summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorwww-data <www-data@mail.pglaf.org>2025-11-27 16:13:18 -0800
committerwww-data <www-data@mail.pglaf.org>2025-11-27 16:13:18 -0800
commit676fd1781a940250ce958bc8c4c75d0225f9a5ff (patch)
treeee6308d1759e7ab80cc8c650aac1c53d3529260f
Initial commit of ebook 77358 filesHEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--77358-0.txt6800
-rw-r--r--77358-h/77358-h.htm9089
-rw-r--r--77358-h/images/cover.jpgbin0 -> 104943 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
6 files changed, 15905 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/77358-0.txt b/77358-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..bff9678
--- /dev/null
+++ b/77358-0.txt
@@ -0,0 +1,6800 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77358 ***
+
+
+
+
+
+ RACHILDE
+
+ L’HEURE SEXUELLE
+ --ROMAN--
+
+ DIXIÈME ÉDITION
+
+
+ PARIS
+ SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
+ XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
+
+ MCM
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+
+ L’Animale (3e édition) 1 vol.
+ La Princesse des Ténèbres (3e édition) 1 vol.
+ Les Hors-Nature (5e édition) 1 vol.
+ La Tour d’Amour (4e édition) 1 vol.
+ La Jongleuse (5e édition) 1 vol.
+ Contes et nouvelles, suivis du Théâtre 1 vol.
+
+
+
+
+JUSTIFICATION DU TIRAGE:
+
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays y
+compris la Suède, la Norvège et le Danemark.
+
+
+
+
+I
+
+FAITES AVANCER LE CHAMEAU DE LA REINE!
+
+
+Une heure sonne.
+
+Une heure du matin.
+
+Cette heure tombe sur moi, féroce et rouge comme une goutte de sang.
+
+Je me lève. Je ne peux plus dormir. Quelque chose est mort ou quelque
+chose est né. Très épeuré, je regarde autour de mon lit. Quelque chose
+est né ou quelque chose est mort. Je veux repousser le rêve avec ma
+couverture, sortir de mes draps comme d’un linceul désormais inutile.
+
+Je veux vivre.
+
+Je veux vivre, c’est-à-dire prendre le rêve à la gorge.
+
+Debout, mes pieds semblent glisser sur un métal chaud et leur réalité ne
+refroidit pas ce qu’elle touche. J’aperçois des objets fort connus qui
+me paraissent inconnus. Une flamme douce lèche l’or des cadres et la
+paume de mes mains. Un peu de vapeur fuse des glaces et j’ai les yeux
+pleins de larmes.
+
+Je dois avoir trop travaillé ces temps-ci.
+
+La saoulerie des phrases me monte à la tête. Je ne suis plus capable
+d’analyser des actes pour le seul plaisir de l’analyse, et les moindres
+gestes vont m’étonner, me pénétrer du surnaturel de l’existence,
+pourtant si banale.
+
+Banale? Ce n’est d’ailleurs vrai que pour les imbéciles.
+
+Quand j’écris ou pense: _banal_, je vois, car il faut que je me
+représente les mots, que je leur donne des personnalités en dehors de
+toutes significations logiques, une _banane_, un fruit fade à saveur de
+marron pilé avec de la vanille. C’est nourrissant, écœurant, délicieux,
+indigeste, obscène de forme, et puis cela coûte cher.
+
+La vie banale n’est pas à la portée de tout le monde.
+
+Je vais essayer... Nous allons réagir. De l’absolu mort faire naître
+l’absolu vivant, et, seul, me comprenant, je me suffirai.
+
+Me comprenant?... Dès que je vis je ne comprends plus rien.
+
+J’ai allumé une bougie, près de ma bibliothèque. Je m’habille. L’homme
+qui s’habille vers une heure du matin a l’air tragique. Mais je suis
+heureusement libre d’avoir cet air-là. Tout repose dans mon appartement,
+et tout demeure en ordre malgré que _je passe_. J’ai souvent remarqué
+cet ordre extrême autour de moi, murant, sous des masques de lignes
+symétriques, un redoutable désordre me guettant. J’ai besoin d’ordre
+comme le fou a besoin de douches et s’y soumet avec une grande
+répugnance sachant sa peine perdue. Mes livres sont rangés, pris et
+repris cependant tous les jours. Leurs dos, froids, ont l’hostilité de
+gens conviés à des cérémonies. La lueur de la bougie danse un pas souple
+et distribue l’auréole de l’un à l’autre. Le long de la vitre, qui les
+garde du monde en un frigorifique imité de la Morgue, il en est de
+verdis par le reflet de leur titre et ce sont les plus anciens, les
+reliés, les meilleurs, on ne sait... peut-être parce que reliés.
+
+Dans un coin de la tenture de soie pourpre, une tête de Cléopâtre, un
+petit ivoire, tout à coup immense, surgit de la nuit en un recul de
+plusieurs lieues, me regarde et ouvre la bouche. Une bouche pleine de
+poussière.
+
+On entend, dehors, des voitures. Celles qui ramènent, endormis, les gens
+qui ont dormi au théâtre. Le dernier souffle de la ville. Je vais donc
+sortir pour n’aller nulle part? des cafés clos, des boulevards déserts.
+Un à un des becs de gaz qui s’éteignent. Et il faut que je sorte. Je
+n’échapperai pas à ma destinée.
+
+J’ai au bout des doigts un frisson singulier que je connais bien.
+Mi-douloureux, mi-agréable, il me ferait briser des objets si je le
+laissais aller. Et je devine que ce frisson _protège_, à la rigueur, ce
+que je touche, l’enveloppe d’une caresse, j’ai le printemps sous les
+ongles. Quel quantième? Vingt février. Précoce printemps. En cherchant
+la date, je lis les éphémérides: «Le travail éloigne de nous trois
+grands maux: l’ennui, le vice et le besoin.» C’est Voltaire, le seul
+grand homme, toujours disponible pour une ligne, qui m’envoie ce
+charitable avertissement.
+
+Oh que les grands hommes ont tort de se mêler de nos misères
+quotidiennes! Cela les diminue d’autant. Je sortirai. La morale de
+Voltaire me chasse.
+
+De ma fenêtre, dominant les quais, j’ai vu, ce soir, le soleil,
+défaillant, vomir des flots de vin sur toute la ville, et j’ai l’Orient
+dans les veines. L’Orient! L’Orient! La chaleur, des palmes, du sable,
+un sable qui poudre les fleurs et les femmes. J’y suis allé, j’en suis
+revenu. J’ai rapporté de là-bas la vision constante d’une certaine
+affiche gigantesque et hurleuse de tons, illustrant la célébrité d’un
+dentifrice: une almée grossière, à l’écharpe tricolore, aux seins en
+pommes à cidre, montrant une double--que ne pouvait-elle être
+triple--rangée de dents trop blanches, larges comme des pierres
+tombales, entre lesquelles dents d’ogresse les gamins du pays avaient,
+selon l’usage occidental, introduit, à coup de charbon, de quoi fumer.
+Et devant cette affiche, les épaules brûlées par un soleil volontaire,
+meurtrier, une brute, j’ai rêvé de l’Orient... toujours plus lointain.
+
+Je me tourne du côté de la petite Cléopâtre. Elle est toujours plus
+lointaine, mais si vraie, si vivante. Elle court. Elle descend des
+collines rouges, voici venir _la femme_, la reine des cruelles luxures.
+Elle porte la tête en arrière et ouvre toujours la bouche pour un cri
+qu’on n’entendra jamais. Dans ce reculement mystérieux des tentures
+ombrées par l’angle de la bibliothèque et des siècles, la petite reine
+arrive légère, presque chaste comme une enfant. Elle est pieds nus,
+court sans se blesser--elle sait choisir les endroits où écraser des
+bêtes mollement.--En courant, elle fait virer derrière elle le
+traditionnel parasol de plumes. Elle traverse des branches comme un
+oiseau et je perçois un bruit de jupe déchirée. (Ce n’est pas la sienne,
+c’est le parasol.) Elle a des yeux, des yeux! Elle a des lèvres, des
+lèvres! Je vois d’ici son sexe qui brille, humide, entre ses minces
+jambes, coureuses, frôleuses, comme le rubis d’un anneau entre les deux
+doigts d’une main s’écartant.
+
+La reine est morte. Vive la reine! Oui, accours et change, sous tes
+bonds, les paisibles ruisseaux en torrents furieux. Abaisse le front
+bovin des arbres pour que, te voyant, ils deviennent fous, s’excentrent.
+Broie des fleurs et des insectes afin de m’être plus odorante et plus
+venimeuse. Apporte-moi les deux clés pointues de tes seins pour les
+mettre en les deux tendres serrures de ma poitrine. Ouvre-moi le cœur.
+Ce ne sera pas difficile, j’ai tellement le cœur partout...
+
+Si je fredonne le madrigal à la volupté, c’est que je vais faire des
+bêtises; je suis en mal d’aventure, et, n’ayant rien encore bu, me voilà
+déjà gris. J’ignore ce qui peut m’arriver. M’arrivera-t-il même quelque
+chose? Je pense que ce ne sera pas la reine en question. Cependant une
+étoile est sur moi. Ma vie d’amour a toujours été merveilleuse, car je
+l’ai voulue merveilleuse. J’ai senti tout à l’heure, durant mon sommeil,
+que mon astre me regardait. Il a coulé vers moi un rayon, et mes
+paupières conservent l’impression d’un bain de lait.
+
+Je me dirige du côté de mon cabinet de toilette où des clartés pâles
+m’attirent. Des cristaux scintillent étrangement qui ne sont pas dans la
+lumière. Je suppose un flacon rempli d’essence et le respire; il est
+vide et une odeur de menthe se répand. Je pars de là heureux après
+quelques coups de peigne, un soin des moustaches, un étirement satisfait
+de tout l’être.
+
+Je me porte bien et cela m’étonne, de temps à autre. Je me porte si bien
+que je ne me sens pas vivre. A trente-trois ans, je n’ai point encore
+éprouvé la petite secousse effrayante qui vous rappelle le heurt final.
+Non, je ne me sens pas vivre. Je nage perpétuellement dans une eau tiède
+et mes mouvements sont sans effort. Mes pieds ont perdu le fond depuis
+longtemps. J’ai des douleurs morales excessives qui me donnent la juste
+mesure de mon indifférence physique: elle est absolue. Rien ne peut
+rendre mon épouvante de cet état. Aucun malade ne possède la souffrance
+aiguë que me procure la conscience de ma sécurité. Je n’ai pas la
+comparaison pour me rassurer. J’ai essayé des pinçons, des piqûres et
+des brûlures. Il m’a bien semblé que mon corps se moquait de moi. Il
+demeurait calme, ironiquement. J’ai rêvé d’avoir des maladies
+classables, peu graves, de ces petites maladies mondaines, menue monnaie
+de la mort: fièvre, bronchite, simple rhume, et je n’ai pas obtenu cette
+faveur d’être assez atteint pour entrevoir la destruction prochaine. La
+torture cérébrale qui s’érige de cette puissance à ne pas pouvoir
+souffrir _comme tout le monde_ est terrible. Je suis inquiet de ma santé
+parce qu’elle est bonne. J’ai peur de tout et quelquefois je me jette
+dans n’importe quel danger pour me braver moi-même, me combattre à
+outrance. Cela m’humilie d’être oublié par la douleur, l’humaine et
+saine douleur physique qui expurge et déifie l’âme. J’ai rencontré des
+crétins qui m’ont dit, me serrant les poignets avec admiration:
+
+--Mon cher, je vous félicite... mais attendons la vieillesse.
+
+La vieillesse est une chose normale. Ses infirmités seront normales pour
+l’être privilégié qui n’a pas été entamé avant le temps. Je sais déjà
+que mes cheveux blanchiront et qu’ils ne tomberont pas. Mes dents
+resteront intactes jusqu’au soir où elles s’en iront _sans violence_
+comme elles sont venues. Je n’espère ni rhumatisme, ni goutte, ni
+affection cardiaque, ma famille me privant de ces hérédités fâcheuses.
+Ils sont solides mes parents. Ceux qui sont morts ont eu des trépas
+naturels, se sont éteints doucement, ou sont partis jeunes en dormant,
+sans savoir.
+
+Et c’est pour ces causes que je suis doué de la nostalgie de la
+souffrance. J’aspire à souffrir nerveusement, à fleur de peau, de toutes
+les forces de ma belle santé physique. Je m’invente des maux
+imaginaires. J’abuse de ma pâleur pour me dire délicat ou faible de la
+poitrine, et mon éréthisme perpétuel me sert à simuler les plus
+compliquées des névroses. Des médecins m’ont prédit successivement
+l’ataxie, la paralysie, ou la folie. Je n’arrive à rien et... _j’ai
+peur!_
+
+En dépassant le seuil de mon cabinet de toilette, un frisson me secoue.
+Le buste d’ivoire sort tout à fait des tentures, la petite Cléopâtre est
+éclairée brutalement par ma bougie. Elle brille. C’est un fanal bien
+mieux qu’une figure, et il est sinistre, ce fanal d’amour. C’est une
+gueule de bête blanche et pourrie. L’angle du front est prolongé par une
+ombre, l’ombre d’un clou. Pourquoi ce clou? Les clous qui ne suspendent
+rien vous pénètrent dans le cerveau. Je réfléchis et me rappelle que mon
+domestique a eu l’idée de retenir le petit buste, très léger, par un fil
+parce qu’il avançait _tout seul_ chaque fois qu’on fermait les portes.
+Je bénis le clou. Je n’aimerais pas en ce moment voir s’avancer les
+choses toutes seules.
+
+Enfin, allons-nous-en! Mon pardessus. Un cigare. Non. Je mords. Le
+frisson a fait le tour de ma vaillance. Je suis ému de m’en aller vers
+_elle_ sans la connaître. Je tâte mes poches. J’ai de l’argent et c’est
+vulgaire, puis aussi ma clé: j’enferme ma volonté dehors, je la pousse
+aux abîmes. Je veux sortir, je veux ma liberté tout de suite. Je sors et
+me regarde marcher dans le noir des escaliers. Un étage file sous mes
+plantes comme un velours qui se déroule. Je foule des étoffes profondes
+et molles à l’infini. La vulgarité de ma fugue se dissout dans un désir
+de beauté, d’orgueil. J’ai la cervelle à trois mètres au-dessus de mon
+chapeau et elle m’évente à coups d’ailes, comme un oiseau blanc au
+milieu de la pleine nuit de mon chemin.
+
+La rue.
+
+Je ne sais toujours pas où je vais. Du brouillard. Une ouate. On dirait
+une fumée d’incendie. A travers ce brouillard se tendent les becs de gaz
+des maisons, grosses pipes d’hommes sages demeurant indifférents à mon
+passage d’exalté. Je transforme l’atmosphère et je nage de plus en plus
+dans une eau tiède battue longuement par les fouets du soleil. Voyons!
+Un peu d’ordre. Ayons du sang-froid. Je consulte ma montre. Une heure
+trente-cinq. Je n’irai pas chez l’une de mes deux amies pour y faire des
+découvertes troublantes ou troubler simplement son sommeil, ce qui
+serait pire. Je connais la réponse de la servante de celle que j’ose
+préférer: «_Monsieur ne veut pas qu’on l’attende aussi la nuit!_»
+
+Oh! la vie, la vie monstrueuse parce que calme! J’aime et je crois être
+aimé. Seulement, la nuit, des portes sont fermées qui ne tombent pas
+naturellement sous les poings de mes désirs.
+
+Je marche tout à coup sur une peau d’orange et un ébranlement nerveux me
+ramène à des réalités premières. De dessous mon orteil droit s’élance en
+fusée un nouveau frisson d’épeurement qui se tord le long des muscles de
+ma jambe, me coupe le jarret, me scie la rotule, étoile mes os d’un
+point électrique. Dans la cuisse le frisson meurt et, en expirant,
+souffle mon sexe comme j’ai, là-haut, soufflé ma bougie. Une seconde,
+mon cœur cesse de battre. Je fume sans goût et j’ai la bouche sèche. Je
+serre les dents. Il faut peu de chose pour me _désorienter_. Un moment,
+je prends les becs de gaz pour ce qu’ils sont et la rue pour ce qu’elle
+vaut, une vilaine rue, corridor de la mort de tout le monde.
+
+Je marche plus vite. Mon cerveau remonte au-dessus de la fumée
+d’incendie. Est-ce que je vais aller loin comme cela? C’est absurde. Je
+pense à un café pas luxueux, où on entend râcler des mandolines jusqu’à
+trois heures. Il y halte, de semaine en semaine, quelques camarades:
+Andrel, Massouard, Jules Hector, souvent leurs femmes. (D’ailleurs
+jamais les mêmes femmes.)
+
+Ce que je cherche, c’est une détente de nerfs. D’abord cette peau
+d’orange... puis, une discussion sur des idées générales en face d’un
+monsieur rageur (tel Andrel) et des pieds chaussés finement, qui vous
+invitent à vous modérer, la maîtresse d’Andrel par exemple, une fille
+facile, l’air innocent, dont le vice vous dispense d’avoir des remords,
+au moins sous les tables de café.
+
+J’aurais dû épouser la provinciale de ma mère.
+
+Je songe à cela étant très loin du but, mais le mariage, un mariage de
+passion, aurait l’immense avantage de me préserver de la passion... de
+l’aventure. Or comme je détiens le pouvoir d’aimer qui je veux,
+réellement, sincèrement, rien ne devrait m’empêcher d’adorer une reine
+légitime.
+
+Le brouillard prend des tons fauves. On se croirait dans une fourrure
+aux poils fluides et chatouilleurs.
+
+Je marche sur un trottoir élastique. Il fait bon marcher. Le boulevard
+Saint-Germain est désert. Sa perspective s’enfonce au néant. Le gaz est
+auréolé des couleurs du prisme et a des aspects de feux follets. Il
+n’est plus en cage, il erre devant les vitres cherchant à rentrer, à les
+violer. Les maisons mornes se diluent et posent leurs derniers balcons
+sur des nuages. Un poudroiement de sable jaune vernit le pavé de bois.
+C’est l’heure des assassins. Je suis celui qui va tuer le rêve. Le vivre
+peut-être.
+
+L’Orient?... Il est en moi. Voici que je tourne dans le désert. Des
+palmes s’agitent, très haut, et les palmiers, en fût de colonnes lisses,
+ressemblent aux montants d’un vaste portique. (Ou ce sont les montants
+d’une porte cochère qui ressemblent à des palmiers...) On ne perçoit
+rien du bruit que font les larges pattes des autruches. Sur le seuil de
+la ville, morte depuis des siècles, des caravanes d’ombres se
+prosternent. Un violent parfum d’orange sature le vent tiède venu de
+l’oasis. Des femmes se cachent derrière une haie de cactus pour manger
+des fruits qu’elles ont volés aux hommes et elles dissimulent les
+pelures comme l’on déroberait des pièces jaunes. Elles rient.
+
+Combien sont-elles de voleuses à la suite des caravanes d’ombres?
+
+Elles se moquent de moi. La plus effrontée m’appelle, me tire par la
+manche...
+
+Je me réveille ahuri, je tombe de mon rêve et du haut du brouillard.
+
+Il y a, en effet, une femme qui me tire par la manche.
+
+Je m’arrête.
+
+Elle aussi.
+
+Il va falloir se dépêtrer, ce sera dur. Elle doit m’avoir entendu causer
+tout seul et me croit très ivre.
+
+Droite, dans la ouate sale du brouillard, elle continue sa mélopée
+confidentielle. On jurerait qu’elle prie pour un agonisant. Elle ne rit
+plus et débite tous les psaumes. Les plus macabres fantaisies se
+joignent aux propositions les plus naïves. C’est le répertoire de deux
+heures du matin: celui des hommes saouls qui vont aux halles ou des
+vieux grands seigneurs perdus, après bal, devant leur propre hôtel.
+
+J’ai tort de l’écouter puisque je le sais par cœur, mais le costume de
+cette fille me retient.
+
+Son étroite robe de soie noire l’engaine drôlement, elle est maigre, la
+pauvre diablesse. Son corsage reluit de cabochons bizarres, aussi
+bizarres que ses propositions. Il est strié de métal et de strass comme
+une peau de serpent l’est d’écailles multicolores, pourtant unicolores.
+Elle a du jais, de l’acier, de l’or, des perles blanches, des perles
+vertes, des arabesques d’argent et des grains de corail... et tout est
+noir. Ce que l’on peut trouver au fond d’un tiroir de maniaque ou d’un
+nid de pie, elle l’a cousu, collé, imprimé sur sa poitrine plate. Ce
+sont des bijoux exaspérés. Ils ont l’insolence d’un défi. Ils sont
+énormes, fantastiquement faux, émaillés de soupirs et de larmes. Je rêve
+qu’il y a, parmi eux, des dents d’ours. Je suis certain d’y voir des
+prunelles d’enfant.
+
+Je pense:
+
+--_La pierreuse aux pierres_. Ce serait un titre de nouvelle.
+
+Stupidement, j’ai posé ma main sur ce corsage. Je persiste à ne pas
+entendre ce qu’elle me dit, qui révolterait un soldat.
+
+--Voyons, tais-toi, et laisse-moi examiner ta devanture, ma fille. Il y
+a de l’art de pécheresse là-dedans. Le miroir aux alouettes. Je parie
+que tu as fabriqué cela toi-même? Un vrai travail de femme arabe. Mes
+compliments.
+
+Elle se tait, anxieuse. Je lui représente une grosse alouette.
+
+Je ne peux pas m’empêcher de sourire.
+
+Au centre de la composition, un cœur de paillon bleuâtre; autour du
+cœur, des flèches dorées, des broches, tous les menus articles de Paris
+que l’on vend sous les portes, des galons de jais, des galons de satin,
+une délicieuse broderie sur guipure ancienne, un croissant, des fleurs
+de soie, enfin, la rosace d’une cathédrale! Et des petites lunules
+courent après des sequins, et des franges d’acier courent après des
+filigranes. La ceinture se noue sous un monstrueux fermoir de missel.
+Une boucle qui rougeoie de rubis et d’améthystes, cabochons si colossaux
+qu’on peut en deviner les défauts du verre.
+
+L’étoffe du corsage est usée, déchirée, luisante, graisseuse à la façon
+d’un cuir. Cependant, le col, par hasard uni, s’échancre sur une peau
+blanche, probablement blafarde à cause des céruses.
+
+Au feu de mon cigare le corsage se diamante et les reflets prismatiques
+de tous les joyaux de quatre sous percent la brume.
+
+Dans la ouate écartée de ce brouillard sale, ce bijou honteux rayonne et
+me blesse.
+
+Je veux me dégager, passer.
+
+La fille me toise.
+
+Du fard qui voile sa figure, comme du fond d’un abîme de chaux vive d’où
+monterait le cri d’un brûlé, hurlent ses yeux. Ses yeux, tout à coup
+magiques.
+
+... Orient! Orient! Reine aux petits pieds nus. Toi, la toute-puissante
+et la toujours prostituée! Cléopâtre adorable, dont, une fois morte, on
+a doré le sexe pour n’en plus faire qu’un emblème de lucre et
+d’horreur... Princesse exquise, souple fillette, couleuvre qui enlaça et
+fit choir le soudard Marc-Antoine... criminelle ingénue, épouse de son
+frère ou de son fils, on ne sait plus bien... mais si virile que toutes
+les galères ont fui au large de l’océan de tes prunelles... gerbe de
+roses brunes et blanches aux pétales de fer... je te salue.
+
+--Chameau! crie la fille me saisissant le bras.
+
+Il est trop tard. Je ne peux plus m’éloigner.
+
+La vie vient de se jeter à la gorge du rêve.
+
+J’ai plongé dans les yeux de cette fille et je n’en remonte pas.
+L’Orient est là, dans l’eau noire et moirée de pestilences de ses yeux
+extraordinaires. Si j’étais ivre, au moins, je pourrais croire que je
+les invente, mais je ne suis ni gris ni fou... Cette fille me suggère
+Cléopâtre comme le petit buste de chez moi me réfléchirait cette fille
+si j’allais le regarder maintenant. J’ai rencontré sur la face de cette
+rôdeuse de carrefour les yeux sombres, les deux trous miraculeux d’où
+sont jaillies les sources de toutes les passions mauvaises, les sources
+_pures_ qui ont empoisonné les veines de tous les hommes!...
+
+--Chameau, dis-tu, mon enfant? Soit! (et je me mets à rire de bon cœur.)
+Tu as peut-être raison. Les caravanes d’ombres sont en marche... et la
+terre, encore chaude de leurs ordures répandues, fume comme un
+encensoir... Oui, c’est l’heure... je monte... _Faites avancer le
+chameau de la reine!_
+
+
+
+
+II
+
+LE GESTE DE BEAUTÉ
+
+
+Je l’ai suivie.
+
+Selon sa promesse, c’était à deux pas. Une rue mal pavée dégorgeant des
+ruisseaux cyniques sur la bourgeoise propreté du boulevard. Elle a
+ouvert, dans un angle obscur de cette rue où miaulaient des chats
+tristes, une espèce de porte de cave avec une clé qui n’entrait pas
+bien. Une chandelle,--il y a donc encore des chandelles?--achevait de
+pleurer son suif sur le mur, une chandelle collée d’un coup de pouce
+formidable. (Je ne pourrai jamais coller une chandelle comme cela le
+long d’un mur! je reste stupéfait d’avoir vu ce simple tour de force et
+je n’ai pas osé demander qui...) Un escalier en échelle de meunier, du
+vieux bois s’effritant, m’a conduit dans sa chambre.
+
+Là, je me suis senti ridicule.
+
+Je n’aime pas les filles, ni celles de Bullier, quelquefois jeunes, ni
+celles de l’Américain, vieilles souvent et plus ruineuses que les
+célébrités de meilleures marques. J’ai le dégoût des technicités du
+métier, n’en ayant pas besoin. Mon adolescence s’est roulée en des jupes
+de femmes honnêtes où elle a pris l’appétit de la passion. J’ai connu
+des créatures si chastes que j’en suis devenu pervers à moi tout seul.
+N’ayant fait ni droit ni médecine, mais simplement beaucoup d’amour dans
+mes livres, j’ai toujours eu les mondaines et les actrices que j’ai
+désirées. Je ne crois pas aux voluptés savantes, je crois aux voluptés
+ressenties. J’ai toujours tant donné que l’on m’a toujours un peu rendu.
+J’ai rencontré quelques bonnes filles parmi le peuple des cabinets
+particuliers, mais on n’a risqué, ensemble, que des camaraderies.
+
+Celle qui eut ma virginité d’homme, une fort proche parente, mit à ce
+geste de nobles gants... Pourtant, ce ne fut pas le geste de beauté. Je
+n’ai pas connu de femme ayant l’à-propos du geste. Elles arrivent ou
+trop tôt ou trop tard. Celle-là m’enseignait, en même temps, ma religion
+(je suis catholique) et ne m’a guéri... que de sa ferveur.
+
+La fille au corsage rutilant allume une lampe. La chambre s’éclaire.
+Cette fois, une lumière discrète, un abat-jour de soie jaune. Les murs
+blanchis, et les meubles, en _pitchpin_, prennent des tons d’ivoire
+ancien.
+
+De mon aventure, déshonorante à mon point de vue, _et c’est assez_, il
+ne peut surgir qu’un ennui, des fatigues, aussi le panache Montépin d’un
+revolver braqué, par l’écraseur de chandelle, sur le Monsieur possédant
+un collet de fourrure. J’ai l’envie traître de casser la lampe de cette
+vierge folle et de fuir. Je suis exactement dans l’état d’un personnage
+qui fait une visite de jour de l’an à la meilleure amie de sa mère et
+qui s’aperçoit qu’il a oublié la poche de bonbons. Il faut que j’en
+finisse ou je vais être odieux.
+
+Elle s’est retournée, demeure immobile, silencieuse, dardant ses
+prunelles fixes. La lumière jaillit certainement du blanc ivoirin de ses
+yeux, et c’est ce rayon qui éclaire tout, le contraste de ce blanc avec
+ce noir intense. Elle va parler. Il faut que je l’empêche de parler.
+Ai-je, oui ou non, le droit de ne désirer que les yeux de cette fille?
+Clore sa bouche, tout de suite...
+
+Si ce que j’appellerais la force _donjuanique_ existe, il faut que cette
+fille sache quel genre d’ivresse m’amène ici, et s’il est nécessaire de
+pousser le ridicule jusqu’au crime, je me sens capable de l’étrangler
+pour l’empêcher de parler. Je ne tiens pas essentiellement à ce que ce
+soit moi qui crève de l’aventure.
+
+Dans quel singulier esprit j’envisage les choses! Je ne suis plus maître
+de mes nerfs. Je tremble, je n’ai pas froid (il y a du feu). J’ai mis
+mes ongles dans mes paumes. Mon pardessus me gêne et je n’ose pas
+l’ôter. Si nous étions trois, je serais tranquille. J’ai envie de tuer.
+Cela dure une minute.
+
+Elle vient à moi, sans parler, m’ôte mon pardessus, sans sourire.
+
+Ah! non! Mille fois non, je ne veux pas de la reine Cléopâtre pour
+servante!
+
+Et c’est moi qui parle. Qu’est-ce que je dis? je n’en sais rien. Je me
+crois en face d’Andrel discutant la valeur du système, en amour.
+
+Elle m’écoute avec une bienveillance insultante. Je lui semble de plus
+en plus ivre. Comme je la supplie de se taire, elle se tait, me
+regardant fixement, la tête droite. Son fameux corsage me donne des
+distractions. Y aurait-il vraiment des dents d’ours? Et des coquillages?
+On le jurerait! Au centre de ce dessin de peau-rouge il y a le cœur, le
+petit cœur bleuâtre serti de flèches d’argent. Je passe doucement mon
+index dessus. Je suis comme quelqu’un qui pousse, avec précaution, un
+jeton sur un damier. Elle accompagne mon doigt et enlève une à une les
+agrafes. Le corsage tombe, la tente de peau-rouge se replie des deux
+côtés, et la sauvagesse apparaît.
+
+J’ai, en dépit de mes raisonnements intérieurs, mis mon bras autour de
+sa taille. Elle est toute contre moi, la tête s’incline, ses paupières
+se baissent. Elle ne rit pas.
+
+Je suis inquiet. Il m’est impossible, encore maintenant, de m’expliquer
+pourquoi. Je me rends compte que ce que je vois est naturel, mais je
+n’en suis pas bien sûr.
+
+Elle est maigre, peut avoir vingt-trois ans, ou moins. Son épiderme est
+d’une finesse extrême, d’une transparence d’ivoire. Elle est blanche à
+la manière d’un objet chinois. Je voudrais d’autres comparaisons, je
+n’en _réussirais_ aucune. Un objet chinois poli par des caresses
+effroyables. Les seins, très petits, un peu rentrés, ont un pli de satin
+qui baigne mes regards dans du lait. (Mon étoile coule-t-elle un nouveau
+rayon jusqu’à moi?) La taille est mince, fuyante, une taille de gamine
+dressée pour sauter le ruisseau. On voit les côtes, un peu, sous la
+chair. Le bras est merveilleusement attaché, ferme, et l’épaule fuit
+comme une onde. Du creux de l’estomac au menton, c’est une enfant
+triste, anguleuse, souffrante et jolie. Du menton aux cheveux, c’est
+toute la royauté d’une vieille reine cruelle qui revient de l’exil. Le
+fard ne dissimule pas le ton d’ivoire mort du teint, le bistre ajouté
+des yeux ne leur ajoute pas d’ombre, et entre les dents aiguës brille
+comme du sang sa lèvre qu’elle ronge impatientée.
+
+--... Il faut me laisser dire, vois-tu, car je suis le plus doux de tous
+les hommes. Je n’ai jamais pu avouer ces choses aux autres femmes qui
+abuseraient de ma faiblesse. Je me confie à toi que j’ignore. Je me suis
+gardé de tes... sœurs, ne leur donnant que le moins bon de ma personne.
+Je les aime toutes ici, en une qui a tes yeux. Elle est morte, j’ai mis
+des siècles à devenir fou et je n’exige pas que ma folie soit
+contagieuse. Je t’ai rencontrée... je suis heureux de t’avoir vue. Non,
+pas les petites cuisines... il y manquerait le piment, le seul piment de
+ma foi ou de la tienne. Nous ne pouvons pas nous aimer. On ne remonte
+pas les marches du trône quand on est descendu jusqu’où tu es! je suis
+venu ici pour coucher avec tes yeux... Suppose un voyageur qui aurait la
+science de voir par tes prunelles noires la prostitution du monde
+entier. Oh! tes yeux! Ne baisse pas ainsi les paupières: on dirait des
+jupes qui tombent! Tes yeux divins et sacrilèges, tes yeux qui sont
+grands comme des alcôves tendues de tout le velours des nuits de
+passion. Quelqu’un t’a-t-il dit que tu avais des yeux? Quelqu’un
+t’a-t-il dit que tu étais la reine? Mais, j’y pense: as-tu faim?
+
+Les yeux se rouvrent, immenses, effarés, colères, superbes. La bouche
+frémit.
+
+--Tais-toi! Tais-toi! Un louis pour ne rien dire! Tous les louis que tu
+voudras à la condition que tu ne prononceras plus un mot. J’en ai trop
+entendu, là-bas, sur le boulevard. Remets ce corsage. Il m’amuse; ce
+dessin naïf imitant la cuirasse, sa cuirasse bossuée de gemmes
+précieuses et reproduisant les hiéroglyphes sacrés me fait plaisir à
+toucher. Tu ne sais pas ce que tu as sur la poitrine. Tu portes les
+décorations de l’Éros antique, de l’Éros égyptien au monstrueux phallus
+doré, à la gorge de bayadère. Et puis, regarde-moi encore de tout tes
+yeux. Je ne te ferai point de mal. Pour la première fois et, sans doute,
+la dernière, un homme t’aura respectée. C’est un genre de honte que je
+veux te faire boire jusqu’à t’en griser. Comprends-tu le français,
+étrange fille?
+
+Grâce à son habitude de la soumission, elle ne répond pas. Elle a
+compris: plus elle se taira et plus elle ensorcellera _le client_.
+
+J’ai la sensation de tenir serrée contre moi une bête rare et féroce de
+qui je ne peux attendre que des morsures si elle ouvre la bouche.
+Serrée... et si loin que nous ne pouvons plus mesurer nos terreurs
+mutuelles.
+
+Je m’amuse. Elle s’ennuie. Je l’empêche de parler. Elle m’empêche d’agir
+et de notre silence, quand je me tais à mon tour, monte tout le
+désespoir de ne pas nous entendre. C’est intolérable. Je la contemple
+éperdument, je la respire, je la bois, c’est moi qui finis par me griser
+pour de bon.
+
+Oh! le masque de Cléopâtre derrière lequel me guettent les véritables
+yeux de la véritable reine! Ce nez droit, court, cette bouche sévère et
+dure, bouche royale qui ordonne ingénument sans savoir qu’on peut prier.
+Des générations d’hommes ont agonisé sur cette bouche sans en obtenir
+l’aveu du plaisir. Est-ce bien sur elle qu’on a coupé des têtes qui
+l’ont rougie de tout le sang du dernier spasme? Et eut-elle jamais du
+plaisir cette bouche volontaire, frémissante de la seule passion de
+vaincre ou de tuer, douloureuse à force d’avoir sucé la vie et la
+douleur des créatures... _et pure entre toutes parce qu’elle s’ignore_.
+La voici, ma Cléopâtre d’ivoire, frêle et puissante de toute la force
+aveugle des morts, point dénaturée par les afflux de sève ou la tension
+des nerfs. Elle est l’unique, l’objet d’art splendide enfoui sous le
+fumier et plus rayonnant d’être immonde.
+
+Je l’aime.
+
+--Je t’aime, entends-tu? je t’ordonne de me répondre, à présent.
+
+Elle lève les yeux.
+
+--Tout ça c’est du chiqué, murmure-t-elle un peu bâillante. Moi, j’ai
+sommeil. Il est trois heures du matin. Alors, quoi? Fous le camp ou
+casque. J’en ai plein le dos de tes histoires. Tu es maboul.
+
+Mais en disant ces mots, inouïs dans sa bouche de reine, ses yeux, ses
+yeux tristes ont proféré d’autres paroles. Un effort de l’esprit
+veillant sur elle a dénoué les liens mystérieux qui garrottent sa
+souveraineté. Ses yeux ont eu la mélancolie de l’exil et elle détourne
+la tête, la bouche mordue, révoltée à la fois contre elle et contre moi
+qui me suis permis de lui rappeler sa gloire. Je n’ai jamais éprouvé
+rien de pareil. Je devrais rire aux larmes, j’ai presque le désir de
+pleurer jusqu’au rire de la folie. Je tiens toujours ce corps souple qui
+se détourne et je n’ai jamais eu tant de joie à enlacer la taille de Mme
+Saint-Clair qui est une blonde, très élégante de forme, plus ample et
+plus moelleuse, ni à respirer les cheveux de la charmante Julia Noisey,
+une toison brune, frisée, toujours imprégnée de parfums excitants.
+
+Les cheveux de cette fille sont noirs, fins, tordus et ramenés en un
+bandeau large, avançant sur le front: c’est le bandeau des impératrices
+et il sent seulement la poussière.
+
+Elle ajoute, fatiguée:
+
+--Je ressemble donc à quelqu’un de mort? Tu en as une santé de vous
+raconter ça. Une _ancienne_ ou ta légitime? Non! quel type! Où est ton
+argent?
+
+--Tu ne ressembles à personne. Voici mon porte-monnaie et prends
+toi-même. Je regrette de ne pas posséder une pièce antique à ton
+effigie. Ce serait mieux. Glisser ta couronne dans tes bas... un rêve!
+Puisque tu as sommeil, je vais me retirer. Adieu, chérie! Tu es une
+chimère; demain, en plein soleil, tu n’existeras plus et je ne te
+reconnaîtrai pas si je frôle tes jupes.
+
+J’embrasse longuement ses paupières. Elles sont douces et agitées comme
+de petites souris. Elle s’est redressée, essayant de saisir, dans mon
+langage _barbare_, ce qui la concerne directement. Je suis certain que
+ce qu’elle va dire sera mon arrêt.
+
+--Demain, mon vieux, il fera jour et toi tu pourras te fouiller... j’ai
+pas besoin de _marcher_ avec les mabouls pour manger à ma faim.
+
+--Je ne suis pas fou, chérie. Je te vois seulement telle que tu es. Si
+nous pouvions tous nous _reconnaître_ en nous abordant, nous serions
+tous beaucoup plus heureux.
+
+--Tu me vois comme l’ancienne?
+
+--Oui...
+
+--Une femme chic?
+
+--La reine Cléopâtre.
+
+--C’est crevant... je ressemble à Cléo, moi?
+
+--Non, tu n’as qu’un bandeau et elle en a deux... parce qu’elle est
+esclave.
+
+--Si je te prends le demi-louis, est-ce que tu te fâcheras?... Moi ça
+m’embête de faire un type qui ne veut pas que je marche. Est-ce que tu
+es de la police?
+
+--Prends le louis tout entier. Je ne me fâcherai point, mon pauvre
+amour. Nous nous parlons chacun du haut d’une montagne et c’est étonnant
+comme nos voix sont sourdes; elles résonnent en nous-mêmes et reviennent
+nous frapper au cœur. Cela t’amuserait... de marcher?
+
+Elle me regarde fixement, toujours sans rire.
+
+--Ça ne m’amuse pas du tout. Vaut mieux dormir... ce serait... que
+j’aime à payer en nature, t’as compris?
+
+--Admirablement. Tu es honnête.
+
+Elle ricane. Un rire sinistre qui la rend encore plus belle et plus
+horrible.
+
+--Et puis... je te ferais un joli cadeau... ça je t’en réponds...
+
+Je suis terrifié à l’idée qu’elle va recommencer la litanie du
+boulevard, toutes les propositions de la Saint-Jean.
+
+--Tais-toi, je t’en prie, et donne-moi tes lèvres... closes.
+
+Elle est debout, dans la lueur sulfureuse de sa lampe, et elle a je ne
+sais quoi de furieusement méchant au fond des prunelles.
+
+J’ai énervé la panthère et sa griffe royale va me marquer au front.
+
+Tout d’un coup je songe que je suis idiot, non plus seulement ridicule,
+mais embêtant.
+
+Que ce soit ma chimère ou une pauvre pierreuse, je n’ai pas le droit
+d’être dédaigneux.
+
+Je suis sur la pente de toutes les sottises. Je n’ai pas le désir
+charnel de cette fille qui semble m’avoir _enchanté_, mais je vais être
+poli. Ce ne sera pas, je crois, très difficile.
+
+Elle ricane toujours.
+
+Je m’avance les bras tendus, les mains folles.
+
+Elle cesse de rire, ses yeux brillent et, brusquement, elle me montre la
+porte:
+
+--Non. Va-t’en... Pas toi... Va-t’en... je suis malade... et ce
+cadeau-là, je veux pas te le faire, imbécile!
+
+Je vois toujours son bras levé, son poing crispé vers la porte et ses
+yeux de reine qui récompense ou qui se venge.
+
+Oui, j’ai vu, cette nuit-là, _le geste de beauté_.
+
+
+
+
+III
+
+LES ROSES ROSES, LES ROSES ROUGES, LES ROSES D’IVOIRE
+
+
+Depuis une semaine, je vis dans une étrange émotion.
+
+Au lendemain de mon aventure--l’ai-je rêvée?--je suis allé rendre visite
+à Mme Saint-Clair, mais selon l’usage, pour la prévenir que cette visite
+ne serait point cérémonieuse, je lui ai envoyé des roses.
+
+Mathilde Saint-Clair aime les roses roses, les roses _naturelles_.
+
+Julia Noisey, ma seconde amie, n’aime que les roses rouges, et il les
+lui faudrait _pompons_ si on voulait assortir des fleurs à son caractère
+de singe gai; elle préfère les roses _spirituelles_.
+
+Quand j’envoie des roses roses à Thilde, je n’oublie pas Lia, et les
+deux bottes, vêtues d’un semblable papier innocent, vont répandre, par
+l’intermédiaire d’un même porteur, la même illusion de respectueuse
+tendresse en deux atmosphères très différentes.
+
+Je ne trompe point ces deux femmes. D’abord, je ne fais jamais deux
+visites à la fois, ensuite, elles se connaissent et sont pleines de
+prévenances l’une pour l’autre. Elles ne se doutent pas de leur parenté
+dans mon cœur. Leur confier des détails sur nos intimités réciproques
+serait un manque d’éducation dont je suis incapable.
+
+Mme Saint-Clair est une musicienne de grand talent. Elle est libre. Je
+vais chez elle tous les jeudis.
+
+Julia Noisey est la femme d’un architecte, charmant garçon, assez bon
+causeur, que j’estime beaucoup. Elle vient chez moi quand la fantaisie
+lui en prend. Cette fantaisie l’amène, du reste, à tort et à travers, et
+risque, souvent, de se heurter à mes propres caprices. Nous renouons
+toujours. Je l’amuse. Elle m’amuse, nous nous quittons et nous nous
+retrouvons bons amis.
+
+Je ne trompe pas ces deux femmes puisque je les aime autant l’une que
+l’autre et que je leur donne juste ce qu’elles me demandent.
+
+A l’une, des roses naturelles, tout mon amour.
+
+A l’autre des roses _pompons_... tout mon esprit.
+
+Mais je crois que je n’ai pas assez d’amour et pas assez d’esprit, parce
+que, de ces deux trésors... il m’en reste encore un peu pour les
+voisines.
+
+Sont-elles bien toutes deux dans mon cœur?
+
+Ou dans mon cerveau?
+
+Non, pas dans mon cerveau. La chimère est jalouse, elle, et je suis
+obligé, par métier, de conserver ma liberté cérébrale.
+
+Elles sont donc dans mon cœur. Triste cœur! Une chambre trop vaste aux
+trop nombreux escaliers de service qui communiquent trop avec le
+sous-sol.
+
+Je garnis cette chambre de meubles bistournés, de divans profonds, de
+fleurs capiteuses (il y manque un lit où l’on puisse dormir du sommeil
+sans rêve), et quand tout est en ordre, amour, délice et orgue,
+c’est-à-dire dans le plus grand désordre voulu, je m’échappe par les
+portes dérobées. Je fuis Thilde pour Lia et Lia pour Thilde.
+
+Si elles savaient bien, elles me plaindraient, car, grâce à leurs
+bontés, je ne suis pas heureux.
+
+Je suis un pauvre homme.
+
+Ce sont de pauvres femmes.
+
+Je cherche toujours, dans les sous-sols, un bijou que j’ai perdu et qui
+leur appartient peut-être. Je cherche... Je vais apprendre à les aimer
+mieux le long des rêves qu’elles ne m’inspirent pas.
+
+La vie _banale_ ne va pas comme on veut.
+
+Ce soir louche du vingt et un février, il y a huit jours, je suis entré
+dans le palais de mon fleuriste, boulevard Saint-Germain. Je lui ai
+commandé des roses roses pour Thilde et aussi des roses rouges pour Lia.
+(Je pense qu’on fera quelque échange, un soir d’encombrement, et j’ai la
+précaution de ne pas insinuer de notes explicatives. Leur adresse, ma
+carte, cela suffit. Mon fleuriste est intelligent, discret, il aiguille
+habilement ces trains de parfums.)
+
+Les commandes inscrites, je suis demeuré, les yeux vagues, devant son
+étalage.
+
+--Monsieur désire autre chose?
+
+--Oui.
+
+Et je regarde des roses blanches, des roses froides, espèces de
+premières communiantes, mi-fermées dans un coin de verdure.
+
+--Auriez-vous des roses plus blanches que celles-ci?
+
+--Oh! Monsieur... plus blanches? (Et il piétine, d’un doigt énorme et
+savant qui ne fane pas, les frêles pétales.) Ça c’est du _Général
+Collot-Mayeux_, c’est du blanc pur.
+
+Cette idée d’appeler des roses blanches d’un nom de vieux fantassin me
+transporte d’indignation. Je lui réponds sèchement:
+
+--Non. Pas assez pur... et si vous n’avez que celles-là...
+
+--Il s’agit d’un envoi pour fiancée?
+
+--Je tiens à des roses blanches, qui soient d’un blanc plus intense,
+voilà tout.
+
+Je sens que je dis des choses ridicules et je vais certainement faire
+une chose plus ridicule encore.
+
+Des heures pour dénicher une douzaine de roses plus blanches qui le sont
+moins. Mais elles m’agréent: ce sont des fleurs couleur d’ivoire, elles
+ont des reflets verts comme, près des tempes, certaines jeunes filles
+mortes.
+
+J’étais nerveux, maussade en les examinant, j’avais un mauvais frisson,
+le frisson de celui qui n’a pas dormi, la nuit précédente.
+
+Avec mes roses d’ivoire je suis revenu chez moi, j’ai requis Joseph, mon
+domestique.
+
+--Vous allez porter ces fleurs... Diable! Attendez... je n’ai ni le nom
+ni le numéro... Vous êtes intelligent, Joseph?... Écoutez-moi, dans
+l’angle de la rue _Grégoire-de-Tours_, une entrée basse, voûtée, la
+personne est seule sur le palier, je crois, c’est une dame, une brune,
+des cheveux très noirs en casque, un peu fardée, enfin, l’air d’une...
+
+Le mot ne sort pas.
+
+Joseph contemple la gerbe de roses dont la blancheur l’éblouit: tel un
+soufflet de main royale.
+
+--Oui, Monsieur, je saisis, _d’une grue_?
+
+--J’ignore les... occupations de cette dame... et vous me feriez
+plaisir, Joseph, d’avoir l’air de les ignorer aussi.
+
+J’ai le ton de quelqu’un qui va renvoyer son domestique.
+
+Plongeon de Joseph.
+
+Ce n’est pas un méchant garçon, mais il est jeune et se permet des clins
+d’yeux, de temps en temps, ayant servi trop de gens de lettres.
+
+J’attends quarante-cinq minutes son retour en me traitant quarante-cinq
+fois de crétin.
+
+Cette fille a voulu se débarrasser de moi. Se débarrasser de quelqu’un,
+ce n’est pas l’épargner.
+
+D’ailleurs, elle a fait là un acte très en rapport avec son métier. Elle
+vend de l’amour de bonne ou de mauvaise qualité, selon la bonne ou
+mauvaise qualité du client. Elle a eu le respect de mon pardessus. Elle
+s’est dit: «_Ce bonhomme est un Russe!_» Ces femmes-là sont patriotes.
+
+J’essaye de plaisanter. Je suis de plus en plus nerveux.
+
+Joseph me revient, un peu pincé, il rapporte les roses.
+
+--Monsieur, la dame s’appelle: Mademoiselle Léonie tout court. Elle a
+déménagé vers midi pour aller dans un fichu endroit...
+
+Joseph, avec mes entrées, fréquente tous les théâtres et il sait poser
+_les temps_.
+
+--Quel fichu endroit, Joseph?
+
+--On l’a emballée pour Lourcine, Monsieur.
+
+Je pousse un cri de joie, un véritable cri de joie, égoïste,
+inconscient, que je ne peux pas retenir.
+
+--La brave fille! C’était vrai. Joseph, vite, un fiacre et reprenez ces
+fleurs. Allez à l’hôpital. Tâchez, coûte que coûte, de pénétrer jusqu’à
+cette femme et de lui offrir mes roses. Tenez, joignez-y ma carte.
+
+Je ne veux pas être en reste de générosité.
+
+Joseph renonce à saisir... Je devine qu’il pense exactement ceci:
+
+--Ce qu’on va se fiche de moi. Chienne de place!
+
+Un égoïste d’un autre genre, Joseph.
+
+Je suis en train de m’habiller pour aller dîner chez Thilde, quand
+Joseph écarte timidement la portière.
+
+--La commission de Monsieur est faite, Mlle Léonie a le numéro dix-huit
+de la salle Cécile, si Monsieur tenait... J’ai pas pu la voir à cause
+des règlements, mais un interne a pris votre carte. Il connaissait votre
+nom et s’est chargé du bouquet... _N’y a pas de réponse._
+
+--Merci, Joseph.
+
+La portière est retombée; j’ai froid.
+
+Il me semble que je viens de jeter mon anneau à la mer.
+
+Chez Thilde.
+
+Elle reçoit le jeudi. On fait naturellement beaucoup de musique. Avant
+la réception officielle, nous dînons en tête à tête et nous causons.
+Elle est en face de moi et me sourit. Sa bouche a une expression de
+bonheur, voluptueuse, très douce. C’est pour cette expression de bouche
+que j’ai désiré qu’elle fût mienne. Je me suis aperçu qu’elle la tendait
+à tout le monde en jouant du piano, et cela me l’a un peu gâtée dès
+l’aurore de notre union.
+
+Je ne suis pas poète en littérature, mais je me réserve de l’être dans
+la vie où il semble que la poésie manque plus particulièrement. Je
+n’aime point qu’une femme artiste se donne _artificiellement_ plus qu’il
+ne convient, car... elles ne font jamais rien avec mesure et cela n’est
+plus de l’art dès que cela cesse d’être composé avec méthode.
+
+Thilde joue du piano en amour et elle fait l’amour au piano.
+
+Il y a là des tas de nuances.
+
+Ce soir, elle est vêtue d’un peignoir blanc, doublé de vieil or, ses
+cheveux sont mal rattachés (et pour cause), elle me bêche tout
+tendrement pour je ne sais plus quelle page sur la prostitution.
+
+--Vous avez l’air de croire que c’est honorable de se vendre, vous, mon
+pauvre ami.
+
+Je ne réplique pas. Elles disent toutes les mêmes sottises à ce sujet.
+
+La salle à manger est jolie: des tapisseries claires. Il y a un nombre
+considérable d’objets en cristal. La porcelaine est blanche filetée
+d’or, en harmonie avec le peignoir, et des braises s’écroulent derrière
+le garde-étincelle en lançant partout l’acuité de leurs petits yeux
+rieurs.
+
+Un chien minuscule, vivant, et qu’on supposerait de faïence, est assis
+entre nous, sur un tabouret de piano très exhaussé.
+
+En arrivant ici, j’ai été fort empressé, fort amoureux, j’ai obtenu
+toutes les faveurs, même celles qu’on réserve pour le monstre Pleyel,
+c’est-à-dire l’expression de bouche, au moment précis choisi par moi; je
+suis à présent moins gai, j’ai faim, et, quand je parle, mes mots se
+hérissent, à la dernière syllabe.
+
+--Louis, vous avez vos nerfs?
+
+--Si vous y tenez... j’ai des nerfs parce que vous me dites des bêtises
+de femme d’esprit depuis une heure. Pourquoi me servez-vous de la copie
+comme ça?
+
+--Et... avant?
+
+--Avant, vous ne disiez rien... c’était plus drôle.
+
+--Louis, vous vous oubliez... je ne suis pas une femme drôle, moi.
+
+Cela est exact et elle peut ajouter qu’elle n’est pas non plus une femme
+tragique. C’est une bourgeoise manquée, elle a un amant comme elle
+aurait un mari et elle ne me trompe pas (ça, j’en suis sûr) parce
+qu’elle n’aurait pas davantage trompé son mari.
+
+Elle est très belle, entre vingt-cinq et trente ans. Une chevelure
+châtain doré, abondante et ondulante. Des yeux couleur d’amande, de
+jolies dents.
+
+(Elle a perdu deux molaires, mais elle croit que cela ne se voit pas. Je
+l’ai pourtant vu un jour qu’elle riait, la tête renversée sur le clavier
+de son piano. Il m’a semblé qu’il manquait deux touches à ce clavier...
+et je suis devenu grave.)
+
+Elle cause agréablement, avant, pendant et après. C’est un tempérament
+voluptueux sans élan de passion. Elle aime l’homme comme elle aimerait
+une confiture spéciale, et se trouverait blâmable, _petite fille_, de
+s’en flanquer une indigestion.
+
+Elle est complaisante autant qu’une femme du monde... un peu moins
+qu’une grande dame et elle n’a pas _l’autorité du geste_.
+
+Allons! Voilà que je pense encore à Cléopâtre... je suis décidément
+rêveur, ce soir.
+
+Je jette ma serviette sur le petit chien qui jappe avec humeur. Je
+déteste ce toutou-là, seulement il paraît que c’est le seul chien qui ne
+hurle pas quand il écoute la _sonate à la lune_. Alors je le tolère par
+esprit d’ordre.
+
+Nous devons passer au salon, il va venir des gens. Je me hâte de fumer
+des cigarettes qu’elle m’offre de ses doigts longs, un peu spatulés par
+l’abus de la sonate, mais très blancs, très harmonieux.
+
+Elle ne fume pas et adore l’odeur du tabac, une anomalie.
+
+--Thilde... pas tout de suite, hein?
+
+Elle me tend sa bouche, parce qu’elle va s’habiller pour les autres et
+que, comme elle y met beaucoup plus de soin que si c’était pour moi,
+elle me fourre en pénitence.
+
+--Enfin, voyons, je prends ma robe mauve, ce soir, tu sais, celle au
+grand col médicis, il faut être raisonnable pour que je puisse
+l’attacher tranquille! Tu es ennuyeux... là...
+
+--Celle avec des cabochons dessus?
+
+--Oui... oh, pas des masses, une broderie d’améthystes... Tu ne vas pas
+faire le pantin?...
+
+Je suis sensé avoir l’horreur du cabochon, faux ou vrai, qui est la mode
+du _jour_ depuis un siècle, des siècles.
+
+--Pourquoi pas des dents d’ours... tiens, celles de ton piano?
+
+--Comme si j’étais la femme sauvage.
+
+La bonne entre, et j’assiste à une conférence sur la façon dont il faut
+envelopper un certain fromage anglais qui doit s’abîmer si on ne le
+recouvre pas de papier d’argent dans le délai de vingt-quatre heures.
+
+--Vous m’entendez bien, Marie, _du papier d’argent_, ou il coulera...
+
+--Ce serait sinistre.
+
+La bonne sortie:
+
+--Loulou, tu es insupportable. Je te défends de te mêler du service avec
+tes railleries perpétuelles. D’abord, j’ai bien le droit d’aimer ce
+fromage, moi.
+
+--Aimer le fromage... Vulgaire, pour une jolie femme.
+
+--Et les cabochons? Vulgaires aussi, hein? Tu auras marché sur un grand
+critique, aujourd’hui, tu es rageur.
+
+J’ai presque envie de lui répondre que j’ai marché sur l’aspic de
+Cléopâtre.
+
+Elle s’en va.
+
+Je la laisse partir pour jouer avec le chien. Cette femme ne me tient
+pas du tout aux moelles, surtout _après_. Je l’aime d’une façon
+ordinaire.
+
+A la soirée, des gens quelconques: un professeur du Conservatoire,
+violon célèbre, sa femme, ses deux filles (cous de pigeons déplumés),
+puis, Andrel, Massouard, et Jules Hector, que j’ai introduits,
+successivement, pour pouvoir causer.
+
+M. et Mme Noisey, que j’ai introduits aussi, doivent venir vers onze
+heures. Julia ne joue pas du piano, mais elle cultive un joli filet de
+voix, on dirait le murmure d’une fontaine de vinaigre.
+
+Le salon est grand. Trois fenêtres voilées de stores vénitiens, un
+Pleyel énorme, le monstre. Des lampes en urne, une lyre d’or sur la
+cheminée, offerte par un ministre pour un morceau joué chez lui, des
+fleurs en paniers, en gerbes, les miennes dans un vase de Sèvres, et mes
+livres, très en vue, trop. Le portrait à l’huile d’un ténor connu au
+mur, grandeur naturelle, et de superbes photographies d’Otto dressant
+ses principaux rôles dans tous les coins. Tapis turcs, nombreux et
+moelleux.
+
+Le premier arrivé, je m’installe par terre à feuilleter les albums, je
+m’ennuie.
+
+Elle rentre, seconde arrivée, en costume mauve à traîne, chevelure plus
+relevée, bras nus. Elle n’a jamais pu se défendre d’être au concert chez
+elle. Il s’agit, du reste, de faire honneur à son piano.
+
+Nous serons deux ainsi pendant près d’une heure, trois avec l’instrument
+qu’elle ira tapoter, caresser (il y aurait un mot plus juste mais...
+trivial).
+
+J’ai rencontré Thilde dans un concert qu’elle donnait à son bénéfice. Je
+pris un billet bien par hasard, et après un dîner confortable, chez les
+Noisey, je vins vers dix heures ne sachant que faire de ma soirée, Julia
+ayant la migraine.
+
+Une toute mignonne salle de spectacle, peu de monde et des ouvreuses
+polies. De ma stalle je contemple le monstre Pleyel. Une queue
+exubérante et des dents agressives découvertes. Je m’irrite malgré moi.
+La femme vient et le caresse... Une expression de bouche étonnante. Je
+suis jaloux, la trouve belle, cherche un confrère obséquieux pour me
+présenter.
+
+Thilde était en satin blanc comme une épousée, elle avait pleuré (elle
+pleure facilement) parce qu’au moment de jouer son morceau de résistance
+on lui avait glissé la note de _l’électricité_. Ce coup de
+l’électricité, on le fait volontiers aux dramaturges amateurs et aux
+femmes sans protection dans ces petits théâtres. Thilde, rageuse,
+pétrissait son mouchoir. Elle saluait, répondait machinalement et
+songeait qu’elle n’aurait pas vingt-cinq francs pour payer cet acompte.
+Elle était vraiment fort désirable. Dans les coulisses, après l’ovation
+de rigueur, une crise, des explosions de larmes, et les injures de
+l’électricien. Comme je suis derrière un portant, j’entends tout, j’en
+profite lâchement. Je paie l’électricien d’abord et je console ensuite.
+Dans une loge, Thilde est étendue, le corsage déboutonné, les cheveux au
+diable, et l’ouvreuse lui bassine les tempes. C’est navrant, pas
+préparé. Je m’excuse, j’entre, je joue le morceau que je sais: prélude
+courtois, andante timide, arpège sur la chevalerie décidément disparue
+de nos mœurs, et final de chaleureuses preuves de dévouement.
+
+--Oh! Monsieur, je vous le rendrai dès demain... non... non... je ne
+souffrirai pas... pour qui me prenez-vous?...
+
+Elle est conquise, seulement, je suis plus amoureux que de coutume, je
+crois que c’est _la bonne fois_, le coup de foudre, et quand elle se
+remet à caresser le monstre, je fiche le camp n’importe où au lieu de
+songer à la ramener chez elle. J’ai de ces bizarreries de caractère. Le
+Pleyel me fait peur et l’expression de bouche de sa maîtresse aussi.
+
+On s’écrit. Elle me rend mes vingt-cinq francs en me traitant de
+misérable qui l’a compromise. (Elle n’a pas eu encore le temps de rompre
+avec l’autre, le ténor.) Je retourne les vingt-cinq francs: gerbe de
+tubéreuses. Je me mets à ses genoux dans une lettre assez ridicule ou je
+fulmine contre la musique et parle de tuer le ténor. (Entre temps, dîner
+fin à la taverne du Panthéon avec Lia Noisey, pour prendre patience;
+nous convenons tous les deux que cela n’est pas commode de se voir chez
+moi plus souvent à cause du mari.) Chez Thilde, reconcert. On me reçoit
+un jeudi soir. Je suis de très mauvaise humeur à cause du Pleyel. Il ne
+dit rien quand on ne l’excite pas, cet animal, il tient de la place
+quand on l’excite. Enfin Thilde accepte des joujoux, des bouquets de
+violettes passés dans des bagues, des partitions rares, une ceinture
+qu’elle a vue et que je déniche--ô télépathie.--Le ténor se liquide.
+Elle a des dettes et gagne plus d’argent que moi. Je paie les dettes, un
+jour de discussion sur l’amitié entre hommes et femmes, pour soutenir ma
+théorie, les armes à la main. Un autre jour, je la renverse sur son
+piano, avec la sensation de violer le Pleyel. Je suis très heureux. Je
+l’aime un mois, je m’imagine que je suis marié, je suis fidèle et
+puis...
+
+Ce soir de soirée intime, je bâille.
+
+Andrel, Massouard, et Jules Hector, là-bas, dans une embrasure, causent
+de leurs petites affaires avec la politesse prudente de gens qui ont
+l’habitude, bien littéraire, de _gueuler_ ailleurs.
+
+Ils s’ennuient.
+
+On nous joue du Schumann et nous continuons à nous écouter discuter en
+dedans. Nous aimons la musique... mais ça nous assomme toujours d’en
+entendre, nous voudrions _la lire_.
+
+Andrel se faufile vers le seuil.
+
+Massouard décampe avec une ostentation de portefaix.
+
+Hector s’en va, gentiment, à l’anglaise, toujours très correct.
+
+Hélas, je ne peux pas partir, moi, je suis presque le maître de la
+maison.
+
+Onze heures. Voici Julia, elle est seule. C’est inouï... Comment
+a-t-elle fait pour lâcher le mari?
+
+Je me lève sournoisement et j’arrange ma cravate devant une glace: notre
+signal. Elle mord son petit doigt, elle a compris.
+
+Diable... mais ça va faire _deux visites à la fois_, alors!
+
+Je sens que mes belles résolutions de pseudo-fidélité, ou pour l’une ou
+pour l’autre, se détraquent.
+
+Julia Noisey est une petite poupée potelée, vive et rieuse, au moins
+dans le monde. Elle n’a pas de cervelle, pas de sentimentalité, pas de
+morale (la morale de la femme, c’est son amour, et elle n’aime rien).
+Elle est complètement folle, personne n’a l’air de s’en apercevoir. Son
+mari, un jeune homme, l’adore, la gâte et ne lui impose aucun enfant.
+Elle m’a fait l’honneur de m’accepter pour amant parce que j’avais écrit
+des choses sur les névroses. Elle s’est bien vite doutée que je n’étais
+pas plus vicieux qu’elle, autant seulement, et on s’est querellé tout de
+suite. Je suis persuadé qu’elle a un autre amant que j’ignore, mais dont
+je sens l’haleine dans ses cheveux quand je la respire, ce doit être un
+petit cousin quelconque, se servant de parfums violents pour imiter sa
+première maîtresse. Je suis sûr qu’elle en aura trente avec la même
+sérénité d’âme. L’amour ne l’amuse pas. Elle cherche un monsieur qui...
+(la plus élémentaire pudeur ne me permet point de m’expliquer ce qu’elle
+cherche), je ne suis pas ce monsieur. Je lui ai indiqué un vieux
+peintre, un ami de Massouard, dont c’est la spécialité. Il est
+complètement gaga. Elle n’ose pas y aller et en attendant me supporte...
+
+Ce soir, elle est drôlette, ses jolis yeux de petite myope sont humides,
+ses courts cheveux frisés lui donnent l’allure d’un agneau qui serait
+enragé et elle dit des tas de bêtises grosses comme le monde, en faisant
+onduler sa jupe vraiment trop longue pour elle. C’est toujours un petit
+animal habillé dont le corps danse nu sous une robe.
+
+Je n’écoute ni sa voix aigrelette, qui siffle sur certaine note en
+disant _l’Adieu_, ni les compliments de Thilde, indulgente parce qu’elle
+se sait la plus belle et qu’une poupée pareille doit me déplaire; je
+songe à filer.
+
+Thilde se croit le grand amour... oui, il y a le petit à côté. Julia est
+au fond persuadée que Thilde n’est pas mienne... J’ai inventé Thilde
+pour que nous puissions nous rencontrer sur un terrain neutre sans
+offusquer le mari. Je n’ai parlé de Mme Noisey à Thilde que le jour ou
+j’ai failli être surpris dans le salon de Lia.
+
+Thilde dit de Lia: _Cette petite peste de Mme Noisey_.»
+
+Lia dit de Thilde: «_Cette grosse dinde de Mme Saint-Clair_.»
+
+Elles s’aiment beaucoup et se consultent pour leurs chapeaux.
+
+... Enfin, minuit, je prends congé cérémonieusement et je vais attendre
+Julia à deux pas, dans un café.
+
+Elle me rejoint.
+
+--C’est tannant... j’ai perdu une demi-heure à lui dire du mal de ton
+dernier livre! Ce qu’elle est empaumée de toi...
+
+Moi, philosophe:
+
+--Elle a tort. Où allons-nous?
+
+--Chez toi, cette idée (elle tire sa montre) et tu sais, rien qu’une
+minute, mon mari a la grippe.
+
+_Le mari qui a la grippe_, ça fait sans doute partie du programme de ce
+genre de fille. Ce n’est pas un numéro intéressant.
+
+Oh! _les roses roses_, trop naturelles, _les roses rouges_, trop
+spirituelles, _et les roses d’ivoire_, les roses mortes...
+
+
+
+
+IV
+
+LE PETIT SINGE DE VÉNUS CHEZ LES AUGURES
+
+
+Andrel boit de la chartreuse verte d’un air très recueilli et il ajoute:
+
+--Vous savez, Rogès, je ne suis pas pour l’intrusion des femmes dans nos
+turnes. Dehors, c’est bien, ça va, on rigole et on les sème après.
+Dedans, c’est sacré, faut du calme. Moi, je ne peux plus travailler
+quand j’ai des jupes autour de mon bureau, et ce n’est pas pour ce que
+je les aime: elles m’embêtent.
+
+Andrel ne s’exprime correctement que quand il écrit. Alors, il
+chantourne ses phrases, les bistourne à faire croire que son énorme
+crâne est toujours sur le point d’accoucher d’une petite marquise.
+
+Andrel est un homme de quarante ans, rude, brun, un peu vulgaire
+d’aspect. Il s’habille comme un laquais de bonne maison.
+
+Je m’allonge sur mon divan, et je contemple les ronds des deux lampes de
+ma cheminée, au plafond. Je suis las, j’ai des nerfs, dirait Thilde, et
+je n’ai pas envie de dormir, mais je bâille, cependant, malgré moi, me
+détournant d’eux.
+
+Oui, je sais, je sais très bien... Andrel a chez lui une servante
+maîtresse et il appelle cela: _les semer dehors après_. Je le crois!
+Elle lui fait de terribles scènes de jalousie. Il est de la meilleure
+foi du monde quand il prétend ne pas aimer la jupe autour de lui; une
+servante, ce n’est pas la jupe, c’est tous les jupons sales.
+
+Massouard bourre sa pipe avec des soins méticuleux.
+
+Jules Hector ne cause plus depuis longtemps, mais je sais aussi à quoi
+il pense; il songe aux Javanaises, une fois entrevues dans une
+exposition lointaine... tout son cœur est parti par là.
+
+Massouard, qui n’a d’aventures qu’avec des modèles impeccables, au moins
+de formes, relève sa face de lion roux, tire une bouffée:
+
+--On ne peut cependant rien ficher sans elles.
+
+Et il ne dit pas _ficher_.
+
+Andrel hausse les épaules.
+
+--En sculpture?... (Il ajoute, malicieusement:) Vous, Massouard, vous ne
+devriez pas dire ça, car ce n’est pas la nature qui vous inspire: vous
+faites si large!
+
+Massouard grogne. Il est avéré que ce brave génie de sculpteur voit trop
+large.
+
+Depuis qu’il travaille, il a pétri une série de bonnes femmes
+fabuleuses, hautes comme des clochers; minces ou épaisses, elles ont
+toutes le visage perdu dans le ciel, des expressions de torture ou de
+joie qui ne sont nullement à la portée de notre œil. La dernière,
+commandée par l’État, n’a pas pu passer par l’antichambre de la salle de
+mairie où on voulait la mettre. Elle attend derrière un chantier de
+démolitions que les frontons s’élèvent en France.
+
+Massouard n’a jamais su qu’il voyait trop grand. Son rêve l’aveugle. Il
+prétend que la proportion n’existe pas. On se met au point, c’est
+l’essentiel, selon lui, mais à quel point? Faut-il regarder ses géantes
+du haut d’une tour, ou faut-il prendre du champ avec une bicyclette?
+
+C’est ce que nous ignorons.
+
+Seulement nous l’aimons bien quand il tolère des réductions de ses
+statues. Nous saisissons des choses charmantes comme avec nos doigts,
+nous _couchons_ mieux avec ses déesses ou ses humaines, et nous
+analysons, pieusement, à la loupe de nos sens, des lambeaux de son rêve,
+afin de le reconstituer sous nos plumes profanes, en très petit.
+
+Jules Hector serre les lèvres.
+
+Il hésite pour proférer le moindre mot. C’est un chaste, ou un vicieux,
+qui ne parle jamais de femme de peur d’en trop dire.
+
+Je m’écrie, d’un ton solennel, parce que je suis le plus jeune:
+
+--Non! Non! Rien fiche sans les femmes, rien fiche sans la passion.
+
+Andrel rit.
+
+--Oh! vous, Rogès, vous avez le profil de César et vous en abusez... Ça
+vous fait bâcler vos livres comme des assauts.
+
+--Je préfère parler d’elles... à écrire sur vous ou sur moi. Je continue
+ma poursuite du beau, et si je n’arrive pas, j’ai des sensations
+toujours...
+
+Jules Hector vient à mon secours.
+
+--L’objet d’art, dit-il, c’est certainement la femme en tout...
+seulement nous avons pour mission de la retrouver sous les ruines de
+Pompéi.
+
+--Ça, oui, fait Massouard se tapant sur la cuisse, car elle est
+généralement bien perdue de lignes.
+
+--Mais non! Mais non, vous lui demandez d’être plus haute que nature,
+ricane Andrel.
+
+Jules Hector se renverse et regarde le plafond, il attend je ne sais
+quoi, puis il reprend:
+
+--Rogès n’a pas tort. Où je le blâme, c’est quand il s’extériorise de
+manière à perdre son véritable objet de vue. La passion, c’est notre
+force centrifuge, nous ne pouvons pas espérer gagner le ciel de l’art
+sans elle, mais elle n’est pas du tout inspirée par la femme, proprement
+ou salement dite, elle est en nous, rien qu’en nous, à l’état latent. La
+femme touche seulement au ressort qui doit faire jaillir la vision du
+beau selon notre vision du beau, qui est, pour chacun, une parcelle, une
+facette de l’Unique. Elle y touche quelquefois toute la vie sans que
+rien ne jaillisse d’autre... que ce que vous savez. Le hasard peut
+amener dans nos bras l’objet d’art tout créé, sous le rapport des lignes
+physiques ou sous le rapport des lignes morales, jamais complet, bien
+entendu... incomplet il est déjà si rare! Nous sommes tellement bêtes
+que nous hésitons à nous l’approprier au seul nom de notre art, quand
+nous aurions déjà tant de raisons d’amour. Il y a les lois, nos usages à
+nous, plus sévères que nos lois, nos théories, nos systèmes tout cela
+complique énormément les choses. Il faudrait passer outre et nous
+mépriser, nous, d’abord, et les lois ensuite. Nous sommes tous d’une
+lâcheté sinistre et nous n’osons dépenser nos forces que pour des
+exploits ridicules, comme par exemple épouser une bourgeoise! On a
+enfermé beaucoup de fous furieux qui avaient violé des enfants de huit
+ans et on ne sait pas si ceux-là n’avaient pas voulu, tout simplement,
+satisfaire à leur vision du beau, par conséquent failli devenir des
+géniaux au lieu de monomanes. On ne laisse pas le temps de cuver les
+crimes et on les laisse préméditer par les mille embarras de la vie
+moderne. Dans le pittoresque d’un crime passionnel, serait-il d’une
+attitude abjecte, révoltante, il y a une explosion de forces cérébrales
+qui peuvent ouvrir un lobe ignoré de son porteur, oui, une explosion de
+forces intellectuelles qui peuvent, le lendemain de la catastrophe, se
+ranger, se classer, retomber en pluie bienfaisante sur un champ de
+découverte. Tout, à ce sujet, est une affaire de petits hasards. Je suis
+persuadé qu’un homme n’est médiocre que parce qu’il n’a pas trouvé
+l’occasion d’être génial, surtout si le génie est considéré comme une
+_guérison_, non comme une maladie.
+
+--Vous n’allez pas glorifier les assassins d’enfants, Hector, vous qui
+ne pouvez pas voir se débattre une mouche dans une tasse de thé sans
+déclarer que c’est de l’irrémédiable, murmure Andrel, formaliste à ses
+heures.
+
+--Je ne glorifie personne, mais je plains l’assassin d’enfants à qui on
+coupe le cou, presque autant que la mouche qui crève dans sa tasse de
+thé. Il y a les mêmes proportions, croyez-moi... ou ne me croyez pas, ça
+n’a pas d’importance. La passion doit être seulement considérée comme
+force dynamique. Elle met en mouvement et n’a pas à conclure. Je la
+crois même sans objet réel. Ainsi Rogès se pense amoureux de quelques
+femmes parce qu’il cherche le genre d’objets qui convient à son
+tempérament d’artiste. Je veux admettre qu’il soit un artiste très
+sérieux, un jour, ce qui me semble difficile, car il finira par ne plus
+travailler sous prétexte qu’il manquera de matière; il ne pourra
+cependant atteindre le genre de perfection dont il est capable, pas la
+perfection, mais un de ses modes, que s’il déniche l’objet d’art...
+l’objet de son art... L’assemblée saisit-elle, messieurs?
+
+Massouard et Andrel applaudissent, de leur banc; moi, mis sur la
+sellette, je suis de mauvaise humeur.
+
+--Permettez une objection à gauche, Hector; les femmes, au contraire,
+m’empêchent de travailler.
+
+--On ne le dirait guère, me répond son Excellence, ironique. Vous avez
+toujours l’air d’écrire sur leur peau tout exprès pour les chatouiller.
+C’est du bon travail cela, de l’excellent travail. Ça se vend dans
+certaines maisons sous un autre qualificatif. En librairie ça se colle
+sous des étiquettes fort honorables: _Études de mœurs, profondes
+connaissances du cœur humain, psychologie, etc... etc..._ La vérité, je
+veux bien vous la lâcher, une fois pour toutes, parce que je vous aime à
+cause de votre franchise à être un nigaud; vous ne considérez pas assez
+la passion comme force dynamique... vous cherchez beaucoup trop à
+conclure et vous ne lui laissez jamais le temps de devenir votre vrai
+tremplin, celui qui vous fera voir plus haut en vous aidant à exécuter
+les bonds désordonnés, toujours très ridicules aux yeux de la foule qui
+ne sait pas, toujours très utiles pour celui qui pressent.
+
+Massouard, désolé de cette période:
+
+--Pourquoi voulez-vous forcer ce garçon à sauter sur une corde raide?
+
+--Et quelle corde? soupire Andrel en levant les épaules.
+
+--Il a le choix des ficelles, murmure Hector mélancolique, et peut-être
+qu’il a trouvé la bonne. Je ne blâme pas son choix; je blâmerai plus tôt
+le ratage de l’exercice que l’on veut faire. Je suis critique, je
+n’écris pas de livres, je n’oserais pas écrire un livre sur l’amour...
+cependant, après étude de toutes les philosophies, qui blanchissent
+surtout en vieillissant, je me demande si ce ne serait pas l’œuvre que
+je voudrais tenter... oui, un très gros livre à propos de l’amour.
+
+L’idée que Jules Hector, le critique influent, sévère, mais juste,
+tenterait une histoire de l’amour depuis les temps les plus reculés
+jusqu’à notre lamentable époque, nous déride.
+
+Il rit avec nous et boit un peu de chartreuse.
+
+--Voyons, dit Massouard entêté comme une brute, vous sauteriez aussi?...
+Vous qui poussez les gens à se casser les reins.
+
+--Certes, mais beaucoup plus haut que les autres... et il ne faudrait
+pas que la société me mît des barrières, car je m’approprierais l’objet
+d’art, en supposant que je le découvre, par tous les moyens possibles, y
+compris le rapt, le viol et le mariage. Un objet d’art d’une réelle
+valeur, physique ou morale, plutôt physique, c’est un tremplin précieux,
+vous savez! c’est le gage de beauté que les dieux nous accordent pour
+faire notre salut, remplir notre mission, gagner le pain de notre âme et
+toutes nos raisons d’exister... sans lui. Ah! sans lui... (Jules Hector
+ajoute d’un ton sourd:) Bien fous les sages qui le laissent s’échapper
+de leurs mains... La société, surtout les lois morales que nous nous
+inventons en dehors de toutes les justices, enchaînent tellement nos
+poignets, quelquefois!
+
+Nous nous regardons fixement, Jules Hector et moi, et nous n’écoutons
+plus les réflexions d’Andrel.
+
+Je vois bien qu’il songe aux Javanaises...!
+
+... Parce que je songe à Cléopâtre.
+
+--... De nos jours la passion est sans objet, dit-il, me répondant sans
+que j’aie pu parler, ou tous les objets sont si loin. Pas en France.
+Non... plus en France.
+
+Et il fume, les yeux clos.
+
+A ce moment de discussion grave, on sonne à la porte du temple. Je
+tressaille parce que je n’attends personne. Il est minuit.
+
+Le vendredi soir, j’ai toujours mes trois camarades, pas plus. Nous
+avons arrangé cela ensemble parce que nous nous sommes aperçu qu’on ne
+pouvait pas causer dès qu’on était six ou huit. Nous avons été cinq un
+moment, avec un arriviste plus jeune, mais cette petite bonne à tout
+faire du succès nous servait des cancans de journalistes et se servait
+de nos mots pour servir des journalistes. Nous l’avons prié de rendre
+son tablier. Nous ne sommes que quatre pouvant nous tolérer. Andrel fait
+un roman toutes les années bissextiles, un livre solide, ennuyeux, d’une
+écriture merveilleuse; moi je bâcle un volume tous les ans, qui peut
+amuser les femmes, selon l’opinion d’Hector, mais dont le style laisse à
+désirer... même aux femmes. Nous nous complétons parce que nos défauts
+respectifs nous sautent aux yeux et que nous sommes heureux d’avoir
+mutuellement à nous pardonner quelque chose.
+
+Massouard, le rustre, amuse Jules Hector, le systématique Hector, qui
+critique et invente des systèmes de naissance sans jamais avoir mis une
+seule œuvre debout. Habillé comme un Anglais soucieux de correction,
+Hector contemple avec une joie intense Massouard vêtu en maçon du
+dimanche et déchargeant sa pipe à petits coups secs sur l’épaule des
+statues les plus fragiles, plâtre, terre cuite, albâtre, marbre blanc,
+si bien que ses confrères, les sculpteurs mondains, en sont à ne pas
+oser lui montrer leur création.
+
+Car celles de Massouard... qui pourrait les atteindre à l’épaule?
+
+Second coup de timbre.
+
+Joseph doit dormir sur la banquette de l’antichambre ou est allé se
+coucher. Je suis angoissé parce que je pense immédiatement à Cléopâtre,
+je ne pense qu’à elle, puisque ce n’est pas elle qui peut venir. Elle a
+mon adresse, pourtant, avec ma carte.
+
+Dans l’atmosphère bleutée du salon règne un calme et une sécurité qu’on
+ne devrait pas troubler... si ce n’est pas elle! je vais voir. La
+portière retombe sur moi en même temps que ces mots d’Andrel:
+
+--Ce Rogès, quel esclave de sa ficelle! Je parie qu’on vient la tirer
+jusque chez lui. Ça, c’est un coup de sonnette de femme. Hélas!
+
+Un tourbillon de soieries, de dentelles, la mollesse d’une fourrure et
+une odeur violente de chypre.
+
+C’est Julia.
+
+--Tu es folle! sans prévenir... Et ton mari?
+
+--Non... J’ai une voiture en bas, j’arrive de chez les Devierne, de leur
+vendredi, j’y reste plus ou moins, c’est pas important. Mon mari
+travaille, suis venue au hasard de la fourchette... Tu travailles aussi,
+tant mieux, nous allons nous amuser... J’ai deux heures.
+
+--Plus bas, malheureuse! Il y a du monde... pas de femmes, des amis, un
+clan qui te connaît, que tu connais... Massouard et les autres... c’est
+impossible.
+
+Je songe que ce qui est impossible c’est que je la renvoie. Elle aurait
+une attaque de nerfs.
+
+Elle se tord, prend son parti, et entre dans le salon, tête haute:
+
+--Bonjour, Messieurs. Comment, mon mari n’est pas là? Je viens reprendre
+mon mari, en passant.
+
+Cela s’est fait si rapidement que je n’ai pas eu le temps d’un geste, je
+bafouille, j’explique des choses inutiles, car tout le monde a compris,
+et mes trois amis se lèvent en s’entreregardant comme trois augures.
+
+--Oui, Mme Noisey vient reprendre son mari... qui m’avait promis de
+venir, et il s’est excusé par télégramme _comme vous savez, Messieurs_.
+(Une gaffe!) Nous allons avoir le plaisir de lui voler sa femme quelques
+minutes pour le punir de ce lâchage.
+
+Et mes yeux ajoutent, furibonds:
+
+--Quelques minutes, tu m’entends, petite peste!
+
+Ils savent que je mens.
+
+Elle sait que je mens.
+
+Nous savons tous que nous mentons.
+
+Qui trompe-t-on ici? je crois que c’est Noisey, mais je n’en suis pas
+bien sûr.
+
+Le petit singe de Vénus est entré dans le temple.
+
+Massouard cache sa pipe, comme un gosse mettrait sous sa blouse une
+poire volée.
+
+Andrel rentre des manches douteuses.
+
+Hector jette son cigare d’un mouvement d’impatience.
+
+Je vais ouvrir une fenêtre pour chasser le nuage.
+
+Du froid pénètre. On se tait.
+
+Elle est très à son aise, détache son manteau, ôte ses gants. Elle est
+outrageusement décolletée, a une jupe de tulle pailletée sur satin rose,
+un corsage haut d’une phalange et un croissant de brillants éclaire ses
+cheveux. Je connais le croissant... il me semble qu’il brille moins. Ses
+yeux de myope sont humides, sa bouche se mouille, et elle rit.
+
+Elle n’a jamais eu tant de mâles à la fois à faire embêter.
+
+Nous songeons que chacun notre tour, ce serait plus drôle.
