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+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>Les enfants du Ghetto | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
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+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77482 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">ISRAËL ZANGWILL</p>
+
+<h1><span class="xsmall">LES</span><br>
+<span class="large">Enfants</span> du <span class="large">Ghetto</span></h1>
+
+<p class="c">Traduction française de <span class="sc">Pierre Mille</span></p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+<span class="b ssf">COLLECTION “ANGLIA”</span><br>
+ÉDITIONS GEORGES CRÈS ET C<sup>ie</sup><br>
+116, <span class="xsmall">BOULEVARD SAINT-GERMAIN</span>, 116</p>
+
+<p class="c xsmall">MCMXVIII</p>
+
+<p class="offr small">(6<sup>e</sup> Édition)</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span> :</p>
+
+
+<ul>
+<li><span class="cc">5</span> exemplaires sur japon impérial, numérotés de
+1 à 5.</li>
+<li><span class="cc">5</span> exemplaires sur papier de Chine, numérotés de
+6 à 10.</li>
+<li><span class="cc">25</span> exemplaires sur papier vergé de Rives, numérotés
+de 11 à 35.</li>
+<li><span class="cc">20</span> exemplaires sur papier vergé teinté de Rives,
+numérotés de 36 à 55.</li>
+</ul>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">I</h2>
+
+
+<p>A une époque morte et oubliée un mauvais plaisant
+avait appelé cette rue <i lang="en" xml:lang="en">Fashion Street</i> — la rue à la
+mode. — La plupart des gens qui y vivent aujourd’hui
+ne peuvent même pas se rendre compte de l’ironie de
+ce nom : c’est, dans l’<i lang="en" xml:lang="en">East End</i> de Londres, une voie
+sombre, étroite et sordide, qui relie <span lang="en" xml:lang="en">Spitalfields</span> à <span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel</span>,
+et se ramifie en nombreuses impasses. Du temps
+où la petite Esther Ansell en foulait le pavé malpropre,
+les deux extrémités de cette rue étaient à portée de
+voix des bouges les plus sales et les plus infâmes de la
+capitale du monde civilisé. Quelques-unes de ces toiles
+d’araignée ont été depuis lors balayées par les réformateurs
+municipaux : les araignées se sont réfugiées en
+des recoins plus sombres encore.</p>
+
+<p>A l’heure où Esther Ansell se hâtait à travers le
+brouillard glacé d’un soir de décembre, un bidon rougeâtre
+à la main — silhouette orientale qui semblait
+la miniature d’une Rébecca allant à la fontaine — ce
+paysage londonien présentait ses caractéristiques les
+plus ordinaires. Une chanteuse des rues, traînant une
+séquelle d’enfants dont elle était plus ou moins la
+mère, troublait l’air d’une mélodie perçante. Deux
+mégères, les poings sur les hanches, injuriaient leurs
+ancêtres respectifs, un ivrogne décrivait des zigzags en
+marmottant d’un air aimable ; et un joueur d’orgue,
+le nez plus violet que celui de son singe, faisait danser
+des gamins haillonneux sous la lueur embrumée d’un
+réverbère.</p>
+
+<p>Esther serrant étroitement sur elle son petit châle
+écossais, passa sans accorder la moindre attention à ces
+détails familiers. Par les semelles usées de ses lourdes
+chaussures, ses pieds s’imprégnaient de boue glaciale.
+C’étaient de très vieux souliers, abandonnés sans doute
+un jour par quelque ivrogne vagabond, et ramassés par
+le père d’Esther. Mosès Ansell avait assez l’habitude de
+ces trouvailles, sans doute parce qu’il avait coutume de
+marcher en baissant la tête comme s’il avait toujours
+à ployer physiquement sous le joug de la captivité. De
+cette attitude humiliée la providence le récompensait
+parfois par des aubaines. Esther, quelques semaines
+auparavant, avait reçu à l’école une paire de bottines
+neuves. En vendant celles-ci, et en les remplaçant par
+les chaussures du vagabond, on avait réalisé un bénéfice
+d’une demi-couronne, qui avait fourni du pain
+pendant une semaine aux frères et sœurs de la fillette.
+A l’école, durant quinze jours, Esther prit grand soin
+de dissimuler ses extrémités. Mais la crainte de voir
+découvrir la substitution s’étant progressivement affaiblie,
+le profit fait par son estomac avait fini par imposer
+silence aux reproches de sa conscience.</p>
+
+<p>On distribuait aussi, à l’école, du pain et du lait. Mais
+Esther et ses frères et sœurs n’en avaient jamais accepté.
+Ils ne voulaient point paraître en avoir besoin. Les airs
+de supériorité d’un camarade de classe sont durs à
+supporter, et un enfant qui a le cœur bien placé n’avoue
+pas facilement qu’il meurt de faim, en présence d’une
+chambrée de bambins dont certains ont la bourse garnie
+au point de pouvoir dépenser en pures superfluités
+jusqu’à un <i lang="en" xml:lang="en">farthing</i> par jour.</p>
+
+<p>Mosès Ansell eût été mortifié s’il eût appris que ses
+enfants refusaient ainsi le pain qu’il ne pouvait leur
+donner. Les affaires ne marchaient pas, à ce moment,
+dans les ateliers des <i lang="en" xml:lang="en">sweaters</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Mosès n’avait jamais
+fait que vivre au jour la journée ; et à présent il n’avait
+pas souvent lieu de rapprocher sa main de sa bouche.
+Il avait sollicité des secours au bureau israélite de bienfaisance.
+Mais la routine de cette institution l’empêche
+de fonctionner aussi rapidement que se vide l’estomac
+de sa clientèle. Et puis, à ce tribunal de la charité,
+Mosès était un tel récidiviste !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> On nomme ainsi les petits patrons qui se disputent au
+rabais et se partagent les commandes de vêtements et de chaussures
+soumissionnées en gros par des maisons plus importantes.
+Souvent juifs et fort misérables eux-mêmes, ils exploitent de la
+façon la plus dure, malgré les lois sanitaires aisément tournées,
+leurs ouvriers, qui sont pour la plupart juifs comme eux, et travaillent
+jusqu’à dix-huit heures par jour pour un salaire dérisoire.
+Il y a une quinzaine d’années, on comptait dans l’<i lang="en" xml:lang="en">East End</i>
+de Londres environ 50&nbsp;000 Israélites récemment émigrés.</p>
+</div>
+<p>Il y avait, heureusement, un genre de secours qu’on
+ne pouvait lui refuser, et dont Esther ne pouvait dissimuler
+l’existence, comme elle lui dissimulait les déjeuners
+distribués aux enfants pauvres de l’école. Tout le
+monde venait d’apprendre que trois fois par semaine
+on allait donner de la soupe et du pain au fourneau
+philanthropique de <span lang="en" xml:lang="en">Fashion Street</span>. Dans la famille Ansell,
+l’ouverture de cet établissement avait été considérée
+comme le début d’un âge d’or, où il deviendrait impossible
+de passer plus d’un jour sans rien manger. Le parfum
+presque oublié de la soupe, répandit dès ce moment
+une espèce de poésie sur l’hiver commençant.</p>
+
+<p>Depuis la mort de la mère Ansell, c’était toujours
+Esther qui allait aux provisions ; Mosès, le seul des
+autres membres de la famille qui eût été capable de la
+remplacer, était constamment occupé à prier quand il
+n’avait rien autre à faire. Et voilà pourquoi, ce
+soir-là, Esther se hâtait vers le fourneau philanthropique
+une cruche rouge à la main. Dans sa prestesse d’enfant,
+elle dépassa une quantité de femmes dont le but était
+le même et qui portaient comme elle le grossier bidon
+de fer blanc fourni par l’Assistance. Esther, par un instinct
+personnel de propreté, préférait d’habitude un
+ustensile appartenant à son ménage. Mais aujourd’hui,
+il n’était pas permis de choisir, et le récipient administratif,
+timbré et numéroté, devait servir de bon de
+soupe.</p>
+
+<p>Quand elle arriva à la porte du Fourneau de Charité,
+une foule nombreuse s’y pressait déjà. Quelques ventres
+peut-être étaient remplis, mais en majorité ils étaient
+vides, et les corps grelottaient. L’élément féminin noyait
+l’autre. Cependant on voyait aussi quelques enfants et
+une douzaine d’hommes — étranges créatures, basanées,
+rabougries, poilues, avec des teints boueux, qu’illuminaient
+des yeux noirs et brillants. Quelques-uns,
+pourtant, de stature imposante, portaient des chapeaux
+melons pleins de poussière, ou des feutres cabossés ;
+des cravates-plastrons fanées ou des barbes incultes cachaient
+leur gorge. Çà et là, parmi les femmes, on
+distinguait une figure ou une taille agréable. Pour le
+reste, c’était un ramassis de mégères prématurément
+vieillies, aux traits blêmes et usés, traînant savate,
+crottées jusqu’à l’échine, nu-tête, ou bien portant en
+guise de chapeaux des marmottes faites avec des fichus
+rouges, gris, couleur de brique, couleur de boue. Et
+malgré tout, dans ce clinquant, dans les laideurs de ces
+fées-carabosses, il y avait une indéfinissable touche de
+romanesque et de pitoyable ; une irrécusable parenté
+s’accusait entre ces Juives polonaises, russes, allemandes,
+hollandaises qui ne se parlaient pourtant guère, et se
+poussaient durement les unes les autres. Quelques-unes
+portaient, accroché à leur sein nu, un enfant qui tétait
+placidement, s’interrompant parfois pour vagir comme
+par acquit de conscience. Les femmes à tête nue n’avaient
+rien autour du cou pour se protéger du froid. Leurs
+gorges brunes s’étalaient, et certaines n’avaient même
+pas songé à fermer les agrafes ou les boutons du haut de
+leur corsage. La majorité portaient des boucles d’oreille
+de pacotille et des perruques noires d’un éclat peu naturel.
+Celles qui n’avaient pas de perruque avaient les cheveux
+crespelés.</p>
+
+<p>A cinq heures et demie, la claire-voie fut ouverte, et la
+foule s’engouffra dans un corridor long, étroit, blanchi
+à la chaux et de là dans une espèce de grange dont le
+plafond également blanchi à la chaux, était traversé de
+solives de bois.</p>
+
+<p>Les murs étaient isolés du centre de la salle par des
+barrières, et c’est dans cette sorte de parc à bestiaux que
+les pauvres gens s’entassaient, énervés et bavards, attendant
+le moment divin. Un seul bec de gaz, au plafond,
+éclairait ces étranges faces, leur prêtant des reliefs dont se
+fût réjoui Gustave Doré.</p>
+
+<p>Mais ils mouraient de faim, ces gens pittoresques, et
+tout ce qu’ils avaient de plus proche et de plus cher au
+monde, mourait de faim au logis. Ils savouraient voluptueusement
+la soupe par avance. Ils oubliaient que cette
+soupe n’était considérée, par ceux qui la préparaient,
+que comme une sorte d’appoint au salaire ; ils n’avaient
+pas la moindre conscience de la grande théorie économique
+d’après laquelle secourir les pauvres est augmenter
+le paupérisme, ni d’ailleurs de n’importe quelle
+autre théorie ; ils étaient disposés à noyer leur indépendance
+dans la soupe. Esther elle-même qui avait lu
+beaucoup, qui était douée d’instincts délicats, partageait
+sans hésiter la conception de l’univers professée
+par la majeure partie de ceux qui l’entouraient : à savoir
+que l’espèce humaine se distingue des animaux en ce
+qu’il lui faut terriblement trimer pour se procurer une
+maigre nourriture, mais que sa destinée est embellie
+par l’existence d’une classe restreinte et semi-divine,
+celle des <i>Tékéfim</i> ou personnes riches qui donnent ce
+dont ils n’ont pas besoin. Comment ces personnes sont-elles
+devenues riches, c’est ce qu’Esther ne se demandait
+point : pour elle cette classe constituait un élément
+naturel de la création, comme les nuages ou les chevaux.</p>
+
+<p>Cette variété semi-céleste de l’espèce humaine est difficile
+à rencontrer. Quelques spécimens, à la connaissance
+d’Esther, vivaient loin du Ghetto. Et chacune de
+leurs familles, fût-elle peu nombreuse, occupait à elle
+seule, disait-on, une maison entière. Certains, revêtus
+de soies bruissantes ou d’autres costumes aussi impressionnants,
+qui répandent autour d’eux un indéfinissable
+parfum de surhumanité, pénétraient de loin en
+loin dans l’école, précédés de la Directrice épanouie.
+Alors les petites filles se levaient, puis faisaient la révérence
+et se rasseyaient. Les meilleures élèves, que l’on
+faisait bien entendu passer pour choisies au hasard dans
+la moyenne de la classe, émerveillaient les semi-divines
+visiteuses par leur connaissance approfondie de la topographie
+des Pyrénées ou des dissensions de Saül et de
+David. L’entrevue des deux espèces d’êtres humains se
+terminait par une effusion de sourires, et à la satisfaction
+générale. Mais la plus niaise des fillettes savait à
+quoi s’en tenir sur cette comédie, et professait un robuste
+mépris pour l’incompétence des personnes semi-divines,
+qui parlaient à la classe comme si, dès qu’elles
+auraient le dos tourné, on n’allait pas recommencer
+à bavarder en sourdine, à se tirer mutuellement les cheveux,
+à se chiper des épingles, à copier les devoirs du
+prochain, et à faire passer dans sa poche les sous de
+sa voisine.</p>
+
+<p>Ce soir-là, les personnes semi-célestes brillaient de
+toute leur splendeur. Une majestueuse agglomération
+de philanthropes était installée à des places réservées,
+derrière un bureau blanc. La salle, qui formait un polygone
+assez irrégulier, était coupée en deux par une rangée
+de huit marmites, dont les grands couvercles de bois
+se levaient au moyen de poulies. Le fourneau était dans
+un coin. Des cuisiniers vêtus de blouses blanches et de
+bonnets de même couleur remuaient avec de longues
+cuillers de bois la soupe fumante. Un industriel attirait
+l’attention de reporters israélites sur le nouveau
+modèle de marmite qu’il avait inventé, et le surintendant
+de l’Œuvre conjurait les journalistes de ne pas
+oublier de publier son nom. Parmi les clergymen au
+costume sévère, les filles à marier d’un ministre de
+l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span> allaient et venaient, tels des oiseaux bariolés
+et chanteurs au milieu d’une bande de corbeaux.</p>
+
+<p>Lorsqu’un nombre suffisant de divinités fut assemblé,
+le Président prononça un discours d’une étendue considérable,
+et destiné à bien pénétrer les clergymen et
+autres philanthropes présents de cette conviction que la
+charité est une vertu. Afin de prouver cette assertion,
+il en appela à la Bible, au Koran et même aux Védas.
+Dès le début de ce discours on avait fermé la porte à
+coulisse qui séparait de la cuisine le pseudo-parc à bestiaux
+car la foule faisait beaucoup de bruit, des enfants
+vagissaient inconsidérément, enfin il ne semblait pas
+se dégager de la cohue des patients un vif désir d’entendre
+les aperçus moraux du Président. Quand le
+<i lang="en" xml:lang="en">speech</i> fut terminé, ces gens aux instincts grossiers,
+qui ne pensaient qu’à leurs satisfactions matérielles,
+n’en jacassaient que plus haut. Ils avaient rompu la
+barrière et surgirent dans la cuisine en se bousculant.
+Esther dut serrer ses bras contre sa poitrine, sans quoi
+ils eussent été disloqués. A la porte de la rue battait
+une houleuse cohue de gamins et de filles, faméliques
+et curieux. Mais toutes les cérémonies n’étaient pas encore
+accomplies : le président invita le rabbin à prendre la
+parole à son tour, et il y eut un second discours
+non moins long que le premier, et non moins éloquent
+dans le développement de cette thèse : que la charité
+est une vertu.</p>
+
+<p>Enfin deux pauvres furent admis. Le surintendant
+refoula courageusement le reste de la foule dans le
+pseudo-parc à bestiaux. Le cuisinier en chef, plongeant
+dans une marmite une énorme louche qui servait de
+mesure, remplit de soupe deux écuelles. Alors le rabbin
+leva les yeux au ciel, et dit les grâces :</p>
+
+<p>— Sois béni, ô Seigneur, Roi de l’Univers, toi qui créas
+toutes choses !</p>
+
+<p>Puis il goûta une cuillerée de la soupe ; et de même
+firent le président et plusieurs visiteurs. L’absorption
+du liquide suscita chez chacun des dégustateurs un identique
+sourire d’extase. Il est vrai, que pour cette soirée
+d’inauguration, la soupe était infiniment plus soignée
+qu’elle ne devait l’être dans la suite, alors que la majeure
+part de la viande serait comme de juste, confisquée
+par les cuisiniers à titre de petit et légitime bénéfice.</p>
+
+<p>Tandis qu’Esther luttait pour conquérir une place aux
+abords du Paradis, ces airs de dégustation béate lui
+faisaient venir l’eau à la bouche. Elle voyait déjà par la
+pensée, son frère Salomon, qu’elle aimait pour son
+courage, la gentille Rachel, la petite Sarah, bébé aux
+cris éternels, et son petit frère Ikey, se rassasiant enfin
+du délicieux liquide. Elle pensa aussi — mais en second
+lieu — à son père si stoïque et à sa grand’mère. Les
+Ansell n’avaient mangé chacun qu’une tranche de pain
+sec dans la matinée. Et voici : devant elle c’était la terre
+de Goshen, la terre promise que Joseph fit donner à
+ses frères par Pharaon, pays merveilleux, arrosé de
+fleuves de soupe, planté de piles de pains : des pains
+sans nombre, coupés par quartiers, par moitié, entiers
+aussi et rangés sur des rayons comme pour le repas
+d’un géant.</p>
+
+<p>Esther regardait avec avidité la tour à quatre pans
+construite avec ces matériaux comestibles ; elle grelottait
+sous le courant d’air qui lui mordait le dos, soufflant
+par un interstice soudain ouvert dans la foule
+entassée. Et ce courant d’air lui remit à l’esprit plus
+nettement ses petits frères et sœurs blottis à la maison
+près du foyer sans feu. Ah, quelle heureuse nuit allait
+être cette nuit ! Mais il ne faudrait pas leur laisser
+dévorer les deux pains en une fois : ce serait une extravagance
+coupable : un seul suffirait au festin, l’autre
+serait soigneusement mis de côté. « Et demain aussi est
+un jour » — comme la vieille grand’mère avait coutume
+de dire, dans son jargon oriental. Hélas, le banquet ne
+devait pas être consommé aussi vite que le supposait
+l’imagination d’Esther ; et il fallut que d’autres divinités
+et semi-divinités, en tabliers blancs, se missent
+à proposer et à soutenir avec éloquence et prolixité des
+motions de remerciements au président, au rabbin, à
+toutes les autres notabilités. Après quoi un visiteur français
+éprouva le besoin d’exprimer son admiration pour
+la charité anglaise. Enfin arriva le tour des estomacs
+angoissés. La foule grouillante et toujours bavarde
+avança lentement puis fit une puissante irruption par
+l’étroite ouverture qu’on lui avait laissée, brisant en
+chemin les vitres d’une fenêtre ; les semi-divinités
+joignirent les mains et sourirent d’un air inspiré ;
+d’ingénieux misérables tentèrent un mouvement tournant
+vers les marmites, par la porte réservée. Les filles
+du pasteur, ces jolis oiseaux-mouches, voletèrent au
+milieu des corbeaux célibataires. Les grandes louches
+firent « splash » en tombant dans les marmites, la
+soupe gargouilla en tombant dans les écuelles, le murmure
+des voix grandit, une vieille édentée, aux cheveux
+blancs et aux yeux chassieux, se plaignit en excellent
+anglais qu’on lui refusait la soupe, sous prétexte qu’on
+n’avait pas encore fait enquête sur sa situation ; et
+ses larmes mouillaient l’unique pain qu’elle eût reçu.
+Un Russe traité de la même manière se jeta sur les
+dalles, hurlant comme un chien.</p>
+
+<p>Enfin Esther put toucher sa part. Elle s’enfuit à
+travers le brouillard, réchauffée par la cruche serrée
+contre sa poitrine, évitant les heurts, et ses deux pains
+cachés dans son tablier.</p>
+
+<p>Elle volait presque en escaladant les marches de l’escalier
+sombre qui menait à sa mansarde de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span>.
+La petite Sarah pleurait avec rage. Esther, fière d’être
+l’ange de la délivrance, essaya de gravir à la fois les
+deux dernières marches de l’escalier, glissa… et tomba
+ignominieusement contre la porte de la mansarde. Elle
+vint s’abattre au milieu de la pièce, la cruche se brisa
+en mille morceaux ; la soupe odorante se répandit en
+flaque sur le parquet, coula sous les deux lits et, par les
+crevasses du plancher pourri s’écroula à l’étage inférieur.
+Esther éclata en sanglots, sa robe était toute
+graisseuse, ses mains saignaient, coupées par les débris.
+La petite Sarah devant ce désastre, s’arrêta de pleurer.
+Mosès Ansell n’était pas encore rentré de l’office du
+soir, mais la grand’mère dont la face était gelée et
+rougie par le froid de la mansarde, se dressant sur
+son grabat appela Esther « brise-tout ». Esther pleura
+davantage, car c’était une injustice. Elle n’avait jamais
+rien cassé depuis des années. Ikey, un gosse de quatre
+ans et demi aux yeux éveillés, se glissa près d’elle ;
+tous les Ansell avaient appris à voir dans l’obscurité,
+et pressant sa tête crépue contre son corsage murmura :
+« Cela ne fait rien, Esty, je te ferai coucher dans mon
+lit neuf. »</p>
+
+<p>La consolation de dormir dans ce lit imaginaire à la
+possession duquel Ikey rêvait constamment était sans
+doute efficace, car Esther remise sur pied sortit les
+deux pains de son tablier, tel un joueur insouciant qui
+jette sur le tapis vert sa bonne monnaie après la
+mauvaise. On aurait tout de même une revanche ce
+soir, on mangerait les deux pains en une fois. Un
+seul — moins la part réservée au repas du père — ne
+suffirait point à rassasier six estomacs voraces. Salomon
+et Rachel enthousiasmés par la vue des pains
+firent un bond, brisant la croûte avec les doigts.</p>
+
+<p>— Païens, cria la grand’mère : et les ablutions et la
+bénédiction ?…</p>
+
+<p>Salomon se faisait souvent appeler païen par la
+vieille. Il coiffa son bonnet et, se dirigeant vers le seau
+d’eau placé dans un coin de la pièce, y plongea ses
+mains. Il est à craindre que ni la quantité d’eau
+puisée, ni la surface de la main qui en fut aspergée
+n’ait atteint, dans cette occasion, le minimum commandé
+par les lois rabbiniques. Salomon termina cette
+opération en marmottant quelques mots qui avaient
+la prétention d’être de l’hébreu et il commençait à
+débiter la pieuse petite prière qui précède la consommation
+du pain. Rachel à qui son sexe féminin rendait
+moins obligatoire la cérémonie purificative, mordit
+furieusement dans son morceau. Mais elle fit une grimace.
+Salomon à son tour engloutit une énorme tranche,
+poussa un cri de dégoût, et cracha.</p>
+
+<p>Le pain avait été cuit sans sel. Il était immangeable.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">II<br>
+<span class="xsmall">LE <span lang="en" xml:lang="en">SWEATER</span></span></h2>
+
+
+<p>La catastrophe n’était pas complète. Quelques maigres
+effilochures du bouilli dont le suc avait servi à corser
+la soupe s’étalaient par terre ou adhéraient encore aux
+débris de la cruche. Salomon dont la tête crépue abondait
+en ressources, découvrit ces filaments et décida sans
+hésiter de combattre la fadeur du pain par le goût de
+la viande.</p>
+
+<p>A ce moment on frappa fortement à la porte et la
+pièce sembla s’illuminer. C’était Becky Belcovitch.</p>
+
+<p>— Qu’avez-vous fait ? dit-elle. Est-ce que c’est à faire,
+de laisser couler des choses à travers le plafond !</p>
+
+<p>Becky Belcovitch était une belle fille joviale et grasse,
+dont les joues vermeilles paraissaient fort étranges en
+ce pays de pâles figures. Elle était coiffée d’une masse
+de cheveux noirs dont les boucles devaient évidemment
+moins à la nature qu’au petit fer et aux papillotes.
+Elle était, à ses moments de loisirs, la grande coquette
+de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span> et ses triomphes féminins troublaient
+même ses heures de travail. Car, âgée de seize ans, elle
+consacrait les plus belles heures de sa belle jeunesse à
+la confection des boutonnières. Mais dans l’Est de
+Londres, tout le monde sait, ce que vous ignorez, qu’il
+y a boutonnières et boutonnières : celles qui sont faites
+à la six-quatre-deux, pour les vêtements tout faits, et
+les autres, réservées aux vêtements des <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span>.
+Becky avait la spécialité des boutonnières soignées,
+faites avec du fil fin. Elle les cousait dans l’atelier de
+son père, qui était plus confortable que celui d’un
+étranger, et dont la disposition permettait d’éluder les
+lois sur le travail.</p>
+
+<p>Ce soir-là Becky était resplendissante de soie et de
+bijoux, son impertinent petit nez se busquait davantage,
+dans une félicité insolente. En la voyant, nul
+n’aurait pensé que cette belle demoiselle travaillait
+dans les boutonnières.</p>
+
+<p>Avec volubilité, en patois <i>yiddish</i>, la vieille lui conta
+l’incident de la cruche cassée. Esther, encore une fois,
+frémit sous les injures orientales et métaphoriques de
+sa grand’mère.</p>
+
+<p>— Si la famille meurt de privations, conclut-elle,
+que son sang retombe sur la tête de ma petite-fille.</p>
+
+<p>— Eh bien pourquoi du moins n’essuies-tu pas,
+petite sotte, fit Becky. Tout est tombé en bas sur le dos
+de Pesach, le fiancé de ma sœur. Vas-tu lui payer un
+habit neuf ?</p>
+
+<p>— Je suis bien fâchée, Becky, dit Esther, faisant effort
+pour contenir le tremblement de sa voix.</p>
+
+<p>Et tirant d’un coin mystérieux un torchon sale, elle
+se mit à genoux et commença d’essuyer pour implorer
+son pardon.</p>
+
+<p>Becky sifflota et redescendit chez elle pour assister
+aux solennités du contrat de fiançailles de sa sœur — car
+telle était l’explication de sa mirifique toilette, de
+ses boucles d’oreilles éclatantes, de sa broche massive,
+et de la transformation de l’atelier-chambre-à-coucher
+des Belcovitch, en une salle brillante de lumières.
+Quatre becs de gaz aux tuyaux longs et minces jouaient
+le rôle de torches nuptiales. Sur une longue table,
+étroite, recouverte d’une nappe blanche, on avait disposé
+des bouteilles de rhum et de gin, des biscuits et
+des fruits, le tout éclairé par deux bougies fichées en
+de hauts chandeliers de cuivre. Autour de cette table,
+étaient assis des Polonais au teint bruni, proprement
+habillés et pour la plupart en chapeau haut de forme.
+Quelques femmes vêtues de manteaux et de robes de
+soie, des chaînes d’or roulées autour de leur cou mal
+lavé, se tenaient à quelque distance de ce groupe. Un
+homme au dos voûté, à la barbe noire, aux yeux troubles,
+couvert d’un veston râpé et coiffé d’un bonnet noir,
+une longue boucle en tire-bouchon pendant de chaque
+côté des tempes, mangeait des amandes et du raisin
+sec, assis à la place d’honneur, réservé au <i>Maggid</i> (Rabbin).
+Devant lui se trouvaient des plumes, de l’encre
+et un rouleau de parchemin : le texte du contrat.</p>
+
+<p>Les dommages-intérêts pour rupture des fiançailles y
+étaient stipulés d’avance et sans distinction de sexe.
+Chacun des deux conjoints devait en cas de rupture
+payer dix livres par forme de compensation. Israël est
+un peuple pratique et sans préjugés. Il sait que la
+romance, le clair de lune, sont de bien belles choses,
+mais que, derrière leur voile étincelant, se cache sous
+terre la réalité sévère et les faiblesses de l’humaine
+nature. Juste au moment où Becky rentrait, les deux
+partis étaient en train de signer le contrat. Le fiancé,
+qui boitait un peu d’une jambe, était un homme robuste
+et grand, nommé Pesach Weingott. Cordonnier
+de son état, il savait interpréter le Talmud et jouer
+du violon ; d’ailleurs, incapable de gagner sa vie. Il
+épousait Fanny Belcovitch, parce que ses beaux-parents
+s’étaient engagés à le loger et à le nourrir pendant un
+an, et aussi parce qu’il avait quelque penchant pour
+la jeune fille. Fanny, grasse et molle, blonde de teint
+et lymphatique d’aspect, n’était plus dans sa première
+jeunesse. Moins favorisée par la nature que sa sœur,
+elle était en revanche plus gracieuse et plus aimable.
+Elle savait chanter d’une voix douce en anglais et en
+« jargon » juif, et jadis avait figuré, pour dix shillings
+par semaine, dans une pantomime. Une autre fois,
+même, elle avait eu presque un rôle : elle brandissait
+un poignard contre un midshipman trop entreprenant.
+Mais depuis longtemps elle avait abandonné les planches
+pour devenir le bras droit de son père à l’atelier. Elle
+confectionnait des vêtements du matin au soir, assise
+à une grosse machine à coudre, dont la pédale était
+très lourde. Avant ses amours avec Pesach Weingott elle
+se plaignait souvent d’avoir mal dans le dos et dans
+la poitrine.</p>
+
+<p>Lorsque le contrat fut signé il y eut un brouhaha de
+félicitations (<i>Mazoltov, Mazoltov</i>, « Bonne chance ») et
+beaucoup de poignées de mains ; des remarques, graves
+ou facétieuses, s’entrecroisaient en juif avec des phrases
+de russe et de polonais corrompu. Verres et coupes
+furent brisés, à la vieille mode, en commémoration de
+la fragilité des choses de ce monde. (Les Belcovitch
+avaient, pour cette occasion, réservé leur vaisselle fêlée.)
+On exprima aussi l’espoir que M. et M<sup>me</sup> Belcovitch vécussent
+assez pour assister au mariage de leur autre
+fille et qu’ils pussent voir les filles de leurs filles à
+leur tour sous la <i>Chuppah</i>, c’est-à-dire le baldaquin
+nuptial. Les joues cependant endurcies de Becky rougirent.</p>
+
+<p>Au n<sup>o</sup> 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span> tout le monde parlait yiddish,
+sauf la jeune génération et encore celle-ci employait cette
+langue pour parler aux aînés. Ce fut dans le patois que
+M<sup>me</sup> Belcovitch s’écria :</p>
+
+<p>— J’ai toujours dit qu’aucune de mes filles n’épouserait
+un Hollandais.</p>
+
+<p>Telle avait toujours été la préoccupation dominante
+de la famille et elle monta aux lèvres de la mère en ce
+moment joyeux. Le Juif hollandais lui semblait placé
+aussi bas que le chrétien dans la hiérarchie des gendres
+possibles. Les Juifs espagnols, les premiers arrivés de
+Hollande après la Restauration, sont une classe à part
+et couvrent du même mépris les Ashkenazim, Polonais
+ou Danois venus après eux. Mais cela n’empêche pas
+le Polonais et le Hollandais de se mépriser mutuellement.
+Pour un Juif hollandais ou russe, un « Polak »,
+c’est-à-dire un Juif polonais est une créature misérable ;
+et rien ne peut être comparé au mépris avec lequel le
+« Polak » considère à son tour le « Lithuanien », cet
+être dégradé, qui prononce Shibboleth et dit <i>i</i> au lieu
+de prononcer <i>ou</i>. Imiter la prononciation du juif lithuanien
+procure au juif polonais le même sentiment
+de supériorité que le juif anglais tire de son incapacité
+à bien prononcer l’hébreu : incapacité qui constitue son
+titre à la prééminence sur les émigrés récents. Et
+pourtant un souffle de solidarité pénètre toutes ces variétés
+jalouses. Les Juifs de Hollande vivent parqués
+dans un quartier appelé « Le Campement hollandais »,
+mangent avec voracité, et monopolisent en quelque sorte
+le commerce ambulant des glaces à deux sous, des pois
+chauds, de la taillerie de diamants, des concombres, des
+harengs et des cigares. Ils ne sont pas aussi roublards
+que les Russes. Leurs femmes se distinguent des autres
+Juives par la flaccidité de leur gorge. Quelques-unes
+sont coiffées de petites chapes de laines et portent des
+sabots.</p>
+
+<p>Rien n’étonna plus Esther que de lire dans ses livres
+de classe que le trait distinctif du caractère hollandais
+est la propreté. Cherchant vainement autour d’elle les
+figures et le linge scrupuleusement lavés et les parquets
+lessivés, elle ne retrouvait dans la réalité qu’un
+seul des traits indiqués par ses lectures : l’usage immodéré
+du tabac.</p>
+
+<p>Les Juifs allemands gravitent autour des Juifs Polonais
+ou russes ; et les Juifs français restent pour la
+plupart en France. Le français est peut-être la seule
+langue qui ne se parle pas dans le ghetto de Londres,
+qui est pourtant un quartier essentiellement cosmopolite.</p>
+
+<p>— J’avais toujours dit qu’aucune de mes filles n’épouserait
+un Hollandais.</p>
+
+<p>M. Belcovitch parlait comme s’il n’avait pas encore
+une fille à marier. M<sup>me</sup> Belcovitch insista cependant
+après son époux :</p>
+
+<p>— Je ne donnerais pas, dit-elle, mon mouchoir de
+poche à un Hollandais, encore moins mon Alte ou ma
+Becky. Quels nez ils ont ! Ils ne sont pas restés derrière
+la porte au moment où le Tout-Puissant les distribuait :
+et leur hypocrisie est en proportion de leur nez.</p>
+
+<p>L’assistance approuva, et un convive doué d’un organe
+puissant, le cacha dans un mouchoir de couleur,
+sous prétexte de se moucher.</p>
+
+<p>— Que le Tout-Puissant soit béni, pour leur avoir
+donné des nez plus grands qu’à nous, dit le Maggid,
+puisque c’est avec ça qu’ils parlent.</p>
+
+<p>Un éclat d’hilarité salua cette saillie. D’ailleurs l’esprit
+du Maggid était apprécié même hors de la prédication
+en chaire. Pour un chrétien ce séparatisme nasal
+eût semblé la guerre des borgnes contre les aveugles.
+Profitant du rire général et murmurant en Hébreu,
+« La Vie soit avec nous », le Maggid se versa un verre
+de rhum et l’avala d’un trait. Puis il ajouta :</p>
+
+<p>— Ils devraient appeler leur parler non la langue
+hollandaise mais le « nez » hollandais.</p>
+
+<p>— Eh oui, je m’étonne toujours comment ils peuvent
+se comprendre, dit M<sup>me</sup> Belcovitch, avec leur « <i>chatou-chayaca-liguéwise
+poupa</i> ». Elle rit bruyamment, heureuse
+de son addition onomato-poétique au vocabulaire
+yiddish, serrant les narines pour augmenter l’effet.
+C’était une femme petite, souffreteuse, aux yeux noirs,
+au menton pointu, avec la perruque dont aucune femme
+vertueuse ne peut se passer. Car une femme mariée doit
+sacrifier sa chevelure sur l’autel de l’hyménée, de peur
+qu’elle ne s’en serve pour tendre des pièges au sexe
+mâle par ces appâts sensuels. Il est oublié dans les rites
+qu’un mari aussi est un homme. La tête de M<sup>me</sup> Belcovitch
+n’était pas complètement tondue, car une mèche
+des cheveux bruns sortait de dessous la perruque, ne
+coïncidant même pas avec la raie rectiligne de la partie
+centrale.</p>
+
+<p>Pendant ce temps Alte (ou autrement Fanny) tenait
+les mains de son fiancé, avec un remords de conscience,
+car elle était seule à savoir que des globules de sang
+batave couraient dans le sang du jeune homme. Pesach
+possédait un oncle hollandais. Il y avait un autre mystère.
+Ni Alte ni Fanny n’étaient le vrai nom de la jeune
+fille. Elle était le premier enfant qui eût survécu dans
+la famille. Tous les autres étaient morts peu après leur
+naissance. Désespérés par une infortune plus cruelle que
+la stérilité, les Belcovitch avaient consulté un vieux
+rabbin polonais qui leur avait fait cette singulière déclaration :
+l’excès même de leur amour pour leur progéniture
+avait, leur dit-il, provoqué la colère de Dieu. A
+l’avenir personne, sauf eux-mêmes, ne devait connaître
+le véritable nom de leur enfant, jusqu’à son mariage.
+Et le ciel alors, n’entendant point parler d’eux, oublierait
+peut-être de les châtier dans la personne de l’objet
+de leur affection. La ruse réussit et Alte attendait anxieusement
+de changer à la fois, sous la <i>Chuppah</i>, de
+nom et de famille ainsi que de prénom, et de satisfaire
+la curiosité qui la hantait à ce sujet. Jusque là sa mère
+l’avait appelée « Alte » ce qui veut dire « aînée » et
+peut sembler une appellation agréable à un enfant
+mais frappe péniblement les oreilles d’une jeune fille
+arrivée à une maturité assez avancée. Parfois M<sup>me</sup> Belcovitch
+se prenait même à l’appeler « Fanny ». Pourquoi
+pas, puisque bien souvent elle se donnait elle-même
+ce nom de Belcovitch, bien qu’en réalité elle s’appelât
+Kosminski ?</p>
+
+<p>Voilà comment cette métamorphose s’était opérée. La
+première fois que « Alte » alla à l’école du quartier, la
+directrice lui demanda son nom : la petite « Alte » ne
+possédait pas encore assez d’anglais pour comprendre
+la question, mais elle s’était bien aperçue que la maîtresse
+d’école en s’adressant aux précédentes élèves, avait
+proféré les mêmes sons, et celles qui n’avaient pas répondu
+avaient été grondées, tandis que la dernière était
+sortie triomphalement de l’épreuve rien qu’en prononçant :
+« Fanny Belcovitch ». Et jugeant qu’il n’y avait
+rien de mieux à faire que d’imiter cette triomphatrice,
+Alte avait répété : « Fanny Belcovitch ».</p>
+
+<p>— Fanny Belcovitch ? dites-vous ? fit la directrice la
+plume en l’air.</p>
+
+<p>Alte secoua vigoureusement sa tête blonde en signe
+d’affirmation.</p>
+
+<p>— Fanny Belcovitch — répéta-t-elle, prononçant les
+syllabes plus distinctement cette fois.</p>
+
+<p>Le maîtresse se tourna vers son adjointe :</p>
+
+<p>— C’est étonnant comme les noms se répètent. Deux
+fillettes l’une après l’autre qui portent exactement le
+même !</p>
+
+<p>On était d’ailleurs accoutumé dans l’Ecole à ces coïncidences
+à cause de la parenté de tribu entre élèves ;
+il n’y avait guère pour toutes qu’une demi-douzaine
+de noms.</p>
+
+<p>M. Kosminsky mit plusieurs années à comprendre
+que « Alte » l’avait répudié. Lorsqu’il eut compris il
+n’en éprouva point de chagrin et accepta son sort.
+Comme sa femme Chayah, graduellement il se persuada
+qu’il était un Belcovitch ou que du moins Belcovitch
+était la traduction anglaise de Kosminsky.</p>
+
+<p>Heureusement ignorant des attaches hollandaises de
+Pesach Weingott, Bear Belcovitch étalait une hospitalité
+prodigue. On ne signe pas un contrat de mariage
+tous les jours. C’est pourquoi sans récriminer il avait
+consacré jusqu’à dix shillings aux dépenses du festin.</p>
+
+<p>Il portait un chapeau haut de forme, une redingote
+noire bien conservée ; et son gilet largement ouvert
+sur un plastron étincelant montrait une chaîne de
+montre massive. C’étaient là ses vêtements de Sabbat
+et, comme l’institution du Sabbat elle-même, ils dataient
+d’une haute antiquité. La chemise servait pour sept
+Sabbats — une semaine de Sabbats — . Ses bottines
+avaient aussi le cirage du Sabbat. Il avait acheté son
+chapeau la première fois qu’il avait rempli les fonctions
+de <i>Baal Habaas</i>, c’est-à-dire « respectable pilier » de la
+synagogue. Car même dans la <i>Chevrah</i> la plus insignifiante,
+le chapeau haut de forme vient immédiatement
+après les Tables de la Loi, dans l’ordre des choses
+saintes, et quiconque ne le porte pas, n’oserait aspirer
+aux dignités consistoriales. L’éclat de ce haut de forme
+avait quelque chose de miraculeux, si l’on considère
+qu’il avait été exposé à toutes les brises et à tous les
+temps. Ce n’est point que M. Belcovitch ne possédât un
+parapluie. Il en avait deux au contraire. Un en belle
+soie, tout neuf et un autre, horrible mélange de baleines
+brisées et de lambeaux de coton. Becky lui avait fait
+cadeau du premier pour éviter à la famille le déshonneur
+de le voir sortir avec l’ancien. Mais M. Belcovitch
+n’avait jamais voulu porter le nouveau parapluie pendant
+la semaine parce qu’il était trop beau et quant aux
+jours de Sabbat on sait bien que c’est péché que de
+porter un parapluie. Ainsi resta vain le sacrifice de
+Becky ; pur objet d’orgueil pour son vaniteux possesseur,
+il fut laissé à la maison.</p>
+
+<p>Kosminsky, ou Belcovitch, qui avait eu à lutter durement
+pour l’existence n’avait point l’habitude de rien
+gaspiller. C’était un homme grand et robuste, de cinquante
+ans environ, aux cheveux grisonnants, pour qui
+la vie signifiait travail ; travail : argent, et argent : économies.
+Dans les livres bleus du Parlement, dans les
+journaux anglais et au Club socialiste de <span lang="en" xml:lang="en">Berner Street</span>
+on l’appelait un « <span lang="en" xml:lang="en">sweater</span> », un exploiteur de la sueur
+humaine, et les journaux comiques le représentaient
+avec une panse rebondie et un sourire onctueux : mais
+lui se croyait bien naïvement un citoyen industrieux et
+même philanthrope, vivant dans la crainte du Seigneur.
+Il traitait les autres comme il avait été traité lui-même.
+Il ne voyait pas pourquoi les immigrants pauvres ne
+vivraient point avec six francs par semaine, durant le
+temps qu’il leur enseignait la façon de se servir d’un
+fer à repasser ou d’une machine à coudre. Ils étaient
+encore, à ce prix-là, beaucoup mieux qu’en Pologne.
+Combien il eût été heureux d’un tel salaire aux jours
+terribles de son arrivée en Angleterre alors qu’il voyait
+mourir de faim sa femme et ses deux enfants et que la
+seule chose qui l’empêcha de convertir en poison ses
+derniers quatre sous, fut son ignorance du mot « poison »
+en anglais. Et de quoi vivait-il maintenant ? La
+poule, le boisseau de haricots et la morue que Chayah
+achetait pour le Sabbat, suffisaient presque pour la
+moitié de la semaine ; un quart de café durait huit
+jours, le marc étant « repassé » jusqu’à perte complète
+de toute saveur et de toute couleur. Le pain noir, les
+pommes de terre et les harengs saurs constituaient le
+régime ordinaire des autres jours. Non, personne ne
+pouvait accuser Bear-Belcovitch de s’engraisser de la
+sueur et des entrailles de ses employés. Le mobilier
+était des plus primitifs et réduit au strict indispensable.
+Aucun instinct esthétique ne poussait les Belcovitch à se
+procurer autre chose que les nécessités strictes de l’existence — sauf
+en ce qui concerne la vêture — . Les seules
+concessions faites aux beaux-arts étaient une Mizrah
+peinte grossièrement et accrochée au mur oriental de
+la pièce pour indiquer le côté où le juif doit se tourner
+pour faire sa prière, et la glace de la cheminée entourée
+de papier jaune — afin de préserver la dorure du
+cadre des injures des mouches — et ornée à chaque
+coin de roses artificielles que l’on renouvelait une fois
+par an, à Pâques.</p>
+
+<p>Bear Belcovitch avait vécu plus somptueusement en
+Pologne où il possédait une cuvette de cuivre pour les
+ablutions, une aiguière également en cuivre, des cuillers
+d’argent, un calice de consécration en argent, et
+un buffet avec des panneaux vitrés. Et souvent il pensait
+avec amour à ces reliques disparues. Mais il n’avait
+rien emporté de tout cela, sauf la literie et encore avait-il
+vendu celle-ci en Allemagne durant le trajet. Il avait
+débarqué à Londres avec une famille de trois personnes
+et trois <span lang="de" xml:lang="de">groschen</span>.</p>
+
+<p>— Le croiriez-vous, Pesach ? fit Becky aussitôt qu’elle
+put se frayer un chemin jusqu’à son futur beau-frère
+à travers la haie des convives qui le congratulaient. La
+tache que vous voyez là, c’est de la soupe ! Et elle indiquait
+le plafond sali au-dessus de leur tête. Cette bécasse
+de petite Esther a laissé tomber tout ce qu’elle
+avait rapporté de la distribution de charité.</p>
+
+<p>— <i>Achi Nebbich</i>, pauvre petite, s’écria M<sup>me</sup> Kosminski,
+qui était dans un état d’exceptionnel attendrissement,
+ils doivent mourir de faim là-haut ! le père est sans
+travail.</p>
+
+<p>— Sais-tu, mère, fit Fanny, nous devrions leur donner
+notre soupe. La tante Léah nous en a rapporté.
+N’avons-nous pas pour aujourd’hui un autre souper ?</p>
+
+<p>— Mais que dira leur père ? fit tout bas la vieille.</p>
+
+<p>— Oh ! il ne s’en apercevra même pas. Il ignore même,
+je crois, que le fourneau a ouvert ce soir. Laisse-moi
+faire, mère !</p>
+
+<p>Et Fanny, lâchant la main de Pesach, se glissa dans
+la chambre à coucher qui servait en même temps de
+cuisine et porta à l’étage supérieur le pot encore fumant.
+Pesach la suivait avec quelques tranches de
+pain, l’éclairant d’un bout de chandelle, qui s’éteignit
+juste au point terminus du voyage. Au moment où les
+fiancés disparaissaient, les convives clignèrent des yeux
+et tirèrent de l’Ancien Testament, ainsi que du Talmud,
+des citations grivoises. Mais les amoureux lorsqu’ils sortirent
+de la mansarde des Ansell ne songèrent même
+pas à s’embrasser. Seulement ils avaient les yeux humides,
+et lorsque doucement, la main dans la main,
+ils redescendirent l’escalier, il leur parut qu’ils s’aimaient
+plus profondément. C’est ainsi que la Providence
+envoya à des gens plus nécessiteux que les
+Belcovitch la soupe que ceux-ci, par une vieille habitude
+d’économie, avaient été chercher au fourneau
+philanthropique, ce qui prouve que, dans le double
+sens du mot, un bienfait n’est jamais perdu. Ce ne
+fut pas le seul que fit le Seigneur par l’intermédiaire
+de l’heureux père de la fiancée. Peu après en effet, un
+coreligionnaire de celui-ci apparut sur la scène enveloppé
+d’une longue capote et la figure défaite. C’était
+un nouvel immigrant, débarqué depuis quelques heures
+à peine et qui n’apportait avec lui pour tout bagage que
+beaucoup de foi en Dieu et dans la composition aurifère
+du pavé de Londres. Une fois débarqué, jetant à peine un
+coup d’œil sur la Métropole, il avait demandé où était
+la synagogue. Puis ses dévotions accomplies, il était allé
+trouver M. Kosminski-Belcovitch, dont l’adresse, inscrite
+sur un chiffon de papier, l’avait accompagné dans
+son voyage comme un talisman. Dans sa ville natale,
+où les Juifs gémissaient sous la persécution, la renommée
+de Kosminski, le pionnier, le Crésus, tenait de la légende.
+M. Kosminski se trouvait donc préparé à ces éventualités.
+Il alla dans sa chambre à coucher, tira une lourde
+caisse de dessous son lit, l’ouvrit et plongea la main
+dans un sac en toile sale plein de pièces de cuivre.
+L’instinct de générosité qui le dominait ce jour-là, lui
+fit compter quarante-huit pièces. Il les porta au « <span lang="en" xml:lang="en">greener</span> »
+entre ses paumes superposées et l’étranger ignorant
+qu’il devait cette largesse aux fiançailles de Fanny
+vit la fortune dans cette poignée de monnaie. Il s’en
+alla le cœur gonflé de gratitude et sa poche contenant
+quatre douzaines de farthings. On le recueillit à l’asile
+des Juifs pauvres, qui lui avait été indiqué par son
+coreligionnaire et où on lui donna de la soupe chaude.
+Kosminski rentra dans la salle de fête tressaillant de
+la tête aux pieds, du doux frémissement que donne une
+conscience satisfaite. Il caressa la tête crépue de Becky
+et dit :</p>
+
+<p>— Eh bien, Becky, quand donc dansera-t-on à ta
+noce à toi ?</p>
+
+<p>Becky secoua ses boucles. Les jeunes gens ne pouvaient
+avoir les uns des autres une opinion pire que
+celle que Becky avait d’eux tous. Elle acceptait leurs
+hommages avec plaisir et cependant ne leur en savait
+aucun gré. Les amoureux pullulaient autour d’elle
+comme les baies sur un groseillier au printemps, ou
+plutôt, comme sa mère disait dans son jargon réaliste,
+ces <i>Chasanim</i> ressemblaient à une meute de chiens de
+rues. Les adorateurs de Becky assiégeaient son escalier
+avant qu’elle fût levée ; l’amour les rendait de plus
+en plus matineux, chacun désirant être le premier à
+souhaiter le bonjour à cette Pénélope de la couture. On
+disait que les succès industriels de Kosminski, étaient
+dus à la beauté de Becky, cette fleur de la jeunesse travailleuse
+éclose dans l’atelier du Laban de l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span>.</p>
+
+<p>— Je ne veux point imiter Fanny, dit-elle cependant
+en confidence à Pesach Weingott, dans le courant de
+la soirée.</p>
+
+<p>Il sourit indulgemment.</p>
+
+<p>— Fanny a toujours été terre à terre, continua Becky ;
+quant à moi j’ai toujours dit que je n’épouserai qu’un
+<i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i>.</p>
+
+<p>— Mais j’ose dire, riposta Pesach, piqué par cette déclaration,
+que Fanny aurait pu si elle avait voulu, épouser
+elle aussi un <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>.</p>
+
+<p>Pour Becky un <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i> était un employé ou un
+maître d’école, un être qui ne travaille pas de ses
+mains et ne fait que gratter du papier ou fouetter les
+petits enfants. Ses vues matrimoniales étaient caractéristiques.
+Elle méprisait la profession de ses parents
+et comptait se marier en dehors de leur classe. Eux, de
+leur côté, ne pouvaient comprendre ce désir de devenir
+autre chose que ce qu’ils étaient.</p>
+
+<p>— Je ne dis pas que Fanny n’aurait pas pu le faire,
+répondit Becky, je dis seulement que personne ne peut
+appeler son mariage un beau mariage.</p>
+
+<p>— Et toi tu fais trop de manières, gronda M. Belcovitch.
+Tu vises trop haut ! Becky secoua la tête.</p>
+
+<p>— Je viens de recevoir mon nouveau corsage, dit-elle
+à un jeune homme, présent à la fête par grâce spéciale.
+Il faudrait que vous me voyiez avec. J’ai l’air d’une
+dame.</p>
+
+<p>— Oui, fit Madame Belcovitch avec orgueil, ça brille
+au soleil.</p>
+
+<p>— Est-ce qu’il ressemble à celui de Bessie Sugarman ?
+questionna le jeune homme.</p>
+
+<p>— Bessie Sugarman, répéta Becky irritée, elle achète
+tous ses costumes à tempérament. Elle fait la fière, mais
+ses bijoux sont payés à la petite semaine.</p>
+
+<p>— Si tant est qu’elle les paie, observa Fanny, en tournant
+vers sa sœur son visage rayonnant.</p>
+
+<p>— Ne sois pas jalouse, Alte, dit la mère. Lorsque je
+gagnerai à la loterie je t’achèterai aussi un corsage.</p>
+
+<p>Presque tous les émigrants juifs jouaient à la loterie
+de Hambourg et c’était une invasion chez les marchands
+de billets quand par hasard un habitant du Ghetto avait
+gagné seulement sa mise. L’espérance d’une fortune
+subite colorait l’horizon de ces pauvres gens comme les
+éclairs de chaleur traversent les nuits d’été ; elle illuminait
+les mornes perspectives de leur avenir. La loterie
+mettait hors d’eux-mêmes les possesseurs de billets, et
+introduisait dans leur vie un élément qui leur faisait
+oublier leur quotidien travail d’esclave.</p>
+
+<p>Le travailleur anglais, n’ayant pas cet exutoire des
+loteries d’Etat, relève la monotonie de son existence en
+prenant un intérêt, d’ailleurs très indirect, à l’amélioration
+de la race chevaline.</p>
+
+<p>— Allons, Pesach, encore un verre de rhum, dit
+M. Belcovitch à son futur gendre et pensionnaire.</p>
+
+<p>— Oui, avec plaisir, après tout on ne se fiance pas
+tous les jours.</p>
+
+<p>Le rhum était de la fabrication de M. Belcovitch. Les
+ingrédients qu’il employait demeuraient mystérieux,
+mais le parfum de ce breuvage se répandait à travers
+l’atmosphère jusqu’aux recoins les plus cachés de la
+maison. Même les habitants des mansardes se demandaient
+en aspirant l’air, d’où venait cette odeur de térébenthine.
+Pesach dégustait la décoction en murmurant :
+« à votre santé ». Son gosier lui sembla devenu
+la cheminée d’un steamer et il avait des larmes dans ses
+yeux lorsqu’il reposa son verre.</p>
+
+<p>— Oh ! que c’est bon, murmura-t-il.</p>
+
+<p>— Les Anglais n’en boivent pas de pareil, hein ? fit
+M. Belcovitch.</p>
+
+<p>— L’Angleterre, répéta Pesach avec un indicible mépris.
+Quel pays ! « <i lang="en" xml:lang="en">Daddle doo</i> » y est une langue, et le
+<span lang="en" xml:lang="en">gingerbeer</span> une liqueur.</p>
+
+<p>« <i lang="en" xml:lang="en">Daddle doo</i> » était la manière dont Pesach prononçait
+« <span lang="en" xml:lang="en">That will do</span> », « Cela peut aller ». C’était un des
+premiers mots anglais qu’il avait saisi et la puérilité de
+cette expression le rendait facétieux. Il leur semblait que
+cette locution dégageait une odeur de nursery : lorsqu’une
+nation traduit ainsi ses sentiments, on n’a plus
+lieu de s’étonner que la bière de gingembre soit considérée
+par elle comme un breuvage.</p>
+
+<p>— Vous n’aurez pourtant rien de plus fort que le
+<i lang="en" xml:lang="en">gingerbeer</i> quand nous serons mariés, fit Fanny en riant,
+je ne veux pas avoir pour mari un buveur.</p>
+
+<p>— Alors j’en boirai tant que je me griserai, riposta
+Pesach en riant.</p>
+
+<p>— On ne peut pas, fit Fanny avec un large sourire.</p>
+
+<p>Dans les premiers cercles anglo-juifs avec lesquels
+Pesach s’était trouvé en relations, le <i lang="en" xml:lang="en">gingerbeer</i> était la
+boisson favorite. Généralisant presque aussi vite que
+s’il avait à écrire un livre sur les mœurs du pays, il
+en avait conclu que c’était là le breuvage national.</p>
+
+<p>Depuis longtemps déjà il avait découvert sa méprise,
+mais la direction que prenait la conversation, fit penser
+à Becky qu’elle pouvait décocher un trait à Pesach.</p>
+
+<p>— Un de ces jours, lui dit-elle, j’ai envie de vous
+envoyer un « valentin ».</p>
+
+<p>Pesach rougit et ceux qui étaient dans la confidence
+s’esclaffèrent. C’était une allusion à une autre des erreurs
+commises par Weingott. Un jour qu’en compagnie d’un
+autre « <span lang="en" xml:lang="en">greener</span> » il contemplait un étalage de libraire,
+les deux étrangers avaient eu grand peine à comprendre
+ce que pouvaient signifier ces monstrueuses caricatures.
+Cependant Pesach avait compris que les <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span>
+microcéphales et à jambes torses et les dames avec la
+tête énorme et une toute petite chemise, représentaient
+les paysans anglais épars dans les villages du pays.</p>
+
+<p>— Le jour du mariage, répliqua Pesach à Becky, ce
+ne sera point la saison des valentins.</p>
+
+<p>— C’est dommage, dit Becky en secouant ses boucles
+noires, vous feriez un bien drôle de couple.</p>
+
+<p>— C’est bon, Becky, fit Alte, avec bonne humeur. Ton
+tour arrivera et nous allons bien nous moquer de toi.</p>
+
+<p>— Ah non pas, qu’ai-je donc besoin d’un homme,
+moi ?</p>
+
+<p>Le bras du jeune homme spécialement invité à la
+solennité l’enserrait au moment où elle prononçait
+ces paroles.</p>
+
+<p>— Tu te marieras comme tout le monde, Becky, dit
+Alte reprenant la conversation avec sa sœur. Ne fais
+pas de manières.</p>
+
+<p>— Ce ne sont point des manières. C’est ma façon de
+penser. Qu’ai-je à faire des hommes qui viennent ici.
+Ce ne sont pas des messieurs.</p>
+
+<p>— Laissez-moi le temps de gagner à la loterie, Becky,
+dit le jeune homme.</p>
+
+<p>— Alors pourquoi ne prenez-vous pas un autre ticket,
+demanda Sugarman le Shadchan<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> qui sembla surgir
+de l’autre bout de la pièce. C’était un des plus
+grands talmudistes de Londres, un homme à figure
+hâve et famélique, aux traits âpres mais intelligents.
+Regardez Mrs Robinson, je viens de lui faire gagner
+plus de vingt livres et dire qu’elle ne m’en a pas donné
+plus de deux. J’appelle cela une honte.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Le Marieur.</p>
+</div>
+<p>— Vous lui avez volé deux autres livres, observa
+Becky.</p>
+
+<p>— Comment le savez-vous donc ? questionna Sugarman
+stupéfié.</p>
+
+<p>Becky cligna des yeux et secoua sa tête d’un air
+entendu.</p>
+
+<p>— Ça me regarde, dit-elle, vous ne le saurez pas.</p>
+
+<p>La liste du tirage et des numéros gagnants était si
+compliquée, que Sugarman avait eu mainte occasion de
+rouler ses clients.</p>
+
+<p>— Je ne vous vendrai plus de tickets, à vous, fit-il à
+Becky avec indignation.</p>
+
+<p>— Oh, je m’en moque bien.</p>
+
+<p>— Toi, tu te moques de tout, dit M<sup>me</sup> Belcovitch, saisissant
+l’occasion pour admonester sa fille. Et dire
+que tu n’as même pas pensé à m’apporter ma médecine
+ce soir. Tu la trouveras sur la planche du placard
+de la chambre à coucher.</p>
+
+<p>Becky fit une mine impatientée. Alors le jeune homme
+offrit d’aller la chercher.</p>
+
+<p>— Non, il n’est pas convenable qu’un jeune homme
+entre dans ma chambre à coucher en mon absence, fit
+M<sup>me</sup> Belcovitch, en rougissant.</p>
+
+<p>Becky s’exécuta.</p>
+
+<p>— Vous savez, fit M<sup>me</sup> Belcovitch, s’adressant au jeune
+homme, que je souffre beaucoup des jambes. L’une est
+enflée et l’autre toute desséchée.</p>
+
+<p>— Ah, comment cela vous est-il venu ? dit le jeune
+homme d’un air compatissant.</p>
+
+<p>— Le sais-je seulement ? Je suis née comme ça. Ma
+pauvre mère avait des jambes bien conformées. Si j’avais
+la tête d’Aristote, je pourrais peut-être savoir pourquoi
+mes jambes sont si mal faites. Mais ça marche comme
+ça quand même.</p>
+
+<p>Le respect que les Juifs professent pour Aristote est
+probablement dû à ce fait que le vulgaire le prend pour
+un philosophe juif. L’assertion que la philosophie d’Aristote
+est d’origine israélite a été avancée par un poète du
+moyen-âge, Jehuda Halevi, et soutenue par Maïmonide.
+La légende veut que lorsque Alexandre arriva en
+Palestine, il était accompagné d’Aristote. A Jérusalem
+le philosophe découvrit les manuscrits de Salomon et
+les publia sous son nom. Mais il est à remarquer que ce
+conte ne fut accepté que par ceux des étudiants juifs
+qui adoptèrent l’Aristotélisme. Ceux qui rejettent cette
+doctrine déclarent au contraire qu’Aristote, dans son
+testament a reconnu l’infériorité de ses écrits sur les
+livres de Moïse et demandé qu’on détruisît ses propres
+œuvres.</p>
+
+<p>Lorsque Becky rentra avec la médecine, M<sup>me</sup> Belcovitch
+observa qu’elle était bien mauvaise à prendre, et
+offrit au jeune homme d’en goûter. Celui-ci se réjouit
+intérieurement de cette faveur, considérant dès lors
+qu’il était bien noté par les parents de Becky. M. Belcovitch
+payait un penny par semaine à son médecin,
+qu’elle fût malade ou bien portante, et par conséquent
+c’était une perte sèche pour elle que d’être bien portante !
+Becky avait inventé de remplir les bouteilles avec
+de l’eau pure pour s’éviter la peine d’aller chercher
+la médecine, mais comme M<sup>me</sup> Belcovitch ne s’en doutait
+point, ça lui faisait autant de bien.</p>
+
+<p>— Vous êtes trop sédentaire, M. Kosminski, dit Sugarman
+en <i>yiddish</i>.</p>
+
+<p>— Comment voulez-vous que je sorte par un temps
+tout noir et humide, et « <i>l’Ange de la mort en chasse</i> ».</p>
+
+<p>— Eh, observa M. Sugarman, abandonnant bravement
+l’emploi de ce jargon, nous autres Anglais nous sortons
+par tous les temps.</p>
+
+<p>Dans le même moment Mosès Ansell rentrait de l’office
+du soir et s’asseyait, sans mot dire, à la lueur d’une
+bougie inespérée devant un repas inattendu, composé
+de pain et de soupe, bénissant Dieu pour ces deux dons.
+Le reste de la famille avait soupé. Esther avait couché
+les deux plus jeunes enfants ; Rachel était déjà assez
+grande pour se déshabiller toute seule. Elle et Salomon
+faisaient leurs devoirs de classe, la chandelle leur épargnant
+les coups de férule du lendemain à l’école. Esther
+tenait sa plume gauchement, car elle s’était blessée et
+plusieurs de ses doigts étaient ensanglantés et entortillés
+de toiles d’araignée. La grand’mère somnolait sur
+sa chaise. Tout était calme et paisible malgré l’atmosphère
+glaciale.</p>
+
+<p>Mosès dîna en faisant joyeusement claquer sa langue.
+Ensuite il poussa un profond soupir, remercia Dieu par
+une prière qui dura au moins dix minutes, débitée avec
+volubilité et d’une voix chantante. Il demanda à Salomon
+s’il avait bien dit l’oraison du soir. Salomon regarda
+du coin de l’œil la grand’mère et s’apercevant qu’elle
+était endormie, répondit affirmativement et poussa du
+pied sous la table Esther en signe d’intelligence.</p>
+
+<p>— Alors, fais maintenant la prière de nuit.</p>
+
+<p>Il n’y avait pas moyen d’esquiver le coup. Salomon
+termina donc son devoir d’arithmétique écrivant les
+chiffres au crayon, de manière à pouvoir corriger d’après
+un camarade, s’il s’apercevait d’une erreur. Après quoi,
+tirant un livre de prière en hébreu d’une sacoche fort
+graisseuse, il fit entendre des murmures confus entrecoupés
+d’inintelligibles éclats de voix durant un nombre
+de minutes proportionnées au nombre des pages du
+livre de prière. Puis il se coucha. Esther mit la grand’mère
+au lit et s’étendit à côté d’elle. Longtemps elle
+resta éveillée écoutant le singulier marmonnement de
+son père qui étudiait « Le Commentaire du livre de
+Job », de Raschi, murmure cadencé qui se confondait
+assez agréablement avec les sons assourdis du violon de
+Pesach Weingott, perçus à travers le plancher.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">III<br>
+<span class="xsmall">MALKA</span></h2>
+
+
+<p>La foire du Dimanche qui a depuis si longtemps lieu
+dans <span lang="en" xml:lang="en">Petticoat Lane</span> aura du mal à disparaître ; encore
+très courue, elle battait son plein le matin gris où
+Mosès Ansell traversait le ghetto. Il était onze heures
+environ et la foule augmentait à vue d’œil. Les vendeurs
+annonçaient leurs marchandises d’une voix stentorienne ;
+le bavardage des acheteurs semblait la rumeur
+confuse d’une mer démontée. Les murs nus et les palissades
+étaient placardés d’annonces d’où se pouvait
+aisément déduire le caractère, la race, le genre de vie des
+habitants du quartier. Beaucoup étaient en <i>yiddish</i>, le
+jargon le plus corrompu et le plus hybride qui se soit
+jamais parlé. Et même lorsque la langue était anglaise,
+les lettres étaient hébraïques. <span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel, Public
+Meeting, Board School</span>, Sermon, Police, ces termes d’une
+banalité toute moderne se dissimulaient sous les caractères
+sacrés de la langue qui chante les miracles et les
+prophéties, les palmiers et les cèdres, les Séraphins et les
+lions, les bergers et les harpistes.</p>
+
+<p>Mosès s’arrêta pour lire ces affiches hybrides — car
+il n’avait rien de mieux à faire, mourant de faim, lui
+et sa famille. Comme il rôdait sans but dans <span lang="en" xml:lang="en">Wentworth
+street</span>, il aperçut une annonce collée à la fenêtre d’une
+échoppe de savetier. Cette espèce d’enseigne était rédigée
+en jargon juif : « On demande des riveurs, des crochetiers,
+des couseurs et des finisseurs. — Baruch Emmanuel,
+savetier, confectionne et répare les chaussures
+au même prix exactement que Mordécai Schwartz, du
+12, <span lang="en" xml:lang="en">Goulston street</span>. »</p>
+
+<p>Mordécai Schwartz était écrit en lettres hébraïques
+plus grandes, plus noires, Mordécai Schwartz planait
+sur l’échoppe. Baruch Emmanuel était évidemment très
+conscient de son infériorité vis-à-vis de ce puissant
+concurrent, bien que Mosès n’eût jamais encore entendu
+parler de Mordécai Schwartz. Il entra dans la
+boutique et dit en hébreu :</p>
+
+<p>— La Paix soit avec toi.</p>
+
+<p>Baruch Emmanuel répondit, dans la même langue,
+en martelant une semelle :</p>
+
+<p>— Avec toi la paix.</p>
+
+<p>Mosès alors parla en jargon :</p>
+
+<p>— Je cherche du travail. Peut-être pourras-tu m’en
+donner ?</p>
+
+<p>— Que sais-tu faire ?</p>
+
+<p>— J’ai été riveur.</p>
+
+<p>— J’ai des riveurs autant qu’il m’en faut.</p>
+
+<p>Mosès parut désappointé.</p>
+
+<p>— J’ai aussi été coupeur, fit-il.</p>
+
+<p>— J’ai tous les coupeurs dont j’ai besoin, répondit
+Baruch.</p>
+
+<p>L’âme de Mosès s’obscurcit.</p>
+
+<p>— Il y a deux ans, je travaillais comme finisseur.</p>
+
+<p>Baruch secoua lentement sa tête. La persistance de
+l’homme commençait à l’ennuyer. Restait encore l’emploi
+de tailleur de formes.</p>
+
+<p>— Et pendant une semaine j’ai travaillé dans les
+formes, fit Mosès.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas besoin de ça non plus ! cria Baruch,
+perdant patience.</p>
+
+<p>— Mais il est écrit à ta fenêtre que tu en as besoin,
+protesta Mosès faiblement.</p>
+
+<p>— Ça m’est absolument égal, ce qui est écrit ou non
+à ma fenêtre ! — Tu n’es donc pas assez intelligent pour
+comprendre que c’est une blague ? Malheureusement
+pour moi je travaille tout seul, mais l’enseigne fait
+bien et au fond ça n’est point un mensonge. Bien sûr,
+je désirerais en avoir des riveurs, des coupeurs, des finisseurs
+et tout ça ; si j’en avais, ça me ferait un grand
+établissement et j’arracherais les yeux à Mordécai
+Schwartz. Mais le Très-Haut me refuse des assistants et
+je me contente de souhaiter en avoir.</p>
+
+<p>Mosès comprit cette attitude envers le destin. Il s’en
+alla, suivit une ruelle étroite et sale, à la recherche de
+ce Mordécai Schwartz dont l’adresse avait été si obligeamment
+indiquée par Baruch Emmanuel. En route,
+il pensait au sermon que la veille le maggid avait prononcé.
+Il avait expliqué un verset de Habakkuk, et d’une
+façon si originale qu’un passage du Deutéronome en
+prenait une couleur toute nouvelle. Mosès, éprouvant un
+plaisir très vif à paraphraser ce thème dépassa, sans
+qu’il s’en aperçût, la boutique de Mordécai. Un tintement
+le tira de sa rêverie. C’était la cloche de la grande
+école du Ghetto, qui intimait l’ordre aux élèves de
+quitter squares et rues, mansardes et sous-sols, pour
+venir à la leçon d’anglais. Et ils vinrent, procession
+bruyante, recrutée dans toutes les ruelles et impasses ;
+des grands et des petits ; des gamins vêtus de velours à
+côtes et des fillettes affublées de cotonnade toute passée ;
+des enfants propres et des enfants déguenillés ; des enfants
+chaussés d’informes souliers bâillant aux orteils ;
+des bambins souffreteux et d’autres robustes ; des enfants
+aux yeux brillants et d’autres aux yeux hagards ;
+des enfants à figures étranges, exotiques et hâves et des
+enfants simili-anglais à mine fraîche et rose ; d’autres
+encore à tête grande et difforme, d’autres à tête ovale,
+d’autres à tête piriforme ; des enfants à mine de vieux,
+à tête de chérubin, à face de singe ; des enfants faméliques
+marmottant leurs leçons, et des enfants bayant
+aux corneilles ; des tapageurs et des sournois, des insolents,
+des idiots, des vicieux, des intelligents, des sots,
+échantillons de tous les pays — et tous se pressaient
+au son de la cloche, vers l’école, où les devait moudre
+en une marchandise pareille, la grande et impassible
+machine gouvernementale. Devant celle-ci se trouvait
+une seconde foire en miniature, le chemin était semé de
+toutes les tentations. Il se faisait un trafic actif de pois
+chiches et de noix de coco ; la foule des écoliers était
+surveillée par des parents attendant avec impatience que
+les portes de l’école se refermassent sur ces petits
+truands. Les femmes étaient tête nue ou en marmotte
+avec des enfants au sein et d’autres trottant à leurs
+côtés. Les hommes étaient sales et loqueteux. Ici une
+petite fille à l’air grave tenait par la main son frère plus
+grand et ne le lâchait qu’après l’avoir vu entrer. Là,
+un gosse encore en jupe, grognon et sauvage, se faisait
+traîner vers la corvée détestée. Et tout cela formait un
+tableau étrange : en haut, le ciel de plomb, en bas, sur
+le pavé glissant et fangeux, les pères et mères en guenilles,
+les enfants à vêture bigarrée.</p>
+
+<p>— Noix du Brésil ! criait une vieille marchande.</p>
+
+<p>— Pois chauds ! clamait d’une voix traînarde un vieux
+juif hollandais. D’une main il portait une marmite
+pleine de pois chauds et de l’autre un pot de poivre en
+forme de phare. Quelques-uns des enfants, gloutonnement,
+avalaient les grossières friandises servies dans des
+écuelles minuscules pendant que d’autres les emportaient
+dans des cornets de papier pour les mastiquer
+subrepticement pendant la classe.</p>
+
+<p>— Tu appelles ça assaisonner ? dit un bambin haut
+comme une botte.</p>
+
+<p>— T’en as pas assez, clama le vieux marchand, feignant
+la surprise. Qu’est-ce qu’il te faut ?</p>
+
+<p>Il aspergea de poivre une seconde fois, la portion
+bouillante.</p>
+
+<p>La progéniture de Mosès Ansell manquait à ce tableau.
+Les plus jeunes étaient au logis ; les aînés étaient à
+l’école depuis une heure déjà pour s’ébattre et se réchauffer
+dans les vastes cours. Une tranche de pain sec
+et deux sous de thé infusé déjà par trois fois avaient
+composé leur déjeuner et ils n’avaient pas de dîner en
+perspective. Cette idée alourdit le cœur de Mosès ; il
+oublia les interprétations du rabbin sur le verset de
+Habakkuk et il rebroussa chemin vers la boutique de
+Mordécai Schwartz. Mais comme son humble rival, Mordécai
+n’avait point de place pour Mosès ; au contraire,
+il avait déjà trop de main-d’œuvre. Pourtant, comme
+des bruits de grève traînaient dans l’air, il prit prudemment
+l’adresse du solliciteur. Après cet échec Mosès
+vagabonda tristement durant plus d’une heure ; le
+moment du dîner approchait ; déjà des enfants le dépassaient
+portant le repas du Dimanche, cuit dans les
+boulangeries ; une odeur de vague poésie emplit l’atmosphère.
+Mosès sentait qu’il ne pourrait pas regarder ses
+enfants en face.</p>
+
+<p>A la fin, il prit une grande résolution et obliqua vers
+les Ruines, hâtant le pas pour ne pas laisser refroidir
+son courage.</p>
+
+<p>Les Ruines étaient une place pavée, à moitié bordée de
+maisons. Seule, la foire dominicale lui prêtait du pittoresque.
+Mosès aurait pu acheter là depuis des bretelles
+élastiques jusqu’à des perruches vertes enfermées dans
+des cages bariolées. C’est-à-dire qu’il l’aurait pu s’il avait
+eu de l’argent ! Mais pour l’instant, il n’avait rien dans
+ses poches, que des trous.</p>
+
+<p>Donc, il se décida à rendre visite à Malka. Cette cousine
+de sa défunte femme habitait Square Zacharie.
+Mosès ne l’avait pas vue depuis un mois, car Malka était
+un rejeton fortuné de l’arbre familial. On ne l’approchait
+qu’avec crainte et tremblement. Elle tenait une
+boutique de revendeuse à <span lang="en" xml:lang="en">Houndsditch</span>, avec un étal
+pour le même commerce dans le <span lang="en" xml:lang="en">Halfpenny Exchange</span>
+et un étalage aux Ruines, le Dimanche. Elle avait installé
+Ephraïm, son gendre fraîchement acquis, dans la
+même branche d’affaires et le même quartier. Comme
+les objets de son commerce, son gendre était aussi de
+seconde main : c’était un veuf, qui avait perdu quatre
+ans auparavant sa première femme en Pologne. Mais il
+n’était âgé que de vingt-deux ans.</p>
+
+<p>Les logis respectifs du gendre et de la belle-mère situés
+à quelques minutes de leurs établissements commerciaux,
+se faisaient face diagonalement à travers la place.
+C’étaient des maisons à trois pièces, sans sous-sol, et
+dont la fenêtre du rez-de-chaussée avait un rideau de
+gaze, qui permettait aux habitants de voir tout ce qui
+se passait au dehors et mettait les curieux en face de
+leur propre image. En effet les passants stationnaient
+devant ces miroirs improvisés, les hommes tortillant
+leurs moustaches, les femmes donnant des tapes coquettes
+à leurs chapeaux, sans se douter que les habitants
+les observaient. La plupart des portes étaient
+entrebâillées malgré l’air glacial, car les habitants du
+Square Zacharie vivent surtout sur les pas des portes.
+En été, les commères y bavardent assises sur des chaises,
+comme au bord de la mer, sur une plage à la mode ; des
+vieillards ridés y jouent aux cartes sur des plateaux à
+thé ; et des enfants encore à la mamelle dans des hamacs
+suspendus aux linteaux s’y bercent paresseusement, tels
+de jeunes singes accrochés à un arbre. Cette place quadrangulaire,
+et toute pavée, est surtout un endroit rêvé
+pour les jeux d’enfants ; elle est débonnaire, il n’y passe
+point de chevaux ; à peine si un chien parfois, ou le
+chat d’un voisin, y risque une exploration. Le petit Salomon
+Ansell ne connaissait pas de joie plus franche que
+d’accompagner son père dans ces quartiers élégants, de
+parcourir ces vastes espaces en sens divers, tandis que
+Mosès conférait avec Malka. La dernière fois que Mosès
+y était allé, c’était pour dire des psaumes. Milly, la fille
+de Malka, venait d’avoir un fils, mais l’on ne savait
+si elle se rétablirait, en dépit des talismans accrochés
+au-dessus du lit pour conjurer les funestes desseins de
+Lilith, la première et perfide femme d’Adam, ainsi que
+ceux des mauvais esprits qui rôdent autour des femmes
+en couche. Et on avait envoyé en toute hâte chercher
+Mosès pour qu’il intercédât auprès du Tout-Puissant. Sa
+piété, pensait-on, apaiserait la colère céleste. Pendant une
+moyenne de 362 jours par an, Mosès n’était qu’un ver
+de terre misérable, rien du tout ; mais pendant les trois
+autres jours restants, quand la mort menaçait de visiter
+Malka ou son petit clan, Mosès devenait un personnage
+d’importance, et on l’appelait à toute heure du jour et
+de la nuit pour qu’il vînt combattre le noir Azraël.
+Lorsque l’ange s’était retiré vaincu, après une lutte de
+plusieurs jours, Mosès retombait dans son insignifiance
+première, on le renvoyait avec une rasade de rhum
+et vingt-cinq sous. Et cela ne lui paraissait jamais une
+injustice car personne ne demandait moins que lui à
+l’univers. Deux repas substantiels et trois sérieux offices
+par jour, et Mosès était satisfait ; même il préférait
+la nourriture spirituelle, entre les repas, à la nourriture
+elle-même.</p>
+
+<p>Les dernières couches s’étaient bien passées, et il y
+avait eu si peu de danger, que, lors de la circoncision
+du nouvel enfant de Milly, Mosès n’avait même pas été
+invité à la cérémonie, bien que sa piété fît de lui le
+<i>Sandek</i> idéal, c’est-à-dire le parrain. Il n’en ressentit
+point de dépit, sachant qu’il n’était que poussière, et
+non poudre d’or.</p>
+
+<p>Mosès avait à peine émergé du petit passage voûté
+qui menait à la Place que le bruit d’une querelle parvint
+à ses oreilles. Deux grosses femmes, devisant
+d’abord amicalement sur le pas de leurs portes venaient
+de se déclarer la guerre. Dans le Square Zacharie,
+lorsque vous voulez trouver la cause première d’une
+querelle ne « cherchez pas la femme » mais « trouvez
+l’enfant ». Les moutards de ce pays-là, lorsqu’ils se
+battent en duel, et qu’ils ont le dessous, ont une façon
+particulièrement éloquente d’en appeler à leur mère,
+ce qui est lâche, mais bien humain. La mère du belligérant
+rossé arrive alors, et menace de tirer l’oreille
+ou le nez du vainqueur ; parfois elle exécute la menace.
+L’autre mère intervient et les deux moutards
+passent à l’arrière-garde, laissant leurs mères respectives
+en champ clos, pendant qu’eux-mêmes reprennent
+le jeu interrompu.</p>
+
+<p>C’est ce caractère que présentait la querelle de M<sup>mes</sup>
+Isaacs et Jacobs. M<sup>me</sup> Isaacs affirmait avec véhémence
+que son pauvre agneau avait été battu jusqu’à en
+perdre connaissance. Par contre M<sup>me</sup> Jacobs affirmait,
+avec des gestes non moins énergiques que c’était son
+pauvre agneau à elle qui avait souffert cruellement
+dans la bataille. Les deux choses n’étaient point en
+contradiction, mais M<sup>mes</sup> Isaacs et Jacobs l’étaient, et
+la querelle évoluait progressivement vers des récriminations
+plus personnelles.</p>
+
+<p>— Sur ma vie, sur la vie de ma Fanny, je vais
+laisser une marque sur le premier de vos enfants que
+je rencontre sur mon chemin, disait M<sup>me</sup> Isaacs.</p>
+
+<p>— Osez toucher du bout du doigt à un cheveu de
+mes enfants et sur la vie de mon mari, je vous assigne
+en justice. Ainsi s’exprimait M<sup>me</sup> Jacobs au grand divertissement
+des voisins.</p>
+
+<p>M<sup>mes</sup> Isaacs et Jacobs se disputaient rarement, faisant
+bande à part contre les autres habitants de la place.
+Elles étaient anglaises, tout à fait anglaises, leur grand-père
+étant natif de Dresde ; elles se donnaient un air
+d’importance et n’appelaient pas leur progéniture <i lang="de" xml:lang="de">Kinder</i>,
+mais « enfants » en anglais, ce qui ennuyait les
+voisines qui trouvaient qu’une large dose d’<i>yiddish</i>
+est nécessaire à la conversation. D’autre part ces <i lang="de" xml:lang="de">Kinder</i>
+étaient regardés avec considération par leurs camarades
+parce qu’ils se refusaient à prononcer le guttural <i>ch</i>
+de l’hébreu autrement que le <i>K</i> anglais.</p>
+
+<p>— Assignez-moi, si vous le voulez, ricana M<sup>me</sup> Isaacs.
+Je vous réserve une surprise. Je dirai au juge ce que
+vous êtes.</p>
+
+<p>— Et ta sœur, répliqua M<sup>me</sup> Jacobs, dans le langage
+elliptique usité pour les conversations de ce caractère.</p>
+
+<p>Prompte comme l’éclair vint la riposte.</p>
+
+<p>— Yah ! Je voudrais bien savoir ce qu’était ton père.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Isaacs avait à peine formulé ce réquisitoire,
+qu’elle entendit aux alentours des rires étouffés. M<sup>me</sup> Jacobs
+se rendit compte de la situation quelques secondes
+plus tard et les deux femmes restèrent confondues,
+comme pétrifiées, les poings sur les hanches, se fixant
+mutuellement. Ainsi que le prudent Ecclésiaste l’a judicieusement
+observé, plusieurs siècles avant la civilisation
+moderne : « Ne raille pas l’homme insolent, de
+crainte qu’il n’injurie tes ancêtres ». Jusqu’à ce jour
+les insultes à la mode orientale sont restées d’usage
+courant au ghetto. Nul passé n’y est assez lointain pour
+que les morts y soient ensevelis ; la poussière des siècles
+y est sans cesse agitée, et même des aïeux à la troisième
+ou quatrième génération peuvent être mis en cause.</p>
+
+<p>Or, M<sup>mes</sup> Isaacs et Jacobs étaient sœurs. Et lorsqu’elles
+s’aperçurent du dilemme où les avait acculées leur
+escrime, elles furent confondues. Elles se retirèrent la
+tête basse, dans leurs parloirs respectifs et fermèrent
+leur clairevoie. Mais M<sup>me</sup> Isaacs reparut. Elle avait pensé
+soudain à quelque chose qu’elle aurait dû dire. Elle
+alla à la porte close de sa sœur et cria par le trou de
+la serrure :</p>
+
+<p>— Aucun de mes enfants n’a jamais eu les jambes
+torses ! Presque aussitôt, la fenêtre de la chambre à
+coucher fut ouverte et M<sup>me</sup> Jacobs déploya un objet qui
+avait l’air d’un étendard flottant.</p>
+
+<p>— Ah, Ah, dit-elle en secouant l’étoffe dans tous
+les sens. C’est de la moire antique.</p>
+
+<p>La robe flotta au vent. M<sup>me</sup> Jacobs caressa l’étoffe entre
+son pouce et son index.</p>
+
+<p>— O — O — O — Oh, de la vieille soie, accompagna-t-elle
+avec un geste extatique.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Isaacs fut paralysée par l’éclat de cette riposte.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Jacobs retira de la fenêtre la moire antique, et
+exhiba une robe mauve.</p>
+
+<p>O — O — O — Oh. Tout soie.</p>
+
+<p>Le mauve étendard flotta triomphalement un instant
+remplacé aussitôt par une robe puce et ambre.</p>
+
+<p>O — O — Oh. Tout soie ! et les doigts de M<sup>me</sup> Jacobs
+caressèrent amoureusement l’étoffe, puis les deux robes
+disparurent remplacées par une robe verte. Encore une
+fois les doigts de M<sup>me</sup> Isaacs passèrent lentement sur la
+soie.</p>
+
+<p>— Tout soie, tout soie, tout soie.</p>
+
+<p>Pendant ce temps la figure de M<sup>me</sup> Isaacs imitait la
+couleur du dernier de ces étendards de victoire.</p>
+
+<p>— Ça vient de la revendeuse, essaya-t-elle de riposter,
+mais les paroles passaient difficilement par sa gorge.
+Mais elle aperçut son fils qui jouait paisiblement avec
+l’autre pauvre agneau. Elle se précipita sur son rejeton,
+lui tira les oreilles, et cria :</p>
+
+<p>— Attends polisson, si je t’attrape jamais à jouer avec
+cette canaille, je te tords le cou ! Et elle l’emmena au
+logis en claquant la porte derrière elle avec rage.</p>
+
+<p>Mosès bénit cette scène quotidienne, qui retardait
+de quelques instants sa rencontre avec la redoutable
+Malka. Comme elle n’avait paru ni à sa fenêtre ni sur
+sa porte, il en conclut qu’elle était mal lunée ou absente
+de Londres ; mais aucune de ces alternatives ne lui
+était agréable.</p>
+
+<p>Il frappa à la porte de la maison de Milly, où on trouvait
+habituellement sa mère, mais ce fut une vieille
+femme de ménage qui lui ouvrit. Quelques bouteilles
+de spiritueux étaient placées sur une table de bois,
+recouverte d’une nappe du couleur et quelques paquets
+de biscuit non entamés. A ces signes familiers et précurseurs
+d’un festin, Mosès eut envie de battre en
+retraite. Il ne savait pas au juste ce qui se passait, mais
+il comprenait qu’en ce moment on serait de glace avec
+lui. La ferme de ménage avec les sourcils salis par la
+suie et la poussière lui déclara que Milly était en haut,
+mais que la mère de Milly était partie chez elle avec
+la brosse à habits. La figure de Mosès se décomposa.
+Car lorsque sa femme vivait, elle avait été un trait
+d’union entre la famille et lui-même. Elle était employée
+en effet comme femme de ménage par Malka. Et
+c’est par là que Mosès savait la signification de la brosse
+à habits. Malka était très soigneuse de sa personne,
+mais bien que coquette pour sa mise, elle n’avait point
+de brosse à habits chez elle ; et cela, d’habitude, n’avait
+pas d’inconvénient, puisqu’elle passait la plus grande
+partie de son temps chez sa fille. Mais dès qu’il y avait
+querelle entre elle et Milly ou le mari de cette dernière,
+elle se retirait dans sa propre demeure pour y bouder.
+Et si elle emportait la brosse, cela signifiait que le
+conflit était sérieux et que les hostilités devaient durer
+longtemps. Parfois alors une semaine durant, les deux
+maisons affectaient de s’ignorer l’une l’autre.</p>
+
+<p>Dans le camp des Milly, la situation s’aggravait de
+la disparition de la brosse. Dans ces moments d’exaspération,
+le mari déclarait que sa belle-mère possédait une
+multitude de brosses, sans quoi, demandait-il fort pertinemment,
+comment se serait-elle arrangée quand elle
+faisait une tournée de colportage en province ? Il avait
+la ferme conviction que si elle emportait celle-là, c’était
+pour se ménager un prétexte de retour chez Milly. En
+cela il avait raison. Quels que fussent les torts du camp
+de Milly, la capitulation de Malka était toujours voilée
+sous cette formule :</p>
+
+<p>— Oh, Milly, je vous ai emporté votre brosse à habits.
+Je viens justement de m’en apercevoir et vous pourriez
+en avoir besoin.</p>
+
+<p>Après quoi, la réconciliation se faisait tout doucement.
+Mosès n’osait pas trop se trouver en face de Malka pendant
+ces exodes de la brosse aux habits. Il pivota donc
+sur ses talons et s’enfonçait déjà dans le passage voûté
+qui fait communiquer les « Ruines » avec le monde
+extérieur lorsqu’une voix âpre emplit d’effroi ses oreilles.</p>
+
+<p>— Eh bien, Meshé, pourquoi t’enfuis-tu ? Est-ce que
+ma Milly t’aurait défendu de me voir ?</p>
+
+<p>Malka était sur le seuil de sa porte. Mosès retourna
+donc sur ses pas.</p>
+
+<p>— Non, murmura-t-il. Mais je vous croyais dans votre
+magasin.</p>
+
+<p>C’était bien là qu’elle aurait dû être, en effet. Mais
+elle ne se souciait guère d’avouer à Mosès, et se s’avouer à
+elle-même qu’elle attendait chez elle qu’un ambassadeur
+vînt de la maison filiale l’inviter à la cérémonie de la
+Rédemption de son petit-fils.</p>
+
+<p>— Eh bien tu me vois, dit-elle, parlant yiddish pour
+faire plaisir à Mosès, mais tu n’as point l’air de t’inquiéter
+de ma santé.</p>
+
+<p>— Comment allez-vous ?</p>
+
+<p>— Aussi bien que peut aller une vieille femme. Le Très
+Haut est bon.</p>
+
+<p>Malka affectait la plus grande douceur, afin de bien
+prouver aux étrangers que les torts dans la querelle,
+n’avaient pu être de son côté.</p>
+
+<p>C’était une grande femme de cinquante ans environ,
+à la figure longue et chevaline encadrée par une perruque
+noire et de longs pendants d’oreille en or. Ses
+grands yeux noirs brillaient sous ses sourcils noirs très
+fournis, et, quand elle était en colère, le milieu de son
+front se creusait d’une profonde ride noire. Une chaîne
+d’or s’enlaçait trois fois autour de son cou, retombant
+sur son corsage de soie. Elle portait beaucoup de bagues
+aux doigts et son haleine sentait perpétuellement la
+menthe poivrée.</p>
+
+<p>— Mais ne reste donc pas dehors pour jaser. Entre.
+Tu veux donc me faire mourir de froid ?</p>
+
+<p>Mosès se glissa timidement à l’intérieur baissant la
+tête comme s’il avait eu peur de la cogner contre le haut
+de la porte.</p>
+
+<p>La pièce était le parfait fac-simile du parloir de Milly
+à l’autre coin de la place, sauf qu’au lieu des bouteilles
+du festin et des paquets de biscuits sur un petit guéridon,
+une brosse à habits s’étalait avec tristesse. Comme
+chez Milly on voyait une table ronde, une commode à
+tiroirs avec des carafes dessus et une cheminée décorée
+de franges vertes et de clous de cuivre à grosse tête. Des
+chiens en porcelaine de Chine à bon marché, mais qui
+dataient de loin, se pavanaient parmi des candélabres
+aux pendentifs de cristal. Devant le feu se trouvait un
+garde-feu en acier, assez utile dans la maison de Milly
+où il y avait des petits enfants, mais sans usage dans
+celle de Malka où il n’y avait personne que l’on pût
+craindre de voir tomber dans l’âtre. Dans un angle de la
+pièce un petit escalier conduisait au premier. Il y avait
+du linoléum par terre. Dans le Square Zacharie n’importe
+qui pouvait entrer chez n’importe qui et ne pas
+s’apercevoir de son erreur, tant il y a peu de différence
+dans l’installation et l’ornement des maisons. Mosès
+s’assit sur un coin de chaise et refusa la pastille de
+menthe qui lui fut offerte. Mais il accepta une pomme,
+bénit Dieu pour avoir créé le fruit de l’arbre, et mordit
+avec avidité.</p>
+
+<p>— Il faut que je prenne de la menthe, moi, expliqua
+Malka. C’est à cause des spasmes.</p>
+
+<p>— Mais vous venez de dire que vous alliez bien, murmura
+Mosès.</p>
+
+<p>— Eh bien, suppose que je ne prenne pas de menthe,
+j’aurais des spasmes. Ma pauvre sœur Rosa, que la paix
+soit avec elle, qui mourut de fièvre typhoïde, souffrait
+beaucoup des spasmes. C’est dans la famille. Elle serait
+morte de l’asthme, si elle avait vécu plus longtemps.
