âme aux pensées funèbres.--Au +lendemain des fêtes de l’été, cette fenêtre brusquement ouverte sur +l’agonie et le néant des choses me rappelle une fresque du _Triomphe de +la Mort_, au Campo Santo de Pise: une cavalcade fringante et joyeuse +défilant sous bois, et se trouvant, à un tournant, face à face avec +trois cercueils béants où grimacent des squelettes. + +Dans notre vie moderne si affairée et accaparée par les choses +extérieures, nous n’avons guère le loisir d’arrêter longtemps notre +esprit à ce mystère inquiétant de la mort. Pour que nous y pensions +sérieusement, il faut qu’une force majeure nous fasse presque toucher du +doigt la possibilité d’une prochaine disparition. Pour mon compte, je ne +me suis trouvé qu’une fois dans cette situation critique. C’était le 19 +janvier 1871, en montant vers le parc de Buzenval avec mon bataillon. +Des balles passaient avec ce bruit particulier qui ressemble à un +strident bourdonnement de mouches; au-dessus de nous, les obus +décrivaient des courbes menaçantes. En voyant les cacolets descendre la +colline avec leur charge de blessés, je me disais: «Il t’en pend +peut-être autant à l’oreille et voici le moment venu de songer aux +mystères de l’au-delà!» Mais il avait dégelé la veille, on glissait à +chaque instant dans une terre gluante et peu sûre; tout mon esprit était +absorbé par la préoccupation de me maintenir en ligne et de ne pas +rouler piteusement dans la boue; il me fut impossible de la fixer +durablement sur des pensées moins prosaïques.--J’imagine que, sauf de +rares exceptions, il en est de même quand la maladie nous achemine au +dénouement fatal. La lutte matérielle de tout notre être contre les +étreintes du mal est telle qu’elle absorbe notre raison vacillante et +l’empêche de s’inquiéter du redoutable problème. + + * * * * * + +Pourtant, la mort est là qui nous guette. Nous la rencontrerons un jour +ou l’autre au tournant du chemin, et c’est pendant les heures calmes et +lucides où nous sommes en pleine possession de notre esprit, qu’il +faudrait penser à ce qui nous attend au-delà du porche obscur où elle +nous fera passer. Ces pluvieuses journées d’automne, où tout nous parle +de déclin et de disparition, sont précieusement propices à de pareilles +réflexions. Même ceux que cuirasse leur foi religieuse, n’envisagent pas +sans un pieux tremblement ce terrible passage, cette heure très amère, +comme dit le rituel: «_Dies magna et amara valde_», à plus forte raison, +ceux qui doutent--et ils sont nombreux--se sentent remués par un anxieux +frisson en songeant à l’Inconnu qui se tient derrière ce portail voilé +de brumes. A mon humble avis, ce qui doit nous rasséréner, nous qui +n’avons plus la foi du charbonnier, c’est que dès cette vie, nous sommes +environnés par l’Inconnaissable et que le mystère de l’au-delà ne peut +pas être plus cruel et plus menaçant que celui qui nous enveloppe depuis +notre naissance. D’ailleurs, si, comme on nous l’affirme, cet Inconnu +est tout amour et justice, considérant que nous sommes des êtres +débiles, poussés à faillir par l’hérédité, par l’éducation, +l’incertitude de notre esprit et la faiblesse de nos sens, ne +devons-nous pas attendre de lui plus de compassion que de colère?... +C’est donc avec un sentiment de résignation que nous nous acheminerons +vers la mort,--une résignation pareille à celle des feuilles qui tombent +et des fleurs qui se découronnent à la morte-saison. + +Cette subtile portion de nous-mêmes que nous appelons la pensée se +décomposera-t-elle comme notre corps et subira-t-elle les incessantes +transformations de la matière, ou revivra-t-elle ailleurs avec la +mémoire et la conscience de son individualité? Insolubles questions que, +depuis des milliers d’années, l’inquiète humanité agite en regardant +luire les étoiles. «Tantôt vers le ciel, chantait Pindare, tantôt vers +l’abîme, les espérances humaines flottent sur une mer de mensonges.» Et +il disait encore, plus de deux mille ans avant nous, ce que nous +répétons aujourd’hui avec la même angoisse: «Nous vivons un jour. Que +sommes-nous? que ne sommes-nous pas? Le rêve d’une ombre, voilà +l’homme.» + +Je sais bien que la seconde hypothèse, celle de la survivance de notre +personnalité, est plus souriante, plus flatteuse pour notre +amour-propre. Mais n’a-t-elle point sa maîtresse racine dans notre désir +de durer, dans le sentiment même de la douceur de vivre, des illusions +de l’amour, des rêves de la jeunesse? En nous forgeant ce rêve +d’éternelle félicité, ne sommes-nous pas le jouet d’un présomptueux +orgueil qui n’admet pas que notre précieuse personne puisse cesser +d’être,--sans songer que nos compagnons terriens, nos frères les animaux +qui peuplent les champs et les bois, pourraient à bon droit élever les +mêmes prétentions? Il faut être doux envers la mort, c’est-à-dire songer +avec sérénité qu’elle peut nous surprendre d’un moment à l’autre; mais, +en même temps, si l’on veut faire œuvre utile ici-bas, il faut vivre +comme si l’on ne devait pas mourir. Si l’espérance d’une vie meilleure +est autre chose qu’une illusion dorée, nous en jouirons par surcroît; +mais en attendant, cultivons notre jardin et disons-nous qu’ici-bas le +meilleur moyen de prolonger au-delà du trépas notre personnalité, c’est +encore de faire de beaux enfants ou de créer de belles œuvres. + + * * * * * + +Heureux les poètes et les artistes! Ils ne meurent pas tout entiers. +Leurs chefs-d’œuvre prolongent leur existence dans la mémoire des +hommes. Dans les beaux vers d’_Œdipe-Roi_ ou dans les _Idylles_, nous +sentons encore palpiter l’âme de Sophocle ou de Théocrite; de même qu’en +lisant le _Cantique du Soleil_, il nous semble encore entendre chanter +la voix claire et naïve de saint François d’Assise. Les artistes et les +poètes sont comme ces plantes vivaces qui, d’année en année, +reverdissent et refleurissent au même coin d’un bois ou d’une +prairie.--Je me souviens toujours, avec une émotion joyeuse, qu’au temps +où j’herborisais, je consultai un vieux botaniste sur une introuvable +scille bleue qui manquait à mon herbier: «Allez, au mois de mars, me +dit-il, dans la forêt de M... et prenez le premier sentier à gauche de +l’orée du bois; quand vous aurez fait cent pas, vous verrez la plante +fleurir dans le taillis; c’est là que je la cueillais dans ma jeunesse.» +J’y allai, je fis cent pas dans le sentier de gauche et je vis, en +effet, les petites étoiles bleues de la scille luire parmi les feuilles +sèches. Depuis le temps où cet octogénaire herborisait à l’aube de sa +prime jeunesse, des jours nombreux s’étaient écoulés, trois révolutions +avaient bouleversé la France, des générations entières étaient couchées +au tombeau, et la petite scille bleue s’épanouissait ponctuellement dans +les taillis de M..., chaque année, à la fin de mars. Je suis sûr que je +la retrouverais encore à la même époque, sur le même versant du bois, +s’il m’était donné de revisiter cette forêt que je n’ai pas vue depuis +trente ans.--Il en est ainsi des belles œuvres; elles ont toujours une +fraîche nouveauté; elles sont, comme le dit John Keats, une source +d’éternelle joie: + + A thing of beauty is a joy for ever. + +Aussi les survivants devraient-ils rendre un culte pieux à cette réelle +immortalité des artistes. Quand je vais au Luxembourg saluer sous les +platanes les monuments d’Eugène Delacroix et de Banville, je regrette de +ne pas le voir plus peuplé de blanches statues de poètes. Ce jardin +hanté par la jeunesse, l’un des plus verts et des plus charmants de +Paris, devrait être aussi le jardin consacré à la poésie. Si les hommes +qui nous gouvernent avaient le temps de laisser un moment chômer la +politique et de s’occuper un peu des choses de l’esprit, je leur +conseillerais de faire du Luxembourg _le coin des poètes_. Il est +question d’y élever un monument à la mémoire de notre excellent maître +Leconte de Lisle. J’y voudrais voir aussi autour des bassins, parmi les +jets d’eau et les massifs d’aubépines roses, les images de Musset, +d’Alfred de Vigny et de George Sand, qui attendent encore leur statue. +Il me plairait d’y rencontrer, au détour d’une allée, çà et là, les +bustes de Sainte-Beuve, de Marceline Desbordes-Valmore, de Gautier et de +Baudelaire. + +Les jeunes gens qui se succéderont d’année en année dans le quartier +Latin et qui feront de ce jardin leur promenade coutumière, +apprendraient ainsi qu’en France, comme dans les pays voisins, on honore +les poètes et la poésie. Au printemps, les illustres marbres mêleraient +leur blancheur aux thyrses épanouis des marronniers; les ramiers au vol +mélodieux viendraient se poser familièrement sur leurs épaules; et, aux +déclins d’automne, parmi les feuilles tombantes et les fleurs pâlies, +les blanches statues apparaîtraient souriantes, intactes et pures, comme +un éclatant symbole de l’immortalité des belles œuvres. + + + + +LA SAINT-SYLVESTRE + + +Le soir du 31 décembre, mon ami Jacobus, après avoir silencieusement +dîné à sa table d’hôte de la _Rose d’or_, regagnait d’un pied leste la +rue des Grangettes, où était situé son logis de célibataire. La rue +était solitaire, mal éclairée par un lointain bec de gaz; le vent du +nord, soufflant directement entre les deux rangées de façades noires, +coupait la figure de Jacobus, et, malgré le pardessus étroitement +boutonné, faisait sentir à notre ami que son sang de quadragénaire +n’avait plus les vertus réchauffantes de la prime jeunesse. Aussi +agita-t-il d’une main impatiente le marteau qui décorait la porte de sa +propriétaire. Ce fut la fille de la maison, Mlle Franceline Bigeard, qui +vint lui ouvrir, tenant d’une main les plis de son tablier plein de +marrons, et de l’autre la lampe qui éclairait son minois chiffonné et +ses yeux bleus très vifs. Ce bleu regard, les cheveux bruns frisottants +et le clair sourire de Mlle Franceline donnaient encore un attrait +piquant à sa figure, bien qu’elle commençât à mûrir et à passer, ayant +eu vingt-huit ans à la Sainte-Catherine. + +--Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, dit-elle au +locataire morfondu, mais j’étais en train de fendre des marrons... Nous +avons retenu à souper deux de mes amies et, ce soir, nous finirons +l’année en grillant des châtaignes et en les arrosant d’un verre de +_fignolette_... A votre service, monsieur Jacobus!... + +--Merci, répondit-il en prenant un air pressé; merci, mademoiselle. + +S’il refusait, ce n’était pas que la compagnie de Franceline lui déplût, +au contraire; mais il se tenait sur la réserve, craignant de s’engager +trop avant avec cette fille nubile qui désirait se marier, et ne voulant +pas qu’une trop grande familiarité le fît glisser peu à peu sur une +pente dangereuse. Il n’était pas insensible aux yeux bleus et au sourire +de la demoiselle, mais il avait peur du mariage. Il ressemblait à ces +enfants qui vont prendre un bain froid, qui trempent un pied dans l’eau, +puis le retirent et ne peuvent pas se décider au plongeon final. + +--Merci! répéta-t-il encore en montant l’escalier. Il n’est pas venu de +lettres pour moi? + +--Non, monsieur Jacobus, le facteur n’a rien apporté. + +--Allons! décidément on m’oublie! songea mélancoliquement Jacobus en +introduisant la clé dans sa serrure; le monde entier a désappris le +chemin de mon domicile... + + * * * * * + +Jacobus se sentait peu à peu devenir la proie d’un accès d’humeur noire. +Ce soir-là, tout allait de travers: les bûches de son feu fumaient au +lieu de flamber, sa lampe grésillait sans jeter de clarté, un vent +coulis passait sous la porte et le glaçait jusqu’aux moelles. + +--Un penseur, murmurait-il en allumant sa pipe, a dit que «le soir de la +vie apporte avec lui sa lampe»; la mienne éclaire bien mal et mon +crépuscule est diantrement maussade. Cet affaiblissement de la lumière +intérieure est une des conséquences fatales du célibat. La maturité et +le célibat! Deux milieux malsains où germent un tas de mauvaises graines +qu’on croyait mortes et qui se mettent à pousser de vilaines fleurs aux +parfums amers: remords tardifs, regrets stériles, hésitations et peurs +de vieillards. + +La peur surtout, une peur lâche qui vous déshabitue d’agir, qui vous +détourne de toutes les résolutions généreuses, de toutes les fructueuses +audaces... Je me rappelle qu’au temps de ma jeunesse, au moment où +j’allais gravir une pente abrupte des Pyrénées, je rencontrai un homme +mûr et déjà cassé; et comme je l’interrogeais sur le chemin à suivre, il +me cria: + +--Ne montez pas là-haut: le sentier est une véritable fondrière, vous +vous essoufflerez en pure perte! + +Je haussai les épaules et je poursuivis ma route en riant de la +pusillanimité de ce quinquagénaire... Et pourtant voilà où j’en suis! Le +moindre caillou me fait broncher, la plus enfantine difficulté prend les +proportions d’une impossibilité. Je ne sais plus ni oser ni vouloir, et +je me morfonds dans ma cellule de célibataire en regrettant les +occasions que j’ai laissé échapper à l’époque où ma vingtième année +fleurissait dans sa verte nouveauté. + + * * * * * + +A ce moment, de jeunes éclats de voix montèrent du rez-de-chaussée, et +dans ce gai tapage Jacobus distingua le rire clair de Franceline. + +--Ils s’amusent en bas! songea-t-il de nouveau avec un soupir; ils +boivent à l’année qui finit et à celle qui va naître... Pour eux, une +année qui passe et une année qui commence n’éveillent point de pensées +mélancoliques. Ils ne sont pas encore à l’âge où les semaines et les +mois semblent filer avec la rapidité d’un vol d’hirondelles. Ils y +viendront cependant, et Franceline comme les autres! Elle court sur ses +vingt-huit ans et n’a pas trouvé de mari. Pauvre fille! peu à peu ses +joues se faneront, ses bleus regards perdront de leur éclat, son rire +échangera ses notes claires contre des intonations aigres et sèches, et +elle connaîtra aussi les solitudes du célibat, le regret des occasions +envolées, les peurs de l’âge mûr. Oh! les vieilles filles, je les plains +encore plus que les vieux garçons!... La prison de l’isolement est pour +elles plus obscure et plus étroite; le monde est plus sévère. Un sang +vif a beau gronder dans leur cœur comme dans un réservoir muré, elles +doivent en étouffer les bouillonnements. Pour arrêter l’élan des fleurs +de tendresse qu’elles portent en elles et qui auraient voulu s’épanouir +au dehors, la religion, le devoir, les convenances sont là comme des +grilles austères. Quelle lutte douloureuse et cachée! Et, quand chaque +printemps revient, quelle amère raillerie! quelles cruelles tentations! +quels troubles secrets!... Ainsi de charmantes filles se dessèchent et +tournent à l’aigre; et c’est ce qui arrivera à Franceline, s’il ne se +rencontre pas un brave garçon assez aimant et assez courageux pour +transplanter dans un milieu tendre et réchauffant cette jolie plante qui +s’étiole... Mais alors, misérable, puisque tu te rends si bien compte +des choses, pourquoi n’es-tu pas ce brave garçon? Tu es las de ton foyer +glacé, comme elle est lasse de sa chambre de vierge: pourquoi ne fais-tu +pas d’elle une compagne heureuse et rajeunissante?... Ah! voilà, c’est +que précisément je ne sais plus oser! + + * * * * * + +Tandis qu’il s’enfonçait dans ces idées noires et désenchantées, Jacobus +perdait la notion des phénomènes extérieurs. Un frisson qui courut le +long de son dos le ramena à la réalité. Il s’aperçut que son feu s’était +consumé sans jeter de chaleur, que sa pipe s’était refroidie et que sa +fenêtre joignait mal. Comme il se levait pour la fermer plus +hermétiquement, de nouveau des rumeurs joyeuses montèrent du +rez-de-chaussée et de nouveau le rire argentin de Franceline tinta à ses +oreilles.--Il eut encore un moment d’hésitation, puis le froid de cette +nuit de décembre le décida. Il éteignit sa lampe, descendit à tâtons son +escalier et, guidé par les rires, il alla frapper timidement à la porte +de sa propriétaire. + +L’huis s’ouvrit tout grand et, à la lueur d’une belle flambée, il vit +autour de la cheminée un cercle de jeunes gens en train d’éplucher des +marrons. + +--Ma foi! dit Jacobus, je vous entendais rire de là-haut et votre joie +m’a mis l’eau à la bouche... Voulez-vous, mademoiselle Franceline, me +faire une petite place à côté de vous? + +Et alors, en jetant un tendre regard vers Franceline, il vit tout à coup +que cette place était prise. Un garçon d’une trentaine d’années, un +forestier, était assis sur le même banc que la jeune fille et la serrait +de très près. + +Tandis que mon ami écarquillait ses yeux ébaubis, la propriétaire lui +dit en avançant une chaise: + +--Venez près de moi, monsieur Jacobus, je vais vous apprendre une +nouvelle; nous faisons d’une pierre deux coups: nous fêtons la +Saint-Sylvestre et nous arrosons les fiançailles de notre Franceline +avec M. le garde général Saudax... Prenez donc un verre et trinquez avec +nous... Ils se marieront après la Chandeleur! + + + + +PLUIE EN MONTAGNE + + +18 août.--Gorges de la Diosaz.--Il a fait hier un orage qui a +complètement détraqué le temps. Ce matin, à Sallanches, en ouvrant nos +fenêtres, nous avons vu, à travers des envolées de nuages, les sommets +des montagnes poudrés à blanc par une neige subitement tombée pendant la +nuit. Tandis que nous prenions notre café à la crème et au miel, la +pluie a recommencé à tomber, mais cette fois menue et tranquille, comme +une bonne petite pluie qui prend son temps et qui est bien décidée à +durer toute la journée. Ce qui n’a pas empêché mon oncle Brocard de +déclarer, en brandissant son _alpenstock_, que «les éléments +ne parviendraient pas à mettre obstacle à ses poursuites +scientifiques».--Mon oncle Aristide Brocard est un ancien pharmacien, +retiré des affaires après fortune faite. Pendant vingt-cinq ans, il a +vendu des médicaments à sa clientèle de Villotte et n’a pas bougé de +derrière les bocaux verts et bleus de son officine. Mais, tout en +manipulant ses drogues, il caressait un dada qui lui faisait prendre sa +vie casanière en patience:--à force de vendre de la teinture d’arnica à +ses pratiques, il était hanté du désir de cueillir lui-même un jour sur +les cimes alpestres cette fleur d’_arnica montana_, qu’il n’avait jamais +vue qu’à l’état de plante sèche et dont il vantait sans cesse à ses +clients les vertus résolutives et vulnéraires. Ce désir, exaspéré dans +la solitude, était passé à l’état d’idée fixe, et, dans ses rêves, mon +oncle voyait chaque nuit la fleur jaune rayonner comme un petit soleil. +Aussi, dès qu’il eut vendu son officine, Aristide Brocard me notifia son +intention de partir pour les montagnes de la Savoie en quête de la fleur +de ses rêves, et m’enjoignit d’avoir à lui servir de compagnon de +voyage. Mon oncle n’ayant d’autre héritier que moi, j’ai dû m’incliner +et faire par ordre, en sa compagnie, une excursion dans les Alpes. + + * * * * * + +Ce n’est pas précisément une partie de plaisir que ce voyage, à la +recherche de l’_arnica montana_. Mon oncle, dans l’exercice de la +pharmacie, a contracté des habitudes pédantesques et prudhommesques qui +font mon désespoir. En outre, comme, malgré ses cinquante ans sonnés, il +est très vert et très ingambe, il a eu l’idée de se déguiser en +touriste: il est coiffé d’une casquette blanche avec couvre-nuque, et +guêtré jusqu’aux genoux. Sa longue lévite gris de fer retombant sur ses +guêtres jaunes lui donne une tournure assez ridicule, qui fait sourire +les petites Anglaises près desquelles nous passons, et il me semble +qu’on me rend responsable de ce grotesque accoutrement.--Tout à l’heure, +en entrant dans les gorges de la Diosaz, nous avons encore prêté à rire +à trois jeunes femmes qui descendaient le sentier glissant, appuyées sur +leur bâton et enveloppées dans leur waterproof. + +Ces gorges hautes et profondes, tapissées d’arbustes et de grands +arbres, vont toujours rétrécissant leurs parois schisteuses, au fond +desquelles bouillonne la Diosaz. Des galeries de bois, retenues par des +crampons de fer et surplombant au-dessus du torrent, permettent de +longer le défilé dans toute son étendue. On y est pénétré d’humidité. Du +haut du ciel gris, la pluie fine vous tombe sur le dos, les arbres vous +secouent des gouttières au passage, et d’en bas, la Diosaz qui écume +vous envoie à travers la figure d’aveuglantes poussières d’eau. Malgré +cela, on est pris par ce déchaînement du torrent. Entre ces deux +murailles noires et luisantes, la Diosaz tombe du haut d’un couloir +d’ardoise; elle rebondit toute blanche, se tord entre les roches, lance +des fusées de gouttelettes dans les arbres et emplit le ravin d’une +clameur grondante. Pas une branche, pas une feuille, pas un brin d’herbe +qui ne ruisselle. On se croit transporté en pleine féerie. Parfois la +nappe d’eau, en bouillonnant, prend des formes humaines; il semble qu’on +aperçoit entre les hêtres et les sapins humides la blanche et menaçante +figure d’un esprit des eaux ou le vaporeux et perfide visage d’une +ondine, qui glisse le long des rochers.--Nous atteignons la plus haute +galerie aérienne, celle qui surplombe au-dessus de la triple cascade du +_Soufflet_, et là, comme nous nous trouvons dans un groupe de touristes, +mon oncle Aristide en profite pour monologuer à voix haute. «Spectacle +grandiose! s’écrie-t-il; il était donné à l’homme seul, _audax Japeti +genus_, de suspendre un pont tremblant au-dessus des abîmes et +d’atteindre l’aire où l’aigle construit son nid!» Heureusement le fracas +de la cascade couvre sa voix, et les touristes s’éloignent sans avoir +entendu le discours de l’ex-pharmacien. + + * * * * * + +Chamonix, 20 août.--Pluie battante; mais rien n’arrête mon oncle +Brocard. En passant devant les Bossons, à la vue des blocs de glace qui +blanchissent à la base du glacier, il s’est exclamé: «Hein! si tout cela +était du sucre, l’humanité en aurait assez pour édulcorer ses sirops +jusqu’à la fin des siècles!...»--Et cette réflexion pharmaceutique m’a +fait rougir jusqu’aux oreilles.--La principale rue de Chamonix est un +lac de boue, au milieu duquel pataugent des guides, attendant les +touristes désireux de tenter une ascension. Nous profitons d’une +éclaircie pour grimper au Montanvers. Un rayon de soleil glisse entre +les nuées. De longues fumées blanches rampent le long des pentes du +Brévent, et tout là-haut, perçant les nuages, les neiges de quelques +aiguilles du mont Blanc étincellent en pleine lumière. Nous montons +lentement à travers les sapins et les mélèzes, précédés et suivis de +cavalcades de touristes mâles et femelles. Il fait grand chaud, une +lourde chaleur d’orage, et mon oncle Brocard se dépouille de sa lévite. +Vous n’avez jamais vu de spectacle plus comique que la silhouette de ce +grand bonhomme en bras de chemise avec son _alpenstock_ et ses guêtres +jaunes. Les guides eux-mêmes s’esclaffent de rire et je maudis la +destinée qui m’a fait l’héritier présomptif de cet oncle solennel et +maniaque. Lui n’a pas l’air de s’apercevoir du ridicule de sa toilette. +Il court à travers les sapins et herborise gravement. + +A l’auberge du Montanvers, qui dresse la masse carrée de ses murs de +granit au-dessus de la _Mer de glace_, le site est d’une sauvagerie +saisissante. Au fond, dans la direction de l’_aiguille Verte_ et de +l’_aiguille de Dru_, d’épaisses vapeurs noires masquent la montagne, et, +sur ce noir fuligineux, le glacier se détache avec une blancheur +éblouissante, çà et là coupée par les bleuâtres transparences des +crevasses. Pour un peu, on se croirait dans un des cercles de l’_Enfer_ +de Dante. Malheureusement les touristes, et notamment mon oncle Brocard, +nuisent à l’illusion. A l’intérieur de l’auberge, dans la salle même où +s’étale un bazar d’objets en jaspe et en agate, on s’est attablé pour +déjeuner. Les excursionnistes affamés dévorent leurs côtelettes en +silence. La pluie se remet à tomber et cela ajoute encore aux mornes +attitudes des convives. Mais mon oncle Aristide a été envoyé par la +Providence pour égayer cette maussade tablée. Au milieu du silence +général, mon oncle, très affairé à essuyer sa fourchette, relève la +tête, regarde à droite et à gauche et dit gravement: «Avouez, messieurs, +que le ruolz a rendu de bien grands services à l’humanité!» Cet éloge de +l’orfèvrerie Christofle, lancé en vue de la Mer de glace, est si +hétéroclite qu’il provoque une aimable gaieté parmi les touristes et me +couvre de confusion. + + * * * * * + +Après déjeuner, malgré la pluie, mon oncle m’entraîne vers le glacier. +Je me vois déjà obligé de le suivre à travers les crevasses, quand, près +de la moraine, il se baisse, pousse un cri, puis se relève triomphant, +en agitant une fleur jaune entre ses doigts: + +--Enfin, s’écrie-t-il, la voici!... _Eurêka!_ Je tiens l’_arnica +montana_, famille des composées corymbifères!... Remontons, mon ami: +inutile d’aller plus loin! + +Il était temps. A peine avons-nous tourné l’auberge que l’orage éclate; +pluie diluvienne, éclairs, tonnerre... Nous voyons tout au plus assez +clair pour suivre les lacets du chemin boueux et glissant. N’importe, +malgré l’averse, c’est un beau spectacle. Les éclairs découpent en noir +les silhouettes des sapins; tout au fond, au delà du village, le glacier +des Bossons étend au milieu des bois sa blancheur blafarde, comme un +immense suaire, et les crêtes du Brévent, brusquement illuminées, ont +des profils sinistres.--Nous rentrons à l’hôtel, trempés comme des +soupes; nous changeons de vêtements et nous descendons affamés à l’heure +du dîner... Mon oncle, qui ne peut plus se séparer de sa plante, l’a +apportée à table d’hôte, et à voix haute, de façon à être entendu de +toute la table, il se met à m’expliquer les caractères de la famille des +_composées_. + +--Vous vous occupez de botanique, monsieur? lui demande son voisin de +gauche. + +--Oui, monsieur, répond l’oncle Aristide avec orgueil; je suis +pharmacien de première classe, ex-interne des hôpitaux de Paris... Et +aujourd’hui, dans une de mes herborisations à la Mer de glace, j’ai eu +l’honneur de trouver l’_arnica montana_... Voyez! + +En même temps, il tend la fleur à son voisin, qui la regarde avec +tranquillité et réplique: + +--Pardon, ceci n’est pas l’_arnica_. + +--Hein! Qu’en savez-vous? + +--Mon Dieu! je le sais, parce que depuis dix ans j’herborise dans les +Alpes... Ceci est une plante similaire: le _chrysanthemum auratum_, que +nous appelons aussi la _marguerite dorée_... Le véritable arnica a le +réceptacle plus étroit, les demi-fleurons plus rares et plus +irréguliers. Vous n’avez mis la main que sur le _faux arnica_. + +J’ai cru que j’allais immédiatement hériter de mon oncle Brocard, car il +a failli en avoir une attaque d’apoplexie... + + + + +THÉATRE D’AMATEURS + + +En ce temps-là, j’entrais dans ma dix-huitième année et je commençais +mon cours de philosophie; mais j’étais, je l’avoue, plus féru de théâtre +que de psychologie et de logique; je lisais les drames de Victor Hugo +plus amoureusement que le _Discours sur la méthode_. Je n’étais jamais +sorti de ma petite ville et n’avais jamais assisté qu’aux +représentations données par une troupe de quatrième ordre dans une salle +étroite et enfumée; n’importe, mon imagination suppléait à l’indigence +des décors et à l’insuffisance des acteurs, et quand j’avais vu +représenter la _Ciguë_, ou _Claudie_, la prose de George Sand ou les +vers d’Augier bourdonnaient dans mon cerveau nuit et jour. Je finis par +communiquer un peu de mon feu sacré à mes camarades de classe et je les +décidai à jouer la comédie. Un de nos condisciples, dont le père était +fabricant de toiles de coton, nous offrit le vaste grenier de sa famille +comme salle de spectacle, et chacun se cotisa pour y édifier un théâtre. +L’installation était fort primitive et rudimentaire. Cela ne ressemblait +en rien à ces coquettes scènes illuminées et fleuries qu’on retrouve en +hiver dans chaque salon parisien, depuis que les représentations +théâtrales sont devenues une sorte de sport à la mode. Pourtant, chaque +fois que j’assiste à l’une de ces représentations mondaines, je resonge +avec une joie mélancolique à notre théâtricule; je revois, comme si j’y +étais encore, notre salle de spectacle installée sous les toits. + + * * * * * + +Le grenier avait été coupé en deux dans sa largeur par une cloison de +toile. D’un côté était le «foyer des acteurs»; de l’autre s’étendait, au +fond, la scène, et, en avant, la place réservée aux spectateurs. La +scène était de plain-pied et manquait de dégagements, mais nous avions +deux décors: un salon et une chaumière, et notre rideau tombait avec une +lenteur presque aussi majestueuse qu’au Théâtre-Français. Au-dessus de +la salle sombre et nue, les solives du toit enchevêtraient leur +charpente touffue, et, dans les encoignures, les araignées grises, au +bruit de nos coups de marteau, interrompaient, effarées, l’ourdissage de +leur toile. Quand nous eûmes achevé de construire le théâtre à la sueur +de nos fronts, nous discutâmes longuement le choix des pièces. Nous nous +heurtions dès le début à une grosse pierre d’achoppement: l’absence de +femmes dans notre troupe. Bien que presque tous complètement imberbes, +nous manquions absolument de la grâce, de la souplesse et du charme +nécessaires pour jouer des rôles de jeunes femmes ou de jeunes filles. +Or, comme il n’y a guère de pièces sans amour, et d’amour sans +amoureuses, nous nous trouvions fort empêchés.--Après de tumultueux +débats, je proposai _Passé minuit_ où deux hommes seulement sont en +scène, et le quatrième acte de _Ruy-Blas_, où il n’existe qu’un rôle de +femme, la _duègne_, + + affreuse compagnonne + Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne. + +Or ce rôle-là devait être admirablement tenu par un de nos camarades, +dont la barbe naissante et la bourgeonnante figure feraient une duègne +accomplie.--Ce programme une fois arrêté, les répétitions commencèrent. + + * * * * * + +Oh! ces répétitions de l’après-midi, dans la pénombre de l’obscur +grenier où les senteurs des bois de teinture entassés dans les caisses +se mêlaient à l’odeur âcre des toiles de coton fraîchement tissées, je +m’en souviens avec délices! J’avais grand’peine à faire comprendre à mes +prosaïques compagnons les vers lyriques d’Hugo, mais moi, je m’incarnais +dans mon rôle de _don César_, et je m’y délectais. Le grenier aux murs +humides, aux poutres drapées de toile d’aragne, disparaissait. Je me +croyais à Madrid, au fond de la petite chambre «somptueuse et sombre» de +la maison de Ruy Blas, et je me sentais pris d’une vague et béate +mélancolie en débitant ces vers: + + Buvons! Tous tes doublons + Ne valent pas le chant d’un ivrogne qui passe!... + +D’ailleurs, un attrait fort vif était venu s’ajouter au plaisir des +répétitions. Notre hôte, le fils du fabricant, avait une sœur de +dix-neuf ans, fort jolie, et cette jeune personne, après avoir +énergiquement refusé d’être actrice, avait néanmoins offert ses services +comme _souffleuse_. Mlle Delphine, c’était son prénom, venait à chaque +répétition s’asseoir dans la coulisse, avec la brochure sur ses genoux, +et son aimable profil s’enlevait en silhouette sur le jour froid des +fenêtres du fond. Elle était déjà très formée, svelte avec de belles +épaules; sa coiffure à la Sévigné encadrait d’abondantes boucles blondes +une figure rose un peu moutonnière, où luisaient deux grands yeux bleus +étonnés et où s’entr’ouvrait une bouche toujours souriante. Nous ne nous +lassions pas de la regarder,--plus attentifs à ses œillades qu’aux +répliques qu’elle nous soufflait.--Elle s’apercevait bien de +l’impression que sa jeune beauté de dix-neuf ans produisait sur la +troupe, et je crois qu’elle n’en était pas fâchée, ayant un bon fonds de +coquetterie.--Hélas! comme dit un vieux proverbe latin: _Ubi Helena, ibi +Troja_; là où il y a une Hélène, naît une guerre de Troie. Les deux +acteurs les plus âgés, celui qui jouait _don Guritan_ et celui qui +faisait la _duègne_, se disputaient surtout ses bonnes grâces, et comme +la coquette fille les leur distribuait à doses égales, la rivalité de +ces deux jeunes coqs menaçait à chaque instant de troubler le bon ordre +des répétitions. Il ne fallait rien moins que la crainte d’un éclat pour +les empêcher de se prendre aux cheveux. + + * * * * * + +Cependant les rôles étaient sus, la pièce se trouvait au point et on +résolut de procéder à une répétition générale en costumes, à laquelle on +convia les parents et les amis.--On avait frappé les trois coups, le +rideau s’était levé solennellement en présence d’une trentaine de +spectateurs. Ruy Blas était en scène et débitait son monologue; moi, je +m’étais blotti au fond, derrière la cheminée d’où je devais dégringoler, +quand, au moment où Ruy Blas disait d’une voix creuse: + + Le sort trouble nos têtes + Dans la rapidité des choses sitôt faites! + +Un tumulte s’éleva dans la coulisse, suivi d’un échange de gros mots et +du claquement d’un soufflet vigoureusement appliqué. C’était _don +Guritan_ qui avait surpris la _duègne_ en train de baiser la main de la +_souffleuse_, et qui giflait violemment son rival. En un clin d’œil, +tous les parents et amis avaient envahi la scène:--scandale, cris de +réprobation, expulsion de don Guritan et de la duègne en costume, +évanouissement de la jolie Delphine, tout cela fut l’affaire d’une +minute et la représentation s’en alla à vau-l’eau.--Le pis fut que le +lendemain notre professeur de philosophie, instruit de l’esclandre, en +profita pour refaire le discours de J.-J. Rousseau sur le _Danger des +spectacles_: après quoi, il consigna tous les acteurs. + +Et ainsi s’effondra piteusement notre théâtre d’amateurs. + + + + +LE CONTE DES ROIS MAGES + + +Les trois rois mages, Balthazar, Melchior et Gaspard, portant l’encens +et la myrrhe, étaient partis à la recherche de l’enfant Jésus; mais +comme ils ne connaissaient pas bien le chemin de Bethléem, ils s’étaient +égarés en route et, après avoir traversé une forêt profonde, ils +arrivèrent à la nuit tombante dans un village du pays de Langres. Ils +étaient las, ils avaient les bras coupés à force de porter les vases +contenant les parfums destinés au fils de Marie et, de plus, ils +mouraient de faim et de soif. Ils frappèrent donc à la porte de la +première maison du village, pour y demander l’hospitalité. + +Cette maison, ou plutôt cette hutte, située presque à la lisière du +bois, appartenait à un bûcheron nommé Denis Fleuriot qui y vivait fort +chichement avec sa femme et ses quatre marmots. + +Elle était bâtie en torchis avec une toiture de terre et de mousse à +travers laquelle l’eau filtrait les jours de grande pluie. + +Les trois rois, vannés de fatigue, heurtèrent à la porte, et quand le +bûcheron l’eut ouverte, prièrent qu’on voulût bien leur donner à souper +et à coucher. + +--Hélas! braves gens, répondit Fleuriot, je n’ai qu’un lit pour moi et +un grabat pour mes enfants; et quant à souper, nous ne pouvons vous +offrir que des pommes de terre cuites à l’eau et du pain de seigle. +Néanmoins, entrez, et si vous n’êtes pas trop difficiles, on tâchera de +vous arranger. + +Ils entrèrent donc. On leur servit des pommes de terre qu’ils dévorèrent +de grand appétit, et le bûcheron et sa femme leur cédèrent leur lit, où +ils dormirent à poings fermés, sauf Gaspard qui aimait ses aises et qui +se trouvait fort à l’étroit entre le gros Balthazar et le géant +Melchior. + +Le lendemain matin, avant de se remettre en route, Balthazar, qui était +le plus généreux des trois, dit à Fleuriot: + +--Je veux vous donner quelque chose pour vous remercier de votre +hospitalité. + +--Nous vous l’avons offerte de bon cœur, mais nous ne nous attendons à +rien, braves gens! répondit le bûcheron en tendant la main tout de même. + +--Je n’ai pas d’argent, reprit Balthazar, mais je veux vous laisser un +souvenir qui vaudra mieux. + +Il fouilla dans sa poche et en tira une petite flûte d’Orient qu’il +présenta à Fleuriot; et tandis que celui-ci, un peu déçu, faisait la +grimace, il continua: + +--Si vous formez un souhait en jouant un air sur cette flûte, il sera +immédiatement exaucé. Prenez, n’en abusez pas, et ne refusez jamais +l’aumône ni l’hospitalité aux pauvres gens. + + * * * * * + +Quand les trois rois eurent disparu au tournant du chemin, Denis +Fleuriot dit à sa femme, en soupesant dédaigneusement la petite flûte +dans sa main: + +--Ils auraient pu nous faire un cadeau moins bête que ce flageolet; +néanmoins je vais tout de même essayer de flûter pour voir s’ils ne se +sont pas moqués de nous. + +Alors il s’écria: + +--Je voudrais avoir pour notre déjeuner du pain blanc, un pâté de +venaison et une bonne bouteille de vin! + +Puis il joua sur la petite flûte un air du pays, et tout d’un coup, à +son grand ébahissement, il vit sur la table, couverte d’une fine nappe +blanche, le pain, le vin et le pâté demandés. + +Dès qu’il fut certain du pouvoir de sa flûte, il ne s’en tint pas là, +comme bien vous pensez, et il demanda tout ce qui lui passa par la tête. +Il flûtait du matin au soir. Il eut des habits neufs pour sa femme et +ses enfants, de l’argent de poche, une table abondamment servie, et, +comme il lui suffisait de souhaiter une chose pour l’avoir aussitôt, il +devint en peu de temps un des richards du canton. Alors, à la place de +sa hutte à demi effondrée, il fit construire un superbe château qu’il +remplit de meubles précieux et de tapisseries; et le jour où la +construction et l’ameublement furent achevés, il donna une grande fête +pour inaugurer sa nouvelle demeure. + +Autour d’une table richement servie, étincelante d’argenterie et de +lumière, il avait réuni tous les gros bonnets de l’endroit. Lui-même se +tenait au haut bout avec sa femme parée comme une châsse, tandis que des +musiciens installés dans une galerie supérieure régalaient les convives +de leurs plus joyeux airs. Afin que le festin ne fût pas troublé, il +avait ordonné à ses gens de ne laisser sous aucun prétexte les fâcheux +et les mendiants entrer dans la cour, et même il avait préposé à la +porte deux grands diables de valets armés de bâtons, qui avaient pour +consigne d’écarter tous les loqueteux et porteurs de besace des +environs. + +Aussi, sûrs de n’être point dérangés, les invités s’en donnaient à +cœur-joie, jouant des mâchoires, humant le bon vin et s’ébaudissant à +ventre déboutonné... + + * * * * * + +Or, ce soir-là, les trois rois mages, ayant déposé leurs présents au +pied de l’enfant Jésus, revenaient de Bethléem. En traversant la forêt, +ils reconnurent le village où ils avaient couché, virent le château tout +illuminé, et Gaspard dit en goguenardant à Balthazar: + +--Je serais curieux de savoir si notre homme n’a pas mésusé de ta petite +flûte et si, depuis qu’il est riche, il a tenu sa promesse d’être doux +envers le pauvre monde. + +--Voyons, répondit laconiquement Balthazar. + +Ils s’accoutrèrent en mendiants, changèrent leurs belles robes contre +des haillons et se présentèrent à la porte du château en demandant +l’hospitalité pour la nuit; mais on les reçut fort mal, et comme ils +insistaient, menant grand bruit, Fleuriot mit la tête à la fenêtre et, +apercevant des mendiants, commanda qu’on lâchât les chiens à leurs +trousses, de sorte qu’ils détalèrent au plus vite, non sans avoir les +jambes fort endommagées. + +--Je m’en étais douté! maugréa le sceptique Gaspard, qui avait été mordu +au mollet. + +--C’est bon, répliqua le géant Melchior, il ne l’emportera pas en +paradis!... Il saura ce que pèse la rancune des trois Rois mages!... + +Cependant les convives continuaient à banqueter joyeusement. On était +arrivé au dessert, et Fleuriot, un couteau à la main, était en train de +découper une colossale brioche, quand on entendit dans la cour les +grelots d’une chaise de poste traînée par quatre chevaux fringants, +caparaçonnés d’or. Fleuriot mit de nouveau le nez à la fenêtre et, +voyant qu’il lui arrivait encore de nobles invités, ordonna qu’on les +fît monter en toute hâte. Lui-même vint avec un flambeau les recevoir à +la porte de la salle. Alors on vit entrer les trois Rois mages en +pompeux appareil, couronne en tête, vêtus de pourpre et de pierreries. +Fleuriot, qui avait reconnu ses anciens hôtes, fit bonne contenance et, +avec force salutations, les pria de prendre place à table. + +--Merci! dit Balthazar sèchement, nous ne mangeons pas chez un homme qui +reçoit si mal les pauvres gens. + +--Je vous fais compliment de la façon dont vous tenez vos promesses! +cria Melchior de sa grosse voix. + +--Ah! tu lâches tes chiens sur les mendiants! ajouta Gaspard en se +tâtant la jambe; attends, je vais te jouer un air que tu ne connais pas +encore!... + +Et, tirant de sa poche une petite flûte pareille à celle qu’on avait +donnée à Fleuriot, il la fit résonner terriblement. En un clin d’œil, la +table, les convives, le château s’évanouirent, et le bûcheron se +retrouva, seul et nu, sur la lisière du bois, devant sa hutte en ruine, +avec sa femme et ses enfants en haillons. + +--Heureusement il me reste ma flûte! songea-t-il. + +Mais il eut beau fouiller ses poches percées; le talisman avait disparu +avec les trois Rois mages. + + * * * * * + +Et c’est depuis ce temps qu’on a coutume, lorsqu’on coupe le gâteau des +Rois, de mettre soigneusement de côté la part des pauvres. + + + + +LE MARCHAND DE CRESSON + + +J’ai profité ce matin d’un rapide sourire de ce soleil d’avril qui se +montre si rarement cette année, pour aller de bonne heure visiter mon +ami Jacobus. Je l’ai trouvé déjà installé au coin du feu, dans son +cabinet de travail, dont les fenêtres haut perchées s’ouvrent au levant, +au-dessus d’une rue populeuse et bruyante. Au long des murs, de massifs +corps de bibliothèque dressaient leurs rayons encombrés de livres, et, +sur la tablette de la cheminée, une majolique de Minton pleine de +jonquilles et d’anémones faisait croire à la réalité de la venue du +printemps, en dépit du vent de galerne qui soufflait au dehors. Jacobus, +enveloppé dans sa houppelande grise, le dos renversé dans son fauteuil +et les pieds sur les chenets, était en train de lire un volume de +Ronsard. En me voyant entrer, il releva la tête, et sa figure, où des +yeux vifs surmontés d’épais sourcils noirs contrastent avec des cheveux +et une barbe poivre et sel, s’éclaira d’un sourire un peu mélancolique. + +--Tu me surprends, dit-il, occupé à lire des vers printaniers. Je fais +comme ces pauvres diables qui trompent leur faim en feuilletant des +livres de cuisine; je me crée un faux semblant de renouveau en récitant +l’odelette de Ronsard: + + Quand ce beau printemps je vois, + J’aperçois + Rajeunir la terre et l’onde, + Il me semble que le jour + Et l’amour + Comme enfants naissent au monde... + +Plus je vieillis et plus je découvre que cette façon de se donner des +illusions est encore la méthode de vivre la plus pratique et la plus +consolante. + +Tandis qu’il continuait à déclamer les strophes fleuries de Ronsard, le +feu crépitait doucement dans l’âtre, les jonquilles, sur la cheminée, +exhalaient une fine odeur de printemps, et vraiment, grâce à +l’enchantement de la poésie du quinzième siècle, on eût pu croire +qu’avril était revenu pour tout de bon. + + * * * * * + +A ce même moment, du fond de la rue bourdonnante, monta jusqu’à nous la +traînante mélopée du marchand de cresson: «_Du cresson, du beau cresson, +la santé du corps!_» + +--Tiens, dit Jacobus en interrompant sa lecture, j’aime aussi cette +chanson de la rue. Je l’aime d’abord parce qu’elle est également une +créatrice d’illusions. Quand, chaque matin, elle retentit sous mes +fenêtres, elle me ramène en pleine nature; elle suscite des images +rajeunissantes de sources vives et de ruisseaux limpides, qui courent +sous les aulnes en berçant dans leur lit des touffes de cresson aux sucs +fortifiants. Je revois les modestes cours d’eau de mon pays avec leurs +berges fleuries de boutons d’or, et j’entends résonner les brèves +roulades des fauvettes à tête noire. Mais il y a encore autre chose dans +le plaisir que me procure le cri de ce marchand de cresson:--il y a +vingt-cinq ans que j’habite ce quartier, et depuis vingt-cinq ans, à de +certaines saisons, cette même voix me jette à la même heure sa traînante +mélopée, évocatrice de paysages pleins de fraîcheur et de jeunesse. Ce +marchand de cresson au gosier encore robuste m’aide à remonter le cours +de mes jeunes années. Je me replonge dans le temps passé comme en de +vertes cressonnières aux eaux vives, aux parfums amers et toniques. +Grâce à ce cri de la rue, je me retrouve, ainsi que le _poète_ du +prologue de _Faust_, «revenu au temps où je vivais dans l’avenir, où une +source de chants longtemps comprimée jaillissait intarissable de mon +cœur, où des nuages me voilaient le monde, où les boutons me +promettaient encore des maturités, où je moissonnais les moissons +opulentes qui fleurissaient dans toutes les vallées. Je ne possédais +rien, et pourtant j’avais assez!» + + * * * * * + +... Plus le temps marche, continua Jacobus en allumant sa pipe, plus +cette chanson du marchand de cresson me devient précieuse, parce que +j’éprouve davantage le besoin de me réfugier dans le château-fort du +Souvenir. Je ne suis pas enclin au pessimisme et j’ai toujours eu peu de +goût pour les _louangeurs du temps passé_; néanmoins, en dépit de mes +dispositions à envisager de préférence le bon côté des choses, je ne +puis m’empêcher de reconnaître qu’il y a je ne sais quoi de détraqué +dans le monde actuel. De plus en plus je me réjouis de vieillir, afin +d’être aussi peu que possible témoin de la piteuse faillite de cette fin +de siècle.