+
+--Eh bien, quoi, Messieurs? Vous ne fumez plus? Offrez-moi, au
+contraire, une cigarette, j’adore ça, et puisque mon mari n’est pas
+là... je vais le remplacer. (Elle fume, je suis consterné.) Tiens,
+Monsieur Massouard? heureuse de causer avec vous, je viens un peu pour
+cela. J’avais demandé à mon mari de vous prier pour un buste. Ne me
+faites pas cette lippe! Vous fabriquez des bonnes femmes que je gobe. Je
+suis toute petite et ça m’irait de grandir comme votre Jeanne d’Arc,
+j’ai pas de lignes du tout et M. Louis Rogès prétend que j’ai l’air d’un
+singe en peluche... Si vous vouliez le faire mentir...
+
+Jules Hector laissa tomber ceci, tranquille:
+
+--Ce ne serait pas la première fois, Madame.
+
+Massouard est ahuri. Il secoue sa crinière de lion roux.
+
+--Mais, Madame, je ne travaille pas dans les mondaines, moi. De la
+ligne... on a toujours de la ligne, cependant, non, je ne vous vois pas
+en Jeanne d’Arc.
+
+Et il a son gros rire de gros brasseur de glaise.
+
+Andrel ajoute, conciliant:
+
+--Peut-être en _Esméralda_... rien que pour la chèvre.
+
+--Qu’est-ce que c’est que _Esméralda_? demande Mme Noisey qui a lu tous
+les livres de Catulle mais n’est pas allée jusqu’à Victor Hugo, ayant
+entendu dire que c’était la même chose.
+
+--C’est, fait Andrel très respectueux, une danseuse sacrée du temps
+d’Osiris.
+
+Je suis sur les épines et j’offre du thé. Seulement il n’y a plus de
+thé, et les petits fours sont finis. Reste des liqueurs, beaucoup trop
+fortes; si je lui fais boire de la chartreuse verte, elle va se répandre
+en mille folies, et, comme ce n’est pas une drôlesse, je serai obligé de
+me fâcher avec des gens que j’aime bien, _pour cette drôlesse_.
+
+Elle jacasse, minaude, griffe, déclare le dernier livre d’Andrel, trop
+_décadent_. Elle a beau secouer sa jupe pailletée, nous sommes en bois.
+Ah! Andrel a raison, une servante vaudrait mieux, elle servirait le thé,
+bourrerait les pipes, et, l’heure de la littérature venue, elle s’en
+irait se coucher, sur les pointes, pour ne pas faire de bruit.
+
+Hector est le plus cruel. Il retourne contre elle tous ses mots et la
+frappe par derrière avec des manières de stylets italiens qu’elle sent,
+mais qu’elle ne peut pas voir. Massouard finit par la frapper, lui, de
+l’index, sur l’épaule, comme s’il _débourrait_; Andrel propose des
+promenades à bicyclette... La soirée se gâche complètement.
+
+Enfin ils s’en vont.
+
+Massouard pour éviter le rendez-vous du buste.
+
+Andrel pour fuir le rendez-vous de bicyclette qu’il a d’abord désiré.
+(Il redoute une scène de jalousie... pas de moi.)
+
+Et Hector part le dernier en lui baisant la main, très gracieusement.
+
+Seuls:
+
+--Tu m’en veux, Loulou?
+
+--Je suis littéralement exaspéré, si tu tiens à le savoir. Ton mari a
+peut-être eu l’idée d’aller te chercher chez les Devierne, et le vois-tu
+ne t’y trouvant pas? Tu es folle ou tu as envie de nous forcer à nous
+couper la gorge, dis?
+
+--Il y aurait de quoi, je t’assure! Vous êtes aussi bêtes l’un que
+l’autre (elle tapote sa jupe).
+
+J’éclate:
+
+--Mais pourquoi viens-tu?
+
+--Tu n’es pas poli, mon cher... je viens (elle cherche), je viens pour
+te faire plaisir. (Elle m’embrasse:) J’ai deux pauvres heures, je te les
+apporte et tu grondes?
+
+Elle saute à mon cou. Elle se frotte à moi et se fait choir de la cendre
+de cigarette dans le dos, malgré tous mes efforts pour la maintenir à
+des distances respectueuses.
+
+Voilà que je joue les Massouard, à présent. Je _débourre_ sur l’épaule
+des statues. Mais celle-là est si petite.
+
+J’ai passé la nuit précédente chez Thilde. Je suis très vanné. J’ai
+plein le dos de l’amour _gentil_ comme elle a plein le dos des cendres
+de ma cigarette.
+
+Tout de même je souffle un peu pour écarter ce voile gris.
+
+Elle rit, chatouillée.
+
+--Pourquoi que tu souffles?
+
+--Rien, des cendres. Dois-je te reconduire ou faut-il aller payer le
+fiacre? Si ton cocher te lâche, nous serons jolis...
+
+--Non. Me lâchera pas. Nous avons une petite heure... et je n’ôterai pas
+ma belle robe.
+
+Je me demande quelle différence il peut y avoir entre Mlle Léonie, la
+pierreuse, et Mme Julia Noisey, femme d’un honnête architecte?
+
+Au moins Léonie ressemble à Cléopâtre, elle!
+
+Subitement calme, je la dépose sur un fauteuil.
+
+--Lia, je ne joue plus. Tu as dépassé la mesure.
+
+--Hein? Il y a de la mesure, maintenant! Ah! non, c’est idiot! Risquer
+de se faire tuer pour un homme! Tout planter là pour venir se jeter à
+son cou et l’entendre verbaliser comme un garde champêtre... Ça c’est
+trop fort! Tes amis? Est-ce que tu n’aurais pas dû les flanquer à la
+porte en mon honneur, espèce de grand mal élevé! Tes amis! Ils sont
+propres! Massouard, c’est un palefrenier. Lui confier mon buste? Je ne
+lui montrerais pas ma jambe, seulement. Mon mari en connaît de plus
+chouettes, des sculpteurs dans l’architecture; et ton Andrel qui pond
+des livres comme des Bottin! On ne peut même pas fourrer ça dans son lit
+pour s’endormir, tellement c’est gros. Ah! Ne crie pas... tu m’as dit
+déjà qu’il faisait trop _dense_... sais pas ce que ça veut dire, mais je
+lui répéterai un jour, sois tranquille. Quant à Hector, je lui en passe
+parce qu’il est poli, seulement j’ai idée qu’il doit être _symboliste_
+ou... _pédéraste_, car il ne serait pas toujours habillé de noir et
+ganté de blanc comme une lettre de faire part!
+
+Je suis étourdi, suffoqué, sans voix. Non, je n’ai pas envie de crier,
+j’ai envie de me sauver.
+
+Elle me griffe.
+
+--Symboliste ou pédéraste, Jules Hector? Lia, taisez-vous, sacré
+tonnerre, ou je vais vous gifler!
+
+Elle est debout, furieuse, ses cheveux courts semblent droits, ses
+sourcils sont en accent aigu, sa bouche est violette, elle a ses ongles
+en avant.
+
+--Moi! Essayez donc de me battre, _moi_ que mon mari n’a jamais osé
+toucher! Vous êtes déjà assez brutal, Dieu merci. C’est bon... je m’en
+vais... tant pis si mon mari est chez les Devierne, je lui dirai d’où je
+sors et tu auras du plomb dans la cervelle, puisqu’au fond tu as peur de
+ça!
+
+Le malheur est que mon état de nerfs ne me permet pas de juger drôle une
+offense de singe.
+
+J’ai levé la main et je la gifle, histoire de me différencier du mari.
+
+Pas très fort, assez pour lui donner des couleurs.
+
+Elle pleure, se roule sur le tapis et casse les barreaux d’une chaise
+volante.
+
+Je suis très honteux et j’essaye de l’embrasser sans aller plus loin que
+de plates excuses.
+
+Elle me rattrape, se tord, me mord. Il est clair qu’elle va finir par
+gagner la partie. J’en tremble...
+
+En bas, sur le pavé, le bruit monotone d’un sabot de cheval qui se
+morfond dans la rue à marquer l’heure...
+
+Je m’imagine entendre le mari, frappant ma porte d’un poing résigné.
+
+Dans la débâcle des jupes pailletées, puis roses, puis blanches, puis
+encore très roses, je me perds, je m’attarde, j’ai l’odieuse sensation
+d’accomplir plus une corvée mondaine qu’une cérémonie amoureuse.
+
+Elle est déjà toute consolée, daigne sourire, se relève en retapotant
+ses jupes.
+
+--Voyons, Lia, c’est pas sérieux? Voici deux fois que tu me joues ce
+tour. Tu manques absolument de générosité, épouvantable petite singesse?
+Tu vas te sauver maintenant.
+
+--Tiens! C’est pour payer la gifle.
+
+--Pardon! Rends-moi ma monnaie alors.
+
+Elle est d’aplomb, lisse, proprette, et à part un pli dans les bouffants
+de ses manches et un autre, sous les yeux, elle est fort digne.
+
+--Non!... Je me trotte. A lundi le dîner chez moi, c’est convenu, hein!
+
+Je ne risquerais pas un viol, en ce moment, pour toute la littérature.
+Le mieux est de l’accompagner jusqu’à sa voiture, en s’effilant les
+moustaches, et en l’appelant: _chère Madame_, c’est plus facile.
+
+Pendant que nous descendons l’escalier, moi, tenant un bougeoir, elle
+ses jupes qu’elle retrousse afin d’éviter d’accrocher ses dentelles au
+bout des tringles, elle me débite des choses monstrueuses, dans le cou:
+
+--Si tu étais bien raisonnable, bien gentil, ce serait toujours comme ça
+et nous serions bons amis tout plein. Tu comprends, j’ai peur des
+gosses, ce serait une histoire que mon mari ne me pardonnerait pas, lui
+qui fait tant attention... Et puis, me vois-tu sans taille, malade, neuf
+mois et plus? Un médecin m’a prédit que j’en mourrais... mets-toi ça
+dans la tête... si tu m’aimes. Non, _tout l’amour_, c’est vraiment sale.
+Vous ne pouvez pas vous figurer ce que vous avez l’air bête... car nous
+avons le temps de vous regarder, tandis que vous autres, vous ne nous
+voyez même pas... Le reste, à la bonne heure... il faudrait seulement
+supprimer les gifles, je suis assez jolie pour qu’on prenne des gants.
+
+Elle appelle ça des gants!
+
+J’ai beau connaître la petite antienne par cœur, je suis secoué d’un fou
+rire. En a-t-elle un profond mépris de l’homme, et elle n’ajoute même
+pas la pudeur de l’oubli. Quand on songe que Thilde, de son côté,
+appelle toutes les bagatelles de la porte les _choses sales_.
+
+A mon tour je me tords et nous nous quittons sur des éclats de rire qui
+s’étouffent dans nos baisers.
+
+Mais je vais rompre. J’en ai assez.
+
+_Le petit singe est sorti du temple_, heureusement.
+
+
+
+
+V
+
+NOUS AVONS SUR LES YEUX COMME UN VOILE DE CENDRES
+
+
+Il fait gris, je crois qu’il pleut, j’entends venir, du sixième, les
+cris despotiques d’un enfant qui braille comme cela depuis une heure. Je
+ne peux plus écrire. Je suis navré.
+
+Devant moi, monceau de papiers, livres ouverts, du vin Mariani dans une
+coupe illyrienne qui m’amuse toujours par ses reflets de vieux bijou
+byzantin, et, derrière moi, la caresse discrète d’un bon feu. Je suis
+aux meilleures loges pour voir la vie, ou ce que je crois être la vie,
+en littérature, et je ne peux pas achever les phrases, rien ne sort,
+c’est inutile de continuer, je perds mon temps.
+
+Enfin, pourquoi cette maison, qui est d’ordinaire si tranquille,
+devient-elle, certains jours, inhabitable? Les enfants hurlent, des
+chiens, qu’on n’a jamais rencontrés sur les paillassons, aboient
+lamentablement; des bonnes font des réflexions d’une voix perçante et
+Joseph éprouve le besoin de bousculer des meubles, de l’autre côté.
+
+Je me lève. En marchant je trouve cette idée que, peut-être, je
+m’aperçois des bruits de la maison surtout quand je n’ai pas envie de
+travailler.
+
+L’enfant se tait.
+
+Passe un camion.
+
+Jadis, il y a trois ou quatre ans, je n’entendais jamais un camion
+passer dans ma rue. Vraiment, cette maison est inhabitable.
+
+Autre réflexion logique: «Ah bien! pour ce que tu écris...»
+
+Si, seulement, une femme...
+
+Je pense aux yeux de cette fille. Est-elle guérie? Est-elle revenue? Si
+elle avait jamais l’idée de me remercier de mes pauvres roses?
+
+Non, elle n’aura pas cette idée. Elle est d’un monde où on n’a pas ce
+genre d’occupation.
+
+Je pense donc toujours aux yeux de cette fille?
+
+Coup de timbre.
+
+--Pstt!... Joseph, j’y suis pour n’importe qui. Ouvrez vite.
+
+Joseph, qui a reçu, le matin, l’ordre formel de défendre ma porte, va
+ouvrir en prenant un air pincé.
+
+J’entends le bruit d’un parapluie qu’on dépose, un peu lourdement, dans
+la grande potiche.
+
+Ce n’est pas une femme. Les femmes ne se séparent pas de leur parapluie.
+Elles vous les fourrent sous les coussins du canapé, les accrochent à un
+cadre, avec les pincettes, à gauche de la cheminée, dans tous les
+endroits impossibles, où elles les y oublient, le plus souvent, mais ne
+les posent pas dans l’antichambre parce que ce serait normal.
+
+C’est un homme, un raseur.
+
+Je me remets à écrire, très grave, dardant des prunelles profondes, des
+regards de personnage très absorbé par le problème social. Le raseur va
+saisir tout de suite, si c’est un Monsieur bien élevé, qu’il est en
+train de troubler l’éclosion d’un chef-d’œuvre... et j’écris,
+machinalement, la première phrase venue:
+
+ «_Nous avons sur les yeux comme un voile de cendres._»
+
+Ça n’a d’ailleurs aucun rapport avec le reste de la page.
+
+--Est-ce que je ne vous dérange pas trop, Monsieur Rogès?
+
+Une voix douce, un peu tremblante, une voix de garçon embêté, fatigué,
+très affectueux.
+
+Je lève la tête, subitement fou de terreur.
+
+C’est Gaston Noisey, le mari de Julia.
+
+Il n’est jamais venu chez moi.
+
+Je dîne rarement chez lui, nous allons souvent au théâtre tous _les
+trois_, et nous échangeons les menues politesses d’usage entre gens du
+même monde qui s’estiment... de loin. Je lui épargne les trop longues
+intimités, les poignées de mains chaleureuses et les effusions, toujours
+désagréables à se rappeler quand on doit finir, un matin, par ne plus
+pouvoir se souffrir. Je l’ai prié, comme je le devais, de me rendre
+visite quand bon lui semblerait: des tableaux à voir, des livres, et un
+certain traité d’architecture indo-chinoise, mais je me suis arrangé de
+façon à ce que cela ne le tente point. Aux fumoirs des soirées où nous
+nous retrouvons une ou deux fois par mois, nous causons du ton détaché
+et plaisantin des gens qui n’ont plus rien à se dire.
+
+Pour l’honneur de notre sexe, je ne peux pas supposer qu’un mari, jeune,
+assez intelligent, serait-il à mille lieues de toute littérature et de
+toute psychologie, ne puisse pas se douter, au seul parfum de la peau de
+sa femme, qu’elle le trompe.
+
+Si Gaston Noisey, l’architecte d’humeur casanière, vient me faire une
+visite, c’est qu’il sait tout, comme au dernier acte.
+
+Le fauve qui dort en moi se réveille dès que je me sens en présence d’un
+danger physique, c’est-à-dire j’ai d’abord _très peur_ et mon second
+mouvement cherche une arme, parce que la bravoure est une résultante
+_immédiate_ de la peur, pour les animaux, du moins.
+
+Je recule, d’instinct, du côté d’une panoplie où se réunissent, en
+étoile d’acier, cinq lames de poignards qui ne peuvent servir à rien.
+
+Il serait simple de frapper le premier.
+
+J’ai à peine effleuré du dos la panoplie que je redeviens très civilisé:
+je vais à lui, les mains tendues:
+
+--Comment allez-vous, Noisey? je suis heureux de vous voir. Non, je n’ai
+justement pas envie de travailler, pas mieux à faire que de causer avec
+un homme d’esprit.
+
+Il me serre la main.
+
+Nous ne sommes pas tragiques du tout.
+
+Il s’assied, souriant dans sa barbe, une jolie barbe. C’est un garçon de
+trente-deux ans, grand, un peu fluet, des yeux très bons, des gestes un
+peu indécis d’homme qui ne comprend pas très bien tout ce qui lui
+arrive, mais la résignation de qui sait, cependant, en accepter les
+conséquences. Règle générale, il y a tout à craindre d’un personnage
+résigné quand il est en face d’un impulsif de ma trempe: c’est toujours
+l’impulsif qui a le dessous.
+
+--J’avais besoin d’aller aux Beaux-Arts aujourd’hui, murmure-t-il, et je
+n’ai pas voulu passer si près sans venir vous voir. Vous savez que je
+suis un peu hibou, votre monde littéraire me fait l’effet d’un
+épouvantail. J’ai bien hésité... puis nous avons tant de fois causé
+ensemble à cœur ouvert...
+
+Est-ce que nous sommes dans un vaudeville ou dans une tragédie? je ne
+comprends plus. Ou Lia lui a tout avoué en un transport de rage parce
+que je lui ai écrit (poste-restante, selon l’us) que j’en avais assez,
+ou il a pincé des lettres malgré nos précautions. Quant aux amis,
+personne, cela j’en réponds, n’a divulgué quoi que ce soit. Ils sont
+bien trop indifférents.
+
+Bon Dieu! j’ai chaud.
+
+--Mon cher Noisey, je suis tout entier à votre disposition.
+
+Et je souligne, d’un regard froid. Je crois que je suis seul à me donner
+des répliques. Il prend des cigarettes que je lui offre (justement
+celles que sa femme a l’habitude de fumer ici) et il s’installe, le
+buste un peu incliné, les yeux très humbles, avec une allure de chien
+battu qui serait risible en toute autre occasion. Sa main gauche déplace
+naïvement des petits objets sur le coin de ma table et sa main droite
+lustre le bord de son chapeau.
+
+Je mets mon coude sur mon papier, mon menton dans ma paume et j’attends.
+
+--Est-ce que vous travaillez comme ça tous les jours... du même train?
+
+Une _interview_?
+
+--Non, vraiment. Il y a des fois où je suis d’humeur massacrante. Ainsi,
+quand vous êtes entré, j’avais envie de tuer quelqu’un, ou de me jeter
+par la fenêtre, je suis très nerveux. Votre venue est une aubaine. Dans
+nos romans, il y a certaines situations qu’il faut savoir dénouer coûte
+que coûte. N’est-ce pas votre avis?
+
+Je raille. Je suis direct, j’ai une jolie ligne, je me regarde marcher
+avec plaisir... seulement, je réfléchis que, tout de même, c’est en
+hiver, qu’un duel avec un architecte ce n’est pas drôle, que je ne fais
+plus d’escrime depuis un mois, faisant trop de femmes, et que, dans les
+reins, une traître pointe de fatigue...
+
+--Moi, j’ai aussi comme ça des jours où je ne suis pas rose.
+
+Il fume, mélancolique.
+
+--A propos: comment va Mme Noisey? Voyez mon étourderie, j’oubliais de
+vous en demander des nouvelles. Mes excuses, cher Monsieur.
+
+--Elle va bien, elle va très bien... sauf les nerfs... Une indisposition
+qui court, en ce moment, je crois. Je venais... Écoutez Monsieur Rogès,
+vous allez peut-être vous moquer de moi, je viens vous demander un
+conseil... oui... là... ne froncez pas les sourcils. Les bourgeois,
+comme vous dites, ça n’entend rien à la littérature et ça vous a une
+grande confiance dans les littérateurs, des savants, toujours. J’ai lu
+quelques-uns de vos livres et j’ai été très étonné de voir des choses
+sur la vie que j’ignorais. C’est bien bizarre comme tout est clair quand
+vous l’expliquez. On pense en les lisant: «Ça doit lui être arrivé, tout
+ça.» Au fond, il ne m’est pas arrivé tant d’histoires... je le regrette.
+Je vais risquer de vous demander un avis comme à un confesseur. Les
+bouquins... ça rend presque sacré et... ça tourne bien des pauvres
+petites têtes, aussi.
+
+Quel jeu jouons-nous? Il est impertinent, ce me semble, l’architecte.
+
+Je réponds avec une impertinence plus marquée:
+
+--Je ne suis pas un saint, je vous assure, Noisey, vous exagérez... par
+politesse. Débrouillons: quel conseil voulez-vous me demander?
+
+Il respire doucement, se caresse la barbe. C’est étonnant comme il est
+simple.
+
+--Oh! je vais vous paraître un peu ridicule; mais c’est plus fort que
+moi, j’ai confiance en vous, parce que vous êtes très gentil, très bien
+élevé; je vous ai entendu vous emballer tellement sur les questions
+d’amour, et prétendre qu’on n’a pas le droit de corrompre des
+innocents... alors... j’ai fini par me dire que ce serait encore vous
+qui sauriez me tirer d’embarras.
+
+Va-t-il m’emprunter de l’argent?
+
+Le mot de Mlle Léonie me revient: «_Tout ça, c’est du chiqué!_»
+
+--De plus en plus à votre service, mon cher Monsieur.
+
+J’émiette un bâton de cire à cacheter pour prendre patience. Le
+préambule est un peu long. Au théâtre ce serait d’un goût détestable.
+
+--Monsieur Rogès, pourquoi espacez-vous vos visites depuis quelque
+temps?
+
+--Mais, mon cher Noisey, je suis tellement roulé par la vie des lettres.
+Une première, des romans, et des correspondances folles. Je vous ai déjà
+dit qu’il y avait des trous dans mon existence absolument comme dans la
+lune. Je m’éclipse, je m’enferme, et, au lieu de faire la noce, selon la
+jolie expression de Mme Noisey, je travaille sans même le souvenir de
+mes meilleurs amis.
+
+--Êtes-vous bien sûr que vous n’avez pas d’autre raison... pour nous
+fuir?
+
+--Je vous jure...
+
+Il hausse les épaules, ses bons yeux deviennent tristes.
+
+--Allons! Allons! Ce n’est pas vous qui l’avoueriez. Je vais vous
+apprendre, moi, pourquoi vous nous fuyez, Rogès... car vous nous fuyez,
+maintenant... C’est parce que... parce que ma pauvre petite folle de
+femme s’éprend de vous et que cela vous agace... Ça y est-il? Est-ce
+bien cela?
+
+Je suis tué.
+
+Heureusement que je ne peux jamais pâlir étant déjà très pâle, de
+naissance, mais je dois lui faire une paire d’yeux fixes très réussis.
+
+Un silence relativement mortel.
+
+--Oui, Rogès, reprend Noisey de son ton amical, humblement. Je vous
+scandalise et je vais m’expliquer. Nous sommes seuls, vous avez le
+temps, et, je vous le répète, j’ai toute confiance en vous. (Il fume.)
+Écoutez-moi bien: j’ai épousé une petite pensionnaire, naïve, gamine,
+elle avait seize ans quand nous nous sommes mariés--et elle est,
+aujourd’hui, à vingt-quatre ans, aussi gamine que le jour de son
+mariage. Je sais qu’elle m’aime bien, je ne le mentionne pas par
+fatuité... non, elle me l’a prouvé maintes fois, mais elle est
+sentimentale en diable et c’est là le défaut de sa cuirasse. Je ne me
+dissimule pas que je ne suis pas toujours son rêve. Je suis positif,
+hélas, autant qu’un bon mari peut l’être, et je l’aime, de mon côté,
+sans rester dans les nuages. Elle a des idées de pensionnaire, de fleurs
+bleues, de fantômes et d’amour éternel qui sont absurdes, lui font
+trouver que la soupe c’est toujours de la soupe. Ah! la femme est un
+ressort bien délicat, on a vite fait de tout fausser rien qu’en laissant
+sonner l’heure à sa pendule. Enfin, nous sommes entre hommes et je serai
+plus franc: j’ai le malheur d’avoir épousé une petite femme qui n’a pas
+de sens, et, par-dessus le marché, cette petite femme-là a eu le malheur
+de lire un livre de vous où vous parliez de deux amoureux qui voulaient
+rester purs. Ça lui a tourné, monté l’imagination, elle n’a pas du tout
+deviné que vous vouliez parler d’autre chose et ce n’est fichtre pas moi
+qui lui ai fourni des détails. J’ai fort bien suivi son raisonnement,
+son _état d’âme_, comme vous dites, les gens de lettres. On n’est pas
+très bête quand on aime beaucoup sa femme et on l’écoute causer, sans en
+avoir l’air. Elle a cru que l’amour pur, _l’amour de tête_ selon votre
+expression, existait, et elle vous a supposé capable, à cause de votre
+allure de beau chevalier, de ce tour de force. Ne vous a-t-elle pas fait
+des tirades là-dessus devant moi, un soir, au dessert? Ne niez pas. J’ai
+compris. Vous avez répondu par des plaisanteries, puis, à partir de ce
+soir-là, vous vous êtes espacé... car vous êtes un honnête garçon; de
+plus, vous n’êtes pas libre. Ce n’est un mystère pour personne que Mme
+Mathilde Saint-Clair, la grande pianiste...
+
+Je me lève brusquement.
+
+--Permettez, cher Monsieur. Il faut laisser le nom de cette dame en
+repos. Il s’agit de votre femme, rien que de votre femme pour le moment.
+Vous avez découvert, ou cru découvrir que Mme Noisey était amoureuse de
+moi et vous venez me le reprocher, c’est trop naturel... Mais quel
+conseil voulez-vous me demander à présent?
+
+Je me promène de long en large pour me dégourdir les jambes. Il est
+évident que je me bats demain. C’est un nouveau système d’ironie. Il est
+très bien, ce Monsieur, j’admire sa ligne et s’il est aussi fort aux
+feintes de l’escrime... J’aurai du fer à retordre. Me voilà propre: je
+lâche la femme, je pense avoir la paix et le mari me tombe sur les
+bras...
+
+Noisey ajoute d’un ton soumis.
+
+--Je viens tout simplement vous prier d’écrire un livre pour expliquer à
+ma femme que les hommes ne sont pas anges (il rit). Vous cherchiez
+l’autre jour un sujet de roman. Eh! En voici un qui se vendra! J’ai déjà
+dit à Julia, qui faisait l’éloge de votre respect pour les dames, que
+l’amour de tête n’était possible qu’accompagné de l’autre, et, très
+certainement, vous couchez avec la belle Mathilde.
+
+--Mon cher Noisey, vous vous moquez de moi?
+
+--Pas du tout. Je sens bien que vous n’aimez pas ma femme. Elle vous
+déplaît, je vous ai entendu raconter à M. Andrel que vous la trouviez
+laide et un peu folle; seulement, elle, vous a dans la tête parce
+qu’elle cause de vous tout le temps. Si c’était plus grave, elle ne me
+ferait pas ses confidences. Elle m’a déjà dit vingt fois: «Va donc me le
+chercher, il m’amuse et je ne peux pas me passer de lui.» (Il ajoute, un
+peu sévèrement, du ton d’un bourgeois qui prend un artiste au collet:)
+Dame! Vous faites le mal sans le savoir, vous autres. Ce serait justice
+de nous aider à le réparer. Vous pouvez bien écrire un livre _naturel_,
+pour changer.
+
+Ils ont donc tous la monomanie de croire que leurs histoires naturelles
+sont intéressantes, ces sacrés bourgeois... et tous la monomanie de vous
+fournir un sujet?
+
+Je me plante à califourchon sur une chaise, la même dont Lia, en se
+roulant, a cassé deux barreaux, et je le contemple.
+
+--Vous êtes prodigieux, mon ami Noisey.
+
+Lui, modestement:
+
+--J’aime beaucoup Julia, vous savez; alors, je me suis dit que vous, qui
+êtes au fond un bon garçon, vous emballant si facilement, vous vous
+emballeriez là-dessus et que vous me tireriez du mauvais pas où vous
+m’aviez mis. (Sourire très malin.) Un livre un peu plus _cochon_ que les
+autres, ce n’est pas une affaire pour vous. Ça la dégoûtera des amours
+pures, elle vous traitera de malpropre, car pour elle tous les hommes...
+positifs sont des sales, et je serai sauvé: elle vous prendra en grippe.
+
+Je commence à dégringoler de mes sommets tragiques.
+
+Je m’amuse.
+
+--Voyons, Noisey, vous êtes jeune, pas plus bête que le voisin (au moins
+autant!) et votre femme vous aime... pourquoi redoutez-vous ce
+caprice... de tête de la part d’une personne honnête qui n’a pas de
+tempérament?
+
+--Tiens! (Il s’anime.) Moi, je n’ai pas l’étourderie de Julia. Je veux
+bien admettre que cela débute par des blagues, mais ça finit par devenir
+sérieux quand ça intéresse le voisin. Si jamais elle en rencontre un qui
+se pique au jeu... Je n’ai pas envie d’être cocu plus tard, moi.
+
+Est-ce que j’avais la berlue, tout à l’heure?
+
+Il est sûr de ne pas _l’être_ encore, cela saute aux yeux, et je
+reconstitue la scène: elle aura été surprise pleurant après mon
+télégramme, nerveuse, noyée de vapeurs; comme elle le mène par le bout
+du nez, elle lui aura fait avaler qu’elle avait un caprice de pure
+imagination pour moi, qui suis _un chaste_, tellement réservé...
+
+--Dites-moi, Noisey, puisque vous me faites l’honneur de m’introduire
+dans vos secrets d’alcôve, pourquoi Mme Noisey n’a-t-elle pas de sens?
+Est-ce qu’elle est malade?
+
+--Non. Elle se porte à ravir, seulement, il y a les fameuses migraines,
+elle est nerveuse, délicate, si petite... Un rien la froisse, et
+l’amour, ça lui semble toujours une corvée désagréable.
+
+Je ne donnerais pas ma place pour un empire. D’ailleurs, il y a de ça
+dans son instantané, elle considère l’amour comme une chose fatigante,
+tellement fatigante que...
+
+--Allons donc, moi qui la croyais très amoureuse de vous au contraire!
+
+Soupir de Noisey, soupir sincère.
+
+--Amoureuse de moi, oui, seulement à la condition que je reste
+tranquille. Et tenez, un exemple: nous sommes restés un an seuls, en
+tête à tête, à la campagne. Je ne l’ai jamais sentie me désirer de bon
+cœur. Nous étions bien seuls, aucun voisin pour lui parler de
+fariboles... Je suis fixé. Elle n’a pas de tempérament... C’est une
+pensionnaire. Quant à essayer, pour lui faire plaisir, du fameux amour
+de tête, de roucouler dans les étoiles ou d’évoquer des fantômes au
+clair de lune... Serviteur! Je n’ai pas le temps.
+
+Je me tords, intérieurement. Avec ma rage de courir à tous les
+paroxysmes, je m’exagère les ridicules de ce mari, et je ne vois pas le
+beau poème de sa douleur. Il est résigné. Oh! ce n’est pas moi qui peux
+saisir tout de suite la grandeur du mot résignation, ce mot-là ne me
+représente qu’un homme regardant par le soupirail d’une cave. Résigné,
+mais bon gardien de son trésor; il ne la quitte pas (sauf une heure ou
+deux!), l’étudie, l’écoute, la console et tente même, du fond de sa
+cave, des démarches un peu ridicules. Il est persuadé qu’il ne sera pas
+cocu s’il prend des précautions. Nous en sommes tous là, et, s’il vient
+trop tard, c’est la faute de cette sale petite bête qui a le vice des...
+pensionnaires.
+
+--Mon bon Noisey, vous êtes digne d’un meilleur sort. Je vous avoue, en
+effet, que j’aime beaucoup Mme Saint-Clair et je n’ai nulle idée sur
+votre petite femme, j’ai horreur des trop petites femmes. Le livre _un
+peu cochon_. Hum! Remède pire que le mal, cher ami! Voulez-vous que je
+vous indique le véritable dénouement de la situation, moi?
+
+--Volontiers! (Il sourit.) Si c’est dans mes cordes.
+
+--Parbleu! Faites-lui un enfant!
+
+Je sens que je dis une rosserie. Le moyen de garder le juste milieu avec
+ces farceurs dont le mépris pour nous va jusqu’à nous demander d’amuser
+leurs femmes en des livres légers!
+
+--J’y ai déjà songé, répond doucement l’architecte se tortillant la
+barbe, mais vous n’imaginez pas ce que Julia est dépensière. Elle aime
+la toilette. C’est tantôt une dentelle, tantôt un bijou, tantôt un
+meuble, et nous vivons difficilement malgré nos airs à l’aise. Ainsi,
+elle a la rage des diamants, maintenant, des vrais. Aujourd’hui on ne va
+guère acheter des diamants à sa femme avec douze mille francs de rente,
+_sans espérance_. Alors, voyez-vous, un enfant, une nourrice, d’autres
+fanfreluches pour le berceau... Non, mon cher, je ne peux pas.
+
+Et il secoue la cendre de sa cigarette d’un doigt décisif.
+
+--Dites donc? j’ai aperçu, ces temps-ci, un croissant dans ses cheveux:
+des perles et des roses, au bas mot cinq cents francs. Mon petit Noisey,
+vous vous laissez attendrir?
+
+Je le dévisage, très tranquillement.
+
+Je connais l’histoire du croissant, puisque c’est moi qui l’ai offert.
+
+Il se tourne avec un bon geste paternel.
+
+--Pauvre petite folle! Un Lère-Cathelain. Elle a payé cela cinquante
+francs devant moi.
+
+Je recule ma chaise. Comment, il a vu... Ah! ça, c’est lui qui se paye
+ma tête depuis une heure? J’ai acheté moi-même le croissant en question
+et je ne l’ai pas eu pour moins de cinq beaux billets bleus.
+
+Je me promène dans une terrible agitation. Je sais bien qu’il a été
+convenu qu’elle prétendrait l’avoir acheté chez Lère-Cathelain et
+qu’elle se munirait d’un écrin portant cette marque... cependant le
+bijou est vrai, que diable, ou c’est le mari qui ment.
+
+--Monsieur Noisey, une objection...
+
+Je m’arrête, suffoqué.
+
+--Quoi? Il faut bien la laisser s’amuser avec le toc, puisque le toc
+l’amuse... c’est comme vos livres et les amours dans les étoiles, et
+quand ça ne me coûte pas plus cher!...
+
+--Sacredieu, mon petit Noisey, ce bijou...
+
+Je reste béant. Une idée! Elle aura revendu mon croissant vrai pour en
+racheter un faux devant lui... et c’est le faux qu’elle porte... Je me
+rappelle que la dernière fois, il avait un tout autre aspect... cela m’a
+frappé... alors qu’aura-t-elle fait de la différence?
+
+Je suis au bout de toute ma patience, je m’y perds et j’ai la sensation
+d’être cocu à mon tour.
+
+La conversation tombe. Noisey se lève. Il examine un bronze, regarde un
+tableau, feuillette le fameux traité d’architecture indo-chinoise. Il
+est un peu triste des confidences qu’il vient de me faire, point gêné.
+
+Il sort en me demandant la permission de revenir de temps en temps,
+épancher son âme.
+
+Me voici en passe de tromper la femme avec le mari.
+
+Délicieux.
+
+Il n’est pas plus tôt dehors que je suis saisi d’une rage. Oui, cet
+homme s’est fichu de moi et il faut que je m’aligne. Je ne peux pas
+tolérer qu’on se fiche de moi de cette odieuse façon.
+
+Je m’empare fiévreusement d’un télégramme et j’écris:
+
+ «Cher Monsieur Noisey, en réfléchissant à notre bizarre conversation,
+ il m’a semblé que vous n’étiez pas très fixé sur la valeur des
+ croissants que l’on porte dans votre ménage...»
+
+Je déchire.
+
+Idiot, grossier, je deviens le bourgeois et lui sera le littérateur.
+
+Autre télégramme:
+
+ «Cher ami,
+
+ «Entre nous, notre attitude manque de galbe et nous ferions mieux
+ d’aller terminer nos explications sur un terrain plus...»
+
+Ce qui manque de galbe, c’est de voler une femme à un homme pour vouloir
+ensuite coller de force un duel à cet homme beaucoup plus myope,
+décidément, que cette femme.
+
+Je déchire.
+
+Essayons d’une lettre pateline, genre Noisey.
+
+ «Voyons, cher Monsieur, de deux choses l’une: ou vous vous êtes moqué
+ de moi et je ne puis le souffrir, ou je me suis moqué de vous et vous
+ ne pouvez pas me souffrir, dès lors...»
+
+Toujours le duel. Je n’en sors pas.
+
+Je déchire encore.
+
+Une heure, le front dans les mains.
+
+Il y a l’histoire du croissant dont je ne sors pas non plus.
+
+Et je revois les yeux vagues de Noisey, j’entends sa phrase pleine de
+conviction. «_C’est une sentimentale._» La vicieuse que je connais, et
+qu’il ignore, laisse peut-être vraiment son cœur à la maison pour porter
+sa chair en ville, et le croissant vrai pour moi, faux pour lui,
+redevient faux pour moi, vrai pour lui.
+
+Noisey ne comprend pas et il fait ce qu’il peut.
+
+Moi, je ne comprends pas et j’écris des bêtises.
+
+Julia ne comprend rien et doit nous tromper avec un troisième.
+
+--Joseph... un fiacre! Je vais dîner au boulevard. J’ai faim.
+
+_Nous avons tous sur les yeux comme un voile de cendres._
+
+
+
+
+VI
+
+A LA COUR DE CLÉOPÂTRE, IL ÉTAIT UN TIGRE ROYAL...
+
+
+«... Sur le dos de l’éléphant blanc, la princesse est debout, sa main
+droite protégeant ses yeux longs, car le soleil incendie la plaine et
+fait rutiler le sable. Elle est vêtue d’une tunique blanche, roulée
+autour d’une de ses cuisses, laissant son sexe découvert. Elle a le
+buste nu, mais ses deux petits seins rigides sont coiffés de deux
+cloches d’or suspendues à son col par des chaînettes. Ses cheveux
+bouclés en grappes noires comme des grappes de raisin bleu, tombent sur
+ses oreilles, et un oiseau d’or paraît les couver sous ses deux ailes
+écaillées de gemmes curieuses. Le bec méchant de cet oiseau sacré,
+l’emblème d’une idole, fait plus méchant le profil de la princesse qui a
+l’air d’un garçon de quinze ans. Elle n’a pas de hanche et ses jambes
+pures s’étirent en fuseaux pâles. Elle n’a pas de ventre et l’on dirait
+que ses épaules fuient en deux lignes droites jusqu’à ses pieds étroits
+dont les orteils sont fleuris de scarabées peints. Elle est brune et
+blanche comme le fruit coupé des cocotiers. Elle semble toute petite,
+aussi très grande, quand elle se hausse pour y voir mieux. Des dessins
+violets terminent ses sourcils dont les extrémités, en flèches, vont
+rejoindre ses cheveux. Elle a un tatouage au-dessus de son sexe
+soigneusement épilé: il représente l’œuf du monde, un petit œuf plus
+ovale que les autres œufs, fendu de lignes rouges et couronné d’un
+serpent. Sur chaque joue de son visage, une étoile; sur les deux moins
+rondes joues de ses fesses, deux croissants. De temps en temps, elle
+prend les cloches d’or voilant sa poitrine pour en faire des cymbales
+qu’elle heurte d’un léger coup harmonieux.
+
+Accroupies près d’elle, les pieds retournés dans leurs paumes, ondulent,
+aux mouvements de navire de l’éléphant, deux filles complètement nues,
+deux esclaves. La première tient l’éventail de byssus, la seconde la
+boîte des fards et des parfums. Elles ont les paupières closes, ne
+s’intéressent à rien, attachées par une corde comme deux bêtes
+entravées.
+
+Derrière la princesse, un enfant nègre, joli et de justes proportions,
+hausse le parasol de plumes. Il doit avoir dix ans. Il ne parle pas,
+ayant eu la langue coupée dès sa naissance, mais ses regards étincelants
+sont fiers. On le dit fou parce qu’il est le seul qui ose regarder la
+reine en face. Peut-être ne la voit-il plus, frappé du vertige de la
+peur.
+
+Des Égyptiens armés, des prêtres mitrés se serrent contre lui, à
+l’ombre.
+
+Un singe est assis au rebord de la corbeille de palmes qui contient
+Cléopâtre et sa cour, des tapis soyeux pendent, en houppes.
+
+Le conducteur de l’éléphant, un eunuque drapé de laine jaune, chante une
+mélopée triste au son de laquelle marche, solennel et somptueux, cet
+énorme vaisseau blanc sur la mer houleuse des sables.
+
+On marche ainsi depuis le matin et la chaleur se fait terrible.
+
+Il n’y a que la reine qui ne souffre pas du soleil.
+
+Elle ne souffre jamais de rien.
+
+Les têtes bronzées des serviteurs et la peau zébrée de blessures des
+deux petites filles esclaves luisent comme toutes prêtes à se fondre
+sous les morsures de l’astre. Le sable pâlit de plus en plus, on ne peut
+pas le contempler, il entre dans les yeux en pointes de lances.
+
+L’éléphant va toujours d’un pas égal, et, à chaque plissement de sa
+croupe, les corps se ploient dans la corbeille, le panache du parasol se
+penche.
+
+On serait bien dans le palais, à manger des fruits, aux fraîcheurs des
+marbres humides.
+
+Mais la jeune reine, que tourmentent des passions singulières, veut
+aller voir le champ de bataille.
+
+Vers la tombée de la nuit, seulement, on arrive.
+
+Déjà des choses abandonnées ont été rencontrées au sortir de l’oasis. On
+a découvert un guerrier mort, le front fracassé par un javelot. La reine
+s’est dressée un peu, ses narines au feston mince ont frémi et on a
+passé plus vite.
+
+Maintenant, on est en plein carnage.
+
+Des cadavres sont entassés avec des chevaux, des chars, des tours chues,
+des éléphants crevés par des flèches qui les hérissent et les font plus
+monstrueux.
+
+Tout est horriblement calme.
+
+Le sable a bu le sang et le soleil a mangé les yeux fixes qui ne
+purulent plus. Des armes brillent, très éclatantes, sous les rayons de
+la lune. Au loin, on entend hennir un cheval qui agonise... il se tait,
+brusquement.
+
+La cour demeure silencieuse.
+
+Il est bon qu’une jeune reine voie les résultats d’une guerre.
+
+Tout à coup, dans le grand calme de cette nuit subitement tombée sur les
+morts et les choses perdues, un petit son de métal...
+
+C’est Cléopâtre qui a pris les cloches d’or de ses seins et les heurte.
+
+Les deux esclaves, à ce signal, se lèvent et offrent des parfums, car
+une senteur effroyable de chairs se décomposant est montée jusqu’à la
+princesse.
+
+Un Chaldéen psalmodie des paroles lentes sur la gloire des guerriers
+braves, pendant que la reine, une de ses mains ouvertes à plat, l’autre,
+la droite, élevée, projetant ses poudres, se tient dans l’attitude des
+prêtresses assyriennes faisant l’offrande aux dieux.
+
+--Je vais danser, dit-elle d’un accent clair.
+
+Les prêtres ont formé aux danses sacrées la jeune fille. Elle sait
+aussi, la jeune femme, que sa cour est enivrée des contours purs de ses
+fines jambes en fuseau, et qu’au respect se mêle un rut bestial qu’on ne
+songe pas à lui cacher parce qu’il est un hommage.
+
+Elle punirait de mort ceux qui ne se prosterneraient point quand elle
+danse, et elle épargnerait peut-être celui qui la violerait après la
+danse.
+
+Personne n’ose encore.
+
+On attend que son frère, son époux naturel ordonné par la loi, la
+déclare vraiment femme, reine ayant le droit de régner.
+
+En attendant, elle a pour jouet d’amour ce seul petit esclave nègre, un
+enfant, forcé de ne pas dire qu’il est heureux trop tôt et qu’il en
+meurt...
+
+Voici qu’elle danse.
+
+Au milieu de la place libre laissée sur le dos de l’éléphant immobile,
+comme dans de la lumière, elle marche d’abord la tête inclinée, les bras
+arrondis en bras d’amphore blanche. Elle agite ses petites coupes d’or
+qui rendent un son aigûment sauvage.
+
+Les esclaves, les grands Égyptiens préposés à sa garde, se sont assis en
+cercle autour du rayon qu’elle forme.
+
+Ils ont tous les yeux fixes ou vides des morts qui jonchent le sol.
+
+Ils sont sans autre âme que l’immense désir.
+
+Et se corrompent, comme les morts, à la regarder vivre.
+
+Elle saute deux fois, tourne sur elle-même, plus vite, oscille au vent
+de la pourriture comme une branche fleurie.
+
+Elle respire au milieu d’eux et du champ funèbre comme en un jardin.
+
+Elle se sent si belle!...
+
+Ses yeux longs, mi-clos, ont des lueurs que jettent les yeux d’enfant
+avant de s’endormir.
+
+Et elle heurte plus fort ses petites cloches, les secoue sur eux comme
+si elle voulait faire neiger ses petits seins.
+
+Le jeune noir est debout, en face d’elle, il la regarde sans la voir,
+dans une extase triste...
+
+Soudain, on entend, répondant aux tintements d’or des cymbales, un
+miaulement bizarre, un râle de joie éperdue ou un cri de colère.
+
+La reine s’arrête.
+
+Elle se penche en avant.
+
+Puis en arrière.
+
+--C’est un tigre, dit-elle, pas très émue.
+
+En effet, il y a, couché sur un monceau de cadavres, un animal très
+grand, ou qui paraît grand parce qu’il s’allonge, qu’il a la coutume de
+ramper, et dont les yeux sont phosphorescents.
+
+Il bâille, très énervé de voir ce qu’il voit.
+
+Très étonné aussi.
+
+Il a mangé. Il est repu pour la première fois depuis bien des jours, il
+a vraiment trouvé toute la nourriture de sa faim.
+
+Il est joyeux. Il a pu achever beaucoup de mourants, finir leurs
+tortures.
+
+Il allait dormir quand lui est apparue, au clair de lune, un autre
+animal, rampant et s’allongeant _debout_, une bête blanche qui bondit,
+saute et joue parmi les morts comme lui-même l’a osé faire, tout à
+l’heure.
+
+Cela l’étonne et l’amuse.
+
+Les animaux ne s’amusent pas souvent.
+
+Pour qu’ils aient cette joie inutile, pas certaine, il faut qu’ils
+n’aient plus faim.
+
+Parce qu’il n’a plus faim, le tigre est heureux de rencontrer une femme.
+
+Les serviteurs de Cléopâtre ont préparé leurs arcs.
+
+Des flèches sifflent.
+
+Des prêtres ont peur.
+
+La reine demeure debout, essayant de voir.
+
+Mais le tigre, d’un bond plus rapide que leurs flèches, a sauté sur
+l’éléphant et s’attache à sa croupe de ses quatre griffes puissantes.
+
+L’éléphant blanc plie sous ce poids, cependant léger, car le tigre est
+très jeune.
+
+Il faut qu’il soit bien jeune pour attaquer des hommes, n’ayant plus
+faim.
+
+Il fait, d’un coup de patte, verser la corbeille de palmes.
+
+D’abord les petites esclaves tombent, sans un cri, déjà mortes, l’une
+avec la boîte des fards, l’autre avec l’éventail.
+
+Puis un prêtre qui hurle.
+
+Puis le singe qui se sauve derrière des chevaux amoncelés, en poussant
+des sifflements stridents de grosse flèche.
+
+Un soldat lance encore un javelot qui n’atteint pas le tigre. Le soldat
+a eu peur d’atteindre la reine, toujours debout au centre de la
+corbeille.
+
+Toujours debout parce que son petit nègre s’est précipité à ses pieds et
+lui a saisi les chevilles.
+
+Cléopâtre regarde la bête merveilleuse dont la robe d’or se parsème de
+roses noires à la clarté pâle de la lune.
+
+Et le tigre la regarde, ébloui, les oreilles couchées en arrière, les
+crocs saignants; ses prunelles vertes, dans l’astre double de ses yeux,
+s’élargissent et se rétrécissent avec une expression de volupté féroce.
+
+C’est un jeune mâle d’une très royale espèce.
+
+Au fond du mystère de son animalité s’éveille comme une âme de dieu.
+
+Car les animaux d’Égypte sont plus près des dieux que des hommes.
+
+Cléopâtre n’a plus peur. Elle n’a d’ailleurs jamais rien redouté des
+bêtes.
+
+Elle les aime toutes presque autant que son nègre.
+
+Et elle pense qu’il dévorera ce nègre avant elle.
+
+L’éléphant recule. Il lève sa trompe d’un mouvement de fureur et se bat
+les flancs en piétinant lourdement et en tournant sur lui-même.
+
+Il saisit enfin le tigre et d’un seul effort, qui fait craquer toute sa
+peau, il arrache son ennemi, le lance dans le sable où celui-ci reste à
+hurler de douleur, une patte brisée, toute sa mâchoire en bouillie,
+vomissant ses dents broyées.
+
+La cour se reforme autour de la reine.
+
+On redresse la corbeille de palme et le petit nègre cherche le parasol
+de plumes.
+
+Un Égyptien a le bras démis, les petites esclaves sont mortes,
+enchaînées l’une à l’autre, écrasées sous le même piétinement
+formidable.
+
+On les laisse là et on appelle le singe qui ne veut pas revenir.
+
+Cléopâtre ordonne qu’on enchaîne le tigre pour le traîner à la remorque
+de l’éléphant victorieux.
+
+Et l’on revient, les hommes songeurs, la reine écoutant la toux rauque
+du prisonnier râlant sur sa chaîne, du prisonnier dont le long corps
+gracieux s’allonge le long du sable en traçant un sillon rouge.
+
+Au palais, la reine rentre sans dire qu’on l’achève.
+
+Des jours passent...
+
+Et il guérit.
+
+Il n’a plus de dents, sa patte de derrière racle un peu les marbres en
+marchant et il est devenu familier.
+
+Superbe encore, gracieux, très digne souvent, quand il gronde, il joue
+avec la jeune reine dont il a l’humeur froidement cruelle.
+
+Un matin, sur un signe, il étrangle le petit nègre dont les yeux tristes
+se meurent de langueur depuis longtemps.
+
+Il l’étrangle de ses mâchoires édentées, mais rendues plus féroces par
+la jalousie.
+
+Il ne peut pas y avoir deux favoris à jouer près de la même couche.
+
+Dans les jardins, il ravage des fleurs et ne reçoit que le fouet, parce
+que, décidément, la jeune reine lui permet tout.
+
+Des jours passent...
+
+Le palais se remplit de gémissements. Du bas des larges pylônes aux
+galeries des étroites terrasses, des esclaves pleurent, le front dans
+des voiles, et des soldats se frappent la poitrine.
+
+Le roi, le frère et l’époux naturel de Cléopâtre, au lieu de déclarer
+femme la jeune reine, sa sœur et son épouse naturelle, a résolu de la
+répudier.
+
+Cléopâtre doit prendre le chemin de l’exil.
+
+On ignore pourquoi.
+
+On croit que ce maître _veut régner seul_.
+
+Peut-être...
+
+Le jeune prince est si grave que personne, ni les mages, ni les grands
+guerriers, n’ose l’aborder.
+
+C’est un deuil universel, la reine étant l’objet le plus parfait du
+royaume.
+
+Elle danse comme une prêtresse et elle est belle comme une courtisane.
+
+On ne sait qu’une chose, c’est que le jeune prince, pour affirmer sa
+volonté de lui déplaire, a fait crucifier son tigre favori aux portes
+basses du palais.
+
+Le tigre a mis toute une nuit pour mourir.
+
+Et du haut de sa terrasse, elle a pu l’entendre hurler lamentablement.
+
+Or, le jeune prince répudie Cléopâtre parce qu’un soir, en montant sur
+cette terrasse, il a vu ceci:
+
+Sous le dais bleu sombre d’un ciel gemmé d’étoiles plus grosses que les
+opales sacrées, dans la pureté d’un air où l’on aurait entendu vibrer le
+chant de leurs sphères mystérieuses, la princesse, sa sœur et sa femme,
+se tordant, nue, entre les pattes d’un animal plus puissant qu’un
+homme... et plus heureux qu’un roi!
+
+Mais Cléopâtre en exil aura l’empire du monde. Elle sait le charme qui
+enchaîne les fauves.
+
+A sa cour de reine prostituée, _il y aura toujours un tigre de race
+vraiment royale_...
+
+
+
+
+VII
+
+DANS LA CHAMBRE DE Mlle LÉONIE SE TROUVE LA PHOTOGRAPHIE D’UN SOLDAT
+
+
+... Toute la littérature, tout le rêve, toutes les femmes, toutes les
+réalités, ne m’ont point empêché d’aller rue _Grégoire-de-Tours_.
+
+Plus fort que moi.
+
+Je voulais avoir de ses nouvelles.
+
+J’y suis allé, oui, là.
+
+Et puis, après? Ai-je le droit de prendre des nouvelles de cette fille?
+
+Je pense que oui: j’ai l’âge de raison.
+
+La concierge, une mégère, m’a dit, criant d’une voix qui sentait
+l’absinthe:
+
+--Vous pouvez monter. Elle est revenue et elle est seule, _de ce moment
+ici!_
+
+J’ai gravi, en plein jour, la misérable échelle de meunier, j’ai
+retrouvé, d’instinct, la porte... sa porte où une clé était dans la
+serrure.
+
+Je suis entré, simplement.
+
+Alors j’ai eu le vertige atroce d’affreuses murailles, j’ai vu cette
+chambre comme on verrait un cachot ruisselant de sang.
+
+Il n’y avait plus les meubles en pitchpin d’il y a deux mois, il n’y
+avait plus la lampe voilée d’un abat-jour de soie couleur ivoire, plus
+de chaises, plus de bibelots, plus rien... A la fenêtre seulement, un
+rideau rouge tendu sur tringle, épais, hermétique, tamisant juste assez
+de lumière pour être abominable, un rideau rouge que le soleil d’avril
+faisait flamber et qui répandait un flot de lie par la chambre.
+
+Les matelas étaient à même le sol, sans un tapis devant, et elle assise
+sur un vieux fauteuil canné, une antiquaille rigide comme un instrument
+de torture.
+
+Elle ravaudait un bas, appuyant son pied nu sur l’extrémité de son
+traversin pour ne pas le poser par terre.
+
+Je suis resté sans souffle comme un collégien.
+
+Elle a tourné les yeux et j’ai vu se lever les astres noirs de mes
+désirs.
+
+--Tiens, c’est vous, le maboul? a-t-elle dit tranquillement.
+
+--Oui, c’est moi, le fou, en effet. Je ne vous dérange pas?
+
+Elle a haussé les épaules et m’a montré son lit, d’un air froid.
+
+--Asseyez-vous... ou couche-toi, comme tu voudras. Je suis guérie.
+
+Elle avait une voix sourde qui me faisait très mal.
+
+--Je suis venu pour vous demander de vos nouvelles uniquement... Et pour
+savoir si vous aviez besoin de moi.
+
+--Quel béguin! C’est pas sérieux, j’espère.
+
+J’ai été surpris de sa logique. Elle comprend qu’elle me plaît surtout
+parce que _je ne marche pas_, selon sa canaille expression.
+
+--Vous êtes guérie? Ah! tant mieux...
+
+Je m’assieds près de son pied nu et je le regarde. Elle a un pied
+exquis, cambré, petit, souple, on passerait sa main dessous entre la
+plante et le plancher, sans en déranger le talon ni l’orteil. Il est
+d’un blanc d’ivoire vert, si mort. Ce n’est qu’un objet, pas une chose
+humaine.
+
+--Guérie... Guérie... (a-t-elle fait comme se répondant à elle même). La
+seconde fois, je ne serai plus bonne pour le service, ni ni, fini
+Léonie. _Ils m’ont enlevé le morceau avec des pinces._ Brrr!... j’en ai
+ma claque de leur hospice.
+
+Elle est toujours belle inexplicablement. C’est toujours Cléopâtre, et
+ses lèvres dures distillent toujours le venin de la cruauté. Elle ne rit
+pas, ne pleure pas, tout lui demeure indifférent.
+
+--Vous n’avez pas la trouille, vous, de grimper mon escalier en plein
+jour. Quel type!
+
+--Dites-moi, Léonie, vous êtes très malheureuse ici. Où sont donc vos
+meubles?
+
+--Les cochons de concierges ont tout vendu pendant que j’étais à la
+_salade_. Vous comprenez... je leur devais des tas... la chandelle, le
+vin, et un terme, puis, _le foin_, quoi!
+
+Je suis ahuri.
+
+--Qu’est-ce que c’est que _la salade_ et qu’est-ce que c’est que _le
+foin_?
+
+Elle me regarde, méprisante.
+
+--Ah! c’est juste, vous n’êtes pas de la classe. _Le foin_, c’est la
+pièce par homme que je donne à cette... maquerelle.
+
+Je deviens très inquiet. N’insistons pas pour _la salade_.
+
+Je suis navré de mon ignorance du milieu, je ne cherche pas du tout une
+étude de mœurs, et j’ai la terreur qu’on me la serve malgré moi.
+
+Je voudrais bien m’en aller, je ne sais pas comment.
+
+--Heureusement que ça reprend, le turbin.
+
+Je tressaille.
+
+--Heureusement... dis-je en écho douloureux sans penser à ce que je dis.
+
+--Voyons! m’achète pas, hein, avec tes figures d’enterrement. J’enfile
+pas des perles, ici, et il faut que je mange. (Elle ajoute:) De vrai,
+j’ai pas faim. J’en ai trop vu là-bas... Tu sais, _de quoi rendre son
+ventre à Dieu_.
+
+L’expression: _rendre son ventre à Dieu_ est superbe, mais que nous
+voilà loin de mes roses blanches.
+
+Il y a un grand silence entre nous.
+
+Elle raccommode son bas noir en tirant très vite son aiguille; la soie
+noire passe et repasse dans le petit trou blanc, sur son poing.
+
+Elle est en jupe de laine sombre, avec un jersey rouge ouvert en rond au
+cou. On devine qu’elle a coupé le col parce qu’il était trop usé.
+
+Elle a l’air en maillot de bain.
+
+J’aime mieux ça que les cabochons. Et puis, c’est dans le ton furieux de
+la chambre, une chambre de tortures.
+
+--Voulez-vous que je vous appelle autrement que Léonie, dites? Vous
+n’avez pas un autre nom?
+
+--Je m’appelle Léonie Bochet sur les papiers, si vous voulez les voir...
+
+Est-ce qu’elle continue à me croire de la police?
+
+--Eh bien, je vous appellerai _Reine_. Cela vous fâche-t-il?
+
+--Comme votre ancienne, hein? Vous y tenez!
+
+Je m’accoude sur le traversin, et je caresse son pied de belle morte
+d’un index prudent.
+
+--L’ancienne s’appelait: Cléopâtre. Tu l’as oublié, déjà? Et elle était
+couleur de roses blanches, de roses d’ivoire...
+
+Il m’a semblé qu’un éveil se faisait en son impassible visage. Elle n’a
+pas souri, se contentant de retirer son pied.
+
+--Ah! oui, les roses!... C’est une infirmière qui me les a prises et on
+les a fichues à la chapelle. J’ai gardé votre carte. (Elle baisse la
+voix.) Il paraît que vous turbinez, vous, dans les journaux. Un interne
+me l’a dit.
+
+Je suis ennuyé qu’elle me suppose journaliste. Pourquoi n’est-elle donc
+pas venue me trouver me sachant le Monsieur tapable? Peut-être a-t-elle
+eu peur des distances. Elle est bête ou... peureuse?
+
+--Écoute, Reine, je ne travaille pas du tout dans les journaux et je ne
+suis pas du tout un Monsieur connu. (Je cherche à lui expliquer les
+choses et me voilà embarrassé en dernier point: nous avons l’air de
+personnages aux deux bouts d’un téléphone s’égosillant pour être plus
+clairs.) Reine... tiens... je vends de l’amour comme toi. Le mien est en
+papier, mais il est peut-être plus dangereux... selon certains maris.
+
+Je ne sais pas ce qui m’arrive. Il faut que je pense tout haut devant
+elle, précisément parce qu’elle ne peut pas me comprendre.
+
+Elle a un petit rire sec.
+
+--Tu es maboul.
+
+--Je te jure que non... j’essaye de me rapprocher de toi, puisque nous
+ne parlons pas la même langue.
+
+--Bien possible. Veux-tu boire quelque chose: une menthe ou de la
+chartreuse?
+
+Je fais un geste de prière.
+
+--Pas cela, dis, je bois tes yeux et ce poison me suffit, je t’assure.
+
+--Espèce de dégoûté, mes verres sont propres. (Elle réfléchit.) Je les
+laverai devant toi, si tu veux. Je te dois une politesse.
+
+J’ai envie de pleurer.
+
+A trente-trois ans, c’est absurde. Comme c’est réel, ça me fait du bien
+de le constater, moi, le pauvre exilé de la vie, toujours dans le rêve
+et ne le distinguant plus de la réalité.
+
+--Reine, puisque tu a besoin d’argent, pourquoi n’es-tu pas venue m’en
+demander... en sortant de l’hôpital?
+
+--Cette histoire! Pour que tes larbins me foutent à la porte! j’ai pas
+besoin de chambard... La police m’a à l’œil... (elle hésite) depuis que
+j’ai fait la fenêtre sans sa permission.
+
+--La fenêtre sans permission?
+
+--Oui. Y en a qui sont en cartes, moi, (elle hésite encore) j’y étais
+pas. Maintenant, j’y suis. C’est plus la même chose. Il y a les heures
+pour le trottoir et les heures pour la fenêtre, faut pas se tromper. Je
+peux pas toujours me promener où je veux... rapport à un sergot de ville
+qui est mufle comme tout dans cette sale rue.
+
+_Sergot de ville_ est joli.
+
+Je m’habitue un peu à ce langage singulier et lui découvre de la saveur.
+
+--Ai-je le droit, malgré ton sergot de ville, de t’offrir autre chose
+que de la menthe ou de la chartreuse? (Et je ris.) Tu n’es pas franche,
+Reine, tu n’es pas venue pour d’autres raisons?...
+
+Elle se tait, un instant, puis, brutalement:
+
+--Tu m’embêtes! Je te dis que tu es maboul!
+
+--Ah! sotte qui a peur que de mon côté, je cache un vilain jeu et que je
+veuille la _chouriner_ comme un simple monomane!
+
+Elle me regarde en dessous, les lèvres serrées, les prunelles sombres.
+
+On sent que pèsent sur elle toutes les terreurs inconscientes qu’on
+entretient chez ces malheureuses: lois des concierges, de la police,
+toutes les tyrannies d’une société fière de sa pudeur et qui ne daigne
+que les tolérer.
+
+Ou elle a souvenance de quelques tortures inouïes subies de bonne
+volonté en une de ses nuits louches de levages d’ivrognes.
+
+Ils ne sont pas tous gris d’un rêve de poète, les ivrognes.
+
+--Reine, est-ce que tu ne désirerais pas faire un autre métier?
+
+J’ai l’air du médecin qui propose l’Italie au poitrinaire pauvre.
+
+--Moi? je sais rien fiche... et je veux rien fiche. Je suis sur le
+tas... faut que j’y reste. (Elle ajoute farouche:) Je suis paresseuse,
+tu sais.
+
+Il y a quelque chose de lourd sur les épaules de cette fille, de plus
+lourd... Elle a une raison pour se réserver ainsi devant un homme
+qu’elle pourrait si facilement exploiter.
+
+Je redeviens nerveux
+
+Je m’étends sur le lit pensant que je suis sur mon divan, chez moi, à
+rêver d’elle.
+
+Je continue, impatienté:
+
+--Enfin, combien te faudrait-il pour vivre en repos... le temps de te
+reposer de ta maladie.
+
+--Me reposer? Et coucher avec toi, hein? J’ai idée que ce serait la même
+chose qu’avec les autres... ça ne serait pas plus reposant.
+
+Elle a un rire sec, odieux.
+
+--Mais je ne tiens pas du tout à coucher avec toi, ma fille.
+
+--Alors! (elle me toise) qu’est-ce que tu fais ici?
+
+--Si je te le dis, tu ne saisiras jamais les nuances... J’ai tout un
+arc-en-ciel dans l’âme à ton sujet. Des histoires de maboul? Oui, je
+l’avoue parce que ce sera plus simple. D’ailleurs c’est peut-être vrai,
+je ne voudrais pas te causer la moindre terreur et je suis fort triste
+de ne trouver que la folie pour une explication honnête. Je crois que je
+t’aime, enfin, comme si tu étais une véritable femme.
+
+Elle hausse les épaules.
+
+--Fais pas ton daim!
+
+Elle est laconique.
+
+Drôle d’idylle.
+
+--Reine, je voudrais aussi...
+
+Une voix aigre nous interrompt. Celle de la concierge qui monte et qui
+crie, dans la serrure:
+
+--Ninie, est-ce que ton type s’est barré?
+
+Je bondis.
+
+D’elle, n’importe quelle locution vicieuse me semble pittoresque.
+
+De cette mégère, je ne vais rien pouvoir entendre.
+
+J’ouvre.
+
+--Non, Madame, et je vous défends de déranger Mademoiselle quand je suis
+là. Vous allez vous taire.
+
+Je lui glisse une pièce dont je ne regarde pas du tout le millésime et
+je la pousse vigoureusement dans l’escalier.
+
+Elle s’effondre. On dirait du linge mouillé s’empilant.
+
+Et je referme la porte.
+
+--Dis donc, est-ce que tu vas faire de l’harmone chez moi à présent? On
+peut vraiment nous déranger pour ce que tu me racontes...
+
+Reine est debout, les bras croisés, les yeux en feu, elle a l’aspect
+sinistre.
+
+En voilà une qui n’est pas de l’espèce qui sont _bien gentilles_ et vous
+appellent _Loulou_. Mâtin! J’ai la sensation qu’elle va me rendre la
+gifle que j’ai donné à Mme Julia Noisey.
+
+Cela tourne mal.
+
+Je la regarde bravement, mais je tremble.
+
+--Tu as envie de me chasser parce que j’offense ta concierge, ma belle
+amie? C’est d’un bon cœur. Seulement, je ne m’en irai pas, j’ai pas
+fini...
+
+Elle va reprendre son bas noir, et rechausse son pied blanc avec un soin
+railleur, insultant.
+
+--Écoute, j’aime tes yeux et je sens que je ne puis plus m’en passer.
+Combien veux-tu me les vendre?
+
+--Rien que mes yeux?
+
+Il y a entre nous une barrière, un mur que nous ne franchirons plus, ô
+Platon!
+
+Je la condamne et je me condamne.
+
+Je ne sais pourquoi je lui ai dit cette chose folle.
+
+--Oui, je viendrai, je causerai, ou je ne parlerai pas, seulement, je
+les verrai, ils me regarderont et je te donnerai ce que tu me
+demanderas. Tu es d’ailleurs bien libre de ne pas accepter... si je te
+déplais tellement que je te fasse peur.
+
+Je n’en ai nulle envie.
+
+Et si elle me répondait que je lui déplais, il est certain que je
+sauterais dessus.
+
+Elle doit me voir comme un Monsieur capable des pires fantaisies, une
+nouvelle espèce de plaie sociale qu’il lui faudra panser au nom de la
+grande tolérance humaine... et sans joie.
+
+--Paie ou ne paie pas, fiche ton camp ou reste, ça m’est égal... Tu
+m’embêtes!
+
+J’insiste, grelottant d’effroi et de colère.
+
+--Je te déplais?
+
+--Non...
+
+Elle a un petit rire, puis tourne la tête vers moi, les yeux fixes.
+
+Elle prononce lentement:
+
+--Tu veux m’aimer d’amitié, sans doute? c’est du propre.
+
+--Et pourquoi pas? Qui m’empêche de chercher ton âme avec la mienne, au
+lieu de chercher autre chose... avec autre chose? Laisse-toi faire sans
+comprendre, selon ton habitude. Ce n’est pas pour la purification des
+vierges folles que je travaille, chérie, va rassure-toi. Je ne suis pas
+un moraliste. Je suis un vicieux qui rêve de vices plus... absolus,
+voilà tout.
+
+Je suis tout à fait fou et c’est elle qui a raison de sourire, apitoyée,
+mais ma fantaisie m’emporte si loin d’elle.
+
+Je vois, derrière cette femme qui se chausse, des ténèbres, de la fumée,
+et un désert s’étendant tout rouge, s’empourprant de la buée sanglante
+d’une lune pareille à une tête coupée, une tête sortant de l’échancrure
+trop large d’un col d’une blancheur de chaux vive.
+
+Est-ce la mort du soleil d’avril derrière le rideau rouge?
+
+Est-ce réellement des astres humains qui se heurtent dans un couchant
+funèbre, l’un éclipsant l’autre?
+
+Où suis-je bien saoul de la lie qui se répand à flots du haut de cette
+croisée condamnée par la police?
+
+Elle l’ouvrira tout à l’heure pour faire des signes mystérieux, et les
+passants monteront son échelle, une raide échelle de guillotine.
+
+Ce qui est absolument vrai, c’est que nous sommes, cette fille et moi,
+en présence, comme les deux fantômes de deux forces de jadis...
+
+... Aujourd’hui, perdues, ne se retrouvant même pas par le sens du
+toucher.
+
+Il doit y avoir d’autres sens plus _sensuels_ que celui du toucher.
+
+Ah! on ne s’échappe guère quand on porte en soi le souvenir de très
+anciens crimes!
+
+Je suis heureux de savoir qu’elle m’est destinée avant que l’idée me
+soit venue de la contraindre.
+
+Je l’aime un peu plus de toute son infamie, car la société me fournira
+des armes... si elle me résiste.
+
+Me résister? A propos de quoi?
+
+Je ne lui demande rien.
+
+C’est justement cela qui lui fait peur.
+
+--Reine! Reine!...
+
+Durant ce vertige, j’ai tourné autour de la chambre et me suis arrêté
+près de la cheminée.
+
+Là, au coin, dans un petit cadre de paille, il y a une photographie, une
+mauvaise photographie faite à la foire de Neuilly ou en banlieue, par un
+jour de décembre. On voit une tête de soldat, un affreux voyou qui a dû
+mettre, avant son entrée au régiment, un képi plus regrettable.
+
+Affreux? Non. Jeune et très quelqu’un avec son masque diabolique, ses
+yeux sournois, sa bouche grimaçant en gueule de bête carnassière.
+
+Le tigre!...
+
+Le mâle de cette femme qui ressemble à Cléopâtre.
+
+--Qui, ça? ai-je dit en désignant le cadre.
+
+--Mon frère. (Elle ajoute, plus bas:) Non, un cousin, un parent à moi.
+
+--Tu ne sais plus si c’est ton frère ou ton cousin? Drôle de parenté!
+
+--Laisse-moi tranquille. Je te dis que tu m’embêtes, à la fin!
+
+Très assorti, le couple. Un de plus, un de moins... celui-là doit lui en
+prendre au lieu de lui en donner.
+
+Je rage. Celui-là, c’est celui qu’elle aime. J’en suis sûr.
+
+Elle m’arrache la photographie et la remet sur la cheminée.
+
+Son mouvement a été si violent qu’elle m’a griffé.
+
+Et elle a une poigne, la sinistre demoiselle.
+
+--Reine chérie, je n’ai pas du tout envie de me fâcher, parce que je
+constate que vous pouvez avoir un cœur.
+
+Je ris un peu difficilement.
+
+--J’ai pas de cœur. J’ai pas le temps, tu sais... Toi, tu es riche, tu
+n’as rien à faire! mon bonhomme.
+
+--Rien à faire? J’ai à brûler ici tout l’encens que je ne peux pas
+brûler ailleurs... car elles ne m’ont pas fait peur, mes idoles, jusqu’à
+présent. Tu appelles cela ne rien faire, se sentir vivre? Éther,
+morphine, haschisch, opium ou poison plus mortel, il faut que tu
+deviennes mon _excentricité_. J’en ai tellement assez de leur petit
+centre! Je suis trop bien portant pour admettre les poisons lents en
+question; je veux goûter à tes yeux parce qu’ils iront plus vite, comme
+deux morts qu’ils sont! Il faut que je souffre, moi, pour être heureux.
+Et si je n’aime pas mon idole, je n’en n’aurai jamais peur... tu
+comprends. Reine... regarde-moi. Tu es sourde et je ne veux pas non plus
+que tu m’entendes... Il demeure convenu que je plaisante. Reine... Je
+t’adore.
+
+Elle est devant la croisée rouge, les bras tombés, la tête si blanche
+qu’elle a la réverbération d’un astre.
+
+Ses yeux font deux trous noirs au rideau. On dirait qu’ils percent la
+tête de part en part et que derrière, il y a le vide.
+
+Ses yeux communiquent avec le néant.
+
+Sa bouche est toujours dure, méprisante.
+
+Elle a peut-être la crainte superstitieuse de l’amour.
+
+L’amour est, pour elle, le dernier blasphème.
+
+--Vous avez du toupet, oui, un fier toupet pour votre âge!
+
+--Je suis très vieux, Reine, et il faut le piment des lointains mystères
+d’Égypte pour me rappeler ma jeunesse et ma force. Les filles qui
+boivent le sang des têtes coupées sur leur bouche ou celles qui jouent
+entre les pattes des tigres.
+
+--Oh, bien, non! Je ferais jamais ce travail-là, _aujourd’hui_. Avec des
+chiens, passe encore, mais des tigres... Vous pourriez me donner mille
+francs, je marcherais pas.
+
+Je me mets à rire malgré moi, à cause du mot _aujourd’hui_.
+
+Reconnaît-elle son ouvrage de jadis dans l’histoire du tigre?
+
+Elle est une pauvre petite dégénérée, ce n’est pas sa faute.
+
+Après lui avoir pieusement baisé les yeux, je jette, sous le portrait du
+soldat, le louis qu’elle ne songe pas à me demander et je m’en vais.
+
+Je ne reviendrai plus. Je me le jure en descendant son escalier comme
+ivre d’un affreux alcool qui me brûle l’estomac et me casse les jambes.
+
+Je dois, en effet, être très vieux depuis une heure.
+
+Si la belle Mathilde Saint-Clair ou la mignonne Julia Noisey me
+voyaient, elles auraient pitié de moi...
+
+... Et je donnerais les deux corps de ces deux femmes honnêtes (très
+relativement) pour que le petit pied mort de Cléopâtre soit à moi par
+l’amour.
+
+Non, je ne reviendrai plus _parce que j’ai aperçu dans la chambre de
+Mlle Léonie la photographie d’un soldat_.
+
+
+
+
+VIII
+
+OÙ ÉROS MET DEUX PERDRIX DANS LE MÊME CARNIER
+
+
+_Carnier_, je trouve ce mot d’une superbe allure, et il ne me représente
+plus du tout le vulgaire sac en question. Il suffirait d’ajouter une
+lettre à ce mot pour lui rendre toute sa lugubre valeur.
+
+Mais je n’aime pas la chasse, sport fatigant dont la brutalité n’est
+plus de notre époque...
+
+Je suis allé, aujourd’hui jeudi, voir mon amie Thilde. J’étais un peu
+triste et j’avais besoin de douces consolations.
+
+Dès mon entrée chez elle, j’ai bien compris qu’il se passait des choses.
+Ou elle avait pleuré ou elle avait trop ri.
+
+--Bonjour, ma Thilde! Vous avez les mains moites. Pourquoi?
+
+Nous nous sommes assis dans le grand canapé du salon sur lequel mon amie
+aime à prendre des poses Récamier en regardant son piano.
+
+--Louis, m’a-t-elle déclaré fort grave, vous m’avez trompée.
+
+Ce ne sont plus les maris qui savent tout, maintenant, ce sont nos
+maîtresses.
+
+L’existence va devenir intolérable.
+
+Je me suis levé vivement et j’ai arpenté le tapis de la lyre d’or du
+ministre, placée sur la cheminée, au portrait du ténor célèbre, mon
+prédécesseur, qui, grâce à sa célébrité, ne choque pas trop dans ce
+salon d’artiste.
+
+Étonnant comme le froid de l’hiver pénètre sous les portières,
+aujourd’hui, jour de réel printemps.
+
+Vent, pluie, grêle; on entend des bêtes furieuses gratter aux vitres et
+cherchant à se précipiter malgré les rideaux de tulle...
+
+Moi, je cherche une phrase et je reste court.
+
+--Thilde...
+
+Je la regarde. Elle est très belle. Toujours son expression de bouche si
+voluptueuse et comme inspirée. Ses yeux ont des halos d’ombre
+transparente. Par certains soirs clairs, la lune en a ainsi, sans motif.
+Ses cheveux sont défaits mollement. Elle porte un peignoir de velours
+très long, très ample et me paraît majestueuse. Ce n’est pas _la reine_
+(la reine, c’est toujours plus simple que cela), mais une belle matrone
+romaine prête à lever le pouce au-dessus du gladiateur.
+
+Je ne l’ai jamais vue si bien.
+
+--Thilde!...
+
+Je viens m’agenouiller humblement à ses pieds et je baise le bord de sa
+robe avec une ferveur délicate. Je suis dramatique dès que je suis
+sincère, et quand je m’en aperçois je me blague, pour fouetter ma
+sincérité d’un peu d’esprit. En somme, je suis très bien, moi aussi; je
+ne sais par cœur que mon métier d’amoureux, mais je le sais à fond. Je
+récite toutes les tirades et je donne toutes les répliques avec la même
+fougue, et comme j’ai le soin de me prendre à mes propres pièges, on
+doit croire chaque fois que je me casserai quelque chose dans la
+poitrine. J’ai, en ce moment, un mortel chagrin d’avoir froissé ma
+grande amie et je pense à l’autre, _à la seule_! Il me semble que c’est
+à elle que je vais débiter mes tirades. Alors, mensonge?...
+
+Je ne dis plus rien.
+
+Thilde me passe les doigts dans les cheveux et elle parle, reconquise
+déjà par mon humilité.
+
+--Oui, vous m’avez trompée, Rogès. (Elle m’appelle par mon nom de
+famille quand elle désire établir des distances.) Je ne vous en veux
+pas, car je n’espérais guère vous garder si longtemps. En me donnant à
+vous, je devinais d’avance que je me donnais à un homme léger, très
+vicieux,--oh! ne protestez pas!--la femme avec laquelle vous m’avez
+trompée est une épouvantable vicieuse. Je connais cette femme, elle sort
+d’ici à l’instant, c’est Julia Noisey.
+
+--La drôlesse! Elle est venue vous dire ça?
+
+Je suis ahuri.
+
+_La sentimentale_ qui poursuit le cours de ses exploits sentimentaux!
+
+Je regrette bien de ne pas avoir fait mon possible pour obtenir un duel
+du mari; cela l’aurait calmée et je ne risquais pas plus de scandale.
+
+Thilde a un sourire pénible.
+
+--Une drôlesse, soit, mais cependant vous l’avez aimée?
+
+--Ah! par exemple, non, Thilde! je me révolte. Je ne l’ai jamais aimée.
+Elle est venue se jeter dans mes bras absolument comme elle a dû se
+jeter à votre tête cette après-midi. C’est une toquée. Elle m’a fait
+toutes les grimaces, toutes les singeries, et elle m’aurait pris de
+force, je crois, si...
+
+C’est étonnant comme on nous prend de force souvent. J’ai calculé que
+durant certaine saison, et «l’_heure complique la saison_», dit le
+poète, tenez, au crépuscule, toutes les femmes, vieilles ou jeunes,
+belles ou laides, peuvent nous obtenir sans amour et, qui pis est, sans
+désir. Nous n’aurions qu’à tourner les yeux: elles s’arrangent de façon
+à ce que nous ne les tournions pas. Comme la nuit tombe, nous tombons
+avec elle. (L’essentiel serait d’allumer une lampe.)
+
+C’est égal, cette Julia est une peste. Je ne lui pardonnerai jamais
+cette infamie.
+
+Thilde a une voix navrée.
+
+--Non, je n’ai pas cru que vous me seriez fidèle. Vos livres... votre
+effrayante littérature qui vous conduit aux pires études de mœurs...
+
+Je l’arrête.
+
+--Thilde, je vous en prie, laissons ma littérature. Je ne pense pas un
+mot de ce que j’écris, vous le savez bien.
+
+J’ai dit cela d’un ton de merveilleuse conviction. Peut-être que c’est
+vrai, après tout.
+
+--Allons donc! j’ai toujours déploré votre facilité à conclure au
+vice...
+
+--Je vous jure, Thilde, que je suis chaste. Si je pouvais vous avouer le
+fond de mon âme, vous découvririez que je suis capable de respecter...
+
+--Oui, ce qui n’est pas respectable. Vous ne vous entendez bien qu’avec
+des monstres.
+
+Je suis frappé de sa logique intuitive. En effet.
+
+Je ne sais même pas aimer sincèrement cette charmante femme, un peu
+bourgeoise, cependant très digne du respect d’un véritable amour.
+
+--Voyons, ma belle chérie, je m’entends bien avec vous par moment?
+Daignez vous souvenir un peu de nos heures de tendresse, dites?
+
+Je suis assis sur un tabouret et j’ai mis ses pieds sur mes genoux parce
+que c’est plus commode.
+
+Je m’aperçois que ses pieds sont chaussés de très vilaines pantoufles en
+drap et qu’elle a marché sur leur contrefort plié. La jambe est jolie,
+mais le pli du contrefort m’agace.
+
+J’ai une nuance de sévérité pour ajouter:
+
+--Vous n’êtes pas raisonnable, Thilde, de me reprocher une folie qui n’a
+rien à voir avec... les nôtres.
+
+--Vous manquez de générosité, monsieur Rogès.
+
+--Ma belle chérie, vous manquez aussi d’indulgence. Il y a des
+récréations qui ne vous plaisent pas, et j’ai su les retrancher de nos
+jeux particuliers, rien que pour vous être agréable.
+
+Voilà au moins du respect sentant son homme du monde. On ne me traitera
+pas de _voyou_, selon l’usage. Je commence à redevenir très bien, très
+gentil. J’ai idée que notre explication va remettre les choses au point.
+Je prends, tout bas, la résolution de ne plus la trahir... avec cette
+indigne Julia. Les femmes de cette espèce sont enragées.
+
+Pauvre Thilde! Elle a de grosses larmes.
+
+--Louis, quand je vous ai cédé (phrase un peu romanesque), je ne
+comptais pas sur vous... j’espérais, seulement... puisque nous étions
+librement unis, que vous me feriez part de vos décisions.
+
+Elles sont absurdes! Si on leur disait le quart... des décisions que
+nous prenons, ou mieux qui nous prennent, elles passeraient leur journée
+(surtout la nuit) à nous faire des scènes. Comme ce serait drôle et pour
+elles et pour nous! Nous ne sommes décidés que lorsque tout est
+accompli. Nous ne savons jamais rien de _la décision_ suivante. C’est
+plus prudent, l’impromptu épargne quelquefois de grosses gaffes.
+
+--Voyons, ma Thilde, tu es trop solennelle... on dirait que tu vas
+cesser de tutoyer ton chien! On n’a pas besoin d’arrêter les aiguilles
+des montres sur les choses de ce genre, ce n’est fichtre pas la peine,
+parce que, l’aiguille arrêtée, le temps coulerait tout de même, amenant
+des heures pareilles. Oui, là, j’ai couché avec Lia, et puis avec
+d’autres, naturellement, ceci pour te faire comprendre que toutes ces
+_petites_, qu’elles soient une ou douze, ce sont autant de zéros que
+nous ajoutons à l’unité pour la mettre en valeur (Bon! Excellente image
+dont je me resservirai.) Ensuite, Thilde, je n’aime que toi et tu vas
+m’embrasser.