+Mais, comment allez-vous, vous autres ? fit Malka, en se
+rappelant soudain que Mosès lui aussi avait le droit d’être
+malade. Au fond, elle ressentait un certain respect pour
+lui, bien qu’il ne s’en doutât guère. Cela datait du jour
+où il avait enlevé un morceau d’acajou à la meilleure
+de ses tables rondes : ayant fini de se tailler les ongles,
+il avait eu besoin d’un morceau de bois pour le brûler
+avec ceux-ci afin d’observer intégralement une pieuse
+coutume. Malka s’était mise en colère, mais au fond du
+cœur elle avait ressenti de l’admiration pour cette piété
+si dédaigneuse des richesses.</p>
+
+<p>— Je suis depuis trois semaines sans travail, dit
+Mosès, ne répondant point au sujet de sa santé, car il
+songeait à des questions beaucoup plus graves.</p>
+
+<p>— Pauvre fou, qu’a-t-elle donc trouvé en vous pour
+vous épouser, ma sotte cousine Gittel, que la paix soit
+avec elle ! Je lui ai pourtant dit que jamais vous ne seriez
+en état de la nourrir, la chère brebis ! Mais elle a toujours
+été un animal obstiné. Elle allait la tête haute
+comme si elle avait eu à dépenser cinq livres par semaine.
+Elle n’aurait jamais fait travailler ses enfants
+pour de l’argent comme font les autres. Mais toi, tu
+ne devrais pas être si entêté. Tu devrais avoir plus de bon
+sens, Meshé, tu n’appartiens pas, toi, à sa famille.
+Pourquoi donc Salomon ne vendrait-il pas des allumettes ?</p>
+
+<p>— L’âme de Gittel s’en révolterait.</p>
+
+<p>— Mais les vivants ont des corps. Tu préfères voir
+dépérir tes enfants que de les faire travailler. Il y a par
+exemple ton Esther, une gamine paresseuse et nonchalante,
+qui passe son temps à lire des histoires. Pourquoi
+ne pas lui faire vendre des fleurs ou la mettre à la
+couture ?</p>
+
+<p>— Esther et Salomon ont leurs devoirs à faire.</p>
+
+<p>— Des devoirs, grommela Malka ; quel profit en sort-il
+de ces devoirs ? C’est de l’anglais et non du juif, qu’on
+enseigne dans cette misérable école ! Je n’ai jamais pu
+lire ni écrire autre chose que l’hébreu, et Dieu merci,
+je ne m’en suis pas moins tirée d’affaire. Tout ce qu’on
+leur apprend à l’école, c’est des bêtises d’Angleterre.
+Les maîtres sont un tas de païens, qui mangent des
+choses défendues et la bonne juiverie s’en va. Je suis
+honteuse pour toi, Meshé ; tu n’envoies même pas tes
+garçons à la classe d’hébreu le soir.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas d’argent et il faut qu’ils apprennent
+leurs leçons anglaises, autrement l’Assistance refuserait
+de leur donner des vêtements. D’ailleurs, le soir du
+Sabbat et le Dimanche je leur enseigne moi-même
+l’hébreu. Salomon a traduit en yiddish avec Rashi tout
+le Pentateuque.</p>
+
+<p>— Oui, il sait peut-être la <i>Torah</i>, dit Malka, mais il
+ne saura jamais la <i>Gemorah</i> ni les <i>mishnayis</i>.</p>
+
+<p>Malka elle-même ne savait de toutes ces matières
+abstraites que leurs noms, et le fait que des hommes
+d’une piété extrême les étudiaient dans des in-folios imprimés
+très fin.</p>
+
+<p>— Salomon connaît aussi un peu la <i>gemorah</i>. Je ne
+puis la lui enseigner à la maison, ne possédant pas ce
+livre qui est très coûteux, comme vous le savez. Mais il
+est venu avec moi au Beth-Hamidrash, lorsque le rabbin
+enseignait cela en classe gratuite et nous avons appris
+ainsi tout le traité de <i>Niddah</i>. Salomon comprend très
+bien les Lois du Divorce et il pourrait discuter dès à
+présent sur les devoirs des femmes envers leurs époux.</p>
+
+<p>— Oui, mais jamais il n’apprendra la Kabbale, fit
+Malka refoulée dans ses derniers retranchements.
+D’ailleurs personne en Angleterre ne sait plus étudier
+la Kabbale depuis que le rabbin Falk est mort (que la
+mémoire de ce juste soit bénie) pas plus qu’un Anglais
+ne peut apprendre le Talmud. Il y a dans l’air quelque
+chose qui l’en empêche. Dans ma ville natale, il y avait
+un rabbin qui savait la Kabbale. Il évoquait à volonté
+Abraham notre père. Mais dans ce pays de mangeurs
+de porc, personne n’est assez saint pour que le Nom
+sacré (qu’Il soit béni) lui procure de telles faveurs. Je
+ne crois pas que le Schocketw tue les animaux selon
+les rites sacrés ; les règles sont violées ; et même les
+gens pieux mangent du fromage et du beurre <i>tripha</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.
+Je ne dis pas que tu le fais, Meshé, mais tu le laisses
+faire à tes enfants.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> C’est-à-dire <i>impurs</i>, n’ayant pas été préparés conformément
+aux rites.</p>
+</div>
+<p>— Mais, votre beurre à vous-même, n’est pas <i>kosher</i>,
+fit Mosès irrité.</p>
+
+<p>— Mon beurre ? Que vient donc faire ici mon beurre ?
+Et d’abord, je n’ai jamais passé pour une orthodoxe. Je
+ne descends pas d’une famille de rabbins. Je ne suis
+qu’une marchande. Je ne parle que des gens <i>froom</i>,
+pieux, qui devraient donner l’exemple et qui abaissent
+au contraire le niveau général de la piété. J’ai surpris
+l’autre jour la femme d’un bedeau de la synagogue,
+qui lavait sa viande et son beurre dans le même cuveau.
+Du train où cela marche, ils vont cuire leur viande dans
+le beurre, et ils finiront par manger de la viande <i>tripha</i>
+dans les assiettes à beurre, et le jugement de Dieu
+viendra. Mais qu’est donc devenue ta pomme ? Tu ne
+l’as pas déjà avalée en entier ?</p>
+
+<p>Mosès, nerveusement indiqua la poche de son pantalon,
+gonflée par le globe mutilé. Après sa première
+bouchée si avide, Mosès avait pensé à ses enfants.</p>
+
+<p>— C’est pour les enfants, expliqua-t-il.</p>
+
+<p>— Ah, les enfants, gronda Malka dédaigneusement.
+Et que te donneront-ils pour cela ? Sûrement, pas
+même un merci. Dans notre jeune âge nous tremblions
+devant nos père et mère, et ma mère (la paix soit avec
+<i>elle</i>) m’a giflée alors que j’étais déjà mariée. Je n’oublierai
+jamais cette gifle, elle m’a presque aplatie contre
+le mur. Mais maintenant, nos enfants s’assoient sur
+nos têtes. J’ai donné à ma Milly tout ce qu’elle possède,
+une boutique, une maison, un mari, ma meilleure
+literie et malgré tout cela, le jour que je veux appeler
+son enfant Yosef, en souvenir de mon premier mari (la
+paix soit avec lui) qui était son propre père, elle l’appelle
+Yechezkel, pour me vexer !</p>
+
+<p>La voix de Malka devenait de plus en plus aiguë.
+Elle eût voulu rendre un hommage solennel, en guise
+de réparation pour son second mariage, à son premier
+mari, et le refus de Milly d’acquiescer à cet arrangement,
+était pour elle une source d’irritation sans bornes.</p>
+
+<p>Mosès ne put trouver rien de mieux à dire en ce moment
+que de demander des nouvelles du second mari
+de Malka.</p>
+
+<p>— Il se tue de travail, répondit-elle, en hochant la
+tête. Le malheur est qu’il se croit un excellent homme
+d’affaires et il en entreprend toujours de nouvelles sans
+me consulter. Ah, s’il me demandait conseil plus souvent !</p>
+
+<p>M. Mosès prit une mine de sympathique désapprobation
+pour les torts de Michel Birnbaûm.</p>
+
+<p>— Est-il à la maison ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Non ; mais j’attends son retour d’une minute à
+l’autre. Je crois qu’on l’a invité au <i>Pidyun Haben</i> d’aujourd’hui.</p>
+
+<p>— Ah, c’est donc aujourd’hui ?</p>
+
+<p>— Bien sûr. Tu ne le savais donc pas ?</p>
+
+<p>— Non, personne ne m’en a parlé.</p>
+
+<p>— Mais tu aurais dû t’en douter. N’est-ce donc pas
+le trente-unième jour depuis la naissance de l’enfant ?
+Mais, il ne va pas accepter l’invitation lorsqu’il saura
+que ma propre fille m’a presque chassée de sa maison.</p>
+
+<p>— Oh, ne dites pas cela, s’écria Mosès horrifié.</p>
+
+<p>— Je le dis au contraire, fit Malka, en saisissant inconsciemment
+la brosse à habits et en frappant la
+table sans doute pour bien faire ressortir l’outrage. J’ai
+dit à ma fille, lorsque Yechezkel criait tant, qu’il vaudrait
+mieux regarder si ce n’était pas à cause d’une
+épingle, que de le droguer pour les coliques. — C’est
+moi-même qui l’habille, mère, m’a-t-elle répondu.</p>
+
+<p>— Tu es têtue comme une mule, Milly, ai-je dit. Je
+te dis qu’il a une épingle.</p>
+
+<p>— Je sais mieux que toi que non.</p>
+
+<p>— Comment peux-tu le savoir mieux que moi, qui
+ai été mère avant que tu fusses née.</p>
+
+<p>« Alors j’ai déroulé les langes de l’enfant et juste sur
+son estomac, j’ai trouvé…</p>
+
+<p>— L’épingle ? conclut Mosès, secouant gravement la
+tête.</p>
+
+<p>— Non, pas tout à fait, mais une marque rouge qui
+ne pouvait avoir été faite à l’innocent que par une
+épingle.</p>
+
+<p>— Et alors qu’est-ce que Milly a dit ? questionna Mosès,
+partageant son triomphe.</p>
+
+<p>— Milly a déclaré que c’est une piqûre de puce.</p>
+
+<p>» Dieu du Ciel, me suis-je écriée, oser blasphémer
+ainsi devant mes yeux. Puissent mes ennemis en avoir,
+des puces pareilles et comme Rivkah la Rouge était
+dans la chambre, Milly a prétendu que je méprisais publiquement
+son sang, et elle s’est mise à crier comme
+si j’avais commis un crime en regardant son enfant.
+Alors je suis partie, laissant les deux enfants piaulant
+à l’envi. Il y a une semaine de cela.</p>
+
+<p>— Et comment va l’enfant ?</p>
+
+<p>— Est-ce que je le sais ? Je ne suis que la grand’mère.
+Je n’ai été bonne qu’à fournir le lit où il est né.</p>
+
+<p>— Mais est-il guéri de la circoncision ?</p>
+
+<p>— Certes, toute notre famille a le sang pur. C’est un
+bel enfant, <i>imbeshreer</i>. Mais ce ne sera pas la faute de
+sa mère si le Tout-Puissant ne le reprend pas. Milly
+ouvre sa porte à une quantité de passantes qui admirent
+tout haut, sans même dire <i>imbeshreer</i>, et puis il y a
+une vieille sorcière, une mendiante à laquelle Ephraïm,
+mon gendre, avait l’habitude de donner un shilling par
+semaine. Maintenant il ne lui donne plus que neuf
+pence. Elle lui a demandé pourquoi ? Et il a répondu :
+« C’est que je suis marié maintenant, je ne puis faire
+davantage. »</p>
+
+<p>« Ah, a-t-elle ricané, vous vous êtes marié sur mon
+argent. »</p>
+
+<p>Et un vendredi que la nourrice avait descendu le bébé,
+la vieille mendiante est venue demander son aumône
+de la semaine et en ouvrant la porte elle a vu l’enfant,
+et elle l’a regardé avec son mauvais œil. J’espère que
+grâce au ciel il ne lui arrivera rien.</p>
+
+<p>— Je prierai pour Yechezkel, prononça Mosès.</p>
+
+<p>— Pendant que vous y serez, priez aussi, pour que
+Milly se souvienne qu’elle a une mère, avant que je
+sois enterrée. Je ne sais pas ce qui prend à nos enfants.
+Voyez ma Léah, elle veut épouser ce Sam Lévine, bien
+qu’il appartienne à une famille de juifs anglais impies,
+et que je soupçonne sa mère d’être une hérétique. Elle
+ne mange jamais de poisson frit. Je n’ai rien à dire
+contre Sam, mais tout de même il me semble que
+Léah aurait dû me prévenir avant d’en devenir amoureuse.
+Et pourtant vous voyez comme je les traite.
+Mon Michel a fait dire une <i>Missheberach</i> pour eux à
+la Synagogue le jour de Sabbat qui a suivi les fiançailles ;
+et pas une vulgaire bénédiction à dix-huit
+pence, une bénédiction d’une guinée, avec une demi-couronne
+pour des bénédictions aux parents et au
+Consistoire, et un don de cinq shillings pour le Rabbin.
+Comme de juste c’était dans notre <i>Chevrah</i> et sans
+préjudice de la guinée que mon Michel a donnée à la
+Synagogue de Dukè’s Plaizer. Vous savez que nous
+avons toujours eu deux places réservées au Dukè’s
+Plaizer.</p>
+
+<p>Dukè’s Plaizer était la corruption courante du terme
+de <span lang="en" xml:lang="en">Duke’s Place</span>.</p>
+
+<p>— Quelle générosité ! s’écria Mosès enthousiasmé.</p>
+
+<p>— J’aime à faire largement les choses. Personne ne
+peut dire que j’aie jamais agi autrement qu’en femme
+distinguée. Mais j’y pense maintenant, toi de ton côté,
+avec quelques shillings tu pourrais vivre maintenant ?</p>
+
+<p>Mosès baissa sa tête plus humblement.</p>
+
+<p>— Vous savez que ma mère est bien malade, murmura-t-il.
+C’est une très vieille femme, et si elle n’a
+rien à manger, rien, elle ne vivra pas longtemps.</p>
+
+<p>— Il faut la mettre à l’asile des veuves âgées. Bien
+entendu que je lui donnerai ma protection pour y
+entrer.</p>
+
+<p>— Grand merci, mais les gens disent que j’ai déjà
+eu assez de chance d’avoir mis mon Benjamin à l’orphelinat
+et que je n’aurais pas dû emmener ma mère
+de Pologne. On dit qu’il y a déjà ici bien assez de
+pauvres veuves à caser.</p>
+
+<p>— Les gens ont raison de parler ainsi. Là-bas, au
+moins elle se serait éteinte dans un pays juif et non un
+pays païen.</p>
+
+<p>— Mais elle y aurait été isolée et malheureuse, exposée
+à toute la malice des chrétiens. Au lieu qu’en
+arrivant ici je gagnais une livre par semaine, le métier
+de tailleur était bon alors. Et puis les quelques roubles
+que j’avais l’habitude de lui envoyer du pays ne lui
+parvenaient pas toujours.</p>
+
+<p>— Tu avais tort de lui envoyer quoi que ce soit. Les
+mères ne sont pas tout. Tu avais épousé ma cousine
+Gittel, et il était de ton devoir de tout donner à ta
+femme et à tes enfants. Ta mère retirait le pain de la
+bouche de Gittel, et c’est pourquoi ma pauvre cousine
+n’a pas pu vivre jusqu’à ce jour. Crois-moi, ce n’a pas
+été « <i>Mitzvah</i> ».</p>
+
+<p>« Mitzvah » est un mot à double fin. Il signifie à la
+fois un commandement et une bonne action — les
+deux conceptions étant considérées comme équivalentes.</p>
+
+<p>— Non, vous vous trompez, répondit Mosès, Gittel
+n’était pas comme le Phénix qui seul n’a pas touché
+aux fruits de l’arbre de la science, et ainsi n’est pas
+soumis à la mort. Les femmes n’ont pas besoin de
+vivre aussi longtemps que les hommes, car elles n’ont
+pas autant de <i>mitzvah</i> à accomplir que les hommes.
+D’ailleurs, et ici sa voix prit involontairement une
+intonation doctorale — leur âme profite de toutes les
+Mitzvah accomplies par leurs époux et leurs enfants.
+Gittel a donc profité de la <i>Mitzvah</i> que j’ai accomplie
+en faisant venir ma mère, et quand il serait vrai qu’elle
+en fût morte, elle y aurait quand même gagné. Il y a
+un verset qui dit : que l’on doit s’acquitter des <i>Mitzvah</i>
+et vivre pour elles. La vie elle-même est une <i>Mitzvah</i>,
+mais c’est évidemment l’une de celles qu’il faut accomplir
+à un instant marqué, et de celles-là les femmes
+sont dispensées en raison de leurs devoirs domestiques — d’où
+je déduis qu’il n’est pas aussi nécessaire de
+vivre aux femmes qu’aux hommes. Ce qui n’empêche
+pas que si Dieu l’avait voulu, Gittel serait encore de
+ce monde. Le Très-Haut, béni soit-il, veillera sur les
+enfants qu’il a envoyés sur terre. Il a fait nourrir par
+des corbeaux le prophète Elie et il ne m’enverra jamais
+« le Sabbat Noir ».</p>
+
+<p>— Oh, vous êtes un Saint, Meshé, dit Malka si impressionnée
+qu’elle l’admit à l’honneur de la seconde
+personne du pluriel. Si tout le monde savait la <i>Torah</i>
+comme vous, le Messie serait bientôt venu. Voilà cinq
+shillings. Pour cinq shillings vous pouvez acheter un
+panier de citrons au marché aux oranges de la Dukè’s
+<span lang="en" xml:lang="en">Place</span>, et si vous les vendez dans les rues un demi-penny
+la pièce, vous ferez un bon bénéfice. Mettez de
+côté cinq nouveaux shillings, allez acheter un autre
+panier de citrons au marché aux oranges de la Dukè’s
+jusqu’à ce que votre métier de tailleur marche un peu
+mieux.</p>
+
+<p>Mosès écoutait comme s’il n’avait jamais entendu
+énoncer les principes élémentaires du commerce.</p>
+
+<p>— Puisse le Nom sacré [soit-il béni] vous bénir, vous
+et les enfants de vos enfants.</p>
+
+<p>Il s’en alla et acheta de quoi dîner y compris, tant
+il était joyeux, des gâteaux pour ses enfants. Mais le
+lendemain il revint au marché méditant en chemin à
+la distinction éthique entre les besoins du cœur et les
+besoins du corps, telle que l’a exposée, dans un hébreu
+de choix, le Bachija. Il acheta des citrons avec ce qui
+lui restait d’argent et il s’installa dans Petticoat-Lane,
+criant dans son piteux anglais : Citrons, Citrons, bons
+Citrons ! Deux pour un penny ! Deux pour un penny !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br>
+<span class="xsmall">LA RÉDEMPTION DU FILS ET DE LA FILLE</span></h2>
+
+
+<p>Malka n’eut pas longtemps à attendre son seigneur et
+maître. C’était un homme de trente ans, au teint frais,
+d’assez bonne apparence, et qui portait des favoris. Il
+avait le regard aigu, brillant, et l’air perpétuellement
+affairé. Bien que né en Allemagne, il parlait anglais
+aussi bien que certains autres Juifs de Petticoat-Lane,
+dont l’impiété relative constitue un brevet d’anglicisation.
+Michel Birnbaûm était un grand homme dans sa
+petite synagogue, bien qu’une unité parmi bien d’autres
+dans celle de Dukè’s Plaizer. On l’avait successivement
+nommé Gabbai, puis Parnass, c’est-à-dire trésorier et
+président, et il avait fait don du rideau de peluche, décoré
+des triangles mystiques entrecroisés et brodés en
+soie, qui voilait, selon le rite, l’arche où sont déposées
+les Tables de la Loi. Il était l’antithèse véritable de Mosès
+Ansell. Son énergie était incessante. Du simple colportage
+il s’était élevé au commerce des fils d’or et de la
+bijouterie de fantaisie, et, à trente ans, il avait dans les
+campagnes une large clientèle. Il ne faisait jamais rien
+qu’il n’y trouvât profit, et quand il épousa, à vingt-trois
+ans, une femme qui avait près de deux fois son âge, il
+avait fait une bonne affaire : peu après, il s’établissait
+courtier en diamants — en diamants vrais. — Il possédait
+un canif à vingt-cinq lames, tire-bouchon, ciseaux,
+cure-dents, un tas d’autres choses, lequel paraissait le
+symbole de cet homme à tout faire. Il était de tempérament
+gai, et, comme Ephraïm Philipps, adorait le Café-Concert.
+Heureusement, Malka était trop convaincue de
+ses charmes pour en concevoir de la jalousie.</p>
+
+<p>Michel mit un baiser sonore sur les lèvres de sa femme
+et dit : « Eh bien, la mère ? » Il l’appelait « mère » non
+parce qu’elle lui avait donné des enfants, mais parce
+qu’elle en avait eu et qu’il lui semblait inutile de compliquer
+la nomenclature domestique.</p>
+
+<p>— Eh bien, mon petit, fit Malka, en le caressant tendrement,
+avez-vous fait bon voyage ?</p>
+
+<p>— Non, le commerce est mort en ce moment. Le
+monde ne veut pas mettre la main à la poche. — Et ici
+que se passe-t-il ?</p>
+
+<p>— Ici les gens au contraire ne veulent pas tirer les
+mains de leurs poches, ces chiens ! Tout le monde est
+en grève, les Juifs comme les chrétiens. Jamais on n’a
+vu chose pareille ! les cordonniers, les chapeliers, les
+fourreurs ! Et maintenant on dit que les tailleurs vont
+se mettre de la partie : ils sont fous, c’est un métier
+qui ne va pas. De telle sorte, [laisse-moi remettre
+d’aplomb ton épingle de cravate, mon amour] que c’est
+justement les gens qui n’ont pas, d’ordinaire, de quoi
+acheter des vêtements neufs qui se mettent dans la
+dèche, et ne peuvent plus même acheter de l’occasion.
+Si la Providence ne nous vient en aide, nous irons bientôt
+nous-mêmes au bureau de bienfaisance.</p>
+
+<p>— Nous n’en sommes pas encore là, Mère, dit Michel
+en riant et en tortillant le gros diamant de sa bague
+massive. Comment va le bébé ? Est-il prêt pour la rédemption ?</p>
+
+<p>— Quel bébé ? fit Malka avec un air d’ignorance admirablement
+imité.</p>
+
+<p>— Bah, fit Michel, qu’y a-t-il donc encore ?</p>
+
+<p>— Rien, chéri, rien.</p>
+
+<p>— Alors je vais aller là-bas. Viens-y, la mère. Non,
+attends un instant. Il faut que je brosse la boue de mon
+pantalon. Est-ce que la brosse à habits est ici ?</p>
+
+<p>— Oui, chéri, fit Malka sans se douter du piège.</p>
+
+<p>Michel cligna imperceptiblement des yeux, nettoya son
+pantalon et sans un mot de plus courut à la maison de
+Milly. Cinq minutes après, une députation, en la personne
+de la femme de ménage, venait chez Malka.</p>
+
+<p>— Madame vous prie de venir, car le bébé demande
+à grands cris la grand’maman.</p>
+
+<p>— Oh, cela doit être une autre épingle encore, riposta
+Malka avec un air de triomphe. Mais elle ne bougea
+pas. Au bout de cinq minutes seulement elle se leva,
+solennelle, ajusta sa perruque et sa robe devant la glace,
+brossa un grain de poussière inexistant sur sa manche
+gauche, mit son chapeau, avala une pastille de menthe
+et traversa le Square, la brosse aux habits à la main.
+La porte de Milly était entr’ouverte mais Malka frappa
+quand même et demanda à la femme de ménage :</p>
+
+<p>— Madame Philipps est-elle là ?</p>
+
+<p>— Oui, Madame, toute la compagnie est là-haut.</p>
+
+<p>— Alors je monte pour lui remettre cela en mains
+propres.</p>
+
+<p>Elle marcha droit à travers le petit groupe des invités,
+vers Milly qui était assise sur le canapé, Ezéchiel
+dans ses bras calme comme un agneau et beau comme
+l’or.</p>
+
+<p>— Milly, ma chère, je te rapporte ta brosse à habits.
+Je te remercie de me l’avoir prêtée.</p>
+
+<p>Les deux femmes s’embrassèrent. Ephraïm Philipps,
+un Polonais à la face lymphatique, aux cheveux tondus
+ras, embrassa aussi sa belle-mère, et la chaîne d’or qui
+s’étalait sur la poitrine de Malka se souleva sous l’orgueil
+de cette expansion familiale. Malka remercia Dieu de ne
+pas être mère d’enfants stériles ou célibataires, ce qui
+est à peine un échelon de plus que la stérilité personnelle,
+et ne témoigne guère moins de colère de la part
+des puissances célestes.</p>
+
+<p>— Cette marque d’épingle a-t-elle disparu, Milly,
+sur le corps du cher petit ? fit Malka en prenant Ezéchiel
+dans ses bras, et sans remarquer que sur la face du bébé
+se manifestaient les signes précurseurs d’une nouvelle
+crise de larmes.</p>
+
+<p>— Oui, fit Milly imprudemment, ce n’était qu’une
+puce. Je regarde toujours minutieusement dans ses flanelles
+et ses vêtements pour voir s’il n’y a point d’épingles
+dedans.</p>
+
+<p>— C’est bon, les épingles sont comme les puces. On
+ne sait jamais d’où elles sortent, fit Malka conciliante.
+Mais où est Léah ?</p>
+
+<p>— Elle est dans la cour à cuire le reste du poisson.
+Vous ne le sentez donc pas ?</p>
+
+<p>— Il aura à peine le temps de refroidir.</p>
+
+<p>— Peut-être, mais j’en ai préparé cette nuit un plein
+plat. Léah ne fait que préparer une réserve, au cas
+où il y en aurait trop peu.</p>
+
+<p>— Et où est le <i>Cohen</i> ?</p>
+
+<p>— Nous avons invité le vieux Hyams, de l’autre côté
+des Ruines. Nous l’attendons d’une minute à l’autre.</p>
+
+<p>Mais à cet instant des explications, le baromètre facial
+d’Ezéchiel changea et le bébé se mit à pleurer.</p>
+
+<p>— Ya ! Va auprès de ta mère, fit Malka irritée. Tous
+mes enfants sont pareils. Mais il se fait tard. Vous feriez
+bien d’envoyer chercher le vieux Hyams.</p>
+
+<p>— Nous ne sommes pas pressés, mère, dit Michel
+Birnbaûm conciliant. Il faut d’ailleurs que nous attendions
+Sam.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce donc que Sam, s’écria Malka, inapaisée.</p>
+
+<p>— Sam est le <i>Chosan</i> de Léah, répliqua Michel ingénument.</p>
+
+<p>— Parfait, grogna Malka, mais mon petit-fils ne va
+pas attendre le bon plaisir du fils d’une prosélyte. Pourquoi
+donc n’est-il pas déjà ici ?</p>
+
+<p>— Nous le verrons dans quelques instants.</p>
+
+<p>— Comment le savez-vous ?</p>
+
+<p>— Nous sommes arrivés par le même train. Il est
+monté à Middlesborough. En descendant du train il
+est allé voir ses parents, se laver et se brosser un peu.
+Et comme il ne vient ici que pour cette cérémonie de
+famille, je crois qu’il serait inconvenant de la commencer
+sans lui. Ce n’est point un agrément qu’un long
+voyage en chemin de fer par un temps pareil. Mes pieds
+étaient presque gelés, malgré la bouillotte.</p>
+
+<p>— Mon pauvre agneau, fit tendrement Malka. Et elle
+caressa ses favoris.</p>
+
+<p>Sam Levine arriva presque au même moment, et Léah,
+le plat de poisson à la main, s’élança du fond de la
+cuisine pour lui souhaiter la bienvenue. Bien qu’il fût
+membre de la tribu de Lévi, il n’avait rien d’ecclésiastique
+dans son aspect. C’était un Israélite du type
+athlétique. Blanc et rose avec une moustache fournie,
+il débordait d’énergie et d’esprits animaux. Il pouvait
+rendre trente sur cent aux forts joueurs de billard, et
+cinquante à n’importe qui en matière d’anecdotes. Au
+point de vue politique c’était un radical avancé, et il
+avait une haute opinion de l’intelligence de son parti.
+Il rendit à Léah son baiser de bienvenue.</p>
+
+<p>— Quel vilain temps pour un Dimanche, fit Léah.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas le moment pour aller au spectacle,
+fit-il abondant dans son sens.</p>
+
+<p>Ils célébraient toujours son retour d’une tournée
+d’affaires, en allant au théâtre. Ils préféraient aller au
+parterre dans les salles du <span lang="en" xml:lang="en">West End</span> plutôt que de fréquenter
+pour la même somme les fauteuils de balcon du
+théâtre du quartier. Il y a deux catégories de demoiselles,
+au Ghetto : Celles qui flanent dans le Strand le
+jour du Sabbat et celles qui flanent dans <span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel
+Road</span>. Léah appartenait à la première catégorie. C’était
+une svelte et aimable brune, aux traits expressifs et à
+la voix forte, gaie, avec de grosses mains rouges. Elle
+adorait les glaces en été, le chocolat en hiver, et le
+théâtre en toute saison. Sam et elle avaient l’oreille
+juste ; ils étaient toujours les premiers à retenir les plus
+récents refrains d’opérette. L’exubérance de Léah était
+prodigieuse, et on racontait dans le <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span> qu’une fille
+« tout à fait comme elle » avait été distinguée par un
+pair du royaume. Mais Léah se contentait de Sam qui
+s’adaptait parfaitement à ses goûts.</p>
+
+<p>Aussitôt après Sam entrèrent plusieurs invités, notamment
+M<sup>me</sup> Jacobs (épouse du Reb Shamuel) avec
+sa jolie fille Hannah. M. Hyams arriva le dernier :
+c’était le Cohen dont les fonctions se sont si curieusement
+restreintes depuis la chute du Temple. Lire la
+loi, bénir ses frères, brandir les symboliques palmes
+en murmurant une incantation mystique et en se
+tenant déchaussé devant l’Arche d’Alliance aux grandes
+fêtes de saison, rédimer enfin tout premier-né qui n’a
+pas d’ecclésiastique dans sa famille, — ces privilèges
+compensés par l’interdiction de se mêler des cérémonies
+funéraires, constituaient la différence entre ses fonctions
+religieuses et celles du Lévite, ou du simple Israélite.
+Mendel Hyams, ne tirait pas orgueil de la supériorité
+de sa tribu, et cependant, à en croire la tradition, il descendait
+directement d’Aaron le Grand Prêtre, ce qui
+représentait une généalogie bien plus longe que celle
+de la reine Victoria. Ce paisible sexagénaire, au sourire
+enfantin, portait une redingote noire. Tout l’orgueil
+de sa race semblait monopolisé par sa fille Miriam, que
+le ciel avait dotée d’un nez dédaigneux. Miriam avait
+accompagné son père simplement par méprisante curiosité.
+Elle portait à son chapeau une plume de grand
+style, et un boa autour de son cou. Elle gagnait trente
+shillings par semaine dans sa profession d’institutrice
+(c’était précisément dans sa classe que se trouvait Esther
+Ansell). Sans doute les préparatifs de cette grande toilette
+avaient retardé le vieux Hyams, dont l’arrivée fut
+le signal du commencement de la cérémonie ; les
+hommes se hâtèrent de mettre leur couvre-chef. Le
+bébé emmailloté était occupé à téter. Ephraïm Philipps
+le prit doucement et le présenta à Hyams. Heureusement
+Ezéchiel avait ingurgité toute sa ration, il était
+comme hébété, et manifesta fort peu d’intérêt pour
+tout ce qui se passait.</p>
+
+<p>— C’est mon premier-né, dit Ephraïm en hébreu, et
+le premier-né de sa mère. Le Très-Haut (Béni soit-il) a
+commandé de le racheter, comme il est dit : « Ceux qui,
+à l’âge d’un mois doivent être rachetés, tu dois les
+racheter pour cinq shekels pareils au shekel du sanctuaire,
+le shekel étant de vingt gérahs ». Et il est dit
+aussi : « Consacrez-moi, suivant leur espèce tous les premiers-nés
+dans le peuple d’Israël, homme ou animal,
+car ils sont à moi ». Puis Ephraïm Philipps offrit au
+vieux Hyams quinze shillings en argent et Hyams dit
+en chaldaïque :</p>
+
+<p>— Que préfères-tu, me donner ton premier-né, le
+premier-né de sa mère, ou le racheter pour cinq <i>selaim</i>
+que la Loi t’oblige à me remettre ?</p>
+
+<p>Ephraïm répondit, en chaldaïque lui aussi :</p>
+
+<p>— J’aime mieux racheter mon enfant, et voici la
+valeur de son rachat, telle que j’y suis obligé par la
+Loi.</p>
+
+<p>Alors Hyams prit l’argent, et rendit l’enfant au père
+qui bénit Dieu pour les saints préceptes et Le remercia
+de Ses bienfaits.</p>
+
+<p>Après quoi le vieux <i>Cohen</i> éleva les quinze shillings
+au-dessus de la tête de l’enfant en disant : « Ceci au
+lieu de Cela, Ceci en échange de Cela, Ceci en rémission
+de Cela. Puisse cet enfant entrer dans la Vie, dans la
+Loi et dans la crainte du Ciel. De même qu’il a été
+admis à la Rédemption, de même Dieu veuille qu’il se
+présente un jour sous le dais nuptial et qu’il accomplisse
+de bonnes œuvres. Amen. »</p>
+
+<p>Ensuite étendant sa main, vide cette fois, au-dessus
+du front de l’enfant, l’officiant ajouta : — Que Dieu
+soit pour toi comme il fut pour Ephraïm et Manassé.
+Que le Seigneur te bénisse et te garde. Que le Seigneur
+tourne ses regards vers toi, et te soit clément, et te fasse
+vivre en paix. Le Seigneur est ton gardien, le Seigneur
+est ton ombre. Qu’il t’assure une multitude de jours
+et d’années de vie et de paix, te préserve du mal, et
+veille sur ton âme.</p>
+
+<p>— Amen, répondirent les assistants et alors il y eut
+un murmure de conversations profanes, chacun s’extasiant
+sur la tenue stoïque d’Ezéchiel. Des tasses de thé
+furent servies à la ronde par l’aimable Léah et les
+friandises cachées dans les sacs de papier virent le
+jour. Ephraïm Philipps parlait chevaux avec Sam Lévine,
+et le vieux Hyams se disputait avec Malka sur l’emploi
+des quinze shillings. Sachant que Hyams était pauvre,
+Malka refusait de reprendre l’argent tandis que lui
+voulait qu’on convertît la somme en un cadeau pour
+l’enfant. Le <i>Cohen</i> tint bon, étant sous les yeux sévères
+de Miriam. A la fin il fut convenu que l’argent serait
+utilisé pour un <i>Missheberach</i>, c’est-à-dire un service
+en faveur de l’enfant et de la synagogue. Les chapeaux
+à plumes fraternisèrent, Miriam s’entretenant avec Hannah
+Jacobs, laquelle portait aussi, en effet, une plume
+de haut style, paraissant la visiteuse la plus distinguée.</p>
+
+<p>— Pensez-vous que ce soit un beau parti, fit Miriam
+Hyams, indiquant de l’œil Sam Lévine.</p>
+
+<p>Un rapide éclair de dédain passa dans les yeux
+d’Hannah.</p>
+
+<p>— Avant les noces, chez les Juifs, c’est toujours un
+beau mariage, dit-elle. Après c’est une autre histoire.</p>
+
+<p>— Il y a du vrai dans ce que vous dites, répondit
+Miriam, d’un air pensif.</p>
+
+<p>— La famille de la jeune fille se vante toujours sans
+vergogne. Je me souviens que lorsque Clara Emmanuel
+a été fiancée, son frère Jacques m’a dit que c’était là
+un <i>Schidduch</i> magnifique. Et après j’ai découvert que
+le fiancé était un veuf de cinquante-cinq ans avec trois
+enfants.</p>
+
+<p>— Mais les fiançailles ont été rompues, dit Hannah.</p>
+
+<p>— Je le sais, dit Miriam, seulement je ne puis m’imaginer
+que moi je serais capable d’agir de la sorte.</p>
+
+<p>— De quoi ? de rompre des fiançailles ? fit Hannah
+avec un petit clignement d’yeux assez sceptique.</p>
+
+<p>— Non. Mais d’épouser un homme comme celui-là,
+déclara Miriam ; je ne regarderais même pas un homme
+au-dessus de trente-cinq ans et gagnant moins de deux
+cent cinquante livres par an.</p>
+
+<p>— Alors vous n’épouseriez pas un instituteur ?</p>
+
+<p>— Un instituteur, s’écria Miriam, avec une moue dédaigneuse.
+Comment peut-on vivre respectablement avec
+soixante-quinze francs par semaine ? Il me faut un
+homme qui ait une bonne situation, ajouta-t-elle en
+posant son doigt sur le bout de son nez.</p>
+
+<p>Elle semblait presque jolie en ce moment bien qu’elle
+eût cinq ans de plus que Hannah et on se demandait
+pourquoi les galants n’accouraient pas déposer à ses
+pieds mignonnement chaussés des semaines de cinq
+guinées.</p>
+
+<p>— J’épouserais volontiers un homme de deux guinées
+par semaine, si je l’aimais, murmura Hannah.</p>
+
+<p>— Cela ne se fait pas dans notre siècle, affirma
+Miriam en hochant la tête. De notre temps on ne croit
+plus à ces fadaises. J’ai connu une certaine Alice Green
+qui parlait comme vous. Eh bien, regardez-la maintenant,
+elle se pavane en voiture à côté d’un singe chauve.</p>
+
+<p>— La mère d’Alice Green, interrompit Malka qui
+écoutait depuis un instant, a épousé un fils de la troisième
+femme de Mendel Weinstein : Dinah, à qui son
+oncle Chloumi avait légué dix livres sterling.</p>
+
+<p>— Non. Dinah était la seconde femme de Mendel, fit
+M. Jacobs.</p>
+
+<p>— La troisième, la troisième ! répéta Malka, dont les
+joues brunes rougirent. Je le sais, peut-être, puisque
+mon Simon — Dieu le bénisse — entra dans sa première
+culotte le même mois. (Simon était le fils aîné
+de Malka, à cette heure juge à Melbourne.)</p>
+
+<p>— Sa troisième femme était Ketty Green, fille de
+Mohammed-le-Jaune, insista la femme du Rabbin. Je
+suis sûre du fait, attendu que la sœur de Ketty, Annie
+a été fiancée pendant une semaine à mon beau-frère
+Nathanaël.</p>
+
+<p>— Sa première femme, interrompit le mari de Malka,
+avec un air d’arbitre, était la fille aînée de Schmoûle,
+le cabaretier.</p>
+
+<p>— La fille de Schmoûle le cabaretier, répondit Malka,
+avec une indignation nouvelle, a épousé Hyam Robins,
+le petit-fils du vieux Benjamin qui était coutelier au
+coin de <span lang="en" xml:lang="en">Little Eden Alley</span>, où habite maintenant le
+marchand de cornichons.</p>
+
+<p>— C’est la sœur de Schmoûle qui a épousé Hyam
+Robins, n’est-ce pas, maman ? fit Milly imprudemment.</p>
+
+<p>— Certainement non, fit Malka, éclatant de nouveau.
+Je sais ce que je dis. Je la connais bien, la famille
+de ce vieux Benjamin, qui m’a envoyé une paire de
+rideaux quand j’ai épousé ton père.</p>
+
+<p>— Pauvre Benjamin, depuis combien de temps est-il
+mort ? demanda la femme de Reb Shemuel.</p>
+
+<p>— L’année où je suis accouchée de Léah.</p>
+
+<p>— Arrêtez, cria Sam Lévine gaiement, vous rendrez
+Léah rouge comme le feu, si vous dites son âge.</p>
+
+<p>Et Léah pria Sam Lévine de ne pas dire de bêtises, et
+rougit en effet, et n’en parut que plus charmante.</p>
+
+<p>L’attention de toute l’assistance était maintenant concentrée
+sur la nouvelle question en délibération.</p>
+
+<p>Malka promena ses yeux perçants sur tous les invités,
+et prononça sur un ton qui n’admettait pas la contradiction :</p>
+
+<p>— Hyam Robins ne peut pas avoir épousé la sœur
+de Schmoûle attendu que la sœur de Schmoûle était
+déjà la femme d’Abraham, le marchand de poisson.</p>
+
+<p>— Oui, mais Schmoûle avait deux sœurs, observa
+M<sup>me</sup> Jacobs prenant décidément position en face de sa
+rivale en généalogie.</p>
+
+<p>— Jamais de la vie, répliqua Malka avec véhémence.</p>
+
+<p>— J’en suis tout à fait sûre, dit M<sup>me</sup> Jacobs, il y avait
+Phébé et il y avait Henriette.</p>
+
+<p>— Jamais de la vie, répéta Malka, Schmoûle avait
+trois sœurs, mais deux étaient à l’asile des sourds-muets.</p>
+
+<p>— Comment, mais ce n’étaient pas du tout les sœurs
+de Schmoûle, dit Milly, s’oubliant définitivement.
+C’étaient les sœurs de Bloch, le boulanger.</p>
+
+<p>— Naturellement, fit Malka aigrement, mes enfants
+en savent toujours plus long que moi.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de profond silence. Les yeux de
+Malka cherchèrent machinalement la brosse à habits.</p>
+
+<p>Alors Ezéchiel éternua. Ce fut un convulsif « atchoum »
+qui agita tout le petit corps dans son maillot
+de flanelle.</p>
+
+<p>— A tes souhaits, murmura pieusement Malka, et elle
+ajouta triomphante :</p>
+
+<p>— Là ! l’enfant a éternué en confirmation de ce que
+j’ai dit. Je savais bien que j’avais raison.</p>
+
+<p>L’éternuement d’un petit innocent impose silence
+à quiconque n’est pas un impie. Tout le monde était
+radieux que la crise se fût résolue de cette manière inattendue.
+Personne ne réfléchit que l’éternuement d’Ezéchiel
+ne corroborait au contraire que l’affirmation, par
+sa grand’mère, que ses enfants en savaient plus long
+qu’elle.</p>
+
+<p>L’instant d’après on descendit pour prendre la collation,
+cérémonie qui dans le ghetto peut ne comprendre
+en fait de plat de résistance que du poisson. Et c’était
+le cas cette fois : du poisson frit, mais quel poisson frit !
+Il faudrait un grand poète pour célébrer les mérites de
+ce mets national juif, et l’âge d’or de la poésie hébraïque
+est passé. On s’étonne que Gébirol ait vécu
+et soit mort sans avoir utilisé ce thème, et que le grand
+Jehuda Halevi en personne ait dû exclusivement consacrer
+son génie à chanter la gloire de Jérusalem.</p>
+
+<p>« Israël, a-t-il dit, est au milieu des nations comme
+le cœur au milieu du corps ». Eh bien, il y a la même
+différence entre le poisson frit à la juive et le poisson
+frit à la chrétienne ou à la païenne. Avec l’audace que
+seul peut inspirer l’authentique génie de la cuisine,
+le poisson frit à la juive exige d’être mangé toujours
+froid. La peau en est d’un brun admirable, la chair
+ferme et succulente, les arêtes mêmes pleines de moelle.
+L’usage du poisson frit est entre les Anglo-Juifs un lien
+plus solide que toutes les professions d’unité religieuse.
+On apprend dès l’enfance à connaître son agréable saveur,
+et son divin fumet se mêle à mille souvenirs de
+jeunesse, s’associe aux solennités les plus sacrées et ramène
+le pécheur dans le sentier de la piété. C’est peut-être
+le poisson frit qui fait tant engraisser les matrones
+juives.</p>
+
+<p>Il y a d’autres choses exquises dans la cuisine juive :
+les <i>lockschen</i> cette apothéose du vermicelle. Les <i>ferfel</i>
+qui ne sont autre chose que les <i>lockschen</i> à l’état atomique,
+les <i>creplich</i>, triangulaires hachis de viande ;
+le <i>kuggol</i> qui présente avec le pudding une lointaine
+ressemblance ; et enfin le poisson farci sans arêtes ;
+mais le poisson frit, servi froid, règne avec une incontestable
+souveraineté sur tous les autres plats. Aucun
+autre peuple n’en possède la recette. Un poète du dernier
+siècle chantait :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les Chrétiens sont des niais, qui ne savent pas frire la plie hollandaise</div>
+<div class="verse">Croyez-m’en, ils ne savent pas distinguer la carpe de la tanche.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Pendant que l’on discutait sur la plie hollandaise,
+ovale et délicieusement dorée comme celle de la ballade,
+Samuel Lévine sembla frappé d’une idée subite. Il
+frappa son couteau et sa fourchette et s’écria en hébreu :</p>
+
+<p>— <i>Shemah Béni !</i></p>
+
+<p>Tout le monde le regarda.</p>
+
+<p>— Ecoute, mon fils, répéta-t-il avec une horreur comique.
+Puis reparlant anglais, il expliqua :</p>
+
+<p>— J’ai oublié de remettre à Léah le cadeau de son
+<i>Chosan</i>.</p>
+
+<p>— A-a-a-h !!!</p>
+
+<p>Tout le monde manifesta un profond intérêt : Léah,
+que les exigences du service avaient obligée de quitter
+sa place à côté de son fiancé, se trouvait à l’autre bout
+de la table. Elle se leva à demi avec curiosité.</p>
+
+<p>On ne saura jamais si Sam Lévine avait réellement
+oublié le cadeau, ou s’il avait choisi ce moment pour
+produire plus d’effet ; mais il est certain que son instinct
+théâtral de Sémite fut récompensé par l’air d’intérêt
+de la compagnie, lorsqu’il tira de la poche de sa jaquette
+un petit papier blanc plié.</p>
+
+<p>— Ceci, fit-il en tapotant le papier avec un geste de
+prestidigitateur, je l’ai acheté hier matin pour ma
+petite amie. Je me suis dit : Puisque, mon vieux, tu
+vas retourner en ville pour un jour en l’honneur d’Ezéchiel
+Philipps, et que ta pauvre fiancée espérait ne pas
+te voir avant Pâques, il faut que tu lui apportes une
+compensation pour le déplaisir qu’elle aura de te retrouver
+plus tôt. Mais qu’est-ce qui ferait donc le plus de
+plaisir à Léah ? Il faut que cela soit un cadeau approprié
+aux circonstances, certes, mais il ne faut pas que cela
+soit d’un prix trop élevé, pour que je puisse le lui offrir.
+C’est une affaire bien ruineuse que d’être fiancé, la pire
+affaire que j’ai jamais faite depuis que je suis au monde !</p>
+
+<p>Ici Sam cligna d’un œil facétieux vers l’assistance.</p>
+
+<p>— Et j’ai cherché quelle serait la chose la moins coûteuse
+que je pourrais trouver, et j’ai pensé à un anneau.
+Tenez, le voilà.</p>
+
+<p>Sam développa lentement le paquet, du même air
+solennel, découvrit une bague en or massif et la présenta
+de façon à faire étinceler le gros diamant qui y
+était enchâssé. L’assistance poussa un « Oh ! » prolongé
+et tous immédiatement se mirent à évaluer l’objet <i lang="it" xml:lang="it">in
+petto</i> se demandant avec quelle réduction Sam avait pu
+l’acquérir d’un compère commerçant. Car c’est en effet
+un axiome que nul Juif jamais ne paie les bijoux au prix
+du détail. Même la bague de fiançailles n’a pas besoin
+d’être achetée de première main : le principal, c’est
+qu’elle soit solide.</p>
+
+<p>Léah se leva sur la pointe des pieds, et l’éclat du diamant
+se refléta dans ses yeux avides. Elle se pencha
+par dessus la table allongeant son doigt pour recevoir
+le cadeau de son amoureux. Sam approcha de ce doigt
+la bague, puis la retira aussitôt par taquinerie.</p>
+
+<p>— Ceux qui demandent n’auront rien. Vous êtes trop
+gourmande.</p>
+
+<p>Cette plaisanterie égaya toute la tablée.</p>
+
+<p>— Donnez-la moi, fit à son tour en riant Miriam
+Hyams, tendant le doigt, je vous dirai « merci » bien
+gentiment.</p>
+
+<p>— Non, vous avez été méchante : je veux la donner à
+la petite fille qui s’est tenue sage tout le temps. Miss
+Hannah Jacobs, levez-vous pour recevoir votre prix de
+sagesse.</p>
+
+<p>Hannah qui était assise à deux places à sa gauche,
+sourit placidement, mais se pencha sur son assiette.</p>
+
+<p>Sam, devenant de plus en plus pétulant sous le regard
+approbateur de l’assistance amusée, se pencha
+vers Hannah, lui prit la main droite, ajusta de force
+la bague à son annulaire et clama avec une solennité
+comique, en hébreu :</p>
+
+<p>— Tu m’es consacrée par cet anneau selon la loi de
+Moïse et d’Israël.</p>
+
+<p>C’était bien la formule de mariage qu’il avait apprise
+par cœur pour ses noces prochaines. L’assistance s’esclaffa
+et, dans la joie qu’éprouvait Léah, son visage devint
+du plus vif cramoisi. Le badinage semblait ravissant,
+des félicitations comiques furent adressées au
+couple improvisé et même à M<sup>me</sup> Jacobs qui semblait se
+réjouir de cette petite plaisanterie, aussi sincèrement
+que si sa fille eût été réellement mariée. Samuel avait la
+répartie prompte et ripostait plaisamment aux toasts
+portés en son honneur. Soudain, dans le vacarme des
+rires, des saillies et des chocs de verres s’éleva une voix
+grêle. Elle émanait du vieux Hyams qui était resté assis
+tranquillement, les sourcils froncés sous son <i>koppel</i> de
+velours.</p>
+
+<p>— Monsieur Lévine, dit-il d’une voix basse et majestueuse,
+plus j’y pense et plus je suis effrayé des sérieuses
+conséquences de ce que vous venez de faire.</p>
+
+<p>Son air grave inquiéta l’assistance et les rires cessèrent.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous dire ? questionna Samuel.</p>
+
+<p>Il comprenait le jargon juif dont se servait presque
+toujours le vieux Hyams, mais il ne le parlait pas. Au
+contraire le vieux Hyams comprenait l’anglais plus qu’il
+ne le parlait.</p>
+
+<p>— Vous venez d’épouser Hannah Jacobs !</p>
+
+<p>Un silence pénible pesa, de vagues réminiscences surgissant
+dans les cerveaux.</p>
+
+<p>— J’ai épousé Hannah Jacobs ? répéta Samuel incrédule.</p>
+
+<p>— Parfaitement, ce que vous venez de faire constitue
+un mariage selon les lois juives. Vous vous êtes engagé
+à elle en présence de deux témoins.</p>
+
+<p>Il se fit un silence plus lourd. Mais Samuel éclata d’un
+rire bruyant.</p>
+
+<p>— Non, non, mon vieux, vous n’allez pas me la faire !</p>
+
+<p>La glace fut rompue. Tout le monde se mit à rire avec
+le sentiment d’être soulagé d’un grand poids. Ce farceur
+de vieux Hyams en avait décidément de bien
+bonnes. Hannah retira la bague de son doigt et la passa
+à Léah. Hyams seul demeurait grave.</p>
+
+<p>— Riez toujours, dit-il, vous ne serez pas longtemps
+sans voir que j’ai raison et que c’est la loi. Elle est formelle.</p>
+
+<p>— Possible, répondit Samuel redevenant sérieux malgré
+lui, mais vous oubliez que j’étais déjà fiancé à Léah !</p>
+
+<p>— Je ne l’oublie pas, mais cela n’a rien à voir avec
+l’affaire. Vous êtes maintenant, avec Hannah, mari et
+femme.</p>
+
+<p>Léah qui jusqu’alors avait été pâle et troublée, fondit
+en larmes. Hannah était pâle, effarée. Sa mère semblait
+la moins alarmée de toute l’assistance.</p>
+
+<p>— Vilain personnage, cria Malka furieuse à Sam,
+qu’as-tu fait là ?</p>
+
+<p>— Est-ce que vous devenez tous fous ? fit Samuel.
+Comment une simple farce pourrait-elle passer pour
+un mariage solide ?</p>
+
+<p>— La loi ne plaisante jamais, prononça solennellement
+le vieux Hyams.</p>
+
+<p>— Alors pourquoi ne m’avez-vous pas arrêté ? demanda
+Sam exaspéré.</p>
+
+<p>— Je riais moi-même, je n’avais pas encore eu le temps
+de réfléchir.</p>
+
+<p>Sam donna un formidable coup de poing sur la
+table :</p>
+
+<p>— Eh bien jamais je ne croirai chose pareille. Si c’est
+cela le Judaïsme…</p>
+
+<p>— Oh… s’écria Malka indignée, les voilà bien vos
+juifs anglais qui tournent en dérision les choses saintes.
+J’ai toujours dit que le fils d’une prosélyte…</p>
+
+<p>— Patience, la mère, fit Michel doucement, ne faisons
+pas d’histoires avant de savoir le fin mot de la
+chose. Envoyons chercher quelqu’un qui soit bien compétent — et
+il maniait nerveusement son couteau de
+poche à trente-deux lames.</p>
+
+<p>— Oui, le père de Hannah, — Reb Shemuel, voilà
+l’homme qu’il nous faut, cria Milly Philipps.</p>
+
+<p>— Je vous ai dit que mon mari est à Manchester pour
+un jour ou deux, observa M<sup>me</sup> Jacobs.</p>
+
+<p>— Il y a le Maggid des Fils du Covenant, proposa quelqu’un.
+Je vais le chercher.</p>
+
+<p>Le Maggid était un homme à longue barbe noire.
+Lorsqu’il entra on ne vit que trop, à sa mine, qu’il
+était au courant et qu’il apportait confirmation des
+tristes paroles du vieux Hyams. Il expliqua la loi tout
+au long et cita une quantité de précédents. Quand il
+s’arrêta, le silence ne fut troublé que par les sanglots de
+Léah. Sam était livide. La joyeuse partie de plaisir
+s’était transformée en une cérémonie nuptiale sur laquelle
+il ne comptait pas.</p>
+
+<p>— Coquin, hurla Malka, tout cela était combiné. Vous
+vous êtes dit que ma Léah n’avait pas assez d’argent
+et que le Reb Shemuel vous donnerait de l’or à pleines
+mains. Mais vous serez votre première dupe.</p>
+
+<p>— Que ce morceau de pain saute sur moi, si j’ai eu
+de pareilles intentions, cria Sam éperdu, car l’idée que
+Léah pouvait penser la même chose, lui faisait un gros
+chagrin.</p>
+
+<p>Il se tourna désolé vers le Maggid.</p>
+
+<p>— Mais il doit y avoir un moyen, sûrement, un moyen
+pour en sortir. Vous autres Maggid vous êtes si malins !
+Voilà le cas ou jamais d’appliquer un de vos fameux
+<i lang="la" xml:lang="la">distinguo</i>, puisqu’il n’y a qu’une formalité.</p>
+
+<p>Il y eut un mouvement général de désapprobation
+contre cet homme qui prenait la loi si à la légère.</p>
+
+<p>— Naturellement, il y a un moyen, dit tranquillement
+le Maggid, il n’y en a même qu’un mais très
+simple et expéditif.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-on de toutes parts
+avec anxiété.</p>
+
+<p>— Eh bien, le divorce !</p>
+
+<p>— Naturellement, clama Sam triomphant. Nous allons
+divorcer tout de suite. Quelle bande de serins nous faisons
+de n’avoir pas pensé à ça. O bonne vieille loi juive !</p>
+
+<p>Léah cessa de sangloter. Tout le monde se remit à
+sourire, sauf M<sup>me</sup> Jacobs.</p>
+
+<p>Une demi-douzaine de mains poussèrent le Maggid.
+Une demi-douzaine d’autres le tirèrent en sens inverse,
+elles finirent pourtant à elles toutes par l’asseoir. On
+lui versa un verre de brandy, on lui apporta une
+assiettée de poissons frits. Le Maggid, qui justement
+mourait de faim, bénit la providence et les lois matrimoniales
+du Judaïsme.</p>
+
+<p>— Mais il vaudrait mieux ne pas avoir recours au
+divorce, hasarda-t-il entre deux bouchées. A votre place
+j’irais trouver le père de la jeune fille et je tâcherais de
+m’arranger avec lui pour m’assurer de son acquiescement.</p>
+
+<p>— Il n’est pas là, dit M<sup>me</sup> Jacobs.</p>
+
+<p>— Et moi je m’en vais demain par le premier train,
+renchérit Sam. Mais au fait, il n’y a rien à craindre.
+Je ferai en sorte de revenir dans une quinzaine et alors
+Reb Shemuel aura le temps d’être mis au courant de
+tout. Cela ne vous fait rien d’être ma femme pour une
+quinzaine, je suppose, Miss Jacobs ?</p>
+
+<p>Hannah se mit à rire et tout le monde en fit autant.
+Hannah rit aussi, avec un intérieur dédain des formalités
+de la loi juive.</p>
+
+<p>— Ecoutez-moi, Sam, dit Léah, pouvez-vous revenir
+pour le samedi de la semaine prochaine ?</p>
+
+<p>— Je veux bien, mais pourquoi ?</p>
+
+<p>— Il y aura le bal des <i>Pourim</i>, au cercle. Puisqu’il
+faut que vous reveniez pour divorcer avec Hannah, vous
+en profiterez pour m’emmener danser.</p>
+
+<p>— Vous avez raison, répondit Sam tendrement.</p>
+
+<p>Léah battit des mains.</p>
+
+<p>— Oh, ce sera charmant, et nous emmènerons Hannah
+avec nous.</p>
+
+<p>— Ce sera, observa gaiement celle-ci, une compensation
+pour la perte de mon mari.</p>
+
+<p>Léah sourit et se mit à contempler sa bague en la
+tournant et la retournant sur son doigt.</p>
+
+<p>— Tout est bien qui finit bien. Grâce à tout cela
+Léah sera la reine du bal des <i>Pourim</i>. Il me semble que
+je mérite pour ce compliment une autre assiette de
+poisson. Quant à vous, Monsieur le Maggid, vous êtes
+un saint, vous êtes sage comme le Talmud.</p>
+
+<p>Le Maggid sourit béatement. Quand le repas fut terminé
+il prononça avec onction les actions de grâce et
+tout le monde l’accompagna en sourdine. Après quoi il
+s’en alla, et on apporta les cartes. Il est imprudent
+de jouer aux cartes <i>avant</i> le poisson frit, car vous pouvez
+perdre, en prendre de l’humeur et appeler votre
+partenaire un âne, ou être appelé âne par votre partenaire.
+Tandis qu’après le poisson frit, on est mieux disposé.
+Ce soir-là tout le monde resta de bonne humeur
+et cependant plusieurs guinées changèrent de possesseur.
+On joua à la « mouche », au « klobbiyos », au
+« Napoléon » et au « vingt-et-un ». Le « solo-whist »
+ne s’était pas encore acclimaté dans ces milieux. Le
+vieux Hyams ne jouait point parce qu’il n’en avait pas
+le moyen, et Hannah Jacobs non plus parce que cela ne
+l’amusait point. Tous deux se retirèrent tôt avec quelques
+autres invités, mais les proches parents s’attardèrent
+autour du tapis vert, sous une éclatante lampe
+à gaz. Avec du brandy, du whisky et des fruits à la
+portée de la main, pas de train ni d’omnibus à prendre,
+comment s’étonner que cette petite compagnie ait joué
+presque jusqu’au lendemain matin ?</p>
+
+<p>Durant ce temps, le bébé racheté du jour dormait
+paisiblement dans son berceau, les jambes pliées et ses
+petits poings serrés sous la couverture.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">V<br>
+<span class="xsmall">L’IMMIGRANT PAUVRE</span></h2>
+
+
+<p>Mosès Ansell se maria principalement parce que tous
+les hommes étant mortels, il savait qu’il devrait mourir
+un jour et qu’il désirait un héritier. Non pas qu’il eût
+rien à lui léguer, mais uniquement pour que celui-ci
+puisse réciter pour lui le <i>Kaddish</i>. Le Kaddish est la
+prière des morts la plus belle et la plus curieuse qui ait
+été écrite. Excluant rigoureusement toute allusion à
+la mort ou à la douleur, elle s’épuise en une suprême
+glorification de l’Eternel et en supplications pour que la
+paix règne à jamais dans la demeure d’Israël. Mais sa
+signification s’est graduellement transformée, l’humaine
+nature, exterminée à coups de fourche, s’est vengée en
+considérant cette prière comme une sorte de messe d’une
+efficacité expiatoire, de sorte qu’il répugne au Juif de
+mourir sans laisser quelqu’un qui soit qualifié pour
+réciter le Kaddish après sa mort, tous les jours pendant
+un an, et puis un jour tous les ans. C’est là une
+des raisons qui donnent au fils un rôle si important
+dans la famille.</p>
+
+<p>Mosès n’avait plus au monde que sa mère lorsqu’il
+épousa Gittel Silverstein, et il espérait rectifier la proportion
+des parents mâles en ayant recours à cette mesure
+extrême. Il en résulta six enfants, trois filles et
+trois <i>Kaddishim</i> et il trouva en Gittel une compagne
+infatigable. Durant toute la vie de celle-ci, la famille
+vécut toujours dans deux pièces car elle avait différentes
+façons d’augmenter les ressources du ménage. Arrivée à
+Londres elle travaillait chez sa cousine Malka, à un
+shilling par jour, elle raccommodait du linge et cousait
+des bouts de fourrure en forme de casquettes, dans le
+calme de sa demeure et de la nuit. Sans l’industrie de
+M<sup>me</sup> Ansell sa famille eût réalisé le type de ces familles
+de juifs errants, le type des juifs nomades, errant de
+ville en ville à la recherche d’un sort meilleur. La
+congrégation qu’ils quittaient — chaque petite ville pouvant
+rassembler le minimum des dix hommes nécessaires
+à la célébration du culte avait sa <i>kehillah</i> — payait
+invariablement leurs billets jusqu’à la congrégation voisine,
+heureuse de s’en défaire à bon compte, et la
+nouvelle kehillah saisissait avec empressement l’occasion
+de satisfaire leur instinct migrateur et les dépêchait
+vers une autre. Ils volaient ainsi au hasard, lancés par
+les raquettes de la philanthropie, et revenant souvent à
+leur point de départ, au grand mécontentement des
+sociétés de bienfaisance. Et pourtant, chaque fois Mosès
+faisait de loyaux efforts pour trouver du travail. Sa versatilité
+était merveilleuse. Il n’y avait rien qu’il ne pût
+mal faire. Il avait été vitrier, bedeau à la synagogue,
+encadreur, chantre, colporteur, cordonnier en tous
+genres, marchand d’habits, boucher spécialiste dans l’art
+d’abattre les volailles et les animaux à cornes, professeur
+d’hébreu, fruitier, circonciseur, il avait veillé les
+morts et maintenant il était tailleur sans travail.</p>
+
+<p>Malka avait incontestablement raison de regarder
+Mosès comme un <i>Schlemihl</i> en comparaison de tant
+d’autres immigrants, qui apportent dans leur lutte
+pour la vie un labeur infatigable et un esprit subtil,
+refusant le secours de la charité, dès qu’ils s’en peuvent
+passer, et parfois même auparavant. C’était pour le
+métier de colporteur que Mosès se croyait le plus doué, et
+il ne perdit jamais la conviction que s’il pouvait seulement
+débuter heureusement, il avait en lui l’étoffe d’un
+millionnaire. Il y avait pourtant peu de marchandises
+bon marché avec lesquelles il n’eût pas parcouru le
+pays, de sorte que lorsque le pauvre Benjamin, profitant
+de la mort de sa mère pour entrer dans un orphelinat,
+dut faire une composition de style sur « Les manières
+de voyager », il suscita l’hilarité de toute la classe en
+disant qu’il y avait de nombreuses façons de voyager
+puisqu’on pouvait, à volonté, voyager pour les éponges,
+les citrons, la rhubarbe, les vieux habits, la bijouterie,
+et ainsi de suite pendant toute une page de son
+cahier. Benjamin était un brillant sujet mais il ne
+put jamais se défaire de certaines associations d’idées
+engendrées par le jargon paternel. M<sup>me</sup> Ansell avait introduit
+dans son allemand corrompu des phrases d’anglais
+incorrect, étant d’un tempérament beaucoup plus énergique
+et plus ambitieux que Mosès qui, traditionaliste,
+enferma dans la tombe de sa femme tout le fardeau
+de ses connaissances anglaises. Pour Benjamin « voyager »
+signifiait errer d’un endroit à l’autre en vendant
+des marchandises, et quand il lisait dans ses livres les
+exploits des voyageurs africains, il était sûr qu’ils exploraient
+le Continent Noir pour y faire de petits bénéfices
+ou de rapides fortunes.</p>
+
+<p>Et qui sait ? Peut-être, des deux races, étaient-ce les
+pauvres vieux colporteurs juifs qui souffraient le plus et
+recueillaient en général les plus petits profits. Car le
+misérable épouvantail en chapeau cornu de la caricature
+chrétienne, qui se traîne en criant d’un ton nasillard
+« vieux habits » possède une vie intérieure ardente,
+qui pourrait rivaliser en intensité, en valeur, en humour
+même, avec celle des plus fins railleurs des grandes
+routes. Pour Mosès « voyager », signifiait errer solitaire
+dans de petites villes et de petits villages inconnus,
+adonnés au culte d’une divinité étrangère dont ils étaient
+toujours prêts à venger la crucifixion, dans un pays
+dont la langue ne lui était pas plus familière qu’elle
+ne l’était à la demoiselle sarrasine que la légende marie
+au père de A’ Becket. Cela signifiait faire bravement
+ses prières dans les wagons de chemin de fer bondés
+de monde, en enroulant les philactères pliés en sept
+autour du bras gauche, en se ceignant le front d’un
+épais bandeau de cuir, au grand étonnement de compagnons
+de route parfois peu sympathiques. Cela signifiait
+se nourrir exclusivement de pain et de thé noir
+bu dans sa propre tasse, la viande, le poisson et les
+bonnes choses de la vie lui étant complètement défendues
+par la loi traditionnelle, même s’il eût été
+moins malheureux. Cela signifiait brandir le drapeau
+rouge d’une personnalité odieuse au milieu d’un troupeau
+de taureaux. Cela signifiait passer de longs mois
+loin de sa femme et de ses enfants, dans une solitude
+égayée parfois seulement par un dimanche passé dans
+une ville où il y avait une synagogue. Cela signifiait
+descendre dans de misérables auberges et des hôtels
+louches, où de bruyants disciples du Prince de la Paix
+l’envoyaient souvent au lit tout sanglant et meurtri, ou
+bien encore le dépouillaient effrontément de sa marchandise,
+le malmenaient et lui faisaient baisser encore
+son juste prix, sachant qu’il n’oserait pas résister. Cela
+signifiait supporter la dérision et la raillerie dans une
+langue dont il comprenait seulement qu’elle était cruelle,
+bien qu’à la longue certaines de ces tristes facéties lui
+fussent devenues intelligibles par leur fréquence même.</p>
+
+<p>Un jour, étant interrogé sur l’endroit où se trouvait
+Moïse quand la lumière s’éteignit, il répondit en Yiddish,
+que la lumière ne pouvait pas s’éteindre « puisqu’il
+est dit dans le verset qu’autour de la tête de Moïse,
+notre maître, le grand législateur, il y avait un halo
+perpétuel ».</p>
+
+<p>Un vieil Allemand qui se trouvait là, par hasard, à
+fumer dans le bar du <span lang="en" xml:lang="en">public-house</span> quand le colporteur
+fit cette réponse touchante, rit de tout son cœur et frappant
+amicalement sur le dos du juif il traduisit la
+repartie pour le reste de l’assistance. Cette fois l’esprit
+parla et les buveurs, un peu honteux, rivalisèrent pour
+offrir de la bière amère au Sémite abstinent. Mais Mosès
+Ansell buvait plus souvent la coupe de l’affliction que
+celle de la bienvenue, sans se douter jamais qu’il était
+héroïque ; il endurait sa part de souffrance dans la
+longue agonie de sa race, condamnée à être la risée
+des païens. Mourir pour une religion est assurément
+plus facile que vivre pour elle, et cependant Mosès ne se
+plaignait jamais et ne perdait pas sa foi. Etre en butte
+aux crachats est la condition même de l’existence du juif
+moderne, dépossédé de la Palestine et de son Temple. Le
+mendiant épuisé et las, battu et outragé, est plus cher
+encore au Seigneur Dieu qui l’a choisi parmi les nations.
+Mais si les insultes fendaient l’âme de Mosès dans ce
+monde, dans l’autre il était sûr d’être assis sur un
+trône d’or dans le Paradis, parmi les saints, à chanter
+des acrostiches exégétiques pour toute l’éternité. C’était
+l’obscure vision de ces choses qui permettait à Esther
+de pardonner à son père. Les Ansell attendaient pendant
+des semaines l’arrivée du bon postal, alors que
+les propriétaires menaçaient de les mettre dehors et que
+la mère se tuait à travailler pour ses petits. Leurs conditions
+de vie commencèrent à s’améliorer un peu juste
+avant la mort de leur mère : ils s’étaient établis à
+Londres, ou Mosès gagnait dix-huit shillings par semaine
+comme machiniste et il n’errait plus dans la
+campagne. Hélas, cette période de bonheur fut brève.
+La grand’mère ramenée de Pologne, n’éprouvait aucune
+sympathie pour la femme de son fils, qu’elle trouvait
+trop peu minutieuse dans le cérémonial de sa religion,
+et même assez mécréante pour porter ses propres
+cheveux. Il y avait en effet chez la mère d’Esther une
+tendance au scepticisme et au doute, un goût pour les
+coutumes païennes, que sa grand’mère devinait instinctivement
+et redoutait pour le salut de son fils et celui
+de ses petits-enfants. Le scepticisme de M<sup>me</sup> Ansell se
+basait sur la malpropreté si fréquemment synonyme
+de « dévotion » dans les cercles pieux qui l’entouraient,
+et on l’avait même surprise à exprimer son mépris
+pour le savant et vénérable Israélite qui se trouvant
+accosté par un ami, alors que les premières ombres
+du soir descendaient sur le jour de l’Expiation, s’écria :</p>
+
+<p>« Pour l’amour du ciel, ne me retenez pas, j’ai manqué
+mon bain l’an dernier ! »</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Ansell baignait ses enfants, des pieds à la tête,
+une fois par mois, les lavait le jour du Sabbat, comme
+les profanes, et possédait une quantité de notions
+étranges et dangereuses. Elle professait de ne pas comprendre
+en quoi les lettrés <i>Rabbonim</i> pouvaient être
+agréables à Dieu, aux hommes, ou aux bêtes, en balançant
+la tête tout le jour dans le Beth Hamidrash et
+elle ajoutait qu’ils eussent mieux fait de subvenir aux besoins
+de leurs familles. Cette idée, dont l’expression
+était blasphématoire dans une bouche pieuse, était destinée
+à Mosès pour l’engager à moins étudier et à travailler
+davantage : mais elle ne manquait jamais de
+susciter entre les deux femmes de violentes disputes.
+La mort de M<sup>me</sup> Ansell vint mettre fin à ces querelles
+et la grand’mère qui avait si souvent reproché à son
+fils de l’avoir conduite dans un pays d’athées, resta une
+charge de plus pour la famille qui perdait à la fois sa
+mère et son gagne-pain. La vieille M<sup>me</sup> Ansell étant
+incapable de rien faire que grogner, la direction échut
+naturellement à Esther, dont la mort de sa mère fit
+une femme malgré ses huit ans.</p>
+
+<p>Le début de son règne coïncida avec un triste rétrécissement
+de son empire. Si choquant que cela puisse
+paraître à des esprits plus fortunés, ces sept personnes
+vivaient dans une seule pièce. Mosès et ses deux fils
+couchaient dans un lit, la grand’mère et les trois filles
+dans un autre. Esther dormait la tête appuyée sur un
+oreiller supplémentaire disposé au pied du lit. Mais il
+n’est si petite pièce qui ne puisse renfermer beaucoup
+de tendresse.</p>
+
+<p>La chambre n’était pas trop exiguë, mais, d’une proportion
+bizarre, elle étendait un long bras qu’on avait
+pu séparer du reste de la pièce par un rideau. Les
+murs se rejoignaient vers le haut de telle sorte que le
+plafond n’avait que la moitié de la superficie du parquet.
+Le mobilier ne comportait que les objets de toute
+première nécessité. La mansarde des Ansell était certes
+plus près du ciel que la plupart des demeures terrestres,
+car il y avait quatre grands étages à grimper
+avant d’y accéder.</p>
+
+<p>Le n<sup>o</sup> 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span> était, au temps jadis, un des
+grands hôtels du ghetto ; les fidèles de la Synagogue
+avaient bu du vin « kosher » dans ses grandes salles
+de réception, et ses corridors avaient répété l’écho des
+bavardages de nobles dames, vêtues d’épais brocarts. Il
+était solidement bâti et ses solives étaient en chêne
+sculpté. Aujourd’hui, le seuil de la porte d’entrée, qui
+n’était jamais close, était recouvert d’une épaisse boue
+noire et du grand escalier se dégageait constamment
+une odeur de moisi, subtilement mêlée à celle de la
+térébenthine dont M. Belcovitch régalait ses amis.</p>
+
+<p>Les Ansell comptaient de nombreux amis parmi les
+locataires du n<sup>o</sup> 1 du <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span>, qui formaient une
+sorte de colonie juive, dont la population s’augmentait
+constamment des ouvriers de Belcovitch et des Fils-de-la-vraie-Foi,
+qui venaient faire leurs dévotions dans leur
+synagogue, située au rez-de-chaussée. Chez Sugarman,
+le Shadchan au premier étage, MM. Simons et <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span>
+Debby au second, les Belcovitch au troisième, chez les
+Ansell et Gabriel Hamburg, le grand savant, au quatrième,
+tous les montants des portes étincelaient de
+petits étuis à <i>mezuzahs</i> et de cylindres contenant l’écriture
+sainte avec le mot <i>Shaddaï</i>, « Tout-Puissant », visible
+à travers un petit œil de verre, placé au centre.
+<span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby elle-même, toute pauvre et abandonnée
+qu’elle fût, possédait cette protection contre les esprits
+mauvais — tel est du moins le sens qu’on lui attribue
+aujourd’hui — clouée au linteau de sa porte, malgré
+qu’elle ne touchât jamais le petit œil avec le doigt pour
+embrasser ensuite celui-ci à l’endroit qui avait touché
+le mezuzah, comme le font les vrais croyants.</p>
+
+<p>Tel était le n<sup>o</sup> 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span> bondé du rebut humble
+et morne sans doute d’une humanité mais qu’il
+n’était pas sans profit d’observer ; si bondé qu’on y
+avait à peine la place de respirer. Notre pauvre Ansell
+ne faisait des calembours qu’à des intervalles immémoriaux,
+mais un jour il fit judicieusement observer
+que l’Angleterre portait bien son nom, qu’elle
+était bien pour les Juifs l’<span lang="de" xml:lang="de">Enge-land</span>, ce qui, en allemand,
+signifie le pays où l’on n’a pas les coudées
+franches. Mosès Ansell rit doucement et béatement en
+formulant cette remarque, qui surprit tous ceux qui le
+connaissaient. Mais c’était le jour de la Réjouissance de
+la Loi et les Fils-de-la-vraie-Foi l’avaient régalé de rhum
+et de gâteaux. Il repensa souvent plus tard à son bon mot
+et son visage mal débarbouillé s’éclairait d’un joyeux
+sourire. Ce souvenir lui venait souvent lorsqu’il priait.</p>
+
+<p>Pendant les quatre années qui suivirent l’enterrement
+de M<sup>me</sup> Ansell, organisé par les soins de la Société de
+bienfaisance, la famille, bien que loin d’être heureuse,
+n’eut pas d’histoire qui vaille d’être contée.</p>
+
+<p>Benjamin accompagna Salomon à la Shool, matin et
+soir, afin de réciter le Kaddish pour leur mère, jusqu’à ce
+qu’il quittât les siens pour entrer dans un orphelinat.
+Salomon, Rachel et Esther fréquentaient la grande Ecole
+et Isaac celle des petits, pendant que la petite Sarah,
+dont la naissance avait coûté la vie à M<sup>me</sup> Ansell, rampait
+et traînait dans la mansarde sous les yeux de la
+grand’mère qui était d’une utilité négative pour lui
+éviter les dangers du feu, les jours où l’âtre n’était pas
+éteint. Car la conception de la grand’mère quant à
+ses fonctions de gardienne était toute particulière. Mosès,
+lui, était absent pendant toute la journée, travaillant,
+cherchant du travail, priant, assistant aux « Droshes »
+du Maggid ou des grands prédicateurs, profitant généralement
+de ces bienfaits qui réchauffent et animent le
+ghetto. Le pain, la viande, et les bons de charbon, dons
+de la Société pour le relèvement de l’âme, rendaient
+les mauvais jours mémorables. Les couvertures ne s’obtenaient,
+hélas, plus aussi facilement qu’au temps où
+la pauvre Gittel accouchait.</p>
+
+<p>Le peu de cuisine qu’il y avait à faire était fait par
+Esther avant ou après l’école, les enfants et elle emportaient
+généralement leur repas de midi sous forme
+de pain auquel un peu de mélasse donnait parfois une
+saveur d’ambroisie. Les Ansell observaient du reste
+plus de jours de jeûne que le calendrier juif n’en comporte,
+ce qui signifie bien des choses. La Providence
+intervenait généralement avant que le garde-manger ne
+fût resté vide plus de vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>Les jours de jeûne du calendrier juif ne coïncidant
+pas toujours avec ceux des Ansell, ils tombaient comme
+une taxe additionnelle pour Mosès et sa mère, et pourtant
+jamais l’un d’eux n’hésitait dans leur observance
+scrupuleuse, pas une miette de pain ni une goutte d’eau
+ne passait leurs lèvres. Dans l’âpre recherche de documents
+défavorables au ghetto, il est surprenant qu’aucun
+économiste n’ait encore exposé les nombreux jeûnes
+dont Israël a été gratifié et qui sont évidemment une
+compensation aux faibles salaires. Telle est aussi la
+période du carême, « les trois semaines » pendant lesquelles
+la viande est défendue, en mémoire de la destruction
+des temples. Les Ansell, eux, observaient les
+« trois semaines » pendant toute l’année. En de très
+rares occasions ils achetaient des harengs saurs, ou rapportaient
+pour quelques sous de soupe aux pois, ou de
+pommes de terre cuites avec du riz, achetées dans une
+rôtisserie du quartier. Les jours de fête, si Malka leur
+octroyait un demi-souverain, Esther préparait le <i>Tzimmus</i>,
+un délicat mélange de carottes, de pudding et de
+pommes de terre. Elle aurait pu écrire un essai sur le
+Tzimmus considéré comme un idéal gastronomique. Il
+y avait encore d’autres mets polonais qu’on faisait
+cuire pour deux pence chez le boulanger le plus proche.
+Les <i>tabechas</i>, ou tripes farcies, le foie, le mou, et la
+laite remplaçaient avantageusement la viande. Leur potage
+favori était le <i>Borsch</i>, fait de betteraves rouges et
+de graisse, celle-ci tenant lieu de crème, aliment trop
+distingué.</p>
+
+<p>Mais les plats nationaux étaient rares chez eux. Quand
+ils avaient du poisson frit, il venait généralement du
+garde-manger de M<sup>me</sup> Simons, une veuve âgée et compatissante
+qui habitait au second étage, sur le devant,
+et présidait aux couches de toutes les femmes et aux
+maladies de tous les enfants du voisinage. Sa fille,
+Dinah, qui était mariée, nourrissait, par un effet de la
+Providence, un petit garçon aux yeux noirs, juste quand
+M<sup>me</sup> Ansell mourut, de sorte que M<sup>me</sup> Simons convertit
+cette fille en nourrice pour la petite Sarah, se croyant
+ensuite responsable de l’enfant, qu’elle gardait parfois
+chez elle pendant toute une semaine, et pour qui elle
+caressait, si Dieu lui prêtait vie, un projet d’union avec
+le petit frère de lait aux yeux noirs. La vie eût été plus
+sombre encore dans la mansarde des Ansell, si M<sup>me</sup> Simons
+n’avait été là, toujours prête à aider et secourir. Il
+n’y avait pas jusqu’aux vieux vêtements qui ne vinssent
+de chez M<sup>me</sup> Simons, pour suppléer aux robes de velours
+côtelé et aux cotonnades, dons de l’école. Le ménage
+Ansell ne connaissait guère d’événement plus agréable
+que la maladie d’un des enfants, car cela ne signifiait
+pas seulement un envoi de bouillon, de vin de porto
+et d’autres délices inconnues, de la part du médecin de
+l’assistance, délices dont <i>tous</i> pouvaient goûter, mais
+aussi et surtout cela apportait les soins assidus de
+M<sup>me</sup> Simons. Voir penchée sur la sienne sa bonne figure
+basanée et le sourire de ses beaux yeux de jais, sentir
+pressée sur son front sa main fraîche et douce, valait
+bien la souffrance d’une fièvre pour une enfant sans
+mère. M<sup>me</sup> Simons étant une femme fort occupée et pauvre
+aussi et les Ansell formant un clan fermé, habitué
+à ne témoigner ni son amitié ni sa misère aux étrangers,
+les enfants ne voyaient pas M<sup>me</sup> Simons et ses générosités
+autant qu’ils l’eussent désiré. Cependant, dans un moment
+grave, on pouvait toujours compter sur elle.</p>
+
+<p>« Je vais te dire quoi, Meshé », disait souvent la vieille
+M<sup>me</sup> Ansell, « cette femme désire t’épouser, un aveugle
+s’en apercevrait ».</p>
+
+<p>« Elle ne peut pas désirer cela, mère », répondait
+Mosès avec un profond respect.</p>
+
+<p>« Que dis-tu ? un homme comme toi, si beau » disait
+sa mère en caressant les boucles qui lui couvraient les
+oreilles, « et si <i>froom</i> aussi, et si plein de connaissances ;
+mais ne le fais jamais, Meshé ».</p>
+
+<p>« Quelle idée te mets-tu en tête ! Je te dis qu’elle ne
+voudrait pas de moi si je le lui faisais proposer ».</p>
+
+<p>« Ne parle pas de cela. Qui donc ne souhaiterait pas
+s’accrocher au coin de ton manteau pour être sûr d’aller
+au ciel ? Mais M<sup>me</sup> Simons est trop anglaise pour moi.
+Ta femme avait des idées anglaises et se moquait des
+hommes pieux et la justice de Dieu l’a frappée. Que dit
+le livre des prières ? Il est trois choses pour lesquelles
+une femme meurt en couches ; pour n’avoir pas séparé
+la pâte, pour n’avoir pas allumé les lampes du Sabbat,
+pour n’avoir pas… »</p>
+
+<p>« Combien de fois t’ai-je dit qu’elle faisait toutes
+ces choses ? » interrompit Mosès.</p>
+
+<p>« Oses-tu mettre en doute le livre des prières ? » dit
+la grand’mère avec colère. « C’eût été bien différent si
+tu m’avais laissé choisir ta femme, mais cette fois-ci tu
+honoreras mieux ta mère. Il faut que ce soit une jeune
+fille, vertueuse et comme il faut, qui ait la crainte du
+ciel, et non pas une vieille femme comme M<sup>me</sup> Simons,
+mais une femme qui puisse me donner des petits enfants
+robustes. Les petits enfants que tu m’as donnés
+sont chétifs et ne craignent pas le Tout-Puissant. Ah !
+pourquoi m’as-tu menée dans ce pays impie ? Ne pouvais-tu
+pas me laisser mourir en paix ? Tes filles pensent
+plus aux livres d’histoires anglais et à leurs leçons
+qu’à leur yiddishkeit, et tes fils courent nu-tête et se
+lavent les mains à contre-cœur pour les repas. Ils ne
+rentrent que pour l’heure du dîner, de crainte d’avoir
+à dire la prière de l’après-midi. Moque-toi de moi,
+Mosès, si tu veux, mais toute vieille que je suis, j’ai
+des yeux, et non pas deux boules de glaise dans les
+orbites. Tu ne vois pas que ta famille court à sa perte.
+Oh ! l’abomination ! »</p>
+
+<p>Ainsi prévenu et mis en garde, Mosès considérait sa
+famille avec inquiétude pendant les jours suivants et
+le grain que la grand’mère avait semé levait sous formes
+de coups et d’ecchymoses sur les anatomies familiales
+et spécialement sur celle de Salomon ; car Mosès attachait
+son vieux pantalon tout usé par une solide bretelle
+et Salomon était un gaillard qui faisait de son
+mieux pour rouler le Tout-Puissant, n’ayant jamais entendu
+le conseil de Lowell :</p>
+
+<p>« Il faut vous lever de bonne heure si vous voulez
+tromper Dieu. »</p>
+
+<p>Il est probable que s’il l’avait entendu il eût pu répliquer
+qu’il se levait d’assez bonne heure pour rencontrer
+son père, qui des deux était le plus terrible. Malgré cela
+il reçut de nombreuses leçons, sur les genoux ou plutôt
+entre les genoux de son père. Dans son enfance, Salomon
+avait inventé un grand nombre de transactions
+secrètes avec le Dieu de ses ancêtres, concluant avec lui
+des marchés établis d’après sa conception enfantine de
+l’équité. Si, par exemple, Dieu consentait à lui faire
+résoudre correctement ses problèmes, de manière à ce
+qu’il ne fût ni battu ni « retenu » à l’école, il disait
+ses prières du matin sans sauter l’interminable <i>Longe
+Verachum</i> qui s’allonge encore les lundis et les jeudis :
+autrement, non. Aux termes de ce contrat, Salomon laissait
+toute l’initiative au Seigneur et quand celui-ci en
+accomplissait sa part, il remplissait aussi honorablement
+la sienne. De cette manière sa foi dans la Providence
+n’était jamais ébranlée, comme l’est celle de
+certains petits garçons qui demandent au Seigneur de
+réaliser leurs caprices. Mais, en se refusant à chanter
+longuement les louanges du Créateur, excepté en
+échange de services rendus, Salomon, témoigna de
+bonne heure qu’il n’avait pas hérité de l’incapacité
+commerciale de son père.</p>
+
+<p>Les jours où tout se passait bien à l’école, personne
+ne parcourait le fastidieux livre de prières plus consciencieusement
+que lui. Il récitait toutes les choses
+écrites en grands caractères et tous les étranges petits
+morceaux écrits en petits caractères, et même certains
+passages sans voyelles. Bien plus, il allait jusqu’à inclure
+les préfaces, se leurrant et s’amadouant, entraîné
+par son père, jusqu’à réciter les appendices qui surgissaient
+l’un après l’autre à l’horizon de leur dévotion
+semblables aux terrasses sans fin d’une ascension trompeuse.
+Encore un petit bout, et maintenant ce petit
+bout, et rien que ce dernier petit bout. C’était comme
+les infinies complications d’une sphère chinoise ou le
+concert d’adieu d’un chanteur célèbre.</p>
+
+<p>Pour le reste, Salomon était un <i>chine-ponim</i> ou original,
+possédant ce sens inextinguible de l’humour qui
+fit des saints de l’église juive des humains, ensoleilla
+les mornes discussions de technique talmudique
+de saillies et de boutades, de calembours, de plaisanteries
+et d’allusions, et aida puissamment la race à durer
+en lui enseignant l’acceptation humoristique de l’inévitable.</p>
+
+<p>Son <i>chine</i> aidait Salomon à supporter la synagogue
+où la seule goutte de baume se trouvait dans le gobelet
+de vin du service de la Sanctification. Salomon était
+toujours du nombre des garçons courageux qui luttaient
+pour prendre part à la cérémonie qui consiste
+à vider celui-ci. Il manquait à coup sûr de dévotion, il
+n’aurait pas baisé le Pentateuque hébreu quand il le
+laissait tomber, s’il n’avait aperçu les regards de son
+père, et n’étaient les soins que lui donnait sa grand’mère,
+les franges blanches, toutes salies, de son « châle »
+se seraient emmêlées et irrémédiablement abîmées, tant
+il était négligent.</p>
+
+<p>Dans les moments de misère les plus cruels de sa famille,
+Salomon dressait fièrement sa tête bouclée parmi
+ses compagnons de classe et faisait étalage d’une petite
+fortune personnelle, qui n’eût pas d’ailleurs été négociable
+chez le prêteur sur gages. Possédant un petit
+stéréoscope fabriqué avec une vieille boîte de chocolat
+et représentant la sortie de Plevna, il consentait à le
+laisser voir en échange d’un bout de crayon d’ardoise.
+Pour deux épingles, il vous laissait le contempler
+pendant toute une minute. Il possédait aussi des
+sacs de boutons de cuivre, de billes, de plumes, des
+étiquettes de bouteilles de bière, des noyaux de cerises.
+En plus de bouteilles d’eau liquoreuse vendable à la
+gorgée ou à la cuiller, il faisait le commerce d’« assy-tassy »
+consistant en de petits paquets d’acide acétique
+mélangé à la cassonade. Le genre de ses produits variait
+d’après l’époque de l’année, car la nature et Belgravia
+sont moins stables dans leurs saisons que l’écolier
+juif, pour qui les boutons en Mars sont aussi inconcevables
+que les boules de neige en Juillet.</p>
+
+<p>Au Purim, Salomon avait toujours des noix pour
+jouer comme s’il eût été le fils d’un banquier et le jour
+de l’Expiation il n’était jamais sans une petite boîte
+d’allumettes pleine de restes de tabac à priser. Quand
+le jeûne torturait le plus les vieillards, il la leur présentait
+galamment. Ils prenaient une pincée en disant :
+« Puisse ta force s’accroître » et ils se mouchaient dans
+de grands mouchoirs de couleur, et Salomon se sentait
+âgé de cinquante ans, et prisait lui-même quelques
+grains avec l’air d’un vieux connaisseur.</p>
+
+<p>Il suivait avec un intérêt médiocre les subtiles recherches
+des rabbins acharnés à accroître le fardeau
+des connaissances séculaires. Il discutait très superficiellement
+les thèses des commentateurs de la Bible,
+car Mosès Ansell était si absorbé à traduire et à
+goûter les problèmes intellectuels que Salomon n’avait
+guère autre chose à faire que reprendre ses paroles. Il
+profitait de ce que son père n’avait pas les moyens de
+l’envoyer dans un <i>chedar</i>, institution absurde qui avait
+fait de Jacob un enfant triste, privé de jeu et d’oxygène,
+pour le livrer aux sympathies rugueuses d’un groupe
+de dévots intelligents et scrupuleusement malpropres.</p>
+
+<p>La littérature et l’histoire que Salomon aimait vraiment
+n’étaient pas celles des Juifs. C’était l’histoire de
+« Daredevil Dick et ses copains », dont il échangea les
+aventures prodigieuses, trouvées d’occasion sur des feuillets
+tachés d’encre, contre une partie de sa provision
+de boutons. La lecture des exploits audacieux, généralement
+commencée en classe, durant les périodes de
+<i lang="de" xml:lang="de">Sturm und Drang</i> pendant lesquelles les professeurs
+étaient considérés comme des créatures de la Providence,
+faits pour le bon plaisir des écoliers, Salomon la reprenait
+à toutes heures, dissimulant ces feuillets sous un
+pupitre, lorsqu’il était censé étudier la question d’Irlande
+dans son atlas, les cachant entre les pages écornées de son
+livre de prières pour les reprendre pendant l’office du
+matin. Elles ne lui causèrent d’ennui que le jour où,
+ses lectures secrètes ayant été découvertes, il fut corrigé
+au moyen de la baguette éducative et vit ses trésors jetés
+au feu, à travers un torrent de larmes qui eût suffi
+à éteindre la flamme.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br>
+<span class="xsmall">REB SHEMUEL</span></h2>
+
+
+<p>Ce n’était que par hasard que Mosès Ansell faisait
+ses dévotions à la Synagogue des Fils-de-la-vraie-Foi. Il
+jugeait que ce temple était trop voisin pour que son
+assiduité aux offices lui acquît des mérites auprès du
+ciel : il faut aller au devant de la prière, et non pas la
+laisser venir à nous. Un Juif zélé doit marcher vite
+quand il se rend à la synagogue, pour montrer sa ferveur,
+et revenir à pas comptés, comme à regret : sans
+quoi Satan pourrait bien attirer l’attention du Très-Haut
+sur les manquements du Peuple Elu. Voilà pourquoi
+Mosès allait faire ses dévotions aussi loin que possible.</p>
+
+<p>Passé maître dans les subtiles minuties du judaïsme,
+il était ce que Welhausen a appelé un virtuose de la
+religion. Quand il avait passé sa chaussette droite la
+première — ou plutôt quand il avait entortillé son
+pied dans les bandelettes qui lui servaient de chaussettes — il
+faisait bien attention de passer d’abord son
+soulier gauche, à titre de compensation. Et il agissait
+de même quand il portait des souliers lacés, laçant le
+premier celui qu’il avait mis le dernier. C’est ainsi
+que, dans les plus petites choses, il appliquait les divins
+principes de la justice.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi Mosès passait pour un grand homme
+dans la plupart des lointaines <i>Chevrah</i> entre lesquelles
+il répartissait l’honneur de sa présence. Il n’accordait
+celle-ci à la grande Synagogue que si par hasard, les
+heures des offices étant différentes, il pouvait y aller
+en revenant d’une autre communauté plus éloignée.
