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Je ne peux plus dormir. Quelque chose est mort ou quelque +chose est né. Très épeuré, je regarde autour de mon lit. Quelque chose +est né ou quelque chose est mort. Je veux repousser le rêve avec ma +couverture, sortir de mes draps comme d’un linceul désormais inutile. + +Je veux vivre. + +Je veux vivre, c’est-à-dire prendre le rêve à la gorge. + +Debout, mes pieds semblent glisser sur un métal chaud et leur réalité ne +refroidit pas ce qu’elle touche. J’aperçois des objets fort connus qui +me paraissent inconnus. Une flamme douce lèche l’or des cadres et la +paume de mes mains. Un peu de vapeur fuse des glaces et j’ai les yeux +pleins de larmes. + +Je dois avoir trop travaillé ces temps-ci. + +La saoulerie des phrases me monte à la tête. Je ne suis plus capable +d’analyser des actes pour le seul plaisir de l’analyse, et les moindres +gestes vont m’étonner, me pénétrer du surnaturel de l’existence, +pourtant si banale. + +Banale? Ce n’est d’ailleurs vrai que pour les imbéciles. + +Quand j’écris ou pense: _banal_, je vois, car il faut que je me +représente les mots, que je leur donne des personnalités en dehors de +toutes significations logiques, une _banane_, un fruit fade à saveur de +marron pilé avec de la vanille. C’est nourrissant, écœurant, délicieux, +indigeste, obscène de forme, et puis cela coûte cher. + +La vie banale n’est pas à la portée de tout le monde. + +Je vais essayer... Nous allons réagir. De l’absolu mort faire naître +l’absolu vivant, et, seul, me comprenant, je me suffirai. + +Me comprenant?... Dès que je vis je ne comprends plus rien. + +J’ai allumé une bougie, près de ma bibliothèque. Je m’habille. L’homme +qui s’habille vers une heure du matin a l’air tragique. Mais je suis +heureusement libre d’avoir cet air-là. Tout repose dans mon appartement, +et tout demeure en ordre malgré que _je passe_. J’ai souvent remarqué +cet ordre extrême autour de moi, murant, sous des masques de lignes +symétriques, un redoutable désordre me guettant. J’ai besoin d’ordre +comme le fou a besoin de douches et s’y soumet avec une grande +répugnance sachant sa peine perdue. Mes livres sont rangés, pris et +repris cependant tous les jours. Leurs dos, froids, ont l’hostilité de +gens conviés à des cérémonies. La lueur de la bougie danse un pas souple +et distribue l’auréole de l’un à l’autre. Le long de la vitre, qui les +garde du monde en un frigorifique imité de la Morgue, il en est de +verdis par le reflet de leur titre et ce sont les plus anciens, les +reliés, les meilleurs, on ne sait... peut-être parce que reliés. + +Dans un coin de la tenture de soie pourpre, une tête de Cléopâtre, un +petit ivoire, tout à coup immense, surgit de la nuit en un recul de +plusieurs lieues, me regarde et ouvre la bouche. Une bouche pleine de +poussière. + +On entend, dehors, des voitures. Celles qui ramènent, endormis, les gens +qui ont dormi au théâtre. Le dernier souffle de la ville. Je vais donc +sortir pour n’aller nulle part? des cafés clos, des boulevards déserts. +Un à un des becs de gaz qui s’éteignent. Et il faut que je sorte. Je +n’échapperai pas à ma destinée. + +J’ai au bout des doigts un frisson singulier que je connais bien. +Mi-douloureux, mi-agréable, il me ferait briser des objets si je le +laissais aller. Et je devine que ce frisson _protège_, à la rigueur, ce +que je touche, l’enveloppe d’une caresse, j’ai le printemps sous les +ongles. Quel quantième? Vingt février. Précoce printemps. En cherchant +la date, je lis les éphémérides: «Le travail éloigne de nous trois +grands maux: l’ennui, le vice et le besoin.» C’est Voltaire, le seul +grand homme, toujours disponible pour une ligne, qui m’envoie ce +charitable avertissement. + +Oh que les grands hommes ont tort de se mêler de nos misères +quotidiennes! Cela les diminue d’autant. Je sortirai. La morale de +Voltaire me chasse. + +De ma fenêtre, dominant les quais, j’ai vu, ce soir, le soleil, +défaillant, vomir des flots de vin sur toute la ville, et j’ai l’Orient +dans les veines. L’Orient! L’Orient! La chaleur, des palmes, du sable, +un sable qui poudre les fleurs et les femmes. J’y suis allé, j’en suis +revenu. J’ai rapporté de là-bas la vision constante d’une certaine +affiche gigantesque et hurleuse de tons, illustrant la célébrité d’un +dentifrice: une almée grossière, à l’écharpe tricolore, aux seins en +pommes à cidre, montrant une double--que ne pouvait-elle être +triple--rangée de dents trop blanches, larges comme des pierres +tombales, entre lesquelles dents d’ogresse les gamins du pays avaient, +selon l’usage occidental, introduit, à coup de charbon, de quoi fumer. +Et devant cette affiche, les épaules brûlées par un soleil volontaire, +meurtrier, une brute, j’ai rêvé de l’Orient... toujours plus lointain. + +Je me tourne du côté de la petite Cléopâtre. Elle est toujours plus +lointaine, mais si vraie, si vivante. Elle court. Elle descend des +collines rouges, voici venir _la femme_, la reine des cruelles luxures. +Elle porte la tête en arrière et ouvre toujours la bouche pour un cri +qu’on n’entendra jamais. Dans ce reculement mystérieux des tentures +ombrées par l’angle de la bibliothèque et des siècles, la petite reine +arrive légère, presque chaste comme une enfant. Elle est pieds nus, +court sans se blesser--elle sait choisir les endroits où écraser des +bêtes mollement.--En courant, elle fait virer derrière elle le +traditionnel parasol de plumes. Elle traverse des branches comme un +oiseau et je perçois un bruit de jupe déchirée. (Ce n’est pas la sienne, +c’est le parasol.) Elle a des yeux, des yeux! Elle a des lèvres, des +lèvres! Je vois d’ici son sexe qui brille, humide, entre ses minces +jambes, coureuses, frôleuses, comme le rubis d’un anneau entre les deux +doigts d’une main s’écartant. + +La reine est morte. Vive la reine! Oui, accours et change, sous tes +bonds, les paisibles ruisseaux en torrents furieux. Abaisse le front +bovin des arbres pour que, te voyant, ils deviennent fous, s’excentrent. +Broie des fleurs et des insectes afin de m’être plus odorante et plus +venimeuse. Apporte-moi les deux clés pointues de tes seins pour les +mettre en les deux tendres serrures de ma poitrine. Ouvre-moi le cœur. +Ce ne sera pas difficile, j’ai tellement le cœur partout... + +Si je fredonne le madrigal à la volupté, c’est que je vais faire des +bêtises; je suis en mal d’aventure, et, n’ayant rien encore bu, me voilà +déjà gris. J’ignore ce qui peut m’arriver. M’arrivera-t-il même quelque +chose? Je pense que ce ne sera pas la reine en question. Cependant une +étoile est sur moi. Ma vie d’amour a toujours été merveilleuse, car je +l’ai voulue merveilleuse. J’ai senti tout à l’heure, durant mon sommeil, +que mon astre me regardait. Il a coulé vers moi un rayon, et mes +paupières conservent l’impression d’un bain de lait. + +Je me dirige du côté de mon cabinet de toilette où des clartés pâles +m’attirent. Des cristaux scintillent étrangement qui ne sont pas dans la +lumière. Je suppose un flacon rempli d’essence et le respire; il est +vide et une odeur de menthe se répand. Je pars de là heureux après +quelques coups de peigne, un soin des moustaches, un étirement satisfait +de tout l’être. + +Je me porte bien et cela m’étonne, de temps à autre. Je me porte si bien +que je ne me sens pas vivre. A trente-trois ans, je n’ai point encore +éprouvé la petite secousse effrayante qui vous rappelle le heurt final. +Non, je ne me sens pas vivre. Je nage perpétuellement dans une eau tiède +et mes mouvements sont sans effort. Mes pieds ont perdu le fond depuis +longtemps. J’ai des douleurs morales excessives qui me donnent la juste +mesure de mon indifférence physique: elle est absolue. Rien ne peut +rendre mon épouvante de cet état. Aucun malade ne possède la souffrance +aiguë que me procure la conscience de ma sécurité. Je n’ai pas la +comparaison pour me rassurer. J’ai essayé des pinçons, des piqûres et +des brûlures. Il m’a bien semblé que mon corps se moquait de moi. Il +demeurait calme, ironiquement. J’ai rêvé d’avoir des maladies +classables, peu graves, de ces petites maladies mondaines, menue monnaie +de la mort: fièvre, bronchite, simple rhume, et je n’ai pas obtenu cette +faveur d’être assez atteint pour entrevoir la destruction prochaine. La +torture cérébrale qui s’érige de cette puissance à ne pas pouvoir +souffrir _comme tout le monde_ est terrible. Je suis inquiet de ma santé +parce qu’elle est bonne. J’ai peur de tout et quelquefois je me jette +dans n’importe quel danger pour me braver moi-même, me combattre à +outrance. Cela m’humilie d’être oublié par la douleur, l’humaine et +saine douleur physique qui expurge et déifie l’âme. J’ai rencontré des +crétins qui m’ont dit, me serrant les poignets avec admiration: + +--Mon cher, je vous félicite... mais attendons la vieillesse. + +La vieillesse est une chose normale. Ses infirmités seront normales pour +l’être privilégié qui n’a pas été entamé avant le temps. Je sais déjà +que mes cheveux blanchiront et qu’ils ne tomberont pas. Mes dents +resteront intactes jusqu’au soir où elles s’en iront _sans violence_ +comme elles sont venues. Je n’espère ni rhumatisme, ni goutte, ni +affection cardiaque, ma famille me privant de ces hérédités fâcheuses. +Ils sont solides mes parents. Ceux qui sont morts ont eu des trépas +naturels, se sont éteints doucement, ou sont partis jeunes en dormant, +sans savoir. + +Et c’est pour ces causes que je suis doué de la nostalgie de la +souffrance. J’aspire à souffrir nerveusement, à fleur de peau, de toutes +les forces de ma belle santé physique. Je m’invente des maux +imaginaires. J’abuse de ma pâleur pour me dire délicat ou faible de la +poitrine, et mon éréthisme perpétuel me sert à simuler les plus +compliquées des névroses. Des médecins m’ont prédit successivement +l’ataxie, la paralysie, ou la folie. Je n’arrive à rien et... _j’ai +peur!_ + +En dépassant le seuil de mon cabinet de toilette, un frisson me secoue. +Le buste d’ivoire sort tout à fait des tentures, la petite Cléopâtre est +éclairée brutalement par ma bougie. Elle brille. C’est un fanal bien +mieux qu’une figure, et il est sinistre, ce fanal d’amour. C’est une +gueule de bête blanche et pourrie. L’angle du front est prolongé par une +ombre, l’ombre d’un clou. Pourquoi ce clou? Les clous qui ne suspendent +rien vous pénètrent dans le cerveau. Je réfléchis et me rappelle que mon +domestique a eu l’idée de retenir le petit buste, très léger, par un fil +parce qu’il avançait _tout seul_ chaque fois qu’on fermait les portes. +Je bénis le clou. Je n’aimerais pas en ce moment voir s’avancer les +choses toutes seules. + +Enfin, allons-nous-en! Mon pardessus. Un cigare. Non. Je mords. Le +frisson a fait le tour de ma vaillance. Je suis ému de m’en aller vers +_elle_ sans la connaître. Je tâte mes poches. J’ai de l’argent et c’est +vulgaire, puis aussi ma clé: j’enferme ma volonté dehors, je la pousse +aux abîmes. Je veux sortir, je veux ma liberté tout de suite. Je sors et +me regarde marcher dans le noir des escaliers. Un étage file sous mes +plantes comme un velours qui se déroule. Je foule des étoffes profondes +et molles à l’infini. La vulgarité de ma fugue se dissout dans un désir +de beauté, d’orgueil. J’ai la cervelle à trois mètres au-dessus de mon +chapeau et elle m’évente à coups d’ailes, comme un oiseau blanc au +milieu de la pleine nuit de mon chemin. + +La rue. + +Je ne sais toujours pas où je vais. Du brouillard. Une ouate. On dirait +une fumée d’incendie. A travers ce brouillard se tendent les becs de gaz +des maisons, grosses pipes d’hommes sages demeurant indifférents à mon +passage d’exalté. Je transforme l’atmosphère et je nage de plus en plus +dans une eau tiède battue longuement par les fouets du soleil. Voyons! +Un peu d’ordre. Ayons du sang-froid. Je consulte ma montre. Une heure +trente-cinq. Je n’irai pas chez l’une de mes deux amies pour y faire des +découvertes troublantes ou troubler simplement son sommeil, ce qui +serait pire. Je connais la réponse de la servante de celle que j’ose +préférer: «_Monsieur ne veut pas qu’on l’attende aussi la nuit!_» + +Oh! la vie, la vie monstrueuse parce que calme! J’aime et je crois être +aimé. Seulement, la nuit, des portes sont fermées qui ne tombent pas +naturellement sous les poings de mes désirs. + +Je marche tout à coup sur une peau d’orange et un ébranlement nerveux me +ramène à des réalités premières. De dessous mon orteil droit s’élance en +fusée un nouveau frisson d’épeurement qui se tord le long des muscles de +ma jambe, me coupe le jarret, me scie la rotule, étoile mes os d’un +point électrique. Dans la cuisse le frisson meurt et, en expirant, +souffle mon sexe comme j’ai, là-haut, soufflé ma bougie. Une seconde, +mon cœur cesse de battre. Je fume sans goût et j’ai la bouche sèche. Je +serre les dents. Il faut peu de chose pour me _désorienter_. Un moment, +je prends les becs de gaz pour ce qu’ils sont et la rue pour ce qu’elle +vaut, une vilaine rue, corridor de la mort de tout le monde. + +Je marche plus vite. Mon cerveau remonte au-dessus de la fumée +d’incendie. Est-ce que je vais aller loin comme cela? C’est absurde. Je +pense à un café pas luxueux, où on entend râcler des mandolines jusqu’à +trois heures. Il y halte, de semaine en semaine, quelques camarades: +Andrel, Massouard, Jules Hector, souvent leurs femmes. (D’ailleurs +jamais les mêmes femmes.) + +Ce que je cherche, c’est une détente de nerfs. D’abord cette peau +d’orange... puis, une discussion sur des idées générales en face d’un +monsieur rageur (tel Andrel) et des pieds chaussés finement, qui vous +invitent à vous modérer, la maîtresse d’Andrel par exemple, une fille +facile, l’air innocent, dont le vice vous dispense d’avoir des remords, +au moins sous les tables de café. + +J’aurais dû épouser la provinciale de ma mère. + +Je songe à cela étant très loin du but, mais le mariage, un mariage de +passion, aurait l’immense avantage de me préserver de la passion... de +l’aventure. Or comme je détiens le pouvoir d’aimer qui je veux, +réellement, sincèrement, rien ne devrait m’empêcher d’adorer une reine +légitime. + +Le brouillard prend des tons fauves. On se croirait dans une fourrure +aux poils fluides et chatouilleurs. + +Je marche sur un trottoir élastique. Il fait bon marcher. Le boulevard +Saint-Germain est désert. Sa perspective s’enfonce au néant. Le gaz est +auréolé des couleurs du prisme et a des aspects de feux follets. Il +n’est plus en cage, il erre devant les vitres cherchant à rentrer, à les +violer. Les maisons mornes se diluent et posent leurs derniers balcons +sur des nuages. Un poudroiement de sable jaune vernit le pavé de bois. +C’est l’heure des assassins. Je suis celui qui va tuer le rêve. Le vivre +peut-être. + +L’Orient?... Il est en moi. Voici que je tourne dans le désert. Des +palmes s’agitent, très haut, et les palmiers, en fût de colonnes lisses, +ressemblent aux montants d’un vaste portique. (Ou ce sont les montants +d’une porte cochère qui ressemblent à des palmiers...) On ne perçoit +rien du bruit que font les larges pattes des autruches. Sur le seuil de +la ville, morte depuis des siècles, des caravanes d’ombres se +prosternent. Un violent parfum d’orange sature le vent tiède venu de +l’oasis. Des femmes se cachent derrière une haie de cactus pour manger +des fruits qu’elles ont volés aux hommes et elles dissimulent les +pelures comme l’on déroberait des pièces jaunes. Elles rient. + +Combien sont-elles de voleuses à la suite des caravanes d’ombres? + +Elles se moquent de moi. La plus effrontée m’appelle, me tire par la +manche... + +Je me réveille ahuri, je tombe de mon rêve et du haut du brouillard. + +Il y a, en effet, une femme qui me tire par la manche. + +Je m’arrête. + +Elle aussi. + +Il va falloir se dépêtrer, ce sera dur. Elle doit m’avoir entendu causer +tout seul et me croit très ivre. + +Droite, dans la ouate sale