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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77362 ***
+
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+
+ Notre Costume
+
+ PAR
+ EUGÈNE MARSAN
+
+ Seigneur Roméo, bonjour! A ta culotte française,
+ le salut français.
+ Shakespeare.
+
+ Le Seigneur Dieu fit à Adam et à sa femme des
+ habits de peaux dont il les revêtit.
+ La Genèse.
+
+
+ A LA LAMPE D’ALADDIN
+ 14, Avenue Reine-Élisabeth
+ 1926
+
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+DU MÊME AUTEUR:
+
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+PASSANTES.--Au _Divan_.
+
+CHRONIQUE DE LA PAIX.--A la _Nouvelle Revue Française_.
+
+LES CANNES DE M. PAUL BOURGET ET LE BON CHOIX DE PHILINTE.--Au _Divan_.
+
+LE NOUVEL AMOUR.--Collection “_Le Sage et Ses Amis_”, chez Mme Lesage.
+
+STENDHAL CÉLÉBRÉ A CIVITAVECCHIA.--Aux _Amis d’Édouard_, chez Champion.
+
+LES FEMMES DE CASANOVA.--Au _Pigeonnier_.
+
+SOUVENIR DE L’EXPOSITION.--A la _Porte Étroite_.
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+
+A L’IMPRESSION:
+
+ÉLOGE DE LA PARESSE.--Dans la collection des _Éloges_, chez Hachette.
+
+
+
+
+Copyright 1926 by Eugène Marsan.
+
+
+
+
+La moitié d’un gros livre a déjà été consacrée par le même auteur à peu
+près aux mêmes sujets. Mais on était loin de les avoir épuisés, et il
+n’y en a pas qui se renouvellent plus vite.
+
+J’espère donc n’avoir jamais répété que par exception et à propos deux
+fois la même chose.
+
+Il m’est arrivé, une fois seulement, je crois, de me contredire tout à
+fait. C’est à propos de l’habit, que je louais et que je condamne. On
+pèsera mes raisons dans les deux cas.
+
+En outre, dans une matière d’habitude toute soumise à la réclame, il m’a
+plu d’introduire, par goût de la précision, la liberté dont dispose la
+critique des lettres et des arts.
+
+E. M.
+
+
+
+
+EXORDE
+
+AUX ENFANTS DE RONSARD
+
+
+Les hommes n’estiment plus que leur costume doive être négligé.
+
+Lorsqu’il n’y met pas une affectation odieuse, un homme élégant est à
+coup sûr mieux vu qu’un ours.
+
+C’est notre temps qui a raison.
+
+Nos aînés n’ont pas pensé comme nous. Ils ont eu d’autres idées. «Un
+homme, disaient-ils, n’a pas souci du costume, parce qu’un tel souci
+n’est point viril.» Ainsi, ils étaient en contradiction avec tout
+l’univers, en contradiction avec cette même nature qu’ils prétendaient
+diviniser.
+
+Car, sur le globe, tous les mâles de toutes les espèces disposent d’un
+harnais plus magnifique que leur tendre moitié, et se battent pour elle,
+quelquefois à mort. Jusqu’aux infusoires dans leur goutte d’eau. En cet
+abrégé du monde, les mâles sont merveilleusement parés. Et ils dansent à
+l’heure de l’amour, jusqu’à ce que la belle fasse connaître son choix.
+Tel est l’ordre véritable des atomes.
+
+L’homme est le seul animal qui s’habille (ici, je me répète exprès). Il
+n’avait pas encore découvert l’usage des métaux, il ne savait pas encore
+semer, il courait sur la trace des rennes, il n’était qu’un chasseur
+dépourvu, qu’il s’habillait déjà. Il est le seul être qui substitue de
+certaines règles conventionnelles, de certaines contraintes
+générales--les lois--à la simple rivalité des forces. Et il naît aussi
+nu qu’un dieu. Il est seul enfin à souffrir comme à jouir d’une idée
+tout à fait claire de la beauté. Le costume est un grand fait.
+
+Autant qu’une nécessité, autant qu’une défense, il est parure, ornement,
+séduction.
+
+Adam s’est habillé au sortir du paradis perdu. Il s’est habillé par
+vergogne et par besoin. Ensuite, pour plaire. Il y mit toujours un
+sentiment profond. Son âme et son corps. Rappelez-vous le mystérieux
+passage de la Genèse: «Alors le seigneur Dieu appela Adam et lui dit: Où
+êtes-vous? Adam lui répondit: j’ai entendu votre voix dans le paradis,
+et j’ai eu peur parce que j’étais nu; c’est pourquoi je me suis caché.»
+Et Dieu le vêtit. Dieu en personne. Dieu lui donna le premier vêtement,
+cousu en peaux de bêtes. Lisez le Livre. Le costume est un art, après
+tout, pareil à tous les autres, ayant la même fin, qui est de rendre le
+sort un peu moins désagréable. Les hommes du XIXe siècle ont été fous de
+le mépriser. Le dédain qu’ils ont gagné de leurs compagnes, j’en suis
+sûr, vient en grande partie de là. Elles tinrent les hommes pour des
+êtres grossiers. Elles les voyaient, jusqu’à des hommes d’État, se faire
+gloire d’un vêtement hideux et malpropre.
+
+Aujourd’hui, nous nous tenons, lavons et habillons. S’il n’est permis
+qu’à un petit nombre d’atteindre un haut degré d’invention calme et de
+raffinement, tous les hommes ont heureusement pris le même dégoût d’un
+ignoble costume que d’un acte vil.
+
+_Ecco perchè_... Voilà pourquoi, j’ose parler du costume plus
+complètement que personne l’osa jamais par écrit. Et nous n’en parlerons
+pas seulement dans l’abstrait, comme Barbey d’Aurevilly dans son
+_Brummell_. Nous entrerons dans le détail, nous ne perdrons pas de vue
+la pratique, nous pénétrerons des secrets.
+
+Pour commencer, nous voudrions vous munir contre votre tailleur.
+
+Oh! d’armes purement défensives. Il faut que tu saches bien ce que tu
+veux. Le sachant, il faut que tu puisses l’exiger, c’est-à-dire
+t’exprimer en termes irréfutables. Or, j’en fais le pari, aujourd’hui,
+tu n’es plus tout à fait content de ton tailleur.
+
+Les déceptions qu’il te donne, il est arrivé qu’elles te fissent choir
+dans un abîme. Tu te croyais malheureux, disgracié, tu remâchais ton
+infortune. Tu doutais de toi-même.
+
+Console-toi. C’est le premier service que nous pourrons te rendre. Ou du
+moins on le souhaite. Même si ta forme n’est pas très harmonieuse, et si
+tu es déparé, tu dois parvenir à t’habiller très bien. Un bon tailleur
+ne se contente pas de coller les vêtements sur un corps. L’art est plus
+malin. Il doit remédier aux défauts qu’on te voit. Lui aussi, le
+tailleur, doit trouver un lieu géométrique de la vérité et du style.
+
+Soyons justes. Il y a lieu d’invoquer plusieurs circonstances
+atténuantes au bénéfice du tailleur contemporain. Il est lui-même une
+victime. Il lui faut affronter des ouvriers difficiles, dont l’adresse
+n’a point crû avec les gains. Il lui faut supporter les changes. Et l’on
+ne travaille plus sous ses yeux. Il donne en ville. Ayant été traduites,
+tes recommandations ont été trahies. Finalement, tu n’essayes presque
+plus. C’est qu’à chaque essayage, contraint de revenir, l’ouvrier
+prélève, à cause du temps perdu, une grosse rançon.
+
+Quoi qu’il en soit, tu risques d’être mal servi. Et regarde autour de
+toi. Regarde au théâtre, regarde les salons. Tout est plein de fausses
+coupes, de traditions altérées, d’insoutenables routines, d’impayables
+gaucheries, de plis imbéciles. Trop de fer, trop de coton, peu de vraie
+et simple coupe. Les Anglais eux-mêmes sont en décadence.
+
+Il semble qu’on ne sache plus éviter un défaut qu’en donnant à pleine
+tête dans le défaut opposé. Aux bosses d’une manche trop large, on a
+substitué le boudin d’une manche trop étroite. A la raideur de
+l’épaulette rembourrée, cette ligne rompue, ce zig-zag. Au bâillement du
+col sur la nuque, son obliquité, qui te rend bossu. Au déséquilibre d’un
+veston qui relevait par devant cet autre désordre: il tombe, il pique du
+nez parce qu’il a trop court son dos. Trop court, sur les reins;
+peut-être trop long sur les omoplates. Que la perfection est rare sur la
+planète! Que ceux qui l’aiment sont malheureux!
+
+Sans compter ces pantalons dont les rues sont pleines, qui--pour avoir
+pris garde de s’achever en tire-bouchon--se sont accrochés au-dessus de
+la cheville, et muent tant de messieurs poivre et sel en garçonnets
+sautillants.
+
+Ai-je trop noirci mon tableau? Je te le répète: regarde. Tes amis sont
+spirituels. Ils ont les plus élégantes manières qui soient, les plus
+naturelles (pour user d’un mot sur lequel il faudrait s’entendre). Ils
+sont comme toi: rarement habillés à leur gré... Laisse que viennent à
+ton secours l’étude et l’expérience. Et si tu en as plus que moi,
+souris, sois mon complice.
+
+Qui voudra, sera libre de nous juger frivoles. Cette frivolité a plus de
+psychologie que son sérieux à œillères, comme celui des ânes. Elle
+n’empêche pas de sentir les grandeurs de l’esprit ni celles du cœur. Et
+ma frivolité, je l’avoue, partage le genre humain en deux classes.
+
+D’une part, les honnêtes gens de la terre, depuis qu’il y en a, qui
+savent connaître et goûter la beauté, les beautés, le plaisir et la vie.
+Je les nomme les enfants de Ronsard.
+
+Dans l’autre clan, figurent les jansénistes et les couacres (ou
+quakers), les iconoclastes, les hérétiques, les faces de carême.
+
+
+
+
+L’ABANDON DES VÊTEMENTS A TAILLE
+
+COMBAT DU SMOQUIN ET DE L’HABIT
+
+
+Exprès. J’écris _smoquin_ tout exprès, pour parler autant que possible
+français.
+
+Un mot que le français n’a pas, dont il avait besoin et qu’il a pris en
+pays étranger, il faut pourtant l’adapter, l’acclimater, comme on ne
+manquait pas de faire dans les siècles vivaces. Dites-vous
+_reading-coat_? En matière de costume surtout, à cause de la grande
+influence de Londres, la précaution doit être perpétuelle. Nous
+finirions par dire _hat_ au lieu de chapeau, _shoes_, au lieu de
+souliers, _suit_ au lieu de complet.
+
+A l’Exposition des Arts décoratifs, entre les robes scintillantes,
+éblouissantes, et les robes strictes et nues--les dames étant vouées aux
+extrêmes--pour tant de complets qu’on admirait (ou non) à peine si vous
+distinguiez une redingote, une seule, et deux ou trois jaquettes.
+
+Cela était raisonnable. C’était l’image de la réalité.
+
+Le vêtement à taille est pour ainsi dire abandonné. Il nous semble
+archaïque, il vieillit son homme, il surprend nos yeux.
+
+En dehors de l’église, pour habiller le père et le fiancé qui conduisent
+à l’autel une grande fille, en dehors du pesage d’Auteuil ou de
+Longchamp, où, dites-moi, découvrez-vous une redingote? Celui qui en est
+paré, n’imagine pas qu’il pourrait s’en aller à pied dans les rues. Il a
+soin de ne laisser qu’au dernier moment la voiture qui le garde de
+l’indiscrétion des curieux.
+
+La voici pourtant, cette rare redingote de nos jours. Cumberland y a
+pensé. Elle est à longs revers de soie unie, avec une courte jupe assez
+bombée, pareille à celle, quadragénaire mon ami, que tous les jours tu
+portais, lorsque tu avais l’âge des fleurs. Tu préférais que le revers
+fût à gros grains, et tu laissais le noir absolu aux vieux hommes,
+choisissant pour toi un joli gris, au lieu que celle-ci est d’un sombre,
+pointillé de blanc, qui ne te plaît qu’à moitié...
+
+Tes premières visites aux amies de ta mère... Si tu avais pu prévoir que
+la machine ronde, toi dessus, irait à ce train du diable!
+
+La jaquette est moins délaissée. Elle est pourtant dangereuse, Seigneur!
+Un peu de ventre que vous ayez, elle l’étalera: c’est une devanture. Si
+vous étiez arrivés à cet âge du majestueux dont parle Brillat-Savarin,
+passe... Mais qui donc aujourd’hui se résigne à une majesté pareille? On
+s’évertue. On se prive du boire et du manger. On s’enorgueillit à
+cinquante ans d’une taille restée mince et d’un petit air juvénile dû à
+cent moyens naturels, depuis la gymnastique et l’eau coulante jusqu’à la
+chute d’une vaine moustache.
+
+On a pourtant voulu... Comment dire? On a voulu galvaniser la jaquette.
+O’Rossen lui a enlevé sa trop grande mine cérémonieuse pour lui prêter
+une grâce estivale: un fil-à-fil gris de perle qui ferait encore bien
+aux Acacias jusqu’au Grand Prix, en admettant que cette date en soit
+toujours une. La forme en est aiguë, à l’hirondelle. Et Carette, au
+contraire, pour mieux nous amadouer, pour mieux nous tenter, l’abrège et
+l’arrondit. Il s’est même proposé de résoudre le problème du chapeau,
+qui est en pareil cas d’une difficulté invincible depuis l’éclipse du
+tube. Il a remis en avant cette coiffure de feutre plein et dur,
+tronquée, qui n’est pas plus haute, seulement plus carrée que le melon.
+Vous voyez comment je suis obligé de la décrire: comme un phénomène
+lacustre. On l’appela jadis un cronstadt, à cause du mirage russe.
+
+Mais tout ce que l’on pourra essayer restera vain.
+
+Nous assistons à une révolution du costume. Il y en a.
+
+Il y en eut une à la fin du XVIIIe siècle, peut-être l’un des prodromes
+de la révolution politique. A la fin du XVIIIe siècle, nos pères ont
+quitté leur costume national pour le costume anglais, qui était le frac,
+père de l’habit moderne. Toute l’Europe nous avait suivis. Les
+institutions et les armes ont ce prestige. Nous suivions désormais
+l’Angleterre. Un Français de 1804, avec sa cravate et son col, sa petite
+redingote, ou ses deux pans de morue, ressemble plus à un Européen de
+1870 qu’à un Français de l’Ancien Régime. Et vous, combien de fois par
+an mettez-vous votre habit? En 1830, les galas comportaient encore un
+habit à la française, avec un petit bicorne à claque. Mais ceux qui
+s’obstinaient ainsi parurent peu à peu des originaux, des fossiles. Le
+frac a chassé l’ancien habit. Le smoquin va traquer le frac.
+
+Vous vous souviendrez de ma prophétie.
+
+Il est impossible que le costume du soir soit longtemps un déguisement
+insolite. Aux beaux temps du frac de soirée, le même frac était aussi
+pour le jour. Il différait à peine de couleur et de coupe. Dans une
+dizaine d’années, au plus, votre habit aura disparu. Il ne se
+maintiendra quelque temps que pour habiller les gens de service, s’il en
+reste. Toujours comme l’ancien habit à la française.
+
+Vous le regretterez, dites-vous. Vous le regretterez. Il faisait un
+privilège. Il fallait savoir le porter.
+
+Ah! le détestable lieu commun! Quel est le vêtement qu’il ne faille pas
+savoir porter? Est-ce que tous les vestons se ressemblent? Est-ce que
+tous les hommes en veston sont frères, et tous balourds, ou tous
+désinvoltes? En vérité, non, il n’y aura pas lieu de pleurer l’habit.
+Seule l’habitude nous empêche de sentir son extravagance. Du point de
+vue de Sirius, ou du point de vue d’Orion, qui est bien
+meilleur,--puisqu’il sait joindre la sympathie à la lucidité,--du point
+de vue d’un artiste qui nous arriverait de la Chine, qui serait sans
+prévention, qui ne jugerait que par le goût, il est sûr qu’un veston, il
+est sûr qu’un smoquin est un objet plus aimable et moins fou. Vive le
+smoquin!
+
+En attendant, il nous faut un habit, et s’il était d’une coupe mal
+venue, il blesserait notre amour-propre.
+
+Entre les marteaux obliques qui avaient naguère toute la vogue et les
+marteaux à angle droit qu’on a voulu rétablir, cherche un biais, un
+milieu. Si tu as gardé le ventre ingénu de l’adolescence, tu peux
+prendre (avec bonheur) le petit gilet croisé à bord horizontal.
+Autrement, tu seras sage de demeurer fidèle au gilet à deux pointes en V
+renversé. Il élance. Dans les deux gilets, l’ouverture des revers dépend
+d’un caprice qui était à peu près annuel et dont les variations sont
+devenues plus rares. Les gilets tumultueux, aux pointes violentes et
+gonflés en jabot, sont à laisser aux hommes de certains métiers qui ont
+droit à la fantaisie. Je le dis sans dédain. Je pourrais le dire avec
+orgueil. Ils peuvent se permettre même de laisser le rigoureux gilet
+blanc. Un satin écossais, hein? Quelle aubaine!
+
+Un habit doit paraître comme peint sur le buste. Je dis: paraître. Le
+tailleur n’est jamais exempt de _tricher_ en vue de la perfection. Le
+pantalon plus ou moins large, selon l’an; et s’il dessinait sur le
+cou-de-pied un très léger soupçon de guêtre, il plairait aux
+connaisseurs. Trop court, qui découvre la chaussette à tous les pas, un
+pantalon est toujours fâcheux. Il faut se croire marqué des signes de la
+décrépitude pour revenir, dans les boutons, à l’étoffe, au lieu du divin
+coroso (le mot est vilain, je m’en excuse).
+
+Quant au smoquin, tout ce que j’ai dit ou dirai du veston lui convient,
+puisque c’est un veston. Tout ce que je viens de dire du gilet et du
+pantalon de l’habit ne laisse pas non plus d’être exact pour le smoquin.
+La décadence de l’habit a déjà commencé à donner un gilet blanc au
+smoquin en certains cas. Il est bien de mettre aux revers, au col et aux
+manches une ganse minuscule. C’est une coquetterie qui a toujours ses
+fidèles. Par exemple, il ne faut pas que la ganse se prolonge sur le
+bord inférieur: elle le raidirait. Tant pour l’habit que pour le smoquin
+les revers sont le plus souvent d’une peau de soie qui n’est pas trop
+brillante. La soie mate à gros grains fait un heureux archaïsme. Tu
+méprises, tu hais, tu fuis un satin qui trop étincelle. J’ajoute que si
+tu n’as pas le cou trop court, l’encolure ne doit pas être trop basse.
+Que l’épaule et le cou ne fassent pas un angle droit. Aux pieds, le
+vernis nu. Foin des piqûres. Et ni la bottine, bien sûr, ni même
+l’escarpin. Des souliers.
+
+C’est tout, je crois. Pour moi, quand un concile en déciderait, je
+n’accepterai jamais plus deux boutons au plastron de la chemise. Il n’en
+faut qu’un, et que ce soit une perle, et qu’elle soit assez grosse,--ou
+tout simplement de l’or.
+
+Que dirais-tu d’une perle de nacre?
+
+
+
+
+LES COMPLETS
+
+RÈGNE DU VESTON, ET SA FORME
+
+
+Lorsque Lucien de Rubenpré eut essuyé à l’Opéra les mépris de Madame
+d’Espard et des lions, il comprit soudainement qu’il était mal habillé,
+que son gilet était de mauvais goût, et son habit d’une mode
+_exagérée_... Je cite Balzac. On a beau le décrier. Il savait ce qu’il
+disait.
+
+Lucien avait acheté ce gilet et cet habit tout faits au Palais Royal.
+1830 avait-il cette supériorité sur 1925? Un habit tout fait, qui
+n’avait pas le suffrage des grands connaisseurs, mais qui enfin
+allait...
+
+Pour avoir tremblé de honte, Lucien décida de recourir à un tailleur
+magistral. Il va chez le plus célèbre, il court chez Staub. Lucien
+(c’est-à-dire Balzac) n’était pas homme à se payer d’à peu près. A sa
+première promenade sur la terrasse des Feuillants, au sortir de sa
+province, tout lui a été révélé comme dans un coup de foudre. Il a
+discerné le fin du fin. Avec «cette étonnante fidélité de la mémoire»,
+dit Balzac, qui n’est pas moins nécessaire que le goût, il l’a retenu,
+il l’a gravé dans son esprit. Or, il nous est rapporté que, du premier
+coup, Staub habilla Lucien en maître.
+
+Ce livre à la main, tu seras en état de concevoir un veston parfait.
+
+Ne crois pas que le veston soit une découverte récente. Non plus, si
+vieille. Ton père a porté des vestons, et le père de ton père. Ton
+aïeul, non, ou c’est lui qui a commencé, vers le milieu du siècle
+dernier.
+
+Ce fut d’abord pour voyager et pour le matin. La veste intérieure de
+l’ancien costume français raccourcie en gilet, l’abréviation de l’habit
+ou de la redingote finit par donner le veston. Lorsqu’on imagina de
+tailler les trois pièces dans la même étoffe, on eut les premiers
+complets. Sur le continent, on les appela d’abord des «tout de même». Au
+moins dans les mots, il restait à la France quelque chose du prestige
+ancien.
+
+Nous portons des vestons depuis le 1er janvier jusqu’à la
+Saint-Sylvestre. Nous courons trop, nous descendons trop vite les
+escaliers du chemin de fer souterrain, nous y sommes trop pressés; nous
+avons à conduire notre petite voiture, ou nous pouvons toujours
+l’espérer: le chapeau haut de forme heurterait les plafonds, la jaquette
+se prendrait dans les portières. Nous nous ferions l’effet de chiens
+savants. Il nous déplaît aussi de trancher sur la foule par des moyens
+grossiers et apparents. Le très riche et puissant seigneur qui gît dans
+sa quarante Renault, et le commis qui fait l’amour aux petites clientes
+des Galeries Lafayette sont l’un et l’autre habillés d’un complet
+apparemment le même. Cela n’est pas mal. Brummell et Baudelaire eussent
+aimé une élégance idéalement réduite à la qualité pour ainsi dire
+imperceptible du tissu et à l’excellence de la coupe, cet arcane.
