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Du temps +où la petite Esther Ansell en foulait le pavé malpropre, +les deux extrémités de cette rue étaient à portée de +voix des bouges les plus sales et les plus infâmes de la +capitale du monde civilisé. Quelques-unes de ces toiles +d’araignée ont été depuis lors balayées par les réformateurs +municipaux : les araignées se sont réfugiées en +des recoins plus sombres encore.</p> + +<p>A l’heure où Esther Ansell se hâtait à travers le +brouillard glacé d’un soir de décembre, un bidon rougeâtre +à la main — silhouette orientale qui semblait +la miniature d’une Rébecca allant à la fontaine — ce +paysage londonien présentait ses caractéristiques les +plus ordinaires. Une chanteuse des rues, traînant une +séquelle d’enfants dont elle était plus ou moins la +mère, troublait l’air d’une mélodie perçante. Deux +mégères, les poings sur les hanches, injuriaient leurs +ancêtres respectifs, un ivrogne décrivait des zigzags en +marmottant d’un air aimable ; et un joueur d’orgue, +le nez plus violet que celui de son singe, faisait danser +des gamins haillonneux sous la lueur embrumée d’un +réverbère.</p> + +<p>Esther serrant étroitement sur elle son petit châle +écossais, passa sans accorder la moindre attention à ces +détails familiers. Par les semelles usées de ses lourdes +chaussures, ses pieds s’imprégnaient de boue glaciale. +C’étaient de très vieux souliers, abandonnés sans doute +un jour par quelque ivrogne vagabond, et ramassés par +le père d’Esther. Mosès Ansell avait assez l’habitude de +ces trouvailles, sans doute parce qu’il avait coutume de +marcher en baissant la tête comme s’il avait toujours +à ployer physiquement sous le joug de la captivité. De +cette attitude humiliée la providence le récompensait +parfois par des aubaines. Esther, quelques semaines +auparavant, avait reçu à l’école une paire de bottines +neuves. En vendant celles-ci, et en les remplaçant par +les chaussures du vagabond, on avait réalisé un bénéfice +d’une demi-couronne, qui avait fourni du pain +pendant une semaine aux frères et sœurs de la fillette. +A l’école, durant quinze jours, Esther prit grand soin +de dissimuler ses extrémités. Mais la crainte de voir +découvrir la substitution s’étant progressivement affaiblie, +le profit fait par son estomac avait fini par imposer +silence aux reproches de sa conscience.</p> + +<p>On distribuait aussi, à l’école, du pain et du lait. Mais +Esther et ses frères et sœurs n’en avaient jamais accepté. +Ils ne voulaient point paraître en avoir besoin. Les airs +de supériorité d’un camarade de classe sont durs à +supporter, et un enfant qui a le cœur bien placé n’avoue +pas facilement qu’il meurt de faim, en présence d’une +chambrée de bambins dont certains ont la bourse garnie +au point de pouvoir dépenser en pures superfluités +jusqu’à un <i lang="en" xml:lang="en">farthing</i> par jour.</p> + +<p>Mosès Ansell eût été mortifié s’il eût appris que ses +enfants refusaient ainsi le pain qu’il ne pouvait leur +donner. Les affaires ne marchaient pas, à ce moment, +dans les ateliers des <i lang="en" xml:lang="en">sweaters</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Mosès n’avait jamais +fait que vivre au jour la journée ; et à présent il n’avait +pas souvent lieu de rapprocher sa main de sa bouche. +Il avait sollicité des secours au bureau israélite de bienfaisance. +Mais la routine de cette institution l’empêche +de fonctionner aussi rapidement que se vide l’estomac +de sa clientèle. Et puis, à ce tribunal de la charité, +Mosès était un tel récidiviste !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> On nomme ainsi les petits patrons qui se disputent au +rabais et se partagent les commandes de vêtements et de chaussures +soumissionnées en gros par des maisons plus importantes. +Souvent juifs et fort misérables eux-mêmes, ils exploitent de la +façon la plus dure, malgré les lois sanitaires aisément tournées, +leurs ouvriers, qui sont pour la plupart juifs comme eux, et travaillent +jusqu’à dix-huit heures par jour pour un salaire dérisoire. +Il y a une quinzaine d’années, on comptait dans l’<i lang="en" xml:lang="en">East End</i> +de Londres environ 50 000 Israélites récemment émigrés.</p> +</div> +<p>Il y avait, heureusement, un genre de secours qu’on +ne pouvait lui refuser, et dont Esther ne pouvait dissimuler +l’existence, comme elle lui dissimulait les déjeuners +distribués aux enfants pauvres de l’école. Tout le +monde venait d’apprendre que trois fois par semaine +on allait donner de la soupe et du pain au fourneau +philanthropique de <span lang="en" xml:lang="en">Fashion Street</span>. Dans la famille Ansell, +l’ouverture de cet établissement avait été considérée +comme le début d’un âge d’or, où il deviendrait impossible +de passer plus d’un jour sans rien manger. Le parfum +presque oublié de la soupe, répandit dès ce moment +une espèce de poésie sur l’hiver commençant.</p> + +<p>Depuis la mort de la mère Ansell, c’était toujours +Esther qui allait aux provisions ; Mosès, le seul des +autres membres de la famille qui eût été capable de la +remplacer, était constamment occupé à prier quand il +n’avait rien autre à faire. Et voilà pourquoi, ce +soir-là, Esther se hâtait vers le fourneau philanthropique +une cruche rouge à la main. Dans sa prestesse d’enfant, +elle dépassa une quantité de femmes dont le but était +le même et qui portaient comme elle le grossier bidon +de fer blanc fourni par l’Assistance. Esther, par un instinct +personnel de propreté, préférait d’habitude un +ustensile appartenant à son ménage. Mais aujourd’hui, +il n’était pas permis de choisir, et le récipient administratif, +timbré et numéroté, devait servir de bon de +soupe.</p> + +<p>Quand elle arriva à la porte du Fourneau de Charité, +une foule nombreuse s’y pressait déjà. Quelques ventres +peut-être étaient remplis, mais en majorité ils étaient +vides, et les corps grelottaient. L’élément féminin noyait +l’autre. Cependant on voyait aussi quelques enfants et +une douzaine d’hommes — étranges créatures, basanées, +rabougries, poilues, avec des teints boueux, qu’illuminaient +des yeux noirs et brillants. Quelques-uns, +pourtant, de stature imposante, portaient des chapeaux +melons pleins de poussière, ou des feutres cabossés ; +des cravates-plastrons fanées ou des barbes incultes cachaient +leur gorge. Çà et là, parmi les femmes, on +distinguait une figure ou une taille agréable. Pour le +reste, c’était un ramassis de mégères prématurément +vieillies, aux traits blêmes et usés, traînant savate, +crottées jusqu’à l’échine, nu-tête, ou bien portant en +guise de chapeaux des marmottes faites avec des fichus +rouges, gris, couleur de brique, couleur de boue. Et +malgré tout, dans ce clinquant, dans les laideurs de ces +fées-carabosses, il y avait une indéfinissable touche de +romanesque et de pitoyable ; une irrécusable parenté +s’accusait entre ces Juives polonaises, russes, allemandes, +hollandaises qui ne se parlaient pourtant guère, et se +poussaient durement les unes les autres. Quelques-unes +portaient, accroché à leur sein nu, un enfant qui tétait +placidement, s’interrompant parfois pour vagir comme +par acquit de conscience. Les femmes à tête nue n’avaient +rien autour du cou pour se protéger du froid. Leurs +gorges brunes s’étalaient, et certaines n’avaient même +pas songé à fermer les agrafes ou les boutons du haut de +leur corsage. La majorité portaient des boucles d’oreille +de pacotille et des perruques noires d’un éclat peu naturel. +Celles qui n’avaient pas de perruque avaient les cheveux +crespelés.</p> + +<p>A cinq heures et demie, la claire-voie fut ouverte, et la +foule s’engouffra dans un corridor long, étroit, blanchi +à la chaux et de là dans une espèce de grange dont le +plafond également blanchi à la chaux, était traversé de +solives de bois.</p> + +<p>Les murs étaient isolés du centre de la salle par des +barrières, et c’est dans cette sorte de parc à bestiaux que +les pauvres gens s’entassaient, énervés et bavards, attendant +le moment divin. Un seul bec de gaz, au plafond, +éclairait ces étranges faces, leur prêtant des reliefs dont se +fût réjoui Gustave Doré.</p> + +<p>Mais ils mouraient de faim, ces gens pittoresques, et +tout ce qu’ils avaient de plus proche et de plus cher au +monde, mourait de faim au logis. Ils savouraient voluptueusement +la soupe par avance. Ils oubliaient que cette +soupe n’était considérée, par ceux qui la préparaient, +que comme une sorte d’appoint au salaire ; ils n’avaient +pas la moindre conscience de la grande théorie économique +d’après laquelle secourir les pauvres est augmenter +le paupérisme, ni d’ailleurs de n’importe quelle +autre théorie ; ils étaient disposés à noyer leur indépendance +dans la soupe. Esther elle-même qui avait lu +beaucoup, qui était douée d’instincts délicats, partageait +sans hésiter la conception de l’univers professée +par la majeure partie de ceux qui l’entouraient : à savoir +que l’espèce humaine se distingue des animaux en ce +qu’il lui faut terriblement trimer pour se procurer une +maigre nourriture, mais que sa destinée est embellie +par l’existence d’une classe restreinte et semi-divine, +celle des <i>Tékéfim</i> ou personnes riches qui donnent ce +dont ils n’ont pas besoin. Comment ces personnes sont-elles +devenues riches, c’est ce qu’Esther ne se demandait +point : pour elle cette classe constituait un élément +naturel de la création, comme les nuages ou les chevaux.</p> + +<p>Cette variété semi-céleste de l’espèce humaine est difficile +à rencontrer. Quelques spécimens, à la connaissance +d’Esther, vivaient loin du Ghetto. Et chacune de +leurs familles, fût-elle peu nombreuse, occupait à elle +seule, disait-on, une maison entière. Certains, revêtus +de soies bruissantes ou d’autres costumes aussi impressionnants, +qui répandent autour d’eux un indéfinissable +parfum de surhumanité, pénétraient de loin en +loin dans l’école, précédés de la Directrice épanouie. +Alors les petites filles se levaient, puis faisaient la révérence +et se rasseyaient. Les meilleures élèves, que l’on +faisait bien entendu passer pour choisies au hasard dans +la moyenne de la classe, émerveillaient les semi-divines +visiteuses par leur connaissance approfondie de la topographie +des Pyrénées ou des dissensions de Saül et de +David. L’entrevue des deux espèces d’êtres humains se +terminait par une effusion de sourires, et à la satisfaction +générale. Mais la plus niaise des fillettes savait à +quoi s’en tenir sur cette comédie, et professait un robuste +mépris pour l’incompétence des personnes semi-divines, +qui parlaient à la classe comme si, dès qu’elles +auraient le dos tourné, on n’allait pas recommencer +à bavarder en sourdine, à se tirer mutuellement les cheveux, +à se chiper des épingles, à copier les devoirs du +prochain, et à faire passer dans sa poche les sous de +sa voisine.</p> + +<p>Ce soir-là, les personnes semi-célestes brillaient de +toute leur splendeur. Une majestueuse agglomération +de philanthropes était installée à des places réservées, +derrière un bureau blanc. La salle, qui formait un polygone +assez irrégulier, était coupée en deux par une rangée +de huit marmites, dont les grands couvercles de bois +se levaient au moyen de poulies. Le fourneau était dans +un coin. Des cuisiniers vêtus de blouses blanches et de +bonnets de même couleur remuaient avec de longues +cuillers de bois la soupe fumante. Un industriel attirait +l’attention de reporters israélites sur le nouveau +modèle de marmite qu’il avait inventé, et le surintendant +de l’Œuvre conjurait les journalistes de ne pas +oublier de publier son nom. Parmi les clergymen au +costume sévère, les filles à marier d’un ministre de +l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span> allaient et venaient, tels des oiseaux bariolés +et chanteurs au milieu d’une bande de corbeaux.</p> + +<p>Lorsqu’un nombre suffisant de divinités fut assemblé, +le Président prononça un discours d’une étendue considérable, +et destiné à bien pénétrer les clergymen et +autres philanthropes présents de cette conviction que la +charité est une vertu. Afin de prouver cette assertion, +il en appela à la Bible, au Koran et même aux Védas. +Dès le début de ce discours on avait fermé la porte à +coulisse qui séparait de la cuisine le pseudo-parc à bestiaux +car la foule faisait beaucoup de bruit, des enfants +vagissaient inconsidérément, enfin il ne semblait pas +se dégager de la cohue des patients un vif désir d’entendre +les aperçus moraux du Président. Quand le +<i lang="en" xml:lang="en">speech</i> fut terminé, ces gens aux instincts grossiers, +qui ne pensaient qu’à leurs satisfactions matérielles, +n’en jacassaient que plus haut. Ils avaient rompu la +barrière et surgirent dans la cuisine en se bousculant. +Esther dut serrer ses bras contre sa poitrine, sans quoi +ils eussent été disloqués. A la porte de la rue battait +une houleuse cohue de gamins et de filles, faméliques +et curieux. Mais toutes les cérémonies n’étaient pas encore +accomplies : le président invita le rabbin à prendre la +parole à son tour, et il y eut un second discours +non moins long que le premier, et non moins éloquent +dans le développement de cette thèse : que la charité +est une vertu.</p> + +<p>Enfin deux pauvres furent admis. Le surintendant +refoula courageusement le reste de la foule dans le +pseudo-parc à bestiaux. Le cuisinier en chef, plongeant +dans une marmite une énorme louche qui servait de +mesure, remplit de soupe deux écuelles. Alors le rabbin +leva les yeux au ciel, et dit les grâces :</p> + +<p>— Sois béni, ô Seigneur, Roi de l’Univers, toi qui créas +toutes choses !</p> + +<p>Puis il goûta une cuillerée de la soupe ; et de même +firent le président et plusieurs visiteurs. L’absorption +du liquide suscita chez chacun des dégustateurs un identique +sourire d’extase. Il est vrai, que pour cette soirée +d’inauguration, la soupe était infiniment plus soignée +qu’elle ne devait l’être dans la suite, alors que la majeure +part de la viande serait comme de juste, confisquée +par les cuisiniers à titre de petit et légitime bénéfice.</p> + +<p>Tandis qu’Esther luttait pour conquérir une place aux +abords du Paradis, ces airs de dégustation béate lui +faisaient venir l’eau à la bouche. Elle voyait déjà par la +pensée, son frère Salomon, qu’elle aimait pour son +courage, la gentille Rachel, la petite Sarah, bébé aux +cris éternels, et son petit frère Ikey, se rassasiant enfin +du délicieux liquide. Elle pensa aussi — mais en second +lieu — à son père si stoïque et à sa grand’mère. Les +Ansell n’avaient mangé chacun qu’une tranche de pain +sec dans la matinée. Et voici : devant elle c’était la terre +de Goshen, la terre promise que Joseph fit donner à +ses frères par Pharaon, pays merveilleux, arrosé de +fleuves de soupe, planté de piles de pains : des pains +sans nombre, coupés par quartiers, par moitié, entiers +aussi et rangés sur des rayons comme pour le repas +d’un géant.</p> + +<p>Esther regardait avec avidité la tour à quatre pans +construite avec ces matériaux comestibles ; elle grelottait +sous le courant d’air qui lui mordait le dos, soufflant +par un interstice soudain ouvert dans la foule +entassée. Et ce courant d’air lui remit à l’esprit plus +nettement ses petits frères et sœurs blottis à la maison +près du foyer sans feu. Ah, quelle heureuse nuit allait +être cette nuit ! Mais il ne faudrait pas leur laisser +dévorer les deux pains en une fois : ce serait une extravagance +coupable : un seul suffirait au festin, l’autre +serait soigneusement mis de côté. « Et demain aussi est +un jour » — comme la vieille grand’mère avait coutume +de dire, dans son jargon oriental. Hélas, le banquet ne +devait pas être consommé aussi vite que le supposait +l’imagination d’Esther ; et il fallut que d’autres divinités +et semi-divinités, en tabliers blancs, se missent +à proposer et à soutenir avec éloquence et prolixité des +motions de remerciements au président, au rabbin, à +toutes les autres notabilités. Après quoi un visiteur français +éprouva le besoin d’exprimer son admiration pour +la charité anglaise. Enfin arriva le tour des estomacs +angoissés. La foule grouillante et toujours bavarde +avança lentement puis fit une puissante irruption par +l’étroite ouverture qu’on lui avait laissée, brisant en +chemin les vitres d’une fenêtre ; les semi-divinités +joignirent les mains et sourirent d’un air inspiré ; +d’ingénieux misérables tentèrent un mouvement tournant +vers les marmites, par la porte réservée. Les filles +du pasteur, ces jolis oiseaux-mouches, voletèrent au +milieu des corbeaux célibataires. Les grandes louches +firent « splash » en tombant dans les marmites, la +soupe gargouilla en tombant dans les écuelles, le murmure +des voix grandit, une vieille édentée, aux cheveux +blancs et aux yeux chassieux, se plaignit en excellent +anglais qu’on lui refusait la soupe, sous prétexte qu’on +n’avait pas encore fait enquête sur sa situation ; et +ses larmes mouillaient l’unique pain qu’elle eût reçu. +Un Russe traité de la même manière se jeta sur les +dalles, hurlant comme un chien.</p> + +<p>Enfin Esther put toucher sa part. Elle s’enfuit à +travers le brouillard, réchauffée par la cruche serrée +contre sa poitrine, évitant les heurts, et ses deux pains +cachés dans son tablier.</p> + +<p>Elle volait presque en escaladant les marches de l’escalier +sombre qui menait à sa mansarde de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span>. +La petite Sarah pleurait avec rage. Esther, fière d’être +l’ange de la délivrance, essaya de gravir à la fois les +deux dernières marches de l’escalier, glissa… et tomba +ignominieusement contre la porte de la mansarde. Elle +vint s’abattre au milieu de la pièce, la cruche se brisa +en mille morceaux ; la soupe odorante se répandit en +flaque sur le parquet, coula sous les deux lits et, par les +crevasses du plancher pourri s’écroula à l’étage inférieur. +Esther éclata en sanglots, sa robe était toute +graisseuse, ses mains saignaient, coupées par les débris. +La petite Sarah devant ce désastre, s’arrêta de pleurer. +Mosès Ansell n’était pas encore rentré de l’office du +soir, mais la grand’mère dont la face était gelée et +rougie par le froid de la mansarde, se dressant sur +son grabat appela Esther « brise-tout ». Esther pleura +davantage, car c’était une injustice. Elle n’avait jamais +rien cassé depuis des années. Ikey, un gosse de quatre +ans et demi aux yeux éveillés, se glissa près d’elle ; +tous les Ansell avaient appris à voir dans l’obscurité, +et pressant sa tête crépue contre son corsage murmura : +« Cela ne fait rien, Esty, je te ferai coucher dans mon +lit neuf. »</p> + +<p>La consolation de dormir dans ce lit imaginaire à la +possession duquel Ikey rêvait constamment était sans +doute efficace, car Esther remise sur pied sortit les +deux pains de son tablier, tel un joueur insouciant qui +jette sur le tapis vert sa bonne monnaie après la +mauvaise. On aurait tout de même une revanche ce +soir, on mangerait les deux pains en une fois. Un +seul — moins la part réservée au repas du père — ne +suffirait point à rassasier six estomacs voraces. Salomon +et Rachel enthousiasmés par la vue des pains +firent un bond, brisant la croûte avec les doigts.</p> + +<p>— Païens, cria la grand’mère : et les ablutions et la +bénédiction ?…</p> + +<p>Salomon se faisait souvent appeler païen par la +vieille. Il coiffa son bonnet et, se dirigeant vers le seau +d’eau placé dans un coin de la pièce, y plongea ses +mains. Il est à craindre que ni la quantité d’eau +puisée, ni la surface de la main qui en fut aspergée +n’ait atteint, dans cette occasion, le minimum commandé +par les lois rabbiniques. Salomon termina cette +opération en marmottant quelques mots qui avaient +la prétention d’être de l’hébreu et il commençait à +débiter la pieuse petite prière qui précède la consommation +du pain. Rachel à qui son sexe féminin rendait +moins obligatoire la cérémonie purificative, mordit +furieusement dans son morceau. Mais elle fit une grimace. +Salomon à son tour engloutit une énorme tranche, +poussa un cri de dégoût, et cracha.</p> + +<p>Le pain avait été cuit sans sel. Il était immangeable.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">II<br> +<span class="xsmall">LE <span lang="en" xml:lang="en">SWEATER</span></span></h2> + + +<p>La catastrophe n’était pas complète. Quelques maigres +effilochures du bouilli dont le suc avait servi à corser +la soupe s’étalaient par terre ou adhéraient encore aux +débris de la cruche. Salomon dont la tête crépue abondait +en ressources, découvrit ces filaments et décida sans +hésiter de combattre la fadeur du pain par le goût de +la viande.</p> + +<p>A ce moment on frappa fortement à la porte et la +pièce sembla s’illuminer. C’était Becky Belcovitch.</p> + +<p>— Qu’avez-vous fait ? dit-elle. Est-ce que c’est à faire, +de laisser couler des choses à travers le plafond !</p> + +<p>Becky Belcovitch était une belle fille joviale et grasse, +dont les joues vermeilles paraissaient fort étranges en +ce pays de pâles figures. Elle était coiffée d’une masse +de cheveux noirs dont les boucles devaient évidemment +moins à la nature qu’au petit fer et aux papillotes. +Elle était, à ses moments de loisirs, la grande coquette +de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span> et ses triomphes féminins troublaient +même ses heures de travail. Car, âgée de seize ans, elle +consacrait les plus belles heures de sa belle jeunesse à +la confection des boutonnières. Mais dans l’Est de +Londres, tout le monde sait, ce que vous ignorez, qu’il +y a boutonnières et boutonnières : celles qui sont faites +à la six-quatre-deux, pour les vêtements tout faits, et +les autres, réservées aux vêtements des <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span>. +Becky avait la spécialité des boutonnières soignées, +faites avec du fil fin. Elle les cousait dans l’atelier de +son père, qui était plus confortable que celui d’un +étranger, et dont la disposition permettait d’éluder les +lois sur le travail.</p> + +<p>Ce soir-là Becky était resplendissante de soie et de +bijoux, son impertinent petit nez se busquait davantage, +dans une félicité insolente. En la voyant, nul +n’aurait pensé que cette belle demoiselle travaillait +dans les boutonnières.</p> + +<p>Avec volubilité, en patois <i>yiddish</i>, la vieille lui conta +l’incident de la cruche cassée. Esther, encore une fois, +frémit sous les injures orientales et métaphoriques de +sa grand’mère.</p> + +<p>— Si la famille meurt de privations, conclut-elle, +que son sang retombe sur la tête de ma petite-fille.</p> + +<p>— Eh bien pourquoi du moins n’essuies-tu pas, +petite sotte, fit Becky. Tout est tombé en bas sur le dos +de Pesach, le fiancé de ma sœur. Vas-tu lui payer un +habit neuf ?</p> + +<p>— Je suis bien fâchée, Becky, dit Esther, faisant effort +pour contenir le tremblement de sa voix.</p> + +<p>Et tirant d’un coin mystérieux un torchon sale, elle +se mit à genoux et commença d’essuyer pour implorer +son pardon.</p> + +<p>Becky sifflota et redescendit chez elle pour assister +aux solennités du contrat de fiançailles de sa sœur — car +telle était l’explication de sa mirifique toilette, de +ses boucles d’oreilles éclatantes, de sa broche massive, +et de la transformation de l’atelier-chambre-à-coucher +des Belcovitch, en une salle brillante de lumières. +Quatre becs de gaz aux tuyaux longs et minces jouaient +le rôle de torches nuptiales. Sur une longue table, +étroite, recouverte d’une nappe blanche, on avait disposé +des bouteilles de rhum et de gin, des biscuits et +des fruits, le tout éclairé par deux bougies fichées en +de hauts chandeliers de cuivre. Autour de cette table, +étaient assis des Polonais au teint bruni, proprement +habillés et pour la plupart en chapeau haut de forme. +Quelques femmes vêtues de manteaux et de robes de +soie, des chaînes d’or roulées autour de leur cou mal +lavé, se tenaient à quelque distance de ce groupe. Un +homme au dos voûté, à la barbe noire, aux yeux troubles, +couvert d’un veston râpé et coiffé d’un bonnet noir, +une longue boucle en tire-bouchon pendant de chaque +côté des tempes, mangeait des amandes et du raisin +sec, assis à la place d’honneur, réservé au <i>Maggid</i> (Rabbin). +Devant lui se trouvaient des plumes, de l’encre +et un rouleau de parchemin : le texte du contrat.</p> + +<p>Les dommages-intérêts pour rupture des fiançailles y +étaient stipulés d’avance et sans distinction de sexe. +Chacun des deux conjoints devait en cas de rupture +payer dix livres par forme de compensation. Israël est +un peuple pratique et sans préjugés. Il sait que la +romance, le clair de lune, sont de bien belles choses, +mais que, derrière leur voile étincelant, se cache sous +terre la réalité sévère et les faiblesses de l’humaine +nature. Juste au moment où Becky rentrait, les deux +partis étaient en train de signer le contrat. Le fiancé, +qui boitait un peu d’une jambe, était un homme robuste +et grand, nommé Pesach Weingott. Cordonnier +de son état, il savait interpréter le Talmud et jouer +du violon ; d’ailleurs, incapable de gagner sa vie. Il +épousait Fanny Belcovitch, parce que ses beaux-parents +s’étaient engagés à le loger et à le nourrir pendant un +an, et aussi parce qu’il avait quelque penchant pour +la jeune fille. Fanny, grasse et molle, blonde de teint +et lymphatique d’aspect, n’était plus dans sa première +jeunesse. Moins favorisée par la nature que sa sœur, +elle était en revanche plus gracieuse et plus aimable. +Elle savait chanter d’une voix douce en anglais et en +« jargon » juif, et jadis avait figuré, pour dix shillings +par semaine, dans une pantomime. Une autre fois, +même, elle avait eu presque un rôle : elle brandissait +un poignard contre un midshipman trop entreprenant. +Mais depuis longtemps elle avait abandonné les planches +pour devenir le bras droit de son père à l’atelier. Elle +confectionnait des vêtements du matin au soir, assise +à une grosse machine à coudre, dont la pédale était +très lourde. Avant ses amours avec Pesach Weingott elle +se plaignait souvent d’avoir mal dans le dos et dans +la poitrine.</p> + +<p>Lorsque le contrat fut signé il y eut un brouhaha de +félicitations (<i>Mazoltov, Mazoltov</i>, « Bonne chance ») et +beaucoup de poignées de mains ; des remarques, graves +ou facétieuses, s’entrecroisaient en juif avec des phrases +de russe et de polonais corrompu. Verres et coupes +furent brisés, à la vieille mode, en commémoration de +la fragilité des choses de ce monde. (Les Belcovitch +avaient, pour cette occasion, réservé leur vaisselle fêlée.) +On exprima aussi l’espoir que M. et M<sup>me</sup> Belcovitch vécussent +assez pour assister au mariage de leur autre +fille et qu’ils pussent voir les filles de leurs filles à +leur tour sous la <i>Chuppah</i>, c’est-à-dire le baldaquin +nuptial. Les joues cependant endurcies de Becky rougirent.</p> + +<p>Au n<sup>o</sup> 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span> tout le monde parlait yiddish, +sauf la jeune génération et encore celle-ci employait cette +langue pour parler aux aînés. Ce fut dans le patois que +M<sup>me</sup> Belcovitch s’écria :</p> + +<p>— J’ai toujours dit qu’aucune de mes filles n’épouserait +un Hollandais.</p> + +<p>Telle avait toujours été la préoccupation dominante +de la famille et elle monta aux lèvres de la mère en ce +moment joyeux. Le Juif hollandais lui semblait placé +aussi bas que le chrétien dans la hiérarchie des gendres +possibles. Les Juifs espagnols, les premiers arrivés de +Hollande après la Restauration, sont une classe à part +et couvrent du même mépris les Ashkenazim, Polonais +ou Danois venus après eux. Mais cela n’empêche pas +le Polonais et le Hollandais de se mépriser mutuellement. +Pour un Juif hollandais ou russe, un « Polak », +c’est-à-dire un Juif polonais est une créature misérable ; +et rien ne peut être comparé au mépris avec lequel le +« Polak » considère à son tour le « Lithuanien », cet +être dégradé, qui prononce Shibboleth et dit <i>i</i> au lieu +de prononcer <i>ou</i>. Imiter la prononciation du juif lithuanien +procure au juif polonais le même sentiment +de supériorité que le juif anglais tire de son incapacité +à bien prononcer l’hébreu : incapacité qui constitue son +titre à la prééminence sur les émigrés récents. Et +pourtant un souffle de solidarité pénètre toutes ces variétés +jalouses. Les Juifs de Hollande vivent parqués +dans un quartier appelé « Le Campement hollandais », +mangent avec voracité, et monopolisent en quelque sorte +le commerce ambulant des glaces à deux sous, des pois +chauds, de la taillerie de diamants, des concombres, des +harengs et des cigares. Ils ne sont pas aussi roublards +que les Russes. Leurs femmes se distinguent des autres +Juives par la flaccidité de leur gorge. Quelques-unes +sont coiffées de petites chapes de laines et portent des +sabots.</p> + +<p>Rien n’étonna plus Esther que de lire dans ses livres +de classe que le trait distinctif du caractère hollandais +est la propreté. Cherchant vainement autour d’elle les +figures et le linge scrupuleusement lavés et les parquets +lessivés, elle ne retrouvait dans la réalité qu’un +seul des traits indiqués par ses lectures : l’usage immodéré +du tabac.</p> + +<p>Les Juifs allemands gravitent autour des Juifs Polonais +ou russes ; et les Juifs français restent pour la +plupart en France. Le français est peut-être la seule +langue qui ne se parle pas dans le ghetto de Londres, +qui est pourtant un quartier essentiellement cosmopolite.</p> + +<p>— J’avais toujours dit qu’aucune de mes filles n’épouserait +un Hollandais.</p> + +<p>M. Belcovitch parlait comme s’il n’avait pas encore +une fille à marier. M<sup>me</sup> Belcovitch insista cependant +après son époux :</p> + +<p>— Je ne donnerais pas, dit-elle, mon mouchoir de +poche à un Hollandais, encore moins mon Alte ou ma +Becky. Quels nez ils ont ! Ils ne sont pas restés derrière +la porte au moment où le Tout-Puissant les distribuait : +et leur hypocrisie est en proportion de leur nez.</p> + +<p>L’assistance approuva, et un convive doué d’un organe +puissant, le cacha dans un mouchoir de couleur, +sous prétexte de se moucher.</p> + +<p>— Que le Tout-Puissant soit béni, pour leur avoir +donné des nez plus grands qu’à nous, dit le Maggid, +puisque c’est avec ça qu’ils parlent.</p> + +<p>Un éclat d’hilarité salua cette saillie. D’ailleurs l’esprit +du Maggid était apprécié même hors de la prédication +en chaire. Pour un chrétien ce séparatisme nasal +eût semblé la guerre des borgnes contre les aveugles. +Profitant du rire général et murmurant en Hébreu, +« La Vie soit avec nous », le Maggid se versa un verre +de rhum et l’avala d’un trait. Puis il ajouta :</p> + +<p>— Ils devraient appeler leur parler non la langue +hollandaise mais le « nez » hollandais.</p> + +<p>— Eh oui, je m’étonne toujours comment ils peuvent +se comprendre, dit M<sup>me</sup> Belcovitch, avec leur « <i>chatou-chayaca-liguéwise +poupa</i> ». Elle rit bruyamment, heureuse +de son addition onomato-poétique au vocabulaire +yiddish, serrant les narines pour augmenter l’effet. +C’était une femme petite, souffreteuse, aux yeux noirs, +au menton pointu, avec la perruque dont aucune femme +vertueuse ne peut se passer. Car une femme mariée doit +sacrifier sa chevelure sur l’autel de l’hyménée, de peur +qu’elle ne s’en serve pour tendre des pièges au sexe +mâle par ces appâts sensuels. Il est oublié dans les rites +qu’un mari aussi est un homme. La tête de M<sup>me</sup> Belcovitch +n’était pas complètement tondue, car une mèche +des cheveux bruns sortait de dessous la perruque, ne +coïncidant même pas avec la raie rectiligne de la partie +centrale.</p> + +<p>Pendant ce temps Alte (ou autrement Fanny) tenait +les mains de son fiancé, avec un remords de conscience, +car elle était seule à savoir que des globules de sang +batave couraient dans le sang du jeune homme. Pesach +possédait un oncle hollandais. Il y avait un autre mystère. +Ni Alte ni Fanny n’étaient le vrai nom de la jeune +fille. Elle était le premier enfant qui eût survécu dans +la famille. Tous les autres étaient morts peu après leur +naissance. Désespérés par une infortune plus cruelle que +la stérilité, les Belcovitch avaient consulté un vieux +rabbin polonais qui leur avait fait cette singulière déclaration : +l’excès même de leur amour pour leur progéniture +avait, leur dit-il, provoqué la colère de Dieu. A +l’avenir personne, sauf eux-mêmes, ne devait connaître +le véritable nom de leur enfant, jusqu’à son mariage. +Et le ciel alors, n’entendant point parler d’eux, oublierait +peut-être de les châtier dans la personne de l’objet +de leur affection. La ruse réussit et Alte attendait anxieusement +de changer à la fois, sous la <i>Chuppah</i>, de +nom et de famille ainsi que de prénom, et de satisfaire +la curiosité qui la hantait à ce sujet. Jusque là sa mère +l’avait appelée « Alte » ce qui veut dire « aînée » et +peut sembler une appellation agréable à un enfant +mais frappe péniblement les oreilles d’une jeune fille +arrivée à une maturité assez avancée. Parfois M<sup>me</sup> Belcovitch +se prenait même à l’appeler « Fanny ». Pourquoi +pas, puisque bien souvent elle se donnait elle-même +ce nom de Belcovitch, bien qu’en réalité elle s’appelât +Kosminski ?</p> + +<p>Voilà comment cette métamorphose s’était opérée. La +première fois que « Alte » alla à l’école du quartier, la +directrice lui demanda son nom : la petite « Alte » ne +possédait pas encore assez d’anglais pour comprendre +la question, mais elle s’était bien aperçue que la maîtresse +d’école en s’adressant aux précédentes élèves, avait +proféré les mêmes sons, et celles qui n’avaient pas répondu +avaient été grondées, tandis que la dernière était +sortie triomphalement de l’épreuve rien qu’en prononçant : +« Fanny Belcovitch ». Et jugeant qu’il n’y avait +rien de mieux à faire que d’imiter cette triomphatrice, +Alte avait répété : « Fanny Belcovitch ».</p> + +<p>— Fanny Belcovitch ? dites-vous ? fit la directrice la +plume en l’air.</p> + +<p>Alte secoua vigoureusement sa tête blonde en signe +d’affirmation.</p> + +<p>— Fanny Belcovitch — répéta-t-elle, prononçant les +syllabes plus distinctement cette fois.</p> + +<p>Le maîtresse se tourna vers son adjointe :</p> + +<p>— C’est étonnant comme les noms se répètent. Deux +fillettes l’une après l’autre qui portent exactement le +même !</p> + +<p>On était d’ailleurs accoutumé dans l’Ecole à ces coïncidences +à cause de la parenté de tribu entre élèves ; +il n’y avait guère pour toutes qu’une demi-douzaine +de noms.</p> + +<p>M. Kosminsky mit plusieurs années à comprendre +que « Alte » l’avait répudié. Lorsqu’il eut compris il +n’en éprouva point de chagrin et accepta son sort. +Comme sa femme Chayah, graduellement il se persuada +qu’il était un Belcovitch ou que du moins Belcovitch +était la traduction anglaise de Kosminsky.</p> + +<p>Heureusement ignorant des attaches hollandaises de +Pesach Weingott, Bear Belcovitch étalait une hospitalité +prodigue. On ne signe pas un contrat de mariage +tous les jours. C’est pourquoi sans récriminer il avait +consacré jusqu’à dix shillings aux dépenses du festin.</p> + +<p>Il portait un chapeau haut de forme, une redingote +noire bien conservée ; et son gilet largement ouvert +sur un plastron étincelant montrait une chaîne de +montre massive. C’étaient là ses vêtements de Sabbat +et, comme l’institution du Sabbat elle-même, ils dataient +d’une haute antiquité. La chemise servait pour sept +Sabbats — une semaine de Sabbats — . Ses bottines +avaient aussi le cirage du Sabbat. Il avait acheté son +chapeau la première fois qu’il avait rempli les fonctions +de <i>Baal Habaas</i>, c’est-à-dire « respectable pilier » de la +synagogue. Car même dans la <i>Chevrah</i> la plus insignifiante, +le chapeau haut de forme vient immédiatement +après les Tables de la Loi, dans l’ordre des choses +saintes, et quiconque ne le porte pas, n’oserait aspirer +aux dignités consistoriales. L’éclat de ce haut de forme +avait quelque chose de miraculeux, si l’on considère +qu’il avait été exposé à toutes les brises et à tous les +temps. Ce n’est point que M. Belcovitch ne possédât un +parapluie. Il en avait deux au contraire. Un en belle +soie, tout neuf et un autre, horrible mélange de baleines +brisées et de lambeaux de coton. Becky lui avait fait +cadeau du premier pour éviter à la famille le déshonneur +de le voir sortir avec l’ancien. Mais M. Belcovitch +n’avait jamais voulu porter le nouveau parapluie pendant +la semaine parce qu’il était trop beau et quant aux +jours de Sabbat on sait bien que c’est péché que de +porter un parapluie. Ainsi resta vain le sacrifice de +Becky ; pur objet d’orgueil pour son vaniteux possesseur, +il fut laissé à la maison.</p> + +<p>Kosminsky, ou Belcovitch, qui avait eu à lutter durement +pour l’existence n’avait point l’habitude de rien +gaspiller. C’était un homme grand et robuste, de cinquante +ans environ, aux cheveux grisonnants, pour qui +la vie signifiait travail ; travail : argent, et argent : économies. +Dans les livres bleus du Parlement, dans les +journaux anglais et au Club socialiste de <span lang="en" xml:lang="en">Berner Street</span> +on l’appelait un « <span lang="en" xml:lang="en">sweater</span> », un exploiteur de la sueur +humaine, et les journaux comiques le représentaient +avec une panse rebondie et un sourire onctueux : mais +lui se croyait bien naïvement un citoyen industrieux et +même philanthrope, vivant dans la crainte du Seigneur. +Il traitait les autres comme il avait été traité lui-même. +Il ne voyait pas pourquoi les immigrants pauvres ne +vivraient point avec six francs par semaine, durant le +temps qu’il leur enseignait la façon de se servir d’un +fer à repasser ou d’une machine à coudre. Ils étaient +encore, à ce prix-là, beaucoup mieux qu’en Pologne. +Combien il eût été heureux d’un tel salaire aux jours +terribles de son arrivée en Angleterre alors qu’il voyait +mourir de faim sa femme et ses deux enfants et que la +seule chose qui l’empêcha de convertir en poison ses +derniers quatre sous, fut son ignorance du mot « poison » +en anglais. Et de quoi vivait-il maintenant ? La +poule, le boisseau de haricots et la morue que Chayah +achetait pour le Sabbat, suffisaient presque pour la +moitié de la semaine ; un quart de café durait huit +jours, le marc étant « repassé » jusqu’à perte complète +de toute saveur et de toute couleur. Le pain noir, les +pommes de terre et les harengs saurs constituaient le +régime ordinaire des autres jours. Non, personne ne +pouvait accuser Bear-Belcovitch de s’engraisser de la +sueur et des entrailles de ses employés. Le mobilier +était des plus primitifs et réduit au strict indispensable. +Aucun instinct esthétique ne poussait les Belcovitch à se +procurer autre chose que les nécessités strictes de l’existence — sauf +en ce qui concerne la vêture — . Les seules +concessions faites aux beaux-arts étaient une Mizrah +peinte grossièrement et accrochée au mur oriental de +la pièce pour indiquer le côté où le juif doit se tourner +pour faire sa prière, et la glace de la cheminée entourée +de papier jaune — afin de préserver la dorure du +cadre des injures des mouches — et ornée à chaque +coin de roses artificielles que l’on renouvelait une fois +par an, à Pâques.</p> + +<p>Bear Belcovitch avait vécu plus somptueusement en +Pologne où il possédait une cuvette de cuivre pour les +ablutions, une aiguière également en cuivre, des cuillers +d’argent, un calice de consécration en argent, et +un buffet avec des panneaux vitrés. Et souvent il pensait +avec amour à ces reliques disparues. Mais il n’avait +rien emporté de tout cela, sauf la literie et encore avait-il +vendu celle-ci en Allemagne durant le trajet. Il avait +débarqué à Londres avec une famille de trois personnes +et trois <span lang="de" xml:lang="de">groschen</span>.</p> + +<p>— Le croiriez-vous, Pesach ? fit Becky aussitôt qu’elle +put se frayer un chemin jusqu’à son futur beau-frère +à travers la haie des convives qui le congratulaient. La +tache que vous voyez là, c’est de la soupe ! Et elle indiquait +le plafond sali au-dessus de leur tête. Cette bécasse +de petite Esther a laissé tomber tout ce qu’elle +avait rapporté de la distribution de charité.</p> + +<p>— <i>Achi Nebbich</i>, pauvre petite, s’écria M<sup>me</sup> Kosminski, +qui était dans un état d’exceptionnel attendrissement, +ils doivent mourir de faim là-haut ! le père est sans +travail.</p> + +<p>— Sais-tu, mère, fit Fanny, nous devrions leur donner +notre soupe. La tante Léah nous en a rapporté. +N’avons-nous pas pour aujourd’hui un autre souper ?</p> + +<p>— Mais que dira leur père ? fit tout bas la vieille.</p> + +<p>— Oh ! il ne s’en apercevra même pas. Il ignore même, +je crois, que le fourneau a ouvert ce soir. Laisse-moi +faire, mère !</p> + +<p>Et Fanny, lâchant la main de Pesach, se glissa dans +la chambre à coucher qui servait en même temps de +cuisine et porta à l’étage supérieur le pot encore fumant. +Pesach la suivait avec quelques tranches de +pain, l’éclairant d’un bout de chandelle, qui s’éteignit +juste au point terminus du voyage. Au moment où les +fiancés disparaissaient, les convives clignèrent des yeux +et tirèrent de l’Ancien Testament, ainsi que du Talmud, +des citations grivoises. Mais les amoureux lorsqu’ils sortirent +de la mansarde des Ansell ne songèrent même +pas à s’embrasser. Seulement ils avaient les yeux humides, +et lorsque doucement, la main dans la main, +ils redescendirent l’escalier, il leur parut qu’ils s’aimaient +plus profondément. C’est ainsi que la Providence +envoya à des gens plus nécessiteux que les +Belcovitch la soupe que ceux-ci, par une vieille habitude +d’économie, avaient été chercher au fourneau +philanthropique, ce qui prouve que, dans le double +sens du mot, un bienfait n’est jamais perdu. Ce ne +fut pas le seul que fit le Seigneur par l’intermédiaire +de l’heureux père de la fiancée. Peu après en effet, un +coreligionnaire de celui-ci apparut sur la scène enveloppé +d’une longue capote et la figure défaite. C’était +un nouvel immigrant, débarqué depuis quelques heures +à peine et qui n’apportait avec lui pour tout bagage que +beaucoup de foi en Dieu et dans la composition aurifère +du pavé de Londres. Une fois débarqué, jetant à peine un +coup d’œil sur la Métropole, il avait demandé où était +la synagogue. Puis ses dévotions accomplies, il était allé +trouver M. Kosminski-Belcovitch, dont l’adresse, inscrite +sur un chiffon de papier, l’avait accompagné dans +son voyage comme un talisman. Dans sa ville natale, +où les Juifs gémissaient sous la persécution, la renommée +de Kosminski, le pionnier, le Crésus, tenait de la légende. +M. Kosminski se trouvait donc préparé à ces éventualités. +Il alla dans sa chambre à coucher, tira une lourde +caisse de dessous son lit, l’ouvrit et plongea la main +dans un sac en toile sale plein de pièces de cuivre. +L’instinct de générosité qui le dominait ce jour-là, lui +fit compter quarante-huit pièces. Il les porta au « <span lang="en" xml:lang="en">greener</span> » +entre ses paumes superposées et l’étranger ignorant +qu’il devait cette largesse aux fiançailles de Fanny +vit la fortune dans cette poignée de monnaie. Il s’en +alla le cœur gonflé de gratitude et sa poche contenant +quatre douzaines de farthings. On le recueillit à l’asile +des Juifs pauvres, qui lui avait été indiqué par son +coreligionnaire et où on lui donna de la soupe chaude. +Kosminski rentra dans la salle de fête tressaillant de +la tête aux pieds, du doux frémissement que donne une +conscience satisfaite. Il caressa la tête crépue de Becky +et dit :</p> + +<p>— Eh bien, Becky, quand donc dansera-t-on à ta +noce à toi ?</p> + +<p>Becky secoua ses boucles. Les jeunes gens ne pouvaient +avoir les uns des autres une opinion pire que +celle que Becky avait d’eux tous. Elle acceptait leurs +hommages avec plaisir et cependant ne leur en savait +aucun gré. Les amoureux pullulaient autour d’elle +comme les baies sur un groseillier au printemps, ou +plutôt, comme sa mère disait dans son jargon réaliste, +ces <i>Chasanim</i> ressemblaient à une meute de chiens de +rues. Les adorateurs de Becky assiégeaient son escalier +avant qu’elle fût levée ; l’amour les rendait de plus +en plus matineux, chacun désirant être le premier à +souhaiter le bonjour à cette Pénélope de la couture. On +disait que les succès industriels de Kosminski, étaient +dus à la beauté de Becky, cette fleur de la jeunesse travailleuse +éclose dans l’atelier du Laban de l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span>.</p> + +<p>— Je ne veux point imiter Fanny, dit-elle cependant +en confidence à Pesach Weingott, dans le courant de +la soirée.</p> + +<p>Il sourit indulgemment.</p> + +<p>— Fanny a toujours été terre à terre, continua Becky ; +quant à moi j’ai toujours dit que je n’épouserai qu’un +<i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i>.</p> + +<p>— Mais j’ose dire, riposta Pesach, piqué par cette déclaration, +que Fanny aurait pu si elle avait voulu, épouser +elle aussi un <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>.</p> + +<p>Pour Becky un <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i> était un employé ou un +maître d’école, un être qui ne travaille pas de ses +mains et ne fait que gratter du papier ou fouetter les +petits enfants. Ses vues matrimoniales étaient caractéristiques. +Elle méprisait la profession de ses parents +et comptait se marier en dehors de leur classe. Eux, de +leur côté, ne pouvaient comprendre ce désir de devenir +autre chose que ce qu’ils étaient.</p> + +<p>— Je ne dis pas que Fanny n’aurait pas pu le faire, +répondit Becky, je dis seulement que personne ne peut +appeler son mariage un beau mariage.</p> + +<p>— Et toi tu fais trop de manières, gronda M. Belcovitch. +Tu vises trop haut ! Becky secoua la tête.</p> + +<p>— Je viens de recevoir mon nouveau corsage, dit-elle +à un jeune homme, présent à la fête par grâce spéciale. +Il faudrait que vous me voyiez avec. J’ai l’air d’une +dame.</p> + +<p>— Oui, fit Madame Belcovitch avec orgueil, ça brille +au soleil.</p> + +<p>— Est-ce qu’il ressemble à celui de Bessie Sugarman ? +questionna le jeune homme.</p> + +<p>— Bessie Sugarman, répéta Becky irritée, elle achète +tous ses costumes à tempérament. Elle fait la fière, mais +ses bijoux sont payés à la petite semaine.</p> + +<p>— Si tant est qu’elle les paie, observa Fanny, en tournant +vers sa sœur son visage rayonnant.</p> + +<p>— Ne sois pas jalouse, Alte, dit la mère. Lorsque je +gagnerai à la loterie je t’achèterai aussi un corsage.</p> + +<p>Presque tous les émigrants juifs jouaient à la loterie +de Hambourg et c’était une invasion chez les marchands +de billets quand par hasard un habitant du Ghetto avait +gagné seulement sa mise. L’espérance d’une fortune +subite colorait l’horizon de ces pauvres gens comme les +éclairs de chaleur traversent les nuits d’été ; elle illuminait +les mornes perspectives de leur avenir. La loterie +mettait hors d’eux-mêmes les possesseurs de billets, et +introduisait dans leur vie un élément qui leur faisait +oublier leur quotidien travail d’esclave.</p> + +<p>Le travailleur anglais, n’ayant pas cet exutoire des +loteries d’Etat, relève la monotonie de son existence en +prenant un intérêt, d’ailleurs très indirect, à l’amélioration +de la race chevaline.</p> + +<p>— Allons, Pesach, encore un verre de rhum, dit +M. Belcovitch à son futur gendre et pensionnaire.</p> + +<p>— Oui, avec plaisir, après tout on ne se fiance pas +tous les jours.</p> + +<p>Le rhum était de la fabrication de M. Belcovitch. Les +ingrédients qu’il employait demeuraient mystérieux, +mais le parfum de ce breuvage se répandait à travers +l’atmosphère jusqu’aux recoins les plus cachés de la +maison. Même les habitants des mansardes se demandaient +en aspirant l’air, d’où venait cette odeur de térébenthine. +Pesach dégustait la décoction en murmurant : +« à votre santé ». Son gosier lui sembla devenu +la cheminée d’un steamer et il avait des larmes dans ses +yeux lorsqu’il reposa son verre.</p> + +<p>— Oh ! que c’est bon, murmura-t-il.</p> + +<p>— Les Anglais n’en boivent pas de pareil, hein ? fit +M. Belcovitch.</p> + +<p>— L’Angleterre, répéta Pesach avec un indicible mépris. +Quel pays ! « <i lang="en" xml:lang="en">Daddle doo</i> » y est une langue, et le +<span lang="en" xml:lang="en">gingerbeer</span> une liqueur.</p> + +<p>« <i lang="en" xml:lang="en">Daddle doo</i> » était la manière dont Pesach prononçait +« <span lang="en" xml:lang="en">That will do</span> », « Cela peut aller ». C’était un des +premiers mots anglais qu’il avait saisi et la puérilité de +cette expression le rendait facétieux. Il leur semblait que +cette locution dégageait une odeur de nursery : lorsqu’une +nation traduit ainsi ses sentiments, on n’a plus +lieu de s’étonner que la bière de gingembre soit considérée +par elle comme un breuvage.</p> + +<p>— Vous n’aurez pourtant rien de plus fort que le +<i lang="en" xml:lang="en">gingerbeer</i> quand nous serons mariés, fit Fanny en riant, +je ne veux pas avoir pour mari un buveur.</p> + +<p>— Alors j’en boirai tant que je me griserai, riposta +Pesach en riant.</p> + +<p>— On ne peut pas, fit Fanny avec un large sourire.</p> + +<p>Dans les premiers cercles anglo-juifs avec lesquels +Pesach s’était trouvé en relations, le <i lang="en" xml:lang="en">gingerbeer</i> était la +boisson favorite. Généralisant presque aussi vite que +s’il avait à écrire un livre sur les mœurs du pays, il +en avait conclu que c’était là le breuvage national.</p> + +<p>Depuis longtemps déjà il avait découvert sa méprise, +mais la direction que prenait la conversation, fit penser +à Becky qu’elle pouvait décocher un trait à Pesach.</p> + +<p>— Un de ces jours, lui dit-elle, j’ai envie de vous +envoyer un « valentin ».</p> + +<p>Pesach rougit et ceux qui étaient dans la confidence +s’esclaffèrent. C’était une allusion à une autre des erreurs +commises par Weingott. Un jour qu’en compagnie d’un +autre « <span lang="en" xml:lang="en">greener</span> » il contemplait un étalage de libraire, +les deux étrangers avaient eu grand peine à comprendre +ce que pouvaient signifier ces monstrueuses caricatures. +Cependant Pesach avait compris que les <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> +microcéphales et à jambes torses et les dames avec la +tête énorme et une toute petite chemise, représentaient +les paysans anglais épars dans les villages du pays.</p> + +<p>— Le jour du mariage, répliqua Pesach à Becky, ce +ne sera point la saison des valentins.</p> + +<p>— C’est dommage, dit Becky en secouant ses boucles +noires, vous feriez un bien drôle de couple.</p> + +<p>— C’est bon, Becky, fit Alte, avec bonne humeur. Ton +tour arrivera et nous allons bien nous moquer de toi.</p> + +<p>— Ah non pas, qu’ai-je donc besoin d’un homme, +moi ?</p> + +<p>Le bras du jeune homme spécialement invité à la +solennité l’enserrait au moment où elle prononçait +ces paroles.</p> + +<p>— Tu te marieras comme tout le monde, Becky, dit +Alte reprenant la conversation avec sa sœur. Ne fais +pas de manières.</p> + +<p>— Ce ne sont point des manières. C’est ma façon de +penser. Qu’ai-je à faire des hommes qui viennent ici. +Ce ne sont pas des messieurs.</p> + +<p>— Laissez-moi le temps de gagner à la loterie, Becky, +dit le jeune homme.</p> + +<p>— Alors pourquoi ne prenez-vous pas un autre ticket, +demanda Sugarman le Shadchan<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> qui sembla surgir +de l’autre bout de la pièce. C’était un des plus +grands talmudistes de Londres, un homme à figure +hâve et famélique, aux traits âpres mais intelligents. +Regardez Mrs Robinson, je viens de lui faire gagner +plus de vingt livres et dire qu’elle ne m’en a pas donné +plus de deux. J’appelle cela une honte.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Le Marieur.</p> +</div> +<p>— Vous lui avez volé deux autres livres, observa +Becky.</p> + +<p>— Comment le savez-vous donc ? questionna Sugarman +stupéfié.</p> + +<p>Becky cligna des yeux et secoua sa tête d’un air +entendu.</p> + +<p>— Ça me regarde, dit-elle, vous ne le saurez pas.</p> + +<p>La liste du tirage et des numéros gagnants était si +compliquée, que Sugarman avait eu mainte occasion de +rouler ses clients.</p> + +<p>— Je ne vous vendrai plus de tickets, à vous, fit-il à +Becky avec indignation.</p> + +<p>— Oh, je m’en moque bien.</p> + +<p>— Toi, tu te moques de tout, dit M<sup>me</sup> Belcovitch, saisissant +l’occasion pour admonester sa fille. Et dire +que tu n’as même pas pensé à m’apporter ma médecine +ce soir. Tu la trouveras sur la planche du placard +de la chambre à coucher.</p> + +<p>Becky fit une mine impatientée. Alors le jeune homme +offrit d’aller la chercher.</p> + +<p>— Non, il n’est pas convenable qu’un jeune homme +entre dans ma chambre à coucher en mon absence, fit +M<sup>me</sup> Belcovitch, en rougissant.</p> + +<p>Becky s’exécuta.</p> + +<p>— Vous savez, fit M<sup>me</sup> Belcovitch, s’adressant au jeune +homme, que je souffre beaucoup des jambes. L’une est +enflée et l’autre toute desséchée.</p> + +<p>— Ah, comment cela vous est-il venu ? dit le jeune +homme d’un air compatissant.</p> + +<p>— Le sais-je seulement ? Je suis née comme ça. Ma +pauvre mère avait des jambes bien conformées. Si j’avais +la tête d’Aristote, je pourrais peut-être savoir pourquoi +mes jambes sont si mal faites. Mais ça marche comme +ça quand même.</p> + +<p>Le respect que les Juifs professent pour Aristote est +probablement dû à ce fait que le vulgaire le prend pour +un philosophe juif. L’assertion que la philosophie d’Aristote +est d’origine israélite a été avancée par un poète du +moyen-âge, Jehuda Halevi, et soutenue par Maïmonide. +La légende veut que lorsque Alexandre arriva en +Palestine, il était accompagné d’Aristote. A Jérusalem +le philosophe découvrit les manuscrits de Salomon et +les publia sous son nom. Mais il est à remarquer que ce +conte ne fut accepté que par ceux des étudiants juifs +qui adoptèrent l’Aristotélisme. Ceux qui rejettent cette +doctrine déclarent au contraire qu’Aristote, dans son +testament a reconnu l’infériorité de ses écrits sur les +livres de Moïse et demandé qu’on détruisît ses propres +œuvres.</p> + +<p>Lorsque Becky rentra avec la médecine, M<sup>me</sup> Belcovitch +observa qu’elle était bien mauvaise à prendre, et +offrit au jeune homme d’en goûter. Celui-ci se réjouit +intérieurement de cette faveur, considérant dès lors +qu’il était bien noté par les parents de Becky. M. Belcovitch +payait un penny par semaine à son médecin, +qu’elle fût malade ou bien portante, et par conséquent +c’était une perte sèche pour elle que d’être bien portante ! +Becky avait inventé de remplir les bouteilles avec +de l’eau pure pour s’éviter la peine d’aller chercher +la médecine, mais comme M<sup>me</sup> Belcovitch ne s’en doutait +point, ça lui faisait autant de bien.</p> + +<p>— Vous êtes trop sédentaire, M. Kosminski, dit Sugarman +en <i>yiddish</i>.</p> + +<p>— Comment voulez-vous que je sorte par un temps +tout noir et humide, et « <i>l’Ange de la mort en chasse</i> ».</p> + +<p>— Eh, observa M. Sugarman, abandonnant bravement +l’emploi de ce jargon, nous autres Anglais nous sortons +par tous les temps.</p> + +<p>Dans le même moment Mosès Ansell rentrait de l’office +du soir et s’asseyait, sans mot dire, à la lueur d’une +bougie inespérée devant un repas inattendu, composé +de pain et de soupe, bénissant Dieu pour ces deux dons. +Le reste de la famille avait soupé. Esther avait couché +les deux plus jeunes enfants ; Rachel était déjà assez +grande pour se déshabiller toute seule. Elle et Salomon +faisaient leurs devoirs de classe, la chandelle leur épargnant +les coups de férule du lendemain à l’école. Esther +tenait sa plume gauchement, car elle s’était blessée et +plusieurs de ses doigts étaient ensanglantés et entortillés +de toiles d’araignée. La grand’mère somnolait sur +sa chaise. Tout était calme et paisible malgré l’atmosphère +glaciale.</p> + +<p>Mosès dîna en faisant joyeusement claquer sa langue. +Ensuite il poussa un profond soupir, remercia Dieu par +une prière qui dura au moins dix minutes, débitée avec +volubilité et d’une voix chantante. Il demanda à Salomon +s’il avait bien dit l’oraison du soir. Salomon regarda +du coin de l’œil la grand’mère et s’apercevant qu’elle +était endormie, répondit affirmativement et poussa du +pied sous la table Esther en signe d’intelligence.</p> + +<p>— Alors, fais maintenant la prière de nuit.</p> + +<p>Il n’y avait pas moyen d’esquiver le coup. Salomon +termina donc son devoir d’arithmétique écrivant les +chiffres au crayon, de manière à pouvoir corriger d’après +un camarade, s’il s’apercevait d’une erreur. Après quoi, +tirant un livre de prière en hébreu d’une sacoche fort +graisseuse, il fit entendre des murmures confus entrecoupés +d’inintelligibles éclats de voix durant un nombre +de minutes proportionnées au nombre des pages du +livre de prière. Puis il se coucha. Esther mit la grand’mère +au lit et s’étendit à côté d’elle. Longtemps elle +resta éveillée écoutant le singulier marmonnement de +son père qui étudiait « Le Commentaire du livre de +Job », de Raschi, murmure cadencé qui se confondait +assez agréablement avec les sons assourdis du violon de +Pesach Weingott, perçus à travers le plancher.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">III<br> +<span class="xsmall">MALKA</span></h2> + + +<p>La foire du Dimanche qui a depuis si longtemps lieu +dans <span lang="en" xml:lang="en">Petticoat Lane</span> aura du mal à disparaître ; encore +très courue, elle battait son plein le matin gris où +Mosès Ansell traversait le ghetto. Il était onze heures +environ et la foule augmentait à vue d’œil. Les vendeurs +annonçaient leurs marchandises d’une voix stentorienne ; +le bavardage des acheteurs semblait la rumeur +confuse d’une mer démontée. Les murs nus et les palissades +étaient placardés d’annonces d’où se pouvait +aisément déduire le caractère, la race, le genre de vie des +habitants du quartier. Beaucoup étaient en <i>yiddish</i>, le +jargon le plus corrompu et le plus hybride qui se soit +jamais parlé. Et même lorsque la langue était anglaise, +les lettres étaient hébraïques. <span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel, Public +Meeting, Board School</span>, Sermon, Police, ces termes d’une +banalité toute moderne se dissimulaient sous les caractères +sacrés de la langue qui chante les miracles et les +prophéties, les palmiers et les cèdres, les Séraphins et les +lions, les bergers et les harpistes.</p> + +<p>Mosès s’arrêta pour lire ces affiches hybrides — car +il n’avait rien de mieux à faire, mourant de faim, lui +et sa famille. Comme il rôdait sans but dans <span lang="en" xml:lang="en">Wentworth +street</span>, il aperçut une annonce collée à la fenêtre d’une +échoppe de savetier. Cette espèce d’enseigne était rédigée +en jargon juif : « On demande des riveurs, des crochetiers, +des couseurs et des finisseurs. — Baruch Emmanuel, +savetier, confectionne et répare les chaussures +au même prix exactement que Mordécai Schwartz, du +12, <span lang="en" xml:lang="en">Goulston street</span>. »</p> + +<p>Mordécai Schwartz était écrit en lettres hébraïques +plus grandes, plus noires, Mordécai Schwartz planait +sur l’échoppe. Baruch Emmanuel était évidemment très +conscient de son infériorité vis-à-vis de ce puissant +concurrent, bien que Mosès n’eût jamais encore entendu +parler de Mordécai Schwartz. Il entra dans la +boutique et dit en hébreu :</p> + +<p>— La Paix soit avec toi.</p> + +<p>Baruch Emmanuel répondit, dans la même langue, +en martelant une semelle :</p> + +<p>— Avec toi la paix.</p> + +<p>Mosès alors parla en jargon :</p> + +<p>— Je cherche du travail. Peut-être pourras-tu m’en +donner ?</p> + +<p>— Que sais-tu faire ?</p> + +<p>— J’ai été riveur.</p> + +<p>— J’ai des riveurs autant qu’il m’en faut.</p> + +<p>Mosès parut désappointé.</p> + +<p>— J’ai aussi été coupeur, fit-il.</p> + +<p>— J’ai tous les coupeurs dont j’ai besoin, répondit +Baruch.</p> + +<p>L’âme de Mosès s’obscurcit.</p> + +<p>— Il y a deux ans, je travaillais comme finisseur.</p> + +<p>Baruch secoua lentement sa tête. La persistance de +l’homme commençait à l’ennuyer. Restait encore l’emploi +de tailleur de formes.</p> + +<p>— Et pendant une semaine j’ai travaillé dans les +formes, fit Mosès.</p> + +<p>— Je n’ai pas besoin de ça non plus ! cria Baruch, +perdant patience.</p> + +<p>— Mais il est écrit à ta fenêtre que tu en as besoin, +protesta Mosès faiblement.</p> + +<p>— Ça m’est absolument égal, ce qui est écrit ou non +à ma fenêtre ! — Tu n’es donc pas assez intelligent pour +comprendre que c’est une blague ? Malheureusement +pour moi je travaille tout seul, mais l’enseigne fait +bien et au fond ça n’est point un mensonge. Bien sûr, +je désirerais en avoir des riveurs, des coupeurs, des finisseurs +et tout ça ; si j’en avais, ça me ferait un grand +établissement et j’arracherais les yeux à Mordécai +Schwartz. Mais le Très-Haut me refuse des assistants et +je me contente de souhaiter en avoir.</p> + +<p>Mosès comprit cette attitude envers le destin. Il s’en +alla, suivit une ruelle étroite et sale, à la recherche de +ce Mordécai Schwartz dont l’adresse avait été si obligeamment +indiquée par Baruch Emmanuel. En route, +il pensait au sermon que la veille le maggid avait prononcé. +Il avait expliqué un verset de Habakkuk, et d’une +façon si originale qu’un passage du Deutéronome en +prenait une couleur toute nouvelle. Mosès, éprouvant un +plaisir très vif à paraphraser ce thème dépassa, sans +qu’il s’en aperçût, la boutique de Mordécai. Un tintement +le tira de sa rêverie. C’était la cloche de la grande +école du Ghetto, qui intimait l’ordre aux élèves de +quitter squares et rues, mansardes et sous-sols, pour +venir à la leçon d’anglais. Et ils vinrent, procession +bruyante, recrutée dans toutes les ruelles et impasses ; +des grands et des petits ; des gamins vêtus de velours à +côtes et des fillettes affublées de cotonnade toute passée ; +des enfants propres et des enfants déguenillés ; des enfants +chaussés d’informes souliers bâillant aux orteils ; +des bambins souffreteux et d’autres robustes ; des enfants +aux yeux brillants et d’autres aux yeux hagards ; +des enfants à figures étranges, exotiques et hâves et des +enfants simili-anglais à mine fraîche et rose ; d’autres +encore à tête grande et difforme, d’autres à tête ovale, +d’autres à tête piriforme ; des enfants à mine de vieux, +à tête de chérubin, à face de singe ; des enfants faméliques +marmottant leurs leçons, et des enfants bayant +aux corneilles ; des tapageurs et des sournois, des insolents, +des idiots, des vicieux, des intelligents, des sots, +échantillons de tous les pays — et tous se pressaient +au son de la cloche, vers l’école, où les devait moudre +en une marchandise pareille, la grande et impassible +machine gouvernementale. Devant celle-ci se trouvait +une seconde foire en miniature, le chemin était semé de +toutes les tentations. Il se faisait un trafic actif de pois +chiches et de noix de coco ; la foule des écoliers était +surveillée par des parents attendant avec impatience que +les portes de l’école se refermassent sur ces petits +truands. Les femmes étaient tête nue ou en marmotte +avec des enfants au sein et d’autres trottant à leurs +côtés. Les hommes étaient sales et loqueteux. Ici une +petite fille à l’air grave tenait par la main son frère plus +grand et ne le lâchait qu’après l’avoir vu entrer. Là, +un gosse encore en jupe, grognon et sauvage, se faisait +traîner vers la corvée détestée. Et tout cela formait un +tableau étrange : en haut, le ciel de plomb, en bas, sur +le pavé glissant et fangeux, les pères et mères en guenilles, +les enfants à vêture bigarrée.</p> + +<p>— Noix du Brésil ! criait une vieille marchande.</p> + +<p>— Pois chauds ! clamait d’une voix traînarde un vieux +juif hollandais. D’une main il portait une marmite +pleine de pois chauds et de l’autre un pot de poivre en +forme de phare. Quelques-uns des enfants, gloutonnement, +avalaient les grossières friandises servies dans des +écuelles minuscules pendant que d’autres les emportaient +dans des cornets de papier pour les mastiquer +subrepticement pendant la classe.</p> + +<p>— Tu appelles ça assaisonner ? dit un bambin haut +comme une botte.</p> + +<p>— T’en as pas assez, clama le vieux marchand, feignant +la surprise. Qu’est-ce qu’il te faut ?</p> + +<p>Il aspergea de poivre une seconde fois, la portion +bouillante.</p> + +<p>La progéniture de Mosès Ansell manquait à ce tableau. +Les plus jeunes étaient au logis ; les aînés étaient à +l’école depuis une heure déjà pour s’ébattre et se réchauffer +dans les vastes cours. Une tranche de pain sec +et deux sous de thé infusé déjà par trois fois avaient +composé leur déjeuner et ils n’avaient pas de dîner en +perspective. Cette idée alourdit le cœur de Mosès ; il +oublia les interprétations du rabbin sur le verset de +Habakkuk et il rebroussa chemin vers la boutique de +Mordécai Schwartz. Mais comme son humble rival, Mordécai +n’avait point de place pour Mosès ; au contraire, +il avait déjà trop de main-d’œuvre. Pourtant, comme +des bruits de grève traînaient dans l’air, il prit prudemment +l’adresse du solliciteur. Après cet échec Mosès +vagabonda tristement durant plus d’une heure ; le +moment du dîner approchait ; déjà des enfants le dépassaient +portant le repas du Dimanche, cuit dans les +boulangeries ; une odeur de vague poésie emplit l’atmosphère. +Mosès sentait qu’il ne pourrait pas regarder ses +enfants en face.</p> + +<p>A la fin, il prit une grande résolution et obliqua vers +les Ruines, hâtant le pas pour ne pas laisser refroidir +son courage.</p> + +<p>Les Ruines étaient une place pavée, à moitié bordée de +maisons. Seule, la foire dominicale lui prêtait du pittoresque. +Mosès aurait pu acheter là depuis des bretelles +élastiques jusqu’à des perruches vertes enfermées dans +des cages bariolées. C’est-à-dire qu’il l’aurait pu s’il avait +eu de l’argent ! Mais pour l’instant, il n’avait rien dans +ses poches, que des trous.</p> + +<p>Donc, il se décida à rendre visite à Malka. Cette cousine +de sa défunte femme habitait Square Zacharie. +Mosès ne l’avait pas vue depuis un mois, car Malka était +un rejeton fortuné de l’arbre familial. On ne l’approchait +qu’avec crainte et tremblement. Elle tenait une +boutique de revendeuse à <span lang="en" xml:lang="en">Houndsditch</span>, avec un étal +pour le même commerce dans le <span lang="en" xml:lang="en">Halfpenny Exchange</span> +et un étalage aux Ruines, le Dimanche. Elle avait installé +Ephraïm, son gendre fraîchement acquis, dans la +même branche d’affaires et le même quartier. Comme +les objets de son commerce, son gendre était aussi de +seconde main : c’était un veuf, qui avait perdu quatre +ans auparavant sa première femme en Pologne. Mais il +n’était âgé que de vingt-deux ans.</p> + +<p>Les logis respectifs du gendre et de la belle-mère situés +à quelques minutes de leurs établissements commerciaux, +se faisaient face diagonalement à travers la place. +C’étaient des maisons à trois pièces, sans sous-sol, et +dont la fenêtre du rez-de-chaussée avait un rideau de +gaze, qui permettait aux habitants de voir tout ce qui +se passait au dehors et mettait les curieux en face de +leur propre image. En effet les passants stationnaient +devant ces miroirs improvisés, les hommes tortillant +leurs moustaches, les femmes donnant des tapes coquettes +à leurs chapeaux, sans se douter que les habitants +les observaient. La plupart des portes étaient +entrebâillées malgré l’air glacial, car les habitants du +Square Zacharie vivent surtout sur les pas des portes. +En été, les commères y bavardent assises sur des chaises, +comme au bord de la mer, sur une plage à la mode ; des +vieillards ridés y jouent aux cartes sur des plateaux à +thé ; et des enfants encore à la mamelle dans des hamacs +suspendus aux linteaux s’y bercent paresseusement, tels +de jeunes singes accrochés à un arbre. Cette place quadrangulaire, +et toute pavée, est surtout un endroit rêvé +pour les jeux d’enfants ; elle est débonnaire, il n’y passe +point de chevaux ; à peine si un chien parfois, ou le +chat d’un voisin, y risque une exploration. Le petit Salomon +Ansell ne connaissait pas de joie plus franche que +d’accompagner son père dans ces quartiers élégants, de +parcourir ces vastes espaces en sens divers, tandis que +Mosès conférait avec Malka. La dernière fois que Mosès +y était allé, c’était pour dire des psaumes. Milly, la fille +de Malka, venait d’avoir un fils, mais l’on ne savait +si elle se rétablirait, en dépit des talismans accrochés +au-dessus du lit pour conjurer les funestes desseins de +Lilith, la première et perfide femme d’Adam, ainsi que +ceux des mauvais esprits qui rôdent autour des femmes +en couche. Et on avait envoyé en toute hâte chercher +Mosès pour qu’il intercédât auprès du Tout-Puissant. Sa +piété, pensait-on, apaiserait la colère céleste. Pendant une +moyenne de 362 jours par an, Mosès n’était qu’un ver +de terre misérable, rien du tout ; mais pendant les trois +autres jours restants, quand la mort menaçait de visiter +Malka ou son petit clan, Mosès devenait un personnage +d’importance, et on l’appelait à toute heure du jour et +de la nuit pour qu’il vînt combattre le noir Azraël. +Lorsque l’ange s’était retiré vaincu, après une lutte de +plusieurs jours, Mosès retombait dans son insignifiance +première, on le renvoyait avec une rasade de rhum +et vingt-cinq sous. Et cela ne lui paraissait jamais une +injustice car personne ne demandait moins que lui à +l’univers. Deux repas substantiels et trois sérieux offices +par jour, et Mosès était satisfait ; même il préférait +la nourriture spirituelle, entre les repas, à la nourriture +elle-même.</p> + +<p>Les dernières couches s’étaient bien passées, et il y +avait eu si peu de danger, que, lors de la circoncision +du nouvel enfant de Milly, Mosès n’avait même pas été +invité à la cérémonie, bien que sa piété fît de lui le +<i>Sandek</i> idéal, c’est-à-dire le parrain. Il n’en ressentit +point de dépit, sachant qu’il n’était que poussière, et +non poudre d’or.</p> + +<p>Mosès avait à peine émergé du petit passage voûté +qui menait à la Place que le bruit d’une querelle parvint +à ses oreilles. Deux grosses femmes, devisant +d’abord amicalement sur le pas de leurs portes venaient +de se déclarer la guerre. Dans le Square Zacharie, +lorsque vous voulez trouver la cause première d’une +querelle ne « cherchez pas la femme » mais « trouvez +l’enfant ». Les moutards de ce pays-là, lorsqu’ils se +battent en duel, et qu’ils ont le dessous, ont une façon +particulièrement éloquente d’en appeler à leur mère, +ce qui est lâche, mais bien humain. La mère du belligérant +rossé arrive alors, et menace de tirer l’oreille +ou le nez du vainqueur ; parfois elle exécute la menace. +L’autre mère intervient et les deux moutards +passent à l’arrière-garde, laissant leurs mères respectives +en champ clos, pendant qu’eux-mêmes reprennent +le jeu interrompu.</p> + +<p>C’est ce caractère que présentait la querelle de M<sup>mes</sup> +Isaacs et Jacobs. M<sup>me</sup> Isaacs affirmait avec véhémence +que son pauvre agneau avait été battu jusqu’à en +perdre connaissance. Par contre M<sup>me</sup> Jacobs affirmait, +avec des gestes non moins énergiques que c’était son +pauvre agneau à elle qui avait souffert cruellement +dans la bataille. Les deux choses n’étaient point en +contradiction, mais M<sup>mes</sup> Isaacs et Jacobs l’étaient, et +la querelle évoluait progressivement vers des récriminations +plus personnelles.</p> + +<p>— Sur ma vie, sur la vie de ma Fanny, je vais +laisser une marque sur le premier de vos enfants que +je rencontre sur mon chemin, disait M<sup>me</sup> Isaacs.</p> + +<p>— Osez toucher du bout du doigt à un cheveu de +mes enfants et sur la vie de mon mari, je vous assigne +en justice. Ainsi s’exprimait M<sup>me</sup> Jacobs au grand divertissement +des voisins.</p> + +<p>M<sup>mes</sup> Isaacs et Jacobs se disputaient rarement, faisant +bande à part contre les autres habitants de la place. +Elles étaient anglaises, tout à fait anglaises, leur grand-père +étant natif de Dresde ; elles se donnaient un air +d’importance et n’appelaient pas leur progéniture <i lang="de" xml:lang="de">Kinder</i>, +mais « enfants » en anglais, ce qui ennuyait les +voisines qui trouvaient qu’une large dose d’<i>yiddish</i> +est nécessaire à la conversation. D’autre part ces <i lang="de" xml:lang="de">Kinder</i> +étaient regardés avec considération par leurs camarades +parce qu’ils se refusaient à prononcer le guttural <i>ch</i> +de l’hébreu autrement que le <i>K</i> anglais.</p> + +<p>— Assignez-moi, si vous le voulez, ricana M<sup>me</sup> Isaacs. +Je vous réserve une surprise. Je dirai au juge ce que +vous êtes.</p> + +<p>— Et ta sœur, répliqua M<sup>me</sup> Jacobs, dans le langage +elliptique usité pour les conversations de ce caractère.</p> + +<p>Prompte comme l’éclair vint la riposte.</p> + +<p>— Yah ! Je voudrais bien savoir ce qu’était ton père.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Isaacs avait à peine formulé ce réquisitoire, +qu’elle entendit aux alentours des rires étouffés. M<sup>me</sup> Jacobs +se rendit compte de la situation quelques secondes +plus tard et les deux femmes restèrent confondues, +comme pétrifiées, les poings sur les hanches, se fixant +mutuellement. Ainsi que le prudent Ecclésiaste l’a judicieusement +observé, plusieurs siècles avant la civilisation +moderne : « Ne raille pas l’homme insolent, de +crainte qu’il n’injurie tes ancêtres ». Jusqu’à ce jour +les insultes à la mode orientale sont restées d’usage +courant au ghetto. Nul passé n’y est assez lointain pour +que les morts y soient ensevelis ; la poussière des siècles +y est sans cesse agitée, et même des aïeux à la troisième +ou quatrième génération peuvent être mis en cause.</p> + +<p>Or, M<sup>mes</sup> Isaacs et Jacobs étaient sœurs. Et lorsqu’elles +s’aperçurent du dilemme où les avait acculées leur +escrime, elles furent confondues. Elles se retirèrent la +tête basse, dans leurs parloirs respectifs et fermèrent +leur clairevoie. Mais M<sup>me</sup> Isaacs reparut. Elle avait pensé +soudain à quelque chose qu’elle aurait dû dire. Elle +alla à la porte close de sa sœur et cria par le trou de +la serrure :</p> + +<p>— Aucun de mes enfants n’a jamais eu les jambes +torses ! Presque aussitôt, la fenêtre de la chambre à +coucher fut ouverte et M<sup>me</sup> Jacobs déploya un objet qui +avait l’air d’un étendard flottant.</p> + +<p>— Ah, Ah, dit-elle en secouant l’étoffe dans tous +les sens. C’est de la moire antique.</p> + +<p>La robe flotta au vent. M<sup>me</sup> Jacobs caressa l’étoffe entre +son pouce et son index.</p> + +<p>— O — O — O — Oh, de la vieille soie, accompagna-t-elle +avec un geste extatique.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Isaacs fut paralysée par l’éclat de cette riposte.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Jacobs retira de la fenêtre la moire antique, et +exhiba une robe mauve.</p> + +<p>O — O — O — Oh. Tout soie.</p> + +<p>Le mauve étendard flotta triomphalement un instant +remplacé aussitôt par une robe puce et ambre.</p> + +<p>O — O — Oh. Tout soie ! et les doigts de M<sup>me</sup> Jacobs +caressèrent amoureusement l’étoffe, puis les deux robes +disparurent remplacées par une robe verte. Encore une +fois les doigts de M<sup>me</sup> Isaacs passèrent lentement sur la +soie.</p> + +<p>— Tout soie, tout soie, tout soie.</p> + +<p>Pendant ce temps la figure de M<sup>me</sup> Isaacs imitait la +couleur du dernier de ces étendards de victoire.</p> + +<p>— Ça vient de la revendeuse, essaya-t-elle de riposter, +mais les paroles passaient difficilement par sa gorge. +Mais elle aperçut son fils qui jouait paisiblement avec +l’autre pauvre agneau. Elle se précipita sur son rejeton, +lui tira les oreilles, et cria :</p> + +<p>— Attends polisson, si je t’attrape jamais à jouer avec +cette canaille, je te tords le cou ! Et elle l’emmena au +logis en claquant la porte derrière elle avec rage.</p> + +<p>Mosès bénit cette scène quotidienne, qui retardait +de quelques instants sa rencontre avec la redoutable +Malka. Comme elle n’avait paru ni à sa fenêtre ni sur +sa porte, il en conclut qu’elle était mal lunée ou absente +de Londres ; mais aucune de ces alternatives ne lui +était agréable.</p> + +<p>Il frappa à la porte de la maison de Milly, où on trouvait +habituellement sa mère, mais ce fut une vieille +femme de ménage qui lui ouvrit. Quelques bouteilles +de spiritueux étaient placées sur une table de bois, +recouverte d’une nappe du couleur et quelques paquets +de biscuit non entamés. A ces signes familiers et précurseurs +d’un festin, Mosès eut envie de battre en +retraite. Il ne savait pas au juste ce qui se passait, mais +il comprenait qu’en ce moment on serait de glace avec +lui. La ferme de ménage avec les sourcils salis par la +suie et la poussière lui déclara que Milly était en haut, +mais que la mère de Milly était partie chez elle avec +la brosse à habits. La figure de Mosès se décomposa. +Car lorsque sa femme vivait, elle avait été un trait +d’union entre la famille et lui-même. Elle était employée +en effet comme femme de ménage par Malka. Et +c’est par là que Mosès savait la signification de la brosse +à habits. Malka était très soigneuse de sa personne, +mais bien que coquette pour sa mise, elle n’avait point +de brosse à habits chez elle ; et cela, d’habitude, n’avait +pas d’inconvénient, puisqu’elle passait la plus grande +partie de son temps chez sa fille. Mais dès qu’il y avait +querelle entre elle et Milly ou le mari de cette dernière, +elle se retirait dans sa propre demeure pour y bouder. +Et si elle emportait la brosse, cela signifiait que le +conflit était sérieux et que les hostilités devaient durer +longtemps. Parfois alors une semaine durant, les deux +maisons affectaient de s’ignorer l’une l’autre.</p> + +<p>Dans le camp des Milly, la situation s’aggravait de +la disparition de la brosse. Dans ces moments d’exaspération, +le mari déclarait que sa belle-mère possédait une +multitude de brosses, sans quoi, demandait-il fort pertinemment, +comment se serait-elle arrangée quand elle +faisait une tournée de colportage en province ? Il avait +la ferme conviction que si elle emportait celle-là, c’était +pour se ménager un prétexte de retour chez Milly. En +cela il avait raison. Quels que fussent les torts du camp +de Milly, la capitulation de Malka était toujours voilée +sous cette formule :</p> + +<p>— Oh, Milly, je vous ai emporté votre brosse à habits. +Je viens justement de m’en apercevoir et vous pourriez +en avoir besoin.</p> + +<p>Après quoi, la réconciliation se faisait tout doucement. +Mosès n’osait pas trop se trouver en face de Malka pendant +ces exodes de la brosse aux habits. Il pivota donc +sur ses talons et s’enfonçait déjà dans le passage voûté +qui fait communiquer les « Ruines » avec le monde +extérieur lorsqu’une voix âpre emplit d’effroi ses oreilles.</p> + +<p>— Eh bien, Meshé, pourquoi t’enfuis-tu ? Est-ce que +ma Milly t’aurait défendu de me voir ?</p> + +<p>Malka était sur le seuil de sa porte. Mosès retourna +donc sur ses pas.</p> + +<p>— Non, murmura-t-il. Mais je vous croyais dans votre +magasin.</p> + +<p>C’était bien là qu’elle aurait dû être, en effet. Mais +elle ne se souciait guère d’avouer à Mosès, et se s’avouer à +elle-même qu’elle attendait chez elle qu’un ambassadeur +vînt de la maison filiale l’inviter à la cérémonie de la +Rédemption de son petit-fils.</p> + +<p>— Eh bien tu me vois, dit-elle, parlant yiddish pour +faire plaisir à Mosès, mais tu n’as point l’air de t’inquiéter +de ma santé.</p> + +<p>— Comment allez-vous ?</p> + +<p>— Aussi bien que peut aller une vieille femme. Le Très +Haut est bon.</p> + +<p>Malka affectait la plus grande douceur, afin de bien +prouver aux étrangers que les torts dans la querelle, +n’avaient pu être de son côté.</p> + +<p>C’était une grande femme de cinquante ans environ, +à la figure longue et chevaline encadrée par une perruque +noire et de longs pendants d’oreille en or. Ses +grands yeux noirs brillaient sous ses sourcils noirs très +fournis, et, quand elle était en colère, le milieu de son +front se creusait d’une profonde ride noire. Une chaîne +d’or s’enlaçait trois fois autour de son cou, retombant +sur son corsage de soie. Elle portait beaucoup de bagues +aux doigts et son haleine sentait perpétuellement la +menthe poivrée.</p> + +<p>— Mais ne reste donc pas dehors pour jaser. Entre. +Tu veux donc me faire mourir de froid ?</p> + +<p>Mosès se glissa timidement à l’intérieur baissant la +tête comme s’il avait eu peur de la cogner contre le haut +de la porte.