+
+Conclusion bébête mais nature.
+
+J’ai envie d’être nature aujourd’hui.
+
+--Alors, Louis, pourquoi ne pas m’épouser, si vous voulez me traiter
+comme une pauvre femme légitime?
+
+Je fronce les sourcils.
+
+Elle ne se doute pas du tout qu’un soir où elle m’avait exaspéré avec
+des caresses distribuées au monstre Pleyel, je lui aurais promis de
+l’épouser rien que pour avoir le droit de casser le piano.
+
+Si je lui avais promis cela, je l’aurais tenu.
+
+J’aurais certainement cassé le piano, puis je m’en serais mordu les
+doigts. Ce soir... non. Je suis lié, ailleurs, par un étrange lien
+infâme et merveilleux, qui ne me laisse plus que la liberté de la chair,
+la permission de minuit. A l’aube je rentrerai... fatigué, dégoûté,
+ennuyé, je reviendrai seul pour me retrouver avec _mon double_ dont les
+yeux, deux trous, que semblent avoir creusés les miens à force de
+regarder dans le vide, me regarderont, m’aspireront à leur tour.
+
+--Vous êtes au-dessus des femmes légitimes et je saurai toujours vous
+faire respecter... même par moi.
+
+Du lyrisme. (Il n’est pas en or comme celui du ministre.)
+
+--Vois-tu, Mathilde, je suis très malheureux. Je ne peux pas te dire
+tous mes chagrins, tu te moquerais de moi. J’ai besoin de m’étourdir, de
+brûler ma vie. Je suis un enfant malgré mon âge d’homme, et je suis
+tellement vieux. J’aime, je crois être _aimant_, puis, je n’aime plus,
+on ne m’aime plus. Je suis un gosse égaré sur le parvis d’un temple. Je
+cours après toutes les femmes qui entrent et sortent, murmurant des
+chapelets trop longs... Je cours, et ce n’est jamais ma mère, ce n’est
+jamais ma sœur, ce n’est jamais mon amie, celle-là est trop blonde,
+celle-là est trop brune, celle-là est trop petite... et des quêteuses
+passent me demandant pourquoi je pleure. (J’enrage de ne pas pouvoir
+tout expliquer, je suffoque, je pleure presque réellement.) Thilde! je
+ne suis jamais plus sincère que quand je fais de la littérature et j’ai
+dit, tout à l’heure, que je ne pensais pas un mot de ce que
+j’écrivais... je ne me reconnais plus dans la sincérité de tous mes
+mensonges. Ah! _Tu es écrite_, Thilde, comme les autres! Je pleure parce
+que la vie vraie se fait mal et fait mal, mais je ne suis pas capable de
+la refaire. Je ne peux que lui draper, aux épaules, le peplum de ma
+fantaisie. Tu n’as pas l’air de comprendre, et _Elle_ ne comprend pas
+non plus, moi aussi je ne comprends rien... (sanglot). Thilde, si tu me
+chasses, je vais tomber dans un abîme noir. Je vais tomber dans des yeux
+si grands qu’ils pourront refermer sur moi leurs paupières et que j’en
+mourrai. Ah! Thilde, protège-moi! Je ne suis plus digne que de tes
+caresses... et je fais serment de te les rendre, oui, toutes!...
+
+--Serment d’ivrogne! ajoute Thilde risquant d’être spirituelle.
+
+Je ris à travers mes larmes d’homme nerveux.
+
+--J’ai rien bu, Thilde, je t’assure... voilà près de trois heures que tu
+me tiens la coupe si haute...
+
+Ouff! Ça y est. Nous sommes au mieux. Elle m’embrasse. Cela va se
+terminer à mon entière satisfaction.
+
+J’ai déjà remarqué que la littérature, peu productive au point de vue
+argent, nous fournissait des poses plastiques qui seraient bien
+ridicules sans le panache italien et l’épée en verrouil. On est mal
+habillé à notre époque, et le chapeau tuyau de poêle ne prédestine pas
+aux apothéoses. Une phrase vous revêt quelquefois de la couleur locale
+qui vous sied. De son fauteuil ou de votre tabouret, on gagne des
+batailles sensuelles fort importantes sans se déranger de sa ligne de
+correction moderne.
+
+Je suis très partisan du balcon de Roméo; pourtant, quand il pleut,--et
+il pleut toujours ce jour-là!--c’est une fichue opération que de
+grimper. Moi, je grimpe assis dans l’ascenseur de mon cerveau.
+
+Nous avons été très jeunes, Thilde et moi, ce jour d’explication
+orageuse. Nous avons oublié le dîner, et elle a prévenu sa bonne qu’elle
+ne recevrait personne pour cause de subite indisposition.
+
+--Oui, ma fille, une migraine épouvantable, vous nous préparerez un
+souper vers minuit, un souper dînatoire. Monsieur non plus n’a pas
+faim...
+
+_Elle_ (le matin, rayon de soleil printanier et renouvelesque derrière
+des stores bleuâtres): Quand reviens-tu, Loulou?
+
+_Moi_ (du cabinet de toilette): Je ne reviens pas, je t’emmène. Nous
+allons dîner à Saint-Cloud. Il fait beau.
+
+_Elle_ (réfléchissant): Non, chéri, ce n’est pas possible, j’ai deux
+leçons aujourd’hui. La comtesse Fashi et M. Carle Duméril pour une
+répétition de musique de chambre.
+
+_Moi_ (soupirant): Toujours le monstre Pleyel. Cet animal est bien
+assommant. Enfin...
+
+Et je m’en vais seul.
+
+Pourquoi suis-je revenu dans la journée, moi qui ne fais pas deux
+visites à la fois, au moins à _la même_?
+
+Ce sont de ces tours que vous joue Éros, le chasseur, quand il chasse ou
+vous chasse!
+
+Je suis revenu tout naïvement pour proposer de dîner au restaurant parce
+que j’avais l’appétit d’huîtres entrevues chez un marchand, de mets
+bizarres et follement épicés, aussi de sauternes doux.
+
+Je suis revenu avec la tendresse d’un mari préparant une seconde
+surprise, restauratrice puisque restaurant à la mode.
+
+Je faisais déjà la carte en imagination (grossière littérature), et je
+sonne.
+
+La servante, un peu effarée:
+
+--Oh! Monsieur!...
+
+--Quoi? La comtesse Fashi est encore là?
+
+--Non, c’est... (elle hésite), c’est Madame Noisey.
+
+Ainsi, cette horreur de Julia est revenue (comme moi... nous sommes si
+vicieux!) pour torturer cette charmante créature... Toi, ma petite, je
+vais te régler ton compte, et je me décide brusquement.
+
+--Annoncez-moi tout de suite.
+
+--Pas possible, Madame ne veut pas qu’on la dérange. Elle me gronderait.
+J’ai entendu qu’elle pleurait dans le salon.
+
+Je me jette comme un fou dans le salon où l’on pleure.
+
+Je ne trouve pas ces dames.
+
+Je pénètre dans la chambre à coucher.
+
+Pièce obscure, violentes senteurs de Chypre et d’héliotrope mélangés. Je
+marche sur un corset, je m’embarrasse dans une jupe, je tombe presque
+sur le lit.
+
+J’entends, là, des soupirs, des râles.
+
+Je bondis vers l’un des boutons électriques de cette chambre où il y en
+a deux: près de la cheminée et au fond du lit.
+
+A tâtons, je presse celui du fond, en face de moi.
+
+Je fais la lumière...
+
+... Julia Noisey se tord, complètement nue, dans les bras de Mathilde,
+non moins bien habillée!
+
+Et cette chambre, si remplie de boutons électriques, ne contient ni
+fouet, ni cravache, ni canne.
+
+Reste l’esprit.
+
+Je n’en ai plus.
+
+Reste l’injure.
+
+J’en use et en abuse.
+
+Je crie beaucoup. Je casse des choses. Je déchire des étoffes.
+
+Elles sont toutes deux évanouies, selon la grande loi féminine qui ne
+permet pas à un Monsieur de demander des explications devant un flagrant
+délit.
+
+Des explications?... Ça ne me semble pas nécessaire, mais je suis
+féroce. J’en veux, moi.
+
+Ça dépasse un peu ma littérature et ma psychologie, cette histoire.
+
+Je me suis cru très malin.
+
+Je ne peux plus faire le malin du tout.
+
+Je constate et je ne comprends pas.
+
+Je parle, je hurle, je frappe du poing dans des oreillers, et je crois
+qu’au hasard une claque résonne sur des rotondités plus fermes.
+
+Je ne m’aperçois pas du tableau ravissant et bien vivant que forment la
+belle matrone romaine et la petite esclave grecque enlacées.
+
+Très joli, d’accord, mais je me sens abominablement trahi par
+l’existence et j’entends qu’on m’explique pourquoi toutes les pudeurs,
+toutes les sentimentalités, puis tous les vices, tous les mensonges. On
+me bernait, chacune à son tour, et cette femme que je voulais épouser,
+et cette guenon à qui je voulais faire l’honneur de tuer son mari.
+
+Tas de singes!
+
+La vie, encore une fois, saisit le rêve à la gorge.
+
+Moi, je rêve.
+
+Mais, elles, me trompent par toutes les réalités bestiales.
+
+--Sacré tonnerre! Répondrez-vous, ou je vous étrangle?
+
+Lia ouvre un petit œil de chat inquiet. Elle se réfugie dans les bras de
+Thilde qui se recule, sans rien ouvrir du tout.
+
+--Ah! vous vous réveillez, maintenant? Vous allez me permettre de vous
+rosser... car je vois qu’il n’y a pas d’autre leçon à vous offrir, mes
+petites bêtes.
+
+Lia, qui se souvient d’une gifle déjà reçue, met ses bras en avant.
+
+--De quoi, espèce de brutal, tu nous as trompées toutes les deux et tu
+n’as que ce que tu mérites, voilà!
+
+--D’abord, toi, tu vas me faire le plaisir de m’accompagner chez ton
+imbécile de mari pour que je lui apprenne de quel genre de sentiment tu
+te chauffes. C’est honteux, tu dépraverais un couvent de carmélite... où
+aurait déjà passé un régiment de cuirassiers.
+
+--Oui, murmure Thilde pleurante, s’enveloppant d’un drap parce qu’elle
+est la moins jeune, c’est vrai qu’elle est vicieuse et qu’elle m’a
+perdue... mais vous exagérez, Louis, comme toujours.
+
+--Répète un peu que je t’ai perdue! crie Lia lui griffant la gorge. Elle
+en a un toupet! C’est une machination, Louis, elle a dû combiner ça
+exprès pour se venger de toi.
+
+Et elle pleure.
+
+Je suis très énervé.
+
+Je ne peux pas corriger deux femmes qui pleurent, toutes nues.
+
+Je commence à avoir envie de rire.
+
+C’est ridicule ce qu’elles font.
+
+Seulement je suis ridicule d’y attacher tant d’importance.
+
+Elles ont, comme moi, des grands mots et des petits gestes.
+
+Quand elles sont montées en ascenseur, elles redescendent à pied.
+
+Tout ceci, c’est de la littérature fort ordinaire.
+
+Il faudrait avoir du génie.
+
+Et avoir du génie, c’est, généralement, se mettre à la hauteur de toutes
+les situations...
+
+Pour comble de joie, voici venir la bonne qui gratte.
+
+Heureusement qu’elle a le flair de gratter.
+
+Je me précipite (au nom des mœurs) et j’ai, enfin, une idée, en poussant
+le verrou.
+
+--Madame a la migraine, une migraine épouvantable; _nous_ ne recevons
+plus personne et vous nous préparerez, comme hier, un souper
+dînatoire... vers minuit.
+
+Il m’est littéralement impossible de demeurer en frac et en gants clairs
+plus longtemps.
+
+Elles finiraient par pouffer tout en séchant leurs larmes.
+
+... Au cours de cette petite fête, Lia tient ce joli propos:
+
+--D’abord, toi, je te défends les saletés.
+
+Et Thilde ajoute, très digne:
+
+--Si nous ne t’avions pas rencontré, mon cher, nous serions encore
+d’honnêtes femmes!
+
+La prochaine fois j’amènerai des amis.
+
+_Deux perdrix_ de cette envolée _dans le même carnier_, c’est un peu
+lourd pour un seul chasseur.
+
+
+
+
+IX
+
+«SOIS BELLE ET SOIS TRISTE»... MAIS NE FRAPPE PAS SI FORT
+
+
+Une journée d’étranges douceurs se terminant par un coup de couteau.
+
+Je suis retourné rue _Grégoire-de-Tours_.
+
+Parce que j’avais juré de n’y plus aller.
+
+Des meubles neufs, des meubles vieux, un tapis d’orient et une pendule
+en zinc, un mélange de tous les luxes et de toutes les misères.
+
+Surtout, au-dessus de tout, le fameux rideau de soie rouge.
+
+C’est toujours le sang, la tuerie, qui domine.
+
+Elle est venue vers moi de son pas souple et muet.
+
+--Je suis contente de te voir pour te remercier, a-t-elle dit
+froidement.
+
+--Alors, tu veux bien, Reine?
+
+--Non, je ne veux pas, c’est bête. On peut rencontrer des gens.
+
+Elle me parle presque en français. Je suis si ému que je tremble.
+
+--Des gens?
+
+--Des types qui te connaissent. Puis j’ai pas de toilette et je veux pas
+en faire. Je te plaque.
+
+--Reine... la voiture est en bas. J’ai pris une voiture fermée. Nous
+irons gare d’Orléans et nous ne rencontrerons personne. Tu es folle! Ou
+tu as peur que je te viole à la campagne, loin des sergots de ville.
+Toujours la pensée du monomane qui plante des épingles dans les seins,
+dis?
+
+Je ris et je me sens désespéré. Je comptais tellement sur cette partie
+de plaisir.
+
+J’étais plein d’idées chastes.
+
+Depuis ma dernière visite chez Mme Mathilde Saint-Clair, je suis plein
+d’idées chastes, je ne sais pas pourquoi.
+
+--Reine, je te jure que tu n’as rien à craindre
+
+A-t-on jamais songé à lui faire voir le ciel sans le lui faire payer de
+tout le paradis de son corps?
+
+Elle réfléchit une minute, le doigt sur sa bouche, l’œil très sombre.
+
+--Sans blaguer, hein! Ça gâterait tout Oui, là, je veux bien.
+
+Nous sommes partis.
+
+Dans le compartiment du train qui nous emporte, nous sommes seuls et
+elle risque cette singulière réflexion:
+
+--Pourquoi qu’ils sont gris maintenant les wagons?
+
+Elle est assise en face de moi, vêtue d’un petit costume en laine noire.
+Son chapeau est en paille noire avec une aile noire et une voilette
+d’une nuance ambrée lui faisant le teint plus pâle et des yeux plus
+doux.
+
+Malgré cette toilette simple, j’ai vu un homme, un rouleur de bagages,
+s’arrêter un instant comme flairant l’odeur de ses jupes!
+
+--Reine, quel est ton pays?
+
+--Je crois que c’est l’Auvergne, mais je ne suis pas bien sûre. Je suis
+venue à Paris quand j’avais seize ans avec une... (Elle esquisse le mot
+d’un geste)... de Clermont. J’étais tellement saoule en montant en
+chemin de fer, que je ne me rappelle plus la couleur des compartiments.
+Je venais d’une maison et on m’a versée dans une autre maison; puis, un
+cousin à moi, un parent, m’a retirée pour me mettre en chambre, dans mes
+meubles, et... voilà. (Elle reprend soucieuse:) Oui, je crois que c’est
+d’Auvergne, parce que j’ai été nourrie à la campagne chez une fille-mère
+en service, seulement, il y a eu des manigances rapport aux papiers. La
+police garde tout ça.
+
+Elle se tait, les lèvres mordues.
+
+J’ose lui demander, plus bas:
+
+--Te rappelles-tu ton premier amant?
+
+Elle répond, l’œil un peu étonné:
+
+--Non.
+
+--Tu bois beaucoup, Reine, dans... ta profession, cela te fera mal.
+
+--Je bois beaucoup, mais je ne me saoule jamais, il m’en faut trop.
+Maintenant, y a des types qui... (elle s’arrête).
+
+Elle étire ses gants, s’arrange les ongles avec soin. Ses mouvements
+sont souples et brusques. Elle a des mains larges de paumes et longues
+de doigts, mais très fines du poignet. C’est une race inconnue à nos
+parisiennes de papier mâché, si croulantes au déballage, toujours prêtes
+à ramasser leurs formes comme avec une cuillère.
+
+Elle a une petite bague en argent ornée d’une petite croix. Ce n’est ni
+un bijou faux, ni un bijou cher. Elle semble y tenir, car elle la
+retourne plusieurs fois pour que la croix soit bien droite au milieu de
+sa main.
+
+--Reine, es-tu contente?
+
+--Moi, je ne suis jamais gaie.
+
+--Je ne te veux pas gaie, au contraire. Sois belle et sois triste...
+tout à ton aise.
+
+--Vous savez. Ça ne m’empêche pas de savoir faire rire le monde.
+
+Cette phrase, si vulgaire lue en le sens où les gens vulgaires
+l’entendent, devient immense quand on songe à la lire en le sens du mot
+Monde, c’est-à-dire du globe entier.
+
+Oui, elle est la dispensatrice des rires du Monde, et c’est pour cela
+qu’elle ne peut plus rire.
+
+Oh! comme je me crois bon, tendre et dévoué! Comme je n’avais pas encore
+vu que le ciel était bleu, les arbres d’un vert léger, les toitures des
+villas bourgeoises ridicules au soleil!
+
+J’apprends des vérités premières qui me font apprécier, à leur juste
+valeur, les derniers mensonges des civilisations.
+
+Je suis heureux de constater un malheur irrémédiable.
+
+J’ai toute l’eau du sadisme à la bouche.
+
+Et je la crache, par la portière, sur une coquette maison qui passe en
+dessous.
+
+--Reine, ta chambre te plaît? Pourquoi ces affreux rideaux rouges?
+N’aimerais-tu pas du damas jaune?
+
+--Non, merci, mes clients se trotteraient. Le jaune c’est pas l’usage.
+Puis quand ma garce de concierge ira vous faire casquer comme l’autre
+jour, faudra l’envoyer à la balançoire, vous avez eu tort de lui donner
+une pièce, vous savez, elle rappliquera souvent. Elle plumerait une tête
+chauve, celle-là.
+
+--Elle a bien fait, ma chérie, mais ce n’est donc pas toi, l’auteur de
+cette petite lettre amusante?
+
+Et je lui passe ce billet écrit en style connu:
+
+ «Mon gros chat,
+
+ «J’ai besoin de cent balles pour avoir des nippes.
+
+ «A toi de cœur,
+
+ «Ninie.»
+
+Dédaigneuse, elle déchire le billet et le jette par l’autre portière.
+
+--Moi, j’écris jamais à personne et si j’écrivais je ne signerais pas
+Ninie... pour vous.
+
+J’ai le cœur dilaté.
+
+--Comment signerais-tu?
+
+Elle se tait.
+
+Cela lui coûterait beaucoup de l’avouer, puisqu’elle est _en exil_.
+
+--Sur les cent francs, elle a gardé sa moitié, ajoute-t-elle revenant à
+des pensées plus terre à terre.
+
+--Et tu n’as pas réclamé?
+
+--Non. Je lui dois _le foin_ (et elle rit, de son petit rire muet, en
+dedans), vous savez, _le foin_?
+
+--Tais-toi! (J’essaye de réagir, en riant à mon tour, par une
+plaisanterie dans le ton de l’idylle.) Enfin, où il n’y a rien l’âne
+perd ses droits, ce me semble. Tiens! Reine, cela m’ennuie de ne pas
+avoir un petit morceau de toi plié dans du papier... cette lettre...
+
+Elle hausse les épaules.
+
+--Pour ce que ça te servirait, mon pauvre garçon!
+
+--Dis donc, tu ne me prends pas du tout pour un homme.
+
+--Pas ma faute si vous êtes maboul.
+
+--Il est nécessaire d’agir en rustre pour te paraître raisonnable. C’est
+drôle...
+
+--Oh! ça viendra. Vous finirez comme les autres... Mais vous voudriez
+bien m’acheter de l’amitié avant.
+
+Cette idée bizarre de prononcer amitié pour amour!
+
+Nous descendons sans regarder le nom de la gare.
+
+Une allée de verdure; la Seine, au bout.
+
+Nous filons très vite. Elle a des mouvements prestes d’animal plus
+libre.
+
+On entend chantonner des laveuses qui battent du linge au bord du
+fleuve.
+
+Reine s’arrête, admire.
+
+--En voilà des chemises! Moi, j’en mets pas, c’est trop salissant.
+
+L’eau du fleuve est lisse comme une plaque de métal et paraît s’enfoncer
+lourdement en faisant baisser les deux rives sous son poids.
+
+Un chemin de halage, des arbres penchent, et de temps en temps, une
+péniche passe, chargée de pierres ou de tonneaux, sifflant, soufflant,
+l’air d’une sirène trop grasse.
+
+J’ai mis mon bras autour des épaules de Reine pour qu’elle ne les hausse
+pas toutes les cinq minutes en ayant un regard ironique. Je m’appuie un
+peu. Elle n’a pas la sensation du fardeau et j’ai tout à coup très peur
+qu’elle soit plus forte que moi.
+
+--Est-ce que je te fatigue?
+
+--Si tu veux que je te porte...
+
+Je suis furieux, brusquement.
+
+--Reine, tu es une sale bête, et je te défends de me toucher.
+
+Elle se croise les bras sans une syllabe; elle regarde l’eau et n’a pas
+entendu.
+
+--Mon Dieu! Reine, ma petite reine de douleurs! J’étais fou. C’est moi
+qui salis tous les reflets, toutes les clartés, tout le ciel avec mes
+pensées obscures. Pardonne-moi, Reine chérie, ou flanque-moi des gifles,
+je le mérite. Et tant mieux si tu es la plus forte. Puisque tu marches
+volontairement courbée sous toute l’existence, c’est que tu en as reçu
+la mission. Tu dois expier des gloires farouches. Si je comprends pour
+toi, de quel droit vais-je t’accuser? Ne me garde pas rancune, dis?
+
+Un petit frisson de sa bouche, ses yeux qui se ferment, mais elle se
+tait.
+
+--Je voudrais bien t’avoir fait de la peine aussi... Reine!
+
+Je boude.
+
+Nous marchons un moment silencieux.
+
+--Alors, vous écrivez des livres? Faudra m’en prêter un. Je vous le
+rendrai.
+
+Je remets mon bras sur ses épaules
+
+--Tu lis donc quelquefois?
+
+--L’hiver... en attendant... (Elle hésite.) Pour ne pas avoir envie de
+bâiller toute la nuit. J’ai déjà lu les _Trois mousquetaires_, la _Dame
+aux Camélias_ et (elle cherche) des chansons de Monsieur _Frédéric_ de
+Musset.
+
+Je suis un peu interdit.
+
+Je ne lui prêterai pas de livres.
+
+--Frédéric de Musset... Tu ne te trompes pas, bébé?
+
+--Non. C’était des vers, je me rappelle bien, un petit livre tout mince:
+_L’Examen de Flora_.
+
+Ouff! Je suis au bout de ce mignon calvaire intellectuel. Il y a là une
+croix. Arrêtons-nous. Je m’étends dans l’herbe, au bord de l’eau, et je
+cache mon visage dans mes bras.
+
+Je suis honteux; ce n’est pas à cause d’elle.
+
+Reine est assise sur une grosse pierre. Elle s’amuse à lancer des petits
+morceaux de joncs qui font flèches.
+
+Un grand silence.
+
+Une torpeur peu à peu délicieuse et un rêve:
+
+Cléopâtre sur la proue de sa trirème. Le petit nègre tient le parasol
+éclatant, des esclaves accroupies brûlent des parfums dont la nuée
+légère estompe leurs membres nus. Un homme, ivre du soleil et du vin
+qu’on lui fait boire, est couché aux pieds de la jeune reine et laisse
+pendre une de ses jambes dans l’eau. Cet homme est pâle. Il a l’air de
+mourir chaque fois que Cléopâtre se tourne vers lui. Elle se tourne vers
+lui, mais elle ne le regarde pas. Ses yeux ont la fixité des yeux
+d’idole et ne voient point. Je crois que cet homme est très malade. Il
+est couvert de cicatrices. Il a enlevé l’étoffe de pourpre qui le
+couvrait, posé une cuirasse d’or et des armes. Il ne lui reste, au cou,
+qu’une espèce de carcan de métal où étincellent des gemmes énormes. Ce
+n’est pas un esclave, car il a la peau blanche et soignée des patriciens
+qui vont aux étuves. Ce n’est pas non plus un simple soldat. Il serait
+déjà mort de toutes les blessures qu’il a reçues. Ni beau ni laid, il a
+le profil accusé des volontaires, le menton fendu et la bouche mince des
+voluptueux cruels. On devine son habitude de dompter ou des chevaux ou
+des hommes. Seulement, sous le charme, à son tour, d’un dompteur plus
+féroce que lui, le malheureux se laisse aller au fil de son plaisir.
+
+La barque glisse et s’éloigne, emportant les esclaves qui brûlent des
+herbes odorantes, les mains levées.
+
+Je suis réveillé par une phrase de Reine:
+
+--Voilà des types nus avec une corde.
+
+--Hein! des hommes nus?
+
+Je bondis et la saisis à la taille pour la défendre contre les soldats
+de César.
+
+Il s’agit seulement de hâleurs qui passent un bateau rempli de fumier.
+Reine les suit des yeux.
+
+--Ça t’amuse donc bien les hommes nus?
+
+--Ceux-là sont solides, tu sais. (Elle baisse la tête, sournoisement.)
+Vous me prêterez un livre, n’est-ce pas?
+
+--Oui, et ça t’embêtera ferme, je t’en préviens.
+
+--Vous racontez des histoires de femmes, d’amour... il y a celle de
+votre ancienne, hein?
+
+--Il y a tout excepté toi, ma chère. Marchons plus vite.
+
+La vue de ces torses de hâleurs m’a un peu troublé. J’ai la tête lourde.
+Il me semble que j’ai bu quelque chose.
+
+J’essaye de lui faire dire son histoire à elle.
+
+Je m’aperçois qu’elle n’a pas de souvenirs, pas de mémoire. Tout est au
+présent.
+
+Elle a été battue peut-être étant petite fille, battue ou trop aimée,
+elle ne sait plus très bien. Elle a vécu dans une usine et connu des
+métiers fatigants, ajoute ceci, d’un ton calme:
+
+--Je pouvais pas suffire à ces garçons de la forge. Ils étaient sept
+après moi tous les soirs.
+
+Je réponds, philosophiquement.
+
+--En effet.
+
+Silence. Crépuscule. Un oiseau chante.
+
+--C’est doux comme du lait à boire, la campagne, murmure-t-elle de sa
+voix sourde, si dure.
+
+J’entoure sa taille de mon bras et nous cherchons une auberge, pour
+dîner.
+
+Un instant, sous des branches fleuries, des branches de pruniers qui
+sentent l’amande, elle tressaille:
+
+--J’ai vu un crapaud, tiens, là. Il va sauter.
+
+--Si tu levais la tête, tu ne verrais que des fleurs. Pourquoi
+marches-tu la tête basse?
+
+Elle lève le front, rencontre le mien, penché sur elle.
+
+Nous nous regardons, éperdument effrayés l’un de l’autre, sans un geste.
+
+--Eh bien, quoi! fait-elle de son ton sourd, impatient. Quand nous
+resterions là toute la vie, à nous pourrir...
+
+Quelle admirable précision de langage!
+
+Aucune femme n’a si bien dit en un pareil moment.
+
+--Reine as-tu pleuré quelquefois?
+
+--Je pleure jamais, pas la peine. Voyons... Viens-tu?
+
+--Embrasse-moi, dis?
+
+--Je sais pas embrasser. J’ai horreur de ça. C’est inutile.
+
+--Tu n’embrasses pas tes amants... ou ton amant?
+
+--Ah bien! Il vous en a une santé, lui! (Elle éclate.) On ne perd pas
+son temps à ces bêtises... C’est bon pour les vieux.
+
+--Reine, pour les vieux? Qu’est-ce que tu racontes?
+
+--Mais oui... quand on est jeune, on est toujours plus pressé, et ce
+n’est pas pour traîner la chose dans ces bagatelles. Viens-tu ou je te
+lâche... à la fin!
+
+Je tiens les poignets de Reine, mais je sens que c’est elle qui me
+lâchera si elle veut.
+
+J’attire doucement son corps souple et elle rejette la tête en arrière
+comme quelqu’un qui a peur des soufflets.
+
+Elle n’aime pas ça. C’est avouer qu’elle se garde pour un autre. Ou elle
+n’aime rien, et je voudrais bien savoir.
+
+--Pas même un petit baiser honnête, Reine?
+
+Je fais la cour à cette prostituée, absolument.
+
+Très forte, la reine d’Égypte! Elle me maintient à distance de ses bras
+devenus rigides. Tout son corps souple est tendu en barre de fer qu’on
+ne tordra pas sans sa volonté.
+
+Je ne lutte pas. Il est peut-être plus habile de ne jamais risquer le
+combat définitif.
+
+J’en sortirai brisé certainement, sous tous les rapports.
+
+Et puis, j’ai des idées chastes, aujourd’hui.
+
+--Non, pas de bêtises, dit-elle d’une voix irritée. Si vous voulez que
+ce soit comme avec les autres, il n’y avait guère besoin de venir
+jusqu’ici... j’ai mon lit, là-bas. Fallait vous en servir!
+
+--Oh! Reine... taisez-vous!
+
+Nous allons, de nouveau silencieux, jusqu’à l’auberge du bord de l’eau.
+
+Des étoiles et des friselis dans les branches. Toute la suave odeur de
+l’amour monte de la terre parce que des bêtes inconnues, sous nos pieds
+qui les écrasent, sont accouplées.
+
+Nous entrons. Il y a des tonnelles et on nous fait traverser un
+jardin...
+
+Reine s’assied, ôte son chapeau, rectifie les lignes de son bandeau
+impérial.
+
+--Que voulez-vous manger?
+
+--Je m’en fiche.
+
+--Et boire?
+
+--Du cognac.
+
+Aïe!... Soit. Ce sera peut-être plus drôle.
+
+J’avais raison de penser que ce serait drôle de voir dîner la reine
+d’Égypte. Elle ne touche pas au pain, ni à l’eau, ni aux légumes. Elle
+mange avec une rapidité singulière, des gestes prompts et narquois
+d’animal qui se moque de vous. J’ignore ce qu’on nous sert, elle a l’air
+de fort peu s’en soucier, mais elle dévore des viandes qui ne sont pas
+cuites. Je suis au _Jardin des plantes_.
+
+Elle ne redevient femme qu’en présence d’un saladier de fraises.
+
+Petit gloussement de joie.
+
+Toutes les fraises y passent, sauf deux, qu’elle m’octroie sur une
+feuille.
+
+Elle verse le reste du cognac dans le saladier, en redemande.
+
+--Vous voulez encore des fraises?
+
+--Non, du cognac. Il est beaucoup moins fort que celui de ma concierge.
+(Elle a une mine de vierge offensée.) tiens, goûte, il sent le muscat!
+
+Je goûte, fais une grimace. Cela doit être de l’alcool à 96 degrés.
+
+Elle réclame des chartreuses vertes pour étendre le goût du muscat.
+
+Il faut lui rendre cette justice, c’est qu’elle est très calme et que
+son langage demeure aussi... châtié que de coutume.
+
+Comme je ne bois pas ma chartreuse, elle me la vole en me disant:
+
+--Ça te ferait mal.
+
+Ça m’humilie et m’intéresse prodigieusement. Qu’est-ce qu’elle va
+devenir quand elle sera grise, car elle va se griser, c’est clair.
+
+Je lui prends le pied sous la table.
+
+Elle me regarde fixement, met la main sur son couteau.
+
+--Finis, toi, ou je me fâche.
+
+Ses yeux sont illuminés comme ceux d’une panthère à la chasse.
+
+Je me lève, en m’éventant de ma serviette, parce que je suis un peu
+inquiet.
+
+Si j’abandonne la partie tout de suite, je vais être ridicule, et si
+j’insiste, elle est capable de me piquer, du bout de ce couteau, rien
+que pour s’amuser, bien entendu.
+
+«Le tremplin». «La force dynamique de la passion». Toutes les belles
+phrases de Jules Hector me hantent le cerveau, seulement je n’en suis
+pas plus fier. Durant cette saison chaude, l’heure complique les
+panthères, et ce petit dressage en liberté pourrait bien finir par un
+repas plus substantiel dont mon humble personnalité serait le plus bel
+ornement.
+
+--Ma petite amie, je suis très doux, moi, je ne sais pas jouer du
+couteau, n’ayant jamais été souteneur de ma vie, ce que je regrette.
+Lâchez cela, ou vous allez m’éborgner.
+
+Je veux saisir son poignet.
+
+Elle me plante son couteau dans le bras.
+
+Je suis tellement étonné que je n’éprouve aucune douleur.
+
+Je la regarde. Elle est toute pâle.
+
+Je regarde ma manchette. Elle est toute rouge et le sang ruisselle sur
+la nappe.
+
+A présent cela me fait souffrir un peu, parce qu’elle vient de retirer
+le couteau.
+
+--C’est bête, Reine, on va causer et s’extasier là-dessus... c’est très
+bête. Aidez-moi vite à nettoyer le sang. Nous ne sommes pas en Égypte
+ici.
+
+Machinalement elle prend les serviettes, les mouille, et arrange des
+compresses.
+
+--Vous pouvez me dénoncer, je ne me plaindrai pas!
+
+Ce mot _dénoncer_ est impayable dans sa bouche. De quoi suis-je
+complice, mon Dieu?
+
+--Tu es une sotte. Je n’aime pas plus les histoires de police que toi,
+et une jolie femme a toujours le droit de se... défendre.
+
+--Je serais contente d’aller en prison.
+
+Mon bras est enveloppé. Il me semble très lourd.
+
+--Pourquoi serais-tu contente d’aller en prison, espèce de folle?
+
+Elle s’accoude, songeuse.
+
+--Vois-tu, faut jamais me parler de couteau, ni de mon petit homme.
+
+Je frissonne des pieds à la tête.
+
+Il fait frais sous cette tonnelle sombre.
+
+--Quel petit homme, dis?
+
+--Je ne suis pas grise. Je ne suis jamais grise. C’est le premier coup
+de surin que je fiche, et ça m’a produit un effet... j’aurais pas cru.
+Est-ce que ça t’a fait mal, _à toi_?
+
+--Non. Pas au bras, toujours. Ta dernière virginité? Merci. On donne ce
+que l’on peut, ma fille. Il est donc en prison, le petit homme, et tu
+voudrais le rejoindre?
+
+--Oui. (Ses yeux longs se ferment langoureusement, elle s’étire, dans un
+bâillement sourd.) On l’a emballé parce qu’il a fait la même chose pour
+moi.
+
+--Celui en soldat sur ta cheminée?
+
+--Tu es un malin... mais je ne suis pas grise. La fois du portrait, il
+était encore au régiment. Il en est sorti. Puis, on s’est battu devant
+ma porte, et il a éreinté un client. Nous avons été des tas pour
+témoigner. Maintenant, la police me surveille parce que j’ai dit que
+c’était moi qui lui faisais son truc.
+
+Elle achève sa chartreuse et se mord les lèvres.
+
+Ce que je sens bien, en ce moment, c’est que je rendrais volontiers le
+coup de couteau au _petit homme_.
+
+Nous rentrons par un train bondé. Reine demeure muette, heureusement.
+Elle a sommeil. J’ai des élancements furieux dans le bras.
+
+A Paris, impossible de trouver une pharmacie ouverte. Il est trop tard.
+
+Je reconduis Reine chez elle.
+
+Avant de disparaître sous le porche de son palais, la princesse se
+retourne, indifférente.
+
+--Tu es un bon garçon, tu n’as pas gueulé. Bonsoir.
+
+Je crois qu’elle m’estime. C’est toujours ça.
+
+Et je m’en vais me coucher pour avoir la fièvre toute la nuit.
+
+--... _Sois belle et sois triste... mais ne frappe pas si fort une autre
+fois, dis?_
+
+
+
+
+X
+
+MADAME ET MÈRE
+
+
+--Monsieur! je ne peux pas empêcher cette dame d’entrer... puisqu’elle
+dit qu’elle est votre mère.
+
+Sursaut.
+
+Ma mère chez moi? J’ai envie de passer par la fenêtre.
+
+Je considère la carte que Joseph me présente, cérémonieusement.
+
+Je lis en très petits caractères, timbrés d’une minuscule couronne:
+
+ Madame Marie-Louise-Antoinette de Rogès
+ née de la Paillerie
+
+En comptant bien: une impératrice, une reine et une comtesse issue de
+marquise par-dessus le marché. Voilà beaucoup de grandes dames pour
+venir voir mourir un pauvre diable d’homme de lettres, lequel,
+d’ailleurs, se porte à merveille.
+
+Joseph, qui n’a jamais vu ma mère, est sens dessus dessous et se confond
+en excuses: effet du petit carton timbré.
+
+Moi qui, par hasard, connais cette dame, je m’allonge sur mon divan, et
+j’essaye de refaire le mort.
+
+J’ai le bras en écharpe, comme à la suite d’un duel sérieux. (Le seul
+duel sérieux de ma vie!) Depuis quinze jours je me promène ainsi, parce
+qu’une fièvre de printemps a envenimé le joli coup de couteau de
+Cléopâtre. Peu s’en est fallu qu’il ne me joue le tour du fameux aspic.
+Je n’avais pas soigné cela. Un matin, cela s’est mis à me mordre. On a
+dû chercher un médecin et des fioles. Ce sont les fioles qui m’ont rendu
+malade. Des amis sont arrivés, compresse perfide; Andrel a rédigé une
+note, Massouard a raconté un accident de voiture, et Jules Hector s’est
+réservé en des phrases hermétiques.
+
+Maintenant le canard vole, vole... On parle d’un véritable combat
+singulier. Je suis tombé sur une vitre brisée poursuivi par un mari
+vengeur. J’ai reçu un coup de couteau japonais, histoire de jupes. On
+prétend même que, revenant du théâtre... Ça, c’est l’attaque de Joseph,
+l’attaque nocturne. Il y tient!
+
+Hier, Noisey _et sa femme_ sont venus poser des cartes. Mme Saint-Clair,
+oubliant _nos_ griefs, écrit des lettres éplorées, et, bien entendu, la
+seule qui aurait dû venir, Cléopâtre, n’est pas venue. Elle dort entre
+les pattes d’un tigre probablement.
+
+Je suis d’une humeur massacrante et j’en profite pour ne recevoir
+personne.
+
+Mais Madame et Mère est entrée.
+
+Ce n’est pas celle-là qu’on empêchera jamais d’entrer quelque part.
+
+Elle pénètre de hautes allures, comme les chevaux de sang.
+
+Et elle a sa robe couleur d’alezan brûlé.
+
+Oh! la famille!...
+
+La comtesse de Rogès, mon honorable mère, est une femme de cinquante
+ans, très grande, très mince, qui marche sur des roues dissimulées.
+Sérieusement, je ne me rappelle pas lui avoir vu faire un pas humain.
+Elle avance ou elle recule, dirigée par le pouce de la providence ou de
+la fatalité, mais elle ne lève pas les jambes... Non! elle n’a jamais
+levé les jambes.
+
+Je lui fais une visite solennelle, chaque fois que le retour du premier
+janvier attendrit les foules. On échange des nouvelles de ses santés
+respectives, deux phrases aigres-douces sur l’immoralité des temps ou la
+bêtise de nos édiles qui dépavent les rues. On s’embrasse sur le front
+en prenant des précautions pour ne pas être contaminé, elle, par l’amour
+du vice, moi, par la haine de ce même produit de toutes nos
+civilisations, et on constate, périodiquement, que l’abîme se creuse de
+plus en plus, jusqu’à devenir _insondable_, selon son expression
+superfétatoire. Ma mère habite un hôtel assez coquet près de Passy. Elle
+y reçoit des gens très vagues qui ont, côté des dames, des panaches de
+corbillard, et, côté des hommes, des cannes à pommes de rampe. J’ai
+remarqué que, dans ces familles reçues chez elle membres à membres
+estimables et soigneusement épluchés, les enfants, garçons ou filles,
+naissaient tous à l’âge de quarante-cinq ans.
+
+Ça m’a bouché un peu l’horizon de Passy.
+
+J’ignore les occupations de ma mère. Je crois qu’elle joue aux revers de
+fortune. Elle perd des procès et fonde des ouvroirs. Elle soigne les
+aveugles qui sont aussi paralytiques et chasse, à coup de mouchoirs
+ourlés de deuil, les ferments de toutes les corruptions.
+
+Les journaux parlent d’elle quand il y a une épidémie.
+
+Ceci pour l’extérieur.
+
+Intérieurement, elle prie Dieu de bénir ses haines.
+
+Car elle a des haines formidables.
+
+Elle en a deux principales qui suffiraient à chauffer les deux
+locomotives d’un express.
+
+Elle abomine ma tante, Mme Chasel, et déteste mes livres.
+
+Très réellement née de la Paillerie, elle a non moins réellement fait
+mourir mon père et son époux, le comte de Rogès, par l’abus de sa pudeur
+et des petits cierges brûlés à l’église en l’honneur de la conversion de
+ce brave homme, un peu porté, malgré lui, sur le _tutu_ des danseuses.
+
+Elle m’a pourvu d’un conseil judiciaire.
+
+(Heureusement! Car j’ai pu apprendre un plus noble métier que celui des
+armes.)
+
+Et elle m’a fiancé, dans l’austère salon de son cœur, à une jeune
+provinciale pieuse.
+
+Ce sont là des vétilles.
+
+Je ne lui reproche que sa haine féroce contre ma pauvre tante.
+
+Cette haine date du jour où j’eus l’idée originale d’enlever la
+charmante sœur de mon papa.
+
+(Entendons-nous. Comme j’avais dix-sept ans et que je sortais du
+collège, la raison serait de supposer que c’est ma tante, alors âgée de
+quarante ans, qui m’enleva.)
+
+Mais ceci n’autorise personne à la mésestimer. Au contraire...
+
+Le souvenir de ce voyage en Italie m’est encore cher. Il fallait me
+récompenser de mes _brillantes études_, de ma sagesse, et je ne sache
+pas qu’on puisse mieux récompenser un garçon de dix-sept ans que par la
+folie.
+
+Ma tante! Bien bizarre créature. Une héroïne de la Fronde descendue de
+son cadre, extrêmement dévote, extrêmement sensible à toutes beautés
+profanes, violente, désordonnée, romantique, et pleine de petits soins
+pour sa toilette. Elle était tellement coquette qu’on ne s’en apercevait
+pas tout de suite, et elle aurait allumé un couvent de capucins rien
+qu’en tirant ses jarretières: un geste qu’elle avait d’attraper, sur sa
+robe, un pli, entre le genou et la ceinture, un petit geste
+irrésistible.
+
+On la trouvait pleurant à chaudes larmes devant des crucifix, puis elle
+se retournait, brusquement, pour administrer des taloches à ses filles
+de chambre, ou à son neveu.
+
+--Loulou! je parie que tu viens de faire des cigarettes avec mon papier
+à frisure?
+
+(Un papier brun clair, imitant divinement le tabac, exquis de goût...)
+
+--Non, ma tante.
+
+--Tu mens!...
+
+--Oui, ma tante.
+
+Alors, vlan!... j’en recevais.
+
+J’allais chez elle tous les dimanches pour perfectionner mon éducation
+religieuse. Elle me faisait m’agenouiller sur un pouf de damas bleu que
+je vois d’ici, un pouf orné d’une levrette héraldique arrondissant une
+patte en queue de cruche autour d’un blason naïf. Là, je disais, mains
+jointes et paupières baissées, de ferventes prières et je récitais les
+commandements de Dieu. Durant ces exercices, ma tante s’habillait, se
+frisait, tirait ses jarretières de son petit geste sournois. Elle
+n’était pas jolie, seulement douée d’un charme diabolique, avec une
+figure zigzagant en rictus passionnés, des yeux de braise, une chevelure
+miraculeuse. Elle possédait une fille très laide, un peu bossue, qu’elle
+destinait à une prise de voile et qui préféra épouser un juif. (Encore
+un scandale de famille! Le sentiment de la dignité étant toujours très
+vif, chez nous, ma tante songe à la déshériter de la quotité disponible
+à cause de cette... mésalliance.)
+
+Mon oncle mourut en jouant aux cartes, d’une congestion, après un bon
+dîner.
+
+Cette fin subite impressionna et exalta terriblement la nerveuse dévote
+qui voulut m’apprendre à jeûner dès ma dixième année.
+
+Nous passions des heures les genoux sur des planchers froids, sans
+collation, et au dessert du dîner, le soir, nous avions tous des crises
+de larmes; nous nous embrassions entre parents et domestiques, parce que
+la moindre liqueur nous incendiait le cerveau, naturellement.
+
+De la rigidité de ma mère, une sainte de bois, aux fantaisies espagnoles
+de ma tante, une sainte de carton, j’errais en des alternatives cruelles
+pour mes instincts de jeune mâle. Ma mère ne m’embrassait jamais,
+désirant ne pas développer ces mêmes instincts, et ma tante, après les
+gifles, me caressait vraiment trop.
+
+Vers douze ans, l’internat me permit de fumer de vraies cigarettes en
+des coins moins parfumés que le cabinet de toilette de Mme Chasel, mais
+où je respirais plus... virilement, et je commençais à rendre les gifles
+à tous mes camarades.
+
+Seulement, il y avait les vacances.
+
+Oh! les vacances.
+
+Une petite propriété, en Poitou; un parc, des arbres, des prairies, et
+des vaches rousses dont la vue me rendait fou de malice.
+
+Je transformais le parc et la prairie en domaine de Gustave Aymard; les
+vaches rousses étaient les indiens. Il y en avait une, la plus grosse,
+qui avait fini par savoir son rôle: dès qu’elle m’apercevait, elle
+imitait le cri de Bas-de-Cuir et saccageait des buissons.
+
+Dans la maison, je demeurais plus calme. Je me contentais de déchirer
+les rideaux du salon ponceau pour me faire une étole et parodier la
+messe.
+
+Ma tante grondait, pleurait, riait, me tirait les oreilles, tirait ses
+jarretières, me comblait de caresses ou de friandises.
+
+Elle m’était nécessaire comme le fouet est utile à la toupie qui est en
+train de tourner mal.
+
+Cette veuve, encore jeune, très surexcitée par les pratiques
+religieuses, un des meilleurs aphrodisiaques connus, me prenait souvent
+sur ses genoux et me racontait ses tourments:
+
+--Loulou, est-ce que tu m’aimes?
+
+--Oui, ma tante!
+
+(Baisers, caresses, et lissage de mon col marin sur mes épaules.)
+
+--C’est que je n’ai que toi, pour me consoler. Ma fille ne m’aime pas.
+C’est une _renfermée_. Tu vois qu’elle ne m’a même pas écrit le jour de
+ma fête!
+
+(Sa fille était aux Ursulines.)
+
+--Pourquoi ne la fais-tu pas venir ici? On s’amuserait mieux.
+
+--Non... elle est trop grande. Et tu es déjà un garçon... Je parie que
+tu as encore fumé?
+
+--Oh! Si on peut dire, ma tante! Tiens, sens toi-même.
+
+(Ma bouche sur la sienne.)
+
+--Tu sens la fraise... c’est drôle. Non, tu n’as pas fumé.
+
+--Là! Tu es contente. Dis donc? Est-ce que tu me donneras l’attirail de
+pêche pour aller à la rivière?
+
+--Jamais de la vie! Tu n’aurais qu’à glisser sur le bord qui est
+argileux. Je te défends d’aller là.
+
+--Tante, c’est embêtant, mais tu me défends toujours quelque chose!
+
+--On ne dit pas _embêtant_. Ah! Ils sont propres vos collèges. Tu nous
+rapportes des expressions!
+
+--On ne peut pas dire: _embêtant_. Bien, je m’ennuie, là!
+
+--Tu t’ennuies, chez moi! Avec moi qui fais tes trente-six volontés?
+
+--... Pas fumer, toujours.
+
+--Mais ça empeste mes tentures, et tu sauras, plus tard, qu’on ne fume
+jamais devant une femme.
+
+--C’est donc pour ça que les Messieurs sont toujours dehors!
+
+Et de bouder.
+
+Elle me retraçait des tableaux affreux où la fumée causait les pires
+catastrophes et développaient des cancers sur la langue des gens.
+
+Je tirais la mienne.
+
+--Tiens! j’ai fumé toute la matinée derrière toi. T’as rien vu, rien
+senti et regardes-y voir si j’ai un cancer!...
+
+Ensuite, elle me parlait de notre sainte mère l’Église, de mes proches
+confessions, des enseignements, si poétiques, de saint Augustin, son
+auteur favori. («_Tout ce qui finit est trop court._»)
+
+Ça durait des heures, et on se faisait des serments comme des amoureux.
+
+--Tu épouseras ma fille et nous demeurerons ensemble toute la vie!
+
+--Oui, mais ta fille est bossue, tante. Moi, ça m’emb... pardon, ça
+m’ennuie. On se moquerait de moi, au collège.
+
+--Nigaud! Tu auras quitté le collège! Tiens... tu ne m’aimes pas.
+
+Là-dessus, attendrissement, baisers prolongés, et mon jeune corps de
+félin exaspéré se tordait entre ses bras jusqu’à ce qu’il eût trouvé une
+certaine détente nerveuse que je m’imaginais être le début d’une
+effroyable maladie. (Au collège, ça se passait tellement d’une autre
+façon!)
+
+Quand j’eus quinze ans, un matin qu’elle m’avait giflé trop fort, je lui
+sautai à la gorge et je la mordis cruellement en lui disant des vilains
+mots appris dans les endroits où j’allais fumer les cigarettes du
+collège. Ce fut une scène terrible. Elle me renvoya chez ma mère.
+
+Je devins mélancolique.
+
+J’eus des crises de larmes, moi aussi.
+
+Puis une envie lâche de me faire prêtre.
+
+Puis ma tante, _sur le conseil funeste de ma mère dont j’entravais la
+vie mondaine_, me rappela.
+
+A partir de ce moment, tout se passa mieux. Il nous semblait que
+quelqu’un nous eût accordé la permission.
+
+Vers dix-sept ans, après les brillantes études, le voyage en Italie.
+Tous les deux, ma tante et moi, nous nous mîmes en tête de ne plus
+revenir. Nous avions assez de la vie de famille. Nous restâmes un an
+absents, oubliant de donner de nos nouvelles, et je ne revins que parce
+que je n’avais plus d’argent. La porte maternelle se ferma devant mes
+supplications. On m’offrit, en échange de ces supplications, un conseil
+judiciaire. Et on m’interdit de me servir de mon nom... que je
+déshonorais. (J’ai pris un pseudonyme identique, ce qui a dérouté mes
+meilleurs amis.) Je suis un personnage _incestueux_... car je n’ai
+jamais pu faire comprendre à ma mère qu’enlever sa tante ce n’est pas un
+inceste.
+
+Ma pauvre petite tante!... Je l’avais laissée dans un couvent de Naples,
+demandant la protection de Dieu et des saints, scandalisant tous les
+prêtres italiens, peu enclins à se scandaliser, par la crudité de ses
+confessions.
+
+Je ne l’ai jamais revue.
+
+Jamais nous ne nous sommes croisés, dans nos nouveaux chemins de
+perditions. Elle habite Paris, pourtant, mais... elle est revenue à de
+meilleurs sentiments.
+
+Elle a vite vieilli.
+
+Elle a maintenant soixante-cinq ans, je crois.
+
+Ma mère l’a parquée dans sa haine froide, lui a fait clore son salon,
+perdre ses intimes; elle a éloigné d’elle tous les hommes jeunes et bons
+pour lui fournir ses propres confesseurs, des vieillards ignorants de
+toutes les douleurs humaines et qui lui parlent des imaginaires douleurs
+de l’enfer. On l’a forcée à m’écrire des sottises.
+
+Sa fille la fuit comme on doit fuir le mauvais exemple.
+
+Son gendre ne la connaît même pas.
+
+Elle n’embrassera jamais ses petits-enfants mâles.
+
+Et encore moins ses petits-enfants femelles.
+
+Oh! le respect de la famille... c’est une belle chose!
+
+Enfin, aujourd’hui, ma mère a pénétré pour la première fois chez moi
+depuis qu’elle m’a mis à la porte de chez elle.
+
+Je suis hérissé de respect, ainsi que peut l’être un porc-épic de ses
+dards naturels.
+
+Elle est là, devant ma bibliothèque, solennelle et flottante, s’emparant
+de toute l’atmosphère comme une bannière de procession.
+
+Des yeux sévères, un nez pointu et des lèvres minces, en lame de
+yatagan.
+
+Encore belle, toilette d’un goût sobre, pour seul bijou un
+_Saint-Esprit_ pendu au col, agrémenté d’un onyx qui me regarde avec la
+prunelle d’un chat mystique.
+
+Je ne suis pas très rassuré.
+
+Il doit y avoir quelque histoire plus grave que _mon duel_.
+
+--Alors, mon fils, vous pourriez mourir et votre mère n’en serait
+informée que par les journaux?
+
+Voix douce, timbre de cloche de chapelle, argentine, cristalline, mais
+elle se tient à quatre pour ne pas me foudroyer sous le doigt de Dieu
+qu’elle garde au fond de sa poche.
+
+Je me lève péniblement, j’offre un fauteuil, je traîne la jambe et le
+bras.
+
+--Une toute petite chute de bicyclette, ma chère maman. Ce n’est rien...
+en attendant celle dans le purgatoire. Je suis touché de votre démarche,
+devinant bien ce qu’elle a dû vous coûter d’hésitations.
+
+Elle fait le tour du salon d’un regard noir.
+
+Il y a, chez moi, des photographies plus que décolletées et quelques
+obscènes chinoiseries de jade, possédant de vagues ressemblances avec le
+doigt de Dieu.
+
+--Oui, je suis désolé, mais il fallait me prévenir de votre visite.
+J’aurais mis l’appartement en état de vous recevoir. Joseph!
+
+Joseph paraît et, sur un signe (comme il est stylé aujourd’hui), enlève
+les objets du culte profane.
+
+Pendant cet enlèvement, ma mère contemple son _Saint-Esprit_.
+
+--Vous faites de la bicyclette, vous? dit-elle, rompant notre silence
+d’église.
+
+--Depuis que vous avez vendu mes chevaux, ma chère maman.
+
+Ce n’est pas vrai, je n’aime pas ce sport, seulement c’est pour la
+phrase.
+
+Elle pince les lèvres, de sorte qu’elle n’a plus de bouche du tout.
+
+Une femme qui n’aurait pas de bouche... l’idéal de la chasteté.
+
+Je regrette bien de ne pas avoir connu ma mère lorsqu’elle était dans
+son vingtième printemps.
+
+--La blessure de votre bras n’est pas sérieuse, je pense. (Regard
+oblique sur mon bras que je viens d’appuyer, sans y faire attention,
+contre un meuble). Je sais, du reste, de quoi il s’agit.
+
+Ahurissement.
+
+Ne perdons pas de terrain à nous étonner.
+
+--Ah? Vous savez que ce n’est pas une chute de bicyclette... mais vous
+avez le choix entre un duel mystérieux et une attaque nocturne, maman.
+
+--Inutile de me rappeler vos mœurs, mon fils. Je les connais.
+
+Je prends un air innocent comme tout, un air d’enfant martyr.
+
+--Mes mœurs! Je croyais, ma chère maman, que vous ne vous en occupiez
+plus depuis ma sortie du collège?
+
+--Moi, Monsieur, je ne fais pas d’esprit.
+
+--C’est une lacune dans la famille, Madame.
+
+--L’esprit, Monsieur, le tombeau du cœur...
+
+(Chapitre XI des confessions du père François Nordelet, page 3, ligne
+4.)
+
+Elle reprend, souriante:
+
+--Vous êtes content de votre dernier livre?
+
+(Un four! Trop chaste. Un essai qui s’est mal vendu.)
+
+--Enchanté! Ça se vend comme du pain.
+
+--Cela m’étonne! Ce roman est presque plus propre que les autres. Le
+_Figaro_ en a parlé.
+
+(Je me demandais pourquoi celui-là ne se vendait pas? Tout s’explique.)
+
+Je répète, machinalement:
+
+--Oui, comme du pain.
+
+--Et ce n’est pas le pain de la prostitution, par hasard.
+
+--Peuh! Il y a des créatures, ma mère, qui en mangent de plus dur.
+
+--Elles se vengent quelquefois, mon fils.
+
+Je suis très inquiet.
+
+--A propos, Louis, votre tante... _Madame Chasel_, se meurt.
+
+Un bond.
+
+--Ma tante se meurt et vous ne m’en dites rien?
+
+--Est-ce que vous me prévenez, vous, des accidents qui vous arrivent le
+long de vos courses nocturnes? Voyons, mon cher enfant, pas de scènes.
+Vous pratiquez trop le théâtre pour que vos grands gestes m’émeuvent. La
+sincère douleur est toujours muette. Vous n’allez pas me dire que cette
+vieille femme vous tient encore... de très près? Oui, Mme Chasel va
+rendre son âme à Dieu. Grâce à nous, elle est en passe de faire une fin
+édifiante. Elle n’a pas rompu, comme vous, avec tous les préjugés,
+toutes les traditions, elle s’est amendée, la solitude est une bonne
+conseillère, et du fond de sa retraite elle a pu juger de la levée du
+mauvais grain qu’elle avait semé en de certains cœurs! Elle s’efforcera,
+j’en suis sûre, de réparer le mal selon tous ses moyens, avant de
+mourir. C’est, au moins, ce que m’affirme la digne femme que nous avons
+placée chez elle en qualité de gouvernante. En voilà une qui en a eu de
+la patience... depuis cinq ans!
+
+Pauvre petite tante!
+
+Et elle, donc!
+
+--Dites-moi, mon fils, causons simplement: êtes-vous au courant des
+dispositions testamentaires de Mme Chasel?
+
+--Non, ma mère. Je sais qu’elle a une fille, cela me suffit.
+
+--Il y a la quotité disponible, mon enfant, et elle est capable de nous
+en frustrer, après nous avoir fait les pires affronts.
+
+Je commence à entrevoir quelque chose.
+
+_Nous frustrer de la quotité disponible_ est la plus admirable phrase de
+chicane que j’aie jamais entendue.
+
+--Votre tante a cessé de vous écrire?
+
+--Moi, je lui écris tous les ans... le jour où j’ai l’honneur d’aller
+vous voir, ma mère.
+
+--Touchante promiscuité, mon fils, de vos sentiments de famille... avec
+votre penchant incestueux.
+
+Ça y est!
+
+Pas de différence. Pas de trêve. Heure sensuelle. Heure du travail.
+Grande étreinte de la vie ou du rêve, c’est tout un.
+
+Reste à devenir le héros d’un testament qui pourrait bien me faire aussi
+manger le pain dur de la prostitution.
+
+Cette femme, je parle de ma mère, avec ces odeurs d’encens et sa voix
+blanche de trappistine: «_Fils, il faut mourir!_» est la plus
+épouvantable des inventions catholiques: celle du remords.
+
+Partant, celle de l’analyse et l’envie furieuse de retomber dans le
+péché jusqu’au cou.
+
+--Si ma tante est très malade, je veux aller la voir.
+
+--Vous ferez sagement, mon fils.
+
+Hein?
+
+--Vous désirez que j’aille voir ma tante, moi? Et c’est vous qui avez
+fait interdire sa porte?
+
+--Aujourd’hui, mon cher enfant, ce peut vous être fort utile... d’après
+ce que m’a raconté sa gouvernante.
+
+Je regarde et _je vois_.
+
+--Bien ma mère, j’irai.
+
+Elle a senti à mon ton subitement changé que j’avais compris, trop
+compris.
+
+Je ne suis pas riche. Je gagne ma vie en fantaisiste. Vis-à-vis d’elle,
+je n’ai jamais rien réclamé, parce que j’ai trouvé juste de payer, à la
+famille, en m’abstenant de toutes réclamations, toutes mes folies de
+jeunesse. J’ai calculé, calcul de fauve rongeant les os après le passage
+du chasseur qui a enlevé la viande, que ma famille, m’ayant donné
+l’initiation complète, elle avait le droit de me la faire payer plus
+cher que dans certaines maisons, moins nobles.
+
+Grâce à ma tante, je sais et je suis libre.
+
+Que pourrait-elle, pauvre femme, ajouter encore à mon éducation?
+
+--Ma chère maman, comptez sur moi, j’irai...
+
+Nous croisons deux regards noirs d’orage.
+
+Entre nous, il y a maintenant _la quotité disponible_.
+
+Mais en quoi cela peut-il l’intéresser?
+
+Elle se lève pour prendre congé.
+
+Sur le seuil, pendant que je m’efface:
+
+--Il faut soigner votre blessure, mon fils. Les coups de couteau sont
+toujours très malsains, au printemps.
+
+Un brouillard monte sur ma vue. Je ne vois plus distinctement. Colère ou
+honte, je tremble.
+
+Un élancement nouveau dans ma blessure. Comment sait-elle?... Inutile de
+nier.
+
+--Comment savez-vous?
+
+--On sait toujours ce que l’on veut savoir. Et j’ajoute ceci pour votre
+gouverne, puisque vous roulez jusqu’à des aventures de ce genre: la
+fille qui vous a gratifié de ce coup de couteau est sous la surveillance
+de la police. Il est probable qu’on vous surveille aussi... en haut
+lieu. Prenez garde!
+
+Je serre brusquement le bras de ma mère. Elle a un mouvement de révolte
+et d’horreur: non parce que je lui fais mal, mais parce que je la
+touche, affreuse mortification!
+
+--Voulez-vous me dire tout de suite ce que vous désirez? Ces manières,
+genre dernier empire, ne sont plus à la mode, je vous assure.
+
+Ses yeux au ciel:
+
+--Encore vos romans? Je ne désire rien, Monsieur, que votre guérison.
+(Et sa voix conserve des notes de cristal de la chapelle des
+trappistines.) Votre guérison radicale du corps et de l’âme! La
+préfecture est là. On peut s’en servir quand on a un enfant tellement
+dénaturé qu’il oublie de vous faire part de ses accidents de bicyclette.
+Les détails manquaient dans les journaux. J’ai envoyé un de mes amis, un
+vieil avocat fort estimable, en demander au parquet. Le dossier d’une
+nommée Léonie Bochet nous a édifiés sur votre conduite. D’ailleurs, vous
+êtes bien libre, n’est-ce pas, depuis votre âge de raison...
+
+Il me semble qu’on fouille ma blessure avec des ongles pointus.
+
+--Vous n’allez pas faire de mal à cette fille, je pense.
+
+J’ai la tête en feu.
+
+Ah! pauvre tante! La raillerie, l’intrépidité, la Fronde...
+
+Je suis tout d’un coup un petit garçon frissonnant de fièvre. Mes yeux
+se brouillent de plus en plus. J’ai le vertige du surnaturel et suis
+tout prêt à croire que ma mère est douée de la puissance des archanges
+exterminateurs.
+
+Libre, moi, oui. Mais Léonie? Et je ne réfléchis pas qu’il faudrait ma
+propre plainte.
+
+--Mon Dieu, maman, vous considérez cette personne comme un objet impur.
+Vous briseriez volontiers mes petites statuettes de jade et d’ivoire qui
+sont peu décentes, je l’avoue, et vous laisseriez tomber cette fille par
+terre, sans penser qu’elle a une âme, qu’elle est également un objet
+d’art précieux. Je vous en prie, faites bien attention à vos gestes, ne
+brisez rien... j’y tiens beaucoup.
+
+Et j’ai trente-trois ans! Je me battrais.
+
+Elle me répond, pleine de mansuétude:
+
+--Pouvez-vous supposer, mon cher enfant, que j’abandonnerai jamais mes
+droits de mère chrétienne? Vous êtes en grand péril et je ne puis que
+prier de loin, mais nul au monde, pas même vous, ne peut m’empêcher de
+demeurer en prière pour votre âme, pendant que vous dormez. Une mère
+veille toujours.
+
+(Chapitre XII des confessions du père François Nordelet, page 8, ligne
+5.)
+
+Elle sort.
+
+Ma mère porte malheur, comme la religion et comme la vertu.
+
+C’est elle qui m’a livré, enfant, à ma tante.
+
+C’est elle qui va me précipiter dans une aventure folle.
+
+Si on ose toucher à mon objet d’art, dieu, diable ou police, je lui
+offre un asile chez moi.
+
+Je suis exaspéré et je vais m’abattre sur mon divan, les poings crispés,
+le front chaud.
+
+Je ne suis donc plus maître de ma vie d’amour?
+
+Ai-je dérogé, par hasard?
+
+Et deux femmes se dressent aux deux bouts de ma route.
+
+Elle, Cléopâtre, le beau vice doré, le sexe attirant...
+
+Ma mère, la vertu maléfique, repoussante...
+
+... _Madame et Mère, née de la Paillerie_.
+
+
+
+
+XI
+
+SOUS LE NEZ DE DIEU
+
+
+La gouvernante, d’un humble accent, murmure:
+
+--Non, elle ne passera pas la semaine, monsieur Louis, malgré la
+chaleur. Son catarrhe lui remonte et c’est la fin. Demain, on doit lui
+apporter le bon Dieu pour être plus sûr. Elle nous l’a demandé. Elle
+verra sa fille, son gendre... oh! elle est devenue bien plus douce à
+soigner, la pauvre chère dame. Si vous pouviez, maintenant, obtenir
+qu’elle se raccommode avec Madame la comtesse, ce serait sa tranquillité
+pour l’autre monde, vous comprenez?
+
+Oui, je comprends, il s’agit de renouveler, en petit, la scène de
+l’inquisiteur menaçant de la torture qui ne sauvegarde pas l’argent pour
+la plus grande gloire de Dieu. Cette scène-là peut s’intituler: _Quotité
+disponible_.
+
+Mon flair de fauve ne s’y trompe pas.
+
+J’entre chez Mme Chasel pour la seconde fois depuis quinze ans.
+
+Oh! l’oubli lourd de ceux qui ont aimé des femmes et les laissent mourir
+loin, dans le manteau troué de leur vieillesse!
+
+La chambre est sombre.
+
+Je reconnais peu à peu les tentures de damas bleu pâle, et le pouf où la
+levrette arrondit sa patte, et le petit meuble de laque sur une console,
+un cadeau de moi, enfant. Je reconnais le tapis, si usé, les potiches en
+vieux Sèvres, la pendule, avec, dessus, deux amours de bronze couronnés
+de roses d’or.
+
+Elle est couchée au fond d’un lit très vaste, sous un amoncellement de
+couvertures et d’oreillers.
+
+Elle a toujours froid, me dit-on.
+
+--C’est donc toi, Loulou?
+
+Oh! cette voix cassée, trémolente, cette voix de femme perpétuellement
+effrayée par l’horreur de la nuit infernale qui se prépare pour elle.
+
+Elle a un serre-tête de linge blanc, un bonnet d’hospice; des cheveux
+gris tombent autour, en mèches luisantes d’une sueur de fièvre.
+
+Son visage est tout réduit, comme en caoutchouc couturé, lacéré sous les
+stylets impitoyables des rides. Ses yeux, un peu bordés de rouge, noient
+leur prunelle derrière une taie comme deux têtes de nouveau-nés derrière
+une vitre sale. Elle a une camisole fort simple, en calicot dur, elle
+qui aimait les dentelles mousseuses.
+
+Elle me tend la main, une chose déjà morte, craquante comme une feuille
+jaune, et en me tendant la main, sa camisole s’ouvre: je vois qu’elle a
+deux emplâtres sur la poitrine.
+
+Non! ce sont ses deux seins.
+
+Non! c’est impossible... Je veux, moi, que ce soient deux emplâtres.
+
+--J’ai osé venir, ma tante, parce que l’on m’a dit que cela ne vous
+déplairait pas.
+
+Elle rit, toussote, ses yeux roulant à droite et à gauche s’égarent dans
+un bon rêve d’honnêteté bourgeoise.
+
+Elle a tout oublié.
+
+Elle est devenue si vieille tout d’un coup.
+
+Il n’y a pas eu de transition.
+
+Elle est si loin de tout cela.
+
+D’ailleurs, la femme de trente-neuf ans qui a quarante ans est une autre
+femme, et la femme de soixante-cinq ans n’a jamais eu même quarante ans.
+
+Rien ne s’enchaîne normalement comme chez nous, les hommes.
+
+Elles ne vieillissent pas.
+
+Elles meurent d’époque en époque, se transforment.
+
+On dirait que des génies malins les poursuivent pour leur donner,
+successivement, toutes les hontes et tous les espoirs.
+
+Oh! les pauvres saintes femmes! Celles qui ont aimé.
+
+(Celles que nous aimons ne sont jamais des saintes.)
+
+J’ai poussé le pouf de damas bleu et me suis mis à genoux, comme jadis,
+sur la levrette à patte arrondie en queue de cruche, pour me rapprocher
+d’elle.
+
+La gouvernante se retire discrètement.
+
+--Ah! on t’a dit, on t’a permis... C’est bien d’être venu, Loulou (elle
+se soulève péniblement et me regarde effarée). Voyons, toi, qui ne m’as
+pas examinée depuis longtemps? Examine-moi bien... Est-ce que je suis
+si, si malade? Réponds sans mentir, Loulou.
+
+--Tante, tu es folle! Toujours folle! Tu as la mine heureuse de
+quelqu’un qui se dorlote, voilà tout! Tolérez-vous qu’on vous embrasse?
+
+Elle semble chercher dans sa mémoire pourquoi cela ne serait pas
+tolérable. L’égoïste préoccupation de sa fin prochaine l’empêche d’avoir
+aucune lucidité d’esprit. Elle sent, vaguement, que j’étais un très
+mauvais sujet, un gamin mal élevé, (surtout par elle). Oui, elle y est,
+à présent: un neveu capable de tout, fabriquant des étoles avec les
+rideaux du salon ponceau.
+
+--Mon Dieu, comme tu as grandi, Loulou, et engraissé. Tu as l’air d’un
+homme... raisonnable. Je t’ai laissé moutard. Dis donc, on met des
+jaquettes gris perle, maintenant, et à revers de soie? Une mode que j’ai
+connue et qui revient. C’est singulier! Moi, tu sais, je ne sais plus
+rien, on ne me visite guère... Les vieilles femmes! (Elle toussote.)
+Tiens! un bouquet de réséda! C’est donc ma fête, aujourd’hui. Tu es
+gentil d’avoir eu cette attention... Voyons, quand je tousse,
+réponds-moi bien franchement, quel effet ça te produit?
+
+Elle tousse avec effort.
+
+On dirait une poulie qui grince pour la première fois depuis des
+siècles.
+
+--Tante, cela me produit l’effet d’une mauvaise plaisanterie de votre
+part. Vous voulez me faire peur; seulement, ça ne prend plus...
+
+Elle se met à rire.
+
+--Jamais sérieux, ce garçon! Quel drôle de garçon... Alors, ta mère a
+voulu te marier?... On s’est encore disputé pour cette histoire, j’ai
+entendu raconter ces choses. On a le temps de comprendre quand on est
+seule... Pauvre Loulou! J’ai lu toutes tes lettres... oui... oui... je
+n’ai jamais répondu. Une idée de mon confesseur. (Avec bonhomie:) Il
+faut bien leur en passer à ces bourreaux qui nous promettent le ciel.
+Toi, tu ne crois à rien, tu as tort. Enfin, je suis contente de te
+revoir. Tu es en santé, au moins, Loulou?
+
+--Peuh! j’ai failli me casser un bras, le mois dernier.
+
+--Comme c’est malin, ça. Tu grimpes donc toujours aux arbres?
+
+Elle a l’air d’avoir oublié _précisément_ le temps écoulé entre ma
+sortie de l’école et mon retour d’Italie.
+
+--Quelquefois, oui, ma tante.
+
+Je tiens sa main, une chose atroce, sèche, grise, avec des espèces de
+mousses brunes entre les doigts et des ongles violets.
+
+Je la baise doucement.
+
+Elle esquisse le geste de me calotter.
+
+--Ah! non, petite tante, pas ça, dites! J’ai des moustaches et vous
+allez me faire... beaucoup plus de mal.
+
+Je suis terrorisé à cette pensée de recevoir des gifles de cette main,
+_la même_!
+
+Elle rit, s’étire un peu, cligne de l’œil.
+
+--Drôle de garçon! J’ai été bien bête de me priver de tes visites, tu
+m’aurais fait rire quelquefois. Ça m’empêche de sentir mes douleurs, de
+te voir. Dis-moi? je suis sûre que tu m’en veux, au fond? (Elle devient
+mystérieuse.) Mais je dois réparer, oui j’ai promis de réparer et je
+n’ai qu’une parole, Loulou, c’est comme si le notaire y avait passé. Je
+ne pense pas m’en aller encore, Dieu merci, cependant, on a pris ses
+petites précautions de vieille bonne tante qui n’oublie pas que son seul
+enfant c’est toujours son neveu... Voyons, Loulou, qu’est-ce que tu
+regardes sur la table? Tu ne m’écoutes pas.
+
+--Si, ma tante.
+
+Je regarde sur la table de son chevet, entre des fioles pharmaceutiques
+et des tasses de porcelaine commune, un petit chapelet _en perles de
+Rome_, ce que les dévotes appellent _une_ dizaine, moitié bracelet,
+moitié joujou à prières; il est là, souvenir diabolique des mille folies
+de deux amants, plus épris peut-être de voluptés que de véritable amour.
+
+--Fais-moi le plaisir de m’écouter religieusement, Loulou!
+
+La femme autoritaire qui reparaît.
+
+Elle sort de son linceul, et la momie retrouve la parole sous les
+bandelettes de la dévotion.
+
+--Voilà, j’ai fait un testament. On l’aurait bien trouvé après ma mort,
+mais je préfère te le dire tout de suite. Je ne t’ai pas oublié, pas
+plus que Marie-Louise. Ta mère a été bien dure pour moi, cependant, j’ai
+mon intérêt à lui laisser quelque chose. Ensuite, l’avenir n’est pas si
+brillant de ton côté (elle s’anime). Toi, tu écris des livres qui ne
+sont pas lisibles... Je n’y ai jamais rien compris... l’emballement des
+gens là-dessus, ça ne durera pas. Je te le dis comme je le pense. Toutes
+ces histoires d’amour, ça n’a jamais beaucoup de vogue. On s’en dégoûte.
+Les gens sont plus sérieux que ça.
+
+--Oui, tante, ou ils le deviennent, je suis de votre avis.
+
+--Et qu’est-ce que tu feras, quand on ne lira plus de romans?
+
+--Quand on ne lira plus de livres d’amour, tante, je n’aurai plus rien à
+faire; la terre aura cessé de tourner.
+
+--Mauvais garnement! Si seulement je pouvais te montrer mon confesseur.
+Voyons, Loulou, pas de bêtises! Va fermer la porte. Ma gouvernante
+écoute, j’en suis sûre. Là... baisse la portière. Non! Pas comme ça;
+détache le rideau de l’embrasse. Mais tu vas tout déchirer!... Tu es
+bien maladroit! C’est étonnant comme un homme ça ne sait rien faire
+proprement. (Je reviens anxieux; dans une minute, elle aura envie de me
+calotter.) Ah! où est-ce que j’en étais? Le testament! C’est très drôle,
+je suis obligée de chercher mes mots comme avec la pince à sucre! Enfin,
+j’y suis: Je te lègue (elle appuie sur les syllabes) cinquante mille
+francs, la moitié de ce que je voulais te donner, et les autres
+cinquante mille francs à ta mère, parce que le Juif plaidera, lui.
+Alors, comme je craignais tes étourderies habituelles... j’espère,
+hein?... tu saisis bien... Je suis sûre, maintenant, que ta mère
+plaidera de son côté. Elle veut beaucoup savoir ce que je lui lègue...
+Tu pourras lui dire, de ma part, que je lui lègue... la permission de
+défendre tes intérêts. Elle qui aime tant la chicane!...
+
+Je suis écœuré.
+
+C’était bien cela.
+
+--Petite tante, pourquoi voulez-vous me léguer des ors puisque vous
+savez que je gagne ma vie... exprès pour ne plus rien demander à
+personne...
+
+--D’abord, je tiens à déshériter ma fille... parce qu’elle est plus
+riche que moi et qu’elle me déteste; ensuite, mon gendre est un Juif qui
+ne mérite pas un sou... pas un sou! Et puis... Loulou, tu es un grand
+enfant, tu es toqué; seulement, quand tu te marieras, tu seras bien aise
+de mettre mes épingles dans ta corbeille de noces.
+
+--Je ne veux pas me marier, ma tante.
+
+--Allons donc! Il faut toujours finir par là. Tiens, va me chercher le
+papier, là-bas, dans le petit meuble de laque, sur la console. La clé se
+trouve sous la pendule. Ne casse rien, je t’en prie. Tu es si brouillon.
+
+Je trouve la clé. J’ouvre le petit meuble, je prends le papier, je
+l’apporte. Mais j’ai envie de casser quelque chose.
+
+Et je ne peux pas m’empêcher de sourire en songeant à cet instinct des
+femmes d’amour qui font toujours passer leur amour avant leur devoir,
+même quand elles ont oublié.
+
+--Qu’en dis-tu, Loulou? C’est bien en règle!
+
+--Pas à mes yeux, non.
+
+--Ah! tu sais, Loulou, j’entends être obéie. Heureusement que ta mère
+plaidera, et vous aurez la quotité disponible. (Elle toussote.) Oui!
+
+Admirable logique de l’illogisme humain!
+
+--Tante, ne vous tourmentez pas, vous êtes fatiguée. C’est convenu, nous
+plaiderons.
+
+--Ta parole, hein! Va remettre ce testament à sa place.
+
+--Je vous donne ma parole, tante, que je remets cette enveloppe où je
+l’ai prise.
+
+Et gravement, je glisse une de mes cartes dans cette enveloppe sacrée:
+
+ Louis Rogès
+ _Homme de lettres._
+
+Ma mère, son estimable belle-sœur, saura ma réponse. Et elle en
+éprouvera une certaine commotion nerveuse, elle qui n’a pas de nerfs.
+
+--Petite tante, est-ce que vous aviez consulté un notaire?
+
+--Sans doute, mais il n’a pas voulu m’écouter. Aujourd’hui, tous les
+notaires sont juifs.
+
+--Oui, ma tante. C’est bien bizarre. Ils ont l’esprit de famille, ces
+gens-là!
+
+--Oh! mon pauvre gamin, quels bourreaux, ces hommes de lois, ces
+confesseurs, ces religieux! On n’a pas la paix du tout, les uns tirent
+par ci, les autres tirent par là, et il y a l’enfer, et il y a le code.
+Je suis joliment heureuse de t’avoir vu.
+
+Je tressaille tout en tortillant le testament.
+
+Elle est d’une telle candeur...
+
+--Dis donc, Loulou, tu ne t’ennuies pas trop chez les vieilles
+femmes?...
+
+--Moi, ma tante, je m’amuse comme un dieu.
+
+Je m’agenouille sur le pouf. Ce papier m’exaspère.
+
+--Tante... tu es bonne... Pourquoi me giflais-tu si fort, jadis?
+
+Elle rit, toussote:
+
+--Donne-moi mes pastilles, là, cette boîte rose; je t’ai giflé parce
+que... tu en avais besoin, mauvais sujet. Tu ne faisais que des
+sottises.
+
+--Nous sommes de vieilles gens, aujourd’hui, tous les deux. On peut se
+faire des confidences et se moquer de soi-même... demain, je me casserai
+peut-être le cou en grimpant à un arbre... Tante, pourquoi
+m’embrassiez-vous après m’avoir battu?
+
+Elle songe, cherche sur ses couvertures, en grattant du bout des ongles,
+un mot qui ne vient pas.
+
+--Oui, je te battais et je t’embrassais... C’est parce que je regrettais
+de t’avoir battu si fort. Ah! Loulou! mon pauvre Loulou, je me souviens,
+et tu pleurais, et je pleurais... Les prêtres sont de terribles gens...
+les notaires aussi, Loulou? Est-ce que tu as une pensée sur Dieu, toi?
+
+--Non, ma tante, parce que je lui préfère l’_Autre_.
+
+--Quel _autre?_ Tu me fais peur!... Voyons, ne plaisante pas comme ça,
+c’est très sérieux, ce que je te demande, mon garçon!
+
+--Le diable, l’amour, ma tante. Au moins, lui ne nous leurre pas, il
+nous fournit son enfer tout de suite, et gratis.
+
+--L’amour?...
+
+Elle paraît dormir.
+
+Dans le grand silence du lit et de la chambre, on entend seulement ses
+mains qui froissent de la soie.
+
+--Loulou? Est-ce que tu es encore là?
+
+--Oui, ma tante. Vous désirez que je m’en aille?
+
+--Une fantaisie... tu sais les malades ont des idées si bêtes!
+Figure-toi que j’ai pris goût à l’odeur du tabac depuis que je
+tousse!... Eh bien! tu ne vas pas rire, j’ai envie de sentir de la
+fumée. Oui, moi qui t’ai tant défendu les cigarettes, je voudrais te
+voir fumer chez moi... pour te bien prouver que je te pardonne toutes
+tes sales inventions de gamin.
+
+Sentir de la fumée?
+
+Je la regarde tristement.
+
+Elle rit, déjà retournée à son rêve de vieille que la peur de l’enfer
+talonne.
+
+--Dame! Si je dois brûler dans le purgatoire longtemps...
+
+--Petite tante, vous êtes toujours frondeuse. Vous voulez toujours jouer
+aux choses défendues. Un homme ne doit pas fumer devant une femme comme
+il faut, vous le savez bien.
+
+--Eh! tu m’agaces. Je ne suis pas une femme... comme il faut. Je suis
+trop vieille. Obéis-moi, mauvais garçon du diable!
+
+--J’obéis, ma tante, j’obéis.
+
+Je cherche un cigare, des allumettes, en me penchant un peu en arrière
+de ses rideaux.
+
+Le testament flambe, je suis débarrassé. Là, c’est fini... Un londrès de
+cinquante mille francs, ce n’est pas banal, et je mène encore la vie
+comme je veux. (D’autant mieux, qu’après chicane, ce cigare ne vaudrait
+peut-être plus rien du tout.)
+
+Je me remets à genoux pour fumer.
+
+Elle toussote, se calme, aspire doucement.
+
+--Quel mauvais garçon, ce Loulou! Tu reviendras, dis? Tu es si drôle!
+Oh! tu n’as pas changé, toi! Cette fumée... cette fumée... Ah! chéri,
+chéri, je vois... Je me rappelle des choses... des choses que je ne peux
+pas dire... Dieu me pardonnera, j’ai tant souffert! je suis si vieille,
+maintenant!... Ah! cette fumée... Chéri! cette fumée... ton corps si
+blanc et qui sentait la fraise. Ah! Loulou!... c’est bon.
+
+Et elle s’endort, paisible, en attendant le plus profond sommeil.
+
+Pauvre femme qui a torturé, pauvre folle qu’on a torturée? Est-ce bien
+là cette même bouche qui a râlé, sous la mienne, ce même mot, et ose,
+enfin, le répéter, mourante, _sous le nez de Dieu?_
+
+
+
+
+XII
+
+FILLE DE LA DOULEUR, ANARCHIE, ANARCHIE!
+
+
+_Elle_ est venue chez moi.
+
+J’étais comme un collégien en vacances; maintenant, je suis comme un
+très vieux Monsieur qu’on a brusquement lâché sur les trottoirs en lui
+disant d’affreuses choses.
+
+Et il m’a fallu enterrer ma tante au lieu de courir chez tous les
+tapissiers pour y chercher des soieries jaunes.
+
+Chienne d’existence!
+
+_Elle_ est venue. J’écrivais. Elle s’est plantée droite devant mon
+bureau.
