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diff --git a/77362-h/77362-h.htm b/77362-h/77362-h.htm new file mode 100644 index 0000000..238a943 --- /dev/null +++ b/77362-h/77362-h.htm @@ -0,0 +1,2364 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Notre costume | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + +blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } + +.narrow { margin-left: 15%; margin-right: 15%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } + +a { text-decoration: none; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77362 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<h1 class="top2em">Notre Costume</h1> + +<p class="c"><span class="i small">PAR</span><br> +<span class="large">EUGÈNE MARSAN</span></p> + +<blockquote class="epi"> +<p class="i">Seigneur Roméo, bonjour ! +A ta culotte française, le salut +français.</p> + +<p class="sign sc">Shakespeare.</p> + +<p class="i">Le Seigneur Dieu fit à Adam +et à sa femme des habits de +peaux dont il les revêtit.</p> + +<p class="sign sc">La Genèse.</p> + +</blockquote> + +<p class="c gap i">A LA LAMPE D’ALADDIN<br> +14, Avenue Reine-Élisabeth<br> +1926</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em i">DU MÊME AUTEUR :</p> + + +<ul><li>PASSANTES. — Au <i>Divan</i>.</li> +<li>CHRONIQUE DE LA PAIX. — A la <i>Nouvelle +Revue Française</i>.</li> +<li>LES CANNES DE M. PAUL BOURGET ET LE +BON CHOIX DE PHILINTE. — Au <i>Divan</i>.</li> +<li>LE NOUVEL AMOUR. — Collection “<i>Le Sage et +Ses Amis</i>”, chez M<sup>me</sup> Lesage.</li> +<li>STENDHAL CÉLÉBRÉ A CIVITAVECCHIA. — Aux +<i>Amis d’Édouard</i>, chez Champion.</li> +<li>LES FEMMES DE CASANOVA. — Au <i>Pigeonnier</i>.</li> +<li>SOUVENIR DE L’EXPOSITION. — A la <i>Porte +Étroite</i>.</li></ul> + +<p class="c small i">A L’IMPRESSION :</p> + +<ul><li>ÉLOGE DE LA PARESSE. — Dans la collection +des <i>Éloges</i>, chez Hachette.</li></ul> +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em i"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1926 by</span> Eugène Marsan.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="top4em i">La moitié d’un gros livre a déjà été +consacrée par le même auteur à peu près +aux mêmes sujets. Mais on était loin de +les avoir épuisés, et il n’y en a pas qui se +renouvellent plus vite.</p> + +<p class="i">J’espère donc n’avoir jamais répété que +par exception et à propos deux fois la +même chose.</p> + +<p class="i">Il m’est arrivé, une fois seulement, je +crois, de me contredire tout à fait. C’est +à propos de l’habit, que je louais et que +je condamne. On pèsera mes raisons dans +les deux cas.</p> + +<p class="i">En outre, dans une matière d’habitude +toute soumise à la réclame, il m’a plu +d’introduire, par goût de la précision, la +liberté dont dispose la critique des lettres +et des arts.</p> + +<p class="sign i">E. M.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">EXORDE<br> +<span class="i small">AUX ENFANTS DE RONSARD</span></h2> + + +<p>Les hommes n’estiment plus que leur +costume doive être négligé.</p> + +<p>Lorsqu’il n’y met pas une affectation +odieuse, un homme élégant est à coup +sûr mieux vu qu’un ours.</p> + +<p>C’est notre temps qui a raison.</p> + +<p>Nos aînés n’ont pas pensé comme +nous. Ils ont eu d’autres idées. « Un +homme, disaient-ils, n’a pas souci du +costume, parce qu’un tel souci n’est +point viril. » Ainsi, ils étaient en contradiction +avec tout l’univers, en contradiction +avec cette même nature qu’ils +prétendaient diviniser.</p> + +<p>Car, sur le globe, tous les mâles de +toutes les espèces disposent d’un harnais +plus magnifique que leur tendre moitié, +et se battent pour elle, quelquefois à +mort. Jusqu’aux infusoires dans leur +goutte d’eau. En cet abrégé du monde, +les mâles sont merveilleusement parés. +Et ils dansent à l’heure de l’amour, +jusqu’à ce que la belle fasse connaître +son choix. Tel est l’ordre véritable des +atomes.</p> + +<p>L’homme est le seul animal qui s’habille +(ici, je me répète exprès). Il n’avait +pas encore découvert l’usage des métaux, +il ne savait pas encore semer, il courait +sur la trace des rennes, il n’était qu’un +chasseur dépourvu, qu’il s’habillait déjà. +Il est le seul être qui substitue de certaines +règles conventionnelles, de certaines +contraintes générales — les lois — à la +simple rivalité des forces. Et il naît +aussi nu qu’un dieu. Il est seul enfin à +souffrir comme à jouir d’une idée tout +à fait claire de la beauté. Le costume est +un grand fait.</p> + +<p>Autant qu’une nécessité, autant +qu’une défense, il est parure, ornement, +séduction.</p> + +<p>Adam s’est habillé au sortir du paradis +perdu. Il s’est habillé par vergogne et +par besoin. Ensuite, pour plaire. Il y mit +toujours un sentiment profond. Son âme +et son corps. Rappelez-vous le mystérieux +passage de la Genèse : « Alors le +seigneur Dieu appela Adam et lui dit : +Où êtes-vous ? Adam lui répondit : j’ai +entendu votre voix dans le paradis, et +j’ai eu peur parce que j’étais nu ; c’est +pourquoi je me suis caché. » Et Dieu +le vêtit. Dieu en personne. Dieu lui +donna le premier vêtement, cousu en +peaux de bêtes. Lisez le Livre. Le +costume est un art, après tout, pareil +à tous les autres, ayant la même fin, +qui est de rendre le sort un peu moins +désagréable. Les hommes du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle +ont été fous de le mépriser. Le dédain +qu’ils ont gagné de leurs compagnes, +j’en suis sûr, vient en grande partie de +là. Elles tinrent les hommes pour des +êtres grossiers. Elles les voyaient, jusqu’à +des hommes d’État, se faire gloire +d’un vêtement hideux et malpropre.</p> + +<p>Aujourd’hui, nous nous tenons, lavons +et habillons. S’il n’est permis qu’à un +petit nombre d’atteindre un haut degré +d’invention calme et de raffinement, tous +les hommes ont heureusement pris le +même dégoût d’un ignoble costume que +d’un acte vil.</p> + +<p><i lang="it" xml:lang="it">Ecco perchè</i>… Voilà pourquoi, j’ose +parler du costume plus complètement +que personne l’osa jamais par écrit. Et +nous n’en parlerons pas seulement dans +l’abstrait, comme Barbey d’Aurevilly +dans son <i>Brummell</i>. Nous entrerons dans +le détail, nous ne perdrons pas de vue la +pratique, nous pénétrerons des secrets.</p> + +<p>Pour commencer, nous voudrions +vous munir contre votre tailleur.</p> + +<p>Oh ! d’armes purement défensives. Il +faut que tu saches bien ce que tu +veux. Le sachant, il faut que tu puisses +l’exiger, c’est-à-dire t’exprimer en termes +irréfutables. Or, j’en fais le pari, aujourd’hui, +tu n’es plus tout à fait content +de ton tailleur.</p> + +<p>Les déceptions qu’il te donne, il est +arrivé qu’elles te fissent choir dans un +abîme. Tu te croyais malheureux, disgracié, +tu remâchais ton infortune. Tu +doutais de toi-même.</p> + +<p>Console-toi. C’est le premier service +que nous pourrons te rendre. Ou du +moins on le souhaite. Même si ta forme +n’est pas très harmonieuse, et si tu es +déparé, tu dois parvenir à t’habiller très +bien. Un bon tailleur ne se contente +pas de coller les vêtements sur un +corps. L’art est plus malin. Il doit +remédier aux défauts qu’on te voit. Lui +aussi, le tailleur, doit trouver un lieu +géométrique de la vérité et du style.</p> + +<p>Soyons justes. Il y a lieu d’invoquer +plusieurs circonstances atténuantes au +bénéfice du tailleur contemporain. Il +est lui-même une victime. Il lui faut +affronter des ouvriers difficiles, dont +l’adresse n’a point crû avec les gains. Il +lui faut supporter les changes. Et l’on +ne travaille plus sous ses yeux. Il donne +en ville. Ayant été traduites, tes recommandations +ont été trahies. Finalement, +tu n’essayes presque plus. C’est qu’à +chaque essayage, contraint de revenir, +l’ouvrier prélève, à cause du temps +perdu, une grosse rançon.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, tu risques d’être +mal servi. Et regarde autour de toi. Regarde +au théâtre, regarde les salons. +Tout est plein de fausses coupes, de +traditions altérées, d’insoutenables routines, +d’impayables gaucheries, de plis +imbéciles. Trop de fer, trop de coton, +peu de vraie et simple coupe. Les Anglais +eux-mêmes sont en décadence.</p> + +<p>Il semble qu’on ne sache plus éviter +un défaut qu’en donnant à pleine tête +dans le défaut opposé. Aux bosses d’une +manche trop large, on a substitué le +boudin d’une manche trop étroite. A la +raideur de l’épaulette rembourrée, cette +ligne rompue, ce zig-zag. Au bâillement +du col sur la nuque, son obliquité, qui +te rend bossu. Au déséquilibre d’un +veston qui relevait par devant cet autre +désordre : il tombe, il pique du nez +parce qu’il a trop court son dos. Trop +court, sur les reins ; peut-être trop long +sur les omoplates. Que la perfection +est rare sur la planète ! Que ceux qui +l’aiment sont malheureux !</p> + +<p>Sans compter ces pantalons dont les +rues sont pleines, qui — pour avoir pris +garde de s’achever en tire-bouchon — se +sont accrochés au-dessus de la cheville, +et muent tant de messieurs poivre +et sel en garçonnets sautillants.</p> + +<p>Ai-je trop noirci mon tableau ? Je te +le répète : regarde. Tes amis sont spirituels. +Ils ont les plus élégantes manières +qui soient, les plus naturelles (pour user +d’un mot sur lequel il faudrait s’entendre). +Ils sont comme toi : rarement +habillés à leur gré… Laisse que viennent +à ton secours l’étude et l’expérience. Et +si tu en as plus que moi, souris, sois +mon complice.</p> + +<p>Qui voudra, sera libre de nous juger +frivoles. Cette frivolité a plus de psychologie +que son sérieux à œillères, comme +celui des ânes. Elle n’empêche pas de +sentir les grandeurs de l’esprit ni celles +du cœur. Et ma frivolité, je l’avoue, partage +le genre humain en deux classes.</p> + +<p>D’une part, les honnêtes gens de la +terre, depuis qu’il y en a, qui savent +connaître et goûter la beauté, les beautés, +le plaisir et la vie. Je les nomme les +enfants de Ronsard.</p> + +<p>Dans l’autre clan, figurent les jansénistes +et les couacres (ou quakers), les +iconoclastes, les hérétiques, les faces de +carême.