du brouillard, elle continue sa mélopée +confidentielle. On jurerait qu’elle prie pour un agonisant. Elle ne rit +plus et débite tous les psaumes. Les plus macabres fantaisies se +joignent aux propositions les plus naïves. C’est le répertoire de deux +heures du matin: celui des hommes saouls qui vont aux halles ou des +vieux grands seigneurs perdus, après bal, devant leur propre hôtel. + +J’ai tort de l’écouter puisque je le sais par cœur, mais le costume de +cette fille me retient. + +Son étroite robe de soie noire l’engaine drôlement, elle est maigre, la +pauvre diablesse. Son corsage reluit de cabochons bizarres, aussi +bizarres que ses propositions. Il est strié de métal et de strass comme +une peau de serpent l’est d’écailles multicolores, pourtant unicolores. +Elle a du jais, de l’acier, de l’or, des perles blanches, des perles +vertes, des arabesques d’argent et des grains de corail... et tout est +noir. Ce que l’on peut trouver au fond d’un tiroir de maniaque ou d’un +nid de pie, elle l’a cousu, collé, imprimé sur sa poitrine plate. Ce +sont des bijoux exaspérés. Ils ont l’insolence d’un défi. Ils sont +énormes, fantastiquement faux, émaillés de soupirs et de larmes. Je rêve +qu’il y a, parmi eux, des dents d’ours. Je suis certain d’y voir des +prunelles d’enfant. + +Je pense: + +--_La pierreuse aux pierres_. Ce serait un titre de nouvelle. + +Stupidement, j’ai posé ma main sur ce corsage. Je persiste à ne pas +entendre ce qu’elle me dit, qui révolterait un soldat. + +--Voyons, tais-toi, et laisse-moi examiner ta devanture, ma fille. Il y +a de l’art de pécheresse là-dedans. Le miroir aux alouettes. Je parie +que tu as fabriqué cela toi-même? Un vrai travail de femme arabe. Mes +compliments. + +Elle se tait, anxieuse. Je lui représente une grosse alouette. + +Je ne peux pas m’empêcher de sourire. + +Au centre de la composition, un cœur de paillon bleuâtre; autour du +cœur, des flèches dorées, des broches, tous les menus articles de Paris +que l’on vend sous les portes, des galons de jais, des galons de satin, +une délicieuse broderie sur guipure ancienne, un croissant, des fleurs +de soie, enfin, la rosace d’une cathédrale! Et des petites lunules +courent après des sequins, et des franges d’acier courent après des +filigranes. La ceinture se noue sous un monstrueux fermoir de missel. +Une boucle qui rougeoie de rubis et d’améthystes, cabochons si colossaux +qu’on peut en deviner les défauts du verre. + +L’étoffe du corsage est usée, déchirée, luisante, graisseuse à la façon +d’un cuir. Cependant, le col, par hasard uni, s’échancre sur une peau +blanche, probablement blafarde à cause des céruses. + +Au feu de mon cigare le corsage se diamante et les reflets prismatiques +de tous les joyaux de quatre sous percent la brume. + +Dans la ouate écartée de ce brouillard sale, ce bijou honteux rayonne et +me blesse. + +Je veux me dégager, passer. + +La fille me toise. + +Du fard qui voile sa figure, comme du fond d’un abîme de chaux vive d’où +monterait le cri d’un brûlé, hurlent ses yeux. Ses yeux, tout à coup +magiques. + +... Orient! Orient! Reine aux petits pieds nus. Toi, la toute-puissante +et la toujours prostituée! Cléopâtre adorable, dont, une fois morte, on +a doré le sexe pour n’en plus faire qu’un emblème de lucre et +d’horreur... Princesse exquise, souple fillette, couleuvre qui enlaça et +fit choir le soudard Marc-Antoine... criminelle ingénue, épouse de son +frère ou de son fils, on ne sait plus bien... mais si virile que toutes +les galères ont fui au large de l’océan de tes prunelles... gerbe de +roses brunes et blanches aux pétales de fer... je te salue. + +--Chameau! crie la fille me saisissant le bras. + +Il est trop tard. Je ne peux plus m’éloigner. + +La vie vient de se jeter à la gorge du rêve. + +J’ai plongé dans les yeux de cette fille et je n’en remonte pas. +L’Orient est là, dans l’eau noire et moirée de pestilences de ses yeux +extraordinaires. Si j’étais ivre, au moins, je pourrais croire que je +les invente, mais je ne suis ni gris ni fou... Cette fille me suggère +Cléopâtre comme le petit buste de chez moi me réfléchirait cette fille +si j’allais le regarder maintenant. J’ai rencontré sur la face de cette +rôdeuse de carrefour les yeux sombres, les deux trous miraculeux d’où +sont jaillies les sources de toutes les passions mauvaises, les sources +_pures_ qui ont empoisonné les veines de tous les hommes!... + +--Chameau, dis-tu, mon enfant? Soit! (et je me mets à rire de bon cœur.) +Tu as peut-être raison. Les caravanes d’ombres sont en marche... et la +terre, encore chaude de leurs ordures répandues, fume comme un +encensoir... Oui, c’est l’heure... je monte... _Faites avancer le +chameau de la reine!_ + + + + +II + +LE GESTE DE BEAUTÉ + + +Je l’ai suivie. + +Selon sa promesse, c’était à deux pas. Une rue mal pavée dégorgeant des +ruisseaux cyniques sur la bourgeoise propreté du boulevard. Elle a +ouvert, dans un angle obscur de cette rue où miaulaient des chats +tristes, une espèce de porte de cave avec une clé qui n’entrait pas +bien. Une chandelle,--il y a donc encore des chandelles?--achevait de +pleurer son suif sur le mur, une chandelle collée d’un coup de pouce +formidable. (Je ne pourrai jamais coller une chandelle comme cela le +long d’un mur! je reste stupéfait d’avoir vu ce simple tour de force et +je n’ai pas osé demander qui...) Un escalier en échelle de meunier, du +vieux bois s’effritant, m’a conduit dans sa chambre. + +Là, je me suis senti ridicule. + +Je n’aime pas les filles, ni celles de Bullier, quelquefois jeunes, ni +celles de l’Américain, vieilles souvent et plus ruineuses que les +célébrités de meilleures marques. J’ai le dégoût des technicités du +métier, n’en ayant pas besoin. Mon adolescence s’est roulée en des jupes +de femmes honnêtes où elle a pris l’appétit de la passion. J’ai connu +des créatures si chastes que j’en suis devenu pervers à moi tout seul. +N’ayant fait ni droit ni médecine, mais simplement beaucoup d’amour dans +mes livres, j’ai toujours eu les mondaines et les actrices que j’ai +désirées. Je ne crois pas aux voluptés savantes, je crois aux voluptés +ressenties. J’ai toujours tant donné que l’on m’a toujours un peu rendu. +J’ai rencontré quelques bonnes filles parmi le peuple des cabinets +particuliers, mais on n’a risqué, ensemble, que des camaraderies. + +Celle qui eut ma virginité d’homme, une fort proche parente, mit à ce +geste de nobles gants... Pourtant, ce ne fut pas le geste de beauté. Je +n’ai pas connu de femme ayant l’à-propos du geste. Elles arrivent ou +trop tôt ou trop tard. Celle-là m’enseignait, en même temps, ma religion +(je suis catholique) et ne m’a guéri... que de sa ferveur. + +La fille au corsage rutilant allume une lampe. La chambre s’éclaire. +Cette fois, une lumière discrète, un abat-jour de soie jaune. Les murs +blanchis, et les meubles, en _pitchpin_, prennent des tons d’ivoire +ancien. + +De mon aventure, déshonorante à mon point de vue, _et c’est assez_, il +ne peut surgir qu’un ennui, des fatigues, aussi le panache Montépin d’un +revolver braqué, par l’écraseur de chandelle, sur le Monsieur possédant +un collet de fourrure. J’ai l’envie traître de casser la lampe de cette +vierge folle et de fuir. Je suis exactement dans l’état d’un personnage +qui fait une visite de jour de l’an à la meilleure amie de sa mère et +qui s’aperçoit qu’il a oublié la poche de bonbons. Il faut que j’en +finisse ou je vais être odieux. + +Elle s’est retournée, demeure immobile, silencieuse, dardant ses +prunelles fixes. La lumière jaillit certainement du blanc ivoirin de ses +yeux, et c’est ce rayon qui éclaire tout, le contraste de ce blanc avec +ce noir intense. Elle va parler. Il faut que je l’empêche de parler. +Ai-je, oui ou non, le droit de ne désirer que les yeux de cette fille? +Clore sa bouche, tout de suite... + +Si ce que j’appellerais la force _donjuanique_ existe, il faut que cette +fille sache quel genre d’ivresse m’amène ici, et s’il est nécessaire de +pousser le ridicule jusqu’au crime, je me sens capable de l’étrangler +pour l’empêcher de parler. Je ne tiens pas essentiellement à ce que ce +soit moi qui crève de l’aventure. + +Dans quel singulier esprit j’envisage les choses! Je ne suis plus maître +de mes nerfs. Je tremble, je n’ai pas froid (il y a du feu). J’ai mis +mes ongles dans mes paumes. Mon pardessus me gêne et je n’ose pas +l’ôter. Si nous étions trois, je serais tranquille. J’ai envie de tuer. +Cela dure une minute. + +Elle vient à moi, sans parler, m’ôte mon pardessus, sans sourire. + +Ah! non! Mille fois non, je ne veux pas de la reine Cléopâtre pour +servante! + +Et c’est moi qui parle. Qu’est-ce que je dis? je n’en sais rien. Je me +crois en face d’Andrel discutant la valeur du système, en amour. + +Elle m’écoute avec une bienveillance insultante. Je lui semble de plus +en plus ivre. Comme je la supplie de se taire, elle se tait, me +regardant fixement, la tête droite. Son fameux corsage me donne des +distractions. Y aurait-il vraiment des dents d’ours? Et des coquillages? +On le jurerait! Au centre de ce dessin de peau-rouge il y a le cœur, le +petit cœur bleuâtre serti de flèches d’argent. Je passe doucement mon +index dessus. Je suis comme quelqu’un qui pousse, avec précaution, un +jeton sur un damier. Elle accompagne mon doigt et enlève une à une les +agrafes. Le corsage tombe, la tente de peau-rouge se replie des deux +côtés, et la sauvagesse apparaît. + +J’ai, en dépit de mes raisonnements intérieurs, mis mon bras autour de +sa taille. Elle est toute contre moi, la tête s’incline, ses paupières +se baissent. Elle ne rit pas. + +Je suis inquiet. Il m’est impossible, encore maintenant, de m’expliquer +pourquoi. Je me rends compte que ce que je vois est naturel, mais je +n’en suis pas bien sûr. + +Elle est maigre, peut avoir vingt-trois ans, ou moins. Son épiderme est +d’une finesse extrême, d’une transparence d’ivoire. Elle est blanche à +la manière d’un objet chinois. Je voudrais d’autres comparaisons, je +n’en _réussirais_ aucune. Un objet chinois poli par des caresses +effroyables. Les seins, très petits, un peu rentrés, ont un pli de satin +qui baigne mes regards dans du lait. (Mon étoile coule-t-elle un nouveau +rayon jusqu’à moi?) La taille est mince, fuyante, une taille de gamine +dressée pour sauter le ruisseau. On voit les côtes, un peu, sous la +chair. Le bras est merveilleusement attaché, ferme, et l’épaule fuit +comme une onde. Du creux de l’estomac au menton, c’est une enfant +triste, anguleuse, souffrante et jolie. Du menton aux cheveux, c’est +toute la royauté d’une vieille reine cruelle qui revient de l’exil. Le +fard ne dissimule pas le ton d’ivoire mort du teint, le bistre ajouté +des yeux ne leur ajoute pas d’ombre, et entre les dents aiguës brille +comme du sang sa lèvre qu’elle ronge impatientée. + +--... Il faut me laisser dire, vois-tu, car je suis le plus doux de tous +les hommes. Je n’ai jamais pu avouer ces choses aux autres femmes qui +abuseraient de ma faiblesse. Je me confie à toi que j’ignore. Je me suis +gardé de tes... sœurs, ne leur donnant que le moins bon de ma personne. +Je les aime toutes ici, en une qui a tes yeux. Elle est morte, j’ai mis +des siècles à devenir fou et je n’exige pas que ma folie soit +contagieuse. Je t’ai rencontrée... je suis heureux de t’avoir vue. Non, +pas les petites cuisines... il y manquerait le piment, le seul piment de +ma foi ou de la tienne. Nous ne pouvons pas nous aimer. On ne remonte +pas les marches du trône quand on est descendu jusqu’où tu es! je suis +venu ici pour coucher avec tes yeux... Suppose un voyageur qui aurait la +science de voir par tes prunelles noires la prostitution du monde +entier. Oh! tes yeux! Ne baisse pas ainsi les paupières: on dirait des +jupes qui tombent! Tes yeux divins et sacrilèges, tes yeux qui sont +grands comme des alcôves tendues de tout le velours des nuits de +passion. Quelqu’un t’a-t-il dit que tu avais des yeux? Quelqu’un +t’a-t-il dit que tu étais la reine? Mais, j’y pense: as-tu faim? + +Les yeux se rouvrent, immenses, effarés, colères, superbes. La bouche +frémit. + +--Tais-toi! Tais-toi! Un louis pour ne rien dire! Tous les louis que tu +voudras à la condition que tu ne prononceras plus un mot. J’en ai trop +entendu, là-bas, sur le boulevard. Remets ce corsage. Il m’amuse; ce +dessin naïf imitant la cuirasse, sa cuirasse bossuée de gemmes +précieuses et reproduisant les hiéroglyphes sacrés me fait plaisir à +toucher. Tu ne sais pas ce que tu as sur la poitrine. Tu portes les +décorations de l’Éros antique, de l’Éros égyptien au monstrueux phallus +doré, à la gorge de bayadère. Et puis, regarde-moi encore de tout tes +yeux. Je ne te ferai point de mal. Pour la première fois et, sans doute, +la dernière, un homme t’aura respectée. C’est un genre de honte que je +veux te faire boire jusqu’à t’en griser. Comprends-tu le français, +étrange fille? + +Grâce à son habitude de la soumission, elle ne répond pas. Elle a +compris: plus elle se taira et plus elle ensorcellera _le client_. + +J’ai la sensation de tenir serrée contre moi une bête rare et féroce de +qui je ne peux attendre que des morsures si elle ouvre la bouche. +Serrée... et si loin que nous ne pouvons plus mesurer nos terreurs +mutuelles. + +Je m’amuse. Elle s’ennuie. Je l’empêche de parler. Elle m’empêche d’agir +et de notre silence, quand je me tais à mon tour, monte tout le +désespoir de ne pas nous entendre. C’est intolérable. Je la contemple +éperdument, je la respire, je la bois, c’est moi qui finis par me griser +pour de bon. + +Oh! le masque de Cléopâtre derrière lequel me guettent les véritables +yeux de la véritable reine! Ce nez droit, court, cette bouche sévère et +dure, bouche royale qui ordonne ingénument sans savoir qu’on peut prier. +Des générations d’hommes ont agonisé sur cette bouche sans en obtenir +l’aveu du plaisir. Est-ce bien sur elle qu’on a coupé des têtes qui +l’ont rougie de tout le sang du dernier spasme? Et eut-elle jamais du +plaisir cette bouche volontaire, frémissante de la seule passion de +vaincre ou de tuer, douloureuse à force d’avoir sucé la vie et la +douleur des créatures... _et pure entre toutes parce qu’elle s’ignore_. +La voici, ma Cléopâtre d’ivoire, frêle et puissante de toute la force +aveugle des morts, point dénaturée par les afflux de sève ou la tension +des nerfs. Elle est l’unique, l’objet d’art splendide enfoui sous le +fumier et plus rayonnant d’être immonde. + +Je l’aime. + +--Je t’aime, entends-tu? je t’ordonne de me répondre, à présent. + +Elle lève les yeux. + +--Tout ça c’est du chiqué, murmure-t-elle un peu bâillante. Moi, j’ai +sommeil. Il est trois heures du matin. Alors, quoi? Fous le camp ou +casque. J’en ai plein le dos de tes histoires. Tu es maboul. + +Mais en disant ces mots, inouïs dans sa bouche de reine, ses yeux, ses +yeux tristes ont proféré d’autres paroles. Un effort de l’esprit +veillant sur elle a dénoué les liens mystérieux qui garrottent sa +souveraineté. Ses yeux ont eu la mélancolie de l’exil et elle détourne +la tête, la bouche mordue, révoltée à la fois contre elle et contre moi +qui me suis permis de lui rappeler sa gloire. Je n’ai jamais éprouvé +rien de pareil. Je devrais rire aux larmes, j’ai presque le désir de +pleurer jusqu’au rire de la folie. Je tiens toujours ce corps souple qui +se détourne et je n’ai jamais eu tant de joie à enlacer la taille de Mme +Saint-Clair qui est une blonde, très élégante de forme, plus ample et +plus moelleuse, ni à respirer les cheveux de la charmante Julia Noisey, +une toison brune, frisée, toujours imprégnée de parfums excitants. + +Les cheveux de cette fille sont noirs, fins, tordus et ramenés en un +bandeau large, avançant sur le front: c’est le bandeau des impératrices +et il sent seulement la poussière. + +Elle ajoute, fatiguée: + +--Je ressemble donc à quelqu’un de mort? Tu en as une santé de vous +raconter ça. Une _ancienne_ ou ta