</p> + +<p>La pièce était le parfait fac-simile du parloir de Milly +à l’autre coin de la place, sauf qu’au lieu des bouteilles +du festin et des paquets de biscuits sur un petit guéridon, +une brosse à habits s’étalait avec tristesse. Comme +chez Milly on voyait une table ronde, une commode à +tiroirs avec des carafes dessus et une cheminée décorée +de franges vertes et de clous de cuivre à grosse tête. Des +chiens en porcelaine de Chine à bon marché, mais qui +dataient de loin, se pavanaient parmi des candélabres +aux pendentifs de cristal. Devant le feu se trouvait un +garde-feu en acier, assez utile dans la maison de Milly +où il y avait des petits enfants, mais sans usage dans +celle de Malka où il n’y avait personne que l’on pût +craindre de voir tomber dans l’âtre. Dans un angle de la +pièce un petit escalier conduisait au premier. Il y avait +du linoléum par terre. Dans le Square Zacharie n’importe +qui pouvait entrer chez n’importe qui et ne pas +s’apercevoir de son erreur, tant il y a peu de différence +dans l’installation et l’ornement des maisons. Mosès +s’assit sur un coin de chaise et refusa la pastille de +menthe qui lui fut offerte. Mais il accepta une pomme, +bénit Dieu pour avoir créé le fruit de l’arbre, et mordit +avec avidité.</p> + +<p>— Il faut que je prenne de la menthe, moi, expliqua +Malka. C’est à cause des spasmes.</p> + +<p>— Mais vous venez de dire que vous alliez bien, murmura +Mosès.</p> + +<p>— Eh bien, suppose que je ne prenne pas de menthe, +j’aurais des spasmes. Ma pauvre sœur Rosa, que la paix +soit avec elle, qui mourut de fièvre typhoïde, souffrait +beaucoup des spasmes. C’est dans la famille. Elle serait +morte de l’asthme, si elle avait vécu plus longtemps. +Mais, comment allez-vous, vous autres ? fit Malka, en se +rappelant soudain que Mosès lui aussi avait le droit d’être +malade. Au fond, elle ressentait un certain respect pour +lui, bien qu’il ne s’en doutât guère. Cela datait du jour +où il avait enlevé un morceau d’acajou à la meilleure +de ses tables rondes : ayant fini de se tailler les ongles, +il avait eu besoin d’un morceau de bois pour le brûler +avec ceux-ci afin d’observer intégralement une pieuse +coutume. Malka s’était mise en colère, mais au fond du +cœur elle avait ressenti de l’admiration pour cette piété +si dédaigneuse des richesses.</p> + +<p>— Je suis depuis trois semaines sans travail, dit +Mosès, ne répondant point au sujet de sa santé, car il +songeait à des questions beaucoup plus graves.</p> + +<p>— Pauvre fou, qu’a-t-elle donc trouvé en vous pour +vous épouser, ma sotte cousine Gittel, que la paix soit +avec elle ! Je lui ai pourtant dit que jamais vous ne seriez +en état de la nourrir, la chère brebis ! Mais elle a toujours +été un animal obstiné. Elle allait la tête haute +comme si elle avait eu à dépenser cinq livres par semaine. +Elle n’aurait jamais fait travailler ses enfants +pour de l’argent comme font les autres. Mais toi, tu +ne devrais pas être si entêté. Tu devrais avoir plus de bon +sens, Meshé, tu n’appartiens pas, toi, à sa famille. +Pourquoi donc Salomon ne vendrait-il pas des allumettes ?</p> + +<p>— L’âme de Gittel s’en révolterait.</p> + +<p>— Mais les vivants ont des corps. Tu préfères voir +dépérir tes enfants que de les faire travailler. Il y a par +exemple ton Esther, une gamine paresseuse et nonchalante, +qui passe son temps à lire des histoires. Pourquoi +ne pas lui faire vendre des fleurs ou la mettre à la +couture ?</p> + +<p>— Esther et Salomon ont leurs devoirs à faire.</p> + +<p>— Des devoirs, grommela Malka ; quel profit en sort-il +de ces devoirs ? C’est de l’anglais et non du juif, qu’on +enseigne dans cette misérable école ! Je n’ai jamais pu +lire ni écrire autre chose que l’hébreu, et Dieu merci, +je ne m’en suis pas moins tirée d’affaire. Tout ce qu’on +leur apprend à l’école, c’est des bêtises d’Angleterre. +Les maîtres sont un tas de païens, qui mangent des +choses défendues et la bonne juiverie s’en va. Je suis +honteuse pour toi, Meshé ; tu n’envoies même pas tes +garçons à la classe d’hébreu le soir.</p> + +<p>— Je n’ai pas d’argent et il faut qu’ils apprennent +leurs leçons anglaises, autrement l’Assistance refuserait +de leur donner des vêtements. D’ailleurs, le soir du +Sabbat et le Dimanche je leur enseigne moi-même +l’hébreu. Salomon a traduit en yiddish avec Rashi tout +le Pentateuque.</p> + +<p>— Oui, il sait peut-être la <i>Torah</i>, dit Malka, mais il +ne saura jamais la <i>Gemorah</i> ni les <i>mishnayis</i>.</p> + +<p>Malka elle-même ne savait de toutes ces matières +abstraites que leurs noms, et le fait que des hommes +d’une piété extrême les étudiaient dans des in-folios imprimés +très fin.</p> + +<p>— Salomon connaît aussi un peu la <i>gemorah</i>. Je ne +puis la lui enseigner à la maison, ne possédant pas ce +livre qui est très coûteux, comme vous le savez. Mais il +est venu avec moi au Beth-Hamidrash, lorsque le rabbin +enseignait cela en classe gratuite et nous avons appris +ainsi tout le traité de <i>Niddah</i>. Salomon comprend très +bien les Lois du Divorce et il pourrait discuter dès à +présent sur les devoirs des femmes envers leurs époux.</p> + +<p>— Oui, mais jamais il n’apprendra la Kabbale, fit +Malka refoulée dans ses derniers retranchements. +D’ailleurs personne en Angleterre ne sait plus étudier +la Kabbale depuis que le rabbin Falk est mort (que la +mémoire de ce juste soit bénie) pas plus qu’un Anglais +ne peut apprendre le Talmud. Il y a dans l’air quelque +chose qui l’en empêche. Dans ma ville natale, il y avait +un rabbin qui savait la Kabbale. Il évoquait à volonté +Abraham notre père. Mais dans ce pays de mangeurs +de porc, personne n’est assez saint pour que le Nom +sacré (qu’Il soit béni) lui procure de telles faveurs. Je +ne crois pas que le Schocketw tue les animaux selon +les rites sacrés ; les règles sont violées ; et même les +gens pieux mangent du fromage et du beurre <i>tripha</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. +Je ne dis pas que tu le fais, Meshé, mais tu le laisses +faire à tes enfants.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> C’est-à-dire <i>impurs</i>, n’ayant pas été préparés conformément +aux rites.</p> +</div> +<p>— Mais, votre beurre à vous-même, n’est pas <i>kosher</i>, +fit Mosès irrité.</p> + +<p>— Mon beurre ? Que vient donc faire ici mon beurre ? +Et d’abord, je n’ai jamais passé pour une orthodoxe. Je +ne descends pas d’une famille de rabbins. Je ne suis +qu’une marchande. Je ne parle que des gens <i>froom</i>, +pieux, qui devraient donner l’exemple et qui abaissent +au contraire le niveau général de la piété. J’ai surpris +l’autre jour la femme d’un bedeau de la synagogue, +qui lavait sa viande et son beurre dans le même cuveau. +Du train où cela marche, ils vont cuire leur viande dans +le beurre, et ils finiront par manger de la viande <i>tripha</i> +dans les assiettes à beurre, et le jugement de Dieu +viendra. Mais qu’est donc devenue ta pomme ? Tu ne +l’as pas déjà avalée en entier ?</p> + +<p>Mosès, nerveusement indiqua la poche de son pantalon, +gonflée par le globe mutilé. Après sa première +bouchée si avide, Mosès avait pensé à ses enfants.</p> + +<p>— C’est pour les enfants, expliqua-t-il.</p> + +<p>— Ah, les enfants, gronda Malka dédaigneusement. +Et que te donneront-ils pour cela ? Sûrement, pas +même un merci. Dans notre jeune âge nous tremblions +devant nos père et mère, et ma mère (la paix soit avec +<i>elle</i>) m’a giflée alors que j’étais déjà mariée. Je n’oublierai +jamais cette gifle, elle m’a presque aplatie contre +le mur. Mais maintenant, nos enfants s’assoient sur +nos têtes. J’ai donné à ma Milly tout ce qu’elle possède, +une boutique, une maison, un mari, ma meilleure +literie et malgré tout cela, le jour que je veux appeler +son enfant Yosef, en souvenir de mon premier mari (la +paix soit avec lui) qui était son propre père, elle l’appelle +Yechezkel, pour me vexer !</p> + +<p>La voix de Malka devenait de plus en plus aiguë. +Elle eût voulu rendre un hommage solennel, en guise +de réparation pour son second mariage, à son premier +mari, et le refus de Milly d’acquiescer à cet arrangement, +était pour elle une source d’irritation sans bornes.</p> + +<p>Mosès ne put trouver rien de mieux à dire en ce moment +que de demander des nouvelles du second mari +de Malka.</p> + +<p>— Il se tue de travail, répondit-elle, en hochant la +tête. Le malheur est qu’il se croit un excellent homme +d’affaires et il en entreprend toujours de nouvelles sans +me consulter. Ah, s’il me demandait conseil plus souvent !</p> + +<p>M. Mosès prit une mine de sympathique désapprobation +pour les torts de Michel Birnbaûm.</p> + +<p>— Est-il à la maison ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Non ; mais j’attends son retour d’une minute à +l’autre. Je crois qu’on l’a invité au <i>Pidyun Haben</i> d’aujourd’hui.</p> + +<p>— Ah, c’est donc aujourd’hui ?</p> + +<p>— Bien sûr. Tu ne le savais donc pas ?</p> + +<p>— Non, personne ne m’en a parlé.</p> + +<p>— Mais tu aurais dû t’en douter. N’est-ce donc pas +le trente-unième jour depuis la naissance de l’enfant ? +Mais, il ne va pas accepter l’invitation lorsqu’il saura +que ma propre fille m’a presque chassée de sa maison.</p> + +<p>— Oh, ne dites pas cela, s’écria Mosès horrifié.</p> + +<p>— Je le dis au contraire, fit Malka, en saisissant inconsciemment +la brosse à habits et en frappant la +table sans doute pour bien faire ressortir l’outrage. J’ai +dit à ma fille, lorsque Yechezkel criait tant, qu’il vaudrait +mieux regarder si ce n’était pas à cause d’une +épingle, que de le droguer pour les coliques. — C’est +moi-même qui l’habille, mère, m’a-t-elle répondu.</p> + +<p>— Tu es têtue comme une mule, Milly, ai-je dit. Je +te dis qu’il a une épingle.</p> + +<p>— Je sais mieux que toi que non.</p> + +<p>— Comment peux-tu le savoir mieux que moi, qui +ai été mère avant que tu fusses née.</p> + +<p>« Alors j’ai déroulé les langes de l’enfant et juste sur +son estomac, j’ai trouvé…</p> + +<p>— L’épingle ? conclut Mosès, secouant gravement la +tête.</p> + +<p>— Non, pas tout à fait, mais une marque rouge qui +ne pouvait avoir été faite à l’innocent que par une +épingle.</p> + +<p>— Et alors qu’est-ce que Milly a dit ? questionna Mosès, +partageant son triomphe.</p> + +<p>— Milly a déclaré que c’est une piqûre de puce.</p> + +<p>» Dieu du Ciel, me suis-je écriée, oser blasphémer +ainsi devant mes yeux. Puissent mes ennemis en avoir, +des puces pareilles et comme Rivkah la Rouge était +dans la chambre, Milly a prétendu que je méprisais publiquement +son sang, et elle s’est mise à crier comme +si j’avais commis un crime en regardant son enfant. +Alors je suis partie, laissant les deux enfants piaulant +à l’envi. Il y a une semaine de cela.</p> + +<p>— Et comment va l’enfant ?</p> + +<p>— Est-ce que je le sais ? Je ne suis que la grand’mère. +Je n’ai été bonne qu’à fournir le lit où il est né.</p> + +<p>— Mais est-il guéri de la circoncision ?</p> + +<p>— Certes, toute notre famille a le sang pur. C’est un +bel enfant, <i>imbeshreer</i>. Mais ce ne sera pas la faute de +sa mère si le Tout-Puissant ne le reprend pas. Milly +ouvre sa porte à une quantité de passantes qui admirent +tout haut, sans même dire <i>imbeshreer</i>, et puis il y a +une vieille sorcière, une mendiante à laquelle Ephraïm, +mon gendre, avait l’habitude de donner un shilling par +semaine. Maintenant il ne lui donne plus que neuf +pence. Elle lui a demandé pourquoi ? Et il a répondu : +« C’est que je suis marié maintenant, je ne puis faire +davantage. »</p> + +<p>« Ah, a-t-elle ricané, vous vous êtes marié sur mon +argent. »</p> + +<p>Et un vendredi que la nourrice avait descendu le bébé, +la vieille mendiante est venue demander son aumône +de la semaine et en ouvrant la porte elle a vu l’enfant, +et elle l’a regardé avec son mauvais œil. J’espère que +grâce au ciel il ne lui arrivera rien.</p> + +<p>— Je prierai pour Yechezkel, prononça Mosès.</p> + +<p>— Pendant que vous y serez, priez aussi, pour que +Milly se souvienne qu’elle a une mère, avant que je +sois enterrée. Je ne sais pas ce qui prend à nos enfants. +Voyez ma Léah, elle veut épouser ce Sam Lévine, bien +qu’il appartienne à une famille de juifs anglais impies, +et que je soupçonne sa mère d’être une hérétique. Elle +ne mange jamais de poisson frit. Je n’ai rien à dire +contre Sam, mais tout de même il me semble que +Léah aurait dû me prévenir avant d’en devenir amoureuse. +Et pourtant vous voyez comme je les traite. +Mon Michel a fait dire une <i>Missheberach</i> pour eux à +la Synagogue le jour de Sabbat qui a suivi les fiançailles ; +et pas une vulgaire bénédiction à dix-huit +pence, une bénédiction d’une guinée, avec une demi-couronne +pour des bénédictions aux parents et au +Consistoire, et un don de cinq shillings pour le Rabbin. +Comme de juste c’était dans notre <i>Chevrah</i> et sans +préjudice de la guinée que mon Michel a donnée à la +Synagogue de Dukè’s Plaizer. Vous savez que nous +avons toujours eu deux places réservées au Dukè’s +Plaizer.</p> + +<p>Dukè’s Plaizer était la corruption courante du terme +de <span lang="en" xml:lang="en">Duke’s Place</span>.</p> + +<p>— Quelle générosité ! s’écria Mosès enthousiasmé.</p> + +<p>— J’aime à faire largement les choses. Personne ne +peut dire que j’aie jamais agi autrement qu’en femme +distinguée. Mais j’y pense maintenant, toi de ton côté, +avec quelques shillings tu pourrais vivre maintenant ?</p> + +<p>Mosès baissa sa tête plus humblement.</p> + +<p>— Vous savez que ma mère est bien malade, murmura-t-il. +C’est une très vieille femme, et si elle n’a +rien à manger, rien, elle ne vivra pas longtemps.</p> + +<p>— Il faut la mettre à l’asile des veuves âgées. Bien +entendu que je lui donnerai ma protection pour y +entrer.</p> + +<p>— Grand merci, mais les gens disent que j’ai déjà +eu assez de chance d’avoir mis mon Benjamin à l’orphelinat +et que je n’aurais pas dû emmener ma mère +de Pologne. On dit qu’il y a déjà ici bien assez de +pauvres veuves à caser.</p> + +<p>— Les gens ont raison de parler ainsi. Là-bas, au +moins elle se serait éteinte dans un pays juif et non un +pays païen.</p> + +<p>— Mais elle y aurait été isolée et malheureuse, exposée +à toute la malice des chrétiens. Au lieu qu’en +arrivant ici je gagnais une livre par semaine, le métier +de tailleur était bon alors. Et puis les quelques roubles +que j’avais l’habitude de lui envoyer du pays ne lui +parvenaient pas toujours.</p> + +<p>— Tu avais tort de lui envoyer quoi que ce soit. Les +mères ne sont pas tout. Tu avais épousé ma cousine +Gittel, et il était de ton devoir de tout donner à ta +femme et à tes enfants. Ta mère retirait le pain de la +bouche de Gittel, et c’est pourquoi ma pauvre cousine +n’a pas pu vivre jusqu’à ce jour. Crois-moi, ce n’a pas +été « <i>Mitzvah</i> ».</p> + +<p>« Mitzvah » est un mot à double fin. Il signifie à la +fois un commandement et une bonne action — les +deux conceptions étant considérées comme équivalentes.</p> + +<p>— Non, vous vous trompez, répondit Mosès, Gittel +n’était pas comme le Phénix qui seul n’a pas touché +aux fruits de l’arbre de la science, et ainsi n’est pas +soumis à la mort. Les femmes n’ont pas besoin de +vivre aussi longtemps que les hommes, car elles n’ont +pas autant de <i>mitzvah</i> à accomplir que les hommes. +D’ailleurs, et ici sa voix prit involontairement une +intonation doctorale — leur âme profite de toutes les +Mitzvah accomplies par leurs époux et leurs enfants. +Gittel a donc profité de la <i>Mitzvah</i> que j’ai accomplie +en faisant venir ma mère, et quand il serait vrai qu’elle +en fût morte, elle y aurait quand même gagné. Il y a +un verset qui dit : que l’on doit s’acquitter des <i>Mitzvah</i> +et vivre pour elles. La vie elle-même est une <i>Mitzvah</i>, +mais c’est évidemment l’une de celles qu’il faut accomplir +à un instant marqué, et de celles-là les femmes +sont dispensées en raison de leurs devoirs domestiques — d’où +je déduis qu’il n’est pas aussi nécessaire de +vivre aux femmes qu’aux hommes. Ce qui n’empêche +pas que si Dieu l’avait voulu, Gittel serait encore de +ce monde. Le Très-Haut, béni soit-il, veillera sur les +enfants qu’il a envoyés sur terre. Il a fait nourrir par +des corbeaux le prophète Elie et il ne m’enverra jamais +« le Sabbat Noir ».</p> + +<p>— Oh, vous êtes un Saint, Meshé, dit Malka si impressionnée +qu’elle l’admit à l’honneur de la seconde +personne du pluriel. Si tout le monde savait la <i>Torah</i> +comme vous, le Messie serait bientôt venu. Voilà cinq +shillings. Pour cinq shillings vous pouvez acheter un +panier de citrons au marché aux oranges de la Dukè’s +<span lang="en" xml:lang="en">Place</span>, et si vous les vendez dans les rues un demi-penny +la pièce, vous ferez un bon bénéfice. Mettez de +côté cinq nouveaux shillings, allez acheter un autre +panier de citrons au marché aux oranges de la Dukè’s +jusqu’à ce que votre métier de tailleur marche un peu +mieux.</p> + +<p>Mosès écoutait comme s’il n’avait jamais entendu +énoncer les principes élémentaires du commerce.</p> + +<p>— Puisse le Nom sacré [soit-il béni] vous bénir, vous +et les enfants de vos enfants.</p> + +<p>Il s’en alla et acheta de quoi dîner y compris, tant +il était joyeux, des gâteaux pour ses enfants. Mais le +lendemain il revint au marché méditant en chemin à +la distinction éthique entre les besoins du cœur et les +besoins du corps, telle que l’a exposée, dans un hébreu +de choix, le Bachija. Il acheta des citrons avec ce qui +lui restait d’argent et il s’installa dans Petticoat-Lane, +criant dans son piteux anglais : Citrons, Citrons, bons +Citrons ! Deux pour un penny ! Deux pour un penny !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br> +<span class="xsmall">LA RÉDEMPTION DU FILS ET DE LA FILLE</span></h2> + + +<p>Malka n’eut pas longtemps à attendre son seigneur et +maître. C’était un homme de trente ans, au teint frais, +d’assez bonne apparence, et qui portait des favoris. Il +avait le regard aigu, brillant, et l’air perpétuellement +affairé. Bien que né en Allemagne, il parlait anglais +aussi bien que certains autres Juifs de Petticoat-Lane, +dont l’impiété relative constitue un brevet d’anglicisation. +Michel Birnbaûm était un grand homme dans sa +petite synagogue, bien qu’une unité parmi bien d’autres +dans celle de Dukè’s Plaizer. On l’avait successivement +nommé Gabbai, puis Parnass, c’est-à-dire trésorier et +président, et il avait fait don du rideau de peluche, décoré +des triangles mystiques entrecroisés et brodés en +soie, qui voilait, selon le rite, l’arche où sont déposées +les Tables de la Loi. Il était l’antithèse véritable de Mosès +Ansell. Son énergie était incessante. Du simple colportage +il s’était élevé au commerce des fils d’or et de la +bijouterie de fantaisie, et, à trente ans, il avait dans les +campagnes une large clientèle. Il ne faisait jamais rien +qu’il n’y trouvât profit, et quand il épousa, à vingt-trois +ans, une femme qui avait près de deux fois son âge, il +avait fait une bonne affaire : peu après, il s’établissait +courtier en diamants — en diamants vrais. — Il possédait +un canif à vingt-cinq lames, tire-bouchon, ciseaux, +cure-dents, un tas d’autres choses, lequel paraissait le +symbole de cet homme à tout faire. Il était de tempérament +gai, et, comme Ephraïm Philipps, adorait le Café-Concert. +Heureusement, Malka était trop convaincue de +ses charmes pour en concevoir de la jalousie.</p> + +<p>Michel mit un baiser sonore sur les lèvres de sa femme +et dit : « Eh bien, la mère ? » Il l’appelait « mère » non +parce qu’elle lui avait donné des enfants, mais parce +qu’elle en avait eu et qu’il lui semblait inutile de compliquer +la nomenclature domestique.</p> + +<p>— Eh bien, mon petit, fit Malka, en le caressant tendrement, +avez-vous fait bon voyage ?</p> + +<p>— Non, le commerce est mort en ce moment. Le +monde ne veut pas mettre la main à la poche. — Et ici +que se passe-t-il ?</p> + +<p>— Ici les gens au contraire ne veulent pas tirer les +mains de leurs poches, ces chiens ! Tout le monde est +en grève, les Juifs comme les chrétiens. Jamais on n’a +vu chose pareille ! les cordonniers, les chapeliers, les +fourreurs ! Et maintenant on dit que les tailleurs vont +se mettre de la partie : ils sont fous, c’est un métier +qui ne va pas. De telle sorte, [laisse-moi remettre +d’aplomb ton épingle de cravate, mon amour] que c’est +justement les gens qui n’ont pas, d’ordinaire, de quoi +acheter des vêtements neufs qui se mettent dans la +dèche, et ne peuvent plus même acheter de l’occasion. +Si la Providence ne nous vient en aide, nous irons bientôt +nous-mêmes au bureau de bienfaisance.</p> + +<p>— Nous n’en sommes pas encore là, Mère, dit Michel +en riant et en tortillant le gros diamant de sa bague +massive. Comment va le bébé ? Est-il prêt pour la rédemption ?</p> + +<p>— Quel bébé ? fit Malka avec un air d’ignorance admirablement +imité.</p> + +<p>— Bah, fit Michel, qu’y a-t-il donc encore ?</p> + +<p>— Rien, chéri, rien.</p> + +<p>— Alors je vais aller là-bas. Viens-y, la mère. Non, +attends un instant. Il faut que je brosse la boue de mon +pantalon. Est-ce que la brosse à habits est ici ?</p> + +<p>— Oui, chéri, fit Malka sans se douter du piège.</p> + +<p>Michel cligna imperceptiblement des yeux, nettoya son +pantalon et sans un mot de plus courut à la maison de +Milly. Cinq minutes après, une députation, en la personne +de la femme de ménage, venait chez Malka.</p> + +<p>— Madame vous prie de venir, car le bébé demande +à grands cris la grand’maman.</p> + +<p>— Oh, cela doit être une autre épingle encore, riposta +Malka avec un air de triomphe. Mais elle ne bougea +pas. Au bout de cinq minutes seulement elle se leva, +solennelle, ajusta sa perruque et sa robe devant la glace, +brossa un grain de poussière inexistant sur sa manche +gauche, mit son chapeau, avala une pastille de menthe +et traversa le Square, la brosse aux habits à la main. +La porte de Milly était entr’ouverte mais Malka frappa +quand même et demanda à la femme de ménage :</p> + +<p>— Madame Philipps est-elle là ?</p> + +<p>— Oui, Madame, toute la compagnie est là-haut.</p> + +<p>— Alors je monte pour lui remettre cela en mains +propres.</p> + +<p>Elle marcha droit à travers le petit groupe des invités, +vers Milly qui était assise sur le canapé, Ezéchiel +dans ses bras calme comme un agneau et beau comme +l’or.</p> + +<p>— Milly, ma chère, je te rapporte ta brosse à habits. +Je te remercie de me l’avoir prêtée.</p> + +<p>Les deux femmes s’embrassèrent. Ephraïm Philipps, +un Polonais à la face lymphatique, aux cheveux tondus +ras, embrassa aussi sa belle-mère, et la chaîne d’or qui +s’étalait sur la poitrine de Malka se souleva sous l’orgueil +de cette expansion familiale. Malka remercia Dieu de ne +pas être mère d’enfants stériles ou célibataires, ce qui +est à peine un échelon de plus que la stérilité personnelle, +et ne témoigne guère moins de colère de la part +des puissances célestes.</p> + +<p>— Cette marque d’épingle a-t-elle disparu, Milly, +sur le corps du cher petit ? fit Malka en prenant Ezéchiel +dans ses bras, et sans remarquer que sur la face du bébé +se manifestaient les signes précurseurs d’une nouvelle +crise de larmes.</p> + +<p>— Oui, fit Milly imprudemment, ce n’était qu’une +puce. Je regarde toujours minutieusement dans ses flanelles +et ses vêtements pour voir s’il n’y a point d’épingles +dedans.</p> + +<p>— C’est bon, les épingles sont comme les puces. On +ne sait jamais d’où elles sortent, fit Malka conciliante. +Mais où est Léah ?</p> + +<p>— Elle est dans la cour à cuire le reste du poisson. +Vous ne le sentez donc pas ?</p> + +<p>— Il aura à peine le temps de refroidir.</p> + +<p>— Peut-être, mais j’en ai préparé cette nuit un plein +plat. Léah ne fait que préparer une réserve, au cas +où il y en aurait trop peu.</p> + +<p>— Et où est le <i>Cohen</i> ?</p> + +<p>— Nous avons invité le vieux Hyams, de l’autre côté +des Ruines. Nous l’attendons d’une minute à l’autre.</p> + +<p>Mais à cet instant des explications, le baromètre facial +d’Ezéchiel changea et le bébé se mit à pleurer.</p> + +<p>— Ya ! Va auprès de ta mère, fit Malka irritée. Tous +mes enfants sont pareils. Mais il se fait tard. Vous feriez +bien d’envoyer chercher le vieux Hyams.</p> + +<p>— Nous ne sommes pas pressés, mère, dit Michel +Birnbaûm conciliant. Il faut d’ailleurs que nous attendions +Sam.</p> + +<p>— Qu’est-ce donc que Sam, s’écria Malka, inapaisée.</p> + +<p>— Sam est le <i>Chosan</i> de Léah, répliqua Michel ingénument.</p> + +<p>— Parfait, grogna Malka, mais mon petit-fils ne va +pas attendre le bon plaisir du fils d’une prosélyte. Pourquoi +donc n’est-il pas déjà ici ?</p> + +<p>— Nous le verrons dans quelques instants.</p> + +<p>— Comment le savez-vous ?</p> + +<p>— Nous sommes arrivés par le même train. Il est +monté à Middlesborough. En descendant du train il +est allé voir ses parents, se laver et se brosser un peu. +Et comme il ne vient ici que pour cette cérémonie de +famille, je crois qu’il serait inconvenant de la commencer +sans lui. Ce n’est point un agrément qu’un long +voyage en chemin de fer par un temps pareil. Mes pieds +étaient presque gelés, malgré la bouillotte.</p> + +<p>— Mon pauvre agneau, fit tendrement Malka. Et elle +caressa ses favoris.</p> + +<p>Sam Levine arriva presque au même moment, et Léah, +le plat de poisson à la main, s’élança du fond de la +cuisine pour lui souhaiter la bienvenue. Bien qu’il fût +membre de la tribu de Lévi, il n’avait rien d’ecclésiastique +dans son aspect. C’était un Israélite du type +athlétique. Blanc et rose avec une moustache fournie, +il débordait d’énergie et d’esprits animaux. Il pouvait +rendre trente sur cent aux forts joueurs de billard, et +cinquante à n’importe qui en matière d’anecdotes. Au +point de vue politique c’était un radical avancé, et il +avait une haute opinion de l’intelligence de son parti. +Il rendit à Léah son baiser de bienvenue.</p> + +<p>— Quel vilain temps pour un Dimanche, fit Léah.</p> + +<p>— Ce n’est pas le moment pour aller au spectacle, +fit-il abondant dans son sens.</p> + +<p>Ils célébraient toujours son retour d’une tournée +d’affaires, en allant au théâtre. Ils préféraient aller au +parterre dans les salles du <span lang="en" xml:lang="en">West End</span> plutôt que de fréquenter +pour la même somme les fauteuils de balcon du +théâtre du quartier. Il y a deux catégories de demoiselles, +au Ghetto : Celles qui flanent dans le Strand le +jour du Sabbat et celles qui flanent dans <span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel +Road</span>. Léah appartenait à la première catégorie. C’était +une svelte et aimable brune, aux traits expressifs et à +la voix forte, gaie, avec de grosses mains rouges. Elle +adorait les glaces en été, le chocolat en hiver, et le +théâtre en toute saison. Sam et elle avaient l’oreille +juste ; ils étaient toujours les premiers à retenir les plus +récents refrains d’opérette. L’exubérance de Léah était +prodigieuse, et on racontait dans le <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span> qu’une fille +« tout à fait comme elle » avait été distinguée par un +pair du royaume. Mais Léah se contentait de Sam qui +s’adaptait parfaitement à ses goûts.</p> + +<p>Aussitôt après Sam entrèrent plusieurs invités, notamment +M<sup>me</sup> Jacobs (épouse du Reb Shamuel) avec +sa jolie fille Hannah. M. Hyams arriva le dernier : +c’était le Cohen dont les fonctions se sont si curieusement +restreintes depuis la chute du Temple. Lire la +loi, bénir ses frères, brandir les symboliques palmes +en murmurant une incantation mystique et en se +tenant déchaussé devant l’Arche d’Alliance aux grandes +fêtes de saison, rédimer enfin tout premier-né qui n’a +pas d’ecclésiastique dans sa famille, — ces privilèges +compensés par l’interdiction de se mêler des cérémonies +funéraires, constituaient la différence entre ses fonctions +religieuses et celles du Lévite, ou du simple Israélite. +Mendel Hyams, ne tirait pas orgueil de la supériorité +de sa tribu, et cependant, à en croire la tradition, il descendait +directement d’Aaron le Grand Prêtre, ce qui +représentait une généalogie bien plus longe que celle +de la reine Victoria. Ce paisible sexagénaire, au sourire +enfantin, portait une redingote noire. Tout l’orgueil +de sa race semblait monopolisé par sa fille Miriam, que +le ciel avait dotée d’un nez dédaigneux. Miriam avait +accompagné son père simplement par méprisante curiosité. +Elle portait à son chapeau une plume de grand +style, et un boa autour de son cou. Elle gagnait trente +shillings par semaine dans sa profession d’institutrice +(c’était précisément dans sa classe que se trouvait Esther +Ansell). Sans doute les préparatifs de cette grande toilette +avaient retardé le vieux Hyams, dont l’arrivée fut +le signal du commencement de la cérémonie ; les +hommes se hâtèrent de mettre leur couvre-chef. Le +bébé emmailloté était occupé à téter. Ephraïm Philipps +le prit doucement et le présenta à Hyams. Heureusement +Ezéchiel avait ingurgité toute sa ration, il était +comme hébété, et manifesta fort peu d’intérêt pour +tout ce qui se passait.</p> + +<p>— C’est mon premier-né, dit Ephraïm en hébreu, et +le premier-né de sa mère. Le Très-Haut (Béni soit-il) a +commandé de le racheter, comme il est dit : « Ceux qui, +à l’âge d’un mois doivent être rachetés, tu dois les +racheter pour cinq shekels pareils au shekel du sanctuaire, +le shekel étant de vingt gérahs ». Et il est dit +aussi : « Consacrez-moi, suivant leur espèce tous les premiers-nés +dans le peuple d’Israël, homme ou animal, +car ils sont à moi ». Puis Ephraïm Philipps offrit au +vieux Hyams quinze shillings en argent et Hyams dit +en chaldaïque :</p> + +<p>— Que préfères-tu, me donner ton premier-né, le +premier-né de sa mère, ou le racheter pour cinq <i>selaim</i> +que la Loi t’oblige à me remettre ?</p> + +<p>Ephraïm répondit, en chaldaïque lui aussi :</p> + +<p>— J’aime mieux racheter mon enfant, et voici la +valeur de son rachat, telle que j’y suis obligé par la +Loi.</p> + +<p>Alors Hyams prit l’argent, et rendit l’enfant au père +qui bénit Dieu pour les saints préceptes et Le remercia +de Ses bienfaits.</p> + +<p>Après quoi le vieux <i>Cohen</i> éleva les quinze shillings +au-dessus de la tête de l’enfant en disant : « Ceci au +lieu de Cela, Ceci en échange de Cela, Ceci en rémission +de Cela. Puisse cet enfant entrer dans la Vie, dans la +Loi et dans la crainte du Ciel. De même qu’il a été +admis à la Rédemption, de même Dieu veuille qu’il se +présente un jour sous le dais nuptial et qu’il accomplisse +de bonnes œuvres. Amen. »</p> + +<p>Ensuite étendant sa main, vide cette fois, au-dessus +du front de l’enfant, l’officiant ajouta : — Que Dieu +soit pour toi comme il fut pour Ephraïm et Manassé. +Que le Seigneur te bénisse et te garde. Que le Seigneur +tourne ses regards vers toi, et te soit clément, et te fasse +vivre en paix. Le Seigneur est ton gardien, le Seigneur +est ton ombre. Qu’il t’assure une multitude de jours +et d’années de vie et de paix, te préserve du mal, et +veille sur ton âme.</p> + +<p>— Amen, répondirent les assistants et alors il y eut +un murmure de conversations profanes, chacun s’extasiant +sur la tenue stoïque d’Ezéchiel. Des tasses de thé +furent servies à la ronde par l’aimable Léah et les +friandises cachées dans les sacs de papier virent le +jour. Ephraïm Philipps parlait chevaux avec Sam Lévine, +et le vieux Hyams se disputait avec Malka sur l’emploi +des quinze shillings. Sachant que Hyams était pauvre, +Malka refusait de reprendre l’argent tandis que lui +voulait qu’on convertît la somme en un cadeau pour +l’enfant. Le <i>Cohen</i> tint bon, étant sous les yeux sévères +de Miriam. A la fin il fut convenu que l’argent serait +utilisé pour un <i>Missheberach</i>, c’est-à-dire un service +en faveur de l’enfant et de la synagogue. Les chapeaux +à plumes fraternisèrent, Miriam s’entretenant avec Hannah +Jacobs, laquelle portait aussi, en effet, une plume +de haut style, paraissant la visiteuse la plus distinguée.</p> + +<p>— Pensez-vous que ce soit un beau parti, fit Miriam +Hyams, indiquant de l’œil Sam Lévine.</p> + +<p>Un rapide éclair de dédain passa dans les yeux +d’Hannah.</p> + +<p>— Avant les noces, chez les Juifs, c’est toujours un +beau mariage, dit-elle. Après c’est une autre histoire.</p> + +<p>— Il y a du vrai dans ce que vous dites, répondit +Miriam, d’un air pensif.</p> + +<p>— La famille de la jeune fille se vante toujours sans +vergogne. Je me souviens que lorsque Clara Emmanuel +a été fiancée, son frère Jacques m’a dit que c’était là +un <i>Schidduch</i> magnifique. Et après j’ai découvert que +le fiancé était un veuf de cinquante-cinq ans avec trois +enfants.</p> + +<p>— Mais les fiançailles ont été rompues, dit Hannah.</p> + +<p>— Je le sais, dit Miriam, seulement je ne puis m’imaginer +que moi je serais capable d’agir de la sorte.</p> + +<p>— De quoi ? de rompre des fiançailles ? fit Hannah +avec un petit clignement d’yeux assez sceptique.</p> + +<p>— Non. Mais d’épouser un homme comme celui-là, +déclara Miriam ; je ne regarderais même pas un homme +au-dessus de trente-cinq ans et gagnant moins de deux +cent cinquante livres par an.</p> + +<p>— Alors vous n’épouseriez pas un instituteur ?</p> + +<p>— Un instituteur, s’écria Miriam, avec une moue dédaigneuse. +Comment peut-on vivre respectablement avec +soixante-quinze francs par semaine ? Il me faut un +homme qui ait une bonne situation, ajouta-t-elle en +posant son doigt sur le bout de son nez.</p> + +<p>Elle semblait presque jolie en ce moment bien qu’elle +eût cinq ans de plus que Hannah et on se demandait +pourquoi les galants n’accouraient pas déposer à ses +pieds mignonnement chaussés des semaines de cinq +guinées.</p> + +<p>— J’épouserais volontiers un homme de deux guinées +par semaine, si je l’aimais, murmura Hannah.</p> + +<p>— Cela ne se fait pas dans notre siècle, affirma +Miriam en hochant la tête. De notre temps on ne croit +plus à ces fadaises. J’ai connu une certaine Alice Green +qui parlait comme vous. Eh bien, regardez-la maintenant, +elle se pavane en voiture à côté d’un singe chauve.</p> + +<p>— La mère d’Alice Green, interrompit Malka qui +écoutait depuis un instant, a épousé un fils de la troisième +femme de Mendel Weinstein : Dinah, à qui son +oncle Chloumi avait légué dix livres sterling.</p> + +<p>— Non. Dinah était la seconde femme de Mendel, fit +M. Jacobs.</p> + +<p>— La troisième, la troisième ! répéta Malka, dont les +joues brunes rougirent. Je le sais, peut-être, puisque +mon Simon — Dieu le bénisse — entra dans sa première +culotte le même mois. (Simon était le fils aîné +de Malka, à cette heure juge à Melbourne.)</p> + +<p>— Sa troisième femme était Ketty Green, fille de +Mohammed-le-Jaune, insista la femme du Rabbin. Je +suis sûre du fait, attendu que la sœur de Ketty, Annie +a été fiancée pendant une semaine à mon beau-frère +Nathanaël.</p> + +<p>— Sa première femme, interrompit le mari de Malka, +avec un air d’arbitre, était la fille aînée de Schmoûle, +le cabaretier.</p> + +<p>— La fille de Schmoûle le cabaretier, répondit Malka, +avec une indignation nouvelle, a épousé Hyam Robins, +le petit-fils du vieux Benjamin qui était coutelier au +coin de <span lang="en" xml:lang="en">Little Eden Alley</span>, où habite maintenant le +marchand de cornichons.</p> + +<p>— C’est la sœur de Schmoûle qui a épousé Hyam +Robins, n’est-ce pas, maman ? fit Milly imprudemment.</p> + +<p>— Certainement non, fit Malka, éclatant de nouveau. +Je sais ce que je dis. Je la connais bien, la famille +de ce vieux Benjamin, qui m’a envoyé une paire de +rideaux quand j’ai épousé ton père.</p> + +<p>— Pauvre Benjamin, depuis combien de temps est-il +mort ? demanda la femme de Reb Shemuel.</p> + +<p>— L’année où je suis accouchée de Léah.</p> + +<p>— Arrêtez, cria Sam Lévine gaiement, vous rendrez +Léah rouge comme le feu, si vous dites son âge.</p> + +<p>Et Léah pria Sam Lévine de ne pas dire de bêtises, et +rougit en effet, et n’en parut que plus charmante.</p> + +<p>L’attention de toute l’assistance était maintenant concentrée +sur la nouvelle question en délibération.</p> + +<p>Malka promena ses yeux perçants sur tous les invités, +et prononça sur un ton qui n’admettait pas la contradiction :</p> + +<p>— Hyam Robins ne peut pas avoir épousé la sœur +de Schmoûle attendu que la sœur de Schmoûle était +déjà la femme d’Abraham, le marchand de poisson.</p> + +<p>— Oui, mais Schmoûle avait deux sœurs, observa +M<sup>me</sup> Jacobs prenant décidément position en face de sa +rivale en généalogie.</p> + +<p>— Jamais de la vie, répliqua Malka avec véhémence.</p> + +<p>— J’en suis tout à fait sûre, dit M<sup>me</sup> Jacobs, il y avait +Phébé et il y avait Henriette.</p> + +<p>— Jamais de la vie, répéta Malka, Schmoûle avait +trois sœurs, mais deux étaient à l’asile des sourds-muets.</p> + +<p>— Comment, mais ce n’étaient pas du tout les sœurs +de Schmoûle, dit Milly, s’oubliant définitivement. +C’étaient les sœurs de Bloch, le boulanger.</p> + +<p>— Naturellement, fit Malka aigrement, mes enfants +en savent toujours plus long que moi.</p> + +<p>Il y eut un moment de profond silence. Les yeux de +Malka cherchèrent machinalement la brosse à habits.</p> + +<p>Alors Ezéchiel éternua. Ce fut un convulsif « atchoum » +qui agita tout le petit corps dans son maillot +de flanelle.</p> + +<p>— A tes souhaits, murmura pieusement Malka, et elle +ajouta triomphante :</p> + +<p>— Là ! l’enfant a éternué en confirmation de ce que +j’ai dit. Je savais bien que j’avais raison.</p> + +<p>L’éternuement d’un petit innocent impose silence +à quiconque n’est pas un impie. Tout le monde était +radieux que la crise se fût résolue de cette manière inattendue. +Personne ne réfléchit que l’éternuement d’Ezéchiel +ne corroborait au contraire que l’affirmation, par +sa grand’mère, que ses enfants en savaient plus long +qu’elle.</p> + +<p>L’instant d’après on descendit pour prendre la collation, +cérémonie qui dans le ghetto peut ne comprendre +en fait de plat de résistance que du poisson. Et c’était +le cas cette fois : du poisson frit, mais quel poisson frit ! +Il faudrait un grand poète pour célébrer les mérites de +ce mets national juif, et l’âge d’or de la poésie hébraïque +est passé. On s’étonne que Gébirol ait vécu +et soit mort sans avoir utilisé ce thème, et que le grand +Jehuda Halevi en personne ait dû exclusivement consacrer +son génie à chanter la gloire de Jérusalem.</p> + +<p>« Israël, a-t-il dit, est au milieu des nations comme +le cœur au milieu du corps ». Eh bien, il y a la même +différence entre le poisson frit à la juive et le poisson +frit à la chrétienne ou à la païenne. Avec l’audace que +seul peut inspirer l’authentique génie de la cuisine, +le poisson frit à la juive exige d’être mangé toujours +froid. La peau en est d’un brun admirable, la chair +ferme et succulente, les arêtes mêmes pleines de moelle. +L’usage du poisson frit est entre les Anglo-Juifs un lien +plus solide que toutes les professions d’unité religieuse. +On apprend dès l’enfance à connaître son agréable saveur, +et son divin fumet se mêle à mille souvenirs de +jeunesse, s’associe aux solennités les plus sacrées et ramène +le pécheur dans le sentier de la piété. C’est peut-être +le poisson frit qui fait tant engraisser les matrones +juives.</p> + +<p>Il y a d’autres choses exquises dans la cuisine juive : +les <i>lockschen</i> cette apothéose du vermicelle. Les <i>ferfel</i> +qui ne sont autre chose que les <i>lockschen</i> à l’état atomique, +les <i>creplich</i>, triangulaires hachis de viande ; +le <i>kuggol</i> qui présente avec le pudding une lointaine +ressemblance ; et enfin le poisson farci sans arêtes ; +mais le poisson frit, servi froid, règne avec une incontestable +souveraineté sur tous les autres plats. Aucun +autre peuple n’en possède la recette. Un poète du dernier +siècle chantait :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les Chrétiens sont des niais, qui ne savent pas frire la plie hollandaise</div> +<div class="verse">Croyez-m’en, ils ne savent pas distinguer la carpe de la tanche.</div> +</div> + +</div> +<p>Pendant que l’on discutait sur la plie hollandaise, +ovale et délicieusement dorée comme celle de la ballade, +Samuel Lévine sembla frappé d’une idée subite. Il +frappa son couteau et sa fourchette et s’écria en hébreu :</p> + +<p>— <i>Shemah Béni !</i></p> + +<p>Tout le monde le regarda.</p> + +<p>— Ecoute, mon fils, répéta-t-il avec une horreur comique. +Puis reparlant anglais, il expliqua :</p> + +<p>— J’ai oublié de remettre à Léah le cadeau de son +<i>Chosan</i>.</p> + +<p>— A-a-a-h !!!</p> + +<p>Tout le monde manifesta un profond intérêt : Léah, +que les exigences du service avaient obligée de quitter +sa place à côté de son fiancé, se trouvait à l’autre bout +de la table. Elle se leva à demi avec curiosité.</p> + +<p>On ne saura jamais si Sam Lévine avait réellement +oublié le cadeau, ou s’il avait choisi ce moment pour +produire plus d’effet ; mais il est certain que son instinct +théâtral de Sémite fut récompensé par l’air d’intérêt +de la compagnie, lorsqu’il tira de la poche de sa jaquette +un petit papier blanc plié.</p> + +<p>— Ceci, fit-il en tapotant le papier avec un geste de +prestidigitateur, je l’ai acheté hier matin pour ma +petite amie. Je me suis dit : Puisque, mon vieux, tu +vas retourner en ville pour un jour en l’honneur d’Ezéchiel +Philipps, et que ta pauvre fiancée espérait ne pas +te voir avant Pâques, il faut que tu lui apportes une +compensation pour le déplaisir qu’elle aura de te retrouver +plus tôt. Mais qu’est-ce qui ferait donc le plus de +plaisir à Léah ? Il faut que cela soit un cadeau approprié +aux circonstances, certes, mais il ne faut pas que cela +soit d’un prix trop élevé, pour que je puisse le lui offrir. +C’est une affaire bien ruineuse que d’être fiancé, la pire +affaire que j’ai jamais faite depuis que je suis au monde !</p> + +<p>Ici Sam cligna d’un œil facétieux vers l’assistance.</p> + +<p>— Et j’ai cherché quelle serait la chose la moins coûteuse +que je pourrais trouver, et j’ai pensé à un anneau. +Tenez, le voilà.</p> + +<p>Sam développa lentement le paquet, du même air +solennel, découvrit une bague en or massif et la présenta +de façon à faire étinceler le gros diamant qui y +était enchâssé. L’assistance poussa un « Oh ! » prolongé +et tous immédiatement se mirent à évaluer l’objet <i lang="it" xml:lang="it">in +petto</i> se demandant avec quelle réduction Sam avait pu +l’acquérir d’un compère commerçant. Car c’est en effet +un axiome que nul Juif jamais ne paie les bijoux au prix +du détail. Même la bague de fiançailles n’a pas besoin +d’être achetée de première main : le principal, c’est +qu’elle soit solide.</p> + +<p>Léah se leva sur la pointe des pieds, et l’éclat du diamant +se refléta dans ses yeux avides. Elle se pencha +par dessus la table allongeant son doigt pour recevoir +le cadeau de son amoureux. Sam approcha de ce doigt +la bague, puis la retira aussitôt par taquinerie.</p> + +<p>— Ceux qui demandent n’auront rien. Vous êtes trop +gourmande.</p> + +<p>Cette plaisanterie égaya toute la tablée.</p> + +<p>— Donnez-la moi, fit à son tour en riant Miriam +Hyams, tendant le doigt, je vous dirai « merci » bien +gentiment.</p> + +<p>— Non, vous avez été méchante : je veux la donner à +la petite fille qui s’est tenue sage tout le temps. Miss +Hannah Jacobs, levez-vous pour recevoir votre prix de +sagesse.</p> + +<p>Hannah qui était assise à deux places à sa gauche, +sourit placidement, mais se pencha sur son assiette.</p> + +<p>Sam, devenant de plus en plus pétulant sous le regard +approbateur de l’assistance amusée, se pencha +vers Hannah, lui prit la main droite, ajusta de force +la bague à son annulaire et clama avec une solennité +comique, en hébreu :</p> + +<p>— Tu m’es consacrée par cet anneau selon la loi de +Moïse et d’Israël.</p> + +<p>C’était bien la formule de mariage qu’il avait apprise +par cœur pour ses noces prochaines. L’assistance s’esclaffa +et, dans la joie qu’éprouvait Léah, son visage devint +du plus vif cramoisi. Le badinage semblait ravissant, +des félicitations comiques furent adressées au +couple improvisé et même à M<sup>me</sup> Jacobs qui semblait se +réjouir de cette petite plaisanterie, aussi sincèrement +que si sa fille eût été réellement mariée. Samuel avait la +répartie prompte et ripostait plaisamment aux toasts +portés en son honneur. Soudain, dans le vacarme des +rires, des saillies et des chocs de verres s’éleva une voix +grêle. Elle émanait du vieux Hyams qui était resté assis +tranquillement, les sourcils froncés sous son <i>koppel</i> de +velours.</p> + +<p>— Monsieur Lévine, dit-il d’une voix basse et majestueuse, +plus j’y pense et plus je suis effrayé des sérieuses +conséquences de ce que vous venez de faire.</p> + +<p>Son air grave inquiéta l’assistance et les rires cessèrent.</p> + +<p>— Que voulez-vous dire ? questionna Samuel.</p> + +<p>Il comprenait le jargon juif dont se servait presque +toujours le vieux Hyams, mais il ne le parlait pas. Au +contraire le vieux Hyams comprenait l’anglais plus qu’il +ne le parlait.</p> + +<p>— Vous venez d’épouser Hannah Jacobs !</p> + +<p>Un silence pénible pesa, de vagues réminiscences surgissant +dans les cerveaux.</p> + +<p>— J’ai épousé Hannah Jacobs ? répéta Samuel incrédule.</p> + +<p>— Parfaitement, ce que vous venez de faire constitue +un mariage selon les lois juives. Vous vous êtes engagé +à elle en présence de deux témoins.</p> + +<p>Il se fit un silence plus lourd. Mais Samuel éclata d’un +rire bruyant.</p> + +<p>— Non, non, mon vieux, vous n’allez pas me la faire !</p> + +<p>La glace fut rompue. Tout le monde se mit à rire avec +le sentiment d’être soulagé d’un grand poids. Ce farceur +de vieux Hyams en avait décidément de bien +bonnes. Hannah retira la bague de son doigt et la passa +à Léah. Hyams seul demeurait grave.</p> + +<p>— Riez toujours, dit-il, vous ne serez pas longtemps +sans voir que j’ai raison et que c’est la loi. Elle est formelle.</p> + +<p>— Possible, répondit Samuel redevenant sérieux malgré +lui, mais vous oubliez que j’étais déjà fiancé à Léah !</p> + +<p>— Je ne l’oublie pas, mais cela n’a rien à voir avec +l’affaire. Vous êtes maintenant, avec Hannah, mari et +femme.</p> + +<p>Léah qui jusqu’alors avait été pâle et troublée, fondit +en larmes. Hannah était pâle, effarée. Sa mère semblait +la moins alarmée de toute l’assistance.</p> + +<p>— Vilain personnage, cria Malka furieuse à Sam, +qu’as-tu fait là ?</p> + +<p>— Est-ce que vous devenez tous fous ? fit Samuel. +Comment une simple farce pourrait-elle passer pour +un mariage solide ?</p> + +<p>— La loi ne plaisante jamais, prononça solennellement +le vieux Hyams.</p> + +<p>— Alors pourquoi ne m’avez-vous pas arrêté ? demanda +Sam exaspéré.</p> + +<p>— Je riais moi-même, je n’avais pas encore eu le temps +de réfléchir.</p> + +<p>Sam donna un formidable coup de poing sur la +table :</p> + +<p>— Eh bien jamais je ne croirai chose pareille. Si c’est +cela le Judaïsme…</p> + +<p>— Oh… s’écria Malka indignée, les voilà bien vos +juifs anglais qui tournent en dérision les choses saintes. +J’ai toujours dit que le fils d’une prosélyte…</p> + +<p>— Patience, la mère, fit Michel doucement, ne faisons +pas d’histoires avant de savoir le fin mot de la +chose. Envoyons chercher quelqu’un qui soit bien compétent — et +il maniait nerveusement son couteau de +poche à trente-deux lames.</p> + +<p>— Oui, le père de Hannah, — Reb Shemuel, voilà +l’homme qu’il nous faut, cria Milly Philipps.</p> + +<p>— Je vous ai dit que mon mari est à Manchester pour +un jour ou deux, observa M<sup>me</sup> Jacobs.</p> + +<p>— Il y a le Maggid des Fils du Covenant, proposa quelqu’un. +Je vais le chercher.</p> + +<p>Le Maggid était un homme à longue barbe noire. +Lorsqu’il entra on ne vit que trop, à sa mine, qu’il +était au courant et qu’il apportait confirmation des +tristes paroles du vieux Hyams. Il expliqua la loi tout +au long et cita une quantité de précédents. Quand il +s’arrêta, le silence ne fut troublé que par les sanglots de +Léah. Sam était livide. La joyeuse partie de plaisir +s’était transformée en une cérémonie nuptiale sur laquelle +il ne comptait pas.</p> + +<p>— Coquin, hurla Malka, tout cela était combiné. Vous +vous êtes dit que ma Léah n’avait pas assez d’argent +et que le Reb Shemuel vous donnerait de l’or à pleines +mains. Mais vous serez votre première dupe.</p> + +<p>— Que ce morceau de pain saute sur moi, si j’ai eu +de pareilles intentions, cria Sam éperdu, car l’idée que +Léah pouvait penser la même chose, lui faisait un gros +chagrin.</p> + +<p>Il se tourna désolé vers le Maggid.</p> + +<p>— Mais il doit y avoir un moyen, sûrement, un moyen +pour en sortir. Vous autres Maggid vous êtes si malins ! +Voilà le cas ou jamais d’appliquer un de vos fameux +<i lang="la" xml:lang="la">distinguo</i>, puisqu’il n’y a qu’une formalité.</p> + +<p>Il y eut un mouvement général de désapprobation +contre cet homme qui prenait la loi si à la légère.</p> + +<p>— Naturellement, il y a un moyen, dit tranquillement +le Maggid, il n’y en a même qu’un mais très +simple et expéditif.</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-on de toutes parts +avec anxiété.</p> + +<p>— Eh bien, le divorce !</p> + +<p>— Naturellement, clama Sam triomphant. Nous allons +divorcer tout de suite. Quelle bande de serins nous faisons +de n’avoir pas pensé à ça. O bonne vieille loi juive !</p> + +<p>Léah cessa de sangloter. Tout le monde se remit à +sourire, sauf M<sup>me</sup> Jacobs.</p> + +<p>Une demi-douzaine de mains poussèrent le Maggid. +Une demi-douzaine d’autres le tirèrent en sens inverse, +elles finirent pourtant à elles toutes par l’asseoir. On +lui versa un verre de brandy, on lui apporta une +assiettée de poissons frits. Le Maggid, qui justement +mourait de faim, bénit la providence et les lois matrimoniales +du Judaïsme.</p> + +<p>— Mais il vaudrait mieux ne pas avoir recours au +divorce, hasarda-t-il entre deux bouchées. A votre place +j’irais trouver le père de la jeune fille et je tâcherais de +m’arranger avec lui pour m’assurer de son acquiescement.</p> + +<p>— Il n’est pas là, dit M<sup>me</sup> Jacobs.</p> + +<p>— Et moi je m’en vais demain par le premier train, +renchérit Sam. Mais au fait, il n’y a rien à craindre. +Je ferai en sorte de revenir dans une quinzaine et alors +Reb Shemuel aura le temps d’être mis au courant de +tout. Cela ne vous fait rien d’être ma femme pour une +quinzaine, je suppose, Miss Jacobs ?</p> + +<p>Hannah se mit à rire et tout le monde en fit autant. +Hannah rit aussi, avec un intérieur dédain des formalités +de la loi juive.</p> + +<p>— Ecoutez-moi, Sam, dit Léah, pouvez-vous revenir +pour le samedi de la semaine prochaine ?</p> + +<p>— Je veux bien, mais pourquoi ?</p> + +<p>— Il y aura le bal des <i>Pourim</i>, au cercle. Puisqu’il +faut que vous reveniez pour divorcer avec Hannah, vous +en profiterez pour m’emmener danser.</p> + +<p>— Vous avez raison, répondit Sam tendrement.</p> + +<p>Léah battit des mains.</p> + +<p>— Oh, ce sera charmant, et nous emmènerons Hannah +avec nous.</p> + +<p>— Ce sera, observa gaiement celle-ci, une compensation +pour la perte de mon mari.</p> + +<p>Léah sourit et se mit à contempler sa bague en la +tournant et la retournant sur son doigt.</p> + +<p>— Tout est bien qui finit bien. Grâce à tout cela +Léah sera la reine du bal des <i>Pourim</i>. Il me semble que +je mérite pour ce compliment une autre assiette de +poisson. Quant à vous, Monsieur le Maggid, vous êtes +un saint, vous êtes sage comme le Talmud.</p> + +<p>Le Maggid sourit béatement. Quand le repas fut terminé +il prononça avec onction les actions de grâce et +tout le monde l’accompagna en sourdine. Après quoi il +s’en alla, et on apporta les cartes. Il est imprudent +de jouer aux cartes <i>avant</i> le poisson frit, car vous pouvez +perdre, en prendre de l’humeur et appeler votre +partenaire un âne, ou être appelé âne par votre partenaire. +Tandis qu’après le poisson frit, on est mieux disposé. +Ce soir-là tout le monde resta de bonne humeur +et cependant plusieurs guinées changèrent de possesseur. +On joua à la « mouche », au « klobbiyos », au +« Napoléon » et au « vingt-et-un ». Le « solo-whist » +ne s’était pas encore acclimaté dans ces milieux. Le +vieux Hyams ne jouait point parce qu’il n’en avait pas +le moyen, et Hannah Jacobs non plus parce que cela ne +l’amusait point. Tous deux se retirèrent tôt avec quelques +autres invités, mais les proches parents s’attardèrent +autour du tapis vert, sous une éclatante lampe +à gaz. Avec du brandy, du whisky et des fruits à la +portée de la main, pas de train ni d’omnibus à prendre, +comment s’étonner que cette petite compagnie ait joué +presque jusqu’au lendemain matin ?</p> + +<p>Durant ce temps, le bébé racheté du jour dormait +paisiblement dans son berceau, les jambes pliées et ses +petits poings serrés sous la couverture.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">V<br> +<span class="xsmall">L’IMMIGRANT PAUVRE</span></h2> + + +<p>Mosès Ansell se maria principalement parce que tous +les hommes étant mortels, il savait qu’il devrait mourir +un jour et qu’il désirait un héritier. Non pas qu’il eût +rien à lui léguer, mais uniquement pour que celui-ci +puisse réciter pour lui le <i>Kaddish</i>. Le Kaddish est la +prière des morts la plus belle et la plus curieuse qui ait +été écrite. Excluant rigoureusement toute allusion à +la mort ou à la douleur, elle s’épuise en une suprême +glorification de l’Eternel et en supplications pour que la +paix règne à jamais dans la demeure d’Israël. Mais sa +signification s’est graduellement transformée, l’humaine +nature, exterminée à coups de fourche, s’est vengée en +considérant cette prière comme une sorte de messe d’une +efficacité expiatoire, de sorte qu’il répugne au Juif de +mourir sans laisser quelqu’un qui soit qualifié pour +réciter le Kaddish après sa mort, tous les jours pendant +un an, et puis un jour tous les ans. C’est là une +des raisons qui donnent au fils un rôle si important +dans la famille.</p> + +<p>Mosès n’avait plus au monde que sa mère lorsqu’il +épousa Gittel Silverstein, et il espérait rectifier la proportion +des parents mâles en ayant recours à cette mesure +extrême. Il en résulta six enfants, trois filles et +trois <i>Kaddishim</i> et il trouva en Gittel une compagne +infatigable. Durant toute la vie de celle-ci, la famille +vécut toujours dans deux pièces car elle avait différentes +façons d’augmenter les ressources du ménage. Arrivée à +Londres elle travaillait chez sa cousine Malka, à un +shilling par jour, elle raccommodait du linge et cousait +des bouts de fourrure en forme de casquettes, dans le +calme de sa demeure et de la nuit. Sans l’industrie de +M<sup>me</sup> Ansell sa famille eût réalisé le type de ces familles +de juifs errants, le type des juifs nomades, errant de +ville en ville à la recherche d’un sort meilleur. La +congrégation qu’ils quittaient — chaque petite ville pouvant +rassembler le minimum des dix hommes nécessaires +à la célébration du culte avait sa <i>kehillah</i> — payait +invariablement leurs billets jusqu’à la congrégation voisine, +heureuse de s’en défaire à bon compte, et la +nouvelle kehillah saisissait avec empressement l’occasion +de satisfaire leur instinct migrateur et les dépêchait +vers une autre. Ils volaient ainsi au hasard, lancés par +les raquettes de la philanthropie, et revenant souvent à +leur point de départ, au grand mécontentement des +sociétés de bienfaisance. Et pourtant, chaque fois Mosès +faisait de loyaux efforts pour trouver du travail. Sa versatilité +était merveilleuse. Il n’y avait rien qu’il ne pût +mal faire. Il avait été vitrier, bedeau à la synagogue, +encadreur, chantre, colporteur, cordonnier en tous +genres, marchand d’habits, boucher spécialiste dans l’art +d’abattre les volailles et les animaux à cornes, professeur +d’hébreu, fruitier, circonciseur, il avait veillé les +morts et maintenant il était tailleur sans travail.</p> + +<p>Malka avait incontestablement raison de regarder +Mosès comme un <i>Schlemihl</i> en comparaison de tant +d’autres immigrants, qui apportent dans leur lutte +pour la vie un labeur infatigable et un esprit subtil, +refusant le secours de la charité, dès qu’ils s’en peuvent +passer, et parfois même auparavant. C’était pour le +métier de colporteur que Mosès se croyait le plus doué, et +il ne perdit jamais la conviction que s’il pouvait seulement +débuter heureusement, il avait en lui l’étoffe d’un +millionnaire. Il y avait pourtant peu de marchandises +bon marché avec lesquelles il n’eût pas parcouru le +pays, de sorte que lorsque le pauvre Benjamin, profitant +de la mort de sa mère pour entrer dans un orphelinat, +dut faire une composition de style sur « Les manières +de voyager », il suscita l’hilarité de toute la classe en +disant qu’il y avait de nombreuses façons de voyager +puisqu’on pouvait, à volonté, voyager pour les éponges, +les citrons, la rhubarbe, les vieux habits, la bijouterie, +et ainsi de suite pendant toute une page de son +cahier. Benjamin était un brillant sujet mais il ne +put jamais se défaire de certaines associations d’idées +engendrées par le jargon paternel. M<sup>me</sup> Ansell avait introduit +dans son allemand corrompu des phrases d’anglais +incorrect, étant d’un tempérament beaucoup plus énergique +et plus ambitieux que Mosès qui, traditionaliste, +enferma dans la tombe de sa femme tout le fardeau +de ses connaissances anglaises. Pour Benjamin « voyager » +signifiait errer d’un endroit à l’autre en vendant +des marchandises, et quand il lisait dans ses livres les +exploits des voyageurs africains, il était sûr qu’ils exploraient +le Continent Noir pour y faire de petits bénéfices +ou de rapides fortunes.</p> + +<p>Et qui sait ? Peut-être, des deux races, étaient-ce les +pauvres vieux colporteurs juifs qui souffraient le plus et +recueillaient en général les plus petits profits. Car le +misérable épouvantail en chapeau cornu de la caricature +chrétienne, qui se traîne en criant d’un ton nasillard +« vieux habits » possède une vie intérieure ardente, +qui pourrait rivaliser en intensité, en valeur, en humour +même, avec celle des plus fins railleurs des grandes +routes. Pour Mosès « voyager », signifiait errer solitaire +dans de petites villes et de petits villages inconnus, +adonnés au culte d’une divinité étrangère dont ils étaient +toujours prêts à venger la crucifixion, dans un pays +dont la langue ne lui était pas plus familière qu’elle +ne l’était à la demoiselle sarrasine que la légende marie +au père de A’ Becket. Cela signifiait faire bravement +ses prières dans les wagons de chemin de fer bondés +de monde, en enroulant les philactères pliés en sept +autour du bras gauche, en se ceignant le front d’un +épais bandeau de cuir, au grand étonnement de compagnons +de route parfois peu sympathiques. Cela signifiait +se nourrir exclusivement de pain et de thé noir +bu dans sa propre tasse, la viande, le poisson et les +bonnes choses de la vie lui étant complètement défendues +par la loi traditionnelle, même s’il eût été +moins malheureux. Cela signifiait brandir le drapeau +rouge d’une personnalité odieuse au milieu d’un troupeau +de taureaux. Cela signifiait passer de longs mois +loin de sa femme et de ses enfants, dans une solitude +égayée parfois seulement par un dimanche passé dans +une ville où il y avait une synagogue. Cela signifiait +descendre dans de misérables auberges et des hôtels +louches, où de bruyants disciples du Prince de la Paix +l’envoyaient souvent au lit tout sanglant et meurtri, ou +bien encore le dépouillaient effrontément de sa marchandise, +le malmenaient et lui faisaient baisser encore +son juste prix, sachant qu’il n’oserait pas résister. Cela +signifiait supporter la dérision et la raillerie dans une +langue dont il comprenait seulement qu’elle était cruelle, +bien qu’à la longue certaines de ces tristes facéties lui +fussent devenues intelligibles par leur fréquence même.</p> + +<p>Un jour, étant interrogé sur l’endroit où se trouvait +Moïse quand la lumière s’éteignit, il répondit en Yiddish, +que la lumière ne pouvait pas s’éteindre « puisqu’il +est dit dans le verset qu’autour de la tête de Moïse, +notre maître, le grand législateur, il y avait un halo +perpétuel ».</p> + +<p>Un vieil Allemand qui se trouvait là, par hasard, à +fumer dans le bar du <span lang="en" xml:lang="en">public-house</span> quand le colporteur +fit cette réponse touchante, rit de tout son cœur et frappant +amicalement sur le dos du juif il traduisit la +repartie pour le reste de l’assistance. Cette fois l’esprit +parla et les buveurs, un peu honteux, rivalisèrent pour +offrir de la bière amère au Sémite abstinent. Mais Mosès +Ansell buvait plus souvent la coupe de l’affliction que +celle de la bienvenue, sans se douter jamais qu’il était +héroïque ; il endurait sa part de souffrance dans la +longue agonie de sa race, condamnée à être la risée +des païens. Mourir pour une religion est assurément +plus facile que vivre pour elle, et cependant Mosès ne se +plaignait jamais et ne perdait pas sa foi. Etre en butte +aux crachats est la condition même de l’existence du juif +moderne, dépossédé de la Palestine et de son Temple. Le +mendiant épuisé et las, battu et outragé, est plus cher +encore au Seigneur Dieu qui l’a choisi parmi les nations. +Mais si les insultes fendaient l’âme de Mosès dans ce +monde, dans l’autre il était sûr d’être assis sur un +trône d’or dans le Paradis, parmi les saints, à chanter +des acrostiches exégétiques pour toute l’éternité. C’était +l’obscure vision de ces choses qui permettait à Esther +de pardonner à son père. Les Ansell attendaient pendant +des semaines l’arrivée du bon postal, alors que +les propriétaires menaçaient de les mettre dehors et que +la mère se tuait à travailler pour ses petits. Leurs conditions +de vie commencèrent à s’améliorer un peu juste +avant la mort de leur mère : ils s’étaient établis à +Londres, ou Mosès gagnait dix-huit shillings par semaine +comme machiniste et il n’errait plus dans la +campagne. Hélas, cette période de bonheur fut brève. +La grand’mère ramenée de Pologne, n’éprouvait aucune +sympathie pour la femme de son fils, qu’elle trouvait +trop peu minutieuse dans le cérémonial de sa religion, +et même assez mécréante pour porter ses propres +cheveux. Il y avait en effet chez la mère d’Esther une +tendance au scepticisme et au doute, un goût pour les +coutumes païennes, que sa grand’mère devinait instinctivement +et redoutait pour le salut de son fils et celui +de ses petits-enfants. Le scepticisme de M<sup>me</sup> Ansell se +basait sur la malpropreté si fréquemment synonyme +de « dévotion » dans les cercles pieux qui l’entouraient, +et on l’avait même surprise à exprimer son mépris +pour le savant et vénérable Israélite qui se trouvant +accosté par un ami, alors que les premières ombres +du soir descendaient sur le jour de l’Expiation, s’écria :</p> + +<p>« Pour l’amour du ciel, ne me retenez pas, j’ai manqué +mon bain l’an dernier ! »</p> + +<p>M<sup>me</sup> Ansell baignait ses enfants, des pieds à la tête, +une fois par mois, les lavait le jour du Sabbat, comme +les profanes, et possédait une quantité de notions +étranges et dangereuses. Elle professait de ne pas comprendre +en quoi les lettrés <i>Rabbonim</i> pouvaient être +agréables à Dieu, aux hommes, ou aux bêtes, en balançant +la tête tout le jour dans le Beth Hamidrash et +elle ajoutait qu’ils eussent mieux fait de subvenir aux besoins +de leurs familles. Cette idée, dont l’expression +était blasphématoire dans une bouche pieuse, était destinée +à Mosès pour l’engager à moins étudier et à travailler +davantage : mais elle ne manquait jamais de +susciter entre les deux femmes de violentes disputes. +La mort de M<sup>me</sup> Ansell vint mettre fin à ces querelles +et la grand’mère qui avait si souvent reproché à son +fils de l’avoir conduite dans un pays d’athées, resta une +charge de plus pour la famille qui perdait à la fois sa +mère et son gagne-pain. La vieille M<sup>me</sup> Ansell étant +incapable de rien faire que grogner, la direction échut +naturellement à Esther, dont la mort de sa mère fit +une femme malgré ses huit ans.</p> + +<p>Le début de son règne coïncida avec un triste rétrécissement +de son empire. Si choquant que cela puisse +paraître à des esprits plus fortunés, ces sept personnes +vivaient dans une seule pièce. Mosès et ses deux fils +couchaient dans un lit, la grand’mère et les trois filles +dans un autre. Esther dormait la tête appuyée sur un +oreiller supplémentaire disposé au pied du lit. Mais il +n’est si petite pièce qui ne puisse renfermer beaucoup +de tendresse.</p> + +<p>La chambre n’était pas trop exiguë, mais, d’une proportion +bizarre, elle étendait un long bras qu’on avait +pu séparer du reste de la pièce par un rideau. Les +murs se rejoignaient vers le haut de telle sorte que le +plafond n’avait que la moitié de la superficie du parquet. +Le mobilier ne comportait que les objets de toute +première nécessité. La mansarde des Ansell était certes +plus près du ciel que la plupart des demeures terrestres, +car il y avait quatre grands étages à grimper +avant d’y accéder.</p> + +<p>Le n<sup>o</sup> 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span> était, au temps jadis, un des +grands hôtels du ghetto ; les fidèles de la Synagogue +avaient bu du vin « kosher » dans ses grandes salles +de réception, et ses corridors avaient répété l’écho des +bavardages de nobles dames, vêtues d’épais brocarts. Il +était solidement bâti et ses solives étaient en chêne +sculpté. Aujourd’hui, le seuil de la porte d’entrée, qui +n’était jamais close, était recouvert d’une épaisse boue +noire et du grand escalier se dégageait constamment +une odeur de moisi, subtilement mêlée à celle de la +térébenthine dont M. Belcovitch régalait ses amis.</p> + +<p>Les Ansell comptaient de nombreux amis parmi les +locataires du n<sup>o</sup> 1 du <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span>, qui formaient une +sorte de colonie juive, dont la population s’augmentait +constamment des ouvriers de Belcovitch et des Fils-de-la-vraie-Foi, +qui venaient faire leurs dévotions dans leur +synagogue, située au rez-de-chaussée. Chez Sugarman, +le Shadchan au premier étage, MM. Simons et <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> +Debby au second, les Belcovitch au troisième, chez les +Ansell et Gabriel Hamburg, le grand savant, au quatrième, +tous les montants des portes étincelaient de +petits étuis à <i>mezuzahs</i> et de cylindres contenant l’écriture +sainte avec le mot <i>Shaddaï</i>, « Tout-Puissant », visible +à travers un petit œil de verre, placé au centre. +<span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby elle-même, toute pauvre et abandonnée +qu’elle fût, possédait cette protection contre les esprits +mauvais — tel est du moins le sens qu’on lui attribue +aujourd’hui — clouée au linteau de sa porte, malgré +qu’elle ne touchât jamais le petit œil avec le doigt pour +embrasser ensuite celui-ci à l’endroit qui avait touché +le mezuzah, comme le font les vrais croyants.</p> + +<p>Tel était le n<sup>o</sup> 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span> bondé du rebut humble +et morne sans doute d’une humanité mais qu’il +n’était pas sans profit d’observer ; si bondé qu’on y +avait à peine la place de respirer. Notre pauvre Ansell +ne faisait des calembours qu’à des intervalles immémoriaux, +mais un jour il fit judicieusement observer +que l’Angleterre portait bien son nom, qu’elle +était bien pour les Juifs l’<span lang="de" xml:lang="de">Enge-land</span>, ce qui, en allemand, +signifie le pays où l’on n’a pas les coudées +franches. Mosès Ansell rit doucement et béatement en +formulant cette remarque, qui surprit tous ceux qui le +connaissaient. Mais c’était le jour de la Réjouissance de +la Loi et les Fils-de-la-vraie-Foi l’avaient régalé de rhum +et de gâteaux. Il repensa souvent plus tard à son bon mot +et son visage mal débarbouillé s’éclairait d’un joyeux +sourire. Ce souvenir lui venait souvent lorsqu’il priait.</p> + +<p>Pendant les quatre années qui suivirent l’enterrement +de M<sup>me</sup> Ansell, organisé par les soins de la Société de +bienfaisance, la famille, bien que loin d’être heureuse, +n’eut pas d’histoire qui vaille d’être contée.</p> + +<p>Benjamin accompagna Salomon à la Shool, matin et +soir, afin de réciter le Kaddish pour leur mère, jusqu’à ce +qu’il quittât les siens pour entrer dans un orphelinat. +Salomon, Rachel et Esther fréquentaient la grande Ecole +et Isaac celle des petits, pendant que la petite Sarah, +dont la naissance avait coûté la vie à M<sup>me</sup> Ansell, rampait +et traînait dans la mansarde sous les yeux de la +grand’mère qui était d’une utilité négative pour lui +éviter les dangers du feu, les jours où l’âtre n’était pas +éteint. Car la conception de la grand’mère quant à +ses fonctions de gardienne était toute particulière. Mosès, +lui, était absent pendant toute la journée, travaillant, +cherchant du travail, priant, assistant aux « Droshes » +du Maggid ou des grands prédicateurs, profitant généralement +de ces bienfaits qui réchauffent et animent le +ghetto. Le pain, la viande, et les bons de charbon, dons +de la Société pour le relèvement de l’âme, rendaient +les mauvais jours mémorables. Les couvertures ne s’obtenaient, +hélas, plus aussi facilement qu’au temps où +la pauvre Gittel accouchait.</p> + +<p>Le peu de cuisine qu’il y avait à faire était fait par +Esther avant ou après l’école, les enfants et elle emportaient +généralement leur repas de midi sous forme +de pain auquel un peu de mélasse donnait parfois une +saveur d’ambroisie. Les Ansell observaient du reste +plus de jours de jeûne que le calendrier juif n’en comporte, +ce qui signifie bien des choses. La Providence +intervenait généralement avant que le garde-manger ne +fût resté vide plus de vingt-quatre heures.</p> + +<p>Les jours de jeûne du calendrier juif ne coïncidant +pas toujours avec ceux des Ansell, ils tombaient comme +une taxe additionnelle pour Mosès et sa mère, et pourtant +jamais l’un d’eux n’hésitait dans leur observance +scrupuleuse, pas une miette de pain ni une goutte d’eau +ne passait leurs lèvres. Dans l’âpre recherche de documents +défavorables au ghetto, il est surprenant qu’aucun +économiste n’ait encore exposé les nombreux jeûnes +dont Israël a été gratifié et qui sont évidemment une +compensation aux faibles salaires. Telle est aussi la +période du carême, « les trois semaines » pendant lesquelles +la viande est défendue, en mémoire de la destruction +des temples. Les Ansell, eux, observaient les +« trois semaines » pendant toute l’année. En de très +rares occasions ils achetaient des harengs saurs, ou rapportaient +pour quelques sous de soupe aux pois, ou de +pommes de terre cuites avec du riz, achetées dans une +rôtisserie du quartier. Les jours de fête, si Malka leur +octroyait un demi-souverain, Esther préparait le <i>Tzimmus</i>, +un délicat mélange de carottes, de pudding et de +pommes de terre. Elle aurait pu écrire un essai sur le +Tzimmus considéré comme un idéal gastronomique. Il +y avait encore d’autres mets polonais qu’on faisait +cuire pour deux pence chez le boulanger le plus proche. +Les <i>tabechas</i>, ou tripes farcies, le foie, le mou, et la +laite remplaçaient avantageusement la viande. Leur potage +favori était le <i>Borsch</i>, fait de betteraves rouges et +de graisse, celle-ci tenant lieu de crème, aliment trop +distingué.</p> + +<p>Mais les plats nationaux étaient rares chez eux. Quand +ils avaient du poisson frit, il venait généralement du +garde-manger de M<sup>me</sup> Simons, une veuve âgée et compatissante +qui habitait au second étage, sur le devant, +et présidait aux couches de toutes les femmes et aux +maladies de tous les enfants du voisinage. Sa fille, +Dinah, qui était mariée, nourrissait, par un effet de la +Providence, un petit garçon aux yeux noirs, juste quand +M<sup>me</sup> Ansell mourut, de sorte que M<sup>me</sup> Simons convertit +cette fille en nourrice pour la petite Sarah, se croyant +ensuite responsable de l’enfant, qu’elle gardait parfois +chez elle pendant toute une semaine, et pour qui elle +caressait, si Dieu lui prêtait vie, un projet d’union avec +le petit frère de lait aux yeux noirs. La vie eût été plus +sombre encore dans la mansarde des Ansell, si M<sup>me</sup> Simons +n’avait été là, toujours prête à aider et secourir. Il +n’y avait pas jusqu’aux vieux vêtements qui ne vinssent +de chez M<sup>me</sup> Simons, pour suppléer aux robes de velours +côtelé et aux cotonnades, dons de l’école. Le ménage +Ansell ne connaissait guère d’événement plus agréable +que la maladie d’un des enfants, car cela ne signifiait +pas seulement un envoi de bouillon, de vin de porto +et d’autres délices inconnues, de la part du médecin de +l’assistance, délices dont <i>tous</i> pouvaient goûter, mais +aussi et surtout cela apportait les soins assidus de +M<sup>me</sup> Simons. Voir penchée sur la sienne sa bonne figure +basanée et le sourire de ses beaux yeux de jais, sentir +pressée sur son front sa main fraîche et douce, valait +bien la souffrance d’une fièvre pour une enfant sans +mère. M<sup>me</sup> Simons étant une femme fort occupée et pauvre +aussi et les Ansell formant un clan fermé, habitué +à ne témoigner ni son amitié ni sa misère aux étrangers, +les enfants ne voyaient pas M<sup>me</sup> Simons et ses générosités +autant qu’ils l’eussent désiré. Cependant, dans un moment +grave, on pouvait toujours compter sur elle.</p> + +<p>« Je vais te dire quoi, Meshé », disait souvent la vieille +M<sup>me</sup> Ansell, « cette femme désire t’épouser, un aveugle +s’en apercevrait ».</p> + +<p>« Elle ne peut pas désirer cela, mère », répondait +Mosès avec un profond respect.</p> + +<p>« Que dis-tu ? un homme comme toi, si beau » disait +sa mère en caressant les boucles qui lui couvraient les +oreilles, « et si <i>froom</i> aussi, et si plein de connaissances ; +mais ne le fais jamais, Meshé ».</p> + +<p>« Quelle idée te mets-tu en tête ! Je te dis qu’elle ne +voudrait pas de moi si je le lui faisais proposer ».</p> + +<p>« Ne parle pas de cela. Qui donc ne souhaiterait pas +s’accrocher au coin de ton manteau pour être sûr d’aller +au ciel ? Mais M<sup>me</sup> Simons est trop anglaise pour moi. +Ta femme avait des idées anglaises et se moquait des +hommes pieux et la justice de Dieu l’a frappée. Que dit +le livre des prières ? Il est trois choses pour lesquelles +une femme meurt en couches ; pour n’avoir pas séparé +la pâte, pour n’avoir pas allumé les lampes du Sabbat, +pour n’avoir pas… »</p> + +<p>« Combien de fois t’ai-je dit qu’elle faisait toutes +ces choses ? » interrompit Mosès.</p> + +<p>« Oses-tu mettre en doute le livre des prières ? » dit +la grand’mère avec colère. « C’eût été bien différent si +tu m’avais laissé choisir ta femme, mais cette fois-ci tu +honoreras mieux ta mère. Il faut que ce soit une jeune +fille, vertueuse et comme il faut, qui ait la crainte du +ciel, et non pas une vieille femme comme M<sup>me</sup> Simons, +mais une femme qui puisse me donner des petits enfants +robustes. Les petits enfants que tu m’as donnés +sont chétifs et ne craignent pas le Tout-Puissant. Ah ! +pourquoi m’as-tu menée dans ce pays impie ? Ne pouvais-tu +pas me laisser mourir en paix ? Tes filles pensent +plus aux livres d’histoires anglais et à leurs leçons +qu’à leur yiddishkeit, et tes fils courent nu-tête et se +lavent les mains à contre-cœur pour les repas. Ils ne +rentrent que pour l’heure du dîner, de crainte d’avoir +à dire la prière de l’après-midi. Moque-toi de moi, +Mosès, si tu veux, mais toute vieille que je suis, j’ai +des yeux, et non pas deux boules de glaise dans les +orbites. Tu ne vois pas que ta famille court à sa perte. +Oh ! l’abomination ! »</p> + +<p>Ainsi prévenu et mis en garde, Mosès considérait sa +famille avec inquiétude pendant les jours suivants et +le grain que la grand’mère avait semé levait sous formes +de coups et d’ecchymoses sur les anatomies familiales +et spécialement sur celle de Salomon ; car Mosès attachait +son vieux pantalon tout usé par une solide bretelle +et Salomon était un gaillard qui faisait de son +mieux pour rouler le Tout-Puissant, n’ayant jamais entendu +le conseil de Lowell :</p> + +<p>« Il faut vous lever de bonne heure si vous voulez +tromper Dieu. »</p> + +<p>Il est probable que s’il l’avait entendu il eût pu répliquer +qu’il se levait d’assez bonne heure pour rencontrer +son père, qui des deux était le plus terrible. Malgré cela +il reçut de nombreuses leçons, sur les genoux ou plutôt +entre les genoux de son père. Dans son enfance, Salomon +avait inventé un grand nombre de transactions +secrètes avec le Dieu de ses ancêtres, concluant avec lui +des marchés établis d’après sa conception enfantine de +l’équité. Si, par exemple, Dieu consentait à lui faire +résoudre correctement ses problèmes, de manière à ce +qu’il ne fût ni battu ni « retenu » à l’école, il disait +ses prières du matin sans sauter l’interminable <i>Longe +Verachum</i> qui s’allonge encore les lundis et les jeudis : +autrement, non. Aux termes de ce contrat, Salomon laissait +toute l’initiative au Seigneur et quand celui-ci en +accomplissait sa part, il remplissait aussi honorablement +la sienne. De cette manière sa foi dans la Providence +n’était jamais ébranlée, comme l’est celle de +certains petits garçons qui demandent au Seigneur de +réaliser leurs caprices. Mais, en se refusant à chanter +longuement les louanges du Créateur, excepté en +échange de services rendus, Salomon, témoigna de +bonne heure qu’il n’avait pas hérité de l’incapacité +commerciale de son père.</p> + +<p>Les jours où tout se passait bien à l’école, personne +ne parcourait le fastidieux livre de prières plus consciencieusement +que lui. Il récitait toutes les choses +écrites en grands caractères et tous les étranges petits +morceaux écrits en petits caractères, et même certains +passages sans voyelles. Bien plus, il allait jusqu’à inclure +les préfaces, se leurrant et s’amadouant, entraîné +par son père, jusqu’à réciter les appendices qui surgissaient +l’un après l’autre à l’horizon de leur dévotion +semblables aux terrasses sans fin d’une ascension trompeuse. +Encore un petit bout, et maintenant ce petit +bout, et rien que ce dernier petit bout. C’était comme +les infinies complications d’une sphère chinoise ou le +concert d’adieu d’un chanteur célèbre.</p> + +<p>Pour le reste, Salomon était un <i>chine-ponim</i> ou original, +possédant ce sens inextinguible de l’humour qui +fit des saints de l’église juive des humains, ensoleilla +les mornes discussions de technique talmudique +de saillies et de boutades, de calembours, de plaisanteries +et d’allusions, et aida puissamment la race à durer +en lui enseignant l’acceptation humoristique de l’inévitable.</p> + +<p>Son <i>chine</i> aidait Salomon à supporter la synagogue +où la seule goutte de baume se trouvait dans le gobelet +de vin du service de la Sanctification. Salomon était +toujours du nombre des garçons courageux qui luttaient +pour prendre part à la cérémonie qui consiste +à vider celui-ci. Il manquait à coup sûr de dévotion, il +n’aurait pas baisé le Pentateuque hébreu quand il le +laissait tomber, s’il n’avait aperçu les regards de son +père, et n’étaient les soins que lui donnait sa grand’mère, +les franges blanches, toutes salies, de son « châle » +se seraient emmêlées et irrémédiablement abîmées, tant +il était négligent.</p> + +<p>Dans les moments de misère les plus cruels de sa famille, +Salomon dressait fièrement sa tête bouclée parmi +ses compagnons de classe et faisait étalage d’une petite +fortune personnelle, qui n’eût pas d’ailleurs été négociable +chez le prêteur sur gages. Possédant un petit +stéréoscope fabriqué avec une vieille boîte de chocolat +et représentant la sortie de Plevna, il consentait à le +laisser voir en échange d’un bout de crayon d’ardoise. +Pour deux épingles, il vous laissait le contempler +pendant toute une minute. Il possédait aussi des +sacs de boutons de cuivre, de billes, de plumes, des +étiquettes de bouteilles de bière, des noyaux de cerises. +En plus de bouteilles d’eau liquoreuse vendable à la +gorgée ou à la cuiller, il faisait le commerce d’« assy-tassy » +consistant en de petits paquets d’acide acétique +mélangé à la cassonade. Le genre de ses produits variait +d’après l’époque de l’année, car la nature et Belgravia +sont moins stables dans leurs saisons que l’écolier +juif, pour qui les boutons en Mars sont aussi inconcevables +que les boules de neige en Juillet.