+
+--J’ai besoin de cent sous.
+
+Je suis tombé à genoux, je me suis roulé, j’ai fait des culbutes,
+j’avais l’air d’un brave animal qui retrouve son maître (je ne dis pas:
+_sa maîtresse_).
+
+--Oui, oui! Cent sous! C’est extravagant! Pourquoi pas dix centimes?
+
+--Quel maboul.
+
+Mais elle restait devant moi comme un autre animal point de la même
+espèce. Elle flairait le vent, les sourcils un peu froncés, car elle ne
+plaisante guère, elle, ou ses plaisanteries sont des coups de couteau.
+
+--Je n’ai pas voulu t’envoyer ma maquerelle de concierge parce que...
+
+--Oui, oui!... Je t’aime. Assieds-toi, ôte ta voilette. Tiens, ce
+coussin sous tes pieds... Tu as remis la robe de notre journée de
+campagne, c’est délicieux! Voici du Porto et des biscuits... moi, je
+suis content pourvu que je boive tes yeux, tu sais? Tu n’étais pas chez
+toi, dis, avant-hier? Oh! j’ai attendu dans cette loge de concierge une
+heure mortelle, en face d’une mégère qui me racontait des
+abominations...
+
+Et j’ai vu descendre de sa chambre, par l’échelle de meunier, un homme,
+_un type_, selon son mot, encore tout remué du printemps de son corps.
+
+J’ai vu cela et je suis à genoux devant elle, je lui baise les mains.
+
+--Oui, j’avais du monde. Faut t’y habituer.
+
+«_Force dynamique_, _Tremplin_ et _paroxysme_ de la _passion_»
+conseillés comme système d’art... J’en ai assez. Je ne veux plus qu’elle
+demeure là-bas. Je la veux près de moi, non pour la torturer à mon tour,
+mais pour qu’elle se repose tout enveloppée de l’effroi respectueux de
+mon amour.
+
+Je ne sais plus du tout ce que je dis.
+
+--Reine, pourquoi me demander de l’argent pièce à pièce comme un gosse
+qui va s’acheter des billes? Laisse-moi te mettre une bonne fois à
+l’abri de ton infâme genre de misère. Est-ce que tu aimerais _le
+métier_, par hasard?
+
+--Ne me tourmente pas avec tes bêtises. Je veux rien savoir. Faut me
+laisser méchante, moi.
+
+Elle trempe ses lèvres dans le Porto, fait une grimace et regarde le
+salon.
+
+--C’est _encore_ du muscat trop sucré! Dis donc, chez toi, on dirait le
+b... de la rue... (Pas de réclame!) il est tendu aussi en soie rouge.
+
+--Très flatteur! Allons, Reine, un bon mouvement... viens habiter ici,
+et ce sera complet.
+
+Je ris.
+
+Elle rit, en dedans.
+
+--Est-il maboul, ce garçon-là. (Elle cligne des yeux.) Ce serait
+pourtant le seul moyen pour me tirer de leurs pattes, en _attendant
+mieux_.
+
+Je me croise les bras.
+
+--Seulement, tu aurais peur de manquer _sa_ sortie de prison?
+
+Elle a un geste de tête en arrière comme celle qui redoute toujours les
+soufflets.
+
+--Ah, non, j’ai pas peur! Quand il sortira, je m’en irai, voilà tout.
+
+Je me remets à ses pieds, je tiens ses genoux que j’embrasse au travers
+de sa robe.
+
+--Sérieusement, veux-tu demeurer ici? Je serai ton frère, rien que ton
+frère. J’attendrai pour t’aimer... moins, que tu m’aimes... davantage.
+Je serai... ton amant de cœur, d’une race nouvelle d’amant de cœur.
+Pardieu, ne mâchons pas les termes et allons-y gaiement. Ton souteneur
+comme l’_autre_, qui donnera des coups de couteau à ceux qui
+t’embêteront... ou qui en recevra, cela me paraît plus certain. Reine,
+ma petite Cléopâtre bien aimée, tu essayeras sur moi les poisons tout à
+ton aise et tu dormiras la nuit. Ce que cela sera doux! Nous aurons
+l’aplomb de nous fiche du monde qui se fichera de nous. L’idylle la plus
+monstrueuse que jamais démon ait pu rêver dans le cerveau d’un homme.
+Nous serons si chastes étant tellement corrompus déjà, que nous finirons
+par mourir un jour de nos fièvres. Un joli programme! Est-ce que cette
+perspective ne te réjouit pas? Voyons, Reine, il y a, touchant mon
+logis, deux chambres à louer qui ont une sortie particulière, un
+escalier de service... Je veux que tu puisses courir la nuit et me
+ramener des hommes si tu l’oses, mais je te déclare que si je m’en
+aperçois, je tire dessus... _Je veux qu’on soit libre chez moi._
+
+Je sens que je deviens positivement enragé.
+
+Elle rit et hausse les épaules.
+
+--Sois tranquille, mon petit homme, si je reste ici, ce sera pour
+dormir. J’en peux plus. (Et lasse elle s’appuie sur sa poitrine, ajoute
+d’une voix bâillante:) _Du chiqué_, tes histoires, ça finira mal, et ça
+fait tout de même plaisir quand ça vous passe dans l’oreille. Tu es bien
+maboul, mais tu es brave. J’aurais pas cru... Vois-tu, c’est crevant
+leurs petites visites, et ils m’en content, eux aussi, des histoires
+pour _les mœurs_. Dis donc, est-ce qu’un type comme toi peut avoir des
+raisons avec la police?
+
+J’éclate.
+
+--Non, Reine, non; je n’ai jamais ni volé ni assassiné personne, et je
+suis fort net sous le rapport des... mœurs. Je suis ce qu’on appelle un
+honnête homme. Un assez joli genre de canaille, je t’assure. Tu es donc,
+toi, une simple petite fille? Ma parole, tu crois au loup-garou!
+
+Et je l’embrasse, fraternellement, dans le cou, sous la toison noire de
+ses cheveux relevés.
+
+Elle, d’un ton résigné.
+
+--Déjà les saletés qui commencent? Je dormirai pas mieux chez toi.
+
+Cette fille a la conscience de l’absolu. Pourquoi ceci et pourquoi pas
+cela? Pourquoi cela et pourquoi pas ceci? Excellent tremplin. Nous
+allons devenir très gentils; seulement, il y a le coup de couteau. Le
+donnerai-je, ou le recevrai-je?
+
+Je suis nerveux.
+
+Elle se lève, remet sa voilette.
+
+--Je leur laisserai tout mon bazard, hein? J’arriverai comme je suis...
+c’est-à-dire sans liquette, j’en ai pas. Je suis forcée de leur écrire
+mon adresse, je t’ai prévenu.
+
+--J’accepte toutes les responsabilités les yeux fermés... pour ne pas te
+voir _sans liquette_.
+
+Et elle part.
+
+... Le lendemain, j’enterre ma tante.
+
+Cérémonie de famille (toujours vraiment funèbres, celles-là!)
+
+Il pleut. Les seules larmes sincères, le ciel les déverse à flots.
+Ordinairement, je n’assiste pas à ces corvées mondaines, mais il pleut
+tellement que je ne peux pas voir partir cette vieille femme sans aller
+lui offrir mon bras.
+
+Pauvre petite tante! Il ne pleuvait point, en Italie, où nous avons
+mangé de ces fruits brûlants mûrissant près du Vésuve... et si remplis
+de cendres!
+
+--Joseph, ma redingote, la dernière, celle cintrée... Joseph, vous serez
+plein de prévenances pour Mlle Léonie et vous la servirez comme
+moi-même.
+
+--Oui, Monsieur. Ah! vous allez en avoir des ennuis. Votre mère, pardon,
+Madame la comtesse...
+
+--Il n’y a plus de comtesse, Joseph. Il y a la reine et saluez très bas
+ou je vous flanque dehors...
+
+Maison mortuaire.
+
+Réception froide. Poignées de mains rares et molles. Je fais scandale.
+Le plus terrible de tous: le scandale muet. Ma mère a un petit sourire
+protecteur qui me prouve qu’elle n’a pas encore ouvert le moindre
+testament! On cherche. Je suis hermétique...
+
+Des dames âgées, des messieurs graves: on n’est pas triste.
+
+Toujours la réunion d’actionnaires qui déclarent quelqu’un en faillite.
+
+Devant moi, les femmes se reculent en rangeant leurs jupes, les hommes,
+des commerçants ennemis-nés de ceux qui travaillent _dans l’amour_ au
+mépris des sentiments de famille, affectent de ne pas me parler. Un seul
+me tend plus gracieusement la main et cause: le gendre juif. Une
+redingote plus cintrée encore que la mienne, beaucoup de chic. Il me
+parle avec un pli railleur de lèvres de mes œuvres. Il les a lues et il
+les admet. Ce Monsieur vend je ne sais quoi dans trois quartiers
+différents de Paris, et cela doit lui être joliment commode pour tromper
+sa femme, qui est bossue.
+
+Elle est à côté de moi, petite tortue inquiète rentrant le col sous sa
+carapace de deuil. Un chignon noir superbe. Les bossues ont toujours de
+beaux cheveux. Là, sur la nuque, une petite place pâle, un trou de neige
+rafraîchissant, et pouvant, à la rigueur, mettre l’eau à la bouche.
+
+Pauvre petite cousine? A-t-elle eu son rêve d’amour, et l’a-t-elle
+réalisé?
+
+Déjà trois enfants. Une passive, une résignée, une excellente mère,
+dit-on. Je devine qu’elle a horreur de moi. Elle me fuit, se dissimule
+derrière des couronnes de perles gigantesques et ne m’a pas tendu la
+main.
+
+Je comprends. Selon la légende, je suis le monstre incestueux, l’amant
+de sa mère, c’est-à-dire qu’au lieu de se dénommer ma cousine, elle
+pourrait aussi bien représenter ma fille, et son mari, mon gendre.
+Admirable complication.
+
+Nous partons, Madame _Mère_ est très digne. Elle s’enquiert tout le
+temps de la couronne des _sœurs de la Passion_.
+
+Les sœurs _de la Passion_! Une confrérie spéciale...
+
+Notre sœur en la passion, ma pauvre petite tante, priez pour moi... et
+pour la fille Léonie!
+
+A l’église.
+
+Chaleur orageuse dégageant des odeurs de chien mouillé de tous les
+parapluies. Violent parfum catholique: un mélange de chaussures
+malpropres et d’encens.
+
+Ma cousine me regarde désespérément, de loin.
+
+Quand on songe qu’à Paris, où tout s’oublie, ma mère a trouvé le moyen
+d’entretenir cette... légende autour de la malheureuse vieille morte
+depuis quinze ans!
+
+Les curés nasillent, se dépêchent ou s’attardent, avec le rythme d’une
+mélopée développant de la fatigue pour tout le monde.
+
+La quête. Je regarde ma cousine.
+
+Elle baisse les yeux sous son voile et j’aperçois la petite place de
+neige, entre la nuque et le col, qui devient rose.
+
+Toi, ma petite, tu es sensuelle.
+
+Je me rapproche et nous voici, _messieurs et dames et la famille_.
+
+Bruits de cercle. «_Un louis qui tombe._» «_Ramassez._» Avec cette
+différence qu’aucun chasseur ne vient vous rendre la monnaie.
+
+Des panaches ondoient et nous allons recevoir les gens à la porte, une
+figure de cotillon.
+
+Ma cousine est tout près de moi. Elle tremble. Cela m’énerve. Je la
+pousse un peu du côté de son mari, sans le vouloir.
+
+--Pardon, Madame.
+
+Une réponse à voix inintelligible, presque un souffle.
+
+--Je vous ai pardonné de tout mon cœur, Monsieur.
+
+Les dévotes ont un art exquis pour vous parler à l’église sans que
+personne puisse entendre.
+
+J’entends très bien. Celle-ci chasse de race.
+
+Ma mère est impassible. Espérons qu’elle n’a rien saisi.
+
+Elle est forcée, un moment, de s’appuyer sur mon bras, Madame Mère, et
+je crois que nous allons nous dévorer. Le contact du vice, tous les
+ferments de corruption... Horreur!
+
+Elle appuie légèrement ses doigt noirs d’exorciste.
+
+On dirait une fiancée qui n’ose...
+
+Brutalement, je presse ce bras dans une inconsciente volonté de lui
+faire mal.
+
+C’est trop de corvées pour un seul jour.
+
+Nous passons.
+
+Des réflexions, à la sortie: «C’est le neveu?» «Oui, ma chère, il est
+bien.» «Quelle figure pâle! Il a l’air d’un noceur.» «Ah! Ah! un de
+Rogès, ma chère, c’est toujours noceur.» On entoure le corbillard comme
+on entourerait une voiture de noce, en effet, et l’on parle trop haut.
+
+Ma mère, cette fois-ci, a tout entendu.
+
+Chose singulière, cela ne semble pas la faire s’évanouir, au contraire.
+
+Ses yeux brillent. Elle pince moins la bouche. Ses narines se détendent
+un peu, lui festonnant un nez moins pointu. Elle pèse davantage sur mon
+bras, c’est une demi-seconde d’abandon, mais c’est réellement de
+l’abandon féminin.
+
+J’ai envie de rire.
+
+Est-ce qu’elle serait flattée d’avoir un fils noceur?
+
+Ou d’être, simplement, au bras d’un Monsieur bien?
+
+Pauvre petite tante! Ne les écoute pas, dis; je suis venu parce que je
+te pensais seule de ton espèce, ici, mais je m’aperçois qu’elles te
+ressemblent toutes... et Dieu m’est témoin qu’à l’heure sexuelle ou à
+l’heure de la mort, le mâle est toujours le roi.
+
+Bonsoir. J’en ai assez.
+
+Je te lâche, petite tante, pour courir après une fille, et je t’entends,
+souffle dernier de la dévote, au fond de ton cercueil:
+
+--Va! Va! Tu seras toujours un mauvais garçon du diable!
+
+--Oui, ma tante... et ce n’est pas absolument de ma faute.
+
+Je rentre.
+
+Ma journée gâchée.
+
+Pas possible d’aller chercher des soieries jaunes, ni de louer les deux
+chambres séance tenante.
+
+Impossible d’écrire. Je rêve.
+
+Joseph, très anxieux, m’apporte des lampes.
+
+--Monsieur voudrait-il recevoir?
+
+--Qui?
+
+--Quelqu’un de... _sérieux_.
+
+Sans attendre une permission que je ne voulais pas lui donner, il
+s’efface devant un homme peut-être sérieux, mais très mal habillé.
+
+Nous restons à nous examiner, les yeux hostiles.
+
+Un bonhomme chauve, linge douteux, cravate voyante.
+
+L’ancien prote ou correcteur dans la dèche ayant cinq petits enfants,
+une femme malade. Je cherche ma bourse.
+
+--Monsieur de Rogès, n’est-ce pas?
+
+--Monsieur Rogès tout court, s’il vous plaît.
+
+--Ah! très bien! Est-ce que l’on pourrait causer gentiment? Non. Je n’ai
+besoin de rien. Je viens pour vous rendre un service, au contraire.
+
+Je suis furieux. Il va me lire un manuscrit et m’apprendre à faire un
+roman.
+
+--Trop heureux. Comment vous appelle-t-on?
+
+J’ai reçu, un soir, un Monsieur identique qui avait découvert la manière
+d’écrire deux sonnets différents à la fois et d’une seule main. C’était
+fort ingénieux.
+
+Il désirait prendre un brevet. Il prit un petit bronze auquel j’avais la
+faiblesse de tenir, et disparut avec.
+
+Joseph ne garde plus du tout ma porte, décidément.
+
+--Je m’appelle Mathieu. Vous ne me connaissez pas; moi, je suis charmé
+de faire votre connaissance. J’ai lu vos livres. Il m’ont rudement
+amusé, bien que je sois revenu des choses de la bagatelle. Des
+casse-tête chinois vos livres, entre nous! Vous savez, sans doute, ce
+que vous voulez dire, hein, et vous aimez les petites femmes... ça se
+devine. (Rire gras.) Est-ce que je peux m’asseoir?
+
+--Non.
+
+J’ai les poings serrés. Je me crois capable de le fourrer dehors sans
+aucun bronze.
+
+Lui, très doucement.
+
+--Voyons! M. Rogès... _tout court_! Ne vous gardez pas à carreaux. Je
+viens pour une histoire de petite femme, la fille Léonie.
+
+Je hausse l’abat-jour d’une lampe.
+
+Un de ses amants peut-être?
+
+Je me sens une pointe de feu sur les reins.
+
+--Léonie? Que lui arrive-t-il ou que voulez-vous?
+
+Il est perplexe et me regarde en dessous avec des yeux horriblement
+câlins.
+
+--Parlerez-vous, à la fin, ou je vous mets dehors! Je n’ai pas le temps,
+Monsieur.
+
+--Vous êtes vif.
+
+Il sort un petit portefeuille crasseux, me montre une carte de couleur.
+
+C’est un agent des mœurs, et un _vrai_.
+
+--Monsieur Rogès, je ne me flatte pas d’être un homme du monde, mais je
+suis tout sucre quand il convient d’arranger les choses. Je ne veux pas
+vous embêter, je suis ici pour vous être utile. (Il rit.) On n’empêche
+personne de s’amuser, dans notre arrondissement. Vous faites la noce et
+c’est de votre âge; seulement, vous ignorez quelquefois avec qui, et
+quand on a une famille bien posée, ça peut créer des tas d’embarras. La
+fille Léonie est sous notre surveillance, Monsieur, est-ce que vous le
+saviez?
+
+Je ne reculerai pas d’une ligne. J’ai assez des familles _bien posées_.
+
+--Oui, elle-même me l’a dit, cher Monsieur, mais cela ne me regarde pas.
+
+--J’entends! Parbleu, s’il fallait s’occuper de ces détails chaque fois
+qu’on se... promène... Cependant, quand on est cramponné par de pareils
+chameaux, il vaudrait mieux venir nous en toucher deux mots à la Sûreté.
+Monsieur Rogès, voulez-vous qu’on l’emballe? Ça ne vous coûtera rien et
+ça nous fera plaisir. Pour ce qui est du côté de votre famille, je crois
+qu’elle en aurait de la satisfaction! Ce n’est pas drôle pour une mère
+de savoir son fils dans ces draps-là et n’osant pas se plaindre.
+
+Je n’ose pas lui répondre tout de suite, à cet homme bienveillant, parce
+que la colère m’étrangle.
+
+J’ai besoin de sang-froid. Si je n’ai rien à craindre de mon côté, elle,
+ils peuvent me l’_emballer_, selon leur expression radicale.
+
+Quand je suis en colère, je n’ai qu’un moyen de me calmer, c’est de
+casser n’importe quoi.
+
+Je saisis un cornet de faïence, sur la cheminée, et je le brise en deux
+au coin du marbre.
+
+L’autre me contemple, ahuri.
+
+--Diable! qu’est-ce qui vous prend donc? j’ai dit une bêtise?
+
+--Je ne permets à personne de traiter Mlle Léonie de _chameau_, et si
+vous voulez que nous _causions_, il faut changer de langage
+immédiatement.
+
+--Ah!...
+
+Il recommence à m’examiner.
+
+--Mlle Léonie doit venir demeurer chez moi, (j’appuie) chez moi,
+Monsieur. Ceci, pour lui éviter des rencontres fâcheuses. J’espère bien
+qu’on va nous laisser tranquilles.
+
+--Fichtre! vous aurez de l’agrément.
+
+--Tout l’agrément qu’il me plaira d’avoir, soyez-en persuadé.
+
+--Un collage, alors... Et vous comptez la garder longtemps?
+
+--Tout le temps qu’il lui plaira de rester!... Tenez, Monsieur,
+finissons-en. J’aime cette fille. C’est absurde, ridicule et j’en
+conviens volontiers, mais c’est réel. J’irai jusqu’où mon amour me
+poussera, n’ayant d’ailleurs rien sur la conscience que la charge de cet
+amour... oui... très lourde... Je suis seul responsable de mes actes et
+de ma folie. Ma famille me dégoûte profondément, surtout depuis ce
+matin. Je désire que ma famille cesse de s’intéresser à mes affaires,
+sinon...
+
+--Vous brisez tout comme la porcelaine de la cheminée!
+
+--Oui (et je souris). Préméditation dont vous pouvez faire part à vos
+chefs.
+
+Le bonhomme prend un air tout triste, un air presque intelligent.
+
+--Écoutez-moi, monsieur Rogès, vous allez vous fourvoyer. Je vois bien,
+maintenant, à quel point vous en êtes. C’est grave. Aimez-la... de loin.
+De si près, chez vous, c’est plus dangereux que vous ne le pensez. Elle
+a un amant sous les verroux, un voyou de la pire espèce, capable de vous
+faire chanter quand on le relâchera, et même... de vous tuer.
+
+--Ou je le tuerai, Monsieur. Je suis de force à me défendre.
+
+--Vous fabriquez de la littérature en ce moment, Monsieur Rogès.
+
+--_Du chiqué_, n’est-ce pas, comme dit Léonie? Peut-être, mais j’ai
+l’intention de vivre mon rêve, et la meilleure preuve, c’est que moi, je
+vous parle sans changer ma langue, dans le français qui me sert pour
+écrire, je n’en connais pas d’autre, Monsieur.
+
+L’homme est un peu gêné. Il détourne les yeux. On lui a confié une
+mission trop délicate. Je ne suis pas un malfaiteur et je protège les
+filles... en ayant la réputation de ne pas bénéficier de leur travail.
+
+Je lui représente une étrange espèce, il cherche la catégorie...
+
+--Je comprends tous les langages, Monsieur, _par métier_, seulement je
+préfère croire que vous n’êtes pas capable...
+
+--De vivre en dehors de la société si elle m’embête?... Eh bien, vous
+avez tort, cher Monsieur... Voyons, expliquons-nous, de quoi suis-je
+menacé?
+
+Je lui offre un cigare.
+
+Il refuse et feuillette son porte-cartes. Il tire des tas de petits
+papiers crasseux, huileux, colorés, tachés, et il me lit des choses
+stupides. J’apprends que j’ai porté des roses blanches à une fille
+syphilitique, et que la dite fille syphilitique est surveillée par la
+police pour avoir défendu chaleureusement son souteneur en pleine
+audience. (Bravo, la reine!) On l’accuse d’un tas de méfaits dont le
+plus sinistre est d’avoir ouvert sa fenêtre pour respirer à une heure où
+les filles ne doivent jamais respirer. Elle a dû prévenir pour qu’on lui
+permette de dépasser les fortifications en ma compagnie. On connaît mes
+pas et démarches, depuis les roses blanches jusqu’à ma station dans la
+loge de sa concierge. On mentionne, pour mémoire seulement, que j’ai
+deux _autres_ maîtresses: _la Saint-Clair_, (ils sont polis) et une
+femme mariée: Mme X (ils sont trop polis).
+
+--Concluons, je vous prie, cher Monsieur Mathieu?
+
+--Donc, Monsieur Rogès, nous devons venir, ou elle se présenter. Coup du
+dispensaire puisqu’elle est en carte. Analyse de ses correspondances si
+nous en voyons l’utilité. Interdiction de séjour dans les lieux publics
+où éclaterait le moindre scandale, et, sur un signe d’un client qu’elle
+aura simplement pincé au bras, nous la coffrons. Voilà le bilan.
+
+--Vous voulez m’intimider? C’est vous qui faites de la littérature.
+
+--Monsieur Rogès, vous ne vous amuserez pas tranquille, je vous le
+promets.
+
+--Qui vous dit que ce soit pour m’amuser que j’introduis Léonie chez
+moi?
+
+Silence.
+
+L’agent hoche la tête.
+
+--Et ses clients? Croyez-vous qu’ils vont la lâcher? Elle englue le
+monde, celle-là, parce qu’elle a l’air d’un gosse. Ils monteront chez
+vous? Je vous préviens qu’elle est de taille à en abattre douze dans une
+nuit.
+
+Il me passe un petit papier jaune.
+
+Je lis, sur ce papier, que Cléopâtre a reçu, chez elle, pour des motifs
+qu’elle avoue en des termes d’une éloquence... épouvantable, sept
+personnes d’un sexe différent du sien, durant quelques heures de
+crépuscule.
+
+Je commence à devenir fou.
+
+Plus haut, j’ajoute, souriant:
+
+--La prostitution est une belle chose, n’est-ce pas, cher Monsieur?
+
+Il accepte un cigare.
+
+--Réfléchissez, Monsieur Rogès, il ne manque pas de grues sous le
+soleil, si vous aimez les grues... défiez-vous de ce collage, ou vous
+n’en sortirez pas propre... même avec vos livres et votre nom!
+
+Je me lève brusquement, les poings en l’air.
+
+--Assez! Assez! Je suis un homme, entendez-vous, et non pas un enfant.
+Je veux cette fille, ici, chez moi, et je l’aurai ici, chez moi! Ce que
+j’en ferai, ça me regarde. Allez tous au diable! C’est l’heure, pour
+moi, de devenir fou. Soit, je deviendrai fou. Je n’y puis rien, ni vous
+non plus. Est-ce que vous avez le droit d’introduire des sergents de
+ville dans mes songes, maintenant? Ce serait grotesque de reculer devant
+tous vos fantoches et vos sabres de bois! Il faut de la tranquillité
+pour concevoir l’amour! Et vous empêcherez cette femme de m’aimer,
+peut-être, avec vos discours sur la police, la famille et les mœurs!
+Elles sont propres, vos mœurs policières et familiales. Oui, parlons-en!
+Je veux qu’elle m’aime. J’ai cette furieuse et humble fantaisie d’être
+aimé par Cléopâtre, que vous condamnez à vivre déguisée en putain
+moderne, j’ignore pourquoi. Moi aussi, j’essaye mes poisons sur ce vieux
+cœur, sans regarder ce trop jeune corps qui vous appartient et dont vous
+faites un instrument de torture... sur un très vieux cœur libre, datant
+de plus loin que votre république imbécile où personne n’est libre! Ma
+mère, la religion, vous, la loi, je flanquerai tout dehors, et si des
+clients montent, je tirerai dessus, car ils n’ont pas le droit de
+monter, puisqu’elle est _forcée_ de les recevoir. Vous comprenez bien?
+J’emporterai cette fille en Amérique, si la France n’est plus le pays de
+l’amour. Ah! mais, dites donc, elles sont dangereuses vos sociétés...
+_ils ont raison_!
+
+L’agent tressaille.
+
+--Monsieur Rogès, calmez-vous. Vous allez faire du socialisme!
+
+Et il s’efforce de rire.
+
+--Du socialisme? (Je repars comme une locomotive.) Ah! Non! Je ne veux
+rien réorganiser du tout, moi! Une société _socialiste_, ce serait
+encore plus sale, ils prostitueraient même le rêve pour le faire servir
+à quelque chose, les cochons! Non! Non! Rien réorganiser du tout. La
+mort seule, et l’extinction de toute la race peut réorganiser. Quand le
+bon Dieu de la Bible, que vous avez l’air de prendre pour un homme
+estimable et un législateur adroit, veut nettoyer les mœurs de son
+peuple, il l’extermine et il fait bien!... Son tort est de laisser
+échapper quelques petits crétins qui se réaccouplent à la page suivante.
+Socialiste? Il n’y a que votre bellâtre de Jésus-Christ qui soit
+socialiste et cherche à raccommoder un antique bateau avec du bois neuf!
+Moi, je ne suis pas pour raccommoder aucun bateau. Je cherche l’amour.
+On m’embête, alors, je fais sauter ma maison... ou la vôtre.
+
+--Ravachol ne pensait pas autrement, dit une voix sourde.
+
+Il y a donc ici quelqu’un qui m’écoute?
+
+Je réponds, rêvant tout haut, projeté hors de moi:
+
+--Hein? Ravachol? un type admirable, Monsieur. Le seul bandit dont on
+aurait pu faire un empereur dans des temps moins ternes! Ravachol? Mais
+c’est le deux décembre des pauvres! C’est un de Morny avec la loyauté en
+plus et des régiments en moins, hélas! Ravachol tuant un ermite dont la
+paillasse est pleine d’or comme celle d’un avare hypocrite, c’est la
+logique nous débarrassant d’un monomane et d’un malfaiteur, car on ne
+doit pas spéculer sur la pitié pour en faire des rentes!
+
+--Ça va bien! Ça va très bien! reprend la voix sourde au fond de ma
+conscience. Et vous admettez aussi Ravachol dépouillant le cadavre d’une
+vieille dame, vous un artiste?
+
+--Oui, Monsieur, plus admirable encore! Il s’est moqué utilement d’un
+préjugé ridicule entre tous: la mondanité de la mort. Il a voulu
+démontrer qu’il était nécessaire que ça finît là, dans la terre. Leurs
+vieilles dames! Ils les enfouissent avec leurs diamants aux oreilles,
+leurs bagues aux doigts, et ils ne peut plus y avoir d’oreilles ni de
+doigts! Après les avoir volées, de leur vivant, de tous les espoirs et
+de toutes les joies, par dignité sociale, ils les font voleuses à leur
+tour, des femmes pauvres, qui n’ont seulement jamais vu leurs bijoux, et
+qui attendent l’heure de la dernière toilette en grelottant _aussi_ de
+tous les désirs inavoués. Il a eu ce courage d’aller dans une tombe de
+grande dame pour y déshabiller le mannequin social et il a bien fait,
+Monsieur... Je l’approuve surtout depuis que je suis revenu de
+l’enterrement de ma tante! Je suis excédé par la comédie de l’existence
+devant la mort, et je me demande, vraiment, de quel droit la société
+toucherait à nos rêves. Si monstrueux soient-ils, je doute qu’ils soient
+plus monstrueux que son honneur!
+
+--Boulevard Saint-Germain, lorsque la maison a sauté... vous auriez pu
+vous-même?...
+
+--Je ne regrette qu’une chose, c’est de ne pas m’y être trouvé avec
+toute ma famille!
+
+Silence profond.
+
+Je tourne autour de la chambre et je me heurte au policier qui sort.
+
+--Tiens!... J’ai donc rêvé devant vous, cher Monsieur? Vous avez dû
+passer un joyeux moment. Je ne rétracte rien, vous savez, ce n’est pas
+dans mes habitudes.
+
+--Monsieur Rogès, je n’ai rien entendu, mais, voulez-vous un bon
+conseil: couchez avec cette fille le plus tôt possible, car je vois
+qu’elle n’est pas votre maîtresse. Nous allons vous laisser
+tranquille... juste le temps de vous en dégoûter.
+
+Comment, il a deviné ça? Il est très fort psychologue, ce bonhomme, je
+lui rends mon estime.
+
+--C’est vrai. Elle n’est pas à moi. Je crois qu’elle ne peut pas
+m’aimer.
+
+--Parbleu! Il y a l’_autre_, la brute... si vous n’étiez pas tellement
+vif... je vous donnerais un détail de _mensuration_... l’_autre_, c’est
+beaucoup plus ce qu’il lui faut.
+
+--Taisez-vous! L’autre, c’est le tigre. Mais moi, je suis le rêve, et le
+rêve tuera le tigre. Je vaincrai...
+
+--Hein!... vous êtes surtout capable de devenir anarchiste, ce qui
+serait propre pour un fils de famille! Profitez de mon expérience,
+Monsieur le romancier; vous êtes dans l’_état_ d’amour qu’il faut pour
+commettre tous les crimes sans raison. Alors... _couchez!_
+
+Et il s’éclipse.
+
+... _Fille de la douleur, anarchie! anarchie!_
+
+
+
+
+XIII
+
+NUITS D’ORIENT
+
+
+--O ma Cléopâtre adorée, ma petite esclave, ma reine et ma sœur, surtout
+ma sœur, pourquoi m’avez-vous reçu en le palais de votre poitrine? (Je
+ne dis pas de votre cœur, car, depuis longtemps, votre poitrine est
+vide; il n’y réside plus qu’un distributeur automatique de coups sourds,
+de coups de couteau plongeant, soit en vous-même, soit en les autres.)
+Pourquoi m’avez-vous laissé aller jusqu’aux mignonnes portes de vos
+seins, toucher aux boutons luisants de ces portes, si vous n’aviez pas
+l’intention d’ouvrir, et si vous ne désiriez permettre que l’effraction?
+Il me paraît bien inutile de vous violer, je ne vous apprendrais rien.
+Le viol est, en somme, le temps qu’un homme donne à une femme pour
+penser à un autre, et, j’aimerais mieux, ayant le choix, vous voir
+penser à moi durant qu’un autre vous violerait. Mais, pourquoi, sans me
+repousser brutalement, vous raidissez-vous toute, dans mes bras, avec
+une si muette dignité que je m’imagine, quelquefois, tenir bien plus un
+sceptre qu’une femme? Si vous me haïssiez, vous ne seriez pas venue chez
+moi! Et si vous m’aimiez, vous ne seriez pas tellement triste! Pourquoi
+êtes-vous ici, mon Dieu?... Cléopâtre, _l’ancienne_, s’est prostituée
+aux soldats-empereurs pour le plaisir de sentir, sous son pied nu,
+rouler la perle du monde. (Et aussi pour un plaisir plus direct, moins
+sous ses pieds!) Voilà que vous vous serez prostituée à moi pour
+simplement dormir... Je ne vous ai pas offert de fortune, je ne vous ai
+pas promis de bijou, pas même la perle du monde, et je ne vous aurai pas
+donné de plaisir. Alors, pourquoi vous livrez-vous entièrement, dans un
+sommeil sans rêves, ô ma coupe d’argent pâle où j’ai versé tout mon
+rêve, et que je n’ose pas boire, tellement j’ai peur de n’y plus trouver
+aucune ivresse!
+
+Elle est là, étendue, comme morte, dans les coussins de faille jaune;
+elle ne parle pas, respire à peine; elle a l’air de dormir en
+s’enfonçant dans une autre chair, couleur d’orangé. Elle n’a qu’un
+peignoir de tulle noir, un transparent peignoir de fille; et elle montre
+sa poitrine, tout son torse où se soulèvent ses petites côtes, un peu
+saillantes, glissant doucement sous les allées et venues de sa
+respiration lente. On dirait, ses petites côtes un peu saillantes, les
+plis onctueux d’une soie épaisse. On dirait qu’il n’y a rien entre le
+tulle du peignoir et la faille des coussins!...
+
+--Chérie, tu n’es pas malade? As-tu faim? As-tu soif? Veux-tu lire,
+puisque tu aimes tant à paresser sur des livres que tu ne lis pas?
+Veux-tu des bonbons, des fleurs, des jouets... la lune?
+
+Ses cheveux noirs semblent ramener sur sa tête, en torsade funèbre, le
+deuil de sa robe, et le bandeau d’ombre, avançant sur son front, son
+bandeau royal, est plein de paillettes d’or. Elle a voulu de la poudre
+d’or...
+
+Ce mauvais goût, parce qu’un soir de carnaval on lui en avait jeté, et
+qu’elle avait trouvé cela joli.
+
+--Non, laisse-moi, j’ai sommeil.
+
+Elle parle d’un ton bas qui fait mal tant il est résigné.
+
+Elle étouffe, cette fille, pour ne pas pousser des cris injurieux.
+
+Elle est chez moi depuis une semaine, et elle s’ennuie certainement.
+
+A moins que dormir ne soit sa manière d’être heureuse.
+
+Elle dort, elle s’éveille, boit, mange, et se rendort. Esclave,
+vraiment, car elle ne sort jamais, elle est servie par moi qui suis bien
+plus esclave qu’elle, puisque j’éprouve une volupté à contempler son
+sommeil. Tout lui est indifférent. Elle ne rit ni ne pleure, elle bâille
+un peu. Je suis en face d’un objet d’art, d’une statuette d’ivoire qu’un
+caprice m’a fait voiler d’une écharpe funéraire, et je me demande si ce
+n’est pas sur une tombe que je l’ai étendue pour mieux la regarder.
+
+Je n’ai pas voulu qu’elle pût croire au paiement prochain de mon
+hospitalité et j’ai mis la discrétion d’un verrou à sa porte.
+
+Son appartement, deux chambres, communique avec le mien et il a sa
+sortie particulière.
+
+Mais elle n’en use pas. C’est une justice à lui rendre.
+
+Elle se repose.
+
+Ou elle attend...
+
+Elle va quelquefois jusqu’à sa fenêtre guetter les passants, si rares,
+dans ma rue, derrière un store grillagé de rubans comme un moucharabieh.
+
+Vieille habitude.
+
+Elle marche pieds nus, crispant ses ongles sur un tapis où ils entrent
+comme des griffes nerveuses dans de la mousse, et elle fredonne de temps
+à autre un air sourd ressemblant au fredon d’une grosse abeille captive.
+
+Elle ne se plaint pas... oui, elle est peut-être heureuse, après tout.
+
+Au-dessus d’elle, j’ai fait voûter les plafonds avec les plis, en forme
+de tente, de la faille jaune. On dirait que le soleil égyptien meurt,
+sur nos murailles, en longs rayons s’évanouissant.
+
+La chaleur est suffocante, dans cette étroite prison, car nous sommes en
+juillet et nous avons _des raisons_ pour ne pas ouvrir nos fenêtres.
+
+Profitant de la chaleur, la petite esclave d’orient erre nue sous sa
+robe de tulle, sans vouloir admettre l’usage de la chemise; pas plus, du
+reste, qu’elle ne veut admettre le pain comme normal compagnon de la
+viande.
+
+Elle mange toujours des biftecks absolument crus, et elle mêle du cognac
+à du Porto pour étendre la saveur d’un muscat imaginaire.
+
+Elle erre nue, elle a raison, elle est bien faite, à la fois si frêle et
+si forte qu’elle évoque un peu la silhouette d’un garçon de quinze ans,
+une bizarre idole androgyne, jadis coupable d’avoir suscité des cultes
+pervers et, aujourd’hui, châtrée, épilée, maudite, _enchantée_... et
+enchantant ses adorateurs. Une forme de fantôme, un corps de reine
+momifié dont les alchimistes de notre époque ont, du bout de leurs
+pinces profanes, métallisé le sexe.
+
+Pauvre petite esclave d’orient... qui regrette, sans doute, les
+vigoureux matelots nègres des bords du Nil!
+
+Je ne suis nullement ému par le ridicule de ma... de notre situation. Je
+vais même avouer que je me trouve, de mon côté, très heureux,
+abominablement heureux. Don Juan agonise en la douleur de ne pas être
+aimé. Pour la première fois, il entrevoit l’impossible, et cela le rend
+fier d’une douleur jusqu’alors non ressentie, mais plus féconde en
+voluptés qu’aucune satisfaction d’amour-propre. Je dois arriver au point
+de paroxysme si vanté par Jules Hector. Je n’ai plus qu’à fermer les
+yeux et à frotter légèrement mes paupières pour obtenir tous les
+spasmes. Toucher le fond du désir par l’excessive possession est un
+tort; il faut y aller par la seule puissance d’un refus perpétuel. Or la
+volonté physique est peu de chose vis-à-vis d’une fille qui, selon
+l’expression du policier, abattrait ses douze types en une seule nuit.
+
+Que ce soit _le tigre_ ou moi qu’elle aime, nous ne l’aurons jamais
+entièrement.
+
+Il faut avoir le courage d’attendre.
+
+Surtout quand ce courage est l’égoïsme du plaisir.
+
+Elle est féroce.
+
+Je serai plus féroce encore, et si elle s’en va, lasse d’espérer mieux,
+je garderai d’elle, la prostituée immonde, le souvenir exquis des roses
+blanches de sa peau.
+
+Je vais souvent voir mes jeunes amies, Mme Saint-Clair, Mme Noisey, et,
+par un nouvel équilibre des lois sociales, c’est la bourgeoise artiste
+et la bourgeoise mariée qui font le métier des filles, tandis que la
+fille est en train d’oublier, ô sommeil sans rêve, qu’elle n’est plus
+tout à fait une vierge.
+
+Ces dames sont tristes. Aujourd’hui, elles ont pleuré sur moi, qui me
+suis laissé aller à la dérive de leurs larmes, parce que j’ai des
+secrets pour elles et que cela se voit bien.
+
+Elles sont touchantes et folles, surtout très voraces; elles finiront
+par me rendre plus chaste que Mlle Léonie.
+
+Mon Dieu, qu’on s’amuse bêtement dans la vie dès qu’on cesse de faire de
+la littérature!
+
+Et mes amis, mes camarades, sont maussades parce que j’ai muré ma porte.
+
+Andrel prétend que j’élève un singe.
+
+Massouard grogne, regrettant la chartreuse verte.
+
+Et Jules Hector se réserve en des opinions prudentes.
+
+Cependant, je voudrais bien montrer mon objet d’art à ce dernier. Je
+n’ai pas peur de Jules Hector qui pense _aux Javanaises_.
+
+En tous les cas, la police nous oublie, et je ne reçois pas la visite
+des clients.
+
+Nous pouvons dormir tranquilles.
+
+Nous dormons...
+
+--Reine, qu’est-ce que tu as, ce soir? tu es malade?
+
+--Mais non, j’ai sommeil.
+
+--Toujours?
+
+Elle s’est levée, sur son coude, et me regarde fixement.
+
+Sa bouche est rouge, luisante comme tous les piments; elle a pris, sous
+le fard, le teint cuivré des véritables orientales qu’on dirait frottées
+d’or ou de safran. Ses yeux longs tiennent toute la largeur de sa face,
+comme des sangsues gonflées d’un poison noir, et son profil est si pur,
+cependant, si arrêté en relief de médaille, que je ne peux pas
+m’empêcher de l’admirer. Je suis ensorcelé par ce profil de vieille
+reine méchante... car elle a tantôt l’aspect d’une vieille reine, et
+tantôt la jeunesse, bien spéciale, d’une toute jeune fille sortie des
+marchés du Caire, déjà souillée furieusement par ses vendeurs.
+
+--Oui, tu as l’air d’une médaille, ai-je pensé tout haut.
+
+Elle a paru réfléchir répétant, en écho:
+
+--L’air d’une médaille... _toi aussi_.
+
+En passant son index, lentement, sur mon profil à moi.
+
+C’est la première fois qu’elle me dit quelque chose.
+
+Est-ce qu’elle se réveillerait, enfin?
+
+Je me mets à genoux et je la garde bien serrée contre moi pour que ses
+idées ne s’échappent plus.
+
+Elle jette ses mots comme des cailloux inutiles dans une eau profonde,
+et cela me navre.
+
+--Explique-toi, chérie; où as-tu vu des médailles?
+
+--Donne de la chartreuse.
+
+Elle boit la chartreuse verte de mes amis du vendredi, et elle en boit
+trois fois plus qu’eux trois réunis, mais elle cause moins.
+
+Elle a trouvé un gobelet de vermeil sur une de mes étagères, et s’en
+sert pour que je ne juge pas des proportions.
+
+Quand elle a fini, j’essuie ses lèvres, si elle daigne les tendre aux
+miennes, sauvage liqueur qui fermente en mon cerveau et me fait tituber
+dans les rues de Paris au sortir de mon orient mystérieux.
+
+Je tomberai, un jour, consumé par ma passion pour cet étrange alcool, et
+personne ne saura pourquoi.
+
+Morphine, éther, haschich ou opium, je verse tout sur la coupe de corail
+de ses lèvres mortes, et cela fait beaucoup de poisons en un seul.
+
+Elle retombe dans les coussins et elle joue avec son pied. Elle est si
+souple qu’on peut la tenir toute ployée entre ses bras comme un morceau
+de satin, et elle prend, tout-à-coup, la rigidité et la froideur d’un
+morceau d’ivoire. Elle devient un objet chinois curieusement poli, comme
+un objet chinois qui sent le vétiver, la poussière, le musc, le santal,
+les roses blanches, les roses mortes, et elle ne se parfume point.
+
+Elle sent aussi... la sève humaine que tous les hommes lui ont donnée
+pour s’en vernir affreusement, et elle en est plus brillante, plus objet
+d’art, plus morte.
+
+--Oui, la médaille... (Elle s’étire, la bouche et le geste énervés.) Tu
+sais que je suis d’Auvergne? C’est là que j’étais chez des parents
+nourriciers, dans la montagne, oui, une grande plaine _sur une
+montagne_.
+
+--Voyons, Reine, tu dis des bêtises. Une plaine sur une montagne? Elle
+est saoule, la petite Cléopâtre. Tu ferais mieux de m’embrasser.
+
+Elle bâille.
+
+--Ce que tu es collant, tout de même!
+
+--Ah!... Explique la médaille ou embrasse-moi. Je te promets une parure
+de sequins très faux, en cuivre d’orient, si tu m’expliques.
+
+Ses yeux s’allument.
+
+--Tu as de la veine! J’ai justement envie de ça depuis que j’ai vu le
+collier de la belle Féridjé de la foire aux pains d’épices...
+
+Je pouffe.
+
+--J’en étais sûr! Quand il s’agit de poudre d’or ou de sequins faux,
+elle marche, la petite peau-rouge. On t’aura toujours pour des
+verroteries ou... un coup de couteau. Mais on ne reçoit guère que du
+toc, en échange. Embrasse-moi d’abord.
+
+--Je ne sais pas embrasser... ça m’ennuie. Si tu savais ce que ça me
+_rase_.
+
+--Oui, je connais l’histoire... tu es vierge.
+
+Elle m’embrasse comme un oiseau méchant flanquerait son bec dans une
+écorce d’arbre.
+
+Elle oublie le métier, complètement.
+
+--Mieux que ça, dis?
+
+C’est l’enfouissement de tout mon être, cette fille, dans un marécage où
+des monstres me regardent expirer avec des yeux troubles.
+
+--... Une plaine qui serait sur une montagne. Non. Je ne me trompe pas,
+mon petit homme, et je ne suis pas saoule, parce que je ne me saoule
+jamais. Une plaine qu’on appelait le plat... le plat... le plateau de
+Gergovie.
+
+J’ignore ce qu’elle veut dire et j’ai un singulier frisson.
+
+--Le plateau de Gergovie? Tu as raison, c’est bien en Auvergne, ce
+pays-là, et si tu savais ton histoire de France...
+
+--Voilà, je me rappelle pas très bien. J’étais gosse, tu comprends? Je
+vois une chambre où des oignons séchaient au plafond. Je me cachais pour
+en voler, quand j’avais faim de ça... j’aime beaucoup les oignons crus.
+Dans cette chambre, il y avait une armoire à linge, et dans l’armoire,
+un tiroir plein de médailles, des espèces de sous tout rouillés. On ne
+voyait rien dessus... (Elle s’anime.) Mais il y avait une médaille très
+grosse, aussi grosse qu’un oignon coupé, une belle en argent, pas
+rouillée parce qu’on l’avait nettoyée avec du sable. Il faut te dire
+qu’on trouve de ces affaires-là en labourant dans mon pays. Oui, mon
+vieux, je t’assure...
+
+--Et cette médaille en argent?...
+
+Je parle tout bas pour ne pas faire s’envoler son souvenir.
+
+--Sur cette grande médaille en argent, il y avait une tête d’empereur.
+Pas Napoléon, l’_autre_, et c’est à l’_autre_ que tu ressembles. Tiens,
+en touchant, j’ai tout-à-fait l’idée de la médaille...
+
+--Le profil de César! Vous me flattez, ma reine.
+
+Seulement, au lieu de rire, j’ai peur.
+
+Je suis tellement pris aux moelles par cette femme, que j’en deviens
+superstitieux. Je regarde, effaré, derrière moi, et je finis par croire
+qu’il plane des choses surnaturelles.
+
+En réalité, elle est très grise, je pense.
+
+Jamais elle ne m’aura parlé si longtemps sans émailler son discours
+d’une ou de plusieurs obscénités.
+
+Je suis heureux.
+
+--Dis donc, ce ne serait pas déjà trop mal de marcher sérieusement pour
+César.
+
+Elle rêve.
+
+--César... c’est un nom de chien.
+
+Elle se rendort, boudeuse.
+
+Je la regarde dormir et je n’ose remuer mon bras.
+
+Toi, ce que tu te moques de mon empire!
+
+Il faudrait...
+
+Non, il faudrait _le tigre_, n’insistons pas.
+
+Je suis le jouet de la reine, un bouffon d’une espèce bien rare; celui
+qui n’exploite pas sa situation de bouffon.
+
+Quand elle se réveillera, elle me demandera de lui raconter des
+histoires, à mon tour; elle aime à m’entendre causer comme le serpent
+aime la musique. Elle n’y comprend rien; seulement, cela l’étonne et la
+charme, la prédispose à de meilleurs sommeils.
+
+Et nous ne pouvons pas sortir ensemble.
+
+Nous ne pouvons pas aller à la campagne, comme tout le monde.
+
+Nous ne pouvons pas ouvrir nos fenêtres pour jouir des vrais couchers de
+soleil.
+
+La nature nous est interdite.
+
+Nous demeurons enchaînés l’un à l’autre, comme deux bêtes.
+
+--Je t’adore...
+
+Sa tête est penchée, ses yeux sont clos, sa bouche respire à peine. Elle
+est très calme... _c’est une heure unique dans sa vie..._ et là, au coin
+de sa bouche dure, impassible, si méprisante, il y a un petit
+frisson--oh! presque rien--de l’eau qui se riderait sous le remous d’un
+très petit poisson rouge, sa langue, qu’elle laisse tout au bord de ses
+lèvres.
+
+Ainsi les chattes s’assoupissant après avoir bu.
+
+Elle boira tout le sang de mon cœur.
+
+Elle dort vraiment. Elle est si lasse de mes tortures.
+
+Que faut-il faire? Cette fille ne me dira plus ce qu’elle rêve. Elle est
+retournée ailleurs. Je ne sais plus où elle est!
+
+Aujourd’hui, Jules Hector est venu pour la voir. Il est entré dans mon
+bureau et m’a dit, causant bas comme dans une chambre de malade:
+
+--Rogès, vous allez me faire le plaisir de prendre l’air. Vous êtes
+pâle, et vous avez la fièvre. C’est idiot.
+
+--Non. Je crains qu’elle ne s’en aille durant mon absence. Je n’ose plus
+la quitter. Elle s’en ira ou... me ramènera des hommes.
+
+Jules Hector sourit, imperceptiblement.
+
+--Vous ne pouvez pas vous rendre compte...
+
+--Si, je me rends très bien compte; vous aimez. Enfin, voyons toujours
+l’idole. Elle en est peut-être digne. Je vous le souhaite.
+
+Je suis allé chercher Reine. Elle lisait, les yeux fermés, en bâillant.
+
+--Un de tes amis, le type?
+
+--Oui, un Monsieur grave. Sois gentille.
+
+--Est-ce qu’il faut que je marche avec lui?
+
+Elle trouverait cela tout simple, je crois. Un de plus, un de moins...
+
+Je l’ai ramenée dans sa robe transparente de déesse de l’illusion, ma
+petite idole en deuil, je l’ai priée seulement de ne point parler.
+
+Elle avait, au cou, un collier d’ambre comme en ont les enfants en
+nourrice, et ses cheveux se dressaient sur sa tête, tordus selon
+l’actuelle mode ignoble des femmes des boulevards extérieurs, en un
+monstrueux phallus d’ébène. Elle ne veut pas abandonner cette coiffure,
+pas plus que le fameux peignoir transparent, et le bandeau royal
+subsiste, sous le phallus, comme une nuée ténébreuse d’orage d’où il
+sortirait plus sinistre.
+
+Elle s’est présentée à Jules Hector, la taille droite, les seins
+dressés, crevant le tulle et ses yeux dardés de fureur. Elle a
+conscience d’une injure, mais ne sait pas bien quelle injure.
+
+Hector l’a regardée, très respectueusement.
+
+Puis il s’est tourné vers moi et d’une voix nette, cassante:
+
+--Il faut épouser Madame.
+
+Est-ce une ironie ou une pensée jaillie spontanément de son admiration?
+
+Elle n’a pas ri et n’a même pas daigné hausser les épaules, selon sa
+coutume.
+
+--Tu peux t’en aller, chérie. Va dormir.
+
+Elle est partie tout de suite, traînant ses voiles funèbres sans un mot.
+
+--Mon pauvre Rogès, m’a dit Jules Hector, vous êtes fichu car... vous ne
+l’épouserez pas... cette fille n’est pas à vous, ne sera jamais
+entièrement à vous.
+
+--Je sais. Je l’aime... trop.
+
+--Vous êtes devant un mur. Espérons qu’il se passera quelque chose
+derrière ce mur.
+
+Mes amies sont venues aussi la voir toutes les deux. Mais je ne les en
+avais pas priées.
+
+Elles sont venues, puis sont reparties, scandalisées énormément.
+
+Une idée folle en les voyant:
+
+--Vous me dites que je ne vous aime plus. Si... je vous aime encore dans
+une troisième qu’il vous faut aimer autant que moi.
+
+La Saint-Clair s’est formalisée la première:
+
+--Nous ne pouvons consentir à cela, mon cher Louis, parce que nous ne
+sommes pas aussi dépravées que vous. Julia est mon amie, c’est vrai,
+mais je tolère ses exagérations sentimentales pour lui éviter de
+fâcheuses liaisons. Une troisième, dans notre alliance, ce serait _du
+vice_.
+
+Et la seconde s’est écriée, blanche de colère:
+
+--Le bruit court que tu élèves un singe! Est-ce que tu nous prends pour
+des guenons, par hasard?
+
+Je leur ai montré mon singe.
+
+Je n’ai pas fait venir Cléopâtre. Je les ai toutes deux introduites dans
+l’antre sacré.
+
+Reine s’est éveillée, a mis la main sur ses yeux pour mieux regarder les
+jeunes femmes, subitement tremblantes.
+
+--Ce sont mes amies, Reine, d’une façon ou d’une autre, je te les offre.
+Je suis certain qu’elles seront heureuses de t’apprendre l’amour.
+
+Cléopâtre ne s’est point émue:
+
+--Moi, j’aime pas les femmes, tu es maboul! (Et en se tournant du côté
+du mur pour leur exhiber ce qu’elle a certainement de plus admirable,
+deux globes d’ivoire un peu plus gros et plus rond que les deux sphères
+de ses seins, elle a murmuré:) Oh! là! là! Ces dindes!
+
+Je n’ai pu retenir ces dames qui se sont sauvées en poussant des cris
+assez semblables aux gloussements des volatiles évoqués par la reine
+d’Égypte.
+
+Je ne chercherai point à les retenir. Elles me vitrioleraient, car elles
+en ont vu suffisamment pour établir des comparaisons humiliantes.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Il est minuit. Je ne dors pas. Je suis dans mon lit comme le prisonnier
+qui attend un arrêt.
+
+Elle est fâchée.
+
+Elle n’a pas voulu de mes baisers, ce soir, avant de tirer son verrou.
+Elle a dû souffrir, peut-être cruellement.
+
+Comme c’est une sorte de créature végétant au lieu de vivre, un animal
+qui serait une fleur (oh! une fleur très vénéneuse), elle ne peut pas se
+plaindre, elle ne sait pas se plaindre.
+
+Elle est la mystérieuse idole portant, brodé sur ses voiles, l’emblème
+de l’Éros captif, le phallus enchaîné à la terre Isis. Elle est
+l’abominable charmeuse qui ne peut se soustraire elle-même au charme
+maudit, et il faut qu’on la désenchante.
+
+Puis-je la désenchanter?
+
+Pauvre Don Juan sans force, presque sans croyance. Je n’ai plus ma belle
+confiance de jadis. Je ne suis plus César, et j’ai perdu la bataille.
+
+J’ai voulu trop aimer, je me suis grisé de mon amour, et mes pas sont
+incertains. Je touche à une précoce vieillesse. J’ai souffert, j’ai
+heurté la mort. Il n’y a rien de plus anéantissant que cette pensée
+qu’on ne plaît pas, et je me découvre tous les défauts physiques, je
+crois que je suis laid, vieux ou usé, maussade, railleur. Elle déteste
+mes plaisanteries.
+
+Comment est le tigre, lui?
+
+Il est, simplement.
+
+Moi, je ne suis pas.
+
+J’ai cessé d’être le jour où, devant cette fille, la réalité, j’ai
+choisi le rêve.
+
+J’ai désiré cette épreuve, je suis récompensé de ma patience, puisque je
+me dégage peu à peu du lien charnel; mais je suis puni parce qu’elle
+s’éloigne de plus en plus de ma chair.
+
+Ah! si j’avais su!... Comme j’aurais joyeusement partagé la misère et
+les hontes de son sexe.
+
+Je n’ai pas eu le courage d’aimer, d’abord.
+
+On ne peut plus aimer après.
+
+Une heure existe, durant quelle heure il ne faut pas contrarier les
+destins.
+
+... J’entends du bruit, un petit bruit de robe frôlante. Mon Dieu, c’est
+elle! Et je me dresse du fond de mon lit, pauvre Lazare qui ressuscite;
+j’écoute.
+
+Non, plus rien.
+
+Pourtant si... on écarte une draperie et voilà une lumière qui pâlit le
+plancher, sa lampe.
+
+--Reine!
+
+J’ouvre les bras. Elle entre de son pas souple, muet, elle a mis le
+costume de notre belle journée de campagne. Elle a dépouillé sa livrée
+d’esclave orientale, sa robe transparente lui permettant les poses
+cyniques et les phrases qui font frémir. Elle est en jeune femme
+d’occident, toute simple, toute enfantine, ses yeux sont plus doux et
+ses lèvres moins rouges.
+
+Elle va me dire:
+
+--En effet. Pourquoi n’épouserais-tu pas ta sœur, la reine, toi mon
+frère, le roi? Il faut sauver la maudite en la gardant éternellement sur
+ton cœur.
+
+Ce serait fou. Cependant, l’honneur est une beauté généralement
+déchue... comme elle.
+
+--Reine! Reine! Il y a quelque chose?
+
+Elle s’assied sur le bord de mon lit, en tenant haut sa lampe.
+
+--Il n’y a rien. Je m’en vais.
+
+Et le pauvre Lazare ressuscité par sa présence bénie, se sent mourir
+encore de sa présence maudite.
+
+C’est le coup de couteau final.
+
+--Pourquoi t’en vas-tu? Que t’ai-je fait, Reine? Tu m’en veux de l’ami
+et des femmes? J’ai eu tort de te montrer aux gens, mais tu es si belle.
+Ma petite Reine, tu ne vas pas t’en aller, ce serait un crime.
+
+--Non, je ne t’en veux pas pour le type et pour les femmes. Tu es...
+maboul. Pas ta faute. (Elle caresse doucement ma poitrine, et je ne l’ai
+jamais sentie si douce. Mon Dieu, comme elle me fait mal!) Je suis
+obligée de partir. Voyons, du courage, mon petit homme. _L’autre est
+sorti de prison._ Tu comprends bien?
+
+Je retombe, le front caché dans mon oreiller.
+
+Oui, je comprends bien. J’avais déjà très bien compris plusieurs fois.
+Je ne voulais pas le croire. J’espérais toujours... le vaincre.
+
+--Oh! Reine, est-ce que tu reviendras? Au moins, ne m’abandonne pas
+complètement.
+
+Elle me regarde, ses yeux sont fixes, de nouveau, très durs. On dirait
+qu’elle ne me voit plus du tout.
+
+--Pauvre petit homme, ça me fait tant de peine... tant de peine.
+
+On ne sait pas si elle parle de lui ou de moi.
+
+--As-tu besoin d’argent, dis?
+
+--J’en ai bien de trop... et il y a le turbin.
+
+--Reine... tais-toi... Je te supplie de te taire.
+
+Je pleure.
+
+Je n’ose plus ni la retenir, ni la chasser, ni la toucher.
+
+Je n’ai pas de volonté devant elle.
+
+Elle me caresse toujours la poitrine, puis se recule; je sens ses yeux
+fixes brûler mon pauvre cœur, mis à nu.
+
+Elle s’en va!
+
+Je relève la tête, horrifié.
+
+Sur le seuil, elle s’arrête, s’appuie contre la porte; j’entends comme
+un petit bruit d’aile, sa jupe qui frôle... Elle est partie.
+
+Je ne dois pas la retenir, elle reviendra. Elle reviendra parce qu’elle
+a hésité, là, sur le seuil de ma chambre. Je l’ai bien vu, dans cette
+ombre... ses yeux n’étaient plus si durs... à moins que le reflet de sa
+lampe... oui... peut-être, seulement, le reflet...
+
+Elle n’est pas revenue.
+
+Et je suis resté seul, essayant de faire un peu d’art pour me guérir
+d’elle, un peu d’art avec toute ma douleur.
+
+_O nuits d’orient!... nuits d’orient!..._
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES
+
+
+ I.--FAITES AVANCER LE CHAMEAU DE LA REINE! 5
+ II.--LE GESTE DE BEAUTÉ 25
+ III.--LES ROSES ROSES, LES ROSES ROUGES, LES ROSES D’IVOIRE 39
+ IV.--LE PETIT SINGE DE VÉNUS CHEZ LES AUGURES 62
+ V.--NOUS AVONS SUR LES YEUX COMME UN VOILE DE CENDRES 87
+ VI.--A LA COUR DE CLÉOPÂTRE, IL ÉTAIT UN TIGRE ROYAL... 111
+ VII.--DANS LA CHAMBRE DE MADEMOISELLE LÉONIE SE TROUVE LA
+ PHOTOGRAPHIE D’UN SOLDAT 125
+ VIII.--OÙ ÉROS MET DEUX PERDRIX DANS LE MÊME CARNIER 146
+ IX.--«SOIS BELLE ET SOIS TRISTE»... MAIS NE FRAPPE PAS SI FORT 165
+ X.--MADAME ET MÈRE 187
+ XI.--SOUS LE NEZ DE DIEU 214
+ XII.--FILLE DE LA DOULEUR, ANARCHIE, ANARCHIE! 230
+ XIII.--NUITS D’ORIENT 258
+
+
+Poitiers.--Imp. BLAIS et ROY, 7, rue Victor-Hugo, 7.
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77358 ***
diff --git a/77358-h/77358-h.htm b/77358-h/77358-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..e4b78c8
--- /dev/null
+++ b/77358-h/77358-h.htm
@@ -0,0 +1,9089 @@
+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>L’heure sexuelle | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
+p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
+ margin: .3em 0;}
+
+h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; }
+h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; }
+
+div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0;
+ margin: 1em 0; }
+
+.large { font-size: 130%; }
+.small { font-size: 90%; }
+.xsmall { font-size: 80%; }
+small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; }
+
+.i { font-style: italic; }
+.i i, .i em { font-style: normal; }
+.g { letter-spacing: .1em; }
+
+.sc { font-variant: small-caps; }
+
+span.blk { display: inline-block; text-indent: 0; text-align: center; }
+
+.ind { margin: 1em 0 1em 15%; }
+.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; }
+
+hr { width: 20%; margin: 1em 40%; }
+div.dots { margin: 1.5em 0; text-align: center; }
+div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; }
+
+sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; }
+
+li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; }
+
+div.flex { display: flex; justify-content: center; }
+table { margin: 1em auto; }
+td { vertical-align: top; }
+td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; }
+td.c div { text-align: center; }
+td.r div { text-align: right; }
+td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; }
+td.w4 { width: 4em; }
+
+a { text-decoration: none; }
+
+.ugap { margin-top: 1em; }
+div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
+.break, .chapter { margin-top: 4em; }
+
+img { max-width: 100%; }
+
+@media screen {
+ body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; }
+ img { max-height: 700px; }
+}
+
+.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; }
+.top2em { padding-top: 2em; }
+.top4em { padding-top: 4em; }
+.nobreak { page-break-before: avoid; }
+ </style>
+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77358 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">RACHILDE</p>
+
+<h1>L’HEURE SEXUELLE</h1>
+
+<p class="c i">— ROMAN —</p>
+
+<p class="c xsmall g">DIXIÈME ÉDITION</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE<br>
+<small>XV</small>, <span class="xsmall">RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN</span>, <small>XV</small></p>
+
+<p class="c xsmall">MCM<br>
+Tous droits réservés.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em i">DU MÊME AUTEUR :</p>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">L’Animale</span> (3<sup>e</sup> édition)</td>
+<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">La Princesse des Ténèbres</span> (3<sup>e</sup> édition)</td>
+<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Hors-Nature</span> (5<sup>e</sup> édition)</td>
+<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">La Tour d’Amour</span> (4<sup>e</sup> édition)</td>
+<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">La Jongleuse</span> (5<sup>e</sup> édition)</td>
+<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Contes et nouvelles, suivis du Théâtre</span></td>
+<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em"><span class="xsmall">JUSTIFICATION DU TIRAGE</span> :</p>
+
+
+<p class="c gap small">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays
+y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">I<br>
+<span class="xsmall">FAITES AVANCER LE CHAMEAU DE LA REINE !</span></h2>
+
+
+<p>Une heure sonne.</p>
+
+<p>Une heure du matin.</p>
+
+<p>Cette heure tombe sur moi, féroce et rouge
+comme une goutte de sang.</p>
+
+<p>Je me lève. Je ne peux plus dormir. Quelque
+chose est mort ou quelque chose est né.
+Très épeuré, je regarde autour de mon lit.
+Quelque chose est né ou quelque chose est
+mort. Je veux repousser le rêve avec ma
+couverture, sortir de mes draps comme d’un
+linceul désormais inutile.</p>
+
+<p>Je veux vivre.</p>
+
+<p>Je veux vivre, c’est-à-dire prendre le rêve
+à la gorge.</p>
+
+<p>Debout, mes pieds semblent glisser sur
+un métal chaud et leur réalité ne refroidit
+pas ce qu’elle touche. J’aperçois des objets
+fort connus qui me paraissent inconnus. Une
+flamme douce lèche l’or des cadres et la
+paume de mes mains. Un peu de vapeur fuse
+des glaces et j’ai les yeux pleins de larmes.</p>
+
+<p>Je dois avoir trop travaillé ces temps-ci.</p>
+
+<p>La saoulerie des phrases me monte à la
+tête. Je ne suis plus capable d’analyser des
+actes pour le seul plaisir de l’analyse, et les
+moindres gestes vont m’étonner, me pénétrer
+du surnaturel de l’existence, pourtant si
+banale.</p>
+
+<p>Banale ? Ce n’est d’ailleurs vrai que pour
+les imbéciles.</p>
+
+<p>Quand j’écris ou pense : <i>banal</i>, je vois,
+car il faut que je me représente les mots,
+que je leur donne des personnalités en
+dehors de toutes significations logiques, une
+<i>banane</i>, un fruit fade à saveur de marron
+pilé avec de la vanille. C’est nourrissant,
+écœurant, délicieux, indigeste, obscène de
+forme, et puis cela coûte cher.</p>
+
+<p>La vie banale n’est pas à la portée de tout
+le monde.</p>
+
+<p>Je vais essayer… Nous allons réagir.
+De l’absolu mort faire naître l’absolu vivant,
+et, seul, me comprenant, je me suffirai.</p>
+
+<p>Me comprenant ?… Dès que je vis je ne
+comprends plus rien.</p>
+
+<p>J’ai allumé une bougie, près de ma bibliothèque.
+Je m’habille. L’homme qui s’habille
+vers une heure du matin a l’air tragique.
+Mais je suis heureusement libre d’avoir cet air-là.
+Tout repose dans mon appartement, et
+tout demeure en ordre malgré que <i>je passe</i>.
+J’ai souvent remarqué cet ordre extrême
+autour de moi, murant, sous des masques
+de lignes symétriques, un redoutable désordre
+me guettant. J’ai besoin d’ordre
+comme le fou a besoin de douches et s’y
+soumet avec une grande répugnance sachant
+sa peine perdue. Mes livres sont rangés,
+pris et repris cependant tous les jours.
+Leurs dos, froids, ont l’hostilité de gens
+conviés à des cérémonies. La lueur de la
+bougie danse un pas souple et distribue l’auréole
+de l’un à l’autre. Le long de la vitre,
+qui les garde du monde en un frigorifique
+imité de la Morgue, il en est de verdis par
+le reflet de leur titre et ce sont les plus
+anciens, les reliés, les meilleurs, on ne
+sait… peut-être parce que reliés.</p>
+
+<p>Dans un coin de la tenture de soie pourpre,
+une tête de Cléopâtre, un petit ivoire,
+tout à coup immense, surgit de la nuit en un
+recul de plusieurs lieues, me regarde et ouvre
+la bouche. Une bouche pleine de poussière.</p>
+
+<p>On entend, dehors, des voitures. Celles
+qui ramènent, endormis, les gens qui ont
+dormi au théâtre. Le dernier souffle de la
+ville. Je vais donc sortir pour n’aller nulle
+part ? des cafés clos, des boulevards déserts.
+Un à un des becs de gaz qui s’éteignent. Et
+il faut que je sorte. Je n’échapperai pas à
+ma destinée.</p>
+
+<p>J’ai au bout des doigts un frisson singulier
+que je connais bien. Mi-douloureux, mi-agréable,
+il me ferait briser des objets si je
+le laissais aller. Et je devine que ce frisson
+<i>protège</i>, à la rigueur, ce que je touche,
+l’enveloppe d’une caresse, j’ai le printemps
+sous les ongles. Quel quantième ? Vingt
+février. Précoce printemps. En cherchant
+la date, je lis les éphémérides : « Le travail
+éloigne de nous trois grands maux : l’ennui,
+le vice et le besoin. » C’est Voltaire, le seul
+grand homme, toujours disponible pour une
+ligne, qui m’envoie ce charitable avertissement.</p>
+
+<p>Oh que les grands hommes ont tort de se
+mêler de nos misères quotidiennes ! Cela les
+diminue d’autant. Je sortirai. La morale de
+Voltaire me chasse.</p>
+
+<p>De ma fenêtre, dominant les quais, j’ai vu,
+ce soir, le soleil, défaillant, vomir des flots
+de vin sur toute la ville, et j’ai l’Orient dans
+les veines. L’Orient ! L’Orient ! La chaleur,
+des palmes, du sable, un sable qui poudre
+les fleurs et les femmes. J’y suis allé, j’en
+suis revenu. J’ai rapporté de là-bas la vision
+constante d’une certaine affiche gigantesque
+et hurleuse de tons, illustrant la célébrité
+d’un dentifrice : une almée grossière, à
+l’écharpe tricolore, aux seins en pommes
+à cidre, montrant une double — que ne
+pouvait-elle être triple — rangée de dents
+trop blanches, larges comme des pierres
+tombales, entre lesquelles dents d’ogresse
+les gamins du pays avaient, selon l’usage
+occidental, introduit, à coup de charbon, de
+quoi fumer. Et devant cette affiche, les épaules
+brûlées par un soleil volontaire, meurtrier,
+une brute, j’ai rêvé de l’Orient… toujours
+plus lointain.</p>
+
+<p>Je me tourne du côté de la petite Cléopâtre.
+Elle est toujours plus lointaine, mais si vraie,
+si vivante. Elle court. Elle descend des collines
+rouges, voici venir <i>la femme</i>, la reine
+des cruelles luxures. Elle porte la tête en
+arrière et ouvre toujours la bouche pour un
+cri qu’on n’entendra jamais. Dans ce reculement
+mystérieux des tentures ombrées par
+l’angle de la bibliothèque et des siècles, la
+petite reine arrive légère, presque chaste
+comme une enfant. Elle est pieds nus, court
+sans se blesser — elle sait choisir les endroits
+où écraser des bêtes mollement. — En
+courant, elle fait virer derrière elle le traditionnel
+parasol de plumes. Elle traverse des
+branches comme un oiseau et je perçois un
+bruit de jupe déchirée. (Ce n’est pas la sienne,
+c’est le parasol.) Elle a des yeux, des yeux !
+Elle a des lèvres, des lèvres ! Je vois d’ici
+son sexe qui brille, humide, entre ses minces
+jambes, coureuses, frôleuses, comme le rubis
+d’un anneau entre les deux doigts d’une main
+s’écartant.</p>
+
+<p>La reine est morte. Vive la reine ! Oui,
+accours et change, sous tes bonds, les paisibles
+ruisseaux en torrents furieux. Abaisse
+le front bovin des arbres pour que, te voyant,
+ils deviennent fous, s’excentrent. Broie des
+fleurs et des insectes afin de m’être plus
+odorante et plus venimeuse. Apporte-moi
+les deux clés pointues de tes seins pour les
+mettre en les deux tendres serrures de ma
+poitrine. Ouvre-moi le cœur. Ce ne sera pas
+difficile, j’ai tellement le cœur partout…</p>
+
+<p>Si je fredonne le madrigal à la volupté,
+c’est que je vais faire des bêtises ; je suis en
+mal d’aventure, et, n’ayant rien encore bu,
+me voilà déjà gris. J’ignore ce qui peut
+m’arriver. M’arrivera-t-il même quelque
+chose ? Je pense que ce ne sera pas la reine
+en question. Cependant une étoile est sur
+moi. Ma vie d’amour a toujours été merveilleuse,
+car je l’ai voulue merveilleuse. J’ai
+senti tout à l’heure, durant mon sommeil,
+que mon astre me regardait. Il a coulé vers
+moi un rayon, et mes paupières conservent
+l’impression d’un bain de lait.</p>
+
+<p>Je me dirige du côté de mon cabinet de
+toilette où des clartés pâles m’attirent. Des
+cristaux scintillent étrangement qui ne sont
+pas dans la lumière. Je suppose un flacon
+rempli d’essence et le respire ; il est vide et
+une odeur de menthe se répand. Je pars de
+là heureux après quelques coups de peigne,
+un soin des moustaches, un étirement satisfait
+de tout l’être.</p>
+
+<p>Je me porte bien et cela m’étonne, de
+temps à autre. Je me porte si bien que je ne
+me sens pas vivre. A trente-trois ans, je
+n’ai point encore éprouvé la petite secousse
+effrayante qui vous rappelle le heurt final.
+Non, je ne me sens pas vivre. Je nage perpétuellement
+dans une eau tiède et mes mouvements
+sont sans effort. Mes pieds ont
+perdu le fond depuis longtemps. J’ai des
+douleurs morales excessives qui me donnent
+la juste mesure de mon indifférence physique :
+elle est absolue. Rien ne peut rendre
+mon épouvante de cet état. Aucun malade
+ne possède la souffrance aiguë que me procure
+la conscience de ma sécurité. Je n’ai
+pas la comparaison pour me rassurer. J’ai
+essayé des pinçons, des piqûres et des brûlures.
+Il m’a bien semblé que mon corps se
+moquait de moi. Il demeurait calme, ironiquement.
+J’ai rêvé d’avoir des maladies
+classables, peu graves, de ces petites maladies
+mondaines, menue monnaie de la mort :
+fièvre, bronchite, simple rhume, et je n’ai
+pas obtenu cette faveur d’être assez atteint
+pour entrevoir la destruction prochaine. La
+torture cérébrale qui s’érige de cette puissance
+à ne pas pouvoir souffrir <i>comme tout
+le monde</i> est terrible. Je suis inquiet de ma
+santé parce qu’elle est bonne. J’ai peur de
+tout et quelquefois je me jette dans n’importe
+quel danger pour me braver moi-même, me
+combattre à outrance. Cela m’humilie d’être
+oublié par la douleur, l’humaine et saine
+douleur physique qui expurge et déifie l’âme.
+J’ai rencontré des crétins qui m’ont dit, me
+serrant les poignets avec admiration :</p>
+
+<p>— Mon cher, je vous félicite… mais attendons
+la vieillesse.</p>
+
+<p>La vieillesse est une chose normale. Ses
+infirmités seront normales pour l’être privilégié
+qui n’a pas été entamé avant le temps.
+Je sais déjà que mes cheveux blanchiront
+et qu’ils ne tomberont pas. Mes dents resteront
+intactes jusqu’au soir où elles s’en
+iront <i>sans violence</i> comme elles sont venues.
+Je n’espère ni rhumatisme, ni goutte, ni
+affection cardiaque, ma famille me privant de
+ces hérédités fâcheuses. Ils sont solides mes
+parents. Ceux qui sont morts ont eu des
+trépas naturels, se sont éteints doucement,
+ou sont partis jeunes en dormant, sans savoir.</p>
+
+<p>Et c’est pour ces causes que je suis doué
+de la nostalgie de la souffrance. J’aspire à
+souffrir nerveusement, à fleur de peau, de
+toutes les forces de ma belle santé physique.
+Je m’invente des maux imaginaires. J’abuse
+de ma pâleur pour me dire délicat ou faible
+de la poitrine, et mon éréthisme perpétuel
+me sert à simuler les plus compliquées des
+névroses. Des médecins m’ont prédit successivement
+l’ataxie, la paralysie, ou la folie.
+Je n’arrive à rien et… <i>j’ai peur !</i></p>
+
+<p>En dépassant le seuil de mon cabinet de
+toilette, un frisson me secoue. Le buste
+d’ivoire sort tout à fait des tentures, la petite
+Cléopâtre est éclairée brutalement par ma
+bougie. Elle brille. C’est un fanal bien
+mieux qu’une figure, et il est sinistre, ce fanal
+d’amour. C’est une gueule de bête blanche
+et pourrie. L’angle du front est prolongé par
+une ombre, l’ombre d’un clou. Pourquoi ce
+clou ? Les clous qui ne suspendent rien vous
+pénètrent dans le cerveau. Je réfléchis et
+me rappelle que mon domestique a eu l’idée
+de retenir le petit buste, très léger, par un
+fil parce qu’il avançait <i>tout seul</i> chaque fois
+qu’on fermait les portes. Je bénis le clou. Je
+n’aimerais pas en ce moment voir s’avancer
+les choses toutes seules.</p>
+
+<p>Enfin, allons-nous-en ! Mon pardessus.
+Un cigare. Non. Je mords. Le frisson a fait
+le tour de ma vaillance. Je suis ému de m’en
+aller vers <i>elle</i> sans la connaître. Je tâte mes
+poches. J’ai de l’argent et c’est vulgaire,
+puis aussi ma clé : j’enferme ma volonté
+dehors, je la pousse aux abîmes. Je veux
+sortir, je veux ma liberté tout de suite. Je
+sors et me regarde marcher dans le noir des
+escaliers. Un étage file sous mes plantes
+comme un velours qui se déroule. Je foule
+des étoffes profondes et molles à l’infini. La
+vulgarité de ma fugue se dissout dans un
+désir de beauté, d’orgueil. J’ai la cervelle à
+trois mètres au-dessus de mon chapeau et
+elle m’évente à coups d’ailes, comme un
+oiseau blanc au milieu de la pleine nuit de
+mon chemin.</p>
+
+<p>La rue.</p>
+
+<p>Je ne sais toujours pas où je vais. Du
+brouillard. Une ouate. On dirait une fumée
+d’incendie. A travers ce brouillard se tendent
+les becs de gaz des maisons, grosses
+pipes d’hommes sages demeurant indifférents
+à mon passage d’exalté. Je transforme
+l’atmosphère et je nage de plus en plus dans
+une eau tiède battue longuement par les
+fouets du soleil. Voyons ! Un peu d’ordre.
+Ayons du sang-froid. Je consulte ma montre.
+Une heure trente-cinq. Je n’irai pas
+chez l’une de mes deux amies pour y faire
+des découvertes troublantes ou troubler
+simplement son sommeil, ce qui serait pire.
+Je connais la réponse de la servante de celle
+que j’ose préférer : « <i>Monsieur ne veut pas
+qu’on l’attende aussi la nuit !</i> »</p>
+
+<p>Oh ! la vie, la vie monstrueuse parce que
+calme ! J’aime et je crois être aimé. Seulement,
+la nuit, des portes sont fermées qui ne
+tombent pas naturellement sous les poings
+de mes désirs.</p>
+
+<p>Je marche tout à coup sur une peau
+d’orange et un ébranlement nerveux me ramène
+à des réalités premières. De dessous
+mon orteil droit s’élance en fusée un nouveau
+frisson d’épeurement qui se tord le long
+des muscles de ma jambe, me coupe le jarret,
+me scie la rotule, étoile mes os d’un point
+électrique. Dans la cuisse le frisson meurt et,
+en expirant, souffle mon sexe comme j’ai, là-haut,
+soufflé ma bougie. Une seconde, mon
+cœur cesse de battre. Je fume sans goût et
+j’ai la bouche sèche. Je serre les dents. Il
+faut peu de chose pour me <i>désorienter</i>. Un
+moment, je prends les becs de gaz pour ce
+qu’ils sont et la rue pour ce qu’elle vaut,
+une vilaine rue, corridor de la mort de tout
+le monde.</p>
+
+<p>Je marche plus vite. Mon cerveau remonte
+au-dessus de la fumée d’incendie. Est-ce que
+je vais aller loin comme cela ? C’est absurde.
+Je pense à un café pas luxueux, où on entend
+râcler des mandolines jusqu’à trois heures.
+Il y halte, de semaine en semaine, quelques
+camarades : Andrel, Massouard, Jules Hector,
+souvent leurs femmes. (D’ailleurs jamais les
+mêmes femmes.)</p>
+
+<p>Ce que je cherche, c’est une détente de
+nerfs. D’abord cette peau d’orange… puis,
+une discussion sur des idées générales en
+face d’un monsieur rageur (tel Andrel) et
+des pieds chaussés finement, qui vous invitent
+à vous modérer, la maîtresse d’Andrel par
+exemple, une fille facile, l’air innocent, dont
+le vice vous dispense d’avoir des remords,
+au moins sous les tables de café.</p>
+
+<p>J’aurais dû épouser la provinciale de ma
+mère.</p>
+
+<p>Je songe à cela étant très loin du but,
+mais le mariage, un mariage de passion,
+aurait l’immense avantage de me préserver
+de la passion… de l’aventure. Or comme je
+détiens le pouvoir d’aimer qui je veux, réellement,
+sincèrement, rien ne devrait m’empêcher
+d’adorer une reine légitime.</p>
+
+<p>Le brouillard prend des tons fauves. On
+se croirait dans une fourrure aux poils
+fluides et chatouilleurs.</p>
+
+<p>Je marche sur un trottoir élastique. Il fait
+bon marcher. Le boulevard Saint-Germain
+est désert. Sa perspective s’enfonce au néant.
+Le gaz est auréolé des couleurs du prisme
+et a des aspects de feux follets. Il n’est plus
+en cage, il erre devant les vitres cherchant à
+rentrer, à les violer. Les maisons mornes se
+diluent et posent leurs derniers balcons sur
+des nuages. Un poudroiement de sable jaune
+vernit le pavé de bois. C’est l’heure des assassins.
+Je suis celui qui va tuer le rêve. Le
+vivre peut-être.</p>
+
+<p>L’Orient ?… Il est en moi. Voici que je
+tourne dans le désert. Des palmes s’agitent,
+très haut, et les palmiers, en fût de colonnes
+lisses, ressemblent aux montants d’un vaste
+portique. (Ou ce sont les montants d’une
+porte cochère qui ressemblent à des palmiers…)
+On ne perçoit rien du bruit que font
+les larges pattes des autruches. Sur le seuil
+de la ville, morte depuis des siècles, des
+caravanes d’ombres se prosternent. Un violent
+parfum d’orange sature le vent tiède
+venu de l’oasis. Des femmes se cachent
+derrière une haie de cactus pour manger des
+fruits qu’elles ont volés aux hommes et elles
+dissimulent les pelures comme l’on déroberait
+des pièces jaunes. Elles rient.</p>
+
+<p>Combien sont-elles de voleuses à la suite
+des caravanes d’ombres ?</p>
+
+<p>Elles se moquent de moi. La plus effrontée
+m’appelle, me tire par la manche…</p>
+
+<p>Je me réveille ahuri, je tombe de mon rêve
+et du haut du brouillard.</p>
+
+<p>Il y a, en effet, une femme qui me tire par
+la manche.</p>
+
+<p>Je m’arrête.</p>
+
+<p>Elle aussi.</p>
+
+<p>Il va falloir se dépêtrer, ce sera dur. Elle
+doit m’avoir entendu causer tout seul et me
+croit très ivre.</p>
+
+<p>Droite, dans la ouate sale du brouillard,
+elle continue sa mélopée confidentielle. On
+jurerait qu’elle prie pour un agonisant.