légitime? Non! quel type! Où est ton +argent? + +--Tu ne ressembles à personne. Voici mon porte-monnaie et prends +toi-même. Je regrette de ne pas posséder une pièce antique à ton +effigie. Ce serait mieux. Glisser ta couronne dans tes bas... un rêve! +Puisque tu as sommeil, je vais me retirer. Adieu, chérie! Tu es une +chimère; demain, en plein soleil, tu n’existeras plus et je ne te +reconnaîtrai pas si je frôle tes jupes. + +J’embrasse longuement ses paupières. Elles sont douces et agitées comme +de petites souris. Elle s’est redressée, essayant de saisir, dans mon +langage _barbare_, ce qui la concerne directement. Je suis certain que +ce qu’elle va dire sera mon arrêt. + +--Demain, mon vieux, il fera jour et toi tu pourras te fouiller... j’ai +pas besoin de _marcher_ avec les mabouls pour manger à ma faim. + +--Je ne suis pas fou, chérie. Je te vois seulement telle que tu es. Si +nous pouvions tous nous _reconnaître_ en nous abordant, nous serions +tous beaucoup plus heureux. + +--Tu me vois comme l’ancienne? + +--Oui... + +--Une femme chic? + +--La reine Cléopâtre. + +--C’est crevant... je ressemble à Cléo, moi? + +--Non, tu n’as qu’un bandeau et elle en a deux... parce qu’elle est +esclave. + +--Si je te prends le demi-louis, est-ce que tu te fâcheras?... Moi ça +m’embête de faire un type qui ne veut pas que je marche. Est-ce que tu +es de la police? + +--Prends le louis tout entier. Je ne me fâcherai point, mon pauvre +amour. Nous nous parlons chacun du haut d’une montagne et c’est étonnant +comme nos voix sont sourdes; elles résonnent en nous-mêmes et reviennent +nous frapper au cœur. Cela t’amuserait... de marcher? + +Elle me regarde fixement, toujours sans rire. + +--Ça ne m’amuse pas du tout. Vaut mieux dormir... ce serait... que +j’aime à payer en nature, t’as compris? + +--Admirablement. Tu es honnête. + +Elle ricane. Un rire sinistre qui la rend encore plus belle et plus +horrible. + +--Et puis... je te ferais un joli cadeau... ça je t’en réponds... + +Je suis terrifié à l’idée qu’elle va recommencer la litanie du +boulevard, toutes les propositions de la Saint-Jean. + +--Tais-toi, je t’en prie, et donne-moi tes lèvres... closes. + +Elle est debout, dans la lueur sulfureuse de sa lampe, et elle a je ne +sais quoi de furieusement méchant au fond des prunelles. + +J’ai énervé la panthère et sa griffe royale va me marquer au front. + +Tout d’un coup je songe que je suis idiot, non plus seulement ridicule, +mais embêtant. + +Que ce soit ma chimère ou une pauvre pierreuse, je n’ai pas le droit +d’être dédaigneux. + +Je suis sur la pente de toutes les sottises. Je n’ai pas le désir +charnel de cette fille qui semble m’avoir _enchanté_, mais je vais être +poli. Ce ne sera pas, je crois, très difficile. + +Elle ricane toujours. + +Je m’avance les bras tendus, les mains folles. + +Elle cesse de rire, ses yeux brillent et, brusquement, elle me montre la +porte: + +--Non. Va-t’en... Pas toi... Va-t’en... je suis malade... et ce +cadeau-là, je veux pas te le faire, imbécile! + +Je vois toujours son bras levé, son poing crispé vers la porte et ses +yeux de reine qui récompense ou qui se venge. + +Oui, j’ai vu, cette nuit-là, _le geste de beauté_. + + + + +III + +LES ROSES ROSES, LES ROSES ROUGES, LES ROSES D’IVOIRE + + +Depuis une semaine, je vis dans une étrange émotion. + +Au lendemain de mon aventure--l’ai-je rêvée?--je suis allé rendre visite +à Mme Saint-Clair, mais selon l’usage, pour la prévenir que cette visite +ne serait point cérémonieuse, je lui ai envoyé des roses. + +Mathilde Saint-Clair aime les roses roses, les roses _naturelles_. + +Julia Noisey, ma seconde amie, n’aime que les roses rouges, et il les +lui faudrait _pompons_ si on voulait assortir des fleurs à son caractère +de singe gai; elle préfère les roses _spirituelles_. + +Quand j’envoie des roses roses à Thilde, je n’oublie pas Lia, et les +deux bottes, vêtues d’un semblable papier innocent, vont répandre, par +l’intermédiaire d’un même porteur, la même illusion de respectueuse +tendresse en deux atmosphères très différentes. + +Je ne trompe point ces deux femmes. D’abord, je ne fais jamais deux +visites à la fois, ensuite, elles se connaissent et sont pleines de +prévenances l’une pour l’autre. Elles ne se doutent pas de leur parenté +dans mon cœur. Leur confier des détails sur nos intimités réciproques +serait un manque d’éducation dont je suis incapable. + +Mme Saint-Clair est une musicienne de grand talent. Elle est libre. Je +vais chez elle tous les jeudis. + +Julia Noisey est la femme d’un architecte, charmant garçon, assez bon +causeur, que j’estime beaucoup. Elle vient chez moi quand la fantaisie +lui en prend. Cette fantaisie l’amène, du reste, à tort et à travers, et +risque, souvent, de se heurter à mes propres caprices. Nous renouons +toujours. Je l’amuse. Elle m’amuse, nous nous quittons et nous nous +retrouvons bons amis. + +Je ne trompe pas ces deux femmes puisque je les aime autant l’une que +l’autre et que je leur donne juste ce qu’elles me demandent. + +A l’une, des roses naturelles, tout mon amour. + +A l’autre des roses _pompons_... tout mon esprit. + +Mais je crois que je n’ai pas assez d’amour et pas assez d’esprit, parce +que, de ces deux trésors... il m’en reste encore un peu pour les +voisines. + +Sont-elles bien toutes deux dans mon cœur? + +Ou dans mon cerveau? + +Non, pas dans mon cerveau. La chimère est jalouse, elle, et je suis +obligé, par métier, de conserver ma liberté cérébrale. + +Elles sont donc dans mon cœur. Triste cœur! Une chambre trop vaste aux +trop nombreux escaliers de service qui communiquent trop avec le +sous-sol. + +Je garnis cette chambre de meubles bistournés, de divans profonds, de +fleurs capiteuses (il y manque un lit où l’on puisse dormir du sommeil +sans rêve), et quand tout est en ordre, amour, délice et orgue, +c’est-à-dire dans le plus grand désordre voulu, je m’échappe par les +portes dérobées. Je fuis Thilde pour Lia et Lia pour Thilde. + +Si elles savaient bien, elles me plaindraient, car, grâce à leurs +bontés, je ne suis pas heureux. + +Je suis un pauvre homme. + +Ce sont de pauvres femmes. + +Je cherche toujours, dans les sous-sols, un bijou que j’ai perdu et qui +leur appartient peut-être. Je cherche... Je vais apprendre à les aimer +mieux le long des rêves qu’elles ne m’inspirent pas. + +La vie _banale_ ne va pas comme on veut. + +Ce soir louche du vingt et un février, il y a huit jours, je suis entré +dans le palais de mon fleuriste, boulevard Saint-Germain. Je lui ai +commandé des roses roses pour Thilde et aussi des roses rouges pour Lia. +(Je pense qu’on fera quelque échange, un soir d’encombrement, et j’ai la +précaution de ne pas insinuer de notes explicatives. Leur adresse, ma +carte, cela suffit. Mon fleuriste est intelligent, discret, il aiguille +habilement ces trains de parfums.) + +Les commandes inscrites, je suis demeuré, les yeux vagues, devant son +étalage. + +--Monsieur désire autre chose? + +--Oui. + +Et je regarde des roses blanches, des roses froides, espèces de +premières communiantes, mi-fermées dans un coin de verdure. + +--Auriez-vous des roses plus blanches que celles-ci? + +--Oh! Monsieur... plus blanches? (Et il piétine, d’un doigt énorme et +savant qui ne fane pas, les frêles pétales.) Ça c’est du _Général +Collot-Mayeux_, c’est du blanc pur. + +Cette idée d’appeler des roses blanches d’un nom de vieux fantassin me +transporte d’indignation. Je lui réponds sèchement: + +--Non. Pas assez pur... et si vous n’avez que celles-là... + +--Il s’agit d’un envoi pour fiancée? + +--Je tiens à des roses blanches, qui soient d’un blanc plus intense, +voilà tout. + +Je sens que je dis des choses ridicules et je vais certainement faire +une chose plus ridicule encore. + +Des heures pour dénicher une douzaine de roses plus blanches qui le sont +moins. Mais elles m’agréent: ce sont des fleurs couleur d’ivoire, elles +ont des reflets verts comme, près des tempes, certaines jeunes filles +mortes. + +J’étais nerveux, maussade en les examinant, j’avais un mauvais frisson, +le frisson de celui qui n’a pas dormi, la nuit précédente. + +Avec mes roses d’ivoire je suis revenu chez moi, j’ai requis Joseph, mon +domestique. + +--Vous allez porter ces fleurs... Diable! Attendez... je n’ai ni le nom +ni le numéro... Vous êtes intelligent, Joseph?... Écoutez-moi, dans +l’angle de la rue _Grégoire-de-Tours_, une entrée basse, voûtée, la +personne est seule sur le palier, je crois, c’est une dame, une brune, +des cheveux très noirs en casque, un peu fardée, enfin, l’air d’une... + +Le mot ne sort pas. + +Joseph contemple la gerbe de roses dont la blancheur l’éblouit: tel un +soufflet de main royale. + +--Oui, Monsieur, je saisis, _d’une grue_? + +--J’ignore les... occupations de cette dame... et vous me feriez +plaisir, Joseph, d’avoir l’air de les ignorer aussi. + +J’ai le ton de quelqu’un qui va renvoyer son domestique. + +Plongeon de Joseph. + +Ce n’est pas un méchant garçon, mais il est jeune et se permet des clins +d’yeux, de temps en temps, ayant servi trop de gens de lettres. + +J’attends quarante-cinq minutes son retour en me traitant quarante-cinq +fois de crétin. + +Cette fille a voulu se débarrasser de moi. Se débarrasser de quelqu’un, +ce n’est pas l’épargner. + +D’ailleurs, elle a fait là un acte très en rapport avec son métier. Elle +vend de l’amour de bonne ou de mauvaise qualité, selon la bonne ou +mauvaise qualité du client. Elle a eu le respect de mon pardessus. Elle +s’est dit: «_Ce bonhomme est un Russe!_» Ces femmes-là sont patriotes. + +J’essaye de plaisanter. Je suis de plus en plus nerveux. + +Joseph me revient, un peu pincé, il rapporte les roses. + +--Monsieur, la dame s’appelle: Mademoiselle Léonie tout court. Elle a +déménagé vers midi pour aller dans un fichu endroit... + +Joseph, avec mes entrées, fréquente tous les théâtres et il sait poser +_les temps_. + +--Quel fichu endroit, Joseph? + +--On l’a emballée pour Lourcine, Monsieur. + +Je pousse un cri de joie, un véritable cri de joie, égoïste, +inconscient, que je ne peux pas retenir. + +--La brave fille! C’était vrai. Joseph, vite, un fiacre et reprenez ces +fleurs. Allez à l’hôpital. Tâchez, coûte que coûte, de pénétrer jusqu’à +cette femme et de lui offrir mes roses. Tenez, joignez-y ma carte. + +Je ne veux pas être en reste de générosité. + +Joseph renonce à saisir... Je devine qu’il pense exactement ceci: + +--Ce qu’on va se fiche de moi. Chienne de place! + +Un égoïste d’un autre genre, Joseph. + +Je suis en train de m’habiller pour aller dîner chez Thilde, quand +Joseph écarte timidement la portière. + +--La commission de Monsieur est faite, Mlle Léonie a le numéro dix-huit +de la salle Cécile, si Monsieur tenait... J’ai pas pu la voir à cause +des règlements, mais un interne a pris votre carte. Il connaissait votre +nom et s’est chargé du bouquet... _N’y a pas de réponse._ + +--Merci, Joseph. + +La portière est retombée; j’ai froid. + +Il me semble que je viens de jeter mon anneau à la mer. + +Chez Thilde. + +Elle reçoit le jeudi. On fait naturellement beaucoup de musique. Avant +la réception officielle, nous dînons en tête à tête et nous causons. +Elle est en face de moi et me sourit. Sa bouche a une expression de +bonheur, voluptueuse, très douce. C’est pour cette expression de bouche +que j’ai désiré qu’elle fût mienne. Je me suis aperçu qu’elle la tendait +à tout le monde en jouant du piano, et cela me l’a un peu gâtée dès +l’aurore de notre union. + +Je ne suis pas poète en littérature, mais je me réserve de l’être dans +la vie où il semble que la poésie manque plus particulièrement. Je +n’aime point qu’une femme artiste se donne _artificiellement_ plus qu’il +ne convient, car... elles ne font jamais rien avec mesure et cela n’est +plus de l’art dès que cela cesse d’être composé avec méthode. + +Thilde joue du piano en amour et elle fait l’amour au piano. + +Il y a là des tas de nuances. + +Ce soir, elle est vêtue d’un peignoir blanc, doublé de vieil or, ses +cheveux sont mal rattachés (et pour cause), elle me bêche tout +tendrement pour je ne sais plus quelle page sur la prostitution. + +--Vous avez l’air de croire que c’est honorable de se vendre, vous, mon +pauvre ami. + +Je ne réplique pas. Elles disent toutes les mêmes sottises à ce sujet. + +La salle à manger est jolie: des tapisseries claires. Il y a un nombre +considérable d’objets en cristal. La porcelaine est blanche filetée +d’or, en harmonie avec le peignoir, et des braises s’écroulent derrière +le garde-étincelle en lançant partout l’acuité de leurs petits yeux +rieurs. + +Un chien minuscule, vivant, et qu’on supposerait de faïence, est assis +entre nous, sur un tabouret de piano très exhaussé. + +En arrivant ici, j’ai été fort empressé, fort amoureux, j’ai obtenu +toutes les faveurs, même celles qu’on réserve pour le monstre Pleyel, +c’est-à-dire l’expression de bouche, au moment précis choisi par moi; je +suis à présent moins gai, j’ai faim, et, quand je parle, mes mots se +hérissent, à la dernière syllabe. + +--Louis, vous avez vos nerfs? + +--Si vous y tenez... j’ai des nerfs parce que vous me dites des bêtises +de femme d’esprit depuis une heure. Pourquoi me servez-vous de la copie +comme ça? + +--Et... avant? + +--Avant, vous ne disiez rien... c’était plus drôle. + +--Louis, vous vous oubliez... je ne suis pas une femme drôle, moi. + +Cela est exact et elle peut ajouter qu’elle n’est pas non plus une femme +tragique. C’est une bourgeoise manquée, elle a un amant comme elle +aurait un mari et elle ne me trompe pas (ça, j’en suis sûr) parce +qu’elle n’aurait pas davantage trompé son mari. + +Elle est très belle, entre vingt-cinq et trente ans. Une chevelure +châtain doré, abondante et ondulante. Des yeux couleur d’amande, de +jolies dents. + +(Elle a perdu deux molaires, mais elle croit que cela ne se voit pas. Je +l’ai pourtant vu un jour qu’elle riait, la tête renversée sur le clavier +de son piano. Il m’a semblé qu’il manquait deux touches à ce clavier... +et je suis devenu grave.) + +Elle cause agréablement, avant, pendant et après. C’est un tempérament +voluptueux sans élan de passion. Elle aime l’homme comme elle aimerait +une confiture spéciale, et se trouverait blâmable, _petite fille_, de +s’en flanquer une indigestion. + +Elle est complaisante autant qu’une femme du monde... un peu moins +qu’une grande dame et elle n’a pas _l’autorité du geste_. + +Allons! Voilà que je pense encore à Cléopâtre... je suis décidément +rêveur, ce soir. + +Je jette ma serviette sur le petit chien qui jappe avec humeur. Je +déteste ce toutou-là, seulement il paraît que c’est le seul chien qui ne +hurle pas quand il écoute la _sonate à la lune_. Alors je le tolère par +esprit d’ordre. + +Nous devons passer au salon, il va venir des gens. Je me hâte de fumer +des cigarettes qu’elle m’offre de ses doigts longs, un peu spatulés par +l’abus de la sonate, mais très blancs, très harmonieux. + +Elle ne fume pas et adore l’odeur du tabac, une anomalie. + +--Thilde... pas tout de suite, hein? + +Elle me tend sa bouche, parce qu’elle va s’habiller pour les autres et +que, comme elle y met beaucoup plus de soin que si c’était pour moi, +elle me fourre en pénitence. + +--Enfin, voyons, je prends ma robe mauve, ce soir, tu sais, celle au +grand col médicis, il faut être raisonnable pour que je puisse +l’attacher tranquille! Tu es ennuyeux... là... + +--Celle avec des cabochons dessus? + +--Oui... oh, pas des masses, une broderie d’améthystes... Tu ne vas pas +faire le pantin?... + +Je suis sensé avoir l’horreur du cabochon, faux ou vrai, qui est la mode +du _jour_ depuis un siècle, des siècles. + +--Pourquoi pas des dents d’ours... tiens, celles de ton piano? + +--Comme si j’étais la femme sauvage. + +La bonne entre, et j’assiste à une conférence sur la façon dont il faut +envelopper un certain fromage anglais qui doit s’abîmer si on ne le +recouvre pas de papier d’argent dans le