</p> + +<p>Au Purim, Salomon avait toujours des noix pour +jouer comme s’il eût été le fils d’un banquier et le jour +de l’Expiation il n’était jamais sans une petite boîte +d’allumettes pleine de restes de tabac à priser. Quand +le jeûne torturait le plus les vieillards, il la leur présentait +galamment. Ils prenaient une pincée en disant : +« Puisse ta force s’accroître » et ils se mouchaient dans +de grands mouchoirs de couleur, et Salomon se sentait +âgé de cinquante ans, et prisait lui-même quelques +grains avec l’air d’un vieux connaisseur.</p> + +<p>Il suivait avec un intérêt médiocre les subtiles recherches +des rabbins acharnés à accroître le fardeau +des connaissances séculaires. Il discutait très superficiellement +les thèses des commentateurs de la Bible, +car Mosès Ansell était si absorbé à traduire et à +goûter les problèmes intellectuels que Salomon n’avait +guère autre chose à faire que reprendre ses paroles. Il +profitait de ce que son père n’avait pas les moyens de +l’envoyer dans un <i>chedar</i>, institution absurde qui avait +fait de Jacob un enfant triste, privé de jeu et d’oxygène, +pour le livrer aux sympathies rugueuses d’un groupe +de dévots intelligents et scrupuleusement malpropres.</p> + +<p>La littérature et l’histoire que Salomon aimait vraiment +n’étaient pas celles des Juifs. C’était l’histoire de +« Daredevil Dick et ses copains », dont il échangea les +aventures prodigieuses, trouvées d’occasion sur des feuillets +tachés d’encre, contre une partie de sa provision +de boutons. La lecture des exploits audacieux, généralement +commencée en classe, durant les périodes de +<i lang="de" xml:lang="de">Sturm und Drang</i> pendant lesquelles les professeurs +étaient considérés comme des créatures de la Providence, +faits pour le bon plaisir des écoliers, Salomon la reprenait +à toutes heures, dissimulant ces feuillets sous un +pupitre, lorsqu’il était censé étudier la question d’Irlande +dans son atlas, les cachant entre les pages écornées de son +livre de prières pour les reprendre pendant l’office du +matin. Elles ne lui causèrent d’ennui que le jour où, +ses lectures secrètes ayant été découvertes, il fut corrigé +au moyen de la baguette éducative et vit ses trésors jetés +au feu, à travers un torrent de larmes qui eût suffi +à éteindre la flamme.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br> +<span class="xsmall">REB SHEMUEL</span></h2> + + +<p>Ce n’était que par hasard que Mosès Ansell faisait +ses dévotions à la Synagogue des Fils-de-la-vraie-Foi. Il +jugeait que ce temple était trop voisin pour que son +assiduité aux offices lui acquît des mérites auprès du +ciel : il faut aller au devant de la prière, et non pas la +laisser venir à nous. Un Juif zélé doit marcher vite +quand il se rend à la synagogue, pour montrer sa ferveur, +et revenir à pas comptés, comme à regret : sans +quoi Satan pourrait bien attirer l’attention du Très-Haut +sur les manquements du Peuple Elu. Voilà pourquoi +Mosès allait faire ses dévotions aussi loin que possible.</p> + +<p>Passé maître dans les subtiles minuties du judaïsme, +il était ce que Welhausen a appelé un virtuose de la +religion. Quand il avait passé sa chaussette droite la +première — ou plutôt quand il avait entortillé son +pied dans les bandelettes qui lui servaient de chaussettes — il +faisait bien attention de passer d’abord son +soulier gauche, à titre de compensation. Et il agissait +de même quand il portait des souliers lacés, laçant le +premier celui qu’il avait mis le dernier. C’est ainsi +que, dans les plus petites choses, il appliquait les divins +principes de la justice.</p> + +<p>Voilà pourquoi Mosès passait pour un grand homme +dans la plupart des lointaines <i>Chevrah</i> entre lesquelles +il répartissait l’honneur de sa présence. Il n’accordait +celle-ci à la grande Synagogue que si par hasard, les +heures des offices étant différentes, il pouvait y aller +en revenant d’une autre communauté plus éloignée. +Il arrivait alors au commencement de la fin, et s’applaudissait +de pouvoir de la sorte dire deux fois le même +jour une même partie de l’office. Même il lui plaisait +d’ajouter à ses dévotions dans les synagogues une préface +ou une conclusion en lisant tout seul, chez lui, +une centaine de pages du rituel.</p> + +<p>Quelques jours après la rédemption d’Ezéchiel, à la +fin du service au Beth Hamidrash, Salomon aborda le +reb Shemuel, qui lui donna un demi-penny pour avoir +accepté gentiment sa bénédiction. Salomon passa le sou +à son père, qui l’accompagnait.</p> + +<p>— Eh, comment allez-vous, reb Mosché ? fit le reb +Shemuel, avec son bon sourire. Il avait bien remarqué +que Mosès chômait. D’autre part il l’appelait rabbin +(<i>reb</i>) tant par courtoisie que par sa considération pour sa +piété. Quant à lui, le rabbin authentique, c’était un bel +homme, un peu fort, dans lequel on eût pu tailler deux +Mosès Ansell.</p> + +<p>— Ça va mal, répliqua Mosès. Je n’ai eu aucun travail +depuis un mois. Nous sommes en pleine morte saison. +Mais Dieu est bon.</p> + +<p>— Ne pourriez-vous pas vendre quelque chose, reprit +reb Shemuel, en caressant pensivement sa longue barbe +noire, qui grisonnait un peu.</p> + +<p>— J’ai vendu des citrons, mais les quatre ou cinq +shillings que j’y ai gagnés ont déjà passé en pain pour +les enfants, et au loyer. L’argent coule entre les doigts, +vous savez, quand on est cinq et que l’hiver est dur. Mes +citrons une fois vendus, je n’ai guère été plus avancé.</p> + +<p>Le rabbin le regarda avec compassion et lui glissa dans +la main une demi-couronne.</p> + +<p>Son jeune fils Lévy demeura un moment en arrière, +désirant terminer une transaction qui consistait dans le +troc d’une sarbacane contre quelques-uns des boutons +de Salomon. Lévy était plus jeune de deux ans que +celui-ci, et fréquentait une autre école — une école +presque bourgeoise. Il prenait en conséquence, avec le +jeune Ansell, des airs condescendants. Mais il avait fort +à faire pour impressionner Salomon, qui, outre l’humour +israélite, possédait une forte dose de cette autre +qualité nationale que les Juifs nomment la <i>Chuzbah</i>, +ce qu’on peut traduire, de façon variée, par audace ou +impudence, esprit d’entreprise ou aplomb.</p> + +<p>— Dites-moi, Lévy, fit Salomon, nous n’allons pas à +l’école d’aujourd’hui. Voulez-vous venir du côté de chez +nous, ce matin ? Nous jouerons à cache-cache dans la +rue ; il y a des coins splendides ! Et puis il y a aux environs +de nouvelles bâtisses avec des échafaudages épatants, +et un magasin de <span lang="en" xml:lang="en">pickles</span> qu’on démolit. Des fois, +au milieu des plâtras, on trouve des cerneaux au vinaigre. +C’est chic, hein ?</p> + +<p>Lévy le regarda d’un air de profond dédain.</p> + +<p>— Croyez-vous, dit-il, que nous n’avons pas de <span lang="en" xml:lang="en">pickles</span> +à la maison ?</p> + +<p>Salomon fut mortifié. Il regarda du coin de l’œil les +élégants vêtements noirs de son camarade et les compara +tristement avec son complet de velours grossier et +râpé.</p> + +<p>— Qu’à cela ne tienne, dit-il. Il ne manquera pas de +garçons et de filles pour jouer avec moi.</p> + +<p>— Au fait, demanda Lévy, cette petite fille qui est +venue ici avec votre père pour l’Anniversaire de la Loi, +n’était-ce pas votre sœur ?</p> + +<p>— Voulez-vous dire Esther ?</p> + +<p>— Comment voulez-vous que je sache son nom ? Une +petite fille brune, avec une robe d’indienne, plutôt jolie : +elle ne vous ressemble pas.</p> + +<p>— Oui, c’est Esther. Elle est en sixième, à l’école, et +elle n’a que onze ans.</p> + +<p>— Nous n’avons pas de classes, à notre école, répondit +Lévy avec mépris. Mais est-ce que votre sœur jouera à +cache-cache ?</p> + +<p>— Non, elle ne jouera pas, répliqua Salomon, avec une +espèce d’orgueil : elle n’aime qu’à lire. Elle a lu les +<i>Enfants d’Angleterre</i>, et un tas de choses. A présent, +elle a trouvé un petit livre à couverture brune, qui ne la +quitte plus. Moi aussi, j’aime lire, mais à l’école ou à la +synagogue, parce que là, il n’y a rien de mieux à faire.</p> + +<p>— A-t-elle congé, aujourd’hui ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Mais moi, je n’ai pas congé, fit tristement Lévy.</p> + +<p>Salomon se sentit vengé. Son père l’appela, et ils consacrèrent +une partie de la demi-couronne donnée par +le rabbin à acheter des petits pains, dits français, qui +procurèrent à la maison un déjeuner inespéré.</p> + +<p>Pendant ce temps reb Shemuel, qui s’appelait de son +nom complet le Révérend Samuel Jacobs, rentrait chez +lui pour déjeuner. Sa maison était située près de la +Shool<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> et il y avait aux abords une haie de mendiants. +Il ouvrit sa porte en bras de chemise.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Synagogue.</p> +</div> +<p>— Vite, Simcha, donne-moi mon vêtement neuf. Il +fait bien froid ce matin.</p> + +<p>— Vous avez donc encore donné votre vêtement, s’exclama +sa femme qui malgré qu’elle portât un nom signifiant +« Réjouissance » était le plus souvent maussade.</p> + +<p>— Eh oui, répondit Samuel d’un air suppliant, mais +c’était un vieil habit.</p> + +<p>Il ôta son chapeau haut de forme et le remplaça par +un petit bonnet noir.</p> + +<p>— Vous allez me ruiner, Samuel, gémit Simcha, en +se tordant les mains. Vous vous arracheriez la chemise +du dos pour la donner à une bande de vauriens, de ces +Schnorrers<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Les mendiants professionnels juifs.</p> +</div> +<p>— Peut-être, fit le vieux Rabbin, dont les larges yeux +bruns brillaient d’un pacifique éclat, mon habit aura-t-il +l’honneur de couvrir Elisée le prophète.</p> + +<p>— Elisée le prophète ! railla Simcha, a bien assez de +bon sens pour demeurer au ciel et ne pas venir rôder en +grelottant par le brouillard et par la gelée dans ce pays +abandonné de Dieu.</p> + +<p>Le vieux Rabbin répondit : Atchoum !</p> + +<p>— Dieu vous bénisse, Seigneur, murmura Simcha +pieusement en hébreu et elle ajouta en anglais :</p> + +<p>— Ah ! vous allez vous tuer, Samuel.</p> + +<p>Elle monta à l’étage et revint bientôt avec un vêtement +neuf et une nouvelle terreur.</p> + +<p>— Eh bien, vieux fou, vous avez fait là encore une +chose intelligente ! Tout votre argent était dans le vêtement +que vous venez de donner.</p> + +<p>— Comment cela ? dit reb Samuel troublé. Puis le +calme revint dans ses yeux bruns : Mais non, j’ai +tout enlevé avant de donner le vêtement.</p> + +<p>— Dieu merci, dit Simcha en juif. Où est-il alors ? J’ai +précisément besoin de quelques shillings pour l’épicerie.</p> + +<p>— Puisque je vous dis que je l’ai donné d’abord.</p> + +<p>Simcha gémit et tomba sur sa chaise avec un fracas +qui fit trembler la vaisselle et les verres.</p> + +<p>— Et voici la fin de la semaine qui arrive, gémit-elle, +et je n’aurai pas de poisson pour le Sabbat.</p> + +<p>— Ne blasphémez donc pas ainsi ! fit reb Samuel, en +tirant avec un léger agacement sur sa barbe vénérable.</p> + +<p>Le Tout-Puissant — qu’il soit béni — pourvoira au +Sabbat.</p> + +<hr> + + +<p>Simcha fit une grimace sceptique, sachant bien que +ce seraient ses économies et non celles du Seigneur qui +y pourvoiraient. Ce n’était qu’à force de constante vigilance, +de minutie, en mendiant de l’argent à son +mari, en le lui extorquant, pour ainsi dire, qu’elle arrivait +à faire vivre confortablement une famille de quatre +personnes sur les appointements pourtant assez considérables +de son mari. Reb Samuel alla l’embrasser sur +sa bouche sceptique, sachant bien qu’elle prendrait sa +revanche dans une autre occasion. Il lava ses mains et +se garda de parler davantage entre l’ablution et la première +bouchée.</p> + +<hr> + + +<p>Les fonctions de reb Samuel étaient multiples : il +prêchait, enseignait et conférenciait. Il mariait et divorçait. +Il donnait dispense aux célibataires du devoir traditionnel +d’épouser les veuves de leur frère défunt. Il +surveillait un abattoir, délivrait les licences aux bouchers +israélites, examinait le tranchant de leurs couteaux +pour être sûr que les victimes souffriraient le +moins possible et inspectait le bétail abattu dans les +boucheries pour voir s’il était parfaitement sain et surtout +indemne de tuberculose. Mais sa principale fonction +consistait à répondre aux questions les plus simples +jusqu’aux plus complexes problèmes que soulèvent les +lois rituelles et morales du Judaïsme. Il avait ajouté un +volume de <i>Shaaloth-u-Teshuvoth</i> ou <i>Questions et Réponses</i> +à la colossale littérature casuistique de sa race. On +invoquait aussi son aide en tant que <i>Shadchan</i> (marieur) +bien qu’il négligeât de réclamer sa commission +et qu’il montrât bien moins de zèle à fiancer ses semblables +que Sugarman, le marieur professionnel. En un +mot c’était un beau et sage vieillard, aimé de tout le +monde. Lui et sa femme parlaient l’anglais avec un fort +accent étranger ; dans leurs causeries intimes ils se servaient +du jargon <i>yiddish</i>.</p> + +<p>La femme du rabbin lui versa le café, qu’elle blanchit +avec du lait trait directement à la vache dans une +cruche. Le beurre et le fromage étaient également +<i>kosher</i>, achetés chez des Juifs hollandais et n’ayant passé +dans aucun autre vase que ceux appartenant à des Juifs. +Lorsque le rabbin eut pris place au haut bout de la +table, Hannah entra.</p> + +<p>— Bonjour, père, fit-elle en l’embrassant. Que se +trouve-t-il donc pour que vous ayez mis votre habit +neuf ? Y aurait-il un mariage aujourd’hui ?</p> + +<p>— Non pas, chérie, les mariages se font rares. Il n’y +a même pas eu de fiançailles depuis que l’aînée des +filles Belcovitch a été fiancée à Pesach Weingott.</p> + +<p>— Oh ces jeunes gens juifs, s’écria la rabbine. Regardez +mon Hannah, pouvez-vous rencontrer une plus jolie +fille dans tout le quartier, et pourtant la voilà qui perd +ici sa jeunesse.</p> + +<p>Hannah se pinça les lèvres, au lieu de mordre dans +sa tartine, en voyant qu’elle avait amené elle-même +cette conversation. Il y avait deux ans qu’elle entendait +sa mère tenir les mêmes propos. L’anxiété maternelle +de M<sup>me</sup> Jacobs avait commencé avec les dix-sept ans de +sa fille.</p> + +<p>— Lorsque j’avais dix-sept ans, dit celle-ci, j’étais +déjà une femme mariée ; à présent, les filles ne trouvent +pas un Chosan avant leur vingtième année.</p> + +<p>— Nous ne sommes pas en Pologne, observa le rabbin.</p> + +<p>— Qu’est-ce que la Pologne vient faire là-dedans ? +La vérité, c’est que les jeunes gens juifs ne se marient +plus que pour l’argent.</p> + +<p>— Pourquoi les en blâmer ? Un jeune homme juif peut +épouser plusieurs pièces d’or, mais depuis Rabbenu +Gershom il ne peut plus épouser qu’une femme, et rien +qu’une.</p> + +<p>Le rabbin souriait, s’efforçant de montrer de la bonne +humeur à cause de la présence de sa fille. La mère, au +contraire, s’irritant davantage, s’écria en yiddish :</p> + +<p>— Tu as déjà bien de la peine à nourrir une femme, +toi qui ne laisses à tes enfants que la peau sur les os, +à force de donner à droite et à gauche. Si tu étais un +bon père, tu aurais économisé ton argent pour en faire +une dot à Hannah, au lieu de le gaspiller pour une +bande de Schnorrers vagabonds. C’est tout juste si je +pourrai donner à la pauvrette un peu de literie et de +linge de corps. C’est une honte, un scandale, que tu ne +lui aies pas encore trouvé un épouseur, toi qui sais si +bien en dénicher cinq plutôt qu’un pour les filles +d’autrui.</p> + +<p>— En tout cas j’en ai trouvé un pour la fille de ton +père, objecta le rabbin, dont les yeux bruns commençaient +à perdre de leur douceur.</p> + +<p>— Je te conseille de t’en vanter. Je n’étais pas en +peine d’en rencontrer une quantité qui auraient mieux +valu que toi. Et ma fille n’aurait alors pas connu cette +honte que personne ne demandât sa main. En Pologne, +au moins, les jeunes gens seraient venus vers elle par +troupes, parce que la fille d’un rabbin, cela se recherche. +On aurait considéré comme un honneur de devenir le +gendre, le fils par la loi, d’un Fils de la Loi. Mais dans ce +pays damné… Dans mon village la fille du Premier +Rabbin a fait la conquête du plus bel homme du district, +et pourtant elle était laide à faire cracher sur son +passage.</p> + +<p>— Mais toi, ma Simcha, tu n’es pas du tout comparable +à cette femme-là.</p> + +<p>— Moque-toi de moi, à présent.</p> + +<p>— Je ne raille pas. Tu es comme un lys de Saron.</p> + +<p>— Veux-tu une autre tasse de café, Samuel ?</p> + +<p>— Oui, fleur de ma vie ; patiente encore un peu et tu +verras notre Hannah sous la <i>Chuppah</i>.</p> + +<p>— Aurais-tu quelqu’un en vue ?</p> + +<p>Le rabbin hocha la tête avec une mine mystérieuse et +cligna des yeux comme pour regarder de loin le jeune +homme en question.</p> + +<p>— Qui est-ce, père ? demanda Lévi. J’espère qu’il +s’agit de quelqu’un de réellement distingué qui parle +l’anglais correctement.</p> + +<p>— Et pensez-vous que vous lui plairez, Hannah ? dit la +rabbine. Avec votre stupide raideur, vous avez jusqu’à +présent découragé tous les partis que j’ai essayé de vous +faire conquérir.</p> + +<p>— Voyons, mère, s’écria la jeune fille en posant violemment +sa tasse, est-ce que je ne vais pas pouvoir déjeuner +en paix ! Je ne tiens pas du tout à me marier. +Est-ce que vous croyez que cela m’amuse de voir vos +Juifs tourner autour de moi pour m’examiner comme +un cheval au marché et demander combien d’argent +vous pouvez donner pour notre établissement ? Laissez-moi, +si je veux rester fille. C’est mon affaire après tout, +et non la vôtre.</p> + +<p>La rabbine adressa à son mari un coup d’œil d’amer +reproche.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu veux que je te dise, Samuel ? Elle +est <i>meshuggah</i>, tout à fait folle. Avec sa santé et sa fraîcheur, +la voilà folle.</p> + +<p>— Oui, vous me rendrez folle à la fin, affirma Hannah +d’un air sauvage. Laissez-moi ! Je suis trop vieille à présent +pour trouver un Chosan, il n’y a donc plus qu’à +me laisser telle que je suis. Je saurais toujours bien +gagner ma vie à moi toute seule.</p> + +<p>— Tu entends, Samuel ? fit Simcha. Tu vois mes tourments. +Tu vois comme nos enfants deviennent impies +dans ce pays de païens.</p> + +<p>— Laisse-la, Simcha, laisse-la, répondit-il. C’est encore +une enfant. Si elle n’a pas d’inclination pour le +mariage…</p> + +<p>— Et qu’est-ce que c’est que ça, qu’une inclination ? +Voilà du joli, par exemple. Alors elle va donner sa mère +en risée à tout le monde. M<sup>me</sup> Jewell et M<sup>me</sup> Abrahams +seront toujours là à dorloter leurs petits-enfants devant +mon nez, pour me faire la nique ? Ce n’est pas que +Hannah ne soit pas belle qu’on ne puisse la demander. +Seulement elle fait trop la fière. On jurerait qu’elle a +un père qui gagne cinq cents guinées par an, tandis +que c’est un homme qui dilapide la moitié de son gain +au profit de sales mendiants.</p> + +<p>— Ne parle pas en épicurienne, prononça gravement +le rabbin. Nous tous, nous ne sommes que des mendiants, +à la merci de la charité du Très-Haut — que son +nom soit béni. — Que sommes-nous donc ? Nous n’avons +qu’à nous prosterner devant Lui et Le remercier de ce +que ses bontés sont telles qu’elles nous permettent de +faire nous-mêmes la charité.</p> + +<p>— Mais c’est pour vivre que nous travaillons, s’écria +la rabbine, et j’en ai les genoux tout écorchés.</p> + +<p>— Mère, dit Hannah, vous avez pourtant une servante +pour faire le gros travail.</p> + +<p>— Des domestiques ! s’écria la rabbine avec mépris. +Avec eux, si vous ne leur mettez pas le pied sur la tête +comme les Egyptiens firent avec nos pères, ils ne font +rien que de casser la vaisselle. J’aime mieux balayer +ma chambre que de voir une <i>shiksah</i> y musarder une +heure et s’en aller en laissant toute la poussière sur les +appuis des fenêtres et le dessus de la cheminée. Et les +lits ! A-t-on jamais vu une shiksah retourner seulement +un matelas. Si je pouvais, je leur tordrais le cou.</p> + +<p>— A quoi sert-il de se plaindre, répondit Hannah avec +impatience. Vous savez bien que nous sommes obligés +d’avoir une shiksah pour entretenir les feux le jour +du Sabbat. On ne peut pas s’adresser aux gamins qu’on +trouve dans la rue. Ils ont beau être pieds nus, ils vous +regardent comme si vous étiez des imbéciles. Et on n’en +trouve pas toujours.</p> + +<p>L’entretien des feux, pendant le Sabbat, est l’un des +problèmes les plus difficiles à résoudre au ghetto. Les +rabbins ont adouci l’interdiction primitive, qui n’était +rien moins qu’une prohibition absolue ; ils permettent +qu’on en fasse allumer les feux par des païens. On utilise +dans ce but de pauvres femmes, généralement des +Irlandaises, qu’on appelle les <i>Shabbos-Goyahs</i> et qui font +au ghetto cet office de chauffeur, à raison de quatre sous +par cheminée. Jamais un Juif ne touche à une allumette +ou à une chandelle, ni ne brûle un morceau de papier, +ni même ne décachette une lettre. La goyah, terme qui +signifie littéralement <i>païen femelle</i>, est là pour s’acquitter +de ces besognes le jour du Sabbat. Salomon Ansell +avait été un jour traité de païen femelle par sa +grand’mère, simplement pour avoir touché à la pelle à +feu, alors qu’il n’y avait d’ailleurs rien dans la grille.</p> + +<p>Le rabbin aimait à se chauffer. Lorsque, un jour de +Sabbat, son feu menaçait de s’éteindre, il se gardait bien +d’ordonner à la shiksah de remettre du charbon, mais +il se frottait les mains et il formulait, à mi-voix, d’un air +détaché : « Vraiment, il ne fait pas chaud ».</p> + +<p>— C’est vrai, dit-il à sa femme et à sa fille, j’ai toujours +eu froid des Sabbats où on avait renvoyé la shiksah. +J’en suis resté une fois enrhumé pendant tout un mois.</p> + +<p>— Je t’ai fait « enrhumer » ! protesta la Rabbine. Et +c’est peut-être moi aussi qui te fais rentrer en bras de +chemise en plein hiver ? Il va falloir que je te mette des +cataplasmes et des sinapismes, et tu voudrais qu’il me +reste de quoi te fournir par dessus le marché une +shiksah. Si je vois encore tes Schnorrers entrer ici, je +les sors par la peau du cou.</p> + +<p>Ce fut ce moment que le Destin et Melchisédec Pinchas +choisirent pour l’entrée en scène dudit Melchisédec +Pinchas.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br> +<span class="xsmall">PINCHAS, LE POÈTE</span></h2> + + +<p>Il entra par la porte de la rue, qui était ouverte, il +frappa légèrement à la porte de la salle à manger, ouvrit +et baisa la <i>Mezuzah</i>. Puis il s’avança, prit celle des mains +de la rabbine qui tenait la cafetière et la baisa aussi +d’une égale dévotion. Ensuite s’emparant de la main de +Hannah, il la pressa sur ses lèvres barbouillées, murmurant +en allemand :</p> + +<p>— Vous êtes aussi charmante ce matin que les roses +du Carmel.</p> + +<p>Après quoi se baissant, il baisa le pan de l’habit du +rabbin. Enfin il dit à Lévi :</p> + +<p>— Bonjour, Monsieur.</p> + +<p>Et Lévi répondit avec affabilité :</p> + +<p>— Bonjour, monsieur Pinchas.</p> + +<p>— La paix soit avec vous, Pinchas, dit le rabbin ; +je ne vous ai pas vu à la synagogue, ce matin, bien que +ce fût nouvelle lune.</p> + +<p>Le poète était un petit homme grêle très brun avec +de longues tresses de cheveux noirs retombant sur les +tempes. Il avait une face en lame de couteau, qui le +faisait ressembler à une sorte d’astèque. Ses yeux étaient +extrêmement brillants. Il portait, d’une main, une pile +de petits livres enveloppés de papier, et de l’autre un +cigare éteint. Il posa les livres sur la table.</p> + +<p>— Enfin, s’écria-t-il, j’ai pu faire imprimer le grand +ouvrage dont se souciait si peu cette ignorante masse +de Juifs anglais, qui donnent des milliers de guinées +par an pour que leurs stupides pasteurs puissent porter +des cravates blanches.</p> + +<p>— Et qui a payé l’impression, Monsieur Pinchas ? demanda +la rabbine.</p> + +<p>— Comment qui ? s’exclama Melchisédec. Mais moi, +et personne autre.</p> + +<p>— Mais vous êtes toujours à crier misère.</p> + +<p>— Je suis pauvre en effet, cela est aussi vrai que la +loi de Moïse. Mais j’ai écrit des notes pour les journaux +rédigés en hébreu. Ils courent après moi, parce qu’il n’y +a pas dans leur état-major un seul homme qui ait la +plume d’un véritable écrivain. Je ne puis en tirer aucun +argent, ma chère rabbine, à preuve que ce matin je n’ai +pas encore déjeuné, mais le propriétaire du plus important +de ces journaux est en même temps imprimeur, et +c’est par l’impression de mon livre qu’il m’a payé. +Malheureusement, je ne pense pas que la vente de cet +ouvrage me permette de remplir mon estomac. Que le +Très-Haut — béni soit-il — vous bénisse, rabbine, car je +prendrai volontiers une tasse de café. Je ne connais +personne qui fasse un café d’une odeur aussi exquise, +on dirait la vapeur des parfums qu’on brûlera quand +le Tout-Puissant aura restauré notre Temple.</p> + +<p>» Vous êtes un heureux mortel, Rabbin. Me permettez-vous +de m’asseoir à votre table ?</p> + +<p>Et sans attendre la permission, il avança une chaise +entre Lévi et Hannah, et s’assit. Mais il se releva aussitôt +pour se laver les mains suivant le rite, et prit un +œuf qui restait.</p> + +<p>— Voici votre exemplaire, Reb Samuel, reprit-il après +une pause. Vous voyez, il est dédié « aux piliers du Judaïsme +anglais ». C’est une espèce de concile de magots, +mais il faut bien leur offrir une chance de s’élever +à de hautes conceptions. Il est vrai que nul d’entre +eux ne comprend l’hébreu, pas même le Grand Rabbin, +à qui la courtoisie m’a obligé d’envoyer un exemplaire. +Peut-être arrivera-t-il à lire mes poèmes à l’aide d’un +dictionnaire. En tout cas il est certain qu’il n’est pas +capable d’écrire en hébreu sans faire à chaque mot +deux fautes de grammaire. Non, non, ne le défendez +pas, Reb Samuel, sous prétexte que vous êtes sous ses +ordres. C’est lui qui devrait être au-dessous de vous. +Seulement, c’est en anglais qu’il étale son indifférence, +et les imbéciles pensent que, du moment qu’on énonce +des absurdités en bon anglais, on est tout à fait qualifié +pour être Rabbin.</p> + +<p>Cette remarque toucha au point sensible Reb Samuel. +Il avait dans son existence un gros tourment ; il savait +que des personnalités juives des beaux quartiers déploraient +de trouver en lui un obstacle à l’anglicisation du +ghetto. Il n’ignorait pas ce qui manquait à sa science, +mais il ne pouvait arriver à comprendre la nécessité de +devenir Anglais, restant pénétré du vague sentiment que +le Judaïsme avait fleuri avant que l’Angleterre eût été +inventée. Aussi la remarque du poète lui avait-elle fait +un secret plaisir.</p> + +<p>— Vous savez très bien, continua Pinchas, que vous +et moi nous sommes à Londres les deux seules personnes +qui sachent écrire correctement la langue sacrée.</p> + +<p>— Non, non, fit modestement le Rabbin.</p> + +<p>— Si, si, insista solennellement Pinchas, vous avez +un style aussi parfait que le mien, mais justement +veuillez jeter les yeux sur la dédicace toute spéciale +qu’à votre intention j’ai écrite de ma propre main. « A +la lumière de sa génération, le grand <i>Gaon</i>, dont la +renommée atteint jusqu’aux confins du monde ; à celui +dont les lèvres dispensent le savoir au peuple du Seigneur ; +au puits qui ne tarit jamais, à l’Aigle puissant +qui s’élève dans le ciel sur les ailes de la Connaissance, +au Rabbin Samuel — que la lumière de sa pensée ne +s’éteigne jamais et que ce soit de son vivant que le +Rédempteur apparaisse dans Sion. »</p> + +<p>« Voilà, prenez, ce sera un honneur pour moi. C’est +l’hommage de l’homme de génie à l’homme de science, +l’humble offrande d’un lettré hébreu, exilé en Angleterre, +à son confrère.</p> + +<p>— Merci, dit le vieux Rabbin très ému, c’est trop +aimable à vous et une fois que j’aurai lu votre œuvre, +je la mettrai précieusement parmi mes livres les plus +chers, car vous savez bien que je vous considère comme +le poète le mieux doué en Israël depuis Yehuda Halévi.</p> + +<p>— J’ai le don, je le sais, je le sens, j’ai le feu sacré. +Le deuil de notre race m’empêche de dormir. Les +espérances nationales me font tressaillir tout entier +comme des décharges électriques, et j’inonde ma couche +de mes pleurs dans les ténèbres.</p> + +<p>Pinchas s’interrompit là pour prendre une autre +tranche de pain beurré.</p> + +<p>— C’est dans ces moments-là que naissent mes +poèmes. Les mots s’épanchent en harmonies dans mon +cerveau, je chante comme Isaïe le retour à la Terre +Promise et je deviens l’aède de notre patrie passée et +future. Mais ces Anglais, ils ne pensent qu’à gagner +de l’argent pour en gaver leurs pasteurs. Mes études, +ma poésie, mes rêves célestes, qu’est-ce que c’est que +tout cela pour ces imbéciles de la congrégation des +Hommes-de-la-Terre. J’ai envoyé à Buckledorf, le gros +banquier, un exemplaire de mon petit livre, avec une +dédicace spéciale, écrite toute entière de ma main et +en allemand pour qu’il puisse la comprendre. Eh bien, +savez-vous ce qu’il m’a envoyé ? une aumône de cinq +shillings. Cinq shillings pour le poète en qui brûle +le feu du Ciel ! Comment voulez-vous entretenir le feu +sacré avec cinq shillings ? J’avais presque envie de les +lui retourner. C’est comme Gidéon, le membre du +Parlement. Un de mes poèmes est un acrostiche sur son +nom. Il était sûr ainsi d’aller à la postérité. Tenez, le +voilà. Non, c’est justement la page que vous regardez. +Vous voyez comme cela débute :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Grand leader du peuple d’Israël</div> +<div class="verse">Ici je chante tes hautes vertus héroïques et les</div> +<div class="verse">Dons divins de ton intelligence.</div> +</div> + +</div> +<p>Je lui ai écrit sa dédicace en anglais, car il ne comprend +ni l’hébreu ni l’Allemand, ce misérable, ce ladre, +cet <i>homme de la terre</i> dévoré de vanité.</p> + +<p>— Eh bien, il ne vous a rien donné du tout ? demanda +le Rabbin.</p> + +<p>— Pis que cela, il m’a retourné le volume. Mais je +me vengerai : à la prochaine édition, j’enlèverai l’acrostiche +et je laisserai Gidéon tomber dans l’oubli. J’ai +passé dans toutes les villes du monde où il y a des +Juifs, en Russie, en Turquie, en Allemagne, en Roumanie, +en Grèce, au Maroc, en Palestine. Partout les +plus grands rabbins ont bondi comme des chamois dans +la montagne, tant ils étaient joyeux de ma venue. Ils +m’ont nourri et vêtu comme un prince. J’ai prêché +dans les synagogues, et partout les gens ont dit que +c’était comme si le Gaon de Vilna eût ressuscité. De +tous les villages à des milles à la ronde, les fidèles +venaient se faire bénir par moi. Regardez : voici les +certificats des plus grands saints, des plus grands savants. +Mais en Angleterre, et rien qu’en Angleterre, +quel accueil m’a-t-on fait ? M’a-t-on dit : Sois le bienvenu, +Melchisédec Pinchas ; « Sois le bienvenu comme +le fiancé chez la fiancée, à la fin du jour de fête qui lui +a semblé si long, et quand tous les invités sont partis. +Salut à la torche de votre génie et à la Pyramide de +votre savoir, vous qui êtes riche de tous les trésors de +la littérature hébraïque de tous les temps et de tous +les pays. Ici nous n’avons pas un sage. Notre Grand +Rabbin est un idiot. Viens et sois notre Rabbin en +chef ! » M’a-t-on dit cela dans votre Angleterre ? Non. On +m’a salué froidement, moqueusement, dédaigneusement. +Quant au révérend Elkan Benjamin, qui fait +tant d’embarras à cause de la quantité de gens riches +qui dorment à ses sermons, je le dénoncerai, aussi vrai +qu’il y a un Dieu qui veille sur Israël, je ferai connaître +à l’Univers que cet homme a quatre maîtresses.</p> + +<p>— Vous ne ferez pas cela, vous ne voudrez pas +causer ce scandale, dit le Rabbin. Comment savez-vous +qu’il a quatre maîtresses ?</p> + +<p>— Il les a, aussi vrai que la Loi est la Loi et que je +suis assis là. Demandez à Jacob Hermann ; c’est lui qui +me l’a dit. Jacob Hermann m’a dit un jour que Benjamin +a une maîtresse pour chacune des quatre boucles +de ses cheveux. Eh bien si je sais compter, combien +cela fait-il ? Je me demande pourquoi il lui serait permis +de me mépriser, et pourquoi je n’aurais pas le droit de +dire la vérité sur son compte. Un jour je le mettrai au +pied du mur. Savez-vous qu’il a dit que la première +fois que je suis venu à Londres, j’ai fréquenté les renégats +de <span lang="en" xml:lang="en">Palestine Place</span> ?</p> + +<p>— Hé, ce n’était pas là une assertion sans quelque +fondement, observa Reb Samuel.</p> + +<p>— Fondement ! Qu’entendez-vous par là ? Certes, j’ai +habité chez eux pendant une semaine. J’étudiais les +mœurs de ces renégats et les moyens qu’ils emploient +pour corrompre l’âme de nos frères ; je tenais à être +en mesure d’écrire sur leur compte un de ces jours. +Mais ne vous ai-je pas toujours dit que pas une miette +de leur nourriture n’est entrée dans ma bouche, et +que l’argent que j’étais bien obligé d’accepter d’eux +pour ne pas exciter leurs soupçons, cet argent, je le +distribuais parmi nos Juifs pauvres ? Quel mal ai-je +fait là ? Le porc est impur et pourtant nous utilisons +ses soies.</p> + +<p>— Il y a une chose que vous ne devriez pas contester, +c’est que, si vous n’aviez pas été un si saint homme et +un si grand poète, j’aurais pu croire moi-même que +vous leur aviez vendu votre âme pour éviter de mourir +de faim. Je connais les pièges de ces démons, qui offrent +du pain aux immigrants sans ressources, en échange +de l’apostasie. Ils sont devenus si artificieux, qu’à +présent ils rédigent en hébreu leurs appels diaboliques, +connaissant notre vénération pour la langue sacrée.</p> + +<p>— Oui, le vulgaire Homme-de-la-Terre croit tout ce +qui est écrit en hébreu. Ce fut la grande erreur des +Apôtres d’écrire en grec. Il est vrai qu’ils étaient, eux +aussi, des Hommes-de-la-Terre.</p> + +<p>— Je me demande qui fournit à leurs missionnaires +d’aussi excellents traités en hébreu, fit Reb Samuel.</p> + +<p>— Je me le demande aussi, balbutia Pinchas qui parut +fort occupé à déguster son café.</p> + +<p>— Mais, père, demanda Hannah, croyez-vous qu’un +Juif puisse jamais croire positivement au Christianisme ?</p> + +<p>— Comment cela se pourrait-il, s’écria le Rabbin. Un +Juif en possession de la Loi du Sinaï, de la Loi éternelle +qui ne peut changer, un Juif à qui Dieu a donné +une religion judicieuse et le sens commun, peut-il une +seule minute ajouter foi à ce fatras d’absurdités qui +constitue le culte des Chrétiens ? Jamais un Juif n’a +apostasié que pour remplir sa bourse ou son estomac, +et pour échapper à la persécution. C’est ce qu’ils appellent, +en anglais « être touché par la grâce », mais +pour un Juif pauvre n’est-ce pas toujours « grâce » +après un bon repas ? Regardez les Crypto-Juifs, les Marranos, +ces Juifs d’Espagne, qui pendant des siècles ont +mené une existence en partie double, extérieurement +chrétiens, mais se transmettant en secret de génération +en génération, la foi, les traditions, les rites du Judaïsme ?</p> + +<p>— Certes, jamais un Juif n’a été assez niais pour se +faire chrétien, à moins que ce niais n’eût du talent, +prononça le paradoxal poète. Ne connaissez-vous pas, ma +douce et innocente demoiselle, l’histoire des deux Juifs +de la Cathédrale de Burgos ?</p> + +<p>— Non, qu’est-ce donc ? demanda le jeune Lévi avec +intérêt.</p> + +<p>— Eh bien, veuillez passer ma tasse à votre très vénérable +mère. Je crois qu’elle désire me donner une autre +tasse de café. Votre éminent père connaît l’histoire, je +m’en aperçois à la façon dont il cligne les yeux.</p> + +<p>— Oui, fit le rabbin, c’est une vieille histoire : elle +a de la barbe.</p> + +<p>— Deux Juifs d’Espagne, commença le poète en +s’adressant avec un air de déférence à Lévi, deux Juifs +qui avaient été « touchés de la grâce », attendaient leur +baptême dans la cathédrale de Burgos. Il y avait là une +grande affluence de fidèles catholiques, et un cardinal +devait venir spécialement pour présider à la cérémonie, +car cette conversion était considérée comme un grand +triomphe. Mais le cardinal était en retard, et les deux +Juifs s’en irritaient. A la fin l’un d’eux se tourna vers +l’autre et lui dit : « Sais-tu, Moïse, que si le Saint homme +n’arrive pas bientôt il va nous faire manquer l’heure +de dire la Minchah ».</p> + +<p>Lévi éclata de rire. Il avait saisi sans peine cette +allusion à la prière que les Juifs disent dans l’après-midi.</p> + +<p>— Cette histoire, continua Pinchas, est un excellent +résumé du succès de ce grand mouvement pour la +conversion des Juifs. Nous nous plongeons dans l’eau +baptismale, et puis nous nous essuyons avec un <i>talith</i>. +Nous ne sommes pas une race capable de nous laisser +exproprier d’une foi fixée depuis des siècles sans nombre +et de recevoir en échange quoi : le spiritualisme superficiel +d’une religion à laquelle ne croient même plus +ceux qui la professent — j’ai pu m’en rendre compte +quand je vivais au milieu de ces marchands d’âmes. Ce +qu’il nous faut, à nous, c’est du sérieux, du solide.</p> + +<p>Ainsi parla le poète qui commençait à s’épanouir sous +l’impression d’un bon déjeuner.</p> + +<p>— Connaissez-vous aussi, reprit-il, l’histoire des deux +Juifs du Transvaal ?</p> + +<p>— Je ne crois pas connaître ce <i>Maaseh</i> (cette histoire), +dit Reb Samuel.</p> + +<p>— Eh bien, les deux Juifs faisaient un <i>trek</i> et ils +allaient de l’avant à travers un pays inconnu. Un soir +qu’ils jouaient aux cartes auprès de leur feu de bivouac, +l’un des deux envoya tout à coup promener son jeu et +se mit à se tirer les cheveux, à se donner des coups de +poings dans la poitrine. — « Qu’est-ce qu’il y a ? demanda +l’autre. » — « Ce qu’il y a, répondit le premier. +Malheur, malheur, c’est aujourd’hui le Jour de l’Expiation +et nous avons mangé et marché comme si de rien +n’était. » — « Oh, ne te tourmente pas, fit l’autre. Après +tout le Ciel prendra en considération ce fait que nous +avons perdu de vue en voyage le calendrier juif, et il se +dira que nous ne l’avons pas fait par méchanceté. Et puis +nous n’avons qu’à jeûner demain. » — « Non pas, continua +le premier, je n’en ferai rien, car c’était aujourd’hui +Expiation, et non demain. »</p> + +<p>Tout le monde se mit à rire. Le rabbin goûtait fort +les traits malins dirigés contre sa propre race, car il +avait un sens profond de la fragilité humaine. D’ailleurs +les Juifs aiment fort à se railler eux-mêmes, le +sens de l’humour étant trop développé en eux pour +qu’ils ne connaissent pas leurs faibles. Mais ils se racontent +ces histoires à portes closes, et ils n’aiment point à +les entendre répéter à des non-Juifs. C’est une application +du problème « qui aime bien châtie bien ». Entre +membres de la même famille on se dit volontiers ses +vérités. Et puis ils savent que les intimes comprennent +les limites imposées à la critique, tandis que les étrangers +sont disposés à tout exagérer et à tout prendre au +sérieux.</p> + +<p>Nulle race au monde ne possède un aussi riche fonds +d’anecdotes populaires que les Juifs, anecdotes caustiques, +parfois même d’une hardiesse frisant presque +le blasphème et incompréhensibles pour les « gentils ». +A un esprit soupçonneux, Pinchas avec son inépuisable +érudition en la matière, eût évoqué une période primitive +de la civilisation européenne. Il rappelait vaguement +un <i lang="de" xml:lang="de">Minnesinger</i> du moyen-âge errant de ville en +ville, payant l’hospitalité de ses coreligionnaires en +ouvrant son sac aux histoires et relatant ce qu’il avait +pu voir de curieux au cours de ses pérégrinations.</p> + +<p>Simcha souriait. Le poète vit là un encouragement et +reprit :</p> + +<p>— Savez-vous l’histoire du vieux rabbin et de l’<i>Havdalah</i> ? +La femme du rabbin avait quitté la ville pour +quelques jours et quand elle revint, elle vit son mari +qui prenait une bouteille de vin, la vidait dans la coupe +de consécration, et commençait à réciter la bénédiction. — Qu’est-ce +que tu fais là ? demanda-t-elle. — « Je fais +<i>Havdalah</i> », répondit-il. — « Mais, s’écria-t-elle, nous ne +sommes pas ce soir à la fin d’une fête. » — « Pardon, la +fête vient de se terminer pour moi, puisque te voilà +revenue. »</p> + +<p>Le rabbin rit de bon cœur, et le front de Simcha +devint aussi sombre que les ténèbres compactes de la +nuit d’Egypte. Pinchas sentit qu’il avait commis un +impair.</p> + +<p>— Attendez, dit-il, improvisant une fin : La femme +du rabbin riposta : « Tu te trompes. La fête ne fait +que de commencer. Tu n’auras pas à dîner : car c’est +le jour de l’Expiation. »</p> + +<p>Le rabbin se remit à rire, mais le visage de Simcha +s’éclaircit.</p> + +<p>— Mais, je ne saisis pas le sens, mère, observa Lévi.</p> + +<p>— Il ne le voit pas ! Ecoute, mon fils. Le sens c’est qu’il +est revenu un jour d’expiation et n’a pas dîné, subissant +un juste châtiment pour son impertinence envers +sa fidèle épouse. Ensuite, tu ne peux ignorer que pour +nous le jour de l’Expiation est une fête, parce que nous +nous réjouissons alors de la bonté du Créateur, qui +nous a octroyé le privilège de jeûner. C’est bien cela, +n’est-ce pas, Pinchas ?</p> + +<p>— Oui, voilà le sens, et je pense que la rabbine n’en +est pas mécontente, hein ?</p> + +<p>— Les rabbines ont toujours le dernier mot, affirma +le rabbin. Mais il faut que je vous raconte la question +qu’une femme m’a posée l’autre jour. Cette femme +m’apporte dans la matinée une poule qu’elle venait de +tuer. Dans le gésier de cette poule elle avait trouvé une +épingle rouillée. Elle désirait savoir s’il était quand +même licite de manger cette volaille. Le cas était fort embarrassant. +Comment savoir si l’épingle avait contribué +d’une manière quelconque à la mort de la poule ? Je compulsai +le <i>Shass</i> et une quantité de <i>Shaaloth-et-Teshuvoth</i>. +J’allai consulter un Maggid, et Sugarman le Marieur, et +M. Karlkammer, et, finalement nous convînmes que la +poule était <i>tripha</i> (impure), et ne pouvait être mangée. La +femme revint le soir du lendemain. Je lui annonce mon +verdict, et la voilà qui fond en larmes et se tord les mains. +« Ne vous tourmentez pas, lui dis-je apitoyé. Je vous +achèterai une autre poule. » Mais cela ne la consola point. +« Hélas, fit-elle, nous l’avons mangée toute entière hier +soir. »</p> + +<p>Pinchas se livra à une hilarité convulsive. Puis, se +calmant un peu, il ralluma son cigare sans en avoir +demandé la permission.</p> + +<p>— Je croyais, déclara-t-il, que votre histoire aurait +une autre conclusion, — comme celle du paon. On +avait offert un paon à quelqu’un. Celui-ci, la pièce étant +rare, alla demander au rabbin si elle était <i>Kosher</i> (pur, +permis). Le rabbin dit : — Non, et confisqua le paon. +Peu après l’homme ouït dire que le rabbin avait donné +un banquet, où le paon avait figuré à la place d’honneur. +Il vint trouver le rabbin, et lui adressa des reproches. — « Je +puis, <i>moi</i>, manger du paon, répondit +le rabbin, parce que mon père considère le paon comme +<i>Kosher</i>, et, que nous devons toujours nous ranger à +l’opinion d’un éminent Fils de la Loi. Mais, vous, +malheureusement, c’est à moi et non à mon père que +vous avez demandé un avis, et j’ai toujours été en désaccord +avec mon père au sujet de la question paon. »</p> + +<p>Cette fois, ce fut Hannah qui sembla le plus apprécier +l’histoire.</p> + +<p>— Tout de même, conclut Pinchas, vos ouailles sont +plus pieuses que celles du rabbin de ma ville natale. +Il annonce un jour à ses fidèles qu’il donne sa démission. +Fort étonnés, ceux-ci lui envoient un délégué, qui +lui demande, au nom de tous, pourquoi il veut les +quitter.</p> + +<p>— « Parce que, répondit le rabbin, voilà la première +question que vous m’ayez jamais posée. Jamais vous +ne m’avez soumis un seul cas de conscience. »</p> + +<p>— Oh, dites à M. Pinchas votre répartie pour l’âne, +demanda Hannah toute souriante.</p> + +<p>— Non, fit le rabbin, ce n’est pas la peine.</p> + +<p>— Tu es toujours à cacher ce que tu fais de mieux, +s’écria la rabbine. Au dernier <i>Pourim</i> un insolent envoie +à mon mari un âne en sucre. Alors mon mari lui a +envoyé en échange un rabbin en pain d’épices, avec +cette inscription : « Un rabbin envoie un rabbin. Un +âne un âne ».</p> + +<p>Reb Samuel rit de bon cœur d’entendre sa femme répéter +cette histoire. Quant à Pinchas, il se tordit comme +un point d’interrogation. La pendule sur la cheminée +sonna neuf heures. Lévi sauta sur ses pieds.</p> + +<p>— Je serai en retard à l’école, s’exclama-t-il en courant +vers la porte.</p> + +<p>— Arrête ! arrête ! cria le père. Tu n’as pas dit les +grâces.</p> + +<p>— Pardon, père, je les ai dites. Pendant que vous étiez +tous à raconter des histoires je récitais à part moi, la +bénédiction.</p> + +<p>— Saül est-il aussi du nombre des prophètes ? Et Lévi, +lui aussi, ajoutera-t-il au nombre des traits de mœurs +que nous venons de conter ? songea Pinchas. Et il conclut +à haute voix : « L’enfant dit vrai. J’ai vu remuer +ses lèvres. »</p> + +<p>Lévi jeta au poète un regard de gratitude, empoigna +son sac, et se précipita vers le N<sup>o</sup> 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span>.</p> + +<p>Pinchas s’en alla bientôt après lui, maudissant intérieurement +l’avarice de Reb Samuel. Il n’avait eu qu’un +déjeuner en échange de son volume. Mais peut-être +était-ce à la présence de Simcha qu’il fallait attribuer ce +désagrément. Elle était la main droite du rabbin et elle +ne se souciait pas du tout d’ignorer ce que faisait la +main gauche.</p> + +<p>Après le départ de Pinchas, le rabbin se retira dans +son cabinet, et la rabbine se mit à mener grand vacarme +avec son balai.</p> + +<p>Le cabinet en question était une grande pièce carrée, +entourée de livres posés sur des rayons et décorée des +portraits des Grands Rabbins du continent. Les livres +étaient des monstres auprès desquels les Bibles familiales +des Chrétiens eussent paru de petits volumes de +poche. Ils n’étaient imprimés qu’avec les consonnes, +les voyelles étant grammaticalement suggérées ou bien +sues par cœur. Chacun était constitué par un îlot de +texte perdu au milieu d’une mer de commentaires, laquelle +se noyait dans un océan d’autres commentaires +limité lui-même par un continent de sur-commentaires. +Reb Samuel connaissait la plupart de ces immenses in-folios, +avec tout leur tortueux lacis d’arguments et +d’anecdotes. Il s’y trouvait à son aise comme l’enfant +dans son village natal et sur les sentiers des bois et des +champs voisins. Tel et tel Rabbin avait formulé telle +et telle opinion à telle et telle ligne, au bas de telle et +telle page, et cette ligne demeurait dans sa mémoire +comme un tableau. Et de même que l’enfant n’établit +aucun rapport entre son village natal et le vaste monde, +ne conçoit pas que ses rues ni la grande route puissent +mener à l’histoire de la localité, et des relations qu’elle +peut entretenir avec d’autres villages, avec le pays entier, +avec le continent, avec l’univers, de même Reb +Samuel aimait et révérait pour elles-mêmes ces pages +colossales, avec leurs bataillons serrés de caractères variés. +Pour lui, c’étaient là des faits absolus comme l’existence +même du globe ; c’était le domaine de la sagesse +parfaite et suffisante : domaine un peu obscur çà et là, +sagesse qui eût eu besoin, pour les intelligences inférieures, +d’être expliquée et développée : c’est pourquoi +Reb Samuel avait sur son bureau le manuscrit, à demi +achevé, d’un commentaire sur l’un des sur-commentaires, +et cela devait être intitulé : <i>Le Jardin des Lys</i>. Mais ces +in-folios n’en constituaient pas moins la seule véridique +encyclopédie des choses terrestres et divines. Et en +vérité ces livres étaient merveilleux. Il eût été difficile +de dire tout ce qui s’y trouvait et ce qui ne s’y trouvait +point. Par eux le vieux rabbin se maintenait en +communion avec son Dieu, qu’il aimait de toutes les +forces de son âme, et qu’il concevait comme un Père +universel et généreux veillant tendrement sur ses pervers +enfants, les châtiant en proportion de ce qu’il +les chérissait. Des générations de saints et de savants +reliaient Reb Samuel aux prodiges du Sinaï. Malgré le +filet aux mailles serrées du cérémonial, son âme se sentait +libre. Il regardait comme un délicieux privilège +d’obéir en toutes choses à son Père. Tel le Roi qui offrait +une haute récompense à celui de ses sujets qui +inventerait un plaisir nouveau, il était prêt à sauter au +cou du sage qui lui eût révélé une observance nouvelle. +Chaque matin il se levait à quatre heures pour étudier, +et il consacrait encore à ses in-folios le moindre instant +qu’il pouvait dérober à ses fonctions journalières. Rabbi +Meir l’antique moraliste, n’a-t-il pas écrit : « Quiconque +lit la Torah pour lui-même, le monde entier est son débiteur : +Qu’il soit appelé l’ami, le bien-aimé, l’amant de +l’Eternel-Toujours-Présent et de l’humanité. Car la Torah +le revêt de douceur et de respect, lui donne l’équité, la +raison et la foi. Il devient modeste, patient et miséricordieux +pour ceux qui l’offensent ». Mais Reb Samuel +eût été scandalisé si on lui eût appliqué ces mots.</p> + +<p>Vers onze heures, Hannah entra dans le cabinet. Elle +tenait une lettre décachetée.</p> + +<p>— Père, dit-elle, je viens de recevoir une lettre de +monsieur Samuel Lévine.</p> + +<p>— De ton époux ? fit-il en souriant.</p> + +<p>— De mon époux, répondit-elle, en souriant aussi, +mais sans enthousiasme.</p> + +<p>— Et qu’est-ce qu’il te dit ?</p> + +<p>— Oh, rien de grave. Il se contente de me rassurer +en me rappelant qu’il reviendra dimanche prochain +pour divorcer.</p> + +<p>— Parfait ; écris-lui que cela se fera au prix coûtant.</p> + +<p>Il parlait en anglais, avec un accent étranger que sa +fille aimait.</p> + +<p>— Il n’y aura que le scribe à payer, continua-t-il.</p> + +<p>— Il s’y attend bien, fit Hannah. C’est le devoir d’un +père de faire quelque petite chose pour sa progéniture. +Mais ce serait plus gentil encore si vous vouliez prononcer +vous-même le divorce.</p> + +<p>— Je vous marierais avec plaisir, répondit Reb Samuel. +Quant à vous divorcer c’est autre chose. Le <i>Din</i> +a trop souci des sentiments paternels, pour permettre +cela.</p> + +<p>— Et vous pensez que réellement je suis la femme de +Samuel Lévine ?</p> + +<p>— Combien de fois faudra-t-il te le répéter ? Quelques +auteurs tiennent compte de l’intention, mais la lettre +de la Loi est nettement contre vous. Il est beaucoup plus +sûr de divorcer régulièrement.</p> + +<p>— Alors, s’il mourait…</p> + +<p>— Le Ciel vous en préserve, interrompit le rabbin +effrayé.</p> + +<p>— Je serais sa veuve, acheva la jeune fille.</p> + +<p>— Naturellement. Mais quelle folie. Pourquoi mourrait-il ? +Et puis, au fond, tu n’es pas <i>réellement</i> mariée.</p> + +<p>— Tout cela n’est-il pas absurde, père ?</p> + +<p>— Ne parle pas ainsi, fit-il gravement. Est-ce qu’il +serait absurde que tu te brûles en jouant avec le feu ?</p> + +<p>Elle ne trouva rien à répondre et changea de conversation.</p> + +<p>— Vous ne m’avez encore rien dit de votre voyage à +Manchester. Avez-vous terminé à votre satisfaction la +fameuse dispute ?</p> + +<p>— Oui, mais cela n’a pas été sans peine. Les deux +parties étaient fort surexcitées, et je crois bien que la +querelle s’est encore envenimée à la Congrégation le +Jour de l’Expiation, parce que l’officiant refusa de sonner +le <i>Shofar</i> trois minutes plus tôt, comme le demandait +le président. Le trésorier était du côté du rabbin ; +et il s’en fallut de peu que l’on n’en vînt à une +rupture.</p> + +<p>— La sonnerie des trompettes du Nouvel An ressemble +souvent à un signal de guerre, dit Hannah, +moqueuse.</p> + +<p>— Hélas, oui, murmura tristement le rabbin.</p> + +<p>— Et comment avez-vous fait pour les réconcilier ?</p> + +<p>— J’ai raillé les deux parties. Ils seraient demeurés +sourds à des raisonnements sérieux. Je leur ai raconté +la <i>Midrash</i>, la parabole du voyage de Jacob chez Laban.</p> + +<p>— Qu’est-ce donc ?</p> + +<p>— Un développement du récit biblique. Le verset de +la genèse rapporte que Jacob arrivant au lieu nommé +Béthel, décida d’y passer la nuit parce que le soleil +venait de se coucher. Il ramassa donc des pierres et +s’en fit un oreiller. Et, le matin venu, Jacob se leva, +et prit <i>la</i> pierre qui lui avait servi d’oreiller. Comment +expliquer cela ?</p> + +<p>La voix du rabbin avait à ce moment des inflexions de +psalmodie.</p> + +<p>— Voici l’explication, continua-t-il. Dans la nuit, les +pierres s’étaient disputé l’honneur de soutenir la tête +du patriarche et finalement, pour les satisfaire toutes à +la fois le Ciel voulut qu’elles se réunissent pour ne +plus former qu’une seule pierre. Vous vous rappelez +que lorsque Jacob se leva, le matin, il s’écria : « Cet +endroit est redoutable. Ce ne peut être ici que la maison +de Dieu. »</p> + +<p>« Alors, j’ai dit aux disputeurs de Manchester : « Pourquoi +Jacob s’est-il exprimé ainsi ? Parce que son repos +avait été tellement troublé par la querelle des pierres, +que cela lui avait fait penser à une synagogue, qui est +la maison de Dieu. » Et j’ai conclu qu’ils devaient faire +comme les pierres de Jacob, cesser leur dispute et se +fondre en une pierre unique. Et voilà comment j’ai +ramené la paix dans la <i>Kehillah</i>.</p> + +<p>— Jusqu’à nouvel ordre, fit Hannah en souriant. Mais, +père, je me suis souvent étonnée que l’on permette +dans les offices l’usage de la corne de bélier. Je croyais +que tous les instruments de musique étaient interdits.</p> + +<p>— La corne n’est pas à proprement parler un instrument +de musique, répondit-il avec une nuance d’humour. +D’ailleurs, ceux qui en sonnent sont presque +tous incompétents. C’est avec des soufflements d’asthmatiques +et des coups de sifflet inconsidérés qu’ils +ponctuent les moments solennels de la cérémonie.</p> + +<p>— Mais ce serait un instrument de musique, si les +artistes étaient bons, insista la jeune fille.</p> + +<p>— Si tu tiens réellement à l’explication je te dirai +que, depuis la chute du second Temple, nous avons éliminé +de notre culte tous les instruments de musique +qui rappelaient celui-ci, et particulièrement tous ceux +qui ont été adoptés par les Chrétiens. Mais la corne +de bélier dont on sonne pour la Nouvelle année est une +institution plus ancienne que le Temple, et la Bible +en ordonne expressément l’usage.</p> + +<p>— Mais, ne trouvez-vous pas qu’il y a quelque chose +d’édifiant et de spirituel dans le son des orgues ?</p> + +<p>Le rabbin lui pinça les oreilles.</p> + +<p>— Tu parles comme une vilaine petite épicurienne, +déclara-t-il sur un ton à demi sérieux. Si tu aimes Dieu, +tu n’as pas besoin d’un orgue pour aider tes pensées +à s’élever vers le Ciel.</p> + +<p>Il lâcha l’oreille de sa fille et reprit sa plume en fredonnant +avec onction un hymne de la synagogue, aux +notes éclatantes et joyeuses.</p> + +<p>Hannah se dirigea vers la porte, puis revint sur ses +pas.</p> + +<p>— Père, dit-elle, nerveuse et rougissant un peu, qui +est-ce, le fiancé que vous avez dit avoir en vue ?</p> + +<p>— Oh, personne en particulier.</p> + +<p>Il était aussi embarrassé qu’elle et il évitait les yeux +de sa fille, de sorte qu’elle supposa qu’il voulait lui +cacher que réellement il avait quelqu’un en vue.</p> + +<p>— Mais vous pensez pourtant à me marier, reprit-elle, +vous savez que je ne veux pas me marier pour le +plaisir d’autrui ?</p> + +<p>Le rabbin s’agita sur sa chaise comme s’il éprouvait +quelque gêne.</p> + +<p>— Je n’ai à ce sujet que de vagues idées, vagues, vagues. +Si le parti auquel je pense ne te convient pas, eh +bien, il n’en sera plus question. Je t’assure, ma chère, que +je n’ai pas de projet arrêté. Pour te dire la vérité — il +s’arrêta, et sourit d’un sourire doux et franc — la personne +que j’avais en vue en te parlant n’est autre que +ta mère. Cette fois leurs yeux se rencontrèrent, et le +père et la fille éclatèrent de rire.</p> + +<p>Le balai de la rabbine se mit malicieusement à faire +grand tapage à proximité de la porte. Hannah se pencha +et baisa le grand front de son père au-dessous de +la petite toque noire.</p> + +<p>— Monsieur Lévine, reprit-elle en montrant la lettre +qu’elle tenait, insiste aussi pour que j’aille au bal du +Pourim avec lui et Léah.</p> + +<p>— On doit obéir à son époux, répondit le rabbin.</p> + +<p>— Je le traiterai comme s’il était en effet réellement +mon époux, c’est-à-dire que j’agirai à ma guise. Je n’irai +pas au bal.</p> + +<p>La porte s’ouvrit brusquement.</p> + +<p>— Tu iras, s’écria la rabbine. Je ne veux pas que +tu t’enterres vivante.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br> +<span class="xsmall">ESTHER ET SES ENFANTS</span></h2> + + +<p>Esther Ansell ne fit pas un accueil bien chaleureux +à Lévi Jacobs, le fils de Reb Samuel. Elle venait de +laver la vaisselle du déjeuner, et elle se promettait une +bonne journée de lecture ; l’arrivée du visiteur la réjouissait +donc aussi peu que possible. Pourtant Lévi +Jacobs était un enfant de bonne mine, avec des yeux +et des cheveux bruns, un teint mat et des lèvres vermeilles — quelque +chose comme une réédition masculine +et réduite de Hannah.</p> + +<p>— Je viens jouer à cache-cache, Salomon, déclara-t-il +en entrant. Mais comme vous habitez haut !</p> + +<p>— Je croyais que vous étiez à l’école, observa Salomon +surpris.</p> + +<p>— Notre école n’est pas une pension, c’est un externat, +expliqua Lévi. Vous pourriez peut-être me présenter +à votre sœur ?</p> + +<p>— Hé ! Vous connaissez bien Esther ! répondit Salomon +qui se mit à siffloter insoucieusement.</p> + +<p>— Comment vous portez-vous, Esther ? fit timidement +Lévi.</p> + +<p>— Très bien, merci, répliqua-t-elle, n’ayant levé les +yeux que pour les reporter aussitôt sur un livre à couverture +brune.</p> + +<p>Elle était comme tapie devant la cheminée essayant +de se chauffer au maigre feu allumé grâce à la demi-couronne +du Reb Samuel. On était en plein décembre. +La chambre était sombre. La faible lueur du foyer jouait +sur le visage sérieux d’Esther, un visage pâle, qui même +aux plus mauvais jours ne perdait jamais tout son +éclat. Les cheveux étaient foncés et abondants, les yeux +grands et pensifs, le nez légèrement aquilin. L’ensemble +de ces traits indiquait bien l’origine polonaise. Le front +était plutôt bas. Esther avait de jolies dents, qui par +hasard étaient restées blanches. Elle était attirante, plutôt +que jolie. Mais quand elle souriait, elle était charmante, +surtout les jours de Sabbat ou d’autres fêtes, +alors qu’elle échappait à la surveillance de la maîtresse +d’école, et laissait ses cheveux tomber librement sur ses +épaules, au lieu de les réunir en une seule tresse — à +l’ordonnance. En sacrifiant ses cheveux, Esther aurait +gagné sans fatigue un penny. Sa maîtresse d’école, en +effet, ne manquait jamais de récompenser de la sorte +les fillettes qui allaient tondues comme des garçons. +Esther, même aux plus sombres heures d’inanition, +avait gardé ses cheveux avec le même amour que sa +mère autrefois. Elle n’était pas grande pour une fillette +qui allait sur ses douze ans. Mais il y a des gamines qui +se mettent à grandir tout à coup : on n’avait donc pas à +désespérer d’elle.</p> + +<p>Sarah et Isaac jouaient bruyamment autour des lits +et même dessous. Rachel était assise devant la table, +tricotant un nœud de cravate pour Salomon. La grand’mère +était plongée dans un volumineux livre de prière +écrit en yiddish à l’usage des dévots. Mosès était +dehors, en quête de travail. Personne n’accordait d’attention +au visiteur.</p> + +<p>— Que lisez-vous là ? demanda-t-il à Esther, sur un +ton très poli.</p> + +<p>— Oh, rien, répondit-elle en fermant brusquement le +livre comme si elle avait eu peur qu’il eût envie de +lire par dessus son épaule.</p> + +<p>— Je ne vois pas la nécessité de lire en dehors des +heures de classe, dit celui-ci.</p> + +<p>— Mais nous ne lisons pas des livres de classe, fit +Salomon, agressif.</p> + +<p>— Ça ne fait rien, c’est stupide.</p> + +<p>— A ce compte-là, vous ne lirez donc jamais quand +vous serez grand ? dit Esther avec une moue dédaigneuse.</p> + +<p>— Naturellement non. Autrement, à quoi me servirait-il +d’être une grande personne ? Quand j’aurai quitté +l’école, je prétends ne plus ouvrir un livre.</p> + +<p>— Oui, vous aimerez mieux ouvrir une boutique, fit +Salomon.</p> + +<p>— Que ferez-vous les jours de pluie ? demanda Esther +de plus en plus méprisante.</p> + +<p>— Je fumerai, riposta Lévi triomphant.</p> + +<p>— Et les jours du Sabbat où c’est défendu ?</p> + +<p>Il ne se tint pas pour battu.</p> + +<p>— Eh bien, il ne pleut jamais toute la journée et +d’ailleurs il n’y a que cinquante-deux Sabbats dans +l’année. Et puis enfin, un homme a toujours quelque +chose à faire.</p> + +<p>— Je crois qu’il y a plus de plaisir à lire qu’à faire +quoi que ce soit.</p> + +<p>— C’est parce que vous êtes une fille, et que les filles +sont obligées de rester enfermées. Voyez ma sœur Hannah, +elle lit, elle aussi. Mais un homme peut sortir +pour faire ce qui lui plaît, n’est-ce pas, Salomon ?</p> + +<p>— Il est certain que nous avons plus de chance +qu’elles, concéda l’interpellé, et c’est bien ce que dit le +Livre des Prières, car on doit tous les matins réciter :</p> + +<p>« Béni sois-tu, mon Dieu, qui as voulu que je ne sois +pas une femme ! »</p> + +<p>— Je ne sais pas si tu fais réellement cette prière, et +les autres, mais le fait est que tu devrais la faire, dit +Esther.</p> + +<p>— Chut, fit Salomon, clignant de l’œil dans la direction +de la grand’mère.</p> + +<p>— Ça ne fait rien, assura tranquillement Esther. Elle +ne comprend pas l’anglais.</p> + +<p>— Qui sait ? murmura Salomon. Elle le comprend +quelquefois mieux qu’on ne voudrait.</p> + +<p>Le petit Isaac, à ce moment, se glissa derrière Lévi, +lui tira énergiquement sa veste, puis s’écarta d’un +bond, en poussant un cri de triomphe.</p> + +<p>— Tiens-toi donc tranquille, Ikey, dit Esther. Si tu +te conduis de la sorte je n’irai pas dormir dans ton lit +neuf.</p> + +<p>— Oh si, tu viendras, Ethy, balbutia-t-il. Sa mobile +petite face de diablotin devint grave, et il resta inquiet +pendant quelques secondes.</p> + +<p>— Les gosses sont une terrible engeance, prononça +Lévi. N’est-ce pas votre avis, Esther ?</p> + +<p>— Pas toujours, répondit-elle. Et puis, nous avons +tous été comme cela.</p> + +<p>— C’est ce qui me vexe, fit-il. Nous devrions tous +naître grands.</p> + +<p>— Mais c’est impossible, s’écria Rachel.</p> + +<p>— Ce n’est pas impossible du tout, rectifia Esther ; +voyez Adam et Eve.</p> + +<p>Lévi lui adressa un coup d’œil de gratitude. Il lui +sembla qu’ils allaient s’entendre et qu’il pourrait la +décider à jouer à je-t’embrasse-tu-m’embrasses. Mais il +y avait une difficulté primordiale ; il avait proposé à +Salomon de jouer à cache-cache. Après mûres réflexions +il pensa qu’il valait mieux laisser Esther à sa lecture.</p> + +<p>Esther n’avait pas le même caractère que Salomon, +elle était bien moins gaie et remuante. Même avant +l’époque où lui étaient échues les responsabilités de +chef de famille, elle se montrait déjà une petite fille +prodigieusement pensive. Elle avait des idées personnelles, +ce qui est dangereux, et même des inquiétudes +métaphysiques de nature à comprendre le salut de +son âme.</p> + +<p>Un jour elle avait demandé à sa mère qui a créé Dieu. +Une gifle lui avait fait comprendre qu’il y a des limites +aux investigations humaines. Son instinct d’enfant +ne pouvait lui permettre d’arriver à la conception +d’une déité abstraite, conception que sa race avait d’ailleurs +mis tant de siècles à conquérir. Elle se représentait +donc Dieu comme un nuage énorme.</p> + +<p>Dans ses premières années, elle s’imaginait qu’on décapite +les morts avant de les inhumer, et elle se demandait +souvent ce qu’on pouvait bien faire de toutes ces +têtes isolées. Lorsqu’on avait mis sa mère dans le linceul, +tandis que les autres enfants n’éprouvaient pas +d’autres sentiments que la curiosité sensuelle suscitée +par le spectacle des funérailles et l’orgueil de voir une +voiture s’arrêter devant leur porte, Esther allait et venait +autour du lit mortuaire, avec l’âpre désir de savoir +enfin. Elle fut fort désappointée de n’avoir pas vu +l’âme de sa mère s’envoler vers le ciel, et bien qu’elle +eût attentivement veillé près du corps dans l’espoir de +voir s’élever cette chose longue, jaune, onduleuse et crochue. +Car c’est ainsi qu’elle se représentait l’âme, sans +doute à cause des gravures des histoires de revenants +qu’apportait souvent à la maison son frère aîné Benjamin. +Au cours de ses lectures solitaires, Esther se +faisait des idées tout aussi singulières d’une quantité +de choses plus palpables. Elle passait parfois devant un +théâtre. C’était là, pour elle, une sorte de Babel ou de +Foire aux Vanités, où acteurs et spectateurs se mêlaient +en désordre, les gens riches revêtus de beaux costumes +de soirée s’installant derrière des espèces de comptoirs : — car +dans les journaux il est toujours question de +<i>stalles</i> d’orchestre, et Esther n’avait jamais vu de stalles +qu’au marché. C’est pourquoi une des rêveries favorites +qu’elle faisait pour l’avenir, c’était d’aller au théâtre en +robe de bal, et d’y être placée dans un compartiment +analogue à celui des marchandes d’oranges de <span lang="en" xml:lang="en">Spitalfields</span>. +Mosès Ansell n’était guère en mesure de rectifier +ces erreurs, lui qui descendit dans la tombe sans +être jamais entré même dans un cirque, et qui, en fait +de belles-lettres et de beaux-arts ne s’intéressait qu’aux +faits-divers, à ses <i>Misrach</i> et à l’ornementation des synagogues. +Même quand Esther, poussée par un instinct +de scepticisme, lui demanda comment l’on pouvait savoir +que Moïse avait reçu la Loi sur le Mont Sinaï, il ne +put que répondre par une exclamation d’horreur, et +dire que cela était vrai puisque c’était écrit dans le +livre rédigé par Moïse. Esther n’avait pas osé lui faire +observer qu’il répondait à la question par la question. +Elle regrettait parfois que son brillant frère Benjamin +eût été envoyé à l’Orphelinat car elle s’imaginait qu’avec +lui elle aurait pu discuter bien des problèmes aussi +angoissants que celui-là. Salomon était impie, mais ignorant. +Mais en dépit de son libéralisme théorique, elle +était, en pratique, pieuse jusqu’au fanatisme et ne pouvait +concevoir la profondeur des abîmes de dépravation +dont elle entendait parfois parler avec horreur. Il y +avait, prétendait-on, des Juifs, des hommes et des femmes, +et qui avaient la pleine possession de leurs facultés +mentales, qui allumaient des allumettes le jour du Sabbat +et des ménagères qui ne craignaient pas de mélanger +leurs assiettes au beurre avec leurs assiettes à viande, +et qui même mangeaient du beurre avec de la viande. +Esther se promettait bien que, avec l’aide de Dieu, elle +ne commettrait jamais pareille abomination. Ce ne +serait pas elle qui oublierait d’allumer les candélabres +du Sabbat, ou qui mangerait des mets non <i>Kosher</i>. Rarement +un enfant eut plus pleine conscience de la beauté +du devoir, et fut plus accessible aux appels de la vertu +et de l’abnégation.</p> + +<p>Le jour du Grand Pardon elle jeûnait jusqu’à deux +heures de l’après-midi, alors qu’elle n’avait encore que +sept ans. A neuf ans elle jeûnait, ce jour-là, jusqu’au +soir. Lorsqu’elle lisait dans un de ses livres de prix, +une de ces banales petites histoires morales que raillent +les sceptiques, ses yeux se remplissaient de larmes et +sa gorge était tout angoissée. Cependant, bien qu’elle +désapprouvât la légèreté de son frère Salomon, elle ne +lui adressait ni reproches ni sermon. Elle poussait la +mansuétude jusqu’à lui donner du pain ou du café +sans attendre qu’il eût dit ses prières, en particulier +les samedis et les jours de fête, où les prières ont lieu +à la synagogue et qu’on est ainsi exposé à ne pouvoir +manger qu’à midi.</p> + +<p>Esther allait souvent à la synagogue sur les bancs +réservés aux femmes. La psalmodie des fidèles était dans +son existence un détail aussi familier que l’odeur de +moisi de l’escalier de sa maison ou que les jeunes gens +qui venaient voir Becky, et au milieu desquels Esther +devait se frayer un chemin quand elle allait chercher +son lait le matin, ou l’odeur du rhum de M. Belcovitch, +ou le ronronnement des machines à coudre, +ou la personne d’un étudiant hébreu qui occupait +la chambre voisine, ou la peur du chien de <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> +Debby, peur qui d’ailleurs s’était tout récemment transformée +en amitié. Esther vivait en partie double, exactement +de même qu’elle parlait deux langues. Elle avait +constamment présent à l’esprit qu’elle était une fille +juive, appartenant à un peuple qui avait eu une histoire +toute particulière. D’ailleurs quand même elle +eût voulu l’oublier, les petits chrétiens étaient là pour +le lui rappeler, quand ils lui annonçaient spirituellement +qu’ils avaient réussi à faire avaler du porc à un +de ses coreligionnaires. Mais ce qu’elle sentait encore +plus vivement c’est qu’elle était une petite Anglaise. +Elle avait encore plus de vénération pour la mémoire +de Nelson et de Wellington que pour celle de Juda +Macchabée. Elle était très fière de savoir que <i>ses ancêtres</i> +ont toujours battu les Français, depuis Crécy et +Poitiers jusqu’à Waterloo ; qu’Alfred le Grand fut le +modèle des rois ; que les Anglais dominent le monde +et y ont établi des colonies dans tous les coins ; que la +langue anglaise est la plus belle du monde et que ce +sont les Anglais qui ont inventé les chemins de fer, les +bateaux à vapeur, les télégraphes et en général tout ce +qui vaut la peine d’être inventé. C’était dans ses livres +de classe qu’Esther avait puisé ces idées. Un mois +d’enseignement, pour les enfants, suffit à recouvrir +l’héritage d’un siècle : mais en dessous l’argile, si bien +qu’on l’ait préparée, demeure sensible aux anciennes +impressions.</p> + +<p>Sarah et Isaac étaient devenus des individualités aussi +différentes que l’avait permis le faible nombre de leurs +années. Isaac avait cinq ans, et Sarah, qui n’avait jamais +connu sa mère, venait d’avoir quatre ans. Leurs +pensées à tous deux convergeaient uniquement vers la +satisfaction de leurs instincts matériels. Ils préféraient +les pommes de terre, surtout quand elles baignaient +dans la sauce, à tous les plaisirs du <i lang="de" xml:lang="de">Kindergarten</i>. +Isaac avait pour ambition capitale de posséder un lit +de plume, comme il en avait vu un chez Malka, et Mosès +s’était plu à lui faire entrevoir la possibilité ultérieure +d’un pareil cadeau. Le généreux petit bonhomme avait +déjà concédé à son père et à ses frères des places d’honneur +sur le futur lit de plume. Dieu seul sait comment +il en était arrivé à considérer comme sa propriété particulière +leur couche commune. Toujours est-il qu’à +ses yeux les trois autres occupants n’y étaient que tolérés. +Il lui eût pourtant été difficile de plaider que le +lit lui appartenait par droit de naissance.</p> + +<p>Isaac cependant ne nourrissait pas que des pensées +d’ordre matériel. Souvent il avait été préoccupé d’un problème +d’ordre purement intellectuel, qui l’induisait à +échanger des horions avec la petite Sarah. Il faut savoir +qu’il était né le quatre Décembre et que Sarah avait +vu le jour le trois Décembre de l’année suivante.</p> + +<p>— Ça ne se peut pas, disait-il. Ton anniversaire ne +peut pas être avant le mien.</p> + +<p>— C’est Esther qui l’a dit, répondait Sarah.</p> + +<p>— Demande à Grand’mère.</p> + +<p>— Grand’mère ne sait pas. Est-ce que je n’ai pas +cinq ans ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Et toi quatre ans ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Donc je suis l’aîné.</p> + +<p>— Naturellement.</p> + +<p>— Alors comment veux-tu que ton anniversaire soit +avant le mien ?</p> + +<p>— Parce que !</p> + +<p>— C’est idiot.</p> + +<p>— Demande à Esty, insistait Sarah.</p> + +<p>— Tu ne dormiras pas dans mon lit neuf, s’écriait +Isaac, menaçant.</p> + +<p>— J’y dormirai si ça me plaît.</p> + +<p>— Jamais.</p> + +<p>A ce moment, la petite Sarah se mettait généralement +à pleurer. Isaac avec un judicieux instinct d’économie +bien entendue, pensait que, puisqu’elle criait, il +fallait que ce fût pour quelque chose, et lui donnait +une taloche. Celle-ci s’empressait de riposter et poussait +des hurlements retentissants.</p> + +<p>— Hi, hi, hi, qu’est-ce que je vais devenir ? et elle +s’accroupissait par terre dans un coin, balançant le corps, +dans l’attitude même de ses lointaines aïeules pleurant +au bord du fleuve babylonien, sur la destinée de Sion. +Elle ne mettait fin à ses lamentations que lorsqu’elle +avait été vengée par une main plus forte que la sienne. +Il y avait dans la famille plusieurs de ces mains puissantes, +mais celle d’Esther était encore le meilleur instrument +de justes représailles. Si Esther était absente, +la petite Sarah ne tardait pas à se taire, car elle se +rendait compte de l’inutilité de ses larmes. Bien qu’elle +sentît vivement l’injustice de son frère, elle renouait +cependant avec lui des relations cordiales. Mais dès +qu’elle entendait dans l’escalier le pas d’Esther, elle +courait s’accroupir dans le coin et recommençait à se +lamenter. Il lui fallait absolument une satisfaction. +C’est qu’elle avait le sentiment abstrait de la justice et +sentait que si le coupable demeurait impuni, c’en était +fait de l’ordre de l’Univers.</p> + +<p>Cette journée de congé fut troublée par un incident +de ce genre qui surgit à l’heure du goûter. Il faut dire +que les enfants étaient sans doute un peu énervés, du +fait qu’il n’y avait pas eu de goûter. Esther devait +économiser les ressources de la famille : un repas à +sept heures tiendrait lieu à la fois de goûter et de +souper.</p> + +<p>Esther avait calmé Sarah en giflant Isaac, mais +comme celui-ci avait beaucoup crié, l’avantage était +douteux.</p> + +<p>Esther remit dans la cheminée un peu de charbon, +et chanta pour distraire les petits, tandis que le feu se +ranimait et que leurs ombres se tordaient grotesquement +sur les lits ; puis sur les murs de la mansarde, +pour se terminer sur le plafond, ou leurs cous semblaient +se disloquer.</p> + +<p>Esther chantait d’habitude en mineur des airs mélancoliques. +Ce genre de musique était celui qui s’harmonisait +le mieux avec l’obscurité et la misère du +logis. Il y avait une romance qu’elle avait apprise de +sa mère et qui provenait d’une espèce de « mystère » +basé lui-même sur une Midrash, c’est-à-dire une des +légendes interminables que le peuple du Livre a brodées +de siècle en siècle, amplifiant chaque détail avec toute +l’exubérance de l’imagination orientale, et y déployant +en outre toute l’ingéniosité d’une race fort douée pour +la chicane et la controverse. Quand Joseph eut été vendu +par ses frères au marchand madianite, le jeune homme +s’évada de la caravane et erra, famélique et nu-pieds, +jusqu’à ce qu’il parvînt à Bethléem, au tombeau de +sa mère Rachel. Là, il se prosterna en sanglotant, et +chanta tristement ce couplet en yiddish :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Hélas, que je suis à plaindre</div> +<div class="verse">D’avoir été écarté, banni,</div> +<div class="verse">Si jeune, loin de toi.</div> +</div> + +</div> +<p>Alors s’exhale du tombeau la voix de la mère tant +aimée. Rachel console son fils, et l’exhorte à prendre +courage car son avenir, dit-elle, doit être tout de puissance +et de gloire.</p> + +<p>Esther ne pouvait chanter ce lied sans pleurer. Peut-être +pensait-elle à sa propre mère défunte, et s’appliquait-elle +à elle-même les paroles de Rachel. La mauvaise +humeur d’Isaac ne résistait presque jamais à la douceur +de ce chant et à sa cadence triste.</p> + +<p>Alte Belcovitch avait enseigné à Esther une autre +mélodie apportée de Pologne : « Ils arrachent aux +jeunes filles leurs amoureux, hi, hi, di-déri-déri. »</p> + +<p>L’air sur lequel cela se chantait participait de la mélancolie +polonaise et de la tristesse hébraïque, et rappelait +celui qu’a fait, Dieu sait qui, sur « Les vieux +malheurs du temps passé et les batailles d’il y a longtemps. »</p> + +<p>Ainsi dans tous ces chants et ces contes, retentissait +une plainte tragique, cri de douleur d’une race pourchassée. +Il y a d’ailleurs dans le monde bien peu de +mélopées aussi plaintives que la récitation des Psaumes +par les Fils-de-la-Loi dans l’après-midi du Sabbat, parmi +l’ombre croissante de la tombée du jour. Souvent Esther +allait écouter cela dans le vestibule de la synagogue, et +elle demeurait comme fascinée, les yeux mouillés par +une amère volupté. D’ailleurs, jusqu’au petit livre de +contes, en yiddish, où Mosès Ansell, ce soir-là, lut des +contes pour ses enfants après le dîner, ou plutôt le +goûter-souper, à la lueur d’une chandelle, débutait sur +un ton pathétique :</p> + +<p>— Ces histoires ont été puisées dans la Gemorah et +les Midrashim. Histoires admirables que nous avons +traduites, en nous servant de l’alphabet hébreu, pour +que chacun, petit ou grand, les puisse lire, et sache +qu’il y a dans l’univers un Dieu qui loin d’oublier son +peuple d’Israël, prépare pour lui des miracles et ne tardera +pas à nous envoyer le vrai Rédempteur. Amen.</p> + +<p>Les enfants avaient déjà entendu une profusion de +récits relatifs à ce Messie. L’imagination orientale s’est +ingéniée à le peindre, pour la consolation d’Israël souffrant +et proscrit. Avant sa venue, il y aura d’abord un +faux Messie, de la lignée de Joseph ; ensuite un Roi qui +n’aura qu’une oreille, sourde pour le bien, très subtile +pour le mal. Le roi portera une balafre en travers du +front ; l’une de ses mains sera longue d’un pouce, et +l’autre de trois lieues ; sans doute faut-il voir là un +naïf symbole de la persécution.</p> + +<p>Le petit livre en jargon contient, parmi ses histoires +merveilleuses, des extraits du journal apocryphe d’Eldad-le-Danite, +qui prétend avoir découvert les dix tribus +perdues. Le livre d’Eldad, qui parut vers la fin du neuvième +siècle et est devenu les <i>Mille et Une Nuits des Juifs</i>, +s’était faufilé à travers les générations pour arriver jusqu’au +taudis des Ansell, ainsi que bien d’autres légendes +provenant du riche Folk-Lore médiéval, ce Folk-Lore que +le Juif éternellement errant à tant aidé à répandre.</p> + +<p>Parfois, Mosès lisait à ses auditeurs charmés, la description +du ciel et de l’enfer par Immanuel, l’ami et le +contemporain du Dante, parfois aussi une version, en +yiddish, de Robinson Crusoé. Mais cette nuit-là, il choisit +la description que fait Eldad de la tribu de Moïse, +errant à travers un paradis terrestre.</p> + +<p>Ce récit à peine terminé, Salomon réclama l’« Enfer ». +Il aimait entendre décrire les châtiments réservés aux +pécheurs. Cela donne de la saveur à la vie. Son père +n’avait pas besoin de livre, cette fois, pour le renseigner. +L’enfer n’avait pas de secrets pour Mosès. L’Ancien +Testament ne fait pas la moindre allusion à la vie +future, mais pas plus le Juif pauvre que le chrétien +pauvre n’a pu vivre sans l’espoir d’un enfer. Lorsque +le méchant s’engraisse et fait violence au juste affamé, +peut-on admettre que l’un et l’autre reposeront dans +la même poussière, le tout une fois joué ? Fi ! d’une +pareille idée. Un des enfers décrits par Ansell était celui +où le pécheur est condamné à recommencer indéfiniment +les péchés qu’il a commis pendant sa vie terrestre.</p> + +<p>— Ça doit être drôle, s’écria Salomon.</p> + +<p>— C’est terrible, protesta le père.</p> + +<p>Il répondait en yiddish, mais ses enfants parlaient en +anglais.</p> + +<p>— Naturellement, c’est terrible, dit Esther. Imagine-toi +ce que tu deviendras, Salomon, s’il te fallait manger +du caramel toute la journée.</p> + +<p>— Ça vaudrait mieux que de ne rien manger de la +journée, observa le gamin.</p> + +<p>— Mais en manger toujours et toujours, pendant +l’éternité ! fit Mosès. Songe qu’il n’y a pas de repos pour +les damnés.</p> + +<p>— Comment, même pas le jour du Sabbat ? demanda +Esther.</p> + +<p>— Oh, il va de soi qu’ils se reposent ce jour-là. Les +flammes de l’enfer elles-mêmes s’arrêtent pour le Sabbat, +comme le fleuve Sambatyon.</p> + +<p>— Comment ? les damnés n’ont donc pas de <i>Goyahs</i> +(servantes chrétiennes) pour allumer les feux le jour +du Sabbat ? demanda Isaac.</p> + +<p>Tout le monde éclata de rire.</p> + +<p>— Le Sabbat est un jour de repos dans l’enfer, expliqua +le père. Ainsi tu vois ce qui arrive quand tu termines +le Sabbat avant le soir du samedi : tu forces de +pauvres âmes à reprendre leurs tourments avant le +temps.</p> + +<p>Mosès ne perdait jamais une occasion de mettre en +valeur les prescriptions de la Loi. Esther vit passer dans +son imagination une quantité d’âmes jaunes et convulsées, +revenant tristement vers le royaume des +flammes.</p> + +<p>La principale cause du respect que Salomon avait +voué à son père provenait d’un récit fait par la grand’mère, +et d’après lequel Mosès Ansell avait été conscrit +en Russie et même avait été fort maltraité par son sergent. +Mais Mosès ne se décidait jamais à parler de ses +exploits militaires.