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Du temps où la petite Esther Ansell en foulait le +pavé malpropre, les deux extrémités de cette rue étaient à portée de +voix des bouges les plus sales et les plus infâmes de la capitale du +monde civilisé. Quelques-unes de ces toiles d’araignée ont été depuis +lors balayées par les réformateurs municipaux: les araignées se sont +réfugiées en des recoins plus sombres encore. + +A l’heure où Esther Ansell se hâtait à travers le brouillard glacé d’un +soir de décembre, un bidon rougeâtre à la main--silhouette orientale qui +semblait la miniature d’une Rébecca allant à la fontaine--ce paysage +londonien présentait ses caractéristiques les plus ordinaires. Une +chanteuse des rues, traînant une séquelle d’enfants dont elle était plus +ou moins la mère, troublait l’air d’une mélodie perçante. Deux mégères, +les poings sur les hanches, injuriaient leurs ancêtres respectifs, un +ivrogne décrivait des zigzags en marmottant d’un air aimable; et un +joueur d’orgue, le nez plus violet que celui de son singe, faisait +danser des gamins haillonneux sous la lueur embrumée d’un réverbère. + +Esther serrant étroitement sur elle son petit châle écossais, passa sans +accorder la moindre attention à ces détails familiers. Par les semelles +usées de ses lourdes chaussures, ses pieds s’imprégnaient de boue +glaciale. C’étaient de très vieux souliers, abandonnés sans doute un +jour par quelque ivrogne vagabond, et ramassés par le père d’Esther. +Mosès Ansell avait assez l’habitude de ces trouvailles, sans doute parce +qu’il avait coutume de marcher en baissant la tête comme s’il avait +toujours à ployer physiquement sous le joug de la captivité. De cette +attitude humiliée la providence le récompensait parfois par des +aubaines. Esther, quelques semaines auparavant, avait reçu à l’école une +paire de bottines neuves. En vendant celles-ci, et en les remplaçant par +les chaussures du vagabond, on avait réalisé un bénéfice d’une +demi-couronne, qui avait fourni du pain pendant une semaine aux frères +et sœurs de la fillette. A l’école, durant quinze jours, Esther prit +grand soin de dissimuler ses extrémités. Mais la crainte de voir +découvrir la substitution s’étant progressivement affaiblie, le profit +fait par son estomac avait fini par imposer silence aux reproches de sa +conscience. + +On distribuait aussi, à l’école, du pain et du lait. Mais Esther et ses +frères et sœurs n’en avaient jamais accepté. Ils ne voulaient point +paraître en avoir besoin. Les airs de supériorité d’un camarade de +classe sont durs à supporter, et un enfant qui a le cœur bien placé +n’avoue pas facilement qu’il meurt de faim, en présence d’une chambrée +de bambins dont certains ont la bourse garnie au point de pouvoir +dépenser en pures superfluités jusqu’à un _farthing_ par jour. + +Mosès Ansell eût été mortifié s’il eût appris que ses enfants refusaient +ainsi le pain qu’il ne pouvait leur donner. Les affaires ne marchaient +pas, à ce moment, dans les ateliers des _sweaters_[1]. Mosès n’avait +jamais fait que vivre au jour la journée; et à présent il n’avait pas +souvent lieu de rapprocher sa main de sa bouche. Il avait sollicité des +secours au bureau israélite de bienfaisance. Mais la routine de cette +institution l’empêche de fonctionner aussi rapidement que se vide +l’estomac de sa clientèle. Et puis, à ce tribunal de la charité, Mosès +était un tel récidiviste! + + [1] On nomme ainsi les petits patrons qui se disputent au rabais et se + partagent les commandes de vêtements et de chaussures soumissionnées + en gros par des maisons plus importantes. Souvent juifs et fort + misérables eux-mêmes, ils exploitent de la façon la plus dure, + malgré les lois sanitaires aisément tournées, leurs ouvriers, qui + sont pour la plupart juifs comme eux, et travaillent jusqu’à + dix-huit heures par jour pour un salaire dérisoire. Il y a une + quinzaine d’années, on comptait dans l’_East End_ de Londres environ + 50 000 Israélites récemment émigrés. + +Il y avait, heureusement, un genre de secours qu’on ne pouvait lui +refuser, et dont Esther ne pouvait dissimuler l’existence, comme elle +lui dissimulait les déjeuners distribués aux enfants pauvres de l’école. +Tout le monde venait d’apprendre que trois fois par semaine on allait +donner de la soupe et du pain au fourneau philanthropique de Fashion +Street. Dans la famille Ansell, l’ouverture de cet établissement avait +été considérée comme le début d’un âge d’or, où il deviendrait +impossible de passer plus d’un jour sans rien manger. Le parfum presque +oublié de la soupe, répandit dès ce moment une espèce de poésie sur +l’hiver commençant. + +Depuis la mort de la mère Ansell, c’était toujours Esther qui allait aux +provisions; Mosès, le seul des autres membres de la famille qui eût été +capable de la remplacer, était constamment occupé à prier quand il +n’avait rien autre à faire. Et voilà pourquoi, ce soir-là, Esther se +hâtait vers le fourneau philanthropique une cruche rouge à la main. Dans +sa prestesse d’enfant, elle dépassa une quantité de femmes dont le but +était le même et qui portaient comme elle le grossier bidon de fer blanc +fourni par l’Assistance. Esther, par un instinct personnel de propreté, +préférait d’habitude un ustensile appartenant à son ménage. Mais +aujourd’hui, il n’était pas permis de choisir, et le récipient +administratif, timbré et numéroté, devait servir de bon de soupe. + +Quand elle arriva à la porte du Fourneau de Charité, une foule nombreuse +s’y pressait déjà. Quelques ventres peut-être étaient remplis, mais en +majorité ils étaient vides, et les corps grelottaient. L’élément féminin +noyait l’autre. Cependant on voyait aussi quelques enfants et une +douzaine d’hommes--étranges créatures, basanées, rabougries, poilues, +avec des teints boueux, qu’illuminaient des yeux noirs et brillants. +Quelques-uns, pourtant, de stature imposante, portaient des chapeaux +melons pleins de poussière, ou des feutres cabossés; des +cravates-plastrons fanées ou des barbes incultes cachaient leur gorge. +Çà et là, parmi les femmes, on distinguait une figure ou une taille +agréable. Pour le reste, c’était un ramassis de mégères prématurément +vieillies, aux traits blêmes et usés, traînant savate, crottées jusqu’à +l’échine, nu-tête, ou bien portant en guise de chapeaux des marmottes +faites avec des fichus rouges, gris, couleur de brique, couleur de boue. +Et malgré tout, dans ce clinquant, dans les laideurs de ces +fées-carabosses, il y avait une indéfinissable touche de romanesque et +de pitoyable; une irrécusable parenté s’accusait entre ces Juives +polonaises, russes, allemandes, hollandaises qui ne se parlaient +pourtant guère, et se poussaient durement les unes les autres. +Quelques-unes portaient, accroché à leur sein nu, un enfant qui tétait +placidement, s’interrompant parfois pour vagir comme par acquit de +conscience. Les femmes à tête nue n’avaient rien autour du cou pour se +protéger du froid. Leurs gorges brunes s’étalaient, et certaines +n’avaient même pas songé à fermer les agrafes ou les boutons du haut de +leur corsage. La majorité portaient des boucles d’oreille de pacotille +et des perruques noires d’un éclat peu naturel. Celles qui n’avaient pas +de perruque avaient les cheveux crespelés. + +A cinq heures et demie, la claire-voie fut ouverte, et la foule +s’engouffra dans un corridor long, étroit, blanchi à la chaux et de là +dans une espèce de grange dont le plafond également blanchi à la chaux, +était traversé de solives de bois. + +Les murs étaient isolés du centre de la salle par des barrières, et +c’est dans cette sorte de parc à bestiaux que les pauvres gens +s’entassaient, énervés et bavards, attendant le moment divin. Un seul +bec de gaz, au plafond, éclairait ces étranges faces, leur prêtant des +reliefs dont se fût réjoui Gustave Doré. + +Mais ils mouraient de faim, ces gens pittoresques, et tout ce qu’ils +avaient de plus proche et de plus cher au monde, mourait de faim au +logis. Ils savouraient voluptueusement la soupe par avance. Ils +oubliaient que cette soupe n’était considérée, par ceux qui la +préparaient, que comme une sorte d’appoint au salaire; ils n’avaient pas +la moindre conscience de la grande théorie économique d’après laquelle +secourir les pauvres est augmenter le paupérisme, ni d’ailleurs de +n’importe quelle autre théorie; ils étaient disposés à noyer leur +indépendance dans la soupe. Esther elle-même qui avait lu beaucoup, qui +était douée d’instincts délicats, partageait sans hésiter la conception +de l’univers professée par la majeure partie de ceux qui l’entouraient: +à savoir que l’espèce humaine se distingue des animaux en ce qu’il lui +faut terriblement trimer pour se procurer une maigre nourriture, mais +que sa destinée est embellie par l’existence d’une classe restreinte et +semi-divine, celle des _Tékéfim_ ou personnes riches qui donnent ce dont +ils n’ont pas besoin. Comment ces personnes sont-elles devenues riches, +c’est ce qu’Esther ne se demandait point: pour elle cette classe +constituait un élément naturel de la création, comme les nuages ou les +chevaux. + +Cette variété semi-céleste de l’espèce humaine est difficile à +rencontrer. Quelques spécimens, à la connaissance d’Esther, vivaient +loin du Ghetto. Et chacune de leurs familles, fût-elle peu nombreuse, +occupait à elle seule, disait-on, une maison entière. Certains, revêtus +de soies bruissantes ou d’autres costumes aussi impressionnants, qui +répandent autour d’eux un indéfinissable parfum de surhumanité, +pénétraient de loin en loin dans l’école, précédés de la Directrice +épanouie. Alors les petites filles se levaient, puis faisaient la +révérence et se rasseyaient. Les meilleures élèves, que l’on faisait +bien entendu passer pour choisies au hasard dans la moyenne de la +classe, émerveillaient les semi-divines visiteuses par leur connaissance +approfondie de la topographie des Pyrénées ou des dissensions de Saül et +de David. L’entrevue des deux espèces d’êtres humains se terminait par +une effusion de sourires, et à la satisfaction générale. Mais la plus +niaise des fillettes savait à quoi s’en tenir sur cette comédie, et +professait un robuste mépris pour l’incompétence des personnes +semi-divines, qui parlaient à la classe comme si, dès qu’elles auraient +le dos tourné, on n’allait pas recommencer à bavarder en sourdine, à se +tirer mutuellement les cheveux, à se chiper des épingles, à copier les +devoirs du prochain, et à faire passer dans sa poche les sous de sa +voisine. + +Ce soir-là, les personnes semi-célestes brillaient de toute leur +splendeur. Une majestueuse agglomération de philanthropes était +installée à des places réservées, derrière un bureau blanc. La salle, +qui formait un polygone assez irrégulier, était coupée en deux par une +rangée de huit marmites, dont les grands couvercles de bois se levaient +au moyen de poulies. Le fourneau était dans un coin. Des cuisiniers +vêtus de blouses blanches et de bonnets de même couleur remuaient avec +de longues cuillers de bois la soupe fumante. Un industriel attirait +l’attention de reporters israélites sur le nouveau modèle de marmite +qu’il avait inventé, et le surintendant de l’Œuvre conjurait les +journalistes de ne pas oublier de publier son nom. Parmi les clergymen +au costume sévère, les filles à marier d’un ministre de l’East End +allaient et venaient, tels des oiseaux bariolés et chanteurs au milieu +d’une bande de corbeaux. + +Lorsqu’un nombre suffisant de divinités fut assemblé, le Président +prononça un discours d’une étendue considérable, et destiné à bien +pénétrer les clergymen et autres philanthropes présents de cette +conviction que la charité est une vertu. Afin de prouver cette +assertion, il en appela à la Bible, au Koran et même aux Védas. Dès le +début de ce discours on avait fermé la porte à coulisse qui séparait de +la cuisine le pseudo-parc à bestiaux car la foule faisait beaucoup de +bruit, des enfants vagissaient inconsidérément, enfin il ne semblait pas +se dégager de la cohue des patients un vif désir d’entendre les aperçus +moraux du Président. Quand le _speech_ fut terminé, ces gens aux +instincts grossiers, qui ne pensaient qu’à leurs satisfactions +matérielles, n’en jacassaient que plus haut. Ils avaient rompu la +barrière et surgirent dans la cuisine en se bousculant. Esther dut +serrer ses bras contre sa poitrine, sans quoi ils eussent été disloqués. +A la porte de la rue battait une houleuse cohue de gamins et de filles, +faméliques et curieux. Mais toutes les cérémonies n’étaient pas encore +accomplies: le président invita le rabbin à prendre la parole à son +tour, et il y eut un second discours non moins long que le premier, et +non moins éloquent dans le développement de cette thèse: que la charité +est une vertu. + +Enfin deux pauvres furent admis. Le surintendant refoula courageusement +le reste de la foule dans le pseudo-parc à bestiaux. Le cuisinier en +chef, plongeant dans une marmite une énorme louche qui servait de +mesure, remplit de soupe deux écuelles. Alors le rabbin leva les yeux au +ciel, et dit les grâces: + +--Sois béni, ô Seigneur, Roi de l’Univers, toi qui créas toutes choses! + +Puis il goûta une cuillerée de la soupe; et de même firent le président +et plusieurs visiteurs. L’absorption du liquide suscita chez chacun des +dégustateurs un identique sourire d’extase. Il est vrai, que pour cette +soirée d’inauguration, la soupe était infiniment plus soignée qu’elle ne +devait l’être dans la suite, alors que la majeure part de la viande +serait comme de juste, confisquée par les cuisiniers à titre de petit et +légitime bénéfice. + +Tandis qu’Esther luttait pour conquérir une place aux abords du Paradis, +ces airs de dégustation béate lui faisaient venir l’eau à la bouche. +Elle voyait déjà par la pensée, son frère Salomon, qu’elle aimait pour +son courage, la gentille Rachel, la petite Sarah, bébé aux cris +éternels, et son petit frère Ikey, se rassasiant enfin du délicieux +liquide. Elle pensa aussi--mais en second lieu--à son père si stoïque et +à sa grand’mère. Les Ansell n’avaient mangé chacun qu’une tranche de +pain sec dans la matinée. Et voici: devant elle c’était la terre de +Goshen, la terre promise que Joseph fit donner à ses frères par Pharaon, +pays merveilleux, arrosé de fleuves de soupe, planté de piles de pains: +des pains sans nombre, coupés par quartiers, par moitié, entiers aussi +et rangés sur des rayons comme pour le repas d’un géant. + +Esther regardait avec avidité la tour à quatre pans construite avec ces +matériaux comestibles; elle grelottait sous le courant d’air qui lui +mordait le dos, soufflant par un interstice soudain ouvert dans la foule +entassée. Et ce courant d’air lui remit à l’esprit plus nettement ses +petits frères et sœurs blottis à la maison près du foyer sans feu. Ah, +quelle heureuse nuit allait être cette nuit! Mais il ne faudrait pas +leur laisser dévorer les deux pains en une fois: ce serait une +extravagance coupable: un seul suffirait au festin, l’autre serait +soigneusement mis de côté. «Et demain aussi est un jour»--comme la +vieille grand’mère avait coutume de dire, dans son jargon oriental. +Hélas, le banquet ne devait pas être consommé aussi vite que le +supposait l’imagination d’Esther; et il fallut que d’autres divinités et +semi-divinités, en tabliers blancs, se missent à proposer et à soutenir +avec éloquence et prolixité des motions de remerciements au président, +au rabbin, à toutes les autres notabilités. Après quoi un visiteur +français éprouva le besoin d’exprimer son admiration pour la charité +anglaise. Enfin arriva le tour des estomacs angoissés. La foule +grouillante et toujours bavarde avança lentement puis fit une puissante +irruption par l’étroite ouverture qu’on lui avait laissée, brisant en +chemin les vitres d’une fenêtre; les semi-divinités joignirent les mains +et sourirent d’un air inspiré; d’ingénieux misérables tentèrent un +mouvement tournant vers les marmites, par la porte réservée. Les filles +du pasteur, ces jolis oiseaux-mouches, voletèrent au milieu des corbeaux +célibataires. Les grandes louches firent «splash» en tombant dans les +marmites, la soupe gargouilla en tombant dans les écuelles, le murmure +des voix grandit, une vieille édentée, aux cheveux blancs et aux yeux +chassieux, se plaignit en excellent anglais qu’on lui refusait la soupe, +sous prétexte qu’on n’avait pas encore fait enquête sur sa situation; et +ses larmes mouillaient l’unique pain qu’elle eût reçu. Un Russe traité +de la même manière se jeta sur les dalles, hurlant comme un chien. + +Enfin Esther put toucher sa part. Elle s’enfuit à travers le brouillard, +réchauffée par la cruche serrée contre sa poitrine, évitant les heurts, +et ses deux pains cachés dans son tablier. + +Elle volait presque en escaladant les marches de l’escalier sombre qui +menait à sa mansarde de Royal Street. La petite Sarah pleurait avec +rage. Esther, fière d’être l’ange de la délivrance, essaya de gravir à +la fois les deux dernières marches de l’escalier, glissa... et tomba +ignominieusement contre la porte de la mansarde. Elle vint s’abattre au +milieu de la pièce, la cruche se brisa en mille morceaux; la soupe +odorante se répandit en flaque sur le parquet, coula sous les deux lits +et, par les crevasses du plancher pourri s’écroula à l’étage inférieur. +Esther éclata en sanglots, sa robe était toute graisseuse, ses mains +saignaient, coupées par les débris. La petite Sarah devant ce désastre, +s’arrêta de pleurer. Mosès Ansell n’était pas encore rentré de l’office +du soir, mais la grand’mère dont la face était gelée et rougie par le +froid de la mansarde, se dressant sur son grabat appela Esther +«brise-tout». Esther pleura davantage, car c’était une injustice. Elle +n’avait jamais rien cassé depuis des années. Ikey, un gosse de quatre +ans et demi aux yeux éveillés, se glissa près d’elle; tous les Ansell +avaient appris à voir dans l’obscurité, et pressant sa tête crépue +contre son corsage murmura: «Cela ne fait rien, Esty, je te ferai +coucher dans mon lit neuf.» + +La consolation de dormir dans ce lit imaginaire à la possession duquel +Ikey rêvait constamment était sans doute efficace, car Esther remise sur +pied sortit les deux pains de son tablier, tel un joueur insouciant qui +jette sur le tapis vert sa bonne monnaie après la mauvaise. On aurait +tout de même une revanche ce soir, on mangerait les deux pains en une +fois. Un seul--moins la part réservée au repas du père--ne suffirait +point à rassasier six estomacs voraces. Salomon et Rachel enthousiasmés +par la vue des pains firent un bond, brisant la croûte avec les doigts. + +--Païens, cria la grand’mère: et les ablutions et la bénédiction?... + +Salomon se faisait souvent appeler païen par la vieille. Il coiffa son +bonnet et, se dirigeant vers le seau d’eau placé dans un coin de la +pièce, y plongea ses mains. Il est à craindre que ni la quantité d’eau +puisée, ni la surface de la main qui en fut aspergée n’ait atteint, dans +cette occasion, le minimum commandé par les lois rabbiniques. Salomon +termina cette opération en marmottant quelques mots qui avaient la +prétention d’être de l’hébreu et il commençait à débiter la pieuse +petite prière qui précède la consommation du pain. Rachel à qui son sexe +féminin rendait moins obligatoire la cérémonie purificative, mordit +furieusement dans son morceau. Mais elle fit une grimace. Salomon à son +tour engloutit une énorme tranche, poussa un cri de dégoût, et cracha. + +Le pain avait été cuit sans sel. Il était immangeable. + + + + +II + +LE SWEATER + + +La catastrophe n’était pas complète. Quelques maigres effilochures du +bouilli dont le suc avait servi à corser la soupe s’étalaient par terre +ou adhéraient encore aux débris de la cruche. Salomon dont la tête +crépue abondait en ressources, découvrit ces filaments et décida sans +hésiter de combattre la fadeur du pain par le goût de la viande. + +A ce moment on frappa fortement à la porte et la pièce sembla +s’illuminer. C’était Becky Belcovitch. + +--Qu’avez-vous fait? dit-elle. Est-ce que c’est à faire, de laisser +couler des choses à travers le plafond! + +Becky Belcovitch était une belle fille joviale et grasse, dont les joues +vermeilles paraissaient fort étranges en ce pays de pâles figures. Elle +était coiffée d’une masse de cheveux noirs dont les boucles devaient +évidemment moins à la nature qu’au petit fer et aux papillotes. Elle +était, à ses moments de loisirs, la grande coquette de Royal Street et +ses triomphes féminins troublaient même ses heures de travail. Car, âgée +de seize ans, elle consacrait les plus belles heures de sa belle +jeunesse à la confection des boutonnières. Mais dans l’Est de Londres, +tout le monde sait, ce que vous ignorez, qu’il y a boutonnières et +boutonnières: celles qui sont faites à la six-quatre-deux, pour les +vêtements tout faits, et les autres, réservées aux vêtements des +gentlemen. Becky avait la spécialité des boutonnières soignées, faites +avec du fil fin. Elle les cousait dans l’atelier de son père, qui était +plus confortable que celui d’un étranger, et dont la disposition +permettait d’éluder les lois sur le travail. + +Ce soir-là Becky était resplendissante de soie et de bijoux, son +impertinent petit nez se busquait davantage, dans une félicité +insolente. En la voyant, nul n’aurait pensé que cette belle demoiselle +travaillait dans les boutonnières. + +Avec volubilité, en patois _yiddish_, la vieille lui conta l’incident de +la cruche cassée. Esther, encore une fois, frémit sous les injures +orientales et métaphoriques de sa grand’mère. + +--Si la famille meurt de privations, conclut-elle, que son sang retombe +sur la tête de ma petite-fille. + +--Eh bien pourquoi du moins n’essuies-tu pas, petite sotte, fit Becky. +Tout est tombé en bas sur le dos de Pesach, le fiancé de ma sœur. Vas-tu +lui payer un habit neuf? + +--Je suis bien fâchée, Becky, dit Esther, faisant effort pour contenir +le tremblement de sa voix. + +Et tirant d’un coin mystérieux un torchon sale, elle se mit à genoux et +commença d’essuyer pour implorer son pardon. + +Becky sifflota et redescendit chez elle pour assister aux solennités du +contrat de fiançailles de sa sœur--car telle était l’explication de sa +mirifique toilette, de ses boucles d’oreilles éclatantes, de sa broche +massive, et de la transformation de l’atelier-chambre-à-coucher des +Belcovitch, en une salle brillante de lumières. Quatre becs de gaz aux +tuyaux longs et minces jouaient le rôle de torches nuptiales. Sur une +longue table, étroite, recouverte d’une nappe blanche, on avait disposé +des bouteilles de rhum et de gin, des biscuits et des fruits, le tout +éclairé par deux bougies fichées en de hauts chandeliers de cuivre. +Autour de cette table, étaient assis des Polonais au teint bruni, +proprement habillés et pour la plupart en chapeau haut de forme. +Quelques femmes vêtues de manteaux et de robes de soie, des chaînes d’or +roulées autour de leur cou mal lavé, se tenaient à quelque distance de +ce groupe. Un homme au dos voûté, à la barbe noire, aux yeux troubles, +couvert d’un veston râpé et coiffé d’un bonnet noir, une longue boucle +en tire-bouchon pendant de chaque côté des tempes, mangeait des amandes +et du raisin sec, assis à la place d’honneur, réservé au _Maggid_ +(Rabbin). Devant lui se trouvaient des plumes, de l’encre et un rouleau +de parchemin: le texte du contrat. + +Les dommages-intérêts pour rupture des fiançailles y étaient stipulés +d’avance et sans distinction de sexe. Chacun des deux conjoints devait +en cas de rupture payer dix livres par forme de compensation. Israël est +un peuple pratique et sans préjugés. Il sait que la romance, le clair de +lune, sont de bien belles choses, mais que, derrière leur voile +étincelant, se cache sous terre la réalité sévère et les faiblesses de +l’humaine nature. Juste au moment où Becky rentrait, les deux partis +étaient en train de signer le contrat. Le fiancé, qui boitait un peu +d’une jambe, était un homme robuste et grand, nommé Pesach Weingott. +Cordonnier de son état, il savait interpréter le Talmud et jouer du +violon; d’ailleurs, incapable de gagner sa vie. Il épousait Fanny +Belcovitch, parce que ses beaux-parents s’étaient engagés à le loger et +à le nourrir pendant un an, et aussi parce qu’il avait quelque penchant +pour la jeune fille. Fanny, grasse et molle, blonde de teint et +lymphatique d’aspect, n’était plus dans sa première jeunesse. Moins +favorisée par la nature que sa sœur, elle était en revanche plus +gracieuse et plus aimable. Elle savait chanter d’une voix douce en +anglais et en «jargon» juif, et jadis avait figuré, pour dix shillings +par semaine, dans une pantomime. Une autre fois, même, elle avait eu +presque un rôle: elle brandissait un poignard contre un midshipman trop +entreprenant. Mais depuis longtemps elle avait abandonné les planches +pour devenir le bras droit de son père à l’atelier. Elle confectionnait +des vêtements du matin au soir, assise à une grosse machine à coudre, +dont la pédale était très lourde. Avant ses amours avec Pesach Weingott +elle se plaignait souvent d’avoir mal dans le dos et dans la poitrine. + +Lorsque le contrat fut signé il y eut un brouhaha de félicitations +(_Mazoltov, Mazoltov_, «Bonne chance») et beaucoup de poignées de mains; +des remarques, graves ou facétieuses, s’entrecroisaient en juif avec des +phrases de russe et de polonais corrompu. Verres et coupes furent +brisés, à la vieille mode, en commémoration de la fragilité des choses +de ce monde. (Les Belcovitch avaient, pour cette occasion, réservé leur +vaisselle fêlée.) On exprima aussi l’espoir que M. et Mme Belcovitch +vécussent assez pour assister au mariage de leur autre fille et qu’ils +pussent voir les filles de leurs filles à leur tour sous la _Chuppah_, +c’est-à-dire le baldaquin nuptial. Les joues cependant endurcies de +Becky rougirent. + +Au nº 1 de Royal Street tout le monde parlait yiddish, sauf la jeune +génération et encore celle-ci employait cette langue pour parler aux +aînés. Ce fut dans le patois que Mme Belcovitch s’écria: + +--J’ai toujours dit qu’aucune de mes filles n’épouserait un Hollandais. + +Telle avait toujours été la préoccupation dominante de la famille et +elle monta aux lèvres de la mère en ce moment joyeux. Le Juif hollandais +lui semblait placé aussi bas que le chrétien dans la hiérarchie des +gendres possibles. Les Juifs espagnols, les premiers arrivés de Hollande +après la Restauration, sont une classe à part et couvrent du même mépris +les Ashkenazim, Polonais ou Danois venus après eux. Mais cela n’empêche +pas le Polonais et le Hollandais de se mépriser mutuellement. Pour un +Juif hollandais ou russe, un «Polak», c’est-à-dire un Juif polonais est +une créature misérable; et rien ne peut être comparé au mépris avec +lequel le «Polak» considère à son tour le «Lithuanien», cet être +dégradé, qui prononce Shibboleth et dit _i_ au lieu de prononcer _ou_. +Imiter la prononciation du juif lithuanien procure au juif polonais le +même sentiment de supériorité que le juif anglais tire de son incapacité +à bien prononcer l’hébreu: incapacité qui constitue son titre à la +prééminence sur les émigrés récents. Et pourtant un souffle de +solidarité pénètre toutes ces variétés jalouses. Les Juifs de Hollande +vivent parqués dans un quartier appelé «Le Campement hollandais», +mangent avec voracité, et monopolisent en quelque sorte le commerce +ambulant des glaces à deux sous, des pois chauds, de la taillerie de +diamants, des concombres, des harengs et des cigares. Ils ne sont pas +aussi roublards que les Russes. Leurs femmes se distinguent des autres +Juives par la flaccidité de leur gorge. Quelques-unes sont coiffées de +petites chapes de laines et portent des sabots. + +Rien n’étonna plus Esther que de lire dans ses livres de classe que le +trait distinctif du caractère hollandais est la propreté. Cherchant +vainement autour d’elle les figures et le linge scrupuleusement lavés et +les parquets lessivés, elle ne retrouvait dans la réalité qu’un seul des +traits indiqués par ses lectures: l’usage immodéré du tabac. + +Les Juifs allemands gravitent autour des Juifs Polonais ou russes; et +les Juifs français restent pour la plupart en France. Le français est +peut-être la seule langue qui ne se parle pas dans le ghetto de Londres, +qui est pourtant un quartier essentiellement cosmopolite. + +--J’avais toujours dit qu’aucune de mes filles n’épouserait un +Hollandais. + +M. Belcovitch parlait comme s’il n’avait pas encore une fille à marier. +Mme Belcovitch insista cependant après son époux: + +--Je ne donnerais pas, dit-elle, mon mouchoir de poche à un Hollandais, +encore moins mon Alte ou ma Becky. Quels nez ils ont! Ils ne sont pas +restés derrière la porte au moment où le Tout-Puissant les distribuait: +et leur hypocrisie est en proportion de leur nez. + +L’assistance approuva, et un convive doué d’un organe puissant, le cacha +dans un mouchoir de couleur, sous prétexte de se moucher. + +--Que le Tout-Puissant soit béni, pour leur avoir donné des nez plus +grands qu’à nous, dit le Maggid, puisque c’est avec ça qu’ils parlent. + +Un éclat d’hilarité salua cette saillie. D’ailleurs l’esprit du Maggid +était apprécié même hors de la prédication en chaire. Pour un chrétien +ce séparatisme nasal eût semblé la guerre des borgnes contre les +aveugles. Profitant du rire général et murmurant en Hébreu, «La Vie soit +avec nous», le Maggid se versa un verre de rhum et l’avala d’un trait. +Puis il ajouta: + +--Ils devraient appeler leur parler non la langue hollandaise mais le +«nez» hollandais. + +--Eh oui, je m’étonne toujours comment ils peuvent se comprendre, dit +Mme Belcovitch, avec leur «_chatou-chayaca-liguéwise poupa_». Elle rit +bruyamment, heureuse de son addition onomato-poétique au vocabulaire +yiddish, serrant les narines pour augmenter l’effet. C’était une femme +petite, souffreteuse, aux yeux noirs, au menton pointu, avec la perruque +dont aucune femme vertueuse ne peut se passer. Car une femme mariée doit +sacrifier sa chevelure sur l’autel de l’hyménée, de peur qu’elle ne s’en +serve pour tendre des pièges au sexe mâle par ces appâts sensuels. Il +est oublié dans les rites qu’un mari aussi est un homme. La tête de Mme +Belcovitch n’était pas complètement tondue, car une mèche des cheveux +bruns sortait de dessous la perruque, ne coïncidant même pas avec la +raie rectiligne de la partie centrale. + +Pendant ce temps Alte (ou autrement Fanny) tenait les mains de son +fiancé, avec un remords de conscience, car elle était seule à savoir que +des globules de sang batave couraient dans le sang du jeune homme. +Pesach possédait un oncle hollandais. Il y avait un autre mystère. Ni +Alte ni Fanny n’étaient le vrai nom de la jeune fille. Elle était le +premier enfant qui eût survécu dans la famille. Tous les autres étaient +morts peu après leur naissance. Désespérés par une infortune plus +cruelle que la stérilité, les Belcovitch avaient consulté un vieux +rabbin polonais qui leur avait fait cette singulière déclaration: +l’excès même de leur amour pour leur progéniture avait, leur dit-il, +provoqué la colère de Dieu. A l’avenir personne, sauf eux-mêmes, ne +devait connaître le véritable nom de leur enfant, jusqu’à son mariage. +Et le ciel alors, n’entendant point parler d’eux, oublierait peut-être +de les châtier dans la personne de l’objet de leur affection. La ruse +réussit et Alte attendait anxieusement de changer à la fois, sous la +_Chuppah_, de nom et de famille ainsi que de prénom, et de satisfaire la +curiosité qui la hantait à ce sujet. Jusque là sa mère l’avait appelée +«Alte» ce qui veut dire «aînée» et peut sembler une appellation agréable +à un enfant mais frappe péniblement les oreilles d’une jeune fille +arrivée à une maturité assez avancée. Parfois Mme Belcovitch se prenait +même à l’appeler «Fanny». Pourquoi pas, puisque bien souvent elle se +donnait elle-même ce nom de Belcovitch, bien qu’en réalité elle +s’appelât Kosminski? + +Voilà comment cette métamorphose s’était opérée. La première fois que +«Alte» alla à l’école du quartier, la directrice lui demanda son nom: la +petite «Alte» ne possédait pas encore assez d’anglais pour comprendre la +question, mais elle s’était bien aperçue que la maîtresse d’école en +s’adressant aux précédentes élèves, avait proféré les mêmes sons, et +celles qui n’avaient pas répondu avaient été grondées, tandis que la +dernière était sortie triomphalement de l’épreuve rien qu’en prononçant: +«Fanny Belcovitch». Et jugeant qu’il n’y avait rien de mieux à faire que +d’imiter cette triomphatrice, Alte avait répété: «Fanny Belcovitch». + +--Fanny Belcovitch? dites-vous? fit la directrice la plume en l’air. + +Alte secoua vigoureusement sa tête blonde en signe d’affirmation. + +--Fanny Belcovitch--répéta-t-elle, prononçant les syllabes plus +distinctement cette fois. + +Le maîtresse se tourna vers son adjointe: + +--C’est étonnant comme les noms se répètent. Deux fillettes l’une après +l’autre qui portent exactement le même! + +On était d’ailleurs accoutumé dans l’Ecole à ces coïncidences à cause de +la parenté de tribu entre élèves; il n’y avait guère pour toutes qu’une +demi-douzaine de noms. + +M. Kosminsky mit plusieurs années à comprendre que «Alte» l’avait +répudié. Lorsqu’il eut compris il n’en éprouva point de chagrin et +accepta son sort. Comme sa femme Chayah, graduellement il se persuada +qu’il était un Belcovitch ou que du moins Belcovitch était la traduction +anglaise de Kosminsky. + +Heureusement ignorant des attaches hollandaises de Pesach Weingott, Bear +Belcovitch étalait une hospitalité prodigue. On ne signe pas un contrat +de mariage tous les jours. C’est pourquoi sans récriminer il avait +consacré jusqu’à dix shillings aux dépenses du festin. + +Il portait un chapeau haut de forme, une redingote noire bien conservée; +et son gilet largement ouvert sur un plastron étincelant montrait une +chaîne de montre massive. C’étaient là ses vêtements de Sabbat et, comme +l’institution du Sabbat elle-même, ils dataient d’une haute antiquité. +La chemise servait pour sept Sabbats--une semaine de Sabbats--. Ses +bottines avaient aussi le cirage du Sabbat. Il avait acheté son chapeau +la première fois qu’il avait rempli les fonctions de _Baal Habaas_, +c’est-à-dire «respectable pilier» de la synagogue. Car même dans la +_Chevrah_ la plus insignifiante, le chapeau haut de forme vient +immédiatement après les Tables de la Loi, dans l’ordre des choses +saintes, et quiconque ne le porte pas, n’oserait aspirer aux dignités +consistoriales. L’éclat de ce haut de forme avait quelque chose de +miraculeux, si l’on considère qu’il avait été exposé à toutes les brises +et à tous les temps. Ce n’est point que M. Belcovitch ne possédât un +parapluie. Il en avait deux au contraire. Un en belle soie, tout neuf et +un autre, horrible mélange de baleines brisées et de lambeaux de coton. +Becky lui avait fait cadeau du premier pour éviter à la famille le +déshonneur de le voir sortir avec l’ancien. Mais M. Belcovitch n’avait +jamais voulu porter le nouveau parapluie pendant la semaine parce qu’il +était trop beau et quant aux jours de Sabbat on sait bien que c’est +péché que de porter un parapluie. Ainsi resta vain le sacrifice de +Becky; pur objet d’orgueil pour son vaniteux possesseur, il fut laissé à +la maison. + +Kosminsky, ou Belcovitch, qui avait eu à lutter durement pour +l’existence n’avait point l’habitude de rien gaspiller. C’était un homme +grand et robuste, de cinquante ans environ, aux cheveux grisonnants, +pour qui la vie signifiait travail; travail: argent, et argent: +économies. Dans les livres bleus du Parlement, dans les journaux anglais +et au Club socialiste de Berner Street on l’appelait un «sweater», un +exploiteur de la sueur humaine, et les journaux comiques le +représentaient avec une panse rebondie et un sourire onctueux: mais lui +se croyait bien naïvement un citoyen industrieux et même philanthrope, +vivant dans la crainte du Seigneur. Il traitait les autres comme il +avait été traité lui-même. Il ne voyait pas pourquoi les immigrants +pauvres ne vivraient point avec six francs par semaine, durant le temps +qu’il leur enseignait la façon de se servir d’un fer à repasser ou d’une +machine à coudre. Ils étaient encore, à ce prix-là, beaucoup mieux qu’en +Pologne. Combien il eût été heureux d’un tel salaire aux jours terribles +de son arrivée en Angleterre alors qu’il voyait mourir de faim sa femme +et ses deux enfants et que la seule chose qui l’empêcha de convertir en +poison ses derniers quatre sous, fut son ignorance du mot «poison» en +anglais. Et de quoi vivait-il maintenant? La poule, le boisseau de +haricots et la morue que Chayah achetait pour le Sabbat, suffisaient +presque pour la moitié de la semaine; un quart de café durait huit +jours, le marc étant «repassé» jusqu’à perte complète de toute saveur et +de toute couleur. Le pain noir, les pommes de terre et les harengs saurs +constituaient le régime ordinaire des autres jours. Non, personne ne +pouvait accuser Bear-Belcovitch de s’engraisser de la sueur et des +entrailles de ses employés. Le mobilier était des plus primitifs et +réduit au strict indispensable. Aucun instinct esthétique ne poussait +les Belcovitch à se procurer autre chose que les nécessités strictes de +l’existence--sauf en ce qui concerne la vêture--. Les seules concessions +faites aux beaux-arts étaient une Mizrah peinte grossièrement et +accrochée au mur oriental de la pièce pour indiquer le côté où le juif +doit se tourner pour faire sa prière, et la glace de la cheminée +entourée de papier jaune--afin de préserver la dorure du cadre des +injures des mouches--et ornée à chaque coin de roses artificielles que +l’on renouvelait une fois par an, à Pâques. + +Bear Belcovitch avait vécu plus somptueusement en Pologne où il +possédait une cuvette de cuivre pour les ablutions, une aiguière +également en cuivre, des cuillers d’argent, un calice de consécration en +argent, et un buffet avec des panneaux vitrés. Et souvent il pensait +avec amour à ces reliques disparues. Mais il n’avait rien emporté de +tout cela, sauf la literie et encore avait-il vendu celle-ci en +Allemagne durant le trajet. Il avait débarqué à Londres avec une famille +de trois personnes et trois groschen. + +--Le croiriez-vous, Pesach? fit Becky aussitôt qu’elle put se frayer un +chemin jusqu’à son futur beau-frère à travers la haie des convives qui +le congratulaient. La tache que vous voyez là, c’est de la soupe! Et +elle indiquait le plafond sali au-dessus de leur tête. Cette bécasse de +petite Esther a laissé tomber tout ce qu’elle avait rapporté de la +distribution de charité. + +--_Achi Nebbich_, pauvre petite, s’écria Mme Kosminski, qui était dans +un état d’exceptionnel attendrissement, ils doivent mourir de faim +là-haut! le père est sans travail. + +--Sais-tu, mère, fit Fanny, nous devrions leur donner notre soupe. La +tante Léah nous en a rapporté. N’avons-nous pas pour aujourd’hui un +autre souper? + +--Mais que dira leur père? fit tout bas la vieille. + +--Oh! il ne s’en apercevra même pas. Il ignore même, je crois, que le +fourneau a ouvert ce soir. Laisse-moi faire, mère! + +Et Fanny, lâchant la main de Pesach, se glissa dans la chambre à coucher +qui servait en même temps de cuisine et porta à l’étage supérieur le pot +encore fumant. Pesach la suivait avec quelques tranches de pain, +l’éclairant d’un bout de chandelle, qui s’éteignit juste au point +terminus du voyage. Au moment où les fiancés disparaissaient, les +convives clignèrent des yeux et tirèrent de l’Ancien Testament, ainsi +que du Talmud, des citations grivoises. Mais les amoureux lorsqu’ils +sortirent de la mansarde des Ansell ne songèrent même pas à s’embrasser. +Seulement ils avaient les yeux humides, et lorsque doucement, la main +dans la main, ils redescendirent l’escalier, il leur parut qu’ils +s’aimaient plus profondément. C’est ainsi que la Providence envoya à des +gens plus nécessiteux que les Belcovitch la soupe que ceux-ci, par une +vieille habitude d’économie, avaient été chercher au fourneau +philanthropique, ce qui prouve que, dans le double sens du mot, un +bienfait n’est jamais perdu. Ce ne fut pas le seul que fit le Seigneur +par l’intermédiaire de l’heureux père de la fiancée. Peu après en effet, +un coreligionnaire de celui-ci apparut sur la scène enveloppé d’une +longue capote et la figure défaite. C’était un nouvel immigrant, +débarqué depuis quelques heures à peine et qui n’apportait avec lui pour +tout bagage que beaucoup de foi en Dieu et dans la composition aurifère +du pavé de Londres. Une fois débarqué, jetant à peine un coup d’œil sur +la Métropole, il avait demandé où était la synagogue. Puis ses dévotions +accomplies, il était allé trouver M. Kosminski-Belcovitch, dont +l’adresse, inscrite sur un chiffon de papier, l’avait accompagné dans +son voyage comme un talisman. Dans sa ville natale, où les Juifs +gémissaient sous la persécution, la renommée de Kosminski, le pionnier, +le Crésus, tenait de la légende. M. Kosminski se trouvait donc préparé à +ces éventualités. Il alla dans sa chambre à coucher, tira une lourde +caisse de dessous son lit, l’ouvrit et plongea la main dans un sac en +toile sale plein de pièces de cuivre. L’instinct de générosité qui le +dominait ce jour-là, lui fit compter quarante-huit pièces. Il les porta +au «greener» entre ses paumes superposées et l’étranger ignorant qu’il +devait cette largesse aux fiançailles de Fanny vit la fortune dans cette +poignée de monnaie. Il s’en alla le cœur gonflé de gratitude et sa poche +contenant quatre douzaines de farthings. On le recueillit à l’asile des +Juifs pauvres, qui lui avait été indiqué par son coreligionnaire et où +on lui donna de la soupe chaude. Kosminski rentra dans la salle de fête +tressaillant de la tête aux pieds, du doux frémissement que donne une +conscience satisfaite. Il caressa la tête crépue de Becky et dit: + +--Eh bien, Becky, quand donc dansera-t-on à ta noce à toi? + +Becky secoua ses boucles. Les jeunes gens ne pouvaient avoir les uns des +autres une opinion pire que celle que Becky avait d’eux tous. Elle +acceptait leurs hommages avec plaisir et cependant ne leur en savait +aucun gré. Les amoureux pullulaient autour d’elle comme les baies sur un +groseillier au printemps, ou plutôt, comme sa mère disait dans son +jargon réaliste, ces _Chasanim_ ressemblaient à une meute de chiens de +rues. Les adorateurs de Becky assiégeaient son escalier avant qu’elle +fût levée; l’amour les rendait de plus en plus matineux, chacun désirant +être le premier à souhaiter le bonjour à cette Pénélope de la couture. +On disait que les succès industriels de Kosminski, étaient dus à la +beauté de Becky, cette fleur de la jeunesse travailleuse éclose dans +l’atelier du Laban de l’East End. + +--Je ne veux point imiter Fanny, dit-elle cependant en confidence à +Pesach Weingott, dans le courant de la soirée. + +Il sourit indulgemment. + +--Fanny a toujours été terre à terre, continua Becky; quant à moi j’ai +toujours dit que je n’épouserai qu’un _gentleman_. + +--Mais j’ose dire, riposta Pesach, piqué par cette déclaration, que +Fanny aurait pu si elle avait voulu, épouser elle aussi un gentleman. + +Pour Becky un _gentleman_ était un employé ou un maître d’école, un être +qui ne travaille pas de ses mains et ne fait que gratter du papier ou +fouetter les petits enfants. Ses vues matrimoniales étaient +caractéristiques. Elle méprisait la profession de ses parents et +comptait se marier en dehors de leur classe. Eux, de leur côté, ne +pouvaient comprendre ce désir de devenir autre chose que ce qu’ils +étaient. + +--Je ne dis pas que Fanny n’aurait pas pu le faire, répondit Becky, je +dis seulement que personne ne peut appeler son mariage un beau mariage. + +--Et toi tu fais trop de manières, gronda M. Belcovitch. Tu vises trop +haut! Becky secoua la tête. + +--Je viens de recevoir mon nouveau corsage, dit-elle à un jeune homme, +présent à la fête par grâce spéciale. Il faudrait que vous me voyiez +avec. J’ai l’air d’une dame. + +--Oui, fit Madame Belcovitch avec orgueil, ça brille au soleil. + +--Est-ce qu’il ressemble à celui de Bessie Sugarman? questionna le jeune +homme. + +--Bessie Sugarman, répéta Becky irritée, elle achète tous ses costumes à +tempérament. Elle fait la fière, mais ses bijoux sont payés à la petite +semaine. + +--Si tant est qu’elle les paie, observa Fanny, en tournant vers sa sœur +son visage rayonnant. + +--Ne sois pas jalouse, Alte, dit la mère. Lorsque je gagnerai à la +loterie je t’achèterai aussi un corsage. + +Presque tous les émigrants juifs jouaient à la loterie de Hambourg et +c’était une invasion chez les marchands de billets quand par hasard un +habitant du Ghetto avait gagné seulement sa mise. L’espérance d’une +fortune subite colorait l’horizon de ces pauvres gens comme les éclairs +de chaleur traversent les nuits d’été; elle illuminait les mornes +perspectives de leur avenir. La loterie mettait hors d’eux-mêmes les +possesseurs de billets, et introduisait dans leur vie un élément qui +leur faisait oublier leur quotidien travail d’esclave. + +Le travailleur anglais, n’ayant pas cet exutoire des loteries d’Etat, +relève la monotonie de son existence en prenant un intérêt, d’ailleurs +très indirect, à l’amélioration de la race chevaline. + +--Allons, Pesach, encore un verre de rhum, dit M. Belcovitch à son futur +gendre et pensionnaire. + +--Oui, avec plaisir, après tout on ne se fiance pas tous les jours. + +Le rhum était de la fabrication de M. Belcovitch. Les ingrédients qu’il +employait demeuraient mystérieux, mais le parfum de ce breuvage se +répandait à travers l’atmosphère jusqu’aux recoins les plus cachés de la +maison. Même les habitants des mansardes se demandaient en aspirant +l’air, d’où venait cette odeur de térébenthine. Pesach dégustait la +décoction en murmurant: «à votre santé». Son gosier lui sembla devenu la +cheminée d’un steamer et il avait des larmes dans ses yeux lorsqu’il +reposa son verre. + +--Oh! que c’est bon, murmura-t-il. + +--Les Anglais n’en boivent pas de pareil, hein? fit M. Belcovitch. + +--L’Angleterre, répéta Pesach avec un indicible mépris. Quel pays! +«_Daddle doo_» y est une langue, et le gingerbeer une liqueur. + +«_Daddle doo_» était la manière dont Pesach prononçait «That will do», +«Cela peut aller». C’était un des premiers mots anglais qu’il avait +saisi et la puérilité de cette expression le rendait facétieux. Il leur +semblait que cette locution dégageait une odeur de nursery: lorsqu’une +nation traduit ainsi ses sentiments, on n’a plus lieu de s’étonner que +la bière de gingembre soit considérée par elle comme un breuvage. + +--Vous n’aurez pourtant rien de plus fort que le _gingerbeer_ quand nous +serons mariés, fit Fanny en riant, je ne veux pas avoir pour mari un +buveur. + +--Alors j’en boirai tant que je me griserai, riposta Pesach en riant. + +--On ne peut pas, fit Fanny avec un large sourire. + +Dans les premiers cercles anglo-juifs avec lesquels Pesach s’était +trouvé en relations, le _gingerbeer_ était la boisson favorite. +Généralisant presque aussi vite que s’il avait à écrire un livre sur les +mœurs du pays, il en avait conclu que c’était là le breuvage national. + +Depuis longtemps déjà il avait découvert sa méprise, mais la direction +que prenait la conversation, fit penser à Becky qu’elle pouvait décocher +un trait à Pesach. + +--Un de ces jours, lui dit-elle, j’ai envie de vous envoyer un +«valentin». + +Pesach rougit et ceux qui étaient dans la confidence s’esclaffèrent. +C’était une allusion à une autre des erreurs commises par Weingott. Un +jour qu’en compagnie d’un autre «greener» il contemplait un étalage de +libraire, les deux étrangers avaient eu grand peine à comprendre ce que +pouvaient signifier ces monstrueuses caricatures. Cependant Pesach avait +compris que les gentlemen microcéphales et à jambes torses et les dames +avec la tête énorme et une toute petite chemise, représentaient les +paysans anglais épars dans les villages du pays. + +--Le jour du mariage, répliqua Pesach à Becky, ce ne sera point la +saison des valentins. + +--C’est dommage, dit Becky en secouant ses boucles noires, vous feriez +un bien drôle de couple. + +--C’est bon, Becky, fit Alte, avec bonne humeur. Ton tour arrivera et +nous allons bien nous moquer de toi. + +--Ah non pas, qu’ai-je donc besoin d’un homme, moi? + +Le bras du jeune homme spécialement invité à la solennité l’enserrait au +moment où elle prononçait ces paroles. + +--Tu te marieras comme tout le monde, Becky, dit Alte reprenant la +conversation avec sa sœur. Ne fais pas de manières. + +--Ce ne sont point des manières. C’est ma façon de penser. Qu’ai-je à +faire des hommes qui viennent ici. Ce ne sont pas des messieurs. + +--Laissez-moi le temps de gagner à la loterie, Becky, dit le jeune +homme. + +--Alors pourquoi ne prenez-vous pas un autre ticket, demanda Sugarman le +Shadchan[2] qui sembla surgir de l’autre bout de la pièce. C’était un +des plus grands talmudistes de Londres, un homme à figure hâve et +famélique, aux traits âpres mais intelligents. Regardez Mrs Robinson, je +viens de lui faire gagner plus de vingt livres et dire qu’elle ne m’en a +pas donné plus de deux. J’appelle cela une honte. + + [2] Le Marieur. + +--Vous lui avez volé deux autres livres, observa Becky. + +--Comment le savez-vous donc? questionna Sugarman stupéfié. + +Becky cligna des yeux et secoua sa tête d’un air entendu. + +--Ça me regarde, dit-elle, vous ne le saurez pas. + +La liste du tirage et des numéros gagnants était si compliquée, que +Sugarman avait eu mainte occasion de rouler ses clients. + +--Je ne vous vendrai plus de tickets, à vous, fit-il à Becky avec +indignation. + +--Oh, je m’en moque bien. + +--Toi, tu te moques de tout, dit Mme Belcovitch, saisissant l’occasion +pour admonester sa fille. Et dire que tu n’as même pas pensé à +m’apporter ma médecine ce soir. Tu la trouveras sur la planche du +placard de la chambre à coucher. + +Becky fit une mine impatientée. Alors le jeune homme offrit d’aller la +chercher. + +--Non, il n’est pas convenable qu’un jeune homme entre dans ma chambre à +coucher en mon absence, fit Mme Belcovitch, en rougissant. + +Becky s’exécuta. + +--Vous savez, fit Mme Belcovitch, s’adressant au jeune homme, que je +souffre beaucoup des jambes. L’une est enflée et l’autre toute +desséchée. + +--Ah, comment cela vous est-il venu? dit le jeune homme d’un air +compatissant. + +--Le sais-je seulement? Je suis née comme ça. Ma pauvre mère avait des +jambes bien conformées. Si j’avais la tête d’Aristote, je pourrais +peut-être savoir pourquoi mes jambes sont si mal faites. Mais ça marche +comme ça quand même. + +Le respect que les Juifs professent pour Aristote est probablement dû à +ce fait que le vulgaire le prend pour un philosophe juif. L’assertion +que la philosophie d’Aristote est d’origine israélite a été avancée par +un poète du moyen-âge, Jehuda Halevi, et soutenue par Maïmonide. La +légende veut que lorsque Alexandre arriva en Palestine, il était +accompagné d’Aristote. A Jérusalem le philosophe découvrit les +manuscrits de Salomon et les publia sous son nom. Mais il est à +remarquer que ce conte ne fut accepté que par ceux des étudiants juifs +qui adoptèrent l’Aristotélisme. Ceux qui rejettent cette doctrine +déclarent au contraire qu’Aristote, dans son testament a reconnu +l’infériorité de ses écrits sur les livres de Moïse et demandé qu’on +détruisît ses propres œuvres. + +Lorsque Becky rentra avec la médecine, Mme Belcovitch observa qu’elle +était bien mauvaise à prendre, et offrit au jeune homme d’en goûter. +Celui-ci se réjouit intérieurement de cette faveur, considérant dès lors +qu’il était bien noté par les parents de Becky. M. Belcovitch payait un +penny par semaine à son médecin, qu’elle fût malade ou bien portante, et +par conséquent c’était une perte sèche pour elle que d’être bien +portante! Becky avait inventé de remplir les bouteilles avec de l’eau +pure pour s’éviter la peine d’aller chercher la médecine, mais comme Mme +Belcovitch ne s’en doutait point, ça lui faisait autant de bien. + +--Vous êtes trop sédentaire, M. Kosminski, dit Sugarman en _yiddish_. + +--Comment voulez-vous que je sorte par un temps tout noir et humide, et +«_l’Ange de la mort en chasse_». + +--Eh, observa M. Sugarman, abandonnant bravement l’emploi de ce jargon, +nous autres Anglais nous sortons par tous les temps. + +Dans le même moment Mosès Ansell rentrait de l’office du soir et +s’asseyait, sans mot dire, à la lueur d’une bougie inespérée devant un +repas inattendu, composé de pain et de soupe, bénissant Dieu pour ces +deux dons. Le reste de la famille avait soupé. Esther avait couché les +deux plus jeunes enfants; Rachel était déjà assez grande pour se +déshabiller toute seule. Elle et Salomon faisaient leurs devoirs de +classe, la chandelle leur épargnant les coups de férule du lendemain à +l’école. Esther tenait sa plume gauchement, car elle s’était blessée et +plusieurs de ses doigts étaient ensanglantés et entortillés de toiles +d’araignée. La grand’mère somnolait sur sa chaise. Tout était calme et +paisible malgré l’atmosphère glaciale. + +Mosès dîna en faisant joyeusement claquer sa langue. Ensuite il poussa +un profond soupir, remercia Dieu par une prière qui dura au moins dix +minutes, débitée avec volubilité et d’une voix chantante. Il demanda à +Salomon s’il avait bien dit l’oraison du soir. Salomon regarda du coin +de l’œil la grand’mère et s’apercevant qu’elle était endormie, répondit +affirmativement et poussa du pied sous la table Esther en signe +d’intelligence. + +--Alors, fais maintenant la prière de nuit. + +Il n’y avait pas moyen d’esquiver le coup. Salomon termina donc son +devoir d’arithmétique écrivant les chiffres au crayon, de manière à +pouvoir corriger d’après un camarade, s’il s’apercevait d’une erreur. +Après quoi, tirant un livre de prière en hébreu d’une sacoche fort +graisseuse, il fit entendre des murmures confus entrecoupés +d’inintelligibles éclats de voix durant un nombre de minutes +proportionnées au nombre des pages du livre de prière. Puis il se +coucha. Esther mit la grand’mère au lit et s’étendit à côté d’elle. +Longtemps elle resta éveillée écoutant le singulier marmonnement de son +père qui étudiait «Le Commentaire du livre de Job», de Raschi, murmure +cadencé qui se confondait assez agréablement avec les sons assourdis du +violon de Pesach Weingott, perçus à travers le plancher. + + + + +III + +MALKA + + +La foire du Dimanche qui a depuis si longtemps lieu dans Petticoat Lane +aura du mal à disparaître; encore très courue, elle battait son plein le +matin gris où Mosès Ansell traversait le ghetto. Il était onze heures +environ et la foule augmentait à vue d’œil. Les vendeurs annonçaient +leurs marchandises d’une voix stentorienne; le bavardage des acheteurs +semblait la rumeur confuse d’une mer démontée. Les murs nus et les +palissades étaient placardés d’annonces d’où se pouvait aisément déduire +le caractère, la race, le genre de vie des habitants du quartier. +Beaucoup étaient en _yiddish_, le jargon le plus corrompu et le plus +hybride qui se soit jamais parlé. Et même lorsque la langue était +anglaise, les lettres étaient hébraïques. Whitechapel, Public Meeting, +Board School, Sermon, Police, ces termes d’une banalité toute moderne se +dissimulaient sous les caractères sacrés de la langue qui chante les +miracles et les prophéties, les palmiers et les cèdres, les Séraphins et +les lions, les bergers et les harpistes. + +Mosès s’arrêta pour lire ces affiches hybrides--car il n’avait rien de +mieux à faire, mourant de faim, lui et sa famille. Comme il rôdait sans +but dans Wentworth street, il aperçut une annonce collée à la fenêtre +d’une échoppe de savetier. Cette espèce d’enseigne était rédigée en +jargon juif: «On demande des riveurs, des crochetiers, des couseurs et +des finisseurs.--Baruch Emmanuel, savetier, confectionne et répare les +chaussures au même prix exactement que Mordécai Schwartz, du 12, +Goulston street.» + +Mordécai Schwartz était écrit en lettres hébraïques plus grandes, plus +noires, Mordécai Schwartz planait sur l’échoppe. Baruch Emmanuel était +évidemment très conscient de son infériorité vis-à-vis de ce puissant +concurrent, bien que Mosès n’eût jamais encore entendu parler de +Mordécai Schwartz. Il entra dans la boutique et dit en hébreu: + +--La Paix soit avec toi. + +Baruch Emmanuel répondit, dans la même langue, en martelant une semelle: + +--Avec toi la paix. + +Mosès alors parla en jargon: + +--Je cherche du travail. Peut-être pourras-tu m’en donner? + +--Que sais-tu faire? + +--J’ai été riveur. + +--J’ai des riveurs autant qu’il m’en faut. + +Mosès parut désappointé. + +--J’ai aussi été coupeur, fit-il. + +--J’ai tous les coupeurs dont j’ai besoin, répondit Baruch. + +L’âme de Mosès s’obscurcit. + +--Il y a deux ans, je travaillais comme finisseur. + +Baruch secoua lentement sa tête. La persistance de l’homme commençait à +l’ennuyer. Restait encore l’emploi de tailleur de formes. + +--Et pendant une semaine j’ai travaillé dans les formes, fit Mosès. + +--Je n’ai pas besoin de ça non plus! cria Baruch, perdant patience. + +--Mais il est écrit à ta fenêtre que tu en as besoin, protesta Mosès +faiblement. + +--Ça m’est absolument égal, ce qui est écrit ou non à ma fenêtre!--Tu +n’es donc pas assez intelligent pour comprendre que c’est une blague? +Malheureusement pour moi je travaille tout seul, mais l’enseigne fait +bien et au fond ça n’est point un mensonge. Bien sûr, je désirerais en +avoir des riveurs, des coupeurs, des finisseurs et tout ça; si j’en +avais, ça me ferait un grand établissement et j’arracherais les yeux à +Mordécai Schwartz. Mais le Très-Haut me refuse des assistants et je me +contente de souhaiter en avoir. + +Mosès comprit cette attitude envers le destin. Il s’en alla, suivit une +ruelle étroite et sale, à la recherche de ce Mordécai Schwartz dont +l’adresse avait été si obligeamment indiquée par Baruch Emmanuel. En +route, il pensait au sermon que la veille le maggid avait prononcé. Il +avait expliqué un verset de Habakkuk, et d’une façon si originale qu’un +passage du Deutéronome en prenait une couleur toute nouvelle. Mosès, +éprouvant un plaisir très vif à paraphraser ce thème dépassa, sans qu’il +s’en aperçût, la boutique de Mordécai. Un tintement le tira de sa +rêverie. C’était la cloche de la grande école du Ghetto, qui intimait +l’ordre aux élèves de quitter squares et rues, mansardes et sous-sols, +pour venir à la leçon d’anglais. Et ils vinrent, procession bruyante, +recrutée dans toutes les ruelles et impasses; des grands et des petits; +des gamins vêtus de velours à côtes et des fillettes affublées de +cotonnade toute passée; des enfants propres et des enfants déguenillés; +des enfants chaussés d’informes souliers bâillant aux orteils; des +bambins souffreteux et d’autres robustes; des enfants aux yeux brillants +et d’autres aux yeux hagards; des enfants à figures étranges, exotiques +et hâves et des enfants simili-anglais à mine fraîche et rose; d’autres +encore à tête grande et difforme, d’autres à tête ovale, d’autres à tête +piriforme; des enfants à mine de vieux, à tête de chérubin, à face de +singe; des enfants faméliques marmottant leurs leçons, et des enfants +bayant aux corneilles; des tapageurs et des sournois, des insolents, des +idiots, des vicieux, des intelligents, des sots, échantillons de tous +les pays--et tous se pressaient au son de la cloche, vers l’école, où +les devait moudre en une marchandise pareille, la grande et impassible +machine gouvernementale. Devant celle-ci se trouvait une seconde foire +en miniature, le chemin était semé de toutes les tentations. Il se +faisait un trafic actif de pois chiches et de noix de coco; la foule des +écoliers était surveillée par des parents attendant avec impatience que +les portes de l’école se refermassent sur ces petits truands. Les femmes +étaient tête nue ou en marmotte avec des enfants au sein et d’autres +trottant à leurs côtés. Les hommes étaient sales et loqueteux. Ici une +petite fille à l’air grave tenait par la main son frère plus grand et ne +le lâchait qu’après l’avoir vu entrer. Là, un gosse encore en jupe, +grognon et sauvage, se faisait traîner vers la corvée détestée. Et tout +cela formait un tableau étrange: en haut, le ciel de plomb, en bas, sur +le pavé glissant et fangeux, les pères et mères en guenilles, les +enfants à vêture bigarrée. + +--Noix du Brésil! criait une vieille marchande. + +--Pois chauds! clamait d’une voix traînarde un vieux juif hollandais. +D’une main il portait une marmite pleine de pois chauds et de l’autre un +pot de poivre en forme de phare. Quelques-uns des enfants, +gloutonnement, avalaient les grossières friandises servies dans des +écuelles minuscules pendant que d’autres les emportaient dans des +cornets de papier pour les mastiquer subrepticement pendant la classe. + +--Tu appelles ça assaisonner? dit un bambin haut comme une botte. + +--T’en as pas assez, clama le vieux marchand, feignant la surprise. +Qu’est-ce qu’il te faut? + +Il aspergea de poivre une seconde fois, la portion bouillante. + +La progéniture de Mosès Ansell manquait à ce tableau. Les plus jeunes +étaient au logis; les aînés étaient à l’école depuis une heure déjà pour +s’ébattre et se réchauffer dans les vastes cours. Une tranche de pain +sec et deux sous de thé infusé déjà par trois fois avaient composé leur +déjeuner et ils n’avaient pas de dîner en perspective. Cette idée +alourdit le cœur de Mosès; il oublia les interprétations du rabbin sur +le verset de Habakkuk et il rebroussa chemin vers la boutique de +Mordécai Schwartz. Mais comme son humble rival, Mordécai n’avait point +de place pour Mosès; au contraire, il avait déjà trop de main-d’œuvre. +Pourtant, comme des bruits de grève traînaient dans l’air, il prit +prudemment l’adresse du solliciteur. Après cet échec Mosès vagabonda +tristement durant plus d’une heure; le moment du dîner approchait; déjà +des enfants le dépassaient portant le repas du Dimanche, cuit dans les +boulangeries; une odeur de vague poésie emplit l’atmosphère. Mosès +sentait qu’il ne pourrait pas regarder ses enfants en face. + +A la fin, il prit une grande résolution et obliqua vers les Ruines, +hâtant le pas pour ne pas laisser refroidir son courage. + +Les Ruines étaient une place pavée, à moitié bordée de maisons. Seule, +la foire dominicale lui prêtait du pittoresque. Mosès aurait pu acheter +là depuis des bretelles élastiques jusqu’à des perruches vertes +enfermées dans des cages bariolées. C’est-à-dire qu’il l’aurait pu s’il +avait eu de l’argent! Mais pour l’instant, il n’avait rien dans ses +poches, que des trous. + +Donc, il se décida à rendre visite à Malka. Cette cousine de sa défunte +femme habitait Square Zacharie. Mosès ne l’avait pas vue depuis un mois, +car Malka était un rejeton fortuné de l’arbre familial. On ne +l’approchait qu’avec crainte et tremblement. Elle tenait une boutique de +revendeuse à Houndsditch, avec un étal pour le même commerce dans le +Halfpenny Exchange et un étalage aux Ruines, le Dimanche. Elle avait +installé Ephraïm, son gendre fraîchement acquis, dans la même branche +d’affaires et le même quartier. Comme les objets de son commerce, son +gendre était aussi de seconde main: c’était un veuf, qui avait perdu +quatre ans auparavant sa première femme en Pologne. Mais il n’était âgé +que de vingt-deux ans. + +Les logis respectifs du gendre et de la belle-mère situés à quelques +minutes de leurs établissements commerciaux, se faisaient face +diagonalement à travers la place. C’étaient des maisons à trois pièces, +sans sous-sol, et dont la fenêtre du rez-de-chaussée avait un rideau de +gaze, qui permettait aux habitants de voir tout ce qui se passait au +dehors et mettait les curieux en face de leur propre image. En effet les +passants stationnaient devant ces miroirs improvisés, les hommes +tortillant leurs moustaches, les femmes donnant des tapes coquettes à +leurs chapeaux, sans se douter que les habitants les observaient. La +plupart des portes étaient entrebâillées malgré l’air glacial, car les +habitants du Square Zacharie vivent surtout sur les pas des portes. En +été, les commères y bavardent assises sur des chaises, comme au bord de +la mer, sur une plage à la mode; des vieillards ridés y jouent aux +cartes sur des plateaux à thé; et des enfants encore à la mamelle dans +des hamacs suspendus aux linteaux s’y bercent paresseusement, tels de +jeunes singes accrochés à un arbre. Cette place quadrangulaire, et toute +pavée, est surtout un endroit rêvé pour les jeux d’enfants; elle est +débonnaire, il n’y passe point de chevaux; à peine si un chien parfois, +ou le chat d’un voisin, y risque une exploration. Le petit Salomon +Ansell ne connaissait pas de joie plus franche que d’accompagner son +père dans ces quartiers élégants, de parcourir ces vastes espaces en +sens divers, tandis que Mosès conférait avec Malka. La dernière fois que +Mosès y était allé, c’était pour dire des psaumes. Milly, la fille de +Malka, venait d’avoir un fils, mais l’on ne savait si elle se +rétablirait, en dépit des talismans accrochés au-dessus du lit pour +conjurer les funestes desseins de Lilith, la première et perfide femme +d’Adam, ainsi que ceux des mauvais esprits qui rôdent autour des femmes +en couche. Et on avait envoyé en toute hâte chercher Mosès pour qu’il +intercédât auprès du Tout-Puissant. Sa piété, pensait-on, apaiserait la +colère céleste. Pendant une moyenne de 362 jours par an, Mosès n’était +qu’un ver de terre misérable, rien du tout; mais pendant les trois +autres jours restants, quand la mort menaçait de visiter Malka ou son +petit clan, Mosès devenait un personnage d’importance, et on l’appelait +à toute heure du jour et de la nuit pour qu’il vînt combattre le noir +Azraël. Lorsque l’ange s’était retiré vaincu, après une lutte de +plusieurs jours, Mosès retombait dans son insignifiance première, on le +renvoyait avec une rasade de rhum et vingt-cinq sous. Et cela ne lui +paraissait jamais une injustice car personne ne demandait moins que lui +à l’univers. Deux repas substantiels et trois sérieux offices par jour, +et Mosès était satisfait; même il préférait la nourriture spirituelle, +entre les repas, à la nourriture elle-même. + +Les dernières couches s’étaient bien passées, et il y avait eu si peu de +danger, que, lors de la circoncision du nouvel enfant de Milly, Mosès +n’avait même pas été invité à la cérémonie, bien que sa piété fît de lui +le _Sandek_ idéal, c’est-à-dire le parrain. Il n’en ressentit point de +dépit, sachant qu’il n’était que poussière, et non poudre d’or. + +Mosès avait à peine émergé du petit passage voûté qui menait à la Place +que le bruit d’une querelle parvint à ses oreilles. Deux grosses femmes, +devisant d’abord amicalement sur le pas de leurs portes venaient de se +déclarer la guerre. Dans le Square Zacharie, lorsque vous voulez trouver +la cause première d’une querelle ne «cherchez pas la femme» mais +«trouvez l’enfant». Les moutards de ce pays-là, lorsqu’ils se battent en +duel, et qu’ils ont le dessous, ont une façon particulièrement éloquente +d’en appeler à leur mère, ce qui est lâche, mais bien humain. La mère du +belligérant rossé arrive alors, et menace de tirer l’oreille ou le nez +du vainqueur; parfois elle exécute la menace. L’autre mère intervient et +les deux moutards passent à l’arrière-garde, laissant leurs mères +respectives en champ clos, pendant qu’eux-mêmes reprennent le jeu +interrompu. + +C’est ce caractère que présentait la querelle de Mmes Isaacs et Jacobs. +Mme Isaacs affirmait avec véhémence que son pauvre agneau avait été +battu jusqu’à en perdre connaissance. Par contre Mme Jacobs affirmait, +avec des gestes non moins énergiques que c’était son pauvre agneau à +elle qui avait souffert cruellement dans la bataille. Les deux choses +n’étaient point en contradiction, mais Mmes Isaacs et Jacobs l’étaient, +et la querelle évoluait progressivement vers des récriminations plus +personnelles. + +--Sur ma vie, sur la vie de ma Fanny, je vais laisser une marque sur le +premier de vos enfants que je rencontre sur mon chemin, disait Mme +Isaacs. + +--Osez toucher du bout du doigt à un cheveu de mes enfants et sur la vie +de mon mari, je vous assigne en justice. Ainsi s’exprimait Mme Jacobs au +grand divertissement des voisins. + +Mmes Isaacs et Jacobs se disputaient rarement, faisant bande à part +contre les autres habitants de la place. Elles étaient anglaises, tout à +fait anglaises, leur grand-père étant natif de Dresde; elles se +donnaient un air d’importance et n’appelaient pas leur progéniture +_Kinder_, mais «enfants» en anglais, ce qui ennuyait les voisines qui +trouvaient qu’une large dose d’_yiddish_ est nécessaire à la +conversation. D’autre part ces _Kinder_ étaient regardés avec +considération par leurs camarades parce qu’ils se refusaient à prononcer +le guttural _ch_ de l’hébreu autrement que le _K_ anglais. + +--Assignez-moi, si vous le voulez, ricana Mme Isaacs. Je vous réserve +une surprise. Je dirai au juge ce que vous êtes. + +--Et ta sœur, répliqua Mme Jacobs, dans le langage elliptique usité pour +les conversations de ce caractère. + +Prompte comme l’éclair vint la riposte. + +--Yah! Je voudrais bien savoir ce qu’était ton père. + +Mme Isaacs avait à peine formulé ce réquisitoire, qu’elle entendit aux +alentours des rires étouffés. Mme Jacobs se rendit compte de la +situation quelques secondes plus tard et les deux femmes restèrent +confondues, comme pétrifiées, les poings sur les hanches, se fixant +mutuellement. Ainsi que le prudent Ecclésiaste l’a judicieusement +observé, plusieurs siècles avant la civilisation moderne: «Ne raille pas +l’homme insolent, de crainte qu’il n’injurie tes ancêtres». Jusqu’à ce +jour les insultes à la mode orientale sont restées d’usage courant au +ghetto. Nul passé n’y est assez lointain pour que les morts y soient +ensevelis; la poussière des siècles y est sans cesse agitée, et même des +aïeux à la troisième ou quatrième génération peuvent être mis en cause. + +Or, Mmes Isaacs et Jacobs étaient sœurs. Et lorsqu’elles s’aperçurent du +dilemme où les avait acculées leur escrime, elles furent confondues. +Elles se retirèrent la tête basse, dans leurs parloirs respectifs et +fermèrent leur clairevoie. Mais Mme Isaacs reparut. Elle avait pensé +soudain à quelque chose qu’elle aurait dû dire. Elle alla à la porte +close de sa sœur et cria par le trou de la serrure: + +--Aucun de mes enfants n’a jamais eu les jambes torses! Presque +aussitôt, la fenêtre de la chambre à coucher fut ouverte et Mme Jacobs +déploya un objet qui avait l’air d’un étendard flottant. + +--Ah, Ah, dit-elle en secouant l’étoffe dans tous les sens. C’est de la +moire antique. + +La robe flotta au vent. Mme Jacobs caressa l’étoffe entre son pouce et +son index. + +--O--O--O--Oh, de la vieille soie, accompagna-t-elle avec un geste +extatique. + +Mme Isaacs fut paralysée par l’éclat de cette riposte. + +Mme Jacobs retira de la fenêtre la moire antique, et exhiba une robe +mauve. + +O--O--O--Oh. Tout soie. + +Le mauve étendard flotta triomphalement un instant remplacé aussitôt par +une robe puce et ambre. + +O--O--Oh. Tout soie! et les doigts de Mme Jacobs caressèrent +amoureusement l’étoffe, puis les deux robes disparurent remplacées par +une robe verte. Encore une fois les doigts de Mme Isaacs passèrent +lentement sur la soie. + +--Tout soie, tout soie, tout soie. + +Pendant ce temps la figure de Mme Isaacs imitait la couleur du dernier +de ces étendards de victoire. + +--Ça vient de la revendeuse, essaya-t-elle de riposter, mais les paroles +passaient difficilement par sa gorge. Mais elle aperçut son fils qui +jouait paisiblement avec l’autre pauvre agneau. Elle se précipita sur +son rejeton, lui tira les oreilles, et cria: + +--Attends polisson, si je t’attrape jamais à jouer avec cette canaille, +je te tords le cou! Et elle l’emmena au logis en claquant la porte +derrière elle avec rage. + +Mosès bénit cette scène quotidienne, qui retardait de quelques instants +sa rencontre avec la redoutable Malka. Comme elle n’avait paru ni à sa +fenêtre ni sur sa porte, il en conclut qu’elle était mal lunée ou +absente de Londres; mais aucune de ces alternatives ne lui était +agréable. + +Il frappa à la porte de la maison de Milly, où on trouvait +habituellement sa mère, mais ce fut une vieille femme de ménage qui lui +ouvrit. Quelques bouteilles de spiritueux étaient placées sur une table +de bois, recouverte d’une nappe du couleur et quelques paquets de +biscuit non entamés. A ces signes familiers et précurseurs d’un festin, +Mosès eut envie de battre en retraite. Il ne savait pas au juste ce qui +se passait, mais il comprenait qu’en ce moment on serait de glace avec +lui. La ferme de ménage avec les sourcils salis par la suie et la +poussière lui déclara que Milly était en haut, mais que la mère de Milly +était partie chez elle avec la brosse à habits. La figure de Mosès se +décomposa. Car lorsque sa femme vivait, elle avait été un trait d’union +entre la famille et lui-même. Elle était employée en effet comme femme +de ménage par Malka. Et c’est par là que Mosès savait la signification +de la brosse à habits. Malka était très soigneuse de sa personne, mais +bien que coquette pour sa mise, elle n’avait point de brosse à habits +chez elle; et cela, d’habitude, n’avait pas d’inconvénient, puisqu’elle +passait la plus grande partie de son temps chez sa fille. Mais dès qu’il +y avait querelle entre elle et Milly ou le mari de cette dernière, elle +se retirait dans sa propre demeure pour y bouder. Et si elle emportait +la brosse, cela signifiait que le conflit était sérieux et que les +hostilités devaient durer longtemps. Parfois alors une semaine durant, +les deux maisons affectaient de s’ignorer l’une l’autre. + +Dans le camp des Milly, la situation s’aggravait de la disparition de la +brosse. Dans ces moments d’exaspération, le mari déclarait que sa +belle-mère possédait une multitude de brosses, sans quoi, demandait-il +fort pertinemment, comment se serait-elle arrangée quand elle faisait +une tournée de colportage en province? Il avait la ferme conviction que +si elle emportait celle-là, c’était pour se ménager un prétexte de +retour chez Milly. En cela il avait raison. Quels que fussent les torts +du camp de Milly, la capitulation de Malka était toujours voilée sous +cette formule: + +--Oh, Milly, je vous ai emporté votre brosse à habits. Je viens +justement de m’en apercevoir et vous pourriez en avoir besoin. + +Après quoi, la réconciliation se faisait tout doucement. Mosès n’osait +pas trop se trouver en face de Malka pendant ces exodes de la brosse aux +habits. Il pivota donc sur ses talons et s’enfonçait déjà dans le +passage voûté qui fait communiquer les «Ruines» avec le monde extérieur +lorsqu’une voix âpre emplit d’effroi ses oreilles. + +--Eh bien, Meshé, pourquoi t’enfuis-tu? Est-ce que ma Milly t’aurait +défendu de me voir? + +Malka était sur le seuil de sa porte. Mosès retourna donc sur ses pas. + +--Non, murmura-t-il. Mais je vous croyais dans votre magasin. + +C’était bien là qu’elle aurait dû être, en effet. Mais elle ne se +souciait guère d’avouer à Mosès, et se s’avouer à elle-même qu’elle +attendait chez elle qu’un ambassadeur vînt de la maison filiale +l’inviter à la cérémonie de la Rédemption de son petit-fils. + +--Eh bien tu me vois, dit-elle, parlant yiddish pour faire plaisir à +Mosès, mais tu n’as point l’air de t’inquiéter de ma santé. + +--Comment allez-vous? + +--Aussi bien que peut aller une vieille femme. Le Très Haut est bon. + +Malka affectait la plus grande douceur, afin de bien prouver aux +étrangers que les torts dans la querelle, n’avaient pu être de son côté. + +C’était une grande femme de cinquante ans environ, à la figure longue et +chevaline encadrée par une perruque noire et de longs pendants d’oreille +en or. Ses grands yeux noirs brillaient sous ses sourcils noirs très +fournis, et, quand elle était en colère, le milieu de son front se +creusait d’une profonde ride noire. Une chaîne d’or s’enlaçait trois +fois autour de son cou, retombant sur son corsage de soie. Elle portait +beaucoup de bagues aux doigts et son haleine sentait perpétuellement la +menthe poivrée. + +--Mais ne reste donc pas dehors pour jaser. Entre. Tu veux donc me faire +mourir de froid? + +Mosès se glissa timidement à l’intérieur baissant la tête comme s’il +avait eu peur de la cogner contre le haut de la porte. + +La pièce était le parfait fac-simile du parloir de Milly à l’autre coin +de la place, sauf qu’au lieu des bouteilles du festin et des paquets de +biscuits sur un petit guéridon, une brosse à habits s’étalait avec +tristesse. Comme chez Milly on voyait une table ronde, une commode à +tiroirs avec des carafes dessus et une cheminée décorée de franges +vertes et de clous de cuivre à grosse tête. Des chiens en porcelaine de +Chine à bon marché, mais qui dataient de loin, se pavanaient parmi des +candélabres aux pendentifs de cristal. Devant le feu se trouvait un +garde-feu en acier, assez utile dans la maison de Milly où il y avait +des petits enfants, mais sans usage dans celle de Malka où il n’y avait +personne que l’on pût craindre de voir tomber dans l’âtre. Dans un angle +de la pièce un petit escalier conduisait au premier. Il y avait du +linoléum par terre. Dans le Square Zacharie n’importe qui pouvait entrer +chez n’importe qui et ne pas s’apercevoir de son erreur, tant il y a peu +de différence dans l’installation et l’ornement des maisons. Mosès +s’assit sur un coin de chaise et refusa la pastille de menthe qui lui +fut offerte. Mais il accepta une pomme, bénit Dieu pour avoir créé le +fruit de l’arbre, et mordit avec avidité. + +--Il faut que je prenne de la menthe, moi, expliqua Malka. C’est à cause +des spasmes. + +--Mais vous venez de dire que vous alliez bien, murmura Mosès. + +--Eh bien, suppose que je ne prenne pas de menthe, j’aurais des spasmes. +Ma pauvre sœur Rosa, que la paix soit avec elle, qui mourut de fièvre +typhoïde, souffrait beaucoup des spasmes. C’est dans la famille. Elle +serait morte de l’asthme, si elle avait vécu plus longtemps. Mais, +comment allez-vous, vous autres? fit Malka, en se rappelant soudain que +Mosès lui aussi avait le droit d’être malade. Au fond, elle ressentait +un certain respect pour lui, bien qu’il ne s’en doutât guère. Cela +datait du jour où il avait enlevé un morceau d’acajou à la meilleure de +ses tables rondes: ayant fini de se tailler les ongles, il avait eu +besoin d’un morceau de bois pour le brûler avec ceux-ci afin d’observer +intégralement une pieuse coutume. Malka s’était mise en colère, mais au +fond du cœur elle avait ressenti de l’admiration pour cette piété si +dédaigneuse des richesses. + +--Je suis depuis trois semaines sans travail, dit Mosès, ne répondant +point au sujet de sa santé, car il songeait à des questions beaucoup +plus graves. + +--Pauvre fou, qu’a-t-elle donc trouvé en vous pour vous épouser, ma +sotte cousine Gittel, que la paix soit avec elle! Je lui ai pourtant dit +que jamais vous ne seriez en état de la nourrir, la chère brebis! Mais +elle a toujours été un animal obstiné. Elle allait la tête haute comme +si elle avait eu à dépenser cinq livres par semaine. Elle n’aurait +jamais fait travailler ses enfants pour de l’argent comme font les +autres. Mais toi, tu ne devrais pas être si entêté. Tu devrais avoir +plus de bon sens, Meshé, tu n’appartiens pas, toi, à sa famille. +Pourquoi donc Salomon ne vendrait-il pas des allumettes? + +--L’âme de Gittel s’en révolterait. + +--Mais les vivants ont des corps. Tu préfères voir dépérir tes enfants +que de les faire travailler. Il y a par exemple ton Esther, une gamine +paresseuse et nonchalante, qui passe son temps à lire des histoires. +Pourquoi ne pas lui faire vendre des fleurs ou la mettre à la couture? + +--Esther et Salomon ont leurs devoirs à faire. + +--Des devoirs, grommela Malka; quel profit en sort-il de ces devoirs? +C’est de l’anglais et non du juif, qu’on enseigne dans cette misérable +école! Je n’ai jamais pu lire ni écrire autre chose que l’hébreu, et +Dieu merci, je ne m’en suis pas moins tirée d’affaire. Tout ce qu’on +leur apprend à l’école, c’est des bêtises d’Angleterre. Les maîtres sont +un tas de païens, qui mangent des choses défendues et la bonne juiverie +s’en va. Je suis honteuse pour toi, Meshé; tu n’envoies même pas tes +garçons à la classe d’hébreu le soir. + +--Je n’ai pas d’argent et il faut qu’ils apprennent leurs leçons +anglaises, autrement l’Assistance refuserait de leur donner des +vêtements. D’ailleurs, le soir du Sabbat et le Dimanche je leur enseigne +moi-même l’hébreu. Salomon a traduit en yiddish avec Rashi tout le +Pentateuque. + +--Oui, il sait peut-être la _Torah_, dit Malka, mais il ne saura jamais +la _Gemorah_ ni les _mishnayis_. + +Malka elle-même ne savait de toutes ces matières abstraites que leurs +noms, et le fait que des hommes d’une piété extrême les étudiaient dans +des in-folios imprimés très fin. + +--Salomon connaît aussi un peu la _gemorah_. Je ne puis la lui enseigner +à la maison, ne possédant pas ce livre qui est très coûteux, comme vous +le savez. Mais il est venu avec moi au Beth-Hamidrash, lorsque le rabbin +enseignait cela en classe gratuite et nous avons appris ainsi tout le +traité de _Niddah_. Salomon comprend très bien les Lois du Divorce et il +pourrait discuter dès à présent sur les devoirs des femmes envers leurs +époux. + +--Oui, mais jamais il n’apprendra la Kabbale, fit Malka refoulée dans +ses derniers retranchements. D’ailleurs personne en Angleterre ne sait +plus étudier la Kabbale depuis que le rabbin Falk est mort (que la +mémoire de ce juste soit bénie) pas plus qu’un Anglais ne peut apprendre +le Talmud. Il y a dans l’air quelque chose qui l’en empêche. Dans ma +ville natale, il y avait un rabbin qui savait la Kabbale. Il évoquait à +volonté Abraham notre père. Mais dans ce pays de mangeurs de porc, +personne n’est assez saint pour que le Nom sacré (qu’Il soit béni) lui +procure de telles faveurs. Je ne crois pas que le Schocketw tue les +animaux selon les rites sacrés; les règles sont violées; et même les +gens pieux mangent du fromage et du beurre _tripha_[3]. Je ne dis pas +que tu le fais, Meshé, mais tu le laisses faire à tes enfants. + + [3] C’est-à-dire _impurs_, n’ayant pas été préparés conformément aux + rites. + +--Mais, votre beurre à vous-même, n’est pas _kosher_, fit Mosès irrité. + +--Mon beurre? Que vient donc faire ici mon beurre? Et d’abord, je n’ai +jamais passé pour une orthodoxe. Je ne descends pas d’une famille de +rabbins. Je ne suis qu’une marchande. Je ne parle que des gens _froom_, +pieux, qui devraient donner l’exemple et qui abaissent au contraire le +niveau général de la piété. J’ai surpris l’autre jour la femme d’un +bedeau de la synagogue, qui lavait sa viande et son beurre dans le même +cuveau. Du train où cela marche, ils vont cuire leur viande dans le +beurre, et ils finiront par manger de la viande _tripha_ dans les +assiettes à beurre, et le jugement de Dieu viendra. Mais qu’est donc +devenue ta pomme? Tu ne l’as pas déjà avalée en entier? + +Mosès, nerveusement indiqua la poche de son pantalon, gonflée par le +globe mutilé. Après sa première bouchée si avide, Mosès avait pensé à +ses enfants. + +--C’est pour les enfants, expliqua-t-il. + +--Ah, les enfants, gronda Malka dédaigneusement. Et que te donneront-ils +pour cela? Sûrement, pas même un merci. Dans notre jeune âge nous +tremblions devant nos père et mère, et ma mère (la paix soit avec +_elle_) m’a giflée alors que j’étais déjà mariée. Je n’oublierai jamais +cette gifle, elle m’a presque aplatie contre le mur. Mais maintenant, +nos enfants s’assoient sur nos têtes. J’ai donné à ma Milly tout ce +qu’elle possède, une boutique, une maison, un mari, ma meilleure literie +et malgré tout cela, le jour que je veux appeler son enfant Yosef, en +souvenir de mon premier mari (la paix soit avec lui) qui était son +propre père, elle l’appelle Yechezkel, pour me vexer! + +La voix de Malka devenait de plus en plus aiguë. Elle eût voulu rendre +un hommage solennel, en guise de réparation pour son second mariage, à +son premier mari, et le refus de Milly d’acquiescer à cet arrangement, +était pour elle une source d’irritation sans bornes. + +Mosès ne put trouver rien de mieux à dire en ce moment que de demander +des nouvelles du second mari de Malka. + +--Il se tue de travail, répondit-elle, en hochant la tête. Le malheur +est qu’il se croit un excellent homme d’affaires et il en entreprend +toujours de nouvelles sans me consulter. Ah, s’il me demandait conseil +plus souvent! + +M. Mosès prit une mine de sympathique désapprobation pour les torts de +Michel Birnbaûm. + +--Est-il à la maison? demanda-t-il. + +--Non; mais j’attends son retour d’une minute à l’autre. Je crois qu’on +l’a invité au _Pidyun Haben_ d’aujourd’hui. + +--Ah, c’est donc aujourd’hui? + +--Bien sûr. Tu ne le savais donc pas? + +--Non, personne ne m’en a parlé. + +--Mais tu aurais dû t’en douter. N’est-ce donc pas le trente-unième jour +depuis la naissance de l’enfant? Mais, il ne va pas accepter +l’invitation lorsqu’il saura que ma propre fille m’a presque chassée de +sa maison. + +--Oh, ne dites pas cela, s’écria Mosès horrifié. + +--Je le dis au contraire, fit Malka, en saisissant inconsciemment la +brosse à habits et en frappant la table sans doute pour bien faire +ressortir l’outrage. J’ai dit à ma fille, lorsque Yechezkel criait tant, +qu’il vaudrait mieux regarder si ce n’était pas à cause d’une épingle, +que de le droguer pour les coliques.--C’est moi-même qui l’habille, +mère, m’a-t-elle répondu. + +--Tu es têtue comme une mule, Milly, ai-je dit. Je te dis qu’il a une +épingle. + +--Je sais mieux que toi que non. + +--Comment peux-tu le savoir mieux que moi, qui ai été mère avant que tu +fusses née. + +«Alors j’ai déroulé les langes de l’enfant et juste sur son estomac, +j’ai trouvé... + +--L’épingle? conclut Mosès, secouant gravement la tête. + +--Non, pas tout à fait, mais une marque rouge qui ne pouvait avoir été +faite à l’innocent que par une épingle. + +--Et alors qu’est-ce que Milly a dit? questionna Mosès, partageant son +triomphe. + +--Milly a déclaré que c’est une piqûre de puce. + +»Dieu du Ciel, me suis-je écriée, oser blasphémer ainsi devant mes yeux. +Puissent mes ennemis en avoir, des puces pareilles et comme Rivkah la +Rouge était dans la chambre, Milly a prétendu que je méprisais +publiquement son sang, et elle s’est mise à crier comme si j’avais +commis un crime en regardant son enfant. Alors je suis partie, laissant +les deux enfants piaulant à l’envi. Il y a une semaine de cela. + +--Et comment va l’enfant? + +--Est-ce que je le sais? Je ne suis que la grand’mère. Je n’ai été bonne +qu’à fournir le lit où il est né. + +--Mais est-il guéri de la circoncision? + +--Certes, toute notre famille a le sang pur. C’est un bel enfant, +_imbeshreer_. Mais ce ne sera pas la faute de sa mère si le +Tout-Puissant ne le reprend pas. Milly ouvre sa porte à une quantité de +passantes qui admirent tout haut, sans même dire _imbeshreer_, et puis +il y a une vieille sorcière, une mendiante à laquelle Ephraïm, mon +gendre, avait l’habitude de donner un shilling par semaine. Maintenant +il ne lui donne plus que neuf pence. Elle lui a demandé pourquoi? Et il +a répondu: «C’est que je suis marié maintenant, je ne puis faire +davantage.» + +«Ah, a-t-elle ricané, vous vous êtes marié sur mon argent.» + +Et un vendredi que la nourrice avait descendu le bébé, la vieille +mendiante est venue demander son aumône de la semaine et en ouvrant la +porte elle a vu l’enfant, et elle l’a regardé avec son mauvais œil. +J’espère que grâce au ciel il ne lui arrivera rien. + +--Je prierai pour Yechezkel, prononça Mosès. + +--Pendant que vous y serez, priez aussi, pour que Milly se souvienne +qu’elle a une mère, avant que je sois enterrée. Je ne sais pas ce qui +prend à nos enfants. Voyez ma Léah, elle veut épouser ce Sam Lévine, +bien qu’il appartienne à une famille de juifs anglais impies, et que je +soupçonne sa mère d’être une hérétique. Elle ne mange jamais de poisson +frit. Je n’ai rien à dire contre Sam, mais tout de même il me semble que +Léah aurait dû me prévenir avant d’en devenir amoureuse. Et pourtant +vous voyez comme je les traite. Mon Michel a fait dire une +_Missheberach_ pour eux à la Synagogue le jour de Sabbat qui a suivi les +fiançailles; et pas une vulgaire bénédiction à dix-huit pence, une +bénédiction d’une guinée, avec une demi-couronne pour des bénédictions +aux parents et au Consistoire, et un don de cinq shillings pour le +Rabbin. Comme de juste c’était dans notre _Chevrah_ et sans préjudice de +la guinée que mon Michel a donnée à la Synagogue de Dukè’s Plaizer. Vous +savez que nous avons toujours eu deux places réservées au Dukè’s +Plaizer. + +Dukè’s Plaizer était la corruption courante du terme de Duke’s Place. + +--Quelle générosité! s’écria Mosès enthousiasmé. + +--J’aime à faire largement les choses. Personne ne peut dire que j’aie +jamais agi autrement qu’en femme distinguée. Mais j’y pense maintenant, +toi de ton côté, avec quelques shillings tu pourrais vivre maintenant? + +Mosès baissa sa tête plus humblement. + +--Vous savez que ma mère est bien malade, murmura-t-il. C’est une très +vieille femme, et si elle n’a rien à manger, rien, elle ne vivra pas +longtemps. + +--Il faut la mettre à l’asile des veuves âgées. Bien entendu que je lui +donnerai ma protection pour y entrer. + +--Grand merci, mais les gens disent que j’ai déjà eu assez de chance +d’avoir mis mon Benjamin à l’orphelinat et que je n’aurais pas dû +emmener ma mère de Pologne. On dit qu’il y a déjà ici bien assez de +pauvres veuves à caser. + +--Les gens ont raison de parler ainsi. Là-bas, au moins elle se serait +éteinte dans un pays juif et non un pays païen. + +--Mais elle y aurait été isolée et malheureuse, exposée à toute la +malice des chrétiens. Au lieu qu’en arrivant ici je gagnais une livre +par semaine, le métier de tailleur était bon alors. Et puis les quelques +roubles que j’avais l’habitude de lui envoyer du pays ne lui parvenaient +pas toujours. + +--Tu avais tort de lui envoyer quoi que ce soit. Les mères ne sont pas +tout. Tu avais épousé ma cousine Gittel, et il était de ton devoir de +tout donner à ta femme et à tes enfants. Ta mère retirait le pain de la +bouche de Gittel, et c’est pourquoi ma pauvre cousine n’a pas pu vivre +jusqu’à ce jour. Crois-moi, ce n’a pas été «_Mitzvah_». + +«Mitzvah» est un mot à double fin. Il signifie à la fois un commandement +et une bonne action--les deux conceptions étant considérées comme +équivalentes. + +--Non, vous vous trompez, répondit Mosès, Gittel n’était pas comme le +Phénix qui seul n’a pas touché aux fruits de l’arbre de la science, et +ainsi n’est pas soumis à la mort. Les femmes n’ont pas besoin de vivre +aussi longtemps que les hommes, car elles n’ont pas autant de _mitzvah_ +à accomplir que les hommes. D’ailleurs, et ici sa voix prit +involontairement une intonation doctorale--leur âme profite de toutes +les Mitzvah accomplies par leurs époux et leurs enfants. Gittel a donc +profité de la _Mitzvah_ que j’ai accomplie en faisant venir ma mère, et +quand il serait vrai qu’elle en fût morte, elle y aurait quand même +gagné. Il y a un verset qui dit: que l’on doit s’acquitter des _Mitzvah_ +et vivre pour elles. La vie elle-même est une _Mitzvah_, mais c’est +évidemment l’une de celles qu’il faut accomplir à un instant marqué, et +de celles-là les femmes sont dispensées en raison de leurs devoirs +domestiques--d’où je déduis qu’il n’est pas aussi nécessaire de vivre +aux femmes qu’aux hommes. Ce qui n’empêche pas que si Dieu l’avait +voulu, Gittel serait encore de ce monde. Le Très-Haut, béni soit-il, +veillera sur les enfants qu’il a envoyés sur terre. Il a fait nourrir +par des corbeaux le prophète Elie et il ne m’enverra jamais «le Sabbat +Noir». + +--Oh, vous êtes un Saint, Meshé, dit Malka si impressionnée qu’elle +l’admit à l’honneur de la seconde personne du pluriel. Si tout le monde +savait la _Torah_ comme vous, le Messie serait bientôt venu. Voilà cinq +shillings. Pour cinq shillings vous pouvez acheter un panier de citrons +au marché aux oranges de la Dukè’s Place, et si vous les vendez dans les +rues un demi-penny la pièce, vous ferez un bon bénéfice. Mettez de côté +cinq nouveaux shillings, allez acheter un autre panier de citrons au +marché aux oranges de la Dukè’s jusqu’à ce que votre métier de tailleur +marche un peu mieux. + +Mosès écoutait comme s’il n’avait jamais entendu énoncer les principes +élémentaires du commerce. + +--Puisse le Nom sacré [soit-il béni] vous bénir, vous et les enfants de +vos enfants. + +Il s’en alla et acheta de quoi dîner y compris, tant il était joyeux, +des gâteaux pour ses enfants. Mais le lendemain il revint au marché +méditant en chemin à la distinction éthique entre les besoins du cœur et +les besoins du corps, telle que l’a exposée, dans un hébreu de choix, le +Bachija. Il acheta des citrons avec ce qui lui restait d’argent et il +s’installa dans Petticoat-Lane, criant dans son piteux anglais: Citrons, +Citrons, bons Citrons! Deux pour un penny! Deux pour un penny! + + + + +IV + +LA RÉDEMPTION DU FILS ET DE LA FILLE + + +Malka n’eut pas longtemps à attendre son seigneur et maître. C’était un +homme de trente ans, au teint frais, d’assez bonne apparence, et qui +portait des favoris. Il avait le regard aigu, brillant, et l’air +perpétuellement affairé. Bien que né en Allemagne, il parlait anglais +aussi bien que certains autres Juifs de Petticoat-Lane, dont l’impiété +relative constitue un brevet d’anglicisation. Michel Birnbaûm était un +grand homme dans sa petite synagogue, bien qu’une unité parmi bien +d’autres dans celle de Dukè’s Plaizer. On l’avait successivement nommé +Gabbai, puis Parnass, c’est-à-dire trésorier et président, et il avait +fait don du rideau de peluche, décoré des triangles mystiques +entrecroisés et brodés en soie, qui voilait, selon le rite, l’arche où +sont déposées les Tables de la Loi. Il était l’antithèse véritable de +Mosès Ansell. Son énergie était incessante. Du simple colportage il +s’était élevé au commerce des fils d’or et de la bijouterie de +fantaisie, et, à trente ans, il avait dans les campagnes une large +clientèle. Il ne faisait jamais rien qu’il n’y trouvât profit, et quand +il épousa, à vingt-trois ans, une femme qui avait près de deux fois son +âge, il avait fait une bonne affaire: peu après, il s’établissait +courtier en diamants--en diamants vrais.--Il possédait un canif à +vingt-cinq lames, tire-bouchon, ciseaux, cure-dents, un tas d’autres +choses, lequel paraissait le symbole de cet homme à tout faire. Il était +de tempérament gai, et, comme Ephraïm Philipps, adorait le Café-Concert. +Heureusement, Malka était trop convaincue de ses charmes pour en +concevoir de la jalousie. + +Michel mit un baiser sonore sur les lèvres de sa femme et dit: «Eh bien, +la mère?» Il l’appelait «mère» non parce qu’elle lui avait donné des +enfants, mais parce qu’elle en avait eu et qu’il lui semblait inutile de +compliquer la nomenclature domestique. + +--Eh bien, mon petit, fit Malka, en le caressant tendrement, avez-vous +fait bon voyage? + +--Non, le commerce est mort en ce moment. Le monde ne veut pas mettre la +main à la poche.--Et ici que se passe-t-il? + +--Ici les gens au contraire ne veulent pas tirer les mains de leurs +poches, ces chiens! Tout le monde est en grève, les Juifs comme les +chrétiens. Jamais on n’a vu chose pareille! les cordonniers, les +chapeliers, les fourreurs! Et maintenant on dit que les tailleurs vont +se mettre de la partie: ils sont fous, c’est un métier qui ne va pas. De +telle sorte, [laisse-moi remettre d’aplomb ton épingle de cravate, mon +amour] que c’est justement les gens qui n’ont pas, d’ordinaire, de quoi +acheter des vêtements neufs qui se mettent dans la dèche, et ne peuvent +plus même acheter de l’occasion. Si la Providence ne nous vient en aide, +nous irons bientôt nous-mêmes au bureau de bienfaisance. + +--Nous n’en sommes pas encore là, Mère, dit Michel en riant et en +tortillant le gros diamant de sa bague massive. Comment va le bébé? +Est-il prêt pour la rédemption? + +--Quel bébé? fit Malka avec un air d’ignorance admirablement imité. + +--Bah, fit Michel, qu’y a-t-il donc encore? + +--Rien, chéri, rien. + +--Alors je vais aller là-bas. Viens-y, la mère. Non, attends un instant. +Il faut que je brosse la boue de mon pantalon. Est-ce que la brosse à +habits est ici? + +--Oui, chéri, fit Malka sans se douter du piège. + +Michel cligna imperceptiblement des yeux, nettoya son pantalon et sans +un mot de plus courut à la maison de Milly. Cinq minutes après, une +députation, en la personne de la femme de ménage, venait chez Malka. + +--Madame vous prie de venir, car le bébé demande à grands cris la +grand’maman. + +--Oh, cela doit être une autre épingle encore, riposta Malka avec un air +de triomphe. Mais elle ne bougea pas. Au bout de cinq minutes seulement +elle se leva, solennelle, ajusta sa perruque et sa robe devant la glace, +brossa un grain de poussière inexistant sur sa manche gauche, mit son +chapeau, avala une pastille de menthe et traversa le Square, la brosse +aux habits à la main. La porte de Milly était entr’ouverte mais Malka +frappa quand même et demanda à la femme de ménage: + +--Madame Philipps est-elle là? + +--Oui, Madame, toute la compagnie est là-haut. + +--Alors je monte pour lui remettre cela en mains propres. + +Elle marcha droit à travers le petit groupe des invités, vers Milly qui +était assise sur le canapé, Ezéchiel dans ses bras calme comme un agneau +et beau comme l’or. + +--Milly, ma chère, je te rapporte ta brosse à habits. Je te remercie de +me l’avoir prêtée. + +Les deux femmes s’embrassèrent. Ephraïm Philipps, un Polonais à la face +lymphatique, aux cheveux tondus ras, embrassa aussi sa belle-mère, et la +chaîne d’or qui s’étalait sur la poitrine de Malka se souleva sous +l’orgueil de cette expansion familiale. Malka remercia Dieu de ne pas +être mère d’enfants stériles ou célibataires, ce qui est à peine un +échelon de plus que la stérilité personnelle, et ne témoigne guère moins +de colère de la part des puissances célestes. + +--Cette marque d’épingle a-t-elle disparu, Milly, sur le corps du cher +petit? fit Malka en prenant Ezéchiel dans ses bras, et sans remarquer +que sur la face du bébé se manifestaient les signes précurseurs d’une +nouvelle crise de larmes. + +--Oui, fit Milly imprudemment, ce n’était qu’une puce. Je regarde +toujours minutieusement dans ses flanelles et ses vêtements pour voir +s’il n’y a point d’épingles dedans. + +--C’est bon, les épingles sont comme les puces. On ne sait jamais d’où +elles sortent, fit Malka conciliante. Mais où est Léah? + +--Elle est dans la cour à cuire le reste du poisson. Vous ne le sentez +donc pas? + +--Il aura à peine le temps de refroidir. + +--Peut-être, mais j’en ai préparé cette nuit un plein plat. Léah ne fait +que préparer une réserve, au cas où il y en aurait trop peu. + +--Et où est le _Cohen_? + +--Nous avons invité le vieux Hyams, de l’autre côté des Ruines. Nous +l’attendons d’une minute à l’autre. + +Mais à cet instant des explications, le baromètre facial d’Ezéchiel +changea et le bébé se mit à pleurer. + +--Ya! Va auprès de ta mère, fit Malka irritée. Tous mes enfants sont +pareils. Mais il se fait tard. Vous feriez bien d’envoyer chercher le +vieux Hyams. + +--Nous ne sommes pas pressés, mère, dit Michel Birnbaûm conciliant. Il +faut d’ailleurs que nous attendions Sam. + +--Qu’est-ce donc que Sam, s’écria Malka, inapaisée. + +--Sam est le _Chosan_ de Léah, répliqua Michel ingénument. + +--Parfait, grogna Malka, mais mon petit-fils ne va pas attendre le bon +plaisir du fils d’une prosélyte. Pourquoi donc n’est-il pas déjà ici? + +--Nous le verrons dans quelques instants. + +--Comment le savez-vous? + +--Nous sommes arrivés par le même train. Il est monté à Middlesborough. +En descendant du train il est allé voir ses parents, se laver et se +brosser un peu. Et comme il ne vient ici que pour cette cérémonie de +famille, je crois qu’il serait inconvenant de la commencer sans lui. Ce +n’est point un agrément qu’un long voyage en chemin de fer par un temps +pareil. Mes pieds étaient presque gelés, malgré la bouillotte. + +--Mon pauvre agneau, fit tendrement Malka. Et elle caressa ses favoris. + +Sam Levine arriva presque au même moment, et Léah, le plat de poisson à +la main, s’élança du fond de la cuisine pour lui souhaiter la bienvenue. +Bien qu’il fût membre de la tribu de Lévi, il n’avait rien +d’ecclésiastique dans son aspect. C’était un Israélite du type +athlétique. Blanc et rose avec une moustache fournie, il débordait +d’énergie et d’esprits animaux. Il pouvait rendre trente sur cent aux +forts joueurs de billard, et cinquante à n’importe qui en matière +d’anecdotes. Au point de vue politique c’était un radical avancé, et il +avait une haute opinion de l’intelligence de son parti. Il rendit à Léah +son baiser de bienvenue. + +--Quel vilain temps pour un Dimanche, fit Léah. + +--Ce n’est pas le moment pour aller au spectacle, fit-il abondant dans +son sens. + +Ils célébraient toujours son retour d’une tournée d’affaires, en allant +au théâtre. Ils préféraient aller au parterre dans les salles du West +End plutôt que de fréquenter pour la même somme les fauteuils de balcon +du théâtre du quartier. Il y a deux catégories de demoiselles, au +Ghetto: Celles qui flanent dans le Strand le jour du Sabbat et celles +qui flanent dans Whitechapel Road. Léah appartenait à la première +catégorie. C’était une svelte et aimable brune, aux traits expressifs et +à la voix forte, gaie, avec de grosses mains rouges. Elle adorait les +glaces en été, le chocolat en hiver, et le théâtre en toute saison. Sam +et elle avaient l’oreille juste; ils étaient toujours les premiers à +retenir les plus récents refrains d’opérette. L’exubérance de Léah était +prodigieuse, et on racontait dans le Lane qu’une fille «tout à fait +comme elle» avait été distinguée par un pair du royaume. Mais Léah se +contentait de Sam qui s’adaptait parfaitement à ses goûts. + +Aussitôt après Sam entrèrent plusieurs invités, notamment Mme Jacobs +(épouse du Reb Shamuel) avec sa jolie fille Hannah. M. Hyams arriva le +dernier: c’était le Cohen dont les fonctions se sont si curieusement +restreintes depuis la chute du Temple. Lire la loi, bénir ses frères, +brandir les symboliques palmes en murmurant une incantation mystique et +en se tenant déchaussé devant l’Arche d’Alliance aux grandes fêtes de +saison, rédimer enfin tout premier-né qui n’a pas d’ecclésiastique dans +sa famille,--ces privilèges compensés par l’interdiction de se mêler des +cérémonies funéraires, constituaient la différence entre ses fonctions +religieuses et celles du Lévite, ou du simple Israélite. Mendel Hyams, +ne tirait pas orgueil de la supériorité de sa tribu, et cependant, à en +croire la tradition, il descendait directement d’Aaron le Grand Prêtre, +ce qui représentait une généalogie bien plus longe que celle de la reine +Victoria. Ce paisible sexagénaire, au sourire enfantin, portait une +redingote noire. Tout l’orgueil de sa race semblait monopolisé par sa +fille Miriam, que le ciel avait dotée d’un nez dédaigneux. Miriam avait +accompagné son père simplement par méprisante curiosité. Elle portait à +son chapeau une plume de grand style, et un boa autour de son cou. Elle +gagnait trente shillings par semaine dans sa profession d’institutrice +(c’était précisément dans sa classe que se trouvait Esther Ansell). Sans +doute les préparatifs de cette grande toilette avaient retardé le vieux +Hyams, dont l’arrivée fut le signal du commencement de la cérémonie; les +hommes se hâtèrent de mettre leur couvre-chef. Le bébé emmailloté était +occupé à téter. Ephraïm Philipps le prit doucement et le présenta à +Hyams. Heureusement Ezéchiel avait ingurgité toute sa ration, il était +comme hébété, et manifesta fort peu d’intérêt pour tout ce qui se +passait. + +--C’est mon premier-né, dit Ephraïm en hébreu, et le premier-né de sa +mère. Le Très-Haut (Béni soit-il) a commandé de le racheter, comme il +est dit: «Ceux qui, à l’âge d’un mois doivent être rachetés, tu dois les +racheter pour cinq shekels pareils au shekel du sanctuaire, le shekel +étant de vingt gérahs». Et il est dit aussi: «Consacrez-moi, suivant +leur espèce tous les premiers-nés dans le peuple d’Israël, homme ou +animal, car ils sont à moi». Puis Ephraïm Philipps offrit au vieux Hyams +quinze shillings en argent et Hyams dit en chaldaïque: + +--Que préfères-tu, me donner ton premier-né, le premier-né de sa mère, +ou le racheter pour cinq _selaim_ que la Loi t’oblige à me remettre? + +Ephraïm répondit, en chaldaïque lui aussi: + +--J’aime mieux racheter mon enfant, et voici la valeur de son rachat, +telle que j’y suis obligé par la Loi. + +Alors Hyams prit l’argent, et rendit l’enfant au père qui bénit Dieu +pour les saints préceptes et Le remercia de Ses bienfaits. + +Après quoi le vieux _Cohen_ éleva les quinze shillings au-dessus de la +tête de l’enfant en disant: «Ceci au lieu de Cela, Ceci en échange de +Cela, Ceci en rémission de Cela. Puisse cet enfant entrer dans la Vie, +dans la Loi et dans la crainte du Ciel. De même qu’il a été admis à la +Rédemption, de même Dieu veuille qu’il se présente un jour sous le dais +nuptial et qu’il accomplisse de bonnes œuvres. Amen.» + +Ensuite étendant sa main, vide cette fois, au-dessus du front de +l’enfant, l’officiant ajouta:--Que Dieu soit pour toi comme il fut pour +Ephraïm et Manassé. Que le Seigneur te bénisse et te garde. Que le +Seigneur tourne ses regards vers toi, et te soit clément, et te fasse +vivre en paix. Le Seigneur est ton gardien, le Seigneur est ton ombre. +Qu’il t’assure une multitude de jours et d’années de vie et de paix, te +préserve du mal, et veille sur ton âme. + +--Amen, répondirent les assistants et alors il y eut un murmure de +conversations profanes, chacun s’extasiant sur la tenue stoïque +d’Ezéchiel. Des tasses de thé furent servies à la ronde par l’aimable +Léah et les friandises cachées dans les sacs de papier virent le jour. +Ephraïm Philipps parlait chevaux avec Sam Lévine, et le vieux Hyams se +disputait avec Malka sur l’emploi des quinze shillings. Sachant que +Hyams était pauvre, Malka refusait de reprendre l’argent tandis que lui +voulait qu’on convertît la somme en un cadeau pour l’enfant. Le _Cohen_ +tint bon, étant sous les yeux sévères de Miriam. A la fin il fut convenu +que l’argent serait utilisé pour un _Missheberach_, c’est-à-dire un +service en faveur de l’enfant et de la synagogue. Les chapeaux à plumes +fraternisèrent, Miriam s’entretenant avec Hannah Jacobs, laquelle +portait aussi, en effet, une plume de haut style, paraissant la +visiteuse la plus distinguée. + +--Pensez-vous que ce soit un beau parti, fit Miriam Hyams, indiquant de +l’œil Sam Lévine. + +Un rapide éclair de dédain passa dans les yeux d’Hannah. + +--Avant les noces, chez les Juifs, c’est toujours un beau mariage, +dit-elle. Après c’est une autre histoire. + +--Il y a du vrai dans ce que vous dites, répondit Miriam, d’un air +pensif. + +--La famille de la jeune fille se vante toujours sans vergogne. Je me +souviens que lorsque Clara Emmanuel a été fiancée, son frère Jacques m’a +dit que c’était là un _Schidduch_ magnifique. Et après j’ai découvert +que le fiancé était un veuf de cinquante-cinq ans avec trois enfants. + +--Mais les fiançailles ont été rompues, dit Hannah. + +--Je le sais, dit Miriam, seulement je ne puis m’imaginer que moi je +serais capable d’agir de la sorte. + +--De quoi? de rompre des fiançailles? fit Hannah avec un petit +clignement d’yeux assez sceptique. + +--Non. Mais d’épouser un homme comme celui-là, déclara Miriam; je ne +regarderais même pas un homme au-dessus de trente-cinq ans et gagnant +moins de deux cent cinquante livres par an. + +--Alors vous n’épouseriez pas un instituteur? + +--Un instituteur, s’écria Miriam, avec une moue dédaigneuse. Comment +peut-on vivre respectablement avec soixante-quinze francs par semaine? +Il me faut un homme qui ait une bonne situation, ajouta-t-elle en posant +son doigt sur le bout de son nez. + +Elle semblait presque jolie en ce moment bien qu’elle eût cinq ans de +plus que Hannah et on se demandait pourquoi les galants n’accouraient +pas déposer à ses pieds mignonnement chaussés des semaines de cinq +guinées. + +--J’épouserais volontiers un homme de deux guinées par semaine, si je +l’aimais, murmura Hannah. + +--Cela ne se fait pas dans notre siècle, affirma Miriam en hochant la +tête. De notre temps on ne croit plus à ces fadaises. J’ai connu une +certaine Alice Green qui parlait comme vous. Eh bien, regardez-la +maintenant, elle se pavane en voiture à côté d’un singe chauve. + +--La mère d’Alice Green, interrompit Malka qui écoutait depuis un +instant, a épousé un fils de la troisième femme de Mendel Weinstein: +Dinah, à qui son oncle Chloumi avait légué dix livres sterling. + +--Non. Dinah était la seconde femme de Mendel, fit M. Jacobs. + +--La troisième, la troisième! répéta Malka, dont les joues brunes +rougirent. Je le sais, peut-être, puisque mon Simon--Dieu le +bénisse--entra dans sa première culotte le même mois. (Simon était le +fils aîné de Malka, à cette heure juge à Melbourne.) + +--Sa troisième femme était Ketty Green, fille de Mohammed-le-Jaune, +insista la femme du Rabbin. Je suis sûre du fait, attendu que la sœur de +Ketty, Annie a été fiancée pendant une semaine à mon beau-frère +Nathanaël. + +--Sa première femme, interrompit le mari de Malka, avec un air +d’arbitre, était la fille aînée de Schmoûle, le cabaretier. + +--La fille de Schmoûle le cabaretier, répondit Malka, avec une +indignation nouvelle, a épousé Hyam Robins, le petit-fils du vieux +Benjamin qui était coutelier au coin de Little Eden Alley, où habite +maintenant le marchand de cornichons. + +--C’est la sœur de Schmoûle qui a épousé Hyam Robins, n’est-ce pas, +maman? fit Milly imprudemment. + +--Certainement non, fit Malka, éclatant de nouveau. Je sais ce que je +dis. Je la connais bien, la famille de ce vieux Benjamin, qui m’a envoyé +une paire de rideaux quand j’ai épousé ton père. + +--Pauvre Benjamin, depuis combien de temps est-il mort? demanda la femme +de Reb Shemuel. + +--L’année où je suis accouchée de Léah. + +--Arrêtez, cria Sam Lévine gaiement, vous rendrez Léah rouge comme le +feu, si vous dites son âge. + +Et Léah pria Sam Lévine de ne pas dire de bêtises, et rougit en effet, +et n’en parut que plus charmante. + +L’attention de toute l’assistance était maintenant concentrée sur la +nouvelle question en délibération. + +Malka promena ses yeux perçants sur tous les invités, et prononça sur un +ton qui n’admettait pas la contradiction: + +--Hyam Robins ne peut pas avoir épousé la sœur de Schmoûle attendu que +la sœur de Schmoûle était déjà la femme d’Abraham, le marchand de +poisson. + +--Oui, mais Schmoûle avait deux sœurs, observa Mme Jacobs prenant +décidément position en face de sa rivale en généalogie. + +--Jamais de la vie, répliqua Malka avec véhémence. + +--J’en suis tout à fait sûre, dit Mme Jacobs, il y avait Phébé et il y +avait Henriette. + +--Jamais de la vie, répéta Malka, Schmoûle avait trois sœurs, mais deux +étaient à l’asile des sourds-muets. + +--Comment, mais ce n’étaient pas du tout les sœurs de Schmoûle, dit +Milly, s’oubliant définitivement. C’étaient les sœurs de Bloch, le +boulanger. + +--Naturellement, fit Malka aigrement, mes enfants en savent toujours +plus long que moi. + +Il y eut un moment de profond silence. Les yeux de Malka cherchèrent +machinalement la brosse à habits. + +Alors Ezéchiel éternua. Ce fut un convulsif «atchoum» qui agita tout le +petit corps dans son maillot de flanelle. + +--A tes souhaits, murmura pieusement Malka, et elle ajouta triomphante: + +--Là! l’enfant a éternué en confirmation de ce que j’ai dit. Je savais +bien que j’avais raison. + +L’éternuement d’un petit innocent impose silence à quiconque n’est pas +un impie. Tout le monde était radieux que la crise se fût résolue de +cette manière inattendue. Personne ne réfléchit que l’éternuement +d’Ezéchiel ne corroborait au contraire que l’affirmation, par sa +grand’mère, que ses enfants en savaient plus long qu’elle. + +L’instant d’après on descendit pour prendre la collation, cérémonie qui +dans le ghetto peut ne comprendre en fait de plat de résistance que du +poisson. Et c’était le cas cette fois: du poisson frit, mais quel +poisson frit! Il faudrait un grand poète pour célébrer les mérites de ce +mets national juif, et l’âge d’or de la poésie hébraïque est passé. On +s’étonne que Gébirol ait vécu et soit mort sans avoir utilisé ce thème, +et que le grand Jehuda Halevi en personne ait dû exclusivement consacrer +son génie à chanter la gloire de Jérusalem. + +«Israël, a-t-il dit, est au milieu des nations comme le cœur au milieu +du corps». Eh bien, il y a la même différence entre le poisson frit à la +juive et le poisson frit à la chrétienne ou à la païenne. Avec l’audace +que seul peut inspirer l’authentique génie de la cuisine, le poisson +frit à la juive exige d’être mangé toujours froid. La peau en est d’un +brun admirable, la chair ferme et succulente, les arêtes mêmes pleines +de moelle. L’usage du poisson frit est entre les Anglo-Juifs un lien +plus solide que toutes les professions d’unité religieuse. On apprend +dès l’enfance à connaître son agréable saveur, et son divin fumet se +mêle à mille souvenirs de jeunesse, s’associe aux solennités les plus +sacrées et ramène le pécheur dans le sentier de la piété. C’est +peut-être le poisson frit qui fait tant engraisser les matrones juives. + +Il y a d’autres choses exquises dans la cuisine juive: les _lockschen_ +cette apothéose du vermicelle. Les _ferfel_ qui ne sont autre chose que +les _lockschen_ à l’état atomique, les _creplich_, triangulaires hachis +de viande; le _kuggol_ qui présente avec le pudding une lointaine +ressemblance; et enfin le poisson farci sans arêtes; mais le poisson +frit, servi froid, règne avec une incontestable souveraineté sur tous +les autres plats. Aucun autre peuple n’en possède la recette. Un poète +du dernier siècle chantait: + + Les Chrétiens sont des niais, qui ne savent pas frire la plie + hollandaise + Croyez-m’en, ils ne savent pas distinguer la carpe de la tanche. + +Pendant que l’on discutait sur la plie hollandaise, ovale et +délicieusement dorée comme celle de la ballade, Samuel Lévine sembla +frappé d’une idée subite. Il frappa son couteau et sa fourchette et +s’écria en hébreu: + +--_Shemah Béni!_ + +Tout le monde le regarda. + +--Ecoute, mon fils, répéta-t-il avec une horreur comique. Puis reparlant +anglais, il expliqua: + +--J’ai oublié de remettre à Léah le cadeau de son _Chosan_. + +--A-a-a-h!!! + +Tout le monde manifesta un profond intérêt: Léah, que les exigences du +service avaient obligée de quitter sa place à côté de son fiancé, se +trouvait à l’autre bout de la table. Elle se leva à demi avec curiosité. + +On ne saura jamais si Sam Lévine avait réellement oublié le cadeau, ou +s’il avait choisi ce moment pour produire plus d’effet; mais il est +certain que son instinct théâtral de Sémite fut récompensé par l’air +d’intérêt de la compagnie, lorsqu’il tira de la poche de sa jaquette un +petit papier blanc plié. + +--Ceci, fit-il en tapotant le papier avec un geste de prestidigitateur, +je l’ai acheté hier matin pour ma petite amie. Je me suis dit: Puisque, +mon vieux, tu vas retourner en ville pour un jour en l’honneur +d’Ezéchiel Philipps, et que ta pauvre fiancée espérait ne pas te voir +avant Pâques, il faut que tu lui apportes une compensation pour le +déplaisir qu’elle aura de te retrouver plus tôt. Mais qu’est-ce qui +ferait donc le plus de plaisir à Léah? Il faut que cela soit un cadeau +approprié aux circonstances, certes, mais il ne faut pas que cela soit +d’un prix trop élevé, pour que je puisse le lui offrir. C’est une +affaire bien ruineuse que d’être fiancé, la pire affaire que j’ai jamais +faite depuis que je suis au monde! + +Ici Sam cligna d’un œil facétieux vers l’assistance. + +--Et j’ai cherché quelle serait la chose la moins coûteuse que je +pourrais trouver, et j’ai pensé à un anneau. Tenez, le voilà. + +Sam développa lentement le paquet, du même air solennel, découvrit une +bague en or massif et la présenta de façon à faire étinceler le gros +diamant qui y était enchâssé. L’assistance poussa un «Oh!» prolongé et +tous immédiatement se mirent à évaluer l’objet _in petto_ se demandant +avec quelle réduction Sam avait pu l’acquérir d’un compère commerçant. +Car c’est en effet un axiome que nul Juif jamais ne paie les bijoux au +prix du détail. Même la bague de fiançailles n’a pas besoin d’être +achetée de première main: le principal, c’est qu’elle soit solide. + +Léah se leva sur la pointe des pieds, et l’éclat du diamant se refléta +dans ses yeux avides. Elle se pencha par dessus la table allongeant son +doigt pour recevoir le cadeau de son amoureux. Sam approcha de ce doigt +la bague, puis la retira aussitôt par taquinerie. + +--Ceux qui demandent n’auront rien. Vous êtes trop gourmande. + +Cette plaisanterie égaya toute la tablée. + +--Donnez-la moi, fit à son tour en riant Miriam Hyams, tendant le doigt, +je vous dirai «merci» bien gentiment. + +--Non, vous avez été méchante: je veux la donner à la petite fille qui +s’est tenue sage tout le temps. Miss Hannah Jacobs, levez-vous pour +recevoir votre prix de sagesse. + +Hannah qui était assise à deux places à sa gauche, sourit placidement, +mais se pencha sur son assiette. + +Sam, devenant de plus en plus pétulant sous le regard approbateur de +l’assistance amusée, se pencha vers Hannah, lui prit la main droite, +ajusta de force la bague à son annulaire et clama avec une solennité +comique, en hébreu: + +--Tu m’es consacrée par cet anneau selon la loi de Moïse et d’Israël. + +C’était bien la formule de mariage qu’il avait apprise par cœur pour ses +noces prochaines. L’assistance s’esclaffa et, dans la joie qu’éprouvait +Léah, son visage devint du plus vif cramoisi. Le badinage semblait +ravissant, des félicitations comiques furent adressées au couple +improvisé et même à Mme Jacobs qui semblait se réjouir de cette petite +plaisanterie, aussi sincèrement que si sa fille eût été réellement +mariée. Samuel avait la répartie prompte et ripostait plaisamment aux +toasts portés en son honneur. Soudain, dans le vacarme des rires, des +saillies et des chocs de verres s’éleva une voix grêle. Elle émanait du +vieux Hyams qui était resté assis tranquillement, les sourcils froncés +sous son _koppel_ de velours. + +--Monsieur Lévine, dit-il d’une voix basse et majestueuse, plus j’y +pense et plus je suis effrayé des sérieuses conséquences de ce que vous +venez de faire. + +Son air grave inquiéta l’assistance et les rires cessèrent. + +--Que voulez-vous dire? questionna Samuel. + +Il comprenait le jargon juif dont se servait presque toujours le vieux +Hyams, mais il ne le parlait pas. Au contraire le vieux Hyams comprenait +l’anglais plus qu’il ne le parlait. + +--Vous venez d’épouser Hannah Jacobs! + +Un silence pénible pesa, de vagues réminiscences surgissant dans les +cerveaux. + +--J’ai épousé Hannah Jacobs? répéta Samuel incrédule. + +--Parfaitement, ce que vous venez de faire constitue un mariage selon +les lois juives. Vous vous êtes engagé à elle en présence de deux +témoins. + +Il se fit un silence plus lourd. Mais Samuel éclata d’un rire bruyant. + +--Non, non, mon vieux, vous n’allez pas me la faire! + +La glace fut rompue. Tout le monde se mit à rire avec le sentiment +d’être soulagé d’un grand poids. Ce farceur de vieux Hyams en avait +décidément de bien bonnes. Hannah retira la bague de son doigt et la +passa à Léah. Hyams seul demeurait grave. + +--Riez toujours, dit-il, vous ne serez pas longtemps sans voir que j’ai +raison et que c’est la loi. Elle est formelle. + +--Possible, répondit Samuel redevenant sérieux malgré lui, mais vous +oubliez que j’étais déjà fiancé à Léah! + +--Je ne l’oublie pas, mais cela n’a rien à voir avec l’affaire. Vous +êtes maintenant, avec Hannah, mari et femme. + +Léah qui jusqu’alors avait été pâle et troublée, fondit en larmes. +Hannah était pâle, effarée. Sa mère semblait la moins alarmée de toute +l’assistance. + +--Vilain personnage, cria Malka furieuse à Sam, qu’as-tu fait là? + +--Est-ce que vous devenez tous fous? fit Samuel. Comment une simple +farce pourrait-elle passer pour un mariage solide? + +--La loi ne plaisante jamais, prononça solennellement le vieux Hyams. + +--Alors pourquoi ne m’avez-vous pas arrêté? demanda Sam exaspéré. + +--Je riais moi-même, je n’avais pas encore eu le temps de réfléchir. + +Sam donna un formidable coup de poing sur la table: + +--Eh bien jamais je ne croirai chose pareille. Si c’est cela le +Judaïsme... + +--Oh... s’écria Malka indignée, les voilà bien vos juifs anglais qui +tournent en dérision les choses saintes. J’ai toujours dit que le fils +d’une prosélyte... + +--Patience, la mère, fit Michel doucement, ne faisons pas d’histoires +avant de savoir le fin mot de la chose. Envoyons chercher quelqu’un qui +soit bien compétent--et il maniait nerveusement son couteau de poche à +trente-deux lames. + +--Oui, le père de Hannah,--Reb Shemuel, voilà l’homme qu’il nous faut, +cria Milly Philipps. + +--Je vous ai dit que mon mari est à Manchester pour un jour ou deux, +observa Mme Jacobs. + +--Il y a le Maggid des Fils du Covenant, proposa quelqu’un. Je vais le +chercher. + +Le Maggid était un homme à longue barbe noire. Lorsqu’il entra on ne vit +que trop, à sa mine, qu’il était au courant et qu’il apportait +confirmation des tristes paroles du vieux Hyams. Il expliqua la loi tout +au long et cita une quantité de précédents. Quand il s’arrêta, le +silence ne fut troublé que par les sanglots de Léah. Sam était livide. +La joyeuse partie de plaisir s’était transformée en une cérémonie +nuptiale sur laquelle il ne comptait pas. + +--Coquin, hurla Malka, tout cela était combiné. Vous vous êtes dit que +ma Léah n’avait pas assez d’argent et que le Reb Shemuel vous donnerait +de l’or à pleines mains. Mais vous serez votre première dupe. + +--Que ce morceau de pain saute sur moi, si j’ai eu de pareilles +intentions, cria Sam éperdu, car l’idée que Léah pouvait penser la même +chose, lui faisait un gros chagrin. + +Il se tourna désolé vers le Maggid. + +--Mais il doit y avoir un moyen, sûrement, un moyen pour en sortir. Vous +autres Maggid vous êtes si malins! Voilà le cas ou jamais d’appliquer un +de vos fameux _distinguo_, puisqu’il n’y a qu’une formalité. + +Il y eut un mouvement général de désapprobation contre cet homme qui +prenait la loi si à la légère. + +--Naturellement, il y a un moyen, dit tranquillement le Maggid, il n’y +en a même qu’un mais très simple et expéditif. + +--Qu’est-ce que c’est? demanda-t-on de toutes parts avec anxiété. + +--Eh bien, le divorce! + +--Naturellement, clama Sam triomphant. Nous allons divorcer tout de +suite. Quelle bande de serins nous faisons de n’avoir pas pensé à ça. O +bonne vieille loi juive! + +Léah cessa de sangloter. Tout le monde se remit à sourire, sauf Mme +Jacobs. + +Une demi-douzaine de mains poussèrent le Maggid. Une demi-douzaine +d’autres le tirèrent en sens inverse, elles finirent pourtant à elles +toutes par l’asseoir. On lui versa un verre de brandy, on lui apporta +une assiettée de poissons frits. Le Maggid, qui justement mourait de +faim, bénit la providence et les lois matrimoniales du Judaïsme. + +--Mais il vaudrait mieux ne pas avoir recours au divorce, hasarda-t-il +entre deux bouchées. A votre place j’irais trouver le père de la jeune +fille et je tâcherais de m’arranger avec lui pour m’assurer de son +acquiescement. + +--Il n’est pas là, dit Mme Jacobs. + +--Et moi je m’en vais demain par le premier train, renchérit Sam. Mais +au fait, il n’y a rien à craindre. Je ferai en sorte de revenir dans une +quinzaine et alors Reb Shemuel aura le temps d’être mis au courant de +tout. Cela ne vous fait rien d’être ma femme pour une quinzaine, je +suppose, Miss Jacobs? + +Hannah se mit à rire et tout le monde en fit autant. Hannah rit aussi, +avec un intérieur dédain des formalités de la loi juive. + +--Ecoutez-moi, Sam, dit Léah, pouvez-vous revenir pour le samedi de la +semaine prochaine? + +--Je veux bien, mais pourquoi? + +--Il y aura le bal des _Pourim_, au cercle. Puisqu’il faut que vous +reveniez pour divorcer avec Hannah, vous en profiterez pour m’emmener +danser. + +--Vous avez raison, répondit Sam tendrement. + +Léah battit des mains. + +--Oh, ce sera charmant, et nous emmènerons Hannah avec nous. + +--Ce sera, observa gaiement celle-ci, une compensation pour la perte de +mon mari. + +Léah sourit et se mit à contempler sa bague en la tournant et la +retournant sur son doigt. + +--Tout est bien qui finit bien. Grâce à tout cela Léah sera la reine du +bal des _Pourim_. Il me semble que je mérite pour ce compliment une +autre assiette de poisson. Quant à vous, Monsieur le Maggid, vous êtes +un saint, vous êtes sage comme le Talmud. + +Le Maggid sourit béatement. Quand le repas fut terminé il prononça avec +onction les actions de grâce et tout le monde l’accompagna en sourdine. +Après quoi il s’en alla, et on apporta les cartes. Il est imprudent de +jouer aux cartes _avant_ le poisson frit, car vous pouvez perdre, en +prendre de l’humeur et appeler votre partenaire un âne, ou être appelé +âne par votre partenaire. Tandis qu’après le poisson frit, on est mieux +disposé. Ce soir-là tout le monde resta de bonne humeur et cependant +plusieurs guinées changèrent de possesseur. On joua à la «mouche», au +«klobbiyos», au «Napoléon» et au «vingt-et-un». Le «solo-whist» ne +s’était pas encore acclimaté dans ces milieux. Le vieux Hyams ne jouait +point parce qu’il n’en avait pas le moyen, et Hannah Jacobs non plus +parce que cela ne l’amusait point. Tous deux se retirèrent tôt avec +quelques autres invités, mais les proches parents s’attardèrent autour +du tapis vert, sous une éclatante lampe à gaz. Avec du brandy, du whisky +et des fruits à la portée de la main, pas de train ni d’omnibus à +prendre, comment s’étonner que cette petite compagnie ait joué presque +jusqu’au lendemain matin? + +Durant ce temps, le bébé racheté du jour dormait paisiblement dans son +berceau, les jambes pliées et ses petits poings serrés sous la +couverture. + + + + +V + +L’IMMIGRANT PAUVRE + + +Mosès Ansell se maria principalement parce que tous les hommes étant +mortels, il savait qu’il devrait mourir un jour et qu’il désirait un +héritier. Non pas qu’il eût rien à lui léguer, mais uniquement pour que +celui-ci puisse réciter pour lui le _Kaddish_. Le Kaddish est la prière +des morts la plus belle et la plus curieuse qui ait été écrite. Excluant +rigoureusement toute allusion à la mort ou à la douleur, elle s’épuise +en une suprême glorification de l’Eternel et en supplications pour que +la paix règne à jamais dans la demeure d’Israël. Mais sa signification +s’est graduellement transformée, l’humaine nature, exterminée à coups de +fourche, s’est vengée en considérant cette prière comme une sorte de +messe d’une efficacité expiatoire, de sorte qu’il répugne au Juif de +mourir sans laisser quelqu’un qui soit qualifié pour réciter le Kaddish +après sa mort, tous les jours pendant un an, et puis un jour tous les +ans. C’est là une des raisons qui donnent au fils un rôle si important +dans la famille. + +Mosès n’avait plus au monde que sa mère lorsqu’il épousa Gittel +Silverstein, et il espérait rectifier la proportion des parents mâles en +ayant recours à cette mesure extrême. Il en résulta six enfants, trois +filles et trois _Kaddishim_ et il trouva en Gittel une compagne +infatigable. Durant toute la vie de celle-ci, la famille vécut toujours +dans deux pièces car elle avait différentes façons d’augmenter les +ressources du ménage. Arrivée à Londres elle travaillait chez sa cousine +Malka, à un shilling par jour, elle raccommodait du linge et cousait des +bouts de fourrure en forme de casquettes, dans le calme de sa demeure et +de la nuit. Sans l’industrie de Mme Ansell sa famille eût réalisé le +type de ces familles de juifs errants, le type des juifs nomades, errant +de ville en ville à la recherche d’un sort meilleur. La congrégation +qu’ils quittaient--chaque petite ville pouvant rassembler le minimum des +dix hommes nécessaires à la célébration du culte avait sa +_kehillah_--payait invariablement leurs billets jusqu’à la congrégation +voisine, heureuse de s’en défaire à bon compte, et la nouvelle kehillah +saisissait avec empressement l’occasion de satisfaire leur instinct +migrateur et les dépêchait vers une autre. Ils volaient ainsi au hasard, +lancés par les raquettes de la philanthropie, et revenant souvent à leur +point de départ, au grand mécontentement des sociétés de bienfaisance. +Et pourtant, chaque fois Mosès faisait de loyaux efforts pour trouver du +travail. Sa versatilité était merveilleuse. Il n’y avait rien qu’il ne +pût mal faire. Il avait été vitrier, bedeau à la synagogue, encadreur, +chantre, colporteur, cordonnier en tous genres, marchand d’habits, +boucher spécialiste dans l’art d’abattre les volailles et les animaux à +cornes, professeur d’hébreu, fruitier, circonciseur, il avait veillé les +morts et maintenant il était tailleur sans travail. + +Malka avait incontestablement raison de regarder Mosès comme un +_Schlemihl_ en comparaison de tant d’autres immigrants, qui apportent +dans leur lutte pour la vie un labeur infatigable et un esprit subtil, +refusant le secours de la charité, dès qu’ils s’en peuvent passer, et +parfois même auparavant. C’était pour le métier de colporteur que Mosès +se croyait le plus doué, et il ne perdit jamais la conviction que s’il +pouvait seulement débuter heureusement, il avait en lui l’étoffe d’un +millionnaire. Il y avait pourtant peu de marchandises bon marché avec +lesquelles il n’eût pas parcouru le pays, de sorte que lorsque le pauvre +Benjamin, profitant de la mort de sa mère pour entrer dans un +orphelinat, dut faire une composition de style sur «Les manières de +voyager», il suscita l’hilarité de toute la classe en disant qu’il y +avait de nombreuses façons de voyager puisqu’on pouvait, à volonté, +voyager pour les éponges, les citrons, la rhubarbe, les vieux habits, la +bijouterie, et ainsi de suite pendant toute une page de son cahier. +Benjamin était un brillant sujet mais il ne put jamais se défaire de +certaines associations d’idées engendrées par le jargon paternel. Mme +Ansell avait introduit dans son allemand corrompu des phrases d’anglais +incorrect, étant d’un tempérament beaucoup plus énergique et plus +ambitieux que Mosès qui, traditionaliste, enferma dans la tombe de sa +femme tout le fardeau de ses connaissances anglaises. Pour Benjamin +«voyager» signifiait errer d’un endroit à l’autre en vendant des +marchandises, et quand il lisait dans ses livres les exploits des +voyageurs africains, il était sûr qu’ils exploraient le Continent Noir +pour y faire de petits bénéfices ou de rapides fortunes. + +Et qui sait? Peut-être, des deux races, étaient-ce les pauvres vieux +colporteurs juifs qui souffraient le plus et recueillaient en général +les plus petits profits. Car le misérable épouvantail en chapeau cornu +de la caricature chrétienne, qui se traîne en criant d’un ton nasillard +«vieux habits» possède une vie intérieure ardente, qui pourrait +rivaliser en intensité, en valeur, en humour même, avec celle des plus +fins railleurs des grandes routes. Pour Mosès «voyager», signifiait +errer solitaire dans de petites villes et de petits villages inconnus, +adonnés au culte d’une divinité étrangère dont ils étaient toujours +prêts à venger la crucifixion, dans un pays dont la langue ne lui était +pas plus familière qu’elle ne l’était à la demoiselle sarrasine que la +légende marie au père de A’ Becket. Cela signifiait faire bravement ses +prières dans les wagons de chemin de fer bondés de monde, en enroulant +les philactères pliés en sept autour du bras gauche, en se ceignant le +front d’un épais bandeau de cuir, au grand étonnement de compagnons de +route parfois peu sympathiques. Cela signifiait se nourrir exclusivement +de pain et de thé noir bu dans sa propre tasse, la viande, le poisson et +les bonnes choses de la vie lui étant complètement défendues par la loi +traditionnelle, même s’il eût été moins malheureux. Cela signifiait +brandir le drapeau rouge d’une personnalité odieuse au milieu d’un +troupeau de taureaux. Cela signifiait passer de longs mois loin de sa +femme et de ses enfants, dans une solitude égayée parfois seulement par +un dimanche passé dans une ville où il y avait une synagogue. Cela +signifiait descendre dans de misérables auberges et des hôtels louches, +où de bruyants disciples du Prince de la Paix l’envoyaient souvent au +lit tout sanglant et meurtri, ou bien encore le dépouillaient +effrontément de sa marchandise, le malmenaient et lui faisaient baisser +encore son juste prix, sachant qu’il n’oserait pas résister. Cela +signifiait supporter la dérision et la raillerie dans une langue dont il +comprenait seulement qu’elle était cruelle, bien qu’à la longue +certaines de ces tristes facéties lui fussent devenues intelligibles par +leur fréquence même. + +Un jour, étant interrogé sur l’endroit où se trouvait Moïse quand la +lumière s’éteignit, il répondit en Yiddish, que la lumière ne pouvait +pas s’éteindre «puisqu’il est dit dans le verset qu’autour de la tête de +Moïse, notre maître, le grand législateur, il y avait un halo +perpétuel». + +Un vieil Allemand qui se trouvait là, par hasard, à fumer dans le bar du +public-house quand le colporteur fit cette réponse touchante, rit de +tout son cœur et frappant amicalement sur le dos du juif il traduisit la +repartie pour le reste de l’assistance. Cette fois l’esprit parla et les +buveurs, un peu honteux, rivalisèrent pour offrir de la bière amère au +Sémite abstinent. Mais Mosès Ansell buvait plus souvent la coupe de +l’affliction que celle de la bienvenue, sans se douter jamais qu’il +était héroïque; il endurait sa part de souffrance dans la longue agonie +de sa race, condamnée à être la risée des païens. Mourir pour une +religion est assurément plus facile que vivre pour elle, et cependant +Mosès ne se plaignait jamais et ne perdait pas sa foi. Etre en butte aux +crachats est la condition même de l’existence du juif moderne, dépossédé +de la Palestine et de son Temple. Le mendiant épuisé et las, battu et +outragé, est plus cher encore au Seigneur Dieu qui l’a choisi parmi les +nations. Mais si les insultes fendaient l’âme de Mosès dans ce monde, +dans l’autre il était sûr d’être assis sur un trône d’or dans le +Paradis, parmi les saints, à chanter des acrostiches exégétiques pour +toute l’éternité. C’était l’obscure vision de ces choses qui permettait +à Esther de pardonner à son père. Les Ansell attendaient pendant des +semaines l’arrivée du bon postal, alors que les propriétaires menaçaient +de les mettre dehors et que la mère se tuait à travailler pour ses +petits. Leurs conditions de vie commencèrent à s’améliorer un peu juste +avant la mort de leur mère: ils s’étaient établis à Londres, ou Mosès +gagnait dix-huit shillings par semaine comme machiniste et il n’errait +plus dans la campagne. Hélas, cette période de bonheur fut brève. La +grand’mère ramenée de Pologne, n’éprouvait aucune sympathie pour la +femme de son fils, qu’elle trouvait trop peu minutieuse dans le +cérémonial de sa religion, et même assez mécréante pour porter ses +propres cheveux. Il y avait en effet chez la mère d’Esther une tendance +au scepticisme et au doute, un goût pour les coutumes païennes, que sa +grand’mère devinait instinctivement et redoutait pour le salut de son +fils et celui de ses petits-enfants. Le scepticisme de Mme Ansell se +basait sur la malpropreté si fréquemment synonyme de «dévotion» dans les +cercles pieux qui l’entouraient, et on l’avait même surprise à exprimer +son mépris pour le savant et vénérable Israélite qui se trouvant accosté +par un ami, alors que les premières ombres du soir descendaient sur le +jour de l’Expiation, s’écria: + +«Pour l’amour du ciel, ne me retenez pas, j’ai manqué mon bain l’an +dernier!» + +Mme Ansell baignait ses enfants, des pieds à la tête, une fois par mois, +les lavait le jour du Sabbat, comme les profanes, et possédait une +quantité de notions étranges et dangereuses. Elle professait de ne pas +comprendre en quoi les lettrés _Rabbonim_ pouvaient être agréables à +Dieu, aux hommes, ou aux bêtes, en balançant la tête tout le jour dans +le Beth Hamidrash et elle ajoutait qu’ils eussent mieux fait de subvenir +aux besoins de leurs familles. Cette idée, dont l’expression était +blasphématoire dans une bouche pieuse, était destinée à Mosès pour +l’engager à moins étudier et à travailler davantage: mais elle ne +manquait jamais de susciter entre les deux femmes de violentes disputes. +La mort de Mme Ansell vint mettre fin à ces querelles et la grand’mère +qui avait si souvent reproché à son fils de l’avoir conduite dans un +pays d’athées, resta une charge de plus pour la famille qui perdait à la +fois sa mère et son gagne-pain. La vieille Mme Ansell étant incapable de +rien faire que grogner, la direction échut naturellement à Esther, dont +la mort de sa mère fit une femme malgré ses huit ans. + +Le début de son règne coïncida avec un triste rétrécissement de son +empire. Si choquant que cela puisse paraître à des esprits plus +fortunés, ces sept personnes vivaient dans une seule pièce. Mosès et ses +deux fils couchaient dans un lit, la grand’mère et les trois filles dans +un autre. Esther dormait la tête appuyée sur un oreiller supplémentaire +disposé au pied du lit. Mais il n’est si petite pièce qui ne puisse +renfermer beaucoup de tendresse. + +La chambre n’était pas trop exiguë, mais, d’une proportion bizarre, elle +étendait un long bras qu’on avait pu séparer du reste de la pièce par un +rideau. Les murs se rejoignaient vers le haut de telle sorte que le +plafond n’avait que la moitié de la superficie du parquet. Le mobilier +ne comportait que les objets de toute première nécessité. La mansarde +des Ansell était certes plus près du ciel que la plupart des demeures +terrestres, car il y avait quatre grands étages à grimper avant d’y +accéder. + +Le nº 1 de Royal Street était, au temps jadis, un des grands hôtels du +ghetto; les fidèles de la Synagogue avaient bu du vin «kosher» dans ses +grandes salles de réception, et ses corridors avaient répété l’écho des +bavardages de nobles dames, vêtues d’épais brocarts. Il était solidement +bâti et ses solives étaient en chêne sculpté. Aujourd’hui, le seuil de +la porte d’entrée, qui n’était jamais close, était recouvert d’une +épaisse boue noire et du grand escalier se dégageait constamment une +odeur de moisi, subtilement mêlée à celle de la térébenthine dont M. +Belcovitch régalait ses amis. + +Les Ansell comptaient de nombreux amis parmi les locataires du nº 1 du +Royal Street, qui formaient une sorte de colonie juive, dont la +population s’augmentait constamment des ouvriers de Belcovitch et des +Fils-de-la-vraie-Foi, qui venaient faire leurs dévotions dans leur +synagogue, située au rez-de-chaussée. Chez Sugarman, le Shadchan au +premier étage, MM. Simons et Dutch Debby au second, les Belcovitch au +troisième, chez les Ansell et Gabriel Hamburg, le grand savant, au +quatrième, tous les montants des portes étincelaient de petits étuis à +_mezuzahs_ et de cylindres contenant l’écriture sainte avec le mot +_Shaddaï_, «Tout-Puissant», visible à travers un petit œil de verre, +placé au centre. Dutch Debby elle-même, toute pauvre et abandonnée +qu’elle fût, possédait cette protection contre les esprits mauvais--tel +est du moins le sens qu’on lui attribue aujourd’hui--clouée au linteau +de sa porte, malgré qu’elle ne touchât jamais le petit œil avec le doigt +pour embrasser ensuite celui-ci à l’endroit qui avait touché le mezuzah, +comme le font les vrais croyants. + +Tel était le nº 1 de Royal Street bondé du rebut humble et morne sans +doute d’une humanité mais qu’il n’était pas sans profit d’observer; si +bondé qu’on y avait à peine la place de respirer. Notre pauvre Ansell ne +faisait des calembours qu’à des intervalles immémoriaux, mais un jour il +fit judicieusement observer que l’Angleterre portait bien son nom, +qu’elle était bien pour les Juifs l’Enge-land, ce qui, en allemand, +signifie le pays où l’on n’a pas les coudées franches. Mosès Ansell rit +doucement et béatement en formulant cette remarque, qui surprit tous +ceux qui le connaissaient. Mais c’était le jour de la Réjouissance de la +Loi et les Fils-de-la-vraie-Foi l’avaient régalé de rhum et de gâteaux. +Il repensa souvent plus tard à son bon mot et son visage mal +débarbouillé s’éclairait d’un joyeux sourire. Ce souvenir lui venait +souvent lorsqu’il priait. + +Pendant les quatre années qui suivirent l’enterrement de Mme Ansell, +organisé par les soins de la Société de bienfaisance, la famille, bien +que loin d’être heureuse, n’eut pas d’histoire qui vaille d’être contée. + +Benjamin accompagna Salomon à la Shool, matin et soir, afin de réciter +le Kaddish pour leur mère, jusqu’à ce qu’il quittât les siens pour +entrer dans un orphelinat. Salomon, Rachel et Esther fréquentaient la +grande Ecole et Isaac celle des petits, pendant que la petite Sarah, +dont la naissance avait coûté la vie à Mme Ansell, rampait et traînait +dans la mansarde sous les yeux de la grand’mère qui était d’une utilité +négative pour lui éviter les dangers du feu, les jours où l’âtre n’était +pas éteint. Car la conception de la grand’mère quant à ses fonctions de +gardienne était toute particulière. Mosès, lui, était absent pendant +toute la journée, travaillant, cherchant du travail, priant, assistant +aux «Droshes» du Maggid ou des grands prédicateurs, profitant +généralement de ces bienfaits qui réchauffent et animent le ghetto. Le +pain, la viande, et les bons de charbon, dons de la Société pour le +relèvement de l’âme, rendaient les mauvais jours mémorables. Les +couvertures ne s’obtenaient, hélas, plus aussi facilement qu’au temps où +la pauvre Gittel accouchait. + +Le peu de cuisine qu’il y avait à faire était fait par Esther avant ou +après l’école, les enfants et elle emportaient généralement leur repas +de midi sous forme de pain auquel un peu de mélasse donnait parfois une +saveur d’ambroisie. Les Ansell observaient du reste plus de jours de +jeûne que le calendrier juif n’en comporte, ce qui signifie bien des +choses. La Providence intervenait généralement avant que le garde-manger +ne fût resté vide plus de vingt-quatre heures. + +Les jours de jeûne du calendrier juif ne coïncidant pas toujours avec +ceux des Ansell, ils tombaient comme une taxe additionnelle pour Mosès +et sa mère, et pourtant jamais l’un d’eux n’hésitait dans leur +observance scrupuleuse, pas une miette de pain ni une goutte d’eau ne +passait leurs lèvres. Dans l’âpre recherche de documents défavorables au +ghetto, il est surprenant qu’aucun économiste n’ait encore exposé les +nombreux jeûnes dont Israël a été gratifié et qui sont évidemment une +compensation aux faibles salaires. Telle est aussi la période du carême, +«les trois semaines» pendant lesquelles la viande est défendue, en +mémoire de la destruction des temples. Les Ansell, eux, observaient les +«trois semaines» pendant toute l’année. En de très rares occasions ils +achetaient des harengs saurs, ou rapportaient pour quelques sous de +soupe aux pois, ou de pommes de terre cuites avec du riz, achetées dans +une rôtisserie du quartier. Les jours de fête, si Malka leur octroyait +un demi-souverain, Esther préparait le _Tzimmus_, un délicat mélange de +carottes, de pudding et de pommes de terre. Elle aurait pu écrire un +essai sur le Tzimmus considéré comme un idéal gastronomique. Il y avait +encore d’autres mets polonais qu’on faisait cuire pour deux pence chez +le boulanger le plus proche. Les _tabechas_, ou tripes farcies, le foie, +le mou, et la laite remplaçaient avantageusement la viande. Leur potage +favori était le _Borsch_, fait de betteraves rouges et de graisse, +celle-ci tenant lieu de crème, aliment trop distingué. + +Mais les plats nationaux étaient rares chez eux. Quand ils avaient du +poisson frit, il venait généralement du garde-manger de Mme Simons, une +veuve âgée et compatissante qui habitait au second étage, sur le devant, +et présidait aux couches de toutes les femmes et aux maladies de tous +les enfants du voisinage. Sa fille, Dinah, qui était mariée, +nourrissait, par un effet de la Providence, un petit garçon aux yeux +noirs, juste quand Mme Ansell mourut, de sorte que Mme Simons convertit +cette fille en nourrice pour la petite Sarah, se croyant ensuite +responsable de l’enfant, qu’elle gardait parfois chez elle pendant toute +une semaine, et pour qui elle caressait, si Dieu lui prêtait vie, un +projet d’union avec le petit frère de lait aux yeux noirs. La vie eût +été plus sombre encore dans la mansarde des Ansell, si Mme Simons +n’avait été là, toujours prête à aider et secourir. Il n’y avait pas +jusqu’aux vieux vêtements qui ne vinssent de chez Mme Simons, pour +suppléer aux robes de velours côtelé et aux cotonnades, dons de l’école. +Le ménage Ansell ne connaissait guère d’événement plus agréable que la +maladie d’un des enfants, car cela ne signifiait pas seulement un envoi +de bouillon, de vin de porto et d’autres délices inconnues, de la part +du médecin de l’assistance, délices dont _tous_ pouvaient goûter, mais +aussi et surtout cela apportait les soins assidus de Mme Simons. Voir +penchée sur la sienne sa bonne figure basanée et le sourire de ses beaux +yeux de jais, sentir pressée sur son front sa main fraîche et douce, +valait bien la souffrance d’une fièvre pour une enfant sans mère. Mme +Simons étant une femme fort occupée et pauvre aussi et les Ansell +formant un clan fermé, habitué à ne témoigner ni son amitié ni sa misère +aux étrangers, les enfants ne voyaient pas Mme Simons et ses générosités +autant qu’ils l’eussent désiré. Cependant, dans un moment grave, on +pouvait toujours compter sur elle. + +«Je vais te dire quoi, Meshé», disait souvent la vieille Mme Ansell, +«cette femme désire t’épouser, un aveugle s’en apercevrait». + +«Elle ne peut pas désirer cela, mère», répondait Mosès avec un profond +respect. + +«Que dis-tu? un homme comme toi, si beau» disait sa mère en caressant +les boucles qui lui couvraient les oreilles, «et si _froom_ aussi, et si +plein de connaissances; mais ne le fais jamais, Meshé». + +«Quelle idée te mets-tu en tête! Je te dis qu’elle ne voudrait pas de +moi si je le lui faisais proposer». + +«Ne parle pas de cela. Qui donc ne souhaiterait pas s’accrocher au coin +de ton manteau pour être sûr d’aller au ciel? Mais Mme Simons est trop +anglaise pour moi. Ta femme avait des idées anglaises et se moquait des +hommes pieux et la justice de Dieu l’a frappée. Que dit le livre des +prières? Il est trois choses pour lesquelles une femme meurt en couches; +pour n’avoir pas séparé la pâte, pour n’avoir pas allumé les lampes du +Sabbat, pour n’avoir pas...» + +«Combien de fois t’ai-je dit qu’elle faisait toutes ces choses?» +interrompit Mosès. + +«Oses-tu mettre en doute le livre des prières?» dit la grand’mère avec +colère. «C’eût été bien différent si tu m’avais laissé choisir ta femme, +mais cette fois-ci tu honoreras mieux ta mère. Il faut que ce soit une +jeune fille, vertueuse et comme il faut, qui ait la crainte du ciel, et +non pas une vieille femme comme Mme Simons, mais une femme qui puisse me +donner des petits enfants robustes. Les petits enfants que tu m’as +donnés sont chétifs et ne craignent pas le Tout-Puissant. Ah! pourquoi +m’as-tu menée dans ce pays impie? Ne pouvais-tu pas me laisser mourir en +paix? Tes filles pensent plus aux livres d’histoires anglais et à leurs +leçons qu’à leur yiddishkeit, et tes fils courent nu-tête et se lavent +les mains à contre-cœur pour les repas. Ils ne rentrent que pour l’heure +du dîner, de crainte d’avoir à dire la prière de l’après-midi. Moque-toi +de moi, Mosès, si tu veux, mais toute vieille que je suis, j’ai des +yeux, et non pas deux boules de glaise dans les orbites. Tu ne vois pas +que ta famille court à sa perte. Oh! l’abomination!» + +Ainsi prévenu et mis en garde, Mosès considérait sa famille avec +inquiétude pendant les jours suivants et le grain que la grand’mère +avait semé levait sous formes de coups et d’ecchymoses sur les anatomies +familiales et spécialement sur celle de Salomon; car Mosès attachait son +vieux pantalon tout usé par une solide bretelle et Salomon était un +gaillard qui faisait de son mieux pour rouler le Tout-Puissant, n’ayant +jamais entendu le conseil de Lowell: + +«Il faut vous lever de bonne heure si vous voulez tromper Dieu.» + +Il est probable que s’il l’avait entendu il eût pu répliquer qu’il se +levait d’assez bonne heure pour rencontrer son père, qui des deux était +le plus terrible. Malgré cela il reçut de nombreuses leçons, sur les +genoux ou plutôt entre les genoux de son père. Dans son enfance, Salomon +avait inventé un grand nombre de transactions secrètes avec le Dieu de +ses ancêtres, concluant avec lui des marchés établis d’après sa +conception enfantine de l’équité. Si, par exemple, Dieu consentait à lui +faire résoudre correctement ses problèmes, de manière à ce qu’il ne fût +ni battu ni «retenu» à l’école, il disait ses prières du matin sans +sauter l’interminable _Longe Verachum_ qui s’allonge encore les lundis +et les jeudis: autrement, non. Aux termes de ce contrat, Salomon +laissait toute l’initiative au Seigneur et quand celui-ci en +accomplissait sa part, il remplissait aussi honorablement la sienne. De +cette manière sa foi dans la Providence n’était jamais ébranlée, comme +l’est celle de certains petits garçons qui demandent au Seigneur de +réaliser leurs caprices. Mais, en se refusant à chanter longuement les +louanges du Créateur, excepté en échange de services rendus, Salomon, +témoigna de bonne heure qu’il n’avait pas hérité de l’incapacité +commerciale de son père. + +Les jours où tout se passait bien à l’école, personne ne parcourait le +fastidieux livre de prières plus consciencieusement que lui. Il récitait +toutes les choses écrites en grands caractères et tous les étranges +petits morceaux écrits en petits caractères, et même certains passages +sans voyelles. Bien plus, il allait jusqu’à inclure les préfaces, se +leurrant et s’amadouant, entraîné par son père, jusqu’à réciter les +appendices qui surgissaient l’un après l’autre à l’horizon de leur +dévotion semblables aux terrasses sans fin d’une ascension trompeuse. +Encore un petit bout, et maintenant ce petit bout, et rien que ce +dernier petit bout. C’était comme les infinies complications d’une +sphère chinoise ou le concert d’adieu d’un chanteur célèbre. + +Pour le reste, Salomon était un _chine-ponim_ ou original, possédant ce +sens inextinguible de l’humour qui fit des saints de l’église juive des +humains, ensoleilla les mornes discussions de technique talmudique de +saillies et de boutades, de calembours, de plaisanteries et d’allusions, +et aida puissamment la race à durer en lui enseignant l’acceptation +humoristique de l’inévitable. + +Son _chine_ aidait Salomon à supporter la synagogue où la seule goutte +de baume se trouvait dans le gobelet de vin du service de la +Sanctification. Salomon était toujours du nombre des garçons courageux +qui luttaient pour prendre part à la cérémonie qui consiste à vider +celui-ci. Il manquait à coup sûr de dévotion, il n’aurait pas baisé le +Pentateuque hébreu quand il le laissait tomber, s’il n’avait aperçu les +regards de son père, et n’étaient les soins que lui donnait sa +grand’mère, les franges blanches, toutes salies, de son «châle» se +seraient emmêlées et irrémédiablement abîmées, tant il était négligent. + +Dans les moments de misère les plus cruels de sa famille, Salomon +dressait fièrement sa tête bouclée parmi ses compagnons de classe et +faisait étalage d’une petite fortune personnelle, qui n’eût pas +d’ailleurs été négociable chez le prêteur sur gages. Possédant un petit +stéréoscope fabriqué avec une vieille boîte de chocolat et représentant +la sortie de Plevna, il consentait à le laisser voir en échange d’un +bout de crayon d’ardoise. Pour deux épingles, il vous laissait le +contempler pendant toute une minute. Il possédait aussi des sacs de +boutons de cuivre, de billes, de plumes, des étiquettes de bouteilles de +bière, des noyaux de cerises. En plus de bouteilles d’eau liquoreuse +vendable à la gorgée ou à la cuiller, il faisait le commerce +d’«assy-tassy» consistant en de petits paquets d’acide acétique mélangé +à la cassonade. Le genre de ses produits variait d’après l’époque de +l’année, car la nature et Belgravia sont moins stables dans leurs +saisons que l’écolier juif, pour qui les boutons en Mars sont aussi +inconcevables que les boules de neige en Juillet. + +Au Purim, Salomon avait toujours des noix pour jouer comme s’il eût été +le fils d’un banquier et le jour de l’Expiation il n’était jamais sans +une petite boîte d’allumettes pleine de restes de tabac à priser. Quand +le jeûne torturait le plus les vieillards, il la leur présentait +galamment. Ils prenaient une pincée en disant: «Puisse ta force +s’accroître» et ils se mouchaient dans de grands mouchoirs de couleur, +et Salomon se sentait âgé de cinquante ans, et prisait lui-même quelques +grains avec l’air d’un vieux connaisseur. + +Il suivait avec un intérêt médiocre les subtiles recherches des rabbins +acharnés à accroître le fardeau des connaissances séculaires. Il +discutait très superficiellement les thèses des commentateurs de la +Bible, car Mosès Ansell était si absorbé à traduire et à goûter les +problèmes intellectuels que Salomon n’avait guère autre chose à faire +que reprendre ses paroles. Il profitait de ce que son père n’avait pas +les moyens de l’envoyer dans un _chedar_, institution absurde qui avait +fait de Jacob un enfant triste, privé de jeu et d’oxygène, pour le +livrer aux sympathies rugueuses d’un groupe de dévots intelligents et +scrupuleusement malpropres. + +La littérature et l’histoire que Salomon aimait vraiment n’étaient pas +celles des Juifs. C’était l’histoire de «Daredevil Dick et ses copains», +dont il échangea les aventures prodigieuses, trouvées d’occasion sur des +feuillets tachés d’encre, contre une partie de sa provision de boutons. +La lecture des exploits audacieux, généralement commencée en classe, +durant les périodes de _Sturm und Drang_ pendant lesquelles les +professeurs étaient considérés comme des créatures de la Providence, +faits pour le bon plaisir des écoliers, Salomon la reprenait à toutes +heures, dissimulant ces feuillets sous un pupitre, lorsqu’il était censé +étudier la question d’Irlande dans son atlas, les cachant entre les +pages écornées de son livre de prières pour les reprendre pendant +l’office du matin. Elles ne lui causèrent d’ennui que le jour où, ses +lectures secrètes ayant été découvertes, il fut corrigé au moyen de la +baguette éducative et vit ses trésors jetés au feu, à travers un torrent +de larmes qui eût suffi à éteindre la flamme. + + + + +VI + +REB SHEMUEL + + +Ce n’était que par hasard que Mosès Ansell faisait ses dévotions à la +Synagogue des Fils-de-la-vraie-Foi. Il jugeait que ce temple était trop +voisin pour que son assiduité aux offices lui acquît des mérites auprès +du ciel: il faut aller au devant de la prière, et non pas la laisser +venir à nous. Un Juif zélé doit marcher vite quand il se rend à la +synagogue, pour montrer sa ferveur, et revenir à pas comptés, comme à +regret: sans quoi Satan pourrait bien attirer l’attention du Très-Haut +sur les manquements du Peuple Elu. Voilà pourquoi Mosès allait faire ses +dévotions aussi loin que possible. + +Passé maître dans les subtiles minuties du judaïsme, il était ce que +Welhausen a appelé un virtuose de la religion. Quand il avait passé sa +chaussette droite la première--ou plutôt quand il avait entortillé son +pied dans les bandelettes qui lui servaient de chaussettes--il faisait +bien attention de passer d’abord son soulier gauche, à titre de +compensation. Et il agissait de même quand il portait des souliers +lacés, laçant le premier celui qu’il avait mis le dernier. C’est ainsi +que, dans les plus petites choses, il appliquait les divins principes de +la justice. + +Voilà pourquoi Mosès passait pour un grand homme dans la plupart des +lointaines _Chevrah_ entre lesquelles il répartissait l’honneur de sa +présence. Il n’accordait celle-ci à la grande Synagogue que si par +hasard, les heures des offices étant différentes, il pouvait y aller en +revenant d’une autre communauté plus éloignée. Il arrivait alors au +commencement de la fin, et s’applaudissait de pouvoir de la sorte dire +deux fois le même jour une même partie de l’office. Même il lui plaisait +d’ajouter à ses dévotions dans les synagogues une préface ou une +conclusion en lisant tout seul, chez lui, une centaine de pages du +rituel. + +Quelques jours après la rédemption d’Ezéchiel, à la fin du service au +Beth Hamidrash, Salomon aborda le reb Shemuel, qui lui donna un +demi-penny pour avoir accepté gentiment sa bénédiction. Salomon passa le +sou à son père, qui l’accompagnait. + +--Eh, comment allez-vous, reb Mosché? fit le reb Shemuel, avec son bon +sourire. Il avait bien remarqué que Mosès chômait. D’autre part il +l’appelait rabbin (_reb_) tant par courtoisie que par sa considération +pour sa piété. Quant à lui, le rabbin authentique, c’était un bel homme, +un peu fort, dans lequel on eût pu tailler deux Mosès Ansell. + +--Ça va mal, répliqua Mosès. Je n’ai eu aucun travail depuis un mois. +Nous sommes en pleine morte saison. Mais Dieu est bon. + +--Ne pourriez-vous pas vendre quelque chose, reprit reb Shemuel, en +caressant pensivement sa longue barbe noire, qui grisonnait un peu. + +--J’ai vendu des citrons, mais les quatre ou cinq shillings que j’y ai +gagnés ont déjà passé en pain pour les enfants, et au loyer. L’argent +coule entre les doigts, vous savez, quand on est cinq et que l’hiver est +dur. Mes citrons une fois vendus, je n’ai guère été plus avancé. + +Le rabbin le regarda avec compassion et lui glissa dans la main une +demi-couronne. + +Son jeune fils Lévy demeura un moment en arrière, désirant terminer une +transaction qui consistait dans le troc d’une sarbacane contre +quelques-uns des boutons de Salomon. Lévy était plus jeune de deux ans +que celui-ci, et fréquentait une autre école--une école presque +bourgeoise. Il prenait en conséquence, avec le jeune Ansell, des airs +condescendants. Mais il avait fort à faire pour impressionner Salomon, +qui, outre l’humour israélite, possédait une forte dose de cette autre +qualité nationale que les Juifs nomment la _Chuzbah_, ce qu’on peut +traduire, de façon variée, par audace ou impudence, esprit d’entreprise +ou aplomb. + +--Dites-moi, Lévy, fit Salomon, nous n’allons pas à l’école +d’aujourd’hui. Voulez-vous venir du côté de chez nous, ce matin? Nous +jouerons à cache-cache dans la rue; il y a des coins splendides! Et puis +il y a aux environs de nouvelles bâtisses avec des échafaudages +épatants, et un magasin de pickles qu’on démolit. Des fois, au milieu +des plâtras, on trouve des cerneaux au vinaigre. C’est chic, hein? + +Lévy le regarda d’un air de profond dédain. + +--Croyez-vous, dit-il, que nous n’avons pas de pickles à la maison? + +Salomon fut mortifié. Il regarda du coin de l’œil les élégants vêtements +noirs de son camarade et les compara tristement avec son complet de +velours grossier et râpé. + +--Qu’à cela ne tienne, dit-il. Il ne manquera pas de garçons et de +filles pour jouer avec moi. + +--Au fait, demanda Lévy, cette petite fille qui est venue ici avec votre +père pour l’Anniversaire de la Loi, n’était-ce pas votre sœur? + +--Voulez-vous dire Esther? + +--Comment voulez-vous que je sache son nom? Une petite fille brune, avec +une robe d’indienne, plutôt jolie: elle ne vous ressemble pas. + +--Oui, c’est Esther. Elle est en sixième, à l’école, et elle n’a que +onze ans. + +--Nous n’avons pas de classes, à notre école, répondit Lévy avec mépris. +Mais est-ce que votre sœur jouera à cache-cache? + +--Non, elle ne jouera pas, répliqua Salomon, avec une espèce d’orgueil: +elle n’aime qu’à lire. Elle a lu les _Enfants d’Angleterre_, et un tas +de choses. A présent, elle a trouvé un petit livre à couverture brune, +qui ne la quitte plus. Moi aussi, j’aime lire, mais à l’école ou à la +synagogue, parce que là, il n’y a rien de mieux à faire. + +--A-t-elle congé, aujourd’hui? + +--Oui. + +--Mais moi, je n’ai pas congé, fit tristement Lévy. + +Salomon se sentit vengé. Son père l’appela, et ils consacrèrent une +partie de la demi-couronne donnée par le rabbin à acheter des petits +pains, dits français, qui procurèrent à la maison un déjeuner inespéré. + +Pendant ce temps reb Shemuel, qui s’appelait de son nom complet le +Révérend Samuel Jacobs, rentrait chez lui pour déjeuner. Sa maison était +située près de la Shool[4] et il y avait aux abords une haie de +mendiants. Il ouvrit sa porte en bras de chemise. + + [4] Synagogue. + +--Vite, Simcha, donne-moi mon vêtement neuf. Il fait bien froid ce +matin. + +--Vous avez donc encore donné votre vêtement, s’exclama sa femme qui +malgré qu’elle portât un nom signifiant «Réjouissance» était le plus +souvent maussade. + +--Eh oui, répondit Samuel d’un air suppliant, mais c’était un vieil +habit. + +Il ôta son chapeau haut de forme et le remplaça par un petit bonnet +noir. + +--Vous allez me ruiner, Samuel, gémit Simcha, en se tordant les mains. +Vous vous arracheriez la chemise du dos pour la donner à une bande de +vauriens, de ces Schnorrers[5]. + + [5] Les mendiants professionnels juifs. + +--Peut-être, fit le vieux Rabbin, dont les larges yeux bruns brillaient +d’un pacifique éclat, mon habit aura-t-il l’honneur de couvrir Elisée le +prophète. + +--Elisée le prophète! railla Simcha, a bien assez de bon sens pour +demeurer au ciel et ne pas venir rôder en grelottant par le brouillard +et par la gelée dans ce pays abandonné de Dieu. + +Le vieux Rabbin répondit: Atchoum! + +--Dieu vous bénisse, Seigneur, murmura Simcha pieusement en hébreu et +elle ajouta en anglais: + +--Ah! vous allez vous tuer, Samuel. + +Elle monta à l’étage et revint bientôt avec un vêtement neuf et une +nouvelle terreur. + +--Eh bien, vieux fou, vous avez fait là encore une chose intelligente! +Tout votre argent était dans le vêtement que vous venez de donner. + +--Comment cela? dit reb Samuel troublé. Puis le calme revint dans ses +yeux bruns: Mais non, j’ai tout enlevé avant de donner le vêtement. + +--Dieu merci, dit Simcha en juif. Où est-il alors? J’ai précisément +besoin de quelques shillings pour l’épicerie. + +--Puisque je vous dis que je l’ai donné d’abord. + +Simcha gémit et tomba sur sa chaise avec un fracas qui fit trembler la +vaisselle et les verres. + +--Et voici la fin de la semaine qui arrive, gémit-elle, et je n’aurai +pas de poisson pour le Sabbat. + +--Ne blasphémez donc pas ainsi! fit reb Samuel, en tirant avec un léger +agacement sur sa barbe vénérable. + +Le Tout-Puissant--qu’il soit béni--pourvoira au Sabbat. + + * * * * * + +Simcha fit une grimace sceptique, sachant bien que ce seraient ses +économies et non celles du Seigneur qui y pourvoiraient. Ce n’était qu’à +force de constante vigilance, de minutie, en mendiant de l’argent à son +mari, en le lui extorquant, pour ainsi dire, qu’elle arrivait à faire +vivre confortablement une famille de quatre personnes sur les +appointements pourtant assez considérables de son mari. Reb Samuel alla +l’embrasser sur sa bouche sceptique, sachant bien qu’elle prendrait sa +revanche dans une autre occasion. Il lava ses mains et se garda de +parler davantage entre l’ablution et la première bouchée. + + * * * * * + +Les fonctions de reb Samuel étaient multiples: il prêchait, enseignait +et conférenciait. Il mariait et divorçait. Il donnait dispense aux +célibataires du devoir traditionnel d’épouser les veuves de leur frère +défunt. Il surveillait un abattoir, délivrait les licences aux bouchers +israélites, examinait le tranchant de leurs couteaux pour être sûr que +les victimes souffriraient le moins possible et inspectait le bétail +abattu dans les boucheries pour voir s’il était parfaitement sain et +surtout indemne de tuberculose. Mais sa principale fonction consistait à +répondre aux questions les plus simples jusqu’aux plus complexes +problèmes que soulèvent les lois rituelles et morales du Judaïsme. Il +avait ajouté un volume de _Shaaloth-u-Teshuvoth_ ou _Questions et +Réponses_ à la colossale littérature casuistique de sa race. On +invoquait aussi son aide en tant que _Shadchan_ (marieur) bien qu’il +négligeât de réclamer sa commission et qu’il montrât bien moins de zèle +à fiancer ses semblables que Sugarman, le marieur professionnel. En un +mot c’était un beau et sage vieillard, aimé de tout le monde. Lui et sa +femme parlaient l’anglais avec un fort accent étranger; dans leurs +causeries intimes ils se servaient du jargon _yiddish_. + +La femme du rabbin lui versa le café, qu’elle blanchit avec du lait +trait directement à la vache dans une cruche. Le beurre et le fromage +étaient également _kosher_, achetés chez des Juifs hollandais et n’ayant +passé dans aucun autre vase que ceux appartenant à des Juifs. Lorsque le +rabbin eut pris place au haut bout de la table, Hannah entra. + +--Bonjour, père, fit-elle en l’embrassant. Que se trouve-t-il donc pour +que vous ayez mis votre habit neuf? Y aurait-il un mariage aujourd’hui? + +--Non pas, chérie, les mariages se font rares. Il n’y a même pas eu de +fiançailles depuis que l’aînée des filles Belcovitch a été fiancée à +Pesach Weingott. + +--Oh ces jeunes gens juifs, s’écria la rabbine. Regardez mon Hannah, +pouvez-vous rencontrer une plus jolie fille dans tout le quartier, et +pourtant la voilà qui perd ici sa jeunesse. + +Hannah se pinça les lèvres, au lieu de mordre dans sa tartine, en voyant +qu’elle avait amené elle-même cette conversation. Il y avait deux ans +qu’elle entendait sa mère tenir les mêmes propos. L’anxiété maternelle +de Mme Jacobs avait commencé avec les dix-sept ans de sa fille. + +--Lorsque j’avais dix-sept ans, dit celle-ci, j’étais déjà une femme +mariée; à présent, les filles ne trouvent pas un Chosan avant leur +vingtième année. + +--Nous ne sommes pas en Pologne, observa le rabbin. + +--Qu’est-ce que la Pologne vient faire là-dedans? La vérité, c’est que +les jeunes gens juifs ne se marient plus que pour l’argent. + +--Pourquoi les en blâmer? Un jeune homme juif peut épouser plusieurs +pièces d’or, mais depuis Rabbenu Gershom il ne peut plus épouser qu’une +femme, et rien qu’une. + +Le rabbin souriait, s’efforçant de montrer de la bonne humeur à cause de +la présence de sa fille. La mère, au contraire, s’irritant davantage, +s’écria en yiddish: + +--Tu as déjà bien de la peine à nourrir une femme, toi qui ne laisses à +tes enfants que la peau sur les os, à force de donner à droite et à +gauche. Si tu étais un bon père, tu aurais économisé ton argent pour en +faire une dot à Hannah, au lieu de le gaspiller pour une bande de +Schnorrers vagabonds. C’est tout juste si je pourrai donner à la +pauvrette un peu de literie et de linge de corps. C’est une honte, un +scandale, que tu ne lui aies pas encore trouvé un épouseur, toi qui sais +si bien en dénicher cinq plutôt qu’un pour les filles d’autrui. + +--En tout cas j’en ai trouvé un pour la fille de ton père, objecta le +rabbin, dont les yeux bruns commençaient à perdre de leur douceur. + +--Je te conseille de t’en vanter. Je n’étais pas en peine d’en +rencontrer une quantité qui auraient mieux valu que toi. Et ma fille +n’aurait alors pas connu cette honte que personne ne demandât sa main. +En Pologne, au moins, les jeunes gens seraient venus vers elle par +troupes, parce que la fille d’un rabbin, cela se recherche. On aurait +considéré comme un honneur de devenir le gendre, le fils par la loi, +d’un Fils de la Loi. Mais dans ce pays damné... Dans mon village la +fille du Premier Rabbin a fait la conquête du plus bel homme du +district, et pourtant elle était laide à faire cracher sur son passage. + +--Mais toi, ma Simcha, tu n’es pas du tout comparable à cette femme-là. + +--Moque-toi de moi, à présent. + +--Je ne raille pas. Tu es comme un lys de Saron. + +--Veux-tu une autre tasse de café, Samuel? + +--Oui, fleur de ma vie; patiente encore un peu et tu verras notre Hannah +sous la _Chuppah_. + +--Aurais-tu quelqu’un en vue? + +Le rabbin hocha la tête avec une mine mystérieuse et cligna des yeux +comme pour regarder de loin le jeune homme en question. + +--Qui est-ce, père? demanda Lévi. J’espère qu’il s’agit de quelqu’un de +réellement distingué qui parle l’anglais correctement. + +--Et pensez-vous que vous lui plairez, Hannah? dit la rabbine. Avec +votre stupide raideur, vous avez jusqu’à présent découragé tous les +partis que j’ai essayé de vous faire conquérir. + +--Voyons, mère, s’écria la jeune fille en posant violemment sa tasse, +est-ce que je ne vais pas pouvoir déjeuner en paix! Je ne tiens pas du +tout à me marier. Est-ce que vous croyez que cela m’amuse de voir vos +Juifs tourner autour de moi pour m’examiner comme un cheval au marché et +demander combien d’argent vous pouvez donner pour notre établissement? +Laissez-moi, si je veux rester fille. C’est mon affaire après tout, et +non la vôtre. + +La rabbine adressa à son mari un coup d’œil d’amer reproche. + +--Qu’est-ce que tu veux que je te dise, Samuel? Elle est _meshuggah_, +tout à fait folle. Avec sa santé et sa fraîcheur, la voilà folle. + +--Oui, vous me rendrez folle à la fin, affirma Hannah d’un air sauvage. +Laissez-moi! Je suis trop vieille à présent pour trouver un Chosan, il +n’y a donc plus qu’à me laisser telle que je suis. Je saurais toujours +bien gagner ma vie à moi toute seule. + +--Tu entends, Samuel? fit Simcha. Tu vois mes tourments. Tu vois comme +nos enfants deviennent impies dans ce pays de païens. + +--Laisse-la, Simcha, laisse-la, répondit-il. C’est encore une enfant. Si +elle n’a pas d’inclination pour le mariage... + +--Et qu’est-ce que c’est que ça, qu’une inclination? Voilà du joli, par +exemple. Alors elle va donner sa mère en risée à tout le monde. Mme +Jewell et Mme Abrahams seront toujours là à dorloter leurs +petits-enfants devant mon nez, pour me faire la nique? Ce n’est pas que +Hannah ne soit pas belle qu’on ne puisse la demander. Seulement elle +fait trop la fière. On jurerait qu’elle a un père qui gagne cinq cents +guinées par an, tandis que c’est un homme qui dilapide la moitié de son +gain au profit de sales mendiants. + +--Ne parle pas en épicurienne, prononça gravement le rabbin. Nous tous, +nous ne sommes que des mendiants, à la merci de la charité du +Très-Haut--que son nom soit béni.