délai de vingt-quatre heures. + +--Vous m’entendez bien, Marie, _du papier d’argent_, ou il coulera... + +--Ce serait sinistre. + +La bonne sortie: + +--Loulou, tu es insupportable. Je te défends de te mêler du service avec +tes railleries perpétuelles. D’abord, j’ai bien le droit d’aimer ce +fromage, moi. + +--Aimer le fromage... Vulgaire, pour une jolie femme. + +--Et les cabochons? Vulgaires aussi, hein? Tu auras marché sur un grand +critique, aujourd’hui, tu es rageur. + +J’ai presque envie de lui répondre que j’ai marché sur l’aspic de +Cléopâtre. + +Elle s’en va. + +Je la laisse partir pour jouer avec le chien. Cette femme ne me tient +pas du tout aux moelles, surtout _après_. Je l’aime d’une façon +ordinaire. + +A la soirée, des gens quelconques: un professeur du Conservatoire, +violon célèbre, sa femme, ses deux filles (cous de pigeons déplumés), +puis, Andrel, Massouard, et Jules Hector, que j’ai introduits, +successivement, pour pouvoir causer. + +M. et Mme Noisey, que j’ai introduits aussi, doivent venir vers onze +heures. Julia ne joue pas du piano, mais elle cultive un joli filet de +voix, on dirait le murmure d’une fontaine de vinaigre. + +Le salon est grand. Trois fenêtres voilées de stores vénitiens, un +Pleyel énorme, le monstre. Des lampes en urne, une lyre d’or sur la +cheminée, offerte par un ministre pour un morceau joué chez lui, des +fleurs en paniers, en gerbes, les miennes dans un vase de Sèvres, et mes +livres, très en vue, trop. Le portrait à l’huile d’un ténor connu au +mur, grandeur naturelle, et de superbes photographies d’Otto dressant +ses principaux rôles dans tous les coins. Tapis turcs, nombreux et +moelleux. + +Le premier arrivé, je m’installe par terre à feuilleter les albums, je +m’ennuie. + +Elle rentre, seconde arrivée, en costume mauve à traîne, chevelure plus +relevée, bras nus. Elle n’a jamais pu se défendre d’être au concert chez +elle. Il s’agit, du reste, de faire honneur à son piano. + +Nous serons deux ainsi pendant près d’une heure, trois avec l’instrument +qu’elle ira tapoter, caresser (il y aurait un mot plus juste mais... +trivial). + +J’ai rencontré Thilde dans un concert qu’elle donnait à son bénéfice. Je +pris un billet bien par hasard, et après un dîner confortable, chez les +Noisey, je vins vers dix heures ne sachant que faire de ma soirée, Julia +ayant la migraine. + +Une toute mignonne salle de spectacle, peu de monde et des ouvreuses +polies. De ma stalle je contemple le monstre Pleyel. Une queue +exubérante et des dents agressives découvertes. Je m’irrite malgré moi. +La femme vient et le caresse... Une expression de bouche étonnante. Je +suis jaloux, la trouve belle, cherche un confrère obséquieux pour me +présenter. + +Thilde était en satin blanc comme une épousée, elle avait pleuré (elle +pleure facilement) parce qu’au moment de jouer son morceau de résistance +on lui avait glissé la note de _l’électricité_. Ce coup de +l’électricité, on le fait volontiers aux dramaturges amateurs et aux +femmes sans protection dans ces petits théâtres. Thilde, rageuse, +pétrissait son mouchoir. Elle saluait, répondait machinalement et +songeait qu’elle n’aurait pas vingt-cinq francs pour payer cet acompte. +Elle était vraiment fort désirable. Dans les coulisses, après l’ovation +de rigueur, une crise, des explosions de larmes, et les injures de +l’électricien. Comme je suis derrière un portant, j’entends tout, j’en +profite lâchement. Je paie l’électricien d’abord et je console ensuite. +Dans une loge, Thilde est étendue, le corsage déboutonné, les cheveux au +diable, et l’ouvreuse lui bassine les tempes. C’est navrant, pas +préparé. Je m’excuse, j’entre, je joue le morceau que je sais: prélude +courtois, andante timide, arpège sur la chevalerie décidément disparue +de nos mœurs, et final de chaleureuses preuves de dévouement. + +--Oh! Monsieur, je vous le rendrai dès demain... non... non... je ne +souffrirai pas... pour qui me prenez-vous?... + +Elle est conquise, seulement, je suis plus amoureux que de coutume, je +crois que c’est _la bonne fois_, le coup de foudre, et quand elle se +remet à caresser le monstre, je fiche le camp n’importe où au lieu de +songer à la ramener chez elle. J’ai de ces bizarreries de caractère. Le +Pleyel me fait peur et l’expression de bouche de sa maîtresse aussi. + +On s’écrit. Elle me rend mes vingt-cinq francs en me traitant de +misérable qui l’a compromise. (Elle n’a pas eu encore le temps de rompre +avec l’autre, le ténor.) Je retourne les vingt-cinq francs: gerbe de +tubéreuses. Je me mets à ses genoux dans une lettre assez ridicule ou je +fulmine contre la musique et parle de tuer le ténor. (Entre temps, dîner +fin à la taverne du Panthéon avec Lia Noisey, pour prendre patience; +nous convenons tous les deux que cela n’est pas commode de se voir chez +moi plus souvent à cause du mari.) Chez Thilde, reconcert. On me reçoit +un jeudi soir. Je suis de très mauvaise humeur à cause du Pleyel. Il ne +dit rien quand on ne l’excite pas, cet animal, il tient de la place +quand on l’excite. Enfin Thilde accepte des joujoux, des bouquets de +violettes passés dans des bagues, des partitions rares, une ceinture +qu’elle a vue et que je déniche--ô télépathie.--Le ténor se liquide. +Elle a des dettes et gagne plus d’argent que moi. Je paie les dettes, un +jour de discussion sur l’amitié entre hommes et femmes, pour soutenir ma +théorie, les armes à la main. Un autre jour, je la renverse sur son +piano, avec la sensation de violer le Pleyel. Je suis très heureux. Je +l’aime un mois, je m’imagine que je suis marié, je suis fidèle et +puis... + +Ce soir de soirée intime, je bâille. + +Andrel, Massouard, et Jules Hector, là-bas, dans une embrasure, causent +de leurs petites affaires avec la politesse prudente de gens qui ont +l’habitude, bien littéraire, de _gueuler_ ailleurs. + +Ils s’ennuient. + +On nous joue du Schumann et nous continuons à nous écouter discuter en +dedans. Nous aimons la musique... mais ça nous assomme toujours d’en +entendre, nous voudrions _la lire_. + +Andrel se faufile vers le seuil. + +Massouard décampe avec une ostentation de portefaix. + +Hector s’en va, gentiment, à l’anglaise, toujours très correct. + +Hélas, je ne peux pas partir, moi, je suis presque le maître de la +maison. + +Onze heures. Voici Julia, elle est seule. C’est inouï... Comment +a-t-elle fait pour lâcher le mari? + +Je me lève sournoisement et j’arrange ma cravate devant une glace: notre +signal. Elle mord son petit doigt, elle a compris. + +Diable... mais ça va faire _deux visites à la fois_, alors! + +Je sens que mes belles résolutions de pseudo-fidélité, ou pour l’une ou +pour l’autre, se détraquent. + +Julia Noisey est une petite poupée potelée, vive et rieuse, au moins +dans le monde. Elle n’a pas de cervelle, pas de sentimentalité, pas de +morale (la morale de la femme, c’est son amour, et elle n’aime rien). +Elle est complètement folle, personne n’a l’air de s’en apercevoir. Son +mari, un jeune homme, l’adore, la gâte et ne lui impose aucun enfant. +Elle m’a fait l’honneur de m’accepter pour amant parce que j’avais écrit +des choses sur les névroses. Elle s’est bien vite doutée que je n’étais +pas plus vicieux qu’elle, autant seulement, et on s’est querellé tout de +suite. Je suis persuadé qu’elle a un autre amant que j’ignore, mais dont +je sens l’haleine dans ses cheveux quand je la respire, ce doit être un +petit cousin quelconque, se servant de parfums violents pour imiter sa +première maîtresse. Je suis sûr qu’elle en aura trente avec la même +sérénité d’âme. L’amour ne l’amuse pas. Elle cherche un monsieur qui... +(la plus élémentaire pudeur ne me permet point de m’expliquer ce qu’elle +cherche), je ne suis pas ce monsieur. Je lui ai indiqué un vieux +peintre, un ami de Massouard, dont c’est la spécialité. Il est +complètement gaga. Elle n’ose pas y aller et en attendant me supporte... + +Ce soir, elle est drôlette, ses jolis yeux de petite myope sont humides, +ses courts cheveux frisés lui donnent l’allure d’un agneau qui serait +enragé et elle dit des tas de bêtises grosses comme le monde, en faisant +onduler sa jupe vraiment trop longue pour elle. C’est toujours un petit +animal habillé dont le corps danse nu sous une robe. + +Je n’écoute ni sa voix aigrelette, qui siffle sur certaine note en +disant _l’Adieu_, ni les compliments de Thilde, indulgente parce qu’elle +se sait la plus belle et qu’une poupée pareille doit me déplaire; je +songe à filer. + +Thilde se croit le grand amour... oui, il y a le petit à côté. Julia est +au fond persuadée que Thilde n’est pas mienne... J’ai inventé Thilde +pour que nous puissions nous rencontrer sur un terrain neutre sans +offusquer le mari. Je n’ai parlé de Mme Noisey à Thilde que le jour ou +j’ai failli être surpris dans le salon de Lia. + +Thilde dit de Lia: _Cette petite peste de Mme Noisey_.» + +Lia dit de Thilde: «_Cette grosse dinde de Mme Saint-Clair_.» + +Elles s’aiment beaucoup et se consultent pour leurs chapeaux. + +... Enfin, minuit, je prends congé cérémonieusement et je vais attendre +Julia à deux pas, dans un café. + +Elle me rejoint. + +--C’est tannant... j’ai perdu une demi-heure à lui dire du mal de ton +dernier livre! Ce qu’elle est empaumée de toi... + +Moi, philosophe: + +--Elle a tort. Où allons-nous? + +--Chez toi, cette idée (elle tire sa montre) et tu sais, rien qu’une +minute, mon mari a la grippe. + +_Le mari qui a la grippe_, ça fait sans doute partie du programme de ce +genre de fille. Ce n’est pas un numéro intéressant. + +Oh! _les roses roses_, trop naturelles, _les roses rouges_, trop +spirituelles, _et les roses d’ivoire_, les roses mortes... + + + + +IV + +LE PETIT SINGE DE VÉNUS CHEZ LES AUGURES + + +Andrel boit de la chartreuse verte d’un air très recueilli et il ajoute: + +--Vous savez, Rogès, je ne suis pas pour l’intrusion des femmes dans nos +turnes. Dehors, c’est bien, ça va, on rigole et on les sème après. +Dedans, c’est sacré, faut du calme. Moi, je ne peux plus travailler +quand j’ai des jupes autour de mon bureau, et ce n’est pas pour ce que +je les aime: elles m’embêtent. + +Andrel ne s’exprime correctement que quand il écrit. Alors, il +chantourne ses phrases, les bistourne à faire croire que son énorme +crâne est toujours sur le point d’accoucher d’une petite marquise. + +Andrel est un homme de quarante ans, rude, brun, un peu vulgaire +d’aspect. Il s’habille comme un laquais de bonne maison. + +Je m’allonge sur mon divan, et je contemple les ronds des deux lampes de +ma cheminée, au plafond. Je suis las, j’ai des nerfs, dirait Thilde, et +je n’ai pas envie de dormir, mais je bâille, cependant, malgré moi, me +détournant d’eux. + +Oui, je sais, je sais très bien... Andrel a chez lui une servante +maîtresse et il appelle cela: _les semer dehors après_. Je le crois! +Elle lui fait de terribles scènes de jalousie. Il est de la meilleure +foi du monde quand il prétend ne pas aimer la jupe autour de lui; une +servante, ce n’est pas la jupe, c’est tous les jupons sales. + +Massouard bourre sa pipe avec des soins méticuleux. + +Jules Hector ne cause plus depuis longtemps, mais je sais aussi à quoi +il pense; il songe aux Javanaises, une fois entrevues dans une +exposition lointaine... tout son cœur est parti par là. + +Massouard, qui n’a d’aventures qu’avec des modèles impeccables, au moins +de formes, relève sa face de lion roux, tire une bouffée: + +--On ne peut cependant rien ficher sans elles. + +Et il ne dit pas _ficher_. + +Andrel hausse les épaules. + +--En sculpture?... (Il ajoute, malicieusement:) Vous, Massouard, vous ne +devriez pas dire ça, car ce n’est pas la nature qui vous inspire: vous +faites si large! + +Massouard grogne. Il est avéré que ce brave génie de sculpteur voit trop +large. + +Depuis qu’il travaille, il a pétri une série de bonnes femmes +fabuleuses, hautes comme des clochers; minces ou épaisses, elles ont +toutes le visage perdu dans le ciel, des expressions de torture ou de +joie qui ne sont nullement à la portée de notre œil. La dernière, +commandée par l’État, n’a pas pu passer par l’antichambre de la salle de +mairie où on voulait la mettre. Elle attend derrière un chantier de +démolitions que les frontons s’élèvent en France. + +Massouard n’a jamais su qu’il voyait trop grand. Son rêve l’aveugle. Il +prétend que la proportion n’existe pas. On se met au point, c’est +l’essentiel, selon lui, mais à quel point? Faut-il regarder ses géantes +du haut d’une tour, ou faut-il prendre du champ avec une bicyclette? + +C’est ce que nous ignorons. + +Seulement nous l’aimons bien quand il tolère des réductions de ses +statues. Nous saisissons des choses charmantes comme avec nos doigts, +nous _couchons_ mieux avec ses déesses ou ses humaines, et nous +analysons, pieusement, à la loupe de nos sens, des lambeaux de son rêve, +afin de le reconstituer sous nos plumes profanes, en très petit. + +Jules Hector serre les lèvres. + +Il hésite pour proférer le moindre mot. C’est un chaste, ou un vicieux, +qui ne parle jamais de femme de peur d’en trop dire. + +Je m’écrie, d’un ton solennel, parce que je suis le plus jeune: + +--Non! Non! Rien fiche sans les femmes, rien fiche sans la passion. + +Andrel rit. + +--Oh! vous, Rogès, vous avez le profil de César et vous en abusez... Ça +vous fait bâcler vos livres comme des assauts. + +--Je préfère parler d’elles... à écrire sur vous ou sur moi. Je continue +ma poursuite du beau, et si je n’arrive pas, j’ai des sensations +toujours... + +Jules Hector vient à mon secours. + +--L’objet d’art, dit-il, c’est certainement la femme en tout... +seulement nous avons pour mission de la retrouver sous les ruines de +Pompéi. + +--Ça, oui, fait Massouard se tapant sur la cuisse, car elle est +généralement bien perdue de lignes. + +--Mais non! Mais non, vous lui demandez d’être plus haute que nature, +ricane Andrel. + +Jules Hector se renverse et regarde le plafond, il attend je ne sais +quoi, puis il reprend: + +--Rogès n’a pas tort. Où je le blâme, c’est quand il s’extériorise de +manière à perdre son véritable objet de vue. La passion, c’est notre +force centrifuge, nous ne pouvons pas espérer gagner le ciel de l’art +sans elle, mais elle n’est pas du tout inspirée par la femme, proprement +ou salement dite, elle est en nous, rien qu’en nous, à l’état latent. La +femme touche seulement au ressort qui doit faire jaillir la vision du +beau selon notre vision du beau, qui est, pour chacun, une parcelle, une +facette de l’Unique. Elle y touche quelquefois toute la vie sans que +rien ne jaillisse d’autre... que ce que vous savez. Le hasard peut +amener dans nos bras l’objet d’art tout créé, sous le rapport des lignes +physiques ou sous le rapport des lignes morales, jamais complet, bien +entendu... incomplet il est déjà si rare! Nous sommes tellement bêtes +que nous hésitons à nous l’approprier au seul nom de notre art, quand +nous aurions déjà tant de raisons d’amour. Il y a les lois, nos usages à +nous, plus sévères que nos lois, nos théories, nos systèmes tout cela +complique énormément les choses. Il faudrait passer outre et nous +mépriser, nous, d’abord, et les lois ensuite. Nous sommes tous d’une +lâcheté sinistre et nous n’osons dépenser nos forces que pour des +exploits ridicules, comme par exemple épouser une bourgeoise! On a +enfermé beaucoup de fous furieux qui avaient violé des enfants de huit +ans et on ne sait pas si ceux-là n’avaient pas voulu, tout simplement, +satisfaire à leur vision du beau, par conséquent failli devenir des +géniaux au lieu de monomanes. On ne laisse pas le temps de cuver les +crimes et on les laisse préméditer par les mille embarras de la vie +moderne. Dans le pittoresque d’un crime passionnel, serait-il d’une +attitude abjecte, révoltante, il y a une explosion de forces cérébrales +qui peuvent ouvrir un lobe ignoré de son porteur, oui, une explosion de +forces intellectuelles qui peuvent, le lendemain de la catastrophe, se +ranger, se classer, retomber en pluie bienfaisante sur un champ de +découverte. Tout, à ce sujet, est une affaire de petits hasards. Je suis +persuadé qu’un homme n’est médiocre que parce qu’il n’a pas trouvé +l’occasion d’être génial, surtout si le génie est considéré comme une +_guérison_, non comme une maladie. + +--Vous n’allez pas glorifier les assassins d’enfants, Hector, vous qui +ne pouvez pas voir se débattre une mouche dans une tasse de thé sans +déclarer que c’est de l’irrémédiable, murmure Andrel, formaliste à ses +heures. + +--Je ne glorifie personne, mais je plains l’assassin d’enfants à qui on +coupe le cou, presque autant que la mouche qui crève dans sa tasse de +thé. Il y a les mêmes proportions, croyez-moi... ou ne me croyez pas, ça +n’a pas d’importance. La passion doit être seulement considérée comme +force dynamique. Elle met en mouvement et n’a pas à conclure. Je la +crois même sans objet réel. Ainsi Rogès se pense amoureux de quelques +femmes parce qu’il cherche le genre d’objets qui convient à son +tempérament d’artiste. Je veux admettre qu’il soit un artiste très +sérieux, un jour, ce qui me semble difficile, car il finira par ne plus +travailler sous prétexte qu’il manquera de matière; il ne pourra +cependant atteindre le genre de perfection dont il est capable, pas la +perfection, mais un de ses modes, que s’il déniche l’objet d’art... +l’objet de son art... L’assemblée saisit-elle, messieurs? + +Massouard et Andrel applaudissent, de leur banc; moi, mis sur la +sellette, je suis de mauvaise humeur. + +--Permettez une objection à gauche, Hector; les femmes, au contraire, +m’empêchent de travailler. + +--On ne le dirait guère, me répond son Excellence, ironique. Vous avez +toujours l’air d’écrire sur leur peau tout exprès pour les chatouiller. +C’est du bon travail cela, de l’excellent travail. Ça se vend dans +certaines maisons sous un autre qualificatif. En librairie ça se colle +sous des étiquettes fort honorables: _Études de mœurs, profondes +connaissances du cœur humain, psychologie, etc... etc..._ La vérité, je +veux bien vous la lâcher, une fois pour toutes, parce que je vous aime à +cause de votre franchise à être un nigaud; vous ne considérez pas assez +la passion comme force dynamique... vous cherchez beaucoup trop à +conclure et vous ne lui laissez jamais le temps de devenir votre vrai +tremplin, celui qui vous fera voir plus haut en vous aidant à exécuter +les bonds désordonnés, toujours très ridicules aux yeux de la foule qui +ne sait pas, toujours très utiles pour celui qui pressent. + +Massouard, désolé de cette période: + +--Pourquoi voulez-vous forcer ce garçon à sauter sur une corde raide? + +--Et quelle corde? soupire Andrel en levant les épaules. + +--Il a le choix des ficelles, murmure Hector mélancolique, et peut-être +qu’il a trouvé la bonne. Je ne blâme pas son choix; je blâmerai plus tôt +le ratage de l’exercice que l’on veut faire. Je suis critique, je +n’écris pas de livres, je n’oserais pas écrire un livre sur l’amour... +cependant, après étude de toutes les philosophies, qui blanchissent +surtout en vieillissant, je me demande si ce ne serait pas l’œuvre que +je voudrais tenter... oui, un très gros livre à propos de l’amour. + +L’idée que Jules Hector, le critique influent, sévère, mais juste, +tenterait une histoire de l’amour depuis les temps les plus reculés +jusqu’à notre lamentable époque, nous déride. + +Il rit avec nous et boit un peu de chartreuse. + +--Voyons, dit Massouard entêté comme une brute, vous sauteriez aussi?... +Vous qui poussez les gens à se casser les reins. + +--Certes, mais beaucoup plus haut que les autres... et il ne faudrait +pas que la société me mît des barrières, car je m’approprierais l’objet +d’art, en supposant que je le découvre, par tous les moyens possibles, y +compris le rapt, le viol et le mariage. Un objet d’art d’une réelle +valeur, physique ou morale, plutôt physique, c’est un tremplin précieux, +vous savez! c’est le gage de beauté que les dieux nous accordent pour +faire notre salut, remplir notre mission, gagner le pain de notre âme et +toutes nos raisons d’exister... sans lui. Ah! sans lui... (Jules Hector +ajoute d’un ton sourd:) Bien fous les sages qui le laissent s’échapper +de leurs mains... La société, surtout les lois morales que nous nous +inventons en dehors de toutes les justices, enchaînent tellement nos +poignets, quelquefois! + +Nous nous regardons fixement, Jules Hector et moi, et nous n’écoutons +plus les réflexions d’Andrel. + +Je vois bien qu’il songe aux Javanaises...! + +... Parce que je songe à Cléopâtre. + +--... De nos jours la passion est sans objet, dit-il, me répondant sans +que j’aie pu parler, ou tous les objets sont si loin. Pas en France. +Non... plus en France. + +Et il fume, les yeux clos. + +A ce moment de discussion grave, on sonne à la porte du temple. Je +tressaille parce que je n’attends personne. Il est minuit. + +Le vendredi soir, j’ai toujours mes trois camarades, pas plus. Nous +avons arrangé cela ensemble parce que nous nous sommes aperçu qu’on ne +pouvait pas causer dès qu’on était six ou huit. Nous avons été cinq un +moment, avec un arriviste plus jeune, mais cette petite bonne à tout +faire du succès nous servait des cancans de journalistes et se servait +de nos mots pour servir des journalistes. Nous l’avons prié de rendre +son tablier. Nous ne sommes que quatre pouvant nous tolérer. Andrel fait +un roman toutes les années bissextiles, un livre solide, ennuyeux, d’une +écriture merveilleuse; moi je bâcle un volume tous les ans, qui peut +amuser les femmes, selon l’opinion d’Hector, mais dont le style laisse à +désirer... même aux femmes. Nous nous complétons parce que nos défauts +respectifs nous sautent aux yeux et que nous sommes heureux d’avoir +mutuellement à nous pardonner quelque chose. + +Massouard, le rustre, amuse Jules Hector, le systématique Hector, qui +critique et invente des systèmes de naissance sans jamais avoir mis une +seule œuvre debout. Habillé comme un Anglais soucieux de correction, +Hector contemple avec une joie intense Massouard vêtu en maçon du +dimanche et déchargeant sa pipe à petits coups secs sur l’épaule des +statues les plus fragiles, plâtre, terre cuite, albâtre, marbre blanc, +si bien que ses confrères, les sculpteurs mondains, en sont à ne pas +oser lui montrer leur création. + +Car celles de Massouard... qui pourrait les atteindre à l’épaule? + +Second coup de timbre. + +Joseph doit dormir sur la banquette de l’antichambre ou est allé se +coucher. Je suis angoissé parce que je pense immédiatement à Cléopâtre, +je ne pense qu’à elle, puisque ce n’est pas elle qui peut venir. Elle a +mon adresse, pourtant, avec ma carte. + +Dans l’atmosphère bleutée du salon règne un calme et une sécurité qu’on +ne devrait pas troubler... si ce n’est pas elle! je vais voir. La +portière retombe sur moi en même temps que ces mots d’Andrel: + +--Ce Rogès, quel esclave de sa ficelle! Je parie qu’on vient la tirer +jusque chez lui. Ça, c’est un coup de sonnette de femme. Hélas! + +Un tourbillon de soieries, de dentelles, la mollesse d’une fourrure et +une odeur violente de chypre. + +C’est Julia. + +--Tu es folle! sans prévenir... Et ton mari? + +--Non... J’ai une voiture en bas, j’arrive de chez les Devierne, de leur +vendredi, j’y reste plus ou moins, c’est pas important. Mon mari +travaille, suis venue au hasard de la fourchette... Tu travailles aussi, +tant mieux, nous allons nous amuser... J’ai deux heures. + +--Plus bas, malheureuse! Il y a du monde... pas de femmes, des amis, un +clan qui te connaît, que tu connais... Massouard et les autres... c’est +impossible. + +Je songe que ce qui est impossible c’est que je la renvoie. Elle aurait +une attaque de nerfs. + +Elle se tord, prend son parti, et entre dans le salon, tête haute: + +--Bonjour, Messieurs. Comment, mon mari n’est pas là? Je viens reprendre +mon mari, en passant. + +Cela s’est fait si rapidement que je n’ai pas eu le temps d’un geste, je +bafouille, j’explique des choses inutiles, car tout le monde a compris, +et mes trois amis se lèvent en s’entreregardant comme trois augures. + +--Oui, Mme Noisey vient reprendre son mari... qui m’avait promis de +venir, et il s’est excusé par télégramme _comme vous savez, Messieurs_. +(Une gaffe!) Nous allons avoir le plaisir de lui voler sa femme quelques +minutes pour le punir de ce lâchage. + +Et mes yeux ajoutent, furibonds: + +--Quelques minutes, tu m’entends, petite peste! + +Ils savent que je mens. + +Elle sait que je mens. + +Nous savons tous que nous mentons. + +Qui trompe-t-on ici? je crois que c’est Noisey, mais je n’en suis pas +bien sûr. + +Le petit singe de Vénus est entré dans le temple. + +Massouard cache sa pipe, comme un gosse mettrait sous sa blouse une +poire volée. + +Andrel rentre des manches douteuses. + +Hector jette son cigare d’un mouvement d’impatience. + +Je vais ouvrir une fenêtre pour chasser le nuage. + +Du froid pénètre. On se tait. + +Elle est très à son aise, détache son manteau, ôte ses gants. Elle est +outrageusement décolletée, a une jupe de tulle pailletée sur satin rose, +un corsage haut d’une phalange et un croissant de brillants éclaire ses +cheveux. Je connais le croissant... il me semble qu’il brille moins. Ses +yeux de myope sont humides, sa bouche se mouille, et elle rit. + +Elle n’a jamais eu tant de mâles à la fois à faire embêter. + +Nous songeons que chacun notre tour, ce serait plus drôle. + +--Eh bien, quoi, Messieurs? Vous ne fumez plus? Offrez-moi, au +contraire, une cigarette, j’adore ça, et puisque mon mari n’est pas +là... je vais le remplacer. (Elle fume, je suis consterné.) Tiens, +Monsieur Massouard? heureuse de causer avec vous, je viens un peu pour +cela. J’avais demandé à mon mari de vous prier pour un buste. Ne me +faites pas cette lippe! Vous fabriquez des bonnes femmes que je gobe. Je +suis toute petite et ça m’irait de grandir comme votre Jeanne d’Arc, +j’ai pas de lignes du tout et M. Louis Rogès prétend que j’ai l’air d’un +singe en peluche... Si vous vouliez le faire mentir... + +Jules Hector laissa tomber ceci, tranquille: + +--Ce ne serait pas la première fois, Madame. + +Massouard est ahuri. Il secoue sa crinière de lion roux. + +--Mais, Madame, je ne travaille pas dans les mondaines, moi. De la +ligne... on a toujours de la ligne, cependant, non, je ne vous vois pas +en Jeanne d’Arc. + +Et il a son gros rire de gros brasseur de glaise. + +Andrel ajoute, conciliant: + +--Peut-être en _Esméralda_... rien que pour la chèvre. + +--Qu’est-ce que c’est que _Esméralda_? demande Mme Noisey qui a lu tous +les livres de Catulle mais n’est pas allée jusqu’à Victor Hugo, ayant +entendu dire que c’était la même chose. + +--C’est, fait Andrel très respectueux, une danseuse sacrée du temps +d’Osiris. + +Je suis sur les épines et j’offre du thé. Seulement il n’y a plus de +thé, et les petits fours sont finis. Reste des liqueurs, beaucoup trop +fortes; si je lui fais boire de la chartreuse verte, elle va se répandre +en mille folies, et, comme ce n’est pas une drôlesse, je serai obligé de +me fâcher avec des gens que j’aime bien, _pour cette drôlesse_. + +Elle jacasse, minaude, griffe, déclare le dernier livre d’Andrel, trop +_décadent_. Elle a beau secouer sa jupe pailletée, nous sommes en bois. +Ah! Andrel a raison, une servante vaudrait mieux, elle servirait le thé, +bourrerait les pipes, et, l’heure de la littérature venue, elle s’en +irait se coucher, sur les pointes, pour ne pas faire de bruit. + +Hector est le plus cruel. Il retourne contre elle tous ses mots et la +frappe par derrière avec des manières de stylets italiens qu’elle sent, +mais qu’elle ne peut pas voir. Massouard finit par la frapper, lui, de +l’index, sur l’épaule, comme s’il _débourrait_; Andrel propose des +promenades à bicyclette... La soirée se gâche complètement. + +Enfin ils s’en vont. + +Massouard pour éviter le rendez-vous du buste. + +Andrel pour fuir le rendez-vous de bicyclette qu’il a d’abord désiré. +(Il redoute une scène de jalousie... pas de moi.) + +Et Hector part le dernier en lui baisant la main, très gracieusement. + +Seuls: + +--Tu m’en veux, Loulou? + +--Je suis littéralement exaspéré, si tu tiens à le savoir. Ton mari a +peut-être eu l’idée d’aller te chercher chez les Devierne, et le vois-tu +ne t’y trouvant pas? Tu es folle ou tu as envie de nous forcer à nous +couper la gorge, dis? + +--Il y aurait de quoi, je t’assure! Vous êtes aussi bêtes l’un que +l’autre (elle tapote sa jupe). + +J’éclate: + +--Mais pourquoi viens-tu? + +--Tu n’es pas poli, mon cher... je viens (elle cherche), je viens pour +te faire plaisir. (Elle m’embrasse:) J’ai deux pauvres heures, je te les +apporte et tu grondes? + +Elle saute à mon cou. Elle se frotte à moi et se fait choir de la cendre +de cigarette dans le dos, malgré tous mes efforts pour la maintenir à +des distances respectueuses. + +Voilà que je joue les Massouard, à présent. Je _débourre_ sur l’épaule +des statues. Mais celle-là est si petite. + +J’ai passé la nuit précédente chez Thilde. Je suis très vanné. J’ai +plein le dos de l’amour _gentil_ comme elle a plein le dos des cendres +de ma cigarette. + +Tout de même je souffle un peu pour écarter ce voile gris. + +Elle rit, chatouillée. + +--Pourquoi que tu souffles? + +--Rien, des cendres. Dois-je te reconduire ou faut-il aller payer le +fiacre? Si ton cocher te lâche, nous serons jolis... + +--Non. Me lâchera pas. Nous avons une petite heure... et je n’ôterai pas +ma belle robe. + +Je me demande quelle différence il peut y avoir entre Mlle Léonie, la +pierreuse, et Mme Julia Noisey, femme d’un honnête architecte? + +Au moins Léonie ressemble à Cléopâtre, elle! + +Subitement calme, je la dépose sur un fauteuil. + +--Lia, je ne joue plus. Tu as dépassé la mesure. + +--Hein? Il y a de la mesure, maintenant! Ah! non, c’est idiot! Risquer +de se faire tuer pour un homme! Tout planter là pour venir se jeter à +son cou et l’entendre verbaliser comme un garde champêtre... Ça c’est +trop fort! Tes amis? Est-ce que tu n’aurais pas dû les flanquer à la +porte en mon honneur, espèce de grand mal élevé! Tes amis! Ils sont +propres! Massouard, c’est un palefrenier. Lui confier mon buste? Je ne +lui montrerais pas ma jambe, seulement. Mon mari en connaît de plus +chouettes, des sculpteurs dans l’architecture; et ton Andrel qui pond +des livres comme des Bottin! On ne peut même pas fourrer ça dans son lit +pour s’endormir, tellement c’est gros. Ah! Ne crie pas... tu m’as dit +déjà qu’il faisait trop _dense_... sais pas ce que ça veut dire, mais je +lui répéterai un jour, sois tranquille. Quant à Hector, je lui en passe +parce qu’il est poli, seulement j’ai idée qu’il doit être _symboliste_ +ou... _pédéraste_, car il ne serait pas toujours habillé de noir et +ganté de blanc comme une lettre de faire part! + +Je suis étourdi, suffoqué, sans voix. Non, je n’ai pas envie de crier, +j’ai envie de me sauver. + +Elle me griffe. + +--Symboliste ou pédéraste, Jules Hector? Lia, taisez-vous, sacré +tonnerre, ou je vais vous gifler! + +Elle est debout, furieuse, ses cheveux courts semblent droits, ses +sourcils sont en accent aigu, sa bouche est violette, elle a ses ongles +en avant. + +--Moi! Essayez donc de me battre, _moi_ que mon mari n’a jamais osé +toucher! Vous êtes déjà assez brutal, Dieu merci. C’est bon... je m’en +vais... tant pis si mon mari est chez les Devierne, je lui dirai d’où je +sors et tu auras du plomb dans la cervelle, puisqu’au fond tu as peur de +ça! + +Le malheur est que mon état de nerfs ne me permet pas de juger drôle une +offense de singe. + +J’ai levé la main et je la gifle, histoire de me différencier du mari. + +Pas très fort, assez pour lui donner des couleurs. + +Elle pleure, se roule sur le tapis et casse les barreaux d’une chaise +volante. + +Je suis très honteux et j’essaye de l’embrasser sans aller plus loin que +de plates excuses. + +Elle