+Il arrivait alors au commencement de la fin, et s’applaudissait
+de pouvoir de la sorte dire deux fois le même
+jour une même partie de l’office. Même il lui plaisait
+d’ajouter à ses dévotions dans les synagogues une préface
+ou une conclusion en lisant tout seul, chez lui,
+une centaine de pages du rituel.</p>
+
+<p>Quelques jours après la rédemption d’Ezéchiel, à la
+fin du service au Beth Hamidrash, Salomon aborda le
+reb Shemuel, qui lui donna un demi-penny pour avoir
+accepté gentiment sa bénédiction. Salomon passa le sou
+à son père, qui l’accompagnait.</p>
+
+<p>— Eh, comment allez-vous, reb Mosché ? fit le reb
+Shemuel, avec son bon sourire. Il avait bien remarqué
+que Mosès chômait. D’autre part il l’appelait rabbin
+(<i>reb</i>) tant par courtoisie que par sa considération pour sa
+piété. Quant à lui, le rabbin authentique, c’était un bel
+homme, un peu fort, dans lequel on eût pu tailler deux
+Mosès Ansell.</p>
+
+<p>— Ça va mal, répliqua Mosès. Je n’ai eu aucun travail
+depuis un mois. Nous sommes en pleine morte saison.
+Mais Dieu est bon.</p>
+
+<p>— Ne pourriez-vous pas vendre quelque chose, reprit
+reb Shemuel, en caressant pensivement sa longue barbe
+noire, qui grisonnait un peu.</p>
+
+<p>— J’ai vendu des citrons, mais les quatre ou cinq
+shillings que j’y ai gagnés ont déjà passé en pain pour
+les enfants, et au loyer. L’argent coule entre les doigts,
+vous savez, quand on est cinq et que l’hiver est dur. Mes
+citrons une fois vendus, je n’ai guère été plus avancé.</p>
+
+<p>Le rabbin le regarda avec compassion et lui glissa dans
+la main une demi-couronne.</p>
+
+<p>Son jeune fils Lévy demeura un moment en arrière,
+désirant terminer une transaction qui consistait dans le
+troc d’une sarbacane contre quelques-uns des boutons
+de Salomon. Lévy était plus jeune de deux ans que
+celui-ci, et fréquentait une autre école — une école
+presque bourgeoise. Il prenait en conséquence, avec le
+jeune Ansell, des airs condescendants. Mais il avait fort
+à faire pour impressionner Salomon, qui, outre l’humour
+israélite, possédait une forte dose de cette autre
+qualité nationale que les Juifs nomment la <i>Chuzbah</i>,
+ce qu’on peut traduire, de façon variée, par audace ou
+impudence, esprit d’entreprise ou aplomb.</p>
+
+<p>— Dites-moi, Lévy, fit Salomon, nous n’allons pas à
+l’école d’aujourd’hui. Voulez-vous venir du côté de chez
+nous, ce matin ? Nous jouerons à cache-cache dans la
+rue ; il y a des coins splendides ! Et puis il y a aux environs
+de nouvelles bâtisses avec des échafaudages épatants,
+et un magasin de <span lang="en" xml:lang="en">pickles</span> qu’on démolit. Des fois,
+au milieu des plâtras, on trouve des cerneaux au vinaigre.
+C’est chic, hein ?</p>
+
+<p>Lévy le regarda d’un air de profond dédain.</p>
+
+<p>— Croyez-vous, dit-il, que nous n’avons pas de <span lang="en" xml:lang="en">pickles</span>
+à la maison ?</p>
+
+<p>Salomon fut mortifié. Il regarda du coin de l’œil les
+élégants vêtements noirs de son camarade et les compara
+tristement avec son complet de velours grossier et
+râpé.</p>
+
+<p>— Qu’à cela ne tienne, dit-il. Il ne manquera pas de
+garçons et de filles pour jouer avec moi.</p>
+
+<p>— Au fait, demanda Lévy, cette petite fille qui est
+venue ici avec votre père pour l’Anniversaire de la Loi,
+n’était-ce pas votre sœur ?</p>
+
+<p>— Voulez-vous dire Esther ?</p>
+
+<p>— Comment voulez-vous que je sache son nom ? Une
+petite fille brune, avec une robe d’indienne, plutôt jolie :
+elle ne vous ressemble pas.</p>
+
+<p>— Oui, c’est Esther. Elle est en sixième, à l’école, et
+elle n’a que onze ans.</p>
+
+<p>— Nous n’avons pas de classes, à notre école, répondit
+Lévy avec mépris. Mais est-ce que votre sœur jouera à
+cache-cache ?</p>
+
+<p>— Non, elle ne jouera pas, répliqua Salomon, avec une
+espèce d’orgueil : elle n’aime qu’à lire. Elle a lu les
+<i>Enfants d’Angleterre</i>, et un tas de choses. A présent,
+elle a trouvé un petit livre à couverture brune, qui ne la
+quitte plus. Moi aussi, j’aime lire, mais à l’école ou à la
+synagogue, parce que là, il n’y a rien de mieux à faire.</p>
+
+<p>— A-t-elle congé, aujourd’hui ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Mais moi, je n’ai pas congé, fit tristement Lévy.</p>
+
+<p>Salomon se sentit vengé. Son père l’appela, et ils consacrèrent
+une partie de la demi-couronne donnée par
+le rabbin à acheter des petits pains, dits français, qui
+procurèrent à la maison un déjeuner inespéré.</p>
+
+<p>Pendant ce temps reb Shemuel, qui s’appelait de son
+nom complet le Révérend Samuel Jacobs, rentrait chez
+lui pour déjeuner. Sa maison était située près de la
+Shool<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> et il y avait aux abords une haie de mendiants.
+Il ouvrit sa porte en bras de chemise.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Synagogue.</p>
+</div>
+<p>— Vite, Simcha, donne-moi mon vêtement neuf. Il
+fait bien froid ce matin.</p>
+
+<p>— Vous avez donc encore donné votre vêtement, s’exclama
+sa femme qui malgré qu’elle portât un nom signifiant
+« Réjouissance » était le plus souvent maussade.</p>
+
+<p>— Eh oui, répondit Samuel d’un air suppliant, mais
+c’était un vieil habit.</p>
+
+<p>Il ôta son chapeau haut de forme et le remplaça par
+un petit bonnet noir.</p>
+
+<p>— Vous allez me ruiner, Samuel, gémit Simcha, en
+se tordant les mains. Vous vous arracheriez la chemise
+du dos pour la donner à une bande de vauriens, de ces
+Schnorrers<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Les mendiants professionnels juifs.</p>
+</div>
+<p>— Peut-être, fit le vieux Rabbin, dont les larges yeux
+bruns brillaient d’un pacifique éclat, mon habit aura-t-il
+l’honneur de couvrir Elisée le prophète.</p>
+
+<p>— Elisée le prophète ! railla Simcha, a bien assez de
+bon sens pour demeurer au ciel et ne pas venir rôder en
+grelottant par le brouillard et par la gelée dans ce pays
+abandonné de Dieu.</p>
+
+<p>Le vieux Rabbin répondit : Atchoum !</p>
+
+<p>— Dieu vous bénisse, Seigneur, murmura Simcha
+pieusement en hébreu et elle ajouta en anglais :</p>
+
+<p>— Ah ! vous allez vous tuer, Samuel.</p>
+
+<p>Elle monta à l’étage et revint bientôt avec un vêtement
+neuf et une nouvelle terreur.</p>
+
+<p>— Eh bien, vieux fou, vous avez fait là encore une
+chose intelligente ! Tout votre argent était dans le vêtement
+que vous venez de donner.</p>
+
+<p>— Comment cela ? dit reb Samuel troublé. Puis le
+calme revint dans ses yeux bruns : Mais non, j’ai
+tout enlevé avant de donner le vêtement.</p>
+
+<p>— Dieu merci, dit Simcha en juif. Où est-il alors ? J’ai
+précisément besoin de quelques shillings pour l’épicerie.</p>
+
+<p>— Puisque je vous dis que je l’ai donné d’abord.</p>
+
+<p>Simcha gémit et tomba sur sa chaise avec un fracas
+qui fit trembler la vaisselle et les verres.</p>
+
+<p>— Et voici la fin de la semaine qui arrive, gémit-elle,
+et je n’aurai pas de poisson pour le Sabbat.</p>
+
+<p>— Ne blasphémez donc pas ainsi ! fit reb Samuel, en
+tirant avec un léger agacement sur sa barbe vénérable.</p>
+
+<p>Le Tout-Puissant — qu’il soit béni — pourvoira au
+Sabbat.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Simcha fit une grimace sceptique, sachant bien que
+ce seraient ses économies et non celles du Seigneur qui
+y pourvoiraient. Ce n’était qu’à force de constante vigilance,
+de minutie, en mendiant de l’argent à son
+mari, en le lui extorquant, pour ainsi dire, qu’elle arrivait
+à faire vivre confortablement une famille de quatre
+personnes sur les appointements pourtant assez considérables
+de son mari. Reb Samuel alla l’embrasser sur
+sa bouche sceptique, sachant bien qu’elle prendrait sa
+revanche dans une autre occasion. Il lava ses mains et
+se garda de parler davantage entre l’ablution et la première
+bouchée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les fonctions de reb Samuel étaient multiples : il
+prêchait, enseignait et conférenciait. Il mariait et divorçait.
+Il donnait dispense aux célibataires du devoir traditionnel
+d’épouser les veuves de leur frère défunt. Il
+surveillait un abattoir, délivrait les licences aux bouchers
+israélites, examinait le tranchant de leurs couteaux
+pour être sûr que les victimes souffriraient le
+moins possible et inspectait le bétail abattu dans les
+boucheries pour voir s’il était parfaitement sain et surtout
+indemne de tuberculose. Mais sa principale fonction
+consistait à répondre aux questions les plus simples
+jusqu’aux plus complexes problèmes que soulèvent les
+lois rituelles et morales du Judaïsme. Il avait ajouté un
+volume de <i>Shaaloth-u-Teshuvoth</i> ou <i>Questions et Réponses</i>
+à la colossale littérature casuistique de sa race. On
+invoquait aussi son aide en tant que <i>Shadchan</i> (marieur)
+bien qu’il négligeât de réclamer sa commission
+et qu’il montrât bien moins de zèle à fiancer ses semblables
+que Sugarman, le marieur professionnel. En un
+mot c’était un beau et sage vieillard, aimé de tout le
+monde. Lui et sa femme parlaient l’anglais avec un fort
+accent étranger ; dans leurs causeries intimes ils se servaient
+du jargon <i>yiddish</i>.</p>
+
+<p>La femme du rabbin lui versa le café, qu’elle blanchit
+avec du lait trait directement à la vache dans une
+cruche. Le beurre et le fromage étaient également
+<i>kosher</i>, achetés chez des Juifs hollandais et n’ayant passé
+dans aucun autre vase que ceux appartenant à des Juifs.
+Lorsque le rabbin eut pris place au haut bout de la
+table, Hannah entra.</p>
+
+<p>— Bonjour, père, fit-elle en l’embrassant. Que se
+trouve-t-il donc pour que vous ayez mis votre habit
+neuf ? Y aurait-il un mariage aujourd’hui ?</p>
+
+<p>— Non pas, chérie, les mariages se font rares. Il n’y
+a même pas eu de fiançailles depuis que l’aînée des
+filles Belcovitch a été fiancée à Pesach Weingott.</p>
+
+<p>— Oh ces jeunes gens juifs, s’écria la rabbine. Regardez
+mon Hannah, pouvez-vous rencontrer une plus jolie
+fille dans tout le quartier, et pourtant la voilà qui perd
+ici sa jeunesse.</p>
+
+<p>Hannah se pinça les lèvres, au lieu de mordre dans
+sa tartine, en voyant qu’elle avait amené elle-même
+cette conversation. Il y avait deux ans qu’elle entendait
+sa mère tenir les mêmes propos. L’anxiété maternelle
+de M<sup>me</sup> Jacobs avait commencé avec les dix-sept ans de
+sa fille.</p>
+
+<p>— Lorsque j’avais dix-sept ans, dit celle-ci, j’étais
+déjà une femme mariée ; à présent, les filles ne trouvent
+pas un Chosan avant leur vingtième année.</p>
+
+<p>— Nous ne sommes pas en Pologne, observa le rabbin.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que la Pologne vient faire là-dedans ?
+La vérité, c’est que les jeunes gens juifs ne se marient
+plus que pour l’argent.</p>
+
+<p>— Pourquoi les en blâmer ? Un jeune homme juif peut
+épouser plusieurs pièces d’or, mais depuis Rabbenu
+Gershom il ne peut plus épouser qu’une femme, et rien
+qu’une.</p>
+
+<p>Le rabbin souriait, s’efforçant de montrer de la bonne
+humeur à cause de la présence de sa fille. La mère, au
+contraire, s’irritant davantage, s’écria en yiddish :</p>
+
+<p>— Tu as déjà bien de la peine à nourrir une femme,
+toi qui ne laisses à tes enfants que la peau sur les os,
+à force de donner à droite et à gauche. Si tu étais un
+bon père, tu aurais économisé ton argent pour en faire
+une dot à Hannah, au lieu de le gaspiller pour une
+bande de Schnorrers vagabonds. C’est tout juste si je
+pourrai donner à la pauvrette un peu de literie et de
+linge de corps. C’est une honte, un scandale, que tu ne
+lui aies pas encore trouvé un épouseur, toi qui sais si
+bien en dénicher cinq plutôt qu’un pour les filles
+d’autrui.</p>
+
+<p>— En tout cas j’en ai trouvé un pour la fille de ton
+père, objecta le rabbin, dont les yeux bruns commençaient
+à perdre de leur douceur.</p>
+
+<p>— Je te conseille de t’en vanter. Je n’étais pas en
+peine d’en rencontrer une quantité qui auraient mieux
+valu que toi. Et ma fille n’aurait alors pas connu cette
+honte que personne ne demandât sa main. En Pologne,
+au moins, les jeunes gens seraient venus vers elle par
+troupes, parce que la fille d’un rabbin, cela se recherche.
+On aurait considéré comme un honneur de devenir le
+gendre, le fils par la loi, d’un Fils de la Loi. Mais dans ce
+pays damné… Dans mon village la fille du Premier
+Rabbin a fait la conquête du plus bel homme du district,
+et pourtant elle était laide à faire cracher sur son
+passage.</p>
+
+<p>— Mais toi, ma Simcha, tu n’es pas du tout comparable
+à cette femme-là.</p>
+
+<p>— Moque-toi de moi, à présent.</p>
+
+<p>— Je ne raille pas. Tu es comme un lys de Saron.</p>
+
+<p>— Veux-tu une autre tasse de café, Samuel ?</p>
+
+<p>— Oui, fleur de ma vie ; patiente encore un peu et tu
+verras notre Hannah sous la <i>Chuppah</i>.</p>
+
+<p>— Aurais-tu quelqu’un en vue ?</p>
+
+<p>Le rabbin hocha la tête avec une mine mystérieuse et
+cligna des yeux comme pour regarder de loin le jeune
+homme en question.</p>
+
+<p>— Qui est-ce, père ? demanda Lévi. J’espère qu’il
+s’agit de quelqu’un de réellement distingué qui parle
+l’anglais correctement.</p>
+
+<p>— Et pensez-vous que vous lui plairez, Hannah ? dit la
+rabbine. Avec votre stupide raideur, vous avez jusqu’à
+présent découragé tous les partis que j’ai essayé de vous
+faire conquérir.</p>
+
+<p>— Voyons, mère, s’écria la jeune fille en posant violemment
+sa tasse, est-ce que je ne vais pas pouvoir déjeuner
+en paix ! Je ne tiens pas du tout à me marier.
+Est-ce que vous croyez que cela m’amuse de voir vos
+Juifs tourner autour de moi pour m’examiner comme
+un cheval au marché et demander combien d’argent
+vous pouvez donner pour notre établissement ? Laissez-moi,
+si je veux rester fille. C’est mon affaire après tout,
+et non la vôtre.</p>
+
+<p>La rabbine adressa à son mari un coup d’œil d’amer
+reproche.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu veux que je te dise, Samuel ? Elle
+est <i>meshuggah</i>, tout à fait folle. Avec sa santé et sa fraîcheur,
+la voilà folle.</p>
+
+<p>— Oui, vous me rendrez folle à la fin, affirma Hannah
+d’un air sauvage. Laissez-moi ! Je suis trop vieille à présent
+pour trouver un Chosan, il n’y a donc plus qu’à
+me laisser telle que je suis. Je saurais toujours bien
+gagner ma vie à moi toute seule.</p>
+
+<p>— Tu entends, Samuel ? fit Simcha. Tu vois mes tourments.
+Tu vois comme nos enfants deviennent impies
+dans ce pays de païens.</p>
+
+<p>— Laisse-la, Simcha, laisse-la, répondit-il. C’est encore
+une enfant. Si elle n’a pas d’inclination pour le
+mariage…</p>
+
+<p>— Et qu’est-ce que c’est que ça, qu’une inclination ?
+Voilà du joli, par exemple. Alors elle va donner sa mère
+en risée à tout le monde. M<sup>me</sup> Jewell et M<sup>me</sup> Abrahams
+seront toujours là à dorloter leurs petits-enfants devant
+mon nez, pour me faire la nique ? Ce n’est pas que
+Hannah ne soit pas belle qu’on ne puisse la demander.
+Seulement elle fait trop la fière. On jurerait qu’elle a
+un père qui gagne cinq cents guinées par an, tandis
+que c’est un homme qui dilapide la moitié de son gain
+au profit de sales mendiants.</p>
+
+<p>— Ne parle pas en épicurienne, prononça gravement
+le rabbin. Nous tous, nous ne sommes que des mendiants,
+à la merci de la charité du Très-Haut — que son
+nom soit béni. — Que sommes-nous donc ? Nous n’avons
+qu’à nous prosterner devant Lui et Le remercier de ce
+que ses bontés sont telles qu’elles nous permettent de
+faire nous-mêmes la charité.</p>
+
+<p>— Mais c’est pour vivre que nous travaillons, s’écria
+la rabbine, et j’en ai les genoux tout écorchés.</p>
+
+<p>— Mère, dit Hannah, vous avez pourtant une servante
+pour faire le gros travail.</p>
+
+<p>— Des domestiques ! s’écria la rabbine avec mépris.
+Avec eux, si vous ne leur mettez pas le pied sur la tête
+comme les Egyptiens firent avec nos pères, ils ne font
+rien que de casser la vaisselle. J’aime mieux balayer
+ma chambre que de voir une <i>shiksah</i> y musarder une
+heure et s’en aller en laissant toute la poussière sur les
+appuis des fenêtres et le dessus de la cheminée. Et les
+lits ! A-t-on jamais vu une shiksah retourner seulement
+un matelas. Si je pouvais, je leur tordrais le cou.</p>
+
+<p>— A quoi sert-il de se plaindre, répondit Hannah avec
+impatience. Vous savez bien que nous sommes obligés
+d’avoir une shiksah pour entretenir les feux le jour
+du Sabbat. On ne peut pas s’adresser aux gamins qu’on
+trouve dans la rue. Ils ont beau être pieds nus, ils vous
+regardent comme si vous étiez des imbéciles. Et on n’en
+trouve pas toujours.</p>
+
+<p>L’entretien des feux, pendant le Sabbat, est l’un des
+problèmes les plus difficiles à résoudre au ghetto. Les
+rabbins ont adouci l’interdiction primitive, qui n’était
+rien moins qu’une prohibition absolue ; ils permettent
+qu’on en fasse allumer les feux par des païens. On utilise
+dans ce but de pauvres femmes, généralement des
+Irlandaises, qu’on appelle les <i>Shabbos-Goyahs</i> et qui font
+au ghetto cet office de chauffeur, à raison de quatre sous
+par cheminée. Jamais un Juif ne touche à une allumette
+ou à une chandelle, ni ne brûle un morceau de papier,
+ni même ne décachette une lettre. La goyah, terme qui
+signifie littéralement <i>païen femelle</i>, est là pour s’acquitter
+de ces besognes le jour du Sabbat. Salomon Ansell
+avait été un jour traité de païen femelle par sa
+grand’mère, simplement pour avoir touché à la pelle à
+feu, alors qu’il n’y avait d’ailleurs rien dans la grille.</p>
+
+<p>Le rabbin aimait à se chauffer. Lorsque, un jour de
+Sabbat, son feu menaçait de s’éteindre, il se gardait bien
+d’ordonner à la shiksah de remettre du charbon, mais
+il se frottait les mains et il formulait, à mi-voix, d’un air
+détaché : « Vraiment, il ne fait pas chaud ».</p>
+
+<p>— C’est vrai, dit-il à sa femme et à sa fille, j’ai toujours
+eu froid des Sabbats où on avait renvoyé la shiksah.
+J’en suis resté une fois enrhumé pendant tout un mois.</p>
+
+<p>— Je t’ai fait « enrhumer » ! protesta la Rabbine. Et
+c’est peut-être moi aussi qui te fais rentrer en bras de
+chemise en plein hiver ? Il va falloir que je te mette des
+cataplasmes et des sinapismes, et tu voudrais qu’il me
+reste de quoi te fournir par dessus le marché une
+shiksah. Si je vois encore tes Schnorrers entrer ici, je
+les sors par la peau du cou.</p>
+
+<p>Ce fut ce moment que le Destin et Melchisédec Pinchas
+choisirent pour l’entrée en scène dudit Melchisédec
+Pinchas.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br>
+<span class="xsmall">PINCHAS, LE POÈTE</span></h2>
+
+
+<p>Il entra par la porte de la rue, qui était ouverte, il
+frappa légèrement à la porte de la salle à manger, ouvrit
+et baisa la <i>Mezuzah</i>. Puis il s’avança, prit celle des mains
+de la rabbine qui tenait la cafetière et la baisa aussi
+d’une égale dévotion. Ensuite s’emparant de la main de
+Hannah, il la pressa sur ses lèvres barbouillées, murmurant
+en allemand :</p>
+
+<p>— Vous êtes aussi charmante ce matin que les roses
+du Carmel.</p>
+
+<p>Après quoi se baissant, il baisa le pan de l’habit du
+rabbin. Enfin il dit à Lévi :</p>
+
+<p>— Bonjour, Monsieur.</p>
+
+<p>Et Lévi répondit avec affabilité :</p>
+
+<p>— Bonjour, monsieur Pinchas.</p>
+
+<p>— La paix soit avec vous, Pinchas, dit le rabbin ;
+je ne vous ai pas vu à la synagogue, ce matin, bien que
+ce fût nouvelle lune.</p>
+
+<p>Le poète était un petit homme grêle très brun avec
+de longues tresses de cheveux noirs retombant sur les
+tempes. Il avait une face en lame de couteau, qui le
+faisait ressembler à une sorte d’astèque. Ses yeux étaient
+extrêmement brillants. Il portait, d’une main, une pile
+de petits livres enveloppés de papier, et de l’autre un
+cigare éteint. Il posa les livres sur la table.</p>
+
+<p>— Enfin, s’écria-t-il, j’ai pu faire imprimer le grand
+ouvrage dont se souciait si peu cette ignorante masse
+de Juifs anglais, qui donnent des milliers de guinées
+par an pour que leurs stupides pasteurs puissent porter
+des cravates blanches.</p>
+
+<p>— Et qui a payé l’impression, Monsieur Pinchas ? demanda
+la rabbine.</p>
+
+<p>— Comment qui ? s’exclama Melchisédec. Mais moi,
+et personne autre.</p>
+
+<p>— Mais vous êtes toujours à crier misère.</p>
+
+<p>— Je suis pauvre en effet, cela est aussi vrai que la
+loi de Moïse. Mais j’ai écrit des notes pour les journaux
+rédigés en hébreu. Ils courent après moi, parce qu’il n’y
+a pas dans leur état-major un seul homme qui ait la
+plume d’un véritable écrivain. Je ne puis en tirer aucun
+argent, ma chère rabbine, à preuve que ce matin je n’ai
+pas encore déjeuné, mais le propriétaire du plus important
+de ces journaux est en même temps imprimeur, et
+c’est par l’impression de mon livre qu’il m’a payé.
+Malheureusement, je ne pense pas que la vente de cet
+ouvrage me permette de remplir mon estomac. Que le
+Très-Haut — béni soit-il — vous bénisse, rabbine, car je
+prendrai volontiers une tasse de café. Je ne connais
+personne qui fasse un café d’une odeur aussi exquise,
+on dirait la vapeur des parfums qu’on brûlera quand
+le Tout-Puissant aura restauré notre Temple.</p>
+
+<p>» Vous êtes un heureux mortel, Rabbin. Me permettez-vous
+de m’asseoir à votre table ?</p>
+
+<p>Et sans attendre la permission, il avança une chaise
+entre Lévi et Hannah, et s’assit. Mais il se releva aussitôt
+pour se laver les mains suivant le rite, et prit un
+œuf qui restait.</p>
+
+<p>— Voici votre exemplaire, Reb Samuel, reprit-il après
+une pause. Vous voyez, il est dédié « aux piliers du Judaïsme
+anglais ». C’est une espèce de concile de magots,
+mais il faut bien leur offrir une chance de s’élever
+à de hautes conceptions. Il est vrai que nul d’entre
+eux ne comprend l’hébreu, pas même le Grand Rabbin,
+à qui la courtoisie m’a obligé d’envoyer un exemplaire.
+Peut-être arrivera-t-il à lire mes poèmes à l’aide d’un
+dictionnaire. En tout cas il est certain qu’il n’est pas
+capable d’écrire en hébreu sans faire à chaque mot
+deux fautes de grammaire. Non, non, ne le défendez
+pas, Reb Samuel, sous prétexte que vous êtes sous ses
+ordres. C’est lui qui devrait être au-dessous de vous.
+Seulement, c’est en anglais qu’il étale son indifférence,
+et les imbéciles pensent que, du moment qu’on énonce
+des absurdités en bon anglais, on est tout à fait qualifié
+pour être Rabbin.</p>
+
+<p>Cette remarque toucha au point sensible Reb Samuel.
+Il avait dans son existence un gros tourment ; il savait
+que des personnalités juives des beaux quartiers déploraient
+de trouver en lui un obstacle à l’anglicisation du
+ghetto. Il n’ignorait pas ce qui manquait à sa science,
+mais il ne pouvait arriver à comprendre la nécessité de
+devenir Anglais, restant pénétré du vague sentiment que
+le Judaïsme avait fleuri avant que l’Angleterre eût été
+inventée. Aussi la remarque du poète lui avait-elle fait
+un secret plaisir.</p>
+
+<p>— Vous savez très bien, continua Pinchas, que vous
+et moi nous sommes à Londres les deux seules personnes
+qui sachent écrire correctement la langue sacrée.</p>
+
+<p>— Non, non, fit modestement le Rabbin.</p>
+
+<p>— Si, si, insista solennellement Pinchas, vous avez
+un style aussi parfait que le mien, mais justement
+veuillez jeter les yeux sur la dédicace toute spéciale
+qu’à votre intention j’ai écrite de ma propre main. « A
+la lumière de sa génération, le grand <i>Gaon</i>, dont la
+renommée atteint jusqu’aux confins du monde ; à celui
+dont les lèvres dispensent le savoir au peuple du Seigneur ;
+au puits qui ne tarit jamais, à l’Aigle puissant
+qui s’élève dans le ciel sur les ailes de la Connaissance,
+au Rabbin Samuel — que la lumière de sa pensée ne
+s’éteigne jamais et que ce soit de son vivant que le
+Rédempteur apparaisse dans Sion. »</p>
+
+<p>« Voilà, prenez, ce sera un honneur pour moi. C’est
+l’hommage de l’homme de génie à l’homme de science,
+l’humble offrande d’un lettré hébreu, exilé en Angleterre,
+à son confrère.</p>
+
+<p>— Merci, dit le vieux Rabbin très ému, c’est trop
+aimable à vous et une fois que j’aurai lu votre œuvre,
+je la mettrai précieusement parmi mes livres les plus
+chers, car vous savez bien que je vous considère comme
+le poète le mieux doué en Israël depuis Yehuda Halévi.</p>
+
+<p>— J’ai le don, je le sais, je le sens, j’ai le feu sacré.
+Le deuil de notre race m’empêche de dormir. Les
+espérances nationales me font tressaillir tout entier
+comme des décharges électriques, et j’inonde ma couche
+de mes pleurs dans les ténèbres.</p>
+
+<p>Pinchas s’interrompit là pour prendre une autre
+tranche de pain beurré.</p>
+
+<p>— C’est dans ces moments-là que naissent mes
+poèmes. Les mots s’épanchent en harmonies dans mon
+cerveau, je chante comme Isaïe le retour à la Terre
+Promise et je deviens l’aède de notre patrie passée et
+future. Mais ces Anglais, ils ne pensent qu’à gagner
+de l’argent pour en gaver leurs pasteurs. Mes études,
+ma poésie, mes rêves célestes, qu’est-ce que c’est que
+tout cela pour ces imbéciles de la congrégation des
+Hommes-de-la-Terre. J’ai envoyé à Buckledorf, le gros
+banquier, un exemplaire de mon petit livre, avec une
+dédicace spéciale, écrite toute entière de ma main et
+en allemand pour qu’il puisse la comprendre. Eh bien,
+savez-vous ce qu’il m’a envoyé ? une aumône de cinq
+shillings. Cinq shillings pour le poète en qui brûle
+le feu du Ciel ! Comment voulez-vous entretenir le feu
+sacré avec cinq shillings ? J’avais presque envie de les
+lui retourner. C’est comme Gidéon, le membre du
+Parlement. Un de mes poèmes est un acrostiche sur son
+nom. Il était sûr ainsi d’aller à la postérité. Tenez, le
+voilà. Non, c’est justement la page que vous regardez.
+Vous voyez comme cela débute :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Grand leader du peuple d’Israël</div>
+<div class="verse">Ici je chante tes hautes vertus héroïques et les</div>
+<div class="verse">Dons divins de ton intelligence.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Je lui ai écrit sa dédicace en anglais, car il ne comprend
+ni l’hébreu ni l’Allemand, ce misérable, ce ladre,
+cet <i>homme de la terre</i> dévoré de vanité.</p>
+
+<p>— Eh bien, il ne vous a rien donné du tout ? demanda
+le Rabbin.</p>
+
+<p>— Pis que cela, il m’a retourné le volume. Mais je
+me vengerai : à la prochaine édition, j’enlèverai l’acrostiche
+et je laisserai Gidéon tomber dans l’oubli. J’ai
+passé dans toutes les villes du monde où il y a des
+Juifs, en Russie, en Turquie, en Allemagne, en Roumanie,
+en Grèce, au Maroc, en Palestine. Partout les
+plus grands rabbins ont bondi comme des chamois dans
+la montagne, tant ils étaient joyeux de ma venue. Ils
+m’ont nourri et vêtu comme un prince. J’ai prêché
+dans les synagogues, et partout les gens ont dit que
+c’était comme si le Gaon de Vilna eût ressuscité. De
+tous les villages à des milles à la ronde, les fidèles
+venaient se faire bénir par moi. Regardez : voici les
+certificats des plus grands saints, des plus grands savants.
+Mais en Angleterre, et rien qu’en Angleterre,
+quel accueil m’a-t-on fait ? M’a-t-on dit : Sois le bienvenu,
+Melchisédec Pinchas ; « Sois le bienvenu comme
+le fiancé chez la fiancée, à la fin du jour de fête qui lui
+a semblé si long, et quand tous les invités sont partis.
+Salut à la torche de votre génie et à la Pyramide de
+votre savoir, vous qui êtes riche de tous les trésors de
+la littérature hébraïque de tous les temps et de tous
+les pays. Ici nous n’avons pas un sage. Notre Grand
+Rabbin est un idiot. Viens et sois notre Rabbin en
+chef ! » M’a-t-on dit cela dans votre Angleterre ? Non. On
+m’a salué froidement, moqueusement, dédaigneusement.
+Quant au révérend Elkan Benjamin, qui fait
+tant d’embarras à cause de la quantité de gens riches
+qui dorment à ses sermons, je le dénoncerai, aussi vrai
+qu’il y a un Dieu qui veille sur Israël, je ferai connaître
+à l’Univers que cet homme a quatre maîtresses.</p>
+
+<p>— Vous ne ferez pas cela, vous ne voudrez pas
+causer ce scandale, dit le Rabbin. Comment savez-vous
+qu’il a quatre maîtresses ?</p>
+
+<p>— Il les a, aussi vrai que la Loi est la Loi et que je
+suis assis là. Demandez à Jacob Hermann ; c’est lui qui
+me l’a dit. Jacob Hermann m’a dit un jour que Benjamin
+a une maîtresse pour chacune des quatre boucles
+de ses cheveux. Eh bien si je sais compter, combien
+cela fait-il ? Je me demande pourquoi il lui serait permis
+de me mépriser, et pourquoi je n’aurais pas le droit de
+dire la vérité sur son compte. Un jour je le mettrai au
+pied du mur. Savez-vous qu’il a dit que la première
+fois que je suis venu à Londres, j’ai fréquenté les renégats
+de <span lang="en" xml:lang="en">Palestine Place</span> ?</p>
+
+<p>— Hé, ce n’était pas là une assertion sans quelque
+fondement, observa Reb Samuel.</p>
+
+<p>— Fondement ! Qu’entendez-vous par là ? Certes, j’ai
+habité chez eux pendant une semaine. J’étudiais les
+mœurs de ces renégats et les moyens qu’ils emploient
+pour corrompre l’âme de nos frères ; je tenais à être
+en mesure d’écrire sur leur compte un de ces jours.
+Mais ne vous ai-je pas toujours dit que pas une miette
+de leur nourriture n’est entrée dans ma bouche, et
+que l’argent que j’étais bien obligé d’accepter d’eux
+pour ne pas exciter leurs soupçons, cet argent, je le
+distribuais parmi nos Juifs pauvres ? Quel mal ai-je
+fait là ? Le porc est impur et pourtant nous utilisons
+ses soies.</p>
+
+<p>— Il y a une chose que vous ne devriez pas contester,
+c’est que, si vous n’aviez pas été un si saint homme et
+un si grand poète, j’aurais pu croire moi-même que
+vous leur aviez vendu votre âme pour éviter de mourir
+de faim. Je connais les pièges de ces démons, qui offrent
+du pain aux immigrants sans ressources, en échange
+de l’apostasie. Ils sont devenus si artificieux, qu’à
+présent ils rédigent en hébreu leurs appels diaboliques,
+connaissant notre vénération pour la langue sacrée.</p>
+
+<p>— Oui, le vulgaire Homme-de-la-Terre croit tout ce
+qui est écrit en hébreu. Ce fut la grande erreur des
+Apôtres d’écrire en grec. Il est vrai qu’ils étaient, eux
+aussi, des Hommes-de-la-Terre.</p>
+
+<p>— Je me demande qui fournit à leurs missionnaires
+d’aussi excellents traités en hébreu, fit Reb Samuel.</p>
+
+<p>— Je me le demande aussi, balbutia Pinchas qui parut
+fort occupé à déguster son café.</p>
+
+<p>— Mais, père, demanda Hannah, croyez-vous qu’un
+Juif puisse jamais croire positivement au Christianisme ?</p>
+
+<p>— Comment cela se pourrait-il, s’écria le Rabbin. Un
+Juif en possession de la Loi du Sinaï, de la Loi éternelle
+qui ne peut changer, un Juif à qui Dieu a donné
+une religion judicieuse et le sens commun, peut-il une
+seule minute ajouter foi à ce fatras d’absurdités qui
+constitue le culte des Chrétiens ? Jamais un Juif n’a
+apostasié que pour remplir sa bourse ou son estomac,
+et pour échapper à la persécution. C’est ce qu’ils appellent,
+en anglais « être touché par la grâce », mais
+pour un Juif pauvre n’est-ce pas toujours « grâce »
+après un bon repas ? Regardez les Crypto-Juifs, les Marranos,
+ces Juifs d’Espagne, qui pendant des siècles ont
+mené une existence en partie double, extérieurement
+chrétiens, mais se transmettant en secret de génération
+en génération, la foi, les traditions, les rites du Judaïsme ?</p>
+
+<p>— Certes, jamais un Juif n’a été assez niais pour se
+faire chrétien, à moins que ce niais n’eût du talent,
+prononça le paradoxal poète. Ne connaissez-vous pas, ma
+douce et innocente demoiselle, l’histoire des deux Juifs
+de la Cathédrale de Burgos ?</p>
+
+<p>— Non, qu’est-ce donc ? demanda le jeune Lévi avec
+intérêt.</p>
+
+<p>— Eh bien, veuillez passer ma tasse à votre très vénérable
+mère. Je crois qu’elle désire me donner une autre
+tasse de café. Votre éminent père connaît l’histoire, je
+m’en aperçois à la façon dont il cligne les yeux.</p>
+
+<p>— Oui, fit le rabbin, c’est une vieille histoire : elle
+a de la barbe.</p>
+
+<p>— Deux Juifs d’Espagne, commença le poète en
+s’adressant avec un air de déférence à Lévi, deux Juifs
+qui avaient été « touchés de la grâce », attendaient leur
+baptême dans la cathédrale de Burgos. Il y avait là une
+grande affluence de fidèles catholiques, et un cardinal
+devait venir spécialement pour présider à la cérémonie,
+car cette conversion était considérée comme un grand
+triomphe. Mais le cardinal était en retard, et les deux
+Juifs s’en irritaient. A la fin l’un d’eux se tourna vers
+l’autre et lui dit : « Sais-tu, Moïse, que si le Saint homme
+n’arrive pas bientôt il va nous faire manquer l’heure
+de dire la Minchah ».</p>
+
+<p>Lévi éclata de rire. Il avait saisi sans peine cette
+allusion à la prière que les Juifs disent dans l’après-midi.</p>
+
+<p>— Cette histoire, continua Pinchas, est un excellent
+résumé du succès de ce grand mouvement pour la
+conversion des Juifs. Nous nous plongeons dans l’eau
+baptismale, et puis nous nous essuyons avec un <i>talith</i>.
+Nous ne sommes pas une race capable de nous laisser
+exproprier d’une foi fixée depuis des siècles sans nombre
+et de recevoir en échange quoi : le spiritualisme superficiel
+d’une religion à laquelle ne croient même plus
+ceux qui la professent — j’ai pu m’en rendre compte
+quand je vivais au milieu de ces marchands d’âmes. Ce
+qu’il nous faut, à nous, c’est du sérieux, du solide.</p>
+
+<p>Ainsi parla le poète qui commençait à s’épanouir sous
+l’impression d’un bon déjeuner.</p>
+
+<p>— Connaissez-vous aussi, reprit-il, l’histoire des deux
+Juifs du Transvaal ?</p>
+
+<p>— Je ne crois pas connaître ce <i>Maaseh</i> (cette histoire),
+dit Reb Samuel.</p>
+
+<p>— Eh bien, les deux Juifs faisaient un <i>trek</i> et ils
+allaient de l’avant à travers un pays inconnu. Un soir
+qu’ils jouaient aux cartes auprès de leur feu de bivouac,
+l’un des deux envoya tout à coup promener son jeu et
+se mit à se tirer les cheveux, à se donner des coups de
+poings dans la poitrine. — « Qu’est-ce qu’il y a ? demanda
+l’autre. » — « Ce qu’il y a, répondit le premier.
+Malheur, malheur, c’est aujourd’hui le Jour de l’Expiation
+et nous avons mangé et marché comme si de rien
+n’était. » — « Oh, ne te tourmente pas, fit l’autre. Après
+tout le Ciel prendra en considération ce fait que nous
+avons perdu de vue en voyage le calendrier juif, et il se
+dira que nous ne l’avons pas fait par méchanceté. Et puis
+nous n’avons qu’à jeûner demain. » — « Non pas, continua
+le premier, je n’en ferai rien, car c’était aujourd’hui
+Expiation, et non demain. »</p>
+
+<p>Tout le monde se mit à rire. Le rabbin goûtait fort
+les traits malins dirigés contre sa propre race, car il
+avait un sens profond de la fragilité humaine. D’ailleurs
+les Juifs aiment fort à se railler eux-mêmes, le
+sens de l’humour étant trop développé en eux pour
+qu’ils ne connaissent pas leurs faibles. Mais ils se racontent
+ces histoires à portes closes, et ils n’aiment point à
+les entendre répéter à des non-Juifs. C’est une application
+du problème « qui aime bien châtie bien ». Entre
+membres de la même famille on se dit volontiers ses
+vérités. Et puis ils savent que les intimes comprennent
+les limites imposées à la critique, tandis que les étrangers
+sont disposés à tout exagérer et à tout prendre au
+sérieux.</p>
+
+<p>Nulle race au monde ne possède un aussi riche fonds
+d’anecdotes populaires que les Juifs, anecdotes caustiques,
+parfois même d’une hardiesse frisant presque
+le blasphème et incompréhensibles pour les « gentils ».
+A un esprit soupçonneux, Pinchas avec son inépuisable
+érudition en la matière, eût évoqué une période primitive
+de la civilisation européenne. Il rappelait vaguement
+un <i lang="de" xml:lang="de">Minnesinger</i> du moyen-âge errant de ville en
+ville, payant l’hospitalité de ses coreligionnaires en
+ouvrant son sac aux histoires et relatant ce qu’il avait
+pu voir de curieux au cours de ses pérégrinations.</p>
+
+<p>Simcha souriait. Le poète vit là un encouragement et
+reprit :</p>
+
+<p>— Savez-vous l’histoire du vieux rabbin et de l’<i>Havdalah</i> ?
+La femme du rabbin avait quitté la ville pour
+quelques jours et quand elle revint, elle vit son mari
+qui prenait une bouteille de vin, la vidait dans la coupe
+de consécration, et commençait à réciter la bénédiction. — Qu’est-ce
+que tu fais là ? demanda-t-elle. — « Je fais
+<i>Havdalah</i> », répondit-il. — « Mais, s’écria-t-elle, nous ne
+sommes pas ce soir à la fin d’une fête. » — « Pardon, la
+fête vient de se terminer pour moi, puisque te voilà
+revenue. »</p>
+
+<p>Le rabbin rit de bon cœur, et le front de Simcha
+devint aussi sombre que les ténèbres compactes de la
+nuit d’Egypte. Pinchas sentit qu’il avait commis un
+impair.</p>
+
+<p>— Attendez, dit-il, improvisant une fin : La femme
+du rabbin riposta : « Tu te trompes. La fête ne fait
+que de commencer. Tu n’auras pas à dîner : car c’est
+le jour de l’Expiation. »</p>
+
+<p>Le rabbin se remit à rire, mais le visage de Simcha
+s’éclaircit.</p>
+
+<p>— Mais, je ne saisis pas le sens, mère, observa Lévi.</p>
+
+<p>— Il ne le voit pas ! Ecoute, mon fils. Le sens c’est qu’il
+est revenu un jour d’expiation et n’a pas dîné, subissant
+un juste châtiment pour son impertinence envers
+sa fidèle épouse. Ensuite, tu ne peux ignorer que pour
+nous le jour de l’Expiation est une fête, parce que nous
+nous réjouissons alors de la bonté du Créateur, qui
+nous a octroyé le privilège de jeûner. C’est bien cela,
+n’est-ce pas, Pinchas ?</p>
+
+<p>— Oui, voilà le sens, et je pense que la rabbine n’en
+est pas mécontente, hein ?</p>
+
+<p>— Les rabbines ont toujours le dernier mot, affirma
+le rabbin. Mais il faut que je vous raconte la question
+qu’une femme m’a posée l’autre jour. Cette femme
+m’apporte dans la matinée une poule qu’elle venait de
+tuer. Dans le gésier de cette poule elle avait trouvé une
+épingle rouillée. Elle désirait savoir s’il était quand
+même licite de manger cette volaille. Le cas était fort embarrassant.
+Comment savoir si l’épingle avait contribué
+d’une manière quelconque à la mort de la poule ? Je compulsai
+le <i>Shass</i> et une quantité de <i>Shaaloth-et-Teshuvoth</i>.
+J’allai consulter un Maggid, et Sugarman le Marieur, et
+M. Karlkammer, et, finalement nous convînmes que la
+poule était <i>tripha</i> (impure), et ne pouvait être mangée. La
+femme revint le soir du lendemain. Je lui annonce mon
+verdict, et la voilà qui fond en larmes et se tord les mains.
+« Ne vous tourmentez pas, lui dis-je apitoyé. Je vous
+achèterai une autre poule. » Mais cela ne la consola point.
+« Hélas, fit-elle, nous l’avons mangée toute entière hier
+soir. »</p>
+
+<p>Pinchas se livra à une hilarité convulsive. Puis, se
+calmant un peu, il ralluma son cigare sans en avoir
+demandé la permission.</p>
+
+<p>— Je croyais, déclara-t-il, que votre histoire aurait
+une autre conclusion, — comme celle du paon. On
+avait offert un paon à quelqu’un. Celui-ci, la pièce étant
+rare, alla demander au rabbin si elle était <i>Kosher</i> (pur,
+permis). Le rabbin dit : — Non, et confisqua le paon.
+Peu après l’homme ouït dire que le rabbin avait donné
+un banquet, où le paon avait figuré à la place d’honneur.
+Il vint trouver le rabbin, et lui adressa des reproches. — « Je
+puis, <i>moi</i>, manger du paon, répondit
+le rabbin, parce que mon père considère le paon comme
+<i>Kosher</i>, et, que nous devons toujours nous ranger à
+l’opinion d’un éminent Fils de la Loi. Mais, vous,
+malheureusement, c’est à moi et non à mon père que
+vous avez demandé un avis, et j’ai toujours été en désaccord
+avec mon père au sujet de la question paon. »</p>
+
+<p>Cette fois, ce fut Hannah qui sembla le plus apprécier
+l’histoire.</p>
+
+<p>— Tout de même, conclut Pinchas, vos ouailles sont
+plus pieuses que celles du rabbin de ma ville natale.
+Il annonce un jour à ses fidèles qu’il donne sa démission.
+Fort étonnés, ceux-ci lui envoient un délégué, qui
+lui demande, au nom de tous, pourquoi il veut les
+quitter.</p>
+
+<p>— « Parce que, répondit le rabbin, voilà la première
+question que vous m’ayez jamais posée. Jamais vous
+ne m’avez soumis un seul cas de conscience. »</p>
+
+<p>— Oh, dites à M. Pinchas votre répartie pour l’âne,
+demanda Hannah toute souriante.</p>
+
+<p>— Non, fit le rabbin, ce n’est pas la peine.</p>
+
+<p>— Tu es toujours à cacher ce que tu fais de mieux,
+s’écria la rabbine. Au dernier <i>Pourim</i> un insolent envoie
+à mon mari un âne en sucre. Alors mon mari lui a
+envoyé en échange un rabbin en pain d’épices, avec
+cette inscription : « Un rabbin envoie un rabbin. Un
+âne un âne ».</p>
+
+<p>Reb Samuel rit de bon cœur d’entendre sa femme répéter
+cette histoire. Quant à Pinchas, il se tordit comme
+un point d’interrogation. La pendule sur la cheminée
+sonna neuf heures. Lévi sauta sur ses pieds.</p>
+
+<p>— Je serai en retard à l’école, s’exclama-t-il en courant
+vers la porte.</p>
+
+<p>— Arrête ! arrête ! cria le père. Tu n’as pas dit les
+grâces.</p>
+
+<p>— Pardon, père, je les ai dites. Pendant que vous étiez
+tous à raconter des histoires je récitais à part moi, la
+bénédiction.</p>
+
+<p>— Saül est-il aussi du nombre des prophètes ? Et Lévi,
+lui aussi, ajoutera-t-il au nombre des traits de mœurs
+que nous venons de conter ? songea Pinchas. Et il conclut
+à haute voix : « L’enfant dit vrai. J’ai vu remuer
+ses lèvres. »</p>
+
+<p>Lévi jeta au poète un regard de gratitude, empoigna
+son sac, et se précipita vers le N<sup>o</sup> 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span>.</p>
+
+<p>Pinchas s’en alla bientôt après lui, maudissant intérieurement
+l’avarice de Reb Samuel. Il n’avait eu qu’un
+déjeuner en échange de son volume. Mais peut-être
+était-ce à la présence de Simcha qu’il fallait attribuer ce
+désagrément. Elle était la main droite du rabbin et elle
+ne se souciait pas du tout d’ignorer ce que faisait la
+main gauche.</p>
+
+<p>Après le départ de Pinchas, le rabbin se retira dans
+son cabinet, et la rabbine se mit à mener grand vacarme
+avec son balai.</p>
+
+<p>Le cabinet en question était une grande pièce carrée,
+entourée de livres posés sur des rayons et décorée des
+portraits des Grands Rabbins du continent. Les livres
+étaient des monstres auprès desquels les Bibles familiales
+des Chrétiens eussent paru de petits volumes de
+poche. Ils n’étaient imprimés qu’avec les consonnes,
+les voyelles étant grammaticalement suggérées ou bien
+sues par cœur. Chacun était constitué par un îlot de
+texte perdu au milieu d’une mer de commentaires, laquelle
+se noyait dans un océan d’autres commentaires
+limité lui-même par un continent de sur-commentaires.
+Reb Samuel connaissait la plupart de ces immenses in-folios,
+avec tout leur tortueux lacis d’arguments et
+d’anecdotes. Il s’y trouvait à son aise comme l’enfant
+dans son village natal et sur les sentiers des bois et des
+champs voisins. Tel et tel Rabbin avait formulé telle
+et telle opinion à telle et telle ligne, au bas de telle et
+telle page, et cette ligne demeurait dans sa mémoire
+comme un tableau. Et de même que l’enfant n’établit
+aucun rapport entre son village natal et le vaste monde,
+ne conçoit pas que ses rues ni la grande route puissent
+mener à l’histoire de la localité, et des relations qu’elle
+peut entretenir avec d’autres villages, avec le pays entier,
+avec le continent, avec l’univers, de même Reb
+Samuel aimait et révérait pour elles-mêmes ces pages
+colossales, avec leurs bataillons serrés de caractères variés.
+Pour lui, c’étaient là des faits absolus comme l’existence
+même du globe ; c’était le domaine de la sagesse
+parfaite et suffisante : domaine un peu obscur çà et là,
+sagesse qui eût eu besoin, pour les intelligences inférieures,
+d’être expliquée et développée : c’est pourquoi
+Reb Samuel avait sur son bureau le manuscrit, à demi
+achevé, d’un commentaire sur l’un des sur-commentaires,
+et cela devait être intitulé : <i>Le Jardin des Lys</i>. Mais ces
+in-folios n’en constituaient pas moins la seule véridique
+encyclopédie des choses terrestres et divines. Et en
+vérité ces livres étaient merveilleux. Il eût été difficile
+de dire tout ce qui s’y trouvait et ce qui ne s’y trouvait
+point. Par eux le vieux rabbin se maintenait en
+communion avec son Dieu, qu’il aimait de toutes les
+forces de son âme, et qu’il concevait comme un Père
+universel et généreux veillant tendrement sur ses pervers
+enfants, les châtiant en proportion de ce qu’il
+les chérissait. Des générations de saints et de savants
+reliaient Reb Samuel aux prodiges du Sinaï. Malgré le
+filet aux mailles serrées du cérémonial, son âme se sentait
+libre. Il regardait comme un délicieux privilège
+d’obéir en toutes choses à son Père. Tel le Roi qui offrait
+une haute récompense à celui de ses sujets qui
+inventerait un plaisir nouveau, il était prêt à sauter au
+cou du sage qui lui eût révélé une observance nouvelle.
+Chaque matin il se levait à quatre heures pour étudier,
+et il consacrait encore à ses in-folios le moindre instant
+qu’il pouvait dérober à ses fonctions journalières. Rabbi
+Meir l’antique moraliste, n’a-t-il pas écrit : « Quiconque
+lit la Torah pour lui-même, le monde entier est son débiteur :
+Qu’il soit appelé l’ami, le bien-aimé, l’amant de
+l’Eternel-Toujours-Présent et de l’humanité. Car la Torah
+le revêt de douceur et de respect, lui donne l’équité, la
+raison et la foi. Il devient modeste, patient et miséricordieux
+pour ceux qui l’offensent ». Mais Reb Samuel
+eût été scandalisé si on lui eût appliqué ces mots.</p>
+
+<p>Vers onze heures, Hannah entra dans le cabinet. Elle
+tenait une lettre décachetée.</p>
+
+<p>— Père, dit-elle, je viens de recevoir une lettre de
+monsieur Samuel Lévine.</p>
+
+<p>— De ton époux ? fit-il en souriant.</p>
+
+<p>— De mon époux, répondit-elle, en souriant aussi,
+mais sans enthousiasme.</p>
+
+<p>— Et qu’est-ce qu’il te dit ?</p>
+
+<p>— Oh, rien de grave. Il se contente de me rassurer
+en me rappelant qu’il reviendra dimanche prochain
+pour divorcer.</p>
+
+<p>— Parfait ; écris-lui que cela se fera au prix coûtant.</p>
+
+<p>Il parlait en anglais, avec un accent étranger que sa
+fille aimait.</p>
+
+<p>— Il n’y aura que le scribe à payer, continua-t-il.</p>
+
+<p>— Il s’y attend bien, fit Hannah. C’est le devoir d’un
+père de faire quelque petite chose pour sa progéniture.
+Mais ce serait plus gentil encore si vous vouliez prononcer
+vous-même le divorce.</p>
+
+<p>— Je vous marierais avec plaisir, répondit Reb Samuel.
+Quant à vous divorcer c’est autre chose. Le <i>Din</i>
+a trop souci des sentiments paternels, pour permettre
+cela.</p>
+
+<p>— Et vous pensez que réellement je suis la femme de
+Samuel Lévine ?</p>
+
+<p>— Combien de fois faudra-t-il te le répéter ? Quelques
+auteurs tiennent compte de l’intention, mais la lettre
+de la Loi est nettement contre vous. Il est beaucoup plus
+sûr de divorcer régulièrement.</p>
+
+<p>— Alors, s’il mourait…</p>
+
+<p>— Le Ciel vous en préserve, interrompit le rabbin
+effrayé.</p>
+
+<p>— Je serais sa veuve, acheva la jeune fille.</p>
+
+<p>— Naturellement. Mais quelle folie. Pourquoi mourrait-il ?
+Et puis, au fond, tu n’es pas <i>réellement</i> mariée.</p>
+
+<p>— Tout cela n’est-il pas absurde, père ?</p>
+
+<p>— Ne parle pas ainsi, fit-il gravement. Est-ce qu’il
+serait absurde que tu te brûles en jouant avec le feu ?</p>
+
+<p>Elle ne trouva rien à répondre et changea de conversation.</p>
+
+<p>— Vous ne m’avez encore rien dit de votre voyage à
+Manchester. Avez-vous terminé à votre satisfaction la
+fameuse dispute ?</p>
+
+<p>— Oui, mais cela n’a pas été sans peine. Les deux
+parties étaient fort surexcitées, et je crois bien que la
+querelle s’est encore envenimée à la Congrégation le
+Jour de l’Expiation, parce que l’officiant refusa de sonner
+le <i>Shofar</i> trois minutes plus tôt, comme le demandait
+le président. Le trésorier était du côté du rabbin ;
+et il s’en fallut de peu que l’on n’en vînt à une
+rupture.</p>
+
+<p>— La sonnerie des trompettes du Nouvel An ressemble
+souvent à un signal de guerre, dit Hannah,
+moqueuse.</p>
+
+<p>— Hélas, oui, murmura tristement le rabbin.</p>
+
+<p>— Et comment avez-vous fait pour les réconcilier ?</p>
+
+<p>— J’ai raillé les deux parties. Ils seraient demeurés
+sourds à des raisonnements sérieux. Je leur ai raconté
+la <i>Midrash</i>, la parabole du voyage de Jacob chez Laban.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce donc ?</p>
+
+<p>— Un développement du récit biblique. Le verset de
+la genèse rapporte que Jacob arrivant au lieu nommé
+Béthel, décida d’y passer la nuit parce que le soleil
+venait de se coucher. Il ramassa donc des pierres et
+s’en fit un oreiller. Et, le matin venu, Jacob se leva,
+et prit <i>la</i> pierre qui lui avait servi d’oreiller. Comment
+expliquer cela ?</p>
+
+<p>La voix du rabbin avait à ce moment des inflexions de
+psalmodie.</p>
+
+<p>— Voici l’explication, continua-t-il. Dans la nuit, les
+pierres s’étaient disputé l’honneur de soutenir la tête
+du patriarche et finalement, pour les satisfaire toutes à
+la fois le Ciel voulut qu’elles se réunissent pour ne
+plus former qu’une seule pierre. Vous vous rappelez
+que lorsque Jacob se leva, le matin, il s’écria : « Cet
+endroit est redoutable. Ce ne peut être ici que la maison
+de Dieu. »</p>
+
+<p>« Alors, j’ai dit aux disputeurs de Manchester : « Pourquoi
+Jacob s’est-il exprimé ainsi ? Parce que son repos
+avait été tellement troublé par la querelle des pierres,
+que cela lui avait fait penser à une synagogue, qui est
+la maison de Dieu. » Et j’ai conclu qu’ils devaient faire
+comme les pierres de Jacob, cesser leur dispute et se
+fondre en une pierre unique. Et voilà comment j’ai
+ramené la paix dans la <i>Kehillah</i>.</p>
+
+<p>— Jusqu’à nouvel ordre, fit Hannah en souriant. Mais,
+père, je me suis souvent étonnée que l’on permette
+dans les offices l’usage de la corne de bélier. Je croyais
+que tous les instruments de musique étaient interdits.</p>
+
+<p>— La corne n’est pas à proprement parler un instrument
+de musique, répondit-il avec une nuance d’humour.
+D’ailleurs, ceux qui en sonnent sont presque
+tous incompétents. C’est avec des soufflements d’asthmatiques
+et des coups de sifflet inconsidérés qu’ils
+ponctuent les moments solennels de la cérémonie.</p>
+
+<p>— Mais ce serait un instrument de musique, si les
+artistes étaient bons, insista la jeune fille.</p>
+
+<p>— Si tu tiens réellement à l’explication je te dirai
+que, depuis la chute du second Temple, nous avons éliminé
+de notre culte tous les instruments de musique
+qui rappelaient celui-ci, et particulièrement tous ceux
+qui ont été adoptés par les Chrétiens. Mais la corne
+de bélier dont on sonne pour la Nouvelle année est une
+institution plus ancienne que le Temple, et la Bible
+en ordonne expressément l’usage.</p>
+
+<p>— Mais, ne trouvez-vous pas qu’il y a quelque chose
+d’édifiant et de spirituel dans le son des orgues ?</p>
+
+<p>Le rabbin lui pinça les oreilles.</p>
+
+<p>— Tu parles comme une vilaine petite épicurienne,
+déclara-t-il sur un ton à demi sérieux. Si tu aimes Dieu,
+tu n’as pas besoin d’un orgue pour aider tes pensées
+à s’élever vers le Ciel.</p>
+
+<p>Il lâcha l’oreille de sa fille et reprit sa plume en fredonnant
+avec onction un hymne de la synagogue, aux
+notes éclatantes et joyeuses.</p>
+
+<p>Hannah se dirigea vers la porte, puis revint sur ses
+pas.</p>
+
+<p>— Père, dit-elle, nerveuse et rougissant un peu, qui
+est-ce, le fiancé que vous avez dit avoir en vue ?</p>
+
+<p>— Oh, personne en particulier.</p>
+
+<p>Il était aussi embarrassé qu’elle et il évitait les yeux
+de sa fille, de sorte qu’elle supposa qu’il voulait lui
+cacher que réellement il avait quelqu’un en vue.</p>
+
+<p>— Mais vous pensez pourtant à me marier, reprit-elle,
+vous savez que je ne veux pas me marier pour le
+plaisir d’autrui ?</p>
+
+<p>Le rabbin s’agita sur sa chaise comme s’il éprouvait
+quelque gêne.</p>
+
+<p>— Je n’ai à ce sujet que de vagues idées, vagues, vagues.
+Si le parti auquel je pense ne te convient pas, eh
+bien, il n’en sera plus question. Je t’assure, ma chère, que
+je n’ai pas de projet arrêté. Pour te dire la vérité — il
+s’arrêta, et sourit d’un sourire doux et franc — la personne
+que j’avais en vue en te parlant n’est autre que
+ta mère. Cette fois leurs yeux se rencontrèrent, et le
+père et la fille éclatèrent de rire.</p>
+
+<p>Le balai de la rabbine se mit malicieusement à faire
+grand tapage à proximité de la porte. Hannah se pencha
+et baisa le grand front de son père au-dessous de
+la petite toque noire.</p>
+
+<p>— Monsieur Lévine, reprit-elle en montrant la lettre
+qu’elle tenait, insiste aussi pour que j’aille au bal du
+Pourim avec lui et Léah.</p>
+
+<p>— On doit obéir à son époux, répondit le rabbin.</p>
+
+<p>— Je le traiterai comme s’il était en effet réellement
+mon époux, c’est-à-dire que j’agirai à ma guise. Je n’irai
+pas au bal.</p>
+
+<p>La porte s’ouvrit brusquement.</p>
+
+<p>— Tu iras, s’écria la rabbine. Je ne veux pas que
+tu t’enterres vivante.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br>
+<span class="xsmall">ESTHER ET SES ENFANTS</span></h2>
+
+
+<p>Esther Ansell ne fit pas un accueil bien chaleureux
+à Lévi Jacobs, le fils de Reb Samuel. Elle venait de
+laver la vaisselle du déjeuner, et elle se promettait une
+bonne journée de lecture ; l’arrivée du visiteur la réjouissait
+donc aussi peu que possible. Pourtant Lévi
+Jacobs était un enfant de bonne mine, avec des yeux
+et des cheveux bruns, un teint mat et des lèvres vermeilles — quelque
+chose comme une réédition masculine
+et réduite de Hannah.</p>
+
+<p>— Je viens jouer à cache-cache, Salomon, déclara-t-il
+en entrant. Mais comme vous habitez haut !</p>
+
+<p>— Je croyais que vous étiez à l’école, observa Salomon
+surpris.</p>
+
+<p>— Notre école n’est pas une pension, c’est un externat,
+expliqua Lévi. Vous pourriez peut-être me présenter
+à votre sœur ?</p>
+
+<p>— Hé ! Vous connaissez bien Esther ! répondit Salomon
+qui se mit à siffloter insoucieusement.</p>
+
+<p>— Comment vous portez-vous, Esther ? fit timidement
+Lévi.</p>
+
+<p>— Très bien, merci, répliqua-t-elle, n’ayant levé les
+yeux que pour les reporter aussitôt sur un livre à couverture
+brune.</p>
+
+<p>Elle était comme tapie devant la cheminée essayant
+de se chauffer au maigre feu allumé grâce à la demi-couronne
+du Reb Samuel. On était en plein décembre.
+La chambre était sombre. La faible lueur du foyer jouait
+sur le visage sérieux d’Esther, un visage pâle, qui même
+aux plus mauvais jours ne perdait jamais tout son
+éclat. Les cheveux étaient foncés et abondants, les yeux
+grands et pensifs, le nez légèrement aquilin. L’ensemble
+de ces traits indiquait bien l’origine polonaise. Le front
+était plutôt bas. Esther avait de jolies dents, qui par
+hasard étaient restées blanches. Elle était attirante, plutôt
+que jolie. Mais quand elle souriait, elle était charmante,
+surtout les jours de Sabbat ou d’autres fêtes,
+alors qu’elle échappait à la surveillance de la maîtresse
+d’école, et laissait ses cheveux tomber librement sur ses
+épaules, au lieu de les réunir en une seule tresse — à
+l’ordonnance. En sacrifiant ses cheveux, Esther aurait
+gagné sans fatigue un penny. Sa maîtresse d’école, en
+effet, ne manquait jamais de récompenser de la sorte
+les fillettes qui allaient tondues comme des garçons.
+Esther, même aux plus sombres heures d’inanition,
+avait gardé ses cheveux avec le même amour que sa
+mère autrefois. Elle n’était pas grande pour une fillette
+qui allait sur ses douze ans. Mais il y a des gamines qui
+se mettent à grandir tout à coup : on n’avait donc pas à
+désespérer d’elle.</p>
+
+<p>Sarah et Isaac jouaient bruyamment autour des lits
+et même dessous. Rachel était assise devant la table,
+tricotant un nœud de cravate pour Salomon. La grand’mère
+était plongée dans un volumineux livre de prière
+écrit en yiddish à l’usage des dévots. Mosès était
+dehors, en quête de travail. Personne n’accordait d’attention
+au visiteur.</p>
+
+<p>— Que lisez-vous là ? demanda-t-il à Esther, sur un
+ton très poli.</p>
+
+<p>— Oh, rien, répondit-elle en fermant brusquement le
+livre comme si elle avait eu peur qu’il eût envie de
+lire par dessus son épaule.</p>
+
+<p>— Je ne vois pas la nécessité de lire en dehors des
+heures de classe, dit celui-ci.</p>
+
+<p>— Mais nous ne lisons pas des livres de classe, fit
+Salomon, agressif.</p>
+
+<p>— Ça ne fait rien, c’est stupide.</p>
+
+<p>— A ce compte-là, vous ne lirez donc jamais quand
+vous serez grand ? dit Esther avec une moue dédaigneuse.</p>
+
+<p>— Naturellement non. Autrement, à quoi me servirait-il
+d’être une grande personne ? Quand j’aurai quitté
+l’école, je prétends ne plus ouvrir un livre.</p>
+
+<p>— Oui, vous aimerez mieux ouvrir une boutique, fit
+Salomon.</p>
+
+<p>— Que ferez-vous les jours de pluie ? demanda Esther
+de plus en plus méprisante.</p>
+
+<p>— Je fumerai, riposta Lévi triomphant.</p>
+
+<p>— Et les jours du Sabbat où c’est défendu ?</p>
+
+<p>Il ne se tint pas pour battu.</p>
+
+<p>— Eh bien, il ne pleut jamais toute la journée et
+d’ailleurs il n’y a que cinquante-deux Sabbats dans
+l’année. Et puis enfin, un homme a toujours quelque
+chose à faire.</p>
+
+<p>— Je crois qu’il y a plus de plaisir à lire qu’à faire
+quoi que ce soit.</p>
+
+<p>— C’est parce que vous êtes une fille, et que les filles
+sont obligées de rester enfermées. Voyez ma sœur Hannah,
+elle lit, elle aussi. Mais un homme peut sortir
+pour faire ce qui lui plaît, n’est-ce pas, Salomon ?</p>
+
+<p>— Il est certain que nous avons plus de chance
+qu’elles, concéda l’interpellé, et c’est bien ce que dit le
+Livre des Prières, car on doit tous les matins réciter :</p>
+
+<p>« Béni sois-tu, mon Dieu, qui as voulu que je ne sois
+pas une femme ! »</p>
+
+<p>— Je ne sais pas si tu fais réellement cette prière, et
+les autres, mais le fait est que tu devrais la faire, dit
+Esther.</p>
+
+<p>— Chut, fit Salomon, clignant de l’œil dans la direction
+de la grand’mère.</p>
+
+<p>— Ça ne fait rien, assura tranquillement Esther. Elle
+ne comprend pas l’anglais.</p>
+
+<p>— Qui sait ? murmura Salomon. Elle le comprend
+quelquefois mieux qu’on ne voudrait.</p>
+
+<p>Le petit Isaac, à ce moment, se glissa derrière Lévi,
+lui tira énergiquement sa veste, puis s’écarta d’un
+bond, en poussant un cri de triomphe.</p>
+
+<p>— Tiens-toi donc tranquille, Ikey, dit Esther. Si tu
+te conduis de la sorte je n’irai pas dormir dans ton lit
+neuf.</p>
+
+<p>— Oh si, tu viendras, Ethy, balbutia-t-il. Sa mobile
+petite face de diablotin devint grave, et il resta inquiet
+pendant quelques secondes.</p>
+
+<p>— Les gosses sont une terrible engeance, prononça
+Lévi. N’est-ce pas votre avis, Esther ?</p>
+
+<p>— Pas toujours, répondit-elle. Et puis, nous avons
+tous été comme cela.</p>
+
+<p>— C’est ce qui me vexe, fit-il. Nous devrions tous
+naître grands.</p>
+
+<p>— Mais c’est impossible, s’écria Rachel.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas impossible du tout, rectifia Esther ;
+voyez Adam et Eve.</p>
+
+<p>Lévi lui adressa un coup d’œil de gratitude. Il lui
+sembla qu’ils allaient s’entendre et qu’il pourrait la
+décider à jouer à je-t’embrasse-tu-m’embrasses. Mais il
+y avait une difficulté primordiale ; il avait proposé à
+Salomon de jouer à cache-cache. Après mûres réflexions
+il pensa qu’il valait mieux laisser Esther à sa lecture.</p>
+
+<p>Esther n’avait pas le même caractère que Salomon,
+elle était bien moins gaie et remuante. Même avant
+l’époque où lui étaient échues les responsabilités de
+chef de famille, elle se montrait déjà une petite fille
+prodigieusement pensive. Elle avait des idées personnelles,
+ce qui est dangereux, et même des inquiétudes
+métaphysiques de nature à comprendre le salut de
+son âme.</p>
+
+<p>Un jour elle avait demandé à sa mère qui a créé Dieu.
+Une gifle lui avait fait comprendre qu’il y a des limites
+aux investigations humaines. Son instinct d’enfant
+ne pouvait lui permettre d’arriver à la conception
+d’une déité abstraite, conception que sa race avait d’ailleurs
+mis tant de siècles à conquérir. Elle se représentait
+donc Dieu comme un nuage énorme.</p>
+
+<p>Dans ses premières années, elle s’imaginait qu’on décapite
+les morts avant de les inhumer, et elle se demandait
+souvent ce qu’on pouvait bien faire de toutes ces
+têtes isolées. Lorsqu’on avait mis sa mère dans le linceul,
+tandis que les autres enfants n’éprouvaient pas
+d’autres sentiments que la curiosité sensuelle suscitée
+par le spectacle des funérailles et l’orgueil de voir une
+voiture s’arrêter devant leur porte, Esther allait et venait
+autour du lit mortuaire, avec l’âpre désir de savoir
+enfin. Elle fut fort désappointée de n’avoir pas vu
+l’âme de sa mère s’envoler vers le ciel, et bien qu’elle
+eût attentivement veillé près du corps dans l’espoir de
+voir s’élever cette chose longue, jaune, onduleuse et crochue.
+Car c’est ainsi qu’elle se représentait l’âme, sans
+doute à cause des gravures des histoires de revenants
+qu’apportait souvent à la maison son frère aîné Benjamin.
+Au cours de ses lectures solitaires, Esther se
+faisait des idées tout aussi singulières d’une quantité
+de choses plus palpables. Elle passait parfois devant un
+théâtre. C’était là, pour elle, une sorte de Babel ou de
+Foire aux Vanités, où acteurs et spectateurs se mêlaient
+en désordre, les gens riches revêtus de beaux costumes
+de soirée s’installant derrière des espèces de comptoirs : — car
+dans les journaux il est toujours question de
+<i>stalles</i> d’orchestre, et Esther n’avait jamais vu de stalles
+qu’au marché. C’est pourquoi une des rêveries favorites
+qu’elle faisait pour l’avenir, c’était d’aller au théâtre en
+robe de bal, et d’y être placée dans un compartiment
+analogue à celui des marchandes d’oranges de <span lang="en" xml:lang="en">Spitalfields</span>.
+Mosès Ansell n’était guère en mesure de rectifier
+ces erreurs, lui qui descendit dans la tombe sans
+être jamais entré même dans un cirque, et qui, en fait
+de belles-lettres et de beaux-arts ne s’intéressait qu’aux
+faits-divers, à ses <i>Misrach</i> et à l’ornementation des synagogues.
+Même quand Esther, poussée par un instinct
+de scepticisme, lui demanda comment l’on pouvait savoir
+que Moïse avait reçu la Loi sur le Mont Sinaï, il ne
+put que répondre par une exclamation d’horreur, et
+dire que cela était vrai puisque c’était écrit dans le
+livre rédigé par Moïse. Esther n’avait pas osé lui faire
+observer qu’il répondait à la question par la question.
+Elle regrettait parfois que son brillant frère Benjamin
+eût été envoyé à l’Orphelinat car elle s’imaginait qu’avec
+lui elle aurait pu discuter bien des problèmes aussi
+angoissants que celui-là. Salomon était impie, mais ignorant.
+Mais en dépit de son libéralisme théorique, elle
+était, en pratique, pieuse jusqu’au fanatisme et ne pouvait
+concevoir la profondeur des abîmes de dépravation
+dont elle entendait parfois parler avec horreur. Il y
+avait, prétendait-on, des Juifs, des hommes et des femmes,
+et qui avaient la pleine possession de leurs facultés
+mentales, qui allumaient des allumettes le jour du Sabbat
+et des ménagères qui ne craignaient pas de mélanger
+leurs assiettes au beurre avec leurs assiettes à viande,
+et qui même mangeaient du beurre avec de la viande.
+Esther se promettait bien que, avec l’aide de Dieu, elle
+ne commettrait jamais pareille abomination. Ce ne
+serait pas elle qui oublierait d’allumer les candélabres
+du Sabbat, ou qui mangerait des mets non <i>Kosher</i>. Rarement
+un enfant eut plus pleine conscience de la beauté
+du devoir, et fut plus accessible aux appels de la vertu
+et de l’abnégation.</p>
+
+<p>Le jour du Grand Pardon elle jeûnait jusqu’à deux
+heures de l’après-midi, alors qu’elle n’avait encore que
+sept ans. A neuf ans elle jeûnait, ce jour-là, jusqu’au
+soir. Lorsqu’elle lisait dans un de ses livres de prix,
+une de ces banales petites histoires morales que raillent
+les sceptiques, ses yeux se remplissaient de larmes et
+sa gorge était tout angoissée. Cependant, bien qu’elle
+désapprouvât la légèreté de son frère Salomon, elle ne
+lui adressait ni reproches ni sermon. Elle poussait la
+mansuétude jusqu’à lui donner du pain ou du café
+sans attendre qu’il eût dit ses prières, en particulier
+les samedis et les jours de fête, où les prières ont lieu
+à la synagogue et qu’on est ainsi exposé à ne pouvoir
+manger qu’à midi.</p>
+
+<p>Esther allait souvent à la synagogue sur les bancs
+réservés aux femmes. La psalmodie des fidèles était dans
+son existence un détail aussi familier que l’odeur de
+moisi de l’escalier de sa maison ou que les jeunes gens
+qui venaient voir Becky, et au milieu desquels Esther
+devait se frayer un chemin quand elle allait chercher
+son lait le matin, ou l’odeur du rhum de M. Belcovitch,
+ou le ronronnement des machines à coudre,
+ou la personne d’un étudiant hébreu qui occupait
+la chambre voisine, ou la peur du chien de <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span>
+Debby, peur qui d’ailleurs s’était tout récemment transformée
+en amitié. Esther vivait en partie double, exactement
+de même qu’elle parlait deux langues. Elle avait
+constamment présent à l’esprit qu’elle était une fille
+juive, appartenant à un peuple qui avait eu une histoire
+toute particulière. D’ailleurs quand même elle
+eût voulu l’oublier, les petits chrétiens étaient là pour
+le lui rappeler, quand ils lui annonçaient spirituellement
+qu’ils avaient réussi à faire avaler du porc à un
+de ses coreligionnaires. Mais ce qu’elle sentait encore
+plus vivement c’est qu’elle était une petite Anglaise.
+Elle avait encore plus de vénération pour la mémoire
+de Nelson et de Wellington que pour celle de Juda
+Macchabée. Elle était très fière de savoir que <i>ses ancêtres</i>
+ont toujours battu les Français, depuis Crécy et
+Poitiers jusqu’à Waterloo ; qu’Alfred le Grand fut le
+modèle des rois ; que les Anglais dominent le monde
+et y ont établi des colonies dans tous les coins ; que la
+langue anglaise est la plus belle du monde et que ce
+sont les Anglais qui ont inventé les chemins de fer, les
+bateaux à vapeur, les télégraphes et en général tout ce
+qui vaut la peine d’être inventé. C’était dans ses livres
+de classe qu’Esther avait puisé ces idées. Un mois
+d’enseignement, pour les enfants, suffit à recouvrir
+l’héritage d’un siècle : mais en dessous l’argile, si bien
+qu’on l’ait préparée, demeure sensible aux anciennes
+impressions.</p>
+
+<p>Sarah et Isaac étaient devenus des individualités aussi
+différentes que l’avait permis le faible nombre de leurs
+années. Isaac avait cinq ans, et Sarah, qui n’avait jamais
+connu sa mère, venait d’avoir quatre ans. Leurs
+pensées à tous deux convergeaient uniquement vers la
+satisfaction de leurs instincts matériels. Ils préféraient
+les pommes de terre, surtout quand elles baignaient
+dans la sauce, à tous les plaisirs du <i lang="de" xml:lang="de">Kindergarten</i>.
+Isaac avait pour ambition capitale de posséder un lit
+de plume, comme il en avait vu un chez Malka, et Mosès
+s’était plu à lui faire entrevoir la possibilité ultérieure
+d’un pareil cadeau. Le généreux petit bonhomme avait
+déjà concédé à son père et à ses frères des places d’honneur
+sur le futur lit de plume. Dieu seul sait comment
+il en était arrivé à considérer comme sa propriété particulière
+leur couche commune. Toujours est-il qu’à
+ses yeux les trois autres occupants n’y étaient que tolérés.
+Il lui eût pourtant été difficile de plaider que le
+lit lui appartenait par droit de naissance.</p>
+
+<p>Isaac cependant ne nourrissait pas que des pensées
+d’ordre matériel. Souvent il avait été préoccupé d’un problème
+d’ordre purement intellectuel, qui l’induisait à
+échanger des horions avec la petite Sarah. Il faut savoir
+qu’il était né le quatre Décembre et que Sarah avait
+vu le jour le trois Décembre de l’année suivante.</p>
+
+<p>— Ça ne se peut pas, disait-il. Ton anniversaire ne
+peut pas être avant le mien.</p>
+
+<p>— C’est Esther qui l’a dit, répondait Sarah.</p>
+
+<p>— Demande à Grand’mère.</p>
+
+<p>— Grand’mère ne sait pas. Est-ce que je n’ai pas
+cinq ans ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Et toi quatre ans ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Donc je suis l’aîné.</p>
+
+<p>— Naturellement.</p>
+
+<p>— Alors comment veux-tu que ton anniversaire soit
+avant le mien ?</p>
+
+<p>— Parce que !</p>
+
+<p>— C’est idiot.</p>
+
+<p>— Demande à Esty, insistait Sarah.</p>
+
+<p>— Tu ne dormiras pas dans mon lit neuf, s’écriait
+Isaac, menaçant.</p>
+
+<p>— J’y dormirai si ça me plaît.</p>
+
+<p>— Jamais.</p>
+
+<p>A ce moment, la petite Sarah se mettait généralement
+à pleurer. Isaac avec un judicieux instinct d’économie
+bien entendue, pensait que, puisqu’elle criait, il
+fallait que ce fût pour quelque chose, et lui donnait
+une taloche. Celle-ci s’empressait de riposter et poussait
+des hurlements retentissants.</p>
+
+<p>— Hi, hi, hi, qu’est-ce que je vais devenir ? et elle
+s’accroupissait par terre dans un coin, balançant le corps,
+dans l’attitude même de ses lointaines aïeules pleurant
+au bord du fleuve babylonien, sur la destinée de Sion.
+Elle ne mettait fin à ses lamentations que lorsqu’elle
+avait été vengée par une main plus forte que la sienne.
+Il y avait dans la famille plusieurs de ces mains puissantes,
+mais celle d’Esther était encore le meilleur instrument
+de justes représailles. Si Esther était absente,
+la petite Sarah ne tardait pas à se taire, car elle se
+rendait compte de l’inutilité de ses larmes. Bien qu’elle
+sentît vivement l’injustice de son frère, elle renouait
+cependant avec lui des relations cordiales. Mais dès
+qu’elle entendait dans l’escalier le pas d’Esther, elle
+courait s’accroupir dans le coin et recommençait à se
+lamenter. Il lui fallait absolument une satisfaction.
+C’est qu’elle avait le sentiment abstrait de la justice et
+sentait que si le coupable demeurait impuni, c’en était
+fait de l’ordre de l’Univers.</p>
+
+<p>Cette journée de congé fut troublée par un incident
+de ce genre qui surgit à l’heure du goûter. Il faut dire
+que les enfants étaient sans doute un peu énervés, du
+fait qu’il n’y avait pas eu de goûter. Esther devait
+économiser les ressources de la famille : un repas à
+sept heures tiendrait lieu à la fois de goûter et de
+souper.</p>
+
+<p>Esther avait calmé Sarah en giflant Isaac, mais
+comme celui-ci avait beaucoup crié, l’avantage était
+douteux.</p>
+
+<p>Esther remit dans la cheminée un peu de charbon,
+et chanta pour distraire les petits, tandis que le feu se
+ranimait et que leurs ombres se tordaient grotesquement
+sur les lits ; puis sur les murs de la mansarde,
+pour se terminer sur le plafond, ou leurs cous semblaient
+se disloquer.</p>
+
+<p>Esther chantait d’habitude en mineur des airs mélancoliques.
+Ce genre de musique était celui qui s’harmonisait
+le mieux avec l’obscurité et la misère du
+logis. Il y avait une romance qu’elle avait apprise de
+sa mère et qui provenait d’une espèce de « mystère »
+basé lui-même sur une Midrash, c’est-à-dire une des
+légendes interminables que le peuple du Livre a brodées
+de siècle en siècle, amplifiant chaque détail avec toute
+l’exubérance de l’imagination orientale, et y déployant
+en outre toute l’ingéniosité d’une race fort douée pour
+la chicane et la controverse. Quand Joseph eut été vendu
+par ses frères au marchand madianite, le jeune homme
+s’évada de la caravane et erra, famélique et nu-pieds,
+jusqu’à ce qu’il parvînt à Bethléem, au tombeau de
+sa mère Rachel. Là, il se prosterna en sanglotant, et
+chanta tristement ce couplet en yiddish :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Hélas, que je suis à plaindre</div>
+<div class="verse">D’avoir été écarté, banni,</div>
+<div class="verse">Si jeune, loin de toi.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Alors s’exhale du tombeau la voix de la mère tant
+aimée. Rachel console son fils, et l’exhorte à prendre
+courage car son avenir, dit-elle, doit être tout de puissance
+et de gloire.</p>
+
+<p>Esther ne pouvait chanter ce lied sans pleurer. Peut-être
+pensait-elle à sa propre mère défunte, et s’appliquait-elle
+à elle-même les paroles de Rachel. La mauvaise
+humeur d’Isaac ne résistait presque jamais à la douceur
+de ce chant et à sa cadence triste.</p>
+
+<p>Alte Belcovitch avait enseigné à Esther une autre
+mélodie apportée de Pologne : « Ils arrachent aux
+jeunes filles leurs amoureux, hi, hi, di-déri-déri. »</p>
+
+<p>L’air sur lequel cela se chantait participait de la mélancolie
+polonaise et de la tristesse hébraïque, et rappelait
+celui qu’a fait, Dieu sait qui, sur « Les vieux
+malheurs du temps passé et les batailles d’il y a longtemps. »</p>
+
+<p>Ainsi dans tous ces chants et ces contes, retentissait
+une plainte tragique, cri de douleur d’une race pourchassée.
+Il y a d’ailleurs dans le monde bien peu de
+mélopées aussi plaintives que la récitation des Psaumes
+par les Fils-de-la-Loi dans l’après-midi du Sabbat, parmi
+l’ombre croissante de la tombée du jour. Souvent Esther
+allait écouter cela dans le vestibule de la synagogue, et
+elle demeurait comme fascinée, les yeux mouillés par
+une amère volupté. D’ailleurs, jusqu’au petit livre de
+contes, en yiddish, où Mosès Ansell, ce soir-là, lut des
+contes pour ses enfants après le dîner, ou plutôt le
+goûter-souper, à la lueur d’une chandelle, débutait sur
+un ton pathétique :</p>
+
+<p>— Ces histoires ont été puisées dans la Gemorah et
+les Midrashim. Histoires admirables que nous avons
+traduites, en nous servant de l’alphabet hébreu, pour
+que chacun, petit ou grand, les puisse lire, et sache
+qu’il y a dans l’univers un Dieu qui loin d’oublier son
+peuple d’Israël, prépare pour lui des miracles et ne tardera
+pas à nous envoyer le vrai Rédempteur. Amen.</p>
+
+<p>Les enfants avaient déjà entendu une profusion de
+récits relatifs à ce Messie. L’imagination orientale s’est
+ingéniée à le peindre, pour la consolation d’Israël souffrant
+et proscrit. Avant sa venue, il y aura d’abord un
+faux Messie, de la lignée de Joseph ; ensuite un Roi qui
+n’aura qu’une oreille, sourde pour le bien, très subtile
+pour le mal. Le roi portera une balafre en travers du
+front ; l’une de ses mains sera longue d’un pouce, et
+l’autre de trois lieues ; sans doute faut-il voir là un
+naïf symbole de la persécution.</p>
+
+<p>Le petit livre en jargon contient, parmi ses histoires
+merveilleuses, des extraits du journal apocryphe d’Eldad-le-Danite,
+qui prétend avoir découvert les dix tribus
+perdues. Le livre d’Eldad, qui parut vers la fin du neuvième
+siècle et est devenu les <i>Mille et Une Nuits des Juifs</i>,
+s’était faufilé à travers les générations pour arriver jusqu’au
+taudis des Ansell, ainsi que bien d’autres légendes
+provenant du riche Folk-Lore médiéval, ce Folk-Lore que
+le Juif éternellement errant à tant aidé à répandre.</p>
+
+<p>Parfois, Mosès lisait à ses auditeurs charmés, la description
+du ciel et de l’enfer par Immanuel, l’ami et le
+contemporain du Dante, parfois aussi une version, en
+yiddish, de Robinson Crusoé. Mais cette nuit-là, il choisit
+la description que fait Eldad de la tribu de Moïse,
+errant à travers un paradis terrestre.</p>
+
+<p>Ce récit à peine terminé, Salomon réclama l’« Enfer ».
+Il aimait entendre décrire les châtiments réservés aux
+pécheurs. Cela donne de la saveur à la vie. Son père
+n’avait pas besoin de livre, cette fois, pour le renseigner.
+L’enfer n’avait pas de secrets pour Mosès. L’Ancien
+Testament ne fait pas la moindre allusion à la vie
+future, mais pas plus le Juif pauvre que le chrétien
+pauvre n’a pu vivre sans l’espoir d’un enfer. Lorsque
+le méchant s’engraisse et fait violence au juste affamé,
+peut-on admettre que l’un et l’autre reposeront dans
+la même poussière, le tout une fois joué ? Fi ! d’une
+pareille idée. Un des enfers décrits par Ansell était celui
+où le pécheur est condamné à recommencer indéfiniment
+les péchés qu’il a commis pendant sa vie terrestre.</p>
+
+<p>— Ça doit être drôle, s’écria Salomon.</p>
+
+<p>— C’est terrible, protesta le père.</p>
+
+<p>Il répondait en yiddish, mais ses enfants parlaient en
+anglais.</p>
+
+<p>— Naturellement, c’est terrible, dit Esther. Imagine-toi
+ce que tu deviendras, Salomon, s’il te fallait manger
+du caramel toute la journée.</p>
+
+<p>— Ça vaudrait mieux que de ne rien manger de la
+journée, observa le gamin.</p>
+
+<p>— Mais en manger toujours et toujours, pendant
+l’éternité ! fit Mosès. Songe qu’il n’y a pas de repos pour
+les damnés.</p>
+
+<p>— Comment, même pas le jour du Sabbat ? demanda
+Esther.</p>
+
+<p>— Oh, il va de soi qu’ils se reposent ce jour-là. Les
+flammes de l’enfer elles-mêmes s’arrêtent pour le Sabbat,
+comme le fleuve Sambatyon.</p>
+
+<p>— Comment ? les damnés n’ont donc pas de <i>Goyahs</i>
+(servantes chrétiennes) pour allumer les feux le jour
+du Sabbat ? demanda Isaac.</p>
+
+<p>Tout le monde éclata de rire.</p>
+
+<p>— Le Sabbat est un jour de repos dans l’enfer, expliqua
+le père. Ainsi tu vois ce qui arrive quand tu termines
+le Sabbat avant le soir du samedi : tu forces de
+pauvres âmes à reprendre leurs tourments avant le
+temps.</p>
+
+<p>Mosès ne perdait jamais une occasion de mettre en
+valeur les prescriptions de la Loi. Esther vit passer dans
+son imagination une quantité d’âmes jaunes et convulsées,
+revenant tristement vers le royaume des
+flammes.</p>
+
+<p>La principale cause du respect que Salomon avait
+voué à son père provenait d’un récit fait par la grand’mère,
+et d’après lequel Mosès Ansell avait été conscrit
+en Russie et même avait été fort maltraité par son sergent.