--Il y a vingt-cinq ans et même vingt ans, alors que ce même +vendeur de cresson lançait d’une voix plus jeune son cri sous mes +fenêtres, les temps n’étaient guère meilleurs qu’aujourd’hui, mais les +caractères étaient, je crois, mieux trempés. Les générations qui +arrivaient à l’âge mûr avaient gardé un vieux levain d’enthousiasme: +elles étaient encore idéalistes et espéraient dans l’avenir. On avait +conscience des fautes passées, on se promettait de ne les plus +commettre: on était épris de liberté et on se jurait qu’une fois qu’on +l’aurait reconquise on ne se la laisserait plus confisquer par un soldat +heureux ou un César d’occasion. Les jeunes gens avaient le cœur vraiment +jeune et croyaient encore naïvement à un certain idéal dans le domaine +de l’art comme dans le domaine de la politique. Que tout cela semble +loin aujourd’hui! Quel émiettement dans les esprits! Quel +affaiblissement des volontés et des caractères! Nous possédons la +liberté et nous en sommes réduits à dire d’elle ce que Musset disait de +la vérité: + + Quand je l’ai comprise et sentie, + J’en étais déjà dégoûté. + +Après en avoir abusé, nous voilà prêts à l’accuser de toutes les +sottises que nous avons faites en son nom; encore un peu, et nous la +trahirons au profit du premier dictateur empanaché dont nous aurons fait +un fétiche. Les jeunes gens d’aujourd’hui n’ont plus ni gaieté, ni +verdeur, ni enthousiasme; ils colorent du nom de pessimisme je ne sais +quelle féroce indifférence, je ne sais quel égoïste besoin de jouir de +l’heure présente sans se préoccuper du lendemain. J’entendais l’autre +jour une femme du monde, nouvellement mariée, s’écrier: «Oh! vraiment +non, je ne veux pas avoir d’enfants, Dieu m’en préserve!...» Quand +j’écoute ces aimables propos de mes jeunes contemporains, je me demande +si ce ne sont pas eux qui sont _les vieux_, et si je ne suis pas plus +jeune qu’eux tous,--et en même temps je me réjouis de vieillir. + + * * * * * + +... Oui, ajouta Jacobus, en secouant les cendres de sa pipe, je me +réjouis de vieillir afin de ne plus voir le joli monde que tout cela +nous prépare; et, en attendant, je me plonge dans le passé, je relis les +livres d’autrefois, je me délecte dans la poésie du vieux Ronsard, qui +n’était, lui, ni un pessimiste, ni un décadent. Voilà pourquoi j’aime le +cri matinal de mon vieil ami le vendeur de cresson; il me reporte à un +temps où l’espérance chantait encore dans mon cœur comme l’alouette dans +les blés verts. + +A ce moment, la traînante mélopée du marchand ambulant monta de nouveau +vers nous du fond de la rue: «Du cresson, du cresson, la santé du +corps!» + +--Ah! s’écria Jacobus, avec son mélancolique sourire, si son cresson +donnait aussi la santé de l’âme, quelle cure miraculeuse j’essayerais de +faire en l’administrant à mes concitoyens! + + + + +MARCOUSSIS + + +Les noms, comme les odeurs, ont une merveilleuse puissance évocatrice. +Marcoussis a, l’autre jour, fait lever au fond de ma mémoire toute une +envolée de souvenirs.--Ce rustique village, dont l’unique rue s’enfonce +comme un coin au milieu des bois, forme depuis quelque temps la tête de +ligne d’un modeste tramway à vapeur, qui a révélé aux Parisiens une +portion de banlieue jusque-là peu fréquentée. Marcoussis n’était guère +autrefois connu que des paysagistes, épris de l’intimité fraîche de ses +sites boisés; mais les peintres ont émigré vers les bois de Sentisse et +les gorges de Cernay, et il a fallu l’inauguration du petit tramway dont +je parle pour redonner un peu de notoriété à ce pays perdu à l’extrémité +d’une étroite vallée. L’endroit est riant; les bords de la route plantés +de vignes, de champs d’asperges, de potirons et de tomates, lui donnent +l’aspect d’un grand potager plantureux. Les bois du fond touchent +presque aux dernières habitations et les encadrent de leur pacifique +verdure, tandis qu’à l’horizon opposé, la tour de Montlhéry découpe +finement sur le ciel son élégante silhouette. + +Mais, pour moi, le charme de Marcoussis est moins dans le paysage que +dans les souvenirs déjà lointains réveillés par ce joli nom de village. +Je revois tout à coup l’homme aimable qui, pour la première fois, le +prononça devant moi, et je revois en même temps tout un milieu mondain +depuis longtemps évanoui. + +Cet aimable compagnon était un peintre doublé d’un poète et s’appelait +Eugène Tourneux. Il habitait Marcoussis dans la belle saison; il y a +peint une série de délicates études, ignorées du public et maintenant +éparpillées je ne sais où. Il possédait aussi un joli talent de rimeur +et c’est lui qui a écrit les paroles de cette _Chanson du printemps_ de +Gounod, devenue si rapidement populaire: + + Viens, enfant, la terre s’éveille... + La neige des pommiers + Parfume les sentiers...... + +Nous étions un peu compatriotes et les souvenirs du Barrois, notre +commun pays d’origine, nous avaient plus étroitement rapprochés. Notre +première rencontre eut lieu, pendant l’hiver de 1866, dans un salon +depuis longtemps fermé, où une gracieuse hôtesse se plaisait à réunir un +groupe d’artistes et de poètes. Quelle joyeuse et hospitalière demeure, +et que d’exquises jouissances d’art j’y ai goûtées!... Ce soir de 1866, +la maîtresse du logis avait rassemblé autour de sa table: Gounod, dans +le plein de sa gloire; Amédée Achard, dont les romans étaient encore +très lus en ce temps-là; Gustave Nadaud, le chansonnier à la mode; +Sarasate et Diémer, alors à leurs débuts: Sully-Prudhomme, qui venait de +publier ses _Stances et Poèmes_ et dont le nom commençait à franchir le +cercle étroit des gens du métier, pour éveiller et retenir l’attention +du public lettré.--Ce fut une fête rare, où la poésie alternait avec la +musique. Sarasate et Diémer exécutèrent une fantaisie sur des motifs de +_Faust_; Sully, pour se mettre à l’unisson, récita un sonnet qui devait +faire partie de son livre _des Épreuves_, et dont j’entends encore +vibrer les beaux vers: + + La note est comme une aile au pied du vers posée; + Comme l’aile du vent fait trembler la rosée, + Elle le fait frémir, plus sonore et plus frais. + +Gounod enfin voulut chanter lui-même sa mélodie encore inédite de +_Medjé_. Il avait une voix faible et voilée; on était obligé +d’emmailloter le piano dans une couverture de laine pour que +l’accompagnement n’étouffât pas cette voix assourdie; mais sous ses +voiles combien elle était pénétrante et passionnée! L’entretien ensuite +tomba sur Mozart et Beethoven, et Gounod parla de ces deux maîtres avec +un enthousiasme qui nous remuait jusqu’aux moelles. De temps en temps, +il interrompait, courait au piano, esquissait un air de _Don Juan_ ou un +fragment de la _Symphonie en ut mineur_, puis revenait à son fauteuil et +reprenait son éloquente causerie... + +Comme les heures coulaient, enchantées et trop brèves, dans ce modeste +quatrième de la rue Saint-Augustin! Tous ceux qui alors étaient jeunes, +bien doués, avides de se faire un nom dans les lettres ou dans l’art, +ont passé par ce salon. Henri Regnault y accourait, au sortir de l’École +des Beaux-Arts; Coppée, Jean Lahor, Villiers de l’Isle-Adam y lisaient +leurs premiers vers; Augusta Holmès, dans l’éblouissant éclat de sa +jeune beauté blonde et de ses profonds yeux noirs, y chantait avec une +verve grisante des mélodies illuminées de soleil. + +Et que de discussions passionnées retentissaient sous le plafond un peu +bas; que de joyeuses promenades en bandes, dans les bois de Versailles +et dans la gorge de Cernay!... + +Toutes ces choses sont loin maintenant. Le salon hospitalier est depuis +longtemps fermé. La mort a singulièrement éclairci les rangs des hôtes +qui s’y groupaient avec tant de plaisir.--Eugène Tourneux s’en est allé, +le premier; on l’a trouvé un matin dans son atelier,--foudroyé par +l’apoplexie.--Regnault a été tué au coin d’un bois par une balle +prussienne. Morts aussi, Gounod, Achard, Nadaud et cet étrange Villiers +de l’Isle-Adam!... + + De tout ce qui fut nous, presque rien n’est resté. + +Je me répétais l’autre soir, à Marcoussis, ce vers mélancolique, par un +mélancolique coucher de soleil d’automne, tandis qu’autour de moi les +paysans épars ramassaient à pleins paniers dans les champs leurs tomates +couleur d’aurore,--et dans la brume crépusculaire je voyais se lever +autour de moi les apparitions du temps jadis, pâlies déjà mais +attirantes encore, ayant gardé ce rayonnement d’éternelle jeunesse que +donnent l’amour de l’Art et de la Poésie. + + + + +FRONTIÈRE D’ITALIE + + +Un étroit pont de pierre jeté sur un maigre torrent marque seul la +limite des deux territoires. De l’autre côté du pont, un gendarme assis +sur le parapet, et coiffé d’un volumineux tricorne, est censé +représenter l’autorité italienne. Et, en effet, sous de grosses +moustaches et d’épais sourcils noirs, sa figure, d’une bonhomie matoise, +personnifie assez bien la politique des hommes d’État de là-bas,--gens +charmants et amènes, mais aussi rusés que le prudent Ulysse.--La route +monte raide entre un mur rocheux et une pente escarpée, au bas de +laquelle la Méditerranée bleuit à travers des verdures touffues. Bâti en +encorbellement au-dessus de ce verdoyant précipice, un cabaret,--la +_Trattoria Garibaldi_,--chante et rit parmi les treilles; tandis qu’en +face, à mi-côte, le village de Grimaldi, berceau des princes de Monaco, +dresse son frêle campanile, aligne ses maisons blanches au milieu d’un +bois d’oliviers et semble un décor d’opéra. + +Plus haut, la montagne s’affaisse, s’effrite et se dénude. Au bord d’une +plate-forme aride, la caserne de la douane italienne se profile +carrément sur la mer. Les préposés en uniformes gris stationnent +silencieusement sous le porche. Ils sont consternés et tout pâles encore +d’un drame qui s’est passé, hier, dans leur poste. Un douanier, las +d’être brimé par son brigadier, lui a lâché un coup de fusil à bout +portant, puis s’est précipité dans le vide, du haut d’une fenêtre. On a +retrouvé sur les rochers pointus son corps en capilotade.--Ces Liguriens +de la côte sont des violents et des passionnés; quand la colère leur +monte à la tête, ils voient vite rouge et font bon marché de la +vie.--Non loin de la tragique caserne, en un sentier qui zigzague au +flanc de la montagne, une paysanne, élancée et svelte, pousse de sa +houssine un âne chargé de bois mort. Droite sur ses hanches, un paquet +sur la tête, le profil élégant et triste, elle chemine lentement avec +des airs de statue. Cette paysanne à la grave beauté sculpturale, ce +paysage lumineux et nu, cette récente histoire de meurtre, marquent, +bien mieux que la borne-frontière, le caractère différent des deux pays. +A Menton et à Nice, en dépit des hôtes cosmopolites qui s’y abattent +comme des sauterelles, on se trouve chez soi et on respire l’air +français. Mais, ici, on se sent bel et bien en terre italienne. + +On s’en aperçoit encore au mauvais état des routes et à l’aspect +négligé, parfois minable, des cultures et des habitations. La transition +est des plus brusques: le chemin est sillonné d’ornières; les rares +villas éparses dans la campagne ont leurs volets clos et leurs murs +décrépits; les clôtures des jardins sont faites de bambous desséchés; +dans les villages, les portes béantes révèlent des intérieurs à peine +meublés et d’une propreté douteuse. Toutefois, si, sous le rapport +économique, le spectacle n’est pas réconfortant, au point de vue +pittoresque, on a de larges compensations. Rien de plus attrayant que +cette route rocailleuse, au sol inégal, aux rampes rapides d’où, à +chaque instant, on a la surprise d’échappées inattendues sur de +magnifiques horizons de mer ou de montagne.--Des jardins de citronniers, +tout jaunes de fruits mûrs, dévalent jusqu’aux berges du chemin; des +bois d’oliviers aux fûts noueux et robustes tombent presque à pic dans +la mer. Sous l’entre-croisement de leur légère feuillée, des pêchers, +des pruniers en fleurs poussent à la bonne aventure. Au hasard des +anfractuosités du rocher, des carrés de pois, de longues treilles de +vigne, des parterres de juliennes blanches, des champs de rosiers +foisonnent. L’air est saturé de parfums. A chaque détour, des odeurs +d’héliotrope et de giroflée vous arrivent en plein nez. Les villas +délabrées et inhabitées ont elles-mêmes, en cette solitude fleurie, un +charme pénétrant: la poésie des demeures abandonnées, où toutes choses +sont revenues à l’état sauvage et où l’on sent errer l’âme des hôtes en +allés. + +Au sommet d’une montée, la mer soudain surgit du fouillis des oliviers. +On aperçoit les découpures de la côte jusqu’à Bordighera; puis +Vintimille se montre avec ses forts, ses terrasses et ses toits plats. +La route se divise en deux tronçons, dont l’un descend vers le port et +l’autre file tout droit vers la vieille ville. Au point de bifurcation, +une caserne fortifiée se dresse et domine la mer. Sous son porche voûté, +des _bersagliers_ vont et viennent, sanglés dans leur uniforme noir à +jupe courte et coiffés d’un petit chapeau empanaché d’abondantes plumes +de coq. Sur les rampes, des pelotons de jeunes conscrits font +l’exercice, vêtus de toile grise, mais toujours décorés de leur chapeau +à panache. Ils semblent très fiers de cette coiffure théâtrale, qu’ils +gardent, même en petite tenue. Ces petits chasseurs, destinés à être +opposés à nos Alpins, ont fort bonne tournure et sont, en général, de +jolis garçons. Ils doivent, à coup sûr, ravager les cœurs des servantes +et des grisettes de Vintimille. Il est vraiment dommage que cette +coiffure, aux retombées de plumes de coq, leur donne un peu l’air de +soldats d’opéra-comique. Mon cocher mentonnais, qui vient de faire ses +cinq ans, les regarde dédaigneusement du haut de son siège. Il ne les +trouve pas sérieux et prétend qu’ils manquent de solidité. + +On entre dans la haute ville par une grande arche cintrée et soudain, au +sortir du soleil aveuglant, on tombe en pleine fraîcheur obscure et en +pleine paix. La rue principale, bordée de muets logis, pavée, au milieu, +de briques rouges posées sur champ, descend en pente rapide vers le +port. Les voitures ne s’y hasardent pas et on y est tout enveloppé de +silence. Çà et là, des passages voûtés, communiquant avec les quartiers +voisins, montrent, au fond de leur couloir béant, d’étroites ruelles +dont de massifs arcs-boutants consolident les façades noircies. La +plupart des boutiques n’ont pas de vitrines sur la rue; une enseigne +indique seulement le genre de commerce auquel on s’y livre et, par la +porte, que ferme sommairement un flottant rideau brun ou rouge, on +distingue, au moindre coup de vent, les marchandises étalées dans un +beau désordre. Au milieu d’un carrefour, des femmes nu-tête, vêtues d’un +châle de laine tricotée et d’une jupe d’indienne à fleurs blanches sur +fond rose, interrompent leur causerie pour dévisager les _forestieri_. +Tout à coup, de l’un des passages voûtés déboulent, comme de turbulents +marcassins, deux garçonnets de treize à quatorze ans. Cheveux +ébouriffés, l’œil plein de menaces, ils s’entre-regardent en grommelant, +puis l’un assène un maître coup de poing à l’autre, qui réplique par une +gourmade en pleine figure. Et les voilà qui boxent silencieusement et +rageusement. Ce jeune Capulet et ce jeune Montaigu y mettent un +acharnement passionné, sans reculer d’une semelle. Enfin, on les sépare +et chacun d’eux s’éloigne en grondant et en renfonçant fièrement ses +larmes. Au milieu de la bagarre, un abbé au visage ascétique et +méditatif passe avec une sereine indifférence, et bientôt, au sommet de +la rue montante, sa mince silhouette noire se dessine élégamment sur le +pan de ciel bleu encadré par la porte murale. + +Vintimille est une ville de huit mille âmes, qui possède un évêché et +aussi une troupe d’opéra, car les murs sont bariolés d’affiches +annonçant pour ce soir _Crispino e la Comare_. Bien que quelques lieues +à peine la séparent de Menton, cette cité est une démonstration évidente +des différences notables qui existent actuellement entre les deux +nationalités. Ici, on ne parle plus que l’italien, tandis qu’à Menton, +comme à Nice, le peuple et même la bourgeoisie se servent d’un dialecte +provençal, qui a plus de rapport avec le catalan qu’avec la langue du +Tasse. Aussi, les patriotes italiens ont-ils mauvaise grâce à réclamer +comme leur une province qui n’a jamais été génoise qu’à son corps +défendant et qui nous a été cédée avec le libre consentement des +populations. Sauf un petit groupe d’entêtés séparatistes qui s’éclaircit +de jour en jour, ces populations, si elles étaient de nouveau +consultées, demanderaient à rester françaises. Depuis l’annexion, le +département des Alpes-Maritimes s’est enrichi et transformé +merveilleusement. Nice s’est agrandie de moitié et ses habitants ont +doublé. Le littoral est sillonné de magnifiques routes, la propriété y a +acquis une valeur inespérée. Il faudrait que nous commissions de lourdes +fautes pour que ce beau pays vînt à se désaffectionner. + +Tout en ruminant ces consolantes réflexions, je continuais à déambuler à +travers les rues tortueuses de la vieille ville italienne. Je visitais +des églises sombres, étoilées de cierges, où régnait une subtile odeur +d’encens, où quelques dévotes priaient accoudées aux balustres de marbre +blanc et noir du chœur, ou bien s’agenouillaient dans l’ombre d’un +mystérieux confessionnal. Je me perdais dans le dédale des ruelles +voûtées, admirant la note rouge d’un géranium échevelé à l’embrasure +d’une fenêtre, ou un écroulement de citrons entassés sous l’auvent d’une +échoppe et exhalant une fine odeur acide. Assise sur les degrés d’un +porche obscur, une petite fille en robe rose, pieds nus, les cheveux +embroussaillés, tenait dans son giron deux ou trois de ces fruits encore +attachés à leurs feuilles vertes, et sur le fond noir, le rose déteint +de sa robe, le jaune pâle des citrons, le vert des feuilles +s’harmonisaient et chantaient exquisement. + +Brusquement, je débouchai en pleine clarté sur le pont qui unit la +vieille ville aux nouveaux quartiers de la gare. J’avais, en face de +moi, la lumineuse vallée où la Roja roule son eau torrentielle et +limpide. A droite, de hautes collines boisées enchaînaient leurs croupes +arrondies dans la direction de Bordighera; à gauche, Vintimille étageait +ses maisons aux façades rosées, aux volets verts, et découpait sur le +ciel la svelte structure de ses campaniles d’églises; tout au fond, +par-dessus un premier plan de crêtes lilas, blanchissait la cime +éblouissante des Alpes neigeuses. + +Tandis que, derrière moi, la mer avec son rythme régulier comme la +respiration d’une femme endormie, accompagnait le murmure enfantin de la +rivière, je restais en contemplation devant ce noble paysage aux lignes +et aux nuances enchanteresses. J’avais oublié mes considérations sur la +politique de l’annexion et sur la Triplice: je ne savais plus si j’étais +en Italie ou en France. Comme l’abbé de tout à l’heure, qui passait +absorbé en ses pieuses méditations à travers la querelle des deux gamins +ennemis, je me sentais transporté dans cette sphère sereine où la joie +des belles choses vous fait planer au-dessus des prosaïques misères +humaines. + +Quand je suis rentré à Nice, un peu avant le crépuscule, j’ai rencontré +sur le quai Masséna le bataillon de nos Alpins qui revenait de la +promenade.--Sac au dos, le fusil sur l’épaule, droits et allègres, les +petits chasseurs aux guêtres poudreuses marchaient d’un pas rythmé et +léger. Sous le béret crânement incliné, leurs jeunes figures aux +moustaches naissantes souriaient malgré la fatigue. Il y avait dans leur +démarche alerte et souple quelque chose de joyeux et d’assuré; dans leur +physionomie ouverte, un entrain sans pose et sans fanfaronnade. Sous le +rayonnement empourpré du soleil oblique, le bataillon défilait bravement +aux sonneries des clairons. En mon cœur, la note patriotique se remit à +claironner à l’unisson, et dussé-je être accusé de chauvinisme, je +constatai, avec orgueil, que nos petits Alpins avaient la mine plus +virile et plus martiale que les _bersagliers_ aux chapeaux empanachés de +plumes de coq. + + + + +NOUVELLE NEIGE + +ET + +VIEUX SOUVENIRS + + +Hier matin, quand je me suis réveillé, j’ai vu toutes les hautes cimes +poudrées à blanc. Pendant la nuit, la neige est tombée sur les montagnes +hardiment découpées qui enceignent le fond du lac d’Annecy. Ces +blancheurs éblouissantes forment un contraste charmant avec les +pâturages verts, les bois que l’automne colore et le bleu foncé du lac. +Le voisinage de la neige donne une teinte plus chaude et plus dorée aux +coups de soleil qui tombent sur les arbres et sur les vignobles où le +raisin noircit. En même temps, ce premier semblant d’hiver rend le +paysage plus intime et mieux clos. On s’y sent plus enfermé encore, plus +entouré de paix et de recueillement, plus disposé aux lectures et aux +méditations de longue haleine. J’en profite pour lire ce livre de +_Napoléon et ses détracteurs_ que le fils de Jérôme Bonaparte vient +d’écrire _pro domo suâ_. + + * * * * * + +Tout en parcourant ce plaidoyer en réponse au _Napoléon_ de M. Taine, je +songeais aux destinées de la légende napoléonienne. Aujourd’hui cette +vive polémique au sujet des vertus ou des tares du premier Napoléon +occupe encore les lettrés et fournit des sujets d’articles aux +journalistes, mais elle laisse profondément indifférente la masse du +public. Le peuple se passionne peu pour ou contre Bonaparte. Quelle +différence entre les préoccupations populaires d’il y a quarante ans et +celles d’aujourd’hui! Lorsque j’étais enfant, le nom de Napoléon était +honoré dans les campagnes à l’égal du saint de la paroisse. Dans chaque +maison, une lithographie ou une image d’Épinal, accrochée au mur, +rappelait l’épopée napoléonienne; dans chaque village, d’anciens +soldats, débris de la grande armée, redisaient à satiété, à la façon des +conteurs populaires, quelque épisode des guerres du premier Empire, et +entretenaient le culte du _petit caporal_. Il n’y avait pas un dîner de +noce ni un repas de corps où, au dessert, quelque paysan ne se levât et, +le verre en main, n’entonnât une chanson en l’honneur de +«l’empereur».--Aujourd’hui le piteux dénouement du second Empire et la +guerre de 1870 ont ruiné la légende napoléonienne chez les paysans. Une +froide et épaisse couche de neige est tombée sur l’ancienne idole et l’a +ensevelie profondément. Les vieux soldats, qui réchauffaient de leur +enthousiasme et de leurs récits épiques les cerveaux naïfs des pâtres et +des laboureurs, sont allés à leur tour dormir sous la terre, et chacun a +emporté dans sa fosse un lambeau de la légende. Avec le dernier des +médaillés de Sainte-Hélène, le feu sacré s’est définitivement éteint. + + * * * * * + +Avant 1848, ces curieux débris de la grande armée étaient encore très +nombreux dans nos provinces de l’Est: rudes sous-officiers chevronnés, +devenus gardes forestiers; lieutenants ou capitaines éclopés pendant les +dernières guerres ou mis en retrait d’emploi à la Restauration. +C’étaient en général de braves gens, un peu grognons quand leurs +vieilles blessures les faisaient souffrir, mais bons vivants et enragés +chasseurs. Peu cultivés pour la plupart et d’intelligence médiocrement +développée, ils étaient intéressants par la façon simple et pittoresque +dont ils racontaient leurs prouesses militaires. Leur naïve idolâtrie +pour l’empereur avait quelque chose de touchant. Ils se réunissaient les +uns chez les autres et passaient l’après-midi à reparler de leurs +campagnes, à louer le temps passé et à débiner le temps présent. A les +entendre, nous n’avions plus de généraux et le _petit caporal_ avait +emporté dans son tombeau le secret de gagner des batailles. J’assistais +souvent à leurs entretiens, ayant parmi eux un aïeul maternel, et je +m’en revenais la tête farcie de récits merveilleux sur la guerre +d’Espagne et la bataille de Leipzig. + +J’en ai connu un surtout qui a laissé dans ma mémoire d’enfant une trace +bien vivante.--On l’appelait le canonnier Bannet et il était manchot, +ayant eu un avant-bras emporté par un boulet à Waterloo. Il avait pris +la ville en haine et s’était retiré au fond d’un bois où il s’était fait +bâtir une maisonnette entourée d’un jardinet. Il vivait là comme un +ours, hiver et été, cultivant son potager, tendant des rets aux petits +oiseaux et faisant lui-même son lit et sa cuisine. De temps à autre, il +y recevait la visite de quelques anciens compagnons d’armes, et mon +grand-père m’y emmenait parfois pendant les après-midi de vacances.--Je +vois encore distinctement la maisonnette carrée, bâtie en pierres +rougeâtres et couverte en tuiles, avec un perron de quelques marches où +fleurissaient des rosiers; les planches de choux et de pommes de terre; +la pelouse desséchée et les taillis s’étendant à une lieue aux entours. +Non loin de l’habitation, il y avait un grand hêtre aux ramures +retombantes, à l’ombre duquel le canonnier Bannet s’asseyait sur une +pierre pour fabriquer ses _raquettes_ à prendre les oiseaux. Je me +souviens que j’étais émerveillé de la dextérité avec laquelle ce manchot +se servait de son moignon. Cela semblait tenir du sortilège, et cette +adresse, jointe aux bizarres façons de vivre du vieux soldat, ne +contribuait pas peu à m’inculquer pour lui un respect mêlé de crainte +superstitieuse. + + * * * * * + +Je le tenais quasi pour un sorcier, surtout depuis que je l’avais vu +cuisiner une certaine soupe au corbeau qui me faisait l’effet d’un +breuvage enchanté et à laquelle je n’aurais pas touché, quand même le +_petit caporal_ serait revenu lui-même m’en donner l’ordre. Le canonnier +savait toutes sortes de recettes et de secrets qui me paraissaient +sentir le sortilège. Il charmait les oiseaux rien qu’en sifflant un air, +il avait apprivoisé un crapaud qui accourait à son appel. Contrairement +aux préjugés populaires, il affirmait que ce batracien, non seulement +est un animal doux et inoffensif, mais qu’il rend d’utiles services dans +les potagers. Il introduisait dans le menu de ses repas des quantités de +plantes sauvages dont il vantait les quantités comestibles; ainsi, il se +confectionnait des salades avec des cœurs de chardons et de jeunes +pousses d’orties, et il s’en régalait, tandis que j’ouvrais de grands +yeux ahuris. + +Le mobilier élémentaire qui garnissait la maisonnette était aussi +hétéroclite que les façons de vivre du propriétaire. Les murs blanchis à +la chaux étaient ornés de chouettes et de hiboux aux ailes clouées en +croix. D’étranges papillons de nuit et des coléoptères plus étranges +encore, épinglés sur des bouchons, garnissaient la tablette de la +cheminée. Mais ce qui me paraissait beaucoup plus singulier, c’était une +petite pile de gros sous vert-de-grisés, posée sur une sorte de +piédouche en velours, au-dessous d’un portrait de Napoléon Ier, et +recouverte soigneusement d’un de ces globes en verre sous lesquels on +abritait autrefois les pendules.--Bien que le canonnier Bannet +m’intimidât fort et que je ne me permisse guère de le questionner, un +jour pourtant, la curiosité l’emportant sur la crainte, je lui demandai, +en désignant la relique: + +--Qu’est-ce que c’est que ça, monsieur? + +--Ça, moutard, répondit-il en soulevant avec précaution le globe de +verre, c’est un trésor plus précieux que tous les diamants du Brésil!... +Regarde bien ces gros sous, car tu ne verras jamais rien de pareil dans +toute ta vie. Ils ont été dans la poche de l’empereur!... La veille de +Fleurus, Napoléon passait près de ma batterie, et je l’entendis se +plaindre à un de ses généraux d’avoir trop de monnaie de cuivre dans son +gousset: + +«--Qui veut me débarrasser de cette mitraille? dit-il en regardant du +côté de la batterie. + +»--Moi, sire!» m’écriai-je bravement en m’élançant en avant et en +tendant une pièce de quinze sous que je conservais comme la prunelle de +mes yeux. + +Il me regarda, sourit et, me jetant la poignée de billon: + +«--Tiens, mon brave, remets ta pièce en poche et garde les sous pour +boire une bouteille.» + +... Et je les ai gardés, ajouta gravement le canonnier Bannet, en +replaçant le globe sur le morceau de velours,--et on les enterrera avec +moi! + + * * * * * + +Hélas! pauvre vieux canonnier manchot, on l’a enterré aux environs de +1850. Il s’en est allé, heureusement pour lui, avant la débâcle du +second Empire et la guerre de 1870.--Quand je suis revenu au pays, après +l’invasion, j’ai été visiter la maisonnette du vieux Bannet. Je l’ai +trouvée en ruine. Les bois avaient été abattus et, sur les murs du logis +effondré, les soldats allemands du corps d’occupation avaient charbonné +leurs noms, avec le numéro de leur compagnie et de leur régiment. + + + + +MORALE EN ACTION + + +L’autre jour, entre chien et loup, à l’heure du thé, je causais morale +avec ma vieille amie Mme C..., pendant qu’au dehors l’ouragan secouait +les fenêtres et décoiffait les cheminées. Nous en étions venus à +constater que l’institution du mariage subissait pour le quart d’heure +une crise tempêtueuse semblable à celle qui en ce moment, dans la rue, +semait des ardoises sur la tête des passants;--et nous comptions sur nos +doigts les désastres récents que ce coup de tempête avait produits dans +plusieurs ménages de notre connaissance... + +Mme C... est une aimable vieille qui a eu le talent rare de savoir +vieillir, de sorte qu’à soixante-cinq ans sonnés elle paraît plus jeune +que son âge. Ses magnifiques cheveux blancs et ses spirituels yeux bleus +donnent à sa figure rosée une harmonie douce qui fait songer à des +violettes écloses sous la neige. Tout en étant naturellement bonne et +indulgente, elle a son franc parler et elle exprime ses opinions sur les +choses et les gens avec une gaillarde verdeur où l’on retrouve une +originale saveur de terroir, car, étant née entre Chinon et Tours, ma +vieille amie est la compatriote de Rabelais et de Balzac. + +--Quand on songe, me dit-elle, que les trois quarts du temps la machine +conjugale est détraquée par un vulgaire grain de sable tombé par hasard +dans l’engrenage! Un misérable gravier qu’un charitable et clairvoyant +ami n’aurait eu qu’à épousseter pour tout faire marcher à souhait!... + +--C’est que, repris-je, vous savez... il y a un proverbe qui prétend +qu’«entre l’arbre et l’écorce il ne faut pas mettre le doigt». + +--Je l’y ai mis pourtant, moi, et tout le monde s’en est bien trouvé... +Voici comment, ajouta-t-elle: + + * * * * * + +Il y a quelque dix ans, j’habitais encore la Touraine et j’avais pour +voisin de campagne un charmant jeune ménage. La femme était une bonne +petite créature, très aimante, très sérieuse et s’occupant beaucoup de +son intérieur; le mari, un honnête garçon, un peu vain, un peu léger, +excellent musicien et très répandu dans la société bourgeoise des +environs. Le ménage, très uni, marchait à merveille, et jamais Robert +(le mari) n’avait donné de coup de canif dans le pacte matrimonial; non +pas qu’il valût mieux que les autres, mais parce que, se trouvant bien +de son ordinaire, il n’était pas tenté de goûter au potage du voisin. Je +voyais intimement les deux époux, et même le mari m’avait prise pour +confidente, ce qui, à raison de mon âge mûr, ne pouvait porter ombrage à +sa jeune femme.--Un jour Robert accourut chez moi tout ému; rien qu’à +son air à la fois ahuri, mystérieux et triomphant, je devinai qu’il y +avait quelque anguille sous roche et qu’il grillait de me confier un +secret. En effet, deux minutes après, il se déboutonnait la conscience +et me contait son affaire. + +--Figurez-vous, me dit-il, qu’il m’arrive une aventure renversante... +Vous connaissez la fille du propriétaire de la Grangerie? Elle s’est +mariée il y a quinze jours à un avocat de Loches, un M. Pontenier, et +hier on a célébré à la Grangerie le retour de noces. Comme j’avais fait +souvent de la musique avec Mme Pontenier avant son mariage, on m’avait +invité au dîner.--Un repas plantureux, arrosé de vins de Touraine aussi +capiteux que parfumés!... J’avoue qu’en sortant de table j’étais un peu +lancé et que j’entendais, comme on dit, _des violons dans le ciel_. En +traversant un couloir assez sombre pour me rendre au fumoir, je me +trouvai nez à nez avec la jeune mariée. Mme Pontenier était fort +appétissante dans sa toilette neuve, le couloir était très étroit. Nous +étions seuls et, je le répète, le vin de Vouvray m’avait entrepris le +cerveau. Je ne sais quel diable me poussant, je lui pris les mains et je +la complimentai gaillardement sur sa beauté. Je n’y entendais pas +malice, mais il me sembla que mes innocentes galanteries produisaient +sur elle un effet plus sérieux, car ses mains serraient les miennes très +amoureusement, ses yeux me regardaient d’une façon très tendre +et,--c’est là que commence l’extraordinaire,--tout à coup, elle m’avoua +qu’elle m’avait toujours aimé, qu’on l’avait mariée contre son gré et +qu’elle détestait son mari. Puis, au moment où j’étais encore ébaubi de +cette déclaration, voilà une femme qui me tombe dans les bras et qui +applique ses lèvres sur les miennes... Nous n’avions pas le temps de +nous en dire long; elle m’apprit que son mari repartait le lendemain, +qu’elle s’en retournerait seule à Loches, et il fut convenu que nous +nous arrangerions pour faire le voyage en tête à tête... Qu’en +dites-vous? + +Il me contait cela avec une pointe de fatuité étonnée; il avait l’air un +peu confus, mais au fond il paraissait sottement fier de sa bonne +fortune, comme si c’était une rare et précieuse denrée qu’une fille à +moitié hystérique, qui se jette ainsi au cou du premier venu. + +--Je dis que c’est dégoûtant, m’écriai-je, et j’espère bien que vous +allez en rester là! + +En même temps je le dévisageais. Je vis bien vite que cette effrontée +lui avait mis l’eau à la bouche et que ce naïf et vaniteux mari, se +croyant déjà un foudre de guerre, grillait d’achever sa conquête. + +--Mon cher garçon, lui représentai-je, vous allez faire une sottise. +Supposons que vous poussiez voire pointe jusqu’au bout, vous ne sortirez +pas de votre intrigue aussi facilement que vous y êtes entré. En +province, tout se sait; Mme Robert apprendra un jour que vous la trompez +et, comme elle n’est pas femme à prendre la chose en riant, votre +bonheur domestique s’en ira à vau-l’eau... Et tout ça pour une donzelle +dont vous serez dégoûté avant huit jours!... Croyez-moi, le feu n’en +vaut pas la chandelle... + +Mais j’avais beau prêcher, il avait soif de mordre au fruit défendu et +ne me répondait que par des faux-fuyants: + +«Il avait promis, il ne voulait pas avoir l’air d’un Joseph, etc.»; +bref, un tas de turlutaines... + +--A votre aise! lui criai-je impatientée. Et quand comptez-vous mettre +votre beau projet à exécution? + +--Demain matin, répliqua-t-il tout gonflé de sa prouesse, nous prendrons +la voiture de neuf heures... J’ai retenu tout le coupé, afin que nous ne +soyons pas dérangés. + +--Bonne chance! grommelai-je entre mes dents. + +Mais je m’étais mis en tête de sauver le bonheur domestique de mes +voisins, et j’avais décidé _in petto_ que mons Robert n’aurait pas le +dernier... + + * * * * * + +Le lendemain matin, enveloppée dans mon manteau de voyage, j’allai me +mettre en sentinelle sur la route. A cette époque, il n’y avait pas de +chemin de fer de Tours à Loches et le service était fait par une +diligence qui traversait le bourg à neuf heures. Vers neuf heures un +quart, j’entendis les grelots des chevaux; je vis venir la lourde caisse +peinte en jaune, et à mesure qu’elle s’approchait, je distinguai dans le +coupé les silhouettes de mes deux coupables qui s’apprêtaient à goûter +les douceurs du tête-à-tête. + +--Maurice, criai-je au conducteur, pouvez-vous me conduire à Loches? + +--Impossible, madame, répondit-il en arrêtant ses chevaux, tout est +plein. Pourtant il y a encore une place dans le coupé, et M. Robert, qui +l’a louée, ne se refusera pas sans doute à vous la céder. + +Alors, avec un aimable et hypocrite sourire, j’ouvris la portière et +j’adressai ma requête au naïf don Juan qui, tout ahuri et pris de court, +n’osa pas me répondre négativement. Sans m’inquiéter des mines allongées +du couple amoureux, je m’assis entre eux deux en leur prodiguant de +perfides remerciements et nous partîmes. + +Adieu le tête-à-tête et ses voluptueuses conséquences! Ils durent me +supporter jusqu’à Loches, sans compter qu’en route je chantai tout le +temps les louanges de Mme Robert. Cette effrontée de Mme Pontenier +n’était pas assez sotte pour n’avoir pas deviné ma manœuvre, et, dans +son dépit, elle commençait à prendre en grippe son complice, qu’elle +soupçonnait d’avoir trop jasé. En arrivant à Loches, elle le quitta +assez sèchement. Quant à moi, je gardai mons Robert pour cavalier, et le +soir, après l’avoir dûment chapitré, je le ramenai au bourg, honteux et +confus, mais converti... + +Ce que devint Mme Pontenier, peu importe. C’était une de ces créatures +qui n’aiment dans l’amour que le péché, et à ces gaillardes-là les +consolateurs ne manquent pas. + +L’essentiel, c’est que j’avais balayé l’obstacle qui menaçait de +détruire le bon accord de mon jeune ménage, et que je n’ai jamais eu à +me repentir d’avoir mis mon doigt entre l’arbre et l’écorce... + +--Voyez-vous, ajouta ma vieille amie en sucrant son thé, la morale qui +prêche, c’est très bien; mais la morale qui agit, ça vaut mieux encore. + + + + +LA PETITE NORINE + + +Dans un dizain des _Promenades et Intérieurs_, Coppée se demande où les +oiseaux «se cachent pour mourir»! Ne vous êtes-vous jamais fait la même +question à l’occasion de ces jolis oiseaux de passage,--ces éphémères +comédiennes qui ont eu un succès d’une soirée ou d’une saison et qui, +après avoir traversé le ciel parisien avec l’éclat d’une étoile filante, +disparaissent sans laisser de traces?--Combien sommes-nous aujourd’hui +qui ayons gardé le souvenir de la petite Norine? A peine trois ou +quatre. Et cependant Norine, peu d’années avant 1870, faisait la pluie +et le beau temps dans un théâtre de genre du boulevard. Elle était la +comédienne à la mode, les petits journaux ne tarissaient pas sur son +compte et dans les salons du second Empire il n’y avait pas de fête +réussie sans elle. Je la vois encore jouant le Zanetto du _Passant_ +devant la fine fleur des belles dames de ce temps-là, ou apparaissant à +un souper de centième, drapée dans une robe couleur de blé mûr qui +moulait son mignon corps et s’harmonisait avec le ton de châtaigne de +ses cheveux bouclés. Elle avait alors vingt ans et, sans être +régulièrement jolie, elle était charmante avec ses yeux couleur +noisette, sa peau blanche, ses lèvres très rouges et son nez +spirituellement retroussé. Elle possédait l’art de lancer d’une voix +mordante des mots drôles et des plaisanteries terriblement salées, et +elle chantait très gaillardement la chansonnette. + + * * * * * + +Norine m’intéressait doublement: d’abord à cause de ses beaux yeux, puis +parce que nous étions compatriotes. Elle avait une origine assez +obscure. Fille d’un fripier de ma petite ville, elle avait été enlevée à +dix-huit ans par un vieux journaliste qui l’avait emmenée à Paris et +l’avait fait débuter au théâtre. La première fois que je la revis, j’eus +la maladresse de lui rappeler que nous étions du même pays. J’arrivais +de ma province et j’en rapportais une fleur de gaucherie qui--pour me +servir de l’argot en usage aujourd’hui--m’exposait à commettre les +_gaffes_ les plus odieuses. Lorsqu’on m’eut présenté à Norine et que je +l’eus saluée, je lui décochai mon plus aimable sourire et lui dis de mon +air le plus triomphant: «Nous sommes compatriotes, Mademoiselle, et j’ai +eu le plaisir de vous connaître tout enfant.»--Elle me toisa d’un air +effrontément étonné, puis me tourna le dos sans répondre. Ce ne fut +qu’après réflexion que je compris ma sottise. Aussi, quand, plus tard, +j’eus l’occasion de me retrouver auprès d’elle, je fis celui qui +ignorait absolument son origine et son nom de famille. De son côté, elle +n’eut pas l’air de reconnaître en moi le fâcheux qui lui avait, un soir, +rappelé des souvenirs désagréables, et nous devînmes les meilleurs amis +du monde. Je la voyais souvent au théâtre et dans des réunions +d’artistes, et, bien qu’une amicale familiarité se fût établie entre +nous, jamais plus nous ne fîmes allusion au passé; jamais je ne surpris +dans ses yeux un de ces involontaires regards qui trahissent une +mystérieuse complicité, entre deux personnes possédant un commun secret +qu’elles ne veulent pas laisser deviner. + + * * * * * + +Après la guerre, elle fit partie de ces troupes nomades qui exploitent, +en province et à l’étranger, les pièces en vogue; elle joua dans les +villes d’eaux, passa plusieurs années en Égypte et ne reparut plus sur +la scène à Paris. Peu à peu le silence se fit sur la petite Norine. Ceux +de ses contemporains qu’elle avait charmés l’oublièrent, et la nouvelle +génération ignora jusqu’au nom de la comédienne. D’autres jolies filles, +jeunes, pimpantes et plus modernes, recueillaient maintenant les +applaudissements et les sourires sur ce même théâtre où Norine avait +débuté. Parfois, à la fin d’un souper, des gens à barbes grisonnantes, +évoquant leurs souvenirs de jeunesse, s’écriaient tout à coup: «Et la +petite Norine, savez-vous ce qu’elle est devenue?» La plupart du temps +on secouait la tête et on passait à un sujet plus intéressant. Un jour, +comme la question était renouvelée devant des comédiens, l’un d’eux +répondit: «Norine? Elle a quitté le théâtre, elle est poitrinaire et +elle se soigne je ne sais où, dans le Midi.» Une année ou deux +s’écoulèrent, puis, un matin d’hiver, ayant eu l’idée de rappeler le nom +de ma compatriote dans un article de journal, je reçus par la poste une +boîte pleine de mimosas et de violettes, avec ces simples mots sur une +carte: «Remerciements et amitiés de la petite Norine.» + + * * * * * + +Un mois après, j’eus devant moi trois semaines de loisirs, et, comme +cette année-là l’hiver était détestable, je résolus d’en profiter pour +aller humer le soleil le long de la Corniche. Lorsque j’arrivai à +Menton, je songeai tout à coup que le petit mot de Norine était daté de +cette ville et je résolus de me mettre en quête de son domicile. La +chose fut moins aisée que je ne pensais; la comédienne était peu connue; +pourtant, à force de persistance, je finis par découvrir l’hôtel où elle +se cachait et je lui écrivis pour lui demander la permission de l’aller +voir. Elle me reçut le lendemain et, bien qu’elle eût mis quelque +coquetterie à l’arrangement de sa toilette et de son visage, je ne pus +réprimer assez vite une expression de surprise en constatant les ravages +de la maladie. Quelle différence entre la moribonde qui gisait là, +perdue dans son grand lit, et la pimpante actrice d’autrefois! Hâve sous +son maquillage, maigre à faire peur, les yeux renfoncés, la poitrine +secouée à chaque instant par une toux rauque et creuse, la comédienne +semblait avoir honte d’elle-même. + +--Vous me trouvez changée, hein? murmura-t-elle en me tendant sa main +émaciée; je suis devenue une belle horreur et je n’ose plus me regarder +dans une glace... N’importe, c’est gentil à vous d’être venu voir ce qui +reste de la petite Norine!... D’ailleurs, vous, je vous ai toujours +aimé, parce que vous avez été toujours bon pour moi, malgré le mauvais +accueil que je vous ai fait tout d’abord, quand nous nous sommes revus à +Paris... + +Je la regardai, un peu étonné; c’était la première fois que je lui +entendais faire allusion à ma fameuse _gaffe_ de jadis. + +--Vous croyiez, reprit-elle avec un sourire maladif, vous croyiez que +j’avais oublié notre première rencontre?... Eh bien! non, et je vous ai +toujours su gré ensuite de votre discrétion. Voyez-vous, au théâtre, +j’avais raconté des tas d’histoires sur ma famille et j’avais peur +d’être blaguée par les camarades, si elles venaient à savoir que je +sortais de la boutique d’un fripier... Mais, malgré ça, au fond, +j’aimais mon pays et ça me faisait plaisir de me trouver de temps en +temps avec quelqu’un de là-bas... Vous aviez dans les yeux et dans +l’accent quelque chose de _chez nous_, et quand vous étiez près de moi, +il me semblait que je revoyais nos vignes et que je sentais l’odeur de +nos bois... Ah! les bois de chez nous! je donnerais je ne sais quoi pour +être encore au temps où j’y allais cueillir des muguets!... Quand vous +irez à V..., souvenez-vous de faire une promenade en forêt à mon +intention... Et maintenant, adieu, je n’en puis plus... Merci de votre +visite, mais ne revenez pas... Je ne ne veux pas qu’on me voie mourir en +détail... C’est trop laid... Adieu! + +Je la quittai après l’avoir embrassée et je n’eus pas de peine à lui +obéir, car elle mourut de consomption le lendemain. + +Ainsi finit la petite Norine, solitairement, dans un obscur oubli, après +avoir, pendant deux ans, émerveillé et ensorcelé tout le Paris +boulevardier. + +Avant de quitter Menton, j’allai porter des fleurs sur sa tombe, et tout +en longeant l’allée de hauts cyprès d’où l’on voit la Méditerranée +bleuir, je songeais combien cette réputation après laquelle nous courons +tous est peu de chose en somme, dans cette vie fuyante où hier est déjà +un rêve, où nous sommes incertains de demain et où nous sommes sûrs +d’être oubliés après-demain. + + + + +PAQUES-FLEURIES + + +Pâques-Fleuries! Un joli nom, tout plein de jolis souvenirs d’enfance... +D’abord ce dimanche des Rameaux ouvrait la série des vacances de Pâques; +c’était le premier jour de liberté après l’emprisonnement des longs mois +d’hiver. Puis, ce jour-là, l’église était toute parée de branches vertes +et sentait déjà le printemps. Branches de buis à l’odeur amère, branches +de saules couvertes de chatons jaunissants. Toutes ces _pâquettes_, +comme on les appelle dans mon pays meusien, se balançaient aux mains des +hommes, des femmes et des enfants, et mettaient un frisson vert dans la +nef endimanchée. Les blancs et les ors des vêtements sacerdotaux, le +rouge des soutanes d’enfants de chœur tranchaient plus vivement parmi +cette verdure; et, en dépit des longs récitatifs de la Passion, chantés +alternativement par trois prêtres debout devant de hauts pupitres, une +gaieté printanière régnait dans l’église. Par un vitrail ouvert dans la +verrière de l’abside, on voyait des nuages blancs courir sur le ciel +bleu, on entendait des pépiements d’oiseaux, on respirait à pleins +poumons l’air humide imprégné de cette pénétrante senteur du buis, et on +se disait, avec un soubresaut de joie au cœur: «Le printemps est +revenu!» + + * * * * * + +Dès le lendemain matin, avide de jouir de ma liberté reconquise, je m’en +allais tout seul par les chemins qui montent vers les vignes et les +bois. Les buissons d’épine noire n’avaient pas encore de feuilles, mais +ils étaient tout neigeux de fleurs blanches, ce qui leur donnait des +airs d’arbustes japonais. En dessous, l’herbe poussait verte et drue et, +à chaque pas, des oiseaux en train de bâtir leur nid s’envolaient de la +haie et filaient presque à ras de terre. Les friches étaient grises, +mais çà et là on y voyait s’épanouir les corolles verdâtres de +l’ellébore noir et les magnifiques fleurs violettes de l’anémone +pulsatille, tandis qu’à la lisière des bois les merles sifflaient à +plein gosier dans les branches rougissantes. + +Les vignes à la terre d’un jaune rougeâtre étaient pleines de gens +courbés vers les ceps. On n’y voyait pas encore le moindre soupçon de +verdure; rien que l’argile couleur d’ocre et les ceps noueux d’un ton +noir. Seulement, de loin en loin, un pêcher de plein vent dressait sa +ramure épanouie et comme poudrée d’un rose vif; puis, en y regardant de +plus près, on distinguait à deux pouces du sol une petite plante de la +famille des liliacées, à la hampe minuscule terminée par de minuscules +fleurettes d’un bleu violet. C’était l’hyacinthe ou muscari à grappe, +qu’on nomme aussi l’_ail des chiens_. Cette plante abonde dans nos +vignes, et je ne puis respirer sa suave odeur de prune sans revoir en +esprit nos coteaux rougeâtres aux ceps tordus, et ces premières journées +de printemps qui s’associent pour moi à mes premières émotions +d’adolescent. Le parfum de cette humble fleur évoque devant mes yeux +notre paysage vignoble, qui, avec les forêts, est un des traits les plus +saillants du terroir barrois. + + * * * * * + +Le vin de nos vignes n’a pas la haute réputation de ses voisins de la +Champagne et de la Bourgogne. Il ressemble à ces grands hommes de +province qui redeviennent obscurs dès qu’ils franchissent les limites de +leur département. Il n’est bu et apprécié que dans le pays; d’ailleurs +il ne supporte pas le transport. C’est un petit vin léger, couleur de +groseille, qui se dépouille en vieillissant et prend des teintes de +pelure d’oignon. Il a un agréable goût de terroir qu’estiment fort les +buveurs de cru, et, tout humble qu’il est, il a connu des jours de +gloire. Au temps où Marie Stuart vint visiter ses parents, les ducs de +Bar, il fut servi à la table ducale, et la jeune reine y trempa ses +belles lèvres, tandis que des chœurs chantaient des vers composés par +Ronsard pour la circonstance: + + Je nourris tout, toutes choses j’embrasse, + Et ma vertu par toutes choses passe; + Je serre tout, je tiens tout en mes mains, + Et, tout ainsi que de tout je suis maître, + Pour commander au monde, j’ay fait naître + Ce jeune roy, le plus grand des humains. + +On raconte aussi que ce joli vin de pineau fut versé à des cardinaux +pendant le concile de Trente, et que ceux-ci, soudain illuminés par le +Saint-Esprit, déclarèrent tout d’une voix que le vin de Bar était l’un +des meilleurs de la chrétienté. + +Depuis, il a un peu déchu, ou peut-être nos palais sont-ils devenus plus +difficiles. J’inclinerais à croire que la qualité de ce vin ducal s’est +affaiblie par la substitution d’un plant plus vulgaire, mais plus +productif, au vieux plant de pineau qui donnait de petites grappes peu +nombreuses, mais exquises.