+Elle ne rit plus et débite tous les psaumes.
+Les plus macabres fantaisies se joignent aux
+propositions les plus naïves. C’est le répertoire
+de deux heures du matin : celui des
+hommes saouls qui vont aux halles ou des
+vieux grands seigneurs perdus, après bal,
+devant leur propre hôtel.</p>
+
+<p>J’ai tort de l’écouter puisque je le sais par
+cœur, mais le costume de cette fille me retient.</p>
+
+<p>Son étroite robe de soie noire l’engaine
+drôlement, elle est maigre, la pauvre diablesse.
+Son corsage reluit de cabochons
+bizarres, aussi bizarres que ses propositions.
+Il est strié de métal et de strass comme une
+peau de serpent l’est d’écailles multicolores,
+pourtant unicolores. Elle a du jais, de l’acier,
+de l’or, des perles blanches, des perles vertes,
+des arabesques d’argent et des grains
+de corail… et tout est noir. Ce que l’on
+peut trouver au fond d’un tiroir de maniaque
+ou d’un nid de pie, elle l’a cousu, collé,
+imprimé sur sa poitrine plate. Ce sont des
+bijoux exaspérés. Ils ont l’insolence d’un
+défi. Ils sont énormes, fantastiquement faux,
+émaillés de soupirs et de larmes. Je rêve qu’il
+y a, parmi eux, des dents d’ours. Je suis certain
+d’y voir des prunelles d’enfant.</p>
+
+<p>Je pense :</p>
+
+<p>— <i>La pierreuse aux pierres</i>. Ce serait un
+titre de nouvelle.</p>
+
+<p>Stupidement, j’ai posé ma main sur ce
+corsage. Je persiste à ne pas entendre ce
+qu’elle me dit, qui révolterait un soldat.</p>
+
+<p>— Voyons, tais-toi, et laisse-moi examiner
+ta devanture, ma fille. Il y a de l’art de pécheresse
+là-dedans. Le miroir aux alouettes.
+Je parie que tu as fabriqué cela toi-même ?
+Un vrai travail de femme arabe. Mes compliments.</p>
+
+<p>Elle se tait, anxieuse. Je lui représente
+une grosse alouette.</p>
+
+<p>Je ne peux pas m’empêcher de sourire.</p>
+
+<p>Au centre de la composition, un cœur de
+paillon bleuâtre ; autour du cœur, des flèches
+dorées, des broches, tous les menus articles
+de Paris que l’on vend sous les portes, des
+galons de jais, des galons de satin, une délicieuse
+broderie sur guipure ancienne,
+un croissant, des fleurs de soie, enfin, la
+rosace d’une cathédrale ! Et des petites
+lunules courent après des sequins, et des
+franges d’acier courent après des filigranes.
+La ceinture se noue sous un monstrueux
+fermoir de missel. Une boucle qui rougeoie
+de rubis et d’améthystes, cabochons si
+colossaux qu’on peut en deviner les défauts
+du verre.</p>
+
+<p>L’étoffe du corsage est usée, déchirée,
+luisante, graisseuse à la façon d’un cuir.
+Cependant, le col, par hasard uni, s’échancre
+sur une peau blanche, probablement blafarde
+à cause des céruses.</p>
+
+<p>Au feu de mon cigare le corsage se diamante
+et les reflets prismatiques de tous les
+joyaux de quatre sous percent la brume.</p>
+
+<p>Dans la ouate écartée de ce brouillard sale,
+ce bijou honteux rayonne et me blesse.</p>
+
+<p>Je veux me dégager, passer.</p>
+
+<p>La fille me toise.</p>
+
+<p>Du fard qui voile sa figure, comme du
+fond d’un abîme de chaux vive d’où monterait
+le cri d’un brûlé, hurlent ses yeux. Ses
+yeux, tout à coup magiques.</p>
+
+<p>… Orient ! Orient ! Reine aux petits pieds
+nus. Toi, la toute-puissante et la toujours
+prostituée ! Cléopâtre adorable, dont, une
+fois morte, on a doré le sexe pour n’en plus
+faire qu’un emblème de lucre et d’horreur…
+Princesse exquise, souple fillette, couleuvre
+qui enlaça et fit choir le soudard Marc-Antoine…
+criminelle ingénue, épouse de son
+frère ou de son fils, on ne sait plus bien…
+mais si virile que toutes les galères ont fui
+au large de l’océan de tes prunelles… gerbe
+de roses brunes et blanches aux pétales de
+fer… je te salue.</p>
+
+<p>— Chameau ! crie la fille me saisissant le bras.</p>
+
+<p>Il est trop tard. Je ne peux plus m’éloigner.</p>
+
+<p>La vie vient de se jeter à la gorge du rêve.</p>
+
+<p>J’ai plongé dans les yeux de cette fille et
+je n’en remonte pas. L’Orient est là, dans
+l’eau noire et moirée de pestilences de ses
+yeux extraordinaires. Si j’étais ivre, au
+moins, je pourrais croire que je les invente,
+mais je ne suis ni gris ni fou… Cette fille
+me suggère Cléopâtre comme le petit buste
+de chez moi me réfléchirait cette fille si j’allais
+le regarder maintenant. J’ai rencontré sur
+la face de cette rôdeuse de carrefour les
+yeux sombres, les deux trous miraculeux
+d’où sont jaillies les sources de toutes les passions
+mauvaises, les sources <i>pures</i> qui ont
+empoisonné les veines de tous les hommes !…</p>
+
+<p>— Chameau, dis-tu, mon enfant ? Soit !
+(et je me mets à rire de bon cœur.) Tu as
+peut-être raison. Les caravanes d’ombres
+sont en marche… et la terre, encore chaude
+de leurs ordures répandues, fume comme un
+encensoir… Oui, c’est l’heure… je monte…
+<i>Faites avancer le chameau de la reine !</i></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">II<br>
+<span class="xsmall">LE GESTE DE BEAUTÉ</span></h2>
+
+
+<p>Je l’ai suivie.</p>
+
+<p>Selon sa promesse, c’était à deux pas.
+Une rue mal pavée dégorgeant des ruisseaux
+cyniques sur la bourgeoise propreté
+du boulevard. Elle a ouvert, dans un
+angle obscur de cette rue où miaulaient
+des chats tristes, une espèce de porte de
+cave avec une clé qui n’entrait pas bien.
+Une chandelle, — il y a donc encore des
+chandelles ? — achevait de pleurer son suif
+sur le mur, une chandelle collée d’un coup
+de pouce formidable. (Je ne pourrai jamais
+coller une chandelle comme cela le long
+d’un mur ! je reste stupéfait d’avoir vu ce
+simple tour de force et je n’ai pas osé demander
+qui…) Un escalier en échelle de meunier,
+du vieux bois s’effritant, m’a conduit
+dans sa chambre.</p>
+
+<p>Là, je me suis senti ridicule.</p>
+
+<p>Je n’aime pas les filles, ni celles de Bullier,
+quelquefois jeunes, ni celles de l’Américain,
+vieilles souvent et plus ruineuses que les célébrités
+de meilleures marques. J’ai le dégoût
+des technicités du métier, n’en ayant pas besoin.
+Mon adolescence s’est roulée en des
+jupes de femmes honnêtes où elle a pris l’appétit
+de la passion. J’ai connu des créatures
+si chastes que j’en suis devenu pervers à moi
+tout seul. N’ayant fait ni droit ni médecine,
+mais simplement beaucoup d’amour dans
+mes livres, j’ai toujours eu les mondaines et
+les actrices que j’ai désirées. Je ne crois pas
+aux voluptés savantes, je crois aux voluptés
+ressenties. J’ai toujours tant donné que l’on
+m’a toujours un peu rendu. J’ai rencontré
+quelques bonnes filles parmi le peuple des
+cabinets particuliers, mais on n’a risqué,
+ensemble, que des camaraderies.</p>
+
+<p>Celle qui eut ma virginité d’homme, une
+fort proche parente, mit à ce geste de nobles
+gants… Pourtant, ce ne fut pas le geste de
+beauté. Je n’ai pas connu de femme ayant
+l’à-propos du geste. Elles arrivent ou trop
+tôt ou trop tard. Celle-là m’enseignait, en
+même temps, ma religion (je suis catholique)
+et ne m’a guéri… que de sa ferveur.</p>
+
+<p>La fille au corsage rutilant allume une
+lampe. La chambre s’éclaire. Cette fois,
+une lumière discrète, un abat-jour de soie
+jaune. Les murs blanchis, et les meubles, en
+<i>pitchpin</i>, prennent des tons d’ivoire ancien.</p>
+
+<p>De mon aventure, déshonorante à mon
+point de vue, <i>et c’est assez</i>, il ne peut surgir
+qu’un ennui, des fatigues, aussi le panache
+Montépin d’un revolver braqué, par l’écraseur
+de chandelle, sur le Monsieur possédant
+un collet de fourrure. J’ai l’envie traître
+de casser la lampe de cette vierge folle et
+de fuir. Je suis exactement dans l’état d’un
+personnage qui fait une visite de jour de l’an
+à la meilleure amie de sa mère et qui s’aperçoit
+qu’il a oublié la poche de bonbons. Il
+faut que j’en finisse ou je vais être odieux.</p>
+
+<p>Elle s’est retournée, demeure immobile,
+silencieuse, dardant ses prunelles fixes. La
+lumière jaillit certainement du blanc ivoirin
+de ses yeux, et c’est ce rayon qui éclaire
+tout, le contraste de ce blanc avec ce noir
+intense. Elle va parler. Il faut que je l’empêche
+de parler. Ai-je, oui ou non, le droit
+de ne désirer que les yeux de cette fille ? Clore
+sa bouche, tout de suite…</p>
+
+<p>Si ce que j’appellerais la force <i>donjuanique</i>
+existe, il faut que cette fille sache quel
+genre d’ivresse m’amène ici, et s’il est
+nécessaire de pousser le ridicule jusqu’au
+crime, je me sens capable de l’étrangler pour
+l’empêcher de parler. Je ne tiens pas essentiellement
+à ce que ce soit moi qui crève de l’aventure.</p>
+
+<p>Dans quel singulier esprit j’envisage les
+choses ! Je ne suis plus maître de mes nerfs.
+Je tremble, je n’ai pas froid (il y a du feu).
+J’ai mis mes ongles dans mes paumes. Mon
+pardessus me gêne et je n’ose pas l’ôter. Si
+nous étions trois, je serais tranquille. J’ai
+envie de tuer. Cela dure une minute.</p>
+
+<p>Elle vient à moi, sans parler, m’ôte mon
+pardessus, sans sourire.</p>
+
+<p>Ah ! non ! Mille fois non, je ne veux pas
+de la reine Cléopâtre pour servante !</p>
+
+<p>Et c’est moi qui parle. Qu’est-ce que je
+dis ? je n’en sais rien. Je me crois en face
+d’Andrel discutant la valeur du système, en amour.</p>
+
+<p>Elle m’écoute avec une bienveillance insultante.
+Je lui semble de plus en plus ivre.
+Comme je la supplie de se taire, elle se tait,
+me regardant fixement, la tête droite. Son
+fameux corsage me donne des distractions.
+Y aurait-il vraiment des dents d’ours ? Et
+des coquillages ? On le jurerait ! Au centre
+de ce dessin de peau-rouge il y a le cœur, le
+petit cœur bleuâtre serti de flèches d’argent.
+Je passe doucement mon index dessus. Je
+suis comme quelqu’un qui pousse, avec précaution,
+un jeton sur un damier. Elle accompagne
+mon doigt et enlève une à une les
+agrafes. Le corsage tombe, la tente de peau-rouge
+se replie des deux côtés, et la sauvagesse apparaît.</p>
+
+<p>J’ai, en dépit de mes raisonnements intérieurs,
+mis mon bras autour de sa taille.
+Elle est toute contre moi, la tête s’incline,
+ses paupières se baissent. Elle ne rit pas.</p>
+
+<p>Je suis inquiet. Il m’est impossible,
+encore maintenant, de m’expliquer pourquoi.
+Je me rends compte que ce que je vois est
+naturel, mais je n’en suis pas bien sûr.</p>
+
+<p>Elle est maigre, peut avoir vingt-trois
+ans, ou moins. Son épiderme est d’une finesse
+extrême, d’une transparence d’ivoire.
+Elle est blanche à la manière d’un objet chinois.
+Je voudrais d’autres comparaisons, je
+n’en <i>réussirais</i> aucune. Un objet chinois poli
+par des caresses effroyables. Les seins, très
+petits, un peu rentrés, ont un pli de satin qui
+baigne mes regards dans du lait. (Mon étoile
+coule-t-elle un nouveau rayon jusqu’à moi ?)
+La taille est mince, fuyante, une taille de
+gamine dressée pour sauter le ruisseau. On
+voit les côtes, un peu, sous la chair. Le bras
+est merveilleusement attaché, ferme, et
+l’épaule fuit comme une onde. Du creux de
+l’estomac au menton, c’est une enfant triste,
+anguleuse, souffrante et jolie. Du menton
+aux cheveux, c’est toute la royauté d’une
+vieille reine cruelle qui revient de l’exil.
+Le fard ne dissimule pas le ton d’ivoire
+mort du teint, le bistre ajouté des yeux ne
+leur ajoute pas d’ombre, et entre les dents
+aiguës brille comme du sang sa lèvre
+qu’elle ronge impatientée.</p>
+
+<p>— … Il faut me laisser dire, vois-tu, car
+je suis le plus doux de tous les hommes. Je
+n’ai jamais pu avouer ces choses aux autres
+femmes qui abuseraient de ma faiblesse. Je
+me confie à toi que j’ignore. Je me suis gardé
+de tes… sœurs, ne leur donnant que le moins
+bon de ma personne. Je les aime toutes ici,
+en une qui a tes yeux. Elle est morte, j’ai mis
+des siècles à devenir fou et je n’exige pas
+que ma folie soit contagieuse. Je t’ai rencontrée…
+je suis heureux de t’avoir vue. Non,
+pas les petites cuisines… il y manquerait le
+piment, le seul piment de ma foi ou de la
+tienne. Nous ne pouvons pas nous aimer.
+On ne remonte pas les marches du trône
+quand on est descendu jusqu’où tu es ! je
+suis venu ici pour coucher avec tes yeux…
+Suppose un voyageur qui aurait la science
+de voir par tes prunelles noires la prostitution
+du monde entier. Oh ! tes yeux ! Ne
+baisse pas ainsi les paupières : on dirait des
+jupes qui tombent ! Tes yeux divins et sacrilèges,
+tes yeux qui sont grands comme des
+alcôves tendues de tout le velours des nuits
+de passion. Quelqu’un t’a-t-il dit que tu
+avais des yeux ? Quelqu’un t’a-t-il dit que tu
+étais la reine ? Mais, j’y pense : as-tu faim ?</p>
+
+<p>Les yeux se rouvrent, immenses, effarés,
+colères, superbes. La bouche frémit.</p>
+
+<p>— Tais-toi ! Tais-toi ! Un louis pour ne
+rien dire ! Tous les louis que tu voudras à la
+condition que tu ne prononceras plus un
+mot. J’en ai trop entendu, là-bas, sur le boulevard.
+Remets ce corsage. Il m’amuse ; ce
+dessin naïf imitant la cuirasse, sa cuirasse
+bossuée de gemmes précieuses et reproduisant
+les hiéroglyphes sacrés me fait plaisir
+à toucher. Tu ne sais pas ce que tu as sur
+la poitrine. Tu portes les décorations de
+l’Éros antique, de l’Éros égyptien au monstrueux
+phallus doré, à la gorge de bayadère.
+Et puis, regarde-moi encore de tout tes yeux.
+Je ne te ferai point de mal. Pour la première
+fois et, sans doute, la dernière, un homme
+t’aura respectée. C’est un genre de honte
+que je veux te faire boire jusqu’à t’en griser.
+Comprends-tu le français, étrange fille ?</p>
+
+<p>Grâce à son habitude de la soumission,
+elle ne répond pas. Elle a compris : plus elle
+se taira et plus elle ensorcellera <i>le client</i>.</p>
+
+<p>J’ai la sensation de tenir serrée contre moi
+une bête rare et féroce de qui je ne peux
+attendre que des morsures si elle ouvre la
+bouche. Serrée… et si loin que nous ne
+pouvons plus mesurer nos terreurs mutuelles.</p>
+
+<p>Je m’amuse. Elle s’ennuie. Je l’empêche
+de parler. Elle m’empêche d’agir et de
+notre silence, quand je me tais à mon
+tour, monte tout le désespoir de ne pas
+nous entendre. C’est intolérable. Je la contemple
+éperdument, je la respire, je la bois,
+c’est moi qui finis par me griser pour de bon.</p>
+
+<p>Oh ! le masque de Cléopâtre derrière
+lequel me guettent les véritables yeux de la
+véritable reine ! Ce nez droit, court, cette
+bouche sévère et dure, bouche royale qui
+ordonne ingénument sans savoir qu’on peut
+prier. Des générations d’hommes ont agonisé
+sur cette bouche sans en obtenir l’aveu
+du plaisir. Est-ce bien sur elle qu’on a coupé
+des têtes qui l’ont rougie de tout le sang
+du dernier spasme ? Et eut-elle jamais du
+plaisir cette bouche volontaire, frémissante
+de la seule passion de vaincre ou de tuer,
+douloureuse à force d’avoir sucé la vie
+et la douleur des créatures… <i>et pure entre
+toutes parce qu’elle s’ignore</i>. La voici, ma
+Cléopâtre d’ivoire, frêle et puissante de
+toute la force aveugle des morts, point dénaturée
+par les afflux de sève ou la tension des
+nerfs. Elle est l’unique, l’objet d’art splendide
+enfoui sous le fumier et plus rayonnant
+d’être immonde.</p>
+
+<p>Je l’aime.</p>
+
+<p>— Je t’aime, entends-tu ? je t’ordonne de
+me répondre, à présent.</p>
+
+<p>Elle lève les yeux.</p>
+
+<p>— Tout ça c’est du chiqué, murmure-t-elle
+un peu bâillante. Moi, j’ai sommeil. Il est
+trois heures du matin. Alors, quoi ? Fous le
+camp ou casque. J’en ai plein le dos de tes
+histoires. Tu es maboul.</p>
+
+<p>Mais en disant ces mots, inouïs dans sa
+bouche de reine, ses yeux, ses yeux tristes
+ont proféré d’autres paroles. Un effort de
+l’esprit veillant sur elle a dénoué les liens
+mystérieux qui garrottent sa souveraineté.
+Ses yeux ont eu la mélancolie de l’exil et
+elle détourne la tête, la bouche mordue,
+révoltée à la fois contre elle et contre moi
+qui me suis permis de lui rappeler sa gloire.
+Je n’ai jamais éprouvé rien de pareil. Je
+devrais rire aux larmes, j’ai presque le désir
+de pleurer jusqu’au rire de la folie. Je tiens
+toujours ce corps souple qui se détourne et je
+n’ai jamais eu tant de joie à enlacer la taille
+de Mme Saint-Clair qui est une blonde, très
+élégante de forme, plus ample et plus moelleuse,
+ni à respirer les cheveux de la charmante
+Julia Noisey, une toison brune, frisée,
+toujours imprégnée de parfums excitants.</p>
+
+<p>Les cheveux de cette fille sont noirs, fins,
+tordus et ramenés en un bandeau large,
+avançant sur le front : c’est le bandeau des
+impératrices et il sent seulement la poussière.</p>
+
+<p>Elle ajoute, fatiguée :</p>
+
+<p>— Je ressemble donc à quelqu’un de
+mort ? Tu en as une santé de vous raconter
+ça. Une <i>ancienne</i> ou ta légitime ? Non !
+quel type ! Où est ton argent ?</p>
+
+<p>— Tu ne ressembles à personne. Voici
+mon porte-monnaie et prends toi-même. Je
+regrette de ne pas posséder une pièce antique
+à ton effigie. Ce serait mieux. Glisser
+ta couronne dans tes bas… un rêve ! Puisque
+tu as sommeil, je vais me retirer. Adieu,
+chérie ! Tu es une chimère ; demain, en
+plein soleil, tu n’existeras plus et je ne te
+reconnaîtrai pas si je frôle tes jupes.</p>
+
+<p>J’embrasse longuement ses paupières.
+Elles sont douces et agitées comme de petites
+souris. Elle s’est redressée, essayant de saisir,
+dans mon langage <i>barbare</i>, ce qui la
+concerne directement. Je suis certain que ce
+qu’elle va dire sera mon arrêt.</p>
+
+<p>— Demain, mon vieux, il fera jour et toi
+tu pourras te fouiller… j’ai pas besoin de
+<i>marcher</i> avec les mabouls pour manger à
+ma faim.</p>
+
+<p>— Je ne suis pas fou, chérie. Je te vois seulement
+telle que tu es. Si nous pouvions tous
+nous <i>reconnaître</i> en nous abordant, nous
+serions tous beaucoup plus heureux.</p>
+
+<p>— Tu me vois comme l’ancienne ?</p>
+
+<p>— Oui…</p>
+
+<p>— Une femme chic ?</p>
+
+<p>— La reine Cléopâtre.</p>
+
+<p>— C’est crevant… je ressemble à Cléo,
+moi ?</p>
+
+<p>— Non, tu n’as qu’un bandeau et elle en
+a deux… parce qu’elle est esclave.</p>
+
+<p>— Si je te prends le demi-louis, est-ce que
+tu te fâcheras ?… Moi ça m’embête de faire
+un type qui ne veut pas que je marche. Est-ce
+que tu es de la police ?</p>
+
+<p>— Prends le louis tout entier. Je ne me
+fâcherai point, mon pauvre amour. Nous
+nous parlons chacun du haut d’une montagne
+et c’est étonnant comme nos voix sont
+sourdes ; elles résonnent en nous-mêmes et
+reviennent nous frapper au cœur. Cela
+t’amuserait… de marcher ?</p>
+
+<p>Elle me regarde fixement, toujours sans rire.</p>
+
+<p>— Ça ne m’amuse pas du tout. Vaut mieux
+dormir… ce serait… que j’aime à payer en
+nature, t’as compris ?</p>
+
+<p>— Admirablement. Tu es honnête.</p>
+
+<p>Elle ricane. Un rire sinistre qui la rend
+encore plus belle et plus horrible.</p>
+
+<p>— Et puis… je te ferais un joli cadeau…
+ça je t’en réponds…</p>
+
+<p>Je suis terrifié à l’idée qu’elle va recommencer
+la litanie du boulevard, toutes les
+propositions de la Saint-Jean.</p>
+
+<p>— Tais-toi, je t’en prie, et donne-moi tes
+lèvres… closes.</p>
+
+<p>Elle est debout, dans la lueur sulfureuse
+de sa lampe, et elle a je ne sais quoi de
+furieusement méchant au fond des prunelles.</p>
+
+<p>J’ai énervé la panthère et sa griffe royale
+va me marquer au front.</p>
+
+<p>Tout d’un coup je songe que je suis idiot,
+non plus seulement ridicule, mais embêtant.</p>
+
+<p>Que ce soit ma chimère ou une pauvre pierreuse,
+je n’ai pas le droit d’être dédaigneux.</p>
+
+<p>Je suis sur la pente de toutes les sottises.
+Je n’ai pas le désir charnel de cette fille qui
+semble m’avoir <i>enchanté</i>, mais je vais être
+poli. Ce ne sera pas, je crois, très difficile.</p>
+
+<p>Elle ricane toujours.</p>
+
+<p>Je m’avance les bras tendus, les mains
+folles.</p>
+
+<p>Elle cesse de rire, ses yeux brillent et,
+brusquement, elle me montre la porte :</p>
+
+<p>— Non. Va-t’en… Pas toi… Va-t’en… je
+suis malade… et ce cadeau-là, je veux pas
+te le faire, imbécile !</p>
+
+<p>Je vois toujours son bras levé, son poing
+crispé vers la porte et ses yeux de reine qui
+récompense ou qui se venge.</p>
+
+<p>Oui, j’ai vu, cette nuit-là, <i>le geste de
+beauté</i>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">III<br>
+<span class="xsmall">LES ROSES ROSES, LES ROSES ROUGES,
+LES ROSES D’IVOIRE</span></h2>
+
+
+<p>Depuis une semaine, je vis dans une
+étrange émotion.</p>
+
+<p>Au lendemain de mon aventure — l’ai-je
+rêvée ? — je suis allé rendre visite à
+Mme Saint-Clair, mais selon l’usage, pour
+la prévenir que cette visite ne serait point
+cérémonieuse, je lui ai envoyé des roses.</p>
+
+<p>Mathilde Saint-Clair aime les roses roses,
+les roses <i>naturelles</i>.</p>
+
+<p>Julia Noisey, ma seconde amie, n’aime
+que les roses rouges, et il les lui faudrait
+<i>pompons</i> si on voulait assortir des fleurs à
+son caractère de singe gai ; elle préfère les
+roses <i>spirituelles</i>.</p>
+
+<p>Quand j’envoie des roses roses à Thilde,
+je n’oublie pas Lia, et les deux bottes,
+vêtues d’un semblable papier innocent, vont
+répandre, par l’intermédiaire d’un même porteur,
+la même illusion de respectueuse tendresse
+en deux atmosphères très différentes.</p>
+
+<p>Je ne trompe point ces deux femmes.
+D’abord, je ne fais jamais deux visites à la
+fois, ensuite, elles se connaissent et sont
+pleines de prévenances l’une pour l’autre.
+Elles ne se doutent pas de leur parenté
+dans mon cœur. Leur confier des détails sur
+nos intimités réciproques serait un manque
+d’éducation dont je suis incapable.</p>
+
+<p>Mme Saint-Clair est une musicienne de
+grand talent. Elle est libre. Je vais chez
+elle tous les jeudis.</p>
+
+<p>Julia Noisey est la femme d’un architecte,
+charmant garçon, assez bon causeur, que
+j’estime beaucoup. Elle vient chez moi quand
+la fantaisie lui en prend. Cette fantaisie
+l’amène, du reste, à tort et à travers, et
+risque, souvent, de se heurter à mes propres
+caprices. Nous renouons toujours. Je
+l’amuse. Elle m’amuse, nous nous quittons
+et nous nous retrouvons bons amis.</p>
+
+<p>Je ne trompe pas ces deux femmes puisque
+je les aime autant l’une que l’autre et que je
+leur donne juste ce qu’elles me demandent.</p>
+
+<p>A l’une, des roses naturelles, tout mon amour.</p>
+
+<p>A l’autre des roses <i>pompons</i>… tout mon esprit.</p>
+
+<p>Mais je crois que je n’ai pas assez d’amour
+et pas assez d’esprit, parce que, de ces deux
+trésors… il m’en reste encore un peu pour
+les voisines.</p>
+
+<p>Sont-elles bien toutes deux dans mon cœur ?</p>
+
+<p>Ou dans mon cerveau ?</p>
+
+<p>Non, pas dans mon cerveau. La chimère
+est jalouse, elle, et je suis obligé, par métier,
+de conserver ma liberté cérébrale.</p>
+
+<p>Elles sont donc dans mon cœur. Triste
+cœur ! Une chambre trop vaste aux trop nombreux
+escaliers de service qui communiquent
+trop avec le sous-sol.</p>
+
+<p>Je garnis cette chambre de meubles bistournés,
+de divans profonds, de fleurs capiteuses
+(il y manque un lit où l’on puisse
+dormir du sommeil sans rêve), et quand tout
+est en ordre, amour, délice et orgue,
+c’est-à-dire dans le plus grand désordre voulu, je
+m’échappe par les portes dérobées. Je fuis
+Thilde pour Lia et Lia pour Thilde.</p>
+
+<p>Si elles savaient bien, elles me plaindraient,
+car, grâce à leurs bontés, je ne suis pas heureux.</p>
+
+<p>Je suis un pauvre homme.</p>
+
+<p>Ce sont de pauvres femmes.</p>
+
+<p>Je cherche toujours, dans les sous-sols,
+un bijou que j’ai perdu et qui leur appartient
+peut-être. Je cherche… Je vais apprendre à
+les aimer mieux le long des rêves qu’elles ne
+m’inspirent pas.</p>
+
+<p>La vie <i>banale</i> ne va pas comme on veut.</p>
+
+<p>Ce soir louche du vingt et un février, il y
+a huit jours, je suis entré dans le palais de
+mon fleuriste, boulevard Saint-Germain. Je
+lui ai commandé des roses roses pour Thilde
+et aussi des roses rouges pour Lia. (Je pense
+qu’on fera quelque échange, un soir d’encombrement,
+et j’ai la précaution de ne pas
+insinuer de notes explicatives. Leur adresse,
+ma carte, cela suffit. Mon fleuriste est
+intelligent, discret, il aiguille habilement ces
+trains de parfums.)</p>
+
+<p>Les commandes inscrites, je suis demeuré,
+les yeux vagues, devant son étalage.</p>
+
+<p>— Monsieur désire autre chose ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>Et je regarde des roses blanches, des
+roses froides, espèces de premières communiantes,
+mi-fermées dans un coin de verdure.</p>
+
+<p>— Auriez-vous des roses plus blanches
+que celles-ci ?</p>
+
+<p>— Oh ! Monsieur… plus blanches ? (Et il
+piétine, d’un doigt énorme et savant qui ne
+fane pas, les frêles pétales.) Ça c’est du
+<i>Général Collot-Mayeux</i>, c’est du blanc
+pur.</p>
+
+<p>Cette idée d’appeler des roses blanches
+d’un nom de vieux fantassin me transporte
+d’indignation. Je lui réponds sèchement :</p>
+
+<p>— Non. Pas assez pur… et si vous n’avez
+que celles-là…</p>
+
+<p>— Il s’agit d’un envoi pour fiancée ?</p>
+
+<p>— Je tiens à des roses blanches, qui
+soient d’un blanc plus intense, voilà tout.</p>
+
+<p>Je sens que je dis des choses ridicules et
+je vais certainement faire une chose plus
+ridicule encore.</p>
+
+<p>Des heures pour dénicher une douzaine
+de roses plus blanches qui le sont moins.
+Mais elles m’agréent : ce sont des fleurs
+couleur d’ivoire, elles ont des reflets verts
+comme, près des tempes, certaines jeunes
+filles mortes.</p>
+
+<p>J’étais nerveux, maussade en les examinant,
+j’avais un mauvais frisson, le frisson de
+celui qui n’a pas dormi, la nuit précédente.</p>
+
+<p>Avec mes roses d’ivoire je suis revenu
+chez moi, j’ai requis Joseph, mon domestique.</p>
+
+<p>— Vous allez porter ces fleurs… Diable !
+Attendez… je n’ai ni le nom ni le numéro…
+Vous êtes intelligent, Joseph ?… Écoutez-moi,
+dans l’angle de la rue <i>Grégoire-de-Tours</i>,
+une entrée basse, voûtée, la personne est
+seule sur le palier, je crois, c’est une dame,
+une brune, des cheveux très noirs en casque,
+un peu fardée, enfin, l’air d’une…</p>
+
+<p>Le mot ne sort pas.</p>
+
+<p>Joseph contemple la gerbe de roses dont
+la blancheur l’éblouit : tel un soufflet de main
+royale.</p>
+
+<p>— Oui, Monsieur, je saisis, <i>d’une grue</i> ?</p>
+
+<p>— J’ignore les… occupations de cette
+dame… et vous me feriez plaisir, Joseph,
+d’avoir l’air de les ignorer aussi.</p>
+
+<p>J’ai le ton de quelqu’un qui va renvoyer
+son domestique.</p>
+
+<p>Plongeon de Joseph.</p>
+
+<p>Ce n’est pas un méchant garçon, mais il
+est jeune et se permet des clins d’yeux, de
+temps en temps, ayant servi trop de gens de
+lettres.</p>
+
+<p>J’attends quarante-cinq minutes son
+retour en me traitant quarante-cinq fois de
+crétin.</p>
+
+<p>Cette fille a voulu se débarrasser de moi.
+Se débarrasser de quelqu’un, ce n’est pas
+l’épargner.</p>
+
+<p>D’ailleurs, elle a fait là un acte très en
+rapport avec son métier. Elle vend de l’amour
+de bonne ou de mauvaise qualité, selon la
+bonne ou mauvaise qualité du client. Elle a
+eu le respect de mon pardessus. Elle s’est
+dit : « <i>Ce bonhomme est un Russe !</i> » Ces
+femmes-là sont patriotes.</p>
+
+<p>J’essaye de plaisanter. Je suis de plus en
+plus nerveux.</p>
+
+<p>Joseph me revient, un peu pincé, il rapporte
+les roses.</p>
+
+<p>— Monsieur, la dame s’appelle : Mademoiselle
+Léonie tout court. Elle a déménagé
+vers midi pour aller dans un fichu endroit…</p>
+
+<p>Joseph, avec mes entrées, fréquente tous
+les théâtres et il sait poser <i>les temps</i>.</p>
+
+<p>— Quel fichu endroit, Joseph ?</p>
+
+<p>— On l’a emballée pour Lourcine, Monsieur.</p>
+
+<p>Je pousse un cri de joie, un véritable cri de
+joie, égoïste, inconscient, que je ne peux
+pas retenir.</p>
+
+<p>— La brave fille ! C’était vrai. Joseph,
+vite, un fiacre et reprenez ces fleurs. Allez à
+l’hôpital. Tâchez, coûte que coûte, de pénétrer
+jusqu’à cette femme et de lui offrir mes
+roses. Tenez, joignez-y ma carte.</p>
+
+<p>Je ne veux pas être en reste de générosité.</p>
+
+<p>Joseph renonce à saisir… Je devine qu’il
+pense exactement ceci :</p>
+
+<p>— Ce qu’on va se fiche de moi. Chienne
+de place !</p>
+
+<p>Un égoïste d’un autre genre, Joseph.</p>
+
+<p>Je suis en train de m’habiller pour aller
+dîner chez Thilde, quand Joseph écarte timidement
+la portière.</p>
+
+<p>— La commission de Monsieur est faite,
+Mlle Léonie a le numéro dix-huit de la salle
+Cécile, si Monsieur tenait… J’ai pas pu la
+voir à cause des règlements, mais un interne
+a pris votre carte. Il connaissait votre
+nom et s’est chargé du bouquet… <i>N’y a pas
+de réponse.</i></p>
+
+<p>— Merci, Joseph.</p>
+
+<p>La portière est retombée ; j’ai froid.</p>
+
+<p>Il me semble que je viens de jeter mon
+anneau à la mer.</p>
+
+<p>Chez Thilde.</p>
+
+<p>Elle reçoit le jeudi. On fait naturellement
+beaucoup de musique. Avant la réception
+officielle, nous dînons en tête à tête et nous
+causons. Elle est en face de moi et me sourit.
+Sa bouche a une expression de bonheur,
+voluptueuse, très douce. C’est pour cette
+expression de bouche que j’ai désiré qu’elle
+fût mienne. Je me suis aperçu qu’elle la tendait
+à tout le monde en jouant du piano, et
+cela me l’a un peu gâtée dès l’aurore de notre
+union.</p>
+
+<p>Je ne suis pas poète en littérature, mais je
+me réserve de l’être dans la vie où il semble
+que la poésie manque plus particulièrement.
+Je n’aime point qu’une femme artiste se
+donne <i>artificiellement</i> plus qu’il ne convient,
+car… elles ne font jamais rien avec mesure
+et cela n’est plus de l’art dès que cela cesse
+d’être composé avec méthode.</p>
+
+<p>Thilde joue du piano en amour et elle fait
+l’amour au piano.</p>
+
+<p>Il y a là des tas de nuances.</p>
+
+<p>Ce soir, elle est vêtue d’un peignoir blanc,
+doublé de vieil or, ses cheveux sont mal rattachés
+(et pour cause), elle me bêche tout tendrement
+pour je ne sais plus quelle page sur
+la prostitution.</p>
+
+<p>— Vous avez l’air de croire que c’est honorable
+de se vendre, vous, mon pauvre ami.</p>
+
+<p>Je ne réplique pas. Elles disent toutes les
+mêmes sottises à ce sujet.</p>
+
+<p>La salle à manger est jolie : des tapisseries
+claires. Il y a un nombre considérable d’objets
+en cristal. La porcelaine est blanche filetée
+d’or, en harmonie avec le peignoir, et
+des braises s’écroulent derrière le garde-étincelle
+en lançant partout l’acuité de leurs
+petits yeux rieurs.</p>
+
+<p>Un chien minuscule, vivant, et qu’on supposerait
+de faïence, est assis entre nous, sur
+un tabouret de piano très exhaussé.</p>
+
+<p>En arrivant ici, j’ai été fort empressé, fort
+amoureux, j’ai obtenu toutes les faveurs,
+même celles qu’on réserve pour le monstre
+Pleyel, c’est-à-dire l’expression de bouche,
+au moment précis choisi par moi ; je suis à
+présent moins gai, j’ai faim, et, quand je
+parle, mes mots se hérissent, à la dernière
+syllabe.</p>
+
+<p>— Louis, vous avez vos nerfs ?</p>
+
+<p>— Si vous y tenez… j’ai des nerfs parce
+que vous me dites des bêtises de femme
+d’esprit depuis une heure. Pourquoi me servez-vous
+de la copie comme ça ?</p>
+
+<p>— Et… avant ?</p>
+
+<p>— Avant, vous ne disiez rien… c’était
+plus drôle.</p>
+
+<p>— Louis, vous vous oubliez… je ne suis
+pas une femme drôle, moi.</p>
+
+<p>Cela est exact et elle peut ajouter qu’elle
+n’est pas non plus une femme tragique. C’est
+une bourgeoise manquée, elle a un amant
+comme elle aurait un mari et elle ne me
+trompe pas (ça, j’en suis sûr) parce qu’elle
+n’aurait pas davantage trompé son mari.</p>
+
+<p>Elle est très belle, entre vingt-cinq et
+trente ans. Une chevelure châtain doré, abondante
+et ondulante. Des yeux couleur d’amande,
+de jolies dents.</p>
+
+<p>(Elle a perdu deux molaires, mais elle croit
+que cela ne se voit pas. Je l’ai pourtant vu
+un jour qu’elle riait, la tête renversée sur le
+clavier de son piano. Il m’a semblé qu’il
+manquait deux touches à ce clavier… et je
+suis devenu grave.)</p>
+
+<p>Elle cause agréablement, avant, pendant
+et après. C’est un tempérament voluptueux
+sans élan de passion. Elle aime l’homme
+comme elle aimerait une confiture spéciale,
+et se trouverait blâmable, <i>petite fille</i>, de
+s’en flanquer une indigestion.</p>
+
+<p>Elle est complaisante autant qu’une femme
+du monde… un peu moins qu’une grande
+dame et elle n’a pas <i>l’autorité du geste</i>.</p>
+
+<p>Allons ! Voilà que je pense encore à
+Cléopâtre… je suis décidément rêveur, ce
+soir.</p>
+
+<p>Je jette ma serviette sur le petit chien qui
+jappe avec humeur. Je déteste ce toutou-là,
+seulement il paraît que c’est le seul chien
+qui ne hurle pas quand il écoute la <i>sonate à
+la lune</i>. Alors je le tolère par esprit d’ordre.</p>
+
+<p>Nous devons passer au salon, il va venir
+des gens. Je me hâte de fumer des cigarettes
+qu’elle m’offre de ses doigts longs, un peu
+spatulés par l’abus de la sonate, mais très
+blancs, très harmonieux.</p>
+
+<p>Elle ne fume pas et adore l’odeur du tabac,
+une anomalie.</p>
+
+<p>— Thilde… pas tout de suite, hein ?</p>
+
+<p>Elle me tend sa bouche, parce qu’elle va
+s’habiller pour les autres et que, comme elle
+y met beaucoup plus de soin que si c’était
+pour moi, elle me fourre en pénitence.</p>
+
+<p>— Enfin, voyons, je prends ma robe mauve,
+ce soir, tu sais, celle au grand col médicis,
+il faut être raisonnable pour que je puisse
+l’attacher tranquille ! Tu es ennuyeux… là…</p>
+
+<p>— Celle avec des cabochons dessus ?</p>
+
+<p>— Oui… oh, pas des masses, une broderie
+d’améthystes… Tu ne vas pas faire le
+pantin ?…</p>
+
+<p>Je suis sensé avoir l’horreur du cabochon,
+faux ou vrai, qui est la mode du <i>jour</i>
+depuis un siècle, des siècles.</p>
+
+<p>— Pourquoi pas des dents d’ours… tiens,
+celles de ton piano ?</p>
+
+<p>— Comme si j’étais la femme sauvage.</p>
+
+<p>La bonne entre, et j’assiste à une conférence
+sur la façon dont il faut envelopper un
+certain fromage anglais qui doit s’abîmer si
+on ne le recouvre pas de papier d’argent dans
+le délai de vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>— Vous m’entendez bien, Marie, <i>du papier
+d’argent</i>, ou il coulera…</p>
+
+<p>— Ce serait sinistre.</p>
+
+<p>La bonne sortie :</p>
+
+<p>— Loulou, tu es insupportable. Je te défends
+de te mêler du service avec tes railleries
+perpétuelles. D’abord, j’ai bien le droit d’aimer
+ce fromage, moi.</p>
+
+<p>— Aimer le fromage… Vulgaire, pour
+une jolie femme.</p>
+
+<p>— Et les cabochons ? Vulgaires aussi,
+hein ? Tu auras marché sur un grand critique,
+aujourd’hui, tu es rageur.</p>
+
+<p>J’ai presque envie de lui répondre que j’ai
+marché sur l’aspic de Cléopâtre.</p>
+
+<p>Elle s’en va.</p>
+
+<p>Je la laisse partir pour jouer avec le chien.
+Cette femme ne me tient pas du tout aux
+moelles, surtout <i>après</i>. Je l’aime d’une façon
+ordinaire.</p>
+
+<p>A la soirée, des gens quelconques : un
+professeur du Conservatoire, violon célèbre,
+sa femme, ses deux filles (cous de pigeons
+déplumés), puis, Andrel, Massouard, et Jules
+Hector, que j’ai introduits, successivement,
+pour pouvoir causer.</p>
+
+<p>M. et Mme Noisey, que j’ai introduits aussi,
+doivent venir vers onze heures. Julia ne joue
+pas du piano, mais elle cultive un joli filet
+de voix, on dirait le murmure d’une fontaine
+de vinaigre.</p>
+
+<p>Le salon est grand. Trois fenêtres voilées
+de stores vénitiens, un Pleyel énorme, le
+monstre. Des lampes en urne, une lyre d’or
+sur la cheminée, offerte par un ministre
+pour un morceau joué chez lui, des fleurs en
+paniers, en gerbes, les miennes dans un
+vase de Sèvres, et mes livres, très en vue,
+trop. Le portrait à l’huile d’un ténor connu
+au mur, grandeur naturelle, et de superbes
+photographies d’Otto dressant ses principaux
+rôles dans tous les coins. Tapis turcs, nombreux
+et moelleux.</p>
+
+<p>Le premier arrivé, je m’installe par terre
+à feuilleter les albums, je m’ennuie.</p>
+
+<p>Elle rentre, seconde arrivée, en costume
+mauve à traîne, chevelure plus relevée, bras
+nus. Elle n’a jamais pu se défendre d’être au
+concert chez elle. Il s’agit, du reste, de faire
+honneur à son piano.</p>
+
+<p>Nous serons deux ainsi pendant près d’une
+heure, trois avec l’instrument qu’elle ira tapoter,
+caresser (il y aurait un mot plus juste
+mais… trivial).</p>
+
+<p>J’ai rencontré Thilde dans un concert
+qu’elle donnait à son bénéfice. Je pris un billet
+bien par hasard, et après un dîner confortable,
+chez les Noisey, je vins vers dix
+heures ne sachant que faire de ma soirée,
+Julia ayant la migraine.</p>
+
+<p>Une toute mignonne salle de spectacle,
+peu de monde et des ouvreuses polies. De
+ma stalle je contemple le monstre Pleyel.
+Une queue exubérante et des dents agressives
+découvertes. Je m’irrite malgré moi.
+La femme vient et le caresse… Une expression
+de bouche étonnante. Je suis jaloux, la
+trouve belle, cherche un confrère obséquieux
+pour me présenter.</p>
+
+<p>Thilde était en satin blanc comme une
+épousée, elle avait pleuré (elle pleure facilement)
+parce qu’au moment de jouer son
+morceau de résistance on lui avait glissé la
+note de <i>l’électricité</i>. Ce coup de l’électricité,
+on le fait volontiers aux dramaturges amateurs
+et aux femmes sans protection dans
+ces petits théâtres. Thilde, rageuse, pétrissait
+son mouchoir. Elle saluait, répondait
+machinalement et songeait qu’elle n’aurait
+pas vingt-cinq francs pour payer cet acompte.
+Elle était vraiment fort désirable. Dans les
+coulisses, après l’ovation de rigueur, une
+crise, des explosions de larmes, et les injures
+de l’électricien. Comme je suis derrière
+un portant, j’entends tout, j’en profite lâchement.
+Je paie l’électricien d’abord et je console
+ensuite. Dans une loge, Thilde est étendue,
+le corsage déboutonné, les cheveux au
+diable, et l’ouvreuse lui bassine les tempes.
+C’est navrant, pas préparé. Je m’excuse,
+j’entre, je joue le morceau que je sais : prélude
+courtois, andante timide, arpège sur
+la chevalerie décidément disparue de nos
+mœurs, et final de chaleureuses preuves de
+dévouement.</p>
+
+<p>— Oh ! Monsieur, je vous le rendrai dès
+demain… non… non… je ne souffrirai pas…
+pour qui me prenez-vous ?…</p>
+
+<p>Elle est conquise, seulement, je suis plus
+amoureux que de coutume, je crois que c’est
+<i>la bonne fois</i>, le coup de foudre, et quand
+elle se remet à caresser le monstre, je fiche
+le camp n’importe où au lieu de songer à la
+ramener chez elle. J’ai de ces bizarreries
+de caractère. Le Pleyel me fait peur et
+l’expression de bouche de sa maîtresse aussi.</p>
+
+<p>On s’écrit. Elle me rend mes vingt-cinq
+francs en me traitant de misérable qui
+l’a compromise. (Elle n’a pas eu encore le
+temps de rompre avec l’autre, le ténor.) Je
+retourne les vingt-cinq francs : gerbe de tubéreuses.
+Je me mets à ses genoux dans une
+lettre assez ridicule ou je fulmine contre la
+musique et parle de tuer le ténor. (Entre
+temps, dîner fin à la taverne du Panthéon
+avec Lia Noisey, pour prendre patience ; nous
+convenons tous les deux que cela n’est pas
+commode de se voir chez moi plus souvent
+à cause du mari.) Chez Thilde, reconcert.
+On me reçoit un jeudi soir. Je suis de très
+mauvaise humeur à cause du Pleyel. Il ne
+dit rien quand on ne l’excite pas, cet animal,
+il tient de la place quand on l’excite. Enfin
+Thilde accepte des joujoux, des bouquets
+de violettes passés dans des bagues, des
+partitions rares, une ceinture qu’elle a vue
+et que je déniche — ô télépathie. — Le
+ténor se liquide. Elle a des dettes et gagne
+plus d’argent que moi. Je paie les dettes, un
+jour de discussion sur l’amitié entre hommes
+et femmes, pour soutenir ma théorie, les
+armes à la main. Un autre jour, je la renverse
+sur son piano, avec la sensation de
+violer le Pleyel. Je suis très heureux. Je
+l’aime un mois, je m’imagine que je suis
+marié, je suis fidèle et puis…</p>
+
+<p>Ce soir de soirée intime, je bâille.</p>
+
+<p>Andrel, Massouard, et Jules Hector, là-bas,
+dans une embrasure, causent de leurs
+petites affaires avec la politesse prudente de
+gens qui ont l’habitude, bien littéraire, de
+<i>gueuler</i> ailleurs.</p>
+
+<p>Ils s’ennuient.</p>
+
+<p>On nous joue du Schumann et nous continuons
+à nous écouter discuter en dedans.
+Nous aimons la musique… mais ça nous assomme
+toujours d’en entendre, nous voudrions
+<i>la lire</i>.</p>
+
+<p>Andrel se faufile vers le seuil.</p>
+
+<p>Massouard décampe avec une ostentation
+de portefaix.</p>
+
+<p>Hector s’en va, gentiment, à l’anglaise,
+toujours très correct.</p>
+
+<p>Hélas, je ne peux pas partir, moi, je suis
+presque le maître de la maison.</p>
+
+<p>Onze heures. Voici Julia, elle est seule.
+C’est inouï… Comment a-t-elle fait pour
+lâcher le mari ?</p>
+
+<p>Je me lève sournoisement et j’arrange ma
+cravate devant une glace : notre signal. Elle
+mord son petit doigt, elle a compris.</p>
+
+<p>Diable… mais ça va faire <i>deux visites à la
+fois</i>, alors !</p>
+
+<p>Je sens que mes belles résolutions de
+pseudo-fidélité, ou pour l’une ou pour l’autre,
+se détraquent.</p>
+
+<p>Julia Noisey est une petite poupée potelée,
+vive et rieuse, au moins dans le monde. Elle
+n’a pas de cervelle, pas de sentimentalité,
+pas de morale (la morale de la femme, c’est
+son amour, et elle n’aime rien). Elle est complètement
+folle, personne n’a l’air de s’en
+apercevoir. Son mari, un jeune homme, l’adore,
+la gâte et ne lui impose aucun enfant.
+Elle m’a fait l’honneur de m’accepter pour
+amant parce que j’avais écrit des choses sur
+les névroses. Elle s’est bien vite doutée que
+je n’étais pas plus vicieux qu’elle, autant
+seulement, et on s’est querellé tout de suite.
+Je suis persuadé qu’elle a un autre amant
+que j’ignore, mais dont je sens l’haleine dans
+ses cheveux quand je la respire, ce doit être
+un petit cousin quelconque, se servant de
+parfums violents pour imiter sa première
+maîtresse. Je suis sûr qu’elle en aura trente
+avec la même sérénité d’âme. L’amour ne
+l’amuse pas. Elle cherche un monsieur qui…
+(la plus élémentaire pudeur ne me permet
+point de m’expliquer ce qu’elle cherche), je
+ne suis pas ce monsieur. Je lui ai indiqué un
+vieux peintre, un ami de Massouard, dont
+c’est la spécialité. Il est complètement gaga.
+Elle n’ose pas y aller et en attendant me
+supporte…</p>
+
+<p>Ce soir, elle est drôlette, ses jolis yeux de
+petite myope sont humides, ses courts cheveux
+frisés lui donnent l’allure d’un agneau
+qui serait enragé et elle dit des tas de bêtises
+grosses comme le monde, en faisant onduler
+sa jupe vraiment trop longue pour elle. C’est
+toujours un petit animal habillé dont le corps
+danse nu sous une robe.</p>
+
+<p>Je n’écoute ni sa voix aigrelette, qui siffle
+sur certaine note en disant <i>l’Adieu</i>, ni les
+compliments de Thilde, indulgente parce
+qu’elle se sait la plus belle et qu’une poupée
+pareille doit me déplaire ; je songe à filer.</p>
+
+<p>Thilde se croit le grand amour… oui,
+il y a le petit à côté. Julia est au fond persuadée
+que Thilde n’est pas mienne… J’ai
+inventé Thilde pour que nous puissions nous
+rencontrer sur un terrain neutre sans offusquer
+le mari. Je n’ai parlé de Mme Noisey
+à Thilde que le jour ou j’ai failli être surpris
+dans le salon de Lia.</p>
+
+<p>Thilde dit de Lia : <i>Cette petite peste de
+Mme Noisey</i>. »</p>
+
+<p>Lia dit de Thilde : « <i>Cette grosse dinde
+de Mme Saint-Clair</i>. »</p>
+
+<p>Elles s’aiment beaucoup et se consultent
+pour leurs chapeaux.</p>
+
+<p>… Enfin, minuit, je prends congé cérémonieusement
+et je vais attendre Julia à deux
+pas, dans un café.</p>
+
+<p>Elle me rejoint.</p>
+
+<p>— C’est tannant… j’ai perdu une demi-heure
+à lui dire du mal de ton dernier livre !
+Ce qu’elle est empaumée de toi…</p>
+
+<p>Moi, philosophe :</p>
+
+<p>— Elle a tort. Où allons-nous ?</p>
+
+<p>— Chez toi, cette idée (elle tire sa montre)
+et tu sais, rien qu’une minute, mon mari a la
+grippe.</p>
+
+<p><i>Le mari qui a la grippe</i>, ça fait sans
+doute partie du programme de ce genre de
+fille. Ce n’est pas un numéro intéressant.</p>
+
+<p>Oh ! <i>les roses roses</i>, trop naturelles, <i>les
+roses rouges</i>, trop spirituelles, <i>et les roses
+d’ivoire</i>, les roses mortes…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br>
+<span class="xsmall">LE PETIT SINGE DE VÉNUS CHEZ LES AUGURES</span></h2>
+
+
+<p>Andrel boit de la chartreuse verte d’un
+air très recueilli et il ajoute :</p>
+
+<p>— Vous savez, Rogès, je ne suis pas
+pour l’intrusion des femmes dans nos turnes.
+Dehors, c’est bien, ça va, on rigole et on les
+sème après. Dedans, c’est sacré, faut du
+calme. Moi, je ne peux plus travailler quand
+j’ai des jupes autour de mon bureau, et ce
+n’est pas pour ce que je les aime : elles m’embêtent.</p>
+
+<p>Andrel ne s’exprime correctement que
+quand il écrit. Alors, il chantourne ses
+phrases, les bistourne à faire croire que son
+énorme crâne est toujours sur le point d’accoucher
+d’une petite marquise.</p>
+
+<p>Andrel est un homme de quarante ans,
+rude, brun, un peu vulgaire d’aspect. Il
+s’habille comme un laquais de bonne maison.</p>
+
+<p>Je m’allonge sur mon divan, et je contemple
+les ronds des deux lampes de ma
+cheminée, au plafond. Je suis las, j’ai des
+nerfs, dirait Thilde, et je n’ai pas envie de
+dormir, mais je bâille, cependant, malgré
+moi, me détournant d’eux.</p>
+
+<p>Oui, je sais, je sais très bien… Andrel a
+chez lui une servante maîtresse et il appelle
+cela : <i>les semer dehors après</i>. Je le crois !
+Elle lui fait de terribles scènes de jalousie.
+Il est de la meilleure foi du monde quand il
+prétend ne pas aimer la jupe autour de lui ;
+une servante, ce n’est pas la jupe, c’est tous
+les jupons sales.</p>
+
+<p>Massouard bourre sa pipe avec des soins
+méticuleux.</p>
+
+<p>Jules Hector ne cause plus depuis longtemps,
+mais je sais aussi à quoi il pense ; il
+songe aux Javanaises, une fois entrevues
+dans une exposition lointaine… tout son
+cœur est parti par là.</p>
+
+<p>Massouard, qui n’a d’aventures qu’avec des
+modèles impeccables, au moins de formes,
+relève sa face de lion roux, tire une bouffée :</p>
+
+<p>— On ne peut cependant rien ficher sans
+elles.</p>
+
+<p>Et il ne dit pas <i>ficher</i>.</p>
+
+<p>Andrel hausse les épaules.</p>
+
+<p>— En sculpture ?… (Il ajoute, malicieusement :)
+Vous, Massouard, vous ne devriez
+pas dire ça, car ce n’est pas la nature qui
+vous inspire : vous faites si large !</p>
+
+<p>Massouard grogne. Il est avéré que ce
+brave génie de sculpteur voit trop large.</p>
+
+<p>Depuis qu’il travaille, il a pétri une série
+de bonnes femmes fabuleuses, hautes comme
+des clochers ; minces ou épaisses, elles ont
+toutes le visage perdu dans le ciel, des
+expressions de torture ou de joie qui ne sont
+nullement à la portée de notre œil. La dernière,
+commandée par l’État, n’a pas pu passer
+par l’antichambre de la salle de mairie où
+on voulait la mettre. Elle attend derrière
+un chantier de démolitions que les frontons
+s’élèvent en France.</p>
+
+<p>Massouard n’a jamais su qu’il voyait trop
+grand. Son rêve l’aveugle. Il prétend que
+la proportion n’existe pas. On se met au
+point, c’est l’essentiel, selon lui, mais à quel
+point ? Faut-il regarder ses géantes du haut
+d’une tour, ou faut-il prendre du champ avec
+une bicyclette ?</p>
+
+<p>C’est ce que nous ignorons.</p>
+
+<p>Seulement nous l’aimons bien quand il
+tolère des réductions de ses statues. Nous
+saisissons des choses charmantes comme
+avec nos doigts, nous <i>couchons</i> mieux avec
+ses déesses ou ses humaines, et nous analysons,
+pieusement, à la loupe de nos sens,
+des lambeaux de son rêve, afin de le reconstituer
+sous nos plumes profanes, en
+très petit.</p>
+
+<p>Jules Hector serre les lèvres.</p>
+
+<p>Il hésite pour proférer le moindre mot.
+C’est un chaste, ou un vicieux, qui ne parle
+jamais de femme de peur d’en trop dire.</p>
+
+<p>Je m’écrie, d’un ton solennel, parce que
+je suis le plus jeune :</p>
+
+<p>— Non ! Non ! Rien fiche sans les femmes,
+rien fiche sans la passion.</p>
+
+<p>Andrel rit.</p>
+
+<p>— Oh ! vous, Rogès, vous avez le profil
+de César et vous en abusez… Ça vous fait
+bâcler vos livres comme des assauts.</p>
+
+<p>— Je préfère parler d’elles… à écrire sur
+vous ou sur moi. Je continue ma poursuite
+du beau, et si je n’arrive pas, j’ai des sensations
+toujours…</p>
+
+<p>Jules Hector vient à mon secours.</p>
+
+<p>— L’objet d’art, dit-il, c’est certainement
+la femme en tout… seulement nous avons
+pour mission de la retrouver sous les ruines
+de Pompéi.</p>
+
+<p>— Ça, oui, fait Massouard se tapant sur la
+cuisse, car elle est généralement bien perdue
+de lignes.</p>
+
+<p>— Mais non ! Mais non, vous lui demandez
+d’être plus haute que nature, ricane
+Andrel.</p>
+
+<p>Jules Hector se renverse et regarde le
+plafond, il attend je ne sais quoi, puis il
+reprend :</p>
+
+<p>— Rogès n’a pas tort. Où je le blâme,
+c’est quand il s’extériorise de manière à
+perdre son véritable objet de vue. La passion,
+c’est notre force centrifuge, nous ne pouvons
+pas espérer gagner le ciel de l’art sans
+elle, mais elle n’est pas du tout inspirée par
+la femme, proprement ou salement dite,
+elle est en nous, rien qu’en nous, à l’état
+latent. La femme touche seulement au ressort
+qui doit faire jaillir la vision du beau
+selon notre vision du beau, qui est, pour chacun,
+une parcelle, une facette de l’Unique.
+Elle y touche quelquefois toute la vie sans
+que rien ne jaillisse d’autre… que ce que
+vous savez. Le hasard peut amener dans nos
+bras l’objet d’art tout créé, sous le rapport
+des lignes physiques ou sous le rapport des
+lignes morales, jamais complet, bien entendu…
+incomplet il est déjà si rare ! Nous
+sommes tellement bêtes que nous hésitons
+à nous l’approprier au seul nom de notre art,
+quand nous aurions déjà tant de raisons d’amour.
+Il y a les lois, nos usages à nous, plus
+sévères que nos lois, nos théories, nos systèmes
+tout cela complique énormément les
+choses. Il faudrait passer outre et nous mépriser,
+nous, d’abord, et les lois ensuite.
+Nous sommes tous d’une lâcheté sinistre et
+nous n’osons dépenser nos forces que pour
+des exploits ridicules, comme par exemple
+épouser une bourgeoise ! On a enfermé beaucoup
+de fous furieux qui avaient violé des
+enfants de huit ans et on ne sait pas si ceux-là
+n’avaient pas voulu, tout simplement,
+satisfaire à leur vision du beau, par conséquent
+failli devenir des géniaux au lieu de
+monomanes. On ne laisse pas le temps de
+cuver les crimes et on les laisse préméditer
+par les mille embarras de la vie moderne.
+Dans le pittoresque d’un crime passionnel,
+serait-il d’une attitude abjecte, révoltante,
+il y a une explosion de forces cérébrales qui
+peuvent ouvrir un lobe ignoré de son porteur,
+oui, une explosion de forces intellectuelles
+qui peuvent, le lendemain de la catastrophe,
+se ranger, se classer, retomber en pluie
+bienfaisante sur un champ de découverte.
+Tout, à ce sujet, est une affaire de petits
+hasards. Je suis persuadé qu’un homme n’est
+médiocre que parce qu’il n’a pas trouvé
+l’occasion d’être génial, surtout si le génie
+est considéré comme une <i>guérison</i>, non
+comme une maladie.</p>
+
+<p>— Vous n’allez pas glorifier les assassins
+d’enfants, Hector, vous qui ne pouvez pas
+voir se débattre une mouche dans une tasse
+de thé sans déclarer que c’est de l’irrémédiable,
+murmure Andrel, formaliste à ses
+heures.</p>
+
+<p>— Je ne glorifie personne, mais je plains
+l’assassin d’enfants à qui on coupe le cou,
+presque autant que la mouche qui crève dans
+sa tasse de thé. Il y a les mêmes proportions,
+croyez-moi… ou ne me croyez pas, ça n’a
+pas d’importance. La passion doit être seulement
+considérée comme force dynamique.
+Elle met en mouvement et n’a pas à conclure.
+Je la crois même sans objet réel. Ainsi Rogès
+se pense amoureux de quelques femmes
+parce qu’il cherche le genre d’objets qui
+convient à son tempérament d’artiste. Je
+veux admettre qu’il soit un artiste très sérieux,
+un jour, ce qui me semble difficile,
+car il finira par ne plus travailler sous prétexte
+qu’il manquera de matière ; il ne pourra
+cependant atteindre le genre de perfection
+dont il est capable, pas la perfection, mais
+un de ses modes, que s’il déniche l’objet
+d’art… l’objet de son art… L’assemblée saisit-elle,
+messieurs ?</p>
+
+<p>Massouard et Andrel applaudissent, de
+leur banc ; moi, mis sur la sellette, je suis de
+mauvaise humeur.</p>
+
+<p>— Permettez une objection à gauche, Hector ;
+les femmes, au contraire, m’empêchent
+de travailler.</p>
+
+<p>— On ne le dirait guère, me répond son
+Excellence, ironique. Vous avez toujours l’air
+d’écrire sur leur peau tout exprès pour les
+chatouiller. C’est du bon travail cela, de
+l’excellent travail. Ça se vend dans certaines
+maisons sous un autre qualificatif. En librairie
+ça se colle sous des étiquettes fort
+honorables : <i>Études de mœurs, profondes
+connaissances du cœur humain, psychologie,
+etc… etc…</i> La vérité, je veux bien
+vous la lâcher, une fois pour toutes, parce que
+je vous aime à cause de votre franchise à
+être un nigaud ; vous ne considérez pas assez
+la passion comme force dynamique… vous
+cherchez beaucoup trop à conclure et vous
+ne lui laissez jamais le temps de devenir
+votre vrai tremplin, celui qui vous fera voir
+plus haut en vous aidant à exécuter les bonds
+désordonnés, toujours très ridicules aux
+yeux de la foule qui ne sait pas, toujours
+très utiles pour celui qui pressent.</p>
+
+<p>Massouard, désolé de cette période :</p>
+
+<p>— Pourquoi voulez-vous forcer ce garçon
+à sauter sur une corde raide ?</p>
+
+<p>— Et quelle corde ? soupire Andrel en
+levant les épaules.</p>
+
+<p>— Il a le choix des ficelles, murmure
+Hector mélancolique, et peut-être qu’il a
+trouvé la bonne. Je ne blâme pas son choix ;
+je blâmerai plus tôt le ratage de l’exercice
+que l’on veut faire. Je suis critique, je
+n’écris pas de livres, je n’oserais pas écrire
+un livre sur l’amour… cependant, après
+étude de toutes les philosophies, qui blanchissent
+surtout en vieillissant, je me
+demande si ce ne serait pas l’œuvre que je
+voudrais tenter… oui, un très gros livre à
+propos de l’amour.</p>
+
+<p>L’idée que Jules Hector, le critique influent,
+sévère, mais juste, tenterait une histoire de
+l’amour depuis les temps les plus reculés jusqu’à
+notre lamentable époque, nous déride.</p>
+
+<p>Il rit avec nous et boit un peu de chartreuse.</p>
+
+<p>— Voyons, dit Massouard entêté comme
+une brute, vous sauteriez aussi ?… Vous qui
+poussez les gens à se casser les reins.</p>
+
+<p>— Certes, mais beaucoup plus haut que
+les autres… et il ne faudrait pas que la
+société me mît des barrières, car je m’approprierais
+l’objet d’art, en supposant que je
+le découvre, par tous les moyens possibles,
+y compris le rapt, le viol et le mariage. Un
+objet d’art d’une réelle valeur, physique ou
+morale, plutôt physique, c’est un tremplin
+précieux, vous savez ! c’est le gage de
+beauté que les dieux nous accordent pour
+faire notre salut, remplir notre mission,
+gagner le pain de notre âme et toutes nos
+raisons d’exister… sans lui. Ah ! sans lui…
+(Jules Hector ajoute d’un ton sourd :) Bien
+fous les sages qui le laissent s’échapper de
+leurs mains… La société, surtout les lois
+morales que nous nous inventons en dehors
+de toutes les justices, enchaînent tellement
+nos poignets, quelquefois !</p>
+
+<p>Nous nous regardons fixement, Jules Hector
+et moi, et nous n’écoutons plus les réflexions
+d’Andrel.</p>
+
+<p>Je vois bien qu’il songe aux Javanaises…!</p>
+
+<p>… Parce que je songe à Cléopâtre.</p>
+
+<p>— … De nos jours la passion est sans
+objet, dit-il, me répondant sans que j’aie pu
+parler, ou tous les objets sont si loin. Pas
+en France. Non… plus en France.</p>
+
+<p>Et il fume, les yeux clos.</p>
+
+<p>A ce moment de discussion grave, on
+sonne à la porte du temple. Je tressaille
+parce que je n’attends personne. Il est minuit.</p>
+
+<p>Le vendredi soir, j’ai toujours mes trois
+camarades, pas plus. Nous avons arrangé
+cela ensemble parce que nous nous sommes
+aperçu qu’on ne pouvait pas causer dès qu’on
+était six ou huit. Nous avons été cinq un
+moment, avec un arriviste plus jeune, mais
+cette petite bonne à tout faire du succès
+nous servait des cancans de journalistes et
+se servait de nos mots pour servir des journalistes.
+Nous l’avons prié de rendre son tablier.
+Nous ne sommes que quatre pouvant
+nous tolérer. Andrel fait un roman toutes
+les années bissextiles, un livre solide,
+ennuyeux, d’une écriture merveilleuse ; moi
+je bâcle un volume tous les ans, qui peut
+amuser les femmes, selon l’opinion d’Hector,
+mais dont le style laisse à désirer… même
+aux femmes. Nous nous complétons parce
+que nos défauts respectifs nous sautent aux
+yeux et que nous sommes heureux d’avoir
+mutuellement à nous pardonner quelque chose.</p>
+
+<p>Massouard, le rustre, amuse Jules Hector,
+le systématique Hector, qui critique et
+invente des systèmes de naissance sans
+jamais avoir mis une seule œuvre debout.
+Habillé comme un Anglais soucieux de correction,
+Hector contemple avec une joie
+intense Massouard vêtu en maçon du dimanche
+et déchargeant sa pipe à petits coups
+secs sur l’épaule des statues les plus fragiles,
+plâtre, terre cuite, albâtre, marbre
+blanc, si bien que ses confrères, les sculpteurs
+mondains, en sont à ne pas oser lui
+montrer leur création.</p>
+
+<p>Car celles de Massouard… qui pourrait
+les atteindre à l’épaule ?</p>
+
+<p>Second coup de timbre.</p>
+
+<p>Joseph doit dormir sur la banquette de
+l’antichambre ou est allé se coucher. Je suis
+angoissé parce que je pense immédiatement
+à Cléopâtre, je ne pense qu’à elle, puisque
+ce n’est pas elle qui peut venir. Elle a mon
+adresse, pourtant, avec ma carte.</p>
+
+<p>Dans l’atmosphère bleutée du salon règne
+un calme et une sécurité qu’on ne devrait
+pas troubler… si ce n’est pas elle ! je vais
+voir. La portière retombe sur moi en même
+temps que ces mots d’Andrel :</p>
+
+<p>— Ce Rogès, quel esclave de sa ficelle !
+Je parie qu’on vient la tirer jusque chez lui.
+Ça, c’est un coup de sonnette de femme.
+Hélas !</p>
+
+<p>Un tourbillon de soieries, de dentelles, la
+mollesse d’une fourrure et une odeur violente
+de chypre.</p>
+
+<p>C’est Julia.</p>
+
+<p>— Tu es folle ! sans prévenir… Et ton mari ?</p>
+
+<p>— Non… J’ai une voiture en bas, j’arrive
+de chez les Devierne, de leur vendredi, j’y
+reste plus ou moins, c’est pas important.
+Mon mari travaille, suis venue au hasard de
+la fourchette… Tu travailles aussi, tant
+mieux, nous allons nous amuser… J’ai deux
+heures.</p>
+
+<p>— Plus bas, malheureuse ! Il y a du
+monde… pas de femmes, des amis, un clan
+qui te connaît, que tu connais… Massouard
+et les autres… c’est impossible.</p>
+
+<p>Je songe que ce qui est impossible c’est
+que je la renvoie. Elle aurait une attaque de
+nerfs.</p>
+
+<p>Elle se tord, prend son parti, et entre dans
+le salon, tête haute :</p>
+
+<p>— Bonjour, Messieurs. Comment, mon
+mari n’est pas là ? Je viens reprendre mon
+mari, en passant.</p>
+
+<p>Cela s’est fait si rapidement que je n’ai pas
+eu le temps d’un geste, je bafouille, j’explique
+des choses inutiles, car tout le monde
+a compris, et mes trois amis se lèvent en
+s’entreregardant comme trois augures.</p>
+
+<p>— Oui, Mme Noisey vient reprendre son
+mari… qui m’avait promis de venir, et il s’est
+excusé par télégramme <i>comme vous savez,
+Messieurs</i>. (Une gaffe !) Nous allons avoir le
+plaisir de lui voler sa femme quelques minutes
+pour le punir de ce lâchage.</p>
+
+<p>Et mes yeux ajoutent, furibonds :</p>
+
+<p>— Quelques minutes, tu m’entends, petite
+peste !</p>
+
+<p>Ils savent que je mens.</p>
+
+<p>Elle sait que je mens.</p>
+
+<p>Nous savons tous que nous mentons.</p>
+
+<p>Qui trompe-t-on ici ? je crois que c’est
+Noisey, mais je n’en suis pas bien sûr.</p>
+
+<p>Le petit singe de Vénus est entré dans le
+temple.</p>
+
+<p>Massouard cache sa pipe, comme un
+gosse mettrait sous sa blouse une poire volée.</p>
+
+<p>Andrel rentre des manches douteuses.</p>
+
+<p>Hector jette son cigare d’un mouvement
+d’impatience.</p>
+
+<p>Je vais ouvrir une fenêtre pour chasser le nuage.</p>
+
+<p>Du froid pénètre. On se tait.</p>
+
+<p>Elle est très à son aise, détache son manteau,
+ôte ses gants. Elle est outrageusement
+décolletée, a une jupe de tulle pailletée sur
+satin rose, un corsage haut d’une phalange
+et un croissant de brillants éclaire ses cheveux.
+Je connais le croissant… il me semble
+qu’il brille moins. Ses yeux de myope
+sont humides, sa bouche se mouille, et elle
+rit.</p>
+
+<p>Elle n’a jamais eu tant de mâles à la fois à
+faire embêter.</p>
+
+<p>Nous songeons que chacun notre tour, ce
+serait plus drôle.</p>
+
+<p>— Eh bien, quoi, Messieurs ? Vous ne
+fumez plus ? Offrez-moi, au contraire, une
+cigarette, j’adore ça, et puisque mon mari
+n’est pas là… je vais le remplacer. (Elle fume,
+je suis consterné.) Tiens, Monsieur Massouard ?
+heureuse de causer avec vous, je
+viens un peu pour cela. J’avais demandé à
+mon mari de vous prier pour un buste. Ne
+me faites pas cette lippe ! Vous fabriquez
+des bonnes femmes que je gobe. Je suis toute
+petite et ça m’irait de grandir comme votre
+Jeanne d’Arc, j’ai pas de lignes du tout et
+M. Louis Rogès prétend que j’ai l’air d’un
+singe en peluche… Si vous vouliez le faire
+mentir…</p>
+
+<p>Jules Hector laissa tomber ceci, tranquille :</p>
+
+<p>— Ce ne serait pas la première fois, Madame.</p>
+
+<p>Massouard est ahuri. Il secoue sa crinière
+de lion roux.</p>
+
+<p>— Mais, Madame, je ne travaille pas dans
+les mondaines, moi. De la ligne… on a toujours
+de la ligne, cependant, non, je ne vous
+vois pas en Jeanne d’Arc.</p>
+
+<p>Et il a son gros rire de gros brasseur de
+glaise.</p>
+
+<p>Andrel ajoute, conciliant :</p>
+
+<p>— Peut-être en <i>Esméralda</i>… rien que
+pour la chèvre.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est que <i>Esméralda</i> ?
+demande Mme Noisey qui a lu tous les livres
+de Catulle mais n’est pas allée jusqu’à Victor
+Hugo, ayant entendu dire que c’était la
+même chose.</p>
+
+<p>— C’est, fait Andrel très respectueux, une
+danseuse sacrée du temps d’Osiris.</p>
+
+<p>Je suis sur les épines et j’offre du thé. Seulement
+il n’y a plus de thé, et les petits
+fours sont finis. Reste des liqueurs, beaucoup
+trop fortes ; si je lui fais boire de la
+chartreuse verte, elle va se répandre en
+mille folies, et, comme ce n’est pas une drôlesse,
+je serai obligé de me fâcher avec des
+gens que j’aime bien, <i>pour cette drôlesse</i>.</p>
+
+<p>Elle jacasse, minaude, griffe, déclare le
+dernier livre d’Andrel, trop <i>décadent</i>. Elle a
+beau secouer sa jupe pailletée, nous sommes
+en bois. Ah ! Andrel a raison, une servante
+vaudrait mieux, elle servirait le thé, bourrerait
+les pipes, et, l’heure de la littérature
+venue, elle s’en irait se coucher, sur les
+pointes, pour ne pas faire de bruit.</p>
+
+<p>Hector est le plus cruel. Il retourne contre
+elle tous ses mots et la frappe par derrière
+avec des manières de stylets italiens qu’elle
+sent, mais qu’elle ne peut pas voir. Massouard
+finit par la frapper, lui, de l’index,
+sur l’épaule, comme s’il <i>débourrait</i> ; Andrel
+propose des promenades à bicyclette… La
+soirée se gâche complètement.</p>
+
+<p>Enfin ils s’en vont.</p>
+
+<p>Massouard pour éviter le rendez-vous du
+buste.</p>
+
+<p>Andrel pour fuir le rendez-vous de bicyclette
+qu’il a d’abord désiré. (Il redoute une
+scène de jalousie… pas de moi.)</p>
+
+<p>Et Hector part le dernier en lui baisant la
+main, très gracieusement.</p>
+
+<p>Seuls :</p>
+
+<p>— Tu m’en veux, Loulou ?</p>
+
+<p>— Je suis littéralement exaspéré, si tu
+tiens à le savoir. Ton mari a peut-être eu
+l’idée d’aller te chercher chez les Devierne,
+et le vois-tu ne t’y trouvant pas ? Tu es folle
+ou tu as envie de nous forcer à nous couper
+la gorge, dis ?</p>
+
+<p>— Il y aurait de quoi, je t’assure ! Vous
+êtes aussi bêtes l’un que l’autre (elle tapote
+sa jupe).</p>
+
+<p>J’éclate :</p>
+
+<p>— Mais pourquoi viens-tu ?</p>
+
+<p>— Tu n’es pas poli, mon cher… je viens
+(elle cherche), je viens pour te faire plaisir.
+(Elle m’embrasse :) J’ai deux pauvres heures,
+je te les apporte et tu grondes ?</p>
+
+<p>Elle saute à mon cou. Elle se frotte à moi
+et se fait choir de la cendre de cigarette
+dans le dos, malgré tous mes efforts pour la
+maintenir à des distances respectueuses.</p>
+
+<p>Voilà que je joue les Massouard, à présent.
+Je <i>débourre</i> sur l’épaule des statues. Mais
+celle-là est si petite.</p>
+
+<p>J’ai passé la nuit précédente chez Thilde.
+Je suis très vanné. J’ai plein le dos de
+l’amour <i>gentil</i> comme elle a plein le dos des
+cendres de ma cigarette.</p>
+
+<p>Tout de même je souffle un peu pour
+écarter ce voile gris.</p>
+
+<p>Elle rit, chatouillée.</p>
+
+<p>— Pourquoi que tu souffles ?</p>
+
+<p>— Rien, des cendres. Dois-je te reconduire
+ou faut-il aller payer le fiacre ? Si ton
+cocher te lâche, nous serons jolis…</p>
+
+<p>— Non. Me lâchera pas. Nous avons une
+petite heure… et je n’ôterai pas ma belle robe.</p>
+
+<p>Je me demande quelle différence il peut y
+avoir entre Mlle Léonie, la pierreuse, et
+Mme Julia Noisey, femme d’un honnête architecte ?</p>
+
+<p>Au moins Léonie ressemble à Cléopâtre,
+elle !</p>
+
+<p>Subitement calme, je la dépose sur un
+fauteuil.</p>
+
+<p>— Lia, je ne joue plus. Tu as dépassé la
+mesure.</p>
+
+<p>— Hein ? Il y a de la mesure, maintenant !
+Ah ! non, c’est idiot ! Risquer de se faire tuer
+pour un homme ! Tout planter là pour venir
+se jeter à son cou et l’entendre verbaliser
+comme un garde champêtre… Ça c’est trop
+fort ! Tes amis ? Est-ce que tu n’aurais pas
+dû les flanquer à la porte en mon honneur,
+espèce de grand mal élevé ! Tes amis ! Ils
+sont propres ! Massouard, c’est un palefrenier.
+Lui confier mon buste ? Je ne lui montrerais
+pas ma jambe, seulement. Mon mari en connaît
+de plus chouettes, des sculpteurs dans
+l’architecture ; et ton Andrel qui pond des
+livres comme des Bottin ! On ne peut même
+pas fourrer ça dans son lit pour s’endormir,
+tellement c’est gros. Ah ! Ne crie pas… tu
+m’as dit déjà qu’il faisait trop <i>dense</i>… sais
+pas ce que ça veut dire, mais je lui répéterai
+un jour, sois tranquille. Quant à Hector,
+je lui en passe parce qu’il est poli, seulement
+j’ai idée qu’il doit être <i>symboliste</i> ou…
+<i>pédéraste</i>, car il ne serait pas toujours
+habillé de noir et ganté de blanc comme une
+lettre de faire part !</p>
+
+<p>Je suis étourdi, suffoqué, sans voix. Non, je
+n’ai pas envie de crier, j’ai envie de me sauver.</p>
+
+<p>Elle me griffe.</p>
+
+<p>— Symboliste ou pédéraste, Jules Hector ?
+Lia, taisez-vous, sacré tonnerre, ou je vais
+vous gifler !</p>
+
+<p>Elle est debout, furieuse, ses cheveux
+courts semblent droits, ses sourcils sont en
+accent aigu, sa bouche est violette, elle a
+ses ongles en avant.</p>
+
+<p>— Moi ! Essayez donc de me battre, <i>moi</i>
+que mon mari n’a jamais osé toucher ! Vous
+êtes déjà assez brutal, Dieu merci. C’est
+bon… je m’en vais… tant pis si mon mari est
+chez les Devierne, je lui dirai d’où je sors
+et tu auras du plomb dans la cervelle, puisqu’au
+fond tu as peur de ça !</p>
+
+<p>Le malheur est que mon état de nerfs ne
+me permet pas de juger drôle une offense de
+singe.</p>
+
+<p>J’ai levé la main et je la gifle, histoire de
+me différencier du mari.</p>
+
+<p>Pas très fort, assez pour lui donner des
+couleurs.</p>
+
+<p>Elle pleure, se roule sur le tapis et casse
+les barreaux d’une chaise volante.</p>
+
+<p>Je suis très honteux et j’essaye de l’embrasser
+sans aller plus loin que de plates excuses.</p>
+
+<p>Elle me rattrape, se tord, me mord. Il
+est clair qu’elle va finir par gagner la partie.
+J’en tremble…</p>
+
+<p>En bas, sur le pavé, le bruit monotone
+d’un sabot de cheval qui se morfond dans la
+rue à marquer l’heure…</p>
+
+<p>Je m’imagine entendre le mari, frappant
+ma porte d’un poing résigné.</p>
+
+<p>Dans la débâcle des jupes pailletées, puis
+roses, puis blanches, puis encore très roses,
+je me perds, je m’attarde, j’ai l’odieuse sensation
+d’accomplir plus une corvée mondaine
+qu’une cérémonie amoureuse.</p>
+
+<p>Elle est déjà toute consolée, daigne sourire,
+se relève en retapotant ses jupes.</p>
+
+<p>— Voyons, Lia, c’est pas sérieux ? Voici
+deux fois que tu me joues ce tour. Tu manques
+absolument de générosité, épouvantable
+petite singesse ? Tu vas te sauver maintenant.</p>
+
+<p>— Tiens ! C’est pour payer la gifle.</p>
+
+<p>— Pardon ! Rends-moi ma monnaie alors.</p>
+
+<p>Elle est d’aplomb, lisse, proprette, et à
+part un pli dans les bouffants de ses manches
+et un autre, sous les yeux, elle est fort digne.</p>
+
+<p>— Non !… Je me trotte. A lundi le dîner
+chez moi, c’est convenu, hein !</p>
+
+<p>Je ne risquerais pas un viol, en ce moment,
+pour toute la littérature. Le mieux est
+de l’accompagner jusqu’à sa voiture, en s’effilant
+les moustaches, et en l’appelant :
+<i>chère Madame</i>, c’est plus facile.</p>
+
+<p>Pendant que nous descendons l’escalier,
+moi, tenant un bougeoir, elle ses jupes
+qu’elle retrousse afin d’éviter d’accrocher ses
+dentelles au bout des tringles, elle me débite
+des choses monstrueuses, dans le cou :</p>
+
+<p>— Si tu étais bien raisonnable, bien gentil,
+ce serait toujours comme ça et nous
+serions bons amis tout plein. Tu comprends,
+j’ai peur des gosses, ce serait une histoire
+que mon mari ne me pardonnerait pas,
+lui qui fait tant attention… Et puis, me vois-tu
+sans taille, malade, neuf mois et plus ?
+Un médecin m’a prédit que j’en mourrais…
+mets-toi ça dans la tête… si tu m’aimes.
+Non, <i>tout l’amour</i>, c’est vraiment sale. Vous
+ne pouvez pas vous figurer ce que vous avez
+l’air bête… car nous avons le temps de vous
+regarder, tandis que vous autres, vous ne
+nous voyez même pas… Le reste, à la bonne
+heure… il faudrait seulement supprimer les
+gifles, je suis assez jolie pour qu’on prenne
+des gants.</p>
+
+<p>Elle appelle ça des gants !</p>
+
+<p>J’ai beau connaître la petite antienne par
+cœur, je suis secoué d’un fou rire. En a-t-elle
+un profond mépris de l’homme, et elle
+n’ajoute même pas la pudeur de l’oubli.