--Que sommes-nous donc? Nous n’avons +qu’à nous prosterner devant Lui et Le remercier de ce que ses bontés +sont telles qu’elles nous permettent de faire nous-mêmes la charité. + +--Mais c’est pour vivre que nous travaillons, s’écria la rabbine, et +j’en ai les genoux tout écorchés. + +--Mère, dit Hannah, vous avez pourtant une servante pour faire le gros +travail. + +--Des domestiques! s’écria la rabbine avec mépris. Avec eux, si vous ne +leur mettez pas le pied sur la tête comme les Egyptiens firent avec nos +pères, ils ne font rien que de casser la vaisselle. J’aime mieux balayer +ma chambre que de voir une _shiksah_ y musarder une heure et s’en aller +en laissant toute la poussière sur les appuis des fenêtres et le dessus +de la cheminée. Et les lits! A-t-on jamais vu une shiksah retourner +seulement un matelas. Si je pouvais, je leur tordrais le cou. + +--A quoi sert-il de se plaindre, répondit Hannah avec impatience. Vous +savez bien que nous sommes obligés d’avoir une shiksah pour entretenir +les feux le jour du Sabbat. On ne peut pas s’adresser aux gamins qu’on +trouve dans la rue. Ils ont beau être pieds nus, ils vous regardent +comme si vous étiez des imbéciles. Et on n’en trouve pas toujours. + +L’entretien des feux, pendant le Sabbat, est l’un des problèmes les plus +difficiles à résoudre au ghetto. Les rabbins ont adouci l’interdiction +primitive, qui n’était rien moins qu’une prohibition absolue; ils +permettent qu’on en fasse allumer les feux par des païens. On utilise +dans ce but de pauvres femmes, généralement des Irlandaises, qu’on +appelle les _Shabbos-Goyahs_ et qui font au ghetto cet office de +chauffeur, à raison de quatre sous par cheminée. Jamais un Juif ne +touche à une allumette ou à une chandelle, ni ne brûle un morceau de +papier, ni même ne décachette une lettre. La goyah, terme qui signifie +littéralement _païen femelle_, est là pour s’acquitter de ces besognes +le jour du Sabbat. Salomon Ansell avait été un jour traité de païen +femelle par sa grand’mère, simplement pour avoir touché à la pelle à +feu, alors qu’il n’y avait d’ailleurs rien dans la grille. + +Le rabbin aimait à se chauffer. Lorsque, un jour de Sabbat, son feu +menaçait de s’éteindre, il se gardait bien d’ordonner à la shiksah de +remettre du charbon, mais il se frottait les mains et il formulait, à +mi-voix, d’un air détaché: «Vraiment, il ne fait pas chaud». + +--C’est vrai, dit-il à sa femme et à sa fille, j’ai toujours eu froid +des Sabbats où on avait renvoyé la shiksah. J’en suis resté une fois +enrhumé pendant tout un mois. + +--Je t’ai fait «enrhumer»! protesta la Rabbine. Et c’est peut-être moi +aussi qui te fais rentrer en bras de chemise en plein hiver? Il va +falloir que je te mette des cataplasmes et des sinapismes, et tu +voudrais qu’il me reste de quoi te fournir par dessus le marché une +shiksah. Si je vois encore tes Schnorrers entrer ici, je les sors par la +peau du cou. + +Ce fut ce moment que le Destin et Melchisédec Pinchas choisirent pour +l’entrée en scène dudit Melchisédec Pinchas. + + + + +VII + +PINCHAS, LE POÈTE + + +Il entra par la porte de la rue, qui était ouverte, il frappa légèrement +à la porte de la salle à manger, ouvrit et baisa la _Mezuzah_. Puis il +s’avança, prit celle des mains de la rabbine qui tenait la cafetière et +la baisa aussi d’une égale dévotion. Ensuite s’emparant de la main de +Hannah, il la pressa sur ses lèvres barbouillées, murmurant en allemand: + +--Vous êtes aussi charmante ce matin que les roses du Carmel. + +Après quoi se baissant, il baisa le pan de l’habit du rabbin. Enfin il +dit à Lévi: + +--Bonjour, Monsieur. + +Et Lévi répondit avec affabilité: + +--Bonjour, monsieur Pinchas. + +--La paix soit avec vous, Pinchas, dit le rabbin; je ne vous ai pas vu à +la synagogue, ce matin, bien que ce fût nouvelle lune. + +Le poète était un petit homme grêle très brun avec de longues tresses de +cheveux noirs retombant sur les tempes. Il avait une face en lame de +couteau, qui le faisait ressembler à une sorte d’astèque. Ses yeux +étaient extrêmement brillants. Il portait, d’une main, une pile de +petits livres enveloppés de papier, et de l’autre un cigare éteint. Il +posa les livres sur la table. + +--Enfin, s’écria-t-il, j’ai pu faire imprimer le grand ouvrage dont se +souciait si peu cette ignorante masse de Juifs anglais, qui donnent des +milliers de guinées par an pour que leurs stupides pasteurs puissent +porter des cravates blanches. + +--Et qui a payé l’impression, Monsieur Pinchas? demanda la rabbine. + +--Comment qui? s’exclama Melchisédec. Mais moi, et personne autre. + +--Mais vous êtes toujours à crier misère. + +--Je suis pauvre en effet, cela est aussi vrai que la loi de Moïse. Mais +j’ai écrit des notes pour les journaux rédigés en hébreu. Ils courent +après moi, parce qu’il n’y a pas dans leur état-major un seul homme qui +ait la plume d’un véritable écrivain. Je ne puis en tirer aucun argent, +ma chère rabbine, à preuve que ce matin je n’ai pas encore déjeuné, mais +le propriétaire du plus important de ces journaux est en même temps +imprimeur, et c’est par l’impression de mon livre qu’il m’a payé. +Malheureusement, je ne pense pas que la vente de cet ouvrage me permette +de remplir mon estomac. Que le Très-Haut--béni soit-il--vous bénisse, +rabbine, car je prendrai volontiers une tasse de café. Je ne connais +personne qui fasse un café d’une odeur aussi exquise, on dirait la +vapeur des parfums qu’on brûlera quand le Tout-Puissant aura restauré +notre Temple. + +»Vous êtes un heureux mortel, Rabbin. Me permettez-vous de m’asseoir à +votre table? + +Et sans attendre la permission, il avança une chaise entre Lévi et +Hannah, et s’assit. Mais il se releva aussitôt pour se laver les mains +suivant le rite, et prit un œuf qui restait. + +--Voici votre exemplaire, Reb Samuel, reprit-il après une pause. Vous +voyez, il est dédié «aux piliers du Judaïsme anglais». C’est une espèce +de concile de magots, mais il faut bien leur offrir une chance de +s’élever à de hautes conceptions. Il est vrai que nul d’entre eux ne +comprend l’hébreu, pas même le Grand Rabbin, à qui la courtoisie m’a +obligé d’envoyer un exemplaire. Peut-être arrivera-t-il à lire mes +poèmes à l’aide d’un dictionnaire. En tout cas il est certain qu’il +n’est pas capable d’écrire en hébreu sans faire à chaque mot deux fautes +de grammaire. Non, non, ne le défendez pas, Reb Samuel, sous prétexte +que vous êtes sous ses ordres. C’est lui qui devrait être au-dessous de +vous. Seulement, c’est en anglais qu’il étale son indifférence, et les +imbéciles pensent que, du moment qu’on énonce des absurdités en bon +anglais, on est tout à fait qualifié pour être Rabbin. + +Cette remarque toucha au point sensible Reb Samuel. Il avait dans son +existence un gros tourment; il savait que des personnalités juives des +beaux quartiers déploraient de trouver en lui un obstacle à +l’anglicisation du ghetto. Il n’ignorait pas ce qui manquait à sa +science, mais il ne pouvait arriver à comprendre la nécessité de devenir +Anglais, restant pénétré du vague sentiment que le Judaïsme avait fleuri +avant que l’Angleterre eût été inventée. Aussi la remarque du poète lui +avait-elle fait un secret plaisir. + +--Vous savez très bien, continua Pinchas, que vous et moi nous sommes à +Londres les deux seules personnes qui sachent écrire correctement la +langue sacrée. + +--Non, non, fit modestement le Rabbin. + +--Si, si, insista solennellement Pinchas, vous avez un style aussi +parfait que le mien, mais justement veuillez jeter les yeux sur la +dédicace toute spéciale qu’à votre intention j’ai écrite de ma propre +main. «A la lumière de sa génération, le grand _Gaon_, dont la renommée +atteint jusqu’aux confins du monde; à celui dont les lèvres dispensent +le savoir au peuple du Seigneur; au puits qui ne tarit jamais, à l’Aigle +puissant qui s’élève dans le ciel sur les ailes de la Connaissance, au +Rabbin Samuel--que la lumière de sa pensée ne s’éteigne jamais et que ce +soit de son vivant que le Rédempteur apparaisse dans Sion.» + +«Voilà, prenez, ce sera un honneur pour moi. C’est l’hommage de l’homme +de génie à l’homme de science, l’humble offrande d’un lettré hébreu, +exilé en Angleterre, à son confrère. + +--Merci, dit le vieux Rabbin très ému, c’est trop aimable à vous et une +fois que j’aurai lu votre œuvre, je la mettrai précieusement parmi mes +livres les plus chers, car vous savez bien que je vous considère comme +le poète le mieux doué en Israël depuis Yehuda Halévi. + +--J’ai le don, je le sais, je le sens, j’ai le feu sacré. Le deuil de +notre race m’empêche de dormir. Les espérances nationales me font +tressaillir tout entier comme des décharges électriques, et j’inonde ma +couche de mes pleurs dans les ténèbres. + +Pinchas s’interrompit là pour prendre une autre tranche de pain beurré. + +--C’est dans ces moments-là que naissent mes poèmes. Les mots +s’épanchent en harmonies dans mon cerveau, je chante comme Isaïe le +retour à la Terre Promise et je deviens l’aède de notre patrie passée et +future. Mais ces Anglais, ils ne pensent qu’à gagner de l’argent pour en +gaver leurs pasteurs. Mes études, ma poésie, mes rêves célestes, +qu’est-ce que c’est que tout cela pour ces imbéciles de la congrégation +des Hommes-de-la-Terre. J’ai envoyé à Buckledorf, le gros banquier, un +exemplaire de mon petit livre, avec une dédicace spéciale, écrite toute +entière de ma main et en allemand pour qu’il puisse la comprendre. Eh +bien, savez-vous ce qu’il m’a envoyé? une aumône de cinq shillings. Cinq +shillings pour le poète en qui brûle le feu du Ciel! Comment voulez-vous +entretenir le feu sacré avec cinq shillings? J’avais presque envie de +les lui retourner. C’est comme Gidéon, le membre du Parlement. Un de mes +poèmes est un acrostiche sur son nom. Il était sûr ainsi d’aller à la +postérité. Tenez, le voilà. Non, c’est justement la page que vous +regardez. Vous voyez comme cela débute: + + Grand leader du peuple d’Israël + Ici je chante tes hautes vertus héroïques et les + Dons divins de ton intelligence. + +Je lui ai écrit sa dédicace en anglais, car il ne comprend ni l’hébreu +ni l’Allemand, ce misérable, ce ladre, cet _homme de la terre_ dévoré de +vanité. + +--Eh bien, il ne vous a rien donné du tout? demanda le Rabbin. + +--Pis que cela, il m’a retourné le volume. Mais je me vengerai: à la +prochaine édition, j’enlèverai l’acrostiche et je laisserai Gidéon +tomber dans l’oubli. J’ai passé dans toutes les villes du monde où il y +a des Juifs, en Russie, en Turquie, en Allemagne, en Roumanie, en Grèce, +au Maroc, en Palestine. Partout les plus grands rabbins ont bondi comme +des chamois dans la montagne, tant ils étaient joyeux de ma venue. Ils +m’ont nourri et vêtu comme un prince. J’ai prêché dans les synagogues, +et partout les gens ont dit que c’était comme si le Gaon de Vilna eût +ressuscité. De tous les villages à des milles à la ronde, les fidèles +venaient se faire bénir par moi. Regardez: voici les certificats des +plus grands saints, des plus grands savants. Mais en Angleterre, et rien +qu’en Angleterre, quel accueil m’a-t-on fait? M’a-t-on dit: Sois le +bienvenu, Melchisédec Pinchas; «Sois le bienvenu comme le fiancé chez la +fiancée, à la fin du jour de fête qui lui a semblé si long, et quand +tous les invités sont partis. Salut à la torche de votre génie et à la +Pyramide de votre savoir, vous qui êtes riche de tous les trésors de la +littérature hébraïque de tous les temps et de tous les pays. Ici nous +n’avons pas un sage. Notre Grand Rabbin est un idiot. Viens et sois +notre Rabbin en chef!» M’a-t-on dit cela dans votre Angleterre? Non. On +m’a salué froidement, moqueusement, dédaigneusement. Quant au révérend +Elkan Benjamin, qui fait tant d’embarras à cause de la quantité de gens +riches qui dorment à ses sermons, je le dénoncerai, aussi vrai qu’il y a +un Dieu qui veille sur Israël, je ferai connaître à l’Univers que cet +homme a quatre maîtresses. + +--Vous ne ferez pas cela, vous ne voudrez pas causer ce scandale, dit le +Rabbin. Comment savez-vous qu’il a quatre maîtresses? + +--Il les a, aussi vrai que la Loi est la Loi et que je suis assis là. +Demandez à Jacob Hermann; c’est lui qui me l’a dit. Jacob Hermann m’a +dit un jour que Benjamin a une maîtresse pour chacune des quatre boucles +de ses cheveux. Eh bien si je sais compter, combien cela fait-il? Je me +demande pourquoi il lui serait permis de me mépriser, et pourquoi je +n’aurais pas le droit de dire la vérité sur son compte. Un jour je le +mettrai au pied du mur. Savez-vous qu’il a dit que la première fois que +je suis venu à Londres, j’ai fréquenté les renégats de Palestine Place? + +--Hé, ce n’était pas là une assertion sans quelque fondement, observa +Reb Samuel. + +--Fondement! Qu’entendez-vous par là? Certes, j’ai habité chez eux +pendant une semaine. J’étudiais les mœurs de ces renégats et les moyens +qu’ils emploient pour corrompre l’âme de nos frères; je tenais à être en +mesure d’écrire sur leur compte un de ces jours. Mais ne vous ai-je pas +toujours dit que pas une miette de leur nourriture n’est entrée dans ma +bouche, et que l’argent que j’étais bien obligé d’accepter d’eux pour ne +pas exciter leurs soupçons, cet argent, je le distribuais parmi nos +Juifs pauvres? Quel mal ai-je fait là? Le porc est impur et pourtant +nous utilisons ses soies. + +--Il y a une chose que vous ne devriez pas contester, c’est que, si vous +n’aviez pas été un si saint homme et un si grand poète, j’aurais pu +croire moi-même que vous leur aviez vendu votre âme pour éviter de +mourir de faim. Je connais les pièges de ces démons, qui offrent du pain +aux immigrants sans ressources, en échange de l’apostasie. Ils sont +devenus si artificieux, qu’à présent ils rédigent en hébreu leurs appels +diaboliques, connaissant notre vénération pour la langue sacrée. + +--Oui, le vulgaire Homme-de-la-Terre croit tout ce qui est écrit en +hébreu. Ce fut la grande erreur des Apôtres d’écrire en grec. Il est +vrai qu’ils étaient, eux aussi, des Hommes-de-la-Terre. + +--Je me demande qui fournit à leurs missionnaires d’aussi excellents +traités en hébreu, fit Reb Samuel. + +--Je me le demande aussi, balbutia Pinchas qui parut fort occupé à +déguster son café. + +--Mais, père, demanda Hannah, croyez-vous qu’un Juif puisse jamais +croire positivement au Christianisme? + +--Comment cela se pourrait-il, s’écria le Rabbin. Un Juif en possession +de la Loi du Sinaï, de la Loi éternelle qui ne peut changer, un Juif à +qui Dieu a donné une religion judicieuse et le sens commun, peut-il une +seule minute ajouter foi à ce fatras d’absurdités qui constitue le culte +des Chrétiens? Jamais un Juif n’a apostasié que pour remplir sa bourse +ou son estomac, et pour échapper à la persécution. C’est ce qu’ils +appellent, en anglais «être touché par la grâce», mais pour un Juif +pauvre n’est-ce pas toujours «grâce» après un bon repas? Regardez les +Crypto-Juifs, les Marranos, ces Juifs d’Espagne, qui pendant des siècles +ont mené une existence en partie double, extérieurement chrétiens, mais +se transmettant en secret de génération en génération, la foi, les +traditions, les rites du Judaïsme? + +--Certes, jamais un Juif n’a été assez niais pour se faire chrétien, à +moins que ce niais n’eût du talent, prononça le paradoxal poète. Ne +connaissez-vous pas, ma douce et innocente demoiselle, l’histoire des +deux Juifs de la Cathédrale de Burgos? + +--Non, qu’est-ce donc? demanda le jeune Lévi avec intérêt. + +--Eh bien, veuillez passer ma tasse à votre très vénérable mère. Je +crois qu’elle désire me donner une autre tasse de café. Votre éminent +père connaît l’histoire, je m’en aperçois à la façon dont il cligne les +yeux. + +--Oui, fit le rabbin, c’est une vieille histoire: elle a de la barbe. + +--Deux Juifs d’Espagne, commença le poète en s’adressant avec un air de +déférence à Lévi, deux Juifs qui avaient été «touchés de la grâce», +attendaient leur baptême dans la cathédrale de Burgos. Il y avait là une +grande affluence de fidèles catholiques, et un cardinal devait venir +spécialement pour présider à la cérémonie, car cette conversion était +considérée comme un grand triomphe. Mais le cardinal était en retard, et +les deux Juifs s’en irritaient. A la fin l’un d’eux se tourna vers +l’autre et lui dit: «Sais-tu, Moïse, que si le Saint homme n’arrive pas +bientôt il va nous faire manquer l’heure de dire la Minchah». + +Lévi éclata de rire. Il avait saisi sans peine cette allusion à la +prière que les Juifs disent dans l’après-midi. + +--Cette histoire, continua Pinchas, est un excellent résumé du succès de +ce grand mouvement pour la conversion des Juifs. Nous nous plongeons +dans l’eau baptismale, et puis nous nous essuyons avec un _talith_. Nous +ne sommes pas une race capable de nous laisser exproprier d’une foi +fixée depuis des siècles sans nombre et de recevoir en échange quoi: le +spiritualisme superficiel d’une religion à laquelle ne croient même plus +ceux qui la professent--j’ai pu m’en rendre compte quand je vivais au +milieu de ces marchands d’âmes. Ce qu’il nous faut, à nous, c’est du +sérieux, du solide. + +Ainsi parla le poète qui commençait à s’épanouir sous l’impression d’un +bon déjeuner. + +--Connaissez-vous aussi, reprit-il, l’histoire des deux Juifs du +Transvaal? + +--Je ne crois pas connaître ce _Maaseh_ (cette histoire), dit Reb +Samuel. + +--Eh bien, les deux Juifs faisaient un _trek_ et ils allaient de l’avant +à travers un pays inconnu. Un soir qu’ils jouaient aux cartes auprès de +leur feu de bivouac, l’un des deux envoya tout à coup promener son jeu +et se mit à se tirer les cheveux, à se donner des coups de poings dans +la poitrine.--«Qu’est-ce qu’il y a? demanda l’autre.»--«Ce qu’il y a, +répondit le premier. Malheur, malheur, c’est aujourd’hui le Jour de +l’Expiation et nous avons mangé et marché comme si de rien +n’était.»--«Oh, ne te tourmente pas, fit l’autre. Après tout le Ciel +prendra en considération ce fait que nous avons perdu de vue en voyage +le calendrier juif, et il se dira que nous ne l’avons pas fait par +méchanceté. Et puis nous n’avons qu’à jeûner demain.»--«Non pas, +continua le premier, je n’en ferai rien, car c’était aujourd’hui +Expiation, et non demain.» + +Tout le monde se mit à rire. Le rabbin goûtait fort les traits malins +dirigés contre sa propre race, car il avait un sens profond de la +fragilité humaine. D’ailleurs les Juifs aiment fort à se railler +eux-mêmes, le sens de l’humour étant trop développé en eux pour qu’ils +ne connaissent pas leurs faibles. Mais ils se racontent ces histoires à +portes closes, et ils n’aiment point à les entendre répéter à des +non-Juifs. C’est une application du problème «qui aime bien châtie +bien». Entre membres de la même famille on se dit volontiers ses +vérités. Et puis ils savent que les intimes comprennent les limites +imposées à la critique, tandis que les étrangers sont disposés à tout +exagérer et à tout prendre au sérieux. + +Nulle race au monde ne possède un aussi riche fonds d’anecdotes +populaires que les Juifs, anecdotes caustiques, parfois même d’une +hardiesse frisant presque le blasphème et incompréhensibles pour les +«gentils». A un esprit soupçonneux, Pinchas avec son inépuisable +érudition en la matière, eût évoqué une période primitive de la +civilisation européenne. Il rappelait vaguement un _Minnesinger_ du +moyen-âge errant de ville en ville, payant l’hospitalité de ses +coreligionnaires en ouvrant son sac aux histoires et relatant ce qu’il +avait pu voir de curieux au cours de ses pérégrinations. + +Simcha souriait. Le poète vit là un encouragement et reprit: + +--Savez-vous l’histoire du vieux rabbin et de l’_Havdalah_? La femme du +rabbin avait quitté la ville pour quelques jours et quand elle revint, +elle vit son mari qui prenait une bouteille de vin, la vidait +dans la coupe de consécration, et commençait à réciter la +bénédiction.--Qu’est-ce que tu fais là? demanda-t-elle.--«Je fais +_Havdalah_», répondit-il.--«Mais, s’écria-t-elle, nous ne sommes pas ce +soir à la fin d’une fête.»--«Pardon, la fête vient de se terminer pour +moi, puisque te voilà revenue.» + +Le rabbin rit de bon cœur, et le front de Simcha devint aussi sombre que +les ténèbres compactes de la nuit d’Egypte. Pinchas sentit qu’il avait +commis un impair. + +--Attendez, dit-il, improvisant une fin: La femme du rabbin riposta: «Tu +te trompes. La fête ne fait que de commencer. Tu n’auras pas à dîner: +car c’est le jour de l’Expiation.» + +Le rabbin se remit à rire, mais le visage de Simcha s’éclaircit. + +--Mais, je ne saisis pas le sens, mère, observa Lévi. + +--Il ne le voit pas! Ecoute, mon fils. Le sens c’est qu’il est revenu un +jour d’expiation et n’a pas dîné, subissant un juste châtiment pour son +impertinence envers sa fidèle épouse. Ensuite, tu ne peux ignorer que +pour nous le jour de l’Expiation est une fête, parce que nous nous +réjouissons alors de la bonté du Créateur, qui nous a octroyé le +privilège de jeûner. C’est bien cela, n’est-ce pas, Pinchas? + +--Oui, voilà le sens, et je pense que la rabbine n’en est pas +mécontente, hein? + +--Les rabbines ont toujours le dernier mot, affirma le rabbin. Mais il +faut que je vous raconte la question qu’une femme m’a posée l’autre +jour. Cette femme m’apporte dans la matinée une poule qu’elle venait de +tuer. Dans le gésier de cette poule elle avait trouvé une épingle +rouillée. Elle désirait savoir s’il était quand même licite de manger +cette volaille. Le cas était fort embarrassant. Comment savoir si +l’épingle avait contribué d’une manière quelconque à la mort +de la poule? Je compulsai le _Shass_ et une quantité de +_Shaaloth-et-Teshuvoth_. J’allai consulter un Maggid, et Sugarman le +Marieur, et M. Karlkammer, et, finalement nous convînmes que la poule +était _tripha_ (impure), et ne pouvait être mangée. La femme revint le +soir du lendemain. Je lui annonce mon verdict, et la voilà qui fond en +larmes et se tord les mains. «Ne vous tourmentez pas, lui dis-je +apitoyé. Je vous achèterai une autre poule.» Mais cela ne la consola +point. «Hélas, fit-elle, nous l’avons mangée toute entière hier soir.» + +Pinchas se livra à une hilarité convulsive. Puis, se calmant un peu, il +ralluma son cigare sans en avoir demandé la permission. + +--Je croyais, déclara-t-il, que votre histoire aurait une autre +conclusion,--comme celle du paon. On avait offert un paon à quelqu’un. +Celui-ci, la pièce étant rare, alla demander au rabbin si elle était +_Kosher_ (pur, permis). Le rabbin dit:--Non, et confisqua le paon. Peu +après l’homme ouït dire que le rabbin avait donné un banquet, où le paon +avait figuré à la place d’honneur. Il vint trouver le rabbin, et lui +adressa des reproches.--«Je puis, _moi_, manger du paon, répondit le +rabbin, parce que mon père considère le paon comme _Kosher_, et, que +nous devons toujours nous ranger à l’opinion d’un éminent Fils de la +Loi. Mais, vous, malheureusement, c’est à moi et non à mon père que vous +avez demandé un avis, et j’ai toujours été en désaccord avec mon père au +sujet de la question paon.» + +Cette fois, ce fut Hannah qui sembla le plus apprécier l’histoire. + +--Tout de même, conclut Pinchas, vos ouailles sont plus pieuses que +celles du rabbin de ma ville natale. Il annonce un jour à ses fidèles +qu’il donne sa démission. Fort étonnés, ceux-ci lui envoient un délégué, +qui lui demande, au nom de tous, pourquoi il veut les quitter. + +--«Parce que, répondit le rabbin, voilà la première question que vous +m’ayez jamais posée. Jamais vous ne m’avez soumis un seul cas de +conscience.» + +--Oh, dites à M. Pinchas votre répartie pour l’âne, demanda Hannah toute +souriante. + +--Non, fit le rabbin, ce n’est pas la peine. + +--Tu es toujours à cacher ce que tu fais de mieux, s’écria la rabbine. +Au dernier _Pourim_ un insolent envoie à mon mari un âne en sucre. Alors +mon mari lui a envoyé en échange un rabbin en pain d’épices, avec cette +inscription: «Un rabbin envoie un rabbin. Un âne un âne». + +Reb Samuel rit de bon cœur d’entendre sa femme répéter cette histoire. +Quant à Pinchas, il se tordit comme un point d’interrogation. La pendule +sur la cheminée sonna neuf heures. Lévi sauta sur ses pieds. + +--Je serai en retard à l’école, s’exclama-t-il en courant vers la porte. + +--Arrête! arrête! cria le père. Tu n’as pas dit les grâces. + +--Pardon, père, je les ai dites. Pendant que vous étiez tous à raconter +des histoires je récitais à part moi, la bénédiction. + +--Saül est-il aussi du nombre des prophètes? Et Lévi, lui aussi, +ajoutera-t-il au nombre des traits de mœurs que nous venons de conter? +songea Pinchas. Et il conclut à haute voix: «L’enfant dit vrai. J’ai vu +remuer ses lèvres.» + +Lévi jeta au poète un regard de gratitude, empoigna son sac, et se +précipita vers le Nº 1 de Royal Street. + +Pinchas s’en alla bientôt après lui, maudissant intérieurement l’avarice +de Reb Samuel. Il n’avait eu qu’un déjeuner en échange de son volume. +Mais peut-être était-ce à la présence de Simcha qu’il fallait attribuer +ce désagrément. Elle était la main droite du rabbin et elle ne se +souciait pas du tout d’ignorer ce que faisait la main gauche. + +Après le départ de Pinchas, le rabbin se retira dans son cabinet, et la +rabbine se mit à mener grand vacarme avec son balai. + +Le cabinet en question était une grande pièce carrée, entourée de livres +posés sur des rayons et décorée des portraits des Grands Rabbins du +continent. Les livres étaient des monstres auprès desquels les Bibles +familiales des Chrétiens eussent paru de petits volumes de poche. Ils +n’étaient imprimés qu’avec les consonnes, les voyelles étant +grammaticalement suggérées ou bien sues par cœur. Chacun était constitué +par un îlot de texte perdu au milieu d’une mer de commentaires, laquelle +se noyait dans un océan d’autres commentaires limité lui-même par un +continent de sur-commentaires. Reb Samuel connaissait la plupart de ces +immenses in-folios, avec tout leur tortueux lacis d’arguments et +d’anecdotes. Il s’y trouvait à son aise comme l’enfant dans son village +natal et sur les sentiers des bois et des champs voisins. Tel et tel +Rabbin avait formulé telle et telle opinion à telle et telle ligne, au +bas de telle et telle page, et cette ligne demeurait dans sa mémoire +comme un tableau. Et de même que l’enfant n’établit aucun rapport entre +son village natal et le vaste monde, ne conçoit pas que ses rues ni la +grande route puissent mener à l’histoire de la localité, et des +relations qu’elle peut entretenir avec d’autres villages, avec le pays +entier, avec le continent, avec l’univers, de même Reb Samuel aimait et +révérait pour elles-mêmes ces pages colossales, avec leurs bataillons +serrés de caractères variés. Pour lui, c’étaient là des faits absolus +comme l’existence même du globe; c’était le domaine de la sagesse +parfaite et suffisante: domaine un peu obscur çà et là, sagesse qui eût +eu besoin, pour les intelligences inférieures, d’être expliquée et +développée: c’est pourquoi Reb Samuel avait sur son bureau le manuscrit, +à demi achevé, d’un commentaire sur l’un des sur-commentaires, et cela +devait être intitulé: _Le Jardin des Lys_. Mais ces in-folios n’en +constituaient pas moins la seule véridique encyclopédie des choses +terrestres et divines. Et en vérité ces livres étaient merveilleux. Il +eût été difficile de dire tout ce qui s’y trouvait et ce qui ne s’y +trouvait point. Par eux le vieux rabbin se maintenait en communion avec +son Dieu, qu’il aimait de toutes les forces de son âme, et qu’il +concevait comme un Père universel et généreux veillant tendrement sur +ses pervers enfants, les châtiant en proportion de ce qu’il les +chérissait. Des générations de saints et de savants reliaient Reb Samuel +aux prodiges du Sinaï. Malgré le filet aux mailles serrées du +cérémonial, son âme se sentait libre. Il regardait comme un délicieux +privilège d’obéir en toutes choses à son Père. Tel le Roi qui offrait +une haute récompense à celui de ses sujets qui inventerait un plaisir +nouveau, il était prêt à sauter au cou du sage qui lui eût révélé une +observance nouvelle. Chaque matin il se levait à quatre heures pour +étudier, et il consacrait encore à ses in-folios le moindre instant +qu’il pouvait dérober à ses fonctions journalières. Rabbi Meir l’antique +moraliste, n’a-t-il pas écrit: «Quiconque lit la Torah pour lui-même, le +monde entier est son débiteur: Qu’il soit appelé l’ami, le bien-aimé, +l’amant de l’Eternel-Toujours-Présent et de l’humanité. Car la Torah le +revêt de douceur et de respect, lui donne l’équité, la raison et la foi. +Il devient modeste, patient et miséricordieux pour ceux qui +l’offensent». Mais Reb Samuel eût été scandalisé si on lui eût appliqué +ces mots. + +Vers onze heures, Hannah entra dans le cabinet. Elle tenait une lettre +décachetée. + +--Père, dit-elle, je viens de recevoir une lettre de monsieur Samuel +Lévine. + +--De ton époux? fit-il en souriant. + +--De mon époux, répondit-elle, en souriant aussi, mais sans +enthousiasme. + +--Et qu’est-ce qu’il te dit? + +--Oh, rien de grave. Il se contente de me rassurer en me rappelant qu’il +reviendra dimanche prochain pour divorcer. + +--Parfait; écris-lui que cela se fera au prix coûtant. + +Il parlait en anglais, avec un accent étranger que sa fille aimait. + +--Il n’y aura que le scribe à payer, continua-t-il. + +--Il s’y attend bien, fit Hannah. C’est le devoir d’un père de faire +quelque petite chose pour sa progéniture. Mais ce serait plus gentil +encore si vous vouliez prononcer vous-même le divorce. + +--Je vous marierais avec plaisir, répondit Reb Samuel. Quant à vous +divorcer c’est autre chose. Le _Din_ a trop souci des sentiments +paternels, pour permettre cela. + +--Et vous pensez que réellement je suis la femme de Samuel Lévine? + +--Combien de fois faudra-t-il te le répéter? Quelques auteurs tiennent +compte de l’intention, mais la lettre de la Loi est nettement contre +vous. Il est beaucoup plus sûr de divorcer régulièrement. + +--Alors, s’il mourait... + +--Le Ciel vous en préserve, interrompit le rabbin effrayé. + +--Je serais sa veuve, acheva la jeune fille. + +--Naturellement. Mais quelle folie. Pourquoi mourrait-il? Et puis, au +fond, tu n’es pas _réellement_ mariée. + +--Tout cela n’est-il pas absurde, père? + +--Ne parle pas ainsi, fit-il gravement. Est-ce qu’il serait absurde que +tu te brûles en jouant avec le feu? + +Elle ne trouva rien à répondre et changea de conversation. + +--Vous ne m’avez encore rien dit de votre voyage à Manchester. Avez-vous +terminé à votre satisfaction la fameuse dispute? + +--Oui, mais cela n’a pas été sans peine. Les deux parties étaient fort +surexcitées, et je crois bien que la querelle s’est encore envenimée à +la Congrégation le Jour de l’Expiation, parce que l’officiant refusa de +sonner le _Shofar_ trois minutes plus tôt, comme le demandait le +président. Le trésorier était du côté du rabbin; et il s’en fallut de +peu que l’on n’en vînt à une rupture. + +--La sonnerie des trompettes du Nouvel An ressemble souvent à un signal +de guerre, dit Hannah, moqueuse. + +--Hélas, oui, murmura tristement le rabbin. + +--Et comment avez-vous fait pour les réconcilier? + +--J’ai raillé les deux parties. Ils seraient demeurés sourds à des +raisonnements sérieux. Je leur ai raconté la _Midrash_, la parabole du +voyage de Jacob chez Laban. + +--Qu’est-ce donc? + +--Un développement du récit biblique. Le verset de la genèse rapporte +que Jacob arrivant au lieu nommé Béthel, décida d’y passer la nuit parce +que le soleil venait de se coucher. Il ramassa donc des pierres et s’en +fit un oreiller. Et, le matin venu, Jacob se leva, et prit _la_ pierre +qui lui avait servi d’oreiller. Comment expliquer cela? + +La voix du rabbin avait à ce moment des inflexions de psalmodie. + +--Voici l’explication, continua-t-il. Dans la nuit, les pierres +s’étaient disputé l’honneur de soutenir la tête du patriarche et +finalement, pour les satisfaire toutes à la fois le Ciel voulut qu’elles +se réunissent pour ne plus former qu’une seule pierre. Vous vous +rappelez que lorsque Jacob se leva, le matin, il s’écria: «Cet endroit +est redoutable. Ce ne peut être ici que la maison de Dieu.» + +«Alors, j’ai dit aux disputeurs de Manchester: «Pourquoi Jacob s’est-il +exprimé ainsi? Parce que son repos avait été tellement troublé par la +querelle des pierres, que cela lui avait fait penser à une synagogue, +qui est la maison de Dieu.» Et j’ai conclu qu’ils devaient faire comme +les pierres de Jacob, cesser leur dispute et se fondre en une pierre +unique. Et voilà comment j’ai ramené la paix dans la _Kehillah_. + +--Jusqu’à nouvel ordre, fit Hannah en souriant. Mais, père, je me suis +souvent étonnée que l’on permette dans les offices l’usage de la corne +de bélier. Je croyais que tous les instruments de musique étaient +interdits. + +--La corne n’est pas à proprement parler un instrument de musique, +répondit-il avec une nuance d’humour. D’ailleurs, ceux qui en sonnent +sont presque tous incompétents. C’est avec des soufflements +d’asthmatiques et des coups de sifflet inconsidérés qu’ils ponctuent les +moments solennels de la cérémonie. + +--Mais ce serait un instrument de musique, si les artistes étaient bons, +insista la jeune fille. + +--Si tu tiens réellement à l’explication je te dirai que, depuis la +chute du second Temple, nous avons éliminé de notre culte tous les +instruments de musique qui rappelaient celui-ci, et particulièrement +tous ceux qui ont été adoptés par les Chrétiens. Mais la corne de bélier +dont on sonne pour la Nouvelle année est une institution plus ancienne +que le Temple, et la Bible en ordonne expressément l’usage. + +--Mais, ne trouvez-vous pas qu’il y a quelque chose d’édifiant et de +spirituel dans le son des orgues? + +Le rabbin lui pinça les oreilles. + +--Tu parles comme une vilaine petite épicurienne, déclara-t-il sur un +ton à demi sérieux. Si tu aimes Dieu, tu n’as pas besoin d’un orgue pour +aider tes pensées à s’élever vers le Ciel. + +Il lâcha l’oreille de sa fille et reprit sa plume en fredonnant avec +onction un hymne de la synagogue, aux notes éclatantes et joyeuses. + +Hannah se dirigea vers la porte, puis revint sur ses pas. + +--Père, dit-elle, nerveuse et rougissant un peu, qui est-ce, le fiancé +que vous avez dit avoir en vue? + +--Oh, personne en particulier. + +Il était aussi embarrassé qu’elle et il évitait les yeux de sa fille, de +sorte qu’elle supposa qu’il voulait lui cacher que réellement il avait +quelqu’un en vue. + +--Mais vous pensez pourtant à me marier, reprit-elle, vous savez que je +ne veux pas me marier pour le plaisir d’autrui? + +Le rabbin s’agita sur sa chaise comme s’il éprouvait quelque gêne. + +--Je n’ai à ce sujet que de vagues idées, vagues, vagues. Si le parti +auquel je pense ne te convient pas, eh bien, il n’en sera plus question. +Je t’assure, ma chère, que je n’ai pas de projet arrêté. Pour te dire la +vérité--il s’arrêta, et sourit d’un sourire doux et franc--la personne +que j’avais en vue en te parlant n’est autre que ta mère. Cette fois +leurs yeux se rencontrèrent, et le père et la fille éclatèrent de rire. + +Le balai de la rabbine se mit malicieusement à faire grand tapage à +proximité de la porte. Hannah se pencha et baisa le grand front de son +père au-dessous de la petite toque noire. + +--Monsieur Lévine, reprit-elle en montrant la lettre qu’elle tenait, +insiste aussi pour que j’aille au bal du Pourim avec lui et Léah. + +--On doit obéir à son époux, répondit le rabbin. + +--Je le traiterai comme s’il était en effet réellement mon époux, +c’est-à-dire que j’agirai à ma guise. Je n’irai pas au bal. + +La porte s’ouvrit brusquement. + +--Tu iras, s’écria la rabbine. Je ne veux pas que tu t’enterres vivante. + + + + +VIII + +ESTHER ET SES ENFANTS + + +Esther Ansell ne fit pas un accueil bien chaleureux à Lévi Jacobs, le +fils de Reb Samuel. Elle venait de laver la vaisselle du déjeuner, et +elle se promettait une bonne journée de lecture; l’arrivée du visiteur +la réjouissait donc aussi peu que possible. Pourtant Lévi Jacobs était +un enfant de bonne mine, avec des yeux et des cheveux bruns, un teint +mat et des lèvres vermeilles--quelque chose comme une réédition +masculine et réduite de Hannah. + +--Je viens jouer à cache-cache, Salomon, déclara-t-il en entrant. Mais +comme vous habitez haut! + +--Je croyais que vous étiez à l’école, observa Salomon surpris. + +--Notre école n’est pas une pension, c’est un externat, expliqua Lévi. +Vous pourriez peut-être me présenter à votre sœur? + +--Hé! Vous connaissez bien Esther! répondit Salomon qui se mit à +siffloter insoucieusement. + +--Comment vous portez-vous, Esther? fit timidement Lévi. + +--Très bien, merci, répliqua-t-elle, n’ayant levé les yeux que pour les +reporter aussitôt sur un livre à couverture brune. + +Elle était comme tapie devant la cheminée essayant de se chauffer au +maigre feu allumé grâce à la demi-couronne du Reb Samuel. On était en +plein décembre. La chambre était sombre. La faible lueur du foyer jouait +sur le visage sérieux d’Esther, un visage pâle, qui même aux plus +mauvais jours ne perdait jamais tout son éclat. Les cheveux étaient +foncés et abondants, les yeux grands et pensifs, le nez légèrement +aquilin. L’ensemble de ces traits indiquait bien l’origine polonaise. Le +front était plutôt bas. Esther avait de jolies dents, qui par hasard +étaient restées blanches. Elle était attirante, plutôt que jolie. Mais +quand elle souriait, elle était charmante, surtout les jours de Sabbat +ou d’autres fêtes, alors qu’elle échappait à la surveillance de la +maîtresse d’école, et laissait ses cheveux tomber librement sur ses +épaules, au lieu de les réunir en une seule tresse--à l’ordonnance. En +sacrifiant ses cheveux, Esther aurait gagné sans fatigue un penny. Sa +maîtresse d’école, en effet, ne manquait jamais de récompenser de la +sorte les fillettes qui allaient tondues comme des garçons. Esther, même +aux plus sombres heures d’inanition, avait gardé ses cheveux avec le +même amour que sa mère autrefois. Elle n’était pas grande pour une +fillette qui allait sur ses douze ans. Mais il y a des gamines qui se +mettent à grandir tout à coup: on n’avait donc pas à désespérer d’elle. + +Sarah et Isaac jouaient bruyamment autour des lits et même dessous. +Rachel était assise devant la table, tricotant un nœud de cravate pour +Salomon. La grand’mère était plongée dans un volumineux livre de prière +écrit en yiddish à l’usage des dévots. Mosès était dehors, en quête de +travail. Personne n’accordait d’attention au visiteur. + +--Que lisez-vous là? demanda-t-il à Esther, sur un ton très poli. + +--Oh, rien, répondit-elle en fermant brusquement le livre comme si elle +avait eu peur qu’il eût envie de lire par dessus son épaule. + +--Je ne vois pas la nécessité de lire en dehors des heures de classe, +dit celui-ci. + +--Mais nous ne lisons pas des livres de classe, fit Salomon, agressif. + +--Ça ne fait rien, c’est stupide. + +--A ce compte-là, vous ne lirez donc jamais quand vous serez grand? dit +Esther avec une moue dédaigneuse. + +--Naturellement non. Autrement, à quoi me servirait-il d’être une grande +personne? Quand j’aurai quitté l’école, je prétends ne plus ouvrir un +livre. + +--Oui, vous aimerez mieux ouvrir une boutique, fit Salomon. + +--Que ferez-vous les jours de pluie? demanda Esther de plus en plus +méprisante. + +--Je fumerai, riposta Lévi triomphant. + +--Et les jours du Sabbat où c’est défendu? + +Il ne se tint pas pour battu. + +--Eh bien, il ne pleut jamais toute la journée et d’ailleurs il n’y a +que cinquante-deux Sabbats dans l’année. Et puis enfin, un homme a +toujours quelque chose à faire. + +--Je crois qu’il y a plus de plaisir à lire qu’à faire quoi que ce soit. + +--C’est parce que vous êtes une fille, et que les filles sont obligées +de rester enfermées. Voyez ma sœur Hannah, elle lit, elle aussi. Mais un +homme peut sortir pour faire ce qui lui plaît, n’est-ce pas, Salomon? + +--Il est certain que nous avons plus de chance qu’elles, concéda +l’interpellé, et c’est bien ce que dit le Livre des Prières, car on doit +tous les matins réciter: + +«Béni sois-tu, mon Dieu, qui as voulu que je ne sois pas une femme!» + +--Je ne sais pas si tu fais réellement cette prière, et les autres, mais +le fait est que tu devrais la faire, dit Esther. + +--Chut, fit Salomon, clignant de l’œil dans la direction de la +grand’mère. + +--Ça ne fait rien, assura tranquillement Esther. Elle ne comprend pas +l’anglais. + +--Qui sait? murmura Salomon. Elle le comprend quelquefois mieux qu’on ne +voudrait. + +Le petit Isaac, à ce moment, se glissa derrière Lévi, lui tira +énergiquement sa veste, puis s’écarta d’un bond, en poussant un cri de +triomphe. + +--Tiens-toi donc tranquille, Ikey, dit Esther. Si tu te conduis de la +sorte je n’irai pas dormir dans ton lit neuf. + +--Oh si, tu viendras, Ethy, balbutia-t-il. Sa mobile petite face de +diablotin devint grave, et il resta inquiet pendant quelques secondes. + +--Les gosses sont une terrible engeance, prononça Lévi. N’est-ce pas +votre avis, Esther? + +--Pas toujours, répondit-elle. Et puis, nous avons tous été comme cela. + +--C’est ce qui me vexe, fit-il. Nous devrions tous naître grands. + +--Mais c’est impossible, s’écria Rachel. + +--Ce n’est pas impossible du tout, rectifia Esther; voyez Adam et Eve. + +Lévi lui adressa un coup d’œil de gratitude. Il lui sembla qu’ils +allaient s’entendre et qu’il pourrait la décider à jouer à +je-t’embrasse-tu-m’embrasses. Mais il y avait une difficulté +primordiale; il avait proposé à Salomon de jouer à cache-cache. Après +mûres réflexions il pensa qu’il valait mieux laisser Esther à sa +lecture. + +Esther n’avait pas le même caractère que Salomon, elle était bien moins +gaie et remuante. Même avant l’époque où lui étaient échues les +responsabilités de chef de famille, elle se montrait déjà une petite +fille prodigieusement pensive. Elle avait des idées personnelles, ce qui +est dangereux, et même des inquiétudes métaphysiques de nature à +comprendre le salut de son âme. + +Un jour elle avait demandé à sa mère qui a créé Dieu. Une gifle lui +avait fait comprendre qu’il y a des limites aux investigations humaines. +Son instinct d’enfant ne pouvait lui permettre d’arriver à la conception +d’une déité abstraite, conception que sa race avait d’ailleurs mis tant +de siècles à conquérir. Elle se représentait donc Dieu comme un nuage +énorme. + +Dans ses premières années, elle s’imaginait qu’on décapite les morts +avant de les inhumer, et elle se demandait souvent ce qu’on pouvait bien +faire de toutes ces têtes isolées. Lorsqu’on avait mis sa mère dans le +linceul, tandis que les autres enfants n’éprouvaient pas d’autres +sentiments que la curiosité sensuelle suscitée par le spectacle des +funérailles et l’orgueil de voir une voiture s’arrêter devant leur +porte, Esther allait et venait autour du lit mortuaire, avec l’âpre +désir de savoir enfin. Elle fut fort désappointée de n’avoir pas vu +l’âme de sa mère s’envoler vers le ciel, et bien qu’elle eût +attentivement veillé près du corps dans l’espoir de voir s’élever cette +chose longue, jaune, onduleuse et crochue. Car c’est ainsi qu’elle se +représentait l’âme, sans doute à cause des gravures des histoires de +revenants qu’apportait souvent à la maison son frère aîné Benjamin. Au +cours de ses lectures solitaires, Esther se faisait des idées tout aussi +singulières d’une quantité de choses plus palpables. Elle passait +parfois devant un théâtre. C’était là, pour elle, une sorte de Babel ou +de Foire aux Vanités, où acteurs et spectateurs se mêlaient en désordre, +les gens riches revêtus de beaux costumes de soirée s’installant +derrière des espèces de comptoirs:--car dans les journaux il est +toujours question de _stalles_ d’orchestre, et Esther n’avait jamais vu +de stalles qu’au marché. C’est pourquoi une des rêveries favorites +qu’elle faisait pour l’avenir, c’était d’aller au théâtre en robe de +bal, et d’y être placée dans un compartiment analogue à celui des +marchandes d’oranges de Spitalfields. Mosès Ansell n’était guère en +mesure de rectifier ces erreurs, lui qui descendit dans la tombe sans +être jamais entré même dans un cirque, et qui, en fait de belles-lettres +et de beaux-arts ne s’intéressait qu’aux faits-divers, à ses _Misrach_ +et à l’ornementation des synagogues. Même quand Esther, poussée par un +instinct de scepticisme, lui demanda comment l’on pouvait savoir que +Moïse avait reçu la Loi sur le Mont Sinaï, il ne put que répondre par +une exclamation d’horreur, et dire que cela était vrai puisque c’était +écrit dans le livre rédigé par Moïse. Esther n’avait pas osé lui faire +observer qu’il répondait à la question par la question. Elle regrettait +parfois que son brillant frère Benjamin eût été envoyé à l’Orphelinat +car elle s’imaginait qu’avec lui elle aurait pu discuter bien des +problèmes aussi angoissants que celui-là. Salomon était impie, mais +ignorant. Mais en dépit de son libéralisme théorique, elle était, en +pratique, pieuse jusqu’au fanatisme et ne pouvait concevoir la +profondeur des abîmes de dépravation dont elle entendait parfois parler +avec horreur. Il y avait, prétendait-on, des Juifs, des hommes et des +femmes, et qui avaient la pleine possession de leurs facultés mentales, +qui allumaient des allumettes le jour du Sabbat et des ménagères qui ne +craignaient pas de mélanger leurs assiettes au beurre avec leurs +assiettes à viande, et qui même mangeaient du beurre avec de la viande. +Esther se promettait bien que, avec l’aide de Dieu, elle ne commettrait +jamais pareille abomination. Ce ne serait pas elle qui oublierait +d’allumer les candélabres du Sabbat, ou qui mangerait des mets non +_Kosher_. Rarement un enfant eut plus pleine conscience de la beauté du +devoir, et fut plus accessible aux appels de la vertu et de +l’abnégation. + +Le jour du Grand Pardon elle jeûnait jusqu’à deux heures de +l’après-midi, alors qu’elle n’avait encore que sept ans. A neuf ans elle +jeûnait, ce jour-là, jusqu’au soir. Lorsqu’elle lisait dans un de ses +livres de prix, une de ces banales petites histoires morales que +raillent les sceptiques, ses yeux se remplissaient de larmes et sa gorge +était tout angoissée. Cependant, bien qu’elle désapprouvât la légèreté +de son frère Salomon, elle ne lui adressait ni reproches ni sermon. Elle +poussait la mansuétude jusqu’à lui donner du pain ou du café sans +attendre qu’il eût dit ses prières, en particulier les samedis et les +jours de fête, où les prières ont lieu à la synagogue et qu’on est ainsi +exposé à ne pouvoir manger qu’à midi. + +Esther allait souvent à la synagogue sur les bancs réservés aux femmes. +La psalmodie des fidèles était dans son existence un détail aussi +familier que l’odeur de moisi de l’escalier de sa maison ou que les +jeunes gens qui venaient voir Becky, et au milieu desquels Esther devait +se frayer un chemin quand elle allait chercher son lait le matin, ou +l’odeur du rhum de M. Belcovitch, ou le ronronnement des machines à +coudre, ou la personne d’un étudiant hébreu qui occupait la chambre +voisine, ou la peur du chien de Dutch Debby, peur qui d’ailleurs s’était +tout récemment transformée en amitié. Esther vivait en partie double, +exactement de même qu’elle parlait deux langues. Elle avait constamment +présent à l’esprit qu’elle était une fille juive, appartenant à un +peuple qui avait eu une histoire toute particulière. D’ailleurs quand +même elle eût voulu l’oublier, les petits chrétiens étaient là pour le +lui rappeler, quand ils lui annonçaient spirituellement qu’ils avaient +réussi à faire avaler du porc à un de ses coreligionnaires. Mais ce +qu’elle sentait encore plus vivement c’est qu’elle était une petite +Anglaise. Elle avait encore plus de vénération pour la mémoire de Nelson +et de Wellington que pour celle de Juda Macchabée. Elle était très fière +de savoir que _ses ancêtres_ ont toujours battu les Français, depuis +Crécy et Poitiers jusqu’à Waterloo; qu’Alfred le Grand fut le modèle des +rois; que les Anglais dominent le monde et y ont établi des colonies +dans tous les coins; que la langue anglaise est la plus belle du monde +et que ce sont les Anglais qui ont inventé les chemins de fer, les +bateaux à vapeur, les télégraphes et en général tout ce qui vaut la +peine d’être inventé. C’était dans ses livres de classe qu’Esther avait +puisé ces idées. Un mois d’enseignement, pour les enfants, suffit à +recouvrir l’héritage d’un siècle: mais en dessous l’argile, si bien +qu’on l’ait préparée, demeure sensible aux anciennes impressions. + +Sarah et Isaac étaient devenus des individualités aussi différentes que +l’avait permis le faible nombre de leurs années. Isaac avait cinq ans, +et Sarah, qui n’avait jamais connu sa mère, venait d’avoir quatre ans. +Leurs pensées à tous deux convergeaient uniquement vers la satisfaction +de leurs instincts matériels. Ils préféraient les pommes de terre, +surtout quand elles baignaient dans la sauce, à tous les plaisirs du +_Kindergarten_. Isaac avait pour ambition capitale de posséder un lit de +plume, comme il en avait vu un chez Malka, et Mosès s’était plu à lui +faire entrevoir la possibilité ultérieure d’un pareil cadeau. Le +généreux petit bonhomme avait déjà concédé à son père et à ses frères +des places d’honneur sur le futur lit de plume. Dieu seul sait comment +il en était arrivé à considérer comme sa propriété particulière leur +couche commune. Toujours est-il qu’à ses yeux les trois autres occupants +n’y étaient que tolérés. Il lui eût pourtant été difficile de plaider +que le lit lui appartenait par droit de naissance. + +Isaac cependant ne nourrissait pas que des pensées d’ordre matériel. +Souvent il avait été préoccupé d’un problème d’ordre purement +intellectuel, qui l’induisait à échanger des horions avec la petite +Sarah. Il faut savoir qu’il était né le quatre Décembre et que Sarah +avait vu le jour le trois Décembre de l’année suivante. + +--Ça ne se peut pas, disait-il. Ton anniversaire ne peut pas être avant +le mien. + +--C’est Esther qui l’a dit, répondait Sarah. + +--Demande à Grand’mère. + +--Grand’mère ne sait pas. Est-ce que je n’ai pas cinq ans? + +--Oui. + +--Et toi quatre ans? + +--Oui. + +--Donc je suis l’aîné. + +--Naturellement. + +--Alors comment veux-tu que ton anniversaire soit avant le mien? + +--Parce que! + +--C’est idiot. + +--Demande à Esty, insistait Sarah. + +--Tu ne dormiras pas dans mon lit neuf, s’écriait Isaac, menaçant. + +--J’y dormirai si ça me plaît. + +--Jamais. + +A ce moment, la petite Sarah se mettait généralement à pleurer. Isaac +avec un judicieux instinct d’économie bien entendue, pensait que, +puisqu’elle criait, il fallait que ce fût pour quelque chose, et lui +donnait une taloche. Celle-ci s’empressait de riposter et poussait des +hurlements retentissants. + +--Hi, hi, hi, qu’est-ce que je vais devenir? et elle s’accroupissait par +terre dans un coin, balançant le corps, dans l’attitude même de ses +lointaines aïeules pleurant au bord du fleuve babylonien, sur la +destinée de Sion. Elle ne mettait fin à ses lamentations que lorsqu’elle +avait été vengée par une main plus forte que la sienne. Il y avait dans +la famille plusieurs de ces mains puissantes, mais celle d’Esther était +encore le meilleur instrument de justes représailles. Si Esther était +absente, la petite Sarah ne tardait pas à se taire, car elle se rendait +compte de l’inutilité de ses larmes. Bien qu’elle sentît vivement +l’injustice de son frère, elle renouait cependant avec lui des relations +cordiales. Mais dès qu’elle entendait dans l’escalier le pas d’Esther, +elle courait s’accroupir dans le coin et recommençait à se lamenter. Il +lui fallait absolument une satisfaction. C’est qu’elle avait le +sentiment abstrait de la justice et sentait que si le coupable demeurait +impuni, c’en était fait de l’ordre de l’Univers. + +Cette journée de congé fut troublée par un incident de ce genre qui +surgit à l’heure du goûter. Il faut dire que les enfants étaient sans +doute un peu énervés, du fait qu’il n’y avait pas eu de goûter. Esther +devait économiser les ressources de la famille: un repas à sept heures +tiendrait lieu à la fois de goûter et de souper. + +Esther avait calmé Sarah en giflant Isaac, mais comme celui-ci avait +beaucoup crié, l’avantage était douteux. + +Esther remit dans la cheminée un peu de charbon, et chanta pour +distraire les petits, tandis que le feu se ranimait et que leurs ombres +se tordaient grotesquement sur les lits; puis sur les murs de la +mansarde, pour se terminer sur le plafond, ou leurs cous semblaient se +disloquer. + +Esther chantait d’habitude en mineur des airs mélancoliques. Ce genre de +musique était celui qui s’harmonisait le mieux avec l’obscurité et la +misère du logis. Il y avait une romance qu’elle avait apprise de sa mère +et qui provenait d’une espèce de «mystère» basé lui-même sur une +Midrash, c’est-à-dire une des légendes interminables que le peuple du +Livre a brodées de siècle en siècle, amplifiant chaque détail avec toute +l’exubérance de l’imagination orientale, et y déployant en outre toute +l’ingéniosité d’une race fort douée pour la chicane et la controverse. +Quand Joseph eut été vendu par ses frères au marchand madianite, le +jeune homme s’évada de la caravane et erra, famélique et nu-pieds, +jusqu’à ce qu’il parvînt à Bethléem, au tombeau de sa mère Rachel. Là, +il se prosterna en sanglotant, et chanta tristement ce couplet en +yiddish: + + Hélas, que je suis à plaindre + D’avoir été écarté, banni, + Si jeune, loin de toi. + +Alors s’exhale du tombeau la voix de la mère tant aimée. Rachel console +son fils, et l’exhorte à prendre courage car son avenir, dit-elle, doit +être tout de puissance et de gloire. + +Esther ne pouvait chanter ce lied sans pleurer. Peut-être pensait-elle à +sa propre mère défunte, et s’appliquait-elle à elle-même les paroles de +Rachel. La mauvaise humeur d’Isaac ne résistait presque jamais à la +douceur de ce chant et à sa cadence triste. + +Alte Belcovitch avait enseigné à Esther une autre mélodie apportée de +Pologne: «Ils arrachent aux jeunes filles leurs amoureux, hi, hi, +di-déri-déri.» + +L’air sur lequel cela se chantait participait de la mélancolie polonaise +et de la tristesse hébraïque, et rappelait celui qu’a fait, Dieu sait +qui, sur «Les vieux malheurs du temps passé et les batailles d’il y a +longtemps.» + +Ainsi dans tous ces chants et ces contes, retentissait une plainte +tragique, cri de douleur d’une race pourchassée. Il y a d’ailleurs dans +le monde bien peu de mélopées aussi plaintives que la récitation des +Psaumes par les Fils-de-la-Loi dans l’après-midi du Sabbat, parmi +l’ombre croissante de la tombée du jour. Souvent Esther allait écouter +cela dans le vestibule de la synagogue, et elle demeurait comme +fascinée, les yeux mouillés par une amère volupté. D’ailleurs, jusqu’au +petit livre de contes, en yiddish, où Mosès Ansell, ce soir-là, lut des +contes pour ses enfants après le dîner, ou plutôt le goûter-souper, à la +lueur d’une chandelle, débutait sur un ton pathétique: + +--Ces histoires ont été puisées dans la Gemorah et les Midrashim. +Histoires admirables que nous avons traduites, en nous servant de +l’alphabet hébreu, pour que chacun, petit ou grand, les puisse lire, et +sache qu’il y a dans l’univers un Dieu qui loin d’oublier son peuple +d’Israël, prépare pour lui des miracles et ne tardera pas à nous envoyer +le vrai Rédempteur. Amen. + +Les enfants avaient déjà entendu une profusion de récits relatifs à ce +Messie. L’imagination orientale s’est ingéniée à le peindre, pour la +consolation d’Israël souffrant et proscrit. Avant sa venue, il y aura +d’abord un faux Messie, de la lignée de Joseph; ensuite un Roi qui +n’aura qu’une oreille, sourde pour le bien, très subtile pour le mal. Le +roi portera une balafre en travers du front; l’une de ses mains sera +longue d’un pouce, et l’autre de trois lieues; sans doute faut-il voir +là un naïf symbole de la persécution. + +Le petit livre en jargon contient, parmi ses histoires merveilleuses, +des extraits du journal apocryphe d’Eldad-le-Danite, qui prétend avoir +découvert les dix tribus perdues. Le livre d’Eldad, qui parut vers la +fin du neuvième siècle et est devenu les _Mille et Une Nuits des Juifs_, +s’était faufilé à travers les générations pour arriver jusqu’au taudis +des Ansell, ainsi que bien d’autres légendes provenant du riche +Folk-Lore médiéval, ce Folk-Lore que le Juif éternellement errant à tant +aidé à répandre. + +Parfois, Mosès lisait à ses auditeurs charmés, la description du ciel et +de l’enfer par Immanuel, l’ami et le contemporain du Dante, parfois +aussi une version, en yiddish, de Robinson Crusoé. Mais cette nuit-là, +il choisit la description que fait Eldad de la tribu de Moïse, errant à +travers un paradis terrestre. + +Ce récit à peine terminé, Salomon réclama l’«Enfer». Il aimait entendre +décrire les châtiments réservés aux pécheurs. Cela donne de la saveur à +la vie. Son père n’avait pas besoin de livre, cette fois, pour le +renseigner. L’enfer n’avait pas de secrets pour Mosès. L’Ancien +Testament ne fait pas la moindre allusion à la vie future, mais pas plus +le Juif pauvre que le chrétien pauvre n’a pu vivre sans l’espoir d’un +enfer. Lorsque le méchant s’engraisse et fait violence au juste affamé, +peut-on admettre que l’un et l’autre reposeront dans la même poussière, +le tout une fois joué? Fi! d’une pareille idée. Un des enfers décrits +par Ansell était celui où le pécheur est condamné à recommencer +indéfiniment les péchés qu’il a commis pendant sa vie terrestre. + +--Ça doit être drôle, s’écria Salomon. + +--C’est terrible, protesta le père. + +Il répondait en yiddish, mais ses enfants parlaient en anglais. + +--Naturellement, c’est terrible, dit Esther. Imagine-toi ce que tu +deviendras, Salomon, s’il te fallait manger du caramel toute la journée. + +--Ça vaudrait mieux que de ne rien manger de la journée, observa le +gamin. + +--Mais en manger toujours et toujours, pendant l’éternité! fit Mosès. +Songe qu’il n’y a pas de repos pour les damnés. + +--Comment, même pas le jour du Sabbat? demanda Esther. + +--Oh, il va de soi qu’ils se reposent ce jour-là. Les flammes de l’enfer +elles-mêmes s’arrêtent pour le Sabbat, comme le fleuve Sambatyon. + +--Comment? les damnés n’ont donc pas de _Goyahs_ (servantes chrétiennes) +pour allumer les feux le jour du Sabbat? demanda Isaac. + +Tout le monde éclata de rire. + +--Le Sabbat est un jour de repos dans l’enfer, expliqua le père. Ainsi +tu vois ce qui arrive quand tu termines le Sabbat avant le soir du +samedi: tu forces de pauvres âmes à reprendre leurs tourments avant le +temps. + +Mosès ne perdait jamais une occasion de mettre en valeur les +prescriptions de la Loi. Esther vit passer dans son imagination une +quantité d’âmes jaunes et convulsées, revenant tristement vers le +royaume des flammes. + +La principale cause du respect que Salomon avait voué à son père +provenait d’un récit fait par la grand’mère, et d’après lequel Mosès +Ansell avait été conscrit en Russie et même avait été fort maltraité par +son sergent. Mais Mosès ne se décidait jamais à parler de ses exploits +militaires. + +Salomon l’en pressait surtout quand son père montrait des velléités de +lui faire étudier le Commentaire de Rashi. Justement ce soir-là, Mosès +apporta un volume en hébreu, et dit: + +--Viens, Salomon, assez d’histoires. Nous allons étudier un peu. + +--C’est congé aujourd’hui, observa Salomon. + +--Il n’y a jamais congé lorsqu’il s’agit d’apprendre la Sainte Loi. + +--Passez-moi cette fois encore, Père; jouons aux dames, voulez-vous? + +Mosès acquiesça en hochant la tête. Le jeu de dames était sa seule +distraction et quand son fils, grâce à un troc pratiqué avec un +camarade, était devenu possesseur d’un damier, il lui avait appris le +jeu. Il jouait les dames polonaises, où les pions reculent ou avancent +comme les rois aux échecs et où il y a des rois qui montent par la +diagonale comme les évêques des échecs anglais. Salomon ne réussissait +jamais à éviter les enjambées de ces gigantesques échassiers, dont il ne +parvenait jamais à deviner où ils s’arrêteraient. Ce soir-là Mosès gagna +toutes les parties. Cela le mit de bonne humeur et il consentit à +raconter aux enfants une autre histoire. Elle avait pour sujet +l’Empereur Nicolas, mais on la chercherait vainement dans les annales +officielles de la Russie. + +«Nicolas était un méchant monarque qui opprimait les Juifs, et leur +rendait la vie dure et triste. Et un jour, il porta à la connaissance +des Juifs, que s’ils ne lui versaient pas un million de roubles dans le +délai d’un mois, ils seraient expulsés de leurs maisons. Alors les Juifs +prièrent Dieu, l’implorant de les secourir en souvenir des mérites de +leurs aïeux. Mais aucun secours ne vint. Ensuite ils essayèrent de +corrompre les fonctionnaires de l’empereur. Mais les fonctionnaires +empochèrent leur argent, et l’empereur n’en demandait pas moins son +impôt. Enfin ils s’adressèrent aux Maîtres de la Kabbale, qui à force de +méditer nuit et jour sur le Nom Divin et ses transmutations, ont acquis +le pouvoir sur toutes choses et ils leur dirent:--«Ne pourriez-vous pas +faire quelque chose en notre faveur?» + +«Les maîtres de la Kabbale tinrent conseil et, à minuit, ils évoquèrent +les esprits d’Abraham, notre père, d’Isaac, de Jacob, et du prophète +Elie: et ceux-ci pleurèrent en apprenant les malheurs de leurs +descendants. Donc Abraham notre père, Isaac et Jacob, et le prophète +Elie, prirent le lit où dormait l’empereur Nicolas, et le transportèrent +dans un endroit désert. Et ils arrachèrent l’empereur Nicolas à son lit +tout chaud, le fouettant si fort qu’il ne tarda guère à demander grâce. +Alors ils lui dirent:--Veux-tu déchirer l’édit que tu as lancé contre +les Juifs? Et il répondit: + +--Je le veux. + +«Mais le matin suivant l’empereur Nicolas en se levant appela +l’intendant de sa chambre à coucher et lui dit: + +--Comment oses-tu permettre que mon lit soit emporté au milieu de la +nuit dans une forêt? + +«Et l’intendant de la chambre à coucher pâlit, affirmant que les gardes +de l’empereur étaient restés en faction toute la nuit devant la porte, +et qu’il n’était pas possible que le lit eût passé par là. Et l’empereur +Nicolas jugeant qu’il avait rêvé ne fit pas pendre l’intendant. + +«Mais la nuit d’après, bon, voilà que le lit fut encore transporté dans +cet endroit désert et qu’Abraham notre père, Isaac, Jacob et le prophète +Elie recommencèrent à battre l’empereur jusqu’à ce qu’il eût de nouveau +promis d’abolir la taxe. Si bien que le lendemain matin l’intendant de +la chambre à coucher fut pendu et que le soir suivant, on doubla le +nombre des sentinelles. Mais le lit s’envola une fois de plus vers +l’endroit désert, et une fois de plus l’empereur Nicolas fut dûment +fouetté. + +«Cela suffit, l’empereur Nicolas annula l’édit et les Juifs se +réjouirent, se prosternant aux pieds des Maîtres de la Kabbale. + +--Mais pourquoi n’ont-ils pas profité de l’occasion pour délivrer les +Juifs une fois pour toutes? questionna Esther. + +--La Kabbale est une grande force, mais il ne faut pas en abuser, +prononça mystérieusement Mosès. On ne doit pas abuser du Nom Divin, et +d’ailleurs, on en peut mourir. + +--Est-ce que les Maîtres peuvent fabriquer des hommes? demanda Esther +avec angoisse, car elle venait de lire le Frankenstein de Mrs Shelley. + +--Certes, répondit Mosès. Et il y a mieux. Il est écrit que le Rabbin +Chanina et le Rabbin Osheya confectionnèrent un joli veau gras, certain +vendredi, et s’en régalèrent le lendemain, jour du Sabbat. + +--Oh, père, s’écria pathétiquement Salomon, pourquoi ne connaissez-vous +pas la Kabbale? + + + + +IX + +DUTCH DEBBY--(_Déborah la Hollandaise_) + + +Il y avait un an déjà qu’Esther avait fait la connaissance de Dutch +Debby: c’était une fille maigre, disgracieuse et gauche, qui occupait un +cabinet au second étage, derrière le logement de MM. Simons et gagnait, +avec son aiguille, sa propre subsistance et celle de son chien. Personne +ne venait jamais la voir. On chuchotait que ses parents l’avaient +chassée parce qu’elle leur avait présenté un enfant illégitime. Celui-ci +avait eu la chance de trépasser, mais la mère avait continué à braver +l’opinion: elle avait recueilli un chien, ce qui est tout à fait +incorrect aux yeux des Juifs. Bobby, c’était le nom de l’animal, +siégeait souvent sur le palier, en faction devant sa porte, et, comme il +faisait très sombre dans les escaliers, Esther avait une terreur folle +de marcher sur la queue du chien, ce qui eût provoqué sûrement une +terrible vengeance. Un jour, dans son émoi, elle marcha en effet sur +cette queue, et les dents de Bobby s’incrustèrent dans son mollet à +travers ses bas. Esther poussa les hauts cris, et Dutch Debby la fit +entrer chez elle pour la consoler. + +Esther s’était souvent demandé quels redoutables mystères se passaient +derrière cette porte sombre gardée par un chien, et Debby l’effrayait +peut-être encore plus que Bobby. Mais le jour de la morsure fut l’aurore +d’une amitié qui devait contribuer pour beaucoup à faire une femme de la +petite fille, car il se trouva que Debby était une excellente personne +qui parlait fort convenablement l’anglais, et possédait une liasse de +vieilles livraisons illustrées plus précieuse pour Esther que les mines +de Golconde. Debby rangeait cette liasse sous son lit, et c’était là une +sage pratique, attendu que la superficie occupée par le lit représentait +la majeure part de la superficie de la chambre. Durant les longues +soirées d’été et les après-midi du dimanche, quand «ses enfants» +n’avaient pas besoin d’elle et se trouvaient fort affairés à jouer à +cache-cache ou à chat perché dans la rue, Esther se faufilait jusqu’au +pauvre petit cabinet où gisaient tant de trésors. Là, auprès de la +fenêtre, ouverte sur une cour noire, devant une perspective de toits aux +tuiles décolorées, où des chats rôdaient et où sautillaient les +moineaux, dans une atmosphère chargée des effluves de l’étable d’un +laitier, Esther se plongeait dans la lecture de romans feuilletons +romanesques et passionnés. Fréquemment elle en faisait la lecture à +haute voix pour la mélancolique couturière, qui avait trouvé si peu +d’analogie entre les réalités de son existence et les descriptions des +feuilletonistes. Mais pendant de longues soirées d’été Debby et Esther +ne s’en laissaient pas moins transporter en imagination dans un monde +héroïque d’hommes courageux et de jolies femmes, un monde de linge fin, +de soie pourpre, de champagne, d’amoureuse perfidie et de cigarettes, un +monde où personne ne cousait, ne faisait la lessive, n’avait faim, ne +portait des chaussures percées, un monde qui ignorait complètement le +Judaïsme et l’incompatibilité qui doit exister entre le beurre et la +viande. Non pas qu’Esther eût jamais cru qu’il fût possible qu’un tel +monde existât en dehors des romans feuilletons. Cette question ne la +préoccupait pas plus que celle de savoir si les héros de ces romans +avaient jamais parlé l’hébreu qu’elle apprenait à lire et à traduire. Le +chien Bobby assistait souvent à ces lectures mais il gardait pour lui +ses impressions. Assis sur ses pattes de derrière, il se contentait de +braquer sur Esther son museau délicieusement laid et fort inquisiteur. +Car il ne se montrait pas jaloux de la nouvelle amie de sa maîtresse. +Pour les profanes, c’était un vulgaire bâtard, un chien de rue. Mais +Esther avait insensiblement appris à le regarder presque avec les mêmes +yeux que Debby. Maintenant elle pouvait librement aller et venir dans +les escaliers. Si elle avait marché sur la queue du chien, elle savait +que celui-ci eût désormais pris cela pour une démonstration de +camaraderie. + +--Je dépensais auparavant un penny par semaine pour le _London Journal_, +déclara Debby dès le début de ses relations avec Esther. Mais un jour je +me suis aperçue que j’avais une détestable mémoire. + +--Et alors? demanda Esther étonnée par cette association d’idées. + +--Ça m’a économisé des shillings et shillings, continua Debby. J’avais +l’habitude de conserver tous les vieux numéros, à cause de toutes ces +réponses de gens qui vous apprennent comment il faut s’y prendre pour +soigner vos cheveux, vos ongles, et garder le teint frais, car leurs +recettes me trottaient par la tête. Et voilà qu’une fois je relus par +hasard une histoire dans un numéro qui ne datait que d’un an: elle +m’intéressa exactement comme si je ne l’avais encore jamais lue. Alors +je cessai d’acheter le journal et je recommence à lire toute ma +collection de vieux numéros. Je les relis tous les deux ans depuis ce +moment-là. + +Debby s’interrompit pour tousser. Les longs monologues sont malsains +pour les personnes qui passent leur vie courbées sur leur ouvrage +d’aiguille dans de sombres petites chambres. + +--Et chaque fois, la lecture me cause le même plaisir, reprit-elle. Et +vous, est-ce que cela ne vous produirait pas le même effet. + +--Non, répondit Esther avec un pénible sentiment de son infériorité. +Moi, je me rappelle tout ce que j’ai lu. + +--Ah, vous serez une femme bien remarquable, déclara Debby en lui +caressant les cheveux. + +--Vous croyez? s’écria Esther toute illuminée de plaisir. + +--Oui, d’ailleurs n’êtes-vous pas toujours la première de votre classe? + +--Qu’est-ce que cela signifie? balbutia la fillette. Les autres filles +sont si stupides. Elles ne pensent qu’à leurs chapeaux et à leurs +rubans. Elles aimeraient mieux jouer au volant ou sauter à la corde, que +de lire l’histoire des Quarante Voleurs. Ça ne les gêne pas de rester +toute l’année dans la même classe, au lieu que moi, ça me rend folle de +voir qu’on va si lentement. Je pourrais facilement apprendre en trois +mois tout ce qu’on nous enseigne en douze. Je veux tout savoir, de façon +à devenir plus tard institutrice dans notre école. + +--Et vous croyez que votre institutrice sait tout? + +--Oh oui, il n’y a pas un mot qu’elle ne comprenne et elle n’ignore rien +des pays étrangers. + +--Et cela vous plairait d’être institutrice? + +--A condition que je devienne assez savante. Mais c’est que, voyez-vous, +les institutrices de notre école sont par dessus le marché de vraies +dames. Et elles s’habillent si magnifiquement. Figurez-vous, elles ont +des boas de fourrure et des gants à six boutons. Je ne pourrai jamais +acheter des choses pareilles. Même si je gagnais cinq shillings par +semaine, il faudrait donner presque tout à mon père et aux enfants. + +--Mais si vous êtes vraiment bonne, je suis persuadée que de grandes +dames, comme celles de la famille Rothschild, vous achèteront de beaux +vêtements. J’ai ouï dire qu’elles sont très généreuses pour les enfants +appliqués. + +--Non, les autres institutrices sauraient que je reçois des charités et +elles me mépriseraient. J’ai entendu Miss Hyams se moquer d’une +institutrice parce que celle-ci portait le même costume deux hivers de +suite. En somme, je ne crois pas que je puisse devenir institutrice. Ce +serait pourtant bon de pouvoir s’asseoir le dos au feu en hiver. Mais +les élèves sauraient... + +Esther s’arrêta et rougit: + +--Que sauraient-elles donc? + +--Eh bien, elles sauraient qui est mon père, reprit Esther en baissant +la voix. Elles le verraient vendant des choses dans le Lane, et alors +elles ne m’obéiraient pas. + +--Quelle idée. Je suis persuadée que la plupart des élèves ont des pères +aussi... aussi pauvres. Voyez le père de Miss Hyams. + +--Je veux bien vous croire. Et puis, j’y songe, Debby, si je gagnais +cinq shillings par semaine, je pourrais acheter à mon père des vêtements +neufs, n’est-ce pas? Et alors il n’aurait plus besoin de colporter des +citrons ou des bobines de fil. + +--C’est cela, chère, vous serez institutrice, je vous le prédis. Et même +qui sait? Vous serez peut-être un jour directrice? + +Esther eut un petit rire charmé, qui finit dans un soupir. + +--Comment, moi? Je ferais ma tournée pour voir si toutes les +institutrices sont bien à leur tâche? Oh, je saurais bien surprendre +leurs bavardages. Je connais leurs manières. + +--Vous avez l’air de surveiller beaucoup vos surveillantes. Est-ce que +vous les semoncerez pour leurs commérages? demanda la Debby amusée. + +--Non, protesta Esther redevenue très sérieuse. Il ne me déplaît pas du +tout d’entendre bavarder ces demoiselles. Quand mon institutrice et Miss +Davis, qui tient la classe d’à côté et puis quelques autres encore de +ces demoiselles, se rassemblent j’apprends tant de choses en écoutant +leur conversation. + +--De sorte, fit Debby en riant, que leurs bavardages rentrent en somme +dans l’enseignement. + +--Oui, quoique ça ne soit pas dans le programme, répondit la fillette +secouant gravement la tête.--Ces dames parlent surtout de jeunes gens. +Avez-vous jamais eu un amoureux, Debby? + +--Ne me demandez... ne me demandez jamais cela, fit Debby qui se pencha +sur son ouvrage. + +--Pourquoi pas? insista Esther. Quand je serai grande, si j’ai un +amoureux j’en serai très fière. Oui, vous êtes là à détourner la tête, +mais je suis sûre que vous en avez eu un: Etait-il joli comme Lord +Eversmonde ou le Capitaine Andrew Sinclair? Comment, vous pleurez, +Debby? + +--Vous êtes une sotte, Esther, ne voyez-vous pas que c’est un moucheron +qui m’est entré dans l’œil. Il m’a fait du mal, et ne s’est pas fait de +bien non plus, le pauvret? + +--Laissez-moi regarder, Debby; peut-être arriverai-je à le sauver. + +--Non, ne vous inquiétez pas. + +--Vous êtes cruelle, Debby, vous êtes aussi méchante que Salomon, qui +arrache les ailes des mouches pour voir si elles pourront voler quand +même. + +--La mienne est morte à présent. Continuez donc _La Rivale de Lady +Anne_. Voilà tout notre après-midi gâché en bavardage. Croyez-moi, +Esther, n’allez pas vous mettre dans la tête des idées d’amoureux. Vous +êtes trop jeune. Mais lisez. Je vous écoute. + +--Où en étais-je? Ah oui: «Lord Eversmonde pressa sur sa mâle poitrine +la belle jeune femme, et couvrit de baisers ces lèvres si fraîches, qui +lui répondirent avec une passion égale à la sienne. Elle finit pourtant +par se ressaisir, et lui dit, les larmes aux yeux:--Oh, Sigismond, +pourquoi vous obstinez-vous à venir ici, alors que le duc vous l’a +défendu!»... + +--Ah, vous savez, Debby, mon père m’a dit l’autre jour de ne plus +revenir ici. + +--Oh, vous devez revenir, s’écria Debby toute émue. Je ne pourrais plus +me passer de vous maintenant. + +--Mon père assure que l’on dit que vous n’êtes pas une personne +convenable, dit naïvement Esther. + +Debby soupira tristement. + +--Bien, murmura-t-elle. + +--Mais j’ai répondu que les gens sont des menteurs, et que vous êtes une +personne très bien. + +--Oh, Esther, chère Esther, balbutia Debby, embrassant la petite tête +sérieuse avec une passion qui surprit l’enfant. + +--Je pense, reprit celle-ci, que si mon père a dit ça, c’est parce qu’il +s’imagine que pendant qu’il est à la synagogue je néglige Sarah et +Isaac, qui sont tout le temps à se disputer sur leur anniversaire dès +qu’on les laisse seuls. Mais ils ne se donnent pas des taloches bien +graves. Mais j’ai une idée. Si je faisais descendre Sarah avec moi? + +--Soit, mais ne craignez-vous pas qu’elle pleure, et qu’elle s’ennuie +pendant que vous lirez, si elle n’a pas Isaac pour jouer avec elle? + +--Pas du tout, répondit Esther. Elle tiendra compagnie à Bobby. + +Bobby prit la petite Sarah en amitié. Il ne fréquentait aucun de ses +semblables. En pareil cas, un animal au cœur sensible se rabat sur les +êtres humains. C’était tout à fait par hasard qu’il avait rencontré +Debby elle-même. Ces deux isolés avaient aussitôt fraternisé. Avant +cette rencontre, Dutch Debby était sujette à des tentations fâcheuses. +Une fois elle s’était privée pendant près de trois mois, pour mettre de +côté neuf pence par semaine, et acheter un huitième de billet de loterie +à Sugarman, le marieur, qui avait daigné en cette occasion, se souvenir +de son existence. La fortune n’était pas venue. Durant les mois qui +s’écoulèrent jusqu’à l’hiver suivant, Debby vit Esther de moins en +moins, car la fillette craignait que sa grande amie ne se crût obligée +de lui offrir de partager ses repas. Et puis les enfants de plus en plus +exigeaient des soins. Debby était arrivée à savoir bien des choses sur +les compagnes d’école et sur l’institutrice d’Esther, mais celle-ci +était peu communicative en ce qui concernait sa famille. + +Un soir d’été, Esther, qui venait de passer sous la coupe de Miss Miriam +Hyams, entra chez Dutch Debby avec une mine sérieuse et prononça: + +--Oh! Debby, Miss Hyams n’est pas une héroïne. + +--Vraiment? fit Debby en riant. Jusqu’à présent, vous ne tarissiez pas +d’éloges sur son compte. + +--Oui, elle est très jolie, et ses chapeaux sont élégants; mais ce n’est +pas une héroïne. + +--Qu’est-ce qui est arrivé? + +--Vous savez quel beau temps il a fait tous ces jours-ci? + +--Oui. + +--Eh bien, ce matin, au beau milieu de la leçon d’histoire sainte, elle +nous a dit:--Quel dommage, mes enfants, de rester enfermés ici par un +temps pareil. (Vous savez qu’elle nous parle toujours très +gentiment.)--Il y a des écoles, a-t-elle continué, où, en été, on a +congé une demi-journée, le mercredi. N’est-ce pas que ce serait charmant +si nous en avions autant, pour aller nous promener au soleil dans +Victoria-Park? + +--Oh oui, Mademoiselle, ce serait bien gentil, avons-nous crié en chœur. + +Alors elle a dit: + +--Eh bien, pourquoi ne demanderiez-vous pas à la directrice congé pour +cet après-midi? Vous êtes la plus haute classe de l’école. Je suis +persuadée que si vous faisiez cette demande, l’école entière aurait +congé. Qui veut prendre la parole au nom de toutes? + +Alors toutes les filles dirent que ce devait être moi, parce que je suis +la première de la classe et que j’aspire tous les _h_. Alors quand la +Directrice entra dans notre classe je me levai, je lui fis la révérence, +et lui demandai si elle ne voudrait pas nous donner congé cet après-midi +en raison du beau soleil. Alors voilà la directrice, qui met ses +lunettes, et qui fait une mine si noire, qu’il nous sembla qu’il n’y +avait plus du tout de soleil dans la classe.--Comment, s’écria-t-elle, +avec toutes les vacances que vous avez eues déjà! Un mois au nouvel an, +quinze jours à Pâques, et tous les jours fériés. Je suis surprise, +mesdemoiselles, que vous soyez assez dissipées et paresseuses pour en +demander davantage. Prenez donc exemple sur votre institutrice. Regardez +Miss Hyams. (Nous regardâmes Miss Hyams, qui avait l’air de chercher +quelque chose dans son pupitre.) Voyez comme elle travaille, elle ne se +plaint jamais, elle ne demande jamais de congé! + +Nous regardâmes de nouveau Miss Hyams, mais elle n’avait pas encore +l’air d’avoir trouvé le papier qu’elle cherchait. Il y eut un silence +horrible, on aurait entendu tomber une épingle. Pas la moindre toux, pas +le moindre froissement d’étoffe. Alors, la Directrice se tourna vers +moi, et elle dit: + +--Et vous, Esther Ansell, dont j’ai eu toujours une si haute opinion, je +m’étonne que vous soyez l’interprète d’une requête aussi déplacée. Je me +souviendrai de cela, Esther Ansell. + +Là-dessus elle s’en alla longue et raide comme une perche, en claquant +la porte avec colère. + +--Et qu’est-ce que Miss Hyams a dit ensuite? demanda Debby profondément +intéressée. + +--Elle a dit: «Sélina Green, qu’est-ce que fit Moïse quand les enfants +d’Israël se plaignirent à lui de manquer d’eau?» + +Elle avait tout simplement repris la leçon d’histoire sainte comme s’il +n’était rien arrivé. + +--A votre place, j’aurais dit à la Directrice quelle était la personne +qui m’avait poussée à parler, s’écria Debby indignée. + +--Oh non, protesta Esther. Ç’aurait été vil. Il y a là une question de +délicatesse. Je regrette tout de même que nous n’ayons pas eu congé. Il +aurait fait si bon dehors, dans le Parc. + +Victoria-Park, pour les habitants du Ghetto c’est le _Parc_ par +excellence. Situé à deux milles environ, assez loin pour que la +promenade paraisse une excursion, c’est, pour les Juifs des quartiers +pauvres de Londres, une bénédiction perpétuelle. En de rares après-midi +dominicaux, la famille Ansell, moins la grand’mère, faisait en bande le +voyage du parc, Mosès portant sur son épaule Isaac et Sarah, chacun à +leur tour. Esther aimait le Parc en toutes saisons, mais surtout en été, +quand le grand lac était limpide, et sillonné de bateaux, que les +oiseaux chantaient dans le feuillage des arbres et que les jardiniers +avaient disposé les merveilleuses mosaïques, les lobélias et les +calcéolaires. Elle s’étendait sur l’épais gazon, et contemplait avec un +mystique ravissement la voûte bleue du ciel. Elle en oubliait le livre +qu’elle avait apporté. Pendant ce temps les autres enfants se +pourchassaient avec une joie qui tenait du délire. + +Un samedi après-midi de l’automne dernier où Mosès ne devait pas +accompagner ses enfants, Esther avait décidé Dutch Debby à se joindre à +eux, à rompre pour quelques heures avec ses habitudes casanières. Une +ineffable mélancolie émanait du paysage mourant. Les feuilles roussies +jonchaient les allées, et les arbres balançaient sous la brise des +branches pareilles à des bras décharnés. Le brouillard de novembre +montait des pelouses humides et voilait de ses vapeurs le bleu du ciel. +Le soleil semblait un bateau rouge, démâté, flottant parmi des vagues de +pourpre et d’or, et des flocons de nuages embrasés. Sur le miroir +tranquille du petit lac se reflétaient les branches des arbres. Un cygne +solitaire lissait ses plumes, allongeait le cou, et décrivait de +nonchalantes courbes sur l’eau fangeuse. Tout à coup on entendit un +bruit de rames, et les eaux paresseuses furent ridées par le passage +d’un bateau, où un héroïque jeune homme promenait une non moins héroïque +jeune femme. + +Dutch Debby fondit en larmes et rentra vite chez elle. Depuis lors elle +ne s’occupa plus que de Bobby, d’Esther et du _London Journal_, et ne +recommença jamais à économiser neuf shillings. + + + + +X + +UNE FAMILLE TACITURNE + + +Quelques jours avant la fête du Pourim, Sugarman, le marieur, portant +son fils Néhémiah sous le bras, vint un soir rendre visite à Mme Hyams, +la mère de l’institutrice d’Esther. Le jeune Néhémiah avait les mollets +nus, des souliers et des chaussettes rouges: son père le portait +toujours de façon à étaler cette élégance. Quant à Sugarman lui-même, il +avait mis toutes voiles dehors, et le foulard bleu qu’il portait +d’habitude sortait à demi de la poche de sa jaquette au lieu d’être +comme les jours de fête ou de sabbat, attaché en ceinture autour de sa +taille. + +--Bonjour, mâme, dit-il gaiement. + +--Bonjour, Sugarman, répondit Mme Hyams. + +C’était une petite vieille de soixante ans, l’air usé, et les cheveux +tout blancs. Si elle avait été meilleure observatrice des coutumes +juives, une perruque noire eût jusqu’à son dernier jour empêché qu’on ne +constatât ce dernier trait. Mais sa fille Miriam avait proscrit la +perruque. Mme Hyams, personne pacifique et craintive, s’était soumise en +silence à cette interdiction qui blessait pourtant ses sentiments les +plus intimes. Le vieil Hyams, son mari, bien que moins faible, n’était +pas assez ferme pour imposer sa volonté à sa famille. Et il se taisait, +lui aussi. + +--Peut-êt’ bien, mâme, que vous êtes étonnée que j’aie fait toilette +pour venir vous voir, dit Sugarman, mais le fait est, mâme, que je m’ai +habillé pour rendre visite à une dame. Je me suis arrêté ici en passant. + +--Voulez-vous vous asseoir? dit Mme Hyams. Dressée par sa fille, elle +parlait anglais, mais péniblement et lentement. + +--Non, merci. Mais je vais asseoir Néhémiah, si vous le permettez... Là, +reste tranquille, Néhémiah, ou gare à toi. J’suis venu vous emprunter +votre tire-bouchon, mâme. + +--Avec plaisir, dit Mme Hyams. + +--Merci. Mon Ebenezer, mon garçon, est Bar-Mitzvah au Sabbat de la +semaine prochaine, et je suis entré vous le dire. Vous viendrez, +n’est-ce pas? + +--Je ne sais pas, répondit Mme Hyams, avec hésitation. Elle n’était pas +certaine que Miriam considérât Sugarman comme digne d’être inscrit sur +la liste de visites de la famille. + +--Ne dites pas cela. On boira treize bouteilles de limonade. Je compte +sur vous, sur M. Hyams, et sur toute la famille. + +--Merci. J’en parlerai à mon mari et aux enfants. + +--Ça va. Néhémiah, ne danse pas sur la chaise de la dame... Avez-vous +appris, mâme Hyams, la chance de mâme Jonas? + +--Non. + +--Elle a gagné onze livres à la loterie. + +--C’est beau, dit Mme Hyams, animée. + +--Si vous voulez, je puis vous céder un demi-billet pour deux livres. + +--Je n’ai pas d’argent. + +--Eh bien, pour trente shillings. C’est ce qu’il me coûte. + +--Si je pouvais, mais c’est impossible. + +--Alors, prenez un huitième de billet pour neuf shillings. + +Mme Hyams refusa encore en secouant la tête. + +--Comment va votre fils Daniel? continua Sugarman. + +--Assez bien, merci. Et votre femme? + +--Grâces à Dieu. + +--Et votre Bessie? + +--Grâces à Dieu. Votre Daniel est-il ici? + +--Oui. + +--Grâces à Dieu. Puis-je le voir? + +--Si c’est pour le billet de loterie, il vous dira la même chose que +moi. + +--Ça n’est pas pour ça, fit Sugarman. Mais je voudrais l’inviter. + +--Daniel! appela Mme Hyams. + +Il vint, du fond de la cour, les manches de sa chemise retroussées, de +la mousse de savon séchant sur ses bras. C’était un beau garçon, aux +cheveux blonds, et de figure agréable, plus jeune que Miriam de dix-huit +mois. Son menton disait la volonté, ses yeux la douceur. + +--Bonjour, monsieur, dit Sugarman. Mon Ebenezer est Bar-Mitzvah, le jour +du Sabbat de la semaine prochaine. Me ferez-vous l’honneur de passer +chez moi avec votre mère et votre père après la Synagogue? + +Daniel rougit subitement. Il avait une forte envie de répondre: Non. +Mais il se contint et put s’excuser en périphrases polies. Sa mère avait +remarqué sa rougeur, si visible sur son teint de blond. + +--Faut pas dire ça, s’écria Sugarman; on videra treize bouteilles de +limonade, à preuve que j’ai emprunté à votre mère son tire-bouchon. + +--J’enverrai avec plaisir à Ebenezer un petit souvenir. Mais je ne +pourrai pas aller chez vous. Excusez-moi. + +Et il tourna les talons. + +Mais Sugarman tint à lui montrer qu’il ne lui en voulait pas. + +--Bon, dit-il, si vous envoyez un cadeau, ce sera la même chose que si +vous veniez. + +--A la bonne heure, fit Daniel avec une cordialité contrainte. + +Sugarman mit Néhémiah sur son bras, mais il s’attarda sur le seuil. Il +ne savait comment aborder le sujet qui lui tenait à cœur. Soudain +l’inspiration lui vint. + +--Savez-vous que j’ai assigné Morris Berlinski? + +--Non, fit Daniel, et pourquoi? + +--Il me doit trente shillings. Je lui ai trouvé une très jolie fiancée. +Mais à présent qu’il est marié, il dit que ça ne valait qu’un souverain. +Il m’offre le souverain, mais je n’en veux pas. Et pourtant c’était un +pauvre diable, à qui son mariage a fait gagner dix livres sterling, +qu’il a touchées d’une Société de Dotation. + +--Est-ce que pour dix shillings vous voudriez jeter le scandale sur la +communauté? Ce sera dans tous les journaux, qui transformeront votre +qualificatif de _shadchan_ (marieur), en _shatcan_ (marmite fêlée), en +_shodkin_ (parent ferré des quatre pieds), en _shatkin_ (parent fêlé), +en _chodcan_ (pied de marmite), en _shotgun_ (vieux fusil), et en Dieu +sait quoi encore. + +--Oui, mais il s’agit de trente shillings et non de dix. + +--Vous dites qu’il vous a offert une guinée. + +--D’accord. Il m’a offert deux demi-souverains. J’ai pris sa guinée mais +en guise de simple acompte. + +--Vous deviez le traduire devant le Beth-Din, s’écria violemment Daniel, +ou soumettre l’affaire à l’arbitrage d’un Juif. Vous allez faire des +Juifs la risée de tout le monde. Il est vrai que tous les mariages du +monde sont une question d’argent, ajouta-t-il amèrement, seulement c’est +la mode parmi les reporters des tribunaux de prétendre que cette coutume +est limitée aux Juifs. + +--Eh bien, j’ai consulté Reb Shemuel. Je pensais qu’il était tout +indiqué pour cet arbitrage. + +--Pourquoi? + +--Hé, n’a-t-il pas été shadchan lui aussi? Auprès de qui eussé-je pu +croire que je trouverais de la sympathie? + +--Je comprends, fit Daniel, avec un sourire. Et apparemment vous n’en +avez pas trouvé chez lui? + +--Non, gronda Sugarman, rendu furieux par l’évocation de ce souvenir. Il +m’a déclaré que nous n’étions pas en Pologne. + +--C’est la vérité. + +--Oui, mais je lui ai fait une réponse qui ne lui a pas fait plaisir. Je +lui ai dit: «Sous prétexte que nous ne sommes pas en Pologne, faut-il ne +rien garder de notre religion?» + +De l’indignation, Sugarman passa à l’insinuation. + +--Pourquoi ne voulez-vous pas que je vous procure une femme, Monsieur +Hyams? J’ai en vue plusieurs jeunes filles tout à fait bien. Voyons, ne +me regardez pas avec cette colère. Quelle commission me donnerez-vous si +je vous trouve une jeune fille d’une centaine de guinées? + +--Allez-vous en! tonna Daniel. + +Sugarman s’en alla la tête basse. L’amour étant aveugle, il n’y a rien +de surprenant à ce que les marieurs soient myopes. La plupart des gens +non intéressés savaient que Daniel aimait Bessie Sugarman. Et c’était +vrai. Daniel aimait Bessie, et Bessie aimait Daniel. Seulement, Bessie +n’en parlait point, parce qu’elle était femme et lui ne l’avouait point, +parce qu’il était homme. Les Hyams étaient une famille où l’on ne +faisait pas de bruit. Chacun y portait sa croix dans un perpétuel +silence. Miriam, la moins réticente pourtant, ne donnait pas +l’impression d’une jeune fille qui ne pouvait trouver d’épouseur. Elle +vivait trop haut, voilà tout, pensait-on. Daniel était fier d’elle, de +sa position, de son savoir et il avait confiance qu’elle se marierait +aussi bien qu’elle s’habillait. Il se sentait les reins assez solides +pour faire vivre la maisonnée, et ne s’attendait point que sa sœur +contribuât à celle-ci, ce qu’elle faisait cependant dans une certaine +mesure. Mais c’était lui, en somme, qui soutenait le père et la mère +Hyams presque infirmes. Durant les années mauvaises, mais dignement et +courageusement traversées, Hyams avait été vitrier ambulant. Mais quand +la situation de Miriam commença de s’améliorer, le métier paternel lui +parut un déshonneur public jeté sur la famille. Ce fut en partie à cause +d’elle que Daniel finit par entretenir ses parents dans l’oisiveté, et +s’interdit à lui-même de fréquenter Bessie. Car un employé dans un +magasin de nouveautés gagnant quarante-cinq shillings par semaine ne +peut entreprendre de faire vivre deux ménages. + +Bessie était trop gentille pour rester longtemps sans trouver un parti. +Il y eut donc une certaine nuit où Daniel ne dormit point. Nos voisins +les Français appellent cela une nuit blanche: ce fut plutôt une nuit +obscurcie de larmes. Quand le matin reparut, Daniel avait pris la +résolution de renoncer à Bessie. Il espérait avoir ainsi conquis la +paix. Elle ne vint pas tout de suite, mais il ne doutait pas qu’elle fût +en route, car une fois déjà il avait soutenu contre soi-même une lutte +toute pareille, et reçu cette récompense. + +Cela s’était passé alors qu’il avait dix-huit ans, et qu’il s’était +éveillé à la lumière de la libre-pensée, en se considérant comme une +victime du Moloch du Sabbat, auquel les pères sacrifient leurs enfants. +Le propriétaire de la maison de nouveautés était Juif et, en +conséquence, fermait le samedi. Sans cette obligation intempestive de +sanctifier le samedi alors qu’il lui fallait encore chômer le dimanche, +Daniel sentait que cent carrières plus élevées eussent pu s’ouvrir +devant lui. Plus tard, quand il eut rencontré Bessie il n’en revint +certes pas à l’étroit formalisme de son père, mais son impiété +l’abandonna; il découvrit que ce Sabbat abhorré sanctifiait sa vie, en +la sacrifiant à un idéal impersonnel: moyennant quoi, une fois par +semaine on se sentait pénétré par la grâce. Ses sentiments intimes, +Daniel eut été fort embarrassé de les exprimer, il n’essaya jamais de le +faire, et ce fut un malheur, car une fois, jadis, au temps de la ferveur +de sa réaction contre le judaïsme il avait au contraire épanché son âme +avec un grand fracas... Le vieux Mendel Hyams, son père, et Bînah, sa +mère, désespérés, s’étaient tus, les sourcils froncés, se contentant +d’opposer une résistance muette à un monde plus fort que leur volonté. +Si Daniel leur avait dit plus tard qu’il revenait sur ses paroles, qu’il +était heureux même de la ruine que la foi de ses pères avait fait de ses +espérances, peut-être les deux vieillards eussent-ils changé d’attitude. +Mais Daniel resta muet. + +--Vous irez chez Sugarman, mère, disait-il, vous et le père. Ne faites +pas attention si je n’y vais pas. J’ai un autre engagement pour ce +jour-là. + +C’était bien des paroles à la fois pour un homme si taciturne. + +--Il lui déplairait qu’on le vît avec nous, pensa Bînah Hyams. + +Mais elle se tut. + +--Il ne m’a jamais pardonné de l’avoir mis dans les nouveautés, pensa +Mendel Hyams, quand son fils lui tint le même langage qu’à la mère. + +Mais il se tut. + +Il ne jugea pas à propos de discuter là-dessus avec sa femme. Le couple +aurait partagé plus volontiers ses joies que ses chagrins. Mais ils +étaient mariés depuis quarante ans, et il n’y avait jamais eu entre eux +un seul moment d’intimité morale. Leurs épousailles avaient été une +question de contrat. Il y avait quarante ans, en Pologne, Mendel Hyams, +en s’éveillant un matin, avait trouvé sur l’oreiller voisin du sien un +visage qu’il n’avait encore jamais vu. Pas même le jour de la noce on ne +lui avait permis de jeter un coup d’œil sur la figure de sa fiancée. +Ainsi le voulait, à cette époque, la coutume locale. Bînah avait eu +quatre enfants, dont les deux aînés étaient morts à présent; mais le +mariage n’avait pas engendré l’affection. C’est souvent l’inverse que +produisent de pareilles unions. Bînah était une ménagère exemplaire, et +Mendel Hyams l’avait fidèlement fait vivre de son travail, aussi +longtemps que les enfants le lui avaient permis, mais l’amour n’avait +jamais existé dans la maison. Ils ne se parlaient guère l’un à l’autre. +Bînah faisait le ménage, fort mal secondée par une petite servante, +qu’on avait prise surtout pour le qu’en dira-t-on. Mendel, contraint à +l’oisiveté, s’était rabattu sur la religion. A soixante ans, quand on +est silencieux depuis quarante ans, il y a grande chance pour que le +silence ne soit pas rempli de ce côté-ci de la tombe. Mendel quant à lui +n’avait plus qu’une ambition au monde: mourir à Jérusalem. Rien +n’égalait la profondeur de son culte pour la Ville du Temple. Tous les +instincts de l’Hébreu errant et de l’homme accablé par la vie, se +combinaient pour lui faire concevoir une Sion environnée de toute la +splendeur que peignent les rêves des poètes sacrés, éclatante sous la +voûte des arcs-en-ciel mystiques faits des larmes amères des croyants. +Hyams avait aussi cette crainte que s’il était enseveli ailleurs, son +corps aurait à accomplir sous la terre et sous la mer toute la distance +séparant son tombeau de la vallée de Josaphat quand la trompette +sonnerait pour la Résurrection. + +Chaque année, à la table pascale, il exprimait son vœu: «L’an prochain, +à Jérusalem!» + +Et Miriam, dans le fond de son cœur, répétait le souhait. Elle sentait +qu’elle l’eût mieux aimé de loin. + +Bînah Hyams n’avait plus, elle aussi, qu’un espoir au monde: mourir. + + + + +XI + +LE BAL DU POURIM + + +Sam Lévine revint, comme il l’avait promis, pour le bal du Pourim. Léah +et lui allèrent chercher Hannah dans un cab, car il y avait trop de boue +sur les pavés pour qu’une femme y risquât ses souliers de bal. Et tous +trois en voiture pour ce trajet de trois cents mètres se rendirent au +Club. + +Le Club, c’était le Palais du Peuple du Ghetto, mais qu’il ne contînt +pas les couches profondes de la population juive était suffisamment +prouvé par le fait que les habitués y parlaient anglais. Même les +couches inférieures y étaient de formation secondaire, n’étant composées +que d’enfants d’immigrés, tandis que la couche supérieure confinait à la +basse classe moyenne et dépassait presque, par conséquent, les +frontières du Ghetto. C’était un endroit charmant, où les jeunes gens et +les jeunes filles se rencontraient sur le pied d’égalité, payant la même +cotisation. Pour les filles de Juda, ce club était une bénédiction, et +il empêchait certainement leurs frères de tourner mal. La salle de bal +en était agréable à voir avec sa décoration de fleurs d’hiver et de +plantes vertes. La plupart des danseurs étaient en habit noir ou en robe +décolletée suivant le sexe, et il eût été impossible de distinguer ce +bal d’une soirée vraiment mondaine dans un quartier à la mode, n’eût été +l’éclat tout spécial dont y brillaient la jeunesse et la beauté. + +Où aurait-on pu rencontrer pareille abondance de brunes superbes, où +trouver de si belles blondes? Et non pas des blondes lymphatiques, mais +des blondes orientales, aux regards à peine moins éclatants que ceux de +leurs rivales aux cheveux noirs. Les jeunes gens avaient des moustaches +soigneusement retroussées, des boucles d’un noir huileux comme celles du +Taureau Assyrien, des nez faits comme le chiffre six et des boutons fort +brillants sur leurs plastrons de chemise. Comment ils avaient pu se les +payer sur leurs maigres salaires, c’est là l’un des nombreux miracles de +l’histoire d’Israël. Car au point de vue social, et même généralement au +point de vue financier, ils vivaient à l’exact niveau de l’artisan +chrétien. Ces jeunes gens en habit apparaissaient ainsi comme le résumé +vivant de l’un des aspects de l’histoire d’Israël. Non pas qu’ils +fussent cependant à leurs égards des exemplaires améliorés de leur race; +aux mœurs primitives et à la piété des Juifs immigrés, ils avaient +substitué un vernis de culture banale et un certain laisser-aller dans +l’observance des rites. N’importe, c’était une joyeuse assemblée, +presque une réunion familiale, non pas seulement parce que la plupart +des danseurs se connaissaient, mais aussi parce que «tous les Israélites +sont frères et sœurs». On dansait avec beaucoup de légèreté et sans +fracas; les quadrilles s’exécutaient avec symétrie, chacun des +intéressés sachant bien son rôle; les valses évoluaient avec une grâce +rythmique. Quand l’air joué était populaire, on l’accompagnait de la +voix. Après le souper, les pieds étaient plus légers, les conversations +et les rires plus bruyants, mais sans jamais excéder les bornes du +décorum, malgré les efforts de quelques Juifs hollandais qui essayaient +d’introduire les méthodes plus gymnastiques en faveur dans leurs clubs +où le kanguroo est le maître de danse: mais le sentiment général était +contre eux. Hannah dansait peu; elle faisait volontairement tapisserie. +Elle était radieuse dans sa robe de tussor et il émanait de la svelte et +jolie fille une atmosphère de raffinement qui attirait les élégants du +Club. Mais elle se contenta d’accorder les danses obligatoires: un +quadrille à Sam, et une valse à Daniel Hyams, qui avait été amené par sa +sœur bien qu’il n’eût pas d’habit noir pour tenir son rang à côté des +draperies flottantes de Miriam. Hannah reçut de la jolie Bessie +Sugarman, que le pauvre Daniel faisait vainement mine de ne pas +remarquer, un regard plutôt hostile. + +--Est-ce que votre sœur est fiancée? demanda Hannah à Daniel, pour dire +quelque chose. + +--Vous le sauriez, si elle l’était, répondit Daniel. + +Et il parut si troublé, qu’elle se reprocha sa question inconsidérée. + +--Comme elle danse bien! se hâta-t-elle de déclarer. + +--Pas mieux que vous, fit-il avec galanterie. + +--Je vois que vous tenez comptoir de compliments comme de nouveautés. +Retirons-nous de là, ajouta-t-elle comme ils arrivaient à un coin +encombré. + +--Oui, mais je ne retire pas mes compliments, dit-il en riant. Miriam +m’a trop bien stylé. + +--Votre sœur me fait penser à Miriam dansant sur la mer Rouge, +observa-t-elle en pouffant de l’incongruité de son idée. + +Est-ce que cette Miriam-là ne jouait pas du «timbrel»? demanda-t-elle. +J’avoue que je ne sais pas du tout ce que ce timbrel pouvait être. + +--Sans doute une sorte de tambourin. Et puis elle chantait parce que les +enfants d’Israël étaient sauvés. + +Tous deux rirent de bon cœur, mais, la valse terminée, chacun reprit sa +mine mélancolique. Vers l’heure du souper, au milieu d’un quadrille, +Sam, remarquant soudain la solitude de Hannah, lui amena un jeune homme +grand, bronzé, comme il faut, en frac, balbutia une présentation, et +retourna vite auprès de l’exigeante Léah. + +--Pardonnez-moi, je ne danse pas ce soir, répondit froidement Hannah à +l’étranger qui lui avait formulé une invitation. + +--Je n’en suis qu’à demi fâché, dit-il avec un franc sourire. Je vous +faisais cette demande parce qu’il le fallait. Mais je ne me sens pas à +ma place au milieu de jeunes gens si à la mode. + +Il y avait dans sa voix et dans ses manières quelque chose qui sortait +de l’ordinaire, et qui impressionna agréablement Hannah, malgré elle. Sa +physionomie s’éclaira un peu. + +--N’êtes-vous pas venu à un des bals précédents? demanda-t-elle. + +--Oh, oui, il y a six ou sept ans, mais tout a bien changé depuis. On a +reconstruit le club, n’est-ce pas? Bien peu d’entre nous venaient ici en +habit, avant l’époque de mon voyage au Cap. Je ne suis de retour que +depuis quelques jours. On m’a donné un billet, et j’ai voulu tâcher de +revivre un instant le bon vieux temps. + +Un auditeur malveillant eût discerné une nuance de condescendance dans +la dernière phrase. Hannah la discerna, car le jeune homme, en annonçant +qu’il revenait du Cap, avait refoulé la naissante sympathie qu’elle +éprouvait pour lui. Elle redevint glaciale. Elle le connaissait bien, +«le jeune homme qui revient du Cap», type encore plus désagréable, et du +même genre, que le jeune juif en habit noir. Il a gagné de l’argent dans +l’Afrique du Sud--honnêtement ou non, personne ne se soucie de le +savoir. Il en a gagné, voilà tout. Parfois la justice confisque cet +argent, prétendant que le jeune homme s’est procuré des diamants par des +voies illégales, mais alors ce n’est plus le jeune homme qui revient du +Cap, parce qu’il n’est pas riche. D’ailleurs, pour parler en toute +justice, ces fortunes rapides ont moins pour origine la malhonnêteté que +les occasions offertes à d’audacieuses énergies par des régions encore +inexploitées. C’est aussi que l’homme n’ayant plus souci dans ces +régions éloignées de sauver les apparences, y consent aux plus rudes +besognes, et aux plus basses, y peine si longtemps et si durement, +qu’avec un semblable courage il aurait probablement gagné autant +d’argent en Angleterre. Quoi qu’il en soit il l’a gagné, et, alors, bien +muni, il retourne en Europe, vers un foyer, vers la beauté, reprenant +ses préjugés sur lesquels il jette en outre plusieurs couches +d’arrogance. + +De jolies juives ornées de leurs plus beaux atours, l’attendent au port, +métaphoriquement parlant, pour souhaiter la bienvenue à l’aventurier, +sachant que c’est sur l’une d’entre elles qu’il fixera son choix. Il y a +plusieurs catégories de ces jeunes gens «retour du Cap», catégories +différenciées chacune par le chiffre de leurs gains. Mais que le jeune +homme en question se marie dans le milieu d’où lui-même est sorti ou +dans celui auquel sa fortune maintenant lui donne droit d’accès, il +demeure toujours fidèle à la tradition sectaire de sa race et cela moins +pour des motifs religieux, que par instinct héréditaire. Ainsi que les +jeunes gens juifs ordinaires en habit noir qu’on voyait à ce bal, il +considère les jeunes chrétiennes comme froides de cœur et dépourvues de +tempérament. Il professe que les petites Juives, au contraire, possèdent +cette chaleur et ce chic qui, parmi les Chrétiens, n’est l’apanage que +de certaines actrices ou artistes de music-hall, probablement +elles-mêmes d’origine juive. En matière de théâtre, le jeune homme +retour du Cap, s’exprime sur le ton d’une autorité indiscutable. +Peut-être aussi, au fond de sa répulsion pour les chrétiennes, y a-t-il, +sans qu’il s’en rende bien compte, la raison que celles-ci ne savent pas +frire le poisson. Elles peuvent être délicieuses pour le flirt à tous +ses degrés, mais elles n’ont pas été élevées de façon à le rendre +continuellement heureux. + +Telles étaient les idées que Hannah s’était faites du jeune homme qui +revient du Cap. Le spécimen qu’elle avait devant les yeux était +évidemment destiné à faire prime sur le marché. Il était +incontestablement bien fait, avec une tête intelligente et une jolie +moustache. Ce n’était qu’en le regardant bien, et encore, à travers +cette idée préconçue qu’il revenait des champs d’or, que l’on arrivait à +lui trouver un air d’arrogance et de dédain. Hannah détourna la tête et +contempla les évolutions d’un quadrille des Lanciers, qui semblait +l’intéresser vivement. + +--Il y a ici de jolies personnes, observa le jeune homme sur un ton +admiratif. + +Evidemment il ne songeait pas à s’éloigner. + +Hannah en éprouva beaucoup d’ennui. + +--Vous trouvez? fit-elle sèchement. + +--Je me garderais bien d’établir des distinctions, dit-il avec un léger +sourire. + +--Pourtant, dit-elle tout haut, vous ne pouvez pas les épouser toutes. + +--Pourquoi en épouserais-je même une? fit-il sur un ton badin, où il y +avait cependant de l’étonnement. + +--N’êtes-vous pas revenu en Angleterre pour vous marier? C’est ainsi que +font la plupart des jeunes gens, quand ils ne prennent pas en Afrique, +une femme d’importation. + +Il éclata de rire et tâcha de découvrir ce qu’il pouvait y avoir à son +adresse dans les yeux de la jeune fille. Mais celle-ci regardait +ailleurs, obstinément. Ils étaient assis le dos contre le mur. Ne la +voyant que de profil, il ne put que remarquer son gracieux port de tête, +et la chaude carnation de son cou, jaillissant du corsage clair. Le +tintement sonore de son rire se mêlait à la musique sautillante de la +cinquième figure des Lanciers. + +--Eh bien, je crains fort d’être une exception, dit-il enfin. + +--Sans doute, avez-vous trop mauvaise opinion d’autrui? ne put-elle +s’empêcher de dire. + +--Oh! quelle idée! + +--Et puis, vous êtes peut-être déjà marié? + +--Non, répondit-il sérieusement, je ne suis pas marié. Vous non plus, +n’est-ce pas? + +--Moi? + +Et après une pause elle répondit: + +--Mais si, je suis mariée. + +L’idée de poser pour la femme mariée qu’elle était théoriquement +s’imposa irrésistiblement à elle. La forme exacte de la bague qu’elle +portait était cachée par son gant, et cela lui permettait de prolonger +la plaisanterie. + +--Ah, fit-il simplement. Je n’ai pas bien saisi votre nom. + +--Ni moi le vôtre, répliqua-t-elle évasivement. + +--David Brandon. + +--Joli nom, dit-elle en se tournant vers lui avec un sourire. + +La possibilité de se moquer de son voisin avait fait perdre à la jeune +fille toute sa froideur. + +--Quel malheur, dit-elle, que j’aie perdu toute chance de porter un +aussi joli nom. + +C’était la première fois qu’elle lui souriait. Il fut charmé des courbes +légères de sa bouche et des étincelles qui se montraient dans les noires +profondeurs de ses yeux. + +--C’est pour moi que c’est surtout un malheur, riposta-t-il. + +--Naturellement, dit-elle, avec un petit hochement de tête. A présent +vous ne courez aucun risque à parler ainsi. + +--Je l’aurais dit quand même. + +--Il est facile de caresser un serpent lorsqu’il n’a plus ses crocs. + +--Quelle extraordinaire comparaison! Mais où donc sont passés tous les +danseurs? La soirée n’est pas finie, j’espère? + +--Quel intérêt pourriez-vous avoir à rester puisque vous ne dansez pas? + +--C’est précisément parce que je ne danse pas. A moins que vous +m’accordiez une valse? + +--Après quoi vous vous retirerez, n’est-ce pas? fit-elle avec une moue. + +--Décidément vous êtes trop subtile pour moi. A force de vivre avec les +Boers, un garçon devient maladroit en fait de compliments. + +--Maladroit en effet, déclara-t-elle en se redressant avec un grand +sérieux. Je trouve que vous êtes beaucoup plus complimenteur qu’il ne +convient lorsqu’on parle à une femme mariée. + +--Oh, c’est sans penser à mal, fit-il avec confusion. + +--Je le comprends bien ainsi, répliqua-t-elle. + +Le pauvre garçon était devenu si rouge et si confus que Hannah commença +d’éprouver pour lui quelque sympathie, malgré sa joie d’avoir réussi à +humilier à ce point un jeune homme retour du Cap. + +--Allons, je vais vous dire adieu, reprit-il, assez tristement. Je pense +que je ne puis pas vous demander d’accepter mon bras pour le souper. Je +suppose que votre mari réclamera ce privilège. + +--Je le suppose aussi, répondit-elle, rieuse de nouveau, mais les maris +n’apprécient pas toujours leurs droits à leur juste valeur. + +--Je serais ravi que le vôtre fût dans ce cas pour l’instant, +s’écria-t-il. + +--Je vous remercie des bons souhaits que vous formez pour mon bonheur +domestique, dit-elle sévèrement. + +--Oh pourquoi prenez-vous en mauvaise part tout ce que je dis? Je vous +fais donc l’effet d’un terrible innocent, qui met à chaque instant les +pieds dans le plat? Enfin, j’espère pouvoir vous rencontrer de nouveau. + +--Le monde n’est pas si grand, fit-elle. + +--Je voudrais bien connaître votre mari, déclara-t-il d’un ton brusque. + +--Pourquoi? demanda-t-elle ingénument. + +--Parce que je pourrais lui faire visite, répliqua-t-il. + +--Mais vous le connaissez déjà, dit Hannah. + +--Je le connais? Qui est-ce? Non, je ne crois pas le connaître. + +--C’est pourtant lui qui vous a présenté à moi. + +--Sam, s’écria David, stupéfait. + +--Oui. + +--Mais... + +Il était partagé entre l’incrédulité et la surprise. Il n’avait sûrement +pas fait à Sam le crédit d’assez de sagesse pour choisir une femme comme +celle-ci, ou pour mériter d’en être distingué. + +--Que signifie «mais»? demanda Hannah avec une charmante naïveté. + +--Il m’a dit que... du moins il me semble qu’il m’a dit... qu’il m’a +présenté Miss Salomon comme étant sa fiancée. + +Salomon était le nom du premier mari de Malka, et par suite le nom de +famille de Léah. + +--C’est tout ce qu’il y a de plus vrai, dit Hannah. Elle était sa +fiancée, avant qu’il m’eût épousée, expliqua-t-elle, comme si elle avait +raconté la chose la plus naturelle du monde. + +--Je vous demande pardon si je semble douter de ce que vous me dites. +Mais je crois positivement que vous vous moquez de moi. + +--Et qu’est-ce qui vous fait penser de la sorte? + +--C’est que Salomon ne m’a pas dit qu’il était marié, et qu’en le voyant +danser tout le temps avec Miss Salomon... + +--Probablement il estime lui devoir quelques attentions, en guise de +compensation, dit-elle d’un air détaché. Je ne serais même pas du tout +surprise qu’il l’accompagnât pour souper, au lieu de venir me chercher. + +--Le voilà qui joue des coudes vers le buffet, et il a en effet miss +Salomon au bras. + +--Vous parlez d’elle comme si c’était ses phylactères, fit Hannah. Ce +serait en tout cas grand dommage de les déranger. Donc de votre côté, si +vous voulez, vous pouvez m’avoir au bras, comme vous dites. + +La figure du jeune homme s’illumina d’un plaisir d’autant plus vif qu’il +était inattendu. + +--Je suis trop heureux, dit-il, d’avoir au bras de tels phylactères. Si +je les portais toujours j’en deviendrais plus pieux. + +--Ne l’êtes-vous donc point? dit-elle, comme ils arrivaient au buffet, +où Hannah reconnut Bessie Sugarman accompagnée de Daniel Hyams. + +--Non, je suis une brebis noire, dit David. Et quant aux phylactères +j’ai presque oublié comment on les met. + +--C’est très mal, prononça-t-elle avec une inflexion telle, qu’il lui +fut impossible de démêler ce qu’elle pensait réellement. + +--Bah, tout le monde en est au même point, assura-t-il gaiement. La +vieille piété s’en va. Nous voici arrivés à la fête du Pourim, eh bien, +y en a-t-il beaucoup d’entre nous qui soient allés entendre lire la... +comment appelez-vous cela?... la _Megillah_? Il y a ici ce soir un +rabbin tête nue. Et puis y en a-t-il beaucoup qui soient allés se laver +les mains avant le souper ou qui diront les grâces? Voilà ce que je +serais curieux d’apprendre. Et même, regardez si l’on se soucie de +savoir si les aliments servis sont _kosher_ et s’il n’y a pas là des +sandwichs au jambon. Seigneur, que mon vieux père--que Dieu ait son +âme,--eût été épouvanté par une réunion de ce genre. + +--Oui, il est étrange de voir combien de Juifs rougissent de leur +synagogue, dit Hannah pensive. Mon père, à moi, s’il était ici, +remettrait son chapeau après le souper, et il dirait les grâces quand +même son exemple ne devrait être suivi de personne parmi les assistants. + +--Et je l’en admire fort, déclara sérieusement David, tout en avouant +que je ne l’imiterais pas. C’est un homme de la vieille école, n’est-ce +pas? + +--C’est le Reb Shemuel, prononça Hannah avec orgueil. + +--Oh vraiment? s’écria-t-il non sans étonnement. Je le connais bien. Il +me donnait sa bénédiction lorsque j’étais gamin et cela lui coûtait un +sou chaque fois. Ah! le brave homme! + +--Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, dit Hannah, rougissant +de plaisir. + +--Est-ce qu’il y a toujours une quantité d’immigrants pour venir lui +soumettre des cas de conscience? + +--Certes, leur piété n’a pas changé. + +--Ils sont pauvres, observa-t-il. Ce sont toujours les plus pauvres en +biens de ce monde qui sont les plus riches en religion. + +--Eh bien, n’est-ce pas une compensation? répliqua-t-elle. Mais si j’en +crois les idées de mon père, c’est surtout parce que préoccupations +matérielles et préoccupations religieuses vont ensemble. + +--Je pense qu’on vient trouver votre père beaucoup plus pour dissiper +les premières que les secondes. + +--Mon père est très bon, répondit-elle simplement. + +Ils avaient à ce moment réussi à se procurer quelque chose à manger, et +pendant quelques minutes le dialogue changea d’objet. + +--Savez-vous une chose? reprit-il durant le repas. Je sens que je +n’aurais pas dû vous avouer mon peu de foi. + +--Pourquoi donc? + +--Eh, parce que vous êtes la fille de Reb Shemuel. + +--C’est précisément à cause de cela que j’aime à entendre les gens dire +le fond de leur pensée. A part cela, ne vous imaginez pas que je suis +aussi pieuse que mon père. + +--Je ne me l’imagine pas. Ah, pas du tout, dit-il en riant. Je sais +qu’il y a une vieille et bienheureuse loi sacrée en vertu de laquelle +les femmes n’ont pas autant de chance que les hommes de se distinguer en +matière de ritualisme. Je me souviens vaguement d’avoir dit une prière +pour remercier Dieu de ne pas avoir fait de moi une femme. + +--Il doit y avoir longtemps de cela, remarqua-t-elle malicieusement. + +--Oui, c’était quand j’étais gamin... Est-ce que vous ne faites pas la +prière inverse? demanda-t-il. + +--Oui, je remercie Dieu de m’avoir faite selon sa volonté. + +--Vous n’en semblez pourtant pas autrement satisfaite, insinua-t-il, +ayant remarqué une certaine nuance dans le ton qu’elle avait employé. + +--Comment une femme pourrait-elle être satisfaite, dit-elle en le +regardant en face. On ne la conseille pas sur son avenir. Elle n’a qu’à +fermer les yeux, ouvrir la bouche et accepter ce qu’il plaît à Dieu de +lui envoyer. + +--Eh bien, fermez les yeux, dit-il. + +Et, avançant la main, il lui donna une friandise, ce qui ramena la +conversation sur un sujet moins grave. + +--Vous vous conduisez très mal, déclara Hannah. Si mon mari vous avait +vu! + +--La belle affaire. Je ne sais comment cela se fait, mais je ne puis pas +arriver à me figurer que vous êtes mariée. + +--Est-ce que je joue mon rôle si mal que cela? + +--Est-ce un rôle? fit-il anxieux. + +Elle hocha la tête. Sa physionomie à lui redevint sérieuse et Hannah ne +put éviter de remarquer ce changement. + +--Non, dit-elle, c’est la stricte réalité, et je n’en suis pas plus +fière. + +Cela semblait une confession hardie et facile à comprendre. Sam avait +été le camarade d’école de David, et celui-ci n’avait jamais eu une +haute opinion du caractère de son mari. + +--Vous n’êtes pas heureuse? demanda-t-il doucement après un instant de +silence. + +--Pas en mariage. + +--Sam est une brute, s’écria-t-il indigné. Il mériterait qu’on lui +frottât les oreilles, pour s’afficher ainsi avec cette grosse fille en +rouge. + +--Oh, ne dites pas du mal de cette jeune fille, c’est ma meilleure amie, +fit Hannah en contenant son trouble, qui n’était pas seulement causé par +l’envie de rire. + +--C’est toujours comme ça, déclara solennellement David. Mais comment +avez-vous pu l’épouser? + +--Par accident, répondit-elle avec indifférence. + +--Par accident? répéta-t-il les yeux écarquillés. + +--Oh, la chose n’a pas d’importance, reprit-elle en concentrant son +attention sur la cuillerée de glace à la vanille qu’elle portait à sa +bouche. Nous divorçons demain... Voyons, prenez garde! Un peu plus vous +cassiez cette assiette. + +David resta bouche bée. + +--Vous allez divorcer demain? + +--Oui, qu’y a-t-il donc là de singulier? + +Il considéra longuement sa physionomie impassible, puis s’écria: + +--Ah, maintenant, je suis sûr que vous vous êtes moquée de moi tout le +temps. + +--Mon cher Monsieur Brandon, pourquoi vous obstinez-vous à me taxer de +mensonge? + +Il fut contraint de s’excuser de nouveau et devint un modèle si accompli +de perplexité et d’embarras, que la gravité de Hannah ne put y tenir. +Elle partit d’un long éclat de rire qui domina un instant le bruit des +assiettes et le murmure des conversations. + +--J’ai pitié de vous, et je vais vous éclaircir le mystère, dit-elle +enfin. Mais promettez-moi que vous garderez pour vous ma confidence. Il +n’y a que notre petit cercle d’amis qui soit au courant, et je ne tiens +pas à être la risée du quartier. + +--Certes, je vous le promets! dit-il ardemment. + +Elle tint encore un peu sa curiosité en suspens, pour s’amuser un +instant de plus, mais elle finit par le mettre au courant, jouissant de +sa stupéfaction. + +--Quelle étrange religion que celle dont les lois demeurent toujours +lettre morte pour quatre-vingt-dix-huit pour cent du peuple qui la +professe, dit David Brandon. Je suppose que nous sommes maintenant trop +anglicisés pour nous rappeler que nous avons nos propres lois +matrimoniales, comme les Ecossais. Enfin, je suis bien content, et je +vous félicite. + +--De quoi? + +--De n’être pas réellement mariée à Sam. + +--Eh bien, vous êtes aimable pour votre ami! Et je puis vous dire que je +ne m’en félicite pas du tout, moi. + +--Et pourquoi donc? demanda-t-il désappointé. + +Elle hocha la tête en silence. + +--Dites pourquoi? insista-t-il. + +--Eh bien, pour vous dire la vérité, ce mariage forcé était la seule +chance que j’avais d’épouser un homme qui ne fût pas dévot. Ne faites +pas cette mine ébahie. Je n’ai pas été choquée de votre impiété, vous ne +devez pas l’être de la mienne. Vous pouvez sans doute concevoir que j’ai +vu tant de religion dans la demeure paternelle que j’aimerais assez +changer d’atmosphère. + +--Ha, ha, ha! vous voilà comme nous tous, vous avez le courage d’en +convenir. + +--Du courage, non. Ma carrière, Dieu merci, n’a rien à voir avec les +pratiques religieuses. Mon père sûrement est un saint, mais il absorbe +aveuglément tout ce qu’il y a dans ses livres, de même qu’il prend de +confiance tout ce que ma mère et moi nous lui mettons dans son assiette, +et pourtant... + +Elle allait parler des dispositions sceptiques de son frère Lévi, mais +elle s’arrêta à temps. Elle n’avait pas le droit de révéler les secrets +de l’âme d’autrui et se demandait même comment elle avait pu si vite +confesser la sienne. + +--Croyez-vous que votre père vous interdirait d’épouser un homme de +votre choix si cet homme n’était pas pieux? + +--J’en suis certaine. + +--Mais ce serait de la cruauté. + +--Il ne s’en rendrait pas compte. Il serait persuadé qu’il sauverait mon +âme. Ne l’oubliez point, il est incapable de supposer qu’un être humain +assez heureux pour avoir reçu l’enseignement de la Loi puisse pouvoir +abandonner un joug si digne d’être aimé. C’est le meilleur père qui soit +au monde, mais dès qu’il s’agit de religion, le meilleur des cœurs +devient dur comme pierre. Vous ne pouvez le connaître aussi bien que je +le connais. Et d’autre part, je ne voudrais pas moi-même faire un +mariage dont la position de mon père pourrait souffrir. Si mon ménage +n’était pas Kosher, que diraient les gens? + +--Et que feriez-vous si vous étiez libre? + +--Je n’en sais rien. C’est une supposition si invraisemblable que de me +voir libre! Pourtant il me semble qu’il y aurait alors du changement. Je +suis si fatiguée de cet éternel cérémonial, de ces assiettes et de ces +plats qu’il faut laver selon les rites minutieux. Je sais que tout cela +est pour notre bien, mais j’en suis tout de même si lasse! + +--Oh je ne vois pas beaucoup de difficulté à manger _kosher_ quand on le +peut; je trouve que cela n’est pas bien pénible et que cela a une +certaine raison d’être. Certes, il serait absurde d’exiger d’un homme +qu’il s’abstienne de manger en voyage sous le prétexte que les animaux +dont on lui sert une tranche ont été assommés, et non égorgés. Et puis, +ne savons-nous pas du reste que les gens les plus fidèles à des +observances de ce genre, ne se privent pas pour cela de commettre des +escroqueries, de mettre le feu à leur maison pour toucher l’assurance, +enfin de se livrer à toutes sortes d’abominations? Je ne me ferais pas +chrétien pour tout l’or du monde, mais j’aimerais à voir introduire dans +notre religion un peu plus de sens commun; cela devient de plus en plus +nécessaire. Si jamais je me mariais, je voudrais que ce fût avec une +personne qui n’eût conservé du Judaïsme que les parties vraiment +supérieures, et cela non par indifférence, mais par conviction. + +David s’arrêta soudain, surpris de ses propres sentiments qu’il se +découvrait pour la première fois. Ces idées avaient vaguement flotté +jusqu’alors dans son cerveau, mais, de bonne foi, il ne pouvait se +vanter d’avoir jamais réfléchi le moins du monde aux parties «vraiment +supérieures» du Judaïsme, ou même à n’importe quelles idées d’ordre +religieux, sauf en ce qui concernait la question de race, quand il +pensait à sa compagne future. Est-ce qu’il allait se laisser gagner par +la gravité de Hannah? + +--Enfin, vous ne voulez épouser qu’une Juive? dit-elle. + +--Naturellement, s’écria-t-il étonné. + +Puis regardant cette jolie figure si réfléchie, il se rappela soudain +tout à coup que Hannah était déjà mariée, et cela lui fut pénible. Il y +eut une minute de silence durant laquelle chacun d’eux poursuivit le +cours de ses idées. Enfin David reprit la conversation comme si elle +n’eût pas été interrompue. + +--Et vous, épouseriez-vous un Juif? + +Elle haussa les épaules et leva les sourcils, d’un geste qui n’avait pas +sa grâce habituelle. + +--Non, répondit-elle, si je n’avais à écouter que moi. + +--Ah, ne parlez pas ainsi, s’écria-t-il inquiet. Je ne crois pas que ces +mariages mixtes soient heureux. Et puis, songez au scandale. + +Elle haussa de nouveau les épaules d’un air agressif. + +--Je ne suppose pas que je me marie jamais. En tous cas je n’épouserais +pas un homme qui déplairait à mon père, de sorte qu’un chrétien ou un +Juif au-dessus des préjugés, c’est tout un pour moi--le fruit défendu. + +David ne comprit pas bien les dernières paroles; il y réfléchissait, +quand Sam, qui passait avec Léah, cligna de l’œil en le regardant, d’une +manière malicieuse, sinon distinguée. + +--Je vois que vous vous entendez bien tous deux, observa-t-il. + +--Mon Dieu, s’écria Hannah en rougissant, tout le monde a quitté le +buffet, et nous sommes encore là. Quelle idée d’avoir entamé dans un bal +une discussion sérieuse. + +--Etait-elle sérieuse? fit David,--eh bien moi, jamais de ma vie une +conversation ne m’a autant intéressé. + +--C’est le souper, qui vous a amusé, répliqua Hannah. + +--Peut-être l’un et l’autre. Mais en tout cas, c’est bien votre faute si +nous ne nous sommes pas livrés à des occupations mieux appropriées à +l’endroit. + +--Que voulez-vous dire? + +--Vous n’avez pas voulu danser. + +--Et vous, y teniez-vous? + +--Assez. + +--Je ne m’en doutais point. + +--Le souper m’a donné du courage. + +--Eh bien, si vous y tenez... je veux dire, si vous voulez vraiment +valser... + +--Mettez-moi à l’épreuve. Seulement ne vous étonnez pas si je m’en +acquitte plutôt mal. Vous comprenez que je ne dansais guère au Cap. + +Le Cap! Hannah entendit ces mots et ne reprit pas cependant la mine +glaciale du commencement de la soirée. Elle posa légèrement sa main sur +l’épaule de David, qui lui entoura la taille de son bras et ils +s’abandonnèrent à la douce et voluptueuse perfidie d’une valse lente. + + + + +XII + +L’ESPOIR DE LA FAMILLE + + +C’était un froid et blafard après-midi de Dimanche, et les Ansell le +passaient comme d’ordinaire. La petite Sarah était chez Mme Simons, +Rachel était au Victoria Park avec une bande de ses compagnes de classe. +Sur le lit, couverte de l’un des vieux vêtements de son fils, car il n’y +avait pas de feu dans la cheminée,--sommeillait la grand’mère, son livre +d’oraisons à la main. Esther, après avoir appris ses leçons, lisait à +Dutch Debby un petit livre à couverture brune, car elle n’était pas +capable de relire indéfiniment le _London Journal_. Salomon sans avoir, +lui, appris ses leçons, jouait aux barres dans la rue, et Isaac avait +été autorisé à faire nombre parmi les joueurs, parce qu’il avait promis +de partager avec son frère le fameux lit de ses rêves. Mosès Ansell +était à la synagogue allemande, où il écoutait un _Hesped_ (oraison +funèbre) prononcé par le Reb Shemuel sur une des lumières du Ghetto, +laquelle venait de s’éteindre prématurément. Le défunt n’était autre que +le pauvre Maggid, poitrinaire, parti soudain pour un endroit moins +fashionable que Bournemouth. + +--Il est tombé, non pas sous le poids de l’âge, ni parce qu’il aspirait +au repos après une grande lassitude de la terre, s’écriait Reb Shemuel. +Mais Celui qui tient les clefs de la vie et de la mort lui a dit: «Tu as +accompli ta part de la tâche humaine, ce n’est pas à toi de compléter +celle-ci. Ton cœur s’était voué à moi, viens recevoir de moi ta +récompense.» + +Et toute la foule qui larmoyait dans la salle tendue de noir commença de +gémir tout haut et des milliers d’ouvriers accompagnèrent le corps +jusqu’au tombeau, faisant à pied tout le chemin jusqu’au grand cimetière +de Bow. + +Un enfant d’une douzaine d’années, mince et brun, vêtu proprement d’un +costume noir, avec un brillant col blanc à la mode d’Eton, gravissait à +ce moment les noirs escaliers du Nº 1 de Royal Street, escaliers qui ne +lui semblaient, ni familiers, ni agréables. A la porte de Dutch Debby, +il fut retardé par une brève altercation avec le chien Bobby. Sans +frapper, il ouvrit toute grande la porte du logis des Ansell et retira +en entrant son chapeau, par une habitude prise ailleurs qu’au Ghetto. +Puis il resta immobile, irrésolu, avec une mine de désappointement. + +La pièce paraissait vide. + +--Qu’est-ce que tu veux, Esther? marmotta la grand’mère réveillée en +sursaut. + +L’enfant jeta sur le lit un regard étonné. Il n’avait pas compris un mot +de ce qu’avait dit la vieille femme. Il y avait quatre ans qu’il avait +entendu parler yiddish et il avait oublié jusqu’à l’existence de ce +jargon. Et puis la chambre était glaciale et pauvre, indiciblement +pauvre. + +--Oh, comment vous portez-vous, grand’mère? dit-il allant vers le lit et +embrassant la vieille femme par acquit de conscience. Il n’y a personne? + +--Ne serais-tu pas Benjamin? questionna-t-elle avec surprise et un doute +sur sa face sombre et ridée. + +Il conjectura ce qu’elle lui avait demandé et fit un signe affirmatif. + +--Mais comme on t’a richement habillé! Hélas, je suppose qu’en retour on +t’a enlevé ton Judaïsme. Voilà quatre ans, n’est-ce pas, que tu vis avec +des Anglais. Malheur, malheur, si ton père avait épousé une femme +pieuse, elle serait encore de ce monde, et tu aurais continué à vivre au +milieu de nous, au lieu d’être exilé parmi des étrangers qui nourrissent +ton corps et affament ton âme. Si ton père m’avait laissée en Pologne, +je serais morte heureuse, mes vieux yeux n’eussent jamais contemplé +pareille désolation. Tiens, défais ton gilet. Laisse-moi voir si du +moins tu portes les «quatre-pointes». + +Benjamin ne comprit que fort peu de mots de ce discours débité avec la +volubilité habituelle aux gens dont les pensées roulent constamment sur +le même petit nombre de sujets. Depuis quatre ans il avait lu et relu +des quantités de livres en anglais, il n’avait écrit que l’anglais, il +n’avait entendu parler autour de lui qu’anglais. Bien plus, il avait +même, dès le début, délibérément écarté de sa pensée le jargon yiddish, +comme quelque chose de dégradant et de vil. En ce moment, bien qu’il +reconnût quelques inflexions qui lui avaient été familières autrefois, +nulle d’elles ne lui rappelait une image précise. + +--Où est Esther? demanda-t-il. + +--Esther? grogna la grand’mère, comme sautant sur ce nom. Esther est +chez Dutch Debby. Elle y est toujours. Dutch Debby prétend l’aimer comme +sa fille. Et sais-tu pourquoi? parce qu’elle désire devenir sa mère. +Elle veut épouser mon Moïse. Mais nous ne sommes pas pour elle. Cette +fois nous épouserons une femme de mon choix à moi. Et pas une personne +comme Dutch Debby, qui est aussi au courant du Judaïsme que la vache du +Dimanche; ni une personne comme Mrs Simons, qui dorlote notre petite +Sarah parce qu’elle s’imagine que mon Moïse sera pour elle. Non, c’est +la veuve Finkelstein que nous allons épouser. Une vraie Juive, celle-là. +Elle ferme boutique juste quand commence le Sabbat, elle ne travaille +pas ce jour-là, comme on le voit faire à tant d’autres, et elle va à la +synagogue même le vendredi soir. Vois comme elle a élevé son Avroomkely, +qui pouvait réciter toute une partie dans la Loi et les Prophètes alors +qu’il n’avait pas encore six ans. D’ailleurs, elle a de l’argent et +regarde avec complaisance mon Moïse. + +Le gamin, voyant que la conversation était impossible, murmura quelque +chose d’inarticulé et redescendit l’escalier pour chercher des traces +des membres intelligibles de sa famille. Par bonheur, Bobby, se +rappelant leur précédente altercation, et résolu à avoir le dernier mot +barra la route à Benjamin avec une telle obstination, qu’Esther sortit +pour le calmer. Elle tomba dans les bras de son frère avec joie, lâchant +son livre, qui tomba juste sur le nez de Bobby. + +--Oh, Benjamin, est-ce vraiment toi? + +--Oh que je suis contente! si contente! Je savais bien que tu viendrais +un jour ou l’autre. Allons, Bobby, Bobby, vilain chien, c’est Benjamin +mon frère! Debby, je monte, Benjamin est revenu. Il est revenu! + +--C’est bien, Esther, cria Debby, faites que je le voie bientôt. +Envoyez-moi Bobby, si vous sortez. + +La phrase s’acheva dans une quinte de toux. + +Esther poussa violemment Bobby dans la chambre et fit monter Benjamin, +tantôt le tirant, tantôt le poussant. La grand’mère s’était rendormie, +et ronflait paisiblement. + +--Parlons maintenant, Benjamin, dit Esther, puisque grand’mère dort. + +--Parfait, Esther. Je n’ai pas envie de la réveiller, je t’assure. +J’étais ici il y a un instant, et je n’ai pu comprendre un mot de son +jargon. + +--Je sais, elle perd ses dents, la pauvre femme. + +--Non, ce n’est pas cela, elle parle cet abominable yiddish. J’étais +persuadé qu’elle avait eu le temps d’apprendre l’anglais. J’espère que +toi tu ne parles pas le jargon, Esther. + +--Il faut que je te parle, Benjamin, vois-tu: le père et la grand’mère +ne parlent jamais autrement à la maison, et ils ne connaissent que +quelques mots d’anglais. Mais je ne permets pas que les enfants +l’emploient, sauf pour causer avec le père et la grand’mère. Il faut +entendre la petite Sarah parler anglais: c’est si joli. Il n’y a qu’en +pleurant qu’elle dit:--«Malheur à moi»--en yiddish. Je l’ai giflée pour +cela, mais elle n’en criait que plus fort son «Malheur à moi». Oh, comme +tu es joli, Benjamin, avec ton col blanc. Tu ressembles au petit Lord +Launceston dans les images d’un de nos livres de classe. Il faudra te +montrer comme cela aux filles. Qu’est-ce que dira Salomon quand il te +verra, lui qui use toujours ses culottes aux genoux. + +--Mais il n’y a donc personne? Et pourquoi n’y a-t-il pas de feu? +demanda impatiemment Benjamin. Il fait horriblement froid ici. + +--Le père compte avoir aujourd’hui des bons de pain, de charbon et de +viande. + +--Voilà un joli accueil, murmura-t-il. + +--Je suis désolée, Benjamin. Si j’avais su que tu viendrais, j’aurais +emprunté du charbon à M. Belcovitch. Mais bats un peu la semelle si tu +as froid. Non, devant la porte. Ici tu réveillerais grand’mère. Pourquoi +ne m’as-tu pas écrit que tu viendrais? + +--Je ne savais pas. Le vieux Quat’-z-yeux,--c’est un de nos +professeurs--allait à Londres aujourd’hui, et il a demandé un élève pour +lui porter des paquets. Alors, comme je suis le meilleur élève de ma +classe, il m’a permis de l’accompagner. Et puis il m’a laissé le temps +d’aller vous voir. Il faut que je le retrouve à la Station de London +Bridge à sept heures... Tu n’es pas très changée, Esther. + +--Vraiment--fit-elle avec un petit sourire triste. Je n’ai pas grandi? + +--Pas comme il aurait fallu pour quatre ans. Pendant un instant je me +suis imaginé que je n’avais jamais été absent. Comme les années passent. +Bientôt je serai _Bar-Mitzvah_. + +--Oui, et maintenant que je te revois, j’ai tant de choses à te dire que +je ne sais pas par où commencer. Chaque fois que le père allait te voir, +je ne pouvais tirer de lui que bien peu de nouvelles de toi, et quant à +tes lettres, elles ont été rares. + +--Une lettre coûte un penny, Esther. Où prendrais-je des pence? + +--Je sais, cher. Je sais que tu n’aimes pas écrire. Mais à présent +raconte-moi tout. Est-ce que nous te manquions beaucoup? + +--Non, il ne me semble pas. + +--Ho, pas du tout? s’écria Esther désappointée. + +--Pardon, reprit-il plus doucement. Tu me manquais, toi, Esther. Mais +j’ai tant à faire, j’ai à penser à tant de choses. C’est une vie si +nouvelle. + +--Et tu es heureux, Benjamin? + +--Oh oui, tout à fait. Pense. Des repas réguliers avec des oranges et +des confitures. Et puis des distractions à chaque instant. Un lit tout +entier à soi. Un bon feu. Une habitation avec un escalier grandiose et +un hall. Un champ pour jouer à la balle et au reste... + +--Un champ, s’écria Esther. Alors, c’est comme si vous alliez à +Greenwich tous les jours? + +--Oh, c’est mieux qu’à Greenwich, où l’on ne vous mène, vous autres +filles, qu’un pauvre jour par an. + +--Mieux qu’au Cristal-Palace, où on mène les enfants? + +--Mais le Cristal-Palace est tout près. Dans la belle saison, nous +voyons les feux d’artifice tous les jeudis soirs. + +Esther écarquilla les yeux. + +--Et tu y as été au Cristal-Palace? + +--Des tas de fois. + +--Te rappelles-tu le temps où tu n’y étais jamais allé? demanda-t-elle +mélancolique. + +--Un garçon ne saurait oublier ces choses-là, gronda-t-il. Je désirais +tant voir le Cristal-Palace! J’en avais entendu dire tant de merveilles +par les camarades qu’on y avait menés. Mais, le jour de l’excursion, +pour les enfants de notre Ecole, mon costume de Sabbat était au mont de +Piété, n’est-ce pas? + +--Oui, fit Esther dont les yeux se troublaient. J’ai été bien triste +pour toi, cher. Tu ne voulais pas sortir dans tes vêtements de tous les +jours pour que vos camarades ne pussent savoir que tu n’avais rien de +mieux à te mettre. Tu avais bien raison, Benjamin. + +--Je me souviens que, pour me dédommager, mère m’offrit une grande +distraction, poursuivit Benjamin avec une grimace comique. Elle m’emmena +Square Zacharie et me laissa jouer là pendant qu’elle frottait le +plancher chez Malka. Je me rappelle que Milly me donna un penny, et que +Léah me permit de prendre deux petites cuillerées d’une glace qu’elle +était occupée à manger. Il faisait très chaud et je n’oublierai jamais +cette glace. Mais quand je pense que nos parents avaient engagé mon seul +vêtement décent! + +Et complaisamment il lissait de la main sa jaquette si propre. + +--Mais rappelle-toi, observa Esther, que mère, avec l’argent qu’elle +avait gagné chez Malka a dégagé ton costume dès le lendemain matin, +avant l’école. + +--Soit, mais à quoi bon, le lendemain? J’ai mis tout de même mon beau +costume pour aller en classe, et j’ai dit au maître que j’avais été +malade la veille; il fallait faire accroire aux camarades que je disais +vrai. Malheureusement il n’était plus temps pour moi d’aller au +Cristal-Palace. + +--Pardon, l’occasion s’est retrouvée. Ne te souviens-tu pas, Benjamin, +de cette grande dame qui mourut subitement la semaine d’après? + +--Oh oui, c’était chic, s’écria Benjamin, excité tout à coup. Nous +sommes allés au cimetière dans des omnibus de louage. C’était loin dans +la campagne. On avait emmené les six meilleurs élèves de chaque classe. +J’étais assis à côté du cocher et je pensais aux vieux mail-coaches de +jadis, et je regardais s’il n’y aurait pas des brigands. Au cimetière, +on nous fait mettre en haie. Le soleil brillait, l’herbe était toute +verte, et il y avait de si belles fleurs sur la bière qui passa devant +nous, avec des messieurs qui suivaient en pleurant. Et puis, au retour, +nous avons eu de la limonade et des biscuits. Oh, c’était superbe. Je +suis allé plus tard à deux autres enterrements, mais ce n’était pas +aussi amusant. Oui, le costume m’a servi, après tout, pour une sortie à +la campagne. + +Benjamin ne se rappelait évidemment pas les obsèques de sa mère. Esther +se les rappela et se hâta de changer de thème. + +--Allons, parle-moi encore de ton collège. + +--Eh bien, c’est comme si on allait tous les jours à de beaux +enterrements. Il y a de la campagne tout autour de nous, avec des +arbres, des fleurs et des oiseaux. Figure-toi que j’ai aidé à la +fenaison l’automne dernier. + +--C’est comme dans les livres, murmura la fillette, en soupirant. + +--A propos de livres, nous en avons des mille et des cent, toute une +bibliothèque. Dickens, Mayne Reid, George Eliot, le capitaine Marryat, +Thackeray... Et je les ai tous lus. + +--Oh, Benjamin, s’écria-t-elle en joignant les mains, avec autant +d’admiration pour une pareille bibliothèque que pour son frère. Que je +voudrais être à ta place! + +--Hé, tu le pourrais facilement. + +--Comment cela? fit-elle anxieuse. + +--Nous avons une section pour les filles. Tu es orpheline comme je suis +orphelin. Demande au père de poser ta candidature. + +--Impossible, Benjamin.