</p> + +<p>Salomon l’en pressait surtout quand son père montrait +des velléités de lui faire étudier le Commentaire de +Rashi. Justement ce soir-là, Mosès apporta un volume +en hébreu, et dit :</p> + +<p>— Viens, Salomon, assez d’histoires. Nous allons étudier +un peu.</p> + +<p>— C’est congé aujourd’hui, observa Salomon.</p> + +<p>— Il n’y a jamais congé lorsqu’il s’agit d’apprendre +la Sainte Loi.</p> + +<p>— Passez-moi cette fois encore, Père ; jouons aux +dames, voulez-vous ?</p> + +<p>Mosès acquiesça en hochant la tête. Le jeu de dames +était sa seule distraction et quand son fils, grâce à un +troc pratiqué avec un camarade, était devenu possesseur +d’un damier, il lui avait appris le jeu. Il jouait les +dames polonaises, où les pions reculent ou avancent +comme les rois aux échecs et où il y a des rois qui +montent par la diagonale comme les évêques des échecs +anglais. Salomon ne réussissait jamais à éviter les enjambées +de ces gigantesques échassiers, dont il ne parvenait +jamais à deviner où ils s’arrêteraient. Ce soir-là +Mosès gagna toutes les parties. Cela le mit de bonne +humeur et il consentit à raconter aux enfants une autre +histoire. Elle avait pour sujet l’Empereur Nicolas, mais +on la chercherait vainement dans les annales officielles +de la Russie.</p> + +<p>« Nicolas était un méchant monarque qui opprimait +les Juifs, et leur rendait la vie dure et triste. Et un +jour, il porta à la connaissance des Juifs, que s’ils ne +lui versaient pas un million de roubles dans le délai +d’un mois, ils seraient expulsés de leurs maisons. Alors +les Juifs prièrent Dieu, l’implorant de les secourir en +souvenir des mérites de leurs aïeux. Mais aucun secours +ne vint. Ensuite ils essayèrent de corrompre les +fonctionnaires de l’empereur. Mais les fonctionnaires +empochèrent leur argent, et l’empereur n’en demandait +pas moins son impôt. Enfin ils s’adressèrent aux +Maîtres de la Kabbale, qui à force de méditer nuit et +jour sur le Nom Divin et ses transmutations, ont acquis +le pouvoir sur toutes choses et ils leur dirent : — « Ne +pourriez-vous pas faire quelque chose en notre faveur ? »</p> + +<p>« Les maîtres de la Kabbale tinrent conseil et, à minuit, +ils évoquèrent les esprits d’Abraham, notre père, d’Isaac, +de Jacob, et du prophète Elie : et ceux-ci pleurèrent en +apprenant les malheurs de leurs descendants. Donc +Abraham notre père, Isaac et Jacob, et le prophète Elie, +prirent le lit où dormait l’empereur Nicolas, et le transportèrent +dans un endroit désert. Et ils arrachèrent +l’empereur Nicolas à son lit tout chaud, le fouettant si +fort qu’il ne tarda guère à demander grâce. Alors ils +lui dirent : — Veux-tu déchirer l’édit que tu as lancé +contre les Juifs ? Et il répondit :</p> + +<p>— Je le veux.</p> + +<p>« Mais le matin suivant l’empereur Nicolas en se levant +appela l’intendant de sa chambre à coucher et lui dit :</p> + +<p>— Comment oses-tu permettre que mon lit soit emporté +au milieu de la nuit dans une forêt ?</p> + +<p>« Et l’intendant de la chambre à coucher pâlit, affirmant +que les gardes de l’empereur étaient restés en faction +toute la nuit devant la porte, et qu’il n’était pas +possible que le lit eût passé par là. Et l’empereur Nicolas +jugeant qu’il avait rêvé ne fit pas pendre l’intendant.</p> + +<p>« Mais la nuit d’après, bon, voilà que le lit fut encore +transporté dans cet endroit désert et qu’Abraham notre +père, Isaac, Jacob et le prophète Elie recommencèrent à +battre l’empereur jusqu’à ce qu’il eût de nouveau promis +d’abolir la taxe. Si bien que le lendemain matin l’intendant +de la chambre à coucher fut pendu et que le soir +suivant, on doubla le nombre des sentinelles. Mais le +lit s’envola une fois de plus vers l’endroit désert, et une +fois de plus l’empereur Nicolas fut dûment fouetté.</p> + +<p>« Cela suffit, l’empereur Nicolas annula l’édit et les +Juifs se réjouirent, se prosternant aux pieds des Maîtres +de la Kabbale.</p> + +<p>— Mais pourquoi n’ont-ils pas profité de l’occasion +pour délivrer les Juifs une fois pour toutes ? questionna +Esther.</p> + +<p>— La Kabbale est une grande force, mais il ne faut +pas en abuser, prononça mystérieusement Mosès. On ne +doit pas abuser du Nom Divin, et d’ailleurs, on en peut +mourir.</p> + +<p>— Est-ce que les Maîtres peuvent fabriquer des +hommes ? demanda Esther avec angoisse, car elle venait +de lire le Frankenstein de Mrs Shelley.</p> + +<p>— Certes, répondit Mosès. Et il y a mieux. Il est écrit +que le Rabbin Chanina et le Rabbin Osheya confectionnèrent +un joli veau gras, certain vendredi, et s’en régalèrent +le lendemain, jour du Sabbat.</p> + +<p>— Oh, père, s’écria pathétiquement Salomon, pourquoi +ne connaissez-vous pas la Kabbale ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br> +<span class="xsmall"><span lang="en" xml:lang="en">DUTCH</span> DEBBY — (<i>Déborah la Hollandaise</i>)</span></h2> + + +<p>Il y avait un an déjà qu’Esther avait fait la connaissance +de <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby : c’était une fille maigre, disgracieuse +et gauche, qui occupait un cabinet au second +étage, derrière le logement de MM. Simons et gagnait, +avec son aiguille, sa propre subsistance et celle de son +chien. Personne ne venait jamais la voir. On chuchotait +que ses parents l’avaient chassée parce qu’elle leur avait +présenté un enfant illégitime. Celui-ci avait eu la chance +de trépasser, mais la mère avait continué à braver l’opinion : +elle avait recueilli un chien, ce qui est tout à fait +incorrect aux yeux des Juifs. Bobby, c’était le nom de +l’animal, siégeait souvent sur le palier, en faction devant +sa porte, et, comme il faisait très sombre dans les +escaliers, Esther avait une terreur folle de marcher sur +la queue du chien, ce qui eût provoqué sûrement une +terrible vengeance. Un jour, dans son émoi, elle marcha +en effet sur cette queue, et les dents de Bobby s’incrustèrent +dans son mollet à travers ses bas. Esther poussa +les hauts cris, et <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby la fit entrer chez elle pour +la consoler.</p> + +<p>Esther s’était souvent demandé quels redoutables mystères +se passaient derrière cette porte sombre gardée par +un chien, et Debby l’effrayait peut-être encore plus que +Bobby. Mais le jour de la morsure fut l’aurore d’une +amitié qui devait contribuer pour beaucoup à faire une +femme de la petite fille, car il se trouva que Debby était +une excellente personne qui parlait fort convenablement +l’anglais, et possédait une liasse de vieilles livraisons +illustrées plus précieuse pour Esther que les mines de +Golconde. Debby rangeait cette liasse sous son lit, et +c’était là une sage pratique, attendu que la superficie +occupée par le lit représentait la majeure part de la superficie +de la chambre. Durant les longues soirées d’été +et les après-midi du dimanche, quand « ses enfants » +n’avaient pas besoin d’elle et se trouvaient fort affairés +à jouer à cache-cache ou à chat perché dans la rue, Esther +se faufilait jusqu’au pauvre petit cabinet où gisaient +tant de trésors. Là, auprès de la fenêtre, ouverte sur une +cour noire, devant une perspective de toits aux tuiles +décolorées, où des chats rôdaient et où sautillaient les +moineaux, dans une atmosphère chargée des effluves de +l’étable d’un laitier, Esther se plongeait dans la lecture +de romans feuilletons romanesques et passionnés. Fréquemment +elle en faisait la lecture à haute voix pour la +mélancolique couturière, qui avait trouvé si peu d’analogie +entre les réalités de son existence et les descriptions +des feuilletonistes. Mais pendant de longues soirées d’été +Debby et Esther ne s’en laissaient pas moins transporter +en imagination dans un monde héroïque d’hommes +courageux et de jolies femmes, un monde de linge fin, +de soie pourpre, de champagne, d’amoureuse perfidie et +de cigarettes, un monde où personne ne cousait, ne faisait +la lessive, n’avait faim, ne portait des chaussures +percées, un monde qui ignorait complètement le Judaïsme +et l’incompatibilité qui doit exister entre le +beurre et la viande. Non pas qu’Esther eût jamais cru +qu’il fût possible qu’un tel monde existât en dehors des +romans feuilletons. Cette question ne la préoccupait pas +plus que celle de savoir si les héros de ces romans +avaient jamais parlé l’hébreu qu’elle apprenait à lire et +à traduire. Le chien Bobby assistait souvent à ces lectures +mais il gardait pour lui ses impressions. Assis sur +ses pattes de derrière, il se contentait de braquer sur Esther +son museau délicieusement laid et fort inquisiteur. +Car il ne se montrait pas jaloux de la nouvelle amie de +sa maîtresse. Pour les profanes, c’était un vulgaire bâtard, +un chien de rue. Mais Esther avait insensiblement +appris à le regarder presque avec les mêmes yeux que +Debby. Maintenant elle pouvait librement aller et venir +dans les escaliers. Si elle avait marché sur la queue du +chien, elle savait que celui-ci eût désormais pris cela +pour une démonstration de camaraderie.</p> + +<p>— Je dépensais auparavant un penny par semaine +pour le <i lang="en" xml:lang="en">London Journal</i>, déclara Debby dès le début de +ses relations avec Esther. Mais un jour je me suis aperçue +que j’avais une détestable mémoire.</p> + +<p>— Et alors ? demanda Esther étonnée par cette association +d’idées.</p> + +<p>— Ça m’a économisé des shillings et shillings, continua +Debby. J’avais l’habitude de conserver tous les +vieux numéros, à cause de toutes ces réponses de gens +qui vous apprennent comment il faut s’y prendre pour +soigner vos cheveux, vos ongles, et garder le teint frais, +car leurs recettes me trottaient par la tête. Et voilà +qu’une fois je relus par hasard une histoire dans un +numéro qui ne datait que d’un an : elle m’intéressa +exactement comme si je ne l’avais encore jamais lue. +Alors je cessai d’acheter le journal et je recommence +à lire toute ma collection de vieux numéros. Je les relis +tous les deux ans depuis ce moment-là.</p> + +<p>Debby s’interrompit pour tousser. Les longs monologues +sont malsains pour les personnes qui passent +leur vie courbées sur leur ouvrage d’aiguille dans de +sombres petites chambres.</p> + +<p>— Et chaque fois, la lecture me cause le même plaisir, +reprit-elle. Et vous, est-ce que cela ne vous produirait +pas le même effet.</p> + +<p>— Non, répondit Esther avec un pénible sentiment +de son infériorité. Moi, je me rappelle tout ce que j’ai lu.</p> + +<p>— Ah, vous serez une femme bien remarquable, déclara +Debby en lui caressant les cheveux.</p> + +<p>— Vous croyez ? s’écria Esther toute illuminée de +plaisir.</p> + +<p>— Oui, d’ailleurs n’êtes-vous pas toujours la première +de votre classe ?</p> + +<p>— Qu’est-ce que cela signifie ? balbutia la fillette. Les +autres filles sont si stupides. Elles ne pensent qu’à leurs +chapeaux et à leurs rubans. Elles aimeraient mieux +jouer au volant ou sauter à la corde, que de lire l’histoire +des Quarante Voleurs. Ça ne les gêne pas de rester toute +l’année dans la même classe, au lieu que moi, ça me +rend folle de voir qu’on va si lentement. Je pourrais facilement +apprendre en trois mois tout ce qu’on nous +enseigne en douze. Je veux tout savoir, de façon à devenir +plus tard institutrice dans notre école.</p> + +<p>— Et vous croyez que votre institutrice sait tout ?</p> + +<p>— Oh oui, il n’y a pas un mot qu’elle ne comprenne +et elle n’ignore rien des pays étrangers.</p> + +<p>— Et cela vous plairait d’être institutrice ?</p> + +<p>— A condition que je devienne assez savante. Mais +c’est que, voyez-vous, les institutrices de notre école sont +par dessus le marché de vraies dames. Et elles s’habillent +si magnifiquement. Figurez-vous, elles ont des +boas de fourrure et des gants à six boutons. Je ne +pourrai jamais acheter des choses pareilles. Même si je +gagnais cinq shillings par semaine, il faudrait donner +presque tout à mon père et aux enfants.</p> + +<p>— Mais si vous êtes vraiment bonne, je suis persuadée +que de grandes dames, comme celles de la famille +Rothschild, vous achèteront de beaux vêtements. J’ai +ouï dire qu’elles sont très généreuses pour les enfants +appliqués.</p> + +<p>— Non, les autres institutrices sauraient que je reçois +des charités et elles me mépriseraient. J’ai entendu +Miss Hyams se moquer d’une institutrice parce que +celle-ci portait le même costume deux hivers de suite. +En somme, je ne crois pas que je puisse devenir institutrice. +Ce serait pourtant bon de pouvoir s’asseoir le dos +au feu en hiver. Mais les élèves sauraient…</p> + +<p>Esther s’arrêta et rougit :</p> + +<p>— Que sauraient-elles donc ?</p> + +<p>— Eh bien, elles sauraient qui est mon père, reprit +Esther en baissant la voix. Elles le verraient vendant +des choses dans le <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span>, et alors elles ne m’obéiraient +pas.</p> + +<p>— Quelle idée. Je suis persuadée que la plupart des +élèves ont des pères aussi… aussi pauvres. Voyez le +père de Miss Hyams.</p> + +<p>— Je veux bien vous croire. Et puis, j’y songe, Debby, +si je gagnais cinq shillings par semaine, je pourrais +acheter à mon père des vêtements neufs, n’est-ce pas ? Et +alors il n’aurait plus besoin de colporter des citrons ou +des bobines de fil.</p> + +<p>— C’est cela, chère, vous serez institutrice, je vous le +prédis. Et même qui sait ? Vous serez peut-être un jour +directrice ?</p> + +<p>Esther eut un petit rire charmé, qui finit dans un +soupir.</p> + +<p>— Comment, moi ? Je ferais ma tournée pour voir si +toutes les institutrices sont bien à leur tâche ? Oh, je +saurais bien surprendre leurs bavardages. Je connais +leurs manières.</p> + +<p>— Vous avez l’air de surveiller beaucoup vos surveillantes. +Est-ce que vous les semoncerez pour leurs +commérages ? demanda la Debby amusée.</p> + +<p>— Non, protesta Esther redevenue très sérieuse. Il ne +me déplaît pas du tout d’entendre bavarder ces demoiselles. +Quand mon institutrice et Miss Davis, qui tient +la classe d’à côté et puis quelques autres encore de ces +demoiselles, se rassemblent j’apprends tant de choses en +écoutant leur conversation.</p> + +<p>— De sorte, fit Debby en riant, que leurs bavardages +rentrent en somme dans l’enseignement.</p> + +<p>— Oui, quoique ça ne soit pas dans le programme, +répondit la fillette secouant gravement la tête. — Ces +dames parlent surtout de jeunes gens. Avez-vous jamais +eu un amoureux, Debby ?</p> + +<p>— Ne me demandez… ne me demandez jamais cela, +fit Debby qui se pencha sur son ouvrage.</p> + +<p>— Pourquoi pas ? insista Esther. Quand je serai +grande, si j’ai un amoureux j’en serai très fière. Oui, +vous êtes là à détourner la tête, mais je suis sûre que +vous en avez eu un : Etait-il joli comme Lord Eversmonde +ou le Capitaine Andrew Sinclair ? Comment, vous +pleurez, Debby ?</p> + +<p>— Vous êtes une sotte, Esther, ne voyez-vous pas que +c’est un moucheron qui m’est entré dans l’œil. Il m’a +fait du mal, et ne s’est pas fait de bien non plus, le +pauvret ?</p> + +<p>— Laissez-moi regarder, Debby ; peut-être arriverai-je +à le sauver.</p> + +<p>— Non, ne vous inquiétez pas.</p> + +<p>— Vous êtes cruelle, Debby, vous êtes aussi méchante +que Salomon, qui arrache les ailes des mouches pour +voir si elles pourront voler quand même.</p> + +<p>— La mienne est morte à présent. Continuez donc <i>La +Rivale de Lady Anne</i>. Voilà tout notre après-midi gâché +en bavardage. Croyez-moi, Esther, n’allez pas vous +mettre dans la tête des idées d’amoureux. Vous êtes trop +jeune. Mais lisez. Je vous écoute.</p> + +<p>— Où en étais-je ? Ah oui : « Lord Eversmonde pressa +sur sa mâle poitrine la belle jeune femme, et couvrit +de baisers ces lèvres si fraîches, qui lui répondirent +avec une passion égale à la sienne. Elle finit pourtant +par se ressaisir, et lui dit, les larmes aux yeux : — Oh, +Sigismond, pourquoi vous obstinez-vous à venir ici, +alors que le duc vous l’a défendu ! »…</p> + +<p>— Ah, vous savez, Debby, mon père m’a dit l’autre +jour de ne plus revenir ici.</p> + +<p>— Oh, vous devez revenir, s’écria Debby toute émue. +Je ne pourrais plus me passer de vous maintenant.</p> + +<p>— Mon père assure que l’on dit que vous n’êtes pas +une personne convenable, dit naïvement Esther.</p> + +<p>Debby soupira tristement.</p> + +<p>— Bien, murmura-t-elle.</p> + +<p>— Mais j’ai répondu que les gens sont des menteurs, +et que vous êtes une personne très bien.</p> + +<p>— Oh, Esther, chère Esther, balbutia Debby, embrassant +la petite tête sérieuse avec une passion qui +surprit l’enfant.</p> + +<p>— Je pense, reprit celle-ci, que si mon père a dit +ça, c’est parce qu’il s’imagine que pendant qu’il est +à la synagogue je néglige Sarah et Isaac, qui sont tout +le temps à se disputer sur leur anniversaire dès qu’on +les laisse seuls. Mais ils ne se donnent pas des taloches +bien graves. Mais j’ai une idée. Si je faisais descendre +Sarah avec moi ?</p> + +<p>— Soit, mais ne craignez-vous pas qu’elle pleure, et +qu’elle s’ennuie pendant que vous lirez, si elle n’a pas +Isaac pour jouer avec elle ?</p> + +<p>— Pas du tout, répondit Esther. Elle tiendra compagnie +à Bobby.</p> + +<p>Bobby prit la petite Sarah en amitié. Il ne fréquentait +aucun de ses semblables. En pareil cas, un animal +au cœur sensible se rabat sur les êtres humains. C’était +tout à fait par hasard qu’il avait rencontré Debby elle-même. +Ces deux isolés avaient aussitôt fraternisé. Avant +cette rencontre, <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby était sujette à des tentations +fâcheuses. Une fois elle s’était privée pendant +près de trois mois, pour mettre de côté neuf pence par +semaine, et acheter un huitième de billet de loterie à +Sugarman, le marieur, qui avait daigné en cette occasion, +se souvenir de son existence. La fortune n’était +pas venue. Durant les mois qui s’écoulèrent jusqu’à +l’hiver suivant, Debby vit Esther de moins en moins, +car la fillette craignait que sa grande amie ne se crût +obligée de lui offrir de partager ses repas. Et puis les +enfants de plus en plus exigeaient des soins. Debby +était arrivée à savoir bien des choses sur les compagnes +d’école et sur l’institutrice d’Esther, mais celle-ci était +peu communicative en ce qui concernait sa famille.</p> + +<p>Un soir d’été, Esther, qui venait de passer sous la +coupe de Miss Miriam Hyams, entra chez <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby +avec une mine sérieuse et prononça :</p> + +<p>— Oh ! Debby, Miss Hyams n’est pas une héroïne.</p> + +<p>— Vraiment ? fit Debby en riant. Jusqu’à présent, +vous ne tarissiez pas d’éloges sur son compte.</p> + +<p>— Oui, elle est très jolie, et ses chapeaux sont élégants ; +mais ce n’est pas une héroïne.</p> + +<p>— Qu’est-ce qui est arrivé ?</p> + +<p>— Vous savez quel beau temps il a fait tous ces +jours-ci ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Eh bien, ce matin, au beau milieu de la leçon +d’histoire sainte, elle nous a dit : — Quel dommage, +mes enfants, de rester enfermés ici par un temps pareil. +(Vous savez qu’elle nous parle toujours très gentiment.) — Il +y a des écoles, a-t-elle continué, où, en +été, on a congé une demi-journée, le mercredi. N’est-ce +pas que ce serait charmant si nous en avions autant, +pour aller nous promener au soleil dans <span lang="en" xml:lang="en">Victoria-Park</span> ?</p> + +<p>— Oh oui, Mademoiselle, ce serait bien gentil, avons-nous +crié en chœur.</p> + +<p>Alors elle a dit :</p> + +<p>— Eh bien, pourquoi ne demanderiez-vous pas à la +directrice congé pour cet après-midi ? Vous êtes la +plus haute classe de l’école. Je suis persuadée que si +vous faisiez cette demande, l’école entière aurait congé. +Qui veut prendre la parole au nom de toutes ?</p> + +<p>Alors toutes les filles dirent que ce devait être moi, +parce que je suis la première de la classe et que j’aspire +tous les <i>h</i>. Alors quand la Directrice entra dans notre +classe je me levai, je lui fis la révérence, et lui demandai +si elle ne voudrait pas nous donner congé cet après-midi +en raison du beau soleil. Alors voilà la directrice, +qui met ses lunettes, et qui fait une mine si noire, +qu’il nous sembla qu’il n’y avait plus du tout de soleil +dans la classe. — Comment, s’écria-t-elle, avec toutes +les vacances que vous avez eues déjà ! Un mois au +nouvel an, quinze jours à Pâques, et tous les jours +fériés. Je suis surprise, mesdemoiselles, que vous soyez +assez dissipées et paresseuses pour en demander davantage. +Prenez donc exemple sur votre institutrice. Regardez +Miss Hyams. (Nous regardâmes Miss Hyams, qui +avait l’air de chercher quelque chose dans son pupitre.) +Voyez comme elle travaille, elle ne se plaint jamais, elle +ne demande jamais de congé !</p> + +<p>Nous regardâmes de nouveau Miss Hyams, mais elle +n’avait pas encore l’air d’avoir trouvé le papier qu’elle +cherchait. Il y eut un silence horrible, on aurait entendu +tomber une épingle. Pas la moindre toux, pas le +moindre froissement d’étoffe. Alors, la Directrice se +tourna vers moi, et elle dit :</p> + +<p>— Et vous, Esther Ansell, dont j’ai eu toujours une +si haute opinion, je m’étonne que vous soyez l’interprète +d’une requête aussi déplacée. Je me souviendrai +de cela, Esther Ansell.</p> + +<p>Là-dessus elle s’en alla longue et raide comme une +perche, en claquant la porte avec colère.</p> + +<p>— Et qu’est-ce que Miss Hyams a dit ensuite ? demanda +Debby profondément intéressée.</p> + +<p>— Elle a dit : « Sélina Green, qu’est-ce que fit Moïse +quand les enfants d’Israël se plaignirent à lui de manquer +d’eau ? »</p> + +<p>Elle avait tout simplement repris la leçon d’histoire +sainte comme s’il n’était rien arrivé.</p> + +<p>— A votre place, j’aurais dit à la Directrice quelle +était la personne qui m’avait poussée à parler, s’écria +Debby indignée.</p> + +<p>— Oh non, protesta Esther. Ç’aurait été vil. Il y a là +une question de délicatesse. Je regrette tout de même +que nous n’ayons pas eu congé. Il aurait fait si bon +dehors, dans le Parc.</p> + +<p><span lang="en" xml:lang="en">Victoria-Park</span>, pour les habitants du Ghetto c’est le +<i>Parc</i> par excellence. Situé à deux milles environ, assez +loin pour que la promenade paraisse une excursion, c’est, +pour les Juifs des quartiers pauvres de Londres, une +bénédiction perpétuelle. En de rares après-midi dominicaux, +la famille Ansell, moins la grand’mère, faisait +en bande le voyage du parc, Mosès portant sur son +épaule Isaac et Sarah, chacun à leur tour. Esther aimait +le Parc en toutes saisons, mais surtout en été, quand le +grand lac était limpide, et sillonné de bateaux, que les +oiseaux chantaient dans le feuillage des arbres et que +les jardiniers avaient disposé les merveilleuses mosaïques, +les lobélias et les calcéolaires. Elle s’étendait sur +l’épais gazon, et contemplait avec un mystique ravissement +la voûte bleue du ciel. Elle en oubliait le livre +qu’elle avait apporté. Pendant ce temps les autres enfants +se pourchassaient avec une joie qui tenait du +délire.</p> + +<p>Un samedi après-midi de l’automne dernier où Mosès +ne devait pas accompagner ses enfants, Esther avait +décidé <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby à se joindre à eux, à rompre pour +quelques heures avec ses habitudes casanières. Une +ineffable mélancolie émanait du paysage mourant. Les +feuilles roussies jonchaient les allées, et les arbres balançaient +sous la brise des branches pareilles à des bras +décharnés. Le brouillard de novembre montait des pelouses +humides et voilait de ses vapeurs le bleu du ciel. +Le soleil semblait un bateau rouge, démâté, flottant +parmi des vagues de pourpre et d’or, et des flocons de +nuages embrasés. Sur le miroir tranquille du petit lac +se reflétaient les branches des arbres. Un cygne solitaire +lissait ses plumes, allongeait le cou, et décrivait +de nonchalantes courbes sur l’eau fangeuse. Tout à +coup on entendit un bruit de rames, et les eaux paresseuses +furent ridées par le passage d’un bateau, où un +héroïque jeune homme promenait une non moins héroïque +jeune femme.</p> + +<p><span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby fondit en larmes et rentra vite chez elle. +Depuis lors elle ne s’occupa plus que de Bobby, d’Esther +et du <i lang="en" xml:lang="en">London Journal</i>, et ne recommença jamais à économiser +neuf shillings.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10">X<br> +<span class="xsmall">UNE FAMILLE TACITURNE</span></h2> + + +<p>Quelques jours avant la fête du Pourim, Sugarman, le +marieur, portant son fils Néhémiah sous le bras, vint +un soir rendre visite à M<sup>me</sup> Hyams, la mère de l’institutrice +d’Esther. Le jeune Néhémiah avait les mollets nus, +des souliers et des chaussettes rouges : son père le portait +toujours de façon à étaler cette élégance. Quant à +Sugarman lui-même, il avait mis toutes voiles dehors, +et le foulard bleu qu’il portait d’habitude sortait à demi +de la poche de sa jaquette au lieu d’être comme les +jours de fête ou de sabbat, attaché en ceinture autour +de sa taille.</p> + +<p>— Bonjour, mâme, dit-il gaiement.</p> + +<p>— Bonjour, Sugarman, répondit M<sup>me</sup> Hyams.</p> + +<p>C’était une petite vieille de soixante ans, l’air usé, et +les cheveux tout blancs. Si elle avait été meilleure +observatrice des coutumes juives, une perruque noire +eût jusqu’à son dernier jour empêché qu’on ne constatât +ce dernier trait. Mais sa fille Miriam avait proscrit la +perruque. M<sup>me</sup> Hyams, personne pacifique et craintive, +s’était soumise en silence à cette interdiction qui blessait +pourtant ses sentiments les plus intimes. Le vieil +Hyams, son mari, bien que moins faible, n’était pas +assez ferme pour imposer sa volonté à sa famille. Et il +se taisait, lui aussi.</p> + +<p>— Peut-êt’ bien, mâme, que vous êtes étonnée que +j’aie fait toilette pour venir vous voir, dit Sugarman, +mais le fait est, mâme, que je m’ai habillé pour rendre +visite à une dame. Je me suis arrêté ici en passant.</p> + +<p>— Voulez-vous vous asseoir ? dit M<sup>me</sup> Hyams. Dressée +par sa fille, elle parlait anglais, mais péniblement et +lentement.</p> + +<p>— Non, merci. Mais je vais asseoir Néhémiah, si vous +le permettez… Là, reste tranquille, Néhémiah, ou gare +à toi. J’suis venu vous emprunter votre tire-bouchon, +mâme.</p> + +<p>— Avec plaisir, dit M<sup>me</sup> Hyams.</p> + +<p>— Merci. Mon Ebenezer, mon garçon, est Bar-Mitzvah +au Sabbat de la semaine prochaine, et je suis entré +vous le dire. Vous viendrez, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Je ne sais pas, répondit M<sup>me</sup> Hyams, avec hésitation. +Elle n’était pas certaine que Miriam considérât Sugarman +comme digne d’être inscrit sur la liste de visites +de la famille.</p> + +<p>— Ne dites pas cela. On boira treize bouteilles de +limonade. Je compte sur vous, sur M. Hyams, et sur +toute la famille.</p> + +<p>— Merci. J’en parlerai à mon mari et aux enfants.</p> + +<p>— Ça va. Néhémiah, ne danse pas sur la chaise de la +dame… Avez-vous appris, mâme Hyams, la chance de +mâme Jonas ?</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Elle a gagné onze livres à la loterie.</p> + +<p>— C’est beau, dit M<sup>me</sup> Hyams, animée.</p> + +<p>— Si vous voulez, je puis vous céder un demi-billet +pour deux livres.</p> + +<p>— Je n’ai pas d’argent.</p> + +<p>— Eh bien, pour trente shillings. C’est ce qu’il me +coûte.</p> + +<p>— Si je pouvais, mais c’est impossible.</p> + +<p>— Alors, prenez un huitième de billet pour neuf +shillings.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Hyams refusa encore en secouant la tête.</p> + +<p>— Comment va votre fils Daniel ? continua Sugarman.</p> + +<p>— Assez bien, merci. Et votre femme ?</p> + +<p>— Grâces à Dieu.</p> + +<p>— Et votre Bessie ?</p> + +<p>— Grâces à Dieu. Votre Daniel est-il ici ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Grâces à Dieu. Puis-je le voir ?</p> + +<p>— Si c’est pour le billet de loterie, il vous dira la +même chose que moi.</p> + +<p>— Ça n’est pas pour ça, fit Sugarman. Mais je voudrais +l’inviter.</p> + +<p>— Daniel ! appela M<sup>me</sup> Hyams.</p> + +<p>Il vint, du fond de la cour, les manches de sa chemise +retroussées, de la mousse de savon séchant sur +ses bras. C’était un beau garçon, aux cheveux blonds, et +de figure agréable, plus jeune que Miriam de dix-huit +mois. Son menton disait la volonté, ses yeux la douceur.</p> + +<p>— Bonjour, monsieur, dit Sugarman. Mon Ebenezer +est Bar-Mitzvah, le jour du Sabbat de la semaine prochaine. +Me ferez-vous l’honneur de passer chez moi avec +votre mère et votre père après la Synagogue ?</p> + +<p>Daniel rougit subitement. Il avait une forte envie de +répondre : Non. Mais il se contint et put s’excuser en +périphrases polies. Sa mère avait remarqué sa rougeur, +si visible sur son teint de blond.</p> + +<p>— Faut pas dire ça, s’écria Sugarman ; on videra +treize bouteilles de limonade, à preuve que j’ai emprunté +à votre mère son tire-bouchon.</p> + +<p>— J’enverrai avec plaisir à Ebenezer un petit souvenir. +Mais je ne pourrai pas aller chez vous. Excusez-moi.</p> + +<p>Et il tourna les talons.</p> + +<p>Mais Sugarman tint à lui montrer qu’il ne lui en +voulait pas.</p> + +<p>— Bon, dit-il, si vous envoyez un cadeau, ce sera la +même chose que si vous veniez.</p> + +<p>— A la bonne heure, fit Daniel avec une cordialité +contrainte.</p> + +<p>Sugarman mit Néhémiah sur son bras, mais il s’attarda +sur le seuil. Il ne savait comment aborder le +sujet qui lui tenait à cœur. Soudain l’inspiration lui +vint.</p> + +<p>— Savez-vous que j’ai assigné Morris Berlinski ?</p> + +<p>— Non, fit Daniel, et pourquoi ?</p> + +<p>— Il me doit trente shillings. Je lui ai trouvé une +très jolie fiancée. Mais à présent qu’il est marié, il dit +que ça ne valait qu’un souverain. Il m’offre le souverain, +mais je n’en veux pas. Et pourtant c’était un +pauvre diable, à qui son mariage a fait gagner dix livres +sterling, qu’il a touchées d’une Société de Dotation.</p> + +<p>— Est-ce que pour dix shillings vous voudriez jeter +le scandale sur la communauté ? Ce sera dans tous les +journaux, qui transformeront votre qualificatif de <i>shadchan</i> +(marieur), en <i>shatcan</i> (marmite fêlée), en <i>shodkin</i> +(parent ferré des quatre pieds), en <i>shatkin</i> (parent +fêlé), en <i>chodcan</i> (pied de marmite), en <i>shotgun</i> (vieux +fusil), et en Dieu sait quoi encore.</p> + +<p>— Oui, mais il s’agit de trente shillings et non de +dix.</p> + +<p>— Vous dites qu’il vous a offert une guinée.</p> + +<p>— D’accord. Il m’a offert deux demi-souverains. J’ai +pris sa guinée mais en guise de simple acompte.</p> + +<p>— Vous deviez le traduire devant le Beth-Din, s’écria +violemment Daniel, ou soumettre l’affaire à l’arbitrage +d’un Juif. Vous allez faire des Juifs la risée de tout le +monde. Il est vrai que tous les mariages du monde sont +une question d’argent, ajouta-t-il amèrement, seulement +c’est la mode parmi les reporters des tribunaux de prétendre +que cette coutume est limitée aux Juifs.</p> + +<p>— Eh bien, j’ai consulté Reb Shemuel. Je pensais +qu’il était tout indiqué pour cet arbitrage.</p> + +<p>— Pourquoi ?</p> + +<p>— Hé, n’a-t-il pas été shadchan lui aussi ? Auprès de +qui eussé-je pu croire que je trouverais de la sympathie ?</p> + +<p>— Je comprends, fit Daniel, avec un sourire. Et apparemment +vous n’en avez pas trouvé chez lui ?</p> + +<p>— Non, gronda Sugarman, rendu furieux par l’évocation +de ce souvenir. Il m’a déclaré que nous n’étions pas +en Pologne.</p> + +<p>— C’est la vérité.</p> + +<p>— Oui, mais je lui ai fait une réponse qui ne lui a +pas fait plaisir. Je lui ai dit : « Sous prétexte que nous +ne sommes pas en Pologne, faut-il ne rien garder de +notre religion ? »</p> + +<p>De l’indignation, Sugarman passa à l’insinuation.</p> + +<p>— Pourquoi ne voulez-vous pas que je vous procure +une femme, Monsieur Hyams ? J’ai en vue plusieurs +jeunes filles tout à fait bien. Voyons, ne me regardez +pas avec cette colère. Quelle commission me donnerez-vous +si je vous trouve une jeune fille d’une centaine de +guinées ?</p> + +<p>— Allez-vous en ! tonna Daniel.</p> + +<p>Sugarman s’en alla la tête basse. L’amour étant +aveugle, il n’y a rien de surprenant à ce que les marieurs +soient myopes. La plupart des gens non intéressés savaient +que Daniel aimait Bessie Sugarman. Et c’était +vrai. Daniel aimait Bessie, et Bessie aimait Daniel. Seulement, +Bessie n’en parlait point, parce qu’elle était +femme et lui ne l’avouait point, parce qu’il était homme. +Les Hyams étaient une famille où l’on ne faisait pas de +bruit. Chacun y portait sa croix dans un perpétuel +silence. Miriam, la moins réticente pourtant, ne donnait +pas l’impression d’une jeune fille qui ne pouvait trouver +d’épouseur. Elle vivait trop haut, voilà tout, pensait-on. +Daniel était fier d’elle, de sa position, de son +savoir et il avait confiance qu’elle se marierait aussi bien +qu’elle s’habillait. Il se sentait les reins assez solides +pour faire vivre la maisonnée, et ne s’attendait point +que sa sœur contribuât à celle-ci, ce qu’elle faisait cependant +dans une certaine mesure. Mais c’était lui, en +somme, qui soutenait le père et la mère Hyams presque +infirmes. Durant les années mauvaises, mais dignement +et courageusement traversées, Hyams avait été vitrier +ambulant. Mais quand la situation de Miriam commença +de s’améliorer, le métier paternel lui parut un déshonneur +public jeté sur la famille. Ce fut en partie à cause +d’elle que Daniel finit par entretenir ses parents dans +l’oisiveté, et s’interdit à lui-même de fréquenter Bessie. +Car un employé dans un magasin de nouveautés gagnant +quarante-cinq shillings par semaine ne peut entreprendre +de faire vivre deux ménages.</p> + +<p>Bessie était trop gentille pour rester longtemps sans +trouver un parti. Il y eut donc une certaine nuit où +Daniel ne dormit point. Nos voisins les Français appellent +cela une nuit blanche : ce fut plutôt une nuit +obscurcie de larmes. Quand le matin reparut, Daniel +avait pris la résolution de renoncer à Bessie. Il espérait +avoir ainsi conquis la paix. Elle ne vint pas tout de +suite, mais il ne doutait pas qu’elle fût en route, car +une fois déjà il avait soutenu contre soi-même une lutte +toute pareille, et reçu cette récompense.</p> + +<p>Cela s’était passé alors qu’il avait dix-huit ans, et +qu’il s’était éveillé à la lumière de la libre-pensée, en +se considérant comme une victime du Moloch du Sabbat, +auquel les pères sacrifient leurs enfants. Le propriétaire +de la maison de nouveautés était Juif et, en conséquence, +fermait le samedi. Sans cette obligation intempestive de +sanctifier le samedi alors qu’il lui fallait encore chômer +le dimanche, Daniel sentait que cent carrières plus élevées +eussent pu s’ouvrir devant lui. Plus tard, quand +il eut rencontré Bessie il n’en revint certes pas à +l’étroit formalisme de son père, mais son impiété +l’abandonna ; il découvrit que ce Sabbat abhorré sanctifiait +sa vie, en la sacrifiant à un idéal impersonnel : +moyennant quoi, une fois par semaine on se sentait +pénétré par la grâce. Ses sentiments intimes, Daniel eut +été fort embarrassé de les exprimer, il n’essaya jamais +de le faire, et ce fut un malheur, car une fois, jadis, au +temps de la ferveur de sa réaction contre le judaïsme il +avait au contraire épanché son âme avec un grand fracas… +Le vieux Mendel Hyams, son père, et Bînah, sa +mère, désespérés, s’étaient tus, les sourcils froncés, se +contentant d’opposer une résistance muette à un monde +plus fort que leur volonté. Si Daniel leur avait dit plus +tard qu’il revenait sur ses paroles, qu’il était heureux +même de la ruine que la foi de ses pères avait fait de +ses espérances, peut-être les deux vieillards eussent-ils +changé d’attitude. Mais Daniel resta muet.</p> + +<p>— Vous irez chez Sugarman, mère, disait-il, vous et +le père. Ne faites pas attention si je n’y vais pas. J’ai +un autre engagement pour ce jour-là.</p> + +<p>C’était bien des paroles à la fois pour un homme si +taciturne.</p> + +<p>— Il lui déplairait qu’on le vît avec nous, pensa +Bînah Hyams.</p> + +<p>Mais elle se tut.</p> + +<p>— Il ne m’a jamais pardonné de l’avoir mis dans les +nouveautés, pensa Mendel Hyams, quand son fils lui +tint le même langage qu’à la mère.</p> + +<p>Mais il se tut.</p> + +<p>Il ne jugea pas à propos de discuter là-dessus avec sa +femme. Le couple aurait partagé plus volontiers ses +joies que ses chagrins. Mais ils étaient mariés depuis +quarante ans, et il n’y avait jamais eu entre eux un seul +moment d’intimité morale. Leurs épousailles avaient été +une question de contrat. Il y avait quarante ans, en +Pologne, Mendel Hyams, en s’éveillant un matin, avait +trouvé sur l’oreiller voisin du sien un visage qu’il +n’avait encore jamais vu. Pas même le jour de la noce +on ne lui avait permis de jeter un coup d’œil sur la +figure de sa fiancée. Ainsi le voulait, à cette époque, la +coutume locale. Bînah avait eu quatre enfants, dont les +deux aînés étaient morts à présent ; mais le mariage +n’avait pas engendré l’affection. C’est souvent l’inverse +que produisent de pareilles unions. Bînah était une ménagère +exemplaire, et Mendel Hyams l’avait fidèlement +fait vivre de son travail, aussi longtemps que les enfants +le lui avaient permis, mais l’amour n’avait jamais +existé dans la maison. Ils ne se parlaient guère l’un à +l’autre. Bînah faisait le ménage, fort mal secondée par +une petite servante, qu’on avait prise surtout pour le +qu’en dira-t-on. Mendel, contraint à l’oisiveté, s’était +rabattu sur la religion. A soixante ans, quand on est +silencieux depuis quarante ans, il y a grande chance +pour que le silence ne soit pas rempli de ce côté-ci de +la tombe. Mendel quant à lui n’avait plus qu’une ambition +au monde : mourir à Jérusalem. Rien n’égalait la +profondeur de son culte pour la Ville du Temple. Tous +les instincts de l’Hébreu errant et de l’homme accablé +par la vie, se combinaient pour lui faire concevoir une +Sion environnée de toute la splendeur que peignent les +rêves des poètes sacrés, éclatante sous la voûte des +arcs-en-ciel mystiques faits des larmes amères des +croyants. Hyams avait aussi cette crainte que s’il était +enseveli ailleurs, son corps aurait à accomplir sous la +terre et sous la mer toute la distance séparant son tombeau +de la vallée de Josaphat quand la trompette sonnerait +pour la Résurrection.</p> + +<p>Chaque année, à la table pascale, il exprimait son +vœu : « L’an prochain, à Jérusalem ! »</p> + +<p>Et Miriam, dans le fond de son cœur, répétait le +souhait. Elle sentait qu’elle l’eût mieux aimé de loin.</p> + +<p>Bînah Hyams n’avait plus, elle aussi, qu’un espoir au +monde : mourir.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11">XI<br> +<span class="xsmall">LE BAL DU POURIM</span></h2> + + +<p>Sam Lévine revint, comme il l’avait promis, pour le +bal du Pourim. Léah et lui allèrent chercher Hannah dans +un cab, car il y avait trop de boue sur les pavés pour +qu’une femme y risquât ses souliers de bal. Et tous trois +en voiture pour ce trajet de trois cents mètres se rendirent +au Club.</p> + +<p>Le Club, c’était le Palais du Peuple du Ghetto, mais +qu’il ne contînt pas les couches profondes de la population +juive était suffisamment prouvé par le fait que +les habitués y parlaient anglais. Même les couches +inférieures y étaient de formation secondaire, n’étant +composées que d’enfants d’immigrés, tandis que la +couche supérieure confinait à la basse classe moyenne +et dépassait presque, par conséquent, les frontières du +Ghetto. C’était un endroit charmant, où les jeunes gens +et les jeunes filles se rencontraient sur le pied d’égalité, +payant la même cotisation. Pour les filles de Juda, +ce club était une bénédiction, et il empêchait certainement +leurs frères de tourner mal. La salle de bal en +était agréable à voir avec sa décoration de fleurs d’hiver +et de plantes vertes. La plupart des danseurs étaient +en habit noir ou en robe décolletée suivant le sexe, et +il eût été impossible de distinguer ce bal d’une soirée +vraiment mondaine dans un quartier à la mode, n’eût +été l’éclat tout spécial dont y brillaient la jeunesse et la +beauté.</p> + +<p>Où aurait-on pu rencontrer pareille abondance de +brunes superbes, où trouver de si belles blondes ? Et +non pas des blondes lymphatiques, mais des blondes +orientales, aux regards à peine moins éclatants que ceux +de leurs rivales aux cheveux noirs. Les jeunes gens +avaient des moustaches soigneusement retroussées, des +boucles d’un noir huileux comme celles du Taureau +Assyrien, des nez faits comme le chiffre six et des boutons +fort brillants sur leurs plastrons de chemise. Comment ils +avaient pu se les payer sur leurs maigres salaires, c’est +là l’un des nombreux miracles de l’histoire d’Israël. +Car au point de vue social, et même généralement au +point de vue financier, ils vivaient à l’exact niveau de +l’artisan chrétien. Ces jeunes gens en habit apparaissaient +ainsi comme le résumé vivant de l’un des aspects +de l’histoire d’Israël. Non pas qu’ils fussent cependant +à leurs égards des exemplaires améliorés de +leur race ; aux mœurs primitives et à la piété des Juifs +immigrés, ils avaient substitué un vernis de culture +banale et un certain laisser-aller dans l’observance des +rites. N’importe, c’était une joyeuse assemblée, presque +une réunion familiale, non pas seulement parce que +la plupart des danseurs se connaissaient, mais aussi +parce que « tous les Israélites sont frères et sœurs ». +On dansait avec beaucoup de légèreté et sans fracas ; +les quadrilles s’exécutaient avec symétrie, chacun des +intéressés sachant bien son rôle ; les valses évoluaient +avec une grâce rythmique. Quand l’air joué était populaire, +on l’accompagnait de la voix. Après le souper, +les pieds étaient plus légers, les conversations et les +rires plus bruyants, mais sans jamais excéder les bornes +du décorum, malgré les efforts de quelques Juifs hollandais +qui essayaient d’introduire les méthodes plus +gymnastiques en faveur dans leurs clubs où le kanguroo +est le maître de danse : mais le sentiment général +était contre eux. Hannah dansait peu ; elle faisait volontairement +tapisserie. Elle était radieuse dans sa robe +de tussor et il émanait de la svelte et jolie fille une +atmosphère de raffinement qui attirait les élégants du +Club. Mais elle se contenta d’accorder les danses +obligatoires : un quadrille à Sam, et une valse à Daniel +Hyams, qui avait été amené par sa sœur bien qu’il +n’eût pas d’habit noir pour tenir son rang à côté des +draperies flottantes de Miriam. Hannah reçut de la +jolie Bessie Sugarman, que le pauvre Daniel faisait vainement +mine de ne pas remarquer, un regard plutôt +hostile.</p> + +<p>— Est-ce que votre sœur est fiancée ? demanda Hannah +à Daniel, pour dire quelque chose.</p> + +<p>— Vous le sauriez, si elle l’était, répondit Daniel.</p> + +<p>Et il parut si troublé, qu’elle se reprocha sa question +inconsidérée.</p> + +<p>— Comme elle danse bien ! se hâta-t-elle de déclarer.</p> + +<p>— Pas mieux que vous, fit-il avec galanterie.</p> + +<p>— Je vois que vous tenez comptoir de compliments +comme de nouveautés. Retirons-nous de là, ajouta-t-elle +comme ils arrivaient à un coin encombré.</p> + +<p>— Oui, mais je ne retire pas mes compliments, dit-il +en riant. Miriam m’a trop bien stylé.</p> + +<p>— Votre sœur me fait penser à Miriam dansant sur +la mer Rouge, observa-t-elle en pouffant de l’incongruité +de son idée.</p> + +<p>Est-ce que cette Miriam-là ne jouait pas du « timbrel » ? +demanda-t-elle. J’avoue que je ne sais pas du +tout ce que ce timbrel pouvait être.</p> + +<p>— Sans doute une sorte de tambourin. Et puis elle +chantait parce que les enfants d’Israël étaient sauvés.</p> + +<p>Tous deux rirent de bon cœur, mais, la valse terminée, +chacun reprit sa mine mélancolique. Vers l’heure du +souper, au milieu d’un quadrille, Sam, remarquant soudain +la solitude de Hannah, lui amena un jeune homme +grand, bronzé, comme il faut, en frac, balbutia une +présentation, et retourna vite auprès de l’exigeante Léah.</p> + +<p>— Pardonnez-moi, je ne danse pas ce soir, répondit +froidement Hannah à l’étranger qui lui avait formulé +une invitation.</p> + +<p>— Je n’en suis qu’à demi fâché, dit-il avec un franc +sourire. Je vous faisais cette demande parce qu’il le +fallait. Mais je ne me sens pas à ma place au milieu +de jeunes gens si à la mode.</p> + +<p>Il y avait dans sa voix et dans ses manières quelque +chose qui sortait de l’ordinaire, et qui impressionna +agréablement Hannah, malgré elle. Sa physionomie +s’éclaira un peu.</p> + +<p>— N’êtes-vous pas venu à un des bals précédents ? +demanda-t-elle.</p> + +<p>— Oh, oui, il y a six ou sept ans, mais tout a bien +changé depuis. On a reconstruit le club, n’est-ce pas ? +Bien peu d’entre nous venaient ici en habit, avant l’époque +de mon voyage au Cap. Je ne suis de retour que +depuis quelques jours. On m’a donné un billet, et j’ai +voulu tâcher de revivre un instant le bon vieux temps.</p> + +<p>Un auditeur malveillant eût discerné une nuance de +condescendance dans la dernière phrase. Hannah la +discerna, car le jeune homme, en annonçant qu’il revenait +du Cap, avait refoulé la naissante sympathie +qu’elle éprouvait pour lui. Elle redevint glaciale. Elle +le connaissait bien, « le jeune homme qui revient du +Cap », type encore plus désagréable, et du même genre, +que le jeune juif en habit noir. Il a gagné de l’argent +dans l’Afrique du Sud — honnêtement ou non, personne +ne se soucie de le savoir. Il en a gagné, voilà tout. +Parfois la justice confisque cet argent, prétendant que +le jeune homme s’est procuré des diamants par des voies +illégales, mais alors ce n’est plus le jeune homme qui +revient du Cap, parce qu’il n’est pas riche. D’ailleurs, +pour parler en toute justice, ces fortunes rapides ont +moins pour origine la malhonnêteté que les occasions +offertes à d’audacieuses énergies par des régions encore +inexploitées. C’est aussi que l’homme n’ayant plus souci +dans ces régions éloignées de sauver les apparences, y +consent aux plus rudes besognes, et aux plus basses, y +peine si longtemps et si durement, qu’avec un semblable +courage il aurait probablement gagné autant +d’argent en Angleterre. Quoi qu’il en soit il l’a gagné, +et, alors, bien muni, il retourne en Europe, vers un +foyer, vers la beauté, reprenant ses préjugés sur lesquels +il jette en outre plusieurs couches d’arrogance.</p> + +<p>De jolies juives ornées de leurs plus beaux atours, +l’attendent au port, métaphoriquement parlant, pour +souhaiter la bienvenue à l’aventurier, sachant que c’est +sur l’une d’entre elles qu’il fixera son choix. Il y a +plusieurs catégories de ces jeunes gens « retour du Cap », +catégories différenciées chacune par le chiffre de leurs +gains. Mais que le jeune homme en question se marie +dans le milieu d’où lui-même est sorti ou dans celui +auquel sa fortune maintenant lui donne droit d’accès, +il demeure toujours fidèle à la tradition sectaire de sa +race et cela moins pour des motifs religieux, que par +instinct héréditaire. Ainsi que les jeunes gens juifs ordinaires +en habit noir qu’on voyait à ce bal, il considère +les jeunes chrétiennes comme froides de cœur et dépourvues +de tempérament. Il professe que les petites +Juives, au contraire, possèdent cette chaleur et ce chic +qui, parmi les Chrétiens, n’est l’apanage que de certaines +actrices ou artistes de music-hall, probablement +elles-mêmes d’origine juive. En matière de théâtre, le +jeune homme retour du Cap, s’exprime sur le ton +d’une autorité indiscutable. Peut-être aussi, au fond de +sa répulsion pour les chrétiennes, y a-t-il, sans qu’il +s’en rende bien compte, la raison que celles-ci ne savent +pas frire le poisson. Elles peuvent être délicieuses pour +le flirt à tous ses degrés, mais elles n’ont pas été élevées +de façon à le rendre continuellement heureux.</p> + +<p>Telles étaient les idées que Hannah s’était faites du +jeune homme qui revient du Cap. Le spécimen qu’elle +avait devant les yeux était évidemment destiné à faire +prime sur le marché. Il était incontestablement bien +fait, avec une tête intelligente et une jolie moustache. +Ce n’était qu’en le regardant bien, et encore, à travers +cette idée préconçue qu’il revenait des champs d’or, que +l’on arrivait à lui trouver un air d’arrogance et de +dédain. Hannah détourna la tête et contempla les évolutions +d’un quadrille des Lanciers, qui semblait l’intéresser +vivement.</p> + +<p>— Il y a ici de jolies personnes, observa le jeune +homme sur un ton admiratif.</p> + +<p>Evidemment il ne songeait pas à s’éloigner.</p> + +<p>Hannah en éprouva beaucoup d’ennui.</p> + +<p>— Vous trouvez ? fit-elle sèchement.</p> + +<p>— Je me garderais bien d’établir des distinctions, +dit-il avec un léger sourire.</p> + +<p>— Pourtant, dit-elle tout haut, vous ne pouvez pas les +épouser toutes.</p> + +<p>— Pourquoi en épouserais-je même une ? fit-il sur un +ton badin, où il y avait cependant de l’étonnement.</p> + +<p>— N’êtes-vous pas revenu en Angleterre pour vous +marier ? C’est ainsi que font la plupart des jeunes gens, +quand ils ne prennent pas en Afrique, une femme +d’importation.</p> + +<p>Il éclata de rire et tâcha de découvrir ce qu’il pouvait +y avoir à son adresse dans les yeux de la jeune fille. Mais +celle-ci regardait ailleurs, obstinément. Ils étaient assis +le dos contre le mur. Ne la voyant que de profil, il ne +put que remarquer son gracieux port de tête, et la +chaude carnation de son cou, jaillissant du corsage clair. +Le tintement sonore de son rire se mêlait à la musique +sautillante de la cinquième figure des Lanciers.</p> + +<p>— Eh bien, je crains fort d’être une exception, dit-il +enfin.</p> + +<p>— Sans doute, avez-vous trop mauvaise opinion d’autrui ? +ne put-elle s’empêcher de dire.</p> + +<p>— Oh ! quelle idée !</p> + +<p>— Et puis, vous êtes peut-être déjà marié ?</p> + +<p>— Non, répondit-il sérieusement, je ne suis pas marié. +Vous non plus, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Moi ?</p> + +<p>Et après une pause elle répondit :</p> + +<p>— Mais si, je suis mariée.</p> + +<p>L’idée de poser pour la femme mariée qu’elle était +théoriquement s’imposa irrésistiblement à elle. La forme +exacte de la bague qu’elle portait était cachée par son +gant, et cela lui permettait de prolonger la plaisanterie.</p> + +<p>— Ah, fit-il simplement. Je n’ai pas bien saisi votre +nom.</p> + +<p>— Ni moi le vôtre, répliqua-t-elle évasivement.</p> + +<p>— David Brandon.</p> + +<p>— Joli nom, dit-elle en se tournant vers lui avec un +sourire.</p> + +<p>La possibilité de se moquer de son voisin avait fait +perdre à la jeune fille toute sa froideur.</p> + +<p>— Quel malheur, dit-elle, que j’aie perdu toute chance +de porter un aussi joli nom.</p> + +<p>C’était la première fois qu’elle lui souriait. Il fut +charmé des courbes légères de sa bouche et des étincelles +qui se montraient dans les noires profondeurs de +ses yeux.</p> + +<p>— C’est pour moi que c’est surtout un malheur, riposta-t-il.</p> + +<p>— Naturellement, dit-elle, avec un petit hochement de +tête. A présent vous ne courez aucun risque à parler +ainsi.</p> + +<p>— Je l’aurais dit quand même.</p> + +<p>— Il est facile de caresser un serpent lorsqu’il n’a +plus ses crocs.</p> + +<p>— Quelle extraordinaire comparaison ! Mais où donc +sont passés tous les danseurs ? La soirée n’est pas finie, +j’espère ?</p> + +<p>— Quel intérêt pourriez-vous avoir à rester puisque +vous ne dansez pas ?</p> + +<p>— C’est précisément parce que je ne danse pas. A +moins que vous m’accordiez une valse ?</p> + +<p>— Après quoi vous vous retirerez, n’est-ce pas ? fit-elle +avec une moue.</p> + +<p>— Décidément vous êtes trop subtile pour moi. A +force de vivre avec les Boers, un garçon devient maladroit +en fait de compliments.</p> + +<p>— Maladroit en effet, déclara-t-elle en se redressant +avec un grand sérieux. Je trouve que vous êtes beaucoup +plus complimenteur qu’il ne convient lorsqu’on +parle à une femme mariée.</p> + +<p>— Oh, c’est sans penser à mal, fit-il avec confusion.</p> + +<p>— Je le comprends bien ainsi, répliqua-t-elle.</p> + +<p>Le pauvre garçon était devenu si rouge et si confus +que Hannah commença d’éprouver pour lui quelque sympathie, +malgré sa joie d’avoir réussi à humilier à ce +point un jeune homme retour du Cap.</p> + +<p>— Allons, je vais vous dire adieu, reprit-il, assez +tristement. Je pense que je ne puis pas vous demander +d’accepter mon bras pour le souper. Je suppose que +votre mari réclamera ce privilège.</p> + +<p>— Je le suppose aussi, répondit-elle, rieuse de nouveau, +mais les maris n’apprécient pas toujours leurs +droits à leur juste valeur.</p> + +<p>— Je serais ravi que le vôtre fût dans ce cas pour +l’instant, s’écria-t-il.</p> + +<p>— Je vous remercie des bons souhaits que vous formez +pour mon bonheur domestique, dit-elle sévèrement.</p> + +<p>— Oh pourquoi prenez-vous en mauvaise part tout +ce que je dis ? Je vous fais donc l’effet d’un terrible +innocent, qui met à chaque instant les pieds dans le +plat ? Enfin, j’espère pouvoir vous rencontrer de nouveau.</p> + +<p>— Le monde n’est pas si grand, fit-elle.</p> + +<p>— Je voudrais bien connaître votre mari, déclara-t-il +d’un ton brusque.</p> + +<p>— Pourquoi ? demanda-t-elle ingénument.</p> + +<p>— Parce que je pourrais lui faire visite, répliqua-t-il.</p> + +<p>— Mais vous le connaissez déjà, dit Hannah.</p> + +<p>— Je le connais ? Qui est-ce ? Non, je ne crois pas +le connaître.</p> + +<p>— C’est pourtant lui qui vous a présenté à moi.</p> + +<p>— Sam, s’écria David, stupéfait.</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Mais…</p> + +<p>Il était partagé entre l’incrédulité et la surprise. Il +n’avait sûrement pas fait à Sam le crédit d’assez de sagesse +pour choisir une femme comme celle-ci, ou pour +mériter d’en être distingué.</p> + +<p>— Que signifie « mais » ? demanda Hannah avec une +charmante naïveté.</p> + +<p>— Il m’a dit que… du moins il me semble qu’il m’a +dit… qu’il m’a présenté Miss Salomon comme étant sa +fiancée.</p> + +<p>Salomon était le nom du premier mari de Malka, et +par suite le nom de famille de Léah.</p> + +<p>— C’est tout ce qu’il y a de plus vrai, dit Hannah. +Elle était sa fiancée, avant qu’il m’eût épousée, expliqua-t-elle, +comme si elle avait raconté la chose la plus +naturelle du monde.</p> + +<p>— Je vous demande pardon si je semble douter de ce +que vous me dites. Mais je crois positivement que vous +vous moquez de moi.</p> + +<p>— Et qu’est-ce qui vous fait penser de la sorte ?</p> + +<p>— C’est que Salomon ne m’a pas dit qu’il était marié, +et qu’en le voyant danser tout le temps avec Miss Salomon…</p> + +<p>— Probablement il estime lui devoir quelques attentions, +en guise de compensation, dit-elle d’un air détaché. +Je ne serais même pas du tout surprise qu’il +l’accompagnât pour souper, au lieu de venir me chercher.</p> + +<p>— Le voilà qui joue des coudes vers le buffet, et il a +en effet miss Salomon au bras.</p> + +<p>— Vous parlez d’elle comme si c’était ses phylactères, +fit Hannah. Ce serait en tout cas grand dommage +de les déranger. Donc de votre côté, si vous voulez, vous +pouvez m’avoir au bras, comme vous dites.</p> + +<p>La figure du jeune homme s’illumina d’un plaisir +d’autant plus vif qu’il était inattendu.</p> + +<p>— Je suis trop heureux, dit-il, d’avoir au bras de tels +phylactères. Si je les portais toujours j’en deviendrais +plus pieux.</p> + +<p>— Ne l’êtes-vous donc point ? dit-elle, comme ils arrivaient +au buffet, où Hannah reconnut Bessie Sugarman +accompagnée de Daniel Hyams.</p> + +<p>— Non, je suis une brebis noire, dit David. Et quant +aux phylactères j’ai presque oublié comment on les +met.</p> + +<p>— C’est très mal, prononça-t-elle avec une inflexion +telle, qu’il lui fut impossible de démêler ce qu’elle +pensait réellement.</p> + +<p>— Bah, tout le monde en est au même point, assura-t-il +gaiement. La vieille piété s’en va. Nous voici arrivés +à la fête du Pourim, eh bien, y en a-t-il beaucoup d’entre +nous qui soient allés entendre lire la… comment appelez-vous +cela ?… la <i>Megillah</i> ? Il y a ici ce soir un rabbin +tête nue. Et puis y en a-t-il beaucoup qui soient allés +se laver les mains avant le souper ou qui diront les +grâces ? Voilà ce que je serais curieux d’apprendre. Et +même, regardez si l’on se soucie de savoir si les aliments +servis sont <i>kosher</i> et s’il n’y a pas là des sandwichs +au jambon. Seigneur, que mon vieux père — que +Dieu ait son âme, — eût été épouvanté par une réunion +de ce genre.</p> + +<p>— Oui, il est étrange de voir combien de Juifs rougissent +de leur synagogue, dit Hannah pensive. Mon +père, à moi, s’il était ici, remettrait son chapeau après +le souper, et il dirait les grâces quand même son exemple +ne devrait être suivi de personne parmi les assistants.</p> + +<p>— Et je l’en admire fort, déclara sérieusement David, +tout en avouant que je ne l’imiterais pas. C’est un +homme de la vieille école, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— C’est le Reb Shemuel, prononça Hannah avec +orgueil.</p> + +<p>— Oh vraiment ? s’écria-t-il non sans étonnement. +Je le connais bien. Il me donnait sa bénédiction lorsque +j’étais gamin et cela lui coûtait un sou chaque fois. Ah ! +le brave homme !</p> + +<p>— Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, dit +Hannah, rougissant de plaisir.</p> + +<p>— Est-ce qu’il y a toujours une quantité d’immigrants +pour venir lui soumettre des cas de conscience ?</p> + +<p>— Certes, leur piété n’a pas changé.</p> + +<p>— Ils sont pauvres, observa-t-il. Ce sont toujours les +plus pauvres en biens de ce monde qui sont les plus +riches en religion.</p> + +<p>— Eh bien, n’est-ce pas une compensation ? répliqua-t-elle. +Mais si j’en crois les idées de mon père, c’est surtout +parce que préoccupations matérielles et préoccupations +religieuses vont ensemble.</p> + +<p>— Je pense qu’on vient trouver votre père beaucoup +plus pour dissiper les premières que les secondes.</p> + +<p>— Mon père est très bon, répondit-elle simplement.</p> + +<p>Ils avaient à ce moment réussi à se procurer quelque +chose à manger, et pendant quelques minutes le dialogue +changea d’objet.</p> + +<p>— Savez-vous une chose ? reprit-il durant le repas. +Je sens que je n’aurais pas dû vous avouer mon peu +de foi.</p> + +<p>— Pourquoi donc ?</p> + +<p>— Eh, parce que vous êtes la fille de Reb Shemuel.</p> + +<p>— C’est précisément à cause de cela que j’aime à +entendre les gens dire le fond de leur pensée. A part +cela, ne vous imaginez pas que je suis aussi pieuse que +mon père.</p> + +<p>— Je ne me l’imagine pas. Ah, pas du tout, dit-il +en riant. Je sais qu’il y a une vieille et bienheureuse +loi sacrée en vertu de laquelle les femmes n’ont pas +autant de chance que les hommes de se distinguer en +matière de ritualisme. Je me souviens vaguement d’avoir +dit une prière pour remercier Dieu de ne pas avoir fait +de moi une femme.</p> + +<p>— Il doit y avoir longtemps de cela, remarqua-t-elle +malicieusement.</p> + +<p>— Oui, c’était quand j’étais gamin… Est-ce que vous +ne faites pas la prière inverse ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Oui, je remercie Dieu de m’avoir faite selon sa volonté.</p> + +<p>— Vous n’en semblez pourtant pas autrement satisfaite, +insinua-t-il, ayant remarqué une certaine nuance +dans le ton qu’elle avait employé.</p> + +<p>— Comment une femme pourrait-elle être satisfaite, +dit-elle en le regardant en face. On ne la conseille pas +sur son avenir. Elle n’a qu’à fermer les yeux, ouvrir la +bouche et accepter ce qu’il plaît à Dieu de lui envoyer.</p> + +<p>— Eh bien, fermez les yeux, dit-il.</p> + +<p>Et, avançant la main, il lui donna une friandise, ce +qui ramena la conversation sur un sujet moins grave.</p> + +<p>— Vous vous conduisez très mal, déclara Hannah. Si +mon mari vous avait vu !</p> + +<p>— La belle affaire. Je ne sais comment cela se fait, +mais je ne puis pas arriver à me figurer que vous êtes +mariée.</p> + +<p>— Est-ce que je joue mon rôle si mal que cela ?</p> + +<p>— Est-ce un rôle ? fit-il anxieux.</p> + +<p>Elle hocha la tête. Sa physionomie à lui redevint sérieuse +et Hannah ne put éviter de remarquer ce changement.</p> + +<p>— Non, dit-elle, c’est la stricte réalité, et je n’en suis +pas plus fière.</p> + +<p>Cela semblait une confession hardie et facile à comprendre. +Sam avait été le camarade d’école de David, et +celui-ci n’avait jamais eu une haute opinion du caractère +de son mari.</p> + +<p>— Vous n’êtes pas heureuse ? demanda-t-il doucement +après un instant de silence.</p> + +<p>— Pas en mariage.</p> + +<p>— Sam est une brute, s’écria-t-il indigné. Il mériterait +qu’on lui frottât les oreilles, pour s’afficher ainsi +avec cette grosse fille en rouge.</p> + +<p>— Oh, ne dites pas du mal de cette jeune fille, c’est +ma meilleure amie, fit Hannah en contenant son trouble, +qui n’était pas seulement causé par l’envie de rire.</p> + +<p>— C’est toujours comme ça, déclara solennellement +David. Mais comment avez-vous pu l’épouser ?</p> + +<p>— Par accident, répondit-elle avec indifférence.</p> + +<p>— Par accident ? répéta-t-il les yeux écarquillés.</p> + +<p>— Oh, la chose n’a pas d’importance, reprit-elle en +concentrant son attention sur la cuillerée de glace à +la vanille qu’elle portait à sa bouche. Nous divorçons +demain… Voyons, prenez garde ! Un peu plus vous cassiez +cette assiette.</p> + +<p>David resta bouche bée.</p> + +<p>— Vous allez divorcer demain ?</p> + +<p>— Oui, qu’y a-t-il donc là de singulier ?</p> + +<p>Il considéra longuement sa physionomie impassible, +puis s’écria :</p> + +<p>— Ah, maintenant, je suis sûr que vous vous êtes +moquée de moi tout le temps.</p> + +<p>— Mon cher Monsieur Brandon, pourquoi vous obstinez-vous +à me taxer de mensonge ?</p> + +<p>Il fut contraint de s’excuser de nouveau et devint un +modèle si accompli de perplexité et d’embarras, que la +gravité de Hannah ne put y tenir. Elle partit d’un +long éclat de rire qui domina un instant le bruit des +assiettes et le murmure des conversations.</p> + +<p>— J’ai pitié de vous, et je vais vous éclaircir le mystère, +dit-elle enfin. Mais promettez-moi que vous garderez +pour vous ma confidence. Il n’y a que notre petit +cercle d’amis qui soit au courant, et je ne tiens pas à +être la risée du quartier.</p> + +<p>— Certes, je vous le promets ! dit-il ardemment.</p> + +<p>Elle tint encore un peu sa curiosité en suspens, pour +s’amuser un instant de plus, mais elle finit par le mettre +au courant, jouissant de sa stupéfaction.</p> + +<p>— Quelle étrange religion que celle dont les lois demeurent +toujours lettre morte pour quatre-vingt-dix-huit +pour cent du peuple qui la professe, dit David +Brandon. Je suppose que nous sommes maintenant trop +anglicisés pour nous rappeler que nous avons nos propres +lois matrimoniales, comme les Ecossais. Enfin, je +suis bien content, et je vous félicite.</p> + +<p>— De quoi ?</p> + +<p>— De n’être pas réellement mariée à Sam.</p> + +<p>— Eh bien, vous êtes aimable pour votre ami ! Et je +puis vous dire que je ne m’en félicite pas du tout, moi.</p> + +<p>— Et pourquoi donc ? demanda-t-il désappointé.</p> + +<p>Elle hocha la tête en silence.</p> + +<p>— Dites pourquoi ? insista-t-il.</p> + +<p>— Eh bien, pour vous dire la vérité, ce mariage forcé +était la seule chance que j’avais d’épouser un homme +qui ne fût pas dévot. Ne faites pas cette mine ébahie. +Je n’ai pas été choquée de votre impiété, vous ne devez +pas l’être de la mienne. Vous pouvez sans doute concevoir +que j’ai vu tant de religion dans la demeure paternelle +que j’aimerais assez changer d’atmosphère.</p> + +<p>— Ha, ha, ha ! vous voilà comme nous tous, vous +avez le courage d’en convenir.</p> + +<p>— Du courage, non. Ma carrière, Dieu merci, n’a rien +à voir avec les pratiques religieuses. Mon père sûrement +est un saint, mais il absorbe aveuglément tout ce qu’il +y a dans ses livres, de même qu’il prend de confiance +tout ce que ma mère et moi nous lui mettons dans son +assiette, et pourtant…</p> + +<p>Elle allait parler des dispositions sceptiques de son +frère Lévi, mais elle s’arrêta à temps. Elle n’avait pas +le droit de révéler les secrets de l’âme d’autrui et se demandait +même comment elle avait pu si vite confesser +la sienne.</p> + +<p>— Croyez-vous que votre père vous interdirait d’épouser +un homme de votre choix si cet homme n’était pas +pieux ?</p> + +<p>— J’en suis certaine.</p> + +<p>— Mais ce serait de la cruauté.</p> + +<p>— Il ne s’en rendrait pas compte. Il serait persuadé +qu’il sauverait mon âme. Ne l’oubliez point, il est incapable +de supposer qu’un être humain assez heureux +pour avoir reçu l’enseignement de la Loi puisse pouvoir +abandonner un joug si digne d’être aimé. C’est le +meilleur père qui soit au monde, mais dès qu’il s’agit +de religion, le meilleur des cœurs devient dur comme +pierre. Vous ne pouvez le connaître aussi bien que je le +connais. Et d’autre part, je ne voudrais pas moi-même +faire un mariage dont la position de mon père pourrait +souffrir. Si mon ménage n’était pas Kosher, que diraient +les gens ?</p> + +<p>— Et que feriez-vous si vous étiez libre ?</p> + +<p>— Je n’en sais rien. C’est une supposition si invraisemblable +que de me voir libre ! Pourtant il me semble +qu’il y aurait alors du changement. Je suis si fatiguée +de cet éternel cérémonial, de ces assiettes et de ces plats +qu’il faut laver selon les rites minutieux. Je sais que +tout cela est pour notre bien, mais j’en suis tout de +même si lasse !</p> + +<p>— Oh je ne vois pas beaucoup de difficulté à manger +<i>kosher</i> quand on le peut ; je trouve que cela n’est pas +bien pénible et que cela a une certaine raison d’être. +Certes, il serait absurde d’exiger d’un homme qu’il +s’abstienne de manger en voyage sous le prétexte que +les animaux dont on lui sert une tranche ont été assommés, +et non égorgés. Et puis, ne savons-nous pas du +reste que les gens les plus fidèles à des observances de ce +genre, ne se privent pas pour cela de commettre des +escroqueries, de mettre le feu à leur maison pour toucher +l’assurance, enfin de se livrer à toutes sortes d’abominations ? +Je ne me ferais pas chrétien pour tout l’or +du monde, mais j’aimerais à voir introduire dans notre +religion un peu plus de sens commun ; cela devient de +plus en plus nécessaire. Si jamais je me mariais, je voudrais +que ce fût avec une personne qui n’eût conservé du +Judaïsme que les parties vraiment supérieures, et cela +non par indifférence, mais par conviction.</p> + +<p>David s’arrêta soudain, surpris de ses propres sentiments +qu’il se découvrait pour la première fois. Ces +idées avaient vaguement flotté jusqu’alors dans son cerveau, +mais, de bonne foi, il ne pouvait se vanter d’avoir +jamais réfléchi le moins du monde aux parties « vraiment +supérieures » du Judaïsme, ou même à n’importe +quelles idées d’ordre religieux, sauf en ce qui concernait +la question de race, quand il pensait à sa compagne future. +Est-ce qu’il allait se laisser gagner par la gravité de +Hannah ?</p> + +<p>— Enfin, vous ne voulez épouser qu’une Juive ? dit-elle.</p> + +<p>— Naturellement, s’écria-t-il étonné.</p> + +<p>Puis regardant cette jolie figure si réfléchie, il se rappela +soudain tout à coup que Hannah était déjà mariée, +et cela lui fut pénible. Il y eut une minute de silence +durant laquelle chacun d’eux poursuivit le cours de ses +idées. Enfin David reprit la conversation comme si elle +n’eût pas été interrompue.</p> + +<p>— Et vous, épouseriez-vous un Juif ?</p> + +<p>Elle haussa les épaules et leva les sourcils, d’un geste +qui n’avait pas sa grâce habituelle.</p> + +<p>— Non, répondit-elle, si je n’avais à écouter que moi.</p> + +<p>— Ah, ne parlez pas ainsi, s’écria-t-il inquiet. Je ne +crois pas que ces mariages mixtes soient heureux. Et +puis, songez au scandale.</p> + +<p>Elle haussa de nouveau les épaules d’un air agressif.</p> + +<p>— Je ne suppose pas que je me marie jamais. En tous +cas je n’épouserais pas un homme qui déplairait à mon +père, de sorte qu’un chrétien ou un Juif au-dessus des +préjugés, c’est tout un pour moi — le fruit défendu.</p> + +<p>David ne comprit pas bien les dernières paroles ; il +y réfléchissait, quand Sam, qui passait avec Léah, cligna +de l’œil en le regardant, d’une manière malicieuse, sinon +distinguée.</p> + +<p>— Je vois que vous vous entendez bien tous deux, +observa-t-il.</p> + +<p>— Mon Dieu, s’écria Hannah en rougissant, tout le +monde a quitté le buffet, et nous sommes encore là. +Quelle idée d’avoir entamé dans un bal une discussion +sérieuse.</p> + +<p>— Etait-elle sérieuse ? fit David, — eh bien moi, jamais +de ma vie une conversation ne m’a autant intéressé.</p> + +<p>— C’est le souper, qui vous a amusé, répliqua Hannah.</p> + +<p>— Peut-être l’un et l’autre. Mais en tout cas, c’est bien +votre faute si nous ne nous sommes pas livrés à des +occupations mieux appropriées à l’endroit.</p> + +<p>— Que voulez-vous dire ?</p> + +<p>— Vous n’avez pas voulu danser.</p> + +<p>— Et vous, y teniez-vous ?</p> + +<p>— Assez.</p> + +<p>— Je ne m’en doutais point.</p> + +<p>— Le souper m’a donné du courage.</p> + +<p>— Eh bien, si vous y tenez… je veux dire, si vous +voulez vraiment valser…</p> + +<p>— Mettez-moi à l’épreuve. Seulement ne vous étonnez +pas si je m’en acquitte plutôt mal. Vous comprenez que +je ne dansais guère au Cap.</p> + +<p>Le Cap ! Hannah entendit ces mots et ne reprit pas +cependant la mine glaciale du commencement de la +soirée. Elle posa légèrement sa main sur l’épaule de +David, qui lui entoura la taille de son bras et ils s’abandonnèrent +à la douce et voluptueuse perfidie d’une valse +lente.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c12">XII<br> +<span class="xsmall">L’ESPOIR DE LA FAMILLE</span></h2> + + +<p>C’était un froid et blafard après-midi de Dimanche, +et les Ansell le passaient comme d’ordinaire. La petite +Sarah était chez M<sup>me</sup> Simons, Rachel était au <span lang="en" xml:lang="en">Victoria +Park</span> avec une bande de ses compagnes de classe. Sur +le lit, couverte de l’un des vieux vêtements de son fils, +car il n’y avait pas de feu dans la cheminée, — sommeillait +la grand’mère, son livre d’oraisons à la main. +Esther, après avoir appris ses leçons, lisait à <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby +un petit livre à couverture brune, car elle n’était pas +capable de relire indéfiniment le <i lang="en" xml:lang="en">London Journal</i>. Salomon +sans avoir, lui, appris ses leçons, jouait aux barres +dans la rue, et Isaac avait été autorisé à faire nombre +parmi les joueurs, parce qu’il avait promis de partager +avec son frère le fameux lit de ses rêves. Mosès Ansell +était à la synagogue allemande, où il écoutait un <i>Hesped</i> +(oraison funèbre) prononcé par le Reb Shemuel sur une +des lumières du Ghetto, laquelle venait de s’éteindre +prématurément. Le défunt n’était autre que le pauvre +Maggid, poitrinaire, parti soudain pour un endroit +moins <span lang="en" xml:lang="en">fashionable</span> que Bournemouth.</p> + +<p>— Il est tombé, non pas sous le poids de l’âge, ni +parce qu’il aspirait au repos après une grande lassitude +de la terre, s’écriait Reb Shemuel. Mais Celui qui tient +les clefs de la vie et de la mort lui a dit : « Tu as accompli +ta part de la tâche humaine, ce n’est pas à toi de +compléter celle-ci. Ton cœur s’était voué à moi, viens +recevoir de moi ta récompense. »</p> + +<p>Et toute la foule qui larmoyait dans la salle tendue de +noir commença de gémir tout haut et des milliers d’ouvriers +accompagnèrent le corps jusqu’au tombeau, faisant +à pied tout le chemin jusqu’au grand cimetière de +Bow.</p> + +<p>Un enfant d’une douzaine d’années, mince et brun, +vêtu proprement d’un costume noir, avec un brillant +col blanc à la mode d’Eton, gravissait à ce moment les +noirs escaliers du N<sup>o</sup> 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span>, escaliers qui ne +lui semblaient, ni familiers, ni agréables. A la porte de +<span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby, il fut retardé par une brève altercation +avec le chien Bobby. Sans frapper, il ouvrit toute grande +la porte du logis des Ansell et retira en entrant son +chapeau, par une habitude prise ailleurs qu’au Ghetto. +Puis il resta immobile, irrésolu, avec une mine de désappointement.</p> + +<p>La pièce paraissait vide.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu veux, Esther ? marmotta la grand’mère +réveillée en sursaut.</p> + +<p>L’enfant jeta sur le lit un regard étonné. Il n’avait pas +compris un mot de ce qu’avait dit la vieille femme. Il y +avait quatre ans qu’il avait entendu parler yiddish +et il avait oublié jusqu’à l’existence de ce jargon. Et +puis la chambre était glaciale et pauvre, indiciblement +pauvre.</p> + +<p>— Oh, comment vous portez-vous, grand’mère ? dit-il +allant vers le lit et embrassant la vieille femme par +acquit de conscience. Il n’y a personne ?</p> + +<p>— Ne serais-tu pas Benjamin ? questionna-t-elle avec +surprise et un doute sur sa face sombre et ridée.</p> + +<p>Il conjectura ce qu’elle lui avait demandé et fit un +signe affirmatif.</p> + +<p>— Mais comme on t’a richement habillé ! Hélas, je +suppose qu’en retour on t’a enlevé ton Judaïsme. Voilà +quatre ans, n’est-ce pas, que tu vis avec des Anglais. +Malheur, malheur, si ton père avait épousé une femme +pieuse, elle serait encore de ce monde, et tu aurais continué +à vivre au milieu de nous, au lieu d’être exilé +parmi des étrangers qui nourrissent ton corps et affament +ton âme. Si ton père m’avait laissée en Pologne, je +serais morte heureuse, mes vieux yeux n’eussent jamais +contemplé pareille désolation. Tiens, défais ton gilet. +Laisse-moi voir si du moins tu portes les « quatre-pointes ».</p> + +<p>Benjamin ne comprit que fort peu de mots de ce discours +débité avec la volubilité habituelle aux gens dont +les pensées roulent constamment sur le même petit +nombre de sujets. Depuis quatre ans il avait lu et relu +des quantités de livres en anglais, il n’avait écrit que +l’anglais, il n’avait entendu parler autour de lui qu’anglais. +Bien plus, il avait même, dès le début, délibérément +écarté de sa pensée le jargon yiddish, comme quelque +chose de dégradant et de vil. En ce moment, bien +qu’il reconnût quelques inflexions qui lui avaient été +familières autrefois, nulle d’elles ne lui rappelait une +image précise.</p> + +<p>— Où est Esther ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Esther ? grogna la grand’mère, comme sautant +sur ce nom. Esther est chez <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby. Elle y est +toujours. <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby prétend l’aimer comme sa fille. +Et sais-tu pourquoi ? parce qu’elle désire devenir sa +mère. Elle veut épouser mon Moïse. Mais nous ne sommes +pas pour elle. Cette fois nous épouserons une femme de +mon choix à moi. Et pas une personne comme <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> +Debby, qui est aussi au courant du Judaïsme que la +vache du Dimanche ; ni une personne comme Mrs Simons, +qui dorlote notre petite Sarah parce qu’elle s’imagine +que mon Moïse sera pour elle. Non, c’est la veuve +Finkelstein que nous allons épouser. Une vraie Juive, +celle-là. Elle ferme boutique juste quand commence le +Sabbat, elle ne travaille pas ce jour-là, comme on le voit +faire à tant d’autres, et elle va à la synagogue même le +vendredi soir. Vois comme elle a élevé son Avroomkely, +qui pouvait réciter toute une partie dans la Loi et les +Prophètes alors qu’il n’avait pas encore six ans. D’ailleurs, +elle a de l’argent et regarde avec complaisance +mon Moïse.</p> + +<p>Le gamin, voyant que la conversation était impossible, +murmura quelque chose d’inarticulé et redescendit l’escalier +pour chercher des traces des membres intelligibles +de sa famille. Par bonheur, Bobby, se rappelant +leur précédente altercation, et résolu à avoir le dernier +mot barra la route à Benjamin avec une telle obstination, +qu’Esther sortit pour le calmer. Elle tomba dans les +bras de son frère avec joie, lâchant son livre, qui tomba +juste sur le nez de Bobby.</p> + +<p>— Oh, Benjamin, est-ce vraiment toi ?</p> + +<p>— Oh que je suis contente ! si contente ! Je savais +bien que tu viendrais un jour ou l’autre. Allons, Bobby, +Bobby, vilain chien, c’est Benjamin mon frère ! Debby, +je monte, Benjamin est revenu. Il est revenu !</p> + +<p>— C’est bien, Esther, cria Debby, faites que je le voie +bientôt. Envoyez-moi Bobby, si vous sortez.</p> + +<p>La phrase s’acheva dans une quinte de toux.</p> + +<p>Esther poussa violemment Bobby dans la chambre et +fit monter Benjamin, tantôt le tirant, tantôt le poussant. +La grand’mère s’était rendormie, et ronflait paisiblement.</p> + +<p>— Parlons maintenant, Benjamin, dit Esther, puisque +grand’mère dort.</p> + +<p>— Parfait, Esther. Je n’ai pas envie de la réveiller, je +t’assure. J’étais ici il y a un instant, et je n’ai pu comprendre +un mot de son jargon.</p> + +<p>— Je sais, elle perd ses dents, la pauvre femme.</p> + +<p>— Non, ce n’est pas cela, elle parle cet abominable +yiddish. J’étais persuadé qu’elle avait eu le temps d’apprendre +l’anglais. J’espère que toi tu ne parles pas le +jargon, Esther.</p> + +<p>— Il faut que je te parle, Benjamin, vois-tu : le père et +la grand’mère ne parlent jamais autrement à la maison, +et ils ne connaissent que quelques mots d’anglais. +Mais je ne permets pas que les enfants l’emploient, sauf +pour causer avec le père et la grand’mère. Il faut entendre +la petite Sarah parler anglais : c’est si joli. Il +n’y a qu’en pleurant qu’elle dit : — « Malheur à +moi » — en yiddish. Je l’ai giflée pour cela, mais elle +n’en criait que plus fort son « Malheur à moi ». Oh, +comme tu es joli, Benjamin, avec ton col blanc. Tu +ressembles au petit Lord Launceston dans les images +d’un de nos livres de classe. Il faudra te montrer comme +cela aux filles. Qu’est-ce que dira Salomon quand il te +verra, lui qui use toujours ses culottes aux genoux.</p> + +<p>— Mais il n’y a donc personne ? Et pourquoi n’y a-t-il +pas de feu ? demanda impatiemment Benjamin. Il fait +horriblement froid ici.</p> + +<p>— Le père compte avoir aujourd’hui des bons de pain, +de charbon et de viande.</p> + +<p>— Voilà un joli accueil, murmura-t-il.</p> + +<p>— Je suis désolée, Benjamin. Si j’avais su que tu +viendrais, j’aurais emprunté du charbon à M. Belcovitch. +Mais bats un peu la semelle si tu as froid. Non, devant +la porte. Ici tu réveillerais grand’mère. Pourquoi ne +m’as-tu pas écrit que tu viendrais ?</p> + +<p>— Je ne savais pas. Le vieux Quat’-z-yeux, — c’est un +de nos professeurs — allait à Londres aujourd’hui, et il +a demandé un élève pour lui porter des paquets. Alors, +comme je suis le meilleur élève de ma classe, il m’a +permis de l’accompagner. Et puis il m’a laissé le temps +d’aller vous voir. Il faut que je le retrouve à la Station +de London Bridge à sept heures… Tu n’es pas très changée, +Esther.</p> + +<p>— Vraiment — fit-elle avec un petit sourire triste. Je +n’ai pas grandi ?</p> + +<p>— Pas comme il aurait fallu pour quatre ans. Pendant +un instant je me suis imaginé que je n’avais +jamais été absent. Comme les années passent. Bientôt +je serai <i>Bar-Mitzvah</i>.</p> + +<p>— Oui, et maintenant que je te revois, j’ai tant de +choses à te dire que je ne sais pas par où commencer. +Chaque fois que le père allait te voir, je ne pouvais +tirer de lui que bien peu de nouvelles de toi, et quant +à tes lettres, elles ont été rares.</p> + +<p>— Une lettre coûte un penny, Esther. Où prendrais-je +des pence ?</p> + +<p>— Je sais, cher. Je sais que tu n’aimes pas écrire. +Mais à présent raconte-moi tout. Est-ce que nous te +manquions beaucoup ?</p> + +<p>— Non, il ne me semble pas.</p> + +<p>— Ho, pas du tout ? s’écria Esther désappointée.</p> + +<p>— Pardon, reprit-il plus doucement. Tu me manquais, +toi, Esther. Mais j’ai tant à faire, j’ai à penser à tant +de choses. C’est une vie si nouvelle.</p> + +<p>— Et tu es heureux, Benjamin ?</p> + +<p>— Oh oui, tout à fait. Pense. Des repas réguliers avec +des oranges et des confitures. Et puis des distractions à +chaque instant. Un lit tout entier à soi. Un bon feu. +Une habitation avec un escalier grandiose et un hall. +Un champ pour jouer à la balle et au reste…</p> + +<p>— Un champ, s’écria Esther. Alors, c’est comme si +vous alliez à Greenwich tous les jours ?</p> + +<p>— Oh, c’est mieux qu’à Greenwich, où l’on ne vous +mène, vous autres filles, qu’un pauvre jour par an.</p> + +<p>— Mieux qu’au Cristal-Palace, où on mène les enfants ?