+Mais Mosès ne se décidait jamais à parler de ses
+exploits militaires.</p>
+
+<p>Salomon l’en pressait surtout quand son père montrait
+des velléités de lui faire étudier le Commentaire de
+Rashi. Justement ce soir-là, Mosès apporta un volume
+en hébreu, et dit :</p>
+
+<p>— Viens, Salomon, assez d’histoires. Nous allons étudier
+un peu.</p>
+
+<p>— C’est congé aujourd’hui, observa Salomon.</p>
+
+<p>— Il n’y a jamais congé lorsqu’il s’agit d’apprendre
+la Sainte Loi.</p>
+
+<p>— Passez-moi cette fois encore, Père ; jouons aux
+dames, voulez-vous ?</p>
+
+<p>Mosès acquiesça en hochant la tête. Le jeu de dames
+était sa seule distraction et quand son fils, grâce à un
+troc pratiqué avec un camarade, était devenu possesseur
+d’un damier, il lui avait appris le jeu. Il jouait les
+dames polonaises, où les pions reculent ou avancent
+comme les rois aux échecs et où il y a des rois qui
+montent par la diagonale comme les évêques des échecs
+anglais. Salomon ne réussissait jamais à éviter les enjambées
+de ces gigantesques échassiers, dont il ne parvenait
+jamais à deviner où ils s’arrêteraient. Ce soir-là
+Mosès gagna toutes les parties. Cela le mit de bonne
+humeur et il consentit à raconter aux enfants une autre
+histoire. Elle avait pour sujet l’Empereur Nicolas, mais
+on la chercherait vainement dans les annales officielles
+de la Russie.</p>
+
+<p>« Nicolas était un méchant monarque qui opprimait
+les Juifs, et leur rendait la vie dure et triste. Et un
+jour, il porta à la connaissance des Juifs, que s’ils ne
+lui versaient pas un million de roubles dans le délai
+d’un mois, ils seraient expulsés de leurs maisons. Alors
+les Juifs prièrent Dieu, l’implorant de les secourir en
+souvenir des mérites de leurs aïeux. Mais aucun secours
+ne vint. Ensuite ils essayèrent de corrompre les
+fonctionnaires de l’empereur. Mais les fonctionnaires
+empochèrent leur argent, et l’empereur n’en demandait
+pas moins son impôt. Enfin ils s’adressèrent aux
+Maîtres de la Kabbale, qui à force de méditer nuit et
+jour sur le Nom Divin et ses transmutations, ont acquis
+le pouvoir sur toutes choses et ils leur dirent : — « Ne
+pourriez-vous pas faire quelque chose en notre faveur ? »</p>
+
+<p>« Les maîtres de la Kabbale tinrent conseil et, à minuit,
+ils évoquèrent les esprits d’Abraham, notre père, d’Isaac,
+de Jacob, et du prophète Elie : et ceux-ci pleurèrent en
+apprenant les malheurs de leurs descendants. Donc
+Abraham notre père, Isaac et Jacob, et le prophète Elie,
+prirent le lit où dormait l’empereur Nicolas, et le transportèrent
+dans un endroit désert. Et ils arrachèrent
+l’empereur Nicolas à son lit tout chaud, le fouettant si
+fort qu’il ne tarda guère à demander grâce. Alors ils
+lui dirent : — Veux-tu déchirer l’édit que tu as lancé
+contre les Juifs ? Et il répondit :</p>
+
+<p>— Je le veux.</p>
+
+<p>« Mais le matin suivant l’empereur Nicolas en se levant
+appela l’intendant de sa chambre à coucher et lui dit :</p>
+
+<p>— Comment oses-tu permettre que mon lit soit emporté
+au milieu de la nuit dans une forêt ?</p>
+
+<p>« Et l’intendant de la chambre à coucher pâlit, affirmant
+que les gardes de l’empereur étaient restés en faction
+toute la nuit devant la porte, et qu’il n’était pas
+possible que le lit eût passé par là. Et l’empereur Nicolas
+jugeant qu’il avait rêvé ne fit pas pendre l’intendant.</p>
+
+<p>« Mais la nuit d’après, bon, voilà que le lit fut encore
+transporté dans cet endroit désert et qu’Abraham notre
+père, Isaac, Jacob et le prophète Elie recommencèrent à
+battre l’empereur jusqu’à ce qu’il eût de nouveau promis
+d’abolir la taxe. Si bien que le lendemain matin l’intendant
+de la chambre à coucher fut pendu et que le soir
+suivant, on doubla le nombre des sentinelles. Mais le
+lit s’envola une fois de plus vers l’endroit désert, et une
+fois de plus l’empereur Nicolas fut dûment fouetté.</p>
+
+<p>« Cela suffit, l’empereur Nicolas annula l’édit et les
+Juifs se réjouirent, se prosternant aux pieds des Maîtres
+de la Kabbale.</p>
+
+<p>— Mais pourquoi n’ont-ils pas profité de l’occasion
+pour délivrer les Juifs une fois pour toutes ? questionna
+Esther.</p>
+
+<p>— La Kabbale est une grande force, mais il ne faut
+pas en abuser, prononça mystérieusement Mosès. On ne
+doit pas abuser du Nom Divin, et d’ailleurs, on en peut
+mourir.</p>
+
+<p>— Est-ce que les Maîtres peuvent fabriquer des
+hommes ? demanda Esther avec angoisse, car elle venait
+de lire le Frankenstein de Mrs Shelley.</p>
+
+<p>— Certes, répondit Mosès. Et il y a mieux. Il est écrit
+que le Rabbin Chanina et le Rabbin Osheya confectionnèrent
+un joli veau gras, certain vendredi, et s’en régalèrent
+le lendemain, jour du Sabbat.</p>
+
+<p>— Oh, père, s’écria pathétiquement Salomon, pourquoi
+ne connaissez-vous pas la Kabbale ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br>
+<span class="xsmall"><span lang="en" xml:lang="en">DUTCH</span> DEBBY — (<i>Déborah la Hollandaise</i>)</span></h2>
+
+
+<p>Il y avait un an déjà qu’Esther avait fait la connaissance
+de <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby : c’était une fille maigre, disgracieuse
+et gauche, qui occupait un cabinet au second
+étage, derrière le logement de MM. Simons et gagnait,
+avec son aiguille, sa propre subsistance et celle de son
+chien. Personne ne venait jamais la voir. On chuchotait
+que ses parents l’avaient chassée parce qu’elle leur avait
+présenté un enfant illégitime. Celui-ci avait eu la chance
+de trépasser, mais la mère avait continué à braver l’opinion :
+elle avait recueilli un chien, ce qui est tout à fait
+incorrect aux yeux des Juifs. Bobby, c’était le nom de
+l’animal, siégeait souvent sur le palier, en faction devant
+sa porte, et, comme il faisait très sombre dans les
+escaliers, Esther avait une terreur folle de marcher sur
+la queue du chien, ce qui eût provoqué sûrement une
+terrible vengeance. Un jour, dans son émoi, elle marcha
+en effet sur cette queue, et les dents de Bobby s’incrustèrent
+dans son mollet à travers ses bas. Esther poussa
+les hauts cris, et <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby la fit entrer chez elle pour
+la consoler.</p>
+
+<p>Esther s’était souvent demandé quels redoutables mystères
+se passaient derrière cette porte sombre gardée par
+un chien, et Debby l’effrayait peut-être encore plus que
+Bobby. Mais le jour de la morsure fut l’aurore d’une
+amitié qui devait contribuer pour beaucoup à faire une
+femme de la petite fille, car il se trouva que Debby était
+une excellente personne qui parlait fort convenablement
+l’anglais, et possédait une liasse de vieilles livraisons
+illustrées plus précieuse pour Esther que les mines de
+Golconde. Debby rangeait cette liasse sous son lit, et
+c’était là une sage pratique, attendu que la superficie
+occupée par le lit représentait la majeure part de la superficie
+de la chambre. Durant les longues soirées d’été
+et les après-midi du dimanche, quand « ses enfants »
+n’avaient pas besoin d’elle et se trouvaient fort affairés
+à jouer à cache-cache ou à chat perché dans la rue, Esther
+se faufilait jusqu’au pauvre petit cabinet où gisaient
+tant de trésors. Là, auprès de la fenêtre, ouverte sur une
+cour noire, devant une perspective de toits aux tuiles
+décolorées, où des chats rôdaient et où sautillaient les
+moineaux, dans une atmosphère chargée des effluves de
+l’étable d’un laitier, Esther se plongeait dans la lecture
+de romans feuilletons romanesques et passionnés. Fréquemment
+elle en faisait la lecture à haute voix pour la
+mélancolique couturière, qui avait trouvé si peu d’analogie
+entre les réalités de son existence et les descriptions
+des feuilletonistes. Mais pendant de longues soirées d’été
+Debby et Esther ne s’en laissaient pas moins transporter
+en imagination dans un monde héroïque d’hommes
+courageux et de jolies femmes, un monde de linge fin,
+de soie pourpre, de champagne, d’amoureuse perfidie et
+de cigarettes, un monde où personne ne cousait, ne faisait
+la lessive, n’avait faim, ne portait des chaussures
+percées, un monde qui ignorait complètement le Judaïsme
+et l’incompatibilité qui doit exister entre le
+beurre et la viande. Non pas qu’Esther eût jamais cru
+qu’il fût possible qu’un tel monde existât en dehors des
+romans feuilletons. Cette question ne la préoccupait pas
+plus que celle de savoir si les héros de ces romans
+avaient jamais parlé l’hébreu qu’elle apprenait à lire et
+à traduire. Le chien Bobby assistait souvent à ces lectures
+mais il gardait pour lui ses impressions. Assis sur
+ses pattes de derrière, il se contentait de braquer sur Esther
+son museau délicieusement laid et fort inquisiteur.
+Car il ne se montrait pas jaloux de la nouvelle amie de
+sa maîtresse. Pour les profanes, c’était un vulgaire bâtard,
+un chien de rue. Mais Esther avait insensiblement
+appris à le regarder presque avec les mêmes yeux que
+Debby. Maintenant elle pouvait librement aller et venir
+dans les escaliers. Si elle avait marché sur la queue du
+chien, elle savait que celui-ci eût désormais pris cela
+pour une démonstration de camaraderie.</p>
+
+<p>— Je dépensais auparavant un penny par semaine
+pour le <i lang="en" xml:lang="en">London Journal</i>, déclara Debby dès le début de
+ses relations avec Esther. Mais un jour je me suis aperçue
+que j’avais une détestable mémoire.</p>
+
+<p>— Et alors ? demanda Esther étonnée par cette association
+d’idées.</p>
+
+<p>— Ça m’a économisé des shillings et shillings, continua
+Debby. J’avais l’habitude de conserver tous les
+vieux numéros, à cause de toutes ces réponses de gens
+qui vous apprennent comment il faut s’y prendre pour
+soigner vos cheveux, vos ongles, et garder le teint frais,
+car leurs recettes me trottaient par la tête. Et voilà
+qu’une fois je relus par hasard une histoire dans un
+numéro qui ne datait que d’un an : elle m’intéressa
+exactement comme si je ne l’avais encore jamais lue.
+Alors je cessai d’acheter le journal et je recommence
+à lire toute ma collection de vieux numéros. Je les relis
+tous les deux ans depuis ce moment-là.</p>
+
+<p>Debby s’interrompit pour tousser. Les longs monologues
+sont malsains pour les personnes qui passent
+leur vie courbées sur leur ouvrage d’aiguille dans de
+sombres petites chambres.</p>
+
+<p>— Et chaque fois, la lecture me cause le même plaisir,
+reprit-elle. Et vous, est-ce que cela ne vous produirait
+pas le même effet.</p>
+
+<p>— Non, répondit Esther avec un pénible sentiment
+de son infériorité. Moi, je me rappelle tout ce que j’ai lu.</p>
+
+<p>— Ah, vous serez une femme bien remarquable, déclara
+Debby en lui caressant les cheveux.</p>
+
+<p>— Vous croyez ? s’écria Esther toute illuminée de
+plaisir.</p>
+
+<p>— Oui, d’ailleurs n’êtes-vous pas toujours la première
+de votre classe ?</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que cela signifie ? balbutia la fillette. Les
+autres filles sont si stupides. Elles ne pensent qu’à leurs
+chapeaux et à leurs rubans. Elles aimeraient mieux
+jouer au volant ou sauter à la corde, que de lire l’histoire
+des Quarante Voleurs. Ça ne les gêne pas de rester toute
+l’année dans la même classe, au lieu que moi, ça me
+rend folle de voir qu’on va si lentement. Je pourrais facilement
+apprendre en trois mois tout ce qu’on nous
+enseigne en douze. Je veux tout savoir, de façon à devenir
+plus tard institutrice dans notre école.</p>
+
+<p>— Et vous croyez que votre institutrice sait tout ?</p>
+
+<p>— Oh oui, il n’y a pas un mot qu’elle ne comprenne
+et elle n’ignore rien des pays étrangers.</p>
+
+<p>— Et cela vous plairait d’être institutrice ?</p>
+
+<p>— A condition que je devienne assez savante. Mais
+c’est que, voyez-vous, les institutrices de notre école sont
+par dessus le marché de vraies dames. Et elles s’habillent
+si magnifiquement. Figurez-vous, elles ont des
+boas de fourrure et des gants à six boutons. Je ne
+pourrai jamais acheter des choses pareilles. Même si je
+gagnais cinq shillings par semaine, il faudrait donner
+presque tout à mon père et aux enfants.</p>
+
+<p>— Mais si vous êtes vraiment bonne, je suis persuadée
+que de grandes dames, comme celles de la famille
+Rothschild, vous achèteront de beaux vêtements. J’ai
+ouï dire qu’elles sont très généreuses pour les enfants
+appliqués.</p>
+
+<p>— Non, les autres institutrices sauraient que je reçois
+des charités et elles me mépriseraient. J’ai entendu
+Miss Hyams se moquer d’une institutrice parce que
+celle-ci portait le même costume deux hivers de suite.
+En somme, je ne crois pas que je puisse devenir institutrice.
+Ce serait pourtant bon de pouvoir s’asseoir le dos
+au feu en hiver. Mais les élèves sauraient…</p>
+
+<p>Esther s’arrêta et rougit :</p>
+
+<p>— Que sauraient-elles donc ?</p>
+
+<p>— Eh bien, elles sauraient qui est mon père, reprit
+Esther en baissant la voix. Elles le verraient vendant
+des choses dans le <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span>, et alors elles ne m’obéiraient
+pas.</p>
+
+<p>— Quelle idée. Je suis persuadée que la plupart des
+élèves ont des pères aussi… aussi pauvres. Voyez le
+père de Miss Hyams.</p>
+
+<p>— Je veux bien vous croire. Et puis, j’y songe, Debby,
+si je gagnais cinq shillings par semaine, je pourrais
+acheter à mon père des vêtements neufs, n’est-ce pas ? Et
+alors il n’aurait plus besoin de colporter des citrons ou
+des bobines de fil.</p>
+
+<p>— C’est cela, chère, vous serez institutrice, je vous le
+prédis. Et même qui sait ? Vous serez peut-être un jour
+directrice ?</p>
+
+<p>Esther eut un petit rire charmé, qui finit dans un
+soupir.</p>
+
+<p>— Comment, moi ? Je ferais ma tournée pour voir si
+toutes les institutrices sont bien à leur tâche ? Oh, je
+saurais bien surprendre leurs bavardages. Je connais
+leurs manières.</p>
+
+<p>— Vous avez l’air de surveiller beaucoup vos surveillantes.
+Est-ce que vous les semoncerez pour leurs
+commérages ? demanda la Debby amusée.</p>
+
+<p>— Non, protesta Esther redevenue très sérieuse. Il ne
+me déplaît pas du tout d’entendre bavarder ces demoiselles.
+Quand mon institutrice et Miss Davis, qui tient
+la classe d’à côté et puis quelques autres encore de ces
+demoiselles, se rassemblent j’apprends tant de choses en
+écoutant leur conversation.</p>
+
+<p>— De sorte, fit Debby en riant, que leurs bavardages
+rentrent en somme dans l’enseignement.</p>
+
+<p>— Oui, quoique ça ne soit pas dans le programme,
+répondit la fillette secouant gravement la tête. — Ces
+dames parlent surtout de jeunes gens. Avez-vous jamais
+eu un amoureux, Debby ?</p>
+
+<p>— Ne me demandez… ne me demandez jamais cela,
+fit Debby qui se pencha sur son ouvrage.</p>
+
+<p>— Pourquoi pas ? insista Esther. Quand je serai
+grande, si j’ai un amoureux j’en serai très fière. Oui,
+vous êtes là à détourner la tête, mais je suis sûre que
+vous en avez eu un : Etait-il joli comme Lord Eversmonde
+ou le Capitaine Andrew Sinclair ? Comment, vous
+pleurez, Debby ?</p>
+
+<p>— Vous êtes une sotte, Esther, ne voyez-vous pas que
+c’est un moucheron qui m’est entré dans l’œil. Il m’a
+fait du mal, et ne s’est pas fait de bien non plus, le
+pauvret ?</p>
+
+<p>— Laissez-moi regarder, Debby ; peut-être arriverai-je
+à le sauver.</p>
+
+<p>— Non, ne vous inquiétez pas.</p>
+
+<p>— Vous êtes cruelle, Debby, vous êtes aussi méchante
+que Salomon, qui arrache les ailes des mouches pour
+voir si elles pourront voler quand même.</p>
+
+<p>— La mienne est morte à présent. Continuez donc <i>La
+Rivale de Lady Anne</i>. Voilà tout notre après-midi gâché
+en bavardage. Croyez-moi, Esther, n’allez pas vous
+mettre dans la tête des idées d’amoureux. Vous êtes trop
+jeune. Mais lisez. Je vous écoute.</p>
+
+<p>— Où en étais-je ? Ah oui : « Lord Eversmonde pressa
+sur sa mâle poitrine la belle jeune femme, et couvrit
+de baisers ces lèvres si fraîches, qui lui répondirent
+avec une passion égale à la sienne. Elle finit pourtant
+par se ressaisir, et lui dit, les larmes aux yeux : — Oh,
+Sigismond, pourquoi vous obstinez-vous à venir ici,
+alors que le duc vous l’a défendu ! »…</p>
+
+<p>— Ah, vous savez, Debby, mon père m’a dit l’autre
+jour de ne plus revenir ici.</p>
+
+<p>— Oh, vous devez revenir, s’écria Debby toute émue.
+Je ne pourrais plus me passer de vous maintenant.</p>
+
+<p>— Mon père assure que l’on dit que vous n’êtes pas
+une personne convenable, dit naïvement Esther.</p>
+
+<p>Debby soupira tristement.</p>
+
+<p>— Bien, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>— Mais j’ai répondu que les gens sont des menteurs,
+et que vous êtes une personne très bien.</p>
+
+<p>— Oh, Esther, chère Esther, balbutia Debby, embrassant
+la petite tête sérieuse avec une passion qui
+surprit l’enfant.</p>
+
+<p>— Je pense, reprit celle-ci, que si mon père a dit
+ça, c’est parce qu’il s’imagine que pendant qu’il est
+à la synagogue je néglige Sarah et Isaac, qui sont tout
+le temps à se disputer sur leur anniversaire dès qu’on
+les laisse seuls. Mais ils ne se donnent pas des taloches
+bien graves. Mais j’ai une idée. Si je faisais descendre
+Sarah avec moi ?</p>
+
+<p>— Soit, mais ne craignez-vous pas qu’elle pleure, et
+qu’elle s’ennuie pendant que vous lirez, si elle n’a pas
+Isaac pour jouer avec elle ?</p>
+
+<p>— Pas du tout, répondit Esther. Elle tiendra compagnie
+à Bobby.</p>
+
+<p>Bobby prit la petite Sarah en amitié. Il ne fréquentait
+aucun de ses semblables. En pareil cas, un animal
+au cœur sensible se rabat sur les êtres humains. C’était
+tout à fait par hasard qu’il avait rencontré Debby elle-même.
+Ces deux isolés avaient aussitôt fraternisé. Avant
+cette rencontre, <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby était sujette à des tentations
+fâcheuses. Une fois elle s’était privée pendant
+près de trois mois, pour mettre de côté neuf pence par
+semaine, et acheter un huitième de billet de loterie à
+Sugarman, le marieur, qui avait daigné en cette occasion,
+se souvenir de son existence. La fortune n’était
+pas venue. Durant les mois qui s’écoulèrent jusqu’à
+l’hiver suivant, Debby vit Esther de moins en moins,
+car la fillette craignait que sa grande amie ne se crût
+obligée de lui offrir de partager ses repas. Et puis les
+enfants de plus en plus exigeaient des soins. Debby
+était arrivée à savoir bien des choses sur les compagnes
+d’école et sur l’institutrice d’Esther, mais celle-ci était
+peu communicative en ce qui concernait sa famille.</p>
+
+<p>Un soir d’été, Esther, qui venait de passer sous la
+coupe de Miss Miriam Hyams, entra chez <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby
+avec une mine sérieuse et prononça :</p>
+
+<p>— Oh ! Debby, Miss Hyams n’est pas une héroïne.</p>
+
+<p>— Vraiment ? fit Debby en riant. Jusqu’à présent,
+vous ne tarissiez pas d’éloges sur son compte.</p>
+
+<p>— Oui, elle est très jolie, et ses chapeaux sont élégants ;
+mais ce n’est pas une héroïne.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qui est arrivé ?</p>
+
+<p>— Vous savez quel beau temps il a fait tous ces
+jours-ci ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Eh bien, ce matin, au beau milieu de la leçon
+d’histoire sainte, elle nous a dit : — Quel dommage,
+mes enfants, de rester enfermés ici par un temps pareil.
+(Vous savez qu’elle nous parle toujours très gentiment.) — Il
+y a des écoles, a-t-elle continué, où, en
+été, on a congé une demi-journée, le mercredi. N’est-ce
+pas que ce serait charmant si nous en avions autant,
+pour aller nous promener au soleil dans <span lang="en" xml:lang="en">Victoria-Park</span> ?</p>
+
+<p>— Oh oui, Mademoiselle, ce serait bien gentil, avons-nous
+crié en chœur.</p>
+
+<p>Alors elle a dit :</p>
+
+<p>— Eh bien, pourquoi ne demanderiez-vous pas à la
+directrice congé pour cet après-midi ? Vous êtes la
+plus haute classe de l’école. Je suis persuadée que si
+vous faisiez cette demande, l’école entière aurait congé.
+Qui veut prendre la parole au nom de toutes ?</p>
+
+<p>Alors toutes les filles dirent que ce devait être moi,
+parce que je suis la première de la classe et que j’aspire
+tous les <i>h</i>. Alors quand la Directrice entra dans notre
+classe je me levai, je lui fis la révérence, et lui demandai
+si elle ne voudrait pas nous donner congé cet après-midi
+en raison du beau soleil. Alors voilà la directrice,
+qui met ses lunettes, et qui fait une mine si noire,
+qu’il nous sembla qu’il n’y avait plus du tout de soleil
+dans la classe. — Comment, s’écria-t-elle, avec toutes
+les vacances que vous avez eues déjà ! Un mois au
+nouvel an, quinze jours à Pâques, et tous les jours
+fériés. Je suis surprise, mesdemoiselles, que vous soyez
+assez dissipées et paresseuses pour en demander davantage.
+Prenez donc exemple sur votre institutrice. Regardez
+Miss Hyams. (Nous regardâmes Miss Hyams, qui
+avait l’air de chercher quelque chose dans son pupitre.)
+Voyez comme elle travaille, elle ne se plaint jamais, elle
+ne demande jamais de congé !</p>
+
+<p>Nous regardâmes de nouveau Miss Hyams, mais elle
+n’avait pas encore l’air d’avoir trouvé le papier qu’elle
+cherchait. Il y eut un silence horrible, on aurait entendu
+tomber une épingle. Pas la moindre toux, pas le
+moindre froissement d’étoffe. Alors, la Directrice se
+tourna vers moi, et elle dit :</p>
+
+<p>— Et vous, Esther Ansell, dont j’ai eu toujours une
+si haute opinion, je m’étonne que vous soyez l’interprète
+d’une requête aussi déplacée. Je me souviendrai
+de cela, Esther Ansell.</p>
+
+<p>Là-dessus elle s’en alla longue et raide comme une
+perche, en claquant la porte avec colère.</p>
+
+<p>— Et qu’est-ce que Miss Hyams a dit ensuite ? demanda
+Debby profondément intéressée.</p>
+
+<p>— Elle a dit : « Sélina Green, qu’est-ce que fit Moïse
+quand les enfants d’Israël se plaignirent à lui de manquer
+d’eau ? »</p>
+
+<p>Elle avait tout simplement repris la leçon d’histoire
+sainte comme s’il n’était rien arrivé.</p>
+
+<p>— A votre place, j’aurais dit à la Directrice quelle
+était la personne qui m’avait poussée à parler, s’écria
+Debby indignée.</p>
+
+<p>— Oh non, protesta Esther. Ç’aurait été vil. Il y a là
+une question de délicatesse. Je regrette tout de même
+que nous n’ayons pas eu congé. Il aurait fait si bon
+dehors, dans le Parc.</p>
+
+<p><span lang="en" xml:lang="en">Victoria-Park</span>, pour les habitants du Ghetto c’est le
+<i>Parc</i> par excellence. Situé à deux milles environ, assez
+loin pour que la promenade paraisse une excursion, c’est,
+pour les Juifs des quartiers pauvres de Londres, une
+bénédiction perpétuelle. En de rares après-midi dominicaux,
+la famille Ansell, moins la grand’mère, faisait
+en bande le voyage du parc, Mosès portant sur son
+épaule Isaac et Sarah, chacun à leur tour. Esther aimait
+le Parc en toutes saisons, mais surtout en été, quand le
+grand lac était limpide, et sillonné de bateaux, que les
+oiseaux chantaient dans le feuillage des arbres et que
+les jardiniers avaient disposé les merveilleuses mosaïques,
+les lobélias et les calcéolaires. Elle s’étendait sur
+l’épais gazon, et contemplait avec un mystique ravissement
+la voûte bleue du ciel. Elle en oubliait le livre
+qu’elle avait apporté. Pendant ce temps les autres enfants
+se pourchassaient avec une joie qui tenait du
+délire.</p>
+
+<p>Un samedi après-midi de l’automne dernier où Mosès
+ne devait pas accompagner ses enfants, Esther avait
+décidé <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby à se joindre à eux, à rompre pour
+quelques heures avec ses habitudes casanières. Une
+ineffable mélancolie émanait du paysage mourant. Les
+feuilles roussies jonchaient les allées, et les arbres balançaient
+sous la brise des branches pareilles à des bras
+décharnés. Le brouillard de novembre montait des pelouses
+humides et voilait de ses vapeurs le bleu du ciel.
+Le soleil semblait un bateau rouge, démâté, flottant
+parmi des vagues de pourpre et d’or, et des flocons de
+nuages embrasés. Sur le miroir tranquille du petit lac
+se reflétaient les branches des arbres. Un cygne solitaire
+lissait ses plumes, allongeait le cou, et décrivait
+de nonchalantes courbes sur l’eau fangeuse. Tout à
+coup on entendit un bruit de rames, et les eaux paresseuses
+furent ridées par le passage d’un bateau, où un
+héroïque jeune homme promenait une non moins héroïque
+jeune femme.</p>
+
+<p><span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby fondit en larmes et rentra vite chez elle.
+Depuis lors elle ne s’occupa plus que de Bobby, d’Esther
+et du <i lang="en" xml:lang="en">London Journal</i>, et ne recommença jamais à économiser
+neuf shillings.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10">X<br>
+<span class="xsmall">UNE FAMILLE TACITURNE</span></h2>
+
+
+<p>Quelques jours avant la fête du Pourim, Sugarman, le
+marieur, portant son fils Néhémiah sous le bras, vint
+un soir rendre visite à M<sup>me</sup> Hyams, la mère de l’institutrice
+d’Esther. Le jeune Néhémiah avait les mollets nus,
+des souliers et des chaussettes rouges : son père le portait
+toujours de façon à étaler cette élégance. Quant à
+Sugarman lui-même, il avait mis toutes voiles dehors,
+et le foulard bleu qu’il portait d’habitude sortait à demi
+de la poche de sa jaquette au lieu d’être comme les
+jours de fête ou de sabbat, attaché en ceinture autour
+de sa taille.</p>
+
+<p>— Bonjour, mâme, dit-il gaiement.</p>
+
+<p>— Bonjour, Sugarman, répondit M<sup>me</sup> Hyams.</p>
+
+<p>C’était une petite vieille de soixante ans, l’air usé, et
+les cheveux tout blancs. Si elle avait été meilleure
+observatrice des coutumes juives, une perruque noire
+eût jusqu’à son dernier jour empêché qu’on ne constatât
+ce dernier trait. Mais sa fille Miriam avait proscrit la
+perruque. M<sup>me</sup> Hyams, personne pacifique et craintive,
+s’était soumise en silence à cette interdiction qui blessait
+pourtant ses sentiments les plus intimes. Le vieil
+Hyams, son mari, bien que moins faible, n’était pas
+assez ferme pour imposer sa volonté à sa famille. Et il
+se taisait, lui aussi.</p>
+
+<p>— Peut-êt’ bien, mâme, que vous êtes étonnée que
+j’aie fait toilette pour venir vous voir, dit Sugarman,
+mais le fait est, mâme, que je m’ai habillé pour rendre
+visite à une dame. Je me suis arrêté ici en passant.</p>
+
+<p>— Voulez-vous vous asseoir ? dit M<sup>me</sup> Hyams. Dressée
+par sa fille, elle parlait anglais, mais péniblement et
+lentement.</p>
+
+<p>— Non, merci. Mais je vais asseoir Néhémiah, si vous
+le permettez… Là, reste tranquille, Néhémiah, ou gare
+à toi. J’suis venu vous emprunter votre tire-bouchon,
+mâme.</p>
+
+<p>— Avec plaisir, dit M<sup>me</sup> Hyams.</p>
+
+<p>— Merci. Mon Ebenezer, mon garçon, est Bar-Mitzvah
+au Sabbat de la semaine prochaine, et je suis entré
+vous le dire. Vous viendrez, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Je ne sais pas, répondit M<sup>me</sup> Hyams, avec hésitation.
+Elle n’était pas certaine que Miriam considérât Sugarman
+comme digne d’être inscrit sur la liste de visites
+de la famille.</p>
+
+<p>— Ne dites pas cela. On boira treize bouteilles de
+limonade. Je compte sur vous, sur M. Hyams, et sur
+toute la famille.</p>
+
+<p>— Merci. J’en parlerai à mon mari et aux enfants.</p>
+
+<p>— Ça va. Néhémiah, ne danse pas sur la chaise de la
+dame… Avez-vous appris, mâme Hyams, la chance de
+mâme Jonas ?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Elle a gagné onze livres à la loterie.</p>
+
+<p>— C’est beau, dit M<sup>me</sup> Hyams, animée.</p>
+
+<p>— Si vous voulez, je puis vous céder un demi-billet
+pour deux livres.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas d’argent.</p>
+
+<p>— Eh bien, pour trente shillings. C’est ce qu’il me
+coûte.</p>
+
+<p>— Si je pouvais, mais c’est impossible.</p>
+
+<p>— Alors, prenez un huitième de billet pour neuf
+shillings.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Hyams refusa encore en secouant la tête.</p>
+
+<p>— Comment va votre fils Daniel ? continua Sugarman.</p>
+
+<p>— Assez bien, merci. Et votre femme ?</p>
+
+<p>— Grâces à Dieu.</p>
+
+<p>— Et votre Bessie ?</p>
+
+<p>— Grâces à Dieu. Votre Daniel est-il ici ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Grâces à Dieu. Puis-je le voir ?</p>
+
+<p>— Si c’est pour le billet de loterie, il vous dira la
+même chose que moi.</p>
+
+<p>— Ça n’est pas pour ça, fit Sugarman. Mais je voudrais
+l’inviter.</p>
+
+<p>— Daniel ! appela M<sup>me</sup> Hyams.</p>
+
+<p>Il vint, du fond de la cour, les manches de sa chemise
+retroussées, de la mousse de savon séchant sur
+ses bras. C’était un beau garçon, aux cheveux blonds, et
+de figure agréable, plus jeune que Miriam de dix-huit
+mois. Son menton disait la volonté, ses yeux la douceur.</p>
+
+<p>— Bonjour, monsieur, dit Sugarman. Mon Ebenezer
+est Bar-Mitzvah, le jour du Sabbat de la semaine prochaine.
+Me ferez-vous l’honneur de passer chez moi avec
+votre mère et votre père après la Synagogue ?</p>
+
+<p>Daniel rougit subitement. Il avait une forte envie de
+répondre : Non. Mais il se contint et put s’excuser en
+périphrases polies. Sa mère avait remarqué sa rougeur,
+si visible sur son teint de blond.</p>
+
+<p>— Faut pas dire ça, s’écria Sugarman ; on videra
+treize bouteilles de limonade, à preuve que j’ai emprunté
+à votre mère son tire-bouchon.</p>
+
+<p>— J’enverrai avec plaisir à Ebenezer un petit souvenir.
+Mais je ne pourrai pas aller chez vous. Excusez-moi.</p>
+
+<p>Et il tourna les talons.</p>
+
+<p>Mais Sugarman tint à lui montrer qu’il ne lui en
+voulait pas.</p>
+
+<p>— Bon, dit-il, si vous envoyez un cadeau, ce sera la
+même chose que si vous veniez.</p>
+
+<p>— A la bonne heure, fit Daniel avec une cordialité
+contrainte.</p>
+
+<p>Sugarman mit Néhémiah sur son bras, mais il s’attarda
+sur le seuil. Il ne savait comment aborder le
+sujet qui lui tenait à cœur. Soudain l’inspiration lui
+vint.</p>
+
+<p>— Savez-vous que j’ai assigné Morris Berlinski ?</p>
+
+<p>— Non, fit Daniel, et pourquoi ?</p>
+
+<p>— Il me doit trente shillings. Je lui ai trouvé une
+très jolie fiancée. Mais à présent qu’il est marié, il dit
+que ça ne valait qu’un souverain. Il m’offre le souverain,
+mais je n’en veux pas. Et pourtant c’était un
+pauvre diable, à qui son mariage a fait gagner dix livres
+sterling, qu’il a touchées d’une Société de Dotation.</p>
+
+<p>— Est-ce que pour dix shillings vous voudriez jeter
+le scandale sur la communauté ? Ce sera dans tous les
+journaux, qui transformeront votre qualificatif de <i>shadchan</i>
+(marieur), en <i>shatcan</i> (marmite fêlée), en <i>shodkin</i>
+(parent ferré des quatre pieds), en <i>shatkin</i> (parent
+fêlé), en <i>chodcan</i> (pied de marmite), en <i>shotgun</i> (vieux
+fusil), et en Dieu sait quoi encore.</p>
+
+<p>— Oui, mais il s’agit de trente shillings et non de
+dix.</p>
+
+<p>— Vous dites qu’il vous a offert une guinée.</p>
+
+<p>— D’accord. Il m’a offert deux demi-souverains. J’ai
+pris sa guinée mais en guise de simple acompte.</p>
+
+<p>— Vous deviez le traduire devant le Beth-Din, s’écria
+violemment Daniel, ou soumettre l’affaire à l’arbitrage
+d’un Juif. Vous allez faire des Juifs la risée de tout le
+monde. Il est vrai que tous les mariages du monde sont
+une question d’argent, ajouta-t-il amèrement, seulement
+c’est la mode parmi les reporters des tribunaux de prétendre
+que cette coutume est limitée aux Juifs.</p>
+
+<p>— Eh bien, j’ai consulté Reb Shemuel. Je pensais
+qu’il était tout indiqué pour cet arbitrage.</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Hé, n’a-t-il pas été shadchan lui aussi ? Auprès de
+qui eussé-je pu croire que je trouverais de la sympathie ?</p>
+
+<p>— Je comprends, fit Daniel, avec un sourire. Et apparemment
+vous n’en avez pas trouvé chez lui ?</p>
+
+<p>— Non, gronda Sugarman, rendu furieux par l’évocation
+de ce souvenir. Il m’a déclaré que nous n’étions pas
+en Pologne.</p>
+
+<p>— C’est la vérité.</p>
+
+<p>— Oui, mais je lui ai fait une réponse qui ne lui a
+pas fait plaisir. Je lui ai dit : « Sous prétexte que nous
+ne sommes pas en Pologne, faut-il ne rien garder de
+notre religion ? »</p>
+
+<p>De l’indignation, Sugarman passa à l’insinuation.</p>
+
+<p>— Pourquoi ne voulez-vous pas que je vous procure
+une femme, Monsieur Hyams ? J’ai en vue plusieurs
+jeunes filles tout à fait bien. Voyons, ne me regardez
+pas avec cette colère. Quelle commission me donnerez-vous
+si je vous trouve une jeune fille d’une centaine de
+guinées ?</p>
+
+<p>— Allez-vous en ! tonna Daniel.</p>
+
+<p>Sugarman s’en alla la tête basse. L’amour étant
+aveugle, il n’y a rien de surprenant à ce que les marieurs
+soient myopes. La plupart des gens non intéressés savaient
+que Daniel aimait Bessie Sugarman. Et c’était
+vrai. Daniel aimait Bessie, et Bessie aimait Daniel. Seulement,
+Bessie n’en parlait point, parce qu’elle était
+femme et lui ne l’avouait point, parce qu’il était homme.
+Les Hyams étaient une famille où l’on ne faisait pas de
+bruit. Chacun y portait sa croix dans un perpétuel
+silence. Miriam, la moins réticente pourtant, ne donnait
+pas l’impression d’une jeune fille qui ne pouvait trouver
+d’épouseur. Elle vivait trop haut, voilà tout, pensait-on.
+Daniel était fier d’elle, de sa position, de son
+savoir et il avait confiance qu’elle se marierait aussi bien
+qu’elle s’habillait. Il se sentait les reins assez solides
+pour faire vivre la maisonnée, et ne s’attendait point
+que sa sœur contribuât à celle-ci, ce qu’elle faisait cependant
+dans une certaine mesure. Mais c’était lui, en
+somme, qui soutenait le père et la mère Hyams presque
+infirmes. Durant les années mauvaises, mais dignement
+et courageusement traversées, Hyams avait été vitrier
+ambulant. Mais quand la situation de Miriam commença
+de s’améliorer, le métier paternel lui parut un déshonneur
+public jeté sur la famille. Ce fut en partie à cause
+d’elle que Daniel finit par entretenir ses parents dans
+l’oisiveté, et s’interdit à lui-même de fréquenter Bessie.
+Car un employé dans un magasin de nouveautés gagnant
+quarante-cinq shillings par semaine ne peut entreprendre
+de faire vivre deux ménages.</p>
+
+<p>Bessie était trop gentille pour rester longtemps sans
+trouver un parti. Il y eut donc une certaine nuit où
+Daniel ne dormit point. Nos voisins les Français appellent
+cela une nuit blanche : ce fut plutôt une nuit
+obscurcie de larmes. Quand le matin reparut, Daniel
+avait pris la résolution de renoncer à Bessie. Il espérait
+avoir ainsi conquis la paix. Elle ne vint pas tout de
+suite, mais il ne doutait pas qu’elle fût en route, car
+une fois déjà il avait soutenu contre soi-même une lutte
+toute pareille, et reçu cette récompense.</p>
+
+<p>Cela s’était passé alors qu’il avait dix-huit ans, et
+qu’il s’était éveillé à la lumière de la libre-pensée, en
+se considérant comme une victime du Moloch du Sabbat,
+auquel les pères sacrifient leurs enfants. Le propriétaire
+de la maison de nouveautés était Juif et, en conséquence,
+fermait le samedi. Sans cette obligation intempestive de
+sanctifier le samedi alors qu’il lui fallait encore chômer
+le dimanche, Daniel sentait que cent carrières plus élevées
+eussent pu s’ouvrir devant lui. Plus tard, quand
+il eut rencontré Bessie il n’en revint certes pas à
+l’étroit formalisme de son père, mais son impiété
+l’abandonna ; il découvrit que ce Sabbat abhorré sanctifiait
+sa vie, en la sacrifiant à un idéal impersonnel :
+moyennant quoi, une fois par semaine on se sentait
+pénétré par la grâce. Ses sentiments intimes, Daniel eut
+été fort embarrassé de les exprimer, il n’essaya jamais
+de le faire, et ce fut un malheur, car une fois, jadis, au
+temps de la ferveur de sa réaction contre le judaïsme il
+avait au contraire épanché son âme avec un grand fracas…
+Le vieux Mendel Hyams, son père, et Bînah, sa
+mère, désespérés, s’étaient tus, les sourcils froncés, se
+contentant d’opposer une résistance muette à un monde
+plus fort que leur volonté. Si Daniel leur avait dit plus
+tard qu’il revenait sur ses paroles, qu’il était heureux
+même de la ruine que la foi de ses pères avait fait de
+ses espérances, peut-être les deux vieillards eussent-ils
+changé d’attitude. Mais Daniel resta muet.</p>
+
+<p>— Vous irez chez Sugarman, mère, disait-il, vous et
+le père. Ne faites pas attention si je n’y vais pas. J’ai
+un autre engagement pour ce jour-là.</p>
+
+<p>C’était bien des paroles à la fois pour un homme si
+taciturne.</p>
+
+<p>— Il lui déplairait qu’on le vît avec nous, pensa
+Bînah Hyams.</p>
+
+<p>Mais elle se tut.</p>
+
+<p>— Il ne m’a jamais pardonné de l’avoir mis dans les
+nouveautés, pensa Mendel Hyams, quand son fils lui
+tint le même langage qu’à la mère.</p>
+
+<p>Mais il se tut.</p>
+
+<p>Il ne jugea pas à propos de discuter là-dessus avec sa
+femme. Le couple aurait partagé plus volontiers ses
+joies que ses chagrins. Mais ils étaient mariés depuis
+quarante ans, et il n’y avait jamais eu entre eux un seul
+moment d’intimité morale. Leurs épousailles avaient été
+une question de contrat. Il y avait quarante ans, en
+Pologne, Mendel Hyams, en s’éveillant un matin, avait
+trouvé sur l’oreiller voisin du sien un visage qu’il
+n’avait encore jamais vu. Pas même le jour de la noce
+on ne lui avait permis de jeter un coup d’œil sur la
+figure de sa fiancée. Ainsi le voulait, à cette époque, la
+coutume locale. Bînah avait eu quatre enfants, dont les
+deux aînés étaient morts à présent ; mais le mariage
+n’avait pas engendré l’affection. C’est souvent l’inverse
+que produisent de pareilles unions. Bînah était une ménagère
+exemplaire, et Mendel Hyams l’avait fidèlement
+fait vivre de son travail, aussi longtemps que les enfants
+le lui avaient permis, mais l’amour n’avait jamais
+existé dans la maison. Ils ne se parlaient guère l’un à
+l’autre. Bînah faisait le ménage, fort mal secondée par
+une petite servante, qu’on avait prise surtout pour le
+qu’en dira-t-on. Mendel, contraint à l’oisiveté, s’était
+rabattu sur la religion. A soixante ans, quand on est
+silencieux depuis quarante ans, il y a grande chance
+pour que le silence ne soit pas rempli de ce côté-ci de
+la tombe. Mendel quant à lui n’avait plus qu’une ambition
+au monde : mourir à Jérusalem. Rien n’égalait la
+profondeur de son culte pour la Ville du Temple. Tous
+les instincts de l’Hébreu errant et de l’homme accablé
+par la vie, se combinaient pour lui faire concevoir une
+Sion environnée de toute la splendeur que peignent les
+rêves des poètes sacrés, éclatante sous la voûte des
+arcs-en-ciel mystiques faits des larmes amères des
+croyants. Hyams avait aussi cette crainte que s’il était
+enseveli ailleurs, son corps aurait à accomplir sous la
+terre et sous la mer toute la distance séparant son tombeau
+de la vallée de Josaphat quand la trompette sonnerait
+pour la Résurrection.</p>
+
+<p>Chaque année, à la table pascale, il exprimait son
+vœu : « L’an prochain, à Jérusalem ! »</p>
+
+<p>Et Miriam, dans le fond de son cœur, répétait le
+souhait. Elle sentait qu’elle l’eût mieux aimé de loin.</p>
+
+<p>Bînah Hyams n’avait plus, elle aussi, qu’un espoir au
+monde : mourir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11">XI<br>
+<span class="xsmall">LE BAL DU POURIM</span></h2>
+
+
+<p>Sam Lévine revint, comme il l’avait promis, pour le
+bal du Pourim. Léah et lui allèrent chercher Hannah dans
+un cab, car il y avait trop de boue sur les pavés pour
+qu’une femme y risquât ses souliers de bal. Et tous trois
+en voiture pour ce trajet de trois cents mètres se rendirent
+au Club.</p>
+
+<p>Le Club, c’était le Palais du Peuple du Ghetto, mais
+qu’il ne contînt pas les couches profondes de la population
+juive était suffisamment prouvé par le fait que
+les habitués y parlaient anglais. Même les couches
+inférieures y étaient de formation secondaire, n’étant
+composées que d’enfants d’immigrés, tandis que la
+couche supérieure confinait à la basse classe moyenne
+et dépassait presque, par conséquent, les frontières du
+Ghetto. C’était un endroit charmant, où les jeunes gens
+et les jeunes filles se rencontraient sur le pied d’égalité,
+payant la même cotisation. Pour les filles de Juda,
+ce club était une bénédiction, et il empêchait certainement
+leurs frères de tourner mal. La salle de bal en
+était agréable à voir avec sa décoration de fleurs d’hiver
+et de plantes vertes. La plupart des danseurs étaient
+en habit noir ou en robe décolletée suivant le sexe, et
+il eût été impossible de distinguer ce bal d’une soirée
+vraiment mondaine dans un quartier à la mode, n’eût
+été l’éclat tout spécial dont y brillaient la jeunesse et la
+beauté.</p>
+
+<p>Où aurait-on pu rencontrer pareille abondance de
+brunes superbes, où trouver de si belles blondes ? Et
+non pas des blondes lymphatiques, mais des blondes
+orientales, aux regards à peine moins éclatants que ceux
+de leurs rivales aux cheveux noirs. Les jeunes gens
+avaient des moustaches soigneusement retroussées, des
+boucles d’un noir huileux comme celles du Taureau
+Assyrien, des nez faits comme le chiffre six et des boutons
+fort brillants sur leurs plastrons de chemise. Comment ils
+avaient pu se les payer sur leurs maigres salaires, c’est
+là l’un des nombreux miracles de l’histoire d’Israël.
+Car au point de vue social, et même généralement au
+point de vue financier, ils vivaient à l’exact niveau de
+l’artisan chrétien. Ces jeunes gens en habit apparaissaient
+ainsi comme le résumé vivant de l’un des aspects
+de l’histoire d’Israël. Non pas qu’ils fussent cependant
+à leurs égards des exemplaires améliorés de
+leur race ; aux mœurs primitives et à la piété des Juifs
+immigrés, ils avaient substitué un vernis de culture
+banale et un certain laisser-aller dans l’observance des
+rites. N’importe, c’était une joyeuse assemblée, presque
+une réunion familiale, non pas seulement parce que
+la plupart des danseurs se connaissaient, mais aussi
+parce que « tous les Israélites sont frères et sœurs ».
+On dansait avec beaucoup de légèreté et sans fracas ;
+les quadrilles s’exécutaient avec symétrie, chacun des
+intéressés sachant bien son rôle ; les valses évoluaient
+avec une grâce rythmique. Quand l’air joué était populaire,
+on l’accompagnait de la voix. Après le souper,
+les pieds étaient plus légers, les conversations et les
+rires plus bruyants, mais sans jamais excéder les bornes
+du décorum, malgré les efforts de quelques Juifs hollandais
+qui essayaient d’introduire les méthodes plus
+gymnastiques en faveur dans leurs clubs où le kanguroo
+est le maître de danse : mais le sentiment général
+était contre eux. Hannah dansait peu ; elle faisait volontairement
+tapisserie. Elle était radieuse dans sa robe
+de tussor et il émanait de la svelte et jolie fille une
+atmosphère de raffinement qui attirait les élégants du
+Club. Mais elle se contenta d’accorder les danses
+obligatoires : un quadrille à Sam, et une valse à Daniel
+Hyams, qui avait été amené par sa sœur bien qu’il
+n’eût pas d’habit noir pour tenir son rang à côté des
+draperies flottantes de Miriam. Hannah reçut de la
+jolie Bessie Sugarman, que le pauvre Daniel faisait vainement
+mine de ne pas remarquer, un regard plutôt
+hostile.</p>
+
+<p>— Est-ce que votre sœur est fiancée ? demanda Hannah
+à Daniel, pour dire quelque chose.</p>
+
+<p>— Vous le sauriez, si elle l’était, répondit Daniel.</p>
+
+<p>Et il parut si troublé, qu’elle se reprocha sa question
+inconsidérée.</p>
+
+<p>— Comme elle danse bien ! se hâta-t-elle de déclarer.</p>
+
+<p>— Pas mieux que vous, fit-il avec galanterie.</p>
+
+<p>— Je vois que vous tenez comptoir de compliments
+comme de nouveautés. Retirons-nous de là, ajouta-t-elle
+comme ils arrivaient à un coin encombré.</p>
+
+<p>— Oui, mais je ne retire pas mes compliments, dit-il
+en riant. Miriam m’a trop bien stylé.</p>
+
+<p>— Votre sœur me fait penser à Miriam dansant sur
+la mer Rouge, observa-t-elle en pouffant de l’incongruité
+de son idée.</p>
+
+<p>Est-ce que cette Miriam-là ne jouait pas du « timbrel » ?
+demanda-t-elle. J’avoue que je ne sais pas du
+tout ce que ce timbrel pouvait être.</p>
+
+<p>— Sans doute une sorte de tambourin. Et puis elle
+chantait parce que les enfants d’Israël étaient sauvés.</p>
+
+<p>Tous deux rirent de bon cœur, mais, la valse terminée,
+chacun reprit sa mine mélancolique. Vers l’heure du
+souper, au milieu d’un quadrille, Sam, remarquant soudain
+la solitude de Hannah, lui amena un jeune homme
+grand, bronzé, comme il faut, en frac, balbutia une
+présentation, et retourna vite auprès de l’exigeante Léah.</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi, je ne danse pas ce soir, répondit
+froidement Hannah à l’étranger qui lui avait formulé
+une invitation.</p>
+
+<p>— Je n’en suis qu’à demi fâché, dit-il avec un franc
+sourire. Je vous faisais cette demande parce qu’il le
+fallait. Mais je ne me sens pas à ma place au milieu
+de jeunes gens si à la mode.</p>
+
+<p>Il y avait dans sa voix et dans ses manières quelque
+chose qui sortait de l’ordinaire, et qui impressionna
+agréablement Hannah, malgré elle. Sa physionomie
+s’éclaira un peu.</p>
+
+<p>— N’êtes-vous pas venu à un des bals précédents ?
+demanda-t-elle.</p>
+
+<p>— Oh, oui, il y a six ou sept ans, mais tout a bien
+changé depuis. On a reconstruit le club, n’est-ce pas ?
+Bien peu d’entre nous venaient ici en habit, avant l’époque
+de mon voyage au Cap. Je ne suis de retour que
+depuis quelques jours. On m’a donné un billet, et j’ai
+voulu tâcher de revivre un instant le bon vieux temps.</p>
+
+<p>Un auditeur malveillant eût discerné une nuance de
+condescendance dans la dernière phrase. Hannah la
+discerna, car le jeune homme, en annonçant qu’il revenait
+du Cap, avait refoulé la naissante sympathie
+qu’elle éprouvait pour lui. Elle redevint glaciale. Elle
+le connaissait bien, « le jeune homme qui revient du
+Cap », type encore plus désagréable, et du même genre,
+que le jeune juif en habit noir. Il a gagné de l’argent
+dans l’Afrique du Sud — honnêtement ou non, personne
+ne se soucie de le savoir. Il en a gagné, voilà tout.
+Parfois la justice confisque cet argent, prétendant que
+le jeune homme s’est procuré des diamants par des voies
+illégales, mais alors ce n’est plus le jeune homme qui
+revient du Cap, parce qu’il n’est pas riche. D’ailleurs,
+pour parler en toute justice, ces fortunes rapides ont
+moins pour origine la malhonnêteté que les occasions
+offertes à d’audacieuses énergies par des régions encore
+inexploitées. C’est aussi que l’homme n’ayant plus souci
+dans ces régions éloignées de sauver les apparences, y
+consent aux plus rudes besognes, et aux plus basses, y
+peine si longtemps et si durement, qu’avec un semblable
+courage il aurait probablement gagné autant
+d’argent en Angleterre. Quoi qu’il en soit il l’a gagné,
+et, alors, bien muni, il retourne en Europe, vers un
+foyer, vers la beauté, reprenant ses préjugés sur lesquels
+il jette en outre plusieurs couches d’arrogance.</p>
+
+<p>De jolies juives ornées de leurs plus beaux atours,
+l’attendent au port, métaphoriquement parlant, pour
+souhaiter la bienvenue à l’aventurier, sachant que c’est
+sur l’une d’entre elles qu’il fixera son choix. Il y a
+plusieurs catégories de ces jeunes gens « retour du Cap »,
+catégories différenciées chacune par le chiffre de leurs
+gains. Mais que le jeune homme en question se marie
+dans le milieu d’où lui-même est sorti ou dans celui
+auquel sa fortune maintenant lui donne droit d’accès,
+il demeure toujours fidèle à la tradition sectaire de sa
+race et cela moins pour des motifs religieux, que par
+instinct héréditaire. Ainsi que les jeunes gens juifs ordinaires
+en habit noir qu’on voyait à ce bal, il considère
+les jeunes chrétiennes comme froides de cœur et dépourvues
+de tempérament. Il professe que les petites
+Juives, au contraire, possèdent cette chaleur et ce chic
+qui, parmi les Chrétiens, n’est l’apanage que de certaines
+actrices ou artistes de music-hall, probablement
+elles-mêmes d’origine juive. En matière de théâtre, le
+jeune homme retour du Cap, s’exprime sur le ton
+d’une autorité indiscutable. Peut-être aussi, au fond de
+sa répulsion pour les chrétiennes, y a-t-il, sans qu’il
+s’en rende bien compte, la raison que celles-ci ne savent
+pas frire le poisson. Elles peuvent être délicieuses pour
+le flirt à tous ses degrés, mais elles n’ont pas été élevées
+de façon à le rendre continuellement heureux.</p>
+
+<p>Telles étaient les idées que Hannah s’était faites du
+jeune homme qui revient du Cap. Le spécimen qu’elle
+avait devant les yeux était évidemment destiné à faire
+prime sur le marché. Il était incontestablement bien
+fait, avec une tête intelligente et une jolie moustache.
+Ce n’était qu’en le regardant bien, et encore, à travers
+cette idée préconçue qu’il revenait des champs d’or, que
+l’on arrivait à lui trouver un air d’arrogance et de
+dédain. Hannah détourna la tête et contempla les évolutions
+d’un quadrille des Lanciers, qui semblait l’intéresser
+vivement.</p>
+
+<p>— Il y a ici de jolies personnes, observa le jeune
+homme sur un ton admiratif.</p>
+
+<p>Evidemment il ne songeait pas à s’éloigner.</p>
+
+<p>Hannah en éprouva beaucoup d’ennui.</p>
+
+<p>— Vous trouvez ? fit-elle sèchement.</p>
+
+<p>— Je me garderais bien d’établir des distinctions,
+dit-il avec un léger sourire.</p>
+
+<p>— Pourtant, dit-elle tout haut, vous ne pouvez pas les
+épouser toutes.</p>
+
+<p>— Pourquoi en épouserais-je même une ? fit-il sur un
+ton badin, où il y avait cependant de l’étonnement.</p>
+
+<p>— N’êtes-vous pas revenu en Angleterre pour vous
+marier ? C’est ainsi que font la plupart des jeunes gens,
+quand ils ne prennent pas en Afrique, une femme
+d’importation.</p>
+
+<p>Il éclata de rire et tâcha de découvrir ce qu’il pouvait
+y avoir à son adresse dans les yeux de la jeune fille. Mais
+celle-ci regardait ailleurs, obstinément. Ils étaient assis
+le dos contre le mur. Ne la voyant que de profil, il ne
+put que remarquer son gracieux port de tête, et la
+chaude carnation de son cou, jaillissant du corsage clair.
+Le tintement sonore de son rire se mêlait à la musique
+sautillante de la cinquième figure des Lanciers.</p>
+
+<p>— Eh bien, je crains fort d’être une exception, dit-il
+enfin.</p>
+
+<p>— Sans doute, avez-vous trop mauvaise opinion d’autrui ?
+ne put-elle s’empêcher de dire.</p>
+
+<p>— Oh ! quelle idée !</p>
+
+<p>— Et puis, vous êtes peut-être déjà marié ?</p>
+
+<p>— Non, répondit-il sérieusement, je ne suis pas marié.
+Vous non plus, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Moi ?</p>
+
+<p>Et après une pause elle répondit :</p>
+
+<p>— Mais si, je suis mariée.</p>
+
+<p>L’idée de poser pour la femme mariée qu’elle était
+théoriquement s’imposa irrésistiblement à elle. La forme
+exacte de la bague qu’elle portait était cachée par son
+gant, et cela lui permettait de prolonger la plaisanterie.</p>
+
+<p>— Ah, fit-il simplement. Je n’ai pas bien saisi votre
+nom.</p>
+
+<p>— Ni moi le vôtre, répliqua-t-elle évasivement.</p>
+
+<p>— David Brandon.</p>
+
+<p>— Joli nom, dit-elle en se tournant vers lui avec un
+sourire.</p>
+
+<p>La possibilité de se moquer de son voisin avait fait
+perdre à la jeune fille toute sa froideur.</p>
+
+<p>— Quel malheur, dit-elle, que j’aie perdu toute chance
+de porter un aussi joli nom.</p>
+
+<p>C’était la première fois qu’elle lui souriait. Il fut
+charmé des courbes légères de sa bouche et des étincelles
+qui se montraient dans les noires profondeurs de
+ses yeux.</p>
+
+<p>— C’est pour moi que c’est surtout un malheur, riposta-t-il.</p>
+
+<p>— Naturellement, dit-elle, avec un petit hochement de
+tête. A présent vous ne courez aucun risque à parler
+ainsi.</p>
+
+<p>— Je l’aurais dit quand même.</p>
+
+<p>— Il est facile de caresser un serpent lorsqu’il n’a
+plus ses crocs.</p>
+
+<p>— Quelle extraordinaire comparaison ! Mais où donc
+sont passés tous les danseurs ? La soirée n’est pas finie,
+j’espère ?</p>
+
+<p>— Quel intérêt pourriez-vous avoir à rester puisque
+vous ne dansez pas ?</p>
+
+<p>— C’est précisément parce que je ne danse pas. A
+moins que vous m’accordiez une valse ?</p>
+
+<p>— Après quoi vous vous retirerez, n’est-ce pas ? fit-elle
+avec une moue.</p>
+
+<p>— Décidément vous êtes trop subtile pour moi. A
+force de vivre avec les Boers, un garçon devient maladroit
+en fait de compliments.</p>
+
+<p>— Maladroit en effet, déclara-t-elle en se redressant
+avec un grand sérieux. Je trouve que vous êtes beaucoup
+plus complimenteur qu’il ne convient lorsqu’on
+parle à une femme mariée.</p>
+
+<p>— Oh, c’est sans penser à mal, fit-il avec confusion.</p>
+
+<p>— Je le comprends bien ainsi, répliqua-t-elle.</p>
+
+<p>Le pauvre garçon était devenu si rouge et si confus
+que Hannah commença d’éprouver pour lui quelque sympathie,
+malgré sa joie d’avoir réussi à humilier à ce
+point un jeune homme retour du Cap.</p>
+
+<p>— Allons, je vais vous dire adieu, reprit-il, assez
+tristement. Je pense que je ne puis pas vous demander
+d’accepter mon bras pour le souper. Je suppose que
+votre mari réclamera ce privilège.</p>
+
+<p>— Je le suppose aussi, répondit-elle, rieuse de nouveau,
+mais les maris n’apprécient pas toujours leurs
+droits à leur juste valeur.</p>
+
+<p>— Je serais ravi que le vôtre fût dans ce cas pour
+l’instant, s’écria-t-il.</p>
+
+<p>— Je vous remercie des bons souhaits que vous formez
+pour mon bonheur domestique, dit-elle sévèrement.</p>
+
+<p>— Oh pourquoi prenez-vous en mauvaise part tout
+ce que je dis ? Je vous fais donc l’effet d’un terrible
+innocent, qui met à chaque instant les pieds dans le
+plat ? Enfin, j’espère pouvoir vous rencontrer de nouveau.</p>
+
+<p>— Le monde n’est pas si grand, fit-elle.</p>
+
+<p>— Je voudrais bien connaître votre mari, déclara-t-il
+d’un ton brusque.</p>
+
+<p>— Pourquoi ? demanda-t-elle ingénument.</p>
+
+<p>— Parce que je pourrais lui faire visite, répliqua-t-il.</p>
+
+<p>— Mais vous le connaissez déjà, dit Hannah.</p>
+
+<p>— Je le connais ? Qui est-ce ? Non, je ne crois pas
+le connaître.</p>
+
+<p>— C’est pourtant lui qui vous a présenté à moi.</p>
+
+<p>— Sam, s’écria David, stupéfait.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Mais…</p>
+
+<p>Il était partagé entre l’incrédulité et la surprise. Il
+n’avait sûrement pas fait à Sam le crédit d’assez de sagesse
+pour choisir une femme comme celle-ci, ou pour
+mériter d’en être distingué.</p>
+
+<p>— Que signifie « mais » ? demanda Hannah avec une
+charmante naïveté.</p>
+
+<p>— Il m’a dit que… du moins il me semble qu’il m’a
+dit… qu’il m’a présenté Miss Salomon comme étant sa
+fiancée.</p>
+
+<p>Salomon était le nom du premier mari de Malka, et
+par suite le nom de famille de Léah.</p>
+
+<p>— C’est tout ce qu’il y a de plus vrai, dit Hannah.
+Elle était sa fiancée, avant qu’il m’eût épousée, expliqua-t-elle,
+comme si elle avait raconté la chose la plus
+naturelle du monde.</p>
+
+<p>— Je vous demande pardon si je semble douter de ce
+que vous me dites. Mais je crois positivement que vous
+vous moquez de moi.</p>
+
+<p>— Et qu’est-ce qui vous fait penser de la sorte ?</p>
+
+<p>— C’est que Salomon ne m’a pas dit qu’il était marié,
+et qu’en le voyant danser tout le temps avec Miss Salomon…</p>
+
+<p>— Probablement il estime lui devoir quelques attentions,
+en guise de compensation, dit-elle d’un air détaché.
+Je ne serais même pas du tout surprise qu’il
+l’accompagnât pour souper, au lieu de venir me chercher.</p>
+
+<p>— Le voilà qui joue des coudes vers le buffet, et il a
+en effet miss Salomon au bras.</p>
+
+<p>— Vous parlez d’elle comme si c’était ses phylactères,
+fit Hannah. Ce serait en tout cas grand dommage
+de les déranger. Donc de votre côté, si vous voulez, vous
+pouvez m’avoir au bras, comme vous dites.</p>
+
+<p>La figure du jeune homme s’illumina d’un plaisir
+d’autant plus vif qu’il était inattendu.</p>
+
+<p>— Je suis trop heureux, dit-il, d’avoir au bras de tels
+phylactères. Si je les portais toujours j’en deviendrais
+plus pieux.</p>
+
+<p>— Ne l’êtes-vous donc point ? dit-elle, comme ils arrivaient
+au buffet, où Hannah reconnut Bessie Sugarman
+accompagnée de Daniel Hyams.</p>
+
+<p>— Non, je suis une brebis noire, dit David. Et quant
+aux phylactères j’ai presque oublié comment on les
+met.</p>
+
+<p>— C’est très mal, prononça-t-elle avec une inflexion
+telle, qu’il lui fut impossible de démêler ce qu’elle
+pensait réellement.</p>
+
+<p>— Bah, tout le monde en est au même point, assura-t-il
+gaiement. La vieille piété s’en va. Nous voici arrivés
+à la fête du Pourim, eh bien, y en a-t-il beaucoup d’entre
+nous qui soient allés entendre lire la… comment appelez-vous
+cela ?… la <i>Megillah</i> ? Il y a ici ce soir un rabbin
+tête nue. Et puis y en a-t-il beaucoup qui soient allés
+se laver les mains avant le souper ou qui diront les
+grâces ? Voilà ce que je serais curieux d’apprendre. Et
+même, regardez si l’on se soucie de savoir si les aliments
+servis sont <i>kosher</i> et s’il n’y a pas là des sandwichs
+au jambon. Seigneur, que mon vieux père — que
+Dieu ait son âme, — eût été épouvanté par une réunion
+de ce genre.</p>
+
+<p>— Oui, il est étrange de voir combien de Juifs rougissent
+de leur synagogue, dit Hannah pensive. Mon
+père, à moi, s’il était ici, remettrait son chapeau après
+le souper, et il dirait les grâces quand même son exemple
+ne devrait être suivi de personne parmi les assistants.</p>
+
+<p>— Et je l’en admire fort, déclara sérieusement David,
+tout en avouant que je ne l’imiterais pas. C’est un
+homme de la vieille école, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— C’est le Reb Shemuel, prononça Hannah avec
+orgueil.</p>
+
+<p>— Oh vraiment ? s’écria-t-il non sans étonnement.
+Je le connais bien. Il me donnait sa bénédiction lorsque
+j’étais gamin et cela lui coûtait un sou chaque fois. Ah !
+le brave homme !</p>
+
+<p>— Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, dit
+Hannah, rougissant de plaisir.</p>
+
+<p>— Est-ce qu’il y a toujours une quantité d’immigrants
+pour venir lui soumettre des cas de conscience ?</p>
+
+<p>— Certes, leur piété n’a pas changé.</p>
+
+<p>— Ils sont pauvres, observa-t-il. Ce sont toujours les
+plus pauvres en biens de ce monde qui sont les plus
+riches en religion.</p>
+
+<p>— Eh bien, n’est-ce pas une compensation ? répliqua-t-elle.
+Mais si j’en crois les idées de mon père, c’est surtout
+parce que préoccupations matérielles et préoccupations
+religieuses vont ensemble.</p>
+
+<p>— Je pense qu’on vient trouver votre père beaucoup
+plus pour dissiper les premières que les secondes.</p>
+
+<p>— Mon père est très bon, répondit-elle simplement.</p>
+
+<p>Ils avaient à ce moment réussi à se procurer quelque
+chose à manger, et pendant quelques minutes le dialogue
+changea d’objet.</p>
+
+<p>— Savez-vous une chose ? reprit-il durant le repas.
+Je sens que je n’aurais pas dû vous avouer mon peu
+de foi.</p>
+
+<p>— Pourquoi donc ?</p>
+
+<p>— Eh, parce que vous êtes la fille de Reb Shemuel.</p>
+
+<p>— C’est précisément à cause de cela que j’aime à
+entendre les gens dire le fond de leur pensée. A part
+cela, ne vous imaginez pas que je suis aussi pieuse que
+mon père.</p>
+
+<p>— Je ne me l’imagine pas. Ah, pas du tout, dit-il
+en riant. Je sais qu’il y a une vieille et bienheureuse
+loi sacrée en vertu de laquelle les femmes n’ont pas
+autant de chance que les hommes de se distinguer en
+matière de ritualisme. Je me souviens vaguement d’avoir
+dit une prière pour remercier Dieu de ne pas avoir fait
+de moi une femme.</p>
+
+<p>— Il doit y avoir longtemps de cela, remarqua-t-elle
+malicieusement.</p>
+
+<p>— Oui, c’était quand j’étais gamin… Est-ce que vous
+ne faites pas la prière inverse ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Oui, je remercie Dieu de m’avoir faite selon sa volonté.</p>
+
+<p>— Vous n’en semblez pourtant pas autrement satisfaite,
+insinua-t-il, ayant remarqué une certaine nuance
+dans le ton qu’elle avait employé.</p>
+
+<p>— Comment une femme pourrait-elle être satisfaite,
+dit-elle en le regardant en face. On ne la conseille pas
+sur son avenir. Elle n’a qu’à fermer les yeux, ouvrir la
+bouche et accepter ce qu’il plaît à Dieu de lui envoyer.</p>
+
+<p>— Eh bien, fermez les yeux, dit-il.</p>
+
+<p>Et, avançant la main, il lui donna une friandise, ce
+qui ramena la conversation sur un sujet moins grave.</p>
+
+<p>— Vous vous conduisez très mal, déclara Hannah. Si
+mon mari vous avait vu !</p>
+
+<p>— La belle affaire. Je ne sais comment cela se fait,
+mais je ne puis pas arriver à me figurer que vous êtes
+mariée.</p>
+
+<p>— Est-ce que je joue mon rôle si mal que cela ?</p>
+
+<p>— Est-ce un rôle ? fit-il anxieux.</p>
+
+<p>Elle hocha la tête. Sa physionomie à lui redevint sérieuse
+et Hannah ne put éviter de remarquer ce changement.</p>
+
+<p>— Non, dit-elle, c’est la stricte réalité, et je n’en suis
+pas plus fière.</p>
+
+<p>Cela semblait une confession hardie et facile à comprendre.
+Sam avait été le camarade d’école de David, et
+celui-ci n’avait jamais eu une haute opinion du caractère
+de son mari.</p>
+
+<p>— Vous n’êtes pas heureuse ? demanda-t-il doucement
+après un instant de silence.</p>
+
+<p>— Pas en mariage.</p>
+
+<p>— Sam est une brute, s’écria-t-il indigné. Il mériterait
+qu’on lui frottât les oreilles, pour s’afficher ainsi
+avec cette grosse fille en rouge.</p>
+
+<p>— Oh, ne dites pas du mal de cette jeune fille, c’est
+ma meilleure amie, fit Hannah en contenant son trouble,
+qui n’était pas seulement causé par l’envie de rire.</p>
+
+<p>— C’est toujours comme ça, déclara solennellement
+David. Mais comment avez-vous pu l’épouser ?</p>
+
+<p>— Par accident, répondit-elle avec indifférence.</p>
+
+<p>— Par accident ? répéta-t-il les yeux écarquillés.</p>
+
+<p>— Oh, la chose n’a pas d’importance, reprit-elle en
+concentrant son attention sur la cuillerée de glace à
+la vanille qu’elle portait à sa bouche. Nous divorçons
+demain… Voyons, prenez garde ! Un peu plus vous cassiez
+cette assiette.</p>
+
+<p>David resta bouche bée.</p>
+
+<p>— Vous allez divorcer demain ?</p>
+
+<p>— Oui, qu’y a-t-il donc là de singulier ?</p>
+
+<p>Il considéra longuement sa physionomie impassible,
+puis s’écria :</p>
+
+<p>— Ah, maintenant, je suis sûr que vous vous êtes
+moquée de moi tout le temps.</p>
+
+<p>— Mon cher Monsieur Brandon, pourquoi vous obstinez-vous
+à me taxer de mensonge ?</p>
+
+<p>Il fut contraint de s’excuser de nouveau et devint un
+modèle si accompli de perplexité et d’embarras, que la
+gravité de Hannah ne put y tenir. Elle partit d’un
+long éclat de rire qui domina un instant le bruit des
+assiettes et le murmure des conversations.</p>
+
+<p>— J’ai pitié de vous, et je vais vous éclaircir le mystère,
+dit-elle enfin. Mais promettez-moi que vous garderez
+pour vous ma confidence. Il n’y a que notre petit
+cercle d’amis qui soit au courant, et je ne tiens pas à
+être la risée du quartier.</p>
+
+<p>— Certes, je vous le promets ! dit-il ardemment.</p>
+
+<p>Elle tint encore un peu sa curiosité en suspens, pour
+s’amuser un instant de plus, mais elle finit par le mettre
+au courant, jouissant de sa stupéfaction.</p>
+
+<p>— Quelle étrange religion que celle dont les lois demeurent
+toujours lettre morte pour quatre-vingt-dix-huit
+pour cent du peuple qui la professe, dit David
+Brandon. Je suppose que nous sommes maintenant trop
+anglicisés pour nous rappeler que nous avons nos propres
+lois matrimoniales, comme les Ecossais. Enfin, je
+suis bien content, et je vous félicite.</p>
+
+<p>— De quoi ?</p>
+
+<p>— De n’être pas réellement mariée à Sam.</p>
+
+<p>— Eh bien, vous êtes aimable pour votre ami ! Et je
+puis vous dire que je ne m’en félicite pas du tout, moi.</p>
+
+<p>— Et pourquoi donc ? demanda-t-il désappointé.</p>
+
+<p>Elle hocha la tête en silence.</p>
+
+<p>— Dites pourquoi ? insista-t-il.</p>
+
+<p>— Eh bien, pour vous dire la vérité, ce mariage forcé
+était la seule chance que j’avais d’épouser un homme
+qui ne fût pas dévot. Ne faites pas cette mine ébahie.
+Je n’ai pas été choquée de votre impiété, vous ne devez
+pas l’être de la mienne. Vous pouvez sans doute concevoir
+que j’ai vu tant de religion dans la demeure paternelle
+que j’aimerais assez changer d’atmosphère.</p>
+
+<p>— Ha, ha, ha ! vous voilà comme nous tous, vous
+avez le courage d’en convenir.</p>
+
+<p>— Du courage, non. Ma carrière, Dieu merci, n’a rien
+à voir avec les pratiques religieuses. Mon père sûrement
+est un saint, mais il absorbe aveuglément tout ce qu’il
+y a dans ses livres, de même qu’il prend de confiance
+tout ce que ma mère et moi nous lui mettons dans son
+assiette, et pourtant…</p>
+
+<p>Elle allait parler des dispositions sceptiques de son
+frère Lévi, mais elle s’arrêta à temps. Elle n’avait pas
+le droit de révéler les secrets de l’âme d’autrui et se demandait
+même comment elle avait pu si vite confesser
+la sienne.</p>
+
+<p>— Croyez-vous que votre père vous interdirait d’épouser
+un homme de votre choix si cet homme n’était pas
+pieux ?</p>
+
+<p>— J’en suis certaine.</p>
+
+<p>— Mais ce serait de la cruauté.</p>
+
+<p>— Il ne s’en rendrait pas compte. Il serait persuadé
+qu’il sauverait mon âme. Ne l’oubliez point, il est incapable
+de supposer qu’un être humain assez heureux
+pour avoir reçu l’enseignement de la Loi puisse pouvoir
+abandonner un joug si digne d’être aimé. C’est le
+meilleur père qui soit au monde, mais dès qu’il s’agit
+de religion, le meilleur des cœurs devient dur comme
+pierre. Vous ne pouvez le connaître aussi bien que je le
+connais. Et d’autre part, je ne voudrais pas moi-même
+faire un mariage dont la position de mon père pourrait
+souffrir. Si mon ménage n’était pas Kosher, que diraient
+les gens ?</p>
+
+<p>— Et que feriez-vous si vous étiez libre ?</p>
+
+<p>— Je n’en sais rien. C’est une supposition si invraisemblable
+que de me voir libre ! Pourtant il me semble
+qu’il y aurait alors du changement. Je suis si fatiguée
+de cet éternel cérémonial, de ces assiettes et de ces plats
+qu’il faut laver selon les rites minutieux. Je sais que
+tout cela est pour notre bien, mais j’en suis tout de
+même si lasse !</p>
+
+<p>— Oh je ne vois pas beaucoup de difficulté à manger
+<i>kosher</i> quand on le peut ; je trouve que cela n’est pas
+bien pénible et que cela a une certaine raison d’être.
+Certes, il serait absurde d’exiger d’un homme qu’il
+s’abstienne de manger en voyage sous le prétexte que
+les animaux dont on lui sert une tranche ont été assommés,
+et non égorgés. Et puis, ne savons-nous pas du
+reste que les gens les plus fidèles à des observances de ce
+genre, ne se privent pas pour cela de commettre des
+escroqueries, de mettre le feu à leur maison pour toucher
+l’assurance, enfin de se livrer à toutes sortes d’abominations ?
+Je ne me ferais pas chrétien pour tout l’or
+du monde, mais j’aimerais à voir introduire dans notre
+religion un peu plus de sens commun ; cela devient de
+plus en plus nécessaire. Si jamais je me mariais, je voudrais
+que ce fût avec une personne qui n’eût conservé du
+Judaïsme que les parties vraiment supérieures, et cela
+non par indifférence, mais par conviction.</p>
+
+<p>David s’arrêta soudain, surpris de ses propres sentiments
+qu’il se découvrait pour la première fois. Ces
+idées avaient vaguement flotté jusqu’alors dans son cerveau,
+mais, de bonne foi, il ne pouvait se vanter d’avoir
+jamais réfléchi le moins du monde aux parties « vraiment
+supérieures » du Judaïsme, ou même à n’importe
+quelles idées d’ordre religieux, sauf en ce qui concernait
+la question de race, quand il pensait à sa compagne future.
+Est-ce qu’il allait se laisser gagner par la gravité de
+Hannah ?</p>
+
+<p>— Enfin, vous ne voulez épouser qu’une Juive ? dit-elle.</p>
+
+<p>— Naturellement, s’écria-t-il étonné.</p>
+
+<p>Puis regardant cette jolie figure si réfléchie, il se rappela
+soudain tout à coup que Hannah était déjà mariée,
+et cela lui fut pénible. Il y eut une minute de silence
+durant laquelle chacun d’eux poursuivit le cours de ses
+idées. Enfin David reprit la conversation comme si elle
+n’eût pas été interrompue.</p>
+
+<p>— Et vous, épouseriez-vous un Juif ?</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules et leva les sourcils, d’un geste
+qui n’avait pas sa grâce habituelle.</p>
+
+<p>— Non, répondit-elle, si je n’avais à écouter que moi.</p>
+
+<p>— Ah, ne parlez pas ainsi, s’écria-t-il inquiet. Je ne
+crois pas que ces mariages mixtes soient heureux. Et
+puis, songez au scandale.</p>
+
+<p>Elle haussa de nouveau les épaules d’un air agressif.</p>
+
+<p>— Je ne suppose pas que je me marie jamais. En tous
+cas je n’épouserais pas un homme qui déplairait à mon
+père, de sorte qu’un chrétien ou un Juif au-dessus des
+préjugés, c’est tout un pour moi — le fruit défendu.</p>
+
+<p>David ne comprit pas bien les dernières paroles ; il
+y réfléchissait, quand Sam, qui passait avec Léah, cligna
+de l’œil en le regardant, d’une manière malicieuse, sinon
+distinguée.</p>
+
+<p>— Je vois que vous vous entendez bien tous deux,
+observa-t-il.</p>
+
+<p>— Mon Dieu, s’écria Hannah en rougissant, tout le
+monde a quitté le buffet, et nous sommes encore là.
+Quelle idée d’avoir entamé dans un bal une discussion
+sérieuse.</p>
+
+<p>— Etait-elle sérieuse ? fit David, — eh bien moi, jamais
+de ma vie une conversation ne m’a autant intéressé.</p>
+
+<p>— C’est le souper, qui vous a amusé, répliqua Hannah.</p>
+
+<p>— Peut-être l’un et l’autre. Mais en tout cas, c’est bien
+votre faute si nous ne nous sommes pas livrés à des
+occupations mieux appropriées à l’endroit.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous dire ?</p>
+
+<p>— Vous n’avez pas voulu danser.</p>
+
+<p>— Et vous, y teniez-vous ?</p>
+
+<p>— Assez.</p>
+
+<p>— Je ne m’en doutais point.</p>
+
+<p>— Le souper m’a donné du courage.</p>
+
+<p>— Eh bien, si vous y tenez… je veux dire, si vous
+voulez vraiment valser…</p>
+
+<p>— Mettez-moi à l’épreuve. Seulement ne vous étonnez
+pas si je m’en acquitte plutôt mal. Vous comprenez que
+je ne dansais guère au Cap.</p>
+
+<p>Le Cap ! Hannah entendit ces mots et ne reprit pas
+cependant la mine glaciale du commencement de la
+soirée. Elle posa légèrement sa main sur l’épaule de
+David, qui lui entoura la taille de son bras et ils s’abandonnèrent
+à la douce et voluptueuse perfidie d’une valse
+lente.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c12">XII<br>
+<span class="xsmall">L’ESPOIR DE LA FAMILLE</span></h2>
+
+
+<p>C’était un froid et blafard après-midi de Dimanche,
+et les Ansell le passaient comme d’ordinaire. La petite
+Sarah était chez M<sup>me</sup> Simons, Rachel était au <span lang="en" xml:lang="en">Victoria
+Park</span> avec une bande de ses compagnes de classe. Sur
+le lit, couverte de l’un des vieux vêtements de son fils,
+car il n’y avait pas de feu dans la cheminée, — sommeillait
+la grand’mère, son livre d’oraisons à la main.
+Esther, après avoir appris ses leçons, lisait à <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby
+un petit livre à couverture brune, car elle n’était pas
+capable de relire indéfiniment le <i lang="en" xml:lang="en">London Journal</i>. Salomon
+sans avoir, lui, appris ses leçons, jouait aux barres
+dans la rue, et Isaac avait été autorisé à faire nombre
+parmi les joueurs, parce qu’il avait promis de partager
+avec son frère le fameux lit de ses rêves. Mosès Ansell
+était à la synagogue allemande, où il écoutait un <i>Hesped</i>
+(oraison funèbre) prononcé par le Reb Shemuel sur une
+des lumières du Ghetto, laquelle venait de s’éteindre
+prématurément. Le défunt n’était autre que le pauvre
+Maggid, poitrinaire, parti soudain pour un endroit
+moins <span lang="en" xml:lang="en">fashionable</span> que Bournemouth.</p>
+
+<p>— Il est tombé, non pas sous le poids de l’âge, ni
+parce qu’il aspirait au repos après une grande lassitude
+de la terre, s’écriait Reb Shemuel. Mais Celui qui tient
+les clefs de la vie et de la mort lui a dit : « Tu as accompli
+ta part de la tâche humaine, ce n’est pas à toi de
+compléter celle-ci. Ton cœur s’était voué à moi, viens
+recevoir de moi ta récompense. »</p>
+
+<p>Et toute la foule qui larmoyait dans la salle tendue de
+noir commença de gémir tout haut et des milliers d’ouvriers
+accompagnèrent le corps jusqu’au tombeau, faisant
+à pied tout le chemin jusqu’au grand cimetière de
+Bow.</p>
+
+<p>Un enfant d’une douzaine d’années, mince et brun,
+vêtu proprement d’un costume noir, avec un brillant
+col blanc à la mode d’Eton, gravissait à ce moment les
+noirs escaliers du N<sup>o</sup> 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span>, escaliers qui ne
+lui semblaient, ni familiers, ni agréables. A la porte de
+<span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby, il fut retardé par une brève altercation
+avec le chien Bobby. Sans frapper, il ouvrit toute grande
+la porte du logis des Ansell et retira en entrant son
+chapeau, par une habitude prise ailleurs qu’au Ghetto.
+Puis il resta immobile, irrésolu, avec une mine de désappointement.</p>
+
+<p>La pièce paraissait vide.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu veux, Esther ? marmotta la grand’mère
+réveillée en sursaut.</p>
+
+<p>L’enfant jeta sur le lit un regard étonné. Il n’avait pas
+compris un mot de ce qu’avait dit la vieille femme. Il y
+avait quatre ans qu’il avait entendu parler yiddish
+et il avait oublié jusqu’à l’existence de ce jargon. Et
+puis la chambre était glaciale et pauvre, indiciblement
+pauvre.</p>
+
+<p>— Oh, comment vous portez-vous, grand’mère ? dit-il
+allant vers le lit et embrassant la vieille femme par
+acquit de conscience. Il n’y a personne ?</p>
+
+<p>— Ne serais-tu pas Benjamin ? questionna-t-elle avec
+surprise et un doute sur sa face sombre et ridée.</p>
+
+<p>Il conjectura ce qu’elle lui avait demandé et fit un
+signe affirmatif.</p>
+
+<p>— Mais comme on t’a richement habillé ! Hélas, je
+suppose qu’en retour on t’a enlevé ton Judaïsme. Voilà
+quatre ans, n’est-ce pas, que tu vis avec des Anglais.
+Malheur, malheur, si ton père avait épousé une femme
+pieuse, elle serait encore de ce monde, et tu aurais continué
+à vivre au milieu de nous, au lieu d’être exilé
+parmi des étrangers qui nourrissent ton corps et affament
+ton âme. Si ton père m’avait laissée en Pologne, je
+serais morte heureuse, mes vieux yeux n’eussent jamais
+contemplé pareille désolation. Tiens, défais ton gilet.
+Laisse-moi voir si du moins tu portes les « quatre-pointes ».</p>
+
+<p>Benjamin ne comprit que fort peu de mots de ce discours
+débité avec la volubilité habituelle aux gens dont
+les pensées roulent constamment sur le même petit
+nombre de sujets. Depuis quatre ans il avait lu et relu
+des quantités de livres en anglais, il n’avait écrit que
+l’anglais, il n’avait entendu parler autour de lui qu’anglais.
+Bien plus, il avait même, dès le début, délibérément
+écarté de sa pensée le jargon yiddish, comme quelque
+chose de dégradant et de vil. En ce moment, bien
+qu’il reconnût quelques inflexions qui lui avaient été
+familières autrefois, nulle d’elles ne lui rappelait une
+image précise.</p>
+
+<p>— Où est Esther ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Esther ? grogna la grand’mère, comme sautant
+sur ce nom. Esther est chez <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby. Elle y est
+toujours. <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby prétend l’aimer comme sa fille.
+Et sais-tu pourquoi ? parce qu’elle désire devenir sa
+mère. Elle veut épouser mon Moïse. Mais nous ne sommes
+pas pour elle. Cette fois nous épouserons une femme de
+mon choix à moi. Et pas une personne comme <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span>
+Debby, qui est aussi au courant du Judaïsme que la
+vache du Dimanche ; ni une personne comme Mrs Simons,
+qui dorlote notre petite Sarah parce qu’elle s’imagine
+que mon Moïse sera pour elle. Non, c’est la veuve
+Finkelstein que nous allons épouser. Une vraie Juive,
+celle-là. Elle ferme boutique juste quand commence le
+Sabbat, elle ne travaille pas ce jour-là, comme on le voit
+faire à tant d’autres, et elle va à la synagogue même le
+vendredi soir. Vois comme elle a élevé son Avroomkely,
+qui pouvait réciter toute une partie dans la Loi et les
+Prophètes alors qu’il n’avait pas encore six ans. D’ailleurs,
+elle a de l’argent et regarde avec complaisance
+mon Moïse.</p>
+
+<p>Le gamin, voyant que la conversation était impossible,
+murmura quelque chose d’inarticulé et redescendit l’escalier
+pour chercher des traces des membres intelligibles
+de sa famille. Par bonheur, Bobby, se rappelant
+leur précédente altercation, et résolu à avoir le dernier
+mot barra la route à Benjamin avec une telle obstination,
+qu’Esther sortit pour le calmer. Elle tomba dans les
+bras de son frère avec joie, lâchant son livre, qui tomba
+juste sur le nez de Bobby.</p>
+
+<p>— Oh, Benjamin, est-ce vraiment toi ?</p>
+
+<p>— Oh que je suis contente ! si contente ! Je savais
+bien que tu viendrais un jour ou l’autre. Allons, Bobby,
+Bobby, vilain chien, c’est Benjamin mon frère ! Debby,
+je monte, Benjamin est revenu. Il est revenu !</p>
+
+<p>— C’est bien, Esther, cria Debby, faites que je le voie
+bientôt. Envoyez-moi Bobby, si vous sortez.</p>
+
+<p>La phrase s’acheva dans une quinte de toux.</p>
+
+<p>Esther poussa violemment Bobby dans la chambre et
+fit monter Benjamin, tantôt le tirant, tantôt le poussant.
+La grand’mère s’était rendormie, et ronflait paisiblement.</p>
+
+<p>— Parlons maintenant, Benjamin, dit Esther, puisque
+grand’mère dort.</p>
+
+<p>— Parfait, Esther. Je n’ai pas envie de la réveiller, je
+t’assure. J’étais ici il y a un instant, et je n’ai pu comprendre
+un mot de son jargon.</p>
+
+<p>— Je sais, elle perd ses dents, la pauvre femme.</p>
+
+<p>— Non, ce n’est pas cela, elle parle cet abominable
+yiddish. J’étais persuadé qu’elle avait eu le temps d’apprendre
+l’anglais. J’espère que toi tu ne parles pas le
+jargon, Esther.</p>
+
+<p>— Il faut que je te parle, Benjamin, vois-tu : le père et
+la grand’mère ne parlent jamais autrement à la maison,
+et ils ne connaissent que quelques mots d’anglais.
+Mais je ne permets pas que les enfants l’emploient, sauf
+pour causer avec le père et la grand’mère. Il faut entendre
+la petite Sarah parler anglais : c’est si joli. Il
+n’y a qu’en pleurant qu’elle dit : — « Malheur à
+moi » — en yiddish. Je l’ai giflée pour cela, mais elle
+n’en criait que plus fort son « Malheur à moi ». Oh,
+comme tu es joli, Benjamin, avec ton col blanc. Tu
+ressembles au petit Lord Launceston dans les images
+d’un de nos livres de classe. Il faudra te montrer comme
+cela aux filles. Qu’est-ce que dira Salomon quand il te
+verra, lui qui use toujours ses culottes aux genoux.</p>
+
+<p>— Mais il n’y a donc personne ? Et pourquoi n’y a-t-il
+pas de feu ? demanda impatiemment Benjamin. Il fait
+horriblement froid ici.</p>
+
+<p>— Le père compte avoir aujourd’hui des bons de pain,
+de charbon et de viande.</p>
+
+<p>— Voilà un joli accueil, murmura-t-il.</p>
+
+<p>— Je suis désolée, Benjamin. Si j’avais su que tu
+viendrais, j’aurais emprunté du charbon à M. Belcovitch.
+Mais bats un peu la semelle si tu as froid. Non, devant
+la porte. Ici tu réveillerais grand’mère. Pourquoi ne
+m’as-tu pas écrit que tu viendrais ?</p>
+
+<p>— Je ne savais pas. Le vieux Quat’-z-yeux, — c’est un
+de nos professeurs — allait à Londres aujourd’hui, et il
+a demandé un élève pour lui porter des paquets. Alors,
+comme je suis le meilleur élève de ma classe, il m’a
+permis de l’accompagner. Et puis il m’a laissé le temps
+d’aller vous voir. Il faut que je le retrouve à la Station
+de London Bridge à sept heures… Tu n’es pas très changée,
+Esther.</p>
+
+<p>— Vraiment — fit-elle avec un petit sourire triste. Je
+n’ai pas grandi ?</p>
+
+<p>— Pas comme il aurait fallu pour quatre ans. Pendant
+un instant je me suis imaginé que je n’avais
+jamais été absent. Comme les années passent. Bientôt
+je serai <i>Bar-Mitzvah</i>.</p>
+
+<p>— Oui, et maintenant que je te revois, j’ai tant de
+choses à te dire que je ne sais pas par où commencer.
+Chaque fois que le père allait te voir, je ne pouvais
+tirer de lui que bien peu de nouvelles de toi, et quant
+à tes lettres, elles ont été rares.</p>
+
+<p>— Une lettre coûte un penny, Esther. Où prendrais-je
+des pence ?</p>
+
+<p>— Je sais, cher. Je sais que tu n’aimes pas écrire.
+Mais à présent raconte-moi tout. Est-ce que nous te
+manquions beaucoup ?</p>
+
+<p>— Non, il ne me semble pas.</p>
+
+<p>— Ho, pas du tout ? s’écria Esther désappointée.</p>
+
+<p>— Pardon, reprit-il plus doucement. Tu me manquais,
+toi, Esther. Mais j’ai tant à faire, j’ai à penser à tant
+de choses. C’est une vie si nouvelle.</p>
+
+<p>— Et tu es heureux, Benjamin ?</p>
+
+<p>— Oh oui, tout à fait. Pense. Des repas réguliers avec
+des oranges et des confitures. Et puis des distractions à
+chaque instant. Un lit tout entier à soi. Un bon feu.
+Une habitation avec un escalier grandiose et un hall.
+Un champ pour jouer à la balle et au reste…</p>
+
+<p>— Un champ, s’écria Esther. Alors, c’est comme si
+vous alliez à Greenwich tous les jours ?</p>
+
+<p>— Oh, c’est mieux qu’à Greenwich, où l’on ne vous
+mène, vous autres filles, qu’un pauvre jour par an.</p>
+
+<p>— Mieux qu’au Cristal-Palace, où on mène les enfants ?</p>
+
+<p>— Mais le Cristal-Palace est tout près. Dans la belle
+saison, nous voyons les feux d’artifice tous les jeudis
+soirs.</p>
+
+<p>Esther écarquilla les yeux.</p>
+
+<p>— Et tu y as été au Cristal-Palace ?</p>
+
+<p>— Des tas de fois.</p>
+
+<p>— Te rappelles-tu le temps où tu n’y étais jamais
+allé ? demanda-t-elle mélancolique.</p>
+
+<p>— Un garçon ne saurait oublier ces choses-là, gronda-t-il.