--Et elle devint toute triste. Que deviendraient +Salomon, et Ikey, et la petite Sarah? + +--N’ont-ils pas le père et la grand’mère? + +--Bête, le père ne peut pas faire la lessive et la cuisine. Quant à +grand’mère, elle est trop vieille. + +--Voilà ce que j’appelle une honte, déclara-t-il. Pourquoi père ne +gagne-t-il pas assez pour donner à blanchir au dehors? Il n’a jamais pu +mettre un penny de côté. + +--Ce n’est pas sa faute, Benjamin. Il fait tout ce qu’il peut. Je suis +sûre qu’il se chagrine souvent d’être trop pauvre pour pouvoir se payer +le tramway afin d’aller te voir tous les jours permis. La dernière fois, +il a été obligé de vendre une boîte à ouvrage que j’avais eue. Mais il +parle souvent de toi. + +--Oh, je ne me plains pas de ce qu’il ne vient pas. Je lui pardonne +parce que, tu sais, Esther, il n’est pas très présentable. + +--Tout le monde sait bien qu’il est pauvre, observa la fillette après un +silence. On ne s’attend pas à te voir pour père un gentleman. + +--Certes, mais il pourrait avoir une tenue décente. Est-ce qu’il porte +encore ces deux horribles petites boucles de chaque côté de la tête? Oh, +ce que ces deux boucles m’horripilaient quand j’étais ici à l’école et +qu’il venait voir le maître. Quelques camarades avaient des pères si +respectables. C’était un vrai plaisir quand ils venaient, et de voir +comme ils en imposaient au maître. Mère était tout aussi mal mise: elle +arrivait à l’école avec un châle sur la tête. + +--Oui, Benjamin, mais c’était pour nous apporter des tartines quand il +n’y avait rien eu à la maison pour le déjeuner. Tu ne te le rappelles +pas? + +--Je me le rappelle parfaitement. Nous avons passé de bien mauvaises +années, n’est-ce pas Esther? Ce que je veux dire, c’est que tu ne dois +pas être bien contente quand père vient dans la classe devant toutes les +filles. + +Esther rougit. + +--Il n’a pas l’occasion d’y venir, répondit-elle évasivement. + +--En tout cas, je sais ce que je ferai, s’écria Benjamin d’un air +résolu. Je deviendrai très riche. + +--Très riche? + +--Bien sûr. J’écrirai des livres, comme Dickens et les autres. Dickens a +gagné des tas d’argent rien qu’en écrivant ce qui arrive tous les jours. + +--Mais tu ne saurais pas écrire? + +--Je ne saurais pas, fit-il avec un rire de supériorité. Et _Mon +Journal_? qu’est-ce que c’est donc que ça hein? + +--_Mon Journal_? + +--C’est notre journal, et c’est moi qui le dirige. Je ne t’en ai donc +pas encore parlé? J’y ai publié une histoire intitulée «_La Fiancée du +Soldat_». Ça se passe en Afghanistan. + +--Oh, où pourrais-je me procurer un numéro? + +--Nulle part, nigaude. Ce n’est pas imprimé. C’est copié à la main, et à +un très petit nombre d’exemplaires. Si tu viens me voir, je te montrerai +un numéro. + +--Je ne puis pas aller te voir, tu sais bien, murmura-t-elle les larmes +aux yeux. + +--Peu importe. Tu verras ça un jour ou l’autre. Qu’est-ce que je te +disais? Ah oui, mes projets. Vois-tu, je passe un examen pour une bourse +dans peu de mois, et tout le monde dit que je réussirai. Alors, je +pourrai sans doute entrer dans un collège plus élevé, et de là à Oxford +ou à Cambridge. + +--Pour ramer dans la course? s’exclama la fillette, toute rouge +d’émotion. + +--Fi, des courses! pour faire du latin et du grec. J’ai déjà commencé à +apprendre le français. Ainsi je saurai trois langues en plus de +l’anglais. + +--Quatre, rectifia Esther. Tu oublies l’hébreu. + +--Naturellement, l’hébreu. Je ne pensais pas à l’hébreu, tout le monde +sait l’hébreu et il ne sert de rien à personne. Ce que je veux savoir, +moi, ce sont des choses qui me poussent dans le monde et qui me mettent +à même d’écrire des livres. + +--Est-ce que... Dickens savait le latin et le grec? demanda Esther. + +--Non, répondit crânement Benjamin, et c’est justement par là que je lui +damerai le pion. Bref, quand je serai riche, j’achèterai au père un +costume neuf et un chapeau haut-de-forme. Il fait terriblement froid +ici, Esther, touche mes mains: des glaçons. Et j’installerai le père et +la grand’mère dans une chambre convenable, et je ferai une pension au +père pour qu’il puisse étudier toute la journée dans ses fameux livres +si énormes. Est-ce qu’il met encore une semaine à lire une page? Et puis +Sarah et Isaac et Rachel iront à une école convenable, et Salomon--mais +quel âge aura-t-il alors? + +Esther le regardait avec ahurissement. + +--Supposons qu’il te faille dix ans pour devenir célèbre: Salomon aura +près de vingt ans. + +--Je n’ai pas besoin de dix ans. Mais peu importe. Quand le moment sera +venu, nous verrons ce qu’il y aura à faire de Salomon. Pour ce qui est +de toi... + +--Eh bien, Benjamin? questionna-t-elle de l’air de quelqu’un dont +l’imagination est bouleversée. + +--Je te donnerai une dot, et tu te marieras, voilà! conclut-il +triomphant. + +--Et si je ne voulais pas me marier? + +--Impossible. Toutes les filles ne demandent qu’à se marier. J’ai +entendu bien des fois le vieux Quat’-z-yeux raconter que toutes les +institutrices de la section des filles en meurent d’envie. J’ai déjà eu +plusieurs amoureuses, et je suis persuadé que tu pourrais en dire +autant. + +Et il la dévisageait d’un air malin. + +--Non, répondit-elle sérieusement. Il n’y a guère que Lévi Jacobs, le +fils de Reb Shemuel qui vient ici de loin en loin pour jouer avec +Salomon et qui m’apporte des amandes. Mais je ne fais pas attention à +lui, du moins dans ce sens-là. D’ailleurs il est au-dessus de nous. + +--Au-dessus de toi? Attends que j’aie écrit mes romans. + +--Je voudrais que tu les aies déjà écrits parce qu’alors j’aurais +quelque chose à lire... Mais quel ennui! + +--Qu’y a-t-il? + +--J’ai perdu mon livre. Qu’ai-je fait de mon petit livre brun? + +--Ne l’as-tu pas jeté sur cette brute de chien? + +--Tu crois? Les gens marcheront dessus dans les escaliers. Il faut que +je descende le chercher. Mais je te prie de ne pas dire que Bobby est +une brute. + +--Et pourquoi? Les chiens sont-ils des bêtes, oui ou non? + +Esther, tout en descendant les marches, tâcha de trouver une réplique, +mais ce fut en vain. Elle se consola en retrouvant le livre. + +--Qu’est-ce que c’est que ce livre? demanda Benjamin quand elle reparut. + +--Rien. Ça ne t’intéresserait pas. + +--Tous les livres m’intéressent, prononça-t-il gravement. + +Elle lui passa le livre à contre-cœur. Il le feuilleta nonchalamment, +puis soudain prit une mine étonnée et sévère. + +--Esther, demanda-t-il, comment cela est-il tombé entre tes mains? + +--Une autre fille me l’a donné en échange d’un crayon à ardoise. Elle +m’a dit qu’elle l’a eu des missionnaires. Elle est allée une fois à leur +école du soir, et ils lui ont donné le livre avec une paire de bottines. + +--Et tu l’as lu? + +--Oui, Benjamin, répondit-elle timidement. + +--Mauvaise fille! Ne sais-tu pas que le Nouveau Testament est un livre +impie? Regarde, il y a le mot _Christ_ presque à chaque page, et le mot +«Jésus» aussi. Et tu ne les as même pas biffés. Oh, si quelqu’un t’avait +surprise à lire ce livre! + +--Je ne le lis pas en classe, objecta-t-elle d’un air suppliant. + +--Tu ne dois le lire nulle part. + +--Et pourquoi? s’écria-t-elle en se redressant. Ce livre me plaît. C’est +tout aussi intéressant que l’Ancien Testament, et même il y a plus de +miracles à la page. + +--Fille impie! dit-il suffoqué par son audace. Tu sais bien que tous les +miracles du Nouveau Testament sont faux. + +--Et pourquoi seraient-ils faux? + +--Parce qu’ils ont eu lieu _après_ la période de l’Ancien Testament. +Est-ce qu’on voit des miracles de nos jours? + +--Non, concéda la fillette. + +--Eh bien alors, s’écria-t-il triomphant, s’il y a eu des miracles à +l’époque du Nouveau Testament, nous devrions nous attendre à en voir se +produire aussi à présent. + +--Et pourquoi n’y en aurait-il pas à présent? + +--Esther, tu me surprends. Je voudrais te mettre face à face avec le +vieux Quat’-z-yeux. Il t’aurait vite dit pourquoi, lui. Toutes les +religions sont des choses qui sont arrivées dans le temps. Dieu ne peut +pas parler toujours à ses créatures. + +--Je regrette de n’avoir pas vécu dans le temps, quand elles sont +arrivées, les religions, dit-elle d’un ton chagrin. Mais pourquoi tous +les Chrétiens vénèrent-ils tous ces livres? Je suis sûre qu’ils sont des +millions de fois plus nombreux que les Juifs. + +--Naturellement, Esther. Les bonnes choses sont rares. Si nous sommes +peu nombreux, c’est parce que nous sommes le peuple de Dieu. + +--Mais comment se fait-il que j’éprouve du plaisir à lire ce qu’a dit +Jésus? + +--C’est que tu es méchante, répliqua-t-il indigné. Allons, donne-moi ce +livre que je le brûle. + +--Non, non, d’ailleurs il n’y a pas de feu. + +--C’est vrai, dit-il en frottant l’une contre l’autre ses mains glacées. +Enfin, il ne faut pas recommencer. Ecoute ce que je ferai: je t’enverrai +_Mon Journal_. + +--Oh, tu feras cela, Benjamin! comme c’est gentil à toi, s’écria-t-elle +joyeuse. + +Elle l’embrassait, lorsque Salomon et Isaac entrèrent bruyamment et +réveillèrent la grand’mère. + +--Comment vas-tu, Salomon? demanda Benjamin. Et toi, mon petit homme, +comment ça va-t-il? ajouta-t-il en caressant la tête bouclée d’Isaac. + +Salomon resta d’abord interloqué, puis il s’écria: + +--Ho, Benjamin, as-tu des boutons comme ceux de ta veste à me donner? + +Isaac ne sachant pas du tout qui pouvait être cet étranger, recula, un +doigt dans la bouche. + +--Ikey, annonça Salomon, c’est ton frère Benjamin. + +--J’ai pas besoin d’autres frères, affirma Ikey. + +--Ton anniversaire vient avant le mien, alors? + +--Oui, si je ne me trompe. + +--Dis donc, j’étais là avant toi, dit en riant Benjamin. + +Isaac jeta vers la porte un coup d’œil moqueur. + +--Voilà! cria-t-il à Sarah absente. + +Puis se retournant vers Benjamin, il lui déclara: + +--Je ne tiens pas à t’embrasser, mais je te ferai une place dans mon lit +neuf. + +--Il faut l’embrasser, fit Esther. + +Et elle veilla à ce qu’il le fît avant qu’elle eût quitté la chambre +pour aller chercher la petite Sarah chez Mrs Simons. + +Quand elle revint, Salomon permettait à Benjamin de contempler gratis +son panorama de Plewna. Mosès était de retour. Ses yeux étaient rouges +d’avoir pleuré, mais pleuré sur la mort du Maggid, et le froid du +cimetière lui avait bleui le nez. + +--C’était un grand homme, dit-il à la grand’mère. Il pouvait parler +pendant quatre heures de suite sur n’importe quel texte et s’arrangeait +toujours pour revenir au texte avant d’avoir fini. Quel exégète, quel +prédicateur! Il était plus grand que l’Empereur de Russie, hélas! + +--Hélas, répéta la grand’mère. S’il était permis aux femmes d’aller aux +enterrements, j’aurais été heureuse d’aller à celui-là. Mais pourquoi +est-il venu en Angleterre? S’il était resté en Pologne il vivrait +encore. Et pourquoi suis-je venue en Angleterre? Hélas, hélas! + +Elle laissa retomber sa tête sur l’oreiller, et peu à peu ses soupirs se +transformèrent en ronflements. Mosès se retourna vers l’aîné de ses +enfants, qui à ses yeux n’était inférieur en importance qu’au seul +Maggid. Il était fier de la belle mine anglaise de ce gamin. + +--Eh bien, vous allez être bientôt _Bar-Mitzvah_, Benjamin, dit-il en +caressant avec ses doigts décolorés les joues de son fils. Et il y avait +dans ses intonations un mélange de bonne humeur, de malaise et de +déférence. + +Salomon saisit les deux derniers mots de la phrase, et fit un signe +affirmatif. + +--Vous reviendrez parmi nous à ce moment-là. Je suppose que l’on vous +apprend un métier? + +--Qu’est-ce qu’il dit, Esther? demanda Benjamin agacé. + +Esther traduisit. + +--M’apprendre un métier, s’écria-t-il d’un air dégoûté. Le père a des +idées bien basses. Il se laisse fouler aux pieds. Il serait content de +me voir cigarier ou coupeur d’habits. Dis-lui que je ne reviens pas ici, +que je vais passer un examen pour aller à l’Université. + +L’orgueil dilata les yeux de Moïse. + +--Ah, vous voulez devenir _Rav_? s’écria-t-il. Et relevant le menton de +son fils, il regarda tendrement ce cher visage. + +--Qu’est-ce que c’est qu’un _Rav_, Esther? demanda Benjamin. Est-ce +qu’il s’imagine que je deviendrai Rabbin? Peuh! Dis-lui que j’écrirai +des livres. + +--Béni soyez-vous, mon fils. On a besoin d’un bon commentaire du +Cantique des Cantiques. Probablement vous commencerez par là? + +--Oh, il n’y a pas moyen de parler avec lui, Esther. Laissons-le. +Pourquoi ne parle-t-il pas l’anglais? + +--Il le pourrait, mais tu le comprendrais encore bien moins, dit la +fillette avec un sourire triste. + +--Eh bien, c’est un grand malheur. Depuis le temps qu’il est en +Angleterre... Il y est depuis aussi longtemps que nous. Il fut frappé du +sel de sa remarque et se mit à rire. Puis il ajouta: Je pense qu’il est +sans travail, comme toujours? + +Ces syllabes de «sans travail» parvinrent à l’entendement de +Mosès,--tristes syllabes bien connues de lui. + +--Oui, dit-il en yiddish. Mais si j’avais eu à ma disposition seulement +quelques guinées, je pouvais mettre en train une bonne affaire. + +--Qu’il attende, je lui donnerai de l’argent pour son affaire, fit +Benjamin, quand Esther eut traduit. + +--Ne l’écoute pas, dit la fillette. Le bureau de bienfaisance lui a +donné bien des fois de quoi tenter la chance. Mais ça lui fait plaisir +de s’imaginer qu’il est un homme d’affaires. + +Pendant ce temps, Isaac avait expliqué par le menu à Sarah la +personnalité de Benjamin, non sans faire valoir la remarquable +confirmation apportée à ses opinions relativement aux anniversaires de +naissance. Aussi Esther fut-elle obligée de leur dire: + +--Allons, mes chéris, pas de dispute aujourd’hui. Nous devons célébrer +le retour de Benjamin. Nous allons tuer le veau gras, comme dit la +Bible. + +--Qu’entends-tu par là, Esther? demanda Benjamin soupçonneux. + +--Je veux dire, répondit Esther, qu’il faut réellement que nous fassions +quelque chose pour que ce jour soit bien une fête. Oh, je sais. Nous +allons prendre le thé avant ton départ au lieu d’attendre jusqu’à +l’heure du souper. Sans doute Rachel sera de retour du Parc. Tu ne l’as +pas encore vue. + +--Je ne puis rester, dit Benjamin. Il me faut trois quarts d’heure pour +arriver à la gare. Et puis tu n’as pas de feu pour faire du thé... + +--Benjamin, tu sembles avoir oublié. Nous avons dans le buffet un pain +et pour un penny de thé, et Salomon va aller chercher pour un farthing +d’eau bouillante chez la veuve Finkelstein. + +A ces mots «Veuve Finkelstein» la grand’mère s’éveilla et se mit sur son +séant. + +--Je suis trop fatigué, déclara Salomon. Isaac peut bien y aller. + +--Non, fit Isaac, c’est Esther. + +Esther prit une cruche et se dirigea vers la porte. + +--Meshé (Moïse), s’écria la grand’mère, va, toi, chez la Veuve +Finkelstein. + +Moïse y alla. + +--Avez-vous dit la prière de l’après-midi, mes enfants? demanda la +grand’mère. + +--Oui, déclara Salomon, pendant que vous dormiez. + +--Ho oooo! murmura Esther en jetant à Salomon un regard de réprobation. + +--Eh bien, quoi, est-ce que tu n’as pas dit que ça serait fête +aujourd’hui? lui répliqua-t-il à mi-voix. + + + + +XIII + +LA LIGUE DE LA TERRE-SAINTE + + +--Oh, ces Juifs anglais! s’écriait en allemand Melchisédec Pinchas. + +--Qu’est-ce qu’ils vous ont encore fait, demanda en yiddish Quédalyah le +fruitier. + +Les deux idiomes sont parents, et souvent on les emploie comme ils +viennent. + +--Je leur ai offert mon livre à tous, et c’est à peine s’ils m’ont donné +assez pour acheter le poison qu’il leur faudrait à tous, affirma le +poète, avec sa mine la plus revêche. + +Ses pommettes saillaient sous la peau bronzée et tendue à éclater: ses +cheveux noirs étaient incultes, sa barbe broussailleuse et ses yeux +semblaient darder du venin: + +--L’un d’eux, Gidéon, le député agioteur, m’a pris pour préparer son +fils à la Confirmation. Mais cet enfant est si niais, si niais... autant +que son père. Je ne doute pas qu’il ne devienne rabbin. Je lui serine +son rôle, je lui chante les paroles avec ma plus belle voix, mais il n’a +pas plus d’oreille que d’âme. Et puis je lui ai rédigé une allocution, +un admirable discours à adresser à ses parents et aux invités à +déjeuner. Après les remerciements pour les soins que ses parents ont +pris de lui, après les actions de grâces au Tout-Puissant, je lui fais +dire qu’il deviendra un bon Juif, qu’il accordera un généreux appui à la +littérature hébraïque et aux hommes qui la cultivent, par exemple à son +respectable précepteur, Melchisédec Pinchas. Et voilà qu’il montre cela +à son père, et que celui-ci prétend que ce n’est pas écrit en bon +anglais, et que d’ailleurs un autre lettré a déjà préparé son discours. +Pas en bon anglais. Notez que Gédéon s’y connaît en style autant que le +révérend Elkan Benjamin en décence. Ah, je me vengerai de tous deux. Je +sais que je ne parle pas l’anglais comme un anglais, mais y a-t-il sous +le soleil une langue que je ne sache écrire? Le français, l’allemand, +l’espagnol, l’arabe, coulent de ma plume comme le miel d’un rayon de +ruche. Pour ce qui est de l’hébreu, vous ne nierez pas, Quédalyah, que +vous et moi sommes seuls en Angleterre à écrire correctement la +Sainte-Langue. Et ces misérables agioteurs, ces Hommes-de-la-Terre, n’en +osent pas moins dire que j’écris mal l’anglais, et ils me donnent mon +congé, à moi qui n’enseignais au gamin que le vrai Judaïsme et la fleur +de la littérature hébraïque. + +--Comment, on ne vous laisse pas achever d’apprendre l’hébreu à ce +gamin, sous prétexte que vous écrivez mal l’anglais? + +--Non, ils avaient une autre défaite. Une des bonnes prétend que j’ai +voulu l’embrasser. Mensonge, fausseté. Je baisais mon doigt après avoir +baisé la _Mezuzah_, et cette stupide et abominable fille a cru que je +lui envoyais un baiser. Cela prouve que l’on ne baise pas souvent les +_Mezuzahs_ dans cette maison. Quelle bande d’impies. Et qu’est-ce qui va +arriver? L’imbécile de gamin reviendra pour le déjeuner, il recevra tout +un bazar de présents coûteux, et il débitera le stupide discours écrit +par un idiot d’anglais, et les femmes en pleureront. Mais où sera le +Judaïsme dans tout cela? Qui vaccinera le gamin contre la libre pensée +comme je l’aurais fait? Qui lui infusera la vraie ferveur patriotique, +l’amour de sa race, l’amour de Sion, le pays de ses pères? + +--Ah, vous êtes positivement un homme selon mon cœur, s’écria Quédalyah +le fruitier dans un bel élan d’admiration. Pourquoi ne viendriez-vous +pas ce soir avec moi à ma Beth-Hamidrash, au meeting pour la fondation +de la Ligue-de-la-Terre-Sainte?... C’est quatre pence, ce chou-fleur, +madame! + +--Qu’est-ce que cette Ligue? demanda Pinchas. + +--Une idée à moi. Une vingtaine d’entre nous se réunissent ce soir pour +la discuter. + +--Ah, vous avez toujours des idées. Vous êtes un sage et un saint, +Quédalyah. La Beth-Hamidrash que vous avez fondée à Londres est le seul +foyer de réelle orthodoxie et de littérature juive. Les idées que vous +exposez dans nos journaux pour l’amélioration du sort de nos frères +pauvres, sont dignes d’un homme d’Etat. Mais croyez-vous que vous serez +secondé par ces riches Anglais à tête d’âne? Ils n’ont d’amour que pour +leur ventre. + +--Vous avez raison, Pinchas, vous avez raison, dit amèrement Quédalyah +le fruitier. + +C’était un homme grand, bâti à la diable, avec une physionomie empâtée +que parfois illuminait l’enthousiasme. Il était pauvrement vêtu, et +entre la vente d’un chou et celle d’une botte de carottes, méditait la +régénération de Juda. + +--Voilà ce qui commence à me décourager, Pinchas, poursuivit-il. Nos +gens riches donnent énormément en charités. Ils ont le cœur bon, mais +pas le cœur juif, hélas, comme l’a dit le poète... (une botte de +rhubarbe et deux livres de choux de Bruxelles, c’est trois pence et demi +à vous rendre. Merci, Madame). Alors je me suis dit: Pourquoi ne pas +travailler nous-mêmes à notre salut? Oui, nous-mêmes, les pauvres, les +opprimés, les persécutés, dont les cœurs brament vers le pays d’Israël, +comme le cerf vers l’eau du ruisseau. Aidons-nous, mettons la main à +notre poche. Avec nos _Groschen_ nous rebâtirons Jérusalem, et notre +Saint Temple. Nous réunirons des fonds, lentement, mais sûrement. Dans +tous les coins de l’East End et de la province, les hommes pieux se +cotiseront. Avec la première somme recueillie, nous enverrons en +Palestine une petite communauté de Juifs persécutés, et puis une +deuxième et ainsi de suite. Le mouvement fera comme la boule de neige, +qui, à force de rouler, devient une avalanche. + +--Oui, et alors les riches viendront à nous, dit Pinchas intéressé au +plus haut point. Ah, c’est une grande idée, comme toutes celles qui vous +viennent. Oui, j’irai. Je ferai un discours puissant, car mes lèvres, +telles celles d’Isaïe, ont été touchées par le tison ardent. Je +persuaderai au monde de lancer l’entreprise immédiatement. J’écrirai la +_Marseillaise_ du mouvement, dès ce soir, en arrosant ma couche des +larmes du poète. Renonçons à notre mutisme, rugissons désormais comme +les lions du Liban. Je serai la trompette qui appellera des quatre coins +de la terre notre peuple dispersé, je serai le Messie. + +Et il s’élevait si haut sur les ailes de son éloquence, qu’il en +oubliait son cigare en train de s’éteindre. + +--Je me réjouis de vous savoir cette ardeur, mais ne prononcez pas le +mot de Messie, car je craindrais que nos amis ne s’en alarment, et ne +disent que le temps du Messie n’est pas venu, que ni Elie, ni Gog, ni +Magog, ni aucun des précurseurs n’ont encore surgi (des haricots ou des +pois, mon enfant?). + +--Oh, stupidité! poursuivit Pinchas. Hillel l’a sagement dit: «Si je ne +m’aide pas, qui donc m’aidera?» Attendent-ils que le Messie leur tombe +du ciel? Qui ne sait que je suis le Messie? Est-ce que je ne suis pas né +le neuf du mois d’Ab? + +--Bon, bon, fit Quédalyah le fruitier. Soyons pratiques. Nous ne sommes +pas encore prêts pour des Marseillaises, des Messies. La première chose, +c’est de recueillir assez de fonds pour envoyer une famille en +Palestine. + +--Oui, oui, marmotta Pinchas en tirant énergiquement sur son cigare pour +le rallumer. Mais il importe de regarder loin. Je vois déjà tout. La +Palestine aux mains des Juifs, le Saint-Temple reconstruit, un Etat +Juif, un président capable de manier la plume et l’épée, toute la +campagne à mener se dessine devant mes yeux. Je vois les choses en +général et en dictateur, à la façon de Napoléon. + +--Il est vrai que nous désirons tout cela, hasarda prudemment le +fruitier. Mais ce soir il ne sera question que de nommer une douzaine +d’hommes pour fonder un comité chargé de recueillir les fonds. + +--Naturellement, et c’est comme cela que je comprends les choses. Vous +avez raison. Les gens du quartier savent bien que vous avez toujours +raison. Je reviendrai parler avec vous de tout cela avant l’heure du +souper, et vous verrez ce que j’écrirai dans le _Mizpeh_ et l’Ami des +Travailleurs. Vous savez que tous ces journaux se disputent ma +collaboration. Leurs lecteurs sont la classe à laquelle vous voulez vous +adresser. C’est donc là que je lancerai mes vers embrasés et mes +premiers leaders en faveur de la Cause. Je serai votre Tyrtée, votre +Mazzini, votre Napoléon. Quelle bénédiction que je sois arrivé en +Angleterre juste à ce moment! J’ai vécu en Terre-Sainte. Le génie de ce +pays a pénétré le mien. Je puis décrire les beautés de ce sol mieux que +personne. Je suis l’homme qu’il faut à l’heure voulue. Néanmoins je +n’agirai pas avec précipitation. Non: lentement et sûrement. Mon plan +consiste à recueillir parmi les pauvres de petites souscriptions, à +commencer par envoyer en Palestine rien qu’une famille à la fois. Voilà +ce qu’il nous faut faire pour l’instant. Qu’en pensez-vous, Quédalyah? +Cela vous convient-il? + +--Oui, oui, c’est aussi mon opinion. + +--Vous voyez, ce n’est pas seulement dans les grandes choses que je me +révèle un Napoléon. Je comprends les détails, bien qu’ils répugnent à un +poète. Ah, le Juif est le Roi du Monde, lui seul a de grandes +conceptions et est capable de les réaliser par des moyens chétifs. Les +païens sont stupides, si stupides! Oui, vous verrez à souper comme +j’établirai un plan pratique. Et puis je vous montrerai aussi ce que +j’ai écrit sur Gidéon, le député, le chien d’agioteur. Un poème +satirique que j’ai écrit sur lui en hébreu, un acrostiche fait avec son +nom, pour le vouer aux railleries de la postérité. J’ai traduit en +hébreu les termes, «d’actions» et «d’intérêts» à l’aide de mots nouveaux +que je ferai adopter définitivement par les hébraïsants du monde entier, +pour enrichir le vocabulaire de l’hébreu moderne. Oh, je suis terrible +dans la satire. Je pique comme la guêpe. Je suis ingénieux comme +Immanuel, et mordant comme son ami Dante. Cela paraîtra dans le _Mizpeh_ +de demain. Je montrerai à cette communauté anglo-juive que je suis un +homme avec lequel il faut compter. Je l’écraserai. + +--Mais ils ne reçoivent pas le _Mizpeh_ et seraient incapables d’en +comprendre l’hébreu, s’ils le recevaient. + +--Ça ne fait rien. Je l’enverrai à l’étranger. J’ai partout des amis, de +savants rabbins, de grands lettrés, qui m’envoient leurs savants +manuscrits, leurs commentaires, leurs projets pour que je les révise et +les améliore. Que cette communauté anglo-juive se prélasse dans sa +stupide prospérité, moi, je ferai d’elle la risée de l’Europe et de +l’Asie. Quelque jour enfin, elle comprendra ses erreurs, elle n’aura +plus de ministres comme le révérend Elkan Benjamin, qui entretient +quatre maîtresses; elle destituera le bloc de viande qui règne ici, et +elle me tirera par les pans de mon habit pour me supplier d’être son +rabbin. + +--Nous avons besoin sûrement d’un grand rabbin plus orthodoxe, concéda +Quédalyah. + +--Orthodoxe? Alors, et seulement alors, nous aurons à Londres le vrai +Judaïsme et une explosion de splendeur littéraire qui excédera de +beaucoup celle de l’école espagnole, si surfaite, car personne n’y a +révélé cet authentique don du lyrisme qui rappelle le chant des oiseaux +dans la saison des amours. Oh, que n’ai-je les autres privilèges des +oiseaux en outre de celui du chant. Que ne puis-je avoir autant de +femmes que je le désire! Combien sont stupides les rabbins qui prohibent +la polygamie. Comme le dit justement le poète: «La Loi de Moïse est +parfaite, elle donne la lumière aux yeux.» Le mariage, le divorce, tout +y a été réglementé par la plus haute sagesse. Pourquoi nous faut-il +adopter les stupides coutumes des païens. Par le temps qui court, je +n’ai même pas une compagne. Mais j’aime. Ah, Quédalyah, j’aime. Les +femmes sont si belles. Vous aimez les femmes, hein? + +--J’aime ma Rivkah, répondit Quédalyah. (Un penny la bouteille de bière +de gingembre, Madame.) + +--Oui, mais pourquoi, moi, n’ai-je pas une femme, hein? demanda le petit +poète, avec une lueur farouche dans ses yeux noirs. Je suis un homme +beau, svelte, bien bâti et de bonne mine. En Palestine et sur le +Continent, toutes les filles me regardaient et me clignaient de l’œil, +car là-bas les Juives aiment la poésie et la littérature. Mais ici! Je +puis entrer dans une pièce où se trouve une jeune fille; elle n’a pas +l’air de s’apercevoir de ma présence. Voilà la fille de Reb Shemuel. Une +bien belle vierge. Je lui embrasse la main et c’est comme de la glace +sous mes lèvres. Ah, si j’avais seulement de l’argent! Et j’en aurais de +l’argent, si ces Juifs anglais n’étaient pas si stupides, et s’ils me +nommaient grand rabbin. Alors j’épouserais une, deux, trois jeunes +filles. + +--Ne dites pas de bêtises, fit Quédalyah en riant, car il pensait que le +poète avait voulu plaisanter. + +Pinchas vit qu’il avait été trop loin dans son enthousiasme. Mais sa +langue était le plus infatigable de ses organes, et souvent elle +laissait échapper des vérités dangereuses pour son propriétaire. Pinchas +était un vrai poète, doué d’une extraordinaire faculté d’expression, et +rimeur impeccable. Il écrivait, d’après les modèles du moyen-âge, avec +une profusion d’acrostiches et de rimes redoublées, et non avec les +simples duplications de la primitive poésie hébraïque. Il devinait tout +à peu près comme les femmes, c’est-à-dire d’une manière miraculeusement +rapide, subtile et inexacte. Il voyait dans l’âme d’autrui, mais d’une +vue faussée par une sombre et morbide défiance. Par un penchant +analogue, en vertu de la même déviation mentale, il abondait en +ingénieuses explications de la Bible et du Talmud, en opinions neuves, +en aperçus inédits sur l’histoire, la philologie, la médecine, tout +enfin. Et il avait foi en ses idées parce qu’elles étaient de lui, et en +lui-même, à cause de ses idées. Il lui semblait parfois qu’il devenait +grand à frapper du front contre le soleil: mais cela se produisait +généralement après boire. Son cerveau n’en demeurait pas moins, à la +suite de ces heurts, en ébullition permanente. + +--La paix soit avec vous, prononça Pinchas. Je vous laisse à vos +clients, qui vous assiègent comme j’ai été assiégé par les filles. Mais +ce que vous venez de me dire m’a réjoui le cœur. J’ai toujours eu de +l’affection pour vous, mais à présent je vous aime comme une femme. Nous +allons, vous et moi, fonder la Ligue de la Terre-Sainte. Vous serez +président, je vous assurerai toutes les voix, et moi je serai trésorier, +hein? + +--Nous verrons, nous verrons, fit Quédalyah le fruitier. + +--Non, nous ne pouvons laisser faire la populace. Il faut que nous +convenions de tout à l’avance. Que dirons-nous? + +Il se mit à se caresser le nez de son doigt. + +--Nous verrons, répéta Quédalyah impatienté. + +--Non, dites. Je vous aime comme un frère. Assurez-moi le poste, et je +ne vous demanderai plus jamais rien de ma vie. + +--Si les autres... balbutia Quédalyah. + +--Ah, vous êtes un prince d’Israël, s’écria Pinchas, enthousiasmé. Si je +pouvais vous montrer mon cœur. Ah, que je vous aime! + +Il bondit au dehors et s’en alla tout gaillard, la tête enveloppée de +gros nuages de fumée. Quédalyah le fruitier se pencha sur un panier de +pommes de terre. Quand il se redressa, il fut ébahi de voir cette même +tête réapparue au milieu de la porte de la boutique, qui +l’encadrait--une tête toute en longueur avec une barbe noire, et un +sourire insinuant. Un index dont l’ongle était en deuil se dressa à la +hauteur du nez. + +--Vous n’oublierez pas? demanda doucereusement la tête. + +--Bien sûr, que je n’oublierai pas, cria le fruitier plaintivement. + +Le meeting eut lieu le même soir à dix heures, à la Beth Hamidrash +fondée par Quédalyah: une grande salle jamais balayée et vaguement +aménagée en synagogue. On y accédait par un escalier aussi sombre et +fétide que tout le reste du quartier. Sur un des derniers bancs un jeune +homme en loques, avec de très longs cheveux et une face décharnée se +balançait avec conviction en vociférant les sentences de la Mishna selon +la psalmodie traditionnelle. Auprès de l’estrade élevée au centre de la +salle se tenait un groupe d’enthousiastes parmi lesquels on distinguait +le Froom Karlkammer, d’une maigreur ascétique, la masse de cheveux +rouges couronnant sa tête comme une lanterne en haut d’un phare. + +--La paix soit avec vous, Karlkammer, prononça en hébreu Pinchas. + +--Avec vous soit la paix, Pinchas, répondit Karlkammer. + +--Ah, poursuivit Pinchas, il m’est plus doux que le miel, oui, que le +meilleur miel de rencontrer un homme avec qui parler la Sainte-Langue. +Hélas, c’est un bonheur bien rare par le temps qui court. Toi et moi, +Karlkammer, nous sommes les seuls à parler correctement la Sainte-Langue +dans cette île de la mer. A propos, c’est une grande cause qui nous +réunit ce soir. Je vois Sion souriante sur ses montagnes, et ses +figuiers frémissants de joie. Je serai le trésorier du comité +collecteur, Karlkammer. Vote pour moi, car alors notre société +prospérera comme le laurier. + +Karlkammer poussa un vague grondement. Pinchas s’en alla saluer Gabriel +Hamburg. Il était, pour le vieux savant hébraïsant, l’objet d’un intérêt +amusé, à demi respectueux pourtant. Hamburg ne pouvait que goûter le +génie du poète, tout en riant de ses prétentions à l’omniscience, et des +téméraires et peu scientifiques hypothèses auxquelles il consacrait sa +prose. Lorsque Pinchas en venait à ses argumentations sur des questions +juives, il avait le désavantage de trouver dans Gabriel Hamburg un homme +qui savait tout. + +--Sois béni, toi qui viens, dit le vieil érudit. Puis il continua en +allemand:--Je ne savais pas que vous viendriez nous aider à reconstruire +Sion. + +--Et pourquoi ne serais-je pas venu? + +--Vous êtes un homme qui écrit des poèmes. + +--Ne plaisantons pas, dit Pinchas vexé. Est-ce que le Roi David ne +battait pas les Philistins aussi bien qu’il écrivait les Psaumes? + +--Est-ce lui qui a écrit les Psaumes? fit Hamburg avec un sourire +tranquille. + +--Parlez moins haut. Sûrement ce n’est pas lui. Les Psaumes ont été +écrits par Judas Macchabée, comme je l’ai prouvé dans le dernier numéro +de la _Zeitschrift_ de Stuttgart. Vous verrez, je ceindrai ma cuirasse +et mon épée, et je ferai front même à vous, dans la bataille. Je serai +trésorier. Vous voterez pour moi, Hamburg, car vous et moi, nous sommes +seuls à parler correctement la Sainte Langue. Il nous faut travailler +coude à coude, et veiller à ce que la comptabilité soit tenue dans +l’idiome de nos pères. + +Ce fut de la même manière que Melchisédec Pinchas s’aboucha avec Hiram +Lyons et Simon Gradkowski. Le premier, un piétiste extrêmement pauvre, +ajoutait chaque jour plusieurs pages à un manuscrit épineux, inutile +commentaire du premier chapitre de la Genèse. Gradkowski était le digne +marchand de nouveautés dans le magasin duquel était employé Daniel +Hyams. Il rivalisait avec Reb Shemuel pour sa scrupuleuse exactitude +dans la localisation des remarques talmudiques: telle page, telle ligne. +Cela lui avait valu la réputation d’un rempart de l’orthodoxie, alors +qu’en secret il professait tolérance et libéralisme. Il excellait à +alterner l’établissement d’une facture et la rédaction d’un article +abstrus sur l’astronomie biblique. + +L’homme à qui Pinchas s’attacha en dernier ressort, ne comptait pour tel +que par le fait qu’il avait atteint sa majorité religieuse--était +responsable de ses péchés--c’est-à-dire qu’il pouvait avoir un peu plus +de quatorze ans. C’était un élève de l’école de Harrow. Rejeton d’une +famille opulente, il s’appelait Raphaël Léon. Ayant déjà manifesté un +étrange intérêt pour la littérature judaïque, il avait souvent remarqué +le nom de Gabriel Hamburg dans les références des livres scientifiques. +Il avait découvert que ce grand homme résidait en Angleterre, et vite il +lui avait écrit. Hamburg avait répondu; c’était la première fois qu’ils +se rencontraient, et c’était sur la demande du jeune homme que celui-ci +avait été amené par l’érudit au singulier meeting. + +Pinchas adopta vis-à-vis de Raphaël Léon le rôle d’un parrain, non sans +une nuance d’obséquiosité qui mettait mal à l’aise le simple et discret +jeune homme. Pourtant quand il se fut pénétré des pompeux sentiments du +poète,--c’est-à-dire lorsque, dès le lendemain matin, le poète lui eut +porté son livre avec une dédicace en acrostiche--il conçut une +enthousiaste admiration pour ce génie méconnu. + +Le reste du public réuni là pour sauver Israël, se composait de gens +moins remarquables: un fourreur, un savetier, un serrurier, un ancien +vitrier (Mendel Hyams), un tailleur, un _Melammed_ (ou répétiteur +d’hébreu), un charpentier, un imprimeur, un cigarier, un ou deux petits +boutiquiers, et enfin, Mosès Ansell. Leurs origines étaient fort +diverses, il y avait là des hommes nés en Autriche, en Hollande ou en +Pologne, et d’autres nés en Russie, en Allemagne, en Italie, ou en +Tunisie. Ils ne se sentaient pas moins tous dépourvus de patrie, et en +même temps compatriotes. Emprisonnés dans les splendeurs de la Babylone +Moderne, ils détournaient leurs pensées vers l’Orient comme les +fleurs-de-la-Passion cherchent le soleil. La Palestine, Jérusalem, le +Jourdain, la Terre-Sainte, autant de mots magiques pour eux. Ils +fondaient en larmes rien qu’à regarder une médaille frappée dans l’une +des colonies du baron Edmond de Rothschild. La plus insigne des grâces +qu’ils imploraient pour leur tombe, c’était que l’on y jetât une poignée +de terre de la Palestine. + +Mais Quédalyah le fruitier n’était pas homme à encourager de vains +espoirs. Il exposa son plan clairement et sans vague sentimentalité. Il +s’agissait de reconstruire le Judaïsme comme les Zoophytes édifient +leurs bancs de coraux, et non pas de la façon dont le disait la fameuse +prière: «Vite et dès demain». + +On s’attendait à quelque chose de mieux, et l’on fut désappointé. +Certains assistants s’écrièrent qu’il ne fallait pas s’attarder à de +petites mesures. Comme Pinchas ils étaient partisans des moyens +héroïques. Joseph Strelitski, étudiant et placier en cigares, se leva +tout d’une pièce et hurla en allemand: + +--Partout Israël peine et gémit. Attendons-nous vraiment que nos cœurs +n’aient plus la force de battre? Ne frapperons-nous jamais un coup +décisif? Voilà près de deux mille ans que notre Saint-Temple a été +réduit en cendres et que nous avons été emmenés en exil dans le fracas +des chaînes des conquérants païens. Voilà près de deux mille ans que +nous habitons en pays étranger, que nous sommes la fable et la risée des +nations, qu’on nous écarte de tous les emplois honorables et qu’on nous +persécute parce que nous occupons des emplois vils, qu’on nous foule aux +pieds, qu’on écrit notre histoire avec notre sang et qu’on l’éclaire à +la lugubre lueur des bûchers sur lesquels nos martyrs sont montés +souriants pour la sanctification du nom Divin. Nous qui, il y a vingt +siècles, formions une nation puissante avec des lois et une constitution +et une religion qui furent les sources de la civilisation universelle, +nous qui siégions en juges dans la pourpre et le lin devant les portes +des grandes cités, nous voici devenus un jouet pour les peuples qui +erraient alors dans les forêts et les marais, avec des peaux de loup et +d’ours pour tout vêtement. A présent que s’est rallumée à l’Orient +l’étoile de l’espoir, pourquoi ne pas aller à elle? Jamais nous n’avons +vu surgir une pareille chance de Restauration. Nos capitalistes dominent +les marchés de l’Europe, nos généraux commandent des armées, nos grands +hommes siègent dans les conseils de tous les Etats. Nous sommes partout. +Nous disposons de mille et mille petits ruisseaux de pouvoir, qui +formeraient un océan si on les réunissait. La Palestine sera une grande +puissance si nous le voulons. Ah, que la descendance d’Israël parle +enfin avec la formidable unanimité de toutes ses voix. Des poètes +chanteront pour nous, des journalistes écriront pour nous, des +diplomates négocieront pour nous, des millionnaires paieront pour nous +ce qu’il faudra. Le Sultan nous restituera notre pays demain, si +seulement nous savons l’exiger. Il n’y a pas d’obstacles en dehors de +nous. Ce ne sont pas les païens qui nous écartent de notre patrie, ce +sont les Juifs, les Juifs riches et jouisseurs, les Jeshurum gras et +somnolents, imbus du rêve mensonger d’une assimilation aux races des +contrées agréables où ils ont fait leur fortune. Reprenons notre patrie, +il n’y a pas d’autre solution à la question juive. Nos indigents +deviendront des agriculteurs, et, le génie d’Israël, tel Antée, +retrouvera des forces nouvelles par son contact avec la Terre +maternelle. Alors l’Angleterre résoudra la question des Indes. Entre la +Russie d’Europe et l’Inde, campera un peuple brave, vaillant, terrible, +haïssant la Russie, la Russie monstrueuse et criminelle. Et si nous ne +pouvons pas racheter notre patrie avec de l’or, rachetons-la par +l’acier. Dans notre exil, nous n’avons gardé, de toutes nos gloires, +qu’une étincelle de ce feu dont était illuminé le Temple, la demeure de +notre Dieu. Cette étincelle a suffi cependant pour entretenir la vie de +notre race, tandis que les citadelles de nos ennemis s’écroulaient en +poussière. De cette étincelle a jailli souvent une flamme céleste, qui +embrasait la face de nos héros, c’est elle qui leur donna la force +d’endurer les horreurs de la Danse des Morts et les tortures des +autodafé. Ranimons-la, qu’il en jaillisse une colonne de feu, qui +cheminera devant nous, montrant la route de Jérusalem, la cité des +Aïeux. Comme l’a si noblement chanté le poète national d’Israël, +Naphtali Herz Imber... + +Et il entonna la variante juive du _Wacht Am Rhein_, le «Veille au +Jourdain», dont voici la version: + + Comme le fracas du tonnerre qui éclate + Dans la nue embrasée, + Ainsi frappant sans cesse nos oreilles, + Une voix nous appelle + De Sion, puissamment; + Que dans votre cœur + Brûle éternellement le désir + Du pays de vos pères. + Pour délivrer de l’ennemi + Votre fleuve sacré, + Revenez au Jourdain-- + Au bord des flots lents + Qui murmurent comme en songe, + Là, faisons bonne garde. + Le mot d’ordre est: «L’épée + De notre pays, et le Seigneur.» + Au bord du Jourdain faisons bonne garde. + Tant que la rosée nocturne perlera + Sur les antiques tombes oubliées + Où dorment les pères de Judah, + Nous jurons, nous les vivants, + De ne pas nous reposer de notre labeur, + Même pour pleurer un instant. + Nos trompettes clament, + Notre étendard flotte, + Faisons bonne garde. + Le mot d’ordre est: «L’épée + De notre pays, et le Seigneur.» + Au bord du Jourdain faisons bonne garde. + +Joseph Strelitski s’affaissa sur le banc de bois blanc. Il était épuisé, +ses yeux étincelaient, la violence de ses gestes l’avait échevelé. Il +avait dit;--durant le reste de la soirée il ne remua ni ne parla plus. +La parole calme et joviale de Simon Gradkowski produisit après ce +discours, l’effet d’une douche: + +--Soyons raisonnables, dit-il. + +Avec sa réputation de pilier de l’orthodoxie, il avait aussi celle du +conciliateur le plus habile au monde: + +--La masse du peuple viendra à nous, mais à condition de ne pas le +décevoir. Nous le flatterions par trop en lui rappelant qu’il est la +descendance des Macchabées. Il y aurait bien des difficultés politiques +dans le lancement d’un pareil mouvement, et l’on s’en rendrait vite +compte. Rome n’a pas été bâtie en un jour, et le Temple ne sera pas +reconstruit en une année. D’ailleurs nous ne sommes pas pour l’instant +un peuple guerrier. C’est par la pensée et non par l’épée, que nous +reconquerrons notre patrie. Allons lentement et sûrement et la +bénédiction de Dieu sera sur nous. + +Ainsi parla le sage Simon Gradkowski. Mais Gronowitz, le répétiteur +d’hébreu, se prononça dans le même sens que Strelitski: athée inavoué et +révolutionnaire avéré, qui lisait à la Synagogue le jour de l’Expiation +une version hébraïque des _Pickwick Papers_. Un bigot qui, absorbé dans +ses dévotions, laissait dans la misère sa femme et ses enfants, appuya +ensuite Gradkowski. Le Froom Karlkammer prit ensuite la parole, mais +sans formuler une opinion arrêtée. Il espérait évidemment en des +interventions miraculeuses. Mais il approuvait le mouvement à un point +de vue tout spécial. Plus il y aurait de Juifs à Jérusalem, plus il y +aurait de coreligionnaires mis à même de mourir sur ce sol comme le +désire toute sa vie un vrai Juif. Quant au Messie, il viendrait +assurément lorsqu’il plairait à Dieu. Et puis ce fut un torrent sans fin +de phrases inintelligibles, des paquets de citations faites à +contre-sens, de conceptions kabbalistiques. Pinchas rongeait son frein +pendant tout ce discours. Pour lui, Karlkammer représentait l’archétype +des ânes. A un certain moment où l’orateur reprenait sa respiration, +Pinchas se dressa impatienté, et protesta avec indignation contre la +longueur du speech de ce gentleman. L’assemblée abonda dans le sens du +poète, et Karlkammer dut se taire. Alors Pinchas fut dithyrambique, +sublime, avec de ces hardiesses qu’on ne passe qu’au génie. Il railla +âprement cet Imber, qui se prétendait le poète national d’Israël, alors +que sa prosodie, son vocabulaire et même sa grammaire, étaient +au-dessous du mépris. Lui, Pinchas, écrirait pour la Judée un véritable +hymne patriotique, que l’on chanterait depuis les taudis de Whitechapel +jusqu’aux veldts de l’Afrique Australe, et depuis la Mellah du Maroc +jusque dans les Judengassen de l’Allemagne. Un hymne qui réchaufferait +le cœur, qui jaillirait des lèvres des pauvres immigrants en guise de +salut à la Statue de la Liberté dans l’avant-port de New-York. Lorsque +lui, Pinchas, se promenait dans Victoria-Park, le Dimanche, et qu’il +entendait la musique militaire, le cornet à piston lui rappelait +toujours, dit-il, la trompette de Bar-Cochba appelant les guerriers à la +bataille. Et quand l’audition était terminée et que l’on entonnait le +_God Save the Queen_ il pensait écouter le chant de victoire qui +saluerait son entrée dans Jérusalem en conquérant. Ce serait en effet +lui, Pinchas, qui serait le chef. Est-ce que la Providence, si prodigue +de révélations cachées dans les lettres du Torah, n’avait pas voulu +qu’il s’appelât Melchisédec Pinchas, avec une initiale identique à celle +du mot Messie et l’autre identique à celle du mot Palestine? Eh bien, +oui, il serait leur Messie. Mais en attendant, l’argent est le nerf de +la guerre et le premier pas dans la carrière messianique devait avoir +pour but de recueillir des fonds. Il fallait que le futur Rédempteur fît +d’abord fonctions de trésorier. C’est ainsi, par cette gradation à +rebours que termina Pinchas, sa puérile naïveté ayant vaincu son astuce. + +D’autres orateurs se firent entendre mais l’opinion de Quédalyah le +fruitier finit par prévaloir. Il fut nommé président, Simon Gradkowski +fut choisi pour trésorier, et l’on souscrivit séance tenante vingt-cinq +shillings, dont dix donnés par le jeune Raphaël Léon. Ce fut en vain que +Pinchas rappela au président qu’il faudrait des collecteurs chargés de +demander de l’argent à domicile: trois assistants, dont il n’était pas, +furent désignés pour se partager le Ghetto. Tout le monde sentait qu’il +y eût au moins de l’imprudence à confier le porte-monnaie commun, aux +fontes du coursier au Pégase. En conséquence Pinchas ralluma son cigare +et se retira sans saluer personne, marmottant que ces gens-là étaient +tous des imbéciles. Gabriel Hamburg avait quelque chose comme un sourire +sur ses traits ridés. Pendant le discours de Joseph Strelitski on +l’avait vu se moucher bruyamment: peut-être s’était-il administré une +trop forte prise de tabac. Mais il ne souffla mot. Il eût donné sa +dernière goutte de sang pour coopérer au grand Retour, à condition, bien +entendu, qu’on ne laisserait derrière soi dans les bibliothèques +étrangères nul manuscrit hébreu. Mais il laissait aux enthousiastes le +soin de jouer leur rôle dans la grande comédie. + +Mendel Hyams avait, lui aussi, gardé le silence. Mais il avait pleuré +sans honte pendant la harangue de Strelitski. Comme les assistants se +séparaient, le pauvre diable, hâve, exsangue, cassé, qui, depuis le +début, se tenait tapi dans un coin sombre et n’avait cessé de marmotter +impoliment le traité dit Baba Kama, reprit avec une ardeur nouvelle son +étrange récitatif d’arguments. + +--Mais alors, à quoi rapporter cela? A sa pierre, ou à son couteau, ou à +son fardeau qu’il a laissé sur la grand’route, où un passant le +maltraite? Qu’est-ce à dire? S’il a cédé sa propriété comme le prétend +le rabbin ou comme le veut Shemuel, il s’agit d’un fossé. Et s’il a +gardé sa propriété, comme le dit Samuel, qui affirme que tout cela +dérive de _son_ fossé, alors il s’agit d’un fossé. Et si l’on croit le +rabbin, qui veut voir là une dérivation de _son_ bœuf, alors il faut +lire: _un bœuf_. Et par conséquent les dérivés du mot bœuf sont une +seule et même chose que le bœuf lui-même... Tout le jour durant il avait +médité ainsi, et il s’en alla tard dans la nuit, balançant pitoyablement +son pauvre corps. + + + + +XIV + +SHOSSHI SHMENDRIK FAIT SA COUR + + +Meckish était un Chassid, ce qui en jargon, signifie un saint, et en +réalité, un membre de la secte des Chassidim, dont le centre est la +Galicie. Au XVIIIe siècle, Israël Baalshem, «le maître du nom», se +retira dans la solitude des montagnes pour se livrer à la méditation des +vérités philosophiques. Il y développa une foi sereine et presque +stoïque basée sur l’acceptation du cosmos, en tous ses points, et y +acquit la conviction que la fumée d’une bonne pipe était un encens +agréable au Créateur. + +Mais c’est le malheur inévitable de tous les fondateurs de religions +d’opérer des miracles apocryphes et de soulever des légions de disciples +qui remodèlent l’enseignement du maître, selon leur propre forme +d’intelligence, prêts à mourir pour l’altération qui en résulte. Un +grand homme ne peut avoir d’influence sur ses semblables que pour autant +qu’il soit incompris. A Baalshem succédèrent une armée de thaumaturges, +et les fameux rabbins de Sadagora, faiseurs de miracles, qui sont en +communication avec tous les esprits de l’air et jouissent des revenus +des princes et du respect des papes. + +C’est s’assurer le paradis que de s’emparer d’un morceau du _kuggol_ ou +pudding du sabbat de ces rabbins, et la ruée des croyants qui s’y +applique est un spectacle qui mérite d’être vu. Le Chassidisme est +l’expression extrême de l’optimisme juif. Les Chassidim sont les +Corybantes ou plutôt les Salutistes du Judaïsme. En Angleterre, leurs +idiosyncrasies se bornent à des cérémonies d’une joie bruyante et +exubérante. A la Chevrah, les croyants dansent, se tiennent penchés, se +tordent, ou se frappent la tête contre le mur, selon leur caprice, ou +bien encore jouent comme des enfants en présence de leur père. + +Meckish dansait aussi, chez lui, et chantait «riddy, riddy, roï, toï, +ta», ou «rom, pom, pom», et «bim, bom, bom», sur une étrange mélodie, +pour exprimer le plaisir qu’il prenait à vivre. C’était un petit homme, +d’aspect malingre, au teint jaune, aux pommettes saillantes, au nez +crochu, avec une petite barbe, clairsemée et rabougrie. + +La profession de mendiant qu’il avait exercée pendant des années avait +empreint son visage d’un sourire triste, suppliant et doucereux, qui ne +s’effaçait plus, même aux heures de repos. L’eau et le savon l’eussent +peut-être atténué, mais il n’avait pas tenté l’expérience. Il était +coiffé d’un bonnet de fourrure avec des oreillettes et il portait +attaché sur le dos un panier à oranges plein de petits morceaux +d’éponges sales et graveleuses, que personne n’achetait. Il est vrai que +le commerce de Meckish consistait en bien autre chose: il tenait +boutique de spectacles sensationnels et émouvants. Quand il se traînait +péniblement à l’aide d’un bâton, ses membres inférieurs se croisaient en +des contorsions bizarres, semblaient paralysés; mais dès que son aspect +étrange avait attiré l’attention, ses jambes se pliaient et il +s’affaissait sur le pavé, attendant que les spectateurs compatissants le +relevassent, en semant l’argent et le cuivre. Après un certain nombre de +performances, Meckish rentrait chez lui, dans l’ombre, pour y danser et +chanter «riddy, riddy, roï, toï, bim, bom». Ainsi vivait Meckish, en +paix avec Dieu et avec les hommes, jusqu’au jour fatal où l’idée lui +vint de vouloir prendre une seconde femme. S’en procurer une était chose +facile, avec l’aide de son ami Sugarman le Shadchan, et bientôt le petit +homme trouva son ménage enrichi par la présence d’une énorme géante +russe. Meckish n’eut pas recours aux autorités pour célébrer le mariage; +ce fut un mariage tranquille, qui ne coûta rien. Un dais fait d’un drap +et de quatre manches à balai fut érigé au coin du feu et neuf de ses +amis, du sexe masculin, sanctifièrent la cérémonie par leur présence. +Meckish et la géante russe jeûnèrent le matin de leur mariage, et tout +fut fait en bon ordre. Hélas, le bonheur et les économies de Meckish ne +devaient pas être de longue durée. + +La géante russe se révéla une véritable Tartare. Elle mit le grappin sur +les épargnes de Meckish, s’acheta des châles de Paisley et des colliers +d’or. Plus encore, elle exigea de son mari qu’il la conduisît dans le +monde et reçût des amis. Et la chambre à coucher, qu’ils louaient au +mois, fut transformée en un salon de réception où le vendredi soir Peleg +Shmendrik, sa femme, et M. Sugarman venaient les voir. + +Pendant le dîner du Sabbat la conversation se divisait, les dames +discutaient la mode et les hommes le Talmud. Les trois hommes +s’occupaient, petitement du reste, de fonds publics et d’actions, mais +rien au monde n’eût pu les amener à négocier une affaire, ou à discuter +la valeur d’un prospectus, le jour du sabbat, bien qu’ils fussent tous +alléchés par les réclames des mines de Saphir qui occupaient une page +entière de la «Chronique Juive», organe qu’on achetait habituellement le +vendredi soir pour y lire les nouvelles religieuses. La liste des +souscriptions devait se clore le lundi à midi. + +--Quand Moïse, notre maître, frappa le rocher--, dit Peleg Shmendrik, au +cours de la discussion, il eut raison la première fois, et tort la +seconde parce qu’il est dit dans le Talmud qu’on peut punir l’enfant +quand il est petit mais qu’il faut raisonner avec lui lorsqu’il est +grand. + +--Oui, reprit Sugarman le Shadchan, mais si la baguette n’avait pas été +de saphir, c’est elle qui se serait fendue, au lieu du rocher. + +--Est-ce qu’elle était un saphir? demanda Meckish qui était un +«homme-de-la-Terre». + +--Naturellement, répondit Sugarman. + +--Croyez-vous? demanda Peleg Shmendrik avec intérêt. + +--Le saphir, reprit Sugarman, est une pierre magique. Elle éclaircit la +vue, apaise les querelles. Issachar, le fils studieux de Jacob, était +représenté sur le pectoral par un saphir. Ne savez-vous pas que le +centre glauque de cette pierre symbolise les nuages qui enveloppèrent le +Sinaï lors de la remise des tables de la Loi? + +--J’ignorais cela, répondit Peleg Shmendrik, mais je sais que la +baguette de Moïse fut créée, au crépuscule du premier sabbat, et +qu’ensuite Dieu fit toutes choses à l’aide de ce sceptre. + +--Ah, mais nous ne sommes pas tous assez forts pour manier la baguette +de Moïse; elle pèse quarante seahs, dit Sugarman. + +--Combien, croyez-vous, qu’on puisse soulever de seahs? demanda Meckish. + +--Cinq ou six, pas plus, dit Sugarman, en voulant en soulever plus on +risquerait de les laisser choir et le saphir se casse. Les premières +tables de la Loi étaient faites de saphir et malgré cela en tombant +d’une grande hauteur elles furent réduites en miettes. + +--On peut dire que Gidéon le député, veut posséder une baguette de +Moïse, car son secrétaire m’a dit qu’il compte prendre quarante actions, +reprit Shmendrik. + +--Chut! que dites-vous là? demanda Sugarman, Gidéon est un homme riche, +et de plus, il est l’un des directeurs de l’affaire. + +--Il semble y avoir un grand nombre de directeurs, dit Meckish. + +--C’est fort joli à voir de loin, mais qui sait? reprit Sugarman en +secouant la tête. La reine de Sheba offrit très probablement des saphirs +à Salomon, mais elle n’était pas une femme vertueuse. + +--Ah, Salomon! soupira M. Shmendrik, dressant l’oreille et interrompant +la conversation. Au lieu d’avoir cent mille femmes, si Salomon avait eu +mille filles ses trésors n’eussent pas suffi. Je n’ai eu que deux +filles, Dieu soit loué, et je me suis presque ruiné en leur achetant des +maris. Quand un pauvre «greener» se présente, sans une chemise au dos, +il exige qu’on lui glisse deux cents livres dans la main et ensuite on +ne peut plus le lâcher de crainte qu’il ne mette les jambes à son cou et +se sauve en Amérique. En Pologne ce même homme n’eût été que trop +heureux de trouver une femme et il eût dit «merci». + +--Eh bien, mais que devient votre fils? dit Sugarman. Pourquoi ne +m’avez-vous pas encore demandé de trouver une femme pour Shosshi? C’est +un péché contre les filles d’Israël. Il doit avoir dépassé depuis +longtemps l’âge prescrit par le Talmud? + +--Il a vingt-quatre ans, répondit Peleg Shmendrik. + +--Et tu tu tu, dit Sugarman, faisant claquer sa langue en signe de +désapprobation, auriez-vous par hasard une objection à ce qu’il se +marie? + +--Dieu m’en préserve! s’écria le père, mais Shosshi est si timide, et +puis, vous le savez, il n’est pas beau. Dieu seul sait à qui il +ressemble! + +--Peleg, je rougis pour vous! dit Shmendrik. + +--Qu’est-ce qui lui manque? Est-il sourd, muet, aveugle ou bancal? +Shosshi est maladroit avec les femmes parce qu’il étudie trop en dehors +de son travail. Il gagne bien sa vie comme ébéniste, et il est temps +qu’il entre en ménage. Combien me demanderez-vous pour lui trouver une +calloh? (fiancée). + +--Oh! reprit Sugarman, vous oubliez que c’est le sabbat. Soyez assuré +que je ne vous demanderai pas plus que la dernière fois, à moins que la +fiancée n’ait une grosse dot. + +Le samedi soir, aussitôt après l’Havdalah, la clôture du sabbat, +Sugarman alla trouver M. Belcovitch qui allait se remettre au travail, +et l’informa qu’il venait de trouver le «chosan», le fiancé, rêvé pour +Becky. + +--Je sais, dit-il, que beaucoup de jeunes gens lui font la cour; mais +que sont-ils tous, si ce n’est un tas de voyous? Combien de dot +voulez-vous donner pour un homme? + +Après avoir longtemps marchandé, Belcovitch consentit à verser vingt +livres immédiatement avant la cérémonie du mariage et vingt livres douze +mois plus tard. + +--C’est entendu, mais surtout ne prétextez pas de les avoir oubliées +quand nous serons à la «shool» (synagogue) et ne demandez pas à attendre +le retour à la maison pour les donner, sinon je retire mon homme, même +de dessous la chuppah. «Quand viendrai-je vous le soumettre?» + +--Oh, demain après-midi--dimanche--pendant que Becky sera au parc avec +ses jeunes amoureux. Il est préférable que je le voie d’abord. + +Dès à présent Sugarman considérait Shosshi comme marié. Il se frotta les +mains et alla le voir. Il le trouva dans un petit hangar au fond de la +cour où il travaillait. Shosshi terminait au retour de l’atelier de +petits objets de bois, des tabourets, des cuillers, et de petites +tire-lires pour les vendre dans Petticoat lane le lendemain. De cette +manière il augmentait son salaire. + +--Bonsoir, Shosshi, dit Sugarman. + +--Bonsoir, répondit Shosshi, et il continua à scier du bois. + +C’était un homme jeune, mal dégrossi, à la face bourgeonnante, aux +cheveux roux, toujours prêt à rougir du fait qu’il croyait faire l’objet +de toutes les conversations. Ses yeux étaient fuyants comme ceux des +chats et l’une de ses épaules, plus haute que l’autre, donnait à sa +démarche un balancement qui le projetait de gauche à droite. Sugarman +qui négligeait rarement ses devoirs de piété, s’apprêtait à dire la +prière qu’on récite à la vue des monstruosités. «Béni sois-tu, toi qui +varias les créatures.» Mais résistant à la tentation, il continua: «J’ai +quelque chose à vous dire». + +Shosshi le regarda d’un air soupçonneux. + +--Ne vous dérangez pas; je suis occupé, dit-il, et il se mit à raboter +un pied de chaise. + +--Mais c’est bien plus important que vos chaises, voyons, que +diriez-vous d’un mariage? + +Shosshi rougit comme une pivoine et dit: «Ne vous moquez pas de moi». + +--Je vous parle sérieusement. Vous avez vingt-quatre ans et vous devriez +avoir déjà une femme et quatre enfants. + +--Mais je ne veux pas d’une femme et de quatre enfants! reprit Shosshi. + +--Bien entendu, je ne vous parle pas d’une veuve. C’est une jeune fille +que j’ai en vue. + +--Allons donc! quelle est la jeune fille qui voudrait de moi! dit +Shosshi joignant un accent de curiosité à l’humilité de ses paroles. + +--Quelle jeune fille? Gott in Himmel! mais des centaines! un jeune +garçon comme vous, beau, sain et vigoureux et qui gagne bien sa vie! + +Shosshi déposa son rabot et se redressa. Il y eut un moment de silence. +Puis ses résolutions faiblirent et il retomba comme une masse inerte, la +tête penchée sur son épaule gauche. + +--C’est de la folie, tout ce que vous dites. Les jeunes filles sont +moqueuses. + +--Ne soyez pas insensible! Je sais une jeune fille qui a vraiment de +l’affection pour vous. + +La rougeur qui s’était un peu dissipée, envahit sa face et Shosshi +suffoqué, regarda d’un air méfiant et crédule, ce bon Méphistophélès. + +Sept heures allaient sonner et la lune dessinait son croissant jaune +dans le ciel froid. Le firmament était constellé d’étoiles et le petit +jardin se remplissait de poésie et d’ombre sous les rayons de la lune. + +--Une belle jeune fille aux joues roses, continua Sugarman, avec des +yeux noirs et quarante livres de dot. + +La lune continuait sa course en souriant, l’eau coulait dans la citerne +avec un murmure calme et apaisant. Shosshi accepta d’aller voir M. +Belcovitch. + +Celui-ci ne fit pas de cérémonie. Tout était comme à l’ordinaire, sur +une table de bois traînaient deux demi-citrons exprimés, un morceau de +craie, deux tasses fêlées et du savon écrasé. Belcovitch ne fut pas +enthousiasmé par Shosshi, mais il dut convenir qu’il était sérieux. Son +père était connu par sa piété, ses deux sœurs avaient épousé des hommes +considérés et enfin, et surtout, il n’était pas hollandais. Quand +Shosshi quitta le numéro 1 de Royal Street, il était agréé comme gendre +par M. Belcovitch. Esther le croisa dans l’escalier et remarqua son air +réjoui. Il marchait la tête presque droite. Shosshi était vraiment très +amoureux et il sentait que la seule chose qui pût encore ajouter à son +bonheur, c’eût été de contempler sa fiancée. + +Il n’avait pas le temps d’aller la voir, sauf le dimanche après midi et +ce jour-là elle était toujours absente. Mme Belcovitch le consolait en +lui prodiguant ses attentions. Cette petite femme malade bavardait +pendant des heures sans s’arrêter; elle lui dépeignait ses maux et +l’invitait à goûter ses drogues; c’étaient là les égards réservés aux +visiteurs de marque. Bientôt elle ne quitta plus son bonnet de nuit en +sa présence, pour lui faire sentir qu’il faisait partie de la famille. +Ces encouragements mirent Shosshi en confiance et il donna à sa future +belle-mère des détails sur les maladies de sa mère _à lui_. Mais il ne +put rien décrire que Mrs. Belcovitch ne croyait pouvoir surmonter: elle +était universelle en fait de maladies. Elle possédait une puissante +imagination et il advint qu’un jour Fanny lui ayant choisi un chapeau +dans la vitrine d’une modiste, la pauvre fille eut grand peine à la +persuader qu’il n’était pas moins beau que l’image qu’il reflétait dans +une glace. Elle se vantait devant Shosshi d’être très faible des jambes. +«Je suis née avec deux jambes différentes, l’une est grosse et l’autre +est desséchée: enfin je fais ce que je puis». + +Shosshi exprimait son admiration sympathique et continuait à faire sa +cour. Parfois il trouvait Fanny et Pesach Weingott à l’ouvrage et ils +étaient très affables envers lui. Il perdit un peu de sa timidité et de +son tremblotement et il attendait avec impatience sa visite hebdomadaire +chez les Belcovitch. Il vivait l’histoire de Cimon et d’Iphigénie. +L’amour le rendait presque éloquent et lorsque à la longue Belcovitch +parla, Shosshi plaça à plusieurs reprises un «tiens?» et parfois même au +bon endroit. M. Belcovitch aimait sa propre voix, et s’arrêtait pour +l’écouter, tenant son fer à repasser à la main. Si au milieu d’une de +ses harangues il apercevait quelqu’un qui parlait et perdait du temps il +disait à tout l’atelier, «Shah! continuez, continuez», et il se taisait. +Mais avec Shosshi, il était spécialement poli, s’interrompant rarement +quand il voyait son futur gendre suspendu à ses paroles. Ces causeries +avaient un caractère d’affectueuse intimité. + +--Je souhaiterais tomber mort subitement, disait-il avec l’air du +philosophe qui a scruté les choses. Je n’aimerais pas rester couché et +tripoter avec les médicaments et les docteurs. Traîner la mort en +longueur est une plaisanterie coûteuse. + +--Tiens, disait Shosshi. + +--Ne vous tracassez pas, Bear. Je suis sûre que le diable vous emportera +subitement, répondit sèchement Mrs Belcovitch. + +--Ce ne sera pas le diable, reprenait M. Belcovitch d’un air mystérieux. +Si j’étais mort jeune homme c’eût été différent! + +Shosshi tendait les oreilles pour entendre le récit de la folle jeunesse +de Bear. + +--Un matin, dit Belcovitch, en Pologne, je me levai à quatre heures pour +assister aux Supplications du Pardon. L’air était cru et l’aube ne +pointait pas encore. Tout à coup j’aperçus un porc noir qui trottait +derrière moi. Je me mis à courir et j’entendis des pattes qui battaient +furieusement le sol dur et gelé. Une sueur froide m’enveloppa, je me +retournai et vis les yeux du porc qui brillaient dans la nuit comme deux +braises ardentes. Je sus alors que Celui-qui-n’est-pas-bon me +poursuivait. «Ecoutez-moi, ô Israël», m’écriai-je et je contemplai le +ciel: mais un brouillard froid cachait les étoiles. Je volais de plus en +plus vite et de plus en plus vite le diable-porc me suivait. A la fin +j’aperçus la Shool et je fis un dernier et suprême effort--je tombai +épuisé sur le seuil du lieu saint et le porc disparut. + +--Vraiment, dit Shosshi avec un long soupir. + +--Dès que j’eus quitté le shool j’en parlai au Rabbin et il me dit: +«Bear, est-ce que vos tephillin (phylactères) sont en ordre?» Je +répondis: «Oui, Rabbin, ils sont très grands, je les ai achetés chez le +très pieux scribe Naphtali, et je vérifie les nœuds chaque semaine.» +Mais il répondit: «Je vais les examiner.» De sorte que je les lui +portai; il ouvrit le phylactère pour la tête et--stupeur! au lieu de +parchemin il trouva des miettes de pain. + +--Hoï, hoï! fit Shosshi avec horreur, ses mains rouges toutes +tremblantes. + +--Oui, reprit Bear tristement. Je les avais portées pendant dix ans, et +plus, et le levain en avait souillé toutes mes pâques. + +Belcovitch entretenait aussi l’amoureux des détails relatifs à la +politique intérieure des Fils-de-la-Vraie-Foi. L’affection de Shosshi +pour Becky grandissait chaque semaine sous l’action des conversations +intimes avec sa famille. A la fin, sa passion se trouva récompensée et +Becky cédant aux instances violentes de son père, consentit à +désappointer un de ses prétendants et à rester à la maison pour +rencontrer son futur mari. Elle refusa pourtant de donner son +consentement jusqu’après le dîner, et la pluie se mit à tomber à +l’instant où elle le donna. En pénétrant dans l’appartement Shosshi +devina qu’un changement était survenu. Du coin de l’œil il entrevit une +femme d’une beauté tragique qui se tenait debout derrière la machine à +coudre. Ses joues devinrent brûlantes, ses jambes se mirent à trembler +et il eût souhaité que la terre s’ouvrît et l’avalât, comme elle le fit +pour Koreh. + +--Becky, dit Mrs Belcovitch, voici Monsieur Shosshi Shmendrik. + +Shosshi grimaça un sourire, approuva de la tête pour confirmer le +témoignage, son chapeau de feutre glissa et les larges bords +s’enfoncèrent sur ses oreilles. A travers une espèce de brouillard, une +jeune fille terriblement belle apparut. + +Becky le fixa avec hauteur et fronça les lèvres. Puis elle se mit à +ricaner. + +Shosshi tendit gauchement sa grande main rouge. Becky feignit de n’en +rien voir. + +--Eh bien, Becky! murmura Belcovitch dans un chuchotement qu’on aurait +pu entendre de l’autre côté de la route. + +--Comment allez-vous? très bien, répondit Becky à haute voix, comme si +elle s’imaginait que la surdité fît partie des défauts de Shosshi. + +Shosshi sourit de manière à la rassurer. + +Il y eut un nouveau silence. + +Shosshi se demandait si les convenances lui permettaient de se retirer +déjà. Il ne se sentait pas du tout à son aise. Tout s’était si +agréablement passé, il avait pris un réel plaisir à venir dans cette +maison et maintenant tout lui paraissait changé. Le cours d’un amour +véritable n’est jamais parfaitement limpide et l’entrée de ce nouveau +personnage dans la cour qu’il avait à faire était visiblement +embarrassante. + +Le père revint à la rescousse. + +--Un peu de rhum? dit-il. + +--Oui, répondit Shosshi. + +--Chayah! Eh bien cherchez la bouteille. + +Madame Belcovitch se dirigea vers l’armoire du fond de la pièce et y +prit une grande carafe. Elle sortit deux petits gobelets, les remplit du +rhum fait dans la maison et tendit l’un à Shosshi et l’autre à son mari. +Shosshi murmura une prière, et, fixant d’un regard la société, il +s’écria: «A la vie!» «--A la paix!» répliqua l’hôte, en avalant d’un +trait le liquide. Shosshi l’imitait, quand soudainement ses yeux +rencontrèrent ceux de Becky. Il étouffa et toussa pendant cinq minutes, +durant lesquelles Mrs Belcovitch lui administra maternellement de +petites tapes dans le dos. Quand il se trouva relativement soulagé, la +pensée d’avoir été ridicule l’envahit et l’accabla de nouveau. Becky +ricanait toujours derrière la machine à coudre. Une fois de plus Shosshi +se rendit compte que les devoirs de la conversation lui incombaient. Il +regarda ses pieds et n’y trouvant rien que d’ordinaire, il regarda en +l’air et sourit aimablement à l’assemblée, de manière à dégager ses +responsabilités. + +M. Belcovitch vit son embarras et faisant signe à Chayah, il sortit de +la chambre, suivi de sa femme. La société ne répondant pas, il se moucha +bruyamment. Shosshi se trouva seul avec la jeune et terrible beauté. +Becky fredonnait une chanson et regardait le plafond, ayant oublié +l’existence de Shosshi. La position de ses yeux permit à Shosshi de la +mieux regarder. Il jeta un regard furtif qui se fit de plus en plus +audacieux et se transforma en un regard fixe et continu. + +Qu’elle était belle et charmante! Ses yeux devinrent brillants; un +sourire approbatif éclaira son visage. Tout à coup il baissa les yeux et +rencontra ceux de Becky. Le sourire s’évanouit et fit place à une +expression de tristesse et de crainte, ses jambes fléchirent. La +terrible beauté poussa un soupir et cessa d’inspecter le plafond. Un +moment après, Shosshi recommençait à l’admirer. En vérité, Sugarman +n’avait pas exagéré ses charmes; mais... Sugarman n’avait-il pas dit +aussi qu’elle l’aimait? Cette pensée le remplissait d’épouvante. Shosshi +était très ignorant des femmes en dehors de ce que lui avait appris le +Talmud. Il pouvait se faire que l’attitude de Becky exprimât une vive +affection. Il s’avança vers elle le cœur battant violemment. Il était +assez près d’elle pour la toucher. L’air qu’elle fredonnait lui frappait +les oreilles. Il ouvrit la bouche pour parler, mais Becky, s’apercevant +soudainement de sa proximité, le fixa d’un regard de sphynge. Les mots +se glacèrent sur ses lèvres. Il garda la bouche ouverte pendant quelques +secondes, et la peur du ridicule le poussa à ne pas la fermer sans +émettre un son quelconque. Il fit un violent effort et dit en hébreu: + +--Heureux ceux qui habitent ta maison! ils chanteront tes louanges, +Selah! + +Ceci n’était pas un compliment pour Becky. La physionomie de Shosshi +prit une expression de soulagement. Par une heureuse inspiration il +avait commencé la prière de l’après-midi et il sentait que Becky +comprendrait ce pieux devoir. Avec une reconnaissance fervente envers le +Tout-Puissant il continua le psaume: «Heureux ceux dont le sort, etc.» +Puis il tourna le dos à Becky, regardant le mur orienté vers l’est, il +fit trois pas en avant et se mit à réciter silencieusement l’_Amidah_. +D’habitude il bafouillait et disait les «dix-huit bénédictions» en cinq +minutes. Aujourd’hui elles se prolongèrent jusqu’à ce qu’il entendît les +pas des parents qui revenaient et il récita le reste des prières avec la +rapidité de l’éclair. Quand M. et Mrs Belcovitch entrèrent dans +l’appartement ils virent à son air joyeux que tout allait bien et ils ne +mirent aucun obstacle à son départ immédiat. Il revint le dimanche +suivant et fut heureux d’apprendre que Becky était sortie, malgré qu’il +espérât la trouver. Sa cour fit un grand pas cet après midi-là, M. et +Mrs Belcovitch se faisant plus aimables que jamais pour compenser le +refus de Becky, qui ne consentait pas à se laisser faire la cour par un +tel _Shmuck_. De violentes discussions s’étaient produites pendant la +semaine et Becky s’était contentée de hausser les épaules devant les +éloges de ses parents, qui vantaient Shosshi et l’appelaient un «très +digne garçon». Elle déclara qu’il suffisait de le regarder pour obtenir +la rémission de ses péchés. Le sabbat suivant M. et Mrs Belcovitch +firent une visite officielle aux parents de Shosshi pour faire leur +connaissance, et ils partagèrent le thé et les gâteaux. Becky ne les +accompagna pas et déclara en outre qu’elle ne serait jamais à la maison +le dimanche jusqu’à ce que Shosshi fût marié. Ils purent la circonvenir +en recevant Shosshi pendant la semaine. L’image de Becky avait été si +souvent présente à son esprit, qu’en la voyant pour la seconde fois il +se trouva complètement habitué à sa manière d’être. Il s’était même +imaginé en rêve qu’il lui mettait le bras autour de la taille, mais en +pratique il sentait qu’il ne pouvait encore dépasser les limites de la +conversation habituelle. + +Quand il arriva, Becky était assise et faisait des boutonnières. Tout le +monde était réuni. M. Belcovitch pressait des habits avec des fers +brûlants; Fanny faisait trembler la maison sous sa lourde machine; +Pesach Weingott coupait des pièces de drap dessinées à la craie et Mrs +Belcovitch se versait soigneusement des cuillerées de médecine. Il y +avait même quelques mains supplémentaires, la quantité de travail étant +plus grande qu’à l’ordinaire à cause d’un manifeste de Simon Wolf, le +leader labouriste, lequel faisait entrevoir une grève pour les marchands +de confections qui se munissaient en hâte. Fortifié par leur présence, +Shosshi se sentit un prétendant intrépide et galant. Il décida que cette +fois il ne partirait pas sans avoir adressé au moins une question à +l’objet de ses pensées. Il sourit aimablement à l’assemblée tout entière +et se dirigea directement vers le coin où se trouvait Becky. La terrible +beauté renifla bruyamment à sa vue, devinant qu’on l’avait déjouée. +Belcovitch surveillait la situation du coin de l’œil, sans interrompre +un instant son travail. + +--Eh bien, comment allez-vous? demanda Shosshi. + +Becky répondit: «Très bien, et vous?» + +--Dieu merci, je n’ai pas à me plaindre, dit Shosshi encouragé par la +chaleur de l’accueil, mes yeux sont encore faibles, mais bien moins que +l’an dernier. + +Becky ne répondit pas et Shosshi reprit: + +--Mais ma mère est toujours malade. Elle doit avaler des boîtes entières +d’huile de foie de morue. Elle n’habitera pas longtemps cette terre. + +--Quelle bêtise! dit Mrs Belcovitch apparaissant subitement derrière les +amoureux. Les enfants de mes enfants ne seront jamais pires; c’est de +l’imagination chez elle, elle se dorlote de trop. + +--Oh non, elle est bien plus malade que vous, reprit Shosshi en se +retournant pour voir sa future belle-mère. + +--Ah vraiment! fit Chayah avec humeur, mes ennemis auront mes maladies! +Si votre mère avait ma santé elle resterait au lit. Alors que moi je me +tiens sur mes pieds péniblement. Je puis à peine me traîner d’un endroit +à un autre. Regardez mes jambes, votre mère en a-t-elle de pareilles? +l’une est grosse et l’autre desséchée. + +Shosshi devint pourpre, il sentait qu’il avait fait une gaffe. C’était +la première ombre depuis qu’il faisait sa cour, la première fausse note. +Il se retourna vers Becky pour trouver de la sympathie. Il n’y avait +plus de Becky. Elle avait profité de la conversation pour s’esquiver. Il +la retrouva après un moment mais à l’autre bout de la chambre. Elle +était assise devant la machine. Il traversa bravement la pièce et se +pencha vers elle: + +--N’avez-vous pas froid en travaillant? + +Br rr rrr rrr rrrrr! + +La machine tournait. Becky pédalait à une vitesse folle et passait une +pièce de drap sous l’aiguille. Quand elle s’arrêta, Shosshi dit: +«Avez-vous entendu prêcher Reb Shemuel? Il a raconté une histoire très +amusante l’autre... + +Br-r-r-r-r-r-r-r-rh! + +Sans se laisser abattre, Shosshi raconta longuement l’étrange allégorie +et le bruit de la machine empêchant Becky de l’entendre, elle trouva sa +conversation supportable. Après plusieurs autres monologues accompagnés +à la machine par Becky, Shosshi prit congé cérémonieusement et promit +d’apporter à sa belle des spécimens de son travail pour l’édifier. + +La fois suivante, il arriva les bras chargés de pièces de menuiserie. Il +les posa sur la table pour les lui faire admirer. + +C’étaient des poignées et des bascules dépareillées pour des berceaux +polonais! Le carmin des joues de Becky s’étendit sur tout son visage +comme une tache d’encre rouge sur un papier poreux. La figure de Shosshi +refléta ces couleurs avec des teintes plus accentuées encore. Becky +s’enfuit de la pièce et Shosshi l’entendit qui riait aux éclats sur le +palier; l’idée lui vint qu’il avait peut-être fait une faute de goût en +choisissant ces morceaux-là. + +--Qu’avez-vous fait à ma fille? demanda Mrs Belcovitch. + +--R-r-rien, fit-il en bégayant. Je lui ai apporté un échantillon de mon +travail, pour le lui faire voir. + +--Et c’est cela qu’on fait admirer à une jeune fille? demanda la mère +indignée. + +--Ce sont de simples petites pièces de berceaux, implora Shosshi. Je +croyais qu’elle aurait aimé voir les jolies choses que je puis faire. +Voyez comme ces bascules sont finement sculptées. En voici une grosse et +en voici une mince! + +--Ah, vilain drôle! vous vous moquez aussi de mes jambes! dit Mrs +Belcovitch. Dehors, impudent, dehors! + +Shosshi ramassa les spécimens dans ses bras et gagna la porte. Becky +était toujours en proie à un accès de fou rire et sa vue mit le comble à +la confusion de Shosshi. Les poignées et les bascules roulèrent sur +l’escalier, il les suivait, les ramassant dans sa course et appelant la +mort. + +Les vigoureux efforts de Sugarman, pour arranger l’affaire restèrent +vains. Shosshi demeura le cœur brisé pendant plusieurs jours. Avoir été +si près du but et ne pas l’atteindre! Ce qui rendait plus amère encore +sa défaite, c’est qu’il s’était vanté de sa conquête auprès de ses amis, +et plus particulièrement auprès de ceux qui tenaient les deux échoppes, +à droite et à gauche de la sienne, le dimanche, dans Petticoat Lane. Il +fut la risée de tous et sentit qu’il ne serait plus capable de se tenir +au milieu d’eux pendant une matinée entière à recevoir du sel attique +dans ses plaies. Il transféra son commerce et moyennant six pence par +semaine il s’installa devant la boutique de la veuve Finkelstein, située +au coin de la rue, espérant ainsi intercepter le courant entre les deux +flots de passants. La veuve Finkelstein vendait des chandelles et +faisait un grand chiffre d’affaires en débitant de l’eau chaude à partir +de deux centimes. Il n’y avait de la sorte aucune rivalité possible +entre son commerce et celui de Shosshi, qui consistait en chandeliers de +bois, en fauteuils à bascule, chaises, cendriers, etc., artistiquement +empilés sur une charrette. + +Mais la chance de Shosshi s’en était allée avec le changement de lieu. +Sa clientèle le cherchait à son ancienne adresse et ne le trouvait pas. +Il ne mit pas même d’écriteau. Vers deux heures il replaça ses +marchandises sur la brouette par un système de cordages fort compliqué +et la veuve Finkelstein sortit pour lui réclamer ses six pence. Shosshi +lui répondit qu’il ne les avait pas pris et qu’il ne les avait pas +encore gagnés. La veuve Finkelstein défendit ses droits et finit par +s’accrocher à la brouette pour la retenir. Il s’en suivit une brève +altercation pendant laquelle ils baragouinèrent simultanément comme deux +singes. La face bourgeonnante de Shosshi était toute remuée par la +violence de ses discours et la silhouette arrondie de la veuve +Finkelstein était secouée de spasmes de colère et d’indignation. +Brusquement Shosshi s’élança entre les brancards et descendit la rue; +mais la veuve Finkelstein s’appuya de toutes ses forces sur la charrette +et l’arrêta comme un frein. Irrité par les rires des spectateurs, +Shosshi déploya toute sa force, et la veuve perdant pied, se trouva +enlevée vers le ciel comme un ballon, s’accrochant désespérément à la +brouette. Shosshi se mit à courir, et les objets de menuiserie, le poids +de son fardeau vivant lui déchiraient les muscles. + +Il la traîna jusqu’au bout de la rue, suivi et hué par la foule. Puis il +s’arrêta, exténué. «Espèce de gonof, voulez-vous me donner ces six +pence?» + +--Non, je ne les ai pas, et vous ferez bien de rentrer dans votre +boutique, ou vous serez la proie de voleurs pires que moi! + +C’était la vérité. La veuve Finkelstein s’arracha la perruque de rage et +s’en retourna vendre de la mélasse. Mais le soir, dès qu’elle eut +accroché ses volets, elle s’en fut chez Shosshi dont elle s’était +procuré l’adresse. Son petit frère lui ouvrit la porte et lui dit que +Shosshi était sous le hangar. + +Il était en train de clouer la plus grande de ses bascules à une +carcasse de berceau. Son âme était pleine de doux et amers souvenirs. La +veuve Finkelstein apparut soudain dans le clair de lune, et pendant +quelques secondes le cœur de Shosshi battit violemment. Il crut que la +jolie silhouette était celle de Becky. + +--Je suis venue réclamer mes six pence! + +--Ah! Ces mots le tirèrent de sa rêverie, ce n’était que la veuve +Finkelstein. + +Et pourtant... la veuve était vraiment dodue et agréable. Si son message +avait été plaisant, Shosshi sentait qu’elle eût pu égayer sa petite +cour. Il avait été remué profondément pendant ces derniers jours et une +nouvelle tendresse, une audace nouvelle brillaient dans ses yeux. Il se +leva, inclina la tête, sourit aimablement en disant: «Ne soyez pas si +bête. Je n’ai pas volé un sou. Je suis un pauvre garçon et vous avez +tout plein d’argent dans votre bas de laine. + +--Comment le savez-vous? demanda la veuve, avançant le pied droit d’un +air méditatif en fixant le petit coin du bas qui sortait de sa robe. + +--Oh, cela importe peu, dit Shosshi en secouant la tête d’un air +circonspect. + +--Eh bien, c’est vrai, dit-elle, j’ai deux cent dix-sept souverains en +or, en plus de ma boutique. Mais pourquoi garderiez-vous six pence? +demanda-t-elle avec un sourire aimable. + +La logique de ce sourire était incontestable. La bouche de Shosshi +s’entr’ouvrit mais ne proféra aucun son. Il ne commença pas la prière du +soir. La lune voguait lentement dans les cieux. L’eau coulait dans la +citerne avec un murmure doux et calme. + +Soudain Shosshi s’aperçut que la taille de la veuve n’était pas très +différente de celle que ses bras entouraient en rêve. Il voulut savoir +si l’impression répondait à ce qu’il s’était imaginé. Son bras se glissa +timidement autour du manteau noir perlé. La sensation de son audace +l’enchantait. Il se demandait s’il devait réciter le _Shehechyoni_, la +prière qu’on récite après un nouveau plaisir, mais la veuve Finkelstein +lui ferma la bouche d’un baiser. Shosshi oublia ses instincts pieux, et, +sauf M. Ansell, Sugarman fut la seule personne scandalisée. L’esprit +romanesque de Shosshi l’avait privé de sa commission. Mais au mariage, +Meckish dansa avec Shosshi Smendrik pendant que la _calloh_ esquissait +des pas avec la géante russe. Les hommes dansèrent d’un côté de la pièce +et les femmes de l’autre. + + + + +XV + +LA LUNE DE MIEL DES HYAMS + + +--Bînah, n’as-tu rien entendu dire à propos de notre Daniel? + +Il y avait un ton d’inquiétude dans la voix du vieux Hyams. + +--Est-ce du mal, Mendel? + +--N’as-tu pas entendu parler de lui et de la fille de Sugarman? + +--Non: y a-t-il quelque chose entre eux? + +La nonchalante petite vieille parlait avec passion. + +--Quelqu’un m’a dit que son fils avait vu notre Daniel qui faisait la +cour à la jeune fille. + +--Où? + +--Au bal du Pourim. + +--Cet homme est un sot; un jeune homme doit danser avec l’une ou avec +l’autre. + +Miriam rentra de l’école, exténuée. Le vieux Hyams cessa de parler +yiddish et dit en anglais: + +--Vous avez raison, il faut bien qu’il le fasse. + +Bînah répondit en un anglais lent et pénible: + +--Il nous l’aurait dit. + +Mendel répondit: + +--Il nous l’aurait dit. + +Ils évitaient de se regarder. Bînah se traîna à travers la pièce et se +mit à préparer le thé de Miriam. + +--Maman, si vous pouviez ne pas traîner ainsi vos pieds sur le parquet. +Cela me rend si nerveuse et je suis si fatiguée. Qu’est-ce qu’il vous +aurait dit? et qui est-il? + +Bînah regarda son mari. + +--J’ai appris que Daniel était fiancé, dit le vieux Hyams. + +Miriam sursauta et rougit. + +--Avec qui? s’écria-t-elle émue. + +--Bessie Sugarman! + +--Oui. + +--La fille de Sugarman le Shadchan? + +--Oui. + +Miriam se mit à rire d’un rire incrédule. + +--Comme s’il était possible que Daniel veuille se marier et entrer dans +une famille aussi misérable que celle-là! + +--Elle est aussi honorable que la nôtre, dit Mendel les lèvres serrées. + +Sa fille le regarda avec étonnement. + +--J’aurais cru que vos enfants vous avaient mieux enseigné le respect de +soi-même, dit-elle avec calme. M. Sugarman est une personne fort +agréable à compter parmi ses proches vraiment! + +--Chez nous la famille de M. Sugarman était fort respectée, grommela le +vieux Hyams. + +--Nous ne sommes pas chez vous maintenant, dit Miriam avec mépris, nous +sommes en Angleterre. C’est une vieille société. + +--C’est aussi ce qu’elle pense de moi, se dit Mrs Hyams à part elle. + +--N’avez-vous pas vu Daniel avec elle au bal? demanda M. Hyams encore +visiblement inquiet. + +--Je n’ai rien remarqué, répondit Miriam, je pense que vous aurez oublié +le sucre, maman, ou bien le thé est plus mauvais encore que de coutume. +Pourquoi ne faites-vous pas couper les tartines par Jane au lieu de la +laisser paresser à la cuisine? + +--Jane a passé toute la journée au lavoir, dit Mrs Hyams pour s’excuser. + +--Hum! fit Miriam d’un air moqueur, et son joli visage portait +l’empreinte de la lassitude et du chagrin. Jane devrait conduire +soixante-trois fillettes, que des parents ignorants laissent vivre en +sauvages et qui n’ont aucune notion de discipline! Quant à ce pauvre +Sugarman, ne savez-vous pas encore que les Juifs fiancent tous les +garçons et les filles qui se regardent dans la rue, et se moquent d’eux +et discutent leur avenir avant même qu’ils aient été présentés l’un à +l’autre! + +Elle but son thé, changea de robe, et partit au théâtre avec une de ses +amies. La nature véritablement accablante de son travail demandait un +peu de distraction. Quelques instants après son départ, Daniel rentra et +mangea son souper, c’est-à-dire sa part du dîner qu’on lui avait gardée +et réchauffée au four. + +Mendel était assis au coin du feu, penché sur un grand in-folio qu’il +tenait ouvert sur les genoux. Quand Daniel eut fini de souper, pendant +qu’il bâillait et s’étirait, Mendel lui dit brusquement, comme s’il eût +voulu le rudoyer: + +--Pourquoi ne demandez-vous pas à votre père de vous souhaiter +Mazzoltov? + +--Mazzoltov? demanda Daniel intrigué. + +--Pour vos fiançailles. + +--Mes fiançailles! reprit Daniel. Les battements de son cœur lui +frappaient les côtes. + +--Oui, avec Bessie Sugarman. + +Mendel, les yeux fixés sur le visage de son fils, l’examinait et le +regardait passer du rouge au vert et du vert au rouge. Daniel se retint +à la cheminée pour ne pas tomber. + +--Mais c’est un mensonge! s’écria-t-il avec force, qui vous a dit cela? + +--Personne; quelqu’un y a fait allusion. + +--Mais je n’ai pas même été auprès d’elle. + +--Si, au bal du Pourim. + +Daniel se mordit les lèvres. + +--Maudit bavardage, dit-il, je ne lui adresserai plus la parole. + +Après un moment de silence le vieux Hyams reprit: + +--Mais pourquoi pas? vous l’aimez? + +Daniel regarda avec étonnement, son cœur palpitait douloureusement et +une folle et suave musique bourdonnait dans ses oreilles. + +--Vous l’aimez, répéta Mendel doucement, pourquoi ne lui demandez-vous +pas de vous épouser. Avez-vous peur qu’elle refuse? + +Daniel se mit à rire d’un rire nerveux. Puis voyant l’expression de +reproche et de doute de son père, il dit timidement: + +--Pardonnez-moi, Père, je n’ai pas pu m’empêcher de rire. Vous entendre +parler d’amour! c’est trop bizarre! + +--Pourquoi ne parlerais-je pas d’amour? + +--Ne soyez pas si tristement comique, père, dit Daniel en souriant. Que +vous est-il arrivé? qu’avez-vous de commun avec l’amour? On dirait un +jeune premier romantique sur la scène. C’est une blague que l’amour! je +n’aime personne et Bessie Sugarman moins encore que les autres. Ne vous +préoccupez pas de mes affaires. Retournez à votre vieux bouquin moisi. +Je me demande s’il y est question d’amour dans celui-là et n’oubliez pas +de vous servir de vos verres et non pas de vos lunettes ordinaires, +sinon c’est de l’argent perdu. A propos, Maman, n’oubliez pas d’aller +samedi à la clinique pour vous faire examiner. Je suis sûr qu’il est +temps que vous ayez aussi une paire de lunettes. + +--N’ai-je pas déjà l’air assez âgé! pensa Mrs Hyams, mais elle dit: + +--Très bien, Daniel, et elle desservit le souper. + +--C’est l’avantage d’être dans le commerce des nouveautés, dit Daniel +gaiement, il y a une quantité d’articles qu’on peut se procurer au prix +du gros. + +Il lut les journaux pendant une demi-heure et s’en alla se coucher. M. +et Mrs Hyams se cherchaient des yeux mais ne parlaient pas. Mrs Hyams +fit frire un morceau de «wurst» pour le souper de Miriam et le mit au +four pour le garder chaud; puis elle s’assit en face de Mendel pour +coudre un morceau de fourrure, qui s’était déchiré, à la jaquette de +Miriam. Le feu pétillait dans l’âtre et de petites flammes mouraient en +craquant, la pendule marquait l’heure calmement. + +Bînah enfila son aiguille dès la première fois. + +--Je puis y voir encore sans lunettes, pensa-t-elle tristement, mais +elle se tut. + +Mendel leva les yeux à diverses reprises et la regarda. Son extrême +maigreur, sa peau parcheminée, l’étroit réseau de ses rides, ses cheveux +blancs comme la neige, le frappèrent avec une acuité nouvelle. Mais il +garda le silence. Bînah tirait patiemment l’aiguille à travers la +fourrure, et de temps à autre elle levait les yeux pour regarder la +vieille figure ravagée de Mendel, ses yeux enfoncés dans leur orbite, le +front, penché sur son bouquin, qui se contractait péniblement sous le +_koppel_ noir, et son teint qui était celui d’un malade, un sanglot lui +monta dans la gorge; mais elle le réfréna et continua sa couture. +Soudainement, elle le regarda et cette fois leurs yeux se rencontrèrent +et ils ne les baissèrent pas. Un éclair étrange et subtil traversa leurs +deux âmes. Ils se regardèrent en tremblant, les yeux pleins de larmes. + +--Bînah? + +La voix de Mendel étouffait ses sanglots. + +--Oui, Mendel. + +--Tu l’as entendu? + +--Oui, Mendel. + +--Il dit qu’il ne l’aime pas. + +--Il le dit. + +--Il ment, Bînah. + +--Mais pourquoi mentirait-il? + +--Tu parles avec ta bouche et pas avec ton cœur. Tu sais qu’il ne veut +pas nous laisser croire qu’il reste célibataire à cause de nous. Tout +son argent est employé pour l’entretien de cette maison, où nous vivons. +C’est la loi de Moïse. N’as-tu pas vu sa figure quand je lui ai parlé de +la fille de Sugarman? + +Bînah se balançait sur sa chaise et se lamentait. + +--Mon pauvre Daniel! mon pauvre agneau! attends un peu. Je vais mourir +bientôt. Le Très-Haut est miséricordieux. Attends un peu. + +Mendel ramassa la jaquette de Miriam qui traînait à terre et la rangea. + +--Il ne sert à rien de pleurer, dit-il gentiment--et il eût tant aimé +pleurer avec elle. Cela ne se peut pas. Il doit épouser celle que son +cœur désire. N’est-il pas suffisant qu’il sente que nous avons paralysé +sa vie au profit de notre Sabbat. Il n’en parle jamais, mais il le croit +au fond de son cœur. + +--Attends un peu! murmurait Bînah en se balançant. Non, calme-toi. Non, +calme-toi. Il se leva et passa tendrement sa main calleuse sur les +cheveux d’argent. Nous ne pouvons plus attendre. Pense depuis combien de +temps Daniel attend. + +--Oui, mon pauvre agneau, mon pauvre agneau! sanglota la vieille femme. + +--Si Daniel se marie, dit le vieillard en essayant de parler avec +fermeté, nous n’avons plus un sou pour vivre. Miriam a besoin de tout +son salaire. Elle nous donne déjà plus qu’elle ne peut. Elle est une +dame, et elle occupe une haute situation. Elle doit s’habiller avec +élégance et qui sait si nous n’empêchons pas quelque monsieur de +l’épouser. Nous ne sommes pas faits pour le grand monde. Mais avant +tout, Daniel doit se marier, et je gagnerai ta vie et la mienne comme je +le faisais quand les enfants étaient petits. + +--Mais que vas-tu faire? dit Bînah en séchant ses larmes et le regardant +d’un air effrayé. Tu ne peux plus exercer le métier de vitrier. Pense à +Miriam. Que peux-tu faire, que peux-tu faire? Tu ne connais pas le +commerce. + +--Non, je ne connais pas le commerce, dit-il avec amertume. Chez moi, tu +le sais, j’étais maçon; mais ici je ne pouvais pas obtenir de travail en +observant le sabbat et ma main est devenue malhabile à l’ouvrage. +Peut-être retrouverai-je ma main de jadis! + +Il prit celle de sa femme, elle était raide et froide malgré la chaleur +du feu. + +--Prends courage, dit-il, je ne puis rien faire ici qui ne fasse honte à +Miriam. Nous ne pouvons même pas rentrer dans un hospice sans répandre +son sang; mais le Tout-Puissant, que Son nom soit béni--est bon.--Je +partirai. + +--Partir! La main flasque de Bînah serra celle de Mendel. Tu iras vendre +des marchandises dans les campagnes! + +--Non, s’il est écrit que je dois me séparer de mes enfants, que la +distance soit assez grande pour empêcher les plaintes. Miriam le +préférera. Je partirai pour l’Amérique. + +--L’Amérique! Le cœur de Bînah palpitait avec violence. Et tu +m’abandonneras? Une étrange désolation s’empara de tout son être. + +--Oui, en tout cas, pendant un moment. Il ne faut pas que tu supportes +les premières difficultés. Je trouverai à m’employer. Peut-être y a-t-il +plus de maçons juifs en Amérique pour me procurer du travail. Dieu ne +nous abandonnera pas. Là-bas je pourrai vendre des objets dans la rue, +sans me gêner. Au pis aller je puis redevenir vitrier. Aie confiance, ma +colombe. + +Ce nouveau nom de tendresse fit tressaillir Bînah. + +--Je t’enverrai un peu d’argent, et puis dès que je verrai clair je +t’appellerai et tu viendras me rejoindre et nous vivrons heureux, et nos +enfants seront heureux ici. + +--Hélas! hélas! soupirait-elle, comment un vieillard comme toi +pourra-t-il affronter la mer et les visages inconnus, tout seul? Vois +comme tu es cruellement torturé par les rhumatismes. Comment serais-tu +vitrier? Tu gémis des nuits entières. Comment pourrais-tu porter ce +lourd châssis sur les épaules? + +--Dieu me donnera la force de faire ce qui est juste. + +Les larmes étouffaient sa voix. Les mots sortaient par saccades. + +--Non, non! cria-t-elle avec véhémence! Tu ne partiras pas! tu ne me +quitteras pas! + +Ses lèvres serrées articulèrent: + +--Je dois partir. + +Il ne vit pas que la neige des cheveux de Bînah était aussi blanche que +ses joues. Ses lunettes étaient baignées de larmes. Elle gémissait avec +incohérence. «Non, non, je mourrai bientôt. Dieu est bon. Attends un +peu, attends un peu! Il nous tuera tous les deux, bientôt. Mon pauvre +agneau! mon pauvre Daniel! Tu ne me quitteras pas!» + +Le vieillard dégagea ses bras de son cou. + +--Je dois. J’ai entendu la voix de Dieu dans le silence. + +--Alors je partirai avec toi. Partout où tu iras, j’irai. + +--Non, non; tu ne pâtiras pas des débuts difficiles. Je les affronterai +seul. Je suis solide. Je suis un homme. + +--Et tu auras le courage de m’abandonner? + +Elle le regarda d’un air pitoyable, mais il ne vit pas son visage à +travers ses pleurs. Dans l’obscurité le même éclair les traversa. Il +saisit sa taille, la serra contre lui et noua autour de son cou les bras +qu’il avait écartés en lui tendant sa joue humide. Le passé n’existait +plus; le souvenir de quarante années de soucis communs depuis le matin +où chacun avait vu un visage étranger sur l’oreiller, s’était évanoui. +Depuis quinze ans ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre; rapprochés, +de plus en plus près, dans une commune solitude, unis par une souffrance +commune et par la différenciation croissante avec les enfants qu’ils +avaient engendrés. Se rapprochant de plus en plus dans le silence et +l’inconscience, ils venaient enfin de se joindre. L’heure suprême de +leurs vies venait de sonner. Le silence de ces quarante années était +rompu. Les lèvres fanées de Mendel cherchèrent celles de Bînah et +l’amour remplit leurs âmes. Les premiers instants de délices passés, +Mendel approcha une chaise de la table, écrivit une lettre en caractères +hébreux et alla la mettre à la poste. Bînah reprit la jaquette de +Miriam. Les flammes pétillantes s’étaient transformées en une lueur +ardente, la pendule tintait doucement; mais une chose nouvelle, douce et +sacrée avait transformé leur vie. Bînah ne souhaitait plus la mort. + +Quand Miriam entra, apportant une bouffée d’air froid dans la pièce, +Bînah se leva, ferma la porte et apporta le souper de Miriam: elle ne +traînait plus les pieds. + +--Etait-ce une belle pièce, Miriam? demanda-t-elle doucement. + +--Les niaiseries et les bêtises habituelles, dit Miriam avec humeur. +L’amour et tout ce genre d’histoires, comme si le monde n’avait pas +changé depuis lors! + +Le lendemain, au premier déjeûner, le vieux Hyams reçut une lettre. Il +enleva soigneusement ses lunettes, mit celles qu’il employait pour lire, +et jeta négligemment l’enveloppe dans le feu. Quand il eut déchiffré +quelques lignes il poussa un cri de surprise et laissa tomber la lettre. + +--Qu’y a-t-il, père? demanda Daniel pendant que Miriam avançait +curieusement son nez camus. + +--Dieu soit loué! ce fut tout ce que le vieillard put dire. + +--Eh bien qu’y a-t-il, parlez! dit Bînah avec une animation très +particulière. L’émotion colorait les joues de Miriam et la rendait +belle. + +--Mon frère d’Amérique a gagné mille livres dans une loterie et il nous +invite, Bînah et moi, à aller vivre auprès de lui. + +--Votre frère d’Amérique! répétèrent les enfants étonnés. + +--Tiens, j’ignorais que vous aviez un frère en Amérique! dit Miriam. + +--Voici; aussi longtemps qu’il était pauvre je n’en ai pas parlé, +répondit Mendel, sarcastique sans le vouloir. Mais j’ai eu de ses +nouvelles plusieurs fois. Nous avons quitté la Pologne ensemble mais le +bureau de bienfaisance l’envoya lui et beaucoup d’autres à New-York. + +--Mais vous n’irez pas, père? dit Daniel. + +--Pourquoi pas? j’aimerais voir mon frère avant de mourir, nous étions +très liés quand nous étions jeunes. + +Miriam ne put s’empêcher d’observer: + +--Mais mille livres ce n’est pas beaucoup. + +Le vieux Hyams s’était imaginé que c’était l’extrême opulence et il +regrettait de n’avoir pas fait un meilleur sort à son frère. + +--Cela nous suffira pour vivre, lui, Bînah et moi. Et puis voyez-vous, +sa femme est morte et il n’a pas d’enfants. + +--Vous ne pensez pas sérieusement à y aller? dit Daniel d’une voix +haletante. Il ne pouvait comprendre les événements qui surgissaient +devant lui. Comment aurez-vous l’argent pour le voyage? + +--Lisez ça, dit Mendel calmement en lui tendant la lettre. Il offre de +me l’envoyer! + +--Mais c’est écrit en hébreu! s’écria Daniel, retournant désespérément +la lettre de haut en bas. + +--Vous savez lire l’hébreu, n’est-ce pas? dit le père. + +--Je savais, il y a des années. Je me souviens que vous m’aviez appris +les lettres, mais ma correspondance en hébreu a été si rare! + +Il s’arrêta en souriant et tendit la lettre à Miriam qui l’examina en +feignant de comprendre. Il y eut un éclair de soulagement dans ses yeux +quand elle la rendit à son père et elle ajouta: + +--Il aurait pu envoyer quelque chose à son neveu et à sa nièce. + +--Il le fera peut-être quand je serai en Amérique et que je lui dirai +combien vous êtes jolie, dit Mendel sentencieusement. Il paraissait tout +joyeux et s’aventura jusqu’à pincer avec espièglerie la joue rose de +Miriam. Elle supporta cette injure sans murmurer. + +--Mais vous aussi, maman, vous avez l’air gai, demanda Daniel, triste et +surpris, vous paraissez ravie à l’idée de nous quitter. + +--J’ai toujours désiré voir l’Amérique, répondit la vieille femme en +souriant, et je vais pouvoir renouer à New-York une ancienne amitié. + +Elle regarda son mari d’un air interrogateur, et une lueur d’amour +brillait dans ses yeux. + +--C’est un peu fort! fit Daniel, mais elle ne pense pas ce qu’elle dit, +n’est-ce pas, père? + +--Moi, je le pense, répondit Hyams. + +--Mais cela ne peut pas être vrai, continua Daniel, de plus en plus +étonné. Je crois que tout cela est une mystification. + +Mendel vida sa tasse de café. + +--Une mystification! murmura-t-il dans sa tasse. + +--Oui, je crois que quelqu’un vous fait une farce. + +--Allons donc! s’écria Mendel en déposant sa tasse sur la table et +ramassant la lettre. Est-ce que je ne connais pas l’écriture de mon +frère Yankov? Et puis qui pourrait connaître tous les petits détails +dont il parle? + +Daniel garda le silence mais s’attarda après que Miriam s’en fut allée +retrouver ses monotones occupations. + +--Je vais écrire aussitôt pour accepter l’offre de Yankov, dit son père. +Heureusement, nous avons loué la maison à la semaine, et vous pourrez +déménager si elle vous paraissait trop grande pour Miriam et pour vous. +Je sais que je puis vous confier Miriam, n’est-ce pas, Daniel? + +Daniel continua de discuter, mais Mendel répondit: + +--Il est tout seul et il ne peut pas venir nous rejoindre lui-même parce +qu’il est paralysé. Après tout qu’ai-je à faire en Angleterre? Et votre +mère ne veut naturellement pas me quitter. Peut-être pourrais-je obtenir +de mon frère un voyage au pays d’Israël et pourrons-nous tous finir nos +jours à Jérusalem, ce qui, vous le savez, fut toujours le désir de mon +cœur. + +Personne ne prononça le nom de Bessie Sugarman. + +--Pourquoi tant vous tracasser? dit Miriam à Daniel dans la soirée. Que +pouvait-il nous arriver de meilleur? Qui aurait pu s’imaginer qu’à cette +heure du jour nous rentrerions en possession d’un parent susceptible de +nous laisser un héritage! Ce sera une bonne histoire à raconter. + +Le lendemain matin après la shool, Mendel parla au président. + +--Pouvez-vous me prêter six livres? demanda-t-il. + +Belcovitch s’arrêta. «Six livres?» fit-il ébloui. + +--Oui, je désire partir en Amérique avec ma femme. Et je désire en plus +que vous me juriez, en tant que compatriote, que vous ne soufflerez pas +mot de ceci à qui que ce soit. Nous avons Bînah et moi, vendu les +quelques petits bijoux que nos enfants nous avaient donnés et nous avons +compté qu’avec six livres en plus nous pourrions prendre des billets +d’entrepont et vivre jusqu’à ce que je trouve du travail. + +--Mais c’est une grosse somme que six livres, sans garanties, dit +Belcovitch en frottant nerveusement son vieux chapeau haut de forme. + +--Je le sais, reprit Mendel, mais Dieu m’est témoin que je vous les +rembourserai et si je meurs avant d’avoir pu le faire, je jure de +prévenir mon fils. Sa parole est un serment. + +--Mais où trouverais-je six livres, demanda Belcovitch découragé. Je ne +suis qu’un pauvre tailleur et ma fille va se marier sous peu. Sur mon +honorable parole, c’est une grosse somme. Je n’ai jamais prêté autant de +ma vie, je n’ai jamais été caution pour une telle somme. + +Mendel baissa la tête. Il y eut un moment de silence. Bear réfléchissait +gravement. + +--Je vais vous dire quoi, dit-il enfin. Je vous prêterai cinq livres si +vous pouvez vous arranger avec cela. + +Mendel poussa un soupir de soulagement. + +--Dieu vous récompensera! dit-il, et il serra avec effusion la main du +marchand. J’espère que je pourrai rassembler encore de quoi vendre pour +un souverain. + +Mendel confirma le marché en offrant un verre de rhum au prêteur et Bear +se sentit à l’abri des mauvais coups du sort. Quoi qu’il arrivât, il +aurait toujours eu quelque chose pour son argent. + +C’est ainsi que Mendel et Bînah s’embarquèrent sur l’Atlantique. Daniel +les accompagna jusqu’à Liverpool, mais Miriam prétexta qu’elle n’aurait +pas pu obtenir un jour de congé; peut-être se souvenait-elle du refus +qu’avait essuyé Esther Ansell et craignait-elle de le demander. + +Sur le quai, dans le brouillard froid, Mendel Hyams embrassa son fils +sur le front, et lui dit d’une voix brisée: + +--Adieu; Dieu vous bénisse! Il n’osa pas ajouter et Dieu bénisse votre +Bessie, ma future belle-fille; mais la bénédiction était dans son cœur. +Daniel s’en alla le cœur serré, mais le vieillard le prit par l’épaule +et tout bas, d’une voix tremblante lui dit: + +--Me pardonnez-vous de vous avoir mis dans le commerce de nouveautés? + +--Père! que voulez-vous dire? fit Daniel suffoqué, vous ne pensez plus, +j’espère, aux mots dits dans la colère il y a des années et des années. +Il y a longtemps que je les ai oubliés. + +--Alors vous resterez un bon juif, dit Mendel secoué par l’émotion, même +quand nous serons loin? + +--Avec l’aide de Dieu, dit Daniel. + +Alors Mendel se retourna vers Bînah et l’embrassa en pleurant et les +visages du vieux couple étaient tout radieux à travers leurs larmes. + +Daniel resta sur le quai au milieu du tumulte et des clameurs, regardant +le bateau s’éloigner doucement du port et ni lui, ni personne au monde, +sauf l’heureux couple, ne se doutait que Mendel et Bînah partaient pour +leur lune de miel. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Deux ans plus tard, Mrs Hyams mourut, et le vieux Hyams mit un baiser +d’amoureux sur ses paupières closes. Puis, complètement seul au monde, +il vendit ses quelques meubles, envoya le montant de sa dette plus une +livre pour les intérêts, à Bear Belcovitch et se ceignit les reins pour +entreprendre le voyage de Jérusalem, le rêve de sa vie. + +Mais le rêve de sa vie aurait dû demeurer un rêve. Mendel vit les +montagnes de Palestine, et le Jourdain sacré, et le mont Moriah, +l’endroit où se trouvait le Temple, et les tombeaux d’Absalon et de +Melchisédec, et la porte de Sion et l’aqueduc construit par Salomon et +tout ce dont il avait rêvé depuis son enfance. Mais en quelque sorte ce +n’était pas sa Jérusalem, pas plus que ne l’eût été son ghetto londonien +transplanté, mais plus sale, plus étroit et plus misérable, avec des +boiteux au lieu de mendiants et des lépreux au lieu de colporteurs. La +magie de sa cité de rêve n’existait pas dans cet endroit prosaïque, +presque sordide, et son cœur se brisait en pensant aux splendeurs +sacrées qu’il s’était imaginé en son âme souffrante. L’arc-en-ciel fait +de ses larmes amères n’apparaissait pas dans le ciel de cette sombre +cité d’Orient, assise au milieu de montagnes arides. Où donc étaient les +roses et les lis, les cèdres et les fontaines? Le mont Moriah était bien +là, mais il supportait la mosquée d’Omar, et du temple de Jéhovah, il ne +restait qu’un mur en ruine. La Shechinah, la divine gloire, n’était plus +qu’un pâle rayon de soleil. «Qui gravira la montagne de Jéhovah?» Voyez! +les musulmans et les touristes chrétiens. Des baraques et des couvents +couvraient la montagne de Sion. Ses frères, de par la loi divine, +maîtres du sol qu’ils foulaient, étaient dispersés et perdus dans ce +chaos de races, Syriens, Arméniens, Turcs, Coptes, Abyssiniens et +Européens, comme l’étaient leurs synagogues, parmi les dômes et minarets +des Gentils. + +La ville était pleine de reliques vénérées de ce Christ que sa race +reniait; et partout flottait le croissant musulman. + +Mais tous les vendredis, méprisant les railleries des passants, Mendel +Hyams allait baiser les pierres du mur des Lamentations voilant leur +nudité de ses larmes. Et tous les ans, à Pâques, jusqu’à ce qu’il s’en +allât rejoindre ses pères, il récita la prière: «L’an prochain à +Jérusalem.» + + + + +XVI + +LE VENDREDI SOIR DES HÉBREUX + + +--Ah! ces hommes-de-la-Terre! dit Pinchas à Reb Shemuel, ce sont des +ignorants fanatiques! Comment une cause pourrait-elle réussir entre +leurs mains? Ils n’ont pas l’esprit poétique; leurs idées sont pareilles +à celles des taupes; ils veulent faire des Messies avec des gros sous. +Quelle inspiration pour l’âme que la vue de leurs vilains quêteurs qui +ressemblent à des Schnorrers--avec la perruque rousse de Karlkammer pour +bannière et les éternuements de Gradkowski comme trompette. Mais j’ai +écrit contre Quedalyah, le fruitier, un acrostiche virulent comme du +fiel de serpent.--Lui, le rédempteur! avec ses veilles pommes de terre +malades et son gingerbeer éventé? Ce n’est pas ainsi que les grands +prophètes et les docteurs d’Israël nous représentent la Venue. Mais +qu’un grand feu de joie soit allumé en Israël et vous verrez briller +tous les phares sur les montagnes, et une langue de feu appeler l’autre. +Oui, même moi, Melchisédec Pinchas, j’allumerai le feu sans tarder. + +--Non, pas aujourd’hui, dit Reb Shemuel avec une petite pointe d’ironie, +c’est le sabbat. + +Le rabbin revenait de la synagogue et Pinchas lui faisait la conduite +pendant le petit trajet qui le séparait de sa maison. Derrière eux +marchait Lévi et de l’autre côté de Reb Shemuel, Eliphaz Chowchoski, un +Polonais à l’air minable, que Reb Shemuel emmenait souper chez lui. En +ce temps-là, Reb Shemuel n’était pas le seul à ramener à son foyer +«l’hôte du Sabbat»--quelque pauvre affamé--pour l’asseoir à sa table au +même rang que le maître. C’était un exemple d’égalité et de fraternité +pour les enfants de beaucoup d’intérieurs fortunés, et la coutume +n’était pas abandonnée même dans les maisons pauvres. «Tous les +Israélites sont frères»: et comment observer mieux le Sabbat qu’en +faisant de ce proverbe une réalité. + +--Vous parlerez à votre fille, n’est-ce pas? dit Pinchas en changeant +brusquement de sujet. Vous lui direz que ce que je lui ai écrit n’est +pas la millionième partie de ce que je sens; vous lui direz qu’elle est +mon soleil pendant le jour, ma lune et mes étoiles pendant la nuit; +qu’il faut que je l’épouse tout de suite ou que je mourrai; que je ne +pense qu’à elle; que je ne puis rien faire, écrire ou projeter sans +elle; que le jour où elle m’aura souri je lui écrirai des poèmes d’amour +plus beaux que ceux de Byron, plus beaux que ceux de Heine--le vrai +Cantique des Cantiques, celui de Pinchas; que je l’immortaliserai comme +Dante immortalisa Béatrice et Pétrarque, Laure; que je me promène +misérablement en arrosant le sol de mes larmes; que je ne dors pas la +nuit, ne mange pas le jour. Vous le lui direz, n’est-ce pas? + +Il posa le doigt sur le nez pour intercéder. + +--Je le lui dirai, dit Reb Shemuel; vous êtes un gendre capable de +réjouir le cœur de n’importe quel homme. Mais j’ai bien peur que la +jeune fille ne se soucie guère des amoureux. De plus vous avez quatorze +ans de plus qu’elle. + +--Alors je l’aime deux fois plus que Jacob n’aimait Rachel, car il est +écrit: «Sept ans ne lui paraissaient qu’un jour dans son amour pour +elle»; pour moi quatorze ans ne me paraissent qu’un jour dans mon amour +pour Hannah. + +Le rabbin sourit à l’argument et dit: + +--Vous êtes semblable à cet homme qui, accusé d’avoir vingt ans de plus +que la jeune fille qu’il désirait répondit: «Quand je la regarderai, je +rajeunirai de dix ans, et quand elle me regardera elle vieillira de dix +ans, de sorte que nous aurons le même âge.» + +Pinchas, à son tour rit avec enthousiasme et répondit: + +--Vous plaiderez sûrement ma cause, dont la devise est le dicton hébreu: +«Le mari aide la femme, Dieu aide le célibataire.» + +--Mais avez-vous les moyens de subvenir à ses besoins? + +--Mes écrits ne suffiront-ils pas? S’il n’est personne pour protéger la +littérature en Angleterre, nous irons sur le Continent--votre pays +d’origine, Reb Shemuel, le berceau des grands savants. Le poète +continuait à parler, mais à la fin ses accents passionnés frappaient les +oreilles de Reb Shemuel comme le bruit de la tempête frappe celles du +lecteur assis au coin du feu. Il était tombé dans une douce rêverie et +savourait à l’avance la paix du Sabbat. Le travail de la semaine +terminé, le Juif fidèle pouvait goûter le repos. Les ruelles étroites et +boueuses s’effaçaient devant les joyeuses images de ses pensées. + +--Viens, mon bien aimé, viens au devant de l’épouse; l’aurore du Sabbat +nous accueille. + +Reb Shemuel savait que ce soir sa bien aimée aurait sa figure du Sabbat, +qu’elle quitterait le masque de mégère qui cachait aux autres ses traits +angéliques. Ce soir il pourrait en vérité appeler sa femme (comme le +rabbin du Talmud) «non pas femme, mais Demeure». Ce soir, Simcha +porterait vraiment son nom qui signifie «réjouissance». Une douce +chaleur lui réchauffait le cœur; son âme était inondée d’une grande +tendresse pour toute la création. Comme il approchait de sa porte, de +joyeuses lumières l’accueillirent pareilles à un sourire céleste. Il +invita Pinchas à entrer, mais le poète crut prudent de laisser aux +autres le soin de plaider sa cause et s’en fut d’un air sombre. Avant +d’entrer, le rabbin baisa la Mezuzah et embrassa sa fille qui venait à +sa rencontre. Tout était ainsi qu’il se l’était figuré: les deux grands +cierges de cire brûlaient dans les vieux flambeaux d’argent, la nappe +d’une blancheur immaculée, le plat de poisson frit décoré de branches de +persil, les pains du Sabbat, en forme de bâtonnets saupoudrés de graines +de pavot, couverts d’un petit tapis de velours brodé de caractères +hébraïques, la bouteille de vin et le gobelet d’argent. Tout cela, bien +que familier, frappait le vieux rabbin comme une bénédiction nouvelle. + +--Bon Shabbos, Simcha, dit Reb Shemuel. + +--Bon Shabbos, Shemuel, dit Simcha. + +L’affection brillait dans ses yeux et elle portait un nouveau peigne +dans ses cheveux. Ses traits, un peu rudes, reflétaient la paix et la +sérénité de son cœur. Elle avait conscience d’avoir dûment allumé les +cierges du Sabbat et jeté au feu le morceau de pâte. Shemuel l’embrassa; +puis il posa les mains sur la tête d’Hannah et murmura: + +--Puisse le Seigneur te rendre pareille à Sarah, Rébecca, Rachel et Léa! + +Puis sur la tête de Lévi en disant: + +--Puisse le Seigneur te rendre pareil à Ephraïm et Manassé! + +Même Lévi, si peu sensible, sentit lui-même l’atmosphère sanctifiante +qui l’environnait et crut voir l’ange du Sabbat voltiger autour de lui, +lui montrant deux ombres sur le mur, pendant que son mauvais ange +tremblait impuissant sur le seuil de la porte. + +Ensuite, Reb Shemuel répéta trois fois une série de phrases commençant +ainsi: «Que la paix soit avec vous, anges serviteurs», et puis la belle +description de la femme idéale tirée des Proverbes, en regardant +affectueusement Simcha: «Une femme de bien, pour quiconque la trouve est +plus précieuse que les rubis. Le cœur de son époux a confiance en +elle... Elle lui fera le bien, et non le mal, pendant tout le cours de +sa vie... Elle se lève avant l’aube, donne la nourriture à sa famille et +une tâche à ses domestiques... Elle met ses mains au rouet... Elle tend +la main aux pauvres... La force et l’honneur sont sa parure et elle +attend le lendemain en souriant. Elle parle avec savoir et les lois de +la bonté sont dans sa bouche. Elle veille aux besoins de sa famille et +ne mange pas son pain dans l’oisiveté... Trompeurs sont les plaisirs et +vaine est la beauté; mais la femme qui craint le Seigneur sera louée.» + +Puis, lavant ses mains en récitant les prières requises, pendant que +tous se tenaient respectueusement debout, il fit «kiddush» en récitant +la joyeuse oraison traditionnelle: + +--... Sois béni, ô Seigneur notre Dieu! Roi de la Terre! Créateur du +fruit de la vigne! Toi qui nous sanctifies par tes commandements et te +réjouis en nous. Tu nous as choisis et sanctifiés entre tous les peuples +et avec amour et faveur tu nous as faits héritiers de ton saint +Sabbat... + +Et toute la maisonnée, et le Polonais affamé, répondirent: «Amen» chacun +buvant à la coupe par rang de dignité, et mangeant un petit morceau de +pain coupé par le père et trempé dans le sel, après quoi la bonne épouse +servit le poisson frit au milieu d’un bruit de vaisselle et du cliquetis +des couverts. Après quelques bouchées, le Polonais se crut un prince en +Israël et sentit qu’il devrait ensuite faire choix d’une jeune fille +pour embellir son festin du Sabbat. La soupe suivit le poisson et ne fut +pas servie dans la casserole, mais transvasée dans une grande terrine +parce que si la moindre poussière tombait dans la soupe, l’assiette dans +laquelle elle se trouverait ne serait plus légalement potable, tandis +que si l’on en découvrait dans la terrine, les pouvoirs de pollution se +trouveraient dissipés dans une aussi grande quantité de liquide. Pour +des raisons religieuses toutes semblables, la tradition avait, depuis +des siècles, anticipé sur une des règles d’étiquette de nos tables +élégantes d’aujourd’hui, les convives après le repas se lavaient les +mains dans un petit bol d’eau. Le «Polak» se trouva, par pure conviction +religieuse, mis en contact avec un liquide pour lequel il semblait +apparemment n’avoir aucune sympathie. + +Quand le souper fut terminé, on récita la prière et on chanta les +_Zemiroth_--des chants qui expriment en des vers joyeux et sonores +l’essence même de la joie sainte--ni séditieux, ni ascétiques: le bon +sens spiritualisé qui fut la clef du judaïsme historique. Car sentir «la +joie du Sabbat» est un devoir, et prendre ce jour-là trois repas une +obligation religieuse. C’est la sanctification de la sensualité par la +croyance que tout est saint. Le Sabbat est pour le Juif l’axe de son +univers, le protéger est une vertu et l’aimer une preuve de libéralisme. +Il efface tous les deuils, même celui de Jérusalem; et les cierges +peuvent bien couler à leur guise sans qu’on les mouche ou les soigne. Le +Sabbat n’est-il pas sa propre lumière? + + «Voici le saint jour du repos: + Heureux homme qui l’observe, + Il médite penché sur la coupe de vin, + Ne se sentant pas le cœur serré + Parce que sa bouche est vide; + Mais joyeux, et s’il doit emprunter + Dieu le rendra au bon prêteur. + Viande, vin, et poisson à profusion + Voyez qu’aucun délice ne manque. + Que la table soit bien couverte. + Les anges de Dieu répondent «Amen!» + Quand une âme est en deuil + Voici venir le doux et paisible Sabbat: + Les chants et la joie résonnent dans ses pas. + Rapide le Sambatyon coule + Jusqu’à ce que, symbole de la bonté divine, + Le saint, le paisible Sabbat + Vienne bercer ses eaux turbulentes, etc.» + +Pendant tout le repas le Polak s’entretint avec son amphitryon des +persécutions qui sévirent dans son pays. L’élément sympathique de sa +description fut la fidélité dont ses frères avaient témoigné pendant +l’épreuve, une petite minorité seulement ayant déserté, et celle-là +parce que déjà teintée d’épicurisme et composée surtout d’étudiants ou +d’universitaires. Les Juifs orthodoxes sont toujours surpris que des +hommes ayant reçu une éducation laïque puissent rester dans le troupeau. + +Hannah profita d’une pause dans la conversation pour dire en allemand: + +--Je suis bien contente, Père, que vous n’ayez pas ramené cet homme. + +--Quel homme? demanda Reb Shemuel. + +--Le sale petit homme, à la figure de singe, qui parle tant. + +Le rabbin réfléchit. + +--Je n’en connais pas de pareil. + +--Elle veut dire Pinchas, le poète, dit sa mère. + +Reb Shemuel la regarda avec sévérité; cela ne promettait rien de bon. + +--Pourquoi parlez-vous si durement de votre prochain? dit-il. Cet homme +est un savant et un poète, comme il n’y en a pas assez en Israël! + +--Nous avons déjà trop de _Schnorrers_ en Israël, répliqua Hannah. + +--Chut! murmura Reb Shemuel en rougissant et en désignant son hôte d’un +regard. + +Hannah se mordit les lèvres, humiliée, et se hâta de remplir l’assiette +du Polonais d’un nouveau morceau de poisson. + +--Il m’a écrit une lettre, continua-t-elle. + +--Il me l’a dit, répondit le rabbin, il vous aime d’un grand amour. + +--Quelle bêtise, Shemuel! interrompit Simcha en déposant sa tasse à café +avec violence. Quelle idée pour un homme qui n’a pas un sou pour vivre +de vouloir épouser notre Hannah! Ils seraient inscrits au bureau de +bienfaisance avant un mois. + +--L’argent n’est pas tout. La science et la sagesse l’emportent de +beaucoup sur lui et il est dit dans la Midrash: «De même qu’un ruban +rouge devient un cheval noir, ainsi la pauvreté devient la fille de +Jacob». Le monde repose sur la Torah et non sur l’or; n’est-il pas +écrit: «Mieux vaut la parole de ta bouche que des millions d’or et +d’argent». Pinchas est plus honorable que moi, car il étudie l’écriture +gratuitement comme les pères de la Mishna, tandis que moi je touche un +salaire. + +--Je crois que tu ne lui es guère inférieur, dit Simcha, car tu retires +bien peu de tout cela. Que Pinchas ne gagne rien pour lui, c’est son +affaire; mais s’il veut mon Hannah, il faut qu’il gagne quelque chose +pour elle. Les pères de la Mishna étaient-ils aussi pères de famille? + +--Certainement, n’est-ce pas un commandement: «Soyez féconds et +multipliez-vous»? + +--Et comment vivaient leurs familles? + +--Beaucoup de nos sages étaient des artisans. + +--Aha! fit Simcha triomphante. + +--Et le Talmud ne dit-il pas, intervint le Polonais comme s’il faisait +partie du conseil de famille, «Dépecez un cadavre dans la rue, plutôt +que de vous créer une obligation». Oui, et le rabbin Gamliel, fils du +rabbin Juda, le prince, ne dit-il pas aussi: «Il est louable d’associer +l’étude de la Loi avec une situation sociale!» Moïse, notre maître, +n’était-il pas berger? + +--C’est vrai, répondit le rabbin, et je pense avec Maïmonide que l’homme +doit d’abord s’assurer les moyens de subsistance, puis se préparer une +demeure, et ensuite prendre une femme, et que ceux qui intervertissent +cet ordre sont des fous: mais Pinchas travaille aussi de la plume. Il +écrit des articles dans les journaux; et le plus important, Hannah, +c’est qu’il aime la Loi. + +--Hum! dit Hannah. S’il aime la Loi, qu’il l’épouse! + +--Il est pressé, dit Reb Shemuel d’un air gouailleur, et il ne peut pas +devenir le fiancé de la Loi avant le Simchath Torah. + +Tous se mirent à rire. Le fiancé de la Loi est le titre que portent +momentanément les Juifs qui aspirent à la distinction d’être choisis +pendant la lecture publique pour lire la dernière strophe du Pentateuque +qu’on lit en son entier une fois l’an. + +Encouragé par les rires, le rabbin ajouta: + +--Mais il connaîtra bien mieux sa fiancée que la majorité des fiancés de +la Loi. + +Hannah profita des bonnes dispositions de son père pour lui montrer +l’épître de Pinchas, qu’il déchiffra laborieusement. Le Polonais, +transformé, ne ressemblant plus au pauvre affamé qu’il était en +arrivant, prit congé en implorant la paix pour toute la famille et +Simcha s’en fut à la cuisine présider au rangement de la vaisselle. Lévi +sortit présenter ses devoirs à Esther car la soirée était à peine +commencée; et le père et la fille se trouvèrent seuls. + +Reb Shemuel, penché sur le Pentateuque se préparait à remplir ses +devoirs du vendredi soir, qui consistaient à lire le chapitre deux fois +en Hébreu et une fois en Chaldaïque. + +Hannah assise en face de lui, regardait attentivement sa bonne figure +ridée, sa lourde tête massive posée sur des épaules rondes, ses sourcils +embroussaillés, sa longue barbe grisonnante, balancée au murmure des +lèvres pieuses, ses yeux bruns perçants, fixés sur le livre sacré, son +grand front couronné de la petite calotte noire. + +Elle sentit des larmes lui monter aux yeux en le regardant. + +--Père, dit-elle d’une voix tendre. + +--M’avez-vous appelé, Hannah? demanda-t-il en se redressant. + +--Oui, cher, c’est à propos de cet homme, de Pinchas. + +--Eh bien, Hannah? + +--Je regrette d’en avoir parlé si durement. + +--Ah, voilà qui est bien, ma fille. S’il est pauvre et mal vêtu nous +devons l’en respecter davantage. La sagesse et le savoir doivent être +respectés quand bien même ils seraient en guenilles. Abraham accueillit +les envoyés de Dieu malgré qu’ils fussent déguisés sous les traits de +pauvres voyageurs. + +--Je le sais, père. Ce n’est pas à cause de son apparence extérieure que +je ne l’aime pas. S’il est réellement un savant, un poète, je vais +essayer de l’admirer comme vous le faites. + +--Maintenant, vous parlez comme une vraie fille d’Israël. + +--Mais quant à mon mariage, vous n’y songez pas sérieusement, n’est-ce +pas? + +--Il y songe, _lui_, sérieusement, dit Reb Shemuel. + +--Ah, je savais bien que vous plaisantiez, dit-elle en apercevant +l’éclair malicieux de son regard. Vous savez que je ne pourrai jamais +épouser un homme comme celui-là. + +--Votre mère le put, dit le rabbin. + +--Cher vieux papa! dit-elle en se penchant pour lui tirer la barbe. Vous +n’êtes pas du tout comme lui: vous savez mille fois plus de choses que +lui, et vous le savez bien. + +Le vieux rabbin leva les bras au ciel en l’implorant d’un air comique. + +--Oui, vous le savez bien, continua-t-elle. Seulement vous le laissez +trop parler, vous permettez à tout le monde de parler et de vous +circonvenir. + +Reb Shemuel saisit la main qui caressait sa barbe, et sentit la peau +satinée et fraîche. Il dit d’un air embarrassé: + +--Les mains sont celles d’Hannah, mais la voix est celle de Simcha. + +Hannah rit joyeusement. + +--Très bien, cher papa, je ne vous gronderai plus. Je suis si contente +que vous n’ayiez pas mis dans votre grosse, stupide et savante vieille +tête que je pourrais jamais aimer Pinchas. + +--Ma chère fille, Pinchas désirait vous avoir comme épouse et j’en étais +heureux. C’était une union avec un fils de la Torah, qui possède aussi +la plume d’un habile écrivain. Il m’a demandé de vous prévenir, je l’ai +fait. + +--Mais vous ne voudriez pas me voir épouser quelqu’un que je n’aime pas? + +--Dieu vous en préserve! ma petite Hannah épousera celui qu’elle +choisira! + +L’émotion se lisait sur le visage de la jeune fille. + +--Vous ne pensez pas cela, Père, dit-elle en secouant la tête. + +--Aussi vrai que la Torah! Pourquoi ne le penserais-je pas? + +--Supposez, dit-elle lentement, que je désire épouser un chrétien? + +Son cœur battait péniblement pendant qu’elle posait la question! + +Reb Shemuel rit de bon cœur. + +--Mon Hannah aurait fait un bon talmudiste! Naturellement je ne +l’entends pas dans ce sens-là. + +--Bien, mais si je voulais épouser un juif très «link» et peu pieux, +vous le trouveriez presqu’aussi mauvais. + +--Non, non! dit le rabbin en secouant la tête. C’est tout à fait +différent. Un juif est un juif et un chrétien un chrétien. + +--Mais on ne peut pas toujours les distinguer, dit Hannah, il y a des +juifs qui vivent comme des chrétiens sauf qu’ils ne croient pas au +Crucifié. + +Le vieux rabbin secouait toujours la tête. + +--Le plus mauvais juif ne pourrait renier le Judaïsme. Son âme accepta +le joug de la Torah sur le Sinaï avant sa naissance. + +--Alors vous ne m’en voudriez vraiment pas si j’épousais un «link». + +Il la regarda d’un air étonné, le soupçon dans les yeux. + +--J’aimerais mieux pas, dit-il, mais si vous l’aimiez il deviendrait un +bon Juif. + +La simplicité et la conviction de ces paroles la remuèrent jusqu’aux +larmes, mais elle les refoula. + +--Et s’il ne voulait pas? + +--Je prierais. Tant qu’il y a vie, il y a espoir pour le pécheur, en +Israël. + +Elle revint à sa première question. + +--Et vous me permettriez d’épouser qui je veux? + +--Ecoutez votre cœur, ma petite, dit Reb Shemuel, c’est un bon cœur, il +ne vous entraînera pas vers le mal! + +Hannah se détourna pour cacher les pleurs qu’elle ne pouvait plus +retenir. Son père reprit la lecture de la Loi. Mais à peine avait-il lu +quelques vers, il sentit un bras doux et tiède autour de son cou et une +joue humide se poser contre la sienne. + +--Père, pardonnez-moi! murmuraient les lèvres, je suis si désolée, je +croyais que je... que vous... oh père, père! Il me semble que je ne vous +connais que depuis ce soir! + +--Qu’y a-t-il ma fille? dit Reb Shemuel parlant yiddish dans son +anxiété. Qu’as-tu fait? + +--Je me suis fiancée, répondit-elle en adoptant inconsciemment son +dialecte, je me suis fiancée sans te le dire à toi, ni à ma mère. + +--Avec qui? demanda-t-il inquiet. + +Elle se hâta de répondre pour le rassurer. + +--Avec un juif, mais ce n’est pas un sage du Talmud et il n’est pas +pieux. Il revient du Cap. + +--Ah, ce sont un tas de «link»! murmura le rabbin, où l’avez-vous +rencontré? + +--Au Club, répondit-elle, au bal du Pourim, la veille du soir où Sam +Lévine est venu divorcer avec moi. + +Il plissa son grand front. + +--Ta mère voulait que tu y ailles, dit-il, tu ne méritais pas que je +t’obtienne le divorce. Quel est son nom? + +--David Brandon. Il n’est pas comme sont les autres jeunes juifs. Je +croyais d’abord qu’il leur était semblable et je le jugeais mal et me +suis moquée de lui, quand je l’ai vu pour la première fois et puis je me +suis senti de la sympathie pour lui. Sa conversation est agréable car il +a des idées personnelles, et, certaine que tu ne permettrais pas un tel +mariage et qu’il n’y avait aucun danger, je l’ai rejoint au club, +plusieurs fois le soir, et... et... tu sais le reste. + +Elle détourna la tête, rougissante, contrite, heureuse et inquiète. + +L’histoire de ses amours était aussi simple que son récit. David Brandon +n’était pas le prince charmant de ses rêves de jeunesse et la passion +n’était pas exactement ce qu’elle s’était imaginé; c’était à la fois +plus fort et plus étrange, et le secret et l’opposition possible +donnaient à son amour une saveur poignante. + +Le rabbin lui caressait les cheveux sans parler. + +--Je n’aurais pas dit «oui» si vite, père, continua-t-elle, mais David +devait aller en Allemagne porter un message aux vieux parents d’un +compagnon mort au Cap, dans les mines d’or. David avait promis au +mourant d’y aller lui-même dès son retour en Angleterre. Je crois que +c’était une demande de pardon et de bénédiction. Mais après m’avoir +rencontrée, il a remis son départ et quand je l’ai appris, je lui en fis +le reproche. Il me dit qu’il ne pouvait s’arracher et qu’il ne partirait +que lorsque je lui aurais dit que je l’aimais. A la fin, je lui dis, que +s’il consentait à rentrer chez lui aussitôt, à ne pas se soucier de +m’acheter une bague, mais bien au contraire à partir dès le lendemain +matin, je lui dirais que je l’aimais un peu. C’est ainsi que cela ce +passa. Il partit mercredi dernier. N’est-ce pas cruel de penser, père, +qu’il s’en va avec l’amour et la joie au cœur, chez les parents de son +ami défunt? + +Son père avait la tête penchée. Elle la prit par le menton et la releva, +fixant ses grandes yeux bruns d’un regard suppliant. + +--Tu ne m’en veux pas, père? + +--Non, Hannah, mais tu aurais dû me le dire tout de suite. + +--Je voulais le faire, père, mais je craignais de t’attrister. + +--Pourquoi? Cet homme est un Juif. Et tu l’aimes, n’est-ce pas? + +--Comme ma vie, père. + +Il baisa ses lèvres. + +--C’est assez, mon Hannah. Avec ton amour il deviendra pieux. Quand un +homme a pour épouse une bonne juive comme ma fille bien-aimée, qui lui +crée un bon intérieur juif, il ne peut rester longtemps parmi les +pécheurs. La lumière d’une véritable maison juive guidera ses pas vers +Dieu. + +Leurs visages se rapprochèrent en silence. Elle ne pouvait parler. Elle +n’avait pas la force de le décevoir plus longtemps en lui disant qu’elle +se souciait peu des rites vulgaires. Dans sa gratitude et sa surprise +devant la tolérance de son père, elle sentait sourdre en elle une +tolérance réciproque pour sa religion. Ce n’était pas le moment +d’analyser ses sentiments, ni d’énoncer ses idées. Elle s’abandonna aux +douceurs de l’amour et de la confiance retrouvés, sa tête appuyée contre +celle du rabbin. + +Ensuite, Reb Shemuel mit la main sur sa tête et murmura une fois encore: + +--Puisse Dieu te rendre pareille à Sarah, Rébecca, Rachel et Léa! Et il +ajouta: Maintenant, va, ma fille, et réjouis le cœur de ta mère. + +Hannah crut sentir une pointe d’ironie dans ces paroles, mais elle +n’était pas sûre. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Les flots mugissants du Sambatyon humain s’étaient tus dans le Ghetto et +sur des milliers de maisons pauvres la lumière du Sinaï brillait. Les +anges du Sabbat murmuraient des paroles d’espoir et de réconfort au +colporteur épuisé, au machiniste exténué, et rafraîchissaient leurs âmes +souffrantes avec de célestes breuvages, faisant d’eux les rois de +l’heure, leur donnant le loisir de rêver aux trônes dorés qui les +attendaient au Paradis. + +Les habitants du Ghetto fêtaient la venue du Sabbat par de fières +chansons et d’humbles réjouissances; ils marquaient son départ de rites +d’un symbolisme optimiste, ceux du feu et du vin; des épices, de la +lumière et de l’ombre. Autour d’eux, leurs voisins cherchaient la +distraction dans les bars ruisselants de lumière, les beuglements des +ivrognes résonnaient dans les rues et se mêlaient aux hymnes hébraïques. +De ci, de là, les cris d’une femme qu’on battait montaient dans la nuit. +Mais parmi ces viveurs et ces brutes, ne se trouvait pas un seul +Fils-de-la-Vraie-Foi; les Juifs restent une race élue, coupable sans +doute, mais rachetée tout au moins des pires vices; une petite île +humaine disputée aux flots montants de la brutalité par le génie +d’anciens ingénieurs. Car alors que le génie grec, romain, égyptien et +phénicien ne survit plus que dans les récits et la pierre, le verbe +hébreu, lui, s’est fait chair. + + + + +XVII + +CHEZ LES GRÉVISTES + + +--Ignorants, oreilles d’âne! s’écria Pinchas le vendredi suivant. On en +fait un rabbin, on lui reconnaît le droit de trancher des questions et +il est aussi ignorant du Judaïsme... Ici le poète patriotique s’arrêta +pour mordre une bouchée de son sandwich au jambon,--qu’une vache du +timanche. Ch’aime sa fille, che le lui tis, et il me répond qu’elle en +aime un autre. Mais che l’ai suspendu au pout te ma plume pour le livrer +au mépris de la postérité. Ch’ai écrit pour lui un acrostiche terrible. +Sa fille, che la tuerai. + +--Ah quelle mauvaise engeance, ces rabbins! répondit Simon Wolf en +sirotant son sherry. + +La conversation se tenait en anglais, ce qui explique l’accent de +Pinchas: précédemment il parlait en yiddish, et les deux hommes étaient +assis dans le petit salon privé d’un bar où ils attendaient le comité de +la grève, qui devait s’y réunir. + +--Ils sont comme tout le reste de la communauté; che m’en lave les +mains, dit le poète en décrivant avec son cigare des croissants +lumineux. + +--Il y a longtemps que je m’en suis lavé les mains, dit Simon Wolf, bien +que l’évidence du fait ne fût aucunement démontrée. Nous ne pouvons nous +fier ni à nos rabbins ni à nos philanthropes. Les rabbins absorbés par +l’effort hypocrite de donner au cadavre du Judaïsme un semblant de vie +qui puisse durer aussi longtemps que la leur, n’ont ni le temps, ni +l’idée de s’occuper de la grande question du travail. Nos philanthropes, +eux, ne remuent que la surface et donnent à l’ouvrier de la main droite +ce qu’ils lui ont volé de la main gauche. + +Simon Wolf était le grand leader travailliste juif. La plupart de ses +partisans étaient des athées néophytes, dégoûtés du commercialisme des +croyants. C’étaient d’habiles ouvriers russes et polonais, possédant une +légère teinture d’éducation, une réceptivité fébrile pour toutes les +idées iconoclastes qui flottent dans l’atmosphère londonienne, la haine +du capitalisme et de fortes convictions sociales. Ils écrivaient en +vigoureux jargon pour le «Friend of Labour», et outrepassaient les +limites extrêmes de l’impiété en mangeant du porc le jour de +l’Expiation. Ceci en partie, pour justifier leurs opinions religieuses, +dont la véracité était déjà démontrée par la non-apparition des foudres +célestes, et en partie pour prouver qu’on ne devait rien attendre d’un +côté ni de l’autre de la Providence et de ceux qui la vantaient. + +--Le seul moyen, pour nos pauvres frères, de s’arracher à leur +esclavage, continua Simon Wolf est de se liguer contre les «sweaters» et +de laisser les Juifs du West End se pendre s’ils veulent. + +--Oh foilà mes opinions à moi! dit Pinchas, foilà la politique que ch’ai +faite en fondant la «Ligue de la Terre Sainte»: aidez-fous et Pinchas +fous aidera. Liguez fous et puis che serai le Moïse qui fous mènera et +fous guidera hors du chemin de la servitude. _Nein_, che serai plus fort +que Moïse, parce qu’il n’avait pas le don de l’éloquence. + +--C’était l’homme le plus timide qui fut jamais sur terre, ajouta Wolf. + +--Oui, c’était un nigaud, dit Pinchas sans sourciller, che suis de +l’avis de Gœthe. «Nur Lumpen sind bescheiden»: seuls les imbéciles sont +modestes! Che ne suis pas modeste, moi. Est-ce que le Tout-Puissant est +modeste? Che sais, che sens ce que che suis et ce que che peux faire. + +--Ecoutez-moi, Pinchas, vous êtes très intelligent, je le sais et je +suis très heureux de vous avoir avec nous; mais souvenez-vous que j’ai +organisé ce mouvement depuis des années, que je l’ai élaboré pendant que +je travaillais dans l’atelier de Belcovitch, que j’ai écrit à en avoir +la crampe, parlé à en perdre la voix et témoigné devant d’innombrables +commissions. C’est moi qui ai fait se soulever les Juifs de l’East End, +qui ai transmis l’écho de leurs revendications jusqu’au Parlement, et je +ne veux pas qu’on se mêle de mes affaires, entendez-vous? + +--Oui, ch’entends, mais pourquoi ne m’écoutez-fous pas, fous ne +comprenez pas ce que che veux tire. + +--Oh si, je ne vous comprends que trop bien. Vous voulez m’évincer. + +--Moi, moi! répéta le poète d’un air indigné et surpris; mais comment? +sans fous le mouvement se désagrégerait comme une momie exposée à l’air; +ne soyez pas si sot! Ch’ai dit à tout le monde: Ah! Simon Wolf est un +grand homme, un très grand homme; c’est le seul de tous les chuifs +anglais qui soit capable de sauver l’East End: c’est lui qu’il faudrait +élire pour Whitechapel et non pas cet idiot de Gidéon. Ne soyez pas si +bête. Encore un verre de sherry et un sandwich au jambon. + +Le poète prenait un plaisir simple et enfantin à remplir parfois le rôle +de l’hôte. + +--Très bien si j’ai votre promesse, dit le labour-leader calmé en +murmurant la fin de la phrase dans son verre; mais vous savez comment +les choses se passent et après avoir travaillé pendant des années, je ne +veux pas voir un fainéant s’immiscer dans nos affaires et en recueillir +le profit. + +--Oui, sic vos non vobis, comme dit le Talmud. Savez-fous que j’ai +démontré que Virgile avait puisé toutes ses idées dans le Talmud? + +--D’abord il y eut Black, et puis Cohen; maintenant Gidéon, le député, +voyant que cela peut lui faire de la réclame dans la presse, désire +présider les meetings. Les membres du Parlement sont une mauvaise +engeance. + +--Oui, mais ils ne fous enlèveront pas fotre crédit. Ch’écrirai et che +les ferai connaître et le monde saura que ce sont des farceurs; il saura +que tout le West End riche se tenait immobile, les mains dans les poches +de l’ouvrier, pendant que fous prépariez cette grande organisation. Tous +les chournaux rédigés en jargon se disputent mes articles; ils signent +mon nom en grands caractères: Melchisédec Pinchas. Che suis si content +de l’hommage qu’ils me rendent que che ne réclame aucun paiement, car +ils sont très pauvres. A l’heure qu’il est, je suis célèbre partout; mon +nom a paru dans les journaux du soir et quand che parlerai de fous dans +le _Times_ fous deviendrez aussi célèbre que moi. Et puis fous écrirez +un article sur moi; nous nous présenterons aux élections pour +Whitechapel, nous deviendrons tous doux membres du Parlement, moi et +fous--hein? + +--Je crains qu’il n’y ait guère de chances pour que cela se fasse, +soupira Simon Wolf. + +--Pourquoi pas? Il y a deux sièges. Pourquoi n’auriez-fous pas l’autre? + +--Vous oubliez les frais de l’élection, Pinchas! + +--Hein, répéta le poète avec conviction, che n’oublie rien, nous allons +créer un fonds de réserve. + +--Nous ne pouvons pas fonder une réserve pour nous. + +--Ne soyez pas si bête! naturellement que non: mais fous pour moi, et +moi pour fous. + +--Nous ne réunirons pas beaucoup d’argent, dit Simon sceptique. + +--Pensez-fous? Peut-être que non, mais fous en rassemblerez pour moi, +quand che serai au Parlement, la tâche sera facilitée pour tous les +deux. De plus che vais aller sur le continent distribuer les exemplaires +qui me restent de mon livre. J’espère que cela me rapportera des +milliers de pounds, car ils s’y entendent là-bas pour honorer les +savants et les poètes. Ce ne sont pas de stupides agents de change comme +Gidéon le député, des ministres comme le Révérend Elkan Benjamin, qui +entretient quatre maîtresses, ou des rabbins comme Reb Shemuel avec une +longue barbe et point d’esprit, qui vendent leurs filles. + +--Je n’aime pas à regarder trop en avant, dit Simon Wolf. Ce que nous +devons faire maintenant, c’est faire aboutir la grève. Si nous obtenons +gain de cause auprès des patrons, nous aurons fait un grand pas pour +l’émancipation de milliers d’ouvriers. Ils auront plus d’argent et plus +de loisirs, un peu moins d’enfer et un peu plus de ciel. La Pâque +prochaine serait une fête, même pour les plus hétérodoxes d’entr’eux, si +nous pouvions d’ici là les délivrer de leurs chaînes. Mais il paraît +impossible de créer l’entente parmi eux; un grand nombre se défie de +moi, malgré que je puisse vous jurer, Pinchas, que je ne suis animé +d’aucun autre désir que celui, très désintéressé, de leur bien-être. Que +ce morceau de sandwich m’étouffe si j’ai jamais été mû par un sentiment +autre que la pitié pour leurs souffrances. Et pourtant vous avez vu ce +malicieux pamphlet en Yiddish qu’on a répandu pour me nuire--un +griffonnage absurde! + +--Oh non! dit Pinchas: il était très haut, mordant et piquant comme +l’aiguillon d’une guêpe. Mais que pouvez-vous attendre? Le Christ a +souffert: tous les grands bienfaiteurs souffrent. Suis-che heureux, moi? +Mais si la dissension règne au camp il ne faut accuser que fotre bêtise. +La _Gemara_ nous dit d’être prudent, _chocham_, il nous faut avoir du +tact. Foyez ce que fous avez fait! Fous avez effrayé les orthodoxes +imbéciles. Ils sont opprimés, ils suent, mais ils croient que c’est leur +Dieu qui les fait suer. Pourquoi leur dites-fous que non? Qu’est-ce que +cela vous fait? Délivrez-les d’abord de la faim et de la soif, puis ils +se libéreront eux-mêmes de leurs folles superstitions. Jeshurum devient +gros et gras! Vous vous y prenez mal. + +--Entendez-vous par là que je devrais faire semblant d’être pieux? +demanda Simon Wolf. + +--Et puis? qu’est-ce que ça fous fait? fous êtes un grand sot. Pour +arriver au but il faut prendre n’importe quel chemin. Ah, fous n’êtes +pas fait pour la politique. Fous effrayez, fous organisez des cortèches +avec des cartels et des bannières autour de la synagogue, le jour du +Sabbat. Beaucoup de ceux qui foutraient être sauvés par fous, craignent +les foudres du ciel et ne se choignent pas au cortèche. Beaucoup y +viennent dans l’excitation de la colère et ensuite prennent peur et se +frappent la poitrine. Qu’arrive-t-il? Les orthodoxes sont la majorité; +dans quelque temps un leader viendra qui sera ou prétendra être à la +fois orthodoxe et socialiste. Que ferez-vous alors? Fous resterez avec +un, deux, ou trois athées, n’étant pas assez nombreux pour faire le +_Minyan_. Non, nous defons être _chocham_ et prendre les hommes tels +qu’ils sont. Dieu a fait deux espèces d’hommes, les imbéciles et les +chens d’esprit. Il y a un homme d’esprit pour un million d’imbéciles et +celui-là s’assied sur leurs têtes et ils le prient. Si ces idiots +feulent aller à la «Shool» et jeûner le _Yom Kippour_, pourquoi +mangez-fous du porc pour les choquer et les empêcher de croire à fotre +socialisme? Quand fous foulez mancher du porc, faites-le comme nous le +faisons aujourd’hui, en particulier. En public nous crachons quand nous +foyons du porc. Ah, que vous êtes pête! Moi, che suis un homme d’état, +un politicien, che serai le Machiavel de fotre moufement. + +--Ah Pinchas, vous êtes rusé comme un démon! dit Wolf en riant. Et +pourtant vous vous dites le poète du patriotisme et de la Palestine! + +--Et pourquoi non? Pourquoi fivre ici en captivité? Pourquoi +n’aurions-nous pas un Etat à nous, avec un président à nous, un homme +qui chointrait l’esprit politique et la connaissance de la littérature +hébraïque avec la plume du poète? Non, luttons pour reconquérir notre +pays; nous ne suspendrons plus nos harpes aux saules de Babylone pour +pleurer; nous prendrons nos épées comme Ezra et Judas Macchabée, et... + +--Une chose à la fois, Pinchas, dit Simon Wolf. En ce moment nous devons +songer à la façon de distribuer les bons pour la nourriture. Le comité +est en retard. Je me demande s’il n’y a pas eu de bagarres dans les +endroits où ils ont organisé les meetings. + +--Ah, foilà encore une question, dit Pinchas. Foulez-fous me laisser +prendre la parole aux meetings, pas aux petits, ceux te la rue, mais aux +grands meetings tans le Hall tu Club? Là, mes paroles jailliraient comme +le torrent des montagnes, lavant et balayant la corruption. Mais fous +laissez parler tous ces idiots. Savez-fous, Simon, que nous sommes, fous +et moi, les deux seules personnes de tout l’East End qui parlions +correctement l’anglais. + +--Je sais, mais ces speeches doivent se faire en Yiddish. + +--_Gewiss_, mais qui le parle comme fous et moi? Il faut me laisser +parler ce soir. + +--Je ne puis pas, vraiment pas, dit Simon. Le programme est composé. +Vous savez bien qu’ils sont tous jaloux de moi. Je ne puis en excepter +aucun. + +--Ah! ne dites pas cela! dit Pinchas, posant un doigt sur le côté du nez +pour mieux plaider sa cause. + +--J’y suis obligé. + +--Fous me déchirez le cœur. Che vous aime comme un frère, presque comme +une femme. Rien qu’une fois! Il le regardait d’un air suppliant. + +--Je ne puis pas. Il m’en cuirait. + +--Une petite fois, Simon Wolf? Et de nouveau il se mit le doigt sur le +nez. + +--C’est impossible. + +--Vous oubliez que mon yiddish enflammera tous les cœurs et que che +ferai jaillir des larmes tes yeux, comme Moïse du rocher. + +--Non, je le sais bien, mais qu’y faire? + +--Rien que cette petite faveur, et je fous en serai reconnaissant toute +ma fie. + +--Vous savez que je le ferais si je pouvais. + +Pinchas posa son doigt sur son nez avec plus d’insistance. + +--Rien qu’une fois. Accordez-moi cela et che ne fous demanderai plus +chamais rien, de toute ma fie. + +--Non, non! n’insistez pas, Pinchas. Partez maintenant, dit Wolf qui +s’ennuyait. J’ai beaucoup à faire. + +--Che ne vous donnerai plus chamais mes idées! dit le poète en se levant +et il sortit en faisant claquer la porte. + +Le leader se mit à l’ouvrage en poussant un soupir de soulagement. + +Le soulagement ne fut, hélas, que passager. Un moment après la porte +s’ouvrit doucement et la tête de Pinchas apparut dans l’entrebâillement. +Le poète avait son plus beau sourire et son doigt bien posé sur le nez: + +--Rien qu’un petit speech, Simon. Pensez comme che vous aime! + +--Oh, allez-vous en! Je verrai ce que je puis faire, répondit Wolf en +souriant malgré son ennui. + +Le poète entra et baisa l’ourlet du veston de Wolf. + +--Oh fous êtes un grand homme! dit-il. Puis il sortit en fermant +gracieusement la porte. Un moment après, le sombre visage éclairé par un +large sourire réapparut: + +--Fous n’oubliez pas votre promesse? dit la tête. + +--Non, non, allez-vous en au diable! Je n’oublierai pas. + +Pinchas s’en retourna chez lui, à travers les rues encombrées de +grévistes qui discutaient la situation avec une exubérance de gestes +toute orientale, prenant comme interlocuteur n’importe qui voulait les +entendre. Les exigences de ces pauvres ouvriers tailleurs, qui +travaillaient dix-huit heures par jour, et qui, avec l’aide de leur +femme et de leurs enfants, pouvaient à peine gagner une livre par +semaine, étaient bien modestes. Ils réclamaient douze heures de travail, +de huit heures du matin à huit heures du soir, avec une heure de repos +pour le dîner et une demi-heure pour le thé, deux shillings au lieu d’un +shilling neuf pence et demi que leur donnaient les marchands tailleurs, +ceux qui avaient l’entreprise du gouvernement pour la confection des +manteaux de policemen, etc., etc. Leurs intentions étaient absolument +pacifiques. Sur tous les visages se lisaient l’intelligence et la +mauvaise santé, la pâleur éclairée par l’éclat des yeux et des dents. +Les épaules courbées, la poitrine creusée, les bras ballants, ils +venaient le soir au Hall par centaines. C’était un grand bâtiment carré +avec une estrade et des galeries; une troupe y jouait parfois des pièces +en jargon, faisant frémir le ghetto par des tragédies ou l’égayant de +ses farces. On y trouvait les deux ce soir-là, et en jargon. Dans la vie +réelle le drame est toujours interrompu et l’on chausse tour à tour le +cothurne et le brodequin. C’était un épisode de cette pitoyable lutte +entre la misère et la cupidité, et pourtant l’humour n’en souffrait pas. + +Bien que pleine, la salle n’était pas comble; c’était un vendredi soir, +et une grande partie des grévistes se refusaient à profaner le Sabbat en +assistant au meeting. Mais c’étaient là les fanatiques parmi lesquels se +trouvait Mosès Ansell, car lui aussi était en grève. Déjà sans travail, +il ne pouvait rien perdre en augmentant l’importance numérique du +mouvement. D’autres plus modérés, prétendaient que puisqu’il n’y avait +aucune affaire pécuniaire à conclure, leur présence au meeting ne +pouvait être considérée comme un travail. C’était comme assister au +sermon, ils écouteraient simplement les discours. Et puis ce serait un +triste Sabbat à la maison, avec un garde-manger vide, et ils avaient été +déjà à la synagogue. C’est ainsi que l’ancienne piété dégénère et se +perd dans l’agitation des problèmes sociaux modernes. Parmi ces hommes +il s’en trouvait qui n’avaient pas même changé l’expression habituelle +de leur visage en se lavant pour le Sabbat. Les uns portaient des faux +cols et de beaux vêtements, de bonne origine, tout râpés, les autres +visiblement misérables, laissaient voir des poignets sales sortant de +manches usées, et portaient, bizarrement enroulées autour du cou, des +écharpes d’une couleur et d’une propreté douteuses. Une petite minorité +appartenait au parti libre-penseur et la majorité n’avait recours aux +services de Wolf que parce qu’il leur était tout à fait indispensable. +En ce moment il était le seul leader possible, et ils étaient +suffisamment empreints de jésuitisme pour user du diable lui-même, pour +atteindre le but. Bien que Wolf n’eût pas voulu renoncer au meeting du +Vendredi soir, spécialement utile en ce qu’il permettait aux ouvriers +tailleurs non encore en grève d’y assister, les conseils de Pinchas +l’avaient impressionné. Comme tant d’autres réformateurs qui débutèrent +en prêchant un athéisme farouche, il commençait à comprendre +l’importance limitée de la question religieuse comparée à la solution du +problème social, et Pinchas avait semé en un terrain tout préparé. En +tant que leader travailliste, il pouvait compter sur des adeptes bien +plus nombreux que s’il eût été l’apôtre d’une impiété militante. Il +résolut de réserver l’athéisme pour l’avenir et de se dévouer à +l’affranchissement de la créature avant de s’occuper de l’âme. Trop +orgueilleux pour avouer sa gratitude envers le poète qui le lui avait +suggéré, il lui était malgré tout reconnaissant. + +--Mes frères, dit-il en Yiddish, quand ce fut son tour de prendre la +parole, je suis très peiné de voir combien nous sommes divisés; les +capitalistes, les Belcovitch se réjouiraient s’ils savaient ce qui se +passe. N’avons-nous pas assez d’ennemis qu’il nous faille nous quereller +et nous séparer en petits groupes? (bravo, bravo). Comment pouvons-nous +espérer réussir si nous ne sommes pas parfaitement organisés? Il m’est +revenu qu’il y a des hommes qui insinuent des choses sur mon propre +compte et avant d’aller plus loin, je désire ce soir vous poser cette +question: + +Il s’arrêta dans un silence recueilli, se redressa et fixant bravement +l’assemblée il s’écria d’une voix de stentor: + +--_Sind sie zufrieden mit ihrer chairman?_ (Etes-vous satisfaits de +votre président?) + +Son audace impressionna. Les mécontents restèrent timidement à leur +place. + +--_Yes_, répondit l’auditoire, tout fier de ce monosyllabe anglais. + +--_Nein_, s’écria une voix solitaire du haut de la dernière galerie. + +En un instant toute l’assemblée fut sur pieds, regardant l’opposant avec +colère. «Descendez! Montez sur la plate-forme!» se mêlaient aux cris +d’«ordre» du président qui l’invitait à descendre sur l’estrade. +L’opposant brandissait un rouleau de papier et refusait de changer de +place. Il était évidemment en train de parler car sa mâchoire faisait +des mouvements, qui, dans le bruit et le tumulte, n’étaient que des +grimaces. Il était coiffé d’un vieux chapeau haut de forme défoncé, posé +sur la nuque, il avait les cheveux en désordre et la figure mal +débarbouillée. Enfin le silence se rétablit et son discours devint +intelligible. + +--Maudits sweaters! maudits capitalistes qui volent les cerveaux des +hommes et nous laissent dépérir et crever dans l’obscurité et la misère. +Qu’ils soient maudits! qu’ils soient maudits! La voix de l’orateur +s’élevait comme un long cri rauque pendant qu’il bredouillait. +Quelques-uns le reconnurent et bientôt on entendit sur toutes les +lèvres: «Oh, ce n’est que Meshuggene David». + +David le fou était un étudiant russe, très doué, qui pour s’être trouvé +mêlé à des complots nihilistes s’était réfugié en Angleterre, où la +lutte et les difficultés qu’il avait traversées avant de trouver un +emploi lui avaient dérangé le cerveau. Il avait le don du jeu d’échecs +et des inventions mécaniques, et, dans les premiers temps, il avait +gagné son pain en vendant d’ingénieux brevets à un coreligionnaire +important qui possédait des chevaux de course et était propriétaire d’un +music-hall, mais bientôt il se mit à chercher la quadrature du cercle et +découvrit le mouvement perpétuel. Maintenant, il vivait des aumônes +occasionnelles de voisins indulgents, car le bureau de bienfaisance +l’avait noté comme «dangereux». Il était extrêmement loquace, et +profondément jaloux de Simon Wolf, de n’importe quel homme sans grande +instruction qui prétendait mener le peuple; mais quand l’assemblée lui +accordait la parole, il oubliait le motif de son discours et éclatait en +invectives contre la société. + +L’inopportunité de ses remarques s’étant fait sentir, il fut durement +rabroué et ses voisins le rassirent à sa place, où il baragouina et +gesticula sans être entendu. + +Wolf reprit ses questions: + +--_Sind sie zufrieden mit ihrer secretary?_ + +Cette fois il n’y eut pas d’opposant; le _yes_ tomba comme la foudre. + +--_Sind sie zufrieden mit ihrer treasurer?_ + +Les «oui» et les «non» se mêlèrent. La question du maintien de ce +fonctionnaire fut mise au vote et il y eut beaucoup de confusion, car le +Juif de l’East End devient à peine et très lentement un animal +politique. Les «oui» l’emportèrent, mais Wolf non content de +l’approbation de l’assemblée reprit tout l’ensemble des questions, sous +une nouvelle forme, de manière à rapatrier tout le monde. + +--_Hot aner etwas zu zagen gegen mir?_ ce qui signifie en yiddish: +«quelqu’un a-t-il quelque chose à me reprocher?» + +Le «non!» s’éleva comme un puissant murmure. + +--_Hot aner etwas zu zagen gegen dem secretary?_ + +--Non! + +--_Hot aner etwas zu zagen gegen dem treasurer?