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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77748 ***
+
+
+
+
+
+ ANDRÉ THEURIET
+
+ CONTES TENDRES
+
+
+ PARIS
+ ERNEST FLAMMARION ÉDITEUR
+ 26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+OUVRAGES D’ANDRÉ THEURIET
+
+Dans la collection des «_Auteurs célèbres_»
+
+
+ LE MARIAGE DE GÉRARD
+ Un volume in-16 à 60 centimes.
+
+ LUCILE DÉSENCLOS
+ UNE ONDINE
+ Un volume in-16 à 60 centimes.
+
+
+ÉMILE COLIN.--Imp. de Lagny.
+
+
+
+
+CONTES TENDRES
+
+
+
+
+VIEUX VAGABOND
+
+
+La première fois que je le rencontrai, ce fut au bord de la Bièvre, dans
+un de ces coins de la banlieue parisienne qui ont un charme si imprévu,
+si intime et qui vous donneraient complètement l’impression de la pleine
+campagne, n’étaient l’incessant murmure, le halètement laborieux de
+Paris qu’on entend par-dessus les collines prochaines, comme la sourde
+fermentation d’une énorme cuvée de vendange. Un soir d’été, au retour
+d’une promenade, nous nous reposions, un de mes amis, sa femme et moi,
+au seuil d’un rustique cabaret qui porte pour enseigne: _Au Robinson des
+Prairies_. En cet endroit, comme je l’ai dit, le paysage a un caractère
+d’intimité campagnarde qui séduirait un peintre. A droite et à gauche du
+chemin, de robustes plantations de peupliers de Virginie étendent au
+loin leurs ramures frissonnantes, au-dessous desquelles pousse une herbe
+verte et drue. La Bièvre, au bas de grands prés en pente, roule sous
+l’ombre mobile des peupliers son eau noire silencieuse. Le regard est
+comme rafraîchi par la quiétude et la diversité des verdures: le vert
+bleuâtre des arbres, le vert tendre des prés, et au fond, dans le
+lointain entre-croisement des branches, le vert cendré des fines buées
+qui montent de la rivière. On est presque enveloppé de feuillées; dans
+une éclaircie seulement, on aperçoit, vaporeusement imprécises, deux
+arches de l’aqueduc d’Arcueil qui borne l’horizon.
+
+A quelques pas de la table que nous occupions et où on nous servait du
+madère, un vieux pauvre s’était assis au bord du talus. Recroquevillé et
+comme affaissé sur lui-même, il paraissait cruellement vanné et las, non
+pas tant du chemin qu’il avait fait que des nombreux et misérables jours
+qu’il traînait sur ses vieilles épaules. Ses gros souliers boueux,
+crevés, déformés, lamentablement tragiques, semblaient le symbole de
+toute une vie de malechance et de détresse. Le pantalon, en loques,
+laissait voir de maigres jambes nues; le veston, jadis brun, maintenant
+verdâtre, aumône probable de quelque charitable bourgeois, se trouvait
+trop étroit pour la forte carrure du nouveau propriétaire; les
+boutonnières ne parvenaient pas à rejoindre les boutons; la chemise
+bâillait en dessous, éraillée et sordide, découvrant un triangle de
+poitrine velue. Sous un affreux chapeau de paille ramassé au coin d’une
+borne, la face bise et ridée du vieux, envahie par une barbe blanche
+touffue, était éclairée par deux yeux encore vifs, légèrement
+gouailleurs. Elle avait une expression poignante de fatigue résignée,
+mais sans rien de farouche ni de haineux.
+
+Il arriva que le garçon qui nous servait emplit, par distraction, un
+quatrième verre. S’apercevant de sa méprise, il allait le reverser dans
+la bouteille, quand notre compagne l’arrêta net. Elle avait remarqué le
+vagabond et son bon cœur s’était ému:
+
+--Non, s’écria-t-elle, portez le madère avec un biscuit à ce pauvre
+homme qui est là-bas.
+
+Le garçon obéit et le vieux, tout ébaubi, se leva sur ses maigres
+jambes. Au lieu de boire, il nous regardait hésitant. Finalement il
+s’approcha, le verre en main.
+
+--Je vous remercie bien, murmura-t-il d’une voix cassée; à votre santé,
+ma brave dame, et à celle de la compagnie.
+
+Il trinqua avec nous, puis trempa son biscuit dans le madère qu’il
+sirota à petites gorgées. Ragaillardi par ce vin fortement alcoolisé, il
+devint loquace et nous narra son histoire.
+
+Il comptait soixante-quinze ans et était jardinier de son état. Jusqu’à
+la soixantaine, il avait à peu près gagné de quoi vivre en travaillant
+pour les pépiniéristes des environs. Mais depuis une quinzaine d’années,
+les rhumatismes lui avaient noué les jambes et l’ouvrage avait manqué.
+Sa femme était morte; ses enfants, aussi malchanceux que lui, avaient
+l’un après l’autre quitté le pays; il ne savait même plus où ils
+gîtaient.
+
+--Voilà, continua-t-il en posant son verre vide sur la table, voilà
+comme quoi, dans mon vieil âge, je suis resté seul au monde comme un
+orphelin. De fois à autre, je réussissais encore à bricoler par-ci,
+par-là, et à me mettre un morceau de pain sous la dent; mais l’hiver
+dernier, bernique! les guiboles n’ont plus voulu aller... Alors, j’ai
+obtenu d’être placé au dépôt de Nanterre... J’y ai passé trois mois;
+mais, voyez-vous, j’y ai eu trop de maux... Toute la sainte journée, il
+me fallait brouetter des pierres, et mal nourri avec ça... Puis, quel
+sale monde! vous n’en avez pas idée!... Ma foi, quand le beau temps est
+revenu, je me suis tiré des pattes et je suis rentré ici... Misère pour
+misère, j’aime encore mieux mourir au gîte, au milieu de mes habitudes.
+J’aide les gens à biner et à cueillir les fraises. Ça me donne mon pain,
+et pour ce qui est du logement, je couche dans une hutte de maraîcher,
+en plein champ. Y a pas de porte et le lit est dur... mais, tout de
+même, je vis au grand air et je suis mon maître...
+
+L’excitation qui avait d’abord délié la langue du bonhomme semblait
+s’évaporer à mesure qu’il parlait; la lueur qui éclairait ses yeux
+devenait moins vive et ses traits finirent par reprendre leur morne
+expression de bête de somme éreintée.
+
+C’est Joubert, je crois, qui a dit: «Le soir de la vie apporte avec lui
+sa lampe.» En regardant le vieux cheminot, je me demandais ironiquement
+si cette pensée de l’ami de Chateaubriand n’était pas aussi fausse
+qu’ingénieuse. A la vérité, Joubert, vivant dans le cénacle fermé et
+mondain qui s’assemblait chez Mme de Beaumont, se préoccupait sans doute
+plus de ce milieu lettré et aristocratique que du menu fretin de
+l’humanité. Il était de ces délicats auxquels le _profanum vulgus_
+n’apparaît que comme une quantité négligeable; d’ailleurs, en sa qualité
+de raffiné, il cherchait à rendre chacune de ses pensées par une
+pittoresque image, et souvent, quand il avait trouvé l’image, il
+s’inquiétait peu de savoir si la pensée était juste. A mon avis, pour
+les trois quarts des hommes, le soir de la vie n’apporte qu’une lampe
+singulièrement grésillante et fumeuse. Pour notre vieux vagabond, en
+particulier, ce n’était pas même une lampe, mais un abject lumignon, à
+la lueur incertaine duquel il s’acheminait à tâtons vers la nuit
+prochaine.
+
+Nous lui donnâmes quelque argent, il nous souhaita le bonsoir et
+s’éloigna en clopinant. Traînant ses pieds endoloris, le cou enfoncé
+dans les épaules, le corps tassé sur soi-même, il se dirigeait
+péniblement vers la plaine. Peu à peu, sa silhouette lasse s’atténua au
+fond des lignes de peupliers, puis s’évanouit dans les buées grises qui
+montaient de la Bièvre...
+
+ * * * * *
+
+Il y a deux semaines, par une maussade matinée d’octobre, nous nous
+sommes rencontrés de nouveau devant la mairie du bourg. L’arrière-saison
+débutait par de cinglantes averses. Le vieux était plus vanné, plus
+terreux, plus lamentable qu’aux jours de l’été. Malgré cela, sa
+contenance restait philosophiquement résignée; ses traits gardaient une
+expression de douloureuse bonhomie. Il tourna vers moi ses yeux humides
+et inquiets de chien perdu:
+
+--C’est encore moi, murmura-t-il doucement; la faim, comme on dit,
+chasse le loup hors du bois; moi, ce n’est pas tant seulement la faim,
+c’est le froid et la pluie qui m’ont chassé de ma cabane. L’eau dégoutte
+du toit quasiment comme d’un parapluie troué; la nuit, je me réveille
+trempé ni plus ni moins qu’une éponge. Et puis, par ce temps de
+grenouilles, il n’y a plus rien à faire dans les champs. Je m’étais
+pourtant juré de ne plus rentrer dans c’te gueuse de maison de Nanterre;
+mais quand on a le ventre creux, on change forcément d’idée... Si
+seulement je pouvais obtenir de la préfecture qu’on me case au dépôt de
+Villers-Cotterets... On prétend qu’on y est mieux logé. Enfin, n’importe
+où, j’accepterai ce qu’on me donnera, pourvu que j’y puisse mourir au
+sec!...
+
+Sa vieille mâchoire grelottait, son corps déguenillé tremblait; c’était
+pitié. Je lui promis de faire les démarches nécessaires pour qu’on lui
+procurât promptement un abri. Il me remercia.
+
+--Voyez-vous, ajouta-t-il, faudrait pas que ça tarde trop. Sans quoi on
+me trouvera un matin noyé sur mon grabat dans un bain... Ah! être au
+sec, être au sec, voilà tout ce que je demande!
+
+Mes démarches réussirent assez vite et on m’avisa que le vieux devrait
+se rendre sous trois jours à Villers-Cotterets. Dans l’intervalle, le
+temps s’était remis au beau et un clair soleil riait dans les champs.
+J’envoyai le garde champêtre à la recherche de mon homme et je le
+chargeai de lui remettre sa feuille de route avec un peu d’argent.
+
+--C’est fait, monsieur, me dit le garde à son retour, j’ai mis
+l’hospitalisé en chemin de fer... Je l’ai trouvé sur la porte de la
+cabane, en train de se chauffer au soleil... Si vous aviez vu son
+trou!... Il n’y a pas de baraque à cochons qui ne soit plus logeable. Le
+toit est percé comme une poêle à châtaignes; l’eau dégouline des murs,
+et la pluie a transformé la litière en une purée de paille et de boue...
+Un vrai fumier, quoi!... Eh bien! monsieur, croiriez-vous que le vieux
+était tout chagrin de quitter son chenil?... Pendant un bon quart
+d’heure, il s’est mis à tourner tout autour de la hutte, en poussant des
+soupirs; et quand il s’est enfin décidé à décaniller, ma parole! il
+pleurait, monsieur, il pleurait comme un gosse!...
+
+
+
+
+CLAUDINE
+
+
+C’était l’an dernier, en Savoie, où je voyageais en compagnie de mon ami
+Jacobus. Sac au dos, guêtrés jusqu’aux genoux, nous errions depuis la
+prime aube à travers les sentiers du Roc de Chère, à la recherche du
+rosage ferrugineux (_rhododendron ferrugineum_). Les botanistes du cru
+nous avaient dit que cette belle plante aux feuilles laurées, aux fleurs
+rouges, qui ne s’épanouit d’ordinaire qu’à deux mille mètres, dans le
+voisinage des glaciers, se rencontrait par exception sur le Roc, dont
+l’altitude est seulement de cinq cents mètres.
+
+Ce mont de Chère, avec ses châtaigneraies, ses bruyères, ses prés
+enclavés dans les bois et ses rocs cyclopéens élevant au-dessus des
+bruyères leur rondeur blanche, a tout l’air d’une solitude enchantée. Le
+labyrinthe de Crète n’était rien auprès de l’inextricable lacis des
+sentiers qui s’y enchevêtrent. On a beau y revenir; chaque fois on y
+trouve de nouveaux chemins et chaque fois on s’y égare.--Vers trois
+heures de l’après-midi, nous n’avions pas encore découvert le fameux
+rosage ferrugineux, mais nous étions bel et bien perdus. Le soleil
+dardait d’aplomb sur les bruyères. Nous suivions les méandres d’un
+traître sentier qui longeait la roche et qui, après de capricieux
+circuits, venait de nous ramener au point de départ. Jacobus fondait en
+eau et se plaignait d’une soif intense. De temps en temps il
+s’épongeait, faisait claquer sa langue contre son palais desséché et
+maugréait contre les savants et les naturalistes, qu’il traitait de
+fallacieux blagueurs.--Jacobus est spiritualiste, et chez lui, quand la
+_bête_ est fatiguée, l’âme se dédommage en daubant sur les tendances
+positivistes du siècle.
+
+--Voilà bien les botanistes! maugréait-il. L’un d’eux a entendu dire par
+quelque vieille femme qu’il poussait des rhododendrons sur le Roc de
+Chère et, sans vérifier le fait, il a consigné la chose dans son
+bouquin. Après lui d’autres botanistes se sont empressés de répéter la
+même bourde. Pas un d’eux n’a vu cette plante chimérique; voilà pourtant
+ce qu’on appelle une science basée sur l’observation des faits!...
+Quelle pitié!... Et ce sont ces gens-là qui traitent la métaphysique
+d’hypothèse négligeable!...
+
+Là-dessus, nous avions entamé une discussion très chaude, au bout de
+laquelle nous nous étions aperçus que nous mourions de soif et que nous
+tournions plus que jamais dans le même cercle vicieux et dans le même
+perfide sentier.
+
+ * * * * *
+
+Après une heure de marches et de contre-marches en plein soleil, nous
+arrivâmes enfin à un mur rocheux, du haut duquel on entrevoyait les
+toits bruns d’un village entre les ramures d’un massif de noyers. Sans
+rien dire,--car la discussion s’était arrêtée depuis longtemps et nous
+cheminions la bouche close et le dos arrondi,--nous piquâmes droit vers
+les maisons et nous débouchâmes dans l’unique rue du village,--fourbus,
+transformés en fontaines et la bouche sèche comme amadou.
+
+Le village, ou plutôt le hameau, semblait désert et endormi. Tous les
+gens étaient aux champs et on ne voyait point d’auberge. Nous étions
+arrivés à la marge d’un pré en talus, planté de noyers; à la crête de ce
+pré, une maison, bâtie au dix-huitième siècle et d’apparence
+confortable, dressait sa façade enguirlandée de vigne et sa toiture en
+auvent, abritant une galerie extérieure à piliers et à balcons de bois
+fuselé.
+
+--Le logis a bonne mine, murmura Jacobus. Si nous heurtions à la porte?
+
+Et nous nous mîmes à heurter, discrètement d’abord, puis avec plus
+d’énergie. Au bout de quelques minutes, sous la galerie du premier
+étage, un volet s’entr’ouvrit et, dans l’encadrement vert de la vigne
+grimpante, une tête de jeune femme,--une aimable tête brune aux yeux
+bleus,--se pencha à la fenêtre; puis une voix nette et d’un joli timbre
+s’informa de ce que nous désirions.
+
+--Nous désirons, répondit Jacobus en soulevant son chapeau, savoir où
+nous sommes et où nous pourrions trouver une auberge.
+
+--Vous êtes à Echarvines, répondit la voix jeune et limpide, et pour ce
+qui est d’une auberge, il n’y en a point dans le pays.
+
+Cette réponse jeta mon ami Jacobus dans un tel désarroi, et il fit une
+grimace si consternée, que la jeune femme ne put s’empêcher d’éclater de
+rire.
+
+--Il n’y a pas d’auberge à la vérité, reprit-elle, mais vous et votre
+ami vous paraissez si vannés de fatigue, qu’il y aurait conscience de
+vous laisser sur la route... Entrez donc chez nous; vous vous y
+reposerez à votre contentement.
+
+En même temps elle était descendue; elle avait ouvert une porte du
+rez-de-chaussée qui donnait accès dans un vestibule communiquant à la
+fois avec le jardin et avec une salle basse dont les fenêtres étaient
+voilées d’un rideau de jasmins en fleurs. De la main, elle nous fit
+signe d’entrer et nous nous trouvâmes en face d’une belle personne à la
+taille souple et bien prise, à la figure ronde et fraîche éclairée par
+un front intelligent, de grands yeux d’un bleu pur et des dents très
+blanches. Sa toilette était demi-rustique, demi-bourgeoise. Elle
+portait, comme les paysannes, la jupe d’indienne et le casaquin de toile
+bleue serré à la taille; mais elle était chaussée plus coquettement
+qu’on ne l’est à la campagne et les boucles d’acier de ses souliers à
+talons tranchaient sur des bas de soie gris; de plus elle avait au cou
+un ruban très frais, et des turquoises aux oreilles.
+
+--Entrez, messieurs, dit-elle avec un sourire avenant, et soyez les
+bienvenus chez Claudine Lachenal.
+
+ * * * * *
+
+Elle nous avait conduits dans une grande salle fort sombre, aux volets
+clos, où on sentait un exquis parfum de citronnelle et où on était saisi
+par une fraîcheur délicieuse. Tandis qu’elle nous faisait asseoir et que
+je me confondais en remerciements, Jacobus, qui, bien que spiritualiste,
+craint fort pour l’enveloppe de son âme immortelle, avait noué son
+mouchoir autour de son cou et se promenait d’un air agité.
+
+--Brr!... fit-il, madame... ou mademoiselle?...
+
+--Mademoiselle, répliqua-t-elle vivement.
+
+--Eh bien, mademoiselle Claudine, il fait froid comme dans une cave en
+votre salle basse; je suis un peu en moiteur, et vous mettriez le comble
+à vos bontés en me prêtant un châle.
+
+Elle le regarda, légèrement interloquée, et sourit:
+
+--Comment donc, répondit-elle; deux même, si vous voulez!
+
+Elle monta lestement au premier étage et en redescendit portant un châle
+tartan et un cache-nez de grosse laine. Puis elle entortilla elle-même
+Jacobus dans le tartan et lui noua le cache-nez autour du cou. Ainsi
+affublé, mon ami, avec son chapeau de paille, ses guêtres et sa barbe
+grisonnante, avait la plus drôle de mine qu’on pût rêver. Il se laissait
+empaqueter et restait grave comme un âne qu’on étrille.
+
+--Vous sentez-vous mieux? demanda-t-elle, un peu railleuse... Maintenant
+je vais vous offrir un verre de vin blanc.
+
+--Merci, repartit Jacobus qui avait toutes les manies d’un vieux garçon;
+je préférerais quelque chose de chaud. C’est plus sain.
+
+Elle condescendait gaiement à tous ses caprices et elle lui prépara un
+bol de lait chaud.
+
+Tandis que Jacobus soignait «l’enveloppe de son âme», je faisais causer
+Mlle Claudine.--Elle ne manquait pas d’esprit naturel et contait
+gentiment son histoire.--Elle avait vécu quelque temps à Paris; puis un
+sien grand-oncle, dont elle devait hériter, étant quasi tombé en
+enfance, elle était rentrée au pays pour le soigner et tenir sa maison.
+
+--Je suis redevenue tout à fait une paysanne, ajouta-t-elle; je
+surveille nos _grangers_ et je tiens compagnie à l’oncle qui ne peut
+plus quitter sa chaise. J’ai fait tapisser sa chambre d’un papier à
+images, et je l’amuse en lui contant les histoires des personnages
+peints sur le papier; je lui ai déjà raconté toute une muraille... Nous
+passons ainsi notre temps très gaiement.
+
+Elle était charmante en m’expliquant la façon dont elle s’y prenait pour
+amuser le vieux. Elle nous quitta pour aller l’endormir et elle disparut
+légèrement au haut de l’escalier, tandis que Jacobus la suivait d’un
+regard admiratif, en écarquillant ses petits yeux.
+
+ * * * * *
+
+Nous nous retrouvâmes à l’heure du souper qu’elle partagea avec
+nous;--un bon et substantiel souper arrosé d’un vin gris du pays qui
+pétillait dans les verres. Claudine rit beaucoup de notre course au roc
+de Chère, à la recherche du _rhododendron ferrugineux_, et elle se
+montra si simple, si naturelle, si bonne enfant, que mon ami Jacobus,
+toujours emmitouflé dans son châle, commença à devenir galant. Le vin
+d’Echarvines lui avait monté à la tête et il hasardait, à l’adresse de
+Mlle Claudine, des déclarations dans un style imagé emprunté au
+_Cantique des cantiques_. Comme je les avais laissés un moment en tête à
+tête pour aller fumer un cigare dans le jardin, j’entendis Jacobus qui
+parlait avec un redoublement d’exaltation. Claudine lui répondait par de
+bruyants éclats de rire, puis il y eut un silence et tout à coup un
+bruit sec qui sonna comme le claquement d’un soufflet appliqué sur une
+joue... Je rentrai précipitamment, et, à la lueur de la lampe, j’aperçus
+le mystique Jacobus très penaud et en train de se frotter la figure.
+Claudine était debout et ses yeux jetaient de fulgurantes étincelles. En
+me voyant, ses traits se détendirent et de nouveau elle éclata de rire:
+
+--Ne trouvez-vous pas, me dit-elle, que monsieur votre ami est bien
+rouge?... Il aura reçu un coup de soleil et je l’engage à aller se
+reposer.
+
+Elle appela une servante qui venait de rentrer et la chargea de nous
+montrer notre chambre.
+
+--Bonne nuit, messieurs, ajouta-t-elle, et bon voyage!...
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, quand nous fûmes réveillés et équipés, nous ne trouvâmes
+plus dans la salle basse que l’une des servantes; Claudine était partie
+dès le fin matin pour surveiller ses faucheurs au pré.
+
+--Mademoiselle vous prie de l’excuser, me dit la servante, et voici ce
+qu’elle m’a donné pour vous...
+
+En même temps elle me tendit un bouquet de rosages ferrugineux tout
+frais cueillis.
+
+Nous cheminâmes assez longtemps en silence. Malgré le bouquet de
+rhododendrons, Jacobus paraissait déconcerté et mal en train. Comme nous
+tournions le coude que fait la route en descendant vers Talleires, nous
+vîmes tout d’un coup, au sommet d’une des pointes du Roc de Chère, une
+svelte silhouette féminine se détacher sur le bleu du lac, et je
+reconnus Claudine. Notre jolie hôtesse agitait vers nous son chapeau de
+paille, et de sa voix mordante elle nous cria de nouveau:
+
+--Bon voyage!
+
+--Une charmante fille, dis-je, si gaie, si naturelle, si vivante!...
+
+--Hum! grommela Jacobus, un peu trop garçonnière... Je goûte
+médiocrement ce genre de femmes... Elles ont l’âme trop enfoncée dans la
+matière et ne s’attachent qu’aux apparences.
+
+Pauvre naïf Jacobus!... Je crois qu’il avait son soufflet sur le cœur...
+Quant à moi qui ne suis pas un mystique, j’envoyai un dernier salut
+reconnaissant à Claudine, dont le tournant de la route nous déroba
+bientôt la jeune et robuste silhouette.
+
+
+
+
+PERSÉVÉRANCE D’AMOUR
+
+
+Ceux qui se sont trouvés mêlés au monde artiste d’il y a vingt-cinq ans
+se souviennent encore du gros succès de deux tableaux d’Yves Sommier,
+exposés au Salon de 1868. L’un d’eux représentait un vieux Breton jouant
+du biniou, sur les marches d’un calvaire en ruine, au fond d’une allée
+de trembles effeuillés par l’automne;--l’autre, une jeune femme lisant
+le dos tourné à une fenêtre ouverte sur la baie de Douarnenez.--Il y
+avait dans ces deux toiles une remarquable habileté d’exécution, une
+subtile pénétration de la nature bretonne, avec un rien de
+sentimentalité. La couleur en était si charmante et le dessin si
+spirituel, que les gens du métier, les amateurs et même le simple public
+s’arrêtaient enchantés. Le succès éclata comme une fusée. Dès le
+lendemain de l’ouverture, l’écho multiple des journaux répéta le nom du
+peintre et Yves Sommier, inconnu la veille, devint célèbre presque sans
+transition. Les marchands de tableaux apprirent tout d’un coup le chemin
+de son modeste atelier, situé sur un lointain boulevard de la rive
+gauche, et les commandes affluèrent.
+
+Sommier ne s’était jamais vu à pareille fête. Fils d’un obscur employé
+de Quimperlé, vivant fort mal d’une petite pension allouée par son
+département, il joignait à grand’peine les deux bouts. Les années de
+début avaient été pour lui plus grises, plus monotonement tristes que
+les landes les plus arides de son pays de Cornouailles. Forcément sevré
+de tous les plaisirs parisiens, il se contentait de manger, en
+maugréant, son pain sec à la fumée du rôti des heureux. L’hiver, il
+piochait à l’atelier; à la belle saison, il regagnait en troisième
+classe sa Bretagne, et y vivait comme un paysan, au fond d’un village,
+face à face avec cette nature cornouaillaise, dont il cherchait à rendre
+la grâce sauvage et la sympathique tristesse. Durant dix années
+d’inquiets tâtonnements, il n’avait eu que cinq mois de bon temps dans
+un manoir des environs de Pont-Croix, où il était appelé pour
+portraiturer les maîtres du logis.
+
+Ces cinq mois passés sous les châtaigneraies d’une gentilhommière située
+à une lieue de l’Océan avaient contenu l’unique roman amoureux de sa
+jeunesse. Quand il y repensait, cette brève et savoureuse idylle lui
+faisait l’effet d’un courtil en fleurs, muré de verdure et perdu au
+milieu d’une solitude pierreuse. Le maître du manoir, M. de Primelin,
+était propriétaire d’une des plus importantes conserveries de sardines
+de Douarnenez, où il séjournait fréquemment, laissant sa femme, plus
+jeune que lui de vingt ans, languir d’ennui à Pont-Croix. Marianne de
+Primelin, que son mari appelait familièrement «Mariannic», était de pure
+race celtique: un peu romanesque et très dévote, fine, souple, blanche
+et rosée comme un chèvrefeuille des haies, avec des cheveux châtains
+lissés sur les tempes et des yeux d’un bleu verdissant. Ces limpides
+yeux couleur de mer se mouillaient volontiers de mélancolie et parfois
+aussi s’éclairaient d’une rapide étincelle de désir. Yves Sommier avait
+conquis les bonnes grâces de M. de Primelin, en exécutant pour lui une
+pochade d’après la plus jolie de ses sardinières. Sur-le-champ, le
+gentilhomme l’avait emmené en son manoir de Pont-Croix pour y faire le
+portrait de sa femme et le sien. Il avait posé le premier, mais après
+quelques séances, las d’immobilité, il s’était empressé de regagner ses
+_fritures_ de l’île Tristan, en cédant son tour à sa femme.
+
+Ce second portrait prenait plus de temps que le premier. Yves, préoccupé
+de rendre la délicatesse de cette poétique figure qui avait le charme
+d’un primitif, effaçait et recommençait souvent. Pendant les repos, ces
+deux jeunes gens du même âge se communiquaient leur façon de sentir et
+de penser, et entre eux se formait une douce intimité, dangereusement
+accrue par le familier abandon des longs tête-à-tête en pleine solitude.
+Bref, Yves, après s’être épris d’abord de son modèle en artiste,
+finissait par s’éprendre aussi de la femme, et un jour arrivait où
+Mariannic tombait tendrement dans les bras du peintre.
+
+Alors, en ce coin perdu de Bretagne, l’artiste et Mme de Primelin
+goûtèrent pendant quelques mois, comme Tristan et Yseult dans leur île,
+les délices de l’amour défendu. Leur tendresse, assaisonnée par les
+remords de la dévote Mariannic et les ingénus émerveillements de ce
+garçon jusqu’alors sevré de plaisir, avait l’âpreté savoureuse d’un
+fruit sauvage. Ils s’en grisèrent longuement, puis vint la mauvaise
+saison et il fallut se séparer. Paris rappelait le peintre. Ils se
+quittèrent avec des larmes, en se promettant de se retrouver au
+printemps suivant,--et ils ne se revirent plus. Les préoccupations de
+son art, le pain quotidien à gagner absorbèrent Yves Sommier et
+aiguillèrent sa vie dans une autre direction. De loin en loin, il
+recevait de Mariannic une lettre embaumée d’amour et de repentir; elle
+lui défendait de lui répondre et il lui obéissait docilement. Après
+avoir respiré hâtivement ce mélancolique parfum de la lande bretonne, il
+se rejetait courageusement dans la lutte, jusqu’au jour où la chance
+daignait enfin lui sourire. Après son heureuse exposition de 1868, il
+recevait encore une lettre de Mme de Primelin. Elle avait appris son
+succès par un journal et elle lui écrivait quelques lignes débordantes
+de joie et aussi de tristesse. Ensuite, le silence se faisait entre eux.
+Il ne savait plus rien d’elle et, dans la griserie des premières lampées
+de gloire, il oubliait son idylle cornouaillaise, comme il oubliait ses
+années de misère.
+
+Après 1870, le succès d’Yves Sommier s’affirma et grandit encore. On se
+souvient que ces années qui suivirent la guerre furent l’âge d’or des
+peintres. L’Amérique payait alors généreusement les œuvres des artistes
+en renom. Les toiles de Sommier faisaient prime à New-York et il
+suffisait à peine aux commandes. Il gagnait ce qu’il voulait et
+dépensait son argent avec une fastueuse prodigalité. Ayant passé presque
+sans transition de la pauvreté à la fortune, il en était ébloui et une
+pointe de vaniteuse gloriole le poussait à éblouir aussi les camarades.
+Il avait quitté, naturellement, son humble atelier de la rue
+Campagne-Première et s’était fait bâtir un petit hôtel dans la plaine
+Monceau. Dans ce nouveau logis, somptueusement orné de vieilles
+tapisseries, de meubles rares et de coûteux bibelots japonais, il
+donnait des fêtes dont tous les journaux vantaient la magnificence. On y
+dansait jusqu’au matin, on y soupait aux sons de la fougueuse musique
+d’un orchestre de Tsiganes. Yves était devenu l’homme à la mode; on
+publiait ses bonnes fortunes, on racontait les voyages princiers qu’il
+faisait en Algérie ou au Pôle-Nord. L’or coulait comme de l’eau entre
+ses doigts. Lorsque quelques amis prudents lui conseillaient de modérer
+son train et de mettre de côté une part de ce qu’il gagnait, Yves
+souriait d’un clair sourire dédaigneux et répondait: «Bah!
+j’économiserai quand je n’aurai plus de dents et que je serai vieux!» Il
+était de ces artistes qui, comme beaucoup de femmes, ont la dangereuse
+faculté d’oublier les choses passées et de ne jamais prévoir le
+lendemain. Il sentait en lui la même force, la même facilité de
+production; il jouissait pleinement de son succès et se disait que cela
+durerait toujours.