+Quand on songe que Thilde, de son côté,
+appelle toutes les bagatelles de la porte les
+<i>choses sales</i>.</p>
+
+<p>A mon tour je me tords et nous nous
+quittons sur des éclats de rire qui s’étouffent
+dans nos baisers.</p>
+
+<p>Mais je vais rompre. J’en ai assez.</p>
+
+<p><i>Le petit singe est sorti du temple</i>, heureusement.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">V<br>
+<span class="xsmall">NOUS AVONS SUR LES YEUX COMME UN VOILE DE CENDRES</span></h2>
+
+
+<p>Il fait gris, je crois qu’il pleut, j’entends
+venir, du sixième, les cris despotiques d’un
+enfant qui braille comme cela depuis une
+heure. Je ne peux plus écrire. Je suis navré.</p>
+
+<p>Devant moi, monceau de papiers, livres
+ouverts, du vin Mariani dans une coupe
+illyrienne qui m’amuse toujours par ses
+reflets de vieux bijou byzantin, et, derrière
+moi, la caresse discrète d’un bon feu. Je suis
+aux meilleures loges pour voir la vie, ou ce
+que je crois être la vie, en littérature, et je
+ne peux pas achever les phrases, rien ne
+sort, c’est inutile de continuer, je perds mon
+temps.</p>
+
+<p>Enfin, pourquoi cette maison, qui est
+d’ordinaire si tranquille, devient-elle, certains
+jours, inhabitable ? Les enfants hurlent,
+des chiens, qu’on n’a jamais rencontrés sur
+les paillassons, aboient lamentablement ; des
+bonnes font des réflexions d’une voix perçante
+et Joseph éprouve le besoin de bousculer
+des meubles, de l’autre côté.</p>
+
+<p>Je me lève. En marchant je trouve cette
+idée que, peut-être, je m’aperçois des bruits
+de la maison surtout quand je n’ai pas envie
+de travailler.</p>
+
+<p>L’enfant se tait.</p>
+
+<p>Passe un camion.</p>
+
+<p>Jadis, il y a trois ou quatre ans, je n’entendais
+jamais un camion passer dans ma
+rue. Vraiment, cette maison est inhabitable.</p>
+
+<p>Autre réflexion logique : « Ah bien ! pour
+ce que tu écris… »</p>
+
+<p>Si, seulement, une femme…</p>
+
+<p>Je pense aux yeux de cette fille. Est-elle
+guérie ? Est-elle revenue ? Si elle avait
+jamais l’idée de me remercier de mes
+pauvres roses ?</p>
+
+<p>Non, elle n’aura pas cette idée. Elle est d’un
+monde où on n’a pas ce genre d’occupation.</p>
+
+<p>Je pense donc toujours aux yeux de cette
+fille ?</p>
+
+<p>Coup de timbre.</p>
+
+<p>— Pstt !… Joseph, j’y suis pour n’importe
+qui. Ouvrez vite.</p>
+
+<p>Joseph, qui a reçu, le matin, l’ordre formel
+de défendre ma porte, va ouvrir en prenant
+un air pincé.</p>
+
+<p>J’entends le bruit d’un parapluie qu’on
+dépose, un peu lourdement, dans la grande
+potiche.</p>
+
+<p>Ce n’est pas une femme. Les femmes ne
+se séparent pas de leur parapluie. Elles vous
+les fourrent sous les coussins du canapé, les
+accrochent à un cadre, avec les pincettes, à
+gauche de la cheminée, dans tous les endroits
+impossibles, où elles les y oublient, le
+plus souvent, mais ne les posent pas dans
+l’antichambre parce que ce serait normal.</p>
+
+<p>C’est un homme, un raseur.</p>
+
+<p>Je me remets à écrire, très grave, dardant
+des prunelles profondes, des regards de personnage
+très absorbé par le problème social.
+Le raseur va saisir tout de suite, si c’est un
+Monsieur bien élevé, qu’il est en train de
+troubler l’éclosion d’un chef-d’œuvre… et
+j’écris, machinalement, la première phrase venue :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« <i>Nous avons sur les yeux comme un voile de cendres.</i> »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ça n’a d’ailleurs aucun rapport avec le
+reste de la page.</p>
+
+<p>— Est-ce que je ne vous dérange pas trop,
+Monsieur Rogès ?</p>
+
+<p>Une voix douce, un peu tremblante, une
+voix de garçon embêté, fatigué, très affectueux.</p>
+
+<p>Je lève la tête, subitement fou de terreur.</p>
+
+<p>C’est Gaston Noisey, le mari de Julia.</p>
+
+<p>Il n’est jamais venu chez moi.</p>
+
+<p>Je dîne rarement chez lui, nous allons
+souvent au théâtre tous <i>les trois</i>, et nous
+échangeons les menues politesses d’usage
+entre gens du même monde qui s’estiment…
+de loin. Je lui épargne les trop longues intimités,
+les poignées de mains chaleureuses
+et les effusions, toujours désagréables à se
+rappeler quand on doit finir, un matin, par
+ne plus pouvoir se souffrir. Je l’ai prié,
+comme je le devais, de me rendre visite
+quand bon lui semblerait : des tableaux à
+voir, des livres, et un certain traité d’architecture
+indo-chinoise, mais je me suis arrangé
+de façon à ce que cela ne le tente
+point. Aux fumoirs des soirées où nous nous
+retrouvons une ou deux fois par mois, nous
+causons du ton détaché et plaisantin des
+gens qui n’ont plus rien à se dire.</p>
+
+<p>Pour l’honneur de notre sexe, je ne peux
+pas supposer qu’un mari, jeune, assez intelligent,
+serait-il à mille lieues de toute littérature
+et de toute psychologie, ne puisse pas
+se douter, au seul parfum de la peau de sa
+femme, qu’elle le trompe.</p>
+
+<p>Si Gaston Noisey, l’architecte d’humeur
+casanière, vient me faire une visite, c’est
+qu’il sait tout, comme au dernier acte.</p>
+
+<p>Le fauve qui dort en moi se réveille dès
+que je me sens en présence d’un danger
+physique, c’est-à-dire j’ai d’abord <i>très peur</i>
+et mon second mouvement cherche une arme,
+parce que la bravoure est une résultante <i>immédiate</i>
+de la peur, pour les animaux, du moins.</p>
+
+<p>Je recule, d’instinct, du côté d’une panoplie
+où se réunissent, en étoile d’acier, cinq
+lames de poignards qui ne peuvent servir à rien.</p>
+
+<p>Il serait simple de frapper le premier.</p>
+
+<p>J’ai à peine effleuré du dos la panoplie
+que je redeviens très civilisé : je vais à lui,
+les mains tendues :</p>
+
+<p>— Comment allez-vous, Noisey ? je suis
+heureux de vous voir. Non, je n’ai justement
+pas envie de travailler, pas mieux à
+faire que de causer avec un homme d’esprit.</p>
+
+<p>Il me serre la main.</p>
+
+<p>Nous ne sommes pas tragiques du tout.</p>
+
+<p>Il s’assied, souriant dans sa barbe, une
+jolie barbe. C’est un garçon de trente-deux
+ans, grand, un peu fluet, des yeux très bons,
+des gestes un peu indécis d’homme qui ne
+comprend pas très bien tout ce qui lui arrive,
+mais la résignation de qui sait, cependant,
+en accepter les conséquences. Règle
+générale, il y a tout à craindre d’un personnage
+résigné quand il est en face d’un
+impulsif de ma trempe : c’est toujours l’impulsif
+qui a le dessous.</p>
+
+<p>— J’avais besoin d’aller aux Beaux-Arts
+aujourd’hui, murmure-t-il, et je n’ai pas
+voulu passer si près sans venir vous voir.
+Vous savez que je suis un peu hibou, votre
+monde littéraire me fait l’effet d’un
+épouvantail. J’ai bien hésité… puis nous avons
+tant de fois causé ensemble à cœur ouvert…</p>
+
+<p>Est-ce que nous sommes dans un vaudeville
+ou dans une tragédie ? je ne comprends
+plus. Ou Lia lui a tout avoué en un transport
+de rage parce que je lui ai écrit (poste-restante,
+selon l’us) que j’en avais assez, ou
+il a pincé des lettres malgré nos précautions.
+Quant aux amis, personne, cela j’en réponds,
+n’a divulgué quoi que ce soit. Ils sont bien
+trop indifférents.</p>
+
+<p>Bon Dieu ! j’ai chaud.</p>
+
+<p>— Mon cher Noisey, je suis tout entier à
+votre disposition.</p>
+
+<p>Et je souligne, d’un regard froid. Je
+crois que je suis seul à me donner des répliques.
+Il prend des cigarettes que je lui
+offre (justement celles que sa femme a l’habitude
+de fumer ici) et il s’installe, le buste
+un peu incliné, les yeux très humbles, avec
+une allure de chien battu qui serait risible
+en toute autre occasion. Sa main gauche
+déplace naïvement des petits objets sur le
+coin de ma table et sa main droite lustre le
+bord de son chapeau.</p>
+
+<p>Je mets mon coude sur mon papier, mon
+menton dans ma paume et j’attends.</p>
+
+<p>— Est-ce que vous travaillez comme ça
+tous les jours… du même train ?</p>
+
+<p>Une <i lang="en" xml:lang="en">interview</i> ?</p>
+
+<p>— Non, vraiment. Il y a des fois où je
+suis d’humeur massacrante. Ainsi, quand
+vous êtes entré, j’avais envie de tuer quelqu’un,
+ou de me jeter par la fenêtre, je suis
+très nerveux. Votre venue est une aubaine.
+Dans nos romans, il y a certaines situations
+qu’il faut savoir dénouer coûte que
+coûte. N’est-ce pas votre avis ?</p>
+
+<p>Je raille. Je suis direct, j’ai une jolie ligne,
+je me regarde marcher avec plaisir… seulement,
+je réfléchis que, tout de même, c’est
+en hiver, qu’un duel avec un architecte ce
+n’est pas drôle, que je ne fais plus d’escrime
+depuis un mois, faisant trop de femmes, et
+que, dans les reins, une traître pointe de fatigue…</p>
+
+<p>— Moi, j’ai aussi comme ça des jours où
+je ne suis pas rose.</p>
+
+<p>Il fume, mélancolique.</p>
+
+<p>— A propos : comment va Mme Noisey ?
+Voyez mon étourderie, j’oubliais de vous en
+demander des nouvelles. Mes excuses, cher
+Monsieur.</p>
+
+<p>— Elle va bien, elle va très bien… sauf
+les nerfs… Une indisposition qui court, en
+ce moment, je crois. Je venais… Écoutez
+Monsieur Rogès, vous allez peut-être vous
+moquer de moi, je viens vous demander un
+conseil… oui… là… ne froncez pas les sourcils.
+Les bourgeois, comme vous dites, ça
+n’entend rien à la littérature et ça vous a
+une grande confiance dans les littérateurs,
+des savants, toujours. J’ai lu quelques-uns
+de vos livres et j’ai été très étonné de voir
+des choses sur la vie que j’ignorais. C’est
+bien bizarre comme tout est clair quand vous
+l’expliquez. On pense en les lisant : « Ça
+doit lui être arrivé, tout ça. » Au fond, il ne
+m’est pas arrivé tant d’histoires… je le regrette.
+Je vais risquer de vous demander
+un avis comme à un confesseur. Les bouquins…
+ça rend presque sacré et… ça tourne
+bien des pauvres petites têtes, aussi.</p>
+
+<p>Quel jeu jouons-nous ? Il est impertinent,
+ce me semble, l’architecte.</p>
+
+<p>Je réponds avec une impertinence plus
+marquée :</p>
+
+<p>— Je ne suis pas un saint, je vous assure,
+Noisey, vous exagérez… par politesse. Débrouillons :
+quel conseil voulez-vous me demander ?</p>
+
+<p>Il respire doucement, se caresse la barbe.
+C’est étonnant comme il est simple.</p>
+
+<p>— Oh ! je vais vous paraître un peu ridicule ;
+mais c’est plus fort que moi, j’ai confiance
+en vous, parce que vous êtes très gentil,
+très bien élevé ; je vous ai entendu vous
+emballer tellement sur les questions d’amour,
+et prétendre qu’on n’a pas le droit de corrompre
+des innocents… alors… j’ai fini par
+me dire que ce serait encore vous qui sauriez
+me tirer d’embarras.</p>
+
+<p>Va-t-il m’emprunter de l’argent ?</p>
+
+<p>Le mot de Mlle Léonie me revient :
+« <i>Tout ça, c’est du chiqué !</i> »</p>
+
+<p>— De plus en plus à votre service, mon
+cher Monsieur.</p>
+
+<p>J’émiette un bâton de cire à cacheter pour
+prendre patience. Le préambule est un peu
+long. Au théâtre ce serait d’un goût détestable.</p>
+
+<p>— Monsieur Rogès, pourquoi espacez-vous
+vos visites depuis quelque temps ?</p>
+
+<p>— Mais, mon cher Noisey, je suis tellement
+roulé par la vie des lettres. Une première,
+des romans, et des correspondances
+folles. Je vous ai déjà dit qu’il y avait des
+trous dans mon existence absolument comme
+dans la lune. Je m’éclipse, je m’enferme,
+et, au lieu de faire la noce, selon la jolie
+expression de Mme Noisey, je travaille
+sans même le souvenir de mes meilleurs
+amis.</p>
+
+<p>— Êtes-vous bien sûr que vous n’avez pas
+d’autre raison… pour nous fuir ?</p>
+
+<p>— Je vous jure…</p>
+
+<p>Il hausse les épaules, ses bons yeux
+deviennent tristes.</p>
+
+<p>— Allons ! Allons ! Ce n’est pas vous
+qui l’avoueriez. Je vais vous apprendre,
+moi, pourquoi vous nous fuyez, Rogès…
+car vous nous fuyez, maintenant… C’est
+parce que… parce que ma pauvre petite
+folle de femme s’éprend de vous et que
+cela vous agace… Ça y est-il ? Est-ce bien
+cela ?</p>
+
+<p>Je suis tué.</p>
+
+<p>Heureusement que je ne peux jamais
+pâlir étant déjà très pâle, de naissance,
+mais je dois lui faire une paire d’yeux fixes
+très réussis.</p>
+
+<p>Un silence relativement mortel.</p>
+
+<p>— Oui, Rogès, reprend Noisey de son
+ton amical, humblement. Je vous scandalise
+et je vais m’expliquer. Nous sommes seuls,
+vous avez le temps, et, je vous le répète, j’ai
+toute confiance en vous. (Il fume.) Écoutez-moi
+bien : j’ai épousé une petite pensionnaire,
+naïve, gamine, elle avait seize ans
+quand nous nous sommes mariés — et elle
+est, aujourd’hui, à vingt-quatre ans, aussi
+gamine que le jour de son mariage. Je sais
+qu’elle m’aime bien, je ne le mentionne pas
+par fatuité… non, elle me l’a prouvé maintes
+fois, mais elle est sentimentale en diable et
+c’est là le défaut de sa cuirasse. Je ne me
+dissimule pas que je ne suis pas toujours son
+rêve. Je suis positif, hélas, autant qu’un bon
+mari peut l’être, et je l’aime, de mon côté,
+sans rester dans les nuages. Elle a des idées
+de pensionnaire, de fleurs bleues, de fantômes
+et d’amour éternel qui sont absurdes, lui
+font trouver que la soupe c’est toujours de la
+soupe. Ah ! la femme est un ressort bien
+délicat, on a vite fait de tout fausser rien
+qu’en laissant sonner l’heure à sa pendule.
+Enfin, nous sommes entre hommes et je serai
+plus franc : j’ai le malheur d’avoir épousé
+une petite femme qui n’a pas de sens, et, par-dessus
+le marché, cette petite femme-là a eu
+le malheur de lire un livre de vous où vous
+parliez de deux amoureux qui voulaient
+rester purs. Ça lui a tourné, monté l’imagination,
+elle n’a pas du tout deviné que vous
+vouliez parler d’autre chose et ce n’est
+fichtre pas moi qui lui ai fourni des détails.
+J’ai fort bien suivi son raisonnement, son <i>état
+d’âme</i>, comme vous dites, les gens de lettres.
+On n’est pas très bête quand on aime beaucoup
+sa femme et on l’écoute causer, sans en
+avoir l’air. Elle a cru que l’amour pur, <i>l’amour
+de tête</i> selon votre expression, existait, et elle
+vous a supposé capable, à cause de votre
+allure de beau chevalier, de ce tour de force.
+Ne vous a-t-elle pas fait des tirades là-dessus
+devant moi, un soir, au dessert ? Ne niez
+pas. J’ai compris. Vous avez répondu par
+des plaisanteries, puis, à partir de ce soir-là,
+vous vous êtes espacé… car vous êtes
+un honnête garçon ; de plus, vous n’êtes pas
+libre. Ce n’est un mystère pour personne que
+Mme Mathilde Saint-Clair, la grande pianiste…</p>
+
+<p>Je me lève brusquement.</p>
+
+<p>— Permettez, cher Monsieur. Il faut laisser
+le nom de cette dame en repos. Il s’agit
+de votre femme, rien que de votre femme
+pour le moment. Vous avez découvert, ou
+cru découvrir que Mme Noisey était amoureuse
+de moi et vous venez me le reprocher,
+c’est trop naturel… Mais quel conseil voulez-vous
+me demander à présent ?</p>
+
+<p>Je me promène de long en large pour me
+dégourdir les jambes. Il est évident que je
+me bats demain. C’est un nouveau système
+d’ironie. Il est très bien, ce Monsieur, j’admire
+sa ligne et s’il est aussi fort aux feintes
+de l’escrime… J’aurai du fer à retordre.
+Me voilà propre : je lâche la femme, je pense
+avoir la paix et le mari me tombe sur les
+bras…</p>
+
+<p>Noisey ajoute d’un ton soumis.</p>
+
+<p>— Je viens tout simplement vous prier
+d’écrire un livre pour expliquer à ma femme
+que les hommes ne sont pas anges (il rit).
+Vous cherchiez l’autre jour un sujet de roman.
+Eh ! En voici un qui se vendra ! J’ai
+déjà dit à Julia, qui faisait l’éloge de votre
+respect pour les dames, que l’amour de tête
+n’était possible qu’accompagné de l’autre, et,
+très certainement, vous couchez avec la belle
+Mathilde.</p>
+
+<p>— Mon cher Noisey, vous vous moquez
+de moi ?</p>
+
+<p>— Pas du tout. Je sens bien que vous
+n’aimez pas ma femme. Elle vous déplaît, je
+vous ai entendu raconter à M. Andrel que
+vous la trouviez laide et un peu folle ; seulement,
+elle, vous a dans la tête parce qu’elle
+cause de vous tout le temps. Si c’était plus
+grave, elle ne me ferait pas ses confidences.
+Elle m’a déjà dit vingt fois : « Va donc me
+le chercher, il m’amuse et je ne peux pas me
+passer de lui. » (Il ajoute, un peu sévèrement,
+du ton d’un bourgeois qui prend un artiste
+au collet :) Dame ! Vous faites le mal sans
+le savoir, vous autres. Ce serait justice de
+nous aider à le réparer. Vous pouvez bien
+écrire un livre <i>naturel</i>, pour changer.</p>
+
+<p>Ils ont donc tous la monomanie de croire
+que leurs histoires naturelles sont intéressantes,
+ces sacrés bourgeois… et tous la
+monomanie de vous fournir un sujet ?</p>
+
+<p>Je me plante à califourchon sur une chaise,
+la même dont Lia, en se roulant, a cassé
+deux barreaux, et je le contemple.</p>
+
+<p>— Vous êtes prodigieux, mon ami Noisey.</p>
+
+<p>Lui, modestement :</p>
+
+<p>— J’aime beaucoup Julia, vous savez ;
+alors, je me suis dit que vous, qui êtes au
+fond un bon garçon, vous emballant si facilement,
+vous vous emballeriez là-dessus et
+que vous me tireriez du mauvais pas où vous
+m’aviez mis. (Sourire très malin.) Un livre
+un peu plus <i>cochon</i> que les autres, ce n’est
+pas une affaire pour vous. Ça la dégoûtera
+des amours pures, elle vous traitera de malpropre,
+car pour elle tous les hommes…
+positifs sont des sales, et je serai sauvé : elle
+vous prendra en grippe.</p>
+
+<p>Je commence à dégringoler de mes sommets
+tragiques.</p>
+
+<p>Je m’amuse.</p>
+
+<p>— Voyons, Noisey, vous êtes jeune, pas
+plus bête que le voisin (au moins autant !) et
+votre femme vous aime… pourquoi redoutez-vous
+ce caprice… de tête de la part d’une
+personne honnête qui n’a pas de tempérament ?</p>
+
+<p>— Tiens ! (Il s’anime.) Moi, je n’ai pas l’étourderie
+de Julia. Je veux bien admettre que
+cela débute par des blagues, mais ça finit
+par devenir sérieux quand ça intéresse le
+voisin. Si jamais elle en rencontre un qui se
+pique au jeu… Je n’ai pas envie d’être cocu
+plus tard, moi.</p>
+
+<p>Est-ce que j’avais la berlue, tout à l’heure ?</p>
+
+<p>Il est sûr de ne pas <i>l’être</i> encore, cela
+saute aux yeux, et je reconstitue la scène :
+elle aura été surprise pleurant après mon
+télégramme, nerveuse, noyée de vapeurs ;
+comme elle le mène par le bout du nez, elle
+lui aura fait avaler qu’elle avait un caprice
+de pure imagination pour moi, qui suis <i>un
+chaste</i>, tellement réservé…</p>
+
+<p>— Dites-moi, Noisey, puisque vous me
+faites l’honneur de m’introduire dans vos
+secrets d’alcôve, pourquoi Mme Noisey n’a-t-elle
+pas de sens ? Est-ce qu’elle est malade ?</p>
+
+<p>— Non. Elle se porte à ravir, seulement,
+il y a les fameuses migraines, elle est nerveuse,
+délicate, si petite… Un rien la froisse,
+et l’amour, ça lui semble toujours une corvée
+désagréable.</p>
+
+<p>Je ne donnerais pas ma place pour un empire.
+D’ailleurs, il y a de ça dans son instantané,
+elle considère l’amour comme une chose
+fatigante, tellement fatigante que…</p>
+
+<p>— Allons donc, moi qui la croyais très
+amoureuse de vous au contraire !</p>
+
+<p>Soupir de Noisey, soupir sincère.</p>
+
+<p>— Amoureuse de moi, oui, seulement à la
+condition que je reste tranquille. Et tenez,
+un exemple : nous sommes restés un an seuls,
+en tête à tête, à la campagne. Je ne l’ai
+jamais sentie me désirer de bon cœur. Nous
+étions bien seuls, aucun voisin pour lui parler
+de fariboles… Je suis fixé. Elle n’a pas de
+tempérament… C’est une pensionnaire. Quant
+à essayer, pour lui faire plaisir, du fameux
+amour de tête, de roucouler dans les étoiles
+ou d’évoquer des fantômes au clair de lune…
+Serviteur ! Je n’ai pas le temps.</p>
+
+<p>Je me tords, intérieurement. Avec ma rage
+de courir à tous les paroxysmes, je m’exagère
+les ridicules de ce mari, et je ne vois pas le
+beau poème de sa douleur. Il est résigné.
+Oh ! ce n’est pas moi qui peux saisir tout de
+suite la grandeur du mot résignation, ce
+mot-là ne me représente qu’un homme regardant
+par le soupirail d’une cave. Résigné,
+mais bon gardien de son trésor ; il ne la
+quitte pas (sauf une heure ou deux !), l’étudie,
+l’écoute, la console et tente même, du fond
+de sa cave, des démarches un peu ridicules.
+Il est persuadé qu’il ne sera pas cocu s’il
+prend des précautions. Nous en sommes tous
+là, et, s’il vient trop tard, c’est la faute de
+cette sale petite bête qui a le vice des… pensionnaires.</p>
+
+<p>— Mon bon Noisey, vous êtes digne d’un
+meilleur sort. Je vous avoue, en effet, que
+j’aime beaucoup Mme Saint-Clair et je n’ai
+nulle idée sur votre petite femme, j’ai horreur
+des trop petites femmes. Le livre <i>un peu
+cochon</i>. Hum ! Remède pire que le mal, cher
+ami ! Voulez-vous que je vous indique le
+véritable dénouement de la situation, moi ?</p>
+
+<p>— Volontiers ! (Il sourit.) Si c’est dans
+mes cordes.</p>
+
+<p>— Parbleu ! Faites-lui un enfant !</p>
+
+<p>Je sens que je dis une rosserie. Le moyen
+de garder le juste milieu avec ces farceurs
+dont le mépris pour nous va jusqu’à nous
+demander d’amuser leurs femmes en des
+livres légers !</p>
+
+<p>— J’y ai déjà songé, répond doucement
+l’architecte se tortillant la barbe, mais vous
+n’imaginez pas ce que Julia est dépensière.
+Elle aime la toilette. C’est tantôt une dentelle,
+tantôt un bijou, tantôt un meuble, et nous
+vivons difficilement malgré nos airs à l’aise.
+Ainsi, elle a la rage des diamants, maintenant,
+des vrais. Aujourd’hui on ne va guère
+acheter des diamants à sa femme avec douze
+mille francs de rente, <i>sans espérance</i>. Alors,
+voyez-vous, un enfant, une nourrice, d’autres
+fanfreluches pour le berceau… Non, mon
+cher, je ne peux pas.</p>
+
+<p>Et il secoue la cendre de sa cigarette d’un
+doigt décisif.</p>
+
+<p>— Dites donc ? j’ai aperçu, ces temps-ci,
+un croissant dans ses cheveux : des perles et
+des roses, au bas mot cinq cents francs. Mon
+petit Noisey, vous vous laissez attendrir ?</p>
+
+<p>Je le dévisage, très tranquillement.</p>
+
+<p>Je connais l’histoire du croissant, puisque
+c’est moi qui l’ai offert.</p>
+
+<p>Il se tourne avec un bon geste paternel.</p>
+
+<p>— Pauvre petite folle ! Un Lère-Cathelain.
+Elle a payé cela cinquante francs devant moi.</p>
+
+<p>Je recule ma chaise. Comment, il a vu…
+Ah ! ça, c’est lui qui se paye ma tête depuis
+une heure ? J’ai acheté moi-même le croissant
+en question et je ne l’ai pas eu pour moins de
+cinq beaux billets bleus.</p>
+
+<p>Je me promène dans une terrible agitation.
+Je sais bien qu’il a été convenu qu’elle prétendrait
+l’avoir acheté chez Lère-Cathelain et
+qu’elle se munirait d’un écrin portant cette
+marque… cependant le bijou est vrai, que
+diable, ou c’est le mari qui ment.</p>
+
+<p>— Monsieur Noisey, une objection…</p>
+
+<p>Je m’arrête, suffoqué.</p>
+
+<p>— Quoi ? Il faut bien la laisser s’amuser
+avec le toc, puisque le toc l’amuse… c’est
+comme vos livres et les amours dans les
+étoiles, et quand ça ne me coûte pas plus
+cher !…</p>
+
+<p>— Sacredieu, mon petit Noisey, ce bijou…</p>
+
+<p>Je reste béant. Une idée ! Elle aura revendu
+mon croissant vrai pour en racheter
+un faux devant lui… et c’est le faux qu’elle
+porte… Je me rappelle que la dernière fois, il
+avait un tout autre aspect… cela m’a frappé…
+alors qu’aura-t-elle fait de la différence ?</p>
+
+<p>Je suis au bout de toute ma patience, je
+m’y perds et j’ai la sensation d’être cocu à
+mon tour.</p>
+
+<p>La conversation tombe. Noisey se lève. Il
+examine un bronze, regarde un tableau,
+feuillette le fameux traité d’architecture indo-chinoise.
+Il est un peu triste des confidences
+qu’il vient de me faire, point gêné.</p>
+
+<p>Il sort en me demandant la permission de
+revenir de temps en temps, épancher son âme.</p>
+
+<p>Me voici en passe de tromper la femme
+avec le mari.</p>
+
+<p>Délicieux.</p>
+
+<p>Il n’est pas plus tôt dehors que je suis saisi
+d’une rage. Oui, cet homme s’est fichu de
+moi et il faut que je m’aligne. Je ne peux pas
+tolérer qu’on se fiche de moi de cette odieuse
+façon.</p>
+
+<p>Je m’empare fiévreusement d’un télégramme
+et j’écris :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Cher Monsieur Noisey, en réfléchissant
+à notre bizarre conversation, il m’a semblé
+que vous n’étiez pas très fixé sur la valeur
+des croissants que l’on porte dans votre
+ménage… »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Je déchire.</p>
+
+<p>Idiot, grossier, je deviens le bourgeois et
+lui sera le littérateur.</p>
+
+<p>Autre télégramme :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="ind">« Cher ami,</p>
+
+<p>« Entre nous, notre attitude manque de
+galbe et nous ferions mieux d’aller terminer
+nos explications sur un terrain plus… »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ce qui manque de galbe, c’est de voler une
+femme à un homme pour vouloir ensuite
+coller de force un duel à cet homme beaucoup
+plus myope, décidément, que cette femme.</p>
+
+<p>Je déchire.</p>
+
+<p>Essayons d’une lettre pateline, genre Noisey.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Voyons, cher Monsieur, de deux choses
+l’une : ou vous vous êtes moqué de moi et je
+ne puis le souffrir, ou je me suis moqué de
+vous et vous ne pouvez pas me souffrir, dès
+lors… »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Toujours le duel. Je n’en sors pas.</p>
+
+<p>Je déchire encore.</p>
+
+<p>Une heure, le front dans les mains.</p>
+
+<p>Il y a l’histoire du croissant dont je ne
+sors pas non plus.</p>
+
+<p>Et je revois les yeux vagues de Noisey,
+j’entends sa phrase pleine de conviction.
+« <i>C’est une sentimentale.</i> » La vicieuse que
+je connais, et qu’il ignore, laisse peut-être
+vraiment son cœur à la maison pour porter
+sa chair en ville, et le croissant vrai pour
+moi, faux pour lui, redevient faux pour moi,
+vrai pour lui.</p>
+
+<p>Noisey ne comprend pas et il fait ce qu’il
+peut.</p>
+
+<p>Moi, je ne comprends pas et j’écris des
+bêtises.</p>
+
+<p>Julia ne comprend rien et doit nous tromper
+avec un troisième.</p>
+
+<p>— Joseph… un fiacre ! Je vais dîner au
+boulevard. J’ai faim.</p>
+
+<p><i>Nous avons tous sur les yeux comme
+un voile de cendres.</i></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br>
+<span class="xsmall">A LA COUR DE CLÉOPÂTRE, IL ÉTAIT UN TIGRE ROYAL…</span></h2>
+
+
+<p>« … Sur le dos de l’éléphant blanc, la princesse
+est debout, sa main droite protégeant
+ses yeux longs, car le soleil incendie la plaine
+et fait rutiler le sable. Elle est vêtue d’une
+tunique blanche, roulée autour d’une de ses
+cuisses, laissant son sexe découvert. Elle a le
+buste nu, mais ses deux petits seins rigides
+sont coiffés de deux cloches d’or suspendues
+à son col par des chaînettes. Ses cheveux
+bouclés en grappes noires comme des grappes
+de raisin bleu, tombent sur ses oreilles, et un
+oiseau d’or paraît les couver sous ses deux
+ailes écaillées de gemmes curieuses. Le bec
+méchant de cet oiseau sacré, l’emblème d’une
+idole, fait plus méchant le profil de la princesse
+qui a l’air d’un garçon de quinze ans.
+Elle n’a pas de hanche et ses jambes pures
+s’étirent en fuseaux pâles. Elle n’a pas de
+ventre et l’on dirait que ses épaules fuient
+en deux lignes droites jusqu’à ses pieds étroits
+dont les orteils sont fleuris de scarabées
+peints. Elle est brune et blanche comme le
+fruit coupé des cocotiers. Elle semble toute
+petite, aussi très grande, quand elle se hausse
+pour y voir mieux. Des dessins violets terminent
+ses sourcils dont les extrémités, en
+flèches, vont rejoindre ses cheveux. Elle a
+un tatouage au-dessus de son sexe soigneusement
+épilé : il représente l’œuf du monde,
+un petit œuf plus ovale que les autres œufs,
+fendu de lignes rouges et couronné d’un serpent.
+Sur chaque joue de son visage, une
+étoile ; sur les deux moins rondes joues de
+ses fesses, deux croissants. De temps en
+temps, elle prend les cloches d’or voilant sa
+poitrine pour en faire des cymbales qu’elle
+heurte d’un léger coup harmonieux.</p>
+
+<p>Accroupies près d’elle, les pieds retournés
+dans leurs paumes, ondulent, aux mouvements
+de navire de l’éléphant, deux filles
+complètement nues, deux esclaves. La première
+tient l’éventail de byssus, la seconde
+la boîte des fards et des parfums. Elles ont
+les paupières closes, ne s’intéressent à rien,
+attachées par une corde comme deux bêtes
+entravées.</p>
+
+<p>Derrière la princesse, un enfant nègre,
+joli et de justes proportions, hausse le parasol
+de plumes. Il doit avoir dix ans. Il ne parle
+pas, ayant eu la langue coupée dès sa naissance,
+mais ses regards étincelants sont fiers.
+On le dit fou parce qu’il est le seul qui ose
+regarder la reine en face. Peut-être ne la
+voit-il plus, frappé du vertige de la peur.</p>
+
+<p>Des Égyptiens armés, des prêtres mitrés
+se serrent contre lui, à l’ombre.</p>
+
+<p>Un singe est assis au rebord de la corbeille
+de palmes qui contient Cléopâtre et sa cour,
+des tapis soyeux pendent, en houppes.</p>
+
+<p>Le conducteur de l’éléphant, un eunuque
+drapé de laine jaune, chante une mélopée
+triste au son de laquelle marche, solennel et
+somptueux, cet énorme vaisseau blanc sur
+la mer houleuse des sables.</p>
+
+<p>On marche ainsi depuis le matin et la
+chaleur se fait terrible.</p>
+
+<p>Il n’y a que la reine qui ne souffre pas du
+soleil.</p>
+
+<p>Elle ne souffre jamais de rien.</p>
+
+<p>Les têtes bronzées des serviteurs et la
+peau zébrée de blessures des deux petites
+filles esclaves luisent comme toutes prêtes à
+se fondre sous les morsures de l’astre. Le
+sable pâlit de plus en plus, on ne peut pas
+le contempler, il entre dans les yeux en
+pointes de lances.</p>
+
+<p>L’éléphant va toujours d’un pas égal, et,
+à chaque plissement de sa croupe, les corps
+se ploient dans la corbeille, le panache du
+parasol se penche.</p>
+
+<p>On serait bien dans le palais, à manger
+des fruits, aux fraîcheurs des marbres
+humides.</p>
+
+<p>Mais la jeune reine, que tourmentent des
+passions singulières, veut aller voir le champ
+de bataille.</p>
+
+<p>Vers la tombée de la nuit, seulement, on
+arrive.</p>
+
+<p>Déjà des choses abandonnées ont été rencontrées
+au sortir de l’oasis. On a découvert
+un guerrier mort, le front fracassé par un
+javelot. La reine s’est dressée un peu, ses
+narines au feston mince ont frémi et on a
+passé plus vite.</p>
+
+<p>Maintenant, on est en plein carnage.</p>
+
+<p>Des cadavres sont entassés avec des chevaux,
+des chars, des tours chues, des éléphants
+crevés par des flèches qui les hérissent
+et les font plus monstrueux.</p>
+
+<p>Tout est horriblement calme.</p>
+
+<p>Le sable a bu le sang et le soleil a mangé
+les yeux fixes qui ne purulent plus. Des armes
+brillent, très éclatantes, sous les rayons de
+la lune. Au loin, on entend hennir un cheval
+qui agonise… il se tait, brusquement.</p>
+
+<p>La cour demeure silencieuse.</p>
+
+<p>Il est bon qu’une jeune reine voie les résultats
+d’une guerre.</p>
+
+<p>Tout à coup, dans le grand calme de cette
+nuit subitement tombée sur les morts et les
+choses perdues, un petit son de métal…</p>
+
+<p>C’est Cléopâtre qui a pris les cloches d’or
+de ses seins et les heurte.</p>
+
+<p>Les deux esclaves, à ce signal, se lèvent
+et offrent des parfums, car une senteur effroyable
+de chairs se décomposant est montée
+jusqu’à la princesse.</p>
+
+<p>Un Chaldéen psalmodie des paroles lentes
+sur la gloire des guerriers braves, pendant
+que la reine, une de ses mains ouvertes à
+plat, l’autre, la droite, élevée, projetant ses
+poudres, se tient dans l’attitude des prêtresses
+assyriennes faisant l’offrande aux dieux.</p>
+
+<p>— Je vais danser, dit-elle d’un accent clair.</p>
+
+<p>Les prêtres ont formé aux danses sacrées
+la jeune fille. Elle sait aussi, la jeune femme,
+que sa cour est enivrée des contours purs de
+ses fines jambes en fuseau, et qu’au respect
+se mêle un rut bestial qu’on ne songe pas à
+lui cacher parce qu’il est un hommage.</p>
+
+<p>Elle punirait de mort ceux qui ne se prosterneraient
+point quand elle danse, et elle
+épargnerait peut-être celui qui la violerait
+après la danse.</p>
+
+<p>Personne n’ose encore.</p>
+
+<p>On attend que son frère, son époux naturel
+ordonné par la loi, la déclare vraiment femme,
+reine ayant le droit de régner.</p>
+
+<p>En attendant, elle a pour jouet d’amour
+ce seul petit esclave nègre, un enfant, forcé
+de ne pas dire qu’il est heureux trop tôt et
+qu’il en meurt…</p>
+
+<p>Voici qu’elle danse.</p>
+
+<p>Au milieu de la place libre laissée sur le
+dos de l’éléphant immobile, comme dans de
+la lumière, elle marche d’abord la tête inclinée,
+les bras arrondis en bras d’amphore
+blanche. Elle agite ses petites coupes d’or
+qui rendent un son aigûment sauvage.</p>
+
+<p>Les esclaves, les grands Égyptiens préposés
+à sa garde, se sont assis en cercle
+autour du rayon qu’elle forme.</p>
+
+<p>Ils ont tous les yeux fixes ou vides des
+morts qui jonchent le sol.</p>
+
+<p>Ils sont sans autre âme que l’immense
+désir.</p>
+
+<p>Et se corrompent, comme les morts, à la
+regarder vivre.</p>
+
+<p>Elle saute deux fois, tourne sur elle-même,
+plus vite, oscille au vent de la pourriture
+comme une branche fleurie.</p>
+
+<p>Elle respire au milieu d’eux et du champ
+funèbre comme en un jardin.</p>
+
+<p>Elle se sent si belle !…</p>
+
+<p>Ses yeux longs, mi-clos, ont des lueurs
+que jettent les yeux d’enfant avant de s’endormir.</p>
+
+<p>Et elle heurte plus fort ses petites cloches,
+les secoue sur eux comme si elle voulait faire
+neiger ses petits seins.</p>
+
+<p>Le jeune noir est debout, en face d’elle,
+il la regarde sans la voir, dans une extase
+triste…</p>
+
+<p>Soudain, on entend, répondant aux tintements
+d’or des cymbales, un miaulement
+bizarre, un râle de joie éperdue ou un cri de
+colère.</p>
+
+<p>La reine s’arrête.</p>
+
+<p>Elle se penche en avant.</p>
+
+<p>Puis en arrière.</p>
+
+<p>— C’est un tigre, dit-elle, pas très émue.</p>
+
+<p>En effet, il y a, couché sur un monceau de
+cadavres, un animal très grand, ou qui paraît
+grand parce qu’il s’allonge, qu’il a la coutume
+de ramper, et dont les yeux sont phosphorescents.</p>
+
+<p>Il bâille, très énervé de voir ce qu’il voit.</p>
+
+<p>Très étonné aussi.</p>
+
+<p>Il a mangé. Il est repu pour la première
+fois depuis bien des jours, il a vraiment trouvé
+toute la nourriture de sa faim.</p>
+
+<p>Il est joyeux. Il a pu achever beaucoup de
+mourants, finir leurs tortures.</p>
+
+<p>Il allait dormir quand lui est apparue, au
+clair de lune, un autre animal, rampant et
+s’allongeant <i>debout</i>, une bête blanche qui
+bondit, saute et joue parmi les morts comme
+lui-même l’a osé faire, tout à l’heure.</p>
+
+<p>Cela l’étonne et l’amuse.</p>
+
+<p>Les animaux ne s’amusent pas souvent.</p>
+
+<p>Pour qu’ils aient cette joie inutile, pas certaine,
+il faut qu’ils n’aient plus faim.</p>
+
+<p>Parce qu’il n’a plus faim, le tigre est heureux
+de rencontrer une femme.</p>
+
+<p>Les serviteurs de Cléopâtre ont préparé
+leurs arcs.</p>
+
+<p>Des flèches sifflent.</p>
+
+<p>Des prêtres ont peur.</p>
+
+<p>La reine demeure debout, essayant de voir.</p>
+
+<p>Mais le tigre, d’un bond plus rapide que
+leurs flèches, a sauté sur l’éléphant et s’attache
+à sa croupe de ses quatre griffes puissantes.</p>
+
+<p>L’éléphant blanc plie sous ce poids, cependant
+léger, car le tigre est très jeune.</p>
+
+<p>Il faut qu’il soit bien jeune pour attaquer
+des hommes, n’ayant plus faim.</p>
+
+<p>Il fait, d’un coup de patte, verser la corbeille
+de palmes.</p>
+
+<p>D’abord les petites esclaves tombent, sans
+un cri, déjà mortes, l’une avec la boîte des
+fards, l’autre avec l’éventail.</p>
+
+<p>Puis un prêtre qui hurle.</p>
+
+<p>Puis le singe qui se sauve derrière des
+chevaux amoncelés, en poussant des sifflements
+stridents de grosse flèche.</p>
+
+<p>Un soldat lance encore un javelot qui n’atteint
+pas le tigre. Le soldat a eu peur d’atteindre
+la reine, toujours debout au centre de la corbeille.</p>
+
+<p>Toujours debout parce que son petit nègre
+s’est précipité à ses pieds et lui a saisi les
+chevilles.</p>
+
+<p>Cléopâtre regarde la bête merveilleuse
+dont la robe d’or se parsème de roses noires
+à la clarté pâle de la lune.</p>
+
+<p>Et le tigre la regarde, ébloui, les oreilles
+couchées en arrière, les crocs saignants ; ses
+prunelles vertes, dans l’astre double de ses
+yeux, s’élargissent et se rétrécissent avec une
+expression de volupté féroce.</p>
+
+<p>C’est un jeune mâle d’une très royale espèce.</p>
+
+<p>Au fond du mystère de son animalité
+s’éveille comme une âme de dieu.</p>
+
+<p>Car les animaux d’Égypte sont plus près
+des dieux que des hommes.</p>
+
+<p>Cléopâtre n’a plus peur. Elle n’a d’ailleurs
+jamais rien redouté des bêtes.</p>
+
+<p>Elle les aime toutes presque autant que
+son nègre.</p>
+
+<p>Et elle pense qu’il dévorera ce nègre avant
+elle.</p>
+
+<p>L’éléphant recule. Il lève sa trompe d’un
+mouvement de fureur et se bat les flancs en
+piétinant lourdement et en tournant sur lui-même.</p>
+
+<p>Il saisit enfin le tigre et d’un seul effort,
+qui fait craquer toute sa peau, il arrache son
+ennemi, le lance dans le sable où celui-ci
+reste à hurler de douleur, une patte brisée,
+toute sa mâchoire en bouillie, vomissant ses
+dents broyées.</p>
+
+<p>La cour se reforme autour de la reine.</p>
+
+<p>On redresse la corbeille de palme et le
+petit nègre cherche le parasol de plumes.</p>
+
+<p>Un Égyptien a le bras démis, les petites
+esclaves sont mortes, enchaînées l’une à
+l’autre, écrasées sous le même piétinement
+formidable.</p>
+
+<p>On les laisse là et on appelle le singe qui
+ne veut pas revenir.</p>
+
+<p>Cléopâtre ordonne qu’on enchaîne le tigre
+pour le traîner à la remorque de l’éléphant
+victorieux.</p>
+
+<p>Et l’on revient, les hommes songeurs, la
+reine écoutant la toux rauque du prisonnier
+râlant sur sa chaîne, du prisonnier dont le
+long corps gracieux s’allonge le long du
+sable en traçant un sillon rouge.</p>
+
+<p>Au palais, la reine rentre sans dire qu’on
+l’achève.</p>
+
+<p>Des jours passent…</p>
+
+<p>Et il guérit.</p>
+
+<p>Il n’a plus de dents, sa patte de derrière
+racle un peu les marbres en marchant et il
+est devenu familier.</p>
+
+<p>Superbe encore, gracieux, très digne souvent,
+quand il gronde, il joue avec la jeune
+reine dont il a l’humeur froidement cruelle.</p>
+
+<p>Un matin, sur un signe, il étrangle le petit
+nègre dont les yeux tristes se meurent de
+langueur depuis longtemps.</p>
+
+<p>Il l’étrangle de ses mâchoires édentées,
+mais rendues plus féroces par la jalousie.</p>
+
+<p>Il ne peut pas y avoir deux favoris à jouer
+près de la même couche.</p>
+
+<p>Dans les jardins, il ravage des fleurs et ne
+reçoit que le fouet, parce que, décidément, la
+jeune reine lui permet tout.</p>
+
+<p>Des jours passent…</p>
+
+<p>Le palais se remplit de gémissements. Du
+bas des larges pylônes aux galeries des
+étroites terrasses, des esclaves pleurent, le
+front dans des voiles, et des soldats se frappent
+la poitrine.</p>
+
+<p>Le roi, le frère et l’époux naturel de Cléopâtre,
+au lieu de déclarer femme la jeune
+reine, sa sœur et son épouse naturelle, a résolu
+de la répudier.</p>
+
+<p>Cléopâtre doit prendre le chemin de l’exil.</p>
+
+<p>On ignore pourquoi.</p>
+
+<p>On croit que ce maître <i>veut régner seul</i>.</p>
+
+<p>Peut-être…</p>
+
+<p>Le jeune prince est si grave que personne,
+ni les mages, ni les grands guerriers, n’ose
+l’aborder.</p>
+
+<p>C’est un deuil universel, la reine étant
+l’objet le plus parfait du royaume.</p>
+
+<p>Elle danse comme une prêtresse et elle
+est belle comme une courtisane.</p>
+
+<p>On ne sait qu’une chose, c’est que le jeune
+prince, pour affirmer sa volonté de lui déplaire,
+a fait crucifier son tigre favori aux
+portes basses du palais.</p>
+
+<p>Le tigre a mis toute une nuit pour mourir.</p>
+
+<p>Et du haut de sa terrasse, elle a pu l’entendre
+hurler lamentablement.</p>
+
+<p>Or, le jeune prince répudie Cléopâtre parce
+qu’un soir, en montant sur cette terrasse, il
+a vu ceci :</p>
+
+<p>Sous le dais bleu sombre d’un ciel gemmé
+d’étoiles plus grosses que les opales sacrées,
+dans la pureté d’un air où l’on aurait entendu
+vibrer le chant de leurs sphères mystérieuses,
+la princesse, sa sœur et sa femme, se tordant,
+nue, entre les pattes d’un animal plus puissant
+qu’un homme… et plus heureux qu’un
+roi !</p>
+
+<p>Mais Cléopâtre en exil aura l’empire du
+monde. Elle sait le charme qui enchaîne les
+fauves.</p>
+
+<p>A sa cour de reine prostituée, <i>il y aura
+toujours un tigre de race vraiment royale</i>…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br>
+<span class="xsmall">DANS LA CHAMBRE DE M<sup>lle</sup> LÉONIE SE TROUVE
+LA PHOTOGRAPHIE D’UN SOLDAT</span></h2>
+
+
+<p>… Toute la littérature, tout le rêve, toutes
+les femmes, toutes les réalités, ne m’ont
+point empêché d’aller rue <i>Grégoire-de-Tours</i>.</p>
+
+<p>Plus fort que moi.</p>
+
+<p>Je voulais avoir de ses nouvelles.</p>
+
+<p>J’y suis allé, oui, là.</p>
+
+<p>Et puis, après ? Ai-je le droit de prendre
+des nouvelles de cette fille ?</p>
+
+<p>Je pense que oui : j’ai l’âge de raison.</p>
+
+<p>La concierge, une mégère, m’a dit, criant
+d’une voix qui sentait l’absinthe :</p>
+
+<p>— Vous pouvez monter. Elle est revenue
+et elle est seule, <i>de ce moment ici !</i></p>
+
+<p>J’ai gravi, en plein jour, la misérable
+échelle de meunier, j’ai retrouvé, d’instinct,
+la porte… sa porte où une clé était dans la
+serrure.</p>
+
+<p>Je suis entré, simplement.</p>
+
+<p>Alors j’ai eu le vertige atroce d’affreuses
+murailles, j’ai vu cette chambre comme on
+verrait un cachot ruisselant de sang.</p>
+
+<p>Il n’y avait plus les meubles en pitchpin
+d’il y a deux mois, il n’y avait plus la lampe
+voilée d’un abat-jour de soie couleur ivoire,
+plus de chaises, plus de bibelots, plus rien…
+A la fenêtre seulement, un rideau rouge
+tendu sur tringle, épais, hermétique, tamisant
+juste assez de lumière pour être abominable,
+un rideau rouge que le soleil d’avril
+faisait flamber et qui répandait un flot de lie
+par la chambre.</p>
+
+<p>Les matelas étaient à même le sol, sans
+un tapis devant, et elle assise sur un vieux
+fauteuil canné, une antiquaille rigide comme
+un instrument de torture.</p>
+
+<p>Elle ravaudait un bas, appuyant son pied
+nu sur l’extrémité de son traversin pour ne
+pas le poser par terre.</p>
+
+<p>Je suis resté sans souffle comme un collégien.</p>
+
+<p>Elle a tourné les yeux et j’ai vu se lever
+les astres noirs de mes désirs.</p>
+
+<p>— Tiens, c’est vous, le maboul ? a-t-elle
+dit tranquillement.</p>
+
+<p>— Oui, c’est moi, le fou, en effet. Je ne
+vous dérange pas ?</p>
+
+<p>Elle a haussé les épaules et m’a montré
+son lit, d’un air froid.</p>
+
+<p>— Asseyez-vous… ou couche-toi, comme
+tu voudras. Je suis guérie.</p>
+
+<p>Elle avait une voix sourde qui me faisait
+très mal.</p>
+
+<p>— Je suis venu pour vous demander de
+vos nouvelles uniquement… Et pour savoir
+si vous aviez besoin de moi.</p>
+
+<p>— Quel béguin ! C’est pas sérieux, j’espère.</p>
+
+<p>J’ai été surpris de sa logique. Elle comprend
+qu’elle me plaît surtout parce que <i>je
+ne marche pas</i>, selon sa canaille expression.</p>
+
+<p>— Vous êtes guérie ? Ah ! tant mieux…</p>
+
+<p>Je m’assieds près de son pied nu et je le
+regarde. Elle a un pied exquis, cambré,
+petit, souple, on passerait sa main dessous
+entre la plante et le plancher, sans en déranger
+le talon ni l’orteil. Il est d’un blanc
+d’ivoire vert, si mort. Ce n’est qu’un objet,
+pas une chose humaine.</p>
+
+<p>— Guérie… Guérie… (a-t-elle fait comme
+se répondant à elle même). La seconde fois,
+je ne serai plus bonne pour le service, ni ni,
+fini Léonie. <i>Ils m’ont enlevé le morceau avec
+des pinces.</i> Brrr !… j’en ai ma claque de leur
+hospice.</p>
+
+<p>Elle est toujours belle inexplicablement.
+C’est toujours Cléopâtre, et ses lèvres dures
+distillent toujours le venin de la cruauté.
+Elle ne rit pas, ne pleure pas, tout lui demeure
+indifférent.</p>
+
+<p>— Vous n’avez pas la trouille, vous, de
+grimper mon escalier en plein jour. Quel
+type !</p>
+
+<p>— Dites-moi, Léonie, vous êtes très malheureuse
+ici. Où sont donc vos meubles ?</p>
+
+<p>— Les cochons de concierges ont tout
+vendu pendant que j’étais à la <i>salade</i>. Vous
+comprenez… je leur devais des tas… la
+chandelle, le vin, et un terme, puis, <i>le foin</i>,
+quoi !</p>
+
+<p>Je suis ahuri.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est que <i>la salade</i> et
+qu’est-ce que c’est que <i>le foin</i> ?</p>
+
+<p>Elle me regarde, méprisante.</p>
+
+<p>— Ah ! c’est juste, vous n’êtes pas de la
+classe. <i>Le foin</i>, c’est la pièce par homme que
+je donne à cette… maquerelle.</p>
+
+<p>Je deviens très inquiet. N’insistons pas
+pour <i>la salade</i>.</p>
+
+<p>Je suis navré de mon ignorance du milieu,
+je ne cherche pas du tout une étude de mœurs,
+et j’ai la terreur qu’on me la serve malgré
+moi.</p>
+
+<p>Je voudrais bien m’en aller, je ne sais pas
+comment.</p>
+
+<p>— Heureusement que ça reprend, le turbin.</p>
+
+<p>Je tressaille.</p>
+
+<p>— Heureusement… dis-je en écho douloureux
+sans penser à ce que je dis.</p>
+
+<p>— Voyons ! m’achète pas, hein, avec tes
+figures d’enterrement. J’enfile pas des perles,
+ici, et il faut que je mange. (Elle ajoute :) De
+vrai, j’ai pas faim. J’en ai trop vu là-bas…
+Tu sais, <i>de quoi rendre son ventre à Dieu</i>.</p>
+
+<p>L’expression : <i>rendre son ventre à Dieu</i>
+est superbe, mais que nous voilà loin de mes
+roses blanches.</p>
+
+<p>Il y a un grand silence entre nous.</p>
+
+<p>Elle raccommode son bas noir en tirant
+très vite son aiguille ; la soie noire passe et
+repasse dans le petit trou blanc, sur son
+poing.</p>
+
+<p>Elle est en jupe de laine sombre, avec un
+jersey rouge ouvert en rond au cou. On
+devine qu’elle a coupé le col parce qu’il était
+trop usé.</p>
+
+<p>Elle a l’air en maillot de bain.</p>
+
+<p>J’aime mieux ça que les cabochons. Et puis,
+c’est dans le ton furieux de la chambre, une
+chambre de tortures.</p>
+
+<p>— Voulez-vous que je vous appelle autrement
+que Léonie, dites ? Vous n’avez pas
+un autre nom ?</p>
+
+<p>— Je m’appelle Léonie Bochet sur les papiers,
+si vous voulez les voir…</p>
+
+<p>Est-ce qu’elle continue à me croire de la
+police ?</p>
+
+<p>— Eh bien, je vous appellerai <i>Reine</i>. Cela
+vous fâche-t-il ?</p>
+
+<p>— Comme votre ancienne, hein ? Vous y tenez !</p>
+
+<p>Je m’accoude sur le traversin, et je caresse
+son pied de belle morte d’un index prudent.</p>
+
+<p>— L’ancienne s’appelait : Cléopâtre. Tu
+l’as oublié, déjà ? Et elle était couleur de
+roses blanches, de roses d’ivoire…</p>
+
+<p>Il m’a semblé qu’un éveil se faisait en son
+impassible visage. Elle n’a pas souri, se
+contentant de retirer son pied.</p>
+
+<p>— Ah ! oui, les roses !… C’est une infirmière
+qui me les a prises et on les a fichues à
+la chapelle. J’ai gardé votre carte. (Elle baisse
+la voix.) Il paraît que vous turbinez, vous,
+dans les journaux. Un interne me l’a dit.</p>
+
+<p>Je suis ennuyé qu’elle me suppose journaliste.
+Pourquoi n’est-elle donc pas venue me
+trouver me sachant le Monsieur tapable ?
+Peut-être a-t-elle eu peur des distances. Elle
+est bête ou… peureuse ?</p>
+
+<p>— Écoute, Reine, je ne travaille pas du
+tout dans les journaux et je ne suis pas du
+tout un Monsieur connu. (Je cherche à lui
+expliquer les choses et me voilà embarrassé
+en dernier point : nous avons l’air de personnages
+aux deux bouts d’un téléphone
+s’égosillant pour être plus clairs.) Reine…
+tiens… je vends de l’amour comme toi. Le
+mien est en papier, mais il est peut-être plus
+dangereux… selon certains maris.</p>
+
+<p>Je ne sais pas ce qui m’arrive. Il faut que
+je pense tout haut devant elle, précisément
+parce qu’elle ne peut pas me comprendre.</p>
+
+<p>Elle a un petit rire sec.</p>
+
+<p>— Tu es maboul.</p>
+
+<p>— Je te jure que non… j’essaye de me
+rapprocher de toi, puisque nous ne parlons
+pas la même langue.</p>
+
+<p>— Bien possible. Veux-tu boire quelque
+chose : une menthe ou de la chartreuse ?</p>
+
+<p>Je fais un geste de prière.</p>
+
+<p>— Pas cela, dis, je bois tes yeux et ce
+poison me suffit, je t’assure.</p>
+
+<p>— Espèce de dégoûté, mes verres sont
+propres. (Elle réfléchit.) Je les laverai devant
+toi, si tu veux. Je te dois une politesse.</p>
+
+<p>J’ai envie de pleurer.</p>
+
+<p>A trente-trois ans, c’est absurde. Comme
+c’est réel, ça me fait du bien de le constater,
+moi, le pauvre exilé de la vie, toujours dans
+le rêve et ne le distinguant plus de la réalité.</p>
+
+<p>— Reine, puisque tu a besoin d’argent,
+pourquoi n’es-tu pas venue m’en demander…
+en sortant de l’hôpital ?</p>
+
+<p>— Cette histoire ! Pour que tes larbins me
+foutent à la porte ! j’ai pas besoin de
+chambard… La police m’a à l’œil… (elle hésite)
+depuis que j’ai fait la fenêtre sans sa permission.</p>
+
+<p>— La fenêtre sans permission ?</p>
+
+<p>— Oui. Y en a qui sont en cartes, moi,
+(elle hésite encore) j’y étais pas. Maintenant,
+j’y suis. C’est plus la même chose. Il
+y a les heures pour le trottoir et les heures
+pour la fenêtre, faut pas se tromper. Je
+peux pas toujours me promener où je veux…
+rapport à un sergot de ville qui est mufle
+comme tout dans cette sale rue.</p>
+
+<p><i>Sergot de ville</i> est joli.</p>
+
+<p>Je m’habitue un peu à ce langage singulier
+et lui découvre de la saveur.</p>
+
+<p>— Ai-je le droit, malgré ton sergot de
+ville, de t’offrir autre chose que de la menthe
+ou de la chartreuse ? (Et je ris.) Tu n’es pas
+franche, Reine, tu n’es pas venue pour
+d’autres raisons ?…</p>
+
+<p>Elle se tait, un instant, puis, brutalement :</p>
+
+<p>— Tu m’embêtes ! Je te dis que tu es maboul !</p>
+
+<p>— Ah ! sotte qui a peur que de mon côté,
+je cache un vilain jeu et que je veuille la
+<i>chouriner</i> comme un simple monomane !</p>
+
+<p>Elle me regarde en dessous, les lèvres
+serrées, les prunelles sombres.</p>
+
+<p>On sent que pèsent sur elle toutes les terreurs
+inconscientes qu’on entretient chez ces
+malheureuses : lois des concierges, de la
+police, toutes les tyrannies d’une société
+fière de sa pudeur et qui ne daigne que les
+tolérer.</p>
+
+<p>Ou elle a souvenance de quelques tortures
+inouïes subies de bonne volonté en une de
+ses nuits louches de levages d’ivrognes.</p>
+
+<p>Ils ne sont pas tous gris d’un rêve de
+poète, les ivrognes.</p>
+
+<p>— Reine, est-ce que tu ne désirerais pas
+faire un autre métier ?</p>
+
+<p>J’ai l’air du médecin qui propose l’Italie
+au poitrinaire pauvre.</p>
+
+<p>— Moi ? je sais rien fiche… et je veux rien
+fiche. Je suis sur le tas… faut que j’y reste.
+(Elle ajoute farouche :) Je suis paresseuse, tu
+sais.</p>
+
+<p>Il y a quelque chose de lourd sur les
+épaules de cette fille, de plus lourd… Elle a
+une raison pour se réserver ainsi devant un
+homme qu’elle pourrait si facilement exploiter.</p>
+
+<p>Je redeviens nerveux</p>
+
+<p>Je m’étends sur le lit pensant que je suis
+sur mon divan, chez moi, à rêver d’elle.</p>
+
+<p>Je continue, impatienté :</p>
+
+<p>— Enfin, combien te faudrait-il pour vivre
+en repos… le temps de te reposer de ta maladie.</p>
+
+<p>— Me reposer ? Et coucher avec toi, hein ?
+J’ai idée que ce serait la même chose
+qu’avec les autres… ça ne serait pas plus
+reposant.</p>
+
+<p>Elle a un rire sec, odieux.</p>
+
+<p>— Mais je ne tiens pas du tout à coucher
+avec toi, ma fille.</p>
+
+<p>— Alors ! (elle me toise) qu’est-ce que tu
+fais ici ?</p>
+
+<p>— Si je te le dis, tu ne saisiras jamais les
+nuances… J’ai tout un arc-en-ciel dans l’âme
+à ton sujet. Des histoires de maboul ? Oui,
+je l’avoue parce que ce sera plus simple.
+D’ailleurs c’est peut-être vrai, je ne voudrais
+pas te causer la moindre terreur et je suis
+fort triste de ne trouver que la folie pour une
+explication honnête. Je crois que je t’aime,
+enfin, comme si tu étais une véritable
+femme.</p>
+
+<p>Elle hausse les épaules.</p>
+
+<p>— Fais pas ton daim !</p>
+
+<p>Elle est laconique.</p>
+
+<p>Drôle d’idylle.</p>
+
+<p>— Reine, je voudrais aussi…</p>
+
+<p>Une voix aigre nous interrompt. Celle de
+la concierge qui monte et qui crie, dans la
+serrure :</p>
+
+<p>— Ninie, est-ce que ton type s’est barré ?</p>
+
+<p>Je bondis.</p>
+
+<p>D’elle, n’importe quelle locution vicieuse
+me semble pittoresque.</p>
+
+<p>De cette mégère, je ne vais rien pouvoir
+entendre.</p>
+
+<p>J’ouvre.</p>
+
+<p>— Non, Madame, et je vous défends de
+déranger Mademoiselle quand je suis là.
+Vous allez vous taire.</p>
+
+<p>Je lui glisse une pièce dont je ne regarde
+pas du tout le millésime et je la pousse vigoureusement
+dans l’escalier.</p>
+
+<p>Elle s’effondre. On dirait du linge mouillé
+s’empilant.</p>
+
+<p>Et je referme la porte.</p>
+
+<p>— Dis donc, est-ce que tu vas faire de
+l’harmone chez moi à présent ? On peut vraiment
+nous déranger pour ce que tu me racontes…</p>
+
+<p>Reine est debout, les bras croisés, les
+yeux en feu, elle a l’aspect sinistre.</p>
+
+<p>En voilà une qui n’est pas de l’espèce qui
+sont <i>bien gentilles</i> et vous appellent <i>Loulou</i>.
+Mâtin ! J’ai la sensation qu’elle va me
+rendre la gifle que j’ai donné à Mme Julia Noisey.</p>
+
+<p>Cela tourne mal.</p>
+
+<p>Je la regarde bravement, mais je tremble.</p>
+
+<p>— Tu as envie de me chasser parce que
+j’offense ta concierge, ma belle amie ? C’est
+d’un bon cœur. Seulement, je ne m’en irai
+pas, j’ai pas fini…</p>
+
+<p>Elle va reprendre son bas noir, et rechausse
+son pied blanc avec un soin railleur, insultant.</p>
+
+<p>— Écoute, j’aime tes yeux et je sens
+que je ne puis plus m’en passer. Combien
+veux-tu me les vendre ?</p>
+
+<p>— Rien que mes yeux ?</p>
+
+<p>Il y a entre nous une barrière, un mur
+que nous ne franchirons plus, ô Platon !</p>
+
+<p>Je la condamne et je me condamne.</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi je lui ai dit cette
+chose folle.</p>
+
+<p>— Oui, je viendrai, je causerai, ou je ne
+parlerai pas, seulement, je les verrai, ils me
+regarderont et je te donnerai ce que tu me
+demanderas. Tu es d’ailleurs bien libre de
+ne pas accepter… si je te déplais tellement
+que je te fasse peur.</p>
+
+<p>Je n’en ai nulle envie.</p>
+
+<p>Et si elle me répondait que je lui déplais,
+il est certain que je sauterais dessus.</p>
+
+<p>Elle doit me voir comme un Monsieur capable
+des pires fantaisies, une nouvelle
+espèce de plaie sociale qu’il lui faudra panser
+au nom de la grande tolérance humaine…
+et sans joie.</p>
+
+<p>— Paie ou ne paie pas, fiche ton camp
+ou reste, ça m’est égal… Tu m’embêtes !</p>
+
+<p>J’insiste, grelottant d’effroi et de colère.</p>
+
+<p>— Je te déplais ?</p>
+
+<p>— Non…</p>
+
+<p>Elle a un petit rire, puis tourne la tête
+vers moi, les yeux fixes.</p>
+
+<p>Elle prononce lentement :</p>
+
+<p>— Tu veux m’aimer d’amitié, sans doute ?
+c’est du propre.</p>
+
+<p>— Et pourquoi pas ? Qui m’empêche de
+chercher ton âme avec la mienne, au lieu de
+chercher autre chose… avec autre chose ?
+Laisse-toi faire sans comprendre, selon ton
+habitude. Ce n’est pas pour la purification
+des vierges folles que je travaille, chérie,
+va rassure-toi. Je ne suis pas un moraliste.
+Je suis un vicieux qui rêve de vices plus…
+absolus, voilà tout.</p>
+
+<p>Je suis tout à fait fou et c’est elle qui a
+raison de sourire, apitoyée, mais ma fantaisie
+m’emporte si loin d’elle.</p>
+
+<p>Je vois, derrière cette femme qui se
+chausse, des ténèbres, de la fumée, et un
+désert s’étendant tout rouge, s’empourprant
+de la buée sanglante d’une lune pareille à
+une tête coupée, une tête sortant de l’échancrure
+trop large d’un col d’une blancheur de
+chaux vive.</p>
+
+<p>Est-ce la mort du soleil d’avril derrière le
+rideau rouge ?</p>
+
+<p>Est-ce réellement des astres humains qui
+se heurtent dans un couchant funèbre, l’un
+éclipsant l’autre ?</p>
+
+<p>Où suis-je bien saoul de la lie qui se répand
+à flots du haut de cette croisée condamnée
+par la police ?</p>
+
+<p>Elle l’ouvrira tout à l’heure pour faire
+des signes mystérieux, et les passants monteront
+son échelle, une raide échelle de guillotine.</p>
+
+<p>Ce qui est absolument vrai, c’est que nous
+sommes, cette fille et moi, en présence,
+comme les deux fantômes de deux forces de
+jadis…</p>
+
+<p>… Aujourd’hui, perdues, ne se retrouvant
+même pas par le sens du toucher.</p>
+
+<p>Il doit y avoir d’autres sens plus <i>sensuels</i>
+que celui du toucher.</p>
+
+<p>Ah ! on ne s’échappe guère quand on porte
+en soi le souvenir de très anciens crimes !</p>
+
+<p>Je suis heureux de savoir qu’elle m’est
+destinée avant que l’idée me soit venue de la
+contraindre.</p>
+
+<p>Je l’aime un peu plus de toute son infamie,
+car la société me fournira des armes… si
+elle me résiste.</p>
+
+<p>Me résister ? A propos de quoi ?</p>
+
+<p>Je ne lui demande rien.</p>
+
+<p>C’est justement cela qui lui fait peur.</p>
+
+<p>— Reine ! Reine !…</p>
+
+<p>Durant ce vertige, j’ai tourné autour de
+la chambre et me suis arrêté près de la cheminée.</p>
+
+<p>Là, au coin, dans un petit cadre de paille,
+il y a une photographie, une mauvaise photographie
+faite à la foire de Neuilly ou en
+banlieue, par un jour de décembre. On voit
+une tête de soldat, un affreux voyou qui a
+dû mettre, avant son entrée au régiment,
+un képi plus regrettable.</p>
+
+<p>Affreux ? Non. Jeune et très quelqu’un avec
+son masque diabolique, ses yeux sournois,
+sa bouche grimaçant en gueule de bête carnassière.</p>
+
+<p>Le tigre !…</p>
+
+<p>Le mâle de cette femme qui ressemble à
+Cléopâtre.</p>
+
+<p>— Qui, ça ? ai-je dit en désignant le cadre.</p>
+
+<p>— Mon frère. (Elle ajoute, plus bas :) Non,
+un cousin, un parent à moi.</p>
+
+<p>— Tu ne sais plus si c’est ton frère ou ton
+cousin ? Drôle de parenté !</p>
+
+<p>— Laisse-moi tranquille. Je te dis que tu
+m’embêtes, à la fin !</p>
+
+<p>Très assorti, le couple. Un de plus, un de
+moins… celui-là doit lui en prendre au
+lieu de lui en donner.</p>
+
+<p>Je rage. Celui-là, c’est celui qu’elle aime.
+J’en suis sûr.</p>
+
+<p>Elle m’arrache la photographie et la
+remet sur la cheminée.</p>
+
+<p>Son mouvement a été si violent qu’elle
+m’a griffé.</p>
+
+<p>Et elle a une poigne, la sinistre demoiselle.</p>
+
+<p>— Reine chérie, je n’ai pas du tout envie
+de me fâcher, parce que je constate que vous
+pouvez avoir un cœur.</p>
+
+<p>Je ris un peu difficilement.</p>
+
+<p>— J’ai pas de cœur. J’ai pas le temps, tu
+sais… Toi, tu es riche, tu n’as rien à faire !
+mon bonhomme.</p>
+
+<p>— Rien à faire ? J’ai à brûler ici tout
+l’encens que je ne peux pas brûler ailleurs…
+car elles ne m’ont pas fait peur, mes idoles,
+jusqu’à présent. Tu appelles cela ne rien faire,
+se sentir vivre ? Éther, morphine, haschisch,
+opium ou poison plus mortel, il faut que tu
+deviennes mon <i>excentricité</i>. J’en ai tellement
+assez de leur petit centre ! Je suis trop
+bien portant pour admettre les poisons lents
+en question ; je veux goûter à tes yeux parce
+qu’ils iront plus vite, comme deux morts qu’ils
+sont ! Il faut que je souffre, moi, pour être
+heureux. Et si je n’aime pas mon idole, je
+n’en n’aurai jamais peur… tu comprends.
+Reine… regarde-moi. Tu es sourde et je
+ne veux pas non plus que tu m’entendes… Il
+demeure convenu que je plaisante. Reine…
+Je t’adore.</p>
+
+<p>Elle est devant la croisée rouge, les bras
+tombés, la tête si blanche qu’elle a la réverbération
+d’un astre.</p>
+
+<p>Ses yeux font deux trous noirs au rideau.
+On dirait qu’ils percent la tête de part en
+part et que derrière, il y a le vide.</p>
+
+<p>Ses yeux communiquent avec le néant.</p>
+
+<p>Sa bouche est toujours dure, méprisante.</p>
+
+<p>Elle a peut-être la crainte superstitieuse
+de l’amour.</p>
+
+<p>L’amour est, pour elle, le dernier blasphème.</p>
+
+<p>— Vous avez du toupet, oui, un fier toupet
+pour votre âge !</p>
+
+<p>— Je suis très vieux, Reine, et il faut le
+piment des lointains mystères d’Égypte pour
+me rappeler ma jeunesse et ma force. Les
+filles qui boivent le sang des têtes coupées
+sur leur bouche ou celles qui jouent entre
+les pattes des tigres.</p>
+
+<p>— Oh, bien, non ! Je ferais jamais ce
+travail-là, <i>aujourd’hui</i>. Avec des chiens,
+passe encore, mais des tigres… Vous pourriez
+me donner mille francs, je marcherais pas.</p>
+
+<p>Je me mets à rire malgré moi, à cause du
+mot <i>aujourd’hui</i>.</p>
+
+<p>Reconnaît-elle son ouvrage de jadis dans
+l’histoire du tigre ?</p>
+
+<p>Elle est une pauvre petite dégénérée, ce
+n’est pas sa faute.</p>
+
+<p>Après lui avoir pieusement baisé les yeux,
+je jette, sous le portrait du soldat, le louis
+qu’elle ne songe pas à me demander et je
+m’en vais.</p>
+
+<p>Je ne reviendrai plus. Je me le jure en
+descendant son escalier comme ivre d’un
+affreux alcool qui me brûle l’estomac et me
+casse les jambes.</p>
+
+<p>Je dois, en effet, être très vieux depuis
+une heure.</p>
+
+<p>Si la belle Mathilde Saint-Clair ou la mignonne
+Julia Noisey me voyaient, elles auraient
+pitié de moi…</p>
+
+<p>… Et je donnerais les deux corps de ces
+deux femmes honnêtes (très relativement)
+pour que le petit pied mort de Cléopâtre soit
+à moi par l’amour.</p>
+
+<p>Non, je ne reviendrai plus <i>parce que j’ai
+aperçu dans la chambre de Mlle Léonie la
+photographie d’un soldat</i>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br>
+<span class="xsmall">OÙ ÉROS MET DEUX PERDRIX DANS LE MÊME
+CARNIER</span></h2>
+
+
+<p><i>Carnier</i>, je trouve ce mot d’une superbe
+allure, et il ne me représente plus du tout
+le vulgaire sac en question. Il suffirait d’ajouter
+une lettre à ce mot pour lui rendre
+toute sa lugubre valeur.</p>
+
+<p>Mais je n’aime pas la chasse, sport fatigant
+dont la brutalité n’est plus de notre
+époque…</p>
+
+<p>Je suis allé, aujourd’hui jeudi, voir mon
+amie Thilde. J’étais un peu triste et j’avais
+besoin de douces consolations.</p>
+
+<p>Dès mon entrée chez elle, j’ai bien compris
+qu’il se passait des choses. Ou elle avait
+pleuré ou elle avait trop ri.</p>
+
+<p>— Bonjour, ma Thilde ! Vous avez les
+mains moites. Pourquoi ?</p>
+
+<p>Nous nous sommes assis dans le grand
+canapé du salon sur lequel mon amie aime à
+prendre des poses Récamier en regardant
+son piano.</p>
+
+<p>— Louis, m’a-t-elle déclaré fort grave,
+vous m’avez trompée.</p>
+
+<p>Ce ne sont plus les maris qui savent tout,
+maintenant, ce sont nos maîtresses.</p>
+
+<p>L’existence va devenir intolérable.</p>
+
+<p>Je me suis levé vivement et j’ai arpenté le
+tapis de la lyre d’or du ministre, placée sur
+la cheminée, au portrait du ténor célèbre,
+mon prédécesseur, qui, grâce à sa célébrité,
+ne choque pas trop dans ce salon d’artiste.</p>
+
+<p>Étonnant comme le froid de l’hiver pénètre
+sous les portières, aujourd’hui, jour de
+réel printemps.</p>
+
+<p>Vent, pluie, grêle ; on entend des bêtes
+furieuses gratter aux vitres et cherchant à
+se précipiter malgré les rideaux de tulle…</p>
+
+<p>Moi, je cherche une phrase et je reste
+court.</p>
+
+<p>— Thilde…</p>
+
+<p>Je la regarde. Elle est très belle. Toujours
+son expression de bouche si voluptueuse et
+comme inspirée. Ses yeux ont des halos
+d’ombre transparente. Par certains soirs
+clairs, la lune en a ainsi, sans motif. Ses cheveux
+sont défaits mollement. Elle porte un
+peignoir de velours très long, très ample et
+me paraît majestueuse. Ce n’est pas <i>la reine</i>
+(la reine, c’est toujours plus simple que cela),
+mais une belle matrone romaine prête à lever
+le pouce au-dessus du gladiateur.</p>
+
+<p>Je ne l’ai jamais vue si bien.</p>
+
+<p>— Thilde !…</p>
+
+<p>Je viens m’agenouiller humblement à ses
+pieds et je baise le bord de sa robe avec
+une ferveur délicate. Je suis dramatique
+dès que je suis sincère, et quand je m’en
+aperçois je me blague, pour fouetter ma sincérité
+d’un peu d’esprit. En somme, je suis
+très bien, moi aussi ; je ne sais par cœur que
+mon métier d’amoureux, mais je le sais à
+fond. Je récite toutes les tirades et je donne
+toutes les répliques avec la même fougue, et
+comme j’ai le soin de me prendre à mes
+propres pièges, on doit croire chaque fois
+que je me casserai quelque chose dans la
+poitrine. J’ai, en ce moment, un mortel
+chagrin d’avoir froissé ma grande amie et je
+pense à l’autre, <i>à la seule</i> ! Il me semble
+que c’est à elle que je vais débiter mes tirades.
+Alors, mensonge ?…</p>
+
+<p>Je ne dis plus rien.</p>
+
+<p>Thilde me passe les doigts dans les cheveux
+et elle parle, reconquise déjà par mon
+humilité.</p>
+
+<p>— Oui, vous m’avez trompée, Rogès. (Elle
+m’appelle par mon nom de famille quand elle
+désire établir des distances.) Je ne vous en
+veux pas, car je n’espérais guère vous garder
+si longtemps. En me donnant à vous, je
+devinais d’avance que je me donnais à un
+homme léger, très vicieux, — oh ! ne protestez
+pas ! — la femme avec laquelle vous
+m’avez trompée est une épouvantable vicieuse.
+Je connais cette femme, elle sort d’ici à l’instant,
+c’est Julia Noisey.</p>
+
+<p>— La drôlesse ! Elle est venue vous dire ça ?</p>
+
+<p>Je suis ahuri.</p>
+
+<p><i>La sentimentale</i> qui poursuit le cours de
+ses exploits sentimentaux !</p>
+
+<p>Je regrette bien de ne pas avoir fait mon
+possible pour obtenir un duel du mari ; cela
+l’aurait calmée et je ne risquais pas plus de
+scandale.</p>
+
+<p>Thilde a un sourire pénible.</p>
+
+<p>— Une drôlesse, soit, mais cependant
+vous l’avez aimée ?</p>
+
+<p>— Ah ! par exemple, non, Thilde ! je me
+révolte. Je ne l’ai jamais aimée. Elle est venue
+se jeter dans mes bras absolument comme
+elle a dû se jeter à votre tête cette après-midi.
+C’est une toquée. Elle m’a fait toutes les grimaces,
+toutes les singeries, et elle m’aurait
+pris de force, je crois, si…</p>
+
+<p>C’est étonnant comme on nous prend de
+force souvent. J’ai calculé que durant certaine
+saison, et « l’<i>heure complique la saison</i> »,
+dit le poète, tenez, au crépuscule, toutes les
+femmes, vieilles ou jeunes, belles ou laides,
+peuvent nous obtenir sans amour et, qui pis
+est, sans désir. Nous n’aurions qu’à tourner
+les yeux : elles s’arrangent de façon à ce
+que nous ne les tournions pas. Comme la
+nuit tombe, nous tombons avec elle. (L’essentiel
+serait d’allumer une lampe.)</p>
+
+<p>C’est égal, cette Julia est une peste. Je ne
+lui pardonnerai jamais cette infamie.</p>
+
+<p>Thilde a une voix navrée.</p>
+
+<p>— Non, je n’ai pas cru que vous me seriez
+fidèle. Vos livres… votre effrayante littérature
+qui vous conduit aux pires études de
+mœurs…</p>
+
+<p>Je l’arrête.</p>
+
+<p>— Thilde, je vous en prie, laissons ma
+littérature. Je ne pense pas un mot de ce que
+j’écris, vous le savez bien.</p>
+
+<p>J’ai dit cela d’un ton de merveilleuse conviction.
+Peut-être que c’est vrai, après tout.</p>
+
+<p>— Allons donc ! j’ai toujours déploré votre
+facilité à conclure au vice…</p>
+
+<p>— Je vous jure, Thilde, que je suis chaste.
+Si je pouvais vous avouer le fond de mon
+âme, vous découvririez que je suis capable
+de respecter…</p>
+
+<p>— Oui, ce qui n’est pas respectable. Vous
+ne vous entendez bien qu’avec des monstres.</p>
+
+<p>Je suis frappé de sa logique intuitive. En
+effet.</p>
+
+<p>Je ne sais même pas aimer sincèrement
+cette charmante femme, un peu bourgeoise,
+cependant très digne du respect d’un véritable
+amour.</p>
+
+<p>— Voyons, ma belle chérie, je m’entends
+bien avec vous par moment ? Daignez vous
+souvenir un peu de nos heures de tendresse,
+dites ?</p>
+
+<p>Je suis assis sur un tabouret et j’ai mis ses
+pieds sur mes genoux parce que c’est plus
+commode.</p>
+
+<p>Je m’aperçois que ses pieds sont chaussés
+de très vilaines pantoufles en drap et qu’elle
+a marché sur leur contrefort plié. La jambe
+est jolie, mais le pli du contrefort m’agace.</p>
+
+<p>J’ai une nuance de sévérité pour ajouter :</p>
+
+<p>— Vous n’êtes pas raisonnable, Thilde, de
+me reprocher une folie qui n’a rien à voir
+avec… les nôtres.</p>
+
+<p>— Vous manquez de générosité, monsieur
+Rogès.</p>
+
+<p>— Ma belle chérie, vous manquez aussi
+d’indulgence. Il y a des récréations qui ne
+vous plaisent pas, et j’ai su les retrancher de
+nos jeux particuliers, rien que pour vous être
+agréable.</p>
+
+<p>Voilà au moins du respect sentant son
+homme du monde. On ne me traitera pas de
+<i>voyou</i>, selon l’usage. Je commence à redevenir
+très bien, très gentil. J’ai idée que notre
+explication va remettre les choses au point.
+Je prends, tout bas, la résolution de ne plus
+la trahir… avec cette indigne Julia. Les femmes
+de cette espèce sont enragées.</p>
+
+<p>Pauvre Thilde ! Elle a de grosses larmes.</p>
+
+<p>— Louis, quand je vous ai cédé (phrase un
+peu romanesque), je ne comptais pas sur
+vous… j’espérais, seulement… puisque nous
+étions librement unis, que vous me feriez
+part de vos décisions.</p>
+
+<p>Elles sont absurdes ! Si on leur disait le
+quart… des décisions que nous prenons, ou
+mieux qui nous prennent, elles passeraient
+leur journée (surtout la nuit) à nous faire
+des scènes. Comme ce serait drôle et pour
+elles et pour nous ! Nous ne sommes décidés
+que lorsque tout est accompli. Nous ne savons
+jamais rien de <i>la décision</i> suivante.
+C’est plus prudent, l’impromptu épargne
+quelquefois de grosses gaffes.</p>
+
+<p>— Voyons, ma Thilde, tu es trop solennelle…
+on dirait que tu vas cesser de tutoyer
+ton chien ! On n’a pas besoin d’arrêter les
+aiguilles des montres sur les choses de ce
+genre, ce n’est fichtre pas la peine, parce que,
+l’aiguille arrêtée, le temps coulerait tout de
+même, amenant des heures pareilles. Oui, là,
+j’ai couché avec Lia, et puis avec d’autres,
+naturellement, ceci pour te faire comprendre
+que toutes ces <i>petites</i>, qu’elles soient une ou
+douze, ce sont autant de zéros que nous ajoutons
+à l’unité pour la mettre en valeur (Bon !
+Excellente image dont je me resservirai.)