</p> + +<p>— Mais le Cristal-Palace est tout près. Dans la belle +saison, nous voyons les feux d’artifice tous les jeudis +soirs.</p> + +<p>Esther écarquilla les yeux.</p> + +<p>— Et tu y as été au Cristal-Palace ?</p> + +<p>— Des tas de fois.</p> + +<p>— Te rappelles-tu le temps où tu n’y étais jamais +allé ? demanda-t-elle mélancolique.</p> + +<p>— Un garçon ne saurait oublier ces choses-là, gronda-t-il. +Je désirais tant voir le Cristal-Palace ! J’en avais +entendu dire tant de merveilles par les camarades qu’on +y avait menés. Mais, le jour de l’excursion, pour les +enfants de notre Ecole, mon costume de Sabbat était +au mont de Piété, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Oui, fit Esther dont les yeux se troublaient. J’ai +été bien triste pour toi, cher. Tu ne voulais pas sortir +dans tes vêtements de tous les jours pour que vos camarades +ne pussent savoir que tu n’avais rien de mieux +à te mettre. Tu avais bien raison, Benjamin.</p> + +<p>— Je me souviens que, pour me dédommager, mère +m’offrit une grande distraction, poursuivit Benjamin +avec une grimace comique. Elle m’emmena Square +Zacharie et me laissa jouer là pendant qu’elle frottait +le plancher chez Malka. Je me rappelle que Milly me +donna un penny, et que Léah me permit de prendre deux +petites cuillerées d’une glace qu’elle était occupée à +manger. Il faisait très chaud et je n’oublierai jamais +cette glace. Mais quand je pense que nos parents avaient +engagé mon seul vêtement décent !</p> + +<p>Et complaisamment il lissait de la main sa jaquette +si propre.</p> + +<p>— Mais rappelle-toi, observa Esther, que mère, avec +l’argent qu’elle avait gagné chez Malka a dégagé ton +costume dès le lendemain matin, avant l’école.</p> + +<p>— Soit, mais à quoi bon, le lendemain ? J’ai mis tout +de même mon beau costume pour aller en classe, et +j’ai dit au maître que j’avais été malade la veille ; il +fallait faire accroire aux camarades que je disais vrai. +Malheureusement il n’était plus temps pour moi d’aller +au Cristal-Palace.</p> + +<p>— Pardon, l’occasion s’est retrouvée. Ne te souviens-tu +pas, Benjamin, de cette grande dame qui mourut subitement +la semaine d’après ?</p> + +<p>— Oh oui, c’était chic, s’écria Benjamin, excité tout +à coup. Nous sommes allés au cimetière dans des omnibus +de louage. C’était loin dans la campagne. On avait +emmené les six meilleurs élèves de chaque classe. J’étais +assis à côté du cocher et je pensais aux vieux <span lang="en" xml:lang="en">mail-coaches</span> +de jadis, et je regardais s’il n’y aurait pas des +brigands. Au cimetière, on nous fait mettre en haie. Le +soleil brillait, l’herbe était toute verte, et il y avait de si +belles fleurs sur la bière qui passa devant nous, avec des +messieurs qui suivaient en pleurant. Et puis, au retour, +nous avons eu de la limonade et des biscuits. Oh, c’était +superbe. Je suis allé plus tard à deux autres enterrements, +mais ce n’était pas aussi amusant. Oui, le costume +m’a servi, après tout, pour une sortie à la campagne.</p> + +<p>Benjamin ne se rappelait évidemment pas les obsèques +de sa mère. Esther se les rappela et se hâta de changer +de thème.</p> + +<p>— Allons, parle-moi encore de ton collège.</p> + +<p>— Eh bien, c’est comme si on allait tous les jours à +de beaux enterrements. Il y a de la campagne tout autour +de nous, avec des arbres, des fleurs et des oiseaux. Figure-toi +que j’ai aidé à la fenaison l’automne dernier.</p> + +<p>— C’est comme dans les livres, murmura la fillette, +en soupirant.</p> + +<p>— A propos de livres, nous en avons des mille et des +cent, toute une bibliothèque. Dickens, Mayne Reid, +George Eliot, le capitaine Marryat, Thackeray… Et je +les ai tous lus.</p> + +<p>— Oh, Benjamin, s’écria-t-elle en joignant les mains, +avec autant d’admiration pour une pareille bibliothèque +que pour son frère. Que je voudrais être à ta place !</p> + +<p>— Hé, tu le pourrais facilement.</p> + +<p>— Comment cela ? fit-elle anxieuse.</p> + +<p>— Nous avons une section pour les filles. Tu es orpheline +comme je suis orphelin. Demande au père de poser +ta candidature.</p> + +<p>— Impossible, Benjamin. — Et elle devint toute triste. +Que deviendraient Salomon, et Ikey, et la petite Sarah ?</p> + +<p>— N’ont-ils pas le père et la grand’mère ?</p> + +<p>— Bête, le père ne peut pas faire la lessive et la cuisine. +Quant à grand’mère, elle est trop vieille.</p> + +<p>— Voilà ce que j’appelle une honte, déclara-t-il. Pourquoi +père ne gagne-t-il pas assez pour donner à blanchir +au dehors ? Il n’a jamais pu mettre un penny de côté.</p> + +<p>— Ce n’est pas sa faute, Benjamin. Il fait tout ce +qu’il peut. Je suis sûre qu’il se chagrine souvent d’être +trop pauvre pour pouvoir se payer le tramway afin +d’aller te voir tous les jours permis. La dernière fois, +il a été obligé de vendre une boîte à ouvrage que j’avais +eue. Mais il parle souvent de toi.</p> + +<p>— Oh, je ne me plains pas de ce qu’il ne vient pas. +Je lui pardonne parce que, tu sais, Esther, il n’est pas +très présentable.</p> + +<p>— Tout le monde sait bien qu’il est pauvre, observa +la fillette après un silence. On ne s’attend pas à te voir +pour père un <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>.</p> + +<p>— Certes, mais il pourrait avoir une tenue décente. +Est-ce qu’il porte encore ces deux horribles petites +boucles de chaque côté de la tête ? Oh, ce que ces deux +boucles m’horripilaient quand j’étais ici à l’école et qu’il +venait voir le maître. Quelques camarades avaient des +pères si respectables. C’était un vrai plaisir quand ils +venaient, et de voir comme ils en imposaient au maître. +Mère était tout aussi mal mise : elle arrivait à l’école avec +un châle sur la tête.</p> + +<p>— Oui, Benjamin, mais c’était pour nous apporter +des tartines quand il n’y avait rien eu à la maison pour +le déjeuner. Tu ne te le rappelles pas ?</p> + +<p>— Je me le rappelle parfaitement. Nous avons passé de +bien mauvaises années, n’est-ce pas Esther ? Ce que je +veux dire, c’est que tu ne dois pas être bien contente +quand père vient dans la classe devant toutes les filles.</p> + +<p>Esther rougit.</p> + +<p>— Il n’a pas l’occasion d’y venir, répondit-elle évasivement.</p> + +<p>— En tout cas, je sais ce que je ferai, s’écria Benjamin +d’un air résolu. Je deviendrai très riche.</p> + +<p>— Très riche ?</p> + +<p>— Bien sûr. J’écrirai des livres, comme Dickens et les +autres. Dickens a gagné des tas d’argent rien qu’en +écrivant ce qui arrive tous les jours.</p> + +<p>— Mais tu ne saurais pas écrire ?</p> + +<p>— Je ne saurais pas, fit-il avec un rire de supériorité. +Et <i>Mon Journal</i> ? qu’est-ce que c’est donc que ça hein ?</p> + +<p>— <i>Mon Journal</i> ?</p> + +<p>— C’est notre journal, et c’est moi qui le dirige. Je +ne t’en ai donc pas encore parlé ? J’y ai publié une histoire +intitulée « <i>La Fiancée du Soldat</i> ». Ça se passe en +Afghanistan.</p> + +<p>— Oh, où pourrais-je me procurer un numéro ?</p> + +<p>— Nulle part, nigaude. Ce n’est pas imprimé. C’est +copié à la main, et à un très petit nombre d’exemplaires. +Si tu viens me voir, je te montrerai un numéro.</p> + +<p>— Je ne puis pas aller te voir, tu sais bien, murmura-t-elle +les larmes aux yeux.</p> + +<p>— Peu importe. Tu verras ça un jour ou l’autre. +Qu’est-ce que je te disais ? Ah oui, mes projets. Vois-tu, +je passe un examen pour une bourse dans peu de mois, +et tout le monde dit que je réussirai. Alors, je pourrai +sans doute entrer dans un collège plus élevé, et de là +à Oxford ou à Cambridge.</p> + +<p>— Pour ramer dans la course ? s’exclama la fillette, +toute rouge d’émotion.</p> + +<p>— Fi, des courses ! pour faire du latin et du grec. +J’ai déjà commencé à apprendre le français. Ainsi je +saurai trois langues en plus de l’anglais.</p> + +<p>— Quatre, rectifia Esther. Tu oublies l’hébreu.</p> + +<p>— Naturellement, l’hébreu. Je ne pensais pas à l’hébreu, +tout le monde sait l’hébreu et il ne sert de rien à +personne. Ce que je veux savoir, moi, ce sont des choses +qui me poussent dans le monde et qui me mettent à +même d’écrire des livres.</p> + +<p>— Est-ce que… Dickens savait le latin et le grec ? +demanda Esther.</p> + +<p>— Non, répondit crânement Benjamin, et c’est justement +par là que je lui damerai le pion. Bref, quand +je serai riche, j’achèterai au père un costume neuf et +un chapeau haut-de-forme. Il fait terriblement froid ici, +Esther, touche mes mains : des glaçons. Et j’installerai +le père et la grand’mère dans une chambre convenable, +et je ferai une pension au père pour qu’il puisse étudier +toute la journée dans ses fameux livres si énormes. Est-ce +qu’il met encore une semaine à lire une page ? Et puis +Sarah et Isaac et Rachel iront à une école convenable, et +Salomon — mais quel âge aura-t-il alors ?</p> + +<p>Esther le regardait avec ahurissement.</p> + +<p>— Supposons qu’il te faille dix ans pour devenir +célèbre : Salomon aura près de vingt ans.</p> + +<p>— Je n’ai pas besoin de dix ans. Mais peu importe. +Quand le moment sera venu, nous verrons ce qu’il y +aura à faire de Salomon. Pour ce qui est de toi…</p> + +<p>— Eh bien, Benjamin ? questionna-t-elle de l’air de +quelqu’un dont l’imagination est bouleversée.</p> + +<p>— Je te donnerai une dot, et tu te marieras, voilà ! +conclut-il triomphant.</p> + +<p>— Et si je ne voulais pas me marier ?</p> + +<p>— Impossible. Toutes les filles ne demandent qu’à se +marier. J’ai entendu bien des fois le vieux Quat’-z-yeux +raconter que toutes les institutrices de la section des +filles en meurent d’envie. J’ai déjà eu plusieurs amoureuses, +et je suis persuadé que tu pourrais en dire +autant.</p> + +<p>Et il la dévisageait d’un air malin.</p> + +<p>— Non, répondit-elle sérieusement. Il n’y a guère que +Lévi Jacobs, le fils de Reb Shemuel qui vient ici de +loin en loin pour jouer avec Salomon et qui m’apporte +des amandes. Mais je ne fais pas attention à lui, du +moins dans ce sens-là. D’ailleurs il est au-dessus de +nous.</p> + +<p>— Au-dessus de toi ? Attends que j’aie écrit mes romans.</p> + +<p>— Je voudrais que tu les aies déjà écrits parce qu’alors +j’aurais quelque chose à lire… Mais quel ennui !</p> + +<p>— Qu’y a-t-il ?</p> + +<p>— J’ai perdu mon livre. Qu’ai-je fait de mon petit +livre brun ?</p> + +<p>— Ne l’as-tu pas jeté sur cette brute de chien ?</p> + +<p>— Tu crois ? Les gens marcheront dessus dans les +escaliers. Il faut que je descende le chercher. Mais je te +prie de ne pas dire que Bobby est une brute.</p> + +<p>— Et pourquoi ? Les chiens sont-ils des bêtes, oui ou +non ?</p> + +<p>Esther, tout en descendant les marches, tâcha de +trouver une réplique, mais ce fut en vain. Elle se consola +en retrouvant le livre.</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est que ce livre ? demanda Benjamin +quand elle reparut.</p> + +<p>— Rien. Ça ne t’intéresserait pas.</p> + +<p>— Tous les livres m’intéressent, prononça-t-il gravement.</p> + +<p>Elle lui passa le livre à contre-cœur. Il le feuilleta +nonchalamment, puis soudain prit une mine étonnée et +sévère.</p> + +<p>— Esther, demanda-t-il, comment cela est-il tombé +entre tes mains ?</p> + +<p>— Une autre fille me l’a donné en échange d’un +crayon à ardoise. Elle m’a dit qu’elle l’a eu des missionnaires. +Elle est allée une fois à leur école du soir, +et ils lui ont donné le livre avec une paire de bottines.</p> + +<p>— Et tu l’as lu ?</p> + +<p>— Oui, Benjamin, répondit-elle timidement.</p> + +<p>— Mauvaise fille ! Ne sais-tu pas que le Nouveau Testament +est un livre impie ? Regarde, il y a le mot <i>Christ</i> +presque à chaque page, et le mot « Jésus » aussi. Et tu +ne les as même pas biffés. Oh, si quelqu’un t’avait surprise +à lire ce livre !</p> + +<p>— Je ne le lis pas en classe, objecta-t-elle d’un air suppliant.</p> + +<p>— Tu ne dois le lire nulle part.</p> + +<p>— Et pourquoi ? s’écria-t-elle en se redressant. Ce +livre me plaît. C’est tout aussi intéressant que l’Ancien +Testament, et même il y a plus de miracles à la page.</p> + +<p>— Fille impie ! dit-il suffoqué par son audace. Tu sais +bien que tous les miracles du Nouveau Testament sont +faux.</p> + +<p>— Et pourquoi seraient-ils faux ?</p> + +<p>— Parce qu’ils ont eu lieu <i>après</i> la période de l’Ancien +Testament. Est-ce qu’on voit des miracles de nos jours ?</p> + +<p>— Non, concéda la fillette.</p> + +<p>— Eh bien alors, s’écria-t-il triomphant, s’il y a eu +des miracles à l’époque du Nouveau Testament, nous +devrions nous attendre à en voir se produire aussi à +présent.</p> + +<p>— Et pourquoi n’y en aurait-il pas à présent ?</p> + +<p>— Esther, tu me surprends. Je voudrais te mettre face +à face avec le vieux Quat’-z-yeux. Il t’aurait vite dit +pourquoi, lui. Toutes les religions sont des choses qui +sont arrivées dans le temps. Dieu ne peut pas parler +toujours à ses créatures.</p> + +<p>— Je regrette de n’avoir pas vécu dans le temps, quand +elles sont arrivées, les religions, dit-elle d’un ton chagrin. +Mais pourquoi tous les Chrétiens vénèrent-ils tous +ces livres ? Je suis sûre qu’ils sont des millions de fois +plus nombreux que les Juifs.</p> + +<p>— Naturellement, Esther. Les bonnes choses sont +rares. Si nous sommes peu nombreux, c’est parce que +nous sommes le peuple de Dieu.</p> + +<p>— Mais comment se fait-il que j’éprouve du plaisir +à lire ce qu’a dit Jésus ?</p> + +<p>— C’est que tu es méchante, répliqua-t-il indigné. +Allons, donne-moi ce livre que je le brûle.</p> + +<p>— Non, non, d’ailleurs il n’y a pas de feu.</p> + +<p>— C’est vrai, dit-il en frottant l’une contre l’autre +ses mains glacées. Enfin, il ne faut pas recommencer. +Ecoute ce que je ferai : je t’enverrai <i>Mon Journal</i>.</p> + +<p>— Oh, tu feras cela, Benjamin ! comme c’est gentil à +toi, s’écria-t-elle joyeuse.</p> + +<p>Elle l’embrassait, lorsque Salomon et Isaac entrèrent +bruyamment et réveillèrent la grand’mère.</p> + +<p>— Comment vas-tu, Salomon ? demanda Benjamin. Et +toi, mon petit homme, comment ça va-t-il ? ajouta-t-il +en caressant la tête bouclée d’Isaac.</p> + +<p>Salomon resta d’abord interloqué, puis il s’écria :</p> + +<p>— Ho, Benjamin, as-tu des boutons comme ceux de ta +veste à me donner ?</p> + +<p>Isaac ne sachant pas du tout qui pouvait être cet étranger, +recula, un doigt dans la bouche.</p> + +<p>— Ikey, annonça Salomon, c’est ton frère Benjamin.</p> + +<p>— J’ai pas besoin d’autres frères, affirma Ikey.</p> + +<p>— Ton anniversaire vient avant le mien, alors ?</p> + +<p>— Oui, si je ne me trompe.</p> + +<p>— Dis donc, j’étais là avant toi, dit en riant Benjamin.</p> + +<p>Isaac jeta vers la porte un coup d’œil moqueur.</p> + +<p>— Voilà ! cria-t-il à Sarah absente.</p> + +<p>Puis se retournant vers Benjamin, il lui déclara :</p> + +<p>— Je ne tiens pas à t’embrasser, mais je te ferai une +place dans mon lit neuf.</p> + +<p>— Il faut l’embrasser, fit Esther.</p> + +<p>Et elle veilla à ce qu’il le fît avant qu’elle eût quitté +la chambre pour aller chercher la petite Sarah chez +Mrs Simons.</p> + +<p>Quand elle revint, Salomon permettait à Benjamin de +contempler gratis son panorama de Plewna. Mosès était +de retour. Ses yeux étaient rouges d’avoir pleuré, mais +pleuré sur la mort du Maggid, et le froid du cimetière +lui avait bleui le nez.</p> + +<p>— C’était un grand homme, dit-il à la grand’mère. Il +pouvait parler pendant quatre heures de suite sur n’importe +quel texte et s’arrangeait toujours pour revenir +au texte avant d’avoir fini. Quel exégète, quel prédicateur ! +Il était plus grand que l’Empereur de Russie, +hélas !</p> + +<p>— Hélas, répéta la grand’mère. S’il était permis aux +femmes d’aller aux enterrements, j’aurais été heureuse +d’aller à celui-là. Mais pourquoi est-il venu en Angleterre ? +S’il était resté en Pologne il vivrait encore. Et +pourquoi suis-je venue en Angleterre ? Hélas, hélas !</p> + +<p>Elle laissa retomber sa tête sur l’oreiller, et peu à +peu ses soupirs se transformèrent en ronflements. Mosès +se retourna vers l’aîné de ses enfants, qui à ses yeux +n’était inférieur en importance qu’au seul Maggid. Il +était fier de la belle mine anglaise de ce gamin.</p> + +<p>— Eh bien, vous allez être bientôt <i>Bar-Mitzvah</i>, Benjamin, +dit-il en caressant avec ses doigts décolorés les +joues de son fils. Et il y avait dans ses intonations un +mélange de bonne humeur, de malaise et de déférence.</p> + +<p>Salomon saisit les deux derniers mots de la phrase, +et fit un signe affirmatif.</p> + +<p>— Vous reviendrez parmi nous à ce moment-là. Je +suppose que l’on vous apprend un métier ?</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il dit, Esther ? demanda Benjamin +agacé.</p> + +<p>Esther traduisit.</p> + +<p>— M’apprendre un métier, s’écria-t-il d’un air dégoûté. +Le père a des idées bien basses. Il se laisse fouler +aux pieds. Il serait content de me voir cigarier ou coupeur +d’habits. Dis-lui que je ne reviens pas ici, que je +vais passer un examen pour aller à l’Université.</p> + +<p>L’orgueil dilata les yeux de Moïse.</p> + +<p>— Ah, vous voulez devenir <i>Rav</i> ? s’écria-t-il. Et relevant +le menton de son fils, il regarda tendrement ce +cher visage.</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est qu’un <i>Rav</i>, Esther ? demanda +Benjamin. Est-ce qu’il s’imagine que je deviendrai Rabbin ? +Peuh ! Dis-lui que j’écrirai des livres.</p> + +<p>— Béni soyez-vous, mon fils. On a besoin d’un bon +commentaire du Cantique des Cantiques. Probablement +vous commencerez par là ?</p> + +<p>— Oh, il n’y a pas moyen de parler avec lui, Esther. +Laissons-le. Pourquoi ne parle-t-il pas l’anglais ?</p> + +<p>— Il le pourrait, mais tu le comprendrais encore bien +moins, dit la fillette avec un sourire triste.</p> + +<p>— Eh bien, c’est un grand malheur. Depuis le temps +qu’il est en Angleterre… Il y est depuis aussi longtemps +que nous. Il fut frappé du sel de sa remarque et se mit +à rire. Puis il ajouta : Je pense qu’il est sans travail, +comme toujours ?</p> + +<p>Ces syllabes de « sans travail » parvinrent à l’entendement +de Mosès, — tristes syllabes bien connues de lui.</p> + +<p>— Oui, dit-il en yiddish. Mais si j’avais eu à ma disposition +seulement quelques guinées, je pouvais mettre en +train une bonne affaire.</p> + +<p>— Qu’il attende, je lui donnerai de l’argent pour son +affaire, fit Benjamin, quand Esther eut traduit.</p> + +<p>— Ne l’écoute pas, dit la fillette. Le bureau de bienfaisance +lui a donné bien des fois de quoi tenter la +chance. Mais ça lui fait plaisir de s’imaginer qu’il est +un homme d’affaires.</p> + +<p>Pendant ce temps, Isaac avait expliqué par le menu à +Sarah la personnalité de Benjamin, non sans faire valoir +la remarquable confirmation apportée à ses opinions relativement +aux anniversaires de naissance. Aussi Esther +fut-elle obligée de leur dire :</p> + +<p>— Allons, mes chéris, pas de dispute aujourd’hui. Nous +devons célébrer le retour de Benjamin. Nous allons tuer +le veau gras, comme dit la Bible.</p> + +<p>— Qu’entends-tu par là, Esther ? demanda Benjamin +soupçonneux.</p> + +<p>— Je veux dire, répondit Esther, qu’il faut réellement +que nous fassions quelque chose pour que ce jour soit +bien une fête. Oh, je sais. Nous allons prendre le thé +avant ton départ au lieu d’attendre jusqu’à l’heure du +souper. Sans doute Rachel sera de retour du Parc. Tu ne +l’as pas encore vue.</p> + +<p>— Je ne puis rester, dit Benjamin. Il me faut trois +quarts d’heure pour arriver à la gare. Et puis tu n’as pas +de feu pour faire du thé…</p> + +<p>— Benjamin, tu sembles avoir oublié. Nous avons dans +le buffet un pain et pour un penny de thé, et Salomon +va aller chercher pour un farthing d’eau bouillante chez +la veuve Finkelstein.</p> + +<p>A ces mots « Veuve Finkelstein » la grand’mère +s’éveilla et se mit sur son séant.</p> + +<p>— Je suis trop fatigué, déclara Salomon. Isaac peut +bien y aller.</p> + +<p>— Non, fit Isaac, c’est Esther.</p> + +<p>Esther prit une cruche et se dirigea vers la porte.</p> + +<p>— Meshé (Moïse), s’écria la grand’mère, va, toi, chez +la Veuve Finkelstein.</p> + +<p>Moïse y alla.</p> + +<p>— Avez-vous dit la prière de l’après-midi, mes enfants ? +demanda la grand’mère.</p> + +<p>— Oui, déclara Salomon, pendant que vous dormiez.</p> + +<p>— Ho oooo ! murmura Esther en jetant à Salomon un +regard de réprobation.</p> + +<p>— Eh bien, quoi, est-ce que tu n’as pas dit que ça +serait fête aujourd’hui ? lui répliqua-t-il à mi-voix.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c13">XIII<br> +<span class="xsmall">LA LIGUE DE LA TERRE-SAINTE</span></h2> + + +<p>— Oh, ces Juifs anglais ! s’écriait en allemand Melchisédec +Pinchas.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’ils vous ont encore fait, demanda +en yiddish Quédalyah le fruitier.</p> + +<p>Les deux idiomes sont parents, et souvent on les emploie +comme ils viennent.</p> + +<p>— Je leur ai offert mon livre à tous, et c’est à peine +s’ils m’ont donné assez pour acheter le poison qu’il +leur faudrait à tous, affirma le poète, avec sa mine la +plus revêche.</p> + +<p>Ses pommettes saillaient sous la peau bronzée et tendue +à éclater : ses cheveux noirs étaient incultes, sa +barbe broussailleuse et ses yeux semblaient darder du +venin :</p> + +<p>— L’un d’eux, Gidéon, le député agioteur, m’a pris +pour préparer son fils à la Confirmation. Mais cet +enfant est si niais, si niais… autant que son père. +Je ne doute pas qu’il ne devienne rabbin. Je +lui serine son rôle, je lui chante les paroles avec ma +plus belle voix, mais il n’a pas plus d’oreille que d’âme. +Et puis je lui ai rédigé une allocution, un admirable +discours à adresser à ses parents et aux invités à déjeuner. +Après les remerciements pour les soins que ses +parents ont pris de lui, après les actions de grâces au +Tout-Puissant, je lui fais dire qu’il deviendra un bon +Juif, qu’il accordera un généreux appui à la littérature +hébraïque et aux hommes qui la cultivent, par exemple +à son respectable précepteur, Melchisédec Pinchas. Et +voilà qu’il montre cela à son père, et que celui-ci prétend +que ce n’est pas écrit en bon anglais, et que d’ailleurs +un autre lettré a déjà préparé son discours. Pas +en bon anglais. Notez que Gédéon s’y connaît en style +autant que le révérend Elkan Benjamin en décence. +Ah, je me vengerai de tous deux. Je sais que je ne +parle pas l’anglais comme un anglais, mais y a-t-il sous +le soleil une langue que je ne sache écrire ? Le français, +l’allemand, l’espagnol, l’arabe, coulent de ma plume +comme le miel d’un rayon de ruche. Pour ce qui est +de l’hébreu, vous ne nierez pas, Quédalyah, que vous +et moi sommes seuls en Angleterre à écrire correctement +la Sainte-Langue. Et ces misérables agioteurs, ces +Hommes-de-la-Terre, n’en osent pas moins dire que +j’écris mal l’anglais, et ils me donnent mon congé, à +moi qui n’enseignais au gamin que le vrai Judaïsme et +la fleur de la littérature hébraïque.</p> + +<p>— Comment, on ne vous laisse pas achever d’apprendre +l’hébreu à ce gamin, sous prétexte que vous +écrivez mal l’anglais ?</p> + +<p>— Non, ils avaient une autre défaite. Une des bonnes +prétend que j’ai voulu l’embrasser. Mensonge, fausseté. +Je baisais mon doigt après avoir baisé la <i>Mezuzah</i>, et +cette stupide et abominable fille a cru que je lui envoyais +un baiser. Cela prouve que l’on ne baise pas souvent +les <i>Mezuzahs</i> dans cette maison. Quelle bande +d’impies. Et qu’est-ce qui va arriver ? L’imbécile de +gamin reviendra pour le déjeuner, il recevra tout un +bazar de présents coûteux, et il débitera le stupide discours +écrit par un idiot d’anglais, et les femmes en +pleureront. Mais où sera le Judaïsme dans tout cela ? +Qui vaccinera le gamin contre la libre pensée comme +je l’aurais fait ? Qui lui infusera la vraie ferveur patriotique, +l’amour de sa race, l’amour de Sion, le pays de +ses pères ?</p> + +<p>— Ah, vous êtes positivement un homme selon mon +cœur, s’écria Quédalyah le fruitier dans un bel élan +d’admiration. Pourquoi ne viendriez-vous pas ce soir +avec moi à ma Beth-Hamidrash, au <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span> pour la +fondation de la Ligue-de-la-Terre-Sainte ?… C’est quatre +pence, ce chou-fleur, madame !</p> + +<p>— Qu’est-ce que cette Ligue ? demanda Pinchas.</p> + +<p>— Une idée à moi. Une vingtaine d’entre nous se +réunissent ce soir pour la discuter.</p> + +<p>— Ah, vous avez toujours des idées. Vous êtes un +sage et un saint, Quédalyah. La Beth-Hamidrash que +vous avez fondée à Londres est le seul foyer de réelle +orthodoxie et de littérature juive. Les idées que vous +exposez dans nos journaux pour l’amélioration du sort +de nos frères pauvres, sont dignes d’un homme d’Etat. +Mais croyez-vous que vous serez secondé par ces riches +Anglais à tête d’âne ? Ils n’ont d’amour que pour leur +ventre.</p> + +<p>— Vous avez raison, Pinchas, vous avez raison, dit +amèrement Quédalyah le fruitier.</p> + +<p>C’était un homme grand, bâti à la diable, avec une +physionomie empâtée que parfois illuminait l’enthousiasme. +Il était pauvrement vêtu, et entre la vente +d’un chou et celle d’une botte de carottes, méditait la +régénération de Juda.</p> + +<p>— Voilà ce qui commence à me décourager, Pinchas, +poursuivit-il. Nos gens riches donnent énormément +en charités. Ils ont le cœur bon, mais pas le cœur +juif, hélas, comme l’a dit le poète… (une botte de rhubarbe +et deux livres de choux de Bruxelles, c’est trois +pence et demi à vous rendre. Merci, Madame). Alors +je me suis dit : Pourquoi ne pas travailler nous-mêmes +à notre salut ? Oui, nous-mêmes, les pauvres, les opprimés, +les persécutés, dont les cœurs brament vers le +pays d’Israël, comme le cerf vers l’eau du ruisseau. +Aidons-nous, mettons la main à notre poche. Avec nos +<i lang="de" xml:lang="de">Groschen</i> nous rebâtirons Jérusalem, et notre Saint +Temple. Nous réunirons des fonds, lentement, mais +sûrement. Dans tous les coins de l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span> et de la +province, les hommes pieux se cotiseront. Avec la première +somme recueillie, nous enverrons en Palestine +une petite communauté de Juifs persécutés, et puis une +deuxième et ainsi de suite. Le mouvement fera comme +la boule de neige, qui, à force de rouler, devient une +avalanche.</p> + +<p>— Oui, et alors les riches viendront à nous, dit Pinchas +intéressé au plus haut point. Ah, c’est une grande +idée, comme toutes celles qui vous viennent. Oui, j’irai. +Je ferai un discours puissant, car mes lèvres, telles +celles d’Isaïe, ont été touchées par le tison ardent. Je +persuaderai au monde de lancer l’entreprise immédiatement. +J’écrirai la <i>Marseillaise</i> du mouvement, dès ce +soir, en arrosant ma couche des larmes du poète. Renonçons +à notre mutisme, rugissons désormais comme +les lions du Liban. Je serai la trompette qui appellera +des quatre coins de la terre notre peuple dispersé, je +serai le Messie.</p> + +<p>Et il s’élevait si haut sur les ailes de son éloquence, +qu’il en oubliait son cigare en train de s’éteindre.</p> + +<p>— Je me réjouis de vous savoir cette ardeur, mais ne +prononcez pas le mot de Messie, car je craindrais que +nos amis ne s’en alarment, et ne disent que le temps +du Messie n’est pas venu, que ni Elie, ni Gog, ni Magog, +ni aucun des précurseurs n’ont encore surgi (des haricots +ou des pois, mon enfant ?).</p> + +<p>— Oh, stupidité ! poursuivit Pinchas. Hillel l’a sagement +dit : « Si je ne m’aide pas, qui donc m’aidera ? » +Attendent-ils que le Messie leur tombe du ciel ? Qui ne +sait que je suis le Messie ? Est-ce que je ne suis pas né +le neuf du mois d’Ab ?</p> + +<p>— Bon, bon, fit Quédalyah le fruitier. Soyons pratiques. +Nous ne sommes pas encore prêts pour des Marseillaises, +des Messies. La première chose, c’est de recueillir +assez de fonds pour envoyer une famille en +Palestine.</p> + +<p>— Oui, oui, marmotta Pinchas en tirant énergiquement +sur son cigare pour le rallumer. Mais il importe +de regarder loin. Je vois déjà tout. La Palestine aux +mains des Juifs, le Saint-Temple reconstruit, un Etat +Juif, un président capable de manier la plume et l’épée, +toute la campagne à mener se dessine devant mes yeux. +Je vois les choses en général et en dictateur, à la façon +de Napoléon.</p> + +<p>— Il est vrai que nous désirons tout cela, hasarda +prudemment le fruitier. Mais ce soir il ne sera question +que de nommer une douzaine d’hommes pour fonder +un comité chargé de recueillir les fonds.</p> + +<p>— Naturellement, et c’est comme cela que je comprends +les choses. Vous avez raison. Les gens du quartier +savent bien que vous avez toujours raison. Je reviendrai +parler avec vous de tout cela avant l’heure du +souper, et vous verrez ce que j’écrirai dans le <i>Mizpeh</i> et +l’Ami des Travailleurs. Vous savez que tous ces journaux +se disputent ma collaboration. Leurs lecteurs sont +la classe à laquelle vous voulez vous adresser. C’est donc +là que je lancerai mes vers embrasés et mes premiers +leaders en faveur de la Cause. Je serai votre Tyrtée, votre +Mazzini, votre Napoléon. Quelle bénédiction que je sois +arrivé en Angleterre juste à ce moment ! J’ai vécu en +Terre-Sainte. Le génie de ce pays a pénétré le mien. Je +puis décrire les beautés de ce sol mieux que personne. +Je suis l’homme qu’il faut à l’heure voulue. Néanmoins +je n’agirai pas avec précipitation. Non : lentement et +sûrement. Mon plan consiste à recueillir parmi les +pauvres de petites souscriptions, à commencer par envoyer +en Palestine rien qu’une famille à la fois. Voilà ce +qu’il nous faut faire pour l’instant. Qu’en pensez-vous, +Quédalyah ? Cela vous convient-il ?</p> + +<p>— Oui, oui, c’est aussi mon opinion.</p> + +<p>— Vous voyez, ce n’est pas seulement dans les grandes +choses que je me révèle un Napoléon. Je comprends les +détails, bien qu’ils répugnent à un poète. Ah, le Juif +est le Roi du Monde, lui seul a de grandes conceptions +et est capable de les réaliser par des moyens chétifs. +Les païens sont stupides, si stupides ! Oui, vous verrez +à souper comme j’établirai un plan pratique. Et puis +je vous montrerai aussi ce que j’ai écrit sur Gidéon, le +député, le chien d’agioteur. Un poème satirique que +j’ai écrit sur lui en hébreu, un acrostiche fait avec son +nom, pour le vouer aux railleries de la postérité. J’ai +traduit en hébreu les termes, « d’actions » et « d’intérêts » +à l’aide de mots nouveaux que je ferai adopter +définitivement par les hébraïsants du monde entier, +pour enrichir le vocabulaire de l’hébreu moderne. Oh, +je suis terrible dans la satire. Je pique comme la guêpe. +Je suis ingénieux comme Immanuel, et mordant comme +son ami Dante. Cela paraîtra dans le <i>Mizpeh</i> de demain. +Je montrerai à cette communauté anglo-juive que je +suis un homme avec lequel il faut compter. Je l’écraserai.</p> + +<p>— Mais ils ne reçoivent pas le <i>Mizpeh</i> et seraient +incapables d’en comprendre l’hébreu, s’ils le recevaient.</p> + +<p>— Ça ne fait rien. Je l’enverrai à l’étranger. J’ai partout +des amis, de savants rabbins, de grands lettrés, qui +m’envoient leurs savants manuscrits, leurs commentaires, +leurs projets pour que je les révise et les améliore. +Que cette communauté anglo-juive se prélasse +dans sa stupide prospérité, moi, je ferai d’elle la risée +de l’Europe et de l’Asie. Quelque jour enfin, elle comprendra +ses erreurs, elle n’aura plus de ministres comme +le révérend Elkan Benjamin, qui entretient quatre maîtresses ; +elle destituera le bloc de viande qui règne ici, +et elle me tirera par les pans de mon habit pour me +supplier d’être son rabbin.</p> + +<p>— Nous avons besoin sûrement d’un grand rabbin +plus orthodoxe, concéda Quédalyah.</p> + +<p>— Orthodoxe ? Alors, et seulement alors, nous aurons +à Londres le vrai Judaïsme et une explosion de splendeur +littéraire qui excédera de beaucoup celle de l’école +espagnole, si surfaite, car personne n’y a révélé cet +authentique don du lyrisme qui rappelle le chant des +oiseaux dans la saison des amours. Oh, que n’ai-je les +autres privilèges des oiseaux en outre de celui du chant. +Que ne puis-je avoir autant de femmes que je le désire ! +Combien sont stupides les rabbins qui prohibent la +polygamie. Comme le dit justement le poète : « La +Loi de Moïse est parfaite, elle donne la lumière aux +yeux. » Le mariage, le divorce, tout y a été réglementé par +la plus haute sagesse. Pourquoi nous faut-il adopter les +stupides coutumes des païens. Par le temps qui court, +je n’ai même pas une compagne. Mais j’aime. Ah, +Quédalyah, j’aime. Les femmes sont si belles. Vous +aimez les femmes, hein ?</p> + +<p>— J’aime ma Rivkah, répondit Quédalyah. (Un penny +la bouteille de bière de gingembre, Madame.)</p> + +<p>— Oui, mais pourquoi, moi, n’ai-je pas une femme, +hein ? demanda le petit poète, avec une lueur farouche +dans ses yeux noirs. Je suis un homme beau, svelte, +bien bâti et de bonne mine. En Palestine et sur le Continent, +toutes les filles me regardaient et me clignaient +de l’œil, car là-bas les Juives aiment la poésie et la +littérature. Mais ici ! Je puis entrer dans une pièce où +se trouve une jeune fille ; elle n’a pas l’air de s’apercevoir +de ma présence. Voilà la fille de Reb Shemuel. +Une bien belle vierge. Je lui embrasse la main et c’est +comme de la glace sous mes lèvres. Ah, si j’avais seulement +de l’argent ! Et j’en aurais de l’argent, si ces Juifs +anglais n’étaient pas si stupides, et s’ils me nommaient +grand rabbin. Alors j’épouserais une, deux, trois jeunes +filles.</p> + +<p>— Ne dites pas de bêtises, fit Quédalyah en riant, car +il pensait que le poète avait voulu plaisanter.</p> + +<p>Pinchas vit qu’il avait été trop loin dans son enthousiasme. +Mais sa langue était le plus infatigable de ses +organes, et souvent elle laissait échapper des vérités +dangereuses pour son propriétaire. Pinchas était un +vrai poète, doué d’une extraordinaire faculté d’expression, +et rimeur impeccable. Il écrivait, d’après les modèles +du moyen-âge, avec une profusion d’acrostiches et +de rimes redoublées, et non avec les simples duplications +de la primitive poésie hébraïque. Il devinait tout +à peu près comme les femmes, c’est-à-dire d’une manière +miraculeusement rapide, subtile et inexacte. Il +voyait dans l’âme d’autrui, mais d’une vue faussée par +une sombre et morbide défiance. Par un penchant +analogue, en vertu de la même déviation mentale, il +abondait en ingénieuses explications de la Bible et du +Talmud, en opinions neuves, en aperçus inédits sur +l’histoire, la philologie, la médecine, tout enfin. Et il +avait foi en ses idées parce qu’elles étaient de lui, et en +lui-même, à cause de ses idées. Il lui semblait parfois +qu’il devenait grand à frapper du front contre le soleil : +mais cela se produisait généralement après boire. Son +cerveau n’en demeurait pas moins, à la suite de ces +heurts, en ébullition permanente.</p> + +<p>— La paix soit avec vous, prononça Pinchas. Je vous +laisse à vos clients, qui vous assiègent comme j’ai été +assiégé par les filles. Mais ce que vous venez de me dire +m’a réjoui le cœur. J’ai toujours eu de l’affection pour +vous, mais à présent je vous aime comme une femme. +Nous allons, vous et moi, fonder la Ligue de la Terre-Sainte. +Vous serez président, je vous assurerai toutes +les voix, et moi je serai trésorier, hein ?</p> + +<p>— Nous verrons, nous verrons, fit Quédalyah le fruitier.</p> + +<p>— Non, nous ne pouvons laisser faire la populace. Il +faut que nous convenions de tout à l’avance. Que dirons-nous ?</p> + +<p>Il se mit à se caresser le nez de son doigt.</p> + +<p>— Nous verrons, répéta Quédalyah impatienté.</p> + +<p>— Non, dites. Je vous aime comme un frère. Assurez-moi +le poste, et je ne vous demanderai plus jamais rien +de ma vie.</p> + +<p>— Si les autres… balbutia Quédalyah.</p> + +<p>— Ah, vous êtes un prince d’Israël, s’écria Pinchas, +enthousiasmé. Si je pouvais vous montrer mon cœur. +Ah, que je vous aime !</p> + +<p>Il bondit au dehors et s’en alla tout gaillard, la tête +enveloppée de gros nuages de fumée. Quédalyah le fruitier +se pencha sur un panier de pommes de terre. Quand +il se redressa, il fut ébahi de voir cette même tête réapparue +au milieu de la porte de la boutique, qui l’encadrait — une +tête toute en longueur avec une barbe +noire, et un sourire insinuant. Un index dont l’ongle +était en deuil se dressa à la hauteur du nez.</p> + +<p>— Vous n’oublierez pas ? demanda doucereusement +la tête.</p> + +<p>— Bien sûr, que je n’oublierai pas, cria le fruitier +plaintivement.</p> + +<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span> eut lieu le même soir à dix heures, à la +Beth Hamidrash fondée par Quédalyah : une grande +salle jamais balayée et vaguement aménagée en synagogue. +On y accédait par un escalier aussi sombre et +fétide que tout le reste du quartier. Sur un des derniers +bancs un jeune homme en loques, avec de très +longs cheveux et une face décharnée se balançait avec +conviction en vociférant les sentences de la Mishna +selon la psalmodie traditionnelle. Auprès de l’estrade +élevée au centre de la salle se tenait un groupe d’enthousiastes +parmi lesquels on distinguait le Froom +Karlkammer, d’une maigreur ascétique, la masse de +cheveux rouges couronnant sa tête comme une lanterne +en haut d’un phare.</p> + +<p>— La paix soit avec vous, Karlkammer, prononça en +hébreu Pinchas.</p> + +<p>— Avec vous soit la paix, Pinchas, répondit Karlkammer.</p> + +<p>— Ah, poursuivit Pinchas, il m’est plus doux que le +miel, oui, que le meilleur miel de rencontrer un homme +avec qui parler la Sainte-Langue. Hélas, c’est un bonheur +bien rare par le temps qui court. Toi et moi, Karlkammer, +nous sommes les seuls à parler correctement +la Sainte-Langue dans cette île de la mer. A propos, +c’est une grande cause qui nous réunit ce soir. Je vois +Sion souriante sur ses montagnes, et ses figuiers frémissants +de joie. Je serai le trésorier du comité collecteur, +Karlkammer. Vote pour moi, car alors notre société +prospérera comme le laurier.</p> + +<p>Karlkammer poussa un vague grondement. Pinchas +s’en alla saluer Gabriel Hamburg. Il était, pour le vieux +savant hébraïsant, l’objet d’un intérêt amusé, à demi +respectueux pourtant. Hamburg ne pouvait que goûter +le génie du poète, tout en riant de ses prétentions à +l’omniscience, et des téméraires et peu scientifiques +hypothèses auxquelles il consacrait sa prose. Lorsque +Pinchas en venait à ses argumentations sur des questions +juives, il avait le désavantage de trouver dans +Gabriel Hamburg un homme qui savait tout.</p> + +<p>— Sois béni, toi qui viens, dit le vieil érudit. Puis +il continua en allemand : — Je ne savais pas que vous +viendriez nous aider à reconstruire Sion.</p> + +<p>— Et pourquoi ne serais-je pas venu ?</p> + +<p>— Vous êtes un homme qui écrit des poèmes.</p> + +<p>— Ne plaisantons pas, dit Pinchas vexé. Est-ce que le +Roi David ne battait pas les Philistins aussi bien qu’il +écrivait les Psaumes ?</p> + +<p>— Est-ce lui qui a écrit les Psaumes ? fit Hamburg avec +un sourire tranquille.</p> + +<p>— Parlez moins haut. Sûrement ce n’est pas lui. Les +Psaumes ont été écrits par Judas Macchabée, comme je +l’ai prouvé dans le dernier numéro de la <i lang="de" xml:lang="de">Zeitschrift</i> de +Stuttgart. Vous verrez, je ceindrai ma cuirasse et mon +épée, et je ferai front même à vous, dans la bataille. Je +serai trésorier. Vous voterez pour moi, Hamburg, car +vous et moi, nous sommes seuls à parler correctement +la Sainte Langue. Il nous faut travailler coude à coude, +et veiller à ce que la comptabilité soit tenue dans +l’idiome de nos pères.</p> + +<p>Ce fut de la même manière que Melchisédec Pinchas +s’aboucha avec Hiram Lyons et Simon Gradkowski. Le +premier, un piétiste extrêmement pauvre, ajoutait chaque +jour plusieurs pages à un manuscrit épineux, inutile +commentaire du premier chapitre de la Genèse. +Gradkowski était le digne marchand de nouveautés +dans le magasin duquel était employé Daniel Hyams. +Il rivalisait avec Reb Shemuel pour sa scrupuleuse exactitude +dans la localisation des remarques talmudiques : +telle page, telle ligne. Cela lui avait valu la réputation +d’un rempart de l’orthodoxie, alors qu’en secret il professait +tolérance et libéralisme. Il excellait à alterner +l’établissement d’une facture et la rédaction d’un article +abstrus sur l’astronomie biblique.</p> + +<p>L’homme à qui Pinchas s’attacha en dernier ressort, +ne comptait pour tel que par le fait qu’il avait atteint +sa majorité religieuse — était responsable de ses péchés — c’est-à-dire +qu’il pouvait avoir un peu plus de quatorze +ans. C’était un élève de l’école de Harrow. Rejeton +d’une famille opulente, il s’appelait Raphaël Léon. +Ayant déjà manifesté un étrange intérêt pour la littérature +judaïque, il avait souvent remarqué le nom de +Gabriel Hamburg dans les références des livres scientifiques. +Il avait découvert que ce grand homme résidait +en Angleterre, et vite il lui avait écrit. Hamburg avait +répondu ; c’était la première fois qu’ils se rencontraient, +et c’était sur la demande du jeune homme que celui-ci +avait été amené par l’érudit au singulier <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span>.</p> + +<p>Pinchas adopta vis-à-vis de Raphaël Léon le rôle d’un +parrain, non sans une nuance d’obséquiosité qui mettait +mal à l’aise le simple et discret jeune homme. +Pourtant quand il se fut pénétré des pompeux sentiments +du poète, — c’est-à-dire lorsque, dès le lendemain +matin, le poète lui eut porté son livre avec une +dédicace en acrostiche — il conçut une enthousiaste +admiration pour ce génie méconnu.</p> + +<p>Le reste du public réuni là pour sauver Israël, se composait +de gens moins remarquables : un fourreur, un +savetier, un serrurier, un ancien vitrier (Mendel Hyams), +un tailleur, un <i>Melammed</i> (ou répétiteur d’hébreu), un +charpentier, un imprimeur, un cigarier, un ou deux +petits boutiquiers, et enfin, Mosès Ansell. Leurs origines +étaient fort diverses, il y avait là des hommes nés +en Autriche, en Hollande ou en Pologne, et d’autres +nés en Russie, en Allemagne, en Italie, ou en +Tunisie. Ils ne se sentaient pas moins tous dépourvus +de patrie, et en même temps compatriotes. Emprisonnés +dans les splendeurs de la Babylone Moderne, ils détournaient +leurs pensées vers l’Orient comme les fleurs-de-la-Passion +cherchent le soleil. La Palestine, Jérusalem, +le Jourdain, la Terre-Sainte, autant de mots magiques +pour eux. Ils fondaient en larmes rien qu’à regarder +une médaille frappée dans l’une des colonies +du baron Edmond de Rothschild. La plus insigne des +grâces qu’ils imploraient pour leur tombe, c’était que +l’on y jetât une poignée de terre de la Palestine.</p> + +<p>Mais Quédalyah le fruitier n’était pas homme à encourager +de vains espoirs. Il exposa son plan clairement et +sans vague sentimentalité. Il s’agissait de reconstruire +le Judaïsme comme les Zoophytes édifient leurs bancs +de coraux, et non pas de la façon dont le disait la fameuse +prière : « Vite et dès demain ».</p> + +<p>On s’attendait à quelque chose de mieux, et l’on fut +désappointé. Certains assistants s’écrièrent qu’il ne fallait +pas s’attarder à de petites mesures. Comme Pinchas +ils étaient partisans des moyens héroïques. Joseph Strelitski, +étudiant et placier en cigares, se leva tout d’une +pièce et hurla en allemand :</p> + +<p>— Partout Israël peine et gémit. Attendons-nous vraiment +que nos cœurs n’aient plus la force de battre ? Ne +frapperons-nous jamais un coup décisif ? Voilà près de +deux mille ans que notre Saint-Temple a été réduit en +cendres et que nous avons été emmenés en exil dans le +fracas des chaînes des conquérants païens. Voilà près +de deux mille ans que nous habitons en pays étranger, +que nous sommes la fable et la risée des nations, qu’on +nous écarte de tous les emplois honorables et qu’on +nous persécute parce que nous occupons des emplois +vils, qu’on nous foule aux pieds, qu’on écrit notre histoire +avec notre sang et qu’on l’éclaire à la lugubre +lueur des bûchers sur lesquels nos martyrs sont montés +souriants pour la sanctification du nom Divin. Nous +qui, il y a vingt siècles, formions une nation puissante +avec des lois et une constitution et une religion qui +furent les sources de la civilisation universelle, nous qui +siégions en juges dans la pourpre et le lin devant les +portes des grandes cités, nous voici devenus un jouet +pour les peuples qui erraient alors dans les forêts et +les marais, avec des peaux de loup et d’ours pour +tout vêtement. A présent que s’est rallumée à l’Orient +l’étoile de l’espoir, pourquoi ne pas aller à elle ? Jamais +nous n’avons vu surgir une pareille chance de Restauration. +Nos capitalistes dominent les marchés de l’Europe, +nos généraux commandent des armées, nos grands +hommes siègent dans les conseils de tous les Etats. Nous +sommes partout. Nous disposons de mille et mille petits +ruisseaux de pouvoir, qui formeraient un océan si on +les réunissait. La Palestine sera une grande puissance +si nous le voulons. Ah, que la descendance d’Israël +parle enfin avec la formidable unanimité de toutes ses +voix. Des poètes chanteront pour nous, des journalistes +écriront pour nous, des diplomates négocieront pour +nous, des millionnaires paieront pour nous ce qu’il +faudra. Le Sultan nous restituera notre pays demain, +si seulement nous savons l’exiger. Il n’y a pas d’obstacles +en dehors de nous. Ce ne sont pas les païens qui +nous écartent de notre patrie, ce sont les Juifs, les Juifs +riches et jouisseurs, les Jeshurum gras et somnolents, +imbus du rêve mensonger d’une assimilation aux races +des contrées agréables où ils ont fait leur fortune. Reprenons +notre patrie, il n’y a pas d’autre solution à la +question juive. Nos indigents deviendront des agriculteurs, +et, le génie d’Israël, tel Antée, retrouvera des +forces nouvelles par son contact avec la Terre maternelle. +Alors l’Angleterre résoudra la question des Indes. Entre +la Russie d’Europe et l’Inde, campera un peuple brave, +vaillant, terrible, haïssant la Russie, la Russie monstrueuse +et criminelle. Et si nous ne pouvons pas racheter +notre patrie avec de l’or, rachetons-la par l’acier. +Dans notre exil, nous n’avons gardé, de toutes nos +gloires, qu’une étincelle de ce feu dont était illuminé +le Temple, la demeure de notre Dieu. Cette étincelle a +suffi cependant pour entretenir la vie de notre race, +tandis que les citadelles de nos ennemis s’écroulaient +en poussière. De cette étincelle a jailli souvent une +flamme céleste, qui embrasait la face de nos héros, +c’est elle qui leur donna la force d’endurer les horreurs +de la Danse des Morts et les tortures des autodafé. +Ranimons-la, qu’il en jaillisse une colonne de feu, qui +cheminera devant nous, montrant la route de Jérusalem, +la cité des Aïeux. Comme l’a si noblement chanté +le poète national d’Israël, Naphtali Herz Imber…</p> + +<p>Et il entonna la variante juive du <i lang="de" xml:lang="de">Wacht Am Rhein</i>, +le « Veille au Jourdain », dont voici la version :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Comme le fracas du tonnerre qui éclate</div> +<div class="verse">Dans la nue embrasée,</div> +<div class="verse">Ainsi frappant sans cesse nos oreilles,</div> +<div class="verse">Une voix nous appelle</div> +<div class="verse">De Sion, puissamment ;</div> +<div class="verse">Que dans votre cœur</div> +<div class="verse">Brûle éternellement le désir</div> +<div class="verse">Du pays de vos pères.</div> +<div class="verse">Pour délivrer de l’ennemi</div> +<div class="verse">Votre fleuve sacré,</div> +<div class="verse">Revenez au Jourdain —</div> +<div class="verse">Au bord des flots lents</div> +<div class="verse">Qui murmurent comme en songe,</div> +<div class="verse">Là, faisons bonne garde.</div> +<div class="verse">Le mot d’ordre est : « L’épée</div> +<div class="verse">De notre pays, et le Seigneur. »</div> +<div class="verse">Au bord du Jourdain faisons bonne garde.</div> +<div class="verse">Tant que la rosée nocturne perlera</div> +<div class="verse">Sur les antiques tombes oubliées</div> +<div class="verse">Où dorment les pères de Judah,</div> +<div class="verse">Nous jurons, nous les vivants,</div> +<div class="verse">De ne pas nous reposer de notre labeur,</div> +<div class="verse">Même pour pleurer un instant.</div> +<div class="verse">Nos trompettes clament,</div> +<div class="verse">Notre étendard flotte,</div> +<div class="verse">Faisons bonne garde.</div> +<div class="verse">Le mot d’ordre est : « L’épée</div> +<div class="verse">De notre pays, et le Seigneur. »</div> +<div class="verse">Au bord du Jourdain faisons bonne garde.</div> +</div> + +</div> +<p>Joseph Strelitski s’affaissa sur le banc de bois blanc. +Il était épuisé, ses yeux étincelaient, la violence de ses +gestes l’avait échevelé. Il avait dit ; — durant le reste +de la soirée il ne remua ni ne parla plus. La parole +calme et joviale de Simon Gradkowski produisit après +ce discours, l’effet d’une douche :</p> + +<p>— Soyons raisonnables, dit-il.</p> + +<p>Avec sa réputation de pilier de l’orthodoxie, il avait +aussi celle du conciliateur le plus habile au monde :</p> + +<p>— La masse du peuple viendra à nous, mais à condition +de ne pas le décevoir. Nous le flatterions par trop +en lui rappelant qu’il est la descendance des Macchabées. +Il y aurait bien des difficultés politiques dans le +lancement d’un pareil mouvement, et l’on s’en rendrait +vite compte. Rome n’a pas été bâtie en un jour, +et le Temple ne sera pas reconstruit en une année. +D’ailleurs nous ne sommes pas pour l’instant un peuple +guerrier. C’est par la pensée et non par l’épée, que nous +reconquerrons notre patrie. Allons lentement et sûrement +et la bénédiction de Dieu sera sur nous.</p> + +<p>Ainsi parla le sage Simon Gradkowski. Mais Gronowitz, +le répétiteur d’hébreu, se prononça dans le même +sens que Strelitski : athée inavoué et révolutionnaire +avéré, qui lisait à la Synagogue le jour de l’Expiation +une version hébraïque des <i lang="en" xml:lang="en">Pickwick Papers</i>. Un bigot +qui, absorbé dans ses dévotions, laissait dans la misère +sa femme et ses enfants, appuya ensuite Gradkowski. +Le Froom Karlkammer prit ensuite la parole, mais sans +formuler une opinion arrêtée. Il espérait évidemment +en des interventions miraculeuses. Mais il approuvait +le mouvement à un point de vue tout spécial. Plus il y +aurait de Juifs à Jérusalem, plus il y aurait de coreligionnaires +mis à même de mourir sur ce sol comme le désire +toute sa vie un vrai Juif. Quant au Messie, il viendrait +assurément lorsqu’il plairait à Dieu. Et puis ce fut un +torrent sans fin de phrases inintelligibles, des paquets +de citations faites à contre-sens, de conceptions kabbalistiques. +Pinchas rongeait son frein pendant tout ce +discours. Pour lui, Karlkammer représentait l’archétype +des ânes. A un certain moment où l’orateur reprenait +sa respiration, Pinchas se dressa impatienté, et protesta +avec indignation contre la longueur du <span lang="en" xml:lang="en">speech</span> de ce +<span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>. L’assemblée abonda dans le sens du poète, et +Karlkammer dut se taire. Alors Pinchas fut dithyrambique, +sublime, avec de ces hardiesses qu’on ne passe +qu’au génie. Il railla âprement cet Imber, qui se prétendait +le poète national d’Israël, alors que sa prosodie, son +vocabulaire et même sa grammaire, étaient au-dessous +du mépris. Lui, Pinchas, écrirait pour la Judée un véritable +hymne patriotique, que l’on chanterait depuis +les taudis de <span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel</span> jusqu’aux veldts de l’Afrique +Australe, et depuis la Mellah du Maroc jusque dans les +<span lang="de" xml:lang="de">Judengassen</span> de l’Allemagne. Un hymne qui réchaufferait +le cœur, qui jaillirait des lèvres des pauvres immigrants +en guise de salut à la Statue de la Liberté dans +l’avant-port de New-York. Lorsque lui, Pinchas, se promenait +dans <span lang="en" xml:lang="en">Victoria-Park</span>, le Dimanche, et qu’il entendait +la musique militaire, le cornet à piston lui rappelait +toujours, dit-il, la trompette de Bar-Cochba appelant +les guerriers à la bataille. Et quand l’audition était terminée +et que l’on entonnait le <i lang="en" xml:lang="en">God Save the Queen</i> +il pensait écouter le chant de victoire qui saluerait son +entrée dans Jérusalem en conquérant. Ce serait en +effet lui, Pinchas, qui serait le chef. Est-ce que la Providence, +si prodigue de révélations cachées dans les +lettres du Torah, n’avait pas voulu qu’il s’appelât Melchisédec +Pinchas, avec une initiale identique à celle du +mot Messie et l’autre identique à celle du mot Palestine ? +Eh bien, oui, il serait leur Messie. Mais en attendant, +l’argent est le nerf de la guerre et le premier pas dans +la carrière messianique devait avoir pour but de recueillir +des fonds. Il fallait que le futur Rédempteur fît +d’abord fonctions de trésorier. C’est ainsi, par cette gradation +à rebours que termina Pinchas, sa puérile naïveté +ayant vaincu son astuce.</p> + +<p>D’autres orateurs se firent entendre mais l’opinion +de Quédalyah le fruitier finit par prévaloir. Il fut nommé +président, Simon Gradkowski fut choisi pour trésorier, +et l’on souscrivit séance tenante vingt-cinq shillings, +dont dix donnés par le jeune Raphaël Léon. Ce fut en +vain que Pinchas rappela au président qu’il faudrait des +collecteurs chargés de demander de l’argent à domicile : +trois assistants, dont il n’était pas, furent désignés +pour se partager le Ghetto. Tout le monde sentait qu’il +y eût au moins de l’imprudence à confier le porte-monnaie +commun, aux fontes du coursier au Pégase. +En conséquence Pinchas ralluma son cigare et se retira +sans saluer personne, marmottant que ces gens-là +étaient tous des imbéciles. Gabriel Hamburg avait quelque +chose comme un sourire sur ses traits ridés. Pendant +le discours de Joseph Strelitski on l’avait vu se +moucher bruyamment : peut-être s’était-il administré +une trop forte prise de tabac. Mais il ne souffla mot. +Il eût donné sa dernière goutte de sang pour coopérer +au grand Retour, à condition, bien entendu, qu’on +ne laisserait derrière soi dans les bibliothèques étrangères +nul manuscrit hébreu. Mais il laissait aux enthousiastes +le soin de jouer leur rôle dans la grande +comédie.</p> + +<p>Mendel Hyams avait, lui aussi, gardé le silence. Mais +il avait pleuré sans honte pendant la harangue de Strelitski. +Comme les assistants se séparaient, le pauvre +diable, hâve, exsangue, cassé, qui, depuis le début, se +tenait tapi dans un coin sombre et n’avait cessé de marmotter +impoliment le traité dit Baba Kama, reprit avec +une ardeur nouvelle son étrange récitatif d’arguments.</p> + +<p>— Mais alors, à quoi rapporter cela ? A sa pierre, ou +à son couteau, ou à son fardeau qu’il a laissé sur la +grand’route, où un passant le maltraite ? Qu’est-ce à +dire ? S’il a cédé sa propriété comme le prétend le rabbin +ou comme le veut Shemuel, il s’agit d’un fossé. Et s’il +a gardé sa propriété, comme le dit Samuel, qui affirme +que tout cela dérive de <i>son</i> fossé, alors il s’agit d’un +fossé. Et si l’on croit le rabbin, qui veut voir là une dérivation +de <i>son</i> bœuf, alors il faut lire : <i>un bœuf</i>. Et par +conséquent les dérivés du mot bœuf sont une seule et +même chose que le bœuf lui-même… Tout le jour durant +il avait médité ainsi, et il s’en alla tard dans la nuit, +balançant pitoyablement son pauvre corps.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c14">XIV<br> +<span class="xsmall">SHOSSHI SHMENDRIK FAIT SA COUR</span></h2> + + +<p>Meckish était un Chassid, ce qui en jargon, signifie un +saint, et en réalité, un membre de la secte des Chassidim, +dont le centre est la Galicie. Au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, Israël +Baalshem, « le maître du nom », se retira dans la solitude +des montagnes pour se livrer à la méditation des +vérités philosophiques. Il y développa une foi sereine +et presque stoïque basée sur l’acceptation du cosmos, +en tous ses points, et y acquit la conviction que la fumée +d’une bonne pipe était un encens agréable au Créateur.</p> + +<p>Mais c’est le malheur inévitable de tous les fondateurs +de religions d’opérer des miracles apocryphes et de +soulever des légions de disciples qui remodèlent l’enseignement +du maître, selon leur propre forme d’intelligence, +prêts à mourir pour l’altération qui en résulte. +Un grand homme ne peut avoir d’influence sur ses semblables +que pour autant qu’il soit incompris. A Baalshem +succédèrent une armée de thaumaturges, et les +fameux rabbins de Sadagora, faiseurs de miracles, qui +sont en communication avec tous les esprits de l’air et +jouissent des revenus des princes et du respect des +papes.</p> + +<p>C’est s’assurer le paradis que de s’emparer d’un morceau +du <i>kuggol</i> ou pudding du sabbat de ces rabbins, +et la ruée des croyants qui s’y applique est un spectacle +qui mérite d’être vu. Le Chassidisme est l’expression +extrême de l’optimisme juif. Les Chassidim sont les +Corybantes ou plutôt les Salutistes du Judaïsme. En Angleterre, +leurs idiosyncrasies se bornent à des cérémonies +d’une joie bruyante et exubérante. A la Chevrah, les +croyants dansent, se tiennent penchés, se tordent, ou +se frappent la tête contre le mur, selon leur caprice, ou +bien encore jouent comme des enfants en présence de +leur père.</p> + +<p>Meckish dansait aussi, chez lui, et chantait « riddy, +riddy, roï, toï, ta », ou « rom, pom, pom », et « bim, +bom, bom », sur une étrange mélodie, pour exprimer +le plaisir qu’il prenait à vivre. C’était un petit homme, +d’aspect malingre, au teint jaune, aux pommettes saillantes, +au nez crochu, avec une petite barbe, clairsemée +et rabougrie.</p> + +<p>La profession de mendiant qu’il avait exercée pendant +des années avait empreint son visage d’un sourire +triste, suppliant et doucereux, qui ne s’effaçait plus, +même aux heures de repos. L’eau et le savon l’eussent +peut-être atténué, mais il n’avait pas tenté l’expérience. +Il était coiffé d’un bonnet de fourrure avec des oreillettes +et il portait attaché sur le dos un panier à oranges +plein de petits morceaux d’éponges sales et graveleuses, +que personne n’achetait. Il est vrai que le commerce de +Meckish consistait en bien autre chose : il tenait boutique +de spectacles sensationnels et émouvants. Quand il se +traînait péniblement à l’aide d’un bâton, ses membres +inférieurs se croisaient en des contorsions bizarres, +semblaient paralysés ; mais dès que son aspect étrange +avait attiré l’attention, ses jambes se pliaient et il +s’affaissait sur le pavé, attendant que les spectateurs +compatissants le relevassent, en semant l’argent et le +cuivre. Après un certain nombre de performances, Meckish +rentrait chez lui, dans l’ombre, pour y danser et +chanter « riddy, riddy, roï, toï, bim, bom ». Ainsi vivait +Meckish, en paix avec Dieu et avec les hommes, jusqu’au +jour fatal où l’idée lui vint de vouloir prendre +une seconde femme. S’en procurer une était chose facile, +avec l’aide de son ami Sugarman le Shadchan, et +bientôt le petit homme trouva son ménage enrichi par +la présence d’une énorme géante russe. Meckish n’eut +pas recours aux autorités pour célébrer le mariage ; ce +fut un mariage tranquille, qui ne coûta rien. Un dais +fait d’un drap et de quatre manches à balai fut érigé +au coin du feu et neuf de ses amis, du sexe masculin, +sanctifièrent la cérémonie par leur présence. Meckish et +la géante russe jeûnèrent le matin de leur mariage, et +tout fut fait en bon ordre. Hélas, le bonheur et les +économies de Meckish ne devaient pas être de longue +durée.</p> + +<p>La géante russe se révéla une véritable Tartare. Elle +mit le grappin sur les épargnes de Meckish, s’acheta +des châles de Paisley et des colliers d’or. Plus encore, +elle exigea de son mari qu’il la conduisît dans le monde +et reçût des amis. Et la chambre à coucher, qu’ils +louaient au mois, fut transformée en un salon de réception +où le vendredi soir Peleg Shmendrik, sa femme, +et M. Sugarman venaient les voir.</p> + +<p>Pendant le dîner du Sabbat la conversation se divisait, +les dames discutaient la mode et les hommes le +Talmud. Les trois hommes s’occupaient, petitement du +reste, de fonds publics et d’actions, mais rien au +monde n’eût pu les amener à négocier une affaire, ou +à discuter la valeur d’un prospectus, le jour du sabbat, +bien qu’ils fussent tous alléchés par les réclames des +mines de Saphir qui occupaient une page entière de la +« Chronique Juive », organe qu’on achetait habituellement +le vendredi soir pour y lire les nouvelles religieuses. +La liste des souscriptions devait se clore le +lundi à midi.</p> + +<p>— Quand Moïse, notre maître, frappa le rocher — , dit +Peleg Shmendrik, au cours de la discussion, il eut +raison la première fois, et tort la seconde parce qu’il est +dit dans le Talmud qu’on peut punir l’enfant quand +il est petit mais qu’il faut raisonner avec lui lorsqu’il +est grand.</p> + +<p>— Oui, reprit Sugarman le Shadchan, mais si la baguette +n’avait pas été de saphir, c’est elle qui se serait +fendue, au lieu du rocher.</p> + +<p>— Est-ce qu’elle était un saphir ? demanda Meckish +qui était un « homme-de-la-Terre ».</p> + +<p>— Naturellement, répondit Sugarman.</p> + +<p>— Croyez-vous ? demanda Peleg Shmendrik avec intérêt.</p> + +<p>— Le saphir, reprit Sugarman, est une pierre magique. +Elle éclaircit la vue, apaise les querelles. Issachar, +le fils studieux de Jacob, était représenté sur le pectoral +par un saphir. Ne savez-vous pas que le centre +glauque de cette pierre symbolise les nuages qui enveloppèrent +le Sinaï lors de la remise des tables de la Loi ?</p> + +<p>— J’ignorais cela, répondit Peleg Shmendrik, mais je +sais que la baguette de Moïse fut créée, au crépuscule +du premier sabbat, et qu’ensuite Dieu fit toutes choses +à l’aide de ce sceptre.</p> + +<p>— Ah, mais nous ne sommes pas tous assez forts pour +manier la baguette de Moïse ; elle pèse quarante seahs, +dit Sugarman.</p> + +<p>— Combien, croyez-vous, qu’on puisse soulever de +seahs ? demanda Meckish.</p> + +<p>— Cinq ou six, pas plus, dit Sugarman, en voulant +en soulever plus on risquerait de les laisser choir et le +saphir se casse. Les premières tables de la Loi étaient +faites de saphir et malgré cela en tombant d’une grande +hauteur elles furent réduites en miettes.</p> + +<p>— On peut dire que Gidéon le député, veut posséder +une baguette de Moïse, car son secrétaire m’a dit qu’il +compte prendre quarante actions, reprit Shmendrik.</p> + +<p>— Chut ! que dites-vous là ? demanda Sugarman, +Gidéon est un homme riche, et de plus, il est l’un des +directeurs de l’affaire.</p> + +<p>— Il semble y avoir un grand nombre de directeurs, +dit Meckish.</p> + +<p>— C’est fort joli à voir de loin, mais qui sait ? reprit +Sugarman en secouant la tête. La reine de Sheba offrit +très probablement des saphirs à Salomon, mais elle +n’était pas une femme vertueuse.</p> + +<p>— Ah, Salomon ! soupira M. Shmendrik, dressant +l’oreille et interrompant la conversation. Au lieu +d’avoir cent mille femmes, si Salomon avait eu mille +filles ses trésors n’eussent pas suffi. Je n’ai eu que deux +filles, Dieu soit loué, et je me suis presque ruiné en +leur achetant des maris. Quand un pauvre « <span lang="en" xml:lang="en">greener</span> » +se présente, sans une chemise au dos, il exige qu’on lui +glisse deux cents livres dans la main et ensuite on ne +peut plus le lâcher de crainte qu’il ne mette les jambes +à son cou et se sauve en Amérique. En Pologne ce +même homme n’eût été que trop heureux de trouver +une femme et il eût dit « merci ».</p> + +<p>— Eh bien, mais que devient votre fils ? dit Sugarman. +Pourquoi ne m’avez-vous pas encore demandé de +trouver une femme pour Shosshi ? C’est un péché contre +les filles d’Israël. Il doit avoir dépassé depuis longtemps +l’âge prescrit par le Talmud ?</p> + +<p>— Il a vingt-quatre ans, répondit Peleg Shmendrik.</p> + +<p>— Et tu tu tu, dit Sugarman, faisant claquer sa +langue en signe de désapprobation, auriez-vous par +hasard une objection à ce qu’il se marie ?</p> + +<p>— Dieu m’en préserve ! s’écria le père, mais Shosshi +est si timide, et puis, vous le savez, il n’est pas beau. +Dieu seul sait à qui il ressemble !</p> + +<p>— Peleg, je rougis pour vous ! dit Shmendrik.</p> + +<p>— Qu’est-ce qui lui manque ? Est-il sourd, muet, +aveugle ou bancal ? Shosshi est maladroit avec les femmes +parce qu’il étudie trop en dehors de son travail. Il +gagne bien sa vie comme ébéniste, et il est temps qu’il +entre en ménage. Combien me demanderez-vous pour +lui trouver une calloh ? (fiancée).</p> + +<p>— Oh ! reprit Sugarman, vous oubliez que c’est le +sabbat. Soyez assuré que je ne vous demanderai pas +plus que la dernière fois, à moins que la fiancée n’ait +une grosse dot.</p> + +<p>Le samedi soir, aussitôt après l’Havdalah, la clôture +du sabbat, Sugarman alla trouver M. Belcovitch qui +allait se remettre au travail, et l’informa qu’il venait de +trouver le « chosan », le fiancé, rêvé pour Becky.</p> + +<p>— Je sais, dit-il, que beaucoup de jeunes gens lui +font la cour ; mais que sont-ils tous, si ce n’est un tas +de voyous ? Combien de dot voulez-vous donner pour +un homme ?</p> + +<p>Après avoir longtemps marchandé, Belcovitch consentit +à verser vingt livres immédiatement avant la cérémonie +du mariage et vingt livres douze mois plus tard.</p> + +<p>— C’est entendu, mais surtout ne prétextez pas de +les avoir oubliées quand nous serons à la « shool » +(synagogue) et ne demandez pas à attendre le retour à +la maison pour les donner, sinon je retire mon homme, +même de dessous la chuppah. « Quand viendrai-je vous +le soumettre ? »</p> + +<p>— Oh, demain après-midi — dimanche — pendant +que Becky sera au parc avec ses jeunes amoureux. Il est +préférable que je le voie d’abord.</p> + +<p>Dès à présent Sugarman considérait Shosshi comme +marié. Il se frotta les mains et alla le voir. Il le trouva +dans un petit hangar au fond de la cour où il travaillait. +Shosshi terminait au retour de l’atelier de petits +objets de bois, des tabourets, des cuillers, et de petites +tire-lires pour les vendre dans <span lang="en" xml:lang="en">Petticoat lane</span> le lendemain. +De cette manière il augmentait son salaire.</p> + +<p>— Bonsoir, Shosshi, dit Sugarman.</p> + +<p>— Bonsoir, répondit Shosshi, et il continua à scier du +bois.</p> + +<p>C’était un homme jeune, mal dégrossi, à la face bourgeonnante, +aux cheveux roux, toujours prêt à rougir +du fait qu’il croyait faire l’objet de toutes les conversations. +Ses yeux étaient fuyants comme ceux des chats +et l’une de ses épaules, plus haute que l’autre, donnait +à sa démarche un balancement qui le projetait de +gauche à droite. Sugarman qui négligeait rarement ses +devoirs de piété, s’apprêtait à dire la prière qu’on récite +à la vue des monstruosités. « Béni sois-tu, toi qui varias +les créatures. » Mais résistant à la tentation, il continua : +« J’ai quelque chose à vous dire ».</p> + +<p>Shosshi le regarda d’un air soupçonneux.</p> + +<p>— Ne vous dérangez pas ; je suis occupé, dit-il, et il +se mit à raboter un pied de chaise.</p> + +<p>— Mais c’est bien plus important que vos chaises, +voyons, que diriez-vous d’un mariage ?</p> + +<p>Shosshi rougit comme une pivoine et dit : « Ne vous +moquez pas de moi ».</p> + +<p>— Je vous parle sérieusement. Vous avez vingt-quatre +ans et vous devriez avoir déjà une femme et quatre +enfants.</p> + +<p>— Mais je ne veux pas d’une femme et de quatre enfants ! +reprit Shosshi.</p> + +<p>— Bien entendu, je ne vous parle pas d’une veuve. +C’est une jeune fille que j’ai en vue.</p> + +<p>— Allons donc ! quelle est la jeune fille qui voudrait de +moi ! dit Shosshi joignant un accent de curiosité à +l’humilité de ses paroles.</p> + +<p>— Quelle jeune fille ? <span lang="de" xml:lang="de">Gott in Himmel !</span> mais des centaines ! +un jeune garçon comme vous, beau, sain et vigoureux +et qui gagne bien sa vie !</p> + +<p>Shosshi déposa son rabot et se redressa. Il y eut un +moment de silence. Puis ses résolutions faiblirent et il +retomba comme une masse inerte, la tête penchée sur +son épaule gauche.</p> + +<p>— C’est de la folie, tout ce que vous dites. Les jeunes +filles sont moqueuses.</p> + +<p>— Ne soyez pas insensible ! Je sais une jeune fille qui +a vraiment de l’affection pour vous.</p> + +<p>La rougeur qui s’était un peu dissipée, envahit sa face +et Shosshi suffoqué, regarda d’un air méfiant et crédule, +ce bon Méphistophélès.</p> + +<p>Sept heures allaient sonner et la lune dessinait son +croissant jaune dans le ciel froid. Le firmament était +constellé d’étoiles et le petit jardin se remplissait de +poésie et d’ombre sous les rayons de la lune.</p> + +<p>— Une belle jeune fille aux joues roses, continua Sugarman, +avec des yeux noirs et quarante livres de dot.</p> + +<p>La lune continuait sa course en souriant, l’eau +coulait dans la citerne avec un murmure calme et +apaisant. Shosshi accepta d’aller voir M. Belcovitch.</p> + +<p>Celui-ci ne fit pas de cérémonie. Tout était comme à +l’ordinaire, sur une table de bois traînaient deux demi-citrons +exprimés, un morceau de craie, deux tasses +fêlées et du savon écrasé. Belcovitch ne fut pas enthousiasmé +par Shosshi, mais il dut convenir qu’il était +sérieux. Son père était connu par sa piété, ses deux +sœurs avaient épousé des hommes considérés et enfin, +et surtout, il n’était pas hollandais. Quand Shosshi +quitta le numéro 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span>, il était agréé comme +gendre par M. Belcovitch. Esther le croisa dans l’escalier +et remarqua son air réjoui. Il marchait la tête presque +droite. Shosshi était vraiment très amoureux et il sentait +que la seule chose qui pût encore ajouter à son +bonheur, c’eût été de contempler sa fiancée.</p> + +<p>Il n’avait pas le temps d’aller la voir, sauf le dimanche +après midi et ce jour-là elle était toujours absente. +M<sup>me</sup> Belcovitch le consolait en lui prodiguant ses +attentions. Cette petite femme malade bavardait pendant +des heures sans s’arrêter ; elle lui dépeignait ses maux +et l’invitait à goûter ses drogues ; c’étaient là les +égards réservés aux visiteurs de marque. Bientôt elle +ne quitta plus son bonnet de nuit en sa présence, pour +lui faire sentir qu’il faisait partie de la famille. Ces encouragements +mirent Shosshi en confiance et il donna +à sa future belle-mère des détails sur les maladies de sa +mère <i>à lui</i>. Mais il ne put rien décrire que Mrs. Belcovitch +ne croyait pouvoir surmonter : elle était universelle +en fait de maladies. Elle possédait une puissante imagination +et il advint qu’un jour Fanny lui ayant choisi un +chapeau dans la vitrine d’une modiste, la pauvre fille +eut grand peine à la persuader qu’il n’était pas moins +beau que l’image qu’il reflétait dans une glace. Elle +se vantait devant Shosshi d’être très faible des jambes. +« Je suis née avec deux jambes différentes, l’une est +grosse et l’autre est desséchée : enfin je fais ce que je +puis ».</p> + +<p>Shosshi exprimait son admiration sympathique et continuait +à faire sa cour. Parfois il trouvait Fanny et Pesach +Weingott à l’ouvrage et ils étaient très affables +envers lui. Il perdit un peu de sa timidité et de son +tremblotement et il attendait avec impatience sa visite +hebdomadaire chez les Belcovitch. Il vivait l’histoire de +Cimon et d’Iphigénie. L’amour le rendait presque éloquent +et lorsque à la longue Belcovitch parla, Shosshi +plaça à plusieurs reprises un « tiens ? » et parfois même +au bon endroit. M. Belcovitch aimait sa propre voix, et +s’arrêtait pour l’écouter, tenant son fer à repasser à +la main. Si au milieu d’une de ses harangues il apercevait +quelqu’un qui parlait et perdait du temps il disait +à tout l’atelier, « Shah ! continuez, continuez », et il se +taisait. Mais avec Shosshi, il était spécialement poli, +s’interrompant rarement quand il voyait son futur +gendre suspendu à ses paroles. Ces causeries avaient un +caractère d’affectueuse intimité.</p> + +<p>— Je souhaiterais tomber mort subitement, disait-il +avec l’air du philosophe qui a scruté les choses. Je +n’aimerais pas rester couché et tripoter avec les médicaments +et les docteurs. Traîner la mort en longueur +est une plaisanterie coûteuse.</p> + +<p>— Tiens, disait Shosshi.</p> + +<p>— Ne vous tracassez pas, Bear. Je suis sûre que le diable +vous emportera subitement, répondit sèchement +Mrs Belcovitch.</p> + +<p>— Ce ne sera pas le diable, reprenait M. Belcovitch +d’un air mystérieux. Si j’étais mort jeune homme c’eût +été différent !</p> + +<p>Shosshi tendait les oreilles pour entendre le récit de +la folle jeunesse de Bear.</p> + +<p>— Un matin, dit Belcovitch, en Pologne, je me levai +à quatre heures pour assister aux Supplications du Pardon. +L’air était cru et l’aube ne pointait pas encore. +Tout à coup j’aperçus un porc noir qui trottait derrière +moi. Je me mis à courir et j’entendis des pattes qui +battaient furieusement le sol dur et gelé. Une sueur +froide m’enveloppa, je me retournai et vis les yeux du +porc qui brillaient dans la nuit comme deux braises +ardentes. Je sus alors que Celui-qui-n’est-pas-bon me +poursuivait. « Ecoutez-moi, ô Israël », m’écriai-je et +je contemplai le ciel : mais un brouillard froid cachait +les étoiles. Je volais de plus en plus vite et de plus en +plus vite le diable-porc me suivait. A la fin j’aperçus la +Shool et je fis un dernier et suprême effort — je tombai +épuisé sur le seuil du lieu saint et le porc disparut.</p> + +<p>— Vraiment, dit Shosshi avec un long soupir.</p> + +<p>— Dès que j’eus quitté le shool j’en parlai au Rabbin +et il me dit : « Bear, est-ce que vos tephillin (phylactères) +sont en ordre ? » Je répondis : « Oui, Rabbin, ils +sont très grands, je les ai achetés chez le très pieux +scribe Naphtali, et je vérifie les nœuds chaque semaine. » +Mais il répondit : « Je vais les examiner. » De sorte que +je les lui portai ; il ouvrit le phylactère pour la tête +et — stupeur ! au lieu de parchemin il trouva des miettes +de pain.</p> + +<p>— Hoï, hoï ! fit Shosshi avec horreur, ses mains +rouges toutes tremblantes.</p> + +<p>— Oui, reprit Bear tristement. Je les avais portées +pendant dix ans, et plus, et le levain en avait souillé +toutes mes pâques.</p> + +<p>Belcovitch entretenait aussi l’amoureux des détails +relatifs à la politique intérieure des Fils-de-la-Vraie-Foi. +L’affection de Shosshi pour Becky grandissait chaque +semaine sous l’action des conversations intimes avec sa +famille. A la fin, sa passion se trouva récompensée et +Becky cédant aux instances violentes de son père, consentit +à désappointer un de ses prétendants et à rester à +la maison pour rencontrer son futur mari. Elle refusa +pourtant de donner son consentement jusqu’après le +dîner, et la pluie se mit à tomber à l’instant où elle le +donna. En pénétrant dans l’appartement Shosshi devina +qu’un changement était survenu. Du coin de l’œil il +entrevit une femme d’une beauté tragique qui se tenait +debout derrière la machine à coudre. Ses joues devinrent +brûlantes, ses jambes se mirent à trembler et il eût +souhaité que la terre s’ouvrît et l’avalât, comme elle le +fit pour Koreh.</p> + +<p>— Becky, dit Mrs Belcovitch, voici Monsieur Shosshi +Shmendrik.</p> + +<p>Shosshi grimaça un sourire, approuva de la tête +pour confirmer le témoignage, son chapeau de feutre +glissa et les larges bords s’enfoncèrent sur ses oreilles. +A travers une espèce de brouillard, une jeune fille +terriblement belle apparut.</p> + +<p>Becky le fixa avec hauteur et fronça les lèvres. Puis +elle se mit à ricaner.</p> + +<p>Shosshi tendit gauchement sa grande main rouge. +Becky feignit de n’en rien voir.</p> + +<p>— Eh bien, Becky ! murmura Belcovitch dans un chuchotement +qu’on aurait pu entendre de l’autre côté de +la route.</p> + +<p>— Comment allez-vous ? très bien, répondit Becky à +haute voix, comme si elle s’imaginait que la surdité fît +partie des défauts de Shosshi.</p> + +<p>Shosshi sourit de manière à la rassurer.</p> + +<p>Il y eut un nouveau silence.</p> + +<p>Shosshi se demandait si les convenances lui permettaient +de se retirer déjà. Il ne se sentait pas du tout à +son aise. Tout s’était si agréablement passé, il avait +pris un réel plaisir à venir dans cette maison et maintenant +tout lui paraissait changé. Le cours d’un amour +véritable n’est jamais parfaitement limpide et l’entrée +de ce nouveau personnage dans la cour qu’il avait à +faire était visiblement embarrassante.</p> + +<p>Le père revint à la rescousse.</p> + +<p>— Un peu de rhum ? dit-il.</p> + +<p>— Oui, répondit Shosshi.</p> + +<p>— Chayah ! Eh bien cherchez la bouteille.</p> + +<p>Madame Belcovitch se dirigea vers l’armoire du fond +de la pièce et y prit une grande carafe. Elle sortit deux +petits gobelets, les remplit du rhum fait dans la maison +et tendit l’un à Shosshi et l’autre à son mari. Shosshi +murmura une prière, et, fixant d’un regard la société, il +s’écria : « A la vie ! » « — A la paix ! » répliqua l’hôte, en +avalant d’un trait le liquide. Shosshi l’imitait, quand +soudainement ses yeux rencontrèrent ceux de Becky. +Il étouffa et toussa pendant cinq minutes, durant +lesquelles Mrs Belcovitch lui administra maternellement +de petites tapes dans le dos. Quand il se trouva relativement +soulagé, la pensée d’avoir été ridicule l’envahit +et l’accabla de nouveau. Becky ricanait toujours derrière +la machine à coudre. Une fois de plus Shosshi se +rendit compte que les devoirs de la conversation lui incombaient. +Il regarda ses pieds et n’y trouvant rien que +d’ordinaire, il regarda en l’air et sourit aimablement à +l’assemblée, de manière à dégager ses responsabilités.</p> + +<p>M. Belcovitch vit son embarras et faisant signe à +Chayah, il sortit de la chambre, suivi de sa femme. +La société ne répondant pas, il se moucha bruyamment. +Shosshi se trouva seul avec la jeune et terrible beauté. +Becky fredonnait une chanson et regardait le plafond, +ayant oublié l’existence de Shosshi. La position de ses +yeux permit à Shosshi de la mieux regarder. Il jeta un +regard furtif qui se fit de plus en plus audacieux et se +transforma en un regard fixe et continu.</p> + +<p>Qu’elle était belle et charmante ! Ses yeux devinrent +brillants ; un sourire approbatif éclaira son visage. Tout +à coup il baissa les yeux et rencontra ceux de Becky. +Le sourire s’évanouit et fit place à une expression de +tristesse et de crainte, ses jambes fléchirent. La terrible +beauté poussa un soupir et cessa d’inspecter le plafond. +Un moment après, Shosshi recommençait à l’admirer. +En vérité, Sugarman n’avait pas exagéré ses charmes ; +mais… Sugarman n’avait-il pas dit aussi qu’elle l’aimait ? +Cette pensée le remplissait d’épouvante. Shosshi +était très ignorant des femmes en dehors de ce que +lui avait appris le Talmud. Il pouvait se faire que l’attitude +de Becky exprimât une vive affection. Il s’avança +vers elle le cœur battant violemment. Il était assez +près d’elle pour la toucher. L’air qu’elle fredonnait +lui frappait les oreilles. Il ouvrit la bouche pour parler, +mais Becky, s’apercevant soudainement de sa proximité, +le fixa d’un regard de sphynge. Les mots se +glacèrent sur ses lèvres. Il garda la bouche ouverte pendant +quelques secondes, et la peur du ridicule le poussa +à ne pas la fermer sans émettre un son quelconque. +Il fit un violent effort et dit en hébreu :</p> + +<p>— Heureux ceux qui habitent ta maison ! ils chanteront +tes louanges, Selah !</p> + +<p>Ceci n’était pas un compliment pour Becky. La physionomie +de Shosshi prit une expression de soulagement. +Par une heureuse inspiration il avait commencé +la prière de l’après-midi et il sentait que Becky comprendrait +ce pieux devoir. Avec une reconnaissance fervente +envers le Tout-Puissant il continua le psaume : +« Heureux ceux dont le sort, etc. » Puis il tourna le +dos à Becky, regardant le mur orienté vers l’est, il +fit trois pas en avant et se mit à réciter silencieusement +l’<i>Amidah</i>. D’habitude il bafouillait et disait les +« dix-huit bénédictions » en cinq minutes. Aujourd’hui +elles se prolongèrent jusqu’à ce qu’il entendît les pas +des parents qui revenaient et il récita le reste des +prières avec la rapidité de l’éclair. Quand M. et Mrs +Belcovitch entrèrent dans l’appartement ils virent à +son air joyeux que tout allait bien et ils ne mirent +aucun obstacle à son départ immédiat. Il revint le +dimanche suivant et fut heureux d’apprendre que Becky +était sortie, malgré qu’il espérât la trouver. Sa cour fit +un grand pas cet après midi-là, M. et Mrs Belcovitch +se faisant plus aimables que jamais pour compenser +le refus de Becky, qui ne consentait pas à se laisser +faire la cour par un tel <i>Shmuck</i>. De violentes discussions +s’étaient produites pendant la semaine et Becky +s’était contentée de hausser les épaules devant les éloges +de ses parents, qui vantaient Shosshi et l’appelaient +un « très digne garçon ». Elle déclara qu’il suffisait +de le regarder pour obtenir la rémission de ses péchés. +Le sabbat suivant M. et Mrs Belcovitch firent une +visite officielle aux parents de Shosshi pour faire leur +connaissance, et ils partagèrent le thé et les gâteaux. +Becky ne les accompagna pas et déclara en outre qu’elle +ne serait jamais à la maison le dimanche jusqu’à ce +que Shosshi fût marié. Ils purent la circonvenir en +recevant Shosshi pendant la semaine. L’image de Becky +avait été si souvent présente à son esprit, qu’en la +voyant pour la seconde fois il se trouva complètement +habitué à sa manière d’être. Il s’était même imaginé +en rêve qu’il lui mettait le bras autour de la taille, +mais en pratique il sentait qu’il ne pouvait encore dépasser +les limites de la conversation habituelle.