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">L’ABANDON DES VÊTEMENTS +A TAILLE<br> +<span class="small i">COMBAT DU SMOQUIN ET DE L’HABIT</span></h2> + + +<p>Exprès. J’écris <i>smoquin</i> tout exprès, +pour parler autant que possible français.</p> + +<p>Un mot que le français n’a pas, dont +il avait besoin et qu’il a pris en pays +étranger, il faut pourtant l’adapter, l’acclimater, +comme on ne manquait pas de +faire dans les siècles vivaces. Dites-vous +<i lang="en" xml:lang="en">reading-coat</i> ? En matière de costume surtout, +à cause de la grande influence de +Londres, la précaution doit être perpétuelle. +Nous finirions par dire <i lang="en" xml:lang="en">hat</i> au lieu +de chapeau, <i lang="en" xml:lang="en">shoes</i>, au lieu de souliers, +<i lang="en" xml:lang="en">suit</i> au lieu de complet.</p> + +<p>A l’Exposition des Arts décoratifs, +entre les robes scintillantes, éblouissantes, +et les robes strictes et nues — les +dames étant vouées aux extrêmes — pour +tant de complets qu’on admirait +(ou non) à peine si vous distinguiez une +redingote, une seule, et deux ou trois +jaquettes.</p> + +<p>Cela était raisonnable. C’était l’image +de la réalité.</p> + +<p>Le vêtement à taille est pour ainsi +dire abandonné. Il nous semble archaïque, +il vieillit son homme, il surprend +nos yeux.</p> + +<p>En dehors de l’église, pour habiller le +père et le fiancé qui conduisent à l’autel +une grande fille, en dehors du pesage +d’Auteuil ou de Longchamp, où, dites-moi, +découvrez-vous une redingote ? +Celui qui en est paré, n’imagine pas +qu’il pourrait s’en aller à pied dans les +rues. Il a soin de ne laisser qu’au dernier +moment la voiture qui le garde de +l’indiscrétion des curieux.</p> + +<p>La voici pourtant, cette rare redingote +de nos jours. Cumberland y a pensé. +Elle est à longs revers de soie unie, avec +une courte jupe assez bombée, pareille +à celle, quadragénaire mon ami, que +tous les jours tu portais, lorsque tu avais +l’âge des fleurs. Tu préférais que le +revers fût à gros grains, et tu laissais le +noir absolu aux vieux hommes, choisissant +pour toi un joli gris, au lieu que +celle-ci est d’un sombre, pointillé de +blanc, qui ne te plaît qu’à moitié…</p> + +<p>Tes premières visites aux amies de ta +mère… Si tu avais pu prévoir que la +machine ronde, toi dessus, irait à ce train +du diable !</p> + +<p>La jaquette est moins délaissée. Elle +est pourtant dangereuse, Seigneur ! Un +peu de ventre que vous ayez, elle l’étalera : +c’est une devanture. Si vous étiez +arrivés à cet âge du majestueux dont +parle Brillat-Savarin, passe… Mais qui +donc aujourd’hui se résigne à une majesté +pareille ? On s’évertue. On se prive +du boire et du manger. On s’enorgueillit +à cinquante ans d’une taille restée mince +et d’un petit air juvénile dû à cent +moyens naturels, depuis la gymnastique +et l’eau coulante jusqu’à la chute d’une +vaine moustache.</p> + +<p>On a pourtant voulu… Comment dire ? +On a voulu galvaniser la jaquette. O’Rossen +lui a enlevé sa trop grande mine +cérémonieuse pour lui prêter une grâce +estivale : un fil-à-fil gris de perle qui +ferait encore bien aux Acacias jusqu’au +Grand Prix, en admettant que cette date +en soit toujours une. La forme en est +aiguë, à l’hirondelle. Et Carette, au +contraire, pour mieux nous amadouer, +pour mieux nous tenter, l’abrège et l’arrondit. +Il s’est même proposé de résoudre +le problème du chapeau, qui est +en pareil cas d’une difficulté invincible +depuis l’éclipse du tube. Il a remis en +avant cette coiffure de feutre plein et +dur, tronquée, qui n’est pas plus haute, +seulement plus carrée que le melon. +Vous voyez comment je suis obligé de +la décrire : comme un phénomène lacustre. +On l’appela jadis un cronstadt, +à cause du mirage russe.</p> + +<p>Mais tout ce que l’on pourra essayer +restera vain.</p> + +<p>Nous assistons à une révolution du +costume. Il y en a.</p> + +<p>Il y en eut une à la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, +peut-être l’un des prodromes de la révolution +politique. A la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, +nos pères ont quitté leur costume national +pour le costume anglais, qui était le +frac, père de l’habit moderne. Toute +l’Europe nous avait suivis. Les institutions +et les armes ont ce prestige. Nous +suivions désormais l’Angleterre. Un +Français de 1804, avec sa cravate et son +col, sa petite redingote, ou ses deux +pans de morue, ressemble plus à un +Européen de 1870 qu’à un Français de +l’Ancien Régime. Et vous, combien de +fois par an mettez-vous votre habit ? En +1830, les galas comportaient encore un +habit à la française, avec un petit bicorne +à claque. Mais ceux qui s’obstinaient +ainsi parurent peu à peu des originaux, +des fossiles. Le frac a chassé l’ancien +habit. Le smoquin va traquer le frac.</p> + +<p>Vous vous souviendrez de ma prophétie.</p> + +<p>Il est impossible que le costume du +soir soit longtemps un déguisement insolite. +Aux beaux temps du frac de soirée, +le même frac était aussi pour le jour. Il +différait à peine de couleur et de coupe. +Dans une dizaine d’années, au plus, +votre habit aura disparu. Il ne se maintiendra +quelque temps que pour habiller +les gens de service, s’il en reste. Toujours +comme l’ancien habit à la française.</p> + +<p>Vous le regretterez, dites-vous. Vous +le regretterez. Il faisait un privilège. Il +fallait savoir le porter.</p> + +<p>Ah ! le détestable lieu commun ! Quel +est le vêtement qu’il ne faille pas savoir +porter ? Est-ce que tous les vestons se +ressemblent ? Est-ce que tous les hommes +en veston sont frères, et tous balourds, +ou tous désinvoltes ? En vérité, non, il +n’y aura pas lieu de pleurer l’habit. +Seule l’habitude nous empêche de sentir +son extravagance. Du point de vue de +Sirius, ou du point de vue d’Orion, qui +est bien meilleur, — puisqu’il sait joindre +la sympathie à la lucidité, — du point +de vue d’un artiste qui nous arriverait +de la Chine, qui serait sans prévention, +qui ne jugerait que par le goût, il est sûr +qu’un veston, il est sûr qu’un smoquin +est un objet plus aimable et moins fou. +Vive le smoquin !</p> + +<p>En attendant, il nous faut un habit, et +s’il était d’une coupe mal venue, il blesserait +notre amour-propre.</p> + +<p>Entre les marteaux obliques qui +avaient naguère toute la vogue et les +marteaux à angle droit qu’on a voulu +rétablir, cherche un biais, un milieu. Si +tu as gardé le ventre ingénu de l’adolescence, +tu peux prendre (avec bonheur) +le petit gilet croisé à bord horizontal. +Autrement, tu seras sage de demeurer +fidèle au gilet à deux pointes en V renversé. +Il élance. Dans les deux gilets, +l’ouverture des revers dépend d’un +caprice qui était à peu près annuel et +dont les variations sont devenues plus +rares. Les gilets tumultueux, aux pointes +violentes et gonflés en jabot, sont à +laisser aux hommes de certains métiers +qui ont droit à la fantaisie. Je le dis sans +dédain. Je pourrais le dire avec orgueil. +Ils peuvent se permettre même de laisser +le rigoureux gilet blanc. Un satin écossais, +hein ? Quelle aubaine !</p> + +<p>Un habit doit paraître comme peint +sur le buste. Je dis : paraître. Le tailleur +n’est jamais exempt de <i>tricher</i> en vue de +la perfection. Le pantalon plus ou moins +large, selon l’an ; et s’il dessinait sur le +cou-de-pied un très léger soupçon de +guêtre, il plairait aux connaisseurs. Trop +court, qui découvre la chaussette à tous +les pas, un pantalon est toujours fâcheux. +Il faut se croire marqué des signes de la +décrépitude pour revenir, dans les boutons, +à l’étoffe, au lieu du divin coroso +(le mot est vilain, je m’en excuse).</p> + +<p>Quant au smoquin, tout ce que j’ai +dit ou dirai du veston lui convient, +puisque c’est un veston. Tout ce que +je viens de dire du gilet et du pantalon +de l’habit ne laisse pas non plus d’être +exact pour le smoquin. La décadence +de l’habit a déjà commencé à donner +un gilet blanc au smoquin en certains +cas. Il est bien de mettre aux revers, +au col et aux manches une ganse minuscule. +C’est une coquetterie qui a +toujours ses fidèles. Par exemple, il +ne faut pas que la ganse se prolonge +sur le bord inférieur : elle le raidirait. +Tant pour l’habit que pour le smoquin +les revers sont le plus souvent d’une +peau de soie qui n’est pas trop brillante. +La soie mate à gros grains fait +un heureux archaïsme. Tu méprises, +tu hais, tu fuis un satin qui trop étincelle. +J’ajoute que si tu n’as pas le cou +trop court, l’encolure ne doit pas être +trop basse. Que l’épaule et le cou ne +fassent pas un angle droit. Aux pieds, +le vernis nu. Foin des piqûres. Et ni la +bottine, bien sûr, ni même l’escarpin. +Des souliers.</p> + +<p>C’est tout, je crois. Pour moi, quand +un concile en déciderait, je n’accepterai +jamais plus deux boutons au plastron +de la chemise. Il n’en faut qu’un, et que +ce soit une perle, et qu’elle soit assez +grosse, — ou tout simplement de l’or.</p> + +<p>Que dirais-tu d’une perle de nacre ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">LES COMPLETS<br> +<span class="i small">RÈGNE DU VESTON, ET SA FORME</span></h2> + + +<p>Lorsque Lucien de Rubenpré eut +essuyé à l’Opéra les mépris de Madame +d’Espard et des lions, il comprit soudainement +qu’il était mal habillé, que son +gilet était de mauvais goût, et son habit +d’une mode <i>exagérée</i>… Je cite Balzac. On +a beau le décrier. Il savait ce qu’il disait.</p> + +<p>Lucien avait acheté ce gilet et cet +habit tout faits au Palais Royal. 1830 +avait-il cette supériorité sur 1925 ? Un +habit tout fait, qui n’avait pas le suffrage +des grands connaisseurs, mais qui enfin +allait…</p> + +<p>Pour avoir tremblé de honte, Lucien +décida de recourir à un tailleur magistral. +Il va chez le plus célèbre, il court +chez Staub. Lucien (c’est-à-dire Balzac) +n’était pas homme à se payer d’à peu +près. A sa première promenade sur la +terrasse des Feuillants, au sortir de sa +province, tout lui a été révélé comme +dans un coup de foudre. Il a discerné +le fin du fin. Avec « cette étonnante fidélité +de la mémoire », dit Balzac, qui n’est +pas moins nécessaire que le goût, il l’a +retenu, il l’a gravé dans son esprit. Or, +il nous est rapporté que, du premier +coup, Staub habilla Lucien en maître.