_ + +--Non! + +Ayant ainsi témoigné de son esprit logique et déductif par un système de +déduction exagéré même pour les plus intelligents, Wolf consentit à +conclure. Il avait remporté une victoire et le triomphe lui donna un +surcroît d’éloquence. Il termina, laissant son auditoire transporté et +plein de bonnes résolutions et de loyalisme. Conscient de son empire et +de son influence grandissants, il trouva dans sa joie le moyen de caser +le discours de Pinchas. + +--Frères d’exil... dit le poète en son plus beau yiddish... + +Pinchas parlait l’allemand, qui est une forme étrangère du yiddish +difficilement compréhensible par le peuple, en sorte que pour rendre son +discours intelligible il dut abandonner diverses inflexions et jeter les +genres aux quatre vents, il fut obligé de dire «wet» au lieu de «wird» +et de mélanger à son vocabulaire de l’hébreu hybride et de l’anglais +incorrect. Il y eut des applaudissements quand Pinchas, secouant ses +boucles emmêlées, s’adressa au public, car tous ceux auxquels il s’était +jamais adressé savaient que c’était un savant, un sage et un grand poète +en Israël. + +--Frères d’exil, dit le poète, l’heure est venue d’en finir avec les +sweaters. Isolément nous sommes des grains de sable, groupés nous sommes +le simoun. Notre grand initiateur Moïse, fut le premier socialiste. La +législation de l’Ancien Testament, les lois agraires, les règlements du +jubilé, le tendre souci des pauvres, la subordination des droits de +propriété aux intérêts des travailleurs, tout cela est du socialisme +pur! + +Le poète s’arrêta pour recueillir les bravos qui montaient par flots. Un +tout petit nombre dans l’auditoire savait ce que signifiait le mot +socialisme mais ils croyaient tous qu’il constituait la pierre +d’achoppement du «Sweating system». Le socialisme signifiait la +diminution des heures de travail, l’augmentation des salaires et il +s’obtenait en marchant en cortège avec des bannières et un orchestre +d’instruments de cuivre. Pourquoi s’informer davantage? + +--En résumé, poursuivit le poète, le socialisme c’est le judaïsme, et le +judaïsme c’est le socialisme. Karl Marx et Lassalle, les fondateurs du +socialisme, étaient juifs. Mange, bois, réjouis-toi et bénis le Seigneur +ton Dieu, qui te fit sortir d’Egypte, de la terre d’esclavage! Mais nous +n’avons rien à manger, nous n’avons rien à boire, nous n’avons pas de +quoi nous réjouir et nous sommes encore en terre d’esclavage! +(applaudissements). Mes frères, comment pouvons-nous maintenir le +judaïsme dans un pays où le socialisme n’existe pas? Nous devons devenir +de meilleurs Juifs, nous devons créer le socialisme, car de socialisme +c’est l’ère de la paix, de l’abondance et de la fraternité, celle que +tous nos prophètes désignaient par la venue du Messie. + +Un léger murmure d’opposition se fit entendre çà et là, mais Pinchas +continua: + +--Quand Hillel le Grand résuma la Loi aux futurs prosélytes, en se +tenant sur un pied, comment s’exprima-t-il? «Ne faites pas aux autres ce +que vous ne voudriez pas qu’on vous fît à vous-mêmes.» C’est le +socialisme renfermé dans une coquille de noix. Ne gardez pas vos +richesses pour vous-même, distribuez-les, ne vous nourrissez pas du +labeur des pauvres, mais aidez-les, ne mangez pas le pain que les autres +ont gagné, mais gagnez le vôtre. Oui, mes frères, les seuls véritables +Juifs d’Angleterre, ce sont les socialistes. Les phylactères et les +châles-à-prière sont des niaiseries! Travaillez pour répandre le +socialisme et vous serez agréable au Tout-Puissant. Le Messie promis +sera un socialiste! + +Il y eut des bruits confus, les hommes se demandaient les uns aux +autres: «Que dit-il?» Ils commençaient à flairer le soufre. Wolf se +tortillait sur sa chaise, gêné et poussait du pied Pinchas pour lui +rappeler ses propres conseils. Mais l’esprit du poète planait dans les +nues. Les considérations terrestres se perdaient dans les profondeurs de +l’espace sous lui. + +--Mais comment le Messie rachètera-t-il son peuple? demanda-t-il, de nos +jours ce ne sera plus par l’épée, mais par la parole. Il plaidera la +cause du Judaïsme, celle du socialisme, au Parlement. Il n’opérera pas +de faux miracles comme Bar Cochba ou Zevi. Aux élections générales, mes +frères, c’est moi qui serai candidat pour Whitechapel. Moi, un pauvre +homme, un des vôtres, je prendrai ma place dans cette puissante +assemblée et je toucherai les cœurs des législateurs. Ils se courberont +devant mes discours comme les roseaux du Nil quand le vent passe. Ils +m’éliront premier ministre comme Lord Beaconsfield, mais lui n’était pas +le Messie. Au diable les riches banquiers et les agents de change, nous +n’en voulons pas. Nous nous libérerons nous-mêmes. + +La vigueur extraordinaire que le poète apporta dans ses paroles et dans +ses gestes porta. N’en comprenant que la moitié, la majorité trépignait +et applaudissait. Pinchas gonflait d’orgueil. Sa silhouette grêle, haute +à peine de cinq pieds un quart, dominait l’assemblée. Son teint était de +cuivre bruni et ses yeux dardaient des flammes. + +--Oui, mes frères, conclut-il, les pourceaux anglo-juifs, foulent +négligemment aux pieds les perles de la poésie et la science. Ils +prirent pour ministres des hommes qui ont quatre maîtresses, comme le +Grand Rabbin, des hypocrites qui ne peuvent même pas écrire la langue +Sainte correctement, comme les Dayanim, des hommes qui vendent leurs +filles aux riches; comme membres du Parlement des agents de change qui +ne parlent pas l’anglais; comme philanthropes des épiciers coupables de +détournements de fonds. N’ayons plus rien de commun avec ces +cochons--Moïse, notre maître, nous l’a défendu--(rires). Moi je serai le +député pour Whitechapel, voyez mon nom, Melchisédec Pinchas fait M. P.: +c’était écrit. Si chaque lettre de la Torah a un sens spécial et +qu’aucune ne fut écrite au hasard, pourquoi le doigt de Dieu n’aurait-il +pas écrit mon nom? M. P., Melchisédec Pinchas? Ah! notre frère Wolf dit +vrai; la sagesse parle par ma bouche. Déposez vos petites rancunes et +unissez-vous pour travailler mon élection au Parlement. De cette +manière, et de celle-là seulement, vous serez rachetés de l’esclavage, +changés de bêtes de somme en hommes, d’esclaves en citoyens, de faux +Juifs en Juifs véritables. Ainsi et ainsi seulement vous pourrez boire, +manger, et être heureux et vous me remercierez de vous avoir délivrés de +l’esclavage. Ainsi et seulement ainsi le Judaïsme couvrira le monde +comme les eaux couvrent la mer. + +L’ardeur de cette péroraison conquit l’auditoire et de toutes parts, +sauf de l’estrade, les applaudissements retentirent aux oreilles du +poète. Il quitta la tribune et s’en fut en tirant machinalement de sa +poche une allumette et un cigare, allumant l’un avec l’autre. +Instantanément les applaudissements ralentirent et cessèrent; il y eut +un moment de stupeur, puis un murmure de désapprobation s’éleva. La +majorité de l’auditoire, ainsi que Pinchas à jeun l’eût certes deviné, +était encore orthodoxe. Cette profanation publique du Sabbat par la +fumée d’un cigare était intolérable. Comment le Dieu d’Israël +aiderait-il à propager le socialisme, à diminuer les heures de travail, +à augmenter le salaire d’un penny par manteau, si cet encens du diable +lui montait aux narines? Leur sentiment d’admiration pour Pinchas se +trouva changé en méfiance. _Epikouros, Epikouros, Meshumad_, résonnaient +de tous côtés. Le poète promenait autour de lui un regard étonné, sans +comprendre ce qui se passait. Simon Wolf profita de l’occasion et d’un +geste furieux il arracha le cigare brûlant d’entre les dents du poète. +Il y eut un hurlement de joie et d’approbation. + +Wolf retomba sur ses pieds. «Mes frères, gronda-t-il, vous savez que je +ne suis pas _froom_; mais je ne veux pas voir fouler aux pieds les +convictions d’autrui», et il écrasa le cigare de Pinchas sous son talon. + +Immédiatement, de son petit bras chétif le poète envoya dans l’air une +gifle qui manqua Wolf. Il était soulevé, les veines de son front se +gonflaient et les battements de son cœur lui montaient à la gorge. Wolf, +en riant, menaça le poète de son poing noueux et celui-ci n’employa plus +aucune autre arme de défense, que sa langue. + +--Hypocrite! s’écria-t-il, menteur! Machiavel! Enfant de la Séparation! +Un an de malheur pour toi! Un mauvais esprit dans tes os et dans ceux de +ton père et de ta mère. Ton père était un prosélyte et ta mère une +abomination! Que les malédictions du Deutéronome tombent sur toi! +Puisses-tu être couvert d’ulcères comme Job! Et vous, ajouta-t-il en se +tournant vers l’audience, tas d’hommes-de-la-Terre! Animaux stupides! +Jusqu’à quand courberez-vous l’échine sous le joug de la superstition +avec vos ventres vides? Qui dit que je ne fumerai pas? Le tabac était-il +connu de Moïse notre maître? Si oui, il l’eût savouré le jour du Sabbat: +il était, comme moi, un homme sage. Les Rabbins le connaissaient-ils? +non, heureusement, sinon ils eussent été assez stupides pour le +défendre. Vous êtes tous si ignorants que vous ne pensez pas à ces +choses. Quelqu’un parmi vous peut-il me montrer où il est dit que nous +ne pouvons pas fumer le jour du Sabbat? Le Sabbat n’est-il pas le jour +du repos? et comment nous reposer si nous ne fumons pas? Je crois avec +les Baalshem que Dieu est plus satisfait de la fumée de mon cigare que +de toutes les prières des Rabbins imbéciles. Comment osez-vous me voler +mon cigare! Est-ce là votre manière de célébrer le Sabbat? + +Il se retourna vers Wolf, et voulut retirer le cigare de sous son pied. +Ils luttèrent pendant un instant. Une douzaine d’hommes montèrent sur +l’estrade et éloignèrent le poète qui s’accrochait désespérément à la +jambe du leader--quelques opposants de Wolf s’écrièrent: «Laissez cet +homme tranquille et rendez-lui son cigare!» et ils se mêlèrent aux +envahisseurs. Le tumulte régnait dans le Hall. Du haut de la galerie la +voix de David le fou se fit entendre: + +--Maudits sweaters qui volent les cerveaux des hommes! Obscurité et +misère! Qu’ils soient maudits! Faites-les sauter comme nous avons fait +sauter Alexandre! Qu’ils soient maudits! + +Pinchas fut emporté, criant et gesticulant avec frénésie, essayant de +mordre aux bras ceux qui l’emportaient, à travers une foule tumultueuse +et un petit groupe d’opposants. On le déposa devant la porte. + +Wolf prononça un nouveau speech pour mieux fixer l’impression produite. +Puis tous ces pauvres gens, la poitrine creuse et les épaules courbées +s’en allèrent dans la nuit froide regagner leurs bicoques encombrées, +leurs chambres et leurs mansardes, pour y réciter le Cantique de +Salomon. «Que tu es belle, ma bien-aimée, psalmodiaient-ils sur une +étrange mélodie. Que tu es belle! Tes yeux sont ceux des colombes. Que +tu es beau, mon bien-aimé; que tu es agréable. Notre couche est un lit +de verdure. Les poutres de nos maisons sont de cèdre et nos lambris de +cyprès... Car voici l’hiver passé, la pluie a cessé, elle s’en est +allée; les fleurs paraissent sur la terre, le temps des chansons est +venu, et la voix de la tourterelle se fait entendre dans nos campagnes. +Tes plantes sont un jardin de grenadiers avec des fruits délicieux, la +canne odorante et le cinnamome avec toutes sortes d’arbres d’encens; la +myrrhe et l’aloès avec tous les plus excellents aromates. O fontaine des +jardins! O puits d’eau vive et ruisseaux du Liban... Lève-toi, aquilon, +et viens, vent du Midi! Souffle dans mon jardin, afin que ses aromates +distillent.» + + + + +XVIII + +L’ESPOIR QUI S’ÉTEINT + + +La grève se termina peu de temps après. Pour la grande joie de +Melchisédec Pinchas, Gideon M. P. intervint vers la onzième heure et +réduisit Simon Wolf à abandonner ses positions. Un compromis fut élaboré +et la jubilation et la tranquillité régnèrent, pendant quelques mois, +jusqu’à ce que la corruption des différentes natures humaines en +compétition ramenât l’ancien état de choses; car les patrons ont pour +les traités un respect tout à fait diplomatique, et les sentiments de +fraternité ne résistent pas chez les ouvriers aux efforts qu’ils +fournissent pour subvenir aux besoins de leur famille. A sa grande +surprise Mosès Ansell obtint du travail pendant au moins trois jours sur +six, les trois autres se passèrent à attendre autour des ateliers. Le +commerce était très variable dans les ateliers de confection, seul +métier dont Mosès fût capable, et si l’on n’était pas sur place on +manquait parfois l’ouvrage quand il y en avait. + +Un bonheur n’arrive jamais seul et c’est ainsi qu’un peu de chance entra +dans la mansarde du nº 1 de Royal Street, Esther gagna cinq pounds à +l’école. C’était le prix Henry Goldsmith, un nouveau prix annuel +attribué aux sciences générales, fondé par Mrs Henry Goldsmith; une dame +qui venait d’entrer au comité. Cet être semi-divin, cette créature +radieuse et remarquablement belle, semblable aux princesses des contes +de fée, l’avait personnellement félicitée de son succès. L’argent n’en +était pas disponible avant un an, mais les voisins s’empressèrent de +venir féliciter la famille de son élévation à la fortune. Les visites de +Lévy Jacob devinrent plus fréquentes, bien que ce fait ne pût être +attribué à des motifs intéressés. + +Les Belcovitch reconnurent leur changement de situation jusqu’à leur +emprunter du sel; car la colonie du nº 1 de Royal Street pratiquait un +vaste système de secours mutuel: le charbon, les pommes de terre, les +miches de pain, les casseroles, les aiguilles, les haches à bois, tout +passait journellement de l’un à l’autre. On se prêtait même des +vêtements et des bijoux dans les grandes occasions, et quand la bonne +vieille Mrs Simons assistait à un mariage, elle se parait grâce au +concours d’une douzaine de garde-robes. Les Ansell étaient trop fiers +pour emprunter, mais ils n’étaient pas au-dessus de prêter aux autres. + +De fort bonne heure, un matin, Mosès marmottait ses oraisons, couvert de +ses gros phylactères. Sa mère avait une crise de spasmes et il faisait +ses prières chez lui afin de la secourir en cas de besoin. Tout le monde +était debout, et Mosès surveillait le ménage cependant qu’il récitait +les psaumes. Il n’hésitait jamais à interrompre sa conversation avec le +ciel pour discuter les affaires domestiques, étant en très bons termes +avec les puissances célestes; et il n’y avait pas une seule prière de la +liturgie qu’il eût hésité à interrompre pour reprocher à Salomon son +manque de recueillement. Il faisait une exception pour l’Amidah, ou les +dix-huit bénédictions, ainsi nommées parce qu’il y en a vingt-deux. +Cette prière doit être récitée debout et à voix basse et lorsque Mosès +ne gardait pas complètement le silence, il ne le rompait que lorsqu’il y +était réduit par une nécessité cruelle! et encore il parlait hébreu; +mais l’Amidah est le silence des silences. C’est pour cette raison que +la venue tout à fait inusitée d’un télégraphiste ne le toucha point, pas +plus que le cri de stupeur d’Esther lorsqu’elle eut ouvert le +télégramme, ne parut le surprendre. En réalité, cependant, il murmurait +sa prière d’un train formidable, et pour finir il dansa trois fois sur +les pointes des pieds avec une rapidité vertigineuse. + +--Père, dit Esther, et la dépêche, genre de lettre qu’elle n’avait +jamais reçu jusqu’alors, tremblait dans ses mains, nous devons tout de +suite aller voir Benjy. Il est très malade. + +--A-t-il écrit pour le dire? + +--Non; c’est un télégramme. J’en ai entendu parler dans les livres. Oh, +il est mort peut-être? C’est toujours ainsi dans les livres. On vous +apprend la nouvelle en vous disant que les morts sont encore en vie. + +Sa voix se perdait dans un sanglot. Les enfants se pressaient autour +d’elle; Rachel et Salomon se disputaient le télégramme dans leur hâte de +le lire. Ikey et Sarah étaient graves et inquiets. La grand’mère malade +se releva dans son lit tout émue: + +--Il ne m’a jamais montré ses «quatre-coins», grogna-t-elle, peut-être +ne portait-il pas de franges. + +--Père, entends-tu! dit Esther, car Mosès Ansell fripait entre ses +doigts l’enveloppe roussâtre d’un air ahuri. Il nous faut aller tout de +suite à l’orphelinat. + +--Lisez-le! Que dit la lettre? dit Mosès Ansell. + +Elle prit le message des mains de Salomon. + +--Il dit: venez de suite, votre fils Benjamin très malade. + +--Tu! tu! tu! fit Mosès. Le pauvre enfant! Mais comment pourrons-nous y +aller? Tu ne peux pas marcher jusque-là, cela me prendrait à moi plus de +trois heures. + +Son châle-à-prière glissa de ses épaules dans son agitation. + +--Tu ne peux pas marcher! s’écria Esther avec émotion. Nous devons être +auprès de lui tout de suite! Qui sait si nous le trouverons encore en +vie? Il faut que nous prenions le train à London Bridge, la route que +Benjy a prise pour venir ce dimanche. Oh! mon pauvre Benjy! + +--Rendez-moi le papier, Esther, interrompit Salomon en le lui arrachant +des mains sans force, les copains n’ont jamais vu de télégramme. + +--Mais nous n’avons pas l’argent nécessaire, allégua Mosès désespéré, +nous avons juste de quoi vivre aujourd’hui. Salomon, continue tes +prières; tu saisis toutes les occasions pour les interrompre. Rachel, +laisse-le tranquille; tu es un démon tentateur pour lui! Je ne m’étonne +pas que son maître l’ait fouetté jusqu’au sang hier; c’est un fils +obstiné et rebelle qui, d’après le Deutéronome, mériterait d’être +lapidé. + +--Il faudra nous passer de dîner, dit Esther spontanément. + +Sarah s’assit par terre et se mit à hurler: J’ai mal! j’ai mal! + +--Je ne l’ai pas touchée! cria Ikey indigné et surpris. + +--Ce n’est pas Ikey! sanglota Sarah. Petite Sarah veut son dîner. + +--Tu entends? demanda Mosès tristement, comment pourrions-nous trouver +l’argent? + +--Combien est-ce? dit Esther. + +--Ce sera un shilling chaque, aller et retour, répondit Mosès qui avait +gardé de ses longues périodes de pérégrinations une certaine +connaissance des tarifs. Comment pouvons-nous faire cette dépense si je +perds une matinée de travail par dessus le marché? + +--Non, que dis-tu? reprit Esther. Tu anticipes de plusieurs mois--tu +crois peut-être que j’ai déjà douze ans. Je ne paierai que six pence, +moi. + +Mosès ne désavoua pas le compliment fait à son honnêteté rigoureuse, +mais il répondit: + +--Où ai-je la tête? naturellement tu voyages à moitié prix; mais alors +même, d’où viendront les dix-huit pence? + +--Mais ce n’est pas dix-huit pence! fit Esther, saisie d’une inspiration +nouvelle. Le besoin aiguisait son intelligence et lui donnait une acuité +singulière. Il est inutile de prendre des billets de retour, nous +rentrerons à pied. + +--Mais nous ne pouvons pas quitter notre mère aussi longtemps tous les +deux, dit Mosès. Elle aussi est malade. Et que feront les enfants sans +toi? J’irai seul. + +--Non; je veux voir Benjy! s’écria Esther. + +--Ne sois pas si entêtée, Esther! D’autre part, il est dit dans la +lettre que je dois y aller, ils ne te demandent pas, toi. Qui sait si +les directeurs ne seraient pas fâchés si je t’emmenais? Je pense que +Benjamin ira bien vite mieux; il ne peut pas être souffrant depuis +longtemps. + +--Mais vite, alors, Père, vite! cria Esther, se rendant devant les +difficultés multiples de la situation. Vas-y de suite! + +--Immédiatement, Esther. Attends seulement que j’aie terminé mes +prières. J’ai presque fini. + +--Non, non! cria Esther angoissée. Tu pries tant. Dieu te déchargera +bien d’un peu, pour cette fois-ci seulement. Tu dois partir de suite et +prendre le train pour le retour aussi, sinon comment saurons-nous ce qui +est arrivé! Je vais mettre en gage mon dernier prix, cela te donnera +assez d’argent. + +--Bon! fit Mosès. Pendant que tu portes le livre, j’aurai le temps de +finir mes prières. Il ramassa son «talith» et se mit à murmurer: +«Heureux ceux qui habitent Ta maison; ils te loueront à jamais--Selah» +et il disait: «Et le Rédempteur viendra dans Sion», quand Esther s’en +fut par la porte emportant le livre. Il était somptueusement relié et +intitulé: «Les Trésors de la Science». Esther le connaissait presque par +cœur, l’ayant lu deux fois d’une couverture d’or à l’autre. Tout de +même, elle regrettait amèrement de devoir s’en séparer. + +Le prêteur sur gages, habitait au coin de la rue, car, pareil à +l’aubergiste, il surgit partout où les conditions lui sont favorables. +C’était un chrétien. Par une singulière anomalie le Ghetto ne se fournit +pas ses prêteurs à lui, il les envoie en province ou dans le West End. +Peut-être leur instinct commercial redoute-t-il les sollicitations de +leur race. + +Le prêteur d’Esther était un homme corpulent à la face rubiconde. Il +connaissait la fortune de centaines de familles par les objets laissés +ou repris. C’était sur ses bancs encombrés que la veste du pauvre +Benjamin était restée couchée, comprimée et pliée, alors qu’elle eût pu +prendre l’air sur les terrains du Crystal Palace. C’était de ses bancs +que la mère d’Esther l’avait retirée, le lendemain de la foire; pour +être bientôt après rangée, elle aussi, couchée dans un cercueil de la +fosse commune, attendant en silence la Rédemption. La «veste du +dimanche» elle-même avait été vendue depuis longtemps au chiffonnier, +car Salomon, sur le dos duquel elle descendit quand Benjamin fut si +heureusement transplanté, ne put jamais arriver à porter une «veste du +dimanche» plus d’un an et quand elle devient le vêtement de tous les +jours, elle s’use bien six fois plus rapidement. + +--Bonjour, ma chère petite, dit le gros homme, que vous êtes matinale +aujourd’hui. En effet, l’apprenti venait à peine d’ouvrir ses volets. +Que puis-je faire pour vous? vous êtes pâle, ma petite; qu’y a-t-il? + +--J’ai un livre à sept shillings six pence, tout neuf, dit-elle en le +passant au prêteur. + +Il examina immédiatement la feuille de garde: + +--Un livre tout neuf, dit-il avec mépris: Esther Ansell, pour ses +progrès! Quand un livre est abîmé de la sorte que voulez-vous qu’il +vaille? + +--Comment! C’est l’inscription qui en fait la valeur, dit Esther +tristement. + +--C’est possible, dit le gros homme d’un ton bourru, mais vous ne +supposez pas que je trouverai tout juste un acheteur qui s’appelle +Esther Ansell et qui soit susceptible de progrès? + +--Non, murmura Esther d’un air plaintif, mais je vais bientôt le +reprendre moi-même. + +--Dans ce bas monde, dit le prêteur secouant la tête avec scepticisme, +on ne sait jamais. Combien en désirez-vous? + +--Je n’en veux qu’un shilling, dit Esther et elle ajouta et trois pence, +ayant une heureuse idée. + +--Très bien, dit l’homme un peu adouci; je ne veux pas discuter ce +matin. Vous paraissez épuisée de fatigue. Voilà! + +Esther s’élança hors de la boutique serrant la monnaie dans la paume de +sa main. + +Mosès avait replié ses phylactères avec un soin pieux et les avait +serrés dans un petit sac, il avalait en hâte une tasse de café. + +--Voici le shilling, s’écria-t-elle et deux pence en plus pour l’omnibus +de London Bridge. Dépêchez-vous! + +Elle enferma soigneusement le reçu auprès de ses compagnons dans un +vieux porte-monnaie de cuir, décoloré, que son père avait un jour trouvé +dans la rue, puis elle hâta le départ. Quand le bruit des pas cessa sur +l’escalier, elle eût voulu rejoindre son père pour l’accompagner; mais +Ikey réclamait son déjeuner et les enfants devaient partir à l’école. +Elle ne quitta pas la maison car la grand’mère poussait d’affreux +gémissements. Les enfants partis, elle fit le lit resté vide et rangea +les oreillers de la vieille femme. Tout à coup, la répugnance que devait +éprouver Benjamin à exhiber son père à ses nouveaux compagnons lui vint +à l’esprit. Elle espérait que Mosès ne serait pas inutilement importun +et elle sentait que si elle l’avait accompagné elle eût pu pâtir du tact +nécessaire dans cet endroit. Elle se reprochait de ne l’avoir pas rendu +plus présentable. Elle eût pu épargner un demi-penny de plus, pour un +faux-col frais et veiller à ce qu’il fût lavé. Mais dans la hâte et +l’alarme toutes les idées de bienséance s’étaient trouvées submergées. + +Alors ses pensées prirent la tangente et elle revit sa classe, où sans +doute on enseignait de nouvelles choses et où l’on gagnait de bonnes +notes. Et elle se faisait du mauvais sang de manquer l’une et les +autres. + +Elle se sentait si solitaire en compagnie de sa grand’mère qu’elle eût +voulu descendre et pleurer dans le giron de Dutch Debby. Puis elle +essaya de se représenter la chambre où Benjy était couché, mais son +imagination manquait de données. Elle ne pouvait s’imaginer que le +brillant Benjamin était mort, et qu’il serait peut-être cousu dans un +linceul, comme l’avait été sa pauvre mère, qui elle, ne possédait aucun +talent littéraire; mais elle se demandait s’il gémissait comme sa +grand’mère. Et ainsi, à moitié absente, tendant l’oreille au moindre +bruit de l’escalier, Esther attendait les nouvelles de son Benjy. Les +heures passaient et les enfants en rentrant à une heure, trouvèrent le +dîner prêt, mais Esther toujours anxieuse. Un rayon de poussières +ensoleillées entra par la fenêtre de la mansarde comme pour y apporter +l’espoir. + +Benjamin avait consenti à abandonner ses livres au profit d’une très +exceptionnelle partie de balle, par un jour froid de mars. Il avait +enlevé sa veste et s’était échauffé à cet exercice inaccoutumé. Une +mauvaise réaction avait occasionné un froid. Benjamin eut un rhume, dont +on ne s’aperçut pas et qui dégénéra rapidement en un gros rhume, sans +que l’énergique garçon se décidât à se faire envoyer à l’infirmerie: le +jour de la publication de _Notre Journal_ approchait. + +Le refroidissement s’aggrava avec la même rapidité et aussitôt après +s’être plaint le gamin fut pris d’une forte fièvre et le docteur +diagnostiqua une pneumonie. Pendant la nuit Benjamin fut pris de délire +et la garde appela le médecin. Au matin la situation fut jugée si +critique qu’on appela le père par télégramme. La science ne pouvait pas +grand chose et tout dépendait de la constitution du malade. Hélas! les +quatre années de bon régime et de grand air à la campagne, n’avaient pas +racheté huit ans et neuf mois de privations et d’atmosphère viciée +surtout chez un gamin plus disposé à imiter Dickens et Thackeray qu’à +profiter des avantages de sa situation. + +Quand Mosès arriva, il trouva son fils qui se débattait fiévreusement +sur son petit lit dans une petite chambre écartée loin des grands +dortoirs. La directrice, une jeune femme gracieuse, était penchée sur +lui avec tendresse, et une nurse était assise à ses côtés. Le médecin +attendait au pied du lit. Mosès prit la main de son fils et la +directrice se retira. Benjamin fixa sur son père de grands yeux qui ne +le reconnurent pas. + +--Comment ça va Benjamin? dit Mosès en yiddish, affectant une bonne +humeur. + +--Je vous remercie, vieux Four-Eyes (Quat’-z-Yeux), c’est aimable à vous +de venir. J’ai toujours dit qu’on ne devait pas faire allusion à vous +dans le journal. J’ai toujours dit aux camarades que vous étiez un bon +type. + +--Que dit-il? demanda Mosès en se tournant vers les personnes présentes, +je ne comprends pas l’anglais. + +Ils ne pouvaient eux-mêmes comprendre cette question mais la directrice +la devina. Elle mit les doigts sur son front et secoua la tête pour +toute réponse. Benjamin ferma les yeux et il se fit un silence. Ensuite +il les rouvrit et regarda son père. Un rouge plus sombre envahit les +joues écarlates de Benjamin quand il considéra l’être minable et courbé +auquel il devait sa naissance. Mosès portait une écharpe rouge sale sous +une barbe embroussaillée; ses vêtements étaient crasseux, sa figure +n’avait pas été débarbouillée et pour comble de bonheur il n’avait pas +tiré son chapeau, que des considérations bien différentes de celles de +l’étiquette eussent pu l’engager à cacher. + +--Je croyais que vous étiez «Four-Eyes», murmura le gamin d’un air +confus. N’était-il pas là il y a un moment? + +--Allez chercher M. Coleman, dit la directrice à la garde, souriant à +travers ses larmes en entendant le surnom du professeur et se demandant +de quels noms on la baptisait, elle aussi. + +--Voyons, un peu de courage, Benjamin! dit le père en voyant que son +fils se rendait compte de sa présence. Tu seras bien vite remis, tu as +été plus souffrant que ça. + +--Que dit-il demanda Benjamin tournant les yeux vers la directrice. + +--Il dit qu’il est triste de vous voir aussi souffrant, dit la +directrice à tout hasard. + +--Mais je pourrai me lever, bientôt n’est-ce pas? je ne peux pas +remettre la publication de _Notre Journal_! + +--Mon pauvre petit, dit la directrice en lui caressant le front. Mosès +se retira respectueusement devant elle. + +--Que dit-il? demanda-t-il encore. La directrice répéta ses paroles, +mais Mosès ne comprenait pas l’anglais. + +Le vieux Four-Eyes arriva. C’était un jeune homme doux qui portait des +lunettes. Il regarda le docteur, et les yeux de celui-ci lui dirent +tout. + +--Oh, M. Coleman, dit Benjamin d’une voix enrouée, vous voudrez bien +veiller à ce que _Notre Journal_ paraisse cette semaine comme +d’habitude. Dites à Jack Simmonds de ne pas oublier de mettre un bord +noir autour de la page qui porte l’épitaphe de Bruno. Bony-Nose (nez +osseux)... je... je veux dire Mr Bernstein, l’a rédigée pour nous en +latin de cuisine, n’est-ce pas une bonne farce? De larges bords noirs, +dites-le-lui. C’était un bon chien et dans toute sa vie il n’a mordu +qu’un petit garçon. + +--Très bien; je vais m’en occuper, lui répondit Four-Eyes sur le même +ton brusque et joyeux. + +--Que dit-il? répétait désespérément Mosès en s’adressant au nouveau +venu. + +--N’est-ce pas un cas triste, M. Coleman? dit la directrice à mi-voix. +Ils ne se comprennent pas l’un l’autre. + +--Vous devriez avoir un interprète dans l’établissement, dit le docteur +en se mouchant. + +Coleman luttait contre lui-même. Il savait le jargon à la perfection car +ses parents le parlaient encore, mais il avait toujours feint de +l’ignorer. + +--Dites à mon père de rentrer à la maison, et de ne pas s’inquiéter; je +suis très bien, un peu faible seulement! murmura Benjamin. + +Coleman était indécis. Il se demandait s’il devait se rendre coupable +d’un peu de savoir, quand un changement d’expression se produisit +soudain sur le visage blême couché sur l’oreiller. Le docteur vint et +prit le pouls du gamin. + +--Non, je ne veux pas entendre ce Maaseh! s’écria Benjamin. Raconte-moi +l’histoire du Sambatyon, père, qui refuse de couler le jour du Sabbat! + +Il parlait Yiddish, il était redevenu un tout petit enfant. Le visage de +Mosès s’éclaira de joie. Il pouvait enfin comprendre son premier-né. Il +y avait encore de l’espoir. Tout à coup un rayon de soleil emplit la +chambre. A Londres le soleil ne pouvait percer les nuages depuis +plusieurs heures. + +Mosès se pencha sur l’oreiller, le visage en proie à des émotions +multiples; et laissa tomber une larme brûlante sur le front de son fils. + +--Chut, chut, mon petit Benjamin, ne pleure pas! dit Benjamin et il se +mit à chanter dans le jargon de sa mère: + + «Dors, petit père, dors, + Ton père sera un corbeau + Ta mère t’apportera de petites pommes; + Des bénédictions sur ta petite tête!» + +Mosès revit sa pauvre Gittel berçant son petit garçon. Aveuglé par les +pleurs, il ne voyait pas qu’elles tombaient drues sur la petite figure +blême. + +--Non, sèche tes larmes, je te dis, mon petit Benjamin! dit Benjamin +d’une voix plus tendre et plus douce et il reprit son étrange et +plaintive mélodie: + + «Hélas, que je suis à plaindre, + Quel malheur d’être + Exilé et banni + Si jeune encore, loin de toi!» + +... Et la mère de Joseph lui criait du fond de sa tombe: «Console-toi, +mon fils; un bel avenir sera le tien.» + +--La fin est proche, murmura, en jargon, le vieux Four-Eyes au père. + +Mosès trembla de tous ses membres. «Mon pauvre agneau! mon pauvre +Benjamin! soupirait-il, je croyais que ce serait toi qui dirais le +Kaddish pour moi, et non pas moi pour toi!» Puis il se mit à réciter +calmement les prières hébraïques. Le chapeau qu’il eût pu quitter était +bien approprié maintenant. + +Benjamin se releva dans son lit, avec violence. + +--Voilà maman, Esther! s’écria-t-il en anglais, maman qui a rapporté ma +veste. Mais à quoi cela sert-il maintenant! + +Sa tête retomba et une expression d’angoisse crispa son visage si plein +de beauté et de résignation. + +--Esther, dit-il, n’aimerais-tu pas aller à la campagne aujourd’hui? +Vois comme le soleil brille! + +Il brillait, en effet, avec une chaleur trompeuse baignant d’or toute la +verte campagne qui s’étendait alentour, et aveuglant les yeux du petit +mourant. Les oiseaux chantaient devant les fenêtres. + +--Esther, dit-il avec un air d’envie, penses-tu qu’il y aura bientôt +encore un enterrement? + +La directrice éclata en sanglots et s’en alla. + +--Benjamin, s’écria le père avec frénésie, pensant que la fin était +proche, dis le Shemang! + +Le gamin le regarda fixement, d’un regard plus clair. + +--Dis le Shemang, répéta Mosès d’une voix de commandement. + +Le mot Shemang, le ton d’autorité, réveillèrent la conscience du +mourant. + +--Oui, père, j’allais le faire, murmura-t-il d’un air soumis. + +Ils récitèrent ensemble la dernière profession de foi de l’Israélite +mourant. Elle était en hébreu. «Entends, ô Israël: le Seigneur notre +Dieu, le Seigneur est Un.» Tous deux ils comprenaient cela. + +Benjamin vécut encore quelques minutes et s’endormit dans une douce +torpeur sans souffrances. + +--Il est mort, dit le docteur. + +--Béni soit le Seul Juge, dit Mosès. Il déchira sa veste et ferma les +yeux éteints. Puis il se dirigea vers la toilette, tourna la glace +contre le mur, ouvrit la fenêtre et vida la cruche d’eau sur l’herbe +ensoleillée. + + + + +XIX + +«FOR AULD LANG SYNE, MY DEAR» + + +Les lettrés disent que la pâque était une fête du Printemps bien avant +qu’on l’associât avec la sortie d’Egypte. Mais il n’y a guère de nature +à fêter dans le Ghetto et les raisons historiques de la fête dépassent +toutes les autres. La fête de Pâque demeure la plus pittoresque des +«trois fêtes», amenant la métamorphose complète des rites culinaires et +l’interdiction absolue du levain, qui est considéré comme tabou. Quelque +audacieux archéologue au trentième siècle fera peut-être remonter +l’origine de la fête aux grands nettoyages du printemps, l’orgie +annuelle des ménagères anglaises, car c’est alors en effet que le Ghetto +se lave, se nettoie, se peint, se pare, et purifie ses poëlons et ses +casseroles par le baptême du feu. C’est alors aussi, que l’aubergiste +prend un drap blanc et le suspend à sa porte pour annoncer qu’il vend du +«kosher rum» avec l’autorisation du Grand Rabbin. Le pâtissier remplace +ses «stuffed monkeys», ses bolas, ses choux à la confiture et ses +brioches au fromage, par des «palavas» sans levain, des meringues et des +gâteaux aux amandes. Les temps sont loin où la diététique de Pâque était +limitée aux fruits, à la viande et aux légumes; chaque année le cercle +s’élargit et il ne serait pas étonnant de voir un jour le pain, +lui-même, devenir pascal. C’est alors aussi que le marchand pieux, dont +la petite boutique est souillée de levain cède son commerce à quelque +chrétien complaisant pour le lui racheter, les fêtes de Pâques +terminées. Alors l’holocauste est fait des miettes de pain du peuple et +la formule de salutation nationale se transforme en «comment +supportez-vous le motsos?» la moitié de la race devenant facétieuse, et +l’autre cérémonieuse, devant les gâteaux de Pâque. + +C’était la veille au soir de l’ouverture de la Pâque qu’Esther Ansell +sortit acheter pour un shilling de poisson dans Petticoat Lane, écartant +volontairement de son esprit les souvenirs encore vibrants de cette +scène déchirante. Sans doute est-ce un des avantages de la misère de ne +pas laisser de temps pour le deuil. Le labeur quotidien est le népenthès +du pauvre. + +Esther et son père furent les deux seuls membres de la famille sur +lesquels la mort de Benjamin produisit une impression profonde. Il avait +quitté la maison depuis si longtemps qu’il n’était plus qu’une ombre +dans le souvenir des autres. Mosès supportait sa peine avec résignation, +épanchant chaque jour ses émotions dans le kaddish et à sa tristesse +personnelle se joignait le regret de la perte causée aux commentaires de +la littérature hébraïque par le départ prématuré de son fils en Paradis. +La douleur d’Esther était plus amère et plus angoissante car tous les +enfants étaient délicats, et c’était la première fois que la mort en +enlevait un. L’incompréhensible tragédie de la mort de Benjamin avait +ébranlé l’enfant jusqu’au fond de son âme. Pauvre garçon! Que c’était +affreux d’être étendu froid et blême sous les neiges de l’hiver. A quoi +lui avaient servi les longues études qui devaient le préparer à écrire +de grands romans! Le nom d’Ansell allait maintenant s’éteindre dans +l’obscurité sans gloire. Elle se demandait si _Notre Journal_ n’allait +pas crouler, et obscurément elle sentait que c’était fatal. Où +étaient-ils tous les rêves de richesse qu’elle avait bâtis et dont la +base était le génie de Benjamin? Hélas! l’émancipation des Ansell du +joug de la pauvreté se trouvait remise à une date indéterminée. C’était +d’elle, d’elle seule maintenant que la famille devait attendre la +délivrance.--Eh bien, c’est elle qui reprendrait la tâche du fils défunt +pour la remplir de son mieux et elle joignit ses petites mains en signe +de détermination.--Mosès était ignorant de ses ambitions et de ses +doutes. Le travail n’était abondant que pendant trois jours de la +semaine et il ne se doutait pas de l’impossibilité dans laquelle il se +trouvait de subvenir assez largement aux besoins de sa famille. Esther, +elle-même, livrée aux soucis continuels de l’école et à ceux d’une quasi +maternité, sentit se calmer assez rapidement les élancements les plus +aigus de la douleur, bien que la coutume interdisant les réjouissances +pendant l’année du deuil ne courût aucun risque d’être transgressée par +la pauvre petite Esther qui n’allait ni aux bals d’enfants ni aux +théâtres. Elle combinait ses achats de poisson en se frayant un chemin à +travers une foule compacte, toute éclairée par de tels flots de lumière, +rejetés par le gaz des boutiques, et des banderoles de flammes des +petites charrettes, que le vent froid du jeune avril en parut réchauffé. + +Deux courants opposés de piétons lourdement chargés, essayaient +d’occuper le même trottoir au même moment, et les lois de l’espace les +tinrent bloqués jusqu’à ce qu’ils se fussent rendus à ses réalités +impitoyables. Riches et pauvres se coudoyaient; des dames vêtues de +satin et de fourrures se trouvaient serrées contre de pauvres femmes à +l’air exotique, la tête couverte de sales mouchoirs; de rudes sportsmen +anglais, au visage hâlé, luttaient avec bonne humeur contre leurs +parents gras d’au-delà la mer du Nord; et un flot de rustres chrétiens +contemplait les marchands et les acheteurs juifs, avec amusement et +mépris. + +Car c’était la nuit des nuits, celle où se faisaient les achats pour la +fête; et les grandes dames du West End abandonnant leurs filles qui +jouaient du piano et avaient leur abonnement chez «Mudie», descendaient +dans leur vieux quartier pour secouer un instant le vernis de +raffinement et plonger leurs mains dégantées dans les tonneaux de +concombres salés, marinés dans leur propre _russel_ et pour enlever de +leurs petites caisses bien serrées les olives grasses et juteuses. Mais +que de tragicomédies derrière la joie passagère de ces figures +sensuelles, riant et mâchant avec l’effronterie de petites écolières! Ce +soir elles ne devaient pas soupirer en silence en songeant aux +splendeurs d’Egypte. Elles pouvaient rire et parler du temps d’Olov +Hasholom: «Que la paix soit avec lui!» avec leurs vieilles connaissances +et desserrer un peu l’étau des conventions sociales, pendant qu’elles +éblouissaient le ghetto par les splendeurs de leur mise en scène et le +halo de ce West End d’où elles venaient. C’était une scène sans égale +dans l’histoire du monde, cette fantasmagorie de larves et de papillons +rassemblés en souvenir de jadis, dans leur cher foyer d’éclosion. Des +contrastes si violents de richesse et de pauvreté, qu’on ne pourrait +guère les trouver que dans les mines d’or romantiques ou dans les pays +en formation où ils naissent tout naturellement dans une civilisation +inculte, d’un peuple doué du sens inextinguible du pittoresque. + +--Hallo! se peut-il que ce soit vous, Betsy? demandait d’un air joyeux +un vieillard minable aux cheveux blancs, à Mrs Arthur Montmorency. +Vraiment, c’est bien vous; je ne voulais pas en croire mes yeux! Dieu! +quelle belle femme vous êtes devenue! Et c’est vous, la petite Betsy qui +apportiez le café à votre père, dans un petit pot brun, quand nous nous +trouvions tous les deux côte à côte dans le Lane? Il y a vendu des +pantoufles pendant bientôt onze ans à côté de mon échoppe de +coutellerie. Mon Dieu, mon Dieu, que le temps passe! + +Le visage pâle de Betsy Montmorency rougissait sous la lumière du gaz et +s’enveloppant de ses zibelines, elle regardait involontairement autour +d’elle, pour voir si aucune de ses amies de Kensington n’était en vue. + +Quelque autre Betsy Montmorency, se sentant l’âme un peu bohème pour la +circonstance seulement, recevait avec effusion les congratulations de +ses anciennes amies répétant les vieilles formules et les vieux dictons +avec le sentiment étrange de voler des bonbons; pendant que d’autres +plus fines, plus dignes de leur nom, interpellaient une Betsy Jacob. + +--Vraiment? Est-ce vous, Betsy? Comment allez-vous? comment allez-vous? +Comme je suis contente de vous voir. Ne voulez-vous pas me régaler d’une +tasse de chocolat chez Bonn, pour montrer que vous n’avez pas oublié le +vieux temps d’Olov Hasholom? + +Et ayant ainsi laissé la responsabilité des convenances à la plus +pauvre, la Montmorency se perdait dans les ressouvenirs de ces bons +vieux temps, «que la paix soit avec eux!» jusqu’à ce que la larve eût +oublié la splendeur du papillon, dans une joyeuse évocation des +anciennes misères. Mais bien peu de ces Montmorency, à quelque sorte +qu’elles appartinssent, quittaient le ghetto sans avoir glissé de +petites pièces d’or dans des mains hésitantes, au fond de mansardes +obscures où végétaient de vieux amis et des parents pauvres. + +Là-haut, dans le ciel, des étoiles brillaient silencieuses, mais +personne ne le regardait. Par terre, sous les pieds, s’étendait l’épais +voile de boue noire que le Lane ne soulevait jamais, mais personne ne le +voyait. Il était impossible de songer à autre chose qu’aux humains, dans +la confusion et le tourbillon, dans la sottise et la cohue, la foule et +l’écrasement, dans la compression et les cris, le vacarme et la +mêlée--dans une assemblée joyeuse, pauvre et bruyante, aussi excitée et +si mouvante, si polyglotte, si querelleuse et aussi gaie que celle d’une +foire aux vanités! Mendiants, vendeurs, acheteurs, commères, charlatans, +tous ajoutaient à la rumeur. + +--Voici des gâteaux! tous yontovdik (pour les fêtes)! Yontovdik!... + +--Bretelles, les meilleures bretelles; toutes... + +--Yontovdik, un shilling seulement... + +--C’est l’ordre du Rabbin, ma’am, tous les gigots de mouton doivent être +_porged_, ou ma patente... + +--Concombres! concombres! + +--Voici votre affaire! + +--Voici les plus beaux pantalons, messieurs, ils me coûtent, aussi vrai +que je suis ici... + +--Sur la tête, vieux drôle... + +--Arbah Kanfus! Arbah... + +--Mon pauvre vieux mari a subi une opération... + +--Hokey-pokey! Yontovdik! Hokey... + +--Mais garez-vous donc, voyons! + +--Sur ma vie et la vôtre, Betsy... + +--Dieu vous bénisse, _Mishter_, puissiez-vous vivre mille ans! + +--Mangez les meilleurs motsos! Quatre pence seulement... + +--Les os se vendent en même temps, ma’am, je l’ai coupée aussi maigre +que possible. + +--_Charoises!_ (sucreries) _charoises! Moroire_ (herbes amères) +_Chraine_ (raifort) _Pesachdik!_ (pour Pâque). + +--Venez prendre un verre de vieux Tom avec moi, mon garçon! + +--De belles plies! voilà! Allons! où sont vos idées? Aidez-moi... + +--Bob! Yontovdik, Yontovdik! un bob (shilling) seulement! + +--Chuck steak et une demi-livre de graisse! + +--Un soufflet sur les yeux si vous... + +--Dieu vous bénisse! rappelez-moi au souvenir de Jacob. + +--_Shaink meer_ (donnez-moi) un penny, missis lieben, missis _croin_ +(chère)... + +--Une mort subite pour vous, espèce de... + +--Mon Dieu! Sal (Salomon) que vous êtes changé! + +--Je vous donne ma parole, sir, que le poisson sera chez vous avant que +vous n’y soyez! + +--Peint de la meilleure manière pour un tanneur. + +--Une éponge, Monsieur? + +--Je vous couperai une tranche de ce melon pour... + +--Elle est morte, la pauvre! que la paix soit avec elle! + +--Yontovdik! trois bobs pour une bourse contenant... + +--Venez voir le véritable Indien vivant, tatoué, né dans l’Archipel +Africain! Montez! + +--Par ici l’entrée pour voir le nain qui parle, danse et chante! + +--Trois citrons pour un penny! trois citrons... + +--Un _shtibbur_ (penny) pour un pauvre aveugle! + +--Yontovdik! Yontovdik! Yontovdik! Yontovdik! + +Et dans ce cri, commun à tant de marchands et de vendeurs, toute cette +Babel disparaissait parfois, pendant un instant et puis émergeait à +nouveau, dans sa multiplicité. + +Tous ceux qu’Esther connaissait étaient dans la foule; et elle les +rencontra tous tôt ou tard. Dans Wentworth Street, parmi les feuilles de +choux pourris et la boue, les détritus, les restes de viande et les +abattis de volaille, se tenait le triste Meckish, offrant ses éponges +sales et sollicitant la charité par des grimaces renforcées de temps à +autres de crises d’épilepsie répétées à des intervalles judicieusement +établis. A quelques mètres de lui, sa femme vêtue d’une belle jaquette +de peau de loutre, achetait du saumon avec l’air d’une dame de Maida +Vale. Pressé dans un coin elle vit Shosshi Shmendrik, les pans de sa +veste tout jaunis par les jaunes d’œufs qui se brisaient dans une de ses +poches. Il lui demanda d’un air furieux si elle n’avait pas aperçu le +petit garçon qu’il avait retenu pour lui porter ses morues et ses +volailles, et il expliqua que sa femme était retenue dans sa boutique et +l’avait chargé des soins du ménage. Il est à supposer que si Mrs +Shmendrik, ex-veuve Finkelstein, reçut jamais ses comestibles, elle put +découvrir que son bon époux avait acheté du poisson artificiellement +gonflé d’air et des volailles rembourrées de papier gris. Le bon Sam +Abrahams, le choriste dont l’attitude bienveillante ensoleillait les +endroits qu’il traversait, arrêta Esther et lui donna un penny. Plus +loin elle rencontra sa maîtresse d’école Miss Miriam Hyams, et la salua, +car Esther n’était pas de ceux qui appelaient leurs supérieurs, +«institutrices» ou «maîtres», d’après le sexe, par raillerie, jusqu’à ce +que les victimes souhaitassent posséder le pouvoir d’Elisée sur les +ours. Ensuite elle fut surprise de rencontrer le frère de sa maîtresse +qui pilotait la gentille Bessie Sugarman à travers le gros de la cohue. +Ecrasés entre deux brouettes elle aperçut Mrs Belcovitch et Fanny, qui +faisaient ensemble leurs achats, accompagnés de Pesach Weingott, tous +trois chargés d’une quantité de paquets. + +--Esther, si vous rencontriez Becky dans la foule, dites-lui où je suis, +dit Mrs Belcovitch. Elle est avec un de ses amoureux. Je suis si faible +que je puis à peine me traîner et Becky devrait bien rapporter les +choux. Elle a de bonnes jambes et non pas une grosse et une maigre. + +Autour des marchands de poissons, la foule des acheteurs était compacte. +Ce commerce était monopolisé par les Juifs anglais, de grands garçons, +blonds, vigoureux et sains, aux bras bronzés, que tous approchaient avec +crainte, excepté les plus braves des Juives étrangères. Leur tarif et +leur politesse variaient selon l’apparence des acheteurs. Esther qui +avait l’œil et l’oreille de l’observateur, s’amusait parfois à les +regarder. Ce soir une comédie exceptionnelle l’attendait. Une dame bien +mise se présenta devant la boutique de «l’Oncle Abe», où une +demi-douzaine de poissons variés se trouvaient étalés. + +--Bonsoir, Madame, la soirée est fraîche, mais belle n’est-ce pas? Vous +désirez ce lot-là? Et bien, parce que vous êtes une ancienne cliente et +que le poisson est bon marché aujourd’hui, je puis vous le laisser pour +un souverain. Dix-huit?... Eh bien, c’est dur, mais... tenez mon garçon, +prenez le poisson de Madame. Bonsoir. + +--Combien ceci? demanda une femme proprement vêtue en indiquant un lot +exactement pareil. + +--Je ne puis le laisser à moins de neuf bobs. Le poisson est cher +aujourd’hui. Vous ne trouverez rien de meilleur marché dans tout le +Lane; par Dieu, vous n’en mourrez pas! Cinq shillings? Sur ma vie et sur +celle de mes enfants je vous jure qu’il me coûte plus que cela. Aussi +vrai que je suis ici, je l’ai payé... allons, donnez-moi sept shillings +six pence et il est à vous. Vous ne pouvez pas dépenser plus de cinq +shillings? Eh bien ouvrez votre tablier, vieille gale. Je me rattraperai +sur les riches. Sur votre vie et la mienne, vous avez fait un metsiah! + +Puis arriva la vieille Mrs Shmendrik, la mère de Shosshi, la tête +enveloppée d’un beau châle de Paisley, en guise de chapeau. Les femmes +du Lane qui sortaient sans chapeaux se mettaient au même rang que les +hommes du Lane qui ne portaient pas de faux-cols. + +Une des raisons de la terreur qu’inspiraient les poissonniers anglais +provenait de ce qu’ils exigeaient de leurs clients qu’ils parlassent +anglais, remplissant ainsi dans la communauté une importante fonction +éducative. Ils permettaient un certain pourcentage de jargon, prenant +eux-mêmes certaines licences, mais ils affectaient de ne pas comprendre +le yiddish pur. + +--Abraham, combien pour ce lot-ci? dit la vieille Mrs Shmendrik en +désignant un troisième lot de poisson semblable aux deux autres, et en +tâtant tous les poissons. + +--Bas les pattes, fit Abraham brusquement. Ecoutez, je connais vos +farces, à vous Polonais. Je vais vous dire le plus bas prix et je ne +supporterai pas que vous marchandiez d’un farthing. Je vais perdre avec +vous mais au moins vous ne m’ennuierez pas. Huit bobs! voilà! + +[[--Avroomkely (cher petit Abraham) voici lebbenpence!]] + +--Onze pence! Par Dieu! s’écria l’oncle Abe en s’arrachant les cheveux, +je le savais! Et saisissant par la queue une grosse plie, il la fit +tournoyer et en frappa Mrs Shmendrik en pleine figure, criant: Voilà +pour vous vieille sorcière! allez-vous-en ou je vous tue! + +--Chien que tu es! hurla Mrs Shmendrik usant des plus copieuses +ressources de son idiome maternel. Une année de malheur pour toi! +Puisses-tu être brûlé vif! ton père était un Gonof et tu es un Gonof et +toute ta famille sont des Gonovim! Puissent les dix plaies de Pharaon... + +Il y avait peu de malice au fond de tout ceci, rien de plus que la +simple exubérance d’imagination d’une race dont la poésie primitive +consistait à répéter deux fois les mêmes choses. + +L’oncle Abraham ramassa la plie d’un geste menaçant, en criant: + +--Je veux tomber mort sur le champ, si vous n’êtes pas partie dans une +seconde, je ne réponds pas des conséquences! Allons, décampez! + +--Voyons, voyons, Avroomkely, reprit Mrs Shmendrik retombant brusquement +de l’injure à la politesse. Allons, dites quatorze pence. Ecoutez, mon +fils! quatorze _stibburs_ c’est un tas de _gelt_. + +--Etes-vous partie? cria Abraham avec une rage terrible. Mon prix +maintenant est dix bobs. + +--Avroomkely, _noo zoog_, (allons dites) quatorze pence et demi! je suis +une pauvre femme. Voilà quinze pence! + +Abraham la prit par les épaules et la jeta contre le mur où elle +prononça des malédictions pittoresques. Esther sentit que ce n’était pas +le moment choisi pour elle d’acquérir pour un shilling de poisson. Elle +se fraya un chemin vers une autre boutique. + +Il y avait là un vieux homme au teint hâlé auquel Esther avait souvent +acheté des soldes au temps où la fortune souriait aux Ansells. A sa +grande joie, il la reconnut. Elle aperçut une pile de rougets sur l’étal +improvisé et son imagination galopant elle se vit déjà qui les faisait +frire. Puis une secousse violente comme celle d’une douche glacée la fit +trembler et son cœur cessa de battre; au moment de prendre sa bourse +dans sa poche elle n’y trouva plus qu’un dé à coudre, un crayon et un +mouchoir de coton. Quelques minutes s’écoulèrent avant qu’elle pût se +figurer que les quatre shillings, sept pence et demi dont dépendaient +tant de choses étaient perdus! Les épiceries et les gâteaux sans levain +avaient été offerts par les œuvres de charité, le vin de raisins se +préparait depuis plusieurs jours, mais le poisson et la viande et tous +les petits accessoires d’une table de Pâque bien ordonnée... étaient la +proie des pickpockets. Une désolation envahit l’âme de l’enfant, plus +terrible encore que celle qu’elle avait ressentie le jour où elle +renversa la soupe; les rougets qu’elle pouvait toucher du doigt +semblaient s’être éloignés et devenus inaccessibles, un instant après +ils s’évanouissaient avec tout le reste derrière un flot de larmes +brûlantes et elle marchait comme dans un rêve, jetée d’un côté à l’autre +par le double courant de la foule. Rien, depuis la mort de Benjamin, ne +lui avait donné à ce point le sentiment de la misère et de la fragilité +de l’existence. Que dirait son père, dont la conviction que la +Providence avait veillé à ses Pâques, serait si amèrement déçue à la +onzième heure! Pauvre Mosès! Il avait été si fier de gagner de quoi +fêter un bon Yomtov, plus que jamais convaincu qu’avec un petit capital +il eût pu créer une grande affaire. Et maintenant elle allait s’en +retourner gâter le Yomtov de tous, et voir les tristes figures des +_petits_ autour de la table vide pour le Seder. C’était affreux, et +l’enfant pleurait pitoyablement, passant inaperçue dans la foule, sans +pouvoir se faire entendre de cette Babel. + + + + +XX + +LE SINGE MORT + + +Une vieille _maaseh_ que sa grand’mère lui avait racontée lui revint à +l’esprit: dans une ville de Russie, habitait un vieux Juif, qui gagnait +à peine de quoi vivre, et la moitié de ce qu’il gagnait servait à +corrompre les fonctionnaires afin de pouvoir subsister. Persécuté et +maltraité il avait pourtant confiance en Dieu et louait son nom. La +Pâque approchait, l’hiver était rigoureux, le Juif allait mourir de faim +et sa femme n’avait fait aucun préparatif pour la fête. Dans l’amertume +de son âme elle se mit à rire de la foi de son mari et se moqua de lui, +mais il lui dit: «Prends patience, ma femme! notre table du Seder sera +dressée comme aux jours d’antan, comme aux anciennes années», mais la +fête approchait de plus en plus et il n’y avait rien dans la maison et +la femme insultait son mari en lui disant: «Tu crois peut-être qu’Elie +le prophète viendra te voir, ou que le Messie naîtra?» mais il répondit: +«Elie le prophète est toujours sur terre, n’étant jamais mort; qui sait +s’il ne jettera pas un regard sur moi.» Sur quoi sa femme se mit à rire +bruyamment. Les jours passèrent jusqu’à ce que quelques heures seulement +les séparaient de la Pâque, et le garde-manger était toujours vide de +provisions et le vieux Juif plein de foi. Il survint alors que le +gouverneur de la ville, un homme dur et cruel, était assis à compter des +piles d’or pour préparer la solde de ses officiers, à ses côtés se +tenait son petit singe favori; au fur et à mesure qu’il ramassait +l’argent, son singe l’imitait à sa façon, faisant de petits paquets au +grand amusement du gouverneur. Quand celui-ci ne pouvait ramasser +aisément une pièce, il mouillait son index en le portant à la bouche, +sur quoi le singe faisait chaque fois la même chose, seulement croyant +que son maître mangeait l’or, il avalait la pièce toutes les fois qu’il +portait le doigt à ses lèvres. De sorte qu’il tomba soudainement malade +et mourut. Un des hommes du gouverneur dit alors: «Voyez, cet animal est +mort, qu’en ferons-nous?» Le gouverneur très ennuyé de ce que ses +comptes n’étaient pas justes lui répondit d’un ton bourru: «Ne me +dérangez pas! jetez-le dans la maison du vieux Juif au bas de la rue.» +L’homme prit le cadavre et le jeta avec un fracas de tonnerre dans le +couloir de la maison du Juif et s’enfuit au plus vite. La bonne femme +sortit épouvantée et vit la charogne couchée sur un baquet de fer qui se +trouvait dans le corridor. Elle comprit que ce devait être l’acte d’un +chrétien et elle ramassa la charogne pour l’enfouir quand, tout à coup, +une pluie de pièces d’or tomba de l’estomac ouvert par le rebord +tranchant du baquet. Elle appela son mari. «Viens vite! Regarde ce +qu’Elie le prophète nous a envoyé.» Et elle s’en fut sans tarder au +marché acheter du vin, du pain sans levain, des herbes amères et toutes +les choses nécessaires à la table de Seder et un morceau de poisson pour +le cuire bien vite avant l’heure de la fête. Le vieux couple fut heureux +et fit au singe de belles funérailles; il chanta joyeusement le Passage +de la mer Rouge et remplit le gobelet d’Elie jusqu’au bord, jusqu’à ce +que le vin se répandît sur la nappe blanche. + +Esther renifla d’un air sceptique en pensant à cet heureux dénouement. +Aucun miracle de cette espèce ne se produisait pour elle, ni pour les +siens, il ne se trouvait personne pour jeter un singe mort dans +l’escalier de la mansarde, pas même le «singe fourré» des confiseries +contemporaines. Puis, son étrange petit cerveau oublia son chagrin et se +perdit en conjectures sur ce qu’elle éprouverait si ses quatre shillings +six pence et demi lui revenaient. Jamais encore, elle n’avait mis en +doute le pouvoir de la Providence dont les desseins paraissent pourtant +si indifférents aux joies et aux douleurs humaines. Pouvait-elle croire +que son père avait raison de se fier à une providence spéciale, qui +soi-disant veillait sur lui? L’état d’esprit de son frère Salomon la +gagna et elle le crut. Ces réflexions avaient arrêté ses sanglots, elle +sécha ses larmes, redevenue sceptique, et levant les yeux, elle aperçut +Malka dont la tête de bohémienne se penchait sur elle, dégageant une +odeur de menthe. + +--Pourquoi pleures-tu, Esther? demanda-t-elle gentiment. Je ne savais +pas que tu crachais l’eau par les yeux. + +--J’ai perdu ma bourse, sanglota Esther émue à la vue d’une figure amie. + +--Ah! Schlemihl que tu es! Tu es comme ton père. Combien d’argent y +avait-il? + +--Quatre shillings sept pence et demi! pleura Esther. + +--Tu, tu, tu, tu, fit Malka avec horreur. Tu es la ruine de ton père! +Puis, se tournant vers le poissonnier avec lequel elle venait de +conclure son marché, elle compta trente-cinq shillings dans sa main. +Voilà, Esther, dit-elle, tu vas me porter mon poisson et je te donnerai +un shilling. + +Un petit garçon pauvre qui attendait l’occasion, regarda méchamment +Esther qui soulevait péniblement la pesante corbeille et suivait son +amie dont le cœur se gonflait du contentement de soi. Heureusement le +Square Zacharie était proche et Esther reçut bien vite son shilling avec +le sentiment qu’il y avait une Providence. Le poisson fut déposé chez +Milly dont la maison était brillamment illuminée et parut à la pauvre +Esther un magnifique palais de lumière et de beauté. La maison de Malka, +située de l’autre côté du square, était sombre et triste. Les deux +familles étant en paix, la maison de Milly était le quartier général du +clan et de la brosse à habits. Tout le monde était à la maison pour +Yomtov. Le mari de Malka, Michael, et le mari de Milly, Ephraïm, étaient +assis autour de la table, fumant de gros cigares et jouant aux cartes +avec Sam Levine et David Brandon, qui s’était laissé séduire et faisait +le quatrième. Les deux jeunes maris étaient revenus de la campagne le +jour même; car on ne peut se procurer du pain sans levain dans les +hôtels de voyageurs. David, en dépit d’une mauvaise traversée, était +arrivé d’Allemagne une heure plus tôt qu’il ne l’espérait et ne sachant +quoi faire de lui, était allé voir les drôleries de la foire de Pâque +jusqu’à ce que Sam, l’ayant rencontré, l’amenât au Square Zacharie. Il +était trop tard pour aller voir Hannah ce soir et pour se faire +présenter à ses parents, d’autant plus qu’il s’était annoncé par dépêche +pour le lendemain. Il n’avait aucune chance de trouver Hannah au Club, +c’était une soirée trop occupée pour les anges de la fête, et ce serait +un mauvais jour pour entretenir de ses projets amoureux une famille en +proie aux questions plus pressantes des préparatifs culinaires. Mais +malgré cela David ne pouvait consentir à vivre un jour de plus sans voir +la lumière de ses yeux. + +Léah, intérieurement occupée à projeter des orgies de théâtre et de bals +aidait Milly à la cuisine. Les deux jeunes femmes étaient couvertes de +farine, d’huile et de graisse, car elles avaient passé toute la journée +à vider des volailles, à étuver des prunes et des pommes, à éventrer des +poissons, à fondre du lard, à renouveler la vaisselle, à faire les mille +et une choses qu’exigeait le souvenir de la déconfiture de Pharaon dans +la Mer Rouge. + +Ezéchiel dormait en haut dans son berceau. + +--Mère, dit Michael caressant pensivement ses favoris et examinant ses +cartes, voici M. Brandon, un ami de Sam. Ne vous levez pas, Brandon, +nous ne faisons pas de cérémonies ici. Montrez la vôtre--ah, le neuf +d’atout! + +--Heureux hommes! dit Malka avec la légèreté des jours de fête, alors +que je me dépêche de finir mon souper pour aller acheter le poisson, et +que Milly et Léah suent à la cuisine, vous pouvez vous asseoir et jouer +aux cartes. + +--Oui, répondit Sam, levant les yeux, et il ajouta en hébreu: «Béni +sois-tu, Seigneur, qui ne m’as pas fait femme.» + +--Allons, allons, dit David, mettant la main sur la bouche de Sam en +badinant. Plus d’hébreu, rappelez-vous ce qui arriva la fois dernière. +Cela contient peut-être une signification mystérieuse et vous vous +trouverez engagé dans quelque chose avant que vous ne sachiez où vous +êtes. + +--Vous n’allez pas m’empêcher de parler la langue de mes pères, murmura +Sam; et il se mit à siffler un joyeux air d’opéra dès que la main fut +retirée. + +--Milly! Léah! appela Malka, venez voir mon poisson! C’est un metsiah, +voyez, ils sont encore vivants! + +--Qu’ils sont beaux, mère! dit Léah, les manches retroussées, laissant +voir ses bras blancs finement modelés, qui faisaient un singulier +contraste avec les mains rouges et gercées. + +--Oh mère, ils sont vivants! dit Milly se penchant sur l’épaule de sa +sœur. Toutes deux savaient par de cruelles expériences que leur mère se +considérait comme la meilleure acheteuse qui fût en fait de poisson. + +--Et combien croyez-vous que je l’ai payé? continua Malka d’un air +triomphant. + +--Deux livres dix, dit Milly. + +Les yeux de Malka brillaient, et elle secoua la tête. + +--Deux livres quinze, dit Leah feignant de deviner. + +Malka secouait toujours la tête. + +--Allons Michael, combien pensez-vous que j’ai donné pour tout le lot? + +--Des diamants, fit Michael. + +--Ne soyez pas ridicule, Michael, dit Malka sévèrement, venez voir un +instant. + +--Eh, oh! dit Michael, en levant les yeux au-dessus de ses cartes, ne +m’ennuyez pas, mère, je joue! + +--Michael, tonna Malka, voulez-vous bien regarder le poisson? Combien +croyez-vous que j’ai payé ce lot magnifique! Voyez, ils sont encore +vivants! + +--Hum, ha! dit Michael, machinalement sortant son tire-bouchon de sa +poche et l’y remettant. Trois guinées? + +--Trois guinées! fit Malka en riant, heureusement que je ne vous laisse +pas faire mon marché! + +--Oui! ce serait un bon client pour les poissonniers! dit Sam Levine, en +plaisantant. + +--Ephraïm, pour combien pensez-vous que je l’ai eu mon poisson? bon +marché, vous savez? + +--Je ne saurais le dire, mère, répliqua d’un air obéissant le Polonais +aux yeux luisants, trois livres, peut-être, si vous l’avez acheté à bon +marché. + +Samuel et David, dûment interpellés, réduisirent respectivement la somme +à deux livres cinq, et deux livres. Puis, ayant attiré l’attention de +tous, elle s’écria: + +--Trente shillings! Elle ne put résister à l’envie de réduire la somme +de cinq shillings. Tous poussèrent un long soupir de soulagement. + +--Tu, tu! firent-ils en chœur, quelle metsiah! + +--Sam, dit Ephraïm aussitôt après, vous avez joué l’as. + +Milly et Léah retournèrent à la cuisine. + +Ce retour trop brusque aux occupations ordinaires de la vie fit croire à +Malka que l’admiration n’avait été que superficielle. Elle se retourna +avec un peu d’humeur et vit Esther qui se tenait timidement derrière +elle. Le sang lui monta aux joues, en pensant que l’enfant avait entendu +son mensonge. + +--Qu’est-ce que tu attends là? lui dit-elle avec dureté. Tiens, voilà +une pastille de menthe. + +--Je croyais que vous auriez pu m’employer encore pour autre chose, dit +Esther en rougissant mais en acceptant la pastille pour Ikey, et je... +je... + +--Eh bien, parle clair, je ne te mordrai pas. + +Malka continua de parler Yiddish, bien que l’enfant lui répondît en +anglais. + +--Je... je... rien, dit Esther en s’éloignant. + +--Allons regarde-moi, mon enfant, dit Malka en posant la main sur la +tête de la petite fille qui la détournait volontairement. Ne sois pas si +obstinée; ta mère était comme cela; elle aurait voulu me tordre le cou +quand je lui disais que ton père n’était pas l’homme qu’il lui fallait +et puis elle boudait pendant toute une semaine. Dieu merci, aucun des +miens n’est comme elle. Je ne pourrais pas vivre vingt-quatre heures +avec d’aussi mauvais caractères. Son caractère du reste la mena au +tombeau; bien que si ton père n’avait pas ramené sa mère de Pologne, ma +pauvre cousine eût peut-être pu me porter mon poisson ce soir.--Pauvre +Gittel--que la paix soit avec lui! Alors, viens, dis-moi ce qui te peine +sinon ta pauvre mère t’en voudra. + +Esther tournant la tête murmura: Je croyais que vous eussiez peut-être +consenti à me prêter les trois shillings sept pence et demi. + +--Te les prêter! dit Malka, mais comment pourras-tu jamais me les +rendre? + +--Oh mais très bien, affirma Esther avec conviction, j’ai des tas +d’argent à la banque. + +--Quoi! à la banque? fit Malka. + +--Oui, j’ai gagné cinq livres à l’école, et je vous paierai de cet +argent-là. + +--Ton père ne m’a jamais dit ça! dit Malka. Il l’a tenu caché, ah, c’est +un vrai Schnorrer! + +--Mon père ne vous a pas revue depuis, répliqua Esther avec chaleur. Si +vous étiez venue quand il faisait «Shevah» pour Benjamin, que la paix +soit avec lui!--vous l’auriez su. + +Malka devint rouge comme braise. Mosès avait envoyé Salomon pour +informer sa parente de son affliction, mais à ce moment, où le plus +lointain ami croit de son devoir d’aller, muni d’œufs durs, d’une livre +de sucre, ou d’une once de thé, rendre visite aux deuillants, condamnés +à rester assis sur le parquet pendant toute une semaine, aucun membre de +la «famille» ne s’était dérangé. Mosès ne s’en fâcha point, mais sa mère +insista sur ce qu’un tel manque d’égards de la part du Square Zacharie, +ne se serait jamais produit s’il avait épousé une autre femme; et +Esther, en cette occurrence, approuva pour une fois des sentiments de sa +grand’mère, sinon leur expression hibernienne. + +Mais le fait pour l’enfant d’oser reprocher son attitude à l’aînée de la +famille fut jugé intolérable par Malka, doublement intolérable parce +qu’elle n’avait aucune excuse à lui donner. + +--Espèce d’impudente! cria-t-elle avec fureur, oublies-tu à qui tu +parles? + +--Non, répliqua Esther, vous êtes la cousine de mon père, et c’est pour +cela que vous eussiez dû venir le voir. + +--Je ne suis pas la cousine de ton père, Dieu merci! s’écria Malka. +J’étais la cousine de ta mère.--Que le Seigneur aie pitié d’elle! Je ne +m’étonne pas que vous l’ayez mise au tombeau, vous tous réunis. Je ne +suis parente d’aucun de vous, grâce à Dieu! et à partir de ce jour, je +me lave les mains de vous, tas d’ingrats! Que votre père vous envoie +tous dans la rue vendre des allumettes s’il veut, je ne ferai plus rien +pour vous. + +--Ingrats! dit Esther avec rage, mais qu’avez-vous jamais fait pour +nous? Quand ma pauvre mère vivait, vous lui faisiez récurer vos parquets +et frotter vos carreaux comme si elle était une Irlandaise. + +--Impudente! cria Malka, tremblante de rage. Ce que j’ai fait pour vous? +quoi, quoi, j’ai... j’ai... éhontée! coquine! voilà ce que le Judaïsme +est devenu en Angleterre! Ce sont là des manières et la religion qu’on +vous enseigne à l’école, hein? Ce que j’ai fait? Impudente! En ce moment +même tu tiens un de mes shillings dans la main! + +--Prenez-le! dit Esther avec rage, jetant la pièce sur le parquet, où +elle roula gaiement pendant une terrible minute en silence. Les joueurs +de carte tous auréolés de fumée levèrent enfin la tête. + +--Eh? Eh? qu’y a-t-il ma petite fille? dit Michael doucement. + +--Qu’est-ce qui vous met en colère? + +Pour toute réponse elle éclata en sanglots. Dans l’amertume de cet +instant Esther détestait le monde entier. + +--Ne pleurez pas ainsi, allons, allons! lui dit David Brandon d’un air +compatissant. + +Esther, dont les sanglots soulevaient convulsivement les épaules mit la +main sur le loquet. + +--Qu’est-ce qu’elle a, mère, demanda Michael. + +--Elle est meshuggah, dit Malka (folle à lier). Elle était pâle et +parlait comme pour se justifier. C’est une schlemihl et elle a perdu sa +bourse dans le Lane. Je l’ai trouvée en larmes et lui ai permis de +porter mon poisson. Je lui ai donné un shilling et une pastille de +menthe et vous voyez comme elle se tourne contre moi; vous le voyez! + +--Pauvre petite! dit David spontanément. Viens, viens! + +Esther refusait de bouger. + +--Viens toi, reprit-il gentiment. Regarde, je vais te remplacer l’argent +que tu as perdu. Prends la poule, je viens de la gagner, je n’en serai +donc pas privé. + +Esther sanglotait de plus en plus, mais ne bougeait pas. + +David se leva, vida le tas d’argent dans sa main, alla auprès d’Esther +et le mit dans sa poche. Michael ajouta une demi-couronne et les deux +autres hommes firent de même. Puis David ouvrit la porte et la fit +doucement sortir en disant: + +--Tiens, cours, ma chère petite, et fais plus attention aux pickpockets. + +Pendant un moment Malka avait pris l’attitude de dignité froide et +sévère d’une statue de terre cuite un peu salie; mais avant que la porte +ne se soit refermée sur l’enfant elle se précipita et l’attrapa par le +col de sa robe. + +--Rends-moi l’argent! cria-t-elle. + +Hypnotisée par cette figure basanée et courroucée, Esther n’opposa pas +de résistance, pendant que Malka vida sa poche, avec moins de dextérité +cependant que le premier opérateur. Malka compte les pièces: + +--Dix-sept shillings et six pence, conclut-elle d’un air furieux. +Comment oses-tu accepter tout cet argent d’étrangers, de vrais +étrangers. Mes enfants voudraient-ils m’offenser en présence de mes +parents? et jetant avec violence l’argent sur le plateau, elle prit une +pièce d’or et la mit dans la main de l’enfant ébahie. + +--Voilà! s’écria-t-elle, tiens-la serrée, c’est un souverain et si je te +reprends jamais à accepter de l’argent de quelqu’un de cette maison, +sauf la cousine de ta mère, je me laverai les mains de toi pour +toujours. Va maintenant, va-t’en, je ne peux pas te donner plus de sorte +qu’il est inutile d’attendre. Bonsoir et dis à ton père que je lui +souhaite un bon Yomtov, et que j’espère qu’il ne perdra plus d’enfants! + +Elle mit l’enfant à la porte dans le square en claquant la porte +derrière elle, et Esther s’en alla faire son marché à moitié éblouie, +avec un vague sentiment de joie et de remords vis-à-vis de son père et +de la Providence. + +Malka se baissa, ramassa la brosse à habits sous le dressoir et s’en fut +silencieusement, traversant obliquement le Square. + +Il y eut un moment de consternation; la foudre était tombée et la +félicité pascale de deux maisonnées tremblait dans la balance. Michael +murmura nerveusement et sortit à la suite de sa femme. + +--C’est un grand imbécile, dit Ephraïm. Moi, je lui ferais payer ses +accès de colère. + +La partie de cartes se termina dans l’embarras général. David Brandon +prit congé et s’en alla au hasard par les rues rêvant aux étoiles, l’âme +satisfaite de la bonne action commise qui n’avait échoué que +superficiellement. Ses pas le conduisirent vers la maison d’Hannah. +Toutes les fenêtres étaient éclairées et son cœur se mit à battre en +songeant à la chère et radieuse belle qui était derrière ce seuil, qu’il +n’avait pas encore franchi. Il se représentait la flamme amoureuse de +ses yeux, car elle pensait sûrement à lui pendant qu’il rêvait d’elle. +Il regarda sa montre, il était neuf heures moins vingt. Après tout +serait-ce si déplacé d’aller la voir? Il s’en alla deux fois, et la +troisième, défiant les convenances, il frappa à la porte, son cœur +frappant presque aussi fort dans sa poitrine. + + + + +XXI + +L’OMBRE DE LA RELIGION + + +La petite servante qui ouvrit la porte parut fort soulagée en +l’apercevant, car il eût pu se faire que ce fût la maîtresse rentrant du +Lane chargée d’une quantité de vivres et d’une provision de mauvaise +humeur. Elle l’introduisit dans le bureau et quelques minutes plus tard +Hannah accourut vêtue d’un grand tablier et dégageant une odeur de +cuisine. + +--Comment osez-vous venir ce soir! demanda-t-elle, mais la phrase mourut +sur ses lèvres. + +--Que vos joues sont chaudes! dit-il et la caressant amoureusement de +ses doigts, je vois que ma petite fille est contente de me revoir. + +--Ce n’est pas ça, c’est le feu. Je fais frire du poisson pour Yomtov, +dit-elle en riant gaiement. Vous n’aviez pas le droit de venir ce soir +et de me surprendre comme je suis, toute couverte de graisse et +décoiffée, ajouta-t-elle, en faisant la moue. Je ne suis pas habillée +pour recevoir des visites. + +--C’est moi que vous appelez une visite! protesta-t-il. Selon votre +apparence on dirait que vous êtes toujours habillée, vous êtes +ravissante. + +Puis la conversation devint moins intelligible et le premier symptôme du +retour à la raison se manifesta par la question suivante: + +--Quelle traversée avez-vous eue? + +--La mer était mauvaise, mais je la supporte bien. + +--Et les parents de ce pauvre garçon? + +--Je vous ai écrit à leur sujet. + +--Oui, mais quelques mots seulement. + +--Oh, ne parlons pas de cela maintenant, chère, c’est trop pénible. +Venez, que je baise vos yeux pour en effacer ce petit regard triste! là, +encore un autre, celui-là était pour l’œil droit, voilà pour le gauche. +Mais où donc est votre mère? + +--Oh, ne faites pas l’innocent! Comme si vous ne l’aviez pas vue sortir +de la maison! + +--Parole d’honneur, non! dit-il en souriant. Pourquoi devrais-je savoir. +Ne suis-je pas accepté comme gendre, dans cette maison, timide petite +sotte! Quelle bonne idée vous avez eue d’en toucher un mot! Venez, que +je vous embrasse pour cela! Oh! si, il le faut, vous le méritez, et +quoique cela puisse me coûter vous serez récompensée. Voilà! Et +maintenant où est le vieux? Je dois recevoir sa bénédiction, je le sais, +et je voudrais que cela soit fait! + +--Elle vaut la peine d’être reçue, je vous assure; il faut en parler +plus respectueusement, dit Hannah avec conviction. + +--Vous êtes la meilleure bénédiction qu’il puisse me donner et elle +vaut... mais je n’essayerai pas de l’estimer. + +--Ce n’est pas de votre ressort, hein? + +--Je ne sais pas; je me suis beaucoup occupé de pierreries; mais où est +le rabbin? + +--Là-haut dans les chambres à coucher, il rassemble le Chomutz. Il ne +veut se fier à personne. Il se glisse sous tous les lits, cherchant avec +une chandelle les miettes égarées, il examine toutes les armoires et +toutes les poches de mes robes. Heureusement ce n’est pas là que je +garde vos lettres. J’espère qu’il ne mettra pas le feu à la maison comme +il l’a fait un jour. Et puis une année--oh, que c’était drôle!--après +qu’il eut fouillé dans tous les coins et recoins de la maison, imaginez +son horreur, au milieu de la fête de Pâque, il découvrit une miette de +pain audacieusement plantée, devinez où? dans son livre de prière! Mais, +lui dit-elle en poussant un petit cri, vous, méchant garçon, j’oubliais! +Elle le prit par les épaules et examina son veston, n’avez-vous pas +quelques miettes sur vous? Cette chambre est déjà Pesachdik. + +Il semblait douter. + +Elle le mena à la porte. + +--Sortez, dit-elle, et secouez-vous bien sur le seuil, sinon il nous +faudra recommencer le nettoyage de la pièce. + +--Non! dit-il en protestant, je pourrais perdre ceci. + +--Quoi? + +--La bague. + +Elle poussa un petit cri de surprise. + +--Oh, vous l’avez apportée? + +--Oui, je l’ai achetée en voyage. Je commence à croire que la raison +pour laquelle vous m’avez tout de suite envoyé me promener sur le +Continent était de bien vous assurer que votre bague de fiancée fût +«made in Germany». Elle a eu une bien mauvaise traversée, votre bague. +Je crois que l’avantage qu’il y a à acheter des bagues en Allemagne, est +d’être bien certain de n’avoir pas de diamants parisiens. Ils sont si +profondément patriotes, les Allemands. C’était là votre idée, n’est-ce +pas, Hannah? + +--Oh, montrez-la-moi! Ne parlez pas tant, dit-elle en riant. + +--Non, dit-il pour la taquiner; je ne veux plus d’accidents! Je vais +attendre pour être sûr que vos parents m’aient serré dans leurs bras. +Les lois rabbiniques sont pleines d’écueils; je pourrais vous toucher le +doigt de telle ou telle manière et nous serions mariés, et puis si vos +parents allaient dire non... + +--Nous devrions en prendre notre parti, dit-elle en plaisantant. + +--Tout cela est bel et bon, continua-t-il en badinant, mais ce serait +une belle déconfiture. + +--Oh ciel, dit-elle, cela en sera une, le poisson sera réduit en +cendres. Elle fit une pirouette et s’en fut à la cuisine suivie de son +amoureux. Là, insensible à l’étonnement que témoignait la servante, +David Brandon se remplit les yeux de la gracieuse incarnation de +l’esprit domestique juif, type des vestales d’Israël, gardiennes du +foyer. C’était une cuisine bien ordonnée, les dressoirs couverts +d’ustensiles reluisants et la sombre lueur rouge du feu, sur lequel les +morceaux de poissons se doraient et bouillaient dans leur bain d’huile, +remplissaient la pièce d’une sensation de paix profonde et de doux +confort. L’imagination de David transporta la cuisine dans son home +futur, et il fut tout ébloui à l’idée d’habiter un tel paradis, seul +avec Hannah. Il avait beaucoup roulé, pas toujours innocemment, mais au +fond de son âme, il avait gardé le goût de la vie régulière. Son passé +lui apparaissait vide et sans joie. Il sentait des larmes lui monter aux +yeux à la vue de cette jeune femme au cœur sincère qui s’était donnée à +lui. Il n’était pas modeste; mais en ce moment, il se demandait s’il +était digne de mériter cette confiance, et c’est avec révérence qu’il +lui caressait les cheveux. Un moment après, la friture fut achevée et le +contenu du poëlon fut proprement ajouté au plat. Alors la voix de Reb +Shemuel appelant Hannah se fit entendre dans l’escalier de la cuisine et +les amoureux demeurèrent sur terre. Le rabbin avait récolté une +minuscule moisson de miettes dans un papier gris et désirait qu’Hannah +la serrât précieusement jusqu’au matin, où pour être deux fois sûr, une +expédition finale, à la recherche du levain, serait encore faite. Hannah +prit le petit paquet et, en échange, présenta son fiancé. + +Reb Shemuel ne l’attendait pas avant le lendemain matin, mais il lui +souhaita la bienvenue aussi cordialement qu’Hannah eût pu le souhaiter. + +--Le Très-Haut vous bénisse! dit-il dans son beau langage étranger. +Puissiez-vous être pour mon Hannah un aussi bon mari qu’elle sera pour +vous une bonne épouse! + +--Fiez-vous à moi, Reb Shemuel, dit David en lui serrant chaleureusement +la main. + +--Hannah dit que vous êtes un pécheur en Israël, dit le rabbin en +souriant, malgré que sa voix trahît l’inquiétude, mais j’espère que vous +tiendrez une maison kosher? + +--Soyez sans crainte, sir, dit David, nous devrons le faire, ne fût-ce +que pour le plaisir de vous avoir parfois à dîner chez nous. + +Le vieillard lui frappa gentiment sur l’épaule. + +--Ah, vous deviendrez bien vite un bon juif, lui dit-il, mon Hannah vous +l’apprendra, Dieu la bénisse! La voix de Reb Shemuel était un peu émue. +Il se pencha et embrassa le front d’Hannah: J’étais moi-même un peu +«link» avant d’épouser Simcha, conclut-il d’un air encourageant. + +--Non, non, pas vous, disait le sourire de David, en répondant au regard +malicieux du rabbin, je gage que vous n’avez jamais sauté un Mitzvah, +même quand vous étiez garçon. + +--Oh si! je l’ai fait, répondit le rabbin, le regard malicieux se +transformant en un bon sourire. Quand j’étais célibataire, je n’avais +pas observé le précepte du mariage, voyez-vous? + +--Est-ce que le mariage est un Mitzvah? demanda David amusé. + +--Certainement, dans notre religion tout ce qu’un homme doit faire est +un Mitzvah, même quand cela lui est agréable. + +--Oh, alors, j’ai sûrement commis quelques bonnes actions, fit David en +riant, car je me suis toujours diverti. Vraiment ce n’est pas une +mauvaise religion après tout. + +--Une mauvaise religion! répéta Reb Shemuel gaiement, attendez de +l’avoir goûtée. Il est clair que vous n’avez jamais eu un bon +enseignement. Vos parents sont-ils encore en vie? + +--Non, tous deux sont morts quand j’étais enfant! dit David devenant +grave. + +--Je le pensais, dit Reb Shemuel. Heureusement ceux d’Hannah vécurent. +Il sourit à l’humour de cette phrase et Hannah lui prit la main et la +serra tendrement. Ah, ce sera très bien, reprit le rabbin avec un accent +d’optimisme très caractéristique. Dieu est bon, vous avez un cœur de bon +Juif au fond de vous-même, David mon fils. Hannah, apporte le vin +yomtovdik, nous allons boire un verre pour Mazzoltov, j’espère que ta +mère rentrera à temps pour se joindre à nous. + +Hannah courut à la cuisine, se sentant plus heureuse qu’elle ne l’avait +jamais été de sa vie. Elle pleura un peu, rit un peu, et s’attarda un +moment pour reprendre une contenance et permettre aux deux hommes de +faire connaissance. + +--Comment se porte l’ex-mari de votre Hannah? demanda le rabbin en +clignant de l’œil, car tout s’accordait à le rendre heureux comme un +roi. Je crois comprendre que c’est un de vos amis. + +--Nous avons été à l’école ensemble, c’est tout; mais je viens par +hasard de passer une heure avec lui. Il va très bien, répondit David en +souriant. Il est sur le point de se remarier. + +--Son premier amour, sans doute? dit le Rabbin. + +--Oui; on y revient toujours, dit David gaiement. + +--C’est vrai, c’est vrai! dit le rabbin, je suis heureux qu’il n’y ait +pas eu d’ennuis! + +--D’ennuis? comment eût-il pu y en avoir? Léah savait que ce n’était +qu’une plaisanterie. Tout est bien qui finit bien et nous pourrons +peut-être nous marier tous deux le même jour et risquer de nouvelles +erreurs. Ha ha! ha! + +--Alors, votre désir est de vous marier vite? + +--Oui, il y a de trop longues fiançailles parmi nous, souvent elles se +rompent. + +--Alors, je suppose que vous en avez les moyens? + +--Oh oui, je puis vous montrer mon... + +Le vieillard l’arrêta de la main. + +--Je ne désire rien voir. Ma fille doit mener une vie agréable, c’est +tout ce que je demande. Quel est votre métier? + +--J’ai gagné un peu d’argent au Cap et je compte entrer dans les +affaires. + +--Quelles affaires? + +--Je ne suis pas encore décidé. + +--Vous n’ouvrirez pas le jour du Sabbat? demanda le rabbin avec anxiété. + +David hésita une seconde. Dans certaines affaires le samedi est le +meilleur jour, mais cependant il sentait qu’il n’était pas assez radical +pour rompre délibérément avec le Sabbat, et depuis qu’il entrevoyait son +établissement, sa religion était devenue plus réelle. En plus il devait +sacrifier quelque chose à Hannah. + +--Soyez sans crainte, sir. + +Reb Shemuel lui serra la main sans parler mais avec reconnaissance. + +--Il ne faut pas me croire une âme perdue, continua David après un +moment d’émotion, vous ne vous souvenez pas de moi, mais j’ai reçu de +vous des tas de bénédictions et de halfpence quand j’étais gamin. Je +crois même que ce sont ces derniers que je préférais à cette époque. + +Il sourit pour dissimuler son émotion. + +Reb Shemuel était rayonnant. + +--Vraiment? demanda-t-il. Je ne me souviens pas de vous, mais j’ai béni +tant de petits enfants. Naturellement, vous viendrez au Seder demain +soir, et vous goûterez la cuisine d’Hannah. Vous faites partie de la +famille maintenant. + +--Je serai enchanté d’avoir l’honneur de partager le Seder avec vous, +répondit David se sentant de plus en plus attiré vers le vieillard. + +--A quelle Shool irez-vous pour Pâque? Je puis vous avoir une place dans +la mienne si vous n’avez encore rien arrangé. + +--Je vous remercie, mais j’ai promis à M. Birnbaûm d’aller à la petite +synagogue dont il est le président. Il paraît qu’ils manquent de +Cohenim, et je suppose qu’ils veulent me faire bénir la congrégation. + +--Quoi, s’écria Reb Shemuel, vous êtes un Cohen? + +--Certainement. Au Transvaal on m’a prié de donner la bénédiction lors +de la dernière Expiation. Vous voyez que je suis loin d’être un pécheur +en Israël. + +Il rit, mais son rire cessa brusquement. Reb Shemuel avait pâli. Ses +mains tremblaient. + +--Qu’y a-t-il? vous êtes malade s’écria David. + +Le vieillard secoua la tête. Puis il se frappa le front avec le poing: +Ach Gott! dit-il, pourquoi n’y ai-je pas songé plus tôt? mais grâce à +Dieu je l’apprends à temps. + +--Vous apprenez quoi? dit David craignant que le vieillard ne +déraisonnât. + +--Ma fille ne peut pas vous épouser, dit Reb Shemuel d’une voix saccadée +et tremblante. + +--Eh? quoi? demanda David consterné. + +--C’est impossible. + +--De quoi parlez-vous, Reb Shemuel! + +--Vous êtes un Cohen et Hannah ne peut pas épouser un Cohen. + +--Ne peut pas épouser un Cohen? Mais je croyais qu’ils appartenaient à +l’aristocratie israélite? + +--C’est pourquoi un Cohen ne peut pas épouser une femme divorcée. + +Le tremblement nerveux du vieillard gagna le jeune homme. Son cœur +battit comme mû par une machine puissante. Sans y rien comprendre, +l’aventure antérieure d’Hannah lui faisait entrevoir de graves +complications. + +--Entendez-vous que je ne puis pas épouser Hannah? demanda-t-il presque +à mi-voix. + +--La loi est telle, une femme qui a reçu le Gett ne peut pas épouser un +Cohen. + +--Mais vous n’appelez pas Hannah une femme divorcée? cria-t-il d’une +voix rauque. + +--Et pourquoi non? Le _House of Judgement_ n’a-t-il pas autorisé le +divorce? + +--Grand Dieu! s’écria David, alors Sam a ruiné notre vie! Il s’arrêta un +instant pétrifié, puis il essaya de tourner la difficulté. Un moment +plus tard, il éclata: + +--C’est encore une de vos sacrées lois rabbiniques; ceci n’est pas du +Judaïsme, du vrai Judaïsme. Dieu n’a jamais fait de loi semblable. + +--Chut! dit Reb Shemuel avec sévérité. C’est la sainte Torah. Ce n’est +pas seulement la doctrine rabbinique dont vous parlez comme un +Epicurien. C’est dans le Lévitique XXI, 7: «Ils ne prendront point une +femme répudiée par son mari, car ils sont sacrés à leur Dieu; c’est +pourquoi tu le regarderas comme païen, car il offre le pain de ton Dieu; +il te sera saint, car je suis saint, moi qui vous sanctifie». + +Pendant un instant David fut accablé par la citation, la Bible était +encore un livre sacré pour lui. Puis il s’écria, indigné: + +--Mais Dieu n’applique pas cela à des cas comme celui-ci! + +--Nous devons obéir à la loi de Dieu, dit Reb Shemuel. + +--Alors c’est la loi du diable! s’écria David, perdant son sang-froid. + +La physionomie du rabbin devint sombre comme la nuit. Il y eut un moment +de silence et d’épouvante. + +--Voilà, Père, dit Hannah, apportant le vin et quelques verres qu’elle +avait soigneusement époussetés. Elle s’arrêta, poussa un cri et put à +peine tenir le plateau dans ses mains: Qu’y a-t-il? Qu’est-il arrivé? +demanda-t-elle avec anxiété. + +--Emportez le vin, nous ne boirons à la santé de personne ce soir, +s’écria David brutalement. + +--Grand Dieu! dit Hannah, les roses de la joie se fanant sur ses joues. +Elle déposa le plateau sur la table et courut se blottir dans les bras +de son père. Qu’y a-t-il? qu’est-ce, père? cria-t-elle, vous ne vous +êtes pas disputés, n’est-ce pas? + +Le vieillard demeurait silencieux. La jeune fille les suppliait tous +deux du regard. + +--Non, c’est bien pire que ça, dit David d’une voix froide et cassante. +Vous rappelez-vous votre mariage pour rire avec Sam? + +--Oui! Juste ciel! je devine. Il y avait quand même quelque chose à +redire au Gett. + +Son angoisse à l’idée de le perdre était si visible qu’il s’adoucit un +peu. + +--Non, non pas ça, dit-il plus doucement, mais cette sainte religion +vous classe parmi les femmes divorcées, et vous ne pouvez pas m’épouser +parce que je suis un Cohen. + +--Je ne peux pas vous épouser parce que vous êtes un Cohen? reprit +Hannah terrifiée à son tour. + +--Nous devons obéir à la Torah, répéta Reb Shemuel d’un ton grave et +solennel. C’est votre ami Levine qui s’est trompé et non pas la Torah. + +--La Torah ne peut pas traiter aussi cruellement une simple +plaisanterie, protesta David, et les innocents surtout. + +--Il ne faut pas railler les choses saintes, dit le vieillard d’une voix +sévère qui tremblait pourtant de compassion et de pitié. Sur sa tête est +le péché, sur sa tête est la responsabilité. + +--Père! s’écria Hannah d’une voix désolée, ne peut-on rien faire? + +Le vieillard secoua tristement la tête. + +La pauvre petite figure était blême et exprimait une douleur trop +profonde pour les larmes. Le choc était trop brusque, trop terrible. +Elle s’effondra, désespérée, sur une chaise. + +--Quelque chose doit être fait, quelque chose sera fait! tonna David. +J’en appellerai au grand rabbin. + +--Et que peut-il faire? Peut-il enfreindre la Torah? demanda Reb Shemuel +avec pitié. + +--Je ne lui demanderai pas de le faire, mais s’il a un grain de bon sens +il verra que notre cas est une exception, et ne peut encourir les +rigueurs de la Loi. + +--La Loi ne connaît pas d’exceptions, dit Reb Shemuel doucement, citant +le texte hébreu: la Loi de Dieu est parfaite et éclaire les yeux. Soyez +patients, dans votre tribulation, mes chers enfants, c’est la volonté de +Dieu. Le Seigneur donne et le Seigneur reprend. Bénissez le nom du +Seigneur. + +--Pas moi, dit David durement, mais voyez Hannah! Elle s’est évanouie. + +--Non, je suis très bien, dit Hannah tristement ouvrant ses yeux clos. +Ne soyez pas si décisif, père, consultez une fois encore vos livres. +Peut-être y a-t-il une exception en pareil cas. + +Le rabbin secoua la tête d’un air incrédule. + +--N’espérez pas cela, dit-il, croyez-moi, mon Hannah, s’il y avait une +lueur d’espoir je ne la cacherais pas. Soyez une bonne fille, ma chérie, +et supportez votre épreuve comme une vraie femme juive. Ayez foi en +Dieu, mon enfant. Il fait toutes les choses pour notre plus grand bien. +Allons, levez-vous. Dites à David que vous serez toujours son amie, et +que votre père l’aimera comme s’il était son fils. + +Il alla vers elle et la caressa tendrement. Il sentit un spasme violent +lui traverser la poitrine. + +--Je ne puis pas, père, s’écria-t-elle suffoquée. Je ne puis pas. Ne me +le demandez pas. + +David s’appuyait contre la table jonchée de manuscrits, pétrifié. Les +sévères figures de marbre des vieux Rabbins du Continent, accrochés au +mur, semblaient froncer les sourcils en le regardant et il leur rendait +leur grimace. Son cœur débordait d’amertume, de mépris et de révolte. +Quel tas de fripons et de bigots ils avaient dû être! Reb Shemuel se +pencha et prit la tête de sa fille dans ses mains tremblantes. Ses yeux +étaient clos, sa poitrine se soulevait douloureusement en de silencieux +sanglots. + +--L’aimiez-vous tant que cela, Hannah? murmura le vieillard. + +Les sanglots répondirent, devenant plus forts. + +--Mais vous aimez plus encore votre religion, mon enfant? murmura-t-il +avec angoisse. Elle vous consolera. + +Ses sanglots ne le rassurèrent pas, et par contagion ils le gagnèrent. + +--Oh Dieu! Dieu! gémit-il, quel péché ai-je commis pour que Tu punisses +ainsi mon enfant! + +--Ne blâmez pas le Seigneur, s’écria David n’y tenant plus, c’est votre +bigoterie à vous-même. N’est-ce pas assez que votre fille ne vous +demande pas d’épouser un chrétien! Soyez heureux de cela, mon brave +homme, et renoncez à toutes vos antiques superstitions, nous vivons au +dix-neuvième siècle. + +--Et quoi? dit Reb Shemuel éclatant à son tour. La Torah est éternelle. +Remerciez Dieu pour votre jeunesse, votre santé et votre vigueur, et ne +Le blasphémez pas parce que vous ne pouvez réaliser tous les désirs de +votre cœur et l’inclination de vos yeux. + +--Le désir de mon cœur! répliqua David. Vous imaginez-vous que je ne +pense qu’à ma propre souffrance! Voyez votre fille et songez à ce que +vous lui faites, avant qu’il soit trop tard. + +--Est-il en mon pouvoir de faire ou d’empêcher? demanda le vieillard. +C’est la Torah, en suis-je responsable? + +--Oui, répondit David par simple esprit de révolte. + +Puis, cherchant à se justifier, son visage éclairé par une inspiration +soudaine: + +--Qui le saura jamais? Le Maggid est mort. Le vieil Hyams est parti en +Amérique, m’a dit Hannah. Il y a mille chances contre une pour que les +parents de Léah aient jamais entendu parler de la Loi du Lévitique. +S’ils en avaient entendu parler, il y a encore mille chances contre une +qu’ils ne pensent pas à dire deux et deux font quatre. Il faut un +Talmudiste comme vous pour songer à considérer Hannah comme une femme +divorcée. S’ils le faisaient, il y a une troisième fois mille chances +contre une pour qu’ils ne le disent à personne. Il n’est pas besoin que +vous procédiez vous-même à la cérémonie. Qu’un autre ministre la marie. +Le Grand-Rabbin lui-même, et pour plus de sécurité, je ne lui dirai pas +que je suis un Cohen. + +Les mots coulaient à flots comme un torrent, accablant le Rabbin pendant +une minute. Hannah poussa un cri de joie. + +--Oui, oui, père, ce sera très bien, après tout personne ne le sait. Oh +Dieu merci, Dieu merci! + +Il y eut un moment de cruel silence. Alors la voix du vieillard se leva +lente et triste. + +--Dieu merci! répéta-t-il, comment osez-vous prononcer son nom, alors +que vous proposez de Le profaner? Me demandez-vous à moi, votre père, +Reb Shemuel, de consentir à une telle profanation du Nom? + +--Et pourquoi pas? dit David en colère. De qui une fille doit-elle +implorer la pitié, sinon de son père? + +--Seigneur ayez pitié de moi! murmura le vieux Rabbin, se couvrant le +visage de ses mains. + +--Allons, allons! dit David avec impatience, soyez raisonnable. Ce n’est +en aucune manière indigne de vous. Hannah n’a jamais été réellement +mariée, de sorte qu’elle ne peut pas être divorcée, nous vous demandons +seulement d’obéir à l’esprit de la Torah plutôt qu’à la lettre. + +Le vieillard secoua la tête avec fermeté. Ses joues étaient pâles et +humides, et son expression était sévère et solennelle. + +--Pensez donc, continua David avec passion, en quoi suis-je supérieur à +un autre Juif--à vous par exemple--pour que je ne puisse pas épouser une +femme divorcée? + +--C’est la Loi, vous êtes un Cohen--un prêtre. + +--Un prêtre--Ha! ha! ha! fit David en riant d’un rire amer, un prêtre au +dix-neuvième siècle! Alors que le Temple est détruit depuis mille ans! + +--Il sera rebâti, s’il plaît à Dieu! dit Reb Shemuel. Nous devons nous +tenir prêts à le faire. + +--Oh oui, je suis prêt, ha! ha! ha! un prêtre! béni par Dieu! moi, un +prêtre! ha! ha! ha! Savez-vous en quoi consiste ma sainteté? A manger de +la viande tripha, à aller à la Shool quelquefois tous les ans. Et je +suis trop saint pour épouser votre fille? Oh, c’est trop drôle! + +Il termina par un rire nerveux, se tapant sur les genoux en proie à une +gaieté excessive. Son rire était effrayant, Reb Shemuel tremblait des +pieds à la tête. Les joues d’Hannah étaient tirées et pâles. Elle +paraissait accablée au-delà de ses forces. Un silence suivit, moins +terrible que le rire de David. + +David éclata de nouveau: + +--Un Cohen, un saint Cohen à la mode du jour! Savez-vous ce que les +enfants disent des prêtres quand nous vous donnons la bénédiction, à +vous gens ordinaires? Ils disent, que si vous nous regardez une fois +pendant cet exercice sacré vous deviendrez aveugle, et deux fois vous +mourrez. Une jolie plaisanterie respectueuse, celle-là, hein? Ha! ha! +ha! vous êtes aveugle déjà, Reb Shemuel. Attention de ne pas me regarder +une seconde fois, ou je vous bénirai. Ha! ha! ha! + +Un autre silence terrible suivit. «Ah! très bien, conclut David, son +amertume se transformant en ironie, et le premier sacrifice que le +prêtre est appelé à faire est celui de votre fille. Mais je ne veux pas, +Reb Shemuel, écoutez mes paroles, je ne veux pas, jusqu’à ce qu’elle +offre elle-même sa gorge au couteau. Si nous sommes séparés, elle et +moi, c’est sur vous et sur vous seul que la faute doit retomber. C’est +vous qui accomplirez le sacrifice.» + +--Ce que Dieu me demande de faire, je le ferai, dit le vieillard d’une +voix brisée. Qu’est-ce en comparaison des souffrances que nos ancêtres +ont souffert pour la gloire de Son Nom? + +--Oui, mais il semble que vous souffrez par procuration, répondit David +avec sauvagerie. + +--Mon Dieu! Croyez-vous que je ne souhaiterais pas mourir pour rendre +Hannah heureuse? balbutia le vieillard; mais Dieu a mis le fardeau sur +ses épaules et je ne puis que l’aider à le porter. Et maintenant, sir, +je dois vous demander de vous retirer, vous ne faites qu’alarmer mon +enfant. + +--Que dites-vous, Hannah? Désirez-vous que je m’en aille? + +--Oui, à quoi cela sert-il... à présent, soupira Hannah de ses lèvres +pâles et tremblantes. + +--Mon enfant! dit le vieillard avec pitié; et il la pressa sur son cœur. + +--Très bien! dit David d’une voix étrangement brusque et à peine +reconnaissable. Je vois que vous êtes père et fille. Il prit son +chapeau, et tourna le dos devant cette étreinte tragique. + +--David! appela Hannah d’une voix mourante, en lui tendant les bras. + +Il ne se retourna pas. + +--David! Sa voix était semblable à un cri. + +--... Vous n’allez pas me quitter? + +Il la regarda d’un air triomphant. + +--Ah, vous me suivrez! vous serez ma femme! + +--Non, non, pas maintenant, pas encore. Je ne peux pas vous répondre +maintenant. Laissez-moi réfléchir. Adieu, très cher, adieu! + +Elle éclata en sanglots. David la prit dans ses bras et l’embrassa +passionnément. Puis il sortit précipitamment. + +Hannah pleurait, son père lui tenant la main dans un silence plein de +compassion. + +Elle sanglota:--Oh qu’elle est cruelle, votre religion! cruelle, +cruelle! + +--Hannah! Shemuel! où êtes-vous? appela tout à coup la voix joyeuse de +Simcha, dans le corridor. Venez voir les belles volailles que j’ai +achetées, vrais metsiahs. Elles valent le double. Quel beau Yomtov nous +aurons! + + + + +XXII + +LE SOIR DU SEDER + + +Pour une imagination d’enfant comme celle d’Esther, le soir du Seder +était une heure enchantée. Les mets étranges et symboliques, les herbes +amères, le mélange sucré des pommes et des amandes, les épices et le +vin, l’os et l’agneau rôti, l’eau salée et les quatre coupes de vin de +raisin, les grands gâteaux, sans levain, avec leurs croûtes marbrées, +certains spécialement épais et sucrés, les mélodies et les vers +hébraïques, si particuliers, avec leurs rimes et leurs assonances +sonores, l’étrange cérémonial, avec ses détails frappants, comme celui +pendant lequel, après avoir trempé le doigt dans le vin on le secoue par +dessus l’épaule en signe de répudiation pour les dix plaies d’Egypte, +cabalistiquement multipliées au nombre de deux cent cinquante, tout cela +l’impressionnait profondément et faisait coïncider l’approche de chaque +Pâque avec une foule de perspectives agréables et le sentiment du +privilège d’être heureusement née une enfant juive. Elle associait +pourtant vaguement la célébration de la fête avec l’histoire qu’elle +évoquait et l’histoire future de sa race. La miraculeuse délivrance de +ses ancêtres lui apparaissant dans les brumes de l’antiquité comme un +conte de fée, réel sans doute, mais plus aisément imaginable pour cela. +Et cependant, des liens indissolubles la rattachaient à sa race, qui +anticipant sur le positivisme immortalise son histoire en en faisant une +religion. + +Les motsos qu’Esther mangeait n’étaient guère délicats, ils étaient +communs, appartenant à la qualité appelée seconde. Car le pain sans +levain de la bienfaisance n’est pas nécessairement une nourriture +délectable: mais peu de choses fondaient aussi délicieusement dans le +palais qu’un morceau de motso trempé dans du vin très ordinaire. +L’originalité de la nourriture rendait la vie moins journalière, plus +pittoresque aux simples enfants du ghetto, dans l’existence desquels la +continuelle alternance de jeûnes et de fêtes, l’abstinence des plaisirs +et des réjouissances et la variété des mets, apportaient la diversité et +le soulagement. Emprisonnés dans l’enceinte de quelques rues étroites, +noires et sombres, boueuses et malodorantes, enfermés dans des maisons +tristes, entourés de visions et d’échos déprimants, l’esprit de +l’enfance puisait la gaieté et la couleur dans sa propre flamme +intérieure, et l’alchimie de la jeunesse avait encore le pouvoir de +transformer le plomb en or. Aucune petite princesse, dans les palais des +contes de fée, ne pouvait prendre plus d’intérêt, et mieux goûter le +plaisir de la vie qu’Esther Ansell, assise à la table du Seder, où son +père, délivré de l’esclavage d’Egypte, se prélassait royalement sur deux +chaises garnies de coussins comme le prescrit le Din. Le premier +ministre d’un monarque, lui-même, n’aurait pu professer plus de mépris +pour Pharaon que Mosès Ansell assis dans l’attitude symbolique du +sybarite. Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort, a dit un grand +maître en Israël. Combien mieux alors un lion vivant qu’un chien mort? +Pharaon, malgré toute sa pourpre, ses beaux vêtements et ses cités de +trésors, gisait au fond de la Mer Rouge, frappé par les deux cent +cinquante plaies, et même s’il avait pu, comme la tradition l’affirme, +rester en vie et devenir roi de Ninive, en écoutant les avertissements +de Jonas, prophète et explorateur à bord d’une baleine, alors même, il +ne serait plus que poussière et cendres, de quoi permettre à d’autres +pécheurs de s’en couvrir. Mais lui, Mosès Ansell, était le chef honoré +de sa famille, et jouissait de l’avant-goût des plaisirs du juste au +Paradis. Plus encore il donnait l’hospitalité aux pauvres et aux +affamés. Les petites puces ont de plus petites puces, et Mosès Ansell +n’était jamais tombé assez bas pour que le soir des soirs, alors que +l’esclave s’assied au rang du maître, il n’eût pu inviter l’hôte pascal, +généralement représenté par quelque _greener_, nouvellement arrivé, ou +quelque brave vagabond rendu au Judaïsme pour la circonstance, et +acceptant une place à la table, dans cet esprit de camaraderie, qui est +un des traits de caractère les plus charmants du Juif pauvre. Le Seder +n’était pas une cérémonie qu’il fallait célébrer avec une solennité trop +rigoureuse; et une gaieté bruyante régnait parmi les petits, surtout aux +temps heureux où leur mère vivait et essayait de voler l’afikoman ou le +motso destiné à clore le repas et ne consentait à le céder au père +qu’après lui avoir fait promettre de lui donner ce qu’elle désirait. +Hélas! il est à craindre que les ambitions de Mrs Ansell ne visassent +pas bien haut. La gaieté augmentait encore quand le fils cadet, c’était +toujours le pauvre Benjamin aussi loin qu’Esther pouvait se souvenir, +ouvrait le bal en demandant d’une voix charmante, avec un air de +parfaite ignorance, pourquoi ce soir ne ressemblait à aucun autre soir, +à cause des nombreuses et curieuses particularités de la nourriture et +des manières (qu’il énumérait en détails) qui s’offraient à sa vue. Sur +quoi Mosès, et la Bube, et le reste de l’assemblée, y compris +l’interrogateur, répondaient invariablement sur une mélodie +correspondante: «Nous fûmes esclaves en Egypte» et commençaient à +raconter dans tous ses détails, s’interrompant au milieu pour se +rafraîchir, l’histoire toujours nouvelle de la grande délivrance, +accompagnée de nombreuses digressions concernant Haman et Daniel et les +sages de Bona Berak, l’ensemble du rituel domestique le plus ancien qui +existe, se terminant par une ballade allégorique comme celle de «La +Maison que Jacques bâtit», qui raconte l’histoire d’un petit enfant qui +fut mangé par un chat, qui fut mordu par un chien, qui fut battu par un +bâton, qui fut brûlé par le feu, qui fut éteint par l’eau, qui fut bue +par le bœuf, qui fut abattu par le sacrificateur, qui fut tué par l’ange +de la mort, qui fut tué par le Seigneur. Béni soit-Il! + +Dans les intérieurs aisés ce hagadah se lisait dans des manuscrits ornés +de riches enluminures--la seule forme de l’art pictural dans laquelle +les Juifs aient excellé--mais les Ansell avaient de petits livres +pauvrement imprimés, ornés d’étranges gravures involontairement +comiques, préraphaélites en perspective, d’un dessin ridicule, +représentant les miracles de la Rédemption, Moïse ensevelissant +l’Egyptien et divers autres passages du texte. Dans l’une, un roi se +trouvait en prière au temple devant une bombe faisant explosion, +destinée à représenter la Shechinah, ou la gloire Divine. Dans une +autre, Sarah, coiffée d’un chapeau rond, vêtue d’une jupe et d’une +jaquette élégantes, se tenait debout derrière la porte de la tente, une +grande villa isolée, au bord d’un lac sur lequel naviguaient des bateaux +et des gondoles, pendant qu’Abraham recevait les trois messagers +célestes, discrètement déguisés sous de lourdes ailes. + +Quelle joie quand approchait le moment de vider chacune des quatre +coupes et quelle déception et quel badinage quand la coupe ne devait +être que soulevée, quelles taquineries on faisait subir à Salomon qui, +très gourmand, essayait de ne pas perdre une goutte du liquide pendant +les manœuvres digitales, lorsque le vin doit être projeté de la coupe au +récit de chacune des plaies. Quel moment solennel que celui pendant +lequel on remplissait jusqu’au bord le plus grand des gobelets, pour la +délectation du prophète Elie, ouvrant ensuite la porte toute grande pour +son entrée. Ne pouvait-on pas entendre le bruissement de son esprit +rôdant à travers la pièce? Et qu’importe si le niveau du liquide ne +baissait pas de la hauteur d’un grain d’orge? Elie, bien qu’il +n’éprouvât pas de difficulté à être présent simultanément dans toutes +les parties du monde, eût eu quelque peine à accomplir le miracle plus +grand encore, de vider tant de millions de gobelets. Les historiens +attribuent la coutume d’ouvrir la porte à la nécessité de faire voir au +peuple que le sang d’un enfant chrétien ne figure pas dans la cérémonie; +et, par hasard, la science a illuminé la superstition naïve d’une lueur +tragique plus poétique encore. Dans le ghetto londonien les persécutions +ont dégénéré en de rares manifestations telles qu’un cri poussé dans le +trou de la serrure par les voyous des environs quand ils entendent les +étranges mélodies psalmodiées par tant de poitrines joviales; alors les +chanteurs s’arrêtent un instant, troublés; et l’un d’eux dit: «C’est +sans doute quelque brute de Chrétien;» puis ils reprennent le fil de la +chanson. + +Puis, quand l’afikoman était mangé et la dernière coupe de vin vidée, et +qu’il était l’heure de s’aller coucher, combien douce était la sensation +de sainteté et de sécurité qui régnait encore! Il n’était pas besoin de +dire ses prières ce soir-là pour implorer l’ange gardien d’Israël, qui +jamais ne sommeille ni ne dort, de veiller sur eux et d’éloigner les +esprits malins. Les anges étaient près d’eux, Gabriel à leur droite, +Raphaël à leur gauche et Michel derrière eux. + +Sur tout le ghetto la lumière des Pâques brillait, transformant les +sombres réduits et illuminaient les vies obscures. + +Dutch Debby était assise à côté de Mrs Simons à la table de la fille +mariée de cette bonne âme, la même qui avait nourri la petite Sarah. Les +fréquents éloges d’Esther avaient procuré à la pauvre et chétive +couturière ce grand privilège. Bobby était accroupi sur le paillasson du +couloir prêt à recevoir Elie. Sur cette table figuraient deux morceaux +de poisson frit envoyé à Mrs Simons par Esther Ansell. Ils +représentaient la plus belle revanche de la vie d’Esther, et celle-ci +était pleine de remords envers Malka en se rappelant que c’était à son +or qu’elle devait ce moment d’orgueil. Elle décida de lui écrire de sa +plus belle main une lettre d’excuse. + +Chez les Belcovitch la cérémonie était longue, car le maître de la +maison voulait à tout prix traduire l’hébreu en jargon, mot à mot, mais +personne ne le trouvait ennuyeux, surtout après le souper. Pesach était +assis, la main dans la main de Fanny dont le mariage approchait, Becky +régnait dans toute sa gloire, coiffée avec une élégance agressive. Elle +était insolemment «disponible» éblouissant consciemment le pauvre +Pollack que nous rencontrâmes dernièrement à la table du Sabbat, chez +Reb Shemuel. Il y avait là aussi Chayah, la femme aux jambes mal +assorties; et soyez sûrs que Malka ayant rapporté la brosse à habit, +trônait majestueusement à la table de Milly, et que Sugarman le Shadchan +pardonna à sa compagne borgne de manquer d’un quatrième oncle, alors que +Joseph Strelitski, rêveur de rêves, riche des commissions de cigares +pascals, rêvait au grand exode. Comment le _Shalotten Shammos_ aurait-il +pu n’être pas radieux, dirigeant cette cérémonie compliquée sans que +personne pût le contredire, et comment Karlkammer eût-il pu se croire +ailleurs qu’au sept cent-soixante-dix-septième ciel, lequel, d’après les +calculs de la Gématriyah, peut aisément se réduire au septième. + +Shosshi Shmendrik ne manqua pas d’expliquer la Délivrance à l’ex-veuve +Finkelstein, et Guedalyah l’épicier de célébrer la réjouissance annuelle +en compagnie d’une cinquantaine de joyeux immigrants pauvres. Les voyous +chrétiens pouvaient bien crier et brailler dans la rue par dérision, et +particulièrement quand les portes s’ouvraient pour la venue d’Elie: les +mots durs ne brisent pas les os, et le ghetto s’élevait au-dessus de +l’insulte. + + * * * * * + +Melchisédec Pinchas était l’hôte pascal de Reb Shemuel, l’odeur de son +cigare du Sabbat n’étant pas arrivée jusqu’aux narines du vieillard. +C’était un grand soir pour Pinchas, dont les ferventes aspirations +nationalistes se trouvaient ravivées par les souvenirs de la délivrance +d’Egypte; quoiqu’il considérât cette dernière comme mythique, tout au +moins dans ses détails. Ce fut une soirée terrible pour Hannah, assise +en face de lui sous le feu de son regard inspiré. Elle était pâle et +crispée, bougeant et parlant machinalement. Son père lui jetait de temps +à autre un regard compatissant, avec la certitude que le plus mauvais +moment était passé. Sa mère ne comprenait pas aussi bien la gravité de +la crise, ne s’étant pas trouvée au cœur de la tempête. Elle n’avait +même jamais vu son futur gendre si ce n’est à travers l’objectif d’un +appareil photographique. Elle éprouvait du regret, et voilà tout. +Maintenant qu’Hannah avait rompu la glace et accepté un jeune homme, +peut-être y avait-il de l’espoir pour les autres. + +Aucun de ses parents ne soupçonnait l’état d’esprit d’Hannah. L’amour +lui-même est aveugle pendant ces silences tragiques qui séparent les +âmes. + +Durant toute la nuit qui suivit cette scène déchirante, elle ne put +dormir; l’activité fébrile de son esprit rendait tout sommeil +impossible, et un secret instinct lui disait que David veillait, lui +aussi; que tous deux, dans le silence de la ville qui dormait, ils +luttaient dans l’ombre contre le même problème terrible, et que jamais +ils n’avaient été aussi unis, que depuis leur séparation. Le matin elle +reçut une lettre, non timbrée, qui avait évidemment été mise dans la +boîte aux lettres par David. Elle demandait une entrevue pour dix heures +au coin des Ruines: il ne pouvait naturellement pas venir chez elle. +Hannah sortit pour faire quelques emplettes, emportant un petit panier. +Une activité joyeuse régnait dans le ghetto, comme un gai bruit de fête; +l’air résonnait des gloussements rauques d’innombrables volailles qui +prennent la route de l’abattoir toute maculée de sang et jonchée de +plumes; des professionnels sacrificateurs y maniaient les couteaux +rituels et des gamins armés de petits braseros parcouraient les Ruines +en vendant des bûchers à un demi-penny pour le sacrifice des dernières +miettes de levain. Personne ne remarqua les deux formes tragiques dont +la vie dépendait de ces quelques minutes de conversation échangées au +milieu de la foule tumultueuse. + +Le visage sombre de David s’éclaira en apercevant Hannah qui venait à +lui. + + * * * * * + +--Je savais bien que vous viendriez, dit-il en lui serrant longuement la +main. La paume de la sienne était brûlante et celle d’Hannah était sans +force et glacée. La violence de l’émotion ressentie avait chassé le sang +de la tête et des membres, mais intérieurement elle brûlait. En se +regardant chacun d’eux put lire la révolte dans les yeux de l’autre. + +--Marchons un peu, dit-il. + +Ils avancèrent lentement. Sous leurs pieds le sol était glissant et +boueux. Le ciel était gris; mais la gaieté de la foule neutralisait la +sombre misère du paysage. + +--Eh bien? demanda-t-il tout bas. + +--Je croyais que vous aviez quelque chose à me proposer, murmura-t-elle. + +--Laissez-moi porter votre panier. + +--Non, non, continuez, qu’avez-vous décidé? + +--De ne pas renoncer à vous, Hannah, aussi longtemps que je vivrai! + +--Ah! dit-elle calmement, moi aussi j’ai beaucoup réfléchi et je ne vous +abandonnerai pas. Mais notre mariage devant la Loi Juive est impossible, +nous ne pourrions nous marier dans aucune synagogue sans que mon père le +sût, et il informerait aussitôt les autorités de l’obstacle qui s’oppose +à notre union. + +--Je sais, chérie, mais si nous partions en Amérique où personne ne +saura rien, nous trouverions là quantité de rabbins pour nous marier. +Rien ne me lie à ce pays. Je puis commencer mes affaires en Amérique +tout aussi bien qu’ici. Vos parents aussi seront plus indulgents quand +vous serez par delà les mers. Le pardon est plus facile de loin. Qu’en +dites-vous, chérie? + +Elle secoua la tête. + +--Pourquoi nous marier à la Synagogue? demanda-t-elle. + +--Pourquoi? répéta-t-il inquiet. + +--Oui, pourquoi? + +--Mais parce que nous sommes Juifs. + +--Et vous observeriez les rites juifs pour transgresser la Loi juive? +demanda-t-elle simplement. + +--Non, non. Pourquoi le comprendre ainsi? je ne doute pas que la Bible +ait raison d’avoir fait les Lois qu’elle prescrit. Quand les premiers +feux de ma colère furent calmés, j’ai compris les choses dans leur sens +véritable. Les Lois pour les prêtres n’étaient utiles qu’au temps où +nous possédions un temple, et elles ne peuvent plus s’appliquer à un +divorce pour rire comme était le vôtre. Ce sont ces vieux fous, je vous +demande pardon, ce sont ces vieux rabbins fanatiques qui veulent leur +donner une rigidité que Dieu n’a jamais voulu qu’elles aient, de même +qu’ils font encore une affaire de ce que la viande soit kosher. En +Amérique ils sont moins stricts, et de plus ils ne sauront pas que je +suis un Cohen. + +--Non, David, dit Hannah avec fermeté. Il ne faut pas de duplicité. +Quelle raison avons-nous de chercher la sanction d’un rabbin? Si la Loi +juive ne peut nous unir sans que nous lui cachions quelque chose, je ne +veux pas avoir affaire à elle. Vous connaissez mes opinions. Je n’ai pas +pénétré aussi profondément que vous les questions religieuses. + +--Ne soyez pas ironique, interrompit-il. + +--Je me suis toujours ennuyée à mourir pendant ces éternelles +cérémonies, cette longue chaîne de Lois qui s’enroule autour de vous, +comprimant davantage votre vie à chaque tour, et maintenant elle est +devenue trop opprimante pour être supportée plus longtemps. Pourquoi, si +nous décidons de rompre avec elle, prétendre nous y conformer? Que vous +importe le Judaïsme? Vous mangez tripha, vous fumez le jour du Sabbat, +quand cela vous plaît. + +--Oui, je sais, peut-être ai-je tort, mais tout le monde le fait à +présent. Quand j’étais enfant, aucun Juif n’eût voulu qu’on le vît +monter dans un omnibus le jour du Sabbat, aujourd’hui vous en voyez des +quantités. Mais tout cela est du Judaïsme de l’ancien temps. Il doit +exister un Dieu, sans quoi nous ne serions pas ici, et il n’est pas +possible de croire que ce fut Jésus. Un homme doit avoir une religion, +il n’y a rien de meilleur, mais il ne s’agit pas de cela. Si mon projet +ne vous plaît pas, conclut-il d’un air anxieux, quel est le vôtre? + +--Marions-nous honnêtement devant l’officier de l’Etat-Civil. + +--Comme vous voudrez, chère, dit-il aussitôt, pourvu que nous soyons +mariés, et vite. + +--Dès que vous le voudrez. + +Il saisit sa main pendante et la serra passionnément. + +--Voilà ma toute plus chère Hannah! Oh si vous pouviez savoir ce que +j’ai souffert hier soir quand vous paraissiez vous éloigner de moi! + +Ils se turent un instant, tous deux réfléchissaient avec anxiété. Puis +David dit: + +--Mais auriez-vous le courage de le faire en restant à Londres? + +--J’ai le courage de tout faire, mais comme vous le dites, il serait +peut-être préférable de voyager. La rupture sera moins pénible si nous +rompons avec tout, si nous changeons tout à la fois. Cela peut paraître +contradictoire, mais vous comprenez ce que je veux dire. + +--Parfaitement. Il est difficile de vivre une nouvelle vie dans un +ancien cadre, d’autre part pourquoi donnerions-nous à nos amis +l’occasion de battre froid. Ils inventeront toutes sortes de raisons +malicieuses pour lesquelles nous ne nous sommes pas mariés à la Shool, +et s’ils découvrent la vraie, ils sont capables de considérer notre +union comme illégale. Partons en Amérique comme je vous l’ai proposé. + +--Très bien. Nous embarquerons-nous directement de Londres? + +--Non, de Liverpool. + +--Alors nous pouvons nous marier à Liverpool avant de partir? + +--Une bonne idée; mais quand partons-nous? + +--De suite, ce soir. Le plus vite sera le mieux! + +Il la regarda aussitôt. + +--Pensez-vous ce que vous dites? dit-il, son cœur battait avec violence +comme pour se briser, des vagues de couleurs miroitantes lui passaient +devant les yeux. + +--Je le pense, dit-elle avec gravité. Croyez-vous que je pourrais +affronter mon père et ma mère en sachant que je vais les blesser +jusqu’au fond du cœur? chaque jour d’attente me serait une torture. Oh, +pourquoi la religion est-elle un fléau? + +Elle s’arrêta un instant, accablée par l’émotion qu’elle avait essayé de +cacher. Elle conclut de la même manière calme. + +--Oui, il faut rompre tout de suite, nous avons célébré notre dernière +Pâque, nous mangerons du pain avec du levain, ce sera la rupture +décisive. Emmenez-moi à Liverpool aujourd’hui même. David, vous êtes le +mari de mon choix, je m’en remets à vous. + +Elle le regarda franchement de ses yeux noirs et brillants qui +contrastaient avec son teint pâle. Il les contempla, et un éclair de +candeur divine sembla pénétrer son âme. + +--Je vous remercie, très chère, dit-il, d’une voix mêlée de larmes. + +Ils continuèrent à marcher en silence. Toute parole était superflue. +Quand ils parlèrent enfin, leurs voix étaient calmes, la paix que donne +la résolution était enfin venue et tous deux goûtaient la joie de se +sacrifier pour leur mutuel amour. Leur renoncement aux conventions, si +naturel qu’il puisse paraître à l’étranger, leur apparaissait à eux +comme une rupture cruelle avec toutes les traditions du ghetto et celles +de leurs vies passées; ils s’aventuraient, la main dans la main, dans un +sentier inexploré. + +Coudoyant la foule loquace à travers les petites rues tristes du ghetto, +dans l’air froid et gris d’une matinée brumeuse, Hannah croyait marcher +dans un jardin enchanté, en respirant l’odeur des roses de l’amour, +mêlée à l’âpre bise saline qui venait de l’océan de la liberté. Une vie +nouvelle, fraîche et bénie s’ouvrait pour elle, les nuages et les +entraves du passé s’évanouissaient enfin. La révolte instinctive, +irraisonnée, nourrie par l’ennui et le mécontentement des conditions de +sa vie et de celle de son entourage, avait, par une curieuse série +d’accidents atteint précipitamment sa pleine force. La pensée allait se +transformer en action, et la perspective d’agir inondait son âme d’une +paix et d’une joie qui submergeaient tout sentiment d’humanité. + +--A quelle heure pouvez-vous être prête? demanda-t-il avant de se +séparer. + +--A l’heure que vous voudrez, répondit-elle. Je ne puis rien emporter et +je n’ose rien préparer. Je pense que je pourrai trouver le nécessaire à +Liverpool. Je n’ai que mon chapeau et mon manteau à mettre. + +--Ce sera bien assez, dit-il avec passion, je ne veux que vous! + +--Je le sais, mon ami, répondit-elle tendrement, si vous étiez comme +sont les autres jeunes Juifs je n’abandonnerais pas tout pour vous. + +--Vous ne le regretterez jamais, Hannah, dit-il, remué jusqu’aux fibres +par la grandeur de son sacrifice à l’amour qui se révélait à lui. + +Il n’était, lui, qu’un vagabond sur la face du globe, mais elle, elle +s’arrachait aux racines profondes de la famille, aux conventions de son +milieu et de son sexe; une fois encore il frémit au sentiment de son +indignité, se demandant avec angoisse s’il était assez noble pour +justifier sa confiance. Maîtrisant son émotion, il continua: + +--Je compte que mes bagages et les dispositions à prendre avant de +quitter le pays occuperont toute la journée. Je dois voir au moins mon +banquier mais je ne prendrai congé de personne; cela éveillerait les +soupçons. Je serai au coin de votre rue, avec un cab, à neuf heures et +nous prendrons l’express de dix heures à Euston. Si nous manquions +celui-là, il nous faudrait attendre jusqu’à minuit. Il fera nuit, +personne ne nous verra. Je vous achèterai un nécessaire de toilette et +tout ce à quoi je pourrai penser et je le joindrai à mes bagages. + +--Très bien, dit-elle simplement. + +Ils ne s’embrassèrent pas, elle lui tendit la main et par une +inspiration soudaine il lui mit au doigt la bague qu’il avait apportée +la veille. Des larmes emplirent ses yeux en voyant ce qu’il avait fait. +Ils se regardèrent à travers leurs pleurs, se sentant liés au delà de +toute intervention humaine. + +--Adieu, bégaya-t-elle. + +--Adieu, dit-il, à neuf heures. + +--A neuf heures, soupira-t-elle et elle s’éloigna sans se retourner. + +Ce fut une cruelle journée, les minutes passèrent doucement dans les +heures et les heures se traînèrent lentement jusqu’au soir. Il faisait +un vrai temps d’Avril, les averses et les rayons de soleil alternant +capricieusement. Vers le soir Hannah revêtit sa plus belle robe pour la +fête, elle bourra ses poches de petits souvenirs précieux, et mit le +portrait de son père avec celui de son fiancé sur son cœur. Elle +suspendit un manteau de voyage et un chapeau au porte-manteau près de la +porte du vestibule pour l’avoir à la main en quittant la maison. Elle se +rendit peu utile à la cuisine ce jour-là, mais sa mère était pleine de +tendresse pour elle, connaissant son chagrin. De temps en temps Hannah +monta dans sa chambre à coucher pour jeter un dernier regard sur toutes +ces choses dont elle était si lasse, le petit lit de fer, l’armoire, les +gravures encadrées, la cruche et la cuvette décorée de fleurs. Toutes +ces choses lui semblaient étrangement précieuses maintenant qu’elle les +regardait pour la dernière fois. Elle examina tout, même le petit fer à +friser et le carton plein de bouts de rubans, de mousseline et de +dentelle, de fleurs fanées, d’éventails déchirés; et les corsets aux +baleines cassées, et les jupons aux volants salis et les gants de bal à +douze boutons avec leurs doigts noircis; et les vieilles écharpes roses +défraîchies. Il y avait quelques livres, surtout ses livres de prix +qu’elle eût voulu emporter, mais cela ne se pouvait pas. Elle parcourut +le reste de la maison de haut en bas. Tout cela l’émouvait; mais elle ne +pouvait maîtriser le sentiment de l’adieu. A la fin elle écrivit une +lettre à ses parents et la dissimula sous sa glace, certaine qu’ils +fouilleraient la chambre pour y trouver quelque trace. Un moment elle se +regarda avec curiosité: le carmin n’était pas encore revenu sur ses +joues. Elle se savait jolie et s’efforçait toujours d’être gentille pour +le simple plaisir. Tous ses instincts étaient esthétiques. Aujourd’hui +elle avait l’air d’une sainte en extase. Elle prit peur en se voyant. +Elle avait vu sa figure assombrie, en larmes, accablée de tristesse, +jamais elle ne s’était vu cet air fatal. Il lui semblait que sa +résolution était écrite sur tous ses traits de manière à ce que chacun +pût la lire. + +Dans la soirée elle accompagna son père à la Shool. Elle y allait +rarement le soir et l’idée lui en vint brusquement. Le Ciel seul savait +si jamais encore elle entrerait dans une synagogue; cette visite serait +une autre étape de ses adieux. Reb Shemuel y vit un symptôme de sa +résignation à la volonté de Dieu et il lui posa doucement la main sur la +tête, la bénissant en silence et levant vers les cieux des yeux +reconnaissants. Hannah comprit trop tard cette fausse interprétation et +en éprouva des remords. A l’occasion de la fête, Reb Shemuel décida +d’aller faire ses dévotions à la grande synagogue. Hannah s’assit parmi +les fidèles clairsemés de la galerie des femmes et feuilleta +machinalement un machzor, en contemplant, pour la dernière fois, +l’enceinte sombre où les hommes étaient assis coiffés de leurs chapeaux +haut-de-forme et vêtus de leurs habits de fête. De grands cierges de +cire brûlaient tout autour dans de grands lustres dorés suspendus au +plafond, dans des chandeliers fixés sur le rebord des fenêtres, dans des +candélabres accrochés aux murs. Il régnait une atmosphère de joie sainte +dans ce vieil et solennel édifice, avec ses piliers massifs, ses petites +fenêtres latérales, ses grandes voûtes, ses lucarnes, et ses tablettes +couvertes de caractères dorés perpétuant la mémoire de pieux donateurs. + +La congrégation chantait les répons avec onction et jubilation. D’aucuns +parmi les fidèles agrémentaient leur dévotion de petits bavardages, et +derrière les barreaux de fer, le bedeau dirigeait les hommes en chapeaux +mous, qui répétaient vigoureusement ses _amen_ automatiques. Hélas, ce +soir Hannah n’avait pas d’yeux pour observer les drôleries qui +d’habitude éveillaient ses moqueries et ses rires. Une émotion véritable +la gagnait, la même émotion de l’adieu qui l’avait prise dans sa +chambre. Ses regards erraient vers l’Arche, surmontée des tablettes de +pierre du Décalogue, et ses tristes prunelles se remplirent de foi aux +réminiscences de sa jeunesse. Un jour, quand elle était une petite +fille, son père lui avait raconté que parfois le soir de la pâque un +ange sortait par les portes de l’Arche écartant les rouleaux de la Loi. +Pendant des années elle avait regardé pour voir l’ange, ne perdant pas +un instant de vue les rideaux. A la fin elle se découragea et conclut +que sa vision n’était pas assez pure et que l’ange s’exhibait dans +d’autres synagogues. Ce soir la fantaisie de son enfance lui revint, +elle se prit à regarder involontairement l’arche, espérant presque en +voir sortir l’ange. Elle n’avait pas songé au Service du Seder en fixant +son rendez-vous avec David le matin; mais pendant la journée, quand elle +y pensa, un sourire cynique effleura ses lèvres. Comme tout était +approprié! Ce soir marquerait _son_ exode de l’esclavage. Comme ses +ancêtres quittant l’Egypte elle prendrait en hâte son repas, le bâton à +la main, prête à partir en voyage. Avec quelle âme forte elle se +mettrait en route vers la terre promise! Elle pensa ainsi pendant +quelques heures, puis son humeur se modifia. Et plus le Seder +approchait, plus elle reculait devant la cérémonie familiale. A la +synagogue elle fut prise de panique, lorsque l’image de l’intérieur +domestique s’offrit à son esprit: elle se vit fuyant dans la rue, allant +rejoindre son amoureux, sans rien regarder en arrière. + +Oh pourquoi David n’avait-il pas fixé le rendez-vous plus tôt, de +manière à lui éviter une si douloureuse épreuve! Le chœur vêtu de noir +chantait doucement. Hannah calma ses appréhensions en se joignant à lui +à mi-voix, car chanter était considéré comme une intrusion dans les +privilèges du chœur, susceptible de déranger les chantres dans les +laborieuses fugues à quatre parties qu’ils exécutaient sans le secours +de l’orgue. + +Elle chantait: «Avec un perpétuel amour tu as aimé la maison d’Israël, +ton peuple; tu nous as donné une Loi et des commandements, des statuts +et des sentences. Pour cela, O Seigneur notre Dieu, quand nous +reposerons et lorsque nous nous lèverons nous méditerons tes Lois; nous +nous réjouirons dans les paroles de ta Loi et dans tes commandements +pour jamais, car ils sont notre vie et la durée de nos jours; nous y +penserons, jour et nuit. Et puisses-tu ne jamais détourner de nous ton +amour. Béni sois-tu, O Seigneur, toi qui aimes ton peuple Israël!» + +Hannah scrutait la version anglaise de l’hébreu dans son Machzor tandis +qu’elle chantait. Bien qu’elle pût traduire chaque mot, le sens de ce +qu’elle chantait ne pénétra pas complètement son esprit. Le pouvoir du +chant sur les âmes ne dépend guère des paroles et pourtant celles-ci lui +semblaient fatidiques, chargées d’un message spécial. Ses yeux étaient +humides quand les fugues furent terminées. De nouveau elle considéra +l’Arche, avec son beau rideau brodé derrière lequel se trouvaient les +précieux rouleaux, avec leurs couvertures de soie et leurs sonnettes +d’or, leurs écus et leurs grenades. Ah, si l’ange sortait maintenant! Si +pendant un instant seulement l’éblouissante vision brillait sur les +marches blanches! Oh pourquoi ne venait-il pas la sauver! + +La sauver? de quoi? Elle se posait cette question avec rage, en dépit de +sa douce et faible voix. Quel mal avait-elle jamais fait pour que jeune +et jolie elle fût cruellement obligée de choisir entre le passé et le +présent? C’était dans cette synagogue qu’elle aurait dû se marier, +marchant fièrement et honorablement sous le dais au milieu des regards +et des congratulations de ses amis. Au lieu de tout cela elle était +réduite à l’exil et aux ennuis d’un mariage secret. Non, non, elle ne +voulait pas être sauvée, et rester dans le troupeau, c’était la croyance +qui était coupable, non pas elle. + +Le service prit fin. Le chœur chanta l’hymne final, le Chazan chantant +lentement le dernier vers agrémenté de nombreuses variations musicales. + +Un bruit de chapelets et de stalles refermées, et la congrégation se +déversa dans la rue parmi le bourdonnement des mutuels «good-yomtov». +Hannah rejoignit son père, le sentiment de haine et de révolte bouillant +encore dans son sein. Dans la nuit fraîche, éclairée par les étoiles, le +long du pavé humide et luisant elle secoua les dernières influences de +la Synagogue; toutes ses pensées convergèrent vers sa rencontre avec +David, sa fuite éperdue vers le nord, pendant que les bons Juifs se +reposeraient du souper commémoratif de leur délivrance. Son sang coulait +rapidement dans ses veines, elle attendait avec une impatience fébrile +l’heure prochaine. + +C’est dans ces dispositions qu’elle s’assit à la table du Seder, comme +en rêve, des images d’aventures tragiques lui traversant l’esprit. Le +visage de son ami se présentait devant elle, tout près, tout près du +sien, comme il l’eût été ce soir s’il y avait une justice au ciel. De +temps à autre la scène qui se déroulait autour d’elle frappait ses sens +en lui transperçant le cœur. Lorsque Lévi posa la question préliminaire, +elle se mit à penser à ce qui adviendrait de lui. L’adolescence lui +apporterait-elle à lui aussi l’affranchissement comme elle le lui +apportait à elle? Quelle serait la vie du pauvre rabbin et de sa femme? +Les augures n’étaient guère favorables; mais les privilèges accordés à +l’homme sont bien plus nombreux que ceux de la femme, et Lévi pourrait +réaliser bien des choses sans leur faire la peine qu’elle allait leur +causer. Pauvre père! les cheveux blancs abondaient dans sa barbe, elle +n’avait jamais remarqué combien il vieillissait. Et sa mère, sa figure +était toute ridée; enfin, nous devons tous vieillir. Quel homme étrange +que Melchisédec Pinchas! il chantait de tout son cœur la merveilleuse +histoire! Le Judaïsme produisait vraiment des types bien curieux. Elle +sourit à l’idée qu’elle eût pu être sa fiancée. + +Au souper, elle essaya de manger un peu, sachant qu’elle aurait besoin +de forces. En apportant quelques assiettes de la cuisine elle regarda +son chapeau et son manteau soigneusement accrochés au porte-manteau du +corridor, tout près de la porte d’entrée. Il ne lui faudrait qu’une +seconde pour les revêtir. Elle leur fit un petit signe de la tête pour +leur dire: «Oui, nous nous reverrons bientôt». Pendant le repas elle se +prit à écouter les monologues du poète, débités d’une voix aiguë et +criarde. + +Melchisédec Pinchas avait beaucoup de choses à dire sur la grande +conspiration anglaise dirigée contre Melchisédec Pinchas et menée par +ses ennemis qu’il comptait tous tuer sous peu, et qu’il avait, en +attendant, emprisonnés comme des insectes morts, dans l’arbre +d’acrostiches immortels. Vers la fin du repas le vent se mit à secouer +les volets et la pluie vint battre contre les carreaux. Reb Shemuel +distribua les tranches d’afikoman avec un soupir de joie, et s’étalant +sur ses oreillers il oubliait presque ses soucis de famille dans le +sentiment de la bénédiction d’Israël, il se mit à chanter la prière +comme les saints des psaumes qui chantent sur leurs lits. La petite +pendule hollandaise de la cheminée sonna. Hannah ne bougeait pas. Pâle +et tremblante elle demeurait clouée à sa chaise. Un, deux, trois, +quatre, cinq, six, sept, huit. Elle comptait les coups comme si c’était +le seul moyen de savoir l’heure, comme si ses yeux n’avaient pas suivi +les aiguilles qui avançaient, avançaient! Elle conservait le fol espoir +que la sonnerie s’arrêterait à huit heures et qu’il lui resterait du +temps pour réfléchir. Neuf! Elle attendait, son oreille espérant le +dixième coup. Si seulement il était dix heures, il serait trop tard. Le +danger serait passé. Elle demeurait assise suivant machinalement les +aiguilles qui avançaient. Il était cinq minutes après l’heure. Elle +était sûre que David l’attendait déjà au coin de la rue, en train de se +mouiller et de s’impatienter. Ce n’était pas une belle nuit pour un +enlèvement. Elle retomba sur sa chaise. Peut-être valait-il mieux +attendre jusqu’à demain soir. Elle le dirait à David. Mais il ne +craignait pas le temps; une fois qu’ils se seraient retrouvés, il la +calfeutrerait dans le cab et ils s’en iraient, laissant irrévocablement +l’ancien monde derrière eux. Elle demeurait assise, sa volonté +paralysée, rigide, hypnotisée par l’atmosphère chaude et confortable de +la chambre, par les vieux meubles familiers, la table de Pâque, avec sa +nappe blanche, ses carafes et ses verres à vin, les visages de son père +et de sa mère, éloquents de l’appel de mille souvenirs. La pendule +tintait clairement, fièrement comme un tambour de ralliement, la pluie +battait impatiemment la retraite sur les vitres, le vent mugissait à +travers les portes et les croisées. «Va-t’en, va-t’en!» criaient-ils, +«Va où ton amoureux t’attend pour t’emmener vers le nouveau et +l’inconnu». Et plus ils criaient, plus Reb Shemuel clamait sa joyeuse +prière: «Puisse-t-il, Lui qui donne la paix au plus haut des cieux, +répandre la paix sur nous et sur tout Israël; et dites Amen». + +Les aiguilles de la pendule avançaient. Il était neuf heures et demie. +Hannah demeurait plongée dans un sommeil léthargique, muette, incapable +de penser, ses nerfs tendus étaient brisés, ses yeux pleins des larmes +d’une joie amère, son âme voguait angoissée sur l’onde de mélodies +familières. Soudain elle aperçut que les autres s’étaient levés et que +son père lui faisait signe. Instinctivement elle comprit, se leva +automatiquement et se dirigea vers la porte. Alors un grand frisson +secoua son âme, comme si elle reprenait conscience. Elle resta clouée au +sol. Son père avait rempli de vin le gobelet d’Elie, et c’était son +privilège annuel d’ouvrir la porte pour l’entrée du prophète. Par +intuition, elle savait que David arpentait désespérément le trottoir de +la maison, n’osant pas révéler sa présence et maudissant peut-être sa +lâcheté. Une terreur froide s’empara d’elle. Elle avait peur de le +regarder, sa volonté était ferme et puissante, son imagination enfiévrée +se le représentait comme le flot du grand océan venant se briser sur le +seuil, menaçant de l’emporter dans le tourbillon mugissant de la +destinée. Elle ouvrit toute grande la porte de la chambre, et s’arrêta, +comme si son devoir était accompli. + +«Non, non», murmura Reb Shemuel, en désignant la porte d’entrée. + +Elle était si proche qu’il avait l’habitude de l’ouvrir également. + +Hannah s’avança en chancelant à travers les quelques mètres de corridor. +Le manteau et le chapeau souriaient avec ironie, un tressaillement de +défi la traversa, elle étendit la main vers le porte-manteau. «Fuis! +fuis! c’est ton dernier espoir», dit le sang qui bourdonnait dans ses +oreilles. Mais sa main retomba à son côté et en un instant, comme +illuminée, Hannah entrevit tout le long cours de sa vie future, +s’étendant droit, tristement entre deux murs nus, droit, droit vers une +tombe solitaire; elle sut que la force de s’écarter vers la droite ou +vers la gauche lui avait été refusée et qu’il n’y aurait plus pour elle +ni Exode ni Rédemption. Forte de la conviction de sa faiblesse, elle +ouvrit brusquement la porte de la rue. La figure de David, blême et +consternée, lui apparut dans la nuit. De grosses gouttes de pluie +tombaient de son chapeau et coulaient le long de ses joues comme des +pleurs. Ses vêtements étaient trempés de pluie. + +--Enfin! murmura-t-il d’une voix rauque mais joyeuse, qu’est-ce qui vous +a retenue? + +--Boruch Habo! (bienvenu toi qui arrives!) dit la voix de Reb Shemuel +pour accueillir le prophète. + +--Chut! dit Hannah, écoutez un moment. + +Les modulations du vieux rabbin se mêlaient avec le mugissement du vent. +«Déverse la colère sur les païens qui ne te connaissent pas et sur les +royaumes qui n’invoquent pas ton nom; parce qu’ils ont détruit Jacob et +abattu son Temple. Déverse sur eux Ton indignation et frappe-les de Ta +juste colère. Poursuis-les de Ton courroux et détruis-les sous les cieux +du Seigneur.» + +--Vite, Hannah, murmura David, nous n’avons plus un instant à perdre. +Mettez votre manteau. Nous allons manquer le train. + +Elle eut une inspiration soudaine. En guise de réponse elle sortit la +bague de sa poche et la glissa dans sa main. + +--Adieu, murmura-t-elle d’une voix étrange et sourde, et elle lui ferma +la porte au nez. + +--Hannah! + +Son cri d’épouvante et de désespoir traversa la charpente, assourdi +comme un son inarticulé. Il secoua violemment la porte dans un accès de +rage. + +--Qui est-ce? quel est ce bruit? demanda la femme du rabbin. + +--C’est sans doute quelque brute de chrétien qui crie dans la rue, +répondit Hannah. + +C’était plus vrai qu’elle ne le pensait. + +La pluie tombait plus fort, la bise soufflait glacée, mais les enfants +du ghetto s’endormaient au coin du feu, bercés par la foi, l’espoir et +la joie. Chassés d’un rivage à l’autre à travers les âges, ils avaient +enfin réalisé l’aspiration nationale--la paix--dans un pays où l’on +pouvait célébrer la Pâque sans répandre son sang. Assise dans sa +mansarde de Royal Street la petite Esther Ansell rêvait le cœur plein +d’une vague et tendre poésie, toute pénétrée des beautés du Judaïsme, +auquel, s’il plaisait à Dieu, elle demeurerait toujours fidèle, son +imagination d’enfant entrevoyant avec espoir la vie meilleure +qu’apporteraient les années. + + + + +TABLE + + + I.-- 5 + II.--Le Sweater 16 + III.--Malka 36 + IV.--La rédemption du fils et de la fille 58 + V.--L’émigrant pauvre 78 + VI.--Reb Shemuel 94 + VII.--Pinchas, le poète 105 + VIII.--Esther et ses enfants 124 + IX.--Dutch Debby (_Déborah la Hollandaise_) 141 + X.--Une famille taciturne 152 + XI.--Le bal du Pourim 161 + XII.--L’espoir de la famille 179 + XIII.--La Ligue de la Terre-Sainte 197 + XIV.--Shosshi Shmendrik fait sa cour 216 + XV.--La lune de miel des Hyams 236 + XVI.--Le vendredi soir des Hébreux 252 + XVII.--Chez les Grévistes 268 + XVIII.--L’espoir qui s’éteint 287 + XIX.--«For auld lang syne, my dear» 301 + XX.--Le Singe mort 313 + XXI.--L’ombre de la religion 324 + XXII.--Le soir du Seder 341 + + + + + Achevé d’imprimer + le premier août mil neuf cent seize + pour + G. CRÈS et Cie + par + G. Clouzot, à Niort + + + + +NOTES DU TRANSCRIPTEUR + + +Les erreurs typographiques manifestes ont été corrigées. Au chapitre XIX +on a ajouté entre doubles crochets une réplique manquante, traduite de +l’original anglais. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77482 *** diff --git a/77482-h/77482-h.htm b/77482-h/77482-h.htm new file mode 100644 index 0000000..6c369af --- /dev/null +++ b/77482-h/77482-h.htm @@ -0,0 +1,14884 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Les enfants du Ghetto | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } +.ssf { font-family: sans-serif; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + +.offr { margin-left: 30%; text-indent: 0; text-align: center; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } +div.dots { margin: .5em 0; text-align: center; } +div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } + +span.cc { display: inline-block; width: 1.2em; text-indent: 0; text-align: right; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } + +.trnote { font-family: sans-serif; font-size: 95%; padding: .5em; + margin: 3em 5% 1em 5%; border: thin dotted; } +.trnote h2 { margin: .5em 0; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77482 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">ISRAËL ZANGWILL</p> + +<h1><span class="xsmall">LES</span><br> +<span class="large">Enfants</span> du <span class="large">Ghetto</span></h1> + +<p class="c">Traduction française de <span class="sc">Pierre Mille</span></p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +<span class="b ssf">COLLECTION “ANGLIA”</span><br> +ÉDITIONS GEORGES CRÈS ET C<sup>ie</sup><br> +116, <span class="xsmall">BOULEVARD SAINT-GERMAIN</span>, 116</p> + +<p class="c xsmall">MCMXVIII</p> + +<p class="offr small">(6<sup>e</sup> Édition)</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span> :</p> + + +<ul> +<li><span class="cc">5</span> exemplaires sur japon impérial, numérotés de +1 à 5.</li> +<li><span class="cc">5</span> exemplaires sur papier de Chine, numérotés de +6 à 10.</li> +<li><span class="cc">25</span> exemplaires sur papier vergé de Rives, numérotés +de 11 à 35.</li> +<li><span class="cc">20</span> exemplaires sur papier vergé teinté de Rives, +numérotés de 36 à 55.</li> +</ul> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">I</h2> + + +<p>A une époque morte et oubliée un mauvais plaisant +avait appelé cette rue <i lang="en" xml:lang="en">Fashion Street</i> — la rue à la +mode. — La plupart des gens qui y vivent aujourd’hui +ne peuvent même pas se rendre compte de l’ironie de +ce nom : c’est, dans l’<i lang="en" xml:lang="en">East End</i> de Londres, une voie +sombre, étroite et sordide, qui relie <span lang="en" xml:lang="en">Spitalfields</span> à <span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel</span>, +et se ramifie en nombreuses impasses. Du temps +où la petite Esther Ansell en foulait le pavé malpropre, +les deux extrémités de cette rue étaient à portée de +voix des bouges les plus sales et les plus infâmes de la +capitale du monde civilisé. Quelques-unes de ces toiles +d’araignée ont été depuis lors balayées par les réformateurs +municipaux : les araignées se sont réfugiées en +des recoins plus sombres encore.</p> + +<p>A l’heure où Esther Ansell se hâtait à travers le +brouillard glacé d’un soir de décembre, un bidon rougeâtre +à la main — silhouette orientale qui semblait +la miniature d’une Rébecca allant à la fontaine — ce +paysage londonien présentait ses caractéristiques les +plus ordinaires. Une chanteuse des rues, traînant une +séquelle d’enfants dont elle était plus ou moins la +mère, troublait l’air d’une mélodie perçante. Deux +mégères, les poings sur les hanches, injuriaient leurs +ancêtres respectifs, un ivrogne décrivait des zigzags en +marmottant d’un air aimable ; et un joueur d’orgue, +le nez plus violet que celui de son singe, faisait danser +des gamins haillonneux sous la lueur embrumée d’un +réverbère.</p> + +<p>Esther serrant étroitement sur elle son petit châle +écossais, passa sans accorder la moindre attention à ces +détails familiers. Par les semelles usées de ses lourdes +chaussures, ses pieds s’imprégnaient de boue glaciale. +C’étaient de très vieux souliers, abandonnés sans doute +un jour par quelque ivrogne vagabond, et ramassés par +le père d’Esther. Mosès Ansell avait assez l’habitude de +ces trouvailles, sans doute parce qu’il avait coutume de +marcher en baissant la tête comme s’il avait toujours +à ployer physiquement sous le joug de la captivité. De +cette attitude humiliée la providence le récompensait +parfois par des aubaines. Esther, quelques semaines +auparavant, avait reçu à l’école une paire de bottines +neuves. En vendant celles-ci, et en les remplaçant par +les chaussures du vagabond, on avait réalisé un bénéfice +d’une demi-couronne, qui avait fourni du pain +pendant une semaine aux frères et sœurs de la fillette. +A l’école, durant quinze jours, Esther prit grand soin +de dissimuler ses extrémités. Mais la crainte de voir +découvrir la substitution s’étant progressivement affaiblie, +le profit fait par son estomac avait fini par imposer +silence aux reproches de sa conscience.</p> + +<p>On distribuait aussi, à l’école, du pain et du lait. Mais +Esther et ses frères et sœurs n’en avaient jamais accepté. +Ils ne voulaient point paraître en avoir besoin. Les airs +de supériorité d’un camarade de classe sont durs à +supporter, et un enfant qui a le cœur bien placé n’avoue +pas facilement qu’il meurt de faim, en présence d’une +chambrée de bambins dont certains ont la bourse garnie +au point de pouvoir dépenser en pures superfluités +jusqu’à un <i lang="en" xml:lang="en">farthing</i> par jour.</p> + +<p>Mosès Ansell eût été mortifié s’il eût appris que ses +enfants refusaient ainsi le pain qu’il ne pouvait leur +donner. Les affaires ne marchaient pas, à ce moment, +dans les ateliers des <i lang="en" xml:lang="en">sweaters</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Mosès n’avait jamais +fait que vivre au jour la journée ; et à présent il n’avait +pas souvent lieu de rapprocher sa main de sa bouche. +Il avait sollicité des secours au bureau israélite de bienfaisance. +Mais la routine de cette institution l’empêche +de fonctionner aussi rapidement que se vide l’estomac +de sa clientèle. Et puis, à ce tribunal de la charité, +Mosès était un tel récidiviste !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> On nomme ainsi les petits patrons qui se disputent au +rabais et se partagent les commandes de vêtements et de chaussures +soumissionnées en gros par des maisons plus importantes. +Souvent juifs et fort misérables eux-mêmes, ils exploitent de la +façon la plus dure, malgré les lois sanitaires aisément tournées, +leurs ouvriers, qui sont pour la plupart juifs comme eux, et travaillent +jusqu’à dix-huit heures par jour pour un salaire dérisoire. +Il y a une quinzaine d’années, on comptait dans l’<i lang="en" xml:lang="en">East End</i> +de Londres environ 50 000 Israélites récemment émigrés.</p> +</div> +<p>Il y avait, heureusement, un genre de secours qu’on +ne pouvait lui refuser, et dont Esther ne pouvait dissimuler +l’existence, comme elle lui dissimulait les déjeuners +distribués aux enfants pauvres de l’école. Tout le +monde venait d’apprendre que trois fois par semaine +on allait donner de la soupe et du pain au fourneau +philanthropique de <span lang="en" xml:lang="en">Fashion Street</span>. Dans la famille Ansell, +l’ouverture de cet établissement avait été considérée +comme le début d’un âge d’or, où il deviendrait impossible +de passer plus d’un jour sans rien manger. Le parfum +presque oublié de la soupe, répandit dès ce moment +une espèce de poésie sur l’hiver commençant.</p> + +<p>Depuis la mort de la mère Ansell, c’était toujours +Esther qui allait aux provisions ; Mosès, le seul des +autres membres de la famille qui eût été capable de la +remplacer, était constamment occupé à prier quand il +n’avait rien autre à faire. Et voilà pourquoi, ce +soir-là, Esther se hâtait vers le fourneau philanthropique +une cruche rouge à la main. Dans sa prestesse d’enfant, +elle dépassa une quantité de femmes dont le but était +le même et qui portaient comme elle le grossier bidon +de fer blanc fourni par l’Assistance. Esther, par un instinct +personnel de propreté, préférait d’habitude un +ustensile appartenant à son ménage. Mais aujourd’hui, +il n’était pas permis de choisir, et le récipient administratif, +timbré et numéroté, devait servir de bon de +soupe.</p> + +<p>Quand elle arriva à la porte du Fourneau de Charité, +une foule nombreuse s’y pressait déjà. Quelques ventres +peut-être étaient remplis, mais en majorité ils étaient +vides, et les corps grelottaient. L’élément féminin noyait +l’autre. Cependant on voyait aussi quelques enfants et +une douzaine d’hommes — étranges créatures, basanées, +rabougries, poilues, avec des teints boueux, qu’illuminaient +des yeux noirs et brillants. Quelques-uns, +pourtant, de stature imposante, portaient des chapeaux +melons pleins de poussière, ou des feutres cabossés ; +des cravates-plastrons fanées ou des barbes incultes cachaient +leur gorge. Çà et là, parmi les femmes, on +distinguait une figure ou une taille agréable. Pour le +reste, c’était un ramassis de mégères prématurément +vieillies, aux traits blêmes et usés, traînant savate, +crottées jusqu’à l’échine, nu-tête, ou bien portant en +guise de chapeaux des marmottes faites avec des fichus +rouges, gris, couleur de brique, couleur de boue. Et +malgré tout, dans ce clinquant, dans les laideurs de ces +fées-carabosses, il y avait une indéfinissable touche de +romanesque et de pitoyable ; une irrécusable parenté +s’accusait entre ces Juives polonaises, russes, allemandes, +hollandaises qui ne se parlaient pourtant guère, et se +poussaient durement les unes les autres. Quelques-unes +portaient, accroché à leur sein nu, un enfant qui tétait +placidement, s’interrompant parfois pour vagir comme +par acquit de conscience. Les femmes à tête nue n’avaient +rien autour du cou pour se protéger du froid. Leurs +gorges brunes s’étalaient, et certaines n’avaient même +pas songé à fermer les agrafes ou les boutons du haut de +leur corsage. La majorité portaient des boucles d’oreille +de pacotille et des perruques noires d’un éclat peu naturel. +Celles qui n’avaient pas de perruque avaient les cheveux +crespelés.</p> + +<p>A cinq heures et demie, la claire-voie fut ouverte, et la +foule s’engouffra dans un corridor long, étroit, blanchi +à la chaux et de là dans une espèce de grange dont le +plafond également blanchi à la chaux, était traversé de +solives de bois.</p> + +<p>Les murs étaient isolés du centre de la salle par des +barrières, et c’est dans cette sorte de parc à bestiaux que +les pauvres gens s’entassaient, énervés et bavards, attendant +le moment divin. Un seul bec de gaz, au plafond, +éclairait ces étranges faces, leur prêtant des reliefs dont se +fût réjoui Gustave Doré.</p> + +<p>Mais ils mouraient de faim, ces gens pittoresques, et +tout ce qu’ils avaient de plus proche et de plus cher au +monde, mourait de faim au logis. Ils savouraient voluptueusement +la soupe par avance. Ils oubliaient que cette +soupe n’était considérée, par ceux qui la préparaient, +que comme une sorte d’appoint au salaire ; ils n’avaient +pas la moindre conscience de la grande théorie économique +d’après laquelle secourir les pauvres est augmenter +le paupérisme, ni d’ailleurs de n’importe quelle +autre théorie ; ils étaient disposés à noyer leur indépendance +dans la soupe. Esther elle-même qui avait lu +beaucoup, qui était douée d’instincts délicats, partageait +sans hésiter la conception de l’univers professée +par la majeure partie de ceux qui l’entouraient : à savoir +que l’espèce humaine se distingue des animaux en ce +qu’il lui faut terriblement trimer pour se procurer une +maigre nourriture, mais que sa destinée est embellie +par l’existence d’une classe restreinte et semi-divine, +celle des <i>Tékéfim</i> ou personnes riches qui donnent ce +dont ils n’ont pas besoin. Comment ces personnes sont-elles +devenues riches, c’est ce qu’Esther ne se demandait +point : pour elle cette classe constituait un élément +naturel de la création, comme les nuages ou les chevaux.</p> + +<p>Cette variété semi-céleste de l’espèce humaine est difficile +à rencontrer. Quelques spécimens, à la connaissance +d’Esther, vivaient loin du Ghetto. Et chacune de +leurs familles, fût-elle peu nombreuse, occupait à elle +seule, disait-on, une maison entière. Certains, revêtus +de soies bruissantes ou d’autres costumes aussi impressionnants, +qui répandent autour d’eux un indéfinissable +parfum de surhumanité, pénétraient de loin en +loin dans l’école, précédés de la Directrice épanouie. +Alors les petites filles se levaient, puis faisaient la révérence +et se rasseyaient. Les meilleures élèves, que l’on +faisait bien entendu passer pour choisies au hasard dans +la moyenne de la classe, émerveillaient les semi-divines +visiteuses par leur connaissance approfondie de la topographie +des Pyrénées ou des dissensions de Saül et de +David. L’entrevue des deux espèces d’êtres humains se +terminait par une effusion de sourires, et à la satisfaction +générale. Mais la plus niaise des fillettes savait à +quoi s’en tenir sur cette comédie, et professait un robuste +mépris pour l’incompétence des personnes semi-divines, +qui parlaient à la classe comme si, dès qu’elles +auraient le dos tourné, on n’allait pas recommencer +à bavarder en sourdine, à se tirer mutuellement les cheveux, +à se chiper des épingles, à copier les devoirs du +prochain, et à faire passer dans sa poche les sous de +sa voisine.</p> + +<p>Ce soir-là, les personnes semi-célestes brillaient de +toute leur splendeur. Une majestueuse agglomération +de philanthropes était installée à des places réservées, +derrière un bureau blanc. La salle, qui formait un polygone +assez irrégulier, était coupée en deux par une rangée +de huit marmites, dont les grands couvercles de bois +se levaient au moyen de poulies. Le fourneau était dans +un coin. Des cuisiniers vêtus de blouses blanches et de +bonnets de même couleur remuaient avec de longues +cuillers de bois la soupe fumante. Un industriel attirait +l’attention de reporters israélites sur le nouveau +modèle de marmite qu’il avait inventé, et le surintendant +de l’Œuvre conjurait les journalistes de ne pas +oublier de publier son nom. Parmi les clergymen au +costume sévère, les filles à marier d’un ministre de +l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span> allaient et venaient, tels des oiseaux bariolés +et chanteurs au milieu d’une bande de corbeaux.</p> + +<p>Lorsqu’un nombre suffisant de divinités fut assemblé, +le Président prononça un discours d’une étendue considérable, +et destiné à bien pénétrer les clergymen et +autres philanthropes présents de cette conviction que la +charité est une vertu. Afin de prouver cette assertion, +il en appela à la Bible, au Koran et même aux Védas. +Dès le début de ce discours on avait fermé la porte à +coulisse qui séparait de la cuisine le pseudo-parc à bestiaux +car la foule faisait beaucoup de bruit, des enfants +vagissaient inconsidérément, enfin il ne semblait pas +se dégager de la cohue des patients un vif désir d’entendre +les aperçus moraux du Président. Quand le +<i lang="en" xml:lang="en">speech</i> fut terminé, ces gens aux instincts grossiers, +qui ne pensaient qu’à leurs satisfactions matérielles, +n’en jacassaient que plus haut. Ils avaient rompu la +barrière et surgirent dans la cuisine en se bousculant. +Esther dut serrer ses bras contre sa poitrine, sans quoi +ils eussent été disloqués. A la porte de la rue battait +une houleuse cohue de gamins et de filles, faméliques +et curieux. Mais toutes les cérémonies n’étaient pas encore +accomplies : le président invita le rabbin à prendre la +parole à son tour, et il y eut un second discours +non moins long que le premier, et non moins éloquent +dans le développement de cette thèse : que la charité +est une vertu.</p> + +<p>Enfin deux pauvres furent admis. Le surintendant +refoula courageusement le reste de la foule dans le +pseudo-parc à bestiaux. Le cuisinier en chef, plongeant +dans une marmite une énorme louche qui servait de +mesure, remplit de soupe deux écuelles. Alors le rabbin +leva les yeux au ciel, et dit les grâces :</p> + +<p>— Sois béni, ô Seigneur, Roi de l’Univers, toi qui créas +toutes choses !</p> + +<p>Puis il goûta une cuillerée de la soupe ; et de même +firent le président et plusieurs visiteurs. L’absorption +du liquide suscita chez chacun des dégustateurs un identique +sourire d’extase. Il est vrai, que pour cette soirée +d’inauguration, la soupe était infiniment plus soignée +qu’elle ne devait l’être dans la suite, alors que la majeure +part de la viande serait comme de juste, confisquée +par les cuisiniers à titre de petit et légitime bénéfice.</p> + +<p>Tandis qu’Esther luttait pour conquérir une place aux +abords du Paradis, ces airs de dégustation béate lui +faisaient venir l’eau à la bouche. Elle voyait déjà par la +pensée, son frère Salomon, qu’elle aimait pour son +courage, la gentille Rachel, la petite Sarah, bébé aux +cris éternels, et son petit frère Ikey, se rassasiant enfin +du délicieux liquide. Elle pensa aussi — mais en second +lieu — à son père si stoïque et à sa grand’mère. Les +Ansell n’avaient mangé chacun qu’une tranche de pain +sec dans la matinée. Et voici : devant elle c’était la terre +de Goshen, la terre promise que Joseph fit donner à +ses frères par Pharaon, pays merveilleux, arrosé de +fleuves de soupe, planté de piles de pains : des pains +sans nombre, coupés par quartiers, par moitié, entiers +aussi et rangés sur des rayons comme pour le repas +d’un géant.</p> + +<p>Esther regardait avec avidité la tour à quatre pans +construite avec ces matériaux comestibles ; elle grelottait +sous le courant d’air qui lui mordait le dos, soufflant +par un interstice soudain ouvert dans la foule +entassée. Et ce courant d’air lui remit à l’esprit plus +nettement ses petits frères et sœurs blottis à la maison +près du foyer sans feu. Ah, quelle heureuse nuit allait +être cette nuit ! Mais il ne faudrait pas leur laisser +dévorer les deux pains en une fois : ce serait une extravagance +coupable : un seul suffirait au festin, l’autre +serait soigneusement mis de côté. « Et demain aussi est +un jour » — comme la vieille grand’mère avait coutume +de dire, dans son jargon oriental. Hélas, le banquet ne +devait pas être consommé aussi vite que le supposait +l’imagination d’Esther ; et il fallut que d’autres divinités +et semi-divinités, en tabliers blancs, se missent +à proposer et à soutenir avec éloquence et prolixité des +motions de remerciements au président, au rabbin, à +toutes les autres notabilités. Après quoi un visiteur français +éprouva le besoin d’exprimer son admiration pour +la charité anglaise. Enfin arriva le tour des estomacs +angoissés. La foule grouillante et toujours bavarde +avança lentement puis fit une puissante irruption par +l’étroite ouverture qu’on lui avait laissée, brisant en +chemin les vitres d’une fenêtre ; les semi-divinités +joignirent les mains et sourirent d’un air inspiré ; +d’ingénieux misérables tentèrent un mouvement tournant +vers les marmites, par la porte réservée. Les filles +du pasteur, ces jolis oiseaux-mouches, voletèrent au +milieu des corbeaux célibataires. Les grandes louches +firent « splash » en tombant dans les marmites, la +soupe gargouilla en tombant dans les écuelles, le murmure +des voix grandit, une vieille édentée, aux cheveux +blancs et aux yeux chassieux, se plaignit en excellent +anglais qu’on lui refusait la soupe, sous prétexte qu’on +n’avait pas encore fait enquête sur sa situation ; et +ses larmes mouillaient l’unique pain qu’elle eût reçu. +Un Russe traité de la même manière se jeta sur les +dalles, hurlant comme un chien.</p> + +<p>Enfin Esther put toucher sa part. Elle s’enfuit à +travers le brouillard, réchauffée par la cruche serrée +contre sa poitrine, évitant les heurts, et ses deux pains +cachés dans son tablier.