</p> + +<p>Quand il arriva, Becky était assise et faisait des boutonnières. +Tout le monde était réuni. M. Belcovitch +pressait des habits avec des fers brûlants ; Fanny faisait +trembler la maison sous sa lourde machine ; Pesach +Weingott coupait des pièces de drap dessinées à la craie +et Mrs Belcovitch se versait soigneusement des cuillerées +de médecine. Il y avait même quelques mains supplémentaires, +la quantité de travail étant plus grande +qu’à l’ordinaire à cause d’un manifeste de Simon Wolf, +le leader labouriste, lequel faisait entrevoir une grève +pour les marchands de confections qui se munissaient +en hâte. Fortifié par leur présence, Shosshi se sentit un +prétendant intrépide et galant. Il décida que cette fois +il ne partirait pas sans avoir adressé au moins une +question à l’objet de ses pensées. Il sourit aimablement +à l’assemblée tout entière et se dirigea directement vers +le coin où se trouvait Becky. La terrible beauté renifla +bruyamment à sa vue, devinant qu’on l’avait déjouée. +Belcovitch surveillait la situation du coin de l’œil, sans +interrompre un instant son travail.</p> + +<p>— Eh bien, comment allez-vous ? demanda Shosshi.</p> + +<p>Becky répondit : « Très bien, et vous ? »</p> + +<p>— Dieu merci, je n’ai pas à me plaindre, dit Shosshi +encouragé par la chaleur de l’accueil, mes yeux sont +encore faibles, mais bien moins que l’an dernier.</p> + +<p>Becky ne répondit pas et Shosshi reprit :</p> + +<p>— Mais ma mère est toujours malade. Elle doit avaler +des boîtes entières d’huile de foie de morue. Elle n’habitera +pas longtemps cette terre.</p> + +<p>— Quelle bêtise ! dit Mrs Belcovitch apparaissant subitement +derrière les amoureux. Les enfants de mes +enfants ne seront jamais pires ; c’est de l’imagination +chez elle, elle se dorlote de trop.</p> + +<p>— Oh non, elle est bien plus malade que vous, reprit +Shosshi en se retournant pour voir sa future belle-mère.</p> + +<p>— Ah vraiment ! fit Chayah avec humeur, mes ennemis +auront mes maladies ! Si votre mère avait ma +santé elle resterait au lit. Alors que moi je me tiens sur +mes pieds péniblement. Je puis à peine me traîner d’un +endroit à un autre. Regardez mes jambes, votre mère +en a-t-elle de pareilles ? l’une est grosse et l’autre desséchée.</p> + +<p>Shosshi devint pourpre, il sentait qu’il avait fait une +gaffe. C’était la première ombre depuis qu’il faisait sa +cour, la première fausse note. Il se retourna vers Becky +pour trouver de la sympathie. Il n’y avait plus de Becky. +Elle avait profité de la conversation pour s’esquiver. Il +la retrouva après un moment mais à l’autre bout de +la chambre. Elle était assise devant la machine. Il traversa +bravement la pièce et se pencha vers elle :</p> + +<p>— N’avez-vous pas froid en travaillant ?</p> + +<p>Br rr rrr rrr rrrrr !</p> + +<p>La machine tournait. Becky pédalait à une vitesse +folle et passait une pièce de drap sous l’aiguille. Quand +elle s’arrêta, Shosshi dit : « Avez-vous entendu prêcher +Reb Shemuel ? Il a raconté une histoire très amusante +l’autre…</p> + +<p>Br-r-r-r-r-r-r-r-rh !</p> + +<p>Sans se laisser abattre, Shosshi raconta longuement +l’étrange allégorie et le bruit de la machine empêchant +Becky de l’entendre, elle trouva sa conversation supportable. +Après plusieurs autres monologues accompagnés +à la machine par Becky, Shosshi prit congé cérémonieusement +et promit d’apporter à sa belle des spécimens +de son travail pour l’édifier.</p> + +<p>La fois suivante, il arriva les bras chargés de pièces +de menuiserie. Il les posa sur la table pour les lui faire +admirer.</p> + +<p>C’étaient des poignées et des bascules dépareillées +pour des berceaux polonais ! Le carmin des joues de +Becky s’étendit sur tout son visage comme une tache +d’encre rouge sur un papier poreux. La figure de Shosshi +refléta ces couleurs avec des teintes plus accentuées encore. +Becky s’enfuit de la pièce et Shosshi l’entendit +qui riait aux éclats sur le palier ; l’idée lui vint qu’il +avait peut-être fait une faute de goût en choisissant +ces morceaux-là.</p> + +<p>— Qu’avez-vous fait à ma fille ? demanda Mrs Belcovitch.</p> + +<p>— R-r-rien, fit-il en bégayant. Je lui ai apporté un +échantillon de mon travail, pour le lui faire voir.</p> + +<p>— Et c’est cela qu’on fait admirer à une jeune fille ? +demanda la mère indignée.</p> + +<p>— Ce sont de simples petites pièces de berceaux, implora +Shosshi. Je croyais qu’elle aurait aimé voir les +jolies choses que je puis faire. Voyez comme ces bascules +sont finement sculptées. En voici une grosse et en voici +une mince !</p> + +<p>— Ah, vilain drôle ! vous vous moquez aussi de mes +jambes ! dit Mrs Belcovitch. Dehors, impudent, dehors !</p> + +<p>Shosshi ramassa les spécimens dans ses bras et gagna +la porte. Becky était toujours en proie à un accès +de fou rire et sa vue mit le comble à la confusion de +Shosshi. Les poignées et les bascules roulèrent sur l’escalier, +il les suivait, les ramassant dans sa course et +appelant la mort.</p> + +<p>Les vigoureux efforts de Sugarman, pour arranger +l’affaire restèrent vains. Shosshi demeura le cœur brisé +pendant plusieurs jours. Avoir été si près du but et ne +pas l’atteindre ! Ce qui rendait plus amère encore sa +défaite, c’est qu’il s’était vanté de sa conquête auprès +de ses amis, et plus particulièrement auprès de ceux +qui tenaient les deux échoppes, à droite et à gauche de +la sienne, le dimanche, dans <span lang="en" xml:lang="en">Petticoat Lane</span>. Il fut la +risée de tous et sentit qu’il ne serait plus capable de se +tenir au milieu d’eux pendant une matinée entière à +recevoir du sel attique dans ses plaies. Il transféra son +commerce et moyennant six pence par semaine il s’installa +devant la boutique de la veuve Finkelstein, située +au coin de la rue, espérant ainsi intercepter le courant +entre les deux flots de passants. La veuve Finkelstein +vendait des chandelles et faisait un grand chiffre d’affaires +en débitant de l’eau chaude à partir de deux +centimes. Il n’y avait de la sorte aucune rivalité possible +entre son commerce et celui de Shosshi, qui consistait +en chandeliers de bois, en fauteuils à bascule, +chaises, cendriers, etc., artistiquement empilés sur une +charrette.</p> + +<p>Mais la chance de Shosshi s’en était allée avec le changement +de lieu. Sa clientèle le cherchait à son ancienne +adresse et ne le trouvait pas. Il ne mit pas +même d’écriteau. Vers deux heures il replaça ses marchandises +sur la brouette par un système de cordages +fort compliqué et la veuve Finkelstein sortit pour lui +réclamer ses six pence. Shosshi lui répondit qu’il ne +les avait pas pris et qu’il ne les avait pas encore gagnés. +La veuve Finkelstein défendit ses droits et finit par +s’accrocher à la brouette pour la retenir. Il s’en suivit +une brève altercation pendant laquelle ils baragouinèrent +simultanément comme deux singes. La face bourgeonnante +de Shosshi était toute remuée par la violence de +ses discours et la silhouette arrondie de la veuve Finkelstein +était secouée de spasmes de colère et d’indignation. +Brusquement Shosshi s’élança entre les brancards +et descendit la rue ; mais la veuve Finkelstein +s’appuya de toutes ses forces sur la charrette et l’arrêta +comme un frein. Irrité par les rires des spectateurs, +Shosshi déploya toute sa force, et la veuve perdant pied, +se trouva enlevée vers le ciel comme un ballon, s’accrochant +désespérément à la brouette. Shosshi se mit à +courir, et les objets de menuiserie, le poids de son +fardeau vivant lui déchiraient les muscles.</p> + +<p>Il la traîna jusqu’au bout de la rue, suivi et hué par +la foule. Puis il s’arrêta, exténué. « Espèce de gonof, +voulez-vous me donner ces six pence ? »</p> + +<p>— Non, je ne les ai pas, et vous ferez bien de rentrer +dans votre boutique, ou vous serez la proie de voleurs +pires que moi !</p> + +<p>C’était la vérité. La veuve Finkelstein s’arracha la +perruque de rage et s’en retourna vendre de la mélasse. +Mais le soir, dès qu’elle eut accroché ses volets, elle s’en +fut chez Shosshi dont elle s’était procuré l’adresse. Son +petit frère lui ouvrit la porte et lui dit que Shosshi +était sous le hangar.</p> + +<p>Il était en train de clouer la plus grande de ses bascules +à une carcasse de berceau. Son âme était pleine de +doux et amers souvenirs. La veuve Finkelstein apparut +soudain dans le clair de lune, et pendant quelques secondes +le cœur de Shosshi battit violemment. Il crut +que la jolie silhouette était celle de Becky.</p> + +<p>— Je suis venue réclamer mes six pence !</p> + +<p>— Ah ! Ces mots le tirèrent de sa rêverie, ce n’était +que la veuve Finkelstein.</p> + +<p>Et pourtant… la veuve était vraiment dodue et agréable. +Si son message avait été plaisant, Shosshi sentait +qu’elle eût pu égayer sa petite cour. Il avait été remué +profondément pendant ces derniers jours et une nouvelle +tendresse, une audace nouvelle brillaient dans ses +yeux. Il se leva, inclina la tête, sourit aimablement en +disant : « Ne soyez pas si bête. Je n’ai pas volé un sou. +Je suis un pauvre garçon et vous avez tout plein d’argent +dans votre bas de laine.</p> + +<p>— Comment le savez-vous ? demanda la veuve, avançant +le pied droit d’un air méditatif en fixant le petit +coin du bas qui sortait de sa robe.</p> + +<p>— Oh, cela importe peu, dit Shosshi en secouant la +tête d’un air circonspect.</p> + +<p>— Eh bien, c’est vrai, dit-elle, j’ai deux cent dix-sept +souverains en or, en plus de ma boutique. Mais +pourquoi garderiez-vous six pence ? demanda-t-elle avec +un sourire aimable.</p> + +<p>La logique de ce sourire était incontestable. La bouche +de Shosshi s’entr’ouvrit mais ne proféra aucun son. +Il ne commença pas la prière du soir. La lune voguait +lentement dans les cieux. L’eau coulait dans la citerne +avec un murmure doux et calme.</p> + +<p>Soudain Shosshi s’aperçut que la taille de la veuve +n’était pas très différente de celle que ses bras entouraient +en rêve. Il voulut savoir si l’impression répondait +à ce qu’il s’était imaginé. Son bras se glissa timidement +autour du manteau noir perlé. La sensation de +son audace l’enchantait. Il se demandait s’il devait +réciter le <i>Shehechyoni</i>, la prière qu’on récite après un +nouveau plaisir, mais la veuve Finkelstein lui ferma la +bouche d’un baiser. Shosshi oublia ses instincts pieux, +et, sauf M. Ansell, Sugarman fut la seule personne +scandalisée. L’esprit romanesque de Shosshi l’avait privé +de sa commission. Mais au mariage, Meckish dansa avec +Shosshi Smendrik pendant que la <i>calloh</i> esquissait des +pas avec la géante russe. Les hommes dansèrent d’un +côté de la pièce et les femmes de l’autre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c15">XV<br> +<span class="xsmall">LA LUNE DE MIEL DES HYAMS</span></h2> + + +<p>— Bînah, n’as-tu rien entendu dire à propos de +notre Daniel ?</p> + +<p>Il y avait un ton d’inquiétude dans la voix du vieux +Hyams.</p> + +<p>— Est-ce du mal, Mendel ?</p> + +<p>— N’as-tu pas entendu parler de lui et de la fille +de Sugarman ?</p> + +<p>— Non : y a-t-il quelque chose entre eux ?</p> + +<p>La nonchalante petite vieille parlait avec passion.</p> + +<p>— Quelqu’un m’a dit que son fils avait vu notre +Daniel qui faisait la cour à la jeune fille.</p> + +<p>— Où ?</p> + +<p>— Au bal du Pourim.</p> + +<p>— Cet homme est un sot ; un jeune homme doit +danser avec l’une ou avec l’autre.</p> + +<p>Miriam rentra de l’école, exténuée. Le vieux Hyams +cessa de parler yiddish et dit en anglais :</p> + +<p>— Vous avez raison, il faut bien qu’il le fasse.</p> + +<p>Bînah répondit en un anglais lent et pénible :</p> + +<p>— Il nous l’aurait dit.</p> + +<p>Mendel répondit :</p> + +<p>— Il nous l’aurait dit.</p> + +<p>Ils évitaient de se regarder. Bînah se traîna à travers +la pièce et se mit à préparer le thé de Miriam.</p> + +<p>— Maman, si vous pouviez ne pas traîner ainsi vos +pieds sur le parquet. Cela me rend si nerveuse et je +suis si fatiguée. Qu’est-ce qu’il vous aurait dit ? et qui +est-il ?</p> + +<p>Bînah regarda son mari.</p> + +<p>— J’ai appris que Daniel était fiancé, dit le vieux +Hyams.</p> + +<p>Miriam sursauta et rougit.</p> + +<p>— Avec qui ? s’écria-t-elle émue.</p> + +<p>— Bessie Sugarman !</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— La fille de Sugarman le Shadchan ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>Miriam se mit à rire d’un rire incrédule.</p> + +<p>— Comme s’il était possible que Daniel veuille se +marier et entrer dans une famille aussi misérable que +celle-là !</p> + +<p>— Elle est aussi honorable que la nôtre, dit Mendel +les lèvres serrées.</p> + +<p>Sa fille le regarda avec étonnement.</p> + +<p>— J’aurais cru que vos enfants vous avaient mieux +enseigné le respect de soi-même, dit-elle avec calme. +M. Sugarman est une personne fort agréable à compter +parmi ses proches vraiment !</p> + +<p>— Chez nous la famille de M. Sugarman était fort +respectée, grommela le vieux Hyams.</p> + +<p>— Nous ne sommes pas chez vous maintenant, dit +Miriam avec mépris, nous sommes en Angleterre. C’est +une vieille société.</p> + +<p>— C’est aussi ce qu’elle pense de moi, se dit Mrs Hyams +à part elle.</p> + +<p>— N’avez-vous pas vu Daniel avec elle au bal ? demanda +M. Hyams encore visiblement inquiet.</p> + +<p>— Je n’ai rien remarqué, répondit Miriam, je pense +que vous aurez oublié le sucre, maman, ou bien le thé +est plus mauvais encore que de coutume. Pourquoi ne +faites-vous pas couper les tartines par Jane au lieu de +la laisser paresser à la cuisine ?</p> + +<p>— Jane a passé toute la journée au lavoir, dit Mrs +Hyams pour s’excuser.</p> + +<p>— Hum ! fit Miriam d’un air moqueur, et son joli visage +portait l’empreinte de la lassitude et du chagrin. +Jane devrait conduire soixante-trois fillettes, que des +parents ignorants laissent vivre en sauvages et qui +n’ont aucune notion de discipline ! Quant à ce pauvre +Sugarman, ne savez-vous pas encore que les Juifs +fiancent tous les garçons et les filles qui se regardent +dans la rue, et se moquent d’eux et discutent leur avenir +avant même qu’ils aient été présentés l’un à l’autre !</p> + +<p>Elle but son thé, changea de robe, et partit au théâtre +avec une de ses amies. La nature véritablement accablante +de son travail demandait un peu de distraction. +Quelques instants après son départ, Daniel rentra et +mangea son souper, c’est-à-dire sa part du dîner qu’on +lui avait gardée et réchauffée au four.</p> + +<p>Mendel était assis au coin du feu, penché sur un grand +in-folio qu’il tenait ouvert sur les genoux. Quand Daniel +eut fini de souper, pendant qu’il bâillait et s’étirait, +Mendel lui dit brusquement, comme s’il eût voulu le +rudoyer :</p> + +<p>— Pourquoi ne demandez-vous pas à votre père de +vous souhaiter Mazzoltov ?</p> + +<p>— Mazzoltov ? demanda Daniel intrigué.</p> + +<p>— Pour vos fiançailles.</p> + +<p>— Mes fiançailles ! reprit Daniel. Les battements de +son cœur lui frappaient les côtes.</p> + +<p>— Oui, avec Bessie Sugarman.</p> + +<p>Mendel, les yeux fixés sur le visage de son fils, l’examinait +et le regardait passer du rouge au vert et du +vert au rouge. Daniel se retint à la cheminée pour ne +pas tomber.</p> + +<p>— Mais c’est un mensonge ! s’écria-t-il avec force, qui +vous a dit cela ?</p> + +<p>— Personne ; quelqu’un y a fait allusion.</p> + +<p>— Mais je n’ai pas même été auprès d’elle.</p> + +<p>— Si, au bal du Pourim.</p> + +<p>Daniel se mordit les lèvres.</p> + +<p>— Maudit bavardage, dit-il, je ne lui adresserai plus +la parole.</p> + +<p>Après un moment de silence le vieux Hyams reprit :</p> + +<p>— Mais pourquoi pas ? vous l’aimez ?</p> + +<p>Daniel regarda avec étonnement, son cœur palpitait +douloureusement et une folle et suave musique bourdonnait +dans ses oreilles.</p> + +<p>— Vous l’aimez, répéta Mendel doucement, pourquoi +ne lui demandez-vous pas de vous épouser. Avez-vous +peur qu’elle refuse ?</p> + +<p>Daniel se mit à rire d’un rire nerveux. Puis voyant +l’expression de reproche et de doute de son père, il dit +timidement :</p> + +<p>— Pardonnez-moi, Père, je n’ai pas pu m’empêcher de +rire. Vous entendre parler d’amour ! c’est trop bizarre !</p> + +<p>— Pourquoi ne parlerais-je pas d’amour ?</p> + +<p>— Ne soyez pas si tristement comique, père, dit Daniel +en souriant. Que vous est-il arrivé ? qu’avez-vous +de commun avec l’amour ? On dirait un jeune premier +romantique sur la scène. C’est une blague que l’amour ! +je n’aime personne et Bessie Sugarman moins encore +que les autres. Ne vous préoccupez pas de mes affaires. +Retournez à votre vieux bouquin moisi. Je me demande +s’il y est question d’amour dans celui-là et n’oubliez +pas de vous servir de vos verres et non pas de vos lunettes +ordinaires, sinon c’est de l’argent perdu. A propos, +Maman, n’oubliez pas d’aller samedi à la clinique +pour vous faire examiner. Je suis sûr qu’il est temps +que vous ayez aussi une paire de lunettes.</p> + +<p>— N’ai-je pas déjà l’air assez âgé ! pensa Mrs Hyams, +mais elle dit :</p> + +<p>— Très bien, Daniel, et elle desservit le souper.</p> + +<p>— C’est l’avantage d’être dans le commerce des nouveautés, +dit Daniel gaiement, il y a une quantité d’articles +qu’on peut se procurer au prix du gros.</p> + +<p>Il lut les journaux pendant une demi-heure et s’en +alla se coucher. M. et Mrs Hyams se cherchaient des +yeux mais ne parlaient pas. Mrs Hyams fit frire un morceau +de « <span lang="de" xml:lang="de">wurst</span> » pour le souper de Miriam et le mit +au four pour le garder chaud ; puis elle s’assit en face +de Mendel pour coudre un morceau de fourrure, qui +s’était déchiré, à la jaquette de Miriam. Le feu pétillait +dans l’âtre et de petites flammes mouraient en craquant, +la pendule marquait l’heure calmement.</p> + +<p>Bînah enfila son aiguille dès la première fois.</p> + +<p>— Je puis y voir encore sans lunettes, pensa-t-elle +tristement, mais elle se tut.</p> + +<p>Mendel leva les yeux à diverses reprises et la regarda. +Son extrême maigreur, sa peau parcheminée, l’étroit +réseau de ses rides, ses cheveux blancs comme la neige, +le frappèrent avec une acuité nouvelle. Mais il garda le +silence. Bînah tirait patiemment l’aiguille à travers +la fourrure, et de temps à autre elle levait les yeux +pour regarder la vieille figure ravagée de Mendel, ses +yeux enfoncés dans leur orbite, le front, penché sur son +bouquin, qui se contractait péniblement sous le <i>koppel</i> +noir, et son teint qui était celui d’un malade, un sanglot +lui monta dans la gorge ; mais elle le réfréna et +continua sa couture. Soudainement, elle le regarda et +cette fois leurs yeux se rencontrèrent et ils ne les baissèrent +pas. Un éclair étrange et subtil traversa leurs deux +âmes. Ils se regardèrent en tremblant, les yeux pleins +de larmes.</p> + +<p>— Bînah ?</p> + +<p>La voix de Mendel étouffait ses sanglots.</p> + +<p>— Oui, Mendel.</p> + +<p>— Tu l’as entendu ?</p> + +<p>— Oui, Mendel.</p> + +<p>— Il dit qu’il ne l’aime pas.</p> + +<p>— Il le dit.</p> + +<p>— Il ment, Bînah.</p> + +<p>— Mais pourquoi mentirait-il ?</p> + +<p>— Tu parles avec ta bouche et pas avec ton cœur. Tu +sais qu’il ne veut pas nous laisser croire qu’il reste célibataire +à cause de nous. Tout son argent est employé +pour l’entretien de cette maison, où nous vivons. C’est +la loi de Moïse. N’as-tu pas vu sa figure quand je lui +ai parlé de la fille de Sugarman ?</p> + +<p>Bînah se balançait sur sa chaise et se lamentait.</p> + +<p>— Mon pauvre Daniel ! mon pauvre agneau ! attends +un peu. Je vais mourir bientôt. Le Très-Haut est miséricordieux. +Attends un peu.</p> + +<p>Mendel ramassa la jaquette de Miriam qui traînait +à terre et la rangea.</p> + +<p>— Il ne sert à rien de pleurer, dit-il gentiment — et +il eût tant aimé pleurer avec elle. Cela ne se peut pas. +Il doit épouser celle que son cœur désire. N’est-il pas +suffisant qu’il sente que nous avons paralysé sa vie au +profit de notre Sabbat. Il n’en parle jamais, mais il le +croit au fond de son cœur.</p> + +<p>— Attends un peu ! murmurait Bînah en se balançant. +Non, calme-toi. Non, calme-toi. Il se leva et passa +tendrement sa main calleuse sur les cheveux d’argent. +Nous ne pouvons plus attendre. Pense depuis combien +de temps Daniel attend.</p> + +<p>— Oui, mon pauvre agneau, mon pauvre agneau ! +sanglota la vieille femme.</p> + +<p>— Si Daniel se marie, dit le vieillard en essayant de +parler avec fermeté, nous n’avons plus un sou pour +vivre. Miriam a besoin de tout son salaire. Elle nous +donne déjà plus qu’elle ne peut. Elle est une dame, et +elle occupe une haute situation. Elle doit s’habiller avec +élégance et qui sait si nous n’empêchons pas quelque +monsieur de l’épouser. Nous ne sommes pas faits pour +le grand monde. Mais avant tout, Daniel doit se marier, +et je gagnerai ta vie et la mienne comme je le faisais +quand les enfants étaient petits.</p> + +<p>— Mais que vas-tu faire ? dit Bînah en séchant ses +larmes et le regardant d’un air effrayé. Tu ne peux +plus exercer le métier de vitrier. Pense à Miriam. Que +peux-tu faire, que peux-tu faire ? Tu ne connais pas le +commerce.</p> + +<p>— Non, je ne connais pas le commerce, dit-il avec +amertume. Chez moi, tu le sais, j’étais maçon ; mais ici +je ne pouvais pas obtenir de travail en observant le +sabbat et ma main est devenue malhabile à l’ouvrage. +Peut-être retrouverai-je ma main de jadis !</p> + +<p>Il prit celle de sa femme, elle était raide et froide +malgré la chaleur du feu.</p> + +<p>— Prends courage, dit-il, je ne puis rien faire ici qui +ne fasse honte à Miriam. Nous ne pouvons même pas +rentrer dans un hospice sans répandre son sang ; mais +le Tout-Puissant, que Son nom soit béni — est bon. — Je +partirai.</p> + +<p>— Partir ! La main flasque de Bînah serra celle de +Mendel. Tu iras vendre des marchandises dans les campagnes !</p> + +<p>— Non, s’il est écrit que je dois me séparer de mes +enfants, que la distance soit assez grande pour empêcher +les plaintes. Miriam le préférera. Je partirai pour l’Amérique.</p> + +<p>— L’Amérique ! Le cœur de Bînah palpitait avec violence. +Et tu m’abandonneras ? Une étrange désolation +s’empara de tout son être.</p> + +<p>— Oui, en tout cas, pendant un moment. Il ne faut +pas que tu supportes les premières difficultés. Je trouverai +à m’employer. Peut-être y a-t-il plus de maçons +juifs en Amérique pour me procurer du travail. Dieu +ne nous abandonnera pas. Là-bas je pourrai vendre des +objets dans la rue, sans me gêner. Au pis aller je puis +redevenir vitrier. Aie confiance, ma colombe.</p> + +<p>Ce nouveau nom de tendresse fit tressaillir Bînah.</p> + +<p>— Je t’enverrai un peu d’argent, et puis dès que je +verrai clair je t’appellerai et tu viendras me rejoindre +et nous vivrons heureux, et nos enfants seront heureux +ici.</p> + +<p>— Hélas ! hélas ! soupirait-elle, comment un vieillard +comme toi pourra-t-il affronter la mer et les visages +inconnus, tout seul ? Vois comme tu es cruellement +torturé par les rhumatismes. Comment serais-tu vitrier ? +Tu gémis des nuits entières. Comment pourrais-tu porter +ce lourd châssis sur les épaules ?</p> + +<p>— Dieu me donnera la force de faire ce qui est juste.</p> + +<p>Les larmes étouffaient sa voix. Les mots sortaient par +saccades.</p> + +<p>— Non, non ! cria-t-elle avec véhémence ! Tu ne partiras +pas ! tu ne me quitteras pas !</p> + +<p>Ses lèvres serrées articulèrent :</p> + +<p>— Je dois partir.</p> + +<p>Il ne vit pas que la neige des cheveux de Bînah +était aussi blanche que ses joues. Ses lunettes étaient +baignées de larmes. Elle gémissait avec incohérence. +« Non, non, je mourrai bientôt. Dieu est bon. Attends +un peu, attends un peu ! Il nous tuera tous les deux, +bientôt. Mon pauvre agneau ! mon pauvre Daniel ! Tu +ne me quitteras pas ! »</p> + +<p>Le vieillard dégagea ses bras de son cou.</p> + +<p>— Je dois. J’ai entendu la voix de Dieu dans le silence.</p> + +<p>— Alors je partirai avec toi. Partout où tu iras, +j’irai.</p> + +<p>— Non, non ; tu ne pâtiras pas des débuts difficiles. +Je les affronterai seul. Je suis solide. Je suis un homme.</p> + +<p>— Et tu auras le courage de m’abandonner ?</p> + +<p>Elle le regarda d’un air pitoyable, mais il ne vit pas +son visage à travers ses pleurs. Dans l’obscurité le +même éclair les traversa. Il saisit sa taille, la serra +contre lui et noua autour de son cou les bras qu’il +avait écartés en lui tendant sa joue humide. Le passé +n’existait plus ; le souvenir de quarante années de +soucis communs depuis le matin où chacun avait vu +un visage étranger sur l’oreiller, s’était évanoui. Depuis +quinze ans ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre ; +rapprochés, de plus en plus près, dans une commune +solitude, unis par une souffrance commune et par la +différenciation croissante avec les enfants qu’ils +avaient engendrés. Se rapprochant de plus en plus dans +le silence et l’inconscience, ils venaient enfin de se +joindre. L’heure suprême de leurs vies venait de sonner. +Le silence de ces quarante années était rompu. +Les lèvres fanées de Mendel cherchèrent celles de Bînah +et l’amour remplit leurs âmes. Les premiers instants de +délices passés, Mendel approcha une chaise de la table, +écrivit une lettre en caractères hébreux et alla la +mettre à la poste. Bînah reprit la jaquette de Miriam. +Les flammes pétillantes s’étaient transformées en une +lueur ardente, la pendule tintait doucement ; mais une +chose nouvelle, douce et sacrée avait transformé leur vie. +Bînah ne souhaitait plus la mort.</p> + +<p>Quand Miriam entra, apportant une bouffée d’air froid +dans la pièce, Bînah se leva, ferma la porte et apporta +le souper de Miriam : elle ne traînait plus les pieds.</p> + +<p>— Etait-ce une belle pièce, Miriam ? demanda-t-elle +doucement.</p> + +<p>— Les niaiseries et les bêtises habituelles, dit Miriam +avec humeur. L’amour et tout ce genre d’histoires, +comme si le monde n’avait pas changé depuis lors !</p> + +<p>Le lendemain, au premier déjeûner, le vieux Hyams +reçut une lettre. Il enleva soigneusement ses lunettes, +mit celles qu’il employait pour lire, et jeta négligemment +l’enveloppe dans le feu. Quand il eut déchiffré +quelques lignes il poussa un cri de surprise et laissa +tomber la lettre.</p> + +<p>— Qu’y a-t-il, père ? demanda Daniel pendant que +Miriam avançait curieusement son nez camus.</p> + +<p>— Dieu soit loué ! ce fut tout ce que le vieillard put +dire.</p> + +<p>— Eh bien qu’y a-t-il, parlez ! dit Bînah avec une +animation très particulière. L’émotion colorait les joues +de Miriam et la rendait belle.</p> + +<p>— Mon frère d’Amérique a gagné mille livres dans +une loterie et il nous invite, Bînah et moi, à aller vivre +auprès de lui.</p> + +<p>— Votre frère d’Amérique ! répétèrent les enfants +étonnés.</p> + +<p>— Tiens, j’ignorais que vous aviez un frère en Amérique ! +dit Miriam.</p> + +<p>— Voici ; aussi longtemps qu’il était pauvre je n’en +ai pas parlé, répondit Mendel, sarcastique sans le vouloir. +Mais j’ai eu de ses nouvelles plusieurs fois. Nous +avons quitté la Pologne ensemble mais le bureau de +bienfaisance l’envoya lui et beaucoup d’autres à New-York.</p> + +<p>— Mais vous n’irez pas, père ? dit Daniel.</p> + +<p>— Pourquoi pas ? j’aimerais voir mon frère avant de +mourir, nous étions très liés quand nous étions jeunes.</p> + +<p>Miriam ne put s’empêcher d’observer :</p> + +<p>— Mais mille livres ce n’est pas beaucoup.</p> + +<p>Le vieux Hyams s’était imaginé que c’était l’extrême +opulence et il regrettait de n’avoir pas fait un meilleur +sort à son frère.</p> + +<p>— Cela nous suffira pour vivre, lui, Bînah et moi. +Et puis voyez-vous, sa femme est morte et il n’a pas +d’enfants.</p> + +<p>— Vous ne pensez pas sérieusement à y aller ? dit +Daniel d’une voix haletante. Il ne pouvait comprendre +les événements qui surgissaient devant lui. Comment +aurez-vous l’argent pour le voyage ?</p> + +<p>— Lisez ça, dit Mendel calmement en lui tendant +la lettre. Il offre de me l’envoyer !</p> + +<p>— Mais c’est écrit en hébreu ! s’écria Daniel, retournant +désespérément la lettre de haut en bas.</p> + +<p>— Vous savez lire l’hébreu, n’est-ce pas ? dit le père.</p> + +<p>— Je savais, il y a des années. Je me souviens que +vous m’aviez appris les lettres, mais ma correspondance +en hébreu a été si rare !</p> + +<p>Il s’arrêta en souriant et tendit la lettre à Miriam +qui l’examina en feignant de comprendre. Il y eut un +éclair de soulagement dans ses yeux quand elle la rendit +à son père et elle ajouta :</p> + +<p>— Il aurait pu envoyer quelque chose à son neveu +et à sa nièce.</p> + +<p>— Il le fera peut-être quand je serai en Amérique +et que je lui dirai combien vous êtes jolie, dit Mendel +sentencieusement. Il paraissait tout joyeux et s’aventura +jusqu’à pincer avec espièglerie la joue rose de Miriam. +Elle supporta cette injure sans murmurer.</p> + +<p>— Mais vous aussi, maman, vous avez l’air gai, demanda +Daniel, triste et surpris, vous paraissez ravie à +l’idée de nous quitter.</p> + +<p>— J’ai toujours désiré voir l’Amérique, répondit la +vieille femme en souriant, et je vais pouvoir renouer +à New-York une ancienne amitié.</p> + +<p>Elle regarda son mari d’un air interrogateur, et une +lueur d’amour brillait dans ses yeux.</p> + +<p>— C’est un peu fort ! fit Daniel, mais elle ne pense +pas ce qu’elle dit, n’est-ce pas, père ?</p> + +<p>— Moi, je le pense, répondit Hyams.</p> + +<p>— Mais cela ne peut pas être vrai, continua Daniel, de +plus en plus étonné. Je crois que tout cela est une mystification.</p> + +<p>Mendel vida sa tasse de café.</p> + +<p>— Une mystification ! murmura-t-il dans sa tasse.</p> + +<p>— Oui, je crois que quelqu’un vous fait une farce.</p> + +<p>— Allons donc ! s’écria Mendel en déposant sa tasse +sur la table et ramassant la lettre. Est-ce que je ne +connais pas l’écriture de mon frère Yankov ? Et puis qui +pourrait connaître tous les petits détails dont il parle ?</p> + +<p>Daniel garda le silence mais s’attarda après que Miriam +s’en fut allée retrouver ses monotones occupations.</p> + +<p>— Je vais écrire aussitôt pour accepter l’offre de +Yankov, dit son père. Heureusement, nous avons loué +la maison à la semaine, et vous pourrez déménager si +elle vous paraissait trop grande pour Miriam et pour +vous. Je sais que je puis vous confier Miriam, n’est-ce +pas, Daniel ?</p> + +<p>Daniel continua de discuter, mais Mendel répondit :</p> + +<p>— Il est tout seul et il ne peut pas venir nous rejoindre +lui-même parce qu’il est paralysé. Après tout +qu’ai-je à faire en Angleterre ? Et votre mère ne veut +naturellement pas me quitter. Peut-être pourrais-je +obtenir de mon frère un voyage au pays d’Israël et +pourrons-nous tous finir nos jours à Jérusalem, ce qui, +vous le savez, fut toujours le désir de mon cœur.</p> + +<p>Personne ne prononça le nom de Bessie Sugarman.</p> + +<p>— Pourquoi tant vous tracasser ? dit Miriam à Daniel +dans la soirée. Que pouvait-il nous arriver de meilleur ? +Qui aurait pu s’imaginer qu’à cette heure du jour nous +rentrerions en possession d’un parent susceptible de +nous laisser un héritage ! Ce sera une bonne histoire à +raconter.</p> + +<p>Le lendemain matin après la shool, Mendel parla au +président.</p> + +<p>— Pouvez-vous me prêter six livres ? demanda-t-il.</p> + +<p>Belcovitch s’arrêta. « Six livres ? » fit-il ébloui.</p> + +<p>— Oui, je désire partir en Amérique avec ma femme. +Et je désire en plus que vous me juriez, en tant que +compatriote, que vous ne soufflerez pas mot de ceci à qui +que ce soit. Nous avons Bînah et moi, vendu les quelques +petits bijoux que nos enfants nous avaient donnés +et nous avons compté qu’avec six livres en plus nous +pourrions prendre des billets d’entrepont et vivre jusqu’à +ce que je trouve du travail.</p> + +<p>— Mais c’est une grosse somme que six livres, sans +garanties, dit Belcovitch en frottant nerveusement son +vieux chapeau haut de forme.</p> + +<p>— Je le sais, reprit Mendel, mais Dieu m’est témoin +que je vous les rembourserai et si je meurs avant +d’avoir pu le faire, je jure de prévenir mon fils. Sa parole +est un serment.</p> + +<p>— Mais où trouverais-je six livres, demanda Belcovitch +découragé. Je ne suis qu’un pauvre tailleur et ma +fille va se marier sous peu. Sur mon honorable parole, +c’est une grosse somme. Je n’ai jamais prêté autant de +ma vie, je n’ai jamais été caution pour une telle +somme.</p> + +<p>Mendel baissa la tête. Il y eut un moment de silence. +Bear réfléchissait gravement.</p> + +<p>— Je vais vous dire quoi, dit-il enfin. Je vous prêterai +cinq livres si vous pouvez vous arranger avec cela.</p> + +<p>Mendel poussa un soupir de soulagement.</p> + +<p>— Dieu vous récompensera ! dit-il, et il serra avec +effusion la main du marchand. J’espère que je pourrai +rassembler encore de quoi vendre pour un souverain.</p> + +<p>Mendel confirma le marché en offrant un verre de +rhum au prêteur et Bear se sentit à l’abri des mauvais +coups du sort. Quoi qu’il arrivât, il aurait toujours eu +quelque chose pour son argent.</p> + +<p>C’est ainsi que Mendel et Bînah s’embarquèrent +sur l’Atlantique. Daniel les accompagna jusqu’à Liverpool, +mais Miriam prétexta qu’elle n’aurait pas pu obtenir +un jour de congé ; peut-être se souvenait-elle du +refus qu’avait essuyé Esther Ansell et craignait-elle de +le demander.</p> + +<p>Sur le quai, dans le brouillard froid, Mendel Hyams +embrassa son fils sur le front, et lui dit d’une voix +brisée :</p> + +<p>— Adieu ; Dieu vous bénisse ! Il n’osa pas ajouter et +Dieu bénisse votre Bessie, ma future belle-fille ; mais +la bénédiction était dans son cœur. Daniel s’en alla le +cœur serré, mais le vieillard le prit par l’épaule et tout +bas, d’une voix tremblante lui dit :</p> + +<p>— Me pardonnez-vous de vous avoir mis dans le commerce +de nouveautés ?</p> + +<p>— Père ! que voulez-vous dire ? fit Daniel suffoqué, +vous ne pensez plus, j’espère, aux mots dits dans la +colère il y a des années et des années. Il y a longtemps +que je les ai oubliés.</p> + +<p>— Alors vous resterez un bon juif, dit Mendel secoué +par l’émotion, même quand nous serons loin ?</p> + +<p>— Avec l’aide de Dieu, dit Daniel.</p> + +<p>Alors Mendel se retourna vers Bînah et l’embrassa en +pleurant et les visages du vieux couple étaient tout +radieux à travers leurs larmes.</p> + +<p>Daniel resta sur le quai au milieu du tumulte et des +clameurs, regardant le bateau s’éloigner doucement du +port et ni lui, ni personne au monde, sauf l’heureux +couple, ne se doutait que Mendel et Bînah partaient pour +leur lune de miel.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Deux ans plus tard, Mrs Hyams mourut, et le vieux +Hyams mit un baiser d’amoureux sur ses paupières +closes. Puis, complètement seul au monde, il vendit ses +quelques meubles, envoya le montant de sa dette plus +une livre pour les intérêts, à Bear Belcovitch et se ceignit +les reins pour entreprendre le voyage de Jérusalem, +le rêve de sa vie.</p> + +<p>Mais le rêve de sa vie aurait dû demeurer un rêve. +Mendel vit les montagnes de Palestine, et le Jourdain +sacré, et le mont Moriah, l’endroit où se trouvait le +Temple, et les tombeaux d’Absalon et de Melchisédec, +et la porte de Sion et l’aqueduc construit par Salomon +et tout ce dont il avait rêvé depuis son enfance. Mais +en quelque sorte ce n’était pas sa Jérusalem, pas plus +que ne l’eût été son ghetto londonien transplanté, +mais plus sale, plus étroit et plus misérable, avec des +boiteux au lieu de mendiants et des lépreux au lieu de +colporteurs. La magie de sa cité de rêve n’existait pas +dans cet endroit prosaïque, presque sordide, et son +cœur se brisait en pensant aux splendeurs sacrées +qu’il s’était imaginé en son âme souffrante. L’arc-en-ciel +fait de ses larmes amères n’apparaissait pas +dans le ciel de cette sombre cité d’Orient, assise au +milieu de montagnes arides. Où donc étaient les roses +et les lis, les cèdres et les fontaines ? Le mont Moriah +était bien là, mais il supportait la mosquée +d’Omar, et du temple de Jéhovah, il ne restait qu’un +mur en ruine. La Shechinah, la divine gloire, n’était +plus qu’un pâle rayon de soleil. « Qui gravira la montagne +de Jéhovah ? » Voyez ! les musulmans et les touristes +chrétiens. Des baraques et des couvents couvraient +la montagne de Sion. Ses frères, de par la loi divine, +maîtres du sol qu’ils foulaient, étaient dispersés et +perdus dans ce chaos de races, Syriens, Arméniens, +Turcs, Coptes, Abyssiniens et Européens, comme +l’étaient leurs synagogues, parmi les dômes et minarets +des Gentils.</p> + +<p>La ville était pleine de reliques vénérées de ce Christ +que sa race reniait ; et partout flottait le croissant musulman.</p> + +<p>Mais tous les vendredis, méprisant les railleries des +passants, Mendel Hyams allait baiser les pierres du +mur des Lamentations voilant leur nudité de ses larmes. +Et tous les ans, à Pâques, jusqu’à ce qu’il s’en allât +rejoindre ses pères, il récita la prière : « L’an prochain +à Jérusalem. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c16">XVI<br> +<span class="xsmall">LE VENDREDI SOIR DES HÉBREUX</span></h2> + + +<p>— Ah ! ces hommes-de-la-Terre ! dit Pinchas à Reb +Shemuel, ce sont des ignorants fanatiques ! Comment +une cause pourrait-elle réussir entre leurs mains ? Ils +n’ont pas l’esprit poétique ; leurs idées sont pareilles +à celles des taupes ; ils veulent faire des Messies avec +des gros sous. Quelle inspiration pour l’âme que la vue +de leurs vilains quêteurs qui ressemblent à des Schnorrers — avec +la perruque rousse de Karlkammer pour +bannière et les éternuements de Gradkowski comme trompette. +Mais j’ai écrit contre Quedalyah, le fruitier, un +acrostiche virulent comme du fiel de serpent. — Lui, +le rédempteur ! avec ses veilles pommes de terre malades +et son <span lang="en" xml:lang="en">gingerbeer</span> éventé ? Ce n’est pas ainsi que +les grands prophètes et les docteurs d’Israël nous représentent +la Venue. Mais qu’un grand feu de joie soit +allumé en Israël et vous verrez briller tous les phares +sur les montagnes, et une langue de feu appeler l’autre. +Oui, même moi, Melchisédec Pinchas, j’allumerai le +feu sans tarder.</p> + +<p>— Non, pas aujourd’hui, dit Reb Shemuel avec une +petite pointe d’ironie, c’est le sabbat.</p> + +<p>Le rabbin revenait de la synagogue et Pinchas lui +faisait la conduite pendant le petit trajet qui le séparait +de sa maison. Derrière eux marchait Lévi et de +l’autre côté de Reb Shemuel, Eliphaz Chowchoski, un +Polonais à l’air minable, que Reb Shemuel emmenait +souper chez lui. En ce temps-là, Reb Shemuel n’était +pas le seul à ramener à son foyer « l’hôte du Sabbat » — quelque +pauvre affamé — pour l’asseoir à sa table +au même rang que le maître. C’était un exemple d’égalité +et de fraternité pour les enfants de beaucoup d’intérieurs +fortunés, et la coutume n’était pas abandonnée +même dans les maisons pauvres. « Tous les Israélites +sont frères » : et comment observer mieux le Sabbat +qu’en faisant de ce proverbe une réalité.</p> + +<p>— Vous parlerez à votre fille, n’est-ce pas ? dit Pinchas +en changeant brusquement de sujet. Vous lui +direz que ce que je lui ai écrit n’est pas la millionième +partie de ce que je sens ; vous lui direz qu’elle est +mon soleil pendant le jour, ma lune et mes étoiles pendant +la nuit ; qu’il faut que je l’épouse tout de suite ou +que je mourrai ; que je ne pense qu’à elle ; que je ne puis +rien faire, écrire ou projeter sans elle ; que le jour où +elle m’aura souri je lui écrirai des poèmes d’amour plus +beaux que ceux de Byron, plus beaux que ceux de +Heine — le vrai Cantique des Cantiques, celui de Pinchas ; +que je l’immortaliserai comme Dante immortalisa +Béatrice et Pétrarque, Laure ; que je me promène +misérablement en arrosant le sol de mes larmes ; que +je ne dors pas la nuit, ne mange pas le jour. Vous le +lui direz, n’est-ce pas ?</p> + +<p>Il posa le doigt sur le nez pour intercéder.</p> + +<p>— Je le lui dirai, dit Reb Shemuel ; vous êtes un +gendre capable de réjouir le cœur de n’importe quel +homme. Mais j’ai bien peur que la jeune fille ne se +soucie guère des amoureux. De plus vous avez quatorze +ans de plus qu’elle.</p> + +<p>— Alors je l’aime deux fois plus que Jacob n’aimait +Rachel, car il est écrit : « Sept ans ne lui paraissaient +qu’un jour dans son amour pour elle » ; pour moi quatorze +ans ne me paraissent qu’un jour dans mon amour +pour Hannah.</p> + +<p>Le rabbin sourit à l’argument et dit :</p> + +<p>— Vous êtes semblable à cet homme qui, accusé +d’avoir vingt ans de plus que la jeune fille qu’il désirait +répondit : « Quand je la regarderai, je rajeunirai +de dix ans, et quand elle me regardera elle vieillira de +dix ans, de sorte que nous aurons le même âge. »</p> + +<p>Pinchas, à son tour rit avec enthousiasme et répondit :</p> + +<p>— Vous plaiderez sûrement ma cause, dont la devise +est le dicton hébreu : « Le mari aide la femme, Dieu +aide le célibataire. »</p> + +<p>— Mais avez-vous les moyens de subvenir à ses besoins ?</p> + +<p>— Mes écrits ne suffiront-ils pas ? S’il n’est personne +pour protéger la littérature en Angleterre, nous irons +sur le Continent — votre pays d’origine, Reb Shemuel, +le berceau des grands savants. Le poète continuait à +parler, mais à la fin ses accents passionnés frappaient +les oreilles de Reb Shemuel comme le bruit de la +tempête frappe celles du lecteur assis au coin du feu. +Il était tombé dans une douce rêverie et savourait à +l’avance la paix du Sabbat. Le travail de la semaine +terminé, le Juif fidèle pouvait goûter le repos. Les +ruelles étroites et boueuses s’effaçaient devant les +joyeuses images de ses pensées.</p> + +<p>— Viens, mon bien aimé, viens au devant de l’épouse ; +l’aurore du Sabbat nous accueille.</p> + +<p>Reb Shemuel savait que ce soir sa bien aimée aurait +sa figure du Sabbat, qu’elle quitterait le masque de +mégère qui cachait aux autres ses traits angéliques. +Ce soir il pourrait en vérité appeler sa femme (comme +le rabbin du Talmud) « non pas femme, mais Demeure ». +Ce soir, Simcha porterait vraiment son nom qui signifie +« réjouissance ». Une douce chaleur lui réchauffait +le cœur ; son âme était inondée d’une grande tendresse +pour toute la création. Comme il approchait de +sa porte, de joyeuses lumières l’accueillirent pareilles +à un sourire céleste. Il invita Pinchas à entrer, mais +le poète crut prudent de laisser aux autres le soin de +plaider sa cause et s’en fut d’un air sombre. Avant +d’entrer, le rabbin baisa la Mezuzah et embrassa sa +fille qui venait à sa rencontre. Tout était ainsi qu’il +se l’était figuré : les deux grands cierges de cire brûlaient +dans les vieux flambeaux d’argent, la nappe +d’une blancheur immaculée, le plat de poisson frit décoré +de branches de persil, les pains du Sabbat, en +forme de bâtonnets saupoudrés de graines de pavot, +couverts d’un petit tapis de velours brodé de caractères +hébraïques, la bouteille de vin et le gobelet d’argent. +Tout cela, bien que familier, frappait le vieux rabbin +comme une bénédiction nouvelle.</p> + +<p>— Bon Shabbos, Simcha, dit Reb Shemuel.</p> + +<p>— Bon Shabbos, Shemuel, dit Simcha.</p> + +<p>L’affection brillait dans ses yeux et elle portait un +nouveau peigne dans ses cheveux. Ses traits, un peu +rudes, reflétaient la paix et la sérénité de son cœur. +Elle avait conscience d’avoir dûment allumé les cierges +du Sabbat et jeté au feu le morceau de pâte. Shemuel +l’embrassa ; puis il posa les mains sur la tête d’Hannah +et murmura :</p> + +<p>— Puisse le Seigneur te rendre pareille à Sarah, +Rébecca, Rachel et Léa !</p> + +<p>Puis sur la tête de Lévi en disant :</p> + +<p>— Puisse le Seigneur te rendre pareil à Ephraïm et +Manassé !</p> + +<p>Même Lévi, si peu sensible, sentit lui-même l’atmosphère +sanctifiante qui l’environnait et crut voir l’ange +du Sabbat voltiger autour de lui, lui montrant deux +ombres sur le mur, pendant que son mauvais ange +tremblait impuissant sur le seuil de la porte.</p> + +<p>Ensuite, Reb Shemuel répéta trois fois une série de +phrases commençant ainsi : « Que la paix soit avec vous, +anges serviteurs », et puis la belle description de la +femme idéale tirée des Proverbes, en regardant affectueusement +Simcha : « Une femme de bien, pour quiconque +la trouve est plus précieuse que les rubis. Le +cœur de son époux a confiance en elle… Elle lui fera +le bien, et non le mal, pendant tout le cours de sa +vie… Elle se lève avant l’aube, donne la nourriture à +sa famille et une tâche à ses domestiques… Elle met +ses mains au rouet… Elle tend la main aux pauvres… +La force et l’honneur sont sa parure et elle attend le +lendemain en souriant. Elle parle avec savoir et les lois +de la bonté sont dans sa bouche. Elle veille aux besoins +de sa famille et ne mange pas son pain dans l’oisiveté… +Trompeurs sont les plaisirs et vaine est la beauté ; +mais la femme qui craint le Seigneur sera louée. »</p> + +<p>Puis, lavant ses mains en récitant les prières requises, +pendant que tous se tenaient respectueusement debout, +il fit « kiddush » en récitant la joyeuse oraison traditionnelle :</p> + +<p>— … Sois béni, ô Seigneur notre Dieu ! Roi de la +Terre ! Créateur du fruit de la vigne ! Toi qui nous +sanctifies par tes commandements et te réjouis en nous. +Tu nous as choisis et sanctifiés entre tous les peuples et +avec amour et faveur tu nous as faits héritiers de ton +saint Sabbat…</p> + +<p>Et toute la maisonnée, et le Polonais affamé, répondirent : +« Amen » chacun buvant à la coupe par rang +de dignité, et mangeant un petit morceau de pain +coupé par le père et trempé dans le sel, après quoi la +bonne épouse servit le poisson frit au milieu d’un bruit +de vaisselle et du cliquetis des couverts. Après quelques +bouchées, le Polonais se crut un prince en Israël et +sentit qu’il devrait ensuite faire choix d’une jeune +fille pour embellir son festin du Sabbat. La soupe suivit +le poisson et ne fut pas servie dans la casserole, mais +transvasée dans une grande terrine parce que si la +moindre poussière tombait dans la soupe, l’assiette +dans laquelle elle se trouverait ne serait plus légalement +potable, tandis que si l’on en découvrait dans +la terrine, les pouvoirs de pollution se trouveraient dissipés +dans une aussi grande quantité de liquide. Pour +des raisons religieuses toutes semblables, la tradition +avait, depuis des siècles, anticipé sur une des règles +d’étiquette de nos tables élégantes d’aujourd’hui, les +convives après le repas se lavaient les mains dans un +petit bol d’eau. Le « Polak » se trouva, par pure conviction +religieuse, mis en contact avec un liquide pour +lequel il semblait apparemment n’avoir aucune sympathie.</p> + +<p>Quand le souper fut terminé, on récita la prière et +on chanta les <i>Zemiroth</i> — des chants qui expriment en +des vers joyeux et sonores l’essence même de la joie +sainte — ni séditieux, ni ascétiques : le bon sens spiritualisé +qui fut la clef du judaïsme historique. Car +sentir « la joie du Sabbat » est un devoir, et prendre ce +jour-là trois repas une obligation religieuse. C’est la +sanctification de la sensualité par la croyance que tout +est saint. Le Sabbat est pour le Juif l’axe de son univers, +le protéger est une vertu et l’aimer une preuve +de libéralisme. Il efface tous les deuils, même celui de +Jérusalem ; et les cierges peuvent bien couler à leur +guise sans qu’on les mouche ou les soigne. Le Sabbat +n’est-il pas sa propre lumière ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Voici le saint jour du repos :</div> +<div class="verse">Heureux homme qui l’observe,</div> +<div class="verse">Il médite penché sur la coupe de vin,</div> +<div class="verse">Ne se sentant pas le cœur serré</div> +<div class="verse">Parce que sa bouche est vide ;</div> +<div class="verse">Mais joyeux, et s’il doit emprunter</div> +<div class="verse">Dieu le rendra au bon prêteur.</div> +<div class="verse">Viande, vin, et poisson à profusion</div> +<div class="verse">Voyez qu’aucun délice ne manque.</div> +<div class="verse">Que la table soit bien couverte.</div> +<div class="verse">Les anges de Dieu répondent « Amen ! »</div> +<div class="verse">Quand une âme est en deuil</div> +<div class="verse">Voici venir le doux et paisible Sabbat :</div> +<div class="verse">Les chants et la joie résonnent dans ses pas.</div> +<div class="verse">Rapide le Sambatyon coule</div> +<div class="verse">Jusqu’à ce que, symbole de la bonté divine,</div> +<div class="verse">Le saint, le paisible Sabbat</div> +<div class="verse">Vienne bercer ses eaux turbulentes, etc. »</div> +</div> + +</div> +<p>Pendant tout le repas le Polak s’entretint avec son +amphitryon des persécutions qui sévirent dans son +pays. L’élément sympathique de sa description fut la +fidélité dont ses frères avaient témoigné pendant +l’épreuve, une petite minorité seulement ayant déserté, +et celle-là parce que déjà teintée d’épicurisme et +composée surtout d’étudiants ou d’universitaires. Les +Juifs orthodoxes sont toujours surpris que des hommes +ayant reçu une éducation laïque puissent rester dans +le troupeau.</p> + +<p>Hannah profita d’une pause dans la conversation pour +dire en allemand :</p> + +<p>— Je suis bien contente, Père, que vous n’ayez pas +ramené cet homme.</p> + +<p>— Quel homme ? demanda Reb Shemuel.</p> + +<p>— Le sale petit homme, à la figure de singe, qui +parle tant.</p> + +<p>Le rabbin réfléchit.</p> + +<p>— Je n’en connais pas de pareil.</p> + +<p>— Elle veut dire Pinchas, le poète, dit sa mère.</p> + +<p>Reb Shemuel la regarda avec sévérité ; cela ne promettait +rien de bon.</p> + +<p>— Pourquoi parlez-vous si durement de votre prochain ? +dit-il. Cet homme est un savant et un poète, +comme il n’y en a pas assez en Israël !</p> + +<p>— Nous avons déjà trop de <i>Schnorrers</i> en Israël, répliqua +Hannah.</p> + +<p>— Chut ! murmura Reb Shemuel en rougissant et en +désignant son hôte d’un regard.</p> + +<p>Hannah se mordit les lèvres, humiliée, et se hâta de +remplir l’assiette du Polonais d’un nouveau morceau +de poisson.</p> + +<p>— Il m’a écrit une lettre, continua-t-elle.</p> + +<p>— Il me l’a dit, répondit le rabbin, il vous aime +d’un grand amour.</p> + +<p>— Quelle bêtise, Shemuel ! interrompit Simcha en +déposant sa tasse à café avec violence. Quelle idée pour +un homme qui n’a pas un sou pour vivre de vouloir +épouser notre Hannah ! Ils seraient inscrits au bureau +de bienfaisance avant un mois.</p> + +<p>— L’argent n’est pas tout. La science et la sagesse +l’emportent de beaucoup sur lui et il est dit dans la +Midrash : « De même qu’un ruban rouge devient un +cheval noir, ainsi la pauvreté devient la fille de Jacob ». +Le monde repose sur la Torah et non sur l’or ; n’est-il +pas écrit : « Mieux vaut la parole de ta bouche que des +millions d’or et d’argent ». Pinchas est plus honorable +que moi, car il étudie l’écriture gratuitement comme +les pères de la Mishna, tandis que moi je touche un +salaire.</p> + +<p>— Je crois que tu ne lui es guère inférieur, dit Simcha, +car tu retires bien peu de tout cela. Que Pinchas +ne gagne rien pour lui, c’est son affaire ; mais s’il +veut mon Hannah, il faut qu’il gagne quelque chose +pour elle. Les pères de la Mishna étaient-ils aussi pères +de famille ?</p> + +<p>— Certainement, n’est-ce pas un commandement : +« Soyez féconds et multipliez-vous » ?</p> + +<p>— Et comment vivaient leurs familles ?</p> + +<p>— Beaucoup de nos sages étaient des artisans.</p> + +<p>— Aha ! fit Simcha triomphante.</p> + +<p>— Et le Talmud ne dit-il pas, intervint le Polonais +comme s’il faisait partie du conseil de famille, « Dépecez +un cadavre dans la rue, plutôt que de vous créer une +obligation ». Oui, et le rabbin Gamliel, fils du rabbin +Juda, le prince, ne dit-il pas aussi : « Il est louable d’associer +l’étude de la Loi avec une situation sociale ! » +Moïse, notre maître, n’était-il pas berger ?</p> + +<p>— C’est vrai, répondit le rabbin, et je pense avec +Maïmonide que l’homme doit d’abord s’assurer les +moyens de subsistance, puis se préparer une demeure, +et ensuite prendre une femme, et que ceux qui intervertissent +cet ordre sont des fous : mais Pinchas travaille +aussi de la plume. Il écrit des articles dans les journaux ; +et le plus important, Hannah, c’est qu’il aime la +Loi.</p> + +<p>— Hum ! dit Hannah. S’il aime la Loi, qu’il l’épouse !</p> + +<p>— Il est pressé, dit Reb Shemuel d’un air gouailleur, +et il ne peut pas devenir le fiancé de la Loi avant le +Simchath Torah.</p> + +<p>Tous se mirent à rire. Le fiancé de la Loi est le titre +que portent momentanément les Juifs qui aspirent +à la distinction d’être choisis pendant la lecture publique +pour lire la dernière strophe du Pentateuque +qu’on lit en son entier une fois l’an.</p> + +<p>Encouragé par les rires, le rabbin ajouta :</p> + +<p>— Mais il connaîtra bien mieux sa fiancée que la majorité +des fiancés de la Loi.</p> + +<p>Hannah profita des bonnes dispositions de son père +pour lui montrer l’épître de Pinchas, qu’il déchiffra +laborieusement. Le Polonais, transformé, ne ressemblant +plus au pauvre affamé qu’il était en arrivant, +prit congé en implorant la paix pour toute la famille +et Simcha s’en fut à la cuisine présider au rangement de +la vaisselle. Lévi sortit présenter ses devoirs à Esther car +la soirée était à peine commencée ; et le père et la fille se +trouvèrent seuls.</p> + +<p>Reb Shemuel, penché sur le Pentateuque se préparait +à remplir ses devoirs du vendredi soir, qui consistaient +à lire le chapitre deux fois en Hébreu et une fois en +Chaldaïque.</p> + +<p>Hannah assise en face de lui, regardait attentivement +sa bonne figure ridée, sa lourde tête massive posée sur +des épaules rondes, ses sourcils embroussaillés, sa longue +barbe grisonnante, balancée au murmure des lèvres +pieuses, ses yeux bruns perçants, fixés sur le livre sacré, +son grand front couronné de la petite calotte noire.</p> + +<p>Elle sentit des larmes lui monter aux yeux en le regardant.</p> + +<p>— Père, dit-elle d’une voix tendre.</p> + +<p>— M’avez-vous appelé, Hannah ? demanda-t-il en se +redressant.</p> + +<p>— Oui, cher, c’est à propos de cet homme, de Pinchas.</p> + +<p>— Eh bien, Hannah ?</p> + +<p>— Je regrette d’en avoir parlé si durement.</p> + +<p>— Ah, voilà qui est bien, ma fille. S’il est pauvre et +mal vêtu nous devons l’en respecter davantage. La sagesse +et le savoir doivent être respectés quand bien +même ils seraient en guenilles. Abraham accueillit les +envoyés de Dieu malgré qu’ils fussent déguisés sous +les traits de pauvres voyageurs.</p> + +<p>— Je le sais, père. Ce n’est pas à cause de son apparence +extérieure que je ne l’aime pas. S’il est réellement +un savant, un poète, je vais essayer de l’admirer comme +vous le faites.</p> + +<p>— Maintenant, vous parlez comme une vraie fille +d’Israël.</p> + +<p>— Mais quant à mon mariage, vous n’y songez pas +sérieusement, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Il y songe, <i>lui</i>, sérieusement, dit Reb Shemuel.</p> + +<p>— Ah, je savais bien que vous plaisantiez, dit-elle en +apercevant l’éclair malicieux de son regard. Vous savez +que je ne pourrai jamais épouser un homme comme +celui-là.</p> + +<p>— Votre mère le put, dit le rabbin.</p> + +<p>— Cher vieux papa ! dit-elle en se penchant pour lui +tirer la barbe. Vous n’êtes pas du tout comme lui : +vous savez mille fois plus de choses que lui, et vous le +savez bien.</p> + +<p>Le vieux rabbin leva les bras au ciel en l’implorant +d’un air comique.</p> + +<p>— Oui, vous le savez bien, continua-t-elle. Seulement +vous le laissez trop parler, vous permettez à tout le +monde de parler et de vous circonvenir.</p> + +<p>Reb Shemuel saisit la main qui caressait sa barbe, et +sentit la peau satinée et fraîche. Il dit d’un air embarrassé :</p> + +<p>— Les mains sont celles d’Hannah, mais la voix est +celle de Simcha.</p> + +<p>Hannah rit joyeusement.</p> + +<p>— Très bien, cher papa, je ne vous gronderai plus. +Je suis si contente que vous n’ayiez pas mis dans votre +grosse, stupide et savante vieille tête que je pourrais +jamais aimer Pinchas.</p> + +<p>— Ma chère fille, Pinchas désirait vous avoir comme +épouse et j’en étais heureux. C’était une union avec un +fils de la Torah, qui possède aussi la plume d’un habile +écrivain. Il m’a demandé de vous prévenir, je l’ai fait.</p> + +<p>— Mais vous ne voudriez pas me voir épouser quelqu’un +que je n’aime pas ?</p> + +<p>— Dieu vous en préserve ! ma petite Hannah épousera +celui qu’elle choisira !</p> + +<p>L’émotion se lisait sur le visage de la jeune fille.</p> + +<p>— Vous ne pensez pas cela, Père, dit-elle en secouant +la tête.</p> + +<p>— Aussi vrai que la Torah ! Pourquoi ne le penserais-je +pas ?</p> + +<p>— Supposez, dit-elle lentement, que je désire épouser +un chrétien ?</p> + +<p>Son cœur battait péniblement pendant qu’elle posait +la question !</p> + +<p>Reb Shemuel rit de bon cœur.</p> + +<p>— Mon Hannah aurait fait un bon talmudiste ! Naturellement +je ne l’entends pas dans ce sens-là.</p> + +<p>— Bien, mais si je voulais épouser un juif très « link » +et peu pieux, vous le trouveriez presqu’aussi mauvais.</p> + +<p>— Non, non ! dit le rabbin en secouant la tête. C’est +tout à fait différent. Un juif est un juif et un chrétien +un chrétien.</p> + +<p>— Mais on ne peut pas toujours les distinguer, dit +Hannah, il y a des juifs qui vivent comme des chrétiens +sauf qu’ils ne croient pas au Crucifié.</p> + +<p>Le vieux rabbin secouait toujours la tête.</p> + +<p>— Le plus mauvais juif ne pourrait renier le Judaïsme. +Son âme accepta le joug de la Torah sur le +Sinaï avant sa naissance.</p> + +<p>— Alors vous ne m’en voudriez vraiment pas si +j’épousais un « link ».</p> + +<p>Il la regarda d’un air étonné, le soupçon dans les +yeux.</p> + +<p>— J’aimerais mieux pas, dit-il, mais si vous l’aimiez +il deviendrait un bon Juif.</p> + +<p>La simplicité et la conviction de ces paroles la remuèrent +jusqu’aux larmes, mais elle les refoula.</p> + +<p>— Et s’il ne voulait pas ?</p> + +<p>— Je prierais. Tant qu’il y a vie, il y a espoir pour le +pécheur, en Israël.</p> + +<p>Elle revint à sa première question.</p> + +<p>— Et vous me permettriez d’épouser qui je veux ?</p> + +<p>— Ecoutez votre cœur, ma petite, dit Reb Shemuel, +c’est un bon cœur, il ne vous entraînera pas vers le mal !</p> + +<p>Hannah se détourna pour cacher les pleurs qu’elle ne +pouvait plus retenir. Son père reprit la lecture de la +Loi. Mais à peine avait-il lu quelques vers, il sentit un +bras doux et tiède autour de son cou et une joue humide +se poser contre la sienne.</p> + +<p>— Père, pardonnez-moi ! murmuraient les lèvres, je +suis si désolée, je croyais que je… que vous… oh père, +père ! Il me semble que je ne vous connais que depuis +ce soir !</p> + +<p>— Qu’y a-t-il ma fille ? dit Reb Shemuel parlant yiddish +dans son anxiété. Qu’as-tu fait ?</p> + +<p>— Je me suis fiancée, répondit-elle en adoptant inconsciemment +son dialecte, je me suis fiancée sans te +le dire à toi, ni à ma mère.</p> + +<p>— Avec qui ? demanda-t-il inquiet.</p> + +<p>Elle se hâta de répondre pour le rassurer.</p> + +<p>— Avec un juif, mais ce n’est pas un sage du Talmud +et il n’est pas pieux. Il revient du Cap.</p> + +<p>— Ah, ce sont un tas de « link » ! murmura le rabbin, +où l’avez-vous rencontré ?</p> + +<p>— Au Club, répondit-elle, au bal du Pourim, la veille +du soir où Sam Lévine est venu divorcer avec moi.</p> + +<p>Il plissa son grand front.</p> + +<p>— Ta mère voulait que tu y ailles, dit-il, tu ne méritais +pas que je t’obtienne le divorce. Quel est son nom ?</p> + +<p>— David Brandon. Il n’est pas comme sont les autres +jeunes juifs. Je croyais d’abord qu’il leur était semblable +et je le jugeais mal et me suis moquée de lui, +quand je l’ai vu pour la première fois et puis je me suis +senti de la sympathie pour lui. Sa conversation est +agréable car il a des idées personnelles, et, certaine que +tu ne permettrais pas un tel mariage et qu’il n’y avait +aucun danger, je l’ai rejoint au club, plusieurs fois le +soir, et… et… tu sais le reste.</p> + +<p>Elle détourna la tête, rougissante, contrite, heureuse +et inquiète.</p> + +<p>L’histoire de ses amours était aussi simple que son +récit. David Brandon n’était pas le prince charmant de +ses rêves de jeunesse et la passion n’était pas exactement +ce qu’elle s’était imaginé ; c’était à la fois plus +fort et plus étrange, et le secret et l’opposition possible +donnaient à son amour une saveur poignante.</p> + +<p>Le rabbin lui caressait les cheveux sans parler.</p> + +<p>— Je n’aurais pas dit « oui » si vite, père, continua-t-elle, +mais David devait aller en Allemagne porter un message +aux vieux parents d’un compagnon mort au Cap, +dans les mines d’or. David avait promis au mourant +d’y aller lui-même dès son retour en Angleterre. Je crois +que c’était une demande de pardon et de bénédiction. +Mais après m’avoir rencontrée, il a remis son départ et +quand je l’ai appris, je lui en fis le reproche. Il me dit +qu’il ne pouvait s’arracher et qu’il ne partirait que +lorsque je lui aurais dit que je l’aimais. A la fin, je lui +dis, que s’il consentait à rentrer chez lui aussitôt, à ne +pas se soucier de m’acheter une bague, mais bien au +contraire à partir dès le lendemain matin, je lui dirais +que je l’aimais un peu. C’est ainsi que cela ce passa. Il +partit mercredi dernier. N’est-ce pas cruel de penser, +père, qu’il s’en va avec l’amour et la joie au cœur, chez +les parents de son ami défunt ?</p> + +<p>Son père avait la tête penchée. Elle la prit par le menton +et la releva, fixant ses grandes yeux bruns d’un regard +suppliant.</p> + +<p>— Tu ne m’en veux pas, père ?</p> + +<p>— Non, Hannah, mais tu aurais dû me le dire tout +de suite.</p> + +<p>— Je voulais le faire, père, mais je craignais de t’attrister.</p> + +<p>— Pourquoi ? Cet homme est un Juif. Et tu l’aimes, +n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Comme ma vie, père.</p> + +<p>Il baisa ses lèvres.</p> + +<p>— C’est assez, mon Hannah. Avec ton amour il deviendra +pieux. Quand un homme a pour épouse une bonne +juive comme ma fille bien-aimée, qui lui crée un bon +intérieur juif, il ne peut rester longtemps parmi les +pécheurs. La lumière d’une véritable maison juive guidera +ses pas vers Dieu.</p> + +<p>Leurs visages se rapprochèrent en silence. Elle ne pouvait +parler. Elle n’avait pas la force de le décevoir plus +longtemps en lui disant qu’elle se souciait peu des rites +vulgaires. Dans sa gratitude et sa surprise devant la +tolérance de son père, elle sentait sourdre en elle une +tolérance réciproque pour sa religion. Ce n’était pas le +moment d’analyser ses sentiments, ni d’énoncer ses +idées. Elle s’abandonna aux douceurs de l’amour et de +la confiance retrouvés, sa tête appuyée contre celle du +rabbin.</p> + +<p>Ensuite, Reb Shemuel mit la main sur sa tête et murmura +une fois encore :</p> + +<p>— Puisse Dieu te rendre pareille à Sarah, Rébecca, +Rachel et Léa ! Et il ajouta : Maintenant, va, ma fille, +et réjouis le cœur de ta mère.</p> + +<p>Hannah crut sentir une pointe d’ironie dans ces paroles, +mais elle n’était pas sûre.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Les flots mugissants du Sambatyon humain s’étaient +tus dans le Ghetto et sur des milliers de maisons pauvres +la lumière du Sinaï brillait. Les anges du Sabbat murmuraient +des paroles d’espoir et de réconfort au colporteur +épuisé, au machiniste exténué, et rafraîchissaient +leurs âmes souffrantes avec de célestes breuvages, faisant +d’eux les rois de l’heure, leur donnant le loisir de rêver +aux trônes dorés qui les attendaient au Paradis.</p> + +<p>Les habitants du Ghetto fêtaient la venue du Sabbat +par de fières chansons et d’humbles réjouissances ; ils +marquaient son départ de rites d’un symbolisme optimiste, +ceux du feu et du vin ; des épices, de la lumière +et de l’ombre. Autour d’eux, leurs voisins cherchaient +la distraction dans les bars ruisselants de lumière, les +beuglements des ivrognes résonnaient dans les rues et +se mêlaient aux hymnes hébraïques. De ci, de là, les +cris d’une femme qu’on battait montaient dans la nuit. +Mais parmi ces viveurs et ces brutes, ne se trouvait pas +un seul Fils-de-la-Vraie-Foi ; les Juifs restent une race +élue, coupable sans doute, mais rachetée tout au moins +des pires vices ; une petite île humaine disputée aux +flots montants de la brutalité par le génie d’anciens +ingénieurs. Car alors que le génie grec, romain, +égyptien et phénicien ne survit plus que dans les récits +et la pierre, le verbe hébreu, lui, s’est fait chair.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c17">XVII<br> +<span class="xsmall">CHEZ LES GRÉVISTES</span></h2> + + +<p>— Ignorants, oreilles d’âne ! s’écria Pinchas le vendredi +suivant. On en fait un rabbin, on lui reconnaît +le droit de trancher des questions et il est aussi ignorant +du Judaïsme… Ici le poète patriotique s’arrêta +pour mordre une bouchée de son sandwich au jambon, — qu’une +vache du timanche. Ch’aime sa fille, +che le lui tis, et il me répond qu’elle en aime un autre. +Mais che l’ai suspendu au pout te ma plume pour le +livrer au mépris de la postérité. Ch’ai écrit pour lui +un acrostiche terrible. Sa fille, che la tuerai.</p> + +<p>— Ah quelle mauvaise engeance, ces rabbins ! répondit +Simon Wolf en sirotant son sherry.</p> + +<p>La conversation se tenait en anglais, ce qui explique +l’accent de Pinchas : précédemment il parlait en yiddish, +et les deux hommes étaient assis dans le petit +salon privé d’un bar où ils attendaient le comité de la +grève, qui devait s’y réunir.</p> + +<p>— Ils sont comme tout le reste de la communauté ; +che m’en lave les mains, dit le poète en décrivant avec +son cigare des croissants lumineux.</p> + +<p>— Il y a longtemps que je m’en suis lavé les mains, +dit Simon Wolf, bien que l’évidence du fait ne fût +aucunement démontrée. Nous ne pouvons nous fier ni +à nos rabbins ni à nos philanthropes. Les rabbins absorbés +par l’effort hypocrite de donner au cadavre du Judaïsme +un semblant de vie qui puisse durer aussi longtemps +que la leur, n’ont ni le temps, ni l’idée de s’occuper +de la grande question du travail. Nos philanthropes, +eux, ne remuent que la surface et donnent à l’ouvrier +de la main droite ce qu’ils lui ont volé de la main +gauche.</p> + +<p>Simon Wolf était le grand leader travailliste juif. La +plupart de ses partisans étaient des athées néophytes, dégoûtés +du commercialisme des croyants. C’étaient d’habiles +ouvriers russes et polonais, possédant une légère +teinture d’éducation, une réceptivité fébrile pour toutes +les idées iconoclastes qui flottent dans l’atmosphère londonienne, +la haine du capitalisme et de fortes convictions +sociales. Ils écrivaient en vigoureux jargon pour +le « <span lang="en" xml:lang="en">Friend of Labour</span> », et outrepassaient les limites +extrêmes de l’impiété en mangeant du porc le jour de +l’Expiation. Ceci en partie, pour justifier leurs opinions +religieuses, dont la véracité était déjà démontrée par la +non-apparition des foudres célestes, et en partie pour +prouver qu’on ne devait rien attendre d’un côté ni de +l’autre de la Providence et de ceux qui la vantaient.</p> + +<p>— Le seul moyen, pour nos pauvres frères, de s’arracher +à leur esclavage, continua Simon Wolf est de se +liguer contre les « <span lang="en" xml:lang="en">sweaters</span> » et de laisser les Juifs du +<span lang="en" xml:lang="en">West End</span> se pendre s’ils veulent.</p> + +<p>— Oh foilà mes opinions à moi ! dit Pinchas, foilà +la politique que ch’ai faite en fondant la « Ligue de la +Terre Sainte » : aidez-fous et Pinchas fous aidera. Liguez +fous et puis che serai le Moïse qui fous mènera et fous +guidera hors du chemin de la servitude. <i lang="de" xml:lang="de">Nein</i>, che serai +plus fort que Moïse, parce qu’il n’avait pas le don de +l’éloquence.</p> + +<p>— C’était l’homme le plus timide qui fut jamais sur +terre, ajouta Wolf.</p> + +<p>— Oui, c’était un nigaud, dit Pinchas sans sourciller, +che suis de l’avis de Gœthe. « <span lang="de" xml:lang="de">Nur Lumpen sind bescheiden</span> » : +seuls les imbéciles sont modestes ! Che ne +suis pas modeste, moi. Est-ce que le Tout-Puissant est +modeste ? Che sais, che sens ce que che suis et ce que +che peux faire.</p> + +<p>— Ecoutez-moi, Pinchas, vous êtes très intelligent, je +le sais et je suis très heureux de vous avoir avec nous ; +mais souvenez-vous que j’ai organisé ce mouvement depuis +des années, que je l’ai élaboré pendant que je +travaillais dans l’atelier de Belcovitch, que j’ai écrit à +en avoir la crampe, parlé à en perdre la voix et témoigné +devant d’innombrables commissions. C’est moi qui +ai fait se soulever les Juifs de l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span>, qui ai transmis +l’écho de leurs revendications jusqu’au Parlement, +et je ne veux pas qu’on se mêle de mes affaires, entendez-vous ?</p> + +<p>— Oui, ch’entends, mais pourquoi ne m’écoutez-fous +pas, fous ne comprenez pas ce que che veux tire.</p> + +<p>— Oh si, je ne vous comprends que trop bien. Vous +voulez m’évincer.</p> + +<p>— Moi, moi ! répéta le poète d’un air indigné et surpris ; +mais comment ? sans fous le mouvement se désagrégerait +comme une momie exposée à l’air ; ne soyez pas +si sot ! Ch’ai dit à tout le monde : Ah ! Simon Wolf est +un grand homme, un très grand homme ; c’est le seul +de tous les chuifs anglais qui soit capable de sauver +l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span> : c’est lui qu’il faudrait élire pour <span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel</span> +et non pas cet idiot de Gidéon. Ne soyez pas si +bête. Encore un verre de sherry et un sandwich au jambon.</p> + +<p>Le poète prenait un plaisir simple et enfantin à remplir +parfois le rôle de l’hôte.</p> + +<p>— Très bien si j’ai votre promesse, dit le <span lang="en" xml:lang="en">labour-leader</span> +calmé en murmurant la fin de la phrase dans son verre ; +mais vous savez comment les choses se passent et après +avoir travaillé pendant des années, je ne veux pas voir +un fainéant s’immiscer dans nos affaires et en recueillir +le profit.</p> + +<p>— Oui, <span lang="la" xml:lang="la">sic vos non vobis</span>, comme dit le Talmud. Savez-fous +que j’ai démontré que Virgile avait puisé toutes +ses idées dans le Talmud ?</p> + +<p>— D’abord il y eut Black, et puis Cohen ; maintenant +Gidéon, le député, voyant que cela peut lui faire de la +réclame dans la presse, désire présider les <span lang="en" xml:lang="en">meetings</span>. Les +membres du Parlement sont une mauvaise engeance.</p> + +<p>— Oui, mais ils ne fous enlèveront pas fotre crédit. +Ch’écrirai et che les ferai connaître et le monde saura +que ce sont des farceurs ; il saura que tout le <span lang="en" xml:lang="en">West End</span> +riche se tenait immobile, les mains dans les poches de +l’ouvrier, pendant que fous prépariez cette grande organisation. +Tous les chournaux rédigés en jargon se +disputent mes articles ; ils signent mon nom en grands +caractères : Melchisédec Pinchas. Che suis si content +de l’hommage qu’ils me rendent que che ne réclame +aucun paiement, car ils sont très pauvres. A l’heure +qu’il est, je suis célèbre partout ; mon nom a paru dans +les journaux du soir et quand che parlerai de fous dans +le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> fous deviendrez aussi célèbre que moi. Et puis +fous écrirez un article sur moi ; nous nous présenterons +aux élections pour <span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel</span>, nous deviendrons tous +doux membres du Parlement, moi et fous — hein ?</p> + +<p>— Je crains qu’il n’y ait guère de chances pour que +cela se fasse, soupira Simon Wolf.</p> + +<p>— Pourquoi pas ? Il y a deux sièges. Pourquoi n’auriez-fous +pas l’autre ?</p> + +<p>— Vous oubliez les frais de l’élection, Pinchas !</p> + +<p>— Hein, répéta le poète avec conviction, che n’oublie +rien, nous allons créer un fonds de réserve.</p> + +<p>— Nous ne pouvons pas fonder une réserve pour nous.</p> + +<p>— Ne soyez pas si bête ! naturellement que non : +mais fous pour moi, et moi pour fous.</p> + +<p>— Nous ne réunirons pas beaucoup d’argent, dit +Simon sceptique.</p> + +<p>— Pensez-fous ? Peut-être que non, mais fous en rassemblerez +pour moi, quand che serai au Parlement, la +tâche sera facilitée pour tous les deux. De plus che vais +aller sur le continent distribuer les exemplaires qui me +restent de mon livre. J’espère que cela me rapportera +des milliers de pounds, car ils s’y entendent là-bas pour +honorer les savants et les poètes. Ce ne sont pas de +stupides agents de change comme Gidéon le député, des +ministres comme le Révérend Elkan Benjamin, qui entretient +quatre maîtresses, ou des rabbins comme Reb +Shemuel avec une longue barbe et point d’esprit, qui +vendent leurs filles.</p> + +<p>— Je n’aime pas à regarder trop en avant, dit Simon +Wolf. Ce que nous devons faire maintenant, c’est faire +aboutir la grève. Si nous obtenons gain de cause auprès +des patrons, nous aurons fait un grand pas pour l’émancipation +de milliers d’ouvriers. Ils auront plus d’argent +et plus de loisirs, un peu moins d’enfer et un peu +plus de ciel. La Pâque prochaine serait une fête, même +pour les plus hétérodoxes d’entr’eux, si nous pouvions +d’ici là les délivrer de leurs chaînes. Mais il paraît impossible +de créer l’entente parmi eux ; un grand nombre +se défie de moi, malgré que je puisse vous jurer, Pinchas, +que je ne suis animé d’aucun autre désir que +celui, très désintéressé, de leur bien-être. Que ce morceau +de sandwich m’étouffe si j’ai jamais été mû par +un sentiment autre que la pitié pour leurs souffrances. +Et pourtant vous avez vu ce malicieux pamphlet en +Yiddish qu’on a répandu pour me nuire — un griffonnage +absurde !</p> + +<p>— Oh non ! dit Pinchas : il était très haut, mordant +et piquant comme l’aiguillon d’une guêpe. Mais que +pouvez-vous attendre ? Le Christ a souffert : tous les +grands bienfaiteurs souffrent. Suis-che heureux, moi ? +Mais si la dissension règne au camp il ne faut accuser +que fotre bêtise. La <i>Gemara</i> nous dit d’être prudent, +<i>chocham</i>, il nous faut avoir du tact. Foyez ce que fous +avez fait ! Fous avez effrayé les orthodoxes imbéciles. +Ils sont opprimés, ils suent, mais ils croient que c’est +leur Dieu qui les fait suer. Pourquoi leur dites-fous que +non ? Qu’est-ce que cela vous fait ? Délivrez-les d’abord +de la faim et de la soif, puis ils se libéreront eux-mêmes +de leurs folles superstitions. Jeshurum devient gros et +gras ! Vous vous y prenez mal.</p> + +<p>— Entendez-vous par là que je devrais faire semblant +d’être pieux ? demanda Simon Wolf.</p> + +<p>— Et puis ? qu’est-ce que ça fous fait ? fous êtes un +grand sot. Pour arriver au but il faut prendre n’importe +quel chemin. Ah, fous n’êtes pas fait pour la +politique. Fous effrayez, fous organisez des cortèches +avec des cartels et des bannières autour de la synagogue, +le jour du Sabbat. Beaucoup de ceux qui foutraient être +sauvés par fous, craignent les foudres du ciel et ne se +choignent pas au cortèche. Beaucoup y viennent dans +l’excitation de la colère et ensuite prennent peur et se +frappent la poitrine. Qu’arrive-t-il ? Les orthodoxes sont +la majorité ; dans quelque temps un leader viendra +qui sera ou prétendra être à la fois orthodoxe et socialiste. +Que ferez-vous alors ? Fous resterez avec un, deux, +ou trois athées, n’étant pas assez nombreux pour faire +le <i>Minyan</i>. Non, nous defons être <i>chocham</i> et prendre les +hommes tels qu’ils sont. Dieu a fait deux espèces +d’hommes, les imbéciles et les chens d’esprit. Il y a +un homme d’esprit pour un million d’imbéciles et +celui-là s’assied sur leurs têtes et ils le prient. Si ces +idiots feulent aller à la « Shool » et jeûner le <i>Yom +Kippour</i>, pourquoi mangez-fous du porc pour les choquer +et les empêcher de croire à fotre socialisme ? Quand fous +foulez mancher du porc, faites-le comme nous le faisons +aujourd’hui, en particulier. En public nous crachons +quand nous foyons du porc. Ah, que vous êtes pête ! +Moi, che suis un homme d’état, un politicien, che serai +le Machiavel de fotre moufement.</p> + +<p>— Ah Pinchas, vous êtes rusé comme un démon ! dit +Wolf en riant. Et pourtant vous vous dites le poète du +patriotisme et de la Palestine !</p> + +<p>— Et pourquoi non ? Pourquoi fivre ici en captivité ? +Pourquoi n’aurions-nous pas un Etat à nous, avec un +président à nous, un homme qui chointrait l’esprit +politique et la connaissance de la littérature hébraïque +avec la plume du poète ? Non, luttons pour reconquérir +notre pays ; nous ne suspendrons plus nos harpes aux +saules de Babylone pour pleurer ; nous prendrons nos +épées comme Ezra et Judas Macchabée, et…</p> + +<p>— Une chose à la fois, Pinchas, dit Simon Wolf. En +ce moment nous devons songer à la façon de distribuer +les bons pour la nourriture. Le comité est en retard. Je +me demande s’il n’y a pas eu de bagarres dans les endroits +où ils ont organisé les <span lang="en" xml:lang="en">meetings</span>.</p> + +<p>— Ah, foilà encore une question, dit Pinchas. Foulez-fous +me laisser prendre la parole aux <span lang="en" xml:lang="en">meetings</span>, pas aux +petits, ceux te la rue, mais aux grands <span lang="en" xml:lang="en">meetings</span> tans +le Hall tu Club ? Là, mes paroles jailliraient comme le +torrent des montagnes, lavant et balayant la corruption. +Mais fous laissez parler tous ces idiots. Savez-fous, +Simon, que nous sommes, fous et moi, les deux seules +personnes de tout l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span> qui parlions correctement +l’anglais.</p> + +<p>— Je sais, mais ces <span lang="en" xml:lang="en">speeches</span> doivent se faire en +Yiddish.</p> + +<p>— <i lang="de" xml:lang="de">Gewiss</i>, mais qui le parle comme fous et moi ? Il +faut me laisser parler ce soir.</p> + +<p>— Je ne puis pas, vraiment pas, dit Simon. Le programme +est composé. Vous savez bien qu’ils sont tous +jaloux de moi. Je ne puis en excepter aucun.</p> + +<p>— Ah ! ne dites pas cela ! dit Pinchas, posant un +doigt sur le côté du nez pour mieux plaider sa cause.</p> + +<p>— J’y suis obligé.</p> + +<p>— Fous me déchirez le cœur. Che vous aime comme +un frère, presque comme une femme. Rien qu’une fois ! +Il le regardait d’un air suppliant.</p> + +<p>— Je ne puis pas. Il m’en cuirait.</p> + +<p>— Une petite fois, Simon Wolf ? Et de nouveau il se +mit le doigt sur le nez.</p> + +<p>— C’est impossible.</p> + +<p>— Vous oubliez que mon yiddish enflammera tous +les cœurs et que che ferai jaillir des larmes tes yeux, +comme Moïse du rocher.</p> + +<p>— Non, je le sais bien, mais qu’y faire ?</p> + +<p>— Rien que cette petite faveur, et je fous en serai +reconnaissant toute ma fie.</p> + +<p>— Vous savez que je le ferais si je pouvais.</p> + +<p>Pinchas posa son doigt sur son nez avec plus d’insistance.</p> + +<p>— Rien qu’une fois. Accordez-moi cela et che ne +fous demanderai plus chamais rien, de toute ma fie.</p> + +<p>— Non, non ! n’insistez pas, Pinchas. Partez maintenant, +dit Wolf qui s’ennuyait. J’ai beaucoup à faire.</p> + +<p>— Che ne vous donnerai plus chamais mes idées ! +dit le poète en se levant et il sortit en faisant claquer +la porte.</p> + +<p>Le leader se mit à l’ouvrage en poussant un soupir +de soulagement.</p> + +<p>Le soulagement ne fut, hélas, que passager. Un moment +après la porte s’ouvrit doucement et la tête de +Pinchas apparut dans l’entrebâillement. Le poète avait +son plus beau sourire et son doigt bien posé sur le nez :</p> + +<p>— Rien qu’un petit <span lang="en" xml:lang="en">speech</span>, Simon. Pensez comme +che vous aime !</p> + +<p>— Oh, allez-vous en ! Je verrai ce que je puis faire, +répondit Wolf en souriant malgré son ennui.</p> + +<p>Le poète entra et baisa l’ourlet du veston de Wolf.</p> + +<p>— Oh fous êtes un grand homme ! dit-il. Puis il +sortit en fermant gracieusement la porte. Un moment +après, le sombre visage éclairé par un large sourire réapparut :</p> + +<p>— Fous n’oubliez pas votre promesse ? dit la tête.