</p> + +<p>Ce livre à la main, tu seras en état de +concevoir un veston parfait.</p> + +<p>Ne crois pas que le veston soit une +découverte récente. Non plus, si vieille. +Ton père a porté des vestons, et le père +de ton père. Ton aïeul, non, ou c’est lui +qui a commencé, vers le milieu du +siècle dernier.</p> + +<p>Ce fut d’abord pour voyager et pour +le matin. La veste intérieure de l’ancien +costume français raccourcie en gilet, +l’abréviation de l’habit ou de la redingote +finit par donner le veston. Lorsqu’on +imagina de tailler les trois pièces +dans la même étoffe, on eut les premiers +complets. Sur le continent, on les appela +d’abord des « tout de même ». Au moins +dans les mots, il restait à la France quelque +chose du prestige ancien.</p> + +<p>Nous portons des vestons depuis le +1<sup>er</sup> janvier jusqu’à la Saint-Sylvestre. +Nous courons trop, nous descendons +trop vite les escaliers du chemin de fer +souterrain, nous y sommes trop pressés ; +nous avons à conduire notre petite voiture, +ou nous pouvons toujours l’espérer : +le chapeau haut de forme heurterait les +plafonds, la jaquette se prendrait dans +les portières. Nous nous ferions l’effet +de chiens savants. Il nous déplaît aussi +de trancher sur la foule par des moyens +grossiers et apparents. Le très riche et +puissant seigneur qui gît dans sa quarante +Renault, et le commis qui fait +l’amour aux petites clientes des Galeries +Lafayette sont l’un et l’autre habillés +d’un complet apparemment le même. +Cela n’est pas mal. Brummell et Baudelaire +eussent aimé une élégance idéalement +réduite à la qualité pour ainsi dire +imperceptible du tissu et à l’excellence +de la coupe, cet arcane.</p> + +<p>Carette, qui a toujours mis sa gloire +dans les vêtements à taille, Carette avait +à l’Exposition un joli costume de cheval +d’un petit carreau bien net. La veste +était à martingale, la botte d’un joli marron +d’Inde (mais le chapeau d’un brun +trop rose). De Cumberland, un petit +complet à rayure fondue, entre le violet +et le marron. De l’inégal Voisin, un magnifique +complet couleur de pêche, à +grand carreau violacé. Quel que soit +leur mélange, un ton finit toujours par +prévaloir, dans ces étoffes : gris la plupart +du temps ; cette année, brun ou +violâtre. Par fatigue de la rayure, vous +rencontrerez plus d’un de ces carreaux +étranges, associés ou entrecroisés en +lames de parquets. Barclay inventa un +curieux costume de plein air, avec la +culotte droite et large, le tout — casquette +comprise — à rayure <i>horizontale</i>, +verdâtre et rougeâtre alternées. On ne +s’est pas contenté de légères variantes, +on a voulu innover. Harrisson a même +un costume qui rompt entièrement avec +l’ancienne neutralité. Imaginez un veston +et une culotte droite, cette culotte +dont il paraît absurde en France d’écrire +le nom en anglais. Elle dessine +un très léger carrelé sur un fond presque +blanc. La veste est marquetée sur fond +beige. L’une et l’autre d’un moelleux qui +déjà tient chaud, à le contempler. Le +manteau est brun, à grandes raies orange +qui se recroisent. La chemise est décorée +d’un médaillon ovale, à zones noires +mêlées d’orange, le plus grand axe de +l’ellipse étant horizontal. Chapeau gris +brun…</p> + +<p>Tous ces tailleurs français de l’Exposition +ont fait merveille. Je vais jusqu’à +dire qu’ils ont aujourd’hui raison contre +les Anglais. Nous verrons de quelle +manière. Il faut seulement qu’ils prennent +garde à leurs manches. Monsieur, +attention à ta manche ! Neuf fois sur dix, +tu vas pécher par la manche.</p> + +<p>Lorsque tu seras debout, tes deux +manches vont être arquées comme les +deux anses d’une cruche. Pour éviter +les grimaces, il faudra que tu portes +constamment les deux bras en équerre. +Gare si tu les laisses retomber ! Or, si +elles étaient plus droites, tu pourrais +prendre sans dommage les deux positions. +Le tailleur voudra peut-être te +persuader que non, et qu’il faut absolument +accepter cette servitude. Ne +l’écoute pas. — Et regarde.</p> + +<p>La laideur de ta manche tient, non +seulement à la monstrueuse courbe +qu’elle décrit, mais à l’ampleur idiote +du coude. Quel coude ! Si le tailleur +objecte que c’est une autre nécessité, +sache que c’est une autre fable qu’il +imagine et que peut-être il croit. Il dit +que si tu plies ton bras l’étoffe va tirer, +qu’elle aura trop de rides. Tu lui +réponds qu’il est absurde d’éviter un +défaut que l’on craint par un autre que +l’on détermine.</p> + +<p>Ton épaule, à présent. Vois-la de +profil. Je parie qu’elle est trop large, de +profil. Au lieu de dessiner au sommet +un arc élégant d’un petit rayon, l’emmanchure +s’élargit, elle s’écrase. Tu as +la carrure d’un portefaix. Ou bien, si ton +tailleur a appris à corriger ce vice, il est +allé à l’autre extrême, il a tant pressé +l’étoffe sur ton humérus que tu parais +chétif, tu as l’air d’un bossu clandestin.</p> + +<p>Regarde toujours. Il est raisonnable +qu’une place soit ménagée aux longs +muscles de ton bras. Pourtant, tu n’avais +pas besoin de cette vaste poche, dont +te voilà navré, à présent que je te l’ai +montrée. C’est trop. Non plus, il ne t’en +fallait pas tant pour pouvoir lever le +bras, ni pour éviter, à la hauteur de l’aisselle, +ces mille plis en patte d’oie que +ton tailleur serait louable de vouloir +empêcher, si ce n’était avec l’emphase +des clounes, lorsqu’ils ouvrent un crâne +à la hache pour guérir une migraine.</p> + +<p>Il ne te reste plus qu’à vérifier le parallélisme +rigoureux, à bras plié, du bord +de ta manche avec le poignet de ta chemise. +Les deux largeurs sont naturellement +pareilles. La manche, qui dépasse +un peu, ne flotte pas dans le vide. Cela +va de soi, comme B-A, BA.</p> + +<p>Et tu as une manche qui est égale, +qui est aisée, qui tombe, ne visse pas, +se comporte bien.</p> + +<p>Lorsqu’il sera à bout d’objections +particulières, il se peut, s’il a un tour +d’esprit philosophique, que ton tailleur +ait recours à un argument préjudiciel : +« Monsieur : depuis tant de siècles que +les tailleurs s’exercent, admettez-vous +que l’expérience leur ait lentement enseigné +les coupes qui conviennent, et +qui peuvent à première vue dérouter les +profanes ? » Sois content. Cela est d’un +excellent esprit. Tu lui marqueras donc +qu’il a raison, en principe. Cependant, +ajouteras-tu, voyez les poètes. Il arrive +qu’ils soient égarés tous ensemble par +une erreur. En ce cas, tous les poèmes +qu’ils produisent seront viciés, en dépit +du savoir et du génie, jusqu’à ce qu’il +vienne un homme qui rétablisse un art +poétique sain. Tu fermeras la boucle en +observant que les tailleurs ne sont pas +exempts des pièges où tombent les +poètes.</p> + +<p>Il y en a trois, dans le moment, qui +leur sont tendus. Nous allons les voir. +Puis, nous passerons à une autre matière. +La manche méritait qu’on en raisonnât +avec soin.</p> + +<p>Actuellement, notre ligne n’est point +mal. Nous pourrons regarder plus tard +nos portraits sans rire. Cette assez large +épaule, légèrement tombante, cette taille +dégagée sans mièvrerie, cette ampleur +du torse, cette modération dans l’ouverture +du gilet, dans la largeur du pantalon, +la longueur de la veste, la hauteur +du col. Proportions décentes, bel équilibre.</p> + +<p>Ton pantalon va de la taille à la +chaussure en six lignes d’un beau jet +pur, dont quatre n’ont d’existence que +dans nos yeux, les deux autres étant ces +plis au fer qu’il faut savoir maintenir. +Il est plus beau lorsqu’il tombe avec +franchise sur le cou-de-pied et qu’il y +touche, de telle manière que, trouvant +ce point d’appui, l’étoffe puisse un peu +bouger. Cela n’est pas facile. Encore un +juste point à rencontrer. Il ne s’agit pas +de cacher ta belle chaussure. Et ton veston +a la bonne longueur ; c’est-à-dire que +si tu mets la main dans la poche du pantalon, +il retombe élégamment derrière +ton bras. (Une bonne vérification que je +t’enseigne). Tu es svelte. Tu as la hanche +égyptienne (ou tu le voudrais).</p> + +<p>Piège numéro 1, ou du <i>gigolo</i>. — Toutes +les lignes sont anguleuses. L’épaule +est en porte-manteau, le coude +pointu, le bras long, mince comme un +fil. La poche fuit au bout du bras, le +dernier bouton presque au ras du bord +inférieur. La taille est basse. Le pantalon +en pain de sucre renversé. Gilet croisé +sur un buste de lévrier. Dans le manteau, +qu’entravent les derniers boutons, +ces boutons sont à la hauteur des genoux. +Mais ce piège, où beaucoup de +jouvenceaux ont donné, — d’ailleurs +sans grand dommage, car la jeunesse +peut tout — n’est plus très dangereux. +Il paraît écarté.</p> + +<p>Piège numéro 2, ou boulevardier. — Il +s’agit de nous ôter ce qui nous +plaît, qui nous va, et qui est le reflet de +nos pensées. Il s’agit de nous inspirer, +à la place, l’amour des ramages et du +voyant… Or, je ne nie pas que le carreau +soit l’épreuve des maîtres, je ne dis pas +qu’une couleur un peu vive ne soit louable, +lorsqu’elle est bien trouvée et logée. +J’accorde même qu’un jour, les sports, +réagissant sur tout le costume masculin, +l’éclaireront, l’exalteront. Je l’accorde et +le désire. Pour le quart d’heure, nos +trouvailles devraient chanter sur ce fond +unique : la simplicité d’hommes qui ont +à se mesurer avec un destin difficile.</p> + +<p>Piège numéro 3, ou le Carnaval. — Imaginez +d’abord… Imaginez un pantalon +si large que son extrémité recouvre +les deux tiers de la chaussure. Par +l’excès de son ampleur, il doit en outre +former sur notre derrière, puisque je suis +contraint de le dire, un pli vertical bien +marqué. Ce n’est pas tout. Je n’ai pas +dit le plus affreux. Dans la fourche, il +faudra qu’il dessine entre les jambes une +sorte de poche arménienne ou turque, +analogue à celle qu’inventa — nouvelle +preuve de sa folie — cet animal de Jean-Jacques +Rousseau. Vous riez à présent. +Vous êtes tranquilles. Mais attendez. +Avec ce pantalon fantastique, où le fondement +devient pareil aux deux poings +d’un enfant, imaginez une veste serrée, +qui tombe droit, qui n’est pas trop longue, +qui a ses manches assez étroites. Et +soudain, vous vous récriez. Vous avez +rencontré des jeunes gens accoutrés de +la sorte, une énorme canne passée à leur +bras. Chapeau sur l’œil. Vous aviez cru +voir des déments. Il y en a dans les rues. +Ceux-là pourtant étaient habillés « à la +mode de demain ». A la mode que l’on +essaye de lancer. Il paraît qu’elle nous +vient d’Angleterre et d’Oxford.