+
+Carette, qui a toujours mis sa gloire dans les vêtements à taille,
+Carette avait à l’Exposition un joli costume de cheval d’un petit
+carreau bien net. La veste était à martingale, la botte d’un joli marron
+d’Inde (mais le chapeau d’un brun trop rose). De Cumberland, un petit
+complet à rayure fondue, entre le violet et le marron. De l’inégal
+Voisin, un magnifique complet couleur de pêche, à grand carreau violacé.
+Quel que soit leur mélange, un ton finit toujours par prévaloir, dans
+ces étoffes: gris la plupart du temps; cette année, brun ou violâtre.
+Par fatigue de la rayure, vous rencontrerez plus d’un de ces carreaux
+étranges, associés ou entrecroisés en lames de parquets. Barclay inventa
+un curieux costume de plein air, avec la culotte droite et large, le
+tout--casquette comprise--à rayure _horizontale_, verdâtre et rougeâtre
+alternées. On ne s’est pas contenté de légères variantes, on a voulu
+innover. Harrisson a même un costume qui rompt entièrement avec
+l’ancienne neutralité. Imaginez un veston et une culotte droite, cette
+culotte dont il paraît absurde en France d’écrire le nom en anglais.
+Elle dessine un très léger carrelé sur un fond presque blanc. La veste
+est marquetée sur fond beige. L’une et l’autre d’un moelleux qui déjà
+tient chaud, à le contempler. Le manteau est brun, à grandes raies
+orange qui se recroisent. La chemise est décorée d’un médaillon ovale, à
+zones noires mêlées d’orange, le plus grand axe de l’ellipse étant
+horizontal. Chapeau gris brun...
+
+Tous ces tailleurs français de l’Exposition ont fait merveille. Je vais
+jusqu’à dire qu’ils ont aujourd’hui raison contre les Anglais. Nous
+verrons de quelle manière. Il faut seulement qu’ils prennent garde à
+leurs manches. Monsieur, attention à ta manche! Neuf fois sur dix, tu
+vas pécher par la manche.
+
+Lorsque tu seras debout, tes deux manches vont être arquées comme les
+deux anses d’une cruche. Pour éviter les grimaces, il faudra que tu
+portes constamment les deux bras en équerre. Gare si tu les laisses
+retomber! Or, si elles étaient plus droites, tu pourrais prendre sans
+dommage les deux positions. Le tailleur voudra peut-être te persuader
+que non, et qu’il faut absolument accepter cette servitude. Ne l’écoute
+pas.--Et regarde.
+
+La laideur de ta manche tient, non seulement à la monstrueuse courbe
+qu’elle décrit, mais à l’ampleur idiote du coude. Quel coude! Si le
+tailleur objecte que c’est une autre nécessité, sache que c’est une
+autre fable qu’il imagine et que peut-être il croit. Il dit que si tu
+plies ton bras l’étoffe va tirer, qu’elle aura trop de rides. Tu lui
+réponds qu’il est absurde d’éviter un défaut que l’on craint par un
+autre que l’on détermine.
+
+Ton épaule, à présent. Vois-la de profil. Je parie qu’elle est trop
+large, de profil. Au lieu de dessiner au sommet un arc élégant d’un
+petit rayon, l’emmanchure s’élargit, elle s’écrase. Tu as la carrure
+d’un portefaix. Ou bien, si ton tailleur a appris à corriger ce vice, il
+est allé à l’autre extrême, il a tant pressé l’étoffe sur ton humérus
+que tu parais chétif, tu as l’air d’un bossu clandestin.
+
+Regarde toujours. Il est raisonnable qu’une place soit ménagée aux longs
+muscles de ton bras. Pourtant, tu n’avais pas besoin de cette vaste
+poche, dont te voilà navré, à présent que je te l’ai montrée. C’est
+trop. Non plus, il ne t’en fallait pas tant pour pouvoir lever le bras,
+ni pour éviter, à la hauteur de l’aisselle, ces mille plis en patte
+d’oie que ton tailleur serait louable de vouloir empêcher, si ce n’était
+avec l’emphase des clounes, lorsqu’ils ouvrent un crâne à la hache pour
+guérir une migraine.
+
+Il ne te reste plus qu’à vérifier le parallélisme rigoureux, à bras
+plié, du bord de ta manche avec le poignet de ta chemise. Les deux
+largeurs sont naturellement pareilles. La manche, qui dépasse un peu, ne
+flotte pas dans le vide. Cela va de soi, comme B-A, BA.
+
+Et tu as une manche qui est égale, qui est aisée, qui tombe, ne visse
+pas, se comporte bien.
+
+Lorsqu’il sera à bout d’objections particulières, il se peut, s’il a un
+tour d’esprit philosophique, que ton tailleur ait recours à un argument
+préjudiciel: «Monsieur: depuis tant de siècles que les tailleurs
+s’exercent, admettez-vous que l’expérience leur ait lentement enseigné
+les coupes qui conviennent, et qui peuvent à première vue dérouter les
+profanes?» Sois content. Cela est d’un excellent esprit. Tu lui
+marqueras donc qu’il a raison, en principe. Cependant, ajouteras-tu,
+voyez les poètes. Il arrive qu’ils soient égarés tous ensemble par une
+erreur. En ce cas, tous les poèmes qu’ils produisent seront viciés, en
+dépit du savoir et du génie, jusqu’à ce qu’il vienne un homme qui
+rétablisse un art poétique sain. Tu fermeras la boucle en observant que
+les tailleurs ne sont pas exempts des pièges où tombent les poètes.
+
+Il y en a trois, dans le moment, qui leur sont tendus. Nous allons les
+voir. Puis, nous passerons à une autre matière. La manche méritait qu’on
+en raisonnât avec soin.
+
+Actuellement, notre ligne n’est point mal. Nous pourrons regarder plus
+tard nos portraits sans rire. Cette assez large épaule, légèrement
+tombante, cette taille dégagée sans mièvrerie, cette ampleur du torse,
+cette modération dans l’ouverture du gilet, dans la largeur du pantalon,
+la longueur de la veste, la hauteur du col. Proportions décentes, bel
+équilibre.
+
+Ton pantalon va de la taille à la chaussure en six lignes d’un beau jet
+pur, dont quatre n’ont d’existence que dans nos yeux, les deux autres
+étant ces plis au fer qu’il faut savoir maintenir. Il est plus beau
+lorsqu’il tombe avec franchise sur le cou-de-pied et qu’il y touche, de
+telle manière que, trouvant ce point d’appui, l’étoffe puisse un peu
+bouger. Cela n’est pas facile. Encore un juste point à rencontrer. Il ne
+s’agit pas de cacher ta belle chaussure. Et ton veston a la bonne
+longueur; c’est-à-dire que si tu mets la main dans la poche du pantalon,
+il retombe élégamment derrière ton bras. (Une bonne vérification que je
+t’enseigne). Tu es svelte. Tu as la hanche égyptienne (ou tu le
+voudrais).
+
+Piège numéro 1, ou du _gigolo_.--Toutes les lignes sont anguleuses.
+L’épaule est en porte-manteau, le coude pointu, le bras long, mince
+comme un fil. La poche fuit au bout du bras, le dernier bouton presque
+au ras du bord inférieur. La taille est basse. Le pantalon en pain de
+sucre renversé. Gilet croisé sur un buste de lévrier. Dans le manteau,
+qu’entravent les derniers boutons, ces boutons sont à la hauteur des
+genoux. Mais ce piège, où beaucoup de jouvenceaux ont donné,--d’ailleurs
+sans grand dommage, car la jeunesse peut tout--n’est plus très
+dangereux. Il paraît écarté.
+
+Piège numéro 2, ou boulevardier.--Il s’agit de nous ôter ce qui nous
+plaît, qui nous va, et qui est le reflet de nos pensées. Il s’agit de
+nous inspirer, à la place, l’amour des ramages et du voyant... Or, je ne
+nie pas que le carreau soit l’épreuve des maîtres, je ne dis pas qu’une
+couleur un peu vive ne soit louable, lorsqu’elle est bien trouvée et
+logée. J’accorde même qu’un jour, les sports, réagissant sur tout le
+costume masculin, l’éclaireront, l’exalteront. Je l’accorde et le
+désire. Pour le quart d’heure, nos trouvailles devraient chanter sur ce
+fond unique: la simplicité d’hommes qui ont à se mesurer avec un destin
+difficile.
+
+Piège numéro 3, ou le Carnaval.--Imaginez d’abord... Imaginez un
+pantalon si large que son extrémité recouvre les deux tiers de la
+chaussure. Par l’excès de son ampleur, il doit en outre former sur notre
+derrière, puisque je suis contraint de le dire, un pli vertical bien
+marqué. Ce n’est pas tout. Je n’ai pas dit le plus affreux. Dans la
+fourche, il faudra qu’il dessine entre les jambes une sorte de poche
+arménienne ou turque, analogue à celle qu’inventa--nouvelle preuve de sa
+folie--cet animal de Jean-Jacques Rousseau. Vous riez à présent. Vous
+êtes tranquilles. Mais attendez. Avec ce pantalon fantastique, où le
+fondement devient pareil aux deux poings d’un enfant, imaginez une veste
+serrée, qui tombe droit, qui n’est pas trop longue, qui a ses manches
+assez étroites. Et soudain, vous vous récriez. Vous avez rencontré des
+jeunes gens accoutrés de la sorte, une énorme canne passée à leur bras.
+Chapeau sur l’œil. Vous aviez cru voir des déments. Il y en a dans les
+rues. Ceux-là pourtant étaient habillés «à la mode de demain». A la mode
+que l’on essaye de lancer. Il paraît qu’elle nous vient d’Angleterre et
+d’Oxford.
+
+Eh! bien, non.
+
+Non et non.
+
+La bonne forme est trop bonne. Gardons-la. D’une manière générale, les
+Anglais, même les Anglais sages, veulent sortir du veston trop cambré
+par ce qu’on nomme le veston droit, un veston dont tous les pans
+verticaux sont rectilignes. Les Français, au contraire, ont retenu
+l’excellente idée du veston à taille, à la mode depuis 1904. Il mincit.
+Il a rappelé les arcs de notre corps, qui étaient oubliés. Qu’on en
+corrige l’excès et le maniérisme, on aura un chef-d’œuvre exemplaire.
+Non plus le caprice d’une saison: le choix au moins d’une décade, à
+quelques retouches près qu’on ne saurait prophétiser. Cette fois, Paris
+a raison contre Londres.
+
+Le dos est droit, il tombe d’un seul jet. Ce sont les côtés qui marquent
+une très légère ondulation, parce que tu es un être humain; tu n’es pas
+fait comme une idole cylindrique. La jupe sans godets, appliquée sur les
+hanches. La ligne de l’aisselle à la taille, très ample. Trois boutons,
+celui du milieu dans le creux de l’estomac. L’épaule est large, elle
+n’est pas trop haute, elle n’est pas épaisse. Le tout, aisé, souple,
+d’une bonne grâce fière. Le bord du pantalon est toujours retroussé:
+peut-être l’un des signes de la révolution précitée.
+
+Un beau pantalon est obtenu par les ciseaux plus que par le fer. Pas
+tant de mollet, qui est un luxe 1830 aujourd’hui superflu. Un mollet
+trop fort se placera très bien dans la longueur.
+
+Mis comme cela, tu paraîtras plus svelte, plus digne de la louange que
+Mme de Sévigné faisait des Français, lorsqu’elle les trouvait «les plus
+jolis du monde».
+
+Chacun son bien: cette fleur a été cueillie par Marcel Boulenger.
+
+Dis donc: tâche que celles d’aujourd’hui aient de toi la même bonne
+opinion. De toi, de ton costume, de ta mine et de ton courage. Qu’elles
+te sachent prêt à te lever, à bondir sur tes deux pieds, bouclant ta
+ceinture, s’il faut un jour combattre pour les sauver de la barbarie,
+elles, et tout ce qui rend notre vie sur cette bulle un peu moins laide,
+un peu moins basse.
+
+
+
+
+LA CHAUSSURE ET LE CHAPEAU
+
+M. DE COMMINGES
+
+
+Il t’arrivera d’oublier, de laisser ton chapeau. Tu t’en iras la tête
+nue l’été, aux champs, quand le soir tombe. Dans la forêt, à toutes les
+heures. En ville, heu?... Par exemple, oui, si tu demeures avenue
+Marceau et que tu ailles par une belle nuit au théâtre des Champs
+Élysées. Un petit coquetel en passant, chez Francis.
+
+Les années volent. Il n’y a plus qu’un chapeau. Il est en feutre mou.
+
+L’été, le canotier, je pense, ne sera plus jamais très plat: il faut
+qu’il tienne.
+
+Et si le tube mérite un regret, en dépit de son extravagance, l’affreux
+melon s’en aille au diable!
+
+On a rapetissé le tube, en attendant. On l’efface, tu le vois bien, on
+l’atténue. Comme le bicorne de gala en 1830.
+
+C’est que le chapeau mou étant le seul qui convienne à nos mœurs, à
+notre vélocité, à notre carrure--voilà nos refrains--il se trouve qu’il
+est plus beau que les autres, plus naturel, plus varié. Quel que tu
+sois, tu dénicheras toujours celui qu’il te faut. Il faudrait que tu
+fusses vilain comme les sept péchés, ou mal avisé comme un prédicant de
+parc anglais.
+
+Celui que l’on porte le plus est entre les deux tailles. Il a sa coiffe
+très légèrement conique. Les bords, ni grands ni petits, arrondis en
+général, et souvent baissés par devant. Tu peux adopter toute autre
+forme qui te plaira, pourvu qu’elle te siée. Ne va pas jusqu’à faire
+exprès de choisir (par _chiqué-contre_) un couvre-chef insolemment
+démodé.
+
+Les fabricants ont tort de chercher des couleurs trop rares, un beige
+trop clair, quasi blanc, un fauve trop doré, un brun trop rouge, des
+tons trop rompus ou trop vifs. On raffine de la sorte sur un objet
+lorsque sa vogue diminue, pour émoustiller. La faveur du chapeau mou
+étant ce qu’elle est, il est oiseux de prévoir l’an 2.000. Tu alternes
+un marron qui est d’un café au lait où l’on n’aurait pas versé trop de
+crème avec un gris mêlé d’un peu de vert. Je ne renonce ni au gris ni au
+noir francs.
+
+Quel que soit le renom de Locke et son étonnant mérite, tu ne te crois
+pas obligé d’avoir un chapeau anglais. Il y en a de très bons en France.
+
+Certains initiés, qui avaient un peu trop de joue, savent comment ils
+ont pu corriger ce défaut. Commence par prendre un chapeau qui ait
+l’aile assez grande, et ne va pas le percher au sommet du crâne. Non
+plus, ne l’enfonce pas à t’en rabattre les oreilles. Exactement, que sa
+circonférence coïncide avec le plus grand cercle de la tête. C’est le
+principe du secret dont je parlais et que, ma foi, je lâche. Tu mourrais
+de curiosité. Supposé que ton visage, quand tu l’observes de face, ait
+plus de largeur d’une joue à l’autre qu’entre les deux tempes. Tu
+prélèveras un chapeau d’abord trop grand. Puis, tu demanderas qu’on en
+double le cuir, sur les deux côtés, d’un feutre qui augmente le volume
+apparent de la coiffe. Si l’on te fait tes chapeaux, comme je te le
+conseille, tu donnes les mêmes instructions. Avec le canotier de l’été,
+un système tubulaire... L’œuf de Christophe Colomb, comme tu vois.
+
+Et passons à l’autre extrémité.
+
+ * * * * *
+
+M. de C... est un seigneur que nous pouvons imiter.
+
+Il n’a pas les neuf cent soixante-dix ans de Mathusalem. A la veille de
+la guerre, il était, il paraissait encore jeune. Il était difficile de
+lui donner son âge, qu’il déclare à présent, avec un reste de cette
+coquetterie à rebours, la plus aimable de toutes. Les dix ans qui
+viennent de passer, les plus rapides qui aient jamais fondu sur le
+monde, les plus romanesques, les plus tragiques, l’ont seuls un peu
+vieilli.
+
+Mais il reste charmant. Il est merveilleusement poli, amène. Il sait les
+livres et les tableaux. Lorsqu’il parle d’une ville, il s’y promène;
+d’une femme, il a l’air de savourer encore un doux souvenir. Lorsqu’il
+parle des chevaux, un maître. Et si vous voulez connaître sa propre
+grâce à cheval, il vous suffira de lire un des beaux romans qu’on lui
+doive. Car il écrit.
+
+Dans son costume, l’obstination se trahit dans la chemise seulement. Il
+a la haine du col mou, de la chemise molle. Il y voit une invention du
+Diable. L’invention de cet être dont le Tintoret de _San Rocco_ ignore
+s’il était femme ou archange. Partout ailleurs, la fidélité de M. de
+C... se confond avec la prudence des vrais élégants, qui se transmettent
+des formes choisies, avec un parfait dédain des vogues. Son veston n’a
+jamais été trop long ni trop court, son gilet ni trop ouvert ni trop
+fermé, ses pantalons ni trop larges ni trop étroits. Il est avide
+d’excellence. Le carreau, même étrange, de ses pantalons, ne l’a jamais
+fait prendre pour un Anglais.
+
+Un jour que j’admirais sa belle chaussure, il fit d’abord aller son pied
+au bout de sa jambe croisée, par un mouvement à deux fins, dont l’une
+était involontaire. Il trahissait le plaisir de l’amour-propre flatté,
+et comme M. de C... en avait un peu de honte, son embarras fut caché par
+un air de désinvolture. En même temps il parla:
+
+--Vous devez avoir une quarantaine d’années (je consentis), c’est-à-dire
+que vous avez vu naître et mourir un grand nombre de modes outrées, sur
+lesquelles se jetait à l’étourdie une foule sans discernement. Enfant,
+vous avez dû voir le pied des hommes prisonnier d’une sorte de longue
+boîte, qui les aurait mis à la torture sans l’excès de longueur de la
+pointe. Laquelle (j’acquiesçais), selon les années, s’achevait en
+aiguille ou s’épatait en bec de canard. Immédiatement après, nous vîmes
+se répandre la chaussure américaine, tordue, courte, obtuse, quasi
+orthopédique. La jeunesse s’y précipita. La délivrance! Peut-être
+avez-vous pris part à cette émeute, enragé de nouveauté comme je vous
+connais. Les avocats de la chaussure américaine prétendaient qu’elle
+reproduisait la trace d’un pied mouillé. C’est elle qui a ouvert le
+règne de la chaussure toute faite. La vague absurde qui suivit éleva
+jusqu’aux nues la bottine à tige de drap, dont l’empeigne alla se
+réduisant chaque automne. La pointe était rondelette, le talon oblique
+et léger, la semelle trop fine: Un pavé inégal, on sautillait. Sa
+laideur était principalement dans ces lacets noués jusque sur les
+doigts. Il fallut la guerre pour accréditer une forme meilleure, qui est
+la seule bonne. Mais l’armistice était à peine signé que les fabricants
+revinrent aux lubies. On étira la chaussure, on revit ces pointes
+infernales d’il y a trente ans. Par surcroît, elles achevèrent une
+semelle dont la torsion était le dernier vestige de l’influence
+américaine. Et cet accouplement ayant mal réussi, nous voyons poindre
+une seconde fois la spatule, le bec de canard si disgracieux... Nous
+sommes pourtant un petit nombre d’Européens, des Anglais en tête, qui
+avons su demeurer insensibles à toutes ces variations, à ces chimères
+suspectes, à ces malencontreux engouements. Nous demeurons fidèles au
+pur type des vieux bottiers. A peu près le soulier du vendangeur assis
+de Goya.
+
+--Oh! monsieur, faudra-t-il renoncer ou se perdre? Le bottier est plus
+lourd que le percepteur.
+
+--En ce cas, remplaçons l’argent par le goût. L’incroyable progrès de la
+chaussure toute faite, voilà un événement dont les sociologues de
+l’avenir seront heureux de posséder la date. Il y a même, sur les
+boulevards, une boutique qui rivalise avec les meilleurs bottiers. Et ce
+qu’elle présente est cousu à la main. La bonne forme est modérée, elle
+est équilibrée dans toutes ses parties. Elle épouse sans affectation la
+forme réelle du pied, non sa forme mythique. Ni l’empeigne ne s’effondre
+ni elle ne grimpe à l’assaut. Le grand secret est dans la disposition
+des pentes, si l’on peut dire. Et il faut que la semelle à son extrémité
+adhère bien au sol. La pointe ressemble au bout d’une bonne cuiller,
+tout simplement, avec une petite différence que la cuiller ne connaît
+pas, entre les deux côtés de l’angle.
+
+--Oh! monsieur, dis-je encore, vous me pardonnerez d’insister. J’ai
+peine à admettre que vous ayez porté si longtemps une forme toujours la
+même. Cela est incroyable car cela est contraire à tout ce que l’on sait
+du cœur humain.
+
+--Enfant que vous êtes... Pardonnez-moi à mon tour... Le détail
+changeait, la disposition des piqûres, la hauteur du talon, son
+inclinaison, l’épaisseur de la semelle, sa tranche, rayée ou non, et son
+rebord, plus ou moins large; à la belle saison, la couleur du cuir. Si
+le drap m’a toujours déplu, nous avions la ressource de la tige en cuir
+fauve. Si le soulier de couleur champagne a toujours été une vilenie,
+nos souliers jaunes ont bellement varié du fauve clair au fauve pourpré.