</p> + +<p>Elle volait presque en escaladant les marches de l’escalier +sombre qui menait à sa mansarde de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span>. +La petite Sarah pleurait avec rage. Esther, fière d’être +l’ange de la délivrance, essaya de gravir à la fois les +deux dernières marches de l’escalier, glissa… et tomba +ignominieusement contre la porte de la mansarde. Elle +vint s’abattre au milieu de la pièce, la cruche se brisa +en mille morceaux ; la soupe odorante se répandit en +flaque sur le parquet, coula sous les deux lits et, par les +crevasses du plancher pourri s’écroula à l’étage inférieur. +Esther éclata en sanglots, sa robe était toute +graisseuse, ses mains saignaient, coupées par les débris. +La petite Sarah devant ce désastre, s’arrêta de pleurer. +Mosès Ansell n’était pas encore rentré de l’office du +soir, mais la grand’mère dont la face était gelée et +rougie par le froid de la mansarde, se dressant sur +son grabat appela Esther « brise-tout ». Esther pleura +davantage, car c’était une injustice. Elle n’avait jamais +rien cassé depuis des années. Ikey, un gosse de quatre +ans et demi aux yeux éveillés, se glissa près d’elle ; +tous les Ansell avaient appris à voir dans l’obscurité, +et pressant sa tête crépue contre son corsage murmura : +« Cela ne fait rien, Esty, je te ferai coucher dans mon +lit neuf. »</p> + +<p>La consolation de dormir dans ce lit imaginaire à la +possession duquel Ikey rêvait constamment était sans +doute efficace, car Esther remise sur pied sortit les +deux pains de son tablier, tel un joueur insouciant qui +jette sur le tapis vert sa bonne monnaie après la +mauvaise. On aurait tout de même une revanche ce +soir, on mangerait les deux pains en une fois. Un +seul — moins la part réservée au repas du père — ne +suffirait point à rassasier six estomacs voraces. Salomon +et Rachel enthousiasmés par la vue des pains +firent un bond, brisant la croûte avec les doigts.</p> + +<p>— Païens, cria la grand’mère : et les ablutions et la +bénédiction ?…</p> + +<p>Salomon se faisait souvent appeler païen par la +vieille. Il coiffa son bonnet et, se dirigeant vers le seau +d’eau placé dans un coin de la pièce, y plongea ses +mains. Il est à craindre que ni la quantité d’eau +puisée, ni la surface de la main qui en fut aspergée +n’ait atteint, dans cette occasion, le minimum commandé +par les lois rabbiniques. Salomon termina cette +opération en marmottant quelques mots qui avaient +la prétention d’être de l’hébreu et il commençait à +débiter la pieuse petite prière qui précède la consommation +du pain. Rachel à qui son sexe féminin rendait +moins obligatoire la cérémonie purificative, mordit +furieusement dans son morceau. Mais elle fit une grimace. +Salomon à son tour engloutit une énorme tranche, +poussa un cri de dégoût, et cracha.</p> + +<p>Le pain avait été cuit sans sel. Il était immangeable.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">II<br> +<span class="xsmall">LE <span lang="en" xml:lang="en">SWEATER</span></span></h2> + + +<p>La catastrophe n’était pas complète. Quelques maigres +effilochures du bouilli dont le suc avait servi à corser +la soupe s’étalaient par terre ou adhéraient encore aux +débris de la cruche. Salomon dont la tête crépue abondait +en ressources, découvrit ces filaments et décida sans +hésiter de combattre la fadeur du pain par le goût de +la viande.</p> + +<p>A ce moment on frappa fortement à la porte et la +pièce sembla s’illuminer. C’était Becky Belcovitch.</p> + +<p>— Qu’avez-vous fait ? dit-elle. Est-ce que c’est à faire, +de laisser couler des choses à travers le plafond !</p> + +<p>Becky Belcovitch était une belle fille joviale et grasse, +dont les joues vermeilles paraissaient fort étranges en +ce pays de pâles figures. Elle était coiffée d’une masse +de cheveux noirs dont les boucles devaient évidemment +moins à la nature qu’au petit fer et aux papillotes. +Elle était, à ses moments de loisirs, la grande coquette +de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span> et ses triomphes féminins troublaient +même ses heures de travail. Car, âgée de seize ans, elle +consacrait les plus belles heures de sa belle jeunesse à +la confection des boutonnières. Mais dans l’Est de +Londres, tout le monde sait, ce que vous ignorez, qu’il +y a boutonnières et boutonnières : celles qui sont faites +à la six-quatre-deux, pour les vêtements tout faits, et +les autres, réservées aux vêtements des <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span>. +Becky avait la spécialité des boutonnières soignées, +faites avec du fil fin. Elle les cousait dans l’atelier de +son père, qui était plus confortable que celui d’un +étranger, et dont la disposition permettait d’éluder les +lois sur le travail.</p> + +<p>Ce soir-là Becky était resplendissante de soie et de +bijoux, son impertinent petit nez se busquait davantage, +dans une félicité insolente. En la voyant, nul +n’aurait pensé que cette belle demoiselle travaillait +dans les boutonnières.</p> + +<p>Avec volubilité, en patois <i>yiddish</i>, la vieille lui conta +l’incident de la cruche cassée. Esther, encore une fois, +frémit sous les injures orientales et métaphoriques de +sa grand’mère.</p> + +<p>— Si la famille meurt de privations, conclut-elle, +que son sang retombe sur la tête de ma petite-fille.</p> + +<p>— Eh bien pourquoi du moins n’essuies-tu pas, +petite sotte, fit Becky. Tout est tombé en bas sur le dos +de Pesach, le fiancé de ma sœur. Vas-tu lui payer un +habit neuf ?</p> + +<p>— Je suis bien fâchée, Becky, dit Esther, faisant effort +pour contenir le tremblement de sa voix.</p> + +<p>Et tirant d’un coin mystérieux un torchon sale, elle +se mit à genoux et commença d’essuyer pour implorer +son pardon.</p> + +<p>Becky sifflota et redescendit chez elle pour assister +aux solennités du contrat de fiançailles de sa sœur — car +telle était l’explication de sa mirifique toilette, de +ses boucles d’oreilles éclatantes, de sa broche massive, +et de la transformation de l’atelier-chambre-à-coucher +des Belcovitch, en une salle brillante de lumières. +Quatre becs de gaz aux tuyaux longs et minces jouaient +le rôle de torches nuptiales. Sur une longue table, +étroite, recouverte d’une nappe blanche, on avait disposé +des bouteilles de rhum et de gin, des biscuits et +des fruits, le tout éclairé par deux bougies fichées en +de hauts chandeliers de cuivre. Autour de cette table, +étaient assis des Polonais au teint bruni, proprement +habillés et pour la plupart en chapeau haut de forme. +Quelques femmes vêtues de manteaux et de robes de +soie, des chaînes d’or roulées autour de leur cou mal +lavé, se tenaient à quelque distance de ce groupe. Un +homme au dos voûté, à la barbe noire, aux yeux troubles, +couvert d’un veston râpé et coiffé d’un bonnet noir, +une longue boucle en tire-bouchon pendant de chaque +côté des tempes, mangeait des amandes et du raisin +sec, assis à la place d’honneur, réservé au <i>Maggid</i> (Rabbin). +Devant lui se trouvaient des plumes, de l’encre +et un rouleau de parchemin : le texte du contrat.</p> + +<p>Les dommages-intérêts pour rupture des fiançailles y +étaient stipulés d’avance et sans distinction de sexe. +Chacun des deux conjoints devait en cas de rupture +payer dix livres par forme de compensation. Israël est +un peuple pratique et sans préjugés. Il sait que la +romance, le clair de lune, sont de bien belles choses, +mais que, derrière leur voile étincelant, se cache sous +terre la réalité sévère et les faiblesses de l’humaine +nature. Juste au moment où Becky rentrait, les deux +partis étaient en train de signer le contrat. Le fiancé, +qui boitait un peu d’une jambe, était un homme robuste +et grand, nommé Pesach Weingott. Cordonnier +de son état, il savait interpréter le Talmud et jouer +du violon ; d’ailleurs, incapable de gagner sa vie. Il +épousait Fanny Belcovitch, parce que ses beaux-parents +s’étaient engagés à le loger et à le nourrir pendant un +an, et aussi parce qu’il avait quelque penchant pour +la jeune fille. Fanny, grasse et molle, blonde de teint +et lymphatique d’aspect, n’était plus dans sa première +jeunesse. Moins favorisée par la nature que sa sœur, +elle était en revanche plus gracieuse et plus aimable. +Elle savait chanter d’une voix douce en anglais et en +« jargon » juif, et jadis avait figuré, pour dix shillings +par semaine, dans une pantomime. Une autre fois, +même, elle avait eu presque un rôle : elle brandissait +un poignard contre un midshipman trop entreprenant. +Mais depuis longtemps elle avait abandonné les planches +pour devenir le bras droit de son père à l’atelier. Elle +confectionnait des vêtements du matin au soir, assise +à une grosse machine à coudre, dont la pédale était +très lourde. Avant ses amours avec Pesach Weingott elle +se plaignait souvent d’avoir mal dans le dos et dans +la poitrine.</p> + +<p>Lorsque le contrat fut signé il y eut un brouhaha de +félicitations (<i>Mazoltov, Mazoltov</i>, « Bonne chance ») et +beaucoup de poignées de mains ; des remarques, graves +ou facétieuses, s’entrecroisaient en juif avec des phrases +de russe et de polonais corrompu. Verres et coupes +furent brisés, à la vieille mode, en commémoration de +la fragilité des choses de ce monde. (Les Belcovitch +avaient, pour cette occasion, réservé leur vaisselle fêlée.) +On exprima aussi l’espoir que M. et M<sup>me</sup> Belcovitch vécussent +assez pour assister au mariage de leur autre +fille et qu’ils pussent voir les filles de leurs filles à +leur tour sous la <i>Chuppah</i>, c’est-à-dire le baldaquin +nuptial. Les joues cependant endurcies de Becky rougirent.</p> + +<p>Au n<sup>o</sup> 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span> tout le monde parlait yiddish, +sauf la jeune génération et encore celle-ci employait cette +langue pour parler aux aînés. Ce fut dans le patois que +M<sup>me</sup> Belcovitch s’écria :</p> + +<p>— J’ai toujours dit qu’aucune de mes filles n’épouserait +un Hollandais.</p> + +<p>Telle avait toujours été la préoccupation dominante +de la famille et elle monta aux lèvres de la mère en ce +moment joyeux. Le Juif hollandais lui semblait placé +aussi bas que le chrétien dans la hiérarchie des gendres +possibles. Les Juifs espagnols, les premiers arrivés de +Hollande après la Restauration, sont une classe à part +et couvrent du même mépris les Ashkenazim, Polonais +ou Danois venus après eux. Mais cela n’empêche pas +le Polonais et le Hollandais de se mépriser mutuellement. +Pour un Juif hollandais ou russe, un « Polak », +c’est-à-dire un Juif polonais est une créature misérable ; +et rien ne peut être comparé au mépris avec lequel le +« Polak » considère à son tour le « Lithuanien », cet +être dégradé, qui prononce Shibboleth et dit <i>i</i> au lieu +de prononcer <i>ou</i>. Imiter la prononciation du juif lithuanien +procure au juif polonais le même sentiment +de supériorité que le juif anglais tire de son incapacité +à bien prononcer l’hébreu : incapacité qui constitue son +titre à la prééminence sur les émigrés récents. Et +pourtant un souffle de solidarité pénètre toutes ces variétés +jalouses. Les Juifs de Hollande vivent parqués +dans un quartier appelé « Le Campement hollandais », +mangent avec voracité, et monopolisent en quelque sorte +le commerce ambulant des glaces à deux sous, des pois +chauds, de la taillerie de diamants, des concombres, des +harengs et des cigares. Ils ne sont pas aussi roublards +que les Russes. Leurs femmes se distinguent des autres +Juives par la flaccidité de leur gorge. Quelques-unes +sont coiffées de petites chapes de laines et portent des +sabots.</p> + +<p>Rien n’étonna plus Esther que de lire dans ses livres +de classe que le trait distinctif du caractère hollandais +est la propreté. Cherchant vainement autour d’elle les +figures et le linge scrupuleusement lavés et les parquets +lessivés, elle ne retrouvait dans la réalité qu’un +seul des traits indiqués par ses lectures : l’usage immodéré +du tabac.</p> + +<p>Les Juifs allemands gravitent autour des Juifs Polonais +ou russes ; et les Juifs français restent pour la +plupart en France. Le français est peut-être la seule +langue qui ne se parle pas dans le ghetto de Londres, +qui est pourtant un quartier essentiellement cosmopolite.</p> + +<p>— J’avais toujours dit qu’aucune de mes filles n’épouserait +un Hollandais.</p> + +<p>M. Belcovitch parlait comme s’il n’avait pas encore +une fille à marier. M<sup>me</sup> Belcovitch insista cependant +après son époux :</p> + +<p>— Je ne donnerais pas, dit-elle, mon mouchoir de +poche à un Hollandais, encore moins mon Alte ou ma +Becky. Quels nez ils ont ! Ils ne sont pas restés derrière +la porte au moment où le Tout-Puissant les distribuait : +et leur hypocrisie est en proportion de leur nez.</p> + +<p>L’assistance approuva, et un convive doué d’un organe +puissant, le cacha dans un mouchoir de couleur, +sous prétexte de se moucher.</p> + +<p>— Que le Tout-Puissant soit béni, pour leur avoir +donné des nez plus grands qu’à nous, dit le Maggid, +puisque c’est avec ça qu’ils parlent.</p> + +<p>Un éclat d’hilarité salua cette saillie. D’ailleurs l’esprit +du Maggid était apprécié même hors de la prédication +en chaire. Pour un chrétien ce séparatisme nasal +eût semblé la guerre des borgnes contre les aveugles. +Profitant du rire général et murmurant en Hébreu, +« La Vie soit avec nous », le Maggid se versa un verre +de rhum et l’avala d’un trait. Puis il ajouta :</p> + +<p>— Ils devraient appeler leur parler non la langue +hollandaise mais le « nez » hollandais.</p> + +<p>— Eh oui, je m’étonne toujours comment ils peuvent +se comprendre, dit M<sup>me</sup> Belcovitch, avec leur « <i>chatou-chayaca-liguéwise +poupa</i> ». Elle rit bruyamment, heureuse +de son addition onomato-poétique au vocabulaire +yiddish, serrant les narines pour augmenter l’effet. +C’était une femme petite, souffreteuse, aux yeux noirs, +au menton pointu, avec la perruque dont aucune femme +vertueuse ne peut se passer. Car une femme mariée doit +sacrifier sa chevelure sur l’autel de l’hyménée, de peur +qu’elle ne s’en serve pour tendre des pièges au sexe +mâle par ces appâts sensuels. Il est oublié dans les rites +qu’un mari aussi est un homme. La tête de M<sup>me</sup> Belcovitch +n’était pas complètement tondue, car une mèche +des cheveux bruns sortait de dessous la perruque, ne +coïncidant même pas avec la raie rectiligne de la partie +centrale.</p> + +<p>Pendant ce temps Alte (ou autrement Fanny) tenait +les mains de son fiancé, avec un remords de conscience, +car elle était seule à savoir que des globules de sang +batave couraient dans le sang du jeune homme. Pesach +possédait un oncle hollandais. Il y avait un autre mystère. +Ni Alte ni Fanny n’étaient le vrai nom de la jeune +fille. Elle était le premier enfant qui eût survécu dans +la famille. Tous les autres étaient morts peu après leur +naissance. Désespérés par une infortune plus cruelle que +la stérilité, les Belcovitch avaient consulté un vieux +rabbin polonais qui leur avait fait cette singulière déclaration : +l’excès même de leur amour pour leur progéniture +avait, leur dit-il, provoqué la colère de Dieu. A +l’avenir personne, sauf eux-mêmes, ne devait connaître +le véritable nom de leur enfant, jusqu’à son mariage. +Et le ciel alors, n’entendant point parler d’eux, oublierait +peut-être de les châtier dans la personne de l’objet +de leur affection. La ruse réussit et Alte attendait anxieusement +de changer à la fois, sous la <i>Chuppah</i>, de +nom et de famille ainsi que de prénom, et de satisfaire +la curiosité qui la hantait à ce sujet. Jusque là sa mère +l’avait appelée « Alte » ce qui veut dire « aînée » et +peut sembler une appellation agréable à un enfant +mais frappe péniblement les oreilles d’une jeune fille +arrivée à une maturité assez avancée. Parfois M<sup>me</sup> Belcovitch +se prenait même à l’appeler « Fanny ». Pourquoi +pas, puisque bien souvent elle se donnait elle-même +ce nom de Belcovitch, bien qu’en réalité elle s’appelât +Kosminski ?</p> + +<p>Voilà comment cette métamorphose s’était opérée. La +première fois que « Alte » alla à l’école du quartier, la +directrice lui demanda son nom : la petite « Alte » ne +possédait pas encore assez d’anglais pour comprendre +la question, mais elle s’était bien aperçue que la maîtresse +d’école en s’adressant aux précédentes élèves, avait +proféré les mêmes sons, et celles qui n’avaient pas répondu +avaient été grondées, tandis que la dernière était +sortie triomphalement de l’épreuve rien qu’en prononçant : +« Fanny Belcovitch ». Et jugeant qu’il n’y avait +rien de mieux à faire que d’imiter cette triomphatrice, +Alte avait répété : « Fanny Belcovitch ».</p> + +<p>— Fanny Belcovitch ? dites-vous ? fit la directrice la +plume en l’air.</p> + +<p>Alte secoua vigoureusement sa tête blonde en signe +d’affirmation.</p> + +<p>— Fanny Belcovitch — répéta-t-elle, prononçant les +syllabes plus distinctement cette fois.</p> + +<p>Le maîtresse se tourna vers son adjointe :</p> + +<p>— C’est étonnant comme les noms se répètent. Deux +fillettes l’une après l’autre qui portent exactement le +même !</p> + +<p>On était d’ailleurs accoutumé dans l’Ecole à ces coïncidences +à cause de la parenté de tribu entre élèves ; +il n’y avait guère pour toutes qu’une demi-douzaine +de noms.</p> + +<p>M. Kosminsky mit plusieurs années à comprendre +que « Alte » l’avait répudié. Lorsqu’il eut compris il +n’en éprouva point de chagrin et accepta son sort. +Comme sa femme Chayah, graduellement il se persuada +qu’il était un Belcovitch ou que du moins Belcovitch +était la traduction anglaise de Kosminsky.</p> + +<p>Heureusement ignorant des attaches hollandaises de +Pesach Weingott, Bear Belcovitch étalait une hospitalité +prodigue. On ne signe pas un contrat de mariage +tous les jours. C’est pourquoi sans récriminer il avait +consacré jusqu’à dix shillings aux dépenses du festin.</p> + +<p>Il portait un chapeau haut de forme, une redingote +noire bien conservée ; et son gilet largement ouvert +sur un plastron étincelant montrait une chaîne de +montre massive. C’étaient là ses vêtements de Sabbat +et, comme l’institution du Sabbat elle-même, ils dataient +d’une haute antiquité. La chemise servait pour sept +Sabbats — une semaine de Sabbats — . Ses bottines +avaient aussi le cirage du Sabbat. Il avait acheté son +chapeau la première fois qu’il avait rempli les fonctions +de <i>Baal Habaas</i>, c’est-à-dire « respectable pilier » de la +synagogue. Car même dans la <i>Chevrah</i> la plus insignifiante, +le chapeau haut de forme vient immédiatement +après les Tables de la Loi, dans l’ordre des choses +saintes, et quiconque ne le porte pas, n’oserait aspirer +aux dignités consistoriales. L’éclat de ce haut de forme +avait quelque chose de miraculeux, si l’on considère +qu’il avait été exposé à toutes les brises et à tous les +temps. Ce n’est point que M. Belcovitch ne possédât un +parapluie. Il en avait deux au contraire. Un en belle +soie, tout neuf et un autre, horrible mélange de baleines +brisées et de lambeaux de coton. Becky lui avait fait +cadeau du premier pour éviter à la famille le déshonneur +de le voir sortir avec l’ancien. Mais M. Belcovitch +n’avait jamais voulu porter le nouveau parapluie pendant +la semaine parce qu’il était trop beau et quant aux +jours de Sabbat on sait bien que c’est péché que de +porter un parapluie. Ainsi resta vain le sacrifice de +Becky ; pur objet d’orgueil pour son vaniteux possesseur, +il fut laissé à la maison.</p> + +<p>Kosminsky, ou Belcovitch, qui avait eu à lutter durement +pour l’existence n’avait point l’habitude de rien +gaspiller. C’était un homme grand et robuste, de cinquante +ans environ, aux cheveux grisonnants, pour qui +la vie signifiait travail ; travail : argent, et argent : économies. +Dans les livres bleus du Parlement, dans les +journaux anglais et au Club socialiste de <span lang="en" xml:lang="en">Berner Street</span> +on l’appelait un « <span lang="en" xml:lang="en">sweater</span> », un exploiteur de la sueur +humaine, et les journaux comiques le représentaient +avec une panse rebondie et un sourire onctueux : mais +lui se croyait bien naïvement un citoyen industrieux et +même philanthrope, vivant dans la crainte du Seigneur. +Il traitait les autres comme il avait été traité lui-même. +Il ne voyait pas pourquoi les immigrants pauvres ne +vivraient point avec six francs par semaine, durant le +temps qu’il leur enseignait la façon de se servir d’un +fer à repasser ou d’une machine à coudre. Ils étaient +encore, à ce prix-là, beaucoup mieux qu’en Pologne. +Combien il eût été heureux d’un tel salaire aux jours +terribles de son arrivée en Angleterre alors qu’il voyait +mourir de faim sa femme et ses deux enfants et que la +seule chose qui l’empêcha de convertir en poison ses +derniers quatre sous, fut son ignorance du mot « poison » +en anglais. Et de quoi vivait-il maintenant ? La +poule, le boisseau de haricots et la morue que Chayah +achetait pour le Sabbat, suffisaient presque pour la +moitié de la semaine ; un quart de café durait huit +jours, le marc étant « repassé » jusqu’à perte complète +de toute saveur et de toute couleur. Le pain noir, les +pommes de terre et les harengs saurs constituaient le +régime ordinaire des autres jours. Non, personne ne +pouvait accuser Bear-Belcovitch de s’engraisser de la +sueur et des entrailles de ses employés. Le mobilier +était des plus primitifs et réduit au strict indispensable. +Aucun instinct esthétique ne poussait les Belcovitch à se +procurer autre chose que les nécessités strictes de l’existence — sauf +en ce qui concerne la vêture — . Les seules +concessions faites aux beaux-arts étaient une Mizrah +peinte grossièrement et accrochée au mur oriental de +la pièce pour indiquer le côté où le juif doit se tourner +pour faire sa prière, et la glace de la cheminée entourée +de papier jaune — afin de préserver la dorure du +cadre des injures des mouches — et ornée à chaque +coin de roses artificielles que l’on renouvelait une fois +par an, à Pâques.</p> + +<p>Bear Belcovitch avait vécu plus somptueusement en +Pologne où il possédait une cuvette de cuivre pour les +ablutions, une aiguière également en cuivre, des cuillers +d’argent, un calice de consécration en argent, et +un buffet avec des panneaux vitrés. Et souvent il pensait +avec amour à ces reliques disparues. Mais il n’avait +rien emporté de tout cela, sauf la literie et encore avait-il +vendu celle-ci en Allemagne durant le trajet. Il avait +débarqué à Londres avec une famille de trois personnes +et trois <span lang="de" xml:lang="de">groschen</span>.</p> + +<p>— Le croiriez-vous, Pesach ? fit Becky aussitôt qu’elle +put se frayer un chemin jusqu’à son futur beau-frère +à travers la haie des convives qui le congratulaient. La +tache que vous voyez là, c’est de la soupe ! Et elle indiquait +le plafond sali au-dessus de leur tête. Cette bécasse +de petite Esther a laissé tomber tout ce qu’elle +avait rapporté de la distribution de charité.</p> + +<p>— <i>Achi Nebbich</i>, pauvre petite, s’écria M<sup>me</sup> Kosminski, +qui était dans un état d’exceptionnel attendrissement, +ils doivent mourir de faim là-haut ! le père est sans +travail.</p> + +<p>— Sais-tu, mère, fit Fanny, nous devrions leur donner +notre soupe. La tante Léah nous en a rapporté. +N’avons-nous pas pour aujourd’hui un autre souper ?</p> + +<p>— Mais que dira leur père ? fit tout bas la vieille.</p> + +<p>— Oh ! il ne s’en apercevra même pas. Il ignore même, +je crois, que le fourneau a ouvert ce soir. Laisse-moi +faire, mère !</p> + +<p>Et Fanny, lâchant la main de Pesach, se glissa dans +la chambre à coucher qui servait en même temps de +cuisine et porta à l’étage supérieur le pot encore fumant. +Pesach la suivait avec quelques tranches de +pain, l’éclairant d’un bout de chandelle, qui s’éteignit +juste au point terminus du voyage. Au moment où les +fiancés disparaissaient, les convives clignèrent des yeux +et tirèrent de l’Ancien Testament, ainsi que du Talmud, +des citations grivoises. Mais les amoureux lorsqu’ils sortirent +de la mansarde des Ansell ne songèrent même +pas à s’embrasser. Seulement ils avaient les yeux humides, +et lorsque doucement, la main dans la main, +ils redescendirent l’escalier, il leur parut qu’ils s’aimaient +plus profondément. C’est ainsi que la Providence +envoya à des gens plus nécessiteux que les +Belcovitch la soupe que ceux-ci, par une vieille habitude +d’économie, avaient été chercher au fourneau +philanthropique, ce qui prouve que, dans le double +sens du mot, un bienfait n’est jamais perdu. Ce ne +fut pas le seul que fit le Seigneur par l’intermédiaire +de l’heureux père de la fiancée. Peu après en effet, un +coreligionnaire de celui-ci apparut sur la scène enveloppé +d’une longue capote et la figure défaite. C’était +un nouvel immigrant, débarqué depuis quelques heures +à peine et qui n’apportait avec lui pour tout bagage que +beaucoup de foi en Dieu et dans la composition aurifère +du pavé de Londres. Une fois débarqué, jetant à peine un +coup d’œil sur la Métropole, il avait demandé où était +la synagogue. Puis ses dévotions accomplies, il était allé +trouver M. Kosminski-Belcovitch, dont l’adresse, inscrite +sur un chiffon de papier, l’avait accompagné dans +son voyage comme un talisman. Dans sa ville natale, +où les Juifs gémissaient sous la persécution, la renommée +de Kosminski, le pionnier, le Crésus, tenait de la légende. +M. Kosminski se trouvait donc préparé à ces éventualités. +Il alla dans sa chambre à coucher, tira une lourde +caisse de dessous son lit, l’ouvrit et plongea la main +dans un sac en toile sale plein de pièces de cuivre. +L’instinct de générosité qui le dominait ce jour-là, lui +fit compter quarante-huit pièces. Il les porta au « <span lang="en" xml:lang="en">greener</span> » +entre ses paumes superposées et l’étranger ignorant +qu’il devait cette largesse aux fiançailles de Fanny +vit la fortune dans cette poignée de monnaie. Il s’en +alla le cœur gonflé de gratitude et sa poche contenant +quatre douzaines de farthings. On le recueillit à l’asile +des Juifs pauvres, qui lui avait été indiqué par son +coreligionnaire et où on lui donna de la soupe chaude. +Kosminski rentra dans la salle de fête tressaillant de +la tête aux pieds, du doux frémissement que donne une +conscience satisfaite. Il caressa la tête crépue de Becky +et dit :</p> + +<p>— Eh bien, Becky, quand donc dansera-t-on à ta +noce à toi ?</p> + +<p>Becky secoua ses boucles. Les jeunes gens ne pouvaient +avoir les uns des autres une opinion pire que +celle que Becky avait d’eux tous. Elle acceptait leurs +hommages avec plaisir et cependant ne leur en savait +aucun gré. Les amoureux pullulaient autour d’elle +comme les baies sur un groseillier au printemps, ou +plutôt, comme sa mère disait dans son jargon réaliste, +ces <i>Chasanim</i> ressemblaient à une meute de chiens de +rues. Les adorateurs de Becky assiégeaient son escalier +avant qu’elle fût levée ; l’amour les rendait de plus +en plus matineux, chacun désirant être le premier à +souhaiter le bonjour à cette Pénélope de la couture. On +disait que les succès industriels de Kosminski, étaient +dus à la beauté de Becky, cette fleur de la jeunesse travailleuse +éclose dans l’atelier du Laban de l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span>.</p> + +<p>— Je ne veux point imiter Fanny, dit-elle cependant +en confidence à Pesach Weingott, dans le courant de +la soirée.</p> + +<p>Il sourit indulgemment.</p> + +<p>— Fanny a toujours été terre à terre, continua Becky ; +quant à moi j’ai toujours dit que je n’épouserai qu’un +<i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i>.</p> + +<p>— Mais j’ose dire, riposta Pesach, piqué par cette déclaration, +que Fanny aurait pu si elle avait voulu, épouser +elle aussi un <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>.</p> + +<p>Pour Becky un <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i> était un employé ou un +maître d’école, un être qui ne travaille pas de ses +mains et ne fait que gratter du papier ou fouetter les +petits enfants. Ses vues matrimoniales étaient caractéristiques. +Elle méprisait la profession de ses parents +et comptait se marier en dehors de leur classe. Eux, de +leur côté, ne pouvaient comprendre ce désir de devenir +autre chose que ce qu’ils étaient.</p> + +<p>— Je ne dis pas que Fanny n’aurait pas pu le faire, +répondit Becky, je dis seulement que personne ne peut +appeler son mariage un beau mariage.</p> + +<p>— Et toi tu fais trop de manières, gronda M. Belcovitch. +Tu vises trop haut ! Becky secoua la tête.</p> + +<p>— Je viens de recevoir mon nouveau corsage, dit-elle +à un jeune homme, présent à la fête par grâce spéciale. +Il faudrait que vous me voyiez avec. J’ai l’air d’une +dame.</p> + +<p>— Oui, fit Madame Belcovitch avec orgueil, ça brille +au soleil.</p> + +<p>— Est-ce qu’il ressemble à celui de Bessie Sugarman ? +questionna le jeune homme.</p> + +<p>— Bessie Sugarman, répéta Becky irritée, elle achète +tous ses costumes à tempérament. Elle fait la fière, mais +ses bijoux sont payés à la petite semaine.</p> + +<p>— Si tant est qu’elle les paie, observa Fanny, en tournant +vers sa sœur son visage rayonnant.</p> + +<p>— Ne sois pas jalouse, Alte, dit la mère. Lorsque je +gagnerai à la loterie je t’achèterai aussi un corsage.</p> + +<p>Presque tous les émigrants juifs jouaient à la loterie +de Hambourg et c’était une invasion chez les marchands +de billets quand par hasard un habitant du Ghetto avait +gagné seulement sa mise. L’espérance d’une fortune +subite colorait l’horizon de ces pauvres gens comme les +éclairs de chaleur traversent les nuits d’été ; elle illuminait +les mornes perspectives de leur avenir. La loterie +mettait hors d’eux-mêmes les possesseurs de billets, et +introduisait dans leur vie un élément qui leur faisait +oublier leur quotidien travail d’esclave.</p> + +<p>Le travailleur anglais, n’ayant pas cet exutoire des +loteries d’Etat, relève la monotonie de son existence en +prenant un intérêt, d’ailleurs très indirect, à l’amélioration +de la race chevaline.</p> + +<p>— Allons, Pesach, encore un verre de rhum, dit +M. Belcovitch à son futur gendre et pensionnaire.</p> + +<p>— Oui, avec plaisir, après tout on ne se fiance pas +tous les jours.</p> + +<p>Le rhum était de la fabrication de M. Belcovitch. Les +ingrédients qu’il employait demeuraient mystérieux, +mais le parfum de ce breuvage se répandait à travers +l’atmosphère jusqu’aux recoins les plus cachés de la +maison. Même les habitants des mansardes se demandaient +en aspirant l’air, d’où venait cette odeur de térébenthine. +Pesach dégustait la décoction en murmurant : +« à votre santé ». Son gosier lui sembla devenu +la cheminée d’un steamer et il avait des larmes dans ses +yeux lorsqu’il reposa son verre.</p> + +<p>— Oh ! que c’est bon, murmura-t-il.</p> + +<p>— Les Anglais n’en boivent pas de pareil, hein ? fit +M. Belcovitch.</p> + +<p>— L’Angleterre, répéta Pesach avec un indicible mépris. +Quel pays ! « <i lang="en" xml:lang="en">Daddle doo</i> » y est une langue, et le +<span lang="en" xml:lang="en">gingerbeer</span> une liqueur.</p> + +<p>« <i lang="en" xml:lang="en">Daddle doo</i> » était la manière dont Pesach prononçait +« <span lang="en" xml:lang="en">That will do</span> », « Cela peut aller ». C’était un des +premiers mots anglais qu’il avait saisi et la puérilité de +cette expression le rendait facétieux. Il leur semblait que +cette locution dégageait une odeur de nursery : lorsqu’une +nation traduit ainsi ses sentiments, on n’a plus +lieu de s’étonner que la bière de gingembre soit considérée +par elle comme un breuvage.</p> + +<p>— Vous n’aurez pourtant rien de plus fort que le +<i lang="en" xml:lang="en">gingerbeer</i> quand nous serons mariés, fit Fanny en riant, +je ne veux pas avoir pour mari un buveur.</p> + +<p>— Alors j’en boirai tant que je me griserai, riposta +Pesach en riant.</p> + +<p>— On ne peut pas, fit Fanny avec un large sourire.</p> + +<p>Dans les premiers cercles anglo-juifs avec lesquels +Pesach s’était trouvé en relations, le <i lang="en" xml:lang="en">gingerbeer</i> était la +boisson favorite. Généralisant presque aussi vite que +s’il avait à écrire un livre sur les mœurs du pays, il +en avait conclu que c’était là le breuvage national.</p> + +<p>Depuis longtemps déjà il avait découvert sa méprise, +mais la direction que prenait la conversation, fit penser +à Becky qu’elle pouvait décocher un trait à Pesach.</p> + +<p>— Un de ces jours, lui dit-elle, j’ai envie de vous +envoyer un « valentin ».</p> + +<p>Pesach rougit et ceux qui étaient dans la confidence +s’esclaffèrent. C’était une allusion à une autre des erreurs +commises par Weingott. Un jour qu’en compagnie d’un +autre « <span lang="en" xml:lang="en">greener</span> » il contemplait un étalage de libraire, +les deux étrangers avaient eu grand peine à comprendre +ce que pouvaient signifier ces monstrueuses caricatures. +Cependant Pesach avait compris que les <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> +microcéphales et à jambes torses et les dames avec la +tête énorme et une toute petite chemise, représentaient +les paysans anglais épars dans les villages du pays.</p> + +<p>— Le jour du mariage, répliqua Pesach à Becky, ce +ne sera point la saison des valentins.</p> + +<p>— C’est dommage, dit Becky en secouant ses boucles +noires, vous feriez un bien drôle de couple.</p> + +<p>— C’est bon, Becky, fit Alte, avec bonne humeur. Ton +tour arrivera et nous allons bien nous moquer de toi.</p> + +<p>— Ah non pas, qu’ai-je donc besoin d’un homme, +moi ?</p> + +<p>Le bras du jeune homme spécialement invité à la +solennité l’enserrait au moment où elle prononçait +ces paroles.</p> + +<p>— Tu te marieras comme tout le monde, Becky, dit +Alte reprenant la conversation avec sa sœur. Ne fais +pas de manières.</p> + +<p>— Ce ne sont point des manières. C’est ma façon de +penser. Qu’ai-je à faire des hommes qui viennent ici. +Ce ne sont pas des messieurs.</p> + +<p>— Laissez-moi le temps de gagner à la loterie, Becky, +dit le jeune homme.</p> + +<p>— Alors pourquoi ne prenez-vous pas un autre ticket, +demanda Sugarman le Shadchan<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> qui sembla surgir +de l’autre bout de la pièce. C’était un des plus +grands talmudistes de Londres, un homme à figure +hâve et famélique, aux traits âpres mais intelligents. +Regardez Mrs Robinson, je viens de lui faire gagner +plus de vingt livres et dire qu’elle ne m’en a pas donné +plus de deux. J’appelle cela une honte.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Le Marieur.</p> +</div> +<p>— Vous lui avez volé deux autres livres, observa +Becky.</p> + +<p>— Comment le savez-vous donc ? questionna Sugarman +stupéfié.</p> + +<p>Becky cligna des yeux et secoua sa tête d’un air +entendu.</p> + +<p>— Ça me regarde, dit-elle, vous ne le saurez pas.</p> + +<p>La liste du tirage et des numéros gagnants était si +compliquée, que Sugarman avait eu mainte occasion de +rouler ses clients.</p> + +<p>— Je ne vous vendrai plus de tickets, à vous, fit-il à +Becky avec indignation.</p> + +<p>— Oh, je m’en moque bien.</p> + +<p>— Toi, tu te moques de tout, dit M<sup>me</sup> Belcovitch, saisissant +l’occasion pour admonester sa fille. Et dire +que tu n’as même pas pensé à m’apporter ma médecine +ce soir. Tu la trouveras sur la planche du placard +de la chambre à coucher.</p> + +<p>Becky fit une mine impatientée. Alors le jeune homme +offrit d’aller la chercher.</p> + +<p>— Non, il n’est pas convenable qu’un jeune homme +entre dans ma chambre à coucher en mon absence, fit +M<sup>me</sup> Belcovitch, en rougissant.</p> + +<p>Becky s’exécuta.</p> + +<p>— Vous savez, fit M<sup>me</sup> Belcovitch, s’adressant au jeune +homme, que je souffre beaucoup des jambes. L’une est +enflée et l’autre toute desséchée.</p> + +<p>— Ah, comment cela vous est-il venu ? dit le jeune +homme d’un air compatissant.</p> + +<p>— Le sais-je seulement ? Je suis née comme ça. Ma +pauvre mère avait des jambes bien conformées. Si j’avais +la tête d’Aristote, je pourrais peut-être savoir pourquoi +mes jambes sont si mal faites. Mais ça marche comme +ça quand même.</p> + +<p>Le respect que les Juifs professent pour Aristote est +probablement dû à ce fait que le vulgaire le prend pour +un philosophe juif. L’assertion que la philosophie d’Aristote +est d’origine israélite a été avancée par un poète du +moyen-âge, Jehuda Halevi, et soutenue par Maïmonide. +La légende veut que lorsque Alexandre arriva en +Palestine, il était accompagné d’Aristote. A Jérusalem +le philosophe découvrit les manuscrits de Salomon et +les publia sous son nom. Mais il est à remarquer que ce +conte ne fut accepté que par ceux des étudiants juifs +qui adoptèrent l’Aristotélisme. Ceux qui rejettent cette +doctrine déclarent au contraire qu’Aristote, dans son +testament a reconnu l’infériorité de ses écrits sur les +livres de Moïse et demandé qu’on détruisît ses propres +œuvres.</p> + +<p>Lorsque Becky rentra avec la médecine, M<sup>me</sup> Belcovitch +observa qu’elle était bien mauvaise à prendre, et +offrit au jeune homme d’en goûter. Celui-ci se réjouit +intérieurement de cette faveur, considérant dès lors +qu’il était bien noté par les parents de Becky. M. Belcovitch +payait un penny par semaine à son médecin, +qu’elle fût malade ou bien portante, et par conséquent +c’était une perte sèche pour elle que d’être bien portante ! +Becky avait inventé de remplir les bouteilles avec +de l’eau pure pour s’éviter la peine d’aller chercher +la médecine, mais comme M<sup>me</sup> Belcovitch ne s’en doutait +point, ça lui faisait autant de bien.</p> + +<p>— Vous êtes trop sédentaire, M. Kosminski, dit Sugarman +en <i>yiddish</i>.</p> + +<p>— Comment voulez-vous que je sorte par un temps +tout noir et humide, et « <i>l’Ange de la mort en chasse</i> ».</p> + +<p>— Eh, observa M. Sugarman, abandonnant bravement +l’emploi de ce jargon, nous autres Anglais nous sortons +par tous les temps.</p> + +<p>Dans le même moment Mosès Ansell rentrait de l’office +du soir et s’asseyait, sans mot dire, à la lueur d’une +bougie inespérée devant un repas inattendu, composé +de pain et de soupe, bénissant Dieu pour ces deux dons. +Le reste de la famille avait soupé. Esther avait couché +les deux plus jeunes enfants ; Rachel était déjà assez +grande pour se déshabiller toute seule. Elle et Salomon +faisaient leurs devoirs de classe, la chandelle leur épargnant +les coups de férule du lendemain à l’école. Esther +tenait sa plume gauchement, car elle s’était blessée et +plusieurs de ses doigts étaient ensanglantés et entortillés +de toiles d’araignée. La grand’mère somnolait sur +sa chaise. Tout était calme et paisible malgré l’atmosphère +glaciale.</p> + +<p>Mosès dîna en faisant joyeusement claquer sa langue. +Ensuite il poussa un profond soupir, remercia Dieu par +une prière qui dura au moins dix minutes, débitée avec +volubilité et d’une voix chantante. Il demanda à Salomon +s’il avait bien dit l’oraison du soir. Salomon regarda +du coin de l’œil la grand’mère et s’apercevant qu’elle +était endormie, répondit affirmativement et poussa du +pied sous la table Esther en signe d’intelligence.</p> + +<p>— Alors, fais maintenant la prière de nuit.</p> + +<p>Il n’y avait pas moyen d’esquiver le coup. Salomon +termina donc son devoir d’arithmétique écrivant les +chiffres au crayon, de manière à pouvoir corriger d’après +un camarade, s’il s’apercevait d’une erreur. Après quoi, +tirant un livre de prière en hébreu d’une sacoche fort +graisseuse, il fit entendre des murmures confus entrecoupés +d’inintelligibles éclats de voix durant un nombre +de minutes proportionnées au nombre des pages du +livre de prière. Puis il se coucha. Esther mit la grand’mère +au lit et s’étendit à côté d’elle. Longtemps elle +resta éveillée écoutant le singulier marmonnement de +son père qui étudiait « Le Commentaire du livre de +Job », de Raschi, murmure cadencé qui se confondait +assez agréablement avec les sons assourdis du violon de +Pesach Weingott, perçus à travers le plancher.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">III<br> +<span class="xsmall">MALKA</span></h2> + + +<p>La foire du Dimanche qui a depuis si longtemps lieu +dans <span lang="en" xml:lang="en">Petticoat Lane</span> aura du mal à disparaître ; encore +très courue, elle battait son plein le matin gris où +Mosès Ansell traversait le ghetto. Il était onze heures +environ et la foule augmentait à vue d’œil. Les vendeurs +annonçaient leurs marchandises d’une voix stentorienne ; +le bavardage des acheteurs semblait la rumeur +confuse d’une mer démontée. Les murs nus et les palissades +étaient placardés d’annonces d’où se pouvait +aisément déduire le caractère, la race, le genre de vie des +habitants du quartier. Beaucoup étaient en <i>yiddish</i>, le +jargon le plus corrompu et le plus hybride qui se soit +jamais parlé. Et même lorsque la langue était anglaise, +les lettres étaient hébraïques. <span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel, Public +Meeting, Board School</span>, Sermon, Police, ces termes d’une +banalité toute moderne se dissimulaient sous les caractères +sacrés de la langue qui chante les miracles et les +prophéties, les palmiers et les cèdres, les Séraphins et les +lions, les bergers et les harpistes.</p> + +<p>Mosès s’arrêta pour lire ces affiches hybrides — car +il n’avait rien de mieux à faire, mourant de faim, lui +et sa famille. Comme il rôdait sans but dans <span lang="en" xml:lang="en">Wentworth +street</span>, il aperçut une annonce collée à la fenêtre d’une +échoppe de savetier. Cette espèce d’enseigne était rédigée +en jargon juif : « On demande des riveurs, des crochetiers, +des couseurs et des finisseurs. — Baruch Emmanuel, +savetier, confectionne et répare les chaussures +au même prix exactement que Mordécai Schwartz, du +12, <span lang="en" xml:lang="en">Goulston street</span>. »</p> + +<p>Mordécai Schwartz était écrit en lettres hébraïques +plus grandes, plus noires, Mordécai Schwartz planait +sur l’échoppe. Baruch Emmanuel était évidemment très +conscient de son infériorité vis-à-vis de ce puissant +concurrent, bien que Mosès n’eût jamais encore entendu +parler de Mordécai Schwartz. Il entra dans la +boutique et dit en hébreu :</p> + +<p>— La Paix soit avec toi.</p> + +<p>Baruch Emmanuel répondit, dans la même langue, +en martelant une semelle :</p> + +<p>— Avec toi la paix.</p> + +<p>Mosès alors parla en jargon :</p> + +<p>— Je cherche du travail. Peut-être pourras-tu m’en +donner ?</p> + +<p>— Que sais-tu faire ?</p> + +<p>— J’ai été riveur.</p> + +<p>— J’ai des riveurs autant qu’il m’en faut.</p> + +<p>Mosès parut désappointé.</p> + +<p>— J’ai aussi été coupeur, fit-il.</p> + +<p>— J’ai tous les coupeurs dont j’ai besoin, répondit +Baruch.</p> + +<p>L’âme de Mosès s’obscurcit.</p> + +<p>— Il y a deux ans, je travaillais comme finisseur.</p> + +<p>Baruch secoua lentement sa tête. La persistance de +l’homme commençait à l’ennuyer. Restait encore l’emploi +de tailleur de formes.</p> + +<p>— Et pendant une semaine j’ai travaillé dans les +formes, fit Mosès.</p> + +<p>— Je n’ai pas besoin de ça non plus ! cria Baruch, +perdant patience.</p> + +<p>— Mais il est écrit à ta fenêtre que tu en as besoin, +protesta Mosès faiblement.</p> + +<p>— Ça m’est absolument égal, ce qui est écrit ou non +à ma fenêtre ! — Tu n’es donc pas assez intelligent pour +comprendre que c’est une blague ? Malheureusement +pour moi je travaille tout seul, mais l’enseigne fait +bien et au fond ça n’est point un mensonge. Bien sûr, +je désirerais en avoir des riveurs, des coupeurs, des finisseurs +et tout ça ; si j’en avais, ça me ferait un grand +établissement et j’arracherais les yeux à Mordécai +Schwartz. Mais le Très-Haut me refuse des assistants et +je me contente de souhaiter en avoir.</p> + +<p>Mosès comprit cette attitude envers le destin. Il s’en +alla, suivit une ruelle étroite et sale, à la recherche de +ce Mordécai Schwartz dont l’adresse avait été si obligeamment +indiquée par Baruch Emmanuel. En route, +il pensait au sermon que la veille le maggid avait prononcé. +Il avait expliqué un verset de Habakkuk, et d’une +façon si originale qu’un passage du Deutéronome en +prenait une couleur toute nouvelle. Mosès, éprouvant un +plaisir très vif à paraphraser ce thème dépassa, sans +qu’il s’en aperçût, la boutique de Mordécai. Un tintement +le tira de sa rêverie. C’était la cloche de la grande +école du Ghetto, qui intimait l’ordre aux élèves de +quitter squares et rues, mansardes et sous-sols, pour +venir à la leçon d’anglais. Et ils vinrent, procession +bruyante, recrutée dans toutes les ruelles et impasses ; +des grands et des petits ; des gamins vêtus de velours à +côtes et des fillettes affublées de cotonnade toute passée ; +des enfants propres et des enfants déguenillés ; des enfants +chaussés d’informes souliers bâillant aux orteils ; +des bambins souffreteux et d’autres robustes ; des enfants +aux yeux brillants et d’autres aux yeux hagards ; +des enfants à figures étranges, exotiques et hâves et des +enfants simili-anglais à mine fraîche et rose ; d’autres +encore à tête grande et difforme, d’autres à tête ovale, +d’autres à tête piriforme ; des enfants à mine de vieux, +à tête de chérubin, à face de singe ; des enfants faméliques +marmottant leurs leçons, et des enfants bayant +aux corneilles ; des tapageurs et des sournois, des insolents, +des idiots, des vicieux, des intelligents, des sots, +échantillons de tous les pays — et tous se pressaient +au son de la cloche, vers l’école, où les devait moudre +en une marchandise pareille, la grande et impassible +machine gouvernementale. Devant celle-ci se trouvait +une seconde foire en miniature, le chemin était semé de +toutes les tentations. Il se faisait un trafic actif de pois +chiches et de noix de coco ; la foule des écoliers était +surveillée par des parents attendant avec impatience que +les portes de l’école se refermassent sur ces petits +truands. Les femmes étaient tête nue ou en marmotte +avec des enfants au sein et d’autres trottant à leurs +côtés. Les hommes étaient sales et loqueteux. Ici une +petite fille à l’air grave tenait par la main son frère plus +grand et ne le lâchait qu’après l’avoir vu entrer. Là, +un gosse encore en jupe, grognon et sauvage, se faisait +traîner vers la corvée détestée. Et tout cela formait un +tableau étrange : en haut, le ciel de plomb, en bas, sur +le pavé glissant et fangeux, les pères et mères en guenilles, +les enfants à vêture bigarrée.</p> + +<p>— Noix du Brésil ! criait une vieille marchande.</p> + +<p>— Pois chauds ! clamait d’une voix traînarde un vieux +juif hollandais. D’une main il portait une marmite +pleine de pois chauds et de l’autre un pot de poivre en +forme de phare. Quelques-uns des enfants, gloutonnement, +avalaient les grossières friandises servies dans des +écuelles minuscules pendant que d’autres les emportaient +dans des cornets de papier pour les mastiquer +subrepticement pendant la classe.</p> + +<p>— Tu appelles ça assaisonner ? dit un bambin haut +comme une botte.</p> + +<p>— T’en as pas assez, clama le vieux marchand, feignant +la surprise. Qu’est-ce qu’il te faut ?</p> + +<p>Il aspergea de poivre une seconde fois, la portion +bouillante.</p> + +<p>La progéniture de Mosès Ansell manquait à ce tableau. +Les plus jeunes étaient au logis ; les aînés étaient à +l’école depuis une heure déjà pour s’ébattre et se réchauffer +dans les vastes cours. Une tranche de pain sec +et deux sous de thé infusé déjà par trois fois avaient +composé leur déjeuner et ils n’avaient pas de dîner en +perspective. Cette idée alourdit le cœur de Mosès ; il +oublia les interprétations du rabbin sur le verset de +Habakkuk et il rebroussa chemin vers la boutique de +Mordécai Schwartz. Mais comme son humble rival, Mordécai +n’avait point de place pour Mosès ; au contraire, +il avait déjà trop de main-d’œuvre. Pourtant, comme +des bruits de grève traînaient dans l’air, il prit prudemment +l’adresse du solliciteur. Après cet échec Mosès +vagabonda tristement durant plus d’une heure ; le +moment du dîner approchait ; déjà des enfants le dépassaient +portant le repas du Dimanche, cuit dans les +boulangeries ; une odeur de vague poésie emplit l’atmosphère. +Mosès sentait qu’il ne pourrait pas regarder ses +enfants en face.</p> + +<p>A la fin, il prit une grande résolution et obliqua vers +les Ruines, hâtant le pas pour ne pas laisser refroidir +son courage.</p> + +<p>Les Ruines étaient une place pavée, à moitié bordée de +maisons. Seule, la foire dominicale lui prêtait du pittoresque. +Mosès aurait pu acheter là depuis des bretelles +élastiques jusqu’à des perruches vertes enfermées dans +des cages bariolées. C’est-à-dire qu’il l’aurait pu s’il avait +eu de l’argent ! Mais pour l’instant, il n’avait rien dans +ses poches, que des trous.</p> + +<p>Donc, il se décida à rendre visite à Malka. Cette cousine +de sa défunte femme habitait Square Zacharie. +Mosès ne l’avait pas vue depuis un mois, car Malka était +un rejeton fortuné de l’arbre familial. On ne l’approchait +qu’avec crainte et tremblement. Elle tenait une +boutique de revendeuse à <span lang="en" xml:lang="en">Houndsditch</span>, avec un étal +pour le même commerce dans le <span lang="en" xml:lang="en">Halfpenny Exchange</span> +et un étalage aux Ruines, le Dimanche. Elle avait installé +Ephraïm, son gendre fraîchement acquis, dans la +même branche d’affaires et le même quartier. Comme +les objets de son commerce, son gendre était aussi de +seconde main : c’était un veuf, qui avait perdu quatre +ans auparavant sa première femme en Pologne. Mais il +n’était âgé que de vingt-deux ans.</p> + +<p>Les logis respectifs du gendre et de la belle-mère situés +à quelques minutes de leurs établissements commerciaux, +se faisaient face diagonalement à travers la place. +C’étaient des maisons à trois pièces, sans sous-sol, et +dont la fenêtre du rez-de-chaussée avait un rideau de +gaze, qui permettait aux habitants de voir tout ce qui +se passait au dehors et mettait les curieux en face de +leur propre image. En effet les passants stationnaient +devant ces miroirs improvisés, les hommes tortillant +leurs moustaches, les femmes donnant des tapes coquettes +à leurs chapeaux, sans se douter que les habitants +les observaient. La plupart des portes étaient +entrebâillées malgré l’air glacial, car les habitants du +Square Zacharie vivent surtout sur les pas des portes. +En été, les commères y bavardent assises sur des chaises, +comme au bord de la mer, sur une plage à la mode ; des +vieillards ridés y jouent aux cartes sur des plateaux à +thé ; et des enfants encore à la mamelle dans des hamacs +suspendus aux linteaux s’y bercent paresseusement, tels +de jeunes singes accrochés à un arbre. Cette place quadrangulaire, +et toute pavée, est surtout un endroit rêvé +pour les jeux d’enfants ; elle est débonnaire, il n’y passe +point de chevaux ; à peine si un chien parfois, ou le +chat d’un voisin, y risque une exploration. Le petit Salomon +Ansell ne connaissait pas de joie plus franche que +d’accompagner son père dans ces quartiers élégants, de +parcourir ces vastes espaces en sens divers, tandis que +Mosès conférait avec Malka. La dernière fois que Mosès +y était allé, c’était pour dire des psaumes. Milly, la fille +de Malka, venait d’avoir un fils, mais l’on ne savait +si elle se rétablirait, en dépit des talismans accrochés +au-dessus du lit pour conjurer les funestes desseins de +Lilith, la première et perfide femme d’Adam, ainsi que +ceux des mauvais esprits qui rôdent autour des femmes +en couche. Et on avait envoyé en toute hâte chercher +Mosès pour qu’il intercédât auprès du Tout-Puissant. Sa +piété, pensait-on, apaiserait la colère céleste. Pendant une +moyenne de 362 jours par an, Mosès n’était qu’un ver +de terre misérable, rien du tout ; mais pendant les trois +autres jours restants, quand la mort menaçait de visiter +Malka ou son petit clan, Mosès devenait un personnage +d’importance, et on l’appelait à toute heure du jour et +de la nuit pour qu’il vînt combattre le noir Azraël. +Lorsque l’ange s’était retiré vaincu, après une lutte de +plusieurs jours, Mosès retombait dans son insignifiance +première, on le renvoyait avec une rasade de rhum +et vingt-cinq sous. Et cela ne lui paraissait jamais une +injustice car personne ne demandait moins que lui à +l’univers. Deux repas substantiels et trois sérieux offices +par jour, et Mosès était satisfait ; même il préférait +la nourriture spirituelle, entre les repas, à la nourriture +elle-même.</p> + +<p>Les dernières couches s’étaient bien passées, et il y +avait eu si peu de danger, que, lors de la circoncision +du nouvel enfant de Milly, Mosès n’avait même pas été +invité à la cérémonie, bien que sa piété fît de lui le +<i>Sandek</i> idéal, c’est-à-dire le parrain. Il n’en ressentit +point de dépit, sachant qu’il n’était que poussière, et +non poudre d’or.</p> + +<p>Mosès avait à peine émergé du petit passage voûté +qui menait à la Place que le bruit d’une querelle parvint +à ses oreilles. Deux grosses femmes, devisant +d’abord amicalement sur le pas de leurs portes venaient +de se déclarer la guerre. Dans le Square Zacharie, +lorsque vous voulez trouver la cause première d’une +querelle ne « cherchez pas la femme » mais « trouvez +l’enfant ». Les moutards de ce pays-là, lorsqu’ils se +battent en duel, et qu’ils ont le dessous, ont une façon +particulièrement éloquente d’en appeler à leur mère, +ce qui est lâche, mais bien humain. La mère du belligérant +rossé arrive alors, et menace de tirer l’oreille +ou le nez du vainqueur ; parfois elle exécute la menace. +L’autre mère intervient et les deux moutards +passent à l’arrière-garde, laissant leurs mères respectives +en champ clos, pendant qu’eux-mêmes reprennent +le jeu interrompu.</p> + +<p>C’est ce caractère que présentait la querelle de M<sup>mes</sup> +Isaacs et Jacobs. M<sup>me</sup> Isaacs affirmait avec véhémence +que son pauvre agneau avait été battu jusqu’à en +perdre connaissance. Par contre M<sup>me</sup> Jacobs affirmait, +avec des gestes non moins énergiques que c’était son +pauvre agneau à elle qui avait souffert cruellement +dans la bataille. Les deux choses n’étaient point en +contradiction, mais M<sup>mes</sup> Isaacs et Jacobs l’étaient, et +la querelle évoluait progressivement vers des récriminations +plus personnelles.</p> + +<p>— Sur ma vie, sur la vie de ma Fanny, je vais +laisser une marque sur le premier de vos enfants que +je rencontre sur mon chemin, disait M<sup>me</sup> Isaacs.</p> + +<p>— Osez toucher du bout du doigt à un cheveu de +mes enfants et sur la vie de mon mari, je vous assigne +en justice. Ainsi s’exprimait M<sup>me</sup> Jacobs au grand divertissement +des voisins.</p> + +<p>M<sup>mes</sup> Isaacs et Jacobs se disputaient rarement, faisant +bande à part contre les autres habitants de la place. +Elles étaient anglaises, tout à fait anglaises, leur grand-père +étant natif de Dresde ; elles se donnaient un air +d’importance et n’appelaient pas leur progéniture <i lang="de" xml:lang="de">Kinder</i>, +mais « enfants » en anglais, ce qui ennuyait les +voisines qui trouvaient qu’une large dose d’<i>yiddish</i> +est nécessaire à la conversation. D’autre part ces <i lang="de" xml:lang="de">Kinder</i> +étaient regardés avec considération par leurs camarades +parce qu’ils se refusaient à prononcer le guttural <i>ch</i> +de l’hébreu autrement que le <i>K</i> anglais.</p> + +<p>— Assignez-moi, si vous le voulez, ricana M<sup>me</sup> Isaacs. +Je vous réserve une surprise. Je dirai au juge ce que +vous êtes.</p> + +<p>— Et ta sœur, répliqua M<sup>me</sup> Jacobs, dans le langage +elliptique usité pour les conversations de ce caractère.</p> + +<p>Prompte comme l’éclair vint la riposte.</p> + +<p>— Yah ! Je voudrais bien savoir ce qu’était ton père.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Isaacs avait à peine formulé ce réquisitoire, +qu’elle entendit aux alentours des rires étouffés. M<sup>me</sup> Jacobs +se rendit compte de la situation quelques secondes +plus tard et les deux femmes restèrent confondues, +comme pétrifiées, les poings sur les hanches, se fixant +mutuellement. Ainsi que le prudent Ecclésiaste l’a judicieusement +observé, plusieurs siècles avant la civilisation +moderne : « Ne raille pas l’homme insolent, de +crainte qu’il n’injurie tes ancêtres ». Jusqu’à ce jour +les insultes à la mode orientale sont restées d’usage +courant au ghetto. Nul passé n’y est assez lointain pour +que les morts y soient ensevelis ; la poussière des siècles +y est sans cesse agitée, et même des aïeux à la troisième +ou quatrième génération peuvent être mis en cause.</p> + +<p>Or, M<sup>mes</sup> Isaacs et Jacobs étaient sœurs. Et lorsqu’elles +s’aperçurent du dilemme où les avait acculées leur +escrime, elles furent confondues. Elles se retirèrent la +tête basse, dans leurs parloirs respectifs et fermèrent +leur clairevoie. Mais M<sup>me</sup> Isaacs reparut. Elle avait pensé +soudain à quelque chose qu’elle aurait dû dire. Elle +alla à la porte close de sa sœur et cria par le trou de +la serrure :</p> + +<p>— Aucun de mes enfants n’a jamais eu les jambes +torses ! Presque aussitôt, la fenêtre de la chambre à +coucher fut ouverte et M<sup>me</sup> Jacobs déploya un objet qui +avait l’air d’un étendard flottant.</p> + +<p>— Ah, Ah, dit-elle en secouant l’étoffe dans tous +les sens. C’est de la moire antique.</p> + +<p>La robe flotta au vent. M<sup>me</sup> Jacobs caressa l’étoffe entre +son pouce et son index.</p> + +<p>— O — O — O — Oh, de la vieille soie, accompagna-t-elle +avec un geste extatique.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Isaacs fut paralysée par l’éclat de cette riposte.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Jacobs retira de la fenêtre la moire antique, et +exhiba une robe mauve.</p> + +<p>O — O — O — Oh. Tout soie.</p> + +<p>Le mauve étendard flotta triomphalement un instant +remplacé aussitôt par une robe puce et ambre.</p> + +<p>O — O — Oh. Tout soie ! et les doigts de M<sup>me</sup> Jacobs +caressèrent amoureusement l’étoffe, puis les deux robes +disparurent remplacées par une robe verte. Encore une +fois les doigts de M<sup>me</sup> Isaacs passèrent lentement sur la +soie.</p> + +<p>— Tout soie, tout soie, tout soie.</p> + +<p>Pendant ce temps la figure de M<sup>me</sup> Isaacs imitait la +couleur du dernier de ces étendards de victoire.</p> + +<p>— Ça vient de la revendeuse, essaya-t-elle de riposter, +mais les paroles passaient difficilement par sa gorge. +Mais elle aperçut son fils qui jouait paisiblement avec +l’autre pauvre agneau. Elle se précipita sur son rejeton, +lui tira les oreilles, et cria :</p> + +<p>— Attends polisson, si je t’attrape jamais à jouer avec +cette canaille, je te tords le cou ! Et elle l’emmena au +logis en claquant la porte derrière elle avec rage.</p> + +<p>Mosès bénit cette scène quotidienne, qui retardait +de quelques instants sa rencontre avec la redoutable +Malka. Comme elle n’avait paru ni à sa fenêtre ni sur +sa porte, il en conclut qu’elle était mal lunée ou absente +de Londres ; mais aucune de ces alternatives ne lui +était agréable.</p> + +<p>Il frappa à la porte de la maison de Milly, où on trouvait +habituellement sa mère, mais ce fut une vieille +femme de ménage qui lui ouvrit. Quelques bouteilles +de spiritueux étaient placées sur une table de bois, +recouverte d’une nappe du couleur et quelques paquets +de biscuit non entamés. A ces signes familiers et précurseurs +d’un festin, Mosès eut envie de battre en +retraite. Il ne savait pas au juste ce qui se passait, mais +il comprenait qu’en ce moment on serait de glace avec +lui. La ferme de ménage avec les sourcils salis par la +suie et la poussière lui déclara que Milly était en haut, +mais que la mère de Milly était partie chez elle avec +la brosse à habits. La figure de Mosès se décomposa. +Car lorsque sa femme vivait, elle avait été un trait +d’union entre la famille et lui-même. Elle était employée +en effet comme femme de ménage par Malka. Et +c’est par là que Mosès savait la signification de la brosse +à habits. Malka était très soigneuse de sa personne, +mais bien que coquette pour sa mise, elle n’avait point +de brosse à habits chez elle ; et cela, d’habitude, n’avait +pas d’inconvénient, puisqu’elle passait la plus grande +partie de son temps chez sa fille. Mais dès qu’il y avait +querelle entre elle et Milly ou le mari de cette dernière, +elle se retirait dans sa propre demeure pour y bouder. +Et si elle emportait la brosse, cela signifiait que le +conflit était sérieux et que les hostilités devaient durer +longtemps. Parfois alors une semaine durant, les deux +maisons affectaient de s’ignorer l’une l’autre.</p> + +<p>Dans le camp des Milly, la situation s’aggravait de +la disparition de la brosse. Dans ces moments d’exaspération, +le mari déclarait que sa belle-mère possédait une +multitude de brosses, sans quoi, demandait-il fort pertinemment, +comment se serait-elle arrangée quand elle +faisait une tournée de colportage en province ? Il avait +la ferme conviction que si elle emportait celle-là, c’était +pour se ménager un prétexte de retour chez Milly. En +cela il avait raison. Quels que fussent les torts du camp +de Milly, la capitulation de Malka était toujours voilée +sous cette formule :</p> + +<p>— Oh, Milly, je vous ai emporté votre brosse à habits. +Je viens justement de m’en apercevoir et vous pourriez +en avoir besoin.</p> + +<p>Après quoi, la réconciliation se faisait tout doucement. +Mosès n’osait pas trop se trouver en face de Malka pendant +ces exodes de la brosse aux habits. Il pivota donc +sur ses talons et s’enfonçait déjà dans le passage voûté +qui fait communiquer les « Ruines » avec le monde +extérieur lorsqu’une voix âpre emplit d’effroi ses oreilles.</p> + +<p>— Eh bien, Meshé, pourquoi t’enfuis-tu ? Est-ce que +ma Milly t’aurait défendu de me voir ?</p> + +<p>Malka était sur le seuil de sa porte. Mosès retourna +donc sur ses pas.</p> + +<p>— Non, murmura-t-il. Mais je vous croyais dans votre +magasin.</p> + +<p>C’était bien là qu’elle aurait dû être, en effet. Mais +elle ne se souciait guère d’avouer à Mosès, et se s’avouer à +elle-même qu’elle attendait chez elle qu’un ambassadeur +vînt de la maison filiale l’inviter à la cérémonie de la +Rédemption de son petit-fils.</p> + +<p>— Eh bien tu me vois, dit-elle, parlant yiddish pour +faire plaisir à Mosès, mais tu n’as point l’air de t’inquiéter +de ma santé.</p> + +<p>— Comment allez-vous ?</p> + +<p>— Aussi bien que peut aller une vieille femme. Le Très +Haut est bon.</p> + +<p>Malka affectait la plus grande douceur, afin de bien +prouver aux étrangers que les torts dans la querelle, +n’avaient pu être de son côté.</p> + +<p>C’était une grande femme de cinquante ans environ, +à la figure longue et chevaline encadrée par une perruque +noire et de longs pendants d’oreille en or. Ses +grands yeux noirs brillaient sous ses sourcils noirs très +fournis, et, quand elle était en colère, le milieu de son +front se creusait d’une profonde ride noire. Une chaîne +d’or s’enlaçait trois fois autour de son cou, retombant +sur son corsage de soie. Elle portait beaucoup de bagues +aux doigts et son haleine sentait perpétuellement la +menthe poivrée.</p> + +<p>— Mais ne reste donc pas dehors pour jaser. Entre. +Tu veux donc me faire mourir de froid ?</p> + +<p>Mosès se glissa timidement à l’intérieur baissant la +tête comme s’il avait eu peur de la cogner contre le haut +de la porte.</p> + +<p>La pièce était le parfait fac-simile du parloir de Milly +à l’autre coin de la place, sauf qu’au lieu des bouteilles +du festin et des paquets de biscuits sur un petit guéridon, +une brosse à habits s’étalait avec tristesse. Comme +chez Milly on voyait une table ronde, une commode à +tiroirs avec des carafes dessus et une cheminée décorée +de franges vertes et de clous de cuivre à grosse tête. Des +chiens en porcelaine de Chine à bon marché, mais qui +dataient de loin, se pavanaient parmi des candélabres +aux pendentifs de cristal. Devant le feu se trouvait un +garde-feu en acier, assez utile dans la maison de Milly +où il y avait des petits enfants, mais sans usage dans +celle de Malka où il n’y avait personne que l’on pût +craindre de voir tomber dans l’âtre. Dans un angle de la +pièce un petit escalier conduisait au premier. Il y avait +du linoléum par terre. Dans le Square Zacharie n’importe +qui pouvait entrer chez n’importe qui et ne pas +s’apercevoir de son erreur, tant il y a peu de différence +dans l’installation et l’ornement des maisons. Mosès +s’assit sur un coin de chaise et refusa la pastille de +menthe qui lui fut offerte. Mais il accepta une pomme, +bénit Dieu pour avoir créé le fruit de l’arbre, et mordit +avec avidité.</p> + +<p>— Il faut que je prenne de la menthe, moi, expliqua +Malka. C’est à cause des spasmes.</p> + +<p>— Mais vous venez de dire que vous alliez bien, murmura +Mosès.</p> + +<p>— Eh bien, suppose que je ne prenne pas de menthe, +j’aurais des spasmes. Ma pauvre sœur Rosa, que la paix +soit avec elle, qui mourut de fièvre typhoïde, souffrait +beaucoup des spasmes. C’est dans la famille. Elle serait +morte de l’asthme, si elle avait vécu plus longtemps. +Mais, comment allez-vous, vous autres ? fit Malka, en se +rappelant soudain que Mosès lui aussi avait le droit d’être +malade. Au fond, elle ressentait un certain respect pour +lui, bien qu’il ne s’en doutât guère. Cela datait du jour +où il avait enlevé un morceau d’acajou à la meilleure +de ses tables rondes : ayant fini de se tailler les ongles, +il avait eu besoin d’un morceau de bois pour le brûler +avec ceux-ci afin d’observer intégralement une pieuse +coutume. Malka s’était mise en colère, mais au fond du +cœur elle avait ressenti de l’admiration pour cette piété +si dédaigneuse des richesses.</p> + +<p>— Je suis depuis trois semaines sans travail, dit +Mosès, ne répondant point au sujet de sa santé, car il +songeait à des questions beaucoup plus graves.</p> + +<p>— Pauvre fou, qu’a-t-elle donc trouvé en vous pour +vous épouser, ma sotte cousine Gittel, que la paix soit +avec elle ! Je lui ai pourtant dit que jamais vous ne seriez +en état de la nourrir, la chère brebis ! Mais elle a toujours +été un animal obstiné. Elle allait la tête haute +comme si elle avait eu à dépenser cinq livres par semaine. +Elle n’aurait jamais fait travailler ses enfants +pour de l’argent comme font les autres. Mais toi, tu +ne devrais pas être si entêté. Tu devrais avoir plus de bon +sens, Meshé, tu n’appartiens pas, toi, à sa famille. +Pourquoi donc Salomon ne vendrait-il pas des allumettes ?</p> + +<p>— L’âme de Gittel s’en révolterait.</p> + +<p>— Mais les vivants ont des corps. Tu préfères voir +dépérir tes enfants que de les faire travailler. Il y a par +exemple ton Esther, une gamine paresseuse et nonchalante, +qui passe son temps à lire des histoires. Pourquoi +ne pas lui faire vendre des fleurs ou la mettre à la +couture ?</p> + +<p>— Esther et Salomon ont leurs devoirs à faire.</p> + +<p>— Des devoirs, grommela Malka ; quel profit en sort-il +de ces devoirs ? C’est de l’anglais et non du juif, qu’on +enseigne dans cette misérable école ! Je n’ai jamais pu +lire ni écrire autre chose que l’hébreu, et Dieu merci, +je ne m’en suis pas moins tirée d’affaire. Tout ce qu’on +leur apprend à l’école, c’est des bêtises d’Angleterre. +Les maîtres sont un tas de païens, qui mangent des +choses défendues et la bonne juiverie s’en va. Je suis +honteuse pour toi, Meshé ; tu n’envoies même pas tes +garçons à la classe d’hébreu le soir.</p> + +<p>— Je n’ai pas d’argent et il faut qu’ils apprennent +leurs leçons anglaises, autrement l’Assistance refuserait +de leur donner des vêtements. D’ailleurs, le soir du +Sabbat et le Dimanche je leur enseigne moi-même +l’hébreu. Salomon a traduit en yiddish avec Rashi tout +le Pentateuque.</p> + +<p>— Oui, il sait peut-être la <i>Torah</i>, dit Malka, mais il +ne saura jamais la <i>Gemorah</i> ni les <i>mishnayis</i>.</p> + +<p>Malka elle-même ne savait de toutes ces matières +abstraites que leurs noms, et le fait que des hommes +d’une piété extrême les étudiaient dans des in-folios imprimés +très fin.</p> + +<p>— Salomon connaît aussi un peu la <i>gemorah</i>. Je ne +puis la lui enseigner à la maison, ne possédant pas ce +livre qui est très coûteux, comme vous le savez. Mais il +est venu avec moi au Beth-Hamidrash, lorsque le rabbin +enseignait cela en classe gratuite et nous avons appris +ainsi tout le traité de <i>Niddah</i>. Salomon comprend très +bien les Lois du Divorce et il pourrait discuter dès à +présent sur les devoirs des femmes envers leurs époux.</p> + +<p>— Oui, mais jamais il n’apprendra la Kabbale, fit +Malka refoulée dans ses derniers retranchements. +D’ailleurs personne en Angleterre ne sait plus étudier +la Kabbale depuis que le rabbin Falk est mort (que la +mémoire de ce juste soit bénie) pas plus qu’un Anglais +ne peut apprendre le Talmud. Il y a dans l’air quelque +chose qui l’en empêche. Dans ma ville natale, il y avait +un rabbin qui savait la Kabbale. Il évoquait à volonté +Abraham notre père. Mais dans ce pays de mangeurs +de porc, personne n’est assez saint pour que le Nom +sacré (qu’Il soit béni) lui procure de telles faveurs. Je +ne crois pas que le Schocketw tue les animaux selon +les rites sacrés ; les règles sont violées ; et même les +gens pieux mangent du fromage et du beurre <i>tripha</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. +Je ne dis pas que tu le fais, Meshé, mais tu le laisses +faire à tes enfants.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> C’est-à-dire <i>impurs</i>, n’ayant pas été préparés conformément +aux rites.</p> +</div> +<p>— Mais, votre beurre à vous-même, n’est pas <i>kosher</i>, +fit Mosès irrité.</p> + +<p>— Mon beurre ? Que vient donc faire ici mon beurre ? +Et d’abord, je n’ai jamais passé pour une orthodoxe. Je +ne descends pas d’une famille de rabbins. Je ne suis +qu’une marchande. Je ne parle que des gens <i>froom</i>, +pieux, qui devraient donner l’exemple et qui abaissent +au contraire le niveau général de la piété. J’ai surpris +l’autre jour la femme d’un bedeau de la synagogue, +qui lavait sa viande et son beurre dans le même cuveau. +Du train où cela marche, ils vont cuire leur viande dans +le beurre, et ils finiront par manger de la viande <i>tripha</i> +dans les assiettes à beurre, et le jugement de Dieu +viendra. Mais qu’est donc devenue ta pomme ? Tu ne +l’as pas déjà avalée en entier ?</p> + +<p>Mosès, nerveusement indiqua la poche de son pantalon, +gonflée par le globe mutilé. Après sa première +bouchée si avide, Mosès avait pensé à ses enfants.</p> + +<p>— C’est pour les enfants, expliqua-t-il.</p> + +<p>— Ah, les enfants, gronda Malka dédaigneusement. +Et que te donneront-ils pour cela ? Sûrement, pas +même un merci. Dans notre jeune âge nous tremblions +devant nos père et mère, et ma mère (la paix soit avec +<i>elle</i>) m’a giflée alors que j’étais déjà mariée. Je n’oublierai +jamais cette gifle, elle m’a presque aplatie contre +le mur. Mais maintenant, nos enfants s’assoient sur +nos têtes. J’ai donné à ma Milly tout ce qu’elle possède, +une boutique, une maison, un mari, ma meilleure +literie et malgré tout cela, le jour que je veux appeler +son enfant Yosef, en souvenir de mon premier mari (la +paix soit avec lui) qui était son propre père, elle l’appelle +Yechezkel, pour me vexer !</p> + +<p>La voix de Malka devenait de plus en plus aiguë. +Elle eût voulu rendre un hommage solennel, en guise +de réparation pour son second mariage, à son premier +mari, et le refus de Milly d’acquiescer à cet arrangement, +était pour elle une source d’irritation sans bornes.</p> + +<p>Mosès ne put trouver rien de mieux à dire en ce moment +que de demander des nouvelles du second mari +de Malka.</p> + +<p>— Il se tue de travail, répondit-elle, en hochant la +tête. Le malheur est qu’il se croit un excellent homme +d’affaires et il en entreprend toujours de nouvelles sans +me consulter. Ah, s’il me demandait conseil plus souvent !</p> + +<p>M. Mosès prit une mine de sympathique désapprobation +pour les torts de Michel Birnbaûm.</p> + +<p>— Est-il à la maison ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Non ; mais j’attends son retour d’une minute à +l’autre. Je crois qu’on l’a invité au <i>Pidyun Haben</i> d’aujourd’hui.</p> + +<p>— Ah, c’est donc aujourd’hui ?</p> + +<p>— Bien sûr. Tu ne le savais donc pas ?</p> + +<p>— Non, personne ne m’en a parlé.</p> + +<p>— Mais tu aurais dû t’en douter. N’est-ce donc pas +le trente-unième jour depuis la naissance de l’enfant ? +Mais, il ne va pas accepter l’invitation lorsqu’il saura +que ma propre fille m’a presque chassée de sa maison.</p> + +<p>— Oh, ne dites pas cela, s’écria Mosès horrifié.</p> + +<p>— Je le dis au contraire, fit Malka, en saisissant inconsciemment +la brosse à habits et en frappant la +table sans doute pour bien faire ressortir l’outrage. J’ai +dit à ma fille, lorsque Yechezkel criait tant, qu’il vaudrait +mieux regarder si ce n’était pas à cause d’une +épingle, que de le droguer pour les coliques. — C’est +moi-même qui l’habille, mère, m’a-t-elle répondu.</p> + +<p>— Tu es têtue comme une mule, Milly, ai-je dit. Je +te dis qu’il a une épingle.</p> + +<p>— Je sais mieux que toi que non.</p> + +<p>— Comment peux-tu le savoir mieux que moi, qui +ai été mère avant que tu fusses née.</p> + +<p>« Alors j’ai déroulé les langes de l’enfant et juste sur +son estomac, j’ai trouvé…</p> + +<p>— L’épingle ? conclut Mosès, secouant gravement la +tête.</p> + +<p>— Non, pas tout à fait, mais une marque rouge qui +ne pouvait avoir été faite à l’innocent que par une +épingle.</p> + +<p>— Et alors qu’est-ce que Milly a dit ? questionna Mosès, +partageant son triomphe.</p> + +<p>— Milly a déclaré que c’est une piqûre de puce.</p> + +<p>» Dieu du Ciel, me suis-je écriée, oser blasphémer +ainsi devant mes yeux. Puissent mes ennemis en avoir, +des puces pareilles et comme Rivkah la Rouge était +dans la chambre, Milly a prétendu que je méprisais publiquement +son sang, et elle s’est mise à crier comme +si j’avais commis un crime en regardant son enfant. +Alors je suis partie, laissant les deux enfants piaulant +à l’envi. Il y a une semaine de cela.</p> + +<p>— Et comment va l’enfant ?</p> + +<p>— Est-ce que je le sais ? Je ne suis que la grand’mère. +Je n’ai été bonne qu’à fournir le lit où il est né.</p> + +<p>— Mais est-il guéri de la circoncision ?</p> + +<p>— Certes, toute notre famille a le sang pur. C’est un +bel enfant, <i>imbeshreer</i>. Mais ce ne sera pas la faute de +sa mère si le Tout-Puissant ne le reprend pas. Milly +ouvre sa porte à une quantité de passantes qui admirent +tout haut, sans même dire <i>imbeshreer</i>, et puis il y a +une vieille sorcière, une mendiante à laquelle Ephraïm, +mon gendre, avait l’habitude de donner un shilling par +semaine. Maintenant il ne lui donne plus que neuf +pence. Elle lui a demandé pourquoi ? Et il a répondu : +« C’est que je suis marié maintenant, je ne puis faire +davantage. »</p> + +<p>« Ah, a-t-elle ricané, vous vous êtes marié sur mon +argent. »</p> + +<p>Et un vendredi que la nourrice avait descendu le bébé, +la vieille mendiante est venue demander son aumône +de la semaine et en ouvrant la porte elle a vu l’enfant, +et elle l’a regardé avec son mauvais œil. J’espère que +grâce au ciel il ne lui arrivera rien.</p> + +<p>— Je prierai pour Yechezkel, prononça Mosès.</p> + +<p>— Pendant que vous y serez, priez aussi, pour que +Milly se souvienne qu’elle a une mère, avant que je +sois enterrée. Je ne sais pas ce qui prend à nos enfants. +Voyez ma Léah, elle veut épouser ce Sam Lévine, bien +qu’il appartienne à une famille de juifs anglais impies, +et que je soupçonne sa mère d’être une hérétique. Elle +ne mange jamais de poisson frit. Je n’ai rien à dire +contre Sam, mais tout de même il me semble que +Léah aurait dû me prévenir avant d’en devenir amoureuse. +Et pourtant vous voyez comme je les traite. +Mon Michel a fait dire une <i>Missheberach</i> pour eux à +la Synagogue le jour de Sabbat qui a suivi les fiançailles ; +et pas une vulgaire bénédiction à dix-huit +pence, une bénédiction d’une guinée, avec une demi-couronne +pour des bénédictions aux parents et au +Consistoire, et un don de cinq shillings pour le Rabbin. +Comme de juste c’était dans notre <i>Chevrah</i> et sans +préjudice de la guinée que mon Michel a donnée à la +Synagogue de Dukè’s Plaizer. Vous savez que nous +avons toujours eu deux places réservées au Dukè’s +Plaizer.</p> + +<p>Dukè’s Plaizer était la corruption courante du terme +de <span lang="en" xml:lang="en">Duke’s Place</span>.</p> + +<p>— Quelle générosité ! s’écria Mosès enthousiasmé.</p> + +<p>— J’aime à faire largement les choses. Personne ne +peut dire que j’aie jamais agi autrement qu’en femme +distinguée. Mais j’y pense maintenant, toi de ton côté, +avec quelques shillings tu pourrais vivre maintenant ?</p> + +<p>Mosès baissa sa tête plus humblement.</p> + +<p>— Vous savez que ma mère est bien malade, murmura-t-il. +C’est une très vieille femme, et si elle n’a +rien à manger, rien, elle ne vivra pas longtemps.</p> + +<p>— Il faut la mettre à l’asile des veuves âgées. Bien +entendu que je lui donnerai ma protection pour y +entrer.</p> + +<p>— Grand merci, mais les gens disent que j’ai déjà +eu assez de chance d’avoir mis mon Benjamin à l’orphelinat +et que je n’aurais pas dû emmener ma mère +de Pologne. On dit qu’il y a déjà ici bien assez de +pauvres veuves à caser.</p> + +<p>— Les gens ont raison de parler ainsi. Là-bas, au +moins elle se serait éteinte dans un pays juif et non un +pays païen.</p> + +<p>— Mais elle y aurait été isolée et malheureuse, exposée +à toute la malice des chrétiens. Au lieu qu’en +arrivant ici je gagnais une livre par semaine, le métier +de tailleur était bon alors. Et puis les quelques roubles +que j’avais l’habitude de lui envoyer du pays ne lui +parvenaient pas toujours.</p> + +<p>— Tu avais tort de lui envoyer quoi que ce soit. Les +mères ne sont pas tout. Tu avais épousé ma cousine +Gittel, et il était de ton devoir de tout donner à ta +femme et à tes enfants. Ta mère retirait le pain de la +bouche de Gittel, et c’est pourquoi ma pauvre cousine +n’a pas pu vivre jusqu’à ce jour. Crois-moi, ce n’a pas +été « <i>Mitzvah</i> ».</p> + +<p>« Mitzvah » est un mot à double fin. Il signifie à la +fois un commandement et une bonne action — les +deux conceptions étant considérées comme équivalentes.</p> + +<p>— Non, vous vous trompez, répondit Mosès, Gittel +n’était pas comme le Phénix qui seul n’a pas touché +aux fruits de l’arbre de la science, et ainsi n’est pas +soumis à la mort. Les femmes n’ont pas besoin de +vivre aussi longtemps que les hommes, car elles n’ont +pas autant de <i>mitzvah</i> à accomplir que les hommes. +D’ailleurs, et ici sa voix prit involontairement une +intonation doctorale — leur âme profite de toutes les +Mitzvah accomplies par leurs époux et leurs enfants. +Gittel a donc profité de la <i>Mitzvah</i> que j’ai accomplie +en faisant venir ma mère, et quand il serait vrai qu’elle +en fût morte, elle y aurait quand même gagné. Il y a +un verset qui dit : que l’on doit s’acquitter des <i>Mitzvah</i> +et vivre pour elles. La vie elle-même est une <i>Mitzvah</i>, +mais c’est évidemment l’une de celles qu’il faut accomplir +à un instant marqué, et de celles-là les femmes +sont dispensées en raison de leurs devoirs domestiques — d’où +je déduis qu’il n’est pas aussi nécessaire de +vivre aux femmes qu’aux hommes. Ce qui n’empêche +pas que si Dieu l’avait voulu, Gittel serait encore de +ce monde. Le Très-Haut, béni soit-il, veillera sur les +enfants qu’il a envoyés sur terre. Il a fait nourrir par +des corbeaux le prophète Elie et il ne m’enverra jamais +« le Sabbat Noir ».</p> + +<p>— Oh, vous êtes un Saint, Meshé, dit Malka si impressionnée +qu’elle l’admit à l’honneur de la seconde +personne du pluriel. Si tout le monde savait la <i>Torah</i> +comme vous, le Messie serait bientôt venu. Voilà cinq +shillings. Pour cinq shillings vous pouvez acheter un +panier de citrons au marché aux oranges de la Dukè’s +<span lang="en" xml:lang="en">Place</span>, et si vous les vendez dans les rues un demi-penny +la pièce, vous ferez un bon bénéfice. Mettez de +côté cinq nouveaux shillings, allez acheter un autre +panier de citrons au marché aux oranges de la Dukè’s +jusqu’à ce que votre métier de tailleur marche un peu +mieux.</p> + +<p>Mosès écoutait comme s’il n’avait jamais entendu +énoncer les principes élémentaires du commerce.</p> + +<p>— Puisse le Nom sacré [soit-il béni] vous bénir, vous +et les enfants de vos enfants.</p> + +<p>Il s’en alla et acheta de quoi dîner y compris, tant +il était joyeux, des gâteaux pour ses enfants. Mais le +lendemain il revint au marché méditant en chemin à +la distinction éthique entre les besoins du cœur et les +besoins du corps, telle que l’a exposée, dans un hébreu +de choix, le Bachija. Il acheta des citrons avec ce qui +lui restait d’argent et il s’installa dans Petticoat-Lane, +criant dans son piteux anglais : Citrons, Citrons, bons +Citrons ! Deux pour un penny ! Deux pour un penny !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br> +<span class="xsmall">LA RÉDEMPTION DU FILS ET DE LA FILLE</span></h2> + + +<p>Malka n’eut pas longtemps à attendre son seigneur et +maître. C’était un homme de trente ans, au teint frais, +d’assez bonne apparence, et qui portait des favoris. Il +avait le regard aigu, brillant, et l’air perpétuellement +affairé. Bien que né en Allemagne, il parlait anglais +aussi bien que certains autres Juifs de Petticoat-Lane, +dont l’impiété relative constitue un brevet d’anglicisation. +Michel Birnbaûm était un grand homme dans sa +petite synagogue, bien qu’une unité parmi bien d’autres +dans celle de Dukè’s Plaizer. On l’avait successivement +nommé Gabbai, puis Parnass, c’est-à-dire trésorier et +président, et il avait fait don du rideau de peluche, décoré +des triangles mystiques entrecroisés et brodés en +soie, qui voilait, selon le rite, l’arche où sont déposées +les Tables de la Loi. Il était l’antithèse véritable de Mosès +Ansell. Son énergie était incessante. Du simple colportage +il s’était élevé au commerce des fils d’or et de la +bijouterie de fantaisie, et, à trente ans, il avait dans les +campagnes une large clientèle. Il ne faisait jamais rien +qu’il n’y trouvât profit, et quand il épousa, à vingt-trois +ans, une femme qui avait près de deux fois son âge, il +avait fait une bonne affaire : peu après, il s’établissait +courtier en diamants — en diamants vrais. — Il possédait +un canif à vingt-cinq lames, tire-bouchon, ciseaux, +cure-dents, un tas d’autres choses, lequel paraissait le +symbole de cet homme à tout faire. Il était de tempérament +gai, et, comme Ephraïm Philipps, adorait le Café-Concert. +Heureusement, Malka était trop convaincue de +ses charmes pour en concevoir de la jalousie.</p> + +<p>Michel mit un baiser sonore sur les lèvres de sa femme +et dit : « Eh bien, la mère ? » Il l’appelait « mère » non +parce qu’elle lui avait donné des enfants, mais parce +qu’elle en avait eu et qu’il lui semblait inutile de compliquer +la nomenclature domestique.</p> + +<p>— Eh bien, mon petit, fit Malka, en le caressant tendrement, +avez-vous fait bon voyage ?</p> + +<p>— Non, le commerce est mort en ce moment. Le +monde ne veut pas mettre la main à la poche. — Et ici +que se passe-t-il ?</p> + +<p>— Ici les gens au contraire ne veulent pas tirer les +mains de leurs poches, ces chiens ! Tout le monde est +en grève, les Juifs comme les chrétiens. Jamais on n’a +vu chose pareille ! les cordonniers, les chapeliers, les +fourreurs ! Et maintenant on dit que les tailleurs vont +se mettre de la partie : ils sont fous, c’est un métier +qui ne va pas. De telle sorte, [laisse-moi remettre +d’aplomb ton épingle de cravate, mon amour] que c’est +justement les gens qui n’ont pas, d’ordinaire, de quoi +acheter des vêtements neufs qui se mettent dans la +dèche, et ne peuvent plus même acheter de l’occasion. +Si la Providence ne nous vient en aide, nous irons bientôt +nous-mêmes au bureau de bienfaisance.</p> + +<p>— Nous n’en sommes pas encore là, Mère, dit Michel +en riant et en tortillant le gros diamant de sa bague +massive. Comment va le bébé ? Est-il prêt pour la rédemption ?</p> + +<p>— Quel bébé ? fit Malka avec un air d’ignorance admirablement +imité.</p> + +<p>— Bah, fit Michel, qu’y a-t-il donc encore ?</p> + +<p>— Rien, chéri, rien.</p> + +<p>— Alors je vais aller là-bas. Viens-y, la mère. Non, +attends un instant. Il faut que je brosse la boue de mon +pantalon. Est-ce que la brosse à habits est ici ?</p> + +<p>— Oui, chéri, fit Malka sans se douter du piège.</p> + +<p>Michel cligna imperceptiblement des yeux, nettoya son +pantalon et sans un mot de plus courut à la maison de +Milly. Cinq minutes après, une députation, en la personne +de la femme de ménage, venait chez Malka.</p> + +<p>— Madame vous prie de venir, car le bébé demande +à grands cris la grand’maman.</p> + +<p>— Oh, cela doit être une autre épingle encore, riposta +Malka avec un air de triomphe. Mais elle ne bougea +pas. Au bout de cinq minutes seulement elle se leva, +solennelle, ajusta sa perruque et sa robe devant la glace, +brossa un grain de poussière inexistant sur sa manche +gauche, mit son chapeau, avala une pastille de menthe +et traversa le Square, la brosse aux habits à la main. +La porte de Milly était entr’ouverte mais Malka frappa +quand même et demanda à la femme de ménage :</p> + +<p>— Madame Philipps est-elle là ?</p> + +<p>— Oui, Madame, toute la compagnie est là-haut.</p> + +<p>— Alors je monte pour lui remettre cela en mains +propres.</p> + +<p>Elle marcha droit à travers le petit groupe des invités, +vers Milly qui était assise sur le canapé, Ezéchiel +dans ses bras calme comme un agneau et beau comme +l’or.</p> + +<p>— Milly, ma chère, je te rapporte ta brosse à habits. +Je te remercie de me l’avoir prêtée.</p> + +<p>Les deux femmes s’embrassèrent. Ephraïm Philipps, +un Polonais à la face lymphatique, aux cheveux tondus +ras, embrassa aussi sa belle-mère, et la chaîne d’or qui +s’étalait sur la poitrine de Malka se souleva sous l’orgueil +de cette expansion familiale. Malka remercia Dieu de ne +pas être mère d’enfants stériles ou célibataires, ce qui +est à peine un échelon de plus que la stérilité personnelle, +et ne témoigne guère moins de colère de la part +des puissances célestes.</p> + +<p>— Cette marque d’épingle a-t-elle disparu, Milly, +sur le corps du cher petit ? fit Malka en prenant Ezéchiel +dans ses bras, et sans remarquer que sur la face du bébé +se manifestaient les signes précurseurs d’une nouvelle +crise de larmes.</p> + +<p>— Oui, fit Milly imprudemment, ce n’était qu’une +puce. Je regarde toujours minutieusement dans ses flanelles +et ses vêtements pour voir s’il n’y a point d’épingles +dedans.</p> + +<p>— C’est bon, les épingles sont comme les puces. On +ne sait jamais d’où elles sortent, fit Malka conciliante. +Mais où est Léah ?</p> + +<p>— Elle est dans la cour à cuire le reste du poisson. +Vous ne le sentez donc pas ?</p> + +<p>— Il aura à peine le temps de refroidir.</p> + +<p>— Peut-être, mais j’en ai préparé cette nuit un plein +plat. Léah ne fait que préparer une réserve, au cas +où il y en aurait trop peu.</p> + +<p>— Et où est le <i>Cohen</i> ?</p> + +<p>— Nous avons invité le vieux Hyams, de l’autre côté +des Ruines. Nous l’attendons d’une minute à l’autre.</p> + +<p>Mais à cet instant des explications, le baromètre facial +d’Ezéchiel changea et le bébé se mit à pleurer.</p> + +<p>— Ya ! Va auprès de ta mère, fit Malka irritée. Tous +mes enfants sont pareils. Mais il se fait tard. Vous feriez +bien d’envoyer chercher le vieux Hyams.</p> + +<p>— Nous ne sommes pas pressés, mère, dit Michel +Birnbaûm conciliant. Il faut d’ailleurs que nous attendions +Sam.</p> + +<p>— Qu’est-ce donc que Sam, s’écria Malka, inapaisée.</p> + +<p>— Sam est le <i>Chosan</i> de Léah, répliqua Michel ingénument.</p> + +<p>— Parfait, grogna Malka, mais mon petit-fils ne va +pas attendre le bon plaisir du fils d’une prosélyte. Pourquoi +donc n’est-il pas déjà ici ?</p> + +<p>— Nous le verrons dans quelques instants.</p> + +<p>— Comment le savez-vous ?</p> + +<p>— Nous sommes arrivés par le même train. Il est +monté à Middlesborough. En descendant du train il +est allé voir ses parents, se laver et se brosser un peu. +Et comme il ne vient ici que pour cette cérémonie de +famille, je crois qu’il serait inconvenant de la commencer +sans lui. Ce n’est point un agrément qu’un long +voyage en chemin de fer par un temps pareil. Mes pieds +étaient presque gelés, malgré la bouillotte.</p> + +<p>— Mon pauvre agneau, fit tendrement Malka. Et elle +caressa ses favoris.</p> + +<p>Sam Levine arriva presque au même moment, et Léah, +le plat de poisson à la main, s’élança du fond de la +cuisine pour lui souhaiter la bienvenue. Bien qu’il fût +membre de la tribu de Lévi, il n’avait rien d’ecclésiastique +dans son aspect. C’était un Israélite du type +athlétique. Blanc et rose avec une moustache fournie, +il débordait d’énergie et d’esprits animaux. Il pouvait +rendre trente sur cent aux forts joueurs de billard, et +cinquante à n’importe qui en matière d’anecdotes. Au +point de vue politique c’était un radical avancé, et il +avait une haute opinion de l’intelligence de son parti. +Il rendit à Léah son baiser de bienvenue.</p> + +<p>— Quel vilain temps pour un Dimanche, fit Léah.</p> + +<p>— Ce n’est pas le moment pour aller au spectacle, +fit-il abondant dans son sens.</p> + +<p>Ils célébraient toujours son retour d’une tournée +d’affaires, en allant au théâtre. Ils préféraient aller au +parterre dans les salles du <span lang="en" xml:lang="en">West End</span> plutôt que de fréquenter +pour la même somme les fauteuils de balcon du +théâtre du quartier. Il y a deux catégories de demoiselles, +au Ghetto : Celles qui flanent dans le Strand le +jour du Sabbat et celles qui flanent dans <span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel +Road</span>. Léah appartenait à la première catégorie. C’était +une svelte et aimable brune, aux traits expressifs et à +la voix forte, gaie, avec de grosses mains rouges. Elle +adorait les glaces en été, le chocolat en hiver, et le +théâtre en toute saison. Sam et elle avaient l’oreille +juste ; ils étaient toujours les premiers à retenir les plus +récents refrains d’opérette. L’exubérance de Léah était +prodigieuse, et on racontait dans le <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span> qu’une fille +« tout à fait comme elle » avait été distinguée par un +pair du royaume. Mais Léah se contentait de Sam qui +s’adaptait parfaitement à ses goûts.</p> + +<p>Aussitôt après Sam entrèrent plusieurs invités, notamment +M<sup>me</sup> Jacobs (épouse du Reb Shamuel) avec +sa jolie fille Hannah. M. Hyams arriva le dernier : +c’était le Cohen dont les fonctions se sont si curieusement +restreintes depuis la chute du Temple. Lire la +loi, bénir ses frères, brandir les symboliques palmes +en murmurant une incantation mystique et en se +tenant déchaussé devant l’Arche d’Alliance aux grandes +fêtes de saison, rédimer enfin tout premier-né qui n’a +pas d’ecclésiastique dans sa famille, — ces privilèges +compensés par l’interdiction de se mêler des cérémonies +funéraires, constituaient la différence entre ses fonctions +religieuses et celles du Lévite, ou du simple Israélite. +Mendel Hyams, ne tirait pas orgueil de la supériorité +de sa tribu, et cependant, à en croire la tradition, il descendait +directement d’Aaron le Grand Prêtre, ce qui +représentait une généalogie bien plus longe que celle +de la reine Victoria. Ce paisible sexagénaire, au sourire +enfantin, portait une redingote noire. Tout l’orgueil +de sa race semblait monopolisé par sa fille Miriam, que +le ciel avait dotée d’un nez dédaigneux. Miriam avait +accompagné son père simplement par méprisante curiosité. +Elle portait à son chapeau une plume de grand +style, et un boa autour de son cou. Elle gagnait trente +shillings par semaine dans sa profession d’institutrice +(c’était précisément dans sa classe que se trouvait Esther +Ansell). Sans doute les préparatifs de cette grande toilette +avaient retardé le vieux Hyams, dont l’arrivée fut +le signal du commencement de la cérémonie ; les +hommes se hâtèrent de mettre leur couvre-chef. Le +bébé emmailloté était occupé à téter. Ephraïm Philipps +le prit doucement et le présenta à Hyams. Heureusement +Ezéchiel avait ingurgité toute sa ration, il était +comme hébété, et manifesta fort peu d’intérêt pour +tout ce qui se passait.</p> + +<p>— C’est mon premier-né, dit Ephraïm en hébreu, et +le premier-né de sa mère. Le Très-Haut (Béni soit-il) a +commandé de le racheter, comme il est dit : « Ceux qui, +à l’âge d’un mois doivent être rachetés, tu dois les +racheter pour cinq shekels pareils au shekel du sanctuaire, +le shekel étant de vingt gérahs ». Et il est dit +aussi : « Consacrez-moi, suivant leur espèce tous les premiers-nés +dans le peuple d’Israël, homme ou animal, +car ils sont à moi ». Puis Ephraïm Philipps offrit au +vieux Hyams quinze shillings en argent et Hyams dit +en chaldaïque :</p> + +<p>— Que préfères-tu, me donner ton premier-né, le +premier-né de sa mère, ou le racheter pour cinq <i>selaim</i> +que la Loi t’oblige à me remettre ?</p> + +<p>Ephraïm répondit, en chaldaïque lui aussi :</p> + +<p>— J’aime mieux racheter mon enfant, et voici la +valeur de son rachat, telle que j’y suis obligé par la +Loi.</p> + +<p>Alors Hyams prit l’argent, et rendit l’enfant au père +qui bénit Dieu pour les saints préceptes et Le remercia +de Ses bienfaits.</p> + +<p>Après quoi le vieux <i>Cohen</i> éleva les quinze shillings +au-dessus de la tête de l’enfant en disant : « Ceci au +lieu de Cela, Ceci en échange de Cela, Ceci en rémission +de Cela. Puisse cet enfant entrer dans la Vie, dans la +Loi et dans la crainte du Ciel. De même qu’il a été +admis à la Rédemption, de même Dieu veuille qu’il se +présente un jour sous le dais nuptial et qu’il accomplisse +de bonnes œuvres. Amen. »</p> + +<p>Ensuite étendant sa main, vide cette fois, au-dessus +du front de l’enfant, l’officiant ajouta : — Que Dieu +soit pour toi comme il fut pour Ephraïm et Manassé. +Que le Seigneur te bénisse et te garde. Que le Seigneur +tourne ses regards vers toi, et te soit clément, et te fasse +vivre en paix. Le Seigneur est ton gardien, le Seigneur +est ton ombre. Qu’il t’assure une multitude de jours +et d’années de vie et de paix, te préserve du mal, et +veille sur ton âme.</p> + +<p>— Amen, répondirent les assistants et alors il y eut +un murmure de conversations profanes, chacun s’extasiant +sur la tenue stoïque d’Ezéchiel. Des tasses de thé +furent servies à la ronde par l’aimable Léah et les +friandises cachées dans les sacs de papier virent le +jour. Ephraïm Philipps parlait chevaux avec Sam Lévine, +et le vieux Hyams se disputait avec Malka sur l’emploi +des quinze shillings. Sachant que Hyams était pauvre, +Malka refusait de reprendre l’argent tandis que lui +voulait qu’on convertît la somme en un cadeau pour +l’enfant. Le <i>Cohen</i> tint bon, étant sous les yeux sévères +de Miriam. A la fin il fut convenu que l’argent serait +utilisé pour un <i>Missheberach</i>, c’est-à-dire un service +en faveur de l’enfant et de la synagogue. Les chapeaux +à plumes fraternisèrent, Miriam s’entretenant avec Hannah +Jacobs, laquelle portait aussi, en effet, une plume +de haut style, paraissant la visiteuse la plus distinguée.</p> + +<p>— Pensez-vous que ce soit un beau parti, fit Miriam +Hyams, indiquant de l’œil Sam Lévine.</p> + +<p>Un rapide éclair de dédain passa dans les yeux +d’Hannah.</p> + +<p>— Avant les noces, chez les Juifs, c’est toujours un +beau mariage, dit-elle. Après c’est une autre histoire.</p> + +<p>— Il y a du vrai dans ce que vous dites, répondit +Miriam, d’un air pensif.</p> + +<p>— La famille de la jeune fille se vante toujours sans +vergogne. Je me souviens que lorsque Clara Emmanuel +a été fiancée, son frère Jacques m’a dit que c’était là +un <i>Schidduch</i> magnifique. Et après j’ai découvert que +le fiancé était un veuf de cinquante-cinq ans avec trois +enfants.</p> + +<p>— Mais les fiançailles ont été rompues, dit Hannah.</p> + +<p>— Je le sais, dit Miriam, seulement je ne puis m’imaginer +que moi je serais capable d’agir de la sorte.</p> + +<p>— De quoi ? de rompre des fiançailles ? fit Hannah +avec un petit clignement d’yeux assez sceptique.</p> + +<p>— Non. Mais d’épouser un homme comme celui-là, +déclara Miriam ; je ne regarderais même pas un homme +au-dessus de trente-cinq ans et gagnant moins de deux +cent cinquante livres par an.</p> + +<p>— Alors vous n’épouseriez pas un instituteur ?</p> + +<p>— Un instituteur, s’écria Miriam, avec une moue dédaigneuse. +Comment peut-on vivre respectablement avec +soixante-quinze francs par semaine ? Il me faut un +homme qui ait une bonne situation, ajouta-t-elle en +posant son doigt sur le bout de son nez.</p> + +<p>Elle semblait presque jolie en ce moment bien qu’elle +eût cinq ans de plus que Hannah et on se demandait +pourquoi les galants n’accouraient pas déposer à ses +pieds mignonnement chaussés des semaines de cinq +guinées.</p> + +<p>— J’épouserais volontiers un homme de deux guinées +par semaine, si je l’aimais, murmura Hannah.</p> + +<p>— Cela ne se fait pas dans notre siècle, affirma +Miriam en hochant la tête. De notre temps on ne croit +plus à ces fadaises. J’ai connu une certaine Alice Green +qui parlait comme vous. Eh bien, regardez-la maintenant, +elle se pavane en voiture à côté d’un singe chauve.</p> + +<p>— La mère d’Alice Green, interrompit Malka qui +écoutait depuis un instant, a épousé un fils de la troisième +femme de Mendel Weinstein : Dinah, à qui son +oncle Chloumi avait légué dix livres sterling.</p> + +<p>— Non. Dinah était la seconde femme de Mendel, fit +M. Jacobs.</p> + +<p>— La troisième, la troisième ! répéta Malka, dont les +joues brunes rougirent. Je le sais, peut-être, puisque +mon Simon — Dieu le bénisse — entra dans sa première +culotte le même mois. (Simon était le fils aîné +de Malka, à cette heure juge à Melbourne.)</p> + +<p>— Sa troisième femme était Ketty Green, fille de +Mohammed-le-Jaune, insista la femme du Rabbin. Je +suis sûre du fait, attendu que la sœur de Ketty, Annie +a été fiancée pendant une semaine à mon beau-frère +Nathanaël.</p> + +<p>— Sa première femme, interrompit le mari de Malka, +avec un air d’arbitre, était la fille aînée de Schmoûle, +le cabaretier.</p> + +<p>— La fille de Schmoûle le cabaretier, répondit Malka, +avec une indignation nouvelle, a épousé Hyam Robins, +le petit-fils du vieux Benjamin qui était coutelier au +coin de <span lang="en" xml:lang="en">Little Eden Alley</span>, où habite maintenant le +marchand de cornichons.</p> + +<p>— C’est la sœur de Schmoûle qui a épousé Hyam +Robins, n’est-ce pas, maman ? fit Milly imprudemment.</p> + +<p>— Certainement non, fit Malka, éclatant de nouveau. +Je sais ce que je dis. Je la connais bien, la famille +de ce vieux Benjamin, qui m’a envoyé une paire de +rideaux quand j’ai épousé ton père.</p> + +<p>— Pauvre Benjamin, depuis combien de temps est-il +mort ? demanda la femme de Reb Shemuel.</p> + +<p>— L’année où je suis accouchée de Léah.</p> + +<p>— Arrêtez, cria Sam Lévine gaiement, vous rendrez +Léah rouge comme le feu, si vous dites son âge.</p> + +<p>Et Léah pria Sam Lévine de ne pas dire de bêtises, et +rougit en effet, et n’en parut que plus charmante.</p> + +<p>L’attention de toute l’assistance était maintenant concentrée +sur la nouvelle question en délibération.</p> + +<p>Malka promena ses yeux perçants sur tous les invités, +et prononça sur un ton qui n’admettait pas la contradiction :</p> + +<p>— Hyam Robins ne peut pas avoir épousé la sœur +de Schmoûle attendu que la sœur de Schmoûle était +déjà la femme d’Abraham, le marchand de poisson.</p> + +<p>— Oui, mais Schmoûle avait deux sœurs, observa +M<sup>me</sup> Jacobs prenant décidément position en face de sa +rivale en généalogie.</p> + +<p>— Jamais de la vie, répliqua Malka avec véhémence.</p> + +<p>— J’en suis tout à fait sûre, dit M<sup>me</sup> Jacobs, il y avait +Phébé et il y avait Henriette.</p> + +<p>— Jamais de la vie, répéta Malka, Schmoûle avait +trois sœurs, mais deux étaient à l’asile des sourds-muets.</p> + +<p>— Comment, mais ce n’étaient pas du tout les sœurs +de Schmoûle, dit Milly, s’oubliant définitivement. +C’étaient les sœurs de Bloch, le boulanger.</p> + +<p>— Naturellement, fit Malka aigrement, mes enfants +en savent toujours plus long que moi.</p> + +<p>Il y eut un moment de profond silence. Les yeux de +Malka cherchèrent machinalement la brosse à habits.</p> + +<p>Alors Ezéchiel éternua. Ce fut un convulsif « atchoum » +qui agita tout le petit corps dans son maillot +de flanelle.</p> + +<p>— A tes souhaits, murmura pieusement Malka, et elle +ajouta triomphante :</p> + +<p>— Là ! l’enfant a éternué en confirmation de ce que +j’ai dit. Je savais bien que j’avais raison.</p> + +<p>L’éternuement d’un petit innocent impose silence +à quiconque n’est pas un impie. Tout le monde était +radieux que la crise se fût résolue de cette manière inattendue. +Personne ne réfléchit que l’éternuement d’Ezéchiel +ne corroborait au contraire que l’affirmation, par +sa grand’mère, que ses enfants en savaient plus long +qu’elle.</p> + +<p>L’instant d’après on descendit pour prendre la collation, +cérémonie qui dans le ghetto peut ne comprendre +en fait de plat de résistance que du poisson. Et c’était +le cas cette fois : du poisson frit, mais quel poisson frit ! +Il faudrait un grand poète pour célébrer les mérites de +ce mets national juif, et l’âge d’or de la poésie hébraïque +est passé. On s’étonne que Gébirol ait vécu +et soit mort sans avoir utilisé ce thème, et que le grand +Jehuda Halevi en personne ait dû exclusivement consacrer +son génie à chanter la gloire de Jérusalem.</p> + +<p>« Israël, a-t-il dit, est au milieu des nations comme +le cœur au milieu du corps ». Eh bien, il y a la même +différence entre le poisson frit à la juive et le poisson +frit à la chrétienne ou à la païenne. Avec l’audace que +seul peut inspirer l’authentique génie de la cuisine, +le poisson frit à la juive exige d’être mangé toujours +froid. La peau en est d’un brun admirable, la chair +ferme et succulente, les arêtes mêmes pleines de moelle. +L’usage du poisson frit est entre les Anglo-Juifs un lien +plus solide que toutes les professions d’unité religieuse. +On apprend dès l’enfance à connaître son agréable saveur, +et son divin fumet se mêle à mille souvenirs de +jeunesse, s’associe aux solennités les plus sacrées et ramène +le pécheur dans le sentier de la piété. C’est peut-être +le poisson frit qui fait tant engraisser les matrones +juives.</p> + +<p>Il y a d’autres choses exquises dans la cuisine juive : +les <i>lockschen</i> cette apothéose du vermicelle. Les <i>ferfel</i> +qui ne sont autre chose que les <i>lockschen</i> à l’état atomique, +les <i>creplich</i>, triangulaires hachis de viande ; +le <i>kuggol</i> qui présente avec le pudding une lointaine +ressemblance ; et enfin le poisson farci sans arêtes ; +mais le poisson frit, servi froid, règne avec une incontestable +souveraineté sur tous les autres plats. Aucun +autre peuple n’en possède la recette. Un poète du dernier +siècle chantait :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les Chrétiens sont des niais, qui ne savent pas frire la plie hollandaise</div> +<div class="verse">Croyez-m’en, ils ne savent pas distinguer la carpe de la tanche.</div> +</div> + +</div> +<p>Pendant que l’on discutait sur la plie hollandaise, +ovale et délicieusement dorée comme celle de la ballade, +Samuel Lévine sembla frappé d’une idée subite. Il +frappa son couteau et sa fourchette et s’écria en hébreu :</p> + +<p>— <i>Shemah Béni !</i></p> + +<p>Tout le monde le regarda.</p> + +<p>— Ecoute, mon fils, répéta-t-il avec une horreur comique. +Puis reparlant anglais, il expliqua :</p> + +<p>— J’ai oublié de remettre à Léah le cadeau de son +<i>Chosan</i>.</p> + +<p>— A-a-a-h !!!</p> + +<p>Tout le monde manifesta un profond intérêt : Léah, +que les exigences du service avaient obligée de quitter +sa place à côté de son fiancé, se trouvait à l’autre bout +de la table. Elle se leva à demi avec curiosité.</p> + +<p>On ne saura jamais si Sam Lévine avait réellement +oublié le cadeau, ou s’il avait choisi ce moment pour +produire plus d’effet ; mais il est certain que son instinct +théâtral de Sémite fut récompensé par l’air d’intérêt +de la compagnie, lorsqu’il tira de la poche de sa jaquette +un petit papier blanc plié.</p> + +<p>— Ceci, fit-il en tapotant le papier avec un geste de +prestidigitateur, je l’ai acheté hier matin pour ma +petite amie. Je me suis dit : Puisque, mon vieux, tu +vas retourner en ville pour un jour en l’honneur d’Ezéchiel +Philipps, et que ta pauvre fiancée espérait ne pas +te voir avant Pâques, il faut que tu lui apportes une +compensation pour le déplaisir qu’elle aura de te retrouver +plus tôt. Mais qu’est-ce qui ferait donc le plus de +plaisir à Léah ? Il faut que cela soit un cadeau approprié +aux circonstances, certes, mais il ne faut pas que cela +soit d’un prix trop élevé, pour que je puisse le lui offrir. +C’est une affaire bien ruineuse que d’être fiancé, la pire +affaire que j’ai jamais faite depuis que je suis au monde !</p> + +<p>Ici Sam cligna d’un œil facétieux vers l’assistance.</p> + +<p>— Et j’ai cherché quelle serait la chose la moins coûteuse +que je pourrais trouver, et j’ai pensé à un anneau. +Tenez, le voilà.</p> + +<p>Sam développa lentement le paquet, du même air +solennel, découvrit une bague en or massif et la présenta +de façon à faire étinceler le gros diamant qui y +était enchâssé. L’assistance poussa un « Oh ! » prolongé +et tous immédiatement se mirent à évaluer l’objet <i lang="it" xml:lang="it">in +petto</i> se demandant avec quelle réduction Sam avait pu +l’acquérir d’un compère commerçant. Car c’est en effet +un axiome que nul Juif jamais ne paie les bijoux au prix +du détail. Même la bague de fiançailles n’a pas besoin +d’être achetée de première main : le principal, c’est +qu’elle soit solide.</p> + +<p>Léah se leva sur la pointe des pieds, et l’éclat du diamant +se refléta dans ses yeux avides. Elle se pencha +par dessus la table allongeant son doigt pour recevoir +le cadeau de son amoureux. Sam approcha de ce doigt +la bague, puis la retira aussitôt par taquinerie.</p> + +<p>— Ceux qui demandent n’auront rien. Vous êtes trop +gourmande.</p> + +<p>Cette plaisanterie égaya toute la tablée.</p> + +<p>— Donnez-la moi, fit à son tour en riant Miriam +Hyams, tendant le doigt, je vous dirai « merci » bien +gentiment.</p> + +<p>— Non, vous avez été méchante : je veux la donner à +la petite fille qui s’est tenue sage tout le temps. Miss +Hannah Jacobs, levez-vous pour recevoir votre prix de +sagesse.</p> + +<p>Hannah qui était assise à deux places à sa gauche, +sourit placidement, mais se pencha sur son assiette.</p> + +<p>Sam, devenant de plus en plus pétulant sous le regard +approbateur de l’assistance amusée, se pencha +vers Hannah, lui prit la main droite, ajusta de force +la bague à son annulaire et clama avec une solennité +comique, en hébreu :</p> + +<p>— Tu m’es consacrée par cet anneau selon la loi de +Moïse et d’Israël.</p> + +<p>C’était bien la formule de mariage qu’il avait apprise +par cœur pour ses noces prochaines. L’assistance s’esclaffa +et, dans la joie qu’éprouvait Léah, son visage devint +du plus vif cramoisi. Le badinage semblait ravissant, +des félicitations comiques furent adressées au +couple improvisé et même à M<sup>me</sup> Jacobs qui semblait se +réjouir de cette petite plaisanterie, aussi sincèrement +que si sa fille eût été réellement mariée. Samuel avait la +répartie prompte et ripostait plaisamment aux toasts +portés en son honneur. Soudain, dans le vacarme des +rires, des saillies et des chocs de verres s’éleva une voix +grêle. Elle émanait du vieux Hyams qui était resté assis +tranquillement, les sourcils froncés sous son <i>koppel</i> de +velours.</p> + +<p>— Monsieur Lévine, dit-il d’une voix basse et majestueuse, +plus j’y pense et plus je suis effrayé des sérieuses +conséquences de ce que vous venez de faire.</p> + +<p>Son air grave inquiéta l’assistance et les rires cessèrent.</p> + +<p>— Que voulez-vous dire ? questionna Samuel.</p> + +<p>Il comprenait le jargon juif dont se servait presque +toujours le vieux Hyams, mais il ne le parlait pas. Au +contraire le vieux Hyams comprenait l’anglais plus qu’il +ne le parlait.</p> + +<p>— Vous venez d’épouser Hannah Jacobs !</p> + +<p>Un silence pénible pesa, de vagues réminiscences surgissant +dans les cerveaux.</p> + +<p>— J’ai épousé Hannah Jacobs ? répéta Samuel incrédule.</p> + +<p>— Parfaitement, ce que vous venez de faire constitue +un mariage selon les lois juives. Vous vous êtes engagé +à elle en présence de deux témoins.</p> + +<p>Il se fit un silence plus lourd. Mais Samuel éclata d’un +rire bruyant.</p> + +<p>— Non, non, mon vieux, vous n’allez pas me la faire !</p> + +<p>La glace fut rompue. Tout le monde se mit à rire avec +le sentiment d’être soulagé d’un grand poids. Ce farceur +de vieux Hyams en avait décidément de bien +bonnes. Hannah retira la bague de son doigt et la passa +à Léah. Hyams seul demeurait grave.</p> + +<p>— Riez toujours, dit-il, vous ne serez pas longtemps +sans voir que j’ai raison et que c’est la loi. Elle est formelle.</p> + +<p>— Possible, répondit Samuel redevenant sérieux malgré +lui, mais vous oubliez que j’étais déjà fiancé à Léah !</p> + +<p>— Je ne l’oublie pas, mais cela n’a rien à voir avec +l’affaire. Vous êtes maintenant, avec Hannah, mari et +femme.</p> + +<p>Léah qui jusqu’alors avait été pâle et troublée, fondit +en larmes. Hannah était pâle, effarée. Sa mère semblait +la moins alarmée de toute l’assistance.</p> + +<p>— Vilain personnage, cria Malka furieuse à Sam, +qu’as-tu fait là ?</p> + +<p>— Est-ce que vous devenez tous fous ? fit Samuel. +Comment une simple farce pourrait-elle passer pour +un mariage solide ?</p> + +<p>— La loi ne plaisante jamais, prononça solennellement +le vieux Hyams.</p> + +<p>— Alors pourquoi ne m’avez-vous pas arrêté ? demanda +Sam exaspéré.</p> + +<p>— Je riais moi-même, je n’avais pas encore eu le temps +de réfléchir.</p> + +<p>Sam donna un formidable coup de poing sur la +table :</p> + +<p>— Eh bien jamais je ne croirai chose pareille. Si c’est +cela le Judaïsme…</p> + +<p>— Oh… s’écria Malka indignée, les voilà bien vos +juifs anglais qui tournent en dérision les choses saintes. +J’ai toujours dit que le fils d’une prosélyte…</p> + +<p>— Patience, la mère, fit Michel doucement, ne faisons +pas d’histoires avant de savoir le fin mot de la +chose. Envoyons chercher quelqu’un qui soit bien compétent — et +il maniait nerveusement son couteau de +poche à trente-deux lames.</p> + +<p>— Oui, le père de Hannah, — Reb Shemuel, voilà +l’homme qu’il nous faut, cria Milly Philipps.</p> + +<p>— Je vous ai dit que mon mari est à Manchester pour +un jour ou deux, observa M<sup>me</sup> Jacobs.</p> + +<p>— Il y a le Maggid des Fils du Covenant, proposa quelqu’un. +Je vais le chercher.</p> + +<p>Le Maggid était un homme à longue barbe noire. +Lorsqu’il entra on ne vit que trop, à sa mine, qu’il +était au courant et qu’il apportait confirmation des +tristes paroles du vieux Hyams. Il expliqua la loi tout +au long et cita une quantité de précédents. Quand il +s’arrêta, le silence ne fut troublé que par les sanglots de +Léah. Sam était livide. La joyeuse partie de plaisir +s’était transformée en une cérémonie nuptiale sur laquelle +il ne comptait pas.</p> + +<p>— Coquin, hurla Malka, tout cela était combiné. Vous +vous êtes dit que ma Léah n’avait pas assez d’argent +et que le Reb Shemuel vous donnerait de l’or à pleines +mains. Mais vous serez votre première dupe.</p> + +<p>— Que ce morceau de pain saute sur moi, si j’ai eu +de pareilles intentions, cria Sam éperdu, car l’idée que +Léah pouvait penser la même chose, lui faisait un gros +chagrin.</p> + +<p>Il se tourna désolé vers le Maggid.</p> + +<p>— Mais il doit y avoir un moyen, sûrement, un moyen +pour en sortir. Vous autres Maggid vous êtes si malins ! +Voilà le cas ou jamais d’appliquer un de vos fameux +<i lang="la" xml:lang="la">distinguo</i>, puisqu’il n’y a qu’une formalité.</p> + +<p>Il y eut un mouvement général de désapprobation +contre cet homme qui prenait la loi si à la légère.</p> + +<p>— Naturellement, il y a un moyen, dit tranquillement +le Maggid, il n’y en a même qu’un mais très +simple et expéditif.</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-on de toutes parts +avec anxiété.</p> + +<p>— Eh bien, le divorce !</p> + +<p>— Naturellement, clama Sam triomphant. Nous allons +divorcer tout de suite. Quelle bande de serins nous faisons +de n’avoir pas pensé à ça. O bonne vieille loi juive !</p> + +<p>Léah cessa de sangloter. Tout le monde se remit à +sourire, sauf M<sup>me</sup> Jacobs.</p> + +<p>Une demi-douzaine de mains poussèrent le Maggid. +Une demi-douzaine d’autres le tirèrent en sens inverse, +elles finirent pourtant à elles toutes par l’asseoir. On +lui versa un verre de brandy, on lui apporta une +assiettée de poissons frits. Le Maggid, qui justement +mourait de faim, bénit la providence et les lois matrimoniales +du Judaïsme.</p> + +<p>— Mais il vaudrait mieux ne pas avoir recours au +divorce, hasarda-t-il entre deux bouchées. A votre place +j’irais trouver le père de la jeune fille et je tâcherais de +m’arranger avec lui pour m’assurer de son acquiescement.</p> + +<p>— Il n’est pas là, dit M<sup>me</sup> Jacobs.</p> + +<p>— Et moi je m’en vais demain par le premier train, +renchérit Sam. Mais au fait, il n’y a rien à craindre. +Je ferai en sorte de revenir dans une quinzaine et alors +Reb Shemuel aura le temps d’être mis au courant de +tout. Cela ne vous fait rien d’être ma femme pour une +quinzaine, je suppose, Miss Jacobs ?</p> + +<p>Hannah se mit à rire et tout le monde en fit autant. +Hannah rit aussi, avec un intérieur dédain des formalités +de la loi juive.</p> + +<p>— Ecoutez-moi, Sam, dit Léah, pouvez-vous revenir +pour le samedi de la semaine prochaine ?</p> + +<p>— Je veux bien, mais pourquoi ?</p> + +<p>— Il y aura le bal des <i>Pourim</i>, au cercle. Puisqu’il +faut que vous reveniez pour divorcer avec Hannah, vous +en profiterez pour m’emmener danser.</p> + +<p>— Vous avez raison, répondit Sam tendrement.</p> + +<p>Léah battit des mains.</p> + +<p>— Oh, ce sera charmant, et nous emmènerons Hannah +avec nous.</p> + +<p>— Ce sera, observa gaiement celle-ci, une compensation +pour la perte de mon mari.</p> + +<p>Léah sourit et se mit à contempler sa bague en la +tournant et la retournant sur son doigt.</p> + +<p>— Tout est bien qui finit bien. Grâce à tout cela +Léah sera la reine du bal des <i>Pourim</i>. Il me semble que +je mérite pour ce compliment une autre assiette de +poisson. Quant à vous, Monsieur le Maggid, vous êtes +un saint, vous êtes sage comme le Talmud.</p> + +<p>Le Maggid sourit béatement. Quand le repas fut terminé +il prononça avec onction les actions de grâce et +tout le monde l’accompagna en sourdine. Après quoi il +s’en alla, et on apporta les cartes. Il est imprudent +de jouer aux cartes <i>avant</i> le poisson frit, car vous pouvez +perdre, en prendre de l’humeur et appeler votre +partenaire un âne, ou être appelé âne par votre partenaire. +Tandis qu’après le poisson frit, on est mieux disposé. +Ce soir-là tout le monde resta de bonne humeur +et cependant plusieurs guinées changèrent de possesseur. +On joua à la « mouche », au « klobbiyos », au +« Napoléon » et au « vingt-et-un ». Le « solo-whist » +ne s’était pas encore acclimaté dans ces milieux. Le +vieux Hyams ne jouait point parce qu’il n’en avait pas +le moyen, et Hannah Jacobs non plus parce que cela ne +l’amusait point. Tous deux se retirèrent tôt avec quelques +autres invités, mais les proches parents s’attardèrent +autour du tapis vert, sous une éclatante lampe +à gaz. Avec du brandy, du whisky et des fruits à la +portée de la main, pas de train ni d’omnibus à prendre, +comment s’étonner que cette petite compagnie ait joué +presque jusqu’au lendemain matin ?</p> + +<p>Durant ce temps, le bébé racheté du jour dormait +paisiblement dans son berceau, les jambes pliées et ses +petits poings serrés sous la couverture.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">V<br> +<span class="xsmall">L’IMMIGRANT PAUVRE</span></h2> + + +<p>Mosès Ansell se maria principalement parce que tous +les hommes étant mortels, il savait qu’il devrait mourir +un jour et qu’il désirait un héritier. Non pas qu’il eût +rien à lui léguer, mais uniquement pour que celui-ci +puisse réciter pour lui le <i>Kaddish</i>. Le Kaddish est la +prière des morts la plus belle et la plus curieuse qui ait +été écrite. Excluant rigoureusement toute allusion à +la mort ou à la douleur, elle s’épuise en une suprême +glorification de l’Eternel et en supplications pour que la +paix règne à jamais dans la demeure d’Israël. Mais sa +signification s’est graduellement transformée, l’humaine +nature, exterminée à coups de fourche, s’est vengée en +considérant cette prière comme une sorte de messe d’une +efficacité expiatoire, de sorte qu’il répugne au Juif de +mourir sans laisser quelqu’un qui soit qualifié pour +réciter le Kaddish après sa mort, tous les jours pendant +un an, et puis un jour tous les ans. C’est là une +des raisons qui donnent au fils un rôle si important +dans la famille.</p> + +<p>Mosès n’avait plus au monde que sa mère lorsqu’il +épousa Gittel Silverstein, et il espérait rectifier la proportion +des parents mâles en ayant recours à cette mesure +extrême. Il en résulta six enfants, trois filles et +trois <i>Kaddishim</i> et il trouva en Gittel une compagne +infatigable. Durant toute la vie de celle-ci, la famille +vécut toujours dans deux pièces car elle avait différentes +façons d’augmenter les ressources du ménage. Arrivée à +Londres elle travaillait chez sa cousine Malka, à un +shilling par jour, elle raccommodait du linge et cousait +des bouts de fourrure en forme de casquettes, dans le +calme de sa demeure et de la nuit. Sans l’industrie de +M<sup>me</sup> Ansell sa famille eût réalisé le type de ces familles +de juifs errants, le type des juifs nomades, errant de +ville en ville à la recherche d’un sort meilleur. La +congrégation qu’ils quittaient — chaque petite ville pouvant +rassembler le minimum des dix hommes nécessaires +à la célébration du culte avait sa <i>kehillah</i> — payait +invariablement leurs billets jusqu’à la congrégation voisine, +heureuse de s’en défaire à bon compte, et la +nouvelle kehillah saisissait avec empressement l’occasion +de satisfaire leur instinct migrateur et les dépêchait +vers une autre. Ils volaient ainsi au hasard, lancés par +les raquettes de la philanthropie, et revenant souvent à +leur point de départ, au grand mécontentement des +sociétés de bienfaisance. Et pourtant, chaque fois Mosès +faisait de loyaux efforts pour trouver du travail. Sa versatilité +était merveilleuse. Il n’y avait rien qu’il ne pût +mal faire. Il avait été vitrier, bedeau à la synagogue, +encadreur, chantre, colporteur, cordonnier en tous +genres, marchand d’habits, boucher spécialiste dans l’art +d’abattre les volailles et les animaux à cornes, professeur +d’hébreu, fruitier, circonciseur, il avait veillé les +morts et maintenant il était tailleur sans travail.</p> + +<p>Malka avait incontestablement raison de regarder +Mosès comme un <i>Schlemihl</i> en comparaison de tant +d’autres immigrants, qui apportent dans leur lutte +pour la vie un labeur infatigable et un esprit subtil, +refusant le secours de la charité, dès qu’ils s’en peuvent +passer, et parfois même auparavant. C’était pour le +métier de colporteur que Mosès se croyait le plus doué, et +il ne perdit jamais la conviction que s’il pouvait seulement +débuter heureusement, il avait en lui l’étoffe d’un +millionnaire. Il y avait pourtant peu de marchandises +bon marché avec lesquelles il n’eût pas parcouru le +pays, de sorte que lorsque le pauvre Benjamin, profitant +de la mort de sa mère pour entrer dans un orphelinat, +dut faire une composition de style sur « Les manières +de voyager », il suscita l’hilarité de toute la classe en +disant qu’il y avait de nombreuses façons de voyager +puisqu’on pouvait, à volonté, voyager pour les éponges, +les citrons, la rhubarbe, les vieux habits, la bijouterie, +et ainsi de suite pendant toute une page de son +cahier. Benjamin était un brillant sujet mais il ne +put jamais se défaire de certaines associations d’idées +engendrées par le jargon paternel. M<sup>me</sup> Ansell avait introduit +dans son allemand corrompu des phrases d’anglais +incorrect, étant d’un tempérament beaucoup plus énergique +et plus ambitieux que Mosès qui, traditionaliste, +enferma dans la tombe de sa femme tout le fardeau +de ses connaissances anglaises. Pour Benjamin « voyager » +signifiait errer d’un endroit à l’autre en vendant +des marchandises, et quand il lisait dans ses livres les +exploits des voyageurs africains, il était sûr qu’ils exploraient +le Continent Noir pour y faire de petits bénéfices +ou de rapides fortunes.</p> + +<p>Et qui sait ? Peut-être, des deux races, étaient-ce les +pauvres vieux colporteurs juifs qui souffraient le plus et +recueillaient en général les plus petits profits. Car le +misérable épouvantail en chapeau cornu de la caricature +chrétienne, qui se traîne en criant d’un ton nasillard +« vieux habits » possède une vie intérieure ardente, +qui pourrait rivaliser en intensité, en valeur, en humour +même, avec celle des plus fins railleurs des grandes +routes. Pour Mosès « voyager », signifiait errer solitaire +dans de petites villes et de petits villages inconnus, +adonnés au culte d’une divinité étrangère dont ils étaient +toujours prêts à venger la crucifixion, dans un pays +dont la langue ne lui était pas plus familière qu’elle +ne l’était à la demoiselle sarrasine que la légende marie +au père de A’ Becket. Cela signifiait faire bravement +ses prières dans les wagons de chemin de fer bondés +de monde, en enroulant les philactères pliés en sept +autour du bras gauche, en se ceignant le front d’un +épais bandeau de cuir, au grand étonnement de compagnons +de route parfois peu sympathiques. Cela signifiait +se nourrir exclusivement de pain et de thé noir +bu dans sa propre tasse, la viande, le poisson et les +bonnes choses de la vie lui étant complètement défendues +par la loi traditionnelle, même s’il eût été +moins malheureux. Cela signifiait brandir le drapeau +rouge d’une personnalité odieuse au milieu d’un troupeau +de taureaux. Cela signifiait passer de longs mois +loin de sa femme et de ses enfants, dans une solitude +égayée parfois seulement par un dimanche passé dans +une ville où il y avait une synagogue. Cela signifiait +descendre dans de misérables auberges et des hôtels +louches, où de bruyants disciples du Prince de la Paix +l’envoyaient souvent au lit tout sanglant et meurtri, ou +bien encore le dépouillaient effrontément de sa marchandise, +le malmenaient et lui faisaient baisser encore +son juste prix, sachant qu’il n’oserait pas résister. Cela +signifiait supporter la dérision et la raillerie dans une +langue dont il comprenait seulement qu’elle était cruelle, +bien qu’à la longue certaines de ces tristes facéties lui +fussent devenues intelligibles par leur fréquence même.</p> + +<p>Un jour, étant interrogé sur l’endroit où se trouvait +Moïse quand la lumière s’éteignit, il répondit en Yiddish, +que la lumière ne pouvait pas s’éteindre « puisqu’il +est dit dans le verset qu’autour de la tête de Moïse, +notre maître, le grand législateur, il y avait un halo +perpétuel ».</p> + +<p>Un vieil Allemand qui se trouvait là, par hasard, à +fumer dans le bar du <span lang="en" xml:lang="en">public-house</span> quand le colporteur +fit cette réponse touchante, rit de tout son cœur et frappant +amicalement sur le dos du juif il traduisit la +repartie pour le reste de l’assistance. Cette fois l’esprit +parla et les buveurs, un peu honteux, rivalisèrent pour +offrir de la bière amère au Sémite abstinent. Mais Mosès +Ansell buvait plus souvent la coupe de l’affliction que +celle de la bienvenue, sans se douter jamais qu’il était +héroïque ; il endurait sa part de souffrance dans la +longue agonie de sa race, condamnée à être la risée +des païens. Mourir pour une religion est assurément +plus facile que vivre pour elle, et cependant Mosès ne se +plaignait jamais et ne perdait pas sa foi. Etre en butte +aux crachats est la condition même de l’existence du juif +moderne, dépossédé de la Palestine et de son Temple. Le +mendiant épuisé et las, battu et outragé, est plus cher +encore au Seigneur Dieu qui l’a choisi parmi les nations. +Mais si les insultes fendaient l’âme de Mosès dans ce +monde, dans l’autre il était sûr d’être assis sur un +trône d’or dans le Paradis, parmi les saints, à chanter +des acrostiches exégétiques pour toute l’éternité. C’était +l’obscure vision de ces choses qui permettait à Esther +de pardonner à son père. Les Ansell attendaient pendant +des semaines l’arrivée du bon postal, alors que +les propriétaires menaçaient de les mettre dehors et que +la mère se tuait à travailler pour ses petits. Leurs conditions +de vie commencèrent à s’améliorer un peu juste +avant la mort de leur mère : ils s’étaient établis à +Londres, ou Mosès gagnait dix-huit shillings par semaine +comme machiniste et il n’errait plus dans la +campagne. Hélas, cette période de bonheur fut brève. +La grand’mère ramenée de Pologne, n’éprouvait aucune +sympathie pour la femme de son fils, qu’elle trouvait +trop peu minutieuse dans le cérémonial de sa religion, +et même assez mécréante pour porter ses propres +cheveux. Il y avait en effet chez la mère d’Esther une +tendance au scepticisme et au doute, un goût pour les +coutumes païennes, que sa grand’mère devinait instinctivement +et redoutait pour le salut de son fils et celui +de ses petits-enfants. Le scepticisme de M<sup>me</sup> Ansell se +basait sur la malpropreté si fréquemment synonyme +de « dévotion » dans les cercles pieux qui l’entouraient, +et on l’avait même surprise à exprimer son mépris +pour le savant et vénérable Israélite qui se trouvant +accosté par un ami, alors que les premières ombres +du soir descendaient sur le jour de l’Expiation, s’écria :</p> + +<p>« Pour l’amour du ciel, ne me retenez pas, j’ai manqué +mon bain l’an dernier ! »</p> + +<p>M<sup>me</sup> Ansell baignait ses enfants, des pieds à la tête, +une fois par mois, les lavait le jour du Sabbat, comme +les profanes, et possédait une quantité de notions +étranges et dangereuses. Elle professait de ne pas comprendre +en quoi les lettrés <i>Rabbonim</i> pouvaient être +agréables à Dieu, aux hommes, ou aux bêtes, en balançant +la tête tout le jour dans le Beth Hamidrash et +elle ajoutait qu’ils eussent mieux fait de subvenir aux besoins +de leurs familles. Cette idée, dont l’expression +était blasphématoire dans une bouche pieuse, était destinée +à Mosès pour l’engager à moins étudier et à travailler +davantage : mais elle ne manquait jamais de +susciter entre les deux femmes de violentes disputes. +La mort de M<sup>me</sup> Ansell vint mettre fin à ces querelles +et la grand’mère qui avait si souvent reproché à son +fils de l’avoir conduite dans un pays d’athées, resta une +charge de plus pour la famille qui perdait à la fois sa +mère et son gagne-pain. La vieille M<sup>me</sup> Ansell étant +incapable de rien faire que grogner, la direction échut +naturellement à Esther, dont la mort de sa mère fit +une femme malgré ses huit ans.</p> + +<p>Le début de son règne coïncida avec un triste rétrécissement +de son empire. Si choquant que cela puisse +paraître à des esprits plus fortunés, ces sept personnes +vivaient dans une seule pièce. Mosès et ses deux fils +couchaient dans un lit, la grand’mère et les trois filles +dans un autre. Esther dormait la tête appuyée sur un +oreiller supplémentaire disposé au pied du lit. Mais il +n’est si petite pièce qui ne puisse renfermer beaucoup +de tendresse.</p> + +<p>La chambre n’était pas trop exiguë, mais, d’une proportion +bizarre, elle étendait un long bras qu’on avait +pu séparer du reste de la pièce par un rideau. Les +murs se rejoignaient vers le haut de telle sorte que le +plafond n’avait que la moitié de la superficie du parquet. +Le mobilier ne comportait que les objets de toute +première nécessité. La mansarde des Ansell était certes +plus près du ciel que la plupart des demeures terrestres, +car il y avait quatre grands étages à grimper +avant d’y accéder.</p> + +<p>Le n<sup>o</sup> 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span> était, au temps jadis, un des +grands hôtels du ghetto ; les fidèles de la Synagogue +avaient bu du vin « kosher » dans ses grandes salles +de réception, et ses corridors avaient répété l’écho des +bavardages de nobles dames, vêtues d’épais brocarts. Il +était solidement bâti et ses solives étaient en chêne +sculpté. Aujourd’hui, le seuil de la porte d’entrée, qui +n’était jamais close, était recouvert d’une épaisse boue +noire et du grand escalier se dégageait constamment +une odeur de moisi, subtilement mêlée à celle de la +térébenthine dont M. Belcovitch régalait ses amis.</p> + +<p>Les Ansell comptaient de nombreux amis parmi les +locataires du n<sup>o</sup> 1 du <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span>, qui formaient une +sorte de colonie juive, dont la population s’augmentait +constamment des ouvriers de Belcovitch et des Fils-de-la-vraie-Foi, +qui venaient faire leurs dévotions dans leur +synagogue, située au rez-de-chaussée. Chez Sugarman, +le Shadchan au premier étage, MM. Simons et <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> +Debby au second, les Belcovitch au troisième, chez les +Ansell et Gabriel Hamburg, le grand savant, au quatrième, +tous les montants des portes étincelaient de +petits étuis à <i>mezuzahs</i> et de cylindres contenant l’écriture +sainte avec le mot <i>Shaddaï</i>, « Tout-Puissant », visible +à travers un petit œil de verre, placé au centre. +<span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby elle-même, toute pauvre et abandonnée +qu’elle fût, possédait cette protection contre les esprits +mauvais — tel est du moins le sens qu’on lui attribue +aujourd’hui — clouée au linteau de sa porte, malgré +qu’elle ne touchât jamais le petit œil avec le doigt pour +embrasser ensuite celui-ci à l’endroit qui avait touché +le mezuzah, comme le font les vrais croyants.</p> + +<p>Tel était le n<sup>o</sup> 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span> bondé du rebut humble +et morne sans doute d’une humanité mais qu’il +n’était pas sans profit d’observer ; si bondé qu’on y +avait à peine la place de respirer. Notre pauvre Ansell +ne faisait des calembours qu’à des intervalles immémoriaux, +mais un jour il fit judicieusement observer +que l’Angleterre portait bien son nom, qu’elle +était bien pour les Juifs l’<span lang="de" xml:lang="de">Enge-land</span>, ce qui, en allemand, +signifie le pays où l’on n’a pas les coudées +franches. Mosès Ansell rit doucement et béatement en +formulant cette remarque, qui surprit tous ceux qui le +connaissaient. Mais c’était le jour de la Réjouissance de +la Loi et les Fils-de-la-vraie-Foi l’avaient régalé de rhum +et de gâteaux. Il repensa souvent plus tard à son bon mot +et son visage mal débarbouillé s’éclairait d’un joyeux +sourire. Ce souvenir lui venait souvent lorsqu’il priait.</p> + +<p>Pendant les quatre années qui suivirent l’enterrement +de M<sup>me</sup> Ansell, organisé par les soins de la Société de +bienfaisance, la famille, bien que loin d’être heureuse, +n’eut pas d’histoire qui vaille d’être contée.</p> + +<p>Benjamin accompagna Salomon à la Shool, matin et +soir, afin de réciter le Kaddish pour leur mère, jusqu’à ce +qu’il quittât les siens pour entrer dans un orphelinat. +Salomon, Rachel et Esther fréquentaient la grande Ecole +et Isaac celle des petits, pendant que la petite Sarah, +dont la naissance avait coûté la vie à M<sup>me</sup> Ansell, rampait +et traînait dans la mansarde sous les yeux de la +grand’mère qui était d’une utilité négative pour lui +éviter les dangers du feu, les jours où l’âtre n’était pas +éteint. Car la conception de la grand’mère quant à +ses fonctions de gardienne était toute particulière. Mosès, +lui, était absent pendant toute la journée, travaillant, +cherchant du travail, priant, assistant aux « Droshes » +du Maggid ou des grands prédicateurs, profitant généralement +de ces bienfaits qui réchauffent et animent le +ghetto. Le pain, la viande, et les bons de charbon, dons +de la Société pour le relèvement de l’âme, rendaient +les mauvais jours mémorables. Les couvertures ne s’obtenaient, +hélas, plus aussi facilement qu’au temps où +la pauvre Gittel accouchait.</p> + +<p>Le peu de cuisine qu’il y avait à faire était fait par +Esther avant ou après l’école, les enfants et elle emportaient +généralement leur repas de midi sous forme +de pain auquel un peu de mélasse donnait parfois une +saveur d’ambroisie. Les Ansell observaient du reste +plus de jours de jeûne que le calendrier juif n’en comporte, +ce qui signifie bien des choses. La Providence +intervenait généralement avant que le garde-manger ne +fût resté vide plus de vingt-quatre heures.</p> + +<p>Les jours de jeûne du calendrier juif ne coïncidant +pas toujours avec ceux des Ansell, ils tombaient comme +une taxe additionnelle pour Mosès et sa mère, et pourtant +jamais l’un d’eux n’hésitait dans leur observance +scrupuleuse, pas une miette de pain ni une goutte d’eau +ne passait leurs lèvres. Dans l’âpre recherche de documents +défavorables au ghetto, il est surprenant qu’aucun +économiste n’ait encore exposé les nombreux jeûnes +dont Israël a été gratifié et qui sont évidemment une +compensation aux faibles salaires. Telle est aussi la +période du carême, « les trois semaines » pendant lesquelles +la viande est défendue, en mémoire de la destruction +des temples. Les Ansell, eux, observaient les +« trois semaines » pendant toute l’année. En de très +rares occasions ils achetaient des harengs saurs, ou rapportaient +pour quelques sous de soupe aux pois, ou de +pommes de terre cuites avec du riz, achetées dans une +rôtisserie du quartier. Les jours de fête, si Malka leur +octroyait un demi-souverain, Esther préparait le <i>Tzimmus</i>, +un délicat mélange de carottes, de pudding et de +pommes de terre. Elle aurait pu écrire un essai sur le +Tzimmus considéré comme un idéal gastronomique. Il +y avait encore d’autres mets polonais qu’on faisait +cuire pour deux pence chez le boulanger le plus proche. +Les <i>tabechas</i>, ou tripes farcies, le foie, le mou, et la +laite remplaçaient avantageusement la viande. Leur potage +favori était le <i>Borsch</i>, fait de betteraves rouges et +de graisse, celle-ci tenant lieu de crème, aliment trop +distingué.</p> + +<p>Mais les plats nationaux étaient rares chez eux. Quand +ils avaient du poisson frit, il venait généralement du +garde-manger de M<sup>me</sup> Simons, une veuve âgée et compatissante +qui habitait au second étage, sur le devant, +et présidait aux couches de toutes les femmes et aux +maladies de tous les enfants du voisinage. Sa fille, +Dinah, qui était mariée, nourrissait, par un effet de la +Providence, un petit garçon aux yeux noirs, juste quand +M<sup>me</sup> Ansell mourut, de sorte que M<sup>me</sup> Simons convertit +cette fille en nourrice pour la petite Sarah, se croyant +ensuite responsable de l’enfant, qu’elle gardait parfois +chez elle pendant toute une semaine, et pour qui elle +caressait, si Dieu lui prêtait vie, un projet d’union avec +le petit frère de lait aux yeux noirs. La vie eût été plus +sombre encore dans la mansarde des Ansell, si M<sup>me</sup> Simons +n’avait été là, toujours prête à aider et secourir. Il +n’y avait pas jusqu’aux vieux vêtements qui ne vinssent +de chez M<sup>me</sup> Simons, pour suppléer aux robes de velours +côtelé et aux cotonnades, dons de l’école. Le ménage +Ansell ne connaissait guère d’événement plus agréable +que la maladie d’un des enfants, car cela ne signifiait +pas seulement un envoi de bouillon, de vin de porto +et d’autres délices inconnues, de la part du médecin de +l’assistance, délices dont <i>tous</i> pouvaient goûter, mais +aussi et surtout cela apportait les soins assidus de +M<sup>me</sup> Simons. Voir penchée sur la sienne sa bonne figure +basanée et le sourire de ses beaux yeux de jais, sentir +pressée sur son front sa main fraîche et douce, valait +bien la souffrance d’une fièvre pour une enfant sans +mère. M<sup>me</sup> Simons étant une femme fort occupée et pauvre +aussi et les Ansell formant un clan fermé, habitué +à ne témoigner ni son amitié ni sa misère aux étrangers, +les enfants ne voyaient pas M<sup>me</sup> Simons et ses générosités +autant qu’ils l’eussent désiré. Cependant, dans un moment +grave, on pouvait toujours compter sur elle.</p> + +<p>« Je vais te dire quoi, Meshé », disait souvent la vieille +M<sup>me</sup> Ansell, « cette femme désire t’épouser, un aveugle +s’en apercevrait ».</p> + +<p>« Elle ne peut pas désirer cela, mère », répondait +Mosès avec un profond respect.</p> + +<p>« Que dis-tu ? un homme comme toi, si beau » disait +sa mère en caressant les boucles qui lui couvraient les +oreilles, « et si <i>froom</i> aussi, et si plein de connaissances ; +mais ne le fais jamais, Meshé ».</p> + +<p>« Quelle idée te mets-tu en tête ! Je te dis qu’elle ne +voudrait pas de moi si je le lui faisais proposer ».</p> + +<p>« Ne parle pas de cela. Qui donc ne souhaiterait pas +s’accrocher au coin de ton manteau pour être sûr d’aller +au ciel ? Mais M<sup>me</sup> Simons est trop anglaise pour moi. +Ta femme avait des idées anglaises et se moquait des +hommes pieux et la justice de Dieu l’a frappée. Que dit +le livre des prières ? Il est trois choses pour lesquelles +une femme meurt en couches ; pour n’avoir pas séparé +la pâte, pour n’avoir pas allumé les lampes du Sabbat, +pour n’avoir pas… »</p> + +<p>« Combien de fois t’ai-je dit qu’elle faisait toutes +ces choses ? » interrompit Mosès.</p> + +<p>« Oses-tu mettre en doute le livre des prières ? » dit +la grand’mère avec colère. « C’eût été bien différent si +tu m’avais laissé choisir ta femme, mais cette fois-ci tu +honoreras mieux ta mère. Il faut que ce soit une jeune +fille, vertueuse et comme il faut, qui ait la crainte du +ciel, et non pas une vieille femme comme M<sup>me</sup> Simons, +mais une femme qui puisse me donner des petits enfants +robustes. Les petits enfants que tu m’as donnés +sont chétifs et ne craignent pas le Tout-Puissant. Ah ! +pourquoi m’as-tu menée dans ce pays impie ? Ne pouvais-tu +pas me laisser mourir en paix ? Tes filles pensent +plus aux livres d’histoires anglais et à leurs leçons +qu’à leur yiddishkeit, et tes fils courent nu-tête et se +lavent les mains à contre-cœur pour les repas. Ils ne +rentrent que pour l’heure du dîner, de crainte d’avoir +à dire la prière de l’après-midi. Moque-toi de moi, +Mosès, si tu veux, mais toute vieille que je suis, j’ai +des yeux, et non pas deux boules de glaise dans les +orbites. Tu ne vois pas que ta famille court à sa perte. +Oh ! l’abomination ! »</p> + +<p>Ainsi prévenu et mis en garde, Mosès considérait sa +famille avec inquiétude pendant les jours suivants et +le grain que la grand’mère avait semé levait sous formes +de coups et d’ecchymoses sur les anatomies familiales +et spécialement sur celle de Salomon ; car Mosès attachait +son vieux pantalon tout usé par une solide bretelle +et Salomon était un gaillard qui faisait de son +mieux pour rouler le Tout-Puissant, n’ayant jamais entendu +le conseil de Lowell :</p> + +<p>« Il faut vous lever de bonne heure si vous voulez +tromper Dieu. »</p> + +<p>Il est probable que s’il l’avait entendu il eût pu répliquer +qu’il se levait d’assez bonne heure pour rencontrer +son père, qui des deux était le plus terrible. Malgré cela +il reçut de nombreuses leçons, sur les genoux ou plutôt +entre les genoux de son père. Dans son enfance, Salomon +avait inventé un grand nombre de transactions +secrètes avec le Dieu de ses ancêtres, concluant avec lui +des marchés établis d’après sa conception enfantine de +l’équité. Si, par exemple, Dieu consentait à lui faire +résoudre correctement ses problèmes, de manière à ce +qu’il ne fût ni battu ni « retenu » à l’école, il disait +ses prières du matin sans sauter l’interminable <i>Longe +Verachum</i> qui s’allonge encore les lundis et les jeudis : +autrement, non. Aux termes de ce contrat, Salomon laissait +toute l’initiative au Seigneur et quand celui-ci en +accomplissait sa part, il remplissait aussi honorablement +la sienne. De cette manière sa foi dans la Providence +n’était jamais ébranlée, comme l’est celle de +certains petits garçons qui demandent au Seigneur de +réaliser leurs caprices. Mais, en se refusant à chanter +longuement les louanges du Créateur, excepté en +échange de services rendus, Salomon, témoigna de +bonne heure qu’il n’avait pas hérité de l’incapacité +commerciale de son père.</p> + +<p>Les jours où tout se passait bien à l’école, personne +ne parcourait le fastidieux livre de prières plus consciencieusement +que lui. Il récitait toutes les choses +écrites en grands caractères et tous les étranges petits +morceaux écrits en petits caractères, et même certains +passages sans voyelles. Bien plus, il allait jusqu’à inclure +les préfaces, se leurrant et s’amadouant, entraîné +par son père, jusqu’à réciter les appendices qui surgissaient +l’un après l’autre à l’horizon de leur dévotion +semblables aux terrasses sans fin d’une ascension trompeuse. +Encore un petit bout, et maintenant ce petit +bout, et rien que ce dernier petit bout. C’était comme +les infinies complications d’une sphère chinoise ou le +concert d’adieu d’un chanteur célèbre.</p> + +<p>Pour le reste, Salomon était un <i>chine-ponim</i> ou original, +possédant ce sens inextinguible de l’humour qui +fit des saints de l’église juive des humains, ensoleilla +les mornes discussions de technique talmudique +de saillies et de boutades, de calembours, de plaisanteries +et d’allusions, et aida puissamment la race à durer +en lui enseignant l’acceptation humoristique de l’inévitable.</p> + +<p>Son <i>chine</i> aidait Salomon à supporter la synagogue +où la seule goutte de baume se trouvait dans le gobelet +de vin du service de la Sanctification. Salomon était +toujours du nombre des garçons courageux qui luttaient +pour prendre part à la cérémonie qui consiste +à vider celui-ci. Il manquait à coup sûr de dévotion, il +n’aurait pas baisé le Pentateuque hébreu quand il le +laissait tomber, s’il n’avait aperçu les regards de son +père, et n’étaient les soins que lui donnait sa grand’mère, +les franges blanches, toutes salies, de son « châle » +se seraient emmêlées et irrémédiablement abîmées, tant +il était négligent.</p> + +<p>Dans les moments de misère les plus cruels de sa famille, +Salomon dressait fièrement sa tête bouclée parmi +ses compagnons de classe et faisait étalage d’une petite +fortune personnelle, qui n’eût pas d’ailleurs été négociable +chez le prêteur sur gages. Possédant un petit +stéréoscope fabriqué avec une vieille boîte de chocolat +et représentant la sortie de Plevna, il consentait à le +laisser voir en échange d’un bout de crayon d’ardoise. +Pour deux épingles, il vous laissait le contempler +pendant toute une minute. Il possédait aussi des +sacs de boutons de cuivre, de billes, de plumes, des +étiquettes de bouteilles de bière, des noyaux de cerises. +En plus de bouteilles d’eau liquoreuse vendable à la +gorgée ou à la cuiller, il faisait le commerce d’« assy-tassy » +consistant en de petits paquets d’acide acétique +mélangé à la cassonade. Le genre de ses produits variait +d’après l’époque de l’année, car la nature et Belgravia +sont moins stables dans leurs saisons que l’écolier +juif, pour qui les boutons en Mars sont aussi inconcevables +que les boules de neige en Juillet.</p> + +<p>Au Purim, Salomon avait toujours des noix pour +jouer comme s’il eût été le fils d’un banquier et le jour +de l’Expiation il n’était jamais sans une petite boîte +d’allumettes pleine de restes de tabac à priser. Quand +le jeûne torturait le plus les vieillards, il la leur présentait +galamment. Ils prenaient une pincée en disant : +« Puisse ta force s’accroître » et ils se mouchaient dans +de grands mouchoirs de couleur, et Salomon se sentait +âgé de cinquante ans, et prisait lui-même quelques +grains avec l’air d’un vieux connaisseur.</p> + +<p>Il suivait avec un intérêt médiocre les subtiles recherches +des rabbins acharnés à accroître le fardeau +des connaissances séculaires. Il discutait très superficiellement +les thèses des commentateurs de la Bible, +car Mosès Ansell était si absorbé à traduire et à +goûter les problèmes intellectuels que Salomon n’avait +guère autre chose à faire que reprendre ses paroles. Il +profitait de ce que son père n’avait pas les moyens de +l’envoyer dans un <i>chedar</i>, institution absurde qui avait +fait de Jacob un enfant triste, privé de jeu et d’oxygène, +pour le livrer aux sympathies rugueuses d’un groupe +de dévots intelligents et scrupuleusement malpropres.</p> + +<p>La littérature et l’histoire que Salomon aimait vraiment +n’étaient pas celles des Juifs. C’était l’histoire de +« Daredevil Dick et ses copains », dont il échangea les +aventures prodigieuses, trouvées d’occasion sur des feuillets +tachés d’encre, contre une partie de sa provision +de boutons. La lecture des exploits audacieux, généralement +commencée en classe, durant les périodes de +<i lang="de" xml:lang="de">Sturm und Drang</i> pendant lesquelles les professeurs +étaient considérés comme des créatures de la Providence, +faits pour le bon plaisir des écoliers, Salomon la reprenait +à toutes heures, dissimulant ces feuillets sous un +pupitre, lorsqu’il était censé étudier la question d’Irlande +dans son atlas, les cachant entre les pages écornées de son +livre de prières pour les reprendre pendant l’office du +matin. Elles ne lui causèrent d’ennui que le jour où, +ses lectures secrètes ayant été découvertes, il fut corrigé +au moyen de la baguette éducative et vit ses trésors jetés +au feu, à travers un torrent de larmes qui eût suffi +à éteindre la flamme.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br> +<span class="xsmall">REB SHEMUEL</span></h2> + + +<p>Ce n’était que par hasard que Mosès Ansell faisait +ses dévotions à la Synagogue des Fils-de-la-vraie-Foi. Il +jugeait que ce temple était trop voisin pour que son +assiduité aux offices lui acquît des mérites auprès du +ciel : il faut aller au devant de la prière, et non pas la +laisser venir à nous. Un Juif zélé doit marcher vite +quand il se rend à la synagogue, pour montrer sa ferveur, +et revenir à pas comptés, comme à regret : sans +quoi Satan pourrait bien attirer l’attention du Très-Haut +sur les manquements du Peuple Elu. Voilà pourquoi +Mosès allait faire ses dévotions aussi loin que possible.</p> + +<p>Passé maître dans les subtiles minuties du judaïsme, +il était ce que Welhausen a appelé un virtuose de la +religion. Quand il avait passé sa chaussette droite la +première — ou plutôt quand il avait entortillé son +pied dans les bandelettes qui lui servaient de chaussettes — il +faisait bien attention de passer d’abord son +soulier gauche, à titre de compensation. Et il agissait +de même quand il portait des souliers lacés, laçant le +premier celui qu’il avait mis le dernier. C’est ainsi +que, dans les plus petites choses, il appliquait les divins +principes de la justice.</p> + +<p>Voilà pourquoi Mosès passait pour un grand homme +dans la plupart des lointaines <i>Chevrah</i> entre lesquelles +il répartissait l’honneur de sa présence. Il n’accordait +celle-ci à la grande Synagogue que si par hasard, les +heures des offices étant différentes, il pouvait y aller +en revenant d’une autre communauté plus éloignée. +Il arrivait alors au commencement de la fin, et s’applaudissait +de pouvoir de la sorte dire deux fois le même +jour une même partie de l’office. Même il lui plaisait +d’ajouter à ses dévotions dans les synagogues une préface +ou une conclusion en lisant tout seul, chez lui, +une centaine de pages du rituel.</p> + +<p>Quelques jours après la rédemption d’Ezéchiel, à la +fin du service au Beth Hamidrash, Salomon aborda le +reb Shemuel, qui lui donna un demi-penny pour avoir +accepté gentiment sa bénédiction. Salomon passa le sou +à son père, qui l’accompagnait.</p> + +<p>— Eh, comment allez-vous, reb Mosché ? fit le reb +Shemuel, avec son bon sourire. Il avait bien remarqué +que Mosès chômait. D’autre part il l’appelait rabbin +(<i>reb</i>) tant par courtoisie que par sa considération pour sa +piété. Quant à lui, le rabbin authentique, c’était un bel +homme, un peu fort, dans lequel on eût pu tailler deux +Mosès Ansell.</p> + +<p>— Ça va mal, répliqua Mosès. Je n’ai eu aucun travail +depuis un mois. Nous sommes en pleine morte saison. +Mais Dieu est bon.</p> + +<p>— Ne pourriez-vous pas vendre quelque chose, reprit +reb Shemuel, en caressant pensivement sa longue barbe +noire, qui grisonnait un peu.</p> + +<p>— J’ai vendu des citrons, mais les quatre ou cinq +shillings que j’y ai gagnés ont déjà passé en pain pour +les enfants, et au loyer. L’argent coule entre les doigts, +vous savez, quand on est cinq et que l’hiver est dur. Mes +citrons une fois vendus, je n’ai guère été plus avancé.</p> + +<p>Le rabbin le regarda avec compassion et lui glissa dans +la main une demi-couronne.</p> + +<p>Son jeune fils Lévy demeura un moment en arrière, +désirant terminer une transaction qui consistait dans le +troc d’une sarbacane contre quelques-uns des boutons +de Salomon. Lévy était plus jeune de deux ans que +celui-ci, et fréquentait une autre école — une école +presque bourgeoise. Il prenait en conséquence, avec le +jeune Ansell, des airs condescendants. Mais il avait fort +à faire pour impressionner Salomon, qui, outre l’humour +israélite, possédait une forte dose de cette autre +qualité nationale que les Juifs nomment la <i>Chuzbah</i>, +ce qu’on peut traduire, de façon variée, par audace ou +impudence, esprit d’entreprise ou aplomb.</p> + +<p>— Dites-moi, Lévy, fit Salomon, nous n’allons pas à +l’école d’aujourd’hui. Voulez-vous venir du côté de chez +nous, ce matin ? Nous jouerons à cache-cache dans la +rue ; il y a des coins splendides ! Et puis il y a aux environs +de nouvelles bâtisses avec des échafaudages épatants, +et un magasin de <span lang="en" xml:lang="en">pickles</span> qu’on démolit. Des fois, +au milieu des plâtras, on trouve des cerneaux au vinaigre. +C’est chic, hein ?</p> + +<p>Lévy le regarda d’un air de profond dédain.</p> + +<p>— Croyez-vous, dit-il, que nous n’avons pas de <span lang="en" xml:lang="en">pickles</span> +à la maison ?</p> + +<p>Salomon fut mortifié. Il regarda du coin de l’œil les +élégants vêtements noirs de son camarade et les compara +tristement avec son complet de velours grossier et +râpé.</p> + +<p>— Qu’à cela ne tienne, dit-il. Il ne manquera pas de +garçons et de filles pour jouer avec moi.</p> + +<p>— Au fait, demanda Lévy, cette petite fille qui est +venue ici avec votre père pour l’Anniversaire de la Loi, +n’était-ce pas votre sœur ?</p> + +<p>— Voulez-vous dire Esther ?</p> + +<p>— Comment voulez-vous que je sache son nom ? Une +petite fille brune, avec une robe d’indienne, plutôt jolie : +elle ne vous ressemble pas.</p> + +<p>— Oui, c’est Esther. Elle est en sixième, à l’école, et +elle n’a que onze ans.</p> + +<p>— Nous n’avons pas de classes, à notre école, répondit +Lévy avec mépris. Mais est-ce que votre sœur jouera à +cache-cache ?</p> + +<p>— Non, elle ne jouera pas, répliqua Salomon, avec une +espèce d’orgueil : elle n’aime qu’à lire. Elle a lu les +<i>Enfants d’Angleterre</i>, et un tas de choses. A présent, +elle a trouvé un petit livre à couverture brune, qui ne la +quitte plus. Moi aussi, j’aime lire, mais à l’école ou à la +synagogue, parce que là, il n’y a rien de mieux à faire.</p> + +<p>— A-t-elle congé, aujourd’hui ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Mais moi, je n’ai pas congé, fit tristement Lévy.</p> + +<p>Salomon se sentit vengé. Son père l’appela, et ils consacrèrent +une partie de la demi-couronne donnée par +le rabbin à acheter des petits pains, dits français, qui +procurèrent à la maison un déjeuner inespéré.</p> + +<p>Pendant ce temps reb Shemuel, qui s’appelait de son +nom complet le Révérend Samuel Jacobs, rentrait chez +lui pour déjeuner. Sa maison était située près de la +Shool<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> et il y avait aux abords une haie de mendiants. +Il ouvrit sa porte en bras de chemise.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Synagogue.</p> +</div> +<p>— Vite, Simcha, donne-moi mon vêtement neuf. Il +fait bien froid ce matin.</p> + +<p>— Vous avez donc encore donné votre vêtement, s’exclama +sa femme qui malgré qu’elle portât un nom signifiant +« Réjouissance » était le plus souvent maussade.</p> + +<p>— Eh oui, répondit Samuel d’un air suppliant, mais +c’était un vieil habit.</p> + +<p>Il ôta son chapeau haut de forme et le remplaça par +un petit bonnet noir.</p> + +<p>— Vous allez me ruiner, Samuel, gémit Simcha, en +se tordant les mains. Vous vous arracheriez la chemise +du dos pour la donner à une bande de vauriens, de ces +Schnorrers<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Les mendiants professionnels juifs.</p> +</div> +<p>— Peut-être, fit le vieux Rabbin, dont les larges yeux +bruns brillaient d’un pacifique éclat, mon habit aura-t-il +l’honneur de couvrir Elisée le prophète.</p> + +<p>— Elisée le prophète ! railla Simcha, a bien assez de +bon sens pour demeurer au ciel et ne pas venir rôder en +grelottant par le brouillard et par la gelée dans ce pays +abandonné de Dieu.</p> + +<p>Le vieux Rabbin répondit : Atchoum !</p> + +<p>— Dieu vous bénisse, Seigneur, murmura Simcha +pieusement en hébreu et elle ajouta en anglais :</p> + +<p>— Ah ! vous allez vous tuer, Samuel.</p> + +<p>Elle monta à l’étage et revint bientôt avec un vêtement +neuf et une nouvelle terreur.</p> + +<p>— Eh bien, vieux fou, vous avez fait là encore une +chose intelligente ! Tout votre argent était dans le vêtement +que vous venez de donner.</p> + +<p>— Comment cela ? dit reb Samuel troublé. Puis le +calme revint dans ses yeux bruns : Mais non, j’ai +tout enlevé avant de donner le vêtement.</p> + +<p>— Dieu merci, dit Simcha en juif. Où est-il alors ? J’ai +précisément besoin de quelques shillings pour l’épicerie.</p> + +<p>— Puisque je vous dis que je l’ai donné d’abord.</p> + +<p>Simcha gémit et tomba sur sa chaise avec un fracas +qui fit trembler la vaisselle et les verres.</p> + +<p>— Et voici la fin de la semaine qui arrive, gémit-elle, +et je n’aurai pas de poisson pour le Sabbat.</p> + +<p>— Ne blasphémez donc pas ainsi ! fit reb Samuel, en +tirant avec un léger agacement sur sa barbe vénérable.</p> + +<p>Le Tout-Puissant — qu’il soit béni — pourvoira au +Sabbat.</p> + +<hr> + + +<p>Simcha fit une grimace sceptique, sachant bien que +ce seraient ses économies et non celles du Seigneur qui +y pourvoiraient. Ce n’était qu’à force de constante vigilance, +de minutie, en mendiant de l’argent à son +mari, en le lui extorquant, pour ainsi dire, qu’elle arrivait +à faire vivre confortablement une famille de quatre +personnes sur les appointements pourtant assez considérables +de son mari. Reb Samuel alla l’embrasser sur +sa bouche sceptique, sachant bien qu’elle prendrait sa +revanche dans une autre occasion. Il lava ses mains et +se garda de parler davantage entre l’ablution et la première +bouchée.</p> + +<hr> + + +<p>Les fonctions de reb Samuel étaient multiples : il +prêchait, enseignait et conférenciait. Il mariait et divorçait. +Il donnait dispense aux célibataires du devoir traditionnel +d’épouser les veuves de leur frère défunt. Il +surveillait un abattoir, délivrait les licences aux bouchers +israélites, examinait le tranchant de leurs couteaux +pour être sûr que les victimes souffriraient le +moins possible et inspectait le bétail abattu dans les +boucheries pour voir s’il était parfaitement sain et surtout +indemne de tuberculose. Mais sa principale fonction +consistait à répondre aux questions les plus simples +jusqu’aux plus complexes problèmes que soulèvent les +lois rituelles et morales du Judaïsme. Il avait ajouté un +volume de <i>Shaaloth-u-Teshuvoth</i> ou <i>Questions et Réponses</i> +à la colossale littérature casuistique de sa race. On +invoquait aussi son aide en tant que <i>Shadchan</i> (marieur) +bien qu’il négligeât de réclamer sa commission +et qu’il montrât bien moins de zèle à fiancer ses semblables +que Sugarman, le marieur professionnel. En un +mot c’était un beau et sage vieillard, aimé de tout le +monde. Lui et sa femme parlaient l’anglais avec un fort +accent étranger ; dans leurs causeries intimes ils se servaient +du jargon <i>yiddish</i>.</p> + +<p>La femme du rabbin lui versa le café, qu’elle blanchit +avec du lait trait directement à la vache dans une +cruche. Le beurre et le fromage étaient également +<i>kosher</i>, achetés chez des Juifs hollandais et n’ayant passé +dans aucun autre vase que ceux appartenant à des Juifs. +Lorsque le rabbin eut pris place au haut bout de la +table, Hannah entra.</p> + +<p>— Bonjour, père, fit-elle en l’embrassant. Que se +trouve-t-il donc pour que vous ayez mis votre habit +neuf ? Y aurait-il un mariage aujourd’hui ?</p> + +<p>— Non pas, chérie, les mariages se font rares. Il n’y +a même pas eu de fiançailles depuis que l’aînée des +filles Belcovitch a été fiancée à Pesach Weingott.</p> + +<p>— Oh ces jeunes gens juifs, s’écria la rabbine. Regardez +mon Hannah, pouvez-vous rencontrer une plus jolie +fille dans tout le quartier, et pourtant la voilà qui perd +ici sa jeunesse.