--Quoi qu’il en soit, à présent encore, les +vignes tapissent toutes nos collines de la vallée de l’Ornain, et c’est +un spectacle doux à l’œil, quand, triomphant des gelées de mai, les +pampres ont poussé et couvrent de leur verdure phosphorescente les +rondes épaules des coteaux. + + * * * * * + +Et aux environs de la Saint-Jean, pendant les nuits de juin, c’est un +charme que d’errer à travers nos collines, alors que la fleur de vigne a +déclos les corolles verdâtres de ses grappes. Une virginale et amoureuse +odeur se répand dans toute la vallée. Ce n’est pas le parfum capiteux du +vin, mais c’en est déjà l’avant-coureur; dans l’exquise et pure haleine +de la vigne en fleur, on devine déjà toutes les ivresses qui sortiront +de la grappe mûre et fermentée. Ainsi les idéales exaltations de la +puberté commençante font pressentir les passions brûlantes de la +jeunesse en pleine maturité.--Cette odeur vous grise doucement, +chastement, mais elle vous grise. Quand elle se répand dans la vallée et +arrive jusque dans la ville, les jeunes gens accoudés à leur fenêtre se +mettent à rêver d’amour, les jeunes filles se sentent prises d’une +langueur indéfinissable, et les vieillards resongent, avec un soupir de +regret, à leur jeunesse passée. On dit même qu’au fond des caves, dans +les barriques où il est enfermé, le vin des années précédentes subit +l’influence de cette odeur qui s’exhale du vignoble, et qu’il fermente +et bouillonne à faire craquer les cercles des tonneaux. + + * * * * * + +Cette odeur de la jeune grappe aux boutons fraîchement éclos et cette +autre pénétrante senteur de l’hyacinthe des vignes pendant la semaine de +Pâques-Fleuries se confondent dans ma mémoire comme deux sensations +sœurs: l’une plus innocente, plus enfantine, délicate comme la première +verdure du printemps; l’autre, plus vive, plus brûlante, apportant avec +elle les ardeurs de l’été et le trouble des sens déjà éveillés par +l’éclosion de la vingtième année... Hélas! et toutes deux ne sont plus +que des souvenirs déjà lointains!... N’importe! je suis comme le vieux +vin enfermé dans les futailles, et quand ces odeurs me reviennent, +évoquées par les premières branches de saule et les premières floraisons +de Pâques, je ne puis m’empêcher de tressaillir. Comme le poète de +Gœthe, je crie au printemps:--Rends-moi ma jeunesse, rends-moi le temps +où je n’étais qu’un écolier et où je foulais d’un pied léger et content +la terre rouge de nos vignes toutes fleuries d’hyacinthes bleues, toutes +gonflées de bourgeons naissants! + + + + +LE MOINE QUÊTEUR + + +Il y avait une fois, en automne, au pays savoyard, un moine capucin qui +faisait la quête du vin pour son couvent. Pieds nus, vêtu de bure +marron, les reins ceints d’une corde, portant sur son dos le bidon de +fer-blanc destiné à contenir les offrandes des vignerons, il allait de +village en village, au bord du lac d’Annecy, implorant la générosité des +propriétaires et leur promettant en échange des prières ferventes, ce +qui n’était pas à dédaigner; on savait que les prières de ce frère +quêteur étaient particulièrement précieuses, car, par grâce spéciale, il +avait l’oreille du bon Dieu et de saint François.--Néanmoins, cette +année-là, les vignes avaient gelé en mai, la récolte était maigre, les +vignerons étaient de mauvaise humeur et par conséquent peu donnants. +Après avoir marché toute la journée au soleil qui ne laissait pas d’être +ardent, bien qu’on fût en octobre, le moine sentait son bidon lui peser +sur les épaules, encore qu’il se trouvât à moitié vide. A la tombée du +jour, il arriva harassé et les pieds en sang près d’une cabane de +pêcheur qui mirait son toit de chaume dans les eaux vertes du lac, et, +n’en pouvant plus, il frappa à la porte, demandant un gîte pour la nuit. +La femme du pêcheur vint lui ouvrir. C’était une jeune femme fort jolie +et très avenante; mais, quand elle eut entendu la requête du frère +quêteur, elle secoua tristement la tête: «Je vous plains de tout mon +cœur, mon pauvre frère, lui dit-elle, mais je ne puis vous loger, car +mon mari va rentrer, il déteste les moines et il est fort brutal.» +Pourtant, le moine redoublant ses supplications, elle finit par avoir +compassion et le laissa entrer. Elle lui servit en hâte un souper de +bouillie de châtaignes et le fit monter dans le grenier, où il se cacha +dans le foin. + + * * * * * + +Très tard dans la soirée, le pêcheur rentra. Il était fort grognon, +n’ayant rien pris et mourant de faim. Il trouva sa soupe mauvaise, jeta +son écuelle à la tête de sa femme et, bien que celle-ci ne répliquât +pas, il se mit à la battre fort vilainement. Du fond du fenil où il +s’était mussé, le capucin entendait toute cette scène, et l’injustice de +ce traitement lui arracha une exclamation indignée. Le pêcheur avait +l’oreille fine. «Ah! dévergondée, s’écria-t-il, il y a quelqu’un +là-haut? C’est sans doute un de tes galants que tu as caché dans le +foin!--Non, répondit la jeune femme, c’est un moine qui m’a demandé de +lui donner à coucher.--Un moine!... Attends! je vais lui régler son +compte!» Et il se précipitait vers l’échelle du fenil en brandissant un +gourdin. Le pauvre frère n’eut que le temps de sauter par la gerbière, +heureusement peu élevée, et de s’aller coucher dans les joncs de la +berge. Là il trouva la barque du pêcheur, la détacha doucement et, +ramant avec vigueur, il gagna l’autre rive. + + * * * * * + +Près du talus où il aborda, dans une petite anse, se dressait le manoir +de la Maladière, dont les fenêtres étaient encore éclairées. Le moine, +plus que jamais vanné de fatigue, résolut d’aller y demander +l’hospitalité pour la nuit.--Ce manoir était la propriété d’une jeune +dame fort riche, mais d’humeur tellement acariâtre et hargneuse, que son +mari avait été obligé de la quitter et que ses domestiques ne la +servaient qu’en tremblant. Elle accueillit la requête du capucin avec +force plaisanteries d’un goût douteux; prétendit que les moines, ayant +fait vœu de pauvreté, n’avaient besoin que de pain noir pour souper et +d’une botte de paille pour la couchée. En conséquence, elle commanda +qu’on servît au frère la soupe des chiens et qu’on lui dressât un lit +dans l’écurie. Elle-même, pour le narguer, vint à la cuisine tandis +qu’il se reposait au coin de l’âtre. Elle le railla sur le contenu de +son bidon, l’accusa d’être un hypocrite et de s’enivrer en cachette avec +le vin de la quête. Le pauvre moine se faisait petit et ne répondait +rien, ce qui exaspéra encore davantage cette arrogante créature. Elle +l’invectiva de plus belle et finalement le fit jeter dehors. + +Quand l’infortuné capucin se vit sur la route, par cette froide nuit +d’octobre, il ne put s’empêcher d’établir une comparaison entre cette +châtelaine si dure au pauvre monde et la femme du pêcheur, si avenante +et charitable. Les conditions humaines lui parurent mal arrangées, et il +lui monta au cœur un peu de rancune,--car, pour être moine, on n’en est +pas moins sensible à l’injustice.--Donc il s’agenouilla sur la terre et +levant les yeux vers le ciel plein d’étoiles scintillantes: «Mon bon +Dieu, pria-t-il, et vous, vénéré saint François, faites que la dame de +ce manoir prenne la place de la femme du pêcheur, et qu’en retour +celle-ci devienne châtelaine de la Maladière.» + +Comme on l’a dit plus haut, le capucin jouissait au ciel d’un crédit +illimité, et incontinent sa prière fut exaucée. Des mains invisibles +exécutèrent la transmutation des deux femmes. Au matin, l’acariâtre +châtelaine de la Maladière s’éveilla dans la cabane du pêcheur, qui, +comme entrée de jeu, accueillit ses exclamations irritées par une +formidable volée de bois vert.--A son tour, la femme du preneur de +truites se trouva, à son réveil, dans un grand lit à courtines de soie, +au milieu d’une belle pièce tendue de tapisseries. Quand la femme de +chambre entra doucement pour apporter le déjeuner de sa maîtresse, elle +fut étonnée de voir dans le lit une jeune femme jolie et douce, au lieu +de l’arrogante harpie de la veille, et son étonnement redoubla quand +elle l’entendit lui adresser la parole sur un ton aimable et poli. La +nouvelle châtelaine se leva et émerveilla tous les gens par sa bonne +grâce et sa bienveillance. On cria au miracle et le bruit de cette +métamorphose se répandit rapidement aux entours, de sorte que le +seigneur châtelain, qui s’était enfui loin de son ancienne épousée, +s’empressa de réintégrer le domicile conjugal pour contempler la +nouvelle maîtresse du logis. Il fut si ravi de la beauté et de la +douceur de la jeune dame qu’il résolut de l’épouser sur-le-champ. Le +mariage fut célébré à l’église voisine et les nouveaux mariés revinrent +en calèche découverte au manoir. Comme ils longeaient les bords du lac, +une femme en haillons, qui lavait son linge sur les pierres du talus, +jeta un coup d’œil sur le couple, lâcha son battoir et se mit à courir +derrière la calèche en criant au cocher: «Arrête, Mauricet! Arrête donc, +butor!» + +Le châtelain se pencha et reconnut sa première femme. Un frisson le prit +et il cria à son tour à Mauricet: «Fouette tes chevaux, mon garçon, et +au grand galop!...» + +La calèche disparut; l’ex-châtelaine essoufflée s’en revint piteusement +vers la cabane du pêcheur et, comme elle était en retard pour le souper, +celui-ci, par surcroît, la régala d’une nouvelle volée de bois vert. Le +capucin, qui était sur la route et qui vit la chose, s’en esclaffa +tellement qu’il faillit en répandre tout le vin de son bidon. + + + + +MONTREURS D’OURS + + +Je vois toujours nettement le carrefour où je les ai rencontrés, ces +bohémiens errants, qu’on nomme chez nous des _camps-volants_ et qui, +comme disait Baudelaire: + + Promènent sur le ciel des yeux appesantis + Par le morne regret des chimères absentes. + +C’était dans un village lorrain, très vulgaire, et qui ne se recommande +aux touristes que par son église bâtie au quinzième siècle. L’édifice +est resté inachevé. L’architecture extérieure est du pur style +renaissance et rappelle un peu la décoration de la cour du Louvre. +Au-dessus du grand portail brodé de feuillages, règne une frise où sont +sculptés des personnages bibliques: Adam, Ève, puis la Mort et la +Résurrection. L’ensemble est élégant, mais bien inférieur comme charme +et comme sentiment aux églises bretonnes de la même époque.--En somme, +le monument nous avait laissés froids et, pour nous réchauffer, nous +étions allés prendre un grog à l’auberge d’en face. + +Tandis qu’au milieu d’un essaim de mouches nous vidions nos verres, un +bourdonnement de tambour de basque et un chant guttural nous attirèrent +à la fenêtre. O ressouvenir de Heine et d’_Atta-Troll_!... Sur la place, +une famille de tsiganes faisait danser un ours pelé.--Coiffé d’un fez +déteint, vêtu d’une veste en lambeaux, un grand gaillard aux cheveux +noirs longs et plats, au teint cuivré, aux prunelles ardentes et +mobiles, agitait la chaîne de l’ours qui se dandinait lourdement devant +lui, tenant un bâton dans ses pattes de devant. L’homme tapait sur son +tambour de basque et beuglait en même temps une mélopée monotone, +rappelant les chants arabes. + +Un bambin de huit ans, couleur de bronze florentin, ayant de beaux yeux +lumineux et une bouche souriante, bondissait pieds nus, à côté de +l’ours, avec les mouvements gracieux et souples d’un jeune animal. Un +joli âne d’un gris argenté portait sur son dos, dans l’un des paniers +jumeaux, un autre enfant de deux ans à la tignasse blonde et crépue; et +regardant l’âne, l’homme et les enfants, une jeune femme de vingt-quatre +ans environ, petite, assez rondelette, avec de grands yeux noirs, un air +de bonté, un éblouissant sourire, suivait le rythme du chant ainsi que +le dandinement de l’ours et balançait à l’extrémité d’un bâton posé sur +son épaule une sorte de sac où dormait, demi-nu, un dernier moricaud de +dix mois. + +Ils n’avaient pas la mine de gens qui ont fait fortune; la femme portait +en bandoulière une pauvre petite sacoche de cuir bien plate. Les +paysans, race peu aumônière, s’attroupaient autour d’eux et les +dévisageaient d’un air demi-curieux, demi-méfiant, mais ne leur +donnaient pas un sou. Nous avions glissé une pièce blanche dans la main +de la jeune femme, puis une autre dans celle du bambin qui se mit à +bondir en montrant toutes ses dents. Il fallait entendre les +remerciements qu’ils nous prodiguaient avec une expansion et une +gesticulation toutes méridionales, dans leur guttural jargon émaillé de +quelques mots français. + +Nous avions envoyé à la mère des grogs et des biscuits. Elle faisait +boire d’abord son homme, puis les deux enfants et en gardait à peine +quelques gouttes pour elle. Même elle avait donné un biscuit au petit +dernier, déposé à terre dans son sac, et tout à coup nous entendîmes +celui-ci pousser des cris d’aiglon, parce que l’âne voulant être aussi +de la fête avait penché vers le sac sa tête aux longues oreilles, pour +attraper une lippée du gâteau. + +Ils étaient de la Serbie et depuis tantôt six mois couraient le monde; +ils comptaient maintenant, en allant de village en village, se diriger +vers leur pays d’origine,--«du côté que vient le soleil!» nous disait la +jeune femme avec un redoublement de lumière dans les prunelles. + +Nous les quittâmes un moment pour visiter le village. Ce ne fut pas +long:--deux ou trois rues encombrées de fumier, de petites maisons +basses aux toits de tuile brune, avec les engrangements à côté, et en +arrière, le jardin clos de haies vives où des linges lessivés séchaient +au soleil:--après quoi, il ne nous restait plus rien à voir. En +repassant par la grand’rue, devant la maison du maréchal-ferrant, au +pied d’un haut perron où des tas d’enfants étaient assis en grappes, +nous retrouvâmes nos tsiganes occupés à faire remettre un fer à l’un des +pieds de l’âne. + +Pauvres gens! ils avaient profité de nos pièces blanches pour se +permettre cette grosse dépense, différée peut-être depuis des mois. Bien +souvent sans doute, le soir, en s’arrêtant pour camper au revers d’un +fossé, ils s’étaient dit: «Quand il nous arrivera une bonne aubaine, +nous ferons ferrer l’âne...» Et l’aubaine était enfin venue.--Le baudet +à la croupe frissonnante secouait les oreilles et ruait, maintenu à +grand’peine par le mari. L’ours, resté libre un moment, en profitait +pour chercher aventure dans un tas de fumier; l’aîné des gamins jouait +avec le tambour de basque; la femme aidait son homme à tenir l’âne, puis +courait de temps en temps vers le nouveau-né qui roulait dans son sac +posé à terre et geignait doucement... + +Comme nous remontions en voiture, ils nous envoyèrent un dernier sourire +et un dernier merci. Nous les perdîmes de vue à un tournant du chemin. +Ils reprirent sans doute, eux aussi, leur route vers le pays «d’où vient +le soleil», mais cette rencontre de hasard, en ce village perdu, avait +jeté entre nous une semence d’amitié. Ils emportaient le souvenir de nos +pièces blanches, nous emportions leur pittoresque image. C’est de ces +communions d’âmes, respirées au passage comme une fleur, que le parfum +de la vie est fait. + + + + +DANS L’ENGADINE + + +Souvent, quand il m’arrivait de parler de mes modestes voyages dans les +Vosges, les Pyrénées ou la Savoie, j’étais interrompu par un monsieur +qui s’écriait, avec un pli de dédaigneuse compassion au coin des lèvres: +«Vous ne connaissez pas l’Engadine? Alors, vous n’avez rien vu!» A la +fin, cela m’a agacé et, cette année, je me suis dit: «Allons voir +l’Engadine!» M’y voici. J’avoue que, de Coire à Bergün, la première +partie du chemin m’a émerveillé. Cette route qui monte à travers des +forêts de sapins et de mélèzes, ces plantureuses prairies enclavées dans +les bois, la fraîcheur des torrents aux écumes bleuâtres, la salubre +odeur de foin et de résine éparse dans l’air, la tranquille intimité des +bourgs où la voiture s’arrête pour relayer, tout le verdoyant +enchantement des pays de montagne m’a été au cœur. Je garde surtout le +délicieux souvenir d’un village, qui se nomme, je crois, Filisur, et où +j’aurais aimé à faire une halte de quelques semaines.--Les rues +tortueuses et caillouteuses sont bordées de vieilles maisons datant +presque toutes du seizième siècle. De larges porches cintrés en bois +ouvragé, ornés de curieux marteaux de porte, donnent accès dans ces +antiques demeures. Les croisées, aux embrasures profondes, sont +protégées par des barreaux ventrus, aux délicates ciselures, d’où +retombent des gerbes d’œillets rouges. A mi-hauteur de la façade grise, +des tourelles triangulaires, engagées dans le mur, montrent à travers +leurs vitres en losange le profil d’une jeune fille ou d’une ménagère +occupée à coudre. Des inscriptions en langue romanche, encastrées +au-dessus des porches, indiquent la date de la construction du logis, et +se terminent généralement par cette phrase: «_A Dieu seul est gloire et +honneur._» Aux entours s’étendent des prairies arrosées d’eaux vives et +où tintent doucement les _clarines_ des vaches. Tout cela a un bon +parfum de bien-être et de quiétude, qui suscite des rêves de vie +casanière et méditative, au fond des vieux logis fleuris d’œillets +rouges. + +Mais les voyageurs ne s’arrêtent pas dans ce pastoral village: ils se +hâtent vers les stations à la mode. A travers les gorges rocheuses, les +cols dévastés par les récentes avalanches, les montagnes dénudées aux +cimes tachées de neige, la voiture les emporte vers Saint-Moritz ou +Pontresina, dans cette Haute-Engadine tant vantée par les Anglais et par +le guide Baedeker, et qui, en somme, ne diffère pas sensiblement de +Zermatt, de Chamonix et même de Cauterets. + +Saint-Moritz est un éparpillement d’hôtels, de cafés et de bazars au +revers d’une vallée boisée de mélèzes avec au fond un lac minuscule. + +Rien de plus irritant, de plus inharmonieux à l’œil que ces +constructions de plâtre et de carton, jetées à la hâte et en désordre +dans cette sévère solitude. Cela détonne et hurle comme de fausses +notes. Le long d’une large chaussée inhospitalière, de laides échoppes +abritent les banales industries qu’on est sûr de rencontrer dans toutes +les villes d’eaux: magasins nomades où des Napolitains vendent des +peignes d’écaille, des coraux et de hideux surmoulages; où des juifs +allemands étalent des bibelots truqués et des bijoux d’un goût douteux. +Sur cette chaussée inondée de soleil, passent et repassent dans un flot +de poussière des voitures de louage bondées de touristes en costumes +d’opéra-comique. Et là-haut, de chaque côté de la vallée, les grands +pics gris dénudés semblent hausser leurs formidables épaules, à l’aspect +de cette profane et factice agitation mondaine qui vient déranger leur +austère impassibilité. + +A côté de Saint-Moritz, Pontresina paraît presque plus aimable et plus +intime avec son campanile italien et ses maisons blanches alignées le +long de la route. Et pourtant, là encore, la multiplicité des hôtels et +le brouhaha des touristes jurent avec la sauvage grandeur du site. Des +bois de mélèzes et des prairies encadrent l’unique rue du village. Le +Bernina roule entre deux murs de roche ses eaux blanches, et, quand +vient la nuit, son frais bouillonnement domine enfin l’agaçant bruit de +ferrailles et de sonnailles des voitures de louage. Au-dessus des bois +et dans l’enfoncement des vallons, les glaciers montrent leurs sommités +neigeuses. L’un d’eux surtout, le glacier du Roseg, allonge en face de +Pontresina ses aiguilles et ses nappes d’une blancheur immaculée. Mais +si beau et si solennel que soit un glacier, on se lasse à la fin de le +contempler. Ce blanc immuable vous laisse, en somme, l’impression d’un +colossal fromage à la crème, pendant le jour, et sitôt le crépuscule +venu, le glacier prend des teintes livides qui vous donnent froid dans +le dos. Les prairies elles-mêmes, d’un vert acide, les mélèzes à la +maigre verdure, les pics décharnés d’un brun sourd, n’offrent pas cette +magie de couleurs qui charme l’œil en Savoie ou au bord des lacs +italiens. Après le coucher du soleil, un vent âpre s’élève et vous force +à vous acheminer vers l’hôtel où une sonnerie électrique annonce avec +précipitation l’heure de la table d’hôte. Et vous retombez alors +brusquement dans la vulgaire banalité des stations alpestres à la mode. + +La salle à manger est une halle très vaste, dont l’ampleur est encore +accrue par la réflexion des glaces qui en forment le seul ornement. +Quatre longues tables de cinquante couverts chacune s’y alignent +symétriquement. En avant des tables, le long de la muraille, tout un +bataillon sacré de servantes jeunes et vieilles, en robe noire et en +tablier blanc à bavette, attend gravement que les convives aient pris +place. Ceux-ci arrivent par files, ayant tous fait toilette. Quelques +dîneurs masculins ont même endossé l’habit noir. Les dames, presque +toutes anglaises ou allemandes, étalent aux yeux les coiffures et les +robes les plus esthétiques qu’on puisse imaginer: corsages froncés de +vierges florentines, manches bouillonnées à la Marie-Stuart, jupes +traînantes. Cela vous donne l’idée d’une entrée de choristes dans une +représentation d’opéra en province. On s’assied fort à l’étroit et on +mange en train express, au milieu d’un brouhaha babélique d’idiomes +divers, qui empêche toute conversation intime. Le dîner ne traîne pas. +Les servantes en robe noire et en tablier à bavette semblent avoir pour +consigne de vous enlever votre assiette dans un minimum de temps réglé +d’avance. Les minutes réservées à chaque service sont calculées comme +pour un trajet en chemin de fer. Aussitôt après le dessert,--fruits +âpres et petits-fours secs,--on se lève de table et le défilé des habits +noirs et des robes esthétiques recommence dans la direction du salon de +lecture. + +Non, décidément, Pontresina ne m’a point charmé. A ce séjour dans la +Haute-Engadine, combien je préfère l’impression que m’a laissée un soir +passé dans une modeste auberge de Rapperswill, au bord du lac de +Zurich!--L’auberge se nomme le _Schwanenhof_ (l’hôtel du Cygne). Elle +mire dans le lac sa façade blanche à volets verts.--J’y étais arrivé en +bateau par une douce après-midi brouillée de pluie et de soleil, et, +pendant qu’on installait mon bagage dans ma chambre, je m’étais arrêté +sous une tonnelle de vignes vierges, communiquant avec la salle du café. +En face de moi, sous l’ombre mobile de la tonnelle, huit vieillards +endimanchés, demi-bourgeois, demi-campagnards, étaient attablés autour +de nombreuses bouteilles de vin du pays; et ces huit physionomies, aux +traits expressifs et d’un caractère différent, formaient un tableau qui +me rappelait les chefs-d’œuvre des maîtres hollandais. L’un d’eux, qui +semblait l’orateur de la bande, discourait avec une verve gouailleuse, +et l’on voyait rire ses petits yeux bleus sous son feutre gris. Un +autre, à la figure ronde et rougeaude, ornée de moustaches et d’une +barbiche encore noires, lui donnait gaiement la réplique. Aux deux +extrémités de la table, deux personnages muets attiraient l’attention: +le premier, un vieux à la face rasée, aux lèvres rentrées, écoutait la +discussion avec un sourire narquois dans ses yeux finauds aux paupières +plissées;--le second, à barbe blanche et à mine énergiquement +méditative, le dos penché, la tête redressée, paraissait ruminer et +contredire en son par-dedans les arguments des deux parleurs de la +troupe. + +Quand ils furent las de discourir, leurs regards se rencontrèrent et, +tout d’un coup, ils se mirent à chanter en chœur de vieux airs de leur +pays. Et c’était touchant de voir ces huit septuagénaires, ragaillardis +par le vin de cru, faire chacun leur partie et chanter d’une voix encore +juste les airs de leur jeunesse. On les applaudissait et un cercle se +formait autour d’eux. Bientôt arriva le patron de l’hôtel, un bonhomme +entre deux âges, aux gros yeux saillants, aux moustaches épaisses, ayant +un peu l’air d’un professeur d’Université allemande. Il tenait à la main +son _Gesang buch_ (livre de chants). Il leur indiqua un air, et de +nouveau ils se mirent tous à célébrer en chœur les joies de la maison et +«la Suisse libre». Puis, l’hôte passa dans la pièce voisine et, +s’accompagnant au piano, chanta seul, d’une voix forte, bien timbrée et +bien posée. Et je vous assure que c’était un délice d’assister à cette +petite fête campagnarde que se donnaient ces braves gens avec tant de +rondeur et de simplicité! A travers l’arceau verdoyant de la tonnelle, +on apercevait le lac azuré, les collines vertes semées de villages, et, +bien mieux qu’à Pontresina, je me sentais heureux en face de cette +nature riante et de ces bons vieux sur les figures desquels glissait un +rayon de soleil. + +Quand ils furent partis, l’hôte m’expliqua l’objet de leur réunion. Ces +huit vieillards, bourgeois de Glaris, avaient tous soixante-dix-sept +ans. Ils faisaient partie d’une Société de contemporains: +_Jahrgängerverein_ (ceux qui marchent dans la même année). Tous les ans, +ils se réunissaient à la campagne pour fêter le nouveau pas qu’ils +faisaient dans la vie. Il y a quelques années, ils étaient encore +trente; mais le temps a accompli son œuvre de faucheur, et maintenant +ils ne sont plus que huit, ce qui ne les empêche pas de continuer à +cheminer en chantant vers le terme du voyage. + +Oh! la douce et reposante impression de cette soirée, je ne l’oublierai +de longtemps. Ni je n’oublierai le bon petit hôtel près du lac, avec son +seuil fleuri d’hortensias et de géraniums; sa tranquille salle à manger, +modestement éclairée au schiste, où nous dînions à côté de l’hôte; ses +deux servantes au corsage blanc, l’hôtesse en robe noire, au sourire +accueillant, et le lit aux draps qui sentaient l’iris. + +Le lendemain, quand nous avons pris congé et que nous nous sommes +dirigés à regret vers la station, l’hôte et les deux servantes au +corsage blanc nous accompagnèrent jusqu’au seuil, et en nous retournant, +nous les vîmes de loin nous envoyer du geste un dernier souhait de bon +voyage... Et ce souvenir que j’emporte à travers l’Engadine me rend +encore plus inconfortable et maussade la solennelle et banale table +d’hôte de Pontresina. + + +FIN + + + + +TABLE + + + Vieux vagabond 5 + Claudine 15 + Persévérance d’amour 28 + A ma fenêtre 44 + Ames de lycéens 53 + Un fils de veuve 64 + Premier rendez-vous 73 + La chasuble 85 + Une joueuse 94 + La maison du bord de l’eau 107 + Pensées d’automne 117 + La Saint-Sylvestre 127 + Pluie en montagne 136 + Théâtre d’amateurs 146 + Le conte des Rois Mages 154 + Le marchand de cresson 163 + Marcoussis 171 + Frontière d’Italie 177 + Nouvelle neige et vieux souvenirs 189 + Morale en action 199 + La petite Norine 208 + Pâques-Fleuries 217 + Le moine quêteur 226 + Montreurs d’ours 234 + Dans l’Engadine 240 + + +ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77748 *** diff --git a/77748-h/77748-h.htm b/77748-h/77748-h.htm new file mode 100644 index 0000000..347f7da --- /dev/null +++ b/77748-h/77748-h.htm @@ -0,0 +1,5746 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Contes tendres | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } +.i2 { text-indent: -1em; } +.i3 { text-indent: 0; } +.i4 { text-indent: 1em; } +.i5 { text-indent: 2em; } +.i6 { text-indent: 3em; } + +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } + +a { text-decoration: none; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77748 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">ANDRÉ THEURIET</p> + +<h1>CONTES TENDRES</h1> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +ERNEST FLAMMARION ÉDITEUR<br> +26, <span class="xsmall">RUE RACINE</span>, <span class="xsmall">PRÈS L</span>’<span class="xsmall">ODÉON</span></p> + +<p class="c small">Tous droits réservés.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">A LA MÊME LIBRAIRIE</p> + +<p class="c"><span class="xsmall">OUVRAGES D’ANDRÉ THEURIET</span><br> +Dans la collection des « <i>Auteurs célèbres</i> »</p> + + + +<p class="c">LE MARIAGE DE GÉRARD<br> +Un volume in-16 à 60 centimes.</p> + +<p class="c">LUCILE DÉSENCLOS<br> +<span class="small">UNE ONDINE</span><br> +Un volume in-16 à 60 centimes.</p> + + + +<p class="c gap xsmall"><span class="sc">Émile Colin.</span> — Imp. de Lagny.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">CONTES TENDRES</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c1">VIEUX VAGABOND</h2> + + +<p>La première fois que je le rencontrai, ce fut au +bord de la Bièvre, dans un de ces coins de la banlieue +parisienne qui ont un charme si imprévu, si +intime et qui vous donneraient complètement l’impression +de la pleine campagne, n’étaient l’incessant +murmure, le halètement laborieux de Paris +qu’on entend par-dessus les collines prochaines, +comme la sourde fermentation d’une énorme +cuvée de vendange. Un soir d’été, au retour d’une +promenade, nous nous reposions, un de mes amis, +sa femme et moi, au seuil d’un rustique cabaret +qui porte pour enseigne : <i>Au Robinson des Prairies</i>. +En cet endroit, comme je l’ai dit, le paysage a un +caractère d’intimité campagnarde qui séduirait un +peintre. A droite et à gauche du chemin, de +robustes plantations de peupliers de Virginie étendent +au loin leurs ramures frissonnantes, au-dessous +desquelles pousse une herbe verte et drue. +La Bièvre, au bas de grands prés en pente, roule +sous l’ombre mobile des peupliers son eau noire +silencieuse. Le regard est comme rafraîchi par la +quiétude et la diversité des verdures : le vert +bleuâtre des arbres, le vert tendre des prés, et au +fond, dans le lointain entre-croisement des +branches, le vert cendré des fines buées qui +montent de la rivière. On est presque enveloppé +de feuillées ; dans une éclaircie seulement, on +aperçoit, vaporeusement imprécises, deux arches +de l’aqueduc d’Arcueil qui borne l’horizon.</p> + +<p>A quelques pas de la table que nous occupions +et où on nous servait du madère, un vieux pauvre +s’était assis au bord du talus. Recroquevillé et +comme affaissé sur lui-même, il paraissait cruellement +vanné et las, non pas tant du chemin qu’il +avait fait que des nombreux et misérables jours +qu’il traînait sur ses vieilles épaules. Ses gros +souliers boueux, crevés, déformés, lamentablement +tragiques, semblaient le symbole de toute +une vie de malechance et de détresse. Le pantalon, +en loques, laissait voir de maigres jambes +nues ; le veston, jadis brun, maintenant verdâtre, +aumône probable de quelque charitable bourgeois, +se trouvait trop étroit pour la forte carrure du +nouveau propriétaire ; les boutonnières ne parvenaient +pas à rejoindre les boutons ; la chemise +bâillait en dessous, éraillée et sordide, découvrant +un triangle de poitrine velue. Sous un +affreux chapeau de paille ramassé au coin d’une +borne, la face bise et ridée du vieux, envahie par +une barbe blanche touffue, était éclairée par deux +yeux encore vifs, légèrement gouailleurs. Elle +avait une expression poignante de fatigue résignée, +mais sans rien de farouche ni de haineux.</p> + +<p>Il arriva que le garçon qui nous servait emplit, +par distraction, un quatrième verre. S’apercevant +de sa méprise, il allait le reverser dans la bouteille, +quand notre compagne l’arrêta net. Elle +avait remarqué le vagabond et son bon cœur +s’était ému :</p> + +<p>— Non, s’écria-t-elle, portez le madère avec +un biscuit à ce pauvre homme qui est là-bas.</p> + +<p>Le garçon obéit et le vieux, tout ébaubi, se +leva sur ses maigres jambes. Au lieu de boire, il +nous regardait hésitant. Finalement il s’approcha, +le verre en main.</p> + +<p>— Je vous remercie bien, murmura-t-il d’une +voix cassée ; à votre santé, ma brave dame, et à +celle de la compagnie.</p> + +<p>Il trinqua avec nous, puis trempa son biscuit +dans le madère qu’il sirota à petites gorgées. +Ragaillardi par ce vin fortement alcoolisé, il +devint loquace et nous narra son histoire.</p> + +<p>Il comptait soixante-quinze ans et était jardinier +de son état. Jusqu’à la soixantaine, il avait à +peu près gagné de quoi vivre en travaillant pour +les pépiniéristes des environs. Mais depuis une +quinzaine d’années, les rhumatismes lui avaient +noué les jambes et l’ouvrage avait manqué. Sa +femme était morte ; ses enfants, aussi malchanceux +que lui, avaient l’un après l’autre quitté le +pays ; il ne savait même plus où ils gîtaient.</p> + +<p>— Voilà, continua-t-il en posant son verre vide +sur la table, voilà comme quoi, dans mon vieil +âge, je suis resté seul au monde comme un orphelin. +De fois à autre, je réussissais encore à +bricoler par-ci, par-là, et à me mettre un morceau +de pain sous la dent ; mais l’hiver dernier, +bernique ! les guiboles n’ont plus voulu aller… +Alors, j’ai obtenu d’être placé au dépôt de Nanterre… +J’y ai passé trois mois ; mais, voyez-vous, +j’y ai eu trop de maux… Toute la sainte journée, +il me fallait brouetter des pierres, et mal nourri +avec ça… Puis, quel sale monde ! vous n’en avez +pas idée !… Ma foi, quand le beau temps est +revenu, je me suis tiré des pattes et je suis rentré +ici… Misère pour misère, j’aime encore mieux +mourir au gîte, au milieu de mes habitudes. J’aide +les gens à biner et à cueillir les fraises. Ça me +donne mon pain, et pour ce qui est du logement, +je couche dans une hutte de maraîcher, en plein +champ. Y a pas de porte et le lit est dur… mais, +tout de même, je vis au grand air et je suis mon +maître…</p> + +<p>L’excitation qui avait d’abord délié la langue +du bonhomme semblait s’évaporer à mesure qu’il +parlait ; la lueur qui éclairait ses yeux devenait +moins vive et ses traits finirent par reprendre +leur morne expression de bête de somme éreintée.</p> + +<p>C’est Joubert, je crois, qui a dit : « Le soir de +la vie apporte avec lui sa lampe. » En regardant +le vieux cheminot, je me demandais ironiquement +si cette pensée de l’ami de Chateaubriand +n’était pas aussi fausse qu’ingénieuse. A la vérité, +Joubert, vivant dans le cénacle fermé et mondain +qui s’assemblait chez M<sup>me</sup> de Beaumont, se préoccupait +sans doute plus de ce milieu lettré et aristocratique +que du menu fretin de l’humanité. Il +était de ces délicats auxquels le <i lang="la" xml:lang="la">profanum vulgus</i> +n’apparaît que comme une quantité négligeable ; +d’ailleurs, en sa qualité de raffiné, il cherchait à +rendre chacune de ses pensées par une pittoresque +image, et souvent, quand il avait trouvé +l’image, il s’inquiétait peu de savoir si la pensée +était juste. A mon avis, pour les trois quarts des +hommes, le soir de la vie n’apporte qu’une lampe +singulièrement grésillante et fumeuse. Pour notre +vieux vagabond, en particulier, ce n’était pas +même une lampe, mais un abject lumignon, à la +lueur incertaine duquel il s’acheminait à tâtons +vers la nuit prochaine.</p> + +<p>Nous lui donnâmes quelque argent, il nous +souhaita le bonsoir et s’éloigna en clopinant. +Traînant ses pieds endoloris, le cou enfoncé dans +les épaules, le corps tassé sur soi-même, il se +dirigeait péniblement vers la plaine. Peu à peu, +sa silhouette lasse s’atténua au fond des lignes de +peupliers, puis s’évanouit dans les buées grises +qui montaient de la Bièvre…</p> + +<hr> + + +<p>Il y a deux semaines, par une maussade matinée +d’octobre, nous nous sommes rencontrés de +nouveau devant la mairie du bourg. L’arrière-saison +débutait par de cinglantes averses. Le +vieux était plus vanné, plus terreux, plus lamentable +qu’aux jours de l’été. Malgré cela, sa contenance +restait philosophiquement résignée ; ses +traits gardaient une expression de douloureuse +bonhomie. Il tourna vers moi ses yeux humides +et inquiets de chien perdu :</p> + +<p>— C’est encore moi, murmura-t-il doucement ; +la faim, comme on dit, chasse le loup hors du +bois ; moi, ce n’est pas tant seulement la faim, +c’est le froid et la pluie qui m’ont chassé de ma +cabane. L’eau dégoutte du toit quasiment comme +d’un parapluie troué ; la nuit, je me réveille +trempé ni plus ni moins qu’une éponge. Et puis, +par ce temps de grenouilles, il n’y a plus rien à +faire dans les champs. Je m’étais pourtant juré +de ne plus rentrer dans c’te gueuse de maison de +Nanterre ; mais quand on a le ventre creux, on +change forcément d’idée… Si seulement je pouvais +obtenir de la préfecture qu’on me case au +dépôt de Villers-Cotterets… On prétend qu’on y +est mieux logé. Enfin, n’importe où, j’accepterai +ce qu’on me donnera, pourvu que j’y puisse +mourir au sec !…</p> + +<p>Sa vieille mâchoire grelottait, son corps déguenillé +tremblait ; c’était pitié. Je lui promis de +faire les démarches nécessaires pour qu’on lui +procurât promptement un abri. Il me remercia.</p> + +<p>— Voyez-vous, ajouta-t-il, faudrait pas que ça +tarde trop. Sans quoi on me trouvera un matin +noyé sur mon grabat dans un bain… Ah ! être au +sec, être au sec, voilà tout ce que je demande !</p> + +<p>Mes démarches réussirent assez vite et on +m’avisa que le vieux devrait se rendre sous trois +jours à Villers-Cotterets. Dans l’intervalle, le +temps s’était remis au beau et un clair soleil riait +dans les champs. J’envoyai le garde champêtre à +la recherche de mon homme et je le chargeai de +lui remettre sa feuille de route avec un peu d’argent.</p> + +<p>— C’est fait, monsieur, me dit le garde à son +retour, j’ai mis l’hospitalisé en chemin de fer… +Je l’ai trouvé sur la porte de la cabane, en train +de se chauffer au soleil… Si vous aviez vu son +trou !… Il n’y a pas de baraque à cochons qui ne +soit plus logeable. Le toit est percé comme une +poêle à châtaignes ; l’eau dégouline des murs, et +la pluie a transformé la litière en une purée de +paille et de boue… Un vrai fumier, quoi !… Eh +bien ! monsieur, croiriez-vous que le vieux était +tout chagrin de quitter son chenil ?… Pendant un +bon quart d’heure, il s’est mis à tourner tout +autour de la hutte, en poussant des soupirs ; et +quand il s’est enfin décidé à décaniller, ma parole ! +il pleurait, monsieur, il pleurait comme un +gosse !…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">CLAUDINE</h2> + + +<p>C’était l’an dernier, en Savoie, où je voyageais +en compagnie de mon ami Jacobus. Sac au dos, +guêtrés jusqu’aux genoux, nous errions depuis la +prime aube à travers les sentiers du Roc de +Chère, à la recherche du rosage ferrugineux +(<i lang="la" xml:lang="la">rhododendron ferrugineum</i>). Les botanistes du +cru nous avaient dit que cette belle plante aux +feuilles laurées, aux fleurs rouges, qui ne s’épanouit +d’ordinaire qu’à deux mille mètres, dans le +voisinage des glaciers, se rencontrait par exception +sur le Roc, dont l’altitude est seulement de +cinq cents mètres.</p> + +<p>Ce mont de Chère, avec ses châtaigneraies, ses +bruyères, ses prés enclavés dans les bois et ses +rocs cyclopéens élevant au-dessus des bruyères +leur rondeur blanche, a tout l’air d’une solitude +enchantée. Le labyrinthe de Crète n’était rien +auprès de l’inextricable lacis des sentiers qui s’y +enchevêtrent. On a beau y revenir ; chaque fois +on y trouve de nouveaux chemins et chaque fois +on s’y égare. — Vers trois heures de l’après-midi, +nous n’avions pas encore découvert le fameux +rosage ferrugineux, mais nous étions bel et +bien perdus. Le soleil dardait d’aplomb sur les +bruyères. Nous suivions les méandres d’un +traître sentier qui longeait la roche et qui, après +de capricieux circuits, venait de nous ramener au +point de départ. Jacobus fondait en eau et se plaignait +d’une soif intense. De temps en temps il +s’épongeait, faisait claquer sa langue contre son +palais desséché et maugréait contre les savants +et les naturalistes, qu’il traitait de fallacieux blagueurs. — Jacobus +est spiritualiste, et chez lui, +quand la <i>bête</i> est fatiguée, l’âme se dédommage +en daubant sur les tendances positivistes du +siècle.</p> + +<p>— Voilà bien les botanistes ! maugréait-il. L’un +d’eux a entendu dire par quelque vieille femme +qu’il poussait des rhododendrons sur le Roc de +Chère et, sans vérifier le fait, il a consigné la +chose dans son bouquin. Après lui d’autres botanistes +se sont empressés de répéter la même +bourde. Pas un d’eux n’a vu cette plante chimérique ; +voilà pourtant ce qu’on appelle une science +basée sur l’observation des faits !… Quelle +pitié !… Et ce sont ces gens-là qui traitent la métaphysique +d’hypothèse négligeable !…</p> + +<p>Là-dessus, nous avions entamé une discussion +très chaude, au bout de laquelle nous nous étions +aperçus que nous mourions de soif et que nous +tournions plus que jamais dans le même cercle +vicieux et dans le même perfide sentier.</p> + +<hr> + + +<p>Après une heure de marches et de contre-marches +en plein soleil, nous arrivâmes enfin à +un mur rocheux, du haut duquel on entrevoyait +les toits bruns d’un village entre les ramures d’un +massif de noyers. Sans rien dire, — car la discussion +s’était arrêtée depuis longtemps et nous +cheminions la bouche close et le dos arrondi, — nous +piquâmes droit vers les maisons et nous débouchâmes +dans l’unique rue du village, — fourbus, +transformés en fontaines et la bouche sèche +comme amadou.