</p> + +<p>Eh ! bien, non.</p> + +<p>Non et non.</p> + +<p>La bonne forme est trop bonne. Gardons-la. +D’une manière générale, les +Anglais, même les Anglais sages, veulent +sortir du veston trop cambré par ce +qu’on nomme le veston droit, un veston +dont tous les pans verticaux sont rectilignes. +Les Français, au contraire, ont +retenu l’excellente idée du veston à taille, +à la mode depuis 1904. Il mincit. Il a +rappelé les arcs de notre corps, qui +étaient oubliés. Qu’on en corrige l’excès +et le maniérisme, on aura un chef-d’œuvre +exemplaire. Non plus le caprice +d’une saison : le choix au moins d’une +décade, à quelques retouches près qu’on +ne saurait prophétiser. Cette fois, Paris +a raison contre Londres.</p> + +<p>Le dos est droit, il tombe d’un seul +jet. Ce sont les côtés qui marquent une +très légère ondulation, parce que tu es +un être humain ; tu n’es pas fait comme +une idole cylindrique. La jupe sans +godets, appliquée sur les hanches. La +ligne de l’aisselle à la taille, très ample. +Trois boutons, celui du milieu dans le +creux de l’estomac. L’épaule est large, +elle n’est pas trop haute, elle n’est pas +épaisse. Le tout, aisé, souple, d’une +bonne grâce fière. Le bord du pantalon +est toujours retroussé : peut-être l’un +des signes de la révolution précitée.</p> + +<p>Un beau pantalon est obtenu par les +ciseaux plus que par le fer. Pas tant +de mollet, qui est un luxe 1830 aujourd’hui +superflu. Un mollet trop fort se +placera très bien dans la longueur.</p> + +<p>Mis comme cela, tu paraîtras plus +svelte, plus digne de la louange que +M<sup>me</sup> de Sévigné faisait des Français, +lorsqu’elle les trouvait « les plus jolis +du monde ».</p> + +<p>Chacun son bien : cette fleur a été +cueillie par Marcel Boulenger.</p> + +<p>Dis donc : tâche que celles d’aujourd’hui +aient de toi la même bonne opinion. +De toi, de ton costume, de ta mine +et de ton courage. Qu’elles te sachent +prêt à te lever, à bondir sur tes deux +pieds, bouclant ta ceinture, s’il faut un +jour combattre pour les sauver de la barbarie, +elles, et tout ce qui rend notre vie +sur cette bulle un peu moins laide, un +peu moins basse.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">LA CHAUSSURE ET LE CHAPEAU<br> +<span class="i small">M. DE COMMINGES</span></h2> + + +<p>Il t’arrivera d’oublier, de laisser ton +chapeau. Tu t’en iras la tête nue l’été, aux +champs, quand le soir tombe. Dans la +forêt, à toutes les heures. En ville, heu ?… +Par exemple, oui, si tu demeures avenue +Marceau et que tu ailles par une belle +nuit au théâtre des Champs Élysées. +Un petit coquetel en passant, chez +Francis.</p> + +<p>Les années volent. Il n’y a plus qu’un +chapeau. Il est en feutre mou.</p> + +<p>L’été, le canotier, je pense, ne sera +plus jamais très plat : il faut qu’il +tienne.</p> + +<p>Et si le tube mérite un regret, en +dépit de son extravagance, l’affreux melon +s’en aille au diable !</p> + +<p>On a rapetissé le tube, en attendant. +On l’efface, tu le vois bien, on l’atténue. +Comme le bicorne de gala en 1830.</p> + +<p>C’est que le chapeau mou étant le +seul qui convienne à nos mœurs, à notre +vélocité, à notre carrure — voilà nos +refrains — il se trouve qu’il est plus +beau que les autres, plus naturel, plus +varié. Quel que tu sois, tu dénicheras +toujours celui qu’il te faut. Il faudrait +que tu fusses vilain comme les sept +péchés, ou mal avisé comme un prédicant +de parc anglais.</p> + +<p>Celui que l’on porte le plus est entre +les deux tailles. Il a sa coiffe très légèrement +conique. Les bords, ni grands ni +petits, arrondis en général, et souvent +baissés par devant. Tu peux adopter +toute autre forme qui te plaira, pourvu +qu’elle te siée. Ne va pas jusqu’à faire +exprès de choisir (par <i>chiqué-contre</i>) un +couvre-chef insolemment démodé.</p> + +<p>Les fabricants ont tort de chercher +des couleurs trop rares, un beige trop +clair, quasi blanc, un fauve trop doré, +un brun trop rouge, des tons trop rompus +ou trop vifs. On raffine de la sorte +sur un objet lorsque sa vogue diminue, +pour émoustiller. La faveur du chapeau +mou étant ce qu’elle est, il est oiseux de +prévoir l’an 2.000. Tu alternes un marron +qui est d’un café au lait où l’on +n’aurait pas versé trop de crème avec +un gris mêlé d’un peu de vert. Je ne +renonce ni au gris ni au noir francs.</p> + +<p>Quel que soit le renom de Locke et +son étonnant mérite, tu ne te crois pas +obligé d’avoir un chapeau anglais. Il y +en a de très bons en France.</p> + +<p>Certains initiés, qui avaient un peu +trop de joue, savent comment ils ont +pu corriger ce défaut. Commence par +prendre un chapeau qui ait l’aile assez +grande, et ne va pas le percher au sommet +du crâne. Non plus, ne l’enfonce +pas à t’en rabattre les oreilles. Exactement, +que sa circonférence coïncide avec +le plus grand cercle de la tête. C’est le +principe du secret dont je parlais et +que, ma foi, je lâche. Tu mourrais de +curiosité. Supposé que ton visage, quand +tu l’observes de face, ait plus de largeur +d’une joue à l’autre qu’entre les deux +tempes. Tu prélèveras un chapeau d’abord +trop grand. Puis, tu demanderas +qu’on en double le cuir, sur les deux +côtés, d’un feutre qui augmente le volume +apparent de la coiffe. Si l’on te fait tes +chapeaux, comme je te le conseille, tu +donnes les mêmes instructions. Avec le +canotier de l’été, un système tubulaire… +L’œuf de Christophe Colomb, comme +tu vois.</p> + +<p>Et passons à l’autre extrémité.</p> + +<hr> + + +<p>M. de C… est un seigneur que nous +pouvons imiter.</p> + +<p>Il n’a pas les neuf cent soixante-dix +ans de Mathusalem. A la veille de la +guerre, il était, il paraissait encore jeune. +Il était difficile de lui donner son âge, +qu’il déclare à présent, avec un reste +de cette coquetterie à rebours, la plus +aimable de toutes. Les dix ans qui viennent +de passer, les plus rapides qui aient +jamais fondu sur le monde, les plus +romanesques, les plus tragiques, l’ont +seuls un peu vieilli.</p> + +<p>Mais il reste charmant. Il est merveilleusement +poli, amène. Il sait les livres +et les tableaux. Lorsqu’il parle d’une +ville, il s’y promène ; d’une femme, il +a l’air de savourer encore un doux souvenir. +Lorsqu’il parle des chevaux, un +maître. Et si vous voulez connaître sa +propre grâce à cheval, il vous suffira +de lire un des beaux romans qu’on lui +doive. Car il écrit.</p> + +<p>Dans son costume, l’obstination se +trahit dans la chemise seulement. Il a la +haine du col mou, de la chemise molle. +Il y voit une invention du Diable. L’invention +de cet être dont le Tintoret de +<i>San Rocco</i> ignore s’il était femme ou +archange. Partout ailleurs, la fidélité de +M. de C… se confond avec la prudence +des vrais élégants, qui se transmettent +des formes choisies, avec un parfait +dédain des vogues. Son veston n’a jamais +été trop long ni trop court, son gilet ni +trop ouvert ni trop fermé, ses pantalons +ni trop larges ni trop étroits. Il est avide +d’excellence. Le carreau, même étrange, +de ses pantalons, ne l’a jamais fait +prendre pour un Anglais.</p> + +<p>Un jour que j’admirais sa belle chaussure, +il fit d’abord aller son pied au bout +de sa jambe croisée, par un mouvement +à deux fins, dont l’une était involontaire. +Il trahissait le plaisir de l’amour-propre +flatté, et comme M. de C… en avait un +peu de honte, son embarras fut caché +par un air de désinvolture. En même +temps il parla :</p> + +<p>— Vous devez avoir une quarantaine +d’années (je consentis), c’est-à-dire que +vous avez vu naître et mourir un grand +nombre de modes outrées, sur lesquelles +se jetait à l’étourdie une foule sans discernement. +Enfant, vous avez dû voir +le pied des hommes prisonnier d’une +sorte de longue boîte, qui les aurait mis +à la torture sans l’excès de longueur de +la pointe. Laquelle (j’acquiesçais), selon +les années, s’achevait en aiguille ou s’épatait +en bec de canard. Immédiatement +après, nous vîmes se répandre la chaussure +américaine, tordue, courte, obtuse, +quasi orthopédique. La jeunesse s’y précipita. +La délivrance ! Peut-être avez-vous +pris part à cette émeute, enragé de +nouveauté comme je vous connais. Les +avocats de la chaussure américaine prétendaient +qu’elle reproduisait la trace +d’un pied mouillé. C’est elle qui a ouvert +le règne de la chaussure toute faite. +La vague absurde qui suivit éleva jusqu’aux +nues la bottine à tige de drap, +dont l’empeigne alla se réduisant chaque +automne. La pointe était rondelette, le +talon oblique et léger, la semelle trop +fine : Un pavé inégal, on sautillait. Sa +laideur était principalement dans ces +lacets noués jusque sur les doigts. Il fallut +la guerre pour accréditer une forme +meilleure, qui est la seule bonne. Mais +l’armistice était à peine signé que les +fabricants revinrent aux lubies. On étira +la chaussure, on revit ces pointes infernales +d’il y a trente ans. Par surcroît, +elles achevèrent une semelle dont la torsion +était le dernier vestige de l’influence +américaine. Et cet accouplement ayant +mal réussi, nous voyons poindre une +seconde fois la spatule, le bec de canard +si disgracieux… Nous sommes pourtant +un petit nombre d’Européens, des Anglais +en tête, qui avons su demeurer +insensibles à toutes ces variations, à ces +chimères suspectes, à ces malencontreux +engouements. Nous demeurons fidèles +au pur type des vieux bottiers. A peu +près le soulier du vendangeur assis de +Goya.</p> + +<p>— Oh ! monsieur, faudra-t-il renoncer +ou se perdre ? Le bottier est plus lourd +que le percepteur.