+Je désirais tant voir le Cristal-Palace ! J’en avais
+entendu dire tant de merveilles par les camarades qu’on
+y avait menés. Mais, le jour de l’excursion, pour les
+enfants de notre Ecole, mon costume de Sabbat était
+au mont de Piété, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Oui, fit Esther dont les yeux se troublaient. J’ai
+été bien triste pour toi, cher. Tu ne voulais pas sortir
+dans tes vêtements de tous les jours pour que vos camarades
+ne pussent savoir que tu n’avais rien de mieux
+à te mettre. Tu avais bien raison, Benjamin.</p>
+
+<p>— Je me souviens que, pour me dédommager, mère
+m’offrit une grande distraction, poursuivit Benjamin
+avec une grimace comique. Elle m’emmena Square
+Zacharie et me laissa jouer là pendant qu’elle frottait
+le plancher chez Malka. Je me rappelle que Milly me
+donna un penny, et que Léah me permit de prendre deux
+petites cuillerées d’une glace qu’elle était occupée à
+manger. Il faisait très chaud et je n’oublierai jamais
+cette glace. Mais quand je pense que nos parents avaient
+engagé mon seul vêtement décent !</p>
+
+<p>Et complaisamment il lissait de la main sa jaquette
+si propre.</p>
+
+<p>— Mais rappelle-toi, observa Esther, que mère, avec
+l’argent qu’elle avait gagné chez Malka a dégagé ton
+costume dès le lendemain matin, avant l’école.</p>
+
+<p>— Soit, mais à quoi bon, le lendemain ? J’ai mis tout
+de même mon beau costume pour aller en classe, et
+j’ai dit au maître que j’avais été malade la veille ; il
+fallait faire accroire aux camarades que je disais vrai.
+Malheureusement il n’était plus temps pour moi d’aller
+au Cristal-Palace.</p>
+
+<p>— Pardon, l’occasion s’est retrouvée. Ne te souviens-tu
+pas, Benjamin, de cette grande dame qui mourut subitement
+la semaine d’après ?</p>
+
+<p>— Oh oui, c’était chic, s’écria Benjamin, excité tout
+à coup. Nous sommes allés au cimetière dans des omnibus
+de louage. C’était loin dans la campagne. On avait
+emmené les six meilleurs élèves de chaque classe. J’étais
+assis à côté du cocher et je pensais aux vieux <span lang="en" xml:lang="en">mail-coaches</span>
+de jadis, et je regardais s’il n’y aurait pas des
+brigands. Au cimetière, on nous fait mettre en haie. Le
+soleil brillait, l’herbe était toute verte, et il y avait de si
+belles fleurs sur la bière qui passa devant nous, avec des
+messieurs qui suivaient en pleurant. Et puis, au retour,
+nous avons eu de la limonade et des biscuits. Oh, c’était
+superbe. Je suis allé plus tard à deux autres enterrements,
+mais ce n’était pas aussi amusant. Oui, le costume
+m’a servi, après tout, pour une sortie à la campagne.</p>
+
+<p>Benjamin ne se rappelait évidemment pas les obsèques
+de sa mère. Esther se les rappela et se hâta de changer
+de thème.</p>
+
+<p>— Allons, parle-moi encore de ton collège.</p>
+
+<p>— Eh bien, c’est comme si on allait tous les jours à
+de beaux enterrements. Il y a de la campagne tout autour
+de nous, avec des arbres, des fleurs et des oiseaux. Figure-toi
+que j’ai aidé à la fenaison l’automne dernier.</p>
+
+<p>— C’est comme dans les livres, murmura la fillette,
+en soupirant.</p>
+
+<p>— A propos de livres, nous en avons des mille et des
+cent, toute une bibliothèque. Dickens, Mayne Reid,
+George Eliot, le capitaine Marryat, Thackeray… Et je
+les ai tous lus.</p>
+
+<p>— Oh, Benjamin, s’écria-t-elle en joignant les mains,
+avec autant d’admiration pour une pareille bibliothèque
+que pour son frère. Que je voudrais être à ta place !</p>
+
+<p>— Hé, tu le pourrais facilement.</p>
+
+<p>— Comment cela ? fit-elle anxieuse.</p>
+
+<p>— Nous avons une section pour les filles. Tu es orpheline
+comme je suis orphelin. Demande au père de poser
+ta candidature.</p>
+
+<p>— Impossible, Benjamin. — Et elle devint toute triste.
+Que deviendraient Salomon, et Ikey, et la petite Sarah ?</p>
+
+<p>— N’ont-ils pas le père et la grand’mère ?</p>
+
+<p>— Bête, le père ne peut pas faire la lessive et la cuisine.
+Quant à grand’mère, elle est trop vieille.</p>
+
+<p>— Voilà ce que j’appelle une honte, déclara-t-il. Pourquoi
+père ne gagne-t-il pas assez pour donner à blanchir
+au dehors ? Il n’a jamais pu mettre un penny de côté.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas sa faute, Benjamin. Il fait tout ce
+qu’il peut. Je suis sûre qu’il se chagrine souvent d’être
+trop pauvre pour pouvoir se payer le tramway afin
+d’aller te voir tous les jours permis. La dernière fois,
+il a été obligé de vendre une boîte à ouvrage que j’avais
+eue. Mais il parle souvent de toi.</p>
+
+<p>— Oh, je ne me plains pas de ce qu’il ne vient pas.
+Je lui pardonne parce que, tu sais, Esther, il n’est pas
+très présentable.</p>
+
+<p>— Tout le monde sait bien qu’il est pauvre, observa
+la fillette après un silence. On ne s’attend pas à te voir
+pour père un <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>.</p>
+
+<p>— Certes, mais il pourrait avoir une tenue décente.
+Est-ce qu’il porte encore ces deux horribles petites
+boucles de chaque côté de la tête ? Oh, ce que ces deux
+boucles m’horripilaient quand j’étais ici à l’école et qu’il
+venait voir le maître. Quelques camarades avaient des
+pères si respectables. C’était un vrai plaisir quand ils
+venaient, et de voir comme ils en imposaient au maître.
+Mère était tout aussi mal mise : elle arrivait à l’école avec
+un châle sur la tête.</p>
+
+<p>— Oui, Benjamin, mais c’était pour nous apporter
+des tartines quand il n’y avait rien eu à la maison pour
+le déjeuner. Tu ne te le rappelles pas ?</p>
+
+<p>— Je me le rappelle parfaitement. Nous avons passé de
+bien mauvaises années, n’est-ce pas Esther ? Ce que je
+veux dire, c’est que tu ne dois pas être bien contente
+quand père vient dans la classe devant toutes les filles.</p>
+
+<p>Esther rougit.</p>
+
+<p>— Il n’a pas l’occasion d’y venir, répondit-elle évasivement.</p>
+
+<p>— En tout cas, je sais ce que je ferai, s’écria Benjamin
+d’un air résolu. Je deviendrai très riche.</p>
+
+<p>— Très riche ?</p>
+
+<p>— Bien sûr. J’écrirai des livres, comme Dickens et les
+autres. Dickens a gagné des tas d’argent rien qu’en
+écrivant ce qui arrive tous les jours.</p>
+
+<p>— Mais tu ne saurais pas écrire ?</p>
+
+<p>— Je ne saurais pas, fit-il avec un rire de supériorité.
+Et <i>Mon Journal</i> ? qu’est-ce que c’est donc que ça hein ?</p>
+
+<p>— <i>Mon Journal</i> ?</p>
+
+<p>— C’est notre journal, et c’est moi qui le dirige. Je
+ne t’en ai donc pas encore parlé ? J’y ai publié une histoire
+intitulée « <i>La Fiancée du Soldat</i> ». Ça se passe en
+Afghanistan.</p>
+
+<p>— Oh, où pourrais-je me procurer un numéro ?</p>
+
+<p>— Nulle part, nigaude. Ce n’est pas imprimé. C’est
+copié à la main, et à un très petit nombre d’exemplaires.
+Si tu viens me voir, je te montrerai un numéro.</p>
+
+<p>— Je ne puis pas aller te voir, tu sais bien, murmura-t-elle
+les larmes aux yeux.</p>
+
+<p>— Peu importe. Tu verras ça un jour ou l’autre.
+Qu’est-ce que je te disais ? Ah oui, mes projets. Vois-tu,
+je passe un examen pour une bourse dans peu de mois,
+et tout le monde dit que je réussirai. Alors, je pourrai
+sans doute entrer dans un collège plus élevé, et de là
+à Oxford ou à Cambridge.</p>
+
+<p>— Pour ramer dans la course ? s’exclama la fillette,
+toute rouge d’émotion.</p>
+
+<p>— Fi, des courses ! pour faire du latin et du grec.
+J’ai déjà commencé à apprendre le français. Ainsi je
+saurai trois langues en plus de l’anglais.</p>
+
+<p>— Quatre, rectifia Esther. Tu oublies l’hébreu.</p>
+
+<p>— Naturellement, l’hébreu. Je ne pensais pas à l’hébreu,
+tout le monde sait l’hébreu et il ne sert de rien à
+personne. Ce que je veux savoir, moi, ce sont des choses
+qui me poussent dans le monde et qui me mettent à
+même d’écrire des livres.</p>
+
+<p>— Est-ce que… Dickens savait le latin et le grec ?
+demanda Esther.</p>
+
+<p>— Non, répondit crânement Benjamin, et c’est justement
+par là que je lui damerai le pion. Bref, quand
+je serai riche, j’achèterai au père un costume neuf et
+un chapeau haut-de-forme. Il fait terriblement froid ici,
+Esther, touche mes mains : des glaçons. Et j’installerai
+le père et la grand’mère dans une chambre convenable,
+et je ferai une pension au père pour qu’il puisse étudier
+toute la journée dans ses fameux livres si énormes. Est-ce
+qu’il met encore une semaine à lire une page ? Et puis
+Sarah et Isaac et Rachel iront à une école convenable, et
+Salomon — mais quel âge aura-t-il alors ?</p>
+
+<p>Esther le regardait avec ahurissement.</p>
+
+<p>— Supposons qu’il te faille dix ans pour devenir
+célèbre : Salomon aura près de vingt ans.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas besoin de dix ans. Mais peu importe.
+Quand le moment sera venu, nous verrons ce qu’il y
+aura à faire de Salomon. Pour ce qui est de toi…</p>
+
+<p>— Eh bien, Benjamin ? questionna-t-elle de l’air de
+quelqu’un dont l’imagination est bouleversée.</p>
+
+<p>— Je te donnerai une dot, et tu te marieras, voilà !
+conclut-il triomphant.</p>
+
+<p>— Et si je ne voulais pas me marier ?</p>
+
+<p>— Impossible. Toutes les filles ne demandent qu’à se
+marier. J’ai entendu bien des fois le vieux Quat’-z-yeux
+raconter que toutes les institutrices de la section des
+filles en meurent d’envie. J’ai déjà eu plusieurs amoureuses,
+et je suis persuadé que tu pourrais en dire
+autant.</p>
+
+<p>Et il la dévisageait d’un air malin.</p>
+
+<p>— Non, répondit-elle sérieusement. Il n’y a guère que
+Lévi Jacobs, le fils de Reb Shemuel qui vient ici de
+loin en loin pour jouer avec Salomon et qui m’apporte
+des amandes. Mais je ne fais pas attention à lui, du
+moins dans ce sens-là. D’ailleurs il est au-dessus de
+nous.</p>
+
+<p>— Au-dessus de toi ? Attends que j’aie écrit mes romans.</p>
+
+<p>— Je voudrais que tu les aies déjà écrits parce qu’alors
+j’aurais quelque chose à lire… Mais quel ennui !</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il ?</p>
+
+<p>— J’ai perdu mon livre. Qu’ai-je fait de mon petit
+livre brun ?</p>
+
+<p>— Ne l’as-tu pas jeté sur cette brute de chien ?</p>
+
+<p>— Tu crois ? Les gens marcheront dessus dans les
+escaliers. Il faut que je descende le chercher. Mais je te
+prie de ne pas dire que Bobby est une brute.</p>
+
+<p>— Et pourquoi ? Les chiens sont-ils des bêtes, oui ou
+non ?</p>
+
+<p>Esther, tout en descendant les marches, tâcha de
+trouver une réplique, mais ce fut en vain. Elle se consola
+en retrouvant le livre.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est que ce livre ? demanda Benjamin
+quand elle reparut.</p>
+
+<p>— Rien. Ça ne t’intéresserait pas.</p>
+
+<p>— Tous les livres m’intéressent, prononça-t-il gravement.</p>
+
+<p>Elle lui passa le livre à contre-cœur. Il le feuilleta
+nonchalamment, puis soudain prit une mine étonnée et
+sévère.</p>
+
+<p>— Esther, demanda-t-il, comment cela est-il tombé
+entre tes mains ?</p>
+
+<p>— Une autre fille me l’a donné en échange d’un
+crayon à ardoise. Elle m’a dit qu’elle l’a eu des missionnaires.
+Elle est allée une fois à leur école du soir,
+et ils lui ont donné le livre avec une paire de bottines.</p>
+
+<p>— Et tu l’as lu ?</p>
+
+<p>— Oui, Benjamin, répondit-elle timidement.</p>
+
+<p>— Mauvaise fille ! Ne sais-tu pas que le Nouveau Testament
+est un livre impie ? Regarde, il y a le mot <i>Christ</i>
+presque à chaque page, et le mot « Jésus » aussi. Et tu
+ne les as même pas biffés. Oh, si quelqu’un t’avait surprise
+à lire ce livre !</p>
+
+<p>— Je ne le lis pas en classe, objecta-t-elle d’un air suppliant.</p>
+
+<p>— Tu ne dois le lire nulle part.</p>
+
+<p>— Et pourquoi ? s’écria-t-elle en se redressant. Ce
+livre me plaît. C’est tout aussi intéressant que l’Ancien
+Testament, et même il y a plus de miracles à la page.</p>
+
+<p>— Fille impie ! dit-il suffoqué par son audace. Tu sais
+bien que tous les miracles du Nouveau Testament sont
+faux.</p>
+
+<p>— Et pourquoi seraient-ils faux ?</p>
+
+<p>— Parce qu’ils ont eu lieu <i>après</i> la période de l’Ancien
+Testament. Est-ce qu’on voit des miracles de nos jours ?</p>
+
+<p>— Non, concéda la fillette.</p>
+
+<p>— Eh bien alors, s’écria-t-il triomphant, s’il y a eu
+des miracles à l’époque du Nouveau Testament, nous
+devrions nous attendre à en voir se produire aussi à
+présent.</p>
+
+<p>— Et pourquoi n’y en aurait-il pas à présent ?</p>
+
+<p>— Esther, tu me surprends. Je voudrais te mettre face
+à face avec le vieux Quat’-z-yeux. Il t’aurait vite dit
+pourquoi, lui. Toutes les religions sont des choses qui
+sont arrivées dans le temps. Dieu ne peut pas parler
+toujours à ses créatures.</p>
+
+<p>— Je regrette de n’avoir pas vécu dans le temps, quand
+elles sont arrivées, les religions, dit-elle d’un ton chagrin.
+Mais pourquoi tous les Chrétiens vénèrent-ils tous
+ces livres ? Je suis sûre qu’ils sont des millions de fois
+plus nombreux que les Juifs.</p>
+
+<p>— Naturellement, Esther. Les bonnes choses sont
+rares. Si nous sommes peu nombreux, c’est parce que
+nous sommes le peuple de Dieu.</p>
+
+<p>— Mais comment se fait-il que j’éprouve du plaisir
+à lire ce qu’a dit Jésus ?</p>
+
+<p>— C’est que tu es méchante, répliqua-t-il indigné.
+Allons, donne-moi ce livre que je le brûle.</p>
+
+<p>— Non, non, d’ailleurs il n’y a pas de feu.</p>
+
+<p>— C’est vrai, dit-il en frottant l’une contre l’autre
+ses mains glacées. Enfin, il ne faut pas recommencer.
+Ecoute ce que je ferai : je t’enverrai <i>Mon Journal</i>.</p>
+
+<p>— Oh, tu feras cela, Benjamin ! comme c’est gentil à
+toi, s’écria-t-elle joyeuse.</p>
+
+<p>Elle l’embrassait, lorsque Salomon et Isaac entrèrent
+bruyamment et réveillèrent la grand’mère.</p>
+
+<p>— Comment vas-tu, Salomon ? demanda Benjamin. Et
+toi, mon petit homme, comment ça va-t-il ? ajouta-t-il
+en caressant la tête bouclée d’Isaac.</p>
+
+<p>Salomon resta d’abord interloqué, puis il s’écria :</p>
+
+<p>— Ho, Benjamin, as-tu des boutons comme ceux de ta
+veste à me donner ?</p>
+
+<p>Isaac ne sachant pas du tout qui pouvait être cet étranger,
+recula, un doigt dans la bouche.</p>
+
+<p>— Ikey, annonça Salomon, c’est ton frère Benjamin.</p>
+
+<p>— J’ai pas besoin d’autres frères, affirma Ikey.</p>
+
+<p>— Ton anniversaire vient avant le mien, alors ?</p>
+
+<p>— Oui, si je ne me trompe.</p>
+
+<p>— Dis donc, j’étais là avant toi, dit en riant Benjamin.</p>
+
+<p>Isaac jeta vers la porte un coup d’œil moqueur.</p>
+
+<p>— Voilà ! cria-t-il à Sarah absente.</p>
+
+<p>Puis se retournant vers Benjamin, il lui déclara :</p>
+
+<p>— Je ne tiens pas à t’embrasser, mais je te ferai une
+place dans mon lit neuf.</p>
+
+<p>— Il faut l’embrasser, fit Esther.</p>
+
+<p>Et elle veilla à ce qu’il le fît avant qu’elle eût quitté
+la chambre pour aller chercher la petite Sarah chez
+Mrs Simons.</p>
+
+<p>Quand elle revint, Salomon permettait à Benjamin de
+contempler gratis son panorama de Plewna. Mosès était
+de retour. Ses yeux étaient rouges d’avoir pleuré, mais
+pleuré sur la mort du Maggid, et le froid du cimetière
+lui avait bleui le nez.</p>
+
+<p>— C’était un grand homme, dit-il à la grand’mère. Il
+pouvait parler pendant quatre heures de suite sur n’importe
+quel texte et s’arrangeait toujours pour revenir
+au texte avant d’avoir fini. Quel exégète, quel prédicateur !
+Il était plus grand que l’Empereur de Russie,
+hélas !</p>
+
+<p>— Hélas, répéta la grand’mère. S’il était permis aux
+femmes d’aller aux enterrements, j’aurais été heureuse
+d’aller à celui-là. Mais pourquoi est-il venu en Angleterre ?
+S’il était resté en Pologne il vivrait encore. Et
+pourquoi suis-je venue en Angleterre ? Hélas, hélas !</p>
+
+<p>Elle laissa retomber sa tête sur l’oreiller, et peu à
+peu ses soupirs se transformèrent en ronflements. Mosès
+se retourna vers l’aîné de ses enfants, qui à ses yeux
+n’était inférieur en importance qu’au seul Maggid. Il
+était fier de la belle mine anglaise de ce gamin.</p>
+
+<p>— Eh bien, vous allez être bientôt <i>Bar-Mitzvah</i>, Benjamin,
+dit-il en caressant avec ses doigts décolorés les
+joues de son fils. Et il y avait dans ses intonations un
+mélange de bonne humeur, de malaise et de déférence.</p>
+
+<p>Salomon saisit les deux derniers mots de la phrase,
+et fit un signe affirmatif.</p>
+
+<p>— Vous reviendrez parmi nous à ce moment-là. Je
+suppose que l’on vous apprend un métier ?</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il dit, Esther ? demanda Benjamin
+agacé.</p>
+
+<p>Esther traduisit.</p>
+
+<p>— M’apprendre un métier, s’écria-t-il d’un air dégoûté.
+Le père a des idées bien basses. Il se laisse fouler
+aux pieds. Il serait content de me voir cigarier ou coupeur
+d’habits. Dis-lui que je ne reviens pas ici, que je
+vais passer un examen pour aller à l’Université.</p>
+
+<p>L’orgueil dilata les yeux de Moïse.</p>
+
+<p>— Ah, vous voulez devenir <i>Rav</i> ? s’écria-t-il. Et relevant
+le menton de son fils, il regarda tendrement ce
+cher visage.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est qu’un <i>Rav</i>, Esther ? demanda
+Benjamin. Est-ce qu’il s’imagine que je deviendrai Rabbin ?
+Peuh ! Dis-lui que j’écrirai des livres.</p>
+
+<p>— Béni soyez-vous, mon fils. On a besoin d’un bon
+commentaire du Cantique des Cantiques. Probablement
+vous commencerez par là ?</p>
+
+<p>— Oh, il n’y a pas moyen de parler avec lui, Esther.
+Laissons-le. Pourquoi ne parle-t-il pas l’anglais ?</p>
+
+<p>— Il le pourrait, mais tu le comprendrais encore bien
+moins, dit la fillette avec un sourire triste.</p>
+
+<p>— Eh bien, c’est un grand malheur. Depuis le temps
+qu’il est en Angleterre… Il y est depuis aussi longtemps
+que nous. Il fut frappé du sel de sa remarque et se mit
+à rire. Puis il ajouta : Je pense qu’il est sans travail,
+comme toujours ?</p>
+
+<p>Ces syllabes de « sans travail » parvinrent à l’entendement
+de Mosès, — tristes syllabes bien connues de lui.</p>
+
+<p>— Oui, dit-il en yiddish. Mais si j’avais eu à ma disposition
+seulement quelques guinées, je pouvais mettre en
+train une bonne affaire.</p>
+
+<p>— Qu’il attende, je lui donnerai de l’argent pour son
+affaire, fit Benjamin, quand Esther eut traduit.</p>
+
+<p>— Ne l’écoute pas, dit la fillette. Le bureau de bienfaisance
+lui a donné bien des fois de quoi tenter la
+chance. Mais ça lui fait plaisir de s’imaginer qu’il est
+un homme d’affaires.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Isaac avait expliqué par le menu à
+Sarah la personnalité de Benjamin, non sans faire valoir
+la remarquable confirmation apportée à ses opinions relativement
+aux anniversaires de naissance. Aussi Esther
+fut-elle obligée de leur dire :</p>
+
+<p>— Allons, mes chéris, pas de dispute aujourd’hui. Nous
+devons célébrer le retour de Benjamin. Nous allons tuer
+le veau gras, comme dit la Bible.</p>
+
+<p>— Qu’entends-tu par là, Esther ? demanda Benjamin
+soupçonneux.</p>
+
+<p>— Je veux dire, répondit Esther, qu’il faut réellement
+que nous fassions quelque chose pour que ce jour soit
+bien une fête. Oh, je sais. Nous allons prendre le thé
+avant ton départ au lieu d’attendre jusqu’à l’heure du
+souper. Sans doute Rachel sera de retour du Parc. Tu ne
+l’as pas encore vue.</p>
+
+<p>— Je ne puis rester, dit Benjamin. Il me faut trois
+quarts d’heure pour arriver à la gare. Et puis tu n’as pas
+de feu pour faire du thé…</p>
+
+<p>— Benjamin, tu sembles avoir oublié. Nous avons dans
+le buffet un pain et pour un penny de thé, et Salomon
+va aller chercher pour un farthing d’eau bouillante chez
+la veuve Finkelstein.</p>
+
+<p>A ces mots « Veuve Finkelstein » la grand’mère
+s’éveilla et se mit sur son séant.</p>
+
+<p>— Je suis trop fatigué, déclara Salomon. Isaac peut
+bien y aller.</p>
+
+<p>— Non, fit Isaac, c’est Esther.</p>
+
+<p>Esther prit une cruche et se dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>— Meshé (Moïse), s’écria la grand’mère, va, toi, chez
+la Veuve Finkelstein.</p>
+
+<p>Moïse y alla.</p>
+
+<p>— Avez-vous dit la prière de l’après-midi, mes enfants ?
+demanda la grand’mère.</p>
+
+<p>— Oui, déclara Salomon, pendant que vous dormiez.</p>
+
+<p>— Ho oooo ! murmura Esther en jetant à Salomon un
+regard de réprobation.</p>
+
+<p>— Eh bien, quoi, est-ce que tu n’as pas dit que ça
+serait fête aujourd’hui ? lui répliqua-t-il à mi-voix.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c13">XIII<br>
+<span class="xsmall">LA LIGUE DE LA TERRE-SAINTE</span></h2>
+
+
+<p>— Oh, ces Juifs anglais ! s’écriait en allemand Melchisédec
+Pinchas.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’ils vous ont encore fait, demanda
+en yiddish Quédalyah le fruitier.</p>
+
+<p>Les deux idiomes sont parents, et souvent on les emploie
+comme ils viennent.</p>
+
+<p>— Je leur ai offert mon livre à tous, et c’est à peine
+s’ils m’ont donné assez pour acheter le poison qu’il
+leur faudrait à tous, affirma le poète, avec sa mine la
+plus revêche.</p>
+
+<p>Ses pommettes saillaient sous la peau bronzée et tendue
+à éclater : ses cheveux noirs étaient incultes, sa
+barbe broussailleuse et ses yeux semblaient darder du
+venin :</p>
+
+<p>— L’un d’eux, Gidéon, le député agioteur, m’a pris
+pour préparer son fils à la Confirmation. Mais cet
+enfant est si niais, si niais… autant que son père.
+Je ne doute pas qu’il ne devienne rabbin. Je
+lui serine son rôle, je lui chante les paroles avec ma
+plus belle voix, mais il n’a pas plus d’oreille que d’âme.
+Et puis je lui ai rédigé une allocution, un admirable
+discours à adresser à ses parents et aux invités à déjeuner.
+Après les remerciements pour les soins que ses
+parents ont pris de lui, après les actions de grâces au
+Tout-Puissant, je lui fais dire qu’il deviendra un bon
+Juif, qu’il accordera un généreux appui à la littérature
+hébraïque et aux hommes qui la cultivent, par exemple
+à son respectable précepteur, Melchisédec Pinchas. Et
+voilà qu’il montre cela à son père, et que celui-ci prétend
+que ce n’est pas écrit en bon anglais, et que d’ailleurs
+un autre lettré a déjà préparé son discours. Pas
+en bon anglais. Notez que Gédéon s’y connaît en style
+autant que le révérend Elkan Benjamin en décence.
+Ah, je me vengerai de tous deux. Je sais que je ne
+parle pas l’anglais comme un anglais, mais y a-t-il sous
+le soleil une langue que je ne sache écrire ? Le français,
+l’allemand, l’espagnol, l’arabe, coulent de ma plume
+comme le miel d’un rayon de ruche. Pour ce qui est
+de l’hébreu, vous ne nierez pas, Quédalyah, que vous
+et moi sommes seuls en Angleterre à écrire correctement
+la Sainte-Langue. Et ces misérables agioteurs, ces
+Hommes-de-la-Terre, n’en osent pas moins dire que
+j’écris mal l’anglais, et ils me donnent mon congé, à
+moi qui n’enseignais au gamin que le vrai Judaïsme et
+la fleur de la littérature hébraïque.</p>
+
+<p>— Comment, on ne vous laisse pas achever d’apprendre
+l’hébreu à ce gamin, sous prétexte que vous
+écrivez mal l’anglais ?</p>
+
+<p>— Non, ils avaient une autre défaite. Une des bonnes
+prétend que j’ai voulu l’embrasser. Mensonge, fausseté.
+Je baisais mon doigt après avoir baisé la <i>Mezuzah</i>, et
+cette stupide et abominable fille a cru que je lui envoyais
+un baiser. Cela prouve que l’on ne baise pas souvent
+les <i>Mezuzahs</i> dans cette maison. Quelle bande
+d’impies. Et qu’est-ce qui va arriver ? L’imbécile de
+gamin reviendra pour le déjeuner, il recevra tout un
+bazar de présents coûteux, et il débitera le stupide discours
+écrit par un idiot d’anglais, et les femmes en
+pleureront. Mais où sera le Judaïsme dans tout cela ?
+Qui vaccinera le gamin contre la libre pensée comme
+je l’aurais fait ? Qui lui infusera la vraie ferveur patriotique,
+l’amour de sa race, l’amour de Sion, le pays de
+ses pères ?</p>
+
+<p>— Ah, vous êtes positivement un homme selon mon
+cœur, s’écria Quédalyah le fruitier dans un bel élan
+d’admiration. Pourquoi ne viendriez-vous pas ce soir
+avec moi à ma Beth-Hamidrash, au <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span> pour la
+fondation de la Ligue-de-la-Terre-Sainte ?… C’est quatre
+pence, ce chou-fleur, madame !</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que cette Ligue ? demanda Pinchas.</p>
+
+<p>— Une idée à moi. Une vingtaine d’entre nous se
+réunissent ce soir pour la discuter.</p>
+
+<p>— Ah, vous avez toujours des idées. Vous êtes un
+sage et un saint, Quédalyah. La Beth-Hamidrash que
+vous avez fondée à Londres est le seul foyer de réelle
+orthodoxie et de littérature juive. Les idées que vous
+exposez dans nos journaux pour l’amélioration du sort
+de nos frères pauvres, sont dignes d’un homme d’Etat.
+Mais croyez-vous que vous serez secondé par ces riches
+Anglais à tête d’âne ? Ils n’ont d’amour que pour leur
+ventre.</p>
+
+<p>— Vous avez raison, Pinchas, vous avez raison, dit
+amèrement Quédalyah le fruitier.</p>
+
+<p>C’était un homme grand, bâti à la diable, avec une
+physionomie empâtée que parfois illuminait l’enthousiasme.
+Il était pauvrement vêtu, et entre la vente
+d’un chou et celle d’une botte de carottes, méditait la
+régénération de Juda.</p>
+
+<p>— Voilà ce qui commence à me décourager, Pinchas,
+poursuivit-il. Nos gens riches donnent énormément
+en charités. Ils ont le cœur bon, mais pas le cœur
+juif, hélas, comme l’a dit le poète… (une botte de rhubarbe
+et deux livres de choux de Bruxelles, c’est trois
+pence et demi à vous rendre. Merci, Madame). Alors
+je me suis dit : Pourquoi ne pas travailler nous-mêmes
+à notre salut ? Oui, nous-mêmes, les pauvres, les opprimés,
+les persécutés, dont les cœurs brament vers le
+pays d’Israël, comme le cerf vers l’eau du ruisseau.
+Aidons-nous, mettons la main à notre poche. Avec nos
+<i lang="de" xml:lang="de">Groschen</i> nous rebâtirons Jérusalem, et notre Saint
+Temple. Nous réunirons des fonds, lentement, mais
+sûrement. Dans tous les coins de l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span> et de la
+province, les hommes pieux se cotiseront. Avec la première
+somme recueillie, nous enverrons en Palestine
+une petite communauté de Juifs persécutés, et puis une
+deuxième et ainsi de suite. Le mouvement fera comme
+la boule de neige, qui, à force de rouler, devient une
+avalanche.</p>
+
+<p>— Oui, et alors les riches viendront à nous, dit Pinchas
+intéressé au plus haut point. Ah, c’est une grande
+idée, comme toutes celles qui vous viennent. Oui, j’irai.
+Je ferai un discours puissant, car mes lèvres, telles
+celles d’Isaïe, ont été touchées par le tison ardent. Je
+persuaderai au monde de lancer l’entreprise immédiatement.
+J’écrirai la <i>Marseillaise</i> du mouvement, dès ce
+soir, en arrosant ma couche des larmes du poète. Renonçons
+à notre mutisme, rugissons désormais comme
+les lions du Liban. Je serai la trompette qui appellera
+des quatre coins de la terre notre peuple dispersé, je
+serai le Messie.</p>
+
+<p>Et il s’élevait si haut sur les ailes de son éloquence,
+qu’il en oubliait son cigare en train de s’éteindre.</p>
+
+<p>— Je me réjouis de vous savoir cette ardeur, mais ne
+prononcez pas le mot de Messie, car je craindrais que
+nos amis ne s’en alarment, et ne disent que le temps
+du Messie n’est pas venu, que ni Elie, ni Gog, ni Magog,
+ni aucun des précurseurs n’ont encore surgi (des haricots
+ou des pois, mon enfant ?).</p>
+
+<p>— Oh, stupidité ! poursuivit Pinchas. Hillel l’a sagement
+dit : « Si je ne m’aide pas, qui donc m’aidera ? »
+Attendent-ils que le Messie leur tombe du ciel ? Qui ne
+sait que je suis le Messie ? Est-ce que je ne suis pas né
+le neuf du mois d’Ab ?</p>
+
+<p>— Bon, bon, fit Quédalyah le fruitier. Soyons pratiques.
+Nous ne sommes pas encore prêts pour des Marseillaises,
+des Messies. La première chose, c’est de recueillir
+assez de fonds pour envoyer une famille en
+Palestine.</p>
+
+<p>— Oui, oui, marmotta Pinchas en tirant énergiquement
+sur son cigare pour le rallumer. Mais il importe
+de regarder loin. Je vois déjà tout. La Palestine aux
+mains des Juifs, le Saint-Temple reconstruit, un Etat
+Juif, un président capable de manier la plume et l’épée,
+toute la campagne à mener se dessine devant mes yeux.
+Je vois les choses en général et en dictateur, à la façon
+de Napoléon.</p>
+
+<p>— Il est vrai que nous désirons tout cela, hasarda
+prudemment le fruitier. Mais ce soir il ne sera question
+que de nommer une douzaine d’hommes pour fonder
+un comité chargé de recueillir les fonds.</p>
+
+<p>— Naturellement, et c’est comme cela que je comprends
+les choses. Vous avez raison. Les gens du quartier
+savent bien que vous avez toujours raison. Je reviendrai
+parler avec vous de tout cela avant l’heure du
+souper, et vous verrez ce que j’écrirai dans le <i>Mizpeh</i> et
+l’Ami des Travailleurs. Vous savez que tous ces journaux
+se disputent ma collaboration. Leurs lecteurs sont
+la classe à laquelle vous voulez vous adresser. C’est donc
+là que je lancerai mes vers embrasés et mes premiers
+leaders en faveur de la Cause. Je serai votre Tyrtée, votre
+Mazzini, votre Napoléon. Quelle bénédiction que je sois
+arrivé en Angleterre juste à ce moment ! J’ai vécu en
+Terre-Sainte. Le génie de ce pays a pénétré le mien. Je
+puis décrire les beautés de ce sol mieux que personne.
+Je suis l’homme qu’il faut à l’heure voulue. Néanmoins
+je n’agirai pas avec précipitation. Non : lentement et
+sûrement. Mon plan consiste à recueillir parmi les
+pauvres de petites souscriptions, à commencer par envoyer
+en Palestine rien qu’une famille à la fois. Voilà ce
+qu’il nous faut faire pour l’instant. Qu’en pensez-vous,
+Quédalyah ? Cela vous convient-il ?</p>
+
+<p>— Oui, oui, c’est aussi mon opinion.</p>
+
+<p>— Vous voyez, ce n’est pas seulement dans les grandes
+choses que je me révèle un Napoléon. Je comprends les
+détails, bien qu’ils répugnent à un poète. Ah, le Juif
+est le Roi du Monde, lui seul a de grandes conceptions
+et est capable de les réaliser par des moyens chétifs.
+Les païens sont stupides, si stupides ! Oui, vous verrez
+à souper comme j’établirai un plan pratique. Et puis
+je vous montrerai aussi ce que j’ai écrit sur Gidéon, le
+député, le chien d’agioteur. Un poème satirique que
+j’ai écrit sur lui en hébreu, un acrostiche fait avec son
+nom, pour le vouer aux railleries de la postérité. J’ai
+traduit en hébreu les termes, « d’actions » et « d’intérêts »
+à l’aide de mots nouveaux que je ferai adopter
+définitivement par les hébraïsants du monde entier,
+pour enrichir le vocabulaire de l’hébreu moderne. Oh,
+je suis terrible dans la satire. Je pique comme la guêpe.
+Je suis ingénieux comme Immanuel, et mordant comme
+son ami Dante. Cela paraîtra dans le <i>Mizpeh</i> de demain.
+Je montrerai à cette communauté anglo-juive que je
+suis un homme avec lequel il faut compter. Je l’écraserai.</p>
+
+<p>— Mais ils ne reçoivent pas le <i>Mizpeh</i> et seraient
+incapables d’en comprendre l’hébreu, s’ils le recevaient.</p>
+
+<p>— Ça ne fait rien. Je l’enverrai à l’étranger. J’ai partout
+des amis, de savants rabbins, de grands lettrés, qui
+m’envoient leurs savants manuscrits, leurs commentaires,
+leurs projets pour que je les révise et les améliore.
+Que cette communauté anglo-juive se prélasse
+dans sa stupide prospérité, moi, je ferai d’elle la risée
+de l’Europe et de l’Asie. Quelque jour enfin, elle comprendra
+ses erreurs, elle n’aura plus de ministres comme
+le révérend Elkan Benjamin, qui entretient quatre maîtresses ;
+elle destituera le bloc de viande qui règne ici,
+et elle me tirera par les pans de mon habit pour me
+supplier d’être son rabbin.</p>
+
+<p>— Nous avons besoin sûrement d’un grand rabbin
+plus orthodoxe, concéda Quédalyah.</p>
+
+<p>— Orthodoxe ? Alors, et seulement alors, nous aurons
+à Londres le vrai Judaïsme et une explosion de splendeur
+littéraire qui excédera de beaucoup celle de l’école
+espagnole, si surfaite, car personne n’y a révélé cet
+authentique don du lyrisme qui rappelle le chant des
+oiseaux dans la saison des amours. Oh, que n’ai-je les
+autres privilèges des oiseaux en outre de celui du chant.
+Que ne puis-je avoir autant de femmes que je le désire !
+Combien sont stupides les rabbins qui prohibent la
+polygamie. Comme le dit justement le poète : « La
+Loi de Moïse est parfaite, elle donne la lumière aux
+yeux. » Le mariage, le divorce, tout y a été réglementé par
+la plus haute sagesse. Pourquoi nous faut-il adopter les
+stupides coutumes des païens. Par le temps qui court,
+je n’ai même pas une compagne. Mais j’aime. Ah,
+Quédalyah, j’aime. Les femmes sont si belles. Vous
+aimez les femmes, hein ?</p>
+
+<p>— J’aime ma Rivkah, répondit Quédalyah. (Un penny
+la bouteille de bière de gingembre, Madame.)</p>
+
+<p>— Oui, mais pourquoi, moi, n’ai-je pas une femme,
+hein ? demanda le petit poète, avec une lueur farouche
+dans ses yeux noirs. Je suis un homme beau, svelte,
+bien bâti et de bonne mine. En Palestine et sur le Continent,
+toutes les filles me regardaient et me clignaient
+de l’œil, car là-bas les Juives aiment la poésie et la
+littérature. Mais ici ! Je puis entrer dans une pièce où
+se trouve une jeune fille ; elle n’a pas l’air de s’apercevoir
+de ma présence. Voilà la fille de Reb Shemuel.
+Une bien belle vierge. Je lui embrasse la main et c’est
+comme de la glace sous mes lèvres. Ah, si j’avais seulement
+de l’argent ! Et j’en aurais de l’argent, si ces Juifs
+anglais n’étaient pas si stupides, et s’ils me nommaient
+grand rabbin. Alors j’épouserais une, deux, trois jeunes
+filles.</p>
+
+<p>— Ne dites pas de bêtises, fit Quédalyah en riant, car
+il pensait que le poète avait voulu plaisanter.</p>
+
+<p>Pinchas vit qu’il avait été trop loin dans son enthousiasme.
+Mais sa langue était le plus infatigable de ses
+organes, et souvent elle laissait échapper des vérités
+dangereuses pour son propriétaire. Pinchas était un
+vrai poète, doué d’une extraordinaire faculté d’expression,
+et rimeur impeccable. Il écrivait, d’après les modèles
+du moyen-âge, avec une profusion d’acrostiches et
+de rimes redoublées, et non avec les simples duplications
+de la primitive poésie hébraïque. Il devinait tout
+à peu près comme les femmes, c’est-à-dire d’une manière
+miraculeusement rapide, subtile et inexacte. Il
+voyait dans l’âme d’autrui, mais d’une vue faussée par
+une sombre et morbide défiance. Par un penchant
+analogue, en vertu de la même déviation mentale, il
+abondait en ingénieuses explications de la Bible et du
+Talmud, en opinions neuves, en aperçus inédits sur
+l’histoire, la philologie, la médecine, tout enfin. Et il
+avait foi en ses idées parce qu’elles étaient de lui, et en
+lui-même, à cause de ses idées. Il lui semblait parfois
+qu’il devenait grand à frapper du front contre le soleil :
+mais cela se produisait généralement après boire. Son
+cerveau n’en demeurait pas moins, à la suite de ces
+heurts, en ébullition permanente.</p>
+
+<p>— La paix soit avec vous, prononça Pinchas. Je vous
+laisse à vos clients, qui vous assiègent comme j’ai été
+assiégé par les filles. Mais ce que vous venez de me dire
+m’a réjoui le cœur. J’ai toujours eu de l’affection pour
+vous, mais à présent je vous aime comme une femme.
+Nous allons, vous et moi, fonder la Ligue de la Terre-Sainte.
+Vous serez président, je vous assurerai toutes
+les voix, et moi je serai trésorier, hein ?</p>
+
+<p>— Nous verrons, nous verrons, fit Quédalyah le fruitier.</p>
+
+<p>— Non, nous ne pouvons laisser faire la populace. Il
+faut que nous convenions de tout à l’avance. Que dirons-nous ?</p>
+
+<p>Il se mit à se caresser le nez de son doigt.</p>
+
+<p>— Nous verrons, répéta Quédalyah impatienté.</p>
+
+<p>— Non, dites. Je vous aime comme un frère. Assurez-moi
+le poste, et je ne vous demanderai plus jamais rien
+de ma vie.</p>
+
+<p>— Si les autres… balbutia Quédalyah.</p>
+
+<p>— Ah, vous êtes un prince d’Israël, s’écria Pinchas,
+enthousiasmé. Si je pouvais vous montrer mon cœur.
+Ah, que je vous aime !</p>
+
+<p>Il bondit au dehors et s’en alla tout gaillard, la tête
+enveloppée de gros nuages de fumée. Quédalyah le fruitier
+se pencha sur un panier de pommes de terre. Quand
+il se redressa, il fut ébahi de voir cette même tête réapparue
+au milieu de la porte de la boutique, qui l’encadrait — une
+tête toute en longueur avec une barbe
+noire, et un sourire insinuant. Un index dont l’ongle
+était en deuil se dressa à la hauteur du nez.</p>
+
+<p>— Vous n’oublierez pas ? demanda doucereusement
+la tête.</p>
+
+<p>— Bien sûr, que je n’oublierai pas, cria le fruitier
+plaintivement.</p>
+
+<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span> eut lieu le même soir à dix heures, à la
+Beth Hamidrash fondée par Quédalyah : une grande
+salle jamais balayée et vaguement aménagée en synagogue.
+On y accédait par un escalier aussi sombre et
+fétide que tout le reste du quartier. Sur un des derniers
+bancs un jeune homme en loques, avec de très
+longs cheveux et une face décharnée se balançait avec
+conviction en vociférant les sentences de la Mishna
+selon la psalmodie traditionnelle. Auprès de l’estrade
+élevée au centre de la salle se tenait un groupe d’enthousiastes
+parmi lesquels on distinguait le Froom
+Karlkammer, d’une maigreur ascétique, la masse de
+cheveux rouges couronnant sa tête comme une lanterne
+en haut d’un phare.</p>
+
+<p>— La paix soit avec vous, Karlkammer, prononça en
+hébreu Pinchas.</p>
+
+<p>— Avec vous soit la paix, Pinchas, répondit Karlkammer.</p>
+
+<p>— Ah, poursuivit Pinchas, il m’est plus doux que le
+miel, oui, que le meilleur miel de rencontrer un homme
+avec qui parler la Sainte-Langue. Hélas, c’est un bonheur
+bien rare par le temps qui court. Toi et moi, Karlkammer,
+nous sommes les seuls à parler correctement
+la Sainte-Langue dans cette île de la mer. A propos,
+c’est une grande cause qui nous réunit ce soir. Je vois
+Sion souriante sur ses montagnes, et ses figuiers frémissants
+de joie. Je serai le trésorier du comité collecteur,
+Karlkammer. Vote pour moi, car alors notre société
+prospérera comme le laurier.</p>
+
+<p>Karlkammer poussa un vague grondement. Pinchas
+s’en alla saluer Gabriel Hamburg. Il était, pour le vieux
+savant hébraïsant, l’objet d’un intérêt amusé, à demi
+respectueux pourtant. Hamburg ne pouvait que goûter
+le génie du poète, tout en riant de ses prétentions à
+l’omniscience, et des téméraires et peu scientifiques
+hypothèses auxquelles il consacrait sa prose. Lorsque
+Pinchas en venait à ses argumentations sur des questions
+juives, il avait le désavantage de trouver dans
+Gabriel Hamburg un homme qui savait tout.</p>
+
+<p>— Sois béni, toi qui viens, dit le vieil érudit. Puis
+il continua en allemand : — Je ne savais pas que vous
+viendriez nous aider à reconstruire Sion.</p>
+
+<p>— Et pourquoi ne serais-je pas venu ?</p>
+
+<p>— Vous êtes un homme qui écrit des poèmes.</p>
+
+<p>— Ne plaisantons pas, dit Pinchas vexé. Est-ce que le
+Roi David ne battait pas les Philistins aussi bien qu’il
+écrivait les Psaumes ?</p>
+
+<p>— Est-ce lui qui a écrit les Psaumes ? fit Hamburg avec
+un sourire tranquille.</p>
+
+<p>— Parlez moins haut. Sûrement ce n’est pas lui. Les
+Psaumes ont été écrits par Judas Macchabée, comme je
+l’ai prouvé dans le dernier numéro de la <i lang="de" xml:lang="de">Zeitschrift</i> de
+Stuttgart. Vous verrez, je ceindrai ma cuirasse et mon
+épée, et je ferai front même à vous, dans la bataille. Je
+serai trésorier. Vous voterez pour moi, Hamburg, car
+vous et moi, nous sommes seuls à parler correctement
+la Sainte Langue. Il nous faut travailler coude à coude,
+et veiller à ce que la comptabilité soit tenue dans
+l’idiome de nos pères.</p>
+
+<p>Ce fut de la même manière que Melchisédec Pinchas
+s’aboucha avec Hiram Lyons et Simon Gradkowski. Le
+premier, un piétiste extrêmement pauvre, ajoutait chaque
+jour plusieurs pages à un manuscrit épineux, inutile
+commentaire du premier chapitre de la Genèse.
+Gradkowski était le digne marchand de nouveautés
+dans le magasin duquel était employé Daniel Hyams.
+Il rivalisait avec Reb Shemuel pour sa scrupuleuse exactitude
+dans la localisation des remarques talmudiques :
+telle page, telle ligne. Cela lui avait valu la réputation
+d’un rempart de l’orthodoxie, alors qu’en secret il professait
+tolérance et libéralisme. Il excellait à alterner
+l’établissement d’une facture et la rédaction d’un article
+abstrus sur l’astronomie biblique.</p>
+
+<p>L’homme à qui Pinchas s’attacha en dernier ressort,
+ne comptait pour tel que par le fait qu’il avait atteint
+sa majorité religieuse — était responsable de ses péchés — c’est-à-dire
+qu’il pouvait avoir un peu plus de quatorze
+ans. C’était un élève de l’école de Harrow. Rejeton
+d’une famille opulente, il s’appelait Raphaël Léon.
+Ayant déjà manifesté un étrange intérêt pour la littérature
+judaïque, il avait souvent remarqué le nom de
+Gabriel Hamburg dans les références des livres scientifiques.
+Il avait découvert que ce grand homme résidait
+en Angleterre, et vite il lui avait écrit. Hamburg avait
+répondu ; c’était la première fois qu’ils se rencontraient,
+et c’était sur la demande du jeune homme que celui-ci
+avait été amené par l’érudit au singulier <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span>.</p>
+
+<p>Pinchas adopta vis-à-vis de Raphaël Léon le rôle d’un
+parrain, non sans une nuance d’obséquiosité qui mettait
+mal à l’aise le simple et discret jeune homme.
+Pourtant quand il se fut pénétré des pompeux sentiments
+du poète, — c’est-à-dire lorsque, dès le lendemain
+matin, le poète lui eut porté son livre avec une
+dédicace en acrostiche — il conçut une enthousiaste
+admiration pour ce génie méconnu.</p>
+
+<p>Le reste du public réuni là pour sauver Israël, se composait
+de gens moins remarquables : un fourreur, un
+savetier, un serrurier, un ancien vitrier (Mendel Hyams),
+un tailleur, un <i>Melammed</i> (ou répétiteur d’hébreu), un
+charpentier, un imprimeur, un cigarier, un ou deux
+petits boutiquiers, et enfin, Mosès Ansell. Leurs origines
+étaient fort diverses, il y avait là des hommes nés
+en Autriche, en Hollande ou en Pologne, et d’autres
+nés en Russie, en Allemagne, en Italie, ou en
+Tunisie. Ils ne se sentaient pas moins tous dépourvus
+de patrie, et en même temps compatriotes. Emprisonnés
+dans les splendeurs de la Babylone Moderne, ils détournaient
+leurs pensées vers l’Orient comme les fleurs-de-la-Passion
+cherchent le soleil. La Palestine, Jérusalem,
+le Jourdain, la Terre-Sainte, autant de mots magiques
+pour eux. Ils fondaient en larmes rien qu’à regarder
+une médaille frappée dans l’une des colonies
+du baron Edmond de Rothschild. La plus insigne des
+grâces qu’ils imploraient pour leur tombe, c’était que
+l’on y jetât une poignée de terre de la Palestine.</p>
+
+<p>Mais Quédalyah le fruitier n’était pas homme à encourager
+de vains espoirs. Il exposa son plan clairement et
+sans vague sentimentalité. Il s’agissait de reconstruire
+le Judaïsme comme les Zoophytes édifient leurs bancs
+de coraux, et non pas de la façon dont le disait la fameuse
+prière : « Vite et dès demain ».</p>
+
+<p>On s’attendait à quelque chose de mieux, et l’on fut
+désappointé. Certains assistants s’écrièrent qu’il ne fallait
+pas s’attarder à de petites mesures. Comme Pinchas
+ils étaient partisans des moyens héroïques. Joseph Strelitski,
+étudiant et placier en cigares, se leva tout d’une
+pièce et hurla en allemand :</p>
+
+<p>— Partout Israël peine et gémit. Attendons-nous vraiment
+que nos cœurs n’aient plus la force de battre ? Ne
+frapperons-nous jamais un coup décisif ? Voilà près de
+deux mille ans que notre Saint-Temple a été réduit en
+cendres et que nous avons été emmenés en exil dans le
+fracas des chaînes des conquérants païens. Voilà près
+de deux mille ans que nous habitons en pays étranger,
+que nous sommes la fable et la risée des nations, qu’on
+nous écarte de tous les emplois honorables et qu’on
+nous persécute parce que nous occupons des emplois
+vils, qu’on nous foule aux pieds, qu’on écrit notre histoire
+avec notre sang et qu’on l’éclaire à la lugubre
+lueur des bûchers sur lesquels nos martyrs sont montés
+souriants pour la sanctification du nom Divin. Nous
+qui, il y a vingt siècles, formions une nation puissante
+avec des lois et une constitution et une religion qui
+furent les sources de la civilisation universelle, nous qui
+siégions en juges dans la pourpre et le lin devant les
+portes des grandes cités, nous voici devenus un jouet
+pour les peuples qui erraient alors dans les forêts et
+les marais, avec des peaux de loup et d’ours pour
+tout vêtement. A présent que s’est rallumée à l’Orient
+l’étoile de l’espoir, pourquoi ne pas aller à elle ? Jamais
+nous n’avons vu surgir une pareille chance de Restauration.
+Nos capitalistes dominent les marchés de l’Europe,
+nos généraux commandent des armées, nos grands
+hommes siègent dans les conseils de tous les Etats. Nous
+sommes partout. Nous disposons de mille et mille petits
+ruisseaux de pouvoir, qui formeraient un océan si on
+les réunissait. La Palestine sera une grande puissance
+si nous le voulons. Ah, que la descendance d’Israël
+parle enfin avec la formidable unanimité de toutes ses
+voix. Des poètes chanteront pour nous, des journalistes
+écriront pour nous, des diplomates négocieront pour
+nous, des millionnaires paieront pour nous ce qu’il
+faudra. Le Sultan nous restituera notre pays demain,
+si seulement nous savons l’exiger. Il n’y a pas d’obstacles
+en dehors de nous. Ce ne sont pas les païens qui
+nous écartent de notre patrie, ce sont les Juifs, les Juifs
+riches et jouisseurs, les Jeshurum gras et somnolents,
+imbus du rêve mensonger d’une assimilation aux races
+des contrées agréables où ils ont fait leur fortune. Reprenons
+notre patrie, il n’y a pas d’autre solution à la
+question juive. Nos indigents deviendront des agriculteurs,
+et, le génie d’Israël, tel Antée, retrouvera des
+forces nouvelles par son contact avec la Terre maternelle.
+Alors l’Angleterre résoudra la question des Indes. Entre
+la Russie d’Europe et l’Inde, campera un peuple brave,
+vaillant, terrible, haïssant la Russie, la Russie monstrueuse
+et criminelle. Et si nous ne pouvons pas racheter
+notre patrie avec de l’or, rachetons-la par l’acier.
+Dans notre exil, nous n’avons gardé, de toutes nos
+gloires, qu’une étincelle de ce feu dont était illuminé
+le Temple, la demeure de notre Dieu. Cette étincelle a
+suffi cependant pour entretenir la vie de notre race,
+tandis que les citadelles de nos ennemis s’écroulaient
+en poussière. De cette étincelle a jailli souvent une
+flamme céleste, qui embrasait la face de nos héros,
+c’est elle qui leur donna la force d’endurer les horreurs
+de la Danse des Morts et les tortures des autodafé.
+Ranimons-la, qu’il en jaillisse une colonne de feu, qui
+cheminera devant nous, montrant la route de Jérusalem,
+la cité des Aïeux. Comme l’a si noblement chanté
+le poète national d’Israël, Naphtali Herz Imber…</p>
+
+<p>Et il entonna la variante juive du <i lang="de" xml:lang="de">Wacht Am Rhein</i>,
+le « Veille au Jourdain », dont voici la version :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Comme le fracas du tonnerre qui éclate</div>
+<div class="verse">Dans la nue embrasée,</div>
+<div class="verse">Ainsi frappant sans cesse nos oreilles,</div>
+<div class="verse">Une voix nous appelle</div>
+<div class="verse">De Sion, puissamment ;</div>
+<div class="verse">Que dans votre cœur</div>
+<div class="verse">Brûle éternellement le désir</div>
+<div class="verse">Du pays de vos pères.</div>
+<div class="verse">Pour délivrer de l’ennemi</div>
+<div class="verse">Votre fleuve sacré,</div>
+<div class="verse">Revenez au Jourdain —</div>
+<div class="verse">Au bord des flots lents</div>
+<div class="verse">Qui murmurent comme en songe,</div>
+<div class="verse">Là, faisons bonne garde.</div>
+<div class="verse">Le mot d’ordre est : « L’épée</div>
+<div class="verse">De notre pays, et le Seigneur. »</div>
+<div class="verse">Au bord du Jourdain faisons bonne garde.</div>
+<div class="verse">Tant que la rosée nocturne perlera</div>
+<div class="verse">Sur les antiques tombes oubliées</div>
+<div class="verse">Où dorment les pères de Judah,</div>
+<div class="verse">Nous jurons, nous les vivants,</div>
+<div class="verse">De ne pas nous reposer de notre labeur,</div>
+<div class="verse">Même pour pleurer un instant.</div>
+<div class="verse">Nos trompettes clament,</div>
+<div class="verse">Notre étendard flotte,</div>
+<div class="verse">Faisons bonne garde.</div>
+<div class="verse">Le mot d’ordre est : « L’épée</div>
+<div class="verse">De notre pays, et le Seigneur. »</div>
+<div class="verse">Au bord du Jourdain faisons bonne garde.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Joseph Strelitski s’affaissa sur le banc de bois blanc.
+Il était épuisé, ses yeux étincelaient, la violence de ses
+gestes l’avait échevelé. Il avait dit ; — durant le reste
+de la soirée il ne remua ni ne parla plus. La parole
+calme et joviale de Simon Gradkowski produisit après
+ce discours, l’effet d’une douche :</p>
+
+<p>— Soyons raisonnables, dit-il.</p>
+
+<p>Avec sa réputation de pilier de l’orthodoxie, il avait
+aussi celle du conciliateur le plus habile au monde :</p>
+
+<p>— La masse du peuple viendra à nous, mais à condition
+de ne pas le décevoir. Nous le flatterions par trop
+en lui rappelant qu’il est la descendance des Macchabées.
+Il y aurait bien des difficultés politiques dans le
+lancement d’un pareil mouvement, et l’on s’en rendrait
+vite compte. Rome n’a pas été bâtie en un jour,
+et le Temple ne sera pas reconstruit en une année.
+D’ailleurs nous ne sommes pas pour l’instant un peuple
+guerrier. C’est par la pensée et non par l’épée, que nous
+reconquerrons notre patrie. Allons lentement et sûrement
+et la bénédiction de Dieu sera sur nous.</p>
+
+<p>Ainsi parla le sage Simon Gradkowski. Mais Gronowitz,
+le répétiteur d’hébreu, se prononça dans le même
+sens que Strelitski : athée inavoué et révolutionnaire
+avéré, qui lisait à la Synagogue le jour de l’Expiation
+une version hébraïque des <i lang="en" xml:lang="en">Pickwick Papers</i>. Un bigot
+qui, absorbé dans ses dévotions, laissait dans la misère
+sa femme et ses enfants, appuya ensuite Gradkowski.
+Le Froom Karlkammer prit ensuite la parole, mais sans
+formuler une opinion arrêtée. Il espérait évidemment
+en des interventions miraculeuses. Mais il approuvait
+le mouvement à un point de vue tout spécial. Plus il y
+aurait de Juifs à Jérusalem, plus il y aurait de coreligionnaires
+mis à même de mourir sur ce sol comme le désire
+toute sa vie un vrai Juif. Quant au Messie, il viendrait
+assurément lorsqu’il plairait à Dieu. Et puis ce fut un
+torrent sans fin de phrases inintelligibles, des paquets
+de citations faites à contre-sens, de conceptions kabbalistiques.
+Pinchas rongeait son frein pendant tout ce
+discours. Pour lui, Karlkammer représentait l’archétype
+des ânes. A un certain moment où l’orateur reprenait
+sa respiration, Pinchas se dressa impatienté, et protesta
+avec indignation contre la longueur du <span lang="en" xml:lang="en">speech</span> de ce
+<span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>. L’assemblée abonda dans le sens du poète, et
+Karlkammer dut se taire. Alors Pinchas fut dithyrambique,
+sublime, avec de ces hardiesses qu’on ne passe
+qu’au génie. Il railla âprement cet Imber, qui se prétendait
+le poète national d’Israël, alors que sa prosodie, son
+vocabulaire et même sa grammaire, étaient au-dessous
+du mépris. Lui, Pinchas, écrirait pour la Judée un véritable
+hymne patriotique, que l’on chanterait depuis
+les taudis de <span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel</span> jusqu’aux veldts de l’Afrique
+Australe, et depuis la Mellah du Maroc jusque dans les
+<span lang="de" xml:lang="de">Judengassen</span> de l’Allemagne. Un hymne qui réchaufferait
+le cœur, qui jaillirait des lèvres des pauvres immigrants
+en guise de salut à la Statue de la Liberté dans
+l’avant-port de New-York. Lorsque lui, Pinchas, se promenait
+dans <span lang="en" xml:lang="en">Victoria-Park</span>, le Dimanche, et qu’il entendait
+la musique militaire, le cornet à piston lui rappelait
+toujours, dit-il, la trompette de Bar-Cochba appelant
+les guerriers à la bataille. Et quand l’audition était terminée
+et que l’on entonnait le <i lang="en" xml:lang="en">God Save the Queen</i>
+il pensait écouter le chant de victoire qui saluerait son
+entrée dans Jérusalem en conquérant. Ce serait en
+effet lui, Pinchas, qui serait le chef. Est-ce que la Providence,
+si prodigue de révélations cachées dans les
+lettres du Torah, n’avait pas voulu qu’il s’appelât Melchisédec
+Pinchas, avec une initiale identique à celle du
+mot Messie et l’autre identique à celle du mot Palestine ?
+Eh bien, oui, il serait leur Messie. Mais en attendant,
+l’argent est le nerf de la guerre et le premier pas dans
+la carrière messianique devait avoir pour but de recueillir
+des fonds. Il fallait que le futur Rédempteur fît
+d’abord fonctions de trésorier. C’est ainsi, par cette gradation
+à rebours que termina Pinchas, sa puérile naïveté
+ayant vaincu son astuce.</p>
+
+<p>D’autres orateurs se firent entendre mais l’opinion
+de Quédalyah le fruitier finit par prévaloir. Il fut nommé
+président, Simon Gradkowski fut choisi pour trésorier,
+et l’on souscrivit séance tenante vingt-cinq shillings,
+dont dix donnés par le jeune Raphaël Léon. Ce fut en
+vain que Pinchas rappela au président qu’il faudrait des
+collecteurs chargés de demander de l’argent à domicile :
+trois assistants, dont il n’était pas, furent désignés
+pour se partager le Ghetto. Tout le monde sentait qu’il
+y eût au moins de l’imprudence à confier le porte-monnaie
+commun, aux fontes du coursier au Pégase.
+En conséquence Pinchas ralluma son cigare et se retira
+sans saluer personne, marmottant que ces gens-là
+étaient tous des imbéciles. Gabriel Hamburg avait quelque
+chose comme un sourire sur ses traits ridés. Pendant
+le discours de Joseph Strelitski on l’avait vu se
+moucher bruyamment : peut-être s’était-il administré
+une trop forte prise de tabac. Mais il ne souffla mot.
+Il eût donné sa dernière goutte de sang pour coopérer
+au grand Retour, à condition, bien entendu, qu’on
+ne laisserait derrière soi dans les bibliothèques étrangères
+nul manuscrit hébreu. Mais il laissait aux enthousiastes
+le soin de jouer leur rôle dans la grande
+comédie.</p>
+
+<p>Mendel Hyams avait, lui aussi, gardé le silence. Mais
+il avait pleuré sans honte pendant la harangue de Strelitski.
+Comme les assistants se séparaient, le pauvre
+diable, hâve, exsangue, cassé, qui, depuis le début, se
+tenait tapi dans un coin sombre et n’avait cessé de marmotter
+impoliment le traité dit Baba Kama, reprit avec
+une ardeur nouvelle son étrange récitatif d’arguments.</p>
+
+<p>— Mais alors, à quoi rapporter cela ? A sa pierre, ou
+à son couteau, ou à son fardeau qu’il a laissé sur la
+grand’route, où un passant le maltraite ? Qu’est-ce à
+dire ? S’il a cédé sa propriété comme le prétend le rabbin
+ou comme le veut Shemuel, il s’agit d’un fossé. Et s’il
+a gardé sa propriété, comme le dit Samuel, qui affirme
+que tout cela dérive de <i>son</i> fossé, alors il s’agit d’un
+fossé. Et si l’on croit le rabbin, qui veut voir là une dérivation
+de <i>son</i> bœuf, alors il faut lire : <i>un bœuf</i>. Et par
+conséquent les dérivés du mot bœuf sont une seule et
+même chose que le bœuf lui-même… Tout le jour durant
+il avait médité ainsi, et il s’en alla tard dans la nuit,
+balançant pitoyablement son pauvre corps.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c14">XIV<br>
+<span class="xsmall">SHOSSHI SHMENDRIK FAIT SA COUR</span></h2>
+
+
+<p>Meckish était un Chassid, ce qui en jargon, signifie un
+saint, et en réalité, un membre de la secte des Chassidim,
+dont le centre est la Galicie. Au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, Israël
+Baalshem, « le maître du nom », se retira dans la solitude
+des montagnes pour se livrer à la méditation des
+vérités philosophiques. Il y développa une foi sereine
+et presque stoïque basée sur l’acceptation du cosmos,
+en tous ses points, et y acquit la conviction que la fumée
+d’une bonne pipe était un encens agréable au Créateur.</p>
+
+<p>Mais c’est le malheur inévitable de tous les fondateurs
+de religions d’opérer des miracles apocryphes et de
+soulever des légions de disciples qui remodèlent l’enseignement
+du maître, selon leur propre forme d’intelligence,
+prêts à mourir pour l’altération qui en résulte.
+Un grand homme ne peut avoir d’influence sur ses semblables
+que pour autant qu’il soit incompris. A Baalshem
+succédèrent une armée de thaumaturges, et les
+fameux rabbins de Sadagora, faiseurs de miracles, qui
+sont en communication avec tous les esprits de l’air et
+jouissent des revenus des princes et du respect des
+papes.</p>
+
+<p>C’est s’assurer le paradis que de s’emparer d’un morceau
+du <i>kuggol</i> ou pudding du sabbat de ces rabbins,
+et la ruée des croyants qui s’y applique est un spectacle
+qui mérite d’être vu. Le Chassidisme est l’expression
+extrême de l’optimisme juif. Les Chassidim sont les
+Corybantes ou plutôt les Salutistes du Judaïsme. En Angleterre,
+leurs idiosyncrasies se bornent à des cérémonies
+d’une joie bruyante et exubérante. A la Chevrah, les
+croyants dansent, se tiennent penchés, se tordent, ou
+se frappent la tête contre le mur, selon leur caprice, ou
+bien encore jouent comme des enfants en présence de
+leur père.</p>
+
+<p>Meckish dansait aussi, chez lui, et chantait « riddy,
+riddy, roï, toï, ta », ou « rom, pom, pom », et « bim,
+bom, bom », sur une étrange mélodie, pour exprimer
+le plaisir qu’il prenait à vivre. C’était un petit homme,
+d’aspect malingre, au teint jaune, aux pommettes saillantes,
+au nez crochu, avec une petite barbe, clairsemée
+et rabougrie.</p>
+
+<p>La profession de mendiant qu’il avait exercée pendant
+des années avait empreint son visage d’un sourire
+triste, suppliant et doucereux, qui ne s’effaçait plus,
+même aux heures de repos. L’eau et le savon l’eussent
+peut-être atténué, mais il n’avait pas tenté l’expérience.
+Il était coiffé d’un bonnet de fourrure avec des oreillettes
+et il portait attaché sur le dos un panier à oranges
+plein de petits morceaux d’éponges sales et graveleuses,
+que personne n’achetait. Il est vrai que le commerce de
+Meckish consistait en bien autre chose : il tenait boutique
+de spectacles sensationnels et émouvants. Quand il se
+traînait péniblement à l’aide d’un bâton, ses membres
+inférieurs se croisaient en des contorsions bizarres,
+semblaient paralysés ; mais dès que son aspect étrange
+avait attiré l’attention, ses jambes se pliaient et il
+s’affaissait sur le pavé, attendant que les spectateurs
+compatissants le relevassent, en semant l’argent et le
+cuivre. Après un certain nombre de performances, Meckish
+rentrait chez lui, dans l’ombre, pour y danser et
+chanter « riddy, riddy, roï, toï, bim, bom ». Ainsi vivait
+Meckish, en paix avec Dieu et avec les hommes, jusqu’au
+jour fatal où l’idée lui vint de vouloir prendre
+une seconde femme. S’en procurer une était chose facile,
+avec l’aide de son ami Sugarman le Shadchan, et
+bientôt le petit homme trouva son ménage enrichi par
+la présence d’une énorme géante russe. Meckish n’eut
+pas recours aux autorités pour célébrer le mariage ; ce
+fut un mariage tranquille, qui ne coûta rien. Un dais
+fait d’un drap et de quatre manches à balai fut érigé
+au coin du feu et neuf de ses amis, du sexe masculin,
+sanctifièrent la cérémonie par leur présence. Meckish et
+la géante russe jeûnèrent le matin de leur mariage, et
+tout fut fait en bon ordre. Hélas, le bonheur et les
+économies de Meckish ne devaient pas être de longue
+durée.</p>
+
+<p>La géante russe se révéla une véritable Tartare. Elle
+mit le grappin sur les épargnes de Meckish, s’acheta
+des châles de Paisley et des colliers d’or. Plus encore,
+elle exigea de son mari qu’il la conduisît dans le monde
+et reçût des amis. Et la chambre à coucher, qu’ils
+louaient au mois, fut transformée en un salon de réception
+où le vendredi soir Peleg Shmendrik, sa femme,
+et M. Sugarman venaient les voir.</p>
+
+<p>Pendant le dîner du Sabbat la conversation se divisait,
+les dames discutaient la mode et les hommes le
+Talmud. Les trois hommes s’occupaient, petitement du
+reste, de fonds publics et d’actions, mais rien au
+monde n’eût pu les amener à négocier une affaire, ou
+à discuter la valeur d’un prospectus, le jour du sabbat,
+bien qu’ils fussent tous alléchés par les réclames des
+mines de Saphir qui occupaient une page entière de la
+« Chronique Juive », organe qu’on achetait habituellement
+le vendredi soir pour y lire les nouvelles religieuses.
+La liste des souscriptions devait se clore le
+lundi à midi.</p>
+
+<p>— Quand Moïse, notre maître, frappa le rocher — , dit
+Peleg Shmendrik, au cours de la discussion, il eut
+raison la première fois, et tort la seconde parce qu’il est
+dit dans le Talmud qu’on peut punir l’enfant quand
+il est petit mais qu’il faut raisonner avec lui lorsqu’il
+est grand.</p>
+
+<p>— Oui, reprit Sugarman le Shadchan, mais si la baguette
+n’avait pas été de saphir, c’est elle qui se serait
+fendue, au lieu du rocher.</p>
+
+<p>— Est-ce qu’elle était un saphir ? demanda Meckish
+qui était un « homme-de-la-Terre ».</p>
+
+<p>— Naturellement, répondit Sugarman.</p>
+
+<p>— Croyez-vous ? demanda Peleg Shmendrik avec intérêt.</p>
+
+<p>— Le saphir, reprit Sugarman, est une pierre magique.
+Elle éclaircit la vue, apaise les querelles. Issachar,
+le fils studieux de Jacob, était représenté sur le pectoral
+par un saphir. Ne savez-vous pas que le centre
+glauque de cette pierre symbolise les nuages qui enveloppèrent
+le Sinaï lors de la remise des tables de la Loi ?</p>
+
+<p>— J’ignorais cela, répondit Peleg Shmendrik, mais je
+sais que la baguette de Moïse fut créée, au crépuscule
+du premier sabbat, et qu’ensuite Dieu fit toutes choses
+à l’aide de ce sceptre.</p>
+
+<p>— Ah, mais nous ne sommes pas tous assez forts pour
+manier la baguette de Moïse ; elle pèse quarante seahs,
+dit Sugarman.</p>
+
+<p>— Combien, croyez-vous, qu’on puisse soulever de
+seahs ? demanda Meckish.</p>
+
+<p>— Cinq ou six, pas plus, dit Sugarman, en voulant
+en soulever plus on risquerait de les laisser choir et le
+saphir se casse. Les premières tables de la Loi étaient
+faites de saphir et malgré cela en tombant d’une grande
+hauteur elles furent réduites en miettes.</p>
+
+<p>— On peut dire que Gidéon le député, veut posséder
+une baguette de Moïse, car son secrétaire m’a dit qu’il
+compte prendre quarante actions, reprit Shmendrik.</p>
+
+<p>— Chut ! que dites-vous là ? demanda Sugarman,
+Gidéon est un homme riche, et de plus, il est l’un des
+directeurs de l’affaire.</p>
+
+<p>— Il semble y avoir un grand nombre de directeurs,
+dit Meckish.</p>
+
+<p>— C’est fort joli à voir de loin, mais qui sait ? reprit
+Sugarman en secouant la tête. La reine de Sheba offrit
+très probablement des saphirs à Salomon, mais elle
+n’était pas une femme vertueuse.</p>
+
+<p>— Ah, Salomon ! soupira M. Shmendrik, dressant
+l’oreille et interrompant la conversation. Au lieu
+d’avoir cent mille femmes, si Salomon avait eu mille
+filles ses trésors n’eussent pas suffi. Je n’ai eu que deux
+filles, Dieu soit loué, et je me suis presque ruiné en
+leur achetant des maris. Quand un pauvre « <span lang="en" xml:lang="en">greener</span> »
+se présente, sans une chemise au dos, il exige qu’on lui
+glisse deux cents livres dans la main et ensuite on ne
+peut plus le lâcher de crainte qu’il ne mette les jambes
+à son cou et se sauve en Amérique. En Pologne ce
+même homme n’eût été que trop heureux de trouver
+une femme et il eût dit « merci ».</p>
+
+<p>— Eh bien, mais que devient votre fils ? dit Sugarman.
+Pourquoi ne m’avez-vous pas encore demandé de
+trouver une femme pour Shosshi ? C’est un péché contre
+les filles d’Israël. Il doit avoir dépassé depuis longtemps
+l’âge prescrit par le Talmud ?</p>
+
+<p>— Il a vingt-quatre ans, répondit Peleg Shmendrik.</p>
+
+<p>— Et tu tu tu, dit Sugarman, faisant claquer sa
+langue en signe de désapprobation, auriez-vous par
+hasard une objection à ce qu’il se marie ?</p>
+
+<p>— Dieu m’en préserve ! s’écria le père, mais Shosshi
+est si timide, et puis, vous le savez, il n’est pas beau.
+Dieu seul sait à qui il ressemble !</p>
+
+<p>— Peleg, je rougis pour vous ! dit Shmendrik.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qui lui manque ? Est-il sourd, muet,
+aveugle ou bancal ? Shosshi est maladroit avec les femmes
+parce qu’il étudie trop en dehors de son travail. Il
+gagne bien sa vie comme ébéniste, et il est temps qu’il
+entre en ménage. Combien me demanderez-vous pour
+lui trouver une calloh ? (fiancée).</p>
+
+<p>— Oh ! reprit Sugarman, vous oubliez que c’est le
+sabbat. Soyez assuré que je ne vous demanderai pas
+plus que la dernière fois, à moins que la fiancée n’ait
+une grosse dot.</p>
+
+<p>Le samedi soir, aussitôt après l’Havdalah, la clôture
+du sabbat, Sugarman alla trouver M. Belcovitch qui
+allait se remettre au travail, et l’informa qu’il venait de
+trouver le « chosan », le fiancé, rêvé pour Becky.</p>
+
+<p>— Je sais, dit-il, que beaucoup de jeunes gens lui
+font la cour ; mais que sont-ils tous, si ce n’est un tas
+de voyous ? Combien de dot voulez-vous donner pour
+un homme ?</p>
+
+<p>Après avoir longtemps marchandé, Belcovitch consentit
+à verser vingt livres immédiatement avant la cérémonie
+du mariage et vingt livres douze mois plus tard.</p>
+
+<p>— C’est entendu, mais surtout ne prétextez pas de
+les avoir oubliées quand nous serons à la « shool »
+(synagogue) et ne demandez pas à attendre le retour à
+la maison pour les donner, sinon je retire mon homme,
+même de dessous la chuppah. « Quand viendrai-je vous
+le soumettre ? »</p>
+
+<p>— Oh, demain après-midi — dimanche — pendant
+que Becky sera au parc avec ses jeunes amoureux. Il est
+préférable que je le voie d’abord.</p>
+
+<p>Dès à présent Sugarman considérait Shosshi comme
+marié. Il se frotta les mains et alla le voir. Il le trouva
+dans un petit hangar au fond de la cour où il travaillait.
+Shosshi terminait au retour de l’atelier de petits
+objets de bois, des tabourets, des cuillers, et de petites
+tire-lires pour les vendre dans <span lang="en" xml:lang="en">Petticoat lane</span> le lendemain.
+De cette manière il augmentait son salaire.</p>
+
+<p>— Bonsoir, Shosshi, dit Sugarman.</p>
+
+<p>— Bonsoir, répondit Shosshi, et il continua à scier du
+bois.</p>
+
+<p>C’était un homme jeune, mal dégrossi, à la face bourgeonnante,
+aux cheveux roux, toujours prêt à rougir
+du fait qu’il croyait faire l’objet de toutes les conversations.
+Ses yeux étaient fuyants comme ceux des chats
+et l’une de ses épaules, plus haute que l’autre, donnait
+à sa démarche un balancement qui le projetait de
+gauche à droite. Sugarman qui négligeait rarement ses
+devoirs de piété, s’apprêtait à dire la prière qu’on récite
+à la vue des monstruosités. « Béni sois-tu, toi qui varias
+les créatures. » Mais résistant à la tentation, il continua :
+« J’ai quelque chose à vous dire ».</p>
+
+<p>Shosshi le regarda d’un air soupçonneux.</p>
+
+<p>— Ne vous dérangez pas ; je suis occupé, dit-il, et il
+se mit à raboter un pied de chaise.</p>
+
+<p>— Mais c’est bien plus important que vos chaises,
+voyons, que diriez-vous d’un mariage ?</p>
+
+<p>Shosshi rougit comme une pivoine et dit : « Ne vous
+moquez pas de moi ».</p>
+
+<p>— Je vous parle sérieusement. Vous avez vingt-quatre
+ans et vous devriez avoir déjà une femme et quatre
+enfants.</p>
+
+<p>— Mais je ne veux pas d’une femme et de quatre enfants !
+reprit Shosshi.</p>
+
+<p>— Bien entendu, je ne vous parle pas d’une veuve.
+C’est une jeune fille que j’ai en vue.</p>
+
+<p>— Allons donc ! quelle est la jeune fille qui voudrait de
+moi ! dit Shosshi joignant un accent de curiosité à
+l’humilité de ses paroles.</p>
+
+<p>— Quelle jeune fille ? <span lang="de" xml:lang="de">Gott in Himmel !</span> mais des centaines !
+un jeune garçon comme vous, beau, sain et vigoureux
+et qui gagne bien sa vie !</p>
+
+<p>Shosshi déposa son rabot et se redressa. Il y eut un
+moment de silence. Puis ses résolutions faiblirent et il
+retomba comme une masse inerte, la tête penchée sur
+son épaule gauche.</p>
+
+<p>— C’est de la folie, tout ce que vous dites. Les jeunes
+filles sont moqueuses.</p>
+
+<p>— Ne soyez pas insensible ! Je sais une jeune fille qui
+a vraiment de l’affection pour vous.</p>
+
+<p>La rougeur qui s’était un peu dissipée, envahit sa face
+et Shosshi suffoqué, regarda d’un air méfiant et crédule,
+ce bon Méphistophélès.</p>
+
+<p>Sept heures allaient sonner et la lune dessinait son
+croissant jaune dans le ciel froid. Le firmament était
+constellé d’étoiles et le petit jardin se remplissait de
+poésie et d’ombre sous les rayons de la lune.</p>
+
+<p>— Une belle jeune fille aux joues roses, continua Sugarman,
+avec des yeux noirs et quarante livres de dot.</p>
+
+<p>La lune continuait sa course en souriant, l’eau
+coulait dans la citerne avec un murmure calme et
+apaisant. Shosshi accepta d’aller voir M. Belcovitch.</p>
+
+<p>Celui-ci ne fit pas de cérémonie. Tout était comme à
+l’ordinaire, sur une table de bois traînaient deux demi-citrons
+exprimés, un morceau de craie, deux tasses
+fêlées et du savon écrasé. Belcovitch ne fut pas enthousiasmé
+par Shosshi, mais il dut convenir qu’il était
+sérieux. Son père était connu par sa piété, ses deux
+sœurs avaient épousé des hommes considérés et enfin,
+et surtout, il n’était pas hollandais. Quand Shosshi
+quitta le numéro 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span>, il était agréé comme
+gendre par M. Belcovitch. Esther le croisa dans l’escalier
+et remarqua son air réjoui. Il marchait la tête presque
+droite. Shosshi était vraiment très amoureux et il sentait
+que la seule chose qui pût encore ajouter à son
+bonheur, c’eût été de contempler sa fiancée.</p>
+
+<p>Il n’avait pas le temps d’aller la voir, sauf le dimanche
+après midi et ce jour-là elle était toujours absente.
+M<sup>me</sup> Belcovitch le consolait en lui prodiguant ses
+attentions. Cette petite femme malade bavardait pendant
+des heures sans s’arrêter ; elle lui dépeignait ses maux
+et l’invitait à goûter ses drogues ; c’étaient là les
+égards réservés aux visiteurs de marque. Bientôt elle
+ne quitta plus son bonnet de nuit en sa présence, pour
+lui faire sentir qu’il faisait partie de la famille. Ces encouragements
+mirent Shosshi en confiance et il donna
+à sa future belle-mère des détails sur les maladies de sa
+mère <i>à lui</i>. Mais il ne put rien décrire que Mrs. Belcovitch
+ne croyait pouvoir surmonter : elle était universelle
+en fait de maladies. Elle possédait une puissante imagination
+et il advint qu’un jour Fanny lui ayant choisi un
+chapeau dans la vitrine d’une modiste, la pauvre fille
+eut grand peine à la persuader qu’il n’était pas moins
+beau que l’image qu’il reflétait dans une glace. Elle
+se vantait devant Shosshi d’être très faible des jambes.
+« Je suis née avec deux jambes différentes, l’une est
+grosse et l’autre est desséchée : enfin je fais ce que je
+puis ».</p>
+
+<p>Shosshi exprimait son admiration sympathique et continuait
+à faire sa cour. Parfois il trouvait Fanny et Pesach
+Weingott à l’ouvrage et ils étaient très affables
+envers lui. Il perdit un peu de sa timidité et de son
+tremblotement et il attendait avec impatience sa visite
+hebdomadaire chez les Belcovitch. Il vivait l’histoire de
+Cimon et d’Iphigénie. L’amour le rendait presque éloquent
+et lorsque à la longue Belcovitch parla, Shosshi
+plaça à plusieurs reprises un « tiens ? » et parfois même
+au bon endroit. M. Belcovitch aimait sa propre voix, et
+s’arrêtait pour l’écouter, tenant son fer à repasser à
+la main. Si au milieu d’une de ses harangues il apercevait
+quelqu’un qui parlait et perdait du temps il disait
+à tout l’atelier, « Shah ! continuez, continuez », et il se
+taisait. Mais avec Shosshi, il était spécialement poli,
+s’interrompant rarement quand il voyait son futur
+gendre suspendu à ses paroles. Ces causeries avaient un
+caractère d’affectueuse intimité.</p>
+
+<p>— Je souhaiterais tomber mort subitement, disait-il
+avec l’air du philosophe qui a scruté les choses. Je
+n’aimerais pas rester couché et tripoter avec les médicaments
+et les docteurs. Traîner la mort en longueur
+est une plaisanterie coûteuse.</p>
+
+<p>— Tiens, disait Shosshi.</p>
+
+<p>— Ne vous tracassez pas, Bear. Je suis sûre que le diable
+vous emportera subitement, répondit sèchement
+Mrs Belcovitch.</p>
+
+<p>— Ce ne sera pas le diable, reprenait M. Belcovitch
+d’un air mystérieux. Si j’étais mort jeune homme c’eût
+été différent !</p>
+
+<p>Shosshi tendait les oreilles pour entendre le récit de
+la folle jeunesse de Bear.</p>
+
+<p>— Un matin, dit Belcovitch, en Pologne, je me levai
+à quatre heures pour assister aux Supplications du Pardon.
+L’air était cru et l’aube ne pointait pas encore.
+Tout à coup j’aperçus un porc noir qui trottait derrière
+moi. Je me mis à courir et j’entendis des pattes qui
+battaient furieusement le sol dur et gelé. Une sueur
+froide m’enveloppa, je me retournai et vis les yeux du
+porc qui brillaient dans la nuit comme deux braises
+ardentes. Je sus alors que Celui-qui-n’est-pas-bon me
+poursuivait. « Ecoutez-moi, ô Israël », m’écriai-je et
+je contemplai le ciel : mais un brouillard froid cachait
+les étoiles. Je volais de plus en plus vite et de plus en
+plus vite le diable-porc me suivait. A la fin j’aperçus la
+Shool et je fis un dernier et suprême effort — je tombai
+épuisé sur le seuil du lieu saint et le porc disparut.</p>
+
+<p>— Vraiment, dit Shosshi avec un long soupir.</p>
+
+<p>— Dès que j’eus quitté le shool j’en parlai au Rabbin
+et il me dit : « Bear, est-ce que vos tephillin (phylactères)
+sont en ordre ? » Je répondis : « Oui, Rabbin, ils
+sont très grands, je les ai achetés chez le très pieux
+scribe Naphtali, et je vérifie les nœuds chaque semaine. »
+Mais il répondit : « Je vais les examiner. » De sorte que
+je les lui portai ; il ouvrit le phylactère pour la tête
+et — stupeur ! au lieu de parchemin il trouva des miettes
+de pain.</p>
+
+<p>— Hoï, hoï ! fit Shosshi avec horreur, ses mains
+rouges toutes tremblantes.</p>
+
+<p>— Oui, reprit Bear tristement. Je les avais portées
+pendant dix ans, et plus, et le levain en avait souillé
+toutes mes pâques.</p>
+
+<p>Belcovitch entretenait aussi l’amoureux des détails
+relatifs à la politique intérieure des Fils-de-la-Vraie-Foi.
+L’affection de Shosshi pour Becky grandissait chaque
+semaine sous l’action des conversations intimes avec sa
+famille. A la fin, sa passion se trouva récompensée et
+Becky cédant aux instances violentes de son père, consentit
+à désappointer un de ses prétendants et à rester à
+la maison pour rencontrer son futur mari. Elle refusa
+pourtant de donner son consentement jusqu’après le
+dîner, et la pluie se mit à tomber à l’instant où elle le
+donna. En pénétrant dans l’appartement Shosshi devina
+qu’un changement était survenu. Du coin de l’œil il
+entrevit une femme d’une beauté tragique qui se tenait
+debout derrière la machine à coudre. Ses joues devinrent
+brûlantes, ses jambes se mirent à trembler et il eût
+souhaité que la terre s’ouvrît et l’avalât, comme elle le
+fit pour Koreh.</p>
+
+<p>— Becky, dit Mrs Belcovitch, voici Monsieur Shosshi
+Shmendrik.</p>
+
+<p>Shosshi grimaça un sourire, approuva de la tête
+pour confirmer le témoignage, son chapeau de feutre
+glissa et les larges bords s’enfoncèrent sur ses oreilles.
+A travers une espèce de brouillard, une jeune fille
+terriblement belle apparut.</p>
+
+<p>Becky le fixa avec hauteur et fronça les lèvres. Puis
+elle se mit à ricaner.</p>
+
+<p>Shosshi tendit gauchement sa grande main rouge.
+Becky feignit de n’en rien voir.</p>
+
+<p>— Eh bien, Becky ! murmura Belcovitch dans un chuchotement
+qu’on aurait pu entendre de l’autre côté de
+la route.</p>
+
+<p>— Comment allez-vous ? très bien, répondit Becky à
+haute voix, comme si elle s’imaginait que la surdité fît
+partie des défauts de Shosshi.</p>
+
+<p>Shosshi sourit de manière à la rassurer.</p>
+
+<p>Il y eut un nouveau silence.</p>
+
+<p>Shosshi se demandait si les convenances lui permettaient
+de se retirer déjà. Il ne se sentait pas du tout à
+son aise. Tout s’était si agréablement passé, il avait
+pris un réel plaisir à venir dans cette maison et maintenant
+tout lui paraissait changé. Le cours d’un amour
+véritable n’est jamais parfaitement limpide et l’entrée
+de ce nouveau personnage dans la cour qu’il avait à
+faire était visiblement embarrassante.</p>
+
+<p>Le père revint à la rescousse.</p>
+
+<p>— Un peu de rhum ? dit-il.</p>
+
+<p>— Oui, répondit Shosshi.</p>
+
+<p>— Chayah ! Eh bien cherchez la bouteille.</p>
+
+<p>Madame Belcovitch se dirigea vers l’armoire du fond
+de la pièce et y prit une grande carafe. Elle sortit deux
+petits gobelets, les remplit du rhum fait dans la maison
+et tendit l’un à Shosshi et l’autre à son mari. Shosshi
+murmura une prière, et, fixant d’un regard la société, il
+s’écria : « A la vie ! » «  — A la paix ! » répliqua l’hôte, en
+avalant d’un trait le liquide. Shosshi l’imitait, quand
+soudainement ses yeux rencontrèrent ceux de Becky.
+Il étouffa et toussa pendant cinq minutes, durant
+lesquelles Mrs Belcovitch lui administra maternellement
+de petites tapes dans le dos. Quand il se trouva relativement
+soulagé, la pensée d’avoir été ridicule l’envahit
+et l’accabla de nouveau. Becky ricanait toujours derrière
+la machine à coudre. Une fois de plus Shosshi se
+rendit compte que les devoirs de la conversation lui incombaient.
+Il regarda ses pieds et n’y trouvant rien que
+d’ordinaire, il regarda en l’air et sourit aimablement à
+l’assemblée, de manière à dégager ses responsabilités.</p>
+
+<p>M. Belcovitch vit son embarras et faisant signe à
+Chayah, il sortit de la chambre, suivi de sa femme.
+La société ne répondant pas, il se moucha bruyamment.
+Shosshi se trouva seul avec la jeune et terrible beauté.
+Becky fredonnait une chanson et regardait le plafond,
+ayant oublié l’existence de Shosshi. La position de ses
+yeux permit à Shosshi de la mieux regarder. Il jeta un
+regard furtif qui se fit de plus en plus audacieux et se
+transforma en un regard fixe et continu.</p>
+
+<p>Qu’elle était belle et charmante ! Ses yeux devinrent
+brillants ; un sourire approbatif éclaira son visage. Tout
+à coup il baissa les yeux et rencontra ceux de Becky.
+Le sourire s’évanouit et fit place à une expression de
+tristesse et de crainte, ses jambes fléchirent. La terrible
+beauté poussa un soupir et cessa d’inspecter le plafond.
+Un moment après, Shosshi recommençait à l’admirer.
+En vérité, Sugarman n’avait pas exagéré ses charmes ;
+mais… Sugarman n’avait-il pas dit aussi qu’elle l’aimait ?
+Cette pensée le remplissait d’épouvante. Shosshi
+était très ignorant des femmes en dehors de ce que
+lui avait appris le Talmud. Il pouvait se faire que l’attitude
+de Becky exprimât une vive affection. Il s’avança
+vers elle le cœur battant violemment. Il était assez
+près d’elle pour la toucher. L’air qu’elle fredonnait
+lui frappait les oreilles. Il ouvrit la bouche pour parler,
+mais Becky, s’apercevant soudainement de sa proximité,
+le fixa d’un regard de sphynge. Les mots se
+glacèrent sur ses lèvres. Il garda la bouche ouverte pendant
+quelques secondes, et la peur du ridicule le poussa
+à ne pas la fermer sans émettre un son quelconque.
+Il fit un violent effort et dit en hébreu :</p>
+
+<p>— Heureux ceux qui habitent ta maison ! ils chanteront
+tes louanges, Selah !</p>
+
+<p>Ceci n’était pas un compliment pour Becky. La physionomie
+de Shosshi prit une expression de soulagement.