</p> + +<p>Le village, ou plutôt le hameau, semblait désert +et endormi. Tous les gens étaient aux +champs et on ne voyait point d’auberge. Nous +étions arrivés à la marge d’un pré en talus, +planté de noyers ; à la crête de ce pré, une maison, +bâtie au dix-huitième siècle et d’apparence +confortable, dressait sa façade enguirlandée de +vigne et sa toiture en auvent, abritant une +galerie extérieure à piliers et à balcons de bois +fuselé.</p> + +<p>— Le logis a bonne mine, murmura Jacobus. +Si nous heurtions à la porte ?</p> + +<p>Et nous nous mîmes à heurter, discrètement +d’abord, puis avec plus d’énergie. Au bout de +quelques minutes, sous la galerie du premier +étage, un volet s’entr’ouvrit et, dans l’encadrement +vert de la vigne grimpante, une tête de +jeune femme, — une aimable tête brune aux yeux +bleus, — se pencha à la fenêtre ; puis une voix +nette et d’un joli timbre s’informa de ce que nous +désirions.</p> + +<p>— Nous désirons, répondit Jacobus en soulevant +son chapeau, savoir où nous sommes et où +nous pourrions trouver une auberge.</p> + +<p>— Vous êtes à Echarvines, répondit la voix +jeune et limpide, et pour ce qui est d’une auberge, +il n’y en a point dans le pays.</p> + +<p>Cette réponse jeta mon ami Jacobus dans un +tel désarroi, et il fit une grimace si consternée, +que la jeune femme ne put s’empêcher d’éclater +de rire.</p> + +<p>— Il n’y a pas d’auberge à la vérité, reprit-elle, +mais vous et votre ami vous paraissez si vannés +de fatigue, qu’il y aurait conscience de vous +laisser sur la route… Entrez donc chez nous ; +vous vous y reposerez à votre contentement.</p> + +<p>En même temps elle était descendue ; elle avait +ouvert une porte du rez-de-chaussée qui donnait +accès dans un vestibule communiquant à la fois +avec le jardin et avec une salle basse dont les +fenêtres étaient voilées d’un rideau de jasmins en +fleurs. De la main, elle nous fit signe d’entrer et +nous nous trouvâmes en face d’une belle personne +à la taille souple et bien prise, à la figure +ronde et fraîche éclairée par un front intelligent, +de grands yeux d’un bleu pur et des dents très +blanches. Sa toilette était demi-rustique, demi-bourgeoise. +Elle portait, comme les paysannes, la +jupe d’indienne et le casaquin de toile bleue serré +à la taille ; mais elle était chaussée plus coquettement +qu’on ne l’est à la campagne et les boucles +d’acier de ses souliers à talons tranchaient sur des +bas de soie gris ; de plus elle avait au cou un +ruban très frais, et des turquoises aux oreilles.</p> + +<p>— Entrez, messieurs, dit-elle avec un sourire +avenant, et soyez les bienvenus chez Claudine +Lachenal.</p> + +<hr> + + +<p>Elle nous avait conduits dans une grande salle +fort sombre, aux volets clos, où on sentait un +exquis parfum de citronnelle et où on était saisi +par une fraîcheur délicieuse. Tandis qu’elle nous +faisait asseoir et que je me confondais en remerciements, +Jacobus, qui, bien que spiritualiste, +craint fort pour l’enveloppe de son âme immortelle, +avait noué son mouchoir autour de son cou +et se promenait d’un air agité.</p> + +<p>— Brr !… fit-il, madame… ou mademoiselle ?…</p> + +<p>— Mademoiselle, répliqua-t-elle vivement.</p> + +<p>— Eh bien, mademoiselle Claudine, il fait froid +comme dans une cave en votre salle basse ; je +suis un peu en moiteur, et vous mettriez le comble +à vos bontés en me prêtant un châle.</p> + +<p>Elle le regarda, légèrement interloquée, et sourit :</p> + +<p>— Comment donc, répondit-elle ; deux même, +si vous voulez !</p> + +<p>Elle monta lestement au premier étage et en +redescendit portant un châle tartan et un cache-nez +de grosse laine. Puis elle entortilla elle-même +Jacobus dans le tartan et lui noua le cache-nez +autour du cou. Ainsi affublé, mon ami, avec son +chapeau de paille, ses guêtres et sa barbe grisonnante, +avait la plus drôle de mine qu’on pût rêver. +Il se laissait empaqueter et restait grave comme +un âne qu’on étrille.</p> + +<p>— Vous sentez-vous mieux ? demanda-t-elle, +un peu railleuse… Maintenant je vais vous offrir +un verre de vin blanc.</p> + +<p>— Merci, repartit Jacobus qui avait toutes les +manies d’un vieux garçon ; je préférerais quelque +chose de chaud. C’est plus sain.</p> + +<p>Elle condescendait gaiement à tous ses caprices +et elle lui prépara un bol de lait chaud.</p> + +<p>Tandis que Jacobus soignait « l’enveloppe de +son âme », je faisais causer M<sup>lle</sup> Claudine. — Elle +ne manquait pas d’esprit naturel et contait gentiment +son histoire. — Elle avait vécu quelque +temps à Paris ; puis un sien grand-oncle, dont elle +devait hériter, étant quasi tombé en enfance, elle +était rentrée au pays pour le soigner et tenir sa +maison.</p> + +<p>— Je suis redevenue tout à fait une paysanne, +ajouta-t-elle ; je surveille nos <i>grangers</i> et je tiens +compagnie à l’oncle qui ne peut plus quitter sa +chaise. J’ai fait tapisser sa chambre d’un papier à +images, et je l’amuse en lui contant les histoires +des personnages peints sur le papier ; je lui ai +déjà raconté toute une muraille… Nous passons +ainsi notre temps très gaiement.</p> + +<p>Elle était charmante en m’expliquant la façon +dont elle s’y prenait pour amuser le vieux. Elle +nous quitta pour aller l’endormir et elle disparut +légèrement au haut de l’escalier, tandis que Jacobus +la suivait d’un regard admiratif, en écarquillant +ses petits yeux.</p> + +<hr> + + +<p>Nous nous retrouvâmes à l’heure du souper +qu’elle partagea avec nous ; — un bon et substantiel +souper arrosé d’un vin gris du pays qui pétillait +dans les verres. Claudine rit beaucoup de +notre course au roc de Chère, à la recherche du +<i lang="la" xml:lang="la">rhododendron ferrugineux</i>, et elle se montra si +simple, si naturelle, si bonne enfant, que mon +ami Jacobus, toujours emmitouflé dans son châle, +commença à devenir galant. Le vin d’Echarvines +lui avait monté à la tête et il hasardait, à l’adresse +de M<sup>lle</sup> Claudine, des déclarations dans un style +imagé emprunté au <i>Cantique des cantiques</i>. Comme +je les avais laissés un moment en tête à tête pour +aller fumer un cigare dans le jardin, j’entendis +Jacobus qui parlait avec un redoublement d’exaltation. +Claudine lui répondait par de bruyants +éclats de rire, puis il y eut un silence et tout à +coup un bruit sec qui sonna comme le claquement +d’un soufflet appliqué sur une joue… Je rentrai +précipitamment, et, à la lueur de la lampe, +j’aperçus le mystique Jacobus très penaud et en +train de se frotter la figure. Claudine était debout +et ses yeux jetaient de fulgurantes étincelles. En +me voyant, ses traits se détendirent et de nouveau +elle éclata de rire :</p> + +<p>— Ne trouvez-vous pas, me dit-elle, que monsieur +votre ami est bien rouge ?… Il aura reçu un +coup de soleil et je l’engage à aller se reposer.</p> + +<p>Elle appela une servante qui venait de rentrer +et la chargea de nous montrer notre chambre.</p> + +<p>— Bonne nuit, messieurs, ajouta-t-elle, et bon +voyage !…</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain, quand nous fûmes réveillés et +équipés, nous ne trouvâmes plus dans la salle +basse que l’une des servantes ; Claudine était +partie dès le fin matin pour surveiller ses faucheurs +au pré.</p> + +<p>— Mademoiselle vous prie de l’excuser, me +dit la servante, et voici ce qu’elle m’a donné pour +vous…</p> + +<p>En même temps elle me tendit un bouquet de +rosages ferrugineux tout frais cueillis.</p> + +<p>Nous cheminâmes assez longtemps en silence. +Malgré le bouquet de rhododendrons, Jacobus +paraissait déconcerté et mal en train. Comme +nous tournions le coude que fait la route en descendant +vers Talleires, nous vîmes tout d’un +coup, au sommet d’une des pointes du Roc de +Chère, une svelte silhouette féminine se détacher +sur le bleu du lac, et je reconnus Claudine. Notre +jolie hôtesse agitait vers nous son chapeau de +paille, et de sa voix mordante elle nous cria de +nouveau :</p> + +<p>— Bon voyage !</p> + +<p>— Une charmante fille, dis-je, si gaie, si naturelle, +si vivante !…</p> + +<p>— Hum ! grommela Jacobus, un peu trop garçonnière… +Je goûte médiocrement ce genre de +femmes… Elles ont l’âme trop enfoncée dans la +matière et ne s’attachent qu’aux apparences.</p> + +<p>Pauvre naïf Jacobus !… Je crois qu’il avait son +soufflet sur le cœur… Quant à moi qui ne suis +pas un mystique, j’envoyai un dernier salut +reconnaissant à Claudine, dont le tournant de la +route nous déroba bientôt la jeune et robuste +silhouette.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">PERSÉVÉRANCE D’AMOUR</h2> + + +<p>Ceux qui se sont trouvés mêlés au monde artiste +d’il y a vingt-cinq ans se souviennent encore +du gros succès de deux tableaux d’Yves Sommier, +exposés au Salon de 1868. L’un d’eux représentait +un vieux Breton jouant du biniou, sur les +marches d’un calvaire en ruine, au fond d’une +allée de trembles effeuillés par l’automne ; — l’autre, +une jeune femme lisant le dos tourné à +une fenêtre ouverte sur la baie de Douarnenez. — Il +y avait dans ces deux toiles une remarquable +habileté d’exécution, une subtile pénétration de +la nature bretonne, avec un rien de sentimentalité. +La couleur en était si charmante et le dessin si +spirituel, que les gens du métier, les amateurs et +même le simple public s’arrêtaient enchantés. Le +succès éclata comme une fusée. Dès le lendemain +de l’ouverture, l’écho multiple des journaux +répéta le nom du peintre et Yves Sommier, inconnu +la veille, devint célèbre presque sans transition. +Les marchands de tableaux apprirent tout +d’un coup le chemin de son modeste atelier, situé +sur un lointain boulevard de la rive gauche, et les +commandes affluèrent.</p> + +<p>Sommier ne s’était jamais vu à pareille fête. +Fils d’un obscur employé de Quimperlé, vivant +fort mal d’une petite pension allouée par son département, +il joignait à grand’peine les deux +bouts. Les années de début avaient été pour lui +plus grises, plus monotonement tristes que les +landes les plus arides de son pays de Cornouailles. +Forcément sevré de tous les plaisirs parisiens, il +se contentait de manger, en maugréant, son pain +sec à la fumée du rôti des heureux. L’hiver, il +piochait à l’atelier ; à la belle saison, il regagnait +en troisième classe sa Bretagne, et y vivait comme +un paysan, au fond d’un village, face à face avec +cette nature cornouaillaise, dont il cherchait à +rendre la grâce sauvage et la sympathique tristesse. +Durant dix années d’inquiets tâtonnements, +il n’avait eu que cinq mois de bon temps dans un +manoir des environs de Pont-Croix, où il était appelé +pour portraiturer les maîtres du logis.</p> + +<p>Ces cinq mois passés sous les châtaigneraies +d’une gentilhommière située à une lieue de +l’Océan avaient contenu l’unique roman amoureux +de sa jeunesse. Quand il y repensait, cette brève +et savoureuse idylle lui faisait l’effet d’un courtil +en fleurs, muré de verdure et perdu au milieu +d’une solitude pierreuse. Le maître du manoir, +M. de Primelin, était propriétaire d’une des plus +importantes conserveries de sardines de Douarnenez, +où il séjournait fréquemment, laissant sa femme, plus +jeune que lui de vingt ans, languir d’ennui à +Pont-Croix. Marianne de Primelin, que son mari +appelait familièrement « Mariannic », était de +pure race celtique : un peu romanesque et très +dévote, fine, souple, blanche et rosée comme un +chèvrefeuille des haies, avec des cheveux châtains +lissés sur les tempes et des yeux d’un bleu +verdissant. Ces limpides yeux couleur de mer se +mouillaient volontiers de mélancolie et parfois +aussi s’éclairaient d’une rapide étincelle de désir. +Yves Sommier avait conquis les bonnes grâces +de M. de Primelin, en exécutant pour lui une +pochade d’après la plus jolie de ses sardinières. +Sur-le-champ, le gentilhomme l’avait emmené en +son manoir de Pont-Croix pour y faire le portrait +de sa femme et le sien. Il avait posé le premier, +mais après quelques séances, las d’immobilité, il +s’était empressé de regagner ses <i>fritures</i> de l’île +Tristan, en cédant son tour à sa femme.</p> + +<p>Ce second portrait prenait plus de temps que le +premier. Yves, préoccupé de rendre la délicatesse +de cette poétique figure qui avait le charme d’un +primitif, effaçait et recommençait souvent. Pendant +les repos, ces deux jeunes gens du même +âge se communiquaient leur façon de sentir +et de penser, et entre eux se formait une douce +intimité, dangereusement accrue par le familier +abandon des longs tête-à-tête en pleine solitude. +Bref, Yves, après s’être épris d’abord de son +modèle en artiste, finissait par s’éprendre aussi de +la femme, et un jour arrivait où Mariannic tombait +tendrement dans les bras du peintre.</p> + +<p>Alors, en ce coin perdu de Bretagne, l’artiste +et M<sup>me</sup> de Primelin goûtèrent pendant quelques +mois, comme Tristan et Yseult dans leur île, les +délices de l’amour défendu. Leur tendresse, assaisonnée +par les remords de la dévote Mariannic +et les ingénus émerveillements de ce garçon jusqu’alors +sevré de plaisir, avait l’âpreté savoureuse +d’un fruit sauvage. Ils s’en grisèrent longuement, +puis vint la mauvaise saison et il fallut se +séparer. Paris rappelait le peintre. Ils se quittèrent +avec des larmes, en se promettant de se retrouver +au printemps suivant, — et ils ne se revirent +plus. Les préoccupations de son art, le pain +quotidien à gagner absorbèrent Yves Sommier et +aiguillèrent sa vie dans une autre direction. De +loin en loin, il recevait de Mariannic une lettre +embaumée d’amour et de repentir ; elle lui défendait +de lui répondre et il lui obéissait docilement. +Après avoir respiré hâtivement ce mélancolique +parfum de la lande bretonne, il se rejetait courageusement +dans la lutte, jusqu’au jour où la +chance daignait enfin lui sourire. Après son heureuse +exposition de 1868, il recevait encore une +lettre de M<sup>me</sup> de Primelin. Elle avait appris son +succès par un journal et elle lui écrivait quelques +lignes débordantes de joie et aussi de tristesse. +Ensuite, le silence se faisait entre eux. Il ne +savait plus rien d’elle et, dans la griserie des premières +lampées de gloire, il oubliait son idylle +cornouaillaise, comme il oubliait ses années de +misère.</p> + +<p>Après 1870, le succès d’Yves Sommier s’affirma +et grandit encore. On se souvient que ces années +qui suivirent la guerre furent l’âge d’or des peintres. +L’Amérique payait alors généreusement les +œuvres des artistes en renom. Les toiles de Sommier +faisaient prime à New-York et il suffisait à +peine aux commandes. Il gagnait ce qu’il voulait +et dépensait son argent avec une fastueuse prodigalité. +Ayant passé presque sans transition de la +pauvreté à la fortune, il en était ébloui et une +pointe de vaniteuse gloriole le poussait à éblouir +aussi les camarades. Il avait quitté, naturellement, +son humble atelier de la rue Campagne-Première +et s’était fait bâtir un petit hôtel dans la +plaine Monceau. Dans ce nouveau logis, somptueusement +orné de vieilles tapisseries, de meubles +rares et de coûteux bibelots japonais, il donnait +des fêtes dont tous les journaux vantaient la +magnificence. On y dansait jusqu’au matin, on y +soupait aux sons de la fougueuse musique d’un +orchestre de Tsiganes. Yves était devenu l’homme +à la mode ; on publiait ses bonnes fortunes, on +racontait les voyages princiers qu’il faisait en +Algérie ou au Pôle-Nord. L’or coulait comme de +l’eau entre ses doigts. Lorsque quelques amis +prudents lui conseillaient de modérer son train +et de mettre de côté une part de ce qu’il gagnait, +Yves souriait d’un clair sourire dédaigneux et répondait : +« Bah ! j’économiserai quand je n’aurai +plus de dents et que je serai vieux ! » Il était de +ces artistes qui, comme beaucoup de femmes, +ont la dangereuse faculté d’oublier les choses +passées et de ne jamais prévoir le lendemain. Il +sentait en lui la même force, la même facilité de +production ; il jouissait pleinement de son succès +et se disait que cela durerait toujours.</p> + +<p>Cela dura vingt ans ; puis le goût du public se +transforma, ou plutôt ceux qui goûtaient le réalisme +sentimental de Sommier disparurent et furent +remplacés par des amateurs préoccupés d’une +autre formule d’art. De jeunes générations d’artistes +envahissaient les Salons annuels et y montraient +des œuvres à la fois plus compliquées et +plus violentes.</p> + +<p>Des critiques, en quête d’une esthétique nouvelle, +acclamaient les nouveaux venus. La peinture +telle que l’avaient comprise les gens d’avant +1870, devenait « vieux jeu ». Le <i>modernisme</i> +d’aujourd’hui faisait paraître ridicule le <i>modernisme</i> +d’autrefois. En art, ce qui a été conçu et +exécuté en vue de plaire au goût du jour est fatalement +condamné à n’avoir que la beauté du +diable et à vieillir rapidement. Peu à peu, la foule +passait indifférente devant les scènes bretonnes +d’Yves Sommier. On raffolait maintenant des +peintures symboliques, des sujets étranges, entrevus +comme à travers un brouillard. Et Yves +était tout étonné de voir ses toiles revenir des +expositions sans avoir tenté l’amateur. L’Amérique +ne donnait plus, et lui, qui d’habitude se plaignait +d’être sans cesse dérangé par les marchands +de tableaux, était obligé de se déranger pour aller +leur offrir ses toiles. Encore bien souvent revenait-il +bredouille. « C’est une crise qui passera ! » +se disait-il, et il continuait de mener son train +ordinaire ; mais la crise ne passa point : tandis +que la source des recettes tarissait, les dépenses +courantes se maintenaient au même niveau. Les +notes impayées s’amoncelaient dans les tiroirs, +les fournisseurs devenaient aigres et menaçants, +les hypothèques grêlaient sur le joli nid du quartier +Monceau. Sommier vit soudain l’abîme et +perdit la tête. Il lui fallut aliéner pour moitié de +sa valeur l’immeuble devenu le gage de ses créanciers ; +puis, un matin, les journaux annoncèrent +la vente des tableaux, tapisseries et meubles anciens, +« composant la collection d’Yves Sommier, +le peintre bien connu ». Quelques feuilles, ajoutant +à cet écho des réflexions malveillantes ou maladroites, +s’apitoyèrent hypocritement sur la détresse +soudaine de cet artiste que la fortune avait +jadis choyé et gâté. — Cette note perfide porta le +dernier coup à Yves et l’acheva.</p> + +<p>Après sa débâcle, il était revenu, comme au +temps de ses débuts, habiter, près du boulevard +Montparnasse, une chambre et un atelier situés +au cinquième. Il ne vendait plus sa peinture et +vivait péniblement en dessinant des illustrations +pour des journaux populaires ou des livres de distributions +de prix. En moins de trois ans, il avait +considérablement vieilli ; ses cheveux et sa barbe +étaient presque blancs ; ses yeux bruns, autrefois +si lumineux, avaient un regard morne et comme +vidé : ils donnaient l’impression d’une fenêtre +ouverte sur une chambre démeublée. Ses anciens +amis étaient morts ou s’étaient retirés. +Il ne sortait plus guère. Le soir, après un maigre +souper, pareil à ceux de sa jeunesse, il +allumait sa pipe. Écœuré par son banal travail +d’illustrations, il se penchait à sa fenêtre haut +perchée et regardait tout en bas les formes +fuyantes des rares passants qui se hâtaient. Peu +à peu, le fond de la rue solitaire devenait vague +comme un brouillard et, avec l’ombre qui montait +des pavés, des pensées funèbres montaient +aussi, enténébrant le cerveau endolori de l’artiste.</p> + +<p>Une après-midi d’automne, tandis qu’il s’attelait +péniblement à sa besogne, on sonna à la porte +de l’atelier. Craignant de se trouver nez à nez +avec un créancier, il ne bougea pas. Mais la sonnette +tinta derechef plusieurs fois. Irrité de cette +obstination, il alla ouvrir, et, dans la pénombre, +il vit s’avancer une femme vêtue de noir, pâle et +mince, dont les yeux luisaient doucement.</p> + +<p>— Monsieur Sommier, dit la visiteuse d’une voix +un peu tremblante, vous ne me reconnaissez pas ?… +Marianne de Primelin.</p> + +<p>— Mariannic ! s’écria-t-il stupéfait.</p> + +<p>Il referma vivement la porte, prit les deux +mains de son ancienne amie, l’amena vers un divan +éraillé, sous le jour clair du vitrail, et la fit +asseoir.</p> + +<p>Marianne de Primelin regardait alternativement +l’aménagement plus que modeste de l’atelier, +puis la figure précocement vieillie du peintre, et +soupirait. Elle aussi avait été touchée par les années, +mais son calme visage de provinciale gardait +encore des restes de joliesse, et ses yeux +vert de mer demeuraient imprégnés de la même +grâce mélancolique.</p> + +<p>— Je suis venue à Paris, murmura-t-elle, et ma +première visite est pour vous… Ah ! j’ai eu bien +du mal à vous trouver !…</p> + +<p>Elle leva vers lui ses limpides yeux pers et reprit :</p> + +<p>— Comme le temps marche !… Il me semble +que c’était hier que vous peigniez mon portrait à +Pont-Croix… Et pourtant, que de choses se sont +passées depuis !… J’ai perdu M. de Primelin, il y +a deux ans. Après mon deuil, je me desséchais +d’ennui à la maison, et mon médecin m’a conseillé +de voyager. Je me suis décidée à venir à +Paris, où j’aurais au moins chance de revoir… +l’ami d’autrefois… Ce n’est peut-être pas très correct, +ce que j’ai fait, mais à nos âges je pense +bien que personne n’y trouvera à redire… Et puis, +j’avais quelque chose à vous demander.</p> + +<p>Alors, avec mille délicates précautions, avec le +tact exquis d’une main féminine et tendre pansant +une blessure, elle lui expliqua d’une voix embarrassée +et hésitante qu’elle était riche maintenant, +et qu’ayant lu dans les journaux qu’Yves Sommier +était momentanément gêné, elle s’était enhardie +à venir lui demander une grâce… Elle +avait de l’argent et ne savait qu’en faire, et… il la +rendrait bien heureuse en acceptant une dizaine de +mille francs qu’elle mettait de grand cœur à sa +disposition…</p> + +<p>En l’écoutant balbutier cette offre de service, +Yves rougissait, lui serrait silencieusement les +mains et la considérait avec un étonnement ému. — Mariannic +venant le chercher dans le misérable +atelier où il cachait sa détresse, lui rappelait +cet adorable poème de Heine, où Edith au cou de +cygne, devenue vieille, retourne les morts sur le +champ de bataille d’Hastings, afin de retrouver le +corps d’Harold, son amoureux tant aimé autrefois. — Son +cœur se serra, ses yeux se mouillèrent. +Mais il était trop orgueilleux pour avouer sa +misère et il aurait eu honte d’accepter l’argent de +cette chère créature, qui l’avait jadis si généreusement +aimé et qu’il avait, lui, si profondément +oubliée. Il souleva les mains de M<sup>me</sup> de Primelin, +les baisa tendrement, puis affectant un air dégagé :</p> + +<p>— Les journaux ne savent ce qu’ils disent, ma +chère amie ; je suis maintenant haut la côte, et je +gagne ma vie largement… Je ne vous en remercie +pas moins d’avoir pensé à moi, et si j’ai jamais +besoin d’un service, c’est à vous que je m’adresserai… +Ne parlons plus de ça… Votre visite m’a +fait grand bien… Rasseyez-vous et causons tous +deux du bon temps jadis.</p> + +<p>Alors, près de la fenêtre ouverte où le murmure +du grand Paris arrivait à eux comme le bruit +sourd de l’Océan, sous les châtaigneraies de Pont-Croix, +ils remuèrent avec délectation les douces +cendres du passé. Ils eurent l’illusion que vingt-cinq +années s’étaient évanouies, et que ce passé +durait encore. Pendant des heures, ils s’oublièrent +à revivre le temps où Mariannic était rosée et +blanche comme les chèvrefeuilles de la haie ; où +Yves, au seuil de la jeunesse, regardait la vie avec +confiance et portait gaiement son avenir dans sa +main, comme une boîte de Pandore non encore +ouverte. — Le crépuscule les surprit au milieu de +cette évocation amèrement délicieuse.</p> + +<p>— Il faut que je parte, insinua Mariannic ; je +suis contente de vous avoir retrouvé, mon ami… +Mais nous nous reverrons, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Certes ! répondit Yves, en baisant ses beaux +yeux vert de mer, oui, nous nous reverrons… Où +êtes-vous descendue ?…</p> + +<p>Elle lui donna l’adresse de son hôtel ; puis, +souple et légère comme jadis, elle sortit. Yves se +courba sur la rampe pour la voir encore au tournant +des marches. Il rentra, le cœur gros, les +yeux humides, dans son atelier obscur, alluma +une pipe et s’accouda à sa fenêtre mansardée. +Longtemps, il regarda le pavé de la rue déserte. +Il songeait à Pont-Croix, à cette fleur d’amour +respirée en pleine jeunesse, à cette affection restée +brûlante au fond du cœur de la chère femme, +qui, elle, n’avait jamais oublié. Pendant quelques +heures, la visite inespérée de Mariannic lui avait +donné une illusion de quiétude et de rassérénement ; +mais demain, l’affreux demain allait se lever +avec ses ordinaires écœurements et sa navrante +misère… Après s’être désaltéré à la source +de Jouvence, ne valait-il pas mieux rester à jamais +sur cette fraîche impression ?… De plus en plus il +se penchait hors de la fenêtre, attiré, hypnotisé +par la nuit mystérieuse de la rue. La tête lui +tournait, ses yeux se fermèrent. Tout à coup, Yves +se laissa glisser dans le vide et alla s’écraser sur +le pavé du trottoir, où un sergent de ville le +trouva mort quelques heures après.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">A MA FENÊTRE</h2> + + +<p>J’ai des habitudes campagnardes, et je me lève +avant l’<i lang="la" xml:lang="la">Angelus</i> de six heures. C’est le bon moment +pour travailler, surtout dans la chaude saison. +A cette heure matinale, la rue est silencieuse +et presque solitaire. De rares ouvriers filent le +long du trottoir dans la direction de leur atelier. +Le laitier et la laitière commencent seuls à enlever +les volets de leur boutique. Aux étages supérieurs, +tout est encore endormi ; — les martinets +qui sifflent en volant comme des flèches au-dessus +des toits, et moi, accoudé à l’appui de ma +croisée, nous sommes à peu près les seuls êtres +occupés à jouir de la fraîcheur de la matinée, et à +contempler le soleil qui monte dans des nuages +roses au-dessus du clocher de l’église voisine.</p> + +<p>Avant-hier, cependant, je me suis aperçu que +je n’étais pas l’unique spectateur du premier réveil +de la rue. Dans l’hôtel meublé qui fait face à +ma maison, une fenêtre était toute grande ouverte +à la même hauteur que la mienne, et à travers les +lames de ma jalousie baissée, je pouvais suivre +le va-et-vient affairé de la personne qui occupait +la chambre. D’ordinaire, les habitants de cet +hôtel sont peu matineux, et, au risque d’être indiscret, +je me mis à observer curieusement la voyageuse, — car +c’était une femme qui se trouvait +sur pied dès avant la sonnerie de l’<i lang="la" xml:lang="la">Angelus</i>. — Elle +pouvait avoir vingt ou vingt-deux ans. Elle +venait de se coiffer et, sommairement vêtue d’une +camisole blanche et d’une jupe de couleur sombre, +elle était occupée à brosser sa robe, — une +simple robe noire qui ne paraissait plus très +fraîche et à laquelle elle prodiguait des soins maternels. +Elle l’effleurait à peine avec la brosse, +puis, à l’aide d’une serviette mouillée, elle enlevait +délicatement les grains de poussière logés +dans les coutures et les fronces. Encadrée par la +baie de la fenêtre, un pied posé sur une chaise, +elle se penchait vers la robe étalée sur son genou, +de sorte que je pouvais, sans être vu, l’observer +de face et de profil. Elle était bien faite ; sans +être jolie, elle avait une physionomie ouverte et +intéressante, le teint un peu hâlé, de grands yeux, +des cheveux châtains lissés sur un front bombé +et intelligent. Elle avait l’air décidé, mais non +effronté. Cette assurance semblait provenir d’un +exercice précoce de la volonté et de l’initiative : +elle n’excluait pas une honnête retenue, car, +ayant entendu sans doute du bruit à la porte de +sa chambre, et craignant d’être surprise dans sa +toilette sommaire, la jeune femme tressaillit tout +d’un coup et se rejeta en arrière avec un geste +pudiquement effarouché.</p> + +<p>Lorsqu’elle eut terminé son travail de nettoyage, +elle quitta la fenêtre un moment, puis elle +reparut vêtue de sa modeste robe noire, la taille +svelte, la poitrine bombée sous l’étoffe déjà mûre +du corsage. Je la vis prendre sur la table un +grand carton de dessin et y enfermer une équerre +et une règle plate toutes neuves. Peu après, vers +sept heures, elle sortit de l’hôtel, — coiffée d’un +chapeau de paille noire, portant le carton sous +son bras, — et se dirigea vers les quais. — Alors +je compris. — La matineuse jeune femme était +une institutrice des environs de Paris, venue pour +subir les épreuves d’un concours ou d’un examen +à l’Hôtel de Ville.</p> + +<hr> + + +<p>Et je me rappelai ces attroupements de jeunes +filles que j’avais remarqués chaque jour dans la +rue des Tuileries, à la porte de ce bâtiment en +planches qui sert alternativement à des expositions +et à des examens. Je revis toutes ces +jeunes têtes anxieuses, toutes ces fillettes de +quatorze à vingt ans, aux doigts tachés d’encre, +au cerveau bourré de notions scientifiques et littéraires +emmagasinées à la hâte. Les unes, celles +qui ont quelque fortune, venaient là pour obéir à +un caprice de la mode et pour satisfaire un vaniteux +point d’honneur ; — les autres s’y pressaient +pour conquérir un brevet qui leur assurât l’espérance +très aléatoire, hélas ! d’un gagne-pain +honnête. — Mon institutrice de l’hôtel meublé +devait appartenir à cette seconde catégorie. — Et +je me sentais saisi de compassion à la pensée de +ces pauvres filles enfermées pendant des journées +entières dans ce baraquement en planches, devant +une dictée, une composition sur un sujet historique +ou un dessin d’ornement ; je me disais que +c’était pitié, par cette chaleur sénégalienne, d’obliger +ces jeunes organisations à se torturer le +cerveau et à se tendre les nerfs pour répondre +aux insidieuses questions des examinateurs. Je +me demandais si, pour quelques-unes, le plus +clair résultat de cette épreuve fatigante ne serait +pas une fièvre cérébrale ou une maladie nerveuse. +Je plaignais de tout mon cœur, surtout, l’institutrice +en robe noire que j’avais vue, ce matin, partir +sans même prendre le temps de déjeuner.</p> + +<hr> + + +<p>J’épiai son retour, le même soir derrière ma +jalousie. Elle rentra vers six heures, avec son +grand carton de dessin. Elle paraissait harassée, +écrasée à la fois par les émotions du jour et par +la chaleur qui était suffocante. A peine installée +dans sa chambre, sans se douter qu’elle pourrait +être vue, elle enleva sa robe noire et y substitua +une camisole blanche : les cheveux dénoués, afin +d’être plus à l’aise, elle tira de son carton des +cahiers et des livres, et, accoudée sur une table, +elle se mit, la malheureuse, à préparer l’épreuve +du lendemain. Vers sept heures, on lui monta de +l’hôtel un maigre dîner qu’elle mangea tout en +lisant, puis, quand la nuit arriva, elle resta étendue +sans lumière dans le fauteuil roulé près de +la fenêtre, essayant de respirer un peu d’air frais, +et écoutant dans une attitude lasse les bourdonnements +de la rue bruyante. — Vers onze +heures, quand je rentrai, je vis qu’elle était couchée ; +mais elle avait allumé une bougie, et, à cette +vacillante lueur, elle relisait encore les matières +de l’examen. Enfin elle s’endormit, mais de quel +sommeil traversé de cauchemars ! tous ceux qui +ont passé des examens peuvent le deviner.</p> + +<p>Le lendemain, quand je me levai à l’<i lang="la" xml:lang="la">Angelus</i>, +elle était déjà sur pied et coiffée. Elle recommença +avec les mêmes précautions le nettoyage +de sa robe noire, épingla son chapeau de paille +sur sa tête, puis, le carton sous le bras, reprit +vers sept heures le chemin de la salle des examens.</p> + +<hr> + + +<p>Elle revint à cinq heures de l’après-midi, mais +cette fois avec une figure bouleversée. Elle se +débarrassa de son carton, jeta son chapeau, et se +laissant tomber dans le fauteuil, les coudes sur +la table, les mains dans les cheveux, elle se mit +à fondre en larmes. — La cause de son chagrin +n’était pas douteuse, hélas ! La pauvre fille avait +échoué à l’examen écrit. Tant de journées de travail, +tant d’efforts, tout ce <i>surmenage</i> du cerveau, +n’avaient abouti qu’à un échec. Sa douleur librement +épanchée était navrante. On y devinait l’écroulement +de plus d’un château en Espagne, +l’anxiété de l’avenir, les humiliations du retour, +toute une humble et lamentable tragédie…</p> + +<p>Tout à coup elle se leva, essuya ses yeux rouges, +plongea sa figure dans l’eau, puis, tandis que +des sanglots convulsifs soulevaient encore sa poitrine, +elle lia ensemble ses livres, ficela dans son +carton l’équerre et la règle plate toutes neuves, +enferma quelques menus objets de toilette dans +un petit sac de cuir et sonna le garçon, sans +doute pour demander sa note et commander une +voiture, — car, quelques instants après, je la vis +fouiller dans son porte-monnaie et compter tristement +l’argent qui lui restait.</p> + +<p>Au bout d’un quart d’heure, elle se recoiffa, +revêtit un très modeste mantelet de laine et, sans +même jeter un regard d’adieu sur cette chambre +où elle avait passé tant d’heures d’espoir et d’angoisses, +elle s’en alla. Une voiture l’attendait à +la porte de l’hôtel ; elle y monta avec son mince +bagage, et le cocher fouetta sa bête.</p> + +<p>J’accompagnai d’un regard ému cette voiture +qui emportait la jeune fille vers la gare de l’Ouest, +et qui disparut bientôt dans le poudroiement de +la rue ensoleillée.</p> + +<p>Et depuis, je ne peux plus voir la fenêtre de la +chambre de l’hôtel d’en face sans songer avec un +serrement de cœur aux sanglots étouffés de la +pauvre institutrice en robe noire.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">AMES DE LYCÉENS</h2> + + +<p>L’autre-jour, par une grise après-midi d’octobre, +je regardais les lycéens rentrer à Lakanal. +Il y a encore un bon bout de chemin, de la station +de Bourg-la-Reine jusqu’au lycée. — La Compagnie +d’Orléans, qui a gracieusement installé une +halte à la porte des Dominicains d’Arcueil, n’a +pas jugé à propos d’octroyer la même faveur au +lycée Lakanal. — Les potaches, lentement, à la +queue-leu-leu, gravissaient sous la brume la rue +montante qui mène à l’établissement universitaire, +les uns seuls, les autres escortés par des mères +chargées de paquets. Parmi ces derniers, quelques-uns +étaient déjà de grands garçons un peu +gauches, avec un soupçon de moustache à la +lèvre supérieure. Les mamans, d’une voix assourdie +et inquiète, leur prodiguaient des recommandations +minutieuses à propos des détails de +toilette ou de l’aménagement de leurs provisions. +Eux, la casquette enfoncée jusqu’aux oreilles, les +yeux distraits, se bornaient à répondre laconiquement +par de brefs hochements de menton, et +l’on sentait si bien que leur pensée était ailleurs, +très loin, très occupée de choses dont la sollicitude +maternelle ne soupçonnait pas même l’existence !</p> + +<p>A cet âge critique où le jeune homme s’éveille +dans l’adolescent, les parents, qui se figurent +connaître à fond l’âme de leurs enfants, sont le +jouet de singulières illusions. D’abord, la plupart +du temps, ils ne les voient pas grandir ; ils n’observent +pas le sourd travail qui transforme la +chrysalide en papillon, et croient encore avoir +affaire au bambin de dix ans dans la pensée duquel +ils lisaient comme dans un livre. Et puis, +par une sorte de grâce d’État, ils oublient ce qu’ils +étaient eux-mêmes à quinze ans, quels troubles +les envahissaient, quelles bouffées de désirs leur +montaient alors au cerveau et quelles préoccupations +hantaient leur âme. Pour se rendre compte +de l’évolution psychologique de leur progéniture, +il leur faudrait d’abord se replacer dans l’état +d’esprit où ils étaient au temps de leur propre +adolescence, et c’est à quoi ils ne songent pas. +Quant à moi, pour qui cette rentrée de lycéens +évoquait d’intimes souvenirs d’autrefois, j’aurais +parié qu’il y avait un abîme entre l’âme de ces +grands garçons à l’œil noyé de rêverie et celle de +leurs mères affairées et soucieuses.</p> + +<p>Je revoyais mon vieux collège de province aux +toitures quadrangulaires, surmontées d’un clocher +en éteignoir ; la cour caillouteuse, bordée de +cloîtres aux sculptures massives ; les classes +humides du rez-de-chaussée, et je me revoyais y +rentrant par une semblable journée brumeuse +d’octobre.</p> + +<p>Je ne sais plus trop si j’étais alors en troisième +ou en seconde, mais ce dont je me souviens très +nettement, c’est que mes quinze ans venaient de +sonner et que je songeais à toute autre chose qu’à +l’<i>Iliade</i> et aux <i>Racines grecques</i>. Il y avait, à ce +moment, dans ma petite ville, un cirque où trois +écuyères, trois sœurs : Wilhelmine, Caroline et +Christine, mettaient en émoi tous les cœurs masculins. +La grâce et la beauté des deux aînées +nous émerveillaient, nous autres collégiens ; mais +comme leur âge et leur situation de premiers sujets +mettaient ces grandes filles trop en dehors +de notre portée, elles ne nous troublaient que +médiocrement. Il n’en était pas de même de la +cadette, Christine, qui atteignait à peine sa quinzième +année. De celle-là, nous étions tous peu ou +prou amoureux. Quand, dans le cirque illuminé, +elle apparaissait sur son petit cheval bai, nous +n’avions d’yeux que pour elle. D’un bond souple +et léger, elle se dressait debout sur sa selle cramoisie ; +le maillot couleur de chair moulait son +corps élégant et déjà formé ; avec un joli son de +voix, elle excitait son cheval qui prenait le trot, +puis le galop. Alors, penchée en avant, la jupe de +paillon soulevée, la cravache en l’air, la tête couronnée +d’un diadème de nattes brunes, les lèvres +retroussées par une moue dédaigneusement souriante, +aux sons vibrants des cuivres, elle voltigeait, +frissonnante et aérienne, ainsi qu’une libellule ; +elle passait comme une flèche à travers le +papier rose des cerceaux, rebondissait sur la +croupe du cheval et du bout des doigts envoyait +des baisers au public enthousiasmé. — Pour ma +part, je l’adorais silencieusement, je rêvais d’elle +toutes les nuits, et l’argent de mes semaines passait +tout entier dans la caisse du cirque.</p> + +<p>Cette fâcheuse rentrée d’octobre venait mal à +propos mettre un terme à mes adorations. Adieu +la joie et les extases des représentations du soir ! +En ma qualité d’externe surveillé, je ne regagnais +le logis paternel que pour souper en famille et, +ce repas achevé, il était trop tard pour filer du +côté du cirque. Cette fin des vacances me désolait. +Elle était un plus gros crève-cœur encore pour +mon ami Vital Herbelot, que ses parents avaient +condamné à l’internat, afin de l’obliger à piocher +plus sérieusement ses examens de Saint-Cyr. +Vital appartenait à une famille riche ; ayant la +poche bien garnie et de plus étant fort entreprenant +de sa nature, il ne manquait pas une représentation +du cirque et, à force de menus cadeaux, +il avait conquis les bonnes grâces de Christine. +Je recevais les confidences de ses bonnes fortunes, +j’enviais ses succès, mais, tout en souffrant de le +voir préféré par la brune écuyère, je m’estimais +encore heureux d’être humblement associé à son +triomphe. Mon amour timide et tout en dedans y +trouvait je ne sais quelle jouissance mélancolique. +Je n’étais pas la rose, mais je vivais auprès d’elle, +j’en respirais le parfum et cela me suffisait.</p> + +<p>Comme notre collège ne possédait pas de chapelle, +la messe du Saint-Esprit était célébrée à la +paroisse la plus voisine, où nous nous rendions +processionnellement le jour de la rentrée. A peine +étions-nous installés sur les bancs du chœur, et +tandis que l’officiant entonnait le <i lang="la" xml:lang="la">Veni Creator</i>, +Vital Herbelot, qui se trouvait placé derrière moi, +me souffla dans l’oreille :</p> + +<p>— Tu sais, nous aurons une sortie jeudi !… Ça +tombe à pic, car j’ai un rendez-vous avec Christine +dans la ruelle de l’Équerre… Viens me +prendre chez nous à trois heures et je t’emmènerai +avec moi…</p> + +<p>Ce rendez-vous lui mettait l’eau à la bouche et +il ne tarissait plus sur les charmes de la petite +écuyère ; moi-même, ému par la perspective de +l’accompagner, je lui donnais joyeusement la +réplique, et nous étions si échauffés que nous +n’apercevions pas le pion, en train de nous observer +et de noter sur son carnet notre double méfait : — bavardage +pendant l’office et communication +illicite entre interne et externe. — Aussi, +jugez de notre douloureuse stupéfaction quand, +une fois de retour dans le préau du collège, le +principal nous interpella en ces termes :</p> + +<p>— Messieurs Herbelot et Jacques, vous avez +eu à l’église une tenue déplorable… Jeudi prochain, +vous passerez votre après-midi aux arrêts… +Allez !</p> + +<p>Consterné, je regardais de loin Vital. Le gaillard +ne se décontenançait pas ; avant de regagner +l’étude, il m’envoya un clignement d’yeux réconfortant +et, en effet, à la classe du soir, je recevais +de lui un billet, obligeamment passé de main en +main et ainsi conçu :</p> + +<p>« Collé !… Pas de veine !… Mais il ne faut pas +que Christine croque le marmot… Toi, comme +externe, tu peux esquiver les arrêts… Va, jeudi, +à trois heures, rue de l’Équerre, et excuse-moi. »</p> + +<p>J’avoue, à ma honte, que je n’étais pas trop +marri de cette mésaventure qui clouait Herbelot +au collège et me constituait son mandataire. Je +me réjouissais vilainement de me trouver en tête-à-tête +avec Christine ; je me disais que, peut-être… +je trouverais l’occasion de pousser ma pointe à +mon tour ; bref, je résolus de manquer les arrêts +et de braver la colère de notre bilieux principal.</p> + +<p>Donc, le jeudi, à trois heures, je tournai le dos +au collège où le malheureux Vital copiait deux +cents vers de l’<i>Iliade</i>, et, le cœur battant, je m’insinuai +dans la rue de l’Équerre.</p> + +<p>Cette venelle, étroite et déserte, était formée, +ainsi que l’indique son nom, par deux allées se +coupant à angle droit et bordées de murs de +jardins. Je n’y fus pas plutôt que j’aperçus dans +l’ombre l’écuyère de mes rêves. Elle n’avait plus +le prestige de sa jupe de paillon et de son maillot +couleur de chair, mais elle était jolie encore dans +sa robe de tous les jours, avec ses cheveux bruns +nattés et ses grands yeux étincelants. Elle m’aborda +impétueusement et demanda :</p> + +<p>— Où est Vital ?</p> + +<p>— Il s’est fait <i>coller</i> et n’a pu quitter le <i>bahut</i>… +Il est désolé et m’a chargé de vous porter ses +excuses.</p> + +<p>Elle ébaucha une moue dédaigneuse, qui n’était +guère flatteuse pour moi, et reprit d’une voix +contristée :</p> + +<p>— Ah ! tant pis !… Nous partons demain pour +Châlons et je voulais lui faire mes adieux… Je lui +apportais ce qu’il m’a demandé…</p> + +<p>En même temps, elle roulait entre ses doigts +une petite boîte en carton. Elle l’entr’ouvrit, et je +vis une mèche brune nouée avec une faveur +rose.</p> + +<p>— Ce sont de mes cheveux, continua-t-elle en +refermant la boîte ; tenez… vous lui donnerez ça +et vous lui direz que je l’embrasse…</p> + +<p>Tout cela n’avait rien d’encourageant ; pourtant +j’étais décidé à devenir audacieux. Cette annonce +d’un prochain départ me navrait, et, avec le cœur +sur les lèvres, je murmurai :</p> + +<p>— Pour que la commission soit bien faite, +laissez-moi au moins vous embrasser !</p> + +<p>— Soit, répliqua-t-elle en éclatant de rire.</p> + +<p>En même temps elle me tendit ses joues.</p> + +<p>Tout palpitant, je les effleurais déjà, quand… +ô catastrophe inattendue !… j’aperçus mon père à +l’un des bouts de la ruelle, et le principal à l’autre +extrémité de l’équerre…</p> + +<p>J’étais pincé ; un des élèves chargés de transmettre +le billet de Vital l’avait sans doute indiscrètement +déplié et nous avait <i>mouchardés</i>.</p> + +<p>— Effronté libertin ! clama le principal en +m’empoignant le bras.</p> + +<p>— Petit malheureux ! gémit mon père, en corroborant +son exclamation d’une taloche.</p> + +<p>Christine, prenant ses jupes dans ses mains, +s’était prestement esquivée ; mais le crime était +patent et on me trouvait nanti de la mèche de +cheveux, qui achevait d’établir ma précoce dépravation. +On oublia que Vital était le principal intéressé +et je fus chargé de tous ses péchés. La ville +entière connut dès le soir ma scandaleuse conduite +et je l’expiai par deux jours de prison. Mais +n’importe, je supportai héroïquement cette dure +pénitence. J’étais heureux de souffrir pour les +beaux yeux de Christine, et pendant longtemps +je repensai en soupirant à ce tête-à-tête de la rue +de l’Équerre et à ce baiser si malencontreusement +demeuré à l’état d’ébauche…</p> + +<p>J’y pensais encore involontairement, l’autre +matin, en voyant les lycéens regagner Lakanal, +et je me demandais si, tout en écoutant les recommandations +maternelles, plus d’un ne roulait +pas dans un coin de son cerveau les mêmes rêves +et les mêmes regrets pour une Christine de la +foire du Lion de Belfort.