+Pas de chevreau, jamais, à aucun prix. Sinon verni, pour le soir. Et
+s’il est vrai que je n’aie jamais accepté l’acajou, (il doit venir tout
+seul, à la longue, comme la patine d’un meuble), du moins je vous
+l’accorde. Le chocolat, non: Horrible!... Je vous livre tout. Lorsque
+j’étais jeune, on cirait encore à l’os. Le domestique empoignait un os
+de cerf et frottait. Alors le veau rivalisait avec les miroirs. Personne
+n’accepterait plus ce travail de galérien, mais servez-vous bien de vos
+crèmes, de vos étoffes, et sur l’embauchoir. Les meilleurs sont en bois.
+L’essentiel est qu’il en faut. On les glisse, à peine déchaussé, dans le
+cuir encore tiède.
+
+M. de C... me déclara pour finir qu’il respectait la diversité des
+générations. Il approuva que mon soulier à grosse, piqûre eût le talon
+plus massif que le sien, et un peu débordant. Il approuva que ma semelle
+rejoignît le talon sans perdre aucune épaisseur sous l’arc du pied. Il
+alla jusqu’à reconnaître que parfois une pointe carrée, pourvu qu’elle
+fût large et bien conduite... Mais il condamna sans appel les souliers
+bas portés le jour en hiver, parce qu’ils sont contraires, prononça-t-il
+presque religieusement, à l’Ordre des saisons...
+
+ * * * * *
+
+Lorsque parut dans l’_Art vivant_ la première esquisse du petit portrait
+que voilà, et qui est en partie imaginaire, le modèle était désigné par
+l’initiale de son nom.
+
+C’était, hélas! M. de Comminges, qui fut enlevé trop tôt aux lettres et
+à l’amitié.
+
+Il a écrit, en se jouant et sous divers masques, des œuvres charmantes
+ou poignantes, faites pour durer. L’admirable roman auquel je renvoyais
+tout à l’heure est intitulé _la Zone dangereuse_ et signé Saint-Marcet.
+Les traités qu’il a consacrés à l’étude du cheval sont incomparables à
+tous les points de vue.
+
+Il avait un fin visage, allongé, régulier, blondissant, avec la
+moustache de l’officier de cavalerie, qu’il avait gardée. L’un de ces
+visages qui paraissent impassibles, et l’observateur découvre en
+s’étonnant que la finesse, la sensibilité et l’ardeur s’y résolvent,
+qu’ils reçoivent les impressions de la vie comme un lac celles des
+cieux.
+
+
+
+
+LA CRAVATE
+
+LA CHOISIR ET LA NOUER
+
+
+Il semble qu’elle ait paru au XVIIe siècle, introduite par les Croates
+au service de France. L’idée a été empruntée à la parure de ces Croates,
+ou Cravates, nation coquette, ou bien c’est à la fastueuse poitrine de
+leurs chevaux harnachés à l’orientale.
+
+Les Français eurent besoin d’une cravate lorsque le justaucorps
+entr’ouvert montra le haut de la chemise, dont il fallut garnir et fixer
+le col.
+
+Ces premières cravates, Voltaire croyait qu’elles furent toujours de
+dentelle. Il se trompait. Pour avoir regardé certains portraits,
+notamment l’un des portraits de Molière, nous savons qu’elles pouvaient
+être faites d’un ruban.
+
+Et nouées de la même manière--_mirabile dictu!_--exactement de la même
+manière que notre petit nœud du soir, notre excellent nœud carré.
+
+Dans la fameuse salle d’armes de Gand, où l’on tirait déjà au XVIIe
+siècle, l’un des escrimeurs de ce temps-là, qu’on y admire en peinture,
+porte, couleur de pourpre, cette cravate pareille à la tienne.
+
+C’est assez parler des origines. Elles amusent l’esprit, il n’en faut
+pas abuser. Au XIXe siècle, quand l’élégance masculine prit un nouveau
+caractère, qui effaçait l’éclat, la cravate demeura le dernier asile de
+la couleur. Mais il faut savoir choisir.
+
+Il est un lieu commun, celui de la discrétion. Louable en soi, il est
+malheureusement d’une application difficile. Il ne suffit pas de
+s’abstenir. Le goût qui cherche refuge dans le gris avoue son
+impuissance. Il se démet. Le XIXe siècle a eu tort, qui donnait à ses
+tableaux, en les peignant, à ses mobiliers dans leur neuf, la patine ou
+la crasse ou la pâleur des années.
+
+Un de mes amis s’avisa dernièrement de vouloir une cravate rouge. Il
+l’aurait choisie d’un rouge sombre. Il l’aurait nouée en forme de
+plastron.
+
+Voilà trois ou quatre ans que des raffinés essayent de remettre en vogue
+le plastron. Et c’est inutile. La régate!... Nos contemporains n’en
+veulent pas démordre. Son empire est tel qu’elle y a perdu son nom
+particulier, comme les rois de France: son nom de régate que l’on ne
+sait plus. Elle semble devenue la cravate par excellence.
+
+Mon ami voulait donc un plastron rouge, et parce que la boutique n’en
+avait point, le commis se donna un air de hauteur. Par un excès de
+générosité, ou par respect humain, mon ami ne voulut pas citer
+Baudelaire, qui porta, sous l’habit noir de son temps, une cravate sang
+de bœuf. Il rappela seulement qu’un plastron rouge était la cravate
+d’Huguenet dans _Papa_ et celle de Jules Berry dans _la Duchesse et le
+Garçon d’Étage_. On lui répondit que c’était, par conséquent, une
+cravate de théâtre.
+
+L’homme qui parlait ainsi tenait dans ses mains des cravates dont la
+rayure violente criait comme une pierre sous la scie. L’habitude
+l’empêchait de les entendre.
+
+La morale de cette anecdote est qu’il faut distinguer la discrétion
+véritable de la discrétion conventionnelle, pour mépriser la seconde et
+rechercher passionnément l’autre. Un rouge peut être le plus discret du
+monde. Par un avantage inestimable, si votre chemise est blanche, ou si
+le rouge, ou si le gris, ou si un certain bleu y domine, votre cravate
+rouge ira presque avec tous vos complets. Au lieu que la cravate noire,
+si séduisante en principe, est en réalité d’un emploi tout à fait
+périlleux.
+
+Il va sans dire que notre cravate est fonction aussi bien du linge que
+du costume. Mais attention. Il ne s’agit pas d’appareiller le tout avec
+une rigueur monotone. Soit une cravate à deux tons, et l’un de ces deux
+tons qui domine. Tu n’espères pas trouver la même chaussette. La
+rencontre d’ailleurs n’aurait pas grand intérêt. Il suffira que ta
+chaussette ait l’un des deux tons. Si elle est bigarrée, elle les
+présentera dans l’ordre inverse: celui qui domine la cravate décorera la
+chaussette. Ou réciproquement. Ayant une chemise à raies vives, tu as
+soin d’exclure les cravates de fond uni à dessins trop effacés. A plus
+forte raison les cravates qui contrediraient ces rayures. Tu as la
+principale couleur de ces raies, dans une nuance plus sombre, de la même
+gamme, ou tu as une combinaison--rayure, carreau--apparentée à la
+combinaison des raies.
+
+Il est impossible d’en dire plus. Trop d’éléments sont en jeu. Il faut
+laisser intervenir, dans les cas particuliers, les décisions presque
+inanalysables du goût. Il en est ainsi dans l’amour; tu n’aimes pas une
+théorie, tu aimes un être vivant.
+
+Pour succéder aux combinaisons des rayures espacées sur un fond uni, des
+carreaux très compliqués ont vu le jour. Les éclaireurs de la mode
+l’avaient pressenti depuis longtemps. Heureux Picasso! Heureux cubistes!
+Leur influence est allée jusque-là! L’écossais classique, que l’on
+essaya d’abord, n’a pas réussi, et c’est dommage. Une autre belle idée
+est de certaines fleurettes répandues sur un fond rare et dense. Mais
+ils tentent aussi des ramages extravagants, qui font pitié...
+
+Comme on a tort de parler trop vite! Même ces ramages peuvent être
+jolis, à l’occasion. Il suffit d’un pour nous ravir.
+
+Du temps de Balzac, il y avait plus de cent manières, disait-on, de
+nouer une cravate. Mais ce texte m’a toujours trouvé sceptique. Il
+devait confondre le genre et le cas, le nœud proprement dit avec les
+innombrables dispositions des coques.
+
+En tous cas, nous n’avons plus que trois formes, qui sont la régate, le
+nœud carré, le plastron.
+
+Dans la plus lointaine contrée, la cravate à bague a disparu.
+
+Tout le monde sait faire une régate. Tu ne saurais pas nouer une régate,
+tu en serais à l’acheter toute faite, enroulée à une âme en celluloïd,
+tu ne me lirais pas. La régate actuellement n’est pas creuse et
+soufflée. Elle n’est pas, non plus, étranglée entre le pouce et l’index.
+Elle est massive, assez petite, très régulière.
+
+Il serait dommage que le nœud carré se perdît. L’opération se fait en
+quatre temps.
+
+Le premier mouvement fait glisser un pan sur l’autre.
+
+Dans le deuxième, tu replies l’un des deux côtés, tu dessines la coque
+inférieure.
+
+Dans le troisième, tu dessineras le nœud: le pan supérieur est passé
+dans la boucle du pan inférieur (il faudrait une gravure).
+
+Ici un abîme s’ouvre, qui sépare deux âges. Nos aînés achevaient le nœud
+en mettant dans la boucle le pan supérieur, qu’ils repliaient en coque à
+cet instant. Nous procédons d’une autre manière. Nous tirons tout à
+fait, nous dégageons ce pan supérieur. Et c’est pourquoi nous avons un
+quatrième mouvement.
+
+Il consiste à rabattre le pan supérieur, à le couler.
+
+Après quoi, ayant serré, bien serré, il ne reste plus qu’à marquer ton
+inflexion personnelle.
+
+Marcel Boulenger, l’un des princes de sa génération, ou Maurice Wilmotte
+(gourmand fameux) veulent que les deux coques aient un air léger, quasi
+vaporeux.
+
+Nous nous accordons en général à les vouloir pleines, quasi rigides.
+Mais les uns, comme Jean-Louis Vaudoyer ou Georges de Traz (François
+Fosca) les veulent rigoureusement horizontales. Et d’autres les
+penchent, les inclinent plus ou moins. Chacun de son côté, Louis Süe et
+mon meilleur ami (ou mon pire ennemi) ont fait plus: ils impriment à
+l’une des coques, une fois l’œuvre achevée, une torsion. Tout cela est
+difficile à exprimer. Voyez les personnages du _Divan_, dans le tableau
+de Klingsor.
+
+La désuète lavallière est un cas particulier de nœud carré.
+
+Autre cas particulier. Tu choisis une cravate très courte et tu la noues
+d’un seul trait, les deux pans élargis en ailes de papillon. Là, il n’y
+a point de coque. Trop régulier, l’objet serait nigaud: irrégulier, il
+est parfait. C’est ce que les jeunes gens préfèrent le soir avec le
+smoquin. Bernard Grasset, qui le porte dans la journée, lui donne un
+tour charmant.
+
+Et parlons du plastron.
+
+Pour faire un plastron, il faut une cravate à deux larges pans égaux.
+
+Elle se noue en trois mouvements. Le premier est le même que pour le
+nœud carré. Dans le second, les deux pans sortent l’un à gauche, l’autre
+à droite du nœud. Par le troisième, les deux pans sont rabattus l’un
+après l’autre sur le nœud. Épingle.
+
+Un raffinement que Barrès aimait beaucoup: l’on peut masquer tout
+l’ensemble par le pan qui est rabattu en dernier lieu. Ton plastron ne
+semble plus fait que d’une seule grosse coque d’un seul tenant.
+
+Une cravate doit être fraîche comme une fleur.--Par conséquent:
+
+1º Tu l’as payée un bon prix.
+
+2º Tu la laisses reposer. Tu ne portes jamais la même deux jours de
+suite.--Tu n’aurais qu’une corde à la fin de la semaine.
+
+3º Tu la fais quelquefois repasser. C’est le plus délicatement possible,
+sous un linge humide.
+
+4º Tu es adroit. Tu ne recommences jamais.
+
+5º Tu en fais don au premier signe de fatigue.
+
+L’épingle est pour ainsi dire abolie. Le fixe-cravate tout à fait, à
+moins que, tu ne doives, pour une raison quelconque, courir en bras de
+chemise. Alors tu peux en user à la rigueur. Mais plutôt passe ta
+cravate dans ta chemise,--en ce cas-là seulement--entre les deux
+boutons. Ou n’aie point de cravate, mais une chemise exprès. Une épingle
+à sujet est impossible. Avec leur intolérance fanatique, les jeunes gens
+te mépriseraient. Ils n’admettent qu’une perle, ils n’admettent qu’un
+tout petit brillant, et préfèrent de s’en passer. L’épingle de nourrice
+en or a été bannie par l’épingle de même forme que nous portions naguère
+au col. Aujourd’hui que le col mou se passe d’épingle, tu pourrais
+repiquer dans le pan de ta régate cette belle nourrice tout unie, qui
+convient si parfaitement au siècle de l’auto.
+
+Depuis quelques années, la simplicité est allée à pas de géants. Divine
+simplicité.
+
+Maurice Martin du Gard a résolu le problème de l’épingle par une
+inspiration géniale. Il porte à sa régate une boule de métal précieux
+qu’il tient de son grand-père.
+
+
+
+
+TA CHEMISE
+
+OU PRENDS GARDE A PSYCHÉ
+
+
+Commence par un exercice de l’esprit. Tu vas comparer deux hommes en
+léger appareil.
+
+Ton contemporain a sa chemise molle assez étroite. Il a sa culotte de
+joueur de ballon. Sa chaussette est tendue. Elle est comme peinte sur la
+chair. S’il a évité la bigarrure, si la chemise et la culotte ont la
+même couleur, ou si tout est blanc, si la jarretelle est en harmonie
+avec le reste, et la chaussette avec la cravate, tu ne déconcerteras pas
+Psyché en te révélant. Voilà le point: il ne faut pas déplaire à Psyché.
+Tu sais, Psyché... Une curieuse, qui soit encore innocente. Tu es perdu
+si tu la fais rire.
+
+Et l’autre?
+
+Il avait, il y a vingt ans, son torse enveloppé d’une vaste toile
+blanche partout bouillonnante, et empesée, raidie en manière de carcan.
+L’idée d’une cassure qui pouvait gâter son plastron lui était un
+supplice. Les deux jambes flottaient dans un falzar dont il fallait que
+les cordonnets, en les nouant sur la cheville, retinssent une chaussette
+rebelle. Allons! ce n’était pas de jeu.
+
+Les filles d’Ève ont peut-être cessé de railler les fils d’Adam. En tous
+cas, les fils d’Adam ont cessé, encore imberbes, de trembler devant les
+filles d’Ève. Ce curieux phénomène a certainement un grand nombre de
+causes. La révolution du costume masculin n’y doit pas être étrangère.
+Observe donc ce gosse avec sa bien-aimée, ou, comme il dit, sa
+_chiquette_,--de l’espagnol _chica_, petite: _chiquita_ au diminutif.
+Elle joue l’assurée, mais il n’a pas peur. Tous deux se mesurent du coin
+de l’œil comme deux athlètes égaux entre les cordes. Oh! Conseille-lui
+de n’être pas féroce. Qu’il soit gracieux et gentil. Finalement,
+n’oublie pas de le féliciter. Son calme. Sa tenue. Tout ce qu’il a de
+magistral dans son jeune cœur et dans son costume.
+
+Tu refuseras une chemise trop longue. Un homme est ridicule lorsqu’il
+paraît entre les deux pans inégaux d’une immense bannière. C’est alors
+(je précise) que la pauvre Psyché s’étonne. Où donc est-il écrit, en
+quel livre, que ses beaux songes dussent avoir une telle fin?
+
+Tu refuseras une chemise trop large. On ne parvient pas à comprendre
+pourquoi les chemises toutes faites ont encore cette ampleur, comme si
+tout le monde était obèse.
+
+Ta manche, non plus, n’a pas cette forme de jambon, nous sommes
+d’accord. Pareillement, tu as ôté toutes ces fronces qui foisonnaient
+depuis le XVIe siècle. Tu n’écouteras pas un chemisier borné. Il te dit
+que la chemise française, c’est-à-dire fermée, en a besoin. Mais ce
+n’est pas vrai, il se trompe. Une routine qu’il a.
+
+La chemise molle a disparu avec l’habit. Et s’il la faut dure, qu’elle
+soit alors ouverte. Là, les Anglais ont raison. Avec le smoquin,
+j’approuve le petit nombre d’obstinés qui luttent contre la cuirasse. Il
+suffit bien que le col soit empesé. C’est une idée d’Iroquois de compter
+l’élégance à la gêne.
+
+On a inventé une nouvelle chemise qui a sa manchette nouée autour du
+poignet par deux boutons. La coupe en est très difficile. Il faut
+demander à Charvet le modèle que porte Jacques Hébertot. Sacha Guitry,
+dans son intérieur, en a une autre, dont les poignets sont tels,
+légèrement évasés, qu’ils se passent de bouton. Ils sont fixés en haut,
+à leur base.
+
+Nouvelle preuve que les poètes classiques avaient raison de distinguer
+deux vocabulaires: Psyché t’admire dans ta culotte en forme de trapèze.
+Dans ta culotte, non dans ton caleçon.
+
+Les robes de chambre sont magnifiques, les pyjamas somptueux. Salut,
+princes et maharadjas! L’homme qui est simple dans la rue, et se couvre
+chez lui de ces soyeuses splendeurs, n’est pas un bête.
+
+Dans les chaussettes de jour, tout ce que tu voudras, pourvu que
+l’harmonie soit sauve, je te l’ai déjà dit. Tu devras tenir compte même
+du teint de ta peau. Tu n’es pas obligé, en grande toilette, au noir des
+croque-morts. Un vert bouteille. Un rouge sombre.
+
+La fureur du moment, pour le linge, est aussi le carreau. Seelio, à
+l’Exposition, le donnait très fin. Seeligmann avait une chemise jaune à
+carreau violet, le chiffre sur la manche. Noir et gris dans le sens
+vertical, orangé dans le sens horizontal. Le quadrilatère de Hayem
+alliait le faste à la modération. David échappait à la double fatalité
+de la rayure ou du carreau par un arrangement de courbes légères, des
+arcs, sept ou huit à la fois.
+
+Ces rayures qui persistent ont d’ailleurs été multipliées, enchevêtrées
+de manière à couvrir entièrement le fond. Puis, ce sont les carreaux que
+l’on violenta. On est allé jusqu’au losange. On est allé jusqu’au
+parallélépipède ombré. Attention!
+
+Rien n’est plus joli qu’une chaussette imprévue. Tu ne diras pas le
+contraire. Tu es même capable d’agréer dans la chaussette, l’un de ces
+divertissements cubistes. Ils sont spirituels. La difficulté commence
+lorsqu’il s’agit d’appareiller tous ces divers carrelages. Sans compter
+celui du costume, qui ne sera plus l’antique et éternel pied de poule,
+ni les barbares et savoureux carrés anglais, mais, ton sur ton, une
+assez laborieuse marqueterie. Essayez de mettre tout cela ensemble! Le
+carreau, décidément, doit rester une exception, une rencontre. Il ne
+peut devenir une habitude. Tu ne peux pas te nourrir de pikles!
+
+Ton mouchoir est blanc à coup sûr, et assez vaste. L’été seulement, tu
+l’as pareil à ta chemise, lorsque celle-ci est d’un rose, d’un bleu,
+d’un jaune uni. Le mouchoir de soie, la pochette, non. Tu ne l’aimes
+guère. Il y a contradiction. En fil pur.
+
+(En fil pur... Pour nous faire admettre dans le reste du linge un coton
+mieux travaillé qu’autrefois, on nous a parlé des révolutions russes,
+qui ont fabuleusement élevé le prix du fil. Mais on a bien su nous
+tenter au moyen de la soie, qui n’est pas donnée! Si bien que nous ne
+cherchons plus à comprendre. On nous a dit aussi que le fil était froid
+dans nos climats, et que les tisseurs avaient appris à bien marier le
+fil et le coton, enfin qu’il ne s’agissait ni des cols ni des draps...
+Adieu donc! beau fil d’antan, fil éclatant, beau fil de glace, orgueil
+des dimanches rustiques!)
+
+Et ton col, à présent: la tête y repose, ta destinée en dépend.
+
+Un col double mou doit tenir par sa propre vertu. Par la coupe, non par
+une épingle. Secret: qu’il ne paraisse jamais trop bas. Autre secret:
+l’angle des deux pointes sur le poitrail ne doit pas être trop aigu, ni
+ces pointes trop longues,--les grands ouvriers le dédaignent.
+Lorsqu’elles sont inégalement brisées par le contact avec la poitrine--à
+tête baissée--ou si l’une d’elles s’incurve, par hasard, comme une
+coquille convexe, tu as un chef d’œuvre.
+
+Le col cassé a volontiers ses deux triangles qui vont chercher quasi
+l’oreille. Beaucoup le portent un peu bas. Tu l’aimes assez haut; il est
+plus digne. Écoute encore un secret. Je t’en dis beaucoup. Sache éviter
+les trop grandes cassures trop ouvertes. Cela est de mauvais ton. Le
+triangle ouvert où ton menton repose étant un triangle isocèle, il vaut
+mieux que les cassures, de part et d’autre, soient deux triangles
+rectangles.
+
+Je suis chinois, je suis tâtillon, je suis algébrique. Mais il le faut
+bien. Autrement, ce n’est que phrase vaine...
+
+Le dernier secret d’une chemise irréprochable est dans l’encolure.
+Lorsqu’elle est trop décolletée, elle est affreuse. Il y a un homme,
+dans Paris, réputé pour son élégance, et qui l’ignore. Je pourrais le
+nommer. A quoi bon? Je suis tout charité. Tu le vois bien, toi: qui me
+lis, mon frère, qui que tu sois. Te voilà peut-être un peu plus fort,
+moins démuni, devant cette Psyché qui a presque la même rigueur, la même
+inclémence que la nature.