+Par une heureuse inspiration il avait commencé
+la prière de l’après-midi et il sentait que Becky comprendrait
+ce pieux devoir. Avec une reconnaissance fervente
+envers le Tout-Puissant il continua le psaume :
+« Heureux ceux dont le sort, etc. » Puis il tourna le
+dos à Becky, regardant le mur orienté vers l’est, il
+fit trois pas en avant et se mit à réciter silencieusement
+l’<i>Amidah</i>. D’habitude il bafouillait et disait les
+« dix-huit bénédictions » en cinq minutes. Aujourd’hui
+elles se prolongèrent jusqu’à ce qu’il entendît les pas
+des parents qui revenaient et il récita le reste des
+prières avec la rapidité de l’éclair. Quand M. et Mrs
+Belcovitch entrèrent dans l’appartement ils virent à
+son air joyeux que tout allait bien et ils ne mirent
+aucun obstacle à son départ immédiat. Il revint le
+dimanche suivant et fut heureux d’apprendre que Becky
+était sortie, malgré qu’il espérât la trouver. Sa cour fit
+un grand pas cet après midi-là, M. et Mrs Belcovitch
+se faisant plus aimables que jamais pour compenser
+le refus de Becky, qui ne consentait pas à se laisser
+faire la cour par un tel <i>Shmuck</i>. De violentes discussions
+s’étaient produites pendant la semaine et Becky
+s’était contentée de hausser les épaules devant les éloges
+de ses parents, qui vantaient Shosshi et l’appelaient
+un « très digne garçon ». Elle déclara qu’il suffisait
+de le regarder pour obtenir la rémission de ses péchés.
+Le sabbat suivant M. et Mrs Belcovitch firent une
+visite officielle aux parents de Shosshi pour faire leur
+connaissance, et ils partagèrent le thé et les gâteaux.
+Becky ne les accompagna pas et déclara en outre qu’elle
+ne serait jamais à la maison le dimanche jusqu’à ce
+que Shosshi fût marié. Ils purent la circonvenir en
+recevant Shosshi pendant la semaine. L’image de Becky
+avait été si souvent présente à son esprit, qu’en la
+voyant pour la seconde fois il se trouva complètement
+habitué à sa manière d’être. Il s’était même imaginé
+en rêve qu’il lui mettait le bras autour de la taille,
+mais en pratique il sentait qu’il ne pouvait encore dépasser
+les limites de la conversation habituelle.</p>
+
+<p>Quand il arriva, Becky était assise et faisait des boutonnières.
+Tout le monde était réuni. M. Belcovitch
+pressait des habits avec des fers brûlants ; Fanny faisait
+trembler la maison sous sa lourde machine ; Pesach
+Weingott coupait des pièces de drap dessinées à la craie
+et Mrs Belcovitch se versait soigneusement des cuillerées
+de médecine. Il y avait même quelques mains supplémentaires,
+la quantité de travail étant plus grande
+qu’à l’ordinaire à cause d’un manifeste de Simon Wolf,
+le leader labouriste, lequel faisait entrevoir une grève
+pour les marchands de confections qui se munissaient
+en hâte. Fortifié par leur présence, Shosshi se sentit un
+prétendant intrépide et galant. Il décida que cette fois
+il ne partirait pas sans avoir adressé au moins une
+question à l’objet de ses pensées. Il sourit aimablement
+à l’assemblée tout entière et se dirigea directement vers
+le coin où se trouvait Becky. La terrible beauté renifla
+bruyamment à sa vue, devinant qu’on l’avait déjouée.
+Belcovitch surveillait la situation du coin de l’œil, sans
+interrompre un instant son travail.</p>
+
+<p>— Eh bien, comment allez-vous ? demanda Shosshi.</p>
+
+<p>Becky répondit : « Très bien, et vous ? »</p>
+
+<p>— Dieu merci, je n’ai pas à me plaindre, dit Shosshi
+encouragé par la chaleur de l’accueil, mes yeux sont
+encore faibles, mais bien moins que l’an dernier.</p>
+
+<p>Becky ne répondit pas et Shosshi reprit :</p>
+
+<p>— Mais ma mère est toujours malade. Elle doit avaler
+des boîtes entières d’huile de foie de morue. Elle n’habitera
+pas longtemps cette terre.</p>
+
+<p>— Quelle bêtise ! dit Mrs Belcovitch apparaissant subitement
+derrière les amoureux. Les enfants de mes
+enfants ne seront jamais pires ; c’est de l’imagination
+chez elle, elle se dorlote de trop.</p>
+
+<p>— Oh non, elle est bien plus malade que vous, reprit
+Shosshi en se retournant pour voir sa future belle-mère.</p>
+
+<p>— Ah vraiment ! fit Chayah avec humeur, mes ennemis
+auront mes maladies ! Si votre mère avait ma
+santé elle resterait au lit. Alors que moi je me tiens sur
+mes pieds péniblement. Je puis à peine me traîner d’un
+endroit à un autre. Regardez mes jambes, votre mère
+en a-t-elle de pareilles ? l’une est grosse et l’autre desséchée.</p>
+
+<p>Shosshi devint pourpre, il sentait qu’il avait fait une
+gaffe. C’était la première ombre depuis qu’il faisait sa
+cour, la première fausse note. Il se retourna vers Becky
+pour trouver de la sympathie. Il n’y avait plus de Becky.
+Elle avait profité de la conversation pour s’esquiver. Il
+la retrouva après un moment mais à l’autre bout de
+la chambre. Elle était assise devant la machine. Il traversa
+bravement la pièce et se pencha vers elle :</p>
+
+<p>— N’avez-vous pas froid en travaillant ?</p>
+
+<p>Br rr rrr rrr rrrrr !</p>
+
+<p>La machine tournait. Becky pédalait à une vitesse
+folle et passait une pièce de drap sous l’aiguille. Quand
+elle s’arrêta, Shosshi dit : « Avez-vous entendu prêcher
+Reb Shemuel ? Il a raconté une histoire très amusante
+l’autre…</p>
+
+<p>Br-r-r-r-r-r-r-r-rh !</p>
+
+<p>Sans se laisser abattre, Shosshi raconta longuement
+l’étrange allégorie et le bruit de la machine empêchant
+Becky de l’entendre, elle trouva sa conversation supportable.
+Après plusieurs autres monologues accompagnés
+à la machine par Becky, Shosshi prit congé cérémonieusement
+et promit d’apporter à sa belle des spécimens
+de son travail pour l’édifier.</p>
+
+<p>La fois suivante, il arriva les bras chargés de pièces
+de menuiserie. Il les posa sur la table pour les lui faire
+admirer.</p>
+
+<p>C’étaient des poignées et des bascules dépareillées
+pour des berceaux polonais ! Le carmin des joues de
+Becky s’étendit sur tout son visage comme une tache
+d’encre rouge sur un papier poreux. La figure de Shosshi
+refléta ces couleurs avec des teintes plus accentuées encore.
+Becky s’enfuit de la pièce et Shosshi l’entendit
+qui riait aux éclats sur le palier ; l’idée lui vint qu’il
+avait peut-être fait une faute de goût en choisissant
+ces morceaux-là.</p>
+
+<p>— Qu’avez-vous fait à ma fille ? demanda Mrs Belcovitch.</p>
+
+<p>— R-r-rien, fit-il en bégayant. Je lui ai apporté un
+échantillon de mon travail, pour le lui faire voir.</p>
+
+<p>— Et c’est cela qu’on fait admirer à une jeune fille ?
+demanda la mère indignée.</p>
+
+<p>— Ce sont de simples petites pièces de berceaux, implora
+Shosshi. Je croyais qu’elle aurait aimé voir les
+jolies choses que je puis faire. Voyez comme ces bascules
+sont finement sculptées. En voici une grosse et en voici
+une mince !</p>
+
+<p>— Ah, vilain drôle ! vous vous moquez aussi de mes
+jambes ! dit Mrs Belcovitch. Dehors, impudent, dehors !</p>
+
+<p>Shosshi ramassa les spécimens dans ses bras et gagna
+la porte. Becky était toujours en proie à un accès
+de fou rire et sa vue mit le comble à la confusion de
+Shosshi. Les poignées et les bascules roulèrent sur l’escalier,
+il les suivait, les ramassant dans sa course et
+appelant la mort.</p>
+
+<p>Les vigoureux efforts de Sugarman, pour arranger
+l’affaire restèrent vains. Shosshi demeura le cœur brisé
+pendant plusieurs jours. Avoir été si près du but et ne
+pas l’atteindre ! Ce qui rendait plus amère encore sa
+défaite, c’est qu’il s’était vanté de sa conquête auprès
+de ses amis, et plus particulièrement auprès de ceux
+qui tenaient les deux échoppes, à droite et à gauche de
+la sienne, le dimanche, dans <span lang="en" xml:lang="en">Petticoat Lane</span>. Il fut la
+risée de tous et sentit qu’il ne serait plus capable de se
+tenir au milieu d’eux pendant une matinée entière à
+recevoir du sel attique dans ses plaies. Il transféra son
+commerce et moyennant six pence par semaine il s’installa
+devant la boutique de la veuve Finkelstein, située
+au coin de la rue, espérant ainsi intercepter le courant
+entre les deux flots de passants. La veuve Finkelstein
+vendait des chandelles et faisait un grand chiffre d’affaires
+en débitant de l’eau chaude à partir de deux
+centimes. Il n’y avait de la sorte aucune rivalité possible
+entre son commerce et celui de Shosshi, qui consistait
+en chandeliers de bois, en fauteuils à bascule,
+chaises, cendriers, etc., artistiquement empilés sur une
+charrette.</p>
+
+<p>Mais la chance de Shosshi s’en était allée avec le changement
+de lieu. Sa clientèle le cherchait à son ancienne
+adresse et ne le trouvait pas. Il ne mit pas
+même d’écriteau. Vers deux heures il replaça ses marchandises
+sur la brouette par un système de cordages
+fort compliqué et la veuve Finkelstein sortit pour lui
+réclamer ses six pence. Shosshi lui répondit qu’il ne
+les avait pas pris et qu’il ne les avait pas encore gagnés.
+La veuve Finkelstein défendit ses droits et finit par
+s’accrocher à la brouette pour la retenir. Il s’en suivit
+une brève altercation pendant laquelle ils baragouinèrent
+simultanément comme deux singes. La face bourgeonnante
+de Shosshi était toute remuée par la violence de
+ses discours et la silhouette arrondie de la veuve Finkelstein
+était secouée de spasmes de colère et d’indignation.
+Brusquement Shosshi s’élança entre les brancards
+et descendit la rue ; mais la veuve Finkelstein
+s’appuya de toutes ses forces sur la charrette et l’arrêta
+comme un frein. Irrité par les rires des spectateurs,
+Shosshi déploya toute sa force, et la veuve perdant pied,
+se trouva enlevée vers le ciel comme un ballon, s’accrochant
+désespérément à la brouette. Shosshi se mit à
+courir, et les objets de menuiserie, le poids de son
+fardeau vivant lui déchiraient les muscles.</p>
+
+<p>Il la traîna jusqu’au bout de la rue, suivi et hué par
+la foule. Puis il s’arrêta, exténué. « Espèce de gonof,
+voulez-vous me donner ces six pence ? »</p>
+
+<p>— Non, je ne les ai pas, et vous ferez bien de rentrer
+dans votre boutique, ou vous serez la proie de voleurs
+pires que moi !</p>
+
+<p>C’était la vérité. La veuve Finkelstein s’arracha la
+perruque de rage et s’en retourna vendre de la mélasse.
+Mais le soir, dès qu’elle eut accroché ses volets, elle s’en
+fut chez Shosshi dont elle s’était procuré l’adresse. Son
+petit frère lui ouvrit la porte et lui dit que Shosshi
+était sous le hangar.</p>
+
+<p>Il était en train de clouer la plus grande de ses bascules
+à une carcasse de berceau. Son âme était pleine de
+doux et amers souvenirs. La veuve Finkelstein apparut
+soudain dans le clair de lune, et pendant quelques secondes
+le cœur de Shosshi battit violemment. Il crut
+que la jolie silhouette était celle de Becky.</p>
+
+<p>— Je suis venue réclamer mes six pence !</p>
+
+<p>— Ah ! Ces mots le tirèrent de sa rêverie, ce n’était
+que la veuve Finkelstein.</p>
+
+<p>Et pourtant… la veuve était vraiment dodue et agréable.
+Si son message avait été plaisant, Shosshi sentait
+qu’elle eût pu égayer sa petite cour. Il avait été remué
+profondément pendant ces derniers jours et une nouvelle
+tendresse, une audace nouvelle brillaient dans ses
+yeux. Il se leva, inclina la tête, sourit aimablement en
+disant : « Ne soyez pas si bête. Je n’ai pas volé un sou.
+Je suis un pauvre garçon et vous avez tout plein d’argent
+dans votre bas de laine.</p>
+
+<p>— Comment le savez-vous ? demanda la veuve, avançant
+le pied droit d’un air méditatif en fixant le petit
+coin du bas qui sortait de sa robe.</p>
+
+<p>— Oh, cela importe peu, dit Shosshi en secouant la
+tête d’un air circonspect.</p>
+
+<p>— Eh bien, c’est vrai, dit-elle, j’ai deux cent dix-sept
+souverains en or, en plus de ma boutique. Mais
+pourquoi garderiez-vous six pence ? demanda-t-elle avec
+un sourire aimable.</p>
+
+<p>La logique de ce sourire était incontestable. La bouche
+de Shosshi s’entr’ouvrit mais ne proféra aucun son.
+Il ne commença pas la prière du soir. La lune voguait
+lentement dans les cieux. L’eau coulait dans la citerne
+avec un murmure doux et calme.</p>
+
+<p>Soudain Shosshi s’aperçut que la taille de la veuve
+n’était pas très différente de celle que ses bras entouraient
+en rêve. Il voulut savoir si l’impression répondait
+à ce qu’il s’était imaginé. Son bras se glissa timidement
+autour du manteau noir perlé. La sensation de
+son audace l’enchantait. Il se demandait s’il devait
+réciter le <i>Shehechyoni</i>, la prière qu’on récite après un
+nouveau plaisir, mais la veuve Finkelstein lui ferma la
+bouche d’un baiser. Shosshi oublia ses instincts pieux,
+et, sauf M. Ansell, Sugarman fut la seule personne
+scandalisée. L’esprit romanesque de Shosshi l’avait privé
+de sa commission. Mais au mariage, Meckish dansa avec
+Shosshi Smendrik pendant que la <i>calloh</i> esquissait des
+pas avec la géante russe. Les hommes dansèrent d’un
+côté de la pièce et les femmes de l’autre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c15">XV<br>
+<span class="xsmall">LA LUNE DE MIEL DES HYAMS</span></h2>
+
+
+<p>— Bînah, n’as-tu rien entendu dire à propos de
+notre Daniel ?</p>
+
+<p>Il y avait un ton d’inquiétude dans la voix du vieux
+Hyams.</p>
+
+<p>— Est-ce du mal, Mendel ?</p>
+
+<p>— N’as-tu pas entendu parler de lui et de la fille
+de Sugarman ?</p>
+
+<p>— Non : y a-t-il quelque chose entre eux ?</p>
+
+<p>La nonchalante petite vieille parlait avec passion.</p>
+
+<p>— Quelqu’un m’a dit que son fils avait vu notre
+Daniel qui faisait la cour à la jeune fille.</p>
+
+<p>— Où ?</p>
+
+<p>— Au bal du Pourim.</p>
+
+<p>— Cet homme est un sot ; un jeune homme doit
+danser avec l’une ou avec l’autre.</p>
+
+<p>Miriam rentra de l’école, exténuée. Le vieux Hyams
+cessa de parler yiddish et dit en anglais :</p>
+
+<p>— Vous avez raison, il faut bien qu’il le fasse.</p>
+
+<p>Bînah répondit en un anglais lent et pénible :</p>
+
+<p>— Il nous l’aurait dit.</p>
+
+<p>Mendel répondit :</p>
+
+<p>— Il nous l’aurait dit.</p>
+
+<p>Ils évitaient de se regarder. Bînah se traîna à travers
+la pièce et se mit à préparer le thé de Miriam.</p>
+
+<p>— Maman, si vous pouviez ne pas traîner ainsi vos
+pieds sur le parquet. Cela me rend si nerveuse et je
+suis si fatiguée. Qu’est-ce qu’il vous aurait dit ? et qui
+est-il ?</p>
+
+<p>Bînah regarda son mari.</p>
+
+<p>— J’ai appris que Daniel était fiancé, dit le vieux
+Hyams.</p>
+
+<p>Miriam sursauta et rougit.</p>
+
+<p>— Avec qui ? s’écria-t-elle émue.</p>
+
+<p>— Bessie Sugarman !</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— La fille de Sugarman le Shadchan ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>Miriam se mit à rire d’un rire incrédule.</p>
+
+<p>— Comme s’il était possible que Daniel veuille se
+marier et entrer dans une famille aussi misérable que
+celle-là !</p>
+
+<p>— Elle est aussi honorable que la nôtre, dit Mendel
+les lèvres serrées.</p>
+
+<p>Sa fille le regarda avec étonnement.</p>
+
+<p>— J’aurais cru que vos enfants vous avaient mieux
+enseigné le respect de soi-même, dit-elle avec calme.
+M. Sugarman est une personne fort agréable à compter
+parmi ses proches vraiment !</p>
+
+<p>— Chez nous la famille de M. Sugarman était fort
+respectée, grommela le vieux Hyams.</p>
+
+<p>— Nous ne sommes pas chez vous maintenant, dit
+Miriam avec mépris, nous sommes en Angleterre. C’est
+une vieille société.</p>
+
+<p>— C’est aussi ce qu’elle pense de moi, se dit Mrs Hyams
+à part elle.</p>
+
+<p>— N’avez-vous pas vu Daniel avec elle au bal ? demanda
+M. Hyams encore visiblement inquiet.</p>
+
+<p>— Je n’ai rien remarqué, répondit Miriam, je pense
+que vous aurez oublié le sucre, maman, ou bien le thé
+est plus mauvais encore que de coutume. Pourquoi ne
+faites-vous pas couper les tartines par Jane au lieu de
+la laisser paresser à la cuisine ?</p>
+
+<p>— Jane a passé toute la journée au lavoir, dit Mrs
+Hyams pour s’excuser.</p>
+
+<p>— Hum ! fit Miriam d’un air moqueur, et son joli visage
+portait l’empreinte de la lassitude et du chagrin.
+Jane devrait conduire soixante-trois fillettes, que des
+parents ignorants laissent vivre en sauvages et qui
+n’ont aucune notion de discipline ! Quant à ce pauvre
+Sugarman, ne savez-vous pas encore que les Juifs
+fiancent tous les garçons et les filles qui se regardent
+dans la rue, et se moquent d’eux et discutent leur avenir
+avant même qu’ils aient été présentés l’un à l’autre !</p>
+
+<p>Elle but son thé, changea de robe, et partit au théâtre
+avec une de ses amies. La nature véritablement accablante
+de son travail demandait un peu de distraction.
+Quelques instants après son départ, Daniel rentra et
+mangea son souper, c’est-à-dire sa part du dîner qu’on
+lui avait gardée et réchauffée au four.</p>
+
+<p>Mendel était assis au coin du feu, penché sur un grand
+in-folio qu’il tenait ouvert sur les genoux. Quand Daniel
+eut fini de souper, pendant qu’il bâillait et s’étirait,
+Mendel lui dit brusquement, comme s’il eût voulu le
+rudoyer :</p>
+
+<p>— Pourquoi ne demandez-vous pas à votre père de
+vous souhaiter Mazzoltov ?</p>
+
+<p>— Mazzoltov ? demanda Daniel intrigué.</p>
+
+<p>— Pour vos fiançailles.</p>
+
+<p>— Mes fiançailles ! reprit Daniel. Les battements de
+son cœur lui frappaient les côtes.</p>
+
+<p>— Oui, avec Bessie Sugarman.</p>
+
+<p>Mendel, les yeux fixés sur le visage de son fils, l’examinait
+et le regardait passer du rouge au vert et du
+vert au rouge. Daniel se retint à la cheminée pour ne
+pas tomber.</p>
+
+<p>— Mais c’est un mensonge ! s’écria-t-il avec force, qui
+vous a dit cela ?</p>
+
+<p>— Personne ; quelqu’un y a fait allusion.</p>
+
+<p>— Mais je n’ai pas même été auprès d’elle.</p>
+
+<p>— Si, au bal du Pourim.</p>
+
+<p>Daniel se mordit les lèvres.</p>
+
+<p>— Maudit bavardage, dit-il, je ne lui adresserai plus
+la parole.</p>
+
+<p>Après un moment de silence le vieux Hyams reprit :</p>
+
+<p>— Mais pourquoi pas ? vous l’aimez ?</p>
+
+<p>Daniel regarda avec étonnement, son cœur palpitait
+douloureusement et une folle et suave musique bourdonnait
+dans ses oreilles.</p>
+
+<p>— Vous l’aimez, répéta Mendel doucement, pourquoi
+ne lui demandez-vous pas de vous épouser. Avez-vous
+peur qu’elle refuse ?</p>
+
+<p>Daniel se mit à rire d’un rire nerveux. Puis voyant
+l’expression de reproche et de doute de son père, il dit
+timidement :</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi, Père, je n’ai pas pu m’empêcher de
+rire. Vous entendre parler d’amour ! c’est trop bizarre !</p>
+
+<p>— Pourquoi ne parlerais-je pas d’amour ?</p>
+
+<p>— Ne soyez pas si tristement comique, père, dit Daniel
+en souriant. Que vous est-il arrivé ? qu’avez-vous
+de commun avec l’amour ? On dirait un jeune premier
+romantique sur la scène. C’est une blague que l’amour !
+je n’aime personne et Bessie Sugarman moins encore
+que les autres. Ne vous préoccupez pas de mes affaires.
+Retournez à votre vieux bouquin moisi. Je me demande
+s’il y est question d’amour dans celui-là et n’oubliez
+pas de vous servir de vos verres et non pas de vos lunettes
+ordinaires, sinon c’est de l’argent perdu. A propos,
+Maman, n’oubliez pas d’aller samedi à la clinique
+pour vous faire examiner. Je suis sûr qu’il est temps
+que vous ayez aussi une paire de lunettes.</p>
+
+<p>— N’ai-je pas déjà l’air assez âgé ! pensa Mrs Hyams,
+mais elle dit :</p>
+
+<p>— Très bien, Daniel, et elle desservit le souper.</p>
+
+<p>— C’est l’avantage d’être dans le commerce des nouveautés,
+dit Daniel gaiement, il y a une quantité d’articles
+qu’on peut se procurer au prix du gros.</p>
+
+<p>Il lut les journaux pendant une demi-heure et s’en
+alla se coucher. M. et Mrs Hyams se cherchaient des
+yeux mais ne parlaient pas. Mrs Hyams fit frire un morceau
+de « <span lang="de" xml:lang="de">wurst</span> » pour le souper de Miriam et le mit
+au four pour le garder chaud ; puis elle s’assit en face
+de Mendel pour coudre un morceau de fourrure, qui
+s’était déchiré, à la jaquette de Miriam. Le feu pétillait
+dans l’âtre et de petites flammes mouraient en craquant,
+la pendule marquait l’heure calmement.</p>
+
+<p>Bînah enfila son aiguille dès la première fois.</p>
+
+<p>— Je puis y voir encore sans lunettes, pensa-t-elle
+tristement, mais elle se tut.</p>
+
+<p>Mendel leva les yeux à diverses reprises et la regarda.
+Son extrême maigreur, sa peau parcheminée, l’étroit
+réseau de ses rides, ses cheveux blancs comme la neige,
+le frappèrent avec une acuité nouvelle. Mais il garda le
+silence. Bînah tirait patiemment l’aiguille à travers
+la fourrure, et de temps à autre elle levait les yeux
+pour regarder la vieille figure ravagée de Mendel, ses
+yeux enfoncés dans leur orbite, le front, penché sur son
+bouquin, qui se contractait péniblement sous le <i>koppel</i>
+noir, et son teint qui était celui d’un malade, un sanglot
+lui monta dans la gorge ; mais elle le réfréna et
+continua sa couture. Soudainement, elle le regarda et
+cette fois leurs yeux se rencontrèrent et ils ne les baissèrent
+pas. Un éclair étrange et subtil traversa leurs deux
+âmes. Ils se regardèrent en tremblant, les yeux pleins
+de larmes.</p>
+
+<p>— Bînah ?</p>
+
+<p>La voix de Mendel étouffait ses sanglots.</p>
+
+<p>— Oui, Mendel.</p>
+
+<p>— Tu l’as entendu ?</p>
+
+<p>— Oui, Mendel.</p>
+
+<p>— Il dit qu’il ne l’aime pas.</p>
+
+<p>— Il le dit.</p>
+
+<p>— Il ment, Bînah.</p>
+
+<p>— Mais pourquoi mentirait-il ?</p>
+
+<p>— Tu parles avec ta bouche et pas avec ton cœur. Tu
+sais qu’il ne veut pas nous laisser croire qu’il reste célibataire
+à cause de nous. Tout son argent est employé
+pour l’entretien de cette maison, où nous vivons. C’est
+la loi de Moïse. N’as-tu pas vu sa figure quand je lui
+ai parlé de la fille de Sugarman ?</p>
+
+<p>Bînah se balançait sur sa chaise et se lamentait.</p>
+
+<p>— Mon pauvre Daniel ! mon pauvre agneau ! attends
+un peu. Je vais mourir bientôt. Le Très-Haut est miséricordieux.
+Attends un peu.</p>
+
+<p>Mendel ramassa la jaquette de Miriam qui traînait
+à terre et la rangea.</p>
+
+<p>— Il ne sert à rien de pleurer, dit-il gentiment — et
+il eût tant aimé pleurer avec elle. Cela ne se peut pas.
+Il doit épouser celle que son cœur désire. N’est-il pas
+suffisant qu’il sente que nous avons paralysé sa vie au
+profit de notre Sabbat. Il n’en parle jamais, mais il le
+croit au fond de son cœur.</p>
+
+<p>— Attends un peu ! murmurait Bînah en se balançant.
+Non, calme-toi. Non, calme-toi. Il se leva et passa
+tendrement sa main calleuse sur les cheveux d’argent.
+Nous ne pouvons plus attendre. Pense depuis combien
+de temps Daniel attend.</p>
+
+<p>— Oui, mon pauvre agneau, mon pauvre agneau !
+sanglota la vieille femme.</p>
+
+<p>— Si Daniel se marie, dit le vieillard en essayant de
+parler avec fermeté, nous n’avons plus un sou pour
+vivre. Miriam a besoin de tout son salaire. Elle nous
+donne déjà plus qu’elle ne peut. Elle est une dame, et
+elle occupe une haute situation. Elle doit s’habiller avec
+élégance et qui sait si nous n’empêchons pas quelque
+monsieur de l’épouser. Nous ne sommes pas faits pour
+le grand monde. Mais avant tout, Daniel doit se marier,
+et je gagnerai ta vie et la mienne comme je le faisais
+quand les enfants étaient petits.</p>
+
+<p>— Mais que vas-tu faire ? dit Bînah en séchant ses
+larmes et le regardant d’un air effrayé. Tu ne peux
+plus exercer le métier de vitrier. Pense à Miriam. Que
+peux-tu faire, que peux-tu faire ? Tu ne connais pas le
+commerce.</p>
+
+<p>— Non, je ne connais pas le commerce, dit-il avec
+amertume. Chez moi, tu le sais, j’étais maçon ; mais ici
+je ne pouvais pas obtenir de travail en observant le
+sabbat et ma main est devenue malhabile à l’ouvrage.
+Peut-être retrouverai-je ma main de jadis !</p>
+
+<p>Il prit celle de sa femme, elle était raide et froide
+malgré la chaleur du feu.</p>
+
+<p>— Prends courage, dit-il, je ne puis rien faire ici qui
+ne fasse honte à Miriam. Nous ne pouvons même pas
+rentrer dans un hospice sans répandre son sang ; mais
+le Tout-Puissant, que Son nom soit béni — est bon. — Je
+partirai.</p>
+
+<p>— Partir ! La main flasque de Bînah serra celle de
+Mendel. Tu iras vendre des marchandises dans les campagnes !</p>
+
+<p>— Non, s’il est écrit que je dois me séparer de mes
+enfants, que la distance soit assez grande pour empêcher
+les plaintes. Miriam le préférera. Je partirai pour l’Amérique.</p>
+
+<p>— L’Amérique ! Le cœur de Bînah palpitait avec violence.
+Et tu m’abandonneras ? Une étrange désolation
+s’empara de tout son être.</p>
+
+<p>— Oui, en tout cas, pendant un moment. Il ne faut
+pas que tu supportes les premières difficultés. Je trouverai
+à m’employer. Peut-être y a-t-il plus de maçons
+juifs en Amérique pour me procurer du travail. Dieu
+ne nous abandonnera pas. Là-bas je pourrai vendre des
+objets dans la rue, sans me gêner. Au pis aller je puis
+redevenir vitrier. Aie confiance, ma colombe.</p>
+
+<p>Ce nouveau nom de tendresse fit tressaillir Bînah.</p>
+
+<p>— Je t’enverrai un peu d’argent, et puis dès que je
+verrai clair je t’appellerai et tu viendras me rejoindre
+et nous vivrons heureux, et nos enfants seront heureux
+ici.</p>
+
+<p>— Hélas ! hélas ! soupirait-elle, comment un vieillard
+comme toi pourra-t-il affronter la mer et les visages
+inconnus, tout seul ? Vois comme tu es cruellement
+torturé par les rhumatismes. Comment serais-tu vitrier ?
+Tu gémis des nuits entières. Comment pourrais-tu porter
+ce lourd châssis sur les épaules ?</p>
+
+<p>— Dieu me donnera la force de faire ce qui est juste.</p>
+
+<p>Les larmes étouffaient sa voix. Les mots sortaient par
+saccades.</p>
+
+<p>— Non, non ! cria-t-elle avec véhémence ! Tu ne partiras
+pas ! tu ne me quitteras pas !</p>
+
+<p>Ses lèvres serrées articulèrent :</p>
+
+<p>— Je dois partir.</p>
+
+<p>Il ne vit pas que la neige des cheveux de Bînah
+était aussi blanche que ses joues. Ses lunettes étaient
+baignées de larmes. Elle gémissait avec incohérence.
+« Non, non, je mourrai bientôt. Dieu est bon. Attends
+un peu, attends un peu ! Il nous tuera tous les deux,
+bientôt. Mon pauvre agneau ! mon pauvre Daniel ! Tu
+ne me quitteras pas ! »</p>
+
+<p>Le vieillard dégagea ses bras de son cou.</p>
+
+<p>— Je dois. J’ai entendu la voix de Dieu dans le silence.</p>
+
+<p>— Alors je partirai avec toi. Partout où tu iras,
+j’irai.</p>
+
+<p>— Non, non ; tu ne pâtiras pas des débuts difficiles.
+Je les affronterai seul. Je suis solide. Je suis un homme.</p>
+
+<p>— Et tu auras le courage de m’abandonner ?</p>
+
+<p>Elle le regarda d’un air pitoyable, mais il ne vit pas
+son visage à travers ses pleurs. Dans l’obscurité le
+même éclair les traversa. Il saisit sa taille, la serra
+contre lui et noua autour de son cou les bras qu’il
+avait écartés en lui tendant sa joue humide. Le passé
+n’existait plus ; le souvenir de quarante années de
+soucis communs depuis le matin où chacun avait vu
+un visage étranger sur l’oreiller, s’était évanoui. Depuis
+quinze ans ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre ;
+rapprochés, de plus en plus près, dans une commune
+solitude, unis par une souffrance commune et par la
+différenciation croissante avec les enfants qu’ils
+avaient engendrés. Se rapprochant de plus en plus dans
+le silence et l’inconscience, ils venaient enfin de se
+joindre. L’heure suprême de leurs vies venait de sonner.
+Le silence de ces quarante années était rompu.
+Les lèvres fanées de Mendel cherchèrent celles de Bînah
+et l’amour remplit leurs âmes. Les premiers instants de
+délices passés, Mendel approcha une chaise de la table,
+écrivit une lettre en caractères hébreux et alla la
+mettre à la poste. Bînah reprit la jaquette de Miriam.
+Les flammes pétillantes s’étaient transformées en une
+lueur ardente, la pendule tintait doucement ; mais une
+chose nouvelle, douce et sacrée avait transformé leur vie.
+Bînah ne souhaitait plus la mort.</p>
+
+<p>Quand Miriam entra, apportant une bouffée d’air froid
+dans la pièce, Bînah se leva, ferma la porte et apporta
+le souper de Miriam : elle ne traînait plus les pieds.</p>
+
+<p>— Etait-ce une belle pièce, Miriam ? demanda-t-elle
+doucement.</p>
+
+<p>— Les niaiseries et les bêtises habituelles, dit Miriam
+avec humeur. L’amour et tout ce genre d’histoires,
+comme si le monde n’avait pas changé depuis lors !</p>
+
+<p>Le lendemain, au premier déjeûner, le vieux Hyams
+reçut une lettre. Il enleva soigneusement ses lunettes,
+mit celles qu’il employait pour lire, et jeta négligemment
+l’enveloppe dans le feu. Quand il eut déchiffré
+quelques lignes il poussa un cri de surprise et laissa
+tomber la lettre.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il, père ? demanda Daniel pendant que
+Miriam avançait curieusement son nez camus.</p>
+
+<p>— Dieu soit loué ! ce fut tout ce que le vieillard put
+dire.</p>
+
+<p>— Eh bien qu’y a-t-il, parlez ! dit Bînah avec une
+animation très particulière. L’émotion colorait les joues
+de Miriam et la rendait belle.</p>
+
+<p>— Mon frère d’Amérique a gagné mille livres dans
+une loterie et il nous invite, Bînah et moi, à aller vivre
+auprès de lui.</p>
+
+<p>— Votre frère d’Amérique ! répétèrent les enfants
+étonnés.</p>
+
+<p>— Tiens, j’ignorais que vous aviez un frère en Amérique !
+dit Miriam.</p>
+
+<p>— Voici ; aussi longtemps qu’il était pauvre je n’en
+ai pas parlé, répondit Mendel, sarcastique sans le vouloir.
+Mais j’ai eu de ses nouvelles plusieurs fois. Nous
+avons quitté la Pologne ensemble mais le bureau de
+bienfaisance l’envoya lui et beaucoup d’autres à New-York.</p>
+
+<p>— Mais vous n’irez pas, père ? dit Daniel.</p>
+
+<p>— Pourquoi pas ? j’aimerais voir mon frère avant de
+mourir, nous étions très liés quand nous étions jeunes.</p>
+
+<p>Miriam ne put s’empêcher d’observer :</p>
+
+<p>— Mais mille livres ce n’est pas beaucoup.</p>
+
+<p>Le vieux Hyams s’était imaginé que c’était l’extrême
+opulence et il regrettait de n’avoir pas fait un meilleur
+sort à son frère.</p>
+
+<p>— Cela nous suffira pour vivre, lui, Bînah et moi.
+Et puis voyez-vous, sa femme est morte et il n’a pas
+d’enfants.</p>
+
+<p>— Vous ne pensez pas sérieusement à y aller ? dit
+Daniel d’une voix haletante. Il ne pouvait comprendre
+les événements qui surgissaient devant lui. Comment
+aurez-vous l’argent pour le voyage ?</p>
+
+<p>— Lisez ça, dit Mendel calmement en lui tendant
+la lettre. Il offre de me l’envoyer !</p>
+
+<p>— Mais c’est écrit en hébreu ! s’écria Daniel, retournant
+désespérément la lettre de haut en bas.</p>
+
+<p>— Vous savez lire l’hébreu, n’est-ce pas ? dit le père.</p>
+
+<p>— Je savais, il y a des années. Je me souviens que
+vous m’aviez appris les lettres, mais ma correspondance
+en hébreu a été si rare !</p>
+
+<p>Il s’arrêta en souriant et tendit la lettre à Miriam
+qui l’examina en feignant de comprendre. Il y eut un
+éclair de soulagement dans ses yeux quand elle la rendit
+à son père et elle ajouta :</p>
+
+<p>— Il aurait pu envoyer quelque chose à son neveu
+et à sa nièce.</p>
+
+<p>— Il le fera peut-être quand je serai en Amérique
+et que je lui dirai combien vous êtes jolie, dit Mendel
+sentencieusement. Il paraissait tout joyeux et s’aventura
+jusqu’à pincer avec espièglerie la joue rose de Miriam.
+Elle supporta cette injure sans murmurer.</p>
+
+<p>— Mais vous aussi, maman, vous avez l’air gai, demanda
+Daniel, triste et surpris, vous paraissez ravie à
+l’idée de nous quitter.</p>
+
+<p>— J’ai toujours désiré voir l’Amérique, répondit la
+vieille femme en souriant, et je vais pouvoir renouer
+à New-York une ancienne amitié.</p>
+
+<p>Elle regarda son mari d’un air interrogateur, et une
+lueur d’amour brillait dans ses yeux.</p>
+
+<p>— C’est un peu fort ! fit Daniel, mais elle ne pense
+pas ce qu’elle dit, n’est-ce pas, père ?</p>
+
+<p>— Moi, je le pense, répondit Hyams.</p>
+
+<p>— Mais cela ne peut pas être vrai, continua Daniel, de
+plus en plus étonné. Je crois que tout cela est une mystification.</p>
+
+<p>Mendel vida sa tasse de café.</p>
+
+<p>— Une mystification ! murmura-t-il dans sa tasse.</p>
+
+<p>— Oui, je crois que quelqu’un vous fait une farce.</p>
+
+<p>— Allons donc ! s’écria Mendel en déposant sa tasse
+sur la table et ramassant la lettre. Est-ce que je ne
+connais pas l’écriture de mon frère Yankov ? Et puis qui
+pourrait connaître tous les petits détails dont il parle ?</p>
+
+<p>Daniel garda le silence mais s’attarda après que Miriam
+s’en fut allée retrouver ses monotones occupations.</p>
+
+<p>— Je vais écrire aussitôt pour accepter l’offre de
+Yankov, dit son père. Heureusement, nous avons loué
+la maison à la semaine, et vous pourrez déménager si
+elle vous paraissait trop grande pour Miriam et pour
+vous. Je sais que je puis vous confier Miriam, n’est-ce
+pas, Daniel ?</p>
+
+<p>Daniel continua de discuter, mais Mendel répondit :</p>
+
+<p>— Il est tout seul et il ne peut pas venir nous rejoindre
+lui-même parce qu’il est paralysé. Après tout
+qu’ai-je à faire en Angleterre ? Et votre mère ne veut
+naturellement pas me quitter. Peut-être pourrais-je
+obtenir de mon frère un voyage au pays d’Israël et
+pourrons-nous tous finir nos jours à Jérusalem, ce qui,
+vous le savez, fut toujours le désir de mon cœur.</p>
+
+<p>Personne ne prononça le nom de Bessie Sugarman.</p>
+
+<p>— Pourquoi tant vous tracasser ? dit Miriam à Daniel
+dans la soirée. Que pouvait-il nous arriver de meilleur ?
+Qui aurait pu s’imaginer qu’à cette heure du jour nous
+rentrerions en possession d’un parent susceptible de
+nous laisser un héritage ! Ce sera une bonne histoire à
+raconter.</p>
+
+<p>Le lendemain matin après la shool, Mendel parla au
+président.</p>
+
+<p>— Pouvez-vous me prêter six livres ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Belcovitch s’arrêta. « Six livres ? » fit-il ébloui.</p>
+
+<p>— Oui, je désire partir en Amérique avec ma femme.
+Et je désire en plus que vous me juriez, en tant que
+compatriote, que vous ne soufflerez pas mot de ceci à qui
+que ce soit. Nous avons Bînah et moi, vendu les quelques
+petits bijoux que nos enfants nous avaient donnés
+et nous avons compté qu’avec six livres en plus nous
+pourrions prendre des billets d’entrepont et vivre jusqu’à
+ce que je trouve du travail.</p>
+
+<p>— Mais c’est une grosse somme que six livres, sans
+garanties, dit Belcovitch en frottant nerveusement son
+vieux chapeau haut de forme.</p>
+
+<p>— Je le sais, reprit Mendel, mais Dieu m’est témoin
+que je vous les rembourserai et si je meurs avant
+d’avoir pu le faire, je jure de prévenir mon fils. Sa parole
+est un serment.</p>
+
+<p>— Mais où trouverais-je six livres, demanda Belcovitch
+découragé. Je ne suis qu’un pauvre tailleur et ma
+fille va se marier sous peu. Sur mon honorable parole,
+c’est une grosse somme. Je n’ai jamais prêté autant de
+ma vie, je n’ai jamais été caution pour une telle
+somme.</p>
+
+<p>Mendel baissa la tête. Il y eut un moment de silence.
+Bear réfléchissait gravement.</p>
+
+<p>— Je vais vous dire quoi, dit-il enfin. Je vous prêterai
+cinq livres si vous pouvez vous arranger avec cela.</p>
+
+<p>Mendel poussa un soupir de soulagement.</p>
+
+<p>— Dieu vous récompensera ! dit-il, et il serra avec
+effusion la main du marchand. J’espère que je pourrai
+rassembler encore de quoi vendre pour un souverain.</p>
+
+<p>Mendel confirma le marché en offrant un verre de
+rhum au prêteur et Bear se sentit à l’abri des mauvais
+coups du sort. Quoi qu’il arrivât, il aurait toujours eu
+quelque chose pour son argent.</p>
+
+<p>C’est ainsi que Mendel et Bînah s’embarquèrent
+sur l’Atlantique. Daniel les accompagna jusqu’à Liverpool,
+mais Miriam prétexta qu’elle n’aurait pas pu obtenir
+un jour de congé ; peut-être se souvenait-elle du
+refus qu’avait essuyé Esther Ansell et craignait-elle de
+le demander.</p>
+
+<p>Sur le quai, dans le brouillard froid, Mendel Hyams
+embrassa son fils sur le front, et lui dit d’une voix
+brisée :</p>
+
+<p>— Adieu ; Dieu vous bénisse ! Il n’osa pas ajouter et
+Dieu bénisse votre Bessie, ma future belle-fille ; mais
+la bénédiction était dans son cœur. Daniel s’en alla le
+cœur serré, mais le vieillard le prit par l’épaule et tout
+bas, d’une voix tremblante lui dit :</p>
+
+<p>— Me pardonnez-vous de vous avoir mis dans le commerce
+de nouveautés ?</p>
+
+<p>— Père ! que voulez-vous dire ? fit Daniel suffoqué,
+vous ne pensez plus, j’espère, aux mots dits dans la
+colère il y a des années et des années. Il y a longtemps
+que je les ai oubliés.</p>
+
+<p>— Alors vous resterez un bon juif, dit Mendel secoué
+par l’émotion, même quand nous serons loin ?</p>
+
+<p>— Avec l’aide de Dieu, dit Daniel.</p>
+
+<p>Alors Mendel se retourna vers Bînah et l’embrassa en
+pleurant et les visages du vieux couple étaient tout
+radieux à travers leurs larmes.</p>
+
+<p>Daniel resta sur le quai au milieu du tumulte et des
+clameurs, regardant le bateau s’éloigner doucement du
+port et ni lui, ni personne au monde, sauf l’heureux
+couple, ne se doutait que Mendel et Bînah partaient pour
+leur lune de miel.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Deux ans plus tard, Mrs Hyams mourut, et le vieux
+Hyams mit un baiser d’amoureux sur ses paupières
+closes. Puis, complètement seul au monde, il vendit ses
+quelques meubles, envoya le montant de sa dette plus
+une livre pour les intérêts, à Bear Belcovitch et se ceignit
+les reins pour entreprendre le voyage de Jérusalem,
+le rêve de sa vie.</p>
+
+<p>Mais le rêve de sa vie aurait dû demeurer un rêve.
+Mendel vit les montagnes de Palestine, et le Jourdain
+sacré, et le mont Moriah, l’endroit où se trouvait le
+Temple, et les tombeaux d’Absalon et de Melchisédec,
+et la porte de Sion et l’aqueduc construit par Salomon
+et tout ce dont il avait rêvé depuis son enfance. Mais
+en quelque sorte ce n’était pas sa Jérusalem, pas plus
+que ne l’eût été son ghetto londonien transplanté,
+mais plus sale, plus étroit et plus misérable, avec des
+boiteux au lieu de mendiants et des lépreux au lieu de
+colporteurs. La magie de sa cité de rêve n’existait pas
+dans cet endroit prosaïque, presque sordide, et son
+cœur se brisait en pensant aux splendeurs sacrées
+qu’il s’était imaginé en son âme souffrante. L’arc-en-ciel
+fait de ses larmes amères n’apparaissait pas
+dans le ciel de cette sombre cité d’Orient, assise au
+milieu de montagnes arides. Où donc étaient les roses
+et les lis, les cèdres et les fontaines ? Le mont Moriah
+était bien là, mais il supportait la mosquée
+d’Omar, et du temple de Jéhovah, il ne restait qu’un
+mur en ruine. La Shechinah, la divine gloire, n’était
+plus qu’un pâle rayon de soleil. « Qui gravira la montagne
+de Jéhovah ? » Voyez ! les musulmans et les touristes
+chrétiens. Des baraques et des couvents couvraient
+la montagne de Sion. Ses frères, de par la loi divine,
+maîtres du sol qu’ils foulaient, étaient dispersés et
+perdus dans ce chaos de races, Syriens, Arméniens,
+Turcs, Coptes, Abyssiniens et Européens, comme
+l’étaient leurs synagogues, parmi les dômes et minarets
+des Gentils.</p>
+
+<p>La ville était pleine de reliques vénérées de ce Christ
+que sa race reniait ; et partout flottait le croissant musulman.</p>
+
+<p>Mais tous les vendredis, méprisant les railleries des
+passants, Mendel Hyams allait baiser les pierres du
+mur des Lamentations voilant leur nudité de ses larmes.
+Et tous les ans, à Pâques, jusqu’à ce qu’il s’en allât
+rejoindre ses pères, il récita la prière : « L’an prochain
+à Jérusalem. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c16">XVI<br>
+<span class="xsmall">LE VENDREDI SOIR DES HÉBREUX</span></h2>
+
+
+<p>— Ah ! ces hommes-de-la-Terre ! dit Pinchas à Reb
+Shemuel, ce sont des ignorants fanatiques ! Comment
+une cause pourrait-elle réussir entre leurs mains ? Ils
+n’ont pas l’esprit poétique ; leurs idées sont pareilles
+à celles des taupes ; ils veulent faire des Messies avec
+des gros sous. Quelle inspiration pour l’âme que la vue
+de leurs vilains quêteurs qui ressemblent à des Schnorrers — avec
+la perruque rousse de Karlkammer pour
+bannière et les éternuements de Gradkowski comme trompette.
+Mais j’ai écrit contre Quedalyah, le fruitier, un
+acrostiche virulent comme du fiel de serpent. — Lui,
+le rédempteur ! avec ses veilles pommes de terre malades
+et son <span lang="en" xml:lang="en">gingerbeer</span> éventé ? Ce n’est pas ainsi que
+les grands prophètes et les docteurs d’Israël nous représentent
+la Venue. Mais qu’un grand feu de joie soit
+allumé en Israël et vous verrez briller tous les phares
+sur les montagnes, et une langue de feu appeler l’autre.
+Oui, même moi, Melchisédec Pinchas, j’allumerai le
+feu sans tarder.</p>
+
+<p>— Non, pas aujourd’hui, dit Reb Shemuel avec une
+petite pointe d’ironie, c’est le sabbat.</p>
+
+<p>Le rabbin revenait de la synagogue et Pinchas lui
+faisait la conduite pendant le petit trajet qui le séparait
+de sa maison. Derrière eux marchait Lévi et de
+l’autre côté de Reb Shemuel, Eliphaz Chowchoski, un
+Polonais à l’air minable, que Reb Shemuel emmenait
+souper chez lui. En ce temps-là, Reb Shemuel n’était
+pas le seul à ramener à son foyer « l’hôte du Sabbat » — quelque
+pauvre affamé — pour l’asseoir à sa table
+au même rang que le maître. C’était un exemple d’égalité
+et de fraternité pour les enfants de beaucoup d’intérieurs
+fortunés, et la coutume n’était pas abandonnée
+même dans les maisons pauvres. « Tous les Israélites
+sont frères » : et comment observer mieux le Sabbat
+qu’en faisant de ce proverbe une réalité.</p>
+
+<p>— Vous parlerez à votre fille, n’est-ce pas ? dit Pinchas
+en changeant brusquement de sujet. Vous lui
+direz que ce que je lui ai écrit n’est pas la millionième
+partie de ce que je sens ; vous lui direz qu’elle est
+mon soleil pendant le jour, ma lune et mes étoiles pendant
+la nuit ; qu’il faut que je l’épouse tout de suite ou
+que je mourrai ; que je ne pense qu’à elle ; que je ne puis
+rien faire, écrire ou projeter sans elle ; que le jour où
+elle m’aura souri je lui écrirai des poèmes d’amour plus
+beaux que ceux de Byron, plus beaux que ceux de
+Heine — le vrai Cantique des Cantiques, celui de Pinchas ;
+que je l’immortaliserai comme Dante immortalisa
+Béatrice et Pétrarque, Laure ; que je me promène
+misérablement en arrosant le sol de mes larmes ; que
+je ne dors pas la nuit, ne mange pas le jour. Vous le
+lui direz, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Il posa le doigt sur le nez pour intercéder.</p>
+
+<p>— Je le lui dirai, dit Reb Shemuel ; vous êtes un
+gendre capable de réjouir le cœur de n’importe quel
+homme. Mais j’ai bien peur que la jeune fille ne se
+soucie guère des amoureux. De plus vous avez quatorze
+ans de plus qu’elle.</p>
+
+<p>— Alors je l’aime deux fois plus que Jacob n’aimait
+Rachel, car il est écrit : « Sept ans ne lui paraissaient
+qu’un jour dans son amour pour elle » ; pour moi quatorze
+ans ne me paraissent qu’un jour dans mon amour
+pour Hannah.</p>
+
+<p>Le rabbin sourit à l’argument et dit :</p>
+
+<p>— Vous êtes semblable à cet homme qui, accusé
+d’avoir vingt ans de plus que la jeune fille qu’il désirait
+répondit : « Quand je la regarderai, je rajeunirai
+de dix ans, et quand elle me regardera elle vieillira de
+dix ans, de sorte que nous aurons le même âge. »</p>
+
+<p>Pinchas, à son tour rit avec enthousiasme et répondit :</p>
+
+<p>— Vous plaiderez sûrement ma cause, dont la devise
+est le dicton hébreu : « Le mari aide la femme, Dieu
+aide le célibataire. »</p>
+
+<p>— Mais avez-vous les moyens de subvenir à ses besoins ?</p>
+
+<p>— Mes écrits ne suffiront-ils pas ? S’il n’est personne
+pour protéger la littérature en Angleterre, nous irons
+sur le Continent — votre pays d’origine, Reb Shemuel,
+le berceau des grands savants. Le poète continuait à
+parler, mais à la fin ses accents passionnés frappaient
+les oreilles de Reb Shemuel comme le bruit de la
+tempête frappe celles du lecteur assis au coin du feu.
+Il était tombé dans une douce rêverie et savourait à
+l’avance la paix du Sabbat. Le travail de la semaine
+terminé, le Juif fidèle pouvait goûter le repos. Les
+ruelles étroites et boueuses s’effaçaient devant les
+joyeuses images de ses pensées.</p>
+
+<p>— Viens, mon bien aimé, viens au devant de l’épouse ;
+l’aurore du Sabbat nous accueille.</p>
+
+<p>Reb Shemuel savait que ce soir sa bien aimée aurait
+sa figure du Sabbat, qu’elle quitterait le masque de
+mégère qui cachait aux autres ses traits angéliques.
+Ce soir il pourrait en vérité appeler sa femme (comme
+le rabbin du Talmud) « non pas femme, mais Demeure ».
+Ce soir, Simcha porterait vraiment son nom qui signifie
+« réjouissance ». Une douce chaleur lui réchauffait
+le cœur ; son âme était inondée d’une grande tendresse
+pour toute la création. Comme il approchait de
+sa porte, de joyeuses lumières l’accueillirent pareilles
+à un sourire céleste. Il invita Pinchas à entrer, mais
+le poète crut prudent de laisser aux autres le soin de
+plaider sa cause et s’en fut d’un air sombre. Avant
+d’entrer, le rabbin baisa la Mezuzah et embrassa sa
+fille qui venait à sa rencontre. Tout était ainsi qu’il
+se l’était figuré : les deux grands cierges de cire brûlaient
+dans les vieux flambeaux d’argent, la nappe
+d’une blancheur immaculée, le plat de poisson frit décoré
+de branches de persil, les pains du Sabbat, en
+forme de bâtonnets saupoudrés de graines de pavot,
+couverts d’un petit tapis de velours brodé de caractères
+hébraïques, la bouteille de vin et le gobelet d’argent.
+Tout cela, bien que familier, frappait le vieux rabbin
+comme une bénédiction nouvelle.</p>
+
+<p>— Bon Shabbos, Simcha, dit Reb Shemuel.</p>
+
+<p>— Bon Shabbos, Shemuel, dit Simcha.</p>
+
+<p>L’affection brillait dans ses yeux et elle portait un
+nouveau peigne dans ses cheveux. Ses traits, un peu
+rudes, reflétaient la paix et la sérénité de son cœur.
+Elle avait conscience d’avoir dûment allumé les cierges
+du Sabbat et jeté au feu le morceau de pâte. Shemuel
+l’embrassa ; puis il posa les mains sur la tête d’Hannah
+et murmura :</p>
+
+<p>— Puisse le Seigneur te rendre pareille à Sarah,
+Rébecca, Rachel et Léa !</p>
+
+<p>Puis sur la tête de Lévi en disant :</p>
+
+<p>— Puisse le Seigneur te rendre pareil à Ephraïm et
+Manassé !</p>
+
+<p>Même Lévi, si peu sensible, sentit lui-même l’atmosphère
+sanctifiante qui l’environnait et crut voir l’ange
+du Sabbat voltiger autour de lui, lui montrant deux
+ombres sur le mur, pendant que son mauvais ange
+tremblait impuissant sur le seuil de la porte.</p>
+
+<p>Ensuite, Reb Shemuel répéta trois fois une série de
+phrases commençant ainsi : « Que la paix soit avec vous,
+anges serviteurs », et puis la belle description de la
+femme idéale tirée des Proverbes, en regardant affectueusement
+Simcha : « Une femme de bien, pour quiconque
+la trouve est plus précieuse que les rubis. Le
+cœur de son époux a confiance en elle… Elle lui fera
+le bien, et non le mal, pendant tout le cours de sa
+vie… Elle se lève avant l’aube, donne la nourriture à
+sa famille et une tâche à ses domestiques… Elle met
+ses mains au rouet… Elle tend la main aux pauvres…
+La force et l’honneur sont sa parure et elle attend le
+lendemain en souriant. Elle parle avec savoir et les lois
+de la bonté sont dans sa bouche. Elle veille aux besoins
+de sa famille et ne mange pas son pain dans l’oisiveté…
+Trompeurs sont les plaisirs et vaine est la beauté ;
+mais la femme qui craint le Seigneur sera louée. »</p>
+
+<p>Puis, lavant ses mains en récitant les prières requises,
+pendant que tous se tenaient respectueusement debout,
+il fit « kiddush » en récitant la joyeuse oraison traditionnelle :</p>
+
+<p>— … Sois béni, ô Seigneur notre Dieu ! Roi de la
+Terre ! Créateur du fruit de la vigne ! Toi qui nous
+sanctifies par tes commandements et te réjouis en nous.
+Tu nous as choisis et sanctifiés entre tous les peuples et
+avec amour et faveur tu nous as faits héritiers de ton
+saint Sabbat…</p>
+
+<p>Et toute la maisonnée, et le Polonais affamé, répondirent :
+« Amen » chacun buvant à la coupe par rang
+de dignité, et mangeant un petit morceau de pain
+coupé par le père et trempé dans le sel, après quoi la
+bonne épouse servit le poisson frit au milieu d’un bruit
+de vaisselle et du cliquetis des couverts. Après quelques
+bouchées, le Polonais se crut un prince en Israël et
+sentit qu’il devrait ensuite faire choix d’une jeune
+fille pour embellir son festin du Sabbat. La soupe suivit
+le poisson et ne fut pas servie dans la casserole, mais
+transvasée dans une grande terrine parce que si la
+moindre poussière tombait dans la soupe, l’assiette
+dans laquelle elle se trouverait ne serait plus légalement
+potable, tandis que si l’on en découvrait dans
+la terrine, les pouvoirs de pollution se trouveraient dissipés
+dans une aussi grande quantité de liquide. Pour
+des raisons religieuses toutes semblables, la tradition
+avait, depuis des siècles, anticipé sur une des règles
+d’étiquette de nos tables élégantes d’aujourd’hui, les
+convives après le repas se lavaient les mains dans un
+petit bol d’eau. Le « Polak » se trouva, par pure conviction
+religieuse, mis en contact avec un liquide pour
+lequel il semblait apparemment n’avoir aucune sympathie.</p>
+
+<p>Quand le souper fut terminé, on récita la prière et
+on chanta les <i>Zemiroth</i> — des chants qui expriment en
+des vers joyeux et sonores l’essence même de la joie
+sainte — ni séditieux, ni ascétiques : le bon sens spiritualisé
+qui fut la clef du judaïsme historique. Car
+sentir « la joie du Sabbat » est un devoir, et prendre ce
+jour-là trois repas une obligation religieuse. C’est la
+sanctification de la sensualité par la croyance que tout
+est saint. Le Sabbat est pour le Juif l’axe de son univers,
+le protéger est une vertu et l’aimer une preuve
+de libéralisme. Il efface tous les deuils, même celui de
+Jérusalem ; et les cierges peuvent bien couler à leur
+guise sans qu’on les mouche ou les soigne. Le Sabbat
+n’est-il pas sa propre lumière ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Voici le saint jour du repos :</div>
+<div class="verse">Heureux homme qui l’observe,</div>
+<div class="verse">Il médite penché sur la coupe de vin,</div>
+<div class="verse">Ne se sentant pas le cœur serré</div>
+<div class="verse">Parce que sa bouche est vide ;</div>
+<div class="verse">Mais joyeux, et s’il doit emprunter</div>
+<div class="verse">Dieu le rendra au bon prêteur.</div>
+<div class="verse">Viande, vin, et poisson à profusion</div>
+<div class="verse">Voyez qu’aucun délice ne manque.</div>
+<div class="verse">Que la table soit bien couverte.</div>
+<div class="verse">Les anges de Dieu répondent « Amen ! »</div>
+<div class="verse">Quand une âme est en deuil</div>
+<div class="verse">Voici venir le doux et paisible Sabbat :</div>
+<div class="verse">Les chants et la joie résonnent dans ses pas.</div>
+<div class="verse">Rapide le Sambatyon coule</div>
+<div class="verse">Jusqu’à ce que, symbole de la bonté divine,</div>
+<div class="verse">Le saint, le paisible Sabbat</div>
+<div class="verse">Vienne bercer ses eaux turbulentes, etc. »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Pendant tout le repas le Polak s’entretint avec son
+amphitryon des persécutions qui sévirent dans son
+pays. L’élément sympathique de sa description fut la
+fidélité dont ses frères avaient témoigné pendant
+l’épreuve, une petite minorité seulement ayant déserté,
+et celle-là parce que déjà teintée d’épicurisme et
+composée surtout d’étudiants ou d’universitaires. Les
+Juifs orthodoxes sont toujours surpris que des hommes
+ayant reçu une éducation laïque puissent rester dans
+le troupeau.</p>
+
+<p>Hannah profita d’une pause dans la conversation pour
+dire en allemand :</p>
+
+<p>— Je suis bien contente, Père, que vous n’ayez pas
+ramené cet homme.</p>
+
+<p>— Quel homme ? demanda Reb Shemuel.</p>
+
+<p>— Le sale petit homme, à la figure de singe, qui
+parle tant.</p>
+
+<p>Le rabbin réfléchit.</p>
+
+<p>— Je n’en connais pas de pareil.</p>
+
+<p>— Elle veut dire Pinchas, le poète, dit sa mère.</p>
+
+<p>Reb Shemuel la regarda avec sévérité ; cela ne promettait
+rien de bon.</p>
+
+<p>— Pourquoi parlez-vous si durement de votre prochain ?
+dit-il. Cet homme est un savant et un poète,
+comme il n’y en a pas assez en Israël !</p>
+
+<p>— Nous avons déjà trop de <i>Schnorrers</i> en Israël, répliqua
+Hannah.</p>
+
+<p>— Chut ! murmura Reb Shemuel en rougissant et en
+désignant son hôte d’un regard.</p>
+
+<p>Hannah se mordit les lèvres, humiliée, et se hâta de
+remplir l’assiette du Polonais d’un nouveau morceau
+de poisson.</p>
+
+<p>— Il m’a écrit une lettre, continua-t-elle.</p>
+
+<p>— Il me l’a dit, répondit le rabbin, il vous aime
+d’un grand amour.</p>
+
+<p>— Quelle bêtise, Shemuel ! interrompit Simcha en
+déposant sa tasse à café avec violence. Quelle idée pour
+un homme qui n’a pas un sou pour vivre de vouloir
+épouser notre Hannah ! Ils seraient inscrits au bureau
+de bienfaisance avant un mois.</p>
+
+<p>— L’argent n’est pas tout. La science et la sagesse
+l’emportent de beaucoup sur lui et il est dit dans la
+Midrash : « De même qu’un ruban rouge devient un
+cheval noir, ainsi la pauvreté devient la fille de Jacob ».
+Le monde repose sur la Torah et non sur l’or ; n’est-il
+pas écrit : « Mieux vaut la parole de ta bouche que des
+millions d’or et d’argent ». Pinchas est plus honorable
+que moi, car il étudie l’écriture gratuitement comme
+les pères de la Mishna, tandis que moi je touche un
+salaire.</p>
+
+<p>— Je crois que tu ne lui es guère inférieur, dit Simcha,
+car tu retires bien peu de tout cela. Que Pinchas
+ne gagne rien pour lui, c’est son affaire ; mais s’il
+veut mon Hannah, il faut qu’il gagne quelque chose
+pour elle. Les pères de la Mishna étaient-ils aussi pères
+de famille ?</p>
+
+<p>— Certainement, n’est-ce pas un commandement :
+« Soyez féconds et multipliez-vous » ?</p>
+
+<p>— Et comment vivaient leurs familles ?</p>
+
+<p>— Beaucoup de nos sages étaient des artisans.</p>
+
+<p>— Aha ! fit Simcha triomphante.</p>
+
+<p>— Et le Talmud ne dit-il pas, intervint le Polonais
+comme s’il faisait partie du conseil de famille, « Dépecez
+un cadavre dans la rue, plutôt que de vous créer une
+obligation ». Oui, et le rabbin Gamliel, fils du rabbin
+Juda, le prince, ne dit-il pas aussi : « Il est louable d’associer
+l’étude de la Loi avec une situation sociale ! »
+Moïse, notre maître, n’était-il pas berger ?</p>
+
+<p>— C’est vrai, répondit le rabbin, et je pense avec
+Maïmonide que l’homme doit d’abord s’assurer les
+moyens de subsistance, puis se préparer une demeure,
+et ensuite prendre une femme, et que ceux qui intervertissent
+cet ordre sont des fous : mais Pinchas travaille
+aussi de la plume. Il écrit des articles dans les journaux ;
+et le plus important, Hannah, c’est qu’il aime la
+Loi.</p>
+
+<p>— Hum ! dit Hannah. S’il aime la Loi, qu’il l’épouse !</p>
+
+<p>— Il est pressé, dit Reb Shemuel d’un air gouailleur,
+et il ne peut pas devenir le fiancé de la Loi avant le
+Simchath Torah.</p>
+
+<p>Tous se mirent à rire. Le fiancé de la Loi est le titre
+que portent momentanément les Juifs qui aspirent
+à la distinction d’être choisis pendant la lecture publique
+pour lire la dernière strophe du Pentateuque
+qu’on lit en son entier une fois l’an.</p>
+
+<p>Encouragé par les rires, le rabbin ajouta :</p>
+
+<p>— Mais il connaîtra bien mieux sa fiancée que la majorité
+des fiancés de la Loi.</p>
+
+<p>Hannah profita des bonnes dispositions de son père
+pour lui montrer l’épître de Pinchas, qu’il déchiffra
+laborieusement. Le Polonais, transformé, ne ressemblant
+plus au pauvre affamé qu’il était en arrivant,
+prit congé en implorant la paix pour toute la famille
+et Simcha s’en fut à la cuisine présider au rangement de
+la vaisselle. Lévi sortit présenter ses devoirs à Esther car
+la soirée était à peine commencée ; et le père et la fille se
+trouvèrent seuls.</p>
+
+<p>Reb Shemuel, penché sur le Pentateuque se préparait
+à remplir ses devoirs du vendredi soir, qui consistaient
+à lire le chapitre deux fois en Hébreu et une fois en
+Chaldaïque.</p>
+
+<p>Hannah assise en face de lui, regardait attentivement
+sa bonne figure ridée, sa lourde tête massive posée sur
+des épaules rondes, ses sourcils embroussaillés, sa longue
+barbe grisonnante, balancée au murmure des lèvres
+pieuses, ses yeux bruns perçants, fixés sur le livre sacré,
+son grand front couronné de la petite calotte noire.</p>
+
+<p>Elle sentit des larmes lui monter aux yeux en le regardant.</p>
+
+<p>— Père, dit-elle d’une voix tendre.</p>
+
+<p>— M’avez-vous appelé, Hannah ? demanda-t-il en se
+redressant.</p>
+
+<p>— Oui, cher, c’est à propos de cet homme, de Pinchas.</p>
+
+<p>— Eh bien, Hannah ?</p>
+
+<p>— Je regrette d’en avoir parlé si durement.</p>
+
+<p>— Ah, voilà qui est bien, ma fille. S’il est pauvre et
+mal vêtu nous devons l’en respecter davantage. La sagesse
+et le savoir doivent être respectés quand bien
+même ils seraient en guenilles. Abraham accueillit les
+envoyés de Dieu malgré qu’ils fussent déguisés sous
+les traits de pauvres voyageurs.</p>
+
+<p>— Je le sais, père. Ce n’est pas à cause de son apparence
+extérieure que je ne l’aime pas. S’il est réellement
+un savant, un poète, je vais essayer de l’admirer comme
+vous le faites.</p>
+
+<p>— Maintenant, vous parlez comme une vraie fille
+d’Israël.</p>
+
+<p>— Mais quant à mon mariage, vous n’y songez pas
+sérieusement, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Il y songe, <i>lui</i>, sérieusement, dit Reb Shemuel.</p>
+
+<p>— Ah, je savais bien que vous plaisantiez, dit-elle en
+apercevant l’éclair malicieux de son regard. Vous savez
+que je ne pourrai jamais épouser un homme comme
+celui-là.</p>
+
+<p>— Votre mère le put, dit le rabbin.</p>
+
+<p>— Cher vieux papa ! dit-elle en se penchant pour lui
+tirer la barbe. Vous n’êtes pas du tout comme lui :
+vous savez mille fois plus de choses que lui, et vous le
+savez bien.</p>
+
+<p>Le vieux rabbin leva les bras au ciel en l’implorant
+d’un air comique.</p>
+
+<p>— Oui, vous le savez bien, continua-t-elle. Seulement
+vous le laissez trop parler, vous permettez à tout le
+monde de parler et de vous circonvenir.</p>
+
+<p>Reb Shemuel saisit la main qui caressait sa barbe, et
+sentit la peau satinée et fraîche. Il dit d’un air embarrassé :</p>
+
+<p>— Les mains sont celles d’Hannah, mais la voix est
+celle de Simcha.</p>
+
+<p>Hannah rit joyeusement.</p>
+
+<p>— Très bien, cher papa, je ne vous gronderai plus.
+Je suis si contente que vous n’ayiez pas mis dans votre
+grosse, stupide et savante vieille tête que je pourrais
+jamais aimer Pinchas.</p>
+
+<p>— Ma chère fille, Pinchas désirait vous avoir comme
+épouse et j’en étais heureux. C’était une union avec un
+fils de la Torah, qui possède aussi la plume d’un habile
+écrivain. Il m’a demandé de vous prévenir, je l’ai fait.</p>
+
+<p>— Mais vous ne voudriez pas me voir épouser quelqu’un
+que je n’aime pas ?</p>
+
+<p>— Dieu vous en préserve ! ma petite Hannah épousera
+celui qu’elle choisira !</p>
+
+<p>L’émotion se lisait sur le visage de la jeune fille.</p>
+
+<p>— Vous ne pensez pas cela, Père, dit-elle en secouant
+la tête.</p>
+
+<p>— Aussi vrai que la Torah ! Pourquoi ne le penserais-je
+pas ?</p>
+
+<p>— Supposez, dit-elle lentement, que je désire épouser
+un chrétien ?</p>
+
+<p>Son cœur battait péniblement pendant qu’elle posait
+la question !</p>
+
+<p>Reb Shemuel rit de bon cœur.</p>
+
+<p>— Mon Hannah aurait fait un bon talmudiste ! Naturellement
+je ne l’entends pas dans ce sens-là.</p>
+
+<p>— Bien, mais si je voulais épouser un juif très « link »
+et peu pieux, vous le trouveriez presqu’aussi mauvais.</p>
+
+<p>— Non, non ! dit le rabbin en secouant la tête. C’est
+tout à fait différent. Un juif est un juif et un chrétien
+un chrétien.</p>
+
+<p>— Mais on ne peut pas toujours les distinguer, dit
+Hannah, il y a des juifs qui vivent comme des chrétiens
+sauf qu’ils ne croient pas au Crucifié.</p>
+
+<p>Le vieux rabbin secouait toujours la tête.</p>
+
+<p>— Le plus mauvais juif ne pourrait renier le Judaïsme.
+Son âme accepta le joug de la Torah sur le
+Sinaï avant sa naissance.</p>
+
+<p>— Alors vous ne m’en voudriez vraiment pas si
+j’épousais un « link ».</p>
+
+<p>Il la regarda d’un air étonné, le soupçon dans les
+yeux.</p>
+
+<p>— J’aimerais mieux pas, dit-il, mais si vous l’aimiez
+il deviendrait un bon Juif.</p>
+
+<p>La simplicité et la conviction de ces paroles la remuèrent
+jusqu’aux larmes, mais elle les refoula.</p>
+
+<p>— Et s’il ne voulait pas ?</p>
+
+<p>— Je prierais. Tant qu’il y a vie, il y a espoir pour le
+pécheur, en Israël.</p>
+
+<p>Elle revint à sa première question.</p>
+
+<p>— Et vous me permettriez d’épouser qui je veux ?</p>
+
+<p>— Ecoutez votre cœur, ma petite, dit Reb Shemuel,
+c’est un bon cœur, il ne vous entraînera pas vers le mal !</p>
+
+<p>Hannah se détourna pour cacher les pleurs qu’elle ne
+pouvait plus retenir. Son père reprit la lecture de la
+Loi. Mais à peine avait-il lu quelques vers, il sentit un
+bras doux et tiède autour de son cou et une joue humide
+se poser contre la sienne.</p>
+
+<p>— Père, pardonnez-moi ! murmuraient les lèvres, je
+suis si désolée, je croyais que je… que vous… oh père,
+père ! Il me semble que je ne vous connais que depuis
+ce soir !</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il ma fille ? dit Reb Shemuel parlant yiddish
+dans son anxiété. Qu’as-tu fait ?</p>
+
+<p>— Je me suis fiancée, répondit-elle en adoptant inconsciemment
+son dialecte, je me suis fiancée sans te
+le dire à toi, ni à ma mère.</p>
+
+<p>— Avec qui ? demanda-t-il inquiet.</p>
+
+<p>Elle se hâta de répondre pour le rassurer.</p>
+
+<p>— Avec un juif, mais ce n’est pas un sage du Talmud
+et il n’est pas pieux. Il revient du Cap.</p>
+
+<p>— Ah, ce sont un tas de « link » ! murmura le rabbin,
+où l’avez-vous rencontré ?</p>
+
+<p>— Au Club, répondit-elle, au bal du Pourim, la veille
+du soir où Sam Lévine est venu divorcer avec moi.</p>
+
+<p>Il plissa son grand front.</p>
+
+<p>— Ta mère voulait que tu y ailles, dit-il, tu ne méritais
+pas que je t’obtienne le divorce. Quel est son nom ?</p>
+
+<p>— David Brandon. Il n’est pas comme sont les autres
+jeunes juifs. Je croyais d’abord qu’il leur était semblable
+et je le jugeais mal et me suis moquée de lui,
+quand je l’ai vu pour la première fois et puis je me suis
+senti de la sympathie pour lui. Sa conversation est
+agréable car il a des idées personnelles, et, certaine que
+tu ne permettrais pas un tel mariage et qu’il n’y avait
+aucun danger, je l’ai rejoint au club, plusieurs fois le
+soir, et… et… tu sais le reste.</p>
+
+<p>Elle détourna la tête, rougissante, contrite, heureuse
+et inquiète.</p>
+
+<p>L’histoire de ses amours était aussi simple que son
+récit. David Brandon n’était pas le prince charmant de
+ses rêves de jeunesse et la passion n’était pas exactement
+ce qu’elle s’était imaginé ; c’était à la fois plus
+fort et plus étrange, et le secret et l’opposition possible
+donnaient à son amour une saveur poignante.</p>
+
+<p>Le rabbin lui caressait les cheveux sans parler.</p>
+
+<p>— Je n’aurais pas dit « oui » si vite, père, continua-t-elle,
+mais David devait aller en Allemagne porter un message
+aux vieux parents d’un compagnon mort au Cap,
+dans les mines d’or. David avait promis au mourant
+d’y aller lui-même dès son retour en Angleterre. Je crois
+que c’était une demande de pardon et de bénédiction.
+Mais après m’avoir rencontrée, il a remis son départ et
+quand je l’ai appris, je lui en fis le reproche. Il me dit
+qu’il ne pouvait s’arracher et qu’il ne partirait que
+lorsque je lui aurais dit que je l’aimais. A la fin, je lui
+dis, que s’il consentait à rentrer chez lui aussitôt, à ne
+pas se soucier de m’acheter une bague, mais bien au
+contraire à partir dès le lendemain matin, je lui dirais
+que je l’aimais un peu. C’est ainsi que cela ce passa. Il
+partit mercredi dernier. N’est-ce pas cruel de penser,
+père, qu’il s’en va avec l’amour et la joie au cœur, chez
+les parents de son ami défunt ?</p>
+
+<p>Son père avait la tête penchée. Elle la prit par le menton
+et la releva, fixant ses grandes yeux bruns d’un regard
+suppliant.</p>
+
+<p>— Tu ne m’en veux pas, père ?</p>
+
+<p>— Non, Hannah, mais tu aurais dû me le dire tout
+de suite.</p>
+
+<p>— Je voulais le faire, père, mais je craignais de t’attrister.</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Cet homme est un Juif. Et tu l’aimes,
+n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Comme ma vie, père.</p>
+
+<p>Il baisa ses lèvres.</p>
+
+<p>— C’est assez, mon Hannah. Avec ton amour il deviendra
+pieux. Quand un homme a pour épouse une bonne
+juive comme ma fille bien-aimée, qui lui crée un bon
+intérieur juif, il ne peut rester longtemps parmi les
+pécheurs. La lumière d’une véritable maison juive guidera
+ses pas vers Dieu.</p>
+
+<p>Leurs visages se rapprochèrent en silence. Elle ne pouvait
+parler. Elle n’avait pas la force de le décevoir plus
+longtemps en lui disant qu’elle se souciait peu des rites
+vulgaires. Dans sa gratitude et sa surprise devant la
+tolérance de son père, elle sentait sourdre en elle une
+tolérance réciproque pour sa religion. Ce n’était pas le
+moment d’analyser ses sentiments, ni d’énoncer ses
+idées. Elle s’abandonna aux douceurs de l’amour et de
+la confiance retrouvés, sa tête appuyée contre celle du
+rabbin.</p>
+
+<p>Ensuite, Reb Shemuel mit la main sur sa tête et murmura
+une fois encore :</p>
+
+<p>— Puisse Dieu te rendre pareille à Sarah, Rébecca,
+Rachel et Léa ! Et il ajouta : Maintenant, va, ma fille,
+et réjouis le cœur de ta mère.</p>
+
+<p>Hannah crut sentir une pointe d’ironie dans ces paroles,
+mais elle n’était pas sûre.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Les flots mugissants du Sambatyon humain s’étaient
+tus dans le Ghetto et sur des milliers de maisons pauvres
+la lumière du Sinaï brillait. Les anges du Sabbat murmuraient
+des paroles d’espoir et de réconfort au colporteur
+épuisé, au machiniste exténué, et rafraîchissaient
+leurs âmes souffrantes avec de célestes breuvages, faisant
+d’eux les rois de l’heure, leur donnant le loisir de rêver
+aux trônes dorés qui les attendaient au Paradis.</p>
+
+<p>Les habitants du Ghetto fêtaient la venue du Sabbat
+par de fières chansons et d’humbles réjouissances ; ils
+marquaient son départ de rites d’un symbolisme optimiste,
+ceux du feu et du vin ; des épices, de la lumière
+et de l’ombre. Autour d’eux, leurs voisins cherchaient
+la distraction dans les bars ruisselants de lumière, les
+beuglements des ivrognes résonnaient dans les rues et
+se mêlaient aux hymnes hébraïques. De ci, de là, les
+cris d’une femme qu’on battait montaient dans la nuit.
+Mais parmi ces viveurs et ces brutes, ne se trouvait pas
+un seul Fils-de-la-Vraie-Foi ; les Juifs restent une race
+élue, coupable sans doute, mais rachetée tout au moins
+des pires vices ; une petite île humaine disputée aux
+flots montants de la brutalité par le génie d’anciens
+ingénieurs. Car alors que le génie grec, romain,
+égyptien et phénicien ne survit plus que dans les récits
+et la pierre, le verbe hébreu, lui, s’est fait chair.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c17">XVII<br>
+<span class="xsmall">CHEZ LES GRÉVISTES</span></h2>
+
+
+<p>— Ignorants, oreilles d’âne ! s’écria Pinchas le vendredi
+suivant. On en fait un rabbin, on lui reconnaît
+le droit de trancher des questions et il est aussi ignorant
+du Judaïsme… Ici le poète patriotique s’arrêta
+pour mordre une bouchée de son sandwich au jambon, — qu’une
+vache du timanche. Ch’aime sa fille,
+che le lui tis, et il me répond qu’elle en aime un autre.
+Mais che l’ai suspendu au pout te ma plume pour le
+livrer au mépris de la postérité. Ch’ai écrit pour lui
+un acrostiche terrible. Sa fille, che la tuerai.</p>
+
+<p>— Ah quelle mauvaise engeance, ces rabbins ! répondit
+Simon Wolf en sirotant son sherry.</p>
+
+<p>La conversation se tenait en anglais, ce qui explique
+l’accent de Pinchas : précédemment il parlait en yiddish,
+et les deux hommes étaient assis dans le petit
+salon privé d’un bar où ils attendaient le comité de la
+grève, qui devait s’y réunir.</p>
+
+<p>— Ils sont comme tout le reste de la communauté ;
+che m’en lave les mains, dit le poète en décrivant avec
+son cigare des croissants lumineux.</p>
+
+<p>— Il y a longtemps que je m’en suis lavé les mains,
+dit Simon Wolf, bien que l’évidence du fait ne fût
+aucunement démontrée. Nous ne pouvons nous fier ni
+à nos rabbins ni à nos philanthropes. Les rabbins absorbés
+par l’effort hypocrite de donner au cadavre du Judaïsme
+un semblant de vie qui puisse durer aussi longtemps
+que la leur, n’ont ni le temps, ni l’idée de s’occuper
+de la grande question du travail. Nos philanthropes,
+eux, ne remuent que la surface et donnent à l’ouvrier
+de la main droite ce qu’ils lui ont volé de la main
+gauche.</p>
+
+<p>Simon Wolf était le grand leader travailliste juif. La
+plupart de ses partisans étaient des athées néophytes, dégoûtés
+du commercialisme des croyants. C’étaient d’habiles
+ouvriers russes et polonais, possédant une légère
+teinture d’éducation, une réceptivité fébrile pour toutes
+les idées iconoclastes qui flottent dans l’atmosphère londonienne,
+la haine du capitalisme et de fortes convictions
+sociales. Ils écrivaient en vigoureux jargon pour
+le « <span lang="en" xml:lang="en">Friend of Labour</span> », et outrepassaient les limites
+extrêmes de l’impiété en mangeant du porc le jour de
+l’Expiation. Ceci en partie, pour justifier leurs opinions
+religieuses, dont la véracité était déjà démontrée par la
+non-apparition des foudres célestes, et en partie pour
+prouver qu’on ne devait rien attendre d’un côté ni de
+l’autre de la Providence et de ceux qui la vantaient.</p>
+
+<p>— Le seul moyen, pour nos pauvres frères, de s’arracher
+à leur esclavage, continua Simon Wolf est de se
+liguer contre les « <span lang="en" xml:lang="en">sweaters</span> » et de laisser les Juifs du
+<span lang="en" xml:lang="en">West End</span> se pendre s’ils veulent.</p>
+
+<p>— Oh foilà mes opinions à moi ! dit Pinchas, foilà
+la politique que ch’ai faite en fondant la « Ligue de la
+Terre Sainte » : aidez-fous et Pinchas fous aidera. Liguez
+fous et puis che serai le Moïse qui fous mènera et fous
+guidera hors du chemin de la servitude. <i lang="de" xml:lang="de">Nein</i>, che serai
+plus fort que Moïse, parce qu’il n’avait pas le don de
+l’éloquence.</p>
+
+<p>— C’était l’homme le plus timide qui fut jamais sur
+terre, ajouta Wolf.</p>
+
+<p>— Oui, c’était un nigaud, dit Pinchas sans sourciller,
+che suis de l’avis de Gœthe. « <span lang="de" xml:lang="de">Nur Lumpen sind bescheiden</span> » :
+seuls les imbéciles sont modestes ! Che ne
+suis pas modeste, moi. Est-ce que le Tout-Puissant est
+modeste ? Che sais, che sens ce que che suis et ce que
+che peux faire.</p>
+
+<p>— Ecoutez-moi, Pinchas, vous êtes très intelligent, je
+le sais et je suis très heureux de vous avoir avec nous ;
+mais souvenez-vous que j’ai organisé ce mouvement depuis
+des années, que je l’ai élaboré pendant que je
+travaillais dans l’atelier de Belcovitch, que j’ai écrit à
+en avoir la crampe, parlé à en perdre la voix et témoigné
+devant d’innombrables commissions. C’est moi qui
+ai fait se soulever les Juifs de l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span>, qui ai transmis
+l’écho de leurs revendications jusqu’au Parlement,
+et je ne veux pas qu’on se mêle de mes affaires, entendez-vous ?</p>
+
+<p>— Oui, ch’entends, mais pourquoi ne m’écoutez-fous
+pas, fous ne comprenez pas ce que che veux tire.</p>
+
+<p>— Oh si, je ne vous comprends que trop bien. Vous
+voulez m’évincer.</p>
+
+<p>— Moi, moi ! répéta le poète d’un air indigné et surpris ;
+mais comment ? sans fous le mouvement se désagrégerait
+comme une momie exposée à l’air ; ne soyez pas
+si sot ! Ch’ai dit à tout le monde : Ah ! Simon Wolf est
+un grand homme, un très grand homme ; c’est le seul
+de tous les chuifs anglais qui soit capable de sauver
+l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span> : c’est lui qu’il faudrait élire pour <span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel</span>
+et non pas cet idiot de Gidéon. Ne soyez pas si
+bête. Encore un verre de sherry et un sandwich au jambon.</p>
+
+<p>Le poète prenait un plaisir simple et enfantin à remplir
+parfois le rôle de l’hôte.</p>
+
+<p>— Très bien si j’ai votre promesse, dit le <span lang="en" xml:lang="en">labour-leader</span>
+calmé en murmurant la fin de la phrase dans son verre ;
+mais vous savez comment les choses se passent et après
+avoir travaillé pendant des années, je ne veux pas voir
+un fainéant s’immiscer dans nos affaires et en recueillir
+le profit.</p>
+
+<p>— Oui, <span lang="la" xml:lang="la">sic vos non vobis</span>, comme dit le Talmud. Savez-fous
+que j’ai démontré que Virgile avait puisé toutes
+ses idées dans le Talmud ?</p>
+
+<p>— D’abord il y eut Black, et puis Cohen ; maintenant
+Gidéon, le député, voyant que cela peut lui faire de la
+réclame dans la presse, désire présider les <span lang="en" xml:lang="en">meetings</span>. Les
+membres du Parlement sont une mauvaise engeance.</p>
+
+<p>— Oui, mais ils ne fous enlèveront pas fotre crédit.
+Ch’écrirai et che les ferai connaître et le monde saura
+que ce sont des farceurs ; il saura que tout le <span lang="en" xml:lang="en">West End</span>
+riche se tenait immobile, les mains dans les poches de
+l’ouvrier, pendant que fous prépariez cette grande organisation.
+Tous les chournaux rédigés en jargon se
+disputent mes articles ; ils signent mon nom en grands
+caractères : Melchisédec Pinchas. Che suis si content
+de l’hommage qu’ils me rendent que che ne réclame
+aucun paiement, car ils sont très pauvres. A l’heure
+qu’il est, je suis célèbre partout ; mon nom a paru dans
+les journaux du soir et quand che parlerai de fous dans
+le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> fous deviendrez aussi célèbre que moi. Et puis
+fous écrirez un article sur moi ; nous nous présenterons
+aux élections pour <span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel</span>, nous deviendrons tous
+doux membres du Parlement, moi et fous — hein ?</p>
+
+<p>— Je crains qu’il n’y ait guère de chances pour que
+cela se fasse, soupira Simon Wolf.</p>
+
+<p>— Pourquoi pas ? Il y a deux sièges. Pourquoi n’auriez-fous
+pas l’autre ?</p>
+
+<p>— Vous oubliez les frais de l’élection, Pinchas !</p>
+
+<p>— Hein, répéta le poète avec conviction, che n’oublie
+rien, nous allons créer un fonds de réserve.</p>
+
+<p>— Nous ne pouvons pas fonder une réserve pour nous.</p>
+
+<p>— Ne soyez pas si bête ! naturellement que non :
+mais fous pour moi, et moi pour fous.</p>
+
+<p>— Nous ne réunirons pas beaucoup d’argent, dit
+Simon sceptique.</p>
+
+<p>— Pensez-fous ? Peut-être que non, mais fous en rassemblerez
+pour moi, quand che serai au Parlement, la
+tâche sera facilitée pour tous les deux. De plus che vais
+aller sur le continent distribuer les exemplaires qui me
+restent de mon livre. J’espère que cela me rapportera
+des milliers de pounds, car ils s’y entendent là-bas pour
+honorer les savants et les poètes. Ce ne sont pas de
+stupides agents de change comme Gidéon le député, des
+ministres comme le Révérend Elkan Benjamin, qui entretient
+quatre maîtresses, ou des rabbins comme Reb
+Shemuel avec une longue barbe et point d’esprit, qui
+vendent leurs filles.</p>
+
+<p>— Je n’aime pas à regarder trop en avant, dit Simon
+Wolf. Ce que nous devons faire maintenant, c’est faire
+aboutir la grève. Si nous obtenons gain de cause auprès
+des patrons, nous aurons fait un grand pas pour l’émancipation
+de milliers d’ouvriers. Ils auront plus d’argent
+et plus de loisirs, un peu moins d’enfer et un peu
+plus de ciel. La Pâque prochaine serait une fête, même
+pour les plus hétérodoxes d’entr’eux, si nous pouvions
+d’ici là les délivrer de leurs chaînes. Mais il paraît impossible
+de créer l’entente parmi eux ; un grand nombre
+se défie de moi, malgré que je puisse vous jurer, Pinchas,
+que je ne suis animé d’aucun autre désir que
+celui, très désintéressé, de leur bien-être. Que ce morceau
+de sandwich m’étouffe si j’ai jamais été mû par
+un sentiment autre que la pitié pour leurs souffrances.
+Et pourtant vous avez vu ce malicieux pamphlet en
+Yiddish qu’on a répandu pour me nuire — un griffonnage
+absurde !</p>
+
+<p>— Oh non ! dit Pinchas : il était très haut, mordant
+et piquant comme l’aiguillon d’une guêpe. Mais que
+pouvez-vous attendre ? Le Christ a souffert : tous les
+grands bienfaiteurs souffrent. Suis-che heureux, moi ?
+Mais si la dissension règne au camp il ne faut accuser
+que fotre bêtise. La <i>Gemara</i> nous dit d’être prudent,
+<i>chocham</i>, il nous faut avoir du tact. Foyez ce que fous
+avez fait ! Fous avez effrayé les orthodoxes imbéciles.
+Ils sont opprimés, ils suent, mais ils croient que c’est
+leur Dieu qui les fait suer. Pourquoi leur dites-fous que
+non ? Qu’est-ce que cela vous fait ? Délivrez-les d’abord
+de la faim et de la soif, puis ils se libéreront eux-mêmes
+de leurs folles superstitions. Jeshurum devient gros et
+gras ! Vous vous y prenez mal.</p>
+
+<p>— Entendez-vous par là que je devrais faire semblant
+d’être pieux ? demanda Simon Wolf.</p>
+
+<p>— Et puis ? qu’est-ce que ça fous fait ? fous êtes un
+grand sot. Pour arriver au but il faut prendre n’importe
+quel chemin. Ah, fous n’êtes pas fait pour la
+politique. Fous effrayez, fous organisez des cortèches
+avec des cartels et des bannières autour de la synagogue,
+le jour du Sabbat. Beaucoup de ceux qui foutraient être
+sauvés par fous, craignent les foudres du ciel et ne se
+choignent pas au cortèche. Beaucoup y viennent dans
+l’excitation de la colère et ensuite prennent peur et se
+frappent la poitrine. Qu’arrive-t-il ? Les orthodoxes sont
+la majorité ; dans quelque temps un leader viendra
+qui sera ou prétendra être à la fois orthodoxe et socialiste.
+Que ferez-vous alors ? Fous resterez avec un, deux,
+ou trois athées, n’étant pas assez nombreux pour faire
+le <i>Minyan</i>. Non, nous defons être <i>chocham</i> et prendre les
+hommes tels qu’ils sont. Dieu a fait deux espèces
+d’hommes, les imbéciles et les chens d’esprit. Il y a
+un homme d’esprit pour un million d’imbéciles et
+celui-là s’assied sur leurs têtes et ils le prient. Si ces
+idiots feulent aller à la « Shool » et jeûner le <i>Yom
+Kippour</i>, pourquoi mangez-fous du porc pour les choquer
+et les empêcher de croire à fotre socialisme ? Quand fous
+foulez mancher du porc, faites-le comme nous le faisons
+aujourd’hui, en particulier. En public nous crachons
+quand nous foyons du porc. Ah, que vous êtes pête !
+Moi, che suis un homme d’état, un politicien, che serai
+le Machiavel de fotre moufement.</p>
+
+<p>— Ah Pinchas, vous êtes rusé comme un démon ! dit
+Wolf en riant. Et pourtant vous vous dites le poète du
+patriotisme et de la Palestine !</p>
+
+<p>— Et pourquoi non ? Pourquoi fivre ici en captivité ?
+Pourquoi n’aurions-nous pas un Etat à nous, avec un
+président à nous, un homme qui chointrait l’esprit
+politique et la connaissance de la littérature hébraïque
+avec la plume du poète ? Non, luttons pour reconquérir
+notre pays ; nous ne suspendrons plus nos harpes aux
+saules de Babylone pour pleurer ; nous prendrons nos
+épées comme Ezra et Judas Macchabée, et…</p>
+
+<p>— Une chose à la fois, Pinchas, dit Simon Wolf. En
+ce moment nous devons songer à la façon de distribuer
+les bons pour la nourriture. Le comité est en retard. Je
+me demande s’il n’y a pas eu de bagarres dans les endroits
+où ils ont organisé les <span lang="en" xml:lang="en">meetings</span>.</p>
+
+<p>— Ah, foilà encore une question, dit Pinchas. Foulez-fous
+me laisser prendre la parole aux <span lang="en" xml:lang="en">meetings</span>, pas aux
+petits, ceux te la rue, mais aux grands <span lang="en" xml:lang="en">meetings</span> tans
+le Hall tu Club ? Là, mes paroles jailliraient comme le
+torrent des montagnes, lavant et balayant la corruption.