</p> + +<p>— En ce cas, remplaçons l’argent par +le goût. L’incroyable progrès de la +chaussure toute faite, voilà un événement +dont les sociologues de l’avenir +seront heureux de posséder la date. Il y a +même, sur les boulevards, une boutique +qui rivalise avec les meilleurs bottiers. +Et ce qu’elle présente est cousu à la +main. La bonne forme est modérée, elle +est équilibrée dans toutes ses parties. Elle +épouse sans affectation la forme réelle du +pied, non sa forme mythique. Ni l’empeigne +ne s’effondre ni elle ne grimpe à +l’assaut. Le grand secret est dans la +disposition des pentes, si l’on peut dire. +Et il faut que la semelle à son extrémité +adhère bien au sol. La pointe ressemble +au bout d’une bonne cuiller, tout simplement, +avec une petite différence que +la cuiller ne connaît pas, entre les deux +côtés de l’angle.</p> + +<p>— Oh ! monsieur, dis-je encore, vous +me pardonnerez d’insister. J’ai peine à +admettre que vous ayez porté si longtemps +une forme toujours la même. Cela +est incroyable car cela est contraire à +tout ce que l’on sait du cœur humain.</p> + +<p>— Enfant que vous êtes… Pardonnez-moi +à mon tour… Le détail changeait, +la disposition des piqûres, la hauteur +du talon, son inclinaison, l’épaisseur +de la semelle, sa tranche, rayée ou non, +et son rebord, plus ou moins large ; à la +belle saison, la couleur du cuir. Si le +drap m’a toujours déplu, nous avions la +ressource de la tige en cuir fauve. Si le +soulier de couleur champagne a toujours +été une vilenie, nos souliers jaunes ont +bellement varié du fauve clair au fauve +pourpré. Pas de chevreau, jamais, à aucun +prix. Sinon verni, pour le soir. Et +s’il est vrai que je n’aie jamais accepté +l’acajou, (il doit venir tout seul, à la +longue, comme la patine d’un meuble), +du moins je vous l’accorde. Le chocolat, +non : Horrible !… Je vous livre tout. +Lorsque j’étais jeune, on cirait encore à +l’os. Le domestique empoignait un os +de cerf et frottait. Alors le veau rivalisait +avec les miroirs. Personne n’accepterait +plus ce travail de galérien, mais servez-vous +bien de vos crèmes, de vos étoffes, +et sur l’embauchoir. Les meilleurs sont +en bois. L’essentiel est qu’il en faut. On +les glisse, à peine déchaussé, dans le +cuir encore tiède.</p> + +<p>M. de C… me déclara pour finir qu’il +respectait la diversité des générations. +Il approuva que mon soulier à grosse, +piqûre eût le talon plus massif que le +sien, et un peu débordant. Il approuva +que ma semelle rejoignît le talon sans +perdre aucune épaisseur sous l’arc du +pied. Il alla jusqu’à reconnaître que parfois +une pointe carrée, pourvu qu’elle +fût large et bien conduite… Mais il condamna +sans appel les souliers bas portés +le jour en hiver, parce qu’ils sont contraires, +prononça-t-il presque religieusement, +à l’Ordre des saisons…</p> + +<hr> + + +<p>Lorsque parut dans l’<i>Art vivant</i> la +première esquisse du petit portrait que +voilà, et qui est en partie imaginaire, le +modèle était désigné par l’initiale de son +nom.</p> + +<p>C’était, hélas ! M. de Comminges, qui +fut enlevé trop tôt aux lettres et à l’amitié.</p> + +<p>Il a écrit, en se jouant et sous divers +masques, des œuvres charmantes ou +poignantes, faites pour durer. L’admirable +roman auquel je renvoyais tout à +l’heure est intitulé <i>la Zone dangereuse</i> et +signé Saint-Marcet. Les traités qu’il a +consacrés à l’étude du cheval sont incomparables +à tous les points de vue.</p> + +<p>Il avait un fin visage, allongé, régulier, +blondissant, avec la moustache de l’officier +de cavalerie, qu’il avait gardée. L’un +de ces visages qui paraissent impassibles, +et l’observateur découvre en s’étonnant +que la finesse, la sensibilité et l’ardeur s’y +résolvent, qu’ils reçoivent les impressions +de la vie comme un lac celles des cieux.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">LA CRAVATE<br> +<span class="i small">LA CHOISIR ET LA NOUER</span></h2> + + +<p>Il semble qu’elle ait paru au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, +introduite par les Croates au service de +France. L’idée a été empruntée à la +parure de ces Croates, ou Cravates, +nation coquette, ou bien c’est à la +fastueuse poitrine de leurs chevaux +harnachés à l’orientale.</p> + +<p>Les Français eurent besoin d’une +cravate lorsque le justaucorps entr’ouvert +montra le haut de la chemise, dont +il fallut garnir et fixer le col.</p> + +<p>Ces premières cravates, Voltaire +croyait qu’elles furent toujours de dentelle. +Il se trompait. Pour avoir regardé +certains portraits, notamment l’un des +portraits de Molière, nous savons +qu’elles pouvaient être faites d’un +ruban.</p> + +<p>Et nouées de la même manière — <i lang="la" xml:lang="la">mirabile +dictu !</i> — exactement de la même +manière que notre petit nœud du soir, +notre excellent nœud carré.</p> + +<p>Dans la fameuse salle d’armes de +Gand, où l’on tirait déjà au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, +l’un des escrimeurs de ce temps-là, qu’on +y admire en peinture, porte, couleur de +pourpre, cette cravate pareille à la tienne.</p> + +<p>C’est assez parler des origines. Elles +amusent l’esprit, il n’en faut pas abuser. +Au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, quand l’élégance masculine +prit un nouveau caractère, qui +effaçait l’éclat, la cravate demeura le +dernier asile de la couleur. Mais il faut +savoir choisir.</p> + +<p>Il est un lieu commun, celui de la +discrétion. Louable en soi, il est malheureusement +d’une application difficile. Il +ne suffit pas de s’abstenir. Le goût qui +cherche refuge dans le gris avoue son +impuissance. Il se démet. Le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle +a eu tort, qui donnait à ses tableaux, en +les peignant, à ses mobiliers dans leur +neuf, la patine ou la crasse ou la pâleur +des années.</p> + +<p>Un de mes amis s’avisa dernièrement +de vouloir une cravate rouge. Il l’aurait +choisie d’un rouge sombre. Il l’aurait +nouée en forme de plastron.</p> + +<p>Voilà trois ou quatre ans que des +raffinés essayent de remettre en vogue le +plastron. Et c’est inutile. La régate !… +Nos contemporains n’en veulent pas +démordre. Son empire est tel qu’elle y a +perdu son nom particulier, comme les +rois de France : son nom de régate que +l’on ne sait plus. Elle semble devenue la +cravate par excellence.</p> + +<p>Mon ami voulait donc un plastron +rouge, et parce que la boutique n’en avait +point, le commis se donna un air de +hauteur. Par un excès de générosité, ou +par respect humain, mon ami ne voulut +pas citer Baudelaire, qui porta, sous +l’habit noir de son temps, une cravate +sang de bœuf. Il rappela seulement +qu’un plastron rouge était la cravate +d’Huguenet dans <i>Papa</i> et celle de Jules +Berry dans <i>la Duchesse et le Garçon +d’Étage</i>. On lui répondit que c’était, par +conséquent, une cravate de théâtre.</p> + +<p>L’homme qui parlait ainsi tenait dans +ses mains des cravates dont la rayure +violente criait comme une pierre sous la +scie. L’habitude l’empêchait de les entendre.</p> + +<p>La morale de cette anecdote est qu’il +faut distinguer la discrétion véritable de +la discrétion conventionnelle, pour mépriser +la seconde et rechercher passionnément +l’autre. Un rouge peut être le +plus discret du monde. Par un avantage +inestimable, si votre chemise est blanche, +ou si le rouge, ou si le gris, ou si un +certain bleu y domine, votre cravate +rouge ira presque avec tous vos complets. +Au lieu que la cravate noire, si +séduisante en principe, est en réalité +d’un emploi tout à fait périlleux.</p> + +<p>Il va sans dire que notre cravate est +fonction aussi bien du linge que du +costume. Mais attention. Il ne s’agit pas +d’appareiller le tout avec une rigueur +monotone. Soit une cravate à deux +tons, et l’un de ces deux tons qui domine. +Tu n’espères pas trouver la même +chaussette. La rencontre d’ailleurs +n’aurait pas grand intérêt. Il suffira que +ta chaussette ait l’un des deux tons. Si +elle est bigarrée, elle les présentera dans +l’ordre inverse : celui qui domine la +cravate décorera la chaussette. Ou réciproquement. +Ayant une chemise à raies +vives, tu as soin d’exclure les cravates +de fond uni à dessins trop effacés. A +plus forte raison les cravates qui contrediraient +ces rayures. Tu as la principale +couleur de ces raies, dans une nuance +plus sombre, de la même gamme, ou +tu as une combinaison — rayure, carreau — apparentée +à la combinaison +des raies.</p> + +<p>Il est impossible d’en dire plus. Trop +d’éléments sont en jeu. Il faut laisser +intervenir, dans les cas particuliers, les +décisions presque inanalysables du goût. +Il en est ainsi dans l’amour ; tu n’aimes +pas une théorie, tu aimes un être vivant.</p> + +<p>Pour succéder aux combinaisons des +rayures espacées sur un fond uni, des +carreaux très compliqués ont vu le jour. +Les éclaireurs de la mode l’avaient +pressenti depuis longtemps. Heureux +Picasso ! Heureux cubistes ! Leur influence +est allée jusque-là ! L’écossais +classique, que l’on essaya d’abord, n’a +pas réussi, et c’est dommage. Une autre +belle idée est de certaines fleurettes +répandues sur un fond rare et dense. +Mais ils tentent aussi des ramages extravagants, +qui font pitié…</p> + +<p>Comme on a tort de parler trop vite ! +Même ces ramages peuvent être jolis, à +l’occasion. Il suffit d’un pour nous ravir.</p> + +<p>Du temps de Balzac, il y avait plus +de cent manières, disait-on, de nouer +une cravate. Mais ce texte m’a toujours +trouvé sceptique. Il devait confondre le +genre et le cas, le nœud proprement dit +avec les innombrables dispositions des +coques.</p> + +<p>En tous cas, nous n’avons plus que +trois formes, qui sont la régate, le nœud +carré, le plastron.</p> + +<p>Dans la plus lointaine contrée, la cravate +à bague a disparu.</p> + +<p>Tout le monde sait faire une régate. +Tu ne saurais pas nouer une régate, tu +en serais à l’acheter toute faite, enroulée +à une âme en celluloïd, tu ne me lirais +pas. La régate actuellement n’est pas +creuse et soufflée. Elle n’est pas, non +plus, étranglée entre le pouce et l’index. +Elle est massive, assez petite, très régulière.</p> + +<p>Il serait dommage que le nœud carré +se perdît. L’opération se fait en quatre +temps.</p> + +<p>Le premier mouvement fait glisser un +pan sur l’autre.</p> + +<p>Dans le deuxième, tu replies l’un des +deux côtés, tu dessines la coque inférieure.