me rattrape, se tord, me mord. Il est clair qu’elle va finir par +gagner la partie. J’en tremble... + +En bas, sur le pavé, le bruit monotone d’un sabot de cheval qui se +morfond dans la rue à marquer l’heure... + +Je m’imagine entendre le mari, frappant ma porte d’un poing résigné. + +Dans la débâcle des jupes pailletées, puis roses, puis blanches, puis +encore très roses, je me perds, je m’attarde, j’ai l’odieuse sensation +d’accomplir plus une corvée mondaine qu’une cérémonie amoureuse. + +Elle est déjà toute consolée, daigne sourire, se relève en retapotant +ses jupes. + +--Voyons, Lia, c’est pas sérieux? Voici deux fois que tu me joues ce +tour. Tu manques absolument de générosité, épouvantable petite singesse? +Tu vas te sauver maintenant. + +--Tiens! C’est pour payer la gifle. + +--Pardon! Rends-moi ma monnaie alors. + +Elle est d’aplomb, lisse, proprette, et à part un pli dans les bouffants +de ses manches et un autre, sous les yeux, elle est fort digne. + +--Non!... Je me trotte. A lundi le dîner chez moi, c’est convenu, hein! + +Je ne risquerais pas un viol, en ce moment, pour toute la littérature. +Le mieux est de l’accompagner jusqu’à sa voiture, en s’effilant les +moustaches, et en l’appelant: _chère Madame_, c’est plus facile. + +Pendant que nous descendons l’escalier, moi, tenant un bougeoir, elle +ses jupes qu’elle retrousse afin d’éviter d’accrocher ses dentelles au +bout des tringles, elle me débite des choses monstrueuses, dans le cou: + +--Si tu étais bien raisonnable, bien gentil, ce serait toujours comme ça +et nous serions bons amis tout plein. Tu comprends, j’ai peur des +gosses, ce serait une histoire que mon mari ne me pardonnerait pas, lui +qui fait tant attention... Et puis, me vois-tu sans taille, malade, neuf +mois et plus? Un médecin m’a prédit que j’en mourrais... mets-toi ça +dans la tête... si tu m’aimes. Non, _tout l’amour_, c’est vraiment sale. +Vous ne pouvez pas vous figurer ce que vous avez l’air bête... car nous +avons le temps de vous regarder, tandis que vous autres, vous ne nous +voyez même pas... Le reste, à la bonne heure... il faudrait seulement +supprimer les gifles, je suis assez jolie pour qu’on prenne des gants. + +Elle appelle ça des gants! + +J’ai beau connaître la petite antienne par cœur, je suis secoué d’un fou +rire. En a-t-elle un profond mépris de l’homme, et elle n’ajoute même +pas la pudeur de l’oubli. Quand on songe que Thilde, de son côté, +appelle toutes les bagatelles de la porte les _choses sales_. + +A mon tour je me tords et nous nous quittons sur des éclats de rire qui +s’étouffent dans nos baisers. + +Mais je vais rompre. J’en ai assez. + +_Le petit singe est sorti du temple_, heureusement. + + + + +V + +NOUS AVONS SUR LES YEUX COMME UN VOILE DE CENDRES + + +Il fait gris, je crois qu’il pleut, j’entends venir, du sixième, les +cris despotiques d’un enfant qui braille comme cela depuis une heure. Je +ne peux plus écrire. Je suis navré. + +Devant moi, monceau de papiers, livres ouverts, du vin Mariani dans une +coupe illyrienne qui m’amuse toujours par ses reflets de vieux bijou +byzantin, et, derrière moi, la caresse discrète d’un bon feu. Je suis +aux meilleures loges pour voir la vie, ou ce que je crois être la vie, +en littérature, et je ne peux pas achever les phrases, rien ne sort, +c’est inutile de continuer, je perds mon temps. + +Enfin, pourquoi cette maison, qui est d’ordinaire si tranquille, +devient-elle, certains jours, inhabitable? Les enfants hurlent, des +chiens, qu’on n’a jamais rencontrés sur les paillassons, aboient +lamentablement; des bonnes font des réflexions d’une voix perçante et +Joseph éprouve le besoin de bousculer des meubles, de l’autre côté. + +Je me lève. En marchant je trouve cette idée que, peut-être, je +m’aperçois des bruits de la maison surtout quand je n’ai pas envie de +travailler. + +L’enfant se tait. + +Passe un camion. + +Jadis, il y a trois ou quatre ans, je n’entendais jamais un camion +passer dans ma rue. Vraiment, cette maison est inhabitable. + +Autre réflexion logique: «Ah bien! pour ce que tu écris...» + +Si, seulement, une femme... + +Je pense aux yeux de cette fille. Est-elle guérie? Est-elle revenue? Si +elle avait jamais l’idée de me remercier de mes pauvres roses? + +Non, elle n’aura pas cette idée. Elle est d’un monde où on n’a pas ce +genre d’occupation. + +Je pense donc toujours aux yeux de cette fille? + +Coup de timbre. + +--Pstt!... Joseph, j’y suis pour n’importe qui. Ouvrez vite. + +Joseph, qui a reçu, le matin, l’ordre formel de défendre ma porte, va +ouvrir en prenant un air pincé. + +J’entends le bruit d’un parapluie qu’on dépose, un peu lourdement, dans +la grande potiche. + +Ce n’est pas une femme. Les femmes ne se séparent pas de leur parapluie. +Elles vous les fourrent sous les coussins du canapé, les accrochent à un +cadre, avec les pincettes, à gauche de la cheminée, dans tous les +endroits impossibles, où elles les y oublient, le plus souvent, mais ne +les posent pas dans l’antichambre parce que ce serait normal. + +C’est un homme, un raseur. + +Je me remets à écrire, très grave, dardant des prunelles profondes, des +regards de personnage très absorbé par le problème social. Le raseur va +saisir tout de suite, si c’est un Monsieur bien élevé, qu’il est en +train de troubler l’éclosion d’un chef-d’œuvre... et j’écris, +machinalement, la première phrase venue: + + «_Nous avons sur les yeux comme un voile de cendres._» + +Ça n’a d’ailleurs aucun rapport avec le reste de la page. + +--Est-ce que je ne vous dérange pas trop, Monsieur Rogès? + +Une voix douce, un peu tremblante, une voix de garçon embêté, fatigué, +très affectueux. + +Je lève la tête, subitement fou de terreur. + +C’est Gaston Noisey, le mari de Julia. + +Il n’est jamais venu chez moi. + +Je dîne rarement chez lui, nous allons souvent au théâtre tous _les +trois_, et nous échangeons les menues politesses d’usage entre gens du +même monde qui s’estiment... de loin. Je lui épargne les trop longues +intimités, les poignées de mains chaleureuses et les effusions, toujours +désagréables à se rappeler quand on doit finir, un matin, par ne plus +pouvoir se souffrir. Je l’ai prié, comme je le devais, de me rendre +visite quand bon lui semblerait: des tableaux à voir, des livres, et un +certain traité d’architecture indo-chinoise, mais je me suis arrangé de +façon à ce que cela ne le tente point. Aux fumoirs des soirées où nous +nous retrouvons une ou deux fois par mois, nous causons du ton détaché +et plaisantin des gens qui n’ont plus rien à se dire. + +Pour l’honneur de notre sexe, je ne peux pas supposer qu’un mari, jeune, +assez intelligent, serait-il à mille lieues de toute littérature et de +toute psychologie, ne puisse pas se douter, au seul parfum de la peau de +sa femme, qu’elle le trompe. + +Si Gaston Noisey, l’architecte d’humeur casanière, vient me faire une +visite, c’est qu’il sait tout, comme au dernier acte. + +Le fauve qui dort en moi se réveille dès que je me sens en présence d’un +danger physique, c’est-à-dire j’ai d’abord _très peur_ et mon second +mouvement cherche une arme, parce que la bravoure est une résultante +_immédiate_ de la peur, pour les animaux, du moins. + +Je recule, d’instinct, du côté d’une panoplie où se réunissent, en +étoile d’acier, cinq lames de poignards qui ne peuvent servir à rien. + +Il serait simple de frapper le premier. + +J’ai à peine effleuré du dos la panoplie que je redeviens très civilisé: +je vais à lui, les mains tendues: + +--Comment allez-vous, Noisey? je suis heureux de vous voir. Non, je n’ai +justement pas envie de travailler, pas mieux à faire que de causer avec +un homme d’esprit. + +Il me serre la main. + +Nous ne sommes pas tragiques du tout. + +Il s’assied, souriant dans sa barbe, une jolie barbe. C’est un garçon de +trente-deux ans, grand, un peu fluet, des yeux très bons, des gestes un +peu indécis d’homme qui ne comprend pas très bien tout ce qui lui +arrive, mais la résignation de qui sait, cependant, en accepter les +conséquences. Règle générale, il y a tout à craindre d’un personnage +résigné quand il est en face d’un impulsif de ma trempe: c’est toujours +l’impulsif qui a le dessous. + +--J’avais besoin d’aller aux Beaux-Arts aujourd’hui, murmure-t-il, et je +n’ai pas voulu passer si près sans venir vous voir. Vous savez que je +suis un peu hibou, votre monde littéraire me fait l’effet d’un +épouvantail. J’ai bien hésité... puis nous avons tant de fois causé +ensemble à cœur ouvert... + +Est-ce que nous sommes dans un vaudeville ou dans une tragédie? je ne +comprends plus. Ou Lia lui a tout avoué en un transport de rage parce +que je lui ai écrit (poste-restante, selon l’us) que j’en avais assez, +ou il a pincé des lettres malgré nos précautions. Quant aux amis, +personne, cela j’en réponds, n’a divulgué quoi que ce soit. Ils sont +bien trop indifférents. + +Bon Dieu! j’ai chaud. + +--Mon cher Noisey, je suis tout entier à votre disposition. + +Et je souligne, d’un regard froid. Je crois que je suis seul à me donner +des répliques. Il prend des cigarettes que je lui offre (justement +celles que sa femme a l’habitude de fumer ici) et il s’installe, le +buste un peu incliné, les yeux très humbles, avec une allure de chien +battu qui serait risible en toute autre occasion. Sa main gauche déplace +naïvement des petits objets sur le coin de ma table et sa main droite +lustre le bord de son chapeau. + +Je mets mon coude sur mon papier, mon menton dans ma paume et j’attends. + +--Est-ce que vous travaillez comme ça tous les jours... du même train? + +Une _interview_? + +--Non, vraiment. Il y a des fois où je suis d’humeur massacrante. Ainsi, +quand vous êtes entré, j’avais envie de tuer quelqu’un, ou de me jeter +par la fenêtre, je suis très nerveux. Votre venue est une aubaine. Dans +nos romans, il y a certaines situations qu’il faut savoir dénouer coûte +que coûte. N’est-ce pas votre avis? + +Je raille. Je suis direct, j’ai une jolie ligne, je me regarde marcher +avec plaisir... seulement, je réfléchis que, tout de même, c’est en +hiver, qu’un duel avec un architecte ce n’est pas drôle, que je ne fais +plus d’escrime depuis un mois, faisant trop de femmes, et que, dans les +reins, une traître pointe de fatigue... + +--Moi, j’ai aussi comme ça des jours où je ne suis pas rose. + +Il fume, mélancolique. + +--A propos: comment va Mme Noisey? Voyez mon étourderie, j’oubliais de +vous en demander des nouvelles. Mes excuses, cher Monsieur. + +--Elle va bien, elle va très bien... sauf les nerfs... Une indisposition +qui court, en ce moment, je crois. Je venais... Écoutez Monsieur Rogès, +vous allez peut-être vous moquer de moi, je viens vous demander un +conseil... oui... là... ne froncez pas les sourcils. Les bourgeois, +comme vous dites, ça n’entend rien à la littérature et ça vous a une +grande confiance dans les littérateurs, des savants, toujours. J’ai lu +quelques-uns de vos livres et j’ai été très étonné de voir des choses +sur la vie que j’ignorais. C’est bien bizarre comme tout est clair quand +vous l’expliquez. On pense en les lisant: «Ça doit lui être arrivé, tout +ça.» Au fond, il ne m’est pas arrivé tant d’histoires... je le regrette. +Je vais risquer de vous demander un avis comme à un confesseur. Les +bouquins... ça rend presque sacré et... ça tourne bien des pauvres +petites têtes, aussi. + +Quel jeu jouons-nous? Il est impertinent, ce me semble, l’architecte. + +Je réponds avec une impertinence plus marquée: + +--Je ne suis pas un saint, je vous assure, Noisey, vous exagérez... par +politesse. Débrouillons: quel conseil voulez-vous me demander? + +Il respire doucement, se caresse la barbe. C’est étonnant comme il est +simple. + +--Oh! je vais vous paraître un peu ridicule; mais c’est plus fort que +moi, j’ai confiance en vous, parce que vous êtes très gentil, très bien +élevé; je vous ai entendu vous emballer tellement sur les questions +d’amour, et prétendre qu’on n’a pas le droit de corrompre des +innocents... alors... j’ai fini par me dire que ce serait encore vous +qui sauriez me tirer d’embarras. + +Va-t-il m’emprunter de l’argent? + +Le mot de Mlle Léonie me revient: «_Tout ça, c’est du chiqué!_» + +--De plus en plus à votre service, mon cher Monsieur. + +J’émiette un bâton de cire à cacheter pour prendre patience. Le +préambule est un peu long. Au théâtre ce serait d’un goût détestable. + +--Monsieur Rogès, pourquoi espacez-vous vos visites depuis quelque +temps? + +--Mais, mon cher Noisey, je suis tellement roulé par la vie des lettres. +Une première, des romans, et des correspondances folles. Je vous ai déjà +dit qu’il y avait des trous dans mon existence absolument comme dans la +lune. Je m’éclipse, je m’enferme, et, au lieu de faire la noce, selon la +jolie expression de Mme Noisey, je travaille sans même le souvenir de +mes meilleurs amis. + +--Êtes-vous bien sûr que vous n’avez pas d’autre raison... pour nous +fuir? + +--Je vous jure... + +Il hausse les épaules, ses bons yeux deviennent tristes. + +--Allons! Allons! Ce n’est pas vous qui l’avoueriez. Je vais vous +apprendre, moi, pourquoi vous nous fuyez, Rogès... car vous nous fuyez, +maintenant... C’est parce que... parce que ma pauvre petite folle de +femme s’éprend de vous et que cela vous agace... Ça y est-il? Est-ce +bien cela? + +Je suis tué. + +Heureusement que je ne peux jamais pâlir étant déjà très pâle, de +naissance, mais je dois lui faire une paire d’yeux fixes très réussis. + +Un silence relativement mortel. + +--Oui, Rogès, reprend Noisey de son ton amical, humblement. Je vous +scandalise et je vais m’expliquer. Nous sommes seuls, vous avez le +temps, et, je vous le répète, j’ai toute confiance en vous. (Il fume.) +Écoutez-moi bien: j’ai épousé une petite pensionnaire, naïve, gamine, +elle avait seize ans quand nous nous sommes mariés--et elle est, +aujourd’hui, à vingt-quatre ans, aussi gamine que le jour de son +mariage. Je sais qu’elle m’aime bien, je ne le mentionne pas par +fatuité... non, elle me l’a prouvé maintes fois, mais elle est +sentimentale en diable et c’est là le défaut de sa cuirasse. Je ne me +dissimule pas que je ne suis pas toujours son rêve. Je suis positif, +hélas, autant qu’un bon mari peut l’être, et je l’aime, de mon côté, +sans rester dans les nuages. Elle a des idées de pensionnaire, de fleurs +bleues, de fantômes et d’amour éternel qui sont absurdes, lui font +trouver que la soupe c’est toujours de la soupe. Ah! la femme est un +ressort bien délicat, on a vite fait de tout fausser rien qu’en laissant +sonner l’heure à sa pendule. Enfin, nous sommes entre hommes et je serai +plus franc: j’ai le malheur d’avoir épousé une petite femme qui n’a pas +de sens, et, par-dessus le marché, cette petite femme-là a eu le malheur +de lire un livre de vous où vous parliez de deux amoureux qui voulaient +rester purs. Ça lui a tourné, monté l’imagination, elle n’a pas du tout +deviné que vous vouliez parler d’autre chose et ce n’est fichtre pas moi +qui lui ai fourni des détails. J’ai fort bien suivi son raisonnement, +son _état d’âme_, comme vous dites, les gens de lettres. On n’est pas +très bête quand on aime beaucoup sa femme et on l’écoute causer, sans en +avoir l’air. Elle a cru que l’amour pur, _l’amour de tête_ selon votre +expression, existait, et elle vous a supposé capable, à cause de votre +allure de beau chevalier, de ce tour de force. Ne vous a-t-elle pas fait +des tirades là-dessus devant moi, un soir, au dessert? Ne niez pas. J’ai +compris. Vous avez répondu par des plaisanteries, puis, à partir de ce +soir-là, vous vous êtes espacé... car vous êtes un honnête garçon; de +plus, vous n’êtes pas libre. Ce n’est un mystère pour personne que Mme +Mathilde Saint-Clair, la grande pianiste... + +Je me lève brusquement. + +--Permettez, cher Monsieur. Il faut laisser le nom de cette dame en +repos. Il s’agit de votre femme, rien que de votre femme pour le moment. +Vous avez découvert, ou