+Mais fous laissez parler tous ces idiots. Savez-fous,
+Simon, que nous sommes, fous et moi, les deux seules
+personnes de tout l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span> qui parlions correctement
+l’anglais.</p>
+
+<p>— Je sais, mais ces <span lang="en" xml:lang="en">speeches</span> doivent se faire en
+Yiddish.</p>
+
+<p>— <i lang="de" xml:lang="de">Gewiss</i>, mais qui le parle comme fous et moi ? Il
+faut me laisser parler ce soir.</p>
+
+<p>— Je ne puis pas, vraiment pas, dit Simon. Le programme
+est composé. Vous savez bien qu’ils sont tous
+jaloux de moi. Je ne puis en excepter aucun.</p>
+
+<p>— Ah ! ne dites pas cela ! dit Pinchas, posant un
+doigt sur le côté du nez pour mieux plaider sa cause.</p>
+
+<p>— J’y suis obligé.</p>
+
+<p>— Fous me déchirez le cœur. Che vous aime comme
+un frère, presque comme une femme. Rien qu’une fois !
+Il le regardait d’un air suppliant.</p>
+
+<p>— Je ne puis pas. Il m’en cuirait.</p>
+
+<p>— Une petite fois, Simon Wolf ? Et de nouveau il se
+mit le doigt sur le nez.</p>
+
+<p>— C’est impossible.</p>
+
+<p>— Vous oubliez que mon yiddish enflammera tous
+les cœurs et que che ferai jaillir des larmes tes yeux,
+comme Moïse du rocher.</p>
+
+<p>— Non, je le sais bien, mais qu’y faire ?</p>
+
+<p>— Rien que cette petite faveur, et je fous en serai
+reconnaissant toute ma fie.</p>
+
+<p>— Vous savez que je le ferais si je pouvais.</p>
+
+<p>Pinchas posa son doigt sur son nez avec plus d’insistance.</p>
+
+<p>— Rien qu’une fois. Accordez-moi cela et che ne
+fous demanderai plus chamais rien, de toute ma fie.</p>
+
+<p>— Non, non ! n’insistez pas, Pinchas. Partez maintenant,
+dit Wolf qui s’ennuyait. J’ai beaucoup à faire.</p>
+
+<p>— Che ne vous donnerai plus chamais mes idées !
+dit le poète en se levant et il sortit en faisant claquer
+la porte.</p>
+
+<p>Le leader se mit à l’ouvrage en poussant un soupir
+de soulagement.</p>
+
+<p>Le soulagement ne fut, hélas, que passager. Un moment
+après la porte s’ouvrit doucement et la tête de
+Pinchas apparut dans l’entrebâillement. Le poète avait
+son plus beau sourire et son doigt bien posé sur le nez :</p>
+
+<p>— Rien qu’un petit <span lang="en" xml:lang="en">speech</span>, Simon. Pensez comme
+che vous aime !</p>
+
+<p>— Oh, allez-vous en ! Je verrai ce que je puis faire,
+répondit Wolf en souriant malgré son ennui.</p>
+
+<p>Le poète entra et baisa l’ourlet du veston de Wolf.</p>
+
+<p>— Oh fous êtes un grand homme ! dit-il. Puis il
+sortit en fermant gracieusement la porte. Un moment
+après, le sombre visage éclairé par un large sourire réapparut :</p>
+
+<p>— Fous n’oubliez pas votre promesse ? dit la tête.</p>
+
+<p>— Non, non, allez-vous en au diable ! Je n’oublierai
+pas.</p>
+
+<p>Pinchas s’en retourna chez lui, à travers les rues
+encombrées de grévistes qui discutaient la situation avec
+une exubérance de gestes toute orientale, prenant comme
+interlocuteur n’importe qui voulait les entendre. Les
+exigences de ces pauvres ouvriers tailleurs, qui travaillaient
+dix-huit heures par jour, et qui, avec l’aide de
+leur femme et de leurs enfants, pouvaient à peine gagner
+une livre par semaine, étaient bien modestes. Ils
+réclamaient douze heures de travail, de huit heures du
+matin à huit heures du soir, avec une heure de repos
+pour le dîner et une demi-heure pour le thé, deux
+shillings au lieu d’un shilling neuf pence et demi que
+leur donnaient les marchands tailleurs, ceux qui avaient
+l’entreprise du gouvernement pour la confection des
+manteaux de policemen, etc., etc. Leurs intentions
+étaient absolument pacifiques. Sur tous les visages se
+lisaient l’intelligence et la mauvaise santé, la pâleur
+éclairée par l’éclat des yeux et des dents. Les
+épaules courbées, la poitrine creusée, les bras ballants,
+ils venaient le soir au Hall par centaines. C’était un
+grand bâtiment carré avec une estrade et des galeries ;
+une troupe y jouait parfois des pièces en jargon, faisant
+frémir le ghetto par des tragédies ou l’égayant de
+ses farces. On y trouvait les deux ce soir-là, et en jargon.
+Dans la vie réelle le drame est toujours interrompu et
+l’on chausse tour à tour le cothurne et le brodequin.
+C’était un épisode de cette pitoyable lutte entre la misère
+et la cupidité, et pourtant l’humour n’en souffrait
+pas.</p>
+
+<p>Bien que pleine, la salle n’était pas comble ; c’était
+un vendredi soir, et une grande partie des grévistes se
+refusaient à profaner le Sabbat en assistant au <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span>.
+Mais c’étaient là les fanatiques parmi lesquels se trouvait
+Mosès Ansell, car lui aussi était en grève. Déjà sans
+travail, il ne pouvait rien perdre en augmentant l’importance
+numérique du mouvement. D’autres plus modérés,
+prétendaient que puisqu’il n’y avait aucune affaire
+pécuniaire à conclure, leur présence au <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span> ne pouvait
+être considérée comme un travail. C’était comme
+assister au sermon, ils écouteraient simplement les
+discours. Et puis ce serait un triste Sabbat à la maison,
+avec un garde-manger vide, et ils avaient été déjà à la
+synagogue. C’est ainsi que l’ancienne piété dégénère et
+se perd dans l’agitation des problèmes sociaux modernes.
+Parmi ces hommes il s’en trouvait qui n’avaient pas
+même changé l’expression habituelle de leur visage en
+se lavant pour le Sabbat. Les uns portaient des faux
+cols et de beaux vêtements, de bonne origine, tout râpés,
+les autres visiblement misérables, laissaient voir des
+poignets sales sortant de manches usées, et portaient,
+bizarrement enroulées autour du cou, des écharpes d’une
+couleur et d’une propreté douteuses. Une petite minorité
+appartenait au parti libre-penseur et la majorité n’avait
+recours aux services de Wolf que parce qu’il leur était
+tout à fait indispensable. En ce moment il était le seul
+leader possible, et ils étaient suffisamment empreints
+de jésuitisme pour user du diable lui-même, pour
+atteindre le but. Bien que Wolf n’eût pas voulu renoncer
+au <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span> du Vendredi soir, spécialement utile
+en ce qu’il permettait aux ouvriers tailleurs non encore
+en grève d’y assister, les conseils de Pinchas l’avaient
+impressionné. Comme tant d’autres réformateurs qui
+débutèrent en prêchant un athéisme farouche, il commençait
+à comprendre l’importance limitée de la question
+religieuse comparée à la solution du problème social,
+et Pinchas avait semé en un terrain tout préparé.
+En tant que leader travailliste, il pouvait compter sur
+des adeptes bien plus nombreux que s’il eût été l’apôtre
+d’une impiété militante. Il résolut de réserver l’athéisme
+pour l’avenir et de se dévouer à l’affranchissement de la
+créature avant de s’occuper de l’âme. Trop orgueilleux
+pour avouer sa gratitude envers le poète qui le lui avait
+suggéré, il lui était malgré tout reconnaissant.</p>
+
+<p>— Mes frères, dit-il en Yiddish, quand ce fut son tour
+de prendre la parole, je suis très peiné de voir combien
+nous sommes divisés ; les capitalistes, les Belcovitch se
+réjouiraient s’ils savaient ce qui se passe. N’avons-nous
+pas assez d’ennemis qu’il nous faille nous quereller
+et nous séparer en petits groupes ? (bravo, bravo). Comment
+pouvons-nous espérer réussir si nous ne sommes
+pas parfaitement organisés ? Il m’est revenu qu’il y a
+des hommes qui insinuent des choses sur mon propre
+compte et avant d’aller plus loin, je désire ce soir vous
+poser cette question :</p>
+
+<p>Il s’arrêta dans un silence recueilli, se redressa et fixant
+bravement l’assemblée il s’écria d’une voix de stentor :</p>
+
+<p>— <i><span lang="de" xml:lang="de">Sind sie zufrieden mit ihrer</span> <span lang="en" xml:lang="en">chairman</span> ?</i> (Etes-vous
+satisfaits de votre président ?)</p>
+
+<p>Son audace impressionna. Les mécontents restèrent
+timidement à leur place.</p>
+
+<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Yes</i>, répondit l’auditoire, tout fier de ce monosyllabe
+anglais.</p>
+
+<p>— <i lang="de" xml:lang="de">Nein</i>, s’écria une voix solitaire du haut de la dernière
+galerie.</p>
+
+<p>En un instant toute l’assemblée fut sur pieds, regardant
+l’opposant avec colère. « Descendez ! Montez sur la
+plate-forme ! » se mêlaient aux cris d’« ordre » du président
+qui l’invitait à descendre sur l’estrade. L’opposant
+brandissait un rouleau de papier et refusait de changer
+de place. Il était évidemment en train de parler car sa
+mâchoire faisait des mouvements, qui, dans le bruit et
+le tumulte, n’étaient que des grimaces. Il était coiffé
+d’un vieux chapeau haut de forme défoncé, posé sur la
+nuque, il avait les cheveux en désordre et la figure mal
+débarbouillée. Enfin le silence se rétablit et son discours
+devint intelligible.</p>
+
+<p>— Maudits sweaters ! maudits capitalistes qui volent
+les cerveaux des hommes et nous laissent dépérir et crever
+dans l’obscurité et la misère. Qu’ils soient maudits !
+qu’ils soient maudits ! La voix de l’orateur s’élevait
+comme un long cri rauque pendant qu’il bredouillait.
+Quelques-uns le reconnurent et bientôt on entendit
+sur toutes les lèvres : « Oh, ce n’est que Meshuggene
+David ».</p>
+
+<p>David le fou était un étudiant russe, très doué, qui
+pour s’être trouvé mêlé à des complots nihilistes s’était
+réfugié en Angleterre, où la lutte et les difficultés qu’il
+avait traversées avant de trouver un emploi lui avaient
+dérangé le cerveau. Il avait le don du jeu d’échecs et des
+inventions mécaniques, et, dans les premiers temps,
+il avait gagné son pain en vendant d’ingénieux brevets
+à un coreligionnaire important qui possédait des chevaux
+de course et était propriétaire d’un music-hall,
+mais bientôt il se mit à chercher la quadrature du cercle
+et découvrit le mouvement perpétuel. Maintenant, il
+vivait des aumônes occasionnelles de voisins indulgents,
+car le bureau de bienfaisance l’avait noté comme « dangereux ».
+Il était extrêmement loquace, et profondément
+jaloux de Simon Wolf, de n’importe quel homme sans
+grande instruction qui prétendait mener le peuple ;
+mais quand l’assemblée lui accordait la parole, il oubliait
+le motif de son discours et éclatait en invectives
+contre la société.</p>
+
+<p>L’inopportunité de ses remarques s’étant fait sentir,
+il fut durement rabroué et ses voisins le rassirent à
+sa place, où il baragouina et gesticula sans être entendu.</p>
+
+<p>Wolf reprit ses questions :</p>
+
+<p>— <i><span lang="de" xml:lang="de">Sind sie zufrieden mit ihrer</span> <span lang="en" xml:lang="en">secretary</span> ?</i></p>
+
+<p>Cette fois il n’y eut pas d’opposant ; le <i lang="en" xml:lang="en">yes</i> tomba
+comme la foudre.</p>
+
+<p>— <i><span lang="de" xml:lang="de">Sind sie zufrieden mit ihrer</span> <span lang="en" xml:lang="en">treasurer</span> ?</i></p>
+
+<p>Les « oui » et les « non » se mêlèrent. La question du
+maintien de ce fonctionnaire fut mise au vote et il y eut
+beaucoup de confusion, car le Juif de l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span> devient
+à peine et très lentement un animal politique. Les « oui »
+l’emportèrent, mais Wolf non content de l’approbation
+de l’assemblée reprit tout l’ensemble des questions,
+sous une nouvelle forme, de manière à rapatrier tout le
+monde.</p>
+
+<p>— <i>Hot aner <span lang="de" xml:lang="de">etwas zu zagen gegen mir ?</span></i> ce qui signifie
+en yiddish : « quelqu’un a-t-il quelque chose à me reprocher ? »</p>
+
+<p>Le « non ! » s’éleva comme un puissant murmure.</p>
+
+<p>— <i>Hot aner <span lang="de" xml:lang="de">etwas zu zagen gegen dem</span> <span lang="en" xml:lang="en">secretary</span> ?</i></p>
+
+<p>— Non !</p>
+
+<p>— <i>Hot aner <span lang="de" xml:lang="de">etwas zu zagen gegen dem</span> <span lang="en" xml:lang="en">treasurer</span> ?</i></p>
+
+<p>— Non !</p>
+
+<p>Ayant ainsi témoigné de son esprit logique et déductif
+par un système de déduction exagéré même pour les
+plus intelligents, Wolf consentit à conclure. Il avait remporté
+une victoire et le triomphe lui donna un surcroît
+d’éloquence. Il termina, laissant son auditoire transporté
+et plein de bonnes résolutions et de loyalisme. Conscient
+de son empire et de son influence grandissants, il trouva
+dans sa joie le moyen de caser le discours de Pinchas.</p>
+
+<p>— Frères d’exil… dit le poète en son plus beau yiddish…</p>
+
+<p>Pinchas parlait l’allemand, qui est une forme étrangère
+du yiddish difficilement compréhensible par le peuple,
+en sorte que pour rendre son discours intelligible
+il dut abandonner diverses inflexions et jeter les genres
+aux quatre vents, il fut obligé de dire « wet » au lieu
+de « <span lang="de" xml:lang="de">wird</span> » et de mélanger à son vocabulaire de l’hébreu
+hybride et de l’anglais incorrect. Il y eut des applaudissements
+quand Pinchas, secouant ses boucles
+emmêlées, s’adressa au public, car tous ceux auxquels
+il s’était jamais adressé savaient que c’était un savant,
+un sage et un grand poète en Israël.</p>
+
+<p>— Frères d’exil, dit le poète, l’heure est venue d’en
+finir avec les sweaters. Isolément nous sommes des
+grains de sable, groupés nous sommes le simoun. Notre
+grand initiateur Moïse, fut le premier socialiste. La législation
+de l’Ancien Testament, les lois agraires, les
+règlements du jubilé, le tendre souci des pauvres, la
+subordination des droits de propriété aux intérêts des
+travailleurs, tout cela est du socialisme pur !</p>
+
+<p>Le poète s’arrêta pour recueillir les bravos qui montaient
+par flots. Un tout petit nombre dans l’auditoire
+savait ce que signifiait le mot socialisme mais ils
+croyaient tous qu’il constituait la pierre d’achoppement
+du « <span lang="en" xml:lang="en">Sweating system</span> ». Le socialisme signifiait la diminution
+des heures de travail, l’augmentation des salaires
+et il s’obtenait en marchant en cortège avec des bannières
+et un orchestre d’instruments de cuivre. Pourquoi
+s’informer davantage ?</p>
+
+<p>— En résumé, poursuivit le poète, le socialisme c’est
+le judaïsme, et le judaïsme c’est le socialisme. Karl Marx
+et Lassalle, les fondateurs du socialisme, étaient juifs.
+Mange, bois, réjouis-toi et bénis le Seigneur ton Dieu,
+qui te fit sortir d’Egypte, de la terre d’esclavage ! Mais
+nous n’avons rien à manger, nous n’avons rien à boire,
+nous n’avons pas de quoi nous réjouir et nous sommes
+encore en terre d’esclavage ! (applaudissements). Mes
+frères, comment pouvons-nous maintenir le judaïsme
+dans un pays où le socialisme n’existe pas ? Nous devons
+devenir de meilleurs Juifs, nous devons créer le socialisme,
+car de socialisme c’est l’ère de la paix, de l’abondance
+et de la fraternité, celle que tous nos prophètes
+désignaient par la venue du Messie.</p>
+
+<p>Un léger murmure d’opposition se fit entendre çà et
+là, mais Pinchas continua :</p>
+
+<p>— Quand Hillel le Grand résuma la Loi aux futurs
+prosélytes, en se tenant sur un pied, comment s’exprima-t-il ?
+« Ne faites pas aux autres ce que vous ne
+voudriez pas qu’on vous fît à vous-mêmes. » C’est le socialisme
+renfermé dans une coquille de noix. Ne gardez
+pas vos richesses pour vous-même, distribuez-les, ne
+vous nourrissez pas du labeur des pauvres, mais aidez-les,
+ne mangez pas le pain que les autres ont gagné, mais
+gagnez le vôtre. Oui, mes frères, les seuls véritables Juifs
+d’Angleterre, ce sont les socialistes. Les phylactères et
+les châles-à-prière sont des niaiseries ! Travaillez pour
+répandre le socialisme et vous serez agréable au Tout-Puissant.
+Le Messie promis sera un socialiste !</p>
+
+<p>Il y eut des bruits confus, les hommes se demandaient
+les uns aux autres : « Que dit-il ? » Ils commençaient
+à flairer le soufre. Wolf se tortillait sur sa chaise,
+gêné et poussait du pied Pinchas pour lui rappeler ses
+propres conseils. Mais l’esprit du poète planait dans les
+nues. Les considérations terrestres se perdaient dans
+les profondeurs de l’espace sous lui.</p>
+
+<p>— Mais comment le Messie rachètera-t-il son peuple ?
+demanda-t-il, de nos jours ce ne sera plus par l’épée,
+mais par la parole. Il plaidera la cause du Judaïsme,
+celle du socialisme, au Parlement. Il n’opérera pas de
+faux miracles comme Bar Cochba ou Zevi. Aux élections
+générales, mes frères, c’est moi qui serai candidat pour
+<span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel</span>. Moi, un pauvre homme, un des vôtres, je
+prendrai ma place dans cette puissante assemblée et je
+toucherai les cœurs des législateurs. Ils se courberont
+devant mes discours comme les roseaux du Nil quand le
+vent passe. Ils m’éliront premier ministre comme Lord
+Beaconsfield, mais lui n’était pas le Messie. Au diable les
+riches banquiers et les agents de change, nous n’en
+voulons pas. Nous nous libérerons nous-mêmes.</p>
+
+<p>La vigueur extraordinaire que le poète apporta dans ses
+paroles et dans ses gestes porta. N’en comprenant que
+la moitié, la majorité trépignait et applaudissait. Pinchas
+gonflait d’orgueil. Sa silhouette grêle, haute à peine de
+cinq pieds un quart, dominait l’assemblée. Son teint
+était de cuivre bruni et ses yeux dardaient des flammes.</p>
+
+<p>— Oui, mes frères, conclut-il, les pourceaux anglo-juifs,
+foulent négligemment aux pieds les perles de la
+poésie et la science. Ils prirent pour ministres des
+hommes qui ont quatre maîtresses, comme le Grand Rabbin,
+des hypocrites qui ne peuvent même pas écrire la
+langue Sainte correctement, comme les Dayanim, des
+hommes qui vendent leurs filles aux riches ; comme
+membres du Parlement des agents de change qui ne parlent
+pas l’anglais ; comme philanthropes des épiciers
+coupables de détournements de fonds. N’ayons plus rien
+de commun avec ces cochons — Moïse, notre maître,
+nous l’a défendu — (rires). Moi je serai le député pour
+<span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel</span>, voyez mon nom, Melchisédec Pinchas
+fait M. P. : c’était écrit. Si chaque lettre de la Torah a
+un sens spécial et qu’aucune ne fut écrite au hasard,
+pourquoi le doigt de Dieu n’aurait-il pas écrit mon nom ?
+M. P., Melchisédec Pinchas ? Ah ! notre frère Wolf dit
+vrai ; la sagesse parle par ma bouche. Déposez vos petites
+rancunes et unissez-vous pour travailler mon élection au
+Parlement. De cette manière, et de celle-là seulement,
+vous serez rachetés de l’esclavage, changés de bêtes de
+somme en hommes, d’esclaves en citoyens, de faux Juifs
+en Juifs véritables. Ainsi et ainsi seulement vous pourrez
+boire, manger, et être heureux et vous me remercierez
+de vous avoir délivrés de l’esclavage. Ainsi et seulement
+ainsi le Judaïsme couvrira le monde comme les eaux
+couvrent la mer.</p>
+
+<p>L’ardeur de cette péroraison conquit l’auditoire et de
+toutes parts, sauf de l’estrade, les applaudissements retentirent
+aux oreilles du poète. Il quitta la tribune et
+s’en fut en tirant machinalement de sa poche une allumette
+et un cigare, allumant l’un avec l’autre. Instantanément
+les applaudissements ralentirent et cessèrent ;
+il y eut un moment de stupeur, puis un murmure de
+désapprobation s’éleva. La majorité de l’auditoire, ainsi
+que Pinchas à jeun l’eût certes deviné, était encore orthodoxe.
+Cette profanation publique du Sabbat par la
+fumée d’un cigare était intolérable. Comment le Dieu
+d’Israël aiderait-il à propager le socialisme, à diminuer
+les heures de travail, à augmenter le salaire d’un penny
+par manteau, si cet encens du diable lui montait aux
+narines ? Leur sentiment d’admiration pour Pinchas
+se trouva changé en méfiance. <i>Epikouros, Epikouros,
+Meshumad</i>, résonnaient de tous côtés. Le poète promenait
+autour de lui un regard étonné, sans comprendre
+ce qui se passait. Simon Wolf profita de l’occasion et
+d’un geste furieux il arracha le cigare brûlant d’entre
+les dents du poète. Il y eut un hurlement de joie et
+d’approbation.</p>
+
+<p>Wolf retomba sur ses pieds. « Mes frères, gronda-t-il,
+vous savez que je ne suis pas <i>froom</i> ; mais je ne veux
+pas voir fouler aux pieds les convictions d’autrui »,
+et il écrasa le cigare de Pinchas sous son talon.</p>
+
+<p>Immédiatement, de son petit bras chétif le poète envoya
+dans l’air une gifle qui manqua Wolf. Il était soulevé,
+les veines de son front se gonflaient et les battements
+de son cœur lui montaient à la gorge. Wolf, en
+riant, menaça le poète de son poing noueux et celui-ci
+n’employa plus aucune autre arme de défense, que sa
+langue.</p>
+
+<p>— Hypocrite ! s’écria-t-il, menteur ! Machiavel ! Enfant
+de la Séparation ! Un an de malheur pour toi ! Un mauvais
+esprit dans tes os et dans ceux de ton père et de ta
+mère. Ton père était un prosélyte et ta mère une abomination !
+Que les malédictions du Deutéronome tombent
+sur toi ! Puisses-tu être couvert d’ulcères comme Job !
+Et vous, ajouta-t-il en se tournant vers l’audience, tas
+d’hommes-de-la-Terre ! Animaux stupides ! Jusqu’à quand
+courberez-vous l’échine sous le joug de la superstition
+avec vos ventres vides ? Qui dit que je ne fumerai pas ?
+Le tabac était-il connu de Moïse notre maître ? Si oui,
+il l’eût savouré le jour du Sabbat : il était, comme moi,
+un homme sage. Les Rabbins le connaissaient-ils ? non,
+heureusement, sinon ils eussent été assez stupides pour
+le défendre. Vous êtes tous si ignorants que vous ne
+pensez pas à ces choses. Quelqu’un parmi vous peut-il
+me montrer où il est dit que nous ne pouvons pas fumer
+le jour du Sabbat ? Le Sabbat n’est-il pas le jour du
+repos ? et comment nous reposer si nous ne fumons pas ?
+Je crois avec les Baalshem que Dieu est plus satisfait de
+la fumée de mon cigare que de toutes les prières des
+Rabbins imbéciles. Comment osez-vous me voler mon
+cigare ! Est-ce là votre manière de célébrer le Sabbat ?</p>
+
+<p>Il se retourna vers Wolf, et voulut retirer le cigare
+de sous son pied. Ils luttèrent pendant un instant. Une
+douzaine d’hommes montèrent sur l’estrade et éloignèrent
+le poète qui s’accrochait désespérément à la
+jambe du leader — quelques opposants de Wolf s’écrièrent :
+« Laissez cet homme tranquille et rendez-lui son
+cigare ! » et ils se mêlèrent aux envahisseurs. Le tumulte
+régnait dans le Hall. Du haut de la galerie la voix de
+David le fou se fit entendre :</p>
+
+<p>— Maudits sweaters qui volent les cerveaux des
+hommes ! Obscurité et misère ! Qu’ils soient maudits !
+Faites-les sauter comme nous avons fait sauter Alexandre !
+Qu’ils soient maudits !</p>
+
+<p>Pinchas fut emporté, criant et gesticulant avec frénésie,
+essayant de mordre aux bras ceux qui l’emportaient,
+à travers une foule tumultueuse et un petit
+groupe d’opposants. On le déposa devant la porte.</p>
+
+<p>Wolf prononça un nouveau <span lang="en" xml:lang="en">speech</span> pour mieux fixer
+l’impression produite. Puis tous ces pauvres gens, la
+poitrine creuse et les épaules courbées s’en allèrent dans
+la nuit froide regagner leurs bicoques encombrées, leurs
+chambres et leurs mansardes, pour y réciter le Cantique
+de Salomon. « Que tu es belle, ma bien-aimée, psalmodiaient-ils
+sur une étrange mélodie. Que tu es belle ! Tes
+yeux sont ceux des colombes. Que tu es beau, mon bien-aimé ;
+que tu es agréable. Notre couche est un lit de
+verdure. Les poutres de nos maisons sont de cèdre et
+nos lambris de cyprès… Car voici l’hiver passé, la
+pluie a cessé, elle s’en est allée ; les fleurs paraissent sur
+la terre, le temps des chansons est venu, et la voix de
+la tourterelle se fait entendre dans nos campagnes. Tes
+plantes sont un jardin de grenadiers avec des fruits délicieux,
+la canne odorante et le cinnamome avec toutes
+sortes d’arbres d’encens ; la myrrhe et l’aloès avec tous
+les plus excellents aromates. O fontaine des jardins !
+O puits d’eau vive et ruisseaux du Liban… Lève-toi,
+aquilon, et viens, vent du Midi ! Souffle dans mon jardin,
+afin que ses aromates distillent. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c18">XVIII<br>
+<span class="xsmall">L’ESPOIR QUI S’ÉTEINT</span></h2>
+
+
+<p>La grève se termina peu de temps après. Pour la
+grande joie de Melchisédec Pinchas, Gideon M. P. intervint
+vers la onzième heure et réduisit Simon Wolf à
+abandonner ses positions. Un compromis fut élaboré et
+la jubilation et la tranquillité régnèrent, pendant quelques
+mois, jusqu’à ce que la corruption des différentes
+natures humaines en compétition ramenât l’ancien état
+de choses ; car les patrons ont pour les traités un respect
+tout à fait diplomatique, et les sentiments de fraternité
+ne résistent pas chez les ouvriers aux efforts
+qu’ils fournissent pour subvenir aux besoins de leur
+famille. A sa grande surprise Mosès Ansell obtint du
+travail pendant au moins trois jours sur six, les trois
+autres se passèrent à attendre autour des ateliers. Le
+commerce était très variable dans les ateliers de confection,
+seul métier dont Mosès fût capable, et si l’on
+n’était pas sur place on manquait parfois l’ouvrage
+quand il y en avait.</p>
+
+<p>Un bonheur n’arrive jamais seul et c’est ainsi qu’un
+peu de chance entra dans la mansarde du n<sup>o</sup> 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal
+Street</span>, Esther gagna cinq pounds à l’école. C’était le
+prix Henry Goldsmith, un nouveau prix annuel attribué
+aux sciences générales, fondé par Mrs Henry Goldsmith ;
+une dame qui venait d’entrer au comité. Cet être
+semi-divin, cette créature radieuse et remarquablement
+belle, semblable aux princesses des contes de fée, l’avait
+personnellement félicitée de son succès. L’argent n’en
+était pas disponible avant un an, mais les voisins s’empressèrent
+de venir féliciter la famille de son élévation
+à la fortune. Les visites de Lévy Jacob devinrent plus
+fréquentes, bien que ce fait ne pût être attribué à des
+motifs intéressés.</p>
+
+<p>Les Belcovitch reconnurent leur changement de situation
+jusqu’à leur emprunter du sel ; car la colonie
+du n<sup>o</sup> 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span> pratiquait un vaste système de
+secours mutuel : le charbon, les pommes de terre, les
+miches de pain, les casseroles, les aiguilles, les haches
+à bois, tout passait journellement de l’un à l’autre. On
+se prêtait même des vêtements et des bijoux dans les
+grandes occasions, et quand la bonne vieille Mrs Simons
+assistait à un mariage, elle se parait grâce au
+concours d’une douzaine de garde-robes. Les Ansell
+étaient trop fiers pour emprunter, mais ils n’étaient pas
+au-dessus de prêter aux autres.</p>
+
+<p>De fort bonne heure, un matin, Mosès marmottait ses
+oraisons, couvert de ses gros phylactères. Sa mère avait
+une crise de spasmes et il faisait ses prières chez lui
+afin de la secourir en cas de besoin. Tout le monde était
+debout, et Mosès surveillait le ménage cependant qu’il
+récitait les psaumes. Il n’hésitait jamais à interrompre sa
+conversation avec le ciel pour discuter les affaires domestiques,
+étant en très bons termes avec les puissances
+célestes ; et il n’y avait pas une seule prière de la liturgie
+qu’il eût hésité à interrompre pour reprocher à Salomon
+son manque de recueillement. Il faisait une exception
+pour l’Amidah, ou les dix-huit bénédictions, ainsi
+nommées parce qu’il y en a vingt-deux. Cette prière doit
+être récitée debout et à voix basse et lorsque Mosès ne
+gardait pas complètement le silence, il ne le rompait
+que lorsqu’il y était réduit par une nécessité
+cruelle ! et encore il parlait hébreu ; mais l’Amidah
+est le silence des silences. C’est pour cette raison que
+la venue tout à fait inusitée d’un télégraphiste ne le
+toucha point, pas plus que le cri de stupeur d’Esther
+lorsqu’elle eut ouvert le télégramme, ne parut le surprendre.
+En réalité, cependant, il murmurait sa prière
+d’un train formidable, et pour finir il dansa trois fois
+sur les pointes des pieds avec une rapidité vertigineuse.</p>
+
+<p>— Père, dit Esther, et la dépêche, genre de lettre
+qu’elle n’avait jamais reçu jusqu’alors, tremblait dans
+ses mains, nous devons tout de suite aller voir Benjy. Il
+est très malade.</p>
+
+<p>— A-t-il écrit pour le dire ?</p>
+
+<p>— Non ; c’est un télégramme. J’en ai entendu parler
+dans les livres. Oh, il est mort peut-être ? C’est toujours
+ainsi dans les livres. On vous apprend la nouvelle en
+vous disant que les morts sont encore en vie.</p>
+
+<p>Sa voix se perdait dans un sanglot. Les enfants se
+pressaient autour d’elle ; Rachel et Salomon se disputaient
+le télégramme dans leur hâte de le lire. Ikey et
+Sarah étaient graves et inquiets. La grand’mère malade
+se releva dans son lit tout émue :</p>
+
+<p>— Il ne m’a jamais montré ses « quatre-coins », grogna-t-elle,
+peut-être ne portait-il pas de franges.</p>
+
+<p>— Père, entends-tu ! dit Esther, car Mosès Ansell fripait
+entre ses doigts l’enveloppe roussâtre d’un air ahuri.
+Il nous faut aller tout de suite à l’orphelinat.</p>
+
+<p>— Lisez-le ! Que dit la lettre ? dit Mosès Ansell.</p>
+
+<p>Elle prit le message des mains de Salomon.</p>
+
+<p>— Il dit : venez de suite, votre fils Benjamin très
+malade.</p>
+
+<p>— Tu ! tu ! tu ! fit Mosès. Le pauvre enfant ! Mais
+comment pourrons-nous y aller ? Tu ne peux pas marcher
+jusque-là, cela me prendrait à moi plus de trois
+heures.</p>
+
+<p>Son châle-à-prière glissa de ses épaules dans son agitation.</p>
+
+<p>— Tu ne peux pas marcher ! s’écria Esther avec émotion.
+Nous devons être auprès de lui tout de suite ! Qui
+sait si nous le trouverons encore en vie ? Il faut que
+nous prenions le train à London Bridge, la route que
+Benjy a prise pour venir ce dimanche. Oh ! mon pauvre
+Benjy !</p>
+
+<p>— Rendez-moi le papier, Esther, interrompit Salomon
+en le lui arrachant des mains sans force, les
+copains n’ont jamais vu de télégramme.</p>
+
+<p>— Mais nous n’avons pas l’argent nécessaire, allégua
+Mosès désespéré, nous avons juste de quoi vivre aujourd’hui.
+Salomon, continue tes prières ; tu saisis toutes
+les occasions pour les interrompre. Rachel, laisse-le tranquille ;
+tu es un démon tentateur pour lui ! Je ne
+m’étonne pas que son maître l’ait fouetté jusqu’au sang
+hier ; c’est un fils obstiné et rebelle qui, d’après le
+Deutéronome, mériterait d’être lapidé.</p>
+
+<p>— Il faudra nous passer de dîner, dit Esther spontanément.</p>
+
+<p>Sarah s’assit par terre et se mit à hurler : J’ai mal !
+j’ai mal !</p>
+
+<p>— Je ne l’ai pas touchée ! cria Ikey indigné et surpris.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas Ikey ! sanglota Sarah. Petite Sarah
+veut son dîner.</p>
+
+<p>— Tu entends ? demanda Mosès tristement, comment
+pourrions-nous trouver l’argent ?</p>
+
+<p>— Combien est-ce ? dit Esther.</p>
+
+<p>— Ce sera un shilling chaque, aller et retour, répondit
+Mosès qui avait gardé de ses longues périodes de
+pérégrinations une certaine connaissance des tarifs.
+Comment pouvons-nous faire cette dépense si je perds
+une matinée de travail par dessus le marché ?</p>
+
+<p>— Non, que dis-tu ? reprit Esther. Tu anticipes de plusieurs
+mois — tu crois peut-être que j’ai déjà douze ans.
+Je ne paierai que six pence, moi.</p>
+
+<p>Mosès ne désavoua pas le compliment fait à son honnêteté
+rigoureuse, mais il répondit :</p>
+
+<p>— Où ai-je la tête ? naturellement tu voyages à moitié
+prix ; mais alors même, d’où viendront les dix-huit
+pence ?</p>
+
+<p>— Mais ce n’est pas dix-huit pence ! fit Esther, saisie
+d’une inspiration nouvelle. Le besoin aiguisait son intelligence
+et lui donnait une acuité singulière. Il est inutile
+de prendre des billets de retour, nous rentrerons à pied.</p>
+
+<p>— Mais nous ne pouvons pas quitter notre mère aussi
+longtemps tous les deux, dit Mosès. Elle aussi est malade.
+Et que feront les enfants sans toi ? J’irai seul.</p>
+
+<p>— Non ; je veux voir Benjy ! s’écria Esther.</p>
+
+<p>— Ne sois pas si entêtée, Esther ! D’autre part, il est
+dit dans la lettre que je dois y aller, ils ne te demandent
+pas, toi. Qui sait si les directeurs ne seraient pas fâchés
+si je t’emmenais ? Je pense que Benjamin ira bien vite
+mieux ; il ne peut pas être souffrant depuis longtemps.</p>
+
+<p>— Mais vite, alors, Père, vite ! cria Esther, se rendant
+devant les difficultés multiples de la situation. Vas-y de
+suite !</p>
+
+<p>— Immédiatement, Esther. Attends seulement que j’aie
+terminé mes prières. J’ai presque fini.</p>
+
+<p>— Non, non ! cria Esther angoissée. Tu pries tant.
+Dieu te déchargera bien d’un peu, pour cette fois-ci
+seulement. Tu dois partir de suite et prendre le train
+pour le retour aussi, sinon comment saurons-nous ce
+qui est arrivé ! Je vais mettre en gage mon dernier prix,
+cela te donnera assez d’argent.</p>
+
+<p>— Bon ! fit Mosès. Pendant que tu portes le livre,
+j’aurai le temps de finir mes prières. Il ramassa son
+« talith » et se mit à murmurer : « Heureux ceux qui
+habitent Ta maison ; ils te loueront à jamais — Selah »
+et il disait : « Et le Rédempteur viendra dans Sion »,
+quand Esther s’en fut par la porte emportant le livre. Il
+était somptueusement relié et intitulé : « Les Trésors
+de la Science ». Esther le connaissait presque par cœur,
+l’ayant lu deux fois d’une couverture d’or à l’autre.
+Tout de même, elle regrettait amèrement de devoir
+s’en séparer.</p>
+
+<p>Le prêteur sur gages, habitait au coin de la rue, car,
+pareil à l’aubergiste, il surgit partout où les conditions
+lui sont favorables. C’était un chrétien. Par une
+singulière anomalie le Ghetto ne se fournit pas ses
+prêteurs à lui, il les envoie en province ou dans le <span lang="en" xml:lang="en">West
+End</span>. Peut-être leur instinct commercial redoute-t-il les
+sollicitations de leur race.</p>
+
+<p>Le prêteur d’Esther était un homme corpulent à la
+face rubiconde. Il connaissait la fortune de centaines
+de familles par les objets laissés ou repris. C’était sur
+ses bancs encombrés que la veste du pauvre Benjamin
+était restée couchée, comprimée et pliée, alors qu’elle
+eût pu prendre l’air sur les terrains du Crystal Palace.
+C’était de ses bancs que la mère d’Esther l’avait retirée,
+le lendemain de la foire ; pour être bientôt après rangée,
+elle aussi, couchée dans un cercueil de la fosse commune,
+attendant en silence la Rédemption. La « veste
+du dimanche » elle-même avait été vendue depuis longtemps
+au chiffonnier, car Salomon, sur le dos duquel
+elle descendit quand Benjamin fut si heureusement transplanté,
+ne put jamais arriver à porter une « veste du
+dimanche » plus d’un an et quand elle devient le vêtement
+de tous les jours, elle s’use bien six fois plus
+rapidement.</p>
+
+<p>— Bonjour, ma chère petite, dit le gros homme, que
+vous êtes matinale aujourd’hui. En effet, l’apprenti venait
+à peine d’ouvrir ses volets. Que puis-je faire pour
+vous ? vous êtes pâle, ma petite ; qu’y a-t-il ?</p>
+
+<p>— J’ai un livre à sept shillings six pence, tout neuf,
+dit-elle en le passant au prêteur.</p>
+
+<p>Il examina immédiatement la feuille de garde :</p>
+
+<p>— Un livre tout neuf, dit-il avec mépris : Esther
+Ansell, pour ses progrès ! Quand un livre est abîmé de
+la sorte que voulez-vous qu’il vaille ?</p>
+
+<p>— Comment ! C’est l’inscription qui en fait la valeur,
+dit Esther tristement.</p>
+
+<p>— C’est possible, dit le gros homme d’un ton bourru,
+mais vous ne supposez pas que je trouverai tout juste
+un acheteur qui s’appelle Esther Ansell et qui soit susceptible
+de progrès ?</p>
+
+<p>— Non, murmura Esther d’un air plaintif, mais je
+vais bientôt le reprendre moi-même.</p>
+
+<p>— Dans ce bas monde, dit le prêteur secouant la tête
+avec scepticisme, on ne sait jamais. Combien en désirez-vous ?</p>
+
+<p>— Je n’en veux qu’un shilling, dit Esther et elle ajouta
+et trois pence, ayant une heureuse idée.</p>
+
+<p>— Très bien, dit l’homme un peu adouci ; je ne veux
+pas discuter ce matin. Vous paraissez épuisée de fatigue.
+Voilà !</p>
+
+<p>Esther s’élança hors de la boutique serrant la monnaie
+dans la paume de sa main.</p>
+
+<p>Mosès avait replié ses phylactères avec un soin pieux
+et les avait serrés dans un petit sac, il avalait en hâte
+une tasse de café.</p>
+
+<p>— Voici le shilling, s’écria-t-elle et deux pence en plus
+pour l’omnibus de London Bridge. Dépêchez-vous !</p>
+
+<p>Elle enferma soigneusement le reçu auprès de ses
+compagnons dans un vieux porte-monnaie de cuir, décoloré,
+que son père avait un jour trouvé dans la rue,
+puis elle hâta le départ. Quand le bruit des pas cessa
+sur l’escalier, elle eût voulu rejoindre son père pour
+l’accompagner ; mais Ikey réclamait son déjeuner et les
+enfants devaient partir à l’école. Elle ne quitta pas la
+maison car la grand’mère poussait d’affreux gémissements.
+Les enfants partis, elle fit le lit resté vide et
+rangea les oreillers de la vieille femme. Tout à coup, la
+répugnance que devait éprouver Benjamin à exhiber son
+père à ses nouveaux compagnons lui vint à l’esprit. Elle
+espérait que Mosès ne serait pas inutilement importun et
+elle sentait que si elle l’avait accompagné elle eût pu
+pâtir du tact nécessaire dans cet endroit. Elle se reprochait
+de ne l’avoir pas rendu plus présentable. Elle eût
+pu épargner un demi-penny de plus, pour un faux-col
+frais et veiller à ce qu’il fût lavé. Mais dans la hâte et
+l’alarme toutes les idées de bienséance s’étaient trouvées
+submergées.</p>
+
+<p>Alors ses pensées prirent la tangente et elle revit sa
+classe, où sans doute on enseignait de nouvelles choses
+et où l’on gagnait de bonnes notes. Et elle se faisait du
+mauvais sang de manquer l’une et les autres.</p>
+
+<p>Elle se sentait si solitaire en compagnie de sa grand’mère
+qu’elle eût voulu descendre et pleurer dans le
+giron de <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby. Puis elle essaya de se représenter
+la chambre où Benjy était couché, mais son imagination
+manquait de données. Elle ne pouvait s’imaginer que le
+brillant Benjamin était mort, et qu’il serait peut-être
+cousu dans un linceul, comme l’avait été sa pauvre
+mère, qui elle, ne possédait aucun talent littéraire ;
+mais elle se demandait s’il gémissait comme sa grand’mère.
+Et ainsi, à moitié absente, tendant l’oreille au
+moindre bruit de l’escalier, Esther attendait les nouvelles
+de son Benjy. Les heures passaient et les enfants
+en rentrant à une heure, trouvèrent le dîner prêt, mais
+Esther toujours anxieuse. Un rayon de poussières ensoleillées
+entra par la fenêtre de la mansarde comme pour
+y apporter l’espoir.</p>
+
+<p>Benjamin avait consenti à abandonner ses livres au
+profit d’une très exceptionnelle partie de balle, par un
+jour froid de mars. Il avait enlevé sa veste et s’était
+échauffé à cet exercice inaccoutumé. Une mauvaise réaction
+avait occasionné un froid. Benjamin eut un rhume,
+dont on ne s’aperçut pas et qui dégénéra rapidement en
+un gros rhume, sans que l’énergique garçon se décidât
+à se faire envoyer à l’infirmerie : le jour de la publication
+de <i>Notre Journal</i> approchait.</p>
+
+<p>Le refroidissement s’aggrava avec la même rapidité et
+aussitôt après s’être plaint le gamin fut pris d’une forte
+fièvre et le docteur diagnostiqua une pneumonie. Pendant
+la nuit Benjamin fut pris de délire et la garde
+appela le médecin. Au matin la situation fut jugée si
+critique qu’on appela le père par télégramme. La science
+ne pouvait pas grand chose et tout dépendait de la constitution
+du malade. Hélas ! les quatre années de bon
+régime et de grand air à la campagne, n’avaient pas
+racheté huit ans et neuf mois de privations et d’atmosphère
+viciée surtout chez un gamin plus disposé à
+imiter Dickens et Thackeray qu’à profiter des avantages
+de sa situation.</p>
+
+<p>Quand Mosès arriva, il trouva son fils qui se débattait
+fiévreusement sur son petit lit dans une petite chambre
+écartée loin des grands dortoirs. La directrice, une
+jeune femme gracieuse, était penchée sur lui avec
+tendresse, et une nurse était assise à ses côtés. Le
+médecin attendait au pied du lit. Mosès prit la main de
+son fils et la directrice se retira. Benjamin fixa sur son
+père de grands yeux qui ne le reconnurent pas.</p>
+
+<p>— Comment ça va Benjamin ? dit Mosès en yiddish,
+affectant une bonne humeur.</p>
+
+<p>— Je vous remercie, vieux <span lang="en" xml:lang="en">Four-Eyes</span> (Quat’-z-Yeux), c’est
+aimable à vous de venir. J’ai toujours dit qu’on ne devait
+pas faire allusion à vous dans le journal. J’ai toujours
+dit aux camarades que vous étiez un bon type.</p>
+
+<p>— Que dit-il ? demanda Mosès en se tournant vers les
+personnes présentes, je ne comprends pas l’anglais.</p>
+
+<p>Ils ne pouvaient eux-mêmes comprendre cette question
+mais la directrice la devina. Elle mit les doigts sur son
+front et secoua la tête pour toute réponse. Benjamin
+ferma les yeux et il se fit un silence. Ensuite il les
+rouvrit et regarda son père. Un rouge plus sombre envahit
+les joues écarlates de Benjamin quand il considéra
+l’être minable et courbé auquel il devait sa naissance.
+Mosès portait une écharpe rouge sale sous une barbe
+embroussaillée ; ses vêtements étaient crasseux, sa figure
+n’avait pas été débarbouillée et pour comble de bonheur
+il n’avait pas tiré son chapeau, que des considérations
+bien différentes de celles de l’étiquette eussent pu l’engager
+à cacher.</p>
+
+<p>— Je croyais que vous étiez « <span lang="en" xml:lang="en">Four-Eyes</span> », murmura
+le gamin d’un air confus. N’était-il pas là il y a un
+moment ?</p>
+
+<p>— Allez chercher M. Coleman, dit la directrice à la
+garde, souriant à travers ses larmes en entendant le
+surnom du professeur et se demandant de quels noms
+on la baptisait, elle aussi.</p>
+
+<p>— Voyons, un peu de courage, Benjamin ! dit le père
+en voyant que son fils se rendait compte de sa présence.
+Tu seras bien vite remis, tu as été plus souffrant que ça.</p>
+
+<p>— Que dit-il demanda Benjamin tournant les yeux
+vers la directrice.</p>
+
+<p>— Il dit qu’il est triste de vous voir aussi souffrant, dit
+la directrice à tout hasard.</p>
+
+<p>— Mais je pourrai me lever, bientôt n’est-ce pas ? je
+ne peux pas remettre la publication de <i>Notre Journal</i> !</p>
+
+<p>— Mon pauvre petit, dit la directrice en lui caressant
+le front. Mosès se retira respectueusement devant elle.</p>
+
+<p>— Que dit-il ? demanda-t-il encore. La directrice répéta
+ses paroles, mais Mosès ne comprenait pas l’anglais.</p>
+
+<p>Le vieux <span lang="en" xml:lang="en">Four-Eyes</span> arriva. C’était un jeune homme
+doux qui portait des lunettes. Il regarda le docteur, et
+les yeux de celui-ci lui dirent tout.</p>
+
+<p>— Oh, M. Coleman, dit Benjamin d’une voix enrouée,
+vous voudrez bien veiller à ce que <i>Notre Journal</i> paraisse
+cette semaine comme d’habitude. Dites à Jack Simmonds
+de ne pas oublier de mettre un bord noir autour de la
+page qui porte l’épitaphe de Bruno. <span lang="en" xml:lang="en">Bony-Nose</span> (nez
+osseux)… je… je veux dire Mr Bernstein, l’a rédigée
+pour nous en latin de cuisine, n’est-ce pas une bonne
+farce ? De larges bords noirs, dites-le-lui. C’était un bon
+chien et dans toute sa vie il n’a mordu qu’un petit
+garçon.</p>
+
+<p>— Très bien ; je vais m’en occuper, lui répondit
+<span lang="en" xml:lang="en">Four-Eyes</span> sur le même ton brusque et joyeux.</p>
+
+<p>— Que dit-il ? répétait désespérément Mosès en s’adressant
+au nouveau venu.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas un cas triste, M. Coleman ? dit la
+directrice à mi-voix. Ils ne se comprennent pas l’un
+l’autre.</p>
+
+<p>— Vous devriez avoir un interprète dans l’établissement,
+dit le docteur en se mouchant.</p>
+
+<p>Coleman luttait contre lui-même. Il savait le jargon à
+la perfection car ses parents le parlaient encore, mais il
+avait toujours feint de l’ignorer.</p>
+
+<p>— Dites à mon père de rentrer à la maison, et de ne
+pas s’inquiéter ; je suis très bien, un peu faible seulement !
+murmura Benjamin.</p>
+
+<p>Coleman était indécis. Il se demandait s’il devait se
+rendre coupable d’un peu de savoir, quand un changement
+d’expression se produisit soudain sur le visage
+blême couché sur l’oreiller. Le docteur vint et prit le
+pouls du gamin.</p>
+
+<p>— Non, je ne veux pas entendre ce Maaseh ! s’écria
+Benjamin. Raconte-moi l’histoire du Sambatyon, père,
+qui refuse de couler le jour du Sabbat !</p>
+
+<p>Il parlait Yiddish, il était redevenu un tout petit enfant.
+Le visage de Mosès s’éclaira de joie. Il pouvait enfin
+comprendre son premier-né. Il y avait encore de l’espoir.
+Tout à coup un rayon de soleil emplit la chambre. A
+Londres le soleil ne pouvait percer les nuages depuis
+plusieurs heures.</p>
+
+<p>Mosès se pencha sur l’oreiller, le visage en proie à des
+émotions multiples ; et laissa tomber une larme brûlante
+sur le front de son fils.</p>
+
+<p>— Chut, chut, mon petit Benjamin, ne pleure pas !
+dit Benjamin et il se mit à chanter dans le jargon de
+sa mère :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Dors, petit père, dors,</div>
+<div class="verse">Ton père sera un corbeau</div>
+<div class="verse">Ta mère t’apportera de petites pommes ;</div>
+<div class="verse">Des bénédictions sur ta petite tête ! »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Mosès revit sa pauvre Gittel berçant son petit garçon.
+Aveuglé par les pleurs, il ne voyait pas qu’elles
+tombaient drues sur la petite figure blême.</p>
+
+<p>— Non, sèche tes larmes, je te dis, mon petit Benjamin !
+dit Benjamin d’une voix plus tendre et plus douce
+et il reprit son étrange et plaintive mélodie :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Hélas, que je suis à plaindre,</div>
+<div class="verse">Quel malheur d’être</div>
+<div class="verse">Exilé et banni</div>
+<div class="verse">Si jeune encore, loin de toi ! »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>… Et la mère de Joseph lui criait du fond de sa
+tombe : « Console-toi, mon fils ; un bel avenir sera le
+tien. »</p>
+
+<p>— La fin est proche, murmura, en jargon, le vieux
+<span lang="en" xml:lang="en">Four-Eyes</span> au père.</p>
+
+<p>Mosès trembla de tous ses membres. « Mon pauvre
+agneau ! mon pauvre Benjamin ! soupirait-il, je croyais
+que ce serait toi qui dirais le Kaddish pour moi, et
+non pas moi pour toi ! » Puis il se mit à réciter calmement
+les prières hébraïques. Le chapeau qu’il eût pu
+quitter était bien approprié maintenant.</p>
+
+<p>Benjamin se releva dans son lit, avec violence.</p>
+
+<p>— Voilà maman, Esther ! s’écria-t-il en anglais, maman
+qui a rapporté ma veste. Mais à quoi cela sert-il maintenant !</p>
+
+<p>Sa tête retomba et une expression d’angoisse crispa
+son visage si plein de beauté et de résignation.</p>
+
+<p>— Esther, dit-il, n’aimerais-tu pas aller à la campagne
+aujourd’hui ? Vois comme le soleil brille !</p>
+
+<p>Il brillait, en effet, avec une chaleur trompeuse baignant
+d’or toute la verte campagne qui s’étendait alentour,
+et aveuglant les yeux du petit mourant. Les oiseaux
+chantaient devant les fenêtres.</p>
+
+<p>— Esther, dit-il avec un air d’envie, penses-tu qu’il
+y aura bientôt encore un enterrement ?</p>
+
+<p>La directrice éclata en sanglots et s’en alla.</p>
+
+<p>— Benjamin, s’écria le père avec frénésie, pensant que
+la fin était proche, dis le Shemang !</p>
+
+<p>Le gamin le regarda fixement, d’un regard plus clair.</p>
+
+<p>— Dis le Shemang, répéta Mosès d’une voix de commandement.</p>
+
+<p>Le mot Shemang, le ton d’autorité, réveillèrent la
+conscience du mourant.</p>
+
+<p>— Oui, père, j’allais le faire, murmura-t-il d’un air
+soumis.</p>
+
+<p>Ils récitèrent ensemble la dernière profession de foi
+de l’Israélite mourant. Elle était en hébreu. « Entends,
+ô Israël : le Seigneur notre Dieu, le Seigneur est Un. »
+Tous deux ils comprenaient cela.</p>
+
+<p>Benjamin vécut encore quelques minutes et s’endormit
+dans une douce torpeur sans souffrances.</p>
+
+<p>— Il est mort, dit le docteur.</p>
+
+<p>— Béni soit le Seul Juge, dit Mosès. Il déchira sa
+veste et ferma les yeux éteints. Puis il se dirigea vers
+la toilette, tourna la glace contre le mur, ouvrit la fenêtre
+et vida la cruche d’eau sur l’herbe ensoleillée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c19">XIX<br>
+<span class="xsmall" lang="en" xml:lang="en">« FOR AULD LANG SYNE, MY DEAR »</span></h2>
+
+
+<p>Les lettrés disent que la pâque était une fête du Printemps
+bien avant qu’on l’associât avec la sortie d’Egypte.
+Mais il n’y a guère de nature à fêter dans le Ghetto et
+les raisons historiques de la fête dépassent toutes les
+autres. La fête de Pâque demeure la plus pittoresque
+des « trois fêtes », amenant la métamorphose complète
+des rites culinaires et l’interdiction absolue du levain,
+qui est considéré comme tabou. Quelque audacieux archéologue
+au trentième siècle fera peut-être remonter
+l’origine de la fête aux grands nettoyages du printemps,
+l’orgie annuelle des ménagères anglaises, car c’est alors
+en effet que le Ghetto se lave, se nettoie, se peint, se
+pare, et purifie ses poëlons et ses casseroles par le
+baptême du feu. C’est alors aussi, que l’aubergiste prend
+un drap blanc et le suspend à sa porte pour annoncer
+qu’il vend du « kosher rum » avec l’autorisation du
+Grand Rabbin. Le pâtissier remplace ses « <span lang="en" xml:lang="en">stuffed monkeys</span> »,
+ses bolas, ses choux à la confiture et ses brioches
+au fromage, par des « palavas » sans levain, des meringues
+et des gâteaux aux amandes. Les temps sont loin
+où la diététique de Pâque était limitée aux fruits, à la
+viande et aux légumes ; chaque année le cercle s’élargit
+et il ne serait pas étonnant de voir un jour le pain, lui-même,
+devenir pascal. C’est alors aussi que le marchand
+pieux, dont la petite boutique est souillée de levain
+cède son commerce à quelque chrétien complaisant pour
+le lui racheter, les fêtes de Pâques terminées. Alors l’holocauste
+est fait des miettes de pain du peuple et la formule
+de salutation nationale se transforme en « comment
+supportez-vous le motsos ? » la moitié de la race
+devenant facétieuse, et l’autre cérémonieuse, devant les
+gâteaux de Pâque.</p>
+
+<p>C’était la veille au soir de l’ouverture de la Pâque
+qu’Esther Ansell sortit acheter pour un shilling de
+poisson dans <span lang="en" xml:lang="en">Petticoat Lane</span>, écartant volontairement de
+son esprit les souvenirs encore vibrants de cette scène
+déchirante. Sans doute est-ce un des avantages de la
+misère de ne pas laisser de temps pour le deuil. Le
+labeur quotidien est le népenthès du pauvre.</p>
+
+<p>Esther et son père furent les deux seuls membres de
+la famille sur lesquels la mort de Benjamin produisit
+une impression profonde. Il avait quitté la maison depuis
+si longtemps qu’il n’était plus qu’une ombre dans
+le souvenir des autres. Mosès supportait sa peine avec
+résignation, épanchant chaque jour ses émotions dans
+le kaddish et à sa tristesse personnelle se joignait le
+regret de la perte causée aux commentaires de la littérature
+hébraïque par le départ prématuré de son fils
+en Paradis. La douleur d’Esther était plus amère et plus
+angoissante car tous les enfants étaient délicats, et
+c’était la première fois que la mort en enlevait un. L’incompréhensible
+tragédie de la mort de Benjamin avait
+ébranlé l’enfant jusqu’au fond de son âme. Pauvre garçon !
+Que c’était affreux d’être étendu froid et blême
+sous les neiges de l’hiver. A quoi lui avaient servi les
+longues études qui devaient le préparer à écrire de
+grands romans ! Le nom d’Ansell allait maintenant
+s’éteindre dans l’obscurité sans gloire. Elle se demandait
+si <i>Notre Journal</i> n’allait pas crouler, et obscurément elle
+sentait que c’était fatal. Où étaient-ils tous les rêves
+de richesse qu’elle avait bâtis et dont la base était le
+génie de Benjamin ? Hélas ! l’émancipation des Ansell
+du joug de la pauvreté se trouvait remise à une date
+indéterminée. C’était d’elle, d’elle seule maintenant que
+la famille devait attendre la délivrance. — Eh bien,
+c’est elle qui reprendrait la tâche du fils défunt pour la
+remplir de son mieux et elle joignit ses petites mains
+en signe de détermination. — Mosès était ignorant de
+ses ambitions et de ses doutes. Le travail n’était abondant
+que pendant trois jours de la semaine et il ne se
+doutait pas de l’impossibilité dans laquelle il se trouvait
+de subvenir assez largement aux besoins de sa famille.
+Esther, elle-même, livrée aux soucis continuels
+de l’école et à ceux d’une quasi maternité, sentit se
+calmer assez rapidement les élancements les plus aigus
+de la douleur, bien que la coutume interdisant les réjouissances
+pendant l’année du deuil ne courût aucun
+risque d’être transgressée par la pauvre petite Esther
+qui n’allait ni aux bals d’enfants ni aux théâtres. Elle
+combinait ses achats de poisson en se frayant un chemin
+à travers une foule compacte, toute éclairée par de tels
+flots de lumière, rejetés par le gaz des boutiques, et des
+banderoles de flammes des petites charrettes, que le vent
+froid du jeune avril en parut réchauffé.</p>
+
+<p>Deux courants opposés de piétons lourdement chargés,
+essayaient d’occuper le même trottoir au même moment,
+et les lois de l’espace les tinrent bloqués jusqu’à ce
+qu’ils se fussent rendus à ses réalités impitoyables.
+Riches et pauvres se coudoyaient ; des dames vêtues de
+satin et de fourrures se trouvaient serrées contre de
+pauvres femmes à l’air exotique, la tête couverte de
+sales mouchoirs ; de rudes sportsmen anglais, au visage
+hâlé, luttaient avec bonne humeur contre leurs
+parents gras d’au-delà la mer du Nord ; et un flot de
+rustres chrétiens contemplait les marchands et les acheteurs
+juifs, avec amusement et mépris.</p>
+
+<p>Car c’était la nuit des nuits, celle où se faisaient les
+achats pour la fête ; et les grandes dames du <span lang="en" xml:lang="en">West End</span>
+abandonnant leurs filles qui jouaient du piano et avaient
+leur abonnement chez « Mudie », descendaient dans leur
+vieux quartier pour secouer un instant le vernis de
+raffinement et plonger leurs mains dégantées dans les
+tonneaux de concombres salés, marinés dans leur propre
+<i>russel</i> et pour enlever de leurs petites caisses bien serrées
+les olives grasses et juteuses. Mais que de tragicomédies
+derrière la joie passagère de ces figures sensuelles,
+riant et mâchant avec l’effronterie de petites
+écolières ! Ce soir elles ne devaient pas soupirer en silence
+en songeant aux splendeurs d’Egypte. Elles pouvaient
+rire et parler du temps d’Olov Hasholom : « Que
+la paix soit avec lui ! » avec leurs vieilles connaissances
+et desserrer un peu l’étau des conventions sociales, pendant
+qu’elles éblouissaient le ghetto par les splendeurs
+de leur mise en scène et le halo de ce <span lang="en" xml:lang="en">West End</span> d’où
+elles venaient. C’était une scène sans égale dans l’histoire
+du monde, cette fantasmagorie de larves et de papillons
+rassemblés en souvenir de jadis, dans leur cher
+foyer d’éclosion. Des contrastes si violents de richesse
+et de pauvreté, qu’on ne pourrait guère les trouver que
+dans les mines d’or romantiques ou dans les pays en
+formation où ils naissent tout naturellement dans une
+civilisation inculte, d’un peuple doué du sens inextinguible
+du pittoresque.</p>
+
+<p>— Hallo ! se peut-il que ce soit vous, Betsy ? demandait
+d’un air joyeux un vieillard minable aux cheveux
+blancs, à Mrs Arthur Montmorency. Vraiment, c’est
+bien vous ; je ne voulais pas en croire mes yeux ! Dieu !
+quelle belle femme vous êtes devenue ! Et c’est vous,
+la petite Betsy qui apportiez le café à votre père, dans
+un petit pot brun, quand nous nous trouvions tous les
+deux côte à côte dans le <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span> ? Il y a vendu des pantoufles
+pendant bientôt onze ans à côté de mon échoppe
+de coutellerie. Mon Dieu, mon Dieu, que le temps passe !</p>
+
+<p>Le visage pâle de Betsy Montmorency rougissait sous la
+lumière du gaz et s’enveloppant de ses zibelines, elle
+regardait involontairement autour d’elle, pour voir si
+aucune de ses amies de Kensington n’était en vue.</p>
+
+<p>Quelque autre Betsy Montmorency, se sentant l’âme
+un peu bohème pour la circonstance seulement, recevait
+avec effusion les congratulations de ses anciennes
+amies répétant les vieilles formules et les vieux dictons
+avec le sentiment étrange de voler des bonbons ; pendant
+que d’autres plus fines, plus dignes de leur nom,
+interpellaient une Betsy Jacob.</p>
+
+<p>— Vraiment ? Est-ce vous, Betsy ? Comment allez-vous ?
+comment allez-vous ? Comme je suis contente de vous
+voir. Ne voulez-vous pas me régaler d’une tasse de chocolat
+chez Bonn, pour montrer que vous n’avez pas oublié
+le vieux temps d’Olov Hasholom ?</p>
+
+<p>Et ayant ainsi laissé la responsabilité des convenances
+à la plus pauvre, la Montmorency se perdait dans les
+ressouvenirs de ces bons vieux temps, « que la paix soit
+avec eux ! » jusqu’à ce que la larve eût oublié la splendeur
+du papillon, dans une joyeuse évocation des anciennes
+misères. Mais bien peu de ces Montmorency, à
+quelque sorte qu’elles appartinssent, quittaient le ghetto
+sans avoir glissé de petites pièces d’or dans des mains
+hésitantes, au fond de mansardes obscures où végétaient
+de vieux amis et des parents pauvres.</p>
+
+<p>Là-haut, dans le ciel, des étoiles brillaient silencieuses,
+mais personne ne le regardait. Par terre, sous les pieds,
+s’étendait l’épais voile de boue noire que le <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span> ne
+soulevait jamais, mais personne ne le voyait. Il était
+impossible de songer à autre chose qu’aux humains,
+dans la confusion et le tourbillon, dans la sottise et la
+cohue, la foule et l’écrasement, dans la compression et
+les cris, le vacarme et la mêlée — dans une assemblée
+joyeuse, pauvre et bruyante, aussi excitée et si mouvante,
+si polyglotte, si querelleuse et aussi gaie que celle
+d’une foire aux vanités ! Mendiants, vendeurs, acheteurs,
+commères, charlatans, tous ajoutaient à la rumeur.</p>
+
+<p>— Voici des gâteaux ! tous yontovdik (pour les fêtes) !
+Yontovdik !…</p>
+
+<p>— Bretelles, les meilleures bretelles ; toutes…</p>
+
+<p>— Yontovdik, un shilling seulement…</p>
+
+<p>— C’est l’ordre du Rabbin, ma’am, tous les gigots de
+mouton doivent être <i>porged</i>, ou ma patente…</p>
+
+<p>— Concombres ! concombres !</p>
+
+<p>— Voici votre affaire !</p>
+
+<p>— Voici les plus beaux pantalons, messieurs, ils me
+coûtent, aussi vrai que je suis ici…</p>
+
+<p>— Sur la tête, vieux drôle…</p>
+
+<p>— Arbah Kanfus ! Arbah…</p>
+
+<p>— Mon pauvre vieux mari a subi une opération…</p>
+
+<p>— Hokey-pokey ! Yontovdik ! Hokey…</p>
+
+<p>— Mais garez-vous donc, voyons !</p>
+
+<p>— Sur ma vie et la vôtre, Betsy…</p>
+
+<p>— Dieu vous bénisse, <i>Mishter</i>, puissiez-vous vivre
+mille ans !</p>
+
+<p>— Mangez les meilleurs motsos ! Quatre pence seulement…</p>
+
+<p>— Les os se vendent en même temps, ma’am, je l’ai
+coupée aussi maigre que possible.</p>
+
+<p>— <i>Charoises !</i> (sucreries) <i>charoises ! Moroire</i> (herbes
+amères) <i>Chraine</i> (raifort) <i>Pesachdik !</i> (pour Pâque).</p>
+
+<p>— Venez prendre un verre de vieux Tom avec moi,
+mon garçon !</p>
+
+<p>— De belles plies ! voilà ! Allons ! où sont vos idées ?
+Aidez-moi…</p>
+
+<p>— Bob ! Yontovdik, Yontovdik ! un bob (shilling) seulement !</p>
+
+<p>— Chuck steak et une demi-livre de graisse !</p>
+
+<p>— Un soufflet sur les yeux si vous…</p>
+
+<p>— Dieu vous bénisse ! rappelez-moi au souvenir de
+Jacob.</p>
+
+<p>— <i>Shaink meer</i> (donnez-moi) un penny, missis lieben,
+missis <i>croin</i> (chère)…</p>
+
+<p>— Une mort subite pour vous, espèce de…</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! Sal (Salomon) que vous êtes changé !</p>
+
+<p>— Je vous donne ma parole, sir, que le poisson sera
+chez vous avant que vous n’y soyez !</p>
+
+<p>— Peint de la meilleure manière pour un tanneur.</p>
+
+<p>— Une éponge, Monsieur ?</p>
+
+<p>— Je vous couperai une tranche de ce melon pour…</p>
+
+<p>— Elle est morte, la pauvre ! que la paix soit avec elle !</p>
+
+<p>— Yontovdik ! trois bobs pour une bourse contenant…</p>
+
+<p>— Venez voir le véritable Indien vivant, tatoué, né
+dans l’Archipel Africain ! Montez !</p>
+
+<p>— Par ici l’entrée pour voir le nain qui parle, danse
+et chante !</p>
+
+<p>— Trois citrons pour un penny ! trois citrons…</p>
+
+<p>— Un <i>shtibbur</i> (penny) pour un pauvre aveugle !</p>
+
+<p>— Yontovdik ! Yontovdik ! Yontovdik ! Yontovdik !</p>
+
+<p>Et dans ce cri, commun à tant de marchands et de
+vendeurs, toute cette Babel disparaissait parfois, pendant
+un instant et puis émergeait à nouveau, dans sa
+multiplicité.</p>
+
+<p>Tous ceux qu’Esther connaissait étaient dans la foule ;
+et elle les rencontra tous tôt ou tard. Dans <span lang="en" xml:lang="en">Wentworth
+Street</span>, parmi les feuilles de choux pourris et la boue, les
+détritus, les restes de viande et les abattis de volaille, se
+tenait le triste Meckish, offrant ses éponges sales et sollicitant
+la charité par des grimaces renforcées de temps à
+autres de crises d’épilepsie répétées à des intervalles judicieusement
+établis. A quelques mètres de lui, sa femme
+vêtue d’une belle jaquette de peau de loutre, achetait du
+saumon avec l’air d’une dame de <span lang="en" xml:lang="en">Maida Vale</span>. Pressé dans
+un coin elle vit Shosshi Shmendrik, les pans de sa veste
+tout jaunis par les jaunes d’œufs qui se brisaient
+dans une de ses poches. Il lui demanda d’un air furieux
+si elle n’avait pas aperçu le petit garçon qu’il avait retenu
+pour lui porter ses morues et ses volailles, et il
+expliqua que sa femme était retenue dans sa boutique
+et l’avait chargé des soins du ménage. Il est à supposer
+que si Mrs Shmendrik, ex-veuve Finkelstein, reçut jamais
+ses comestibles, elle put découvrir que son bon
+époux avait acheté du poisson artificiellement gonflé
+d’air et des volailles rembourrées de papier gris. Le bon
+Sam Abrahams, le choriste dont l’attitude bienveillante
+ensoleillait les endroits qu’il traversait, arrêta Esther et
+lui donna un penny. Plus loin elle rencontra sa maîtresse
+d’école Miss Miriam Hyams, et la salua, car Esther
+n’était pas de ceux qui appelaient leurs supérieurs,
+« institutrices » ou « maîtres », d’après le sexe, par
+raillerie, jusqu’à ce que les victimes souhaitassent posséder
+le pouvoir d’Elisée sur les ours. Ensuite elle fut
+surprise de rencontrer le frère de sa maîtresse qui pilotait
+la gentille Bessie Sugarman à travers le gros de la
+cohue. Ecrasés entre deux brouettes elle aperçut Mrs Belcovitch
+et Fanny, qui faisaient ensemble leurs achats,
+accompagnés de Pesach Weingott, tous trois chargés
+d’une quantité de paquets.</p>
+
+<p>— Esther, si vous rencontriez Becky dans la foule,
+dites-lui où je suis, dit Mrs Belcovitch. Elle est avec un
+de ses amoureux. Je suis si faible que je puis à peine
+me traîner et Becky devrait bien rapporter les choux.
+Elle a de bonnes jambes et non pas une grosse et une
+maigre.</p>
+
+<p>Autour des marchands de poissons, la foule des acheteurs
+était compacte. Ce commerce était monopolisé par
+les Juifs anglais, de grands garçons, blonds, vigoureux
+et sains, aux bras bronzés, que tous approchaient avec
+crainte, excepté les plus braves des Juives étrangères.
+Leur tarif et leur politesse variaient selon l’apparence
+des acheteurs. Esther qui avait l’œil et l’oreille de l’observateur,
+s’amusait parfois à les regarder. Ce soir une
+comédie exceptionnelle l’attendait. Une dame bien mise
+se présenta devant la boutique de « l’Oncle Abe », où
+une demi-douzaine de poissons variés se trouvaient
+étalés.</p>
+
+<p>— Bonsoir, Madame, la soirée est fraîche, mais belle
+n’est-ce pas ? Vous désirez ce lot-là ? Et bien, parce que
+vous êtes une ancienne cliente et que le poisson est bon
+marché aujourd’hui, je puis vous le laisser pour un
+souverain. Dix-huit ?… Eh bien, c’est dur, mais… tenez
+mon garçon, prenez le poisson de Madame. Bonsoir.</p>
+
+<p>— Combien ceci ? demanda une femme proprement
+vêtue en indiquant un lot exactement pareil.</p>
+
+<p>— Je ne puis le laisser à moins de neuf bobs. Le
+poisson est cher aujourd’hui. Vous ne trouverez rien de
+meilleur marché dans tout le <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span> ; par Dieu, vous
+n’en mourrez pas ! Cinq shillings ? Sur ma vie et sur celle
+de mes enfants je vous jure qu’il me coûte plus que cela.
+Aussi vrai que je suis ici, je l’ai payé… allons, donnez-moi
+sept shillings six pence et il est à vous. Vous ne
+pouvez pas dépenser plus de cinq shillings ? Eh bien
+ouvrez votre tablier, vieille gale. Je me rattraperai sur
+les riches. Sur votre vie et la mienne, vous avez fait un
+metsiah !</p>
+
+<p>Puis arriva la vieille Mrs Shmendrik, la mère de
+Shosshi, la tête enveloppée d’un beau châle de Paisley,
+en guise de chapeau. Les femmes du <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span> qui sortaient
+sans chapeaux se mettaient au même rang que les
+hommes du <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span> qui ne portaient pas de faux-cols.</p>
+
+<p>Une des raisons de la terreur qu’inspiraient les poissonniers
+anglais provenait de ce qu’ils exigeaient de
+leurs clients qu’ils parlassent anglais, remplissant ainsi
+dans la communauté une importante fonction éducative.
+Ils permettaient un certain pourcentage de jargon, prenant
+eux-mêmes certaines licences, mais ils affectaient
+de ne pas comprendre le yiddish pur.</p>
+
+<p>— Abraham, combien pour ce lot-ci ? dit la vieille
+Mrs Shmendrik en désignant un troisième lot de poisson
+semblable aux deux autres, et en tâtant tous les
+poissons.</p>
+
+<p>— Bas les pattes, fit Abraham brusquement. Ecoutez,
+je connais vos farces, à vous Polonais. Je vais vous
+dire le plus bas prix et je ne supporterai pas que vous
+marchandiez d’un farthing. Je vais perdre avec vous
+mais au moins vous ne m’ennuierez pas. Huit bobs !
+voilà !</p>
+
+<p>[[ — Avroomkely (cher petit Abraham) voici lebbenpence !]]</p>
+
+<p>— Onze pence ! Par Dieu ! s’écria l’oncle Abe en
+s’arrachant les cheveux, je le savais ! Et saisissant par
+la queue une grosse plie, il la fit tournoyer et en frappa
+Mrs Shmendrik en pleine figure, criant : Voilà pour
+vous vieille sorcière ! allez-vous-en ou je vous tue !</p>
+
+<p>— Chien que tu es ! hurla Mrs Shmendrik usant des
+plus copieuses ressources de son idiome maternel. Une
+année de malheur pour toi ! Puisses-tu être brûlé vif !
+ton père était un Gonof et tu es un Gonof et toute ta
+famille sont des Gonovim ! Puissent les dix plaies de
+Pharaon…</p>
+
+<p>Il y avait peu de malice au fond de tout ceci, rien
+de plus que la simple exubérance d’imagination d’une
+race dont la poésie primitive consistait à répéter deux
+fois les mêmes choses.</p>
+
+<p>L’oncle Abraham ramassa la plie d’un geste menaçant,
+en criant :</p>
+
+<p>— Je veux tomber mort sur le champ, si vous n’êtes
+pas partie dans une seconde, je ne réponds pas des
+conséquences ! Allons, décampez !</p>
+
+<p>— Voyons, voyons, Avroomkely, reprit Mrs Shmendrik
+retombant brusquement de l’injure à la politesse.
+Allons, dites quatorze pence. Ecoutez, mon fils ! quatorze
+<i>stibburs</i> c’est un tas de <i>gelt</i>.</p>
+
+<p>— Etes-vous partie ? cria Abraham avec une rage terrible.
+Mon prix maintenant est dix bobs.</p>
+
+<p>— Avroomkely, <i>noo zoog</i>, (allons dites) quatorze pence
+et demi ! je suis une pauvre femme. Voilà quinze pence !</p>
+
+<p>Abraham la prit par les épaules et la jeta contre le
+mur où elle prononça des malédictions pittoresques.
+Esther sentit que ce n’était pas le moment choisi pour
+elle d’acquérir pour un shilling de poisson. Elle se
+fraya un chemin vers une autre boutique.</p>
+
+<p>Il y avait là un vieux homme au teint hâlé auquel
+Esther avait souvent acheté des soldes au temps où la
+fortune souriait aux Ansells. A sa grande joie, il la reconnut.
+Elle aperçut une pile de rougets sur l’étal improvisé
+et son imagination galopant elle se vit déjà qui
+les faisait frire. Puis une secousse violente comme celle
+d’une douche glacée la fit trembler et son cœur cessa
+de battre ; au moment de prendre sa bourse dans sa
+poche elle n’y trouva plus qu’un dé à coudre, un crayon
+et un mouchoir de coton. Quelques minutes s’écoulèrent
+avant qu’elle pût se figurer que les quatre shillings,
+sept pence et demi dont dépendaient tant de choses
+étaient perdus ! Les épiceries et les gâteaux sans levain
+avaient été offerts par les œuvres de charité, le vin de
+raisins se préparait depuis plusieurs jours, mais le poisson
+et la viande et tous les petits accessoires d’une table
+de Pâque bien ordonnée… étaient la proie des <span lang="en" xml:lang="en">pickpockets</span>.
+Une désolation envahit l’âme de l’enfant, plus
+terrible encore que celle qu’elle avait ressentie le jour
+où elle renversa la soupe ; les rougets qu’elle pouvait
+toucher du doigt semblaient s’être éloignés et devenus
+inaccessibles, un instant après ils s’évanouissaient avec
+tout le reste derrière un flot de larmes brûlantes et elle
+marchait comme dans un rêve, jetée d’un côté à l’autre
+par le double courant de la foule. Rien, depuis la mort
+de Benjamin, ne lui avait donné à ce point le sentiment
+de la misère et de la fragilité de l’existence. Que
+dirait son père, dont la conviction que la Providence
+avait veillé à ses Pâques, serait si amèrement déçue à la
+onzième heure ! Pauvre Mosès ! Il avait été si fier de
+gagner de quoi fêter un bon Yomtov, plus que jamais
+convaincu qu’avec un petit capital il eût pu créer une
+grande affaire. Et maintenant elle allait s’en retourner
+gâter le Yomtov de tous, et voir les tristes figures des
+<i>petits</i> autour de la table vide pour le Seder. C’était
+affreux, et l’enfant pleurait pitoyablement, passant inaperçue
+dans la foule, sans pouvoir se faire entendre de
+cette Babel.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c20">XX<br>
+<span class="xsmall">LE SINGE MORT</span></h2>
+
+
+<p>Une vieille <i>maaseh</i> que sa grand’mère lui avait racontée
+lui revint à l’esprit : dans une ville de Russie,
+habitait un vieux Juif, qui gagnait à peine de quoi
+vivre, et la moitié de ce qu’il gagnait servait à corrompre
+les fonctionnaires afin de pouvoir subsister. Persécuté
+et maltraité il avait pourtant confiance en Dieu
+et louait son nom. La Pâque approchait, l’hiver était
+rigoureux, le Juif allait mourir de faim et sa femme
+n’avait fait aucun préparatif pour la fête. Dans l’amertume
+de son âme elle se mit à rire de la foi de son mari
+et se moqua de lui, mais il lui dit : « Prends patience,
+ma femme ! notre table du Seder sera dressée comme aux
+jours d’antan, comme aux anciennes années », mais la
+fête approchait de plus en plus et il n’y avait rien dans
+la maison et la femme insultait son mari en lui disant :
+« Tu crois peut-être qu’Elie le prophète viendra te voir,
+ou que le Messie naîtra ? » mais il répondit : « Elie le
+prophète est toujours sur terre, n’étant jamais mort ; qui
+sait s’il ne jettera pas un regard sur moi. » Sur quoi sa
+femme se mit à rire bruyamment. Les jours passèrent
+jusqu’à ce que quelques heures seulement les séparaient
+de la Pâque, et le garde-manger était toujours vide de
+provisions et le vieux Juif plein de foi. Il survint alors
+que le gouverneur de la ville, un homme dur et cruel,
+était assis à compter des piles d’or pour préparer la solde
+de ses officiers, à ses côtés se tenait son petit singe favori ;
+au fur et à mesure qu’il ramassait l’argent, son singe
+l’imitait à sa façon, faisant de petits paquets au grand
+amusement du gouverneur. Quand celui-ci ne pouvait
+ramasser aisément une pièce, il mouillait son index en
+le portant à la bouche, sur quoi le singe faisait chaque
+fois la même chose, seulement croyant que son maître
+mangeait l’or, il avalait la pièce toutes les fois qu’il portait
+le doigt à ses lèvres. De sorte qu’il tomba soudainement
+malade et mourut. Un des hommes du gouverneur
+dit alors : « Voyez, cet animal est mort, qu’en ferons-nous ? »
+Le gouverneur très ennuyé de ce que ses
+comptes n’étaient pas justes lui répondit d’un ton
+bourru : « Ne me dérangez pas ! jetez-le dans la maison
+du vieux Juif au bas de la rue. » L’homme prit le cadavre
+et le jeta avec un fracas de tonnerre dans le couloir
+de la maison du Juif et s’enfuit au plus vite. La
+bonne femme sortit épouvantée et vit la charogne couchée
+sur un baquet de fer qui se trouvait dans le corridor.
+Elle comprit que ce devait être l’acte d’un chrétien
+et elle ramassa la charogne pour l’enfouir quand, tout à
+coup, une pluie de pièces d’or tomba de l’estomac ouvert
+par le rebord tranchant du baquet. Elle appela son mari.
+« Viens vite ! Regarde ce qu’Elie le prophète nous a envoyé. »
+Et elle s’en fut sans tarder au marché acheter du
+vin, du pain sans levain, des herbes amères et toutes les
+choses nécessaires à la table de Seder et un morceau de
+poisson pour le cuire bien vite avant l’heure de la fête.
+Le vieux couple fut heureux et fit au singe de belles funérailles ;
+il chanta joyeusement le Passage de la mer
+Rouge et remplit le gobelet d’Elie jusqu’au bord, jusqu’à
+ce que le vin se répandît sur la nappe blanche.</p>
+
+<p>Esther renifla d’un air sceptique en pensant à cet heureux
+dénouement. Aucun miracle de cette espèce ne se
+produisait pour elle, ni pour les siens, il ne se trouvait
+personne pour jeter un singe mort dans l’escalier de la
+mansarde, pas même le « singe fourré » des confiseries
+contemporaines. Puis, son étrange petit cerveau oublia
+son chagrin et se perdit en conjectures sur ce qu’elle
+éprouverait si ses quatre shillings six pence et demi lui
+revenaient. Jamais encore, elle n’avait mis en doute le
+pouvoir de la Providence dont les desseins paraissent
+pourtant si indifférents aux joies et aux douleurs humaines.
+Pouvait-elle croire que son père avait raison de
+se fier à une providence spéciale, qui soi-disant veillait
+sur lui ? L’état d’esprit de son frère Salomon la gagna
+et elle le crut. Ces réflexions avaient arrêté ses sanglots,
+elle sécha ses larmes, redevenue sceptique, et levant les
+yeux, elle aperçut Malka dont la tête de bohémienne se
+penchait sur elle, dégageant une odeur de menthe.</p>
+
+<p>— Pourquoi pleures-tu, Esther ? demanda-t-elle gentiment.
+Je ne savais pas que tu crachais l’eau par les
+yeux.</p>
+
+<p>— J’ai perdu ma bourse, sanglota Esther émue à
+la vue d’une figure amie.</p>
+
+<p>— Ah ! Schlemihl que tu es ! Tu es comme ton père.
+Combien d’argent y avait-il ?</p>
+
+<p>— Quatre shillings sept pence et demi ! pleura Esther.</p>
+
+<p>— Tu, tu, tu, tu, fit Malka avec horreur. Tu es la
+ruine de ton père ! Puis, se tournant vers le poissonnier
+avec lequel elle venait de conclure son marché, elle
+compta trente-cinq shillings dans sa main. Voilà, Esther,
+dit-elle, tu vas me porter mon poisson et je te donnerai
+un shilling.</p>
+
+<p>Un petit garçon pauvre qui attendait l’occasion, regarda
+méchamment Esther qui soulevait péniblement la
+pesante corbeille et suivait son amie dont le cœur se
+gonflait du contentement de soi. Heureusement le
+Square Zacharie était proche et Esther reçut bien vite
+son shilling avec le sentiment qu’il y avait une Providence.
+Le poisson fut déposé chez Milly dont la maison
+était brillamment illuminée et parut à la pauvre Esther
+un magnifique palais de lumière et de beauté. La maison
+de Malka, située de l’autre côté du square, était
+sombre et triste. Les deux familles étant en paix, la maison
+de Milly était le quartier général du clan et de la
+brosse à habits. Tout le monde était à la maison pour
+Yomtov. Le mari de Malka, Michael, et le mari de Milly,
+Ephraïm, étaient assis autour de la table, fumant de gros
+cigares et jouant aux cartes avec Sam Levine et David
+Brandon, qui s’était laissé séduire et faisait le quatrième.
+Les deux jeunes maris étaient revenus de la campagne le
+jour même ; car on ne peut se procurer du pain sans levain
+dans les hôtels de voyageurs. David, en dépit d’une
+mauvaise traversée, était arrivé d’Allemagne une heure
+plus tôt qu’il ne l’espérait et ne sachant quoi faire de
+lui, était allé voir les drôleries de la foire de Pâque jusqu’à
+ce que Sam, l’ayant rencontré, l’amenât au Square
+Zacharie. Il était trop tard pour aller voir Hannah ce
+soir et pour se faire présenter à ses parents, d’autant
+plus qu’il s’était annoncé par dépêche pour le lendemain.
+Il n’avait aucune chance de trouver Hannah au
+Club, c’était une soirée trop occupée pour les anges de
+la fête, et ce serait un mauvais jour pour entretenir de ses
+projets amoureux une famille en proie aux questions
+plus pressantes des préparatifs culinaires. Mais malgré
+cela David ne pouvait consentir à vivre un jour de plus
+sans voir la lumière de ses yeux.</p>
+
+<p>Léah, intérieurement occupée à projeter des orgies de
+théâtre et de bals aidait Milly à la cuisine. Les deux
+jeunes femmes étaient couvertes de farine, d’huile et de
+graisse, car elles avaient passé toute la journée à vider
+des volailles, à étuver des prunes et des pommes, à éventrer
+des poissons, à fondre du lard, à renouveler la
+vaisselle, à faire les mille et une choses qu’exigeait le
+souvenir de la déconfiture de Pharaon dans la Mer
+Rouge.</p>
+
+<p>Ezéchiel dormait en haut dans son berceau.</p>
+
+<p>— Mère, dit Michael caressant pensivement ses favoris
+et examinant ses cartes, voici M. Brandon, un ami de
+Sam. Ne vous levez pas, Brandon, nous ne faisons pas
+de cérémonies ici. Montrez la vôtre — ah, le neuf d’atout !</p>
+
+<p>— Heureux hommes ! dit Malka avec la légèreté des
+jours de fête, alors que je me dépêche de finir mon souper
+pour aller acheter le poisson, et que Milly et Léah
+suent à la cuisine, vous pouvez vous asseoir et jouer aux
+cartes.</p>
+
+<p>— Oui, répondit Sam, levant les yeux, et il ajouta en
+hébreu : « Béni sois-tu, Seigneur, qui ne m’as pas fait
+femme. »</p>
+
+<p>— Allons, allons, dit David, mettant la main sur la
+bouche de Sam en badinant. Plus d’hébreu, rappelez-vous
+ce qui arriva la fois dernière. Cela contient peut-être
+une signification mystérieuse et vous vous trouverez
+engagé dans quelque chose avant que vous ne sachiez
+où vous êtes.</p>
+
+<p>— Vous n’allez pas m’empêcher de parler la langue de
+mes pères, murmura Sam ; et il se mit à siffler un joyeux
+air d’opéra dès que la main fut retirée.</p>
+
+<p>— Milly ! Léah ! appela Malka, venez voir mon poisson !
+C’est un metsiah, voyez, ils sont encore vivants !</p>
+
+<p>— Qu’ils sont beaux, mère ! dit Léah, les manches retroussées,
+laissant voir ses bras blancs finement modelés,
+qui faisaient un singulier contraste avec les mains
+rouges et gercées.</p>
+
+<p>— Oh mère, ils sont vivants ! dit Milly se penchant
+sur l’épaule de sa sœur. Toutes deux savaient par de
+cruelles expériences que leur mère se considérait comme
+la meilleure acheteuse qui fût en fait de poisson.</p>
+
+<p>— Et combien croyez-vous que je l’ai payé ? continua
+Malka d’un air triomphant.</p>
+
+<p>— Deux livres dix, dit Milly.</p>
+
+<p>Les yeux de Malka brillaient, et elle secoua la tête.</p>
+
+<p>— Deux livres quinze, dit Leah feignant de deviner.</p>
+
+<p>Malka secouait toujours la tête.</p>
+
+<p>— Allons Michael, combien pensez-vous que j’ai donné
+pour tout le lot ?</p>
+
+<p>— Des diamants, fit Michael.</p>
+
+<p>— Ne soyez pas ridicule, Michael, dit Malka sévèrement,
+venez voir un instant.</p>
+
+<p>— Eh, oh ! dit Michael, en levant les yeux au-dessus
+de ses cartes, ne m’ennuyez pas, mère, je joue !</p>
+
+<p>— Michael, tonna Malka, voulez-vous bien regarder le
+poisson ? Combien croyez-vous que j’ai payé ce lot magnifique !
+Voyez, ils sont encore vivants !</p>
+
+<p>— Hum, ha ! dit Michael, machinalement sortant son
+tire-bouchon de sa poche et l’y remettant. Trois guinées ?</p>
+
+<p>— Trois guinées ! fit Malka en riant, heureusement
+que je ne vous laisse pas faire mon marché !</p>
+
+<p>— Oui ! ce serait un bon client pour les poissonniers !
+dit Sam Levine, en plaisantant.</p>
+
+<p>— Ephraïm, pour combien pensez-vous que je l’ai eu
+mon poisson ? bon marché, vous savez ?</p>
+
+<p>— Je ne saurais le dire, mère, répliqua d’un air obéissant
+le Polonais aux yeux luisants, trois livres, peut-être,
+si vous l’avez acheté à bon marché.</p>
+
+<p>Samuel et David, dûment interpellés, réduisirent respectivement
+la somme à deux livres cinq, et deux livres.
+Puis, ayant attiré l’attention de tous, elle s’écria :</p>
+
+<p>— Trente shillings ! Elle ne put résister à l’envie de
+réduire la somme de cinq shillings. Tous poussèrent un
+long soupir de soulagement.</p>
+
+<p>— Tu, tu ! firent-ils en chœur, quelle metsiah !</p>
+
+<p>— Sam, dit Ephraïm aussitôt après, vous avez joué
+l’as.</p>
+
+<p>Milly et Léah retournèrent à la cuisine.</p>
+
+<p>Ce retour trop brusque aux occupations ordinaires de
+la vie fit croire à Malka que l’admiration n’avait été que
+superficielle. Elle se retourna avec un peu d’humeur et
+vit Esther qui se tenait timidement derrière elle. Le
+sang lui monta aux joues, en pensant que l’enfant
+avait entendu son mensonge.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu attends là ? lui dit-elle avec dureté.