</p> + +<p>— Non, non, allez-vous en au diable ! Je n’oublierai +pas.</p> + +<p>Pinchas s’en retourna chez lui, à travers les rues +encombrées de grévistes qui discutaient la situation avec +une exubérance de gestes toute orientale, prenant comme +interlocuteur n’importe qui voulait les entendre. Les +exigences de ces pauvres ouvriers tailleurs, qui travaillaient +dix-huit heures par jour, et qui, avec l’aide de +leur femme et de leurs enfants, pouvaient à peine gagner +une livre par semaine, étaient bien modestes. Ils +réclamaient douze heures de travail, de huit heures du +matin à huit heures du soir, avec une heure de repos +pour le dîner et une demi-heure pour le thé, deux +shillings au lieu d’un shilling neuf pence et demi que +leur donnaient les marchands tailleurs, ceux qui avaient +l’entreprise du gouvernement pour la confection des +manteaux de policemen, etc., etc. Leurs intentions +étaient absolument pacifiques. Sur tous les visages se +lisaient l’intelligence et la mauvaise santé, la pâleur +éclairée par l’éclat des yeux et des dents. Les +épaules courbées, la poitrine creusée, les bras ballants, +ils venaient le soir au Hall par centaines. C’était un +grand bâtiment carré avec une estrade et des galeries ; +une troupe y jouait parfois des pièces en jargon, faisant +frémir le ghetto par des tragédies ou l’égayant de +ses farces. On y trouvait les deux ce soir-là, et en jargon. +Dans la vie réelle le drame est toujours interrompu et +l’on chausse tour à tour le cothurne et le brodequin. +C’était un épisode de cette pitoyable lutte entre la misère +et la cupidité, et pourtant l’humour n’en souffrait +pas.</p> + +<p>Bien que pleine, la salle n’était pas comble ; c’était +un vendredi soir, et une grande partie des grévistes se +refusaient à profaner le Sabbat en assistant au <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span>. +Mais c’étaient là les fanatiques parmi lesquels se trouvait +Mosès Ansell, car lui aussi était en grève. Déjà sans +travail, il ne pouvait rien perdre en augmentant l’importance +numérique du mouvement. D’autres plus modérés, +prétendaient que puisqu’il n’y avait aucune affaire +pécuniaire à conclure, leur présence au <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span> ne pouvait +être considérée comme un travail. C’était comme +assister au sermon, ils écouteraient simplement les +discours. Et puis ce serait un triste Sabbat à la maison, +avec un garde-manger vide, et ils avaient été déjà à la +synagogue. C’est ainsi que l’ancienne piété dégénère et +se perd dans l’agitation des problèmes sociaux modernes. +Parmi ces hommes il s’en trouvait qui n’avaient pas +même changé l’expression habituelle de leur visage en +se lavant pour le Sabbat. Les uns portaient des faux +cols et de beaux vêtements, de bonne origine, tout râpés, +les autres visiblement misérables, laissaient voir des +poignets sales sortant de manches usées, et portaient, +bizarrement enroulées autour du cou, des écharpes d’une +couleur et d’une propreté douteuses. Une petite minorité +appartenait au parti libre-penseur et la majorité n’avait +recours aux services de Wolf que parce qu’il leur était +tout à fait indispensable. En ce moment il était le seul +leader possible, et ils étaient suffisamment empreints +de jésuitisme pour user du diable lui-même, pour +atteindre le but. Bien que Wolf n’eût pas voulu renoncer +au <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span> du Vendredi soir, spécialement utile +en ce qu’il permettait aux ouvriers tailleurs non encore +en grève d’y assister, les conseils de Pinchas l’avaient +impressionné. Comme tant d’autres réformateurs qui +débutèrent en prêchant un athéisme farouche, il commençait +à comprendre l’importance limitée de la question +religieuse comparée à la solution du problème social, +et Pinchas avait semé en un terrain tout préparé. +En tant que leader travailliste, il pouvait compter sur +des adeptes bien plus nombreux que s’il eût été l’apôtre +d’une impiété militante. Il résolut de réserver l’athéisme +pour l’avenir et de se dévouer à l’affranchissement de la +créature avant de s’occuper de l’âme. Trop orgueilleux +pour avouer sa gratitude envers le poète qui le lui avait +suggéré, il lui était malgré tout reconnaissant.</p> + +<p>— Mes frères, dit-il en Yiddish, quand ce fut son tour +de prendre la parole, je suis très peiné de voir combien +nous sommes divisés ; les capitalistes, les Belcovitch se +réjouiraient s’ils savaient ce qui se passe. N’avons-nous +pas assez d’ennemis qu’il nous faille nous quereller +et nous séparer en petits groupes ? (bravo, bravo). Comment +pouvons-nous espérer réussir si nous ne sommes +pas parfaitement organisés ? Il m’est revenu qu’il y a +des hommes qui insinuent des choses sur mon propre +compte et avant d’aller plus loin, je désire ce soir vous +poser cette question :</p> + +<p>Il s’arrêta dans un silence recueilli, se redressa et fixant +bravement l’assemblée il s’écria d’une voix de stentor :</p> + +<p>— <i><span lang="de" xml:lang="de">Sind sie zufrieden mit ihrer</span> <span lang="en" xml:lang="en">chairman</span> ?</i> (Etes-vous +satisfaits de votre président ?)</p> + +<p>Son audace impressionna. Les mécontents restèrent +timidement à leur place.</p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Yes</i>, répondit l’auditoire, tout fier de ce monosyllabe +anglais.</p> + +<p>— <i lang="de" xml:lang="de">Nein</i>, s’écria une voix solitaire du haut de la dernière +galerie.</p> + +<p>En un instant toute l’assemblée fut sur pieds, regardant +l’opposant avec colère. « Descendez ! Montez sur la +plate-forme ! » se mêlaient aux cris d’« ordre » du président +qui l’invitait à descendre sur l’estrade. L’opposant +brandissait un rouleau de papier et refusait de changer +de place. Il était évidemment en train de parler car sa +mâchoire faisait des mouvements, qui, dans le bruit et +le tumulte, n’étaient que des grimaces. Il était coiffé +d’un vieux chapeau haut de forme défoncé, posé sur la +nuque, il avait les cheveux en désordre et la figure mal +débarbouillée. Enfin le silence se rétablit et son discours +devint intelligible.</p> + +<p>— Maudits sweaters ! maudits capitalistes qui volent +les cerveaux des hommes et nous laissent dépérir et crever +dans l’obscurité et la misère. Qu’ils soient maudits ! +qu’ils soient maudits ! La voix de l’orateur s’élevait +comme un long cri rauque pendant qu’il bredouillait. +Quelques-uns le reconnurent et bientôt on entendit +sur toutes les lèvres : « Oh, ce n’est que Meshuggene +David ».</p> + +<p>David le fou était un étudiant russe, très doué, qui +pour s’être trouvé mêlé à des complots nihilistes s’était +réfugié en Angleterre, où la lutte et les difficultés qu’il +avait traversées avant de trouver un emploi lui avaient +dérangé le cerveau. Il avait le don du jeu d’échecs et des +inventions mécaniques, et, dans les premiers temps, +il avait gagné son pain en vendant d’ingénieux brevets +à un coreligionnaire important qui possédait des chevaux +de course et était propriétaire d’un music-hall, +mais bientôt il se mit à chercher la quadrature du cercle +et découvrit le mouvement perpétuel. Maintenant, il +vivait des aumônes occasionnelles de voisins indulgents, +car le bureau de bienfaisance l’avait noté comme « dangereux ». +Il était extrêmement loquace, et profondément +jaloux de Simon Wolf, de n’importe quel homme sans +grande instruction qui prétendait mener le peuple ; +mais quand l’assemblée lui accordait la parole, il oubliait +le motif de son discours et éclatait en invectives +contre la société.</p> + +<p>L’inopportunité de ses remarques s’étant fait sentir, +il fut durement rabroué et ses voisins le rassirent à +sa place, où il baragouina et gesticula sans être entendu.</p> + +<p>Wolf reprit ses questions :</p> + +<p>— <i><span lang="de" xml:lang="de">Sind sie zufrieden mit ihrer</span> <span lang="en" xml:lang="en">secretary</span> ?</i></p> + +<p>Cette fois il n’y eut pas d’opposant ; le <i lang="en" xml:lang="en">yes</i> tomba +comme la foudre.</p> + +<p>— <i><span lang="de" xml:lang="de">Sind sie zufrieden mit ihrer</span> <span lang="en" xml:lang="en">treasurer</span> ?</i></p> + +<p>Les « oui » et les « non » se mêlèrent. La question du +maintien de ce fonctionnaire fut mise au vote et il y eut +beaucoup de confusion, car le Juif de l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span> devient +à peine et très lentement un animal politique. Les « oui » +l’emportèrent, mais Wolf non content de l’approbation +de l’assemblée reprit tout l’ensemble des questions, +sous une nouvelle forme, de manière à rapatrier tout le +monde.</p> + +<p>— <i>Hot aner <span lang="de" xml:lang="de">etwas zu zagen gegen mir ?</span></i> ce qui signifie +en yiddish : « quelqu’un a-t-il quelque chose à me reprocher ? »</p> + +<p>Le « non ! » s’éleva comme un puissant murmure.</p> + +<p>— <i>Hot aner <span lang="de" xml:lang="de">etwas zu zagen gegen dem</span> <span lang="en" xml:lang="en">secretary</span> ?</i></p> + +<p>— Non !</p> + +<p>— <i>Hot aner <span lang="de" xml:lang="de">etwas zu zagen gegen dem</span> <span lang="en" xml:lang="en">treasurer</span> ?</i></p> + +<p>— Non !</p> + +<p>Ayant ainsi témoigné de son esprit logique et déductif +par un système de déduction exagéré même pour les +plus intelligents, Wolf consentit à conclure. Il avait remporté +une victoire et le triomphe lui donna un surcroît +d’éloquence. Il termina, laissant son auditoire transporté +et plein de bonnes résolutions et de loyalisme. Conscient +de son empire et de son influence grandissants, il trouva +dans sa joie le moyen de caser le discours de Pinchas.</p> + +<p>— Frères d’exil… dit le poète en son plus beau yiddish…</p> + +<p>Pinchas parlait l’allemand, qui est une forme étrangère +du yiddish difficilement compréhensible par le peuple, +en sorte que pour rendre son discours intelligible +il dut abandonner diverses inflexions et jeter les genres +aux quatre vents, il fut obligé de dire « wet » au lieu +de « <span lang="de" xml:lang="de">wird</span> » et de mélanger à son vocabulaire de l’hébreu +hybride et de l’anglais incorrect. Il y eut des applaudissements +quand Pinchas, secouant ses boucles +emmêlées, s’adressa au public, car tous ceux auxquels +il s’était jamais adressé savaient que c’était un savant, +un sage et un grand poète en Israël.</p> + +<p>— Frères d’exil, dit le poète, l’heure est venue d’en +finir avec les sweaters. Isolément nous sommes des +grains de sable, groupés nous sommes le simoun. Notre +grand initiateur Moïse, fut le premier socialiste. La législation +de l’Ancien Testament, les lois agraires, les +règlements du jubilé, le tendre souci des pauvres, la +subordination des droits de propriété aux intérêts des +travailleurs, tout cela est du socialisme pur !</p> + +<p>Le poète s’arrêta pour recueillir les bravos qui montaient +par flots. Un tout petit nombre dans l’auditoire +savait ce que signifiait le mot socialisme mais ils +croyaient tous qu’il constituait la pierre d’achoppement +du « <span lang="en" xml:lang="en">Sweating system</span> ». Le socialisme signifiait la diminution +des heures de travail, l’augmentation des salaires +et il s’obtenait en marchant en cortège avec des bannières +et un orchestre d’instruments de cuivre. Pourquoi +s’informer davantage ?</p> + +<p>— En résumé, poursuivit le poète, le socialisme c’est +le judaïsme, et le judaïsme c’est le socialisme. Karl Marx +et Lassalle, les fondateurs du socialisme, étaient juifs. +Mange, bois, réjouis-toi et bénis le Seigneur ton Dieu, +qui te fit sortir d’Egypte, de la terre d’esclavage ! Mais +nous n’avons rien à manger, nous n’avons rien à boire, +nous n’avons pas de quoi nous réjouir et nous sommes +encore en terre d’esclavage ! (applaudissements). Mes +frères, comment pouvons-nous maintenir le judaïsme +dans un pays où le socialisme n’existe pas ? Nous devons +devenir de meilleurs Juifs, nous devons créer le socialisme, +car de socialisme c’est l’ère de la paix, de l’abondance +et de la fraternité, celle que tous nos prophètes +désignaient par la venue du Messie.</p> + +<p>Un léger murmure d’opposition se fit entendre çà et +là, mais Pinchas continua :</p> + +<p>— Quand Hillel le Grand résuma la Loi aux futurs +prosélytes, en se tenant sur un pied, comment s’exprima-t-il ? +« Ne faites pas aux autres ce que vous ne +voudriez pas qu’on vous fît à vous-mêmes. » C’est le socialisme +renfermé dans une coquille de noix. Ne gardez +pas vos richesses pour vous-même, distribuez-les, ne +vous nourrissez pas du labeur des pauvres, mais aidez-les, +ne mangez pas le pain que les autres ont gagné, mais +gagnez le vôtre. Oui, mes frères, les seuls véritables Juifs +d’Angleterre, ce sont les socialistes. Les phylactères et +les châles-à-prière sont des niaiseries ! Travaillez pour +répandre le socialisme et vous serez agréable au Tout-Puissant. +Le Messie promis sera un socialiste !</p> + +<p>Il y eut des bruits confus, les hommes se demandaient +les uns aux autres : « Que dit-il ? » Ils commençaient +à flairer le soufre. Wolf se tortillait sur sa chaise, +gêné et poussait du pied Pinchas pour lui rappeler ses +propres conseils. Mais l’esprit du poète planait dans les +nues. Les considérations terrestres se perdaient dans +les profondeurs de l’espace sous lui.</p> + +<p>— Mais comment le Messie rachètera-t-il son peuple ? +demanda-t-il, de nos jours ce ne sera plus par l’épée, +mais par la parole. Il plaidera la cause du Judaïsme, +celle du socialisme, au Parlement. Il n’opérera pas de +faux miracles comme Bar Cochba ou Zevi. Aux élections +générales, mes frères, c’est moi qui serai candidat pour +<span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel</span>. Moi, un pauvre homme, un des vôtres, je +prendrai ma place dans cette puissante assemblée et je +toucherai les cœurs des législateurs. Ils se courberont +devant mes discours comme les roseaux du Nil quand le +vent passe. Ils m’éliront premier ministre comme Lord +Beaconsfield, mais lui n’était pas le Messie. Au diable les +riches banquiers et les agents de change, nous n’en +voulons pas. Nous nous libérerons nous-mêmes.</p> + +<p>La vigueur extraordinaire que le poète apporta dans ses +paroles et dans ses gestes porta. N’en comprenant que +la moitié, la majorité trépignait et applaudissait. Pinchas +gonflait d’orgueil. Sa silhouette grêle, haute à peine de +cinq pieds un quart, dominait l’assemblée. Son teint +était de cuivre bruni et ses yeux dardaient des flammes.</p> + +<p>— Oui, mes frères, conclut-il, les pourceaux anglo-juifs, +foulent négligemment aux pieds les perles de la +poésie et la science. Ils prirent pour ministres des +hommes qui ont quatre maîtresses, comme le Grand Rabbin, +des hypocrites qui ne peuvent même pas écrire la +langue Sainte correctement, comme les Dayanim, des +hommes qui vendent leurs filles aux riches ; comme +membres du Parlement des agents de change qui ne parlent +pas l’anglais ; comme philanthropes des épiciers +coupables de détournements de fonds. N’ayons plus rien +de commun avec ces cochons — Moïse, notre maître, +nous l’a défendu — (rires). Moi je serai le député pour +<span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel</span>, voyez mon nom, Melchisédec Pinchas +fait M. P. : c’était écrit. Si chaque lettre de la Torah a +un sens spécial et qu’aucune ne fut écrite au hasard, +pourquoi le doigt de Dieu n’aurait-il pas écrit mon nom ? +M. P., Melchisédec Pinchas ? Ah ! notre frère Wolf dit +vrai ; la sagesse parle par ma bouche. Déposez vos petites +rancunes et unissez-vous pour travailler mon élection au +Parlement. De cette manière, et de celle-là seulement, +vous serez rachetés de l’esclavage, changés de bêtes de +somme en hommes, d’esclaves en citoyens, de faux Juifs +en Juifs véritables. Ainsi et ainsi seulement vous pourrez +boire, manger, et être heureux et vous me remercierez +de vous avoir délivrés de l’esclavage. Ainsi et seulement +ainsi le Judaïsme couvrira le monde comme les eaux +couvrent la mer.</p> + +<p>L’ardeur de cette péroraison conquit l’auditoire et de +toutes parts, sauf de l’estrade, les applaudissements retentirent +aux oreilles du poète. Il quitta la tribune et +s’en fut en tirant machinalement de sa poche une allumette +et un cigare, allumant l’un avec l’autre. Instantanément +les applaudissements ralentirent et cessèrent ; +il y eut un moment de stupeur, puis un murmure de +désapprobation s’éleva. La majorité de l’auditoire, ainsi +que Pinchas à jeun l’eût certes deviné, était encore orthodoxe. +Cette profanation publique du Sabbat par la +fumée d’un cigare était intolérable. Comment le Dieu +d’Israël aiderait-il à propager le socialisme, à diminuer +les heures de travail, à augmenter le salaire d’un penny +par manteau, si cet encens du diable lui montait aux +narines ? Leur sentiment d’admiration pour Pinchas +se trouva changé en méfiance. <i>Epikouros, Epikouros, +Meshumad</i>, résonnaient de tous côtés. Le poète promenait +autour de lui un regard étonné, sans comprendre +ce qui se passait. Simon Wolf profita de l’occasion et +d’un geste furieux il arracha le cigare brûlant d’entre +les dents du poète. Il y eut un hurlement de joie et +d’approbation.</p> + +<p>Wolf retomba sur ses pieds. « Mes frères, gronda-t-il, +vous savez que je ne suis pas <i>froom</i> ; mais je ne veux +pas voir fouler aux pieds les convictions d’autrui », +et il écrasa le cigare de Pinchas sous son talon.</p> + +<p>Immédiatement, de son petit bras chétif le poète envoya +dans l’air une gifle qui manqua Wolf. Il était soulevé, +les veines de son front se gonflaient et les battements +de son cœur lui montaient à la gorge. Wolf, en +riant, menaça le poète de son poing noueux et celui-ci +n’employa plus aucune autre arme de défense, que sa +langue.</p> + +<p>— Hypocrite ! s’écria-t-il, menteur ! Machiavel ! Enfant +de la Séparation ! Un an de malheur pour toi ! Un mauvais +esprit dans tes os et dans ceux de ton père et de ta +mère. Ton père était un prosélyte et ta mère une abomination ! +Que les malédictions du Deutéronome tombent +sur toi ! Puisses-tu être couvert d’ulcères comme Job ! +Et vous, ajouta-t-il en se tournant vers l’audience, tas +d’hommes-de-la-Terre ! Animaux stupides ! Jusqu’à quand +courberez-vous l’échine sous le joug de la superstition +avec vos ventres vides ? Qui dit que je ne fumerai pas ? +Le tabac était-il connu de Moïse notre maître ? Si oui, +il l’eût savouré le jour du Sabbat : il était, comme moi, +un homme sage. Les Rabbins le connaissaient-ils ? non, +heureusement, sinon ils eussent été assez stupides pour +le défendre. Vous êtes tous si ignorants que vous ne +pensez pas à ces choses. Quelqu’un parmi vous peut-il +me montrer où il est dit que nous ne pouvons pas fumer +le jour du Sabbat ? Le Sabbat n’est-il pas le jour du +repos ? et comment nous reposer si nous ne fumons pas ? +Je crois avec les Baalshem que Dieu est plus satisfait de +la fumée de mon cigare que de toutes les prières des +Rabbins imbéciles. Comment osez-vous me voler mon +cigare ! Est-ce là votre manière de célébrer le Sabbat ?</p> + +<p>Il se retourna vers Wolf, et voulut retirer le cigare +de sous son pied. Ils luttèrent pendant un instant. Une +douzaine d’hommes montèrent sur l’estrade et éloignèrent +le poète qui s’accrochait désespérément à la +jambe du leader — quelques opposants de Wolf s’écrièrent : +« Laissez cet homme tranquille et rendez-lui son +cigare ! » et ils se mêlèrent aux envahisseurs. Le tumulte +régnait dans le Hall. Du haut de la galerie la voix de +David le fou se fit entendre :</p> + +<p>— Maudits sweaters qui volent les cerveaux des +hommes ! Obscurité et misère ! Qu’ils soient maudits ! +Faites-les sauter comme nous avons fait sauter Alexandre ! +Qu’ils soient maudits !</p> + +<p>Pinchas fut emporté, criant et gesticulant avec frénésie, +essayant de mordre aux bras ceux qui l’emportaient, +à travers une foule tumultueuse et un petit +groupe d’opposants. On le déposa devant la porte.</p> + +<p>Wolf prononça un nouveau <span lang="en" xml:lang="en">speech</span> pour mieux fixer +l’impression produite. Puis tous ces pauvres gens, la +poitrine creuse et les épaules courbées s’en allèrent dans +la nuit froide regagner leurs bicoques encombrées, leurs +chambres et leurs mansardes, pour y réciter le Cantique +de Salomon. « Que tu es belle, ma bien-aimée, psalmodiaient-ils +sur une étrange mélodie. Que tu es belle ! Tes +yeux sont ceux des colombes. Que tu es beau, mon bien-aimé ; +que tu es agréable. Notre couche est un lit de +verdure. Les poutres de nos maisons sont de cèdre et +nos lambris de cyprès… Car voici l’hiver passé, la +pluie a cessé, elle s’en est allée ; les fleurs paraissent sur +la terre, le temps des chansons est venu, et la voix de +la tourterelle se fait entendre dans nos campagnes. Tes +plantes sont un jardin de grenadiers avec des fruits délicieux, +la canne odorante et le cinnamome avec toutes +sortes d’arbres d’encens ; la myrrhe et l’aloès avec tous +les plus excellents aromates. O fontaine des jardins ! +O puits d’eau vive et ruisseaux du Liban… Lève-toi, +aquilon, et viens, vent du Midi ! Souffle dans mon jardin, +afin que ses aromates distillent. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c18">XVIII<br> +<span class="xsmall">L’ESPOIR QUI S’ÉTEINT</span></h2> + + +<p>La grève se termina peu de temps après. Pour la +grande joie de Melchisédec Pinchas, Gideon M. P. intervint +vers la onzième heure et réduisit Simon Wolf à +abandonner ses positions. Un compromis fut élaboré et +la jubilation et la tranquillité régnèrent, pendant quelques +mois, jusqu’à ce que la corruption des différentes +natures humaines en compétition ramenât l’ancien état +de choses ; car les patrons ont pour les traités un respect +tout à fait diplomatique, et les sentiments de fraternité +ne résistent pas chez les ouvriers aux efforts +qu’ils fournissent pour subvenir aux besoins de leur +famille. A sa grande surprise Mosès Ansell obtint du +travail pendant au moins trois jours sur six, les trois +autres se passèrent à attendre autour des ateliers. Le +commerce était très variable dans les ateliers de confection, +seul métier dont Mosès fût capable, et si l’on +n’était pas sur place on manquait parfois l’ouvrage +quand il y en avait.</p> + +<p>Un bonheur n’arrive jamais seul et c’est ainsi qu’un +peu de chance entra dans la mansarde du n<sup>o</sup> 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal +Street</span>, Esther gagna cinq pounds à l’école. C’était le +prix Henry Goldsmith, un nouveau prix annuel attribué +aux sciences générales, fondé par Mrs Henry Goldsmith ; +une dame qui venait d’entrer au comité. Cet être +semi-divin, cette créature radieuse et remarquablement +belle, semblable aux princesses des contes de fée, l’avait +personnellement félicitée de son succès. L’argent n’en +était pas disponible avant un an, mais les voisins s’empressèrent +de venir féliciter la famille de son élévation +à la fortune. Les visites de Lévy Jacob devinrent plus +fréquentes, bien que ce fait ne pût être attribué à des +motifs intéressés.</p> + +<p>Les Belcovitch reconnurent leur changement de situation +jusqu’à leur emprunter du sel ; car la colonie +du n<sup>o</sup> 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span> pratiquait un vaste système de +secours mutuel : le charbon, les pommes de terre, les +miches de pain, les casseroles, les aiguilles, les haches +à bois, tout passait journellement de l’un à l’autre. On +se prêtait même des vêtements et des bijoux dans les +grandes occasions, et quand la bonne vieille Mrs Simons +assistait à un mariage, elle se parait grâce au +concours d’une douzaine de garde-robes. Les Ansell +étaient trop fiers pour emprunter, mais ils n’étaient pas +au-dessus de prêter aux autres.</p> + +<p>De fort bonne heure, un matin, Mosès marmottait ses +oraisons, couvert de ses gros phylactères. Sa mère avait +une crise de spasmes et il faisait ses prières chez lui +afin de la secourir en cas de besoin. Tout le monde était +debout, et Mosès surveillait le ménage cependant qu’il +récitait les psaumes. Il n’hésitait jamais à interrompre sa +conversation avec le ciel pour discuter les affaires domestiques, +étant en très bons termes avec les puissances +célestes ; et il n’y avait pas une seule prière de la liturgie +qu’il eût hésité à interrompre pour reprocher à Salomon +son manque de recueillement. Il faisait une exception +pour l’Amidah, ou les dix-huit bénédictions, ainsi +nommées parce qu’il y en a vingt-deux. Cette prière doit +être récitée debout et à voix basse et lorsque Mosès ne +gardait pas complètement le silence, il ne le rompait +que lorsqu’il y était réduit par une nécessité +cruelle ! et encore il parlait hébreu ; mais l’Amidah +est le silence des silences. C’est pour cette raison que +la venue tout à fait inusitée d’un télégraphiste ne le +toucha point, pas plus que le cri de stupeur d’Esther +lorsqu’elle eut ouvert le télégramme, ne parut le surprendre. +En réalité, cependant, il murmurait sa prière +d’un train formidable, et pour finir il dansa trois fois +sur les pointes des pieds avec une rapidité vertigineuse.</p> + +<p>— Père, dit Esther, et la dépêche, genre de lettre +qu’elle n’avait jamais reçu jusqu’alors, tremblait dans +ses mains, nous devons tout de suite aller voir Benjy. Il +est très malade.</p> + +<p>— A-t-il écrit pour le dire ?</p> + +<p>— Non ; c’est un télégramme. J’en ai entendu parler +dans les livres. Oh, il est mort peut-être ? C’est toujours +ainsi dans les livres. On vous apprend la nouvelle en +vous disant que les morts sont encore en vie.</p> + +<p>Sa voix se perdait dans un sanglot. Les enfants se +pressaient autour d’elle ; Rachel et Salomon se disputaient +le télégramme dans leur hâte de le lire. Ikey et +Sarah étaient graves et inquiets. La grand’mère malade +se releva dans son lit tout émue :</p> + +<p>— Il ne m’a jamais montré ses « quatre-coins », grogna-t-elle, +peut-être ne portait-il pas de franges.</p> + +<p>— Père, entends-tu ! dit Esther, car Mosès Ansell fripait +entre ses doigts l’enveloppe roussâtre d’un air ahuri. +Il nous faut aller tout de suite à l’orphelinat.</p> + +<p>— Lisez-le ! Que dit la lettre ? dit Mosès Ansell.</p> + +<p>Elle prit le message des mains de Salomon.</p> + +<p>— Il dit : venez de suite, votre fils Benjamin très +malade.</p> + +<p>— Tu ! tu ! tu ! fit Mosès. Le pauvre enfant ! Mais +comment pourrons-nous y aller ? Tu ne peux pas marcher +jusque-là, cela me prendrait à moi plus de trois +heures.</p> + +<p>Son châle-à-prière glissa de ses épaules dans son agitation.</p> + +<p>— Tu ne peux pas marcher ! s’écria Esther avec émotion. +Nous devons être auprès de lui tout de suite ! Qui +sait si nous le trouverons encore en vie ? Il faut que +nous prenions le train à London Bridge, la route que +Benjy a prise pour venir ce dimanche. Oh ! mon pauvre +Benjy !</p> + +<p>— Rendez-moi le papier, Esther, interrompit Salomon +en le lui arrachant des mains sans force, les +copains n’ont jamais vu de télégramme.</p> + +<p>— Mais nous n’avons pas l’argent nécessaire, allégua +Mosès désespéré, nous avons juste de quoi vivre aujourd’hui. +Salomon, continue tes prières ; tu saisis toutes +les occasions pour les interrompre. Rachel, laisse-le tranquille ; +tu es un démon tentateur pour lui ! Je ne +m’étonne pas que son maître l’ait fouetté jusqu’au sang +hier ; c’est un fils obstiné et rebelle qui, d’après le +Deutéronome, mériterait d’être lapidé.</p> + +<p>— Il faudra nous passer de dîner, dit Esther spontanément.</p> + +<p>Sarah s’assit par terre et se mit à hurler : J’ai mal ! +j’ai mal !</p> + +<p>— Je ne l’ai pas touchée ! cria Ikey indigné et surpris.</p> + +<p>— Ce n’est pas Ikey ! sanglota Sarah. Petite Sarah +veut son dîner.</p> + +<p>— Tu entends ? demanda Mosès tristement, comment +pourrions-nous trouver l’argent ?</p> + +<p>— Combien est-ce ? dit Esther.</p> + +<p>— Ce sera un shilling chaque, aller et retour, répondit +Mosès qui avait gardé de ses longues périodes de +pérégrinations une certaine connaissance des tarifs. +Comment pouvons-nous faire cette dépense si je perds +une matinée de travail par dessus le marché ?</p> + +<p>— Non, que dis-tu ? reprit Esther. Tu anticipes de plusieurs +mois — tu crois peut-être que j’ai déjà douze ans. +Je ne paierai que six pence, moi.</p> + +<p>Mosès ne désavoua pas le compliment fait à son honnêteté +rigoureuse, mais il répondit :</p> + +<p>— Où ai-je la tête ? naturellement tu voyages à moitié +prix ; mais alors même, d’où viendront les dix-huit +pence ?</p> + +<p>— Mais ce n’est pas dix-huit pence ! fit Esther, saisie +d’une inspiration nouvelle. Le besoin aiguisait son intelligence +et lui donnait une acuité singulière. Il est inutile +de prendre des billets de retour, nous rentrerons à pied.</p> + +<p>— Mais nous ne pouvons pas quitter notre mère aussi +longtemps tous les deux, dit Mosès. Elle aussi est malade. +Et que feront les enfants sans toi ? J’irai seul.</p> + +<p>— Non ; je veux voir Benjy ! s’écria Esther.</p> + +<p>— Ne sois pas si entêtée, Esther ! D’autre part, il est +dit dans la lettre que je dois y aller, ils ne te demandent +pas, toi. Qui sait si les directeurs ne seraient pas fâchés +si je t’emmenais ? Je pense que Benjamin ira bien vite +mieux ; il ne peut pas être souffrant depuis longtemps.</p> + +<p>— Mais vite, alors, Père, vite ! cria Esther, se rendant +devant les difficultés multiples de la situation. Vas-y de +suite !</p> + +<p>— Immédiatement, Esther. Attends seulement que j’aie +terminé mes prières. J’ai presque fini.</p> + +<p>— Non, non ! cria Esther angoissée. Tu pries tant. +Dieu te déchargera bien d’un peu, pour cette fois-ci +seulement. Tu dois partir de suite et prendre le train +pour le retour aussi, sinon comment saurons-nous ce +qui est arrivé ! Je vais mettre en gage mon dernier prix, +cela te donnera assez d’argent.</p> + +<p>— Bon ! fit Mosès. Pendant que tu portes le livre, +j’aurai le temps de finir mes prières. Il ramassa son +« talith » et se mit à murmurer : « Heureux ceux qui +habitent Ta maison ; ils te loueront à jamais — Selah » +et il disait : « Et le Rédempteur viendra dans Sion », +quand Esther s’en fut par la porte emportant le livre. Il +était somptueusement relié et intitulé : « Les Trésors +de la Science ». Esther le connaissait presque par cœur, +l’ayant lu deux fois d’une couverture d’or à l’autre. +Tout de même, elle regrettait amèrement de devoir +s’en séparer.</p> + +<p>Le prêteur sur gages, habitait au coin de la rue, car, +pareil à l’aubergiste, il surgit partout où les conditions +lui sont favorables. C’était un chrétien. Par une +singulière anomalie le Ghetto ne se fournit pas ses +prêteurs à lui, il les envoie en province ou dans le <span lang="en" xml:lang="en">West +End</span>. Peut-être leur instinct commercial redoute-t-il les +sollicitations de leur race.</p> + +<p>Le prêteur d’Esther était un homme corpulent à la +face rubiconde. Il connaissait la fortune de centaines +de familles par les objets laissés ou repris. C’était sur +ses bancs encombrés que la veste du pauvre Benjamin +était restée couchée, comprimée et pliée, alors qu’elle +eût pu prendre l’air sur les terrains du Crystal Palace. +C’était de ses bancs que la mère d’Esther l’avait retirée, +le lendemain de la foire ; pour être bientôt après rangée, +elle aussi, couchée dans un cercueil de la fosse commune, +attendant en silence la Rédemption. La « veste +du dimanche » elle-même avait été vendue depuis longtemps +au chiffonnier, car Salomon, sur le dos duquel +elle descendit quand Benjamin fut si heureusement transplanté, +ne put jamais arriver à porter une « veste du +dimanche » plus d’un an et quand elle devient le vêtement +de tous les jours, elle s’use bien six fois plus +rapidement.</p> + +<p>— Bonjour, ma chère petite, dit le gros homme, que +vous êtes matinale aujourd’hui. En effet, l’apprenti venait +à peine d’ouvrir ses volets. Que puis-je faire pour +vous ? vous êtes pâle, ma petite ; qu’y a-t-il ?</p> + +<p>— J’ai un livre à sept shillings six pence, tout neuf, +dit-elle en le passant au prêteur.</p> + +<p>Il examina immédiatement la feuille de garde :</p> + +<p>— Un livre tout neuf, dit-il avec mépris : Esther +Ansell, pour ses progrès ! Quand un livre est abîmé de +la sorte que voulez-vous qu’il vaille ?</p> + +<p>— Comment ! C’est l’inscription qui en fait la valeur, +dit Esther tristement.</p> + +<p>— C’est possible, dit le gros homme d’un ton bourru, +mais vous ne supposez pas que je trouverai tout juste +un acheteur qui s’appelle Esther Ansell et qui soit susceptible +de progrès ?</p> + +<p>— Non, murmura Esther d’un air plaintif, mais je +vais bientôt le reprendre moi-même.</p> + +<p>— Dans ce bas monde, dit le prêteur secouant la tête +avec scepticisme, on ne sait jamais. Combien en désirez-vous ?</p> + +<p>— Je n’en veux qu’un shilling, dit Esther et elle ajouta +et trois pence, ayant une heureuse idée.</p> + +<p>— Très bien, dit l’homme un peu adouci ; je ne veux +pas discuter ce matin. Vous paraissez épuisée de fatigue. +Voilà !</p> + +<p>Esther s’élança hors de la boutique serrant la monnaie +dans la paume de sa main.</p> + +<p>Mosès avait replié ses phylactères avec un soin pieux +et les avait serrés dans un petit sac, il avalait en hâte +une tasse de café.</p> + +<p>— Voici le shilling, s’écria-t-elle et deux pence en plus +pour l’omnibus de London Bridge. Dépêchez-vous !</p> + +<p>Elle enferma soigneusement le reçu auprès de ses +compagnons dans un vieux porte-monnaie de cuir, décoloré, +que son père avait un jour trouvé dans la rue, +puis elle hâta le départ. Quand le bruit des pas cessa +sur l’escalier, elle eût voulu rejoindre son père pour +l’accompagner ; mais Ikey réclamait son déjeuner et les +enfants devaient partir à l’école. Elle ne quitta pas la +maison car la grand’mère poussait d’affreux gémissements. +Les enfants partis, elle fit le lit resté vide et +rangea les oreillers de la vieille femme. Tout à coup, la +répugnance que devait éprouver Benjamin à exhiber son +père à ses nouveaux compagnons lui vint à l’esprit. Elle +espérait que Mosès ne serait pas inutilement importun et +elle sentait que si elle l’avait accompagné elle eût pu +pâtir du tact nécessaire dans cet endroit. Elle se reprochait +de ne l’avoir pas rendu plus présentable. Elle eût +pu épargner un demi-penny de plus, pour un faux-col +frais et veiller à ce qu’il fût lavé. Mais dans la hâte et +l’alarme toutes les idées de bienséance s’étaient trouvées +submergées.</p> + +<p>Alors ses pensées prirent la tangente et elle revit sa +classe, où sans doute on enseignait de nouvelles choses +et où l’on gagnait de bonnes notes. Et elle se faisait du +mauvais sang de manquer l’une et les autres.</p> + +<p>Elle se sentait si solitaire en compagnie de sa grand’mère +qu’elle eût voulu descendre et pleurer dans le +giron de <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby. Puis elle essaya de se représenter +la chambre où Benjy était couché, mais son imagination +manquait de données. Elle ne pouvait s’imaginer que le +brillant Benjamin était mort, et qu’il serait peut-être +cousu dans un linceul, comme l’avait été sa pauvre +mère, qui elle, ne possédait aucun talent littéraire ; +mais elle se demandait s’il gémissait comme sa grand’mère. +Et ainsi, à moitié absente, tendant l’oreille au +moindre bruit de l’escalier, Esther attendait les nouvelles +de son Benjy. Les heures passaient et les enfants +en rentrant à une heure, trouvèrent le dîner prêt, mais +Esther toujours anxieuse. Un rayon de poussières ensoleillées +entra par la fenêtre de la mansarde comme pour +y apporter l’espoir.</p> + +<p>Benjamin avait consenti à abandonner ses livres au +profit d’une très exceptionnelle partie de balle, par un +jour froid de mars. Il avait enlevé sa veste et s’était +échauffé à cet exercice inaccoutumé. Une mauvaise réaction +avait occasionné un froid. Benjamin eut un rhume, +dont on ne s’aperçut pas et qui dégénéra rapidement en +un gros rhume, sans que l’énergique garçon se décidât +à se faire envoyer à l’infirmerie : le jour de la publication +de <i>Notre Journal</i> approchait.</p> + +<p>Le refroidissement s’aggrava avec la même rapidité et +aussitôt après s’être plaint le gamin fut pris d’une forte +fièvre et le docteur diagnostiqua une pneumonie. Pendant +la nuit Benjamin fut pris de délire et la garde +appela le médecin. Au matin la situation fut jugée si +critique qu’on appela le père par télégramme. La science +ne pouvait pas grand chose et tout dépendait de la constitution +du malade. Hélas ! les quatre années de bon +régime et de grand air à la campagne, n’avaient pas +racheté huit ans et neuf mois de privations et d’atmosphère +viciée surtout chez un gamin plus disposé à +imiter Dickens et Thackeray qu’à profiter des avantages +de sa situation.</p> + +<p>Quand Mosès arriva, il trouva son fils qui se débattait +fiévreusement sur son petit lit dans une petite chambre +écartée loin des grands dortoirs. La directrice, une +jeune femme gracieuse, était penchée sur lui avec +tendresse, et une nurse était assise à ses côtés. Le +médecin attendait au pied du lit. Mosès prit la main de +son fils et la directrice se retira. Benjamin fixa sur son +père de grands yeux qui ne le reconnurent pas.</p> + +<p>— Comment ça va Benjamin ? dit Mosès en yiddish, +affectant une bonne humeur.</p> + +<p>— Je vous remercie, vieux <span lang="en" xml:lang="en">Four-Eyes</span> (Quat’-z-Yeux), c’est +aimable à vous de venir. J’ai toujours dit qu’on ne devait +pas faire allusion à vous dans le journal. J’ai toujours +dit aux camarades que vous étiez un bon type.</p> + +<p>— Que dit-il ? demanda Mosès en se tournant vers les +personnes présentes, je ne comprends pas l’anglais.</p> + +<p>Ils ne pouvaient eux-mêmes comprendre cette question +mais la directrice la devina. Elle mit les doigts sur son +front et secoua la tête pour toute réponse. Benjamin +ferma les yeux et il se fit un silence. Ensuite il les +rouvrit et regarda son père. Un rouge plus sombre envahit +les joues écarlates de Benjamin quand il considéra +l’être minable et courbé auquel il devait sa naissance. +Mosès portait une écharpe rouge sale sous une barbe +embroussaillée ; ses vêtements étaient crasseux, sa figure +n’avait pas été débarbouillée et pour comble de bonheur +il n’avait pas tiré son chapeau, que des considérations +bien différentes de celles de l’étiquette eussent pu l’engager +à cacher.</p> + +<p>— Je croyais que vous étiez « <span lang="en" xml:lang="en">Four-Eyes</span> », murmura +le gamin d’un air confus. N’était-il pas là il y a un +moment ?</p> + +<p>— Allez chercher M. Coleman, dit la directrice à la +garde, souriant à travers ses larmes en entendant le +surnom du professeur et se demandant de quels noms +on la baptisait, elle aussi.</p> + +<p>— Voyons, un peu de courage, Benjamin ! dit le père +en voyant que son fils se rendait compte de sa présence. +Tu seras bien vite remis, tu as été plus souffrant que ça.</p> + +<p>— Que dit-il demanda Benjamin tournant les yeux +vers la directrice.</p> + +<p>— Il dit qu’il est triste de vous voir aussi souffrant, dit +la directrice à tout hasard.</p> + +<p>— Mais je pourrai me lever, bientôt n’est-ce pas ? je +ne peux pas remettre la publication de <i>Notre Journal</i> !</p> + +<p>— Mon pauvre petit, dit la directrice en lui caressant +le front. Mosès se retira respectueusement devant elle.</p> + +<p>— Que dit-il ? demanda-t-il encore. La directrice répéta +ses paroles, mais Mosès ne comprenait pas l’anglais.</p> + +<p>Le vieux <span lang="en" xml:lang="en">Four-Eyes</span> arriva. C’était un jeune homme +doux qui portait des lunettes. Il regarda le docteur, et +les yeux de celui-ci lui dirent tout.</p> + +<p>— Oh, M. Coleman, dit Benjamin d’une voix enrouée, +vous voudrez bien veiller à ce que <i>Notre Journal</i> paraisse +cette semaine comme d’habitude. Dites à Jack Simmonds +de ne pas oublier de mettre un bord noir autour de la +page qui porte l’épitaphe de Bruno. <span lang="en" xml:lang="en">Bony-Nose</span> (nez +osseux)… je… je veux dire Mr Bernstein, l’a rédigée +pour nous en latin de cuisine, n’est-ce pas une bonne +farce ? De larges bords noirs, dites-le-lui. C’était un bon +chien et dans toute sa vie il n’a mordu qu’un petit +garçon.</p> + +<p>— Très bien ; je vais m’en occuper, lui répondit +<span lang="en" xml:lang="en">Four-Eyes</span> sur le même ton brusque et joyeux.</p> + +<p>— Que dit-il ? répétait désespérément Mosès en s’adressant +au nouveau venu.</p> + +<p>— N’est-ce pas un cas triste, M. Coleman ? dit la +directrice à mi-voix. Ils ne se comprennent pas l’un +l’autre.</p> + +<p>— Vous devriez avoir un interprète dans l’établissement, +dit le docteur en se mouchant.</p> + +<p>Coleman luttait contre lui-même. Il savait le jargon à +la perfection car ses parents le parlaient encore, mais il +avait toujours feint de l’ignorer.</p> + +<p>— Dites à mon père de rentrer à la maison, et de ne +pas s’inquiéter ; je suis très bien, un peu faible seulement ! +murmura Benjamin.</p> + +<p>Coleman était indécis. Il se demandait s’il devait se +rendre coupable d’un peu de savoir, quand un changement +d’expression se produisit soudain sur le visage +blême couché sur l’oreiller. Le docteur vint et prit le +pouls du gamin.</p> + +<p>— Non, je ne veux pas entendre ce Maaseh ! s’écria +Benjamin. Raconte-moi l’histoire du Sambatyon, père, +qui refuse de couler le jour du Sabbat !</p> + +<p>Il parlait Yiddish, il était redevenu un tout petit enfant. +Le visage de Mosès s’éclaira de joie. Il pouvait enfin +comprendre son premier-né. Il y avait encore de l’espoir. +Tout à coup un rayon de soleil emplit la chambre. A +Londres le soleil ne pouvait percer les nuages depuis +plusieurs heures.</p> + +<p>Mosès se pencha sur l’oreiller, le visage en proie à des +émotions multiples ; et laissa tomber une larme brûlante +sur le front de son fils.</p> + +<p>— Chut, chut, mon petit Benjamin, ne pleure pas ! +dit Benjamin et il se mit à chanter dans le jargon de +sa mère :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Dors, petit père, dors,</div> +<div class="verse">Ton père sera un corbeau</div> +<div class="verse">Ta mère t’apportera de petites pommes ;</div> +<div class="verse">Des bénédictions sur ta petite tête ! »</div> +</div> + +</div> +<p>Mosès revit sa pauvre Gittel berçant son petit garçon. +Aveuglé par les pleurs, il ne voyait pas qu’elles +tombaient drues sur la petite figure blême.</p> + +<p>— Non, sèche tes larmes, je te dis, mon petit Benjamin ! +dit Benjamin d’une voix plus tendre et plus douce +et il reprit son étrange et plaintive mélodie :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Hélas, que je suis à plaindre,</div> +<div class="verse">Quel malheur d’être</div> +<div class="verse">Exilé et banni</div> +<div class="verse">Si jeune encore, loin de toi ! »</div> +</div> + +</div> +<p>… Et la mère de Joseph lui criait du fond de sa +tombe : « Console-toi, mon fils ; un bel avenir sera le +tien. »</p> + +<p>— La fin est proche, murmura, en jargon, le vieux +<span lang="en" xml:lang="en">Four-Eyes</span> au père.</p> + +<p>Mosès trembla de tous ses membres. « Mon pauvre +agneau ! mon pauvre Benjamin ! soupirait-il, je croyais +que ce serait toi qui dirais le Kaddish pour moi, et +non pas moi pour toi ! » Puis il se mit à réciter calmement +les prières hébraïques. Le chapeau qu’il eût pu +quitter était bien approprié maintenant.</p> + +<p>Benjamin se releva dans son lit, avec violence.</p> + +<p>— Voilà maman, Esther ! s’écria-t-il en anglais, maman +qui a rapporté ma veste. Mais à quoi cela sert-il maintenant !</p> + +<p>Sa tête retomba et une expression d’angoisse crispa +son visage si plein de beauté et de résignation.</p> + +<p>— Esther, dit-il, n’aimerais-tu pas aller à la campagne +aujourd’hui ? Vois comme le soleil brille !</p> + +<p>Il brillait, en effet, avec une chaleur trompeuse baignant +d’or toute la verte campagne qui s’étendait alentour, +et aveuglant les yeux du petit mourant. Les oiseaux +chantaient devant les fenêtres.</p> + +<p>— Esther, dit-il avec un air d’envie, penses-tu qu’il +y aura bientôt encore un enterrement ?</p> + +<p>La directrice éclata en sanglots et s’en alla.</p> + +<p>— Benjamin, s’écria le père avec frénésie, pensant que +la fin était proche, dis le Shemang !</p> + +<p>Le gamin le regarda fixement, d’un regard plus clair.</p> + +<p>— Dis le Shemang, répéta Mosès d’une voix de commandement.</p> + +<p>Le mot Shemang, le ton d’autorité, réveillèrent la +conscience du mourant.</p> + +<p>— Oui, père, j’allais le faire, murmura-t-il d’un air +soumis.</p> + +<p>Ils récitèrent ensemble la dernière profession de foi +de l’Israélite mourant. Elle était en hébreu. « Entends, +ô Israël : le Seigneur notre Dieu, le Seigneur est Un. » +Tous deux ils comprenaient cela.</p> + +<p>Benjamin vécut encore quelques minutes et s’endormit +dans une douce torpeur sans souffrances.</p> + +<p>— Il est mort, dit le docteur.</p> + +<p>— Béni soit le Seul Juge, dit Mosès. Il déchira sa +veste et ferma les yeux éteints. Puis il se dirigea vers +la toilette, tourna la glace contre le mur, ouvrit la fenêtre +et vida la cruche d’eau sur l’herbe ensoleillée.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c19">XIX<br> +<span class="xsmall" lang="en" xml:lang="en">« FOR AULD LANG SYNE, MY DEAR »</span></h2> + + +<p>Les lettrés disent que la pâque était une fête du Printemps +bien avant qu’on l’associât avec la sortie d’Egypte. +Mais il n’y a guère de nature à fêter dans le Ghetto et +les raisons historiques de la fête dépassent toutes les +autres. La fête de Pâque demeure la plus pittoresque +des « trois fêtes », amenant la métamorphose complète +des rites culinaires et l’interdiction absolue du levain, +qui est considéré comme tabou. Quelque audacieux archéologue +au trentième siècle fera peut-être remonter +l’origine de la fête aux grands nettoyages du printemps, +l’orgie annuelle des ménagères anglaises, car c’est alors +en effet que le Ghetto se lave, se nettoie, se peint, se +pare, et purifie ses poëlons et ses casseroles par le +baptême du feu. C’est alors aussi, que l’aubergiste prend +un drap blanc et le suspend à sa porte pour annoncer +qu’il vend du « kosher rum » avec l’autorisation du +Grand Rabbin. Le pâtissier remplace ses « <span lang="en" xml:lang="en">stuffed monkeys</span> », +ses bolas, ses choux à la confiture et ses brioches +au fromage, par des « palavas » sans levain, des meringues +et des gâteaux aux amandes. Les temps sont loin +où la diététique de Pâque était limitée aux fruits, à la +viande et aux légumes ; chaque année le cercle s’élargit +et il ne serait pas étonnant de voir un jour le pain, lui-même, +devenir pascal. C’est alors aussi que le marchand +pieux, dont la petite boutique est souillée de levain +cède son commerce à quelque chrétien complaisant pour +le lui racheter, les fêtes de Pâques terminées. Alors l’holocauste +est fait des miettes de pain du peuple et la formule +de salutation nationale se transforme en « comment +supportez-vous le motsos ? » la moitié de la race +devenant facétieuse, et l’autre cérémonieuse, devant les +gâteaux de Pâque.</p> + +<p>C’était la veille au soir de l’ouverture de la Pâque +qu’Esther Ansell sortit acheter pour un shilling de +poisson dans <span lang="en" xml:lang="en">Petticoat Lane</span>, écartant volontairement de +son esprit les souvenirs encore vibrants de cette scène +déchirante. Sans doute est-ce un des avantages de la +misère de ne pas laisser de temps pour le deuil. Le +labeur quotidien est le népenthès du pauvre.</p> + +<p>Esther et son père furent les deux seuls membres de +la famille sur lesquels la mort de Benjamin produisit +une impression profonde. Il avait quitté la maison depuis +si longtemps qu’il n’était plus qu’une ombre dans +le souvenir des autres. Mosès supportait sa peine avec +résignation, épanchant chaque jour ses émotions dans +le kaddish et à sa tristesse personnelle se joignait le +regret de la perte causée aux commentaires de la littérature +hébraïque par le départ prématuré de son fils +en Paradis. La douleur d’Esther était plus amère et plus +angoissante car tous les enfants étaient délicats, et +c’était la première fois que la mort en enlevait un. L’incompréhensible +tragédie de la mort de Benjamin avait +ébranlé l’enfant jusqu’au fond de son âme. Pauvre garçon ! +Que c’était affreux d’être étendu froid et blême +sous les neiges de l’hiver. A quoi lui avaient servi les +longues études qui devaient le préparer à écrire de +grands romans ! Le nom d’Ansell allait maintenant +s’éteindre dans l’obscurité sans gloire. Elle se demandait +si <i>Notre Journal</i> n’allait pas crouler, et obscurément elle +sentait que c’était fatal. Où étaient-ils tous les rêves +de richesse qu’elle avait bâtis et dont la base était le +génie de Benjamin ? Hélas ! l’émancipation des Ansell +du joug de la pauvreté se trouvait remise à une date +indéterminée. C’était d’elle, d’elle seule maintenant que +la famille devait attendre la délivrance. — Eh bien, +c’est elle qui reprendrait la tâche du fils défunt pour la +remplir de son mieux et elle joignit ses petites mains +en signe de détermination. — Mosès était ignorant de +ses ambitions et de ses doutes. Le travail n’était abondant +que pendant trois jours de la semaine et il ne se +doutait pas de l’impossibilité dans laquelle il se trouvait +de subvenir assez largement aux besoins de sa famille. +Esther, elle-même, livrée aux soucis continuels +de l’école et à ceux d’une quasi maternité, sentit se +calmer assez rapidement les élancements les plus aigus +de la douleur, bien que la coutume interdisant les réjouissances +pendant l’année du deuil ne courût aucun +risque d’être transgressée par la pauvre petite Esther +qui n’allait ni aux bals d’enfants ni aux théâtres. Elle +combinait ses achats de poisson en se frayant un chemin +à travers une foule compacte, toute éclairée par de tels +flots de lumière, rejetés par le gaz des boutiques, et des +banderoles de flammes des petites charrettes, que le vent +froid du jeune avril en parut réchauffé.</p> + +<p>Deux courants opposés de piétons lourdement chargés, +essayaient d’occuper le même trottoir au même moment, +et les lois de l’espace les tinrent bloqués jusqu’à ce +qu’ils se fussent rendus à ses réalités impitoyables. +Riches et pauvres se coudoyaient ; des dames vêtues de +satin et de fourrures se trouvaient serrées contre de +pauvres femmes à l’air exotique, la tête couverte de +sales mouchoirs ; de rudes sportsmen anglais, au visage +hâlé, luttaient avec bonne humeur contre leurs +parents gras d’au-delà la mer du Nord ; et un flot de +rustres chrétiens contemplait les marchands et les acheteurs +juifs, avec amusement et mépris.</p> + +<p>Car c’était la nuit des nuits, celle où se faisaient les +achats pour la fête ; et les grandes dames du <span lang="en" xml:lang="en">West End</span> +abandonnant leurs filles qui jouaient du piano et avaient +leur abonnement chez « Mudie », descendaient dans leur +vieux quartier pour secouer un instant le vernis de +raffinement et plonger leurs mains dégantées dans les +tonneaux de concombres salés, marinés dans leur propre +<i>russel</i> et pour enlever de leurs petites caisses bien serrées +les olives grasses et juteuses. Mais que de tragicomédies +derrière la joie passagère de ces figures sensuelles, +riant et mâchant avec l’effronterie de petites +écolières ! Ce soir elles ne devaient pas soupirer en silence +en songeant aux splendeurs d’Egypte. Elles pouvaient +rire et parler du temps d’Olov Hasholom : « Que +la paix soit avec lui ! » avec leurs vieilles connaissances +et desserrer un peu l’étau des conventions sociales, pendant +qu’elles éblouissaient le ghetto par les splendeurs +de leur mise en scène et le halo de ce <span lang="en" xml:lang="en">West End</span> d’où +elles venaient. C’était une scène sans égale dans l’histoire +du monde, cette fantasmagorie de larves et de papillons +rassemblés en souvenir de jadis, dans leur cher +foyer d’éclosion. Des contrastes si violents de richesse +et de pauvreté, qu’on ne pourrait guère les trouver que +dans les mines d’or romantiques ou dans les pays en +formation où ils naissent tout naturellement dans une +civilisation inculte, d’un peuple doué du sens inextinguible +du pittoresque.</p> + +<p>— Hallo ! se peut-il que ce soit vous, Betsy ? demandait +d’un air joyeux un vieillard minable aux cheveux +blancs, à Mrs Arthur Montmorency. Vraiment, c’est +bien vous ; je ne voulais pas en croire mes yeux ! Dieu ! +quelle belle femme vous êtes devenue ! Et c’est vous, +la petite Betsy qui apportiez le café à votre père, dans +un petit pot brun, quand nous nous trouvions tous les +deux côte à côte dans le <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span> ? Il y a vendu des pantoufles +pendant bientôt onze ans à côté de mon échoppe +de coutellerie. Mon Dieu, mon Dieu, que le temps passe !</p> + +<p>Le visage pâle de Betsy Montmorency rougissait sous la +lumière du gaz et s’enveloppant de ses zibelines, elle +regardait involontairement autour d’elle, pour voir si +aucune de ses amies de Kensington n’était en vue.</p> + +<p>Quelque autre Betsy Montmorency, se sentant l’âme +un peu bohème pour la circonstance seulement, recevait +avec effusion les congratulations de ses anciennes +amies répétant les vieilles formules et les vieux dictons +avec le sentiment étrange de voler des bonbons ; pendant +que d’autres plus fines, plus dignes de leur nom, +interpellaient une Betsy Jacob.</p> + +<p>— Vraiment ? Est-ce vous, Betsy ? Comment allez-vous ? +comment allez-vous ? Comme je suis contente de vous +voir. Ne voulez-vous pas me régaler d’une tasse de chocolat +chez Bonn, pour montrer que vous n’avez pas oublié +le vieux temps d’Olov Hasholom ?</p> + +<p>Et ayant ainsi laissé la responsabilité des convenances +à la plus pauvre, la Montmorency se perdait dans les +ressouvenirs de ces bons vieux temps, « que la paix soit +avec eux ! » jusqu’à ce que la larve eût oublié la splendeur +du papillon, dans une joyeuse évocation des anciennes +misères. Mais bien peu de ces Montmorency, à +quelque sorte qu’elles appartinssent, quittaient le ghetto +sans avoir glissé de petites pièces d’or dans des mains +hésitantes, au fond de mansardes obscures où végétaient +de vieux amis et des parents pauvres.</p> + +<p>Là-haut, dans le ciel, des étoiles brillaient silencieuses, +mais personne ne le regardait. Par terre, sous les pieds, +s’étendait l’épais voile de boue noire que le <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span> ne +soulevait jamais, mais personne ne le voyait. Il était +impossible de songer à autre chose qu’aux humains, +dans la confusion et le tourbillon, dans la sottise et la +cohue, la foule et l’écrasement, dans la compression et +les cris, le vacarme et la mêlée — dans une assemblée +joyeuse, pauvre et bruyante, aussi excitée et si mouvante, +si polyglotte, si querelleuse et aussi gaie que celle +d’une foire aux vanités ! Mendiants, vendeurs, acheteurs, +commères, charlatans, tous ajoutaient à la rumeur.</p> + +<p>— Voici des gâteaux ! tous yontovdik (pour les fêtes) ! +Yontovdik !…</p> + +<p>— Bretelles, les meilleures bretelles ; toutes…</p> + +<p>— Yontovdik, un shilling seulement…</p> + +<p>— C’est l’ordre du Rabbin, ma’am, tous les gigots de +mouton doivent être <i>porged</i>, ou ma patente…</p> + +<p>— Concombres ! concombres !</p> + +<p>— Voici votre affaire !</p> + +<p>— Voici les plus beaux pantalons, messieurs, ils me +coûtent, aussi vrai que je suis ici…</p> + +<p>— Sur la tête, vieux drôle…</p> + +<p>— Arbah Kanfus ! Arbah…</p> + +<p>— Mon pauvre vieux mari a subi une opération…</p> + +<p>— Hokey-pokey ! Yontovdik ! Hokey…</p> + +<p>— Mais garez-vous donc, voyons !</p> + +<p>— Sur ma vie et la vôtre, Betsy…</p> + +<p>— Dieu vous bénisse, <i>Mishter</i>, puissiez-vous vivre +mille ans !</p> + +<p>— Mangez les meilleurs motsos ! Quatre pence seulement…</p> + +<p>— Les os se vendent en même temps, ma’am, je l’ai +coupée aussi maigre que possible.</p> + +<p>— <i>Charoises !</i> (sucreries) <i>charoises ! Moroire</i> (herbes +amères) <i>Chraine</i> (raifort) <i>Pesachdik !</i> (pour Pâque).</p> + +<p>— Venez prendre un verre de vieux Tom avec moi, +mon garçon !</p> + +<p>— De belles plies ! voilà ! Allons ! où sont vos idées ? +Aidez-moi…</p> + +<p>— Bob ! Yontovdik, Yontovdik ! un bob (shilling) seulement !</p> + +<p>— Chuck steak et une demi-livre de graisse !</p> + +<p>— Un soufflet sur les yeux si vous…</p> + +<p>— Dieu vous bénisse ! rappelez-moi au souvenir de +Jacob.</p> + +<p>— <i>Shaink meer</i> (donnez-moi) un penny, missis lieben, +missis <i>croin</i> (chère)…</p> + +<p>— Une mort subite pour vous, espèce de…</p> + +<p>— Mon Dieu ! Sal (Salomon) que vous êtes changé !</p> + +<p>— Je vous donne ma parole, sir, que le poisson sera +chez vous avant que vous n’y soyez !</p> + +<p>— Peint de la meilleure manière pour un tanneur.</p> + +<p>— Une éponge, Monsieur ?</p> + +<p>— Je vous couperai une tranche de ce melon pour…</p> + +<p>— Elle est morte, la pauvre ! que la paix soit avec elle !</p> + +<p>— Yontovdik ! trois bobs pour une bourse contenant…</p> + +<p>— Venez voir le véritable Indien vivant, tatoué, né +dans l’Archipel Africain ! Montez !</p> + +<p>— Par ici l’entrée pour voir le nain qui parle, danse +et chante !</p> + +<p>— Trois citrons pour un penny ! trois citrons…</p> + +<p>— Un <i>shtibbur</i> (penny) pour un pauvre aveugle !</p> + +<p>— Yontovdik ! Yontovdik ! Yontovdik ! Yontovdik !</p> + +<p>Et dans ce cri, commun à tant de marchands et de +vendeurs, toute cette Babel disparaissait parfois, pendant +un instant et puis émergeait à nouveau, dans sa +multiplicité.</p> + +<p>Tous ceux qu’Esther connaissait étaient dans la foule ; +et elle les rencontra tous tôt ou tard. Dans <span lang="en" xml:lang="en">Wentworth +Street</span>, parmi les feuilles de choux pourris et la boue, les +détritus, les restes de viande et les abattis de volaille, se +tenait le triste Meckish, offrant ses éponges sales et sollicitant +la charité par des grimaces renforcées de temps à +autres de crises d’épilepsie répétées à des intervalles judicieusement +établis. A quelques mètres de lui, sa femme +vêtue d’une belle jaquette de peau de loutre, achetait du +saumon avec l’air d’une dame de <span lang="en" xml:lang="en">Maida Vale</span>. Pressé dans +un coin elle vit Shosshi Shmendrik, les pans de sa veste +tout jaunis par les jaunes d’œufs qui se brisaient +dans une de ses poches. Il lui demanda d’un air furieux +si elle n’avait pas aperçu le petit garçon qu’il avait retenu +pour lui porter ses morues et ses volailles, et il +expliqua que sa femme était retenue dans sa boutique +et l’avait chargé des soins du ménage. Il est à supposer +que si Mrs Shmendrik, ex-veuve Finkelstein, reçut jamais +ses comestibles, elle put découvrir que son bon +époux avait acheté du poisson artificiellement gonflé +d’air et des volailles rembourrées de papier gris. Le bon +Sam Abrahams, le choriste dont l’attitude bienveillante +ensoleillait les endroits qu’il traversait, arrêta Esther et +lui donna un penny. Plus loin elle rencontra sa maîtresse +d’école Miss Miriam Hyams, et la salua, car Esther +n’était pas de ceux qui appelaient leurs supérieurs, +« institutrices » ou « maîtres », d’après le sexe, par +raillerie, jusqu’à ce que les victimes souhaitassent posséder +le pouvoir d’Elisée sur les ours. Ensuite elle fut +surprise de rencontrer le frère de sa maîtresse qui pilotait +la gentille Bessie Sugarman à travers le gros de la +cohue. Ecrasés entre deux brouettes elle aperçut Mrs Belcovitch +et Fanny, qui faisaient ensemble leurs achats, +accompagnés de Pesach Weingott, tous trois chargés +d’une quantité de paquets.</p> + +<p>— Esther, si vous rencontriez Becky dans la foule, +dites-lui où je suis, dit Mrs Belcovitch. Elle est avec un +de ses amoureux. Je suis si faible que je puis à peine +me traîner et Becky devrait bien rapporter les choux. +Elle a de bonnes jambes et non pas une grosse et une +maigre.</p> + +<p>Autour des marchands de poissons, la foule des acheteurs +était compacte. Ce commerce était monopolisé par +les Juifs anglais, de grands garçons, blonds, vigoureux +et sains, aux bras bronzés, que tous approchaient avec +crainte, excepté les plus braves des Juives étrangères. +Leur tarif et leur politesse variaient selon l’apparence +des acheteurs. Esther qui avait l’œil et l’oreille de l’observateur, +s’amusait parfois à les regarder. Ce soir une +comédie exceptionnelle l’attendait. Une dame bien mise +se présenta devant la boutique de « l’Oncle Abe », où +une demi-douzaine de poissons variés se trouvaient +étalés.</p> + +<p>— Bonsoir, Madame, la soirée est fraîche, mais belle +n’est-ce pas ? Vous désirez ce lot-là ? Et bien, parce que +vous êtes une ancienne cliente et que le poisson est bon +marché aujourd’hui, je puis vous le laisser pour un +souverain. Dix-huit ?… Eh bien, c’est dur, mais… tenez +mon garçon, prenez le poisson de Madame. Bonsoir.</p> + +<p>— Combien ceci ? demanda une femme proprement +vêtue en indiquant un lot exactement pareil.</p> + +<p>— Je ne puis le laisser à moins de neuf bobs. Le +poisson est cher aujourd’hui. Vous ne trouverez rien de +meilleur marché dans tout le <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span> ; par Dieu, vous +n’en mourrez pas ! Cinq shillings ? Sur ma vie et sur celle +de mes enfants je vous jure qu’il me coûte plus que cela. +Aussi vrai que je suis ici, je l’ai payé… allons, donnez-moi +sept shillings six pence et il est à vous. Vous ne +pouvez pas dépenser plus de cinq shillings ? Eh bien +ouvrez votre tablier, vieille gale. Je me rattraperai sur +les riches. Sur votre vie et la mienne, vous avez fait un +metsiah !</p> + +<p>Puis arriva la vieille Mrs Shmendrik, la mère de +Shosshi, la tête enveloppée d’un beau châle de Paisley, +en guise de chapeau. Les femmes du <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span> qui sortaient +sans chapeaux se mettaient au même rang que les +hommes du <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span> qui ne portaient pas de faux-cols.</p> + +<p>Une des raisons de la terreur qu’inspiraient les poissonniers +anglais provenait de ce qu’ils exigeaient de +leurs clients qu’ils parlassent anglais, remplissant ainsi +dans la communauté une importante fonction éducative. +Ils permettaient un certain pourcentage de jargon, prenant +eux-mêmes certaines licences, mais ils affectaient +de ne pas comprendre le yiddish pur.</p> + +<p>— Abraham, combien pour ce lot-ci ? dit la vieille +Mrs Shmendrik en désignant un troisième lot de poisson +semblable aux deux autres, et en tâtant tous les +poissons.</p> + +<p>— Bas les pattes, fit Abraham brusquement. Ecoutez, +je connais vos farces, à vous Polonais. Je vais vous +dire le plus bas prix et je ne supporterai pas que vous +marchandiez d’un farthing. Je vais perdre avec vous +mais au moins vous ne m’ennuierez pas. Huit bobs ! +voilà !</p> + +<p>[[ — Avroomkely (cher petit Abraham) voici lebbenpence !]]</p> + +<p>— Onze pence ! Par Dieu ! s’écria l’oncle Abe en +s’arrachant les cheveux, je le savais ! Et saisissant par +la queue une grosse plie, il la fit tournoyer et en frappa +Mrs Shmendrik en pleine figure, criant : Voilà pour +vous vieille sorcière ! allez-vous-en ou je vous tue !</p> + +<p>— Chien que tu es ! hurla Mrs Shmendrik usant des +plus copieuses ressources de son idiome maternel. Une +année de malheur pour toi ! Puisses-tu être brûlé vif ! +ton père était un Gonof et tu es un Gonof et toute ta +famille sont des Gonovim ! Puissent les dix plaies de +Pharaon…</p> + +<p>Il y avait peu de malice au fond de tout ceci, rien +de plus que la simple exubérance d’imagination d’une +race dont la poésie primitive consistait à répéter deux +fois les mêmes choses.</p> + +<p>L’oncle Abraham ramassa la plie d’un geste menaçant, +en criant :</p> + +<p>— Je veux tomber mort sur le champ, si vous n’êtes +pas partie dans une seconde, je ne réponds pas des +conséquences ! Allons, décampez !</p> + +<p>— Voyons, voyons, Avroomkely, reprit Mrs Shmendrik +retombant brusquement de l’injure à la politesse. +Allons, dites quatorze pence. Ecoutez, mon fils ! quatorze +<i>stibburs</i> c’est un tas de <i>gelt</i>.</p> + +<p>— Etes-vous partie ? cria Abraham avec une rage terrible. +Mon prix maintenant est dix bobs.</p> + +<p>— Avroomkely, <i>noo zoog</i>, (allons dites) quatorze pence +et demi ! je suis une pauvre femme. Voilà quinze pence !</p> + +<p>Abraham la prit par les épaules et la jeta contre le +mur où elle prononça des malédictions pittoresques. +Esther sentit que ce n’était pas le moment choisi pour +elle d’acquérir pour un shilling de poisson. Elle se +fraya un chemin vers une autre boutique.</p> + +<p>Il y avait là un vieux homme au teint hâlé auquel +Esther avait souvent acheté des soldes au temps où la +fortune souriait aux Ansells. A sa grande joie, il la reconnut. +Elle aperçut une pile de rougets sur l’étal improvisé +et son imagination galopant elle se vit déjà qui +les faisait frire. Puis une secousse violente comme celle +d’une douche glacée la fit trembler et son cœur cessa +de battre ; au moment de prendre sa bourse dans sa +poche elle n’y trouva plus qu’un dé à coudre, un crayon +et un mouchoir de coton. Quelques minutes s’écoulèrent +avant qu’elle pût se figurer que les quatre shillings, +sept pence et demi dont dépendaient tant de choses +étaient perdus ! Les épiceries et les gâteaux sans levain +avaient été offerts par les œuvres de charité, le vin de +raisins se préparait depuis plusieurs jours, mais le poisson +et la viande et tous les petits accessoires d’une table +de Pâque bien ordonnée… étaient la proie des <span lang="en" xml:lang="en">pickpockets</span>. +Une désolation envahit l’âme de l’enfant, plus +terrible encore que celle qu’elle avait ressentie le jour +où elle renversa la soupe ; les rougets qu’elle pouvait +toucher du doigt semblaient s’être éloignés et devenus +inaccessibles, un instant après ils s’évanouissaient avec +tout le reste derrière un flot de larmes brûlantes et elle +marchait comme dans un rêve, jetée d’un côté à l’autre +par le double courant de la foule. Rien, depuis la mort +de Benjamin, ne lui avait donné à ce point le sentiment +de la misère et de la fragilité de l’existence. Que +dirait son père, dont la conviction que la Providence +avait veillé à ses Pâques, serait si amèrement déçue à la +onzième heure ! Pauvre Mosès ! Il avait été si fier de +gagner de quoi fêter un bon Yomtov, plus que jamais +convaincu qu’avec un petit capital il eût pu créer une +grande affaire. Et maintenant elle allait s’en retourner +gâter le Yomtov de tous, et voir les tristes figures des +<i>petits</i> autour de la table vide pour le Seder. C’était +affreux, et l’enfant pleurait pitoyablement, passant inaperçue +dans la foule, sans pouvoir se faire entendre de +cette Babel.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c20">XX<br> +<span class="xsmall">LE SINGE MORT</span></h2> + + +<p>Une vieille <i>maaseh</i> que sa grand’mère lui avait racontée +lui revint à l’esprit : dans une ville de Russie, +habitait un vieux Juif, qui gagnait à peine de quoi +vivre, et la moitié de ce qu’il gagnait servait à corrompre +les fonctionnaires afin de pouvoir subsister. Persécuté +et maltraité il avait pourtant confiance en Dieu +et louait son nom. La Pâque approchait, l’hiver était +rigoureux, le Juif allait mourir de faim et sa femme +n’avait fait aucun préparatif pour la fête. Dans l’amertume +de son âme elle se mit à rire de la foi de son mari +et se moqua de lui, mais il lui dit : « Prends patience, +ma femme ! notre table du Seder sera dressée comme aux +jours d’antan, comme aux anciennes années », mais la +fête approchait de plus en plus et il n’y avait rien dans +la maison et la femme insultait son mari en lui disant : +« Tu crois peut-être qu’Elie le prophète viendra te voir, +ou que le Messie naîtra ? » mais il répondit : « Elie le +prophète est toujours sur terre, n’étant jamais mort ; qui +sait s’il ne jettera pas un regard sur moi. » Sur quoi sa +femme se mit à rire bruyamment. Les jours passèrent +jusqu’à ce que quelques heures seulement les séparaient +de la Pâque, et le garde-manger était toujours vide de +provisions et le vieux Juif plein de foi. Il survint alors +que le gouverneur de la ville, un homme dur et cruel, +était assis à compter des piles d’or pour préparer la solde +de ses officiers, à ses côtés se tenait son petit singe favori ; +au fur et à mesure qu’il ramassait l’argent, son singe +l’imitait à sa façon, faisant de petits paquets au grand +amusement du gouverneur. Quand celui-ci ne pouvait +ramasser aisément une pièce, il mouillait son index en +le portant à la bouche, sur quoi le singe faisait chaque +fois la même chose, seulement croyant que son maître +mangeait l’or, il avalait la pièce toutes les fois qu’il portait +le doigt à ses lèvres. De sorte qu’il tomba soudainement +malade et mourut. Un des hommes du gouverneur +dit alors : « Voyez, cet animal est mort, qu’en ferons-nous ? » +Le gouverneur très ennuyé de ce que ses +comptes n’étaient pas justes lui répondit d’un ton +bourru : « Ne me dérangez pas ! jetez-le dans la maison +du vieux Juif au bas de la rue. » L’homme prit le cadavre +et le jeta avec un fracas de tonnerre dans le couloir +de la maison du Juif et s’enfuit au plus vite. La +bonne femme sortit épouvantée et vit la charogne couchée +sur un baquet de fer qui se trouvait dans le corridor. +Elle comprit que ce devait être l’acte d’un chrétien +et elle ramassa la charogne pour l’enfouir quand, tout à +coup, une pluie de pièces d’or tomba de l’estomac ouvert +par le rebord tranchant du baquet. Elle appela son mari. +« Viens vite ! Regarde ce qu’Elie le prophète nous a envoyé. » +Et elle s’en fut sans tarder au marché acheter du +vin, du pain sans levain, des herbes amères et toutes les +choses nécessaires à la table de Seder et un morceau de +poisson pour le cuire bien vite avant l’heure de la fête. +Le vieux couple fut heureux et fit au singe de belles funérailles ; +il chanta joyeusement le Passage de la mer +Rouge et remplit le gobelet d’Elie jusqu’au bord, jusqu’à +ce que le vin se répandît sur la nappe blanche.</p> + +<p>Esther renifla d’un air sceptique en pensant à cet heureux +dénouement. Aucun miracle de cette espèce ne se +produisait pour elle, ni pour les siens, il ne se trouvait +personne pour jeter un singe mort dans l’escalier de la +mansarde, pas même le « singe fourré » des confiseries +contemporaines. Puis, son étrange petit cerveau oublia +son chagrin et se perdit en conjectures sur ce qu’elle +éprouverait si ses quatre shillings six pence et demi lui +revenaient. Jamais encore, elle n’avait mis en doute le +pouvoir de la Providence dont les desseins paraissent +pourtant si indifférents aux joies et aux douleurs humaines. +Pouvait-elle croire que son père avait raison de +se fier à une providence spéciale, qui soi-disant veillait +sur lui ? L’état d’esprit de son frère Salomon la gagna +et elle le crut. Ces réflexions avaient arrêté ses sanglots, +elle sécha ses larmes, redevenue sceptique, et levant les +yeux, elle aperçut Malka dont la tête de bohémienne se +penchait sur elle, dégageant une odeur de menthe.</p> + +<p>— Pourquoi pleures-tu, Esther ? demanda-t-elle gentiment. +Je ne savais pas que tu crachais l’eau par les +yeux.</p> + +<p>— J’ai perdu ma bourse, sanglota Esther émue à +la vue d’une figure amie.</p> + +<p>— Ah ! Schlemihl que tu es ! Tu es comme ton père. +Combien d’argent y avait-il ?</p> + +<p>— Quatre shillings sept pence et demi ! pleura Esther.</p> + +<p>— Tu, tu, tu, tu, fit Malka avec horreur. Tu es la +ruine de ton père ! Puis, se tournant vers le poissonnier +avec lequel elle venait de conclure son marché, elle +compta trente-cinq shillings dans sa main. Voilà, Esther, +dit-elle, tu vas me porter mon poisson et je te donnerai +un shilling.</p> + +<p>Un petit garçon pauvre qui attendait l’occasion, regarda +méchamment Esther qui soulevait péniblement la +pesante corbeille et suivait son amie dont le cœur se +gonflait du contentement de soi. Heureusement le +Square Zacharie était proche et Esther reçut bien vite +son shilling avec le sentiment qu’il y avait une Providence. +Le poisson fut déposé chez Milly dont la maison +était brillamment illuminée et parut à la pauvre Esther +un magnifique palais de lumière et de beauté. La maison +de Malka, située de l’autre côté du square, était +sombre et triste. Les deux familles étant en paix, la maison +de Milly était le quartier général du clan et de la +brosse à habits. Tout le monde était à la maison pour +Yomtov. Le mari de Malka, Michael, et le mari de Milly, +Ephraïm, étaient assis autour de la table, fumant de gros +cigares et jouant aux cartes avec Sam Levine et David +Brandon, qui s’était laissé séduire et faisait le quatrième. +Les deux jeunes maris étaient revenus de la campagne le +jour même ; car on ne peut se procurer du pain sans levain +dans les hôtels de voyageurs. David, en dépit d’une +mauvaise traversée, était arrivé d’Allemagne une heure +plus tôt qu’il ne l’espérait et ne sachant quoi faire de +lui, était allé voir les drôleries de la foire de Pâque jusqu’à +ce que Sam, l’ayant rencontré, l’amenât au Square +Zacharie. Il était trop tard pour aller voir Hannah ce +soir et pour se faire présenter à ses parents, d’autant +plus qu’il s’était annoncé par dépêche pour le lendemain. +Il n’avait aucune chance de trouver Hannah au +Club, c’était une soirée trop occupée pour les anges de +la fête, et ce serait un mauvais jour pour entretenir de ses +projets amoureux une famille en proie aux questions +plus pressantes des préparatifs culinaires. Mais malgré +cela David ne pouvait consentir à vivre un jour de plus +sans voir la lumière de ses yeux.</p> + +<p>Léah, intérieurement occupée à projeter des orgies de +théâtre et de bals aidait Milly à la cuisine. Les deux +jeunes femmes étaient couvertes de farine, d’huile et de +graisse, car elles avaient passé toute la journée à vider +des volailles, à étuver des prunes et des pommes, à éventrer +des poissons, à fondre du lard, à renouveler la +vaisselle, à faire les mille et une choses qu’exigeait le +souvenir de la déconfiture de Pharaon dans la Mer +Rouge.</p> + +<p>Ezéchiel dormait en haut dans son berceau.</p> + +<p>— Mère, dit Michael caressant pensivement ses favoris +et examinant ses cartes, voici M. Brandon, un ami de +Sam. Ne vous levez pas, Brandon, nous ne faisons pas +de cérémonies ici. Montrez la vôtre — ah, le neuf d’atout !</p> + +<p>— Heureux hommes ! dit Malka avec la légèreté des +jours de fête, alors que je me dépêche de finir mon souper +pour aller acheter le poisson, et que Milly et Léah +suent à la cuisine, vous pouvez vous asseoir et jouer aux +cartes.</p> + +<p>— Oui, répondit Sam, levant les yeux, et il ajouta en +hébreu : « Béni sois-tu, Seigneur, qui ne m’as pas fait +femme. »</p> + +<p>— Allons, allons, dit David, mettant la main sur la +bouche de Sam en badinant. Plus d’hébreu, rappelez-vous +ce qui arriva la fois dernière. Cela contient peut-être +une signification mystérieuse et vous vous trouverez +engagé dans quelque chose avant que vous ne sachiez +où vous êtes.</p> + +<p>— Vous n’allez pas m’empêcher de parler la langue de +mes pères, murmura Sam ; et il se mit à siffler un joyeux +air d’opéra dès que la main fut retirée.</p> + +<p>— Milly ! Léah ! appela Malka, venez voir mon poisson ! +C’est un metsiah, voyez, ils sont encore vivants !</p> + +<p>— Qu’ils sont beaux, mère ! dit Léah, les manches retroussées, +laissant voir ses bras blancs finement modelés, +qui faisaient un singulier contraste avec les mains +rouges et gercées.</p> + +<p>— Oh mère, ils sont vivants ! dit Milly se penchant +sur l’épaule de sa sœur. Toutes deux savaient par de +cruelles expériences que leur mère se considérait comme +la meilleure acheteuse qui fût en fait de poisson.</p> + +<p>— Et combien croyez-vous que je l’ai payé ? continua +Malka d’un air triomphant.</p> + +<p>— Deux livres dix, dit Milly.</p> + +<p>Les yeux de Malka brillaient, et elle secoua la tête.</p> + +<p>— Deux livres quinze, dit Leah feignant de deviner.</p> + +<p>Malka secouait toujours la tête.</p> + +<p>— Allons Michael, combien pensez-vous que j’ai donné +pour tout le lot ?</p> + +<p>— Des diamants, fit Michael.</p> + +<p>— Ne soyez pas ridicule, Michael, dit Malka sévèrement, +venez voir un instant.</p> + +<p>— Eh, oh ! dit Michael, en levant les yeux au-dessus +de ses cartes, ne m’ennuyez pas, mère, je joue !</p> + +<p>— Michael, tonna Malka, voulez-vous bien regarder le +poisson ? Combien croyez-vous que j’ai payé ce lot magnifique ! +Voyez, ils sont encore vivants !</p> + +<p>— Hum, ha ! dit Michael, machinalement sortant son +tire-bouchon de sa poche et l’y remettant. Trois guinées ?</p> + +<p>— Trois guinées ! fit Malka en riant, heureusement +que je ne vous laisse pas faire mon marché !</p> + +<p>— Oui ! ce serait un bon client pour les poissonniers ! +dit Sam Levine, en plaisantant.</p> + +<p>— Ephraïm, pour combien pensez-vous que je l’ai eu +mon poisson ? bon marché, vous savez ?</p> + +<p>— Je ne saurais le dire, mère, répliqua d’un air obéissant +le Polonais aux yeux luisants, trois livres, peut-être, +si vous l’avez acheté à bon marché.</p> + +<p>Samuel et David, dûment interpellés, réduisirent respectivement +la somme à deux livres cinq, et deux livres. +Puis, ayant attiré l’attention de tous, elle s’écria :</p> + +<p>— Trente shillings ! Elle ne put résister à l’envie de +réduire la somme de cinq shillings. Tous poussèrent un +long soupir de soulagement.</p> + +<p>— Tu, tu ! firent-ils en chœur, quelle metsiah !</p> + +<p>— Sam, dit Ephraïm aussitôt après, vous avez joué +l’as.</p> + +<p>Milly et Léah retournèrent à la cuisine.</p> + +<p>Ce retour trop brusque aux occupations ordinaires de +la vie fit croire à Malka que l’admiration n’avait été que +superficielle. Elle se retourna avec un peu d’humeur et +vit Esther qui se tenait timidement derrière elle. Le +sang lui monta aux joues, en pensant que l’enfant +avait entendu son mensonge.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu attends là ? lui dit-elle avec dureté. +Tiens, voilà une pastille de menthe.</p> + +<p>— Je croyais que vous auriez pu m’employer encore +pour autre chose, dit Esther en rougissant mais en acceptant +la pastille pour Ikey, et je… je…</p> + +<p>— Eh bien, parle clair, je ne te mordrai pas.</p> + +<p>Malka continua de parler Yiddish, bien que l’enfant +lui répondît en anglais.</p> + +<p>— Je… je… rien, dit Esther en s’éloignant.</p> + +<p>— Allons regarde-moi, mon enfant, dit Malka en posant +la main sur la tête de la petite fille qui la détournait +volontairement. Ne sois pas si obstinée ; ta mère +était comme cela ; elle aurait voulu me tordre le cou +quand je lui disais que ton père n’était pas l’homme +qu’il lui fallait et puis elle boudait pendant toute une +semaine. Dieu merci, aucun des miens n’est comme +elle. Je ne pourrais pas vivre vingt-quatre heures avec +d’aussi mauvais caractères. Son caractère du reste la +mena au tombeau ; bien que si ton père n’avait pas +ramené sa mère de Pologne, ma pauvre cousine eût +peut-être pu me porter mon poisson ce soir. — Pauvre +Gittel — que la paix soit avec lui ! Alors, viens, dis-moi +ce qui te peine sinon ta pauvre mère t’en voudra.</p> + +<p>Esther tournant la tête murmura : Je croyais que +vous eussiez peut-être consenti à me prêter les trois +shillings sept pence et demi.</p> + +<p>— Te les prêter ! dit Malka, mais comment pourras-tu +jamais me les rendre ?</p> + +<p>— Oh mais très bien, affirma Esther avec conviction, +j’ai des tas d’argent à la banque.</p> + +<p>— Quoi ! à la banque ? fit Malka.</p> + +<p>— Oui, j’ai gagné cinq livres à l’école, et je vous paierai +de cet argent-là.</p> + +<p>— Ton père ne m’a jamais dit ça ! dit Malka. Il l’a +tenu caché, ah, c’est un vrai Schnorrer !</p> + +<p>— Mon père ne vous a pas revue depuis, répliqua Esther +avec chaleur. Si vous étiez venue quand il faisait +« Shevah » pour Benjamin, que la paix soit avec lui ! — vous +l’auriez su.</p> + +<p>Malka devint rouge comme braise. Mosès avait envoyé +Salomon pour informer sa parente de son affliction, +mais à ce moment, où le plus lointain ami croit de +son devoir d’aller, muni d’œufs durs, d’une livre de +sucre, ou d’une once de thé, rendre visite aux deuillants, +condamnés à rester assis sur le parquet pendant toute +une semaine, aucun membre de la « famille » ne s’était +dérangé. Mosès ne s’en fâcha point, mais sa mère insista +sur ce qu’un tel manque d’égards de la part du +Square Zacharie, ne se serait jamais produit s’il avait +épousé une autre femme ; et Esther, en cette occurrence, +approuva pour une fois des sentiments de sa grand’mère, +sinon leur expression hibernienne.</p> + +<p>Mais le fait pour l’enfant d’oser reprocher son attitude +à l’aînée de la famille fut jugé intolérable par Malka, +doublement intolérable parce qu’elle n’avait aucune excuse +à lui donner.