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">UN FILS DE VEUVE</h2> + + +<p>La maison occupée par la veuve Jacobé formait +le coin de deux rues débouchant à angle droit sur +le rond-point de la station du chemin de fer. C’était +une étroite bâtisse neuve, dressant seule +encore, entre des jardins maraîchers, ses quatre +murs de pierre de taille et son toit recouvert +de tuiles rouges. La veuve Jacobé n’était +venue y loger qu’en juillet 1870, lors de la déclaration +de guerre, et après que son fils cadet, Aristide +Jacobé, était parti pour Verdun avec les mobiles +de la Meuse. Elle avait choisi ce logement +parce qu’il offrait l’avantage d’être tout près du +chemin de fer. Il semblait à la bonne dame que +de cette façon, elle serait plus rapprochée de son +garçon et que, lorsqu’il reviendrait, il n’aurait +que deux pas à faire pour tomber dans ses bras. +Aristide était son préféré ; son autre fils, l’aîné, +habitait Paris, où il s’était marié contre le gré de sa +mère. Depuis ce temps-là on s’était battu froid et +la veuve avait reporté toutes ses affections sur le +cadet. Aussi, quel crève-cœur quand le Benjamin +était parti, le visage humide de baisers, le sac +bourré de provisions, pour aller rejoindre son +bataillon ! La pauvre dame avait eu d’abord, pour +se consoler, des lettres se succédant à des intervalles +réguliers. Puis, le département ayant été +envahi par l’armée allemande, et la ville occupée +par deux régiments bavarois, les communications +avaient été coupées et les lettres étaient +devenues très rares, apportées de loin en loin par +quelques commissionnaires qui les transportaient +en fraude. La dernière reçue était du 30 août et +avait été écrite dans un village proche de Sedan. +Puis, plus rien ; un absolu silence. Aristide avait-il +été tué ou emmené prisonnier à la suite de la +capitulation de Sedan ? M<sup>me</sup> Jacobé n’avait pu +recueillir aucune information précise. La seule +chose certaine, c’était l’absence de nouvelles +depuis le 30 août ; mais aucun acte de décès n’avait +été envoyé, et la veuve ne pouvait ni ne voulait +croire qu’Aristide fût mort. Elle se disait qu’il +était sans doute enfermé en Allemagne, dans +quelque forteresse d’où il lui était impossible d’écrire, +mais qu’il reviendrait lorsque cette horrible +guerre serait finie, — et elle l’attendait toujours.</p> + +<hr> + + +<p>Après les transes des longs mois d’hiver, on +apprit enfin la capitulation de Paris, la signature +des préliminaires de paix, et le cœur de la veuve +se remit à battre, agité par une sourde et vivace +espérance. — Les prisonniers allaient être rendus. +Ils étaient en route. — Quelques-uns des enfants +du pays étaient déjà revenus. On les voyait +débarquer à la gare, hâves, souffreteux, les vêtements +en loques, mais ayant dans leurs yeux creux +une lueur joyeuse à la vue du vignoble natal. +M<sup>me</sup> Jacobé ne manquait pas une seule arrivée +des trains d’Allemagne, dévisageant les nouveaux +débarqués, interrogeant avidement ceux +qui étaient de la ville. Mais personne ne pouvait +lui donner de nouvelles d’Aristide. On ne l’avait +plus revu depuis le jour de la capitulation de +Sedan. — Néanmoins, ajoutaient quelques +jeunes soldats, tout n’était pas perdu : Aristide +était peut-être resté là-bas, au fond d’une casemate +prussienne, expiant quelque incartade commise +en pays ennemi. — Et M<sup>me</sup> Jacobé écrivait +de nouveau à l’autorité allemande, s’accrochant +anxieusement chaque jour à un nouvel espoir. +Tous les soirs, dans la petite salle à manger de +la maison neuve, elle préparait un souper froid, +dressait la nappe, y installait un couvert et une +bouteille de vin vieux ; puis elle attendait, tressaillant +aux sifflements aigus des locomotives, +écoutant avec un douloureux serrement de cœur +les giboulées de mars tinter aux vitres…</p> + +<hr> + + +<p>Un soir, par une nuit pluvieuse et très obscure, +le dernier train venant de Strasbourg entra en +gare. Il n’allait pas plus loin ce jour-là et débarqua +tout son contingent de voyageurs sur la +plate-forme. Du dernier compartiment des troisièmes +descendit péniblement un jeune soldat +portant l’uniforme des mobiles. Il traînait la +jambe, paraissait vanné de fatigue et, à la lueur +vacillante des becs de gaz de la gare, on distinguait +sa pâle figure tirée, sa barbe longue et ses +épaules voûtées. Comme il ne pouvait continuer +sa route que le lendemain, il s’enquit d’une +auberge, et on lui en indiqua une non loin du +rond-point de la station. Il sortit le dernier. Déjà +les voyageurs qui se rendaient en ville s’étaient +dispersés dans l’obscurité et il errait dans les +ténèbres en quête de l’auberge. Ses pieds endoloris +pataugeaient dans les flaques boueuses, se +heurtaient à des obstacles inaperçus, et à chaque +soubresaut on entendait son <i>quart</i> de fer-blanc +tinter contre le bidon vide pendu à son sac. A la +fin, il distingua dans la nuit une blafarde maison +isolée, à la fenêtre de laquelle une lampe brillait +encore ; pensant que c’était là le gîte dont on lui +avait parlé, il s’approcha du seuil, tâtonna dans +l’ombre, trouva un cordon de sonnette et le tira +brusquement.</p> + +<p>Brusquement aussi, la fenêtre éclairée s’ouvrit, +une tête de femme se pencha au dehors et +une voix étranglée par l’émotion s’écria :</p> + +<p>— O cher enfant, c’est donc toi enfin !</p> + +<p>Puis des pas hâtifs retentirent dans le vestibule, +des verrous furent tirés, et le mobile ébaubi +se trouva en présence d’une vieille dame à cheveux +gris qui, soulevant la lampe, le regarda avec +stupeur et murmura sourdement :</p> + +<p>— Mon Dieu ! Seigneur, ce n’est pas lui…</p> + +<hr> + + +<p>— Excusez-moi, madame, répondit le mobile +qui comprit la méprise et en fut tout remué, je +vois que j’ai fait erreur… On m’avait parlé d’une +auberge qui était proche, et je me suis trompé de +porte… J’aurais dû voir tout de suite que votre +maison n’était pas celle que je cherchais, mais je +suis si fatigué que j’en ai comme la berlue.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Jacobé était restée paralysée par le contre-coup +de sa déception. Pourtant, à l’aspect de +ce jeune soldat éreinté, qui avait le même âge +qu’Aristide, elle se sentit touchée de pitié et des +larmes roulèrent dans ses yeux.</p> + +<p>— Entrez tout de même ! reprit-elle enfin ; il +ne sera pas dit que j’aurai laissé dehors un chrétien +par un temps pareil… Qui sait si mon pauvre +enfant, à cette heure, ne vague pas aussi à la +recherche d’un gîte, dans quelque ville inconnue ?…</p> + +<p>Elle le fit entrer, lui enleva son sac, lui servit +en pleurant le souper froid constamment préparé +pour Aristide, et, tout en le servant, elle lui parlait +de son fils disparu. Quand il eut fini de +manger, elle vit qu’il tombait de sommeil et elle +le conduisit dans la propre chambre de son garçon. +Puis, le lendemain matin, lorsque le mobile se +fut habillé et se prépara à partir, elle lui servit +encore un copieux déjeuner et recommença à lui +conter l’histoire d’Aristide.</p> + +<p>— Le malheureux enfant ! soupirait-elle, +comme il doit souffrir là-bas, à l’étranger !… +D’après ce que vous me dites, c’est une vie de +privations continuelles, et lui qui était si gâté et +choyé à la maison !… Quand il est parti, je lui +avais tricoté de mes mains un passe-montagne de +laine bleue, afin que sa nuque et ses oreilles fussent +garanties du froid, car il souffre cruellement +de névralgies… Pourvu qu’il ait songé à le mettre +pendant ces rudes nuits d’hiver !…</p> + +<p>Le soldat ne mangeait plus ; les morceaux s’arrêtaient +dans son gosier. Il se souvenait tout à +coup que, lorsqu’il était parqué avec les camarades +dans la prairie de Sedan, où les sentinelles +allemandes les gardaient comme un troupeau, il +avait à côté de lui un jeune mobile répondant au +signalement d’Aristide et coiffé justement d’un +passe-montagne de laine bleue. Au milieu de +leur détresse, les troupiers riaient fort de cet +accoutrement et avaient baptisé le mobile : « le +petit bleu ». Un soir « le petit bleu » avait tenté +de s’évader. Il était à peine à vingt pas de l’enceinte +qu’une sentinelle tirait dessus et le couchait +raide dans la prairie… Le képi avait roulé à +terre et on voyait la tête pâle du mobile mort, dans +l’encadrement du passe-montagne de laine bleue.</p> + +<p>Le soldat se leva, remercia la veuve, l’embrassa +en lui disant qu’il fallait espérer et qu’il +restait encore plus d’un Français dans les forteresses +allemandes… Pour sûr, Aristide reviendrait !…</p> + +<p>Puis il reprit son sac et s’éloigna. Quand il +fut dehors, il se moucha brusquement et frotta +ses yeux humides… Il savait bien que « le petit +bleu » ne reviendrait plus.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">PREMIER RENDEZ-VOUS</h2> + + +<p>Bien qu’elle fût mariée à un savant grognon, +ennuyeux et quinquagénaire, Laurence de Suize, +à vingt-huit ans, était restée une épouse honnête +et respectueuse du pacte conjugal. Elle y avait +quelque mérite, étant jolie, aimant le plaisir et +vivant dans un milieu mondain où l’on considérait +volontiers le principe de fidélité comme une +quantité négligeable. Ses amies avaient toutes, +peu ou prou, un amant, ou tout au moins un <i>flirt</i>, +et quand on se meut dans une atmosphère imprégnée +de l’odeur d’amour, il faut une certaine +dose de vertu pour échapper à la contagion. Son +mari, M. Aumont de Suize, ne l’eût guère gênée, +au cas où elle se fût déterminée à succomber à la +tentation. Cet éminent égyptologue ne lui avait +pas donné d’enfants ; l’étude des contrats civils +sous la sixième dynastie absorbait ses facultés +physiques et intellectuelles ; son cœur s’y était +momifié, et, le jour comme la nuit, il laissait à +Laurence une entière liberté.</p> + +<p>Comme on le voit, si M<sup>me</sup> de Suize demeurait +sage, ce n’était pas la faute des circonstances. Ce +n’était pas non plus celle d’un certain Roger La +Brunie, attaché aux affaires étrangères et poète +symboliste à ses heures. Ce jeune diplomate en +herbe était féru des phosphorescents yeux pers, +des fins cheveux blonds, de la grâce virginale et +de la souple beauté de Laurence. Elle le rencontrait +dans tous les salons amis où elle fréquentait ; +ils avaient joué la comédie ensemble, soupé +côte à côte à la même petite table avant le cotillon, +fait partie des mêmes fournées d’invités pendant +les villégiatures d’automne ; bref, ils étaient +devenus de bons amis. Roger arrivait le premier +aux <i lang="en" xml:lang="en">five o’clock</i> de M<sup>me</sup> de Suize et souvent, quand +le dernier visiteur était parti, il demeurait au coin +du feu, en tête-à-tête avec la maîtresse du logis, +murmurant à mi-voix de tendres déclarations +discrètement voilées et égrenant platoniquement +son rosaire d’amour en l’honneur de la jeune +femme. Laurence, tout en prêtant à demi l’oreille +à ce caressant fleuretage, se tenait néanmoins sur +ses gardes. Elle n’était plus assez ingénue pour +ignorer où Roger voulait en venir. Elle le trouvait +aimable, spirituel et dangereusement éloquent ; +mais dès qu’il faisait mine de passer de la +parole à l’action, elle l’arrêtait net d’un regard +sévèrement indigné.</p> + +<p>Elle n’avait pas cependant le cœur insensible +et souvent elle éprouvait une secrète douceur, un +intime frissonnement de tout son être en écoutant +les câlines litanies de son adorateur. Les insinuants +discours du poète symboliste frôlaient son +âme comme de troublantes caresses et la laissaient +parfois tout émue. Mais elle était sentimentalement +pudique et s’effarouchait des matérialités +de l’amour. Elle avait gardé sur ce point une +insurmontable répugnance à laquelle, sans doute, +les galantes et maladroites démonstrations d’Aumont +de Suize, au premier temps de leur mariage, +n’étaient point étrangères. Comme elle avait +néanmoins en ces matières une perspicace intuition, +elle prévoyait parfaitement que si elle permettait +à Roger un simple baiser sur le bras, +cette première privauté en entraînerait fatalement +d’autres plus périlleuses et plus irréparables, et +frémissant d’une peur instinctive à l’idée de livrer +tôt ou tard toute sa personne, elle s’évertuait à +maintenir une infranchissable barrière entre les +toujours plus pressantes entreprises de son amoureux +et la faiblesse de sa chair féminine.</p> + +<p>Mais quand on a hasardé un pied sur le chemin +de l’amour, peut-on jamais déterminer d’avance +le nombre des pas qu’on y risquera et le point +précis où l’on saura s’arrêter ? En pareille aventure, +les plus prudentes s’exposent aux mêmes +dangers que les plus téméraires ; et M<sup>me</sup> de Suize +en fit l’humiliante expérience.</p> + +<p>Un soir que, touchée par une chaleureuse supplicalion +de Roger, elle lui avait tendu généreusement +la main et avait amicalement serré la +sienne, elle fut toute surprise de se complaire +dans cette étreinte prolongée et se trouva ensuite +moins forte pour se défendre contre de plus vives +caresses. Le lendemain, en effet, Roger sollicita +ce même serrement de main et elle n’osa le refuser ; +il lui sembla que toute sa volonté se fondait +dans la chaleur de cette étreinte ; peu à peu, le +jeune homme attirait Laurence à lui et, tout à +coup, posait ses lèvres sur les paupières palpitantes +de la jeune femme. Elle restait d’abord +tout étourdie par ce baiser non prévu et si doux, +puis brusquement s’éloignait honteuse et courroucée. +Mais Roger, qui avait une langue dorée, +lui prouvait péremptoirement qu’elle donnait à +cette innocente caresse une importance imaginaire, +et qu’en somme un simple baiser sur les +yeux n’était pas plus coupable ni plus dangereux +qu’un baiser sur la main. Finalement, elle se laissait +convaincre et, par une convention tacite, elle +permettait désormais cette nouvelle caresse, mais +en jurant que ce serait la dernière. L’amoureux, +naturellement, usa et abusa de la permission jusqu’au +jour où, ayant par mégarde effleuré de ses +lèvres la bouche de M<sup>me</sup> de Suize, il lui tint pour +cet acte plus audacieux le même raisonnement à +l’aide duquel il avait conquis l’autorisation de lui +baiser les yeux. Derechef, elle s’indigna, éclata +en reproches et pleura ; il ne trouva de meilleure +façon de sécher ses larmes que de lui prodiguer +de nouveaux baisers, tant et si bien qu’elle les +lui rendit, et cela leur donna une semaine de délices.</p> + +<p>Mais, ainsi que l’observe Ovide dans son +<i>Art d’aimer</i>, « celui qui prend un baiser et ne +prend pas autre chose, mérite de perdre les faveurs +qu’on lui avait accordées » :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Oscula qui sumpsit, si non cætera sumpsit,</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Hæc quoque quæ data sunt, perdere dignus erat.</i></div> +</div> + +</div> +<p>Roger La Brunie était sans doute de cet avis ; +il pensait qu’il faut battre le fer quand il est chaud +et devenait, à mesure, plus exigeant. M<sup>me</sup> de +Suize elle-même, tout en protestant et en se refusant, +se disait, en son par-dedans, qu’en bonne +logique les choses devaient maintenant aller jusqu’au +bout. Certain désir mélangé d’une coupable +curiosité le lui disait aussi. Bref, après force +prières d’une part et force vaines résistances de +l’autre, on convint d’un rendez-vous. Roger, en +prévision de l’heure prochaine du berger, avait +sournoisement loué et fait meubler un pavillon +perdu dans les arbres et situé sur la route de +Sèvres, entre Billancourt et le Bas-Meudon. Laurence +de Suize promit qu’elle irait une fois — une +seule ! — visiter cette garçonnière dont son amoureux +brûlait de lui faire les honneurs. Elle y viendrait +vers trois heures de l’après-midi et quitterait +sa voiture à la hauteur de Billancourt, où +Roger l’attendrait sur la route.</p> + +<p>Au jour dit, en effet, toute frissonnante et voilée +d’une gaze épaisse, elle arriva pelotonnée dans +un fiacre qu’elle renvoya, dès qu’elle aperçut La +Brunie planté comme un terme au milieu de la +chaussée poudreuse.</p> + +<p>Il accourut rayonnant vers la jeune femme, lui +prit le bras et le pressa passionnément contre son +cœur.</p> + +<p>— Vous voyez, je vous ai obéi, murmura Laurence, +êtes-vous content ?</p> + +<p>— Vous êtes adorablement bonne, repartit La +Brunie.</p> + +<p>Et serrés l’un contre l’autre, heureux du grand +air et du clair soleil, ils se mirent à cheminer +lentement sur la route déserte.</p> + +<p>Mai commençait et la matinée avait été exceptionnellement +radieuse. Seulement il faut se défier +de ces matins de mai qui promettent merveille et +qu’une saute de vent peut brusquement gâter.</p> + +<p>Tandis que les deux jeunes gens marchaient +sans trop se hâter, de gros nuages noirs montaient +derrière les arbres de l’île du Bas-Meudon, +et, tout à coup, s’amoncelaient, couvrant insensiblement +le soleil, qui devenait blafard. Bientôt, +quelques gouttes d’eau étoilèrent le sable du chemin +et tachèrent la claire ombrelle de M<sup>me</sup> de +Suize. Celle-ci, vêtue d’une légère robe de printemps +et chaussée de souliers minces, commença +de s’effarer.</p> + +<p>— Y a-t-il encore loin d’ici à votre pavillon ? +demanda-t-elle à Roger.</p> + +<p>— Un petit quart d’heure seulement, répondit-il.</p> + +<p>Ils marchèrent plus vite, mais ils avaient à +peine fait cent pas que l’ondée creva. Ce fut une +de ces pluies d’orage, brutales, torrentielles, qui +en un clin d’œil inondent la campagne et transforment +les routes en marécages. Les deux +amoureux s’arrêtèrent, consternés et sondèrent +avec inquiétude la brume ruisselante qui s’étendait +autour d’eux. L’endroit était des plus inhospitaliers : +à droite, un long mur ; à gauche, des +berges solitaires. Pas un abri, pas une voiture à +l’horizon.</p> + +<p>— Nous voilà bien ! dit M<sup>me</sup> de Suize, avec un +rire nerveux et agacé.</p> + +<p>Roger se désespérait et se confondait en +excuses. — Tandis qu’ils se regardaient piteusement, +ils perçurent soudain un trot de chevaux et +distinguèrent, à travers l’averse, un véhicule qui +s’avançait vivement vers eux, et qui bientôt fut à +portée de la voix. C’était un de ces fourgons des +pompes funèbres qui servent au transport des +cercueils qu’on ramène de loin au domicile du +défunt. Le cocher, justement, revenait à vide, +après avoir déposé son mort à Sèvres.</p> + +<p>Roger jeta un coup d’œil anxieux vers sa compagne.</p> + +<p>— Êtes-vous superstitieuse ? chuchota-t-il.</p> + +<p>Elle eut un mouvement de répugnance, puis +murmura, dépitée :</p> + +<p>— Enfin, qu’importe ? Nous n’avons pas l’embarras +du choix !…</p> + +<p>En effet, M<sup>me</sup> de Suize était déjà trempée et ce +n’était pas le moment de se montrer trop dégoûtée. +La Brunie héla le cocher et le supplia de les +conduire tous deux jusqu’à la plus prochaine station +de voitures. Celui-ci était bon homme et +d’humeur joviale. Il descendit, ouvrit la portière +du coupé réservé au prêtre ou aux membres de la +famille, et aida les deux amoureux à s’installer +dans le funèbre compartiment. Puis, il remonta +sur son siège et fouetta son attelage, qui reprit +gaillardement le trot.</p> + +<p>Une fois à l’abri de l’ondée et un peu remis de +cette cruelle alerte, La Brunie essaya de rasséréner +M<sup>me</sup> de Suize et de reprendre le tendre entretien +si malencontreusement interrompu. Mais +il se heurta contre une résistance glaciale. Laurence, +énervée et transie, s’était blottie dans son +coin et y demeurait rétive aux caresses. Quand il +voulut lui baiser les mains, elle le repoussa d’un +geste irrité :</p> + +<p>— Ici !… Y pensez-vous ?… Vous êtes fou !…</p> + +<p>Le trajet s’acheva dans un mortel silence, interrompu +seulement par le bruit de l’averse cinglant +les vitres. A Auteuil, le fourgon s’arrêta +docilement près d’une station. A peine descendue +et sans même serrer la main que lui tendait +Roger, M<sup>me</sup> de Suize dit du bout des lèvres :</p> + +<p>— Grand merci !… Adieu !</p> + +<p>Puis elle sauta dans un fiacre, que La Brunie +vit s’éloigner, trottinant et cahotant dans la +pluie.</p> + +<p>Le lendemain, à son petit lever, l’attaché +aux affaires étrangères reçut un billet ainsi +conçu :</p> + +<blockquote> +<p>« Mon cher poète, j’ai beaucoup réfléchi à l’aventure +d’hier. Notre voyage dans ce compartiment +lugubre, à côté de cette horrible caisse où +venait de séjourner un mort, m’a paru un fâcheux +présage. Vous devez me comprendre, vous qui +êtes symboliste !… Quant à moi, je suis sottement +superstitieuse et je ne pourrais plus vous voir +sans songer immédiatement à toute sorte de sépulcrales +catastrophes. Restons-en donc là et +croyez à tous mes regrets.</p> + +<p class="sign">» L. »</p> +</blockquote> + +<p>Et ce fut ainsi qu’un fourgon de pompes funèbres +sauva la vertu de M<sup>me</sup> de Suize, en même +temps que l’honneur conjugal de l’éminent égyptologue +Aumont de Suize.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">LA CHASUBLE</h2> + + +<p>— Ah ! me dit mon ami Eusèbe, tu regardes +cette portière ?… N’est-ce pas qu’elle est étonnante ? +Tu t’y intéresserais encore davantage si +tu savais d’où elle vient et comment je l’ai eue.</p> + +<p>De fait, la portière en question était d’une couleur +et d’un dessin exquis. Taillée dans un magnifique +morceau de velours de Gênes vert myrte, +elle était coupée dans sa hauteur par une large +croix tramée d’or, sur laquelle s’enlevaient en relief +des broderies d’argent d’un goût très pur, +représentant les instruments de la Passion.</p> + +<p>— Je l’ai achetée en Espagne, reprit Eusèbe, à +Valence, au mois d’avril de l’an dernier, et elle +a été façonnée avec une chasuble… Quand je la +regarde, je revois la <i lang="es" xml:lang="es">Huerta</i> avec ses bois d’orangers +couverts de fleurs et de fruits… Valence se +remontre à mes yeux, telle qu’elle m’est apparue +le soir de la fête de saint Vincent, avec ses rues +pleines d’une population grouillante et gaie, sa +place illuminée par des feux d’artifice tirés en +l’honneur du saint ; — je retrouve ainsi l’impression +que m’a laissée la ville la plus aimable, la +plus vivante et la plus fleurie de toute l’Espagne.</p> + +<p>J’étais descendu à la <i lang="es" xml:lang="es">Fonda de Paris</i> et je prenais +mes repas à table d’hôte, en face d’un jeune +prêtre maigre, pâle, souffreteux, ayant de fines +lèvres mélancoliques et de beaux yeux d’un noir +luisant. Comme il parlait le français, nous étions +entrés en conversation. Il s’appelait don Palomino +et je savais qu’il était vicaire dans un bourg +des environs. Souffrant d’une affection du larynx, +il était venu suivre un traitement à Valence. Il +demeurait en ville, mais il prenait pension à la +<i lang="es" xml:lang="es">Fonda</i> et deux fois par jour nous nous retrouvions +à la même table. C’était un homme instruit, causant +bien, avec un léger fonds de mélancolie, et +un courant sympathique nous avait doucement +attirés l’un vers l’autre.</p> + +<hr> + + +<p>Un matin, j’étais allé flaner autour du marché. — Ce +marché en plein air, bordé d’échoppes reliées +l’une à l’autre par des toiles tendues transversalement +et découpant sur les pavés des bandes +d’ombre et de lumière, c’était une fête pour les +yeux, un vrai régal d’artiste ! Des panerées d’oranges +et de citrons ruisselaient sur les dalles ; +de larges corbeilles de fraises mêlaient leurs tons +cramoisis à la couleur plus tendre des limons et +des mandarines. Il y avait çà et là des jonchées +d’œillets et de roses rouges remuées à pleines +mains par de jolies marchandes, blondes, blanches, +grassouillettes et accortes, à la voix musicale +et aux prunelles veloutées. Parfois un rayon +de soleil courait sous ces toiles tendues, faisant +chatoyer ici un écroulement d’oranges, là une +botte de fleurs, plus loin deux grands yeux noirs, +et de tous côtés s’exhalaient des odeurs pénétrantes +et aromatiques, qui vous grisaient délicieusement.</p> + +<p>Au coin de la <i lang="es" xml:lang="es">calle de Mantas</i>, je m’arrêtai +devant la boutique à clairevoie d’un marchand +d’étoffes anciennes, chez lequel j’avais fait quelques +emplettes. Tandis que ce bonhomme, à la +face souriante et finaude, étalait à mon intention +un lot de vieilles dentelles espagnoles, je vis soudain +luire dans l’ombre la précieuse chasuble dont +cette portière a été faite. Une fillette de quinze +ans était en train de la replier soigneusement dans +un papier de soie. Je la tirai brusquement à moi, +je l’admirai silencieusement et demandai au marchand +avec des yeux allumés :</p> + +<p>— <i lang="es" xml:lang="es">Quanto</i> (combien) ?</p> + +<p>— Oh ! vous admirez la chasuble, me répondit-il ; +n’est-ce pas que c’est une merveille ?… Seulement +elle n’est pas à vendre. Elle appartient à un +seigneur prêtre qui nous l’a donnée à restaurer et +qui y tient comme à la prunelle de ses yeux.</p> + +<p>Je dus me contenter de contempler cette belle +chose et je quittai le marchand d’étoffes avec un +secret sentiment de jalousie et de dépit que comprendront +tous les collectionneurs de bibelots.</p> + +<hr> + + +<p>Or, ce même matin, comme je l’ai su plus tard, +don Palomino était allé dire sa messe à la cathédrale. +Après l’office, tandis qu’au sortir de la sacristie +il traversait le <i lang="es" xml:lang="es">coro</i> désert, il aperçut tout +à coup dans la sombre encoignure d’une chapelle +un jeune couple qui paraissait converser très tendrement. +Indigné et véhémentement scandalisé, +le vicaire poussa droit à ces amoureux qui abusaient +si irrespectueusement de la solitude du saint +lieu ; mais, en le voyant débusquer d’un pilier, la +jeune fille, avec un geste d’oiseau effarouché, prit +brusquement la fuite, et l’amoureux, moins prompt, +resta seul, bloqué contre la grille, sans pouvoir +échapper à l’étreinte irritée du vicaire. — Au +moment où don Palomino secouait rudement le +bras du délinquant, il reconnut en lui un de ses +anciens paroissiens :</p> + +<p>— <i lang="es" xml:lang="es">Santa Maria purissima !</i> s’écria-t-il, José Ramon, +est-ce ainsi que tu joues avec ton salut éternel ? +Ne peux-tu faire l’amour ailleurs que dans la +maison de Dieu ?</p> + +<p>— Pardon, <i lang="es" xml:lang="es">señor vicario</i>, répondit piteusement +José, mais c’est ici seulement que Rosario et moi +nous pouvons nous voir tranquillement… Sa mère, +la marchande d’oranges de la <i lang="es" xml:lang="es">Plateria</i>, ne lui permet +de sortir que pour aller à l’église.</p> + +<p>— Pourquoi ne vas-tu pas la voir chez sa mère, +comme un honnête homme qui a le mariage en +vue ?</p> + +<p>— Je le voudrais bien, mais la vieille ne l’entend +pas ainsi… Elle me refuse sa fille, sous prétexte +que je n’ai pas la somme nécessaire pour +entrer en ménage.</p> + +<p>— Combien te faudrait-il ?</p> + +<p>— Cinq cents <span lang="es" xml:lang="es">pesetas</span>… La mère ne rabattrait +pas un <i lang="es" xml:lang="es">cuarto</i>.</p> + +<p>— Et si tu ne peux pas te procurer cet argent, +comment ferez-vous, la jeune fille et toi ?</p> + +<p>— Nous continuerons à nous voir comme nous +pourrons… car nous nous aimons comme deux +fous… Et, ma foi, il adviendra ce qu’il plaira à +Dieu.</p> + +<p>— Tais-toi, misérable pécheur !</p> + +<p>Don Palomino avait un faible pour ce José +Ramon. Il aurait volontiers donné les cinq cents +<span lang="es" xml:lang="es">pesetas</span> pour faire cesser le scandale ; mais il +était pauvre comme un rat d’église et il sortit de +la cathédrale tout pensif…</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain, comme je passais <i lang="es" xml:lang="es">calle de Mantas</i>, +j’aperçus le marchand d’étoffes sur le seuil +de sa boutique. En me voyant, il cligna de l’œil, +et, grimaçant un sourire aimable à mon adresse :</p> + +<p>— Votre Grâce veut-elle la chasuble ? murmura-t-il.</p> + +<p>Et comme je faisais un signe d’assentiment, il +ajouta :</p> + +<p>— J’en ai parlé au seigneur prêtre… Elle sera +à vous pour six cents <span lang="es" xml:lang="es">pesetas</span>, mais pas un <span lang="es" xml:lang="es">cuarto</span> +de moins.</p> + +<p>C’était une somme, mais la chasuble valait davantage ; +j’en étais féru et le marché fut conclu +séance tenante.</p> + +<p>Le soir même, à dîner, don Palomino m’annonça +d’un air mélancolique qu’il était forcé de rentrer +à son vicariat, et nous prîmes affectueusement +congé l’un de l’autre.</p> + +<p>A quelques jours de là, je fis moi-même mes +malles et je priai la maîtresse d’hôtel de m’aider +à emballer soigneusement ma précieuse acquisition. +En voyant la chasuble, la bonne dame se +signa et poussa une exclamation :</p> + +<p>— Eh quoi ! <span lang="es" xml:lang="es">señor caballero</span>, c’est à vous que +don Palomino a vendu sa chasuble ?… Le pauvre, +cela lui faisait bien mal au cœur d’être obligé de +s’en séparer ?… Et quand on pense qu’il s’est +défait de cet ornement pour obliger son prochain !…</p> + +<p>Là-dessus, elle me raconta que le vicaire s’était +fait un cas de conscience de ramener Rosario et +José dans le droit chemin et que le prix de la chasuble +avait servi à apaiser la vieille marchande +d’oranges.</p> + +<p>J’avoue que je fus pris d’un remords et que je +fus tenté un moment de courir après don Palomino +pour lui restituer sa précieuse relique… Que +veux-tu ? l’enfer est pavé de bonnes intentions et +les collectionneurs n’ont pas de cœur… J’ai gardé +la chasuble, mais je pense toujours avec attendrissement +à ce petit prêtre fluet et pâle de la +<i lang="es" xml:lang="es">Fonda</i> de Valence, et je me rappelle ce passage +de l’Évangile de saint Mathieu : « L’homme bon +tire de bonnes choses d’un bon trésor. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">UNE JOUEUSE</h2> + + +<p>Le train de Vintimille venait de s’arrêter à la +gare de Monte-Carlo. La portière de notre compartiment +s’ouvrit, et une jeune femme entra +précipitamment, après avoir constaté d’un rapide +regard qu’il restait une place vacante. Les sept +autres étaient déjà prises. Dans l’un des coins, +un énigmatique gentleman de trente-cinq à quarante +ans, aux moustaches trop noires, au teint +pâle, aux yeux renfoncés et comme voilés, +s’éborgnait à lire un journal à la vacillante lueur +de la lampe qu’on venait d’allumer, car il était +sept heures du soir ; une jeune Anglaise anguleuse +et laide, montée à Menton avec sa gouvernante, +lui faisait vis-à-vis ; le demeurant des +voyageurs se composait de trois dames arrivant +de San-Remo et de moi-même, à demi ensommeillé.</p> + +<p>Jusque-là, à nous sept, nous n’avions échangé +ni un regard, ni un mot, mais la brusque entrée +de la nouvelle venue nous unit dans un même +sentiment hostile, dans un même mouvement de +mauvaise humeur. En wagon — et ceci n’est pas +à la louange de l’animal humain — le voyageur +inattendu qui pénètre dans un compartiment +occupé en partie, est traité en gêneur et en ennemi +par ceux qui y sont déjà installés et qui s’y +considèrent comme chez eux. Par contre, le survenant +est généralement irrité de trouver les +meilleures places prises et affecte tout d’abord, à +l’égard de ses compagnons de route, une attitude +quasi agressive. Je me hâte de déclarer que tel +n’était pas le cas de la voyageuse de Monte-Carlo. +Elle semblait plutôt animée envers nous d’intentions +conciliantes et sympathiques. Avant même +de s’asseoir à la place restée libre près du monsieur +aux moustaches trop noires, elle nous avait +regardés tour à tour avec de grands yeux lumineux +et paraissait très disposée à entrer en conversation. +Autant que la maigre lueur de la lampe +permettait de le constater, elle pouvait avoir +vingt-quatre ans et ne possédait guère que la +beauté du diable : un teint frais, de vives prunelles, +de gros traits, le nez trop fort et le menton +massif ; mais elle était avenante et bien faite. +Sa robe très collante mettait agréablement en +valeur l’ampleur de la poitrine, la souplesse de +la taille, les contours arrondis des hanches et des +cuisses. Une profusion de roses Niel et d’œillets +rouges parait son corsage. Ces fleurs voyantes, +cette robe collante, l’expression sensuelle de la +bouche, certaines allures trop hardies, certains +gestes peu corrects, laissaient deviner le monde +équivoque auquel elle appartenait. Aussi, les +dames du compartiment prenaient, en la dévisageant, +des airs choqués et des mines réfrigérantes. +Elle ne semblait nullement s’en apercevoir +et conservait une physionomie souriante, prête à +l’expansion. Soit que la course à la conquête d’un +wagon l’eût essoufflée, soit qu’elle fût en proie à +quelque émotion extraordinaire, elle respirait +violemment ; sur son corsage, les roses à demi +fanées étaient secouées par les palpitations de sa +poitrine. Ses lèvres s’ouvraient comme soulevées +par le besoin de donner cours à un impétueux +flux de paroles.</p> + +<p>La jeune miss ayant demandé à quelle heure +on arriverait à Nice, la voyageuse de Monte-Carlo +répondit aimablement, sans qu’on l’y eût +priée :</p> + +<p>— Nous arriverons à huit heures moins un +quart.</p> + +<p>Puis, s’autorisant sans doute de ce renseignement +bénévolement donné, pour devenir plus +familière, elle ajouta :</p> + +<p>— Vous habitez Nice, madame ?</p> + +<p>A quoi l’Anglaise, offensée par l’indiscrète intrusion +de « cette créature », répondit presque +rudement : — <i lang="en" xml:lang="en">No</i>, — en se renfonçant hautainement +dans son encoignure.</p> + +<p>Un glacial silence suivit. Déconcertée un +moment par tous ces visages fermés, la voyageuse +se retourna vers son voisin. Celui-ci avait replié +son journal, et, moitié par désœuvrement, moitié +par curiosité, reluquait la jeune femme sournoisement. +Elle devina sans doute dans les traits du +monsieur cet intérêt tout physique qui allume +l’œil du mâle à l’aspect d’une grande belle fille, +car elle lui répéta sa question à brûle-pourpoint :</p> + +<p>— Et vous, monsieur, êtes-vous de Nice ?</p> + +<p>— Ou…i, répliqua-t-il faiblement, — partagé +sans doute entre le secret désir de lier connaissance +et la gêne que lui imposait le voisinage des +respectables et prudes dames du compartiment.</p> + +<p>— Ah ! s’écria-t-elle, et vous venez de Monte-Carlo ?</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Mais vous y allez quelquefois jouer, je +parie ?</p> + +<p>L’autre se borna à ébaucher un vague geste +évasif.</p> + +<p>— Si, si, vous devez y aller… comme tout le +monde… moi, la première. De temps en temps, +j’emporte deux cents francs dans ma poche et je +m’en retourne avec un louis ou deux de gain ou de +perte… Mais, aujourd’hui, vous n’avez pas idée +de ce qui m’est arrivé !…</p> + +<p>Et alors l’émotion, comprimée depuis un quart +d’heure, faisant explosion, le flot des confidences +coula comme l’eau d’une écluse lâchée.</p> + +<p>— Figurez-vous que j’ai eu d’abord une guigne +noire. Je jouais sur les transversales et rien de +ce que je posais ne sortait. Au bout d’une demi-heure, +il ne me restait plus de mes dix louis +qu’une pièce de cinq francs… Tenez, celle-ci ! — En +même temps, elle nous montrait une pièce +qu’elle tenait serrée dans sa main gauche. — J’étais +énervée, j’aurais volontiers pleuré… Au +moment où la bille recommençait déjà à tourner, +d’un coup de colère je jette mes derniers cinq +francs sur zéro… Zéro sort. Je laisse ma pièce, +zéro sort une seconde fois… Est-ce une chance, +hein ?… Eh ! bien, ça a changé la veine. A partir +de cet instant-là, non seulement j’ai rattrapé mes +deux cents francs, mais j’en ai gagné huit cents +autres… Pensez, mille francs avec cent sous !… +avec cette pauvre petite pièce qui me restait !… +Aussi je la garde, la voici… Je la ferai percer et +je l’accrocherai à ma bourse, cette brave petite +pièce de cinq francs qui m’en a fait gagner mille !</p> + +<p>Elle riait aux éclats et faisait sauter dans sa +main une bourse aux mailles d’argent gonflées +de pièces d’or.</p> + +<p>Étions-nous à notre tour influencés par le mystérieux +et pervers attrait qu’exercent sur bien +des esprits les capricieuses péripéties des jeux +de hasard ? Ou bien l’explosion naïve de cette joie +enfantine devenait-elle communicative ? Toujours +est-il que cette singulière fille avait fini par nous +intéresser. Nous l’écoutions tous, à l’exception +de la jeune miss qui demeurait indifférente et renfrognée +dans son coin. Le problématique gentleman, +aux moustaches teintes, avait perdu de son +impassibilité ; sa figure, peu ouverte, s’était animée. +Ses yeux renfoncés et comme assoupis +s’éveillaient, et à plusieurs reprises, il avait +adressé, à voix basse, à sa voisine, des questions +auxquelles elle répondait par des éclats de rire. +Ce voyageur au teint brouillé et à la physionomie +douteuse ne m’inspirait qu’une confiance médiocre. +Je jugeais la jeune femme un peu bien +imprudente d’étaler ainsi son gain inespéré devant +des étrangers, parmi lesquels pouvait se +trouver quelque aventurier fort capable de la +débarrasser de son argent plus rapidement encore +que ne l’eût fait la roulette. J’admirais ce +mélange de candeur et de hardiesse chez cette +créature que sa profession — probable — aurait +dû habituer à plus de circonspection. Elle parlait +le français correctement, mais avec un accent +exotique. Ce n’était ni une Anglaise, ni une Allemande, +certainement ; elle se fût montrée moins +confiante. Au contraire, à mesure qu’elle parlait, +elle semblait se griser de ses paroles et prendre +un malin plaisir à exciter les convoitises.</p> + +<p>Elle s’était nonchalamment adossée au capiton, +la tête renversée, les jambes allongées, et ses +mains ramenées sur son giron faisaient lestement +sauter la bourse pleine.</p> + +<p>— Ouf ! soupirait-elle, j’ai les jambes cassées… +Figurez-vous que la table où je jouais était bondée, +et que je suis restée debout pendant quatre +heures… Mais ces quatre heures m’ont rapporté +mille francs… Deux cent cinquante francs par +heure, c’est un travail joliment payé, tout de +même ! ajoutait-elle en riant.</p> + +<p>Elle versait le contenu de sa bourse sur sa jupe +et comptait avec ostentation son or.</p> + +<p>— Décidément, pensais-je, elle est par trop +sotte et elle se fera voler avant de rentrer chez +elle !</p> + +<p>Agacé par le rire bruyant et l’enfantine bêtise +de cette fille, je m’étais tourné vers la portière, +et, par la glace ouverte, je regardais au dehors. +Au loin, le rocher de Monaco fuyait, piqueté de +féeriques lumières que la mer reflétait. La lune +venait de se lever et criblait de scintillements +dorés les vagues légèrement moutonnantes ; on +eût dit que la Méditerranée roulait dans ses remous +les millions de pièces d’or laissées sur le +tapis vert de Monte-Carlo par les joueurs malheureux. +Au fond, la presqu’île de Saint-Hospice +découpait sur le ciel clair ses contours mamelonnés +aux lignes précises, à l’extrémité desquels +rougeoyait un phare tournant. L’air était frais ; +la nuit radieuse. Je contemplais, avec une sorte +de soulagement, ce nocturne paysage enchanté, +et je songeais que parmi les milliers de joueurs +emportés chaque jour par les trains de Nice à +Monte-Carlo, il n’y en a peut-être pas vingt qui +se donnent la peine de le remarquer et le plaisir +d’en jouir. Pendant le trajet, leur seule préoccupation, +en ce qui touche les choses de la nature, +se borne à chercher à apercevoir le <i>trou de la +veine</i>, quand ils traversent le tunnel d’Èze.</p> + +<p>Mon attention fut ramenée vers l’intérieur du +compartiment par les éclats de voix de la joueuse. +Elle était décidément entrée en conversation avec +son voisin aux yeux renfoncés ; mais tandis que +le problématique gentleman la questionnait d’un +ton prudemment assourdi, elle lui donnait la +réplique à haute voix et semblait parler autant +pour la galerie que pour lui :</p> + +<p>— Oui, je suis depuis cet hiver à Nice. J’y demeure +avec mon père, qui est vieux et ne quitte +guère la maison. Je suis Russe et j’ai beaucoup +voyagé… Je parle l’allemand, l’anglais… et le +français, comme vous voyez. Si Nice me plaît ?… +Je crois bien ; c’est un endroit où on s’amuse et, +moi, j’aime à m’amuser… Quand je m’ennuie, je +prends dix louis et je vais jouer… Ah ! dame ! je +ne gagne pas toujours, et c’est seulement aujourd’hui +que j’ai eu vraiment de la veine !</p> + +<p>Et avec la persistance têtue que provoquent +toutes les griseries, elle en revenait sans cesse à +sa première idée :</p> + +<p>— Croyez-vous ? Mille francs avec une pauvre +petite pièce de cent sous !</p> + +<p>Elle était Russe. J’aurais dû m’en douter à son +accent, aux intonations caressantes de sa voix et +aussi à cette exaltation, à cette inconsciente immoralité +tout à fait slaves. Quel pouvait être le +rôle du « vieux père » dans la communauté ? +Connaissait-il les façons de vivre, un peu… légères +de sa fille, et participait-il aux bénéfices +procurés par le jeu… et le reste ? Chez certaines +natures compliquées et accommodantes, tout est +possible. Néanmoins, par respect pour la dignité +paternelle, j’inclinais plutôt à penser que le +« vieux père » n’était peut-être pas un père pour +de vrai…</p> + +<p>Mes réflexions furent troublées par le ralentissement +du train et l’éclat soudainement multiplié +des lumières au dehors. Nous avions franchi le +tunnel de Carabacel et nous entrions en gare. +« Nice !… Tout le monde descend ! » Quand j’eus +quitté le wagon, je me retournai et je vis le gentleman +aux moustaches trop noires aider galamment +sa voisine à descendre. A la sortie, ils se +perdirent dans la foule, mais lorsque j’entrai dans +l’avenue de la Gare, je les reconnus tout à coup à +dix pas devant moi. Ils marchaient côte à côte +en causant avec animation…</p> + +<p>— Hum ! pensai-je, il est évident que ce problématique +gentleman a réfléchi qu’il pourrait +passer une agréable soirée avec cette grande +fille, et il est en train de pousser sa pointe… Souperont-ils +en tiers avec « le vieux père », ou la +demoiselle consentira-t-elle à se laisser conduire +au restaurant ? En ce cas, gare aux pièces +d’or de la petite bourse à mailles d’argent ! Ce +monsieur aux moustaches teintes ne me dit rien +de bon…</p> + +<p>Au même moment, je m’aperçus que la jeune +femme avait accepté le bras de son compagnon. +Ils filèrent d’un bon pas vers l’extrémité de +l’avenue inondée de lumière électrique, où résonnaient +les musiques des cafés et des restaurants +en vogue… Et je les perdis de vue.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10">LA MAISON DU BORD DE L’EAU</h2> + + +<p>Elle s’appelait de son vrai nom la Grangerie, +mais dans le pays on disait tout simplement, en +parlant d’elle, « la maison du bord de l’eau », +parce qu’elle mirait dans le lac ses hauts toits +bruns en auvent et sa grise façade méridionale, +ornée d’une galerie que drapait une vieille vigne +aux pampres échevelés. Elle était carrée, nue et +massive ; — isolée des autres maisons du village +par le lac au midi, et au nord par des vergers et +des vignes. — Deux énormes noyers abritaient +de leur ombre humide le large escalier de pierre +veinée qui conduisait tout droit à l’appartement du +premier étage. Les pièces spacieuses, avec leur +plafond aux poutres saillantes, leurs murs décorés +de fresques à l’italienne, leur mobilier datant du +dix-huitième siècle, n’étaient ni confortables ni très +hospitalières ; mais, malgré leur délabrement, elles +satisfaisaient les goûts très simples des propriétaires, +les Balmont de Vertier, — deux vieux +époux sexagénaires qui habitaient la Grangerie +depuis l’époque de leur mariage. Ils y avaient +passé leur lune de miel, en avaient chaque année +vendangé les vignes et y avaient vu se succéder +pacifiquement quarante printemps et autant d’hivers. +Pour eux, il n’existait pas de demeure comparable +à « la maison du bord de l’eau » ; le vin +qu’on y récoltait était supérieur à tous les crus du +canton : les fruits du verger avaient une saveur +et un fondant non pareils, et la Grangerie était le +séjour le plus gai et le plus aimable qu’on pût +trouver au bord du lac.</p> + +<hr> + + +<p>Cette opinion optimiste n’était point partagée +par les nièces des Balmont, deux jeunes orphelines +de dix-huit à vingt ans, que le vieux couple +avait recueillies, adoptées et élevées depuis leur +plus jeune âge. Après un séjour de quatre années +dans un couvent de Chambéry, les deux sœurs, +Mauricette et Francine, étaient rentrées à la Grangerie +et y passaient de longs mois monotones, +remplis invariablement par les mêmes tâches et +les mêmes plaisirs ; travaux de lingerie et de jardinage +sous la direction de la tante Balmont, pendant +la semaine ; messe, vêpres et salut, le dimanche, +et, le soir, parties de piquet avec l’oncle +Balmont. Jamais de sorties, jamais de bal, jamais +de voyages. Leur plus agréable distraction, en +été, consistait à épier trois fois le jour le passage du +bateau à vapeur qui faisait le tour du lac avec sa +cargaison de touristes. Ce bateau, plein de passagers +venus des quatre coins de la France, représentait +pour elles toutes les joies et toutes les +tentations du monde extérieur. Elles le guettaient +de loin, tressaillaient au sifflet de la machine, +et le voyaient disparaître avec des soupirs de regret. +Elles regardaient passer les yeux pleins de +convoitise, les touristes avec la lorgnette en bandoulière, +les belles dames en fantaisistes costumes +de voyage, et, tout en suivant le double +sillage argenté du bateau sur la nappe bleue du +lac, elles se forgeaient de beaux rêves de plaisirs +mondains et de romanesques aventures. — Mais, +à la fin de septembre, les touristes s’en allaient +avec les hirondelles ; les rares riverains du lac, +appelés à la ville pour leurs affaires, peuplaient +seuls de leur silhouette trop connue le pont du +bateau, et les deux sœurs retombaient dans l’ennui +monotone de l’hiver. Elles se dépitaient tout +bas en songeant que leur jeunesse allait se consumer +dans ce mélancolique isolement, et, le dimanche, +à l’église, elles priaient Dieu et les +saints de leur envoyer quelque événement dont +l’imprévu fît diversion avec cette navrante uniformité +de leur vie.