</p> + +<p>Dans le troisième, tu dessineras le +nœud : le pan supérieur est passé dans +la boucle du pan inférieur (il faudrait +une gravure).</p> + +<p>Ici un abîme s’ouvre, qui sépare deux +âges. Nos aînés achevaient le nœud en +mettant dans la boucle le pan supérieur, +qu’ils repliaient en coque à cet instant. +Nous procédons d’une autre manière. +Nous tirons tout à fait, nous dégageons +ce pan supérieur. Et c’est pourquoi +nous avons un quatrième mouvement.</p> + +<p>Il consiste à rabattre le pan supérieur, +à le couler.</p> + +<p>Après quoi, ayant serré, bien serré, +il ne reste plus qu’à marquer ton +inflexion personnelle.</p> + +<p>Marcel Boulenger, l’un des princes +de sa génération, ou Maurice Wilmotte +(gourmand fameux) veulent que les +deux coques aient un air léger, quasi +vaporeux.</p> + +<p>Nous nous accordons en général à +les vouloir pleines, quasi rigides. Mais +les uns, comme Jean-Louis Vaudoyer +ou Georges de Traz (François Fosca) +les veulent rigoureusement horizontales. +Et d’autres les penchent, les inclinent +plus ou moins. Chacun de son côté, +Louis Süe et mon meilleur ami (ou +mon pire ennemi) ont fait plus : ils +impriment à l’une des coques, une fois +l’œuvre achevée, une torsion. Tout +cela est difficile à exprimer. Voyez les +personnages du <i>Divan</i>, dans le tableau +de Klingsor.</p> + +<p>La désuète lavallière est un cas +particulier de nœud carré.</p> + +<p>Autre cas particulier. Tu choisis une +cravate très courte et tu la noues d’un +seul trait, les deux pans élargis en +ailes de papillon. Là, il n’y a point de +coque. Trop régulier, l’objet serait +nigaud : irrégulier, il est parfait. C’est +ce que les jeunes gens préfèrent le soir +avec le smoquin. Bernard Grasset, qui +le porte dans la journée, lui donne un +tour charmant.</p> + +<p>Et parlons du plastron.</p> + +<p>Pour faire un plastron, il faut une +cravate à deux larges pans égaux.</p> + +<p>Elle se noue en trois mouvements. +Le premier est le même que pour le +nœud carré. Dans le second, les deux +pans sortent l’un à gauche, l’autre à +droite du nœud. Par le troisième, les +deux pans sont rabattus l’un après +l’autre sur le nœud. Épingle.</p> + +<p>Un raffinement que Barrès aimait +beaucoup : l’on peut masquer tout l’ensemble +par le pan qui est rabattu en +dernier lieu. Ton plastron ne semble +plus fait que d’une seule grosse coque +d’un seul tenant.</p> + +<p>Une cravate doit être fraîche comme +une fleur. — Par conséquent :</p> + +<p>1<sup>o</sup> Tu l’as payée un bon prix.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Tu la laisses reposer. Tu ne portes +jamais la même deux jours de suite. — Tu +n’aurais qu’une corde à la fin de la +semaine.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Tu la fais quelquefois repasser. +C’est le plus délicatement possible, +sous un linge humide.</p> + +<p>4<sup>o</sup> Tu es adroit. Tu ne recommences +jamais.</p> + +<p>5<sup>o</sup> Tu en fais don au premier signe +de fatigue.</p> + +<p>L’épingle est pour ainsi dire abolie. +Le fixe-cravate tout à fait, à moins que, +tu ne doives, pour une raison quelconque, +courir en bras de chemise. +Alors tu peux en user à la rigueur. +Mais plutôt passe ta cravate dans ta chemise, — en +ce cas-là seulement — entre +les deux boutons. Ou n’aie point de +cravate, mais une chemise exprès. +Une épingle à sujet est impossible. +Avec leur intolérance fanatique, les +jeunes gens te mépriseraient. Ils n’admettent +qu’une perle, ils n’admettent +qu’un tout petit brillant, et préfèrent de +s’en passer. L’épingle de nourrice en or +a été bannie par l’épingle de même +forme que nous portions naguère au col. +Aujourd’hui que le col mou se passe +d’épingle, tu pourrais repiquer dans le +pan de ta régate cette belle nourrice tout +unie, qui convient si parfaitement au +siècle de l’auto.</p> + +<p>Depuis quelques années, la simplicité +est allée à pas de géants. Divine simplicité.</p> + +<p>Maurice Martin du Gard a résolu le +problème de l’épingle par une inspiration +géniale. Il porte à sa régate une +boule de métal précieux qu’il tient de +son grand-père.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">TA CHEMISE<br> +<span class="i small">OU PRENDS GARDE A PSYCHÉ</span></h2> + + +<p>Commence par un exercice de l’esprit. +Tu vas comparer deux hommes en +léger appareil.</p> + +<p>Ton contemporain a sa chemise molle +assez étroite. Il a sa culotte de joueur +de ballon. Sa chaussette est tendue. Elle +est comme peinte sur la chair. S’il a +évité la bigarrure, si la chemise et la +culotte ont la même couleur, ou si tout +est blanc, si la jarretelle est en harmonie +avec le reste, et la chaussette avec la +cravate, tu ne déconcerteras pas Psyché +en te révélant. Voilà le point : il ne faut +pas déplaire à Psyché. Tu sais, Psyché… +Une curieuse, qui soit encore innocente. +Tu es perdu si tu la fais rire.</p> + +<p>Et l’autre ?</p> + +<p>Il avait, il y a vingt ans, son torse +enveloppé d’une vaste toile blanche partout +bouillonnante, et empesée, raidie +en manière de carcan. L’idée d’une +cassure qui pouvait gâter son plastron +lui était un supplice. Les deux jambes +flottaient dans un falzar dont il fallait +que les cordonnets, en les nouant sur +la cheville, retinssent une chaussette +rebelle. Allons ! ce n’était pas de jeu.</p> + +<p>Les filles d’Ève ont peut-être cessé de +railler les fils d’Adam. En tous cas, les +fils d’Adam ont cessé, encore imberbes, +de trembler devant les filles d’Ève. Ce +curieux phénomène a certainement un +grand nombre de causes. La révolution +du costume masculin n’y doit pas être +étrangère. Observe donc ce gosse avec +sa bien-aimée, ou, comme il dit, sa +<i>chiquette</i>, — de l’espagnol <i lang="es" xml:lang="es">chica</i>, petite : +<i lang="es" xml:lang="es">chiquita</i> au diminutif. Elle joue l’assurée, +mais il n’a pas peur. Tous deux se +mesurent du coin de l’œil comme deux +athlètes égaux entre les cordes. Oh ! +Conseille-lui de n’être pas féroce. Qu’il +soit gracieux et gentil. Finalement, n’oublie +pas de le féliciter. Son calme. Sa +tenue. Tout ce qu’il a de magistral dans +son jeune cœur et dans son costume.</p> + +<p>Tu refuseras une chemise trop longue. +Un homme est ridicule lorsqu’il paraît +entre les deux pans inégaux d’une immense +bannière. C’est alors (je précise) +que la pauvre Psyché s’étonne. Où donc +est-il écrit, en quel livre, que ses beaux +songes dussent avoir une telle fin ?</p> + +<p>Tu refuseras une chemise trop large. +On ne parvient pas à comprendre pourquoi +les chemises toutes faites ont encore +cette ampleur, comme si tout le monde +était obèse.</p> + +<p>Ta manche, non plus, n’a pas cette +forme de jambon, nous sommes d’accord. +Pareillement, tu as ôté toutes ces +fronces qui foisonnaient depuis le +<small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Tu n’écouteras pas un chemisier +borné. Il te dit que la chemise +française, c’est-à-dire fermée, en a +besoin. Mais ce n’est pas vrai, il se +trompe. Une routine qu’il a.</p> + +<p>La chemise molle a disparu avec +l’habit. Et s’il la faut dure, qu’elle soit +alors ouverte. Là, les Anglais ont raison. +Avec le smoquin, j’approuve le petit +nombre d’obstinés qui luttent contre la +cuirasse. Il suffit bien que le col soit +empesé. C’est une idée d’Iroquois de +compter l’élégance à la gêne.</p> + +<p>On a inventé une nouvelle chemise +qui a sa manchette nouée autour du +poignet par deux boutons. La coupe en +est très difficile. Il faut demander à +Charvet le modèle que porte Jacques +Hébertot. Sacha Guitry, dans son intérieur, +en a une autre, dont les poignets +sont tels, légèrement évasés, qu’ils se +passent de bouton. Ils sont fixés en haut, +à leur base.</p> + +<p>Nouvelle preuve que les poètes classiques +avaient raison de distinguer deux +vocabulaires : Psyché t’admire dans ta +culotte en forme de trapèze. Dans ta +culotte, non dans ton caleçon.</p> + +<p>Les robes de chambre sont magnifiques, +les pyjamas somptueux. Salut, +princes et maharadjas ! L’homme qui +est simple dans la rue, et se couvre chez +lui de ces soyeuses splendeurs, n’est pas +un bête.</p> + +<p>Dans les chaussettes de jour, tout ce +que tu voudras, pourvu que l’harmonie +soit sauve, je te l’ai déjà dit. Tu devras +tenir compte même du teint de ta peau. +Tu n’es pas obligé, en grande toilette, +au noir des croque-morts. Un vert bouteille. +Un rouge sombre.</p> + +<p>La fureur du moment, pour le linge, +est aussi le carreau. Seelio, à l’Exposition, +le donnait très fin. Seeligmann avait une +chemise jaune à carreau violet, le chiffre +sur la manche. Noir et gris dans le sens +vertical, orangé dans le sens horizontal. +Le quadrilatère de Hayem alliait le faste +à la modération. David échappait à la +double fatalité de la rayure ou du carreau +par un arrangement de courbes +légères, des arcs, sept ou huit à la fois.</p> + +<p>Ces rayures qui persistent ont d’ailleurs +été multipliées, enchevêtrées de +manière à couvrir entièrement le fond. +Puis, ce sont les carreaux que l’on +violenta. On est allé jusqu’au losange. +On est allé jusqu’au parallélépipède +ombré. Attention !</p> + +<p>Rien n’est plus joli qu’une chaussette +imprévue. Tu ne diras pas le +contraire. Tu es même capable d’agréer +dans la chaussette, l’un de ces divertissements +cubistes. Ils sont spirituels. La +difficulté commence lorsqu’il s’agit d’appareiller +tous ces divers carrelages. Sans +compter celui du costume, qui ne sera +plus l’antique et éternel pied de poule, +ni les barbares et savoureux carrés +anglais, mais, ton sur ton, une assez +laborieuse marqueterie. Essayez de +mettre tout cela ensemble ! Le carreau, +décidément, doit rester une exception, +une rencontre. Il ne peut devenir une +habitude. Tu ne peux pas te nourrir de +pikles !</p> + +<p>Ton mouchoir est blanc à coup +sûr, et assez vaste. L’été seulement, +tu l’as pareil à ta chemise, lorsque celle-ci +est d’un rose, d’un bleu, d’un jaune +uni. Le mouchoir de soie, la pochette, +non. Tu ne l’aimes guère. Il y a contradiction. +En fil pur.