+Ensuite, Thilde, je n’aime que toi et tu vas
+m’embrasser.</p>
+
+<p>Conclusion bébête mais nature.</p>
+
+<p>J’ai envie d’être nature aujourd’hui.</p>
+
+<p>— Alors, Louis, pourquoi ne pas m’épouser,
+si vous voulez me traiter comme une
+pauvre femme légitime ?</p>
+
+<p>Je fronce les sourcils.</p>
+
+<p>Elle ne se doute pas du tout qu’un soir où
+elle m’avait exaspéré avec des caresses distribuées
+au monstre Pleyel, je lui aurais
+promis de l’épouser rien que pour avoir le
+droit de casser le piano.</p>
+
+<p>Si je lui avais promis cela, je l’aurais
+tenu.</p>
+
+<p>J’aurais certainement cassé le piano, puis
+je m’en serais mordu les doigts. Ce soir…
+non. Je suis lié, ailleurs, par un étrange lien
+infâme et merveilleux, qui ne me laisse plus
+que la liberté de la chair, la permission de
+minuit. A l’aube je rentrerai… fatigué, dégoûté,
+ennuyé, je reviendrai seul pour me
+retrouver avec <i>mon double</i> dont les yeux,
+deux trous, que semblent avoir creusés les
+miens à force de regarder dans le vide, me
+regarderont, m’aspireront à leur tour.</p>
+
+<p>— Vous êtes au-dessus des femmes légitimes
+et je saurai toujours vous faire respecter…
+même par moi.</p>
+
+<p>Du lyrisme. (Il n’est pas en or comme celui
+du ministre.)</p>
+
+<p>— Vois-tu, Mathilde, je suis très malheureux.
+Je ne peux pas te dire tous mes chagrins,
+tu te moquerais de moi. J’ai besoin
+de m’étourdir, de brûler ma vie. Je suis un
+enfant malgré mon âge d’homme, et je suis
+tellement vieux. J’aime, je crois être <i>aimant</i>,
+puis, je n’aime plus, on ne m’aime plus. Je
+suis un gosse égaré sur le parvis d’un temple.
+Je cours après toutes les femmes qui
+entrent et sortent, murmurant des chapelets
+trop longs… Je cours, et ce n’est jamais ma
+mère, ce n’est jamais ma sœur, ce n’est jamais
+mon amie, celle-là est trop blonde,
+celle-là est trop brune, celle-là est trop petite…
+et des quêteuses passent me demandant
+pourquoi je pleure. (J’enrage de ne pas pouvoir
+tout expliquer, je suffoque, je pleure
+presque réellement.) Thilde ! je ne suis jamais
+plus sincère que quand je fais de la
+littérature et j’ai dit, tout à l’heure, que je ne
+pensais pas un mot de ce que j’écrivais… je
+ne me reconnais plus dans la sincérité de
+tous mes mensonges. Ah ! <i>Tu es écrite</i>,
+Thilde, comme les autres ! Je pleure parce
+que la vie vraie se fait mal et fait mal, mais
+je ne suis pas capable de la refaire. Je ne
+peux que lui draper, aux épaules, le peplum
+de ma fantaisie. Tu n’as pas l’air de comprendre,
+et <i>Elle</i> ne comprend pas non plus,
+moi aussi je ne comprends rien… (sanglot).
+Thilde, si tu me chasses, je vais tomber dans
+un abîme noir. Je vais tomber dans des
+yeux si grands qu’ils pourront refermer sur
+moi leurs paupières et que j’en mourrai.
+Ah ! Thilde, protège-moi ! Je ne suis plus
+digne que de tes caresses… et je fais serment
+de te les rendre, oui, toutes !…</p>
+
+<p>— Serment d’ivrogne ! ajoute Thilde risquant
+d’être spirituelle.</p>
+
+<p>Je ris à travers mes larmes d’homme nerveux.</p>
+
+<p>— J’ai rien bu, Thilde, je t’assure… voilà
+près de trois heures que tu me tiens la
+coupe si haute…</p>
+
+<p>Ouff ! Ça y est. Nous sommes au mieux.
+Elle m’embrasse. Cela va se terminer à mon
+entière satisfaction.</p>
+
+<p>J’ai déjà remarqué que la littérature, peu
+productive au point de vue argent, nous
+fournissait des poses plastiques qui seraient
+bien ridicules sans le panache italien
+et l’épée en verrouil. On est mal habillé à
+notre époque, et le chapeau tuyau de poêle
+ne prédestine pas aux apothéoses. Une
+phrase vous revêt quelquefois de la couleur
+locale qui vous sied. De son fauteuil
+ou de votre tabouret, on gagne des
+batailles sensuelles fort importantes sans
+se déranger de sa ligne de correction moderne.</p>
+
+<p>Je suis très partisan du balcon de Roméo ;
+pourtant, quand il pleut, — et il pleut toujours
+ce jour-là ! — c’est une fichue opération
+que de grimper. Moi, je grimpe assis
+dans l’ascenseur de mon cerveau.</p>
+
+<p>Nous avons été très jeunes, Thilde et
+moi, ce jour d’explication orageuse. Nous
+avons oublié le dîner, et elle a prévenu sa
+bonne qu’elle ne recevrait personne pour
+cause de subite indisposition.</p>
+
+<p>— Oui, ma fille, une migraine épouvantable,
+vous nous préparerez un souper vers
+minuit, un souper dînatoire. Monsieur non
+plus n’a pas faim…</p>
+
+<p><i>Elle</i> (le matin, rayon de soleil printanier
+et renouvelesque derrière des stores bleuâtres) :
+Quand reviens-tu, Loulou ?</p>
+
+<p><i>Moi</i> (du cabinet de toilette) : Je ne reviens
+pas, je t’emmène. Nous allons dîner à Saint-Cloud.
+Il fait beau.</p>
+
+<p><i>Elle</i> (réfléchissant) : Non, chéri, ce n’est
+pas possible, j’ai deux leçons aujourd’hui.
+La comtesse Fashi et M. Carle Duméril pour
+une répétition de musique de chambre.</p>
+
+<p><i>Moi</i> (soupirant) : Toujours le monstre
+Pleyel. Cet animal est bien assommant. Enfin…</p>
+
+<p>Et je m’en vais seul.</p>
+
+<p>Pourquoi suis-je revenu dans la journée,
+moi qui ne fais pas deux visites à la fois, au
+moins à <i>la même</i> ?</p>
+
+<p>Ce sont de ces tours que vous joue Éros,
+le chasseur, quand il chasse ou vous chasse !</p>
+
+<p>Je suis revenu tout naïvement pour proposer
+de dîner au restaurant parce que j’avais
+l’appétit d’huîtres entrevues chez un marchand,
+de mets bizarres et follement épicés,
+aussi de sauternes doux.</p>
+
+<p>Je suis revenu avec la tendresse d’un mari
+préparant une seconde surprise, restauratrice
+puisque restaurant à la mode.</p>
+
+<p>Je faisais déjà la carte en imagination
+(grossière littérature), et je sonne.</p>
+
+<p>La servante, un peu effarée :</p>
+
+<p>— Oh ! Monsieur !…</p>
+
+<p>— Quoi ? La comtesse Fashi est encore là ?</p>
+
+<p>— Non, c’est… (elle hésite), c’est Madame Noisey.</p>
+
+<p>Ainsi, cette horreur de Julia est revenue
+(comme moi… nous sommes si vicieux !)
+pour torturer cette charmante créature…
+Toi, ma petite, je vais te régler ton compte,
+et je me décide brusquement.</p>
+
+<p>— Annoncez-moi tout de suite.</p>
+
+<p>— Pas possible, Madame ne veut pas
+qu’on la dérange. Elle me gronderait. J’ai
+entendu qu’elle pleurait dans le salon.</p>
+
+<p>Je me jette comme un fou dans le salon où
+l’on pleure.</p>
+
+<p>Je ne trouve pas ces dames.</p>
+
+<p>Je pénètre dans la chambre à coucher.</p>
+
+<p>Pièce obscure, violentes senteurs de Chypre
+et d’héliotrope mélangés. Je marche sur
+un corset, je m’embarrasse dans une jupe, je
+tombe presque sur le lit.</p>
+
+<p>J’entends, là, des soupirs, des râles.</p>
+
+<p>Je bondis vers l’un des boutons électriques
+de cette chambre où il y en a deux :
+près de la cheminée et au fond du lit.</p>
+
+<p>A tâtons, je presse celui du fond, en face
+de moi.</p>
+
+<p>Je fais la lumière…</p>
+
+<p>… Julia Noisey se tord, complètement nue,
+dans les bras de Mathilde, non moins bien
+habillée !</p>
+
+<p>Et cette chambre, si remplie de boutons
+électriques, ne contient ni fouet, ni cravache,
+ni canne.</p>
+
+<p>Reste l’esprit.</p>
+
+<p>Je n’en ai plus.</p>
+
+<p>Reste l’injure.</p>
+
+<p>J’en use et en abuse.</p>
+
+<p>Je crie beaucoup. Je casse des choses. Je
+déchire des étoffes.</p>
+
+<p>Elles sont toutes deux évanouies, selon la
+grande loi féminine qui ne permet pas à un
+Monsieur de demander des explications devant
+un flagrant délit.</p>
+
+<p>Des explications ?… Ça ne me semble pas
+nécessaire, mais je suis féroce. J’en veux, moi.</p>
+
+<p>Ça dépasse un peu ma littérature et ma
+psychologie, cette histoire.</p>
+
+<p>Je me suis cru très malin.</p>
+
+<p>Je ne peux plus faire le malin du tout.</p>
+
+<p>Je constate et je ne comprends pas.</p>
+
+<p>Je parle, je hurle, je frappe du poing dans
+des oreillers, et je crois qu’au hasard une
+claque résonne sur des rotondités plus fermes.</p>
+
+<p>Je ne m’aperçois pas du tableau ravissant
+et bien vivant que forment la belle matrone
+romaine et la petite esclave grecque enlacées.</p>
+
+<p>Très joli, d’accord, mais je me sens abominablement
+trahi par l’existence et j’entends
+qu’on m’explique pourquoi toutes les pudeurs,
+toutes les sentimentalités, puis tous
+les vices, tous les mensonges. On me bernait,
+chacune à son tour, et cette femme que
+je voulais épouser, et cette guenon à qui je
+voulais faire l’honneur de tuer son mari.</p>
+
+<p>Tas de singes !</p>
+
+<p>La vie, encore une fois, saisit le rêve à la
+gorge.</p>
+
+<p>Moi, je rêve.</p>
+
+<p>Mais, elles, me trompent par toutes les
+réalités bestiales.</p>
+
+<p>— Sacré tonnerre ! Répondrez-vous, ou
+je vous étrangle ?</p>
+
+<p>Lia ouvre un petit œil de chat inquiet.
+Elle se réfugie dans les bras de Thilde qui
+se recule, sans rien ouvrir du tout.</p>
+
+<p>— Ah ! vous vous réveillez, maintenant ?
+Vous allez me permettre de vous rosser…
+car je vois qu’il n’y a pas d’autre leçon à
+vous offrir, mes petites bêtes.</p>
+
+<p>Lia, qui se souvient d’une gifle déjà reçue,
+met ses bras en avant.</p>
+
+<p>— De quoi, espèce de brutal, tu nous as
+trompées toutes les deux et tu n’as que ce
+que tu mérites, voilà !</p>
+
+<p>— D’abord, toi, tu vas me faire le plaisir
+de m’accompagner chez ton imbécile de
+mari pour que je lui apprenne de quel genre
+de sentiment tu te chauffes. C’est honteux,
+tu dépraverais un couvent de carmélite… où
+aurait déjà passé un régiment de cuirassiers.</p>
+
+<p>— Oui, murmure Thilde pleurante, s’enveloppant
+d’un drap parce qu’elle est la
+moins jeune, c’est vrai qu’elle est vicieuse
+et qu’elle m’a perdue… mais vous exagérez,
+Louis, comme toujours.</p>
+
+<p>— Répète un peu que je t’ai perdue ! crie
+Lia lui griffant la gorge. Elle en a un toupet !
+C’est une machination, Louis, elle a dû combiner
+ça exprès pour se venger de toi.</p>
+
+<p>Et elle pleure.</p>
+
+<p>Je suis très énervé.</p>
+
+<p>Je ne peux pas corriger deux femmes qui
+pleurent, toutes nues.</p>
+
+<p>Je commence à avoir envie de rire.</p>
+
+<p>C’est ridicule ce qu’elles font.</p>
+
+<p>Seulement je suis ridicule d’y attacher
+tant d’importance.</p>
+
+<p>Elles ont, comme moi, des grands mots et
+des petits gestes.</p>
+
+<p>Quand elles sont montées en ascenseur,
+elles redescendent à pied.</p>
+
+<p>Tout ceci, c’est de la littérature fort ordinaire.</p>
+
+<p>Il faudrait avoir du génie.</p>
+
+<p>Et avoir du génie, c’est, généralement, se
+mettre à la hauteur de toutes les situations…</p>
+
+<p>Pour comble de joie, voici venir la bonne
+qui gratte.</p>
+
+<p>Heureusement qu’elle a le flair de gratter.</p>
+
+<p>Je me précipite (au nom des mœurs) et
+j’ai, enfin, une idée, en poussant le verrou.</p>
+
+<p>— Madame a la migraine, une migraine
+épouvantable ; <i>nous</i> ne recevons plus personne
+et vous nous préparerez, comme hier,
+un souper dînatoire… vers minuit.</p>
+
+<p>Il m’est littéralement impossible de demeurer
+en frac et en gants clairs plus longtemps.</p>
+
+<p>Elles finiraient par pouffer tout en séchant
+leurs larmes.</p>
+
+<p>… Au cours de cette petite fête, Lia tient
+ce joli propos :</p>
+
+<p>— D’abord, toi, je te défends les saletés.</p>
+
+<p>Et Thilde ajoute, très digne :</p>
+
+<p>— Si nous ne t’avions pas rencontré, mon
+cher, nous serions encore d’honnêtes femmes !</p>
+
+<p>La prochaine fois j’amènerai des amis.</p>
+
+<p><i>Deux perdrix</i> de cette envolée <i>dans le
+même carnier</i>, c’est un peu lourd pour un
+seul chasseur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br>
+<span class="xsmall">« SOIS BELLE ET SOIS TRISTE »… MAIS
+NE FRAPPE PAS SI FORT</span></h2>
+
+
+<p>Une journée d’étranges douceurs se terminant
+par un coup de couteau.</p>
+
+<p>Je suis retourné rue <i>Grégoire-de-Tours</i>.</p>
+
+<p>Parce que j’avais juré de n’y plus aller.</p>
+
+<p>Des meubles neufs, des meubles vieux, un
+tapis d’orient et une pendule en zinc, un
+mélange de tous les luxes et de toutes les misères.</p>
+
+<p>Surtout, au-dessus de tout, le fameux rideau
+de soie rouge.</p>
+
+<p>C’est toujours le sang, la tuerie, qui domine.</p>
+
+<p>Elle est venue vers moi de son pas souple
+et muet.</p>
+
+<p>— Je suis contente de te voir pour te
+remercier, a-t-elle dit froidement.</p>
+
+<p>— Alors, tu veux bien, Reine ?</p>
+
+<p>— Non, je ne veux pas, c’est bête. On
+peut rencontrer des gens.</p>
+
+<p>Elle me parle presque en français. Je suis
+si ému que je tremble.</p>
+
+<p>— Des gens ?</p>
+
+<p>— Des types qui te connaissent. Puis j’ai
+pas de toilette et je veux pas en faire. Je te plaque.</p>
+
+<p>— Reine… la voiture est en bas. J’ai pris
+une voiture fermée. Nous irons gare d’Orléans
+et nous ne rencontrerons personne. Tu
+es folle ! Ou tu as peur que je te viole à la
+campagne, loin des sergots de ville. Toujours
+la pensée du monomane qui plante des
+épingles dans les seins, dis ?</p>
+
+<p>Je ris et je me sens désespéré. Je comptais
+tellement sur cette partie de plaisir.</p>
+
+<p>J’étais plein d’idées chastes.</p>
+
+<p>Depuis ma dernière visite chez Mme Mathilde
+Saint-Clair, je suis plein d’idées
+chastes, je ne sais pas pourquoi.</p>
+
+<p>— Reine, je te jure que tu n’as rien à
+craindre</p>
+
+<p>A-t-on jamais songé à lui faire voir le ciel
+sans le lui faire payer de tout le paradis de
+son corps ?</p>
+
+<p>Elle réfléchit une minute, le doigt sur sa
+bouche, l’œil très sombre.</p>
+
+<p>— Sans blaguer, hein ! Ça gâterait tout
+Oui, là, je veux bien.</p>
+
+<p>Nous sommes partis.</p>
+
+<p>Dans le compartiment du train qui nous
+emporte, nous sommes seuls et elle risque
+cette singulière réflexion :</p>
+
+<p>— Pourquoi qu’ils sont gris maintenant
+les wagons ?</p>
+
+<p>Elle est assise en face de moi, vêtue d’un
+petit costume en laine noire. Son chapeau
+est en paille noire avec une aile noire et une
+voilette d’une nuance ambrée lui faisant le
+teint plus pâle et des yeux plus doux.</p>
+
+<p>Malgré cette toilette simple, j’ai vu un
+homme, un rouleur de bagages, s’arrêter un
+instant comme flairant l’odeur de ses jupes !</p>
+
+<p>— Reine, quel est ton pays ?</p>
+
+<p>— Je crois que c’est l’Auvergne, mais je
+ne suis pas bien sûre. Je suis venue à Paris
+quand j’avais seize ans avec une… (Elle esquisse
+le mot d’un geste)… de Clermont.
+J’étais tellement saoule en montant en chemin
+de fer, que je ne me rappelle plus la couleur
+des compartiments. Je venais d’une
+maison et on m’a versée dans une autre maison ;
+puis, un cousin à moi, un parent, m’a
+retirée pour me mettre en chambre, dans
+mes meubles, et… voilà. (Elle reprend soucieuse :)
+Oui, je crois que c’est d’Auvergne,
+parce que j’ai été nourrie à la campagne
+chez une fille-mère en service, seulement, il
+y a eu des manigances rapport aux papiers.
+La police garde tout ça.</p>
+
+<p>Elle se tait, les lèvres mordues.</p>
+
+<p>J’ose lui demander, plus bas :</p>
+
+<p>— Te rappelles-tu ton premier amant ?</p>
+
+<p>Elle répond, l’œil un peu étonné :</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Tu bois beaucoup, Reine, dans… ta
+profession, cela te fera mal.</p>
+
+<p>— Je bois beaucoup, mais je ne me saoule
+jamais, il m’en faut trop. Maintenant, y a
+des types qui… (elle s’arrête).</p>
+
+<p>Elle étire ses gants, s’arrange les ongles
+avec soin. Ses mouvements sont souples et
+brusques. Elle a des mains larges de paumes
+et longues de doigts, mais très fines du
+poignet. C’est une race inconnue à nos parisiennes
+de papier mâché, si croulantes au
+déballage, toujours prêtes à ramasser leurs
+formes comme avec une cuillère.</p>
+
+<p>Elle a une petite bague en argent ornée
+d’une petite croix. Ce n’est ni un bijou faux,
+ni un bijou cher. Elle semble y tenir, car elle
+la retourne plusieurs fois pour que la croix
+soit bien droite au milieu de sa main.</p>
+
+<p>— Reine, es-tu contente ?</p>
+
+<p>— Moi, je ne suis jamais gaie.</p>
+
+<p>— Je ne te veux pas gaie, au contraire.
+Sois belle et sois triste… tout à ton aise.</p>
+
+<p>— Vous savez. Ça ne m’empêche pas de
+savoir faire rire le monde.</p>
+
+<p>Cette phrase, si vulgaire lue en le sens
+où les gens vulgaires l’entendent, devient
+immense quand on songe à la lire en le
+sens du mot Monde, c’est-à-dire du globe
+entier.</p>
+
+<p>Oui, elle est la dispensatrice des rires du
+Monde, et c’est pour cela qu’elle ne peut plus
+rire.</p>
+
+<p>Oh ! comme je me crois bon, tendre et
+dévoué ! Comme je n’avais pas encore vu
+que le ciel était bleu, les arbres d’un vert
+léger, les toitures des villas bourgeoises ridicules
+au soleil !</p>
+
+<p>J’apprends des vérités premières qui me
+font apprécier, à leur juste valeur, les derniers
+mensonges des civilisations.</p>
+
+<p>Je suis heureux de constater un malheur
+irrémédiable.</p>
+
+<p>J’ai toute l’eau du sadisme à la bouche.</p>
+
+<p>Et je la crache, par la portière, sur une
+coquette maison qui passe en dessous.</p>
+
+<p>— Reine, ta chambre te plaît ? Pourquoi
+ces affreux rideaux rouges ? N’aimerais-tu
+pas du damas jaune ?</p>
+
+<p>— Non, merci, mes clients se trotteraient.
+Le jaune c’est pas l’usage. Puis quand ma
+garce de concierge ira vous faire casquer
+comme l’autre jour, faudra l’envoyer à la
+balançoire, vous avez eu tort de lui donner
+une pièce, vous savez, elle rappliquera souvent.
+Elle plumerait une tête chauve, celle-là.</p>
+
+<p>— Elle a bien fait, ma chérie, mais ce
+n’est donc pas toi, l’auteur de cette petite
+lettre amusante ?</p>
+
+<p>Et je lui passe ce billet écrit en style connu :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="ind">« Mon gros chat,</p>
+
+<p>« J’ai besoin de cent balles pour avoir des nippes.</p>
+
+<p class="sign"><span class="blk">« A toi de cœur,<br>
+« Ninie. »</span></p>
+</blockquote>
+
+<p>Dédaigneuse, elle déchire le billet et le
+jette par l’autre portière.</p>
+
+<p>— Moi, j’écris jamais à personne et si
+j’écrivais je ne signerais pas Ninie… pour vous.</p>
+
+<p>J’ai le cœur dilaté.</p>
+
+<p>— Comment signerais-tu ?</p>
+
+<p>Elle se tait.</p>
+
+<p>Cela lui coûterait beaucoup de l’avouer,
+puisqu’elle est <i>en exil</i>.</p>
+
+<p>— Sur les cent francs, elle a gardé sa
+moitié, ajoute-t-elle revenant à des pensées
+plus terre à terre.</p>
+
+<p>— Et tu n’as pas réclamé ?</p>
+
+<p>— Non. Je lui dois <i>le foin</i> (et elle rit, de
+son petit rire muet, en dedans), vous savez, <i>le
+foin</i> ?</p>
+
+<p>— Tais-toi ! (J’essaye de réagir, en riant
+à mon tour, par une plaisanterie dans le ton
+de l’idylle.) Enfin, où il n’y a rien l’âne perd
+ses droits, ce me semble. Tiens ! Reine, cela
+m’ennuie de ne pas avoir un petit morceau
+de toi plié dans du papier… cette lettre…</p>
+
+<p>Elle hausse les épaules.</p>
+
+<p>— Pour ce que ça te servirait, mon pauvre
+garçon !</p>
+
+<p>— Dis donc, tu ne me prends pas du tout
+pour un homme.</p>
+
+<p>— Pas ma faute si vous êtes maboul.</p>
+
+<p>— Il est nécessaire d’agir en rustre pour
+te paraître raisonnable. C’est drôle…</p>
+
+<p>— Oh ! ça viendra. Vous finirez comme
+les autres… Mais vous voudriez bien m’acheter
+de l’amitié avant.</p>
+
+<p>Cette idée bizarre de prononcer amitié
+pour amour !</p>
+
+<p>Nous descendons sans regarder le nom de
+la gare.</p>
+
+<p>Une allée de verdure ; la Seine, au bout.</p>
+
+<p>Nous filons très vite. Elle a des mouvements
+prestes d’animal plus libre.</p>
+
+<p>On entend chantonner des laveuses qui
+battent du linge au bord du fleuve.</p>
+
+<p>Reine s’arrête, admire.</p>
+
+<p>— En voilà des chemises ! Moi, j’en mets
+pas, c’est trop salissant.</p>
+
+<p>L’eau du fleuve est lisse comme une plaque
+de métal et paraît s’enfoncer lourdement en
+faisant baisser les deux rives sous son poids.</p>
+
+<p>Un chemin de halage, des arbres penchent,
+et de temps en temps, une péniche passe,
+chargée de pierres ou de tonneaux, sifflant,
+soufflant, l’air d’une sirène trop grasse.</p>
+
+<p>J’ai mis mon bras autour des épaules de
+Reine pour qu’elle ne les hausse pas toutes
+les cinq minutes en ayant un regard ironique.
+Je m’appuie un peu. Elle n’a pas la
+sensation du fardeau et j’ai tout à coup très
+peur qu’elle soit plus forte que moi.</p>
+
+<p>— Est-ce que je te fatigue ?</p>
+
+<p>— Si tu veux que je te porte…</p>
+
+<p>Je suis furieux, brusquement.</p>
+
+<p>— Reine, tu es une sale bête, et je te défends
+de me toucher.</p>
+
+<p>Elle se croise les bras sans une syllabe ;
+elle regarde l’eau et n’a pas entendu.</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! Reine, ma petite reine de
+douleurs ! J’étais fou. C’est moi qui salis tous
+les reflets, toutes les clartés, tout le ciel avec
+mes pensées obscures. Pardonne-moi, Reine
+chérie, ou flanque-moi des gifles, je le mérite.
+Et tant mieux si tu es la plus forte.
+Puisque tu marches volontairement courbée
+sous toute l’existence, c’est que tu en as reçu
+la mission. Tu dois expier des gloires farouches.
+Si je comprends pour toi, de quel
+droit vais-je t’accuser ? Ne me garde pas
+rancune, dis ?</p>
+
+<p>Un petit frisson de sa bouche, ses yeux
+qui se ferment, mais elle se tait.</p>
+
+<p>— Je voudrais bien t’avoir fait de la peine
+aussi… Reine !</p>
+
+<p>Je boude.</p>
+
+<p>Nous marchons un moment silencieux.</p>
+
+<p>— Alors, vous écrivez des livres ? Faudra
+m’en prêter un. Je vous le rendrai.</p>
+
+<p>Je remets mon bras sur ses épaules</p>
+
+<p>— Tu lis donc quelquefois ?</p>
+
+<p>— L’hiver… en attendant… (Elle hésite.)
+Pour ne pas avoir envie de bâiller toute la
+nuit. J’ai déjà lu les <i>Trois mousquetaires</i>,
+la <i>Dame aux Camélias</i> et (elle cherche) des
+chansons de Monsieur <i>Frédéric</i> de Musset.</p>
+
+<p>Je suis un peu interdit.</p>
+
+<p>Je ne lui prêterai pas de livres.</p>
+
+<p>— Frédéric de Musset… Tu ne te trompes
+pas, bébé ?</p>
+
+<p>— Non. C’était des vers, je me rappelle
+bien, un petit livre tout mince : <i>L’Examen de
+Flora</i>.</p>
+
+<p>Ouff ! Je suis au bout de ce mignon calvaire
+intellectuel. Il y a là une croix. Arrêtons-nous.
+Je m’étends dans l’herbe, au bord
+de l’eau, et je cache mon visage dans
+mes bras.</p>
+
+<p>Je suis honteux ; ce n’est pas à cause
+d’elle.</p>
+
+<p>Reine est assise sur une grosse pierre.
+Elle s’amuse à lancer des petits morceaux de
+joncs qui font flèches.</p>
+
+<p>Un grand silence.</p>
+
+<p>Une torpeur peu à peu délicieuse et un rêve :</p>
+
+<p>Cléopâtre sur la proue de sa trirème. Le
+petit nègre tient le parasol éclatant, des esclaves
+accroupies brûlent des parfums dont
+la nuée légère estompe leurs membres nus.
+Un homme, ivre du soleil et du vin qu’on lui
+fait boire, est couché aux pieds de la jeune
+reine et laisse pendre une de ses jambes
+dans l’eau. Cet homme est pâle. Il a l’air de
+mourir chaque fois que Cléopâtre se tourne
+vers lui. Elle se tourne vers lui, mais elle ne
+le regarde pas. Ses yeux ont la fixité des
+yeux d’idole et ne voient point. Je crois que
+cet homme est très malade. Il est couvert de
+cicatrices. Il a enlevé l’étoffe de pourpre qui
+le couvrait, posé une cuirasse d’or et des
+armes. Il ne lui reste, au cou, qu’une espèce
+de carcan de métal où étincellent des gemmes
+énormes. Ce n’est pas un esclave, car il a la
+peau blanche et soignée des patriciens qui
+vont aux étuves. Ce n’est pas non plus un
+simple soldat. Il serait déjà mort de toutes
+les blessures qu’il a reçues. Ni beau ni laid,
+il a le profil accusé des volontaires, le menton
+fendu et la bouche mince des voluptueux
+cruels. On devine son habitude de dompter
+ou des chevaux ou des hommes. Seulement,
+sous le charme, à son tour, d’un dompteur
+plus féroce que lui, le malheureux se laisse
+aller au fil de son plaisir.</p>
+
+<p>La barque glisse et s’éloigne, emportant
+les esclaves qui brûlent des herbes odorantes,
+les mains levées.</p>
+
+<p>Je suis réveillé par une phrase de Reine :</p>
+
+<p>— Voilà des types nus avec une corde.</p>
+
+<p>— Hein ! des hommes nus ?</p>
+
+<p>Je bondis et la saisis à la taille pour la
+défendre contre les soldats de César.</p>
+
+<p>Il s’agit seulement de hâleurs qui passent
+un bateau rempli de fumier. Reine les suit
+des yeux.</p>
+
+<p>— Ça t’amuse donc bien les hommes nus ?</p>
+
+<p>— Ceux-là sont solides, tu sais. (Elle
+baisse la tête, sournoisement.) Vous me
+prêterez un livre, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Oui, et ça t’embêtera ferme, je t’en préviens.</p>
+
+<p>— Vous racontez des histoires de
+femmes, d’amour… il y a celle de votre ancienne,
+hein ?</p>
+
+<p>— Il y a tout excepté toi, ma chère. Marchons
+plus vite.</p>
+
+<p>La vue de ces torses de hâleurs m’a un
+peu troublé. J’ai la tête lourde. Il me semble
+que j’ai bu quelque chose.</p>
+
+<p>J’essaye de lui faire dire son histoire à
+elle.</p>
+
+<p>Je m’aperçois qu’elle n’a pas de souvenirs,
+pas de mémoire. Tout est au présent.</p>
+
+<p>Elle a été battue peut-être étant petite
+fille, battue ou trop aimée, elle ne sait plus
+très bien. Elle a vécu dans une usine et
+connu des métiers fatigants, ajoute ceci, d’un
+ton calme :</p>
+
+<p>— Je pouvais pas suffire à ces garçons de
+la forge. Ils étaient sept après moi tous les
+soirs.</p>
+
+<p>Je réponds, philosophiquement.</p>
+
+<p>— En effet.</p>
+
+<p>Silence. Crépuscule. Un oiseau chante.</p>
+
+<p>— C’est doux comme du lait à boire, la
+campagne, murmure-t-elle de sa voix sourde,
+si dure.</p>
+
+<p>J’entoure sa taille de mon bras et nous
+cherchons une auberge, pour dîner.</p>
+
+<p>Un instant, sous des branches fleuries,
+des branches de pruniers qui sentent
+l’amande, elle tressaille :</p>
+
+<p>— J’ai vu un crapaud, tiens, là. Il va
+sauter.</p>
+
+<p>— Si tu levais la tête, tu ne verrais que
+des fleurs. Pourquoi marches-tu la tête
+basse ?</p>
+
+<p>Elle lève le front, rencontre le mien, penché
+sur elle.</p>
+
+<p>Nous nous regardons, éperdument effrayés
+l’un de l’autre, sans un geste.</p>
+
+<p>— Eh bien, quoi ! fait-elle de son ton
+sourd, impatient. Quand nous resterions là
+toute la vie, à nous pourrir…</p>
+
+<p>Quelle admirable précision de langage !</p>
+
+<p>Aucune femme n’a si bien dit en un pareil
+moment.</p>
+
+<p>— Reine as-tu pleuré quelquefois ?</p>
+
+<p>— Je pleure jamais, pas la peine.
+Voyons… Viens-tu ?</p>
+
+<p>— Embrasse-moi, dis ?</p>
+
+<p>— Je sais pas embrasser. J’ai horreur de
+ça. C’est inutile.</p>
+
+<p>— Tu n’embrasses pas tes amants… ou
+ton amant ?</p>
+
+<p>— Ah bien ! Il vous en a une santé, lui !
+(Elle éclate.) On ne perd pas son temps à ces
+bêtises… C’est bon pour les vieux.</p>
+
+<p>— Reine, pour les vieux ? Qu’est-ce que
+tu racontes ?</p>
+
+<p>— Mais oui… quand on est jeune, on est
+toujours plus pressé, et ce n’est pas pour
+traîner la chose dans ces bagatelles. Viens-tu
+ou je te lâche… à la fin !</p>
+
+<p>Je tiens les poignets de Reine, mais je
+sens que c’est elle qui me lâchera si elle veut.</p>
+
+<p>J’attire doucement son corps souple et
+elle rejette la tête en arrière comme quelqu’un
+qui a peur des soufflets.</p>
+
+<p>Elle n’aime pas ça. C’est avouer qu’elle
+se garde pour un autre. Ou elle n’aime rien,
+et je voudrais bien savoir.</p>
+
+<p>— Pas même un petit baiser honnête, Reine ?</p>
+
+<p>Je fais la cour à cette prostituée, absolument.</p>
+
+<p>Très forte, la reine d’Égypte ! Elle me
+maintient à distance de ses bras devenus
+rigides. Tout son corps souple est tendu en
+barre de fer qu’on ne tordra pas sans sa
+volonté.</p>
+
+<p>Je ne lutte pas. Il est peut-être plus habile
+de ne jamais risquer le combat définitif.</p>
+
+<p>J’en sortirai brisé certainement, sous tous
+les rapports.</p>
+
+<p>Et puis, j’ai des idées chastes, aujourd’hui.</p>
+
+<p>— Non, pas de bêtises, dit-elle d’une voix
+irritée. Si vous voulez que ce soit comme
+avec les autres, il n’y avait guère besoin de
+venir jusqu’ici… j’ai mon lit, là-bas. Fallait
+vous en servir !</p>
+
+<p>— Oh ! Reine… taisez-vous !</p>
+
+<p>Nous allons, de nouveau silencieux, jusqu’à
+l’auberge du bord de l’eau.</p>
+
+<p>Des étoiles et des friselis dans les branches.
+Toute la suave odeur de l’amour monte
+de la terre parce que des bêtes inconnues,
+sous nos pieds qui les écrasent, sont accouplées.</p>
+
+<p>Nous entrons. Il y a des tonnelles et on
+nous fait traverser un jardin…</p>
+
+<p>Reine s’assied, ôte son chapeau, rectifie
+les lignes de son bandeau impérial.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous manger ?</p>
+
+<p>— Je m’en fiche.</p>
+
+<p>— Et boire ?</p>
+
+<p>— Du cognac.</p>
+
+<p>Aïe !… Soit. Ce sera peut-être plus drôle.</p>
+
+<p>J’avais raison de penser que ce serait
+drôle de voir dîner la reine d’Égypte. Elle
+ne touche pas au pain, ni à l’eau, ni aux
+légumes. Elle mange avec une rapidité singulière,
+des gestes prompts et narquois
+d’animal qui se moque de vous. J’ignore ce
+qu’on nous sert, elle a l’air de fort peu s’en
+soucier, mais elle dévore des viandes qui ne
+sont pas cuites. Je suis au <i>Jardin des
+plantes</i>.</p>
+
+<p>Elle ne redevient femme qu’en présence
+d’un saladier de fraises.</p>
+
+<p>Petit gloussement de joie.</p>
+
+<p>Toutes les fraises y passent, sauf deux,
+qu’elle m’octroie sur une feuille.</p>
+
+<p>Elle verse le reste du cognac dans le saladier,
+en redemande.</p>
+
+<p>— Vous voulez encore des fraises ?</p>
+
+<p>— Non, du cognac. Il est beaucoup moins
+fort que celui de ma concierge. (Elle a une
+mine de vierge offensée.) tiens, goûte, il
+sent le muscat !</p>
+
+<p>Je goûte, fais une grimace. Cela doit être
+de l’alcool à 96 degrés.</p>
+
+<p>Elle réclame des chartreuses vertes pour
+étendre le goût du muscat.</p>
+
+<p>Il faut lui rendre cette justice, c’est qu’elle
+est très calme et que son langage demeure
+aussi… châtié que de coutume.</p>
+
+<p>Comme je ne bois pas ma chartreuse, elle
+me la vole en me disant :</p>
+
+<p>— Ça te ferait mal.</p>
+
+<p>Ça m’humilie et m’intéresse prodigieusement.
+Qu’est-ce qu’elle va devenir quand elle
+sera grise, car elle va se griser, c’est clair.</p>
+
+<p>Je lui prends le pied sous la table.</p>
+
+<p>Elle me regarde fixement, met la main sur
+son couteau.</p>
+
+<p>— Finis, toi, ou je me fâche.</p>
+
+<p>Ses yeux sont illuminés comme ceux d’une
+panthère à la chasse.</p>
+
+<p>Je me lève, en m’éventant de ma serviette,
+parce que je suis un peu inquiet.</p>
+
+<p>Si j’abandonne la partie tout de suite, je
+vais être ridicule, et si j’insiste, elle est capable
+de me piquer, du bout de ce couteau,
+rien que pour s’amuser, bien entendu.</p>
+
+<p>« Le tremplin ». « La force dynamique de
+la passion ». Toutes les belles phrases de
+Jules Hector me hantent le cerveau, seulement
+je n’en suis pas plus fier. Durant cette
+saison chaude, l’heure complique les panthères,
+et ce petit dressage en liberté pourrait
+bien finir par un repas plus substantiel
+dont mon humble personnalité serait le plus
+bel ornement.</p>
+
+<p>— Ma petite amie, je suis très doux, moi,
+je ne sais pas jouer du couteau, n’ayant
+jamais été souteneur de ma vie, ce que
+je regrette. Lâchez cela, ou vous allez
+m’éborgner.</p>
+
+<p>Je veux saisir son poignet.</p>
+
+<p>Elle me plante son couteau dans le bras.</p>
+
+<p>Je suis tellement étonné que je n’éprouve
+aucune douleur.</p>
+
+<p>Je la regarde. Elle est toute pâle.</p>
+
+<p>Je regarde ma manchette. Elle est toute
+rouge et le sang ruisselle sur la nappe.</p>
+
+<p>A présent cela me fait souffrir un peu,
+parce qu’elle vient de retirer le couteau.</p>
+
+<p>— C’est bête, Reine, on va causer et
+s’extasier là-dessus… c’est très bête. Aidez-moi
+vite à nettoyer le sang. Nous ne sommes
+pas en Égypte ici.</p>
+
+<p>Machinalement elle prend les serviettes,
+les mouille, et arrange des compresses.</p>
+
+<p>— Vous pouvez me dénoncer, je ne me
+plaindrai pas !</p>
+
+<p>Ce mot <i>dénoncer</i> est impayable dans sa
+bouche. De quoi suis-je complice, mon Dieu ?</p>
+
+<p>— Tu es une sotte. Je n’aime pas plus les
+histoires de police que toi, et une jolie femme
+a toujours le droit de se… défendre.</p>
+
+<p>— Je serais contente d’aller en prison.</p>
+
+<p>Mon bras est enveloppé. Il me semble
+très lourd.</p>
+
+<p>— Pourquoi serais-tu contente d’aller en
+prison, espèce de folle ?</p>
+
+<p>Elle s’accoude, songeuse.</p>
+
+<p>— Vois-tu, faut jamais me parler de couteau,
+ni de mon petit homme.</p>
+
+<p>Je frissonne des pieds à la tête.</p>
+
+<p>Il fait frais sous cette tonnelle sombre.</p>
+
+<p>— Quel petit homme, dis ?</p>
+
+<p>— Je ne suis pas grise. Je ne suis jamais
+grise. C’est le premier coup de surin que je
+fiche, et ça m’a produit un effet… j’aurais pas
+cru. Est-ce que ça t’a fait mal, <i>à toi</i> ?</p>
+
+<p>— Non. Pas au bras, toujours. Ta dernière
+virginité ? Merci. On donne ce que l’on
+peut, ma fille. Il est donc en prison, le petit
+homme, et tu voudrais le rejoindre ?</p>
+
+<p>— Oui. (Ses yeux longs se ferment langoureusement,
+elle s’étire, dans un bâillement
+sourd.) On l’a emballé parce qu’il a fait la
+même chose pour moi.</p>
+
+<p>— Celui en soldat sur ta cheminée ?</p>
+
+<p>— Tu es un malin… mais je ne suis pas
+grise. La fois du portrait, il était encore au
+régiment. Il en est sorti. Puis, on s’est battu
+devant ma porte, et il a éreinté un client.
+Nous avons été des tas pour témoigner.
+Maintenant, la police me surveille parce que
+j’ai dit que c’était moi qui lui faisais son
+truc.</p>
+
+<p>Elle achève sa chartreuse et se mord les
+lèvres.</p>
+
+<p>Ce que je sens bien, en ce moment, c’est
+que je rendrais volontiers le coup de couteau
+au <i>petit homme</i>.</p>
+
+<p>Nous rentrons par un train bondé. Reine
+demeure muette, heureusement. Elle a sommeil.
+J’ai des élancements furieux dans le bras.</p>
+
+<p>A Paris, impossible de trouver une pharmacie
+ouverte. Il est trop tard.</p>
+
+<p>Je reconduis Reine chez elle.</p>
+
+<p>Avant de disparaître sous le porche de
+son palais, la princesse se retourne, indifférente.</p>
+
+<p>— Tu es un bon garçon, tu n’as pas
+gueulé. Bonsoir.</p>
+
+<p>Je crois qu’elle m’estime. C’est toujours
+ça.</p>
+
+<p>Et je m’en vais me coucher pour avoir la
+fièvre toute la nuit.</p>
+
+<p>— … <i>Sois belle et sois triste… mais ne
+frappe pas si fort une autre fois, dis ?</i></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10">X<br>
+<span class="xsmall">MADAME ET MÈRE</span></h2>
+
+
+<p>— Monsieur ! je ne peux pas empêcher
+cette dame d’entrer… puisqu’elle dit qu’elle
+est votre mère.</p>
+
+<p>Sursaut.</p>
+
+<p>Ma mère chez moi ? J’ai envie de passer
+par la fenêtre.</p>
+
+<p>Je considère la carte que Joseph me présente, cérémonieusement.</p>
+
+<p>Je lis en très petits caractères, timbrés
+d’une minuscule couronne :</p>
+
+
+<p class="c sc">Madame Marie-Louise-Antoinette de Rogès<br>
+née de la Paillerie</p>
+
+
+<p>En comptant bien : une impératrice, une
+reine et une comtesse issue de marquise par-dessus
+le marché. Voilà beaucoup de grandes
+dames pour venir voir mourir un pauvre
+diable d’homme de lettres, lequel, d’ailleurs,
+se porte à merveille.</p>
+
+<p>Joseph, qui n’a jamais vu ma mère, est
+sens dessus dessous et se confond en
+excuses : effet du petit carton timbré.</p>
+
+<p>Moi qui, par hasard, connais cette dame,
+je m’allonge sur mon divan, et j’essaye de
+refaire le mort.</p>
+
+<p>J’ai le bras en écharpe, comme à la suite
+d’un duel sérieux. (Le seul duel sérieux de
+ma vie !) Depuis quinze jours je me promène
+ainsi, parce qu’une fièvre de printemps
+a envenimé le joli coup de couteau de Cléopâtre.
+Peu s’en est fallu qu’il ne me joue le
+tour du fameux aspic. Je n’avais pas soigné
+cela. Un matin, cela s’est mis à me mordre.
+On a dû chercher un médecin et des fioles.
+Ce sont les fioles qui m’ont rendu malade.
+Des amis sont arrivés, compresse perfide ;
+Andrel a rédigé une note, Massouard a raconté
+un accident de voiture, et Jules Hector
+s’est réservé en des phrases hermétiques.</p>
+
+<p>Maintenant le canard vole, vole… On
+parle d’un véritable combat singulier. Je
+suis tombé sur une vitre brisée poursuivi
+par un mari vengeur. J’ai reçu un coup de
+couteau japonais, histoire de jupes. On prétend
+même que, revenant du théâtre… Ça,
+c’est l’attaque de Joseph, l’attaque nocturne.
+Il y tient !</p>
+
+<p>Hier, Noisey <i>et sa femme</i> sont venus poser
+des cartes. Mme Saint-Clair, oubliant <i>nos</i>
+griefs, écrit des lettres éplorées, et, bien
+entendu, la seule qui aurait dû venir, Cléopâtre,
+n’est pas venue. Elle dort entre les
+pattes d’un tigre probablement.</p>
+
+<p>Je suis d’une humeur massacrante et j’en
+profite pour ne recevoir personne.</p>
+
+<p>Mais Madame et Mère est entrée.</p>
+
+<p>Ce n’est pas celle-là qu’on empêchera jamais
+d’entrer quelque part.</p>
+
+<p>Elle pénètre de hautes allures, comme les
+chevaux de sang.</p>
+
+<p>Et elle a sa robe couleur d’alezan brûlé.</p>
+
+<p>Oh ! la famille !…</p>
+
+<p>La comtesse de Rogès, mon honorable
+mère, est une femme de cinquante ans, très
+grande, très mince, qui marche sur des roues
+dissimulées. Sérieusement, je ne me rappelle
+pas lui avoir vu faire un pas humain.
+Elle avance ou elle recule, dirigée par le
+pouce de la providence ou de la fatalité, mais
+elle ne lève pas les jambes… Non ! elle n’a
+jamais levé les jambes.</p>
+
+<p>Je lui fais une visite solennelle, chaque
+fois que le retour du premier janvier attendrit
+les foules. On échange des nouvelles de
+ses santés respectives, deux phrases aigres-douces
+sur l’immoralité des temps ou la bêtise
+de nos édiles qui dépavent les rues. On
+s’embrasse sur le front en prenant des précautions
+pour ne pas être contaminé, elle,
+par l’amour du vice, moi, par la haine de ce
+même produit de toutes nos civilisations,
+et on constate, périodiquement, que l’abîme
+se creuse de plus en plus, jusqu’à devenir
+<i>insondable</i>, selon son expression superfétatoire.
+Ma mère habite un hôtel assez coquet
+près de Passy. Elle y reçoit des gens
+très vagues qui ont, côté des dames, des panaches
+de corbillard, et, côté des hommes,
+des cannes à pommes de rampe. J’ai remarqué
+que, dans ces familles reçues chez elle
+membres à membres estimables et soigneusement
+épluchés, les enfants, garçons ou
+filles, naissaient tous à l’âge de quarante-cinq
+ans.</p>
+
+<p>Ça m’a bouché un peu l’horizon de Passy.</p>
+
+<p>J’ignore les occupations de ma mère. Je
+crois qu’elle joue aux revers de fortune.
+Elle perd des procès et fonde des ouvroirs.
+Elle soigne les aveugles qui sont aussi paralytiques
+et chasse, à coup de mouchoirs
+ourlés de deuil, les ferments de toutes les
+corruptions.</p>
+
+<p>Les journaux parlent d’elle quand il y a
+une épidémie.</p>
+
+<p>Ceci pour l’extérieur.</p>
+
+<p>Intérieurement, elle prie Dieu de bénir
+ses haines.</p>
+
+<p>Car elle a des haines formidables.</p>
+
+<p>Elle en a deux principales qui suffiraient
+à chauffer les deux locomotives d’un
+express.</p>
+
+<p>Elle abomine ma tante, Mme Chasel, et
+déteste mes livres.</p>
+
+<p>Très réellement née de la Paillerie, elle a
+non moins réellement fait mourir mon père
+et son époux, le comte de Rogès, par l’abus
+de sa pudeur et des petits cierges brûlés à
+l’église en l’honneur de la conversion de ce
+brave homme, un peu porté, malgré lui, sur
+le <i>tutu</i> des danseuses.</p>
+
+<p>Elle m’a pourvu d’un conseil judiciaire.</p>
+
+<p>(Heureusement ! Car j’ai pu apprendre un
+plus noble métier que celui des armes.)</p>
+
+<p>Et elle m’a fiancé, dans l’austère salon de
+son cœur, à une jeune provinciale pieuse.</p>
+
+<p>Ce sont là des vétilles.</p>
+
+<p>Je ne lui reproche que sa haine féroce
+contre ma pauvre tante.</p>
+
+<p>Cette haine date du jour où j’eus l’idée
+originale d’enlever la charmante sœur de
+mon papa.</p>
+
+<p>(Entendons-nous. Comme j’avais dix-sept
+ans et que je sortais du collège, la raison serait
+de supposer que c’est ma tante, alors
+âgée de quarante ans, qui m’enleva.)</p>
+
+<p>Mais ceci n’autorise personne à la mésestimer.
+Au contraire…</p>
+
+<p>Le souvenir de ce voyage en Italie m’est
+encore cher. Il fallait me récompenser de
+mes <i>brillantes études</i>, de ma sagesse, et je
+ne sache pas qu’on puisse mieux récompenser
+un garçon de dix-sept ans que par la
+folie.</p>
+
+<p>Ma tante ! Bien bizarre créature. Une héroïne
+de la Fronde descendue de son cadre,
+extrêmement dévote, extrêmement sensible
+à toutes beautés profanes, violente, désordonnée,
+romantique, et pleine de petits soins
+pour sa toilette. Elle était tellement coquette
+qu’on ne s’en apercevait pas tout de suite,
+et elle aurait allumé un couvent de capucins
+rien qu’en tirant ses jarretières : un
+geste qu’elle avait d’attraper, sur sa robe,
+un pli, entre le genou et la ceinture, un petit
+geste irrésistible.</p>
+
+<p>On la trouvait pleurant à chaudes larmes
+devant des crucifix, puis elle se retournait,
+brusquement, pour administrer des
+taloches à ses filles de chambre, ou à son
+neveu.</p>
+
+<p>— Loulou ! je parie que tu viens de faire
+des cigarettes avec mon papier à frisure ?</p>
+
+<p>(Un papier brun clair, imitant divinement
+le tabac, exquis de goût…)</p>
+
+<p>— Non, ma tante.</p>
+
+<p>— Tu mens !…</p>
+
+<p>— Oui, ma tante.</p>
+
+<p>Alors, vlan !… j’en recevais.</p>
+
+<p>J’allais chez elle tous les dimanches pour
+perfectionner mon éducation religieuse. Elle
+me faisait m’agenouiller sur un pouf de
+damas bleu que je vois d’ici, un pouf orné
+d’une levrette héraldique arrondissant une
+patte en queue de cruche autour d’un blason
+naïf. Là, je disais, mains jointes et paupières
+baissées, de ferventes prières et je récitais
+les commandements de Dieu. Durant ces
+exercices, ma tante s’habillait, se frisait,
+tirait ses jarretières de son petit geste sournois.
+Elle n’était pas jolie, seulement douée
+d’un charme diabolique, avec une figure zigzagant
+en rictus passionnés, des yeux de
+braise, une chevelure miraculeuse. Elle possédait
+une fille très laide, un peu bossue,
+qu’elle destinait à une prise de voile et qui
+préféra épouser un juif. (Encore un scandale
+de famille ! Le sentiment de la dignité
+étant toujours très vif, chez nous, ma tante
+songe à la déshériter de la quotité disponible
+à cause de cette… mésalliance.)</p>
+
+<p>Mon oncle mourut en jouant aux cartes,
+d’une congestion, après un bon dîner.</p>
+
+<p>Cette fin subite impressionna et exalta
+terriblement la nerveuse dévote qui voulut
+m’apprendre à jeûner dès ma dixième
+année.</p>
+
+<p>Nous passions des heures les genoux sur
+des planchers froids, sans collation, et au
+dessert du dîner, le soir, nous avions tous
+des crises de larmes ; nous nous embrassions
+entre parents et domestiques, parce que la
+moindre liqueur nous incendiait le cerveau,
+naturellement.</p>
+
+<p>De la rigidité de ma mère, une sainte de
+bois, aux fantaisies espagnoles de ma tante,
+une sainte de carton, j’errais en des alternatives
+cruelles pour mes instincts de jeune
+mâle. Ma mère ne m’embrassait jamais,
+désirant ne pas développer ces mêmes instincts,
+et ma tante, après les gifles, me caressait
+vraiment trop.</p>
+
+<p>Vers douze ans, l’internat me permit de
+fumer de vraies cigarettes en des coins
+moins parfumés que le cabinet de toilette de
+Mme Chasel, mais où je respirais plus…
+virilement, et je commençais à rendre les
+gifles à tous mes camarades.</p>
+
+<p>Seulement, il y avait les vacances.</p>
+
+<p>Oh ! les vacances.</p>
+
+<p>Une petite propriété, en Poitou ; un parc,
+des arbres, des prairies, et des vaches rousses
+dont la vue me rendait fou de malice.</p>
+
+<p>Je transformais le parc et la prairie en domaine
+de Gustave Aymard ; les vaches
+rousses étaient les indiens. Il y en avait une,
+la plus grosse, qui avait fini par savoir son
+rôle : dès qu’elle m’apercevait, elle imitait le
+cri de Bas-de-Cuir et saccageait des buissons.</p>
+
+<p>Dans la maison, je demeurais plus calme.
+Je me contentais de déchirer les rideaux du
+salon ponceau pour me faire une étole et parodier
+la messe.</p>
+
+<p>Ma tante grondait, pleurait, riait, me tirait
+les oreilles, tirait ses jarretières, me comblait
+de caresses ou de friandises.</p>
+
+<p>Elle m’était nécessaire comme le fouet est
+utile à la toupie qui est en train de tourner mal.</p>
+
+<p>Cette veuve, encore jeune, très surexcitée
+par les pratiques religieuses, un des meilleurs
+aphrodisiaques connus, me prenait souvent
+sur ses genoux et me racontait ses tourments :</p>
+
+<p>— Loulou, est-ce que tu m’aimes ?</p>
+
+<p>— Oui, ma tante !</p>
+
+<p>(Baisers, caresses, et lissage de mon col
+marin sur mes épaules.)</p>
+
+<p>— C’est que je n’ai que toi, pour me consoler.
+Ma fille ne m’aime pas. C’est une <i>renfermée</i>.
+Tu vois qu’elle ne m’a même pas
+écrit le jour de ma fête !</p>
+
+<p>(Sa fille était aux Ursulines.)</p>
+
+<p>— Pourquoi ne la fais-tu pas venir ici ? On
+s’amuserait mieux.</p>
+
+<p>— Non… elle est trop grande. Et tu es déjà
+un garçon… Je parie que tu as encore fumé ?</p>
+
+<p>— Oh ! Si on peut dire, ma tante ! Tiens,
+sens toi-même.</p>
+
+<p>(Ma bouche sur la sienne.)</p>
+
+<p>— Tu sens la fraise… c’est drôle. Non, tu
+n’as pas fumé.</p>
+
+<p>— Là ! Tu es contente. Dis donc ? Est-ce
+que tu me donneras l’attirail de pêche pour
+aller à la rivière ?</p>
+
+<p>— Jamais de la vie ! Tu n’aurais qu’à
+glisser sur le bord qui est argileux. Je te
+défends d’aller là.</p>
+
+<p>— Tante, c’est embêtant, mais tu me défends
+toujours quelque chose !</p>
+
+<p>— On ne dit pas <i>embêtant</i>. Ah ! Ils sont
+propres vos collèges. Tu nous rapportes des
+expressions !</p>
+
+<p>— On ne peut pas dire : <i>embêtant</i>. Bien,
+je m’ennuie, là !</p>
+
+<p>— Tu t’ennuies, chez moi ! Avec moi qui
+fais tes trente-six volontés ?</p>
+
+<p>— … Pas fumer, toujours.</p>
+
+<p>— Mais ça empeste mes tentures, et tu
+sauras, plus tard, qu’on ne fume jamais devant
+une femme.</p>
+
+<p>— C’est donc pour ça que les Messieurs
+sont toujours dehors !</p>
+
+<p>Et de bouder.</p>
+
+<p>Elle me retraçait des tableaux affreux où
+la fumée causait les pires catastrophes et
+développaient des cancers sur la langue des
+gens.</p>
+
+<p>Je tirais la mienne.</p>
+
+<p>— Tiens ! j’ai fumé toute la matinée derrière
+toi. T’as rien vu, rien senti et regardes-y
+voir si j’ai un cancer !…</p>
+
+<p>Ensuite, elle me parlait de notre sainte
+mère l’Église, de mes proches confessions,
+des enseignements, si poétiques, de saint
+Augustin, son auteur favori. (« <i>Tout ce qui
+finit est trop court.</i> »)</p>
+
+<p>Ça durait des heures, et on se faisait des
+serments comme des amoureux.</p>
+
+<p>— Tu épouseras ma fille et nous demeurerons
+ensemble toute la vie !</p>
+
+<p>— Oui, mais ta fille est bossue, tante. Moi,
+ça m’emb… pardon, ça m’ennuie. On se moquerait
+de moi, au collège.</p>
+
+<p>— Nigaud ! Tu auras quitté le collège !
+Tiens… tu ne m’aimes pas.</p>
+
+<p>Là-dessus, attendrissement, baisers prolongés,
+et mon jeune corps de félin exaspéré
+se tordait entre ses bras jusqu’à ce qu’il eût
+trouvé une certaine détente nerveuse que je
+m’imaginais être le début d’une effroyable
+maladie. (Au collège, ça se passait tellement
+d’une autre façon !)</p>
+
+<p>Quand j’eus quinze ans, un matin qu’elle
+m’avait giflé trop fort, je lui sautai à la gorge
+et je la mordis cruellement en lui disant des
+vilains mots appris dans les endroits où
+j’allais fumer les cigarettes du collège. Ce
+fut une scène terrible. Elle me renvoya chez
+ma mère.</p>
+
+<p>Je devins mélancolique.</p>
+
+<p>J’eus des crises de larmes, moi aussi.</p>
+
+<p>Puis une envie lâche de me faire prêtre.</p>
+
+<p>Puis ma tante, <i>sur le conseil funeste de
+ma mère dont j’entravais la vie mondaine</i>,
+me rappela.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, tout se passa
+mieux. Il nous semblait que quelqu’un nous
+eût accordé la permission.</p>
+
+<p>Vers dix-sept ans, après les brillantes
+études, le voyage en Italie. Tous les deux,
+ma tante et moi, nous nous mîmes en tête de
+ne plus revenir. Nous avions assez de la vie
+de famille. Nous restâmes un an absents,
+oubliant de donner de nos nouvelles, et je ne
+revins que parce que je n’avais plus d’argent.
+La porte maternelle se ferma devant mes
+supplications. On m’offrit, en échange de ces
+supplications, un conseil judiciaire. Et on
+m’interdit de me servir de mon nom… que je
+déshonorais. (J’ai pris un pseudonyme identique,
+ce qui a dérouté mes meilleurs amis.)
+Je suis un personnage <i>incestueux</i>… car
+je n’ai jamais pu faire comprendre à ma mère
+qu’enlever sa tante ce n’est pas un inceste.</p>
+
+<p>Ma pauvre petite tante !… Je l’avais laissée
+dans un couvent de Naples, demandant la
+protection de Dieu et des saints, scandalisant
+tous les prêtres italiens, peu enclins à
+se scandaliser, par la crudité de ses confessions.</p>
+
+<p>Je ne l’ai jamais revue.</p>
+
+<p>Jamais nous ne nous sommes croisés, dans
+nos nouveaux chemins de perditions. Elle
+habite Paris, pourtant, mais… elle est revenue
+à de meilleurs sentiments.</p>
+
+<p>Elle a vite vieilli.</p>
+
+<p>Elle a maintenant soixante-cinq ans, je crois.</p>
+
+<p>Ma mère l’a parquée dans sa haine froide,
+lui a fait clore son salon, perdre ses intimes ;
+elle a éloigné d’elle tous les hommes jeunes
+et bons pour lui fournir ses propres confesseurs,
+des vieillards ignorants de toutes les
+douleurs humaines et qui lui parlent des
+imaginaires douleurs de l’enfer. On l’a forcée
+à m’écrire des sottises.</p>
+
+<p>Sa fille la fuit comme on doit fuir le mauvais
+exemple.</p>
+
+<p>Son gendre ne la connaît même pas.</p>
+
+<p>Elle n’embrassera jamais ses petits-enfants
+mâles.</p>
+
+<p>Et encore moins ses petits-enfants femelles.</p>
+
+<p>Oh ! le respect de la famille… c’est une
+belle chose !</p>
+
+<p>Enfin, aujourd’hui, ma mère a pénétré
+pour la première fois chez moi depuis qu’elle
+m’a mis à la porte de chez elle.</p>
+
+<p>Je suis hérissé de respect, ainsi que peut
+l’être un porc-épic de ses dards naturels.</p>
+
+<p>Elle est là, devant ma bibliothèque, solennelle
+et flottante, s’emparant de toute
+l’atmosphère comme une bannière de procession.</p>
+
+<p>Des yeux sévères, un nez pointu et des
+lèvres minces, en lame de yatagan.</p>
+
+<p>Encore belle, toilette d’un goût sobre,
+pour seul bijou un <i>Saint-Esprit</i> pendu au
+col, agrémenté d’un onyx qui me regarde
+avec la prunelle d’un chat mystique.</p>
+
+<p>Je ne suis pas très rassuré.</p>
+
+<p>Il doit y avoir quelque histoire plus grave
+que <i>mon duel</i>.</p>
+
+<p>— Alors, mon fils, vous pourriez mourir
+et votre mère n’en serait informée que par
+les journaux ?</p>
+
+<p>Voix douce, timbre de cloche de chapelle,
+argentine, cristalline, mais elle se tient à
+quatre pour ne pas me foudroyer sous le
+doigt de Dieu qu’elle garde au fond de sa poche.</p>
+
+<p>Je me lève péniblement, j’offre un fauteuil,
+je traîne la jambe et le bras.</p>
+
+<p>— Une toute petite chute de bicyclette,
+ma chère maman. Ce n’est rien… en attendant
+celle dans le purgatoire. Je suis touché
+de votre démarche, devinant bien ce qu’elle
+a dû vous coûter d’hésitations.</p>
+
+<p>Elle fait le tour du salon d’un regard
+noir.</p>
+
+<p>Il y a, chez moi, des photographies plus
+que décolletées et quelques obscènes chinoiseries
+de jade, possédant de vagues ressemblances
+avec le doigt de Dieu.</p>
+
+<p>— Oui, je suis désolé, mais il fallait me
+prévenir de votre visite. J’aurais mis l’appartement
+en état de vous recevoir. Joseph !</p>
+
+<p>Joseph paraît et, sur un signe (comme il
+est stylé aujourd’hui), enlève les objets du
+culte profane.</p>
+
+<p>Pendant cet enlèvement, ma mère contemple
+son <i>Saint-Esprit</i>.</p>
+
+<p>— Vous faites de la bicyclette, vous ?
+dit-elle, rompant notre silence d’église.</p>
+
+<p>— Depuis que vous avez vendu mes chevaux,
+ma chère maman.</p>
+
+<p>Ce n’est pas vrai, je n’aime pas ce sport,
+seulement c’est pour la phrase.</p>
+
+<p>Elle pince les lèvres, de sorte qu’elle n’a
+plus de bouche du tout.</p>
+
+<p>Une femme qui n’aurait pas de bouche…
+l’idéal de la chasteté.</p>
+
+<p>Je regrette bien de ne pas avoir connu ma
+mère lorsqu’elle était dans son vingtième printemps.</p>
+
+<p>— La blessure de votre bras n’est pas sérieuse,
+je pense. (Regard oblique sur mon
+bras que je viens d’appuyer, sans y faire
+attention, contre un meuble). Je sais, du
+reste, de quoi il s’agit.</p>
+
+<p>Ahurissement.</p>
+
+<p>Ne perdons pas de terrain à nous étonner.</p>
+
+<p>— Ah ? Vous savez que ce n’est pas une
+chute de bicyclette… mais vous avez le choix
+entre un duel mystérieux et une attaque
+nocturne, maman.</p>
+
+<p>— Inutile de me rappeler vos mœurs, mon
+fils. Je les connais.</p>
+
+<p>Je prends un air innocent comme tout, un
+air d’enfant martyr.</p>
+
+<p>— Mes mœurs ! Je croyais, ma chère maman,
+que vous ne vous en occupiez plus depuis
+ma sortie du collège ?</p>
+
+<p>— Moi, Monsieur, je ne fais pas d’esprit.</p>
+
+<p>— C’est une lacune dans la famille, Madame.</p>
+
+<p>— L’esprit, Monsieur, le tombeau du
+cœur…</p>
+
+<p>(Chapitre XI des confessions du père
+François Nordelet, page 3, ligne 4.)</p>
+
+<p>Elle reprend, souriante :</p>
+
+<p>— Vous êtes content de votre dernier livre ?</p>
+
+<p>(Un four ! Trop chaste. Un essai qui s’est
+mal vendu.)</p>
+
+<p>— Enchanté ! Ça se vend comme du pain.</p>
+
+<p>— Cela m’étonne ! Ce roman est presque
+plus propre que les autres. Le <i>Figaro</i> en a
+parlé.</p>
+
+<p>(Je me demandais pourquoi celui-là ne se
+vendait pas ? Tout s’explique.)</p>
+
+<p>Je répète, machinalement :</p>
+
+<p>— Oui, comme du pain.</p>
+
+<p>— Et ce n’est pas le pain de la prostitution,
+par hasard.</p>
+
+<p>— Peuh ! Il y a des créatures, ma mère,
+qui en mangent de plus dur.</p>
+
+<p>— Elles se vengent quelquefois, mon
+fils.</p>
+
+<p>Je suis très inquiet.</p>
+
+<p>— A propos, Louis, votre tante… <i>Madame
+Chasel</i>, se meurt.</p>
+
+<p>Un bond.</p>
+
+<p>— Ma tante se meurt et vous ne m’en
+dites rien ?</p>
+
+<p>— Est-ce que vous me prévenez, vous, des
+accidents qui vous arrivent le long de vos
+courses nocturnes ? Voyons, mon cher enfant,
+pas de scènes. Vous pratiquez trop le
+théâtre pour que vos grands gestes m’émeuvent.
+La sincère douleur est toujours muette.
+Vous n’allez pas me dire que cette vieille
+femme vous tient encore… de très près ?
+Oui, Mme Chasel va rendre son âme à Dieu.
+Grâce à nous, elle est en passe de faire une
+fin édifiante. Elle n’a pas rompu, comme
+vous, avec tous les préjugés, toutes les traditions,
+elle s’est amendée, la solitude est
+une bonne conseillère, et du fond de sa retraite
+elle a pu juger de la levée du mauvais
+grain qu’elle avait semé en de certains cœurs !
+Elle s’efforcera, j’en suis sûre, de réparer le
+mal selon tous ses moyens, avant de mourir.
+C’est, au moins, ce que m’affirme la digne
+femme que nous avons placée chez elle en
+qualité de gouvernante. En voilà une qui en
+a eu de la patience… depuis cinq ans !</p>
+
+<p>Pauvre petite tante !</p>
+
+<p>Et elle, donc !</p>
+
+<p>— Dites-moi, mon fils, causons simplement :
+êtes-vous au courant des dispositions
+testamentaires de Mme Chasel ?</p>
+
+<p>— Non, ma mère. Je sais qu’elle a une
+fille, cela me suffit.</p>
+
+<p>— Il y a la quotité disponible, mon enfant,
+et elle est capable de nous en frustrer,
+après nous avoir fait les pires affronts.</p>
+
+<p>Je commence à entrevoir quelque chose.</p>
+
+<p><i>Nous frustrer de la quotité disponible</i>
+est la plus admirable phrase de chicane que
+j’aie jamais entendue.</p>
+
+<p>— Votre tante a cessé de vous écrire ?</p>
+
+<p>— Moi, je lui écris tous les ans… le jour
+où j’ai l’honneur d’aller vous voir, ma mère.</p>
+
+<p>— Touchante promiscuité, mon fils, de
+vos sentiments de famille… avec votre penchant
+incestueux.</p>
+
+<p>Ça y est !</p>
+
+<p>Pas de différence. Pas de trêve. Heure
+sensuelle. Heure du travail. Grande étreinte
+de la vie ou du rêve, c’est tout un.</p>
+
+<p>Reste à devenir le héros d’un testament
+qui pourrait bien me faire aussi manger le
+pain dur de la prostitution.</p>
+
+<p>Cette femme, je parle de ma mère, avec
+ces odeurs d’encens et sa voix blanche de
+trappistine : « <i>Fils, il faut mourir !</i> » est la
+plus épouvantable des inventions catholiques :
+celle du remords.</p>
+
+<p>Partant, celle de l’analyse et l’envie furieuse
+de retomber dans le péché jusqu’au
+cou.</p>
+
+<p>— Si ma tante est très malade, je veux
+aller la voir.</p>
+
+<p>— Vous ferez sagement, mon fils.</p>
+
+<p>Hein ?</p>
+
+<p>— Vous désirez que j’aille voir ma tante,
+moi ? Et c’est vous qui avez fait interdire sa
+porte ?</p>
+
+<p>— Aujourd’hui, mon cher enfant, ce peut
+vous être fort utile… d’après ce que m’a raconté
+sa gouvernante.</p>
+
+<p>Je regarde et <i>je vois</i>.</p>
+
+<p>— Bien ma mère, j’irai.</p>
+
+<p>Elle a senti à mon ton subitement changé
+que j’avais compris, trop compris.</p>
+
+<p>Je ne suis pas riche. Je gagne ma vie en
+fantaisiste. Vis-à-vis d’elle, je n’ai jamais rien
+réclamé, parce que j’ai trouvé juste de payer,
+à la famille, en m’abstenant de toutes
+réclamations, toutes mes folies de jeunesse. J’ai
+calculé, calcul de fauve rongeant les os après
+le passage du chasseur qui a enlevé la viande,
+que ma famille, m’ayant donné l’initiation
+complète, elle avait le droit de me la faire
+payer plus cher que dans certaines maisons,
+moins nobles.</p>
+
+<p>Grâce à ma tante, je sais et je suis libre.</p>
+
+<p>Que pourrait-elle, pauvre femme, ajouter
+encore à mon éducation ?</p>
+
+<p>— Ma chère maman, comptez sur moi,
+j’irai…</p>
+
+<p>Nous croisons deux regards noirs d’orage.</p>
+
+<p>Entre nous, il y a maintenant <i>la quotité
+disponible</i>.</p>
+
+<p>Mais en quoi cela peut-il l’intéresser ?</p>
+
+<p>Elle se lève pour prendre congé.</p>
+
+<p>Sur le seuil, pendant que je m’efface :</p>
+
+<p>— Il faut soigner votre blessure, mon fils.
+Les coups de couteau sont toujours très
+malsains, au printemps.</p>
+
+<p>Un brouillard monte sur ma vue. Je ne
+vois plus distinctement. Colère ou honte, je
+tremble.</p>
+
+<p>Un élancement nouveau dans ma blessure.
+Comment sait-elle ?… Inutile de nier.</p>
+
+<p>— Comment savez-vous ?</p>
+
+<p>— On sait toujours ce que l’on veut savoir.
+Et j’ajoute ceci pour votre gouverne,
+puisque vous roulez jusqu’à des aventures de
+ce genre : la fille qui vous a gratifié de ce
+coup de couteau est sous la surveillance de
+la police. Il est probable qu’on vous surveille
+aussi… en haut lieu. Prenez garde !</p>
+
+<p>Je serre brusquement le bras de ma mère.
+Elle a un mouvement de révolte et d’horreur :
+non parce que je lui fais mal, mais parce que
+je la touche, affreuse mortification !</p>
+
+<p>— Voulez-vous me dire tout de suite ce
+que vous désirez ? Ces manières, genre dernier
+empire, ne sont plus à la mode, je vous
+assure.</p>
+
+<p>Ses yeux au ciel :</p>
+
+<p>— Encore vos romans ? Je ne désire rien,
+Monsieur, que votre guérison. (Et sa voix
+conserve des notes de cristal de la chapelle
+des trappistines.) Votre guérison radicale du
+corps et de l’âme ! La préfecture est là. On
+peut s’en servir quand on a un enfant tellement
+dénaturé qu’il oublie de vous faire part
+de ses accidents de bicyclette. Les détails
+manquaient dans les journaux. J’ai envoyé
+un de mes amis, un vieil avocat fort estimable,
+en demander au parquet. Le dossier
+d’une nommée Léonie Bochet nous a édifiés
+sur votre conduite. D’ailleurs, vous êtes bien
+libre, n’est-ce pas, depuis votre âge de raison…</p>
+
+<p>Il me semble qu’on fouille ma blessure avec
+des ongles pointus.</p>
+
+<p>— Vous n’allez pas faire de mal à cette
+fille, je pense.</p>
+
+<p>J’ai la tête en feu.</p>
+
+<p>Ah ! pauvre tante ! La raillerie, l’intrépidité,
+la Fronde…</p>
+
+<p>Je suis tout d’un coup un petit garçon frissonnant
+de fièvre. Mes yeux se brouillent de
+plus en plus. J’ai le vertige du surnaturel et
+suis tout prêt à croire que ma mère est
+douée de la puissance des archanges exterminateurs.</p>
+
+<p>Libre, moi, oui. Mais Léonie ? Et je ne
+réfléchis pas qu’il faudrait ma propre plainte.</p>
+
+<p>— Mon Dieu, maman, vous considérez
+cette personne comme un objet impur. Vous
+briseriez volontiers mes petites statuettes de
+jade et d’ivoire qui sont peu décentes, je
+l’avoue, et vous laisseriez tomber cette fille
+par terre, sans penser qu’elle a une âme,
+qu’elle est également un objet d’art précieux.
+Je vous en prie, faites bien attention à vos
+gestes, ne brisez rien… j’y tiens beaucoup.</p>
+
+<p>Et j’ai trente-trois ans ! Je me battrais.</p>
+
+<p>Elle me répond, pleine de mansuétude :</p>
+
+<p>— Pouvez-vous supposer, mon cher enfant,
+que j’abandonnerai jamais mes droits
+de mère chrétienne ? Vous êtes en grand péril
+et je ne puis que prier de loin, mais nul
+au monde, pas même vous, ne peut m’empêcher
+de demeurer en prière pour votre âme,
+pendant que vous dormez. Une mère veille
+toujours.</p>
+
+<p>(Chapitre XII des confessions du père
+François Nordelet, page 8, ligne 5.)</p>
+
+<p>Elle sort.</p>
+
+<p>Ma mère porte malheur, comme la religion
+et comme la vertu.</p>
+
+<p>C’est elle qui m’a livré, enfant, à ma
+tante.</p>
+
+<p>C’est elle qui va me précipiter dans une
+aventure folle.</p>
+
+<p>Si on ose toucher à mon objet d’art, dieu,
+diable ou police, je lui offre un asile chez
+moi.</p>
+
+<p>Je suis exaspéré et je vais m’abattre sur
+mon divan, les poings crispés, le front chaud.</p>
+
+<p>Je ne suis donc plus maître de ma vie d’amour ?</p>
+
+<p>Ai-je dérogé, par hasard ?</p>
+
+<p>Et deux femmes se dressent aux deux bouts
+de ma route.</p>
+
+<p>Elle, Cléopâtre, le beau vice doré, le sexe
+attirant…</p>
+
+<p>Ma mère, la vertu maléfique, repoussante…</p>
+
+<p>… <i>Madame et Mère, née de la Paillerie</i>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11">XI<br>
+<span class="xsmall">SOUS LE NEZ DE DIEU</span></h2>
+
+
+<p>La gouvernante, d’un humble accent, murmure :</p>
+
+<p>— Non, elle ne passera pas la semaine,
+monsieur Louis, malgré la chaleur. Son catarrhe
+lui remonte et c’est la fin. Demain, on
+doit lui apporter le bon Dieu pour être plus
+sûr. Elle nous l’a demandé. Elle verra sa
+fille, son gendre… oh ! elle est devenue bien
+plus douce à soigner, la pauvre chère dame.
+Si vous pouviez, maintenant, obtenir qu’elle
+se raccommode avec Madame la comtesse,
+ce serait sa tranquillité pour l’autre monde,
+vous comprenez ?</p>
+
+<p>Oui, je comprends, il s’agit de renouveler,
+en petit, la scène de l’inquisiteur menaçant
+de la torture qui ne sauvegarde pas l’argent
+pour la plus grande gloire de Dieu. Cette
+scène-là peut s’intituler : <i>Quotité disponible</i>.</p>
+
+<p>Mon flair de fauve ne s’y trompe pas.</p>
+
+<p>J’entre chez Mme Chasel pour la seconde
+fois depuis quinze ans.</p>
+
+<p>Oh ! l’oubli lourd de ceux qui ont aimé
+des femmes et les laissent mourir loin, dans
+le manteau troué de leur vieillesse !</p>
+
+<p>La chambre est sombre.</p>
+
+<p>Je reconnais peu à peu les tentures de
+damas bleu pâle, et le pouf où la levrette
+arrondit sa patte, et le petit meuble de laque
+sur une console, un cadeau de moi, enfant.
+Je reconnais le tapis, si usé, les potiches en
+vieux Sèvres, la pendule, avec, dessus, deux
+amours de bronze couronnés de roses d’or.</p>
+
+<p>Elle est couchée au fond d’un lit très vaste,
+sous un amoncellement de couvertures et
+d’oreillers.</p>
+
+<p>Elle a toujours froid, me dit-on.</p>
+
+<p>— C’est donc toi, Loulou ?</p>
+
+<p>Oh ! cette voix cassée, trémolente, cette
+voix de femme perpétuellement effrayée par
+l’horreur de la nuit infernale qui se prépare
+pour elle.</p>
+
+<p>Elle a un serre-tête de linge blanc, un
+bonnet d’hospice ; des cheveux gris tombent
+autour, en mèches luisantes d’une sueur de
+fièvre.</p>
+
+<p>Son visage est tout réduit, comme en
+caoutchouc couturé, lacéré sous les stylets
+impitoyables des rides. Ses yeux, un peu
+bordés de rouge, noient leur prunelle derrière
+une taie comme deux têtes de nouveau-nés
+derrière une vitre sale. Elle a une camisole
+fort simple, en calicot dur, elle qui
+aimait les dentelles mousseuses.</p>
+
+<p>Elle me tend la main, une chose déjà
+morte, craquante comme une feuille jaune, et
+en me tendant la main, sa camisole s’ouvre :
+je vois qu’elle a deux emplâtres sur la poitrine.</p>
+
+<p>Non ! ce sont ses deux seins.</p>
+
+<p>Non ! c’est impossible… Je veux, moi,
+que ce soient deux emplâtres.</p>
+
+<p>— J’ai osé venir, ma tante, parce que l’on
+m’a dit que cela ne vous déplairait pas.</p>
+
+<p>Elle rit, toussote, ses yeux roulant à droite
+et à gauche s’égarent dans un bon rêve
+d’honnêteté bourgeoise.</p>
+
+<p>Elle a tout oublié.</p>
+
+<p>Elle est devenue si vieille tout d’un coup.</p>
+
+<p>Il n’y a pas eu de transition.</p>
+
+<p>Elle est si loin de tout cela.</p>
+
+<p>D’ailleurs, la femme de trente-neuf ans
+qui a quarante ans est une autre femme, et
+la femme de soixante-cinq ans n’a jamais eu
+même quarante ans.</p>
+
+<p>Rien ne s’enchaîne normalement comme
+chez nous, les hommes.</p>
+
+<p>Elles ne vieillissent pas.</p>
+
+<p>Elles meurent d’époque en époque, se
+transforment.</p>
+
+<p>On dirait que des génies malins les poursuivent
+pour leur donner, successivement,
+toutes les hontes et tous les espoirs.</p>
+
+<p>Oh ! les pauvres saintes femmes ! Celles
+qui ont aimé.</p>
+
+<p>(Celles que nous aimons ne sont jamais des
+saintes.)</p>
+
+<p>J’ai poussé le pouf de damas bleu et me
+suis mis à genoux, comme jadis, sur la
+levrette à patte arrondie en queue de cruche,
+pour me rapprocher d’elle.</p>
+
+<p>La gouvernante se retire discrètement.</p>
+
+<p>— Ah ! on t’a dit, on t’a permis… C’est
+bien d’être venu, Loulou (elle se soulève
+péniblement et me regarde effarée). Voyons,
+toi, qui ne m’as pas examinée depuis longtemps ?
+Examine-moi bien… Est-ce que je
+suis si, si malade ? Réponds sans mentir,
+Loulou.</p>
+
+<p>— Tante, tu es folle ! Toujours folle ! Tu
+as la mine heureuse de quelqu’un qui se
+dorlote, voilà tout ! Tolérez-vous qu’on vous
+embrasse ?</p>
+
+<p>Elle semble chercher dans sa mémoire
+pourquoi cela ne serait pas tolérable. L’égoïste
+préoccupation de sa fin prochaine l’empêche
+d’avoir aucune lucidité d’esprit. Elle sent,
+vaguement, que j’étais un très mauvais sujet,
+un gamin mal élevé, (surtout par elle). Oui,
+elle y est, à présent : un neveu capable de
+tout, fabriquant des étoles avec les rideaux
+du salon ponceau.</p>
+
+<p>— Mon Dieu, comme tu as grandi, Loulou,
+et engraissé. Tu as l’air d’un homme…
+raisonnable. Je t’ai laissé moutard. Dis donc,
+on met des jaquettes gris perle, maintenant,
+et à revers de soie ? Une mode que j’ai connue
+et qui revient. C’est singulier ! Moi, tu
+sais, je ne sais plus rien, on ne me visite
+guère… Les vieilles femmes ! (Elle toussote.)
+Tiens ! un bouquet de réséda ! C’est donc ma
+fête, aujourd’hui. Tu es gentil d’avoir eu
+cette attention… Voyons, quand je tousse,
+réponds-moi bien franchement, quel effet ça
+te produit ?</p>
+
+<p>Elle tousse avec effort.</p>
+
+<p>On dirait une poulie qui grince pour la
+première fois depuis des siècles.</p>
+
+<p>— Tante, cela me produit l’effet d’une
+mauvaise plaisanterie de votre part. Vous
+voulez me faire peur ; seulement, ça ne prend
+plus…</p>
+
+<p>Elle se met à rire.</p>
+
+<p>— Jamais sérieux, ce garçon ! Quel drôle
+de garçon… Alors, ta mère a voulu te marier ?…
+On s’est encore disputé pour cette
+histoire, j’ai entendu raconter ces choses.
+On a le temps de comprendre quand on est
+seule… Pauvre Loulou ! J’ai lu toutes tes lettres…
+oui… oui… je n’ai jamais répondu. Une
+idée de mon confesseur. (Avec bonhomie :)
+Il faut bien leur en passer à ces bourreaux
+qui nous promettent le ciel. Toi, tu ne crois
+à rien, tu as tort. Enfin, je suis contente de te
+revoir. Tu es en santé, au moins, Loulou ?</p>
+
+<p>— Peuh ! j’ai failli me casser un bras, le
+mois dernier.</p>
+
+<p>— Comme c’est malin, ça. Tu grimpes
+donc toujours aux arbres ?</p>
+
+<p>Elle a l’air d’avoir oublié <i>précisément</i> le
+temps écoulé entre ma sortie de l’école et
+mon retour d’Italie.</p>
+
+<p>— Quelquefois, oui, ma tante.</p>
+
+<p>Je tiens sa main, une chose atroce, sèche,
+grise, avec des espèces de mousses brunes
+entre les doigts et des ongles violets.</p>
+
+<p>Je la baise doucement.</p>
+
+<p>Elle esquisse le geste de me calotter.</p>
+
+<p>— Ah ! non, petite tante, pas ça, dites !