+
+Cela dura vingt ans; puis le goût du public se transforma, ou plutôt
+ceux qui goûtaient le réalisme sentimental de Sommier disparurent et
+furent remplacés par des amateurs préoccupés d’une autre formule d’art.
+De jeunes générations d’artistes envahissaient les Salons annuels et y
+montraient des œuvres à la fois plus compliquées et plus violentes.
+
+Des critiques, en quête d’une esthétique nouvelle, acclamaient les
+nouveaux venus. La peinture telle que l’avaient comprise les gens
+d’avant 1870, devenait «vieux jeu». Le _modernisme_ d’aujourd’hui
+faisait paraître ridicule le _modernisme_ d’autrefois. En art, ce qui a
+été conçu et exécuté en vue de plaire au goût du jour est fatalement
+condamné à n’avoir que la beauté du diable et à vieillir rapidement. Peu
+à peu, la foule passait indifférente devant les scènes bretonnes d’Yves
+Sommier. On raffolait maintenant des peintures symboliques, des sujets
+étranges, entrevus comme à travers un brouillard. Et Yves était tout
+étonné de voir ses toiles revenir des expositions sans avoir tenté
+l’amateur. L’Amérique ne donnait plus, et lui, qui d’habitude se
+plaignait d’être sans cesse dérangé par les marchands de tableaux, était
+obligé de se déranger pour aller leur offrir ses toiles. Encore bien
+souvent revenait-il bredouille. «C’est une crise qui passera!» se
+disait-il, et il continuait de mener son train ordinaire; mais la crise
+ne passa point: tandis que la source des recettes tarissait, les
+dépenses courantes se maintenaient au même niveau. Les notes impayées
+s’amoncelaient dans les tiroirs, les fournisseurs devenaient aigres et
+menaçants, les hypothèques grêlaient sur le joli nid du quartier
+Monceau. Sommier vit soudain l’abîme et perdit la tête. Il lui fallut
+aliéner pour moitié de sa valeur l’immeuble devenu le gage de ses
+créanciers; puis, un matin, les journaux annoncèrent la vente des
+tableaux, tapisseries et meubles anciens, «composant la collection
+d’Yves Sommier, le peintre bien connu». Quelques feuilles, ajoutant à
+cet écho des réflexions malveillantes ou maladroites, s’apitoyèrent
+hypocritement sur la détresse soudaine de cet artiste que la fortune
+avait jadis choyé et gâté.--Cette note perfide porta le dernier coup à
+Yves et l’acheva.
+
+Après sa débâcle, il était revenu, comme au temps de ses débuts,
+habiter, près du boulevard Montparnasse, une chambre et un atelier
+situés au cinquième. Il ne vendait plus sa peinture et vivait
+péniblement en dessinant des illustrations pour des journaux populaires
+ou des livres de distributions de prix. En moins de trois ans, il avait
+considérablement vieilli; ses cheveux et sa barbe étaient presque
+blancs; ses yeux bruns, autrefois si lumineux, avaient un regard morne
+et comme vidé: ils donnaient l’impression d’une fenêtre ouverte sur une
+chambre démeublée. Ses anciens amis étaient morts ou s’étaient retirés.
+Il ne sortait plus guère. Le soir, après un maigre souper, pareil à ceux
+de sa jeunesse, il allumait sa pipe. Écœuré par son banal travail
+d’illustrations, il se penchait à sa fenêtre haut perchée et regardait
+tout en bas les formes fuyantes des rares passants qui se hâtaient. Peu
+à peu, le fond de la rue solitaire devenait vague comme un brouillard
+et, avec l’ombre qui montait des pavés, des pensées funèbres montaient
+aussi, enténébrant le cerveau endolori de l’artiste.
+
+Une après-midi d’automne, tandis qu’il s’attelait péniblement à sa
+besogne, on sonna à la porte de l’atelier. Craignant de se trouver nez à
+nez avec un créancier, il ne bougea pas. Mais la sonnette tinta derechef
+plusieurs fois. Irrité de cette obstination, il alla ouvrir, et, dans la
+pénombre, il vit s’avancer une femme vêtue de noir, pâle et mince, dont
+les yeux luisaient doucement.
+
+--Monsieur Sommier, dit la visiteuse d’une voix un peu tremblante, vous
+ne me reconnaissez pas?... Marianne de Primelin.
+
+--Mariannic! s’écria-t-il stupéfait.
+
+Il referma vivement la porte, prit les deux mains de son ancienne amie,
+l’amena vers un divan éraillé, sous le jour clair du vitrail, et la fit
+asseoir.
+
+Marianne de Primelin regardait alternativement l’aménagement plus que
+modeste de l’atelier, puis la figure précocement vieillie du peintre, et
+soupirait. Elle aussi avait été touchée par les années, mais son calme
+visage de provinciale gardait encore des restes de joliesse, et ses yeux
+vert de mer demeuraient imprégnés de la même grâce mélancolique.
+
+--Je suis venue à Paris, murmura-t-elle, et ma première visite est pour
+vous... Ah! j’ai eu bien du mal à vous trouver!...
+
+Elle leva vers lui ses limpides yeux pers et reprit:
+
+--Comme le temps marche!... Il me semble que c’était hier que vous
+peigniez mon portrait à Pont-Croix... Et pourtant, que de choses se sont
+passées depuis!... J’ai perdu M. de Primelin, il y a deux ans. Après mon
+deuil, je me desséchais d’ennui à la maison, et mon médecin m’a
+conseillé de voyager. Je me suis décidée à venir à Paris, où j’aurais au
+moins chance de revoir... l’ami d’autrefois... Ce n’est peut-être pas
+très correct, ce que j’ai fait, mais à nos âges je pense bien que
+personne n’y trouvera à redire... Et puis, j’avais quelque chose à vous
+demander.
+
+Alors, avec mille délicates précautions, avec le tact exquis d’une main
+féminine et tendre pansant une blessure, elle lui expliqua d’une voix
+embarrassée et hésitante qu’elle était riche maintenant, et qu’ayant lu
+dans les journaux qu’Yves Sommier était momentanément gêné, elle s’était
+enhardie à venir lui demander une grâce... Elle avait de l’argent et ne
+savait qu’en faire, et... il la rendrait bien heureuse en acceptant une
+dizaine de mille francs qu’elle mettait de grand cœur à sa
+disposition...
+
+En l’écoutant balbutier cette offre de service, Yves rougissait, lui
+serrait silencieusement les mains et la considérait avec un étonnement
+ému.--Mariannic venant le chercher dans le misérable atelier où il
+cachait sa détresse, lui rappelait cet adorable poème de Heine, où Edith
+au cou de cygne, devenue vieille, retourne les morts sur le champ de
+bataille d’Hastings, afin de retrouver le corps d’Harold, son amoureux
+tant aimé autrefois.--Son cœur se serra, ses yeux se mouillèrent. Mais
+il était trop orgueilleux pour avouer sa misère et il aurait eu honte
+d’accepter l’argent de cette chère créature, qui l’avait jadis si
+généreusement aimé et qu’il avait, lui, si profondément oubliée. Il
+souleva les mains de Mme de Primelin, les baisa tendrement, puis
+affectant un air dégagé:
+
+--Les journaux ne savent ce qu’ils disent, ma chère amie; je suis
+maintenant haut la côte, et je gagne ma vie largement... Je ne vous en
+remercie pas moins d’avoir pensé à moi, et si j’ai jamais besoin d’un
+service, c’est à vous que je m’adresserai... Ne parlons plus de ça...
+Votre visite m’a fait grand bien... Rasseyez-vous et causons tous deux
+du bon temps jadis.
+
+Alors, près de la fenêtre ouverte où le murmure du grand Paris arrivait
+à eux comme le bruit sourd de l’Océan, sous les châtaigneraies de
+Pont-Croix, ils remuèrent avec délectation les douces cendres du passé.
+Ils eurent l’illusion que vingt-cinq années s’étaient évanouies, et que
+ce passé durait encore. Pendant des heures, ils s’oublièrent à revivre
+le temps où Mariannic était rosée et blanche comme les chèvrefeuilles de
+la haie; où Yves, au seuil de la jeunesse, regardait la vie avec
+confiance et portait gaiement son avenir dans sa main, comme une boîte
+de Pandore non encore ouverte.--Le crépuscule les surprit au milieu de
+cette évocation amèrement délicieuse.
+
+--Il faut que je parte, insinua Mariannic; je suis contente de vous
+avoir retrouvé, mon ami... Mais nous nous reverrons, n’est-ce pas?
+
+--Certes! répondit Yves, en baisant ses beaux yeux vert de mer, oui,
+nous nous reverrons... Où êtes-vous descendue?...
+
+Elle lui donna l’adresse de son hôtel; puis, souple et légère comme
+jadis, elle sortit. Yves se courba sur la rampe pour la voir encore au
+tournant des marches. Il rentra, le cœur gros, les yeux humides, dans
+son atelier obscur, alluma une pipe et s’accouda à sa fenêtre mansardée.
+Longtemps, il regarda le pavé de la rue déserte. Il songeait à
+Pont-Croix, à cette fleur d’amour respirée en pleine jeunesse, à cette
+affection restée brûlante au fond du cœur de la chère femme, qui, elle,
+n’avait jamais oublié. Pendant quelques heures, la visite inespérée de
+Mariannic lui avait donné une illusion de quiétude et de rassérénement;
+mais demain, l’affreux demain allait se lever avec ses ordinaires
+écœurements et sa navrante misère... Après s’être désaltéré à la source
+de Jouvence, ne valait-il pas mieux rester à jamais sur cette fraîche
+impression?... De plus en plus il se penchait hors de la fenêtre,
+attiré, hypnotisé par la nuit mystérieuse de la rue. La tête lui
+tournait, ses yeux se fermèrent. Tout à coup, Yves se laissa glisser
+dans le vide et alla s’écraser sur le pavé du trottoir, où un sergent de
+ville le trouva mort quelques heures après.
+
+
+
+
+A MA FENÊTRE
+
+
+J’ai des habitudes campagnardes, et je me lève avant l’_Angelus_ de six
+heures. C’est le bon moment pour travailler, surtout dans la chaude
+saison. A cette heure matinale, la rue est silencieuse et presque
+solitaire. De rares ouvriers filent le long du trottoir dans la
+direction de leur atelier. Le laitier et la laitière commencent seuls à
+enlever les volets de leur boutique. Aux étages supérieurs, tout est
+encore endormi;--les martinets qui sifflent en volant comme des flèches
+au-dessus des toits, et moi, accoudé à l’appui de ma croisée, nous
+sommes à peu près les seuls êtres occupés à jouir de la fraîcheur de la
+matinée, et à contempler le soleil qui monte dans des nuages roses
+au-dessus du clocher de l’église voisine.
+
+Avant-hier, cependant, je me suis aperçu que je n’étais pas l’unique
+spectateur du premier réveil de la rue. Dans l’hôtel meublé qui fait
+face à ma maison, une fenêtre était toute grande ouverte à la même
+hauteur que la mienne, et à travers les lames de ma jalousie baissée, je
+pouvais suivre le va-et-vient affairé de la personne qui occupait la
+chambre. D’ordinaire, les habitants de cet hôtel sont peu matineux, et,
+au risque d’être indiscret, je me mis à observer curieusement la
+voyageuse,--car c’était une femme qui se trouvait sur pied dès avant la
+sonnerie de l’_Angelus_.--Elle pouvait avoir vingt ou vingt-deux ans.
+Elle venait de se coiffer et, sommairement vêtue d’une camisole blanche
+et d’une jupe de couleur sombre, elle était occupée à brosser sa
+robe,--une simple robe noire qui ne paraissait plus très fraîche et à
+laquelle elle prodiguait des soins maternels. Elle l’effleurait à peine
+avec la brosse, puis, à l’aide d’une serviette mouillée, elle enlevait
+délicatement les grains de poussière logés dans les coutures et les
+fronces. Encadrée par la baie de la fenêtre, un pied posé sur une
+chaise, elle se penchait vers la robe étalée sur son genou, de sorte que
+je pouvais, sans être vu, l’observer de face et de profil. Elle était
+bien faite; sans être jolie, elle avait une physionomie ouverte et
+intéressante, le teint un peu hâlé, de grands yeux, des cheveux châtains
+lissés sur un front bombé et intelligent. Elle avait l’air décidé, mais
+non effronté. Cette assurance semblait provenir d’un exercice précoce de
+la volonté et de l’initiative: elle n’excluait pas une honnête retenue,
+car, ayant entendu sans doute du bruit à la porte de sa chambre, et
+craignant d’être surprise dans sa toilette sommaire, la jeune femme
+tressaillit tout d’un coup et se rejeta en arrière avec un geste
+pudiquement effarouché.
+
+Lorsqu’elle eut terminé son travail de nettoyage, elle quitta la fenêtre
+un moment, puis elle reparut vêtue de sa modeste robe noire, la taille
+svelte, la poitrine bombée sous l’étoffe déjà mûre du corsage. Je la vis
+prendre sur la table un grand carton de dessin et y enfermer une équerre
+et une règle plate toutes neuves. Peu après, vers sept heures, elle
+sortit de l’hôtel,--coiffée d’un chapeau de paille noire, portant le
+carton sous son bras,--et se dirigea vers les quais.--Alors je
+compris.--La matineuse jeune femme était une institutrice des environs
+de Paris, venue pour subir les épreuves d’un concours ou d’un examen à
+l’Hôtel de Ville.
+
+ * * * * *
+
+Et je me rappelai ces attroupements de jeunes filles que j’avais
+remarqués chaque jour dans la rue des Tuileries, à la porte de ce
+bâtiment en planches qui sert alternativement à des expositions et à des
+examens. Je revis toutes ces jeunes têtes anxieuses, toutes ces
+fillettes de quatorze à vingt ans, aux doigts tachés d’encre, au cerveau
+bourré de notions scientifiques et littéraires emmagasinées à la hâte.
+Les unes, celles qui ont quelque fortune, venaient là pour obéir à un
+caprice de la mode et pour satisfaire un vaniteux point d’honneur;--les
+autres s’y pressaient pour conquérir un brevet qui leur assurât
+l’espérance très aléatoire, hélas! d’un gagne-pain honnête.--Mon
+institutrice de l’hôtel meublé devait appartenir à cette seconde
+catégorie.--Et je me sentais saisi de compassion à la pensée de ces
+pauvres filles enfermées pendant des journées entières dans ce
+baraquement en planches, devant une dictée, une composition sur un sujet
+historique ou un dessin d’ornement; je me disais que c’était pitié, par
+cette chaleur sénégalienne, d’obliger ces jeunes organisations à se
+torturer le cerveau et à se tendre les nerfs pour répondre aux
+insidieuses questions des examinateurs. Je me demandais si, pour
+quelques-unes, le plus clair résultat de cette épreuve fatigante ne
+serait pas une fièvre cérébrale ou une maladie nerveuse. Je plaignais de
+tout mon cœur, surtout, l’institutrice en robe noire que j’avais vue, ce
+matin, partir sans même prendre le temps de déjeuner.
+
+ * * * * *
+
+J’épiai son retour, le même soir derrière ma jalousie. Elle rentra vers
+six heures, avec son grand carton de dessin. Elle paraissait harassée,
+écrasée à la fois par les émotions du jour et par la chaleur qui était
+suffocante. A peine installée dans sa chambre, sans se douter qu’elle
+pourrait être vue, elle enleva sa robe noire et y substitua une camisole
+blanche: les cheveux dénoués, afin d’être plus à l’aise, elle tira de
+son carton des cahiers et des livres, et, accoudée sur une table, elle
+se mit, la malheureuse, à préparer l’épreuve du lendemain. Vers sept
+heures, on lui monta de l’hôtel un maigre dîner qu’elle mangea tout en
+lisant, puis, quand la nuit arriva, elle resta étendue sans lumière dans
+le fauteuil roulé près de la fenêtre, essayant de respirer un peu d’air
+frais, et écoutant dans une attitude lasse les bourdonnements de la rue
+bruyante.--Vers onze heures, quand je rentrai, je vis qu’elle était
+couchée; mais elle avait allumé une bougie, et, à cette vacillante
+lueur, elle relisait encore les matières de l’examen. Enfin elle
+s’endormit, mais de quel sommeil traversé de cauchemars! tous ceux qui
+ont passé des examens peuvent le deviner.
+
+Le lendemain, quand je me levai à l’_Angelus_, elle était déjà sur pied
+et coiffée. Elle recommença avec les mêmes précautions le nettoyage de
+sa robe noire, épingla son chapeau de paille sur sa tête, puis, le
+carton sous le bras, reprit vers sept heures le chemin de la salle des
+examens.
+
+ * * * * *
+
+Elle revint à cinq heures de l’après-midi, mais cette fois avec une
+figure bouleversée. Elle se débarrassa de son carton, jeta son chapeau,
+et se laissant tomber dans le fauteuil, les coudes sur la table, les
+mains dans les cheveux, elle se mit à fondre en larmes.--La cause de son
+chagrin n’était pas douteuse, hélas! La pauvre fille avait échoué à
+l’examen écrit. Tant de journées de travail, tant d’efforts, tout ce
+_surmenage_ du cerveau, n’avaient abouti qu’à un échec. Sa douleur
+librement épanchée était navrante. On y devinait l’écroulement de plus
+d’un château en Espagne, l’anxiété de l’avenir, les humiliations du
+retour, toute une humble et lamentable tragédie...
+
+Tout à coup elle se leva, essuya ses yeux rouges, plongea sa figure dans
+l’eau, puis, tandis que des sanglots convulsifs soulevaient encore sa
+poitrine, elle lia ensemble ses livres, ficela dans son carton l’équerre
+et la règle plate toutes neuves, enferma quelques menus objets de
+toilette dans un petit sac de cuir et sonna le garçon, sans doute pour
+demander sa note et commander une voiture,--car, quelques instants
+après, je la vis fouiller dans son porte-monnaie et compter tristement
+l’argent qui lui restait.
+
+Au bout d’un quart d’heure, elle se recoiffa, revêtit un très modeste
+mantelet de laine et, sans même jeter un regard d’adieu sur cette
+chambre où elle avait passé tant d’heures d’espoir et d’angoisses, elle
+s’en alla. Une voiture l’attendait à la porte de l’hôtel; elle y monta
+avec son mince bagage, et le cocher fouetta sa bête.
+
+J’accompagnai d’un regard ému cette voiture qui emportait la jeune fille
+vers la gare de l’Ouest, et qui disparut bientôt dans le poudroiement de
+la rue ensoleillée.
+
+Et depuis, je ne peux plus voir la fenêtre de la chambre de l’hôtel d’en
+face sans songer avec un serrement de cœur aux sanglots étouffés de la
+pauvre institutrice en robe noire.
+
+
+
+
+AMES DE LYCÉENS
+
+
+L’autre-jour, par une grise après-midi d’octobre, je regardais les
+lycéens rentrer à Lakanal. Il y a encore un bon bout de chemin, de la
+station de Bourg-la-Reine jusqu’au lycée.--La Compagnie d’Orléans, qui a
+gracieusement installé une halte à la porte des Dominicains d’Arcueil,
+n’a pas jugé à propos d’octroyer la même faveur au lycée Lakanal.--Les
+potaches, lentement, à la queue-leu-leu, gravissaient sous la brume la
+rue montante qui mène à l’établissement universitaire, les uns seuls,
+les autres escortés par des mères chargées de paquets. Parmi ces
+derniers, quelques-uns étaient déjà de grands garçons un peu gauches,
+avec un soupçon de moustache à la lèvre supérieure. Les mamans, d’une
+voix assourdie et inquiète, leur prodiguaient des recommandations
+minutieuses à propos des détails de toilette ou de l’aménagement de
+leurs provisions. Eux, la casquette enfoncée jusqu’aux oreilles, les
+yeux distraits, se bornaient à répondre laconiquement par de brefs
+hochements de menton, et l’on sentait si bien que leur pensée était
+ailleurs, très loin, très occupée de choses dont la sollicitude
+maternelle ne soupçonnait pas même l’existence!
+
+A cet âge critique où le jeune homme s’éveille dans l’adolescent, les
+parents, qui se figurent connaître à fond l’âme de leurs enfants, sont
+le jouet de singulières illusions. D’abord, la plupart du temps, ils ne
+les voient pas grandir; ils n’observent pas le sourd travail qui
+transforme la chrysalide en papillon, et croient encore avoir affaire au
+bambin de dix ans dans la pensée duquel ils lisaient comme dans un
+livre. Et puis, par une sorte de grâce d’État, ils oublient ce qu’ils
+étaient eux-mêmes à quinze ans, quels troubles les envahissaient,
+quelles bouffées de désirs leur montaient alors au cerveau et quelles
+préoccupations hantaient leur âme. Pour se rendre compte de l’évolution
+psychologique de leur progéniture, il leur faudrait d’abord se replacer
+dans l’état d’esprit où ils étaient au temps de leur propre adolescence,
+et c’est à quoi ils ne songent pas. Quant à moi, pour qui cette rentrée
+de lycéens évoquait d’intimes souvenirs d’autrefois, j’aurais parié
+qu’il y avait un abîme entre l’âme de ces grands garçons à l’œil noyé de
+rêverie et celle de leurs mères affairées et soucieuses.
+
+Je revoyais mon vieux collège de province aux toitures quadrangulaires,
+surmontées d’un clocher en éteignoir; la cour caillouteuse, bordée de
+cloîtres aux sculptures massives; les classes humides du
+rez-de-chaussée, et je me revoyais y rentrant par une semblable journée
+brumeuse d’octobre.
+
+Je ne sais plus trop si j’étais alors en troisième ou en seconde, mais
+ce dont je me souviens très nettement, c’est que mes quinze ans venaient
+de sonner et que je songeais à toute autre chose qu’à l’_Iliade_ et aux
+_Racines grecques_. Il y avait, à ce moment, dans ma petite ville, un
+cirque où trois écuyères, trois sœurs: Wilhelmine, Caroline et
+Christine, mettaient en émoi tous les cœurs masculins. La grâce et la
+beauté des deux aînées nous émerveillaient, nous autres collégiens; mais
+comme leur âge et leur situation de premiers sujets mettaient ces
+grandes filles trop en dehors de notre portée, elles ne nous troublaient
+que médiocrement. Il n’en était pas de même de la cadette, Christine,
+qui atteignait à peine sa quinzième année. De celle-là, nous étions tous
+peu ou prou amoureux. Quand, dans le cirque illuminé, elle apparaissait
+sur son petit cheval bai, nous n’avions d’yeux que pour elle. D’un bond
+souple et léger, elle se dressait debout sur sa selle cramoisie; le
+maillot couleur de chair moulait son corps élégant et déjà formé; avec
+un joli son de voix, elle excitait son cheval qui prenait le trot, puis
+le galop. Alors, penchée en avant, la jupe de paillon soulevée, la
+cravache en l’air, la tête couronnée d’un diadème de nattes brunes, les
+lèvres retroussées par une moue dédaigneusement souriante, aux sons
+vibrants des cuivres, elle voltigeait, frissonnante et aérienne, ainsi
+qu’une libellule; elle passait comme une flèche à travers le papier rose
+des cerceaux, rebondissait sur la croupe du cheval et du bout des doigts
+envoyait des baisers au public enthousiasmé.--Pour ma part, je l’adorais
+silencieusement, je rêvais d’elle toutes les nuits, et l’argent de mes
+semaines passait tout entier dans la caisse du cirque.
+
+Cette fâcheuse rentrée d’octobre venait mal à propos mettre un terme à
+mes adorations. Adieu la joie et les extases des représentations du
+soir! En ma qualité d’externe surveillé, je ne regagnais le logis
+paternel que pour souper en famille et, ce repas achevé, il était trop
+tard pour filer du côté du cirque. Cette fin des vacances me désolait.
+Elle était un plus gros crève-cœur encore pour mon ami Vital Herbelot,
+que ses parents avaient condamné à l’internat, afin de l’obliger à
+piocher plus sérieusement ses examens de Saint-Cyr. Vital appartenait à
+une famille riche; ayant la poche bien garnie et de plus étant fort
+entreprenant de sa nature, il ne manquait pas une représentation du
+cirque et, à force de menus cadeaux, il avait conquis les bonnes grâces
+de Christine. Je recevais les confidences de ses bonnes fortunes,
+j’enviais ses succès, mais, tout en souffrant de le voir préféré par la
+brune écuyère, je m’estimais encore heureux d’être humblement associé à
+son triomphe. Mon amour timide et tout en dedans y trouvait je ne sais
+quelle jouissance mélancolique. Je n’étais pas la rose, mais je vivais
+auprès d’elle, j’en respirais le parfum et cela me suffisait.
+
+Comme notre collège ne possédait pas de chapelle, la messe du
+Saint-Esprit était célébrée à la paroisse la plus voisine, où nous nous
+rendions processionnellement le jour de la rentrée. A peine étions-nous
+installés sur les bancs du chœur, et tandis que l’officiant entonnait le
+_Veni Creator_, Vital Herbelot, qui se trouvait placé derrière moi, me
+souffla dans l’oreille:
+
+--Tu sais, nous aurons une sortie jeudi!... Ça tombe à pic, car j’ai un
+rendez-vous avec Christine dans la ruelle de l’Équerre... Viens me
+prendre chez nous à trois heures et je t’emmènerai avec moi...
+
+Ce rendez-vous lui mettait l’eau à la bouche et il ne tarissait plus sur
+les charmes de la petite écuyère; moi-même, ému par la perspective de
+l’accompagner, je lui donnais joyeusement la réplique, et nous étions si
+échauffés que nous n’apercevions pas le pion, en train de nous observer
+et de noter sur son carnet notre double méfait:--bavardage pendant
+l’office et communication illicite entre interne et externe.--Aussi,
+jugez de notre douloureuse stupéfaction quand, une fois de retour dans
+le préau du collège, le principal nous interpella en ces termes:
+
+--Messieurs Herbelot et Jacques, vous avez eu à l’église une tenue
+déplorable... Jeudi prochain, vous passerez votre après-midi aux
+arrêts... Allez!
+
+Consterné, je regardais de loin Vital. Le gaillard ne se décontenançait
+pas; avant de regagner l’étude, il m’envoya un clignement d’yeux
+réconfortant et, en effet, à la classe du soir, je recevais de lui un
+billet, obligeamment passé de main en main et ainsi conçu:
+
+«Collé!... Pas de veine!... Mais il ne faut pas que Christine croque le
+marmot... Toi, comme externe, tu peux esquiver les arrêts... Va, jeudi,
+à trois heures, rue de l’Équerre, et excuse-moi.»
+
+J’avoue, à ma honte, que je n’étais pas trop marri de cette mésaventure
+qui clouait Herbelot au collège et me constituait son mandataire. Je me
+réjouissais vilainement de me trouver en tête-à-tête avec Christine; je
+me disais que, peut-être... je trouverais l’occasion de pousser ma
+pointe à mon tour; bref, je résolus de manquer les arrêts et de braver
+la colère de notre bilieux principal.
+
+Donc, le jeudi, à trois heures, je tournai le dos au collège où le
+malheureux Vital copiait deux cents vers de l’_Iliade_, et, le cœur
+battant, je m’insinuai dans la rue de l’Équerre.
+
+Cette venelle, étroite et déserte, était formée, ainsi que l’indique son
+nom, par deux allées se coupant à angle droit et bordées de murs de
+jardins. Je n’y fus pas plutôt que j’aperçus dans l’ombre l’écuyère de
+mes rêves. Elle n’avait plus le prestige de sa jupe de paillon et de son
+maillot couleur de chair, mais elle était jolie encore dans sa robe de
+tous les jours, avec ses cheveux bruns nattés et ses grands yeux
+étincelants. Elle m’aborda impétueusement et demanda:
+
+--Où est Vital?
+
+--Il s’est fait _coller_ et n’a pu quitter le _bahut_... Il est désolé
+et m’a chargé de vous porter ses excuses.
+
+Elle ébaucha une moue dédaigneuse, qui n’était guère flatteuse pour moi,
+et reprit d’une voix contristée:
+
+--Ah! tant pis!... Nous partons demain pour Châlons et je voulais lui
+faire mes adieux... Je lui apportais ce qu’il m’a demandé...
+
+En même temps, elle roulait entre ses doigts une petite boîte en carton.
+Elle l’entr’ouvrit, et je vis une mèche brune nouée avec une faveur
+rose.
+
+--Ce sont de mes cheveux, continua-t-elle en refermant la boîte;
+tenez... vous lui donnerez ça et vous lui direz que je l’embrasse...
+
+Tout cela n’avait rien d’encourageant; pourtant j’étais décidé à devenir
+audacieux. Cette annonce d’un prochain départ me navrait, et, avec le
+cœur sur les lèvres, je murmurai:
+
+--Pour que la commission soit bien faite, laissez-moi au moins vous
+embrasser!
+
+--Soit, répliqua-t-elle en éclatant de rire.
+
+En même temps elle me tendit ses joues.
+
+Tout palpitant, je les effleurais déjà, quand... ô catastrophe
+inattendue!... j’aperçus mon père à l’un des bouts de la ruelle, et le
+principal à l’autre extrémité de l’équerre...
+
+J’étais pincé; un des élèves chargés de transmettre le billet de Vital
+l’avait sans doute indiscrètement déplié et nous avait _mouchardés_.
+
+--Effronté libertin! clama le principal en m’empoignant le bras.
+
+--Petit malheureux! gémit mon père, en corroborant son exclamation d’une
+taloche.
+
+Christine, prenant ses jupes dans ses mains, s’était prestement
+esquivée; mais le crime était patent et on me trouvait nanti de la mèche
+de cheveux, qui achevait d’établir ma précoce dépravation. On oublia que
+Vital était le principal intéressé et je fus chargé de tous ses péchés.
+La ville entière connut dès le soir ma scandaleuse conduite et je
+l’expiai par deux jours de prison. Mais n’importe, je supportai
+héroïquement cette dure pénitence. J’étais heureux de souffrir pour les
+beaux yeux de Christine, et pendant longtemps je repensai en soupirant à
+ce tête-à-tête de la rue de l’Équerre et à ce baiser si
+malencontreusement demeuré à l’état d’ébauche...
+
+J’y pensais encore involontairement, l’autre matin, en voyant les
+lycéens regagner Lakanal, et je me demandais si, tout en écoutant les
+recommandations maternelles, plus d’un ne roulait pas dans un coin de
+son cerveau les mêmes rêves et les mêmes regrets pour une Christine de
+la foire du Lion de Belfort.
+
+
+
+
+UN FILS DE VEUVE
+
+
+La maison occupée par la veuve Jacobé formait le coin de deux rues
+débouchant à angle droit sur le rond-point de la station du chemin de
+fer. C’était une étroite bâtisse neuve, dressant seule encore, entre des
+jardins maraîchers, ses quatre murs de pierre de taille et son toit
+recouvert de tuiles rouges. La veuve Jacobé n’était venue y loger qu’en
+juillet 1870, lors de la déclaration de guerre, et après que son fils
+cadet, Aristide Jacobé, était parti pour Verdun avec les mobiles de la
+Meuse. Elle avait choisi ce logement parce qu’il offrait l’avantage
+d’être tout près du chemin de fer. Il semblait à la bonne dame que de
+cette façon, elle serait plus rapprochée de son garçon et que, lorsqu’il
+reviendrait, il n’aurait que deux pas à faire pour tomber dans ses bras.