+
+
+
+
+LES CANNES
+
+ET LEUR FAÇON
+
+
+Une canne est un jonc, un rotin, un bâton. Il faut le savoir: on sera
+gardé de certaines fantaisies outrées.
+
+Une canne est une branche coupée.
+
+ * * * * *
+
+Le règne unique, la tyrannie des cannes droites a pris fin.
+
+Une canne droite, c’est-à-dire coiffée d’un pommeau ou se terminant par
+une mailloche, une canne droite peut embarrasser, lorsque les mains ont
+à faire. Une canne dont le bois s’arrondit en crosse est assurément plus
+commode. On l’accroche à son bras. Tu t’en vas d’un pied léger.
+
+Mais quand la mode dessinera le mouvement inverse, lorsqu’elle tendra à
+repasser de la canne recourbée à la canne toute droite, nous ne
+manquerons pas non plus d’arguments pour justifier le nouveau point de
+vue. Allons, ne t’effraye pas. Où le sophisme aurait-il bonne grâce,
+sinon là?
+
+Aujourd’hui, contente-toi de doubler le nombre de tes cannes. Il faut en
+acquérir autant de courbes que tu en avais déjà de droites. Il n’est pas
+encore question de convertir ces dernières en objets de vitrine.
+
+Le principe qui prévaut est le suivant. On prend une canne recourbée
+pour la ville, pour la promenade, et une canne droite, le soir.
+
+A ne considérer que l’utile, il serait plus adroit de faire tout juste
+le contraire. Tu marches plus allègrement avec une bonne trique à la
+main, d’une seule venue, droite comme un I et redoutable comme la
+justice. Le soir, il te serait plus facile d’avoir une canne à suspendre
+à ton bras, pendant que tu assistes la dame qui descend de voiture, ou
+que l’on vous détrousse aux guichets d’un théâtre. Mais l’utilité n’est
+pas notre seule loi, par bonheur. La canne recourbée, le jour, qui nous
+paraît plus familière, et la canne droite, le soir, qui nous paraît plus
+cérémonieuse, s’accordent mieux avec l’état présent de notre
+sensibilité.
+
+Je note vite une exception.
+
+Supposé que tu marches... Tu ne passes pas, je suppose, les beaux mois
+de l’année dans l’indolence... Tu auras, si tu marches, les trois cannes
+à écorce, qui sont avec les rotins, les joncs et les bambous, les cannes
+par excellence. Elles nous rendent une pureté agreste. Le frêne, pâle
+comme les yeux de Minerve; le noisetier doré; le sombre et odorant
+merisier. Soit qu’il te plaise d’avoir au bout du bras une sorte de
+balancier, soit pour frapper de temps à autre une motte ou un caillou,
+ne vas-tu pas préférer que tes cannes à écorce soient droites? Le frêne,
+pareil à une svelte massue; le merisier, avec sa racine amusante: et le
+noisetier, donnant tout seul une belle mailloche.
+
+Il n’y a pas plus belle petite canne d’été. Si tu as l’humeur
+guillerette, tu pourras y joindre quelque lisse et nerveux piment. Si tu
+as l’humeur étrange, quelque bambou de Madagascar, en tirant parti de sa
+racine fantastique.
+
+Le printemps et l’été, tu laisseras tranquilles la sanglante amourette
+et l’ébène mouchetée (l’ébène unie, tu l’as rangée, elle n’est plus
+possible). Tu laisseras tranquille l’or, l’écaille, la corne des
+pommeaux. Ce faste est pour l’hiver. A suspendre à ton bras, tu auras un
+jonc, qui n’a besoin d’aucune parure. Tu en auras deux, pour jouir des
+deux tons, l’un couleur de miel, l’autre presque de pourpre. Tu
+alterneras selon l’heure, selon l’éclat du jour, selon la robe de ta
+belle. A tes joncs droits, une capsule, rien de plus.
+
+J’avais oublié de dire que le frêne est particulièrement agréable au
+bord de la mer, surtout s’il y a de l’ombre dans le pays, s’il y a des
+bois. Le noisetier fait bien sur la route. Le merisier, c’est avec
+l’Automne.
+
+Paie-toi (veinard) une canne en rhinocéros. En bélier, qui est aussi
+bien, il t’en coûtera une trentaine de louis. L’un et l’autre sont
+délicieux au clair de lune, ou dans le bleu des lampes et des arbres,
+sous les violons de la terrasse. Le rhinocéros vaut deux cents louis
+quand il est sans défaut. O les joncs innocents, les joncs virgiliens!
+
+Si tu es curieux de poignées rares ou précieuses, je te signale les
+crosses en bois de cerf d’Antoine, les lézards et les galuchats du même,
+et ceux de Delpeuch, ceux de Degobert. Je ne sais plus où--mais à
+l’Exposition--j’ai vu certaine béquille parallélépipédique, en galuchat
+à filets d’ivoire. Belle d’ailleurs, mais redoutable.
+
+Les clous d’or des sceptres d’Homère et les ciselures du Roi Soleil ont
+cette postérité.
+
+ * * * * *
+
+Quant au parapluie, c’est bien simple.
+
+Dis-moi si tu as envie de ressembler aux hommes que l’on voit, qui
+portent un parapluie?
+
+C’est un appareil dont l’Occident a voulu se passer durant des siècles.
+Il connut, il pratiqua quelquefois le parasol. Il omit ou dédaigna le
+parapluie.
+
+Cette guerre terminée, que certains crurent témérairement la dernière de
+toutes, le petit toit d’étoffe, la petite pagode ambulante, parut un
+signe trop lâche et prosaïque. On a un chapeau (dont le vrai feutre
+nargue les cataractes). On a un manteau (qui braverait le Niagara). On
+n’a pas un parapluie.
+
+Le tien, dans sa gaîne, était une mailloche en noisetier. Tu en avais un
+autre, d’une belle soie enroulée à un gros jonc massif. Tu en étais
+incroyablement vain. Allons, on te le permet quelquefois.
+
+ * * * * *
+
+... Tu éternues à la première pluie du printemps. A tes souhaits! Et que
+l’été qui vient soit beau. Il y a si longtemps.
+
+ Eau printanière, pluie harmonieuse et douce
+ Autant qu’une rigole à travers le verger...
+
+Dans les beaux jours, tu liras _les Stances_ de Moréas, et si le ciel
+était gris, pareillement.
+
+
+
+
+LES GANTS
+
+ET LA PETITE OIE
+
+
+Ce n’est pas toi, mon cher ami, même si tu as tiqué tout à l’heure
+devant cette expression, parce que tu n’as pas lu Molière.
+
+La Petite Oie, c’était tout l’ornement, la décoration du costume: les
+canons de la jambe, le jabot, la dentelle des manchettes, les rubans de
+la veste... Notre costume n’en a pas.
+
+La cravate... Peut-être les gants. La cravate et les gants sont les deux
+vestiges de la Petite Oie. Si tu as l’amour des couleurs vraies, la
+cravate est le seul point où tu pourras le satisfaire. Pour tes gants,
+tu les prends toujours larges, à ôter presque d’un seul coup. Il ne faut
+pas que tu en paraisses embarrassé, il ne faut pas qu’ils encombrent la
+vue de ton prochain. Veille à la rotondité du bout des doigts. Tannés,
+choisis-les un peu plus fauves, un peu plus rouges qu’on ne voudra te
+les donner, en prenant garde à la nuance de ta chaussure. Tu aimes
+aussi, pour alterner, ce renne sans égal.
+
+Il est pourtant commode de ranger sous ce vocable de la Petite Oie, à
+défaut d’un autre nom, un certain nombre d’objets qui complètent notre
+semblant: la canne, le briquet, le porte-cigarettes, le portefeuille, la
+bague, l’épingle, la jarretelle, la ceinture, les bretelles (si tu en
+portes encore, comme je te le conseille, avec l’habit et le smoquin, et
+elles seront noires ou grises, avec des initiales assorties à la
+chaussette.)
+
+La canne avait droit à tout un chapitre. Pour l’épingle, reviens au
+chapitre de la cravate.
+
+Le portefeuille est un porte-billets. En le choisissant, tu dois penser
+à ton porte-cigarettes.
+
+Avec ou sans pierre, la bague ne peut être qu’une chevalière. A moins
+que tu ne possèdes une merveille ancienne d’une autre sorte, mais sobre,
+ou que tu te sentes capable d’un miracle.
+
+Point de mièvrerie dans le briquet. Le petit briquet à torche est bon.
+Le briquet de l’armée anglaise, meilleur; et si tu peux l’avoir garni de
+galuchat...
+
+Les pipes françaises valent bien la Dunhill, mais la Dunhill est un
+bijou d’un fini incomparable. On est obligé de l’avouer. Seulement toute
+armature métallique, quelle qu’elle soit, et même nettoyée chaque fois à
+l’alcool, rend la pipe plus forte.
+
+Ta ceinture a deux centimètres de largeur. Elle est en daim sombre. Et
+va chez le sellier. Il t’en fera une bonne, dont il te montrera le cuir.
+
+Ta jarretelle est d’un seul trait qui se referme sur lui-même comme un
+serpent.
+
+Tu rencontreras des porte-cigarettes d’argent vastes comme une pelle, ou
+réduits à la taille d’une petite boîte. Ceux que j’aime sont en cuir:
+maroquin pour le soir, porc ou vache,--mais foin du crocodile, avec ses
+écailles galeuses. Hermès en fait deux entre lesquels il est exactement
+impossible d’opter. Ils sont royaux. Il n’est pas facile non plus de les
+dépeindre. L’un ressemble à un porte-monnaie plus ample. Il a un dessus
+qu’on rabat et qui passe sous une bande. Il ferme ainsi. L’autre, quand
+il s’ouvre, peut prendre la forme d’un chevalet, et on le pose. Le fauve
+ou le rouge de ces peaux est à crier d’admiration ou à tomber en
+rêverie.
+
+Ton bagage excite les mêmes troubles moraux, ton porte-habit, ton
+nécessaire, ton «sac de chasse». Tout cela, bien fauve, c’est le mieux.
+Dans le fourgon, une malle-armoire mais qui reste maniable. Si tu as une
+auto, la malle à valises superposées. Tu ne seras pas obligé de tout
+défaire à l’étape.
+
+Tu as la tête bien coiffée. Pas d’artisterie. L’ordonnance est toujours
+aux cheveux rebroussés et serrés. Si tu as voulu garder ta raie, tu
+imprimes du moins à tes cheveux une direction générale de trois quarts,
+d’avant en arrière. Ton parfum est frais et vigoureux. Pierre de
+Trévières a marqué un jour que nous devions sentir le bois de teck, le
+miel, le tabac anglais, le cuir de Russie, et non plus les fleurs. Il a
+même donné dans un numéro de _Monsieur_--la formule de l’un de ces mâles
+parfums, au moyen du _dimethylhydroquinone_. Si tu l’essayais?
+
+Que la gymnastique, enfin, te garde fort, te garde mince... Sache vivre.
+
+Et laisse-moi signer, ma foi, en toutes lettres. Puisqu’un Balzac,
+puisqu’un Stendhal, puisqu’un Bourget se sont plu à ces objets réputés
+frivoles, ni toi ni moi n’en serons déshonorés.
+
+Cependant, lis encore mon épilogue.
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+L’INFLEXION PERSONNELLE
+
+
+Au XIXe siècle, grand fait nouveau, l’élégance est transformée en
+dandysme.
+
+Les nouvelles formes du costume sont choisies beaucoup moins en vue
+d’embellir que dans l’intention d’étonner.
+
+Pour la première fois--du moins en France, et du moins depuis la fin du
+XVIe siècle--une forme bizarre et même extravagante sera adoptée, à
+cause précisément de son extravagance. Insolente réplique, véritable et
+beau défi de l’esprit artiste à l’esprit bourgeois, et de l’esprit
+aristocratique persécuté à l’esprit de nivellement.
+
+Le premier phénomène de caractère _dandy_ est présenté en France par les
+_Incroyables_, qui donnent à leur cravates l’apparence d’un goître, à
+leur collet, l’enflure d’une bosse.
+
+Le second phénomène _dandy_ a pour auteur Napoléon. Cet empereur a
+inventé un costume--la redingote grise, le chapeau lunaire--qui n’a
+jamais été porté par personne.
+
+Passent les années. Tout le monde s’évertue à qui paraîtra le plus
+singulier, dans le criant gilet, la tumultueuse cravate, ou le
+déconcertant chapeau. Mais il n’y a pas de trouvaille baroque qui ne
+soit à l’instant accueillie et reproduite. L’invention d’un fou, qui fut
+lapidée dans les rues de Londres, à savoir le tuyau de poële ou chapeau
+haut de forme, a régné tout un siècle sur l’Europe.
+
+Celui qui, le premier, imagina de se tirer d’affaire par la simplicité,
+ce fut--après Brummell--le merveilleux Baudelaire. Puisqu’il était
+impossible de retrouver le faste de l’ancien costume, il se mit à
+raffiner sur l’habit noir. Lui aussi, dans sa jeunesse, il inventa un
+costume: il avait un étroit pantalon noir qui découvrait, sur le soulier
+éclatant, la blancheur du bas. Là-dessus, par une idée de son génie,
+_une blouse de paysan_. Oubliez que c’est une blouse: il n’y a pas de
+forme plus élégante. Et la tête nue, ce précurseur! D’ailleurs propre de
+la tête aux pieds, fourbi comme une baïonnette.
+
+Plus tard, seconde invention. Baudelaire adopte son froc, le célèbre
+froc, sorte de raglan ou de sac qu’il porta fidèlement, comme un
+uniforme.
+
+Mais toi-même, est-ce que tu veux inventer?
+
+Tu penses d’abord que non, que tu n’as aucune obligation de cette
+espèce, que tu portes tout simplement le costume de ton époque. Même les
+peintres, ils ont tous renoncé à s’affubler. Tu les approuves. Rien
+n’était plus absurde au monde qu’un _rapin_. Toute son originalité
+consistait à garder les cheveux et le pantalon de 1850. Avec son linge
+dérobé, sa barbiche ou sa barbe, il était naïvement archaïque. Et il
+drapait! Aujourd’hui, tout le monde se tient aux grands préceptes: que
+chacun doit paraître ressembler à tous (Balzac _dixit_), et que les
+convenances extérieures doivent être respectées (Baudelaire). L’accent
+et l’air de la personne se trahissent désormais par des riens:
+l’inflexion d’une cravate, le pli d’une mèche, l’imperceptible variation
+d’une coupe.
+
+Voilà, nous y sommes. Ces riens sont d’un grand prix. Balzac complétait
+ainsi le précepte que je rappelais à l’instant: avoir l’air de
+ressembler à tout le monde; ne ressembler en réalité à personne. Et ce
+détail, cette goutte d’eau, cette ombre par où l’homme fin se distingue
+de la tourbe, nos contemporains le cherchent à qui mieux mieux. Le
+chandail de Picasso et de Mac Orlan; les admirables revers de Jean-Louis
+Vaudoyer; les complets toujours clairs de Guy de Pourtalès; le bleu
+constant de Jacques Boulenger; le miraculeux faux-col de Jacques
+Blanche, aux deux pointes roulées, et son veston exemplaire, dont il
+garde exprès la manche assez large, et sa cravate de lord, à pois
+blancs. Hier, la mèche de Barrès...
+
+Ou regarde Foujita, le plus hardi de tous.
+
+Il ne s’est pas déguisé en Européen. Il n’a point voulu du linge dur. Il
+n’a pas essayé d’ouvrir une raie bien sotte dans la calotte de sa
+chevelure, ni de la rebrousser. Non! Il a laissé ses cheveux sur le
+front, comme le roi de Rome dans le portrait de Lawrence, mais ce sont
+cheveux d’Asie, noirs comme l’encre, égaux comme les dents d’un peigne.
+Il ne voulait pas garder sous notre ciel la robe gênante de son pays.
+Encore moins prendre un veston trop sec. Émule de Baudelaire et de
+Napoléon, le seul moderne avec eux qui ait su trouver un costume
+nouveau, entièrement personnel et entièrement heureux, ce grand artiste
+a imaginé une sorte de blouse souple et croisée, peu flottante, dont la
+couleur est d’un beau bleu de papier buvard. Elle est serrée à la taille
+sur une chemise à grands carreaux vifs. Et le pantalon est relevé sur un
+soulier à semelle forte... La seule invention d’un tel costume méritait
+déjà la gloire.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ Exorde.--Aux Enfants de Ronsard 7
+ L’abandon des vêtements à taille.--Combat du Smoquin et de l’Habit 18
+ Les Complets.--Règne du Veston et sa forme 31
+ La Chaussure et le Chapeau.--M. de Comminges 51
+ La Cravate.--La choisir et la nouer 67
+ Ta Chemise.--Ou prends garde à Psyché 83
+ Les Cannes.--Et leur Façon 95
+ Les Gants.--Et la Petite Oie 104
+ Épilogue.--L’Inflexion personnelle 111
+
+
+
+
+Il a été tiré de cet ouvrage, le troisième de la collection “A LA LAMPE
+D’ALADDIN” 1 exemplaire unique sur vieux Japon portant le nº 1. 20
+exemplaires sur papier du Japon, numérotés 2 à 21. 40 exemplaires sur
+papier Madagascar, des papeteries Navarre, numérotés 22 à 61. 300
+exemplaires sur papier vergé baroque thé, numérotés 62 à 361. Il a été
+tiré en outre, 35 exemplaires sur vergé baroque crème, numérotés en
+chiffres romains I à XXXV, réservés à M. Herbillon-Crombé, libraire à
+Bruxelles.
+
+Exemplaire Nº
+
+
+
+
+Achevé d’imprimer le 29 Juin 1926 sur les presses des Artisans
+Imprimeurs, sous la direction technique de F. Lefèvre, 23, rue de la
+Mare, à Paris (XXe), pour les Éditions de la Lampe d’Aladdin, P. J.
+Aelberts et M. Dethier, directeurs, 14, avenue Reine Élisabeth à Liège,
+Belgique.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77362 ***
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+ <title>Notre costume | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77362 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<h1 class="top2em">Notre Costume</h1>
+
+<p class="c"><span class="i small">PAR</span><br>
+<span class="large">EUGÈNE MARSAN</span></p>
+
+<blockquote class="epi">
+<p class="i">Seigneur Roméo, bonjour !
+A ta culotte française, le salut
+français.</p>
+
+<p class="sign sc">Shakespeare.</p>
+
+<p class="i">Le Seigneur Dieu fit à Adam
+et à sa femme des habits de
+peaux dont il les revêtit.</p>
+
+<p class="sign sc">La Genèse.</p>
+
+</blockquote>
+
+<p class="c gap i">A LA LAMPE D’ALADDIN<br>
+14, Avenue Reine-Élisabeth<br>
+1926</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em i">DU MÊME AUTEUR :</p>
+
+
+<ul><li>PASSANTES. — Au <i>Divan</i>.</li>
+<li>CHRONIQUE DE LA PAIX. — A la <i>Nouvelle
+Revue Française</i>.</li>
+<li>LES CANNES DE M. PAUL BOURGET ET LE
+BON CHOIX DE PHILINTE. — Au <i>Divan</i>.</li>
+<li>LE NOUVEL AMOUR. — Collection “<i>Le Sage et
+Ses Amis</i>”, chez M<sup>me</sup> Lesage.</li>
+<li>STENDHAL CÉLÉBRÉ A CIVITAVECCHIA. — Aux
+<i>Amis d’Édouard</i>, chez Champion.</li>
+<li>LES FEMMES DE CASANOVA. — Au <i>Pigeonnier</i>.</li>
+<li>SOUVENIR DE L’EXPOSITION. — A la <i>Porte
+Étroite</i>.</li></ul>
+
+<p class="c small i">A L’IMPRESSION :</p>
+
+<ul><li>ÉLOGE DE LA PARESSE. — Dans la collection
+des <i>Éloges</i>, chez Hachette.</li></ul>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em i"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1926 by</span> Eugène Marsan.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="top4em i">La moitié d’un gros livre a déjà été
+consacrée par le même auteur à peu près
+aux mêmes sujets. Mais on était loin de
+les avoir épuisés, et il n’y en a pas qui se
+renouvellent plus vite.</p>
+
+<p class="i">J’espère donc n’avoir jamais répété que
+par exception et à propos deux fois la
+même chose.</p>
+
+<p class="i">Il m’est arrivé, une fois seulement, je
+crois, de me contredire tout à fait. C’est
+à propos de l’habit, que je louais et que
+je condamne. On pèsera mes raisons dans
+les deux cas.</p>
+
+<p class="i">En outre, dans une matière d’habitude
+toute soumise à la réclame, il m’a plu
+d’introduire, par goût de la précision, la
+liberté dont dispose la critique des lettres
+et des arts.</p>
+
+<p class="sign i">E. M.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">EXORDE<br>
+<span class="i small">AUX ENFANTS DE RONSARD</span></h2>
+
+
+<p>Les hommes n’estiment plus que leur
+costume doive être négligé.</p>
+
+<p>Lorsqu’il n’y met pas une affectation
+odieuse, un homme élégant est à coup
+sûr mieux vu qu’un ours.</p>
+
+<p>C’est notre temps qui a raison.</p>
+
+<p>Nos aînés n’ont pas pensé comme
+nous. Ils ont eu d’autres idées. « Un
+homme, disaient-ils, n’a pas souci du
+costume, parce qu’un tel souci n’est
+point viril. » Ainsi, ils étaient en contradiction
+avec tout l’univers, en contradiction
+avec cette même nature qu’ils
+prétendaient diviniser.</p>
+
+<p>Car, sur le globe, tous les mâles de
+toutes les espèces disposent d’un harnais
+plus magnifique que leur tendre moitié,
+et se battent pour elle, quelquefois à
+mort. Jusqu’aux infusoires dans leur
+goutte d’eau. En cet abrégé du monde,
+les mâles sont merveilleusement parés.