</p> + +<p>— Espèce d’impudente ! cria-t-elle avec fureur, oublies-tu +à qui tu parles ?</p> + +<p>— Non, répliqua Esther, vous êtes la cousine de mon +père, et c’est pour cela que vous eussiez dû venir le +voir.</p> + +<p>— Je ne suis pas la cousine de ton père, Dieu merci ! +s’écria Malka. J’étais la cousine de ta mère. — Que le +Seigneur aie pitié d’elle ! Je ne m’étonne pas que vous +l’ayez mise au tombeau, vous tous réunis. Je ne suis +parente d’aucun de vous, grâce à Dieu ! et à partir de ce +jour, je me lave les mains de vous, tas d’ingrats ! Que +votre père vous envoie tous dans la rue vendre des allumettes +s’il veut, je ne ferai plus rien pour vous.</p> + +<p>— Ingrats ! dit Esther avec rage, mais qu’avez-vous +jamais fait pour nous ? Quand ma pauvre mère vivait, +vous lui faisiez récurer vos parquets et frotter vos carreaux +comme si elle était une Irlandaise.</p> + +<p>— Impudente ! cria Malka, tremblante de rage. Ce que +j’ai fait pour vous ? quoi, quoi, j’ai… j’ai… éhontée ! +coquine ! voilà ce que le Judaïsme est devenu en Angleterre ! +Ce sont là des manières et la religion qu’on +vous enseigne à l’école, hein ? Ce que j’ai fait ? Impudente ! +En ce moment même tu tiens un de mes shillings +dans la main !</p> + +<p>— Prenez-le ! dit Esther avec rage, jetant la pièce sur +le parquet, où elle roula gaiement pendant une terrible +minute en silence. Les joueurs de carte tous auréolés +de fumée levèrent enfin la tête.</p> + +<p>— Eh ? Eh ? qu’y a-t-il ma petite fille ? dit Michael +doucement.</p> + +<p>— Qu’est-ce qui vous met en colère ?</p> + +<p>Pour toute réponse elle éclata en sanglots. Dans +l’amertume de cet instant Esther détestait le monde +entier.</p> + +<p>— Ne pleurez pas ainsi, allons, allons ! lui dit David +Brandon d’un air compatissant.</p> + +<p>Esther, dont les sanglots soulevaient convulsivement +les épaules mit la main sur le loquet.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’elle a, mère, demanda Michael.</p> + +<p>— Elle est meshuggah, dit Malka (folle à lier). Elle +était pâle et parlait comme pour se justifier. C’est une +schlemihl et elle a perdu sa bourse dans le <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span>. Je +l’ai trouvée en larmes et lui ai permis de porter mon +poisson. Je lui ai donné un shilling et une pastille de +menthe et vous voyez comme elle se tourne contre moi ; +vous le voyez !</p> + +<p>— Pauvre petite ! dit David spontanément. Viens, +viens !</p> + +<p>Esther refusait de bouger.</p> + +<p>— Viens toi, reprit-il gentiment. Regarde, je vais te +remplacer l’argent que tu as perdu. Prends la poule, je +viens de la gagner, je n’en serai donc pas privé.</p> + +<p>Esther sanglotait de plus en plus, mais ne bougeait +pas.</p> + +<p>David se leva, vida le tas d’argent dans sa main, alla +auprès d’Esther et le mit dans sa poche. Michael ajouta +une demi-couronne et les deux autres hommes firent de +même. Puis David ouvrit la porte et la fit doucement +sortir en disant :</p> + +<p>— Tiens, cours, ma chère petite, et fais plus attention +aux <span lang="en" xml:lang="en">pickpockets</span>.</p> + +<p>Pendant un moment Malka avait pris l’attitude de dignité +froide et sévère d’une statue de terre cuite un peu +salie ; mais avant que la porte ne se soit refermée sur +l’enfant elle se précipita et l’attrapa par le col de sa +robe.</p> + +<p>— Rends-moi l’argent ! cria-t-elle.</p> + +<p>Hypnotisée par cette figure basanée et courroucée, Esther +n’opposa pas de résistance, pendant que Malka vida +sa poche, avec moins de dextérité cependant que le premier +opérateur. Malka compte les pièces :</p> + +<p>— Dix-sept shillings et six pence, conclut-elle d’un air +furieux. Comment oses-tu accepter tout cet argent +d’étrangers, de vrais étrangers. Mes enfants voudraient-ils +m’offenser en présence de mes parents ? et jetant +avec violence l’argent sur le plateau, elle prit une pièce +d’or et la mit dans la main de l’enfant ébahie.</p> + +<p>— Voilà ! s’écria-t-elle, tiens-la serrée, c’est un souverain +et si je te reprends jamais à accepter de l’argent +de quelqu’un de cette maison, sauf la cousine de ta +mère, je me laverai les mains de toi pour toujours. Va +maintenant, va-t’en, je ne peux pas te donner plus de +sorte qu’il est inutile d’attendre. Bonsoir et dis à ton +père que je lui souhaite un bon Yomtov, et que j’espère +qu’il ne perdra plus d’enfants !</p> + +<p>Elle mit l’enfant à la porte dans le square en claquant +la porte derrière elle, et Esther s’en alla faire son marché +à moitié éblouie, avec un vague sentiment de joie et de +remords vis-à-vis de son père et de la Providence.</p> + +<p>Malka se baissa, ramassa la brosse à habits sous le +dressoir et s’en fut silencieusement, traversant obliquement +le Square.</p> + +<p>Il y eut un moment de consternation ; la foudre était +tombée et la félicité pascale de deux maisonnées tremblait +dans la balance. Michael murmura nerveusement +et sortit à la suite de sa femme.</p> + +<p>— C’est un grand imbécile, dit Ephraïm. Moi, je lui +ferais payer ses accès de colère.</p> + +<p>La partie de cartes se termina dans l’embarras général. +David Brandon prit congé et s’en alla au hasard par +les rues rêvant aux étoiles, l’âme satisfaite de la bonne +action commise qui n’avait échoué que superficiellement. +Ses pas le conduisirent vers la maison d’Hannah. +Toutes les fenêtres étaient éclairées et son cœur se mit +à battre en songeant à la chère et radieuse belle qui +était derrière ce seuil, qu’il n’avait pas encore franchi. Il +se représentait la flamme amoureuse de ses yeux, car +elle pensait sûrement à lui pendant qu’il rêvait d’elle. Il +regarda sa montre, il était neuf heures moins vingt. +Après tout serait-ce si déplacé d’aller la voir ? Il s’en +alla deux fois, et la troisième, défiant les convenances, +il frappa à la porte, son cœur frappant presque aussi +fort dans sa poitrine.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c21">XXI<br> +<span class="xsmall">L’OMBRE DE LA RELIGION</span></h2> + + +<p>La petite servante qui ouvrit la porte parut fort soulagée +en l’apercevant, car il eût pu se faire que ce fût +la maîtresse rentrant du <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span> chargée d’une quantité +de vivres et d’une provision de mauvaise humeur. Elle +l’introduisit dans le bureau et quelques minutes plus +tard Hannah accourut vêtue d’un grand tablier et dégageant +une odeur de cuisine.</p> + +<p>— Comment osez-vous venir ce soir ! demanda-t-elle, +mais la phrase mourut sur ses lèvres.</p> + +<p>— Que vos joues sont chaudes ! dit-il et la caressant +amoureusement de ses doigts, je vois que ma petite +fille est contente de me revoir.</p> + +<p>— Ce n’est pas ça, c’est le feu. Je fais frire du poisson +pour Yomtov, dit-elle en riant gaiement. Vous +n’aviez pas le droit de venir ce soir et de me surprendre +comme je suis, toute couverte de graisse et décoiffée, +ajouta-t-elle, en faisant la moue. Je ne suis pas habillée +pour recevoir des visites.</p> + +<p>— C’est moi que vous appelez une visite ! protesta-t-il. +Selon votre apparence on dirait que vous êtes toujours +habillée, vous êtes ravissante.</p> + +<p>Puis la conversation devint moins intelligible et le +premier symptôme du retour à la raison se manifesta +par la question suivante :</p> + +<p>— Quelle traversée avez-vous eue ?</p> + +<p>— La mer était mauvaise, mais je la supporte bien.</p> + +<p>— Et les parents de ce pauvre garçon ?</p> + +<p>— Je vous ai écrit à leur sujet.</p> + +<p>— Oui, mais quelques mots seulement.</p> + +<p>— Oh, ne parlons pas de cela maintenant, chère, +c’est trop pénible. Venez, que je baise vos yeux pour en +effacer ce petit regard triste ! là, encore un autre, celui-là +était pour l’œil droit, voilà pour le gauche. Mais +où donc est votre mère ?</p> + +<p>— Oh, ne faites pas l’innocent ! Comme si vous ne +l’aviez pas vue sortir de la maison !</p> + +<p>— Parole d’honneur, non ! dit-il en souriant. Pourquoi +devrais-je savoir. Ne suis-je pas accepté comme gendre, +dans cette maison, timide petite sotte ! Quelle bonne +idée vous avez eue d’en toucher un mot ! Venez, que je +vous embrasse pour cela ! Oh ! si, il le faut, vous le méritez, +et quoique cela puisse me coûter vous serez récompensée. +Voilà ! Et maintenant où est le vieux ? Je +dois recevoir sa bénédiction, je le sais, et je voudrais +que cela soit fait !</p> + +<p>— Elle vaut la peine d’être reçue, je vous assure ; il +faut en parler plus respectueusement, dit Hannah avec +conviction.</p> + +<p>— Vous êtes la meilleure bénédiction qu’il puisse +me donner et elle vaut… mais je n’essayerai pas de +l’estimer.</p> + +<p>— Ce n’est pas de votre ressort, hein ?</p> + +<p>— Je ne sais pas ; je me suis beaucoup occupé de +pierreries ; mais où est le rabbin ?</p> + +<p>— Là-haut dans les chambres à coucher, il rassemble +le Chomutz. Il ne veut se fier à personne. Il se glisse +sous tous les lits, cherchant avec une chandelle les +miettes égarées, il examine toutes les armoires et toutes +les poches de mes robes. Heureusement ce n’est pas là +que je garde vos lettres. J’espère qu’il ne mettra pas +le feu à la maison comme il l’a fait un jour. Et puis +une année — oh, que c’était drôle ! — après qu’il eut +fouillé dans tous les coins et recoins de la maison, imaginez +son horreur, au milieu de la fête de Pâque, il +découvrit une miette de pain audacieusement plantée, +devinez où ? dans son livre de prière ! Mais, lui dit-elle +en poussant un petit cri, vous, méchant garçon, j’oubliais ! +Elle le prit par les épaules et examina son veston, +n’avez-vous pas quelques miettes sur vous ? Cette +chambre est déjà Pesachdik.</p> + +<p>Il semblait douter.</p> + +<p>Elle le mena à la porte.</p> + +<p>— Sortez, dit-elle, et secouez-vous bien sur le seuil, +sinon il nous faudra recommencer le nettoyage de la +pièce.</p> + +<p>— Non ! dit-il en protestant, je pourrais perdre ceci.</p> + +<p>— Quoi ?</p> + +<p>— La bague.</p> + +<p>Elle poussa un petit cri de surprise.</p> + +<p>— Oh, vous l’avez apportée ?</p> + +<p>— Oui, je l’ai achetée en voyage. Je commence à +croire que la raison pour laquelle vous m’avez tout de +suite envoyé me promener sur le Continent était de bien +vous assurer que votre bague de fiancée fût « <span lang="en" xml:lang="en">made in +Germany</span> ». Elle a eu une bien mauvaise traversée, votre +bague. Je crois que l’avantage qu’il y a à acheter des +bagues en Allemagne, est d’être bien certain de n’avoir +pas de diamants parisiens. Ils sont si profondément +patriotes, les Allemands. C’était là votre idée, n’est-ce +pas, Hannah ?</p> + +<p>— Oh, montrez-la-moi ! Ne parlez pas tant, dit-elle en +riant.</p> + +<p>— Non, dit-il pour la taquiner ; je ne veux plus d’accidents ! +Je vais attendre pour être sûr que vos parents +m’aient serré dans leurs bras. Les lois rabbiniques sont +pleines d’écueils ; je pourrais vous toucher le doigt de +telle ou telle manière et nous serions mariés, et puis si +vos parents allaient dire non…</p> + +<p>— Nous devrions en prendre notre parti, dit-elle en +plaisantant.</p> + +<p>— Tout cela est bel et bon, continua-t-il en badinant, +mais ce serait une belle déconfiture.</p> + +<p>— Oh ciel, dit-elle, cela en sera une, le poisson sera +réduit en cendres. Elle fit une pirouette et s’en fut à +la cuisine suivie de son amoureux. Là, insensible à +l’étonnement que témoignait la servante, David Brandon +se remplit les yeux de la gracieuse incarnation de +l’esprit domestique juif, type des vestales d’Israël, gardiennes +du foyer. C’était une cuisine bien ordonnée, +les dressoirs couverts d’ustensiles reluisants et la sombre +lueur rouge du feu, sur lequel les morceaux de poissons +se doraient et bouillaient dans leur bain d’huile, +remplissaient la pièce d’une sensation de paix profonde +et de doux confort. L’imagination de David transporta +la cuisine dans son home futur, et il fut tout ébloui à +l’idée d’habiter un tel paradis, seul avec Hannah. Il +avait beaucoup roulé, pas toujours innocemment, mais +au fond de son âme, il avait gardé le goût de la vie +régulière. Son passé lui apparaissait vide et sans joie. +Il sentait des larmes lui monter aux yeux à la vue de +cette jeune femme au cœur sincère qui s’était donnée +à lui. Il n’était pas modeste ; mais en ce moment, il se +demandait s’il était digne de mériter cette confiance, et +c’est avec révérence qu’il lui caressait les cheveux. Un +moment après, la friture fut achevée et le contenu du +poëlon fut proprement ajouté au plat. Alors la voix de +Reb Shemuel appelant Hannah se fit entendre dans l’escalier +de la cuisine et les amoureux demeurèrent sur +terre. Le rabbin avait récolté une minuscule moisson +de miettes dans un papier gris et désirait qu’Hannah +la serrât précieusement jusqu’au matin, où pour être +deux fois sûr, une expédition finale, à la recherche du +levain, serait encore faite. Hannah prit le petit paquet +et, en échange, présenta son fiancé.</p> + +<p>Reb Shemuel ne l’attendait pas avant le lendemain +matin, mais il lui souhaita la bienvenue aussi cordialement +qu’Hannah eût pu le souhaiter.</p> + +<p>— Le Très-Haut vous bénisse ! dit-il dans son beau +langage étranger. Puissiez-vous être pour mon Hannah +un aussi bon mari qu’elle sera pour vous une bonne +épouse !</p> + +<p>— Fiez-vous à moi, Reb Shemuel, dit David en lui +serrant chaleureusement la main.</p> + +<p>— Hannah dit que vous êtes un pécheur en Israël, +dit le rabbin en souriant, malgré que sa voix trahît +l’inquiétude, mais j’espère que vous tiendrez une maison +kosher ?</p> + +<p>— Soyez sans crainte, sir, dit David, nous devrons +le faire, ne fût-ce que pour le plaisir de vous avoir parfois +à dîner chez nous.</p> + +<p>Le vieillard lui frappa gentiment sur l’épaule.</p> + +<p>— Ah, vous deviendrez bien vite un bon juif, lui +dit-il, mon Hannah vous l’apprendra, Dieu la bénisse ! +La voix de Reb Shemuel était un peu émue. Il se pencha +et embrassa le front d’Hannah : J’étais moi-même +un peu « link » avant d’épouser Simcha, conclut-il +d’un air encourageant.</p> + +<p>— Non, non, pas vous, disait le sourire de David, en +répondant au regard malicieux du rabbin, je gage que +vous n’avez jamais sauté un Mitzvah, même quand vous +étiez garçon.</p> + +<p>— Oh si ! je l’ai fait, répondit le rabbin, le regard +malicieux se transformant en un bon sourire. Quand +j’étais célibataire, je n’avais pas observé le précepte du +mariage, voyez-vous ?</p> + +<p>— Est-ce que le mariage est un Mitzvah ? demanda +David amusé.</p> + +<p>— Certainement, dans notre religion tout ce qu’un +homme doit faire est un Mitzvah, même quand cela lui +est agréable.</p> + +<p>— Oh, alors, j’ai sûrement commis quelques bonnes +actions, fit David en riant, car je me suis toujours diverti. +Vraiment ce n’est pas une mauvaise religion après +tout.</p> + +<p>— Une mauvaise religion ! répéta Reb Shemuel gaiement, +attendez de l’avoir goûtée. Il est clair que vous +n’avez jamais eu un bon enseignement. Vos parents +sont-ils encore en vie ?</p> + +<p>— Non, tous deux sont morts quand j’étais enfant ! +dit David devenant grave.</p> + +<p>— Je le pensais, dit Reb Shemuel. Heureusement ceux +d’Hannah vécurent. Il sourit à l’humour de cette phrase +et Hannah lui prit la main et la serra tendrement. Ah, +ce sera très bien, reprit le rabbin avec un accent d’optimisme +très caractéristique. Dieu est bon, vous avez un +cœur de bon Juif au fond de vous-même, David mon +fils. Hannah, apporte le vin yomtovdik, nous allons +boire un verre pour Mazzoltov, j’espère que ta mère +rentrera à temps pour se joindre à nous.</p> + +<p>Hannah courut à la cuisine, se sentant plus heureuse +qu’elle ne l’avait jamais été de sa vie. Elle pleura un +peu, rit un peu, et s’attarda un moment pour reprendre +une contenance et permettre aux deux hommes de faire +connaissance.</p> + +<p>— Comment se porte l’ex-mari de votre Hannah ? +demanda le rabbin en clignant de l’œil, car tout s’accordait +à le rendre heureux comme un roi. Je crois comprendre +que c’est un de vos amis.</p> + +<p>— Nous avons été à l’école ensemble, c’est tout ; +mais je viens par hasard de passer une heure avec lui. +Il va très bien, répondit David en souriant. Il est sur +le point de se remarier.</p> + +<p>— Son premier amour, sans doute ? dit le Rabbin.</p> + +<p>— Oui ; on y revient toujours, dit David gaiement.</p> + +<p>— C’est vrai, c’est vrai ! dit le rabbin, je suis heureux +qu’il n’y ait pas eu d’ennuis !</p> + +<p>— D’ennuis ? comment eût-il pu y en avoir ? Léah +savait que ce n’était qu’une plaisanterie. Tout est bien +qui finit bien et nous pourrons peut-être nous marier +tous deux le même jour et risquer de nouvelles erreurs. +Ha ha ! ha !</p> + +<p>— Alors, votre désir est de vous marier vite ?</p> + +<p>— Oui, il y a de trop longues fiançailles parmi nous, +souvent elles se rompent.</p> + +<p>— Alors, je suppose que vous en avez les moyens ?</p> + +<p>— Oh oui, je puis vous montrer mon…</p> + +<p>Le vieillard l’arrêta de la main.</p> + +<p>— Je ne désire rien voir. Ma fille doit mener une vie +agréable, c’est tout ce que je demande. Quel est votre +métier ?</p> + +<p>— J’ai gagné un peu d’argent au Cap et je compte +entrer dans les affaires.</p> + +<p>— Quelles affaires ?</p> + +<p>— Je ne suis pas encore décidé.</p> + +<p>— Vous n’ouvrirez pas le jour du Sabbat ? demanda +le rabbin avec anxiété.</p> + +<p>David hésita une seconde. Dans certaines affaires le +samedi est le meilleur jour, mais cependant il sentait +qu’il n’était pas assez radical pour rompre délibérément +avec le Sabbat, et depuis qu’il entrevoyait son établissement, +sa religion était devenue plus réelle. En +plus il devait sacrifier quelque chose à Hannah.</p> + +<p>— Soyez sans crainte, sir.</p> + +<p>Reb Shemuel lui serra la main sans parler mais avec +reconnaissance.</p> + +<p>— Il ne faut pas me croire une âme perdue, continua +David après un moment d’émotion, vous ne vous +souvenez pas de moi, mais j’ai reçu de vous des tas de +bénédictions et de <span lang="en" xml:lang="en">halfpence</span> quand j’étais gamin. Je +crois même que ce sont ces derniers que je préférais à +cette époque.</p> + +<p>Il sourit pour dissimuler son émotion.</p> + +<p>Reb Shemuel était rayonnant.</p> + +<p>— Vraiment ? demanda-t-il. Je ne me souviens pas de +vous, mais j’ai béni tant de petits enfants. Naturellement, +vous viendrez au Seder demain soir, et vous +goûterez la cuisine d’Hannah. Vous faites partie de la +famille maintenant.</p> + +<p>— Je serai enchanté d’avoir l’honneur de partager le +Seder avec vous, répondit David se sentant de plus en +plus attiré vers le vieillard.</p> + +<p>— A quelle Shool irez-vous pour Pâque ? Je puis +vous avoir une place dans la mienne si vous n’avez +encore rien arrangé.</p> + +<p>— Je vous remercie, mais j’ai promis à M. Birnbaûm +d’aller à la petite synagogue dont il est le président. +Il paraît qu’ils manquent de Cohenim, et je +suppose qu’ils veulent me faire bénir la congrégation.</p> + +<p>— Quoi, s’écria Reb Shemuel, vous êtes un Cohen ?</p> + +<p>— Certainement. Au Transvaal on m’a prié de donner +la bénédiction lors de la dernière Expiation. Vous +voyez que je suis loin d’être un pécheur en Israël.</p> + +<p>Il rit, mais son rire cessa brusquement. Reb Shemuel +avait pâli. Ses mains tremblaient.</p> + +<p>— Qu’y a-t-il ? vous êtes malade s’écria David.</p> + +<p>Le vieillard secoua la tête. Puis il se frappa le front +avec le poing : <span lang="de" xml:lang="de">Ach Gott !</span> dit-il, pourquoi n’y ai-je pas +songé plus tôt ? mais grâce à Dieu je l’apprends à +temps.</p> + +<p>— Vous apprenez quoi ? dit David craignant que le +vieillard ne déraisonnât.</p> + +<p>— Ma fille ne peut pas vous épouser, dit Reb Shemuel +d’une voix saccadée et tremblante.</p> + +<p>— Eh ? quoi ? demanda David consterné.</p> + +<p>— C’est impossible.</p> + +<p>— De quoi parlez-vous, Reb Shemuel !</p> + +<p>— Vous êtes un Cohen et Hannah ne peut pas épouser +un Cohen.</p> + +<p>— Ne peut pas épouser un Cohen ? Mais je croyais +qu’ils appartenaient à l’aristocratie israélite ?</p> + +<p>— C’est pourquoi un Cohen ne peut pas épouser une +femme divorcée.</p> + +<p>Le tremblement nerveux du vieillard gagna le jeune +homme. Son cœur battit comme mû par une machine +puissante. Sans y rien comprendre, l’aventure antérieure +d’Hannah lui faisait entrevoir de graves complications.</p> + +<p>— Entendez-vous que je ne puis pas épouser Hannah ? +demanda-t-il presque à mi-voix.</p> + +<p>— La loi est telle, une femme qui a reçu le Gett ne +peut pas épouser un Cohen.</p> + +<p>— Mais vous n’appelez pas Hannah une femme divorcée ? +cria-t-il d’une voix rauque.</p> + +<p>— Et pourquoi non ? Le <i lang="en" xml:lang="en">House of Judgement</i> n’a-t-il +pas autorisé le divorce ?</p> + +<p>— Grand Dieu ! s’écria David, alors Sam a ruiné notre +vie ! Il s’arrêta un instant pétrifié, puis il essaya de +tourner la difficulté. Un moment plus tard, il éclata :</p> + +<p>— C’est encore une de vos sacrées lois rabbiniques ; +ceci n’est pas du Judaïsme, du vrai Judaïsme. Dieu n’a +jamais fait de loi semblable.</p> + +<p>— Chut ! dit Reb Shemuel avec sévérité. C’est la sainte +Torah. Ce n’est pas seulement la doctrine rabbinique +dont vous parlez comme un Epicurien. C’est dans le +Lévitique XXI, 7 : « Ils ne prendront point une femme +répudiée par son mari, car ils sont sacrés à leur Dieu ; +c’est pourquoi tu le regarderas comme païen, car il +offre le pain de ton Dieu ; il te sera saint, car je suis +saint, moi qui vous sanctifie ».</p> + +<p>Pendant un instant David fut accablé par la citation, +la Bible était encore un livre sacré pour lui. Puis +il s’écria, indigné :</p> + +<p>— Mais Dieu n’applique pas cela à des cas comme +celui-ci !</p> + +<p>— Nous devons obéir à la loi de Dieu, dit Reb Shemuel.</p> + +<p>— Alors c’est la loi du diable ! s’écria David, perdant +son sang-froid.</p> + +<p>La physionomie du rabbin devint sombre comme la +nuit. Il y eut un moment de silence et d’épouvante.</p> + +<p>— Voilà, Père, dit Hannah, apportant le vin et quelques +verres qu’elle avait soigneusement époussetés. Elle +s’arrêta, poussa un cri et put à peine tenir le plateau +dans ses mains : Qu’y a-t-il ? Qu’est-il arrivé ? demanda-t-elle +avec anxiété.</p> + +<p>— Emportez le vin, nous ne boirons à la santé de personne +ce soir, s’écria David brutalement.</p> + +<p>— Grand Dieu ! dit Hannah, les roses de la joie se +fanant sur ses joues. Elle déposa le plateau sur la table +et courut se blottir dans les bras de son père. Qu’y +a-t-il ? qu’est-ce, père ? cria-t-elle, vous ne vous êtes pas +disputés, n’est-ce pas ?</p> + +<p>Le vieillard demeurait silencieux. La jeune fille les +suppliait tous deux du regard.</p> + +<p>— Non, c’est bien pire que ça, dit David d’une voix +froide et cassante. Vous rappelez-vous votre mariage pour +rire avec Sam ?</p> + +<p>— Oui ! Juste ciel ! je devine. Il y avait quand même +quelque chose à redire au Gett.</p> + +<p>Son angoisse à l’idée de le perdre était si visible qu’il +s’adoucit un peu.</p> + +<p>— Non, non pas ça, dit-il plus doucement, mais cette +sainte religion vous classe parmi les femmes divorcées, +et vous ne pouvez pas m’épouser parce que je suis un +Cohen.</p> + +<p>— Je ne peux pas vous épouser parce que vous êtes +un Cohen ? reprit Hannah terrifiée à son tour.</p> + +<p>— Nous devons obéir à la Torah, répéta Reb Shemuel +d’un ton grave et solennel. C’est votre ami Levine qui +s’est trompé et non pas la Torah.</p> + +<p>— La Torah ne peut pas traiter aussi cruellement une +simple plaisanterie, protesta David, et les innocents surtout.</p> + +<p>— Il ne faut pas railler les choses saintes, dit le vieillard +d’une voix sévère qui tremblait pourtant de compassion +et de pitié. Sur sa tête est le péché, sur sa tête +est la responsabilité.</p> + +<p>— Père ! s’écria Hannah d’une voix désolée, ne peut-on +rien faire ?</p> + +<p>Le vieillard secoua tristement la tête.</p> + +<p>La pauvre petite figure était blême et exprimait une +douleur trop profonde pour les larmes. Le choc était +trop brusque, trop terrible. Elle s’effondra, désespérée, +sur une chaise.</p> + +<p>— Quelque chose doit être fait, quelque chose sera +fait ! tonna David. J’en appellerai au grand rabbin.</p> + +<p>— Et que peut-il faire ? Peut-il enfreindre la Torah ? +demanda Reb Shemuel avec pitié.</p> + +<p>— Je ne lui demanderai pas de le faire, mais s’il a un +grain de bon sens il verra que notre cas est une exception, +et ne peut encourir les rigueurs de la Loi.</p> + +<p>— La Loi ne connaît pas d’exceptions, dit Reb Shemuel +doucement, citant le texte hébreu : la Loi de Dieu +est parfaite et éclaire les yeux. Soyez patients, dans votre +tribulation, mes chers enfants, c’est la volonté de Dieu. +Le Seigneur donne et le Seigneur reprend. Bénissez le +nom du Seigneur.</p> + +<p>— Pas moi, dit David durement, mais voyez Hannah ! +Elle s’est évanouie.</p> + +<p>— Non, je suis très bien, dit Hannah tristement ouvrant +ses yeux clos. Ne soyez pas si décisif, père, consultez +une fois encore vos livres. Peut-être y a-t-il une +exception en pareil cas.</p> + +<p>Le rabbin secoua la tête d’un air incrédule.</p> + +<p>— N’espérez pas cela, dit-il, croyez-moi, mon Hannah, +s’il y avait une lueur d’espoir je ne la cacherais pas. +Soyez une bonne fille, ma chérie, et supportez votre +épreuve comme une vraie femme juive. Ayez foi en Dieu, +mon enfant. Il fait toutes les choses pour notre plus +grand bien. Allons, levez-vous. Dites à David que vous +serez toujours son amie, et que votre père l’aimera +comme s’il était son fils.</p> + +<p>Il alla vers elle et la caressa tendrement. Il sentit un +spasme violent lui traverser la poitrine.</p> + +<p>— Je ne puis pas, père, s’écria-t-elle suffoquée. Je ne +puis pas. Ne me le demandez pas.</p> + +<p>David s’appuyait contre la table jonchée de manuscrits, +pétrifié. Les sévères figures de marbre des vieux +Rabbins du Continent, accrochés au mur, semblaient +froncer les sourcils en le regardant et il leur rendait +leur grimace. Son cœur débordait d’amertume, de mépris +et de révolte. Quel tas de fripons et de bigots ils +avaient dû être ! Reb Shemuel se pencha et prit la tête +de sa fille dans ses mains tremblantes. Ses yeux étaient +clos, sa poitrine se soulevait douloureusement en de +silencieux sanglots.</p> + +<p>— L’aimiez-vous tant que cela, Hannah ? murmura le +vieillard.</p> + +<p>Les sanglots répondirent, devenant plus forts.</p> + +<p>— Mais vous aimez plus encore votre religion, mon +enfant ? murmura-t-il avec angoisse. Elle vous consolera.</p> + +<p>Ses sanglots ne le rassurèrent pas, et par contagion +ils le gagnèrent.</p> + +<p>— Oh Dieu ! Dieu ! gémit-il, quel péché ai-je commis +pour que Tu punisses ainsi mon enfant !</p> + +<p>— Ne blâmez pas le Seigneur, s’écria David n’y tenant +plus, c’est votre bigoterie à vous-même. N’est-ce +pas assez que votre fille ne vous demande pas d’épouser +un chrétien ! Soyez heureux de cela, mon brave +homme, et renoncez à toutes vos antiques superstitions, +nous vivons au dix-neuvième siècle.</p> + +<p>— Et quoi ? dit Reb Shemuel éclatant à son tour. La +Torah est éternelle. Remerciez Dieu pour votre jeunesse, +votre santé et votre vigueur, et ne Le blasphémez pas +parce que vous ne pouvez réaliser tous les désirs de votre +cœur et l’inclination de vos yeux.</p> + +<p>— Le désir de mon cœur ! répliqua David. Vous imaginez-vous +que je ne pense qu’à ma propre souffrance ! +Voyez votre fille et songez à ce que vous lui faites, avant +qu’il soit trop tard.</p> + +<p>— Est-il en mon pouvoir de faire ou d’empêcher ? +demanda le vieillard. C’est la Torah, en suis-je responsable ?</p> + +<p>— Oui, répondit David par simple esprit de révolte.</p> + +<p>Puis, cherchant à se justifier, son visage éclairé par +une inspiration soudaine :</p> + +<p>— Qui le saura jamais ? Le Maggid est mort. Le vieil +Hyams est parti en Amérique, m’a dit Hannah. Il y a +mille chances contre une pour que les parents de Léah +aient jamais entendu parler de la Loi du Lévitique. +S’ils en avaient entendu parler, il y a encore mille +chances contre une qu’ils ne pensent pas à dire deux +et deux font quatre. Il faut un Talmudiste comme vous +pour songer à considérer Hannah comme une femme +divorcée. S’ils le faisaient, il y a une troisième fois +mille chances contre une pour qu’ils ne le disent à +personne. Il n’est pas besoin que vous procédiez vous-même +à la cérémonie. Qu’un autre ministre la marie. +Le Grand-Rabbin lui-même, et pour plus de sécurité, +je ne lui dirai pas que je suis un Cohen.</p> + +<p>Les mots coulaient à flots comme un torrent, accablant +le Rabbin pendant une minute. Hannah poussa +un cri de joie.</p> + +<p>— Oui, oui, père, ce sera très bien, après tout personne +ne le sait. Oh Dieu merci, Dieu merci !</p> + +<p>Il y eut un moment de cruel silence. Alors la voix du +vieillard se leva lente et triste.</p> + +<p>— Dieu merci ! répéta-t-il, comment osez-vous prononcer +son nom, alors que vous proposez de Le profaner ? +Me demandez-vous à moi, votre père, Reb Shemuel, +de consentir à une telle profanation du Nom ?</p> + +<p>— Et pourquoi pas ? dit David en colère. De qui une +fille doit-elle implorer la pitié, sinon de son père ?</p> + +<p>— Seigneur ayez pitié de moi ! murmura le vieux +Rabbin, se couvrant le visage de ses mains.</p> + +<p>— Allons, allons ! dit David avec impatience, soyez +raisonnable. Ce n’est en aucune manière indigne de +vous. Hannah n’a jamais été réellement mariée, de sorte +qu’elle ne peut pas être divorcée, nous vous demandons +seulement d’obéir à l’esprit de la Torah plutôt +qu’à la lettre.</p> + +<p>Le vieillard secoua la tête avec fermeté. Ses joues +étaient pâles et humides, et son expression était sévère +et solennelle.</p> + +<p>— Pensez donc, continua David avec passion, en quoi +suis-je supérieur à un autre Juif — à vous par exemple — pour +que je ne puisse pas épouser une femme divorcée ?</p> + +<p>— C’est la Loi, vous êtes un Cohen — un prêtre.</p> + +<p>— Un prêtre — Ha ! ha ! ha ! fit David en riant d’un +rire amer, un prêtre au dix-neuvième siècle ! Alors que +le Temple est détruit depuis mille ans !</p> + +<p>— Il sera rebâti, s’il plaît à Dieu ! dit Reb Shemuel. +Nous devons nous tenir prêts à le faire.</p> + +<p>— Oh oui, je suis prêt, ha ! ha ! ha ! un prêtre ! béni +par Dieu ! moi, un prêtre ! ha ! ha ! ha ! Savez-vous en +quoi consiste ma sainteté ? A manger de la viande tripha, +à aller à la Shool quelquefois tous les ans. Et je +suis trop saint pour épouser votre fille ? Oh, c’est trop +drôle !</p> + +<p>Il termina par un rire nerveux, se tapant sur les genoux +en proie à une gaieté excessive. Son rire était effrayant, +Reb Shemuel tremblait des pieds à la tête. Les +joues d’Hannah étaient tirées et pâles. Elle paraissait +accablée au-delà de ses forces. Un silence suivit, moins +terrible que le rire de David.</p> + +<p>David éclata de nouveau :</p> + +<p>— Un Cohen, un saint Cohen à la mode du jour ! Savez-vous +ce que les enfants disent des prêtres quand +nous vous donnons la bénédiction, à vous gens ordinaires ? +Ils disent, que si vous nous regardez une fois +pendant cet exercice sacré vous deviendrez aveugle, et +deux fois vous mourrez. Une jolie plaisanterie respectueuse, +celle-là, hein ? Ha ! ha ! ha ! vous êtes aveugle +déjà, Reb Shemuel. Attention de ne pas me regarder +une seconde fois, ou je vous bénirai. Ha ! ha ! ha !</p> + +<p>Un autre silence terrible suivit. « Ah ! très bien, conclut +David, son amertume se transformant en ironie, et le +premier sacrifice que le prêtre est appelé à faire est celui +de votre fille. Mais je ne veux pas, Reb Shemuel, écoutez +mes paroles, je ne veux pas, jusqu’à ce qu’elle offre elle-même +sa gorge au couteau. Si nous sommes séparés, elle +et moi, c’est sur vous et sur vous seul que la faute doit +retomber. C’est vous qui accomplirez le sacrifice. »</p> + +<p>— Ce que Dieu me demande de faire, je le ferai, dit +le vieillard d’une voix brisée. Qu’est-ce en comparaison +des souffrances que nos ancêtres ont souffert pour +la gloire de Son Nom ?</p> + +<p>— Oui, mais il semble que vous souffrez par procuration, +répondit David avec sauvagerie.</p> + +<p>— Mon Dieu ! Croyez-vous que je ne souhaiterais pas +mourir pour rendre Hannah heureuse ? balbutia le +vieillard ; mais Dieu a mis le fardeau sur ses épaules et +je ne puis que l’aider à le porter. Et maintenant, sir, je +dois vous demander de vous retirer, vous ne faites +qu’alarmer mon enfant.</p> + +<p>— Que dites-vous, Hannah ? Désirez-vous que je m’en +aille ?</p> + +<p>— Oui, à quoi cela sert-il… à présent, soupira Hannah +de ses lèvres pâles et tremblantes.</p> + +<p>— Mon enfant ! dit le vieillard avec pitié ; et il la +pressa sur son cœur.</p> + +<p>— Très bien ! dit David d’une voix étrangement brusque +et à peine reconnaissable. Je vois que vous êtes +père et fille. Il prit son chapeau, et tourna le dos devant +cette étreinte tragique.</p> + +<p>— David ! appela Hannah d’une voix mourante, en lui +tendant les bras.</p> + +<p>Il ne se retourna pas.</p> + +<p>— David ! Sa voix était semblable à un cri.</p> + +<p>— … Vous n’allez pas me quitter ?</p> + +<p>Il la regarda d’un air triomphant.</p> + +<p>— Ah, vous me suivrez ! vous serez ma femme !</p> + +<p>— Non, non, pas maintenant, pas encore. Je ne peux +pas vous répondre maintenant. Laissez-moi réfléchir. +Adieu, très cher, adieu !</p> + +<p>Elle éclata en sanglots. David la prit dans ses bras et +l’embrassa passionnément. Puis il sortit précipitamment.</p> + +<p>Hannah pleurait, son père lui tenant la main dans un +silence plein de compassion.</p> + +<p>Elle sanglota : — Oh qu’elle est cruelle, votre religion ! +cruelle, cruelle !</p> + +<p>— Hannah ! Shemuel ! où êtes-vous ? appela tout à +coup la voix joyeuse de Simcha, dans le corridor. Venez +voir les belles volailles que j’ai achetées, vrais metsiahs. +Elles valent le double. Quel beau Yomtov nous aurons !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c22">XXII<br> +<span class="xsmall">LE SOIR DU SEDER</span></h2> + + +<p>Pour une imagination d’enfant comme celle d’Esther, +le soir du Seder était une heure enchantée. Les mets +étranges et symboliques, les herbes amères, le mélange +sucré des pommes et des amandes, les épices et le vin, +l’os et l’agneau rôti, l’eau salée et les quatre coupes +de vin de raisin, les grands gâteaux, sans levain, avec +leurs croûtes marbrées, certains spécialement épais et +sucrés, les mélodies et les vers hébraïques, si particuliers, +avec leurs rimes et leurs assonances sonores, +l’étrange cérémonial, avec ses détails frappants, comme +celui pendant lequel, après avoir trempé le doigt dans +le vin on le secoue par dessus l’épaule en signe de répudiation +pour les dix plaies d’Egypte, cabalistiquement +multipliées au nombre de deux cent cinquante, tout +cela l’impressionnait profondément et faisait coïncider +l’approche de chaque Pâque avec une foule de perspectives +agréables et le sentiment du privilège d’être heureusement +née une enfant juive. Elle associait pourtant +vaguement la célébration de la fête avec l’histoire qu’elle +évoquait et l’histoire future de sa race. La miraculeuse +délivrance de ses ancêtres lui apparaissant dans les +brumes de l’antiquité comme un conte de fée, réel sans +doute, mais plus aisément imaginable pour cela. Et +cependant, des liens indissolubles la rattachaient à sa +race, qui anticipant sur le positivisme immortalise son +histoire en en faisant une religion.</p> + +<p>Les motsos qu’Esther mangeait n’étaient guère délicats, +ils étaient communs, appartenant à la qualité appelée +seconde. Car le pain sans levain de la bienfaisance +n’est pas nécessairement une nourriture délectable : mais +peu de choses fondaient aussi délicieusement dans le +palais qu’un morceau de motso trempé dans du vin très +ordinaire. L’originalité de la nourriture rendait la vie +moins journalière, plus pittoresque aux simples enfants +du ghetto, dans l’existence desquels la continuelle +alternance de jeûnes et de fêtes, l’abstinence des plaisirs +et des réjouissances et la variété des mets, apportaient +la diversité et le soulagement. Emprisonnés dans +l’enceinte de quelques rues étroites, noires et sombres, +boueuses et malodorantes, enfermés dans des maisons +tristes, entourés de visions et d’échos déprimants, l’esprit +de l’enfance puisait la gaieté et la couleur dans sa +propre flamme intérieure, et l’alchimie de la jeunesse +avait encore le pouvoir de transformer le plomb en or. +Aucune petite princesse, dans les palais des contes de +fée, ne pouvait prendre plus d’intérêt, et mieux goûter +le plaisir de la vie qu’Esther Ansell, assise à la table du +Seder, où son père, délivré de l’esclavage d’Egypte, se +prélassait royalement sur deux chaises garnies de coussins +comme le prescrit le Din. Le premier ministre d’un +monarque, lui-même, n’aurait pu professer plus de +mépris pour Pharaon que Mosès Ansell assis dans l’attitude +symbolique du sybarite. Un chien vivant vaut +mieux qu’un lion mort, a dit un grand maître en Israël. +Combien mieux alors un lion vivant qu’un chien +mort ? Pharaon, malgré toute sa pourpre, ses beaux vêtements +et ses cités de trésors, gisait au fond de la Mer +Rouge, frappé par les deux cent cinquante plaies, et même +s’il avait pu, comme la tradition l’affirme, rester en vie +et devenir roi de Ninive, en écoutant les avertissements +de Jonas, prophète et explorateur à bord d’une baleine, +alors même, il ne serait plus que poussière et cendres, +de quoi permettre à d’autres pécheurs de s’en couvrir. +Mais lui, Mosès Ansell, était le chef honoré de sa famille, +et jouissait de l’avant-goût des plaisirs du juste au +Paradis. Plus encore il donnait l’hospitalité aux pauvres +et aux affamés. Les petites puces ont de plus petites +puces, et Mosès Ansell n’était jamais tombé assez bas +pour que le soir des soirs, alors que l’esclave s’assied au +rang du maître, il n’eût pu inviter l’hôte pascal, généralement +représenté par quelque <i lang="en" xml:lang="en">greener</i>, nouvellement +arrivé, ou quelque brave vagabond rendu au Judaïsme +pour la circonstance, et acceptant une place à la table, +dans cet esprit de camaraderie, qui est un des traits de +caractère les plus charmants du Juif pauvre. Le Seder +n’était pas une cérémonie qu’il fallait célébrer avec une +solennité trop rigoureuse ; et une gaieté bruyante régnait +parmi les petits, surtout aux temps heureux où leur +mère vivait et essayait de voler l’afikoman ou le motso +destiné à clore le repas et ne consentait à le céder au père +qu’après lui avoir fait promettre de lui donner ce qu’elle +désirait. Hélas ! il est à craindre que les ambitions de +Mrs Ansell ne visassent pas bien haut. La gaieté augmentait +encore quand le fils cadet, c’était toujours le pauvre +Benjamin aussi loin qu’Esther pouvait se souvenir, ouvrait +le bal en demandant d’une voix charmante, avec +un air de parfaite ignorance, pourquoi ce soir ne ressemblait +à aucun autre soir, à cause des nombreuses et +curieuses particularités de la nourriture et des manières +(qu’il énumérait en détails) qui s’offraient à sa +vue. Sur quoi Mosès, et la Bube, et le reste de l’assemblée, +y compris l’interrogateur, répondaient invariablement +sur une mélodie correspondante : « Nous fûmes +esclaves en Egypte » et commençaient à raconter dans +tous ses détails, s’interrompant au milieu pour se rafraîchir, +l’histoire toujours nouvelle de la grande délivrance, +accompagnée de nombreuses digressions concernant +Haman et Daniel et les sages de Bona Berak, +l’ensemble du rituel domestique le plus ancien qui +existe, se terminant par une ballade allégorique comme +celle de « La Maison que Jacques bâtit », qui raconte +l’histoire d’un petit enfant qui fut mangé par un chat, +qui fut mordu par un chien, qui fut battu par un +bâton, qui fut brûlé par le feu, qui fut éteint par l’eau, +qui fut bue par le bœuf, qui fut abattu par le sacrificateur, +qui fut tué par l’ange de la mort, qui fut tué +par le Seigneur. Béni soit-Il !</p> + +<p>Dans les intérieurs aisés ce hagadah se lisait dans +des manuscrits ornés de riches enluminures — la seule +forme de l’art pictural dans laquelle les Juifs aient excellé — mais +les Ansell avaient de petits livres pauvrement +imprimés, ornés d’étranges gravures involontairement +comiques, préraphaélites en perspective, d’un +dessin ridicule, représentant les miracles de la Rédemption, +Moïse ensevelissant l’Egyptien et divers autres passages +du texte. Dans l’une, un roi se trouvait en prière +au temple devant une bombe faisant explosion, destinée +à représenter la Shechinah, ou la gloire Divine. Dans +une autre, Sarah, coiffée d’un chapeau rond, vêtue d’une +jupe et d’une jaquette élégantes, se tenait debout derrière +la porte de la tente, une grande villa isolée, au +bord d’un lac sur lequel naviguaient des bateaux et +des gondoles, pendant qu’Abraham recevait les trois +messagers célestes, discrètement déguisés sous de +lourdes ailes.</p> + +<p>Quelle joie quand approchait le moment de vider chacune +des quatre coupes et quelle déception et quel badinage +quand la coupe ne devait être que soulevée, +quelles taquineries on faisait subir à Salomon qui, très +gourmand, essayait de ne pas perdre une goutte du liquide +pendant les manœuvres digitales, lorsque le vin +doit être projeté de la coupe au récit de chacune des +plaies. Quel moment solennel que celui pendant lequel +on remplissait jusqu’au bord le plus grand des gobelets, +pour la délectation du prophète Elie, ouvrant ensuite +la porte toute grande pour son entrée. Ne pouvait-on +pas entendre le bruissement de son esprit rôdant +à travers la pièce ? Et qu’importe si le niveau du liquide +ne baissait pas de la hauteur d’un grain d’orge ? Elie, +bien qu’il n’éprouvât pas de difficulté à être présent simultanément +dans toutes les parties du monde, eût eu +quelque peine à accomplir le miracle plus grand encore, +de vider tant de millions de gobelets. Les historiens attribuent +la coutume d’ouvrir la porte à la nécessité de +faire voir au peuple que le sang d’un enfant chrétien ne +figure pas dans la cérémonie ; et, par hasard, la science +a illuminé la superstition naïve d’une lueur tragique +plus poétique encore. Dans le ghetto londonien les persécutions +ont dégénéré en de rares manifestations telles +qu’un cri poussé dans le trou de la serrure par les +voyous des environs quand ils entendent les étranges +mélodies psalmodiées par tant de poitrines joviales ; +alors les chanteurs s’arrêtent un instant, troublés ; et +l’un d’eux dit : « C’est sans doute quelque brute de +Chrétien ; » puis ils reprennent le fil de la chanson.</p> + +<p>Puis, quand l’afikoman était mangé et la dernière +coupe de vin vidée, et qu’il était l’heure de s’aller coucher, +combien douce était la sensation de sainteté et +de sécurité qui régnait encore ! Il n’était pas besoin de +dire ses prières ce soir-là pour implorer l’ange gardien +d’Israël, qui jamais ne sommeille ni ne dort, de veiller +sur eux et d’éloigner les esprits malins. Les anges étaient +près d’eux, Gabriel à leur droite, Raphaël à leur gauche +et Michel derrière eux.</p> + +<p>Sur tout le ghetto la lumière des Pâques brillait, transformant +les sombres réduits et illuminaient les vies +obscures.</p> + +<p><span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby était assise à côté de Mrs Simons à la +table de la fille mariée de cette bonne âme, la même qui +avait nourri la petite Sarah. Les fréquents éloges d’Esther +avaient procuré à la pauvre et chétive couturière ce +grand privilège. Bobby était accroupi sur le paillasson +du couloir prêt à recevoir Elie. Sur cette table figuraient +deux morceaux de poisson frit envoyé à Mrs Simons +par Esther Ansell. Ils représentaient la plus belle +revanche de la vie d’Esther, et celle-ci était pleine de remords +envers Malka en se rappelant que c’était à son +or qu’elle devait ce moment d’orgueil. Elle décida de lui +écrire de sa plus belle main une lettre d’excuse.</p> + +<p>Chez les Belcovitch la cérémonie était longue, car le +maître de la maison voulait à tout prix traduire l’hébreu +en jargon, mot à mot, mais personne ne le trouvait ennuyeux, +surtout après le souper. Pesach était assis, la +main dans la main de Fanny dont le mariage approchait, +Becky régnait dans toute sa gloire, coiffée avec +une élégance agressive. Elle était insolemment « disponible » +éblouissant consciemment le pauvre Pollack que +nous rencontrâmes dernièrement à la table du Sabbat, +chez Reb Shemuel. Il y avait là aussi Chayah, la femme +aux jambes mal assorties ; et soyez sûrs que Malka ayant +rapporté la brosse à habit, trônait majestueusement à la +table de Milly, et que Sugarman le Shadchan pardonna +à sa compagne borgne de manquer d’un quatrième oncle, +alors que Joseph Strelitski, rêveur de rêves, riche +des commissions de cigares pascals, rêvait au grand +exode. Comment le <i>Shalotten Shammos</i> aurait-il pu +n’être pas radieux, dirigeant cette cérémonie compliquée +sans que personne pût le contredire, et comment Karlkammer +eût-il pu se croire ailleurs qu’au sept cent-soixante-dix-septième +ciel, lequel, d’après les calculs de +la Gématriyah, peut aisément se réduire au septième.</p> + +<p>Shosshi Shmendrik ne manqua pas d’expliquer la Délivrance +à l’ex-veuve Finkelstein, et Guedalyah l’épicier +de célébrer la réjouissance annuelle en compagnie d’une +cinquantaine de joyeux immigrants pauvres. Les voyous +chrétiens pouvaient bien crier et brailler dans la rue par +dérision, et particulièrement quand les portes s’ouvraient +pour la venue d’Elie : les mots durs ne brisent +pas les os, et le ghetto s’élevait au-dessus de l’insulte.</p> + +<hr> + + +<p>Melchisédec Pinchas était l’hôte pascal de Reb Shemuel, +l’odeur de son cigare du Sabbat n’étant pas arrivée +jusqu’aux narines du vieillard. C’était un grand soir +pour Pinchas, dont les ferventes aspirations nationalistes +se trouvaient ravivées par les souvenirs de la délivrance +d’Egypte ; quoiqu’il considérât cette dernière +comme mythique, tout au moins dans ses détails. Ce fut +une soirée terrible pour Hannah, assise en face de lui +sous le feu de son regard inspiré. Elle était pâle et crispée, +bougeant et parlant machinalement. Son père lui +jetait de temps à autre un regard compatissant, avec la +certitude que le plus mauvais moment était passé. Sa +mère ne comprenait pas aussi bien la gravité de la crise, +ne s’étant pas trouvée au cœur de la tempête. Elle +n’avait même jamais vu son futur gendre si ce n’est à +travers l’objectif d’un appareil photographique. Elle +éprouvait du regret, et voilà tout. Maintenant qu’Hannah +avait rompu la glace et accepté un jeune homme, peut-être +y avait-il de l’espoir pour les autres.</p> + +<p>Aucun de ses parents ne soupçonnait l’état d’esprit +d’Hannah. L’amour lui-même est aveugle pendant ces +silences tragiques qui séparent les âmes.</p> + +<p>Durant toute la nuit qui suivit cette scène déchirante, +elle ne put dormir ; l’activité fébrile de son esprit rendait +tout sommeil impossible, et un secret instinct lui +disait que David veillait, lui aussi ; que tous deux, dans +le silence de la ville qui dormait, ils luttaient dans l’ombre +contre le même problème terrible, et que jamais ils +n’avaient été aussi unis, que depuis leur séparation. Le +matin elle reçut une lettre, non timbrée, qui avait évidemment +été mise dans la boîte aux lettres par David. +Elle demandait une entrevue pour dix heures au coin +des Ruines : il ne pouvait naturellement pas venir chez +elle. Hannah sortit pour faire quelques emplettes, emportant +un petit panier. Une activité joyeuse régnait +dans le ghetto, comme un gai bruit de fête ; l’air résonnait +des gloussements rauques d’innombrables volailles +qui prennent la route de l’abattoir toute maculée de +sang et jonchée de plumes ; des professionnels sacrificateurs +y maniaient les couteaux rituels et des gamins +armés de petits braseros parcouraient les Ruines en +vendant des bûchers à un demi-penny pour le sacrifice +des dernières miettes de levain. Personne ne remarqua +les deux formes tragiques dont la vie dépendait de ces +quelques minutes de conversation échangées au milieu +de la foule tumultueuse.</p> + +<p>Le visage sombre de David s’éclaira en apercevant +Hannah qui venait à lui.</p> + +<hr> + + +<p>— Je savais bien que vous viendriez, dit-il en lui serrant +longuement la main. La paume de la sienne était +brûlante et celle d’Hannah était sans force et glacée. La +violence de l’émotion ressentie avait chassé le sang de la +tête et des membres, mais intérieurement elle brûlait. +En se regardant chacun d’eux put lire la révolte dans les +yeux de l’autre.</p> + +<p>— Marchons un peu, dit-il.</p> + +<p>Ils avancèrent lentement. Sous leurs pieds le sol était +glissant et boueux. Le ciel était gris ; mais la gaieté de +la foule neutralisait la sombre misère du paysage.</p> + +<p>— Eh bien ? demanda-t-il tout bas.</p> + +<p>— Je croyais que vous aviez quelque chose à me proposer, +murmura-t-elle.</p> + +<p>— Laissez-moi porter votre panier.</p> + +<p>— Non, non, continuez, qu’avez-vous décidé ?</p> + +<p>— De ne pas renoncer à vous, Hannah, aussi longtemps +que je vivrai !</p> + +<p>— Ah ! dit-elle calmement, moi aussi j’ai beaucoup +réfléchi et je ne vous abandonnerai pas. Mais notre mariage +devant la Loi Juive est impossible, nous ne pourrions +nous marier dans aucune synagogue sans que +mon père le sût, et il informerait aussitôt les autorités +de l’obstacle qui s’oppose à notre union.</p> + +<p>— Je sais, chérie, mais si nous partions en Amérique +où personne ne saura rien, nous trouverions là +quantité de rabbins pour nous marier. Rien ne me lie +à ce pays. Je puis commencer mes affaires en Amérique +tout aussi bien qu’ici. Vos parents aussi seront +plus indulgents quand vous serez par delà les mers. Le +pardon est plus facile de loin. Qu’en dites-vous, chérie ?</p> + +<p>Elle secoua la tête.</p> + +<p>— Pourquoi nous marier à la Synagogue ? demanda-t-elle.</p> + +<p>— Pourquoi ? répéta-t-il inquiet.</p> + +<p>— Oui, pourquoi ?</p> + +<p>— Mais parce que nous sommes Juifs.</p> + +<p>— Et vous observeriez les rites juifs pour transgresser +la Loi juive ? demanda-t-elle simplement.</p> + +<p>— Non, non. Pourquoi le comprendre ainsi ? je ne +doute pas que la Bible ait raison d’avoir fait les Lois +qu’elle prescrit. Quand les premiers feux de ma colère +furent calmés, j’ai compris les choses dans leur sens +véritable. Les Lois pour les prêtres n’étaient utiles qu’au +temps où nous possédions un temple, et elles ne peuvent +plus s’appliquer à un divorce pour rire comme était le +vôtre. Ce sont ces vieux fous, je vous demande pardon, +ce sont ces vieux rabbins fanatiques qui veulent leur +donner une rigidité que Dieu n’a jamais voulu qu’elles +aient, de même qu’ils font encore une affaire de ce que +la viande soit kosher. En Amérique ils sont moins stricts, +et de plus ils ne sauront pas que je suis un Cohen.</p> + +<p>— Non, David, dit Hannah avec fermeté. Il ne faut +pas de duplicité. Quelle raison avons-nous de chercher +la sanction d’un rabbin ? Si la Loi juive ne peut nous +unir sans que nous lui cachions quelque chose, je ne +veux pas avoir affaire à elle. Vous connaissez mes opinions. +Je n’ai pas pénétré aussi profondément que vous +les questions religieuses.</p> + +<p>— Ne soyez pas ironique, interrompit-il.</p> + +<p>— Je me suis toujours ennuyée à mourir pendant ces +éternelles cérémonies, cette longue chaîne de Lois qui +s’enroule autour de vous, comprimant davantage votre +vie à chaque tour, et maintenant elle est devenue trop +opprimante pour être supportée plus longtemps. Pourquoi, +si nous décidons de rompre avec elle, prétendre +nous y conformer ? Que vous importe le Judaïsme ? Vous +mangez tripha, vous fumez le jour du Sabbat, quand +cela vous plaît.</p> + +<p>— Oui, je sais, peut-être ai-je tort, mais tout le monde +le fait à présent. Quand j’étais enfant, aucun Juif n’eût +voulu qu’on le vît monter dans un omnibus le jour du +Sabbat, aujourd’hui vous en voyez des quantités. Mais +tout cela est du Judaïsme de l’ancien temps. Il doit +exister un Dieu, sans quoi nous ne serions pas ici, et +il n’est pas possible de croire que ce fut Jésus. Un +homme doit avoir une religion, il n’y a rien de meilleur, +mais il ne s’agit pas de cela. Si mon projet ne +vous plaît pas, conclut-il d’un air anxieux, quel est le +vôtre ?</p> + +<p>— Marions-nous honnêtement devant l’officier de +l’Etat-Civil.</p> + +<p>— Comme vous voudrez, chère, dit-il aussitôt, pourvu +que nous soyons mariés, et vite.</p> + +<p>— Dès que vous le voudrez.</p> + +<p>Il saisit sa main pendante et la serra passionnément.</p> + +<p>— Voilà ma toute plus chère Hannah ! Oh si vous +pouviez savoir ce que j’ai souffert hier soir quand vous +paraissiez vous éloigner de moi !</p> + +<p>Ils se turent un instant, tous deux réfléchissaient avec +anxiété. Puis David dit :</p> + +<p>— Mais auriez-vous le courage de le faire en restant à +Londres ?</p> + +<p>— J’ai le courage de tout faire, mais comme vous le +dites, il serait peut-être préférable de voyager. La rupture +sera moins pénible si nous rompons avec tout, si +nous changeons tout à la fois. Cela peut paraître contradictoire, +mais vous comprenez ce que je veux dire.</p> + +<p>— Parfaitement. Il est difficile de vivre une nouvelle +vie dans un ancien cadre, d’autre part pourquoi donnerions-nous +à nos amis l’occasion de battre froid. Ils +inventeront toutes sortes de raisons malicieuses pour +lesquelles nous ne nous sommes pas mariés à la Shool, +et s’ils découvrent la vraie, ils sont capables de considérer +notre union comme illégale. Partons en Amérique +comme je vous l’ai proposé.</p> + +<p>— Très bien. Nous embarquerons-nous directement de +Londres ?</p> + +<p>— Non, de Liverpool.</p> + +<p>— Alors nous pouvons nous marier à Liverpool avant +de partir ?</p> + +<p>— Une bonne idée ; mais quand partons-nous ?</p> + +<p>— De suite, ce soir. Le plus vite sera le mieux !</p> + +<p>Il la regarda aussitôt.</p> + +<p>— Pensez-vous ce que vous dites ? dit-il, son cœur +battait avec violence comme pour se briser, des vagues +de couleurs miroitantes lui passaient devant les yeux.</p> + +<p>— Je le pense, dit-elle avec gravité. Croyez-vous que +je pourrais affronter mon père et ma mère en sachant +que je vais les blesser jusqu’au fond du cœur ? chaque +jour d’attente me serait une torture. Oh, pourquoi la +religion est-elle un fléau ?</p> + +<p>Elle s’arrêta un instant, accablée par l’émotion qu’elle +avait essayé de cacher. Elle conclut de la même manière +calme.</p> + +<p>— Oui, il faut rompre tout de suite, nous avons célébré +notre dernière Pâque, nous mangerons du pain avec +du levain, ce sera la rupture décisive. Emmenez-moi à Liverpool +aujourd’hui même. David, vous êtes le mari de +mon choix, je m’en remets à vous.</p> + +<p>Elle le regarda franchement de ses yeux noirs et brillants +qui contrastaient avec son teint pâle. Il les contempla, +et un éclair de candeur divine sembla pénétrer +son âme.</p> + +<p>— Je vous remercie, très chère, dit-il, d’une voix +mêlée de larmes.</p> + +<p>Ils continuèrent à marcher en silence. Toute parole +était superflue. Quand ils parlèrent enfin, leurs voix +étaient calmes, la paix que donne la résolution était +enfin venue et tous deux goûtaient la joie de se sacrifier +pour leur mutuel amour. Leur renoncement +aux conventions, si naturel qu’il puisse paraître à +l’étranger, leur apparaissait à eux comme une rupture +cruelle avec toutes les traditions du ghetto et celles de +leurs vies passées ; ils s’aventuraient, la main dans la +main, dans un sentier inexploré.</p> + +<p>Coudoyant la foule loquace à travers les petites rues +tristes du ghetto, dans l’air froid et gris d’une matinée +brumeuse, Hannah croyait marcher dans un jardin enchanté, +en respirant l’odeur des roses de l’amour, mêlée +à l’âpre bise saline qui venait de l’océan de la liberté. +Une vie nouvelle, fraîche et bénie s’ouvrait pour elle, +les nuages et les entraves du passé s’évanouissaient +enfin. La révolte instinctive, irraisonnée, nourrie par +l’ennui et le mécontentement des conditions de sa vie +et de celle de son entourage, avait, par une curieuse +série d’accidents atteint précipitamment sa pleine force. +La pensée allait se transformer en action, et la perspective +d’agir inondait son âme d’une paix et d’une joie +qui submergeaient tout sentiment d’humanité.</p> + +<p>— A quelle heure pouvez-vous être prête ? demanda-t-il +avant de se séparer.</p> + +<p>— A l’heure que vous voudrez, répondit-elle. Je ne +puis rien emporter et je n’ose rien préparer. Je pense +que je pourrai trouver le nécessaire à Liverpool. Je +n’ai que mon chapeau et mon manteau à mettre.</p> + +<p>— Ce sera bien assez, dit-il avec passion, je ne veux +que vous !</p> + +<p>— Je le sais, mon ami, répondit-elle tendrement, si +vous étiez comme sont les autres jeunes Juifs je n’abandonnerais +pas tout pour vous.</p> + +<p>— Vous ne le regretterez jamais, Hannah, dit-il, remué +jusqu’aux fibres par la grandeur de son sacrifice à +l’amour qui se révélait à lui.</p> + +<p>Il n’était, lui, qu’un vagabond sur la face du globe, +mais elle, elle s’arrachait aux racines profondes de la +famille, aux conventions de son milieu et de son sexe ; +une fois encore il frémit au sentiment de son indignité, +se demandant avec angoisse s’il était assez noble pour +justifier sa confiance. Maîtrisant son émotion, il continua :</p> + +<p>— Je compte que mes bagages et les dispositions à +prendre avant de quitter le pays occuperont toute la +journée. Je dois voir au moins mon banquier mais je +ne prendrai congé de personne ; cela éveillerait les +soupçons. Je serai au coin de votre rue, avec un cab, à +neuf heures et nous prendrons l’express de dix heures +à Euston. Si nous manquions celui-là, il nous faudrait +attendre jusqu’à minuit. Il fera nuit, personne ne nous +verra. Je vous achèterai un nécessaire de toilette et tout +ce à quoi je pourrai penser et je le joindrai à mes bagages.</p> + +<p>— Très bien, dit-elle simplement.</p> + +<p>Ils ne s’embrassèrent pas, elle lui tendit la main et +par une inspiration soudaine il lui mit au doigt la bague +qu’il avait apportée la veille. Des larmes emplirent ses +yeux en voyant ce qu’il avait fait. Ils se regardèrent à +travers leurs pleurs, se sentant liés au delà de toute intervention +humaine.</p> + +<p>— Adieu, bégaya-t-elle.</p> + +<p>— Adieu, dit-il, à neuf heures.</p> + +<p>— A neuf heures, soupira-t-elle et elle s’éloigna sans +se retourner.</p> + +<p>Ce fut une cruelle journée, les minutes passèrent doucement +dans les heures et les heures se traînèrent lentement +jusqu’au soir. Il faisait un vrai temps d’Avril, +les averses et les rayons de soleil alternant capricieusement. +Vers le soir Hannah revêtit sa plus belle robe +pour la fête, elle bourra ses poches de petits souvenirs +précieux, et mit le portrait de son père avec celui de +son fiancé sur son cœur. Elle suspendit un manteau de +voyage et un chapeau au porte-manteau près de la porte +du vestibule pour l’avoir à la main en quittant la maison. +Elle se rendit peu utile à la cuisine ce jour-là, +mais sa mère était pleine de tendresse pour elle, connaissant +son chagrin. De temps en temps Hannah +monta dans sa chambre à coucher pour jeter un dernier +regard sur toutes ces choses dont elle était si lasse, +le petit lit de fer, l’armoire, les gravures encadrées, la +cruche et la cuvette décorée de fleurs. Toutes ces choses +lui semblaient étrangement précieuses maintenant qu’elle +les regardait pour la dernière fois. Elle examina tout, +même le petit fer à friser et le carton plein de bouts +de rubans, de mousseline et de dentelle, de fleurs fanées, +d’éventails déchirés ; et les corsets aux baleines cassées, +et les jupons aux volants salis et les gants de bal à douze +boutons avec leurs doigts noircis ; et les vieilles écharpes +roses défraîchies. Il y avait quelques livres, surtout ses +livres de prix qu’elle eût voulu emporter, mais cela ne +se pouvait pas. Elle parcourut le reste de la maison de +haut en bas. Tout cela l’émouvait ; mais elle ne pouvait +maîtriser le sentiment de l’adieu. A la fin elle écrivit +une lettre à ses parents et la dissimula sous sa glace, +certaine qu’ils fouilleraient la chambre pour y trouver +quelque trace. Un moment elle se regarda avec curiosité : +le carmin n’était pas encore revenu sur ses joues. +Elle se savait jolie et s’efforçait toujours d’être gentille +pour le simple plaisir. Tous ses instincts étaient esthétiques. +Aujourd’hui elle avait l’air d’une sainte en extase. +Elle prit peur en se voyant. Elle avait vu sa +figure assombrie, en larmes, accablée de tristesse, jamais +elle ne s’était vu cet air fatal. Il lui semblait que +sa résolution était écrite sur tous ses traits de manière +à ce que chacun pût la lire.</p> + +<p>Dans la soirée elle accompagna son père à la Shool. +Elle y allait rarement le soir et l’idée lui en vint brusquement. +Le Ciel seul savait si jamais encore elle entrerait +dans une synagogue ; cette visite serait une autre +étape de ses adieux. Reb Shemuel y vit un symptôme +de sa résignation à la volonté de Dieu et il lui posa doucement +la main sur la tête, la bénissant en silence et +levant vers les cieux des yeux reconnaissants. Hannah +comprit trop tard cette fausse interprétation et en +éprouva des remords. A l’occasion de la fête, Reb Shemuel +décida d’aller faire ses dévotions à la grande synagogue. +Hannah s’assit parmi les fidèles clairsemés de +la galerie des femmes et feuilleta machinalement un +machzor, en contemplant, pour la dernière fois, l’enceinte +sombre où les hommes étaient assis coiffés de +leurs chapeaux haut-de-forme et vêtus de leurs habits +de fête. De grands cierges de cire brûlaient tout autour +dans de grands lustres dorés suspendus au plafond, +dans des chandeliers fixés sur le rebord des fenêtres, +dans des candélabres accrochés aux murs. Il régnait une +atmosphère de joie sainte dans ce vieil et solennel édifice, +avec ses piliers massifs, ses petites fenêtres latérales, +ses grandes voûtes, ses lucarnes, et ses tablettes +couvertes de caractères dorés perpétuant la mémoire de +pieux donateurs.</p> + +<p>La congrégation chantait les répons avec onction et +jubilation. D’aucuns parmi les fidèles agrémentaient leur +dévotion de petits bavardages, et derrière les barreaux +de fer, le bedeau dirigeait les hommes en chapeaux +mous, qui répétaient vigoureusement ses <i>amen</i> automatiques. +Hélas, ce soir Hannah n’avait pas d’yeux pour +observer les drôleries qui d’habitude éveillaient ses moqueries +et ses rires. Une émotion véritable la gagnait, la +même émotion de l’adieu qui l’avait prise dans sa chambre. +Ses regards erraient vers l’Arche, surmontée des tablettes +de pierre du Décalogue, et ses tristes prunelles +se remplirent de foi aux réminiscences de sa jeunesse. +Un jour, quand elle était une petite fille, son père lui +avait raconté que parfois le soir de la pâque un ange +sortait par les portes de l’Arche écartant les rouleaux de +la Loi. Pendant des années elle avait regardé pour voir +l’ange, ne perdant pas un instant de vue les rideaux. A la +fin elle se découragea et conclut que sa vision n’était pas +assez pure et que l’ange s’exhibait dans d’autres synagogues. +Ce soir la fantaisie de son enfance lui revint, elle +se prit à regarder involontairement l’arche, espérant +presque en voir sortir l’ange. Elle n’avait pas songé au +Service du Seder en fixant son rendez-vous avec David le +matin ; mais pendant la journée, quand elle y pensa, +un sourire cynique effleura ses lèvres. Comme tout était +approprié ! Ce soir marquerait <i>son</i> exode de l’esclavage. +Comme ses ancêtres quittant l’Egypte elle prendrait en +hâte son repas, le bâton à la main, prête à partir en +voyage. Avec quelle âme forte elle se mettrait en route +vers la terre promise ! Elle pensa ainsi pendant quelques +heures, puis son humeur se modifia. Et plus le +Seder approchait, plus elle reculait devant la cérémonie +familiale. A la synagogue elle fut prise de panique, +lorsque l’image de l’intérieur domestique s’offrit à son +esprit : elle se vit fuyant dans la rue, allant rejoindre +son amoureux, sans rien regarder en arrière.</p> + +<p>Oh pourquoi David n’avait-il pas fixé le rendez-vous +plus tôt, de manière à lui éviter une si douloureuse +épreuve ! Le chœur vêtu de noir chantait doucement. +Hannah calma ses appréhensions en se joignant à lui à +mi-voix, car chanter était considéré comme une intrusion +dans les privilèges du chœur, susceptible de déranger +les chantres dans les laborieuses fugues à quatre +parties qu’ils exécutaient sans le secours de l’orgue.</p> + +<p>Elle chantait : « Avec un perpétuel amour tu as +aimé la maison d’Israël, ton peuple ; tu nous as donné +une Loi et des commandements, des statuts et des sentences. +Pour cela, O Seigneur notre Dieu, quand nous reposerons +et lorsque nous nous lèverons nous méditerons +tes Lois ; nous nous réjouirons dans les paroles de ta +Loi et dans tes commandements pour jamais, car ils sont +notre vie et la durée de nos jours ; nous y penserons, +jour et nuit. Et puisses-tu ne jamais détourner de nous +ton amour. Béni sois-tu, O Seigneur, toi qui aimes ton +peuple Israël ! »</p> + +<p>Hannah scrutait la version anglaise de l’hébreu dans +son Machzor tandis qu’elle chantait. Bien qu’elle pût +traduire chaque mot, le sens de ce qu’elle chantait +ne pénétra pas complètement son esprit. Le pouvoir +du chant sur les âmes ne dépend guère des paroles et +pourtant celles-ci lui semblaient fatidiques, chargées +d’un message spécial. Ses yeux étaient humides quand +les fugues furent terminées. De nouveau elle considéra +l’Arche, avec son beau rideau brodé derrière lequel se +trouvaient les précieux rouleaux, avec leurs couvertures +de soie et leurs sonnettes d’or, leurs écus et leurs grenades. +Ah, si l’ange sortait maintenant ! Si pendant un +instant seulement l’éblouissante vision brillait sur les +marches blanches ! Oh pourquoi ne venait-il pas la +sauver !</p> + +<p>La sauver ? de quoi ? Elle se posait cette question avec +rage, en dépit de sa douce et faible voix. Quel mal avait-elle +jamais fait pour que jeune et jolie elle fût cruellement +obligée de choisir entre le passé et le présent ? +C’était dans cette synagogue qu’elle aurait dû se marier, +marchant fièrement et honorablement sous le dais +au milieu des regards et des congratulations de ses amis. +Au lieu de tout cela elle était réduite à l’exil et aux ennuis +d’un mariage secret. Non, non, elle ne voulait pas être +sauvée, et rester dans le troupeau, c’était la croyance qui +était coupable, non pas elle.</p> + +<p>Le service prit fin. Le chœur chanta l’hymne final, le +Chazan chantant lentement le dernier vers agrémenté +de nombreuses variations musicales.</p> + +<p>Un bruit de chapelets et de stalles refermées, et la congrégation +se déversa dans la rue parmi le bourdonnement +des mutuels « good-yomtov ». Hannah rejoignit +son père, le sentiment de haine et de révolte bouillant +encore dans son sein. Dans la nuit fraîche, éclairée par +les étoiles, le long du pavé humide et luisant elle secoua +les dernières influences de la Synagogue ; toutes ses pensées +convergèrent vers sa rencontre avec David, sa fuite +éperdue vers le nord, pendant que les bons Juifs se reposeraient +du souper commémoratif de leur délivrance. +Son sang coulait rapidement dans ses veines, elle +attendait avec une impatience fébrile l’heure prochaine.</p> + +<p>C’est dans ces dispositions qu’elle s’assit à la table du +Seder, comme en rêve, des images d’aventures tragiques +lui traversant l’esprit. Le visage de son ami se présentait +devant elle, tout près, tout près du sien, comme +il l’eût été ce soir s’il y avait une justice au ciel. De +temps à autre la scène qui se déroulait autour d’elle +frappait ses sens en lui transperçant le cœur. Lorsque +Lévi posa la question préliminaire, elle se mit à penser +à ce qui adviendrait de lui. L’adolescence lui apporterait-elle +à lui aussi l’affranchissement comme elle le lui +apportait à elle ? Quelle serait la vie du pauvre rabbin +et de sa femme ? Les augures n’étaient guère favorables ; +mais les privilèges accordés à l’homme sont bien plus +nombreux que ceux de la femme, et Lévi pourrait réaliser +bien des choses sans leur faire la peine qu’elle allait +leur causer. Pauvre père ! les cheveux blancs abondaient +dans sa barbe, elle n’avait jamais remarqué combien +il vieillissait. Et sa mère, sa figure était toute ridée ; +enfin, nous devons tous vieillir. Quel homme étrange +que Melchisédec Pinchas ! il chantait de tout son cœur +la merveilleuse histoire ! Le Judaïsme produisait vraiment +des types bien curieux. Elle sourit à l’idée qu’elle +eût pu être sa fiancée.</p> + +<p>Au souper, elle essaya de manger un peu, sachant +qu’elle aurait besoin de forces. En apportant quelques +assiettes de la cuisine elle regarda son chapeau et son +manteau soigneusement accrochés au porte-manteau du +corridor, tout près de la porte d’entrée. Il ne lui faudrait +qu’une seconde pour les revêtir. Elle leur fit un +petit signe de la tête pour leur dire : « Oui, nous nous +reverrons bientôt ». Pendant le repas elle se prit à écouter +les monologues du poète, débités d’une voix aiguë +et criarde.</p> + +<p>Melchisédec Pinchas avait beaucoup de choses à dire +sur la grande conspiration anglaise dirigée contre Melchisédec +Pinchas et menée par ses ennemis qu’il comptait +tous tuer sous peu, et qu’il avait, en attendant, emprisonnés +comme des insectes morts, dans l’arbre +d’acrostiches immortels. Vers la fin du repas le vent se +mit à secouer les volets et la pluie vint battre contre les +carreaux. Reb Shemuel distribua les tranches d’afikoman +avec un soupir de joie, et s’étalant sur ses +oreillers il oubliait presque ses soucis de famille dans le +sentiment de la bénédiction d’Israël, il se mit à chanter +la prière comme les saints des psaumes qui chantent +sur leurs lits. La petite pendule hollandaise de la cheminée +sonna. Hannah ne bougeait pas. Pâle et tremblante +elle demeurait clouée à sa chaise. Un, deux, trois, +quatre, cinq, six, sept, huit. Elle comptait les coups +comme si c’était le seul moyen de savoir l’heure, comme +si ses yeux n’avaient pas suivi les aiguilles qui avançaient, +avançaient ! Elle conservait le fol espoir que la +sonnerie s’arrêterait à huit heures et qu’il lui resterait +du temps pour réfléchir. Neuf ! Elle attendait, son +oreille espérant le dixième coup. Si seulement il était +dix heures, il serait trop tard. Le danger serait passé. +Elle demeurait assise suivant machinalement les aiguilles +qui avançaient. Il était cinq minutes après +l’heure. Elle était sûre que David l’attendait déjà au +coin de la rue, en train de se mouiller et de s’impatienter. +Ce n’était pas une belle nuit pour un enlèvement. +Elle retomba sur sa chaise. Peut-être valait-il mieux attendre +jusqu’à demain soir. Elle le dirait à David. Mais +il ne craignait pas le temps ; une fois qu’ils se seraient retrouvés, +il la calfeutrerait dans le cab et ils s’en iraient, +laissant irrévocablement l’ancien monde derrière eux. +Elle demeurait assise, sa volonté paralysée, rigide, hypnotisée +par l’atmosphère chaude et confortable de la chambre, +par les vieux meubles familiers, la table de Pâque, +avec sa nappe blanche, ses carafes et ses verres à vin, les +visages de son père et de sa mère, éloquents de l’appel +de mille souvenirs. La pendule tintait clairement, fièrement +comme un tambour de ralliement, la pluie battait +impatiemment la retraite sur les vitres, le vent mugissait +à travers les portes et les croisées. « Va-t’en, va-t’en ! » +criaient-ils, « Va où ton amoureux t’attend pour +t’emmener vers le nouveau et l’inconnu ». Et plus ils +criaient, plus Reb Shemuel clamait sa joyeuse prière : +« Puisse-t-il, Lui qui donne la paix au plus haut des +cieux, répandre la paix sur nous et sur tout Israël ; et +dites Amen ».</p> + +<p>Les aiguilles de la pendule avançaient. Il était neuf +heures et demie. Hannah demeurait plongée dans un +sommeil léthargique, muette, incapable de penser, ses +nerfs tendus étaient brisés, ses yeux pleins des larmes +d’une joie amère, son âme voguait angoissée sur l’onde +de mélodies familières. Soudain elle aperçut que les +autres s’étaient levés et que son père lui faisait signe. +Instinctivement elle comprit, se leva automatiquement +et se dirigea vers la porte. Alors un grand frisson secoua +son âme, comme si elle reprenait conscience. Elle resta +clouée au sol. Son père avait rempli de vin le gobelet +d’Elie, et c’était son privilège annuel d’ouvrir la porte +pour l’entrée du prophète. Par intuition, elle savait que +David arpentait désespérément le trottoir de la maison, +n’osant pas révéler sa présence et maudissant peut-être +sa lâcheté. Une terreur froide s’empara d’elle. Elle avait +peur de le regarder, sa volonté était ferme et puissante, +son imagination enfiévrée se le représentait comme le +flot du grand océan venant se briser sur le seuil, menaçant +de l’emporter dans le tourbillon mugissant de +la destinée. Elle ouvrit toute grande la porte de la chambre, +et s’arrêta, comme si son devoir était accompli.</p> + +<p>« Non, non », murmura Reb Shemuel, en désignant la +porte d’entrée.</p> + +<p>Elle était si proche qu’il avait l’habitude de l’ouvrir +également.</p> + +<p>Hannah s’avança en chancelant à travers les quelques +mètres de corridor. Le manteau et le chapeau souriaient +avec ironie, un tressaillement de défi la traversa, elle +étendit la main vers le porte-manteau. « Fuis ! fuis ! +c’est ton dernier espoir », dit le sang qui bourdonnait +dans ses oreilles. Mais sa main retomba à son côté et en +un instant, comme illuminée, Hannah entrevit tout le +long cours de sa vie future, s’étendant droit, tristement +entre deux murs nus, droit, droit vers une tombe solitaire ; +elle sut que la force de s’écarter vers la droite ou +vers la gauche lui avait été refusée et qu’il n’y aurait plus +pour elle ni Exode ni Rédemption. Forte de la conviction +de sa faiblesse, elle ouvrit brusquement la porte de +la rue. La figure de David, blême et consternée, lui apparut +dans la nuit. De grosses gouttes de pluie tombaient +de son chapeau et coulaient le long de ses joues +comme des pleurs. Ses vêtements étaient trempés de +pluie.</p> + +<p>— Enfin ! murmura-t-il d’une voix rauque mais +joyeuse, qu’est-ce qui vous a retenue ?</p> + +<p>— Boruch Habo ! (bienvenu toi qui arrives !) dit la voix +de Reb Shemuel pour accueillir le prophète.</p> + +<p>— Chut ! dit Hannah, écoutez un moment.</p> + +<p>Les modulations du vieux rabbin se mêlaient avec le +mugissement du vent. « Déverse la colère sur les païens +qui ne te connaissent pas et sur les royaumes qui n’invoquent +pas ton nom ; parce qu’ils ont détruit Jacob et +abattu son Temple. Déverse sur eux Ton indignation et +frappe-les de Ta juste colère. Poursuis-les de Ton courroux +et détruis-les sous les cieux du Seigneur. »</p> + +<p>— Vite, Hannah, murmura David, nous n’avons plus +un instant à perdre. Mettez votre manteau. Nous allons +manquer le train.</p> + +<p>Elle eut une inspiration soudaine. En guise de réponse +elle sortit la bague de sa poche et la glissa dans +sa main.</p> + +<p>— Adieu, murmura-t-elle d’une voix étrange et sourde, +et elle lui ferma la porte au nez.</p> + +<p>— Hannah !</p> + +<p>Son cri d’épouvante et de désespoir traversa la charpente, +assourdi comme un son inarticulé. Il secoua +violemment la porte dans un accès de rage.</p> + +<p>— Qui est-ce ? quel est ce bruit ? demanda la femme +du rabbin.</p> + +<p>— C’est sans doute quelque brute de chrétien qui +crie dans la rue, répondit Hannah.</p> + +<p>C’était plus vrai qu’elle ne le pensait.</p> + +<p>La pluie tombait plus fort, la bise soufflait glacée, mais +les enfants du ghetto s’endormaient au coin du feu, bercés +par la foi, l’espoir et la joie. Chassés d’un rivage à +l’autre à travers les âges, ils avaient enfin réalisé l’aspiration +nationale — la paix — dans un pays où l’on +pouvait célébrer la Pâque sans répandre son sang. Assise +dans sa mansarde de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span> la petite Esther +Ansell rêvait le cœur plein d’une vague et tendre +poésie, toute pénétrée des beautés du Judaïsme, auquel, +s’il plaisait à Dieu, elle demeurerait toujours fidèle, son +imagination d’enfant entrevoyant avec espoir la vie +meilleure qu’apporteraient les années.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c">TABLE</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">— </td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">— Le Sweater</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">16</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">— Malka</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">36</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">— La rédemption du fils et de la fille</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">58</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="drap">— L’émigrant pauvre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">78</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="drap">— Reb Shemuel</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">94</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> +<td class="drap">— Pinchas, le poète</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">105</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> +<td class="drap">— Esther et ses enfants</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">124</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> +<td class="drap">— <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby (<i>Déborah la Hollandaise</i>)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">141</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>X.</div></td> +<td class="drap">— Une famille taciturne</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">152</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XI.</div></td> +<td class="drap">— Le bal du Pourim</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">161</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XII.</div></td> +<td class="drap">— L’espoir de la famille</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">179</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td> +<td class="drap">— La Ligue de la Terre-Sainte</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">197</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td> +<td class="drap">— Shosshi Shmendrik fait sa cour</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c14">216</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XV.</div></td> +<td class="drap">— La lune de miel des Hyams</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c15">236</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td> +<td class="drap">— Le vendredi soir des Hébreux</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c16">252</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XVII.</div></td> +<td class="drap">— Chez les Grévistes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c17">268</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XVIII.</div></td> +<td class="drap">— L’espoir qui s’éteint</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c18">287</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIX.</div></td> +<td class="drap">— « <span lang="en" xml:lang="en">For auld lang syne, my dear</span> »</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c19">301</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XX.</div></td> +<td class="drap">— Le Singe mort</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c20">313</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXI.</div></td> +<td class="drap">— L’ombre de la religion</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c21">324</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXII.</div></td> +<td class="drap">— Le soir du Seder</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c22">341</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em i">Achevé d’imprimer<br> +le premier août mil neuf cent seize<br> +pour<br> +G. CRÈS et C<sup>ie</sup><br> +par<br> +G. Clouzot, à Niort</p> + + +<div class="chapter"></div> +<div class="trnote"> +<h2 class="nobreak">NOTES DU TRANSCRIPTEUR</h2> + + +<p>Les erreurs typographiques manifestes ont été corrigées. Au chapitre <a href="#c19">XIX</a> +on a ajouté entre doubles crochets une réplique manquante, traduite de +l’original anglais.</p> + +</div> + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77482 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77482-h/images/cover.jpg b/77482-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b99e884 --- /dev/null +++ b/77482-h/images/cover.jpg |