cru découvrir que Mme Noisey était amoureuse de +moi et vous venez me le reprocher, c’est trop naturel... Mais quel +conseil voulez-vous me demander à présent? + +Je me promène de long en large pour me dégourdir les jambes. Il est +évident que je me bats demain. C’est un nouveau système d’ironie. Il est +très bien, ce Monsieur, j’admire sa ligne et s’il est aussi fort aux +feintes de l’escrime... J’aurai du fer à retordre. Me voilà propre: je +lâche la femme, je pense avoir la paix et le mari me tombe sur les +bras... + +Noisey ajoute d’un ton soumis. + +--Je viens tout simplement vous prier d’écrire un livre pour expliquer à +ma femme que les hommes ne sont pas anges (il rit). Vous cherchiez +l’autre jour un sujet de roman. Eh! En voici un qui se vendra! J’ai déjà +dit à Julia, qui faisait l’éloge de votre respect pour les dames, que +l’amour de tête n’était possible qu’accompagné de l’autre, et, très +certainement, vous couchez avec la belle Mathilde. + +--Mon cher Noisey, vous vous moquez de moi? + +--Pas du tout. Je sens bien que vous n’aimez pas ma femme. Elle vous +déplaît, je vous ai entendu raconter à M. Andrel que vous la trouviez +laide et un peu folle; seulement, elle, vous a dans la tête parce +qu’elle cause de vous tout le temps. Si c’était plus grave, elle ne me +ferait pas ses confidences. Elle m’a déjà dit vingt fois: «Va donc me le +chercher, il m’amuse et je ne peux pas me passer de lui.» (Il ajoute, un +peu sévèrement, du ton d’un bourgeois qui prend un artiste au collet:) +Dame! Vous faites le mal sans le savoir, vous autres. Ce serait justice +de nous aider à le réparer. Vous pouvez bien écrire un livre _naturel_, +pour changer. + +Ils ont donc tous la monomanie de croire que leurs histoires naturelles +sont intéressantes, ces sacrés bourgeois... et tous la monomanie de vous +fournir un sujet? + +Je me plante à califourchon sur une chaise, la même dont Lia, en se +roulant, a cassé deux barreaux, et je le contemple. + +--Vous êtes prodigieux, mon ami Noisey. + +Lui, modestement: + +--J’aime beaucoup Julia, vous savez; alors, je me suis dit que vous, qui +êtes au fond un bon garçon, vous emballant si facilement, vous vous +emballeriez là-dessus et que vous me tireriez du mauvais pas où vous +m’aviez mis. (Sourire très malin.) Un livre un peu plus _cochon_ que les +autres, ce n’est pas une affaire pour vous. Ça la dégoûtera des amours +pures, elle vous traitera de malpropre, car pour elle tous les hommes... +positifs sont des sales, et je serai sauvé: elle vous prendra en grippe. + +Je commence à dégringoler de mes sommets tragiques. + +Je m’amuse. + +--Voyons, Noisey, vous êtes jeune, pas plus bête que le voisin (au moins +autant!) et votre femme vous aime... pourquoi redoutez-vous ce +caprice... de tête de la part d’une personne honnête qui n’a pas de +tempérament? + +--Tiens! (Il s’anime.) Moi, je n’ai pas l’étourderie de Julia. Je veux +bien admettre que cela débute par des blagues, mais ça finit par devenir +sérieux quand ça intéresse le voisin. Si jamais elle en rencontre un qui +se pique au jeu... Je n’ai pas envie d’être cocu plus tard, moi. + +Est-ce que j’avais la berlue, tout à l’heure? + +Il est sûr de ne pas _l’être_ encore, cela saute aux yeux, et je +reconstitue la scène: elle aura été surprise pleurant après mon +télégramme, nerveuse, noyée de vapeurs; comme elle le mène par le bout +du nez, elle lui aura fait avaler qu’elle avait un caprice de pure +imagination pour moi, qui suis _un chaste_, tellement réservé... + +--Dites-moi, Noisey, puisque vous me faites l’honneur de m’introduire +dans vos secrets d’alcôve, pourquoi Mme Noisey n’a-t-elle pas de sens? +Est-ce qu’elle est malade? + +--Non. Elle se porte à ravir, seulement, il y a les fameuses migraines, +elle est nerveuse, délicate, si petite... Un rien la froisse, et +l’amour, ça lui semble toujours une corvée désagréable. + +Je ne donnerais pas ma place pour un empire. D’ailleurs, il y a de ça +dans son instantané, elle considère l’amour comme une chose fatigante, +tellement fatigante que... + +--Allons donc, moi qui la croyais très amoureuse de vous au contraire! + +Soupir de Noisey, soupir sincère. + +--Amoureuse de moi, oui, seulement à la condition que je reste +tranquille. Et tenez, un exemple: nous sommes restés un an seuls, en +tête à tête, à la campagne. Je ne l’ai jamais sentie me désirer de bon +cœur. Nous étions bien seuls, aucun voisin pour lui parler de +fariboles... Je suis fixé. Elle n’a pas de tempérament... C’est une +pensionnaire. Quant à essayer, pour lui faire plaisir, du fameux amour +de tête, de roucouler dans les étoiles ou d’évoquer des fantômes au +clair de lune... Serviteur! Je n’ai pas le temps. + +Je me tords, intérieurement. Avec ma rage de courir à tous les +paroxysmes, je m’exagère les ridicules de ce mari, et je ne vois pas le +beau poème de sa douleur. Il est résigné. Oh! ce n’est pas moi qui peux +saisir tout de suite la grandeur du mot résignation, ce mot-là ne me +représente qu’un homme regardant par le soupirail d’une cave. Résigné, +mais bon gardien de son trésor; il ne la quitte pas (sauf une heure ou +deux!), l’étudie, l’écoute, la console et tente même, du fond de sa +cave, des démarches un peu ridicules. Il est persuadé qu’il ne sera pas +cocu s’il prend des précautions. Nous en sommes tous là, et, s’il vient +trop tard, c’est la faute de cette sale petite bête qui a le vice des... +pensionnaires. + +--Mon bon Noisey, vous êtes digne d’un meilleur sort. Je vous avoue, en +effet, que j’aime beaucoup Mme Saint-Clair et je n’ai nulle idée sur +votre petite femme, j’ai horreur des trop petites femmes. Le livre _un +peu cochon_. Hum! Remède pire que le mal, cher ami! Voulez-vous que je +vous indique le véritable dénouement de la situation, moi? + +--Volontiers! (Il sourit.) Si c’est dans mes cordes. + +--Parbleu! Faites-lui un enfant! + +Je sens que je dis une rosserie. Le moyen de garder le juste milieu avec +ces farceurs dont le mépris pour nous va jusqu’à nous demander d’amuser +leurs femmes en des livres légers! + +--J’y ai déjà songé, répond doucement l’architecte se tortillant la +barbe, mais vous n’imaginez pas ce que Julia est dépensière. Elle aime +la toilette. C’est tantôt une dentelle, tantôt un bijou, tantôt un +meuble, et nous vivons difficilement malgré nos airs à l’aise. Ainsi, +elle a la rage des diamants, maintenant, des vrais. Aujourd’hui on ne va +guère acheter des diamants à sa femme avec douze mille francs de rente, +_sans espérance_. Alors, voyez-vous, un enfant, une nourrice, d’autres +fanfreluches pour le berceau... Non, mon cher, je ne peux pas. + +Et il secoue la cendre de sa cigarette d’un doigt décisif. + +--Dites donc? j’ai aperçu, ces temps-ci, un croissant dans ses cheveux: +des perles et des roses, au bas mot cinq cents francs. Mon petit Noisey, +vous vous laissez attendrir? + +Je le dévisage, très tranquillement. + +Je connais l’histoire du croissant, puisque c’est moi qui l’ai offert. + +Il se tourne avec un bon geste paternel. + +--Pauvre petite folle! Un Lère-Cathelain. Elle a payé cela cinquante +francs devant moi. + +Je recule ma chaise. Comment, il a vu... Ah! ça, c’est lui qui se paye +ma tête depuis une heure? J’ai acheté moi-même le croissant en question +et je ne l’ai pas eu pour moins de cinq beaux billets bleus. + +Je me promène dans une terrible agitation. Je sais bien qu’il a été +convenu qu’elle prétendrait l’avoir acheté chez Lère-Cathelain et +qu’elle se munirait d’un écrin portant cette marque... cependant le +bijou est vrai, que diable, ou c’est le mari qui ment. + +--Monsieur Noisey, une objection... + +Je m’arrête, suffoqué. + +--Quoi? Il faut bien la laisser s’amuser avec le toc, puisque le toc +l’amuse... c’est comme vos livres et les amours dans les étoiles, et +quand ça ne me coûte pas plus cher!... + +--Sacredieu, mon petit Noisey, ce bijou... + +Je reste béant. Une idée! Elle aura revendu mon croissant vrai pour en +racheter un faux devant lui... et c’est le faux qu’elle porte... Je me +rappelle que la dernière fois, il avait un tout autre aspect... cela m’a +frappé... alors qu’aura-t-elle fait de la différence? + +Je suis au bout de toute ma patience, je m’y perds et j’ai la sensation +d’être cocu à mon tour. + +La conversation tombe. Noisey se lève. Il examine un bronze, regarde un +tableau, feuillette le fameux traité d’architecture indo-chinoise. Il +est un peu triste des confidences qu’il vient de me faire, point gêné. + +Il sort en me demandant la permission de revenir de temps en temps, +épancher son âme. + +Me voici en passe de tromper la femme avec le mari. + +Délicieux. + +Il n’est pas plus tôt dehors que je suis saisi d’une rage. Oui, cet +homme s’est fichu de moi et il faut que je m’aligne. Je ne peux pas +tolérer qu’on se fiche de moi de cette odieuse façon. + +Je m’empare fiévreusement d’un télégramme et j’écris: + + «Cher Monsieur Noisey, en réfléchissant à notre bizarre conversation, + il m’a semblé que vous n’étiez pas très fixé sur la valeur des + croissants que l’on porte dans votre ménage...» + +Je déchire. + +Idiot, grossier, je deviens le bourgeois et lui sera le littérateur. + +Autre télégramme: + + «Cher ami, + + «Entre nous, notre attitude manque de galbe et nous ferions mieux + d’aller terminer nos explications sur un terrain plus...» + +Ce qui manque de galbe, c’est de voler une femme à un homme pour vouloir +ensuite coller de force un duel à cet homme beaucoup plus myope, +décidément, que cette femme. + +Je déchire. + +Essayons d’une lettre pateline, genre Noisey. + + «Voyons, cher Monsieur, de deux choses l’une: ou vous vous êtes moqué + de moi et je ne puis le souffrir, ou je me suis moqué de vous et vous + ne pouvez pas me souffrir, dès lors...» + +Toujours le duel. Je n’en sors pas. + +Je déchire encore. + +Une heure, le front dans les mains. + +Il y a l’histoire du croissant dont je ne sors pas non plus. + +Et je revois les yeux vagues de Noisey, j’entends sa phrase pleine de +conviction. «_C’est une sentimentale._» La vicieuse que je connais, et +qu’il ignore, laisse peut-être vraiment son cœur à la maison pour porter +sa chair en ville, et le croissant vrai pour moi, faux pour lui, +redevient faux pour moi, vrai pour lui. + +Noisey ne comprend pas et il fait ce qu’il peut. + +Moi, je ne comprends pas et j’écris des bêtises. + +Julia ne comprend rien et doit nous tromper avec un troisième. + +--Joseph... un fiacre! Je vais dîner au boulevard. J’ai faim. + +_Nous avons tous sur les yeux comme un voile de cendres._ + + + + +VI + +A LA COUR DE CLÉOPÂTRE, IL ÉTAIT UN TIGRE ROYAL... + + +«... Sur le dos de l’éléphant blanc, la princesse est debout, sa main +droite protégeant ses yeux longs, car le soleil incendie la plaine et +fait rutiler le sable. Elle est vêtue d’une tunique blanche, roulée +autour d’une de ses cuisses, laissant son sexe découvert. Elle a le +buste nu, mais ses deux petits seins rigides sont coiffés de deux +cloches d’or suspendues à son col par des chaînettes. Ses cheveux +bouclés en grappes noires comme des grappes de raisin bleu, tombent sur +ses oreilles, et un oiseau d’or paraît les couver sous ses deux ailes +écaillées de gemmes curieuses. Le bec méchant de cet oiseau sacré, +l’emblème d’une idole, fait plus méchant le profil de la princesse qui a +l’air d’un garçon de quinze ans. Elle n’a pas de hanche et ses jambes +pures s’étirent en fuseaux pâles. Elle n’a pas de ventre et l’on dirait +que ses épaules fuient en deux lignes droites jusqu’à ses pieds étroits +dont les orteils sont fleuris de scarabées peints. Elle est brune et +blanche comme le fruit coupé des cocotiers. Elle semble toute petite, +aussi très grande, quand elle se hausse pour y voir mieux. Des dessins +violets terminent ses sourcils dont les extrémités, en flèches, vont +rejoindre ses cheveux. Elle a un tatouage au-dessus de son sexe +soigneusement épilé: il représente l’œuf du monde, un petit œuf plus +ovale que les autres œufs, fendu de lignes rouges et couronné d’un +serpent. Sur chaque joue de son visage, une étoile; sur les deux moins +rondes joues de ses fesses, deux croissants. De temps en temps, elle +prend les cloches d’or voilant sa poitrine pour en faire des cymbales +qu’elle heurte d’un léger coup harmonieux. + +Accroupies près d’elle, les pieds retournés dans leurs paumes, ondulent, +aux mouvements de navire de l’éléphant, deux filles complètement nues, +deux esclaves. La première tient l’éventail de byssus, la seconde la +boîte des fards et des parfums. Elles ont les paupières closes, ne +s’intéressent à rien, attachées par une corde comme deux bêtes +entravées. + +Derrière la princesse, un enfant nègre, joli et de justes proportions, +hausse le parasol de plumes. Il doit avoir dix ans. Il ne parle pas, +ayant eu la langue coupée dès sa naissance, mais ses regards étincelants +sont fiers. On le dit fou parce qu’il est le seul qui ose regarder la +reine en face. Peut-être ne la voit-il plus, frappé du vertige de la +peur. + +Des Égyptiens armés, des prêtres mitrés se serrent contre lui, à +l’ombre. + +Un singe est assis au rebord de la corbeille de palmes qui contient +Cléopâtre et sa cour, des tapis soyeux pendent, en houppes. + +Le conducteur de l’éléphant, un eunuque drapé de laine jaune, chante une +mélopée triste au son de laquelle marche, solennel et somptueux, cet +énorme vaisseau blanc sur la mer houleuse des sables. + +On marche ainsi depuis le matin et la chaleur se fait terrible. + +Il n’y a que la reine qui ne souffre pas du soleil. + +Elle ne souffre jamais de rien. + +Les têtes bronzées des serviteurs et la peau zébrée de blessures des +deux petites filles esclaves luisent comme toutes prêtes à se fondre +sous les morsures de l’astre. Le sable pâlit de plus en plus, on ne peut +pas le contempler, il entre dans les yeux en pointes de lances. + +L’éléphant va toujours d’un pas égal, et, à chaque plissement de sa +croupe, les corps se ploient dans la corbeille, le panache du parasol se +penche. + +On serait bien dans le palais, à manger des fruits, aux fraîcheurs des +marbres humides. + +Mais la jeune reine, que tourmentent des passions singulières, veut +aller voir le champ de bataille. + +Vers la tombée de la nuit, seulement, on arrive. + +Déjà des choses abandonnées ont été rencontrées au sortir de l’oasis. On +a découvert un guerrier mort, le front fracassé par un javelot. La reine +s’est dressée un peu, ses narines au feston mince ont frémi et on a +passé plus vite. + +Maintenant, on est en plein carnage. + +Des cadavres sont entassés avec des chevaux, des chars, des tours chues, +des éléphants crevés par des flèches qui les hérissent et les font plus +monstrueux. + +Tout est horriblement calme. + +Le sable a bu le sang et le soleil a mangé les yeux fixes qui ne +purulent plus. Des armes brillent, très éclatantes, sous les rayons de +la lune. Au loin, on entend hennir un cheval qui agonise... il se tait, +brusquement. + +La cour demeure silencieuse. + +Il est bon qu’une jeune reine voie les résultats d’une guerre. + +Tout à coup, dans le grand calme de cette nuit subitement tombée sur les +morts et les choses perdues, un petit son de métal... + +C’est Cléopâtre qui a pris les cloches d’or de ses seins et les heurte. + +Les deux esclaves, à ce signal, se lèvent et offrent des parfums, car +une senteur effroyable de chairs se décomposant est montée jusqu’à la +princesse. + +Un Chaldéen psalmodie des paroles lentes sur la gloire des guerriers +braves, pendant que la reine, une de ses mains ouvertes à plat, l’autre, +la droite, élevée, projetant ses poudres, se tient dans l’attitude des +prêtresses assyriennes faisant l’offrande aux dieux. + +--Je vais danser, dit-elle d’un accent clair. + +Les prêtres ont formé aux danses sacrées la jeune fille. Elle sait +aussi, la jeune femme, que sa cour est enivrée des contours purs de ses +fines jambes en fuseau, et qu’au respect se mêle un rut bestial qu’on ne +songe pas à lui