+Et ils dansent à l’heure de l’amour,
+jusqu’à ce que la belle fasse connaître
+son choix. Tel est l’ordre véritable des
+atomes.</p>
+
+<p>L’homme est le seul animal qui s’habille
+(ici, je me répète exprès). Il n’avait
+pas encore découvert l’usage des métaux,
+il ne savait pas encore semer, il courait
+sur la trace des rennes, il n’était qu’un
+chasseur dépourvu, qu’il s’habillait déjà.
+Il est le seul être qui substitue de certaines
+règles conventionnelles, de certaines
+contraintes générales — les lois — à la
+simple rivalité des forces. Et il naît
+aussi nu qu’un dieu. Il est seul enfin à
+souffrir comme à jouir d’une idée tout
+à fait claire de la beauté. Le costume est
+un grand fait.</p>
+
+<p>Autant qu’une nécessité, autant
+qu’une défense, il est parure, ornement,
+séduction.</p>
+
+<p>Adam s’est habillé au sortir du paradis
+perdu. Il s’est habillé par vergogne et
+par besoin. Ensuite, pour plaire. Il y mit
+toujours un sentiment profond. Son âme
+et son corps. Rappelez-vous le mystérieux
+passage de la Genèse : « Alors le
+seigneur Dieu appela Adam et lui dit :
+Où êtes-vous ? Adam lui répondit : j’ai
+entendu votre voix dans le paradis, et
+j’ai eu peur parce que j’étais nu ; c’est
+pourquoi je me suis caché. » Et Dieu
+le vêtit. Dieu en personne. Dieu lui
+donna le premier vêtement, cousu en
+peaux de bêtes. Lisez le Livre. Le
+costume est un art, après tout, pareil
+à tous les autres, ayant la même fin,
+qui est de rendre le sort un peu moins
+désagréable. Les hommes du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle
+ont été fous de le mépriser. Le dédain
+qu’ils ont gagné de leurs compagnes,
+j’en suis sûr, vient en grande partie de
+là. Elles tinrent les hommes pour des
+êtres grossiers. Elles les voyaient, jusqu’à
+des hommes d’État, se faire gloire
+d’un vêtement hideux et malpropre.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, nous nous tenons, lavons
+et habillons. S’il n’est permis qu’à un
+petit nombre d’atteindre un haut degré
+d’invention calme et de raffinement, tous
+les hommes ont heureusement pris le
+même dégoût d’un ignoble costume que
+d’un acte vil.</p>
+
+<p><i lang="it" xml:lang="it">Ecco perchè</i>… Voilà pourquoi, j’ose
+parler du costume plus complètement
+que personne l’osa jamais par écrit. Et
+nous n’en parlerons pas seulement dans
+l’abstrait, comme Barbey d’Aurevilly
+dans son <i>Brummell</i>. Nous entrerons dans
+le détail, nous ne perdrons pas de vue la
+pratique, nous pénétrerons des secrets.</p>
+
+<p>Pour commencer, nous voudrions
+vous munir contre votre tailleur.</p>
+
+<p>Oh ! d’armes purement défensives. Il
+faut que tu saches bien ce que tu
+veux. Le sachant, il faut que tu puisses
+l’exiger, c’est-à-dire t’exprimer en termes
+irréfutables. Or, j’en fais le pari, aujourd’hui,
+tu n’es plus tout à fait content
+de ton tailleur.</p>
+
+<p>Les déceptions qu’il te donne, il est
+arrivé qu’elles te fissent choir dans un
+abîme. Tu te croyais malheureux, disgracié,
+tu remâchais ton infortune. Tu
+doutais de toi-même.</p>
+
+<p>Console-toi. C’est le premier service
+que nous pourrons te rendre. Ou du
+moins on le souhaite. Même si ta forme
+n’est pas très harmonieuse, et si tu es
+déparé, tu dois parvenir à t’habiller très
+bien. Un bon tailleur ne se contente
+pas de coller les vêtements sur un
+corps. L’art est plus malin. Il doit
+remédier aux défauts qu’on te voit. Lui
+aussi, le tailleur, doit trouver un lieu
+géométrique de la vérité et du style.</p>
+
+<p>Soyons justes. Il y a lieu d’invoquer
+plusieurs circonstances atténuantes au
+bénéfice du tailleur contemporain. Il
+est lui-même une victime. Il lui faut
+affronter des ouvriers difficiles, dont
+l’adresse n’a point crû avec les gains. Il
+lui faut supporter les changes. Et l’on
+ne travaille plus sous ses yeux. Il donne
+en ville. Ayant été traduites, tes recommandations
+ont été trahies. Finalement,
+tu n’essayes presque plus. C’est qu’à
+chaque essayage, contraint de revenir,
+l’ouvrier prélève, à cause du temps
+perdu, une grosse rançon.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, tu risques d’être
+mal servi. Et regarde autour de toi. Regarde
+au théâtre, regarde les salons.
+Tout est plein de fausses coupes, de
+traditions altérées, d’insoutenables routines,
+d’impayables gaucheries, de plis
+imbéciles. Trop de fer, trop de coton,
+peu de vraie et simple coupe. Les Anglais
+eux-mêmes sont en décadence.</p>
+
+<p>Il semble qu’on ne sache plus éviter
+un défaut qu’en donnant à pleine tête
+dans le défaut opposé. Aux bosses d’une
+manche trop large, on a substitué le
+boudin d’une manche trop étroite. A la
+raideur de l’épaulette rembourrée, cette
+ligne rompue, ce zig-zag. Au bâillement
+du col sur la nuque, son obliquité, qui
+te rend bossu. Au déséquilibre d’un
+veston qui relevait par devant cet autre
+désordre : il tombe, il pique du nez
+parce qu’il a trop court son dos. Trop
+court, sur les reins ; peut-être trop long
+sur les omoplates. Que la perfection
+est rare sur la planète ! Que ceux qui
+l’aiment sont malheureux !</p>
+
+<p>Sans compter ces pantalons dont les
+rues sont pleines, qui — pour avoir pris
+garde de s’achever en tire-bouchon — se
+sont accrochés au-dessus de la cheville,
+et muent tant de messieurs poivre
+et sel en garçonnets sautillants.</p>
+
+<p>Ai-je trop noirci mon tableau ? Je te
+le répète : regarde. Tes amis sont spirituels.
+Ils ont les plus élégantes manières
+qui soient, les plus naturelles (pour user
+d’un mot sur lequel il faudrait s’entendre).
+Ils sont comme toi : rarement
+habillés à leur gré… Laisse que viennent
+à ton secours l’étude et l’expérience. Et
+si tu en as plus que moi, souris, sois
+mon complice.</p>
+
+<p>Qui voudra, sera libre de nous juger
+frivoles. Cette frivolité a plus de psychologie
+que son sérieux à œillères, comme
+celui des ânes. Elle n’empêche pas de
+sentir les grandeurs de l’esprit ni celles
+du cœur. Et ma frivolité, je l’avoue, partage
+le genre humain en deux classes.</p>
+
+<p>D’une part, les honnêtes gens de la
+terre, depuis qu’il y en a, qui savent
+connaître et goûter la beauté, les beautés,
+le plaisir et la vie. Je les nomme les
+enfants de Ronsard.</p>
+
+<p>Dans l’autre clan, figurent les jansénistes
+et les couacres (ou quakers), les
+iconoclastes, les hérétiques, les faces de
+carême.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">L’ABANDON DES VÊTEMENTS
+A TAILLE<br>
+<span class="small i">COMBAT DU SMOQUIN ET DE L’HABIT</span></h2>
+
+
+<p>Exprès. J’écris <i>smoquin</i> tout exprès,
+pour parler autant que possible français.</p>
+
+<p>Un mot que le français n’a pas, dont
+il avait besoin et qu’il a pris en pays
+étranger, il faut pourtant l’adapter, l’acclimater,
+comme on ne manquait pas de
+faire dans les siècles vivaces. Dites-vous
+<i lang="en" xml:lang="en">reading-coat</i> ? En matière de costume surtout,
+à cause de la grande influence de
+Londres, la précaution doit être perpétuelle.
+Nous finirions par dire <i lang="en" xml:lang="en">hat</i> au lieu
+de chapeau, <i lang="en" xml:lang="en">shoes</i>, au lieu de souliers,
+<i lang="en" xml:lang="en">suit</i> au lieu de complet.</p>
+
+<p>A l’Exposition des Arts décoratifs,
+entre les robes scintillantes, éblouissantes,
+et les robes strictes et nues — les
+dames étant vouées aux extrêmes — pour
+tant de complets qu’on admirait
+(ou non) à peine si vous distinguiez une
+redingote, une seule, et deux ou trois
+jaquettes.</p>
+
+<p>Cela était raisonnable. C’était l’image
+de la réalité.</p>
+
+<p>Le vêtement à taille est pour ainsi
+dire abandonné. Il nous semble archaïque,
+il vieillit son homme, il surprend
+nos yeux.</p>
+
+<p>En dehors de l’église, pour habiller le
+père et le fiancé qui conduisent à l’autel
+une grande fille, en dehors du pesage
+d’Auteuil ou de Longchamp, où, dites-moi,
+découvrez-vous une redingote ?
+Celui qui en est paré, n’imagine pas
+qu’il pourrait s’en aller à pied dans les
+rues. Il a soin de ne laisser qu’au dernier
+moment la voiture qui le garde de
+l’indiscrétion des curieux.</p>
+
+<p>La voici pourtant, cette rare redingote
+de nos jours. Cumberland y a pensé.
+Elle est à longs revers de soie unie, avec
+une courte jupe assez bombée, pareille
+à celle, quadragénaire mon ami, que
+tous les jours tu portais, lorsque tu avais
+l’âge des fleurs. Tu préférais que le
+revers fût à gros grains, et tu laissais le
+noir absolu aux vieux hommes, choisissant
+pour toi un joli gris, au lieu que
+celle-ci est d’un sombre, pointillé de
+blanc, qui ne te plaît qu’à moitié…</p>
+
+<p>Tes premières visites aux amies de ta
+mère… Si tu avais pu prévoir que la
+machine ronde, toi dessus, irait à ce train
+du diable !</p>
+
+<p>La jaquette est moins délaissée. Elle
+est pourtant dangereuse, Seigneur ! Un
+peu de ventre que vous ayez, elle l’étalera :
+c’est une devanture. Si vous étiez
+arrivés à cet âge du majestueux dont
+parle Brillat-Savarin, passe… Mais qui
+donc aujourd’hui se résigne à une majesté
+pareille ? On s’évertue. On se prive
+du boire et du manger. On s’enorgueillit
+à cinquante ans d’une taille restée mince
+et d’un petit air juvénile dû à cent
+moyens naturels, depuis la gymnastique
+et l’eau coulante jusqu’à la chute d’une
+vaine moustache.</p>
+
+<p>On a pourtant voulu… Comment dire ?
+On a voulu galvaniser la jaquette. O’Rossen
+lui a enlevé sa trop grande mine
+cérémonieuse pour lui prêter une grâce
+estivale : un fil-à-fil gris de perle qui
+ferait encore bien aux Acacias jusqu’au
+Grand Prix, en admettant que cette date
+en soit toujours une. La forme en est
+aiguë, à l’hirondelle. Et Carette, au
+contraire, pour mieux nous amadouer,
+pour mieux nous tenter, l’abrège et l’arrondit.
+Il s’est même proposé de résoudre
+le problème du chapeau, qui est
+en pareil cas d’une difficulté invincible
+depuis l’éclipse du tube. Il a remis en
+avant cette coiffure de feutre plein et
+dur, tronquée, qui n’est pas plus haute,
+seulement plus carrée que le melon.
+Vous voyez comment je suis obligé de
+la décrire : comme un phénomène lacustre.
+On l’appela jadis un cronstadt,
+à cause du mirage russe.</p>
+
+<p>Mais tout ce que l’on pourra essayer
+restera vain.</p>
+
+<p>Nous assistons à une révolution du
+costume. Il y en a.</p>
+
+<p>Il y en eut une à la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle,
+peut-être l’un des prodromes de la révolution
+politique. A la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle,
+nos pères ont quitté leur costume national
+pour le costume anglais, qui était le
+frac, père de l’habit moderne. Toute
+l’Europe nous avait suivis. Les institutions
+et les armes ont ce prestige. Nous
+suivions désormais l’Angleterre. Un
+Français de 1804, avec sa cravate et son
+col, sa petite redingote, ou ses deux
+pans de morue, ressemble plus à un
+Européen de 1870 qu’à un Français de
+l’Ancien Régime. Et vous, combien de
+fois par an mettez-vous votre habit ? En
+1830, les galas comportaient encore un
+habit à la française, avec un petit bicorne
+à claque. Mais ceux qui s’obstinaient
+ainsi parurent peu à peu des originaux,
+des fossiles. Le frac a chassé l’ancien
+habit. Le smoquin va traquer le frac.</p>
+
+<p>Vous vous souviendrez de ma prophétie.</p>
+
+<p>Il est impossible que le costume du
+soir soit longtemps un déguisement insolite.
+Aux beaux temps du frac de soirée,
+le même frac était aussi pour le jour. Il
+différait à peine de couleur et de coupe.
+Dans une dizaine d’années, au plus,
+votre habit aura disparu. Il ne se maintiendra
+quelque temps que pour habiller
+les gens de service, s’il en reste. Toujours
+comme l’ancien habit à la française.</p>
+
+<p>Vous le regretterez, dites-vous. Vous
+le regretterez. Il faisait un privilège. Il
+fallait savoir le porter.</p>
+
+<p>Ah ! le détestable lieu commun ! Quel
+est le vêtement qu’il ne faille pas savoir
+porter ? Est-ce que tous les vestons se
+ressemblent ? Est-ce que tous les hommes
+en veston sont frères, et tous balourds,
+ou tous désinvoltes ? En vérité, non, il
+n’y aura pas lieu de pleurer l’habit.
+Seule l’habitude nous empêche de sentir
+son extravagance. Du point de vue de
+Sirius, ou du point de vue d’Orion, qui
+est bien meilleur, — puisqu’il sait joindre
+la sympathie à la lucidité, — du point
+de vue d’un artiste qui nous arriverait
+de la Chine, qui serait sans prévention,
+qui ne jugerait que par le goût, il est sûr
+qu’un veston, il est sûr qu’un smoquin
+est un objet plus aimable et moins fou.
+Vive le smoquin !</p>
+
+<p>En attendant, il nous faut un habit, et
+s’il était d’une coupe mal venue, il blesserait
+notre amour-propre.</p>
+
+<p>Entre les marteaux obliques qui
+avaient naguère toute la vogue et les
+marteaux à angle droit qu’on a voulu
+rétablir, cherche un biais, un milieu. Si
+tu as gardé le ventre ingénu de l’adolescence,
+tu peux prendre (avec bonheur)
+le petit gilet croisé à bord horizontal.
+Autrement, tu seras sage de demeurer
+fidèle au gilet à deux pointes en V renversé.
+Il élance. Dans les deux gilets,
+l’ouverture des revers dépend d’un
+caprice qui était à peu près annuel et
+dont les variations sont devenues plus
+rares. Les gilets tumultueux, aux pointes
+violentes et gonflés en jabot, sont à
+laisser aux hommes de certains métiers
+qui ont droit à la fantaisie. Je le dis sans
+dédain. Je pourrais le dire avec orgueil.
+Ils peuvent se permettre même de laisser
+le rigoureux gilet blanc. Un satin écossais,
+hein ? Quelle aubaine !</p>
+
+<p>Un habit doit paraître comme peint
+sur le buste. Je dis : paraître. Le tailleur
+n’est jamais exempt de <i>tricher</i> en vue de
+la perfection. Le pantalon plus ou moins
+large, selon l’an ; et s’il dessinait sur le
+cou-de-pied un très léger soupçon de
+guêtre, il plairait aux connaisseurs. Trop
+court, qui découvre la chaussette à tous
+les pas, un pantalon est toujours fâcheux.
+Il faut se croire marqué des signes de la
+décrépitude pour revenir, dans les boutons,
+à l’étoffe, au lieu du divin coroso
+(le mot est vilain, je m’en excuse).</p>
+
+<p>Quant au smoquin, tout ce que j’ai
+dit ou dirai du veston lui convient,
+puisque c’est un veston. Tout ce que
+je viens de dire du gilet et du pantalon
+de l’habit ne laisse pas non plus d’être
+exact pour le smoquin. La décadence
+de l’habit a déjà commencé à donner
+un gilet blanc au smoquin en certains
+cas. Il est bien de mettre aux revers,
+au col et aux manches une ganse minuscule.
+C’est une coquetterie qui a
+toujours ses fidèles. Par exemple, il
+ne faut pas que la ganse se prolonge
+sur le bord inférieur : elle le raidirait.
+Tant pour l’habit que pour le smoquin
+les revers sont le plus souvent d’une
+peau de soie qui n’est pas trop brillante.
+La soie mate à gros grains fait
+un heureux archaïsme. Tu méprises,
+tu hais, tu fuis un satin qui trop étincelle.
+J’ajoute que si tu n’as pas le cou
+trop court, l’encolure ne doit pas être
+trop basse. Que l’épaule et le cou ne
+fassent pas un angle droit. Aux pieds,
+le vernis nu. Foin des piqûres. Et ni la
+bottine, bien sûr, ni même l’escarpin.
+Des souliers.</p>
+
+<p>C’est tout, je crois. Pour moi, quand
+un concile en déciderait, je n’accepterai
+jamais plus deux boutons au plastron
+de la chemise. Il n’en faut qu’un, et que
+ce soit une perle, et qu’elle soit assez
+grosse, — ou tout simplement de l’or.</p>
+
+<p>Que dirais-tu d’une perle de nacre ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">LES COMPLETS<br>
+<span class="i small">RÈGNE DU VESTON, ET SA FORME</span></h2>
+
+
+<p>Lorsque Lucien de Rubenpré eut
+essuyé à l’Opéra les mépris de Madame
+d’Espard et des lions, il comprit soudainement
+qu’il était mal habillé, que son
+gilet était de mauvais goût, et son habit
+d’une mode <i>exagérée</i>… Je cite Balzac. On
+a beau le décrier. Il savait ce qu’il disait.</p>
+
+<p>Lucien avait acheté ce gilet et cet
+habit tout faits au Palais Royal. 1830
+avait-il cette supériorité sur 1925 ? Un
+habit tout fait, qui n’avait pas le suffrage
+des grands connaisseurs, mais qui enfin
+allait…</p>
+
+<p>Pour avoir tremblé de honte, Lucien
+décida de recourir à un tailleur magistral.
+Il va chez le plus célèbre, il court
+chez Staub. Lucien (c’est-à-dire Balzac)
+n’était pas homme à se payer d’à peu
+près. A sa première promenade sur la
+terrasse des Feuillants, au sortir de sa
+province, tout lui a été révélé comme
+dans un coup de foudre. Il a discerné
+le fin du fin. Avec « cette étonnante fidélité
+de la mémoire », dit Balzac, qui n’est
+pas moins nécessaire que le goût, il l’a
+retenu, il l’a gravé dans son esprit. Or,
+il nous est rapporté que, du premier
+coup, Staub habilla Lucien en maître.</p>
+
+<p>Ce livre à la main, tu seras en état de
+concevoir un veston parfait.</p>
+
+<p>Ne crois pas que le veston soit une
+découverte récente. Non plus, si vieille.
+Ton père a porté des vestons, et le père
+de ton père. Ton aïeul, non, ou c’est lui
+qui a commencé, vers le milieu du
+siècle dernier.</p>
+
+<p>Ce fut d’abord pour voyager et pour
+le matin. La veste intérieure de l’ancien
+costume français raccourcie en gilet,
+l’abréviation de l’habit ou de la redingote
+finit par donner le veston. Lorsqu’on
+imagina de tailler les trois pièces
+dans la même étoffe, on eut les premiers
+complets. Sur le continent, on les appela
+d’abord des « tout de même ». Au moins
+dans les mots, il restait à la France quelque
+chose du prestige ancien.</p>
+
+<p>Nous portons des vestons depuis le
+1<sup>er</sup> janvier jusqu’à la Saint-Sylvestre.
+Nous courons trop, nous descendons
+trop vite les escaliers du chemin de fer
+souterrain, nous y sommes trop pressés ;
+nous avons à conduire notre petite voiture,
+ou nous pouvons toujours l’espérer :
+le chapeau haut de forme heurterait les
+plafonds, la jaquette se prendrait dans
+les portières. Nous nous ferions l’effet
+de chiens savants. Il nous déplaît aussi
+de trancher sur la foule par des moyens
+grossiers et apparents. Le très riche et
+puissant seigneur qui gît dans sa quarante
+Renault, et le commis qui fait
+l’amour aux petites clientes des Galeries
+Lafayette sont l’un et l’autre habillés
+d’un complet apparemment le même.
+Cela n’est pas mal. Brummell et Baudelaire
+eussent aimé une élégance idéalement
+réduite à la qualité pour ainsi dire
+imperceptible du tissu et à l’excellence
+de la coupe, cet arcane.</p>
+
+<p>Carette, qui a toujours mis sa gloire
+dans les vêtements à taille, Carette avait
+à l’Exposition un joli costume de cheval
+d’un petit carreau bien net. La veste
+était à martingale, la botte d’un joli marron
+d’Inde (mais le chapeau d’un brun
+trop rose). De Cumberland, un petit
+complet à rayure fondue, entre le violet
+et le marron. De l’inégal Voisin, un magnifique
+complet couleur de pêche, à
+grand carreau violacé. Quel que soit
+leur mélange, un ton finit toujours par
+prévaloir, dans ces étoffes : gris la plupart
+du temps ; cette année, brun ou
+violâtre. Par fatigue de la rayure, vous
+rencontrerez plus d’un de ces carreaux
+étranges, associés ou entrecroisés en
+lames de parquets. Barclay inventa un
+curieux costume de plein air, avec la
+culotte droite et large, le tout — casquette
+comprise — à rayure <i>horizontale</i>,
+verdâtre et rougeâtre alternées. On ne
+s’est pas contenté de légères variantes,
+on a voulu innover. Harrisson a même
+un costume qui rompt entièrement avec
+l’ancienne neutralité. Imaginez un veston
+et une culotte droite, cette culotte
+dont il paraît absurde en France d’écrire
+le nom en anglais. Elle dessine
+un très léger carrelé sur un fond presque
+blanc. La veste est marquetée sur fond
+beige. L’une et l’autre d’un moelleux qui
+déjà tient chaud, à le contempler. Le
+manteau est brun, à grandes raies orange
+qui se recroisent. La chemise est décorée
+d’un médaillon ovale, à zones noires
+mêlées d’orange, le plus grand axe de
+l’ellipse étant horizontal. Chapeau gris
+brun…</p>
+
+<p>Tous ces tailleurs français de l’Exposition
+ont fait merveille. Je vais jusqu’à
+dire qu’ils ont aujourd’hui raison contre
+les Anglais. Nous verrons de quelle
+manière. Il faut seulement qu’ils prennent
+garde à leurs manches. Monsieur,
+attention à ta manche ! Neuf fois sur dix,
+tu vas pécher par la manche.</p>
+
+<p>Lorsque tu seras debout, tes deux
+manches vont être arquées comme les
+deux anses d’une cruche. Pour éviter
+les grimaces, il faudra que tu portes
+constamment les deux bras en équerre.