</p> + +<p>Hannah se pinça les lèvres, au lieu de mordre dans +sa tartine, en voyant qu’elle avait amené elle-même +cette conversation. Il y avait deux ans qu’elle entendait +sa mère tenir les mêmes propos. L’anxiété maternelle +de M<sup>me</sup> Jacobs avait commencé avec les dix-sept ans de +sa fille.</p> + +<p>— Lorsque j’avais dix-sept ans, dit celle-ci, j’étais +déjà une femme mariée ; à présent, les filles ne trouvent +pas un Chosan avant leur vingtième année.</p> + +<p>— Nous ne sommes pas en Pologne, observa le rabbin.</p> + +<p>— Qu’est-ce que la Pologne vient faire là-dedans ? +La vérité, c’est que les jeunes gens juifs ne se marient +plus que pour l’argent.</p> + +<p>— Pourquoi les en blâmer ? Un jeune homme juif peut +épouser plusieurs pièces d’or, mais depuis Rabbenu +Gershom il ne peut plus épouser qu’une femme, et rien +qu’une.</p> + +<p>Le rabbin souriait, s’efforçant de montrer de la bonne +humeur à cause de la présence de sa fille. La mère, au +contraire, s’irritant davantage, s’écria en yiddish :</p> + +<p>— Tu as déjà bien de la peine à nourrir une femme, +toi qui ne laisses à tes enfants que la peau sur les os, +à force de donner à droite et à gauche. Si tu étais un +bon père, tu aurais économisé ton argent pour en faire +une dot à Hannah, au lieu de le gaspiller pour une +bande de Schnorrers vagabonds. C’est tout juste si je +pourrai donner à la pauvrette un peu de literie et de +linge de corps. C’est une honte, un scandale, que tu ne +lui aies pas encore trouvé un épouseur, toi qui sais si +bien en dénicher cinq plutôt qu’un pour les filles +d’autrui.</p> + +<p>— En tout cas j’en ai trouvé un pour la fille de ton +père, objecta le rabbin, dont les yeux bruns commençaient +à perdre de leur douceur.</p> + +<p>— Je te conseille de t’en vanter. Je n’étais pas en +peine d’en rencontrer une quantité qui auraient mieux +valu que toi. Et ma fille n’aurait alors pas connu cette +honte que personne ne demandât sa main. En Pologne, +au moins, les jeunes gens seraient venus vers elle par +troupes, parce que la fille d’un rabbin, cela se recherche. +On aurait considéré comme un honneur de devenir le +gendre, le fils par la loi, d’un Fils de la Loi. Mais dans ce +pays damné… Dans mon village la fille du Premier +Rabbin a fait la conquête du plus bel homme du district, +et pourtant elle était laide à faire cracher sur son +passage.</p> + +<p>— Mais toi, ma Simcha, tu n’es pas du tout comparable +à cette femme-là.</p> + +<p>— Moque-toi de moi, à présent.</p> + +<p>— Je ne raille pas. Tu es comme un lys de Saron.</p> + +<p>— Veux-tu une autre tasse de café, Samuel ?</p> + +<p>— Oui, fleur de ma vie ; patiente encore un peu et tu +verras notre Hannah sous la <i>Chuppah</i>.</p> + +<p>— Aurais-tu quelqu’un en vue ?</p> + +<p>Le rabbin hocha la tête avec une mine mystérieuse et +cligna des yeux comme pour regarder de loin le jeune +homme en question.</p> + +<p>— Qui est-ce, père ? demanda Lévi. J’espère qu’il +s’agit de quelqu’un de réellement distingué qui parle +l’anglais correctement.</p> + +<p>— Et pensez-vous que vous lui plairez, Hannah ? dit la +rabbine. Avec votre stupide raideur, vous avez jusqu’à +présent découragé tous les partis que j’ai essayé de vous +faire conquérir.</p> + +<p>— Voyons, mère, s’écria la jeune fille en posant violemment +sa tasse, est-ce que je ne vais pas pouvoir déjeuner +en paix ! Je ne tiens pas du tout à me marier. +Est-ce que vous croyez que cela m’amuse de voir vos +Juifs tourner autour de moi pour m’examiner comme +un cheval au marché et demander combien d’argent +vous pouvez donner pour notre établissement ? Laissez-moi, +si je veux rester fille. C’est mon affaire après tout, +et non la vôtre.</p> + +<p>La rabbine adressa à son mari un coup d’œil d’amer +reproche.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu veux que je te dise, Samuel ? Elle +est <i>meshuggah</i>, tout à fait folle. Avec sa santé et sa fraîcheur, +la voilà folle.</p> + +<p>— Oui, vous me rendrez folle à la fin, affirma Hannah +d’un air sauvage. Laissez-moi ! Je suis trop vieille à présent +pour trouver un Chosan, il n’y a donc plus qu’à +me laisser telle que je suis. Je saurais toujours bien +gagner ma vie à moi toute seule.</p> + +<p>— Tu entends, Samuel ? fit Simcha. Tu vois mes tourments. +Tu vois comme nos enfants deviennent impies +dans ce pays de païens.</p> + +<p>— Laisse-la, Simcha, laisse-la, répondit-il. C’est encore +une enfant. Si elle n’a pas d’inclination pour le +mariage…</p> + +<p>— Et qu’est-ce que c’est que ça, qu’une inclination ? +Voilà du joli, par exemple. Alors elle va donner sa mère +en risée à tout le monde. M<sup>me</sup> Jewell et M<sup>me</sup> Abrahams +seront toujours là à dorloter leurs petits-enfants devant +mon nez, pour me faire la nique ? Ce n’est pas que +Hannah ne soit pas belle qu’on ne puisse la demander. +Seulement elle fait trop la fière. On jurerait qu’elle a +un père qui gagne cinq cents guinées par an, tandis +que c’est un homme qui dilapide la moitié de son gain +au profit de sales mendiants.</p> + +<p>— Ne parle pas en épicurienne, prononça gravement +le rabbin. Nous tous, nous ne sommes que des mendiants, +à la merci de la charité du Très-Haut — que son +nom soit béni. — Que sommes-nous donc ? Nous n’avons +qu’à nous prosterner devant Lui et Le remercier de ce +que ses bontés sont telles qu’elles nous permettent de +faire nous-mêmes la charité.</p> + +<p>— Mais c’est pour vivre que nous travaillons, s’écria +la rabbine, et j’en ai les genoux tout écorchés.</p> + +<p>— Mère, dit Hannah, vous avez pourtant une servante +pour faire le gros travail.</p> + +<p>— Des domestiques ! s’écria la rabbine avec mépris. +Avec eux, si vous ne leur mettez pas le pied sur la tête +comme les Egyptiens firent avec nos pères, ils ne font +rien que de casser la vaisselle. J’aime mieux balayer +ma chambre que de voir une <i>shiksah</i> y musarder une +heure et s’en aller en laissant toute la poussière sur les +appuis des fenêtres et le dessus de la cheminée. Et les +lits ! A-t-on jamais vu une shiksah retourner seulement +un matelas. Si je pouvais, je leur tordrais le cou.</p> + +<p>— A quoi sert-il de se plaindre, répondit Hannah avec +impatience. Vous savez bien que nous sommes obligés +d’avoir une shiksah pour entretenir les feux le jour +du Sabbat. On ne peut pas s’adresser aux gamins qu’on +trouve dans la rue. Ils ont beau être pieds nus, ils vous +regardent comme si vous étiez des imbéciles. Et on n’en +trouve pas toujours.</p> + +<p>L’entretien des feux, pendant le Sabbat, est l’un des +problèmes les plus difficiles à résoudre au ghetto. Les +rabbins ont adouci l’interdiction primitive, qui n’était +rien moins qu’une prohibition absolue ; ils permettent +qu’on en fasse allumer les feux par des païens. On utilise +dans ce but de pauvres femmes, généralement des +Irlandaises, qu’on appelle les <i>Shabbos-Goyahs</i> et qui font +au ghetto cet office de chauffeur, à raison de quatre sous +par cheminée. Jamais un Juif ne touche à une allumette +ou à une chandelle, ni ne brûle un morceau de papier, +ni même ne décachette une lettre. La goyah, terme qui +signifie littéralement <i>païen femelle</i>, est là pour s’acquitter +de ces besognes le jour du Sabbat. Salomon Ansell +avait été un jour traité de païen femelle par sa +grand’mère, simplement pour avoir touché à la pelle à +feu, alors qu’il n’y avait d’ailleurs rien dans la grille.</p> + +<p>Le rabbin aimait à se chauffer. Lorsque, un jour de +Sabbat, son feu menaçait de s’éteindre, il se gardait bien +d’ordonner à la shiksah de remettre du charbon, mais +il se frottait les mains et il formulait, à mi-voix, d’un air +détaché : « Vraiment, il ne fait pas chaud ».</p> + +<p>— C’est vrai, dit-il à sa femme et à sa fille, j’ai toujours +eu froid des Sabbats où on avait renvoyé la shiksah. +J’en suis resté une fois enrhumé pendant tout un mois.</p> + +<p>— Je t’ai fait « enrhumer » ! protesta la Rabbine. Et +c’est peut-être moi aussi qui te fais rentrer en bras de +chemise en plein hiver ? Il va falloir que je te mette des +cataplasmes et des sinapismes, et tu voudrais qu’il me +reste de quoi te fournir par dessus le marché une +shiksah. Si je vois encore tes Schnorrers entrer ici, je +les sors par la peau du cou.</p> + +<p>Ce fut ce moment que le Destin et Melchisédec Pinchas +choisirent pour l’entrée en scène dudit Melchisédec +Pinchas.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br> +<span class="xsmall">PINCHAS, LE POÈTE</span></h2> + + +<p>Il entra par la porte de la rue, qui était ouverte, il +frappa légèrement à la porte de la salle à manger, ouvrit +et baisa la <i>Mezuzah</i>. Puis il s’avança, prit celle des mains +de la rabbine qui tenait la cafetière et la baisa aussi +d’une égale dévotion. Ensuite s’emparant de la main de +Hannah, il la pressa sur ses lèvres barbouillées, murmurant +en allemand :</p> + +<p>— Vous êtes aussi charmante ce matin que les roses +du Carmel.</p> + +<p>Après quoi se baissant, il baisa le pan de l’habit du +rabbin. Enfin il dit à Lévi :</p> + +<p>— Bonjour, Monsieur.</p> + +<p>Et Lévi répondit avec affabilité :</p> + +<p>— Bonjour, monsieur Pinchas.</p> + +<p>— La paix soit avec vous, Pinchas, dit le rabbin ; +je ne vous ai pas vu à la synagogue, ce matin, bien que +ce fût nouvelle lune.</p> + +<p>Le poète était un petit homme grêle très brun avec +de longues tresses de cheveux noirs retombant sur les +tempes. Il avait une face en lame de couteau, qui le +faisait ressembler à une sorte d’astèque. Ses yeux étaient +extrêmement brillants. Il portait, d’une main, une pile +de petits livres enveloppés de papier, et de l’autre un +cigare éteint. Il posa les livres sur la table.</p> + +<p>— Enfin, s’écria-t-il, j’ai pu faire imprimer le grand +ouvrage dont se souciait si peu cette ignorante masse +de Juifs anglais, qui donnent des milliers de guinées +par an pour que leurs stupides pasteurs puissent porter +des cravates blanches.</p> + +<p>— Et qui a payé l’impression, Monsieur Pinchas ? demanda +la rabbine.</p> + +<p>— Comment qui ? s’exclama Melchisédec. Mais moi, +et personne autre.</p> + +<p>— Mais vous êtes toujours à crier misère.</p> + +<p>— Je suis pauvre en effet, cela est aussi vrai que la +loi de Moïse. Mais j’ai écrit des notes pour les journaux +rédigés en hébreu. Ils courent après moi, parce qu’il n’y +a pas dans leur état-major un seul homme qui ait la +plume d’un véritable écrivain. Je ne puis en tirer aucun +argent, ma chère rabbine, à preuve que ce matin je n’ai +pas encore déjeuné, mais le propriétaire du plus important +de ces journaux est en même temps imprimeur, et +c’est par l’impression de mon livre qu’il m’a payé. +Malheureusement, je ne pense pas que la vente de cet +ouvrage me permette de remplir mon estomac. Que le +Très-Haut — béni soit-il — vous bénisse, rabbine, car je +prendrai volontiers une tasse de café. Je ne connais +personne qui fasse un café d’une odeur aussi exquise, +on dirait la vapeur des parfums qu’on brûlera quand +le Tout-Puissant aura restauré notre Temple.</p> + +<p>» Vous êtes un heureux mortel, Rabbin. Me permettez-vous +de m’asseoir à votre table ?</p> + +<p>Et sans attendre la permission, il avança une chaise +entre Lévi et Hannah, et s’assit. Mais il se releva aussitôt +pour se laver les mains suivant le rite, et prit un +œuf qui restait.</p> + +<p>— Voici votre exemplaire, Reb Samuel, reprit-il après +une pause. Vous voyez, il est dédié « aux piliers du Judaïsme +anglais ». C’est une espèce de concile de magots, +mais il faut bien leur offrir une chance de s’élever +à de hautes conceptions. Il est vrai que nul d’entre +eux ne comprend l’hébreu, pas même le Grand Rabbin, +à qui la courtoisie m’a obligé d’envoyer un exemplaire. +Peut-être arrivera-t-il à lire mes poèmes à l’aide d’un +dictionnaire. En tout cas il est certain qu’il n’est pas +capable d’écrire en hébreu sans faire à chaque mot +deux fautes de grammaire. Non, non, ne le défendez +pas, Reb Samuel, sous prétexte que vous êtes sous ses +ordres. C’est lui qui devrait être au-dessous de vous. +Seulement, c’est en anglais qu’il étale son indifférence, +et les imbéciles pensent que, du moment qu’on énonce +des absurdités en bon anglais, on est tout à fait qualifié +pour être Rabbin.</p> + +<p>Cette remarque toucha au point sensible Reb Samuel. +Il avait dans son existence un gros tourment ; il savait +que des personnalités juives des beaux quartiers déploraient +de trouver en lui un obstacle à l’anglicisation du +ghetto. Il n’ignorait pas ce qui manquait à sa science, +mais il ne pouvait arriver à comprendre la nécessité de +devenir Anglais, restant pénétré du vague sentiment que +le Judaïsme avait fleuri avant que l’Angleterre eût été +inventée. Aussi la remarque du poète lui avait-elle fait +un secret plaisir.</p> + +<p>— Vous savez très bien, continua Pinchas, que vous +et moi nous sommes à Londres les deux seules personnes +qui sachent écrire correctement la langue sacrée.</p> + +<p>— Non, non, fit modestement le Rabbin.</p> + +<p>— Si, si, insista solennellement Pinchas, vous avez +un style aussi parfait que le mien, mais justement +veuillez jeter les yeux sur la dédicace toute spéciale +qu’à votre intention j’ai écrite de ma propre main. « A +la lumière de sa génération, le grand <i>Gaon</i>, dont la +renommée atteint jusqu’aux confins du monde ; à celui +dont les lèvres dispensent le savoir au peuple du Seigneur ; +au puits qui ne tarit jamais, à l’Aigle puissant +qui s’élève dans le ciel sur les ailes de la Connaissance, +au Rabbin Samuel — que la lumière de sa pensée ne +s’éteigne jamais et que ce soit de son vivant que le +Rédempteur apparaisse dans Sion. »</p> + +<p>« Voilà, prenez, ce sera un honneur pour moi. C’est +l’hommage de l’homme de génie à l’homme de science, +l’humble offrande d’un lettré hébreu, exilé en Angleterre, +à son confrère.</p> + +<p>— Merci, dit le vieux Rabbin très ému, c’est trop +aimable à vous et une fois que j’aurai lu votre œuvre, +je la mettrai précieusement parmi mes livres les plus +chers, car vous savez bien que je vous considère comme +le poète le mieux doué en Israël depuis Yehuda Halévi.</p> + +<p>— J’ai le don, je le sais, je le sens, j’ai le feu sacré. +Le deuil de notre race m’empêche de dormir. Les +espérances nationales me font tressaillir tout entier +comme des décharges électriques, et j’inonde ma couche +de mes pleurs dans les ténèbres.</p> + +<p>Pinchas s’interrompit là pour prendre une autre +tranche de pain beurré.</p> + +<p>— C’est dans ces moments-là que naissent mes +poèmes. Les mots s’épanchent en harmonies dans mon +cerveau, je chante comme Isaïe le retour à la Terre +Promise et je deviens l’aède de notre patrie passée et +future. Mais ces Anglais, ils ne pensent qu’à gagner +de l’argent pour en gaver leurs pasteurs. Mes études, +ma poésie, mes rêves célestes, qu’est-ce que c’est que +tout cela pour ces imbéciles de la congrégation des +Hommes-de-la-Terre. J’ai envoyé à Buckledorf, le gros +banquier, un exemplaire de mon petit livre, avec une +dédicace spéciale, écrite toute entière de ma main et +en allemand pour qu’il puisse la comprendre. Eh bien, +savez-vous ce qu’il m’a envoyé ? une aumône de cinq +shillings. Cinq shillings pour le poète en qui brûle +le feu du Ciel ! Comment voulez-vous entretenir le feu +sacré avec cinq shillings ? J’avais presque envie de les +lui retourner. C’est comme Gidéon, le membre du +Parlement. Un de mes poèmes est un acrostiche sur son +nom. Il était sûr ainsi d’aller à la postérité. Tenez, le +voilà. Non, c’est justement la page que vous regardez. +Vous voyez comme cela débute :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Grand leader du peuple d’Israël</div> +<div class="verse">Ici je chante tes hautes vertus héroïques et les</div> +<div class="verse">Dons divins de ton intelligence.</div> +</div> + +</div> +<p>Je lui ai écrit sa dédicace en anglais, car il ne comprend +ni l’hébreu ni l’Allemand, ce misérable, ce ladre, +cet <i>homme de la terre</i> dévoré de vanité.</p> + +<p>— Eh bien, il ne vous a rien donné du tout ? demanda +le Rabbin.</p> + +<p>— Pis que cela, il m’a retourné le volume. Mais je +me vengerai : à la prochaine édition, j’enlèverai l’acrostiche +et je laisserai Gidéon tomber dans l’oubli. J’ai +passé dans toutes les villes du monde où il y a des +Juifs, en Russie, en Turquie, en Allemagne, en Roumanie, +en Grèce, au Maroc, en Palestine. Partout les +plus grands rabbins ont bondi comme des chamois dans +la montagne, tant ils étaient joyeux de ma venue. Ils +m’ont nourri et vêtu comme un prince. J’ai prêché +dans les synagogues, et partout les gens ont dit que +c’était comme si le Gaon de Vilna eût ressuscité. De +tous les villages à des milles à la ronde, les fidèles +venaient se faire bénir par moi. Regardez : voici les +certificats des plus grands saints, des plus grands savants. +Mais en Angleterre, et rien qu’en Angleterre, +quel accueil m’a-t-on fait ? M’a-t-on dit : Sois le bienvenu, +Melchisédec Pinchas ; « Sois le bienvenu comme +le fiancé chez la fiancée, à la fin du jour de fête qui lui +a semblé si long, et quand tous les invités sont partis. +Salut à la torche de votre génie et à la Pyramide de +votre savoir, vous qui êtes riche de tous les trésors de +la littérature hébraïque de tous les temps et de tous +les pays. Ici nous n’avons pas un sage. Notre Grand +Rabbin est un idiot. Viens et sois notre Rabbin en +chef ! » M’a-t-on dit cela dans votre Angleterre ? Non. On +m’a salué froidement, moqueusement, dédaigneusement. +Quant au révérend Elkan Benjamin, qui fait +tant d’embarras à cause de la quantité de gens riches +qui dorment à ses sermons, je le dénoncerai, aussi vrai +qu’il y a un Dieu qui veille sur Israël, je ferai connaître +à l’Univers que cet homme a quatre maîtresses.</p> + +<p>— Vous ne ferez pas cela, vous ne voudrez pas +causer ce scandale, dit le Rabbin. Comment savez-vous +qu’il a quatre maîtresses ?</p> + +<p>— Il les a, aussi vrai que la Loi est la Loi et que je +suis assis là. Demandez à Jacob Hermann ; c’est lui qui +me l’a dit. Jacob Hermann m’a dit un jour que Benjamin +a une maîtresse pour chacune des quatre boucles +de ses cheveux. Eh bien si je sais compter, combien +cela fait-il ? Je me demande pourquoi il lui serait permis +de me mépriser, et pourquoi je n’aurais pas le droit de +dire la vérité sur son compte. Un jour je le mettrai au +pied du mur. Savez-vous qu’il a dit que la première +fois que je suis venu à Londres, j’ai fréquenté les renégats +de <span lang="en" xml:lang="en">Palestine Place</span> ?</p> + +<p>— Hé, ce n’était pas là une assertion sans quelque +fondement, observa Reb Samuel.</p> + +<p>— Fondement ! Qu’entendez-vous par là ? Certes, j’ai +habité chez eux pendant une semaine. J’étudiais les +mœurs de ces renégats et les moyens qu’ils emploient +pour corrompre l’âme de nos frères ; je tenais à être +en mesure d’écrire sur leur compte un de ces jours. +Mais ne vous ai-je pas toujours dit que pas une miette +de leur nourriture n’est entrée dans ma bouche, et +que l’argent que j’étais bien obligé d’accepter d’eux +pour ne pas exciter leurs soupçons, cet argent, je le +distribuais parmi nos Juifs pauvres ? Quel mal ai-je +fait là ? Le porc est impur et pourtant nous utilisons +ses soies.</p> + +<p>— Il y a une chose que vous ne devriez pas contester, +c’est que, si vous n’aviez pas été un si saint homme et +un si grand poète, j’aurais pu croire moi-même que +vous leur aviez vendu votre âme pour éviter de mourir +de faim. Je connais les pièges de ces démons, qui offrent +du pain aux immigrants sans ressources, en échange +de l’apostasie. Ils sont devenus si artificieux, qu’à +présent ils rédigent en hébreu leurs appels diaboliques, +connaissant notre vénération pour la langue sacrée.</p> + +<p>— Oui, le vulgaire Homme-de-la-Terre croit tout ce +qui est écrit en hébreu. Ce fut la grande erreur des +Apôtres d’écrire en grec. Il est vrai qu’ils étaient, eux +aussi, des Hommes-de-la-Terre.</p> + +<p>— Je me demande qui fournit à leurs missionnaires +d’aussi excellents traités en hébreu, fit Reb Samuel.</p> + +<p>— Je me le demande aussi, balbutia Pinchas qui parut +fort occupé à déguster son café.</p> + +<p>— Mais, père, demanda Hannah, croyez-vous qu’un +Juif puisse jamais croire positivement au Christianisme ?</p> + +<p>— Comment cela se pourrait-il, s’écria le Rabbin. Un +Juif en possession de la Loi du Sinaï, de la Loi éternelle +qui ne peut changer, un Juif à qui Dieu a donné +une religion judicieuse et le sens commun, peut-il une +seule minute ajouter foi à ce fatras d’absurdités qui +constitue le culte des Chrétiens ? Jamais un Juif n’a +apostasié que pour remplir sa bourse ou son estomac, +et pour échapper à la persécution. C’est ce qu’ils appellent, +en anglais « être touché par la grâce », mais +pour un Juif pauvre n’est-ce pas toujours « grâce » +après un bon repas ? Regardez les Crypto-Juifs, les Marranos, +ces Juifs d’Espagne, qui pendant des siècles ont +mené une existence en partie double, extérieurement +chrétiens, mais se transmettant en secret de génération +en génération, la foi, les traditions, les rites du Judaïsme ?</p> + +<p>— Certes, jamais un Juif n’a été assez niais pour se +faire chrétien, à moins que ce niais n’eût du talent, +prononça le paradoxal poète. Ne connaissez-vous pas, ma +douce et innocente demoiselle, l’histoire des deux Juifs +de la Cathédrale de Burgos ?</p> + +<p>— Non, qu’est-ce donc ? demanda le jeune Lévi avec +intérêt.</p> + +<p>— Eh bien, veuillez passer ma tasse à votre très vénérable +mère. Je crois qu’elle désire me donner une autre +tasse de café. Votre éminent père connaît l’histoire, je +m’en aperçois à la façon dont il cligne les yeux.</p> + +<p>— Oui, fit le rabbin, c’est une vieille histoire : elle +a de la barbe.</p> + +<p>— Deux Juifs d’Espagne, commença le poète en +s’adressant avec un air de déférence à Lévi, deux Juifs +qui avaient été « touchés de la grâce », attendaient leur +baptême dans la cathédrale de Burgos. Il y avait là une +grande affluence de fidèles catholiques, et un cardinal +devait venir spécialement pour présider à la cérémonie, +car cette conversion était considérée comme un grand +triomphe. Mais le cardinal était en retard, et les deux +Juifs s’en irritaient. A la fin l’un d’eux se tourna vers +l’autre et lui dit : « Sais-tu, Moïse, que si le Saint homme +n’arrive pas bientôt il va nous faire manquer l’heure +de dire la Minchah ».</p> + +<p>Lévi éclata de rire. Il avait saisi sans peine cette +allusion à la prière que les Juifs disent dans l’après-midi.</p> + +<p>— Cette histoire, continua Pinchas, est un excellent +résumé du succès de ce grand mouvement pour la +conversion des Juifs. Nous nous plongeons dans l’eau +baptismale, et puis nous nous essuyons avec un <i>talith</i>. +Nous ne sommes pas une race capable de nous laisser +exproprier d’une foi fixée depuis des siècles sans nombre +et de recevoir en échange quoi : le spiritualisme superficiel +d’une religion à laquelle ne croient même plus +ceux qui la professent — j’ai pu m’en rendre compte +quand je vivais au milieu de ces marchands d’âmes. Ce +qu’il nous faut, à nous, c’est du sérieux, du solide.</p> + +<p>Ainsi parla le poète qui commençait à s’épanouir sous +l’impression d’un bon déjeuner.</p> + +<p>— Connaissez-vous aussi, reprit-il, l’histoire des deux +Juifs du Transvaal ?</p> + +<p>— Je ne crois pas connaître ce <i>Maaseh</i> (cette histoire), +dit Reb Samuel.</p> + +<p>— Eh bien, les deux Juifs faisaient un <i>trek</i> et ils +allaient de l’avant à travers un pays inconnu. Un soir +qu’ils jouaient aux cartes auprès de leur feu de bivouac, +l’un des deux envoya tout à coup promener son jeu et +se mit à se tirer les cheveux, à se donner des coups de +poings dans la poitrine. — « Qu’est-ce qu’il y a ? demanda +l’autre. » — « Ce qu’il y a, répondit le premier. +Malheur, malheur, c’est aujourd’hui le Jour de l’Expiation +et nous avons mangé et marché comme si de rien +n’était. » — « Oh, ne te tourmente pas, fit l’autre. Après +tout le Ciel prendra en considération ce fait que nous +avons perdu de vue en voyage le calendrier juif, et il se +dira que nous ne l’avons pas fait par méchanceté. Et puis +nous n’avons qu’à jeûner demain. » — « Non pas, continua +le premier, je n’en ferai rien, car c’était aujourd’hui +Expiation, et non demain. »</p> + +<p>Tout le monde se mit à rire. Le rabbin goûtait fort +les traits malins dirigés contre sa propre race, car il +avait un sens profond de la fragilité humaine. D’ailleurs +les Juifs aiment fort à se railler eux-mêmes, le +sens de l’humour étant trop développé en eux pour +qu’ils ne connaissent pas leurs faibles. Mais ils se racontent +ces histoires à portes closes, et ils n’aiment point à +les entendre répéter à des non-Juifs. C’est une application +du problème « qui aime bien châtie bien ». Entre +membres de la même famille on se dit volontiers ses +vérités. Et puis ils savent que les intimes comprennent +les limites imposées à la critique, tandis que les étrangers +sont disposés à tout exagérer et à tout prendre au +sérieux.</p> + +<p>Nulle race au monde ne possède un aussi riche fonds +d’anecdotes populaires que les Juifs, anecdotes caustiques, +parfois même d’une hardiesse frisant presque +le blasphème et incompréhensibles pour les « gentils ». +A un esprit soupçonneux, Pinchas avec son inépuisable +érudition en la matière, eût évoqué une période primitive +de la civilisation européenne. Il rappelait vaguement +un <i lang="de" xml:lang="de">Minnesinger</i> du moyen-âge errant de ville en +ville, payant l’hospitalité de ses coreligionnaires en +ouvrant son sac aux histoires et relatant ce qu’il avait +pu voir de curieux au cours de ses pérégrinations.</p> + +<p>Simcha souriait. Le poète vit là un encouragement et +reprit :</p> + +<p>— Savez-vous l’histoire du vieux rabbin et de l’<i>Havdalah</i> ? +La femme du rabbin avait quitté la ville pour +quelques jours et quand elle revint, elle vit son mari +qui prenait une bouteille de vin, la vidait dans la coupe +de consécration, et commençait à réciter la bénédiction. — Qu’est-ce +que tu fais là ? demanda-t-elle. — « Je fais +<i>Havdalah</i> », répondit-il. — « Mais, s’écria-t-elle, nous ne +sommes pas ce soir à la fin d’une fête. » — « Pardon, la +fête vient de se terminer pour moi, puisque te voilà +revenue. »</p> + +<p>Le rabbin rit de bon cœur, et le front de Simcha +devint aussi sombre que les ténèbres compactes de la +nuit d’Egypte. Pinchas sentit qu’il avait commis un +impair.</p> + +<p>— Attendez, dit-il, improvisant une fin : La femme +du rabbin riposta : « Tu te trompes. La fête ne fait +que de commencer. Tu n’auras pas à dîner : car c’est +le jour de l’Expiation. »</p> + +<p>Le rabbin se remit à rire, mais le visage de Simcha +s’éclaircit.</p> + +<p>— Mais, je ne saisis pas le sens, mère, observa Lévi.</p> + +<p>— Il ne le voit pas ! Ecoute, mon fils. Le sens c’est qu’il +est revenu un jour d’expiation et n’a pas dîné, subissant +un juste châtiment pour son impertinence envers +sa fidèle épouse. Ensuite, tu ne peux ignorer que pour +nous le jour de l’Expiation est une fête, parce que nous +nous réjouissons alors de la bonté du Créateur, qui +nous a octroyé le privilège de jeûner. C’est bien cela, +n’est-ce pas, Pinchas ?</p> + +<p>— Oui, voilà le sens, et je pense que la rabbine n’en +est pas mécontente, hein ?</p> + +<p>— Les rabbines ont toujours le dernier mot, affirma +le rabbin. Mais il faut que je vous raconte la question +qu’une femme m’a posée l’autre jour. Cette femme +m’apporte dans la matinée une poule qu’elle venait de +tuer. Dans le gésier de cette poule elle avait trouvé une +épingle rouillée. Elle désirait savoir s’il était quand +même licite de manger cette volaille. Le cas était fort embarrassant. +Comment savoir si l’épingle avait contribué +d’une manière quelconque à la mort de la poule ? Je compulsai +le <i>Shass</i> et une quantité de <i>Shaaloth-et-Teshuvoth</i>. +J’allai consulter un Maggid, et Sugarman le Marieur, et +M. Karlkammer, et, finalement nous convînmes que la +poule était <i>tripha</i> (impure), et ne pouvait être mangée. La +femme revint le soir du lendemain. Je lui annonce mon +verdict, et la voilà qui fond en larmes et se tord les mains. +« Ne vous tourmentez pas, lui dis-je apitoyé. Je vous +achèterai une autre poule. » Mais cela ne la consola point. +« Hélas, fit-elle, nous l’avons mangée toute entière hier +soir. »</p> + +<p>Pinchas se livra à une hilarité convulsive. Puis, se +calmant un peu, il ralluma son cigare sans en avoir +demandé la permission.</p> + +<p>— Je croyais, déclara-t-il, que votre histoire aurait +une autre conclusion, — comme celle du paon. On +avait offert un paon à quelqu’un. Celui-ci, la pièce étant +rare, alla demander au rabbin si elle était <i>Kosher</i> (pur, +permis). Le rabbin dit : — Non, et confisqua le paon. +Peu après l’homme ouït dire que le rabbin avait donné +un banquet, où le paon avait figuré à la place d’honneur. +Il vint trouver le rabbin, et lui adressa des reproches. — « Je +puis, <i>moi</i>, manger du paon, répondit +le rabbin, parce que mon père considère le paon comme +<i>Kosher</i>, et, que nous devons toujours nous ranger à +l’opinion d’un éminent Fils de la Loi. Mais, vous, +malheureusement, c’est à moi et non à mon père que +vous avez demandé un avis, et j’ai toujours été en désaccord +avec mon père au sujet de la question paon. »</p> + +<p>Cette fois, ce fut Hannah qui sembla le plus apprécier +l’histoire.</p> + +<p>— Tout de même, conclut Pinchas, vos ouailles sont +plus pieuses que celles du rabbin de ma ville natale. +Il annonce un jour à ses fidèles qu’il donne sa démission. +Fort étonnés, ceux-ci lui envoient un délégué, qui +lui demande, au nom de tous, pourquoi il veut les +quitter.</p> + +<p>— « Parce que, répondit le rabbin, voilà la première +question que vous m’ayez jamais posée. Jamais vous +ne m’avez soumis un seul cas de conscience. »</p> + +<p>— Oh, dites à M. Pinchas votre répartie pour l’âne, +demanda Hannah toute souriante.</p> + +<p>— Non, fit le rabbin, ce n’est pas la peine.</p> + +<p>— Tu es toujours à cacher ce que tu fais de mieux, +s’écria la rabbine. Au dernier <i>Pourim</i> un insolent envoie +à mon mari un âne en sucre. Alors mon mari lui a +envoyé en échange un rabbin en pain d’épices, avec +cette inscription : « Un rabbin envoie un rabbin. Un +âne un âne ».</p> + +<p>Reb Samuel rit de bon cœur d’entendre sa femme répéter +cette histoire. Quant à Pinchas, il se tordit comme +un point d’interrogation. La pendule sur la cheminée +sonna neuf heures. Lévi sauta sur ses pieds.</p> + +<p>— Je serai en retard à l’école, s’exclama-t-il en courant +vers la porte.</p> + +<p>— Arrête ! arrête ! cria le père. Tu n’as pas dit les +grâces.</p> + +<p>— Pardon, père, je les ai dites. Pendant que vous étiez +tous à raconter des histoires je récitais à part moi, la +bénédiction.</p> + +<p>— Saül est-il aussi du nombre des prophètes ? Et Lévi, +lui aussi, ajoutera-t-il au nombre des traits de mœurs +que nous venons de conter ? songea Pinchas. Et il conclut +à haute voix : « L’enfant dit vrai. J’ai vu remuer +ses lèvres. »</p> + +<p>Lévi jeta au poète un regard de gratitude, empoigna +son sac, et se précipita vers le N<sup>o</sup> 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span>.</p> + +<p>Pinchas s’en alla bientôt après lui, maudissant intérieurement +l’avarice de Reb Samuel. Il n’avait eu qu’un +déjeuner en échange de son volume. Mais peut-être +était-ce à la présence de Simcha qu’il fallait attribuer ce +désagrément. Elle était la main droite du rabbin et elle +ne se souciait pas du tout d’ignorer ce que faisait la +main gauche.</p> + +<p>Après le départ de Pinchas, le rabbin se retira dans +son cabinet, et la rabbine se mit à mener grand vacarme +avec son balai.</p> + +<p>Le cabinet en question était une grande pièce carrée, +entourée de livres posés sur des rayons et décorée des +portraits des Grands Rabbins du continent. Les livres +étaient des monstres auprès desquels les Bibles familiales +des Chrétiens eussent paru de petits volumes de +poche. Ils n’étaient imprimés qu’avec les consonnes, +les voyelles étant grammaticalement suggérées ou bien +sues par cœur. Chacun était constitué par un îlot de +texte perdu au milieu d’une mer de commentaires, laquelle +se noyait dans un océan d’autres commentaires +limité lui-même par un continent de sur-commentaires. +Reb Samuel connaissait la plupart de ces immenses in-folios, +avec tout leur tortueux lacis d’arguments et +d’anecdotes. Il s’y trouvait à son aise comme l’enfant +dans son village natal et sur les sentiers des bois et des +champs voisins. Tel et tel Rabbin avait formulé telle +et telle opinion à telle et telle ligne, au bas de telle et +telle page, et cette ligne demeurait dans sa mémoire +comme un tableau. Et de même que l’enfant n’établit +aucun rapport entre son village natal et le vaste monde, +ne conçoit pas que ses rues ni la grande route puissent +mener à l’histoire de la localité, et des relations qu’elle +peut entretenir avec d’autres villages, avec le pays entier, +avec le continent, avec l’univers, de même Reb +Samuel aimait et révérait pour elles-mêmes ces pages +colossales, avec leurs bataillons serrés de caractères variés. +Pour lui, c’étaient là des faits absolus comme l’existence +même du globe ; c’était le domaine de la sagesse +parfaite et suffisante : domaine un peu obscur çà et là, +sagesse qui eût eu besoin, pour les intelligences inférieures, +d’être expliquée et développée : c’est pourquoi +Reb Samuel avait sur son bureau le manuscrit, à demi +achevé, d’un commentaire sur l’un des sur-commentaires, +et cela devait être intitulé : <i>Le Jardin des Lys</i>. Mais ces +in-folios n’en constituaient pas moins la seule véridique +encyclopédie des choses terrestres et divines. Et en +vérité ces livres étaient merveilleux. Il eût été difficile +de dire tout ce qui s’y trouvait et ce qui ne s’y trouvait +point. Par eux le vieux rabbin se maintenait en +communion avec son Dieu, qu’il aimait de toutes les +forces de son âme, et qu’il concevait comme un Père +universel et généreux veillant tendrement sur ses pervers +enfants, les châtiant en proportion de ce qu’il +les chérissait. Des générations de saints et de savants +reliaient Reb Samuel aux prodiges du Sinaï. Malgré le +filet aux mailles serrées du cérémonial, son âme se sentait +libre. Il regardait comme un délicieux privilège +d’obéir en toutes choses à son Père. Tel le Roi qui offrait +une haute récompense à celui de ses sujets qui +inventerait un plaisir nouveau, il était prêt à sauter au +cou du sage qui lui eût révélé une observance nouvelle. +Chaque matin il se levait à quatre heures pour étudier, +et il consacrait encore à ses in-folios le moindre instant +qu’il pouvait dérober à ses fonctions journalières. Rabbi +Meir l’antique moraliste, n’a-t-il pas écrit : « Quiconque +lit la Torah pour lui-même, le monde entier est son débiteur : +Qu’il soit appelé l’ami, le bien-aimé, l’amant de +l’Eternel-Toujours-Présent et de l’humanité. Car la Torah +le revêt de douceur et de respect, lui donne l’équité, la +raison et la foi. Il devient modeste, patient et miséricordieux +pour ceux qui l’offensent ». Mais Reb Samuel +eût été scandalisé si on lui eût appliqué ces mots.</p> + +<p>Vers onze heures, Hannah entra dans le cabinet. Elle +tenait une lettre décachetée.</p> + +<p>— Père, dit-elle, je viens de recevoir une lettre de +monsieur Samuel Lévine.</p> + +<p>— De ton époux ? fit-il en souriant.</p> + +<p>— De mon époux, répondit-elle, en souriant aussi, +mais sans enthousiasme.</p> + +<p>— Et qu’est-ce qu’il te dit ?</p> + +<p>— Oh, rien de grave. Il se contente de me rassurer +en me rappelant qu’il reviendra dimanche prochain +pour divorcer.</p> + +<p>— Parfait ; écris-lui que cela se fera au prix coûtant.</p> + +<p>Il parlait en anglais, avec un accent étranger que sa +fille aimait.</p> + +<p>— Il n’y aura que le scribe à payer, continua-t-il.</p> + +<p>— Il s’y attend bien, fit Hannah. C’est le devoir d’un +père de faire quelque petite chose pour sa progéniture. +Mais ce serait plus gentil encore si vous vouliez prononcer +vous-même le divorce.</p> + +<p>— Je vous marierais avec plaisir, répondit Reb Samuel. +Quant à vous divorcer c’est autre chose. Le <i>Din</i> +a trop souci des sentiments paternels, pour permettre +cela.</p> + +<p>— Et vous pensez que réellement je suis la femme de +Samuel Lévine ?</p> + +<p>— Combien de fois faudra-t-il te le répéter ? Quelques +auteurs tiennent compte de l’intention, mais la lettre +de la Loi est nettement contre vous. Il est beaucoup plus +sûr de divorcer régulièrement.</p> + +<p>— Alors, s’il mourait…</p> + +<p>— Le Ciel vous en préserve, interrompit le rabbin +effrayé.</p> + +<p>— Je serais sa veuve, acheva la jeune fille.</p> + +<p>— Naturellement. Mais quelle folie. Pourquoi mourrait-il ? +Et puis, au fond, tu n’es pas <i>réellement</i> mariée.</p> + +<p>— Tout cela n’est-il pas absurde, père ?</p> + +<p>— Ne parle pas ainsi, fit-il gravement. Est-ce qu’il +serait absurde que tu te brûles en jouant avec le feu ?</p> + +<p>Elle ne trouva rien à répondre et changea de conversation.</p> + +<p>— Vous ne m’avez encore rien dit de votre voyage à +Manchester. Avez-vous terminé à votre satisfaction la +fameuse dispute ?</p> + +<p>— Oui, mais cela n’a pas été sans peine. Les deux +parties étaient fort surexcitées, et je crois bien que la +querelle s’est encore envenimée à la Congrégation le +Jour de l’Expiation, parce que l’officiant refusa de sonner +le <i>Shofar</i> trois minutes plus tôt, comme le demandait +le président. Le trésorier était du côté du rabbin ; +et il s’en fallut de peu que l’on n’en vînt à une +rupture.</p> + +<p>— La sonnerie des trompettes du Nouvel An ressemble +souvent à un signal de guerre, dit Hannah, +moqueuse.</p> + +<p>— Hélas, oui, murmura tristement le rabbin.</p> + +<p>— Et comment avez-vous fait pour les réconcilier ?</p> + +<p>— J’ai raillé les deux parties. Ils seraient demeurés +sourds à des raisonnements sérieux. Je leur ai raconté +la <i>Midrash</i>, la parabole du voyage de Jacob chez Laban.</p> + +<p>— Qu’est-ce donc ?</p> + +<p>— Un développement du récit biblique. Le verset de +la genèse rapporte que Jacob arrivant au lieu nommé +Béthel, décida d’y passer la nuit parce que le soleil +venait de se coucher. Il ramassa donc des pierres et +s’en fit un oreiller. Et, le matin venu, Jacob se leva, +et prit <i>la</i> pierre qui lui avait servi d’oreiller. Comment +expliquer cela ?</p> + +<p>La voix du rabbin avait à ce moment des inflexions de +psalmodie.</p> + +<p>— Voici l’explication, continua-t-il. Dans la nuit, les +pierres s’étaient disputé l’honneur de soutenir la tête +du patriarche et finalement, pour les satisfaire toutes à +la fois le Ciel voulut qu’elles se réunissent pour ne +plus former qu’une seule pierre. Vous vous rappelez +que lorsque Jacob se leva, le matin, il s’écria : « Cet +endroit est redoutable. Ce ne peut être ici que la maison +de Dieu. »</p> + +<p>« Alors, j’ai dit aux disputeurs de Manchester : « Pourquoi +Jacob s’est-il exprimé ainsi ? Parce que son repos +avait été tellement troublé par la querelle des pierres, +que cela lui avait fait penser à une synagogue, qui est +la maison de Dieu. » Et j’ai conclu qu’ils devaient faire +comme les pierres de Jacob, cesser leur dispute et se +fondre en une pierre unique. Et voilà comment j’ai +ramené la paix dans la <i>Kehillah</i>.</p> + +<p>— Jusqu’à nouvel ordre, fit Hannah en souriant. Mais, +père, je me suis souvent étonnée que l’on permette +dans les offices l’usage de la corne de bélier. Je croyais +que tous les instruments de musique étaient interdits.</p> + +<p>— La corne n’est pas à proprement parler un instrument +de musique, répondit-il avec une nuance d’humour. +D’ailleurs, ceux qui en sonnent sont presque +tous incompétents. C’est avec des soufflements d’asthmatiques +et des coups de sifflet inconsidérés qu’ils +ponctuent les moments solennels de la cérémonie.</p> + +<p>— Mais ce serait un instrument de musique, si les +artistes étaient bons, insista la jeune fille.</p> + +<p>— Si tu tiens réellement à l’explication je te dirai +que, depuis la chute du second Temple, nous avons éliminé +de notre culte tous les instruments de musique +qui rappelaient celui-ci, et particulièrement tous ceux +qui ont été adoptés par les Chrétiens. Mais la corne +de bélier dont on sonne pour la Nouvelle année est une +institution plus ancienne que le Temple, et la Bible +en ordonne expressément l’usage.</p> + +<p>— Mais, ne trouvez-vous pas qu’il y a quelque chose +d’édifiant et de spirituel dans le son des orgues ?</p> + +<p>Le rabbin lui pinça les oreilles.</p> + +<p>— Tu parles comme une vilaine petite épicurienne, +déclara-t-il sur un ton à demi sérieux. Si tu aimes Dieu, +tu n’as pas besoin d’un orgue pour aider tes pensées +à s’élever vers le Ciel.</p> + +<p>Il lâcha l’oreille de sa fille et reprit sa plume en fredonnant +avec onction un hymne de la synagogue, aux +notes éclatantes et joyeuses.</p> + +<p>Hannah se dirigea vers la porte, puis revint sur ses +pas.</p> + +<p>— Père, dit-elle, nerveuse et rougissant un peu, qui +est-ce, le fiancé que vous avez dit avoir en vue ?</p> + +<p>— Oh, personne en particulier.</p> + +<p>Il était aussi embarrassé qu’elle et il évitait les yeux +de sa fille, de sorte qu’elle supposa qu’il voulait lui +cacher que réellement il avait quelqu’un en vue.</p> + +<p>— Mais vous pensez pourtant à me marier, reprit-elle, +vous savez que je ne veux pas me marier pour le +plaisir d’autrui ?</p> + +<p>Le rabbin s’agita sur sa chaise comme s’il éprouvait +quelque gêne.</p> + +<p>— Je n’ai à ce sujet que de vagues idées, vagues, vagues. +Si le parti auquel je pense ne te convient pas, eh +bien, il n’en sera plus question. Je t’assure, ma chère, que +je n’ai pas de projet arrêté. Pour te dire la vérité — il +s’arrêta, et sourit d’un sourire doux et franc — la personne +que j’avais en vue en te parlant n’est autre que +ta mère. Cette fois leurs yeux se rencontrèrent, et le +père et la fille éclatèrent de rire.</p> + +<p>Le balai de la rabbine se mit malicieusement à faire +grand tapage à proximité de la porte. Hannah se pencha +et baisa le grand front de son père au-dessous de +la petite toque noire.</p> + +<p>— Monsieur Lévine, reprit-elle en montrant la lettre +qu’elle tenait, insiste aussi pour que j’aille au bal du +Pourim avec lui et Léah.</p> + +<p>— On doit obéir à son époux, répondit le rabbin.</p> + +<p>— Je le traiterai comme s’il était en effet réellement +mon époux, c’est-à-dire que j’agirai à ma guise. Je n’irai +pas au bal.</p> + +<p>La porte s’ouvrit brusquement.</p> + +<p>— Tu iras, s’écria la rabbine. Je ne veux pas que +tu t’enterres vivante.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br> +<span class="xsmall">ESTHER ET SES ENFANTS</span></h2> + + +<p>Esther Ansell ne fit pas un accueil bien chaleureux +à Lévi Jacobs, le fils de Reb Samuel. Elle venait de +laver la vaisselle du déjeuner, et elle se promettait une +bonne journée de lecture ; l’arrivée du visiteur la réjouissait +donc aussi peu que possible. Pourtant Lévi +Jacobs était un enfant de bonne mine, avec des yeux +et des cheveux bruns, un teint mat et des lèvres vermeilles — quelque +chose comme une réédition masculine +et réduite de Hannah.</p> + +<p>— Je viens jouer à cache-cache, Salomon, déclara-t-il +en entrant. Mais comme vous habitez haut !</p> + +<p>— Je croyais que vous étiez à l’école, observa Salomon +surpris.</p> + +<p>— Notre école n’est pas une pension, c’est un externat, +expliqua Lévi. Vous pourriez peut-être me présenter +à votre sœur ?</p> + +<p>— Hé ! Vous connaissez bien Esther ! répondit Salomon +qui se mit à siffloter insoucieusement.</p> + +<p>— Comment vous portez-vous, Esther ? fit timidement +Lévi.</p> + +<p>— Très bien, merci, répliqua-t-elle, n’ayant levé les +yeux que pour les reporter aussitôt sur un livre à couverture +brune.</p> + +<p>Elle était comme tapie devant la cheminée essayant +de se chauffer au maigre feu allumé grâce à la demi-couronne +du Reb Samuel. On était en plein décembre. +La chambre était sombre. La faible lueur du foyer jouait +sur le visage sérieux d’Esther, un visage pâle, qui même +aux plus mauvais jours ne perdait jamais tout son +éclat. Les cheveux étaient foncés et abondants, les yeux +grands et pensifs, le nez légèrement aquilin. L’ensemble +de ces traits indiquait bien l’origine polonaise. Le front +était plutôt bas. Esther avait de jolies dents, qui par +hasard étaient restées blanches. Elle était attirante, plutôt +que jolie. Mais quand elle souriait, elle était charmante, +surtout les jours de Sabbat ou d’autres fêtes, +alors qu’elle échappait à la surveillance de la maîtresse +d’école, et laissait ses cheveux tomber librement sur ses +épaules, au lieu de les réunir en une seule tresse — à +l’ordonnance. En sacrifiant ses cheveux, Esther aurait +gagné sans fatigue un penny. Sa maîtresse d’école, en +effet, ne manquait jamais de récompenser de la sorte +les fillettes qui allaient tondues comme des garçons. +Esther, même aux plus sombres heures d’inanition, +avait gardé ses cheveux avec le même amour que sa +mère autrefois. Elle n’était pas grande pour une fillette +qui allait sur ses douze ans. Mais il y a des gamines qui +se mettent à grandir tout à coup : on n’avait donc pas à +désespérer d’elle.</p> + +<p>Sarah et Isaac jouaient bruyamment autour des lits +et même dessous. Rachel était assise devant la table, +tricotant un nœud de cravate pour Salomon. La grand’mère +était plongée dans un volumineux livre de prière +écrit en yiddish à l’usage des dévots. Mosès était +dehors, en quête de travail. Personne n’accordait d’attention +au visiteur.</p> + +<p>— Que lisez-vous là ? demanda-t-il à Esther, sur un +ton très poli.</p> + +<p>— Oh, rien, répondit-elle en fermant brusquement le +livre comme si elle avait eu peur qu’il eût envie de +lire par dessus son épaule.</p> + +<p>— Je ne vois pas la nécessité de lire en dehors des +heures de classe, dit celui-ci.</p> + +<p>— Mais nous ne lisons pas des livres de classe, fit +Salomon, agressif.</p> + +<p>— Ça ne fait rien, c’est stupide.</p> + +<p>— A ce compte-là, vous ne lirez donc jamais quand +vous serez grand ? dit Esther avec une moue dédaigneuse.</p> + +<p>— Naturellement non. Autrement, à quoi me servirait-il +d’être une grande personne ? Quand j’aurai quitté +l’école, je prétends ne plus ouvrir un livre.</p> + +<p>— Oui, vous aimerez mieux ouvrir une boutique, fit +Salomon.</p> + +<p>— Que ferez-vous les jours de pluie ? demanda Esther +de plus en plus méprisante.</p> + +<p>— Je fumerai, riposta Lévi triomphant.</p> + +<p>— Et les jours du Sabbat où c’est défendu ?</p> + +<p>Il ne se tint pas pour battu.</p> + +<p>— Eh bien, il ne pleut jamais toute la journée et +d’ailleurs il n’y a que cinquante-deux Sabbats dans +l’année. Et puis enfin, un homme a toujours quelque +chose à faire.</p> + +<p>— Je crois qu’il y a plus de plaisir à lire qu’à faire +quoi que ce soit.</p> + +<p>— C’est parce que vous êtes une fille, et que les filles +sont obligées de rester enfermées. Voyez ma sœur Hannah, +elle lit, elle aussi. Mais un homme peut sortir +pour faire ce qui lui plaît, n’est-ce pas, Salomon ?</p> + +<p>— Il est certain que nous avons plus de chance +qu’elles, concéda l’interpellé, et c’est bien ce que dit le +Livre des Prières, car on doit tous les matins réciter :</p> + +<p>« Béni sois-tu, mon Dieu, qui as voulu que je ne sois +pas une femme ! »</p> + +<p>— Je ne sais pas si tu fais réellement cette prière, et +les autres, mais le fait est que tu devrais la faire, dit +Esther.</p> + +<p>— Chut, fit Salomon, clignant de l’œil dans la direction +de la grand’mère.</p> + +<p>— Ça ne fait rien, assura tranquillement Esther. Elle +ne comprend pas l’anglais.</p> + +<p>— Qui sait ? murmura Salomon. Elle le comprend +quelquefois mieux qu’on ne voudrait.</p> + +<p>Le petit Isaac, à ce moment, se glissa derrière Lévi, +lui tira énergiquement sa veste, puis s’écarta d’un +bond, en poussant un cri de triomphe.</p> + +<p>— Tiens-toi donc tranquille, Ikey, dit Esther. Si tu +te conduis de la sorte je n’irai pas dormir dans ton lit +neuf.</p> + +<p>— Oh si, tu viendras, Ethy, balbutia-t-il. Sa mobile +petite face de diablotin devint grave, et il resta inquiet +pendant quelques secondes.</p> + +<p>— Les gosses sont une terrible engeance, prononça +Lévi. N’est-ce pas votre avis, Esther ?</p> + +<p>— Pas toujours, répondit-elle. Et puis, nous avons +tous été comme cela.</p> + +<p>— C’est ce qui me vexe, fit-il. Nous devrions tous +naître grands.</p> + +<p>— Mais c’est impossible, s’écria Rachel.</p> + +<p>— Ce n’est pas impossible du tout, rectifia Esther ; +voyez Adam et Eve.</p> + +<p>Lévi lui adressa un coup d’œil de gratitude. Il lui +sembla qu’ils allaient s’entendre et qu’il pourrait la +décider à jouer à je-t’embrasse-tu-m’embrasses. Mais il +y avait une difficulté primordiale ; il avait proposé à +Salomon de jouer à cache-cache. Après mûres réflexions +il pensa qu’il valait mieux laisser Esther à sa lecture.</p> + +<p>Esther n’avait pas le même caractère que Salomon, +elle était bien moins gaie et remuante. Même avant +l’époque où lui étaient échues les responsabilités de +chef de famille, elle se montrait déjà une petite fille +prodigieusement pensive. Elle avait des idées personnelles, +ce qui est dangereux, et même des inquiétudes +métaphysiques de nature à comprendre le salut de +son âme.</p> + +<p>Un jour elle avait demandé à sa mère qui a créé Dieu. +Une gifle lui avait fait comprendre qu’il y a des limites +aux investigations humaines. Son instinct d’enfant +ne pouvait lui permettre d’arriver à la conception +d’une déité abstraite, conception que sa race avait d’ailleurs +mis tant de siècles à conquérir. Elle se représentait +donc Dieu comme un nuage énorme.</p> + +<p>Dans ses premières années, elle s’imaginait qu’on décapite +les morts avant de les inhumer, et elle se demandait +souvent ce qu’on pouvait bien faire de toutes ces +têtes isolées. Lorsqu’on avait mis sa mère dans le linceul, +tandis que les autres enfants n’éprouvaient pas +d’autres sentiments que la curiosité sensuelle suscitée +par le spectacle des funérailles et l’orgueil de voir une +voiture s’arrêter devant leur porte, Esther allait et venait +autour du lit mortuaire, avec l’âpre désir de savoir +enfin. Elle fut fort désappointée de n’avoir pas vu +l’âme de sa mère s’envoler vers le ciel, et bien qu’elle +eût attentivement veillé près du corps dans l’espoir de +voir s’élever cette chose longue, jaune, onduleuse et crochue. +Car c’est ainsi qu’elle se représentait l’âme, sans +doute à cause des gravures des histoires de revenants +qu’apportait souvent à la maison son frère aîné Benjamin. +Au cours de ses lectures solitaires, Esther se +faisait des idées tout aussi singulières d’une quantité +de choses plus palpables. Elle passait parfois devant un +théâtre. C’était là, pour elle, une sorte de Babel ou de +Foire aux Vanités, où acteurs et spectateurs se mêlaient +en désordre, les gens riches revêtus de beaux costumes +de soirée s’installant derrière des espèces de comptoirs : — car +dans les journaux il est toujours question de +<i>stalles</i> d’orchestre, et Esther n’avait jamais vu de stalles +qu’au marché. C’est pourquoi une des rêveries favorites +qu’elle faisait pour l’avenir, c’était d’aller au théâtre en +robe de bal, et d’y être placée dans un compartiment +analogue à celui des marchandes d’oranges de <span lang="en" xml:lang="en">Spitalfields</span>. +Mosès Ansell n’était guère en mesure de rectifier +ces erreurs, lui qui descendit dans la tombe sans +être jamais entré même dans un cirque, et qui, en fait +de belles-lettres et de beaux-arts ne s’intéressait qu’aux +faits-divers, à ses <i>Misrach</i> et à l’ornementation des synagogues. +Même quand Esther, poussée par un instinct +de scepticisme, lui demanda comment l’on pouvait savoir +que Moïse avait reçu la Loi sur le Mont Sinaï, il ne +put que répondre par une exclamation d’horreur, et +dire que cela était vrai puisque c’était écrit dans le +livre rédigé par Moïse. Esther n’avait pas osé lui faire +observer qu’il répondait à la question par la question. +Elle regrettait parfois que son brillant frère Benjamin +eût été envoyé à l’Orphelinat car elle s’imaginait qu’avec +lui elle aurait pu discuter bien des problèmes aussi +angoissants que celui-là. Salomon était impie, mais ignorant. +Mais en dépit de son libéralisme théorique, elle +était, en pratique, pieuse jusqu’au fanatisme et ne pouvait +concevoir la profondeur des abîmes de dépravation +dont elle entendait parfois parler avec horreur. Il y +avait, prétendait-on, des Juifs, des hommes et des femmes, +et qui avaient la pleine possession de leurs facultés +mentales, qui allumaient des allumettes le jour du Sabbat +et des ménagères qui ne craignaient pas de mélanger +leurs assiettes au beurre avec leurs assiettes à viande, +et qui même mangeaient du beurre avec de la viande. +Esther se promettait bien que, avec l’aide de Dieu, elle +ne commettrait jamais pareille abomination. Ce ne +serait pas elle qui oublierait d’allumer les candélabres +du Sabbat, ou qui mangerait des mets non <i>Kosher</i>. Rarement +un enfant eut plus pleine conscience de la beauté +du devoir, et fut plus accessible aux appels de la vertu +et de l’abnégation.</p> + +<p>Le jour du Grand Pardon elle jeûnait jusqu’à deux +heures de l’après-midi, alors qu’elle n’avait encore que +sept ans. A neuf ans elle jeûnait, ce jour-là, jusqu’au +soir. Lorsqu’elle lisait dans un de ses livres de prix, +une de ces banales petites histoires morales que raillent +les sceptiques, ses yeux se remplissaient de larmes et +sa gorge était tout angoissée. Cependant, bien qu’elle +désapprouvât la légèreté de son frère Salomon, elle ne +lui adressait ni reproches ni sermon. Elle poussait la +mansuétude jusqu’à lui donner du pain ou du café +sans attendre qu’il eût dit ses prières, en particulier +les samedis et les jours de fête, où les prières ont lieu +à la synagogue et qu’on est ainsi exposé à ne pouvoir +manger qu’à midi.</p> + +<p>Esther allait souvent à la synagogue sur les bancs +réservés aux femmes. La psalmodie des fidèles était dans +son existence un détail aussi familier que l’odeur de +moisi de l’escalier de sa maison ou que les jeunes gens +qui venaient voir Becky, et au milieu desquels Esther +devait se frayer un chemin quand elle allait chercher +son lait le matin, ou l’odeur du rhum de M. Belcovitch, +ou le ronronnement des machines à coudre, +ou la personne d’un étudiant hébreu qui occupait +la chambre voisine, ou la peur du chien de <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> +Debby, peur qui d’ailleurs s’était tout récemment transformée +en amitié. Esther vivait en partie double, exactement +de même qu’elle parlait deux langues. Elle avait +constamment présent à l’esprit qu’elle était une fille +juive, appartenant à un peuple qui avait eu une histoire +toute particulière. D’ailleurs quand même elle +eût voulu l’oublier, les petits chrétiens étaient là pour +le lui rappeler, quand ils lui annonçaient spirituellement +qu’ils avaient réussi à faire avaler du porc à un +de ses coreligionnaires. Mais ce qu’elle sentait encore +plus vivement c’est qu’elle était une petite Anglaise. +Elle avait encore plus de vénération pour la mémoire +de Nelson et de Wellington que pour celle de Juda +Macchabée. Elle était très fière de savoir que <i>ses ancêtres</i> +ont toujours battu les Français, depuis Crécy et +Poitiers jusqu’à Waterloo ; qu’Alfred le Grand fut le +modèle des rois ; que les Anglais dominent le monde +et y ont établi des colonies dans tous les coins ; que la +langue anglaise est la plus belle du monde et que ce +sont les Anglais qui ont inventé les chemins de fer, les +bateaux à vapeur, les télégraphes et en général tout ce +qui vaut la peine d’être inventé. C’était dans ses livres +de classe qu’Esther avait puisé ces idées. Un mois +d’enseignement, pour les enfants, suffit à recouvrir +l’héritage d’un siècle : mais en dessous l’argile, si bien +qu’on l’ait préparée, demeure sensible aux anciennes +impressions.</p> + +<p>Sarah et Isaac étaient devenus des individualités aussi +différentes que l’avait permis le faible nombre de leurs +années. Isaac avait cinq ans, et Sarah, qui n’avait jamais +connu sa mère, venait d’avoir quatre ans. Leurs +pensées à tous deux convergeaient uniquement vers la +satisfaction de leurs instincts matériels. Ils préféraient +les pommes de terre, surtout quand elles baignaient +dans la sauce, à tous les plaisirs du <i lang="de" xml:lang="de">Kindergarten</i>. +Isaac avait pour ambition capitale de posséder un lit +de plume, comme il en avait vu un chez Malka, et Mosès +s’était plu à lui faire entrevoir la possibilité ultérieure +d’un pareil cadeau. Le généreux petit bonhomme avait +déjà concédé à son père et à ses frères des places d’honneur +sur le futur lit de plume. Dieu seul sait comment +il en était arrivé à considérer comme sa propriété particulière +leur couche commune. Toujours est-il qu’à +ses yeux les trois autres occupants n’y étaient que tolérés. +Il lui eût pourtant été difficile de plaider que le +lit lui appartenait par droit de naissance.</p> + +<p>Isaac cependant ne nourrissait pas que des pensées +d’ordre matériel. Souvent il avait été préoccupé d’un problème +d’ordre purement intellectuel, qui l’induisait à +échanger des horions avec la petite Sarah. Il faut savoir +qu’il était né le quatre Décembre et que Sarah avait +vu le jour le trois Décembre de l’année suivante.</p> + +<p>— Ça ne se peut pas, disait-il. Ton anniversaire ne +peut pas être avant le mien.</p> + +<p>— C’est Esther qui l’a dit, répondait Sarah.</p> + +<p>— Demande à Grand’mère.</p> + +<p>— Grand’mère ne sait pas. Est-ce que je n’ai pas +cinq ans ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Et toi quatre ans ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Donc je suis l’aîné.</p> + +<p>— Naturellement.</p> + +<p>— Alors comment veux-tu que ton anniversaire soit +avant le mien ?</p> + +<p>— Parce que !</p> + +<p>— C’est idiot.</p> + +<p>— Demande à Esty, insistait Sarah.</p> + +<p>— Tu ne dormiras pas dans mon lit neuf, s’écriait +Isaac, menaçant.</p> + +<p>— J’y dormirai si ça me plaît.</p> + +<p>— Jamais.</p> + +<p>A ce moment, la petite Sarah se mettait généralement +à pleurer. Isaac avec un judicieux instinct d’économie +bien entendue, pensait que, puisqu’elle criait, il +fallait que ce fût pour quelque chose, et lui donnait +une taloche. Celle-ci s’empressait de riposter et poussait +des hurlements retentissants.</p> + +<p>— Hi, hi, hi, qu’est-ce que je vais devenir ? et elle +s’accroupissait par terre dans un coin, balançant le corps, +dans l’attitude même de ses lointaines aïeules pleurant +au bord du fleuve babylonien, sur la destinée de Sion. +Elle ne mettait fin à ses lamentations que lorsqu’elle +avait été vengée par une main plus forte que la sienne. +Il y avait dans la famille plusieurs de ces mains puissantes, +mais celle d’Esther était encore le meilleur instrument +de justes représailles. Si Esther était absente, +la petite Sarah ne tardait pas à se taire, car elle se +rendait compte de l’inutilité de ses larmes. Bien qu’elle +sentît vivement l’injustice de son frère, elle renouait +cependant avec lui des relations cordiales. Mais dès +qu’elle entendait dans l’escalier le pas d’Esther, elle +courait s’accroupir dans le coin et recommençait à se +lamenter. Il lui fallait absolument une satisfaction. +C’est qu’elle avait le sentiment abstrait de la justice et +sentait que si le coupable demeurait impuni, c’en était +fait de l’ordre de l’Univers.</p> + +<p>Cette journée de congé fut troublée par un incident +de ce genre qui surgit à l’heure du goûter. Il faut dire +que les enfants étaient sans doute un peu énervés, du +fait qu’il n’y avait pas eu de goûter. Esther devait +économiser les ressources de la famille : un repas à +sept heures tiendrait lieu à la fois de goûter et de +souper.</p> + +<p>Esther avait calmé Sarah en giflant Isaac, mais +comme celui-ci avait beaucoup crié, l’avantage était +douteux.</p> + +<p>Esther remit dans la cheminée un peu de charbon, +et chanta pour distraire les petits, tandis que le feu se +ranimait et que leurs ombres se tordaient grotesquement +sur les lits ; puis sur les murs de la mansarde, +pour se terminer sur le plafond, ou leurs cous semblaient +se disloquer.</p> + +<p>Esther chantait d’habitude en mineur des airs mélancoliques. +Ce genre de musique était celui qui s’harmonisait +le mieux avec l’obscurité et la misère du +logis. Il y avait une romance qu’elle avait apprise de +sa mère et qui provenait d’une espèce de « mystère » +basé lui-même sur une Midrash, c’est-à-dire une des +légendes interminables que le peuple du Livre a brodées +de siècle en siècle, amplifiant chaque détail avec toute +l’exubérance de l’imagination orientale, et y déployant +en outre toute l’ingéniosité d’une race fort douée pour +la chicane et la controverse. Quand Joseph eut été vendu +par ses frères au marchand madianite, le jeune homme +s’évada de la caravane et erra, famélique et nu-pieds, +jusqu’à ce qu’il parvînt à Bethléem, au tombeau de +sa mère Rachel. Là, il se prosterna en sanglotant, et +chanta tristement ce couplet en yiddish :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Hélas, que je suis à plaindre</div> +<div class="verse">D’avoir été écarté, banni,</div> +<div class="verse">Si jeune, loin de toi.</div> +</div> + +</div> +<p>Alors s’exhale du tombeau la voix de la mère tant +aimée. Rachel console son fils, et l’exhorte à prendre +courage car son avenir, dit-elle, doit être tout de puissance +et de gloire.</p> + +<p>Esther ne pouvait chanter ce lied sans pleurer. Peut-être +pensait-elle à sa propre mère défunte, et s’appliquait-elle +à elle-même les paroles de Rachel. La mauvaise +humeur d’Isaac ne résistait presque jamais à la douceur +de ce chant et à sa cadence triste.</p> + +<p>Alte Belcovitch avait enseigné à Esther une autre +mélodie apportée de Pologne : « Ils arrachent aux +jeunes filles leurs amoureux, hi, hi, di-déri-déri. »</p> + +<p>L’air sur lequel cela se chantait participait de la mélancolie +polonaise et de la tristesse hébraïque, et rappelait +celui qu’a fait, Dieu sait qui, sur « Les vieux +malheurs du temps passé et les batailles d’il y a longtemps. »</p> + +<p>Ainsi dans tous ces chants et ces contes, retentissait +une plainte tragique, cri de douleur d’une race pourchassée. +Il y a d’ailleurs dans le monde bien peu de +mélopées aussi plaintives que la récitation des Psaumes +par les Fils-de-la-Loi dans l’après-midi du Sabbat, parmi +l’ombre croissante de la tombée du jour. Souvent Esther +allait écouter cela dans le vestibule de la synagogue, et +elle demeurait comme fascinée, les yeux mouillés par +une amère volupté. D’ailleurs, jusqu’au petit livre de +contes, en yiddish, où Mosès Ansell, ce soir-là, lut des +contes pour ses enfants après le dîner, ou plutôt le +goûter-souper, à la lueur d’une chandelle, débutait sur +un ton pathétique :</p> + +<p>— Ces histoires ont été puisées dans la Gemorah et +les Midrashim. Histoires admirables que nous avons +traduites, en nous servant de l’alphabet hébreu, pour +que chacun, petit ou grand, les puisse lire, et sache +qu’il y a dans l’univers un Dieu qui loin d’oublier son +peuple d’Israël, prépare pour lui des miracles et ne tardera +pas à nous envoyer le vrai Rédempteur. Amen.</p> + +<p>Les enfants avaient déjà entendu une profusion de +récits relatifs à ce Messie. L’imagination orientale s’est +ingéniée à le peindre, pour la consolation d’Israël souffrant +et proscrit. Avant sa venue, il y aura d’abord un +faux Messie, de la lignée de Joseph ; ensuite un Roi qui +n’aura qu’une oreille, sourde pour le bien, très subtile +pour le mal. Le roi portera une balafre en travers du +front ; l’une de ses mains sera longue d’un pouce, et +l’autre de trois lieues ; sans doute faut-il voir là un +naïf symbole de la persécution.</p> + +<p>Le petit livre en jargon contient, parmi ses histoires +merveilleuses, des extraits du journal apocryphe d’Eldad-le-Danite, +qui prétend avoir découvert les dix tribus +perdues. Le livre d’Eldad, qui parut vers la fin du neuvième +siècle et est devenu les <i>Mille et Une Nuits des Juifs</i>, +s’était faufilé à travers les générations pour arriver jusqu’au +taudis des Ansell, ainsi que bien d’autres légendes +provenant du riche Folk-Lore médiéval, ce Folk-Lore que +le Juif éternellement errant à tant aidé à répandre.</p> + +<p>Parfois, Mosès lisait à ses auditeurs charmés, la description +du ciel et de l’enfer par Immanuel, l’ami et le +contemporain du Dante, parfois aussi une version, en +yiddish, de Robinson Crusoé. Mais cette nuit-là, il choisit +la description que fait Eldad de la tribu de Moïse, +errant à travers un paradis terrestre.</p> + +<p>Ce récit à peine terminé, Salomon réclama l’« Enfer ». +Il aimait entendre décrire les châtiments réservés aux +pécheurs. Cela donne de la saveur à la vie. Son père +n’avait pas besoin de livre, cette fois, pour le renseigner. +L’enfer n’avait pas de secrets pour Mosès. L’Ancien +Testament ne fait pas la moindre allusion à la vie +future, mais pas plus le Juif pauvre que le chrétien +pauvre n’a pu vivre sans l’espoir d’un enfer. Lorsque +le méchant s’engraisse et fait violence au juste affamé, +peut-on admettre que l’un et l’autre reposeront dans +la même poussière, le tout une fois joué ? Fi ! d’une +pareille idée. Un des enfers décrits par Ansell était celui +où le pécheur est condamné à recommencer indéfiniment +les péchés qu’il a commis pendant sa vie terrestre.</p> + +<p>— Ça doit être drôle, s’écria Salomon.</p> + +<p>— C’est terrible, protesta le père.</p> + +<p>Il répondait en yiddish, mais ses enfants parlaient en +anglais.</p> + +<p>— Naturellement, c’est terrible, dit Esther. Imagine-toi +ce que tu deviendras, Salomon, s’il te fallait manger +du caramel toute la journée.</p> + +<p>— Ça vaudrait mieux que de ne rien manger de la +journée, observa le gamin.</p> + +<p>— Mais en manger toujours et toujours, pendant +l’éternité ! fit Mosès. Songe qu’il n’y a pas de repos pour +les damnés.</p> + +<p>— Comment, même pas le jour du Sabbat ? demanda +Esther.</p> + +<p>— Oh, il va de soi qu’ils se reposent ce jour-là. Les +flammes de l’enfer elles-mêmes s’arrêtent pour le Sabbat, +comme le fleuve Sambatyon.</p> + +<p>— Comment ? les damnés n’ont donc pas de <i>Goyahs</i> +(servantes chrétiennes) pour allumer les feux le jour +du Sabbat ? demanda Isaac.</p> + +<p>Tout le monde éclata de rire.</p> + +<p>— Le Sabbat est un jour de repos dans l’enfer, expliqua +le père. Ainsi tu vois ce qui arrive quand tu termines +le Sabbat avant le soir du samedi : tu forces de +pauvres âmes à reprendre leurs tourments avant le +temps.</p> + +<p>Mosès ne perdait jamais une occasion de mettre en +valeur les prescriptions de la Loi. Esther vit passer dans +son imagination une quantité d’âmes jaunes et convulsées, +revenant tristement vers le royaume des +flammes.</p> + +<p>La principale cause du respect que Salomon avait +voué à son père provenait d’un récit fait par la grand’mère, +et d’après lequel Mosès Ansell avait été conscrit +en Russie et même avait été fort maltraité par son sergent. +Mais Mosès ne se décidait jamais à parler de ses +exploits militaires.</p> + +<p>Salomon l’en pressait surtout quand son père montrait +des velléités de lui faire étudier le Commentaire de +Rashi. Justement ce soir-là, Mosès apporta un volume +en hébreu, et dit :</p> + +<p>— Viens, Salomon, assez d’histoires. Nous allons étudier +un peu.</p> + +<p>— C’est congé aujourd’hui, observa Salomon.</p> + +<p>— Il n’y a jamais congé lorsqu’il s’agit d’apprendre +la Sainte Loi.</p> + +<p>— Passez-moi cette fois encore, Père ; jouons aux +dames, voulez-vous ?</p> + +<p>Mosès acquiesça en hochant la tête. Le jeu de dames +était sa seule distraction et quand son fils, grâce à un +troc pratiqué avec un camarade, était devenu possesseur +d’un damier, il lui avait appris le jeu. Il jouait les +dames polonaises, où les pions reculent ou avancent +comme les rois aux échecs et où il y a des rois qui +montent par la diagonale comme les évêques des échecs +anglais. Salomon ne réussissait jamais à éviter les enjambées +de ces gigantesques échassiers, dont il ne parvenait +jamais à deviner où ils s’arrêteraient. Ce soir-là +Mosès gagna toutes les parties. Cela le mit de bonne +humeur et il consentit à raconter aux enfants une autre +histoire. Elle avait pour sujet l’Empereur Nicolas, mais +on la chercherait vainement dans les annales officielles +de la Russie.</p> + +<p>« Nicolas était un méchant monarque qui opprimait +les Juifs, et leur rendait la vie dure et triste. Et un +jour, il porta à la connaissance des Juifs, que s’ils ne +lui versaient pas un million de roubles dans le délai +d’un mois, ils seraient expulsés de leurs maisons. Alors +les Juifs prièrent Dieu, l’implorant de les secourir en +souvenir des mérites de leurs aïeux. Mais aucun secours +ne vint. Ensuite ils essayèrent de corrompre les +fonctionnaires de l’empereur. Mais les fonctionnaires +empochèrent leur argent, et l’empereur n’en demandait +pas moins son impôt. Enfin ils s’adressèrent aux +Maîtres de la Kabbale, qui à force de méditer nuit et +jour sur le Nom Divin et ses transmutations, ont acquis +le pouvoir sur toutes choses et ils leur dirent : — « Ne +pourriez-vous pas faire quelque chose en notre faveur ? »</p> + +<p>« Les maîtres de la Kabbale tinrent conseil et, à minuit, +ils évoquèrent les esprits d’Abraham, notre père, d’Isaac, +de Jacob, et du prophète Elie : et ceux-ci pleurèrent en +apprenant les malheurs de leurs descendants. Donc +Abraham notre père, Isaac et Jacob, et le prophète Elie, +prirent le lit où dormait l’empereur Nicolas, et le transportèrent +dans un endroit désert. Et ils arrachèrent +l’empereur Nicolas à son lit tout chaud, le fouettant si +fort qu’il ne tarda guère à demander grâce. Alors ils +lui dirent : — Veux-tu déchirer l’édit que tu as lancé +contre les Juifs ? Et il répondit :</p> + +<p>— Je le veux.</p> + +<p>« Mais le matin suivant l’empereur Nicolas en se levant +appela l’intendant de sa chambre à coucher et lui dit :</p> + +<p>— Comment oses-tu permettre que mon lit soit emporté +au milieu de la nuit dans une forêt ?</p> + +<p>« Et l’intendant de la chambre à coucher pâlit, affirmant +que les gardes de l’empereur étaient restés en faction +toute la nuit devant la porte, et qu’il n’était pas +possible que le lit eût passé par là. Et l’empereur Nicolas +jugeant qu’il avait rêvé ne fit pas pendre l’intendant.</p> + +<p>« Mais la nuit d’après, bon, voilà que le lit fut encore +transporté dans cet endroit désert et qu’Abraham notre +père, Isaac, Jacob et le prophète Elie recommencèrent à +battre l’empereur jusqu’à ce qu’il eût de nouveau promis +d’abolir la taxe. Si bien que le lendemain matin l’intendant +de la chambre à coucher fut pendu et que le soir +suivant, on doubla le nombre des sentinelles. Mais le +lit s’envola une fois de plus vers l’endroit désert, et une +fois de plus l’empereur Nicolas fut dûment fouetté.</p> + +<p>« Cela suffit, l’empereur Nicolas annula l’édit et les +Juifs se réjouirent, se prosternant aux pieds des Maîtres +de la Kabbale.</p> + +<p>— Mais pourquoi n’ont-ils pas profité de l’occasion +pour délivrer les Juifs une fois pour toutes ? questionna +Esther.</p> + +<p>— La Kabbale est une grande force, mais il ne faut +pas en abuser, prononça mystérieusement Mosès. On ne +doit pas abuser du Nom Divin, et d’ailleurs, on en peut +mourir.</p> + +<p>— Est-ce que les Maîtres peuvent fabriquer des +hommes ? demanda Esther avec angoisse, car elle venait +de lire le Frankenstein de Mrs Shelley.</p> + +<p>— Certes, répondit Mosès. Et il y a mieux. Il est écrit +que le Rabbin Chanina et le Rabbin Osheya confectionnèrent +un joli veau gras, certain vendredi, et s’en régalèrent +le lendemain, jour du Sabbat.</p> + +<p>— Oh, père, s’écria pathétiquement Salomon, pourquoi +ne connaissez-vous pas la Kabbale ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br> +<span class="xsmall"><span lang="en" xml:lang="en">DUTCH</span> DEBBY — (<i>Déborah la Hollandaise</i>)</span></h2> + + +<p>Il y avait un an déjà qu’Esther avait fait la connaissance +de <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby : c’était une fille maigre, disgracieuse +et gauche, qui occupait un cabinet au second +étage, derrière le logement de MM. Simons et gagnait, +avec son aiguille, sa propre subsistance et celle de son +chien. Personne ne venait jamais la voir. On chuchotait +que ses parents l’avaient chassée parce qu’elle leur avait +présenté un enfant illégitime. Celui-ci avait eu la chance +de trépasser, mais la mère avait continué à braver l’opinion : +elle avait recueilli un chien, ce qui est tout à fait +incorrect aux yeux des Juifs. Bobby, c’était le nom de +l’animal, siégeait souvent sur le palier, en faction devant +sa porte, et, comme il faisait très sombre dans les +escaliers, Esther avait une terreur folle de marcher sur +la queue du chien, ce qui eût provoqué sûrement une +terrible vengeance. Un jour, dans son émoi, elle marcha +en effet sur cette queue, et les dents de Bobby s’incrustèrent +dans son mollet à travers ses bas. Esther poussa +les hauts cris, et <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby la fit entrer chez elle pour +la consoler.</p> + +<p>Esther s’était souvent demandé quels redoutables mystères +se passaient derrière cette porte sombre gardée par +un chien, et Debby l’effrayait peut-être encore plus que +Bobby. Mais le jour de la morsure fut l’aurore d’une +amitié qui devait contribuer pour beaucoup à faire une +femme de la petite fille, car il se trouva que Debby était +une excellente personne qui parlait fort convenablement +l’anglais, et possédait une liasse de vieilles livraisons +illustrées plus précieuse pour Esther que les mines de +Golconde. Debby rangeait cette liasse sous son lit, et +c’était là une sage pratique, attendu que la superficie +occupée par le lit représentait la majeure part de la superficie +de la chambre. Durant les longues soirées d’été +et les après-midi du dimanche, quand « ses enfants » +n’avaient pas besoin d’elle et se trouvaient fort affairés +à jouer à cache-cache ou à chat perché dans la rue, Esther +se faufilait jusqu’au pauvre petit cabinet où gisaient +tant de trésors. Là, auprès de la fenêtre, ouverte sur une +cour noire, devant une perspective de toits aux tuiles +décolorées, où des chats rôdaient et où sautillaient les +moineaux, dans une atmosphère chargée des effluves de +l’étable d’un laitier, Esther se plongeait dans la lecture +de romans feuilletons romanesques et passionnés. Fréquemment +elle en faisait la lecture à haute voix pour la +mélancolique couturière, qui avait trouvé si peu d’analogie +entre les réalités de son existence et les descriptions +des feuilletonistes. Mais pendant de longues soirées d’été +Debby et Esther ne s’en laissaient pas moins transporter +en imagination dans un monde héroïque d’hommes +courageux et de jolies femmes, un monde de linge fin, +de soie pourpre, de champagne, d’amoureuse perfidie et +de cigarettes, un monde où personne ne cousait, ne faisait +la lessive, n’avait faim, ne portait des chaussures +percées, un monde qui ignorait complètement le Judaïsme +et l’incompatibilité qui doit exister entre le +beurre et la viande. Non pas qu’Esther eût jamais cru +qu’il fût possible qu’un tel monde existât en dehors des +romans feuilletons. Cette question ne la préoccupait pas +plus que celle de savoir si les héros de ces romans +avaient jamais parlé l’hébreu qu’elle apprenait à lire et +à traduire. Le chien Bobby assistait souvent à ces lectures +mais il gardait pour lui ses impressions. Assis sur +ses pattes de derrière, il se contentait de braquer sur Esther +son museau délicieusement laid et fort inquisiteur. +Car il ne se montrait pas jaloux de la nouvelle amie de +sa maîtresse. Pour les profanes, c’était un vulgaire bâtard, +un chien de rue. Mais Esther avait insensiblement +appris à le regarder presque avec les mêmes yeux que +Debby. Maintenant elle pouvait librement aller et venir +dans les escaliers. Si elle avait marché sur la queue du +chien, elle savait que celui-ci eût désormais pris cela +pour une démonstration de camaraderie.</p> + +<p>— Je dépensais auparavant un penny par semaine +pour le <i lang="en" xml:lang="en">London Journal</i>, déclara Debby dès le début de +ses relations avec Esther. Mais un jour je me suis aperçue +que j’avais une détestable mémoire.</p> + +<p>— Et alors ? demanda Esther étonnée par cette association +d’idées.</p> + +<p>— Ça m’a économisé des shillings et shillings, continua +Debby. J’avais l’habitude de conserver tous les +vieux numéros, à cause de toutes ces réponses de gens +qui vous apprennent comment il faut s’y prendre pour +soigner vos cheveux, vos ongles, et garder le teint frais, +car leurs recettes me trottaient par la tête. Et voilà +qu’une fois je relus par hasard une histoire dans un +numéro qui ne datait que d’un an : elle m’intéressa +exactement comme si je ne l’avais encore jamais lue. +Alors je cessai d’acheter le journal et je recommence +à lire toute ma collection de vieux numéros. Je les relis +tous les deux ans depuis ce moment-là.</p> + +<p>Debby s’interrompit pour tousser. Les longs monologues +sont malsains pour les personnes qui passent +leur vie courbées sur leur ouvrage d’aiguille dans de +sombres petites chambres.</p> + +<p>— Et chaque fois, la lecture me cause le même plaisir, +reprit-elle. Et vous, est-ce que cela ne vous produirait +pas le même effet.</p> + +<p>— Non, répondit Esther avec un pénible sentiment +de son infériorité. Moi, je me rappelle tout ce que j’ai lu.</p> + +<p>— Ah, vous serez une femme bien remarquable, déclara +Debby en lui caressant les cheveux.</p> + +<p>— Vous croyez ? s’écria Esther toute illuminée de +plaisir.</p> + +<p>— Oui, d’ailleurs n’êtes-vous pas toujours la première +de votre classe ?</p> + +<p>— Qu’est-ce que cela signifie ? balbutia la fillette. Les +autres filles sont si stupides. Elles ne pensent qu’à leurs +chapeaux et à leurs rubans. Elles aimeraient mieux +jouer au volant ou sauter à la corde, que de lire l’histoire +des Quarante Voleurs. Ça ne les gêne pas de rester toute +l’année dans la même classe, au lieu que moi, ça me +rend folle de voir qu’on va si lentement. Je pourrais facilement +apprendre en trois mois tout ce qu’on nous +enseigne en douze. Je veux tout savoir, de façon à devenir +plus tard institutrice dans notre école.</p> + +<p>— Et vous croyez que votre institutrice sait tout ?</p> + +<p>— Oh oui, il n’y a pas un mot qu’elle ne comprenne +et elle n’ignore rien des pays étrangers.</p> + +<p>— Et cela vous plairait d’être institutrice ?</p> + +<p>— A condition que je devienne assez savante. Mais +c’est que, voyez-vous, les institutrices de notre école sont +par dessus le marché de vraies dames. Et elles s’habillent +si magnifiquement. Figurez-vous, elles ont des +boas de fourrure et des gants à six boutons. Je ne +pourrai jamais acheter des choses pareilles. Même si je +gagnais cinq shillings par semaine, il faudrait donner +presque tout à mon père et aux enfants.</p> + +<p>— Mais si vous êtes vraiment bonne, je suis persuadée +que de grandes dames, comme celles de la famille +Rothschild, vous achèteront de beaux vêtements. J’ai +ouï dire qu’elles sont très généreuses pour les enfants +appliqués.</p> + +<p>— Non, les autres institutrices sauraient que je reçois +des charités et elles me mépriseraient. J’ai entendu +Miss Hyams se moquer d’une institutrice parce que +celle-ci portait le même costume deux hivers de suite. +En somme, je ne crois pas que je puisse devenir institutrice. +Ce serait pourtant bon de pouvoir s’asseoir le dos +au feu en hiver. Mais les élèves sauraient…</p> + +<p>Esther s’arrêta et rougit :</p> + +<p>— Que sauraient-elles donc ?</p> + +<p>— Eh bien, elles sauraient qui est mon père, reprit +Esther en baissant la voix. Elles le verraient vendant +des choses dans le <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span>, et alors elles ne m’obéiraient +pas.</p> + +<p>— Quelle idée. Je suis persuadée que la plupart des +élèves ont des pères aussi… aussi pauvres. Voyez le +père de Miss Hyams.</p> + +<p>— Je veux bien vous croire. Et puis, j’y songe, Debby, +si je gagnais cinq shillings par semaine, je pourrais +acheter à mon père des vêtements neufs, n’est-ce pas ? Et +alors il n’aurait plus besoin de colporter des citrons ou +des bobines de fil.</p> + +<p>— C’est cela, chère, vous serez institutrice, je vous le +prédis. Et même qui sait ? Vous serez peut-être un jour +directrice ?</p> + +<p>Esther eut un petit rire charmé, qui finit dans un +soupir.</p> + +<p>— Comment, moi ? Je ferais ma tournée pour voir si +toutes les institutrices sont bien à leur tâche ? Oh, je +saurais bien surprendre leurs bavardages. Je connais +leurs manières.</p> + +<p>— Vous avez l’air de surveiller beaucoup vos surveillantes. +Est-ce que vous les semoncerez pour leurs +commérages ? demanda la Debby amusée.</p> + +<p>— Non, protesta Esther redevenue très sérieuse. Il ne +me déplaît pas du tout d’entendre bavarder ces demoiselles. +Quand mon institutrice et Miss Davis, qui tient +la classe d’à côté et puis quelques autres encore de ces +demoiselles, se rassemblent j’apprends tant de choses en +écoutant leur conversation.</p> + +<p>— De sorte, fit Debby en riant, que leurs bavardages +rentrent en somme dans l’enseignement.</p> + +<p>— Oui, quoique ça ne soit pas dans le programme, +répondit la fillette secouant gravement la tête. — Ces +dames parlent surtout de jeunes gens. Avez-vous jamais +eu un amoureux, Debby ?</p> + +<p>— Ne me demandez… ne me demandez jamais cela, +fit Debby qui se pencha sur son ouvrage.</p> + +<p>— Pourquoi pas ? insista Esther. Quand je serai +grande, si j’ai un amoureux j’en serai très fière. Oui, +vous êtes là à détourner la tête, mais je suis sûre que +vous en avez eu un : Etait-il joli comme Lord Eversmonde +ou le Capitaine Andrew Sinclair ? Comment, vous +pleurez, Debby ?</p> + +<p>— Vous êtes une sotte, Esther, ne voyez-vous pas que +c’est un moucheron qui m’est entré dans l’œil. Il m’a +fait du mal, et ne s’est pas fait de bien non plus, le +pauvret ?</p> + +<p>— Laissez-moi regarder, Debby ; peut-être arriverai-je +à le sauver.</p> + +<p>— Non, ne vous inquiétez pas.</p> + +<p>— Vous êtes cruelle, Debby, vous êtes aussi méchante +que Salomon, qui arrache les ailes des mouches pour +voir si elles pourront voler quand même.</p> + +<p>— La mienne est morte à présent. Continuez donc <i>La +Rivale de Lady Anne</i>. Voilà tout notre après-midi gâché +en bavardage. Croyez-moi, Esther, n’allez pas vous +mettre dans la tête des idées d’amoureux. Vous êtes trop +jeune. Mais lisez. Je vous écoute.</p> + +<p>— Où en étais-je ? Ah oui : « Lord Eversmonde pressa +sur sa mâle poitrine la belle jeune femme, et couvrit +de baisers ces lèvres si fraîches, qui lui répondirent +avec une passion égale à la sienne. Elle finit pourtant +par se ressaisir, et lui dit, les larmes aux yeux : — Oh, +Sigismond, pourquoi vous obstinez-vous à venir ici, +alors que le duc vous l’a défendu ! »…</p> + +<p>— Ah, vous savez, Debby, mon père m’a dit l’autre +jour de ne plus revenir ici.</p> + +<p>— Oh, vous devez revenir, s’écria Debby toute émue. +Je ne pourrais plus me passer de vous maintenant.</p> + +<p>— Mon père assure que l’on dit que vous n’êtes pas +une personne convenable, dit naïvement Esther.</p> + +<p>Debby soupira tristement.</p> + +<p>— Bien, murmura-t-elle.</p> + +<p>— Mais j’ai répondu que les gens sont des menteurs, +et que vous êtes une personne très bien.</p> + +<p>— Oh, Esther, chère Esther, balbutia Debby, embrassant +la petite tête sérieuse avec une passion qui +surprit l’enfant.</p> + +<p>— Je pense, reprit celle-ci, que si mon père a dit +ça, c’est parce qu’il s’imagine que pendant qu’il est +à la synagogue je néglige Sarah et Isaac, qui sont tout +le temps à se disputer sur leur anniversaire dès qu’on +les laisse seuls. Mais ils ne se donnent pas des taloches +bien graves. Mais j’ai une idée. Si je faisais descendre +Sarah avec moi ?</p> + +<p>— Soit, mais ne craignez-vous pas qu’elle pleure, et +qu’elle s’ennuie pendant que vous lirez, si elle n’a pas +Isaac pour jouer avec elle ?</p> + +<p>— Pas du tout, répondit Esther. Elle tiendra compagnie +à Bobby.</p> + +<p>Bobby prit la petite Sarah en amitié. Il ne fréquentait +aucun de ses semblables. En pareil cas, un animal +au cœur sensible se rabat sur les êtres humains. C’était +tout à fait par hasard qu’il avait rencontré Debby elle-même. +Ces deux isolés avaient aussitôt fraternisé. Avant +cette rencontre, <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby était sujette à des tentations +fâcheuses. Une fois elle s’était privée pendant +près de trois mois, pour mettre de côté neuf pence par +semaine, et acheter un huitième de billet de loterie à +Sugarman, le marieur, qui avait daigné en cette occasion, +se souvenir de son existence. La fortune n’était +pas venue. Durant les mois qui s’écoulèrent jusqu’à +l’hiver suivant, Debby vit Esther de moins en moins, +car la fillette craignait que sa grande amie ne se crût +obligée de lui offrir de partager ses repas. Et puis les +enfants de plus en plus exigeaient des soins. Debby +était arrivée à savoir bien des choses sur les compagnes +d’école et sur l’institutrice d’Esther, mais celle-ci était +peu communicative en ce qui concernait sa famille.</p> + +<p>Un soir d’été, Esther, qui venait de passer sous la +coupe de Miss Miriam Hyams, entra chez <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby +avec une mine sérieuse et prononça :</p> + +<p>— Oh ! Debby, Miss Hyams n’est pas une héroïne.</p> + +<p>— Vraiment ? fit Debby en riant. Jusqu’à présent, +vous ne tarissiez pas d’éloges sur son compte.</p> + +<p>— Oui, elle est très jolie, et ses chapeaux sont élégants ; +mais ce n’est pas une héroïne.</p> + +<p>— Qu’est-ce qui est arrivé ?</p> + +<p>— Vous savez quel beau temps il a fait tous ces +jours-ci ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Eh bien, ce matin, au beau milieu de la leçon +d’histoire sainte, elle nous a dit : — Quel dommage, +mes enfants, de rester enfermés ici par un temps pareil. +(Vous savez qu’elle nous parle toujours très gentiment.) — Il +y a des écoles, a-t-elle continué, où, en +été, on a congé une demi-journée, le mercredi. N’est-ce +pas que ce serait charmant si nous en avions autant, +pour aller nous promener au soleil dans <span lang="en" xml:lang="en">Victoria-Park</span> ?</p> + +<p>— Oh oui, Mademoiselle, ce serait bien gentil, avons-nous +crié en chœur.</p> + +<p>Alors elle a dit :</p> + +<p>— Eh bien, pourquoi ne demanderiez-vous pas à la +directrice congé pour cet après-midi ? Vous êtes la +plus haute classe de l’école. Je suis persuadée que si +vous faisiez cette demande, l’école entière aurait congé. +Qui veut prendre la parole au nom de toutes ?</p> + +<p>Alors toutes les filles dirent que ce devait être moi, +parce que je suis la première de la classe et que j’aspire +tous les <i>h</i>. Alors quand la Directrice entra dans notre +classe je me levai, je lui fis la révérence, et lui demandai +si elle ne voudrait pas nous donner congé cet après-midi +en raison du beau soleil. Alors voilà la directrice, +qui met ses lunettes, et qui fait une mine si noire, +qu’il nous sembla qu’il n’y avait plus du tout de soleil +dans la classe. — Comment, s’écria-t-elle, avec toutes +les vacances que vous avez eues déjà ! Un mois au +nouvel an, quinze jours à Pâques, et tous les jours +fériés. Je suis surprise, mesdemoiselles, que vous soyez +assez dissipées et paresseuses pour en demander davantage. +Prenez donc exemple sur votre institutrice. Regardez +Miss Hyams. (Nous regardâmes Miss Hyams, qui +avait l’air de chercher quelque chose dans son pupitre.) +Voyez comme elle travaille, elle ne se plaint jamais, elle +ne demande jamais de congé !</p> + +<p>Nous regardâmes de nouveau Miss Hyams, mais elle +n’avait pas encore l’air d’avoir trouvé le papier qu’elle +cherchait. Il y eut un silence horrible, on aurait entendu +tomber une épingle. Pas la moindre toux, pas le +moindre froissement d’étoffe. Alors, la Directrice se +tourna vers moi, et elle dit :</p> + +<p>— Et vous, Esther Ansell, dont j’ai eu toujours une +si haute opinion, je m’étonne que vous soyez l’interprète +d’une requête aussi déplacée. Je me souviendrai +de cela, Esther Ansell.</p> + +<p>Là-dessus elle s’en alla longue et raide comme une +perche, en claquant la porte avec colère.</p> + +<p>— Et qu’est-ce que Miss Hyams a dit ensuite ? demanda +Debby profondément intéressée.</p> + +<p>— Elle a dit : « Sélina Green, qu’est-ce que fit Moïse +quand les enfants d’Israël se plaignirent à lui de manquer +d’eau ? »</p> + +<p>Elle avait tout simplement repris la leçon d’histoire +sainte comme s’il n’était rien arrivé.</p> + +<p>— A votre place, j’aurais dit à la Directrice quelle +était la personne qui m’avait poussée à parler, s’écria +Debby indignée.</p> + +<p>— Oh non, protesta Esther. Ç’aurait été vil. Il y a là +une question de délicatesse. Je regrette tout de même +que nous n’ayons pas eu congé. Il aurait fait si bon +dehors, dans le Parc.</p> + +<p><span lang="en" xml:lang="en">Victoria-Park</span>, pour les habitants du Ghetto c’est le +<i>Parc</i> par excellence. Situé à deux milles environ, assez +loin pour que la promenade paraisse une excursion, c’est, +pour les Juifs des quartiers pauvres de Londres, une +bénédiction perpétuelle. En de rares après-midi dominicaux, +la famille Ansell, moins la grand’mère, faisait +en bande le voyage du parc, Mosès portant sur son +épaule Isaac et Sarah, chacun à leur tour. Esther aimait +le Parc en toutes saisons, mais surtout en été, quand le +grand lac était limpide, et sillonné de bateaux, que les +oiseaux chantaient dans le feuillage des arbres et que +les jardiniers avaient disposé les merveilleuses mosaïques, +les lobélias et les calcéolaires. Elle s’étendait sur +l’épais gazon, et contemplait avec un mystique ravissement +la voûte bleue du ciel. Elle en oubliait le livre +qu’elle avait apporté. Pendant ce temps les autres enfants +se pourchassaient avec une joie qui tenait du +délire.</p> + +<p>Un samedi après-midi de l’automne dernier où Mosès +ne devait pas accompagner ses enfants, Esther avait +décidé <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby à se joindre à eux, à rompre pour +quelques heures avec ses habitudes casanières. Une +ineffable mélancolie émanait du paysage mourant. Les +feuilles roussies jonchaient les allées, et les arbres balançaient +sous la brise des branches pareilles à des bras +décharnés. Le brouillard de novembre montait des pelouses +humides et voilait de ses vapeurs le bleu du ciel. +Le soleil semblait un bateau rouge, démâté, flottant +parmi des vagues de pourpre et d’or, et des flocons de +nuages embrasés. Sur le miroir tranquille du petit lac +se reflétaient les branches des arbres. Un cygne solitaire +lissait ses plumes, allongeait le cou, et décrivait +de nonchalantes courbes sur l’eau fangeuse. Tout à +coup on entendit un bruit de rames, et les eaux paresseuses +furent ridées par le passage d’un bateau, où un +héroïque jeune homme promenait une non moins héroïque +jeune femme.</p> + +<p><span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby fondit en larmes et rentra vite chez elle. +Depuis lors elle ne s’occupa plus que de Bobby, d’Esther +et du <i lang="en" xml:lang="en">London Journal</i>, et ne recommença jamais à économiser +neuf shillings.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10">X<br> +<span class="xsmall">UNE FAMILLE TACITURNE</span></h2> + + +<p>Quelques jours avant la fête du Pourim, Sugarman, le +marieur, portant son fils Néhémiah sous le bras, vint +un soir rendre visite à M<sup>me</sup> Hyams, la mère de l’institutrice +d’Esther. Le jeune Néhémiah avait les mollets nus, +des souliers et des chaussettes rouges : son père le portait +toujours de façon à étaler cette élégance. Quant à +Sugarman lui-même, il avait mis toutes voiles dehors, +et le foulard bleu qu’il portait d’habitude sortait à demi +de la poche de sa jaquette au lieu d’être comme les +jours de fête ou de sabbat, attaché en ceinture autour +de sa taille.</p> + +<p>— Bonjour, mâme, dit-il gaiement.</p> + +<p>— Bonjour, Sugarman, répondit M<sup>me</sup> Hyams.</p> + +<p>C’était une petite vieille de soixante ans, l’air usé, et +les cheveux tout blancs. Si elle avait été meilleure +observatrice des coutumes juives, une perruque noire +eût jusqu’à son dernier jour empêché qu’on ne constatât +ce dernier trait. Mais sa fille Miriam avait proscrit la +perruque. M<sup>me</sup> Hyams, personne pacifique et craintive, +s’était soumise en silence à cette interdiction qui blessait +pourtant ses sentiments les plus intimes. Le vieil +Hyams, son mari, bien que moins faible, n’était pas +assez ferme pour imposer sa volonté à sa famille. Et il +se taisait, lui aussi.</p> + +<p>— Peut-êt’ bien, mâme, que vous êtes étonnée que +j’aie fait toilette pour venir vous voir, dit Sugarman, +mais le fait est, mâme, que je m’ai habillé pour rendre +visite à une dame. Je me suis arrêté ici en passant.</p> + +<p>— Voulez-vous vous asseoir ? dit M<sup>me</sup> Hyams. Dressée +par sa fille, elle parlait anglais, mais péniblement et +lentement.</p> + +<p>— Non, merci. Mais je vais asseoir Néhémiah, si vous +le permettez… Là, reste tranquille, Néhémiah, ou gare +à toi. J’suis venu vous emprunter votre tire-bouchon, +mâme.</p> + +<p>— Avec plaisir, dit M<sup>me</sup> Hyams.</p> + +<p>— Merci. Mon Ebenezer, mon garçon, est Bar-Mitzvah +au Sabbat de la semaine prochaine, et je suis entré +vous le dire. Vous viendrez, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Je ne sais pas, répondit M<sup>me</sup> Hyams, avec hésitation. +Elle n’était pas certaine que Miriam considérât Sugarman +comme digne d’être inscrit sur la liste de visites +de la famille.</p> + +<p>— Ne dites pas cela. On boira treize bouteilles de +limonade. Je compte sur vous, sur M. Hyams, et sur +toute la famille.</p> + +<p>— Merci. J’en parlerai à mon mari et aux enfants.</p> + +<p>— Ça va. Néhémiah, ne danse pas sur la chaise de la +dame… Avez-vous appris, mâme Hyams, la chance de +mâme Jonas ?</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Elle a gagné onze livres à la loterie.</p> + +<p>— C’est beau, dit M<sup>me</sup> Hyams, animée.</p> + +<p>— Si vous voulez, je puis vous céder un demi-billet +pour deux livres.</p> + +<p>— Je n’ai pas d’argent.</p> + +<p>— Eh bien, pour trente shillings. C’est ce qu’il me +coûte.</p> + +<p>— Si je pouvais, mais c’est impossible.</p> + +<p>— Alors, prenez un huitième de billet pour neuf +shillings.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Hyams refusa encore en secouant la tête.</p> + +<p>— Comment va votre fils Daniel ? continua Sugarman.</p> + +<p>— Assez bien, merci. Et votre femme ?</p> + +<p>— Grâces à Dieu.</p> + +<p>— Et votre Bessie ?</p> + +<p>— Grâces à Dieu. Votre Daniel est-il ici ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Grâces à Dieu. Puis-je le voir ?</p> + +<p>— Si c’est pour le billet de loterie, il vous dira la +même chose que moi.</p> + +<p>— Ça n’est pas pour ça, fit Sugarman. Mais je voudrais +l’inviter.</p> + +<p>— Daniel ! appela M<sup>me</sup> Hyams.</p> + +<p>Il vint, du fond de la cour, les manches de sa chemise +retroussées, de la mousse de savon séchant sur +ses bras. C’était un beau garçon, aux cheveux blonds, et +de figure agréable, plus jeune que Miriam de dix-huit +mois. Son menton disait la volonté, ses yeux la douceur.</p> + +<p>— Bonjour, monsieur, dit Sugarman. Mon Ebenezer +est Bar-Mitzvah, le jour du Sabbat de la semaine prochaine. +Me ferez-vous l’honneur de passer chez moi avec +votre mère et votre père après la Synagogue ?</p> + +<p>Daniel rougit subitement. Il avait une forte envie de +répondre : Non. Mais il se contint et put s’excuser en +périphrases polies. Sa mère avait remarqué sa rougeur, +si visible sur son teint de blond.</p> + +<p>— Faut pas dire ça, s’écria Sugarman ; on videra +treize bouteilles de limonade, à preuve que j’ai emprunté +à votre mère son tire-bouchon.</p> + +<p>— J’enverrai avec plaisir à Ebenezer un petit souvenir. +Mais je ne pourrai pas aller chez vous. Excusez-moi.</p> + +<p>Et il tourna les talons.</p> + +<p>Mais Sugarman tint à lui montrer qu’il ne lui en +voulait pas.</p> + +<p>— Bon, dit-il, si vous envoyez un cadeau, ce sera la +même chose que si vous veniez.</p> + +<p>— A la bonne heure, fit Daniel avec une cordialité +contrainte.</p> + +<p>Sugarman mit Néhémiah sur son bras, mais il s’attarda +sur le seuil. Il ne savait comment aborder le +sujet qui lui tenait à cœur. Soudain l’inspiration lui +vint.</p> + +<p>— Savez-vous que j’ai assigné Morris Berlinski ?</p> + +<p>— Non, fit Daniel, et pourquoi ?</p> + +<p>— Il me doit trente shillings. Je lui ai trouvé une +très jolie fiancée. Mais à présent qu’il est marié, il dit +que ça ne valait qu’un souverain. Il m’offre le souverain, +mais je n’en veux pas. Et pourtant c’était un +pauvre diable, à qui son mariage a fait gagner dix livres +sterling, qu’il a touchées d’une Société de Dotation.</p> + +<p>— Est-ce que pour dix shillings vous voudriez jeter +le scandale sur la communauté ? Ce sera dans tous les +journaux, qui transformeront votre qualificatif de <i>shadchan</i> +(marieur), en <i>shatcan</i> (marmite fêlée), en <i>shodkin</i> +(parent ferré des quatre pieds), en <i>shatkin</i> (parent +fêlé), en <i>chodcan</i> (pied de marmite), en <i>shotgun</i> (vieux +fusil), et en Dieu sait quoi encore.</p> + +<p>— Oui, mais il s’agit de trente shillings et non de +dix.</p> + +<p>— Vous dites qu’il vous a offert une guinée.</p> + +<p>— D’accord. Il m’a offert deux demi-souverains. J’ai +pris sa guinée mais en guise de simple acompte.</p> + +<p>— Vous deviez le traduire devant le Beth-Din, s’écria +violemment Daniel, ou soumettre l’affaire à l’arbitrage +d’un Juif. Vous allez faire des Juifs la risée de tout le +monde. Il est vrai que tous les mariages du monde sont +une question d’argent, ajouta-t-il amèrement, seulement +c’est la mode parmi les reporters des tribunaux de prétendre +que cette coutume est limitée aux Juifs.</p> + +<p>— Eh bien, j’ai consulté Reb Shemuel. Je pensais +qu’il était tout indiqué pour cet arbitrage.</p> + +<p>— Pourquoi ?</p> + +<p>— Hé, n’a-t-il pas été shadchan lui aussi ? Auprès de +qui eussé-je pu croire que je trouverais de la sympathie ?</p> + +<p>— Je comprends, fit Daniel, avec un sourire. Et apparemment +vous n’en avez pas trouvé chez lui ?</p> + +<p>— Non, gronda Sugarman, rendu furieux par l’évocation +de ce souvenir. Il m’a déclaré que nous n’étions pas +en Pologne.</p> + +<p>— C’est la vérité.</p> + +<p>— Oui, mais je lui ai fait une réponse qui ne lui a +pas fait plaisir. Je lui ai dit : « Sous prétexte que nous +ne sommes pas en Pologne, faut-il ne rien garder de +notre religion ? »</p> + +<p>De l’indignation, Sugarman passa à l’insinuation.</p> + +<p>— Pourquoi ne voulez-vous pas que je vous procure +une femme, Monsieur Hyams ? J’ai en vue plusieurs +jeunes filles tout à fait bien. Voyons, ne me regardez +pas avec cette colère. Quelle commission me donnerez-vous +si je vous trouve une jeune fille d’une centaine de +guinées ?</p> + +<p>— Allez-vous en ! tonna Daniel.</p> + +<p>Sugarman s’en alla la tête basse. L’amour étant +aveugle, il n’y a rien de surprenant à ce que les marieurs +soient myopes. La plupart des gens non intéressés savaient +que Daniel aimait Bessie Sugarman. Et c’était +vrai. Daniel aimait Bessie, et Bessie aimait Daniel. Seulement, +Bessie n’en parlait point, parce qu’elle était +femme et lui ne l’avouait point, parce qu’il était homme. +Les Hyams étaient une famille où l’on ne faisait pas de +bruit. Chacun y portait sa croix dans un perpétuel +silence. Miriam, la moins réticente pourtant, ne donnait +pas l’impression d’une jeune fille qui ne pouvait trouver +d’épouseur. Elle vivait trop haut, voilà tout, pensait-on. +Daniel était fier d’elle, de sa position, de son +savoir et il avait confiance qu’elle se marierait aussi bien +qu’elle s’habillait. Il se sentait les reins assez solides +pour faire vivre la maisonnée, et ne s’attendait point +que sa sœur contribuât à celle-ci, ce qu’elle faisait cependant +dans une certaine mesure. Mais c’était lui, en +somme, qui soutenait le père et la mère Hyams presque +infirmes. Durant les années mauvaises, mais dignement +et courageusement traversées, Hyams avait été vitrier +ambulant. Mais quand la situation de Miriam commença +de s’améliorer, le métier paternel lui parut un déshonneur +public jeté sur la famille. Ce fut en partie à cause +d’elle que Daniel finit par entretenir ses parents dans +l’oisiveté, et s’interdit à lui-même de fréquenter Bessie. +Car un employé dans un magasin de nouveautés gagnant +quarante-cinq shillings par semaine ne peut entreprendre +de faire vivre deux ménages.</p> + +<p>Bessie était trop gentille pour rester longtemps sans +trouver un parti. Il y eut donc une certaine nuit où +Daniel ne dormit point. Nos voisins les Français appellent +cela une nuit blanche : ce fut plutôt une nuit +obscurcie de larmes. Quand le matin reparut, Daniel +avait pris la résolution de renoncer à Bessie. Il espérait +avoir ainsi conquis la paix. Elle ne vint pas tout de +suite, mais il ne doutait pas qu’elle fût en route, car +une fois déjà il avait soutenu contre soi-même une lutte +toute pareille, et reçu cette récompense.</p> + +<p>Cela s’était passé alors qu’il avait dix-huit ans, et +qu’il s’était éveillé à la lumière de la libre-pensée, en +se considérant comme une victime du Moloch du Sabbat, +auquel les pères sacrifient leurs enfants. Le propriétaire +de la maison de nouveautés était Juif et, en conséquence, +fermait le samedi. Sans cette obligation intempestive de +sanctifier le samedi alors qu’il lui fallait encore chômer +le dimanche, Daniel sentait que cent carrières plus élevées +eussent pu s’ouvrir devant lui. Plus tard, quand +il eut rencontré Bessie il n’en revint certes pas à +l’étroit formalisme de son père, mais son impiété +l’abandonna ; il découvrit que ce Sabbat abhorré sanctifiait +sa vie, en la sacrifiant à un idéal impersonnel : +moyennant quoi, une fois par semaine on se sentait +pénétré par la grâce. Ses sentiments intimes, Daniel eut +été fort embarrassé de les exprimer, il n’essaya jamais +de le faire, et ce fut un malheur, car une fois, jadis, au +temps de la ferveur de sa réaction contre le judaïsme il +avait au contraire épanché son âme avec un grand fracas… +Le vieux Mendel Hyams, son père, et Bînah, sa +mère, désespérés, s’étaient tus, les sourcils froncés, se +contentant d’opposer une résistance muette à un monde +plus fort que leur volonté. Si Daniel leur avait dit plus +tard qu’il revenait sur ses paroles, qu’il était heureux +même de la ruine que la foi de ses pères avait fait de +ses espérances, peut-être les deux vieillards eussent-ils +changé d’attitude. Mais Daniel resta muet.</p> + +<p>— Vous irez chez Sugarman, mère, disait-il, vous et +le père. Ne faites pas attention si je n’y vais pas. J’ai +un autre engagement pour ce jour-là.</p> + +<p>C’était bien des paroles à la fois pour un homme si +taciturne.</p> + +<p>— Il lui déplairait qu’on le vît avec nous, pensa +Bînah Hyams.</p> + +<p>Mais elle se tut.</p> + +<p>— Il ne m’a jamais pardonné de l’avoir mis dans les +nouveautés, pensa Mendel Hyams, quand son fils lui +tint le même langage qu’à la mère.</p> + +<p>Mais il se tut.</p> + +<p>Il ne jugea pas à propos de discuter là-dessus avec sa +femme. Le couple aurait partagé plus volontiers ses +joies que ses chagrins. Mais ils étaient mariés depuis +quarante ans, et il n’y avait jamais eu entre eux un seul +moment d’intimité morale. Leurs épousailles avaient été +une question de contrat. Il y avait quarante ans, en +Pologne, Mendel Hyams, en s’éveillant un matin, avait +trouvé sur l’oreiller voisin du sien un visage qu’il +n’avait encore jamais vu. Pas même le jour de la noce +on ne lui avait permis de jeter un coup d’œil sur la +figure de sa fiancée. Ainsi le voulait, à cette époque, la +coutume locale. Bînah avait eu quatre enfants, dont les +deux aînés étaient morts à présent ; mais le mariage +n’avait pas engendré l’affection. C’est souvent l’inverse +que produisent de pareilles unions. Bînah était une ménagère +exemplaire, et Mendel Hyams l’avait fidèlement +fait vivre de son travail, aussi longtemps que les enfants +le lui avaient permis, mais l’amour n’avait jamais +existé dans la maison. Ils ne se parlaient guère l’un à +l’autre. Bînah faisait le ménage, fort mal secondée par +une petite servante, qu’on avait prise surtout pour le +qu’en dira-t-on. Mendel, contraint à l’oisiveté, s’était +rabattu sur la religion. A soixante ans, quand on est +silencieux depuis quarante ans, il y a grande chance +pour que le silence ne soit pas rempli de ce côté-ci de +la tombe. Mendel quant à lui n’avait plus qu’une ambition +au monde : mourir à Jérusalem. Rien n’égalait la +profondeur de son culte pour la Ville du Temple. Tous +les instincts de l’Hébreu errant et de l’homme accablé +par la vie, se combinaient pour lui faire concevoir une +Sion environnée de toute la splendeur que peignent les +rêves des poètes sacrés, éclatante sous la voûte des +arcs-en-ciel mystiques faits des larmes amères des +croyants. Hyams avait aussi cette crainte que s’il était +enseveli ailleurs, son corps aurait à accomplir sous la +terre et sous la mer toute la distance séparant son tombeau +de la vallée de Josaphat quand la trompette sonnerait +pour la Résurrection.</p> + +<p>Chaque année, à la table pascale, il exprimait son +vœu : « L’an prochain, à Jérusalem ! »</p> + +<p>Et Miriam, dans le fond de son cœur, répétait le +souhait. Elle sentait qu’elle l’eût mieux aimé de loin.</p> + +<p>Bînah Hyams n’avait plus, elle aussi, qu’un espoir au +monde : mourir.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11">XI<br> +<span class="xsmall">LE BAL DU POURIM</span></h2> + + +<p>Sam Lévine revint, comme il l’avait promis, pour le +bal du Pourim. Léah et lui allèrent chercher Hannah dans +un cab, car il y avait trop de boue sur les pavés pour +qu’une femme y risquât ses souliers de bal. Et tous trois +en voiture pour ce trajet de trois cents mètres se rendirent +au Club.</p> + +<p>Le Club, c’était le Palais du Peuple du Ghetto, mais +qu’il ne contînt pas les couches profondes de la population +juive était suffisamment prouvé par le fait que +les habitués y parlaient anglais. Même les couches +inférieures y étaient de formation secondaire, n’étant +composées que d’enfants d’immigrés, tandis que la +couche supérieure confinait à la basse classe moyenne +et dépassait presque, par conséquent, les frontières du +Ghetto. C’était un endroit charmant, où les jeunes gens +et les jeunes filles se rencontraient sur le pied d’égalité, +payant la même cotisation. Pour les filles de Juda, +ce club était une bénédiction, et il empêchait certainement +leurs frères de tourner mal. La salle de bal en +était agréable à voir avec sa décoration de fleurs d’hiver +et de plantes vertes. La plupart des danseurs étaient +en habit noir ou en robe décolletée suivant le sexe, et +il eût été impossible de distinguer ce bal d’une soirée +vraiment mondaine dans un quartier à la mode, n’eût +été l’éclat tout spécial dont y brillaient la jeunesse et la +beauté.</p> + +<p>Où aurait-on pu rencontrer pareille abondance de +brunes superbes, où trouver de si belles blondes ? Et +non pas des blondes lymphatiques, mais des blondes +orientales, aux regards à peine moins éclatants que ceux +de leurs rivales aux cheveux noirs. Les jeunes gens +avaient des moustaches soigneusement retroussées, des +boucles d’un noir huileux comme celles du Taureau +Assyrien, des nez faits comme le chiffre six et des boutons +fort brillants sur leurs plastrons de chemise. Comment ils +avaient pu se les payer sur leurs maigres salaires, c’est +là l’un des nombreux miracles de l’histoire d’Israël. +Car au point de vue social, et même généralement au +point de vue financier, ils vivaient à l’exact niveau de +l’artisan chrétien. Ces jeunes gens en habit apparaissaient +ainsi comme le résumé vivant de l’un des aspects +de l’histoire d’Israël. Non pas qu’ils fussent cependant +à leurs égards des exemplaires améliorés de +leur race ; aux mœurs primitives et à la piété des Juifs +immigrés, ils avaient substitué un vernis de culture +banale et un certain laisser-aller dans l’observance des +rites. N’importe, c’était une joyeuse assemblée, presque +une réunion familiale, non pas seulement parce que +la plupart des danseurs se connaissaient, mais aussi +parce que « tous les Israélites sont frères et sœurs ». +On dansait avec beaucoup de légèreté et sans fracas ; +les quadrilles s’exécutaient avec symétrie, chacun des +intéressés sachant bien son rôle ; les valses évoluaient +avec une grâce rythmique. Quand l’air joué était populaire, +on l’accompagnait de la voix. Après le souper, +les pieds étaient plus légers, les conversations et les +rires plus bruyants, mais sans jamais excéder les bornes +du décorum, malgré les efforts de quelques Juifs hollandais +qui essayaient d’introduire les méthodes plus +gymnastiques en faveur dans leurs clubs où le kanguroo +est le maître de danse : mais le sentiment général +était contre eux. Hannah dansait peu ; elle faisait volontairement +tapisserie. Elle était radieuse dans sa robe +de tussor et il émanait de la svelte et jolie fille une +atmosphère de raffinement qui attirait les élégants du +Club. Mais elle se contenta d’accorder les danses +obligatoires : un quadrille à Sam, et une valse à Daniel +Hyams, qui avait été amené par sa sœur bien qu’il +n’eût pas d’habit noir pour tenir son rang à côté des +draperies flottantes de Miriam. Hannah reçut de la +jolie Bessie Sugarman, que le pauvre Daniel faisait vainement +mine de ne pas remarquer, un regard plutôt +hostile.</p> + +<p>— Est-ce que votre sœur est fiancée ? demanda Hannah +à Daniel, pour dire quelque chose.</p> + +<p>— Vous le sauriez, si elle l’était, répondit Daniel.</p> + +<p>Et il parut si troublé, qu’elle se reprocha sa question +inconsidérée.</p> + +<p>— Comme elle danse bien ! se hâta-t-elle de déclarer.</p> + +<p>— Pas mieux que vous, fit-il avec galanterie.</p> + +<p>— Je vois que vous tenez comptoir de compliments +comme de nouveautés. Retirons-nous de là, ajouta-t-elle +comme ils arrivaient à un coin encombré.</p> + +<p>— Oui, mais je ne retire pas mes compliments, dit-il +en riant. Miriam m’a trop bien stylé.</p> + +<p>— Votre sœur me fait penser à Miriam dansant sur +la mer Rouge, observa-t-elle en pouffant de l’incongruité +de son idée.</p> + +<p>Est-ce que cette Miriam-là ne jouait pas du « timbrel » ? +demanda-t-elle. J’avoue que je ne sais pas du +tout ce que ce timbrel pouvait être.</p> + +<p>— Sans doute une sorte de tambourin. Et puis elle +chantait parce que les enfants d’Israël étaient sauvés.</p> + +<p>Tous deux rirent de bon cœur, mais, la valse terminée, +chacun reprit sa mine mélancolique. Vers l’heure du +souper, au milieu d’un quadrille, Sam, remarquant soudain +la solitude de Hannah, lui amena un jeune homme +grand, bronzé, comme il faut, en frac, balbutia une +présentation, et retourna vite auprès de l’exigeante Léah.</p> + +<p>— Pardonnez-moi, je ne danse pas ce soir, répondit +froidement Hannah à l’étranger qui lui avait formulé +une invitation.</p> + +<p>— Je n’en suis qu’à demi fâché, dit-il avec un franc +sourire. Je vous faisais cette demande parce qu’il le +fallait. Mais je ne me sens pas à ma place au milieu +de jeunes gens si à la mode.</p> + +<p>Il y avait dans sa voix et dans ses manières quelque +chose qui sortait de l’ordinaire, et qui impressionna +agréablement Hannah, malgré elle. Sa physionomie +s’éclaira un peu.</p> + +<p>— N’êtes-vous pas venu à un des bals précédents ? +demanda-t-elle.</p> + +<p>— Oh, oui, il y a six ou sept ans, mais tout a bien +changé depuis. On a reconstruit le club, n’est-ce pas ? +Bien peu d’entre nous venaient ici en habit, avant l’époque +de mon voyage au Cap. Je ne suis de retour que +depuis quelques jours. On m’a donné un billet, et j’ai +voulu tâcher de revivre un instant le bon vieux temps.</p> + +<p>Un auditeur malveillant eût discerné une nuance de +condescendance dans la dernière phrase. Hannah la +discerna, car le jeune homme, en annonçant qu’il revenait +du Cap, avait refoulé la naissante sympathie +qu’elle éprouvait pour lui. Elle redevint glaciale. Elle +le connaissait bien, « le jeune homme qui revient du +Cap », type encore plus désagréable, et du même genre, +que le jeune juif en habit noir. Il a gagné de l’argent +dans l’Afrique du Sud — honnêtement ou non, personne +ne se soucie de le savoir. Il en a gagné, voilà tout. +Parfois la justice confisque cet argent, prétendant que +le jeune homme s’est procuré des diamants par des voies +illégales, mais alors ce n’est plus le jeune homme qui +revient du Cap, parce qu’il n’est pas riche. D’ailleurs, +pour parler en toute justice, ces fortunes rapides ont +moins pour origine la malhonnêteté que les occasions +offertes à d’audacieuses énergies par des régions encore +inexploitées. C’est aussi que l’homme n’ayant plus souci +dans ces régions éloignées de sauver les apparences, y +consent aux plus rudes besognes, et aux plus basses, y +peine si longtemps et si durement, qu’avec un semblable +courage il aurait probablement gagné autant +d’argent en Angleterre. Quoi qu’il en soit il l’a gagné, +et, alors, bien muni, il retourne en Europe, vers un +foyer, vers la beauté, reprenant ses préjugés sur lesquels +il jette en outre plusieurs couches d’arrogance.</p> + +<p>De jolies juives ornées de leurs plus beaux atours, +l’attendent au port, métaphoriquement parlant, pour +souhaiter la bienvenue à l’aventurier, sachant que c’est +sur l’une d’entre elles qu’il fixera son choix. Il y a +plusieurs catégories de ces jeunes gens « retour du Cap », +catégories différenciées chacune par le chiffre de leurs +gains. Mais que le jeune homme en question se marie +dans le milieu d’où lui-même est sorti ou dans celui +auquel sa fortune maintenant lui donne droit d’accès, +il demeure toujours fidèle à la tradition sectaire de sa +race et cela moins pour des motifs religieux, que par +instinct héréditaire. Ainsi que les jeunes gens juifs ordinaires +en habit noir qu’on voyait à ce bal, il considère +les jeunes chrétiennes comme froides de cœur et dépourvues +de tempérament. Il professe que les petites +Juives, au contraire, possèdent cette chaleur et ce chic +qui, parmi les Chrétiens, n’est l’apanage que de certaines +actrices ou artistes de music-hall, probablement +elles-mêmes d’origine juive. En matière de théâtre, le +jeune homme retour du Cap, s’exprime sur le ton +d’une autorité indiscutable. Peut-être aussi, au fond de +sa répulsion pour les chrétiennes, y a-t-il, sans qu’il +s’en rende bien compte, la raison que celles-ci ne savent +pas frire le poisson. Elles peuvent être délicieuses pour +le flirt à tous ses degrés, mais elles n’ont pas été élevées +de façon à le rendre continuellement heureux.</p> + +<p>Telles étaient les idées que Hannah s’était faites du +jeune homme qui revient du Cap. Le spécimen qu’elle +avait devant les yeux était évidemment destiné à faire +prime sur le marché. Il était incontestablement bien +fait, avec une tête intelligente et une jolie moustache. +Ce n’était qu’en le regardant bien, et encore, à travers +cette idée préconçue qu’il revenait des champs d’or, que +l’on arrivait à lui trouver un air d’arrogance et de +dédain. Hannah détourna la tête et contempla les évolutions +d’un quadrille des Lanciers, qui semblait l’intéresser +vivement.</p> + +<p>— Il y a ici de jolies personnes, observa le jeune +homme sur un ton admiratif.</p> + +<p>Evidemment il ne songeait pas à s’éloigner.</p> + +<p>Hannah en éprouva beaucoup d’ennui.</p> + +<p>— Vous trouvez ? fit-elle sèchement.</p> + +<p>— Je me garderais bien d’établir des distinctions, +dit-il avec un léger sourire.</p> + +<p>— Pourtant, dit-elle tout haut, vous ne pouvez pas les +épouser toutes.</p> + +<p>— Pourquoi en épouserais-je même une ? fit-il sur un +ton badin, où il y avait cependant de l’étonnement.</p> + +<p>— N’êtes-vous pas revenu en Angleterre pour vous +marier ? C’est ainsi que font la plupart des jeunes gens, +quand ils ne prennent pas en Afrique, une femme +d’importation.</p> + +<p>Il éclata de rire et tâcha de découvrir ce qu’il pouvait +y avoir à son adresse dans les yeux de la jeune fille. Mais +celle-ci regardait ailleurs, obstinément. Ils étaient assis +le dos contre le mur. Ne la voyant que de profil, il ne +put que remarquer son gracieux port de tête, et la +chaude carnation de son cou, jaillissant du corsage clair. +Le tintement sonore de son rire se mêlait à la musique +sautillante de la cinquième figure des Lanciers.</p> + +<p>— Eh bien, je crains fort d’être une exception, dit-il +enfin.</p> + +<p>— Sans doute, avez-vous trop mauvaise opinion d’autrui ? +ne put-elle s’empêcher de dire.</p> + +<p>— Oh ! quelle idée !</p> + +<p>— Et puis, vous êtes peut-être déjà marié ?</p> + +<p>— Non, répondit-il sérieusement, je ne suis pas marié. +Vous non plus, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Moi ?</p> + +<p>Et après une pause elle répondit :</p> + +<p>— Mais si, je suis mariée.</p> + +<p>L’idée de poser pour la femme mariée qu’elle était +théoriquement s’imposa irrésistiblement à elle. La forme +exacte de la bague qu’elle portait était cachée par son +gant, et cela lui permettait de prolonger la plaisanterie.</p> + +<p>— Ah, fit-il simplement. Je n’ai pas bien saisi votre +nom.</p> + +<p>— Ni moi le vôtre, répliqua-t-elle évasivement.</p> + +<p>— David Brandon.</p> + +<p>— Joli nom, dit-elle en se tournant vers lui avec un +sourire.</p> + +<p>La possibilité de se moquer de son voisin avait fait +perdre à la jeune fille toute sa froideur.</p> + +<p>— Quel malheur, dit-elle, que j’aie perdu toute chance +de porter un aussi joli nom.</p> + +<p>C’était la première fois qu’elle lui souriait. Il fut +charmé des courbes légères de sa bouche et des étincelles +qui se montraient dans les noires profondeurs de +ses yeux.</p> + +<p>— C’est pour moi que c’est surtout un malheur, riposta-t-il.</p> + +<p>— Naturellement, dit-elle, avec un petit hochement de +tête. A présent vous ne courez aucun risque à parler +ainsi.</p> + +<p>— Je l’aurais dit quand même.</p> + +<p>— Il est facile de caresser un serpent lorsqu’il n’a +plus ses crocs.</p> + +<p>— Quelle extraordinaire comparaison ! Mais où donc +sont passés tous les danseurs ? La soirée n’est pas finie, +j’espère ?</p> + +<p>— Quel intérêt pourriez-vous avoir à rester puisque +vous ne dansez pas ?</p> + +<p>— C’est précisément parce que je ne danse pas. A +moins que vous m’accordiez une valse ?</p> + +<p>— Après quoi vous vous retirerez, n’est-ce pas ? fit-elle +avec une moue.</p> + +<p>— Décidément vous êtes trop subtile pour moi. A +force de vivre avec les Boers, un garçon devient maladroit +en fait de compliments.</p> + +<p>— Maladroit en effet, déclara-t-elle en se redressant +avec un grand sérieux. Je trouve que vous êtes beaucoup +plus complimenteur qu’il ne convient lorsqu’on +parle à une femme mariée.</p> + +<p>— Oh, c’est sans penser à mal, fit-il avec confusion.</p> + +<p>— Je le comprends bien ainsi, répliqua-t-elle.</p> + +<p>Le pauvre garçon était devenu si rouge et si confus +que Hannah commença d’éprouver pour lui quelque sympathie, +malgré sa joie d’avoir réussi à humilier à ce +point un jeune homme retour du Cap.</p> + +<p>— Allons, je vais vous dire adieu, reprit-il, assez +tristement. Je pense que je ne puis pas vous demander +d’accepter mon bras pour le souper. Je suppose que +votre mari réclamera ce privilège.</p> + +<p>— Je le suppose aussi, répondit-elle, rieuse de nouveau, +mais les maris n’apprécient pas toujours leurs +droits à leur juste valeur.</p> + +<p>— Je serais ravi que le vôtre fût dans ce cas pour +l’instant, s’écria-t-il.</p> + +<p>— Je vous remercie des bons souhaits que vous formez +pour mon bonheur domestique, dit-elle sévèrement.</p> + +<p>— Oh pourquoi prenez-vous en mauvaise part tout +ce que je dis ? Je vous fais donc l’effet d’un terrible +innocent, qui met à chaque instant les pieds dans le +plat ? Enfin, j’espère pouvoir vous rencontrer de nouveau.</p> + +<p>— Le monde n’est pas si grand, fit-elle.</p> + +<p>— Je voudrais bien connaître votre mari, déclara-t-il +d’un ton brusque.</p> + +<p>— Pourquoi ? demanda-t-elle ingénument.</p> + +<p>— Parce que je pourrais lui faire visite, répliqua-t-il.</p> + +<p>— Mais vous le connaissez déjà, dit Hannah.</p> + +<p>— Je le connais ? Qui est-ce ? Non, je ne crois pas +le connaître.</p> + +<p>— C’est pourtant lui qui vous a présenté à moi.</p> + +<p>— Sam, s’écria David, stupéfait.</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Mais…</p> + +<p>Il était partagé entre l’incrédulité et la surprise. Il +n’avait sûrement pas fait à Sam le crédit d’assez de sagesse +pour choisir une femme comme celle-ci, ou pour +mériter d’en être distingué.</p> + +<p>— Que signifie « mais » ? demanda Hannah avec une +charmante naïveté.</p> + +<p>— Il m’a dit que… du moins il me semble qu’il m’a +dit… qu’il m’a présenté Miss Salomon comme étant sa +fiancée.</p> + +<p>Salomon était le nom du premier mari de Malka, et +par suite le nom de famille de Léah.</p> + +<p>— C’est tout ce qu’il y a de plus vrai, dit Hannah. +Elle était sa fiancée, avant qu’il m’eût épousée, expliqua-t-elle, +comme si elle avait raconté la chose la plus +naturelle du monde.</p> + +<p>— Je vous demande pardon si je semble douter de ce +que vous me dites. Mais je crois positivement que vous +vous moquez de moi.</p> + +<p>— Et qu’est-ce qui vous fait penser de la sorte ?</p> + +<p>— C’est que Salomon ne m’a pas dit qu’il était marié, +et qu’en le voyant danser tout le temps avec Miss Salomon…</p> + +<p>— Probablement il estime lui devoir quelques attentions, +en guise de compensation, dit-elle d’un air détaché. +Je ne serais même pas du tout surprise qu’il +l’accompagnât pour souper, au lieu de venir me chercher.</p> + +<p>— Le voilà qui joue des coudes vers le buffet, et il a +en effet miss Salomon au bras.</p> + +<p>— Vous parlez d’elle comme si c’était ses phylactères, +fit Hannah. Ce serait en tout cas grand dommage +de les déranger. Donc de votre côté, si vous voulez, vous +pouvez m’avoir au bras, comme vous dites.</p> + +<p>La figure du jeune homme s’illumina d’un plaisir +d’autant plus vif qu’il était inattendu.</p> + +<p>— Je suis trop heureux, dit-il, d’avoir au bras de tels +phylactères. Si je les portais toujours j’en deviendrais +plus pieux.</p> + +<p>— Ne l’êtes-vous donc point ? dit-elle, comme ils arrivaient +au buffet, où Hannah reconnut Bessie Sugarman +accompagnée de Daniel Hyams.</p> + +<p>— Non, je suis une brebis noire, dit David. Et quant +aux phylactères j’ai presque oublié comment on les +met.</p> + +<p>— C’est très mal, prononça-t-elle avec une inflexion +telle, qu’il lui fut impossible de démêler ce qu’elle +pensait réellement.</p> + +<p>— Bah, tout le monde en est au même point, assura-t-il +gaiement. La vieille piété s’en va. Nous voici arrivés +à la fête du Pourim, eh bien, y en a-t-il beaucoup d’entre +nous qui soient allés entendre lire la… comment appelez-vous +cela ?… la <i>Megillah</i> ? Il y a ici ce soir un rabbin +tête nue. Et puis y en a-t-il beaucoup qui soient allés +se laver les mains avant le souper ou qui diront les +grâces ? Voilà ce que je serais curieux d’apprendre. Et +même, regardez si l’on se soucie de savoir si les aliments +servis sont <i>kosher</i> et s’il n’y a pas là des sandwichs +au jambon. Seigneur, que mon vieux père — que +Dieu ait son âme, — eût été épouvanté par une réunion +de ce genre.</p> + +<p>— Oui, il est étrange de voir combien de Juifs rougissent +de leur synagogue, dit Hannah pensive. Mon +père, à moi, s’il était ici, remettrait son chapeau après +le souper, et il dirait les grâces quand même son exemple +ne devrait être suivi de personne parmi les assistants.</p> + +<p>— Et je l’en admire fort, déclara sérieusement David, +tout en avouant que je ne l’imiterais pas. C’est un +homme de la vieille école, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— C’est le Reb Shemuel, prononça Hannah avec +orgueil.</p> + +<p>— Oh vraiment ? s’écria-t-il non sans étonnement. +Je le connais bien. Il me donnait sa bénédiction lorsque +j’étais gamin et cela lui coûtait un sou chaque fois. Ah ! +le brave homme !</p> + +<p>— Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, dit +Hannah, rougissant de plaisir.</p> + +<p>— Est-ce qu’il y a toujours une quantité d’immigrants +pour venir lui soumettre des cas de conscience ?</p> + +<p>— Certes, leur piété n’a pas changé.</p> + +<p>— Ils sont pauvres, observa-t-il. Ce sont toujours les +plus pauvres en biens de ce monde qui sont les plus +riches en religion.</p> + +<p>— Eh bien, n’est-ce pas une compensation ? répliqua-t-elle. +Mais si j’en crois les idées de mon père, c’est surtout +parce que préoccupations matérielles et préoccupations +religieuses vont ensemble.</p> + +<p>— Je pense qu’on vient trouver votre père beaucoup +plus pour dissiper les premières que les secondes.</p> + +<p>— Mon père est très bon, répondit-elle simplement.</p> + +<p>Ils avaient à ce moment réussi à se procurer quelque +chose à manger, et pendant quelques minutes le dialogue +changea d’objet.</p> + +<p>— Savez-vous une chose ? reprit-il durant le repas. +Je sens que je n’aurais pas dû vous avouer mon peu +de foi.</p> + +<p>— Pourquoi donc ?</p> + +<p>— Eh, parce que vous êtes la fille de Reb Shemuel.</p> + +<p>— C’est précisément à cause de cela que j’aime à +entendre les gens dire le fond de leur pensée. A part +cela, ne vous imaginez pas que je suis aussi pieuse que +mon père.</p> + +<p>— Je ne me l’imagine pas. Ah, pas du tout, dit-il +en riant. Je sais qu’il y a une vieille et bienheureuse +loi sacrée en vertu de laquelle les femmes n’ont pas +autant de chance que les hommes de se distinguer en +matière de ritualisme. Je me souviens vaguement d’avoir +dit une prière pour remercier Dieu de ne pas avoir fait +de moi une femme.</p> + +<p>— Il doit y avoir longtemps de cela, remarqua-t-elle +malicieusement.</p> + +<p>— Oui, c’était quand j’étais gamin… Est-ce que vous +ne faites pas la prière inverse ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Oui, je remercie Dieu de m’avoir faite selon sa volonté.</p> + +<p>— Vous n’en semblez pourtant pas autrement satisfaite, +insinua-t-il, ayant remarqué une certaine nuance +dans le ton qu’elle avait employé.</p> + +<p>— Comment une femme pourrait-elle être satisfaite, +dit-elle en le regardant en face. On ne la conseille pas +sur son avenir. Elle n’a qu’à fermer les yeux, ouvrir la +bouche et accepter ce qu’il plaît à Dieu de lui envoyer.</p> + +<p>— Eh bien, fermez les yeux, dit-il.</p> + +<p>Et, avançant la main, il lui donna une friandise, ce +qui ramena la conversation sur un sujet moins grave.</p> + +<p>— Vous vous conduisez très mal, déclara Hannah. Si +mon mari vous avait vu !</p> + +<p>— La belle affaire. Je ne sais comment cela se fait, +mais je ne puis pas arriver à me figurer que vous êtes +mariée.</p> + +<p>— Est-ce que je joue mon rôle si mal que cela ?</p> + +<p>— Est-ce un rôle ? fit-il anxieux.</p> + +<p>Elle hocha la tête. Sa physionomie à lui redevint sérieuse +et Hannah ne put éviter de remarquer ce changement.</p> + +<p>— Non, dit-elle, c’est la stricte réalité, et je n’en suis +pas plus fière.</p> + +<p>Cela semblait une confession hardie et facile à comprendre. +Sam avait été le camarade d’école de David, et +celui-ci n’avait jamais eu une haute opinion du caractère +de son mari.</p> + +<p>— Vous n’êtes pas heureuse ? demanda-t-il doucement +après un instant de silence.</p> + +<p>— Pas en mariage.</p> + +<p>— Sam est une brute, s’écria-t-il indigné. Il mériterait +qu’on lui frottât les oreilles, pour s’afficher ainsi +avec cette grosse fille en rouge.</p> + +<p>— Oh, ne dites pas du mal de cette jeune fille, c’est +ma meilleure amie, fit Hannah en contenant son trouble, +qui n’était pas seulement causé par l’envie de rire.</p> + +<p>— C’est toujours comme ça, déclara solennellement +David. Mais comment avez-vous pu l’épouser ?</p> + +<p>— Par accident, répondit-elle avec indifférence.</p> + +<p>— Par accident ? répéta-t-il les yeux écarquillés.</p> + +<p>— Oh, la chose n’a pas d’importance, reprit-elle en +concentrant son attention sur la cuillerée de glace à +la vanille qu’elle portait à sa bouche. Nous divorçons +demain… Voyons, prenez garde ! Un peu plus vous cassiez +cette assiette.</p> + +<p>David resta bouche bée.</p> + +<p>— Vous allez divorcer demain ?</p> + +<p>— Oui, qu’y a-t-il donc là de singulier ?</p> + +<p>Il considéra longuement sa physionomie impassible, +puis s’écria :</p> + +<p>— Ah, maintenant, je suis sûr que vous vous êtes +moquée de moi tout le temps.</p> + +<p>— Mon cher Monsieur Brandon, pourquoi vous obstinez-vous +à me taxer de mensonge ?</p> + +<p>Il fut contraint de s’excuser de nouveau et devint un +modèle si accompli de perplexité et d’embarras, que la +gravité de Hannah ne put y tenir. Elle partit d’un +long éclat de rire qui domina un instant le bruit des +assiettes et le murmure des conversations.</p> + +<p>— J’ai pitié de vous, et je vais vous éclaircir le mystère, +dit-elle enfin. Mais promettez-moi que vous garderez +pour vous ma confidence. Il n’y a que notre petit +cercle d’amis qui soit au courant, et je ne tiens pas à +être la risée du quartier.</p> + +<p>— Certes, je vous le promets ! dit-il ardemment.</p> + +<p>Elle tint encore un peu sa curiosité en suspens, pour +s’amuser un instant de plus, mais elle finit par le mettre +au courant, jouissant de sa stupéfaction.</p> + +<p>— Quelle étrange religion que celle dont les lois demeurent +toujours lettre morte pour quatre-vingt-dix-huit +pour cent du peuple qui la professe, dit David +Brandon. Je suppose que nous sommes maintenant trop +anglicisés pour nous rappeler que nous avons nos propres +lois matrimoniales, comme les Ecossais. Enfin, je +suis bien content, et je vous félicite.</p> + +<p>— De quoi ?</p> + +<p>— De n’être pas réellement mariée à Sam.</p> + +<p>— Eh bien, vous êtes aimable pour votre ami ! Et je +puis vous dire que je ne m’en félicite pas du tout, moi.</p> + +<p>— Et pourquoi donc ? demanda-t-il désappointé.</p> + +<p>Elle hocha la tête en silence.</p> + +<p>— Dites pourquoi ? insista-t-il.</p> + +<p>— Eh bien, pour vous dire la vérité, ce mariage forcé +était la seule chance que j’avais d’épouser un homme +qui ne fût pas dévot. Ne faites pas cette mine ébahie. +Je n’ai pas été choquée de votre impiété, vous ne devez +pas l’être de la mienne. Vous pouvez sans doute concevoir +que j’ai vu tant de religion dans la demeure paternelle +que j’aimerais assez changer d’atmosphère.</p> + +<p>— Ha, ha, ha ! vous voilà comme nous tous, vous +avez le courage d’en convenir.</p> + +<p>— Du courage, non. Ma carrière, Dieu merci, n’a rien +à voir avec les pratiques religieuses. Mon père sûrement +est un saint, mais il absorbe aveuglément tout ce qu’il +y a dans ses livres, de même qu’il prend de confiance +tout ce que ma mère et moi nous lui mettons dans son +assiette, et pourtant…</p> + +<p>Elle allait parler des dispositions sceptiques de son +frère Lévi, mais elle s’arrêta à temps. Elle n’avait pas +le droit de révéler les secrets de l’âme d’autrui et se demandait +même comment elle avait pu si vite confesser +la sienne.</p> + +<p>— Croyez-vous que votre père vous interdirait d’épouser +un homme de votre choix si cet homme n’était pas +pieux ?</p> + +<p>— J’en suis certaine.</p> + +<p>— Mais ce serait de la cruauté.</p> + +<p>— Il ne s’en rendrait pas compte. Il serait persuadé +qu’il sauverait mon âme. Ne l’oubliez point, il est incapable +de supposer qu’un être humain assez heureux +pour avoir reçu l’enseignement de la Loi puisse pouvoir +abandonner un joug si digne d’être aimé. C’est le +meilleur père qui soit au monde, mais dès qu’il s’agit +de religion, le meilleur des cœurs devient dur comme +pierre. Vous ne pouvez le connaître aussi bien que je le +connais. Et d’autre part, je ne voudrais pas moi-même +faire un mariage dont la position de mon père pourrait +souffrir. Si mon ménage n’était pas Kosher, que diraient +les gens ?</p> + +<p>— Et que feriez-vous si vous étiez libre ?</p> + +<p>— Je n’en sais rien. C’est une supposition si invraisemblable +que de me voir libre ! Pourtant il me semble +qu’il y aurait alors du changement. Je suis si fatiguée +de cet éternel cérémonial, de ces assiettes et de ces plats +qu’il faut laver selon les rites minutieux. Je sais que +tout cela est pour notre bien, mais j’en suis tout de +même si lasse !</p> + +<p>— Oh je ne vois pas beaucoup de difficulté à manger +<i>kosher</i> quand on le peut ; je trouve que cela n’est pas +bien pénible et que cela a une certaine raison d’être. +Certes, il serait absurde d’exiger d’un homme qu’il +s’abstienne de manger en voyage sous le prétexte que +les animaux dont on lui sert une tranche ont été assommés, +et non égorgés. Et puis, ne savons-nous pas du +reste que les gens les plus fidèles à des observances de ce +genre, ne se privent pas pour cela de commettre des +escroqueries, de mettre le feu à leur maison pour toucher +l’assurance, enfin de se livrer à toutes sortes d’abominations ? +Je ne me ferais pas chrétien pour tout l’or +du monde, mais j’aimerais à voir introduire dans notre +religion un peu plus de sens commun ; cela devient de +plus en plus nécessaire. Si jamais je me mariais, je voudrais +que ce fût avec une personne qui n’eût conservé du +Judaïsme que les parties vraiment supérieures, et cela +non par indifférence, mais par conviction.</p> + +<p>David s’arrêta soudain, surpris de ses propres sentiments +qu’il se découvrait pour la première fois. Ces +idées avaient vaguement flotté jusqu’alors dans son cerveau, +mais, de bonne foi, il ne pouvait se vanter d’avoir +jamais réfléchi le moins du monde aux parties « vraiment +supérieures » du Judaïsme, ou même à n’importe +quelles idées d’ordre religieux, sauf en ce qui concernait +la question de race, quand il pensait à sa compagne future. +Est-ce qu’il allait se laisser gagner par la gravité de +Hannah ?</p> + +<p>— Enfin, vous ne voulez épouser qu’une Juive ? dit-elle.</p> + +<p>— Naturellement, s’écria-t-il étonné.</p> + +<p>Puis regardant cette jolie figure si réfléchie, il se rappela +soudain tout à coup que Hannah était déjà mariée, +et cela lui fut pénible. Il y eut une minute de silence +durant laquelle chacun d’eux poursuivit le cours de ses +idées. Enfin David reprit la conversation comme si elle +n’eût pas été interrompue.</p> + +<p>— Et vous, épouseriez-vous un Juif ?</p> + +<p>Elle haussa les épaules et leva les sourcils, d’un geste +qui n’avait pas sa grâce habituelle.</p> + +<p>— Non, répondit-elle, si je n’avais à écouter que moi.</p> + +<p>— Ah, ne parlez pas ainsi, s’écria-t-il inquiet. Je ne +crois pas que ces mariages mixtes soient heureux. Et +puis, songez au scandale.</p> + +<p>Elle haussa de nouveau les épaules d’un air agressif.</p> + +<p>— Je ne suppose pas que je me marie jamais. En tous +cas je n’épouserais pas un homme qui déplairait à mon +père, de sorte qu’un chrétien ou un Juif au-dessus des +préjugés, c’est tout un pour moi — le fruit défendu.</p> + +<p>David ne comprit pas bien les dernières paroles ; il +y réfléchissait, quand Sam, qui passait avec Léah, cligna +de l’œil en le regardant, d’une manière malicieuse, sinon +distinguée.</p> + +<p>— Je vois que vous vous entendez bien tous deux, +observa-t-il.</p> + +<p>— Mon Dieu, s’écria Hannah en rougissant, tout le +monde a quitté le buffet, et nous sommes encore là. +Quelle idée d’avoir entamé dans un bal une discussion +sérieuse.</p> + +<p>— Etait-elle sérieuse ? fit David, — eh bien moi, jamais +de ma vie une conversation ne m’a autant intéressé.</p> + +<p>— C’est le souper, qui vous a amusé, répliqua Hannah.</p> + +<p>— Peut-être l’un et l’autre. Mais en tout cas, c’est bien +votre faute si nous ne nous sommes pas livrés à des +occupations mieux appropriées à l’endroit.</p> + +<p>— Que voulez-vous dire ?</p> + +<p>— Vous n’avez pas voulu danser.</p> + +<p>— Et vous, y teniez-vous ?</p> + +<p>— Assez.</p> + +<p>— Je ne m’en doutais point.</p> + +<p>— Le souper m’a donné du courage.</p> + +<p>— Eh bien, si vous y tenez… je veux dire, si vous +voulez vraiment valser…</p> + +<p>— Mettez-moi à l’épreuve. Seulement ne vous étonnez +pas si je m’en acquitte plutôt mal. Vous comprenez que +je ne dansais guère au Cap.</p> + +<p>Le Cap ! Hannah entendit ces mots et ne reprit pas +cependant la mine glaciale du commencement de la +soirée. Elle posa légèrement sa main sur l’épaule de +David, qui lui entoura la taille de son bras et ils s’abandonnèrent +à la douce et voluptueuse perfidie d’une valse +lente.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c12">XII<br> +<span class="xsmall">L’ESPOIR DE LA FAMILLE</span></h2> + + +<p>C’était un froid et blafard après-midi de Dimanche, +et les Ansell le passaient comme d’ordinaire. La petite +Sarah était chez M<sup>me</sup> Simons, Rachel était au <span lang="en" xml:lang="en">Victoria +Park</span> avec une bande de ses compagnes de classe. Sur +le lit, couverte de l’un des vieux vêtements de son fils, +car il n’y avait pas de feu dans la cheminée, — sommeillait +la grand’mère, son livre d’oraisons à la main. +Esther, après avoir appris ses leçons, lisait à <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby +un petit livre à couverture brune, car elle n’était pas +capable de relire indéfiniment le <i lang="en" xml:lang="en">London Journal</i>. Salomon +sans avoir, lui, appris ses leçons, jouait aux barres +dans la rue, et Isaac avait été autorisé à faire nombre +parmi les joueurs, parce qu’il avait promis de partager +avec son frère le fameux lit de ses rêves. Mosès Ansell +était à la synagogue allemande, où il écoutait un <i>Hesped</i> +(oraison funèbre) prononcé par le Reb Shemuel sur une +des lumières du Ghetto, laquelle venait de s’éteindre +prématurément. Le défunt n’était autre que le pauvre +Maggid, poitrinaire, parti soudain pour un endroit +moins <span lang="en" xml:lang="en">fashionable</span> que Bournemouth.</p> + +<p>— Il est tombé, non pas sous le poids de l’âge, ni +parce qu’il aspirait au repos après une grande lassitude +de la terre, s’écriait Reb Shemuel. Mais Celui qui tient +les clefs de la vie et de la mort lui a dit : « Tu as accompli +ta part de la tâche humaine, ce n’est pas à toi de +compléter celle-ci. Ton cœur s’était voué à moi, viens +recevoir de moi ta récompense. »</p> + +<p>Et toute la foule qui larmoyait dans la salle tendue de +noir commença de gémir tout haut et des milliers d’ouvriers +accompagnèrent le corps jusqu’au tombeau, faisant +à pied tout le chemin jusqu’au grand cimetière de +Bow.</p> + +<p>Un enfant d’une douzaine d’années, mince et brun, +vêtu proprement d’un costume noir, avec un brillant +col blanc à la mode d’Eton, gravissait à ce moment les +noirs escaliers du N<sup>o</sup> 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span>, escaliers qui ne +lui semblaient, ni familiers, ni agréables. A la porte de +<span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby, il fut retardé par une brève altercation +avec le chien Bobby. Sans frapper, il ouvrit toute grande +la porte du logis des Ansell et retira en entrant son +chapeau, par une habitude prise ailleurs qu’au Ghetto. +Puis il resta immobile, irrésolu, avec une mine de désappointement.</p> + +<p>La pièce paraissait vide.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu veux, Esther ? marmotta la grand’mère +réveillée en sursaut.</p> + +<p>L’enfant jeta sur le lit un regard étonné. Il n’avait pas +compris un mot de ce qu’avait dit la vieille femme. Il y +avait quatre ans qu’il avait entendu parler yiddish +et il avait oublié jusqu’à l’existence de ce jargon. Et +puis la chambre était glaciale et pauvre, indiciblement +pauvre.</p> + +<p>— Oh, comment vous portez-vous, grand’mère ? dit-il +allant vers le lit et embrassant la vieille femme par +acquit de conscience. Il n’y a personne ?</p> + +<p>— Ne serais-tu pas Benjamin ? questionna-t-elle avec +surprise et un doute sur sa face sombre et ridée.</p> + +<p>Il conjectura ce qu’elle lui avait demandé et fit un +signe affirmatif.</p> + +<p>— Mais comme on t’a richement habillé ! Hélas, je +suppose qu’en retour on t’a enlevé ton Judaïsme. Voilà +quatre ans, n’est-ce pas, que tu vis avec des Anglais. +Malheur, malheur, si ton père avait épousé une femme +pieuse, elle serait encore de ce monde, et tu aurais continué +à vivre au milieu de nous, au lieu d’être exilé +parmi des étrangers qui nourrissent ton corps et affament +ton âme. Si ton père m’avait laissée en Pologne, je +serais morte heureuse, mes vieux yeux n’eussent jamais +contemplé pareille désolation. Tiens, défais ton gilet. +Laisse-moi voir si du moins tu portes les « quatre-pointes ».</p> + +<p>Benjamin ne comprit que fort peu de mots de ce discours +débité avec la volubilité habituelle aux gens dont +les pensées roulent constamment sur le même petit +nombre de sujets. Depuis quatre ans il avait lu et relu +des quantités de livres en anglais, il n’avait écrit que +l’anglais, il n’avait entendu parler autour de lui qu’anglais. +Bien plus, il avait même, dès le début, délibérément +écarté de sa pensée le jargon yiddish, comme quelque +chose de dégradant et de vil. En ce moment, bien +qu’il reconnût quelques inflexions qui lui avaient été +familières autrefois, nulle d’elles ne lui rappelait une +image précise.</p> + +<p>— Où est Esther ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Esther ? grogna la grand’mère, comme sautant +sur ce nom. Esther est chez <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby. Elle y est +toujours. <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby prétend l’aimer comme sa fille. +Et sais-tu pourquoi ? parce qu’elle désire devenir sa +mère. Elle veut épouser mon Moïse. Mais nous ne sommes +pas pour elle. Cette fois nous épouserons une femme de +mon choix à moi. Et pas une personne comme <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> +Debby, qui est aussi au courant du Judaïsme que la +vache du Dimanche ; ni une personne comme Mrs Simons, +qui dorlote notre petite Sarah parce qu’elle s’imagine +que mon Moïse sera pour elle. Non, c’est la veuve +Finkelstein que nous allons épouser. Une vraie Juive, +celle-là. Elle ferme boutique juste quand commence le +Sabbat, elle ne travaille pas ce jour-là, comme on le voit +faire à tant d’autres, et elle va à la synagogue même le +vendredi soir. Vois comme elle a élevé son Avroomkely, +qui pouvait réciter toute une partie dans la Loi et les +Prophètes alors qu’il n’avait pas encore six ans. D’ailleurs, +elle a de l’argent et regarde avec complaisance +mon Moïse.</p> + +<p>Le gamin, voyant que la conversation était impossible, +murmura quelque chose d’inarticulé et redescendit l’escalier +pour chercher des traces des membres intelligibles +de sa famille. Par bonheur, Bobby, se rappelant +leur précédente altercation, et résolu à avoir le dernier +mot barra la route à Benjamin avec une telle obstination, +qu’Esther sortit pour le calmer. Elle tomba dans les +bras de son frère avec joie, lâchant son livre, qui tomba +juste sur le nez de Bobby.</p> + +<p>— Oh, Benjamin, est-ce vraiment toi ?</p> + +<p>— Oh que je suis contente ! si contente ! Je savais +bien que tu viendrais un jour ou l’autre. Allons, Bobby, +Bobby, vilain chien, c’est Benjamin mon frère ! Debby, +je monte, Benjamin est revenu. Il est revenu !</p> + +<p>— C’est bien, Esther, cria Debby, faites que je le voie +bientôt. Envoyez-moi Bobby, si vous sortez.</p> + +<p>La phrase s’acheva dans une quinte de toux.</p> + +<p>Esther poussa violemment Bobby dans la chambre et +fit monter Benjamin, tantôt le tirant, tantôt le poussant. +La grand’mère s’était rendormie, et ronflait paisiblement.</p> + +<p>— Parlons maintenant, Benjamin, dit Esther, puisque +grand’mère dort.</p> + +<p>— Parfait, Esther. Je n’ai pas envie de la réveiller, je +t’assure. J’étais ici il y a un instant, et je n’ai pu comprendre +un mot de son jargon.</p> + +<p>— Je sais, elle perd ses dents, la pauvre femme.</p> + +<p>— Non, ce n’est pas cela, elle parle cet abominable +yiddish. J’étais persuadé qu’elle avait eu le temps d’apprendre +l’anglais. J’espère que toi tu ne parles pas le +jargon, Esther.</p> + +<p>— Il faut que je te parle, Benjamin, vois-tu : le père et +la grand’mère ne parlent jamais autrement à la maison, +et ils ne connaissent que quelques mots d’anglais. +Mais je ne permets pas que les enfants l’emploient, sauf +pour causer avec le père et la grand’mère. Il faut entendre +la petite Sarah parler anglais : c’est si joli. Il +n’y a qu’en pleurant qu’elle dit : — « Malheur à +moi » — en yiddish. Je l’ai giflée pour cela, mais elle +n’en criait que plus fort son « Malheur à moi ». Oh, +comme tu es joli, Benjamin, avec ton col blanc. Tu +ressembles au petit Lord Launceston dans les images +d’un de nos livres de classe. Il faudra te montrer comme +cela aux filles. Qu’est-ce que dira Salomon quand il te +verra, lui qui use toujours ses culottes aux genoux.</p> + +<p>— Mais il n’y a donc personne ? Et pourquoi n’y a-t-il +pas de feu ? demanda impatiemment Benjamin. Il fait +horriblement froid ici.</p> + +<p>— Le père compte avoir aujourd’hui des bons de pain, +de charbon et de viande.</p> + +<p>— Voilà un joli accueil, murmura-t-il.</p> + +<p>— Je suis désolée, Benjamin. Si j’avais su que tu +viendrais, j’aurais emprunté du charbon à M. Belcovitch. +Mais bats un peu la semelle si tu as froid. Non, devant +la porte. Ici tu réveillerais grand’mère. Pourquoi ne +m’as-tu pas écrit que tu viendrais ?</p> + +<p>— Je ne savais pas. Le vieux Quat’-z-yeux, — c’est un +de nos professeurs — allait à Londres aujourd’hui, et il +a demandé un élève pour lui porter des paquets. Alors, +comme je suis le meilleur élève de ma classe, il m’a +permis de l’accompagner. Et puis il m’a laissé le temps +d’aller vous voir. Il faut que je le retrouve à la Station +de London Bridge à sept heures… Tu n’es pas très changée, +Esther.</p> + +<p>— Vraiment — fit-elle avec un petit sourire triste. Je +n’ai pas grandi ?</p> + +<p>— Pas comme il aurait fallu pour quatre ans. Pendant +un instant je me suis imaginé que je n’avais +jamais été absent. Comme les années passent. Bientôt +je serai <i>Bar-Mitzvah</i>.</p> + +<p>— Oui, et maintenant que je te revois, j’ai tant de +choses à te dire que je ne sais pas par où commencer. +Chaque fois que le père allait te voir, je ne pouvais +tirer de lui que bien peu de nouvelles de toi, et quant +à tes lettres, elles ont été rares.</p> + +<p>— Une lettre coûte un penny, Esther. Où prendrais-je +des pence ?</p> + +<p>— Je sais, cher. Je sais que tu n’aimes pas écrire. +Mais à présent raconte-moi tout. Est-ce que nous te +manquions beaucoup ?</p> + +<p>— Non, il ne me semble pas.</p> + +<p>— Ho, pas du tout ? s’écria Esther désappointée.</p> + +<p>— Pardon, reprit-il plus doucement. Tu me manquais, +toi, Esther. Mais j’ai tant à faire, j’ai à penser à tant +de choses. C’est une vie si nouvelle.</p> + +<p>— Et tu es heureux, Benjamin ?</p> + +<p>— Oh oui, tout à fait. Pense. Des repas réguliers avec +des oranges et des confitures. Et puis des distractions à +chaque instant. Un lit tout entier à soi. Un bon feu. +Une habitation avec un escalier grandiose et un hall. +Un champ pour jouer à la balle et au reste…</p> + +<p>— Un champ, s’écria Esther. Alors, c’est comme si +vous alliez à Greenwich tous les jours ?</p> + +<p>— Oh, c’est mieux qu’à Greenwich, où l’on ne vous +mène, vous autres filles, qu’un pauvre jour par an.</p> + +<p>— Mieux qu’au Cristal-Palace, où on mène les enfants ?</p> + +<p>— Mais le Cristal-Palace est tout près. Dans la belle +saison, nous voyons les feux d’artifice tous les jeudis +soirs.</p> + +<p>Esther écarquilla les yeux.</p> + +<p>— Et tu y as été au Cristal-Palace ?</p> + +<p>— Des tas de fois.</p> + +<p>— Te rappelles-tu le temps où tu n’y étais jamais +allé ? demanda-t-elle mélancolique.</p> + +<p>— Un garçon ne saurait oublier ces choses-là, gronda-t-il. +Je désirais tant voir le Cristal-Palace ! J’en avais +entendu dire tant de merveilles par les camarades qu’on +y avait menés. Mais, le jour de l’excursion, pour les +enfants de notre Ecole, mon costume de Sabbat était +au mont de Piété, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Oui, fit Esther dont les yeux se troublaient. J’ai +été bien triste pour toi, cher. Tu ne voulais pas sortir +dans tes vêtements de tous les jours pour que vos camarades +ne pussent savoir que tu n’avais rien de mieux +à te mettre. Tu avais bien raison, Benjamin.</p> + +<p>— Je me souviens que, pour me dédommager, mère +m’offrit une grande distraction, poursuivit Benjamin +avec une grimace comique. Elle m’emmena Square +Zacharie et me laissa jouer là pendant qu’elle frottait +le plancher chez Malka. Je me rappelle que Milly me +donna un penny, et que Léah me permit de prendre deux +petites cuillerées d’une glace qu’elle était occupée à +manger. Il faisait très chaud et je n’oublierai jamais +cette glace. Mais quand je pense que nos parents avaient +engagé mon seul vêtement décent !</p> + +<p>Et complaisamment il lissait de la main sa jaquette +si propre.</p> + +<p>— Mais rappelle-toi, observa Esther, que mère, avec +l’argent qu’elle avait gagné chez Malka a dégagé ton +costume dès le lendemain matin, avant l’école.</p> + +<p>— Soit, mais à quoi bon, le lendemain ? J’ai mis tout +de même mon beau costume pour aller en classe, et +j’ai dit au maître que j’avais été malade la veille ; il +fallait faire accroire aux camarades que je disais vrai. +Malheureusement il n’était plus temps pour moi d’aller +au Cristal-Palace.</p> + +<p>— Pardon, l’occasion s’est retrouvée. Ne te souviens-tu +pas, Benjamin, de cette grande dame qui mourut subitement +la semaine d’après ?</p> + +<p>— Oh oui, c’était chic, s’écria Benjamin, excité tout +à coup. Nous sommes allés au cimetière dans des omnibus +de louage. C’était loin dans la campagne. On avait +emmené les six meilleurs élèves de chaque classe. J’étais +assis à côté du cocher et je pensais aux vieux <span lang="en" xml:lang="en">mail-coaches</span> +de jadis, et je regardais s’il n’y aurait pas des +brigands. Au cimetière, on nous fait mettre en haie. Le +soleil brillait, l’herbe était toute verte, et il y avait de si +belles fleurs sur la bière qui passa devant nous, avec des +messieurs qui suivaient en pleurant. Et puis, au retour, +nous avons eu de la limonade et des biscuits. Oh, c’était +superbe. Je suis allé plus tard à deux autres enterrements, +mais ce n’était pas aussi amusant. Oui, le costume +m’a servi, après tout, pour une sortie à la campagne.</p> + +<p>Benjamin ne se rappelait évidemment pas les obsèques +de sa mère. Esther se les rappela et se hâta de changer +de thème.</p> + +<p>— Allons, parle-moi encore de ton collège.</p> + +<p>— Eh bien, c’est comme si on allait tous les jours à +de beaux enterrements. Il y a de la campagne tout autour +de nous, avec des arbres, des fleurs et des oiseaux. Figure-toi +que j’ai aidé à la fenaison l’automne dernier.</p> + +<p>— C’est comme dans les livres, murmura la fillette, +en soupirant.</p> + +<p>— A propos de livres, nous en avons des mille et des +cent, toute une bibliothèque. Dickens, Mayne Reid, +George Eliot, le capitaine Marryat, Thackeray… Et je +les ai tous lus.</p> + +<p>— Oh, Benjamin, s’écria-t-elle en joignant les mains, +avec autant d’admiration pour une pareille bibliothèque +que pour son frère. Que je voudrais être à ta place !</p> + +<p>— Hé, tu le pourrais facilement.</p> + +<p>— Comment cela ? fit-elle anxieuse.</p> + +<p>— Nous avons une section pour les filles. Tu es orpheline +comme je suis orphelin. Demande au père de poser +ta candidature.</p> + +<p>— Impossible, Benjamin. — Et elle devint toute triste. +Que deviendraient Salomon, et Ikey, et la petite Sarah ?</p> + +<p>— N’ont-ils pas le père et la grand’mère ?</p> + +<p>— Bête, le père ne peut pas faire la lessive et la cuisine. +Quant à grand’mère, elle est trop vieille.</p> + +<p>— Voilà ce que j’appelle une honte, déclara-t-il. Pourquoi +père ne gagne-t-il pas assez pour donner à blanchir +au dehors ? Il n’a jamais pu mettre un penny de côté.</p> + +<p>— Ce n’est pas sa faute, Benjamin. Il fait tout ce +qu’il peut. Je suis sûre qu’il se chagrine souvent d’être +trop pauvre pour pouvoir se payer le tramway afin +d’aller te voir tous les jours permis. La dernière fois, +il a été obligé de vendre une boîte à ouvrage que j’avais +eue. Mais il parle souvent de toi.</p> + +<p>— Oh, je ne me plains pas de ce qu’il ne vient pas. +Je lui pardonne parce que, tu sais, Esther, il n’est pas +très présentable.</p> + +<p>— Tout le monde sait bien qu’il est pauvre, observa +la fillette après un silence. On ne s’attend pas à te voir +pour père un <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>.</p> + +<p>— Certes, mais il pourrait avoir une tenue décente. +Est-ce qu’il porte encore ces deux horribles petites +boucles de chaque côté de la tête ? Oh, ce que ces deux +boucles m’horripilaient quand j’étais ici à l’école et qu’il +venait voir le maître. Quelques camarades avaient des +pères si respectables. C’était un vrai plaisir quand ils +venaient, et de voir comme ils en imposaient au maître. +Mère était tout aussi mal mise : elle arrivait à l’école avec +un châle sur la tête.</p> + +<p>— Oui, Benjamin, mais c’était pour nous apporter +des tartines quand il n’y avait rien eu à la maison pour +le déjeuner. Tu ne te le rappelles pas ?</p> + +<p>— Je me le rappelle parfaitement. Nous avons passé de +bien mauvaises années, n’est-ce pas Esther ? Ce que je +veux dire, c’est que tu ne dois pas être bien contente +quand père vient dans la classe devant toutes les filles.</p> + +<p>Esther rougit.</p> + +<p>— Il n’a pas l’occasion d’y venir, répondit-elle évasivement.</p> + +<p>— En tout cas, je sais ce que je ferai, s’écria Benjamin +d’un air résolu. Je deviendrai très riche.</p> + +<p>— Très riche ?</p> + +<p>— Bien sûr. J’écrirai des livres, comme Dickens et les +autres. Dickens a gagné des tas d’argent rien qu’en +écrivant ce qui arrive tous les jours.</p> + +<p>— Mais tu ne saurais pas écrire ?</p> + +<p>— Je ne saurais pas, fit-il avec un rire de supériorité. +Et <i>Mon Journal</i> ? qu’est-ce que c’est donc que ça hein ?</p> + +<p>— <i>Mon Journal</i> ?</p> + +<p>— C’est notre journal, et c’est moi qui le dirige. Je +ne t’en ai donc pas encore parlé ? J’y ai publié une histoire +intitulée « <i>La Fiancée du Soldat</i> ». Ça se passe en +Afghanistan.</p> + +<p>— Oh, où pourrais-je me procurer un numéro ?</p> + +<p>— Nulle part, nigaude. Ce n’est pas imprimé. C’est +copié à la main, et à un très petit nombre d’exemplaires. +Si tu viens me voir, je te montrerai un numéro.</p> + +<p>— Je ne puis pas aller te voir, tu sais bien, murmura-t-elle +les larmes aux yeux.</p> + +<p>— Peu importe. Tu verras ça un jour ou l’autre. +Qu’est-ce que je te disais ? Ah oui, mes projets. Vois-tu, +je passe un examen pour une bourse dans peu de mois, +et tout le monde dit que je réussirai. Alors, je pourrai +sans doute entrer dans un collège plus élevé, et de là +à Oxford ou à Cambridge.</p> + +<p>— Pour ramer dans la course ? s’exclama la fillette, +toute rouge d’émotion.</p> + +<p>— Fi, des courses ! pour faire du latin et du grec. +J’ai déjà commencé à apprendre le français. Ainsi je +saurai trois langues en plus de l’anglais.</p> + +<p>— Quatre, rectifia Esther. Tu oublies l’hébreu.</p> + +<p>— Naturellement, l’hébreu. Je ne pensais pas à l’hébreu, +tout le monde sait l’hébreu et il ne sert de rien à +personne. Ce que je veux savoir, moi, ce sont des choses +qui me poussent dans le monde et qui me mettent à +même d’écrire des livres.</p> + +<p>— Est-ce que… Dickens savait le latin et le grec ? +demanda Esther.</p> + +<p>— Non, répondit crânement Benjamin, et c’est justement +par là que je lui damerai le pion. Bref, quand +je serai riche, j’achèterai au père un costume neuf et +un chapeau haut-de-forme. Il fait terriblement froid ici, +Esther, touche mes mains : des glaçons. Et j’installerai +le père et la grand’mère dans une chambre convenable, +et je ferai une pension au père pour qu’il puisse étudier +toute la journée dans ses fameux livres si énormes. Est-ce +qu’il met encore une semaine à lire une page ? Et puis +Sarah et Isaac et Rachel iront à une école convenable, et +Salomon — mais quel âge aura-t-il alors ?</p> + +<p>Esther le regardait avec ahurissement.</p> + +<p>— Supposons qu’il te faille dix ans pour devenir +célèbre : Salomon aura près de vingt ans.</p> + +<p>— Je n’ai pas besoin de dix ans. Mais peu importe. +Quand le moment sera venu, nous verrons ce qu’il y +aura à faire de Salomon. Pour ce qui est de toi…</p> + +<p>— Eh bien, Benjamin ? questionna-t-elle de l’air de +quelqu’un dont l’imagination est bouleversée.