+Tiens, voilà une pastille de menthe.</p>
+
+<p>— Je croyais que vous auriez pu m’employer encore
+pour autre chose, dit Esther en rougissant mais en acceptant
+la pastille pour Ikey, et je… je…</p>
+
+<p>— Eh bien, parle clair, je ne te mordrai pas.</p>
+
+<p>Malka continua de parler Yiddish, bien que l’enfant
+lui répondît en anglais.</p>
+
+<p>— Je… je… rien, dit Esther en s’éloignant.</p>
+
+<p>— Allons regarde-moi, mon enfant, dit Malka en posant
+la main sur la tête de la petite fille qui la détournait
+volontairement. Ne sois pas si obstinée ; ta mère
+était comme cela ; elle aurait voulu me tordre le cou
+quand je lui disais que ton père n’était pas l’homme
+qu’il lui fallait et puis elle boudait pendant toute une
+semaine. Dieu merci, aucun des miens n’est comme
+elle. Je ne pourrais pas vivre vingt-quatre heures avec
+d’aussi mauvais caractères. Son caractère du reste la
+mena au tombeau ; bien que si ton père n’avait pas
+ramené sa mère de Pologne, ma pauvre cousine eût
+peut-être pu me porter mon poisson ce soir. — Pauvre
+Gittel — que la paix soit avec lui ! Alors, viens, dis-moi
+ce qui te peine sinon ta pauvre mère t’en voudra.</p>
+
+<p>Esther tournant la tête murmura : Je croyais que
+vous eussiez peut-être consenti à me prêter les trois
+shillings sept pence et demi.</p>
+
+<p>— Te les prêter ! dit Malka, mais comment pourras-tu
+jamais me les rendre ?</p>
+
+<p>— Oh mais très bien, affirma Esther avec conviction,
+j’ai des tas d’argent à la banque.</p>
+
+<p>— Quoi ! à la banque ? fit Malka.</p>
+
+<p>— Oui, j’ai gagné cinq livres à l’école, et je vous paierai
+de cet argent-là.</p>
+
+<p>— Ton père ne m’a jamais dit ça ! dit Malka. Il l’a
+tenu caché, ah, c’est un vrai Schnorrer !</p>
+
+<p>— Mon père ne vous a pas revue depuis, répliqua Esther
+avec chaleur. Si vous étiez venue quand il faisait
+« Shevah » pour Benjamin, que la paix soit avec lui ! — vous
+l’auriez su.</p>
+
+<p>Malka devint rouge comme braise. Mosès avait envoyé
+Salomon pour informer sa parente de son affliction,
+mais à ce moment, où le plus lointain ami croit de
+son devoir d’aller, muni d’œufs durs, d’une livre de
+sucre, ou d’une once de thé, rendre visite aux deuillants,
+condamnés à rester assis sur le parquet pendant toute
+une semaine, aucun membre de la « famille » ne s’était
+dérangé. Mosès ne s’en fâcha point, mais sa mère insista
+sur ce qu’un tel manque d’égards de la part du
+Square Zacharie, ne se serait jamais produit s’il avait
+épousé une autre femme ; et Esther, en cette occurrence,
+approuva pour une fois des sentiments de sa grand’mère,
+sinon leur expression hibernienne.</p>
+
+<p>Mais le fait pour l’enfant d’oser reprocher son attitude
+à l’aînée de la famille fut jugé intolérable par Malka,
+doublement intolérable parce qu’elle n’avait aucune excuse
+à lui donner.</p>
+
+<p>— Espèce d’impudente ! cria-t-elle avec fureur, oublies-tu
+à qui tu parles ?</p>
+
+<p>— Non, répliqua Esther, vous êtes la cousine de mon
+père, et c’est pour cela que vous eussiez dû venir le
+voir.</p>
+
+<p>— Je ne suis pas la cousine de ton père, Dieu merci !
+s’écria Malka. J’étais la cousine de ta mère. — Que le
+Seigneur aie pitié d’elle ! Je ne m’étonne pas que vous
+l’ayez mise au tombeau, vous tous réunis. Je ne suis
+parente d’aucun de vous, grâce à Dieu ! et à partir de ce
+jour, je me lave les mains de vous, tas d’ingrats ! Que
+votre père vous envoie tous dans la rue vendre des allumettes
+s’il veut, je ne ferai plus rien pour vous.</p>
+
+<p>— Ingrats ! dit Esther avec rage, mais qu’avez-vous
+jamais fait pour nous ? Quand ma pauvre mère vivait,
+vous lui faisiez récurer vos parquets et frotter vos carreaux
+comme si elle était une Irlandaise.</p>
+
+<p>— Impudente ! cria Malka, tremblante de rage. Ce que
+j’ai fait pour vous ? quoi, quoi, j’ai… j’ai… éhontée !
+coquine ! voilà ce que le Judaïsme est devenu en Angleterre !
+Ce sont là des manières et la religion qu’on
+vous enseigne à l’école, hein ? Ce que j’ai fait ? Impudente !
+En ce moment même tu tiens un de mes shillings
+dans la main !</p>
+
+<p>— Prenez-le ! dit Esther avec rage, jetant la pièce sur
+le parquet, où elle roula gaiement pendant une terrible
+minute en silence. Les joueurs de carte tous auréolés
+de fumée levèrent enfin la tête.</p>
+
+<p>— Eh ? Eh ? qu’y a-t-il ma petite fille ? dit Michael
+doucement.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qui vous met en colère ?</p>
+
+<p>Pour toute réponse elle éclata en sanglots. Dans
+l’amertume de cet instant Esther détestait le monde
+entier.</p>
+
+<p>— Ne pleurez pas ainsi, allons, allons ! lui dit David
+Brandon d’un air compatissant.</p>
+
+<p>Esther, dont les sanglots soulevaient convulsivement
+les épaules mit la main sur le loquet.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’elle a, mère, demanda Michael.</p>
+
+<p>— Elle est meshuggah, dit Malka (folle à lier). Elle
+était pâle et parlait comme pour se justifier. C’est une
+schlemihl et elle a perdu sa bourse dans le <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span>. Je
+l’ai trouvée en larmes et lui ai permis de porter mon
+poisson. Je lui ai donné un shilling et une pastille de
+menthe et vous voyez comme elle se tourne contre moi ;
+vous le voyez !</p>
+
+<p>— Pauvre petite ! dit David spontanément. Viens,
+viens !</p>
+
+<p>Esther refusait de bouger.</p>
+
+<p>— Viens toi, reprit-il gentiment. Regarde, je vais te
+remplacer l’argent que tu as perdu. Prends la poule, je
+viens de la gagner, je n’en serai donc pas privé.</p>
+
+<p>Esther sanglotait de plus en plus, mais ne bougeait
+pas.</p>
+
+<p>David se leva, vida le tas d’argent dans sa main, alla
+auprès d’Esther et le mit dans sa poche. Michael ajouta
+une demi-couronne et les deux autres hommes firent de
+même. Puis David ouvrit la porte et la fit doucement
+sortir en disant :</p>
+
+<p>— Tiens, cours, ma chère petite, et fais plus attention
+aux <span lang="en" xml:lang="en">pickpockets</span>.</p>
+
+<p>Pendant un moment Malka avait pris l’attitude de dignité
+froide et sévère d’une statue de terre cuite un peu
+salie ; mais avant que la porte ne se soit refermée sur
+l’enfant elle se précipita et l’attrapa par le col de sa
+robe.</p>
+
+<p>— Rends-moi l’argent ! cria-t-elle.</p>
+
+<p>Hypnotisée par cette figure basanée et courroucée, Esther
+n’opposa pas de résistance, pendant que Malka vida
+sa poche, avec moins de dextérité cependant que le premier
+opérateur. Malka compte les pièces :</p>
+
+<p>— Dix-sept shillings et six pence, conclut-elle d’un air
+furieux. Comment oses-tu accepter tout cet argent
+d’étrangers, de vrais étrangers. Mes enfants voudraient-ils
+m’offenser en présence de mes parents ? et jetant
+avec violence l’argent sur le plateau, elle prit une pièce
+d’or et la mit dans la main de l’enfant ébahie.</p>
+
+<p>— Voilà ! s’écria-t-elle, tiens-la serrée, c’est un souverain
+et si je te reprends jamais à accepter de l’argent
+de quelqu’un de cette maison, sauf la cousine de ta
+mère, je me laverai les mains de toi pour toujours. Va
+maintenant, va-t’en, je ne peux pas te donner plus de
+sorte qu’il est inutile d’attendre. Bonsoir et dis à ton
+père que je lui souhaite un bon Yomtov, et que j’espère
+qu’il ne perdra plus d’enfants !</p>
+
+<p>Elle mit l’enfant à la porte dans le square en claquant
+la porte derrière elle, et Esther s’en alla faire son marché
+à moitié éblouie, avec un vague sentiment de joie et de
+remords vis-à-vis de son père et de la Providence.</p>
+
+<p>Malka se baissa, ramassa la brosse à habits sous le
+dressoir et s’en fut silencieusement, traversant obliquement
+le Square.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de consternation ; la foudre était
+tombée et la félicité pascale de deux maisonnées tremblait
+dans la balance. Michael murmura nerveusement
+et sortit à la suite de sa femme.</p>
+
+<p>— C’est un grand imbécile, dit Ephraïm. Moi, je lui
+ferais payer ses accès de colère.</p>
+
+<p>La partie de cartes se termina dans l’embarras général.
+David Brandon prit congé et s’en alla au hasard par
+les rues rêvant aux étoiles, l’âme satisfaite de la bonne
+action commise qui n’avait échoué que superficiellement.
+Ses pas le conduisirent vers la maison d’Hannah.
+Toutes les fenêtres étaient éclairées et son cœur se mit
+à battre en songeant à la chère et radieuse belle qui
+était derrière ce seuil, qu’il n’avait pas encore franchi. Il
+se représentait la flamme amoureuse de ses yeux, car
+elle pensait sûrement à lui pendant qu’il rêvait d’elle. Il
+regarda sa montre, il était neuf heures moins vingt.
+Après tout serait-ce si déplacé d’aller la voir ? Il s’en
+alla deux fois, et la troisième, défiant les convenances,
+il frappa à la porte, son cœur frappant presque aussi
+fort dans sa poitrine.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c21">XXI<br>
+<span class="xsmall">L’OMBRE DE LA RELIGION</span></h2>
+
+
+<p>La petite servante qui ouvrit la porte parut fort soulagée
+en l’apercevant, car il eût pu se faire que ce fût
+la maîtresse rentrant du <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span> chargée d’une quantité
+de vivres et d’une provision de mauvaise humeur. Elle
+l’introduisit dans le bureau et quelques minutes plus
+tard Hannah accourut vêtue d’un grand tablier et dégageant
+une odeur de cuisine.</p>
+
+<p>— Comment osez-vous venir ce soir ! demanda-t-elle,
+mais la phrase mourut sur ses lèvres.</p>
+
+<p>— Que vos joues sont chaudes ! dit-il et la caressant
+amoureusement de ses doigts, je vois que ma petite
+fille est contente de me revoir.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas ça, c’est le feu. Je fais frire du poisson
+pour Yomtov, dit-elle en riant gaiement. Vous
+n’aviez pas le droit de venir ce soir et de me surprendre
+comme je suis, toute couverte de graisse et décoiffée,
+ajouta-t-elle, en faisant la moue. Je ne suis pas habillée
+pour recevoir des visites.</p>
+
+<p>— C’est moi que vous appelez une visite ! protesta-t-il.
+Selon votre apparence on dirait que vous êtes toujours
+habillée, vous êtes ravissante.</p>
+
+<p>Puis la conversation devint moins intelligible et le
+premier symptôme du retour à la raison se manifesta
+par la question suivante :</p>
+
+<p>— Quelle traversée avez-vous eue ?</p>
+
+<p>— La mer était mauvaise, mais je la supporte bien.</p>
+
+<p>— Et les parents de ce pauvre garçon ?</p>
+
+<p>— Je vous ai écrit à leur sujet.</p>
+
+<p>— Oui, mais quelques mots seulement.</p>
+
+<p>— Oh, ne parlons pas de cela maintenant, chère,
+c’est trop pénible. Venez, que je baise vos yeux pour en
+effacer ce petit regard triste ! là, encore un autre, celui-là
+était pour l’œil droit, voilà pour le gauche. Mais
+où donc est votre mère ?</p>
+
+<p>— Oh, ne faites pas l’innocent ! Comme si vous ne
+l’aviez pas vue sortir de la maison !</p>
+
+<p>— Parole d’honneur, non ! dit-il en souriant. Pourquoi
+devrais-je savoir. Ne suis-je pas accepté comme gendre,
+dans cette maison, timide petite sotte ! Quelle bonne
+idée vous avez eue d’en toucher un mot ! Venez, que je
+vous embrasse pour cela ! Oh ! si, il le faut, vous le méritez,
+et quoique cela puisse me coûter vous serez récompensée.
+Voilà ! Et maintenant où est le vieux ? Je
+dois recevoir sa bénédiction, je le sais, et je voudrais
+que cela soit fait !</p>
+
+<p>— Elle vaut la peine d’être reçue, je vous assure ; il
+faut en parler plus respectueusement, dit Hannah avec
+conviction.</p>
+
+<p>— Vous êtes la meilleure bénédiction qu’il puisse
+me donner et elle vaut… mais je n’essayerai pas de
+l’estimer.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas de votre ressort, hein ?</p>
+
+<p>— Je ne sais pas ; je me suis beaucoup occupé de
+pierreries ; mais où est le rabbin ?</p>
+
+<p>— Là-haut dans les chambres à coucher, il rassemble
+le Chomutz. Il ne veut se fier à personne. Il se glisse
+sous tous les lits, cherchant avec une chandelle les
+miettes égarées, il examine toutes les armoires et toutes
+les poches de mes robes. Heureusement ce n’est pas là
+que je garde vos lettres. J’espère qu’il ne mettra pas
+le feu à la maison comme il l’a fait un jour. Et puis
+une année — oh, que c’était drôle ! — après qu’il eut
+fouillé dans tous les coins et recoins de la maison, imaginez
+son horreur, au milieu de la fête de Pâque, il
+découvrit une miette de pain audacieusement plantée,
+devinez où ? dans son livre de prière ! Mais, lui dit-elle
+en poussant un petit cri, vous, méchant garçon, j’oubliais !
+Elle le prit par les épaules et examina son veston,
+n’avez-vous pas quelques miettes sur vous ? Cette
+chambre est déjà Pesachdik.</p>
+
+<p>Il semblait douter.</p>
+
+<p>Elle le mena à la porte.</p>
+
+<p>— Sortez, dit-elle, et secouez-vous bien sur le seuil,
+sinon il nous faudra recommencer le nettoyage de la
+pièce.</p>
+
+<p>— Non ! dit-il en protestant, je pourrais perdre ceci.</p>
+
+<p>— Quoi ?</p>
+
+<p>— La bague.</p>
+
+<p>Elle poussa un petit cri de surprise.</p>
+
+<p>— Oh, vous l’avez apportée ?</p>
+
+<p>— Oui, je l’ai achetée en voyage. Je commence à
+croire que la raison pour laquelle vous m’avez tout de
+suite envoyé me promener sur le Continent était de bien
+vous assurer que votre bague de fiancée fût « <span lang="en" xml:lang="en">made in
+Germany</span> ». Elle a eu une bien mauvaise traversée, votre
+bague. Je crois que l’avantage qu’il y a à acheter des
+bagues en Allemagne, est d’être bien certain de n’avoir
+pas de diamants parisiens. Ils sont si profondément
+patriotes, les Allemands. C’était là votre idée, n’est-ce
+pas, Hannah ?</p>
+
+<p>— Oh, montrez-la-moi ! Ne parlez pas tant, dit-elle en
+riant.</p>
+
+<p>— Non, dit-il pour la taquiner ; je ne veux plus d’accidents !
+Je vais attendre pour être sûr que vos parents
+m’aient serré dans leurs bras. Les lois rabbiniques sont
+pleines d’écueils ; je pourrais vous toucher le doigt de
+telle ou telle manière et nous serions mariés, et puis si
+vos parents allaient dire non…</p>
+
+<p>— Nous devrions en prendre notre parti, dit-elle en
+plaisantant.</p>
+
+<p>— Tout cela est bel et bon, continua-t-il en badinant,
+mais ce serait une belle déconfiture.</p>
+
+<p>— Oh ciel, dit-elle, cela en sera une, le poisson sera
+réduit en cendres. Elle fit une pirouette et s’en fut à
+la cuisine suivie de son amoureux. Là, insensible à
+l’étonnement que témoignait la servante, David Brandon
+se remplit les yeux de la gracieuse incarnation de
+l’esprit domestique juif, type des vestales d’Israël, gardiennes
+du foyer. C’était une cuisine bien ordonnée,
+les dressoirs couverts d’ustensiles reluisants et la sombre
+lueur rouge du feu, sur lequel les morceaux de poissons
+se doraient et bouillaient dans leur bain d’huile,
+remplissaient la pièce d’une sensation de paix profonde
+et de doux confort. L’imagination de David transporta
+la cuisine dans son home futur, et il fut tout ébloui à
+l’idée d’habiter un tel paradis, seul avec Hannah. Il
+avait beaucoup roulé, pas toujours innocemment, mais
+au fond de son âme, il avait gardé le goût de la vie
+régulière. Son passé lui apparaissait vide et sans joie.
+Il sentait des larmes lui monter aux yeux à la vue de
+cette jeune femme au cœur sincère qui s’était donnée
+à lui. Il n’était pas modeste ; mais en ce moment, il se
+demandait s’il était digne de mériter cette confiance, et
+c’est avec révérence qu’il lui caressait les cheveux. Un
+moment après, la friture fut achevée et le contenu du
+poëlon fut proprement ajouté au plat. Alors la voix de
+Reb Shemuel appelant Hannah se fit entendre dans l’escalier
+de la cuisine et les amoureux demeurèrent sur
+terre. Le rabbin avait récolté une minuscule moisson
+de miettes dans un papier gris et désirait qu’Hannah
+la serrât précieusement jusqu’au matin, où pour être
+deux fois sûr, une expédition finale, à la recherche du
+levain, serait encore faite. Hannah prit le petit paquet
+et, en échange, présenta son fiancé.</p>
+
+<p>Reb Shemuel ne l’attendait pas avant le lendemain
+matin, mais il lui souhaita la bienvenue aussi cordialement
+qu’Hannah eût pu le souhaiter.</p>
+
+<p>— Le Très-Haut vous bénisse ! dit-il dans son beau
+langage étranger. Puissiez-vous être pour mon Hannah
+un aussi bon mari qu’elle sera pour vous une bonne
+épouse !</p>
+
+<p>— Fiez-vous à moi, Reb Shemuel, dit David en lui
+serrant chaleureusement la main.</p>
+
+<p>— Hannah dit que vous êtes un pécheur en Israël,
+dit le rabbin en souriant, malgré que sa voix trahît
+l’inquiétude, mais j’espère que vous tiendrez une maison
+kosher ?</p>
+
+<p>— Soyez sans crainte, sir, dit David, nous devrons
+le faire, ne fût-ce que pour le plaisir de vous avoir parfois
+à dîner chez nous.</p>
+
+<p>Le vieillard lui frappa gentiment sur l’épaule.</p>
+
+<p>— Ah, vous deviendrez bien vite un bon juif, lui
+dit-il, mon Hannah vous l’apprendra, Dieu la bénisse !
+La voix de Reb Shemuel était un peu émue. Il se pencha
+et embrassa le front d’Hannah : J’étais moi-même
+un peu « link » avant d’épouser Simcha, conclut-il
+d’un air encourageant.</p>
+
+<p>— Non, non, pas vous, disait le sourire de David, en
+répondant au regard malicieux du rabbin, je gage que
+vous n’avez jamais sauté un Mitzvah, même quand vous
+étiez garçon.</p>
+
+<p>— Oh si ! je l’ai fait, répondit le rabbin, le regard
+malicieux se transformant en un bon sourire. Quand
+j’étais célibataire, je n’avais pas observé le précepte du
+mariage, voyez-vous ?</p>
+
+<p>— Est-ce que le mariage est un Mitzvah ? demanda
+David amusé.</p>
+
+<p>— Certainement, dans notre religion tout ce qu’un
+homme doit faire est un Mitzvah, même quand cela lui
+est agréable.</p>
+
+<p>— Oh, alors, j’ai sûrement commis quelques bonnes
+actions, fit David en riant, car je me suis toujours diverti.
+Vraiment ce n’est pas une mauvaise religion après
+tout.</p>
+
+<p>— Une mauvaise religion ! répéta Reb Shemuel gaiement,
+attendez de l’avoir goûtée. Il est clair que vous
+n’avez jamais eu un bon enseignement. Vos parents
+sont-ils encore en vie ?</p>
+
+<p>— Non, tous deux sont morts quand j’étais enfant !
+dit David devenant grave.</p>
+
+<p>— Je le pensais, dit Reb Shemuel. Heureusement ceux
+d’Hannah vécurent. Il sourit à l’humour de cette phrase
+et Hannah lui prit la main et la serra tendrement. Ah,
+ce sera très bien, reprit le rabbin avec un accent d’optimisme
+très caractéristique. Dieu est bon, vous avez un
+cœur de bon Juif au fond de vous-même, David mon
+fils. Hannah, apporte le vin yomtovdik, nous allons
+boire un verre pour Mazzoltov, j’espère que ta mère
+rentrera à temps pour se joindre à nous.</p>
+
+<p>Hannah courut à la cuisine, se sentant plus heureuse
+qu’elle ne l’avait jamais été de sa vie. Elle pleura un
+peu, rit un peu, et s’attarda un moment pour reprendre
+une contenance et permettre aux deux hommes de faire
+connaissance.</p>
+
+<p>— Comment se porte l’ex-mari de votre Hannah ?
+demanda le rabbin en clignant de l’œil, car tout s’accordait
+à le rendre heureux comme un roi. Je crois comprendre
+que c’est un de vos amis.</p>
+
+<p>— Nous avons été à l’école ensemble, c’est tout ;
+mais je viens par hasard de passer une heure avec lui.
+Il va très bien, répondit David en souriant. Il est sur
+le point de se remarier.</p>
+
+<p>— Son premier amour, sans doute ? dit le Rabbin.</p>
+
+<p>— Oui ; on y revient toujours, dit David gaiement.</p>
+
+<p>— C’est vrai, c’est vrai ! dit le rabbin, je suis heureux
+qu’il n’y ait pas eu d’ennuis !</p>
+
+<p>— D’ennuis ? comment eût-il pu y en avoir ? Léah
+savait que ce n’était qu’une plaisanterie. Tout est bien
+qui finit bien et nous pourrons peut-être nous marier
+tous deux le même jour et risquer de nouvelles erreurs.
+Ha ha ! ha !</p>
+
+<p>— Alors, votre désir est de vous marier vite ?</p>
+
+<p>— Oui, il y a de trop longues fiançailles parmi nous,
+souvent elles se rompent.</p>
+
+<p>— Alors, je suppose que vous en avez les moyens ?</p>
+
+<p>— Oh oui, je puis vous montrer mon…</p>
+
+<p>Le vieillard l’arrêta de la main.</p>
+
+<p>— Je ne désire rien voir. Ma fille doit mener une vie
+agréable, c’est tout ce que je demande. Quel est votre
+métier ?</p>
+
+<p>— J’ai gagné un peu d’argent au Cap et je compte
+entrer dans les affaires.</p>
+
+<p>— Quelles affaires ?</p>
+
+<p>— Je ne suis pas encore décidé.</p>
+
+<p>— Vous n’ouvrirez pas le jour du Sabbat ? demanda
+le rabbin avec anxiété.</p>
+
+<p>David hésita une seconde. Dans certaines affaires le
+samedi est le meilleur jour, mais cependant il sentait
+qu’il n’était pas assez radical pour rompre délibérément
+avec le Sabbat, et depuis qu’il entrevoyait son établissement,
+sa religion était devenue plus réelle. En
+plus il devait sacrifier quelque chose à Hannah.</p>
+
+<p>— Soyez sans crainte, sir.</p>
+
+<p>Reb Shemuel lui serra la main sans parler mais avec
+reconnaissance.</p>
+
+<p>— Il ne faut pas me croire une âme perdue, continua
+David après un moment d’émotion, vous ne vous
+souvenez pas de moi, mais j’ai reçu de vous des tas de
+bénédictions et de <span lang="en" xml:lang="en">halfpence</span> quand j’étais gamin. Je
+crois même que ce sont ces derniers que je préférais à
+cette époque.</p>
+
+<p>Il sourit pour dissimuler son émotion.</p>
+
+<p>Reb Shemuel était rayonnant.</p>
+
+<p>— Vraiment ? demanda-t-il. Je ne me souviens pas de
+vous, mais j’ai béni tant de petits enfants. Naturellement,
+vous viendrez au Seder demain soir, et vous
+goûterez la cuisine d’Hannah. Vous faites partie de la
+famille maintenant.</p>
+
+<p>— Je serai enchanté d’avoir l’honneur de partager le
+Seder avec vous, répondit David se sentant de plus en
+plus attiré vers le vieillard.</p>
+
+<p>— A quelle Shool irez-vous pour Pâque ? Je puis
+vous avoir une place dans la mienne si vous n’avez
+encore rien arrangé.</p>
+
+<p>— Je vous remercie, mais j’ai promis à M. Birnbaûm
+d’aller à la petite synagogue dont il est le président.
+Il paraît qu’ils manquent de Cohenim, et je
+suppose qu’ils veulent me faire bénir la congrégation.</p>
+
+<p>— Quoi, s’écria Reb Shemuel, vous êtes un Cohen ?</p>
+
+<p>— Certainement. Au Transvaal on m’a prié de donner
+la bénédiction lors de la dernière Expiation. Vous
+voyez que je suis loin d’être un pécheur en Israël.</p>
+
+<p>Il rit, mais son rire cessa brusquement. Reb Shemuel
+avait pâli. Ses mains tremblaient.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il ? vous êtes malade s’écria David.</p>
+
+<p>Le vieillard secoua la tête. Puis il se frappa le front
+avec le poing : <span lang="de" xml:lang="de">Ach Gott !</span> dit-il, pourquoi n’y ai-je pas
+songé plus tôt ? mais grâce à Dieu je l’apprends à
+temps.</p>
+
+<p>— Vous apprenez quoi ? dit David craignant que le
+vieillard ne déraisonnât.</p>
+
+<p>— Ma fille ne peut pas vous épouser, dit Reb Shemuel
+d’une voix saccadée et tremblante.</p>
+
+<p>— Eh ? quoi ? demanda David consterné.</p>
+
+<p>— C’est impossible.</p>
+
+<p>— De quoi parlez-vous, Reb Shemuel !</p>
+
+<p>— Vous êtes un Cohen et Hannah ne peut pas épouser
+un Cohen.</p>
+
+<p>— Ne peut pas épouser un Cohen ? Mais je croyais
+qu’ils appartenaient à l’aristocratie israélite ?</p>
+
+<p>— C’est pourquoi un Cohen ne peut pas épouser une
+femme divorcée.</p>
+
+<p>Le tremblement nerveux du vieillard gagna le jeune
+homme. Son cœur battit comme mû par une machine
+puissante. Sans y rien comprendre, l’aventure antérieure
+d’Hannah lui faisait entrevoir de graves complications.</p>
+
+<p>— Entendez-vous que je ne puis pas épouser Hannah ?
+demanda-t-il presque à mi-voix.</p>
+
+<p>— La loi est telle, une femme qui a reçu le Gett ne
+peut pas épouser un Cohen.</p>
+
+<p>— Mais vous n’appelez pas Hannah une femme divorcée ?
+cria-t-il d’une voix rauque.</p>
+
+<p>— Et pourquoi non ? Le <i lang="en" xml:lang="en">House of Judgement</i> n’a-t-il
+pas autorisé le divorce ?</p>
+
+<p>— Grand Dieu ! s’écria David, alors Sam a ruiné notre
+vie ! Il s’arrêta un instant pétrifié, puis il essaya de
+tourner la difficulté. Un moment plus tard, il éclata :</p>
+
+<p>— C’est encore une de vos sacrées lois rabbiniques ;
+ceci n’est pas du Judaïsme, du vrai Judaïsme. Dieu n’a
+jamais fait de loi semblable.</p>
+
+<p>— Chut ! dit Reb Shemuel avec sévérité. C’est la sainte
+Torah. Ce n’est pas seulement la doctrine rabbinique
+dont vous parlez comme un Epicurien. C’est dans le
+Lévitique XXI, 7 : « Ils ne prendront point une femme
+répudiée par son mari, car ils sont sacrés à leur Dieu ;
+c’est pourquoi tu le regarderas comme païen, car il
+offre le pain de ton Dieu ; il te sera saint, car je suis
+saint, moi qui vous sanctifie ».</p>
+
+<p>Pendant un instant David fut accablé par la citation,
+la Bible était encore un livre sacré pour lui. Puis
+il s’écria, indigné :</p>
+
+<p>— Mais Dieu n’applique pas cela à des cas comme
+celui-ci !</p>
+
+<p>— Nous devons obéir à la loi de Dieu, dit Reb Shemuel.</p>
+
+<p>— Alors c’est la loi du diable ! s’écria David, perdant
+son sang-froid.</p>
+
+<p>La physionomie du rabbin devint sombre comme la
+nuit. Il y eut un moment de silence et d’épouvante.</p>
+
+<p>— Voilà, Père, dit Hannah, apportant le vin et quelques
+verres qu’elle avait soigneusement époussetés. Elle
+s’arrêta, poussa un cri et put à peine tenir le plateau
+dans ses mains : Qu’y a-t-il ? Qu’est-il arrivé ? demanda-t-elle
+avec anxiété.</p>
+
+<p>— Emportez le vin, nous ne boirons à la santé de personne
+ce soir, s’écria David brutalement.</p>
+
+<p>— Grand Dieu ! dit Hannah, les roses de la joie se
+fanant sur ses joues. Elle déposa le plateau sur la table
+et courut se blottir dans les bras de son père. Qu’y
+a-t-il ? qu’est-ce, père ? cria-t-elle, vous ne vous êtes pas
+disputés, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Le vieillard demeurait silencieux. La jeune fille les
+suppliait tous deux du regard.</p>
+
+<p>— Non, c’est bien pire que ça, dit David d’une voix
+froide et cassante. Vous rappelez-vous votre mariage pour
+rire avec Sam ?</p>
+
+<p>— Oui ! Juste ciel ! je devine. Il y avait quand même
+quelque chose à redire au Gett.</p>
+
+<p>Son angoisse à l’idée de le perdre était si visible qu’il
+s’adoucit un peu.</p>
+
+<p>— Non, non pas ça, dit-il plus doucement, mais cette
+sainte religion vous classe parmi les femmes divorcées,
+et vous ne pouvez pas m’épouser parce que je suis un
+Cohen.</p>
+
+<p>— Je ne peux pas vous épouser parce que vous êtes
+un Cohen ? reprit Hannah terrifiée à son tour.</p>
+
+<p>— Nous devons obéir à la Torah, répéta Reb Shemuel
+d’un ton grave et solennel. C’est votre ami Levine qui
+s’est trompé et non pas la Torah.</p>
+
+<p>— La Torah ne peut pas traiter aussi cruellement une
+simple plaisanterie, protesta David, et les innocents surtout.</p>
+
+<p>— Il ne faut pas railler les choses saintes, dit le vieillard
+d’une voix sévère qui tremblait pourtant de compassion
+et de pitié. Sur sa tête est le péché, sur sa tête
+est la responsabilité.</p>
+
+<p>— Père ! s’écria Hannah d’une voix désolée, ne peut-on
+rien faire ?</p>
+
+<p>Le vieillard secoua tristement la tête.</p>
+
+<p>La pauvre petite figure était blême et exprimait une
+douleur trop profonde pour les larmes. Le choc était
+trop brusque, trop terrible. Elle s’effondra, désespérée,
+sur une chaise.</p>
+
+<p>— Quelque chose doit être fait, quelque chose sera
+fait ! tonna David. J’en appellerai au grand rabbin.</p>
+
+<p>— Et que peut-il faire ? Peut-il enfreindre la Torah ?
+demanda Reb Shemuel avec pitié.</p>
+
+<p>— Je ne lui demanderai pas de le faire, mais s’il a un
+grain de bon sens il verra que notre cas est une exception,
+et ne peut encourir les rigueurs de la Loi.</p>
+
+<p>— La Loi ne connaît pas d’exceptions, dit Reb Shemuel
+doucement, citant le texte hébreu : la Loi de Dieu
+est parfaite et éclaire les yeux. Soyez patients, dans votre
+tribulation, mes chers enfants, c’est la volonté de Dieu.
+Le Seigneur donne et le Seigneur reprend. Bénissez le
+nom du Seigneur.</p>
+
+<p>— Pas moi, dit David durement, mais voyez Hannah !
+Elle s’est évanouie.</p>
+
+<p>— Non, je suis très bien, dit Hannah tristement ouvrant
+ses yeux clos. Ne soyez pas si décisif, père, consultez
+une fois encore vos livres. Peut-être y a-t-il une
+exception en pareil cas.</p>
+
+<p>Le rabbin secoua la tête d’un air incrédule.</p>
+
+<p>— N’espérez pas cela, dit-il, croyez-moi, mon Hannah,
+s’il y avait une lueur d’espoir je ne la cacherais pas.
+Soyez une bonne fille, ma chérie, et supportez votre
+épreuve comme une vraie femme juive. Ayez foi en Dieu,
+mon enfant. Il fait toutes les choses pour notre plus
+grand bien. Allons, levez-vous. Dites à David que vous
+serez toujours son amie, et que votre père l’aimera
+comme s’il était son fils.</p>
+
+<p>Il alla vers elle et la caressa tendrement. Il sentit un
+spasme violent lui traverser la poitrine.</p>
+
+<p>— Je ne puis pas, père, s’écria-t-elle suffoquée. Je ne
+puis pas. Ne me le demandez pas.</p>
+
+<p>David s’appuyait contre la table jonchée de manuscrits,
+pétrifié. Les sévères figures de marbre des vieux
+Rabbins du Continent, accrochés au mur, semblaient
+froncer les sourcils en le regardant et il leur rendait
+leur grimace. Son cœur débordait d’amertume, de mépris
+et de révolte. Quel tas de fripons et de bigots ils
+avaient dû être ! Reb Shemuel se pencha et prit la tête
+de sa fille dans ses mains tremblantes. Ses yeux étaient
+clos, sa poitrine se soulevait douloureusement en de
+silencieux sanglots.</p>
+
+<p>— L’aimiez-vous tant que cela, Hannah ? murmura le
+vieillard.</p>
+
+<p>Les sanglots répondirent, devenant plus forts.</p>
+
+<p>— Mais vous aimez plus encore votre religion, mon
+enfant ? murmura-t-il avec angoisse. Elle vous consolera.</p>
+
+<p>Ses sanglots ne le rassurèrent pas, et par contagion
+ils le gagnèrent.</p>
+
+<p>— Oh Dieu ! Dieu ! gémit-il, quel péché ai-je commis
+pour que Tu punisses ainsi mon enfant !</p>
+
+<p>— Ne blâmez pas le Seigneur, s’écria David n’y tenant
+plus, c’est votre bigoterie à vous-même. N’est-ce
+pas assez que votre fille ne vous demande pas d’épouser
+un chrétien ! Soyez heureux de cela, mon brave
+homme, et renoncez à toutes vos antiques superstitions,
+nous vivons au dix-neuvième siècle.</p>
+
+<p>— Et quoi ? dit Reb Shemuel éclatant à son tour. La
+Torah est éternelle. Remerciez Dieu pour votre jeunesse,
+votre santé et votre vigueur, et ne Le blasphémez pas
+parce que vous ne pouvez réaliser tous les désirs de votre
+cœur et l’inclination de vos yeux.</p>
+
+<p>— Le désir de mon cœur ! répliqua David. Vous imaginez-vous
+que je ne pense qu’à ma propre souffrance !
+Voyez votre fille et songez à ce que vous lui faites, avant
+qu’il soit trop tard.</p>
+
+<p>— Est-il en mon pouvoir de faire ou d’empêcher ?
+demanda le vieillard. C’est la Torah, en suis-je responsable ?</p>
+
+<p>— Oui, répondit David par simple esprit de révolte.</p>
+
+<p>Puis, cherchant à se justifier, son visage éclairé par
+une inspiration soudaine :</p>
+
+<p>— Qui le saura jamais ? Le Maggid est mort. Le vieil
+Hyams est parti en Amérique, m’a dit Hannah. Il y a
+mille chances contre une pour que les parents de Léah
+aient jamais entendu parler de la Loi du Lévitique.
+S’ils en avaient entendu parler, il y a encore mille
+chances contre une qu’ils ne pensent pas à dire deux
+et deux font quatre. Il faut un Talmudiste comme vous
+pour songer à considérer Hannah comme une femme
+divorcée. S’ils le faisaient, il y a une troisième fois
+mille chances contre une pour qu’ils ne le disent à
+personne. Il n’est pas besoin que vous procédiez vous-même
+à la cérémonie. Qu’un autre ministre la marie.
+Le Grand-Rabbin lui-même, et pour plus de sécurité,
+je ne lui dirai pas que je suis un Cohen.</p>
+
+<p>Les mots coulaient à flots comme un torrent, accablant
+le Rabbin pendant une minute. Hannah poussa
+un cri de joie.</p>
+
+<p>— Oui, oui, père, ce sera très bien, après tout personne
+ne le sait. Oh Dieu merci, Dieu merci !</p>
+
+<p>Il y eut un moment de cruel silence. Alors la voix du
+vieillard se leva lente et triste.</p>
+
+<p>— Dieu merci ! répéta-t-il, comment osez-vous prononcer
+son nom, alors que vous proposez de Le profaner ?
+Me demandez-vous à moi, votre père, Reb Shemuel,
+de consentir à une telle profanation du Nom ?</p>
+
+<p>— Et pourquoi pas ? dit David en colère. De qui une
+fille doit-elle implorer la pitié, sinon de son père ?</p>
+
+<p>— Seigneur ayez pitié de moi ! murmura le vieux
+Rabbin, se couvrant le visage de ses mains.</p>
+
+<p>— Allons, allons ! dit David avec impatience, soyez
+raisonnable. Ce n’est en aucune manière indigne de
+vous. Hannah n’a jamais été réellement mariée, de sorte
+qu’elle ne peut pas être divorcée, nous vous demandons
+seulement d’obéir à l’esprit de la Torah plutôt
+qu’à la lettre.</p>
+
+<p>Le vieillard secoua la tête avec fermeté. Ses joues
+étaient pâles et humides, et son expression était sévère
+et solennelle.</p>
+
+<p>— Pensez donc, continua David avec passion, en quoi
+suis-je supérieur à un autre Juif — à vous par exemple — pour
+que je ne puisse pas épouser une femme divorcée ?</p>
+
+<p>— C’est la Loi, vous êtes un Cohen — un prêtre.</p>
+
+<p>— Un prêtre — Ha ! ha ! ha ! fit David en riant d’un
+rire amer, un prêtre au dix-neuvième siècle ! Alors que
+le Temple est détruit depuis mille ans !</p>
+
+<p>— Il sera rebâti, s’il plaît à Dieu ! dit Reb Shemuel.
+Nous devons nous tenir prêts à le faire.</p>
+
+<p>— Oh oui, je suis prêt, ha ! ha ! ha ! un prêtre ! béni
+par Dieu ! moi, un prêtre ! ha ! ha ! ha ! Savez-vous en
+quoi consiste ma sainteté ? A manger de la viande tripha,
+à aller à la Shool quelquefois tous les ans. Et je
+suis trop saint pour épouser votre fille ? Oh, c’est trop
+drôle !</p>
+
+<p>Il termina par un rire nerveux, se tapant sur les genoux
+en proie à une gaieté excessive. Son rire était effrayant,
+Reb Shemuel tremblait des pieds à la tête. Les
+joues d’Hannah étaient tirées et pâles. Elle paraissait
+accablée au-delà de ses forces. Un silence suivit, moins
+terrible que le rire de David.</p>
+
+<p>David éclata de nouveau :</p>
+
+<p>— Un Cohen, un saint Cohen à la mode du jour ! Savez-vous
+ce que les enfants disent des prêtres quand
+nous vous donnons la bénédiction, à vous gens ordinaires ?
+Ils disent, que si vous nous regardez une fois
+pendant cet exercice sacré vous deviendrez aveugle, et
+deux fois vous mourrez. Une jolie plaisanterie respectueuse,
+celle-là, hein ? Ha ! ha ! ha ! vous êtes aveugle
+déjà, Reb Shemuel. Attention de ne pas me regarder
+une seconde fois, ou je vous bénirai. Ha ! ha ! ha !</p>
+
+<p>Un autre silence terrible suivit. « Ah ! très bien, conclut
+David, son amertume se transformant en ironie, et le
+premier sacrifice que le prêtre est appelé à faire est celui
+de votre fille. Mais je ne veux pas, Reb Shemuel, écoutez
+mes paroles, je ne veux pas, jusqu’à ce qu’elle offre elle-même
+sa gorge au couteau. Si nous sommes séparés, elle
+et moi, c’est sur vous et sur vous seul que la faute doit
+retomber. C’est vous qui accomplirez le sacrifice. »</p>
+
+<p>— Ce que Dieu me demande de faire, je le ferai, dit
+le vieillard d’une voix brisée. Qu’est-ce en comparaison
+des souffrances que nos ancêtres ont souffert pour
+la gloire de Son Nom ?</p>
+
+<p>— Oui, mais il semble que vous souffrez par procuration,
+répondit David avec sauvagerie.</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! Croyez-vous que je ne souhaiterais pas
+mourir pour rendre Hannah heureuse ? balbutia le
+vieillard ; mais Dieu a mis le fardeau sur ses épaules et
+je ne puis que l’aider à le porter. Et maintenant, sir, je
+dois vous demander de vous retirer, vous ne faites
+qu’alarmer mon enfant.</p>
+
+<p>— Que dites-vous, Hannah ? Désirez-vous que je m’en
+aille ?</p>
+
+<p>— Oui, à quoi cela sert-il… à présent, soupira Hannah
+de ses lèvres pâles et tremblantes.</p>
+
+<p>— Mon enfant ! dit le vieillard avec pitié ; et il la
+pressa sur son cœur.</p>
+
+<p>— Très bien ! dit David d’une voix étrangement brusque
+et à peine reconnaissable. Je vois que vous êtes
+père et fille. Il prit son chapeau, et tourna le dos devant
+cette étreinte tragique.</p>
+
+<p>— David ! appela Hannah d’une voix mourante, en lui
+tendant les bras.</p>
+
+<p>Il ne se retourna pas.</p>
+
+<p>— David ! Sa voix était semblable à un cri.</p>
+
+<p>— … Vous n’allez pas me quitter ?</p>
+
+<p>Il la regarda d’un air triomphant.</p>
+
+<p>— Ah, vous me suivrez ! vous serez ma femme !</p>
+
+<p>— Non, non, pas maintenant, pas encore. Je ne peux
+pas vous répondre maintenant. Laissez-moi réfléchir.
+Adieu, très cher, adieu !</p>
+
+<p>Elle éclata en sanglots. David la prit dans ses bras et
+l’embrassa passionnément. Puis il sortit précipitamment.</p>
+
+<p>Hannah pleurait, son père lui tenant la main dans un
+silence plein de compassion.</p>
+
+<p>Elle sanglota : — Oh qu’elle est cruelle, votre religion !
+cruelle, cruelle !</p>
+
+<p>— Hannah ! Shemuel ! où êtes-vous ? appela tout à
+coup la voix joyeuse de Simcha, dans le corridor. Venez
+voir les belles volailles que j’ai achetées, vrais metsiahs.
+Elles valent le double. Quel beau Yomtov nous aurons !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c22">XXII<br>
+<span class="xsmall">LE SOIR DU SEDER</span></h2>
+
+
+<p>Pour une imagination d’enfant comme celle d’Esther,
+le soir du Seder était une heure enchantée. Les mets
+étranges et symboliques, les herbes amères, le mélange
+sucré des pommes et des amandes, les épices et le vin,
+l’os et l’agneau rôti, l’eau salée et les quatre coupes
+de vin de raisin, les grands gâteaux, sans levain, avec
+leurs croûtes marbrées, certains spécialement épais et
+sucrés, les mélodies et les vers hébraïques, si particuliers,
+avec leurs rimes et leurs assonances sonores,
+l’étrange cérémonial, avec ses détails frappants, comme
+celui pendant lequel, après avoir trempé le doigt dans
+le vin on le secoue par dessus l’épaule en signe de répudiation
+pour les dix plaies d’Egypte, cabalistiquement
+multipliées au nombre de deux cent cinquante, tout
+cela l’impressionnait profondément et faisait coïncider
+l’approche de chaque Pâque avec une foule de perspectives
+agréables et le sentiment du privilège d’être heureusement
+née une enfant juive. Elle associait pourtant
+vaguement la célébration de la fête avec l’histoire qu’elle
+évoquait et l’histoire future de sa race. La miraculeuse
+délivrance de ses ancêtres lui apparaissant dans les
+brumes de l’antiquité comme un conte de fée, réel sans
+doute, mais plus aisément imaginable pour cela. Et
+cependant, des liens indissolubles la rattachaient à sa
+race, qui anticipant sur le positivisme immortalise son
+histoire en en faisant une religion.</p>
+
+<p>Les motsos qu’Esther mangeait n’étaient guère délicats,
+ils étaient communs, appartenant à la qualité appelée
+seconde. Car le pain sans levain de la bienfaisance
+n’est pas nécessairement une nourriture délectable : mais
+peu de choses fondaient aussi délicieusement dans le
+palais qu’un morceau de motso trempé dans du vin très
+ordinaire. L’originalité de la nourriture rendait la vie
+moins journalière, plus pittoresque aux simples enfants
+du ghetto, dans l’existence desquels la continuelle
+alternance de jeûnes et de fêtes, l’abstinence des plaisirs
+et des réjouissances et la variété des mets, apportaient
+la diversité et le soulagement. Emprisonnés dans
+l’enceinte de quelques rues étroites, noires et sombres,
+boueuses et malodorantes, enfermés dans des maisons
+tristes, entourés de visions et d’échos déprimants, l’esprit
+de l’enfance puisait la gaieté et la couleur dans sa
+propre flamme intérieure, et l’alchimie de la jeunesse
+avait encore le pouvoir de transformer le plomb en or.
+Aucune petite princesse, dans les palais des contes de
+fée, ne pouvait prendre plus d’intérêt, et mieux goûter
+le plaisir de la vie qu’Esther Ansell, assise à la table du
+Seder, où son père, délivré de l’esclavage d’Egypte, se
+prélassait royalement sur deux chaises garnies de coussins
+comme le prescrit le Din. Le premier ministre d’un
+monarque, lui-même, n’aurait pu professer plus de
+mépris pour Pharaon que Mosès Ansell assis dans l’attitude
+symbolique du sybarite. Un chien vivant vaut
+mieux qu’un lion mort, a dit un grand maître en Israël.
+Combien mieux alors un lion vivant qu’un chien
+mort ? Pharaon, malgré toute sa pourpre, ses beaux vêtements
+et ses cités de trésors, gisait au fond de la Mer
+Rouge, frappé par les deux cent cinquante plaies, et même
+s’il avait pu, comme la tradition l’affirme, rester en vie
+et devenir roi de Ninive, en écoutant les avertissements
+de Jonas, prophète et explorateur à bord d’une baleine,
+alors même, il ne serait plus que poussière et cendres,
+de quoi permettre à d’autres pécheurs de s’en couvrir.
+Mais lui, Mosès Ansell, était le chef honoré de sa famille,
+et jouissait de l’avant-goût des plaisirs du juste au
+Paradis. Plus encore il donnait l’hospitalité aux pauvres
+et aux affamés. Les petites puces ont de plus petites
+puces, et Mosès Ansell n’était jamais tombé assez bas
+pour que le soir des soirs, alors que l’esclave s’assied au
+rang du maître, il n’eût pu inviter l’hôte pascal, généralement
+représenté par quelque <i lang="en" xml:lang="en">greener</i>, nouvellement
+arrivé, ou quelque brave vagabond rendu au Judaïsme
+pour la circonstance, et acceptant une place à la table,
+dans cet esprit de camaraderie, qui est un des traits de
+caractère les plus charmants du Juif pauvre. Le Seder
+n’était pas une cérémonie qu’il fallait célébrer avec une
+solennité trop rigoureuse ; et une gaieté bruyante régnait
+parmi les petits, surtout aux temps heureux où leur
+mère vivait et essayait de voler l’afikoman ou le motso
+destiné à clore le repas et ne consentait à le céder au père
+qu’après lui avoir fait promettre de lui donner ce qu’elle
+désirait. Hélas ! il est à craindre que les ambitions de
+Mrs Ansell ne visassent pas bien haut. La gaieté augmentait
+encore quand le fils cadet, c’était toujours le pauvre
+Benjamin aussi loin qu’Esther pouvait se souvenir, ouvrait
+le bal en demandant d’une voix charmante, avec
+un air de parfaite ignorance, pourquoi ce soir ne ressemblait
+à aucun autre soir, à cause des nombreuses et
+curieuses particularités de la nourriture et des manières
+(qu’il énumérait en détails) qui s’offraient à sa
+vue. Sur quoi Mosès, et la Bube, et le reste de l’assemblée,
+y compris l’interrogateur, répondaient invariablement
+sur une mélodie correspondante : « Nous fûmes
+esclaves en Egypte » et commençaient à raconter dans
+tous ses détails, s’interrompant au milieu pour se rafraîchir,
+l’histoire toujours nouvelle de la grande délivrance,
+accompagnée de nombreuses digressions concernant
+Haman et Daniel et les sages de Bona Berak,
+l’ensemble du rituel domestique le plus ancien qui
+existe, se terminant par une ballade allégorique comme
+celle de « La Maison que Jacques bâtit », qui raconte
+l’histoire d’un petit enfant qui fut mangé par un chat,
+qui fut mordu par un chien, qui fut battu par un
+bâton, qui fut brûlé par le feu, qui fut éteint par l’eau,
+qui fut bue par le bœuf, qui fut abattu par le sacrificateur,
+qui fut tué par l’ange de la mort, qui fut tué
+par le Seigneur. Béni soit-Il !</p>
+
+<p>Dans les intérieurs aisés ce hagadah se lisait dans
+des manuscrits ornés de riches enluminures — la seule
+forme de l’art pictural dans laquelle les Juifs aient excellé — mais
+les Ansell avaient de petits livres pauvrement
+imprimés, ornés d’étranges gravures involontairement
+comiques, préraphaélites en perspective, d’un
+dessin ridicule, représentant les miracles de la Rédemption,
+Moïse ensevelissant l’Egyptien et divers autres passages
+du texte. Dans l’une, un roi se trouvait en prière
+au temple devant une bombe faisant explosion, destinée
+à représenter la Shechinah, ou la gloire Divine. Dans
+une autre, Sarah, coiffée d’un chapeau rond, vêtue d’une
+jupe et d’une jaquette élégantes, se tenait debout derrière
+la porte de la tente, une grande villa isolée, au
+bord d’un lac sur lequel naviguaient des bateaux et
+des gondoles, pendant qu’Abraham recevait les trois
+messagers célestes, discrètement déguisés sous de
+lourdes ailes.</p>
+
+<p>Quelle joie quand approchait le moment de vider chacune
+des quatre coupes et quelle déception et quel badinage
+quand la coupe ne devait être que soulevée,
+quelles taquineries on faisait subir à Salomon qui, très
+gourmand, essayait de ne pas perdre une goutte du liquide
+pendant les manœuvres digitales, lorsque le vin
+doit être projeté de la coupe au récit de chacune des
+plaies. Quel moment solennel que celui pendant lequel
+on remplissait jusqu’au bord le plus grand des gobelets,
+pour la délectation du prophète Elie, ouvrant ensuite
+la porte toute grande pour son entrée. Ne pouvait-on
+pas entendre le bruissement de son esprit rôdant
+à travers la pièce ? Et qu’importe si le niveau du liquide
+ne baissait pas de la hauteur d’un grain d’orge ? Elie,
+bien qu’il n’éprouvât pas de difficulté à être présent simultanément
+dans toutes les parties du monde, eût eu
+quelque peine à accomplir le miracle plus grand encore,
+de vider tant de millions de gobelets. Les historiens attribuent
+la coutume d’ouvrir la porte à la nécessité de
+faire voir au peuple que le sang d’un enfant chrétien ne
+figure pas dans la cérémonie ; et, par hasard, la science
+a illuminé la superstition naïve d’une lueur tragique
+plus poétique encore. Dans le ghetto londonien les persécutions
+ont dégénéré en de rares manifestations telles
+qu’un cri poussé dans le trou de la serrure par les
+voyous des environs quand ils entendent les étranges
+mélodies psalmodiées par tant de poitrines joviales ;
+alors les chanteurs s’arrêtent un instant, troublés ; et
+l’un d’eux dit : « C’est sans doute quelque brute de
+Chrétien ; » puis ils reprennent le fil de la chanson.</p>
+
+<p>Puis, quand l’afikoman était mangé et la dernière
+coupe de vin vidée, et qu’il était l’heure de s’aller coucher,
+combien douce était la sensation de sainteté et
+de sécurité qui régnait encore ! Il n’était pas besoin de
+dire ses prières ce soir-là pour implorer l’ange gardien
+d’Israël, qui jamais ne sommeille ni ne dort, de veiller
+sur eux et d’éloigner les esprits malins. Les anges étaient
+près d’eux, Gabriel à leur droite, Raphaël à leur gauche
+et Michel derrière eux.</p>
+
+<p>Sur tout le ghetto la lumière des Pâques brillait, transformant
+les sombres réduits et illuminaient les vies
+obscures.</p>
+
+<p><span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby était assise à côté de Mrs Simons à la
+table de la fille mariée de cette bonne âme, la même qui
+avait nourri la petite Sarah. Les fréquents éloges d’Esther
+avaient procuré à la pauvre et chétive couturière ce
+grand privilège. Bobby était accroupi sur le paillasson
+du couloir prêt à recevoir Elie. Sur cette table figuraient
+deux morceaux de poisson frit envoyé à Mrs Simons
+par Esther Ansell. Ils représentaient la plus belle
+revanche de la vie d’Esther, et celle-ci était pleine de remords
+envers Malka en se rappelant que c’était à son
+or qu’elle devait ce moment d’orgueil. Elle décida de lui
+écrire de sa plus belle main une lettre d’excuse.</p>
+
+<p>Chez les Belcovitch la cérémonie était longue, car le
+maître de la maison voulait à tout prix traduire l’hébreu
+en jargon, mot à mot, mais personne ne le trouvait ennuyeux,
+surtout après le souper. Pesach était assis, la
+main dans la main de Fanny dont le mariage approchait,
+Becky régnait dans toute sa gloire, coiffée avec
+une élégance agressive. Elle était insolemment « disponible »
+éblouissant consciemment le pauvre Pollack que
+nous rencontrâmes dernièrement à la table du Sabbat,
+chez Reb Shemuel. Il y avait là aussi Chayah, la femme
+aux jambes mal assorties ; et soyez sûrs que Malka ayant
+rapporté la brosse à habit, trônait majestueusement à la
+table de Milly, et que Sugarman le Shadchan pardonna
+à sa compagne borgne de manquer d’un quatrième oncle,
+alors que Joseph Strelitski, rêveur de rêves, riche
+des commissions de cigares pascals, rêvait au grand
+exode. Comment le <i>Shalotten Shammos</i> aurait-il pu
+n’être pas radieux, dirigeant cette cérémonie compliquée
+sans que personne pût le contredire, et comment Karlkammer
+eût-il pu se croire ailleurs qu’au sept cent-soixante-dix-septième
+ciel, lequel, d’après les calculs de
+la Gématriyah, peut aisément se réduire au septième.</p>
+
+<p>Shosshi Shmendrik ne manqua pas d’expliquer la Délivrance
+à l’ex-veuve Finkelstein, et Guedalyah l’épicier
+de célébrer la réjouissance annuelle en compagnie d’une
+cinquantaine de joyeux immigrants pauvres. Les voyous
+chrétiens pouvaient bien crier et brailler dans la rue par
+dérision, et particulièrement quand les portes s’ouvraient
+pour la venue d’Elie : les mots durs ne brisent
+pas les os, et le ghetto s’élevait au-dessus de l’insulte.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Melchisédec Pinchas était l’hôte pascal de Reb Shemuel,
+l’odeur de son cigare du Sabbat n’étant pas arrivée
+jusqu’aux narines du vieillard. C’était un grand soir
+pour Pinchas, dont les ferventes aspirations nationalistes
+se trouvaient ravivées par les souvenirs de la délivrance
+d’Egypte ; quoiqu’il considérât cette dernière
+comme mythique, tout au moins dans ses détails. Ce fut
+une soirée terrible pour Hannah, assise en face de lui
+sous le feu de son regard inspiré. Elle était pâle et crispée,
+bougeant et parlant machinalement. Son père lui
+jetait de temps à autre un regard compatissant, avec la
+certitude que le plus mauvais moment était passé. Sa
+mère ne comprenait pas aussi bien la gravité de la crise,
+ne s’étant pas trouvée au cœur de la tempête. Elle
+n’avait même jamais vu son futur gendre si ce n’est à
+travers l’objectif d’un appareil photographique. Elle
+éprouvait du regret, et voilà tout. Maintenant qu’Hannah
+avait rompu la glace et accepté un jeune homme, peut-être
+y avait-il de l’espoir pour les autres.</p>
+
+<p>Aucun de ses parents ne soupçonnait l’état d’esprit
+d’Hannah. L’amour lui-même est aveugle pendant ces
+silences tragiques qui séparent les âmes.</p>
+
+<p>Durant toute la nuit qui suivit cette scène déchirante,
+elle ne put dormir ; l’activité fébrile de son esprit rendait
+tout sommeil impossible, et un secret instinct lui
+disait que David veillait, lui aussi ; que tous deux, dans
+le silence de la ville qui dormait, ils luttaient dans l’ombre
+contre le même problème terrible, et que jamais ils
+n’avaient été aussi unis, que depuis leur séparation. Le
+matin elle reçut une lettre, non timbrée, qui avait évidemment
+été mise dans la boîte aux lettres par David.
+Elle demandait une entrevue pour dix heures au coin
+des Ruines : il ne pouvait naturellement pas venir chez
+elle. Hannah sortit pour faire quelques emplettes, emportant
+un petit panier. Une activité joyeuse régnait
+dans le ghetto, comme un gai bruit de fête ; l’air résonnait
+des gloussements rauques d’innombrables volailles
+qui prennent la route de l’abattoir toute maculée de
+sang et jonchée de plumes ; des professionnels sacrificateurs
+y maniaient les couteaux rituels et des gamins
+armés de petits braseros parcouraient les Ruines en
+vendant des bûchers à un demi-penny pour le sacrifice
+des dernières miettes de levain. Personne ne remarqua
+les deux formes tragiques dont la vie dépendait de ces
+quelques minutes de conversation échangées au milieu
+de la foule tumultueuse.</p>
+
+<p>Le visage sombre de David s’éclaira en apercevant
+Hannah qui venait à lui.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Je savais bien que vous viendriez, dit-il en lui serrant
+longuement la main. La paume de la sienne était
+brûlante et celle d’Hannah était sans force et glacée. La
+violence de l’émotion ressentie avait chassé le sang de la
+tête et des membres, mais intérieurement elle brûlait.
+En se regardant chacun d’eux put lire la révolte dans les
+yeux de l’autre.</p>
+
+<p>— Marchons un peu, dit-il.</p>
+
+<p>Ils avancèrent lentement. Sous leurs pieds le sol était
+glissant et boueux. Le ciel était gris ; mais la gaieté de
+la foule neutralisait la sombre misère du paysage.</p>
+
+<p>— Eh bien ? demanda-t-il tout bas.</p>
+
+<p>— Je croyais que vous aviez quelque chose à me proposer,
+murmura-t-elle.</p>
+
+<p>— Laissez-moi porter votre panier.</p>
+
+<p>— Non, non, continuez, qu’avez-vous décidé ?</p>
+
+<p>— De ne pas renoncer à vous, Hannah, aussi longtemps
+que je vivrai !</p>
+
+<p>— Ah ! dit-elle calmement, moi aussi j’ai beaucoup
+réfléchi et je ne vous abandonnerai pas. Mais notre mariage
+devant la Loi Juive est impossible, nous ne pourrions
+nous marier dans aucune synagogue sans que
+mon père le sût, et il informerait aussitôt les autorités
+de l’obstacle qui s’oppose à notre union.</p>
+
+<p>— Je sais, chérie, mais si nous partions en Amérique
+où personne ne saura rien, nous trouverions là
+quantité de rabbins pour nous marier. Rien ne me lie
+à ce pays. Je puis commencer mes affaires en Amérique
+tout aussi bien qu’ici. Vos parents aussi seront
+plus indulgents quand vous serez par delà les mers. Le
+pardon est plus facile de loin. Qu’en dites-vous, chérie ?</p>
+
+<p>Elle secoua la tête.</p>
+
+<p>— Pourquoi nous marier à la Synagogue ? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>— Pourquoi ? répéta-t-il inquiet.</p>
+
+<p>— Oui, pourquoi ?</p>
+
+<p>— Mais parce que nous sommes Juifs.</p>
+
+<p>— Et vous observeriez les rites juifs pour transgresser
+la Loi juive ? demanda-t-elle simplement.</p>
+
+<p>— Non, non. Pourquoi le comprendre ainsi ? je ne
+doute pas que la Bible ait raison d’avoir fait les Lois
+qu’elle prescrit. Quand les premiers feux de ma colère
+furent calmés, j’ai compris les choses dans leur sens
+véritable. Les Lois pour les prêtres n’étaient utiles qu’au
+temps où nous possédions un temple, et elles ne peuvent
+plus s’appliquer à un divorce pour rire comme était le
+vôtre. Ce sont ces vieux fous, je vous demande pardon,
+ce sont ces vieux rabbins fanatiques qui veulent leur
+donner une rigidité que Dieu n’a jamais voulu qu’elles
+aient, de même qu’ils font encore une affaire de ce que
+la viande soit kosher. En Amérique ils sont moins stricts,
+et de plus ils ne sauront pas que je suis un Cohen.</p>
+
+<p>— Non, David, dit Hannah avec fermeté. Il ne faut
+pas de duplicité. Quelle raison avons-nous de chercher
+la sanction d’un rabbin ? Si la Loi juive ne peut nous
+unir sans que nous lui cachions quelque chose, je ne
+veux pas avoir affaire à elle. Vous connaissez mes opinions.
+Je n’ai pas pénétré aussi profondément que vous
+les questions religieuses.</p>
+
+<p>— Ne soyez pas ironique, interrompit-il.</p>
+
+<p>— Je me suis toujours ennuyée à mourir pendant ces
+éternelles cérémonies, cette longue chaîne de Lois qui
+s’enroule autour de vous, comprimant davantage votre
+vie à chaque tour, et maintenant elle est devenue trop
+opprimante pour être supportée plus longtemps. Pourquoi,
+si nous décidons de rompre avec elle, prétendre
+nous y conformer ? Que vous importe le Judaïsme ? Vous
+mangez tripha, vous fumez le jour du Sabbat, quand
+cela vous plaît.</p>
+
+<p>— Oui, je sais, peut-être ai-je tort, mais tout le monde
+le fait à présent. Quand j’étais enfant, aucun Juif n’eût
+voulu qu’on le vît monter dans un omnibus le jour du
+Sabbat, aujourd’hui vous en voyez des quantités. Mais
+tout cela est du Judaïsme de l’ancien temps. Il doit
+exister un Dieu, sans quoi nous ne serions pas ici, et
+il n’est pas possible de croire que ce fut Jésus. Un
+homme doit avoir une religion, il n’y a rien de meilleur,
+mais il ne s’agit pas de cela. Si mon projet ne
+vous plaît pas, conclut-il d’un air anxieux, quel est le
+vôtre ?</p>
+
+<p>— Marions-nous honnêtement devant l’officier de
+l’Etat-Civil.</p>
+
+<p>— Comme vous voudrez, chère, dit-il aussitôt, pourvu
+que nous soyons mariés, et vite.</p>
+
+<p>— Dès que vous le voudrez.</p>
+
+<p>Il saisit sa main pendante et la serra passionnément.</p>
+
+<p>— Voilà ma toute plus chère Hannah ! Oh si vous
+pouviez savoir ce que j’ai souffert hier soir quand vous
+paraissiez vous éloigner de moi !</p>
+
+<p>Ils se turent un instant, tous deux réfléchissaient avec
+anxiété. Puis David dit :</p>
+
+<p>— Mais auriez-vous le courage de le faire en restant à
+Londres ?</p>
+
+<p>— J’ai le courage de tout faire, mais comme vous le
+dites, il serait peut-être préférable de voyager. La rupture
+sera moins pénible si nous rompons avec tout, si
+nous changeons tout à la fois. Cela peut paraître contradictoire,
+mais vous comprenez ce que je veux dire.</p>
+
+<p>— Parfaitement. Il est difficile de vivre une nouvelle
+vie dans un ancien cadre, d’autre part pourquoi donnerions-nous
+à nos amis l’occasion de battre froid. Ils
+inventeront toutes sortes de raisons malicieuses pour
+lesquelles nous ne nous sommes pas mariés à la Shool,
+et s’ils découvrent la vraie, ils sont capables de considérer
+notre union comme illégale. Partons en Amérique
+comme je vous l’ai proposé.</p>
+
+<p>— Très bien. Nous embarquerons-nous directement de
+Londres ?</p>
+
+<p>— Non, de Liverpool.</p>
+
+<p>— Alors nous pouvons nous marier à Liverpool avant
+de partir ?</p>
+
+<p>— Une bonne idée ; mais quand partons-nous ?</p>
+
+<p>— De suite, ce soir. Le plus vite sera le mieux !</p>
+
+<p>Il la regarda aussitôt.</p>
+
+<p>— Pensez-vous ce que vous dites ? dit-il, son cœur
+battait avec violence comme pour se briser, des vagues
+de couleurs miroitantes lui passaient devant les yeux.</p>
+
+<p>— Je le pense, dit-elle avec gravité. Croyez-vous que
+je pourrais affronter mon père et ma mère en sachant
+que je vais les blesser jusqu’au fond du cœur ? chaque
+jour d’attente me serait une torture. Oh, pourquoi la
+religion est-elle un fléau ?</p>
+
+<p>Elle s’arrêta un instant, accablée par l’émotion qu’elle
+avait essayé de cacher. Elle conclut de la même manière
+calme.</p>
+
+<p>— Oui, il faut rompre tout de suite, nous avons célébré
+notre dernière Pâque, nous mangerons du pain avec
+du levain, ce sera la rupture décisive. Emmenez-moi à Liverpool
+aujourd’hui même. David, vous êtes le mari de
+mon choix, je m’en remets à vous.</p>
+
+<p>Elle le regarda franchement de ses yeux noirs et brillants
+qui contrastaient avec son teint pâle. Il les contempla,
+et un éclair de candeur divine sembla pénétrer
+son âme.</p>
+
+<p>— Je vous remercie, très chère, dit-il, d’une voix
+mêlée de larmes.</p>
+
+<p>Ils continuèrent à marcher en silence. Toute parole
+était superflue. Quand ils parlèrent enfin, leurs voix
+étaient calmes, la paix que donne la résolution était
+enfin venue et tous deux goûtaient la joie de se sacrifier
+pour leur mutuel amour. Leur renoncement
+aux conventions, si naturel qu’il puisse paraître à
+l’étranger, leur apparaissait à eux comme une rupture
+cruelle avec toutes les traditions du ghetto et celles de
+leurs vies passées ; ils s’aventuraient, la main dans la
+main, dans un sentier inexploré.</p>
+
+<p>Coudoyant la foule loquace à travers les petites rues
+tristes du ghetto, dans l’air froid et gris d’une matinée
+brumeuse, Hannah croyait marcher dans un jardin enchanté,
+en respirant l’odeur des roses de l’amour, mêlée
+à l’âpre bise saline qui venait de l’océan de la liberté.
+Une vie nouvelle, fraîche et bénie s’ouvrait pour elle,
+les nuages et les entraves du passé s’évanouissaient
+enfin. La révolte instinctive, irraisonnée, nourrie par
+l’ennui et le mécontentement des conditions de sa vie
+et de celle de son entourage, avait, par une curieuse
+série d’accidents atteint précipitamment sa pleine force.
+La pensée allait se transformer en action, et la perspective
+d’agir inondait son âme d’une paix et d’une joie
+qui submergeaient tout sentiment d’humanité.</p>
+
+<p>— A quelle heure pouvez-vous être prête ? demanda-t-il
+avant de se séparer.</p>
+
+<p>— A l’heure que vous voudrez, répondit-elle. Je ne
+puis rien emporter et je n’ose rien préparer. Je pense
+que je pourrai trouver le nécessaire à Liverpool. Je
+n’ai que mon chapeau et mon manteau à mettre.</p>
+
+<p>— Ce sera bien assez, dit-il avec passion, je ne veux
+que vous !</p>
+
+<p>— Je le sais, mon ami, répondit-elle tendrement, si
+vous étiez comme sont les autres jeunes Juifs je n’abandonnerais
+pas tout pour vous.</p>
+
+<p>— Vous ne le regretterez jamais, Hannah, dit-il, remué
+jusqu’aux fibres par la grandeur de son sacrifice à
+l’amour qui se révélait à lui.</p>
+
+<p>Il n’était, lui, qu’un vagabond sur la face du globe,
+mais elle, elle s’arrachait aux racines profondes de la
+famille, aux conventions de son milieu et de son sexe ;
+une fois encore il frémit au sentiment de son indignité,
+se demandant avec angoisse s’il était assez noble pour
+justifier sa confiance. Maîtrisant son émotion, il continua :</p>
+
+<p>— Je compte que mes bagages et les dispositions à
+prendre avant de quitter le pays occuperont toute la
+journée. Je dois voir au moins mon banquier mais je
+ne prendrai congé de personne ; cela éveillerait les
+soupçons. Je serai au coin de votre rue, avec un cab, à
+neuf heures et nous prendrons l’express de dix heures
+à Euston. Si nous manquions celui-là, il nous faudrait
+attendre jusqu’à minuit. Il fera nuit, personne ne nous
+verra. Je vous achèterai un nécessaire de toilette et tout
+ce à quoi je pourrai penser et je le joindrai à mes bagages.</p>
+
+<p>— Très bien, dit-elle simplement.</p>
+
+<p>Ils ne s’embrassèrent pas, elle lui tendit la main et
+par une inspiration soudaine il lui mit au doigt la bague
+qu’il avait apportée la veille. Des larmes emplirent ses
+yeux en voyant ce qu’il avait fait. Ils se regardèrent à
+travers leurs pleurs, se sentant liés au delà de toute intervention
+humaine.</p>
+
+<p>— Adieu, bégaya-t-elle.</p>
+
+<p>— Adieu, dit-il, à neuf heures.</p>
+
+<p>— A neuf heures, soupira-t-elle et elle s’éloigna sans
+se retourner.</p>
+
+<p>Ce fut une cruelle journée, les minutes passèrent doucement
+dans les heures et les heures se traînèrent lentement
+jusqu’au soir. Il faisait un vrai temps d’Avril,
+les averses et les rayons de soleil alternant capricieusement.
+Vers le soir Hannah revêtit sa plus belle robe
+pour la fête, elle bourra ses poches de petits souvenirs
+précieux, et mit le portrait de son père avec celui de
+son fiancé sur son cœur. Elle suspendit un manteau de
+voyage et un chapeau au porte-manteau près de la porte
+du vestibule pour l’avoir à la main en quittant la maison.
+Elle se rendit peu utile à la cuisine ce jour-là,
+mais sa mère était pleine de tendresse pour elle, connaissant
+son chagrin. De temps en temps Hannah
+monta dans sa chambre à coucher pour jeter un dernier
+regard sur toutes ces choses dont elle était si lasse,
+le petit lit de fer, l’armoire, les gravures encadrées, la
+cruche et la cuvette décorée de fleurs. Toutes ces choses
+lui semblaient étrangement précieuses maintenant qu’elle
+les regardait pour la dernière fois. Elle examina tout,
+même le petit fer à friser et le carton plein de bouts
+de rubans, de mousseline et de dentelle, de fleurs fanées,
+d’éventails déchirés ; et les corsets aux baleines cassées,
+et les jupons aux volants salis et les gants de bal à douze
+boutons avec leurs doigts noircis ; et les vieilles écharpes
+roses défraîchies. Il y avait quelques livres, surtout ses
+livres de prix qu’elle eût voulu emporter, mais cela ne
+se pouvait pas. Elle parcourut le reste de la maison de
+haut en bas. Tout cela l’émouvait ; mais elle ne pouvait
+maîtriser le sentiment de l’adieu. A la fin elle écrivit
+une lettre à ses parents et la dissimula sous sa glace,
+certaine qu’ils fouilleraient la chambre pour y trouver
+quelque trace. Un moment elle se regarda avec curiosité :
+le carmin n’était pas encore revenu sur ses joues.
+Elle se savait jolie et s’efforçait toujours d’être gentille
+pour le simple plaisir. Tous ses instincts étaient esthétiques.
+Aujourd’hui elle avait l’air d’une sainte en extase.
+Elle prit peur en se voyant. Elle avait vu sa
+figure assombrie, en larmes, accablée de tristesse, jamais
+elle ne s’était vu cet air fatal. Il lui semblait que
+sa résolution était écrite sur tous ses traits de manière
+à ce que chacun pût la lire.</p>
+
+<p>Dans la soirée elle accompagna son père à la Shool.
+Elle y allait rarement le soir et l’idée lui en vint brusquement.
+Le Ciel seul savait si jamais encore elle entrerait
+dans une synagogue ; cette visite serait une autre
+étape de ses adieux. Reb Shemuel y vit un symptôme
+de sa résignation à la volonté de Dieu et il lui posa doucement
+la main sur la tête, la bénissant en silence et
+levant vers les cieux des yeux reconnaissants. Hannah
+comprit trop tard cette fausse interprétation et en
+éprouva des remords. A l’occasion de la fête, Reb Shemuel
+décida d’aller faire ses dévotions à la grande synagogue.
+Hannah s’assit parmi les fidèles clairsemés de
+la galerie des femmes et feuilleta machinalement un
+machzor, en contemplant, pour la dernière fois, l’enceinte
+sombre où les hommes étaient assis coiffés de
+leurs chapeaux haut-de-forme et vêtus de leurs habits
+de fête. De grands cierges de cire brûlaient tout autour
+dans de grands lustres dorés suspendus au plafond,
+dans des chandeliers fixés sur le rebord des fenêtres,
+dans des candélabres accrochés aux murs. Il régnait une
+atmosphère de joie sainte dans ce vieil et solennel édifice,
+avec ses piliers massifs, ses petites fenêtres latérales,
+ses grandes voûtes, ses lucarnes, et ses tablettes
+couvertes de caractères dorés perpétuant la mémoire de
+pieux donateurs.</p>
+
+<p>La congrégation chantait les répons avec onction et
+jubilation. D’aucuns parmi les fidèles agrémentaient leur
+dévotion de petits bavardages, et derrière les barreaux
+de fer, le bedeau dirigeait les hommes en chapeaux
+mous, qui répétaient vigoureusement ses <i>amen</i> automatiques.
+Hélas, ce soir Hannah n’avait pas d’yeux pour
+observer les drôleries qui d’habitude éveillaient ses moqueries
+et ses rires. Une émotion véritable la gagnait, la
+même émotion de l’adieu qui l’avait prise dans sa chambre.
+Ses regards erraient vers l’Arche, surmontée des tablettes
+de pierre du Décalogue, et ses tristes prunelles
+se remplirent de foi aux réminiscences de sa jeunesse.
+Un jour, quand elle était une petite fille, son père lui
+avait raconté que parfois le soir de la pâque un ange
+sortait par les portes de l’Arche écartant les rouleaux de
+la Loi. Pendant des années elle avait regardé pour voir
+l’ange, ne perdant pas un instant de vue les rideaux. A la
+fin elle se découragea et conclut que sa vision n’était pas
+assez pure et que l’ange s’exhibait dans d’autres synagogues.
+Ce soir la fantaisie de son enfance lui revint, elle
+se prit à regarder involontairement l’arche, espérant
+presque en voir sortir l’ange. Elle n’avait pas songé au
+Service du Seder en fixant son rendez-vous avec David le
+matin ; mais pendant la journée, quand elle y pensa,
+un sourire cynique effleura ses lèvres. Comme tout était
+approprié ! Ce soir marquerait <i>son</i> exode de l’esclavage.
+Comme ses ancêtres quittant l’Egypte elle prendrait en
+hâte son repas, le bâton à la main, prête à partir en
+voyage. Avec quelle âme forte elle se mettrait en route
+vers la terre promise ! Elle pensa ainsi pendant quelques
+heures, puis son humeur se modifia. Et plus le
+Seder approchait, plus elle reculait devant la cérémonie
+familiale. A la synagogue elle fut prise de panique,
+lorsque l’image de l’intérieur domestique s’offrit à son
+esprit : elle se vit fuyant dans la rue, allant rejoindre
+son amoureux, sans rien regarder en arrière.</p>
+
+<p>Oh pourquoi David n’avait-il pas fixé le rendez-vous
+plus tôt, de manière à lui éviter une si douloureuse
+épreuve ! Le chœur vêtu de noir chantait doucement.
+Hannah calma ses appréhensions en se joignant à lui à
+mi-voix, car chanter était considéré comme une intrusion
+dans les privilèges du chœur, susceptible de déranger
+les chantres dans les laborieuses fugues à quatre
+parties qu’ils exécutaient sans le secours de l’orgue.</p>
+
+<p>Elle chantait : « Avec un perpétuel amour tu as
+aimé la maison d’Israël, ton peuple ; tu nous as donné
+une Loi et des commandements, des statuts et des sentences.
+Pour cela, O Seigneur notre Dieu, quand nous reposerons
+et lorsque nous nous lèverons nous méditerons
+tes Lois ; nous nous réjouirons dans les paroles de ta
+Loi et dans tes commandements pour jamais, car ils sont
+notre vie et la durée de nos jours ; nous y penserons,
+jour et nuit. Et puisses-tu ne jamais détourner de nous
+ton amour. Béni sois-tu, O Seigneur, toi qui aimes ton
+peuple Israël ! »</p>
+
+<p>Hannah scrutait la version anglaise de l’hébreu dans
+son Machzor tandis qu’elle chantait. Bien qu’elle pût
+traduire chaque mot, le sens de ce qu’elle chantait
+ne pénétra pas complètement son esprit. Le pouvoir
+du chant sur les âmes ne dépend guère des paroles et
+pourtant celles-ci lui semblaient fatidiques, chargées
+d’un message spécial. Ses yeux étaient humides quand
+les fugues furent terminées. De nouveau elle considéra
+l’Arche, avec son beau rideau brodé derrière lequel se
+trouvaient les précieux rouleaux, avec leurs couvertures
+de soie et leurs sonnettes d’or, leurs écus et leurs grenades.
+Ah, si l’ange sortait maintenant ! Si pendant un
+instant seulement l’éblouissante vision brillait sur les
+marches blanches ! Oh pourquoi ne venait-il pas la
+sauver !</p>
+
+<p>La sauver ? de quoi ? Elle se posait cette question avec
+rage, en dépit de sa douce et faible voix. Quel mal avait-elle
+jamais fait pour que jeune et jolie elle fût cruellement
+obligée de choisir entre le passé et le présent ?
+C’était dans cette synagogue qu’elle aurait dû se marier,
+marchant fièrement et honorablement sous le dais
+au milieu des regards et des congratulations de ses amis.
+Au lieu de tout cela elle était réduite à l’exil et aux ennuis
+d’un mariage secret. Non, non, elle ne voulait pas être
+sauvée, et rester dans le troupeau, c’était la croyance qui
+était coupable, non pas elle.</p>
+
+<p>Le service prit fin. Le chœur chanta l’hymne final, le
+Chazan chantant lentement le dernier vers agrémenté
+de nombreuses variations musicales.</p>
+
+<p>Un bruit de chapelets et de stalles refermées, et la congrégation
+se déversa dans la rue parmi le bourdonnement
+des mutuels « good-yomtov ». Hannah rejoignit
+son père, le sentiment de haine et de révolte bouillant
+encore dans son sein. Dans la nuit fraîche, éclairée par
+les étoiles, le long du pavé humide et luisant elle secoua
+les dernières influences de la Synagogue ; toutes ses pensées
+convergèrent vers sa rencontre avec David, sa fuite
+éperdue vers le nord, pendant que les bons Juifs se reposeraient
+du souper commémoratif de leur délivrance.
+Son sang coulait rapidement dans ses veines, elle
+attendait avec une impatience fébrile l’heure prochaine.</p>
+
+<p>C’est dans ces dispositions qu’elle s’assit à la table du
+Seder, comme en rêve, des images d’aventures tragiques
+lui traversant l’esprit. Le visage de son ami se présentait
+devant elle, tout près, tout près du sien, comme
+il l’eût été ce soir s’il y avait une justice au ciel. De
+temps à autre la scène qui se déroulait autour d’elle
+frappait ses sens en lui transperçant le cœur. Lorsque
+Lévi posa la question préliminaire, elle se mit à penser
+à ce qui adviendrait de lui. L’adolescence lui apporterait-elle
+à lui aussi l’affranchissement comme elle le lui
+apportait à elle ? Quelle serait la vie du pauvre rabbin
+et de sa femme ? Les augures n’étaient guère favorables ;
+mais les privilèges accordés à l’homme sont bien plus
+nombreux que ceux de la femme, et Lévi pourrait réaliser
+bien des choses sans leur faire la peine qu’elle allait
+leur causer. Pauvre père ! les cheveux blancs abondaient
+dans sa barbe, elle n’avait jamais remarqué combien
+il vieillissait. Et sa mère, sa figure était toute ridée ;
+enfin, nous devons tous vieillir. Quel homme étrange
+que Melchisédec Pinchas ! il chantait de tout son cœur
+la merveilleuse histoire ! Le Judaïsme produisait vraiment
+des types bien curieux. Elle sourit à l’idée qu’elle
+eût pu être sa fiancée.</p>
+
+<p>Au souper, elle essaya de manger un peu, sachant
+qu’elle aurait besoin de forces. En apportant quelques
+assiettes de la cuisine elle regarda son chapeau et son
+manteau soigneusement accrochés au porte-manteau du
+corridor, tout près de la porte d’entrée. Il ne lui faudrait
+qu’une seconde pour les revêtir. Elle leur fit un
+petit signe de la tête pour leur dire : « Oui, nous nous
+reverrons bientôt ». Pendant le repas elle se prit à écouter
+les monologues du poète, débités d’une voix aiguë
+et criarde.</p>
+
+<p>Melchisédec Pinchas avait beaucoup de choses à dire
+sur la grande conspiration anglaise dirigée contre Melchisédec
+Pinchas et menée par ses ennemis qu’il comptait
+tous tuer sous peu, et qu’il avait, en attendant, emprisonnés
+comme des insectes morts, dans l’arbre
+d’acrostiches immortels. Vers la fin du repas le vent se
+mit à secouer les volets et la pluie vint battre contre les
+carreaux. Reb Shemuel distribua les tranches d’afikoman
+avec un soupir de joie, et s’étalant sur ses
+oreillers il oubliait presque ses soucis de famille dans le
+sentiment de la bénédiction d’Israël, il se mit à chanter
+la prière comme les saints des psaumes qui chantent
+sur leurs lits. La petite pendule hollandaise de la cheminée
+sonna. Hannah ne bougeait pas. Pâle et tremblante
+elle demeurait clouée à sa chaise. Un, deux, trois,
+quatre, cinq, six, sept, huit. Elle comptait les coups
+comme si c’était le seul moyen de savoir l’heure, comme
+si ses yeux n’avaient pas suivi les aiguilles qui avançaient,
+avançaient ! Elle conservait le fol espoir que la
+sonnerie s’arrêterait à huit heures et qu’il lui resterait
+du temps pour réfléchir. Neuf ! Elle attendait, son
+oreille espérant le dixième coup. Si seulement il était
+dix heures, il serait trop tard. Le danger serait passé.
+Elle demeurait assise suivant machinalement les aiguilles
+qui avançaient. Il était cinq minutes après
+l’heure. Elle était sûre que David l’attendait déjà au
+coin de la rue, en train de se mouiller et de s’impatienter.
+Ce n’était pas une belle nuit pour un enlèvement.
+Elle retomba sur sa chaise. Peut-être valait-il mieux attendre
+jusqu’à demain soir. Elle le dirait à David. Mais
+il ne craignait pas le temps ; une fois qu’ils se seraient retrouvés,
+il la calfeutrerait dans le cab et ils s’en iraient,
+laissant irrévocablement l’ancien monde derrière eux.
+Elle demeurait assise, sa volonté paralysée, rigide, hypnotisée
+par l’atmosphère chaude et confortable de la chambre,
+par les vieux meubles familiers, la table de Pâque,
+avec sa nappe blanche, ses carafes et ses verres à vin, les
+visages de son père et de sa mère, éloquents de l’appel
+de mille souvenirs. La pendule tintait clairement, fièrement
+comme un tambour de ralliement, la pluie battait
+impatiemment la retraite sur les vitres, le vent mugissait
+à travers les portes et les croisées. « Va-t’en, va-t’en ! »
+criaient-ils, « Va où ton amoureux t’attend pour
+t’emmener vers le nouveau et l’inconnu ». Et plus ils
+criaient, plus Reb Shemuel clamait sa joyeuse prière :
+« Puisse-t-il, Lui qui donne la paix au plus haut des
+cieux, répandre la paix sur nous et sur tout Israël ; et
+dites Amen ».</p>
+
+<p>Les aiguilles de la pendule avançaient. Il était neuf
+heures et demie. Hannah demeurait plongée dans un
+sommeil léthargique, muette, incapable de penser, ses
+nerfs tendus étaient brisés, ses yeux pleins des larmes
+d’une joie amère, son âme voguait angoissée sur l’onde
+de mélodies familières. Soudain elle aperçut que les
+autres s’étaient levés et que son père lui faisait signe.
+Instinctivement elle comprit, se leva automatiquement
+et se dirigea vers la porte. Alors un grand frisson secoua
+son âme, comme si elle reprenait conscience. Elle resta
+clouée au sol. Son père avait rempli de vin le gobelet
+d’Elie, et c’était son privilège annuel d’ouvrir la porte
+pour l’entrée du prophète. Par intuition, elle savait que
+David arpentait désespérément le trottoir de la maison,
+n’osant pas révéler sa présence et maudissant peut-être
+sa lâcheté. Une terreur froide s’empara d’elle. Elle avait
+peur de le regarder, sa volonté était ferme et puissante,
+son imagination enfiévrée se le représentait comme le
+flot du grand océan venant se briser sur le seuil, menaçant
+de l’emporter dans le tourbillon mugissant de
+la destinée. Elle ouvrit toute grande la porte de la chambre,
+et s’arrêta, comme si son devoir était accompli.</p>
+
+<p>« Non, non », murmura Reb Shemuel, en désignant la
+porte d’entrée.</p>
+
+<p>Elle était si proche qu’il avait l’habitude de l’ouvrir
+également.</p>
+
+<p>Hannah s’avança en chancelant à travers les quelques
+mètres de corridor. Le manteau et le chapeau souriaient
+avec ironie, un tressaillement de défi la traversa, elle
+étendit la main vers le porte-manteau. « Fuis ! fuis !
+c’est ton dernier espoir », dit le sang qui bourdonnait
+dans ses oreilles. Mais sa main retomba à son côté et en
+un instant, comme illuminée, Hannah entrevit tout le
+long cours de sa vie future, s’étendant droit, tristement
+entre deux murs nus, droit, droit vers une tombe solitaire ;
+elle sut que la force de s’écarter vers la droite ou
+vers la gauche lui avait été refusée et qu’il n’y aurait plus
+pour elle ni Exode ni Rédemption. Forte de la conviction
+de sa faiblesse, elle ouvrit brusquement la porte de
+la rue. La figure de David, blême et consternée, lui apparut
+dans la nuit. De grosses gouttes de pluie tombaient
+de son chapeau et coulaient le long de ses joues
+comme des pleurs. Ses vêtements étaient trempés de
+pluie.</p>
+
+<p>— Enfin ! murmura-t-il d’une voix rauque mais
+joyeuse, qu’est-ce qui vous a retenue ?</p>
+
+<p>— Boruch Habo ! (bienvenu toi qui arrives !) dit la voix
+de Reb Shemuel pour accueillir le prophète.</p>
+
+<p>— Chut ! dit Hannah, écoutez un moment.</p>
+
+<p>Les modulations du vieux rabbin se mêlaient avec le
+mugissement du vent. « Déverse la colère sur les païens
+qui ne te connaissent pas et sur les royaumes qui n’invoquent
+pas ton nom ; parce qu’ils ont détruit Jacob et
+abattu son Temple. Déverse sur eux Ton indignation et
+frappe-les de Ta juste colère. Poursuis-les de Ton courroux
+et détruis-les sous les cieux du Seigneur. »</p>
+
+<p>— Vite, Hannah, murmura David, nous n’avons plus
+un instant à perdre. Mettez votre manteau. Nous allons
+manquer le train.</p>
+
+<p>Elle eut une inspiration soudaine. En guise de réponse
+elle sortit la bague de sa poche et la glissa dans
+sa main.</p>
+
+<p>— Adieu, murmura-t-elle d’une voix étrange et sourde,
+et elle lui ferma la porte au nez.</p>
+
+<p>— Hannah !</p>
+
+<p>Son cri d’épouvante et de désespoir traversa la charpente,
+assourdi comme un son inarticulé. Il secoua
+violemment la porte dans un accès de rage.</p>
+
+<p>— Qui est-ce ? quel est ce bruit ? demanda la femme
+du rabbin.</p>
+
+<p>— C’est sans doute quelque brute de chrétien qui
+crie dans la rue, répondit Hannah.</p>
+
+<p>C’était plus vrai qu’elle ne le pensait.</p>
+
+<p>La pluie tombait plus fort, la bise soufflait glacée, mais
+les enfants du ghetto s’endormaient au coin du feu, bercés
+par la foi, l’espoir et la joie. Chassés d’un rivage à
+l’autre à travers les âges, ils avaient enfin réalisé l’aspiration
+nationale — la paix — dans un pays où l’on
+pouvait célébrer la Pâque sans répandre son sang. Assise
+dans sa mansarde de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span> la petite Esther
+Ansell rêvait le cœur plein d’une vague et tendre
+poésie, toute pénétrée des beautés du Judaïsme, auquel,
+s’il plaisait à Dieu, elle demeurerait toujours fidèle, son
+imagination d’enfant entrevoyant avec espoir la vie
+meilleure qu’apporteraient les années.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c">TABLE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">— </td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">— Le Sweater</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">16</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">— Malka</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">36</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">— La rédemption du fils et de la fille</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">58</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="drap">— L’émigrant pauvre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">78</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="drap">— Reb Shemuel</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">94</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
+<td class="drap">— Pinchas, le poète</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">105</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
+<td class="drap">— Esther et ses enfants</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">124</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IX.</div></td>
+<td class="drap">— <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby (<i>Déborah la Hollandaise</i>)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">141</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>X.</div></td>
+<td class="drap">— Une famille taciturne</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">152</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XI.</div></td>
+<td class="drap">— Le bal du Pourim</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">161</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XII.</div></td>
+<td class="drap">— L’espoir de la famille</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">179</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td>
+<td class="drap">— La Ligue de la Terre-Sainte</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">197</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td>
+<td class="drap">— Shosshi Shmendrik fait sa cour</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">216</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XV.</div></td>
+<td class="drap">— La lune de miel des Hyams</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c15">236</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td>
+<td class="drap">— Le vendredi soir des Hébreux</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c16">252</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XVII.</div></td>
+<td class="drap">— Chez les Grévistes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c17">268</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XVIII.</div></td>
+<td class="drap">— L’espoir qui s’éteint</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c18">287</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIX.</div></td>
+<td class="drap">— « <span lang="en" xml:lang="en">For auld lang syne, my dear</span> »</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c19">301</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XX.</div></td>
+<td class="drap">— Le Singe mort</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c20">313</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXI.</div></td>
+<td class="drap">— L’ombre de la religion</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c21">324</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXII.</div></td>
+<td class="drap">— Le soir du Seder</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c22">341</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em i">Achevé d’imprimer<br>
+le premier août mil neuf cent seize<br>
+pour<br>
+G. CRÈS et C<sup>ie</sup><br>
+par<br>
+G. Clouzot, à Niort</p>
+
+
+<div class="chapter"></div>
+<div class="trnote">
+<h2 class="nobreak">NOTES DU TRANSCRIPTEUR</h2>
+
+
+<p>Les erreurs typographiques manifestes ont été corrigées. Au chapitre <a href="#c19">XIX</a>
+on a ajouté entre doubles crochets une réplique manquante, traduite de
+l’original anglais.</p>
+
+</div>
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77482 ***</div>
+</body>
+</html>
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