+J’ai des moustaches et vous allez me faire…
+beaucoup plus de mal.</p>
+
+<p>Je suis terrorisé à cette pensée de recevoir
+des gifles de cette main, <i>la même</i> !</p>
+
+<p>Elle rit, s’étire un peu, cligne de l’œil.</p>
+
+<p>— Drôle de garçon ! J’ai été bien bête de
+me priver de tes visites, tu m’aurais fait rire
+quelquefois. Ça m’empêche de sentir mes
+douleurs, de te voir. Dis-moi ? je suis sûre
+que tu m’en veux, au fond ? (Elle devient
+mystérieuse.) Mais je dois réparer, oui j’ai
+promis de réparer et je n’ai qu’une parole,
+Loulou, c’est comme si le notaire y avait
+passé. Je ne pense pas m’en aller encore,
+Dieu merci, cependant, on a pris ses petites
+précautions de vieille bonne tante qui n’oublie
+pas que son seul enfant c’est toujours son
+neveu… Voyons, Loulou, qu’est-ce que tu
+regardes sur la table ? Tu ne m’écoutes pas.</p>
+
+<p>— Si, ma tante.</p>
+
+<p>Je regarde sur la table de son chevet,
+entre des fioles pharmaceutiques et des tasses
+de porcelaine commune, un petit chapelet
+<i>en perles de Rome</i>, ce que les dévotes appellent
+<i>une</i> dizaine, moitié bracelet, moitié
+joujou à prières ; il est là, souvenir diabolique
+des mille folies de deux amants, plus
+épris peut-être de voluptés que de véritable
+amour.</p>
+
+<p>— Fais-moi le plaisir de m’écouter religieusement,
+Loulou !</p>
+
+<p>La femme autoritaire qui reparaît.</p>
+
+<p>Elle sort de son linceul, et la momie retrouve
+la parole sous les bandelettes de la
+dévotion.</p>
+
+<p>— Voilà, j’ai fait un testament. On l’aurait
+bien trouvé après ma mort, mais je préfère
+te le dire tout de suite. Je ne t’ai pas oublié,
+pas plus que Marie-Louise. Ta mère
+a été bien dure pour moi, cependant, j’ai
+mon intérêt à lui laisser quelque chose.
+Ensuite, l’avenir n’est pas si brillant de ton
+côté (elle s’anime). Toi, tu écris des livres
+qui ne sont pas lisibles… Je n’y ai jamais rien
+compris… l’emballement des gens là-dessus,
+ça ne durera pas. Je te le dis comme je le
+pense. Toutes ces histoires d’amour, ça n’a
+jamais beaucoup de vogue. On s’en dégoûte.
+Les gens sont plus sérieux que ça.</p>
+
+<p>— Oui, tante, ou ils le deviennent, je suis
+de votre avis.</p>
+
+<p>— Et qu’est-ce que tu feras, quand on ne
+lira plus de romans ?</p>
+
+<p>— Quand on ne lira plus de livres d’amour,
+tante, je n’aurai plus rien à faire ; la terre
+aura cessé de tourner.</p>
+
+<p>— Mauvais garnement ! Si seulement je
+pouvais te montrer mon confesseur. Voyons,
+Loulou, pas de bêtises ! Va fermer la porte.
+Ma gouvernante écoute, j’en suis sûre. Là…
+baisse la portière. Non ! Pas comme ça ; détache
+le rideau de l’embrasse. Mais tu vas
+tout déchirer !… Tu es bien maladroit ! C’est
+étonnant comme un homme ça ne sait rien
+faire proprement. (Je reviens anxieux ; dans
+une minute, elle aura envie de me calotter.)
+Ah ! où est-ce que j’en étais ? Le testament !
+C’est très drôle, je suis obligée de chercher
+mes mots comme avec la pince à sucre !
+Enfin, j’y suis : Je te lègue (elle appuie sur
+les syllabes) cinquante mille francs, la moitié
+de ce que je voulais te donner, et les autres
+cinquante mille francs à ta mère, parce que
+le Juif plaidera, lui. Alors, comme je craignais
+tes étourderies habituelles… j’espère,
+hein ?… tu saisis bien… Je suis sûre, maintenant,
+que ta mère plaidera de son côté.
+Elle veut beaucoup savoir ce que je lui
+lègue… Tu pourras lui dire, de ma part,
+que je lui lègue… la permission de défendre
+tes intérêts. Elle qui aime tant la chicane !…</p>
+
+<p>Je suis écœuré.</p>
+
+<p>C’était bien cela.</p>
+
+<p>— Petite tante, pourquoi voulez-vous me
+léguer des ors puisque vous savez que je
+gagne ma vie… exprès pour ne plus rien
+demander à personne…</p>
+
+<p>— D’abord, je tiens à déshériter ma fille…
+parce qu’elle est plus riche que moi et qu’elle
+me déteste ; ensuite, mon gendre est un Juif
+qui ne mérite pas un sou… pas un sou ! Et
+puis… Loulou, tu es un grand enfant, tu es
+toqué ; seulement, quand tu te marieras, tu
+seras bien aise de mettre mes épingles dans
+ta corbeille de noces.</p>
+
+<p>— Je ne veux pas me marier, ma tante.</p>
+
+<p>— Allons donc ! Il faut toujours finir par
+là. Tiens, va me chercher le papier, là-bas,
+dans le petit meuble de laque, sur la console.
+La clé se trouve sous la pendule. Ne
+casse rien, je t’en prie. Tu es si brouillon.</p>
+
+<p>Je trouve la clé. J’ouvre le petit meuble,
+je prends le papier, je l’apporte. Mais j’ai
+envie de casser quelque chose.</p>
+
+<p>Et je ne peux pas m’empêcher de sourire
+en songeant à cet instinct des femmes
+d’amour qui font toujours passer leur amour
+avant leur devoir, même quand elles ont
+oublié.</p>
+
+<p>— Qu’en dis-tu, Loulou ? C’est bien en règle !</p>
+
+<p>— Pas à mes yeux, non.</p>
+
+<p>— Ah ! tu sais, Loulou, j’entends être
+obéie. Heureusement que ta mère plaidera,
+et vous aurez la quotité disponible. (Elle
+toussote.) Oui !</p>
+
+<p>Admirable logique de l’illogisme humain !</p>
+
+<p>— Tante, ne vous tourmentez pas, vous
+êtes fatiguée. C’est convenu, nous plaiderons.</p>
+
+<p>— Ta parole, hein ! Va remettre ce testament
+à sa place.</p>
+
+<p>— Je vous donne ma parole, tante, que je
+remets cette enveloppe où je l’ai prise.</p>
+
+<p>Et gravement, je glisse une de mes cartes
+dans cette enveloppe sacrée :</p>
+
+
+<p><span class="sc">Louis Rogès</span><br>
+<i>Homme de lettres.</i></p>
+
+
+<p>Ma mère, son estimable belle-sœur, saura
+ma réponse. Et elle en éprouvera une certaine
+commotion nerveuse, elle qui n’a pas
+de nerfs.</p>
+
+<p>— Petite tante, est-ce que vous aviez
+consulté un notaire ?</p>
+
+<p>— Sans doute, mais il n’a pas voulu
+m’écouter. Aujourd’hui, tous les notaires sont
+juifs.</p>
+
+<p>— Oui, ma tante. C’est bien bizarre. Ils
+ont l’esprit de famille, ces gens-là !</p>
+
+<p>— Oh ! mon pauvre gamin, quels bourreaux,
+ces hommes de lois, ces confesseurs,
+ces religieux ! On n’a pas la paix du tout, les
+uns tirent par ci, les autres tirent par là, et
+il y a l’enfer, et il y a le code. Je suis joliment
+heureuse de t’avoir vu.</p>
+
+<p>Je tressaille tout en tortillant le testament.</p>
+
+<p>Elle est d’une telle candeur…</p>
+
+<p>— Dis donc, Loulou, tu ne t’ennuies pas
+trop chez les vieilles femmes ?…</p>
+
+<p>— Moi, ma tante, je m’amuse comme un dieu.</p>
+
+<p>Je m’agenouille sur le pouf. Ce papier
+m’exaspère.</p>
+
+<p>— Tante… tu es bonne… Pourquoi me
+giflais-tu si fort, jadis ?</p>
+
+<p>Elle rit, toussote :</p>
+
+<p>— Donne-moi mes pastilles, là, cette boîte
+rose ; je t’ai giflé parce que… tu en avais
+besoin, mauvais sujet. Tu ne faisais que des
+sottises.</p>
+
+<p>— Nous sommes de vieilles gens, aujourd’hui,
+tous les deux. On peut se faire des
+confidences et se moquer de soi-même…
+demain, je me casserai peut-être le cou en
+grimpant à un arbre… Tante, pourquoi m’embrassiez-vous
+après m’avoir battu ?</p>
+
+<p>Elle songe, cherche sur ses couvertures,
+en grattant du bout des ongles, un mot qui
+ne vient pas.</p>
+
+<p>— Oui, je te battais et je t’embrassais…
+C’est parce que je regrettais de t’avoir battu
+si fort. Ah ! Loulou ! mon pauvre Loulou, je
+me souviens, et tu pleurais, et je pleurais…
+Les prêtres sont de terribles gens… les notaires
+aussi, Loulou ? Est-ce que tu as une
+pensée sur Dieu, toi ?</p>
+
+<p>— Non, ma tante, parce que je lui préfère
+l’<i>Autre</i>.</p>
+
+<p>— Quel <i>autre ?</i> Tu me fais peur !…
+Voyons, ne plaisante pas comme ça, c’est
+très sérieux, ce que je te demande, mon
+garçon !</p>
+
+<p>— Le diable, l’amour, ma tante. Au moins,
+lui ne nous leurre pas, il nous fournit son
+enfer tout de suite, et gratis.</p>
+
+<p>— L’amour ?…</p>
+
+<p>Elle paraît dormir.</p>
+
+<p>Dans le grand silence du lit et de la chambre,
+on entend seulement ses mains qui
+froissent de la soie.</p>
+
+<p>— Loulou ? Est-ce que tu es encore là ?</p>
+
+<p>— Oui, ma tante. Vous désirez que je
+m’en aille ?</p>
+
+<p>— Une fantaisie… tu sais les malades
+ont des idées si bêtes ! Figure-toi que j’ai
+pris goût à l’odeur du tabac depuis que je
+tousse !… Eh bien ! tu ne vas pas rire, j’ai
+envie de sentir de la fumée. Oui, moi qui
+t’ai tant défendu les cigarettes, je voudrais
+te voir fumer chez moi… pour te bien prouver
+que je te pardonne toutes tes sales inventions
+de gamin.</p>
+
+<p>Sentir de la fumée ?</p>
+
+<p>Je la regarde tristement.</p>
+
+<p>Elle rit, déjà retournée à son rêve de
+vieille que la peur de l’enfer talonne.</p>
+
+<p>— Dame ! Si je dois brûler dans le purgatoire
+longtemps…</p>
+
+<p>— Petite tante, vous êtes toujours frondeuse.
+Vous voulez toujours jouer aux choses
+défendues. Un homme ne doit pas fumer
+devant une femme comme il faut, vous le
+savez bien.</p>
+
+<p>— Eh ! tu m’agaces. Je ne suis pas une
+femme… comme il faut. Je suis trop vieille.
+Obéis-moi, mauvais garçon du diable !</p>
+
+<p>— J’obéis, ma tante, j’obéis.</p>
+
+<p>Je cherche un cigare, des allumettes, en
+me penchant un peu en arrière de ses rideaux.</p>
+
+<p>Le testament flambe, je suis débarrassé.
+Là, c’est fini… Un londrès de cinquante
+mille francs, ce n’est pas banal, et je mène
+encore la vie comme je veux. (D’autant mieux,
+qu’après chicane, ce cigare ne vaudrait peut-être
+plus rien du tout.)</p>
+
+<p>Je me remets à genoux pour fumer.</p>
+
+<p>Elle toussote, se calme, aspire doucement.</p>
+
+<p>— Quel mauvais garçon, ce Loulou ! Tu
+reviendras, dis ? Tu es si drôle ! Oh ! tu n’as
+pas changé, toi ! Cette fumée… cette fumée…
+Ah ! chéri, chéri, je vois… Je me
+rappelle des choses… des choses que je ne
+peux pas dire… Dieu me pardonnera, j’ai
+tant souffert ! je suis si vieille, maintenant !…
+Ah ! cette fumée… Chéri ! cette fumée… ton
+corps si blanc et qui sentait la fraise. Ah !
+Loulou !… c’est bon.</p>
+
+<p>Et elle s’endort, paisible, en attendant le
+plus profond sommeil.</p>
+
+<p>Pauvre femme qui a torturé, pauvre folle
+qu’on a torturée ? Est-ce bien là cette même
+bouche qui a râlé, sous la mienne, ce même
+mot, et ose, enfin, le répéter, mourante, <i>sous
+le nez de Dieu ?</i></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c12">XII<br>
+<span class="xsmall">FILLE DE LA DOULEUR, ANARCHIE, ANARCHIE !</span></h2>
+
+
+<p><i>Elle</i> est venue chez moi.</p>
+
+<p>J’étais comme un collégien en vacances ;
+maintenant, je suis comme un très vieux Monsieur
+qu’on a brusquement lâché sur les
+trottoirs en lui disant d’affreuses choses.</p>
+
+<p>Et il m’a fallu enterrer ma tante au lieu de
+courir chez tous les tapissiers pour y chercher
+des soieries jaunes.</p>
+
+<p>Chienne d’existence !</p>
+
+<p><i>Elle</i> est venue. J’écrivais. Elle s’est plantée
+droite devant mon bureau.</p>
+
+<p>— J’ai besoin de cent sous.</p>
+
+<p>Je suis tombé à genoux, je me suis roulé,
+j’ai fait des culbutes, j’avais l’air d’un brave
+animal qui retrouve son maître (je ne dis pas :
+<i>sa maîtresse</i>).</p>
+
+<p>— Oui, oui ! Cent sous ! C’est extravagant !
+Pourquoi pas dix centimes ?</p>
+
+<p>— Quel maboul.</p>
+
+<p>Mais elle restait devant moi comme un
+autre animal point de la même espèce. Elle
+flairait le vent, les sourcils un peu froncés,
+car elle ne plaisante guère, elle, ou ses plaisanteries
+sont des coups de couteau.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas voulu t’envoyer ma maquerelle
+de concierge parce que…</p>
+
+<p>— Oui, oui !… Je t’aime. Assieds-toi, ôte
+ta voilette. Tiens, ce coussin sous tes pieds…
+Tu as remis la robe de notre journée de campagne,
+c’est délicieux ! Voici du Porto et
+des biscuits… moi, je suis content pourvu
+que je boive tes yeux, tu sais ? Tu n’étais
+pas chez toi, dis, avant-hier ? Oh ! j’ai
+attendu dans cette loge de concierge une
+heure mortelle, en face d’une mégère qui
+me racontait des abominations…</p>
+
+<p>Et j’ai vu descendre de sa chambre, par
+l’échelle de meunier, un homme, <i>un type</i>,
+selon son mot, encore tout remué du printemps
+de son corps.</p>
+
+<p>J’ai vu cela et je suis à genoux devant
+elle, je lui baise les mains.</p>
+
+<p>— Oui, j’avais du monde. Faut t’y habituer.</p>
+
+<p>« <i>Force dynamique</i>, <i>Tremplin</i> et <i>paroxysme</i>
+de la <i>passion</i> » conseillés comme
+système d’art… J’en ai assez. Je ne veux
+plus qu’elle demeure là-bas. Je la veux près
+de moi, non pour la torturer à mon tour, mais
+pour qu’elle se repose tout enveloppée de
+l’effroi respectueux de mon amour.</p>
+
+<p>Je ne sais plus du tout ce que je dis.</p>
+
+<p>— Reine, pourquoi me demander de l’argent
+pièce à pièce comme un gosse qui va
+s’acheter des billes ? Laisse-moi te mettre
+une bonne fois à l’abri de ton infâme genre
+de misère. Est-ce que tu aimerais <i>le métier</i>,
+par hasard ?</p>
+
+<p>— Ne me tourmente pas avec tes bêtises.
+Je veux rien savoir. Faut me laisser méchante,
+moi.</p>
+
+<p>Elle trempe ses lèvres dans le Porto, fait
+une grimace et regarde le salon.</p>
+
+<p>— C’est <i>encore</i> du muscat trop sucré !
+Dis donc, chez toi, on dirait le b… de la
+rue… (Pas de réclame !) il est tendu aussi en
+soie rouge.</p>
+
+<p>— Très flatteur ! Allons, Reine, un bon
+mouvement… viens habiter ici, et ce sera
+complet.</p>
+
+<p>Je ris.</p>
+
+<p>Elle rit, en dedans.</p>
+
+<p>— Est-il maboul, ce garçon-là. (Elle
+cligne des yeux.) Ce serait pourtant le seul
+moyen pour me tirer de leurs pattes, en
+<i>attendant mieux</i>.</p>
+
+<p>Je me croise les bras.</p>
+
+<p>— Seulement, tu aurais peur de manquer
+<i>sa</i> sortie de prison ?</p>
+
+<p>Elle a un geste de tête en arrière comme
+celle qui redoute toujours les soufflets.</p>
+
+<p>— Ah, non, j’ai pas peur ! Quand il sortira,
+je m’en irai, voilà tout.</p>
+
+<p>Je me remets à ses pieds, je tiens ses genoux
+que j’embrasse au travers de sa robe.</p>
+
+<p>— Sérieusement, veux-tu demeurer ici ?
+Je serai ton frère, rien que ton frère. J’attendrai
+pour t’aimer… moins, que tu m’aimes…
+davantage. Je serai… ton amant de cœur,
+d’une race nouvelle d’amant de cœur. Pardieu,
+ne mâchons pas les termes et allons-y
+gaiement. Ton souteneur comme l’<i>autre</i>, qui
+donnera des coups de couteau à ceux qui t’embêteront…
+ou qui en recevra, cela me paraît
+plus certain. Reine, ma petite Cléopâtre bien
+aimée, tu essayeras sur moi les poisons tout
+à ton aise et tu dormiras la nuit. Ce que
+cela sera doux ! Nous aurons l’aplomb de
+nous fiche du monde qui se fichera de nous.
+L’idylle la plus monstrueuse que jamais démon
+ait pu rêver dans le cerveau d’un homme.
+Nous serons si chastes étant tellement corrompus
+déjà, que nous finirons par mourir un
+jour de nos fièvres. Un joli programme ! Est-ce
+que cette perspective ne te réjouit pas ?
+Voyons, Reine, il y a, touchant mon logis,
+deux chambres à louer qui ont une sortie
+particulière, un escalier de service… Je veux
+que tu puisses courir la nuit et me ramener
+des hommes si tu l’oses, mais je te déclare
+que si je m’en aperçois, je tire dessus… <i>Je
+veux qu’on soit libre chez moi.</i></p>
+
+<p>Je sens que je deviens positivement enragé.</p>
+
+<p>Elle rit et hausse les épaules.</p>
+
+<p>— Sois tranquille, mon petit homme, si je
+reste ici, ce sera pour dormir. J’en peux plus.
+(Et lasse elle s’appuie sur sa poitrine, ajoute
+d’une voix bâillante :) <i>Du chiqué</i>, tes histoires,
+ça finira mal, et ça fait tout de même
+plaisir quand ça vous passe dans l’oreille.
+Tu es bien maboul, mais tu es brave. J’aurais
+pas cru… Vois-tu, c’est crevant leurs
+petites visites, et ils m’en content, eux aussi,
+des histoires pour <i>les mœurs</i>. Dis donc, est-ce
+qu’un type comme toi peut avoir des raisons
+avec la police ?</p>
+
+<p>J’éclate.</p>
+
+<p>— Non, Reine, non ; je n’ai jamais ni volé
+ni assassiné personne, et je suis fort net sous
+le rapport des… mœurs. Je suis ce qu’on
+appelle un honnête homme. Un assez joli
+genre de canaille, je t’assure. Tu es donc,
+toi, une simple petite fille ? Ma parole, tu
+crois au loup-garou !</p>
+
+<p>Et je l’embrasse, fraternellement, dans le
+cou, sous la toison noire de ses cheveux relevés.</p>
+
+<p>Elle, d’un ton résigné.</p>
+
+<p>— Déjà les saletés qui commencent ? Je
+dormirai pas mieux chez toi.</p>
+
+<p>Cette fille a la conscience de l’absolu. Pourquoi
+ceci et pourquoi pas cela ? Pourquoi
+cela et pourquoi pas ceci ? Excellent tremplin.
+Nous allons devenir très gentils ; seulement,
+il y a le coup de couteau. Le donnerai-je,
+ou le recevrai-je ?</p>
+
+<p>Je suis nerveux.</p>
+
+<p>Elle se lève, remet sa voilette.</p>
+
+<p>— Je leur laisserai tout mon bazard,
+hein ? J’arriverai comme je suis… c’est-à-dire
+sans liquette, j’en ai pas. Je suis forcée
+de leur écrire mon adresse, je t’ai prévenu.</p>
+
+<p>— J’accepte toutes les responsabilités les
+yeux fermés… pour ne pas te voir <i>sans liquette</i>.</p>
+
+<p>Et elle part.</p>
+
+<p>… Le lendemain, j’enterre ma tante.</p>
+
+<p>Cérémonie de famille (toujours vraiment
+funèbres, celles-là !)</p>
+
+<p>Il pleut. Les seules larmes sincères, le
+ciel les déverse à flots. Ordinairement, je
+n’assiste pas à ces corvées mondaines, mais il
+pleut tellement que je ne peux pas voir partir
+cette vieille femme sans aller lui offrir mon
+bras.</p>
+
+<p>Pauvre petite tante ! Il ne pleuvait point,
+en Italie, où nous avons mangé de ces fruits
+brûlants mûrissant près du Vésuve… et
+si remplis de cendres !</p>
+
+<p>— Joseph, ma redingote, la dernière,
+celle cintrée… Joseph, vous serez plein
+de prévenances pour Mlle Léonie et vous
+la servirez comme moi-même.</p>
+
+<p>— Oui, Monsieur. Ah ! vous allez en
+avoir des ennuis. Votre mère, pardon, Madame
+la comtesse…</p>
+
+<p>— Il n’y a plus de comtesse, Joseph. Il y
+a la reine et saluez très bas ou je vous flanque
+dehors…</p>
+
+<p>Maison mortuaire.</p>
+
+<p>Réception froide. Poignées de mains rares
+et molles. Je fais scandale. Le plus terrible
+de tous : le scandale muet. Ma mère a un
+petit sourire protecteur qui me prouve qu’elle
+n’a pas encore ouvert le moindre testament !
+On cherche. Je suis hermétique…</p>
+
+<p>Des dames âgées, des messieurs graves :
+on n’est pas triste.</p>
+
+<p>Toujours la réunion d’actionnaires qui
+déclarent quelqu’un en faillite.</p>
+
+<p>Devant moi, les femmes se reculent en
+rangeant leurs jupes, les hommes, des commerçants
+ennemis-nés de ceux qui travaillent
+<i>dans l’amour</i> au mépris des sentiments
+de famille, affectent de ne pas me
+parler. Un seul me tend plus gracieusement
+la main et cause : le gendre juif. Une
+redingote plus cintrée encore que la mienne,
+beaucoup de chic. Il me parle avec un pli
+railleur de lèvres de mes œuvres. Il les a
+lues et il les admet. Ce Monsieur vend je
+ne sais quoi dans trois quartiers différents
+de Paris, et cela doit lui être joliment commode
+pour tromper sa femme, qui est bossue.</p>
+
+<p>Elle est à côté de moi, petite tortue inquiète
+rentrant le col sous sa carapace de
+deuil. Un chignon noir superbe. Les bossues
+ont toujours de beaux cheveux. Là, sur
+la nuque, une petite place pâle, un trou de
+neige rafraîchissant, et pouvant, à la rigueur,
+mettre l’eau à la bouche.</p>
+
+<p>Pauvre petite cousine ? A-t-elle eu son
+rêve d’amour, et l’a-t-elle réalisé ?</p>
+
+<p>Déjà trois enfants. Une passive, une résignée,
+une excellente mère, dit-on. Je devine
+qu’elle a horreur de moi. Elle me fuit, se
+dissimule derrière des couronnes de perles
+gigantesques et ne m’a pas tendu la main.</p>
+
+<p>Je comprends. Selon la légende, je suis
+le monstre incestueux, l’amant de sa mère,
+c’est-à-dire qu’au lieu de se dénommer ma
+cousine, elle pourrait aussi bien représenter
+ma fille, et son mari, mon gendre. Admirable
+complication.</p>
+
+<p>Nous partons, Madame <i>Mère</i> est très
+digne. Elle s’enquiert tout le temps de la
+couronne des <i>sœurs de la Passion</i>.</p>
+
+<p>Les sœurs <i>de la Passion</i> ! Une confrérie
+spéciale…</p>
+
+<p>Notre sœur en la passion, ma pauvre petite
+tante, priez pour moi… et pour la fille Léonie !</p>
+
+<p>A l’église.</p>
+
+<p>Chaleur orageuse dégageant des odeurs de
+chien mouillé de tous les parapluies. Violent
+parfum catholique : un mélange de chaussures
+malpropres et d’encens.</p>
+
+<p>Ma cousine me regarde désespérément,
+de loin.</p>
+
+<p>Quand on songe qu’à Paris, où tout s’oublie,
+ma mère a trouvé le moyen d’entretenir
+cette… légende autour de la malheureuse
+vieille morte depuis quinze ans !</p>
+
+<p>Les curés nasillent, se dépêchent ou
+s’attardent, avec le rythme d’une mélopée
+développant de la fatigue pour tout le monde.</p>
+
+<p>La quête. Je regarde ma cousine.</p>
+
+<p>Elle baisse les yeux sous son voile et
+j’aperçois la petite place de neige, entre la
+nuque et le col, qui devient rose.</p>
+
+<p>Toi, ma petite, tu es sensuelle.</p>
+
+<p>Je me rapproche et nous voici, <i>messieurs
+et dames et la famille</i>.</p>
+
+<p>Bruits de cercle. « <i>Un louis qui tombe.</i> »
+« <i>Ramassez.</i> » Avec cette différence qu’aucun
+chasseur ne vient vous rendre la monnaie.</p>
+
+<p>Des panaches ondoient et nous allons recevoir
+les gens à la porte, une figure de cotillon.</p>
+
+<p>Ma cousine est tout près de moi. Elle
+tremble. Cela m’énerve. Je la pousse un peu
+du côté de son mari, sans le vouloir.</p>
+
+<p>— Pardon, Madame.</p>
+
+<p>Une réponse à voix inintelligible, presque
+un souffle.</p>
+
+<p>— Je vous ai pardonné de tout mon cœur,
+Monsieur.</p>
+
+<p>Les dévotes ont un art exquis pour vous
+parler à l’église sans que personne puisse
+entendre.</p>
+
+<p>J’entends très bien. Celle-ci chasse de
+race.</p>
+
+<p>Ma mère est impassible. Espérons qu’elle
+n’a rien saisi.</p>
+
+<p>Elle est forcée, un moment, de s’appuyer
+sur mon bras, Madame Mère, et je crois que
+nous allons nous dévorer. Le contact du
+vice, tous les ferments de corruption… Horreur !</p>
+
+<p>Elle appuie légèrement ses doigt noirs
+d’exorciste.</p>
+
+<p>On dirait une fiancée qui n’ose…</p>
+
+<p>Brutalement, je presse ce bras dans une
+inconsciente volonté de lui faire mal.</p>
+
+<p>C’est trop de corvées pour un seul jour.</p>
+
+<p>Nous passons.</p>
+
+<p>Des réflexions, à la sortie : « C’est le neveu ? »
+« Oui, ma chère, il est bien. » « Quelle
+figure pâle ! Il a l’air d’un noceur. » « Ah !
+Ah ! un de Rogès, ma chère, c’est toujours
+noceur. » On entoure le corbillard comme on
+entourerait une voiture de noce, en effet, et
+l’on parle trop haut.</p>
+
+<p>Ma mère, cette fois-ci, a tout entendu.</p>
+
+<p>Chose singulière, cela ne semble pas la
+faire s’évanouir, au contraire.</p>
+
+<p>Ses yeux brillent. Elle pince moins la
+bouche. Ses narines se détendent un peu, lui
+festonnant un nez moins pointu. Elle pèse
+davantage sur mon bras, c’est une demi-seconde
+d’abandon, mais c’est réellement de
+l’abandon féminin.</p>
+
+<p>J’ai envie de rire.</p>
+
+<p>Est-ce qu’elle serait flattée d’avoir un fils
+noceur ?</p>
+
+<p>Ou d’être, simplement, au bras d’un Monsieur
+bien ?</p>
+
+<p>Pauvre petite tante ! Ne les écoute pas, dis ;
+je suis venu parce que je te pensais seule de
+ton espèce, ici, mais je m’aperçois qu’elles
+te ressemblent toutes… et Dieu m’est témoin
+qu’à l’heure sexuelle ou à l’heure de la mort,
+le mâle est toujours le roi.</p>
+
+<p>Bonsoir. J’en ai assez.</p>
+
+<p>Je te lâche, petite tante, pour courir après
+une fille, et je t’entends, souffle dernier de la
+dévote, au fond de ton cercueil :</p>
+
+<p>— Va ! Va ! Tu seras toujours un mauvais
+garçon du diable !</p>
+
+<p>— Oui, ma tante… et ce n’est pas absolument
+de ma faute.</p>
+
+<p>Je rentre.</p>
+
+<p>Ma journée gâchée.</p>
+
+<p>Pas possible d’aller chercher des soieries
+jaunes, ni de louer les deux chambres séance
+tenante.</p>
+
+<p>Impossible d’écrire. Je rêve.</p>
+
+<p>Joseph, très anxieux, m’apporte des lampes.</p>
+
+<p>— Monsieur voudrait-il recevoir ?</p>
+
+<p>— Qui ?</p>
+
+<p>— Quelqu’un de… <i>sérieux</i>.</p>
+
+<p>Sans attendre une permission que je ne
+voulais pas lui donner, il s’efface devant un
+homme peut-être sérieux, mais très mal habillé.</p>
+
+<p>Nous restons à nous examiner, les yeux
+hostiles.</p>
+
+<p>Un bonhomme chauve, linge douteux, cravate
+voyante.</p>
+
+<p>L’ancien prote ou correcteur dans la dèche
+ayant cinq petits enfants, une femme malade.
+Je cherche ma bourse.</p>
+
+<p>— Monsieur de Rogès, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Monsieur Rogès tout court, s’il vous
+plaît.</p>
+
+<p>— Ah ! très bien ! Est-ce que l’on pourrait
+causer gentiment ? Non. Je n’ai besoin
+de rien. Je viens pour vous rendre un service,
+au contraire.</p>
+
+<p>Je suis furieux. Il va me lire un manuscrit
+et m’apprendre à faire un roman.</p>
+
+<p>— Trop heureux. Comment vous appelle-t-on ?</p>
+
+<p>J’ai reçu, un soir, un Monsieur identique
+qui avait découvert la manière d’écrire deux
+sonnets différents à la fois et d’une seule
+main. C’était fort ingénieux.</p>
+
+<p>Il désirait prendre un brevet. Il prit un
+petit bronze auquel j’avais la faiblesse de
+tenir, et disparut avec.</p>
+
+<p>Joseph ne garde plus du tout ma porte,
+décidément.</p>
+
+<p>— Je m’appelle Mathieu. Vous ne me connaissez
+pas ; moi, je suis charmé de
+faire votre connaissance. J’ai lu vos livres.
+Il m’ont rudement amusé, bien que je sois
+revenu des choses de la bagatelle. Des casse-tête
+chinois vos livres, entre nous ! Vous
+savez, sans doute, ce que vous voulez dire,
+hein, et vous aimez les petites femmes… ça
+se devine. (Rire gras.) Est-ce que je peux
+m’asseoir ?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>J’ai les poings serrés. Je me crois capable
+de le fourrer dehors sans aucun bronze.</p>
+
+<p>Lui, très doucement.</p>
+
+<p>— Voyons ! M. Rogès… <i>tout court</i> ! Ne
+vous gardez pas à carreaux. Je viens pour
+une histoire de petite femme, la fille Léonie.</p>
+
+<p>Je hausse l’abat-jour d’une lampe.</p>
+
+<p>Un de ses amants peut-être ?</p>
+
+<p>Je me sens une pointe de feu sur les reins.</p>
+
+<p>— Léonie ? Que lui arrive-t-il ou que voulez-vous ?</p>
+
+<p>Il est perplexe et me regarde en dessous
+avec des yeux horriblement câlins.</p>
+
+<p>— Parlerez-vous, à la fin, ou je vous mets
+dehors ! Je n’ai pas le temps, Monsieur.</p>
+
+<p>— Vous êtes vif.</p>
+
+<p>Il sort un petit portefeuille crasseux, me
+montre une carte de couleur.</p>
+
+<p>C’est un agent des mœurs, et un <i>vrai</i>.</p>
+
+<p>— Monsieur Rogès, je ne me flatte pas
+d’être un homme du monde, mais je suis tout
+sucre quand il convient d’arranger les
+choses. Je ne veux pas vous embêter, je suis
+ici pour vous être utile. (Il rit.) On n’empêche
+personne de s’amuser, dans notre arrondissement.
+Vous faites la noce et c’est de votre
+âge ; seulement, vous ignorez quelquefois
+avec qui, et quand on a une famille bien
+posée, ça peut créer des tas d’embarras. La
+fille Léonie est sous notre surveillance, Monsieur,
+est-ce que vous le saviez ?</p>
+
+<p>Je ne reculerai pas d’une ligne. J’ai assez
+des familles <i>bien posées</i>.</p>
+
+<p>— Oui, elle-même me l’a dit, cher Monsieur,
+mais cela ne me regarde pas.</p>
+
+<p>— J’entends ! Parbleu, s’il fallait s’occuper
+de ces détails chaque fois qu’on se… promène…
+Cependant, quand on est cramponné
+par de pareils chameaux, il vaudrait mieux
+venir nous en toucher deux mots à la Sûreté.
+Monsieur Rogès, voulez-vous qu’on l’emballe ?
+Ça ne vous coûtera rien et ça nous
+fera plaisir. Pour ce qui est du côté de votre
+famille, je crois qu’elle en aurait de la satisfaction !
+Ce n’est pas drôle pour une mère
+de savoir son fils dans ces draps-là et n’osant
+pas se plaindre.</p>
+
+<p>Je n’ose pas lui répondre tout de suite, à
+cet homme bienveillant, parce que la colère
+m’étrangle.</p>
+
+<p>J’ai besoin de sang-froid. Si je n’ai rien à
+craindre de mon côté, elle, ils peuvent
+me l’<i>emballer</i>, selon leur expression radicale.</p>
+
+<p>Quand je suis en colère, je n’ai qu’un
+moyen de me calmer, c’est de casser n’importe
+quoi.</p>
+
+<p>Je saisis un cornet de faïence, sur la cheminée,
+et je le brise en deux au coin du marbre.</p>
+
+<p>L’autre me contemple, ahuri.</p>
+
+<p>— Diable ! qu’est-ce qui vous prend donc ?
+j’ai dit une bêtise ?</p>
+
+<p>— Je ne permets à personne de traiter
+Mlle Léonie de <i>chameau</i>, et si vous voulez
+que nous <i>causions</i>, il faut changer de langage
+immédiatement.</p>
+
+<p>— Ah !…</p>
+
+<p>Il recommence à m’examiner.</p>
+
+<p>— Mlle Léonie doit venir demeurer chez
+moi, (j’appuie) chez moi, Monsieur. Ceci,
+pour lui éviter des rencontres fâcheuses. J’espère
+bien qu’on va nous laisser tranquilles.</p>
+
+<p>— Fichtre ! vous aurez de l’agrément.</p>
+
+<p>— Tout l’agrément qu’il me plaira d’avoir,
+soyez-en persuadé.</p>
+
+<p>— Un collage, alors… Et vous comptez la
+garder longtemps ?</p>
+
+<p>— Tout le temps qu’il lui plaira de rester !…
+Tenez, Monsieur, finissons-en. J’aime
+cette fille. C’est absurde, ridicule et j’en
+conviens volontiers, mais c’est réel. J’irai
+jusqu’où mon amour me poussera, n’ayant
+d’ailleurs rien sur la conscience que la
+charge de cet amour… oui… très lourde…
+Je suis seul responsable de mes actes et
+de ma folie. Ma famille me dégoûte profondément,
+surtout depuis ce matin. Je désire
+que ma famille cesse de s’intéresser à mes
+affaires, sinon…</p>
+
+<p>— Vous brisez tout comme la porcelaine
+de la cheminée !</p>
+
+<p>— Oui (et je souris). Préméditation dont
+vous pouvez faire part à vos chefs.</p>
+
+<p>Le bonhomme prend un air tout triste, un
+air presque intelligent.</p>
+
+<p>— Écoutez-moi, monsieur Rogès, vous
+allez vous fourvoyer. Je vois bien, maintenant,
+à quel point vous en êtes. C’est grave.
+Aimez-la… de loin. De si près, chez vous,
+c’est plus dangereux que vous ne le pensez.
+Elle a un amant sous les verroux, un voyou
+de la pire espèce, capable de vous faire chanter
+quand on le relâchera, et même… de vous tuer.</p>
+
+<p>— Ou je le tuerai, Monsieur. Je suis de
+force à me défendre.</p>
+
+<p>— Vous fabriquez de la littérature en ce
+moment, Monsieur Rogès.</p>
+
+<p>— <i>Du chiqué</i>, n’est-ce pas, comme dit
+Léonie ? Peut-être, mais j’ai l’intention de
+vivre mon rêve, et la meilleure preuve, c’est
+que moi, je vous parle sans changer ma
+langue, dans le français qui me sert pour
+écrire, je n’en connais pas d’autre, Monsieur.</p>
+
+<p>L’homme est un peu gêné. Il détourne les
+yeux. On lui a confié une mission trop délicate.
+Je ne suis pas un malfaiteur et je protège
+les filles… en ayant la réputation de
+ne pas bénéficier de leur travail.</p>
+
+<p>Je lui représente une étrange espèce, il
+cherche la catégorie…</p>
+
+<p>— Je comprends tous les langages, Monsieur,
+<i>par métier</i>, seulement je préfère
+croire que vous n’êtes pas capable…</p>
+
+<p>— De vivre en dehors de la société si elle
+m’embête ?… Eh bien, vous avez tort, cher
+Monsieur… Voyons, expliquons-nous, de
+quoi suis-je menacé ?</p>
+
+<p>Je lui offre un cigare.</p>
+
+<p>Il refuse et feuillette son porte-cartes. Il
+tire des tas de petits papiers crasseux, huileux,
+colorés, tachés, et il me lit des choses
+stupides. J’apprends que j’ai porté des roses
+blanches à une fille syphilitique, et que la
+dite fille syphilitique est surveillée par la police
+pour avoir défendu chaleureusement
+son souteneur en pleine audience. (Bravo, la
+reine !) On l’accuse d’un tas de méfaits dont
+le plus sinistre est d’avoir ouvert sa fenêtre
+pour respirer à une heure où les filles ne
+doivent jamais respirer. Elle a dû prévenir
+pour qu’on lui permette de dépasser les fortifications
+en ma compagnie. On connaît mes
+pas et démarches, depuis les roses blanches
+jusqu’à ma station dans la loge de sa concierge.
+On mentionne, pour mémoire seulement,
+que j’ai deux <i>autres</i> maîtresses : <i>la
+Saint-Clair</i>, (ils sont polis) et une femme
+mariée : Mme X (ils sont trop polis).</p>
+
+<p>— Concluons, je vous prie, cher Monsieur
+Mathieu ?</p>
+
+<p>— Donc, Monsieur Rogès, nous devons
+venir, ou elle se présenter. Coup du dispensaire
+puisqu’elle est en carte. Analyse de
+ses correspondances si nous en voyons l’utilité.
+Interdiction de séjour dans les lieux publics
+où éclaterait le moindre scandale, et,
+sur un signe d’un client qu’elle aura simplement
+pincé au bras, nous la coffrons. Voilà
+le bilan.</p>
+
+<p>— Vous voulez m’intimider ? C’est vous
+qui faites de la littérature.</p>
+
+<p>— Monsieur Rogès, vous ne vous amuserez
+pas tranquille, je vous le promets.</p>
+
+<p>— Qui vous dit que ce soit pour m’amuser
+que j’introduis Léonie chez moi ?</p>
+
+<p>Silence.</p>
+
+<p>L’agent hoche la tête.</p>
+
+<p>— Et ses clients ? Croyez-vous qu’ils vont
+la lâcher ? Elle englue le monde, celle-là,
+parce qu’elle a l’air d’un gosse. Ils monteront
+chez vous ? Je vous préviens qu’elle est
+de taille à en abattre douze dans une nuit.</p>
+
+<p>Il me passe un petit papier jaune.</p>
+
+<p>Je lis, sur ce papier, que Cléopâtre a
+reçu, chez elle, pour des motifs qu’elle avoue
+en des termes d’une éloquence… épouvantable,
+sept personnes d’un sexe différent du
+sien, durant quelques heures de crépuscule.</p>
+
+<p>Je commence à devenir fou.</p>
+
+<p>Plus haut, j’ajoute, souriant :</p>
+
+<p>— La prostitution est une belle chose,
+n’est-ce pas, cher Monsieur ?</p>
+
+<p>Il accepte un cigare.</p>
+
+<p>— Réfléchissez, Monsieur Rogès, il ne
+manque pas de grues sous le soleil, si vous
+aimez les grues… défiez-vous de ce collage,
+ou vous n’en sortirez pas propre… même
+avec vos livres et votre nom !</p>
+
+<p>Je me lève brusquement, les poings en
+l’air.</p>
+
+<p>— Assez ! Assez ! Je suis un homme,
+entendez-vous, et non pas un enfant. Je
+veux cette fille, ici, chez moi, et je l’aurai
+ici, chez moi ! Ce que j’en ferai, ça me regarde.
+Allez tous au diable ! C’est l’heure,
+pour moi, de devenir fou. Soit, je deviendrai
+fou. Je n’y puis rien, ni vous non plus.
+Est-ce que vous avez le droit d’introduire
+des sergents de ville dans mes songes, maintenant ?
+Ce serait grotesque de reculer devant
+tous vos fantoches et vos sabres de bois !
+Il faut de la tranquillité pour concevoir
+l’amour ! Et vous empêcherez cette femme
+de m’aimer, peut-être, avec vos discours sur
+la police, la famille et les mœurs ! Elles sont
+propres, vos mœurs policières et familiales.
+Oui, parlons-en ! Je veux qu’elle m’aime.
+J’ai cette furieuse et humble fantaisie d’être
+aimé par Cléopâtre, que vous condamnez à
+vivre déguisée en putain moderne, j’ignore
+pourquoi. Moi aussi, j’essaye mes poisons
+sur ce vieux cœur, sans regarder ce trop
+jeune corps qui vous appartient et dont
+vous faites un instrument de torture… sur un
+très vieux cœur libre, datant de plus loin
+que votre république imbécile où personne
+n’est libre ! Ma mère, la religion, vous, la loi,
+je flanquerai tout dehors, et si des clients
+montent, je tirerai dessus, car ils n’ont pas le
+droit de monter, puisqu’elle est <i>forcée</i> de
+les recevoir. Vous comprenez bien ? J’emporterai
+cette fille en Amérique, si la France
+n’est plus le pays de l’amour. Ah ! mais,
+dites donc, elles sont dangereuses vos sociétés…
+<i>ils ont raison</i> !</p>
+
+<p>L’agent tressaille.</p>
+
+<p>— Monsieur Rogès, calmez-vous. Vous
+allez faire du socialisme !</p>
+
+<p>Et il s’efforce de rire.</p>
+
+<p>— Du socialisme ? (Je repars comme une
+locomotive.) Ah ! Non ! Je ne veux rien réorganiser
+du tout, moi ! Une société <i>socialiste</i>,
+ce serait encore plus sale, ils prostitueraient
+même le rêve pour le faire servir à quelque
+chose, les cochons ! Non ! Non ! Rien réorganiser
+du tout. La mort seule, et l’extinction
+de toute la race peut réorganiser. Quand
+le bon Dieu de la Bible, que vous avez l’air
+de prendre pour un homme estimable et un
+législateur adroit, veut nettoyer les mœurs
+de son peuple, il l’extermine et il fait bien !…
+Son tort est de laisser échapper quelques
+petits crétins qui se réaccouplent à la page
+suivante. Socialiste ? Il n’y a que votre
+bellâtre de Jésus-Christ qui soit socialiste et
+cherche à raccommoder un antique bateau
+avec du bois neuf ! Moi, je ne suis pas pour
+raccommoder aucun bateau. Je cherche
+l’amour. On m’embête, alors, je fais sauter
+ma maison… ou la vôtre.</p>
+
+<p>— Ravachol ne pensait pas autrement, dit
+une voix sourde.</p>
+
+<p>Il y a donc ici quelqu’un qui m’écoute ?</p>
+
+<p>Je réponds, rêvant tout haut, projeté hors
+de moi :</p>
+
+<p>— Hein ? Ravachol ? un type admirable,
+Monsieur. Le seul bandit dont on aurait pu
+faire un empereur dans des temps moins
+ternes ! Ravachol ? Mais c’est le deux décembre
+des pauvres ! C’est un de Morny avec
+la loyauté en plus et des régiments en moins,
+hélas ! Ravachol tuant un ermite dont la
+paillasse est pleine d’or comme celle d’un
+avare hypocrite, c’est la logique nous débarrassant
+d’un monomane et d’un malfaiteur,
+car on ne doit pas spéculer sur la
+pitié pour en faire des rentes !</p>
+
+<p>— Ça va bien ! Ça va très bien ! reprend la
+voix sourde au fond de ma conscience. Et
+vous admettez aussi Ravachol dépouillant le
+cadavre d’une vieille dame, vous un artiste ?</p>
+
+<p>— Oui, Monsieur, plus admirable encore !
+Il s’est moqué utilement d’un préjugé
+ridicule entre tous : la mondanité de la mort.
+Il a voulu démontrer qu’il était nécessaire
+que ça finît là, dans la terre. Leurs vieilles
+dames ! Ils les enfouissent avec leurs diamants
+aux oreilles, leurs bagues aux doigts,
+et ils ne peut plus y avoir d’oreilles ni de
+doigts ! Après les avoir volées, de leur vivant,
+de tous les espoirs et de toutes les joies,
+par dignité sociale, ils les font voleuses à
+leur tour, des femmes pauvres, qui n’ont
+seulement jamais vu leurs bijoux, et qui attendent
+l’heure de la dernière toilette en
+grelottant <i>aussi</i> de tous les désirs inavoués.
+Il a eu ce courage d’aller dans une tombe
+de grande dame pour y déshabiller le mannequin
+social et il a bien fait, Monsieur… Je
+l’approuve surtout depuis que je suis revenu
+de l’enterrement de ma tante ! Je suis excédé
+par la comédie de l’existence devant la
+mort, et je me demande, vraiment, de quel
+droit la société toucherait à nos rêves.
+Si monstrueux soient-ils, je doute qu’ils
+soient plus monstrueux que son honneur !</p>
+
+<p>— Boulevard Saint-Germain, lorsque la
+maison a sauté… vous auriez pu vous-même ?…</p>
+
+<p>— Je ne regrette qu’une chose, c’est de ne
+pas m’y être trouvé avec toute ma famille !</p>
+
+<p>Silence profond.</p>
+
+<p>Je tourne autour de la chambre et je me
+heurte au policier qui sort.</p>
+
+<p>— Tiens !… J’ai donc rêvé devant vous,
+cher Monsieur ? Vous avez dû passer un
+joyeux moment. Je ne rétracte rien, vous
+savez, ce n’est pas dans mes habitudes.</p>
+
+<p>— Monsieur Rogès, je n’ai rien entendu,
+mais, voulez-vous un bon conseil : couchez
+avec cette fille le plus tôt possible, car je vois
+qu’elle n’est pas votre maîtresse. Nous allons
+vous laisser tranquille… juste le temps de
+vous en dégoûter.</p>
+
+<p>Comment, il a deviné ça ? Il est très fort
+psychologue, ce bonhomme, je lui rends mon
+estime.</p>
+
+<p>— C’est vrai. Elle n’est pas à moi. Je crois
+qu’elle ne peut pas m’aimer.</p>
+
+<p>— Parbleu ! Il y a l’<i>autre</i>, la brute… si
+vous n’étiez pas tellement vif… je vous donnerais
+un détail de <i>mensuration</i>… l’<i>autre</i>,
+c’est beaucoup plus ce qu’il lui faut.</p>
+
+<p>— Taisez-vous ! L’autre, c’est le tigre. Mais
+moi, je suis le rêve, et le rêve tuera le tigre.
+Je vaincrai…</p>
+
+<p>— Hein !… vous êtes surtout capable de
+devenir anarchiste, ce qui serait propre pour
+un fils de famille ! Profitez de mon expérience,
+Monsieur le romancier ; vous êtes dans l’<i>état</i>
+d’amour qu’il faut pour commettre tous les
+crimes sans raison. Alors… <i>couchez !</i></p>
+
+<p>Et il s’éclipse.</p>
+
+<p>… <i>Fille de la douleur, anarchie ! anarchie !</i></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c13">XIII<br>
+<span class="xsmall">NUITS D’ORIENT</span></h2>
+
+
+<p>— O ma Cléopâtre adorée, ma petite esclave,
+ma reine et ma sœur, surtout ma
+sœur, pourquoi m’avez-vous reçu en le palais
+de votre poitrine ? (Je ne dis pas de votre
+cœur, car, depuis longtemps, votre poitrine
+est vide ; il n’y réside plus qu’un distributeur
+automatique de coups sourds, de coups
+de couteau plongeant, soit en vous-même,
+soit en les autres.) Pourquoi m’avez-vous
+laissé aller jusqu’aux mignonnes portes de
+vos seins, toucher aux boutons luisants de
+ces portes, si vous n’aviez pas l’intention
+d’ouvrir, et si vous ne désiriez permettre que
+l’effraction ? Il me paraît bien inutile de vous
+violer, je ne vous apprendrais rien. Le viol
+est, en somme, le temps qu’un homme donne
+à une femme pour penser à un autre, et,
+j’aimerais mieux, ayant le choix, vous voir
+penser à moi durant qu’un autre vous violerait.
+Mais, pourquoi, sans me repousser
+brutalement, vous raidissez-vous toute, dans
+mes bras, avec une si muette dignité que je
+m’imagine, quelquefois, tenir bien plus un
+sceptre qu’une femme ? Si vous me haïssiez,
+vous ne seriez pas venue chez moi ! Et si
+vous m’aimiez, vous ne seriez pas tellement
+triste ! Pourquoi êtes-vous ici, mon Dieu ?…
+Cléopâtre, <i>l’ancienne</i>, s’est prostituée aux
+soldats-empereurs pour le plaisir de sentir,
+sous son pied nu, rouler la perle du monde.
+(Et aussi pour un plaisir plus direct, moins
+sous ses pieds !) Voilà que vous vous serez
+prostituée à moi pour simplement dormir…
+Je ne vous ai pas offert de fortune, je ne vous
+ai pas promis de bijou, pas même la perle
+du monde, et je ne vous aurai pas donné
+de plaisir. Alors, pourquoi vous livrez-vous
+entièrement, dans un sommeil sans
+rêves, ô ma coupe d’argent pâle où j’ai versé
+tout mon rêve, et que je n’ose pas boire,
+tellement j’ai peur de n’y plus trouver aucune
+ivresse !</p>
+
+<p>Elle est là, étendue, comme morte, dans
+les coussins de faille jaune ; elle ne parle pas,
+respire à peine ; elle a l’air de dormir en
+s’enfonçant dans une autre chair, couleur
+d’orangé. Elle n’a qu’un peignoir de tulle
+noir, un transparent peignoir de fille ; et elle
+montre sa poitrine, tout son torse où se soulèvent
+ses petites côtes, un peu saillantes,
+glissant doucement sous les allées et venues
+de sa respiration lente. On dirait, ses petites
+côtes un peu saillantes, les plis onctueux
+d’une soie épaisse. On dirait qu’il n’y a rien
+entre le tulle du peignoir et la faille des
+coussins !…</p>
+
+<p>— Chérie, tu n’es pas malade ? As-tu
+faim ? As-tu soif ? Veux-tu lire, puisque tu
+aimes tant à paresser sur des livres que tu
+ne lis pas ? Veux-tu des bonbons, des fleurs,
+des jouets… la lune ?</p>
+
+<p>Ses cheveux noirs semblent ramener sur
+sa tête, en torsade funèbre, le deuil de sa
+robe, et le bandeau d’ombre, avançant sur
+son front, son bandeau royal, est plein de
+paillettes d’or. Elle a voulu de la poudre d’or…</p>
+
+<p>Ce mauvais goût, parce qu’un soir de carnaval
+on lui en avait jeté, et qu’elle avait
+trouvé cela joli.</p>
+
+<p>— Non, laisse-moi, j’ai sommeil.</p>
+
+<p>Elle parle d’un ton bas qui fait mal tant il
+est résigné.</p>
+
+<p>Elle étouffe, cette fille, pour ne pas pousser
+des cris injurieux.</p>
+
+<p>Elle est chez moi depuis une semaine, et
+elle s’ennuie certainement.</p>
+
+<p>A moins que dormir ne soit sa manière
+d’être heureuse.</p>
+
+<p>Elle dort, elle s’éveille, boit, mange, et se
+rendort. Esclave, vraiment, car elle ne sort
+jamais, elle est servie par moi qui suis bien
+plus esclave qu’elle, puisque j’éprouve une
+volupté à contempler son sommeil. Tout lui
+est indifférent. Elle ne rit ni ne pleure, elle
+bâille un peu. Je suis en face d’un objet d’art,
+d’une statuette d’ivoire qu’un caprice m’a
+fait voiler d’une écharpe funéraire, et je me
+demande si ce n’est pas sur une tombe que
+je l’ai étendue pour mieux la regarder.</p>
+
+<p>Je n’ai pas voulu qu’elle pût croire au
+paiement prochain de mon hospitalité et j’ai
+mis la discrétion d’un verrou à sa porte.</p>
+
+<p>Son appartement, deux chambres, communique
+avec le mien et il a sa sortie particulière.</p>
+
+<p>Mais elle n’en use pas. C’est une justice à
+lui rendre.</p>
+
+<p>Elle se repose.</p>
+
+<p>Ou elle attend…</p>
+
+<p>Elle va quelquefois jusqu’à sa fenêtre
+guetter les passants, si rares, dans ma rue,
+derrière un store grillagé de rubans comme
+un moucharabieh.</p>
+
+<p>Vieille habitude.</p>
+
+<p>Elle marche pieds nus, crispant ses ongles
+sur un tapis où ils entrent comme des griffes
+nerveuses dans de la mousse, et elle fredonne
+de temps à autre un air sourd ressemblant
+au fredon d’une grosse abeille captive.</p>
+
+<p>Elle ne se plaint pas… oui, elle est peut-être
+heureuse, après tout.</p>
+
+<p>Au-dessus d’elle, j’ai fait voûter les plafonds
+avec les plis, en forme de tente, de la
+faille jaune. On dirait que le soleil égyptien
+meurt, sur nos murailles, en longs rayons
+s’évanouissant.</p>
+
+<p>La chaleur est suffocante, dans cette
+étroite prison, car nous sommes en juillet et
+nous avons <i>des raisons</i> pour ne pas ouvrir
+nos fenêtres.</p>
+
+<p>Profitant de la chaleur, la petite esclave
+d’orient erre nue sous sa robe de tulle, sans
+vouloir admettre l’usage de la chemise ; pas
+plus, du reste, qu’elle ne veut admettre le
+pain comme normal compagnon de la viande.</p>
+
+<p>Elle mange toujours des biftecks absolument
+crus, et elle mêle du cognac à du Porto
+pour étendre la saveur d’un muscat imaginaire.</p>
+
+<p>Elle erre nue, elle a raison, elle est bien
+faite, à la fois si frêle et si forte qu’elle
+évoque un peu la silhouette d’un garçon de
+quinze ans, une bizarre idole androgyne,
+jadis coupable d’avoir suscité des cultes
+pervers et, aujourd’hui, châtrée, épilée, maudite,
+<i>enchantée</i>… et enchantant ses adorateurs.
+Une forme de fantôme, un corps de
+reine momifié dont les alchimistes de notre
+époque ont, du bout de leurs pinces profanes,
+métallisé le sexe.</p>
+
+<p>Pauvre petite esclave d’orient… qui regrette,
+sans doute, les vigoureux matelots
+nègres des bords du Nil !</p>
+
+<p>Je ne suis nullement ému par le ridicule
+de ma… de notre situation. Je vais même
+avouer que je me trouve, de mon côté, très
+heureux, abominablement heureux. Don
+Juan agonise en la douleur de ne pas être
+aimé. Pour la première fois, il entrevoit
+l’impossible, et cela le rend fier d’une douleur
+jusqu’alors non ressentie, mais plus féconde
+en voluptés qu’aucune satisfaction d’amour-propre.
+Je dois arriver au point de paroxysme
+si vanté par Jules Hector. Je n’ai
+plus qu’à fermer les yeux et à frotter légèrement
+mes paupières pour obtenir tous les
+spasmes. Toucher le fond du désir par l’excessive
+possession est un tort ; il faut y aller
+par la seule puissance d’un refus perpétuel.
+Or la volonté physique est peu de chose
+vis-à-vis d’une fille qui, selon l’expression
+du policier, abattrait ses douze types en une
+seule nuit.</p>
+
+<p>Que ce soit <i>le tigre</i> ou moi qu’elle aime,
+nous ne l’aurons jamais entièrement.</p>
+
+<p>Il faut avoir le courage d’attendre.</p>
+
+<p>Surtout quand ce courage est l’égoïsme du
+plaisir.</p>
+
+<p>Elle est féroce.</p>
+
+<p>Je serai plus féroce encore, et si elle s’en
+va, lasse d’espérer mieux, je garderai d’elle,
+la prostituée immonde, le souvenir exquis
+des roses blanches de sa peau.</p>
+
+<p>Je vais souvent voir mes jeunes amies,
+Mme Saint-Clair, Mme Noisey, et, par un nouvel
+équilibre des lois sociales, c’est la bourgeoise
+artiste et la bourgeoise mariée qui
+font le métier des filles, tandis que la fille est
+en train d’oublier, ô sommeil sans rêve,
+qu’elle n’est plus tout à fait une vierge.</p>
+
+<p>Ces dames sont tristes. Aujourd’hui, elles
+ont pleuré sur moi, qui me suis laissé aller
+à la dérive de leurs larmes, parce que j’ai
+des secrets pour elles et que cela se voit
+bien.</p>
+
+<p>Elles sont touchantes et folles, surtout très
+voraces ; elles finiront par me rendre plus
+chaste que Mlle Léonie.</p>
+
+<p>Mon Dieu, qu’on s’amuse bêtement dans
+la vie dès qu’on cesse de faire de la littérature !</p>
+
+<p>Et mes amis, mes camarades, sont maussades
+parce que j’ai muré ma porte.</p>
+
+<p>Andrel prétend que j’élève un singe.</p>
+
+<p>Massouard grogne, regrettant la chartreuse
+verte.</p>
+
+<p>Et Jules Hector se réserve en des opinions
+prudentes.</p>
+
+<p>Cependant, je voudrais bien montrer mon
+objet d’art à ce dernier. Je n’ai pas peur de
+Jules Hector qui pense <i>aux Javanaises</i>.</p>
+
+<p>En tous les cas, la police nous oublie, et je
+ne reçois pas la visite des clients.</p>
+
+<p>Nous pouvons dormir tranquilles.</p>
+
+<p>Nous dormons…</p>
+
+<p>— Reine, qu’est-ce que tu as, ce soir ? tu
+es malade ?</p>
+
+<p>— Mais non, j’ai sommeil.</p>
+
+<p>— Toujours ?</p>
+
+<p>Elle s’est levée, sur son coude, et me regarde
+fixement.</p>
+
+<p>Sa bouche est rouge, luisante comme tous
+les piments ; elle a pris, sous le fard, le teint
+cuivré des véritables orientales qu’on dirait
+frottées d’or ou de safran. Ses yeux longs
+tiennent toute la largeur de sa face, comme
+des sangsues gonflées d’un poison noir, et
+son profil est si pur, cependant, si arrêté en
+relief de médaille, que je ne peux pas m’empêcher
+de l’admirer. Je suis ensorcelé par
+ce profil de vieille reine méchante… car elle
+a tantôt l’aspect d’une vieille reine, et tantôt
+la jeunesse, bien spéciale, d’une toute jeune
+fille sortie des marchés du Caire, déjà souillée
+furieusement par ses vendeurs.</p>
+
+<p>— Oui, tu as l’air d’une médaille, ai-je
+pensé tout haut.</p>
+
+<p>Elle a paru réfléchir répétant, en écho :</p>
+
+<p>— L’air d’une médaille… <i>toi aussi</i>.</p>
+
+<p>En passant son index, lentement, sur mon
+profil à moi.</p>
+
+<p>C’est la première fois qu’elle me dit quelque chose.</p>
+
+<p>Est-ce qu’elle se réveillerait, enfin ?</p>
+
+<p>Je me mets à genoux et je la garde bien
+serrée contre moi pour que ses idées ne
+s’échappent plus.</p>
+
+<p>Elle jette ses mots comme des cailloux inutiles
+dans une eau profonde, et cela me navre.</p>
+
+<p>— Explique-toi, chérie ; où as-tu vu des médailles ?</p>
+
+<p>— Donne de la chartreuse.</p>
+
+<p>Elle boit la chartreuse verte de mes amis
+du vendredi, et elle en boit trois fois plus
+qu’eux trois réunis, mais elle cause moins.</p>
+
+<p>Elle a trouvé un gobelet de vermeil sur
+une de mes étagères, et s’en sert pour que je
+ne juge pas des proportions.</p>
+
+<p>Quand elle a fini, j’essuie ses lèvres, si
+elle daigne les tendre aux miennes, sauvage
+liqueur qui fermente en mon cerveau et me
+fait tituber dans les rues de Paris au sortir
+de mon orient mystérieux.</p>
+
+<p>Je tomberai, un jour, consumé par ma
+passion pour cet étrange alcool, et personne
+ne saura pourquoi.</p>
+
+<p>Morphine, éther, haschich ou opium, je
+verse tout sur la coupe de corail de ses lèvres
+mortes, et cela fait beaucoup de poisons en
+un seul.</p>
+
+<p>Elle retombe dans les coussins et elle joue
+avec son pied. Elle est si souple qu’on peut
+la tenir toute ployée entre ses bras comme un
+morceau de satin, et elle prend, tout-à-coup,
+la rigidité et la froideur d’un morceau
+d’ivoire. Elle devient un objet chinois curieusement
+poli, comme un objet chinois qui
+sent le vétiver, la poussière, le musc, le
+santal, les roses blanches, les roses mortes,
+et elle ne se parfume point.</p>
+
+<p>Elle sent aussi… la sève humaine que tous
+les hommes lui ont donnée pour s’en vernir
+affreusement, et elle en est plus brillante,
+plus objet d’art, plus morte.</p>
+
+<p>— Oui, la médaille… (Elle s’étire, la bouche
+et le geste énervés.) Tu sais que je suis
+d’Auvergne ? C’est là que j’étais chez des
+parents nourriciers, dans la montagne, oui,
+une grande plaine <i>sur une montagne</i>.</p>
+
+<p>— Voyons, Reine, tu dis des bêtises. Une
+plaine sur une montagne ? Elle est saoule,
+la petite Cléopâtre. Tu ferais mieux de m’embrasser.</p>
+
+<p>Elle bâille.</p>
+
+<p>— Ce que tu es collant, tout de même !</p>
+
+<p>— Ah !… Explique la médaille ou embrasse-moi.
+Je te promets une parure de
+sequins très faux, en cuivre d’orient, si tu
+m’expliques.</p>
+
+<p>Ses yeux s’allument.</p>
+
+<p>— Tu as de la veine ! J’ai justement envie
+de ça depuis que j’ai vu le collier de la belle
+Féridjé de la foire aux pains d’épices…</p>
+
+<p>Je pouffe.</p>
+
+<p>— J’en étais sûr ! Quand il s’agit de poudre
+d’or ou de sequins faux, elle marche, la
+petite peau-rouge. On t’aura toujours pour
+des verroteries ou… un coup de couteau.
+Mais on ne reçoit guère que du toc, en
+échange. Embrasse-moi d’abord.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas embrasser… ça m’ennuie.
+Si tu savais ce que ça me <i>rase</i>.</p>
+
+<p>— Oui, je connais l’histoire… tu es vierge.</p>
+
+<p>Elle m’embrasse comme un oiseau méchant
+flanquerait son bec dans une écorce d’arbre.</p>
+
+<p>Elle oublie le métier, complètement.</p>
+
+<p>— Mieux que ça, dis ?</p>
+
+<p>C’est l’enfouissement de tout mon être,
+cette fille, dans un marécage où des monstres
+me regardent expirer avec des yeux troubles.</p>
+
+<p>— … Une plaine qui serait sur une montagne.
+Non. Je ne me trompe pas, mon petit
+homme, et je ne suis pas saoule, parce que
+je ne me saoule jamais. Une plaine qu’on
+appelait le plat… le plat… le plateau de
+Gergovie.</p>
+
+<p>J’ignore ce qu’elle veut dire et j’ai un singulier
+frisson.</p>
+
+<p>— Le plateau de Gergovie ? Tu as raison,
+c’est bien en Auvergne, ce pays-là, et si tu
+savais ton histoire de France…</p>
+
+<p>— Voilà, je me rappelle pas très bien.
+J’étais gosse, tu comprends ? Je vois une
+chambre où des oignons séchaient au plafond.
+Je me cachais pour en voler, quand
+j’avais faim de ça… j’aime beaucoup les oignons
+crus. Dans cette chambre, il y avait
+une armoire à linge, et dans l’armoire, un
+tiroir plein de médailles, des espèces de sous
+tout rouillés. On ne voyait rien dessus…
+(Elle s’anime.) Mais il y avait une médaille
+très grosse, aussi grosse qu’un oignon coupé,
+une belle en argent, pas rouillée parce qu’on
+l’avait nettoyée avec du sable. Il faut te dire
+qu’on trouve de ces affaires-là en labourant
+dans mon pays. Oui, mon vieux, je t’assure…</p>
+
+<p>— Et cette médaille en argent ?…</p>
+
+<p>Je parle tout bas pour ne pas faire s’envoler
+son souvenir.</p>
+
+<p>— Sur cette grande médaille en argent, il
+y avait une tête d’empereur. Pas Napoléon,
+l’<i>autre</i>, et c’est à l’<i>autre</i> que tu ressembles.
+Tiens, en touchant, j’ai tout-à-fait l’idée de
+la médaille…</p>
+
+<p>— Le profil de César ! Vous me flattez, ma
+reine.</p>
+
+<p>Seulement, au lieu de rire, j’ai peur.</p>
+
+<p>Je suis tellement pris aux moelles par cette
+femme, que j’en deviens superstitieux. Je regarde,
+effaré, derrière moi, et je finis par
+croire qu’il plane des choses surnaturelles.</p>
+
+<p>En réalité, elle est très grise, je pense.</p>
+
+<p>Jamais elle ne m’aura parlé si longtemps
+sans émailler son discours d’une ou de plusieurs
+obscénités.</p>
+
+<p>Je suis heureux.</p>
+
+<p>— Dis donc, ce ne serait pas déjà trop
+mal de marcher sérieusement pour César.</p>
+
+<p>Elle rêve.</p>
+
+<p>— César… c’est un nom de chien.</p>
+
+<p>Elle se rendort, boudeuse.</p>
+
+<p>Je la regarde dormir et je n’ose remuer
+mon bras.</p>
+
+<p>Toi, ce que tu te moques de mon empire !</p>
+
+<p>Il faudrait…</p>
+
+<p>Non, il faudrait <i>le tigre</i>, n’insistons pas.</p>
+
+<p>Je suis le jouet de la reine, un bouffon
+d’une espèce bien rare ; celui qui n’exploite
+pas sa situation de bouffon.</p>
+
+<p>Quand elle se réveillera, elle me demandera
+de lui raconter des histoires, à mon tour ;
+elle aime à m’entendre causer comme le serpent
+aime la musique. Elle n’y comprend rien ;
+seulement, cela l’étonne et la charme, la prédispose
+à de meilleurs sommeils.</p>
+
+<p>Et nous ne pouvons pas sortir ensemble.</p>
+
+<p>Nous ne pouvons pas aller à la campagne,
+comme tout le monde.</p>
+
+<p>Nous ne pouvons pas ouvrir nos fenêtres
+pour jouir des vrais couchers de soleil.</p>
+
+<p>La nature nous est interdite.</p>
+
+<p>Nous demeurons enchaînés l’un à l’autre,
+comme deux bêtes.</p>
+
+<p>— Je t’adore…</p>
+
+<p>Sa tête est penchée, ses yeux sont clos, sa
+bouche respire à peine. Elle est très calme…
+<i>c’est une heure unique dans sa vie…</i> et là,
+au coin de sa bouche dure, impassible, si
+méprisante, il y a un petit frisson — oh !
+presque rien — de l’eau qui se riderait sous
+le remous d’un très petit poisson rouge, sa
+langue, qu’elle laisse tout au bord de ses
+lèvres.</p>
+
+<p>Ainsi les chattes s’assoupissant après avoir bu.</p>
+
+<p>Elle boira tout le sang de mon cœur.</p>
+
+<p>Elle dort vraiment. Elle est si lasse de
+mes tortures.</p>
+
+<p>Que faut-il faire ? Cette fille ne me dira
+plus ce qu’elle rêve. Elle est retournée ailleurs.
+Je ne sais plus où elle est !</p>
+
+<p>Aujourd’hui, Jules Hector est venu pour la
+voir. Il est entré dans mon bureau et m’a
+dit, causant bas comme dans une chambre
+de malade :</p>
+
+<p>— Rogès, vous allez me faire le plaisir de
+prendre l’air. Vous êtes pâle, et vous avez la
+fièvre. C’est idiot.</p>
+
+<p>— Non. Je crains qu’elle ne s’en aille durant
+mon absence. Je n’ose plus la quitter.
+Elle s’en ira ou… me ramènera des hommes.</p>
+
+<p>Jules Hector sourit, imperceptiblement.</p>
+
+<p>— Vous ne pouvez pas vous rendre compte…</p>
+
+<p>— Si, je me rends très bien compte ; vous
+aimez. Enfin, voyons toujours l’idole. Elle
+en est peut-être digne. Je vous le souhaite.</p>
+
+<p>Je suis allé chercher Reine. Elle lisait,
+les yeux fermés, en bâillant.</p>
+
+<p>— Un de tes amis, le type ?</p>
+
+<p>— Oui, un Monsieur grave. Sois gentille.</p>
+
+<p>— Est-ce qu’il faut que je marche avec lui ?</p>
+
+<p>Elle trouverait cela tout simple, je crois.
+Un de plus, un de moins…</p>
+
+<p>Je l’ai ramenée dans sa robe transparente
+de déesse de l’illusion, ma petite idole en
+deuil, je l’ai priée seulement de ne point
+parler.</p>
+
+<p>Elle avait, au cou, un collier d’ambre
+comme en ont les enfants en nourrice, et ses
+cheveux se dressaient sur sa tête, tordus
+selon l’actuelle mode ignoble des femmes
+des boulevards extérieurs, en un monstrueux
+phallus d’ébène. Elle ne veut pas abandonner
+cette coiffure, pas plus que le fameux peignoir
+transparent, et le bandeau royal subsiste,
+sous le phallus, comme une nuée ténébreuse
+d’orage d’où il sortirait plus sinistre.</p>
+
+<p>Elle s’est présentée à Jules Hector, la taille
+droite, les seins dressés, crevant le tulle et ses
+yeux dardés de fureur. Elle a conscience d’une
+injure, mais ne sait pas bien quelle injure.</p>
+
+<p>Hector l’a regardée, très respectueusement.</p>
+
+<p>Puis il s’est tourné vers moi et d’une voix
+nette, cassante :</p>
+
+<p>— Il faut épouser Madame.</p>
+
+<p>Est-ce une ironie ou une pensée jaillie
+spontanément de son admiration ?</p>
+
+<p>Elle n’a pas ri et n’a même pas daigné
+hausser les épaules, selon sa coutume.</p>
+
+<p>— Tu peux t’en aller, chérie. Va dormir.</p>
+
+<p>Elle est partie tout de suite, traînant ses
+voiles funèbres sans un mot.</p>
+
+<p>— Mon pauvre Rogès, m’a dit Jules Hector,
+vous êtes fichu car… vous ne l’épouserez
+pas… cette fille n’est pas à vous, ne sera
+jamais entièrement à vous.</p>
+
+<p>— Je sais. Je l’aime… trop.</p>
+
+<p>— Vous êtes devant un mur. Espérons
+qu’il se passera quelque chose derrière ce
+mur.</p>
+
+<p>Mes amies sont venues aussi la voir toutes
+les deux. Mais je ne les en avais pas priées.</p>
+
+<p>Elles sont venues, puis sont reparties,
+scandalisées énormément.</p>
+
+<p>Une idée folle en les voyant :</p>
+
+<p>— Vous me dites que je ne vous aime
+plus. Si… je vous aime encore dans une troisième
+qu’il vous faut aimer autant que moi.</p>
+
+<p>La Saint-Clair s’est formalisée la première :</p>
+
+<p>— Nous ne pouvons consentir à cela,
+mon cher Louis, parce que nous ne sommes
+pas aussi dépravées que vous. Julia est mon
+amie, c’est vrai, mais je tolère ses exagérations
+sentimentales pour lui éviter de fâcheuses
+liaisons. Une troisième, dans notre
+alliance, ce serait <i>du vice</i>.</p>
+
+<p>Et la seconde s’est écriée, blanche de colère :</p>
+
+<p>— Le bruit court que tu élèves un singe !
+Est-ce que tu nous prends pour des guenons,
+par hasard ?</p>
+
+<p>Je leur ai montré mon singe.</p>
+
+<p>Je n’ai pas fait venir Cléopâtre. Je les ai
+toutes deux introduites dans l’antre sacré.</p>
+
+<p>Reine s’est éveillée, a mis la main sur ses
+yeux pour mieux regarder les jeunes femmes,
+subitement tremblantes.</p>
+
+<p>— Ce sont mes amies, Reine, d’une façon
+ou d’une autre, je te les offre. Je suis certain
+qu’elles seront heureuses de t’apprendre
+l’amour.</p>
+
+<p>Cléopâtre ne s’est point émue :</p>
+
+<p>— Moi, j’aime pas les femmes, tu es
+maboul ! (Et en se tournant du côté du mur
+pour leur exhiber ce qu’elle a certainement
+de plus admirable, deux globes d’ivoire un
+peu plus gros et plus rond que les deux
+sphères de ses seins, elle a murmuré :) Oh !
+là ! là ! Ces dindes !</p>
+
+<p>Je n’ai pu retenir ces dames qui se sont
+sauvées en poussant des cris assez semblables
+aux gloussements des volatiles évoqués par
+la reine d’Égypte.</p>
+
+<p>Je ne chercherai point à les retenir. Elles
+me vitrioleraient, car elles en ont vu
+suffisamment pour établir des comparaisons
+humiliantes.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Il est minuit. Je ne dors pas. Je suis dans
+mon lit comme le prisonnier qui attend un arrêt.</p>
+
+<p>Elle est fâchée.</p>
+
+<p>Elle n’a pas voulu de mes baisers, ce soir,
+avant de tirer son verrou. Elle a dû souffrir,
+peut-être cruellement.</p>
+
+<p>Comme c’est une sorte de créature végétant
+au lieu de vivre, un animal qui serait une
+fleur (oh ! une fleur très vénéneuse), elle ne
+peut pas se plaindre, elle ne sait pas se
+plaindre.</p>
+
+<p>Elle est la mystérieuse idole portant, brodé
+sur ses voiles, l’emblème de l’Éros captif,
+le phallus enchaîné à la terre Isis. Elle est
+l’abominable charmeuse qui ne peut se soustraire
+elle-même au charme maudit, et il faut
+qu’on la désenchante.</p>
+
+<p>Puis-je la désenchanter ?</p>
+
+<p>Pauvre Don Juan sans force, presque sans
+croyance. Je n’ai plus ma belle confiance de
+jadis. Je ne suis plus César, et j’ai perdu la
+bataille.</p>
+
+<p>J’ai voulu trop aimer, je me suis grisé de
+mon amour, et mes pas sont incertains. Je
+touche à une précoce vieillesse. J’ai souffert,
+j’ai heurté la mort. Il n’y a rien de plus
+anéantissant que cette pensée qu’on ne plaît
+pas, et je me découvre tous les défauts physiques,
+je crois que je suis laid, vieux ou
+usé, maussade, railleur. Elle déteste mes
+plaisanteries.</p>
+
+<p>Comment est le tigre, lui ?</p>
+
+<p>Il est, simplement.</p>
+
+<p>Moi, je ne suis pas.</p>
+
+<p>J’ai cessé d’être le jour où, devant cette
+fille, la réalité, j’ai choisi le rêve.</p>
+
+<p>J’ai désiré cette épreuve, je suis récompensé
+de ma patience, puisque je me dégage
+peu à peu du lien charnel ; mais je suis puni
+parce qu’elle s’éloigne de plus en plus de
+ma chair.</p>
+
+<p>Ah ! si j’avais su !… Comme j’aurais
+joyeusement partagé la misère et les hontes
+de son sexe.</p>
+
+<p>Je n’ai pas eu le courage d’aimer, d’abord.</p>
+
+<p>On ne peut plus aimer après.</p>
+
+<p>Une heure existe, durant quelle heure il
+ne faut pas contrarier les destins.</p>
+
+<p>… J’entends du bruit, un petit bruit de
+robe frôlante. Mon Dieu, c’est elle ! Et je me
+dresse du fond de mon lit, pauvre Lazare qui
+ressuscite ; j’écoute.</p>
+
+<p>Non, plus rien.</p>
+
+<p>Pourtant si… on écarte une draperie et
+voilà une lumière qui pâlit le plancher, sa lampe.</p>
+
+<p>— Reine !</p>
+
+<p>J’ouvre les bras. Elle entre de son pas
+souple, muet, elle a mis le costume de notre
+belle journée de campagne. Elle a dépouillé
+sa livrée d’esclave orientale, sa robe transparente
+lui permettant les poses cyniques et
+les phrases qui font frémir. Elle est en jeune
+femme d’occident, toute simple, toute enfantine,
+ses yeux sont plus doux et ses lèvres
+moins rouges.</p>
+
+<p>Elle va me dire :</p>
+
+<p>— En effet. Pourquoi n’épouserais-tu pas
+ta sœur, la reine, toi mon frère, le roi ? Il
+faut sauver la maudite en la gardant éternellement
+sur ton cœur.</p>
+
+<p>Ce serait fou. Cependant, l’honneur est une
+beauté généralement déchue… comme elle.</p>
+
+<p>— Reine ! Reine ! Il y a quelque chose ?</p>
+
+<p>Elle s’assied sur le bord de mon lit, en
+tenant haut sa lampe.</p>
+
+<p>— Il n’y a rien. Je m’en vais.</p>
+
+<p>Et le pauvre Lazare ressuscité par sa présence
+bénie, se sent mourir encore de sa
+présence maudite.</p>
+
+<p>C’est le coup de couteau final.</p>
+
+<p>— Pourquoi t’en vas-tu ? Que t’ai-je fait,
+Reine ? Tu m’en veux de l’ami et des femmes ?
+J’ai eu tort de te montrer aux gens, mais tu
+es si belle. Ma petite Reine, tu ne vas pas
+t’en aller, ce serait un crime.</p>
+
+<p>— Non, je ne t’en veux pas pour le type
+et pour les femmes. Tu es… maboul. Pas ta
+faute. (Elle caresse doucement ma poitrine,
+et je ne l’ai jamais sentie si douce. Mon Dieu,
+comme elle me fait mal !) Je suis obligée de
+partir. Voyons, du courage, mon petit homme.
+<i>L’autre est sorti de prison.</i> Tu comprends
+bien ?</p>
+
+<p>Je retombe, le front caché dans mon
+oreiller.</p>
+
+<p>Oui, je comprends bien. J’avais déjà
+très bien compris plusieurs fois. Je ne voulais
+pas le croire. J’espérais toujours… le
+vaincre.</p>
+
+<p>— Oh ! Reine, est-ce que tu reviendras ?
+Au moins, ne m’abandonne pas complètement.</p>
+
+<p>Elle me regarde, ses yeux sont fixes, de
+nouveau, très durs. On dirait qu’elle ne me
+voit plus du tout.</p>
+
+<p>— Pauvre petit homme, ça me fait tant de
+peine… tant de peine.</p>
+
+<p>On ne sait pas si elle parle de lui ou de
+moi.</p>
+
+<p>— As-tu besoin d’argent, dis ?</p>
+
+<p>— J’en ai bien de trop… et il y a le turbin.</p>
+
+<p>— Reine… tais-toi… Je te supplie de te
+taire.</p>
+
+<p>Je pleure.</p>
+
+<p>Je n’ose plus ni la retenir, ni la chasser,
+ni la toucher.</p>
+
+<p>Je n’ai pas de volonté devant elle.</p>
+
+<p>Elle me caresse toujours la poitrine, puis
+se recule ; je sens ses yeux fixes brûler mon
+pauvre cœur, mis à nu.</p>
+
+<p>Elle s’en va !</p>
+
+<p>Je relève la tête, horrifié.</p>
+
+<p>Sur le seuil, elle s’arrête, s’appuie contre
+la porte ; j’entends comme un petit bruit
+d’aile, sa jupe qui frôle… Elle est partie.</p>
+
+<p>Je ne dois pas la retenir, elle reviendra.
+Elle reviendra parce qu’elle a hésité, là, sur
+le seuil de ma chambre. Je l’ai bien vu, dans
+cette ombre… ses yeux n’étaient plus si
+durs… à moins que le reflet de sa lampe…
+oui… peut-être, seulement, le reflet…</p>
+
+<p>Elle n’est pas revenue.</p>
+
+<p>Et je suis resté seul, essayant de faire un
+peu d’art pour me guérir d’elle, un peu d’art
+avec toute ma douleur.</p>
+
+<p class="ugap"><i>O nuits d’orient !… nuits d’orient !…</i></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES CHAPITRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">FAITES AVANCER LE CHAMEAU DE LA REINE !</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">LE GESTE DE BEAUTÉ</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">25</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">LES ROSES ROSES, LES ROSES ROUGES, LES ROSES D’IVOIRE</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">39</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">LE PETIT SINGE DE VÉNUS CHEZ LES AUGURES</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">62</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">NOUS AVONS SUR LES YEUX COMME UN VOILE DE CENDRES</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">87</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">A LA COUR DE CLÉOPÂTRE, IL ÉTAIT UN TIGRE ROYAL…</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">111</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">DANS LA CHAMBRE DE MADEMOISELLE LÉONIE SE TROUVE
+LA PHOTOGRAPHIE D’UN SOLDAT</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">125</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">OÙ ÉROS MET DEUX PERDRIX DANS LE MÊME CARNIER</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">146</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IX.</div></td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">« SOIS BELLE ET SOIS TRISTE »… MAIS NE FRAPPE PAS SI FORT</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">165</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>X.</div></td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">MADAME ET MÈRE</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">187</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XI.</div></td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">SOUS LE NEZ DE DIEU</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">214</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XII.</div></td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">FILLE DE LA DOULEUR, ANARCHIE, ANARCHIE !</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">230</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">NUITS D’ORIENT</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">258</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap xsmall">Poitiers. — Imp. <span class="sc">Blais</span> et <span class="sc">Roy</span>, 7, rue Victor-Hugo, 7.</p>
+
+
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77358 ***</div>
+</body>
+</html>
diff --git a/77358-h/images/cover.jpg b/77358-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..507d8f1
--- /dev/null
+++ b/77358-h/images/cover.jpg
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6c72794
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This book, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..b7e3a01
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for eBook #77358
+(https://www.gutenberg.org/ebooks/77358)