</p> + +<p>— Je te donnerai une dot, et tu te marieras, voilà ! +conclut-il triomphant.</p> + +<p>— Et si je ne voulais pas me marier ?</p> + +<p>— Impossible. Toutes les filles ne demandent qu’à se +marier. J’ai entendu bien des fois le vieux Quat’-z-yeux +raconter que toutes les institutrices de la section des +filles en meurent d’envie. J’ai déjà eu plusieurs amoureuses, +et je suis persuadé que tu pourrais en dire +autant.</p> + +<p>Et il la dévisageait d’un air malin.</p> + +<p>— Non, répondit-elle sérieusement. Il n’y a guère que +Lévi Jacobs, le fils de Reb Shemuel qui vient ici de +loin en loin pour jouer avec Salomon et qui m’apporte +des amandes. Mais je ne fais pas attention à lui, du +moins dans ce sens-là. D’ailleurs il est au-dessus de +nous.</p> + +<p>— Au-dessus de toi ? Attends que j’aie écrit mes romans.</p> + +<p>— Je voudrais que tu les aies déjà écrits parce qu’alors +j’aurais quelque chose à lire… Mais quel ennui !</p> + +<p>— Qu’y a-t-il ?</p> + +<p>— J’ai perdu mon livre. Qu’ai-je fait de mon petit +livre brun ?</p> + +<p>— Ne l’as-tu pas jeté sur cette brute de chien ?</p> + +<p>— Tu crois ? Les gens marcheront dessus dans les +escaliers. Il faut que je descende le chercher. Mais je te +prie de ne pas dire que Bobby est une brute.</p> + +<p>— Et pourquoi ? Les chiens sont-ils des bêtes, oui ou +non ?</p> + +<p>Esther, tout en descendant les marches, tâcha de +trouver une réplique, mais ce fut en vain. Elle se consola +en retrouvant le livre.</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est que ce livre ? demanda Benjamin +quand elle reparut.</p> + +<p>— Rien. Ça ne t’intéresserait pas.</p> + +<p>— Tous les livres m’intéressent, prononça-t-il gravement.</p> + +<p>Elle lui passa le livre à contre-cœur. Il le feuilleta +nonchalamment, puis soudain prit une mine étonnée et +sévère.</p> + +<p>— Esther, demanda-t-il, comment cela est-il tombé +entre tes mains ?</p> + +<p>— Une autre fille me l’a donné en échange d’un +crayon à ardoise. Elle m’a dit qu’elle l’a eu des missionnaires. +Elle est allée une fois à leur école du soir, +et ils lui ont donné le livre avec une paire de bottines.</p> + +<p>— Et tu l’as lu ?</p> + +<p>— Oui, Benjamin, répondit-elle timidement.</p> + +<p>— Mauvaise fille ! Ne sais-tu pas que le Nouveau Testament +est un livre impie ? Regarde, il y a le mot <i>Christ</i> +presque à chaque page, et le mot « Jésus » aussi. Et tu +ne les as même pas biffés. Oh, si quelqu’un t’avait surprise +à lire ce livre !</p> + +<p>— Je ne le lis pas en classe, objecta-t-elle d’un air suppliant.</p> + +<p>— Tu ne dois le lire nulle part.</p> + +<p>— Et pourquoi ? s’écria-t-elle en se redressant. Ce +livre me plaît. C’est tout aussi intéressant que l’Ancien +Testament, et même il y a plus de miracles à la page.</p> + +<p>— Fille impie ! dit-il suffoqué par son audace. Tu sais +bien que tous les miracles du Nouveau Testament sont +faux.</p> + +<p>— Et pourquoi seraient-ils faux ?</p> + +<p>— Parce qu’ils ont eu lieu <i>après</i> la période de l’Ancien +Testament. Est-ce qu’on voit des miracles de nos jours ?</p> + +<p>— Non, concéda la fillette.</p> + +<p>— Eh bien alors, s’écria-t-il triomphant, s’il y a eu +des miracles à l’époque du Nouveau Testament, nous +devrions nous attendre à en voir se produire aussi à +présent.</p> + +<p>— Et pourquoi n’y en aurait-il pas à présent ?</p> + +<p>— Esther, tu me surprends. Je voudrais te mettre face +à face avec le vieux Quat’-z-yeux. Il t’aurait vite dit +pourquoi, lui. Toutes les religions sont des choses qui +sont arrivées dans le temps. Dieu ne peut pas parler +toujours à ses créatures.</p> + +<p>— Je regrette de n’avoir pas vécu dans le temps, quand +elles sont arrivées, les religions, dit-elle d’un ton chagrin. +Mais pourquoi tous les Chrétiens vénèrent-ils tous +ces livres ? Je suis sûre qu’ils sont des millions de fois +plus nombreux que les Juifs.</p> + +<p>— Naturellement, Esther. Les bonnes choses sont +rares. Si nous sommes peu nombreux, c’est parce que +nous sommes le peuple de Dieu.</p> + +<p>— Mais comment se fait-il que j’éprouve du plaisir +à lire ce qu’a dit Jésus ?</p> + +<p>— C’est que tu es méchante, répliqua-t-il indigné. +Allons, donne-moi ce livre que je le brûle.</p> + +<p>— Non, non, d’ailleurs il n’y a pas de feu.</p> + +<p>— C’est vrai, dit-il en frottant l’une contre l’autre +ses mains glacées. Enfin, il ne faut pas recommencer. +Ecoute ce que je ferai : je t’enverrai <i>Mon Journal</i>.</p> + +<p>— Oh, tu feras cela, Benjamin ! comme c’est gentil à +toi, s’écria-t-elle joyeuse.</p> + +<p>Elle l’embrassait, lorsque Salomon et Isaac entrèrent +bruyamment et réveillèrent la grand’mère.</p> + +<p>— Comment vas-tu, Salomon ? demanda Benjamin. Et +toi, mon petit homme, comment ça va-t-il ? ajouta-t-il +en caressant la tête bouclée d’Isaac.</p> + +<p>Salomon resta d’abord interloqué, puis il s’écria :</p> + +<p>— Ho, Benjamin, as-tu des boutons comme ceux de ta +veste à me donner ?</p> + +<p>Isaac ne sachant pas du tout qui pouvait être cet étranger, +recula, un doigt dans la bouche.</p> + +<p>— Ikey, annonça Salomon, c’est ton frère Benjamin.</p> + +<p>— J’ai pas besoin d’autres frères, affirma Ikey.</p> + +<p>— Ton anniversaire vient avant le mien, alors ?</p> + +<p>— Oui, si je ne me trompe.</p> + +<p>— Dis donc, j’étais là avant toi, dit en riant Benjamin.</p> + +<p>Isaac jeta vers la porte un coup d’œil moqueur.</p> + +<p>— Voilà ! cria-t-il à Sarah absente.</p> + +<p>Puis se retournant vers Benjamin, il lui déclara :</p> + +<p>— Je ne tiens pas à t’embrasser, mais je te ferai une +place dans mon lit neuf.</p> + +<p>— Il faut l’embrasser, fit Esther.</p> + +<p>Et elle veilla à ce qu’il le fît avant qu’elle eût quitté +la chambre pour aller chercher la petite Sarah chez +Mrs Simons.</p> + +<p>Quand elle revint, Salomon permettait à Benjamin de +contempler gratis son panorama de Plewna. Mosès était +de retour. Ses yeux étaient rouges d’avoir pleuré, mais +pleuré sur la mort du Maggid, et le froid du cimetière +lui avait bleui le nez.</p> + +<p>— C’était un grand homme, dit-il à la grand’mère. Il +pouvait parler pendant quatre heures de suite sur n’importe +quel texte et s’arrangeait toujours pour revenir +au texte avant d’avoir fini. Quel exégète, quel prédicateur ! +Il était plus grand que l’Empereur de Russie, +hélas !</p> + +<p>— Hélas, répéta la grand’mère. S’il était permis aux +femmes d’aller aux enterrements, j’aurais été heureuse +d’aller à celui-là. Mais pourquoi est-il venu en Angleterre ? +S’il était resté en Pologne il vivrait encore. Et +pourquoi suis-je venue en Angleterre ? Hélas, hélas !</p> + +<p>Elle laissa retomber sa tête sur l’oreiller, et peu à +peu ses soupirs se transformèrent en ronflements. Mosès +se retourna vers l’aîné de ses enfants, qui à ses yeux +n’était inférieur en importance qu’au seul Maggid. Il +était fier de la belle mine anglaise de ce gamin.</p> + +<p>— Eh bien, vous allez être bientôt <i>Bar-Mitzvah</i>, Benjamin, +dit-il en caressant avec ses doigts décolorés les +joues de son fils. Et il y avait dans ses intonations un +mélange de bonne humeur, de malaise et de déférence.</p> + +<p>Salomon saisit les deux derniers mots de la phrase, +et fit un signe affirmatif.</p> + +<p>— Vous reviendrez parmi nous à ce moment-là. Je +suppose que l’on vous apprend un métier ?</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il dit, Esther ? demanda Benjamin +agacé.</p> + +<p>Esther traduisit.</p> + +<p>— M’apprendre un métier, s’écria-t-il d’un air dégoûté. +Le père a des idées bien basses. Il se laisse fouler +aux pieds. Il serait content de me voir cigarier ou coupeur +d’habits. Dis-lui que je ne reviens pas ici, que je +vais passer un examen pour aller à l’Université.</p> + +<p>L’orgueil dilata les yeux de Moïse.</p> + +<p>— Ah, vous voulez devenir <i>Rav</i> ? s’écria-t-il. Et relevant +le menton de son fils, il regarda tendrement ce +cher visage.</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est qu’un <i>Rav</i>, Esther ? demanda +Benjamin. Est-ce qu’il s’imagine que je deviendrai Rabbin ? +Peuh ! Dis-lui que j’écrirai des livres.</p> + +<p>— Béni soyez-vous, mon fils. On a besoin d’un bon +commentaire du Cantique des Cantiques. Probablement +vous commencerez par là ?</p> + +<p>— Oh, il n’y a pas moyen de parler avec lui, Esther. +Laissons-le. Pourquoi ne parle-t-il pas l’anglais ?</p> + +<p>— Il le pourrait, mais tu le comprendrais encore bien +moins, dit la fillette avec un sourire triste.</p> + +<p>— Eh bien, c’est un grand malheur. Depuis le temps +qu’il est en Angleterre… Il y est depuis aussi longtemps +que nous. Il fut frappé du sel de sa remarque et se mit +à rire. Puis il ajouta : Je pense qu’il est sans travail, +comme toujours ?</p> + +<p>Ces syllabes de « sans travail » parvinrent à l’entendement +de Mosès, — tristes syllabes bien connues de lui.</p> + +<p>— Oui, dit-il en yiddish. Mais si j’avais eu à ma disposition +seulement quelques guinées, je pouvais mettre en +train une bonne affaire.</p> + +<p>— Qu’il attende, je lui donnerai de l’argent pour son +affaire, fit Benjamin, quand Esther eut traduit.</p> + +<p>— Ne l’écoute pas, dit la fillette. Le bureau de bienfaisance +lui a donné bien des fois de quoi tenter la +chance. Mais ça lui fait plaisir de s’imaginer qu’il est +un homme d’affaires.</p> + +<p>Pendant ce temps, Isaac avait expliqué par le menu à +Sarah la personnalité de Benjamin, non sans faire valoir +la remarquable confirmation apportée à ses opinions relativement +aux anniversaires de naissance. Aussi Esther +fut-elle obligée de leur dire :</p> + +<p>— Allons, mes chéris, pas de dispute aujourd’hui. Nous +devons célébrer le retour de Benjamin. Nous allons tuer +le veau gras, comme dit la Bible.</p> + +<p>— Qu’entends-tu par là, Esther ? demanda Benjamin +soupçonneux.</p> + +<p>— Je veux dire, répondit Esther, qu’il faut réellement +que nous fassions quelque chose pour que ce jour soit +bien une fête. Oh, je sais. Nous allons prendre le thé +avant ton départ au lieu d’attendre jusqu’à l’heure du +souper. Sans doute Rachel sera de retour du Parc. Tu ne +l’as pas encore vue.</p> + +<p>— Je ne puis rester, dit Benjamin. Il me faut trois +quarts d’heure pour arriver à la gare. Et puis tu n’as pas +de feu pour faire du thé…</p> + +<p>— Benjamin, tu sembles avoir oublié. Nous avons dans +le buffet un pain et pour un penny de thé, et Salomon +va aller chercher pour un farthing d’eau bouillante chez +la veuve Finkelstein.</p> + +<p>A ces mots « Veuve Finkelstein » la grand’mère +s’éveilla et se mit sur son séant.</p> + +<p>— Je suis trop fatigué, déclara Salomon. Isaac peut +bien y aller.</p> + +<p>— Non, fit Isaac, c’est Esther.</p> + +<p>Esther prit une cruche et se dirigea vers la porte.</p> + +<p>— Meshé (Moïse), s’écria la grand’mère, va, toi, chez +la Veuve Finkelstein.</p> + +<p>Moïse y alla.</p> + +<p>— Avez-vous dit la prière de l’après-midi, mes enfants ? +demanda la grand’mère.</p> + +<p>— Oui, déclara Salomon, pendant que vous dormiez.</p> + +<p>— Ho oooo ! murmura Esther en jetant à Salomon un +regard de réprobation.</p> + +<p>— Eh bien, quoi, est-ce que tu n’as pas dit que ça +serait fête aujourd’hui ? lui répliqua-t-il à mi-voix.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c13">XIII<br> +<span class="xsmall">LA LIGUE DE LA TERRE-SAINTE</span></h2> + + +<p>— Oh, ces Juifs anglais ! s’écriait en allemand Melchisédec +Pinchas.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’ils vous ont encore fait, demanda +en yiddish Quédalyah le fruitier.</p> + +<p>Les deux idiomes sont parents, et souvent on les emploie +comme ils viennent.</p> + +<p>— Je leur ai offert mon livre à tous, et c’est à peine +s’ils m’ont donné assez pour acheter le poison qu’il +leur faudrait à tous, affirma le poète, avec sa mine la +plus revêche.</p> + +<p>Ses pommettes saillaient sous la peau bronzée et tendue +à éclater : ses cheveux noirs étaient incultes, sa +barbe broussailleuse et ses yeux semblaient darder du +venin :</p> + +<p>— L’un d’eux, Gidéon, le député agioteur, m’a pris +pour préparer son fils à la Confirmation. Mais cet +enfant est si niais, si niais… autant que son père. +Je ne doute pas qu’il ne devienne rabbin. Je +lui serine son rôle, je lui chante les paroles avec ma +plus belle voix, mais il n’a pas plus d’oreille que d’âme. +Et puis je lui ai rédigé une allocution, un admirable +discours à adresser à ses parents et aux invités à déjeuner. +Après les remerciements pour les soins que ses +parents ont pris de lui, après les actions de grâces au +Tout-Puissant, je lui fais dire qu’il deviendra un bon +Juif, qu’il accordera un généreux appui à la littérature +hébraïque et aux hommes qui la cultivent, par exemple +à son respectable précepteur, Melchisédec Pinchas. Et +voilà qu’il montre cela à son père, et que celui-ci prétend +que ce n’est pas écrit en bon anglais, et que d’ailleurs +un autre lettré a déjà préparé son discours. Pas +en bon anglais. Notez que Gédéon s’y connaît en style +autant que le révérend Elkan Benjamin en décence. +Ah, je me vengerai de tous deux. Je sais que je ne +parle pas l’anglais comme un anglais, mais y a-t-il sous +le soleil une langue que je ne sache écrire ? Le français, +l’allemand, l’espagnol, l’arabe, coulent de ma plume +comme le miel d’un rayon de ruche. Pour ce qui est +de l’hébreu, vous ne nierez pas, Quédalyah, que vous +et moi sommes seuls en Angleterre à écrire correctement +la Sainte-Langue. Et ces misérables agioteurs, ces +Hommes-de-la-Terre, n’en osent pas moins dire que +j’écris mal l’anglais, et ils me donnent mon congé, à +moi qui n’enseignais au gamin que le vrai Judaïsme et +la fleur de la littérature hébraïque.</p> + +<p>— Comment, on ne vous laisse pas achever d’apprendre +l’hébreu à ce gamin, sous prétexte que vous +écrivez mal l’anglais ?</p> + +<p>— Non, ils avaient une autre défaite. Une des bonnes +prétend que j’ai voulu l’embrasser. Mensonge, fausseté. +Je baisais mon doigt après avoir baisé la <i>Mezuzah</i>, et +cette stupide et abominable fille a cru que je lui envoyais +un baiser. Cela prouve que l’on ne baise pas souvent +les <i>Mezuzahs</i> dans cette maison. Quelle bande +d’impies. Et qu’est-ce qui va arriver ? L’imbécile de +gamin reviendra pour le déjeuner, il recevra tout un +bazar de présents coûteux, et il débitera le stupide discours +écrit par un idiot d’anglais, et les femmes en +pleureront. Mais où sera le Judaïsme dans tout cela ? +Qui vaccinera le gamin contre la libre pensée comme +je l’aurais fait ? Qui lui infusera la vraie ferveur patriotique, +l’amour de sa race, l’amour de Sion, le pays de +ses pères ?</p> + +<p>— Ah, vous êtes positivement un homme selon mon +cœur, s’écria Quédalyah le fruitier dans un bel élan +d’admiration. Pourquoi ne viendriez-vous pas ce soir +avec moi à ma Beth-Hamidrash, au <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span> pour la +fondation de la Ligue-de-la-Terre-Sainte ?… C’est quatre +pence, ce chou-fleur, madame !</p> + +<p>— Qu’est-ce que cette Ligue ? demanda Pinchas.</p> + +<p>— Une idée à moi. Une vingtaine d’entre nous se +réunissent ce soir pour la discuter.</p> + +<p>— Ah, vous avez toujours des idées. Vous êtes un +sage et un saint, Quédalyah. La Beth-Hamidrash que +vous avez fondée à Londres est le seul foyer de réelle +orthodoxie et de littérature juive. Les idées que vous +exposez dans nos journaux pour l’amélioration du sort +de nos frères pauvres, sont dignes d’un homme d’Etat. +Mais croyez-vous que vous serez secondé par ces riches +Anglais à tête d’âne ? Ils n’ont d’amour que pour leur +ventre.</p> + +<p>— Vous avez raison, Pinchas, vous avez raison, dit +amèrement Quédalyah le fruitier.</p> + +<p>C’était un homme grand, bâti à la diable, avec une +physionomie empâtée que parfois illuminait l’enthousiasme. +Il était pauvrement vêtu, et entre la vente +d’un chou et celle d’une botte de carottes, méditait la +régénération de Juda.</p> + +<p>— Voilà ce qui commence à me décourager, Pinchas, +poursuivit-il. Nos gens riches donnent énormément +en charités. Ils ont le cœur bon, mais pas le cœur +juif, hélas, comme l’a dit le poète… (une botte de rhubarbe +et deux livres de choux de Bruxelles, c’est trois +pence et demi à vous rendre. Merci, Madame). Alors +je me suis dit : Pourquoi ne pas travailler nous-mêmes +à notre salut ? Oui, nous-mêmes, les pauvres, les opprimés, +les persécutés, dont les cœurs brament vers le +pays d’Israël, comme le cerf vers l’eau du ruisseau. +Aidons-nous, mettons la main à notre poche. Avec nos +<i lang="de" xml:lang="de">Groschen</i> nous rebâtirons Jérusalem, et notre Saint +Temple. Nous réunirons des fonds, lentement, mais +sûrement. Dans tous les coins de l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span> et de la +province, les hommes pieux se cotiseront. Avec la première +somme recueillie, nous enverrons en Palestine +une petite communauté de Juifs persécutés, et puis une +deuxième et ainsi de suite. Le mouvement fera comme +la boule de neige, qui, à force de rouler, devient une +avalanche.</p> + +<p>— Oui, et alors les riches viendront à nous, dit Pinchas +intéressé au plus haut point. Ah, c’est une grande +idée, comme toutes celles qui vous viennent. Oui, j’irai. +Je ferai un discours puissant, car mes lèvres, telles +celles d’Isaïe, ont été touchées par le tison ardent. Je +persuaderai au monde de lancer l’entreprise immédiatement. +J’écrirai la <i>Marseillaise</i> du mouvement, dès ce +soir, en arrosant ma couche des larmes du poète. Renonçons +à notre mutisme, rugissons désormais comme +les lions du Liban. Je serai la trompette qui appellera +des quatre coins de la terre notre peuple dispersé, je +serai le Messie.</p> + +<p>Et il s’élevait si haut sur les ailes de son éloquence, +qu’il en oubliait son cigare en train de s’éteindre.</p> + +<p>— Je me réjouis de vous savoir cette ardeur, mais ne +prononcez pas le mot de Messie, car je craindrais que +nos amis ne s’en alarment, et ne disent que le temps +du Messie n’est pas venu, que ni Elie, ni Gog, ni Magog, +ni aucun des précurseurs n’ont encore surgi (des haricots +ou des pois, mon enfant ?).</p> + +<p>— Oh, stupidité ! poursuivit Pinchas. Hillel l’a sagement +dit : « Si je ne m’aide pas, qui donc m’aidera ? » +Attendent-ils que le Messie leur tombe du ciel ? Qui ne +sait que je suis le Messie ? Est-ce que je ne suis pas né +le neuf du mois d’Ab ?</p> + +<p>— Bon, bon, fit Quédalyah le fruitier. Soyons pratiques. +Nous ne sommes pas encore prêts pour des Marseillaises, +des Messies. La première chose, c’est de recueillir +assez de fonds pour envoyer une famille en +Palestine.</p> + +<p>— Oui, oui, marmotta Pinchas en tirant énergiquement +sur son cigare pour le rallumer. Mais il importe +de regarder loin. Je vois déjà tout. La Palestine aux +mains des Juifs, le Saint-Temple reconstruit, un Etat +Juif, un président capable de manier la plume et l’épée, +toute la campagne à mener se dessine devant mes yeux. +Je vois les choses en général et en dictateur, à la façon +de Napoléon.</p> + +<p>— Il est vrai que nous désirons tout cela, hasarda +prudemment le fruitier. Mais ce soir il ne sera question +que de nommer une douzaine d’hommes pour fonder +un comité chargé de recueillir les fonds.</p> + +<p>— Naturellement, et c’est comme cela que je comprends +les choses. Vous avez raison. Les gens du quartier +savent bien que vous avez toujours raison. Je reviendrai +parler avec vous de tout cela avant l’heure du +souper, et vous verrez ce que j’écrirai dans le <i>Mizpeh</i> et +l’Ami des Travailleurs. Vous savez que tous ces journaux +se disputent ma collaboration. Leurs lecteurs sont +la classe à laquelle vous voulez vous adresser. C’est donc +là que je lancerai mes vers embrasés et mes premiers +leaders en faveur de la Cause. Je serai votre Tyrtée, votre +Mazzini, votre Napoléon. Quelle bénédiction que je sois +arrivé en Angleterre juste à ce moment ! J’ai vécu en +Terre-Sainte. Le génie de ce pays a pénétré le mien. Je +puis décrire les beautés de ce sol mieux que personne. +Je suis l’homme qu’il faut à l’heure voulue. Néanmoins +je n’agirai pas avec précipitation. Non : lentement et +sûrement. Mon plan consiste à recueillir parmi les +pauvres de petites souscriptions, à commencer par envoyer +en Palestine rien qu’une famille à la fois. Voilà ce +qu’il nous faut faire pour l’instant. Qu’en pensez-vous, +Quédalyah ? Cela vous convient-il ?</p> + +<p>— Oui, oui, c’est aussi mon opinion.</p> + +<p>— Vous voyez, ce n’est pas seulement dans les grandes +choses que je me révèle un Napoléon. Je comprends les +détails, bien qu’ils répugnent à un poète. Ah, le Juif +est le Roi du Monde, lui seul a de grandes conceptions +et est capable de les réaliser par des moyens chétifs. +Les païens sont stupides, si stupides ! Oui, vous verrez +à souper comme j’établirai un plan pratique. Et puis +je vous montrerai aussi ce que j’ai écrit sur Gidéon, le +député, le chien d’agioteur. Un poème satirique que +j’ai écrit sur lui en hébreu, un acrostiche fait avec son +nom, pour le vouer aux railleries de la postérité. J’ai +traduit en hébreu les termes, « d’actions » et « d’intérêts » +à l’aide de mots nouveaux que je ferai adopter +définitivement par les hébraïsants du monde entier, +pour enrichir le vocabulaire de l’hébreu moderne. Oh, +je suis terrible dans la satire. Je pique comme la guêpe. +Je suis ingénieux comme Immanuel, et mordant comme +son ami Dante. Cela paraîtra dans le <i>Mizpeh</i> de demain. +Je montrerai à cette communauté anglo-juive que je +suis un homme avec lequel il faut compter. Je l’écraserai.</p> + +<p>— Mais ils ne reçoivent pas le <i>Mizpeh</i> et seraient +incapables d’en comprendre l’hébreu, s’ils le recevaient.</p> + +<p>— Ça ne fait rien. Je l’enverrai à l’étranger. J’ai partout +des amis, de savants rabbins, de grands lettrés, qui +m’envoient leurs savants manuscrits, leurs commentaires, +leurs projets pour que je les révise et les améliore. +Que cette communauté anglo-juive se prélasse +dans sa stupide prospérité, moi, je ferai d’elle la risée +de l’Europe et de l’Asie. Quelque jour enfin, elle comprendra +ses erreurs, elle n’aura plus de ministres comme +le révérend Elkan Benjamin, qui entretient quatre maîtresses ; +elle destituera le bloc de viande qui règne ici, +et elle me tirera par les pans de mon habit pour me +supplier d’être son rabbin.</p> + +<p>— Nous avons besoin sûrement d’un grand rabbin +plus orthodoxe, concéda Quédalyah.</p> + +<p>— Orthodoxe ? Alors, et seulement alors, nous aurons +à Londres le vrai Judaïsme et une explosion de splendeur +littéraire qui excédera de beaucoup celle de l’école +espagnole, si surfaite, car personne n’y a révélé cet +authentique don du lyrisme qui rappelle le chant des +oiseaux dans la saison des amours. Oh, que n’ai-je les +autres privilèges des oiseaux en outre de celui du chant. +Que ne puis-je avoir autant de femmes que je le désire ! +Combien sont stupides les rabbins qui prohibent la +polygamie. Comme le dit justement le poète : « La +Loi de Moïse est parfaite, elle donne la lumière aux +yeux. » Le mariage, le divorce, tout y a été réglementé par +la plus haute sagesse. Pourquoi nous faut-il adopter les +stupides coutumes des païens. Par le temps qui court, +je n’ai même pas une compagne. Mais j’aime. Ah, +Quédalyah, j’aime. Les femmes sont si belles. Vous +aimez les femmes, hein ?</p> + +<p>— J’aime ma Rivkah, répondit Quédalyah. (Un penny +la bouteille de bière de gingembre, Madame.)</p> + +<p>— Oui, mais pourquoi, moi, n’ai-je pas une femme, +hein ? demanda le petit poète, avec une lueur farouche +dans ses yeux noirs. Je suis un homme beau, svelte, +bien bâti et de bonne mine. En Palestine et sur le Continent, +toutes les filles me regardaient et me clignaient +de l’œil, car là-bas les Juives aiment la poésie et la +littérature. Mais ici ! Je puis entrer dans une pièce où +se trouve une jeune fille ; elle n’a pas l’air de s’apercevoir +de ma présence. Voilà la fille de Reb Shemuel. +Une bien belle vierge. Je lui embrasse la main et c’est +comme de la glace sous mes lèvres. Ah, si j’avais seulement +de l’argent ! Et j’en aurais de l’argent, si ces Juifs +anglais n’étaient pas si stupides, et s’ils me nommaient +grand rabbin. Alors j’épouserais une, deux, trois jeunes +filles.</p> + +<p>— Ne dites pas de bêtises, fit Quédalyah en riant, car +il pensait que le poète avait voulu plaisanter.</p> + +<p>Pinchas vit qu’il avait été trop loin dans son enthousiasme. +Mais sa langue était le plus infatigable de ses +organes, et souvent elle laissait échapper des vérités +dangereuses pour son propriétaire. Pinchas était un +vrai poète, doué d’une extraordinaire faculté d’expression, +et rimeur impeccable. Il écrivait, d’après les modèles +du moyen-âge, avec une profusion d’acrostiches et +de rimes redoublées, et non avec les simples duplications +de la primitive poésie hébraïque. Il devinait tout +à peu près comme les femmes, c’est-à-dire d’une manière +miraculeusement rapide, subtile et inexacte. Il +voyait dans l’âme d’autrui, mais d’une vue faussée par +une sombre et morbide défiance. Par un penchant +analogue, en vertu de la même déviation mentale, il +abondait en ingénieuses explications de la Bible et du +Talmud, en opinions neuves, en aperçus inédits sur +l’histoire, la philologie, la médecine, tout enfin. Et il +avait foi en ses idées parce qu’elles étaient de lui, et en +lui-même, à cause de ses idées. Il lui semblait parfois +qu’il devenait grand à frapper du front contre le soleil : +mais cela se produisait généralement après boire. Son +cerveau n’en demeurait pas moins, à la suite de ces +heurts, en ébullition permanente.</p> + +<p>— La paix soit avec vous, prononça Pinchas. Je vous +laisse à vos clients, qui vous assiègent comme j’ai été +assiégé par les filles. Mais ce que vous venez de me dire +m’a réjoui le cœur. J’ai toujours eu de l’affection pour +vous, mais à présent je vous aime comme une femme. +Nous allons, vous et moi, fonder la Ligue de la Terre-Sainte. +Vous serez président, je vous assurerai toutes +les voix, et moi je serai trésorier, hein ?</p> + +<p>— Nous verrons, nous verrons, fit Quédalyah le fruitier.</p> + +<p>— Non, nous ne pouvons laisser faire la populace. Il +faut que nous convenions de tout à l’avance. Que dirons-nous ?</p> + +<p>Il se mit à se caresser le nez de son doigt.</p> + +<p>— Nous verrons, répéta Quédalyah impatienté.</p> + +<p>— Non, dites. Je vous aime comme un frère. Assurez-moi +le poste, et je ne vous demanderai plus jamais rien +de ma vie.</p> + +<p>— Si les autres… balbutia Quédalyah.</p> + +<p>— Ah, vous êtes un prince d’Israël, s’écria Pinchas, +enthousiasmé. Si je pouvais vous montrer mon cœur. +Ah, que je vous aime !</p> + +<p>Il bondit au dehors et s’en alla tout gaillard, la tête +enveloppée de gros nuages de fumée. Quédalyah le fruitier +se pencha sur un panier de pommes de terre. Quand +il se redressa, il fut ébahi de voir cette même tête réapparue +au milieu de la porte de la boutique, qui l’encadrait — une +tête toute en longueur avec une barbe +noire, et un sourire insinuant. Un index dont l’ongle +était en deuil se dressa à la hauteur du nez.</p> + +<p>— Vous n’oublierez pas ? demanda doucereusement +la tête.</p> + +<p>— Bien sûr, que je n’oublierai pas, cria le fruitier +plaintivement.</p> + +<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span> eut lieu le même soir à dix heures, à la +Beth Hamidrash fondée par Quédalyah : une grande +salle jamais balayée et vaguement aménagée en synagogue. +On y accédait par un escalier aussi sombre et +fétide que tout le reste du quartier. Sur un des derniers +bancs un jeune homme en loques, avec de très +longs cheveux et une face décharnée se balançait avec +conviction en vociférant les sentences de la Mishna +selon la psalmodie traditionnelle. Auprès de l’estrade +élevée au centre de la salle se tenait un groupe d’enthousiastes +parmi lesquels on distinguait le Froom +Karlkammer, d’une maigreur ascétique, la masse de +cheveux rouges couronnant sa tête comme une lanterne +en haut d’un phare.</p> + +<p>— La paix soit avec vous, Karlkammer, prononça en +hébreu Pinchas.</p> + +<p>— Avec vous soit la paix, Pinchas, répondit Karlkammer.</p> + +<p>— Ah, poursuivit Pinchas, il m’est plus doux que le +miel, oui, que le meilleur miel de rencontrer un homme +avec qui parler la Sainte-Langue. Hélas, c’est un bonheur +bien rare par le temps qui court. Toi et moi, Karlkammer, +nous sommes les seuls à parler correctement +la Sainte-Langue dans cette île de la mer. A propos, +c’est une grande cause qui nous réunit ce soir. Je vois +Sion souriante sur ses montagnes, et ses figuiers frémissants +de joie. Je serai le trésorier du comité collecteur, +Karlkammer. Vote pour moi, car alors notre société +prospérera comme le laurier.</p> + +<p>Karlkammer poussa un vague grondement. Pinchas +s’en alla saluer Gabriel Hamburg. Il était, pour le vieux +savant hébraïsant, l’objet d’un intérêt amusé, à demi +respectueux pourtant. Hamburg ne pouvait que goûter +le génie du poète, tout en riant de ses prétentions à +l’omniscience, et des téméraires et peu scientifiques +hypothèses auxquelles il consacrait sa prose. Lorsque +Pinchas en venait à ses argumentations sur des questions +juives, il avait le désavantage de trouver dans +Gabriel Hamburg un homme qui savait tout.</p> + +<p>— Sois béni, toi qui viens, dit le vieil érudit. Puis +il continua en allemand : — Je ne savais pas que vous +viendriez nous aider à reconstruire Sion.</p> + +<p>— Et pourquoi ne serais-je pas venu ?</p> + +<p>— Vous êtes un homme qui écrit des poèmes.</p> + +<p>— Ne plaisantons pas, dit Pinchas vexé. Est-ce que le +Roi David ne battait pas les Philistins aussi bien qu’il +écrivait les Psaumes ?</p> + +<p>— Est-ce lui qui a écrit les Psaumes ? fit Hamburg avec +un sourire tranquille.</p> + +<p>— Parlez moins haut. Sûrement ce n’est pas lui. Les +Psaumes ont été écrits par Judas Macchabée, comme je +l’ai prouvé dans le dernier numéro de la <i lang="de" xml:lang="de">Zeitschrift</i> de +Stuttgart. Vous verrez, je ceindrai ma cuirasse et mon +épée, et je ferai front même à vous, dans la bataille. Je +serai trésorier. Vous voterez pour moi, Hamburg, car +vous et moi, nous sommes seuls à parler correctement +la Sainte Langue. Il nous faut travailler coude à coude, +et veiller à ce que la comptabilité soit tenue dans +l’idiome de nos pères.</p> + +<p>Ce fut de la même manière que Melchisédec Pinchas +s’aboucha avec Hiram Lyons et Simon Gradkowski. Le +premier, un piétiste extrêmement pauvre, ajoutait chaque +jour plusieurs pages à un manuscrit épineux, inutile +commentaire du premier chapitre de la Genèse. +Gradkowski était le digne marchand de nouveautés +dans le magasin duquel était employé Daniel Hyams. +Il rivalisait avec Reb Shemuel pour sa scrupuleuse exactitude +dans la localisation des remarques talmudiques : +telle page, telle ligne. Cela lui avait valu la réputation +d’un rempart de l’orthodoxie, alors qu’en secret il professait +tolérance et libéralisme. Il excellait à alterner +l’établissement d’une facture et la rédaction d’un article +abstrus sur l’astronomie biblique.</p> + +<p>L’homme à qui Pinchas s’attacha en dernier ressort, +ne comptait pour tel que par le fait qu’il avait atteint +sa majorité religieuse — était responsable de ses péchés — c’est-à-dire +qu’il pouvait avoir un peu plus de quatorze +ans. C’était un élève de l’école de Harrow. Rejeton +d’une famille opulente, il s’appelait Raphaël Léon. +Ayant déjà manifesté un étrange intérêt pour la littérature +judaïque, il avait souvent remarqué le nom de +Gabriel Hamburg dans les références des livres scientifiques. +Il avait découvert que ce grand homme résidait +en Angleterre, et vite il lui avait écrit. Hamburg avait +répondu ; c’était la première fois qu’ils se rencontraient, +et c’était sur la demande du jeune homme que celui-ci +avait été amené par l’érudit au singulier <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span>.</p> + +<p>Pinchas adopta vis-à-vis de Raphaël Léon le rôle d’un +parrain, non sans une nuance d’obséquiosité qui mettait +mal à l’aise le simple et discret jeune homme. +Pourtant quand il se fut pénétré des pompeux sentiments +du poète, — c’est-à-dire lorsque, dès le lendemain +matin, le poète lui eut porté son livre avec une +dédicace en acrostiche — il conçut une enthousiaste +admiration pour ce génie méconnu.</p> + +<p>Le reste du public réuni là pour sauver Israël, se composait +de gens moins remarquables : un fourreur, un +savetier, un serrurier, un ancien vitrier (Mendel Hyams), +un tailleur, un <i>Melammed</i> (ou répétiteur d’hébreu), un +charpentier, un imprimeur, un cigarier, un ou deux +petits boutiquiers, et enfin, Mosès Ansell. Leurs origines +étaient fort diverses, il y avait là des hommes nés +en Autriche, en Hollande ou en Pologne, et d’autres +nés en Russie, en Allemagne, en Italie, ou en +Tunisie. Ils ne se sentaient pas moins tous dépourvus +de patrie, et en même temps compatriotes. Emprisonnés +dans les splendeurs de la Babylone Moderne, ils détournaient +leurs pensées vers l’Orient comme les fleurs-de-la-Passion +cherchent le soleil. La Palestine, Jérusalem, +le Jourdain, la Terre-Sainte, autant de mots magiques +pour eux. Ils fondaient en larmes rien qu’à regarder +une médaille frappée dans l’une des colonies +du baron Edmond de Rothschild. La plus insigne des +grâces qu’ils imploraient pour leur tombe, c’était que +l’on y jetât une poignée de terre de la Palestine.</p> + +<p>Mais Quédalyah le fruitier n’était pas homme à encourager +de vains espoirs. Il exposa son plan clairement et +sans vague sentimentalité. Il s’agissait de reconstruire +le Judaïsme comme les Zoophytes édifient leurs bancs +de coraux, et non pas de la façon dont le disait la fameuse +prière : « Vite et dès demain ».</p> + +<p>On s’attendait à quelque chose de mieux, et l’on fut +désappointé. Certains assistants s’écrièrent qu’il ne fallait +pas s’attarder à de petites mesures. Comme Pinchas +ils étaient partisans des moyens héroïques. Joseph Strelitski, +étudiant et placier en cigares, se leva tout d’une +pièce et hurla en allemand :</p> + +<p>— Partout Israël peine et gémit. Attendons-nous vraiment +que nos cœurs n’aient plus la force de battre ? Ne +frapperons-nous jamais un coup décisif ? Voilà près de +deux mille ans que notre Saint-Temple a été réduit en +cendres et que nous avons été emmenés en exil dans le +fracas des chaînes des conquérants païens. Voilà près +de deux mille ans que nous habitons en pays étranger, +que nous sommes la fable et la risée des nations, qu’on +nous écarte de tous les emplois honorables et qu’on +nous persécute parce que nous occupons des emplois +vils, qu’on nous foule aux pieds, qu’on écrit notre histoire +avec notre sang et qu’on l’éclaire à la lugubre +lueur des bûchers sur lesquels nos martyrs sont montés +souriants pour la sanctification du nom Divin. Nous +qui, il y a vingt siècles, formions une nation puissante +avec des lois et une constitution et une religion qui +furent les sources de la civilisation universelle, nous qui +siégions en juges dans la pourpre et le lin devant les +portes des grandes cités, nous voici devenus un jouet +pour les peuples qui erraient alors dans les forêts et +les marais, avec des peaux de loup et d’ours pour +tout vêtement. A présent que s’est rallumée à l’Orient +l’étoile de l’espoir, pourquoi ne pas aller à elle ? Jamais +nous n’avons vu surgir une pareille chance de Restauration. +Nos capitalistes dominent les marchés de l’Europe, +nos généraux commandent des armées, nos grands +hommes siègent dans les conseils de tous les Etats. Nous +sommes partout. Nous disposons de mille et mille petits +ruisseaux de pouvoir, qui formeraient un océan si on +les réunissait. La Palestine sera une grande puissance +si nous le voulons. Ah, que la descendance d’Israël +parle enfin avec la formidable unanimité de toutes ses +voix. Des poètes chanteront pour nous, des journalistes +écriront pour nous, des diplomates négocieront pour +nous, des millionnaires paieront pour nous ce qu’il +faudra. Le Sultan nous restituera notre pays demain, +si seulement nous savons l’exiger. Il n’y a pas d’obstacles +en dehors de nous. Ce ne sont pas les païens qui +nous écartent de notre patrie, ce sont les Juifs, les Juifs +riches et jouisseurs, les Jeshurum gras et somnolents, +imbus du rêve mensonger d’une assimilation aux races +des contrées agréables où ils ont fait leur fortune. Reprenons +notre patrie, il n’y a pas d’autre solution à la +question juive. Nos indigents deviendront des agriculteurs, +et, le génie d’Israël, tel Antée, retrouvera des +forces nouvelles par son contact avec la Terre maternelle. +Alors l’Angleterre résoudra la question des Indes. Entre +la Russie d’Europe et l’Inde, campera un peuple brave, +vaillant, terrible, haïssant la Russie, la Russie monstrueuse +et criminelle. Et si nous ne pouvons pas racheter +notre patrie avec de l’or, rachetons-la par l’acier. +Dans notre exil, nous n’avons gardé, de toutes nos +gloires, qu’une étincelle de ce feu dont était illuminé +le Temple, la demeure de notre Dieu. Cette étincelle a +suffi cependant pour entretenir la vie de notre race, +tandis que les citadelles de nos ennemis s’écroulaient +en poussière. De cette étincelle a jailli souvent une +flamme céleste, qui embrasait la face de nos héros, +c’est elle qui leur donna la force d’endurer les horreurs +de la Danse des Morts et les tortures des autodafé. +Ranimons-la, qu’il en jaillisse une colonne de feu, qui +cheminera devant nous, montrant la route de Jérusalem, +la cité des Aïeux. Comme l’a si noblement chanté +le poète national d’Israël, Naphtali Herz Imber…</p> + +<p>Et il entonna la variante juive du <i lang="de" xml:lang="de">Wacht Am Rhein</i>, +le « Veille au Jourdain », dont voici la version :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Comme le fracas du tonnerre qui éclate</div> +<div class="verse">Dans la nue embrasée,</div> +<div class="verse">Ainsi frappant sans cesse nos oreilles,</div> +<div class="verse">Une voix nous appelle</div> +<div class="verse">De Sion, puissamment ;</div> +<div class="verse">Que dans votre cœur</div> +<div class="verse">Brûle éternellement le désir</div> +<div class="verse">Du pays de vos pères.</div> +<div class="verse">Pour délivrer de l’ennemi</div> +<div class="verse">Votre fleuve sacré,</div> +<div class="verse">Revenez au Jourdain —</div> +<div class="verse">Au bord des flots lents</div> +<div class="verse">Qui murmurent comme en songe,</div> +<div class="verse">Là, faisons bonne garde.</div> +<div class="verse">Le mot d’ordre est : « L’épée</div> +<div class="verse">De notre pays, et le Seigneur. »</div> +<div class="verse">Au bord du Jourdain faisons bonne garde.</div> +<div class="verse">Tant que la rosée nocturne perlera</div> +<div class="verse">Sur les antiques tombes oubliées</div> +<div class="verse">Où dorment les pères de Judah,</div> +<div class="verse">Nous jurons, nous les vivants,</div> +<div class="verse">De ne pas nous reposer de notre labeur,</div> +<div class="verse">Même pour pleurer un instant.</div> +<div class="verse">Nos trompettes clament,</div> +<div class="verse">Notre étendard flotte,</div> +<div class="verse">Faisons bonne garde.</div> +<div class="verse">Le mot d’ordre est : « L’épée</div> +<div class="verse">De notre pays, et le Seigneur. »</div> +<div class="verse">Au bord du Jourdain faisons bonne garde.</div> +</div> + +</div> +<p>Joseph Strelitski s’affaissa sur le banc de bois blanc. +Il était épuisé, ses yeux étincelaient, la violence de ses +gestes l’avait échevelé. Il avait dit ; — durant le reste +de la soirée il ne remua ni ne parla plus. La parole +calme et joviale de Simon Gradkowski produisit après +ce discours, l’effet d’une douche :</p> + +<p>— Soyons raisonnables, dit-il.</p> + +<p>Avec sa réputation de pilier de l’orthodoxie, il avait +aussi celle du conciliateur le plus habile au monde :</p> + +<p>— La masse du peuple viendra à nous, mais à condition +de ne pas le décevoir. Nous le flatterions par trop +en lui rappelant qu’il est la descendance des Macchabées. +Il y aurait bien des difficultés politiques dans le +lancement d’un pareil mouvement, et l’on s’en rendrait +vite compte. Rome n’a pas été bâtie en un jour, +et le Temple ne sera pas reconstruit en une année. +D’ailleurs nous ne sommes pas pour l’instant un peuple +guerrier. C’est par la pensée et non par l’épée, que nous +reconquerrons notre patrie. Allons lentement et sûrement +et la bénédiction de Dieu sera sur nous.</p> + +<p>Ainsi parla le sage Simon Gradkowski. Mais Gronowitz, +le répétiteur d’hébreu, se prononça dans le même +sens que Strelitski : athée inavoué et révolutionnaire +avéré, qui lisait à la Synagogue le jour de l’Expiation +une version hébraïque des <i lang="en" xml:lang="en">Pickwick Papers</i>. Un bigot +qui, absorbé dans ses dévotions, laissait dans la misère +sa femme et ses enfants, appuya ensuite Gradkowski. +Le Froom Karlkammer prit ensuite la parole, mais sans +formuler une opinion arrêtée. Il espérait évidemment +en des interventions miraculeuses. Mais il approuvait +le mouvement à un point de vue tout spécial. Plus il y +aurait de Juifs à Jérusalem, plus il y aurait de coreligionnaires +mis à même de mourir sur ce sol comme le désire +toute sa vie un vrai Juif. Quant au Messie, il viendrait +assurément lorsqu’il plairait à Dieu. Et puis ce fut un +torrent sans fin de phrases inintelligibles, des paquets +de citations faites à contre-sens, de conceptions kabbalistiques. +Pinchas rongeait son frein pendant tout ce +discours. Pour lui, Karlkammer représentait l’archétype +des ânes. A un certain moment où l’orateur reprenait +sa respiration, Pinchas se dressa impatienté, et protesta +avec indignation contre la longueur du <span lang="en" xml:lang="en">speech</span> de ce +<span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>. L’assemblée abonda dans le sens du poète, et +Karlkammer dut se taire. Alors Pinchas fut dithyrambique, +sublime, avec de ces hardiesses qu’on ne passe +qu’au génie. Il railla âprement cet Imber, qui se prétendait +le poète national d’Israël, alors que sa prosodie, son +vocabulaire et même sa grammaire, étaient au-dessous +du mépris. Lui, Pinchas, écrirait pour la Judée un véritable +hymne patriotique, que l’on chanterait depuis +les taudis de <span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel</span> jusqu’aux veldts de l’Afrique +Australe, et depuis la Mellah du Maroc jusque dans les +<span lang="de" xml:lang="de">Judengassen</span> de l’Allemagne. Un hymne qui réchaufferait +le cœur, qui jaillirait des lèvres des pauvres immigrants +en guise de salut à la Statue de la Liberté dans +l’avant-port de New-York. Lorsque lui, Pinchas, se promenait +dans <span lang="en" xml:lang="en">Victoria-Park</span>, le Dimanche, et qu’il entendait +la musique militaire, le cornet à piston lui rappelait +toujours, dit-il, la trompette de Bar-Cochba appelant +les guerriers à la bataille. Et quand l’audition était terminée +et que l’on entonnait le <i lang="en" xml:lang="en">God Save the Queen</i> +il pensait écouter le chant de victoire qui saluerait son +entrée dans Jérusalem en conquérant. Ce serait en +effet lui, Pinchas, qui serait le chef. Est-ce que la Providence, +si prodigue de révélations cachées dans les +lettres du Torah, n’avait pas voulu qu’il s’appelât Melchisédec +Pinchas, avec une initiale identique à celle du +mot Messie et l’autre identique à celle du mot Palestine ? +Eh bien, oui, il serait leur Messie. Mais en attendant, +l’argent est le nerf de la guerre et le premier pas dans +la carrière messianique devait avoir pour but de recueillir +des fonds. Il fallait que le futur Rédempteur fît +d’abord fonctions de trésorier. C’est ainsi, par cette gradation +à rebours que termina Pinchas, sa puérile naïveté +ayant vaincu son astuce.</p> + +<p>D’autres orateurs se firent entendre mais l’opinion +de Quédalyah le fruitier finit par prévaloir. Il fut nommé +président, Simon Gradkowski fut choisi pour trésorier, +et l’on souscrivit séance tenante vingt-cinq shillings, +dont dix donnés par le jeune Raphaël Léon. Ce fut en +vain que Pinchas rappela au président qu’il faudrait des +collecteurs chargés de demander de l’argent à domicile : +trois assistants, dont il n’était pas, furent désignés +pour se partager le Ghetto. Tout le monde sentait qu’il +y eût au moins de l’imprudence à confier le porte-monnaie +commun, aux fontes du coursier au Pégase. +En conséquence Pinchas ralluma son cigare et se retira +sans saluer personne, marmottant que ces gens-là +étaient tous des imbéciles. Gabriel Hamburg avait quelque +chose comme un sourire sur ses traits ridés. Pendant +le discours de Joseph Strelitski on l’avait vu se +moucher bruyamment : peut-être s’était-il administré +une trop forte prise de tabac. Mais il ne souffla mot. +Il eût donné sa dernière goutte de sang pour coopérer +au grand Retour, à condition, bien entendu, qu’on +ne laisserait derrière soi dans les bibliothèques étrangères +nul manuscrit hébreu. Mais il laissait aux enthousiastes +le soin de jouer leur rôle dans la grande +comédie.</p> + +<p>Mendel Hyams avait, lui aussi, gardé le silence. Mais +il avait pleuré sans honte pendant la harangue de Strelitski. +Comme les assistants se séparaient, le pauvre +diable, hâve, exsangue, cassé, qui, depuis le début, se +tenait tapi dans un coin sombre et n’avait cessé de marmotter +impoliment le traité dit Baba Kama, reprit avec +une ardeur nouvelle son étrange récitatif d’arguments.</p> + +<p>— Mais alors, à quoi rapporter cela ? A sa pierre, ou +à son couteau, ou à son fardeau qu’il a laissé sur la +grand’route, où un passant le maltraite ? Qu’est-ce à +dire ? S’il a cédé sa propriété comme le prétend le rabbin +ou comme le veut Shemuel, il s’agit d’un fossé. Et s’il +a gardé sa propriété, comme le dit Samuel, qui affirme +que tout cela dérive de <i>son</i> fossé, alors il s’agit d’un +fossé. Et si l’on croit le rabbin, qui veut voir là une dérivation +de <i>son</i> bœuf, alors il faut lire : <i>un bœuf</i>. Et par +conséquent les dérivés du mot bœuf sont une seule et +même chose que le bœuf lui-même… Tout le jour durant +il avait médité ainsi, et il s’en alla tard dans la nuit, +balançant pitoyablement son pauvre corps.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c14">XIV<br> +<span class="xsmall">SHOSSHI SHMENDRIK FAIT SA COUR</span></h2> + + +<p>Meckish était un Chassid, ce qui en jargon, signifie un +saint, et en réalité, un membre de la secte des Chassidim, +dont le centre est la Galicie. Au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, Israël +Baalshem, « le maître du nom », se retira dans la solitude +des montagnes pour se livrer à la méditation des +vérités philosophiques. Il y développa une foi sereine +et presque stoïque basée sur l’acceptation du cosmos, +en tous ses points, et y acquit la conviction que la fumée +d’une bonne pipe était un encens agréable au Créateur.</p> + +<p>Mais c’est le malheur inévitable de tous les fondateurs +de religions d’opérer des miracles apocryphes et de +soulever des légions de disciples qui remodèlent l’enseignement +du maître, selon leur propre forme d’intelligence, +prêts à mourir pour l’altération qui en résulte. +Un grand homme ne peut avoir d’influence sur ses semblables +que pour autant qu’il soit incompris. A Baalshem +succédèrent une armée de thaumaturges, et les +fameux rabbins de Sadagora, faiseurs de miracles, qui +sont en communication avec tous les esprits de l’air et +jouissent des revenus des princes et du respect des +papes.</p> + +<p>C’est s’assurer le paradis que de s’emparer d’un morceau +du <i>kuggol</i> ou pudding du sabbat de ces rabbins, +et la ruée des croyants qui s’y applique est un spectacle +qui mérite d’être vu. Le Chassidisme est l’expression +extrême de l’optimisme juif. Les Chassidim sont les +Corybantes ou plutôt les Salutistes du Judaïsme. En Angleterre, +leurs idiosyncrasies se bornent à des cérémonies +d’une joie bruyante et exubérante. A la Chevrah, les +croyants dansent, se tiennent penchés, se tordent, ou +se frappent la tête contre le mur, selon leur caprice, ou +bien encore jouent comme des enfants en présence de +leur père.</p> + +<p>Meckish dansait aussi, chez lui, et chantait « riddy, +riddy, roï, toï, ta », ou « rom, pom, pom », et « bim, +bom, bom », sur une étrange mélodie, pour exprimer +le plaisir qu’il prenait à vivre. C’était un petit homme, +d’aspect malingre, au teint jaune, aux pommettes saillantes, +au nez crochu, avec une petite barbe, clairsemée +et rabougrie.</p> + +<p>La profession de mendiant qu’il avait exercée pendant +des années avait empreint son visage d’un sourire +triste, suppliant et doucereux, qui ne s’effaçait plus, +même aux heures de repos. L’eau et le savon l’eussent +peut-être atténué, mais il n’avait pas tenté l’expérience. +Il était coiffé d’un bonnet de fourrure avec des oreillettes +et il portait attaché sur le dos un panier à oranges +plein de petits morceaux d’éponges sales et graveleuses, +que personne n’achetait. Il est vrai que le commerce de +Meckish consistait en bien autre chose : il tenait boutique +de spectacles sensationnels et émouvants. Quand il se +traînait péniblement à l’aide d’un bâton, ses membres +inférieurs se croisaient en des contorsions bizarres, +semblaient paralysés ; mais dès que son aspect étrange +avait attiré l’attention, ses jambes se pliaient et il +s’affaissait sur le pavé, attendant que les spectateurs +compatissants le relevassent, en semant l’argent et le +cuivre. Après un certain nombre de performances, Meckish +rentrait chez lui, dans l’ombre, pour y danser et +chanter « riddy, riddy, roï, toï, bim, bom ». Ainsi vivait +Meckish, en paix avec Dieu et avec les hommes, jusqu’au +jour fatal où l’idée lui vint de vouloir prendre +une seconde femme. S’en procurer une était chose facile, +avec l’aide de son ami Sugarman le Shadchan, et +bientôt le petit homme trouva son ménage enrichi par +la présence d’une énorme géante russe. Meckish n’eut +pas recours aux autorités pour célébrer le mariage ; ce +fut un mariage tranquille, qui ne coûta rien. Un dais +fait d’un drap et de quatre manches à balai fut érigé +au coin du feu et neuf de ses amis, du sexe masculin, +sanctifièrent la cérémonie par leur présence. Meckish et +la géante russe jeûnèrent le matin de leur mariage, et +tout fut fait en bon ordre. Hélas, le bonheur et les +économies de Meckish ne devaient pas être de longue +durée.</p> + +<p>La géante russe se révéla une véritable Tartare. Elle +mit le grappin sur les épargnes de Meckish, s’acheta +des châles de Paisley et des colliers d’or. Plus encore, +elle exigea de son mari qu’il la conduisît dans le monde +et reçût des amis. Et la chambre à coucher, qu’ils +louaient au mois, fut transformée en un salon de réception +où le vendredi soir Peleg Shmendrik, sa femme, +et M. Sugarman venaient les voir.</p> + +<p>Pendant le dîner du Sabbat la conversation se divisait, +les dames discutaient la mode et les hommes le +Talmud. Les trois hommes s’occupaient, petitement du +reste, de fonds publics et d’actions, mais rien au +monde n’eût pu les amener à négocier une affaire, ou +à discuter la valeur d’un prospectus, le jour du sabbat, +bien qu’ils fussent tous alléchés par les réclames des +mines de Saphir qui occupaient une page entière de la +« Chronique Juive », organe qu’on achetait habituellement +le vendredi soir pour y lire les nouvelles religieuses. +La liste des souscriptions devait se clore le +lundi à midi.</p> + +<p>— Quand Moïse, notre maître, frappa le rocher — , dit +Peleg Shmendrik, au cours de la discussion, il eut +raison la première fois, et tort la seconde parce qu’il est +dit dans le Talmud qu’on peut punir l’enfant quand +il est petit mais qu’il faut raisonner avec lui lorsqu’il +est grand.</p> + +<p>— Oui, reprit Sugarman le Shadchan, mais si la baguette +n’avait pas été de saphir, c’est elle qui se serait +fendue, au lieu du rocher.</p> + +<p>— Est-ce qu’elle était un saphir ? demanda Meckish +qui était un « homme-de-la-Terre ».</p> + +<p>— Naturellement, répondit Sugarman.</p> + +<p>— Croyez-vous ? demanda Peleg Shmendrik avec intérêt.</p> + +<p>— Le saphir, reprit Sugarman, est une pierre magique. +Elle éclaircit la vue, apaise les querelles. Issachar, +le fils studieux de Jacob, était représenté sur le pectoral +par un saphir. Ne savez-vous pas que le centre +glauque de cette pierre symbolise les nuages qui enveloppèrent +le Sinaï lors de la remise des tables de la Loi ?</p> + +<p>— J’ignorais cela, répondit Peleg Shmendrik, mais je +sais que la baguette de Moïse fut créée, au crépuscule +du premier sabbat, et qu’ensuite Dieu fit toutes choses +à l’aide de ce sceptre.</p> + +<p>— Ah, mais nous ne sommes pas tous assez forts pour +manier la baguette de Moïse ; elle pèse quarante seahs, +dit Sugarman.</p> + +<p>— Combien, croyez-vous, qu’on puisse soulever de +seahs ? demanda Meckish.</p> + +<p>— Cinq ou six, pas plus, dit Sugarman, en voulant +en soulever plus on risquerait de les laisser choir et le +saphir se casse. Les premières tables de la Loi étaient +faites de saphir et malgré cela en tombant d’une grande +hauteur elles furent réduites en miettes.</p> + +<p>— On peut dire que Gidéon le député, veut posséder +une baguette de Moïse, car son secrétaire m’a dit qu’il +compte prendre quarante actions, reprit Shmendrik.</p> + +<p>— Chut ! que dites-vous là ? demanda Sugarman, +Gidéon est un homme riche, et de plus, il est l’un des +directeurs de l’affaire.</p> + +<p>— Il semble y avoir un grand nombre de directeurs, +dit Meckish.</p> + +<p>— C’est fort joli à voir de loin, mais qui sait ? reprit +Sugarman en secouant la tête. La reine de Sheba offrit +très probablement des saphirs à Salomon, mais elle +n’était pas une femme vertueuse.</p> + +<p>— Ah, Salomon ! soupira M. Shmendrik, dressant +l’oreille et interrompant la conversation. Au lieu +d’avoir cent mille femmes, si Salomon avait eu mille +filles ses trésors n’eussent pas suffi. Je n’ai eu que deux +filles, Dieu soit loué, et je me suis presque ruiné en +leur achetant des maris. Quand un pauvre « <span lang="en" xml:lang="en">greener</span> » +se présente, sans une chemise au dos, il exige qu’on lui +glisse deux cents livres dans la main et ensuite on ne +peut plus le lâcher de crainte qu’il ne mette les jambes +à son cou et se sauve en Amérique. En Pologne ce +même homme n’eût été que trop heureux de trouver +une femme et il eût dit « merci ».</p> + +<p>— Eh bien, mais que devient votre fils ? dit Sugarman. +Pourquoi ne m’avez-vous pas encore demandé de +trouver une femme pour Shosshi ? C’est un péché contre +les filles d’Israël. Il doit avoir dépassé depuis longtemps +l’âge prescrit par le Talmud ?</p> + +<p>— Il a vingt-quatre ans, répondit Peleg Shmendrik.</p> + +<p>— Et tu tu tu, dit Sugarman, faisant claquer sa +langue en signe de désapprobation, auriez-vous par +hasard une objection à ce qu’il se marie ?</p> + +<p>— Dieu m’en préserve ! s’écria le père, mais Shosshi +est si timide, et puis, vous le savez, il n’est pas beau. +Dieu seul sait à qui il ressemble !</p> + +<p>— Peleg, je rougis pour vous ! dit Shmendrik.</p> + +<p>— Qu’est-ce qui lui manque ? Est-il sourd, muet, +aveugle ou bancal ? Shosshi est maladroit avec les femmes +parce qu’il étudie trop en dehors de son travail. Il +gagne bien sa vie comme ébéniste, et il est temps qu’il +entre en ménage. Combien me demanderez-vous pour +lui trouver une calloh ? (fiancée).</p> + +<p>— Oh ! reprit Sugarman, vous oubliez que c’est le +sabbat. Soyez assuré que je ne vous demanderai pas +plus que la dernière fois, à moins que la fiancée n’ait +une grosse dot.</p> + +<p>Le samedi soir, aussitôt après l’Havdalah, la clôture +du sabbat, Sugarman alla trouver M. Belcovitch qui +allait se remettre au travail, et l’informa qu’il venait de +trouver le « chosan », le fiancé, rêvé pour Becky.</p> + +<p>— Je sais, dit-il, que beaucoup de jeunes gens lui +font la cour ; mais que sont-ils tous, si ce n’est un tas +de voyous ? Combien de dot voulez-vous donner pour +un homme ?</p> + +<p>Après avoir longtemps marchandé, Belcovitch consentit +à verser vingt livres immédiatement avant la cérémonie +du mariage et vingt livres douze mois plus tard.</p> + +<p>— C’est entendu, mais surtout ne prétextez pas de +les avoir oubliées quand nous serons à la « shool » +(synagogue) et ne demandez pas à attendre le retour à +la maison pour les donner, sinon je retire mon homme, +même de dessous la chuppah. « Quand viendrai-je vous +le soumettre ? »</p> + +<p>— Oh, demain après-midi — dimanche — pendant +que Becky sera au parc avec ses jeunes amoureux. Il est +préférable que je le voie d’abord.</p> + +<p>Dès à présent Sugarman considérait Shosshi comme +marié. Il se frotta les mains et alla le voir. Il le trouva +dans un petit hangar au fond de la cour où il travaillait. +Shosshi terminait au retour de l’atelier de petits +objets de bois, des tabourets, des cuillers, et de petites +tire-lires pour les vendre dans <span lang="en" xml:lang="en">Petticoat lane</span> le lendemain. +De cette manière il augmentait son salaire.</p> + +<p>— Bonsoir, Shosshi, dit Sugarman.</p> + +<p>— Bonsoir, répondit Shosshi, et il continua à scier du +bois.</p> + +<p>C’était un homme jeune, mal dégrossi, à la face bourgeonnante, +aux cheveux roux, toujours prêt à rougir +du fait qu’il croyait faire l’objet de toutes les conversations. +Ses yeux étaient fuyants comme ceux des chats +et l’une de ses épaules, plus haute que l’autre, donnait +à sa démarche un balancement qui le projetait de +gauche à droite. Sugarman qui négligeait rarement ses +devoirs de piété, s’apprêtait à dire la prière qu’on récite +à la vue des monstruosités. « Béni sois-tu, toi qui varias +les créatures. » Mais résistant à la tentation, il continua : +« J’ai quelque chose à vous dire ».</p> + +<p>Shosshi le regarda d’un air soupçonneux.</p> + +<p>— Ne vous dérangez pas ; je suis occupé, dit-il, et il +se mit à raboter un pied de chaise.</p> + +<p>— Mais c’est bien plus important que vos chaises, +voyons, que diriez-vous d’un mariage ?</p> + +<p>Shosshi rougit comme une pivoine et dit : « Ne vous +moquez pas de moi ».</p> + +<p>— Je vous parle sérieusement. Vous avez vingt-quatre +ans et vous devriez avoir déjà une femme et quatre +enfants.</p> + +<p>— Mais je ne veux pas d’une femme et de quatre enfants ! +reprit Shosshi.</p> + +<p>— Bien entendu, je ne vous parle pas d’une veuve. +C’est une jeune fille que j’ai en vue.</p> + +<p>— Allons donc ! quelle est la jeune fille qui voudrait de +moi ! dit Shosshi joignant un accent de curiosité à +l’humilité de ses paroles.</p> + +<p>— Quelle jeune fille ? <span lang="de" xml:lang="de">Gott in Himmel !</span> mais des centaines ! +un jeune garçon comme vous, beau, sain et vigoureux +et qui gagne bien sa vie !</p> + +<p>Shosshi déposa son rabot et se redressa. Il y eut un +moment de silence. Puis ses résolutions faiblirent et il +retomba comme une masse inerte, la tête penchée sur +son épaule gauche.</p> + +<p>— C’est de la folie, tout ce que vous dites. Les jeunes +filles sont moqueuses.</p> + +<p>— Ne soyez pas insensible ! Je sais une jeune fille qui +a vraiment de l’affection pour vous.</p> + +<p>La rougeur qui s’était un peu dissipée, envahit sa face +et Shosshi suffoqué, regarda d’un air méfiant et crédule, +ce bon Méphistophélès.</p> + +<p>Sept heures allaient sonner et la lune dessinait son +croissant jaune dans le ciel froid. Le firmament était +constellé d’étoiles et le petit jardin se remplissait de +poésie et d’ombre sous les rayons de la lune.</p> + +<p>— Une belle jeune fille aux joues roses, continua Sugarman, +avec des yeux noirs et quarante livres de dot.</p> + +<p>La lune continuait sa course en souriant, l’eau +coulait dans la citerne avec un murmure calme et +apaisant. Shosshi accepta d’aller voir M. Belcovitch.</p> + +<p>Celui-ci ne fit pas de cérémonie. Tout était comme à +l’ordinaire, sur une table de bois traînaient deux demi-citrons +exprimés, un morceau de craie, deux tasses +fêlées et du savon écrasé. Belcovitch ne fut pas enthousiasmé +par Shosshi, mais il dut convenir qu’il était +sérieux. Son père était connu par sa piété, ses deux +sœurs avaient épousé des hommes considérés et enfin, +et surtout, il n’était pas hollandais. Quand Shosshi +quitta le numéro 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span>, il était agréé comme +gendre par M. Belcovitch. Esther le croisa dans l’escalier +et remarqua son air réjoui. Il marchait la tête presque +droite. Shosshi était vraiment très amoureux et il sentait +que la seule chose qui pût encore ajouter à son +bonheur, c’eût été de contempler sa fiancée.</p> + +<p>Il n’avait pas le temps d’aller la voir, sauf le dimanche +après midi et ce jour-là elle était toujours absente. +M<sup>me</sup> Belcovitch le consolait en lui prodiguant ses +attentions. Cette petite femme malade bavardait pendant +des heures sans s’arrêter ; elle lui dépeignait ses maux +et l’invitait à goûter ses drogues ; c’étaient là les +égards réservés aux visiteurs de marque. Bientôt elle +ne quitta plus son bonnet de nuit en sa présence, pour +lui faire sentir qu’il faisait partie de la famille. Ces encouragements +mirent Shosshi en confiance et il donna +à sa future belle-mère des détails sur les maladies de sa +mère <i>à lui</i>. Mais il ne put rien décrire que Mrs. Belcovitch +ne croyait pouvoir surmonter : elle était universelle +en fait de maladies. Elle possédait une puissante imagination +et il advint qu’un jour Fanny lui ayant choisi un +chapeau dans la vitrine d’une modiste, la pauvre fille +eut grand peine à la persuader qu’il n’était pas moins +beau que l’image qu’il reflétait dans une glace. Elle +se vantait devant Shosshi d’être très faible des jambes. +« Je suis née avec deux jambes différentes, l’une est +grosse et l’autre est desséchée : enfin je fais ce que je +puis ».</p> + +<p>Shosshi exprimait son admiration sympathique et continuait +à faire sa cour. Parfois il trouvait Fanny et Pesach +Weingott à l’ouvrage et ils étaient très affables +envers lui. Il perdit un peu de sa timidité et de son +tremblotement et il attendait avec impatience sa visite +hebdomadaire chez les Belcovitch. Il vivait l’histoire de +Cimon et d’Iphigénie. L’amour le rendait presque éloquent +et lorsque à la longue Belcovitch parla, Shosshi +plaça à plusieurs reprises un « tiens ? » et parfois même +au bon endroit. M. Belcovitch aimait sa propre voix, et +s’arrêtait pour l’écouter, tenant son fer à repasser à +la main. Si au milieu d’une de ses harangues il apercevait +quelqu’un qui parlait et perdait du temps il disait +à tout l’atelier, « Shah ! continuez, continuez », et il se +taisait. Mais avec Shosshi, il était spécialement poli, +s’interrompant rarement quand il voyait son futur +gendre suspendu à ses paroles. Ces causeries avaient un +caractère d’affectueuse intimité.</p> + +<p>— Je souhaiterais tomber mort subitement, disait-il +avec l’air du philosophe qui a scruté les choses. Je +n’aimerais pas rester couché et tripoter avec les médicaments +et les docteurs. Traîner la mort en longueur +est une plaisanterie coûteuse.</p> + +<p>— Tiens, disait Shosshi.</p> + +<p>— Ne vous tracassez pas, Bear. Je suis sûre que le diable +vous emportera subitement, répondit sèchement +Mrs Belcovitch.</p> + +<p>— Ce ne sera pas le diable, reprenait M. Belcovitch +d’un air mystérieux. Si j’étais mort jeune homme c’eût +été différent !</p> + +<p>Shosshi tendait les oreilles pour entendre le récit de +la folle jeunesse de Bear.</p> + +<p>— Un matin, dit Belcovitch, en Pologne, je me levai +à quatre heures pour assister aux Supplications du Pardon. +L’air était cru et l’aube ne pointait pas encore. +Tout à coup j’aperçus un porc noir qui trottait derrière +moi. Je me mis à courir et j’entendis des pattes qui +battaient furieusement le sol dur et gelé. Une sueur +froide m’enveloppa, je me retournai et vis les yeux du +porc qui brillaient dans la nuit comme deux braises +ardentes. Je sus alors que Celui-qui-n’est-pas-bon me +poursuivait. « Ecoutez-moi, ô Israël », m’écriai-je et +je contemplai le ciel : mais un brouillard froid cachait +les étoiles. Je volais de plus en plus vite et de plus en +plus vite le diable-porc me suivait. A la fin j’aperçus la +Shool et je fis un dernier et suprême effort — je tombai +épuisé sur le seuil du lieu saint et le porc disparut.</p> + +<p>— Vraiment, dit Shosshi avec un long soupir.</p> + +<p>— Dès que j’eus quitté le shool j’en parlai au Rabbin +et il me dit : « Bear, est-ce que vos tephillin (phylactères) +sont en ordre ? » Je répondis : « Oui, Rabbin, ils +sont très grands, je les ai achetés chez le très pieux +scribe Naphtali, et je vérifie les nœuds chaque semaine. » +Mais il répondit : « Je vais les examiner. » De sorte que +je les lui portai ; il ouvrit le phylactère pour la tête +et — stupeur ! au lieu de parchemin il trouva des miettes +de pain.</p> + +<p>— Hoï, hoï ! fit Shosshi avec horreur, ses mains +rouges toutes tremblantes.</p> + +<p>— Oui, reprit Bear tristement. Je les avais portées +pendant dix ans, et plus, et le levain en avait souillé +toutes mes pâques.</p> + +<p>Belcovitch entretenait aussi l’amoureux des détails +relatifs à la politique intérieure des Fils-de-la-Vraie-Foi. +L’affection de Shosshi pour Becky grandissait chaque +semaine sous l’action des conversations intimes avec sa +famille. A la fin, sa passion se trouva récompensée et +Becky cédant aux instances violentes de son père, consentit +à désappointer un de ses prétendants et à rester à +la maison pour rencontrer son futur mari. Elle refusa +pourtant de donner son consentement jusqu’après le +dîner, et la pluie se mit à tomber à l’instant où elle le +donna. En pénétrant dans l’appartement Shosshi devina +qu’un changement était survenu. Du coin de l’œil il +entrevit une femme d’une beauté tragique qui se tenait +debout derrière la machine à coudre. Ses joues devinrent +brûlantes, ses jambes se mirent à trembler et il eût +souhaité que la terre s’ouvrît et l’avalât, comme elle le +fit pour Koreh.</p> + +<p>— Becky, dit Mrs Belcovitch, voici Monsieur Shosshi +Shmendrik.</p> + +<p>Shosshi grimaça un sourire, approuva de la tête +pour confirmer le témoignage, son chapeau de feutre +glissa et les larges bords s’enfoncèrent sur ses oreilles. +A travers une espèce de brouillard, une jeune fille +terriblement belle apparut.</p> + +<p>Becky le fixa avec hauteur et fronça les lèvres. Puis +elle se mit à ricaner.</p> + +<p>Shosshi tendit gauchement sa grande main rouge. +Becky feignit de n’en rien voir.</p> + +<p>— Eh bien, Becky ! murmura Belcovitch dans un chuchotement +qu’on aurait pu entendre de l’autre côté de +la route.</p> + +<p>— Comment allez-vous ? très bien, répondit Becky à +haute voix, comme si elle s’imaginait que la surdité fît +partie des défauts de Shosshi.</p> + +<p>Shosshi sourit de manière à la rassurer.</p> + +<p>Il y eut un nouveau silence.</p> + +<p>Shosshi se demandait si les convenances lui permettaient +de se retirer déjà. Il ne se sentait pas du tout à +son aise. Tout s’était si agréablement passé, il avait +pris un réel plaisir à venir dans cette maison et maintenant +tout lui paraissait changé. Le cours d’un amour +véritable n’est jamais parfaitement limpide et l’entrée +de ce nouveau personnage dans la cour qu’il avait à +faire était visiblement embarrassante.</p> + +<p>Le père revint à la rescousse.</p> + +<p>— Un peu de rhum ? dit-il.</p> + +<p>— Oui, répondit Shosshi.</p> + +<p>— Chayah ! Eh bien cherchez la bouteille.</p> + +<p>Madame Belcovitch se dirigea vers l’armoire du fond +de la pièce et y prit une grande carafe. Elle sortit deux +petits gobelets, les remplit du rhum fait dans la maison +et tendit l’un à Shosshi et l’autre à son mari. Shosshi +murmura une prière, et, fixant d’un regard la société, il +s’écria : « A la vie ! » « — A la paix ! » répliqua l’hôte, en +avalant d’un trait le liquide. Shosshi l’imitait, quand +soudainement ses yeux rencontrèrent ceux de Becky. +Il étouffa et toussa pendant cinq minutes, durant +lesquelles Mrs Belcovitch lui administra maternellement +de petites tapes dans le dos. Quand il se trouva relativement +soulagé, la pensée d’avoir été ridicule l’envahit +et l’accabla de nouveau. Becky ricanait toujours derrière +la machine à coudre. Une fois de plus Shosshi se +rendit compte que les devoirs de la conversation lui incombaient. +Il regarda ses pieds et n’y trouvant rien que +d’ordinaire, il regarda en l’air et sourit aimablement à +l’assemblée, de manière à dégager ses responsabilités.</p> + +<p>M. Belcovitch vit son embarras et faisant signe à +Chayah, il sortit de la chambre, suivi de sa femme. +La société ne répondant pas, il se moucha bruyamment. +Shosshi se trouva seul avec la jeune et terrible beauté. +Becky fredonnait une chanson et regardait le plafond, +ayant oublié l’existence de Shosshi. La position de ses +yeux permit à Shosshi de la mieux regarder. Il jeta un +regard furtif qui se fit de plus en plus audacieux et se +transforma en un regard fixe et continu.</p> + +<p>Qu’elle était belle et charmante ! Ses yeux devinrent +brillants ; un sourire approbatif éclaira son visage. Tout +à coup il baissa les yeux et rencontra ceux de Becky. +Le sourire s’évanouit et fit place à une expression de +tristesse et de crainte, ses jambes fléchirent. La terrible +beauté poussa un soupir et cessa d’inspecter le plafond. +Un moment après, Shosshi recommençait à l’admirer. +En vérité, Sugarman n’avait pas exagéré ses charmes ; +mais… Sugarman n’avait-il pas dit aussi qu’elle l’aimait ? +Cette pensée le remplissait d’épouvante. Shosshi +était très ignorant des femmes en dehors de ce que +lui avait appris le Talmud. Il pouvait se faire que l’attitude +de Becky exprimât une vive affection. Il s’avança +vers elle le cœur battant violemment. Il était assez +près d’elle pour la toucher. L’air qu’elle fredonnait +lui frappait les oreilles. Il ouvrit la bouche pour parler, +mais Becky, s’apercevant soudainement de sa proximité, +le fixa d’un regard de sphynge. Les mots se +glacèrent sur ses lèvres. Il garda la bouche ouverte pendant +quelques secondes, et la peur du ridicule le poussa +à ne pas la fermer sans émettre un son quelconque. +Il fit un violent effort et dit en hébreu :</p> + +<p>— Heureux ceux qui habitent ta maison ! ils chanteront +tes louanges, Selah !</p> + +<p>Ceci n’était pas un compliment pour Becky. La physionomie +de Shosshi prit une expression de soulagement. +Par une heureuse inspiration il avait commencé +la prière de l’après-midi et il sentait que Becky comprendrait +ce pieux devoir. Avec une reconnaissance fervente +envers le Tout-Puissant il continua le psaume : +« Heureux ceux dont le sort, etc. » Puis il tourna le +dos à Becky, regardant le mur orienté vers l’est, il +fit trois pas en avant et se mit à réciter silencieusement +l’<i>Amidah</i>. D’habitude il bafouillait et disait les +« dix-huit bénédictions » en cinq minutes. Aujourd’hui +elles se prolongèrent jusqu’à ce qu’il entendît les pas +des parents qui revenaient et il récita le reste des +prières avec la rapidité de l’éclair. Quand M. et Mrs +Belcovitch entrèrent dans l’appartement ils virent à +son air joyeux que tout allait bien et ils ne mirent +aucun obstacle à son départ immédiat. Il revint le +dimanche suivant et fut heureux d’apprendre que Becky +était sortie, malgré qu’il espérât la trouver. Sa cour fit +un grand pas cet après midi-là, M. et Mrs Belcovitch +se faisant plus aimables que jamais pour compenser +le refus de Becky, qui ne consentait pas à se laisser +faire la cour par un tel <i>Shmuck</i>. De violentes discussions +s’étaient produites pendant la semaine et Becky +s’était contentée de hausser les épaules devant les éloges +de ses parents, qui vantaient Shosshi et l’appelaient +un « très digne garçon ». Elle déclara qu’il suffisait +de le regarder pour obtenir la rémission de ses péchés. +Le sabbat suivant M. et Mrs Belcovitch firent une +visite officielle aux parents de Shosshi pour faire leur +connaissance, et ils partagèrent le thé et les gâteaux. +Becky ne les accompagna pas et déclara en outre qu’elle +ne serait jamais à la maison le dimanche jusqu’à ce +que Shosshi fût marié. Ils purent la circonvenir en +recevant Shosshi pendant la semaine. L’image de Becky +avait été si souvent présente à son esprit, qu’en la +voyant pour la seconde fois il se trouva complètement +habitué à sa manière d’être. Il s’était même imaginé +en rêve qu’il lui mettait le bras autour de la taille, +mais en pratique il sentait qu’il ne pouvait encore dépasser +les limites de la conversation habituelle.</p> + +<p>Quand il arriva, Becky était assise et faisait des boutonnières. +Tout le monde était réuni. M. Belcovitch +pressait des habits avec des fers brûlants ; Fanny faisait +trembler la maison sous sa lourde machine ; Pesach +Weingott coupait des pièces de drap dessinées à la craie +et Mrs Belcovitch se versait soigneusement des cuillerées +de médecine. Il y avait même quelques mains supplémentaires, +la quantité de travail étant plus grande +qu’à l’ordinaire à cause d’un manifeste de Simon Wolf, +le leader labouriste, lequel faisait entrevoir une grève +pour les marchands de confections qui se munissaient +en hâte. Fortifié par leur présence, Shosshi se sentit un +prétendant intrépide et galant. Il décida que cette fois +il ne partirait pas sans avoir adressé au moins une +question à l’objet de ses pensées. Il sourit aimablement +à l’assemblée tout entière et se dirigea directement vers +le coin où se trouvait Becky. La terrible beauté renifla +bruyamment à sa vue, devinant qu’on l’avait déjouée. +Belcovitch surveillait la situation du coin de l’œil, sans +interrompre un instant son travail.</p> + +<p>— Eh bien, comment allez-vous ? demanda Shosshi.</p> + +<p>Becky répondit : « Très bien, et vous ? »</p> + +<p>— Dieu merci, je n’ai pas à me plaindre, dit Shosshi +encouragé par la chaleur de l’accueil, mes yeux sont +encore faibles, mais bien moins que l’an dernier.</p> + +<p>Becky ne répondit pas et Shosshi reprit :</p> + +<p>— Mais ma mère est toujours malade. Elle doit avaler +des boîtes entières d’huile de foie de morue. Elle n’habitera +pas longtemps cette terre.</p> + +<p>— Quelle bêtise ! dit Mrs Belcovitch apparaissant subitement +derrière les amoureux. Les enfants de mes +enfants ne seront jamais pires ; c’est de l’imagination +chez elle, elle se dorlote de trop.</p> + +<p>— Oh non, elle est bien plus malade que vous, reprit +Shosshi en se retournant pour voir sa future belle-mère.</p> + +<p>— Ah vraiment ! fit Chayah avec humeur, mes ennemis +auront mes maladies ! Si votre mère avait ma +santé elle resterait au lit. Alors que moi je me tiens sur +mes pieds péniblement. Je puis à peine me traîner d’un +endroit à un autre. Regardez mes jambes, votre mère +en a-t-elle de pareilles ? l’une est grosse et l’autre desséchée.</p> + +<p>Shosshi devint pourpre, il sentait qu’il avait fait une +gaffe. C’était la première ombre depuis qu’il faisait sa +cour, la première fausse note. Il se retourna vers Becky +pour trouver de la sympathie. Il n’y avait plus de Becky. +Elle avait profité de la conversation pour s’esquiver. Il +la retrouva après un moment mais à l’autre bout de +la chambre. Elle était assise devant la machine. Il traversa +bravement la pièce et se pencha vers elle :</p> + +<p>— N’avez-vous pas froid en travaillant ?</p> + +<p>Br rr rrr rrr rrrrr !</p> + +<p>La machine tournait. Becky pédalait à une vitesse +folle et passait une pièce de drap sous l’aiguille. Quand +elle s’arrêta, Shosshi dit : « Avez-vous entendu prêcher +Reb Shemuel ? Il a raconté une histoire très amusante +l’autre…</p> + +<p>Br-r-r-r-r-r-r-r-rh !</p> + +<p>Sans se laisser abattre, Shosshi raconta longuement +l’étrange allégorie et le bruit de la machine empêchant +Becky de l’entendre, elle trouva sa conversation supportable. +Après plusieurs autres monologues accompagnés +à la machine par Becky, Shosshi prit congé cérémonieusement +et promit d’apporter à sa belle des spécimens +de son travail pour l’édifier.</p> + +<p>La fois suivante, il arriva les bras chargés de pièces +de menuiserie. Il les posa sur la table pour les lui faire +admirer.</p> + +<p>C’étaient des poignées et des bascules dépareillées +pour des berceaux polonais ! Le carmin des joues de +Becky s’étendit sur tout son visage comme une tache +d’encre rouge sur un papier poreux. La figure de Shosshi +refléta ces couleurs avec des teintes plus accentuées encore. +Becky s’enfuit de la pièce et Shosshi l’entendit +qui riait aux éclats sur le palier ; l’idée lui vint qu’il +avait peut-être fait une faute de goût en choisissant +ces morceaux-là.</p> + +<p>— Qu’avez-vous fait à ma fille ? demanda Mrs Belcovitch.</p> + +<p>— R-r-rien, fit-il en bégayant. Je lui ai apporté un +échantillon de mon travail, pour le lui faire voir.</p> + +<p>— Et c’est cela qu’on fait admirer à une jeune fille ? +demanda la mère indignée.</p> + +<p>— Ce sont de simples petites pièces de berceaux, implora +Shosshi. Je croyais qu’elle aurait aimé voir les +jolies choses que je puis faire. Voyez comme ces bascules +sont finement sculptées. En voici une grosse et en voici +une mince !</p> + +<p>— Ah, vilain drôle ! vous vous moquez aussi de mes +jambes ! dit Mrs Belcovitch. Dehors, impudent, dehors !</p> + +<p>Shosshi ramassa les spécimens dans ses bras et gagna +la porte. Becky était toujours en proie à un accès +de fou rire et sa vue mit le comble à la confusion de +Shosshi. Les poignées et les bascules roulèrent sur l’escalier, +il les suivait, les ramassant dans sa course et +appelant la mort.</p> + +<p>Les vigoureux efforts de Sugarman, pour arranger +l’affaire restèrent vains. Shosshi demeura le cœur brisé +pendant plusieurs jours. Avoir été si près du but et ne +pas l’atteindre ! Ce qui rendait plus amère encore sa +défaite, c’est qu’il s’était vanté de sa conquête auprès +de ses amis, et plus particulièrement auprès de ceux +qui tenaient les deux échoppes, à droite et à gauche de +la sienne, le dimanche, dans <span lang="en" xml:lang="en">Petticoat Lane</span>. Il fut la +risée de tous et sentit qu’il ne serait plus capable de se +tenir au milieu d’eux pendant une matinée entière à +recevoir du sel attique dans ses plaies. Il transféra son +commerce et moyennant six pence par semaine il s’installa +devant la boutique de la veuve Finkelstein, située +au coin de la rue, espérant ainsi intercepter le courant +entre les deux flots de passants. La veuve Finkelstein +vendait des chandelles et faisait un grand chiffre d’affaires +en débitant de l’eau chaude à partir de deux +centimes. Il n’y avait de la sorte aucune rivalité possible +entre son commerce et celui de Shosshi, qui consistait +en chandeliers de bois, en fauteuils à bascule, +chaises, cendriers, etc., artistiquement empilés sur une +charrette.</p> + +<p>Mais la chance de Shosshi s’en était allée avec le changement +de lieu. Sa clientèle le cherchait à son ancienne +adresse et ne le trouvait pas. Il ne mit pas +même d’écriteau. Vers deux heures il replaça ses marchandises +sur la brouette par un système de cordages +fort compliqué et la veuve Finkelstein sortit pour lui +réclamer ses six pence. Shosshi lui répondit qu’il ne +les avait pas pris et qu’il ne les avait pas encore gagnés. +La veuve Finkelstein défendit ses droits et finit par +s’accrocher à la brouette pour la retenir. Il s’en suivit +une brève altercation pendant laquelle ils baragouinèrent +simultanément comme deux singes. La face bourgeonnante +de Shosshi était toute remuée par la violence de +ses discours et la silhouette arrondie de la veuve Finkelstein +était secouée de spasmes de colère et d’indignation. +Brusquement Shosshi s’élança entre les brancards +et descendit la rue ; mais la veuve Finkelstein +s’appuya de toutes ses forces sur la charrette et l’arrêta +comme un frein. Irrité par les rires des spectateurs, +Shosshi déploya toute sa force, et la veuve perdant pied, +se trouva enlevée vers le ciel comme un ballon, s’accrochant +désespérément à la brouette. Shosshi se mit à +courir, et les objets de menuiserie, le poids de son +fardeau vivant lui déchiraient les muscles.</p> + +<p>Il la traîna jusqu’au bout de la rue, suivi et hué par +la foule. Puis il s’arrêta, exténué. « Espèce de gonof, +voulez-vous me donner ces six pence ? »</p> + +<p>— Non, je ne les ai pas, et vous ferez bien de rentrer +dans votre boutique, ou vous serez la proie de voleurs +pires que moi !</p> + +<p>C’était la vérité. La veuve Finkelstein s’arracha la +perruque de rage et s’en retourna vendre de la mélasse. +Mais le soir, dès qu’elle eut accroché ses volets, elle s’en +fut chez Shosshi dont elle s’était procuré l’adresse. Son +petit frère lui ouvrit la porte et lui dit que Shosshi +était sous le hangar.</p> + +<p>Il était en train de clouer la plus grande de ses bascules +à une carcasse de berceau. Son âme était pleine de +doux et amers souvenirs. La veuve Finkelstein apparut +soudain dans le clair de lune, et pendant quelques secondes +le cœur de Shosshi battit violemment. Il crut +que la jolie silhouette était celle de Becky.</p> + +<p>— Je suis venue réclamer mes six pence !</p> + +<p>— Ah ! Ces mots le tirèrent de sa rêverie, ce n’était +que la veuve Finkelstein.</p> + +<p>Et pourtant… la veuve était vraiment dodue et agréable. +Si son message avait été plaisant, Shosshi sentait +qu’elle eût pu égayer sa petite cour. Il avait été remué +profondément pendant ces derniers jours et une nouvelle +tendresse, une audace nouvelle brillaient dans ses +yeux. Il se leva, inclina la tête, sourit aimablement en +disant : « Ne soyez pas si bête. Je n’ai pas volé un sou. +Je suis un pauvre garçon et vous avez tout plein d’argent +dans votre bas de laine.</p> + +<p>— Comment le savez-vous ? demanda la veuve, avançant +le pied droit d’un air méditatif en fixant le petit +coin du bas qui sortait de sa robe.</p> + +<p>— Oh, cela importe peu, dit Shosshi en secouant la +tête d’un air circonspect.</p> + +<p>— Eh bien, c’est vrai, dit-elle, j’ai deux cent dix-sept +souverains en or, en plus de ma boutique. Mais +pourquoi garderiez-vous six pence ? demanda-t-elle avec +un sourire aimable.</p> + +<p>La logique de ce sourire était incontestable. La bouche +de Shosshi s’entr’ouvrit mais ne proféra aucun son. +Il ne commença pas la prière du soir. La lune voguait +lentement dans les cieux. L’eau coulait dans la citerne +avec un murmure doux et calme.</p> + +<p>Soudain Shosshi s’aperçut que la taille de la veuve +n’était pas très différente de celle que ses bras entouraient +en rêve. Il voulut savoir si l’impression répondait +à ce qu’il s’était imaginé. Son bras se glissa timidement +autour du manteau noir perlé. La sensation de +son audace l’enchantait. Il se demandait s’il devait +réciter le <i>Shehechyoni</i>, la prière qu’on récite après un +nouveau plaisir, mais la veuve Finkelstein lui ferma la +bouche d’un baiser. Shosshi oublia ses instincts pieux, +et, sauf M. Ansell, Sugarman fut la seule personne +scandalisée. L’esprit romanesque de Shosshi l’avait privé +de sa commission. Mais au mariage, Meckish dansa avec +Shosshi Smendrik pendant que la <i>calloh</i> esquissait des +pas avec la géante russe. Les hommes dansèrent d’un +côté de la pièce et les femmes de l’autre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c15">XV<br> +<span class="xsmall">LA LUNE DE MIEL DES HYAMS</span></h2> + + +<p>— Bînah, n’as-tu rien entendu dire à propos de +notre Daniel ?</p> + +<p>Il y avait un ton d’inquiétude dans la voix du vieux +Hyams.</p> + +<p>— Est-ce du mal, Mendel ?</p> + +<p>— N’as-tu pas entendu parler de lui et de la fille +de Sugarman ?</p> + +<p>— Non : y a-t-il quelque chose entre eux ?</p> + +<p>La nonchalante petite vieille parlait avec passion.</p> + +<p>— Quelqu’un m’a dit que son fils avait vu notre +Daniel qui faisait la cour à la jeune fille.</p> + +<p>— Où ?</p> + +<p>— Au bal du Pourim.</p> + +<p>— Cet homme est un sot ; un jeune homme doit +danser avec l’une ou avec l’autre.</p> + +<p>Miriam rentra de l’école, exténuée. Le vieux Hyams +cessa de parler yiddish et dit en anglais :</p> + +<p>— Vous avez raison, il faut bien qu’il le fasse.</p> + +<p>Bînah répondit en un anglais lent et pénible :</p> + +<p>— Il nous l’aurait dit.</p> + +<p>Mendel répondit :</p> + +<p>— Il nous l’aurait dit.</p> + +<p>Ils évitaient de se regarder. Bînah se traîna à travers +la pièce et se mit à préparer le thé de Miriam.</p> + +<p>— Maman, si vous pouviez ne pas traîner ainsi vos +pieds sur le parquet. Cela me rend si nerveuse et je +suis si fatiguée. Qu’est-ce qu’il vous aurait dit ? et qui +est-il ?</p> + +<p>Bînah regarda son mari.</p> + +<p>— J’ai appris que Daniel était fiancé, dit le vieux +Hyams.</p> + +<p>Miriam sursauta et rougit.</p> + +<p>— Avec qui ? s’écria-t-elle émue.</p> + +<p>— Bessie Sugarman !</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— La fille de Sugarman le Shadchan ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>Miriam se mit à rire d’un rire incrédule.</p> + +<p>— Comme s’il était possible que Daniel veuille se +marier et entrer dans une famille aussi misérable que +celle-là !</p> + +<p>— Elle est aussi honorable que la nôtre, dit Mendel +les lèvres serrées.</p> + +<p>Sa fille le regarda avec étonnement.</p> + +<p>— J’aurais cru que vos enfants vous avaient mieux +enseigné le respect de soi-même, dit-elle avec calme. +M. Sugarman est une personne fort agréable à compter +parmi ses proches vraiment !</p> + +<p>— Chez nous la famille de M. Sugarman était fort +respectée, grommela le vieux Hyams.</p> + +<p>— Nous ne sommes pas chez vous maintenant, dit +Miriam avec mépris, nous sommes en Angleterre. C’est +une vieille société.</p> + +<p>— C’est aussi ce qu’elle pense de moi, se dit Mrs Hyams +à part elle.</p> + +<p>— N’avez-vous pas vu Daniel avec elle au bal ? demanda +M. Hyams encore visiblement inquiet.</p> + +<p>— Je n’ai rien remarqué, répondit Miriam, je pense +que vous aurez oublié le sucre, maman, ou bien le thé +est plus mauvais encore que de coutume. Pourquoi ne +faites-vous pas couper les tartines par Jane au lieu de +la laisser paresser à la cuisine ?</p> + +<p>— Jane a passé toute la journée au lavoir, dit Mrs +Hyams pour s’excuser.</p> + +<p>— Hum ! fit Miriam d’un air moqueur, et son joli visage +portait l’empreinte de la lassitude et du chagrin. +Jane devrait conduire soixante-trois fillettes, que des +parents ignorants laissent vivre en sauvages et qui +n’ont aucune notion de discipline ! Quant à ce pauvre +Sugarman, ne savez-vous pas encore que les Juifs +fiancent tous les garçons et les filles qui se regardent +dans la rue, et se moquent d’eux et discutent leur avenir +avant même qu’ils aient été présentés l’un à l’autre !</p> + +<p>Elle but son thé, changea de robe, et partit au théâtre +avec une de ses amies. La nature véritablement accablante +de son travail demandait un peu de distraction. +Quelques instants après son départ, Daniel rentra et +mangea son souper, c’est-à-dire sa part du dîner qu’on +lui avait gardée et réchauffée au four.</p> + +<p>Mendel était assis au coin du feu, penché sur un grand +in-folio qu’il tenait ouvert sur les genoux. Quand Daniel +eut fini de souper, pendant qu’il bâillait et s’étirait, +Mendel lui dit brusquement, comme s’il eût voulu le +rudoyer :</p> + +<p>— Pourquoi ne demandez-vous pas à votre père de +vous souhaiter Mazzoltov ?</p> + +<p>— Mazzoltov ? demanda Daniel intrigué.</p> + +<p>— Pour vos fiançailles.</p> + +<p>— Mes fiançailles ! reprit Daniel. Les battements de +son cœur lui frappaient les côtes.</p> + +<p>— Oui, avec Bessie Sugarman.</p> + +<p>Mendel, les yeux fixés sur le visage de son fils, l’examinait +et le regardait passer du rouge au vert et du +vert au rouge. Daniel se retint à la cheminée pour ne +pas tomber.</p> + +<p>— Mais c’est un mensonge ! s’écria-t-il avec force, qui +vous a dit cela ?</p> + +<p>— Personne ; quelqu’un y a fait allusion.</p> + +<p>— Mais je n’ai pas même été auprès d’elle.</p> + +<p>— Si, au bal du Pourim.</p> + +<p>Daniel se mordit les lèvres.</p> + +<p>— Maudit bavardage, dit-il, je ne lui adresserai plus +la parole.</p> + +<p>Après un moment de silence le vieux Hyams reprit :</p> + +<p>— Mais pourquoi pas ? vous l’aimez ?</p> + +<p>Daniel regarda avec étonnement, son cœur palpitait +douloureusement et une folle et suave musique bourdonnait +dans ses oreilles.</p> + +<p>— Vous l’aimez, répéta Mendel doucement, pourquoi +ne lui demandez-vous pas de vous épouser. Avez-vous +peur qu’elle refuse ?</p> + +<p>Daniel se mit à rire d’un rire nerveux. Puis voyant +l’expression de reproche et de doute de son père, il dit +timidement :</p> + +<p>— Pardonnez-moi, Père, je n’ai pas pu m’empêcher de +rire. Vous entendre parler d’amour ! c’est trop bizarre !</p> + +<p>— Pourquoi ne parlerais-je pas d’amour ?</p> + +<p>— Ne soyez pas si tristement comique, père, dit Daniel +en souriant. Que vous est-il arrivé ? qu’avez-vous +de commun avec l’amour ? On dirait un jeune premier +romantique sur la scène. C’est une blague que l’amour ! +je n’aime personne et Bessie Sugarman moins encore +que les autres. Ne vous préoccupez pas de mes affaires. +Retournez à votre vieux bouquin moisi. Je me demande +s’il y est question d’amour dans celui-là et n’oubliez +pas de vous servir de vos verres et non pas de vos lunettes +ordinaires, sinon c’est de l’argent perdu. A propos, +Maman, n’oubliez pas d’aller samedi à la clinique +pour vous faire examiner. Je suis sûr qu’il est temps +que vous ayez aussi une paire de lunettes.</p> + +<p>— N’ai-je pas déjà l’air assez âgé ! pensa Mrs Hyams, +mais elle dit :</p> + +<p>— Très bien, Daniel, et elle desservit le souper.</p> + +<p>— C’est l’avantage d’être dans le commerce des nouveautés, +dit Daniel gaiement, il y a une quantité d’articles +qu’on peut se procurer au prix du gros.</p> + +<p>Il lut les journaux pendant une demi-heure et s’en +alla se coucher. M. et Mrs Hyams se cherchaient des +yeux mais ne parlaient pas. Mrs Hyams fit frire un morceau +de « <span lang="de" xml:lang="de">wurst</span> » pour le souper de Miriam et le mit +au four pour le garder chaud ; puis elle s’assit en face +de Mendel pour coudre un morceau de fourrure, qui +s’était déchiré, à la jaquette de Miriam. Le feu pétillait +dans l’âtre et de petites flammes mouraient en craquant, +la pendule marquait l’heure calmement.</p> + +<p>Bînah enfila son aiguille dès la première fois.</p> + +<p>— Je puis y voir encore sans lunettes, pensa-t-elle +tristement, mais elle se tut.</p> + +<p>Mendel leva les yeux à diverses reprises et la regarda. +Son extrême maigreur, sa peau parcheminée, l’étroit +réseau de ses rides, ses cheveux blancs comme la neige, +le frappèrent avec une acuité nouvelle. Mais il garda le +silence. Bînah tirait patiemment l’aiguille à travers +la fourrure, et de temps à autre elle levait les yeux +pour regarder la vieille figure ravagée de Mendel, ses +yeux enfoncés dans leur orbite, le front, penché sur son +bouquin, qui se contractait péniblement sous le <i>koppel</i> +noir, et son teint qui était celui d’un malade, un sanglot +lui monta dans la gorge ; mais elle le réfréna et +continua sa couture. Soudainement, elle le regarda et +cette fois leurs yeux se rencontrèrent et ils ne les baissèrent +pas. Un éclair étrange et subtil traversa leurs deux +âmes. Ils se regardèrent en tremblant, les yeux pleins +de larmes.</p> + +<p>— Bînah ?</p> + +<p>La voix de Mendel étouffait ses sanglots.</p> + +<p>— Oui, Mendel.</p> + +<p>— Tu l’as entendu ?</p> + +<p>— Oui, Mendel.</p> + +<p>— Il dit qu’il ne l’aime pas.</p> + +<p>— Il le dit.</p> + +<p>— Il ment, Bînah.</p> + +<p>— Mais pourquoi mentirait-il ?</p> + +<p>— Tu parles avec ta bouche et pas avec ton cœur. Tu +sais qu’il ne veut pas nous laisser croire qu’il reste célibataire +à cause de nous. Tout son argent est employé +pour l’entretien de cette maison, où nous vivons. C’est +la loi de Moïse. N’as-tu pas vu sa figure quand je lui +ai parlé de la fille de Sugarman ?</p> + +<p>Bînah se balançait sur sa chaise et se lamentait.</p> + +<p>— Mon pauvre Daniel ! mon pauvre agneau ! attends +un peu. Je vais mourir bientôt. Le Très-Haut est miséricordieux. +Attends un peu.</p> + +<p>Mendel ramassa la jaquette de Miriam qui traînait +à terre et la rangea.</p> + +<p>— Il ne sert à rien de pleurer, dit-il gentiment — et +il eût tant aimé pleurer avec elle. Cela ne se peut pas. +Il doit épouser celle que son cœur désire. N’est-il pas +suffisant qu’il sente que nous avons paralysé sa vie au +profit de notre Sabbat. Il n’en parle jamais, mais il le +croit au fond de son cœur.</p> + +<p>— Attends un peu ! murmurait Bînah en se balançant. +Non, calme-toi. Non, calme-toi. Il se leva et passa +tendrement sa main calleuse sur les cheveux d’argent. +Nous ne pouvons plus attendre. Pense depuis combien +de temps Daniel attend.</p> + +<p>— Oui, mon pauvre agneau, mon pauvre agneau ! +sanglota la vieille femme.</p> + +<p>— Si Daniel se marie, dit le vieillard en essayant de +parler avec fermeté, nous n’avons plus un sou pour +vivre. Miriam a besoin de tout son salaire. Elle nous +donne déjà plus qu’elle ne peut. Elle est une dame, et +elle occupe une haute situation. Elle doit s’habiller avec +élégance et qui sait si nous n’empêchons pas quelque +monsieur de l’épouser. Nous ne sommes pas faits pour +le grand monde. Mais avant tout, Daniel doit se marier, +et je gagnerai ta vie et la mienne comme je le faisais +quand les enfants étaient petits.</p> + +<p>— Mais que vas-tu faire ? dit Bînah en séchant ses +larmes et le regardant d’un air effrayé. Tu ne peux +plus exercer le métier de vitrier. Pense à Miriam. Que +peux-tu faire, que peux-tu faire ? Tu ne connais pas le +commerce.</p> + +<p>— Non, je ne connais pas le commerce, dit-il avec +amertume. Chez moi, tu le sais, j’étais maçon ; mais ici +je ne pouvais pas obtenir de travail en observant le +sabbat et ma main est devenue malhabile à l’ouvrage. +Peut-être retrouverai-je ma main de jadis !</p> + +<p>Il prit celle de sa femme, elle était raide et froide +malgré la chaleur du feu.</p> + +<p>— Prends courage, dit-il, je ne puis rien faire ici qui +ne fasse honte à Miriam. Nous ne pouvons même pas +rentrer dans un hospice sans répandre son sang ; mais +le Tout-Puissant, que Son nom soit béni — est bon. — Je +partirai.</p> + +<p>— Partir ! La main flasque de Bînah serra celle de +Mendel. Tu iras vendre des marchandises dans les campagnes !</p> + +<p>— Non, s’il est écrit que je dois me séparer de mes +enfants, que la distance soit assez grande pour empêcher +les plaintes. Miriam le préférera. Je partirai pour l’Amérique.</p> + +<p>— L’Amérique ! Le cœur de Bînah palpitait avec violence. +Et tu m’abandonneras ? Une étrange désolation +s’empara de tout son être.</p> + +<p>— Oui, en tout cas, pendant un moment. Il ne faut +pas que tu supportes les premières difficultés. Je trouverai +à m’employer. Peut-être y a-t-il plus de maçons +juifs en Amérique pour me procurer du travail. Dieu +ne nous abandonnera pas. Là-bas je pourrai vendre des +objets dans la rue, sans me gêner. Au pis aller je puis +redevenir vitrier. Aie confiance, ma colombe.</p> + +<p>Ce nouveau nom de tendresse fit tressaillir Bînah.</p> + +<p>— Je t’enverrai un peu d’argent, et puis dès que je +verrai clair je t’appellerai et tu viendras me rejoindre +et nous vivrons heureux, et nos enfants seront heureux +ici.</p> + +<p>— Hélas ! hélas ! soupirait-elle, comment un vieillard +comme toi pourra-t-il affronter la mer et les visages +inconnus, tout seul ? Vois comme tu es cruellement +torturé par les rhumatismes. Comment serais-tu vitrier ? +Tu gémis des nuits entières. Comment pourrais-tu porter +ce lourd châssis sur les épaules ?</p> + +<p>— Dieu me donnera la force de faire ce qui est juste.</p> + +<p>Les larmes étouffaient sa voix. Les mots sortaient par +saccades.</p> + +<p>— Non, non ! cria-t-elle avec véhémence ! Tu ne partiras +pas ! tu ne me quitteras pas !</p> + +<p>Ses lèvres serrées articulèrent :</p> + +<p>— Je dois partir.</p> + +<p>Il ne vit pas que la neige des cheveux de Bînah +était aussi blanche que ses joues. Ses lunettes étaient +baignées de larmes. Elle gémissait avec incohérence. +« Non, non, je mourrai bientôt. Dieu est bon. Attends +un peu, attends un peu ! Il nous tuera tous les deux, +bientôt. Mon pauvre agneau ! mon pauvre Daniel ! Tu +ne me quitteras pas ! »</p> + +<p>Le vieillard dégagea ses bras de son cou.</p> + +<p>— Je dois. J’ai entendu la voix de Dieu dans le silence.</p> + +<p>— Alors je partirai avec toi. Partout où tu iras, +j’irai.</p> + +<p>— Non, non ; tu ne pâtiras pas des débuts difficiles. +Je les affronterai seul. Je suis solide. Je suis un homme.</p> + +<p>— Et tu auras le courage de m’abandonner ?</p> + +<p>Elle le regarda d’un air pitoyable, mais il ne vit pas +son visage à travers ses pleurs. Dans l’obscurité le +même éclair les traversa. Il saisit sa taille, la serra +contre lui et noua autour de son cou les bras qu’il +avait écartés en lui tendant sa joue humide. Le passé +n’existait plus ; le souvenir de quarante années de +soucis communs depuis le matin où chacun avait vu +un visage étranger sur l’oreiller, s’était évanoui. Depuis +quinze ans ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre ; +rapprochés, de plus en plus près, dans une commune +solitude, unis par une souffrance commune et par la +différenciation croissante avec les enfants qu’ils +avaient engendrés. Se rapprochant de plus en plus dans +le silence et l’inconscience, ils venaient enfin de se +joindre. L’heure suprême de leurs vies venait de sonner. +Le silence de ces quarante années était rompu. +Les lèvres fanées de Mendel cherchèrent celles de Bînah +et l’amour remplit leurs âmes. Les premiers instants de +délices passés, Mendel approcha une chaise de la table, +écrivit une lettre en caractères hébreux et alla la +mettre à la poste. Bînah reprit la jaquette de Miriam. +Les flammes pétillantes s’étaient transformées en une +lueur ardente, la pendule tintait doucement ; mais une +chose nouvelle, douce et sacrée avait transformé leur vie. +Bînah ne souhaitait plus la mort.</p> + +<p>Quand Miriam entra, apportant une bouffée d’air froid +dans la pièce, Bînah se leva, ferma la porte et apporta +le souper de Miriam : elle ne traînait plus les pieds.</p> + +<p>— Etait-ce une belle pièce, Miriam ? demanda-t-elle +doucement.</p> + +<p>— Les niaiseries et les bêtises habituelles, dit Miriam +avec humeur. L’amour et tout ce genre d’histoires, +comme si le monde n’avait pas changé depuis lors !</p> + +<p>Le lendemain, au premier déjeûner, le vieux Hyams +reçut une lettre. Il enleva soigneusement ses lunettes, +mit celles qu’il employait pour lire, et jeta négligemment +l’enveloppe dans le feu. Quand il eut déchiffré +quelques lignes il poussa un cri de surprise et laissa +tomber la lettre.</p> + +<p>— Qu’y a-t-il, père ? demanda Daniel pendant que +Miriam avançait curieusement son nez camus.</p> + +<p>— Dieu soit loué ! ce fut tout ce que le vieillard put +dire.</p> + +<p>— Eh bien qu’y a-t-il, parlez ! dit Bînah avec une +animation très particulière. L’émotion colorait les joues +de Miriam et la rendait belle.</p> + +<p>— Mon frère d’Amérique a gagné mille livres dans +une loterie et il nous invite, Bînah et moi, à aller vivre +auprès de lui.</p> + +<p>— Votre frère d’Amérique ! répétèrent les enfants +étonnés.</p> + +<p>— Tiens, j’ignorais que vous aviez un frère en Amérique ! +dit Miriam.</p> + +<p>— Voici ; aussi longtemps qu’il était pauvre je n’en +ai pas parlé, répondit Mendel, sarcastique sans le vouloir. +Mais j’ai eu de ses nouvelles plusieurs fois. Nous +avons quitté la Pologne ensemble mais le bureau de +bienfaisance l’envoya lui et beaucoup d’autres à New-York.</p> + +<p>— Mais vous n’irez pas, père ? dit Daniel.</p> + +<p>— Pourquoi pas ? j’aimerais voir mon frère avant de +mourir, nous étions très liés quand nous étions jeunes.</p> + +<p>Miriam ne put s’empêcher d’observer :</p> + +<p>— Mais mille livres ce n’est pas beaucoup.</p> + +<p>Le vieux Hyams s’était imaginé que c’était l’extrême +opulence et il regrettait de n’avoir pas fait un meilleur +sort à son frère.</p> + +<p>— Cela nous suffira pour vivre, lui, Bînah et moi. +Et puis voyez-vous, sa femme est morte et il n’a pas +d’enfants.</p> + +<p>— Vous ne pensez pas sérieusement à y aller ? dit +Daniel d’une voix haletante. Il ne pouvait comprendre +les événements qui surgissaient devant lui. Comment +aurez-vous l’argent pour le voyage ?</p> + +<p>— Lisez ça, dit Mendel calmement en lui tendant +la lettre. Il offre de me l’envoyer !</p> + +<p>— Mais c’est écrit en hébreu ! s’écria Daniel, retournant +désespérément la lettre de haut en bas.</p> + +<p>— Vous savez lire l’hébreu, n’est-ce pas ? dit le père.</p> + +<p>— Je savais, il y a des années. Je me souviens que +vous m’aviez appris les lettres, mais ma correspondance +en hébreu a été si rare !</p> + +<p>Il s’arrêta en souriant et tendit la lettre à Miriam +qui l’examina en feignant de comprendre. Il y eut un +éclair de soulagement dans ses yeux quand elle la rendit +à son père et elle ajouta :</p> + +<p>— Il aurait pu envoyer quelque chose à son neveu +et à sa nièce.</p> + +<p>— Il le fera peut-être quand je serai en Amérique +et que je lui dirai combien vous êtes jolie, dit Mendel +sentencieusement. Il paraissait tout joyeux et s’aventura +jusqu’à pincer avec espièglerie la joue rose de Miriam. +Elle supporta cette injure sans murmurer.</p> + +<p>— Mais vous aussi, maman, vous avez l’air gai, demanda +Daniel, triste et surpris, vous paraissez ravie à +l’idée de nous quitter.</p> + +<p>— J’ai toujours désiré voir l’Amérique, répondit la +vieille femme en souriant, et je vais pouvoir renouer +à New-York une ancienne amitié.</p> + +<p>Elle regarda son mari d’un air interrogateur, et une +lueur d’amour brillait dans ses yeux.</p> + +<p>— C’est un peu fort ! fit Daniel, mais elle ne pense +pas ce qu’elle dit, n’est-ce pas, père ?</p> + +<p>— Moi, je le pense, répondit Hyams.</p> + +<p>— Mais cela ne peut pas être vrai, continua Daniel, de +plus en plus étonné. Je crois que tout cela est une mystification.</p> + +<p>Mendel vida sa tasse de café.</p> + +<p>— Une mystification ! murmura-t-il dans sa tasse.</p> + +<p>— Oui, je crois que quelqu’un vous fait une farce.</p> + +<p>— Allons donc ! s’écria Mendel en déposant sa tasse +sur la table et ramassant la lettre. Est-ce que je ne +connais pas l’écriture de mon frère Yankov ? Et puis qui +pourrait connaître tous les petits détails dont il parle ?</p> + +<p>Daniel garda le silence mais s’attarda après que Miriam +s’en fut allée retrouver ses monotones occupations.</p> + +<p>— Je vais écrire aussitôt pour accepter l’offre de +Yankov, dit son père. Heureusement, nous avons loué +la maison à la semaine, et vous pourrez déménager si +elle vous paraissait trop grande pour Miriam et pour +vous. Je sais que je puis vous confier Miriam, n’est-ce +pas, Daniel ?</p> + +<p>Daniel continua de discuter, mais Mendel répondit :</p> + +<p>— Il est tout seul et il ne peut pas venir nous rejoindre +lui-même parce qu’il est paralysé. Après tout +qu’ai-je à faire en Angleterre ? Et votre mère ne veut +naturellement pas me quitter. Peut-être pourrais-je +obtenir de mon frère un voyage au pays d’Israël et +pourrons-nous tous finir nos jours à Jérusalem, ce qui, +vous le savez, fut toujours le désir de mon cœur.</p> + +<p>Personne ne prononça le nom de Bessie Sugarman.</p> + +<p>— Pourquoi tant vous tracasser ? dit Miriam à Daniel +dans la soirée. Que pouvait-il nous arriver de meilleur ? +Qui aurait pu s’imaginer qu’à cette heure du jour nous +rentrerions en possession d’un parent susceptible de +nous laisser un héritage ! Ce sera une bonne histoire à +raconter.</p> + +<p>Le lendemain matin après la shool, Mendel parla au +président.</p> + +<p>— Pouvez-vous me prêter six livres ? demanda-t-il.</p> + +<p>Belcovitch s’arrêta. « Six livres ? » fit-il ébloui.</p> + +<p>— Oui, je désire partir en Amérique avec ma femme. +Et je désire en plus que vous me juriez, en tant que +compatriote, que vous ne soufflerez pas mot de ceci à qui +que ce soit. Nous avons Bînah et moi, vendu les quelques +petits bijoux que nos enfants nous avaient donnés +et nous avons compté qu’avec six livres en plus nous +pourrions prendre des billets d’entrepont et vivre jusqu’à +ce que je trouve du travail.</p> + +<p>— Mais c’est une grosse somme que six livres, sans +garanties, dit Belcovitch en frottant nerveusement son +vieux chapeau haut de forme.</p> + +<p>— Je le sais, reprit Mendel, mais Dieu m’est témoin +que je vous les rembourserai et si je meurs avant +d’avoir pu le faire, je jure de prévenir mon fils. Sa parole +est un serment.</p> + +<p>— Mais où trouverais-je six livres, demanda Belcovitch +découragé. Je ne suis qu’un pauvre tailleur et ma +fille va se marier sous peu. Sur mon honorable parole, +c’est une grosse somme. Je n’ai jamais prêté autant de +ma vie, je n’ai jamais été caution pour une telle +somme.</p> + +<p>Mendel baissa la tête. Il y eut un moment de silence. +Bear réfléchissait gravement.</p> + +<p>— Je vais vous dire quoi, dit-il enfin. Je vous prêterai +cinq livres si vous pouvez vous arranger avec cela.</p> + +<p>Mendel poussa un soupir de soulagement.</p> + +<p>— Dieu vous récompensera ! dit-il, et il serra avec +effusion la main du marchand. J’espère que je pourrai +rassembler encore de quoi vendre pour un souverain.</p> + +<p>Mendel confirma le marché en offrant un verre de +rhum au prêteur et Bear se sentit à l’abri des mauvais +coups du sort. Quoi qu’il arrivât, il aurait toujours eu +quelque chose pour son argent.</p> + +<p>C’est ainsi que Mendel et Bînah s’embarquèrent +sur l’Atlantique. Daniel les accompagna jusqu’à Liverpool, +mais Miriam prétexta qu’elle n’aurait pas pu obtenir +un jour de congé ; peut-être se souvenait-elle du +refus qu’avait essuyé Esther Ansell et craignait-elle de +le demander.</p> + +<p>Sur le quai, dans le brouillard froid, Mendel Hyams +embrassa son fils sur le front, et lui dit d’une voix +brisée :</p> + +<p>— Adieu ; Dieu vous bénisse ! Il n’osa pas ajouter et +Dieu bénisse votre Bessie, ma future belle-fille ; mais +la bénédiction était dans son cœur. Daniel s’en alla le +cœur serré, mais le vieillard le prit par l’épaule et tout +bas, d’une voix tremblante lui dit :</p> + +<p>— Me pardonnez-vous de vous avoir mis dans le commerce +de nouveautés ?</p> + +<p>— Père ! que voulez-vous dire ? fit Daniel suffoqué, +vous ne pensez plus, j’espère, aux mots dits dans la +colère il y a des années et des années. Il y a longtemps +que je les ai oubliés.</p> + +<p>— Alors vous resterez un bon juif, dit Mendel secoué +par l’émotion, même quand nous serons loin ?</p> + +<p>— Avec l’aide de Dieu, dit Daniel.</p> + +<p>Alors Mendel se retourna vers Bînah et l’embrassa en +pleurant et les visages du vieux couple étaient tout +radieux à travers leurs larmes.</p> + +<p>Daniel resta sur le quai au milieu du tumulte et des +clameurs, regardant le bateau s’éloigner doucement du +port et ni lui, ni personne au monde, sauf l’heureux +couple, ne se doutait que Mendel et Bînah partaient pour +leur lune de miel.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Deux ans plus tard, Mrs Hyams mourut, et le vieux +Hyams mit un baiser d’amoureux sur ses paupières +closes. Puis, complètement seul au monde, il vendit ses +quelques meubles, envoya le montant de sa dette plus +une livre pour les intérêts, à Bear Belcovitch et se ceignit +les reins pour entreprendre le voyage de Jérusalem, +le rêve de sa vie.</p> + +<p>Mais le rêve de sa vie aurait dû demeurer un rêve. +Mendel vit les montagnes de Palestine, et le Jourdain +sacré, et le mont Moriah, l’endroit où se trouvait le +Temple, et les tombeaux d’Absalon et de Melchisédec, +et la porte de Sion et l’aqueduc construit par Salomon +et tout ce dont il avait rêvé depuis son enfance. Mais +en quelque sorte ce n’était pas sa Jérusalem, pas plus +que ne l’eût été son ghetto londonien transplanté, +mais plus sale, plus étroit et plus misérable, avec des +boiteux au lieu de mendiants et des lépreux au lieu de +colporteurs. La magie de sa cité de rêve n’existait pas +dans cet endroit prosaïque, presque sordide, et son +cœur se brisait en pensant aux splendeurs sacrées +qu’il s’était imaginé en son âme souffrante. L’arc-en-ciel +fait de ses larmes amères n’apparaissait pas +dans le ciel de cette sombre cité d’Orient, assise au +milieu de montagnes arides. Où donc étaient les roses +et les lis, les cèdres et les fontaines ? Le mont Moriah +était bien là, mais il supportait la mosquée +d’Omar, et du temple de Jéhovah, il ne restait qu’un +mur en ruine. La Shechinah, la divine gloire, n’était +plus qu’un pâle rayon de soleil. « Qui gravira la montagne +de Jéhovah ? » Voyez ! les musulmans et les touristes +chrétiens. Des baraques et des couvents couvraient +la montagne de Sion. Ses frères, de par la loi divine, +maîtres du sol qu’ils foulaient, étaient dispersés et +perdus dans ce chaos de races, Syriens, Arméniens, +Turcs, Coptes, Abyssiniens et Européens, comme +l’étaient leurs synagogues, parmi les dômes et minarets +des Gentils.</p> + +<p>La ville était pleine de reliques vénérées de ce Christ +que sa race reniait ; et partout flottait le croissant musulman.</p> + +<p>Mais tous les vendredis, méprisant les railleries des +passants, Mendel Hyams allait baiser les pierres du +mur des Lamentations voilant leur nudité de ses larmes. +Et tous les ans, à Pâques, jusqu’à ce qu’il s’en allât +rejoindre ses pères, il récita la prière : « L’an prochain +à Jérusalem. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c16">XVI<br> +<span class="xsmall">LE VENDREDI SOIR DES HÉBREUX</span></h2> + + +<p>— Ah ! ces hommes-de-la-Terre ! dit Pinchas à Reb +Shemuel, ce sont des ignorants fanatiques ! Comment +une cause pourrait-elle réussir entre leurs mains ? Ils +n’ont pas l’esprit poétique ; leurs idées sont pareilles +à celles des taupes ; ils veulent faire des Messies avec +des gros sous. Quelle inspiration pour l’âme que la vue +de leurs vilains quêteurs qui ressemblent à des Schnorrers — avec +la perruque rousse de Karlkammer pour +bannière et les éternuements de Gradkowski comme trompette. +Mais j’ai écrit contre Quedalyah, le fruitier, un +acrostiche virulent comme du fiel de serpent. — Lui, +le rédempteur ! avec ses veilles pommes de terre malades +et son <span lang="en" xml:lang="en">gingerbeer</span> éventé ? Ce n’est pas ainsi que +les grands prophètes et les docteurs d’Israël nous représentent +la Venue. Mais qu’un grand feu de joie soit +allumé en Israël et vous verrez briller tous les phares +sur les montagnes, et une langue de feu appeler l’autre. +Oui, même moi, Melchisédec Pinchas, j’allumerai le +feu sans tarder.</p> + +<p>— Non, pas aujourd’hui, dit Reb Shemuel avec une +petite pointe d’ironie, c’est le sabbat.</p> + +<p>Le rabbin revenait de la synagogue et Pinchas lui +faisait la conduite pendant le petit trajet qui le séparait +de sa maison. Derrière eux marchait Lévi et de +l’autre côté de Reb Shemuel, Eliphaz Chowchoski, un +Polonais à l’air minable, que Reb Shemuel emmenait +souper chez lui. En ce temps-là, Reb Shemuel n’était +pas le seul à ramener à son foyer « l’hôte du Sabbat » — quelque +pauvre affamé — pour l’asseoir à sa table +au même rang que le maître. C’était un exemple d’égalité +et de fraternité pour les enfants de beaucoup d’intérieurs +fortunés, et la coutume n’était pas abandonnée +même dans les maisons pauvres. « Tous les Israélites +sont frères » : et comment observer mieux le Sabbat +qu’en faisant de ce proverbe une réalité.</p> + +<p>— Vous parlerez à votre fille, n’est-ce pas ? dit Pinchas +en changeant brusquement de sujet. Vous lui +direz que ce que je lui ai écrit n’est pas la millionième +partie de ce que je sens ; vous lui direz qu’elle est +mon soleil pendant le jour, ma lune et mes étoiles pendant +la nuit ; qu’il faut que je l’épouse tout de suite ou +que je mourrai ; que je ne pense qu’à elle ; que je ne puis +rien faire, écrire ou projeter sans elle ; que le jour où +elle m’aura souri je lui écrirai des poèmes d’amour plus +beaux que ceux de Byron, plus beaux que ceux de +Heine — le vrai Cantique des Cantiques, celui de Pinchas ; +que je l’immortaliserai comme Dante immortalisa +Béatrice et Pétrarque, Laure ; que je me promène +misérablement en arrosant le sol de mes larmes ; que +je ne dors pas la nuit, ne mange pas le jour. Vous le +lui direz, n’est-ce pas ?</p> + +<p>Il posa le doigt sur le nez pour intercéder.</p> + +<p>— Je le lui dirai, dit Reb Shemuel ; vous êtes un +gendre capable de réjouir le cœur de n’importe quel +homme. Mais j’ai bien peur que la jeune fille ne se +soucie guère des amoureux. De plus vous avez quatorze +ans de plus qu’elle.</p> + +<p>— Alors je l’aime deux fois plus que Jacob n’aimait +Rachel, car il est écrit : « Sept ans ne lui paraissaient +qu’un jour dans son amour pour elle » ; pour moi quatorze +ans ne me paraissent qu’un jour dans mon amour +pour Hannah.</p> + +<p>Le rabbin sourit à l’argument et dit :</p> + +<p>— Vous êtes semblable à cet homme qui, accusé +d’avoir vingt ans de plus que la jeune fille qu’il désirait +répondit : « Quand je la regarderai, je rajeunirai +de dix ans, et quand elle me regardera elle vieillira de +dix ans, de sorte que nous aurons le même âge. »</p> + +<p>Pinchas, à son tour rit avec enthousiasme et répondit :</p> + +<p>— Vous plaiderez sûrement ma cause, dont la devise +est le dicton hébreu : « Le mari aide la femme, Dieu +aide le célibataire. »</p> + +<p>— Mais avez-vous les moyens de subvenir à ses besoins ?</p> + +<p>— Mes écrits ne suffiront-ils pas ? S’il n’est personne +pour protéger la littérature en Angleterre, nous irons +sur le Continent — votre pays d’origine, Reb Shemuel, +le berceau des grands savants. Le poète continuait à +parler, mais à la fin ses accents passionnés frappaient +les oreilles de Reb Shemuel comme le bruit de la +tempête frappe celles du lecteur assis au coin du feu. +Il était tombé dans une douce rêverie et savourait à +l’avance la paix du Sabbat. Le travail de la semaine +terminé, le Juif fidèle pouvait goûter le repos. Les +ruelles étroites et boueuses s’effaçaient devant les +joyeuses images de ses pensées.</p> + +<p>— Viens, mon bien aimé, viens au devant de l’épouse ; +l’aurore du Sabbat nous accueille.</p> + +<p>Reb Shemuel savait que ce soir sa bien aimée aurait +sa figure du Sabbat, qu’elle quitterait le masque de +mégère qui cachait aux autres ses traits angéliques. +Ce soir il pourrait en vérité appeler sa femme (comme +le rabbin du Talmud) « non pas femme, mais Demeure ». +Ce soir, Simcha porterait vraiment son nom qui signifie +« réjouissance ». Une douce chaleur lui réchauffait +le cœur ; son âme était inondée d’une grande tendresse +pour toute la création. Comme il approchait de +sa porte, de joyeuses lumières l’accueillirent pareilles +à un sourire céleste. Il invita Pinchas à entrer, mais +le poète crut prudent de laisser aux autres le soin de +plaider sa cause et s’en fut d’un air sombre. Avant +d’entrer, le rabbin baisa la Mezuzah et embrassa sa +fille qui venait à sa rencontre. Tout était ainsi qu’il +se l’était figuré : les deux grands cierges de cire brûlaient +dans les vieux flambeaux d’argent, la nappe +d’une blancheur immaculée, le plat de poisson frit décoré +de branches de persil, les pains du Sabbat, en +forme de bâtonnets saupoudrés de graines de pavot, +couverts d’un petit tapis de velours brodé de caractères +hébraïques, la bouteille de vin et le gobelet d’argent. +Tout cela, bien que familier, frappait le vieux rabbin +comme une bénédiction nouvelle.</p> + +<p>— Bon Shabbos, Simcha, dit Reb Shemuel.</p> + +<p>— Bon Shabbos, Shemuel, dit Simcha.</p> + +<p>L’affection brillait dans ses yeux et elle portait un +nouveau peigne dans ses cheveux. Ses traits, un peu +rudes, reflétaient la paix et la sérénité de son cœur. +Elle avait conscience d’avoir dûment allumé les cierges +du Sabbat et jeté au feu le morceau de pâte. Shemuel +l’embrassa ; puis il posa les mains sur la tête d’Hannah +et murmura :</p> + +<p>— Puisse le Seigneur te rendre pareille à Sarah, +Rébecca, Rachel et Léa !</p> + +<p>Puis sur la tête de Lévi en disant :</p> + +<p>— Puisse le Seigneur te rendre pareil à Ephraïm et +Manassé !</p> + +<p>Même Lévi, si peu sensible, sentit lui-même l’atmosphère +sanctifiante qui l’environnait et crut voir l’ange +du Sabbat voltiger autour de lui, lui montrant deux +ombres sur le mur, pendant que son mauvais ange +tremblait impuissant sur le seuil de la porte.</p> + +<p>Ensuite, Reb Shemuel répéta trois fois une série de +phrases commençant ainsi : « Que la paix soit avec vous, +anges serviteurs », et puis la belle description de la +femme idéale tirée des Proverbes, en regardant affectueusement +Simcha : « Une femme de bien, pour quiconque +la trouve est plus précieuse que les rubis. Le +cœur de son époux a confiance en elle… Elle lui fera +le bien, et non le mal, pendant tout le cours de sa +vie… Elle se lève avant l’aube, donne la nourriture à +sa famille et une tâche à ses domestiques… Elle met +ses mains au rouet… Elle tend la main aux pauvres… +La force et l’honneur sont sa parure et elle attend le +lendemain en souriant. Elle parle avec savoir et les lois +de la bonté sont dans sa bouche. Elle veille aux besoins +de sa famille et ne mange pas son pain dans l’oisiveté… +Trompeurs sont les plaisirs et vaine est la beauté ; +mais la femme qui craint le Seigneur sera louée. »</p> + +<p>Puis, lavant ses mains en récitant les prières requises, +pendant que tous se tenaient respectueusement debout, +il fit « kiddush » en récitant la joyeuse oraison traditionnelle :</p> + +<p>— … Sois béni, ô Seigneur notre Dieu ! Roi de la +Terre ! Créateur du fruit de la vigne ! Toi qui nous +sanctifies par tes commandements et te réjouis en nous. +Tu nous as choisis et sanctifiés entre tous les peuples et +avec amour et faveur tu nous as faits héritiers de ton +saint Sabbat…</p> + +<p>Et toute la maisonnée, et le Polonais affamé, répondirent : +« Amen » chacun buvant à la coupe par rang +de dignité, et mangeant un petit morceau de pain +coupé par le père et trempé dans le sel, après quoi la +bonne épouse servit le poisson frit au milieu d’un bruit +de vaisselle et du cliquetis des couverts. Après quelques +bouchées, le Polonais se crut un prince en Israël et +sentit qu’il devrait ensuite faire choix d’une jeune +fille pour embellir son festin du Sabbat. La soupe suivit +le poisson et ne fut pas servie dans la casserole, mais +transvasée dans une grande terrine parce que si la +moindre poussière tombait dans la soupe, l’assiette +dans laquelle elle se trouverait ne serait plus légalement +potable, tandis que si l’on en découvrait dans +la terrine, les pouvoirs de pollution se trouveraient dissipés +dans une aussi grande quantité de liquide. Pour +des raisons religieuses toutes semblables, la tradition +avait, depuis des siècles, anticipé sur une des règles +d’étiquette de nos tables élégantes d’aujourd’hui, les +convives après le repas se lavaient les mains dans un +petit bol d’eau. Le « Polak » se trouva, par pure conviction +religieuse, mis en contact avec un liquide pour +lequel il semblait apparemment n’avoir aucune sympathie.</p> + +<p>Quand le souper fut terminé, on récita la prière et +on chanta les <i>Zemiroth</i> — des chants qui expriment en +des vers joyeux et sonores l’essence même de la joie +sainte — ni séditieux, ni ascétiques : le bon sens spiritualisé +qui fut la clef du judaïsme historique. Car +sentir « la joie du Sabbat » est un devoir, et prendre ce +jour-là trois repas une obligation religieuse. C’est la +sanctification de la sensualité par la croyance que tout +est saint. Le Sabbat est pour le Juif l’axe de son univers, +le protéger est une vertu et l’aimer une preuve +de libéralisme. Il efface tous les deuils, même celui de +Jérusalem ; et les cierges peuvent bien couler à leur +guise sans qu’on les mouche ou les soigne. Le Sabbat +n’est-il pas sa propre lumière ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Voici le saint jour du repos :</div> +<div class="verse">Heureux homme qui l’observe,</div> +<div class="verse">Il médite penché sur la coupe de vin,</div> +<div class="verse">Ne se sentant pas le cœur serré</div> +<div class="verse">Parce que sa bouche est vide ;</div> +<div class="verse">Mais joyeux, et s’il doit emprunter</div> +<div class="verse">Dieu le rendra au bon prêteur.</div> +<div class="verse">Viande, vin, et poisson à profusion</div> +<div class="verse">Voyez qu’aucun délice ne manque.</div> +<div class="verse">Que la table soit bien couverte.</div> +<div class="verse">Les anges de Dieu répondent « Amen ! »</div> +<div class="verse">Quand une âme est en deuil</div> +<div class="verse">Voici venir le doux et paisible Sabbat :</div> +<div class="verse">Les chants et la joie résonnent dans ses pas.</div> +<div class="verse">Rapide le Sambatyon coule</div> +<div class="verse">Jusqu’à ce que, symbole de la bonté divine,</div> +<div class="verse">Le saint, le paisible Sabbat</div> +<div class="verse">Vienne bercer ses eaux turbulentes, etc. »</div> +</div> + +</div> +<p>Pendant tout le repas le Polak s’entretint avec son +amphitryon des persécutions qui sévirent dans son +pays. L’élément sympathique de sa description fut la +fidélité dont ses frères avaient témoigné pendant +l’épreuve, une petite minorité seulement ayant déserté, +et celle-là parce que déjà teintée d’épicurisme et +composée surtout d’étudiants ou d’universitaires. Les +Juifs orthodoxes sont toujours surpris que des hommes +ayant reçu une éducation laïque puissent rester dans +le troupeau.</p> + +<p>Hannah profita d’une pause dans la conversation pour +dire en allemand :</p> + +<p>— Je suis bien contente, Père, que vous n’ayez pas +ramené cet homme.</p> + +<p>— Quel homme ? demanda Reb Shemuel.</p> + +<p>— Le sale petit homme, à la figure de singe, qui +parle tant.</p> + +<p>Le rabbin réfléchit.</p> + +<p>— Je n’en connais pas de pareil.</p> + +<p>— Elle veut dire Pinchas, le poète, dit sa mère.</p> + +<p>Reb Shemuel la regarda avec sévérité ; cela ne promettait +rien de bon.</p> + +<p>— Pourquoi parlez-vous si durement de votre prochain ? +dit-il. Cet homme est un savant et un poète, +comme il n’y en a pas assez en Israël !</p> + +<p>— Nous avons déjà trop de <i>Schnorrers</i> en Israël, répliqua +Hannah.</p> + +<p>— Chut ! murmura Reb Shemuel en rougissant et en +désignant son hôte d’un regard.</p> + +<p>Hannah se mordit les lèvres, humiliée, et se hâta de +remplir l’assiette du Polonais d’un nouveau morceau +de poisson.</p> + +<p>— Il m’a écrit une lettre, continua-t-elle.</p> + +<p>— Il me l’a dit, répondit le rabbin, il vous aime +d’un grand amour.</p> + +<p>— Quelle bêtise, Shemuel ! interrompit Simcha en +déposant sa tasse à café avec violence. Quelle idée pour +un homme qui n’a pas un sou pour vivre de vouloir +épouser notre Hannah ! Ils seraient inscrits au bureau +de bienfaisance avant un mois.</p> + +<p>— L’argent n’est pas tout. La science et la sagesse +l’emportent de beaucoup sur lui et il est dit dans la +Midrash : « De même qu’un ruban rouge devient un +cheval noir, ainsi la pauvreté devient la fille de Jacob ». +Le monde repose sur la Torah et non sur l’or ; n’est-il +pas écrit : « Mieux vaut la parole de ta bouche que des +millions d’or et d’argent ». Pinchas est plus honorable +que moi, car il étudie l’écriture gratuitement comme +les pères de la Mishna, tandis que moi je touche un +salaire.</p> + +<p>— Je crois que tu ne lui es guère inférieur, dit Simcha, +car tu retires bien peu de tout cela. Que Pinchas +ne gagne rien pour lui, c’est son affaire ; mais s’il +veut mon Hannah, il faut qu’il gagne quelque chose +pour elle. Les pères de la Mishna étaient-ils aussi pères +de famille ?</p> + +<p>— Certainement, n’est-ce pas un commandement : +« Soyez féconds et multipliez-vous » ?</p> + +<p>— Et comment vivaient leurs familles ?</p> + +<p>— Beaucoup de nos sages étaient des artisans.</p> + +<p>— Aha ! fit Simcha triomphante.</p> + +<p>— Et le Talmud ne dit-il pas, intervint le Polonais +comme s’il faisait partie du conseil de famille, « Dépecez +un cadavre dans la rue, plutôt que de vous créer une +obligation ». Oui, et le rabbin Gamliel, fils du rabbin +Juda, le prince, ne dit-il pas aussi : « Il est louable d’associer +l’étude de la Loi avec une situation sociale ! » +Moïse, notre maître, n’était-il pas berger ?</p> + +<p>— C’est vrai, répondit le rabbin, et je pense avec +Maïmonide que l’homme doit d’abord s’assurer les +moyens de subsistance, puis se préparer une demeure, +et ensuite prendre une femme, et que ceux qui intervertissent +cet ordre sont des fous : mais Pinchas travaille +aussi de la plume. Il écrit des articles dans les journaux ; +et le plus important, Hannah, c’est qu’il aime la +Loi.</p> + +<p>— Hum ! dit Hannah. S’il aime la Loi, qu’il l’épouse !</p> + +<p>— Il est pressé, dit Reb Shemuel d’un air gouailleur, +et il ne peut pas devenir le fiancé de la Loi avant le +Simchath Torah.</p> + +<p>Tous se mirent à rire. Le fiancé de la Loi est le titre +que portent momentanément les Juifs qui aspirent +à la distinction d’être choisis pendant la lecture publique +pour lire la dernière strophe du Pentateuque +qu’on lit en son entier une fois l’an.</p> + +<p>Encouragé par les rires, le rabbin ajouta :</p> + +<p>— Mais il connaîtra bien mieux sa fiancée que la majorité +des fiancés de la Loi.</p> + +<p>Hannah profita des bonnes dispositions de son père +pour lui montrer l’épître de Pinchas, qu’il déchiffra +laborieusement. Le Polonais, transformé, ne ressemblant +plus au pauvre affamé qu’il était en arrivant, +prit congé en implorant la paix pour toute la famille +et Simcha s’en fut à la cuisine présider au rangement de +la vaisselle. Lévi sortit présenter ses devoirs à Esther car +la soirée était à peine commencée ; et le père et la fille se +trouvèrent seuls.</p> + +<p>Reb Shemuel, penché sur le Pentateuque se préparait +à remplir ses devoirs du vendredi soir, qui consistaient +à lire le chapitre deux fois en Hébreu et une fois en +Chaldaïque.</p> + +<p>Hannah assise en face de lui, regardait attentivement +sa bonne figure ridée, sa lourde tête massive posée sur +des épaules rondes, ses sourcils embroussaillés, sa longue +barbe grisonnante, balancée au murmure des lèvres +pieuses, ses yeux bruns perçants, fixés sur le livre sacré, +son grand front couronné de la petite calotte noire.</p> + +<p>Elle sentit des larmes lui monter aux yeux en le regardant.</p> + +<p>— Père, dit-elle d’une voix tendre.</p> + +<p>— M’avez-vous appelé, Hannah ? demanda-t-il en se +redressant.</p> + +<p>— Oui, cher, c’est à propos de cet homme, de Pinchas.</p> + +<p>— Eh bien, Hannah ?</p> + +<p>— Je regrette d’en avoir parlé si durement.</p> + +<p>— Ah, voilà qui est bien, ma fille. S’il est pauvre et +mal vêtu nous devons l’en respecter davantage. La sagesse +et le savoir doivent être respectés quand bien +même ils seraient en guenilles. Abraham accueillit les +envoyés de Dieu malgré qu’ils fussent déguisés sous +les traits de pauvres voyageurs.</p> + +<p>— Je le sais, père. Ce n’est pas à cause de son apparence +extérieure que je ne l’aime pas. S’il est réellement +un savant, un poète, je vais essayer de l’admirer comme +vous le faites.</p> + +<p>— Maintenant, vous parlez comme une vraie fille +d’Israël.</p> + +<p>— Mais quant à mon mariage, vous n’y songez pas +sérieusement, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Il y songe, <i>lui</i>, sérieusement, dit Reb Shemuel.</p> + +<p>— Ah, je savais bien que vous plaisantiez, dit-elle en +apercevant l’éclair malicieux de son regard. Vous savez +que je ne pourrai jamais épouser un homme comme +celui-là.</p> + +<p>— Votre mère le put, dit le rabbin.</p> + +<p>— Cher vieux papa ! dit-elle en se penchant pour lui +tirer la barbe. Vous n’êtes pas du tout comme lui : +vous savez mille fois plus de choses que lui, et vous le +savez bien.</p> + +<p>Le vieux rabbin leva les bras au ciel en l’implorant +d’un air comique.</p> + +<p>— Oui, vous le savez bien, continua-t-elle. Seulement +vous le laissez trop parler, vous permettez à tout le +monde de parler et de vous circonvenir.</p> + +<p>Reb Shemuel saisit la main qui caressait sa barbe, et +sentit la peau satinée et fraîche. Il dit d’un air embarrassé :</p> + +<p>— Les mains sont celles d’Hannah, mais la voix est +celle de Simcha.</p> + +<p>Hannah rit joyeusement.</p> + +<p>— Très bien, cher papa, je ne vous gronderai plus. +Je suis si contente que vous n’ayiez pas mis dans votre +grosse, stupide et savante vieille tête que je pourrais +jamais aimer Pinchas.</p> + +<p>— Ma chère fille, Pinchas désirait vous avoir comme +épouse et j’en étais heureux. C’était une union avec un +fils de la Torah, qui possède aussi la plume d’un habile +écrivain. Il m’a demandé de vous prévenir, je l’ai fait.</p> + +<p>— Mais vous ne voudriez pas me voir épouser quelqu’un +que je n’aime pas ?</p> + +<p>— Dieu vous en préserve ! ma petite Hannah épousera +celui qu’elle choisira !</p> + +<p>L’émotion se lisait sur le visage de la jeune fille.</p> + +<p>— Vous ne pensez pas cela, Père, dit-elle en secouant +la tête.</p> + +<p>— Aussi vrai que la Torah ! Pourquoi ne le penserais-je +pas ?</p> + +<p>— Supposez, dit-elle lentement, que je désire épouser +un chrétien ?</p> + +<p>Son cœur battait péniblement pendant qu’elle posait +la question !</p> + +<p>Reb Shemuel rit de bon cœur.</p> + +<p>— Mon Hannah aurait fait un bon talmudiste ! Naturellement +je ne l’entends pas dans ce sens-là.</p> + +<p>— Bien, mais si je voulais épouser un juif très « link » +et peu pieux, vous le trouveriez presqu’aussi mauvais.</p> + +<p>— Non, non ! dit le rabbin en secouant la tête. C’est +tout à fait différent. Un juif est un juif et un chrétien +un chrétien.</p> + +<p>— Mais on ne peut pas toujours les distinguer, dit +Hannah, il y a des juifs qui vivent comme des chrétiens +sauf qu’ils ne croient pas au Crucifié.</p> + +<p>Le vieux rabbin secouait toujours la tête.</p> + +<p>— Le plus mauvais juif ne pourrait renier le Judaïsme. +Son âme accepta le joug de la Torah sur le +Sinaï avant sa naissance.</p> + +<p>— Alors vous ne m’en voudriez vraiment pas si +j’épousais un « link ».</p> + +<p>Il la regarda d’un air étonné, le soupçon dans les +yeux.</p> + +<p>— J’aimerais mieux pas, dit-il, mais si vous l’aimiez +il deviendrait un bon Juif.</p> + +<p>La simplicité et la conviction de ces paroles la remuèrent +jusqu’aux larmes, mais elle les refoula.</p> + +<p>— Et s’il ne voulait pas ?</p> + +<p>— Je prierais. Tant qu’il y a vie, il y a espoir pour le +pécheur, en Israël.</p> + +<p>Elle revint à sa première question.</p> + +<p>— Et vous me permettriez d’épouser qui je veux ?</p> + +<p>— Ecoutez votre cœur, ma petite, dit Reb Shemuel, +c’est un bon cœur, il ne vous entraînera pas vers le mal !</p> + +<p>Hannah se détourna pour cacher les pleurs qu’elle ne +pouvait plus retenir. Son père reprit la lecture de la +Loi. Mais à peine avait-il lu quelques vers, il sentit un +bras doux et tiède autour de son cou et une joue humide +se poser contre la sienne.</p> + +<p>— Père, pardonnez-moi ! murmuraient les lèvres, je +suis si désolée, je croyais que je… que vous… oh père, +père ! Il me semble que je ne vous connais que depuis +ce soir !</p> + +<p>— Qu’y a-t-il ma fille ? dit Reb Shemuel parlant yiddish +dans son anxiété. Qu’as-tu fait ?</p> + +<p>— Je me suis fiancée, répondit-elle en adoptant inconsciemment +son dialecte, je me suis fiancée sans te +le dire à toi, ni à ma mère.</p> + +<p>— Avec qui ? demanda-t-il inquiet.</p> + +<p>Elle se hâta de répondre pour le rassurer.</p> + +<p>— Avec un juif, mais ce n’est pas un sage du Talmud +et il n’est pas pieux. Il revient du Cap.</p> + +<p>— Ah, ce sont un tas de « link » ! murmura le rabbin, +où l’avez-vous rencontré ?</p> + +<p>— Au Club, répondit-elle, au bal du Pourim, la veille +du soir où Sam Lévine est venu divorcer avec moi.</p> + +<p>Il plissa son grand front.</p> + +<p>— Ta mère voulait que tu y ailles, dit-il, tu ne méritais +pas que je t’obtienne le divorce. Quel est son nom ?</p> + +<p>— David Brandon. Il n’est pas comme sont les autres +jeunes juifs. Je croyais d’abord qu’il leur était semblable +et je le jugeais mal et me suis moquée de lui, +quand je l’ai vu pour la première fois et puis je me suis +senti de la sympathie pour lui. Sa conversation est +agréable car il a des idées personnelles, et, certaine que +tu ne permettrais pas un tel mariage et qu’il n’y avait +aucun danger, je l’ai rejoint au club, plusieurs fois le +soir, et… et… tu sais le reste.</p> + +<p>Elle détourna la tête, rougissante, contrite, heureuse +et inquiète.</p> + +<p>L’histoire de ses amours était aussi simple que son +récit. David Brandon n’était pas le prince charmant de +ses rêves de jeunesse et la passion n’était pas exactement +ce qu’elle s’était imaginé ; c’était à la fois plus +fort et plus étrange, et le secret et l’opposition possible +donnaient à son amour une saveur poignante.</p> + +<p>Le rabbin lui caressait les cheveux sans parler.</p> + +<p>— Je n’aurais pas dit « oui » si vite, père, continua-t-elle, +mais David devait aller en Allemagne porter un message +aux vieux parents d’un compagnon mort au Cap, +dans les mines d’or. David avait promis au mourant +d’y aller lui-même dès son retour en Angleterre. Je crois +que c’était une demande de pardon et de bénédiction. +Mais après m’avoir rencontrée, il a remis son départ et +quand je l’ai appris, je lui en fis le reproche. Il me dit +qu’il ne pouvait s’arracher et qu’il ne partirait que +lorsque je lui aurais dit que je l’aimais. A la fin, je lui +dis, que s’il consentait à rentrer chez lui aussitôt, à ne +pas se soucier de m’acheter une bague, mais bien au +contraire à partir dès le lendemain matin, je lui dirais +que je l’aimais un peu. C’est ainsi que cela ce passa. Il +partit mercredi dernier. N’est-ce pas cruel de penser, +père, qu’il s’en va avec l’amour et la joie au cœur, chez +les parents de son ami défunt ?</p> + +<p>Son père avait la tête penchée. Elle la prit par le menton +et la releva, fixant ses grandes yeux bruns d’un regard +suppliant.</p> + +<p>— Tu ne m’en veux pas, père ?</p> + +<p>— Non, Hannah, mais tu aurais dû me le dire tout +de suite.</p> + +<p>— Je voulais le faire, père, mais je craignais de t’attrister.</p> + +<p>— Pourquoi ? Cet homme est un Juif. Et tu l’aimes, +n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Comme ma vie, père.</p> + +<p>Il baisa ses lèvres.</p> + +<p>— C’est assez, mon Hannah. Avec ton amour il deviendra +pieux. Quand un homme a pour épouse une bonne +juive comme ma fille bien-aimée, qui lui crée un bon +intérieur juif, il ne peut rester longtemps parmi les +pécheurs. La lumière d’une véritable maison juive guidera +ses pas vers Dieu.</p> + +<p>Leurs visages se rapprochèrent en silence. Elle ne pouvait +parler. Elle n’avait pas la force de le décevoir plus +longtemps en lui disant qu’elle se souciait peu des rites +vulgaires. Dans sa gratitude et sa surprise devant la +tolérance de son père, elle sentait sourdre en elle une +tolérance réciproque pour sa religion. Ce n’était pas le +moment d’analyser ses sentiments, ni d’énoncer ses +idées. Elle s’abandonna aux douceurs de l’amour et de +la confiance retrouvés, sa tête appuyée contre celle du +rabbin.</p> + +<p>Ensuite, Reb Shemuel mit la main sur sa tête et murmura +une fois encore :</p> + +<p>— Puisse Dieu te rendre pareille à Sarah, Rébecca, +Rachel et Léa ! Et il ajouta : Maintenant, va, ma fille, +et réjouis le cœur de ta mère.</p> + +<p>Hannah crut sentir une pointe d’ironie dans ces paroles, +mais elle n’était pas sûre.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Les flots mugissants du Sambatyon humain s’étaient +tus dans le Ghetto et sur des milliers de maisons pauvres +la lumière du Sinaï brillait. Les anges du Sabbat murmuraient +des paroles d’espoir et de réconfort au colporteur +épuisé, au machiniste exténué, et rafraîchissaient +leurs âmes souffrantes avec de célestes breuvages, faisant +d’eux les rois de l’heure, leur donnant le loisir de rêver +aux trônes dorés qui les attendaient au Paradis.</p> + +<p>Les habitants du Ghetto fêtaient la venue du Sabbat +par de fières chansons et d’humbles réjouissances ; ils +marquaient son départ de rites d’un symbolisme optimiste, +ceux du feu et du vin ; des épices, de la lumière +et de l’ombre. Autour d’eux, leurs voisins cherchaient +la distraction dans les bars ruisselants de lumière, les +beuglements des ivrognes résonnaient dans les rues et +se mêlaient aux hymnes hébraïques. De ci, de là, les +cris d’une femme qu’on battait montaient dans la nuit. +Mais parmi ces viveurs et ces brutes, ne se trouvait pas +un seul Fils-de-la-Vraie-Foi ; les Juifs restent une race +élue, coupable sans doute, mais rachetée tout au moins +des pires vices ; une petite île humaine disputée aux +flots montants de la brutalité par le génie d’anciens +ingénieurs. Car alors que le génie grec, romain, +égyptien et phénicien ne survit plus que dans les récits +et la pierre, le verbe hébreu, lui, s’est fait chair.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c17">XVII<br> +<span class="xsmall">CHEZ LES GRÉVISTES</span></h2> + + +<p>— Ignorants, oreilles d’âne ! s’écria Pinchas le vendredi +suivant. On en fait un rabbin, on lui reconnaît +le droit de trancher des questions et il est aussi ignorant +du Judaïsme… Ici le poète patriotique s’arrêta +pour mordre une bouchée de son sandwich au jambon, — qu’une +vache du timanche. Ch’aime sa fille, +che le lui tis, et il me répond qu’elle en aime un autre. +Mais che l’ai suspendu au pout te ma plume pour le +livrer au mépris de la postérité. Ch’ai écrit pour lui +un acrostiche terrible. Sa fille, che la tuerai.</p> + +<p>— Ah quelle mauvaise engeance, ces rabbins ! répondit +Simon Wolf en sirotant son sherry.</p> + +<p>La conversation se tenait en anglais, ce qui explique +l’accent de Pinchas : précédemment il parlait en yiddish, +et les deux hommes étaient assis dans le petit +salon privé d’un bar où ils attendaient le comité de la +grève, qui devait s’y réunir.</p> + +<p>— Ils sont comme tout le reste de la communauté ; +che m’en lave les mains, dit le poète en décrivant avec +son cigare des croissants lumineux.</p> + +<p>— Il y a longtemps que je m’en suis lavé les mains, +dit Simon Wolf, bien que l’évidence du fait ne fût +aucunement démontrée. Nous ne pouvons nous fier ni +à nos rabbins ni à nos philanthropes. Les rabbins absorbés +par l’effort hypocrite de donner au cadavre du Judaïsme +un semblant de vie qui puisse durer aussi longtemps +que la leur, n’ont ni le temps, ni l’idée de s’occuper +de la grande question du travail. Nos philanthropes, +eux, ne remuent que la surface et donnent à l’ouvrier +de la main droite ce qu’ils lui ont volé de la main +gauche.</p> + +<p>Simon Wolf était le grand leader travailliste juif. La +plupart de ses partisans étaient des athées néophytes, dégoûtés +du commercialisme des croyants. C’étaient d’habiles +ouvriers russes et polonais, possédant une légère +teinture d’éducation, une réceptivité fébrile pour toutes +les idées iconoclastes qui flottent dans l’atmosphère londonienne, +la haine du capitalisme et de fortes convictions +sociales. Ils écrivaient en vigoureux jargon pour +le « <span lang="en" xml:lang="en">Friend of Labour</span> », et outrepassaient les limites +extrêmes de l’impiété en mangeant du porc le jour de +l’Expiation. Ceci en partie, pour justifier leurs opinions +religieuses, dont la véracité était déjà démontrée par la +non-apparition des foudres célestes, et en partie pour +prouver qu’on ne devait rien attendre d’un côté ni de +l’autre de la Providence et de ceux qui la vantaient.</p> + +<p>— Le seul moyen, pour nos pauvres frères, de s’arracher +à leur esclavage, continua Simon Wolf est de se +liguer contre les « <span lang="en" xml:lang="en">sweaters</span> » et de laisser les Juifs du +<span lang="en" xml:lang="en">West End</span> se pendre s’ils veulent.</p> + +<p>— Oh foilà mes opinions à moi ! dit Pinchas, foilà +la politique que ch’ai faite en fondant la « Ligue de la +Terre Sainte » : aidez-fous et Pinchas fous aidera. Liguez +fous et puis che serai le Moïse qui fous mènera et fous +guidera hors du chemin de la servitude. <i lang="de" xml:lang="de">Nein</i>, che serai +plus fort que Moïse, parce qu’il n’avait pas le don de +l’éloquence.</p> + +<p>— C’était l’homme le plus timide qui fut jamais sur +terre, ajouta Wolf.</p> + +<p>— Oui, c’était un nigaud, dit Pinchas sans sourciller, +che suis de l’avis de Gœthe. « <span lang="de" xml:lang="de">Nur Lumpen sind bescheiden</span> » : +seuls les imbéciles sont modestes ! Che ne +suis pas modeste, moi. Est-ce que le Tout-Puissant est +modeste ? Che sais, che sens ce que che suis et ce que +che peux faire.</p> + +<p>— Ecoutez-moi, Pinchas, vous êtes très intelligent, je +le sais et je suis très heureux de vous avoir avec nous ; +mais souvenez-vous que j’ai organisé ce mouvement depuis +des années, que je l’ai élaboré pendant que je +travaillais dans l’atelier de Belcovitch, que j’ai écrit à +en avoir la crampe, parlé à en perdre la voix et témoigné +devant d’innombrables commissions. C’est moi qui +ai fait se soulever les Juifs de l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span>, qui ai transmis +l’écho de leurs revendications jusqu’au Parlement, +et je ne veux pas qu’on se mêle de mes affaires, entendez-vous ?</p> + +<p>— Oui, ch’entends, mais pourquoi ne m’écoutez-fous +pas, fous ne comprenez pas ce que che veux tire.</p> + +<p>— Oh si, je ne vous comprends que trop bien. Vous +voulez m’évincer.</p> + +<p>— Moi, moi ! répéta le poète d’un air indigné et surpris ; +mais comment ? sans fous le mouvement se désagrégerait +comme une momie exposée à l’air ; ne soyez pas +si sot ! Ch’ai dit à tout le monde : Ah ! Simon Wolf est +un grand homme, un très grand homme ; c’est le seul +de tous les chuifs anglais qui soit capable de sauver +l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span> : c’est lui qu’il faudrait élire pour <span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel</span> +et non pas cet idiot de Gidéon. Ne soyez pas si +bête. Encore un verre de sherry et un sandwich au jambon.</p> + +<p>Le poète prenait un plaisir simple et enfantin à remplir +parfois le rôle de l’hôte.</p> + +<p>— Très bien si j’ai votre promesse, dit le <span lang="en" xml:lang="en">labour-leader</span> +calmé en murmurant la fin de la phrase dans son verre ; +mais vous savez comment les choses se passent et après +avoir travaillé pendant des années, je ne veux pas voir +un fainéant s’immiscer dans nos affaires et en recueillir +le profit.</p> + +<p>— Oui, <span lang="la" xml:lang="la">sic vos non vobis</span>, comme dit le Talmud. Savez-fous +que j’ai démontré que Virgile avait puisé toutes +ses idées dans le Talmud ?</p> + +<p>— D’abord il y eut Black, et puis Cohen ; maintenant +Gidéon, le député, voyant que cela peut lui faire de la +réclame dans la presse, désire présider les <span lang="en" xml:lang="en">meetings</span>. Les +membres du Parlement sont une mauvaise engeance.</p> + +<p>— Oui, mais ils ne fous enlèveront pas fotre crédit. +Ch’écrirai et che les ferai connaître et le monde saura +que ce sont des farceurs ; il saura que tout le <span lang="en" xml:lang="en">West End</span> +riche se tenait immobile, les mains dans les poches de +l’ouvrier, pendant que fous prépariez cette grande organisation. +Tous les chournaux rédigés en jargon se +disputent mes articles ; ils signent mon nom en grands +caractères : Melchisédec Pinchas. Che suis si content +de l’hommage qu’ils me rendent que che ne réclame +aucun paiement, car ils sont très pauvres. A l’heure +qu’il est, je suis célèbre partout ; mon nom a paru dans +les journaux du soir et quand che parlerai de fous dans +le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> fous deviendrez aussi célèbre que moi. Et puis +fous écrirez un article sur moi ; nous nous présenterons +aux élections pour <span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel</span>, nous deviendrons tous +doux membres du Parlement, moi et fous — hein ?</p> + +<p>— Je crains qu’il n’y ait guère de chances pour que +cela se fasse, soupira Simon Wolf.</p> + +<p>— Pourquoi pas ? Il y a deux sièges. Pourquoi n’auriez-fous +pas l’autre ?</p> + +<p>— Vous oubliez les frais de l’élection, Pinchas !</p> + +<p>— Hein, répéta le poète avec conviction, che n’oublie +rien, nous allons créer un fonds de réserve.</p> + +<p>— Nous ne pouvons pas fonder une réserve pour nous.</p> + +<p>— Ne soyez pas si bête ! naturellement que non : +mais fous pour moi, et moi pour fous.</p> + +<p>— Nous ne réunirons pas beaucoup d’argent, dit +Simon sceptique.</p> + +<p>— Pensez-fous ? Peut-être que non, mais fous en rassemblerez +pour moi, quand che serai au Parlement, la +tâche sera facilitée pour tous les deux. De plus che vais +aller sur le continent distribuer les exemplaires qui me +restent de mon livre. J’espère que cela me rapportera +des milliers de pounds, car ils s’y entendent là-bas pour +honorer les savants et les poètes. Ce ne sont pas de +stupides agents de change comme Gidéon le député, des +ministres comme le Révérend Elkan Benjamin, qui entretient +quatre maîtresses, ou des rabbins comme Reb +Shemuel avec une longue barbe et point d’esprit, qui +vendent leurs filles.</p> + +<p>— Je n’aime pas à regarder trop en avant, dit Simon +Wolf. Ce que nous devons faire maintenant, c’est faire +aboutir la grève. Si nous obtenons gain de cause auprès +des patrons, nous aurons fait un grand pas pour l’émancipation +de milliers d’ouvriers. Ils auront plus d’argent +et plus de loisirs, un peu moins d’enfer et un peu +plus de ciel. La Pâque prochaine serait une fête, même +pour les plus hétérodoxes d’entr’eux, si nous pouvions +d’ici là les délivrer de leurs chaînes. Mais il paraît impossible +de créer l’entente parmi eux ; un grand nombre +se défie de moi, malgré que je puisse vous jurer, Pinchas, +que je ne suis animé d’aucun autre désir que +celui, très désintéressé, de leur bien-être. Que ce morceau +de sandwich m’étouffe si j’ai jamais été mû par +un sentiment autre que la pitié pour leurs souffrances. +Et pourtant vous avez vu ce malicieux pamphlet en +Yiddish qu’on a répandu pour me nuire — un griffonnage +absurde !</p> + +<p>— Oh non ! dit Pinchas : il était très haut, mordant +et piquant comme l’aiguillon d’une guêpe. Mais que +pouvez-vous attendre ? Le Christ a souffert : tous les +grands bienfaiteurs souffrent. Suis-che heureux, moi ? +Mais si la dissension règne au camp il ne faut accuser +que fotre bêtise. La <i>Gemara</i> nous dit d’être prudent, +<i>chocham</i>, il nous faut avoir du tact. Foyez ce que fous +avez fait ! Fous avez effrayé les orthodoxes imbéciles. +Ils sont opprimés, ils suent, mais ils croient que c’est +leur Dieu qui les fait suer. Pourquoi leur dites-fous que +non ? Qu’est-ce que cela vous fait ? Délivrez-les d’abord +de la faim et de la soif, puis ils se libéreront eux-mêmes +de leurs folles superstitions. Jeshurum devient gros et +gras ! Vous vous y prenez mal.</p> + +<p>— Entendez-vous par là que je devrais faire semblant +d’être pieux ? demanda Simon Wolf.</p> + +<p>— Et puis ? qu’est-ce que ça fous fait ? fous êtes un +grand sot. Pour arriver au but il faut prendre n’importe +quel chemin. Ah, fous n’êtes pas fait pour la +politique. Fous effrayez, fous organisez des cortèches +avec des cartels et des bannières autour de la synagogue, +le jour du Sabbat. Beaucoup de ceux qui foutraient être +sauvés par fous, craignent les foudres du ciel et ne se +choignent pas au cortèche. Beaucoup y viennent dans +l’excitation de la colère et ensuite prennent peur et se +frappent la poitrine. Qu’arrive-t-il ? Les orthodoxes sont +la majorité ; dans quelque temps un leader viendra +qui sera ou prétendra être à la fois orthodoxe et socialiste. +Que ferez-vous alors ? Fous resterez avec un, deux, +ou trois athées, n’étant pas assez nombreux pour faire +le <i>Minyan</i>. Non, nous defons être <i>chocham</i> et prendre les +hommes tels qu’ils sont. Dieu a fait deux espèces +d’hommes, les imbéciles et les chens d’esprit. Il y a +un homme d’esprit pour un million d’imbéciles et +celui-là s’assied sur leurs têtes et ils le prient. Si ces +idiots feulent aller à la « Shool » et jeûner le <i>Yom +Kippour</i>, pourquoi mangez-fous du porc pour les choquer +et les empêcher de croire à fotre socialisme ? Quand fous +foulez mancher du porc, faites-le comme nous le faisons +aujourd’hui, en particulier. En public nous crachons +quand nous foyons du porc. Ah, que vous êtes pête ! +Moi, che suis un homme d’état, un politicien, che serai +le Machiavel de fotre moufement.</p> + +<p>— Ah Pinchas, vous êtes rusé comme un démon ! dit +Wolf en riant. Et pourtant vous vous dites le poète du +patriotisme et de la Palestine !</p> + +<p>— Et pourquoi non ? Pourquoi fivre ici en captivité ? +Pourquoi n’aurions-nous pas un Etat à nous, avec un +président à nous, un homme qui chointrait l’esprit +politique et la connaissance de la littérature hébraïque +avec la plume du poète ? Non, luttons pour reconquérir +notre pays ; nous ne suspendrons plus nos harpes aux +saules de Babylone pour pleurer ; nous prendrons nos +épées comme Ezra et Judas Macchabée, et…</p> + +<p>— Une chose à la fois, Pinchas, dit Simon Wolf. En +ce moment nous devons songer à la façon de distribuer +les bons pour la nourriture. Le comité est en retard. Je +me demande s’il n’y a pas eu de bagarres dans les endroits +où ils ont organisé les <span lang="en" xml:lang="en">meetings</span>.</p> + +<p>— Ah, foilà encore une question, dit Pinchas. Foulez-fous +me laisser prendre la parole aux <span lang="en" xml:lang="en">meetings</span>, pas aux +petits, ceux te la rue, mais aux grands <span lang="en" xml:lang="en">meetings</span> tans +le Hall tu Club ? Là, mes paroles jailliraient comme le +torrent des montagnes, lavant et balayant la corruption. +Mais fous laissez parler tous ces idiots. Savez-fous, +Simon, que nous sommes, fous et moi, les deux seules +personnes de tout l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span> qui parlions correctement +l’anglais.</p> + +<p>— Je sais, mais ces <span lang="en" xml:lang="en">speeches</span> doivent se faire en +Yiddish.</p> + +<p>— <i lang="de" xml:lang="de">Gewiss</i>, mais qui le parle comme fous et moi ? Il +faut me laisser parler ce soir.</p> + +<p>— Je ne puis pas, vraiment pas, dit Simon. Le programme +est composé. Vous savez bien qu’ils sont tous +jaloux de moi. Je ne puis en excepter aucun.</p> + +<p>— Ah ! ne dites pas cela ! dit Pinchas, posant un +doigt sur le côté du nez pour mieux plaider sa cause.</p> + +<p>— J’y suis obligé.</p> + +<p>— Fous me déchirez le cœur. Che vous aime comme +un frère, presque comme une femme. Rien qu’une fois ! +Il le regardait d’un air suppliant.</p> + +<p>— Je ne puis pas. Il m’en cuirait.</p> + +<p>— Une petite fois, Simon Wolf ? Et de nouveau il se +mit le doigt sur le nez.</p> + +<p>— C’est impossible.</p> + +<p>— Vous oubliez que mon yiddish enflammera tous +les cœurs et que che ferai jaillir des larmes tes yeux, +comme Moïse du rocher.</p> + +<p>— Non, je le sais bien, mais qu’y faire ?</p> + +<p>— Rien que cette petite faveur, et je fous en serai +reconnaissant toute ma fie.</p> + +<p>— Vous savez que je le ferais si je pouvais.</p> + +<p>Pinchas posa son doigt sur son nez avec plus d’insistance.</p> + +<p>— Rien qu’une fois. Accordez-moi cela et che ne +fous demanderai plus chamais rien, de toute ma fie.</p> + +<p>— Non, non ! n’insistez pas, Pinchas. Partez maintenant, +dit Wolf qui s’ennuyait. J’ai beaucoup à faire.</p> + +<p>— Che ne vous donnerai plus chamais mes idées ! +dit le poète en se levant et il sortit en faisant claquer +la porte.</p> + +<p>Le leader se mit à l’ouvrage en poussant un soupir +de soulagement.</p> + +<p>Le soulagement ne fut, hélas, que passager. Un moment +après la porte s’ouvrit doucement et la tête de +Pinchas apparut dans l’entrebâillement. Le poète avait +son plus beau sourire et son doigt bien posé sur le nez :</p> + +<p>— Rien qu’un petit <span lang="en" xml:lang="en">speech</span>, Simon. Pensez comme +che vous aime !</p> + +<p>— Oh, allez-vous en ! Je verrai ce que je puis faire, +répondit Wolf en souriant malgré son ennui.</p> + +<p>Le poète entra et baisa l’ourlet du veston de Wolf.</p> + +<p>— Oh fous êtes un grand homme ! dit-il. Puis il +sortit en fermant gracieusement la porte. Un moment +après, le sombre visage éclairé par un large sourire réapparut :</p> + +<p>— Fous n’oubliez pas votre promesse ? dit la tête.</p> + +<p>— Non, non, allez-vous en au diable ! Je n’oublierai +pas.</p> + +<p>Pinchas s’en retourna chez lui, à travers les rues +encombrées de grévistes qui discutaient la situation avec +une exubérance de gestes toute orientale, prenant comme +interlocuteur n’importe qui voulait les entendre. Les +exigences de ces pauvres ouvriers tailleurs, qui travaillaient +dix-huit heures par jour, et qui, avec l’aide de +leur femme et de leurs enfants, pouvaient à peine gagner +une livre par semaine, étaient bien modestes. Ils +réclamaient douze heures de travail, de huit heures du +matin à huit heures du soir, avec une heure de repos +pour le dîner et une demi-heure pour le thé, deux +shillings au lieu d’un shilling neuf pence et demi que +leur donnaient les marchands tailleurs, ceux qui avaient +l’entreprise du gouvernement pour la confection des +manteaux de policemen, etc., etc. Leurs intentions +étaient absolument pacifiques. Sur tous les visages se +lisaient l’intelligence et la mauvaise santé, la pâleur +éclairée par l’éclat des yeux et des dents. Les +épaules courbées, la poitrine creusée, les bras ballants, +ils venaient le soir au Hall par centaines. C’était un +grand bâtiment carré avec une estrade et des galeries ; +une troupe y jouait parfois des pièces en jargon, faisant +frémir le ghetto par des tragédies ou l’égayant de +ses farces. On y trouvait les deux ce soir-là, et en jargon. +Dans la vie réelle le drame est toujours interrompu et +l’on chausse tour à tour le cothurne et le brodequin. +C’était un épisode de cette pitoyable lutte entre la misère +et la cupidité, et pourtant l’humour n’en souffrait +pas.</p> + +<p>Bien que pleine, la salle n’était pas comble ; c’était +un vendredi soir, et une grande partie des grévistes se +refusaient à profaner le Sabbat en assistant au <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span>. +Mais c’étaient là les fanatiques parmi lesquels se trouvait +Mosès Ansell, car lui aussi était en grève. Déjà sans +travail, il ne pouvait rien perdre en augmentant l’importance +numérique du mouvement. D’autres plus modérés, +prétendaient que puisqu’il n’y avait aucune affaire +pécuniaire à conclure, leur présence au <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span> ne pouvait +être considérée comme un travail. C’était comme +assister au sermon, ils écouteraient simplement les +discours. Et puis ce serait un triste Sabbat à la maison, +avec un garde-manger vide, et ils avaient été déjà à la +synagogue. C’est ainsi que l’ancienne piété dégénère et +se perd dans l’agitation des problèmes sociaux modernes. +Parmi ces hommes il s’en trouvait qui n’avaient pas +même changé l’expression habituelle de leur visage en +se lavant pour le Sabbat. Les uns portaient des faux +cols et de beaux vêtements, de bonne origine, tout râpés, +les autres visiblement misérables, laissaient voir des +poignets sales sortant de manches usées, et portaient, +bizarrement enroulées autour du cou, des écharpes d’une +couleur et d’une propreté douteuses. Une petite minorité +appartenait au parti libre-penseur et la majorité n’avait +recours aux services de Wolf que parce qu’il leur était +tout à fait indispensable. En ce moment il était le seul +leader possible, et ils étaient suffisamment empreints +de jésuitisme pour user du diable lui-même, pour +atteindre le but. Bien que Wolf n’eût pas voulu renoncer +au <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span> du Vendredi soir, spécialement utile +en ce qu’il permettait aux ouvriers tailleurs non encore +en grève d’y assister, les conseils de Pinchas l’avaient +impressionné. Comme tant d’autres réformateurs qui +débutèrent en prêchant un athéisme farouche, il commençait +à comprendre l’importance limitée de la question +religieuse comparée à la solution du problème social, +et Pinchas avait semé en un terrain tout préparé. +En tant que leader travailliste, il pouvait compter sur +des adeptes bien plus nombreux que s’il eût été l’apôtre +d’une impiété militante. Il résolut de réserver l’athéisme +pour l’avenir et de se dévouer à l’affranchissement de la +créature avant de s’occuper de l’âme. Trop orgueilleux +pour avouer sa gratitude envers le poète qui le lui avait +suggéré, il lui était malgré tout reconnaissant.