+Aristide était son préféré; son autre fils, l’aîné, habitait Paris, où
+il s’était marié contre le gré de sa mère. Depuis ce temps-là on s’était
+battu froid et la veuve avait reporté toutes ses affections sur le
+cadet. Aussi, quel crève-cœur quand le Benjamin était parti, le visage
+humide de baisers, le sac bourré de provisions, pour aller rejoindre son
+bataillon! La pauvre dame avait eu d’abord, pour se consoler, des
+lettres se succédant à des intervalles réguliers. Puis, le département
+ayant été envahi par l’armée allemande, et la ville occupée par deux
+régiments bavarois, les communications avaient été coupées et les
+lettres étaient devenues très rares, apportées de loin en loin par
+quelques commissionnaires qui les transportaient en fraude. La dernière
+reçue était du 30 août et avait été écrite dans un village proche de
+Sedan. Puis, plus rien; un absolu silence. Aristide avait-il été tué ou
+emmené prisonnier à la suite de la capitulation de Sedan? Mme Jacobé
+n’avait pu recueillir aucune information précise. La seule chose
+certaine, c’était l’absence de nouvelles depuis le 30 août; mais aucun
+acte de décès n’avait été envoyé, et la veuve ne pouvait ni ne voulait
+croire qu’Aristide fût mort. Elle se disait qu’il était sans doute
+enfermé en Allemagne, dans quelque forteresse d’où il lui était
+impossible d’écrire, mais qu’il reviendrait lorsque cette horrible
+guerre serait finie,--et elle l’attendait toujours.
+
+ * * * * *
+
+Après les transes des longs mois d’hiver, on apprit enfin la
+capitulation de Paris, la signature des préliminaires de paix, et le
+cœur de la veuve se remit à battre, agité par une sourde et vivace
+espérance.--Les prisonniers allaient être rendus. Ils étaient en
+route.--Quelques-uns des enfants du pays étaient déjà revenus. On les
+voyait débarquer à la gare, hâves, souffreteux, les vêtements en loques,
+mais ayant dans leurs yeux creux une lueur joyeuse à la vue du vignoble
+natal. Mme Jacobé ne manquait pas une seule arrivée des trains
+d’Allemagne, dévisageant les nouveaux débarqués, interrogeant avidement
+ceux qui étaient de la ville. Mais personne ne pouvait lui donner de
+nouvelles d’Aristide. On ne l’avait plus revu depuis le jour de la
+capitulation de Sedan.--Néanmoins, ajoutaient quelques jeunes soldats,
+tout n’était pas perdu: Aristide était peut-être resté là-bas, au fond
+d’une casemate prussienne, expiant quelque incartade commise en pays
+ennemi.--Et Mme Jacobé écrivait de nouveau à l’autorité allemande,
+s’accrochant anxieusement chaque jour à un nouvel espoir. Tous les
+soirs, dans la petite salle à manger de la maison neuve, elle préparait
+un souper froid, dressait la nappe, y installait un couvert et une
+bouteille de vin vieux; puis elle attendait, tressaillant aux
+sifflements aigus des locomotives, écoutant avec un douloureux serrement
+de cœur les giboulées de mars tinter aux vitres...
+
+ * * * * *
+
+Un soir, par une nuit pluvieuse et très obscure, le dernier train venant
+de Strasbourg entra en gare. Il n’allait pas plus loin ce jour-là et
+débarqua tout son contingent de voyageurs sur la plate-forme. Du dernier
+compartiment des troisièmes descendit péniblement un jeune soldat
+portant l’uniforme des mobiles. Il traînait la jambe, paraissait vanné
+de fatigue et, à la lueur vacillante des becs de gaz de la gare, on
+distinguait sa pâle figure tirée, sa barbe longue et ses épaules
+voûtées. Comme il ne pouvait continuer sa route que le lendemain, il
+s’enquit d’une auberge, et on lui en indiqua une non loin du rond-point
+de la station. Il sortit le dernier. Déjà les voyageurs qui se rendaient
+en ville s’étaient dispersés dans l’obscurité et il errait dans les
+ténèbres en quête de l’auberge. Ses pieds endoloris pataugeaient dans
+les flaques boueuses, se heurtaient à des obstacles inaperçus, et à
+chaque soubresaut on entendait son _quart_ de fer-blanc tinter contre le
+bidon vide pendu à son sac. A la fin, il distingua dans la nuit une
+blafarde maison isolée, à la fenêtre de laquelle une lampe brillait
+encore; pensant que c’était là le gîte dont on lui avait parlé, il
+s’approcha du seuil, tâtonna dans l’ombre, trouva un cordon de sonnette
+et le tira brusquement.
+
+Brusquement aussi, la fenêtre éclairée s’ouvrit, une tête de femme se
+pencha au dehors et une voix étranglée par l’émotion s’écria:
+
+--O cher enfant, c’est donc toi enfin!
+
+Puis des pas hâtifs retentirent dans le vestibule, des verrous furent
+tirés, et le mobile ébaubi se trouva en présence d’une vieille dame à
+cheveux gris qui, soulevant la lampe, le regarda avec stupeur et murmura
+sourdement:
+
+--Mon Dieu! Seigneur, ce n’est pas lui...
+
+ * * * * *
+
+--Excusez-moi, madame, répondit le mobile qui comprit la méprise et en
+fut tout remué, je vois que j’ai fait erreur... On m’avait parlé d’une
+auberge qui était proche, et je me suis trompé de porte... J’aurais dû
+voir tout de suite que votre maison n’était pas celle que je cherchais,
+mais je suis si fatigué que j’en ai comme la berlue.
+
+Mme Jacobé était restée paralysée par le contre-coup de sa déception.
+Pourtant, à l’aspect de ce jeune soldat éreinté, qui avait le même âge
+qu’Aristide, elle se sentit touchée de pitié et des larmes roulèrent
+dans ses yeux.
+
+--Entrez tout de même! reprit-elle enfin; il ne sera pas dit que j’aurai
+laissé dehors un chrétien par un temps pareil... Qui sait si mon pauvre
+enfant, à cette heure, ne vague pas aussi à la recherche d’un gîte, dans
+quelque ville inconnue?...
+
+Elle le fit entrer, lui enleva son sac, lui servit en pleurant le souper
+froid constamment préparé pour Aristide, et, tout en le servant, elle
+lui parlait de son fils disparu. Quand il eut fini de manger, elle vit
+qu’il tombait de sommeil et elle le conduisit dans la propre chambre de
+son garçon. Puis, le lendemain matin, lorsque le mobile se fut habillé
+et se prépara à partir, elle lui servit encore un copieux déjeuner et
+recommença à lui conter l’histoire d’Aristide.
+
+--Le malheureux enfant! soupirait-elle, comme il doit souffrir là-bas, à
+l’étranger!... D’après ce que vous me dites, c’est une vie de privations
+continuelles, et lui qui était si gâté et choyé à la maison!... Quand il
+est parti, je lui avais tricoté de mes mains un passe-montagne de laine
+bleue, afin que sa nuque et ses oreilles fussent garanties du froid, car
+il souffre cruellement de névralgies... Pourvu qu’il ait songé à le
+mettre pendant ces rudes nuits d’hiver!...
+
+Le soldat ne mangeait plus; les morceaux s’arrêtaient dans son gosier.
+Il se souvenait tout à coup que, lorsqu’il était parqué avec les
+camarades dans la prairie de Sedan, où les sentinelles allemandes les
+gardaient comme un troupeau, il avait à côté de lui un jeune mobile
+répondant au signalement d’Aristide et coiffé justement d’un
+passe-montagne de laine bleue. Au milieu de leur détresse, les troupiers
+riaient fort de cet accoutrement et avaient baptisé le mobile: «le petit
+bleu». Un soir «le petit bleu» avait tenté de s’évader. Il était à peine
+à vingt pas de l’enceinte qu’une sentinelle tirait dessus et le couchait
+raide dans la prairie... Le képi avait roulé à terre et on voyait la
+tête pâle du mobile mort, dans l’encadrement du passe-montagne de laine
+bleue.
+
+Le soldat se leva, remercia la veuve, l’embrassa en lui disant qu’il
+fallait espérer et qu’il restait encore plus d’un Français dans les
+forteresses allemandes... Pour sûr, Aristide reviendrait!...
+
+Puis il reprit son sac et s’éloigna. Quand il fut dehors, il se moucha
+brusquement et frotta ses yeux humides... Il savait bien que «le petit
+bleu» ne reviendrait plus.
+
+
+
+
+PREMIER RENDEZ-VOUS
+
+
+Bien qu’elle fût mariée à un savant grognon, ennuyeux et quinquagénaire,
+Laurence de Suize, à vingt-huit ans, était restée une épouse honnête et
+respectueuse du pacte conjugal. Elle y avait quelque mérite, étant
+jolie, aimant le plaisir et vivant dans un milieu mondain où l’on
+considérait volontiers le principe de fidélité comme une quantité
+négligeable. Ses amies avaient toutes, peu ou prou, un amant, ou tout au
+moins un _flirt_, et quand on se meut dans une atmosphère imprégnée de
+l’odeur d’amour, il faut une certaine dose de vertu pour échapper à la
+contagion. Son mari, M. Aumont de Suize, ne l’eût guère gênée, au cas où
+elle se fût déterminée à succomber à la tentation. Cet éminent
+égyptologue ne lui avait pas donné d’enfants; l’étude des contrats
+civils sous la sixième dynastie absorbait ses facultés physiques et
+intellectuelles; son cœur s’y était momifié, et, le jour comme la nuit,
+il laissait à Laurence une entière liberté.
+
+Comme on le voit, si Mme de Suize demeurait sage, ce n’était pas la
+faute des circonstances. Ce n’était pas non plus celle d’un certain
+Roger La Brunie, attaché aux affaires étrangères et poète symboliste à
+ses heures. Ce jeune diplomate en herbe était féru des phosphorescents
+yeux pers, des fins cheveux blonds, de la grâce virginale et de la
+souple beauté de Laurence. Elle le rencontrait dans tous les salons amis
+où elle fréquentait; ils avaient joué la comédie ensemble, soupé côte à
+côte à la même petite table avant le cotillon, fait partie des mêmes
+fournées d’invités pendant les villégiatures d’automne; bref, ils
+étaient devenus de bons amis. Roger arrivait le premier aux _five
+o’clock_ de Mme de Suize et souvent, quand le dernier visiteur était
+parti, il demeurait au coin du feu, en tête-à-tête avec la maîtresse du
+logis, murmurant à mi-voix de tendres déclarations discrètement voilées
+et égrenant platoniquement son rosaire d’amour en l’honneur de la jeune
+femme. Laurence, tout en prêtant à demi l’oreille à ce caressant
+fleuretage, se tenait néanmoins sur ses gardes. Elle n’était plus assez
+ingénue pour ignorer où Roger voulait en venir. Elle le trouvait
+aimable, spirituel et dangereusement éloquent; mais dès qu’il faisait
+mine de passer de la parole à l’action, elle l’arrêtait net d’un regard
+sévèrement indigné.
+
+Elle n’avait pas cependant le cœur insensible et souvent elle éprouvait
+une secrète douceur, un intime frissonnement de tout son être en
+écoutant les câlines litanies de son adorateur. Les insinuants discours
+du poète symboliste frôlaient son âme comme de troublantes caresses et
+la laissaient parfois tout émue. Mais elle était sentimentalement
+pudique et s’effarouchait des matérialités de l’amour. Elle avait gardé
+sur ce point une insurmontable répugnance à laquelle, sans doute, les
+galantes et maladroites démonstrations d’Aumont de Suize, au premier
+temps de leur mariage, n’étaient point étrangères. Comme elle avait
+néanmoins en ces matières une perspicace intuition, elle prévoyait
+parfaitement que si elle permettait à Roger un simple baiser sur le
+bras, cette première privauté en entraînerait fatalement d’autres plus
+périlleuses et plus irréparables, et frémissant d’une peur instinctive à
+l’idée de livrer tôt ou tard toute sa personne, elle s’évertuait à
+maintenir une infranchissable barrière entre les toujours plus
+pressantes entreprises de son amoureux et la faiblesse de sa chair
+féminine.
+
+Mais quand on a hasardé un pied sur le chemin de l’amour, peut-on jamais
+déterminer d’avance le nombre des pas qu’on y risquera et le point
+précis où l’on saura s’arrêter? En pareille aventure, les plus prudentes
+s’exposent aux mêmes dangers que les plus téméraires; et Mme de Suize en
+fit l’humiliante expérience.
+
+Un soir que, touchée par une chaleureuse supplicalion de Roger, elle lui
+avait tendu généreusement la main et avait amicalement serré la sienne,
+elle fut toute surprise de se complaire dans cette étreinte prolongée et
+se trouva ensuite moins forte pour se défendre contre de plus vives
+caresses. Le lendemain, en effet, Roger sollicita ce même serrement de
+main et elle n’osa le refuser; il lui sembla que toute sa volonté se
+fondait dans la chaleur de cette étreinte; peu à peu, le jeune homme
+attirait Laurence à lui et, tout à coup, posait ses lèvres sur les
+paupières palpitantes de la jeune femme. Elle restait d’abord tout
+étourdie par ce baiser non prévu et si doux, puis brusquement
+s’éloignait honteuse et courroucée. Mais Roger, qui avait une langue
+dorée, lui prouvait péremptoirement qu’elle donnait à cette innocente
+caresse une importance imaginaire, et qu’en somme un simple baiser sur
+les yeux n’était pas plus coupable ni plus dangereux qu’un baiser sur la
+main. Finalement, elle se laissait convaincre et, par une convention
+tacite, elle permettait désormais cette nouvelle caresse, mais en jurant
+que ce serait la dernière. L’amoureux, naturellement, usa et abusa de la
+permission jusqu’au jour où, ayant par mégarde effleuré de ses lèvres la
+bouche de Mme de Suize, il lui tint pour cet acte plus audacieux le même
+raisonnement à l’aide duquel il avait conquis l’autorisation de lui
+baiser les yeux. Derechef, elle s’indigna, éclata en reproches et
+pleura; il ne trouva de meilleure façon de sécher ses larmes que de lui
+prodiguer de nouveaux baisers, tant et si bien qu’elle les lui rendit,
+et cela leur donna une semaine de délices.
+
+Mais, ainsi que l’observe Ovide dans son _Art d’aimer_, «celui qui prend
+un baiser et ne prend pas autre chose, mérite de perdre les faveurs
+qu’on lui avait accordées»:
+
+ _Oscula qui sumpsit, si non cætera sumpsit,
+ Hæc quoque quæ data sunt, perdere dignus erat._
+
+Roger La Brunie était sans doute de cet avis; il pensait qu’il faut
+battre le fer quand il est chaud et devenait, à mesure, plus exigeant.
+Mme de Suize elle-même, tout en protestant et en se refusant, se disait,
+en son par-dedans, qu’en bonne logique les choses devaient maintenant
+aller jusqu’au bout. Certain désir mélangé d’une coupable curiosité le
+lui disait aussi. Bref, après force prières d’une part et force vaines
+résistances de l’autre, on convint d’un rendez-vous. Roger, en prévision
+de l’heure prochaine du berger, avait sournoisement loué et fait meubler
+un pavillon perdu dans les arbres et situé sur la route de Sèvres, entre
+Billancourt et le Bas-Meudon. Laurence de Suize promit qu’elle irait une
+fois--une seule!--visiter cette garçonnière dont son amoureux brûlait de
+lui faire les honneurs. Elle y viendrait vers trois heures de
+l’après-midi et quitterait sa voiture à la hauteur de Billancourt, où
+Roger l’attendrait sur la route.
+
+Au jour dit, en effet, toute frissonnante et voilée d’une gaze épaisse,
+elle arriva pelotonnée dans un fiacre qu’elle renvoya, dès qu’elle
+aperçut La Brunie planté comme un terme au milieu de la chaussée
+poudreuse.
+
+Il accourut rayonnant vers la jeune femme, lui prit le bras et le pressa
+passionnément contre son cœur.
+
+--Vous voyez, je vous ai obéi, murmura Laurence, êtes-vous content?
+
+--Vous êtes adorablement bonne, repartit La Brunie.
+
+Et serrés l’un contre l’autre, heureux du grand air et du clair soleil,
+ils se mirent à cheminer lentement sur la route déserte.
+
+Mai commençait et la matinée avait été exceptionnellement radieuse.
+Seulement il faut se défier de ces matins de mai qui promettent
+merveille et qu’une saute de vent peut brusquement gâter.
+
+Tandis que les deux jeunes gens marchaient sans trop se hâter, de gros
+nuages noirs montaient derrière les arbres de l’île du Bas-Meudon, et,
+tout à coup, s’amoncelaient, couvrant insensiblement le soleil, qui
+devenait blafard. Bientôt, quelques gouttes d’eau étoilèrent le sable du
+chemin et tachèrent la claire ombrelle de Mme de Suize. Celle-ci, vêtue
+d’une légère robe de printemps et chaussée de souliers minces, commença
+de s’effarer.
+
+--Y a-t-il encore loin d’ici à votre pavillon? demanda-t-elle à Roger.
+
+--Un petit quart d’heure seulement, répondit-il.
+
+Ils marchèrent plus vite, mais ils avaient à peine fait cent pas que
+l’ondée creva. Ce fut une de ces pluies d’orage, brutales,
+torrentielles, qui en un clin d’œil inondent la campagne et transforment
+les routes en marécages. Les deux amoureux s’arrêtèrent, consternés et
+sondèrent avec inquiétude la brume ruisselante qui s’étendait autour
+d’eux. L’endroit était des plus inhospitaliers: à droite, un long mur; à
+gauche, des berges solitaires. Pas un abri, pas une voiture à l’horizon.
+
+--Nous voilà bien! dit Mme de Suize, avec un rire nerveux et agacé.
+
+Roger se désespérait et se confondait en excuses.--Tandis qu’ils se
+regardaient piteusement, ils perçurent soudain un trot de chevaux et
+distinguèrent, à travers l’averse, un véhicule qui s’avançait vivement
+vers eux, et qui bientôt fut à portée de la voix. C’était un de ces
+fourgons des pompes funèbres qui servent au transport des cercueils
+qu’on ramène de loin au domicile du défunt. Le cocher, justement,
+revenait à vide, après avoir déposé son mort à Sèvres.
+
+Roger jeta un coup d’œil anxieux vers sa compagne.
+
+--Êtes-vous superstitieuse? chuchota-t-il.
+
+Elle eut un mouvement de répugnance, puis murmura, dépitée:
+
+--Enfin, qu’importe? Nous n’avons pas l’embarras du choix!...
+
+En effet, Mme de Suize était déjà trempée et ce n’était pas le moment de
+se montrer trop dégoûtée. La Brunie héla le cocher et le supplia de les
+conduire tous deux jusqu’à la plus prochaine station de voitures.
+Celui-ci était bon homme et d’humeur joviale. Il descendit, ouvrit la
+portière du coupé réservé au prêtre ou aux membres de la famille, et
+aida les deux amoureux à s’installer dans le funèbre compartiment. Puis,
+il remonta sur son siège et fouetta son attelage, qui reprit
+gaillardement le trot.
+
+Une fois à l’abri de l’ondée et un peu remis de cette cruelle alerte, La
+Brunie essaya de rasséréner Mme de Suize et de reprendre le tendre
+entretien si malencontreusement interrompu. Mais il se heurta contre une
+résistance glaciale. Laurence, énervée et transie, s’était blottie dans
+son coin et y demeurait rétive aux caresses. Quand il voulut lui baiser
+les mains, elle le repoussa d’un geste irrité:
+
+--Ici!... Y pensez-vous?... Vous êtes fou!...
+
+Le trajet s’acheva dans un mortel silence, interrompu seulement par le
+bruit de l’averse cinglant les vitres. A Auteuil, le fourgon s’arrêta
+docilement près d’une station. A peine descendue et sans même serrer la
+main que lui tendait Roger, Mme de Suize dit du bout des lèvres:
+
+--Grand merci!... Adieu!
+
+Puis elle sauta dans un fiacre, que La Brunie vit s’éloigner, trottinant
+et cahotant dans la pluie.
+
+Le lendemain, à son petit lever, l’attaché aux affaires étrangères reçut
+un billet ainsi conçu:
+
+ «Mon cher poète, j’ai beaucoup réfléchi à l’aventure d’hier. Notre
+ voyage dans ce compartiment lugubre, à côté de cette horrible caisse
+ où venait de séjourner un mort, m’a paru un fâcheux présage. Vous
+ devez me comprendre, vous qui êtes symboliste!... Quant à moi, je suis
+ sottement superstitieuse et je ne pourrais plus vous voir sans songer
+ immédiatement à toute sorte de sépulcrales catastrophes. Restons-en
+ donc là et croyez à tous mes regrets.
+
+ »L.»
+
+Et ce fut ainsi qu’un fourgon de pompes funèbres sauva la vertu de Mme
+de Suize, en même temps que l’honneur conjugal de l’éminent égyptologue
+Aumont de Suize.
+
+
+
+
+LA CHASUBLE
+
+
+--Ah! me dit mon ami Eusèbe, tu regardes cette portière?... N’est-ce pas
+qu’elle est étonnante? Tu t’y intéresserais encore davantage si tu
+savais d’où elle vient et comment je l’ai eue.
+
+De fait, la portière en question était d’une couleur et d’un dessin
+exquis. Taillée dans un magnifique morceau de velours de Gênes vert
+myrte, elle était coupée dans sa hauteur par une large croix tramée
+d’or, sur laquelle s’enlevaient en relief des broderies d’argent d’un
+goût très pur, représentant les instruments de la Passion.
+
+--Je l’ai achetée en Espagne, reprit Eusèbe, à Valence, au mois d’avril
+de l’an dernier, et elle a été façonnée avec une chasuble... Quand je la
+regarde, je revois la _Huerta_ avec ses bois d’orangers couverts de
+fleurs et de fruits... Valence se remontre à mes yeux, telle qu’elle
+m’est apparue le soir de la fête de saint Vincent, avec ses rues pleines
+d’une population grouillante et gaie, sa place illuminée par des feux
+d’artifice tirés en l’honneur du saint;--je retrouve ainsi l’impression
+que m’a laissée la ville la plus aimable, la plus vivante et la plus
+fleurie de toute l’Espagne.
+
+J’étais descendu à la _Fonda de Paris_ et je prenais mes repas à table
+d’hôte, en face d’un jeune prêtre maigre, pâle, souffreteux, ayant de
+fines lèvres mélancoliques et de beaux yeux d’un noir luisant. Comme il
+parlait le français, nous étions entrés en conversation. Il s’appelait
+don Palomino et je savais qu’il était vicaire dans un bourg des
+environs. Souffrant d’une affection du larynx, il était venu suivre un
+traitement à Valence. Il demeurait en ville, mais il prenait pension à
+la _Fonda_ et deux fois par jour nous nous retrouvions à la même table.
+C’était un homme instruit, causant bien, avec un léger fonds de
+mélancolie, et un courant sympathique nous avait doucement attirés l’un
+vers l’autre.
+
+ * * * * *
+
+Un matin, j’étais allé flaner autour du marché.--Ce marché en plein air,
+bordé d’échoppes reliées l’une à l’autre par des toiles tendues
+transversalement et découpant sur les pavés des bandes d’ombre et de
+lumière, c’était une fête pour les yeux, un vrai régal d’artiste! Des
+panerées d’oranges et de citrons ruisselaient sur les dalles; de larges
+corbeilles de fraises mêlaient leurs tons cramoisis à la couleur plus
+tendre des limons et des mandarines. Il y avait çà et là des jonchées
+d’œillets et de roses rouges remuées à pleines mains par de jolies
+marchandes, blondes, blanches, grassouillettes et accortes, à la voix
+musicale et aux prunelles veloutées. Parfois un rayon de soleil courait
+sous ces toiles tendues, faisant chatoyer ici un écroulement d’oranges,
+là une botte de fleurs, plus loin deux grands yeux noirs, et de tous
+côtés s’exhalaient des odeurs pénétrantes et aromatiques, qui vous
+grisaient délicieusement.
+
+Au coin de la _calle de Mantas_, je m’arrêtai devant la boutique à
+clairevoie d’un marchand d’étoffes anciennes, chez lequel j’avais fait
+quelques emplettes. Tandis que ce bonhomme, à la face souriante et
+finaude, étalait à mon intention un lot de vieilles dentelles
+espagnoles, je vis soudain luire dans l’ombre la précieuse chasuble dont
+cette portière a été faite. Une fillette de quinze ans était en train de
+la replier soigneusement dans un papier de soie. Je la tirai brusquement
+à moi, je l’admirai silencieusement et demandai au marchand avec des
+yeux allumés:
+
+--_Quanto_ (combien)?
+
+--Oh! vous admirez la chasuble, me répondit-il; n’est-ce pas que c’est
+une merveille?... Seulement elle n’est pas à vendre. Elle appartient à
+un seigneur prêtre qui nous l’a donnée à restaurer et qui y tient comme
+à la prunelle de ses yeux.
+
+Je dus me contenter de contempler cette belle chose et je quittai le
+marchand d’étoffes avec un secret sentiment de jalousie et de dépit que
+comprendront tous les collectionneurs de bibelots.
+
+ * * * * *
+
+Or, ce même matin, comme je l’ai su plus tard, don Palomino était allé
+dire sa messe à la cathédrale. Après l’office, tandis qu’au sortir de la
+sacristie il traversait le _coro_ désert, il aperçut tout à coup dans la
+sombre encoignure d’une chapelle un jeune couple qui paraissait
+converser très tendrement. Indigné et véhémentement scandalisé, le
+vicaire poussa droit à ces amoureux qui abusaient si irrespectueusement
+de la solitude du saint lieu; mais, en le voyant débusquer d’un pilier,
+la jeune fille, avec un geste d’oiseau effarouché, prit brusquement la
+fuite, et l’amoureux, moins prompt, resta seul, bloqué contre la grille,
+sans pouvoir échapper à l’étreinte irritée du vicaire.--Au moment où don
+Palomino secouait rudement le bras du délinquant, il reconnut en lui un
+de ses anciens paroissiens:
+
+--_Santa Maria purissima!_ s’écria-t-il, José Ramon, est-ce ainsi que tu
+joues avec ton salut éternel? Ne peux-tu faire l’amour ailleurs que dans
+la maison de Dieu?
+
+--Pardon, _señor vicario_, répondit piteusement José, mais c’est ici
+seulement que Rosario et moi nous pouvons nous voir tranquillement... Sa
+mère, la marchande d’oranges de la _Plateria_, ne lui permet de sortir
+que pour aller à l’église.
+
+--Pourquoi ne vas-tu pas la voir chez sa mère, comme un honnête homme
+qui a le mariage en vue?
+
+--Je le voudrais bien, mais la vieille ne l’entend pas ainsi... Elle me
+refuse sa fille, sous prétexte que je n’ai pas la somme nécessaire pour
+entrer en ménage.
+
+--Combien te faudrait-il?
+
+--Cinq cents pesetas... La mère ne rabattrait pas un _cuarto_.
+
+--Et si tu ne peux pas te procurer cet argent, comment ferez-vous, la
+jeune fille et toi?
+
+--Nous continuerons à nous voir comme nous pourrons... car nous nous
+aimons comme deux fous... Et, ma foi, il adviendra ce qu’il plaira à
+Dieu.
+
+--Tais-toi, misérable pécheur!
+
+Don Palomino avait un faible pour ce José Ramon. Il aurait volontiers
+donné les cinq cents pesetas pour faire cesser le scandale; mais il
+était pauvre comme un rat d’église et il sortit de la cathédrale tout
+pensif...
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, comme je passais _calle de Mantas_, j’aperçus le marchand
+d’étoffes sur le seuil de sa boutique. En me voyant, il cligna de l’œil,
+et, grimaçant un sourire aimable à mon adresse:
+
+--Votre Grâce veut-elle la chasuble? murmura-t-il.
+
+Et comme je faisais un signe d’assentiment, il ajouta:
+
+--J’en ai parlé au seigneur prêtre... Elle sera à vous pour six cents
+pesetas, mais pas un cuarto de moins.
+
+C’était une somme, mais la chasuble valait davantage; j’en étais féru et
+le marché fut conclu séance tenante.
+
+Le soir même, à dîner, don Palomino m’annonça d’un air mélancolique
+qu’il était forcé de rentrer à son vicariat, et nous prîmes
+affectueusement congé l’un de l’autre.
+
+A quelques jours de là, je fis moi-même mes malles et je priai la
+maîtresse d’hôtel de m’aider à emballer soigneusement ma précieuse
+acquisition. En voyant la chasuble, la bonne dame se signa et poussa une
+exclamation:
+
+--Eh quoi! señor caballero, c’est à vous que don Palomino a vendu sa
+chasuble?... Le pauvre, cela lui faisait bien mal au cœur d’être obligé
+de s’en séparer?... Et quand on pense qu’il s’est défait de cet ornement
+pour obliger son prochain!...
+
+Là-dessus, elle me raconta que le vicaire s’était fait un cas de
+conscience de ramener Rosario et José dans le droit chemin et que le
+prix de la chasuble avait servi à apaiser la vieille marchande
+d’oranges.
+
+J’avoue que je fus pris d’un remords et que je fus tenté un moment de
+courir après don Palomino pour lui restituer sa précieuse relique... Que
+veux-tu? l’enfer est pavé de bonnes intentions et les collectionneurs
+n’ont pas de cœur... J’ai gardé la chasuble, mais je pense toujours avec
+attendrissement à ce petit prêtre fluet et pâle de la _Fonda_ de
+Valence, et je me rappelle ce passage de l’Évangile de saint Mathieu:
+«L’homme bon tire de bonnes choses d’un bon trésor.»
+
+
+
+
+UNE JOUEUSE
+
+
+Le train de Vintimille venait de s’arrêter à la gare de Monte-Carlo. La
+portière de notre compartiment s’ouvrit, et une jeune femme entra
+précipitamment, après avoir constaté d’un rapide regard qu’il restait
+une place vacante. Les sept autres étaient déjà prises. Dans l’un des
+coins, un énigmatique gentleman de trente-cinq à quarante ans, aux
+moustaches trop noires, au teint pâle, aux yeux renfoncés et comme
+voilés, s’éborgnait à lire un journal à la vacillante lueur de la lampe
+qu’on venait d’allumer, car il était sept heures du soir; une jeune
+Anglaise anguleuse et laide, montée à Menton avec sa gouvernante, lui
+faisait vis-à-vis; le demeurant des voyageurs se composait de trois
+dames arrivant de San-Remo et de moi-même, à demi ensommeillé.