+Gare si tu les laisses retomber ! Or, si
+elles étaient plus droites, tu pourrais
+prendre sans dommage les deux positions.
+Le tailleur voudra peut-être te
+persuader que non, et qu’il faut absolument
+accepter cette servitude. Ne
+l’écoute pas. — Et regarde.</p>
+
+<p>La laideur de ta manche tient, non
+seulement à la monstrueuse courbe
+qu’elle décrit, mais à l’ampleur idiote
+du coude. Quel coude ! Si le tailleur
+objecte que c’est une autre nécessité,
+sache que c’est une autre fable qu’il
+imagine et que peut-être il croit. Il dit
+que si tu plies ton bras l’étoffe va tirer,
+qu’elle aura trop de rides. Tu lui
+réponds qu’il est absurde d’éviter un
+défaut que l’on craint par un autre que
+l’on détermine.</p>
+
+<p>Ton épaule, à présent. Vois-la de
+profil. Je parie qu’elle est trop large, de
+profil. Au lieu de dessiner au sommet
+un arc élégant d’un petit rayon, l’emmanchure
+s’élargit, elle s’écrase. Tu as
+la carrure d’un portefaix. Ou bien, si ton
+tailleur a appris à corriger ce vice, il est
+allé à l’autre extrême, il a tant pressé
+l’étoffe sur ton humérus que tu parais
+chétif, tu as l’air d’un bossu clandestin.</p>
+
+<p>Regarde toujours. Il est raisonnable
+qu’une place soit ménagée aux longs
+muscles de ton bras. Pourtant, tu n’avais
+pas besoin de cette vaste poche, dont
+te voilà navré, à présent que je te l’ai
+montrée. C’est trop. Non plus, il ne t’en
+fallait pas tant pour pouvoir lever le
+bras, ni pour éviter, à la hauteur de l’aisselle,
+ces mille plis en patte d’oie que
+ton tailleur serait louable de vouloir
+empêcher, si ce n’était avec l’emphase
+des clounes, lorsqu’ils ouvrent un crâne
+à la hache pour guérir une migraine.</p>
+
+<p>Il ne te reste plus qu’à vérifier le parallélisme
+rigoureux, à bras plié, du bord
+de ta manche avec le poignet de ta chemise.
+Les deux largeurs sont naturellement
+pareilles. La manche, qui dépasse
+un peu, ne flotte pas dans le vide. Cela
+va de soi, comme B-A, BA.</p>
+
+<p>Et tu as une manche qui est égale,
+qui est aisée, qui tombe, ne visse pas,
+se comporte bien.</p>
+
+<p>Lorsqu’il sera à bout d’objections
+particulières, il se peut, s’il a un tour
+d’esprit philosophique, que ton tailleur
+ait recours à un argument préjudiciel :
+« Monsieur : depuis tant de siècles que
+les tailleurs s’exercent, admettez-vous
+que l’expérience leur ait lentement enseigné
+les coupes qui conviennent, et
+qui peuvent à première vue dérouter les
+profanes ? » Sois content. Cela est d’un
+excellent esprit. Tu lui marqueras donc
+qu’il a raison, en principe. Cependant,
+ajouteras-tu, voyez les poètes. Il arrive
+qu’ils soient égarés tous ensemble par
+une erreur. En ce cas, tous les poèmes
+qu’ils produisent seront viciés, en dépit
+du savoir et du génie, jusqu’à ce qu’il
+vienne un homme qui rétablisse un art
+poétique sain. Tu fermeras la boucle en
+observant que les tailleurs ne sont pas
+exempts des pièges où tombent les
+poètes.</p>
+
+<p>Il y en a trois, dans le moment, qui
+leur sont tendus. Nous allons les voir.
+Puis, nous passerons à une autre matière.
+La manche méritait qu’on en raisonnât
+avec soin.</p>
+
+<p>Actuellement, notre ligne n’est point
+mal. Nous pourrons regarder plus tard
+nos portraits sans rire. Cette assez large
+épaule, légèrement tombante, cette taille
+dégagée sans mièvrerie, cette ampleur
+du torse, cette modération dans l’ouverture
+du gilet, dans la largeur du pantalon,
+la longueur de la veste, la hauteur
+du col. Proportions décentes, bel équilibre.</p>
+
+<p>Ton pantalon va de la taille à la
+chaussure en six lignes d’un beau jet
+pur, dont quatre n’ont d’existence que
+dans nos yeux, les deux autres étant ces
+plis au fer qu’il faut savoir maintenir.
+Il est plus beau lorsqu’il tombe avec
+franchise sur le cou-de-pied et qu’il y
+touche, de telle manière que, trouvant
+ce point d’appui, l’étoffe puisse un peu
+bouger. Cela n’est pas facile. Encore un
+juste point à rencontrer. Il ne s’agit pas
+de cacher ta belle chaussure. Et ton veston
+a la bonne longueur ; c’est-à-dire que
+si tu mets la main dans la poche du pantalon,
+il retombe élégamment derrière
+ton bras. (Une bonne vérification que je
+t’enseigne). Tu es svelte. Tu as la hanche
+égyptienne (ou tu le voudrais).</p>
+
+<p>Piège numéro 1, ou du <i>gigolo</i>. — Toutes
+les lignes sont anguleuses. L’épaule
+est en porte-manteau, le coude
+pointu, le bras long, mince comme un
+fil. La poche fuit au bout du bras, le
+dernier bouton presque au ras du bord
+inférieur. La taille est basse. Le pantalon
+en pain de sucre renversé. Gilet croisé
+sur un buste de lévrier. Dans le manteau,
+qu’entravent les derniers boutons,
+ces boutons sont à la hauteur des genoux.
+Mais ce piège, où beaucoup de
+jouvenceaux ont donné, — d’ailleurs
+sans grand dommage, car la jeunesse
+peut tout — n’est plus très dangereux.
+Il paraît écarté.</p>
+
+<p>Piège numéro 2, ou boulevardier. — Il
+s’agit de nous ôter ce qui nous
+plaît, qui nous va, et qui est le reflet de
+nos pensées. Il s’agit de nous inspirer,
+à la place, l’amour des ramages et du
+voyant… Or, je ne nie pas que le carreau
+soit l’épreuve des maîtres, je ne dis pas
+qu’une couleur un peu vive ne soit louable,
+lorsqu’elle est bien trouvée et logée.
+J’accorde même qu’un jour, les sports,
+réagissant sur tout le costume masculin,
+l’éclaireront, l’exalteront. Je l’accorde et
+le désire. Pour le quart d’heure, nos
+trouvailles devraient chanter sur ce fond
+unique : la simplicité d’hommes qui ont
+à se mesurer avec un destin difficile.</p>
+
+<p>Piège numéro 3, ou le Carnaval. — Imaginez
+d’abord… Imaginez un pantalon
+si large que son extrémité recouvre
+les deux tiers de la chaussure. Par
+l’excès de son ampleur, il doit en outre
+former sur notre derrière, puisque je suis
+contraint de le dire, un pli vertical bien
+marqué. Ce n’est pas tout. Je n’ai pas
+dit le plus affreux. Dans la fourche, il
+faudra qu’il dessine entre les jambes une
+sorte de poche arménienne ou turque,
+analogue à celle qu’inventa — nouvelle
+preuve de sa folie — cet animal de Jean-Jacques
+Rousseau. Vous riez à présent.
+Vous êtes tranquilles. Mais attendez.
+Avec ce pantalon fantastique, où le fondement
+devient pareil aux deux poings
+d’un enfant, imaginez une veste serrée,
+qui tombe droit, qui n’est pas trop longue,
+qui a ses manches assez étroites. Et
+soudain, vous vous récriez. Vous avez
+rencontré des jeunes gens accoutrés de
+la sorte, une énorme canne passée à leur
+bras. Chapeau sur l’œil. Vous aviez cru
+voir des déments. Il y en a dans les rues.
+Ceux-là pourtant étaient habillés « à la
+mode de demain ». A la mode que l’on
+essaye de lancer. Il paraît qu’elle nous
+vient d’Angleterre et d’Oxford.</p>
+
+<p>Eh ! bien, non.</p>
+
+<p>Non et non.</p>
+
+<p>La bonne forme est trop bonne. Gardons-la.
+D’une manière générale, les
+Anglais, même les Anglais sages, veulent
+sortir du veston trop cambré par ce
+qu’on nomme le veston droit, un veston
+dont tous les pans verticaux sont rectilignes.
+Les Français, au contraire, ont
+retenu l’excellente idée du veston à taille,
+à la mode depuis 1904. Il mincit. Il a
+rappelé les arcs de notre corps, qui
+étaient oubliés. Qu’on en corrige l’excès
+et le maniérisme, on aura un chef-d’œuvre
+exemplaire. Non plus le caprice
+d’une saison : le choix au moins d’une
+décade, à quelques retouches près qu’on
+ne saurait prophétiser. Cette fois, Paris
+a raison contre Londres.</p>
+
+<p>Le dos est droit, il tombe d’un seul
+jet. Ce sont les côtés qui marquent une
+très légère ondulation, parce que tu es
+un être humain ; tu n’es pas fait comme
+une idole cylindrique. La jupe sans
+godets, appliquée sur les hanches. La
+ligne de l’aisselle à la taille, très ample.
+Trois boutons, celui du milieu dans le
+creux de l’estomac. L’épaule est large,
+elle n’est pas trop haute, elle n’est pas
+épaisse. Le tout, aisé, souple, d’une
+bonne grâce fière. Le bord du pantalon
+est toujours retroussé : peut-être l’un
+des signes de la révolution précitée.</p>
+
+<p>Un beau pantalon est obtenu par les
+ciseaux plus que par le fer. Pas tant
+de mollet, qui est un luxe 1830 aujourd’hui
+superflu. Un mollet trop fort se
+placera très bien dans la longueur.</p>
+
+<p>Mis comme cela, tu paraîtras plus
+svelte, plus digne de la louange que
+M<sup>me</sup> de Sévigné faisait des Français,
+lorsqu’elle les trouvait « les plus jolis
+du monde ».</p>
+
+<p>Chacun son bien : cette fleur a été
+cueillie par Marcel Boulenger.</p>
+
+<p>Dis donc : tâche que celles d’aujourd’hui
+aient de toi la même bonne opinion.
+De toi, de ton costume, de ta mine
+et de ton courage. Qu’elles te sachent
+prêt à te lever, à bondir sur tes deux
+pieds, bouclant ta ceinture, s’il faut un
+jour combattre pour les sauver de la barbarie,
+elles, et tout ce qui rend notre vie
+sur cette bulle un peu moins laide, un
+peu moins basse.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">LA CHAUSSURE ET LE CHAPEAU<br>
+<span class="i small">M. DE COMMINGES</span></h2>
+
+
+<p>Il t’arrivera d’oublier, de laisser ton
+chapeau. Tu t’en iras la tête nue l’été, aux
+champs, quand le soir tombe. Dans la
+forêt, à toutes les heures. En ville, heu ?…
+Par exemple, oui, si tu demeures avenue
+Marceau et que tu ailles par une belle
+nuit au théâtre des Champs Élysées.
+Un petit coquetel en passant, chez
+Francis.</p>
+
+<p>Les années volent. Il n’y a plus qu’un
+chapeau. Il est en feutre mou.</p>
+
+<p>L’été, le canotier, je pense, ne sera
+plus jamais très plat : il faut qu’il
+tienne.</p>
+
+<p>Et si le tube mérite un regret, en
+dépit de son extravagance, l’affreux melon
+s’en aille au diable !</p>
+
+<p>On a rapetissé le tube, en attendant.
+On l’efface, tu le vois bien, on l’atténue.
+Comme le bicorne de gala en 1830.</p>
+
+<p>C’est que le chapeau mou étant le
+seul qui convienne à nos mœurs, à notre
+vélocité, à notre carrure — voilà nos
+refrains — il se trouve qu’il est plus
+beau que les autres, plus naturel, plus
+varié. Quel que tu sois, tu dénicheras
+toujours celui qu’il te faut. Il faudrait
+que tu fusses vilain comme les sept
+péchés, ou mal avisé comme un prédicant
+de parc anglais.</p>
+
+<p>Celui que l’on porte le plus est entre
+les deux tailles. Il a sa coiffe très légèrement
+conique. Les bords, ni grands ni
+petits, arrondis en général, et souvent
+baissés par devant. Tu peux adopter
+toute autre forme qui te plaira, pourvu
+qu’elle te siée. Ne va pas jusqu’à faire
+exprès de choisir (par <i>chiqué-contre</i>) un
+couvre-chef insolemment démodé.</p>
+
+<p>Les fabricants ont tort de chercher
+des couleurs trop rares, un beige trop
+clair, quasi blanc, un fauve trop doré,
+un brun trop rouge, des tons trop rompus
+ou trop vifs. On raffine de la sorte
+sur un objet lorsque sa vogue diminue,
+pour émoustiller. La faveur du chapeau
+mou étant ce qu’elle est, il est oiseux de
+prévoir l’an 2.000. Tu alternes un marron
+qui est d’un café au lait où l’on
+n’aurait pas versé trop de crème avec
+un gris mêlé d’un peu de vert. Je ne
+renonce ni au gris ni au noir francs.</p>
+
+<p>Quel que soit le renom de Locke et
+son étonnant mérite, tu ne te crois pas
+obligé d’avoir un chapeau anglais. Il y
+en a de très bons en France.</p>
+
+<p>Certains initiés, qui avaient un peu
+trop de joue, savent comment ils ont
+pu corriger ce défaut. Commence par
+prendre un chapeau qui ait l’aile assez
+grande, et ne va pas le percher au sommet
+du crâne. Non plus, ne l’enfonce
+pas à t’en rabattre les oreilles. Exactement,
+que sa circonférence coïncide avec
+le plus grand cercle de la tête. C’est le
+principe du secret dont je parlais et
+que, ma foi, je lâche. Tu mourrais de
+curiosité. Supposé que ton visage, quand
+tu l’observes de face, ait plus de largeur
+d’une joue à l’autre qu’entre les deux
+tempes. Tu prélèveras un chapeau d’abord
+trop grand. Puis, tu demanderas
+qu’on en double le cuir, sur les deux
+côtés, d’un feutre qui augmente le volume
+apparent de la coiffe. Si l’on te fait tes
+chapeaux, comme je te le conseille, tu
+donnes les mêmes instructions. Avec le
+canotier de l’été, un système tubulaire…
+L’œuf de Christophe Colomb, comme
+tu vois.</p>
+
+<p>Et passons à l’autre extrémité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>M. de C… est un seigneur que nous
+pouvons imiter.</p>
+
+<p>Il n’a pas les neuf cent soixante-dix
+ans de Mathusalem. A la veille de la
+guerre, il était, il paraissait encore jeune.
+Il était difficile de lui donner son âge,
+qu’il déclare à présent, avec un reste
+de cette coquetterie à rebours, la plus
+aimable de toutes. Les dix ans qui viennent
+de passer, les plus rapides qui aient
+jamais fondu sur le monde, les plus
+romanesques, les plus tragiques, l’ont
+seuls un peu vieilli.</p>
+
+<p>Mais il reste charmant. Il est merveilleusement
+poli, amène. Il sait les livres
+et les tableaux. Lorsqu’il parle d’une
+ville, il s’y promène ; d’une femme, il
+a l’air de savourer encore un doux souvenir.
+Lorsqu’il parle des chevaux, un
+maître. Et si vous voulez connaître sa
+propre grâce à cheval, il vous suffira
+de lire un des beaux romans qu’on lui
+doive. Car il écrit.</p>
+
+<p>Dans son costume, l’obstination se
+trahit dans la chemise seulement. Il a la
+haine du col mou, de la chemise molle.
+Il y voit une invention du Diable. L’invention
+de cet être dont le Tintoret de
+<i>San Rocco</i> ignore s’il était femme ou
+archange. Partout ailleurs, la fidélité de
+M. de C… se confond avec la prudence
+des vrais élégants, qui se transmettent
+des formes choisies, avec un parfait
+dédain des vogues. Son veston n’a jamais
+été trop long ni trop court, son gilet ni
+trop ouvert ni trop fermé, ses pantalons
+ni trop larges ni trop étroits. Il est avide
+d’excellence. Le carreau, même étrange,
+de ses pantalons, ne l’a jamais fait
+prendre pour un Anglais.</p>
+
+<p>Un jour que j’admirais sa belle chaussure,
+il fit d’abord aller son pied au bout
+de sa jambe croisée, par un mouvement
+à deux fins, dont l’une était involontaire.
+Il trahissait le plaisir de l’amour-propre
+flatté, et comme M. de C… en avait un
+peu de honte, son embarras fut caché
+par un air de désinvolture. En même
+temps il parla :</p>
+
+<p>— Vous devez avoir une quarantaine
+d’années (je consentis), c’est-à-dire que
+vous avez vu naître et mourir un grand
+nombre de modes outrées, sur lesquelles
+se jetait à l’étourdie une foule sans discernement.
+Enfant, vous avez dû voir
+le pied des hommes prisonnier d’une
+sorte de longue boîte, qui les aurait mis
+à la torture sans l’excès de longueur de
+la pointe. Laquelle (j’acquiesçais), selon
+les années, s’achevait en aiguille ou s’épatait
+en bec de canard. Immédiatement
+après, nous vîmes se répandre la chaussure
+américaine, tordue, courte, obtuse,
+quasi orthopédique. La jeunesse s’y précipita.
+La délivrance ! Peut-être avez-vous
+pris part à cette émeute, enragé de
+nouveauté comme je vous connais. Les
+avocats de la chaussure américaine prétendaient
+qu’elle reproduisait la trace
+d’un pied mouillé. C’est elle qui a ouvert
+le règne de la chaussure toute faite.
+La vague absurde qui suivit éleva jusqu’aux
+nues la bottine à tige de drap,
+dont l’empeigne alla se réduisant chaque
+automne. La pointe était rondelette, le
+talon oblique et léger, la semelle trop
+fine : Un pavé inégal, on sautillait. Sa
+laideur était principalement dans ces
+lacets noués jusque sur les doigts. Il fallut
+la guerre pour accréditer une forme
+meilleure, qui est la seule bonne. Mais
+l’armistice était à peine signé que les
+fabricants revinrent aux lubies. On étira
+la chaussure, on revit ces pointes infernales
+d’il y a trente ans. Par surcroît,
+elles achevèrent une semelle dont la torsion
+était le dernier vestige de l’influence
+américaine. Et cet accouplement ayant
+mal réussi, nous voyons poindre une
+seconde fois la spatule, le bec de canard
+si disgracieux… Nous sommes pourtant
+un petit nombre d’Européens, des Anglais
+en tête, qui avons su demeurer
+insensibles à toutes ces variations, à ces
+chimères suspectes, à ces malencontreux
+engouements. Nous demeurons fidèles
+au pur type des vieux bottiers. A peu
+près le soulier du vendangeur assis de
+Goya.</p>
+
+<p>— Oh ! monsieur, faudra-t-il renoncer
+ou se perdre ? Le bottier est plus lourd
+que le percepteur.</p>
+
+<p>— En ce cas, remplaçons l’argent par
+le goût. L’incroyable progrès de la
+chaussure toute faite, voilà un événement
+dont les sociologues de l’avenir
+seront heureux de posséder la date. Il y a
+même, sur les boulevards, une boutique
+qui rivalise avec les meilleurs bottiers.
+Et ce qu’elle présente est cousu à la
+main. La bonne forme est modérée, elle
+est équilibrée dans toutes ses parties. Elle
+épouse sans affectation la forme réelle du
+pied, non sa forme mythique. Ni l’empeigne
+ne s’effondre ni elle ne grimpe à
+l’assaut. Le grand secret est dans la
+disposition des pentes, si l’on peut dire.
+Et il faut que la semelle à son extrémité
+adhère bien au sol. La pointe ressemble
+au bout d’une bonne cuiller, tout simplement,
+avec une petite différence que
+la cuiller ne connaît pas, entre les deux
+côtés de l’angle.</p>
+
+<p>— Oh ! monsieur, dis-je encore, vous
+me pardonnerez d’insister. J’ai peine à
+admettre que vous ayez porté si longtemps
+une forme toujours la même. Cela
+est incroyable car cela est contraire à
+tout ce que l’on sait du cœur humain.</p>
+
+<p>— Enfant que vous êtes… Pardonnez-moi
+à mon tour… Le détail changeait,
+la disposition des piqûres, la hauteur
+du talon, son inclinaison, l’épaisseur
+de la semelle, sa tranche, rayée ou non,
+et son rebord, plus ou moins large ; à la
+belle saison, la couleur du cuir. Si le
+drap m’a toujours déplu, nous avions la
+ressource de la tige en cuir fauve. Si le
+soulier de couleur champagne a toujours
+été une vilenie, nos souliers jaunes ont
+bellement varié du fauve clair au fauve
+pourpré. Pas de chevreau, jamais, à aucun
+prix. Sinon verni, pour le soir. Et
+s’il est vrai que je n’aie jamais accepté
+l’acajou, (il doit venir tout seul, à la
+longue, comme la patine d’un meuble),
+du moins je vous l’accorde. Le chocolat,
+non : Horrible !… Je vous livre tout.