</p> + +<p>— Mes frères, dit-il en Yiddish, quand ce fut son tour +de prendre la parole, je suis très peiné de voir combien +nous sommes divisés ; les capitalistes, les Belcovitch se +réjouiraient s’ils savaient ce qui se passe. N’avons-nous +pas assez d’ennemis qu’il nous faille nous quereller +et nous séparer en petits groupes ? (bravo, bravo). Comment +pouvons-nous espérer réussir si nous ne sommes +pas parfaitement organisés ? Il m’est revenu qu’il y a +des hommes qui insinuent des choses sur mon propre +compte et avant d’aller plus loin, je désire ce soir vous +poser cette question :</p> + +<p>Il s’arrêta dans un silence recueilli, se redressa et fixant +bravement l’assemblée il s’écria d’une voix de stentor :</p> + +<p>— <i><span lang="de" xml:lang="de">Sind sie zufrieden mit ihrer</span> <span lang="en" xml:lang="en">chairman</span> ?</i> (Etes-vous +satisfaits de votre président ?)</p> + +<p>Son audace impressionna. Les mécontents restèrent +timidement à leur place.</p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Yes</i>, répondit l’auditoire, tout fier de ce monosyllabe +anglais.</p> + +<p>— <i lang="de" xml:lang="de">Nein</i>, s’écria une voix solitaire du haut de la dernière +galerie.</p> + +<p>En un instant toute l’assemblée fut sur pieds, regardant +l’opposant avec colère. « Descendez ! Montez sur la +plate-forme ! » se mêlaient aux cris d’« ordre » du président +qui l’invitait à descendre sur l’estrade. L’opposant +brandissait un rouleau de papier et refusait de changer +de place. Il était évidemment en train de parler car sa +mâchoire faisait des mouvements, qui, dans le bruit et +le tumulte, n’étaient que des grimaces. Il était coiffé +d’un vieux chapeau haut de forme défoncé, posé sur la +nuque, il avait les cheveux en désordre et la figure mal +débarbouillée. Enfin le silence se rétablit et son discours +devint intelligible.</p> + +<p>— Maudits sweaters ! maudits capitalistes qui volent +les cerveaux des hommes et nous laissent dépérir et crever +dans l’obscurité et la misère. Qu’ils soient maudits ! +qu’ils soient maudits ! La voix de l’orateur s’élevait +comme un long cri rauque pendant qu’il bredouillait. +Quelques-uns le reconnurent et bientôt on entendit +sur toutes les lèvres : « Oh, ce n’est que Meshuggene +David ».</p> + +<p>David le fou était un étudiant russe, très doué, qui +pour s’être trouvé mêlé à des complots nihilistes s’était +réfugié en Angleterre, où la lutte et les difficultés qu’il +avait traversées avant de trouver un emploi lui avaient +dérangé le cerveau. Il avait le don du jeu d’échecs et des +inventions mécaniques, et, dans les premiers temps, +il avait gagné son pain en vendant d’ingénieux brevets +à un coreligionnaire important qui possédait des chevaux +de course et était propriétaire d’un music-hall, +mais bientôt il se mit à chercher la quadrature du cercle +et découvrit le mouvement perpétuel. Maintenant, il +vivait des aumônes occasionnelles de voisins indulgents, +car le bureau de bienfaisance l’avait noté comme « dangereux ». +Il était extrêmement loquace, et profondément +jaloux de Simon Wolf, de n’importe quel homme sans +grande instruction qui prétendait mener le peuple ; +mais quand l’assemblée lui accordait la parole, il oubliait +le motif de son discours et éclatait en invectives +contre la société.</p> + +<p>L’inopportunité de ses remarques s’étant fait sentir, +il fut durement rabroué et ses voisins le rassirent à +sa place, où il baragouina et gesticula sans être entendu.</p> + +<p>Wolf reprit ses questions :</p> + +<p>— <i><span lang="de" xml:lang="de">Sind sie zufrieden mit ihrer</span> <span lang="en" xml:lang="en">secretary</span> ?</i></p> + +<p>Cette fois il n’y eut pas d’opposant ; le <i lang="en" xml:lang="en">yes</i> tomba +comme la foudre.</p> + +<p>— <i><span lang="de" xml:lang="de">Sind sie zufrieden mit ihrer</span> <span lang="en" xml:lang="en">treasurer</span> ?</i></p> + +<p>Les « oui » et les « non » se mêlèrent. La question du +maintien de ce fonctionnaire fut mise au vote et il y eut +beaucoup de confusion, car le Juif de l’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span> devient +à peine et très lentement un animal politique. Les « oui » +l’emportèrent, mais Wolf non content de l’approbation +de l’assemblée reprit tout l’ensemble des questions, +sous une nouvelle forme, de manière à rapatrier tout le +monde.</p> + +<p>— <i>Hot aner <span lang="de" xml:lang="de">etwas zu zagen gegen mir ?</span></i> ce qui signifie +en yiddish : « quelqu’un a-t-il quelque chose à me reprocher ? »</p> + +<p>Le « non ! » s’éleva comme un puissant murmure.</p> + +<p>— <i>Hot aner <span lang="de" xml:lang="de">etwas zu zagen gegen dem</span> <span lang="en" xml:lang="en">secretary</span> ?</i></p> + +<p>— Non !</p> + +<p>— <i>Hot aner <span lang="de" xml:lang="de">etwas zu zagen gegen dem</span> <span lang="en" xml:lang="en">treasurer</span> ?</i></p> + +<p>— Non !</p> + +<p>Ayant ainsi témoigné de son esprit logique et déductif +par un système de déduction exagéré même pour les +plus intelligents, Wolf consentit à conclure. Il avait remporté +une victoire et le triomphe lui donna un surcroît +d’éloquence. Il termina, laissant son auditoire transporté +et plein de bonnes résolutions et de loyalisme. Conscient +de son empire et de son influence grandissants, il trouva +dans sa joie le moyen de caser le discours de Pinchas.</p> + +<p>— Frères d’exil… dit le poète en son plus beau yiddish…</p> + +<p>Pinchas parlait l’allemand, qui est une forme étrangère +du yiddish difficilement compréhensible par le peuple, +en sorte que pour rendre son discours intelligible +il dut abandonner diverses inflexions et jeter les genres +aux quatre vents, il fut obligé de dire « wet » au lieu +de « <span lang="de" xml:lang="de">wird</span> » et de mélanger à son vocabulaire de l’hébreu +hybride et de l’anglais incorrect. Il y eut des applaudissements +quand Pinchas, secouant ses boucles +emmêlées, s’adressa au public, car tous ceux auxquels +il s’était jamais adressé savaient que c’était un savant, +un sage et un grand poète en Israël.</p> + +<p>— Frères d’exil, dit le poète, l’heure est venue d’en +finir avec les sweaters. Isolément nous sommes des +grains de sable, groupés nous sommes le simoun. Notre +grand initiateur Moïse, fut le premier socialiste. La législation +de l’Ancien Testament, les lois agraires, les +règlements du jubilé, le tendre souci des pauvres, la +subordination des droits de propriété aux intérêts des +travailleurs, tout cela est du socialisme pur !</p> + +<p>Le poète s’arrêta pour recueillir les bravos qui montaient +par flots. Un tout petit nombre dans l’auditoire +savait ce que signifiait le mot socialisme mais ils +croyaient tous qu’il constituait la pierre d’achoppement +du « <span lang="en" xml:lang="en">Sweating system</span> ». Le socialisme signifiait la diminution +des heures de travail, l’augmentation des salaires +et il s’obtenait en marchant en cortège avec des bannières +et un orchestre d’instruments de cuivre. Pourquoi +s’informer davantage ?</p> + +<p>— En résumé, poursuivit le poète, le socialisme c’est +le judaïsme, et le judaïsme c’est le socialisme. Karl Marx +et Lassalle, les fondateurs du socialisme, étaient juifs. +Mange, bois, réjouis-toi et bénis le Seigneur ton Dieu, +qui te fit sortir d’Egypte, de la terre d’esclavage ! Mais +nous n’avons rien à manger, nous n’avons rien à boire, +nous n’avons pas de quoi nous réjouir et nous sommes +encore en terre d’esclavage ! (applaudissements). Mes +frères, comment pouvons-nous maintenir le judaïsme +dans un pays où le socialisme n’existe pas ? Nous devons +devenir de meilleurs Juifs, nous devons créer le socialisme, +car de socialisme c’est l’ère de la paix, de l’abondance +et de la fraternité, celle que tous nos prophètes +désignaient par la venue du Messie.</p> + +<p>Un léger murmure d’opposition se fit entendre çà et +là, mais Pinchas continua :</p> + +<p>— Quand Hillel le Grand résuma la Loi aux futurs +prosélytes, en se tenant sur un pied, comment s’exprima-t-il ? +« Ne faites pas aux autres ce que vous ne +voudriez pas qu’on vous fît à vous-mêmes. » C’est le socialisme +renfermé dans une coquille de noix. Ne gardez +pas vos richesses pour vous-même, distribuez-les, ne +vous nourrissez pas du labeur des pauvres, mais aidez-les, +ne mangez pas le pain que les autres ont gagné, mais +gagnez le vôtre. Oui, mes frères, les seuls véritables Juifs +d’Angleterre, ce sont les socialistes. Les phylactères et +les châles-à-prière sont des niaiseries ! Travaillez pour +répandre le socialisme et vous serez agréable au Tout-Puissant. +Le Messie promis sera un socialiste !</p> + +<p>Il y eut des bruits confus, les hommes se demandaient +les uns aux autres : « Que dit-il ? » Ils commençaient +à flairer le soufre. Wolf se tortillait sur sa chaise, +gêné et poussait du pied Pinchas pour lui rappeler ses +propres conseils. Mais l’esprit du poète planait dans les +nues. Les considérations terrestres se perdaient dans +les profondeurs de l’espace sous lui.</p> + +<p>— Mais comment le Messie rachètera-t-il son peuple ? +demanda-t-il, de nos jours ce ne sera plus par l’épée, +mais par la parole. Il plaidera la cause du Judaïsme, +celle du socialisme, au Parlement. Il n’opérera pas de +faux miracles comme Bar Cochba ou Zevi. Aux élections +générales, mes frères, c’est moi qui serai candidat pour +<span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel</span>. Moi, un pauvre homme, un des vôtres, je +prendrai ma place dans cette puissante assemblée et je +toucherai les cœurs des législateurs. Ils se courberont +devant mes discours comme les roseaux du Nil quand le +vent passe. Ils m’éliront premier ministre comme Lord +Beaconsfield, mais lui n’était pas le Messie. Au diable les +riches banquiers et les agents de change, nous n’en +voulons pas. Nous nous libérerons nous-mêmes.</p> + +<p>La vigueur extraordinaire que le poète apporta dans ses +paroles et dans ses gestes porta. N’en comprenant que +la moitié, la majorité trépignait et applaudissait. Pinchas +gonflait d’orgueil. Sa silhouette grêle, haute à peine de +cinq pieds un quart, dominait l’assemblée. Son teint +était de cuivre bruni et ses yeux dardaient des flammes.</p> + +<p>— Oui, mes frères, conclut-il, les pourceaux anglo-juifs, +foulent négligemment aux pieds les perles de la +poésie et la science. Ils prirent pour ministres des +hommes qui ont quatre maîtresses, comme le Grand Rabbin, +des hypocrites qui ne peuvent même pas écrire la +langue Sainte correctement, comme les Dayanim, des +hommes qui vendent leurs filles aux riches ; comme +membres du Parlement des agents de change qui ne parlent +pas l’anglais ; comme philanthropes des épiciers +coupables de détournements de fonds. N’ayons plus rien +de commun avec ces cochons — Moïse, notre maître, +nous l’a défendu — (rires). Moi je serai le député pour +<span lang="en" xml:lang="en">Whitechapel</span>, voyez mon nom, Melchisédec Pinchas +fait M. P. : c’était écrit. Si chaque lettre de la Torah a +un sens spécial et qu’aucune ne fut écrite au hasard, +pourquoi le doigt de Dieu n’aurait-il pas écrit mon nom ? +M. P., Melchisédec Pinchas ? Ah ! notre frère Wolf dit +vrai ; la sagesse parle par ma bouche. Déposez vos petites +rancunes et unissez-vous pour travailler mon élection au +Parlement. De cette manière, et de celle-là seulement, +vous serez rachetés de l’esclavage, changés de bêtes de +somme en hommes, d’esclaves en citoyens, de faux Juifs +en Juifs véritables. Ainsi et ainsi seulement vous pourrez +boire, manger, et être heureux et vous me remercierez +de vous avoir délivrés de l’esclavage. Ainsi et seulement +ainsi le Judaïsme couvrira le monde comme les eaux +couvrent la mer.</p> + +<p>L’ardeur de cette péroraison conquit l’auditoire et de +toutes parts, sauf de l’estrade, les applaudissements retentirent +aux oreilles du poète. Il quitta la tribune et +s’en fut en tirant machinalement de sa poche une allumette +et un cigare, allumant l’un avec l’autre. Instantanément +les applaudissements ralentirent et cessèrent ; +il y eut un moment de stupeur, puis un murmure de +désapprobation s’éleva. La majorité de l’auditoire, ainsi +que Pinchas à jeun l’eût certes deviné, était encore orthodoxe. +Cette profanation publique du Sabbat par la +fumée d’un cigare était intolérable. Comment le Dieu +d’Israël aiderait-il à propager le socialisme, à diminuer +les heures de travail, à augmenter le salaire d’un penny +par manteau, si cet encens du diable lui montait aux +narines ? Leur sentiment d’admiration pour Pinchas +se trouva changé en méfiance. <i>Epikouros, Epikouros, +Meshumad</i>, résonnaient de tous côtés. Le poète promenait +autour de lui un regard étonné, sans comprendre +ce qui se passait. Simon Wolf profita de l’occasion et +d’un geste furieux il arracha le cigare brûlant d’entre +les dents du poète. Il y eut un hurlement de joie et +d’approbation.</p> + +<p>Wolf retomba sur ses pieds. « Mes frères, gronda-t-il, +vous savez que je ne suis pas <i>froom</i> ; mais je ne veux +pas voir fouler aux pieds les convictions d’autrui », +et il écrasa le cigare de Pinchas sous son talon.</p> + +<p>Immédiatement, de son petit bras chétif le poète envoya +dans l’air une gifle qui manqua Wolf. Il était soulevé, +les veines de son front se gonflaient et les battements +de son cœur lui montaient à la gorge. Wolf, en +riant, menaça le poète de son poing noueux et celui-ci +n’employa plus aucune autre arme de défense, que sa +langue.</p> + +<p>— Hypocrite ! s’écria-t-il, menteur ! Machiavel ! Enfant +de la Séparation ! Un an de malheur pour toi ! Un mauvais +esprit dans tes os et dans ceux de ton père et de ta +mère. Ton père était un prosélyte et ta mère une abomination ! +Que les malédictions du Deutéronome tombent +sur toi ! Puisses-tu être couvert d’ulcères comme Job ! +Et vous, ajouta-t-il en se tournant vers l’audience, tas +d’hommes-de-la-Terre ! Animaux stupides ! Jusqu’à quand +courberez-vous l’échine sous le joug de la superstition +avec vos ventres vides ? Qui dit que je ne fumerai pas ? +Le tabac était-il connu de Moïse notre maître ? Si oui, +il l’eût savouré le jour du Sabbat : il était, comme moi, +un homme sage. Les Rabbins le connaissaient-ils ? non, +heureusement, sinon ils eussent été assez stupides pour +le défendre. Vous êtes tous si ignorants que vous ne +pensez pas à ces choses. Quelqu’un parmi vous peut-il +me montrer où il est dit que nous ne pouvons pas fumer +le jour du Sabbat ? Le Sabbat n’est-il pas le jour du +repos ? et comment nous reposer si nous ne fumons pas ? +Je crois avec les Baalshem que Dieu est plus satisfait de +la fumée de mon cigare que de toutes les prières des +Rabbins imbéciles. Comment osez-vous me voler mon +cigare ! Est-ce là votre manière de célébrer le Sabbat ?</p> + +<p>Il se retourna vers Wolf, et voulut retirer le cigare +de sous son pied. Ils luttèrent pendant un instant. Une +douzaine d’hommes montèrent sur l’estrade et éloignèrent +le poète qui s’accrochait désespérément à la +jambe du leader — quelques opposants de Wolf s’écrièrent : +« Laissez cet homme tranquille et rendez-lui son +cigare ! » et ils se mêlèrent aux envahisseurs. Le tumulte +régnait dans le Hall. Du haut de la galerie la voix de +David le fou se fit entendre :</p> + +<p>— Maudits sweaters qui volent les cerveaux des +hommes ! Obscurité et misère ! Qu’ils soient maudits ! +Faites-les sauter comme nous avons fait sauter Alexandre ! +Qu’ils soient maudits !</p> + +<p>Pinchas fut emporté, criant et gesticulant avec frénésie, +essayant de mordre aux bras ceux qui l’emportaient, +à travers une foule tumultueuse et un petit +groupe d’opposants. On le déposa devant la porte.</p> + +<p>Wolf prononça un nouveau <span lang="en" xml:lang="en">speech</span> pour mieux fixer +l’impression produite. Puis tous ces pauvres gens, la +poitrine creuse et les épaules courbées s’en allèrent dans +la nuit froide regagner leurs bicoques encombrées, leurs +chambres et leurs mansardes, pour y réciter le Cantique +de Salomon. « Que tu es belle, ma bien-aimée, psalmodiaient-ils +sur une étrange mélodie. Que tu es belle ! Tes +yeux sont ceux des colombes. Que tu es beau, mon bien-aimé ; +que tu es agréable. Notre couche est un lit de +verdure. Les poutres de nos maisons sont de cèdre et +nos lambris de cyprès… Car voici l’hiver passé, la +pluie a cessé, elle s’en est allée ; les fleurs paraissent sur +la terre, le temps des chansons est venu, et la voix de +la tourterelle se fait entendre dans nos campagnes. Tes +plantes sont un jardin de grenadiers avec des fruits délicieux, +la canne odorante et le cinnamome avec toutes +sortes d’arbres d’encens ; la myrrhe et l’aloès avec tous +les plus excellents aromates. O fontaine des jardins ! +O puits d’eau vive et ruisseaux du Liban… Lève-toi, +aquilon, et viens, vent du Midi ! Souffle dans mon jardin, +afin que ses aromates distillent. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c18">XVIII<br> +<span class="xsmall">L’ESPOIR QUI S’ÉTEINT</span></h2> + + +<p>La grève se termina peu de temps après. Pour la +grande joie de Melchisédec Pinchas, Gideon M. P. intervint +vers la onzième heure et réduisit Simon Wolf à +abandonner ses positions. Un compromis fut élaboré et +la jubilation et la tranquillité régnèrent, pendant quelques +mois, jusqu’à ce que la corruption des différentes +natures humaines en compétition ramenât l’ancien état +de choses ; car les patrons ont pour les traités un respect +tout à fait diplomatique, et les sentiments de fraternité +ne résistent pas chez les ouvriers aux efforts +qu’ils fournissent pour subvenir aux besoins de leur +famille. A sa grande surprise Mosès Ansell obtint du +travail pendant au moins trois jours sur six, les trois +autres se passèrent à attendre autour des ateliers. Le +commerce était très variable dans les ateliers de confection, +seul métier dont Mosès fût capable, et si l’on +n’était pas sur place on manquait parfois l’ouvrage +quand il y en avait.</p> + +<p>Un bonheur n’arrive jamais seul et c’est ainsi qu’un +peu de chance entra dans la mansarde du n<sup>o</sup> 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal +Street</span>, Esther gagna cinq pounds à l’école. C’était le +prix Henry Goldsmith, un nouveau prix annuel attribué +aux sciences générales, fondé par Mrs Henry Goldsmith ; +une dame qui venait d’entrer au comité. Cet être +semi-divin, cette créature radieuse et remarquablement +belle, semblable aux princesses des contes de fée, l’avait +personnellement félicitée de son succès. L’argent n’en +était pas disponible avant un an, mais les voisins s’empressèrent +de venir féliciter la famille de son élévation +à la fortune. Les visites de Lévy Jacob devinrent plus +fréquentes, bien que ce fait ne pût être attribué à des +motifs intéressés.</p> + +<p>Les Belcovitch reconnurent leur changement de situation +jusqu’à leur emprunter du sel ; car la colonie +du n<sup>o</sup> 1 de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span> pratiquait un vaste système de +secours mutuel : le charbon, les pommes de terre, les +miches de pain, les casseroles, les aiguilles, les haches +à bois, tout passait journellement de l’un à l’autre. On +se prêtait même des vêtements et des bijoux dans les +grandes occasions, et quand la bonne vieille Mrs Simons +assistait à un mariage, elle se parait grâce au +concours d’une douzaine de garde-robes. Les Ansell +étaient trop fiers pour emprunter, mais ils n’étaient pas +au-dessus de prêter aux autres.</p> + +<p>De fort bonne heure, un matin, Mosès marmottait ses +oraisons, couvert de ses gros phylactères. Sa mère avait +une crise de spasmes et il faisait ses prières chez lui +afin de la secourir en cas de besoin. Tout le monde était +debout, et Mosès surveillait le ménage cependant qu’il +récitait les psaumes. Il n’hésitait jamais à interrompre sa +conversation avec le ciel pour discuter les affaires domestiques, +étant en très bons termes avec les puissances +célestes ; et il n’y avait pas une seule prière de la liturgie +qu’il eût hésité à interrompre pour reprocher à Salomon +son manque de recueillement. Il faisait une exception +pour l’Amidah, ou les dix-huit bénédictions, ainsi +nommées parce qu’il y en a vingt-deux. Cette prière doit +être récitée debout et à voix basse et lorsque Mosès ne +gardait pas complètement le silence, il ne le rompait +que lorsqu’il y était réduit par une nécessité +cruelle ! et encore il parlait hébreu ; mais l’Amidah +est le silence des silences. C’est pour cette raison que +la venue tout à fait inusitée d’un télégraphiste ne le +toucha point, pas plus que le cri de stupeur d’Esther +lorsqu’elle eut ouvert le télégramme, ne parut le surprendre. +En réalité, cependant, il murmurait sa prière +d’un train formidable, et pour finir il dansa trois fois +sur les pointes des pieds avec une rapidité vertigineuse.</p> + +<p>— Père, dit Esther, et la dépêche, genre de lettre +qu’elle n’avait jamais reçu jusqu’alors, tremblait dans +ses mains, nous devons tout de suite aller voir Benjy. Il +est très malade.</p> + +<p>— A-t-il écrit pour le dire ?</p> + +<p>— Non ; c’est un télégramme. J’en ai entendu parler +dans les livres. Oh, il est mort peut-être ? C’est toujours +ainsi dans les livres. On vous apprend la nouvelle en +vous disant que les morts sont encore en vie.</p> + +<p>Sa voix se perdait dans un sanglot. Les enfants se +pressaient autour d’elle ; Rachel et Salomon se disputaient +le télégramme dans leur hâte de le lire. Ikey et +Sarah étaient graves et inquiets. La grand’mère malade +se releva dans son lit tout émue :</p> + +<p>— Il ne m’a jamais montré ses « quatre-coins », grogna-t-elle, +peut-être ne portait-il pas de franges.</p> + +<p>— Père, entends-tu ! dit Esther, car Mosès Ansell fripait +entre ses doigts l’enveloppe roussâtre d’un air ahuri. +Il nous faut aller tout de suite à l’orphelinat.</p> + +<p>— Lisez-le ! Que dit la lettre ? dit Mosès Ansell.</p> + +<p>Elle prit le message des mains de Salomon.</p> + +<p>— Il dit : venez de suite, votre fils Benjamin très +malade.</p> + +<p>— Tu ! tu ! tu ! fit Mosès. Le pauvre enfant ! Mais +comment pourrons-nous y aller ? Tu ne peux pas marcher +jusque-là, cela me prendrait à moi plus de trois +heures.</p> + +<p>Son châle-à-prière glissa de ses épaules dans son agitation.</p> + +<p>— Tu ne peux pas marcher ! s’écria Esther avec émotion. +Nous devons être auprès de lui tout de suite ! Qui +sait si nous le trouverons encore en vie ? Il faut que +nous prenions le train à London Bridge, la route que +Benjy a prise pour venir ce dimanche. Oh ! mon pauvre +Benjy !</p> + +<p>— Rendez-moi le papier, Esther, interrompit Salomon +en le lui arrachant des mains sans force, les +copains n’ont jamais vu de télégramme.</p> + +<p>— Mais nous n’avons pas l’argent nécessaire, allégua +Mosès désespéré, nous avons juste de quoi vivre aujourd’hui. +Salomon, continue tes prières ; tu saisis toutes +les occasions pour les interrompre. Rachel, laisse-le tranquille ; +tu es un démon tentateur pour lui ! Je ne +m’étonne pas que son maître l’ait fouetté jusqu’au sang +hier ; c’est un fils obstiné et rebelle qui, d’après le +Deutéronome, mériterait d’être lapidé.</p> + +<p>— Il faudra nous passer de dîner, dit Esther spontanément.</p> + +<p>Sarah s’assit par terre et se mit à hurler : J’ai mal ! +j’ai mal !</p> + +<p>— Je ne l’ai pas touchée ! cria Ikey indigné et surpris.</p> + +<p>— Ce n’est pas Ikey ! sanglota Sarah. Petite Sarah +veut son dîner.</p> + +<p>— Tu entends ? demanda Mosès tristement, comment +pourrions-nous trouver l’argent ?</p> + +<p>— Combien est-ce ? dit Esther.</p> + +<p>— Ce sera un shilling chaque, aller et retour, répondit +Mosès qui avait gardé de ses longues périodes de +pérégrinations une certaine connaissance des tarifs. +Comment pouvons-nous faire cette dépense si je perds +une matinée de travail par dessus le marché ?</p> + +<p>— Non, que dis-tu ? reprit Esther. Tu anticipes de plusieurs +mois — tu crois peut-être que j’ai déjà douze ans. +Je ne paierai que six pence, moi.</p> + +<p>Mosès ne désavoua pas le compliment fait à son honnêteté +rigoureuse, mais il répondit :</p> + +<p>— Où ai-je la tête ? naturellement tu voyages à moitié +prix ; mais alors même, d’où viendront les dix-huit +pence ?</p> + +<p>— Mais ce n’est pas dix-huit pence ! fit Esther, saisie +d’une inspiration nouvelle. Le besoin aiguisait son intelligence +et lui donnait une acuité singulière. Il est inutile +de prendre des billets de retour, nous rentrerons à pied.</p> + +<p>— Mais nous ne pouvons pas quitter notre mère aussi +longtemps tous les deux, dit Mosès. Elle aussi est malade. +Et que feront les enfants sans toi ? J’irai seul.</p> + +<p>— Non ; je veux voir Benjy ! s’écria Esther.</p> + +<p>— Ne sois pas si entêtée, Esther ! D’autre part, il est +dit dans la lettre que je dois y aller, ils ne te demandent +pas, toi. Qui sait si les directeurs ne seraient pas fâchés +si je t’emmenais ? Je pense que Benjamin ira bien vite +mieux ; il ne peut pas être souffrant depuis longtemps.</p> + +<p>— Mais vite, alors, Père, vite ! cria Esther, se rendant +devant les difficultés multiples de la situation. Vas-y de +suite !</p> + +<p>— Immédiatement, Esther. Attends seulement que j’aie +terminé mes prières. J’ai presque fini.</p> + +<p>— Non, non ! cria Esther angoissée. Tu pries tant. +Dieu te déchargera bien d’un peu, pour cette fois-ci +seulement. Tu dois partir de suite et prendre le train +pour le retour aussi, sinon comment saurons-nous ce +qui est arrivé ! Je vais mettre en gage mon dernier prix, +cela te donnera assez d’argent.</p> + +<p>— Bon ! fit Mosès. Pendant que tu portes le livre, +j’aurai le temps de finir mes prières. Il ramassa son +« talith » et se mit à murmurer : « Heureux ceux qui +habitent Ta maison ; ils te loueront à jamais — Selah » +et il disait : « Et le Rédempteur viendra dans Sion », +quand Esther s’en fut par la porte emportant le livre. Il +était somptueusement relié et intitulé : « Les Trésors +de la Science ». Esther le connaissait presque par cœur, +l’ayant lu deux fois d’une couverture d’or à l’autre. +Tout de même, elle regrettait amèrement de devoir +s’en séparer.</p> + +<p>Le prêteur sur gages, habitait au coin de la rue, car, +pareil à l’aubergiste, il surgit partout où les conditions +lui sont favorables. C’était un chrétien. Par une +singulière anomalie le Ghetto ne se fournit pas ses +prêteurs à lui, il les envoie en province ou dans le <span lang="en" xml:lang="en">West +End</span>. Peut-être leur instinct commercial redoute-t-il les +sollicitations de leur race.</p> + +<p>Le prêteur d’Esther était un homme corpulent à la +face rubiconde. Il connaissait la fortune de centaines +de familles par les objets laissés ou repris. C’était sur +ses bancs encombrés que la veste du pauvre Benjamin +était restée couchée, comprimée et pliée, alors qu’elle +eût pu prendre l’air sur les terrains du Crystal Palace. +C’était de ses bancs que la mère d’Esther l’avait retirée, +le lendemain de la foire ; pour être bientôt après rangée, +elle aussi, couchée dans un cercueil de la fosse commune, +attendant en silence la Rédemption. La « veste +du dimanche » elle-même avait été vendue depuis longtemps +au chiffonnier, car Salomon, sur le dos duquel +elle descendit quand Benjamin fut si heureusement transplanté, +ne put jamais arriver à porter une « veste du +dimanche » plus d’un an et quand elle devient le vêtement +de tous les jours, elle s’use bien six fois plus +rapidement.</p> + +<p>— Bonjour, ma chère petite, dit le gros homme, que +vous êtes matinale aujourd’hui. En effet, l’apprenti venait +à peine d’ouvrir ses volets. Que puis-je faire pour +vous ? vous êtes pâle, ma petite ; qu’y a-t-il ?</p> + +<p>— J’ai un livre à sept shillings six pence, tout neuf, +dit-elle en le passant au prêteur.</p> + +<p>Il examina immédiatement la feuille de garde :</p> + +<p>— Un livre tout neuf, dit-il avec mépris : Esther +Ansell, pour ses progrès ! Quand un livre est abîmé de +la sorte que voulez-vous qu’il vaille ?</p> + +<p>— Comment ! C’est l’inscription qui en fait la valeur, +dit Esther tristement.</p> + +<p>— C’est possible, dit le gros homme d’un ton bourru, +mais vous ne supposez pas que je trouverai tout juste +un acheteur qui s’appelle Esther Ansell et qui soit susceptible +de progrès ?</p> + +<p>— Non, murmura Esther d’un air plaintif, mais je +vais bientôt le reprendre moi-même.</p> + +<p>— Dans ce bas monde, dit le prêteur secouant la tête +avec scepticisme, on ne sait jamais. Combien en désirez-vous ?</p> + +<p>— Je n’en veux qu’un shilling, dit Esther et elle ajouta +et trois pence, ayant une heureuse idée.</p> + +<p>— Très bien, dit l’homme un peu adouci ; je ne veux +pas discuter ce matin. Vous paraissez épuisée de fatigue. +Voilà !</p> + +<p>Esther s’élança hors de la boutique serrant la monnaie +dans la paume de sa main.</p> + +<p>Mosès avait replié ses phylactères avec un soin pieux +et les avait serrés dans un petit sac, il avalait en hâte +une tasse de café.</p> + +<p>— Voici le shilling, s’écria-t-elle et deux pence en plus +pour l’omnibus de London Bridge. Dépêchez-vous !</p> + +<p>Elle enferma soigneusement le reçu auprès de ses +compagnons dans un vieux porte-monnaie de cuir, décoloré, +que son père avait un jour trouvé dans la rue, +puis elle hâta le départ. Quand le bruit des pas cessa +sur l’escalier, elle eût voulu rejoindre son père pour +l’accompagner ; mais Ikey réclamait son déjeuner et les +enfants devaient partir à l’école. Elle ne quitta pas la +maison car la grand’mère poussait d’affreux gémissements. +Les enfants partis, elle fit le lit resté vide et +rangea les oreillers de la vieille femme. Tout à coup, la +répugnance que devait éprouver Benjamin à exhiber son +père à ses nouveaux compagnons lui vint à l’esprit. Elle +espérait que Mosès ne serait pas inutilement importun et +elle sentait que si elle l’avait accompagné elle eût pu +pâtir du tact nécessaire dans cet endroit. Elle se reprochait +de ne l’avoir pas rendu plus présentable. Elle eût +pu épargner un demi-penny de plus, pour un faux-col +frais et veiller à ce qu’il fût lavé. Mais dans la hâte et +l’alarme toutes les idées de bienséance s’étaient trouvées +submergées.</p> + +<p>Alors ses pensées prirent la tangente et elle revit sa +classe, où sans doute on enseignait de nouvelles choses +et où l’on gagnait de bonnes notes. Et elle se faisait du +mauvais sang de manquer l’une et les autres.</p> + +<p>Elle se sentait si solitaire en compagnie de sa grand’mère +qu’elle eût voulu descendre et pleurer dans le +giron de <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby. Puis elle essaya de se représenter +la chambre où Benjy était couché, mais son imagination +manquait de données. Elle ne pouvait s’imaginer que le +brillant Benjamin était mort, et qu’il serait peut-être +cousu dans un linceul, comme l’avait été sa pauvre +mère, qui elle, ne possédait aucun talent littéraire ; +mais elle se demandait s’il gémissait comme sa grand’mère. +Et ainsi, à moitié absente, tendant l’oreille au +moindre bruit de l’escalier, Esther attendait les nouvelles +de son Benjy. Les heures passaient et les enfants +en rentrant à une heure, trouvèrent le dîner prêt, mais +Esther toujours anxieuse. Un rayon de poussières ensoleillées +entra par la fenêtre de la mansarde comme pour +y apporter l’espoir.</p> + +<p>Benjamin avait consenti à abandonner ses livres au +profit d’une très exceptionnelle partie de balle, par un +jour froid de mars. Il avait enlevé sa veste et s’était +échauffé à cet exercice inaccoutumé. Une mauvaise réaction +avait occasionné un froid. Benjamin eut un rhume, +dont on ne s’aperçut pas et qui dégénéra rapidement en +un gros rhume, sans que l’énergique garçon se décidât +à se faire envoyer à l’infirmerie : le jour de la publication +de <i>Notre Journal</i> approchait.</p> + +<p>Le refroidissement s’aggrava avec la même rapidité et +aussitôt après s’être plaint le gamin fut pris d’une forte +fièvre et le docteur diagnostiqua une pneumonie. Pendant +la nuit Benjamin fut pris de délire et la garde +appela le médecin. Au matin la situation fut jugée si +critique qu’on appela le père par télégramme. La science +ne pouvait pas grand chose et tout dépendait de la constitution +du malade. Hélas ! les quatre années de bon +régime et de grand air à la campagne, n’avaient pas +racheté huit ans et neuf mois de privations et d’atmosphère +viciée surtout chez un gamin plus disposé à +imiter Dickens et Thackeray qu’à profiter des avantages +de sa situation.</p> + +<p>Quand Mosès arriva, il trouva son fils qui se débattait +fiévreusement sur son petit lit dans une petite chambre +écartée loin des grands dortoirs. La directrice, une +jeune femme gracieuse, était penchée sur lui avec +tendresse, et une nurse était assise à ses côtés. Le +médecin attendait au pied du lit. Mosès prit la main de +son fils et la directrice se retira. Benjamin fixa sur son +père de grands yeux qui ne le reconnurent pas.</p> + +<p>— Comment ça va Benjamin ? dit Mosès en yiddish, +affectant une bonne humeur.</p> + +<p>— Je vous remercie, vieux <span lang="en" xml:lang="en">Four-Eyes</span> (Quat’-z-Yeux), c’est +aimable à vous de venir. J’ai toujours dit qu’on ne devait +pas faire allusion à vous dans le journal. J’ai toujours +dit aux camarades que vous étiez un bon type.</p> + +<p>— Que dit-il ? demanda Mosès en se tournant vers les +personnes présentes, je ne comprends pas l’anglais.</p> + +<p>Ils ne pouvaient eux-mêmes comprendre cette question +mais la directrice la devina. Elle mit les doigts sur son +front et secoua la tête pour toute réponse. Benjamin +ferma les yeux et il se fit un silence. Ensuite il les +rouvrit et regarda son père. Un rouge plus sombre envahit +les joues écarlates de Benjamin quand il considéra +l’être minable et courbé auquel il devait sa naissance. +Mosès portait une écharpe rouge sale sous une barbe +embroussaillée ; ses vêtements étaient crasseux, sa figure +n’avait pas été débarbouillée et pour comble de bonheur +il n’avait pas tiré son chapeau, que des considérations +bien différentes de celles de l’étiquette eussent pu l’engager +à cacher.</p> + +<p>— Je croyais que vous étiez « <span lang="en" xml:lang="en">Four-Eyes</span> », murmura +le gamin d’un air confus. N’était-il pas là il y a un +moment ?</p> + +<p>— Allez chercher M. Coleman, dit la directrice à la +garde, souriant à travers ses larmes en entendant le +surnom du professeur et se demandant de quels noms +on la baptisait, elle aussi.</p> + +<p>— Voyons, un peu de courage, Benjamin ! dit le père +en voyant que son fils se rendait compte de sa présence. +Tu seras bien vite remis, tu as été plus souffrant que ça.</p> + +<p>— Que dit-il demanda Benjamin tournant les yeux +vers la directrice.</p> + +<p>— Il dit qu’il est triste de vous voir aussi souffrant, dit +la directrice à tout hasard.</p> + +<p>— Mais je pourrai me lever, bientôt n’est-ce pas ? je +ne peux pas remettre la publication de <i>Notre Journal</i> !</p> + +<p>— Mon pauvre petit, dit la directrice en lui caressant +le front. Mosès se retira respectueusement devant elle.</p> + +<p>— Que dit-il ? demanda-t-il encore. La directrice répéta +ses paroles, mais Mosès ne comprenait pas l’anglais.</p> + +<p>Le vieux <span lang="en" xml:lang="en">Four-Eyes</span> arriva. C’était un jeune homme +doux qui portait des lunettes. Il regarda le docteur, et +les yeux de celui-ci lui dirent tout.</p> + +<p>— Oh, M. Coleman, dit Benjamin d’une voix enrouée, +vous voudrez bien veiller à ce que <i>Notre Journal</i> paraisse +cette semaine comme d’habitude. Dites à Jack Simmonds +de ne pas oublier de mettre un bord noir autour de la +page qui porte l’épitaphe de Bruno. <span lang="en" xml:lang="en">Bony-Nose</span> (nez +osseux)… je… je veux dire Mr Bernstein, l’a rédigée +pour nous en latin de cuisine, n’est-ce pas une bonne +farce ? De larges bords noirs, dites-le-lui. C’était un bon +chien et dans toute sa vie il n’a mordu qu’un petit +garçon.</p> + +<p>— Très bien ; je vais m’en occuper, lui répondit +<span lang="en" xml:lang="en">Four-Eyes</span> sur le même ton brusque et joyeux.</p> + +<p>— Que dit-il ? répétait désespérément Mosès en s’adressant +au nouveau venu.</p> + +<p>— N’est-ce pas un cas triste, M. Coleman ? dit la +directrice à mi-voix. Ils ne se comprennent pas l’un +l’autre.</p> + +<p>— Vous devriez avoir un interprète dans l’établissement, +dit le docteur en se mouchant.</p> + +<p>Coleman luttait contre lui-même. Il savait le jargon à +la perfection car ses parents le parlaient encore, mais il +avait toujours feint de l’ignorer.</p> + +<p>— Dites à mon père de rentrer à la maison, et de ne +pas s’inquiéter ; je suis très bien, un peu faible seulement ! +murmura Benjamin.</p> + +<p>Coleman était indécis. Il se demandait s’il devait se +rendre coupable d’un peu de savoir, quand un changement +d’expression se produisit soudain sur le visage +blême couché sur l’oreiller. Le docteur vint et prit le +pouls du gamin.</p> + +<p>— Non, je ne veux pas entendre ce Maaseh ! s’écria +Benjamin. Raconte-moi l’histoire du Sambatyon, père, +qui refuse de couler le jour du Sabbat !</p> + +<p>Il parlait Yiddish, il était redevenu un tout petit enfant. +Le visage de Mosès s’éclaira de joie. Il pouvait enfin +comprendre son premier-né. Il y avait encore de l’espoir. +Tout à coup un rayon de soleil emplit la chambre. A +Londres le soleil ne pouvait percer les nuages depuis +plusieurs heures.</p> + +<p>Mosès se pencha sur l’oreiller, le visage en proie à des +émotions multiples ; et laissa tomber une larme brûlante +sur le front de son fils.</p> + +<p>— Chut, chut, mon petit Benjamin, ne pleure pas ! +dit Benjamin et il se mit à chanter dans le jargon de +sa mère :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Dors, petit père, dors,</div> +<div class="verse">Ton père sera un corbeau</div> +<div class="verse">Ta mère t’apportera de petites pommes ;</div> +<div class="verse">Des bénédictions sur ta petite tête ! »</div> +</div> + +</div> +<p>Mosès revit sa pauvre Gittel berçant son petit garçon. +Aveuglé par les pleurs, il ne voyait pas qu’elles +tombaient drues sur la petite figure blême.</p> + +<p>— Non, sèche tes larmes, je te dis, mon petit Benjamin ! +dit Benjamin d’une voix plus tendre et plus douce +et il reprit son étrange et plaintive mélodie :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Hélas, que je suis à plaindre,</div> +<div class="verse">Quel malheur d’être</div> +<div class="verse">Exilé et banni</div> +<div class="verse">Si jeune encore, loin de toi ! »</div> +</div> + +</div> +<p>… Et la mère de Joseph lui criait du fond de sa +tombe : « Console-toi, mon fils ; un bel avenir sera le +tien. »</p> + +<p>— La fin est proche, murmura, en jargon, le vieux +<span lang="en" xml:lang="en">Four-Eyes</span> au père.</p> + +<p>Mosès trembla de tous ses membres. « Mon pauvre +agneau ! mon pauvre Benjamin ! soupirait-il, je croyais +que ce serait toi qui dirais le Kaddish pour moi, et +non pas moi pour toi ! » Puis il se mit à réciter calmement +les prières hébraïques. Le chapeau qu’il eût pu +quitter était bien approprié maintenant.</p> + +<p>Benjamin se releva dans son lit, avec violence.</p> + +<p>— Voilà maman, Esther ! s’écria-t-il en anglais, maman +qui a rapporté ma veste. Mais à quoi cela sert-il maintenant !</p> + +<p>Sa tête retomba et une expression d’angoisse crispa +son visage si plein de beauté et de résignation.</p> + +<p>— Esther, dit-il, n’aimerais-tu pas aller à la campagne +aujourd’hui ? Vois comme le soleil brille !</p> + +<p>Il brillait, en effet, avec une chaleur trompeuse baignant +d’or toute la verte campagne qui s’étendait alentour, +et aveuglant les yeux du petit mourant. Les oiseaux +chantaient devant les fenêtres.</p> + +<p>— Esther, dit-il avec un air d’envie, penses-tu qu’il +y aura bientôt encore un enterrement ?</p> + +<p>La directrice éclata en sanglots et s’en alla.</p> + +<p>— Benjamin, s’écria le père avec frénésie, pensant que +la fin était proche, dis le Shemang !</p> + +<p>Le gamin le regarda fixement, d’un regard plus clair.</p> + +<p>— Dis le Shemang, répéta Mosès d’une voix de commandement.</p> + +<p>Le mot Shemang, le ton d’autorité, réveillèrent la +conscience du mourant.</p> + +<p>— Oui, père, j’allais le faire, murmura-t-il d’un air +soumis.</p> + +<p>Ils récitèrent ensemble la dernière profession de foi +de l’Israélite mourant. Elle était en hébreu. « Entends, +ô Israël : le Seigneur notre Dieu, le Seigneur est Un. » +Tous deux ils comprenaient cela.</p> + +<p>Benjamin vécut encore quelques minutes et s’endormit +dans une douce torpeur sans souffrances.</p> + +<p>— Il est mort, dit le docteur.</p> + +<p>— Béni soit le Seul Juge, dit Mosès. Il déchira sa +veste et ferma les yeux éteints. Puis il se dirigea vers +la toilette, tourna la glace contre le mur, ouvrit la fenêtre +et vida la cruche d’eau sur l’herbe ensoleillée.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c19">XIX<br> +<span class="xsmall" lang="en" xml:lang="en">« FOR AULD LANG SYNE, MY DEAR »</span></h2> + + +<p>Les lettrés disent que la pâque était une fête du Printemps +bien avant qu’on l’associât avec la sortie d’Egypte. +Mais il n’y a guère de nature à fêter dans le Ghetto et +les raisons historiques de la fête dépassent toutes les +autres. La fête de Pâque demeure la plus pittoresque +des « trois fêtes », amenant la métamorphose complète +des rites culinaires et l’interdiction absolue du levain, +qui est considéré comme tabou. Quelque audacieux archéologue +au trentième siècle fera peut-être remonter +l’origine de la fête aux grands nettoyages du printemps, +l’orgie annuelle des ménagères anglaises, car c’est alors +en effet que le Ghetto se lave, se nettoie, se peint, se +pare, et purifie ses poëlons et ses casseroles par le +baptême du feu. C’est alors aussi, que l’aubergiste prend +un drap blanc et le suspend à sa porte pour annoncer +qu’il vend du « kosher rum » avec l’autorisation du +Grand Rabbin. Le pâtissier remplace ses « <span lang="en" xml:lang="en">stuffed monkeys</span> », +ses bolas, ses choux à la confiture et ses brioches +au fromage, par des « palavas » sans levain, des meringues +et des gâteaux aux amandes. Les temps sont loin +où la diététique de Pâque était limitée aux fruits, à la +viande et aux légumes ; chaque année le cercle s’élargit +et il ne serait pas étonnant de voir un jour le pain, lui-même, +devenir pascal. C’est alors aussi que le marchand +pieux, dont la petite boutique est souillée de levain +cède son commerce à quelque chrétien complaisant pour +le lui racheter, les fêtes de Pâques terminées. Alors l’holocauste +est fait des miettes de pain du peuple et la formule +de salutation nationale se transforme en « comment +supportez-vous le motsos ? » la moitié de la race +devenant facétieuse, et l’autre cérémonieuse, devant les +gâteaux de Pâque.</p> + +<p>C’était la veille au soir de l’ouverture de la Pâque +qu’Esther Ansell sortit acheter pour un shilling de +poisson dans <span lang="en" xml:lang="en">Petticoat Lane</span>, écartant volontairement de +son esprit les souvenirs encore vibrants de cette scène +déchirante. Sans doute est-ce un des avantages de la +misère de ne pas laisser de temps pour le deuil. Le +labeur quotidien est le népenthès du pauvre.</p> + +<p>Esther et son père furent les deux seuls membres de +la famille sur lesquels la mort de Benjamin produisit +une impression profonde. Il avait quitté la maison depuis +si longtemps qu’il n’était plus qu’une ombre dans +le souvenir des autres. Mosès supportait sa peine avec +résignation, épanchant chaque jour ses émotions dans +le kaddish et à sa tristesse personnelle se joignait le +regret de la perte causée aux commentaires de la littérature +hébraïque par le départ prématuré de son fils +en Paradis. La douleur d’Esther était plus amère et plus +angoissante car tous les enfants étaient délicats, et +c’était la première fois que la mort en enlevait un. L’incompréhensible +tragédie de la mort de Benjamin avait +ébranlé l’enfant jusqu’au fond de son âme. Pauvre garçon ! +Que c’était affreux d’être étendu froid et blême +sous les neiges de l’hiver. A quoi lui avaient servi les +longues études qui devaient le préparer à écrire de +grands romans ! Le nom d’Ansell allait maintenant +s’éteindre dans l’obscurité sans gloire. Elle se demandait +si <i>Notre Journal</i> n’allait pas crouler, et obscurément elle +sentait que c’était fatal. Où étaient-ils tous les rêves +de richesse qu’elle avait bâtis et dont la base était le +génie de Benjamin ? Hélas ! l’émancipation des Ansell +du joug de la pauvreté se trouvait remise à une date +indéterminée. C’était d’elle, d’elle seule maintenant que +la famille devait attendre la délivrance. — Eh bien, +c’est elle qui reprendrait la tâche du fils défunt pour la +remplir de son mieux et elle joignit ses petites mains +en signe de détermination. — Mosès était ignorant de +ses ambitions et de ses doutes. Le travail n’était abondant +que pendant trois jours de la semaine et il ne se +doutait pas de l’impossibilité dans laquelle il se trouvait +de subvenir assez largement aux besoins de sa famille. +Esther, elle-même, livrée aux soucis continuels +de l’école et à ceux d’une quasi maternité, sentit se +calmer assez rapidement les élancements les plus aigus +de la douleur, bien que la coutume interdisant les réjouissances +pendant l’année du deuil ne courût aucun +risque d’être transgressée par la pauvre petite Esther +qui n’allait ni aux bals d’enfants ni aux théâtres. Elle +combinait ses achats de poisson en se frayant un chemin +à travers une foule compacte, toute éclairée par de tels +flots de lumière, rejetés par le gaz des boutiques, et des +banderoles de flammes des petites charrettes, que le vent +froid du jeune avril en parut réchauffé.</p> + +<p>Deux courants opposés de piétons lourdement chargés, +essayaient d’occuper le même trottoir au même moment, +et les lois de l’espace les tinrent bloqués jusqu’à ce +qu’ils se fussent rendus à ses réalités impitoyables. +Riches et pauvres se coudoyaient ; des dames vêtues de +satin et de fourrures se trouvaient serrées contre de +pauvres femmes à l’air exotique, la tête couverte de +sales mouchoirs ; de rudes sportsmen anglais, au visage +hâlé, luttaient avec bonne humeur contre leurs +parents gras d’au-delà la mer du Nord ; et un flot de +rustres chrétiens contemplait les marchands et les acheteurs +juifs, avec amusement et mépris.</p> + +<p>Car c’était la nuit des nuits, celle où se faisaient les +achats pour la fête ; et les grandes dames du <span lang="en" xml:lang="en">West End</span> +abandonnant leurs filles qui jouaient du piano et avaient +leur abonnement chez « Mudie », descendaient dans leur +vieux quartier pour secouer un instant le vernis de +raffinement et plonger leurs mains dégantées dans les +tonneaux de concombres salés, marinés dans leur propre +<i>russel</i> et pour enlever de leurs petites caisses bien serrées +les olives grasses et juteuses. Mais que de tragicomédies +derrière la joie passagère de ces figures sensuelles, +riant et mâchant avec l’effronterie de petites +écolières ! Ce soir elles ne devaient pas soupirer en silence +en songeant aux splendeurs d’Egypte. Elles pouvaient +rire et parler du temps d’Olov Hasholom : « Que +la paix soit avec lui ! » avec leurs vieilles connaissances +et desserrer un peu l’étau des conventions sociales, pendant +qu’elles éblouissaient le ghetto par les splendeurs +de leur mise en scène et le halo de ce <span lang="en" xml:lang="en">West End</span> d’où +elles venaient. C’était une scène sans égale dans l’histoire +du monde, cette fantasmagorie de larves et de papillons +rassemblés en souvenir de jadis, dans leur cher +foyer d’éclosion. Des contrastes si violents de richesse +et de pauvreté, qu’on ne pourrait guère les trouver que +dans les mines d’or romantiques ou dans les pays en +formation où ils naissent tout naturellement dans une +civilisation inculte, d’un peuple doué du sens inextinguible +du pittoresque.</p> + +<p>— Hallo ! se peut-il que ce soit vous, Betsy ? demandait +d’un air joyeux un vieillard minable aux cheveux +blancs, à Mrs Arthur Montmorency. Vraiment, c’est +bien vous ; je ne voulais pas en croire mes yeux ! Dieu ! +quelle belle femme vous êtes devenue ! Et c’est vous, +la petite Betsy qui apportiez le café à votre père, dans +un petit pot brun, quand nous nous trouvions tous les +deux côte à côte dans le <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span> ? Il y a vendu des pantoufles +pendant bientôt onze ans à côté de mon échoppe +de coutellerie. Mon Dieu, mon Dieu, que le temps passe !</p> + +<p>Le visage pâle de Betsy Montmorency rougissait sous la +lumière du gaz et s’enveloppant de ses zibelines, elle +regardait involontairement autour d’elle, pour voir si +aucune de ses amies de Kensington n’était en vue.</p> + +<p>Quelque autre Betsy Montmorency, se sentant l’âme +un peu bohème pour la circonstance seulement, recevait +avec effusion les congratulations de ses anciennes +amies répétant les vieilles formules et les vieux dictons +avec le sentiment étrange de voler des bonbons ; pendant +que d’autres plus fines, plus dignes de leur nom, +interpellaient une Betsy Jacob.</p> + +<p>— Vraiment ? Est-ce vous, Betsy ? Comment allez-vous ? +comment allez-vous ? Comme je suis contente de vous +voir. Ne voulez-vous pas me régaler d’une tasse de chocolat +chez Bonn, pour montrer que vous n’avez pas oublié +le vieux temps d’Olov Hasholom ?</p> + +<p>Et ayant ainsi laissé la responsabilité des convenances +à la plus pauvre, la Montmorency se perdait dans les +ressouvenirs de ces bons vieux temps, « que la paix soit +avec eux ! » jusqu’à ce que la larve eût oublié la splendeur +du papillon, dans une joyeuse évocation des anciennes +misères. Mais bien peu de ces Montmorency, à +quelque sorte qu’elles appartinssent, quittaient le ghetto +sans avoir glissé de petites pièces d’or dans des mains +hésitantes, au fond de mansardes obscures où végétaient +de vieux amis et des parents pauvres.</p> + +<p>Là-haut, dans le ciel, des étoiles brillaient silencieuses, +mais personne ne le regardait. Par terre, sous les pieds, +s’étendait l’épais voile de boue noire que le <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span> ne +soulevait jamais, mais personne ne le voyait. Il était +impossible de songer à autre chose qu’aux humains, +dans la confusion et le tourbillon, dans la sottise et la +cohue, la foule et l’écrasement, dans la compression et +les cris, le vacarme et la mêlée — dans une assemblée +joyeuse, pauvre et bruyante, aussi excitée et si mouvante, +si polyglotte, si querelleuse et aussi gaie que celle +d’une foire aux vanités ! Mendiants, vendeurs, acheteurs, +commères, charlatans, tous ajoutaient à la rumeur.</p> + +<p>— Voici des gâteaux ! tous yontovdik (pour les fêtes) ! +Yontovdik !…</p> + +<p>— Bretelles, les meilleures bretelles ; toutes…</p> + +<p>— Yontovdik, un shilling seulement…</p> + +<p>— C’est l’ordre du Rabbin, ma’am, tous les gigots de +mouton doivent être <i>porged</i>, ou ma patente…</p> + +<p>— Concombres ! concombres !</p> + +<p>— Voici votre affaire !</p> + +<p>— Voici les plus beaux pantalons, messieurs, ils me +coûtent, aussi vrai que je suis ici…</p> + +<p>— Sur la tête, vieux drôle…</p> + +<p>— Arbah Kanfus ! Arbah…</p> + +<p>— Mon pauvre vieux mari a subi une opération…</p> + +<p>— Hokey-pokey ! Yontovdik ! Hokey…</p> + +<p>— Mais garez-vous donc, voyons !</p> + +<p>— Sur ma vie et la vôtre, Betsy…</p> + +<p>— Dieu vous bénisse, <i>Mishter</i>, puissiez-vous vivre +mille ans !</p> + +<p>— Mangez les meilleurs motsos ! Quatre pence seulement…</p> + +<p>— Les os se vendent en même temps, ma’am, je l’ai +coupée aussi maigre que possible.</p> + +<p>— <i>Charoises !</i> (sucreries) <i>charoises ! Moroire</i> (herbes +amères) <i>Chraine</i> (raifort) <i>Pesachdik !</i> (pour Pâque).</p> + +<p>— Venez prendre un verre de vieux Tom avec moi, +mon garçon !</p> + +<p>— De belles plies ! voilà ! Allons ! où sont vos idées ? +Aidez-moi…</p> + +<p>— Bob ! Yontovdik, Yontovdik ! un bob (shilling) seulement !</p> + +<p>— Chuck steak et une demi-livre de graisse !</p> + +<p>— Un soufflet sur les yeux si vous…</p> + +<p>— Dieu vous bénisse ! rappelez-moi au souvenir de +Jacob.</p> + +<p>— <i>Shaink meer</i> (donnez-moi) un penny, missis lieben, +missis <i>croin</i> (chère)…</p> + +<p>— Une mort subite pour vous, espèce de…</p> + +<p>— Mon Dieu ! Sal (Salomon) que vous êtes changé !</p> + +<p>— Je vous donne ma parole, sir, que le poisson sera +chez vous avant que vous n’y soyez !</p> + +<p>— Peint de la meilleure manière pour un tanneur.</p> + +<p>— Une éponge, Monsieur ?</p> + +<p>— Je vous couperai une tranche de ce melon pour…</p> + +<p>— Elle est morte, la pauvre ! que la paix soit avec elle !</p> + +<p>— Yontovdik ! trois bobs pour une bourse contenant…</p> + +<p>— Venez voir le véritable Indien vivant, tatoué, né +dans l’Archipel Africain ! Montez !</p> + +<p>— Par ici l’entrée pour voir le nain qui parle, danse +et chante !</p> + +<p>— Trois citrons pour un penny ! trois citrons…</p> + +<p>— Un <i>shtibbur</i> (penny) pour un pauvre aveugle !</p> + +<p>— Yontovdik ! Yontovdik ! Yontovdik ! Yontovdik !</p> + +<p>Et dans ce cri, commun à tant de marchands et de +vendeurs, toute cette Babel disparaissait parfois, pendant +un instant et puis émergeait à nouveau, dans sa +multiplicité.</p> + +<p>Tous ceux qu’Esther connaissait étaient dans la foule ; +et elle les rencontra tous tôt ou tard. Dans <span lang="en" xml:lang="en">Wentworth +Street</span>, parmi les feuilles de choux pourris et la boue, les +détritus, les restes de viande et les abattis de volaille, se +tenait le triste Meckish, offrant ses éponges sales et sollicitant +la charité par des grimaces renforcées de temps à +autres de crises d’épilepsie répétées à des intervalles judicieusement +établis. A quelques mètres de lui, sa femme +vêtue d’une belle jaquette de peau de loutre, achetait du +saumon avec l’air d’une dame de <span lang="en" xml:lang="en">Maida Vale</span>. Pressé dans +un coin elle vit Shosshi Shmendrik, les pans de sa veste +tout jaunis par les jaunes d’œufs qui se brisaient +dans une de ses poches. Il lui demanda d’un air furieux +si elle n’avait pas aperçu le petit garçon qu’il avait retenu +pour lui porter ses morues et ses volailles, et il +expliqua que sa femme était retenue dans sa boutique +et l’avait chargé des soins du ménage. Il est à supposer +que si Mrs Shmendrik, ex-veuve Finkelstein, reçut jamais +ses comestibles, elle put découvrir que son bon +époux avait acheté du poisson artificiellement gonflé +d’air et des volailles rembourrées de papier gris. Le bon +Sam Abrahams, le choriste dont l’attitude bienveillante +ensoleillait les endroits qu’il traversait, arrêta Esther et +lui donna un penny. Plus loin elle rencontra sa maîtresse +d’école Miss Miriam Hyams, et la salua, car Esther +n’était pas de ceux qui appelaient leurs supérieurs, +« institutrices » ou « maîtres », d’après le sexe, par +raillerie, jusqu’à ce que les victimes souhaitassent posséder +le pouvoir d’Elisée sur les ours. Ensuite elle fut +surprise de rencontrer le frère de sa maîtresse qui pilotait +la gentille Bessie Sugarman à travers le gros de la +cohue. Ecrasés entre deux brouettes elle aperçut Mrs Belcovitch +et Fanny, qui faisaient ensemble leurs achats, +accompagnés de Pesach Weingott, tous trois chargés +d’une quantité de paquets.</p> + +<p>— Esther, si vous rencontriez Becky dans la foule, +dites-lui où je suis, dit Mrs Belcovitch. Elle est avec un +de ses amoureux. Je suis si faible que je puis à peine +me traîner et Becky devrait bien rapporter les choux. +Elle a de bonnes jambes et non pas une grosse et une +maigre.</p> + +<p>Autour des marchands de poissons, la foule des acheteurs +était compacte. Ce commerce était monopolisé par +les Juifs anglais, de grands garçons, blonds, vigoureux +et sains, aux bras bronzés, que tous approchaient avec +crainte, excepté les plus braves des Juives étrangères. +Leur tarif et leur politesse variaient selon l’apparence +des acheteurs. Esther qui avait l’œil et l’oreille de l’observateur, +s’amusait parfois à les regarder. Ce soir une +comédie exceptionnelle l’attendait. Une dame bien mise +se présenta devant la boutique de « l’Oncle Abe », où +une demi-douzaine de poissons variés se trouvaient +étalés.</p> + +<p>— Bonsoir, Madame, la soirée est fraîche, mais belle +n’est-ce pas ? Vous désirez ce lot-là ? Et bien, parce que +vous êtes une ancienne cliente et que le poisson est bon +marché aujourd’hui, je puis vous le laisser pour un +souverain. Dix-huit ?… Eh bien, c’est dur, mais… tenez +mon garçon, prenez le poisson de Madame. Bonsoir.</p> + +<p>— Combien ceci ? demanda une femme proprement +vêtue en indiquant un lot exactement pareil.</p> + +<p>— Je ne puis le laisser à moins de neuf bobs. Le +poisson est cher aujourd’hui. Vous ne trouverez rien de +meilleur marché dans tout le <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span> ; par Dieu, vous +n’en mourrez pas ! Cinq shillings ? Sur ma vie et sur celle +de mes enfants je vous jure qu’il me coûte plus que cela. +Aussi vrai que je suis ici, je l’ai payé… allons, donnez-moi +sept shillings six pence et il est à vous. Vous ne +pouvez pas dépenser plus de cinq shillings ? Eh bien +ouvrez votre tablier, vieille gale. Je me rattraperai sur +les riches. Sur votre vie et la mienne, vous avez fait un +metsiah !</p> + +<p>Puis arriva la vieille Mrs Shmendrik, la mère de +Shosshi, la tête enveloppée d’un beau châle de Paisley, +en guise de chapeau. Les femmes du <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span> qui sortaient +sans chapeaux se mettaient au même rang que les +hommes du <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span> qui ne portaient pas de faux-cols.</p> + +<p>Une des raisons de la terreur qu’inspiraient les poissonniers +anglais provenait de ce qu’ils exigeaient de +leurs clients qu’ils parlassent anglais, remplissant ainsi +dans la communauté une importante fonction éducative. +Ils permettaient un certain pourcentage de jargon, prenant +eux-mêmes certaines licences, mais ils affectaient +de ne pas comprendre le yiddish pur.</p> + +<p>— Abraham, combien pour ce lot-ci ? dit la vieille +Mrs Shmendrik en désignant un troisième lot de poisson +semblable aux deux autres, et en tâtant tous les +poissons.</p> + +<p>— Bas les pattes, fit Abraham brusquement. Ecoutez, +je connais vos farces, à vous Polonais. Je vais vous +dire le plus bas prix et je ne supporterai pas que vous +marchandiez d’un farthing. Je vais perdre avec vous +mais au moins vous ne m’ennuierez pas. Huit bobs ! +voilà !</p> + +<p>[[ — Avroomkely (cher petit Abraham) voici lebbenpence !]]</p> + +<p>— Onze pence ! Par Dieu ! s’écria l’oncle Abe en +s’arrachant les cheveux, je le savais ! Et saisissant par +la queue une grosse plie, il la fit tournoyer et en frappa +Mrs Shmendrik en pleine figure, criant : Voilà pour +vous vieille sorcière ! allez-vous-en ou je vous tue !</p> + +<p>— Chien que tu es ! hurla Mrs Shmendrik usant des +plus copieuses ressources de son idiome maternel. Une +année de malheur pour toi ! Puisses-tu être brûlé vif ! +ton père était un Gonof et tu es un Gonof et toute ta +famille sont des Gonovim ! Puissent les dix plaies de +Pharaon…</p> + +<p>Il y avait peu de malice au fond de tout ceci, rien +de plus que la simple exubérance d’imagination d’une +race dont la poésie primitive consistait à répéter deux +fois les mêmes choses.</p> + +<p>L’oncle Abraham ramassa la plie d’un geste menaçant, +en criant :</p> + +<p>— Je veux tomber mort sur le champ, si vous n’êtes +pas partie dans une seconde, je ne réponds pas des +conséquences ! Allons, décampez !</p> + +<p>— Voyons, voyons, Avroomkely, reprit Mrs Shmendrik +retombant brusquement de l’injure à la politesse. +Allons, dites quatorze pence. Ecoutez, mon fils ! quatorze +<i>stibburs</i> c’est un tas de <i>gelt</i>.</p> + +<p>— Etes-vous partie ? cria Abraham avec une rage terrible. +Mon prix maintenant est dix bobs.</p> + +<p>— Avroomkely, <i>noo zoog</i>, (allons dites) quatorze pence +et demi ! je suis une pauvre femme. Voilà quinze pence !</p> + +<p>Abraham la prit par les épaules et la jeta contre le +mur où elle prononça des malédictions pittoresques. +Esther sentit que ce n’était pas le moment choisi pour +elle d’acquérir pour un shilling de poisson. Elle se +fraya un chemin vers une autre boutique.</p> + +<p>Il y avait là un vieux homme au teint hâlé auquel +Esther avait souvent acheté des soldes au temps où la +fortune souriait aux Ansells. A sa grande joie, il la reconnut. +Elle aperçut une pile de rougets sur l’étal improvisé +et son imagination galopant elle se vit déjà qui +les faisait frire. Puis une secousse violente comme celle +d’une douche glacée la fit trembler et son cœur cessa +de battre ; au moment de prendre sa bourse dans sa +poche elle n’y trouva plus qu’un dé à coudre, un crayon +et un mouchoir de coton. Quelques minutes s’écoulèrent +avant qu’elle pût se figurer que les quatre shillings, +sept pence et demi dont dépendaient tant de choses +étaient perdus ! Les épiceries et les gâteaux sans levain +avaient été offerts par les œuvres de charité, le vin de +raisins se préparait depuis plusieurs jours, mais le poisson +et la viande et tous les petits accessoires d’une table +de Pâque bien ordonnée… étaient la proie des <span lang="en" xml:lang="en">pickpockets</span>. +Une désolation envahit l’âme de l’enfant, plus +terrible encore que celle qu’elle avait ressentie le jour +où elle renversa la soupe ; les rougets qu’elle pouvait +toucher du doigt semblaient s’être éloignés et devenus +inaccessibles, un instant après ils s’évanouissaient avec +tout le reste derrière un flot de larmes brûlantes et elle +marchait comme dans un rêve, jetée d’un côté à l’autre +par le double courant de la foule. Rien, depuis la mort +de Benjamin, ne lui avait donné à ce point le sentiment +de la misère et de la fragilité de l’existence. Que +dirait son père, dont la conviction que la Providence +avait veillé à ses Pâques, serait si amèrement déçue à la +onzième heure ! Pauvre Mosès ! Il avait été si fier de +gagner de quoi fêter un bon Yomtov, plus que jamais +convaincu qu’avec un petit capital il eût pu créer une +grande affaire. Et maintenant elle allait s’en retourner +gâter le Yomtov de tous, et voir les tristes figures des +<i>petits</i> autour de la table vide pour le Seder. C’était +affreux, et l’enfant pleurait pitoyablement, passant inaperçue +dans la foule, sans pouvoir se faire entendre de +cette Babel.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c20">XX<br> +<span class="xsmall">LE SINGE MORT</span></h2> + + +<p>Une vieille <i>maaseh</i> que sa grand’mère lui avait racontée +lui revint à l’esprit : dans une ville de Russie, +habitait un vieux Juif, qui gagnait à peine de quoi +vivre, et la moitié de ce qu’il gagnait servait à corrompre +les fonctionnaires afin de pouvoir subsister. Persécuté +et maltraité il avait pourtant confiance en Dieu +et louait son nom. La Pâque approchait, l’hiver était +rigoureux, le Juif allait mourir de faim et sa femme +n’avait fait aucun préparatif pour la fête. Dans l’amertume +de son âme elle se mit à rire de la foi de son mari +et se moqua de lui, mais il lui dit : « Prends patience, +ma femme ! notre table du Seder sera dressée comme aux +jours d’antan, comme aux anciennes années », mais la +fête approchait de plus en plus et il n’y avait rien dans +la maison et la femme insultait son mari en lui disant : +« Tu crois peut-être qu’Elie le prophète viendra te voir, +ou que le Messie naîtra ? » mais il répondit : « Elie le +prophète est toujours sur terre, n’étant jamais mort ; qui +sait s’il ne jettera pas un regard sur moi. » Sur quoi sa +femme se mit à rire bruyamment. Les jours passèrent +jusqu’à ce que quelques heures seulement les séparaient +de la Pâque, et le garde-manger était toujours vide de +provisions et le vieux Juif plein de foi. Il survint alors +que le gouverneur de la ville, un homme dur et cruel, +était assis à compter des piles d’or pour préparer la solde +de ses officiers, à ses côtés se tenait son petit singe favori ; +au fur et à mesure qu’il ramassait l’argent, son singe +l’imitait à sa façon, faisant de petits paquets au grand +amusement du gouverneur. Quand celui-ci ne pouvait +ramasser aisément une pièce, il mouillait son index en +le portant à la bouche, sur quoi le singe faisait chaque +fois la même chose, seulement croyant que son maître +mangeait l’or, il avalait la pièce toutes les fois qu’il portait +le doigt à ses lèvres. De sorte qu’il tomba soudainement +malade et mourut. Un des hommes du gouverneur +dit alors : « Voyez, cet animal est mort, qu’en ferons-nous ? » +Le gouverneur très ennuyé de ce que ses +comptes n’étaient pas justes lui répondit d’un ton +bourru : « Ne me dérangez pas ! jetez-le dans la maison +du vieux Juif au bas de la rue. » L’homme prit le cadavre +et le jeta avec un fracas de tonnerre dans le couloir +de la maison du Juif et s’enfuit au plus vite. La +bonne femme sortit épouvantée et vit la charogne couchée +sur un baquet de fer qui se trouvait dans le corridor. +Elle comprit que ce devait être l’acte d’un chrétien +et elle ramassa la charogne pour l’enfouir quand, tout à +coup, une pluie de pièces d’or tomba de l’estomac ouvert +par le rebord tranchant du baquet. Elle appela son mari. +« Viens vite ! Regarde ce qu’Elie le prophète nous a envoyé. » +Et elle s’en fut sans tarder au marché acheter du +vin, du pain sans levain, des herbes amères et toutes les +choses nécessaires à la table de Seder et un morceau de +poisson pour le cuire bien vite avant l’heure de la fête. +Le vieux couple fut heureux et fit au singe de belles funérailles ; +il chanta joyeusement le Passage de la mer +Rouge et remplit le gobelet d’Elie jusqu’au bord, jusqu’à +ce que le vin se répandît sur la nappe blanche.</p> + +<p>Esther renifla d’un air sceptique en pensant à cet heureux +dénouement. Aucun miracle de cette espèce ne se +produisait pour elle, ni pour les siens, il ne se trouvait +personne pour jeter un singe mort dans l’escalier de la +mansarde, pas même le « singe fourré » des confiseries +contemporaines. Puis, son étrange petit cerveau oublia +son chagrin et se perdit en conjectures sur ce qu’elle +éprouverait si ses quatre shillings six pence et demi lui +revenaient. Jamais encore, elle n’avait mis en doute le +pouvoir de la Providence dont les desseins paraissent +pourtant si indifférents aux joies et aux douleurs humaines. +Pouvait-elle croire que son père avait raison de +se fier à une providence spéciale, qui soi-disant veillait +sur lui ? L’état d’esprit de son frère Salomon la gagna +et elle le crut. Ces réflexions avaient arrêté ses sanglots, +elle sécha ses larmes, redevenue sceptique, et levant les +yeux, elle aperçut Malka dont la tête de bohémienne se +penchait sur elle, dégageant une odeur de menthe.</p> + +<p>— Pourquoi pleures-tu, Esther ? demanda-t-elle gentiment. +Je ne savais pas que tu crachais l’eau par les +yeux.</p> + +<p>— J’ai perdu ma bourse, sanglota Esther émue à +la vue d’une figure amie.</p> + +<p>— Ah ! Schlemihl que tu es ! Tu es comme ton père. +Combien d’argent y avait-il ?</p> + +<p>— Quatre shillings sept pence et demi ! pleura Esther.</p> + +<p>— Tu, tu, tu, tu, fit Malka avec horreur. Tu es la +ruine de ton père ! Puis, se tournant vers le poissonnier +avec lequel elle venait de conclure son marché, elle +compta trente-cinq shillings dans sa main. Voilà, Esther, +dit-elle, tu vas me porter mon poisson et je te donnerai +un shilling.</p> + +<p>Un petit garçon pauvre qui attendait l’occasion, regarda +méchamment Esther qui soulevait péniblement la +pesante corbeille et suivait son amie dont le cœur se +gonflait du contentement de soi. Heureusement le +Square Zacharie était proche et Esther reçut bien vite +son shilling avec le sentiment qu’il y avait une Providence. +Le poisson fut déposé chez Milly dont la maison +était brillamment illuminée et parut à la pauvre Esther +un magnifique palais de lumière et de beauté. La maison +de Malka, située de l’autre côté du square, était +sombre et triste. Les deux familles étant en paix, la maison +de Milly était le quartier général du clan et de la +brosse à habits. Tout le monde était à la maison pour +Yomtov. Le mari de Malka, Michael, et le mari de Milly, +Ephraïm, étaient assis autour de la table, fumant de gros +cigares et jouant aux cartes avec Sam Levine et David +Brandon, qui s’était laissé séduire et faisait le quatrième. +Les deux jeunes maris étaient revenus de la campagne le +jour même ; car on ne peut se procurer du pain sans levain +dans les hôtels de voyageurs. David, en dépit d’une +mauvaise traversée, était arrivé d’Allemagne une heure +plus tôt qu’il ne l’espérait et ne sachant quoi faire de +lui, était allé voir les drôleries de la foire de Pâque jusqu’à +ce que Sam, l’ayant rencontré, l’amenât au Square +Zacharie. Il était trop tard pour aller voir Hannah ce +soir et pour se faire présenter à ses parents, d’autant +plus qu’il s’était annoncé par dépêche pour le lendemain. +Il n’avait aucune chance de trouver Hannah au +Club, c’était une soirée trop occupée pour les anges de +la fête, et ce serait un mauvais jour pour entretenir de ses +projets amoureux une famille en proie aux questions +plus pressantes des préparatifs culinaires. Mais malgré +cela David ne pouvait consentir à vivre un jour de plus +sans voir la lumière de ses yeux.</p> + +<p>Léah, intérieurement occupée à projeter des orgies de +théâtre et de bals aidait Milly à la cuisine. Les deux +jeunes femmes étaient couvertes de farine, d’huile et de +graisse, car elles avaient passé toute la journée à vider +des volailles, à étuver des prunes et des pommes, à éventrer +des poissons, à fondre du lard, à renouveler la +vaisselle, à faire les mille et une choses qu’exigeait le +souvenir de la déconfiture de Pharaon dans la Mer +Rouge.</p> + +<p>Ezéchiel dormait en haut dans son berceau.</p> + +<p>— Mère, dit Michael caressant pensivement ses favoris +et examinant ses cartes, voici M. Brandon, un ami de +Sam. Ne vous levez pas, Brandon, nous ne faisons pas +de cérémonies ici. Montrez la vôtre — ah, le neuf d’atout !</p> + +<p>— Heureux hommes ! dit Malka avec la légèreté des +jours de fête, alors que je me dépêche de finir mon souper +pour aller acheter le poisson, et que Milly et Léah +suent à la cuisine, vous pouvez vous asseoir et jouer aux +cartes.</p> + +<p>— Oui, répondit Sam, levant les yeux, et il ajouta en +hébreu : « Béni sois-tu, Seigneur, qui ne m’as pas fait +femme. »</p> + +<p>— Allons, allons, dit David, mettant la main sur la +bouche de Sam en badinant. Plus d’hébreu, rappelez-vous +ce qui arriva la fois dernière. Cela contient peut-être +une signification mystérieuse et vous vous trouverez +engagé dans quelque chose avant que vous ne sachiez +où vous êtes.</p> + +<p>— Vous n’allez pas m’empêcher de parler la langue de +mes pères, murmura Sam ; et il se mit à siffler un joyeux +air d’opéra dès que la main fut retirée.</p> + +<p>— Milly ! Léah ! appela Malka, venez voir mon poisson ! +C’est un metsiah, voyez, ils sont encore vivants !</p> + +<p>— Qu’ils sont beaux, mère ! dit Léah, les manches retroussées, +laissant voir ses bras blancs finement modelés, +qui faisaient un singulier contraste avec les mains +rouges et gercées.</p> + +<p>— Oh mère, ils sont vivants ! dit Milly se penchant +sur l’épaule de sa sœur. Toutes deux savaient par de +cruelles expériences que leur mère se considérait comme +la meilleure acheteuse qui fût en fait de poisson.</p> + +<p>— Et combien croyez-vous que je l’ai payé ? continua +Malka d’un air triomphant.</p> + +<p>— Deux livres dix, dit Milly.</p> + +<p>Les yeux de Malka brillaient, et elle secoua la tête.</p> + +<p>— Deux livres quinze, dit Leah feignant de deviner.</p> + +<p>Malka secouait toujours la tête.</p> + +<p>— Allons Michael, combien pensez-vous que j’ai donné +pour tout le lot ?</p> + +<p>— Des diamants, fit Michael.</p> + +<p>— Ne soyez pas ridicule, Michael, dit Malka sévèrement, +venez voir un instant.</p> + +<p>— Eh, oh ! dit Michael, en levant les yeux au-dessus +de ses cartes, ne m’ennuyez pas, mère, je joue !</p> + +<p>— Michael, tonna Malka, voulez-vous bien regarder le +poisson ? Combien croyez-vous que j’ai payé ce lot magnifique ! +Voyez, ils sont encore vivants !</p> + +<p>— Hum, ha ! dit Michael, machinalement sortant son +tire-bouchon de sa poche et l’y remettant. Trois guinées ?</p> + +<p>— Trois guinées ! fit Malka en riant, heureusement +que je ne vous laisse pas faire mon marché !</p> + +<p>— Oui ! ce serait un bon client pour les poissonniers ! +dit Sam Levine, en plaisantant.</p> + +<p>— Ephraïm, pour combien pensez-vous que je l’ai eu +mon poisson ? bon marché, vous savez ?</p> + +<p>— Je ne saurais le dire, mère, répliqua d’un air obéissant +le Polonais aux yeux luisants, trois livres, peut-être, +si vous l’avez acheté à bon marché.</p> + +<p>Samuel et David, dûment interpellés, réduisirent respectivement +la somme à deux livres cinq, et deux livres. +Puis, ayant attiré l’attention de tous, elle s’écria :</p> + +<p>— Trente shillings ! Elle ne put résister à l’envie de +réduire la somme de cinq shillings. Tous poussèrent un +long soupir de soulagement.</p> + +<p>— Tu, tu ! firent-ils en chœur, quelle metsiah !</p> + +<p>— Sam, dit Ephraïm aussitôt après, vous avez joué +l’as.</p> + +<p>Milly et Léah retournèrent à la cuisine.</p> + +<p>Ce retour trop brusque aux occupations ordinaires de +la vie fit croire à Malka que l’admiration n’avait été que +superficielle. Elle se retourna avec un peu d’humeur et +vit Esther qui se tenait timidement derrière elle. Le +sang lui monta aux joues, en pensant que l’enfant +avait entendu son mensonge.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu attends là ? lui dit-elle avec dureté. +Tiens, voilà une pastille de menthe.</p> + +<p>— Je croyais que vous auriez pu m’employer encore +pour autre chose, dit Esther en rougissant mais en acceptant +la pastille pour Ikey, et je… je…</p> + +<p>— Eh bien, parle clair, je ne te mordrai pas.</p> + +<p>Malka continua de parler Yiddish, bien que l’enfant +lui répondît en anglais.</p> + +<p>— Je… je… rien, dit Esther en s’éloignant.</p> + +<p>— Allons regarde-moi, mon enfant, dit Malka en posant +la main sur la tête de la petite fille qui la détournait +volontairement. Ne sois pas si obstinée ; ta mère +était comme cela ; elle aurait voulu me tordre le cou +quand je lui disais que ton père n’était pas l’homme +qu’il lui fallait et puis elle boudait pendant toute une +semaine. Dieu merci, aucun des miens n’est comme +elle. Je ne pourrais pas vivre vingt-quatre heures avec +d’aussi mauvais caractères. Son caractère du reste la +mena au tombeau ; bien que si ton père n’avait pas +ramené sa mère de Pologne, ma pauvre cousine eût +peut-être pu me porter mon poisson ce soir. — Pauvre +Gittel — que la paix soit avec lui ! Alors, viens, dis-moi +ce qui te peine sinon ta pauvre mère t’en voudra.</p> + +<p>Esther tournant la tête murmura : Je croyais que +vous eussiez peut-être consenti à me prêter les trois +shillings sept pence et demi.</p> + +<p>— Te les prêter ! dit Malka, mais comment pourras-tu +jamais me les rendre ?</p> + +<p>— Oh mais très bien, affirma Esther avec conviction, +j’ai des tas d’argent à la banque.</p> + +<p>— Quoi ! à la banque ? fit Malka.</p> + +<p>— Oui, j’ai gagné cinq livres à l’école, et je vous paierai +de cet argent-là.</p> + +<p>— Ton père ne m’a jamais dit ça ! dit Malka. Il l’a +tenu caché, ah, c’est un vrai Schnorrer !</p> + +<p>— Mon père ne vous a pas revue depuis, répliqua Esther +avec chaleur. Si vous étiez venue quand il faisait +« Shevah » pour Benjamin, que la paix soit avec lui ! — vous +l’auriez su.</p> + +<p>Malka devint rouge comme braise. Mosès avait envoyé +Salomon pour informer sa parente de son affliction, +mais à ce moment, où le plus lointain ami croit de +son devoir d’aller, muni d’œufs durs, d’une livre de +sucre, ou d’une once de thé, rendre visite aux deuillants, +condamnés à rester assis sur le parquet pendant toute +une semaine, aucun membre de la « famille » ne s’était +dérangé. Mosès ne s’en fâcha point, mais sa mère insista +sur ce qu’un tel manque d’égards de la part du +Square Zacharie, ne se serait jamais produit s’il avait +épousé une autre femme ; et Esther, en cette occurrence, +approuva pour une fois des sentiments de sa grand’mère, +sinon leur expression hibernienne.</p> + +<p>Mais le fait pour l’enfant d’oser reprocher son attitude +à l’aînée de la famille fut jugé intolérable par Malka, +doublement intolérable parce qu’elle n’avait aucune excuse +à lui donner.</p> + +<p>— Espèce d’impudente ! cria-t-elle avec fureur, oublies-tu +à qui tu parles ?</p> + +<p>— Non, répliqua Esther, vous êtes la cousine de mon +père, et c’est pour cela que vous eussiez dû venir le +voir.</p> + +<p>— Je ne suis pas la cousine de ton père, Dieu merci ! +s’écria Malka. J’étais la cousine de ta mère. — Que le +Seigneur aie pitié d’elle ! Je ne m’étonne pas que vous +l’ayez mise au tombeau, vous tous réunis. Je ne suis +parente d’aucun de vous, grâce à Dieu ! et à partir de ce +jour, je me lave les mains de vous, tas d’ingrats ! Que +votre père vous envoie tous dans la rue vendre des allumettes +s’il veut, je ne ferai plus rien pour vous.</p> + +<p>— Ingrats ! dit Esther avec rage, mais qu’avez-vous +jamais fait pour nous ? Quand ma pauvre mère vivait, +vous lui faisiez récurer vos parquets et frotter vos carreaux +comme si elle était une Irlandaise.</p> + +<p>— Impudente ! cria Malka, tremblante de rage. Ce que +j’ai fait pour vous ? quoi, quoi, j’ai… j’ai… éhontée ! +coquine ! voilà ce que le Judaïsme est devenu en Angleterre ! +Ce sont là des manières et la religion qu’on +vous enseigne à l’école, hein ? Ce que j’ai fait ? Impudente ! +En ce moment même tu tiens un de mes shillings +dans la main !</p> + +<p>— Prenez-le ! dit Esther avec rage, jetant la pièce sur +le parquet, où elle roula gaiement pendant une terrible +minute en silence. Les joueurs de carte tous auréolés +de fumée levèrent enfin la tête.</p> + +<p>— Eh ? Eh ? qu’y a-t-il ma petite fille ? dit Michael +doucement.</p> + +<p>— Qu’est-ce qui vous met en colère ?</p> + +<p>Pour toute réponse elle éclata en sanglots. Dans +l’amertume de cet instant Esther détestait le monde +entier.</p> + +<p>— Ne pleurez pas ainsi, allons, allons ! lui dit David +Brandon d’un air compatissant.</p> + +<p>Esther, dont les sanglots soulevaient convulsivement +les épaules mit la main sur le loquet.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’elle a, mère, demanda Michael.</p> + +<p>— Elle est meshuggah, dit Malka (folle à lier). Elle +était pâle et parlait comme pour se justifier. C’est une +schlemihl et elle a perdu sa bourse dans le <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span>. Je +l’ai trouvée en larmes et lui ai permis de porter mon +poisson. Je lui ai donné un shilling et une pastille de +menthe et vous voyez comme elle se tourne contre moi ; +vous le voyez !</p> + +<p>— Pauvre petite ! dit David spontanément. Viens, +viens !</p> + +<p>Esther refusait de bouger.</p> + +<p>— Viens toi, reprit-il gentiment. Regarde, je vais te +remplacer l’argent que tu as perdu. Prends la poule, je +viens de la gagner, je n’en serai donc pas privé.</p> + +<p>Esther sanglotait de plus en plus, mais ne bougeait +pas.</p> + +<p>David se leva, vida le tas d’argent dans sa main, alla +auprès d’Esther et le mit dans sa poche. Michael ajouta +une demi-couronne et les deux autres hommes firent de +même. Puis David ouvrit la porte et la fit doucement +sortir en disant :</p> + +<p>— Tiens, cours, ma chère petite, et fais plus attention +aux <span lang="en" xml:lang="en">pickpockets</span>.</p> + +<p>Pendant un moment Malka avait pris l’attitude de dignité +froide et sévère d’une statue de terre cuite un peu +salie ; mais avant que la porte ne se soit refermée sur +l’enfant elle se précipita et l’attrapa par le col de sa +robe.</p> + +<p>— Rends-moi l’argent ! cria-t-elle.</p> + +<p>Hypnotisée par cette figure basanée et courroucée, Esther +n’opposa pas de résistance, pendant que Malka vida +sa poche, avec moins de dextérité cependant que le premier +opérateur. Malka compte les pièces :</p> + +<p>— Dix-sept shillings et six pence, conclut-elle d’un air +furieux. Comment oses-tu accepter tout cet argent +d’étrangers, de vrais étrangers. Mes enfants voudraient-ils +m’offenser en présence de mes parents ? et jetant +avec violence l’argent sur le plateau, elle prit une pièce +d’or et la mit dans la main de l’enfant ébahie.</p> + +<p>— Voilà ! s’écria-t-elle, tiens-la serrée, c’est un souverain +et si je te reprends jamais à accepter de l’argent +de quelqu’un de cette maison, sauf la cousine de ta +mère, je me laverai les mains de toi pour toujours. Va +maintenant, va-t’en, je ne peux pas te donner plus de +sorte qu’il est inutile d’attendre. Bonsoir et dis à ton +père que je lui souhaite un bon Yomtov, et que j’espère +qu’il ne perdra plus d’enfants !</p> + +<p>Elle mit l’enfant à la porte dans le square en claquant +la porte derrière elle, et Esther s’en alla faire son marché +à moitié éblouie, avec un vague sentiment de joie et de +remords vis-à-vis de son père et de la Providence.</p> + +<p>Malka se baissa, ramassa la brosse à habits sous le +dressoir et s’en fut silencieusement, traversant obliquement +le Square.</p> + +<p>Il y eut un moment de consternation ; la foudre était +tombée et la félicité pascale de deux maisonnées tremblait +dans la balance. Michael murmura nerveusement +et sortit à la suite de sa femme.</p> + +<p>— C’est un grand imbécile, dit Ephraïm. Moi, je lui +ferais payer ses accès de colère.</p> + +<p>La partie de cartes se termina dans l’embarras général. +David Brandon prit congé et s’en alla au hasard par +les rues rêvant aux étoiles, l’âme satisfaite de la bonne +action commise qui n’avait échoué que superficiellement. +Ses pas le conduisirent vers la maison d’Hannah. +Toutes les fenêtres étaient éclairées et son cœur se mit +à battre en songeant à la chère et radieuse belle qui +était derrière ce seuil, qu’il n’avait pas encore franchi. Il +se représentait la flamme amoureuse de ses yeux, car +elle pensait sûrement à lui pendant qu’il rêvait d’elle. Il +regarda sa montre, il était neuf heures moins vingt. +Après tout serait-ce si déplacé d’aller la voir ? Il s’en +alla deux fois, et la troisième, défiant les convenances, +il frappa à la porte, son cœur frappant presque aussi +fort dans sa poitrine.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c21">XXI<br> +<span class="xsmall">L’OMBRE DE LA RELIGION</span></h2> + + +<p>La petite servante qui ouvrit la porte parut fort soulagée +en l’apercevant, car il eût pu se faire que ce fût +la maîtresse rentrant du <span lang="en" xml:lang="en">Lane</span> chargée d’une quantité +de vivres et d’une provision de mauvaise humeur. Elle +l’introduisit dans le bureau et quelques minutes plus +tard Hannah accourut vêtue d’un grand tablier et dégageant +une odeur de cuisine.</p> + +<p>— Comment osez-vous venir ce soir ! demanda-t-elle, +mais la phrase mourut sur ses lèvres.</p> + +<p>— Que vos joues sont chaudes ! dit-il et la caressant +amoureusement de ses doigts, je vois que ma petite +fille est contente de me revoir.</p> + +<p>— Ce n’est pas ça, c’est le feu. Je fais frire du poisson +pour Yomtov, dit-elle en riant gaiement. Vous +n’aviez pas le droit de venir ce soir et de me surprendre +comme je suis, toute couverte de graisse et décoiffée, +ajouta-t-elle, en faisant la moue. Je ne suis pas habillée +pour recevoir des visites.</p> + +<p>— C’est moi que vous appelez une visite ! protesta-t-il. +Selon votre apparence on dirait que vous êtes toujours +habillée, vous êtes ravissante.</p> + +<p>Puis la conversation devint moins intelligible et le +premier symptôme du retour à la raison se manifesta +par la question suivante :</p> + +<p>— Quelle traversée avez-vous eue ?</p> + +<p>— La mer était mauvaise, mais je la supporte bien.</p> + +<p>— Et les parents de ce pauvre garçon ?</p> + +<p>— Je vous ai écrit à leur sujet.</p> + +<p>— Oui, mais quelques mots seulement.</p> + +<p>— Oh, ne parlons pas de cela maintenant, chère, +c’est trop pénible. Venez, que je baise vos yeux pour en +effacer ce petit regard triste ! là, encore un autre, celui-là +était pour l’œil droit, voilà pour le gauche. Mais +où donc est votre mère ?</p> + +<p>— Oh, ne faites pas l’innocent ! Comme si vous ne +l’aviez pas vue sortir de la maison !</p> + +<p>— Parole d’honneur, non ! dit-il en souriant. Pourquoi +devrais-je savoir. Ne suis-je pas accepté comme gendre, +dans cette maison, timide petite sotte ! Quelle bonne +idée vous avez eue d’en toucher un mot ! Venez, que je +vous embrasse pour cela ! Oh ! si, il le faut, vous le méritez, +et quoique cela puisse me coûter vous serez récompensée. +Voilà ! Et maintenant où est le vieux ? Je +dois recevoir sa bénédiction, je le sais, et je voudrais +que cela soit fait !</p> + +<p>— Elle vaut la peine d’être reçue, je vous assure ; il +faut en parler plus respectueusement, dit Hannah avec +conviction.</p> + +<p>— Vous êtes la meilleure bénédiction qu’il puisse +me donner et elle vaut… mais je n’essayerai pas de +l’estimer.</p> + +<p>— Ce n’est pas de votre ressort, hein ?</p> + +<p>— Je ne sais pas ; je me suis beaucoup occupé de +pierreries ; mais où est le rabbin ?</p> + +<p>— Là-haut dans les chambres à coucher, il rassemble +le Chomutz. Il ne veut se fier à personne. Il se glisse +sous tous les lits, cherchant avec une chandelle les +miettes égarées, il examine toutes les armoires et toutes +les poches de mes robes. Heureusement ce n’est pas là +que je garde vos lettres. J’espère qu’il ne mettra pas +le feu à la maison comme il l’a fait un jour. Et puis +une année — oh, que c’était drôle ! — après qu’il eut +fouillé dans tous les coins et recoins de la maison, imaginez +son horreur, au milieu de la fête de Pâque, il +découvrit une miette de pain audacieusement plantée, +devinez où ? dans son livre de prière ! Mais, lui dit-elle +en poussant un petit cri, vous, méchant garçon, j’oubliais ! +Elle le prit par les épaules et examina son veston, +n’avez-vous pas quelques miettes sur vous ? Cette +chambre est déjà Pesachdik.</p> + +<p>Il semblait douter.</p> + +<p>Elle le mena à la porte.</p> + +<p>— Sortez, dit-elle, et secouez-vous bien sur le seuil, +sinon il nous faudra recommencer le nettoyage de la +pièce.</p> + +<p>— Non ! dit-il en protestant, je pourrais perdre ceci.</p> + +<p>— Quoi ?</p> + +<p>— La bague.</p> + +<p>Elle poussa un petit cri de surprise.</p> + +<p>— Oh, vous l’avez apportée ?</p> + +<p>— Oui, je l’ai achetée en voyage. Je commence à +croire que la raison pour laquelle vous m’avez tout de +suite envoyé me promener sur le Continent était de bien +vous assurer que votre bague de fiancée fût « <span lang="en" xml:lang="en">made in +Germany</span> ». Elle a eu une bien mauvaise traversée, votre +bague. Je crois que l’avantage qu’il y a à acheter des +bagues en Allemagne, est d’être bien certain de n’avoir +pas de diamants parisiens. Ils sont si profondément +patriotes, les Allemands. C’était là votre idée, n’est-ce +pas, Hannah ?</p> + +<p>— Oh, montrez-la-moi ! Ne parlez pas tant, dit-elle en +riant.</p> + +<p>— Non, dit-il pour la taquiner ; je ne veux plus d’accidents ! +Je vais attendre pour être sûr que vos parents +m’aient serré dans leurs bras. Les lois rabbiniques sont +pleines d’écueils ; je pourrais vous toucher le doigt de +telle ou telle manière et nous serions mariés, et puis si +vos parents allaient dire non…</p> + +<p>— Nous devrions en prendre notre parti, dit-elle en +plaisantant.</p> + +<p>— Tout cela est bel et bon, continua-t-il en badinant, +mais ce serait une belle déconfiture.</p> + +<p>— Oh ciel, dit-elle, cela en sera une, le poisson sera +réduit en cendres. Elle fit une pirouette et s’en fut à +la cuisine suivie de son amoureux. Là, insensible à +l’étonnement que témoignait la servante, David Brandon +se remplit les yeux de la gracieuse incarnation de +l’esprit domestique juif, type des vestales d’Israël, gardiennes +du foyer. C’était une cuisine bien ordonnée, +les dressoirs couverts d’ustensiles reluisants et la sombre +lueur rouge du feu, sur lequel les morceaux de poissons +se doraient et bouillaient dans leur bain d’huile, +remplissaient la pièce d’une sensation de paix profonde +et de doux confort. L’imagination de David transporta +la cuisine dans son home futur, et il fut tout ébloui à +l’idée d’habiter un tel paradis, seul avec Hannah. Il +avait beaucoup roulé, pas toujours innocemment, mais +au fond de son âme, il avait gardé le goût de la vie +régulière. Son passé lui apparaissait vide et sans joie. +Il sentait des larmes lui monter aux yeux à la vue de +cette jeune femme au cœur sincère qui s’était donnée +à lui. Il n’était pas modeste ; mais en ce moment, il se +demandait s’il était digne de mériter cette confiance, et +c’est avec révérence qu’il lui caressait les cheveux. Un +moment après, la friture fut achevée et le contenu du +poëlon fut proprement ajouté au plat. Alors la voix de +Reb Shemuel appelant Hannah se fit entendre dans l’escalier +de la cuisine et les amoureux demeurèrent sur +terre. Le rabbin avait récolté une minuscule moisson +de miettes dans un papier gris et désirait qu’Hannah +la serrât précieusement jusqu’au matin, où pour être +deux fois sûr, une expédition finale, à la recherche du +levain, serait encore faite. Hannah prit le petit paquet +et, en échange, présenta son fiancé.</p> + +<p>Reb Shemuel ne l’attendait pas avant le lendemain +matin, mais il lui souhaita la bienvenue aussi cordialement +qu’Hannah eût pu le souhaiter.</p> + +<p>— Le Très-Haut vous bénisse ! dit-il dans son beau +langage étranger. Puissiez-vous être pour mon Hannah +un aussi bon mari qu’elle sera pour vous une bonne +épouse !</p> + +<p>— Fiez-vous à moi, Reb Shemuel, dit David en lui +serrant chaleureusement la main.</p> + +<p>— Hannah dit que vous êtes un pécheur en Israël, +dit le rabbin en souriant, malgré que sa voix trahît +l’inquiétude, mais j’espère que vous tiendrez une maison +kosher ?</p> + +<p>— Soyez sans crainte, sir, dit David, nous devrons +le faire, ne fût-ce que pour le plaisir de vous avoir parfois +à dîner chez nous.</p> + +<p>Le vieillard lui frappa gentiment sur l’épaule.</p> + +<p>— Ah, vous deviendrez bien vite un bon juif, lui +dit-il, mon Hannah vous l’apprendra, Dieu la bénisse ! +La voix de Reb Shemuel était un peu émue. Il se pencha +et embrassa le front d’Hannah : J’étais moi-même +un peu « link » avant d’épouser Simcha, conclut-il +d’un air encourageant.</p> + +<p>— Non, non, pas vous, disait le sourire de David, en +répondant au regard malicieux du rabbin, je gage que +vous n’avez jamais sauté un Mitzvah, même quand vous +étiez garçon.</p> + +<p>— Oh si ! je l’ai fait, répondit le rabbin, le regard +malicieux se transformant en un bon sourire. Quand +j’étais célibataire, je n’avais pas observé le précepte du +mariage, voyez-vous ?</p> + +<p>— Est-ce que le mariage est un Mitzvah ? demanda +David amusé.</p> + +<p>— Certainement, dans notre religion tout ce qu’un +homme doit faire est un Mitzvah, même quand cela lui +est agréable.</p> + +<p>— Oh, alors, j’ai sûrement commis quelques bonnes +actions, fit David en riant, car je me suis toujours diverti. +Vraiment ce n’est pas une mauvaise religion après +tout.</p> + +<p>— Une mauvaise religion ! répéta Reb Shemuel gaiement, +attendez de l’avoir goûtée. Il est clair que vous +n’avez jamais eu un bon enseignement. Vos parents +sont-ils encore en vie ?</p> + +<p>— Non, tous deux sont morts quand j’étais enfant ! +dit David devenant grave.</p> + +<p>— Je le pensais, dit Reb Shemuel. Heureusement ceux +d’Hannah vécurent. Il sourit à l’humour de cette phrase +et Hannah lui prit la main et la serra tendrement. Ah, +ce sera très bien, reprit le rabbin avec un accent d’optimisme +très caractéristique. Dieu est bon, vous avez un +cœur de bon Juif au fond de vous-même, David mon +fils. Hannah, apporte le vin yomtovdik, nous allons +boire un verre pour Mazzoltov, j’espère que ta mère +rentrera à temps pour se joindre à nous.</p> + +<p>Hannah courut à la cuisine, se sentant plus heureuse +qu’elle ne l’avait jamais été de sa vie. Elle pleura un +peu, rit un peu, et s’attarda un moment pour reprendre +une contenance et permettre aux deux hommes de faire +connaissance.</p> + +<p>— Comment se porte l’ex-mari de votre Hannah ? +demanda le rabbin en clignant de l’œil, car tout s’accordait +à le rendre heureux comme un roi. Je crois comprendre +que c’est un de vos amis.</p> + +<p>— Nous avons été à l’école ensemble, c’est tout ; +mais je viens par hasard de passer une heure avec lui. +Il va très bien, répondit David en souriant. Il est sur +le point de se remarier.</p> + +<p>— Son premier amour, sans doute ? dit le Rabbin.</p> + +<p>— Oui ; on y revient toujours, dit David gaiement.</p> + +<p>— C’est vrai, c’est vrai ! dit le rabbin, je suis heureux +qu’il n’y ait pas eu d’ennuis !</p> + +<p>— D’ennuis ? comment eût-il pu y en avoir ? Léah +savait que ce n’était qu’une plaisanterie. Tout est bien +qui finit bien et nous pourrons peut-être nous marier +tous deux le même jour et risquer de nouvelles erreurs. +Ha ha ! ha !</p> + +<p>— Alors, votre désir est de vous marier vite ?</p> + +<p>— Oui, il y a de trop longues fiançailles parmi nous, +souvent elles se rompent.</p> + +<p>— Alors, je suppose que vous en avez les moyens ?</p> + +<p>— Oh oui, je puis vous montrer mon…</p> + +<p>Le vieillard l’arrêta de la main.</p> + +<p>— Je ne désire rien voir. Ma fille doit mener une vie +agréable, c’est tout ce que je demande. Quel est votre +métier ?</p> + +<p>— J’ai gagné un peu d’argent au Cap et je compte +entrer dans les affaires.</p> + +<p>— Quelles affaires ?</p> + +<p>— Je ne suis pas encore décidé.</p> + +<p>— Vous n’ouvrirez pas le jour du Sabbat ? demanda +le rabbin avec anxiété.</p> + +<p>David hésita une seconde. Dans certaines affaires le +samedi est le meilleur jour, mais cependant il sentait +qu’il n’était pas assez radical pour rompre délibérément +avec le Sabbat, et depuis qu’il entrevoyait son établissement, +sa religion était devenue plus réelle. En +plus il devait sacrifier quelque chose à Hannah.</p> + +<p>— Soyez sans crainte, sir.</p> + +<p>Reb Shemuel lui serra la main sans parler mais avec +reconnaissance.</p> + +<p>— Il ne faut pas me croire une âme perdue, continua +David après un moment d’émotion, vous ne vous +souvenez pas de moi, mais j’ai reçu de vous des tas de +bénédictions et de <span lang="en" xml:lang="en">halfpence</span> quand j’étais gamin. Je +crois même que ce sont ces derniers que je préférais à +cette époque.</p> + +<p>Il sourit pour dissimuler son émotion.</p> + +<p>Reb Shemuel était rayonnant.</p> + +<p>— Vraiment ? demanda-t-il. Je ne me souviens pas de +vous, mais j’ai béni tant de petits enfants. Naturellement, +vous viendrez au Seder demain soir, et vous +goûterez la cuisine d’Hannah. Vous faites partie de la +famille maintenant.</p> + +<p>— Je serai enchanté d’avoir l’honneur de partager le +Seder avec vous, répondit David se sentant de plus en +plus attiré vers le vieillard.</p> + +<p>— A quelle Shool irez-vous pour Pâque ? Je puis +vous avoir une place dans la mienne si vous n’avez +encore rien arrangé.</p> + +<p>— Je vous remercie, mais j’ai promis à M. Birnbaûm +d’aller à la petite synagogue dont il est le président. +Il paraît qu’ils manquent de Cohenim, et je +suppose qu’ils veulent me faire bénir la congrégation.</p> + +<p>— Quoi, s’écria Reb Shemuel, vous êtes un Cohen ?</p> + +<p>— Certainement. Au Transvaal on m’a prié de donner +la bénédiction lors de la dernière Expiation. Vous +voyez que je suis loin d’être un pécheur en Israël.</p> + +<p>Il rit, mais son rire cessa brusquement. Reb Shemuel +avait pâli. Ses mains tremblaient.</p> + +<p>— Qu’y a-t-il ? vous êtes malade s’écria David.</p> + +<p>Le vieillard secoua la tête. Puis il se frappa le front +avec le poing : <span lang="de" xml:lang="de">Ach Gott !</span> dit-il, pourquoi n’y ai-je pas +songé plus tôt ? mais grâce à Dieu je l’apprends à +temps.</p> + +<p>— Vous apprenez quoi ? dit David craignant que le +vieillard ne déraisonnât.</p> + +<p>— Ma fille ne peut pas vous épouser, dit Reb Shemuel +d’une voix saccadée et tremblante.</p> + +<p>— Eh ? quoi ? demanda David consterné.</p> + +<p>— C’est impossible.</p> + +<p>— De quoi parlez-vous, Reb Shemuel !</p> + +<p>— Vous êtes un Cohen et Hannah ne peut pas épouser +un Cohen.</p> + +<p>— Ne peut pas épouser un Cohen ? Mais je croyais +qu’ils appartenaient à l’aristocratie israélite ?</p> + +<p>— C’est pourquoi un Cohen ne peut pas épouser une +femme divorcée.</p> + +<p>Le tremblement nerveux du vieillard gagna le jeune +homme. Son cœur battit comme mû par une machine +puissante. Sans y rien comprendre, l’aventure antérieure +d’Hannah lui faisait entrevoir de graves complications.</p> + +<p>— Entendez-vous que je ne puis pas épouser Hannah ? +demanda-t-il presque à mi-voix.</p> + +<p>— La loi est telle, une femme qui a reçu le Gett ne +peut pas épouser un Cohen.</p> + +<p>— Mais vous n’appelez pas Hannah une femme divorcée ? +cria-t-il d’une voix rauque.</p> + +<p>— Et pourquoi non ? Le <i lang="en" xml:lang="en">House of Judgement</i> n’a-t-il +pas autorisé le divorce ?</p> + +<p>— Grand Dieu ! s’écria David, alors Sam a ruiné notre +vie ! Il s’arrêta un instant pétrifié, puis il essaya de +tourner la difficulté. Un moment plus tard, il éclata :</p> + +<p>— C’est encore une de vos sacrées lois rabbiniques ; +ceci n’est pas du Judaïsme, du vrai Judaïsme. Dieu n’a +jamais fait de loi semblable.</p> + +<p>— Chut ! dit Reb Shemuel avec sévérité. C’est la sainte +Torah. Ce n’est pas seulement la doctrine rabbinique +dont vous parlez comme un Epicurien. C’est dans le +Lévitique XXI, 7 : « Ils ne prendront point une femme +répudiée par son mari, car ils sont sacrés à leur Dieu ; +c’est pourquoi tu le regarderas comme païen, car il +offre le pain de ton Dieu ; il te sera saint, car je suis +saint, moi qui vous sanctifie ».</p> + +<p>Pendant un instant David fut accablé par la citation, +la Bible était encore un livre sacré pour lui. Puis +il s’écria, indigné :</p> + +<p>— Mais Dieu n’applique pas cela à des cas comme +celui-ci !</p> + +<p>— Nous devons obéir à la loi de Dieu, dit Reb Shemuel.</p> + +<p>— Alors c’est la loi du diable ! s’écria David, perdant +son sang-froid.</p> + +<p>La physionomie du rabbin devint sombre comme la +nuit. Il y eut un moment de silence et d’épouvante.</p> + +<p>— Voilà, Père, dit Hannah, apportant le vin et quelques +verres qu’elle avait soigneusement époussetés. Elle +s’arrêta, poussa un cri et put à peine tenir le plateau +dans ses mains : Qu’y a-t-il ? Qu’est-il arrivé ? demanda-t-elle +avec anxiété.</p> + +<p>— Emportez le vin, nous ne boirons à la santé de personne +ce soir, s’écria David brutalement.</p> + +<p>— Grand Dieu ! dit Hannah, les roses de la joie se +fanant sur ses joues. Elle déposa le plateau sur la table +et courut se blottir dans les bras de son père. Qu’y +a-t-il ? qu’est-ce, père ? cria-t-elle, vous ne vous êtes pas +disputés, n’est-ce pas ?</p> + +<p>Le vieillard demeurait silencieux. La jeune fille les +suppliait tous deux du regard.</p> + +<p>— Non, c’est bien pire que ça, dit David d’une voix +froide et cassante. Vous rappelez-vous votre mariage pour +rire avec Sam ?</p> + +<p>— Oui ! Juste ciel ! je devine. Il y avait quand même +quelque chose à redire au Gett.</p> + +<p>Son angoisse à l’idée de le perdre était si visible qu’il +s’adoucit un peu.</p> + +<p>— Non, non pas ça, dit-il plus doucement, mais cette +sainte religion vous classe parmi les femmes divorcées, +et vous ne pouvez pas m’épouser parce que je suis un +Cohen.</p> + +<p>— Je ne peux pas vous épouser parce que vous êtes +un Cohen ? reprit Hannah terrifiée à son tour.</p> + +<p>— Nous devons obéir à la Torah, répéta Reb Shemuel +d’un ton grave et solennel. C’est votre ami Levine qui +s’est trompé et non pas la Torah.</p> + +<p>— La Torah ne peut pas traiter aussi cruellement une +simple plaisanterie, protesta David, et les innocents surtout.</p> + +<p>— Il ne faut pas railler les choses saintes, dit le vieillard +d’une voix sévère qui tremblait pourtant de compassion +et de pitié. Sur sa tête est le péché, sur sa tête +est la responsabilité.</p> + +<p>— Père ! s’écria Hannah d’une voix désolée, ne peut-on +rien faire ?</p> + +<p>Le vieillard secoua tristement la tête.</p> + +<p>La pauvre petite figure était blême et exprimait une +douleur trop profonde pour les larmes. Le choc était +trop brusque, trop terrible. Elle s’effondra, désespérée, +sur une chaise.</p> + +<p>— Quelque chose doit être fait, quelque chose sera +fait ! tonna David. J’en appellerai au grand rabbin.</p> + +<p>— Et que peut-il faire ? Peut-il enfreindre la Torah ? +demanda Reb Shemuel avec pitié.</p> + +<p>— Je ne lui demanderai pas de le faire, mais s’il a un +grain de bon sens il verra que notre cas est une exception, +et ne peut encourir les rigueurs de la Loi.</p> + +<p>— La Loi ne connaît pas d’exceptions, dit Reb Shemuel +doucement, citant le texte hébreu : la Loi de Dieu +est parfaite et éclaire les yeux. Soyez patients, dans votre +tribulation, mes chers enfants, c’est la volonté de Dieu. +Le Seigneur donne et le Seigneur reprend. Bénissez le +nom du Seigneur.</p> + +<p>— Pas moi, dit David durement, mais voyez Hannah ! +Elle s’est évanouie.</p> + +<p>— Non, je suis très bien, dit Hannah tristement ouvrant +ses yeux clos. Ne soyez pas si décisif, père, consultez +une fois encore vos livres. Peut-être y a-t-il une +exception en pareil cas.</p> + +<p>Le rabbin secoua la tête d’un air incrédule.</p> + +<p>— N’espérez pas cela, dit-il, croyez-moi, mon Hannah, +s’il y avait une lueur d’espoir je ne la cacherais pas. +Soyez une bonne fille, ma chérie, et supportez votre +épreuve comme une vraie femme juive. Ayez foi en Dieu, +mon enfant. Il fait toutes les choses pour notre plus +grand bien. Allons, levez-vous. Dites à David que vous +serez toujours son amie, et que votre père l’aimera +comme s’il était son fils.</p> + +<p>Il alla vers elle et la caressa tendrement. Il sentit un +spasme violent lui traverser la poitrine.</p> + +<p>— Je ne puis pas, père, s’écria-t-elle suffoquée. Je ne +puis pas. Ne me le demandez pas.</p> + +<p>David s’appuyait contre la table jonchée de manuscrits, +pétrifié. Les sévères figures de marbre des vieux +Rabbins du Continent, accrochés au mur, semblaient +froncer les sourcils en le regardant et il leur rendait +leur grimace. Son cœur débordait d’amertume, de mépris +et de révolte. Quel tas de fripons et de bigots ils +avaient dû être ! Reb Shemuel se pencha et prit la tête +de sa fille dans ses mains tremblantes. Ses yeux étaient +clos, sa poitrine se soulevait douloureusement en de +silencieux sanglots.</p> + +<p>— L’aimiez-vous tant que cela, Hannah ? murmura le +vieillard.</p> + +<p>Les sanglots répondirent, devenant plus forts.</p> + +<p>— Mais vous aimez plus encore votre religion, mon +enfant ? murmura-t-il avec angoisse. Elle vous consolera.</p> + +<p>Ses sanglots ne le rassurèrent pas, et par contagion +ils le gagnèrent.</p> + +<p>— Oh Dieu ! Dieu ! gémit-il, quel péché ai-je commis +pour que Tu punisses ainsi mon enfant !</p> + +<p>— Ne blâmez pas le Seigneur, s’écria David n’y tenant +plus, c’est votre bigoterie à vous-même. N’est-ce +pas assez que votre fille ne vous demande pas d’épouser +un chrétien ! Soyez heureux de cela, mon brave +homme, et renoncez à toutes vos antiques superstitions, +nous vivons au dix-neuvième siècle.</p> + +<p>— Et quoi ? dit Reb Shemuel éclatant à son tour. La +Torah est éternelle. Remerciez Dieu pour votre jeunesse, +votre santé et votre vigueur, et ne Le blasphémez pas +parce que vous ne pouvez réaliser tous les désirs de votre +cœur et l’inclination de vos yeux.</p> + +<p>— Le désir de mon cœur ! répliqua David. Vous imaginez-vous +que je ne pense qu’à ma propre souffrance ! +Voyez votre fille et songez à ce que vous lui faites, avant +qu’il soit trop tard.</p> + +<p>— Est-il en mon pouvoir de faire ou d’empêcher ? +demanda le vieillard. C’est la Torah, en suis-je responsable ?</p> + +<p>— Oui, répondit David par simple esprit de révolte.</p> + +<p>Puis, cherchant à se justifier, son visage éclairé par +une inspiration soudaine :</p> + +<p>— Qui le saura jamais ? Le Maggid est mort. Le vieil +Hyams est parti en Amérique, m’a dit Hannah. Il y a +mille chances contre une pour que les parents de Léah +aient jamais entendu parler de la Loi du Lévitique. +S’ils en avaient entendu parler, il y a encore mille +chances contre une qu’ils ne pensent pas à dire deux +et deux font quatre. Il faut un Talmudiste comme vous +pour songer à considérer Hannah comme une femme +divorcée. S’ils le faisaient, il y a une troisième fois +mille chances contre une pour qu’ils ne le disent à +personne. Il n’est pas besoin que vous procédiez vous-même +à la cérémonie. Qu’un autre ministre la marie. +Le Grand-Rabbin lui-même, et pour plus de sécurité, +je ne lui dirai pas que je suis un Cohen.</p> + +<p>Les mots coulaient à flots comme un torrent, accablant +le Rabbin pendant une minute. Hannah poussa +un cri de joie.</p> + +<p>— Oui, oui, père, ce sera très bien, après tout personne +ne le sait. Oh Dieu merci, Dieu merci !</p> + +<p>Il y eut un moment de cruel silence. Alors la voix du +vieillard se leva lente et triste.</p> + +<p>— Dieu merci ! répéta-t-il, comment osez-vous prononcer +son nom, alors que vous proposez de Le profaner ? +Me demandez-vous à moi, votre père, Reb Shemuel, +de consentir à une telle profanation du Nom ?</p> + +<p>— Et pourquoi pas ? dit David en colère. De qui une +fille doit-elle implorer la pitié, sinon de son père ?</p> + +<p>— Seigneur ayez pitié de moi ! murmura le vieux +Rabbin, se couvrant le visage de ses mains.</p> + +<p>— Allons, allons ! dit David avec impatience, soyez +raisonnable. Ce n’est en aucune manière indigne de +vous. Hannah n’a jamais été réellement mariée, de sorte +qu’elle ne peut pas être divorcée, nous vous demandons +seulement d’obéir à l’esprit de la Torah plutôt +qu’à la lettre.</p> + +<p>Le vieillard secoua la tête avec fermeté. Ses joues +étaient pâles et humides, et son expression était sévère +et solennelle.</p> + +<p>— Pensez donc, continua David avec passion, en quoi +suis-je supérieur à un autre Juif — à vous par exemple — pour +que je ne puisse pas épouser une femme divorcée ?</p> + +<p>— C’est la Loi, vous êtes un Cohen — un prêtre.</p> + +<p>— Un prêtre — Ha ! ha ! ha ! fit David en riant d’un +rire amer, un prêtre au dix-neuvième siècle ! Alors que +le Temple est détruit depuis mille ans !</p> + +<p>— Il sera rebâti, s’il plaît à Dieu ! dit Reb Shemuel. +Nous devons nous tenir prêts à le faire.</p> + +<p>— Oh oui, je suis prêt, ha ! ha ! ha ! un prêtre ! béni +par Dieu ! moi, un prêtre ! ha ! ha ! ha ! Savez-vous en +quoi consiste ma sainteté ? A manger de la viande tripha, +à aller à la Shool quelquefois tous les ans. Et je +suis trop saint pour épouser votre fille ? Oh, c’est trop +drôle !</p> + +<p>Il termina par un rire nerveux, se tapant sur les genoux +en proie à une gaieté excessive. Son rire était effrayant, +Reb Shemuel tremblait des pieds à la tête. Les +joues d’Hannah étaient tirées et pâles. Elle paraissait +accablée au-delà de ses forces. Un silence suivit, moins +terrible que le rire de David.</p> + +<p>David éclata de nouveau :</p> + +<p>— Un Cohen, un saint Cohen à la mode du jour ! Savez-vous +ce que les enfants disent des prêtres quand +nous vous donnons la bénédiction, à vous gens ordinaires ? +Ils disent, que si vous nous regardez une fois +pendant cet exercice sacré vous deviendrez aveugle, et +deux fois vous mourrez. Une jolie plaisanterie respectueuse, +celle-là, hein ? Ha ! ha ! ha ! vous êtes aveugle +déjà, Reb Shemuel. Attention de ne pas me regarder +une seconde fois, ou je vous bénirai. Ha ! ha ! ha !</p> + +<p>Un autre silence terrible suivit. « Ah ! très bien, conclut +David, son amertume se transformant en ironie, et le +premier sacrifice que le prêtre est appelé à faire est celui +de votre fille. Mais je ne veux pas, Reb Shemuel, écoutez +mes paroles, je ne veux pas, jusqu’à ce qu’elle offre elle-même +sa gorge au couteau. Si nous sommes séparés, elle +et moi, c’est sur vous et sur vous seul que la faute doit +retomber. C’est vous qui accomplirez le sacrifice. »</p> + +<p>— Ce que Dieu me demande de faire, je le ferai, dit +le vieillard d’une voix brisée. Qu’est-ce en comparaison +des souffrances que nos ancêtres ont souffert pour +la gloire de Son Nom ?</p> + +<p>— Oui, mais il semble que vous souffrez par procuration, +répondit David avec sauvagerie.</p> + +<p>— Mon Dieu ! Croyez-vous que je ne souhaiterais pas +mourir pour rendre Hannah heureuse ? balbutia le +vieillard ; mais Dieu a mis le fardeau sur ses épaules et +je ne puis que l’aider à le porter. Et maintenant, sir, je +dois vous demander de vous retirer, vous ne faites +qu’alarmer mon enfant.</p> + +<p>— Que dites-vous, Hannah ? Désirez-vous que je m’en +aille ?</p> + +<p>— Oui, à quoi cela sert-il… à présent, soupira Hannah +de ses lèvres pâles et tremblantes.</p> + +<p>— Mon enfant ! dit le vieillard avec pitié ; et il la +pressa sur son cœur.</p> + +<p>— Très bien ! dit David d’une voix étrangement brusque +et à peine reconnaissable. Je vois que vous êtes +père et fille. Il prit son chapeau, et tourna le dos devant +cette étreinte tragique.</p> + +<p>— David ! appela Hannah d’une voix mourante, en lui +tendant les bras.</p> + +<p>Il ne se retourna pas.</p> + +<p>— David ! Sa voix était semblable à un cri.</p> + +<p>— … Vous n’allez pas me quitter ?</p> + +<p>Il la regarda d’un air triomphant.</p> + +<p>— Ah, vous me suivrez ! vous serez ma femme !</p> + +<p>— Non, non, pas maintenant, pas encore. Je ne peux +pas vous répondre maintenant. Laissez-moi réfléchir. +Adieu, très cher, adieu !</p> + +<p>Elle éclata en sanglots. David la prit dans ses bras et +l’embrassa passionnément. Puis il sortit précipitamment.</p> + +<p>Hannah pleurait, son père lui tenant la main dans un +silence plein de compassion.</p> + +<p>Elle sanglota : — Oh qu’elle est cruelle, votre religion ! +cruelle, cruelle !</p> + +<p>— Hannah ! Shemuel ! où êtes-vous ? appela tout à +coup la voix joyeuse de Simcha, dans le corridor. Venez +voir les belles volailles que j’ai achetées, vrais metsiahs. +Elles valent le double. Quel beau Yomtov nous aurons !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c22">XXII<br> +<span class="xsmall">LE SOIR DU SEDER</span></h2> + + +<p>Pour une imagination d’enfant comme celle d’Esther, +le soir du Seder était une heure enchantée. Les mets +étranges et symboliques, les herbes amères, le mélange +sucré des pommes et des amandes, les épices et le vin, +l’os et l’agneau rôti, l’eau salée et les quatre coupes +de vin de raisin, les grands gâteaux, sans levain, avec +leurs croûtes marbrées, certains spécialement épais et +sucrés, les mélodies et les vers hébraïques, si particuliers, +avec leurs rimes et leurs assonances sonores, +l’étrange cérémonial, avec ses détails frappants, comme +celui pendant lequel, après avoir trempé le doigt dans +le vin on le secoue par dessus l’épaule en signe de répudiation +pour les dix plaies d’Egypte, cabalistiquement +multipliées au nombre de deux cent cinquante, tout +cela l’impressionnait profondément et faisait coïncider +l’approche de chaque Pâque avec une foule de perspectives +agréables et le sentiment du privilège d’être heureusement +née une enfant juive. Elle associait pourtant +vaguement la célébration de la fête avec l’histoire qu’elle +évoquait et l’histoire future de sa race. La miraculeuse +délivrance de ses ancêtres lui apparaissant dans les +brumes de l’antiquité comme un conte de fée, réel sans +doute, mais plus aisément imaginable pour cela. Et +cependant, des liens indissolubles la rattachaient à sa +race, qui anticipant sur le positivisme immortalise son +histoire en en faisant une religion.</p> + +<p>Les motsos qu’Esther mangeait n’étaient guère délicats, +ils étaient communs, appartenant à la qualité appelée +seconde. Car le pain sans levain de la bienfaisance +n’est pas nécessairement une nourriture délectable : mais +peu de choses fondaient aussi délicieusement dans le +palais qu’un morceau de motso trempé dans du vin très +ordinaire. L’originalité de la nourriture rendait la vie +moins journalière, plus pittoresque aux simples enfants +du ghetto, dans l’existence desquels la continuelle +alternance de jeûnes et de fêtes, l’abstinence des plaisirs +et des réjouissances et la variété des mets, apportaient +la diversité et le soulagement. Emprisonnés dans +l’enceinte de quelques rues étroites, noires et sombres, +boueuses et malodorantes, enfermés dans des maisons +tristes, entourés de visions et d’échos déprimants, l’esprit +de l’enfance puisait la gaieté et la couleur dans sa +propre flamme intérieure, et l’alchimie de la jeunesse +avait encore le pouvoir de transformer le plomb en or. +Aucune petite princesse, dans les palais des contes de +fée, ne pouvait prendre plus d’intérêt, et mieux goûter +le plaisir de la vie qu’Esther Ansell, assise à la table du +Seder, où son père, délivré de l’esclavage d’Egypte, se +prélassait royalement sur deux chaises garnies de coussins +comme le prescrit le Din. Le premier ministre d’un +monarque, lui-même, n’aurait pu professer plus de +mépris pour Pharaon que Mosès Ansell assis dans l’attitude +symbolique du sybarite. Un chien vivant vaut +mieux qu’un lion mort, a dit un grand maître en Israël. +Combien mieux alors un lion vivant qu’un chien +mort ? Pharaon, malgré toute sa pourpre, ses beaux vêtements +et ses cités de trésors, gisait au fond de la Mer +Rouge, frappé par les deux cent cinquante plaies, et même +s’il avait pu, comme la tradition l’affirme, rester en vie +et devenir roi de Ninive, en écoutant les avertissements +de Jonas, prophète et explorateur à bord d’une baleine, +alors même, il ne serait plus que poussière et cendres, +de quoi permettre à d’autres pécheurs de s’en couvrir. +Mais lui, Mosès Ansell, était le chef honoré de sa famille, +et jouissait de l’avant-goût des plaisirs du juste au +Paradis. Plus encore il donnait l’hospitalité aux pauvres +et aux affamés. Les petites puces ont de plus petites +puces, et Mosès Ansell n’était jamais tombé assez bas +pour que le soir des soirs, alors que l’esclave s’assied au +rang du maître, il n’eût pu inviter l’hôte pascal, généralement +représenté par quelque <i lang="en" xml:lang="en">greener</i>, nouvellement +arrivé, ou quelque brave vagabond rendu au Judaïsme +pour la circonstance, et acceptant une place à la table, +dans cet esprit de camaraderie, qui est un des traits de +caractère les plus charmants du Juif pauvre. Le Seder +n’était pas une cérémonie qu’il fallait célébrer avec une +solennité trop rigoureuse ; et une gaieté bruyante régnait +parmi les petits, surtout aux temps heureux où leur +mère vivait et essayait de voler l’afikoman ou le motso +destiné à clore le repas et ne consentait à le céder au père +qu’après lui avoir fait promettre de lui donner ce qu’elle +désirait. Hélas ! il est à craindre que les ambitions de +Mrs Ansell ne visassent pas bien haut. La gaieté augmentait +encore quand le fils cadet, c’était toujours le pauvre +Benjamin aussi loin qu’Esther pouvait se souvenir, ouvrait +le bal en demandant d’une voix charmante, avec +un air de parfaite ignorance, pourquoi ce soir ne ressemblait +à aucun autre soir, à cause des nombreuses et +curieuses particularités de la nourriture et des manières +(qu’il énumérait en détails) qui s’offraient à sa +vue. Sur quoi Mosès, et la Bube, et le reste de l’assemblée, +y compris l’interrogateur, répondaient invariablement +sur une mélodie correspondante : « Nous fûmes +esclaves en Egypte » et commençaient à raconter dans +tous ses détails, s’interrompant au milieu pour se rafraîchir, +l’histoire toujours nouvelle de la grande délivrance, +accompagnée de nombreuses digressions concernant +Haman et Daniel et les sages de Bona Berak, +l’ensemble du rituel domestique le plus ancien qui +existe, se terminant par une ballade allégorique comme +celle de « La Maison que Jacques bâtit », qui raconte +l’histoire d’un petit enfant qui fut mangé par un chat, +qui fut mordu par un chien, qui fut battu par un +bâton, qui fut brûlé par le feu, qui fut éteint par l’eau, +qui fut bue par le bœuf, qui fut abattu par le sacrificateur, +qui fut tué par l’ange de la mort, qui fut tué +par le Seigneur. Béni soit-Il !</p> + +<p>Dans les intérieurs aisés ce hagadah se lisait dans +des manuscrits ornés de riches enluminures — la seule +forme de l’art pictural dans laquelle les Juifs aient excellé — mais +les Ansell avaient de petits livres pauvrement +imprimés, ornés d’étranges gravures involontairement +comiques, préraphaélites en perspective, d’un +dessin ridicule, représentant les miracles de la Rédemption, +Moïse ensevelissant l’Egyptien et divers autres passages +du texte. Dans l’une, un roi se trouvait en prière +au temple devant une bombe faisant explosion, destinée +à représenter la Shechinah, ou la gloire Divine. Dans +une autre, Sarah, coiffée d’un chapeau rond, vêtue d’une +jupe et d’une jaquette élégantes, se tenait debout derrière +la porte de la tente, une grande villa isolée, au +bord d’un lac sur lequel naviguaient des bateaux et +des gondoles, pendant qu’Abraham recevait les trois +messagers célestes, discrètement déguisés sous de +lourdes ailes.</p> + +<p>Quelle joie quand approchait le moment de vider chacune +des quatre coupes et quelle déception et quel badinage +quand la coupe ne devait être que soulevée, +quelles taquineries on faisait subir à Salomon qui, très +gourmand, essayait de ne pas perdre une goutte du liquide +pendant les manœuvres digitales, lorsque le vin +doit être projeté de la coupe au récit de chacune des +plaies. Quel moment solennel que celui pendant lequel +on remplissait jusqu’au bord le plus grand des gobelets, +pour la délectation du prophète Elie, ouvrant ensuite +la porte toute grande pour son entrée. Ne pouvait-on +pas entendre le bruissement de son esprit rôdant +à travers la pièce ? Et qu’importe si le niveau du liquide +ne baissait pas de la hauteur d’un grain d’orge ? Elie, +bien qu’il n’éprouvât pas de difficulté à être présent simultanément +dans toutes les parties du monde, eût eu +quelque peine à accomplir le miracle plus grand encore, +de vider tant de millions de gobelets. Les historiens attribuent +la coutume d’ouvrir la porte à la nécessité de +faire voir au peuple que le sang d’un enfant chrétien ne +figure pas dans la cérémonie ; et, par hasard, la science +a illuminé la superstition naïve d’une lueur tragique +plus poétique encore. Dans le ghetto londonien les persécutions +ont dégénéré en de rares manifestations telles +qu’un cri poussé dans le trou de la serrure par les +voyous des environs quand ils entendent les étranges +mélodies psalmodiées par tant de poitrines joviales ; +alors les chanteurs s’arrêtent un instant, troublés ; et +l’un d’eux dit : « C’est sans doute quelque brute de +Chrétien ; » puis ils reprennent le fil de la chanson.</p> + +<p>Puis, quand l’afikoman était mangé et la dernière +coupe de vin vidée, et qu’il était l’heure de s’aller coucher, +combien douce était la sensation de sainteté et +de sécurité qui régnait encore ! Il n’était pas besoin de +dire ses prières ce soir-là pour implorer l’ange gardien +d’Israël, qui jamais ne sommeille ni ne dort, de veiller +sur eux et d’éloigner les esprits malins. Les anges étaient +près d’eux, Gabriel à leur droite, Raphaël à leur gauche +et Michel derrière eux.</p> + +<p>Sur tout le ghetto la lumière des Pâques brillait, transformant +les sombres réduits et illuminaient les vies +obscures.</p> + +<p><span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby était assise à côté de Mrs Simons à la +table de la fille mariée de cette bonne âme, la même qui +avait nourri la petite Sarah. Les fréquents éloges d’Esther +avaient procuré à la pauvre et chétive couturière ce +grand privilège. Bobby était accroupi sur le paillasson +du couloir prêt à recevoir Elie. Sur cette table figuraient +deux morceaux de poisson frit envoyé à Mrs Simons +par Esther Ansell. Ils représentaient la plus belle +revanche de la vie d’Esther, et celle-ci était pleine de remords +envers Malka en se rappelant que c’était à son +or qu’elle devait ce moment d’orgueil. Elle décida de lui +écrire de sa plus belle main une lettre d’excuse.</p> + +<p>Chez les Belcovitch la cérémonie était longue, car le +maître de la maison voulait à tout prix traduire l’hébreu +en jargon, mot à mot, mais personne ne le trouvait ennuyeux, +surtout après le souper. Pesach était assis, la +main dans la main de Fanny dont le mariage approchait, +Becky régnait dans toute sa gloire, coiffée avec +une élégance agressive. Elle était insolemment « disponible » +éblouissant consciemment le pauvre Pollack que +nous rencontrâmes dernièrement à la table du Sabbat, +chez Reb Shemuel. Il y avait là aussi Chayah, la femme +aux jambes mal assorties ; et soyez sûrs que Malka ayant +rapporté la brosse à habit, trônait majestueusement à la +table de Milly, et que Sugarman le Shadchan pardonna +à sa compagne borgne de manquer d’un quatrième oncle, +alors que Joseph Strelitski, rêveur de rêves, riche +des commissions de cigares pascals, rêvait au grand +exode. Comment le <i>Shalotten Shammos</i> aurait-il pu +n’être pas radieux, dirigeant cette cérémonie compliquée +sans que personne pût le contredire, et comment Karlkammer +eût-il pu se croire ailleurs qu’au sept cent-soixante-dix-septième +ciel, lequel, d’après les calculs de +la Gématriyah, peut aisément se réduire au septième.</p> + +<p>Shosshi Shmendrik ne manqua pas d’expliquer la Délivrance +à l’ex-veuve Finkelstein, et Guedalyah l’épicier +de célébrer la réjouissance annuelle en compagnie d’une +cinquantaine de joyeux immigrants pauvres. Les voyous +chrétiens pouvaient bien crier et brailler dans la rue par +dérision, et particulièrement quand les portes s’ouvraient +pour la venue d’Elie : les mots durs ne brisent +pas les os, et le ghetto s’élevait au-dessus de l’insulte.</p> + +<hr> + + +<p>Melchisédec Pinchas était l’hôte pascal de Reb Shemuel, +l’odeur de son cigare du Sabbat n’étant pas arrivée +jusqu’aux narines du vieillard. C’était un grand soir +pour Pinchas, dont les ferventes aspirations nationalistes +se trouvaient ravivées par les souvenirs de la délivrance +d’Egypte ; quoiqu’il considérât cette dernière +comme mythique, tout au moins dans ses détails. Ce fut +une soirée terrible pour Hannah, assise en face de lui +sous le feu de son regard inspiré. Elle était pâle et crispée, +bougeant et parlant machinalement. Son père lui +jetait de temps à autre un regard compatissant, avec la +certitude que le plus mauvais moment était passé. Sa +mère ne comprenait pas aussi bien la gravité de la crise, +ne s’étant pas trouvée au cœur de la tempête. Elle +n’avait même jamais vu son futur gendre si ce n’est à +travers l’objectif d’un appareil photographique. Elle +éprouvait du regret, et voilà tout. Maintenant qu’Hannah +avait rompu la glace et accepté un jeune homme, peut-être +y avait-il de l’espoir pour les autres.</p> + +<p>Aucun de ses parents ne soupçonnait l’état d’esprit +d’Hannah. L’amour lui-même est aveugle pendant ces +silences tragiques qui séparent les âmes.</p> + +<p>Durant toute la nuit qui suivit cette scène déchirante, +elle ne put dormir ; l’activité fébrile de son esprit rendait +tout sommeil impossible, et un secret instinct lui +disait que David veillait, lui aussi ; que tous deux, dans +le silence de la ville qui dormait, ils luttaient dans l’ombre +contre le même problème terrible, et que jamais ils +n’avaient été aussi unis, que depuis leur séparation. Le +matin elle reçut une lettre, non timbrée, qui avait évidemment +été mise dans la boîte aux lettres par David. +Elle demandait une entrevue pour dix heures au coin +des Ruines : il ne pouvait naturellement pas venir chez +elle. Hannah sortit pour faire quelques emplettes, emportant +un petit panier. Une activité joyeuse régnait +dans le ghetto, comme un gai bruit de fête ; l’air résonnait +des gloussements rauques d’innombrables volailles +qui prennent la route de l’abattoir toute maculée de +sang et jonchée de plumes ; des professionnels sacrificateurs +y maniaient les couteaux rituels et des gamins +armés de petits braseros parcouraient les Ruines en +vendant des bûchers à un demi-penny pour le sacrifice +des dernières miettes de levain. Personne ne remarqua +les deux formes tragiques dont la vie dépendait de ces +quelques minutes de conversation échangées au milieu +de la foule tumultueuse.</p> + +<p>Le visage sombre de David s’éclaira en apercevant +Hannah qui venait à lui.</p> + +<hr> + + +<p>— Je savais bien que vous viendriez, dit-il en lui serrant +longuement la main. La paume de la sienne était +brûlante et celle d’Hannah était sans force et glacée. La +violence de l’émotion ressentie avait chassé le sang de la +tête et des membres, mais intérieurement elle brûlait. +En se regardant chacun d’eux put lire la révolte dans les +yeux de l’autre.</p> + +<p>— Marchons un peu, dit-il.</p> + +<p>Ils avancèrent lentement. Sous leurs pieds le sol était +glissant et boueux. Le ciel était gris ; mais la gaieté de +la foule neutralisait la sombre misère du paysage.</p> + +<p>— Eh bien ? demanda-t-il tout bas.</p> + +<p>— Je croyais que vous aviez quelque chose à me proposer, +murmura-t-elle.</p> + +<p>— Laissez-moi porter votre panier.</p> + +<p>— Non, non, continuez, qu’avez-vous décidé ?</p> + +<p>— De ne pas renoncer à vous, Hannah, aussi longtemps +que je vivrai !</p> + +<p>— Ah ! dit-elle calmement, moi aussi j’ai beaucoup +réfléchi et je ne vous abandonnerai pas. Mais notre mariage +devant la Loi Juive est impossible, nous ne pourrions +nous marier dans aucune synagogue sans que +mon père le sût, et il informerait aussitôt les autorités +de l’obstacle qui s’oppose à notre union.</p> + +<p>— Je sais, chérie, mais si nous partions en Amérique +où personne ne saura rien, nous trouverions là +quantité de rabbins pour nous marier. Rien ne me lie +à ce pays. Je puis commencer mes affaires en Amérique +tout aussi bien qu’ici. Vos parents aussi seront +plus indulgents quand vous serez par delà les mers. Le +pardon est plus facile de loin. Qu’en dites-vous, chérie ?</p> + +<p>Elle secoua la tête.</p> + +<p>— Pourquoi nous marier à la Synagogue ? demanda-t-elle.</p> + +<p>— Pourquoi ? répéta-t-il inquiet.</p> + +<p>— Oui, pourquoi ?</p> + +<p>— Mais parce que nous sommes Juifs.</p> + +<p>— Et vous observeriez les rites juifs pour transgresser +la Loi juive ? demanda-t-elle simplement.</p> + +<p>— Non, non. Pourquoi le comprendre ainsi ? je ne +doute pas que la Bible ait raison d’avoir fait les Lois +qu’elle prescrit. Quand les premiers feux de ma colère +furent calmés, j’ai compris les choses dans leur sens +véritable. Les Lois pour les prêtres n’étaient utiles qu’au +temps où nous possédions un temple, et elles ne peuvent +plus s’appliquer à un divorce pour rire comme était le +vôtre. Ce sont ces vieux fous, je vous demande pardon, +ce sont ces vieux rabbins fanatiques qui veulent leur +donner une rigidité que Dieu n’a jamais voulu qu’elles +aient, de même qu’ils font encore une affaire de ce que +la viande soit kosher. En Amérique ils sont moins stricts, +et de plus ils ne sauront pas que je suis un Cohen.</p> + +<p>— Non, David, dit Hannah avec fermeté. Il ne faut +pas de duplicité. Quelle raison avons-nous de chercher +la sanction d’un rabbin ? Si la Loi juive ne peut nous +unir sans que nous lui cachions quelque chose, je ne +veux pas avoir affaire à elle. Vous connaissez mes opinions. +Je n’ai pas pénétré aussi profondément que vous +les questions religieuses.</p> + +<p>— Ne soyez pas ironique, interrompit-il.</p> + +<p>— Je me suis toujours ennuyée à mourir pendant ces +éternelles cérémonies, cette longue chaîne de Lois qui +s’enroule autour de vous, comprimant davantage votre +vie à chaque tour, et maintenant elle est devenue trop +opprimante pour être supportée plus longtemps. Pourquoi, +si nous décidons de rompre avec elle, prétendre +nous y conformer ? Que vous importe le Judaïsme ? Vous +mangez tripha, vous fumez le jour du Sabbat, quand +cela vous plaît.</p> + +<p>— Oui, je sais, peut-être ai-je tort, mais tout le monde +le fait à présent. Quand j’étais enfant, aucun Juif n’eût +voulu qu’on le vît monter dans un omnibus le jour du +Sabbat, aujourd’hui vous en voyez des quantités. Mais +tout cela est du Judaïsme de l’ancien temps. Il doit +exister un Dieu, sans quoi nous ne serions pas ici, et +il n’est pas possible de croire que ce fut Jésus. Un +homme doit avoir une religion, il n’y a rien de meilleur, +mais il ne s’agit pas de cela. Si mon projet ne +vous plaît pas, conclut-il d’un air anxieux, quel est le +vôtre ?</p> + +<p>— Marions-nous honnêtement devant l’officier de +l’Etat-Civil.</p> + +<p>— Comme vous voudrez, chère, dit-il aussitôt, pourvu +que nous soyons mariés, et vite.</p> + +<p>— Dès que vous le voudrez.</p> + +<p>Il saisit sa main pendante et la serra passionnément.</p> + +<p>— Voilà ma toute plus chère Hannah ! Oh si vous +pouviez savoir ce que j’ai souffert hier soir quand vous +paraissiez vous éloigner de moi !</p> + +<p>Ils se turent un instant, tous deux réfléchissaient avec +anxiété. Puis David dit :</p> + +<p>— Mais auriez-vous le courage de le faire en restant à +Londres ?</p> + +<p>— J’ai le courage de tout faire, mais comme vous le +dites, il serait peut-être préférable de voyager. La rupture +sera moins pénible si nous rompons avec tout, si +nous changeons tout à la fois. Cela peut paraître contradictoire, +mais vous comprenez ce que je veux dire.</p> + +<p>— Parfaitement. Il est difficile de vivre une nouvelle +vie dans un ancien cadre, d’autre part pourquoi donnerions-nous +à nos amis l’occasion de battre froid. Ils +inventeront toutes sortes de raisons malicieuses pour +lesquelles nous ne nous sommes pas mariés à la Shool, +et s’ils découvrent la vraie, ils sont capables de considérer +notre union comme illégale. Partons en Amérique +comme je vous l’ai proposé.</p> + +<p>— Très bien. Nous embarquerons-nous directement de +Londres ?</p> + +<p>— Non, de Liverpool.</p> + +<p>— Alors nous pouvons nous marier à Liverpool avant +de partir ?</p> + +<p>— Une bonne idée ; mais quand partons-nous ?</p> + +<p>— De suite, ce soir. Le plus vite sera le mieux !</p> + +<p>Il la regarda aussitôt.</p> + +<p>— Pensez-vous ce que vous dites ? dit-il, son cœur +battait avec violence comme pour se briser, des vagues +de couleurs miroitantes lui passaient devant les yeux.</p> + +<p>— Je le pense, dit-elle avec gravité. Croyez-vous que +je pourrais affronter mon père et ma mère en sachant +que je vais les blesser jusqu’au fond du cœur ? chaque +jour d’attente me serait une torture. Oh, pourquoi la +religion est-elle un fléau ?</p> + +<p>Elle s’arrêta un instant, accablée par l’émotion qu’elle +avait essayé de cacher. Elle conclut de la même manière +calme.</p> + +<p>— Oui, il faut rompre tout de suite, nous avons célébré +notre dernière Pâque, nous mangerons du pain avec +du levain, ce sera la rupture décisive. Emmenez-moi à Liverpool +aujourd’hui même. David, vous êtes le mari de +mon choix, je m’en remets à vous.</p> + +<p>Elle le regarda franchement de ses yeux noirs et brillants +qui contrastaient avec son teint pâle. Il les contempla, +et un éclair de candeur divine sembla pénétrer +son âme.</p> + +<p>— Je vous remercie, très chère, dit-il, d’une voix +mêlée de larmes.</p> + +<p>Ils continuèrent à marcher en silence. Toute parole +était superflue. Quand ils parlèrent enfin, leurs voix +étaient calmes, la paix que donne la résolution était +enfin venue et tous deux goûtaient la joie de se sacrifier +pour leur mutuel amour. Leur renoncement +aux conventions, si naturel qu’il puisse paraître à +l’étranger, leur apparaissait à eux comme une rupture +cruelle avec toutes les traditions du ghetto et celles de +leurs vies passées ; ils s’aventuraient, la main dans la +main, dans un sentier inexploré.</p> + +<p>Coudoyant la foule loquace à travers les petites rues +tristes du ghetto, dans l’air froid et gris d’une matinée +brumeuse, Hannah croyait marcher dans un jardin enchanté, +en respirant l’odeur des roses de l’amour, mêlée +à l’âpre bise saline qui venait de l’océan de la liberté. +Une vie nouvelle, fraîche et bénie s’ouvrait pour elle, +les nuages et les entraves du passé s’évanouissaient +enfin. La révolte instinctive, irraisonnée, nourrie par +l’ennui et le mécontentement des conditions de sa vie +et de celle de son entourage, avait, par une curieuse +série d’accidents atteint précipitamment sa pleine force. +La pensée allait se transformer en action, et la perspective +d’agir inondait son âme d’une paix et d’une joie +qui submergeaient tout sentiment d’humanité.</p> + +<p>— A quelle heure pouvez-vous être prête ? demanda-t-il +avant de se séparer.</p> + +<p>— A l’heure que vous voudrez, répondit-elle. Je ne +puis rien emporter et je n’ose rien préparer. Je pense +que je pourrai trouver le nécessaire à Liverpool. Je +n’ai que mon chapeau et mon manteau à mettre.</p> + +<p>— Ce sera bien assez, dit-il avec passion, je ne veux +que vous !</p> + +<p>— Je le sais, mon ami, répondit-elle tendrement, si +vous étiez comme sont les autres jeunes Juifs je n’abandonnerais +pas tout pour vous.</p> + +<p>— Vous ne le regretterez jamais, Hannah, dit-il, remué +jusqu’aux fibres par la grandeur de son sacrifice à +l’amour qui se révélait à lui.</p> + +<p>Il n’était, lui, qu’un vagabond sur la face du globe, +mais elle, elle s’arrachait aux racines profondes de la +famille, aux conventions de son milieu et de son sexe ; +une fois encore il frémit au sentiment de son indignité, +se demandant avec angoisse s’il était assez noble pour +justifier sa confiance. Maîtrisant son émotion, il continua :</p> + +<p>— Je compte que mes bagages et les dispositions à +prendre avant de quitter le pays occuperont toute la +journée. Je dois voir au moins mon banquier mais je +ne prendrai congé de personne ; cela éveillerait les +soupçons. Je serai au coin de votre rue, avec un cab, à +neuf heures et nous prendrons l’express de dix heures +à Euston. Si nous manquions celui-là, il nous faudrait +attendre jusqu’à minuit. Il fera nuit, personne ne nous +verra. Je vous achèterai un nécessaire de toilette et tout +ce à quoi je pourrai penser et je le joindrai à mes bagages.</p> + +<p>— Très bien, dit-elle simplement.</p> + +<p>Ils ne s’embrassèrent pas, elle lui tendit la main et +par une inspiration soudaine il lui mit au doigt la bague +qu’il avait apportée la veille. Des larmes emplirent ses +yeux en voyant ce qu’il avait fait. Ils se regardèrent à +travers leurs pleurs, se sentant liés au delà de toute intervention +humaine.</p> + +<p>— Adieu, bégaya-t-elle.</p> + +<p>— Adieu, dit-il, à neuf heures.</p> + +<p>— A neuf heures, soupira-t-elle et elle s’éloigna sans +se retourner.</p> + +<p>Ce fut une cruelle journée, les minutes passèrent doucement +dans les heures et les heures se traînèrent lentement +jusqu’au soir. Il faisait un vrai temps d’Avril, +les averses et les rayons de soleil alternant capricieusement. +Vers le soir Hannah revêtit sa plus belle robe +pour la fête, elle bourra ses poches de petits souvenirs +précieux, et mit le portrait de son père avec celui de +son fiancé sur son cœur. Elle suspendit un manteau de +voyage et un chapeau au porte-manteau près de la porte +du vestibule pour l’avoir à la main en quittant la maison. +Elle se rendit peu utile à la cuisine ce jour-là, +mais sa mère était pleine de tendresse pour elle, connaissant +son chagrin. De temps en temps Hannah +monta dans sa chambre à coucher pour jeter un dernier +regard sur toutes ces choses dont elle était si lasse, +le petit lit de fer, l’armoire, les gravures encadrées, la +cruche et la cuvette décorée de fleurs. Toutes ces choses +lui semblaient étrangement précieuses maintenant qu’elle +les regardait pour la dernière fois. Elle examina tout, +même le petit fer à friser et le carton plein de bouts +de rubans, de mousseline et de dentelle, de fleurs fanées, +d’éventails déchirés ; et les corsets aux baleines cassées, +et les jupons aux volants salis et les gants de bal à douze +boutons avec leurs doigts noircis ; et les vieilles écharpes +roses défraîchies. Il y avait quelques livres, surtout ses +livres de prix qu’elle eût voulu emporter, mais cela ne +se pouvait pas. Elle parcourut le reste de la maison de +haut en bas. Tout cela l’émouvait ; mais elle ne pouvait +maîtriser le sentiment de l’adieu. A la fin elle écrivit +une lettre à ses parents et la dissimula sous sa glace, +certaine qu’ils fouilleraient la chambre pour y trouver +quelque trace. Un moment elle se regarda avec curiosité : +le carmin n’était pas encore revenu sur ses joues. +Elle se savait jolie et s’efforçait toujours d’être gentille +pour le simple plaisir. Tous ses instincts étaient esthétiques. +Aujourd’hui elle avait l’air d’une sainte en extase. +Elle prit peur en se voyant. Elle avait vu sa +figure assombrie, en larmes, accablée de tristesse, jamais +elle ne s’était vu cet air fatal. Il lui semblait que +sa résolution était écrite sur tous ses traits de manière +à ce que chacun pût la lire.</p> + +<p>Dans la soirée elle accompagna son père à la Shool. +Elle y allait rarement le soir et l’idée lui en vint brusquement. +Le Ciel seul savait si jamais encore elle entrerait +dans une synagogue ; cette visite serait une autre +étape de ses adieux. Reb Shemuel y vit un symptôme +de sa résignation à la volonté de Dieu et il lui posa doucement +la main sur la tête, la bénissant en silence et +levant vers les cieux des yeux reconnaissants. Hannah +comprit trop tard cette fausse interprétation et en +éprouva des remords. A l’occasion de la fête, Reb Shemuel +décida d’aller faire ses dévotions à la grande synagogue. +Hannah s’assit parmi les fidèles clairsemés de +la galerie des femmes et feuilleta machinalement un +machzor, en contemplant, pour la dernière fois, l’enceinte +sombre où les hommes étaient assis coiffés de +leurs chapeaux haut-de-forme et vêtus de leurs habits +de fête. De grands cierges de cire brûlaient tout autour +dans de grands lustres dorés suspendus au plafond, +dans des chandeliers fixés sur le rebord des fenêtres, +dans des candélabres accrochés aux murs. Il régnait une +atmosphère de joie sainte dans ce vieil et solennel édifice, +avec ses piliers massifs, ses petites fenêtres latérales, +ses grandes voûtes, ses lucarnes, et ses tablettes +couvertes de caractères dorés perpétuant la mémoire de +pieux donateurs.</p> + +<p>La congrégation chantait les répons avec onction et +jubilation. D’aucuns parmi les fidèles agrémentaient leur +dévotion de petits bavardages, et derrière les barreaux +de fer, le bedeau dirigeait les hommes en chapeaux +mous, qui répétaient vigoureusement ses <i>amen</i> automatiques. +Hélas, ce soir Hannah n’avait pas d’yeux pour +observer les drôleries qui d’habitude éveillaient ses moqueries +et ses rires. Une émotion véritable la gagnait, la +même émotion de l’adieu qui l’avait prise dans sa chambre. +Ses regards erraient vers l’Arche, surmontée des tablettes +de pierre du Décalogue, et ses tristes prunelles +se remplirent de foi aux réminiscences de sa jeunesse. +Un jour, quand elle était une petite fille, son père lui +avait raconté que parfois le soir de la pâque un ange +sortait par les portes de l’Arche écartant les rouleaux de +la Loi. Pendant des années elle avait regardé pour voir +l’ange, ne perdant pas un instant de vue les rideaux. A la +fin elle se découragea et conclut que sa vision n’était pas +assez pure et que l’ange s’exhibait dans d’autres synagogues. +Ce soir la fantaisie de son enfance lui revint, elle +se prit à regarder involontairement l’arche, espérant +presque en voir sortir l’ange. Elle n’avait pas songé au +Service du Seder en fixant son rendez-vous avec David le +matin ; mais pendant la journée, quand elle y pensa, +un sourire cynique effleura ses lèvres. Comme tout était +approprié ! Ce soir marquerait <i>son</i> exode de l’esclavage. +Comme ses ancêtres quittant l’Egypte elle prendrait en +hâte son repas, le bâton à la main, prête à partir en +voyage. Avec quelle âme forte elle se mettrait en route +vers la terre promise ! Elle pensa ainsi pendant quelques +heures, puis son humeur se modifia. Et plus le +Seder approchait, plus elle reculait devant la cérémonie +familiale. A la synagogue elle fut prise de panique, +lorsque l’image de l’intérieur domestique s’offrit à son +esprit : elle se vit fuyant dans la rue, allant rejoindre +son amoureux, sans rien regarder en arrière.</p> + +<p>Oh pourquoi David n’avait-il pas fixé le rendez-vous +plus tôt, de manière à lui éviter une si douloureuse +épreuve ! Le chœur vêtu de noir chantait doucement. +Hannah calma ses appréhensions en se joignant à lui à +mi-voix, car chanter était considéré comme une intrusion +dans les privilèges du chœur, susceptible de déranger +les chantres dans les laborieuses fugues à quatre +parties qu’ils exécutaient sans le secours de l’orgue.</p> + +<p>Elle chantait : « Avec un perpétuel amour tu as +aimé la maison d’Israël, ton peuple ; tu nous as donné +une Loi et des commandements, des statuts et des sentences. +Pour cela, O Seigneur notre Dieu, quand nous reposerons +et lorsque nous nous lèverons nous méditerons +tes Lois ; nous nous réjouirons dans les paroles de ta +Loi et dans tes commandements pour jamais, car ils sont +notre vie et la durée de nos jours ; nous y penserons, +jour et nuit. Et puisses-tu ne jamais détourner de nous +ton amour. Béni sois-tu, O Seigneur, toi qui aimes ton +peuple Israël ! »</p> + +<p>Hannah scrutait la version anglaise de l’hébreu dans +son Machzor tandis qu’elle chantait. Bien qu’elle pût +traduire chaque mot, le sens de ce qu’elle chantait +ne pénétra pas complètement son esprit. Le pouvoir +du chant sur les âmes ne dépend guère des paroles et +pourtant celles-ci lui semblaient fatidiques, chargées +d’un message spécial. Ses yeux étaient humides quand +les fugues furent terminées. De nouveau elle considéra +l’Arche, avec son beau rideau brodé derrière lequel se +trouvaient les précieux rouleaux, avec leurs couvertures +de soie et leurs sonnettes d’or, leurs écus et leurs grenades. +Ah, si l’ange sortait maintenant ! Si pendant un +instant seulement l’éblouissante vision brillait sur les +marches blanches ! Oh pourquoi ne venait-il pas la +sauver !</p> + +<p>La sauver ? de quoi ? Elle se posait cette question avec +rage, en dépit de sa douce et faible voix. Quel mal avait-elle +jamais fait pour que jeune et jolie elle fût cruellement +obligée de choisir entre le passé et le présent ? +C’était dans cette synagogue qu’elle aurait dû se marier, +marchant fièrement et honorablement sous le dais +au milieu des regards et des congratulations de ses amis. +Au lieu de tout cela elle était réduite à l’exil et aux ennuis +d’un mariage secret. Non, non, elle ne voulait pas être +sauvée, et rester dans le troupeau, c’était la croyance qui +était coupable, non pas elle.</p> + +<p>Le service prit fin. Le chœur chanta l’hymne final, le +Chazan chantant lentement le dernier vers agrémenté +de nombreuses variations musicales.</p> + +<p>Un bruit de chapelets et de stalles refermées, et la congrégation +se déversa dans la rue parmi le bourdonnement +des mutuels « good-yomtov ». Hannah rejoignit +son père, le sentiment de haine et de révolte bouillant +encore dans son sein. Dans la nuit fraîche, éclairée par +les étoiles, le long du pavé humide et luisant elle secoua +les dernières influences de la Synagogue ; toutes ses pensées +convergèrent vers sa rencontre avec David, sa fuite +éperdue vers le nord, pendant que les bons Juifs se reposeraient +du souper commémoratif de leur délivrance. +Son sang coulait rapidement dans ses veines, elle +attendait avec une impatience fébrile l’heure prochaine.</p> + +<p>C’est dans ces dispositions qu’elle s’assit à la table du +Seder, comme en rêve, des images d’aventures tragiques +lui traversant l’esprit. Le visage de son ami se présentait +devant elle, tout près, tout près du sien, comme +il l’eût été ce soir s’il y avait une justice au ciel. De +temps à autre la scène qui se déroulait autour d’elle +frappait ses sens en lui transperçant le cœur. Lorsque +Lévi posa la question préliminaire, elle se mit à penser +à ce qui adviendrait de lui. L’adolescence lui apporterait-elle +à lui aussi l’affranchissement comme elle le lui +apportait à elle ? Quelle serait la vie du pauvre rabbin +et de sa femme ? Les augures n’étaient guère favorables ; +mais les privilèges accordés à l’homme sont bien plus +nombreux que ceux de la femme, et Lévi pourrait réaliser +bien des choses sans leur faire la peine qu’elle allait +leur causer. Pauvre père ! les cheveux blancs abondaient +dans sa barbe, elle n’avait jamais remarqué combien +il vieillissait. Et sa mère, sa figure était toute ridée ; +enfin, nous devons tous vieillir. Quel homme étrange +que Melchisédec Pinchas ! il chantait de tout son cœur +la merveilleuse histoire ! Le Judaïsme produisait vraiment +des types bien curieux. Elle sourit à l’idée qu’elle +eût pu être sa fiancée.</p> + +<p>Au souper, elle essaya de manger un peu, sachant +qu’elle aurait besoin de forces. En apportant quelques +assiettes de la cuisine elle regarda son chapeau et son +manteau soigneusement accrochés au porte-manteau du +corridor, tout près de la porte d’entrée. Il ne lui faudrait +qu’une seconde pour les revêtir. Elle leur fit un +petit signe de la tête pour leur dire : « Oui, nous nous +reverrons bientôt ». Pendant le repas elle se prit à écouter +les monologues du poète, débités d’une voix aiguë +et criarde.</p> + +<p>Melchisédec Pinchas avait beaucoup de choses à dire +sur la grande conspiration anglaise dirigée contre Melchisédec +Pinchas et menée par ses ennemis qu’il comptait +tous tuer sous peu, et qu’il avait, en attendant, emprisonnés +comme des insectes morts, dans l’arbre +d’acrostiches immortels. Vers la fin du repas le vent se +mit à secouer les volets et la pluie vint battre contre les +carreaux. Reb Shemuel distribua les tranches d’afikoman +avec un soupir de joie, et s’étalant sur ses +oreillers il oubliait presque ses soucis de famille dans le +sentiment de la bénédiction d’Israël, il se mit à chanter +la prière comme les saints des psaumes qui chantent +sur leurs lits. La petite pendule hollandaise de la cheminée +sonna. Hannah ne bougeait pas. Pâle et tremblante +elle demeurait clouée à sa chaise. Un, deux, trois, +quatre, cinq, six, sept, huit. Elle comptait les coups +comme si c’était le seul moyen de savoir l’heure, comme +si ses yeux n’avaient pas suivi les aiguilles qui avançaient, +avançaient ! Elle conservait le fol espoir que la +sonnerie s’arrêterait à huit heures et qu’il lui resterait +du temps pour réfléchir. Neuf ! Elle attendait, son +oreille espérant le dixième coup. Si seulement il était +dix heures, il serait trop tard. Le danger serait passé. +Elle demeurait assise suivant machinalement les aiguilles +qui avançaient. Il était cinq minutes après +l’heure. Elle était sûre que David l’attendait déjà au +coin de la rue, en train de se mouiller et de s’impatienter. +Ce n’était pas une belle nuit pour un enlèvement. +Elle retomba sur sa chaise. Peut-être valait-il mieux attendre +jusqu’à demain soir. Elle le dirait à David. Mais +il ne craignait pas le temps ; une fois qu’ils se seraient retrouvés, +il la calfeutrerait dans le cab et ils s’en iraient, +laissant irrévocablement l’ancien monde derrière eux. +Elle demeurait assise, sa volonté paralysée, rigide, hypnotisée +par l’atmosphère chaude et confortable de la chambre, +par les vieux meubles familiers, la table de Pâque, +avec sa nappe blanche, ses carafes et ses verres à vin, les +visages de son père et de sa mère, éloquents de l’appel +de mille souvenirs. La pendule tintait clairement, fièrement +comme un tambour de ralliement, la pluie battait +impatiemment la retraite sur les vitres, le vent mugissait +à travers les portes et les croisées. « Va-t’en, va-t’en ! » +criaient-ils, « Va où ton amoureux t’attend pour +t’emmener vers le nouveau et l’inconnu ». Et plus ils +criaient, plus Reb Shemuel clamait sa joyeuse prière : +« Puisse-t-il, Lui qui donne la paix au plus haut des +cieux, répandre la paix sur nous et sur tout Israël ; et +dites Amen ».</p> + +<p>Les aiguilles de la pendule avançaient. Il était neuf +heures et demie. Hannah demeurait plongée dans un +sommeil léthargique, muette, incapable de penser, ses +nerfs tendus étaient brisés, ses yeux pleins des larmes +d’une joie amère, son âme voguait angoissée sur l’onde +de mélodies familières. Soudain elle aperçut que les +autres s’étaient levés et que son père lui faisait signe. +Instinctivement elle comprit, se leva automatiquement +et se dirigea vers la porte. Alors un grand frisson secoua +son âme, comme si elle reprenait conscience. Elle resta +clouée au sol. Son père avait rempli de vin le gobelet +d’Elie, et c’était son privilège annuel d’ouvrir la porte +pour l’entrée du prophète. Par intuition, elle savait que +David arpentait désespérément le trottoir de la maison, +n’osant pas révéler sa présence et maudissant peut-être +sa lâcheté. Une terreur froide s’empara d’elle. Elle avait +peur de le regarder, sa volonté était ferme et puissante, +son imagination enfiévrée se le représentait comme le +flot du grand océan venant se briser sur le seuil, menaçant +de l’emporter dans le tourbillon mugissant de +la destinée. Elle ouvrit toute grande la porte de la chambre, +et s’arrêta, comme si son devoir était accompli.</p> + +<p>« Non, non », murmura Reb Shemuel, en désignant la +porte d’entrée.</p> + +<p>Elle était si proche qu’il avait l’habitude de l’ouvrir +également.</p> + +<p>Hannah s’avança en chancelant à travers les quelques +mètres de corridor. Le manteau et le chapeau souriaient +avec ironie, un tressaillement de défi la traversa, elle +étendit la main vers le porte-manteau. « Fuis ! fuis ! +c’est ton dernier espoir », dit le sang qui bourdonnait +dans ses oreilles. Mais sa main retomba à son côté et en +un instant, comme illuminée, Hannah entrevit tout le +long cours de sa vie future, s’étendant droit, tristement +entre deux murs nus, droit, droit vers une tombe solitaire ; +elle sut que la force de s’écarter vers la droite ou +vers la gauche lui avait été refusée et qu’il n’y aurait plus +pour elle ni Exode ni Rédemption. Forte de la conviction +de sa faiblesse, elle ouvrit brusquement la porte de +la rue. La figure de David, blême et consternée, lui apparut +dans la nuit. De grosses gouttes de pluie tombaient +de son chapeau et coulaient le long de ses joues +comme des pleurs. Ses vêtements étaient trempés de +pluie.</p> + +<p>— Enfin ! murmura-t-il d’une voix rauque mais +joyeuse, qu’est-ce qui vous a retenue ?</p> + +<p>— Boruch Habo ! (bienvenu toi qui arrives !) dit la voix +de Reb Shemuel pour accueillir le prophète.</p> + +<p>— Chut ! dit Hannah, écoutez un moment.</p> + +<p>Les modulations du vieux rabbin se mêlaient avec le +mugissement du vent. « Déverse la colère sur les païens +qui ne te connaissent pas et sur les royaumes qui n’invoquent +pas ton nom ; parce qu’ils ont détruit Jacob et +abattu son Temple. Déverse sur eux Ton indignation et +frappe-les de Ta juste colère. Poursuis-les de Ton courroux +et détruis-les sous les cieux du Seigneur. »</p> + +<p>— Vite, Hannah, murmura David, nous n’avons plus +un instant à perdre. Mettez votre manteau. Nous allons +manquer le train.</p> + +<p>Elle eut une inspiration soudaine. En guise de réponse +elle sortit la bague de sa poche et la glissa dans +sa main.</p> + +<p>— Adieu, murmura-t-elle d’une voix étrange et sourde, +et elle lui ferma la porte au nez.</p> + +<p>— Hannah !</p> + +<p>Son cri d’épouvante et de désespoir traversa la charpente, +assourdi comme un son inarticulé. Il secoua +violemment la porte dans un accès de rage.</p> + +<p>— Qui est-ce ? quel est ce bruit ? demanda la femme +du rabbin.</p> + +<p>— C’est sans doute quelque brute de chrétien qui +crie dans la rue, répondit Hannah.</p> + +<p>C’était plus vrai qu’elle ne le pensait.</p> + +<p>La pluie tombait plus fort, la bise soufflait glacée, mais +les enfants du ghetto s’endormaient au coin du feu, bercés +par la foi, l’espoir et la joie. Chassés d’un rivage à +l’autre à travers les âges, ils avaient enfin réalisé l’aspiration +nationale — la paix — dans un pays où l’on +pouvait célébrer la Pâque sans répandre son sang. Assise +dans sa mansarde de <span lang="en" xml:lang="en">Royal Street</span> la petite Esther +Ansell rêvait le cœur plein d’une vague et tendre +poésie, toute pénétrée des beautés du Judaïsme, auquel, +s’il plaisait à Dieu, elle demeurerait toujours fidèle, son +imagination d’enfant entrevoyant avec espoir la vie +meilleure qu’apporteraient les années.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c">TABLE</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">— </td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">— Le Sweater</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">16</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">— Malka</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">36</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">— La rédemption du fils et de la fille</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">58</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="drap">— L’émigrant pauvre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">78</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="drap">— Reb Shemuel</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">94</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> +<td class="drap">— Pinchas, le poète</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">105</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> +<td class="drap">— Esther et ses enfants</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">124</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> +<td class="drap">— <span lang="en" xml:lang="en">Dutch</span> Debby (<i>Déborah la Hollandaise</i>)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">141</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>X.</div></td> +<td class="drap">— Une famille taciturne</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">152</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XI.</div></td> +<td class="drap">— Le bal du Pourim</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">161</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XII.</div></td> +<td class="drap">— L’espoir de la famille</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">179</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td> +<td class="drap">— La Ligue de la Terre-Sainte</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">197</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td> +<td class="drap">— Shosshi Shmendrik fait sa cour</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c14">216</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XV.</div></td> +<td class="drap">— La lune de miel des Hyams</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c15">236</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td> +<td class="drap">— Le vendredi soir des Hébreux</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c16">252</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XVII.</div></td> +<td class="drap">— Chez les Grévistes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c17">268</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XVIII.</div></td> +<td class="drap">— L’espoir qui s’éteint</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c18">287</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIX.</div></td> +<td class="drap">— « <span lang="en" xml:lang="en">For auld lang syne, my dear</span> »</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c19">301</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XX.</div></td> +<td class="drap">— Le Singe mort</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c20">313</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXI.</div></td> +<td class="drap">— L’ombre de la religion</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c21">324</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXII.</div></td> +<td class="drap">— Le soir du Seder</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c22">341</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em i">Achevé d’imprimer<br> +le premier août mil neuf cent seize<br> +pour<br> +G. CRÈS et C<sup>ie</sup><br> +par<br> +G. Clouzot, à Niort</p> + + +<div class="chapter"></div> +<div class="trnote"> +<h2 class="nobreak">NOTES DU TRANSCRIPTEUR</h2> + + +<p>Les erreurs typographiques manifestes ont été corrigées. Au chapitre <a href="#c19">XIX</a> +on a ajouté entre doubles crochets une réplique manquante, traduite de +l’original anglais.</p> + +</div> + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77482 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77482-h/images/cover.jpg b/77482-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b99e884 --- /dev/null +++ b/77482-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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