+
+Jusque-là, à nous sept, nous n’avions échangé ni un regard, ni un mot,
+mais la brusque entrée de la nouvelle venue nous unit dans un même
+sentiment hostile, dans un même mouvement de mauvaise humeur. En
+wagon--et ceci n’est pas à la louange de l’animal humain--le voyageur
+inattendu qui pénètre dans un compartiment occupé en partie, est traité
+en gêneur et en ennemi par ceux qui y sont déjà installés et qui s’y
+considèrent comme chez eux. Par contre, le survenant est généralement
+irrité de trouver les meilleures places prises et affecte tout d’abord,
+à l’égard de ses compagnons de route, une attitude quasi agressive. Je
+me hâte de déclarer que tel n’était pas le cas de la voyageuse de
+Monte-Carlo. Elle semblait plutôt animée envers nous d’intentions
+conciliantes et sympathiques. Avant même de s’asseoir à la place restée
+libre près du monsieur aux moustaches trop noires, elle nous avait
+regardés tour à tour avec de grands yeux lumineux et paraissait très
+disposée à entrer en conversation. Autant que la maigre lueur de la
+lampe permettait de le constater, elle pouvait avoir vingt-quatre ans et
+ne possédait guère que la beauté du diable: un teint frais, de vives
+prunelles, de gros traits, le nez trop fort et le menton massif; mais
+elle était avenante et bien faite. Sa robe très collante mettait
+agréablement en valeur l’ampleur de la poitrine, la souplesse de la
+taille, les contours arrondis des hanches et des cuisses. Une profusion
+de roses Niel et d’œillets rouges parait son corsage. Ces fleurs
+voyantes, cette robe collante, l’expression sensuelle de la bouche,
+certaines allures trop hardies, certains gestes peu corrects, laissaient
+deviner le monde équivoque auquel elle appartenait. Aussi, les dames du
+compartiment prenaient, en la dévisageant, des airs choqués et des mines
+réfrigérantes. Elle ne semblait nullement s’en apercevoir et conservait
+une physionomie souriante, prête à l’expansion. Soit que la course à la
+conquête d’un wagon l’eût essoufflée, soit qu’elle fût en proie à
+quelque émotion extraordinaire, elle respirait violemment; sur son
+corsage, les roses à demi fanées étaient secouées par les palpitations
+de sa poitrine. Ses lèvres s’ouvraient comme soulevées par le besoin de
+donner cours à un impétueux flux de paroles.
+
+La jeune miss ayant demandé à quelle heure on arriverait à Nice, la
+voyageuse de Monte-Carlo répondit aimablement, sans qu’on l’y eût priée:
+
+--Nous arriverons à huit heures moins un quart.
+
+Puis, s’autorisant sans doute de ce renseignement bénévolement donné,
+pour devenir plus familière, elle ajouta:
+
+--Vous habitez Nice, madame?
+
+A quoi l’Anglaise, offensée par l’indiscrète intrusion de «cette
+créature», répondit presque rudement:--_No_,--en se renfonçant
+hautainement dans son encoignure.
+
+Un glacial silence suivit. Déconcertée un moment par tous ces visages
+fermés, la voyageuse se retourna vers son voisin. Celui-ci avait replié
+son journal, et, moitié par désœuvrement, moitié par curiosité,
+reluquait la jeune femme sournoisement. Elle devina sans doute dans les
+traits du monsieur cet intérêt tout physique qui allume l’œil du mâle à
+l’aspect d’une grande belle fille, car elle lui répéta sa question à
+brûle-pourpoint:
+
+--Et vous, monsieur, êtes-vous de Nice?
+
+--Ou...i, répliqua-t-il faiblement,--partagé sans doute entre le secret
+désir de lier connaissance et la gêne que lui imposait le voisinage des
+respectables et prudes dames du compartiment.
+
+--Ah! s’écria-t-elle, et vous venez de Monte-Carlo?
+
+--Non.
+
+--Mais vous y allez quelquefois jouer, je parie?
+
+L’autre se borna à ébaucher un vague geste évasif.
+
+--Si, si, vous devez y aller... comme tout le monde... moi, la première.
+De temps en temps, j’emporte deux cents francs dans ma poche et je m’en
+retourne avec un louis ou deux de gain ou de perte... Mais, aujourd’hui,
+vous n’avez pas idée de ce qui m’est arrivé!...
+
+Et alors l’émotion, comprimée depuis un quart d’heure, faisant
+explosion, le flot des confidences coula comme l’eau d’une écluse
+lâchée.
+
+--Figurez-vous que j’ai eu d’abord une guigne noire. Je jouais sur les
+transversales et rien de ce que je posais ne sortait. Au bout d’une
+demi-heure, il ne me restait plus de mes dix louis qu’une pièce de cinq
+francs... Tenez, celle-ci!--En même temps, elle nous montrait une pièce
+qu’elle tenait serrée dans sa main gauche.--J’étais énervée, j’aurais
+volontiers pleuré... Au moment où la bille recommençait déjà à tourner,
+d’un coup de colère je jette mes derniers cinq francs sur zéro... Zéro
+sort. Je laisse ma pièce, zéro sort une seconde fois... Est-ce une
+chance, hein?... Eh! bien, ça a changé la veine. A partir de cet
+instant-là, non seulement j’ai rattrapé mes deux cents francs, mais j’en
+ai gagné huit cents autres... Pensez, mille francs avec cent sous!...
+avec cette pauvre petite pièce qui me restait!... Aussi je la garde, la
+voici... Je la ferai percer et je l’accrocherai à ma bourse, cette brave
+petite pièce de cinq francs qui m’en a fait gagner mille!
+
+Elle riait aux éclats et faisait sauter dans sa main une bourse aux
+mailles d’argent gonflées de pièces d’or.
+
+Étions-nous à notre tour influencés par le mystérieux et pervers attrait
+qu’exercent sur bien des esprits les capricieuses péripéties des jeux de
+hasard? Ou bien l’explosion naïve de cette joie enfantine devenait-elle
+communicative? Toujours est-il que cette singulière fille avait fini par
+nous intéresser. Nous l’écoutions tous, à l’exception de la jeune miss
+qui demeurait indifférente et renfrognée dans son coin. Le problématique
+gentleman, aux moustaches teintes, avait perdu de son impassibilité; sa
+figure, peu ouverte, s’était animée. Ses yeux renfoncés et comme
+assoupis s’éveillaient, et à plusieurs reprises, il avait adressé, à
+voix basse, à sa voisine, des questions auxquelles elle répondait par
+des éclats de rire. Ce voyageur au teint brouillé et à la physionomie
+douteuse ne m’inspirait qu’une confiance médiocre. Je jugeais la jeune
+femme un peu bien imprudente d’étaler ainsi son gain inespéré devant des
+étrangers, parmi lesquels pouvait se trouver quelque aventurier fort
+capable de la débarrasser de son argent plus rapidement encore que ne
+l’eût fait la roulette. J’admirais ce mélange de candeur et de hardiesse
+chez cette créature que sa profession--probable--aurait dû habituer à
+plus de circonspection. Elle parlait le français correctement, mais avec
+un accent exotique. Ce n’était ni une Anglaise, ni une Allemande,
+certainement; elle se fût montrée moins confiante. Au contraire, à
+mesure qu’elle parlait, elle semblait se griser de ses paroles et
+prendre un malin plaisir à exciter les convoitises.
+
+Elle s’était nonchalamment adossée au capiton, la tête renversée, les
+jambes allongées, et ses mains ramenées sur son giron faisaient
+lestement sauter la bourse pleine.
+
+--Ouf! soupirait-elle, j’ai les jambes cassées... Figurez-vous que la
+table où je jouais était bondée, et que je suis restée debout pendant
+quatre heures... Mais ces quatre heures m’ont rapporté mille francs...
+Deux cent cinquante francs par heure, c’est un travail joliment payé,
+tout de même! ajoutait-elle en riant.
+
+Elle versait le contenu de sa bourse sur sa jupe et comptait avec
+ostentation son or.
+
+--Décidément, pensais-je, elle est par trop sotte et elle se fera voler
+avant de rentrer chez elle!
+
+Agacé par le rire bruyant et l’enfantine bêtise de cette fille, je
+m’étais tourné vers la portière, et, par la glace ouverte, je regardais
+au dehors. Au loin, le rocher de Monaco fuyait, piqueté de féeriques
+lumières que la mer reflétait. La lune venait de se lever et criblait de
+scintillements dorés les vagues légèrement moutonnantes; on eût dit que
+la Méditerranée roulait dans ses remous les millions de pièces d’or
+laissées sur le tapis vert de Monte-Carlo par les joueurs malheureux. Au
+fond, la presqu’île de Saint-Hospice découpait sur le ciel clair ses
+contours mamelonnés aux lignes précises, à l’extrémité desquels
+rougeoyait un phare tournant. L’air était frais; la nuit radieuse. Je
+contemplais, avec une sorte de soulagement, ce nocturne paysage
+enchanté, et je songeais que parmi les milliers de joueurs emportés
+chaque jour par les trains de Nice à Monte-Carlo, il n’y en a peut-être
+pas vingt qui se donnent la peine de le remarquer et le plaisir d’en
+jouir. Pendant le trajet, leur seule préoccupation, en ce qui touche les
+choses de la nature, se borne à chercher à apercevoir le _trou de la
+veine_, quand ils traversent le tunnel d’Èze.
+
+Mon attention fut ramenée vers l’intérieur du compartiment par les
+éclats de voix de la joueuse. Elle était décidément entrée en
+conversation avec son voisin aux yeux renfoncés; mais tandis que le
+problématique gentleman la questionnait d’un ton prudemment assourdi,
+elle lui donnait la réplique à haute voix et semblait parler autant pour
+la galerie que pour lui:
+
+--Oui, je suis depuis cet hiver à Nice. J’y demeure avec mon père, qui
+est vieux et ne quitte guère la maison. Je suis Russe et j’ai beaucoup
+voyagé... Je parle l’allemand, l’anglais... et le français, comme vous
+voyez. Si Nice me plaît?... Je crois bien; c’est un endroit où on
+s’amuse et, moi, j’aime à m’amuser... Quand je m’ennuie, je prends dix
+louis et je vais jouer... Ah! dame! je ne gagne pas toujours, et c’est
+seulement aujourd’hui que j’ai eu vraiment de la veine!
+
+Et avec la persistance têtue que provoquent toutes les griseries, elle
+en revenait sans cesse à sa première idée:
+
+--Croyez-vous? Mille francs avec une pauvre petite pièce de cent sous!
+
+Elle était Russe. J’aurais dû m’en douter à son accent, aux intonations
+caressantes de sa voix et aussi à cette exaltation, à cette inconsciente
+immoralité tout à fait slaves. Quel pouvait être le rôle du «vieux père»
+dans la communauté? Connaissait-il les façons de vivre, un peu...
+légères de sa fille, et participait-il aux bénéfices procurés par le
+jeu... et le reste? Chez certaines natures compliquées et accommodantes,
+tout est possible. Néanmoins, par respect pour la dignité paternelle,
+j’inclinais plutôt à penser que le «vieux père» n’était peut-être pas un
+père pour de vrai...
+
+Mes réflexions furent troublées par le ralentissement du train et
+l’éclat soudainement multiplié des lumières au dehors. Nous avions
+franchi le tunnel de Carabacel et nous entrions en gare. «Nice!... Tout
+le monde descend!» Quand j’eus quitté le wagon, je me retournai et je
+vis le gentleman aux moustaches trop noires aider galamment sa voisine à
+descendre. A la sortie, ils se perdirent dans la foule, mais lorsque
+j’entrai dans l’avenue de la Gare, je les reconnus tout à coup à dix pas
+devant moi. Ils marchaient côte à côte en causant avec animation...
+
+--Hum! pensai-je, il est évident que ce problématique gentleman a
+réfléchi qu’il pourrait passer une agréable soirée avec cette grande
+fille, et il est en train de pousser sa pointe... Souperont-ils en tiers
+avec «le vieux père», ou la demoiselle consentira-t-elle à se laisser
+conduire au restaurant? En ce cas, gare aux pièces d’or de la petite
+bourse à mailles d’argent! Ce monsieur aux moustaches teintes ne me dit
+rien de bon...
+
+Au même moment, je m’aperçus que la jeune femme avait accepté le bras de
+son compagnon. Ils filèrent d’un bon pas vers l’extrémité de l’avenue
+inondée de lumière électrique, où résonnaient les musiques des cafés et
+des restaurants en vogue... Et je les perdis de vue.
+
+
+
+
+LA MAISON DU BORD DE L’EAU
+
+
+Elle s’appelait de son vrai nom la Grangerie, mais dans le pays on
+disait tout simplement, en parlant d’elle, «la maison du bord de l’eau»,
+parce qu’elle mirait dans le lac ses hauts toits bruns en auvent et sa
+grise façade méridionale, ornée d’une galerie que drapait une vieille
+vigne aux pampres échevelés. Elle était carrée, nue et massive;--isolée
+des autres maisons du village par le lac au midi, et au nord par des
+vergers et des vignes.--Deux énormes noyers abritaient de leur ombre
+humide le large escalier de pierre veinée qui conduisait tout droit à
+l’appartement du premier étage. Les pièces spacieuses, avec leur plafond
+aux poutres saillantes, leurs murs décorés de fresques à l’italienne,
+leur mobilier datant du dix-huitième siècle, n’étaient ni confortables
+ni très hospitalières; mais, malgré leur délabrement, elles
+satisfaisaient les goûts très simples des propriétaires, les Balmont de
+Vertier,--deux vieux époux sexagénaires qui habitaient la Grangerie
+depuis l’époque de leur mariage. Ils y avaient passé leur lune de miel,
+en avaient chaque année vendangé les vignes et y avaient vu se succéder
+pacifiquement quarante printemps et autant d’hivers. Pour eux, il
+n’existait pas de demeure comparable à «la maison du bord de l’eau»; le
+vin qu’on y récoltait était supérieur à tous les crus du canton: les
+fruits du verger avaient une saveur et un fondant non pareils, et la
+Grangerie était le séjour le plus gai et le plus aimable qu’on pût
+trouver au bord du lac.
+
+ * * * * *
+
+Cette opinion optimiste n’était point partagée par les nièces des
+Balmont, deux jeunes orphelines de dix-huit à vingt ans, que le vieux
+couple avait recueillies, adoptées et élevées depuis leur plus jeune
+âge. Après un séjour de quatre années dans un couvent de Chambéry, les
+deux sœurs, Mauricette et Francine, étaient rentrées à la Grangerie et y
+passaient de longs mois monotones, remplis invariablement par les mêmes
+tâches et les mêmes plaisirs; travaux de lingerie et de jardinage sous
+la direction de la tante Balmont, pendant la semaine; messe, vêpres et
+salut, le dimanche, et, le soir, parties de piquet avec l’oncle Balmont.
+Jamais de sorties, jamais de bal, jamais de voyages. Leur plus agréable
+distraction, en été, consistait à épier trois fois le jour le passage du
+bateau à vapeur qui faisait le tour du lac avec sa cargaison de
+touristes. Ce bateau, plein de passagers venus des quatre coins de la
+France, représentait pour elles toutes les joies et toutes les
+tentations du monde extérieur. Elles le guettaient de loin,
+tressaillaient au sifflet de la machine, et le voyaient disparaître avec
+des soupirs de regret. Elles regardaient passer les yeux pleins de
+convoitise, les touristes avec la lorgnette en bandoulière, les belles
+dames en fantaisistes costumes de voyage, et, tout en suivant le double
+sillage argenté du bateau sur la nappe bleue du lac, elles se forgeaient
+de beaux rêves de plaisirs mondains et de romanesques aventures.--Mais,
+à la fin de septembre, les touristes s’en allaient avec les hirondelles;
+les rares riverains du lac, appelés à la ville pour leurs affaires,
+peuplaient seuls de leur silhouette trop connue le pont du bateau, et
+les deux sœurs retombaient dans l’ennui monotone de l’hiver. Elles se
+dépitaient tout bas en songeant que leur jeunesse allait se consumer
+dans ce mélancolique isolement, et, le dimanche, à l’église, elles
+priaient Dieu et les saints de leur envoyer quelque événement dont
+l’imprévu fît diversion avec cette navrante uniformité de leur vie.
+
+ * * * * *
+
+Un jour d’été, le ciel fit mine d’exaucer leurs prières. Une lettre de
+Genève obligea le propriétaire de la Grangerie de s’absenter pour une
+huitaine, et comme les deux époux, à l’exemple de Philémon et Baucis, ne
+pouvaient vivre l’un sans l’autre, ils résolurent de partir tous deux,
+en confiant la maison à la garde de leurs nièces.--Donc, un matin de
+juillet, après avoir fait force recommandations à Mauricette et à
+Francine, le vieux couple monta dans une carriole chargée de paquets et
+de provisions comme pour un voyage au long cours, et disparut au
+tournant de la route d’Annecy.
+
+Restées seules et maîtresses du logis, les deux sœurs commencèrent à
+battre des mains et à se creuser le cerveau pour inventer des plaisirs
+capables de leur prouver à elles-mêmes leur indépendance momentanée.
+Mais, prises au dépourvu, elles ne trouvaient rien de bien neuf, et,
+après avoir beaucoup cherché, dès le quatrième jour, elles en arrivaient
+déjà à être embarrassées de leur liberté.--Tandis qu’elles restaient
+oisives sur la galerie, occupées à regarder distraitement l’envolée des
+nuages autour des montagnes, voilà tout à coup que des bruits de pas et
+des éclats de voix résonnèrent dans le vestibule et elles virent entrer
+deux grands garçons de leur âge, deux cousins éloignés, tout frais
+émoulus de l’école de droit de Grenoble, et qui, traversant le lac,
+avaient eu l’idée de rendre visite à l’oncle et à la tante Balmont.
+
+Mauricette et Francine, rougissantes d’aise et de surprise, leur
+expliquèrent l’absence du vieux couple et, désireuses de jouer leur rôle
+de maîtresses de maison, s’empressèrent de retenir les cousins à dîner.
+N’était-ce point là l’événement tant désiré, l’imprévu tant rêvé, que le
+ciel leur envoyait à la fin?... Séance tenante, elles résolurent de
+mettre à profit cette visite inattendue et de se donner une fois au
+moins dans leur vie un faux semblant de fête et de bal.--Immédiatement
+la maison fut sens dessus dessous.
+
+Toute la provision de bougies de la tante Balmont fut employée à orner
+les candélabres et le vieux lustre à boules de cuivre du salon; tous les
+sirops emmagasinés dans l’office furent mis en réquisition pour les
+rafraîchissements.--Après le dîner, les deux cousins furent introduits
+solennellement par la servante dans le salon désert et éclairé à giorno.
+Au bout de quelques minutes, une porte latérale s’ouvrit à deux battants
+et les deux cousines, qui s’étaient retirées dans leur chambre pour
+procéder à leur toilette, parurent métamorphosées.
+
+Elles avaient bouleversé les coffres et les placards de la tante et se
+montraient vêtues de vieilles robes à ramages datant de l’époque de
+Marie-Antoinette. Dans leurs cheveux crêpés et poudrés, les roses du
+jardin faisaient merveille. Les yeux brillants, le sourire aux lèvres,
+elles agitaient d’antiques éventails et saluaient avec de solennelles
+révérences. Les cousins, enchantés de se trouver à pareille fête, se
+prêtaient de leur mieux au divertissement. On ouvrit le vieux piano
+endormi dans un coin du salon, et, l’une après l’autre, les cousines y
+jouèrent des valses, tandis qu’un seul couple tournoyait dans la pièce
+spacieuse. De temps en temps, la servante apparaissait avec un plateau
+et offrait des rafraîchissements; et les pêcheurs nocturnes qui jetaient
+leurs lignes de fond dans le lac, et dont les barques erraient dans la
+nuit, ouvraient de grands yeux en voyant se refléter au loin la
+surprenante illumination de «la maison du bord de l’eau».
+
+Grisés par la musique et par la danse, les cœurs des quatre jeunes gens
+commençaient à battre très fort. Par les fenêtres ouvertes, le vent de
+la nuit d’été apportait aux danseurs des parfums de jasmin et de
+chèvrefeuille qui leur suggéraient de troublantes paroles de tendresse.
+Les heures passaient et l’enivrement de la jeunesse leur faisait oublier
+les heures, quand tout à coup un roulement de carriole retentit au
+dehors, des exclamations de voix courroucées résonnèrent dans le
+vestibule, et brusquement on vit surgir, les bras levés au ciel, l’oncle
+et la tante Balmont qu’on n’attendait que deux jours plus tard.
+
+--Mais c’est la fin du monde! s’écriait la vieille dame, tandis que
+l’oncle, toujours économe, s’empressait de souffler les bougies des
+candélabres.
+
+Les deux cousines, Mauricette et Francine, ramassant leurs jupes à
+ramages, s’étaient enfuies dans leur chambre et, murmurant de vagues
+excuses, les cousins s’esquivèrent à leur tour, laissant le vieux couple
+ébahi au milieu du salon en désordre...
+
+ * * * * *
+
+Des années et des années se sont passées depuis. La tante et l’oncle
+Balmont dorment dans le petit cimetière qui verdit à l’ombre de
+l’église. Les cousins se sont mariés au loin. Francine et Mauricette
+sont restées seules propriétaires de la «maison du bord de l’eau». Elles
+mûrissent dans le célibat; elles se sont habituées à la solitude de la
+vieille demeure et, comme l’oncle et la tante, elles répètent volontiers
+que la Grangerie est le plus charmant des domaines riverains du lac.
+Mais, au fond de leur cœur, elles gardent comme dans un sanctuaire
+verdoyant le souvenir de ce bal improvisé,--leur unique bal,--et de ces
+tendres compliments murmurés un soir par les deux cousins,--les seuls
+propos d’amour que leurs chastes oreilles aient entendus.
+
+
+
+
+PENSÉES D’AUTOMNE
+
+
+Ces pluies d’équinoxe qui, depuis deux jours, tombent lourdes et tièdes,
+semblent pleurer sur la fin prochaine de la belle saison. Du haut d’un
+ciel bas et couvert, leurs larmes abondantes se répandent sur les
+verdures résignées et hâtent l’heure du déclin. Des taches de rouille
+s’étalent sur les feuillages des marronniers dont les coques s’ouvrent
+pour laisser choir leurs fruits d’un beau brun vernissé. Déjà, là-bas,
+un merisier éparpille ses feuilles jaunies sur les pelouses mouillées.
+De la terre détrempée s’exhale une senteur d’automne, un parfum amer et
+suggestif qui, tout à coup, incline l’âme aux pensées funèbres.--Au
+lendemain des fêtes de l’été, cette fenêtre brusquement ouverte sur
+l’agonie et le néant des choses me rappelle une fresque du _Triomphe de
+la Mort_, au Campo Santo de Pise: une cavalcade fringante et joyeuse
+défilant sous bois, et se trouvant, à un tournant, face à face avec
+trois cercueils béants où grimacent des squelettes.
+
+Dans notre vie moderne si affairée et accaparée par les choses
+extérieures, nous n’avons guère le loisir d’arrêter longtemps notre
+esprit à ce mystère inquiétant de la mort. Pour que nous y pensions
+sérieusement, il faut qu’une force majeure nous fasse presque toucher du
+doigt la possibilité d’une prochaine disparition. Pour mon compte, je ne
+me suis trouvé qu’une fois dans cette situation critique. C’était le 19
+janvier 1871, en montant vers le parc de Buzenval avec mon bataillon.
+Des balles passaient avec ce bruit particulier qui ressemble à un
+strident bourdonnement de mouches; au-dessus de nous, les obus
+décrivaient des courbes menaçantes. En voyant les cacolets descendre la
+colline avec leur charge de blessés, je me disais: «Il t’en pend
+peut-être autant à l’oreille et voici le moment venu de songer aux
+mystères de l’au-delà!» Mais il avait dégelé la veille, on glissait à
+chaque instant dans une terre gluante et peu sûre; tout mon esprit était
+absorbé par la préoccupation de me maintenir en ligne et de ne pas
+rouler piteusement dans la boue; il me fut impossible de la fixer
+durablement sur des pensées moins prosaïques.--J’imagine que, sauf de
+rares exceptions, il en est de même quand la maladie nous achemine au
+dénouement fatal. La lutte matérielle de tout notre être contre les
+étreintes du mal est telle qu’elle absorbe notre raison vacillante et
+l’empêche de s’inquiéter du redoutable problème.
+
+ * * * * *
+
+Pourtant, la mort est là qui nous guette. Nous la rencontrerons un jour
+ou l’autre au tournant du chemin, et c’est pendant les heures calmes et
+lucides où nous sommes en pleine possession de notre esprit, qu’il
+faudrait penser à ce qui nous attend au-delà du porche obscur où elle
+nous fera passer. Ces pluvieuses journées d’automne, où tout nous parle
+de déclin et de disparition, sont précieusement propices à de pareilles
+réflexions. Même ceux que cuirasse leur foi religieuse, n’envisagent pas
+sans un pieux tremblement ce terrible passage, cette heure très amère,
+comme dit le rituel: «_Dies magna et amara valde_», à plus forte raison,
+ceux qui doutent--et ils sont nombreux--se sentent remués par un anxieux
+frisson en songeant à l’Inconnu qui se tient derrière ce portail voilé
+de brumes. A mon humble avis, ce qui doit nous rasséréner, nous qui
+n’avons plus la foi du charbonnier, c’est que dès cette vie, nous sommes
+environnés par l’Inconnaissable et que le mystère de l’au-delà ne peut
+pas être plus cruel et plus menaçant que celui qui nous enveloppe depuis
+notre naissance. D’ailleurs, si, comme on nous l’affirme, cet Inconnu
+est tout amour et justice, considérant que nous sommes des êtres
+débiles, poussés à faillir par l’hérédité, par l’éducation,
+l’incertitude de notre esprit et la faiblesse de nos sens, ne
+devons-nous pas attendre de lui plus de compassion que de colère?...
+C’est donc avec un sentiment de résignation que nous nous acheminerons
+vers la mort,--une résignation pareille à celle des feuilles qui tombent
+et des fleurs qui se découronnent à la morte-saison.
+
+Cette subtile portion de nous-mêmes que nous appelons la pensée se
+décomposera-t-elle comme notre corps et subira-t-elle les incessantes
+transformations de la matière, ou revivra-t-elle ailleurs avec la
+mémoire et la conscience de son individualité? Insolubles questions que,
+depuis des milliers d’années, l’inquiète humanité agite en regardant
+luire les étoiles. «Tantôt vers le ciel, chantait Pindare, tantôt vers
+l’abîme, les espérances humaines flottent sur une mer de mensonges.» Et
+il disait encore, plus de deux mille ans avant nous, ce que nous
+répétons aujourd’hui avec la même angoisse: «Nous vivons un jour. Que
+sommes-nous? que ne sommes-nous pas? Le rêve d’une ombre, voilà
+l’homme.»
+
+Je sais bien que la seconde hypothèse, celle de la survivance de notre
+personnalité, est plus souriante, plus flatteuse pour notre
+amour-propre. Mais n’a-t-elle point sa maîtresse racine dans notre désir
+de durer, dans le sentiment même de la douceur de vivre, des illusions
+de l’amour, des rêves de la jeunesse? En nous forgeant ce rêve
+d’éternelle félicité, ne sommes-nous pas le jouet d’un présomptueux
+orgueil qui n’admet pas que notre précieuse personne puisse cesser
+d’être,--sans songer que nos compagnons terriens, nos frères les animaux
+qui peuplent les champs et les bois, pourraient à bon droit élever les
+mêmes prétentions? Il faut être doux envers la mort, c’est-à-dire songer
+avec sérénité qu’elle peut nous surprendre d’un moment à l’autre; mais,
+en même temps, si l’on veut faire œuvre utile ici-bas, il faut vivre
+comme si l’on ne devait pas mourir. Si l’espérance d’une vie meilleure
+est autre chose qu’une illusion dorée, nous en jouirons par surcroît;
+mais en attendant, cultivons notre jardin et disons-nous qu’ici-bas le
+meilleur moyen de prolonger au-delà du trépas notre personnalité, c’est
+encore de faire de beaux enfants ou de créer de belles œuvres.
+
+ * * * * *
+
+Heureux les poètes et les artistes! Ils ne meurent pas tout entiers.
+Leurs chefs-d’œuvre prolongent leur existence dans la mémoire des
+hommes. Dans les beaux vers d’_Œdipe-Roi_ ou dans les _Idylles_, nous
+sentons encore palpiter l’âme de Sophocle ou de Théocrite; de même qu’en
+lisant le _Cantique du Soleil_, il nous semble encore entendre chanter
+la voix claire et naïve de saint François d’Assise. Les artistes et les
+poètes sont comme ces plantes vivaces qui, d’année en année,
+reverdissent et refleurissent au même coin d’un bois ou d’une
+prairie.--Je me souviens toujours, avec une émotion joyeuse, qu’au temps
+où j’herborisais, je consultai un vieux botaniste sur une introuvable
+scille bleue qui manquait à mon herbier: «Allez, au mois de mars, me
+dit-il, dans la forêt de M... et prenez le premier sentier à gauche de
+l’orée du bois; quand vous aurez fait cent pas, vous verrez la plante
+fleurir dans le taillis; c’est là que je la cueillais dans ma jeunesse.»
+J’y allai, je fis cent pas dans le sentier de gauche et je vis, en
+effet, les petites étoiles bleues de la scille luire parmi les feuilles
+sèches. Depuis le temps où cet octogénaire herborisait à l’aube de sa
+prime jeunesse, des jours nombreux s’étaient écoulés, trois révolutions
+avaient bouleversé la France, des générations entières étaient couchées
+au tombeau, et la petite scille bleue s’épanouissait ponctuellement dans
+les taillis de M..., chaque année, à la fin de mars. Je suis sûr que je
+la retrouverais encore à la même époque, sur le même versant du bois,
+s’il m’était donné de revisiter cette forêt que je n’ai pas vue depuis
+trente ans.--Il en est ainsi des belles œuvres; elles ont toujours une
+fraîche nouveauté; elles sont, comme le dit John Keats, une source
+d’éternelle joie:
+
+ A thing of beauty is a joy for ever.
+
+Aussi les survivants devraient-ils rendre un culte pieux à cette réelle
+immortalité des artistes. Quand je vais au Luxembourg saluer sous les
+platanes les monuments d’Eugène Delacroix et de Banville, je regrette de
+ne pas le voir plus peuplé de blanches statues de poètes. Ce jardin
+hanté par la jeunesse, l’un des plus verts et des plus charmants de
+Paris, devrait être aussi le jardin consacré à la poésie. Si les hommes
+qui nous gouvernent avaient le temps de laisser un moment chômer la
+politique et de s’occuper un peu des choses de l’esprit, je leur
+conseillerais de faire du Luxembourg _le coin des poètes_. Il est
+question d’y élever un monument à la mémoire de notre excellent maître
+Leconte de Lisle. J’y voudrais voir aussi autour des bassins, parmi les
+jets d’eau et les massifs d’aubépines roses, les images de Musset,
+d’Alfred de Vigny et de George Sand, qui attendent encore leur statue.
+Il me plairait d’y rencontrer, au détour d’une allée, çà et là, les
+bustes de Sainte-Beuve, de Marceline Desbordes-Valmore, de Gautier et de
+Baudelaire.