</p> + +<p>(En fil pur… Pour nous faire admettre +dans le reste du linge un coton mieux +travaillé qu’autrefois, on nous a parlé +des révolutions russes, qui ont fabuleusement +élevé le prix du fil. Mais on a +bien su nous tenter au moyen de la +soie, qui n’est pas donnée ! Si bien que +nous ne cherchons plus à comprendre. +On nous a dit aussi que le fil était +froid dans nos climats, et que les tisseurs +avaient appris à bien marier le +fil et le coton, enfin qu’il ne s’agissait +ni des cols ni des draps… Adieu donc ! +beau fil d’antan, fil éclatant, beau fil de +glace, orgueil des dimanches rustiques !)</p> + +<p>Et ton col, à présent : la tête y repose, +ta destinée en dépend.</p> + +<p>Un col double mou doit tenir par sa +propre vertu. Par la coupe, non par une +épingle. Secret : qu’il ne paraisse jamais +trop bas. Autre secret : l’angle des deux +pointes sur le poitrail ne doit pas être +trop aigu, ni ces pointes trop longues, — les +grands ouvriers le dédaignent. Lorsqu’elles +sont inégalement brisées par le +contact avec la poitrine — à tête baissée — ou +si l’une d’elles s’incurve, par +hasard, comme une coquille convexe, +tu as un chef d’œuvre.</p> + +<p>Le col cassé a volontiers ses deux +triangles qui vont chercher quasi l’oreille. +Beaucoup le portent un peu bas. Tu +l’aimes assez haut ; il est plus digne. +Écoute encore un secret. Je t’en dis +beaucoup. Sache éviter les trop grandes +cassures trop ouvertes. Cela est de mauvais +ton. Le triangle ouvert où ton +menton repose étant un triangle isocèle, +il vaut mieux que les cassures, de part et +d’autre, soient deux triangles rectangles.</p> + +<p>Je suis chinois, je suis tâtillon, je +suis algébrique. Mais il le faut bien. +Autrement, ce n’est que phrase vaine…</p> + +<p>Le dernier secret d’une chemise irréprochable +est dans l’encolure. Lorsqu’elle +est trop décolletée, elle est +affreuse. Il y a un homme, dans Paris, +réputé pour son élégance, et qui l’ignore. +Je pourrais le nommer. A quoi bon ? +Je suis tout charité. Tu le vois bien, toi : +qui me lis, mon frère, qui que tu sois. +Te voilà peut-être un peu plus fort, +moins démuni, devant cette Psyché qui +a presque la même rigueur, la même +inclémence que la nature.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">LES CANNES<br> +<span class="i small">ET LEUR FAÇON</span></h2> + + +<p>Une canne est un jonc, un rotin, un +bâton. Il faut le savoir : on sera gardé +de certaines fantaisies outrées.</p> + +<p>Une canne est une branche coupée.</p> + +<hr> + + +<p>Le règne unique, la tyrannie des +cannes droites a pris fin.</p> + +<p>Une canne droite, c’est-à-dire coiffée +d’un pommeau ou se terminant par une +mailloche, une canne droite peut embarrasser, +lorsque les mains ont à faire. Une +canne dont le bois s’arrondit en crosse +est assurément plus commode. On l’accroche +à son bras. Tu t’en vas d’un +pied léger.</p> + +<p>Mais quand la mode dessinera le +mouvement inverse, lorsqu’elle tendra +à repasser de la canne recourbée à la +canne toute droite, nous ne manquerons +pas non plus d’arguments pour justifier +le nouveau point de vue. Allons, ne +t’effraye pas. Où le sophisme aurait-il +bonne grâce, sinon là ?</p> + +<p>Aujourd’hui, contente-toi de doubler +le nombre de tes cannes. Il faut en +acquérir autant de courbes que tu en +avais déjà de droites. Il n’est pas encore +question de convertir ces dernières en +objets de vitrine.</p> + +<p>Le principe qui prévaut est le suivant. +On prend une canne recourbée pour la +ville, pour la promenade, et une canne +droite, le soir.</p> + +<p>A ne considérer que l’utile, il serait +plus adroit de faire tout juste le contraire. +Tu marches plus allègrement avec une +bonne trique à la main, d’une seule +venue, droite comme un I et redoutable +comme la justice. Le soir, il te serait +plus facile d’avoir une canne à suspendre +à ton bras, pendant que tu assistes la +dame qui descend de voiture, ou que +l’on vous détrousse aux guichets d’un +théâtre. Mais l’utilité n’est pas notre +seule loi, par bonheur. La canne recourbée, +le jour, qui nous paraît plus +familière, et la canne droite, le soir, qui +nous paraît plus cérémonieuse, s’accordent +mieux avec l’état présent de notre +sensibilité.</p> + +<p>Je note vite une exception.</p> + +<p>Supposé que tu marches… Tu ne +passes pas, je suppose, les beaux mois +de l’année dans l’indolence… Tu auras, +si tu marches, les trois cannes à écorce, +qui sont avec les rotins, les joncs et les +bambous, les cannes par excellence. +Elles nous rendent une pureté agreste. +Le frêne, pâle comme les yeux de +Minerve ; le noisetier doré ; le sombre +et odorant merisier. Soit qu’il te plaise +d’avoir au bout du bras une sorte de +balancier, soit pour frapper de temps à +autre une motte ou un caillou, ne vas-tu +pas préférer que tes cannes à écorce +soient droites ? Le frêne, pareil à une +svelte massue ; le merisier, avec sa +racine amusante : et le noisetier, donnant +tout seul une belle mailloche.</p> + +<p>Il n’y a pas plus belle petite canne +d’été. Si tu as l’humeur guillerette, tu +pourras y joindre quelque lisse et nerveux +piment. Si tu as l’humeur étrange, +quelque bambou de Madagascar, en +tirant parti de sa racine fantastique.</p> + +<p>Le printemps et l’été, tu laisseras +tranquilles la sanglante amourette et +l’ébène mouchetée (l’ébène unie, tu l’as +rangée, elle n’est plus possible). Tu laisseras +tranquille l’or, l’écaille, la corne des +pommeaux. Ce faste est pour l’hiver. A +suspendre à ton bras, tu auras un jonc, +qui n’a besoin d’aucune parure. Tu en +auras deux, pour jouir des deux tons, l’un +couleur de miel, l’autre presque de pourpre. +Tu alterneras selon l’heure, selon l’éclat +du jour, selon la robe de ta belle. A +tes joncs droits, une capsule, rien de plus.</p> + +<p>J’avais oublié de dire que le frêne est +particulièrement agréable au bord de la +mer, surtout s’il y a de l’ombre dans le +pays, s’il y a des bois. Le noisetier fait +bien sur la route. Le merisier, c’est avec +l’Automne.</p> + +<p>Paie-toi (veinard) une canne en rhinocéros. +En bélier, qui est aussi bien, il +t’en coûtera une trentaine de louis. L’un +et l’autre sont délicieux au clair de lune, +ou dans le bleu des lampes et des arbres, +sous les violons de la terrasse. Le rhinocéros +vaut deux cents louis quand il est +sans défaut. O les joncs innocents, les +joncs virgiliens !</p> + +<p>Si tu es curieux de poignées rares +ou précieuses, je te signale les crosses +en bois de cerf d’Antoine, les lézards +et les galuchats du même, et ceux de +Delpeuch, ceux de Degobert. Je ne +sais plus où — mais à l’Exposition — j’ai +vu certaine béquille parallélépipédique, +en galuchat à filets d’ivoire. Belle +d’ailleurs, mais redoutable.</p> + +<p>Les clous d’or des sceptres d’Homère +et les ciselures du Roi Soleil ont +cette postérité.</p> + +<hr> + + +<p>Quant au parapluie, c’est bien simple.</p> + +<p>Dis-moi si tu as envie de ressembler +aux hommes que l’on voit, qui portent +un parapluie ?</p> + +<p>C’est un appareil dont l’Occident a +voulu se passer durant des siècles. Il +connut, il pratiqua quelquefois le parasol. +Il omit ou dédaigna le parapluie.</p> + +<p>Cette guerre terminée, que certains +crurent témérairement la dernière de +toutes, le petit toit d’étoffe, la petite +pagode ambulante, parut un signe trop +lâche et prosaïque. On a un chapeau +(dont le vrai feutre nargue les cataractes). +On a un manteau (qui braverait le Niagara). +On n’a pas un parapluie.</p> + +<p>Le tien, dans sa gaîne, était une +mailloche en noisetier. Tu en avais un +autre, d’une belle soie enroulée à un +gros jonc massif. Tu en étais incroyablement +vain. Allons, on te le permet +quelquefois.</p> + +<hr> + + +<p>… Tu éternues à la première pluie du +printemps. A tes souhaits ! Et que l’été +qui vient soit beau. Il y a si longtemps.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i">Eau printanière, pluie harmonieuse et douce</div> +<div class="verse i">Autant qu’une rigole à travers le verger…</div> +</div> + +</div> +<p>Dans les beaux jours, tu liras <i>les +Stances</i> de Moréas, et si le ciel était gris, +pareillement.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">LES GANTS<br> +<span class="i small">ET LA PETITE OIE</span></h2> + + +<p>Ce n’est pas toi, mon cher ami, même +si tu as tiqué tout à l’heure devant +cette expression, parce que tu n’as pas +lu Molière.</p> + +<p>La Petite Oie, c’était tout l’ornement, +la décoration du costume : les canons +de la jambe, le jabot, la dentelle des +manchettes, les rubans de la veste… +Notre costume n’en a pas.</p> + +<p>La cravate… Peut-être les gants. La +cravate et les gants sont les deux vestiges +de la Petite Oie. Si tu as l’amour +des couleurs vraies, la cravate est le +seul point où tu pourras le satisfaire. +Pour tes gants, tu les prends toujours +larges, à ôter presque d’un seul coup. +Il ne faut pas que tu en paraisses embarrassé, +il ne faut pas qu’ils encombrent +la vue de ton prochain. Veille à la +rotondité du bout des doigts. Tannés, +choisis-les un peu plus fauves, un peu +plus rouges qu’on ne voudra te les +donner, en prenant garde à la nuance +de ta chaussure. Tu aimes aussi, pour +alterner, ce renne sans égal.</p> + +<p>Il est pourtant commode de ranger +sous ce vocable de la Petite Oie, à défaut +d’un autre nom, un certain nombre +d’objets qui complètent notre semblant : +la canne, le briquet, le porte-cigarettes, +le portefeuille, la bague, l’épingle, la +jarretelle, la ceinture, les bretelles (si +tu en portes encore, comme je te le +conseille, avec l’habit et le smoquin, et +elles seront noires ou grises, avec des +initiales assorties à la chaussette.)</p> + +<p>La canne avait droit à tout un chapitre. +Pour l’épingle, reviens au chapitre +de la cravate.</p> + +<p>Le portefeuille est un porte-billets. +En le choisissant, tu dois penser à ton +porte-cigarettes.</p> + +<p>Avec ou sans pierre, la bague ne +peut être qu’une chevalière. A moins +que tu ne possèdes une merveille ancienne +d’une autre sorte, mais sobre, +ou que tu te sentes capable d’un miracle.</p> + +<p>Point de mièvrerie dans le briquet. +Le petit briquet à torche est bon. Le +briquet de l’armée anglaise, meilleur ; et +si tu peux l’avoir garni de galuchat…</p> + +<p>Les pipes françaises valent bien la +Dunhill, mais la Dunhill est un bijou +d’un fini incomparable. On est obligé +de l’avouer. Seulement toute armature +métallique, quelle qu’elle soit, et même +nettoyée chaque fois à l’alcool, rend la +pipe plus forte.