</p> + +<hr> + + +<p>Un jour d’été, le ciel fit mine d’exaucer leurs +prières. Une lettre de Genève obligea le propriétaire +de la Grangerie de s’absenter pour une huitaine, +et comme les deux époux, à l’exemple de +Philémon et Baucis, ne pouvaient vivre l’un sans +l’autre, ils résolurent de partir tous deux, en confiant +la maison à la garde de leurs nièces. — Donc, +un matin de juillet, après avoir fait force +recommandations à Mauricette et à Francine, le +vieux couple monta dans une carriole chargée de +paquets et de provisions comme pour un voyage +au long cours, et disparut au tournant de la route +d’Annecy.</p> + +<p>Restées seules et maîtresses du logis, les deux +sœurs commencèrent à battre des mains et à se +creuser le cerveau pour inventer des plaisirs capables +de leur prouver à elles-mêmes leur indépendance +momentanée. Mais, prises au dépourvu, +elles ne trouvaient rien de bien neuf, et, après +avoir beaucoup cherché, dès le quatrième jour, +elles en arrivaient déjà à être embarrassées de +leur liberté. — Tandis qu’elles restaient oisives +sur la galerie, occupées à regarder distraitement +l’envolée des nuages autour des montagnes, voilà +tout à coup que des bruits de pas et des éclats de +voix résonnèrent dans le vestibule et elles virent +entrer deux grands garçons de leur âge, deux +cousins éloignés, tout frais émoulus de l’école de +droit de Grenoble, et qui, traversant le lac, avaient +eu l’idée de rendre visite à l’oncle et à la tante Balmont.</p> + +<p>Mauricette et Francine, rougissantes d’aise et +de surprise, leur expliquèrent l’absence du vieux +couple et, désireuses de jouer leur rôle de maîtresses +de maison, s’empressèrent de retenir les +cousins à dîner. N’était-ce point là l’événement +tant désiré, l’imprévu tant rêvé, que le ciel leur +envoyait à la fin ?… Séance tenante, elles résolurent +de mettre à profit cette visite inattendue et +de se donner une fois au moins dans leur vie un +faux semblant de fête et de bal. — Immédiatement +la maison fut sens dessus dessous.</p> + +<p>Toute la provision de bougies de la tante Balmont +fut employée à orner les candélabres et le +vieux lustre à boules de cuivre du salon ; tous les +sirops emmagasinés dans l’office furent mis en +réquisition pour les rafraîchissements. — Après +le dîner, les deux cousins furent introduits solennellement +par la servante dans le salon désert et +éclairé à <span lang="it" xml:lang="it">giorno</span>. Au bout de quelques minutes, +une porte latérale s’ouvrit à deux battants et les +deux cousines, qui s’étaient retirées dans leur +chambre pour procéder à leur toilette, parurent +métamorphosées.</p> + +<p>Elles avaient bouleversé les coffres et les placards +de la tante et se montraient vêtues de +vieilles robes à ramages datant de l’époque de +Marie-Antoinette. Dans leurs cheveux crêpés et +poudrés, les roses du jardin faisaient merveille. +Les yeux brillants, le sourire aux lèvres, elles +agitaient d’antiques éventails et saluaient avec de +solennelles révérences. Les cousins, enchantés +de se trouver à pareille fête, se prêtaient de leur +mieux au divertissement. On ouvrit le vieux piano +endormi dans un coin du salon, et, l’une après +l’autre, les cousines y jouèrent des valses, tandis +qu’un seul couple tournoyait dans la pièce spacieuse. +De temps en temps, la servante apparaissait +avec un plateau et offrait des rafraîchissements ; +et les pêcheurs nocturnes qui jetaient +leurs lignes de fond dans le lac, et dont les barques +erraient dans la nuit, ouvraient de grands +yeux en voyant se refléter au loin la surprenante +illumination de « la maison du bord de l’eau ».</p> + +<p>Grisés par la musique et par la danse, les +cœurs des quatre jeunes gens commençaient à +battre très fort. Par les fenêtres ouvertes, le vent +de la nuit d’été apportait aux danseurs des parfums +de jasmin et de chèvrefeuille qui leur suggéraient +de troublantes paroles de tendresse. Les +heures passaient et l’enivrement de la jeunesse +leur faisait oublier les heures, quand tout à coup +un roulement de carriole retentit au dehors, des +exclamations de voix courroucées résonnèrent +dans le vestibule, et brusquement on vit surgir, +les bras levés au ciel, l’oncle et la tante Balmont +qu’on n’attendait que deux jours plus tard.</p> + +<p>— Mais c’est la fin du monde ! s’écriait la +vieille dame, tandis que l’oncle, toujours économe, +s’empressait de souffler les bougies des +candélabres.</p> + +<p>Les deux cousines, Mauricette et Francine, +ramassant leurs jupes à ramages, s’étaient enfuies +dans leur chambre et, murmurant de vagues +excuses, les cousins s’esquivèrent à leur tour, +laissant le vieux couple ébahi au milieu du salon +en désordre…</p> + +<hr> + + +<p>Des années et des années se sont passées depuis. +La tante et l’oncle Balmont dorment dans +le petit cimetière qui verdit à l’ombre de l’église. +Les cousins se sont mariés au loin. Francine et +Mauricette sont restées seules propriétaires de la +« maison du bord de l’eau ». Elles mûrissent dans +le célibat ; elles se sont habituées à la solitude de +la vieille demeure et, comme l’oncle et la tante, +elles répètent volontiers que la Grangerie est le +plus charmant des domaines riverains du lac. +Mais, au fond de leur cœur, elles gardent comme +dans un sanctuaire verdoyant le souvenir de ce bal +improvisé, — leur unique bal, — et de ces tendres +compliments murmurés un soir par les deux cousins, — les +seuls propos d’amour que leurs +chastes oreilles aient entendus.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11">PENSÉES D’AUTOMNE</h2> + + +<p>Ces pluies d’équinoxe qui, depuis deux jours, +tombent lourdes et tièdes, semblent pleurer sur +la fin prochaine de la belle saison. Du haut d’un +ciel bas et couvert, leurs larmes abondantes se +répandent sur les verdures résignées et hâtent +l’heure du déclin. Des taches de rouille s’étalent +sur les feuillages des marronniers dont les coques +s’ouvrent pour laisser choir leurs fruits d’un beau +brun vernissé. Déjà, là-bas, un merisier éparpille +ses feuilles jaunies sur les pelouses mouillées. De +la terre détrempée s’exhale une senteur d’automne, +un parfum amer et suggestif qui, tout à +coup, incline l’âme aux pensées funèbres. — Au +lendemain des fêtes de l’été, cette fenêtre brusquement +ouverte sur l’agonie et le néant des choses +me rappelle une fresque du <i>Triomphe de la +Mort</i>, au Campo Santo de Pise : une cavalcade +fringante et joyeuse défilant sous bois, et se trouvant, +à un tournant, face à face avec trois cercueils +béants où grimacent des squelettes.</p> + +<p>Dans notre vie moderne si affairée et accaparée +par les choses extérieures, nous n’avons guère +le loisir d’arrêter longtemps notre esprit à ce mystère +inquiétant de la mort. Pour que nous y pensions +sérieusement, il faut qu’une force majeure +nous fasse presque toucher du doigt la possibilité +d’une prochaine disparition. Pour mon compte, +je ne me suis trouvé qu’une fois dans cette situation +critique. C’était le 19 janvier 1871, en montant +vers le parc de Buzenval avec mon bataillon. +Des balles passaient avec ce bruit particulier qui +ressemble à un strident bourdonnement de mouches ; +au-dessus de nous, les obus décrivaient des +courbes menaçantes. En voyant les cacolets descendre +la colline avec leur charge de blessés, je +me disais : « Il t’en pend peut-être autant à l’oreille +et voici le moment venu de songer aux mystères +de l’au-delà ! » Mais il avait dégelé la veille, +on glissait à chaque instant dans une terre gluante +et peu sûre ; tout mon esprit était absorbé par la +préoccupation de me maintenir en ligne et de ne +pas rouler piteusement dans la boue ; il me fut +impossible de la fixer durablement sur des pensées +moins prosaïques. — J’imagine que, sauf de +rares exceptions, il en est de même quand la maladie +nous achemine au dénouement fatal. La +lutte matérielle de tout notre être contre les +étreintes du mal est telle qu’elle absorbe notre +raison vacillante et l’empêche de s’inquiéter du redoutable +problème.</p> + +<hr> + + +<p>Pourtant, la mort est là qui nous guette. Nous +la rencontrerons un jour ou l’autre au tournant du +chemin, et c’est pendant les heures calmes et lucides +où nous sommes en pleine possession de +notre esprit, qu’il faudrait penser à ce qui nous +attend au-delà du porche obscur où elle nous fera +passer. Ces pluvieuses journées d’automne, où +tout nous parle de déclin et de disparition, sont +précieusement propices à de pareilles réflexions. +Même ceux que cuirasse leur foi religieuse, n’envisagent +pas sans un pieux tremblement ce terrible +passage, cette heure très amère, comme dit +le rituel : « <i lang="la" xml:lang="la">Dies magna et amara valde</i> », à plus +forte raison, ceux qui doutent — et ils sont nombreux — se +sentent remués par un anxieux frisson +en songeant à l’Inconnu qui se tient derrière +ce portail voilé de brumes. A mon humble avis, +ce qui doit nous rasséréner, nous qui n’avons +plus la foi du charbonnier, c’est que dès cette vie, +nous sommes environnés par l’Inconnaissable et +que le mystère de l’au-delà ne peut pas être plus +cruel et plus menaçant que celui qui nous enveloppe +depuis notre naissance. D’ailleurs, si, comme +on nous l’affirme, cet Inconnu est tout amour et +justice, considérant que nous sommes des êtres +débiles, poussés à faillir par l’hérédité, par l’éducation, +l’incertitude de notre esprit et la faiblesse +de nos sens, ne devons-nous pas attendre de lui +plus de compassion que de colère ?… C’est donc +avec un sentiment de résignation que nous nous +acheminerons vers la mort, — une résignation pareille +à celle des feuilles qui tombent et des fleurs +qui se découronnent à la morte-saison.</p> + +<p>Cette subtile portion de nous-mêmes que nous +appelons la pensée se décomposera-t-elle comme +notre corps et subira-t-elle les incessantes transformations +de la matière, ou revivra-t-elle ailleurs +avec la mémoire et la conscience de son individualité ? +Insolubles questions que, depuis des milliers +d’années, l’inquiète humanité agite en regardant +luire les étoiles. « Tantôt vers le ciel, chantait +Pindare, tantôt vers l’abîme, les espérances +humaines flottent sur une mer de mensonges. » Et +il disait encore, plus de deux mille ans avant nous, +ce que nous répétons aujourd’hui avec la même +angoisse : « Nous vivons un jour. Que sommes-nous ? +que ne sommes-nous pas ? Le rêve d’une +ombre, voilà l’homme. »</p> + +<p>Je sais bien que la seconde hypothèse, celle de +la survivance de notre personnalité, est plus souriante, +plus flatteuse pour notre amour-propre. +Mais n’a-t-elle point sa maîtresse racine dans +notre désir de durer, dans le sentiment même de la +douceur de vivre, des illusions de l’amour, des +rêves de la jeunesse ? En nous forgeant ce rêve +d’éternelle félicité, ne sommes-nous pas le jouet +d’un présomptueux orgueil qui n’admet pas que +notre précieuse personne puisse cesser d’être, — sans +songer que nos compagnons terriens, nos +frères les animaux qui peuplent les champs et les +bois, pourraient à bon droit élever les mêmes prétentions ? +Il faut être doux envers la mort, c’est-à-dire +songer avec sérénité qu’elle peut nous surprendre +d’un moment à l’autre ; mais, en même +temps, si l’on veut faire œuvre utile ici-bas, il +faut vivre comme si l’on ne devait pas mourir. Si +l’espérance d’une vie meilleure est autre chose +qu’une illusion dorée, nous en jouirons par surcroît ; +mais en attendant, cultivons notre jardin et +disons-nous qu’ici-bas le meilleur moyen de prolonger +au-delà du trépas notre personnalité, c’est +encore de faire de beaux enfants ou de créer de +belles œuvres.</p> + +<hr> + + +<p>Heureux les poètes et les artistes ! Ils ne meurent +pas tout entiers. Leurs chefs-d’œuvre prolongent +leur existence dans la mémoire des hommes. +Dans les beaux vers d’<i>Œdipe-Roi</i> ou dans les +<i>Idylles</i>, nous sentons encore palpiter l’âme de Sophocle +ou de Théocrite ; de même qu’en lisant le +<i>Cantique du Soleil</i>, il nous semble encore entendre +chanter la voix claire et naïve de saint François +d’Assise. Les artistes et les poètes sont +comme ces plantes vivaces qui, d’année en année, +reverdissent et refleurissent au même coin d’un +bois ou d’une prairie. — Je me souviens toujours, +avec une émotion joyeuse, qu’au temps où j’herborisais, +je consultai un vieux botaniste sur une +introuvable scille bleue qui manquait à mon herbier : +« Allez, au mois de mars, me dit-il, dans la +forêt de M… et prenez le premier sentier à gauche +de l’orée du bois ; quand vous aurez fait cent +pas, vous verrez la plante fleurir dans le taillis ; +c’est là que je la cueillais dans ma jeunesse. » J’y +allai, je fis cent pas dans le sentier de gauche et +je vis, en effet, les petites étoiles bleues de la scille +luire parmi les feuilles sèches. Depuis le temps +où cet octogénaire herborisait à l’aube de sa prime +jeunesse, des jours nombreux s’étaient écoulés, +trois révolutions avaient bouleversé la France, +des générations entières étaient couchées au tombeau, +et la petite scille bleue s’épanouissait ponctuellement +dans les taillis de M…, chaque année, +à la fin de mars. Je suis sûr que je la retrouverais +encore à la même époque, sur le même versant +du bois, s’il m’était donné de revisiter cette forêt +que je n’ai pas vue depuis trente ans. — Il en est +ainsi des belles œuvres ; elles ont toujours une +fraîche nouveauté ; elles sont, comme le dit John +Keats, une source d’éternelle joie :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">A thing of beauty is a joy for ever.</div> +</div> + +</div> +<p>Aussi les survivants devraient-ils rendre un +culte pieux à cette réelle immortalité des artistes. +Quand je vais au Luxembourg saluer sous les +platanes les monuments d’Eugène Delacroix et +de Banville, je regrette de ne pas le voir plus +peuplé de blanches statues de poètes. Ce jardin +hanté par la jeunesse, l’un des plus verts et des +plus charmants de Paris, devrait être aussi le jardin +consacré à la poésie. Si les hommes qui nous +gouvernent avaient le temps de laisser un moment +chômer la politique et de s’occuper un peu +des choses de l’esprit, je leur conseillerais de faire +du Luxembourg <i>le coin des poètes</i>. Il est question +d’y élever un monument à la mémoire de notre +excellent maître Leconte de Lisle. J’y voudrais +voir aussi autour des bassins, parmi les jets d’eau +et les massifs d’aubépines roses, les images de +Musset, d’Alfred de Vigny et de George Sand, +qui attendent encore leur statue. Il me plairait d’y +rencontrer, au détour d’une allée, çà et là, les +bustes de Sainte-Beuve, de Marceline Desbordes-Valmore, +de Gautier et de Baudelaire.</p> + +<p>Les jeunes gens qui se succéderont d’année en +année dans le quartier Latin et qui feront de ce +jardin leur promenade coutumière, apprendraient +ainsi qu’en France, comme dans les pays voisins, +on honore les poètes et la poésie. Au printemps, +les illustres marbres mêleraient leur blancheur +aux thyrses épanouis des marronniers ; les ramiers +au vol mélodieux viendraient se poser familièrement +sur leurs épaules ; et, aux déclins d’automne, +parmi les feuilles tombantes et les fleurs +pâlies, les blanches statues apparaîtraient souriantes, +intactes et pures, comme un éclatant +symbole de l’immortalité des belles œuvres.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c12">LA SAINT-SYLVESTRE</h2> + + +<p>Le soir du 31 décembre, mon ami Jacobus, +après avoir silencieusement dîné à sa table d’hôte +de la <i>Rose d’or</i>, regagnait d’un pied leste la rue +des Grangettes, où était situé son logis de célibataire. +La rue était solitaire, mal éclairée par un +lointain bec de gaz ; le vent du nord, soufflant +directement entre les deux rangées de façades +noires, coupait la figure de Jacobus, et, malgré +le pardessus étroitement boutonné, faisait sentir +à notre ami que son sang de quadragénaire n’avait +plus les vertus réchauffantes de la prime +jeunesse. Aussi agita-t-il d’une main impatiente +le marteau qui décorait la porte de sa propriétaire. +Ce fut la fille de la maison, M<sup>lle</sup> Franceline +Bigeard, qui vint lui ouvrir, tenant d’une main +les plis de son tablier plein de marrons, et de +l’autre la lampe qui éclairait son minois chiffonné +et ses yeux bleus très vifs. Ce bleu regard, +les cheveux bruns frisottants et le clair sourire +de M<sup>lle</sup> Franceline donnaient encore un attrait +piquant à sa figure, bien qu’elle commençât à +mûrir et à passer, ayant eu vingt-huit ans à la +Sainte-Catherine.</p> + +<p>— Je vous demande pardon de vous avoir fait +attendre, dit-elle au locataire morfondu, mais +j’étais en train de fendre des marrons… Nous +avons retenu à souper deux de mes amies et, ce +soir, nous finirons l’année en grillant des châtaignes +et en les arrosant d’un verre de <i>fignolette</i>… +A votre service, monsieur Jacobus !…</p> + +<p>— Merci, répondit-il en prenant un air pressé ; +merci, mademoiselle.</p> + +<p>S’il refusait, ce n’était pas que la compagnie de +Franceline lui déplût, au contraire ; mais il se +tenait sur la réserve, craignant de s’engager trop +avant avec cette fille nubile qui désirait se marier, +et ne voulant pas qu’une trop grande familiarité +le fît glisser peu à peu sur une pente dangereuse. +Il n’était pas insensible aux yeux bleus +et au sourire de la demoiselle, mais il avait peur +du mariage. Il ressemblait à ces enfants qui vont +prendre un bain froid, qui trempent un pied dans +l’eau, puis le retirent et ne peuvent pas se décider +au plongeon final.</p> + +<p>— Merci ! répéta-t-il encore en montant l’escalier. +Il n’est pas venu de lettres pour moi ?</p> + +<p>— Non, monsieur Jacobus, le facteur n’a rien +apporté.</p> + +<p>— Allons ! décidément on m’oublie ! songea +mélancoliquement Jacobus en introduisant la clé +dans sa serrure ; le monde entier a désappris le +chemin de mon domicile…</p> + +<hr> + + +<p>Jacobus se sentait peu à peu devenir la proie +d’un accès d’humeur noire. Ce soir-là, tout allait +de travers : les bûches de son feu fumaient au +lieu de flamber, sa lampe grésillait sans jeter de +clarté, un vent coulis passait sous la porte et le +glaçait jusqu’aux moelles.</p> + +<p>— Un penseur, murmurait-il en allumant sa +pipe, a dit que « le soir de la vie apporte avec +lui sa lampe » ; la mienne éclaire bien mal +et mon crépuscule est diantrement maussade. +Cet affaiblissement de la lumière intérieure est +une des conséquences fatales du célibat. La +maturité et le célibat ! Deux milieux malsains +où germent un tas de mauvaises graines qu’on +croyait mortes et qui se mettent à pousser de +vilaines fleurs aux parfums amers : remords +tardifs, regrets stériles, hésitations et peurs de +vieillards.</p> + +<p>La peur surtout, une peur lâche qui vous déshabitue +d’agir, qui vous détourne de toutes les +résolutions généreuses, de toutes les fructueuses +audaces… Je me rappelle qu’au temps de ma +jeunesse, au moment où j’allais gravir une pente +abrupte des Pyrénées, je rencontrai un homme +mûr et déjà cassé ; et comme je l’interrogeais sur +le chemin à suivre, il me cria :</p> + +<p>— Ne montez pas là-haut : le sentier est une +véritable fondrière, vous vous essoufflerez en +pure perte !</p> + +<p>Je haussai les épaules et je poursuivis ma +route en riant de la pusillanimité de ce quinquagénaire… +Et pourtant voilà où j’en suis ! Le +moindre caillou me fait broncher, la plus enfantine +difficulté prend les proportions d’une impossibilité. +Je ne sais plus ni oser ni vouloir, et je +me morfonds dans ma cellule de célibataire en +regrettant les occasions que j’ai laissé échapper +à l’époque où ma vingtième année fleurissait +dans sa verte nouveauté.</p> + +<hr> + + +<p>A ce moment, de jeunes éclats de voix montèrent +du rez-de-chaussée, et dans ce gai tapage +Jacobus distingua le rire clair de Franceline.</p> + +<p>— Ils s’amusent en bas ! songea-t-il de nouveau +avec un soupir ; ils boivent à l’année qui +finit et à celle qui va naître… Pour eux, une +année qui passe et une année qui commence +n’éveillent point de pensées mélancoliques. Ils +ne sont pas encore à l’âge où les semaines et les +mois semblent filer avec la rapidité d’un vol d’hirondelles. +Ils y viendront cependant, et Franceline +comme les autres ! Elle court sur ses vingt-huit +ans et n’a pas trouvé de mari. Pauvre fille ! +peu à peu ses joues se faneront, ses bleus regards +perdront de leur éclat, son rire échangera +ses notes claires contre des intonations aigres et +sèches, et elle connaîtra aussi les solitudes du +célibat, le regret des occasions envolées, les +peurs de l’âge mûr. Oh ! les vieilles filles, je les +plains encore plus que les vieux garçons !… La +prison de l’isolement est pour elles plus obscure +et plus étroite ; le monde est plus sévère. Un sang +vif a beau gronder dans leur cœur comme dans +un réservoir muré, elles doivent en étouffer les +bouillonnements. Pour arrêter l’élan des fleurs +de tendresse qu’elles portent en elles et qui auraient +voulu s’épanouir au dehors, la religion, le +devoir, les convenances sont là comme des grilles +austères. Quelle lutte douloureuse et cachée ! Et, +quand chaque printemps revient, quelle amère +raillerie ! quelles cruelles tentations ! quels troubles +secrets !… Ainsi de charmantes filles se dessèchent +et tournent à l’aigre ; et c’est ce qui arrivera +à Franceline, s’il ne se rencontre pas un +brave garçon assez aimant et assez courageux +pour transplanter dans un milieu tendre et réchauffant +cette jolie plante qui s’étiole… Mais +alors, misérable, puisque tu te rends si bien +compte des choses, pourquoi n’es-tu pas ce +brave garçon ? Tu es las de ton foyer glacé, +comme elle est lasse de sa chambre de vierge : +pourquoi ne fais-tu pas d’elle une compagne heureuse +et rajeunissante ?… Ah ! voilà, c’est que +précisément je ne sais plus oser !</p> + +<hr> + + +<p>Tandis qu’il s’enfonçait dans ces idées noires +et désenchantées, Jacobus perdait la notion des +phénomènes extérieurs. Un frisson qui courut le +long de son dos le ramena à la réalité. Il s’aperçut +que son feu s’était consumé sans jeter de +chaleur, que sa pipe s’était refroidie et que sa +fenêtre joignait mal. Comme il se levait pour la +fermer plus hermétiquement, de nouveau des rumeurs +joyeuses montèrent du rez-de-chaussée et +de nouveau le rire argentin de Franceline tinta à +ses oreilles. — Il eut encore un moment d’hésitation, +puis le froid de cette nuit de décembre le +décida. Il éteignit sa lampe, descendit à tâtons +son escalier et, guidé par les rires, il alla frapper +timidement à la porte de sa propriétaire.</p> + +<p>L’huis s’ouvrit tout grand et, à la lueur d’une +belle flambée, il vit autour de la cheminée un +cercle de jeunes gens en train d’éplucher des +marrons.</p> + +<p>— Ma foi ! dit Jacobus, je vous entendais rire +de là-haut et votre joie m’a mis l’eau à la bouche… +Voulez-vous, mademoiselle Franceline, me faire +une petite place à côté de vous ?</p> + +<p>Et alors, en jetant un tendre regard vers Franceline, +il vit tout à coup que cette place était +prise. Un garçon d’une trentaine d’années, un +forestier, était assis sur le même banc que la +jeune fille et la serrait de très près.</p> + +<p>Tandis que mon ami écarquillait ses yeux +ébaubis, la propriétaire lui dit en avançant une +chaise :</p> + +<p>— Venez près de moi, monsieur Jacobus, je +vais vous apprendre une nouvelle ; nous faisons +d’une pierre deux coups : nous fêtons la Saint-Sylvestre +et nous arrosons les fiançailles de notre +Franceline avec M. le garde général Saudax… +Prenez donc un verre et trinquez avec nous… Ils +se marieront après la Chandeleur !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c13">PLUIE EN MONTAGNE</h2> + + +<p>18 août. — Gorges de la Diosaz. — Il a fait +hier un orage qui a complètement détraqué le +temps. Ce matin, à Sallanches, en ouvrant nos +fenêtres, nous avons vu, à travers des envolées +de nuages, les sommets des montagnes poudrés +à blanc par une neige subitement tombée pendant +la nuit. Tandis que nous prenions notre café à la +crème et au miel, la pluie a recommencé à tomber, +mais cette fois menue et tranquille, comme +une bonne petite pluie qui prend son temps et +qui est bien décidée à durer toute la journée. Ce +qui n’a pas empêché mon oncle Brocard de déclarer, +en brandissant son <i lang="de" xml:lang="de">alpenstock</i>, que « les +éléments ne parviendraient pas à mettre obstacle +à ses poursuites scientifiques ». — Mon oncle +Aristide Brocard est un ancien pharmacien, retiré +des affaires après fortune faite. Pendant vingt-cinq +ans, il a vendu des médicaments à sa clientèle +de Villotte et n’a pas bougé de derrière les +bocaux verts et bleus de son officine. Mais, tout +en manipulant ses drogues, il caressait un dada +qui lui faisait prendre sa vie casanière en patience : — à +force de vendre de la teinture d’arnica à ses +pratiques, il était hanté du désir de cueillir lui-même +un jour sur les cimes alpestres cette fleur +d’<i lang="la" xml:lang="la">arnica montana</i>, qu’il n’avait jamais vue qu’à +l’état de plante sèche et dont il vantait sans cesse +à ses clients les vertus résolutives et vulnéraires. +Ce désir, exaspéré dans la solitude, était passé à +l’état d’idée fixe, et, dans ses rêves, mon oncle +voyait chaque nuit la fleur jaune rayonner comme +un petit soleil. Aussi, dès qu’il eut vendu son officine, +Aristide Brocard me notifia son intention de +partir pour les montagnes de la Savoie en quête +de la fleur de ses rêves, et m’enjoignit d’avoir à +lui servir de compagnon de voyage. Mon oncle +n’ayant d’autre héritier que moi, j’ai dû m’incliner +et faire par ordre, en sa compagnie, une excursion +dans les Alpes.</p> + +<hr> + + +<p>Ce n’est pas précisément une partie de plaisir +que ce voyage, à la recherche de l’<i lang="la" xml:lang="la">arnica montana</i>. +Mon oncle, dans l’exercice de la pharmacie, +a contracté des habitudes pédantesques et +prudhommesques qui font mon désespoir. En +outre, comme, malgré ses cinquante ans sonnés, +il est très vert et très ingambe, il a eu l’idée de se +déguiser en touriste : il est coiffé d’une casquette +blanche avec couvre-nuque, et guêtré jusqu’aux +genoux. Sa longue lévite gris de fer retombant +sur ses guêtres jaunes lui donne une tournure +assez ridicule, qui fait sourire les petites Anglaises +près desquelles nous passons, et il me semble +qu’on me rend responsable de ce grotesque +accoutrement. — Tout à l’heure, en entrant dans +les gorges de la Diosaz, nous avons encore prêté +à rire à trois jeunes femmes qui descendaient le +sentier glissant, appuyées sur leur bâton et enveloppées +dans leur waterproof.</p> + +<p>Ces gorges hautes et profondes, tapissées d’arbustes +et de grands arbres, vont toujours rétrécissant +leurs parois schisteuses, au fond desquelles +bouillonne la Diosaz. Des galeries de bois, retenues +par des crampons de fer et surplombant au-dessus +du torrent, permettent de longer le défilé +dans toute son étendue. On y est pénétré d’humidité. +Du haut du ciel gris, la pluie fine vous tombe +sur le dos, les arbres vous secouent des gouttières +au passage, et d’en bas, la Diosaz qui écume vous +envoie à travers la figure d’aveuglantes poussières +d’eau. Malgré cela, on est pris par ce déchaînement +du torrent. Entre ces deux murailles +noires et luisantes, la Diosaz tombe du haut d’un +couloir d’ardoise ; elle rebondit toute blanche, se +tord entre les roches, lance des fusées de gouttelettes +dans les arbres et emplit le ravin d’une clameur +grondante. Pas une branche, pas une feuille, +pas un brin d’herbe qui ne ruisselle. On se croit +transporté en pleine féerie. Parfois la nappe +d’eau, en bouillonnant, prend des formes humaines ; +il semble qu’on aperçoit entre les hêtres +et les sapins humides la blanche et menaçante +figure d’un esprit des eaux ou le vaporeux et perfide +visage d’une ondine, qui glisse le long des +rochers. — Nous atteignons la plus haute galerie +aérienne, celle qui surplombe au-dessus de la +triple cascade du <i>Soufflet</i>, et là, comme nous +nous trouvons dans un groupe de touristes, mon +oncle Aristide en profite pour monologuer à voix +haute. « Spectacle grandiose ! s’écrie-t-il ; il était +donné à l’homme seul, <i lang="la" xml:lang="la">audax Japeti genus</i>, de +suspendre un pont tremblant au-dessus des +abîmes et d’atteindre l’aire où l’aigle construit +son nid ! » Heureusement le fracas de la cascade +couvre sa voix, et les touristes s’éloignent sans +avoir entendu le discours de l’ex-pharmacien.</p> + +<hr> + + +<p>Chamonix, 20 août. — Pluie battante ; mais +rien n’arrête mon oncle Brocard. En passant devant +les Bossons, à la vue des blocs de glace qui +blanchissent à la base du glacier, il s’est exclamé : +« Hein ! si tout cela était du sucre, l’humanité en +aurait assez pour édulcorer ses sirops jusqu’à la +fin des siècles !… » — Et cette réflexion pharmaceutique +m’a fait rougir jusqu’aux oreilles. — La +principale rue de Chamonix est un lac de boue, +au milieu duquel pataugent des guides, attendant +les touristes désireux de tenter une ascension. +Nous profitons d’une éclaircie pour grimper au +Montanvers. Un rayon de soleil glisse entre les +nuées. De longues fumées blanches rampent le +long des pentes du Brévent, et tout là-haut, perçant +les nuages, les neiges de quelques aiguilles +du mont Blanc étincellent en pleine lumière. +Nous montons lentement à travers les sapins et +les mélèzes, précédés et suivis de cavalcades de +touristes mâles et femelles. Il fait grand chaud, +une lourde chaleur d’orage, et mon oncle Brocard +se dépouille de sa lévite. Vous n’avez jamais +vu de spectacle plus comique que la silhouette de +ce grand bonhomme en bras de chemise avec son +<i lang="de" xml:lang="de">alpenstock</i> et ses guêtres jaunes. Les guides eux-mêmes +s’esclaffent de rire et je maudis la destinée +qui m’a fait l’héritier présomptif de cet oncle +solennel et maniaque. Lui n’a pas l’air de s’apercevoir +du ridicule de sa toilette. Il court à travers +les sapins et herborise gravement.</p> + +<p>A l’auberge du Montanvers, qui dresse la +masse carrée de ses murs de granit au-dessus de +la <i>Mer de glace</i>, le site est d’une sauvagerie saisissante. +Au fond, dans la direction de l’<i>aiguille +Verte</i> et de l’<i>aiguille de Dru</i>, d’épaisses vapeurs +noires masquent la montagne, et, sur ce noir fuligineux, +le glacier se détache avec une blancheur +éblouissante, çà et là coupée par les bleuâtres +transparences des crevasses. Pour un peu, on se +croirait dans un des cercles de l’<i>Enfer</i> de Dante. +Malheureusement les touristes, et notamment +mon oncle Brocard, nuisent à l’illusion. A l’intérieur +de l’auberge, dans la salle même où s’étale +un bazar d’objets en jaspe et en agate, on s’est +attablé pour déjeuner. Les excursionnistes affamés +dévorent leurs côtelettes en silence. La pluie se +remet à tomber et cela ajoute encore aux mornes +attitudes des convives. Mais mon oncle Aristide a +été envoyé par la Providence pour égayer cette +maussade tablée. Au milieu du silence général, +mon oncle, très affairé à essuyer sa fourchette, +relève la tête, regarde à droite et à gauche et dit +gravement : « Avouez, messieurs, que le ruolz a +rendu de bien grands services à l’humanité ! » +Cet éloge de l’orfèvrerie Christofle, lancé en vue +de la Mer de glace, est si hétéroclite qu’il provoque +une aimable gaieté parmi les touristes et +me couvre de confusion.</p> + +<hr> + + +<p>Après déjeuner, malgré la pluie, mon oncle +m’entraîne vers le glacier. Je me vois déjà obligé +de le suivre à travers les crevasses, quand, près +de la moraine, il se baisse, pousse un cri, puis se +relève triomphant, en agitant une fleur jaune +entre ses doigts :</p> + +<p>— Enfin, s’écrie-t-il, la voici !… <i>Eurêka !</i> Je +tiens l’<i lang="la" xml:lang="la">arnica montana</i>, famille des composées +corymbifères !… Remontons, mon ami : inutile +d’aller plus loin !</p> + +<p>Il était temps. A peine avons-nous tourné l’auberge +que l’orage éclate ; pluie diluvienne, éclairs, +tonnerre… Nous voyons tout au plus assez clair +pour suivre les lacets du chemin boueux et glissant. +N’importe, malgré l’averse, c’est un beau +spectacle. Les éclairs découpent en noir les +silhouettes des sapins ; tout au fond, au delà du +village, le glacier des Bossons étend au milieu +des bois sa blancheur blafarde, comme un +immense suaire, et les crêtes du Brévent, brusquement +illuminées, ont des profils sinistres. — Nous +rentrons à l’hôtel, trempés comme des +soupes ; nous changeons de vêtements et nous +descendons affamés à l’heure du dîner… Mon +oncle, qui ne peut plus se séparer de sa plante, l’a +apportée à table d’hôte, et à voix haute, de façon +à être entendu de toute la table, il se met à m’expliquer +les caractères de la famille des <i>composées</i>.</p> + +<p>— Vous vous occupez de botanique, monsieur ? +lui demande son voisin de gauche.</p> + +<p>— Oui, monsieur, répond l’oncle Aristide avec +orgueil ; je suis pharmacien de première classe, +ex-interne des hôpitaux de Paris… Et aujourd’hui, +dans une de mes herborisations à la Mer de glace, +j’ai eu l’honneur de trouver l’<i lang="la" xml:lang="la">arnica montana</i>… +Voyez !</p> + +<p>En même temps, il tend la fleur à son voisin, +qui la regarde avec tranquillité et réplique :</p> + +<p>— Pardon, ceci n’est pas l’<i lang="la" xml:lang="la">arnica</i>.</p> + +<p>— Hein ! Qu’en savez-vous ?</p> + +<p>— Mon Dieu ! je le sais, parce que depuis dix +ans j’herborise dans les Alpes… Ceci est une +plante similaire : le <i lang="la" xml:lang="la">chrysanthemum auratum</i>, que +nous appelons aussi la <i>marguerite dorée</i>… Le véritable +arnica a le réceptacle plus étroit, les demi-fleurons +plus rares et plus irréguliers. Vous +n’avez mis la main que sur le <i>faux arnica</i>.</p> + +<p>J’ai cru que j’allais immédiatement hériter de +mon oncle Brocard, car il a failli en avoir une +attaque d’apoplexie…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c14">THÉATRE D’AMATEURS</h2> + + +<p>En ce temps-là, j’entrais dans ma dix-huitième +année et je commençais mon cours de philosophie ; +mais j’étais, je l’avoue, plus féru de théâtre +que de psychologie et de logique ; je lisais les +drames de Victor Hugo plus amoureusement que +le <i>Discours sur la méthode</i>. Je n’étais jamais sorti +de ma petite ville et n’avais jamais assisté qu’aux +représentations données par une troupe de quatrième +ordre dans une salle étroite et enfumée ; +n’importe, mon imagination suppléait à l’indigence +des décors et à l’insuffisance des acteurs, et +quand j’avais vu représenter la <i>Ciguë</i>, ou <i>Claudie</i>, +la prose de George Sand ou les vers d’Augier +bourdonnaient dans mon cerveau nuit et jour. Je +finis par communiquer un peu de mon feu sacré +à mes camarades de classe et je les décidai à +jouer la comédie. Un de nos condisciples, dont le +père était fabricant de toiles de coton, nous offrit +le vaste grenier de sa famille comme salle de +spectacle, et chacun se cotisa pour y édifier un +théâtre. L’installation était fort primitive et rudimentaire. +Cela ne ressemblait en rien à ces coquettes +scènes illuminées et fleuries qu’on retrouve +en hiver dans chaque salon parisien, depuis +que les représentations théâtrales sont devenues +une sorte de sport à la mode. Pourtant, +chaque fois que j’assiste à l’une de ces représentations +mondaines, je resonge avec une joie mélancolique +à notre théâtricule ; je revois, comme +si j’y étais encore, notre salle de spectacle installée +sous les toits.</p> + +<hr> + + +<p>Le grenier avait été coupé en deux dans sa largeur +par une cloison de toile. D’un côté était le +« foyer des acteurs » ; de l’autre s’étendait, au +fond, la scène, et, en avant, la place réservée aux +spectateurs. La scène était de plain-pied et manquait +de dégagements, mais nous avions deux décors : +un salon et une chaumière, et notre rideau +tombait avec une lenteur presque aussi majestueuse +qu’au Théâtre-Français. Au-dessus de la +salle sombre et nue, les solives du toit enchevêtraient +leur charpente touffue, et, dans les encoignures, +les araignées grises, au bruit de nos +coups de marteau, interrompaient, effarées, l’ourdissage +de leur toile. Quand nous eûmes achevé +de construire le théâtre à la sueur de nos fronts, +nous discutâmes longuement le choix des pièces. +Nous nous heurtions dès le début à une grosse +pierre d’achoppement : l’absence de femmes dans +notre troupe. Bien que presque tous complètement +imberbes, nous manquions absolument de +la grâce, de la souplesse et du charme nécessaires +pour jouer des rôles de jeunes femmes ou de +jeunes filles. Or, comme il n’y a guère de pièces +sans amour, et d’amour sans amoureuses, nous +nous trouvions fort empêchés. — Après de tumultueux +débats, je proposai <i>Passé minuit</i> où deux +hommes seulement sont en scène, et le quatrième +acte de <i>Ruy-Blas</i>, où il n’existe qu’un rôle de +femme, la <i>duègne</i>,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i6">affreuse compagnonne</div> +<div class="verse">Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne.</div> +</div> + +</div> +<p>Or ce rôle-là devait être admirablement tenu par +un de nos camarades, dont la barbe naissante et +la bourgeonnante figure feraient une duègne accomplie. — Ce +programme une fois arrêté, les répétitions +commencèrent.</p> + +<hr> + + +<p>Oh ! ces répétitions de l’après-midi, dans la pénombre +de l’obscur grenier où les senteurs des +bois de teinture entassés dans les caisses se mêlaient +à l’odeur âcre des toiles de coton fraîchement +tissées, je m’en souviens avec délices ! J’avais +grand’peine à faire comprendre à mes prosaïques +compagnons les vers lyriques d’Hugo, +mais moi, je m’incarnais dans mon rôle de <i>don +César</i>, et je m’y délectais. Le grenier aux murs +humides, aux poutres drapées de toile d’aragne, +disparaissait. Je me croyais à Madrid, au fond +de la petite chambre « somptueuse et sombre » de +la maison de Ruy Blas, et je me sentais pris d’une +vague et béate mélancolie en débitant ces vers :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i5">Buvons ! Tous tes doublons</div> +<div class="verse">Ne valent pas le chant d’un ivrogne qui passe !…</div> +</div> + +</div> +<p>D’ailleurs, un attrait fort vif était venu s’ajouter +au plaisir des répétitions. Notre hôte, le fils du +fabricant, avait une sœur de dix-neuf ans, fort +jolie, et cette jeune personne, après avoir énergiquement +refusé d’être actrice, avait néanmoins +offert ses services comme <i>souffleuse</i>. M<sup>lle</sup> Delphine, +c’était son prénom, venait à chaque répétition +s’asseoir dans la coulisse, avec la brochure +sur ses genoux, et son aimable profil s’enlevait en +silhouette sur le jour froid des fenêtres du fond. +Elle était déjà très formée, svelte avec de belles +épaules ; sa coiffure à la Sévigné encadrait d’abondantes +boucles blondes une figure rose un peu +moutonnière, où luisaient deux grands yeux bleus +étonnés et où s’entr’ouvrait une bouche toujours +souriante. Nous ne nous lassions pas de la regarder, — plus +attentifs à ses œillades qu’aux répliques +qu’elle nous soufflait. — Elle s’apercevait +bien de l’impression que sa jeune beauté de dix-neuf +ans produisait sur la troupe, et je crois qu’elle +n’en était pas fâchée, ayant un bon fonds de coquetterie. — Hélas ! +comme dit un vieux proverbe +latin : <i lang="la" xml:lang="la">Ubi Helena, ibi Troja</i> ; là où il y a une +Hélène, naît une guerre de Troie. Les deux +acteurs les plus âgés, celui qui jouait <i>don Guritan</i> +et celui qui faisait la <i>duègne</i>, se disputaient surtout +ses bonnes grâces, et comme la coquette fille les +leur distribuait à doses égales, la rivalité de ces +deux jeunes coqs menaçait à chaque instant de +troubler le bon ordre des répétitions. Il ne fallait +rien moins que la crainte d’un éclat pour les +empêcher de se prendre aux cheveux.</p> + +<hr> + + +<p>Cependant les rôles étaient sus, la pièce se +trouvait au point et on résolut de procéder à une +répétition générale en costumes, à laquelle on +convia les parents et les amis. — On avait frappé +les trois coups, le rideau s’était levé solennellement +en présence d’une trentaine de spectateurs. +Ruy Blas était en scène et débitait son monologue ; +moi, je m’étais blotti au fond, derrière la cheminée +d’où je devais dégringoler, quand, au moment où +Ruy Blas disait d’une voix creuse :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i3">Le sort trouble nos têtes</div> +<div class="verse">Dans la rapidité des choses sitôt faites !</div> +</div> + +</div> +<p>Un tumulte s’éleva dans la coulisse, suivi d’un +échange de gros mots et du claquement d’un +soufflet vigoureusement appliqué. C’était <i>don Guritan</i> +qui avait surpris la <i>duègne</i> en train de +baiser la main de la <i>souffleuse</i>, et qui giflait violemment +son rival. En un clin d’œil, tous les parents +et amis avaient envahi la scène : — scandale, +cris de réprobation, expulsion de don Guritan +et de la duègne en costume, évanouissement +de la jolie Delphine, tout cela fut l’affaire d’une +minute et la représentation s’en alla à vau-l’eau. — Le +pis fut que le lendemain notre professeur +de philosophie, instruit de l’esclandre, en profita +pour refaire le discours de J.-J. Rousseau sur le +<i>Danger des spectacles</i> : après quoi, il consigna +tous les acteurs.</p> + +<p>Et ainsi s’effondra piteusement notre théâtre +d’amateurs.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c15">LE CONTE DES ROIS MAGES</h2> + + +<p>Les trois rois mages, Balthazar, Melchior et +Gaspard, portant l’encens et la myrrhe, étaient +partis à la recherche de l’enfant Jésus ; mais +comme ils ne connaissaient pas bien le chemin +de Bethléem, ils s’étaient égarés en route et, +après avoir traversé une forêt profonde, ils arrivèrent +à la nuit tombante dans un village du pays +de Langres. Ils étaient las, ils avaient les bras +coupés à force de porter les vases contenant les +parfums destinés au fils de Marie et, de plus, ils +mouraient de faim et de soif. Ils frappèrent donc +à la porte de la première maison du village, pour +y demander l’hospitalité.</p> + +<p>Cette maison, ou plutôt cette hutte, située +presque à la lisière du bois, appartenait à un bûcheron +nommé Denis Fleuriot qui y vivait fort +chichement avec sa femme et ses quatre marmots.</p> + +<p>Elle était bâtie en torchis avec une toiture de +terre et de mousse à travers laquelle l’eau filtrait +les jours de grande pluie.</p> + +<p>Les trois rois, vannés de fatigue, heurtèrent à +la porte, et quand le bûcheron l’eut ouverte, prièrent +qu’on voulût bien leur donner à souper et à +coucher.</p> + +<p>— Hélas ! braves gens, répondit Fleuriot, je +n’ai qu’un lit pour moi et un grabat pour mes +enfants ; et quant à souper, nous ne pouvons vous +offrir que des pommes de terre cuites à l’eau et +du pain de seigle. Néanmoins, entrez, et si vous +n’êtes pas trop difficiles, on tâchera de vous arranger.</p> + +<p>Ils entrèrent donc. On leur servit des pommes +de terre qu’ils dévorèrent de grand appétit, et le +bûcheron et sa femme leur cédèrent leur lit, +où ils dormirent à poings fermés, sauf Gaspard +qui aimait ses aises et qui se trouvait fort à +l’étroit entre le gros Balthazar et le géant Melchior.</p> + +<p>Le lendemain matin, avant de se remettre en +route, Balthazar, qui était le plus généreux des +trois, dit à Fleuriot :</p> + +<p>— Je veux vous donner quelque chose pour +vous remercier de votre hospitalité.</p> + +<p>— Nous vous l’avons offerte de bon cœur, mais +nous ne nous attendons à rien, braves gens ! +répondit le bûcheron en tendant la main tout de +même.</p> + +<p>— Je n’ai pas d’argent, reprit Balthazar, mais +je veux vous laisser un souvenir qui vaudra +mieux.</p> + +<p>Il fouilla dans sa poche et en tira une petite +flûte d’Orient qu’il présenta à Fleuriot ; et tandis +que celui-ci, un peu déçu, faisait la grimace, il +continua :</p> + +<p>— Si vous formez un souhait en jouant un air +sur cette flûte, il sera immédiatement exaucé. +Prenez, n’en abusez pas, et ne refusez jamais +l’aumône ni l’hospitalité aux pauvres gens.</p> + +<hr> + + +<p>Quand les trois rois eurent disparu au tournant +du chemin, Denis Fleuriot dit à sa femme, +en soupesant dédaigneusement la petite flûte dans +sa main :</p> + +<p>— Ils auraient pu nous faire un cadeau moins +bête que ce flageolet ; néanmoins je vais tout de +même essayer de flûter pour voir s’ils ne se sont +pas moqués de nous.</p> + +<p>Alors il s’écria :</p> + +<p>— Je voudrais avoir pour notre déjeuner du +pain blanc, un pâté de venaison et une bonne +bouteille de vin !</p> + +<p>Puis il joua sur la petite flûte un air du pays, +et tout d’un coup, à son grand ébahissement, il +vit sur la table, couverte d’une fine nappe blanche, +le pain, le vin et le pâté demandés.</p> + +<p>Dès qu’il fut certain du pouvoir de sa flûte, il +ne s’en tint pas là, comme bien vous pensez, et +il demanda tout ce qui lui passa par la tête. Il +flûtait du matin au soir. Il eut des habits neufs +pour sa femme et ses enfants, de l’argent de +poche, une table abondamment servie, et, comme +il lui suffisait de souhaiter une chose pour l’avoir +aussitôt, il devint en peu de temps un des richards +du canton. Alors, à la place de sa hutte à +demi effondrée, il fit construire un superbe château +qu’il remplit de meubles précieux et de tapisseries ; +et le jour où la construction et l’ameublement +furent achevés, il donna une grande fête +pour inaugurer sa nouvelle demeure.