+
+Les jeunes gens qui se succéderont d’année en année dans le quartier
+Latin et qui feront de ce jardin leur promenade coutumière,
+apprendraient ainsi qu’en France, comme dans les pays voisins, on honore
+les poètes et la poésie. Au printemps, les illustres marbres mêleraient
+leur blancheur aux thyrses épanouis des marronniers; les ramiers au vol
+mélodieux viendraient se poser familièrement sur leurs épaules; et, aux
+déclins d’automne, parmi les feuilles tombantes et les fleurs pâlies,
+les blanches statues apparaîtraient souriantes, intactes et pures, comme
+un éclatant symbole de l’immortalité des belles œuvres.
+
+
+
+
+LA SAINT-SYLVESTRE
+
+
+Le soir du 31 décembre, mon ami Jacobus, après avoir silencieusement
+dîné à sa table d’hôte de la _Rose d’or_, regagnait d’un pied leste la
+rue des Grangettes, où était situé son logis de célibataire. La rue
+était solitaire, mal éclairée par un lointain bec de gaz; le vent du
+nord, soufflant directement entre les deux rangées de façades noires,
+coupait la figure de Jacobus, et, malgré le pardessus étroitement
+boutonné, faisait sentir à notre ami que son sang de quadragénaire
+n’avait plus les vertus réchauffantes de la prime jeunesse. Aussi
+agita-t-il d’une main impatiente le marteau qui décorait la porte de sa
+propriétaire. Ce fut la fille de la maison, Mlle Franceline Bigeard, qui
+vint lui ouvrir, tenant d’une main les plis de son tablier plein de
+marrons, et de l’autre la lampe qui éclairait son minois chiffonné et
+ses yeux bleus très vifs. Ce bleu regard, les cheveux bruns frisottants
+et le clair sourire de Mlle Franceline donnaient encore un attrait
+piquant à sa figure, bien qu’elle commençât à mûrir et à passer, ayant
+eu vingt-huit ans à la Sainte-Catherine.
+
+--Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, dit-elle au
+locataire morfondu, mais j’étais en train de fendre des marrons... Nous
+avons retenu à souper deux de mes amies et, ce soir, nous finirons
+l’année en grillant des châtaignes et en les arrosant d’un verre de
+_fignolette_... A votre service, monsieur Jacobus!...
+
+--Merci, répondit-il en prenant un air pressé; merci, mademoiselle.
+
+S’il refusait, ce n’était pas que la compagnie de Franceline lui déplût,
+au contraire; mais il se tenait sur la réserve, craignant de s’engager
+trop avant avec cette fille nubile qui désirait se marier, et ne voulant
+pas qu’une trop grande familiarité le fît glisser peu à peu sur une
+pente dangereuse. Il n’était pas insensible aux yeux bleus et au sourire
+de la demoiselle, mais il avait peur du mariage. Il ressemblait à ces
+enfants qui vont prendre un bain froid, qui trempent un pied dans l’eau,
+puis le retirent et ne peuvent pas se décider au plongeon final.
+
+--Merci! répéta-t-il encore en montant l’escalier. Il n’est pas venu de
+lettres pour moi?
+
+--Non, monsieur Jacobus, le facteur n’a rien apporté.
+
+--Allons! décidément on m’oublie! songea mélancoliquement Jacobus en
+introduisant la clé dans sa serrure; le monde entier a désappris le
+chemin de mon domicile...
+
+ * * * * *
+
+Jacobus se sentait peu à peu devenir la proie d’un accès d’humeur noire.
+Ce soir-là, tout allait de travers: les bûches de son feu fumaient au
+lieu de flamber, sa lampe grésillait sans jeter de clarté, un vent
+coulis passait sous la porte et le glaçait jusqu’aux moelles.
+
+--Un penseur, murmurait-il en allumant sa pipe, a dit que «le soir de la
+vie apporte avec lui sa lampe»; la mienne éclaire bien mal et mon
+crépuscule est diantrement maussade. Cet affaiblissement de la lumière
+intérieure est une des conséquences fatales du célibat. La maturité et
+le célibat! Deux milieux malsains où germent un tas de mauvaises graines
+qu’on croyait mortes et qui se mettent à pousser de vilaines fleurs aux
+parfums amers: remords tardifs, regrets stériles, hésitations et peurs
+de vieillards.
+
+La peur surtout, une peur lâche qui vous déshabitue d’agir, qui vous
+détourne de toutes les résolutions généreuses, de toutes les fructueuses
+audaces... Je me rappelle qu’au temps de ma jeunesse, au moment où
+j’allais gravir une pente abrupte des Pyrénées, je rencontrai un homme
+mûr et déjà cassé; et comme je l’interrogeais sur le chemin à suivre, il
+me cria:
+
+--Ne montez pas là-haut: le sentier est une véritable fondrière, vous
+vous essoufflerez en pure perte!
+
+Je haussai les épaules et je poursuivis ma route en riant de la
+pusillanimité de ce quinquagénaire... Et pourtant voilà où j’en suis! Le
+moindre caillou me fait broncher, la plus enfantine difficulté prend les
+proportions d’une impossibilité. Je ne sais plus ni oser ni vouloir, et
+je me morfonds dans ma cellule de célibataire en regrettant les
+occasions que j’ai laissé échapper à l’époque où ma vingtième année
+fleurissait dans sa verte nouveauté.
+
+ * * * * *
+
+A ce moment, de jeunes éclats de voix montèrent du rez-de-chaussée, et
+dans ce gai tapage Jacobus distingua le rire clair de Franceline.
+
+--Ils s’amusent en bas! songea-t-il de nouveau avec un soupir; ils
+boivent à l’année qui finit et à celle qui va naître... Pour eux, une
+année qui passe et une année qui commence n’éveillent point de pensées
+mélancoliques. Ils ne sont pas encore à l’âge où les semaines et les
+mois semblent filer avec la rapidité d’un vol d’hirondelles. Ils y
+viendront cependant, et Franceline comme les autres! Elle court sur ses
+vingt-huit ans et n’a pas trouvé de mari. Pauvre fille! peu à peu ses
+joues se faneront, ses bleus regards perdront de leur éclat, son rire
+échangera ses notes claires contre des intonations aigres et sèches, et
+elle connaîtra aussi les solitudes du célibat, le regret des occasions
+envolées, les peurs de l’âge mûr. Oh! les vieilles filles, je les plains
+encore plus que les vieux garçons!... La prison de l’isolement est pour
+elles plus obscure et plus étroite; le monde est plus sévère. Un sang
+vif a beau gronder dans leur cœur comme dans un réservoir muré, elles
+doivent en étouffer les bouillonnements. Pour arrêter l’élan des fleurs
+de tendresse qu’elles portent en elles et qui auraient voulu s’épanouir
+au dehors, la religion, le devoir, les convenances sont là comme des
+grilles austères. Quelle lutte douloureuse et cachée! Et, quand chaque
+printemps revient, quelle amère raillerie! quelles cruelles tentations!
+quels troubles secrets!... Ainsi de charmantes filles se dessèchent et
+tournent à l’aigre; et c’est ce qui arrivera à Franceline, s’il ne se
+rencontre pas un brave garçon assez aimant et assez courageux pour
+transplanter dans un milieu tendre et réchauffant cette jolie plante qui
+s’étiole... Mais alors, misérable, puisque tu te rends si bien compte
+des choses, pourquoi n’es-tu pas ce brave garçon? Tu es las de ton foyer
+glacé, comme elle est lasse de sa chambre de vierge: pourquoi ne fais-tu
+pas d’elle une compagne heureuse et rajeunissante?... Ah! voilà, c’est
+que précisément je ne sais plus oser!
+
+ * * * * *
+
+Tandis qu’il s’enfonçait dans ces idées noires et désenchantées, Jacobus
+perdait la notion des phénomènes extérieurs. Un frisson qui courut le
+long de son dos le ramena à la réalité. Il s’aperçut que son feu s’était
+consumé sans jeter de chaleur, que sa pipe s’était refroidie et que sa
+fenêtre joignait mal. Comme il se levait pour la fermer plus
+hermétiquement, de nouveau des rumeurs joyeuses montèrent du
+rez-de-chaussée et de nouveau le rire argentin de Franceline tinta à ses
+oreilles.--Il eut encore un moment d’hésitation, puis le froid de cette
+nuit de décembre le décida. Il éteignit sa lampe, descendit à tâtons son
+escalier et, guidé par les rires, il alla frapper timidement à la porte
+de sa propriétaire.
+
+L’huis s’ouvrit tout grand et, à la lueur d’une belle flambée, il vit
+autour de la cheminée un cercle de jeunes gens en train d’éplucher des
+marrons.
+
+--Ma foi! dit Jacobus, je vous entendais rire de là-haut et votre joie
+m’a mis l’eau à la bouche... Voulez-vous, mademoiselle Franceline, me
+faire une petite place à côté de vous?
+
+Et alors, en jetant un tendre regard vers Franceline, il vit tout à coup
+que cette place était prise. Un garçon d’une trentaine d’années, un
+forestier, était assis sur le même banc que la jeune fille et la serrait
+de très près.
+
+Tandis que mon ami écarquillait ses yeux ébaubis, la propriétaire lui
+dit en avançant une chaise:
+
+--Venez près de moi, monsieur Jacobus, je vais vous apprendre une
+nouvelle; nous faisons d’une pierre deux coups: nous fêtons la
+Saint-Sylvestre et nous arrosons les fiançailles de notre Franceline
+avec M. le garde général Saudax... Prenez donc un verre et trinquez avec
+nous... Ils se marieront après la Chandeleur!
+
+
+
+
+PLUIE EN MONTAGNE
+
+
+18 août.--Gorges de la Diosaz.--Il a fait hier un orage qui a
+complètement détraqué le temps. Ce matin, à Sallanches, en ouvrant nos
+fenêtres, nous avons vu, à travers des envolées de nuages, les sommets
+des montagnes poudrés à blanc par une neige subitement tombée pendant la
+nuit. Tandis que nous prenions notre café à la crème et au miel, la
+pluie a recommencé à tomber, mais cette fois menue et tranquille, comme
+une bonne petite pluie qui prend son temps et qui est bien décidée à
+durer toute la journée. Ce qui n’a pas empêché mon oncle Brocard de
+déclarer, en brandissant son _alpenstock_, que «les éléments
+ne parviendraient pas à mettre obstacle à ses poursuites
+scientifiques».--Mon oncle Aristide Brocard est un ancien pharmacien,
+retiré des affaires après fortune faite. Pendant vingt-cinq ans, il a
+vendu des médicaments à sa clientèle de Villotte et n’a pas bougé de
+derrière les bocaux verts et bleus de son officine. Mais, tout en
+manipulant ses drogues, il caressait un dada qui lui faisait prendre sa
+vie casanière en patience:--à force de vendre de la teinture d’arnica à
+ses pratiques, il était hanté du désir de cueillir lui-même un jour sur
+les cimes alpestres cette fleur d’_arnica montana_, qu’il n’avait jamais
+vue qu’à l’état de plante sèche et dont il vantait sans cesse à ses
+clients les vertus résolutives et vulnéraires. Ce désir, exaspéré dans
+la solitude, était passé à l’état d’idée fixe, et, dans ses rêves, mon
+oncle voyait chaque nuit la fleur jaune rayonner comme un petit soleil.
+Aussi, dès qu’il eut vendu son officine, Aristide Brocard me notifia son
+intention de partir pour les montagnes de la Savoie en quête de la fleur
+de ses rêves, et m’enjoignit d’avoir à lui servir de compagnon de
+voyage. Mon oncle n’ayant d’autre héritier que moi, j’ai dû m’incliner
+et faire par ordre, en sa compagnie, une excursion dans les Alpes.
+
+ * * * * *
+
+Ce n’est pas précisément une partie de plaisir que ce voyage, à la
+recherche de l’_arnica montana_. Mon oncle, dans l’exercice de la
+pharmacie, a contracté des habitudes pédantesques et prudhommesques qui
+font mon désespoir. En outre, comme, malgré ses cinquante ans sonnés, il
+est très vert et très ingambe, il a eu l’idée de se déguiser en
+touriste: il est coiffé d’une casquette blanche avec couvre-nuque, et
+guêtré jusqu’aux genoux. Sa longue lévite gris de fer retombant sur ses
+guêtres jaunes lui donne une tournure assez ridicule, qui fait sourire
+les petites Anglaises près desquelles nous passons, et il me semble
+qu’on me rend responsable de ce grotesque accoutrement.--Tout à l’heure,
+en entrant dans les gorges de la Diosaz, nous avons encore prêté à rire
+à trois jeunes femmes qui descendaient le sentier glissant, appuyées sur
+leur bâton et enveloppées dans leur waterproof.
+
+Ces gorges hautes et profondes, tapissées d’arbustes et de grands
+arbres, vont toujours rétrécissant leurs parois schisteuses, au fond
+desquelles bouillonne la Diosaz. Des galeries de bois, retenues par des
+crampons de fer et surplombant au-dessus du torrent, permettent de
+longer le défilé dans toute son étendue. On y est pénétré d’humidité. Du
+haut du ciel gris, la pluie fine vous tombe sur le dos, les arbres vous
+secouent des gouttières au passage, et d’en bas, la Diosaz qui écume
+vous envoie à travers la figure d’aveuglantes poussières d’eau. Malgré
+cela, on est pris par ce déchaînement du torrent. Entre ces deux
+murailles noires et luisantes, la Diosaz tombe du haut d’un couloir
+d’ardoise; elle rebondit toute blanche, se tord entre les roches, lance
+des fusées de gouttelettes dans les arbres et emplit le ravin d’une
+clameur grondante. Pas une branche, pas une feuille, pas un brin d’herbe
+qui ne ruisselle. On se croit transporté en pleine féerie. Parfois la
+nappe d’eau, en bouillonnant, prend des formes humaines; il semble qu’on
+aperçoit entre les hêtres et les sapins humides la blanche et menaçante
+figure d’un esprit des eaux ou le vaporeux et perfide visage d’une
+ondine, qui glisse le long des rochers.--Nous atteignons la plus haute
+galerie aérienne, celle qui surplombe au-dessus de la triple cascade du
+_Soufflet_, et là, comme nous nous trouvons dans un groupe de touristes,
+mon oncle Aristide en profite pour monologuer à voix haute. «Spectacle
+grandiose! s’écrie-t-il; il était donné à l’homme seul, _audax Japeti
+genus_, de suspendre un pont tremblant au-dessus des abîmes et
+d’atteindre l’aire où l’aigle construit son nid!» Heureusement le fracas
+de la cascade couvre sa voix, et les touristes s’éloignent sans avoir
+entendu le discours de l’ex-pharmacien.
+
+ * * * * *
+
+Chamonix, 20 août.--Pluie battante; mais rien n’arrête mon oncle
+Brocard. En passant devant les Bossons, à la vue des blocs de glace qui
+blanchissent à la base du glacier, il s’est exclamé: «Hein! si tout cela
+était du sucre, l’humanité en aurait assez pour édulcorer ses sirops
+jusqu’à la fin des siècles!...»--Et cette réflexion pharmaceutique m’a
+fait rougir jusqu’aux oreilles.--La principale rue de Chamonix est un
+lac de boue, au milieu duquel pataugent des guides, attendant les
+touristes désireux de tenter une ascension. Nous profitons d’une
+éclaircie pour grimper au Montanvers. Un rayon de soleil glisse entre
+les nuées. De longues fumées blanches rampent le long des pentes du
+Brévent, et tout là-haut, perçant les nuages, les neiges de quelques
+aiguilles du mont Blanc étincellent en pleine lumière. Nous montons
+lentement à travers les sapins et les mélèzes, précédés et suivis de
+cavalcades de touristes mâles et femelles. Il fait grand chaud, une
+lourde chaleur d’orage, et mon oncle Brocard se dépouille de sa lévite.
+Vous n’avez jamais vu de spectacle plus comique que la silhouette de ce
+grand bonhomme en bras de chemise avec son _alpenstock_ et ses guêtres
+jaunes. Les guides eux-mêmes s’esclaffent de rire et je maudis la
+destinée qui m’a fait l’héritier présomptif de cet oncle solennel et
+maniaque. Lui n’a pas l’air de s’apercevoir du ridicule de sa toilette.
+Il court à travers les sapins et herborise gravement.
+
+A l’auberge du Montanvers, qui dresse la masse carrée de ses murs de
+granit au-dessus de la _Mer de glace_, le site est d’une sauvagerie
+saisissante. Au fond, dans la direction de l’_aiguille Verte_ et de
+l’_aiguille de Dru_, d’épaisses vapeurs noires masquent la montagne, et,
+sur ce noir fuligineux, le glacier se détache avec une blancheur
+éblouissante, çà et là coupée par les bleuâtres transparences des
+crevasses. Pour un peu, on se croirait dans un des cercles de l’_Enfer_
+de Dante. Malheureusement les touristes, et notamment mon oncle Brocard,
+nuisent à l’illusion. A l’intérieur de l’auberge, dans la salle même où
+s’étale un bazar d’objets en jaspe et en agate, on s’est attablé pour
+déjeuner. Les excursionnistes affamés dévorent leurs côtelettes en
+silence. La pluie se remet à tomber et cela ajoute encore aux mornes
+attitudes des convives. Mais mon oncle Aristide a été envoyé par la
+Providence pour égayer cette maussade tablée. Au milieu du silence
+général, mon oncle, très affairé à essuyer sa fourchette, relève la
+tête, regarde à droite et à gauche et dit gravement: «Avouez, messieurs,
+que le ruolz a rendu de bien grands services à l’humanité!» Cet éloge de
+l’orfèvrerie Christofle, lancé en vue de la Mer de glace, est si
+hétéroclite qu’il provoque une aimable gaieté parmi les touristes et me
+couvre de confusion.
+
+ * * * * *
+
+Après déjeuner, malgré la pluie, mon oncle m’entraîne vers le glacier.
+Je me vois déjà obligé de le suivre à travers les crevasses, quand, près
+de la moraine, il se baisse, pousse un cri, puis se relève triomphant,
+en agitant une fleur jaune entre ses doigts:
+
+--Enfin, s’écrie-t-il, la voici!... _Eurêka!_ Je tiens l’_arnica
+montana_, famille des composées corymbifères!... Remontons, mon ami:
+inutile d’aller plus loin!
+
+Il était temps. A peine avons-nous tourné l’auberge que l’orage éclate;
+pluie diluvienne, éclairs, tonnerre... Nous voyons tout au plus assez
+clair pour suivre les lacets du chemin boueux et glissant. N’importe,
+malgré l’averse, c’est un beau spectacle. Les éclairs découpent en noir
+les silhouettes des sapins; tout au fond, au delà du village, le glacier
+des Bossons étend au milieu des bois sa blancheur blafarde, comme un
+immense suaire, et les crêtes du Brévent, brusquement illuminées, ont
+des profils sinistres.--Nous rentrons à l’hôtel, trempés comme des
+soupes; nous changeons de vêtements et nous descendons affamés à l’heure
+du dîner... Mon oncle, qui ne peut plus se séparer de sa plante, l’a
+apportée à table d’hôte, et à voix haute, de façon à être entendu de
+toute la table, il se met à m’expliquer les caractères de la famille des
+_composées_.
+
+--Vous vous occupez de botanique, monsieur? lui demande son voisin de
+gauche.
+
+--Oui, monsieur, répond l’oncle Aristide avec orgueil; je suis
+pharmacien de première classe, ex-interne des hôpitaux de Paris... Et
+aujourd’hui, dans une de mes herborisations à la Mer de glace, j’ai eu
+l’honneur de trouver l’_arnica montana_... Voyez!
+
+En même temps, il tend la fleur à son voisin, qui la regarde avec
+tranquillité et réplique:
+
+--Pardon, ceci n’est pas l’_arnica_.
+
+--Hein! Qu’en savez-vous?
+
+--Mon Dieu! je le sais, parce que depuis dix ans j’herborise dans les
+Alpes... Ceci est une plante similaire: le _chrysanthemum auratum_, que
+nous appelons aussi la _marguerite dorée_... Le véritable arnica a le
+réceptacle plus étroit, les demi-fleurons plus rares et plus
+irréguliers. Vous n’avez mis la main que sur le _faux arnica_.
+
+J’ai cru que j’allais immédiatement hériter de mon oncle Brocard, car il
+a failli en avoir une attaque d’apoplexie...
+
+
+
+
+THÉATRE D’AMATEURS
+
+
+En ce temps-là, j’entrais dans ma dix-huitième année et je commençais
+mon cours de philosophie; mais j’étais, je l’avoue, plus féru de théâtre
+que de psychologie et de logique; je lisais les drames de Victor Hugo
+plus amoureusement que le _Discours sur la méthode_. Je n’étais jamais
+sorti de ma petite ville et n’avais jamais assisté qu’aux
+représentations données par une troupe de quatrième ordre dans une salle
+étroite et enfumée; n’importe, mon imagination suppléait à l’indigence
+des décors et à l’insuffisance des acteurs, et quand j’avais vu
+représenter la _Ciguë_, ou _Claudie_, la prose de George Sand ou les
+vers d’Augier bourdonnaient dans mon cerveau nuit et jour. Je finis par
+communiquer un peu de mon feu sacré à mes camarades de classe et je les
+décidai à jouer la comédie. Un de nos condisciples, dont le père était
+fabricant de toiles de coton, nous offrit le vaste grenier de sa famille
+comme salle de spectacle, et chacun se cotisa pour y édifier un théâtre.
+L’installation était fort primitive et rudimentaire. Cela ne ressemblait
+en rien à ces coquettes scènes illuminées et fleuries qu’on retrouve en
+hiver dans chaque salon parisien, depuis que les représentations
+théâtrales sont devenues une sorte de sport à la mode. Pourtant, chaque
+fois que j’assiste à l’une de ces représentations mondaines, je resonge
+avec une joie mélancolique à notre théâtricule; je revois, comme si j’y
+étais encore, notre salle de spectacle installée sous les toits.
+
+ * * * * *
+
+Le grenier avait été coupé en deux dans sa largeur par une cloison de
+toile. D’un côté était le «foyer des acteurs»; de l’autre s’étendait, au
+fond, la scène, et, en avant, la place réservée aux spectateurs. La
+scène était de plain-pied et manquait de dégagements, mais nous avions
+deux décors: un salon et une chaumière, et notre rideau tombait avec une
+lenteur presque aussi majestueuse qu’au Théâtre-Français. Au-dessus de
+la salle sombre et nue, les solives du toit enchevêtraient leur
+charpente touffue, et, dans les encoignures, les araignées grises, au
+bruit de nos coups de marteau, interrompaient, effarées, l’ourdissage de
+leur toile. Quand nous eûmes achevé de construire le théâtre à la sueur
+de nos fronts, nous discutâmes longuement le choix des pièces. Nous nous
+heurtions dès le début à une grosse pierre d’achoppement: l’absence de
+femmes dans notre troupe. Bien que presque tous complètement imberbes,
+nous manquions absolument de la grâce, de la souplesse et du charme
+nécessaires pour jouer des rôles de jeunes femmes ou de jeunes filles.
+Or, comme il n’y a guère de pièces sans amour, et d’amour sans
+amoureuses, nous nous trouvions fort empêchés.--Après de tumultueux
+débats, je proposai _Passé minuit_ où deux hommes seulement sont en
+scène, et le quatrième acte de _Ruy-Blas_, où il n’existe qu’un rôle de
+femme, la _duègne_,
+
+ affreuse compagnonne
+ Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne.
+
+Or ce rôle-là devait être admirablement tenu par un de nos camarades,
+dont la barbe naissante et la bourgeonnante figure feraient une duègne
+accomplie.--Ce programme une fois arrêté, les répétitions commencèrent.
+
+ * * * * *
+
+Oh! ces répétitions de l’après-midi, dans la pénombre de l’obscur
+grenier où les senteurs des bois de teinture entassés dans les caisses
+se mêlaient à l’odeur âcre des toiles de coton fraîchement tissées, je
+m’en souviens avec délices! J’avais grand’peine à faire comprendre à mes
+prosaïques compagnons les vers lyriques d’Hugo, mais moi, je m’incarnais
+dans mon rôle de _don César_, et je m’y délectais. Le grenier aux murs
+humides, aux poutres drapées de toile d’aragne, disparaissait. Je me
+croyais à Madrid, au fond de la petite chambre «somptueuse et sombre» de
+la maison de Ruy Blas, et je me sentais pris d’une vague et béate
+mélancolie en débitant ces vers:
+
+ Buvons! Tous tes doublons
+ Ne valent pas le chant d’un ivrogne qui passe!...
+
+D’ailleurs, un attrait fort vif était venu s’ajouter au plaisir des
+répétitions. Notre hôte, le fils du fabricant, avait une sœur de
+dix-neuf ans, fort jolie, et cette jeune personne, après avoir
+énergiquement refusé d’être actrice, avait néanmoins offert ses services
+comme _souffleuse_. Mlle Delphine, c’était son prénom, venait à chaque
+répétition s’asseoir dans la coulisse, avec la brochure sur ses genoux,
+et son aimable profil s’enlevait en silhouette sur le jour froid des
+fenêtres du fond. Elle était déjà très formée, svelte avec de belles
+épaules; sa coiffure à la Sévigné encadrait d’abondantes boucles blondes
+une figure rose un peu moutonnière, où luisaient deux grands yeux bleus
+étonnés et où s’entr’ouvrait une bouche toujours souriante. Nous ne nous
+lassions pas de la regarder,--plus attentifs à ses œillades qu’aux
+répliques qu’elle nous soufflait.--Elle s’apercevait bien de
+l’impression que sa jeune beauté de dix-neuf ans produisait sur la
+troupe, et je crois qu’elle n’en était pas fâchée, ayant un bon fonds de
+coquetterie.--Hélas! comme dit un vieux proverbe latin: _Ubi Helena, ibi
+Troja_; là où il y a une Hélène, naît une guerre de Troie. Les deux
+acteurs les plus âgés, celui qui jouait _don Guritan_ et celui qui
+faisait la _duègne_, se disputaient surtout ses bonnes grâces, et comme
+la coquette fille les leur distribuait à doses égales, la rivalité de
+ces deux jeunes coqs menaçait à chaque instant de troubler le bon ordre
+des répétitions. Il ne fallait rien moins que la crainte d’un éclat pour
+les empêcher de se prendre aux cheveux.
+
+ * * * * *
+
+Cependant les rôles étaient sus, la pièce se trouvait au point et on
+résolut de procéder à une répétition générale en costumes, à laquelle on
+convia les parents et les amis.--On avait frappé les trois coups, le
+rideau s’était levé solennellement en présence d’une trentaine de
+spectateurs. Ruy Blas était en scène et débitait son monologue; moi, je
+m’étais blotti au fond, derrière la cheminée d’où je devais dégringoler,
+quand, au moment où Ruy Blas disait d’une voix creuse:
+
+ Le sort trouble nos têtes
+ Dans la rapidité des choses sitôt faites!
+
+Un tumulte s’éleva dans la coulisse, suivi d’un échange de gros mots et
+du claquement d’un soufflet vigoureusement appliqué. C’était _don
+Guritan_ qui avait surpris la _duègne_ en train de baiser la main de la
+_souffleuse_, et qui giflait violemment son rival. En un clin d’œil,
+tous les parents et amis avaient envahi la scène:--scandale, cris de
+réprobation, expulsion de don Guritan et de la duègne en costume,
+évanouissement de la jolie Delphine, tout cela fut l’affaire d’une
+minute et la représentation s’en alla à vau-l’eau.--Le pis fut que le
+lendemain notre professeur de philosophie, instruit de l’esclandre, en
+profita pour refaire le discours de J.-J. Rousseau sur le _Danger des
+spectacles_: après quoi, il consigna tous les acteurs.
+
+Et ainsi s’effondra piteusement notre théâtre d’amateurs.
+
+
+
+
+LE CONTE DES ROIS MAGES
+
+
+Les trois rois mages, Balthazar, Melchior et Gaspard, portant l’encens
+et la myrrhe, étaient partis à la recherche de l’enfant Jésus; mais
+comme ils ne connaissaient pas bien le chemin de Bethléem, ils s’étaient
+égarés en route et, après avoir traversé une forêt profonde, ils
+arrivèrent à la nuit tombante dans un village du pays de Langres. Ils
+étaient las, ils avaient les bras coupés à force de porter les vases
+contenant les parfums destinés au fils de Marie et, de plus, ils
+mouraient de faim et de soif. Ils frappèrent donc à la porte de la
+première maison du village, pour y demander l’hospitalité.
+
+Cette maison, ou plutôt cette hutte, située presque à la lisière du
+bois, appartenait à un bûcheron nommé Denis Fleuriot qui y vivait fort
+chichement avec sa femme et ses quatre marmots.
+
+Elle était bâtie en torchis avec une toiture de terre et de mousse à
+travers laquelle l’eau filtrait les jours de grande pluie.
+
+Les trois rois, vannés de fatigue, heurtèrent à la porte, et quand le
+bûcheron l’eut ouverte, prièrent qu’on voulût bien leur donner à souper
+et à coucher.
+
+--Hélas! braves gens, répondit Fleuriot, je n’ai qu’un lit pour moi et
+un grabat pour mes enfants; et quant à souper, nous ne pouvons vous
+offrir que des pommes de terre cuites à l’eau et du pain de seigle.
+Néanmoins, entrez, et si vous n’êtes pas trop difficiles, on tâchera de
+vous arranger.
+
+Ils entrèrent donc. On leur servit des pommes de terre qu’ils dévorèrent
+de grand appétit, et le bûcheron et sa femme leur cédèrent leur lit, où
+ils dormirent à poings fermés, sauf Gaspard qui aimait ses aises et qui
+se trouvait fort à l’étroit entre le gros Balthazar et le géant
+Melchior.
+
+Le lendemain matin, avant de se remettre en route, Balthazar, qui était
+le plus généreux des trois, dit à Fleuriot:
+
+--Je veux vous donner quelque chose pour vous remercier de votre
+hospitalité.
+
+--Nous vous l’avons offerte de bon cœur, mais nous ne nous attendons à
+rien, braves gens! répondit le bûcheron en tendant la main tout de même.
+
+--Je n’ai pas d’argent, reprit Balthazar, mais je veux vous laisser un
+souvenir qui vaudra mieux.
+
+Il fouilla dans sa poche et en tira une petite flûte d’Orient qu’il
+présenta à Fleuriot; et tandis que celui-ci, un peu déçu, faisait la
+grimace, il continua:
+
+--Si vous formez un souhait en jouant un air sur cette flûte, il sera
+immédiatement exaucé. Prenez, n’en abusez pas, et ne refusez jamais
+l’aumône ni l’hospitalité aux pauvres gens.
+
+ * * * * *
+
+Quand les trois rois eurent disparu au tournant du chemin, Denis
+Fleuriot dit à sa femme, en soupesant dédaigneusement la petite flûte
+dans sa main:
+
+--Ils auraient pu nous faire un cadeau moins bête que ce flageolet;
+néanmoins je vais tout de même essayer de flûter pour voir s’ils ne se
+sont pas moqués de nous.
+
+Alors il s’écria:
+
+--Je voudrais avoir pour notre déjeuner du pain blanc, un pâté de
+venaison et une bonne bouteille de vin!