</p> + +<p>Ta ceinture a deux centimètres de +largeur. Elle est en daim sombre. Et +va chez le sellier. Il t’en fera une bonne, +dont il te montrera le cuir.</p> + +<p>Ta jarretelle est d’un seul trait qui se +referme sur lui-même comme un serpent.</p> + +<p>Tu rencontreras des porte-cigarettes +d’argent vastes comme une pelle, ou +réduits à la taille d’une petite boîte. Ceux +que j’aime sont en cuir : maroquin pour +le soir, porc ou vache, — mais foin du +crocodile, avec ses écailles galeuses. +Hermès en fait deux entre lesquels +il est exactement impossible d’opter. +Ils sont royaux. Il n’est pas facile non +plus de les dépeindre. L’un ressemble +à un porte-monnaie plus ample. Il a +un dessus qu’on rabat et qui passe sous +une bande. Il ferme ainsi. L’autre, +quand il s’ouvre, peut prendre la forme +d’un chevalet, et on le pose. Le fauve +ou le rouge de ces peaux est à crier +d’admiration ou à tomber en rêverie.</p> + +<p>Ton bagage excite les mêmes troubles +moraux, ton porte-habit, ton nécessaire, +ton « sac de chasse ». Tout cela, bien +fauve, c’est le mieux. Dans le fourgon, +une malle-armoire mais qui reste maniable. +Si tu as une auto, la malle à +valises superposées. Tu ne seras pas +obligé de tout défaire à l’étape.</p> + +<p>Tu as la tête bien coiffée. Pas d’artisterie. +L’ordonnance est toujours aux +cheveux rebroussés et serrés. Si tu as +voulu garder ta raie, tu imprimes du +moins à tes cheveux une direction générale +de trois quarts, d’avant en arrière. +Ton parfum est frais et vigoureux. Pierre +de Trévières a marqué un jour que +nous devions sentir le bois de teck, le +miel, le tabac anglais, le cuir de Russie, +et non plus les fleurs. Il a même donné +dans un numéro de <i>Monsieur</i> — la formule +de l’un de ces mâles parfums, +au moyen du <i>dimethylhydroquinone</i>. Si tu +l’essayais ?</p> + +<p>Que la gymnastique, enfin, te garde +fort, te garde mince… Sache vivre.</p> + +<p>Et laisse-moi signer, ma foi, en toutes +lettres. Puisqu’un Balzac, puisqu’un +Stendhal, puisqu’un Bourget se sont plu +à ces objets réputés frivoles, ni toi ni +moi n’en serons déshonorés.</p> + +<p>Cependant, lis encore mon épilogue.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">ÉPILOGUE<br> +<span class="i small">L’INFLEXION PERSONNELLE</span></h2> + + +<p>Au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, grand fait nouveau, +l’élégance est transformée en dandysme.</p> + +<p>Les nouvelles formes du costume sont +choisies beaucoup moins en vue d’embellir +que dans l’intention d’étonner.</p> + +<p>Pour la première fois — du moins +en France, et du moins depuis la fin +du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle — une forme bizarre et +même extravagante sera adoptée, à +cause précisément de son extravagance. +Insolente réplique, véritable et beau +défi de l’esprit artiste à l’esprit bourgeois, +et de l’esprit aristocratique persécuté +à l’esprit de nivellement.</p> + +<p>Le premier phénomène de caractère +<i>dandy</i> est présenté en France par les +<i>Incroyables</i>, qui donnent à leur cravates +l’apparence d’un goître, à leur collet, +l’enflure d’une bosse.</p> + +<p>Le second phénomène <i>dandy</i> a pour +auteur Napoléon. Cet empereur a inventé +un costume — la redingote grise, +le chapeau lunaire — qui n’a jamais +été porté par personne.</p> + +<p>Passent les années. Tout le monde +s’évertue à qui paraîtra le plus singulier, +dans le criant gilet, la tumultueuse cravate, +ou le déconcertant chapeau. Mais +il n’y a pas de trouvaille baroque qui +ne soit à l’instant accueillie et reproduite. +L’invention d’un fou, qui fut lapidée +dans les rues de Londres, à savoir +le tuyau de poële ou chapeau haut de +forme, a régné tout un siècle sur l’Europe.</p> + +<p>Celui qui, le premier, imagina de se +tirer d’affaire par la simplicité, ce fut — après +Brummell — le merveilleux +Baudelaire. Puisqu’il était impossible +de retrouver le faste de l’ancien costume, +il se mit à raffiner sur l’habit +noir. Lui aussi, dans sa jeunesse, il inventa +un costume : il avait un étroit +pantalon noir qui découvrait, sur le soulier +éclatant, la blancheur du bas. Là-dessus, +par une idée de son génie, <i>une +blouse de paysan</i>. Oubliez que c’est une +blouse : il n’y a pas de forme plus élégante. +Et la tête nue, ce précurseur ! +D’ailleurs propre de la tête aux pieds, +fourbi comme une baïonnette.</p> + +<p>Plus tard, seconde invention. Baudelaire +adopte son froc, le célèbre froc, +sorte de raglan ou de sac qu’il porta +fidèlement, comme un uniforme.</p> + +<p>Mais toi-même, est-ce que tu veux +inventer ?</p> + +<p>Tu penses d’abord que non, que tu +n’as aucune obligation de cette espèce, +que tu portes tout simplement le costume +de ton époque. Même les peintres, +ils ont tous renoncé à s’affubler. Tu les +approuves. Rien n’était plus absurde au +monde qu’un <i>rapin</i>. Toute son originalité +consistait à garder les cheveux et +le pantalon de 1850. Avec son linge +dérobé, sa barbiche ou sa barbe, il était +naïvement archaïque. Et il drapait ! Aujourd’hui, +tout le monde se tient aux +grands préceptes : que chacun doit paraître +ressembler à tous (Balzac <i lang="la" xml:lang="la">dixit</i>), et +que les convenances extérieures doivent +être respectées (Baudelaire). L’accent +et l’air de la personne se trahissent désormais +par des riens : l’inflexion d’une +cravate, le pli d’une mèche, l’imperceptible +variation d’une coupe.</p> + +<p>Voilà, nous y sommes. Ces riens sont +d’un grand prix. Balzac complétait ainsi +le précepte que je rappelais à l’instant : +avoir l’air de ressembler à tout le monde ; +ne ressembler en réalité à personne. Et +ce détail, cette goutte d’eau, cette ombre +par où l’homme fin se distingue de la +tourbe, nos contemporains le cherchent +à qui mieux mieux. Le chandail de +Picasso et de Mac Orlan ; les admirables +revers de Jean-Louis Vaudoyer ; les +complets toujours clairs de Guy de +Pourtalès ; le bleu constant de Jacques +Boulenger ; le miraculeux faux-col de +Jacques Blanche, aux deux pointes roulées, +et son veston exemplaire, dont il +garde exprès la manche assez large, et +sa cravate de lord, à pois blancs. Hier, +la mèche de Barrès…</p> + +<p>Ou regarde Foujita, le plus hardi de +tous.</p> + +<p>Il ne s’est pas déguisé en Européen. +Il n’a point voulu du linge dur. Il n’a +pas essayé d’ouvrir une raie bien sotte +dans la calotte de sa chevelure, ni de la +rebrousser. Non ! Il a laissé ses cheveux +sur le front, comme le roi de Rome dans +le portrait de Lawrence, mais ce sont +cheveux d’Asie, noirs comme l’encre, +égaux comme les dents d’un peigne. Il +ne voulait pas garder sous notre ciel la +robe gênante de son pays. Encore moins +prendre un veston trop sec. Émule de +Baudelaire et de Napoléon, le seul moderne +avec eux qui ait su trouver un +costume nouveau, entièrement personnel +et entièrement heureux, ce grand +artiste a imaginé une sorte de blouse +souple et croisée, peu flottante, dont la +couleur est d’un beau bleu de papier +buvard. Elle est serrée à la taille sur +une chemise à grands carreaux vifs. Et +le pantalon est relevé sur un soulier à +semelle forte… La seule invention d’un +tel costume méritait déjà la gloire.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="drap">Exorde. — <i>Aux Enfants de Ronsard</i></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">7</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">L’abandon des vêtements à taille. — <i>Combat +du Smoquin et de l’Habit</i></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">18</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Les Complets. — <i>Règne du Veston et sa forme</i></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">31</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">La Chaussure et le Chapeau. — <i>M. de Comminges</i></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">51</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">La Cravate. — <i>La choisir et la nouer</i></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">67</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Ta Chemise. — <i>Ou prends garde à Psyché</i></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">83</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Les Cannes. — <i>Et leur Façon</i></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">95</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Les Gants. — <i>Et la Petite Oie</i></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">104</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Épilogue. — <i>L’Inflexion personnelle</i></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">111</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + +<p class="top4em noindent narrow">Il a été tiré de cet ouvrage, le troisième +de la collection “<span class="xsmall">A LA LAMPE +D</span>’<span class="xsmall">ALADDIN</span>” +1 exemplaire unique sur vieux Japon portant +le n<sup>o</sup> 1. 20 exemplaires sur papier du +Japon, numérotés 2 à 21. 40 exemplaires +sur papier Madagascar, des papeteries +Navarre, numérotés 22 à 61. 300 exemplaires +sur papier vergé baroque thé, numérotés +62 à 361. Il a été tiré en outre, +35 exemplaires sur vergé baroque crème, +numérotés en chiffres romains I à XXXV, +réservés à M. Herbillon-Crombé, libraire +à Bruxelles.</p> + +<p class="c">Exemplaire N<sup>o</sup></p> + +<div class="break"></div> + +<p class="top4em noindent narrow">Achevé d’imprimer le 29 Juin 1926 sur +les presses des Artisans Imprimeurs, sous +la direction technique de F. Lefèvre, 23, +rue de la Mare, à Paris (<small>XX</small><sup>e</sup>), pour les +Éditions de la Lampe d’Aladdin, P. J. +Aelberts et M. Dethier, directeurs, 14, +avenue Reine Élisabeth à Liège, Belgique.</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77362 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77362-h/images/cover.jpg b/77362-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f4b9bbc --- /dev/null +++ b/77362-h/images/cover.jpg |