+Lorsque j’étais jeune, on cirait encore à
+l’os. Le domestique empoignait un os
+de cerf et frottait. Alors le veau rivalisait
+avec les miroirs. Personne n’accepterait
+plus ce travail de galérien, mais servez-vous
+bien de vos crèmes, de vos étoffes,
+et sur l’embauchoir. Les meilleurs sont
+en bois. L’essentiel est qu’il en faut. On
+les glisse, à peine déchaussé, dans le
+cuir encore tiède.</p>
+
+<p>M. de C… me déclara pour finir qu’il
+respectait la diversité des générations.
+Il approuva que mon soulier à grosse,
+piqûre eût le talon plus massif que le
+sien, et un peu débordant. Il approuva
+que ma semelle rejoignît le talon sans
+perdre aucune épaisseur sous l’arc du
+pied. Il alla jusqu’à reconnaître que parfois
+une pointe carrée, pourvu qu’elle
+fût large et bien conduite… Mais il condamna
+sans appel les souliers bas portés
+le jour en hiver, parce qu’ils sont contraires,
+prononça-t-il presque religieusement,
+à l’Ordre des saisons…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Lorsque parut dans l’<i>Art vivant</i> la
+première esquisse du petit portrait que
+voilà, et qui est en partie imaginaire, le
+modèle était désigné par l’initiale de son
+nom.</p>
+
+<p>C’était, hélas ! M. de Comminges, qui
+fut enlevé trop tôt aux lettres et à l’amitié.</p>
+
+<p>Il a écrit, en se jouant et sous divers
+masques, des œuvres charmantes ou
+poignantes, faites pour durer. L’admirable
+roman auquel je renvoyais tout à
+l’heure est intitulé <i>la Zone dangereuse</i> et
+signé Saint-Marcet. Les traités qu’il a
+consacrés à l’étude du cheval sont incomparables
+à tous les points de vue.</p>
+
+<p>Il avait un fin visage, allongé, régulier,
+blondissant, avec la moustache de l’officier
+de cavalerie, qu’il avait gardée. L’un
+de ces visages qui paraissent impassibles,
+et l’observateur découvre en s’étonnant
+que la finesse, la sensibilité et l’ardeur s’y
+résolvent, qu’ils reçoivent les impressions
+de la vie comme un lac celles des cieux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">LA CRAVATE<br>
+<span class="i small">LA CHOISIR ET LA NOUER</span></h2>
+
+
+<p>Il semble qu’elle ait paru au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle,
+introduite par les Croates au service de
+France. L’idée a été empruntée à la
+parure de ces Croates, ou Cravates,
+nation coquette, ou bien c’est à la
+fastueuse poitrine de leurs chevaux
+harnachés à l’orientale.</p>
+
+<p>Les Français eurent besoin d’une
+cravate lorsque le justaucorps entr’ouvert
+montra le haut de la chemise, dont
+il fallut garnir et fixer le col.</p>
+
+<p>Ces premières cravates, Voltaire
+croyait qu’elles furent toujours de dentelle.
+Il se trompait. Pour avoir regardé
+certains portraits, notamment l’un des
+portraits de Molière, nous savons
+qu’elles pouvaient être faites d’un
+ruban.</p>
+
+<p>Et nouées de la même manière — <i lang="la" xml:lang="la">mirabile
+dictu !</i> — exactement de la même
+manière que notre petit nœud du soir,
+notre excellent nœud carré.</p>
+
+<p>Dans la fameuse salle d’armes de
+Gand, où l’on tirait déjà au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle,
+l’un des escrimeurs de ce temps-là, qu’on
+y admire en peinture, porte, couleur de
+pourpre, cette cravate pareille à la tienne.</p>
+
+<p>C’est assez parler des origines. Elles
+amusent l’esprit, il n’en faut pas abuser.
+Au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, quand l’élégance masculine
+prit un nouveau caractère, qui
+effaçait l’éclat, la cravate demeura le
+dernier asile de la couleur. Mais il faut
+savoir choisir.</p>
+
+<p>Il est un lieu commun, celui de la
+discrétion. Louable en soi, il est malheureusement
+d’une application difficile. Il
+ne suffit pas de s’abstenir. Le goût qui
+cherche refuge dans le gris avoue son
+impuissance. Il se démet. Le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle
+a eu tort, qui donnait à ses tableaux, en
+les peignant, à ses mobiliers dans leur
+neuf, la patine ou la crasse ou la pâleur
+des années.</p>
+
+<p>Un de mes amis s’avisa dernièrement
+de vouloir une cravate rouge. Il l’aurait
+choisie d’un rouge sombre. Il l’aurait
+nouée en forme de plastron.</p>
+
+<p>Voilà trois ou quatre ans que des
+raffinés essayent de remettre en vogue le
+plastron. Et c’est inutile. La régate !…
+Nos contemporains n’en veulent pas
+démordre. Son empire est tel qu’elle y a
+perdu son nom particulier, comme les
+rois de France : son nom de régate que
+l’on ne sait plus. Elle semble devenue la
+cravate par excellence.</p>
+
+<p>Mon ami voulait donc un plastron
+rouge, et parce que la boutique n’en avait
+point, le commis se donna un air de
+hauteur. Par un excès de générosité, ou
+par respect humain, mon ami ne voulut
+pas citer Baudelaire, qui porta, sous
+l’habit noir de son temps, une cravate
+sang de bœuf. Il rappela seulement
+qu’un plastron rouge était la cravate
+d’Huguenet dans <i>Papa</i> et celle de Jules
+Berry dans <i>la Duchesse et le Garçon
+d’Étage</i>. On lui répondit que c’était, par
+conséquent, une cravate de théâtre.</p>
+
+<p>L’homme qui parlait ainsi tenait dans
+ses mains des cravates dont la rayure
+violente criait comme une pierre sous la
+scie. L’habitude l’empêchait de les entendre.</p>
+
+<p>La morale de cette anecdote est qu’il
+faut distinguer la discrétion véritable de
+la discrétion conventionnelle, pour mépriser
+la seconde et rechercher passionnément
+l’autre. Un rouge peut être le
+plus discret du monde. Par un avantage
+inestimable, si votre chemise est blanche,
+ou si le rouge, ou si le gris, ou si un
+certain bleu y domine, votre cravate
+rouge ira presque avec tous vos complets.
+Au lieu que la cravate noire, si
+séduisante en principe, est en réalité
+d’un emploi tout à fait périlleux.</p>
+
+<p>Il va sans dire que notre cravate est
+fonction aussi bien du linge que du
+costume. Mais attention. Il ne s’agit pas
+d’appareiller le tout avec une rigueur
+monotone. Soit une cravate à deux
+tons, et l’un de ces deux tons qui domine.
+Tu n’espères pas trouver la même
+chaussette. La rencontre d’ailleurs
+n’aurait pas grand intérêt. Il suffira que
+ta chaussette ait l’un des deux tons. Si
+elle est bigarrée, elle les présentera dans
+l’ordre inverse : celui qui domine la
+cravate décorera la chaussette. Ou réciproquement.
+Ayant une chemise à raies
+vives, tu as soin d’exclure les cravates
+de fond uni à dessins trop effacés. A
+plus forte raison les cravates qui contrediraient
+ces rayures. Tu as la principale
+couleur de ces raies, dans une nuance
+plus sombre, de la même gamme, ou
+tu as une combinaison — rayure, carreau — apparentée
+à la combinaison
+des raies.</p>
+
+<p>Il est impossible d’en dire plus. Trop
+d’éléments sont en jeu. Il faut laisser
+intervenir, dans les cas particuliers, les
+décisions presque inanalysables du goût.
+Il en est ainsi dans l’amour ; tu n’aimes
+pas une théorie, tu aimes un être vivant.</p>
+
+<p>Pour succéder aux combinaisons des
+rayures espacées sur un fond uni, des
+carreaux très compliqués ont vu le jour.
+Les éclaireurs de la mode l’avaient
+pressenti depuis longtemps. Heureux
+Picasso ! Heureux cubistes ! Leur influence
+est allée jusque-là ! L’écossais
+classique, que l’on essaya d’abord, n’a
+pas réussi, et c’est dommage. Une autre
+belle idée est de certaines fleurettes
+répandues sur un fond rare et dense.
+Mais ils tentent aussi des ramages extravagants,
+qui font pitié…</p>
+
+<p>Comme on a tort de parler trop vite !
+Même ces ramages peuvent être jolis, à
+l’occasion. Il suffit d’un pour nous ravir.</p>
+
+<p>Du temps de Balzac, il y avait plus
+de cent manières, disait-on, de nouer
+une cravate. Mais ce texte m’a toujours
+trouvé sceptique. Il devait confondre le
+genre et le cas, le nœud proprement dit
+avec les innombrables dispositions des
+coques.</p>
+
+<p>En tous cas, nous n’avons plus que
+trois formes, qui sont la régate, le nœud
+carré, le plastron.</p>
+
+<p>Dans la plus lointaine contrée, la cravate
+à bague a disparu.</p>
+
+<p>Tout le monde sait faire une régate.
+Tu ne saurais pas nouer une régate, tu
+en serais à l’acheter toute faite, enroulée
+à une âme en celluloïd, tu ne me lirais
+pas. La régate actuellement n’est pas
+creuse et soufflée. Elle n’est pas, non
+plus, étranglée entre le pouce et l’index.
+Elle est massive, assez petite, très régulière.</p>
+
+<p>Il serait dommage que le nœud carré
+se perdît. L’opération se fait en quatre
+temps.</p>
+
+<p>Le premier mouvement fait glisser un
+pan sur l’autre.</p>
+
+<p>Dans le deuxième, tu replies l’un des
+deux côtés, tu dessines la coque inférieure.</p>
+
+<p>Dans le troisième, tu dessineras le
+nœud : le pan supérieur est passé dans
+la boucle du pan inférieur (il faudrait
+une gravure).</p>
+
+<p>Ici un abîme s’ouvre, qui sépare deux
+âges. Nos aînés achevaient le nœud en
+mettant dans la boucle le pan supérieur,
+qu’ils repliaient en coque à cet instant.
+Nous procédons d’une autre manière.
+Nous tirons tout à fait, nous dégageons
+ce pan supérieur. Et c’est pourquoi
+nous avons un quatrième mouvement.</p>
+
+<p>Il consiste à rabattre le pan supérieur,
+à le couler.</p>
+
+<p>Après quoi, ayant serré, bien serré,
+il ne reste plus qu’à marquer ton
+inflexion personnelle.</p>
+
+<p>Marcel Boulenger, l’un des princes
+de sa génération, ou Maurice Wilmotte
+(gourmand fameux) veulent que les
+deux coques aient un air léger, quasi
+vaporeux.</p>
+
+<p>Nous nous accordons en général à
+les vouloir pleines, quasi rigides. Mais
+les uns, comme Jean-Louis Vaudoyer
+ou Georges de Traz (François Fosca)
+les veulent rigoureusement horizontales.
+Et d’autres les penchent, les inclinent
+plus ou moins. Chacun de son côté,
+Louis Süe et mon meilleur ami (ou
+mon pire ennemi) ont fait plus : ils
+impriment à l’une des coques, une fois
+l’œuvre achevée, une torsion. Tout
+cela est difficile à exprimer. Voyez les
+personnages du <i>Divan</i>, dans le tableau
+de Klingsor.</p>
+
+<p>La désuète lavallière est un cas
+particulier de nœud carré.</p>
+
+<p>Autre cas particulier. Tu choisis une
+cravate très courte et tu la noues d’un
+seul trait, les deux pans élargis en
+ailes de papillon. Là, il n’y a point de
+coque. Trop régulier, l’objet serait
+nigaud : irrégulier, il est parfait. C’est
+ce que les jeunes gens préfèrent le soir
+avec le smoquin. Bernard Grasset, qui
+le porte dans la journée, lui donne un
+tour charmant.</p>
+
+<p>Et parlons du plastron.</p>
+
+<p>Pour faire un plastron, il faut une
+cravate à deux larges pans égaux.</p>
+
+<p>Elle se noue en trois mouvements.
+Le premier est le même que pour le
+nœud carré. Dans le second, les deux
+pans sortent l’un à gauche, l’autre à
+droite du nœud. Par le troisième, les
+deux pans sont rabattus l’un après
+l’autre sur le nœud. Épingle.</p>
+
+<p>Un raffinement que Barrès aimait
+beaucoup : l’on peut masquer tout l’ensemble
+par le pan qui est rabattu en
+dernier lieu. Ton plastron ne semble
+plus fait que d’une seule grosse coque
+d’un seul tenant.</p>
+
+<p>Une cravate doit être fraîche comme
+une fleur. — Par conséquent :</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Tu l’as payée un bon prix.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Tu la laisses reposer. Tu ne portes
+jamais la même deux jours de suite. — Tu
+n’aurais qu’une corde à la fin de la
+semaine.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Tu la fais quelquefois repasser.
+C’est le plus délicatement possible,
+sous un linge humide.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> Tu es adroit. Tu ne recommences
+jamais.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> Tu en fais don au premier signe
+de fatigue.</p>
+
+<p>L’épingle est pour ainsi dire abolie.
+Le fixe-cravate tout à fait, à moins que,
+tu ne doives, pour une raison quelconque,
+courir en bras de chemise.
+Alors tu peux en user à la rigueur.
+Mais plutôt passe ta cravate dans ta chemise, — en
+ce cas-là seulement — entre
+les deux boutons. Ou n’aie point de
+cravate, mais une chemise exprès.
+Une épingle à sujet est impossible.
+Avec leur intolérance fanatique, les
+jeunes gens te mépriseraient. Ils n’admettent
+qu’une perle, ils n’admettent
+qu’un tout petit brillant, et préfèrent de
+s’en passer. L’épingle de nourrice en or
+a été bannie par l’épingle de même
+forme que nous portions naguère au col.
+Aujourd’hui que le col mou se passe
+d’épingle, tu pourrais repiquer dans le
+pan de ta régate cette belle nourrice tout
+unie, qui convient si parfaitement au
+siècle de l’auto.</p>
+
+<p>Depuis quelques années, la simplicité
+est allée à pas de géants. Divine simplicité.</p>
+
+<p>Maurice Martin du Gard a résolu le
+problème de l’épingle par une inspiration
+géniale. Il porte à sa régate une
+boule de métal précieux qu’il tient de
+son grand-père.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">TA CHEMISE<br>
+<span class="i small">OU PRENDS GARDE A PSYCHÉ</span></h2>
+
+
+<p>Commence par un exercice de l’esprit.
+Tu vas comparer deux hommes en
+léger appareil.</p>
+
+<p>Ton contemporain a sa chemise molle
+assez étroite. Il a sa culotte de joueur
+de ballon. Sa chaussette est tendue. Elle
+est comme peinte sur la chair. S’il a
+évité la bigarrure, si la chemise et la
+culotte ont la même couleur, ou si tout
+est blanc, si la jarretelle est en harmonie
+avec le reste, et la chaussette avec la
+cravate, tu ne déconcerteras pas Psyché
+en te révélant. Voilà le point : il ne faut
+pas déplaire à Psyché. Tu sais, Psyché…
+Une curieuse, qui soit encore innocente.
+Tu es perdu si tu la fais rire.</p>
+
+<p>Et l’autre ?</p>
+
+<p>Il avait, il y a vingt ans, son torse
+enveloppé d’une vaste toile blanche partout
+bouillonnante, et empesée, raidie
+en manière de carcan. L’idée d’une
+cassure qui pouvait gâter son plastron
+lui était un supplice. Les deux jambes
+flottaient dans un falzar dont il fallait
+que les cordonnets, en les nouant sur
+la cheville, retinssent une chaussette
+rebelle. Allons ! ce n’était pas de jeu.</p>
+
+<p>Les filles d’Ève ont peut-être cessé de
+railler les fils d’Adam. En tous cas, les
+fils d’Adam ont cessé, encore imberbes,
+de trembler devant les filles d’Ève. Ce
+curieux phénomène a certainement un
+grand nombre de causes. La révolution
+du costume masculin n’y doit pas être
+étrangère. Observe donc ce gosse avec
+sa bien-aimée, ou, comme il dit, sa
+<i>chiquette</i>, — de l’espagnol <i lang="es" xml:lang="es">chica</i>, petite :
+<i lang="es" xml:lang="es">chiquita</i> au diminutif. Elle joue l’assurée,
+mais il n’a pas peur. Tous deux se
+mesurent du coin de l’œil comme deux
+athlètes égaux entre les cordes. Oh !
+Conseille-lui de n’être pas féroce. Qu’il
+soit gracieux et gentil. Finalement, n’oublie
+pas de le féliciter. Son calme. Sa
+tenue. Tout ce qu’il a de magistral dans
+son jeune cœur et dans son costume.</p>
+
+<p>Tu refuseras une chemise trop longue.
+Un homme est ridicule lorsqu’il paraît
+entre les deux pans inégaux d’une immense
+bannière. C’est alors (je précise)
+que la pauvre Psyché s’étonne. Où donc
+est-il écrit, en quel livre, que ses beaux
+songes dussent avoir une telle fin ?</p>
+
+<p>Tu refuseras une chemise trop large.
+On ne parvient pas à comprendre pourquoi
+les chemises toutes faites ont encore
+cette ampleur, comme si tout le monde
+était obèse.</p>
+
+<p>Ta manche, non plus, n’a pas cette
+forme de jambon, nous sommes d’accord.
+Pareillement, tu as ôté toutes ces
+fronces qui foisonnaient depuis le
+<small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Tu n’écouteras pas un chemisier
+borné. Il te dit que la chemise
+française, c’est-à-dire fermée, en a
+besoin. Mais ce n’est pas vrai, il se
+trompe. Une routine qu’il a.</p>
+
+<p>La chemise molle a disparu avec
+l’habit. Et s’il la faut dure, qu’elle soit
+alors ouverte. Là, les Anglais ont raison.
+Avec le smoquin, j’approuve le petit
+nombre d’obstinés qui luttent contre la
+cuirasse. Il suffit bien que le col soit
+empesé. C’est une idée d’Iroquois de
+compter l’élégance à la gêne.</p>
+
+<p>On a inventé une nouvelle chemise
+qui a sa manchette nouée autour du
+poignet par deux boutons. La coupe en
+est très difficile. Il faut demander à
+Charvet le modèle que porte Jacques
+Hébertot. Sacha Guitry, dans son intérieur,
+en a une autre, dont les poignets
+sont tels, légèrement évasés, qu’ils se
+passent de bouton. Ils sont fixés en haut,
+à leur base.</p>
+
+<p>Nouvelle preuve que les poètes classiques
+avaient raison de distinguer deux
+vocabulaires : Psyché t’admire dans ta
+culotte en forme de trapèze. Dans ta
+culotte, non dans ton caleçon.</p>
+
+<p>Les robes de chambre sont magnifiques,
+les pyjamas somptueux. Salut,
+princes et maharadjas ! L’homme qui
+est simple dans la rue, et se couvre chez
+lui de ces soyeuses splendeurs, n’est pas
+un bête.</p>
+
+<p>Dans les chaussettes de jour, tout ce
+que tu voudras, pourvu que l’harmonie
+soit sauve, je te l’ai déjà dit. Tu devras
+tenir compte même du teint de ta peau.
+Tu n’es pas obligé, en grande toilette,
+au noir des croque-morts. Un vert bouteille.
+Un rouge sombre.</p>
+
+<p>La fureur du moment, pour le linge,
+est aussi le carreau. Seelio, à l’Exposition,
+le donnait très fin. Seeligmann avait une
+chemise jaune à carreau violet, le chiffre
+sur la manche. Noir et gris dans le sens
+vertical, orangé dans le sens horizontal.
+Le quadrilatère de Hayem alliait le faste
+à la modération. David échappait à la
+double fatalité de la rayure ou du carreau
+par un arrangement de courbes
+légères, des arcs, sept ou huit à la fois.</p>
+
+<p>Ces rayures qui persistent ont d’ailleurs
+été multipliées, enchevêtrées de
+manière à couvrir entièrement le fond.
+Puis, ce sont les carreaux que l’on
+violenta. On est allé jusqu’au losange.
+On est allé jusqu’au parallélépipède
+ombré. Attention !</p>
+
+<p>Rien n’est plus joli qu’une chaussette
+imprévue. Tu ne diras pas le
+contraire. Tu es même capable d’agréer
+dans la chaussette, l’un de ces divertissements
+cubistes. Ils sont spirituels. La
+difficulté commence lorsqu’il s’agit d’appareiller
+tous ces divers carrelages. Sans
+compter celui du costume, qui ne sera
+plus l’antique et éternel pied de poule,
+ni les barbares et savoureux carrés
+anglais, mais, ton sur ton, une assez
+laborieuse marqueterie. Essayez de
+mettre tout cela ensemble ! Le carreau,
+décidément, doit rester une exception,
+une rencontre. Il ne peut devenir une
+habitude. Tu ne peux pas te nourrir de
+pikles !</p>
+
+<p>Ton mouchoir est blanc à coup
+sûr, et assez vaste. L’été seulement,
+tu l’as pareil à ta chemise, lorsque celle-ci
+est d’un rose, d’un bleu, d’un jaune
+uni. Le mouchoir de soie, la pochette,
+non. Tu ne l’aimes guère. Il y a contradiction.
+En fil pur.</p>
+
+<p>(En fil pur… Pour nous faire admettre
+dans le reste du linge un coton mieux
+travaillé qu’autrefois, on nous a parlé
+des révolutions russes, qui ont fabuleusement
+élevé le prix du fil. Mais on a
+bien su nous tenter au moyen de la
+soie, qui n’est pas donnée ! Si bien que
+nous ne cherchons plus à comprendre.