+
+Puis il joua sur la petite flûte un air du pays, et tout d’un coup, à
+son grand ébahissement, il vit sur la table, couverte d’une fine nappe
+blanche, le pain, le vin et le pâté demandés.
+
+Dès qu’il fut certain du pouvoir de sa flûte, il ne s’en tint pas là,
+comme bien vous pensez, et il demanda tout ce qui lui passa par la tête.
+Il flûtait du matin au soir. Il eut des habits neufs pour sa femme et
+ses enfants, de l’argent de poche, une table abondamment servie, et,
+comme il lui suffisait de souhaiter une chose pour l’avoir aussitôt, il
+devint en peu de temps un des richards du canton. Alors, à la place de
+sa hutte à demi effondrée, il fit construire un superbe château qu’il
+remplit de meubles précieux et de tapisseries; et le jour où la
+construction et l’ameublement furent achevés, il donna une grande fête
+pour inaugurer sa nouvelle demeure.
+
+Autour d’une table richement servie, étincelante d’argenterie et de
+lumière, il avait réuni tous les gros bonnets de l’endroit. Lui-même se
+tenait au haut bout avec sa femme parée comme une châsse, tandis que des
+musiciens installés dans une galerie supérieure régalaient les convives
+de leurs plus joyeux airs. Afin que le festin ne fût pas troublé, il
+avait ordonné à ses gens de ne laisser sous aucun prétexte les fâcheux
+et les mendiants entrer dans la cour, et même il avait préposé à la
+porte deux grands diables de valets armés de bâtons, qui avaient pour
+consigne d’écarter tous les loqueteux et porteurs de besace des
+environs.
+
+Aussi, sûrs de n’être point dérangés, les invités s’en donnaient à
+cœur-joie, jouant des mâchoires, humant le bon vin et s’ébaudissant à
+ventre déboutonné...
+
+ * * * * *
+
+Or, ce soir-là, les trois rois mages, ayant déposé leurs présents au
+pied de l’enfant Jésus, revenaient de Bethléem. En traversant la forêt,
+ils reconnurent le village où ils avaient couché, virent le château tout
+illuminé, et Gaspard dit en goguenardant à Balthazar:
+
+--Je serais curieux de savoir si notre homme n’a pas mésusé de ta petite
+flûte et si, depuis qu’il est riche, il a tenu sa promesse d’être doux
+envers le pauvre monde.
+
+--Voyons, répondit laconiquement Balthazar.
+
+Ils s’accoutrèrent en mendiants, changèrent leurs belles robes contre
+des haillons et se présentèrent à la porte du château en demandant
+l’hospitalité pour la nuit; mais on les reçut fort mal, et comme ils
+insistaient, menant grand bruit, Fleuriot mit la tête à la fenêtre et,
+apercevant des mendiants, commanda qu’on lâchât les chiens à leurs
+trousses, de sorte qu’ils détalèrent au plus vite, non sans avoir les
+jambes fort endommagées.
+
+--Je m’en étais douté! maugréa le sceptique Gaspard, qui avait été mordu
+au mollet.
+
+--C’est bon, répliqua le géant Melchior, il ne l’emportera pas en
+paradis!... Il saura ce que pèse la rancune des trois Rois mages!...
+
+Cependant les convives continuaient à banqueter joyeusement. On était
+arrivé au dessert, et Fleuriot, un couteau à la main, était en train de
+découper une colossale brioche, quand on entendit dans la cour les
+grelots d’une chaise de poste traînée par quatre chevaux fringants,
+caparaçonnés d’or. Fleuriot mit de nouveau le nez à la fenêtre et,
+voyant qu’il lui arrivait encore de nobles invités, ordonna qu’on les
+fît monter en toute hâte. Lui-même vint avec un flambeau les recevoir à
+la porte de la salle. Alors on vit entrer les trois Rois mages en
+pompeux appareil, couronne en tête, vêtus de pourpre et de pierreries.
+Fleuriot, qui avait reconnu ses anciens hôtes, fit bonne contenance et,
+avec force salutations, les pria de prendre place à table.
+
+--Merci! dit Balthazar sèchement, nous ne mangeons pas chez un homme qui
+reçoit si mal les pauvres gens.
+
+--Je vous fais compliment de la façon dont vous tenez vos promesses!
+cria Melchior de sa grosse voix.
+
+--Ah! tu lâches tes chiens sur les mendiants! ajouta Gaspard en se
+tâtant la jambe; attends, je vais te jouer un air que tu ne connais pas
+encore!...
+
+Et, tirant de sa poche une petite flûte pareille à celle qu’on avait
+donnée à Fleuriot, il la fit résonner terriblement. En un clin d’œil, la
+table, les convives, le château s’évanouirent, et le bûcheron se
+retrouva, seul et nu, sur la lisière du bois, devant sa hutte en ruine,
+avec sa femme et ses enfants en haillons.
+
+--Heureusement il me reste ma flûte! songea-t-il.
+
+Mais il eut beau fouiller ses poches percées; le talisman avait disparu
+avec les trois Rois mages.
+
+ * * * * *
+
+Et c’est depuis ce temps qu’on a coutume, lorsqu’on coupe le gâteau des
+Rois, de mettre soigneusement de côté la part des pauvres.
+
+
+
+
+LE MARCHAND DE CRESSON
+
+
+J’ai profité ce matin d’un rapide sourire de ce soleil d’avril qui se
+montre si rarement cette année, pour aller de bonne heure visiter mon
+ami Jacobus. Je l’ai trouvé déjà installé au coin du feu, dans son
+cabinet de travail, dont les fenêtres haut perchées s’ouvrent au levant,
+au-dessus d’une rue populeuse et bruyante. Au long des murs, de massifs
+corps de bibliothèque dressaient leurs rayons encombrés de livres, et,
+sur la tablette de la cheminée, une majolique de Minton pleine de
+jonquilles et d’anémones faisait croire à la réalité de la venue du
+printemps, en dépit du vent de galerne qui soufflait au dehors. Jacobus,
+enveloppé dans sa houppelande grise, le dos renversé dans son fauteuil
+et les pieds sur les chenets, était en train de lire un volume de
+Ronsard. En me voyant entrer, il releva la tête, et sa figure, où des
+yeux vifs surmontés d’épais sourcils noirs contrastent avec des cheveux
+et une barbe poivre et sel, s’éclaira d’un sourire un peu mélancolique.
+
+--Tu me surprends, dit-il, occupé à lire des vers printaniers. Je fais
+comme ces pauvres diables qui trompent leur faim en feuilletant des
+livres de cuisine; je me crée un faux semblant de renouveau en récitant
+l’odelette de Ronsard:
+
+ Quand ce beau printemps je vois,
+ J’aperçois
+ Rajeunir la terre et l’onde,
+ Il me semble que le jour
+ Et l’amour
+ Comme enfants naissent au monde...
+
+Plus je vieillis et plus je découvre que cette façon de se donner des
+illusions est encore la méthode de vivre la plus pratique et la plus
+consolante.
+
+Tandis qu’il continuait à déclamer les strophes fleuries de Ronsard, le
+feu crépitait doucement dans l’âtre, les jonquilles, sur la cheminée,
+exhalaient une fine odeur de printemps, et vraiment, grâce à
+l’enchantement de la poésie du quinzième siècle, on eût pu croire
+qu’avril était revenu pour tout de bon.
+
+ * * * * *
+
+A ce même moment, du fond de la rue bourdonnante, monta jusqu’à nous la
+traînante mélopée du marchand de cresson: «_Du cresson, du beau cresson,
+la santé du corps!_»
+
+--Tiens, dit Jacobus en interrompant sa lecture, j’aime aussi cette
+chanson de la rue. Je l’aime d’abord parce qu’elle est également une
+créatrice d’illusions. Quand, chaque matin, elle retentit sous mes
+fenêtres, elle me ramène en pleine nature; elle suscite des images
+rajeunissantes de sources vives et de ruisseaux limpides, qui courent
+sous les aulnes en berçant dans leur lit des touffes de cresson aux sucs
+fortifiants. Je revois les modestes cours d’eau de mon pays avec leurs
+berges fleuries de boutons d’or, et j’entends résonner les brèves
+roulades des fauvettes à tête noire. Mais il y a encore autre chose dans
+le plaisir que me procure le cri de ce marchand de cresson:--il y a
+vingt-cinq ans que j’habite ce quartier, et depuis vingt-cinq ans, à de
+certaines saisons, cette même voix me jette à la même heure sa traînante
+mélopée, évocatrice de paysages pleins de fraîcheur et de jeunesse. Ce
+marchand de cresson au gosier encore robuste m’aide à remonter le cours
+de mes jeunes années. Je me replonge dans le temps passé comme en de
+vertes cressonnières aux eaux vives, aux parfums amers et toniques.
+Grâce à ce cri de la rue, je me retrouve, ainsi que le _poète_ du
+prologue de _Faust_, «revenu au temps où je vivais dans l’avenir, où une
+source de chants longtemps comprimée jaillissait intarissable de mon
+cœur, où des nuages me voilaient le monde, où les boutons me
+promettaient encore des maturités, où je moissonnais les moissons
+opulentes qui fleurissaient dans toutes les vallées. Je ne possédais
+rien, et pourtant j’avais assez!»
+
+ * * * * *
+
+... Plus le temps marche, continua Jacobus en allumant sa pipe, plus
+cette chanson du marchand de cresson me devient précieuse, parce que
+j’éprouve davantage le besoin de me réfugier dans le château-fort du
+Souvenir. Je ne suis pas enclin au pessimisme et j’ai toujours eu peu de
+goût pour les _louangeurs du temps passé_; néanmoins, en dépit de mes
+dispositions à envisager de préférence le bon côté des choses, je ne
+puis m’empêcher de reconnaître qu’il y a je ne sais quoi de détraqué
+dans le monde actuel. De plus en plus je me réjouis de vieillir, afin
+d’être aussi peu que possible témoin de la piteuse faillite de cette fin
+de siècle.--Il y a vingt-cinq ans et même vingt ans, alors que ce même
+vendeur de cresson lançait d’une voix plus jeune son cri sous mes
+fenêtres, les temps n’étaient guère meilleurs qu’aujourd’hui, mais les
+caractères étaient, je crois, mieux trempés. Les générations qui
+arrivaient à l’âge mûr avaient gardé un vieux levain d’enthousiasme:
+elles étaient encore idéalistes et espéraient dans l’avenir. On avait
+conscience des fautes passées, on se promettait de ne les plus
+commettre: on était épris de liberté et on se jurait qu’une fois qu’on
+l’aurait reconquise on ne se la laisserait plus confisquer par un soldat
+heureux ou un César d’occasion. Les jeunes gens avaient le cœur vraiment
+jeune et croyaient encore naïvement à un certain idéal dans le domaine
+de l’art comme dans le domaine de la politique. Que tout cela semble
+loin aujourd’hui! Quel émiettement dans les esprits! Quel
+affaiblissement des volontés et des caractères! Nous possédons la
+liberté et nous en sommes réduits à dire d’elle ce que Musset disait de
+la vérité:
+
+ Quand je l’ai comprise et sentie,
+ J’en étais déjà dégoûté.
+
+Après en avoir abusé, nous voilà prêts à l’accuser de toutes les
+sottises que nous avons faites en son nom; encore un peu, et nous la
+trahirons au profit du premier dictateur empanaché dont nous aurons fait
+un fétiche. Les jeunes gens d’aujourd’hui n’ont plus ni gaieté, ni
+verdeur, ni enthousiasme; ils colorent du nom de pessimisme je ne sais
+quelle féroce indifférence, je ne sais quel égoïste besoin de jouir de
+l’heure présente sans se préoccuper du lendemain. J’entendais l’autre
+jour une femme du monde, nouvellement mariée, s’écrier: «Oh! vraiment
+non, je ne veux pas avoir d’enfants, Dieu m’en préserve!...» Quand
+j’écoute ces aimables propos de mes jeunes contemporains, je me demande
+si ce ne sont pas eux qui sont _les vieux_, et si je ne suis pas plus
+jeune qu’eux tous,--et en même temps je me réjouis de vieillir.
+
+ * * * * *
+
+... Oui, ajouta Jacobus, en secouant les cendres de sa pipe, je me
+réjouis de vieillir afin de ne plus voir le joli monde que tout cela
+nous prépare; et, en attendant, je me plonge dans le passé, je relis les
+livres d’autrefois, je me délecte dans la poésie du vieux Ronsard, qui
+n’était, lui, ni un pessimiste, ni un décadent. Voilà pourquoi j’aime le
+cri matinal de mon vieil ami le vendeur de cresson; il me reporte à un
+temps où l’espérance chantait encore dans mon cœur comme l’alouette dans
+les blés verts.
+
+A ce moment, la traînante mélopée du marchand ambulant monta de nouveau
+vers nous du fond de la rue: «Du cresson, du cresson, la santé du
+corps!»
+
+--Ah! s’écria Jacobus, avec son mélancolique sourire, si son cresson
+donnait aussi la santé de l’âme, quelle cure miraculeuse j’essayerais de
+faire en l’administrant à mes concitoyens!
+
+
+
+
+MARCOUSSIS
+
+
+Les noms, comme les odeurs, ont une merveilleuse puissance évocatrice.
+Marcoussis a, l’autre jour, fait lever au fond de ma mémoire toute une
+envolée de souvenirs.--Ce rustique village, dont l’unique rue s’enfonce
+comme un coin au milieu des bois, forme depuis quelque temps la tête de
+ligne d’un modeste tramway à vapeur, qui a révélé aux Parisiens une
+portion de banlieue jusque-là peu fréquentée. Marcoussis n’était guère
+autrefois connu que des paysagistes, épris de l’intimité fraîche de ses
+sites boisés; mais les peintres ont émigré vers les bois de Sentisse et
+les gorges de Cernay, et il a fallu l’inauguration du petit tramway dont
+je parle pour redonner un peu de notoriété à ce pays perdu à l’extrémité
+d’une étroite vallée. L’endroit est riant; les bords de la route plantés
+de vignes, de champs d’asperges, de potirons et de tomates, lui donnent
+l’aspect d’un grand potager plantureux. Les bois du fond touchent
+presque aux dernières habitations et les encadrent de leur pacifique
+verdure, tandis qu’à l’horizon opposé, la tour de Montlhéry découpe
+finement sur le ciel son élégante silhouette.
+
+Mais, pour moi, le charme de Marcoussis est moins dans le paysage que
+dans les souvenirs déjà lointains réveillés par ce joli nom de village.
+Je revois tout à coup l’homme aimable qui, pour la première fois, le
+prononça devant moi, et je revois en même temps tout un milieu mondain
+depuis longtemps évanoui.
+
+Cet aimable compagnon était un peintre doublé d’un poète et s’appelait
+Eugène Tourneux. Il habitait Marcoussis dans la belle saison; il y a
+peint une série de délicates études, ignorées du public et maintenant
+éparpillées je ne sais où. Il possédait aussi un joli talent de rimeur
+et c’est lui qui a écrit les paroles de cette _Chanson du printemps_ de
+Gounod, devenue si rapidement populaire:
+
+ Viens, enfant, la terre s’éveille...
+ La neige des pommiers
+ Parfume les sentiers......
+
+Nous étions un peu compatriotes et les souvenirs du Barrois, notre
+commun pays d’origine, nous avaient plus étroitement rapprochés. Notre
+première rencontre eut lieu, pendant l’hiver de 1866, dans un salon
+depuis longtemps fermé, où une gracieuse hôtesse se plaisait à réunir un
+groupe d’artistes et de poètes. Quelle joyeuse et hospitalière demeure,
+et que d’exquises jouissances d’art j’y ai goûtées!... Ce soir de 1866,
+la maîtresse du logis avait rassemblé autour de sa table: Gounod, dans
+le plein de sa gloire; Amédée Achard, dont les romans étaient encore
+très lus en ce temps-là; Gustave Nadaud, le chansonnier à la mode;
+Sarasate et Diémer, alors à leurs débuts: Sully-Prudhomme, qui venait de
+publier ses _Stances et Poèmes_ et dont le nom commençait à franchir le
+cercle étroit des gens du métier, pour éveiller et retenir l’attention
+du public lettré.--Ce fut une fête rare, où la poésie alternait avec la
+musique. Sarasate et Diémer exécutèrent une fantaisie sur des motifs de
+_Faust_; Sully, pour se mettre à l’unisson, récita un sonnet qui devait
+faire partie de son livre _des Épreuves_, et dont j’entends encore
+vibrer les beaux vers:
+
+ La note est comme une aile au pied du vers posée;
+ Comme l’aile du vent fait trembler la rosée,
+ Elle le fait frémir, plus sonore et plus frais.
+
+Gounod enfin voulut chanter lui-même sa mélodie encore inédite de
+_Medjé_. Il avait une voix faible et voilée; on était obligé
+d’emmailloter le piano dans une couverture de laine pour que
+l’accompagnement n’étouffât pas cette voix assourdie; mais sous ses
+voiles combien elle était pénétrante et passionnée! L’entretien ensuite
+tomba sur Mozart et Beethoven, et Gounod parla de ces deux maîtres avec
+un enthousiasme qui nous remuait jusqu’aux moelles. De temps en temps,
+il interrompait, courait au piano, esquissait un air de _Don Juan_ ou un
+fragment de la _Symphonie en ut mineur_, puis revenait à son fauteuil et
+reprenait son éloquente causerie...
+
+Comme les heures coulaient, enchantées et trop brèves, dans ce modeste
+quatrième de la rue Saint-Augustin! Tous ceux qui alors étaient jeunes,
+bien doués, avides de se faire un nom dans les lettres ou dans l’art,
+ont passé par ce salon. Henri Regnault y accourait, au sortir de l’École
+des Beaux-Arts; Coppée, Jean Lahor, Villiers de l’Isle-Adam y lisaient
+leurs premiers vers; Augusta Holmès, dans l’éblouissant éclat de sa
+jeune beauté blonde et de ses profonds yeux noirs, y chantait avec une
+verve grisante des mélodies illuminées de soleil.
+
+Et que de discussions passionnées retentissaient sous le plafond un peu
+bas; que de joyeuses promenades en bandes, dans les bois de Versailles
+et dans la gorge de Cernay!...
+
+Toutes ces choses sont loin maintenant. Le salon hospitalier est depuis
+longtemps fermé. La mort a singulièrement éclairci les rangs des hôtes
+qui s’y groupaient avec tant de plaisir.--Eugène Tourneux s’en est allé,
+le premier; on l’a trouvé un matin dans son atelier,--foudroyé par
+l’apoplexie.--Regnault a été tué au coin d’un bois par une balle
+prussienne. Morts aussi, Gounod, Achard, Nadaud et cet étrange Villiers
+de l’Isle-Adam!...
+
+ De tout ce qui fut nous, presque rien n’est resté.
+
+Je me répétais l’autre soir, à Marcoussis, ce vers mélancolique, par un
+mélancolique coucher de soleil d’automne, tandis qu’autour de moi les
+paysans épars ramassaient à pleins paniers dans les champs leurs tomates
+couleur d’aurore,--et dans la brume crépusculaire je voyais se lever
+autour de moi les apparitions du temps jadis, pâlies déjà mais
+attirantes encore, ayant gardé ce rayonnement d’éternelle jeunesse que
+donnent l’amour de l’Art et de la Poésie.
+
+
+
+
+FRONTIÈRE D’ITALIE
+
+
+Un étroit pont de pierre jeté sur un maigre torrent marque seul la
+limite des deux territoires. De l’autre côté du pont, un gendarme assis
+sur le parapet, et coiffé d’un volumineux tricorne, est censé
+représenter l’autorité italienne. Et, en effet, sous de grosses
+moustaches et d’épais sourcils noirs, sa figure, d’une bonhomie matoise,
+personnifie assez bien la politique des hommes d’État de là-bas,--gens
+charmants et amènes, mais aussi rusés que le prudent Ulysse.--La route
+monte raide entre un mur rocheux et une pente escarpée, au bas de
+laquelle la Méditerranée bleuit à travers des verdures touffues. Bâti en
+encorbellement au-dessus de ce verdoyant précipice, un cabaret,--la
+_Trattoria Garibaldi_,--chante et rit parmi les treilles; tandis qu’en
+face, à mi-côte, le village de Grimaldi, berceau des princes de Monaco,
+dresse son frêle campanile, aligne ses maisons blanches au milieu d’un
+bois d’oliviers et semble un décor d’opéra.
+
+Plus haut, la montagne s’affaisse, s’effrite et se dénude. Au bord d’une
+plate-forme aride, la caserne de la douane italienne se profile
+carrément sur la mer. Les préposés en uniformes gris stationnent
+silencieusement sous le porche. Ils sont consternés et tout pâles encore
+d’un drame qui s’est passé, hier, dans leur poste. Un douanier, las
+d’être brimé par son brigadier, lui a lâché un coup de fusil à bout
+portant, puis s’est précipité dans le vide, du haut d’une fenêtre. On a
+retrouvé sur les rochers pointus son corps en capilotade.--Ces Liguriens
+de la côte sont des violents et des passionnés; quand la colère leur
+monte à la tête, ils voient vite rouge et font bon marché de la
+vie.--Non loin de la tragique caserne, en un sentier qui zigzague au
+flanc de la montagne, une paysanne, élancée et svelte, pousse de sa
+houssine un âne chargé de bois mort. Droite sur ses hanches, un paquet
+sur la tête, le profil élégant et triste, elle chemine lentement avec
+des airs de statue. Cette paysanne à la grave beauté sculpturale, ce
+paysage lumineux et nu, cette récente histoire de meurtre, marquent,
+bien mieux que la borne-frontière, le caractère différent des deux pays.
+A Menton et à Nice, en dépit des hôtes cosmopolites qui s’y abattent
+comme des sauterelles, on se trouve chez soi et on respire l’air
+français. Mais, ici, on se sent bel et bien en terre italienne.
+
+On s’en aperçoit encore au mauvais état des routes et à l’aspect
+négligé, parfois minable, des cultures et des habitations. La transition
+est des plus brusques: le chemin est sillonné d’ornières; les rares
+villas éparses dans la campagne ont leurs volets clos et leurs murs
+décrépits; les clôtures des jardins sont faites de bambous desséchés;
+dans les villages, les portes béantes révèlent des intérieurs à peine
+meublés et d’une propreté douteuse. Toutefois, si, sous le rapport
+économique, le spectacle n’est pas réconfortant, au point de vue
+pittoresque, on a de larges compensations. Rien de plus attrayant que
+cette route rocailleuse, au sol inégal, aux rampes rapides d’où, à
+chaque instant, on a la surprise d’échappées inattendues sur de
+magnifiques horizons de mer ou de montagne.--Des jardins de citronniers,
+tout jaunes de fruits mûrs, dévalent jusqu’aux berges du chemin; des
+bois d’oliviers aux fûts noueux et robustes tombent presque à pic dans
+la mer. Sous l’entre-croisement de leur légère feuillée, des pêchers,
+des pruniers en fleurs poussent à la bonne aventure. Au hasard des
+anfractuosités du rocher, des carrés de pois, de longues treilles de
+vigne, des parterres de juliennes blanches, des champs de rosiers
+foisonnent. L’air est saturé de parfums. A chaque détour, des odeurs
+d’héliotrope et de giroflée vous arrivent en plein nez. Les villas
+délabrées et inhabitées ont elles-mêmes, en cette solitude fleurie, un
+charme pénétrant: la poésie des demeures abandonnées, où toutes choses
+sont revenues à l’état sauvage et où l’on sent errer l’âme des hôtes en
+allés.
+
+Au sommet d’une montée, la mer soudain surgit du fouillis des oliviers.
+On aperçoit les découpures de la côte jusqu’à Bordighera; puis
+Vintimille se montre avec ses forts, ses terrasses et ses toits plats.
+La route se divise en deux tronçons, dont l’un descend vers le port et
+l’autre file tout droit vers la vieille ville. Au point de bifurcation,
+une caserne fortifiée se dresse et domine la mer. Sous son porche voûté,
+des _bersagliers_ vont et viennent, sanglés dans leur uniforme noir à
+jupe courte et coiffés d’un petit chapeau empanaché d’abondantes plumes
+de coq. Sur les rampes, des pelotons de jeunes conscrits font
+l’exercice, vêtus de toile grise, mais toujours décorés de leur chapeau
+à panache. Ils semblent très fiers de cette coiffure théâtrale, qu’ils
+gardent, même en petite tenue. Ces petits chasseurs, destinés à être
+opposés à nos Alpins, ont fort bonne tournure et sont, en général, de
+jolis garçons. Ils doivent, à coup sûr, ravager les cœurs des servantes
+et des grisettes de Vintimille. Il est vraiment dommage que cette
+coiffure, aux retombées de plumes de coq, leur donne un peu l’air de
+soldats d’opéra-comique. Mon cocher mentonnais, qui vient de faire ses
+cinq ans, les regarde dédaigneusement du haut de son siège. Il ne les
+trouve pas sérieux et prétend qu’ils manquent de solidité.
+
+On entre dans la haute ville par une grande arche cintrée et soudain, au
+sortir du soleil aveuglant, on tombe en pleine fraîcheur obscure et en
+pleine paix. La rue principale, bordée de muets logis, pavée, au milieu,
+de briques rouges posées sur champ, descend en pente rapide vers le
+port. Les voitures ne s’y hasardent pas et on y est tout enveloppé de
+silence. Çà et là, des passages voûtés, communiquant avec les quartiers
+voisins, montrent, au fond de leur couloir béant, d’étroites ruelles
+dont de massifs arcs-boutants consolident les façades noircies. La
+plupart des boutiques n’ont pas de vitrines sur la rue; une enseigne
+indique seulement le genre de commerce auquel on s’y livre et, par la
+porte, que ferme sommairement un flottant rideau brun ou rouge, on
+distingue, au moindre coup de vent, les marchandises étalées dans un
+beau désordre. Au milieu d’un carrefour, des femmes nu-tête, vêtues d’un
+châle de laine tricotée et d’une jupe d’indienne à fleurs blanches sur
+fond rose, interrompent leur causerie pour dévisager les _forestieri_.
+Tout à coup, de l’un des passages voûtés déboulent, comme de turbulents
+marcassins, deux garçonnets de treize à quatorze ans. Cheveux
+ébouriffés, l’œil plein de menaces, ils s’entre-regardent en grommelant,
+puis l’un assène un maître coup de poing à l’autre, qui réplique par une
+gourmade en pleine figure. Et les voilà qui boxent silencieusement et
+rageusement. Ce jeune Capulet et ce jeune Montaigu y mettent un
+acharnement passionné, sans reculer d’une semelle. Enfin, on les sépare
+et chacun d’eux s’éloigne en grondant et en renfonçant fièrement ses
+larmes. Au milieu de la bagarre, un abbé au visage ascétique et
+méditatif passe avec une sereine indifférence, et bientôt, au sommet de
+la rue montante, sa mince silhouette noire se dessine élégamment sur le
+pan de ciel bleu encadré par la porte murale.
+
+Vintimille est une ville de huit mille âmes, qui possède un évêché et
+aussi une troupe d’opéra, car les murs sont bariolés d’affiches
+annonçant pour ce soir _Crispino e la Comare_. Bien que quelques lieues
+à peine la séparent de Menton, cette cité est une démonstration évidente
+des différences notables qui existent actuellement entre les deux
+nationalités. Ici, on ne parle plus que l’italien, tandis qu’à Menton,
+comme à Nice, le peuple et même la bourgeoisie se servent d’un dialecte
+provençal, qui a plus de rapport avec le catalan qu’avec la langue du
+Tasse. Aussi, les patriotes italiens ont-ils mauvaise grâce à réclamer
+comme leur une province qui n’a jamais été génoise qu’à son corps
+défendant et qui nous a été cédée avec le libre consentement des
+populations. Sauf un petit groupe d’entêtés séparatistes qui s’éclaircit
+de jour en jour, ces populations, si elles étaient de nouveau
+consultées, demanderaient à rester françaises. Depuis l’annexion, le
+département des Alpes-Maritimes s’est enrichi et transformé
+merveilleusement. Nice s’est agrandie de moitié et ses habitants ont
+doublé. Le littoral est sillonné de magnifiques routes, la propriété y a
+acquis une valeur inespérée. Il faudrait que nous commissions de lourdes
+fautes pour que ce beau pays vînt à se désaffectionner.
+
+Tout en ruminant ces consolantes réflexions, je continuais à déambuler à
+travers les rues tortueuses de la vieille ville italienne. Je visitais
+des églises sombres, étoilées de cierges, où régnait une subtile odeur
+d’encens, où quelques dévotes priaient accoudées aux balustres de marbre
+blanc et noir du chœur, ou bien s’agenouillaient dans l’ombre d’un
+mystérieux confessionnal. Je me perdais dans le dédale des ruelles
+voûtées, admirant la note rouge d’un géranium échevelé à l’embrasure
+d’une fenêtre, ou un écroulement de citrons entassés sous l’auvent d’une
+échoppe et exhalant une fine odeur acide. Assise sur les degrés d’un
+porche obscur, une petite fille en robe rose, pieds nus, les cheveux
+embroussaillés, tenait dans son giron deux ou trois de ces fruits encore
+attachés à leurs feuilles vertes, et sur le fond noir, le rose déteint
+de sa robe, le jaune pâle des citrons, le vert des feuilles
+s’harmonisaient et chantaient exquisement.
+
+Brusquement, je débouchai en pleine clarté sur le pont qui unit la
+vieille ville aux nouveaux quartiers de la gare. J’avais, en face de
+moi, la lumineuse vallée où la Roja roule son eau torrentielle et
+limpide. A droite, de hautes collines boisées enchaînaient leurs croupes
+arrondies dans la direction de Bordighera; à gauche, Vintimille étageait
+ses maisons aux façades rosées, aux volets verts, et découpait sur le
+ciel la svelte structure de ses campaniles d’églises; tout au fond,
+par-dessus un premier plan de crêtes lilas, blanchissait la cime
+éblouissante des Alpes neigeuses.
+
+Tandis que, derrière moi, la mer avec son rythme régulier comme la
+respiration d’une femme endormie, accompagnait le murmure enfantin de la
+rivière, je restais en contemplation devant ce noble paysage aux lignes
+et aux nuances enchanteresses. J’avais oublié mes considérations sur la
+politique de l’annexion et sur la Triplice: je ne savais plus si j’étais
+en Italie ou en France. Comme l’abbé de tout à l’heure, qui passait
+absorbé en ses pieuses méditations à travers la querelle des deux gamins
+ennemis, je me sentais transporté dans cette sphère sereine où la joie
+des belles choses vous fait planer au-dessus des prosaïques misères
+humaines.