</p> + +<p>Autour d’une table richement servie, étincelante +d’argenterie et de lumière, il avait réuni +tous les gros bonnets de l’endroit. Lui-même se +tenait au haut bout avec sa femme parée comme +une châsse, tandis que des musiciens installés +dans une galerie supérieure régalaient les convives +de leurs plus joyeux airs. Afin que le festin +ne fût pas troublé, il avait ordonné à ses gens de +ne laisser sous aucun prétexte les fâcheux et les +mendiants entrer dans la cour, et même il avait +préposé à la porte deux grands diables de valets +armés de bâtons, qui avaient pour consigne d’écarter +tous les loqueteux et porteurs de besace +des environs.</p> + +<p>Aussi, sûrs de n’être point dérangés, les invités +s’en donnaient à cœur-joie, jouant des mâchoires, +humant le bon vin et s’ébaudissant à ventre déboutonné…</p> + +<hr> + + +<p>Or, ce soir-là, les trois rois mages, ayant déposé +leurs présents au pied de l’enfant Jésus, revenaient +de Bethléem. En traversant la forêt, ils +reconnurent le village où ils avaient couché, virent +le château tout illuminé, et Gaspard dit en goguenardant +à Balthazar :</p> + +<p>— Je serais curieux de savoir si notre homme +n’a pas mésusé de ta petite flûte et si, depuis qu’il +est riche, il a tenu sa promesse d’être doux envers +le pauvre monde.</p> + +<p>— Voyons, répondit laconiquement Balthazar.</p> + +<p>Ils s’accoutrèrent en mendiants, changèrent +leurs belles robes contre des haillons et se présentèrent +à la porte du château en demandant +l’hospitalité pour la nuit ; mais on les reçut fort +mal, et comme ils insistaient, menant grand +bruit, Fleuriot mit la tête à la fenêtre et, apercevant +des mendiants, commanda qu’on lâchât les +chiens à leurs trousses, de sorte qu’ils détalèrent +au plus vite, non sans avoir les jambes fort endommagées.</p> + +<p>— Je m’en étais douté ! maugréa le sceptique +Gaspard, qui avait été mordu au mollet.</p> + +<p>— C’est bon, répliqua le géant Melchior, il ne +l’emportera pas en paradis !… Il saura ce que +pèse la rancune des trois Rois mages !…</p> + +<p>Cependant les convives continuaient à banqueter +joyeusement. On était arrivé au dessert, +et Fleuriot, un couteau à la main, était en train +de découper une colossale brioche, quand on entendit +dans la cour les grelots d’une chaise de +poste traînée par quatre chevaux fringants, caparaçonnés +d’or. Fleuriot mit de nouveau le nez à +la fenêtre et, voyant qu’il lui arrivait encore de +nobles invités, ordonna qu’on les fît monter en +toute hâte. Lui-même vint avec un flambeau les +recevoir à la porte de la salle. Alors on vit entrer +les trois Rois mages en pompeux appareil, couronne +en tête, vêtus de pourpre et de pierreries. +Fleuriot, qui avait reconnu ses anciens hôtes, fit +bonne contenance et, avec force salutations, les +pria de prendre place à table.</p> + +<p>— Merci ! dit Balthazar sèchement, nous ne +mangeons pas chez un homme qui reçoit si mal +les pauvres gens.</p> + +<p>— Je vous fais compliment de la façon dont +vous tenez vos promesses ! cria Melchior de sa +grosse voix.</p> + +<p>— Ah ! tu lâches tes chiens sur les mendiants ! +ajouta Gaspard en se tâtant la jambe ; attends, je +vais te jouer un air que tu ne connais pas encore !…</p> + +<p>Et, tirant de sa poche une petite flûte pareille à +celle qu’on avait donnée à Fleuriot, il la fit résonner +terriblement. En un clin d’œil, la table, +les convives, le château s’évanouirent, et le bûcheron +se retrouva, seul et nu, sur la lisière du +bois, devant sa hutte en ruine, avec sa femme et +ses enfants en haillons.</p> + +<p>— Heureusement il me reste ma flûte ! songea-t-il.</p> + +<p>Mais il eut beau fouiller ses poches percées ; +le talisman avait disparu avec les trois Rois +mages.</p> + +<hr> + + +<p>Et c’est depuis ce temps qu’on a coutume, lorsqu’on +coupe le gâteau des Rois, de mettre soigneusement +de côté la part des pauvres.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c16">LE MARCHAND DE CRESSON</h2> + + +<p>J’ai profité ce matin d’un rapide sourire de ce +soleil d’avril qui se montre si rarement cette +année, pour aller de bonne heure visiter mon +ami Jacobus. Je l’ai trouvé déjà installé au coin +du feu, dans son cabinet de travail, dont les fenêtres +haut perchées s’ouvrent au levant, au-dessus +d’une rue populeuse et bruyante. Au long des +murs, de massifs corps de bibliothèque dressaient +leurs rayons encombrés de livres, et, sur la tablette +de la cheminée, une majolique de Minton +pleine de jonquilles et d’anémones faisait croire à +la réalité de la venue du printemps, en dépit du +vent de galerne qui soufflait au dehors. Jacobus, +enveloppé dans sa houppelande grise, le dos +renversé dans son fauteuil et les pieds sur les +chenets, était en train de lire un volume de Ronsard. +En me voyant entrer, il releva la tête, et sa +figure, où des yeux vifs surmontés d’épais sourcils +noirs contrastent avec des cheveux et une +barbe poivre et sel, s’éclaira d’un sourire un peu +mélancolique.</p> + +<p>— Tu me surprends, dit-il, occupé à lire des +vers printaniers. Je fais comme ces pauvres +diables qui trompent leur faim en feuilletant des +livres de cuisine ; je me crée un faux semblant +de renouveau en récitant l’odelette de Ronsard :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Quand ce beau printemps je vois,</div> +<div class="verse i4">J’aperçois</div> +<div class="verse">Rajeunir la terre et l’onde,</div> +<div class="verse">Il me semble que le jour</div> +<div class="verse i4">Et l’amour</div> +<div class="verse">Comme enfants naissent au monde…</div> +</div> + +</div> +<p>Plus je vieillis et plus je découvre que cette +façon de se donner des illusions est encore la +méthode de vivre la plus pratique et la plus consolante.</p> + +<p>Tandis qu’il continuait à déclamer les strophes +fleuries de Ronsard, le feu crépitait doucement +dans l’âtre, les jonquilles, sur la cheminée, exhalaient +une fine odeur de printemps, et vraiment, +grâce à l’enchantement de la poésie du quinzième +siècle, on eût pu croire qu’avril était revenu +pour tout de bon.</p> + +<hr> + + +<p>A ce même moment, du fond de la rue bourdonnante, +monta jusqu’à nous la traînante mélopée +du marchand de cresson : « <i>Du cresson, du +beau cresson, la santé du corps !</i> »</p> + +<p>— Tiens, dit Jacobus en interrompant sa lecture, +j’aime aussi cette chanson de la rue. Je +l’aime d’abord parce qu’elle est également une +créatrice d’illusions. Quand, chaque matin, elle +retentit sous mes fenêtres, elle me ramène en +pleine nature ; elle suscite des images rajeunissantes +de sources vives et de ruisseaux limpides, +qui courent sous les aulnes en berçant dans leur +lit des touffes de cresson aux sucs fortifiants. Je +revois les modestes cours d’eau de mon pays avec +leurs berges fleuries de boutons d’or, et j’entends +résonner les brèves roulades des fauvettes +à tête noire. Mais il y a encore autre chose dans +le plaisir que me procure le cri de ce marchand +de cresson : — il y a vingt-cinq ans que j’habite +ce quartier, et depuis vingt-cinq ans, à de certaines +saisons, cette même voix me jette à la +même heure sa traînante mélopée, évocatrice de +paysages pleins de fraîcheur et de jeunesse. Ce +marchand de cresson au gosier encore robuste +m’aide à remonter le cours de mes jeunes années. +Je me replonge dans le temps passé comme en de +vertes cressonnières aux eaux vives, aux parfums +amers et toniques. Grâce à ce cri de la rue, je me +retrouve, ainsi que le <i>poète</i> du prologue de <i>Faust</i>, +« revenu au temps où je vivais dans l’avenir, où +une source de chants longtemps comprimée jaillissait +intarissable de mon cœur, où des nuages +me voilaient le monde, où les boutons me promettaient +encore des maturités, où je moissonnais +les moissons opulentes qui fleurissaient dans +toutes les vallées. Je ne possédais rien, et pourtant +j’avais assez ! »</p> + +<hr> + + +<p>… Plus le temps marche, continua Jacobus en +allumant sa pipe, plus cette chanson du marchand +de cresson me devient précieuse, parce +que j’éprouve davantage le besoin de me réfugier +dans le château-fort du Souvenir. Je ne suis pas +enclin au pessimisme et j’ai toujours eu peu de +goût pour les <i>louangeurs du temps passé</i> ; néanmoins, +en dépit de mes dispositions à envisager +de préférence le bon côté des choses, je ne puis +m’empêcher de reconnaître qu’il y a je ne sais +quoi de détraqué dans le monde actuel. De plus +en plus je me réjouis de vieillir, afin d’être aussi +peu que possible témoin de la piteuse faillite de +cette fin de siècle. — Il y a vingt-cinq ans et +même vingt ans, alors que ce même vendeur de +cresson lançait d’une voix plus jeune son cri sous +mes fenêtres, les temps n’étaient guère meilleurs +qu’aujourd’hui, mais les caractères étaient, je +crois, mieux trempés. Les générations qui arrivaient +à l’âge mûr avaient gardé un vieux levain +d’enthousiasme : elles étaient encore idéalistes et +espéraient dans l’avenir. On avait conscience des +fautes passées, on se promettait de ne les plus +commettre : on était épris de liberté et on se jurait +qu’une fois qu’on l’aurait reconquise on ne se la +laisserait plus confisquer par un soldat heureux +ou un César d’occasion. Les jeunes gens avaient +le cœur vraiment jeune et croyaient encore naïvement +à un certain idéal dans le domaine de l’art +comme dans le domaine de la politique. Que tout +cela semble loin aujourd’hui ! Quel émiettement +dans les esprits ! Quel affaiblissement des volontés +et des caractères ! Nous possédons la liberté et +nous en sommes réduits à dire d’elle ce que Musset +disait de la vérité :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Quand je l’ai comprise et sentie,</div> +<div class="verse">J’en étais déjà dégoûté.</div> +</div> + +</div> +<p>Après en avoir abusé, nous voilà prêts à l’accuser +de toutes les sottises que nous avons faites +en son nom ; encore un peu, et nous la trahirons +au profit du premier dictateur empanaché dont +nous aurons fait un fétiche. Les jeunes gens d’aujourd’hui +n’ont plus ni gaieté, ni verdeur, ni enthousiasme ; +ils colorent du nom de pessimisme +je ne sais quelle féroce indifférence, je ne sais +quel égoïste besoin de jouir de l’heure présente +sans se préoccuper du lendemain. J’entendais +l’autre jour une femme du monde, nouvellement +mariée, s’écrier : « Oh ! vraiment non, je ne veux +pas avoir d’enfants, Dieu m’en préserve !… » +Quand j’écoute ces aimables propos de mes jeunes +contemporains, je me demande si ce ne sont pas +eux qui sont <i>les vieux</i>, et si je ne suis pas plus +jeune qu’eux tous, — et en même temps je me +réjouis de vieillir.</p> + +<hr> + + +<p>… Oui, ajouta Jacobus, en secouant les cendres +de sa pipe, je me réjouis de vieillir afin de ne plus +voir le joli monde que tout cela nous prépare ; et, +en attendant, je me plonge dans le passé, je relis +les livres d’autrefois, je me délecte dans la poésie +du vieux Ronsard, qui n’était, lui, ni un pessimiste, +ni un décadent. Voilà pourquoi j’aime le +cri matinal de mon vieil ami le vendeur de cresson ; +il me reporte à un temps où l’espérance +chantait encore dans mon cœur comme l’alouette +dans les blés verts.</p> + +<p>A ce moment, la traînante mélopée du marchand +ambulant monta de nouveau vers nous du +fond de la rue : « Du cresson, du cresson, la santé +du corps ! »</p> + +<p>— Ah ! s’écria Jacobus, avec son mélancolique +sourire, si son cresson donnait aussi la santé de +l’âme, quelle cure miraculeuse j’essayerais de +faire en l’administrant à mes concitoyens !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c17">MARCOUSSIS</h2> + + +<p>Les noms, comme les odeurs, ont une merveilleuse +puissance évocatrice. Marcoussis a, l’autre +jour, fait lever au fond de ma mémoire toute une +envolée de souvenirs. — Ce rustique village, +dont l’unique rue s’enfonce comme un coin au +milieu des bois, forme depuis quelque temps la +tête de ligne d’un modeste tramway à vapeur, +qui a révélé aux Parisiens une portion de banlieue +jusque-là peu fréquentée. Marcoussis n’était +guère autrefois connu que des paysagistes, épris +de l’intimité fraîche de ses sites boisés ; mais les +peintres ont émigré vers les bois de Sentisse et +les gorges de Cernay, et il a fallu l’inauguration +du petit tramway dont je parle pour redonner un +peu de notoriété à ce pays perdu à l’extrémité +d’une étroite vallée. L’endroit est riant ; les bords +de la route plantés de vignes, de champs d’asperges, +de potirons et de tomates, lui donnent +l’aspect d’un grand potager plantureux. Les bois +du fond touchent presque aux dernières habitations +et les encadrent de leur pacifique verdure, +tandis qu’à l’horizon opposé, la tour de Montlhéry +découpe finement sur le ciel son élégante silhouette.</p> + +<p>Mais, pour moi, le charme de Marcoussis est +moins dans le paysage que dans les souvenirs +déjà lointains réveillés par ce joli nom de village. +Je revois tout à coup l’homme aimable qui, pour +la première fois, le prononça devant moi, et je +revois en même temps tout un milieu mondain +depuis longtemps évanoui.</p> + +<p>Cet aimable compagnon était un peintre doublé +d’un poète et s’appelait Eugène Tourneux. Il +habitait Marcoussis dans la belle saison ; il y a +peint une série de délicates études, ignorées du +public et maintenant éparpillées je ne sais où. Il +possédait aussi un joli talent de rimeur et c’est lui +qui a écrit les paroles de cette <i>Chanson du printemps</i> +de Gounod, devenue si rapidement populaire :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Viens, enfant, la terre s’éveille…</div> +<div class="verse i2">La neige des pommiers</div> +<div class="verse i2">Parfume les sentiers……</div> +</div> + +</div> +<p>Nous étions un peu compatriotes et les souvenirs +du Barrois, notre commun pays d’origine, +nous avaient plus étroitement rapprochés. Notre +première rencontre eut lieu, pendant l’hiver de +1866, dans un salon depuis longtemps fermé, où +une gracieuse hôtesse se plaisait à réunir un +groupe d’artistes et de poètes. Quelle joyeuse et +hospitalière demeure, et que d’exquises jouissances +d’art j’y ai goûtées !… Ce soir de 1866, la +maîtresse du logis avait rassemblé autour de sa +table : Gounod, dans le plein de sa gloire ; Amédée +Achard, dont les romans étaient encore très lus +en ce temps-là ; Gustave Nadaud, le chansonnier +à la mode ; Sarasate et Diémer, alors à leurs débuts : +Sully-Prudhomme, qui venait de publier +ses <i>Stances et Poèmes</i> et dont le nom commençait +à franchir le cercle étroit des gens du métier, +pour éveiller et retenir l’attention du public lettré. — Ce +fut une fête rare, où la poésie alternait avec +la musique. Sarasate et Diémer exécutèrent une +fantaisie sur des motifs de <i>Faust</i> ; Sully, pour se +mettre à l’unisson, récita un sonnet qui devait +faire partie de son livre <i>des Épreuves</i>, et dont j’entends +encore vibrer les beaux vers :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">La note est comme une aile au pied du vers posée ;</div> +<div class="verse">Comme l’aile du vent fait trembler la rosée,</div> +<div class="verse">Elle le fait frémir, plus sonore et plus frais.</div> +</div> + +</div> +<p>Gounod enfin voulut chanter lui-même sa mélodie +encore inédite de <i>Medjé</i>. Il avait une voix +faible et voilée ; on était obligé d’emmailloter le +piano dans une couverture de laine pour que l’accompagnement +n’étouffât pas cette voix assourdie ; +mais sous ses voiles combien elle était pénétrante +et passionnée ! L’entretien ensuite tomba +sur Mozart et Beethoven, et Gounod parla de ces +deux maîtres avec un enthousiasme qui nous +remuait jusqu’aux moelles. De temps en temps, +il interrompait, courait au piano, esquissait un +air de <i>Don Juan</i> ou un fragment de la <i>Symphonie +en ut mineur</i>, puis revenait à son fauteuil et reprenait +son éloquente causerie…</p> + +<p>Comme les heures coulaient, enchantées et trop +brèves, dans ce modeste quatrième de la rue +Saint-Augustin ! Tous ceux qui alors étaient +jeunes, bien doués, avides de se faire un nom +dans les lettres ou dans l’art, ont passé par ce +salon. Henri Regnault y accourait, au sortir de +l’École des Beaux-Arts ; Coppée, Jean Lahor, +Villiers de l’Isle-Adam y lisaient leurs premiers +vers ; Augusta Holmès, dans l’éblouissant éclat +de sa jeune beauté blonde et de ses profonds yeux +noirs, y chantait avec une verve grisante des +mélodies illuminées de soleil.</p> + +<p>Et que de discussions passionnées retentissaient +sous le plafond un peu bas ; que de joyeuses +promenades en bandes, dans les bois de Versailles +et dans la gorge de Cernay !…</p> + +<p>Toutes ces choses sont loin maintenant. Le +salon hospitalier est depuis longtemps fermé. La +mort a singulièrement éclairci les rangs des hôtes +qui s’y groupaient avec tant de plaisir. — Eugène +Tourneux s’en est allé, le premier ; on l’a trouvé +un matin dans son atelier, — foudroyé par l’apoplexie. — Regnault +a été tué au coin d’un bois +par une balle prussienne. Morts aussi, Gounod, +Achard, Nadaud et cet étrange Villiers de l’Isle-Adam !…</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">De tout ce qui fut nous, presque rien n’est resté.</div> +</div> + +</div> +<p>Je me répétais l’autre soir, à Marcoussis, +ce vers mélancolique, par un mélancolique coucher +de soleil d’automne, tandis qu’autour de moi +les paysans épars ramassaient à pleins paniers +dans les champs leurs tomates couleur d’aurore, — et +dans la brume crépusculaire je voyais se +lever autour de moi les apparitions du temps +jadis, pâlies déjà mais attirantes encore, ayant +gardé ce rayonnement d’éternelle jeunesse que +donnent l’amour de l’Art et de la Poésie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c18">FRONTIÈRE D’ITALIE</h2> + + +<p>Un étroit pont de pierre jeté sur un maigre torrent +marque seul la limite des deux territoires. +De l’autre côté du pont, un gendarme assis sur le +parapet, et coiffé d’un volumineux tricorne, est +censé représenter l’autorité italienne. Et, en effet, +sous de grosses moustaches et d’épais sourcils +noirs, sa figure, d’une bonhomie matoise, personnifie +assez bien la politique des hommes d’État +de là-bas, — gens charmants et amènes, mais +aussi rusés que le prudent Ulysse. — La route +monte raide entre un mur rocheux et une pente +escarpée, au bas de laquelle la Méditerranée bleuit +à travers des verdures touffues. Bâti en encorbellement +au-dessus de ce verdoyant précipice, un +cabaret, — la <i lang="it" xml:lang="it">Trattoria Garibaldi</i>, — chante et +rit parmi les treilles ; tandis qu’en face, à mi-côte, +le village de Grimaldi, berceau des princes de +Monaco, dresse son frêle campanile, aligne ses +maisons blanches au milieu d’un bois d’oliviers +et semble un décor d’opéra.</p> + +<p>Plus haut, la montagne s’affaisse, s’effrite et se +dénude. Au bord d’une plate-forme aride, la +caserne de la douane italienne se profile carrément +sur la mer. Les préposés en uniformes gris +stationnent silencieusement sous le porche. Ils +sont consternés et tout pâles encore d’un drame +qui s’est passé, hier, dans leur poste. Un douanier, +las d’être brimé par son brigadier, lui a +lâché un coup de fusil à bout portant, puis s’est +précipité dans le vide, du haut d’une fenêtre. On +a retrouvé sur les rochers pointus son corps en +capilotade. — Ces Liguriens de la côte sont des +violents et des passionnés ; quand la colère leur +monte à la tête, ils voient vite rouge et font bon +marché de la vie. — Non loin de la tragique +caserne, en un sentier qui zigzague au flanc de la +montagne, une paysanne, élancée et svelte, pousse +de sa houssine un âne chargé de bois mort. +Droite sur ses hanches, un paquet sur la tête, le +profil élégant et triste, elle chemine lentement +avec des airs de statue. Cette paysanne à la grave +beauté sculpturale, ce paysage lumineux et nu, +cette récente histoire de meurtre, marquent, +bien mieux que la borne-frontière, le caractère +différent des deux pays. A Menton et à Nice, en +dépit des hôtes cosmopolites qui s’y abattent +comme des sauterelles, on se trouve chez soi et +on respire l’air français. Mais, ici, on se sent bel +et bien en terre italienne.</p> + +<p>On s’en aperçoit encore au mauvais état des +routes et à l’aspect négligé, parfois minable, des +cultures et des habitations. La transition est des +plus brusques : le chemin est sillonné d’ornières ; +les rares villas éparses dans la campagne ont +leurs volets clos et leurs murs décrépits ; les +clôtures des jardins sont faites de bambous desséchés ; +dans les villages, les portes béantes révèlent +des intérieurs à peine meublés et d’une propreté +douteuse. Toutefois, si, sous le rapport économique, +le spectacle n’est pas réconfortant, au +point de vue pittoresque, on a de larges compensations. +Rien de plus attrayant que cette route +rocailleuse, au sol inégal, aux rampes rapides +d’où, à chaque instant, on a la surprise d’échappées +inattendues sur de magnifiques horizons de +mer ou de montagne. — Des jardins de citronniers, +tout jaunes de fruits mûrs, dévalent jusqu’aux +berges du chemin ; des bois d’oliviers aux +fûts noueux et robustes tombent presque à pic +dans la mer. Sous l’entre-croisement de leur légère +feuillée, des pêchers, des pruniers en fleurs poussent +à la bonne aventure. Au hasard des anfractuosités +du rocher, des carrés de pois, de longues +treilles de vigne, des parterres de juliennes blanches, +des champs de rosiers foisonnent. L’air est +saturé de parfums. A chaque détour, des odeurs +d’héliotrope et de giroflée vous arrivent en plein +nez. Les villas délabrées et inhabitées ont elles-mêmes, +en cette solitude fleurie, un charme pénétrant : +la poésie des demeures abandonnées, où +toutes choses sont revenues à l’état sauvage et +où l’on sent errer l’âme des hôtes en allés.</p> + +<p>Au sommet d’une montée, la mer soudain +surgit du fouillis des oliviers. On aperçoit les +découpures de la côte jusqu’à Bordighera ; puis +Vintimille se montre avec ses forts, ses terrasses +et ses toits plats. La route se divise en deux tronçons, +dont l’un descend vers le port et l’autre file +tout droit vers la vieille ville. Au point de bifurcation, +une caserne fortifiée se dresse et domine +la mer. Sous son porche voûté, des <i>bersagliers</i> +vont et viennent, sanglés dans leur uniforme noir +à jupe courte et coiffés d’un petit chapeau empanaché +d’abondantes plumes de coq. Sur les +rampes, des pelotons de jeunes conscrits font +l’exercice, vêtus de toile grise, mais toujours +décorés de leur chapeau à panache. Ils semblent +très fiers de cette coiffure théâtrale, qu’ils gardent, +même en petite tenue. Ces petits chasseurs, +destinés à être opposés à nos Alpins, ont fort +bonne tournure et sont, en général, de jolis garçons. +Ils doivent, à coup sûr, ravager les cœurs +des servantes et des grisettes de Vintimille. Il est +vraiment dommage que cette coiffure, aux retombées +de plumes de coq, leur donne un peu l’air +de soldats d’opéra-comique. Mon cocher mentonnais, +qui vient de faire ses cinq ans, les regarde +dédaigneusement du haut de son siège. Il ne les +trouve pas sérieux et prétend qu’ils manquent de +solidité.</p> + +<p>On entre dans la haute ville par une grande +arche cintrée et soudain, au sortir du soleil aveuglant, +on tombe en pleine fraîcheur obscure et +en pleine paix. La rue principale, bordée de muets +logis, pavée, au milieu, de briques rouges posées +sur champ, descend en pente rapide vers le port. +Les voitures ne s’y hasardent pas et on y est tout +enveloppé de silence. Çà et là, des passages +voûtés, communiquant avec les quartiers voisins, +montrent, au fond de leur couloir béant, d’étroites +ruelles dont de massifs arcs-boutants consolident +les façades noircies. La plupart des boutiques +n’ont pas de vitrines sur la rue ; une enseigne +indique seulement le genre de commerce auquel +on s’y livre et, par la porte, que ferme sommairement +un flottant rideau brun ou rouge, on distingue, +au moindre coup de vent, les marchandises +étalées dans un beau désordre. Au milieu +d’un carrefour, des femmes nu-tête, vêtues d’un +châle de laine tricotée et d’une jupe d’indienne à +fleurs blanches sur fond rose, interrompent leur +causerie pour dévisager les <i lang="it" xml:lang="it">forestieri</i>. Tout à +coup, de l’un des passages voûtés déboulent, +comme de turbulents marcassins, deux garçonnets +de treize à quatorze ans. Cheveux ébouriffés, +l’œil plein de menaces, ils s’entre-regardent en +grommelant, puis l’un assène un maître coup de +poing à l’autre, qui réplique par une gourmade +en pleine figure. Et les voilà qui boxent silencieusement +et rageusement. Ce jeune Capulet et ce +jeune Montaigu y mettent un acharnement passionné, +sans reculer d’une semelle. Enfin, on +les sépare et chacun d’eux s’éloigne en grondant +et en renfonçant fièrement ses larmes. Au milieu +de la bagarre, un abbé au visage ascétique et +méditatif passe avec une sereine indifférence, et +bientôt, au sommet de la rue montante, sa mince +silhouette noire se dessine élégamment sur le +pan de ciel bleu encadré par la porte murale.</p> + +<p>Vintimille est une ville de huit mille âmes, qui +possède un évêché et aussi une troupe d’opéra, +car les murs sont bariolés d’affiches annonçant +pour ce soir <i lang="it" xml:lang="it">Crispino e la Comare</i>. Bien que quelques +lieues à peine la séparent de Menton, cette +cité est une démonstration évidente des différences +notables qui existent actuellement entre les deux +nationalités. Ici, on ne parle plus que l’italien, +tandis qu’à Menton, comme à Nice, le peuple et +même la bourgeoisie se servent d’un dialecte provençal, +qui a plus de rapport avec le catalan qu’avec +la langue du Tasse. Aussi, les patriotes italiens +ont-ils mauvaise grâce à réclamer comme +leur une province qui n’a jamais été génoise qu’à +son corps défendant et qui nous a été cédée avec +le libre consentement des populations. Sauf un +petit groupe d’entêtés séparatistes qui s’éclaircit +de jour en jour, ces populations, si elles étaient +de nouveau consultées, demanderaient à rester +françaises. Depuis l’annexion, le département des +Alpes-Maritimes s’est enrichi et transformé merveilleusement. +Nice s’est agrandie de moitié et +ses habitants ont doublé. Le littoral est sillonné +de magnifiques routes, la propriété y a acquis une +valeur inespérée. Il faudrait que nous commissions +de lourdes fautes pour que ce beau pays +vînt à se désaffectionner.</p> + +<p>Tout en ruminant ces consolantes réflexions, +je continuais à déambuler à travers les rues tortueuses +de la vieille ville italienne. Je visitais des +églises sombres, étoilées de cierges, où régnait +une subtile odeur d’encens, où quelques dévotes +priaient accoudées aux balustres de marbre blanc +et noir du chœur, ou bien s’agenouillaient dans +l’ombre d’un mystérieux confessionnal. Je me +perdais dans le dédale des ruelles voûtées, admirant +la note rouge d’un géranium échevelé à l’embrasure +d’une fenêtre, ou un écroulement de +citrons entassés sous l’auvent d’une échoppe et +exhalant une fine odeur acide. Assise sur les +degrés d’un porche obscur, une petite fille en +robe rose, pieds nus, les cheveux embroussaillés, +tenait dans son giron deux ou trois de ces fruits +encore attachés à leurs feuilles vertes, et sur le +fond noir, le rose déteint de sa robe, le jaune pâle +des citrons, le vert des feuilles s’harmonisaient +et chantaient exquisement.</p> + +<p>Brusquement, je débouchai en pleine clarté +sur le pont qui unit la vieille ville aux nouveaux +quartiers de la gare. J’avais, en face de moi, la +lumineuse vallée où la Roja roule son eau torrentielle +et limpide. A droite, de hautes collines +boisées enchaînaient leurs croupes arrondies +dans la direction de Bordighera ; à gauche, Vintimille +étageait ses maisons aux façades rosées, +aux volets verts, et découpait sur le ciel la svelte +structure de ses campaniles d’églises ; tout au +fond, par-dessus un premier plan de crêtes lilas, +blanchissait la cime éblouissante des Alpes neigeuses.</p> + +<p>Tandis que, derrière moi, la mer avec son +rythme régulier comme la respiration d’une +femme endormie, accompagnait le murmure +enfantin de la rivière, je restais en contemplation +devant ce noble paysage aux lignes et aux +nuances enchanteresses. J’avais oublié mes +considérations sur la politique de l’annexion +et sur la Triplice : je ne savais plus si j’étais +en Italie ou en France. Comme l’abbé de tout +à l’heure, qui passait absorbé en ses pieuses +méditations à travers la querelle des deux +gamins ennemis, je me sentais transporté dans +cette sphère sereine où la joie des belles choses +vous fait planer au-dessus des prosaïques misères +humaines.</p> + +<p>Quand je suis rentré à Nice, un peu avant le +crépuscule, j’ai rencontré sur le quai Masséna le +bataillon de nos Alpins qui revenait de la promenade. — Sac +au dos, le fusil sur l’épaule, droits +et allègres, les petits chasseurs aux guêtres poudreuses +marchaient d’un pas rythmé et léger. +Sous le béret crânement incliné, leurs jeunes +figures aux moustaches naissantes souriaient +malgré la fatigue. Il y avait dans leur démarche +alerte et souple quelque chose de joyeux et d’assuré ; +dans leur physionomie ouverte, un entrain +sans pose et sans fanfaronnade. Sous le rayonnement +empourpré du soleil oblique, le bataillon +défilait bravement aux sonneries des clairons. +En mon cœur, la note patriotique se remit à claironner +à l’unisson, et dussé-je être accusé de chauvinisme, +je constatai, avec orgueil, que nos +petits Alpins avaient la mine plus virile et plus +martiale que les <i>bersagliers</i> aux chapeaux empanachés +de plumes de coq.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c19">NOUVELLE NEIGE<br> +<span class="xsmall">ET</span><br> +VIEUX SOUVENIRS</h2> + + +<p>Hier matin, quand je me suis réveillé, j’ai vu +toutes les hautes cimes poudrées à blanc. Pendant +la nuit, la neige est tombée sur les montagnes +hardiment découpées qui enceignent le +fond du lac d’Annecy. Ces blancheurs éblouissantes +forment un contraste charmant avec les +pâturages verts, les bois que l’automne colore et +le bleu foncé du lac. Le voisinage de la neige +donne une teinte plus chaude et plus dorée aux +coups de soleil qui tombent sur les arbres et sur +les vignobles où le raisin noircit. En même temps, +ce premier semblant d’hiver rend le paysage plus +intime et mieux clos. On s’y sent plus enfermé +encore, plus entouré de paix et de recueillement, +plus disposé aux lectures et aux méditations de +longue haleine. J’en profite pour lire ce livre de +<i>Napoléon et ses détracteurs</i> que le fils de Jérôme +Bonaparte vient d’écrire <i lang="la" xml:lang="la">pro domo suâ</i>.</p> + +<hr> + + +<p>Tout en parcourant ce plaidoyer en réponse au +<i>Napoléon</i> de M. Taine, je songeais aux destinées +de la légende napoléonienne. Aujourd’hui cette +vive polémique au sujet des vertus ou des tares du +premier Napoléon occupe encore les lettrés et +fournit des sujets d’articles aux journalistes, mais +elle laisse profondément indifférente la masse du +public. Le peuple se passionne peu pour ou contre +Bonaparte. Quelle différence entre les préoccupations +populaires d’il y a quarante ans et celles +d’aujourd’hui ! Lorsque j’étais enfant, le nom de +Napoléon était honoré dans les campagnes à +l’égal du saint de la paroisse. Dans chaque maison, +une lithographie ou une image d’Épinal, +accrochée au mur, rappelait l’épopée napoléonienne ; +dans chaque village, d’anciens soldats, +débris de la grande armée, redisaient à +satiété, à la façon des conteurs populaires, quelque +épisode des guerres du premier Empire, et +entretenaient le culte du <i>petit caporal</i>. Il n’y avait +pas un dîner de noce ni un repas de corps où, au +dessert, quelque paysan ne se levât et, le verre +en main, n’entonnât une chanson en l’honneur de +« l’empereur ». — Aujourd’hui le piteux dénouement +du second Empire et la guerre de 1870 ont +ruiné la légende napoléonienne chez les paysans. +Une froide et épaisse couche de neige est tombée +sur l’ancienne idole et l’a ensevelie profondément. +Les vieux soldats, qui réchauffaient de leur +enthousiasme et de leurs récits épiques les cerveaux +naïfs des pâtres et des laboureurs, sont +allés à leur tour dormir sous la terre, et chacun a +emporté dans sa fosse un lambeau de la légende. +Avec le dernier des médaillés de Sainte-Hélène, +le feu sacré s’est définitivement éteint.</p> + +<hr> + + +<p>Avant 1848, ces curieux débris de la grande +armée étaient encore très nombreux dans nos +provinces de l’Est : rudes sous-officiers chevronnés, +devenus gardes forestiers ; lieutenants ou +capitaines éclopés pendant les dernières guerres +ou mis en retrait d’emploi à la Restauration. C’étaient +en général de braves gens, un peu grognons +quand leurs vieilles blessures les faisaient +souffrir, mais bons vivants et enragés chasseurs. +Peu cultivés pour la plupart et d’intelligence médiocrement +développée, ils étaient intéressants +par la façon simple et pittoresque dont ils racontaient +leurs prouesses militaires. Leur naïve idolâtrie +pour l’empereur avait quelque chose de touchant. +Ils se réunissaient les uns chez les autres +et passaient l’après-midi à reparler de leurs campagnes, +à louer le temps passé et à débiner le +temps présent. A les entendre, nous n’avions plus +de généraux et le <i>petit caporal</i> avait emporté dans +son tombeau le secret de gagner des batailles. +J’assistais souvent à leurs entretiens, ayant parmi +eux un aïeul maternel, et je m’en revenais la tête +farcie de récits merveilleux sur la guerre d’Espagne +et la bataille de Leipzig.</p> + +<p>J’en ai connu un surtout qui a laissé dans ma +mémoire d’enfant une trace bien vivante. — On +l’appelait le canonnier Bannet et il était manchot, +ayant eu un avant-bras emporté par un boulet à +Waterloo. Il avait pris la ville en haine et s’était +retiré au fond d’un bois où il s’était fait bâtir une +maisonnette entourée d’un jardinet. Il vivait là +comme un ours, hiver et été, cultivant son potager, +tendant des rets aux petits oiseaux et faisant +lui-même son lit et sa cuisine. De temps à autre, +il y recevait la visite de quelques anciens compagnons +d’armes, et mon grand-père m’y emmenait +parfois pendant les après-midi de vacances. — Je +vois encore distinctement la maisonnette carrée, +bâtie en pierres rougeâtres et couverte en tuiles, +avec un perron de quelques marches où fleurissaient +des rosiers ; les planches de choux et de +pommes de terre ; la pelouse desséchée et les +taillis s’étendant à une lieue aux entours. Non +loin de l’habitation, il y avait un grand hêtre aux +ramures retombantes, à l’ombre duquel le canonnier +Bannet s’asseyait sur une pierre pour fabriquer +ses <i>raquettes</i> à prendre les oiseaux. Je me +souviens que j’étais émerveillé de la dextérité +avec laquelle ce manchot se servait de son moignon. +Cela semblait tenir du sortilège, et cette +adresse, jointe aux bizarres façons de vivre du +vieux soldat, ne contribuait pas peu à m’inculquer +pour lui un respect mêlé de crainte superstitieuse.</p> + +<hr> + + +<p>Je le tenais quasi pour un sorcier, surtout depuis +que je l’avais vu cuisiner une certaine soupe +au corbeau qui me faisait l’effet d’un breuvage +enchanté et à laquelle je n’aurais pas touché, +quand même le <i>petit caporal</i> serait revenu lui-même +m’en donner l’ordre. Le canonnier savait +toutes sortes de recettes et de secrets qui me +paraissaient sentir le sortilège. Il charmait les +oiseaux rien qu’en sifflant un air, il avait apprivoisé +un crapaud qui accourait à son appel. Contrairement +aux préjugés populaires, il affirmait +que ce batracien, non seulement est un animal +doux et inoffensif, mais qu’il rend d’utiles services +dans les potagers. Il introduisait dans le menu de +ses repas des quantités de plantes sauvages dont +il vantait les quantités comestibles ; ainsi, il se +confectionnait des salades avec des cœurs de +chardons et de jeunes pousses d’orties, et il s’en +régalait, tandis que j’ouvrais de grands yeux +ahuris.</p> + +<p>Le mobilier élémentaire qui garnissait la maisonnette +était aussi hétéroclite que les façons de +vivre du propriétaire. Les murs blanchis à la +chaux étaient ornés de chouettes et de hiboux aux +ailes clouées en croix. D’étranges papillons de +nuit et des coléoptères plus étranges encore, +épinglés sur des bouchons, garnissaient la tablette +de la cheminée. Mais ce qui me paraissait beaucoup +plus singulier, c’était une petite pile de gros +sous vert-de-grisés, posée sur une sorte de piédouche +en velours, au-dessous d’un portrait de +Napoléon I<sup>er</sup>, et recouverte soigneusement d’un +de ces globes en verre sous lesquels on abritait +autrefois les pendules. — Bien que le canonnier +Bannet m’intimidât fort et que je ne me permisse +guère de le questionner, un jour pourtant, la +curiosité l’emportant sur la crainte, je lui demandai, +en désignant la relique :</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est que ça, monsieur ?</p> + +<p>— Ça, moutard, répondit-il en soulevant avec +précaution le globe de verre, c’est un trésor plus +précieux que tous les diamants du Brésil !… Regarde +bien ces gros sous, car tu ne verras jamais +rien de pareil dans toute ta vie. Ils ont été dans +la poche de l’empereur !… La veille de Fleurus, +Napoléon passait près de ma batterie, et je l’entendis +se plaindre à un de ses généraux d’avoir +trop de monnaie de cuivre dans son gousset :</p> + +<p>« — Qui veut me débarrasser de cette mitraille ? +dit-il en regardant du côté de la batterie.</p> + +<p>» — Moi, sire ! » m’écriai-je bravement en +m’élançant en avant et en tendant une pièce de +quinze sous que je conservais comme la prunelle +de mes yeux.</p> + +<p>Il me regarda, sourit et, me jetant la poignée +de billon :</p> + +<p>« — Tiens, mon brave, remets ta pièce en +poche et garde les sous pour boire une bouteille. »</p> + +<p>… Et je les ai gardés, ajouta gravement le +canonnier Bannet, en replaçant le globe sur le +morceau de velours, — et on les enterrera avec +moi !</p> + +<hr> + + +<p>Hélas ! pauvre vieux canonnier manchot, on l’a +enterré aux environs de 1850. Il s’en est allé, +heureusement pour lui, avant la débâcle du second +Empire et la guerre de 1870. — Quand je +suis revenu au pays, après l’invasion, j’ai été visiter +la maisonnette du vieux Bannet. Je l’ai trouvée +en ruine. Les bois avaient été abattus et, sur les +murs du logis effondré, les soldats allemands du +corps d’occupation avaient charbonné leurs noms, +avec le numéro de leur compagnie et de leur +régiment.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c20">MORALE EN ACTION</h2> + + +<p>L’autre jour, entre chien et loup, à l’heure +du thé, je causais morale avec ma vieille amie +M<sup>me</sup> C…, pendant qu’au dehors l’ouragan secouait +les fenêtres et décoiffait les cheminées. +Nous en étions venus à constater que l’institution +du mariage subissait pour le quart d’heure +une crise tempêtueuse semblable à celle qui en +ce moment, dans la rue, semait des ardoises sur +la tête des passants ; — et nous comptions sur +nos doigts les désastres récents que ce coup de +tempête avait produits dans plusieurs ménages +de notre connaissance…</p> + +<p>M<sup>me</sup> C… est une aimable vieille qui a eu le talent +rare de savoir vieillir, de sorte qu’à soixante-cinq +ans sonnés elle paraît plus jeune que son +âge. Ses magnifiques cheveux blancs et ses spirituels +yeux bleus donnent à sa figure rosée une +harmonie douce qui fait songer à des violettes +écloses sous la neige. Tout en étant naturellement +bonne et indulgente, elle a son franc parler +et elle exprime ses opinions sur les choses et les +gens avec une gaillarde verdeur où l’on retrouve +une originale saveur de terroir, car, étant née +entre Chinon et Tours, ma vieille amie est la +compatriote de Rabelais et de Balzac.</p> + +<p>— Quand on songe, me dit-elle, que les trois +quarts du temps la machine conjugale est détraquée +par un vulgaire grain de sable tombé par +hasard dans l’engrenage ! Un misérable gravier +qu’un charitable et clairvoyant ami n’aurait eu +qu’à épousseter pour tout faire marcher à souhait !…</p> + +<p>— C’est que, repris-je, vous savez… il y a un +proverbe qui prétend qu’« entre l’arbre et l’écorce +il ne faut pas mettre le doigt ».</p> + +<p>— Je l’y ai mis pourtant, moi, et tout le monde +s’en est bien trouvé… Voici comment, ajouta-t-elle :</p> + +<hr> + + +<p>Il y a quelque dix ans, j’habitais encore la +Touraine et j’avais pour voisin de campagne un +charmant jeune ménage. La femme était une +bonne petite créature, très aimante, très sérieuse +et s’occupant beaucoup de son intérieur ; le mari, +un honnête garçon, un peu vain, un peu léger, +excellent musicien et très répandu dans la société +bourgeoise des environs. Le ménage, très +uni, marchait à merveille, et jamais Robert (le +mari) n’avait donné de coup de canif dans le pacte +matrimonial ; non pas qu’il valût mieux que les +autres, mais parce que, se trouvant bien de son +ordinaire, il n’était pas tenté de goûter au potage +du voisin. Je voyais intimement les deux époux, +et même le mari m’avait prise pour confidente, ce +qui, à raison de mon âge mûr, ne pouvait porter +ombrage à sa jeune femme. — Un jour Robert +accourut chez moi tout ému ; rien qu’à son air à +la fois ahuri, mystérieux et triomphant, je devinai +qu’il y avait quelque anguille sous roche et +qu’il grillait de me confier un secret. En effet, +deux minutes après, il se déboutonnait la conscience +et me contait son affaire.</p> + +<p>— Figurez-vous, me dit-il, qu’il m’arrive une +aventure renversante… Vous connaissez la fille +du propriétaire de la Grangerie ? Elle s’est mariée +il y a quinze jours à un avocat de Loches, un +M. Pontenier, et hier on a célébré à la Grangerie +le retour de noces. Comme j’avais fait souvent de +la musique avec M<sup>me</sup> Pontenier avant son mariage, +on m’avait invité au dîner. — Un repas +plantureux, arrosé de vins de Touraine aussi +capiteux que parfumés !… J’avoue qu’en sortant +de table j’étais un peu lancé et que j’entendais, +comme on dit, <i>des violons dans le ciel</i>. En traversant +un couloir assez sombre pour me rendre au +fumoir, je me trouvai nez à nez avec la jeune +mariée. M<sup>me</sup> Pontenier était fort appétissante +dans sa toilette neuve, le couloir était très étroit. +Nous étions seuls et, je le répète, le vin de Vouvray +m’avait entrepris le cerveau. Je ne sais quel +diable me poussant, je lui pris les mains et je la +complimentai gaillardement sur sa beauté. Je n’y +entendais pas malice, mais il me sembla que mes +innocentes galanteries produisaient sur elle un +effet plus sérieux, car ses mains serraient les +miennes très amoureusement, ses yeux me regardaient +d’une façon très tendre et, — c’est là +que commence l’extraordinaire, — tout à coup, +elle m’avoua qu’elle m’avait toujours aimé, qu’on +l’avait mariée contre son gré et qu’elle détestait +son mari. Puis, au moment où j’étais encore +ébaubi de cette déclaration, voilà une femme qui +me tombe dans les bras et qui applique ses lèvres +sur les miennes… Nous n’avions pas le temps de +nous en dire long ; elle m’apprit que son mari +repartait le lendemain, qu’elle s’en retournerait +seule à Loches, et il fut convenu que nous nous +arrangerions pour faire le voyage en tête à tête… +Qu’en dites-vous ?</p> + +<p>Il me contait cela avec une pointe de fatuité +étonnée ; il avait l’air un peu confus, mais au +fond il paraissait sottement fier de sa bonne fortune, +comme si c’était une rare et précieuse +denrée qu’une fille à moitié hystérique, qui se +jette ainsi au cou du premier venu.</p> + +<p>— Je dis que c’est dégoûtant, m’écriai-je, et +j’espère bien que vous allez en rester là !</p> + +<p>En même temps je le dévisageais. Je vis bien +vite que cette effrontée lui avait mis l’eau à la +bouche et que ce naïf et vaniteux mari, se croyant +déjà un foudre de guerre, grillait d’achever sa +conquête.</p> + +<p>— Mon cher garçon, lui représentai-je, vous +allez faire une sottise. Supposons que vous poussiez +voire pointe jusqu’au bout, vous ne sortirez +pas de votre intrigue aussi facilement que vous y +êtes entré. En province, tout se sait ; M<sup>me</sup> Robert +apprendra un jour que vous la trompez et, comme +elle n’est pas femme à prendre la chose en riant, +votre bonheur domestique s’en ira à vau-l’eau… +Et tout ça pour une donzelle dont vous serez dégoûté +avant huit jours !… Croyez-moi, le feu n’en +vaut pas la chandelle…</p> + +<p>Mais j’avais beau prêcher, il avait soif de +mordre au fruit défendu et ne me répondait +que par des faux-fuyants :</p> + +<p>« Il avait promis, il ne voulait pas avoir l’air +d’un Joseph, etc. » ; bref, un tas de turlutaines…</p> + +<p>— A votre aise ! lui criai-je impatientée. Et +quand comptez-vous mettre votre beau projet à +exécution ?</p> + +<p>— Demain matin, répliqua-t-il tout gonflé de +sa prouesse, nous prendrons la voiture de neuf +heures… J’ai retenu tout le coupé, afin que nous +ne soyons pas dérangés.</p> + +<p>— Bonne chance ! grommelai-je entre mes +dents.</p> + +<p>Mais je m’étais mis en tête de sauver le bonheur +domestique de mes voisins, et j’avais décidé +<i lang="it" xml:lang="it">in petto</i> que mons Robert n’aurait pas le dernier…</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain matin, enveloppée dans mon +manteau de voyage, j’allai me mettre en sentinelle +sur la route. A cette époque, il n’y avait +pas de chemin de fer de Tours à Loches et le +service était fait par une diligence qui traversait +le bourg à neuf heures. Vers neuf heures un +quart, j’entendis les grelots des chevaux ; je vis +venir la lourde caisse peinte en jaune, et à mesure +qu’elle s’approchait, je distinguai dans le +coupé les silhouettes de mes deux coupables qui +s’apprêtaient à goûter les douceurs du tête-à-tête.</p> + +<p>— Maurice, criai-je au conducteur, pouvez-vous +me conduire à Loches ?