+On nous a dit aussi que le fil était
+froid dans nos climats, et que les tisseurs
+avaient appris à bien marier le
+fil et le coton, enfin qu’il ne s’agissait
+ni des cols ni des draps… Adieu donc !
+beau fil d’antan, fil éclatant, beau fil de
+glace, orgueil des dimanches rustiques !)</p>
+
+<p>Et ton col, à présent : la tête y repose,
+ta destinée en dépend.</p>
+
+<p>Un col double mou doit tenir par sa
+propre vertu. Par la coupe, non par une
+épingle. Secret : qu’il ne paraisse jamais
+trop bas. Autre secret : l’angle des deux
+pointes sur le poitrail ne doit pas être
+trop aigu, ni ces pointes trop longues, — les
+grands ouvriers le dédaignent. Lorsqu’elles
+sont inégalement brisées par le
+contact avec la poitrine — à tête baissée — ou
+si l’une d’elles s’incurve, par
+hasard, comme une coquille convexe,
+tu as un chef d’œuvre.</p>
+
+<p>Le col cassé a volontiers ses deux
+triangles qui vont chercher quasi l’oreille.
+Beaucoup le portent un peu bas. Tu
+l’aimes assez haut ; il est plus digne.
+Écoute encore un secret. Je t’en dis
+beaucoup. Sache éviter les trop grandes
+cassures trop ouvertes. Cela est de mauvais
+ton. Le triangle ouvert où ton
+menton repose étant un triangle isocèle,
+il vaut mieux que les cassures, de part et
+d’autre, soient deux triangles rectangles.</p>
+
+<p>Je suis chinois, je suis tâtillon, je
+suis algébrique. Mais il le faut bien.
+Autrement, ce n’est que phrase vaine…</p>
+
+<p>Le dernier secret d’une chemise irréprochable
+est dans l’encolure. Lorsqu’elle
+est trop décolletée, elle est
+affreuse. Il y a un homme, dans Paris,
+réputé pour son élégance, et qui l’ignore.
+Je pourrais le nommer. A quoi bon ?
+Je suis tout charité. Tu le vois bien, toi :
+qui me lis, mon frère, qui que tu sois.
+Te voilà peut-être un peu plus fort,
+moins démuni, devant cette Psyché qui
+a presque la même rigueur, la même
+inclémence que la nature.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">LES CANNES<br>
+<span class="i small">ET LEUR FAÇON</span></h2>
+
+
+<p>Une canne est un jonc, un rotin, un
+bâton. Il faut le savoir : on sera gardé
+de certaines fantaisies outrées.</p>
+
+<p>Une canne est une branche coupée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le règne unique, la tyrannie des
+cannes droites a pris fin.</p>
+
+<p>Une canne droite, c’est-à-dire coiffée
+d’un pommeau ou se terminant par une
+mailloche, une canne droite peut embarrasser,
+lorsque les mains ont à faire. Une
+canne dont le bois s’arrondit en crosse
+est assurément plus commode. On l’accroche
+à son bras. Tu t’en vas d’un
+pied léger.</p>
+
+<p>Mais quand la mode dessinera le
+mouvement inverse, lorsqu’elle tendra
+à repasser de la canne recourbée à la
+canne toute droite, nous ne manquerons
+pas non plus d’arguments pour justifier
+le nouveau point de vue. Allons, ne
+t’effraye pas. Où le sophisme aurait-il
+bonne grâce, sinon là ?</p>
+
+<p>Aujourd’hui, contente-toi de doubler
+le nombre de tes cannes. Il faut en
+acquérir autant de courbes que tu en
+avais déjà de droites. Il n’est pas encore
+question de convertir ces dernières en
+objets de vitrine.</p>
+
+<p>Le principe qui prévaut est le suivant.
+On prend une canne recourbée pour la
+ville, pour la promenade, et une canne
+droite, le soir.</p>
+
+<p>A ne considérer que l’utile, il serait
+plus adroit de faire tout juste le contraire.
+Tu marches plus allègrement avec une
+bonne trique à la main, d’une seule
+venue, droite comme un I et redoutable
+comme la justice. Le soir, il te serait
+plus facile d’avoir une canne à suspendre
+à ton bras, pendant que tu assistes la
+dame qui descend de voiture, ou que
+l’on vous détrousse aux guichets d’un
+théâtre. Mais l’utilité n’est pas notre
+seule loi, par bonheur. La canne recourbée,
+le jour, qui nous paraît plus
+familière, et la canne droite, le soir, qui
+nous paraît plus cérémonieuse, s’accordent
+mieux avec l’état présent de notre
+sensibilité.</p>
+
+<p>Je note vite une exception.</p>
+
+<p>Supposé que tu marches… Tu ne
+passes pas, je suppose, les beaux mois
+de l’année dans l’indolence… Tu auras,
+si tu marches, les trois cannes à écorce,
+qui sont avec les rotins, les joncs et les
+bambous, les cannes par excellence.
+Elles nous rendent une pureté agreste.
+Le frêne, pâle comme les yeux de
+Minerve ; le noisetier doré ; le sombre
+et odorant merisier. Soit qu’il te plaise
+d’avoir au bout du bras une sorte de
+balancier, soit pour frapper de temps à
+autre une motte ou un caillou, ne vas-tu
+pas préférer que tes cannes à écorce
+soient droites ? Le frêne, pareil à une
+svelte massue ; le merisier, avec sa
+racine amusante : et le noisetier, donnant
+tout seul une belle mailloche.</p>
+
+<p>Il n’y a pas plus belle petite canne
+d’été. Si tu as l’humeur guillerette, tu
+pourras y joindre quelque lisse et nerveux
+piment. Si tu as l’humeur étrange,
+quelque bambou de Madagascar, en
+tirant parti de sa racine fantastique.</p>
+
+<p>Le printemps et l’été, tu laisseras
+tranquilles la sanglante amourette et
+l’ébène mouchetée (l’ébène unie, tu l’as
+rangée, elle n’est plus possible). Tu laisseras
+tranquille l’or, l’écaille, la corne des
+pommeaux. Ce faste est pour l’hiver. A
+suspendre à ton bras, tu auras un jonc,
+qui n’a besoin d’aucune parure. Tu en
+auras deux, pour jouir des deux tons, l’un
+couleur de miel, l’autre presque de pourpre.
+Tu alterneras selon l’heure, selon l’éclat
+du jour, selon la robe de ta belle. A
+tes joncs droits, une capsule, rien de plus.</p>
+
+<p>J’avais oublié de dire que le frêne est
+particulièrement agréable au bord de la
+mer, surtout s’il y a de l’ombre dans le
+pays, s’il y a des bois. Le noisetier fait
+bien sur la route. Le merisier, c’est avec
+l’Automne.</p>
+
+<p>Paie-toi (veinard) une canne en rhinocéros.
+En bélier, qui est aussi bien, il
+t’en coûtera une trentaine de louis. L’un
+et l’autre sont délicieux au clair de lune,
+ou dans le bleu des lampes et des arbres,
+sous les violons de la terrasse. Le rhinocéros
+vaut deux cents louis quand il est
+sans défaut. O les joncs innocents, les
+joncs virgiliens !</p>
+
+<p>Si tu es curieux de poignées rares
+ou précieuses, je te signale les crosses
+en bois de cerf d’Antoine, les lézards
+et les galuchats du même, et ceux de
+Delpeuch, ceux de Degobert. Je ne
+sais plus où — mais à l’Exposition — j’ai
+vu certaine béquille parallélépipédique,
+en galuchat à filets d’ivoire. Belle
+d’ailleurs, mais redoutable.</p>
+
+<p>Les clous d’or des sceptres d’Homère
+et les ciselures du Roi Soleil ont
+cette postérité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quant au parapluie, c’est bien simple.</p>
+
+<p>Dis-moi si tu as envie de ressembler
+aux hommes que l’on voit, qui portent
+un parapluie ?</p>
+
+<p>C’est un appareil dont l’Occident a
+voulu se passer durant des siècles. Il
+connut, il pratiqua quelquefois le parasol.
+Il omit ou dédaigna le parapluie.</p>
+
+<p>Cette guerre terminée, que certains
+crurent témérairement la dernière de
+toutes, le petit toit d’étoffe, la petite
+pagode ambulante, parut un signe trop
+lâche et prosaïque. On a un chapeau
+(dont le vrai feutre nargue les cataractes).
+On a un manteau (qui braverait le Niagara).
+On n’a pas un parapluie.</p>
+
+<p>Le tien, dans sa gaîne, était une
+mailloche en noisetier. Tu en avais un
+autre, d’une belle soie enroulée à un
+gros jonc massif. Tu en étais incroyablement
+vain. Allons, on te le permet
+quelquefois.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>… Tu éternues à la première pluie du
+printemps. A tes souhaits ! Et que l’été
+qui vient soit beau. Il y a si longtemps.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i">Eau printanière, pluie harmonieuse et douce</div>
+<div class="verse i">Autant qu’une rigole à travers le verger…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Dans les beaux jours, tu liras <i>les
+Stances</i> de Moréas, et si le ciel était gris,
+pareillement.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">LES GANTS<br>
+<span class="i small">ET LA PETITE OIE</span></h2>
+
+
+<p>Ce n’est pas toi, mon cher ami, même
+si tu as tiqué tout à l’heure devant
+cette expression, parce que tu n’as pas
+lu Molière.</p>
+
+<p>La Petite Oie, c’était tout l’ornement,
+la décoration du costume : les canons
+de la jambe, le jabot, la dentelle des
+manchettes, les rubans de la veste…
+Notre costume n’en a pas.</p>
+
+<p>La cravate… Peut-être les gants. La
+cravate et les gants sont les deux vestiges
+de la Petite Oie. Si tu as l’amour
+des couleurs vraies, la cravate est le
+seul point où tu pourras le satisfaire.
+Pour tes gants, tu les prends toujours
+larges, à ôter presque d’un seul coup.
+Il ne faut pas que tu en paraisses embarrassé,
+il ne faut pas qu’ils encombrent
+la vue de ton prochain. Veille à la
+rotondité du bout des doigts. Tannés,
+choisis-les un peu plus fauves, un peu
+plus rouges qu’on ne voudra te les
+donner, en prenant garde à la nuance
+de ta chaussure. Tu aimes aussi, pour
+alterner, ce renne sans égal.</p>
+
+<p>Il est pourtant commode de ranger
+sous ce vocable de la Petite Oie, à défaut
+d’un autre nom, un certain nombre
+d’objets qui complètent notre semblant :
+la canne, le briquet, le porte-cigarettes,
+le portefeuille, la bague, l’épingle, la
+jarretelle, la ceinture, les bretelles (si
+tu en portes encore, comme je te le
+conseille, avec l’habit et le smoquin, et
+elles seront noires ou grises, avec des
+initiales assorties à la chaussette.)</p>
+
+<p>La canne avait droit à tout un chapitre.
+Pour l’épingle, reviens au chapitre
+de la cravate.</p>
+
+<p>Le portefeuille est un porte-billets.
+En le choisissant, tu dois penser à ton
+porte-cigarettes.</p>
+
+<p>Avec ou sans pierre, la bague ne
+peut être qu’une chevalière. A moins
+que tu ne possèdes une merveille ancienne
+d’une autre sorte, mais sobre,
+ou que tu te sentes capable d’un miracle.</p>
+
+<p>Point de mièvrerie dans le briquet.
+Le petit briquet à torche est bon. Le
+briquet de l’armée anglaise, meilleur ; et
+si tu peux l’avoir garni de galuchat…</p>
+
+<p>Les pipes françaises valent bien la
+Dunhill, mais la Dunhill est un bijou
+d’un fini incomparable. On est obligé
+de l’avouer. Seulement toute armature
+métallique, quelle qu’elle soit, et même
+nettoyée chaque fois à l’alcool, rend la
+pipe plus forte.</p>
+
+<p>Ta ceinture a deux centimètres de
+largeur. Elle est en daim sombre. Et
+va chez le sellier. Il t’en fera une bonne,
+dont il te montrera le cuir.</p>
+
+<p>Ta jarretelle est d’un seul trait qui se
+referme sur lui-même comme un serpent.</p>
+
+<p>Tu rencontreras des porte-cigarettes
+d’argent vastes comme une pelle, ou
+réduits à la taille d’une petite boîte. Ceux
+que j’aime sont en cuir : maroquin pour
+le soir, porc ou vache, — mais foin du
+crocodile, avec ses écailles galeuses.
+Hermès en fait deux entre lesquels
+il est exactement impossible d’opter.
+Ils sont royaux. Il n’est pas facile non
+plus de les dépeindre. L’un ressemble
+à un porte-monnaie plus ample. Il a
+un dessus qu’on rabat et qui passe sous
+une bande. Il ferme ainsi. L’autre,
+quand il s’ouvre, peut prendre la forme
+d’un chevalet, et on le pose. Le fauve
+ou le rouge de ces peaux est à crier
+d’admiration ou à tomber en rêverie.</p>
+
+<p>Ton bagage excite les mêmes troubles
+moraux, ton porte-habit, ton nécessaire,
+ton « sac de chasse ». Tout cela, bien
+fauve, c’est le mieux. Dans le fourgon,
+une malle-armoire mais qui reste maniable.
+Si tu as une auto, la malle à
+valises superposées. Tu ne seras pas
+obligé de tout défaire à l’étape.</p>
+
+<p>Tu as la tête bien coiffée. Pas d’artisterie.
+L’ordonnance est toujours aux
+cheveux rebroussés et serrés. Si tu as
+voulu garder ta raie, tu imprimes du
+moins à tes cheveux une direction générale
+de trois quarts, d’avant en arrière.
+Ton parfum est frais et vigoureux. Pierre
+de Trévières a marqué un jour que
+nous devions sentir le bois de teck, le
+miel, le tabac anglais, le cuir de Russie,
+et non plus les fleurs. Il a même donné
+dans un numéro de <i>Monsieur</i> — la formule
+de l’un de ces mâles parfums,
+au moyen du <i>dimethylhydroquinone</i>. Si tu
+l’essayais ?</p>
+
+<p>Que la gymnastique, enfin, te garde
+fort, te garde mince… Sache vivre.</p>
+
+<p>Et laisse-moi signer, ma foi, en toutes
+lettres. Puisqu’un Balzac, puisqu’un
+Stendhal, puisqu’un Bourget se sont plu
+à ces objets réputés frivoles, ni toi ni
+moi n’en serons déshonorés.</p>
+
+<p>Cependant, lis encore mon épilogue.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">ÉPILOGUE<br>
+<span class="i small">L’INFLEXION PERSONNELLE</span></h2>
+
+
+<p>Au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, grand fait nouveau,
+l’élégance est transformée en dandysme.</p>
+
+<p>Les nouvelles formes du costume sont
+choisies beaucoup moins en vue d’embellir
+que dans l’intention d’étonner.</p>
+
+<p>Pour la première fois — du moins
+en France, et du moins depuis la fin
+du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle — une forme bizarre et
+même extravagante sera adoptée, à
+cause précisément de son extravagance.
+Insolente réplique, véritable et beau
+défi de l’esprit artiste à l’esprit bourgeois,
+et de l’esprit aristocratique persécuté
+à l’esprit de nivellement.</p>
+
+<p>Le premier phénomène de caractère
+<i>dandy</i> est présenté en France par les
+<i>Incroyables</i>, qui donnent à leur cravates
+l’apparence d’un goître, à leur collet,
+l’enflure d’une bosse.</p>
+
+<p>Le second phénomène <i>dandy</i> a pour
+auteur Napoléon. Cet empereur a inventé
+un costume — la redingote grise,
+le chapeau lunaire — qui n’a jamais
+été porté par personne.</p>
+
+<p>Passent les années. Tout le monde
+s’évertue à qui paraîtra le plus singulier,
+dans le criant gilet, la tumultueuse cravate,
+ou le déconcertant chapeau. Mais
+il n’y a pas de trouvaille baroque qui
+ne soit à l’instant accueillie et reproduite.
+L’invention d’un fou, qui fut lapidée
+dans les rues de Londres, à savoir
+le tuyau de poële ou chapeau haut de
+forme, a régné tout un siècle sur l’Europe.</p>
+
+<p>Celui qui, le premier, imagina de se
+tirer d’affaire par la simplicité, ce fut — après
+Brummell — le merveilleux
+Baudelaire. Puisqu’il était impossible
+de retrouver le faste de l’ancien costume,
+il se mit à raffiner sur l’habit
+noir. Lui aussi, dans sa jeunesse, il inventa
+un costume : il avait un étroit
+pantalon noir qui découvrait, sur le soulier
+éclatant, la blancheur du bas. Là-dessus,
+par une idée de son génie, <i>une
+blouse de paysan</i>. Oubliez que c’est une
+blouse : il n’y a pas de forme plus élégante.
+Et la tête nue, ce précurseur !
+D’ailleurs propre de la tête aux pieds,
+fourbi comme une baïonnette.</p>
+
+<p>Plus tard, seconde invention. Baudelaire
+adopte son froc, le célèbre froc,
+sorte de raglan ou de sac qu’il porta
+fidèlement, comme un uniforme.</p>
+
+<p>Mais toi-même, est-ce que tu veux
+inventer ?</p>
+
+<p>Tu penses d’abord que non, que tu
+n’as aucune obligation de cette espèce,
+que tu portes tout simplement le costume
+de ton époque. Même les peintres,
+ils ont tous renoncé à s’affubler. Tu les
+approuves. Rien n’était plus absurde au
+monde qu’un <i>rapin</i>. Toute son originalité
+consistait à garder les cheveux et
+le pantalon de 1850. Avec son linge
+dérobé, sa barbiche ou sa barbe, il était
+naïvement archaïque. Et il drapait ! Aujourd’hui,
+tout le monde se tient aux
+grands préceptes : que chacun doit paraître
+ressembler à tous (Balzac <i lang="la" xml:lang="la">dixit</i>), et
+que les convenances extérieures doivent
+être respectées (Baudelaire). L’accent
+et l’air de la personne se trahissent désormais
+par des riens : l’inflexion d’une
+cravate, le pli d’une mèche, l’imperceptible
+variation d’une coupe.</p>
+
+<p>Voilà, nous y sommes. Ces riens sont
+d’un grand prix. Balzac complétait ainsi
+le précepte que je rappelais à l’instant :
+avoir l’air de ressembler à tout le monde ;
+ne ressembler en réalité à personne. Et
+ce détail, cette goutte d’eau, cette ombre
+par où l’homme fin se distingue de la
+tourbe, nos contemporains le cherchent
+à qui mieux mieux. Le chandail de
+Picasso et de Mac Orlan ; les admirables
+revers de Jean-Louis Vaudoyer ; les
+complets toujours clairs de Guy de
+Pourtalès ; le bleu constant de Jacques
+Boulenger ; le miraculeux faux-col de
+Jacques Blanche, aux deux pointes roulées,
+et son veston exemplaire, dont il
+garde exprès la manche assez large, et
+sa cravate de lord, à pois blancs. Hier,
+la mèche de Barrès…</p>
+
+<p>Ou regarde Foujita, le plus hardi de
+tous.</p>
+
+<p>Il ne s’est pas déguisé en Européen.
+Il n’a point voulu du linge dur. Il n’a
+pas essayé d’ouvrir une raie bien sotte
+dans la calotte de sa chevelure, ni de la
+rebrousser. Non ! Il a laissé ses cheveux
+sur le front, comme le roi de Rome dans
+le portrait de Lawrence, mais ce sont
+cheveux d’Asie, noirs comme l’encre,
+égaux comme les dents d’un peigne. Il
+ne voulait pas garder sous notre ciel la
+robe gênante de son pays. Encore moins
+prendre un veston trop sec. Émule de
+Baudelaire et de Napoléon, le seul moderne
+avec eux qui ait su trouver un
+costume nouveau, entièrement personnel
+et entièrement heureux, ce grand
+artiste a imaginé une sorte de blouse
+souple et croisée, peu flottante, dont la
+couleur est d’un beau bleu de papier
+buvard. Elle est serrée à la taille sur
+une chemise à grands carreaux vifs. Et
+le pantalon est relevé sur un soulier à
+semelle forte… La seule invention d’un
+tel costume méritait déjà la gloire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap">Exorde. — <i>Aux Enfants de Ronsard</i></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">7</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’abandon des vêtements à taille. — <i>Combat
+du Smoquin et de l’Habit</i></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">18</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les Complets. — <i>Règne du Veston et sa forme</i></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">31</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Chaussure et le Chapeau. — <i>M. de Comminges</i></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">51</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Cravate. — <i>La choisir et la nouer</i></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">67</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Ta Chemise. — <i>Ou prends garde à Psyché</i></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">83</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les Cannes. — <i>Et leur Façon</i></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">95</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les Gants. — <i>Et la Petite Oie</i></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">104</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Épilogue. — <i>L’Inflexion personnelle</i></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">111</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em noindent narrow">Il a été tiré de cet ouvrage, le troisième
+de la collection “<span class="xsmall">A LA LAMPE
+D</span>’<span class="xsmall">ALADDIN</span>”
+1 exemplaire unique sur vieux Japon portant
+le n<sup>o</sup> 1. 20 exemplaires sur papier du
+Japon, numérotés 2 à 21. 40 exemplaires
+sur papier Madagascar, des papeteries
+Navarre, numérotés 22 à 61. 300 exemplaires
+sur papier vergé baroque thé, numérotés
+62 à 361. Il a été tiré en outre,
+35 exemplaires sur vergé baroque crème,
+numérotés en chiffres romains I à XXXV,
+réservés à M. Herbillon-Crombé, libraire
+à Bruxelles.</p>
+
+<p class="c">Exemplaire N<sup>o</sup></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em noindent narrow">Achevé d’imprimer le 29 Juin 1926 sur
+les presses des Artisans Imprimeurs, sous
+la direction technique de F. Lefèvre, 23,
+rue de la Mare, à Paris (<small>XX</small><sup>e</sup>), pour les
+Éditions de la Lampe d’Aladdin, P. J.
+Aelberts et M. Dethier, directeurs, 14,
+avenue Reine Élisabeth à Liège, Belgique.</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77362 ***</div>
+</body>
+</html>
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