+
+Quand je suis rentré à Nice, un peu avant le crépuscule, j’ai rencontré
+sur le quai Masséna le bataillon de nos Alpins qui revenait de la
+promenade.--Sac au dos, le fusil sur l’épaule, droits et allègres, les
+petits chasseurs aux guêtres poudreuses marchaient d’un pas rythmé et
+léger. Sous le béret crânement incliné, leurs jeunes figures aux
+moustaches naissantes souriaient malgré la fatigue. Il y avait dans leur
+démarche alerte et souple quelque chose de joyeux et d’assuré; dans leur
+physionomie ouverte, un entrain sans pose et sans fanfaronnade. Sous le
+rayonnement empourpré du soleil oblique, le bataillon défilait bravement
+aux sonneries des clairons. En mon cœur, la note patriotique se remit à
+claironner à l’unisson, et dussé-je être accusé de chauvinisme, je
+constatai, avec orgueil, que nos petits Alpins avaient la mine plus
+virile et plus martiale que les _bersagliers_ aux chapeaux empanachés de
+plumes de coq.
+
+
+
+
+NOUVELLE NEIGE
+
+ET
+
+VIEUX SOUVENIRS
+
+
+Hier matin, quand je me suis réveillé, j’ai vu toutes les hautes cimes
+poudrées à blanc. Pendant la nuit, la neige est tombée sur les montagnes
+hardiment découpées qui enceignent le fond du lac d’Annecy. Ces
+blancheurs éblouissantes forment un contraste charmant avec les
+pâturages verts, les bois que l’automne colore et le bleu foncé du lac.
+Le voisinage de la neige donne une teinte plus chaude et plus dorée aux
+coups de soleil qui tombent sur les arbres et sur les vignobles où le
+raisin noircit. En même temps, ce premier semblant d’hiver rend le
+paysage plus intime et mieux clos. On s’y sent plus enfermé encore, plus
+entouré de paix et de recueillement, plus disposé aux lectures et aux
+méditations de longue haleine. J’en profite pour lire ce livre de
+_Napoléon et ses détracteurs_ que le fils de Jérôme Bonaparte vient
+d’écrire _pro domo suâ_.
+
+ * * * * *
+
+Tout en parcourant ce plaidoyer en réponse au _Napoléon_ de M. Taine, je
+songeais aux destinées de la légende napoléonienne. Aujourd’hui cette
+vive polémique au sujet des vertus ou des tares du premier Napoléon
+occupe encore les lettrés et fournit des sujets d’articles aux
+journalistes, mais elle laisse profondément indifférente la masse du
+public. Le peuple se passionne peu pour ou contre Bonaparte. Quelle
+différence entre les préoccupations populaires d’il y a quarante ans et
+celles d’aujourd’hui! Lorsque j’étais enfant, le nom de Napoléon était
+honoré dans les campagnes à l’égal du saint de la paroisse. Dans chaque
+maison, une lithographie ou une image d’Épinal, accrochée au mur,
+rappelait l’épopée napoléonienne; dans chaque village, d’anciens
+soldats, débris de la grande armée, redisaient à satiété, à la façon des
+conteurs populaires, quelque épisode des guerres du premier Empire, et
+entretenaient le culte du _petit caporal_. Il n’y avait pas un dîner de
+noce ni un repas de corps où, au dessert, quelque paysan ne se levât et,
+le verre en main, n’entonnât une chanson en l’honneur de
+«l’empereur».--Aujourd’hui le piteux dénouement du second Empire et la
+guerre de 1870 ont ruiné la légende napoléonienne chez les paysans. Une
+froide et épaisse couche de neige est tombée sur l’ancienne idole et l’a
+ensevelie profondément. Les vieux soldats, qui réchauffaient de leur
+enthousiasme et de leurs récits épiques les cerveaux naïfs des pâtres et
+des laboureurs, sont allés à leur tour dormir sous la terre, et chacun a
+emporté dans sa fosse un lambeau de la légende. Avec le dernier des
+médaillés de Sainte-Hélène, le feu sacré s’est définitivement éteint.
+
+ * * * * *
+
+Avant 1848, ces curieux débris de la grande armée étaient encore très
+nombreux dans nos provinces de l’Est: rudes sous-officiers chevronnés,
+devenus gardes forestiers; lieutenants ou capitaines éclopés pendant les
+dernières guerres ou mis en retrait d’emploi à la Restauration.
+C’étaient en général de braves gens, un peu grognons quand leurs
+vieilles blessures les faisaient souffrir, mais bons vivants et enragés
+chasseurs. Peu cultivés pour la plupart et d’intelligence médiocrement
+développée, ils étaient intéressants par la façon simple et pittoresque
+dont ils racontaient leurs prouesses militaires. Leur naïve idolâtrie
+pour l’empereur avait quelque chose de touchant. Ils se réunissaient les
+uns chez les autres et passaient l’après-midi à reparler de leurs
+campagnes, à louer le temps passé et à débiner le temps présent. A les
+entendre, nous n’avions plus de généraux et le _petit caporal_ avait
+emporté dans son tombeau le secret de gagner des batailles. J’assistais
+souvent à leurs entretiens, ayant parmi eux un aïeul maternel, et je
+m’en revenais la tête farcie de récits merveilleux sur la guerre
+d’Espagne et la bataille de Leipzig.
+
+J’en ai connu un surtout qui a laissé dans ma mémoire d’enfant une trace
+bien vivante.--On l’appelait le canonnier Bannet et il était manchot,
+ayant eu un avant-bras emporté par un boulet à Waterloo. Il avait pris
+la ville en haine et s’était retiré au fond d’un bois où il s’était fait
+bâtir une maisonnette entourée d’un jardinet. Il vivait là comme un
+ours, hiver et été, cultivant son potager, tendant des rets aux petits
+oiseaux et faisant lui-même son lit et sa cuisine. De temps à autre, il
+y recevait la visite de quelques anciens compagnons d’armes, et mon
+grand-père m’y emmenait parfois pendant les après-midi de vacances.--Je
+vois encore distinctement la maisonnette carrée, bâtie en pierres
+rougeâtres et couverte en tuiles, avec un perron de quelques marches où
+fleurissaient des rosiers; les planches de choux et de pommes de terre;
+la pelouse desséchée et les taillis s’étendant à une lieue aux entours.
+Non loin de l’habitation, il y avait un grand hêtre aux ramures
+retombantes, à l’ombre duquel le canonnier Bannet s’asseyait sur une
+pierre pour fabriquer ses _raquettes_ à prendre les oiseaux. Je me
+souviens que j’étais émerveillé de la dextérité avec laquelle ce manchot
+se servait de son moignon. Cela semblait tenir du sortilège, et cette
+adresse, jointe aux bizarres façons de vivre du vieux soldat, ne
+contribuait pas peu à m’inculquer pour lui un respect mêlé de crainte
+superstitieuse.
+
+ * * * * *
+
+Je le tenais quasi pour un sorcier, surtout depuis que je l’avais vu
+cuisiner une certaine soupe au corbeau qui me faisait l’effet d’un
+breuvage enchanté et à laquelle je n’aurais pas touché, quand même le
+_petit caporal_ serait revenu lui-même m’en donner l’ordre. Le canonnier
+savait toutes sortes de recettes et de secrets qui me paraissaient
+sentir le sortilège. Il charmait les oiseaux rien qu’en sifflant un air,
+il avait apprivoisé un crapaud qui accourait à son appel. Contrairement
+aux préjugés populaires, il affirmait que ce batracien, non seulement
+est un animal doux et inoffensif, mais qu’il rend d’utiles services dans
+les potagers. Il introduisait dans le menu de ses repas des quantités de
+plantes sauvages dont il vantait les quantités comestibles; ainsi, il se
+confectionnait des salades avec des cœurs de chardons et de jeunes
+pousses d’orties, et il s’en régalait, tandis que j’ouvrais de grands
+yeux ahuris.
+
+Le mobilier élémentaire qui garnissait la maisonnette était aussi
+hétéroclite que les façons de vivre du propriétaire. Les murs blanchis à
+la chaux étaient ornés de chouettes et de hiboux aux ailes clouées en
+croix. D’étranges papillons de nuit et des coléoptères plus étranges
+encore, épinglés sur des bouchons, garnissaient la tablette de la
+cheminée. Mais ce qui me paraissait beaucoup plus singulier, c’était une
+petite pile de gros sous vert-de-grisés, posée sur une sorte de
+piédouche en velours, au-dessous d’un portrait de Napoléon Ier, et
+recouverte soigneusement d’un de ces globes en verre sous lesquels on
+abritait autrefois les pendules.--Bien que le canonnier Bannet
+m’intimidât fort et que je ne me permisse guère de le questionner, un
+jour pourtant, la curiosité l’emportant sur la crainte, je lui demandai,
+en désignant la relique:
+
+--Qu’est-ce que c’est que ça, monsieur?
+
+--Ça, moutard, répondit-il en soulevant avec précaution le globe de
+verre, c’est un trésor plus précieux que tous les diamants du Brésil!...
+Regarde bien ces gros sous, car tu ne verras jamais rien de pareil dans
+toute ta vie. Ils ont été dans la poche de l’empereur!... La veille de
+Fleurus, Napoléon passait près de ma batterie, et je l’entendis se
+plaindre à un de ses généraux d’avoir trop de monnaie de cuivre dans son
+gousset:
+
+«--Qui veut me débarrasser de cette mitraille? dit-il en regardant du
+côté de la batterie.
+
+»--Moi, sire!» m’écriai-je bravement en m’élançant en avant et en
+tendant une pièce de quinze sous que je conservais comme la prunelle de
+mes yeux.
+
+Il me regarda, sourit et, me jetant la poignée de billon:
+
+«--Tiens, mon brave, remets ta pièce en poche et garde les sous pour
+boire une bouteille.»
+
+... Et je les ai gardés, ajouta gravement le canonnier Bannet, en
+replaçant le globe sur le morceau de velours,--et on les enterrera avec
+moi!
+
+ * * * * *
+
+Hélas! pauvre vieux canonnier manchot, on l’a enterré aux environs de
+1850. Il s’en est allé, heureusement pour lui, avant la débâcle du
+second Empire et la guerre de 1870.--Quand je suis revenu au pays, après
+l’invasion, j’ai été visiter la maisonnette du vieux Bannet. Je l’ai
+trouvée en ruine. Les bois avaient été abattus et, sur les murs du logis
+effondré, les soldats allemands du corps d’occupation avaient charbonné
+leurs noms, avec le numéro de leur compagnie et de leur régiment.
+
+
+
+
+MORALE EN ACTION
+
+
+L’autre jour, entre chien et loup, à l’heure du thé, je causais morale
+avec ma vieille amie Mme C..., pendant qu’au dehors l’ouragan secouait
+les fenêtres et décoiffait les cheminées. Nous en étions venus à
+constater que l’institution du mariage subissait pour le quart d’heure
+une crise tempêtueuse semblable à celle qui en ce moment, dans la rue,
+semait des ardoises sur la tête des passants;--et nous comptions sur nos
+doigts les désastres récents que ce coup de tempête avait produits dans
+plusieurs ménages de notre connaissance...
+
+Mme C... est une aimable vieille qui a eu le talent rare de savoir
+vieillir, de sorte qu’à soixante-cinq ans sonnés elle paraît plus jeune
+que son âge. Ses magnifiques cheveux blancs et ses spirituels yeux bleus
+donnent à sa figure rosée une harmonie douce qui fait songer à des
+violettes écloses sous la neige. Tout en étant naturellement bonne et
+indulgente, elle a son franc parler et elle exprime ses opinions sur les
+choses et les gens avec une gaillarde verdeur où l’on retrouve une
+originale saveur de terroir, car, étant née entre Chinon et Tours, ma
+vieille amie est la compatriote de Rabelais et de Balzac.
+
+--Quand on songe, me dit-elle, que les trois quarts du temps la machine
+conjugale est détraquée par un vulgaire grain de sable tombé par hasard
+dans l’engrenage! Un misérable gravier qu’un charitable et clairvoyant
+ami n’aurait eu qu’à épousseter pour tout faire marcher à souhait!...
+
+--C’est que, repris-je, vous savez... il y a un proverbe qui prétend
+qu’«entre l’arbre et l’écorce il ne faut pas mettre le doigt».
+
+--Je l’y ai mis pourtant, moi, et tout le monde s’en est bien trouvé...
+Voici comment, ajouta-t-elle:
+
+ * * * * *
+
+Il y a quelque dix ans, j’habitais encore la Touraine et j’avais pour
+voisin de campagne un charmant jeune ménage. La femme était une bonne
+petite créature, très aimante, très sérieuse et s’occupant beaucoup de
+son intérieur; le mari, un honnête garçon, un peu vain, un peu léger,
+excellent musicien et très répandu dans la société bourgeoise des
+environs. Le ménage, très uni, marchait à merveille, et jamais Robert
+(le mari) n’avait donné de coup de canif dans le pacte matrimonial; non
+pas qu’il valût mieux que les autres, mais parce que, se trouvant bien
+de son ordinaire, il n’était pas tenté de goûter au potage du voisin. Je
+voyais intimement les deux époux, et même le mari m’avait prise pour
+confidente, ce qui, à raison de mon âge mûr, ne pouvait porter ombrage à
+sa jeune femme.--Un jour Robert accourut chez moi tout ému; rien qu’à
+son air à la fois ahuri, mystérieux et triomphant, je devinai qu’il y
+avait quelque anguille sous roche et qu’il grillait de me confier un
+secret. En effet, deux minutes après, il se déboutonnait la conscience
+et me contait son affaire.
+
+--Figurez-vous, me dit-il, qu’il m’arrive une aventure renversante...
+Vous connaissez la fille du propriétaire de la Grangerie? Elle s’est
+mariée il y a quinze jours à un avocat de Loches, un M. Pontenier, et
+hier on a célébré à la Grangerie le retour de noces. Comme j’avais fait
+souvent de la musique avec Mme Pontenier avant son mariage, on m’avait
+invité au dîner.--Un repas plantureux, arrosé de vins de Touraine aussi
+capiteux que parfumés!... J’avoue qu’en sortant de table j’étais un peu
+lancé et que j’entendais, comme on dit, _des violons dans le ciel_. En
+traversant un couloir assez sombre pour me rendre au fumoir, je me
+trouvai nez à nez avec la jeune mariée. Mme Pontenier était fort
+appétissante dans sa toilette neuve, le couloir était très étroit. Nous
+étions seuls et, je le répète, le vin de Vouvray m’avait entrepris le
+cerveau. Je ne sais quel diable me poussant, je lui pris les mains et je
+la complimentai gaillardement sur sa beauté. Je n’y entendais pas
+malice, mais il me sembla que mes innocentes galanteries produisaient
+sur elle un effet plus sérieux, car ses mains serraient les miennes très
+amoureusement, ses yeux me regardaient d’une façon très tendre
+et,--c’est là que commence l’extraordinaire,--tout à coup, elle m’avoua
+qu’elle m’avait toujours aimé, qu’on l’avait mariée contre son gré et
+qu’elle détestait son mari. Puis, au moment où j’étais encore ébaubi de
+cette déclaration, voilà une femme qui me tombe dans les bras et qui
+applique ses lèvres sur les miennes... Nous n’avions pas le temps de
+nous en dire long; elle m’apprit que son mari repartait le lendemain,
+qu’elle s’en retournerait seule à Loches, et il fut convenu que nous
+nous arrangerions pour faire le voyage en tête à tête... Qu’en
+dites-vous?
+
+Il me contait cela avec une pointe de fatuité étonnée; il avait l’air un
+peu confus, mais au fond il paraissait sottement fier de sa bonne
+fortune, comme si c’était une rare et précieuse denrée qu’une fille à
+moitié hystérique, qui se jette ainsi au cou du premier venu.
+
+--Je dis que c’est dégoûtant, m’écriai-je, et j’espère bien que vous
+allez en rester là!
+
+En même temps je le dévisageais. Je vis bien vite que cette effrontée
+lui avait mis l’eau à la bouche et que ce naïf et vaniteux mari, se
+croyant déjà un foudre de guerre, grillait d’achever sa conquête.
+
+--Mon cher garçon, lui représentai-je, vous allez faire une sottise.
+Supposons que vous poussiez voire pointe jusqu’au bout, vous ne sortirez
+pas de votre intrigue aussi facilement que vous y êtes entré. En
+province, tout se sait; Mme Robert apprendra un jour que vous la trompez
+et, comme elle n’est pas femme à prendre la chose en riant, votre
+bonheur domestique s’en ira à vau-l’eau... Et tout ça pour une donzelle
+dont vous serez dégoûté avant huit jours!... Croyez-moi, le feu n’en
+vaut pas la chandelle...
+
+Mais j’avais beau prêcher, il avait soif de mordre au fruit défendu et
+ne me répondait que par des faux-fuyants:
+
+«Il avait promis, il ne voulait pas avoir l’air d’un Joseph, etc.»;
+bref, un tas de turlutaines...
+
+--A votre aise! lui criai-je impatientée. Et quand comptez-vous mettre
+votre beau projet à exécution?
+
+--Demain matin, répliqua-t-il tout gonflé de sa prouesse, nous prendrons
+la voiture de neuf heures... J’ai retenu tout le coupé, afin que nous ne
+soyons pas dérangés.
+
+--Bonne chance! grommelai-je entre mes dents.
+
+Mais je m’étais mis en tête de sauver le bonheur domestique de mes
+voisins, et j’avais décidé _in petto_ que mons Robert n’aurait pas le
+dernier...
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin, enveloppée dans mon manteau de voyage, j’allai me
+mettre en sentinelle sur la route. A cette époque, il n’y avait pas de
+chemin de fer de Tours à Loches et le service était fait par une
+diligence qui traversait le bourg à neuf heures. Vers neuf heures un
+quart, j’entendis les grelots des chevaux; je vis venir la lourde caisse
+peinte en jaune, et à mesure qu’elle s’approchait, je distinguai dans le
+coupé les silhouettes de mes deux coupables qui s’apprêtaient à goûter
+les douceurs du tête-à-tête.
+
+--Maurice, criai-je au conducteur, pouvez-vous me conduire à Loches?
+
+--Impossible, madame, répondit-il en arrêtant ses chevaux, tout est
+plein. Pourtant il y a encore une place dans le coupé, et M. Robert, qui
+l’a louée, ne se refusera pas sans doute à vous la céder.
+
+Alors, avec un aimable et hypocrite sourire, j’ouvris la portière et
+j’adressai ma requête au naïf don Juan qui, tout ahuri et pris de court,
+n’osa pas me répondre négativement. Sans m’inquiéter des mines allongées
+du couple amoureux, je m’assis entre eux deux en leur prodiguant de
+perfides remerciements et nous partîmes.
+
+Adieu le tête-à-tête et ses voluptueuses conséquences! Ils durent me
+supporter jusqu’à Loches, sans compter qu’en route je chantai tout le
+temps les louanges de Mme Robert. Cette effrontée de Mme Pontenier
+n’était pas assez sotte pour n’avoir pas deviné ma manœuvre, et, dans
+son dépit, elle commençait à prendre en grippe son complice, qu’elle
+soupçonnait d’avoir trop jasé. En arrivant à Loches, elle le quitta
+assez sèchement. Quant à moi, je gardai mons Robert pour cavalier, et le
+soir, après l’avoir dûment chapitré, je le ramenai au bourg, honteux et
+confus, mais converti...
+
+Ce que devint Mme Pontenier, peu importe. C’était une de ces créatures
+qui n’aiment dans l’amour que le péché, et à ces gaillardes-là les
+consolateurs ne manquent pas.
+
+L’essentiel, c’est que j’avais balayé l’obstacle qui menaçait de
+détruire le bon accord de mon jeune ménage, et que je n’ai jamais eu à
+me repentir d’avoir mis mon doigt entre l’arbre et l’écorce...
+
+--Voyez-vous, ajouta ma vieille amie en sucrant son thé, la morale qui
+prêche, c’est très bien; mais la morale qui agit, ça vaut mieux encore.
+
+
+
+
+LA PETITE NORINE
+
+
+Dans un dizain des _Promenades et Intérieurs_, Coppée se demande où les
+oiseaux «se cachent pour mourir»! Ne vous êtes-vous jamais fait la même
+question à l’occasion de ces jolis oiseaux de passage,--ces éphémères
+comédiennes qui ont eu un succès d’une soirée ou d’une saison et qui,
+après avoir traversé le ciel parisien avec l’éclat d’une étoile filante,
+disparaissent sans laisser de traces?--Combien sommes-nous aujourd’hui
+qui ayons gardé le souvenir de la petite Norine? A peine trois ou
+quatre. Et cependant Norine, peu d’années avant 1870, faisait la pluie
+et le beau temps dans un théâtre de genre du boulevard. Elle était la
+comédienne à la mode, les petits journaux ne tarissaient pas sur son
+compte et dans les salons du second Empire il n’y avait pas de fête
+réussie sans elle. Je la vois encore jouant le Zanetto du _Passant_
+devant la fine fleur des belles dames de ce temps-là, ou apparaissant à
+un souper de centième, drapée dans une robe couleur de blé mûr qui
+moulait son mignon corps et s’harmonisait avec le ton de châtaigne de
+ses cheveux bouclés. Elle avait alors vingt ans et, sans être
+régulièrement jolie, elle était charmante avec ses yeux couleur
+noisette, sa peau blanche, ses lèvres très rouges et son nez
+spirituellement retroussé. Elle possédait l’art de lancer d’une voix
+mordante des mots drôles et des plaisanteries terriblement salées, et
+elle chantait très gaillardement la chansonnette.
+
+ * * * * *
+
+Norine m’intéressait doublement: d’abord à cause de ses beaux yeux, puis
+parce que nous étions compatriotes. Elle avait une origine assez
+obscure. Fille d’un fripier de ma petite ville, elle avait été enlevée à
+dix-huit ans par un vieux journaliste qui l’avait emmenée à Paris et
+l’avait fait débuter au théâtre. La première fois que je la revis, j’eus
+la maladresse de lui rappeler que nous étions du même pays. J’arrivais
+de ma province et j’en rapportais une fleur de gaucherie qui--pour me
+servir de l’argot en usage aujourd’hui--m’exposait à commettre les
+_gaffes_ les plus odieuses. Lorsqu’on m’eut présenté à Norine et que je
+l’eus saluée, je lui décochai mon plus aimable sourire et lui dis de mon
+air le plus triomphant: «Nous sommes compatriotes, Mademoiselle, et j’ai
+eu le plaisir de vous connaître tout enfant.»--Elle me toisa d’un air
+effrontément étonné, puis me tourna le dos sans répondre. Ce ne fut
+qu’après réflexion que je compris ma sottise. Aussi, quand, plus tard,
+j’eus l’occasion de me retrouver auprès d’elle, je fis celui qui
+ignorait absolument son origine et son nom de famille. De son côté, elle
+n’eut pas l’air de reconnaître en moi le fâcheux qui lui avait, un soir,
+rappelé des souvenirs désagréables, et nous devînmes les meilleurs amis
+du monde. Je la voyais souvent au théâtre et dans des réunions
+d’artistes, et, bien qu’une amicale familiarité se fût établie entre
+nous, jamais plus nous ne fîmes allusion au passé; jamais je ne surpris
+dans ses yeux un de ces involontaires regards qui trahissent une
+mystérieuse complicité, entre deux personnes possédant un commun secret
+qu’elles ne veulent pas laisser deviner.
+
+ * * * * *
+
+Après la guerre, elle fit partie de ces troupes nomades qui exploitent,
+en province et à l’étranger, les pièces en vogue; elle joua dans les
+villes d’eaux, passa plusieurs années en Égypte et ne reparut plus sur
+la scène à Paris. Peu à peu le silence se fit sur la petite Norine. Ceux
+de ses contemporains qu’elle avait charmés l’oublièrent, et la nouvelle
+génération ignora jusqu’au nom de la comédienne. D’autres jolies filles,
+jeunes, pimpantes et plus modernes, recueillaient maintenant les
+applaudissements et les sourires sur ce même théâtre où Norine avait
+débuté. Parfois, à la fin d’un souper, des gens à barbes grisonnantes,
+évoquant leurs souvenirs de jeunesse, s’écriaient tout à coup: «Et la
+petite Norine, savez-vous ce qu’elle est devenue?» La plupart du temps
+on secouait la tête et on passait à un sujet plus intéressant. Un jour,
+comme la question était renouvelée devant des comédiens, l’un d’eux
+répondit: «Norine? Elle a quitté le théâtre, elle est poitrinaire et
+elle se soigne je ne sais où, dans le Midi.» Une année ou deux
+s’écoulèrent, puis, un matin d’hiver, ayant eu l’idée de rappeler le nom
+de ma compatriote dans un article de journal, je reçus par la poste une
+boîte pleine de mimosas et de violettes, avec ces simples mots sur une
+carte: «Remerciements et amitiés de la petite Norine.»
+
+ * * * * *
+
+Un mois après, j’eus devant moi trois semaines de loisirs, et, comme
+cette année-là l’hiver était détestable, je résolus d’en profiter pour
+aller humer le soleil le long de la Corniche. Lorsque j’arrivai à
+Menton, je songeai tout à coup que le petit mot de Norine était daté de
+cette ville et je résolus de me mettre en quête de son domicile. La
+chose fut moins aisée que je ne pensais; la comédienne était peu connue;
+pourtant, à force de persistance, je finis par découvrir l’hôtel où elle
+se cachait et je lui écrivis pour lui demander la permission de l’aller
+voir. Elle me reçut le lendemain et, bien qu’elle eût mis quelque
+coquetterie à l’arrangement de sa toilette et de son visage, je ne pus
+réprimer assez vite une expression de surprise en constatant les ravages
+de la maladie. Quelle différence entre la moribonde qui gisait là,
+perdue dans son grand lit, et la pimpante actrice d’autrefois! Hâve sous
+son maquillage, maigre à faire peur, les yeux renfoncés, la poitrine
+secouée à chaque instant par une toux rauque et creuse, la comédienne
+semblait avoir honte d’elle-même.
+
+--Vous me trouvez changée, hein? murmura-t-elle en me tendant sa main
+émaciée; je suis devenue une belle horreur et je n’ose plus me regarder
+dans une glace... N’importe, c’est gentil à vous d’être venu voir ce qui
+reste de la petite Norine!... D’ailleurs, vous, je vous ai toujours
+aimé, parce que vous avez été toujours bon pour moi, malgré le mauvais
+accueil que je vous ai fait tout d’abord, quand nous nous sommes revus à
+Paris...
+
+Je la regardai, un peu étonné; c’était la première fois que je lui
+entendais faire allusion à ma fameuse _gaffe_ de jadis.
+
+--Vous croyiez, reprit-elle avec un sourire maladif, vous croyiez que
+j’avais oublié notre première rencontre?... Eh bien! non, et je vous ai
+toujours su gré ensuite de votre discrétion. Voyez-vous, au théâtre,
+j’avais raconté des tas d’histoires sur ma famille et j’avais peur
+d’être blaguée par les camarades, si elles venaient à savoir que je
+sortais de la boutique d’un fripier... Mais, malgré ça, au fond,
+j’aimais mon pays et ça me faisait plaisir de me trouver de temps en
+temps avec quelqu’un de là-bas... Vous aviez dans les yeux et dans
+l’accent quelque chose de _chez nous_, et quand vous étiez près de moi,
+il me semblait que je revoyais nos vignes et que je sentais l’odeur de
+nos bois... Ah! les bois de chez nous! je donnerais je ne sais quoi pour
+être encore au temps où j’y allais cueillir des muguets!... Quand vous
+irez à V..., souvenez-vous de faire une promenade en forêt à mon
+intention... Et maintenant, adieu, je n’en puis plus... Merci de votre
+visite, mais ne revenez pas... Je ne ne veux pas qu’on me voie mourir en
+détail... C’est trop laid... Adieu!
+
+Je la quittai après l’avoir embrassée et je n’eus pas de peine à lui
+obéir, car elle mourut de consomption le lendemain.
+
+Ainsi finit la petite Norine, solitairement, dans un obscur oubli, après
+avoir, pendant deux ans, émerveillé et ensorcelé tout le Paris
+boulevardier.
+
+Avant de quitter Menton, j’allai porter des fleurs sur sa tombe, et tout
+en longeant l’allée de hauts cyprès d’où l’on voit la Méditerranée
+bleuir, je songeais combien cette réputation après laquelle nous courons
+tous est peu de chose en somme, dans cette vie fuyante où hier est déjà
+un rêve, où nous sommes incertains de demain et où nous sommes sûrs
+d’être oubliés après-demain.
+
+
+
+
+PAQUES-FLEURIES
+
+
+Pâques-Fleuries! Un joli nom, tout plein de jolis souvenirs d’enfance...
+D’abord ce dimanche des Rameaux ouvrait la série des vacances de Pâques;
+c’était le premier jour de liberté après l’emprisonnement des longs mois
+d’hiver. Puis, ce jour-là, l’église était toute parée de branches vertes
+et sentait déjà le printemps. Branches de buis à l’odeur amère, branches
+de saules couvertes de chatons jaunissants. Toutes ces _pâquettes_,
+comme on les appelle dans mon pays meusien, se balançaient aux mains des
+hommes, des femmes et des enfants, et mettaient un frisson vert dans la
+nef endimanchée. Les blancs et les ors des vêtements sacerdotaux, le
+rouge des soutanes d’enfants de chœur tranchaient plus vivement parmi
+cette verdure; et, en dépit des longs récitatifs de la Passion, chantés
+alternativement par trois prêtres debout devant de hauts pupitres, une
+gaieté printanière régnait dans l’église. Par un vitrail ouvert dans la
+verrière de l’abside, on voyait des nuages blancs courir sur le ciel
+bleu, on entendait des pépiements d’oiseaux, on respirait à pleins
+poumons l’air humide imprégné de cette pénétrante senteur du buis, et on
+se disait, avec un soubresaut de joie au cœur: «Le printemps est
+revenu!»
+
+ * * * * *
+
+Dès le lendemain matin, avide de jouir de ma liberté reconquise, je m’en
+allais tout seul par les chemins qui montent vers les vignes et les
+bois. Les buissons d’épine noire n’avaient pas encore de feuilles, mais
+ils étaient tout neigeux de fleurs blanches, ce qui leur donnait des
+airs d’arbustes japonais. En dessous, l’herbe poussait verte et drue et,
+à chaque pas, des oiseaux en train de bâtir leur nid s’envolaient de la
+haie et filaient presque à ras de terre. Les friches étaient grises,
+mais çà et là on y voyait s’épanouir les corolles verdâtres de
+l’ellébore noir et les magnifiques fleurs violettes de l’anémone
+pulsatille, tandis qu’à la lisière des bois les merles sifflaient à
+plein gosier dans les branches rougissantes.
+
+Les vignes à la terre d’un jaune rougeâtre étaient pleines de gens
+courbés vers les ceps. On n’y voyait pas encore le moindre soupçon de
+verdure; rien que l’argile couleur d’ocre et les ceps noueux d’un ton
+noir. Seulement, de loin en loin, un pêcher de plein vent dressait sa
+ramure épanouie et comme poudrée d’un rose vif; puis, en y regardant de
+plus près, on distinguait à deux pouces du sol une petite plante de la
+famille des liliacées, à la hampe minuscule terminée par de minuscules
+fleurettes d’un bleu violet. C’était l’hyacinthe ou muscari à grappe,
+qu’on nomme aussi l’_ail des chiens_. Cette plante abonde dans nos
+vignes, et je ne puis respirer sa suave odeur de prune sans revoir en
+esprit nos coteaux rougeâtres aux ceps tordus, et ces premières journées
+de printemps qui s’associent pour moi à mes premières émotions
+d’adolescent. Le parfum de cette humble fleur évoque devant mes yeux
+notre paysage vignoble, qui, avec les forêts, est un des traits les plus
+saillants du terroir barrois.