</p> + +<p>— Impossible, madame, répondit-il en arrêtant +ses chevaux, tout est plein. Pourtant il y a +encore une place dans le coupé, et M. Robert, +qui l’a louée, ne se refusera pas sans doute à +vous la céder.</p> + +<p>Alors, avec un aimable et hypocrite sourire, +j’ouvris la portière et j’adressai ma requête au +naïf don Juan qui, tout ahuri et pris de court, +n’osa pas me répondre négativement. Sans m’inquiéter +des mines allongées du couple amoureux, +je m’assis entre eux deux en leur prodiguant de +perfides remerciements et nous partîmes.</p> + +<p>Adieu le tête-à-tête et ses voluptueuses conséquences ! +Ils durent me supporter jusqu’à Loches, +sans compter qu’en route je chantai tout le temps +les louanges de M<sup>me</sup> Robert. Cette effrontée de +M<sup>me</sup> Pontenier n’était pas assez sotte pour n’avoir +pas deviné ma manœuvre, et, dans son dépit, elle +commençait à prendre en grippe son complice, +qu’elle soupçonnait d’avoir trop jasé. En arrivant +à Loches, elle le quitta assez sèchement. Quant à +moi, je gardai mons Robert pour cavalier, et le +soir, après l’avoir dûment chapitré, je le ramenai +au bourg, honteux et confus, mais converti…</p> + +<p>Ce que devint M<sup>me</sup> Pontenier, peu importe. +C’était une de ces créatures qui n’aiment dans +l’amour que le péché, et à ces gaillardes-là les +consolateurs ne manquent pas.</p> + +<p>L’essentiel, c’est que j’avais balayé l’obstacle +qui menaçait de détruire le bon accord de mon +jeune ménage, et que je n’ai jamais eu à me +repentir d’avoir mis mon doigt entre l’arbre et +l’écorce…</p> + +<p>— Voyez-vous, ajouta ma vieille amie en sucrant +son thé, la morale qui prêche, c’est très bien ; +mais la morale qui agit, ça vaut mieux encore.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c21">LA PETITE NORINE</h2> + + +<p>Dans un dizain des <i>Promenades et Intérieurs</i>, +Coppée se demande où les oiseaux « se cachent +pour mourir » ! Ne vous êtes-vous jamais fait la +même question à l’occasion de ces jolis oiseaux +de passage, — ces éphémères comédiennes qui +ont eu un succès d’une soirée ou d’une saison et +qui, après avoir traversé le ciel parisien avec +l’éclat d’une étoile filante, disparaissent sans +laisser de traces ? — Combien sommes-nous aujourd’hui +qui ayons gardé le souvenir de la petite +Norine ? A peine trois ou quatre. Et cependant +Norine, peu d’années avant 1870, faisait la pluie +et le beau temps dans un théâtre de genre du +boulevard. Elle était la comédienne à la mode, +les petits journaux ne tarissaient pas sur son +compte et dans les salons du second Empire il +n’y avait pas de fête réussie sans elle. Je la vois +encore jouant le Zanetto du <i>Passant</i> devant la +fine fleur des belles dames de ce temps-là, ou apparaissant +à un souper de centième, drapée dans +une robe couleur de blé mûr qui moulait son mignon +corps et s’harmonisait avec le ton de châtaigne +de ses cheveux bouclés. Elle avait alors +vingt ans et, sans être régulièrement jolie, elle +était charmante avec ses yeux couleur noisette, +sa peau blanche, ses lèvres très rouges et son nez +spirituellement retroussé. Elle possédait l’art de +lancer d’une voix mordante des mots drôles et +des plaisanteries terriblement salées, et elle +chantait très gaillardement la chansonnette.</p> + +<hr> + + +<p>Norine m’intéressait doublement : d’abord à +cause de ses beaux yeux, puis parce que nous +étions compatriotes. Elle avait une origine assez +obscure. Fille d’un fripier de ma petite ville, elle +avait été enlevée à dix-huit ans par un vieux +journaliste qui l’avait emmenée à Paris et l’avait +fait débuter au théâtre. La première fois que je +la revis, j’eus la maladresse de lui rappeler que +nous étions du même pays. J’arrivais de ma province +et j’en rapportais une fleur de gaucherie +qui — pour me servir de l’argot en usage aujourd’hui — m’exposait +à commettre les <i>gaffes</i> +les plus odieuses. Lorsqu’on m’eut présenté à +Norine et que je l’eus saluée, je lui décochai +mon plus aimable sourire et lui dis de mon air le +plus triomphant : « Nous sommes compatriotes, +Mademoiselle, et j’ai eu le plaisir de vous connaître +tout enfant. » — Elle me toisa d’un air +effrontément étonné, puis me tourna le dos sans +répondre. Ce ne fut qu’après réflexion que je +compris ma sottise. Aussi, quand, plus tard, +j’eus l’occasion de me retrouver auprès d’elle, je +fis celui qui ignorait absolument son origine et +son nom de famille. De son côté, elle n’eut pas +l’air de reconnaître en moi le fâcheux qui lui avait, +un soir, rappelé des souvenirs désagréables, et +nous devînmes les meilleurs amis du monde. Je +la voyais souvent au théâtre et dans des réunions +d’artistes, et, bien qu’une amicale familiarité se +fût établie entre nous, jamais plus nous ne fîmes +allusion au passé ; jamais je ne surpris dans ses +yeux un de ces involontaires regards qui trahissent +une mystérieuse complicité, entre deux +personnes possédant un commun secret qu’elles +ne veulent pas laisser deviner.</p> + +<hr> + + +<p>Après la guerre, elle fit partie de ces troupes +nomades qui exploitent, en province et à l’étranger, +les pièces en vogue ; elle joua dans les +villes d’eaux, passa plusieurs années en Égypte +et ne reparut plus sur la scène à Paris. Peu à +peu le silence se fit sur la petite Norine. Ceux de +ses contemporains qu’elle avait charmés l’oublièrent, +et la nouvelle génération ignora jusqu’au +nom de la comédienne. D’autres jolies filles, +jeunes, pimpantes et plus modernes, recueillaient +maintenant les applaudissements et les sourires +sur ce même théâtre où Norine avait débuté. Parfois, +à la fin d’un souper, des gens à barbes grisonnantes, +évoquant leurs souvenirs de jeunesse, +s’écriaient tout à coup : « Et la petite Norine, +savez-vous ce qu’elle est devenue ? » La plupart +du temps on secouait la tête et on passait à un +sujet plus intéressant. Un jour, comme la question +était renouvelée devant des comédiens, l’un +d’eux répondit : « Norine ? Elle a quitté le théâtre, +elle est poitrinaire et elle se soigne je ne sais où, +dans le Midi. » Une année ou deux s’écoulèrent, +puis, un matin d’hiver, ayant eu l’idée de rappeler +le nom de ma compatriote dans un article +de journal, je reçus par la poste une boîte pleine +de mimosas et de violettes, avec ces simples mots +sur une carte : « Remerciements et amitiés de la +petite Norine. »</p> + +<hr> + + +<p>Un mois après, j’eus devant moi trois semaines +de loisirs, et, comme cette année-là l’hiver était +détestable, je résolus d’en profiter pour aller +humer le soleil le long de la Corniche. Lorsque +j’arrivai à Menton, je songeai tout à coup que le +petit mot de Norine était daté de cette ville et je +résolus de me mettre en quête de son domicile. +La chose fut moins aisée que je ne pensais ; la +comédienne était peu connue ; pourtant, à force +de persistance, je finis par découvrir l’hôtel où elle +se cachait et je lui écrivis pour lui demander la +permission de l’aller voir. Elle me reçut le lendemain +et, bien qu’elle eût mis quelque coquetterie à +l’arrangement de sa toilette et de son visage, je +ne pus réprimer assez vite une expression de +surprise en constatant les ravages de la maladie. +Quelle différence entre la moribonde qui gisait là, +perdue dans son grand lit, et la pimpante actrice +d’autrefois ! Hâve sous son maquillage, maigre à +faire peur, les yeux renfoncés, la poitrine secouée +à chaque instant par une toux rauque et creuse, +la comédienne semblait avoir honte d’elle-même.</p> + +<p>— Vous me trouvez changée, hein ? murmura-t-elle +en me tendant sa main émaciée ; je suis +devenue une belle horreur et je n’ose plus me +regarder dans une glace… N’importe, c’est gentil +à vous d’être venu voir ce qui reste de la petite +Norine !… D’ailleurs, vous, je vous ai toujours +aimé, parce que vous avez été toujours bon pour +moi, malgré le mauvais accueil que je vous ai fait +tout d’abord, quand nous nous sommes revus à +Paris…</p> + +<p>Je la regardai, un peu étonné ; c’était la première +fois que je lui entendais faire allusion à ma +fameuse <i>gaffe</i> de jadis.</p> + +<p>— Vous croyiez, reprit-elle avec un sourire +maladif, vous croyiez que j’avais oublié notre première +rencontre ?… Eh bien ! non, et je vous ai +toujours su gré ensuite de votre discrétion. +Voyez-vous, au théâtre, j’avais raconté des tas +d’histoires sur ma famille et j’avais peur d’être +blaguée par les camarades, si elles venaient à +savoir que je sortais de la boutique d’un fripier… +Mais, malgré ça, au fond, j’aimais mon pays et +ça me faisait plaisir de me trouver de temps en +temps avec quelqu’un de là-bas… Vous aviez dans +les yeux et dans l’accent quelque chose de <i>chez +nous</i>, et quand vous étiez près de moi, il me semblait +que je revoyais nos vignes et que je sentais +l’odeur de nos bois… Ah ! les bois de chez nous ! +je donnerais je ne sais quoi pour être encore au +temps où j’y allais cueillir des muguets !… Quand +vous irez à V…, souvenez-vous de faire une promenade +en forêt à mon intention… Et maintenant, +adieu, je n’en puis plus… Merci de votre +visite, mais ne revenez pas… Je ne ne veux pas +qu’on me voie mourir en détail… C’est trop +laid… Adieu !</p> + +<p>Je la quittai après l’avoir embrassée et je +n’eus pas de peine à lui obéir, car elle mourut de +consomption le lendemain.</p> + +<p>Ainsi finit la petite Norine, solitairement, dans +un obscur oubli, après avoir, pendant deux ans, +émerveillé et ensorcelé tout le Paris boulevardier.</p> + +<p>Avant de quitter Menton, j’allai porter des +fleurs sur sa tombe, et tout en longeant l’allée +de hauts cyprès d’où l’on voit la Méditerranée +bleuir, je songeais combien cette réputation après +laquelle nous courons tous est peu de chose en +somme, dans cette vie fuyante où hier est déjà un +rêve, où nous sommes incertains de demain et +où nous sommes sûrs d’être oubliés après-demain.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c22">PAQUES-FLEURIES</h2> + + +<p>Pâques-Fleuries ! Un joli nom, tout plein de +jolis souvenirs d’enfance… D’abord ce dimanche +des Rameaux ouvrait la série des vacances de +Pâques ; c’était le premier jour de liberté après +l’emprisonnement des longs mois d’hiver. Puis, +ce jour-là, l’église était toute parée de branches +vertes et sentait déjà le printemps. Branches de +buis à l’odeur amère, branches de saules couvertes +de chatons jaunissants. Toutes ces <i>pâquettes</i>, +comme on les appelle dans mon pays +meusien, se balançaient aux mains des hommes, +des femmes et des enfants, et mettaient un frisson +vert dans la nef endimanchée. Les blancs et les +ors des vêtements sacerdotaux, le rouge des soutanes +d’enfants de chœur tranchaient plus vivement +parmi cette verdure ; et, en dépit des longs +récitatifs de la Passion, chantés alternativement +par trois prêtres debout devant de hauts pupitres, +une gaieté printanière régnait dans l’église. Par +un vitrail ouvert dans la verrière de l’abside, on +voyait des nuages blancs courir sur le ciel bleu, +on entendait des pépiements d’oiseaux, on respirait +à pleins poumons l’air humide imprégné de +cette pénétrante senteur du buis, et on se disait, +avec un soubresaut de joie au cœur : « Le printemps +est revenu ! »</p> + +<hr> + + +<p>Dès le lendemain matin, avide de jouir de ma +liberté reconquise, je m’en allais tout seul par les +chemins qui montent vers les vignes et les bois. +Les buissons d’épine noire n’avaient pas encore +de feuilles, mais ils étaient tout neigeux de fleurs +blanches, ce qui leur donnait des airs d’arbustes +japonais. En dessous, l’herbe poussait verte et +drue et, à chaque pas, des oiseaux en train de +bâtir leur nid s’envolaient de la haie et filaient +presque à ras de terre. Les friches étaient grises, +mais çà et là on y voyait s’épanouir les corolles +verdâtres de l’ellébore noir et les magnifiques +fleurs violettes de l’anémone pulsatille, tandis +qu’à la lisière des bois les merles sifflaient à plein +gosier dans les branches rougissantes.</p> + +<p>Les vignes à la terre d’un jaune rougeâtre +étaient pleines de gens courbés vers les ceps. On +n’y voyait pas encore le moindre soupçon de verdure ; +rien que l’argile couleur d’ocre et les ceps +noueux d’un ton noir. Seulement, de loin en loin, +un pêcher de plein vent dressait sa ramure épanouie +et comme poudrée d’un rose vif ; puis, en y +regardant de plus près, on distinguait à deux +pouces du sol une petite plante de la famille des +liliacées, à la hampe minuscule terminée par de +minuscules fleurettes d’un bleu violet. C’était +l’hyacinthe ou muscari à grappe, qu’on nomme +aussi l’<i>ail des chiens</i>. Cette plante abonde dans nos +vignes, et je ne puis respirer sa suave odeur de +prune sans revoir en esprit nos coteaux rougeâtres +aux ceps tordus, et ces premières journées +de printemps qui s’associent pour moi à mes +premières émotions d’adolescent. Le parfum de +cette humble fleur évoque devant mes yeux notre +paysage vignoble, qui, avec les forêts, est un des +traits les plus saillants du terroir barrois.</p> + +<hr> + + +<p>Le vin de nos vignes n’a pas la haute réputation +de ses voisins de la Champagne et de la Bourgogne. +Il ressemble à ces grands hommes de +province qui redeviennent obscurs dès qu’ils franchissent +les limites de leur département. Il n’est +bu et apprécié que dans le pays ; d’ailleurs il ne +supporte pas le transport. C’est un petit vin léger, +couleur de groseille, qui se dépouille en vieillissant +et prend des teintes de pelure d’oignon. Il a +un agréable goût de terroir qu’estiment fort les +buveurs de cru, et, tout humble qu’il est, il a +connu des jours de gloire. Au temps où Marie +Stuart vint visiter ses parents, les ducs de Bar, il +fut servi à la table ducale, et la jeune reine y +trempa ses belles lèvres, tandis que des chœurs +chantaient des vers composés par Ronsard pour +la circonstance :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Je nourris tout, toutes choses j’embrasse,</div> +<div class="verse">Et ma vertu par toutes choses passe ;</div> +<div class="verse">Je serre tout, je tiens tout en mes mains,</div> +<div class="verse">Et, tout ainsi que de tout je suis maître,</div> +<div class="verse">Pour commander au monde, j’ay fait naître</div> +<div class="verse">Ce jeune roy, le plus grand des humains.</div> +</div> + +</div> +<p>On raconte aussi que ce joli vin de pineau fut +versé à des cardinaux pendant le concile de +Trente, et que ceux-ci, soudain illuminés par le +Saint-Esprit, déclarèrent tout d’une voix que le +vin de Bar était l’un des meilleurs de la chrétienté.</p> + +<p>Depuis, il a un peu déchu, ou peut-être nos +palais sont-ils devenus plus difficiles. J’inclinerais +à croire que la qualité de ce vin ducal s’est +affaiblie par la substitution d’un plant plus vulgaire, +mais plus productif, au vieux plant de +pineau qui donnait de petites grappes peu nombreuses, +mais exquises. — Quoi qu’il en soit, à +présent encore, les vignes tapissent toutes nos +collines de la vallée de l’Ornain, et c’est un spectacle +doux à l’œil, quand, triomphant des gelées +de mai, les pampres ont poussé et couvrent de +leur verdure phosphorescente les rondes épaules +des coteaux.</p> + +<hr> + + +<p>Et aux environs de la Saint-Jean, pendant les +nuits de juin, c’est un charme que d’errer à travers +nos collines, alors que la fleur de vigne a +déclos les corolles verdâtres de ses grappes. Une +virginale et amoureuse odeur se répand dans +toute la vallée. Ce n’est pas le parfum capiteux +du vin, mais c’en est déjà l’avant-coureur ; dans +l’exquise et pure haleine de la vigne en fleur, on +devine déjà toutes les ivresses qui sortiront de la +grappe mûre et fermentée. Ainsi les idéales exaltations +de la puberté commençante font pressentir +les passions brûlantes de la jeunesse en pleine +maturité. — Cette odeur vous grise doucement, +chastement, mais elle vous grise. Quand elle se +répand dans la vallée et arrive jusque dans la +ville, les jeunes gens accoudés à leur fenêtre se +mettent à rêver d’amour, les jeunes filles se +sentent prises d’une langueur indéfinissable, et +les vieillards resongent, avec un soupir de regret, +à leur jeunesse passée. On dit même qu’au fond +des caves, dans les barriques où il est enfermé, le +vin des années précédentes subit l’influence de +cette odeur qui s’exhale du vignoble, et qu’il fermente +et bouillonne à faire craquer les cercles +des tonneaux.</p> + +<hr> + + +<p>Cette odeur de la jeune grappe aux boutons +fraîchement éclos et cette autre pénétrante senteur +de l’hyacinthe des vignes pendant la semaine +de Pâques-Fleuries se confondent dans ma mémoire +comme deux sensations sœurs : l’une plus +innocente, plus enfantine, délicate comme la première +verdure du printemps ; l’autre, plus vive, +plus brûlante, apportant avec elle les ardeurs de +l’été et le trouble des sens déjà éveillés par l’éclosion +de la vingtième année… Hélas ! et toutes +deux ne sont plus que des souvenirs déjà lointains !… +N’importe ! je suis comme le vieux vin +enfermé dans les futailles, et quand ces odeurs +me reviennent, évoquées par les premières branches +de saule et les premières floraisons de +Pâques, je ne puis m’empêcher de tressaillir. +Comme le poète de Gœthe, je crie au printemps : — Rends-moi +ma jeunesse, rends-moi le temps où +je n’étais qu’un écolier et où je foulais d’un pied +léger et content la terre rouge de nos vignes +toutes fleuries d’hyacinthes bleues, toutes gonflées +de bourgeons naissants !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c23">LE MOINE QUÊTEUR</h2> + + +<p>Il y avait une fois, en automne, au pays savoyard, +un moine capucin qui faisait la quête du +vin pour son couvent. Pieds nus, vêtu de bure marron, +les reins ceints d’une corde, portant sur son +dos le bidon de fer-blanc destiné à contenir les +offrandes des vignerons, il allait de village en +village, au bord du lac d’Annecy, implorant la +générosité des propriétaires et leur promettant en +échange des prières ferventes, ce qui n’était pas +à dédaigner ; on savait que les prières de ce frère +quêteur étaient particulièrement précieuses, car, +par grâce spéciale, il avait l’oreille du bon Dieu +et de saint François. — Néanmoins, cette année-là, +les vignes avaient gelé en mai, la récolte était +maigre, les vignerons étaient de mauvaise humeur +et par conséquent peu donnants. Après +avoir marché toute la journée au soleil qui ne +laissait pas d’être ardent, bien qu’on fût en octobre, +le moine sentait son bidon lui peser sur les +épaules, encore qu’il se trouvât à moitié vide. A +la tombée du jour, il arriva harassé et les pieds +en sang près d’une cabane de pêcheur qui mirait +son toit de chaume dans les eaux vertes du lac, +et, n’en pouvant plus, il frappa à la porte, demandant +un gîte pour la nuit. La femme du pêcheur +vint lui ouvrir. C’était une jeune femme fort jolie +et très avenante ; mais, quand elle eut entendu la +requête du frère quêteur, elle secoua tristement +la tête : « Je vous plains de tout mon cœur, mon +pauvre frère, lui dit-elle, mais je ne puis vous +loger, car mon mari va rentrer, il déteste les +moines et il est fort brutal. » Pourtant, le moine +redoublant ses supplications, elle finit par avoir +compassion et le laissa entrer. Elle lui servit en +hâte un souper de bouillie de châtaignes et le fit +monter dans le grenier, où il se cacha dans le +foin.</p> + +<hr> + + +<p>Très tard dans la soirée, le pêcheur rentra. Il +était fort grognon, n’ayant rien pris et mourant +de faim. Il trouva sa soupe mauvaise, jeta son +écuelle à la tête de sa femme et, bien que celle-ci +ne répliquât pas, il se mit à la battre fort vilainement. +Du fond du fenil où il s’était mussé, le +capucin entendait toute cette scène, et l’injustice +de ce traitement lui arracha une exclamation +indignée. Le pêcheur avait l’oreille fine. « Ah ! +dévergondée, s’écria-t-il, il y a quelqu’un là-haut ? +C’est sans doute un de tes galants que tu as caché +dans le foin ! — Non, répondit la jeune femme, +c’est un moine qui m’a demandé de lui donner à +coucher. — Un moine !… Attends ! je vais lui +régler son compte ! » Et il se précipitait vers l’échelle +du fenil en brandissant un gourdin. Le +pauvre frère n’eut que le temps de sauter par la +gerbière, heureusement peu élevée, et de s’aller +coucher dans les joncs de la berge. Là il trouva +la barque du pêcheur, la détacha doucement et, +ramant avec vigueur, il gagna l’autre rive.</p> + +<hr> + + +<p>Près du talus où il aborda, dans une petite +anse, se dressait le manoir de la Maladière, dont +les fenêtres étaient encore éclairées. Le moine, +plus que jamais vanné de fatigue, résolut d’aller +y demander l’hospitalité pour la nuit. — Ce manoir +était la propriété d’une jeune dame fort riche, +mais d’humeur tellement acariâtre et hargneuse, +que son mari avait été obligé de la quitter et que +ses domestiques ne la servaient qu’en tremblant. +Elle accueillit la requête du capucin avec force +plaisanteries d’un goût douteux ; prétendit que les +moines, ayant fait vœu de pauvreté, n’avaient +besoin que de pain noir pour souper et d’une botte +de paille pour la couchée. En conséquence, elle +commanda qu’on servît au frère la soupe des +chiens et qu’on lui dressât un lit dans l’écurie. +Elle-même, pour le narguer, vint à la cuisine +tandis qu’il se reposait au coin de l’âtre. Elle le +railla sur le contenu de son bidon, l’accusa d’être +un hypocrite et de s’enivrer en cachette avec le +vin de la quête. Le pauvre moine se faisait petit +et ne répondait rien, ce qui exaspéra encore davantage +cette arrogante créature. Elle l’invectiva +de plus belle et finalement le fit jeter dehors.</p> + +<p>Quand l’infortuné capucin se vit sur la route, +par cette froide nuit d’octobre, il ne put s’empêcher +d’établir une comparaison entre cette châtelaine +si dure au pauvre monde et la femme du +pêcheur, si avenante et charitable. Les conditions +humaines lui parurent mal arrangées, et il lui +monta au cœur un peu de rancune, — car, pour +être moine, on n’en est pas moins sensible à l’injustice. — Donc +il s’agenouilla sur la terre et +levant les yeux vers le ciel plein d’étoiles scintillantes : +« Mon bon Dieu, pria-t-il, et vous, +vénéré saint François, faites que la dame de ce +manoir prenne la place de la femme du pêcheur, +et qu’en retour celle-ci devienne châtelaine de la +Maladière. »</p> + +<p>Comme on l’a dit plus haut, le capucin jouissait +au ciel d’un crédit illimité, et incontinent sa +prière fut exaucée. Des mains invisibles exécutèrent +la transmutation des deux femmes. Au matin, +l’acariâtre châtelaine de la Maladière s’éveilla +dans la cabane du pêcheur, qui, comme entrée +de jeu, accueillit ses exclamations irritées par +une formidable volée de bois vert. — A son tour, +la femme du preneur de truites se trouva, à son +réveil, dans un grand lit à courtines de soie, au +milieu d’une belle pièce tendue de tapisseries. +Quand la femme de chambre entra doucement +pour apporter le déjeuner de sa maîtresse, elle +fut étonnée de voir dans le lit une jeune femme +jolie et douce, au lieu de l’arrogante harpie de la +veille, et son étonnement redoubla quand elle +l’entendit lui adresser la parole sur un ton aimable +et poli. La nouvelle châtelaine se leva et +émerveilla tous les gens par sa bonne grâce et sa +bienveillance. On cria au miracle et le bruit de +cette métamorphose se répandit rapidement aux +entours, de sorte que le seigneur châtelain, qui +s’était enfui loin de son ancienne épousée, s’empressa +de réintégrer le domicile conjugal pour +contempler la nouvelle maîtresse du logis. Il fut +si ravi de la beauté et de la douceur de la jeune +dame qu’il résolut de l’épouser sur-le-champ. Le +mariage fut célébré à l’église voisine et les nouveaux +mariés revinrent en calèche découverte au +manoir. Comme ils longeaient les bords du lac, +une femme en haillons, qui lavait son linge sur +les pierres du talus, jeta un coup d’œil sur le +couple, lâcha son battoir et se mit à courir derrière +la calèche en criant au cocher : « Arrête, +Mauricet ! Arrête donc, butor ! »</p> + +<p>Le châtelain se pencha et reconnut sa première +femme. Un frisson le prit et il cria à son tour à +Mauricet : « Fouette tes chevaux, mon garçon, et +au grand galop !… »</p> + +<p>La calèche disparut ; l’ex-châtelaine essoufflée +s’en revint piteusement vers la cabane du pêcheur +et, comme elle était en retard pour le souper, +celui-ci, par surcroît, la régala d’une nouvelle +volée de bois vert. Le capucin, qui était sur la +route et qui vit la chose, s’en esclaffa tellement +qu’il faillit en répandre tout le vin de son bidon.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c24">MONTREURS D’OURS</h2> + + +<p>Je vois toujours nettement le carrefour où je les +ai rencontrés, ces bohémiens errants, qu’on nomme +chez nous des <i>camps-volants</i> et qui, comme disait +Baudelaire :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Promènent sur le ciel des yeux appesantis</div> +<div class="verse">Par le morne regret des chimères absentes.</div> +</div> + +</div> +<p>C’était dans un village lorrain, très vulgaire, et +qui ne se recommande aux touristes que par son +église bâtie au quinzième siècle. L’édifice est resté +inachevé. L’architecture extérieure est du pur +style renaissance et rappelle un peu la décoration +de la cour du Louvre. Au-dessus du grand portail +brodé de feuillages, règne une frise où sont sculptés +des personnages bibliques : Adam, Ève, puis +la Mort et la Résurrection. L’ensemble est élégant, +mais bien inférieur comme charme et +comme sentiment aux églises bretonnes de la +même époque. — En somme, le monument nous +avait laissés froids et, pour nous réchauffer, nous +étions allés prendre un grog à l’auberge d’en face.</p> + +<p>Tandis qu’au milieu d’un essaim de mouches +nous vidions nos verres, un bourdonnement de +tambour de basque et un chant guttural nous attirèrent +à la fenêtre. O ressouvenir de Heine et +d’<i>Atta-Troll</i> !… Sur la place, une famille de tsiganes +faisait danser un ours pelé. — Coiffé d’un +fez déteint, vêtu d’une veste en lambeaux, un +grand gaillard aux cheveux noirs longs et plats, +au teint cuivré, aux prunelles ardentes et mobiles, +agitait la chaîne de l’ours qui se dandinait lourdement +devant lui, tenant un bâton dans ses +pattes de devant. L’homme tapait sur son tambour +de basque et beuglait en même temps une mélopée +monotone, rappelant les chants arabes.</p> + +<p>Un bambin de huit ans, couleur de bronze +florentin, ayant de beaux yeux lumineux et une +bouche souriante, bondissait pieds nus, à côté de +l’ours, avec les mouvements gracieux et souples +d’un jeune animal. Un joli âne d’un gris argenté +portait sur son dos, dans l’un des paniers jumeaux, +un autre enfant de deux ans à la tignasse blonde +et crépue ; et regardant l’âne, l’homme et les enfants, +une jeune femme de vingt-quatre ans environ, +petite, assez rondelette, avec de grands +yeux noirs, un air de bonté, un éblouissant sourire, +suivait le rythme du chant ainsi que le dandinement +de l’ours et balançait à l’extrémité d’un +bâton posé sur son épaule une sorte de sac où +dormait, demi-nu, un dernier moricaud de dix +mois.</p> + +<p>Ils n’avaient pas la mine de gens qui ont fait +fortune ; la femme portait en bandoulière une pauvre +petite sacoche de cuir bien plate. Les paysans, +race peu aumônière, s’attroupaient autour d’eux et +les dévisageaient d’un air demi-curieux, demi-méfiant, +mais ne leur donnaient pas un sou. Nous +avions glissé une pièce blanche dans la main de +la jeune femme, puis une autre dans celle du +bambin qui se mit à bondir en montrant toutes ses +dents. Il fallait entendre les remerciements qu’ils +nous prodiguaient avec une expansion et une gesticulation +toutes méridionales, dans leur guttural +jargon émaillé de quelques mots français.</p> + +<p>Nous avions envoyé à la mère des grogs et des +biscuits. Elle faisait boire d’abord son homme, +puis les deux enfants et en gardait à peine quelques +gouttes pour elle. Même elle avait donné un +biscuit au petit dernier, déposé à terre dans son +sac, et tout à coup nous entendîmes celui-ci +pousser des cris d’aiglon, parce que l’âne voulant +être aussi de la fête avait penché vers le sac sa +tête aux longues oreilles, pour attraper une lippée +du gâteau.</p> + +<p>Ils étaient de la Serbie et depuis tantôt six mois +couraient le monde ; ils comptaient maintenant, +en allant de village en village, se diriger vers +leur pays d’origine, — « du côté que vient le soleil ! » +nous disait la jeune femme avec un redoublement +de lumière dans les prunelles.</p> + +<p>Nous les quittâmes un moment pour visiter le +village. Ce ne fut pas long : — deux ou trois rues +encombrées de fumier, de petites maisons basses +aux toits de tuile brune, avec les engrangements +à côté, et en arrière, le jardin clos de haies vives +où des linges lessivés séchaient au soleil : — après +quoi, il ne nous restait plus rien à voir. En repassant +par la grand’rue, devant la maison du maréchal-ferrant, +au pied d’un haut perron où des tas +d’enfants étaient assis en grappes, nous retrouvâmes +nos tsiganes occupés à faire remettre un +fer à l’un des pieds de l’âne.</p> + +<p>Pauvres gens ! ils avaient profité de nos pièces +blanches pour se permettre cette grosse dépense, +différée peut-être depuis des mois. Bien souvent +sans doute, le soir, en s’arrêtant pour camper au +revers d’un fossé, ils s’étaient dit : « Quand il +nous arrivera une bonne aubaine, nous ferons +ferrer l’âne… » Et l’aubaine était enfin venue. — Le +baudet à la croupe frissonnante secouait les +oreilles et ruait, maintenu à grand’peine par le +mari. L’ours, resté libre un moment, en profitait +pour chercher aventure dans un tas de fumier ; +l’aîné des gamins jouait avec le tambour de basque ; +la femme aidait son homme à tenir l’âne, +puis courait de temps en temps vers le nouveau-né +qui roulait dans son sac posé à terre et geignait +doucement…</p> + +<p>Comme nous remontions en voiture, ils nous +envoyèrent un dernier sourire et un dernier +merci. Nous les perdîmes de vue à un tournant du +chemin. Ils reprirent sans doute, eux aussi, leur +route vers le pays « d’où vient le soleil », mais cette +rencontre de hasard, en ce village perdu, avait +jeté entre nous une semence d’amitié. Ils emportaient +le souvenir de nos pièces blanches, nous +emportions leur pittoresque image. C’est de ces +communions d’âmes, respirées au passage comme +une fleur, que le parfum de la vie est fait.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c25">DANS L’ENGADINE</h2> + + +<p>Souvent, quand il m’arrivait de parler de mes +modestes voyages dans les Vosges, les Pyrénées +ou la Savoie, j’étais interrompu par un monsieur +qui s’écriait, avec un pli de dédaigneuse compassion +au coin des lèvres : « Vous ne connaissez +pas l’Engadine ? Alors, vous n’avez rien vu ! » A +la fin, cela m’a agacé et, cette année, je me suis +dit : « Allons voir l’Engadine ! » M’y voici. +J’avoue que, de Coire à Bergün, la première partie +du chemin m’a émerveillé. Cette route qui monte +à travers des forêts de sapins et de mélèzes, ces +plantureuses prairies enclavées dans les bois, la +fraîcheur des torrents aux écumes bleuâtres, la +salubre odeur de foin et de résine éparse dans +l’air, la tranquille intimité des bourgs où la voiture +s’arrête pour relayer, tout le verdoyant enchantement +des pays de montagne m’a été au +cœur. Je garde surtout le délicieux souvenir d’un +village, qui se nomme, je crois, Filisur, et où +j’aurais aimé à faire une halte de quelques semaines. — Les +rues tortueuses et caillouteuses +sont bordées de vieilles maisons datant presque +toutes du seizième siècle. De larges porches cintrés +en bois ouvragé, ornés de curieux marteaux +de porte, donnent accès dans ces antiques demeures. +Les croisées, aux embrasures profondes, +sont protégées par des barreaux ventrus, aux délicates +ciselures, d’où retombent des gerbes +d’œillets rouges. A mi-hauteur de la façade grise, +des tourelles triangulaires, engagées dans le mur, +montrent à travers leurs vitres en losange le profil +d’une jeune fille ou d’une ménagère occupée à +coudre. Des inscriptions en langue romanche, +encastrées au-dessus des porches, indiquent la +date de la construction du logis, et se terminent +généralement par cette phrase : « <i>A Dieu seul est +gloire et honneur.</i> » Aux entours s’étendent des +prairies arrosées d’eaux vives et où tintent doucement +les <i>clarines</i> des vaches. Tout cela a un bon +parfum de bien-être et de quiétude, qui suscite +des rêves de vie casanière et méditative, au fond +des vieux logis fleuris d’œillets rouges.</p> + +<p>Mais les voyageurs ne s’arrêtent pas dans ce +pastoral village : ils se hâtent vers les stations à +la mode. A travers les gorges rocheuses, les cols +dévastés par les récentes avalanches, les montagnes +dénudées aux cimes tachées de neige, la +voiture les emporte vers Saint-Moritz ou Pontresina, +dans cette Haute-Engadine tant vantée par +les Anglais et par le guide Baedeker, et qui, en +somme, ne diffère pas sensiblement de Zermatt, +de Chamonix et même de Cauterets.</p> + +<p>Saint-Moritz est un éparpillement d’hôtels, de +cafés et de bazars au revers d’une vallée boisée de +mélèzes avec au fond un lac minuscule.</p> + +<p>Rien de plus irritant, de plus inharmonieux à +l’œil que ces constructions de plâtre et de carton, +jetées à la hâte et en désordre dans cette sévère +solitude. Cela détonne et hurle comme de fausses +notes. Le long d’une large chaussée inhospitalière, +de laides échoppes abritent les banales industries +qu’on est sûr de rencontrer dans toutes +les villes d’eaux : magasins nomades où des Napolitains +vendent des peignes d’écaille, des coraux +et de hideux surmoulages ; où des juifs allemands +étalent des bibelots truqués et des bijoux +d’un goût douteux. Sur cette chaussée inondée de +soleil, passent et repassent dans un flot de poussière +des voitures de louage bondées de touristes +en costumes d’opéra-comique. Et là-haut, de +chaque côté de la vallée, les grands pics gris dénudés +semblent hausser leurs formidables épaules, +à l’aspect de cette profane et factice agitation +mondaine qui vient déranger leur austère impassibilité.</p> + +<p>A côté de Saint-Moritz, Pontresina paraît +presque plus aimable et plus intime avec son +campanile italien et ses maisons blanches alignées +le long de la route. Et pourtant, là encore, +la multiplicité des hôtels et le brouhaha des touristes +jurent avec la sauvage grandeur du site. +Des bois de mélèzes et des prairies encadrent +l’unique rue du village. Le Bernina roule entre +deux murs de roche ses eaux blanches, et, quand +vient la nuit, son frais bouillonnement domine +enfin l’agaçant bruit de ferrailles et de sonnailles +des voitures de louage. Au-dessus des bois et +dans l’enfoncement des vallons, les glaciers +montrent leurs sommités neigeuses. L’un d’eux +surtout, le glacier du Roseg, allonge en face de +Pontresina ses aiguilles et ses nappes d’une +blancheur immaculée. Mais si beau et si solennel +que soit un glacier, on se lasse à la fin de le contempler. +Ce blanc immuable vous laisse, en +somme, l’impression d’un colossal fromage à la +crème, pendant le jour, et sitôt le crépuscule +venu, le glacier prend des teintes livides qui vous +donnent froid dans le dos. Les prairies elles-mêmes, +d’un vert acide, les mélèzes à la maigre +verdure, les pics décharnés d’un brun sourd, n’offrent +pas cette magie de couleurs qui charme +l’œil en Savoie ou au bord des lacs italiens. Après +le coucher du soleil, un vent âpre s’élève et vous +force à vous acheminer vers l’hôtel où une sonnerie +électrique annonce avec précipitation l’heure +de la table d’hôte. Et vous retombez alors brusquement +dans la vulgaire banalité des stations alpestres +à la mode.</p> + +<p>La salle à manger est une halle très vaste, dont +l’ampleur est encore accrue par la réflexion des +glaces qui en forment le seul ornement. Quatre +longues tables de cinquante couverts chacune s’y +alignent symétriquement. En avant des tables, le +long de la muraille, tout un bataillon sacré de +servantes jeunes et vieilles, en robe noire et en +tablier blanc à bavette, attend gravement que les +convives aient pris place. Ceux-ci arrivent par +files, ayant tous fait toilette. Quelques dîneurs +masculins ont même endossé l’habit noir. Les +dames, presque toutes anglaises ou allemandes, +étalent aux yeux les coiffures et les robes les plus +esthétiques qu’on puisse imaginer : corsages +froncés de vierges florentines, manches bouillonnées +à la Marie-Stuart, jupes traînantes. Cela +vous donne l’idée d’une entrée de choristes dans +une représentation d’opéra en province. On s’assied +fort à l’étroit et on mange en train express, +au milieu d’un brouhaha babélique d’idiomes +divers, qui empêche toute conversation intime. +Le dîner ne traîne pas. Les servantes en robe +noire et en tablier à bavette semblent avoir pour +consigne de vous enlever votre assiette dans un +minimum de temps réglé d’avance. Les minutes +réservées à chaque service sont calculées comme +pour un trajet en chemin de fer. Aussitôt après +le dessert, — fruits âpres et petits-fours secs, — on +se lève de table et le défilé des habits noirs et +des robes esthétiques recommence dans la direction +du salon de lecture.</p> + +<p>Non, décidément, Pontresina ne m’a point +charmé. A ce séjour dans la Haute-Engadine, +combien je préfère l’impression que m’a laissée +un soir passé dans une modeste auberge de Rapperswill, +au bord du lac de Zurich ! — L’auberge +se nomme le <i lang="de" xml:lang="de">Schwanenhof</i> (l’hôtel du Cygne). Elle +mire dans le lac sa façade blanche à volets verts. — J’y +étais arrivé en bateau par une douce après-midi +brouillée de pluie et de soleil, et, pendant +qu’on installait mon bagage dans ma chambre, je +m’étais arrêté sous une tonnelle de vignes vierges, +communiquant avec la salle du café. En face +de moi, sous l’ombre mobile de la tonnelle, huit +vieillards endimanchés, demi-bourgeois, demi-campagnards, +étaient attablés autour de nombreuses +bouteilles de vin du pays ; et ces huit +physionomies, aux traits expressifs et d’un caractère +différent, formaient un tableau qui me rappelait +les chefs-d’œuvre des maîtres hollandais. L’un +d’eux, qui semblait l’orateur de la bande, discourait +avec une verve gouailleuse, et l’on voyait rire +ses petits yeux bleus sous son feutre gris. Un +autre, à la figure ronde et rougeaude, ornée de +moustaches et d’une barbiche encore noires, lui +donnait gaiement la réplique. Aux deux extrémités +de la table, deux personnages muets attiraient +l’attention : le premier, un vieux à la face +rasée, aux lèvres rentrées, écoutait la discussion +avec un sourire narquois dans ses yeux finauds +aux paupières plissées ; — le second, à barbe +blanche et à mine énergiquement méditative, le +dos penché, la tête redressée, paraissait ruminer +et contredire en son par-dedans les arguments +des deux parleurs de la troupe.</p> + +<p>Quand ils furent las de discourir, leurs regards +se rencontrèrent et, tout d’un coup, ils se mirent +à chanter en chœur de vieux airs de leur pays. +Et c’était touchant de voir ces huit septuagénaires, +ragaillardis par le vin de cru, faire chacun leur +partie et chanter d’une voix encore juste les airs +de leur jeunesse. On les applaudissait et un +cercle se formait autour d’eux. Bientôt arriva le +patron de l’hôtel, un bonhomme entre deux âges, +aux gros yeux saillants, aux moustaches épaisses, +ayant un peu l’air d’un professeur d’Université +allemande. Il tenait à la main son <i lang="de" xml:lang="de">Gesang buch</i> +(livre de chants). Il leur indiqua un air, et de +nouveau ils se mirent tous à célébrer en chœur +les joies de la maison et « la Suisse libre ». Puis, +l’hôte passa dans la pièce voisine et, s’accompagnant +au piano, chanta seul, d’une voix forte, +bien timbrée et bien posée. Et je vous assure que +c’était un délice d’assister à cette petite fête campagnarde +que se donnaient ces braves gens avec +tant de rondeur et de simplicité ! A travers l’arceau +verdoyant de la tonnelle, on apercevait le +lac azuré, les collines vertes semées de villages, +et, bien mieux qu’à Pontresina, je me sentais heureux +en face de cette nature riante et de ces bons +vieux sur les figures desquels glissait un rayon +de soleil.</p> + +<p>Quand ils furent partis, l’hôte m’expliqua l’objet +de leur réunion. Ces huit vieillards, bourgeois de +Glaris, avaient tous soixante-dix-sept ans. Ils faisaient +partie d’une Société de contemporains : +<i lang="de" xml:lang="de">Jahrgängerverein</i> (ceux qui marchent dans la +même année). Tous les ans, ils se réunissaient à +la campagne pour fêter le nouveau pas qu’ils faisaient +dans la vie. Il y a quelques années, ils +étaient encore trente ; mais le temps a accompli +son œuvre de faucheur, et maintenant ils ne sont +plus que huit, ce qui ne les empêche pas de continuer +à cheminer en chantant vers le terme du +voyage.</p> + +<p>Oh ! la douce et reposante impression de cette +soirée, je ne l’oublierai de longtemps. Ni je n’oublierai +le bon petit hôtel près du lac, avec son +seuil fleuri d’hortensias et de géraniums ; sa +tranquille salle à manger, modestement éclairée +au schiste, où nous dînions à côté de l’hôte ; ses +deux servantes au corsage blanc, l’hôtesse en +robe noire, au sourire accueillant, et le lit aux +draps qui sentaient l’iris.</p> + +<p>Le lendemain, quand nous avons pris congé et +que nous nous sommes dirigés à regret vers la +station, l’hôte et les deux servantes au corsage +blanc nous accompagnèrent jusqu’au seuil, et en +nous retournant, nous les vîmes de loin nous envoyer +du geste un dernier souhait de bon voyage… +Et ce souvenir que j’emporte à travers l’Engadine +me rend encore plus inconfortable et maussade +la solennelle et banale table d’hôte de Pontresina.</p> + + +<p class="c gap small">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="drap">Vieux vagabond</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Claudine</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">15</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Persévérance d’amour</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">28</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">A ma fenêtre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">44</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Ames de lycéens</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">53</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Un fils de veuve</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">64</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Premier rendez-vous</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">73</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">La chasuble</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">85</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Une joueuse</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">94</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">La maison du bord de l’eau</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">107</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Pensées d’automne</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">117</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">La Saint-Sylvestre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">127</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Pluie en montagne</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">136</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Théâtre d’amateurs</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c14">146</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le conte des Rois Mages</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c15">154</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le marchand de cresson</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c16">163</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Marcoussis</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c17">171</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Frontière d’Italie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c18">177</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Nouvelle neige et vieux souvenirs</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c19">189</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Morale en action</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c20">199</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">La petite Norine</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c21">208</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Pâques-Fleuries</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c22">217</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le moine quêteur</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c23">226</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Montreurs d’ours</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c24">234</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Dans l’Engadine</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c25">240</a></div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap xsmall">ÉMILE COLIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77748 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77748-h/images/cover.jpg b/77748-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ebd80f8 --- /dev/null +++ b/77748-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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