+
+ * * * * *
+
+Le vin de nos vignes n’a pas la haute réputation de ses voisins de la
+Champagne et de la Bourgogne. Il ressemble à ces grands hommes de
+province qui redeviennent obscurs dès qu’ils franchissent les limites de
+leur département. Il n’est bu et apprécié que dans le pays; d’ailleurs
+il ne supporte pas le transport. C’est un petit vin léger, couleur de
+groseille, qui se dépouille en vieillissant et prend des teintes de
+pelure d’oignon. Il a un agréable goût de terroir qu’estiment fort les
+buveurs de cru, et, tout humble qu’il est, il a connu des jours de
+gloire. Au temps où Marie Stuart vint visiter ses parents, les ducs de
+Bar, il fut servi à la table ducale, et la jeune reine y trempa ses
+belles lèvres, tandis que des chœurs chantaient des vers composés par
+Ronsard pour la circonstance:
+
+ Je nourris tout, toutes choses j’embrasse,
+ Et ma vertu par toutes choses passe;
+ Je serre tout, je tiens tout en mes mains,
+ Et, tout ainsi que de tout je suis maître,
+ Pour commander au monde, j’ay fait naître
+ Ce jeune roy, le plus grand des humains.
+
+On raconte aussi que ce joli vin de pineau fut versé à des cardinaux
+pendant le concile de Trente, et que ceux-ci, soudain illuminés par le
+Saint-Esprit, déclarèrent tout d’une voix que le vin de Bar était l’un
+des meilleurs de la chrétienté.
+
+Depuis, il a un peu déchu, ou peut-être nos palais sont-ils devenus plus
+difficiles. J’inclinerais à croire que la qualité de ce vin ducal s’est
+affaiblie par la substitution d’un plant plus vulgaire, mais plus
+productif, au vieux plant de pineau qui donnait de petites grappes peu
+nombreuses, mais exquises.--Quoi qu’il en soit, à présent encore, les
+vignes tapissent toutes nos collines de la vallée de l’Ornain, et c’est
+un spectacle doux à l’œil, quand, triomphant des gelées de mai, les
+pampres ont poussé et couvrent de leur verdure phosphorescente les
+rondes épaules des coteaux.
+
+ * * * * *
+
+Et aux environs de la Saint-Jean, pendant les nuits de juin, c’est un
+charme que d’errer à travers nos collines, alors que la fleur de vigne a
+déclos les corolles verdâtres de ses grappes. Une virginale et amoureuse
+odeur se répand dans toute la vallée. Ce n’est pas le parfum capiteux du
+vin, mais c’en est déjà l’avant-coureur; dans l’exquise et pure haleine
+de la vigne en fleur, on devine déjà toutes les ivresses qui sortiront
+de la grappe mûre et fermentée. Ainsi les idéales exaltations de la
+puberté commençante font pressentir les passions brûlantes de la
+jeunesse en pleine maturité.--Cette odeur vous grise doucement,
+chastement, mais elle vous grise. Quand elle se répand dans la vallée et
+arrive jusque dans la ville, les jeunes gens accoudés à leur fenêtre se
+mettent à rêver d’amour, les jeunes filles se sentent prises d’une
+langueur indéfinissable, et les vieillards resongent, avec un soupir de
+regret, à leur jeunesse passée. On dit même qu’au fond des caves, dans
+les barriques où il est enfermé, le vin des années précédentes subit
+l’influence de cette odeur qui s’exhale du vignoble, et qu’il fermente
+et bouillonne à faire craquer les cercles des tonneaux.
+
+ * * * * *
+
+Cette odeur de la jeune grappe aux boutons fraîchement éclos et cette
+autre pénétrante senteur de l’hyacinthe des vignes pendant la semaine de
+Pâques-Fleuries se confondent dans ma mémoire comme deux sensations
+sœurs: l’une plus innocente, plus enfantine, délicate comme la première
+verdure du printemps; l’autre, plus vive, plus brûlante, apportant avec
+elle les ardeurs de l’été et le trouble des sens déjà éveillés par
+l’éclosion de la vingtième année... Hélas! et toutes deux ne sont plus
+que des souvenirs déjà lointains!... N’importe! je suis comme le vieux
+vin enfermé dans les futailles, et quand ces odeurs me reviennent,
+évoquées par les premières branches de saule et les premières floraisons
+de Pâques, je ne puis m’empêcher de tressaillir. Comme le poète de
+Gœthe, je crie au printemps:--Rends-moi ma jeunesse, rends-moi le temps
+où je n’étais qu’un écolier et où je foulais d’un pied léger et content
+la terre rouge de nos vignes toutes fleuries d’hyacinthes bleues, toutes
+gonflées de bourgeons naissants!
+
+
+
+
+LE MOINE QUÊTEUR
+
+
+Il y avait une fois, en automne, au pays savoyard, un moine capucin qui
+faisait la quête du vin pour son couvent. Pieds nus, vêtu de bure
+marron, les reins ceints d’une corde, portant sur son dos le bidon de
+fer-blanc destiné à contenir les offrandes des vignerons, il allait de
+village en village, au bord du lac d’Annecy, implorant la générosité des
+propriétaires et leur promettant en échange des prières ferventes, ce
+qui n’était pas à dédaigner; on savait que les prières de ce frère
+quêteur étaient particulièrement précieuses, car, par grâce spéciale, il
+avait l’oreille du bon Dieu et de saint François.--Néanmoins, cette
+année-là, les vignes avaient gelé en mai, la récolte était maigre, les
+vignerons étaient de mauvaise humeur et par conséquent peu donnants.
+Après avoir marché toute la journée au soleil qui ne laissait pas d’être
+ardent, bien qu’on fût en octobre, le moine sentait son bidon lui peser
+sur les épaules, encore qu’il se trouvât à moitié vide. A la tombée du
+jour, il arriva harassé et les pieds en sang près d’une cabane de
+pêcheur qui mirait son toit de chaume dans les eaux vertes du lac, et,
+n’en pouvant plus, il frappa à la porte, demandant un gîte pour la nuit.
+La femme du pêcheur vint lui ouvrir. C’était une jeune femme fort jolie
+et très avenante; mais, quand elle eut entendu la requête du frère
+quêteur, elle secoua tristement la tête: «Je vous plains de tout mon
+cœur, mon pauvre frère, lui dit-elle, mais je ne puis vous loger, car
+mon mari va rentrer, il déteste les moines et il est fort brutal.»
+Pourtant, le moine redoublant ses supplications, elle finit par avoir
+compassion et le laissa entrer. Elle lui servit en hâte un souper de
+bouillie de châtaignes et le fit monter dans le grenier, où il se cacha
+dans le foin.
+
+ * * * * *
+
+Très tard dans la soirée, le pêcheur rentra. Il était fort grognon,
+n’ayant rien pris et mourant de faim. Il trouva sa soupe mauvaise, jeta
+son écuelle à la tête de sa femme et, bien que celle-ci ne répliquât
+pas, il se mit à la battre fort vilainement. Du fond du fenil où il
+s’était mussé, le capucin entendait toute cette scène, et l’injustice de
+ce traitement lui arracha une exclamation indignée. Le pêcheur avait
+l’oreille fine. «Ah! dévergondée, s’écria-t-il, il y a quelqu’un
+là-haut? C’est sans doute un de tes galants que tu as caché dans le
+foin!--Non, répondit la jeune femme, c’est un moine qui m’a demandé de
+lui donner à coucher.--Un moine!... Attends! je vais lui régler son
+compte!» Et il se précipitait vers l’échelle du fenil en brandissant un
+gourdin. Le pauvre frère n’eut que le temps de sauter par la gerbière,
+heureusement peu élevée, et de s’aller coucher dans les joncs de la
+berge. Là il trouva la barque du pêcheur, la détacha doucement et,
+ramant avec vigueur, il gagna l’autre rive.
+
+ * * * * *
+
+Près du talus où il aborda, dans une petite anse, se dressait le manoir
+de la Maladière, dont les fenêtres étaient encore éclairées. Le moine,
+plus que jamais vanné de fatigue, résolut d’aller y demander
+l’hospitalité pour la nuit.--Ce manoir était la propriété d’une jeune
+dame fort riche, mais d’humeur tellement acariâtre et hargneuse, que son
+mari avait été obligé de la quitter et que ses domestiques ne la
+servaient qu’en tremblant. Elle accueillit la requête du capucin avec
+force plaisanteries d’un goût douteux; prétendit que les moines, ayant
+fait vœu de pauvreté, n’avaient besoin que de pain noir pour souper et
+d’une botte de paille pour la couchée. En conséquence, elle commanda
+qu’on servît au frère la soupe des chiens et qu’on lui dressât un lit
+dans l’écurie. Elle-même, pour le narguer, vint à la cuisine tandis
+qu’il se reposait au coin de l’âtre. Elle le railla sur le contenu de
+son bidon, l’accusa d’être un hypocrite et de s’enivrer en cachette avec
+le vin de la quête. Le pauvre moine se faisait petit et ne répondait
+rien, ce qui exaspéra encore davantage cette arrogante créature. Elle
+l’invectiva de plus belle et finalement le fit jeter dehors.
+
+Quand l’infortuné capucin se vit sur la route, par cette froide nuit
+d’octobre, il ne put s’empêcher d’établir une comparaison entre cette
+châtelaine si dure au pauvre monde et la femme du pêcheur, si avenante
+et charitable. Les conditions humaines lui parurent mal arrangées, et il
+lui monta au cœur un peu de rancune,--car, pour être moine, on n’en est
+pas moins sensible à l’injustice.--Donc il s’agenouilla sur la terre et
+levant les yeux vers le ciel plein d’étoiles scintillantes: «Mon bon
+Dieu, pria-t-il, et vous, vénéré saint François, faites que la dame de
+ce manoir prenne la place de la femme du pêcheur, et qu’en retour
+celle-ci devienne châtelaine de la Maladière.»
+
+Comme on l’a dit plus haut, le capucin jouissait au ciel d’un crédit
+illimité, et incontinent sa prière fut exaucée. Des mains invisibles
+exécutèrent la transmutation des deux femmes. Au matin, l’acariâtre
+châtelaine de la Maladière s’éveilla dans la cabane du pêcheur, qui,
+comme entrée de jeu, accueillit ses exclamations irritées par une
+formidable volée de bois vert.--A son tour, la femme du preneur de
+truites se trouva, à son réveil, dans un grand lit à courtines de soie,
+au milieu d’une belle pièce tendue de tapisseries. Quand la femme de
+chambre entra doucement pour apporter le déjeuner de sa maîtresse, elle
+fut étonnée de voir dans le lit une jeune femme jolie et douce, au lieu
+de l’arrogante harpie de la veille, et son étonnement redoubla quand
+elle l’entendit lui adresser la parole sur un ton aimable et poli. La
+nouvelle châtelaine se leva et émerveilla tous les gens par sa bonne
+grâce et sa bienveillance. On cria au miracle et le bruit de cette
+métamorphose se répandit rapidement aux entours, de sorte que le
+seigneur châtelain, qui s’était enfui loin de son ancienne épousée,
+s’empressa de réintégrer le domicile conjugal pour contempler la
+nouvelle maîtresse du logis. Il fut si ravi de la beauté et de la
+douceur de la jeune dame qu’il résolut de l’épouser sur-le-champ. Le
+mariage fut célébré à l’église voisine et les nouveaux mariés revinrent
+en calèche découverte au manoir. Comme ils longeaient les bords du lac,
+une femme en haillons, qui lavait son linge sur les pierres du talus,
+jeta un coup d’œil sur le couple, lâcha son battoir et se mit à courir
+derrière la calèche en criant au cocher: «Arrête, Mauricet! Arrête donc,
+butor!»
+
+Le châtelain se pencha et reconnut sa première femme. Un frisson le prit
+et il cria à son tour à Mauricet: «Fouette tes chevaux, mon garçon, et
+au grand galop!...»
+
+La calèche disparut; l’ex-châtelaine essoufflée s’en revint piteusement
+vers la cabane du pêcheur et, comme elle était en retard pour le souper,
+celui-ci, par surcroît, la régala d’une nouvelle volée de bois vert. Le
+capucin, qui était sur la route et qui vit la chose, s’en esclaffa
+tellement qu’il faillit en répandre tout le vin de son bidon.
+
+
+
+
+MONTREURS D’OURS
+
+
+Je vois toujours nettement le carrefour où je les ai rencontrés, ces
+bohémiens errants, qu’on nomme chez nous des _camps-volants_ et qui,
+comme disait Baudelaire:
+
+ Promènent sur le ciel des yeux appesantis
+ Par le morne regret des chimères absentes.
+
+C’était dans un village lorrain, très vulgaire, et qui ne se recommande
+aux touristes que par son église bâtie au quinzième siècle. L’édifice
+est resté inachevé. L’architecture extérieure est du pur style
+renaissance et rappelle un peu la décoration de la cour du Louvre.
+Au-dessus du grand portail brodé de feuillages, règne une frise où sont
+sculptés des personnages bibliques: Adam, Ève, puis la Mort et la
+Résurrection. L’ensemble est élégant, mais bien inférieur comme charme
+et comme sentiment aux églises bretonnes de la même époque.--En somme,
+le monument nous avait laissés froids et, pour nous réchauffer, nous
+étions allés prendre un grog à l’auberge d’en face.
+
+Tandis qu’au milieu d’un essaim de mouches nous vidions nos verres, un
+bourdonnement de tambour de basque et un chant guttural nous attirèrent
+à la fenêtre. O ressouvenir de Heine et d’_Atta-Troll_!... Sur la place,
+une famille de tsiganes faisait danser un ours pelé.--Coiffé d’un fez
+déteint, vêtu d’une veste en lambeaux, un grand gaillard aux cheveux
+noirs longs et plats, au teint cuivré, aux prunelles ardentes et
+mobiles, agitait la chaîne de l’ours qui se dandinait lourdement devant
+lui, tenant un bâton dans ses pattes de devant. L’homme tapait sur son
+tambour de basque et beuglait en même temps une mélopée monotone,
+rappelant les chants arabes.
+
+Un bambin de huit ans, couleur de bronze florentin, ayant de beaux yeux
+lumineux et une bouche souriante, bondissait pieds nus, à côté de
+l’ours, avec les mouvements gracieux et souples d’un jeune animal. Un
+joli âne d’un gris argenté portait sur son dos, dans l’un des paniers
+jumeaux, un autre enfant de deux ans à la tignasse blonde et crépue; et
+regardant l’âne, l’homme et les enfants, une jeune femme de vingt-quatre
+ans environ, petite, assez rondelette, avec de grands yeux noirs, un air
+de bonté, un éblouissant sourire, suivait le rythme du chant ainsi que
+le dandinement de l’ours et balançait à l’extrémité d’un bâton posé sur
+son épaule une sorte de sac où dormait, demi-nu, un dernier moricaud de
+dix mois.
+
+Ils n’avaient pas la mine de gens qui ont fait fortune; la femme portait
+en bandoulière une pauvre petite sacoche de cuir bien plate. Les
+paysans, race peu aumônière, s’attroupaient autour d’eux et les
+dévisageaient d’un air demi-curieux, demi-méfiant, mais ne leur
+donnaient pas un sou. Nous avions glissé une pièce blanche dans la main
+de la jeune femme, puis une autre dans celle du bambin qui se mit à
+bondir en montrant toutes ses dents. Il fallait entendre les
+remerciements qu’ils nous prodiguaient avec une expansion et une
+gesticulation toutes méridionales, dans leur guttural jargon émaillé de
+quelques mots français.
+
+Nous avions envoyé à la mère des grogs et des biscuits. Elle faisait
+boire d’abord son homme, puis les deux enfants et en gardait à peine
+quelques gouttes pour elle. Même elle avait donné un biscuit au petit
+dernier, déposé à terre dans son sac, et tout à coup nous entendîmes
+celui-ci pousser des cris d’aiglon, parce que l’âne voulant être aussi
+de la fête avait penché vers le sac sa tête aux longues oreilles, pour
+attraper une lippée du gâteau.
+
+Ils étaient de la Serbie et depuis tantôt six mois couraient le monde;
+ils comptaient maintenant, en allant de village en village, se diriger
+vers leur pays d’origine,--«du côté que vient le soleil!» nous disait la
+jeune femme avec un redoublement de lumière dans les prunelles.
+
+Nous les quittâmes un moment pour visiter le village. Ce ne fut pas
+long:--deux ou trois rues encombrées de fumier, de petites maisons
+basses aux toits de tuile brune, avec les engrangements à côté, et en
+arrière, le jardin clos de haies vives où des linges lessivés séchaient
+au soleil:--après quoi, il ne nous restait plus rien à voir. En
+repassant par la grand’rue, devant la maison du maréchal-ferrant, au
+pied d’un haut perron où des tas d’enfants étaient assis en grappes,
+nous retrouvâmes nos tsiganes occupés à faire remettre un fer à l’un des
+pieds de l’âne.
+
+Pauvres gens! ils avaient profité de nos pièces blanches pour se
+permettre cette grosse dépense, différée peut-être depuis des mois. Bien
+souvent sans doute, le soir, en s’arrêtant pour camper au revers d’un
+fossé, ils s’étaient dit: «Quand il nous arrivera une bonne aubaine,
+nous ferons ferrer l’âne...» Et l’aubaine était enfin venue.--Le baudet
+à la croupe frissonnante secouait les oreilles et ruait, maintenu à
+grand’peine par le mari. L’ours, resté libre un moment, en profitait
+pour chercher aventure dans un tas de fumier; l’aîné des gamins jouait
+avec le tambour de basque; la femme aidait son homme à tenir l’âne, puis
+courait de temps en temps vers le nouveau-né qui roulait dans son sac
+posé à terre et geignait doucement...
+
+Comme nous remontions en voiture, ils nous envoyèrent un dernier sourire
+et un dernier merci. Nous les perdîmes de vue à un tournant du chemin.
+Ils reprirent sans doute, eux aussi, leur route vers le pays «d’où vient
+le soleil», mais cette rencontre de hasard, en ce village perdu, avait
+jeté entre nous une semence d’amitié. Ils emportaient le souvenir de nos
+pièces blanches, nous emportions leur pittoresque image. C’est de ces
+communions d’âmes, respirées au passage comme une fleur, que le parfum
+de la vie est fait.
+
+
+
+
+DANS L’ENGADINE
+
+
+Souvent, quand il m’arrivait de parler de mes modestes voyages dans les
+Vosges, les Pyrénées ou la Savoie, j’étais interrompu par un monsieur
+qui s’écriait, avec un pli de dédaigneuse compassion au coin des lèvres:
+«Vous ne connaissez pas l’Engadine? Alors, vous n’avez rien vu!» A la
+fin, cela m’a agacé et, cette année, je me suis dit: «Allons voir
+l’Engadine!» M’y voici. J’avoue que, de Coire à Bergün, la première
+partie du chemin m’a émerveillé. Cette route qui monte à travers des
+forêts de sapins et de mélèzes, ces plantureuses prairies enclavées dans
+les bois, la fraîcheur des torrents aux écumes bleuâtres, la salubre
+odeur de foin et de résine éparse dans l’air, la tranquille intimité des
+bourgs où la voiture s’arrête pour relayer, tout le verdoyant
+enchantement des pays de montagne m’a été au cœur. Je garde surtout le
+délicieux souvenir d’un village, qui se nomme, je crois, Filisur, et où
+j’aurais aimé à faire une halte de quelques semaines.--Les rues
+tortueuses et caillouteuses sont bordées de vieilles maisons datant
+presque toutes du seizième siècle. De larges porches cintrés en bois
+ouvragé, ornés de curieux marteaux de porte, donnent accès dans ces
+antiques demeures. Les croisées, aux embrasures profondes, sont
+protégées par des barreaux ventrus, aux délicates ciselures, d’où
+retombent des gerbes d’œillets rouges. A mi-hauteur de la façade grise,
+des tourelles triangulaires, engagées dans le mur, montrent à travers
+leurs vitres en losange le profil d’une jeune fille ou d’une ménagère
+occupée à coudre. Des inscriptions en langue romanche, encastrées
+au-dessus des porches, indiquent la date de la construction du logis, et
+se terminent généralement par cette phrase: «_A Dieu seul est gloire et
+honneur._» Aux entours s’étendent des prairies arrosées d’eaux vives et
+où tintent doucement les _clarines_ des vaches. Tout cela a un bon
+parfum de bien-être et de quiétude, qui suscite des rêves de vie
+casanière et méditative, au fond des vieux logis fleuris d’œillets
+rouges.
+
+Mais les voyageurs ne s’arrêtent pas dans ce pastoral village: ils se
+hâtent vers les stations à la mode. A travers les gorges rocheuses, les
+cols dévastés par les récentes avalanches, les montagnes dénudées aux
+cimes tachées de neige, la voiture les emporte vers Saint-Moritz ou
+Pontresina, dans cette Haute-Engadine tant vantée par les Anglais et par
+le guide Baedeker, et qui, en somme, ne diffère pas sensiblement de
+Zermatt, de Chamonix et même de Cauterets.
+
+Saint-Moritz est un éparpillement d’hôtels, de cafés et de bazars au
+revers d’une vallée boisée de mélèzes avec au fond un lac minuscule.
+
+Rien de plus irritant, de plus inharmonieux à l’œil que ces
+constructions de plâtre et de carton, jetées à la hâte et en désordre
+dans cette sévère solitude. Cela détonne et hurle comme de fausses
+notes. Le long d’une large chaussée inhospitalière, de laides échoppes
+abritent les banales industries qu’on est sûr de rencontrer dans toutes
+les villes d’eaux: magasins nomades où des Napolitains vendent des
+peignes d’écaille, des coraux et de hideux surmoulages; où des juifs
+allemands étalent des bibelots truqués et des bijoux d’un goût douteux.
+Sur cette chaussée inondée de soleil, passent et repassent dans un flot
+de poussière des voitures de louage bondées de touristes en costumes
+d’opéra-comique. Et là-haut, de chaque côté de la vallée, les grands
+pics gris dénudés semblent hausser leurs formidables épaules, à l’aspect
+de cette profane et factice agitation mondaine qui vient déranger leur
+austère impassibilité.
+
+A côté de Saint-Moritz, Pontresina paraît presque plus aimable et plus
+intime avec son campanile italien et ses maisons blanches alignées le
+long de la route. Et pourtant, là encore, la multiplicité des hôtels et
+le brouhaha des touristes jurent avec la sauvage grandeur du site. Des
+bois de mélèzes et des prairies encadrent l’unique rue du village. Le
+Bernina roule entre deux murs de roche ses eaux blanches, et, quand
+vient la nuit, son frais bouillonnement domine enfin l’agaçant bruit de
+ferrailles et de sonnailles des voitures de louage. Au-dessus des bois
+et dans l’enfoncement des vallons, les glaciers montrent leurs sommités
+neigeuses. L’un d’eux surtout, le glacier du Roseg, allonge en face de
+Pontresina ses aiguilles et ses nappes d’une blancheur immaculée. Mais
+si beau et si solennel que soit un glacier, on se lasse à la fin de le
+contempler. Ce blanc immuable vous laisse, en somme, l’impression d’un
+colossal fromage à la crème, pendant le jour, et sitôt le crépuscule
+venu, le glacier prend des teintes livides qui vous donnent froid dans
+le dos. Les prairies elles-mêmes, d’un vert acide, les mélèzes à la
+maigre verdure, les pics décharnés d’un brun sourd, n’offrent pas cette
+magie de couleurs qui charme l’œil en Savoie ou au bord des lacs
+italiens. Après le coucher du soleil, un vent âpre s’élève et vous force
+à vous acheminer vers l’hôtel où une sonnerie électrique annonce avec
+précipitation l’heure de la table d’hôte. Et vous retombez alors
+brusquement dans la vulgaire banalité des stations alpestres à la mode.
+
+La salle à manger est une halle très vaste, dont l’ampleur est encore
+accrue par la réflexion des glaces qui en forment le seul ornement.
+Quatre longues tables de cinquante couverts chacune s’y alignent
+symétriquement. En avant des tables, le long de la muraille, tout un
+bataillon sacré de servantes jeunes et vieilles, en robe noire et en
+tablier blanc à bavette, attend gravement que les convives aient pris
+place. Ceux-ci arrivent par files, ayant tous fait toilette. Quelques
+dîneurs masculins ont même endossé l’habit noir. Les dames, presque
+toutes anglaises ou allemandes, étalent aux yeux les coiffures et les
+robes les plus esthétiques qu’on puisse imaginer: corsages froncés de
+vierges florentines, manches bouillonnées à la Marie-Stuart, jupes
+traînantes. Cela vous donne l’idée d’une entrée de choristes dans une
+représentation d’opéra en province. On s’assied fort à l’étroit et on
+mange en train express, au milieu d’un brouhaha babélique d’idiomes
+divers, qui empêche toute conversation intime. Le dîner ne traîne pas.
+Les servantes en robe noire et en tablier à bavette semblent avoir pour
+consigne de vous enlever votre assiette dans un minimum de temps réglé
+d’avance. Les minutes réservées à chaque service sont calculées comme
+pour un trajet en chemin de fer. Aussitôt après le dessert,--fruits
+âpres et petits-fours secs,--on se lève de table et le défilé des habits
+noirs et des robes esthétiques recommence dans la direction du salon de
+lecture.
+
+Non, décidément, Pontresina ne m’a point charmé. A ce séjour dans la
+Haute-Engadine, combien je préfère l’impression que m’a laissée un soir
+passé dans une modeste auberge de Rapperswill, au bord du lac de
+Zurich!--L’auberge se nomme le _Schwanenhof_ (l’hôtel du Cygne). Elle
+mire dans le lac sa façade blanche à volets verts.--J’y étais arrivé en
+bateau par une douce après-midi brouillée de pluie et de soleil, et,
+pendant qu’on installait mon bagage dans ma chambre, je m’étais arrêté
+sous une tonnelle de vignes vierges, communiquant avec la salle du café.
+En face de moi, sous l’ombre mobile de la tonnelle, huit vieillards
+endimanchés, demi-bourgeois, demi-campagnards, étaient attablés autour
+de nombreuses bouteilles de vin du pays; et ces huit physionomies, aux
+traits expressifs et d’un caractère différent, formaient un tableau qui
+me rappelait les chefs-d’œuvre des maîtres hollandais. L’un d’eux, qui
+semblait l’orateur de la bande, discourait avec une verve gouailleuse,
+et l’on voyait rire ses petits yeux bleus sous son feutre gris. Un
+autre, à la figure ronde et rougeaude, ornée de moustaches et d’une
+barbiche encore noires, lui donnait gaiement la réplique. Aux deux
+extrémités de la table, deux personnages muets attiraient l’attention:
+le premier, un vieux à la face rasée, aux lèvres rentrées, écoutait la
+discussion avec un sourire narquois dans ses yeux finauds aux paupières
+plissées;--le second, à barbe blanche et à mine énergiquement
+méditative, le dos penché, la tête redressée, paraissait ruminer et
+contredire en son par-dedans les arguments des deux parleurs de la
+troupe.
+
+Quand ils furent las de discourir, leurs regards se rencontrèrent et,
+tout d’un coup, ils se mirent à chanter en chœur de vieux airs de leur
+pays. Et c’était touchant de voir ces huit septuagénaires, ragaillardis
+par le vin de cru, faire chacun leur partie et chanter d’une voix encore
+juste les airs de leur jeunesse. On les applaudissait et un cercle se
+formait autour d’eux. Bientôt arriva le patron de l’hôtel, un bonhomme
+entre deux âges, aux gros yeux saillants, aux moustaches épaisses, ayant
+un peu l’air d’un professeur d’Université allemande. Il tenait à la main
+son _Gesang buch_ (livre de chants). Il leur indiqua un air, et de
+nouveau ils se mirent tous à célébrer en chœur les joies de la maison et
+«la Suisse libre». Puis, l’hôte passa dans la pièce voisine et,
+s’accompagnant au piano, chanta seul, d’une voix forte, bien timbrée et
+bien posée. Et je vous assure que c’était un délice d’assister à cette
+petite fête campagnarde que se donnaient ces braves gens avec tant de
+rondeur et de simplicité! A travers l’arceau verdoyant de la tonnelle,
+on apercevait le lac azuré, les collines vertes semées de villages, et,
+bien mieux qu’à Pontresina, je me sentais heureux en face de cette
+nature riante et de ces bons vieux sur les figures desquels glissait un
+rayon de soleil.
+
+Quand ils furent partis, l’hôte m’expliqua l’objet de leur réunion. Ces
+huit vieillards, bourgeois de Glaris, avaient tous soixante-dix-sept
+ans. Ils faisaient partie d’une Société de contemporains:
+_Jahrgängerverein_ (ceux qui marchent dans la même année). Tous les ans,
+ils se réunissaient à la campagne pour fêter le nouveau pas qu’ils
+faisaient dans la vie. Il y a quelques années, ils étaient encore
+trente; mais le temps a accompli son œuvre de faucheur, et maintenant
+ils ne sont plus que huit, ce qui ne les empêche pas de continuer à
+cheminer en chantant vers le terme du voyage.
+
+Oh! la douce et reposante impression de cette soirée, je ne l’oublierai
+de longtemps. Ni je n’oublierai le bon petit hôtel près du lac, avec son
+seuil fleuri d’hortensias et de géraniums; sa tranquille salle à manger,
+modestement éclairée au schiste, où nous dînions à côté de l’hôte; ses
+deux servantes au corsage blanc, l’hôtesse en robe noire, au sourire
+accueillant, et le lit aux draps qui sentaient l’iris.
+
+Le lendemain, quand nous avons pris congé et que nous nous sommes
+dirigés à regret vers la station, l’hôte et les deux servantes au
+corsage blanc nous accompagnèrent jusqu’au seuil, et en nous retournant,
+nous les vîmes de loin nous envoyer du geste un dernier souhait de bon
+voyage... Et ce souvenir que j’emporte à travers l’Engadine me rend
+encore plus inconfortable et maussade la solennelle et banale table
+d’hôte de Pontresina.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ Vieux vagabond 5
+ Claudine 15
+ Persévérance d’amour 28
+ A ma fenêtre 44
+ Ames de lycéens 53
+ Un fils de veuve 64
+ Premier rendez-vous 73
+ La chasuble 85
+ Une joueuse 94
+ La maison du bord de l’eau 107
+ Pensées d’automne 117
+ La Saint-Sylvestre 127
+ Pluie en montagne 136
+ Théâtre d’amateurs 146
+ Le conte des Rois Mages 154
+ Le marchand de cresson 163
+ Marcoussis 171
+ Frontière d’Italie 177
+ Nouvelle neige et vieux souvenirs 189
+ Morale en action 199
+ La petite Norine 208
+ Pâques-Fleuries 217
+ Le moine quêteur 226
+ Montreurs d’ours 234
+ Dans l’Engadine 240
+
+
+ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77748 ***