cacher parce qu’il est un hommage. + +Elle punirait de mort ceux qui ne se prosterneraient point quand elle +danse, et elle épargnerait peut-être celui qui la violerait après la +danse. + +Personne n’ose encore. + +On attend que son frère, son époux naturel ordonné par la loi, la +déclare vraiment femme, reine ayant le droit de régner. + +En attendant, elle a pour jouet d’amour ce seul petit esclave nègre, un +enfant, forcé de ne pas dire qu’il est heureux trop tôt et qu’il en +meurt... + +Voici qu’elle danse. + +Au milieu de la place libre laissée sur le dos de l’éléphant immobile, +comme dans de la lumière, elle marche d’abord la tête inclinée, les bras +arrondis en bras d’amphore blanche. Elle agite ses petites coupes d’or +qui rendent un son aigûment sauvage. + +Les esclaves, les grands Égyptiens préposés à sa garde, se sont assis en +cercle autour du rayon qu’elle forme. + +Ils ont tous les yeux fixes ou vides des morts qui jonchent le sol. + +Ils sont sans autre âme que l’immense désir. + +Et se corrompent, comme les morts, à la regarder vivre. + +Elle saute deux fois, tourne sur elle-même, plus vite, oscille au vent +de la pourriture comme une branche fleurie. + +Elle respire au milieu d’eux et du champ funèbre comme en un jardin. + +Elle se sent si belle!... + +Ses yeux longs, mi-clos, ont des lueurs que jettent les yeux d’enfant +avant de s’endormir. + +Et elle heurte plus fort ses petites cloches, les secoue sur eux comme +si elle voulait faire neiger ses petits seins. + +Le jeune noir est debout, en face d’elle, il la regarde sans la voir, +dans une extase triste... + +Soudain, on entend, répondant aux tintements d’or des cymbales, un +miaulement bizarre, un râle de joie éperdue ou un cri de colère. + +La reine s’arrête. + +Elle se penche en avant. + +Puis en arrière. + +--C’est un tigre, dit-elle, pas très émue. + +En effet, il y a, couché sur un monceau de cadavres, un animal très +grand, ou qui paraît grand parce qu’il s’allonge, qu’il a la coutume de +ramper, et dont les yeux sont phosphorescents. + +Il bâille, très énervé de voir ce qu’il voit. + +Très étonné aussi. + +Il a mangé. Il est repu pour la première fois depuis bien des jours, il +a vraiment trouvé toute la nourriture de sa faim. + +Il est joyeux. Il a pu achever beaucoup de mourants, finir leurs +tortures. + +Il allait dormir quand lui est apparue, au clair de lune, un autre +animal, rampant et s’allongeant _debout_, une bête blanche qui bondit, +saute et joue parmi les morts comme lui-même l’a osé faire, tout à +l’heure. + +Cela l’étonne et l’amuse. + +Les animaux ne s’amusent pas souvent. + +Pour qu’ils aient cette joie inutile, pas certaine, il faut qu’ils +n’aient plus faim. + +Parce qu’il n’a plus faim, le tigre est heureux de rencontrer une femme. + +Les serviteurs de Cléopâtre ont préparé leurs arcs. + +Des flèches sifflent. + +Des prêtres ont peur. + +La reine demeure debout, essayant de voir. + +Mais le tigre, d’un bond plus rapide que leurs flèches, a sauté sur +l’éléphant et s’attache à sa croupe de ses quatre griffes puissantes. + +L’éléphant blanc plie sous ce poids, cependant léger, car le tigre est +très jeune. + +Il faut qu’il soit bien jeune pour attaquer des hommes, n’ayant plus +faim. + +Il fait, d’un coup de patte, verser la corbeille de palmes. + +D’abord les petites esclaves tombent, sans un cri, déjà mortes, l’une +avec la boîte des fards, l’autre avec l’éventail. + +Puis un prêtre qui hurle. + +Puis le singe qui se sauve derrière des chevaux amoncelés, en poussant +des sifflements stridents de grosse flèche. + +Un soldat lance encore un javelot qui n’atteint pas le tigre. Le soldat +a eu peur d’atteindre la reine, toujours debout au centre de la +corbeille. + +Toujours debout parce que son petit nègre s’est précipité à ses pieds et +lui a saisi les chevilles. + +Cléopâtre regarde la bête merveilleuse dont la robe d’or se parsème de +roses noires à la clarté pâle de la lune. + +Et le tigre la regarde, ébloui, les oreilles couchées en arrière, les +crocs saignants; ses prunelles vertes, dans l’astre double de ses yeux, +s’élargissent et se rétrécissent avec une expression de volupté féroce. + +C’est un jeune mâle d’une très royale espèce. + +Au fond du mystère de son animalité s’éveille comme une âme de dieu. + +Car les animaux d’Égypte sont plus près des dieux que des hommes. + +Cléopâtre n’a plus peur. Elle n’a d’ailleurs jamais rien redouté des +bêtes. + +Elle les aime toutes presque autant que son nègre. + +Et elle pense qu’il dévorera ce nègre avant elle. + +L’éléphant recule. Il lève sa trompe d’un mouvement de fureur et se bat +les flancs en piétinant lourdement et en tournant sur lui-même. + +Il saisit enfin le tigre et d’un seul effort, qui fait craquer toute sa +peau, il arrache son ennemi, le lance dans le sable où celui-ci reste à +hurler de douleur, une patte brisée, toute sa mâchoire en bouillie, +vomissant ses dents broyées. + +La cour se reforme autour de la reine. + +On redresse la corbeille de palme et le petit nègre cherche le parasol +de plumes. + +Un Égyptien a le bras démis, les petites esclaves sont mortes, +enchaînées l’une à l’autre, écrasées sous le même piétinement +formidable. + +On les laisse là et on appelle le singe qui ne veut pas revenir. + +Cléopâtre ordonne qu’on enchaîne le tigre pour le traîner à la remorque +de l’éléphant victorieux. + +Et l’on revient, les hommes songeurs, la reine écoutant la toux rauque +du prisonnier râlant sur sa chaîne, du prisonnier dont le long corps +gracieux s’allonge le long du sable en traçant un sillon rouge. + +Au palais, la reine rentre sans dire qu’on l’achève. + +Des jours passent... + +Et il guérit. + +Il n’a plus de dents, sa patte de derrière racle un peu les marbres en +marchant et il est devenu familier. + +Superbe encore, gracieux, très digne souvent, quand il gronde, il joue +avec la jeune reine dont il a l’humeur froidement cruelle. + +Un matin, sur un signe, il étrangle le petit nègre dont les yeux tristes +se meurent de langueur depuis longtemps. + +Il l’étrangle de ses mâchoires édentées, mais rendues plus féroces par +la jalousie. + +Il ne peut pas y avoir deux favoris à jouer près de la même couche. + +Dans les jardins, il ravage des fleurs et ne reçoit que le fouet, parce +que, décidément, la jeune reine lui permet tout. + +Des jours passent... + +Le palais se remplit de gémissements. Du bas des larges pylônes aux +galeries des étroites terrasses, des esclaves pleurent, le front dans +des voiles, et des soldats se frappent la poitrine. + +Le roi, le frère et l’époux naturel de Cléopâtre, au lieu de déclarer +femme la jeune reine, sa sœur et son épouse naturelle, a résolu de la +répudier. + +Cléopâtre doit prendre le chemin de l’exil. + +On ignore pourquoi. + +On croit que ce maître _veut régner seul_. + +Peut-être... + +Le jeune prince est si grave que personne, ni les mages, ni les grands +guerriers, n’ose l’aborder. + +C’est un deuil universel, la reine étant l’objet le plus parfait du +royaume. + +Elle danse comme une prêtresse et elle est belle comme une courtisane. + +On ne sait qu’une chose, c’est que le jeune prince, pour affirmer sa +volonté de lui déplaire, a fait crucifier son tigre favori aux portes +basses du palais. + +Le tigre a mis toute une nuit pour mourir. + +Et du haut de sa terrasse, elle a pu l’entendre hurler lamentablement. + +Or, le jeune prince répudie Cléopâtre parce qu’un soir, en montant sur +cette terrasse, il a vu ceci: + +Sous le dais bleu sombre d’un ciel gemmé d’étoiles plus grosses que les +opales sacrées, dans la pureté d’un air où l’on aurait entendu vibrer le +chant de leurs sphères mystérieuses, la princesse, sa sœur et sa femme, +se tordant, nue, entre les pattes d’un animal plus puissant qu’un +homme... et plus heureux qu’un roi! + +Mais Cléopâtre en exil aura l’empire du monde. Elle sait le charme qui +enchaîne les fauves. + +A sa cour de reine prostituée, _il y aura toujours un tigre de race +vraiment royale_... + + + + +VII + +DANS LA CHAMBRE DE Mlle LÉONIE SE TROUVE LA PHOTOGRAPHIE D’UN SOLDAT + + +... Toute la littérature, tout le rêve, toutes les femmes, toutes les +réalités, ne m’ont point empêché d’aller rue _Grégoire-de-Tours_. + +Plus fort que moi. + +Je voulais avoir de ses nouvelles. + +J’y suis allé, oui, là. + +Et puis, après? Ai-je le droit de prendre des nouvelles de cette fille? + +Je pense que oui: j’ai l’âge de raison. + +La concierge, une mégère, m’a dit, criant d’une voix qui sentait +l’absinthe: + +--Vous pouvez monter. Elle est revenue et elle est seule, _de ce moment +ici!_ + +J’ai gravi, en plein jour, la misérable échelle de meunier, j’ai +retrouvé, d’instinct, la porte... sa porte où une clé était dans la +serrure. + +Je suis entré, simplement. + +Alors j’ai eu le vertige atroce d’affreuses murailles, j’ai vu cette +chambre comme on verrait un cachot ruisselant de sang. + +Il n’y avait plus les meubles en pitchpin d’il y a deux mois, il n’y +avait plus la lampe voilée d’un abat-jour de soie couleur ivoire, plus +de chaises, plus de bibelots, plus rien... A la fenêtre seulement, un +rideau rouge tendu sur tringle, épais, hermétique, tamisant juste assez +de lumière pour être abominable, un rideau rouge que le soleil d’avril +faisait flamber et qui répandait un flot de lie par la chambre. + +Les matelas étaient à même le sol, sans un tapis devant, et elle assise +sur un vieux fauteuil canné, une antiquaille rigide comme un instrument +de torture. + +Elle ravaudait un bas, appuyant son pied nu sur l’extrémité de son +traversin pour ne pas le poser par terre. + +Je suis resté sans souffle comme un collégien. + +Elle a tourné les yeux et j’ai vu se lever les astres noirs de mes +désirs. + +--Tiens, c’est vous, le maboul? a-t-elle dit tranquillement. + +--Oui, c’est moi, le fou, en effet. Je ne vous dérange pas? + +Elle a haussé les épaules et m’a montré son lit, d’un air froid. + +--Asseyez-vous... ou couche-toi, comme tu voudras. Je suis guérie. + +Elle avait une voix sourde qui me faisait très mal. + +--Je suis venu pour vous demander de vos nouvelles uniquement... Et pour +savoir si vous aviez besoin de moi. + +--Quel béguin! C’est pas sérieux, j’espère. + +J’ai été surpris de sa logique. Elle comprend qu’elle me plaît surtout +parce que _je ne marche pas_, selon sa canaille expression. + +--Vous êtes guérie? Ah! tant mieux... + +Je m’assieds près de son pied nu et je le regarde. Elle a un pied +exquis, cambré, petit, souple, on passerait sa main dessous entre la +plante et le plancher, sans en déranger le talon ni l’orteil. Il est +d’un blanc d’ivoire vert, si mort. Ce n’est qu’un objet, pas une chose +humaine. + +--Guérie... Guérie... (a-t-elle fait comme se répondant à elle même). La +seconde fois, je ne serai plus bonne pour le service, ni ni, fini +Léonie. _Ils m’ont enlevé le morceau avec des pinces._ Brrr!... j’en ai +ma claque de leur hospice. + +Elle est toujours belle inexplicablement. C’est toujours Cléopâtre, et +ses lèvres dures distillent toujours le venin de la cruauté. Elle ne rit +pas, ne pleure pas, tout lui demeure indifférent. + +--Vous n’avez pas la trouille, vous, de grimper mon escalier en plein +jour. Quel type! + +--Dites-moi, Léonie, vous êtes très malheureuse ici. Où sont donc vos +meubles? + +--Les cochons de concierges ont tout vendu pendant que j’étais à la +_salade_. Vous comprenez... je leur devais des tas... la chandelle, le +vin, et un terme, puis, _le foin_, quoi! + +Je suis ahuri. + +--Qu’est-ce que c’est que _la salade_ et qu’est-ce que c’est que _le +foin_? + +Elle me regarde, méprisante. + +--Ah! c’est juste, vous n’êtes pas de la classe. _Le foin_, c’est la +pièce par homme que je donne à cette... maquerelle. + +Je deviens très inquiet. N’insistons pas pour _la salade_. + +Je suis navré de mon ignorance du milieu, je ne cherche pas du tout une +étude de mœurs, et j’ai la terreur qu’on me la serve malgré moi. + +Je voudrais bien m’en aller, je ne sais pas comment. + +--Heureusement que ça reprend, le turbin. + +Je tressaille. + +--Heureusement... dis-je en écho douloureux sans penser à ce que je dis. + +--Voyons! m’achète pas, hein, avec tes figures d’enterrement. J’enfile +pas des perles, ici, et il faut que je mange. (Elle ajoute:) De vrai, +j’ai pas faim. J’en ai trop vu là-bas... Tu sais, _de quoi rendre son +ventre à Dieu_. + +L’expression: _rendre son ventre à Dieu_ est superbe, mais que nous +voilà loin de mes roses blanches. + +Il y a un grand silence entre nous. + +Elle raccommode son bas noir en tirant très vite son aiguille; la soie +noire passe et repasse dans le petit trou blanc, sur son poing. + +Elle est en jupe de laine sombre, avec un jersey rouge ouvert en rond au +cou. On devine qu’elle a coupé le col parce qu’il était trop usé. + +Elle a l’air en maillot de bain. + +J’aime mieux ça que les cabochons. Et puis, c’est dans le ton furieux de +la chambre, une chambre de tortures. + +--Voulez-vous que je vous appelle autrement que Léonie, dites? Vous +n’avez pas un autre nom? + +--Je m’appelle Léonie Bochet sur les papiers, si vous voulez les voir... + +Est-ce qu’elle continue à me croire de la police? + +--Eh bien, je vous appellerai _Reine_. Cela vous fâche-t-il? + +--Comme votre ancienne, hein? Vous y tenez! + +Je m’accoude sur le traversin, et je caresse son pied de belle morte +d’un index prudent. + +--L’ancienne s’appelait: Cléopâtre. Tu l’as oublié, déjà? Et elle était +couleur de roses blanches, de roses d’ivoire... + +Il m’a semblé qu’un éveil se faisait en son impassible visage. Elle n’a +pas souri, se contentant de retirer son pied. + +--Ah! oui, les roses!... C’est une infirmière qui me les a prises et on +les a fichues à la chapelle. J’ai gardé votre carte. (Elle baisse la +voix.) Il paraît que vous turbinez, vous, dans les journaux. Un interne +me l’a dit. + +Je suis ennuyé qu’elle me suppose journaliste. Pourquoi n’est-elle donc +pas venue me trouver me sachant le Monsieur tapable? Peut-être a-t-elle +eu peur des distances. Elle est bête ou... peureuse? + +--Écoute, Reine, je ne travaille pas du tout dans les journaux et je ne +suis pas du tout un Monsieur connu. (Je cherche à lui expliquer les +choses et me voilà embarrassé en dernier point: nous avons l’air de +personnages aux deux bouts d’un téléphone s’égosillant pour être plus +clairs.) Reine... tiens... je vends de l’amour comme toi. Le mien est en +papier, mais il est peut-être plus dangereux... selon certains maris. + +Je ne sais pas ce qui m’arrive. Il faut que je pense tout haut devant +elle, précisément parce qu’elle ne peut pas me comprendre. + +Elle a un petit rire sec. + +--Tu es maboul. + +--Je te jure que non... j’essaye de me rapprocher de toi, puisque nous +ne parlons pas la même langue. + +--Bien possible. Veux-tu boire quelque chose: une menthe ou de la +chartreuse? + +Je fais un geste de prière. + +--Pas cela, dis, je bois tes yeux et ce poison me suffit, je t’assure. + +--Espèce de dégoûté, mes verres sont propres. (Elle réfléchit.) Je les +laverai devant toi, si tu veux. Je te dois une politesse. + +J’ai envie de pleurer. + +A trente-trois ans, c’est absurde. Comme c’est réel, ça me fait du bien +de le constater, moi, le pauvre exilé de la vie, toujours dans le rêve +et ne le distinguant plus de la réalité. + +--Reine, puisque tu a besoin d’argent, pourquoi n’es-tu pas venue m’en +demander... en sortant de l’hôpital? + +--Cette histoire! Pour que tes larbins me foutent à la porte! j’ai pas +besoin de chambard... La police m’a à l’œil... (elle hésite) depuis que +j’ai fait la fenêtre sans sa permission. + +--La fenêtre sans permission? + +--Oui. Y en a qui sont en cartes, moi, (elle hésite encore) j’y étais +pas. Maintenant, j’y suis. C’est plus la même chose. Il y a les heures +pour le trottoir et les heures pour la fenêtre, faut pas se tromper. Je +peux pas toujours me promener où je veux... rapport à un sergot de ville +qui est mufle comme tout dans cette sale rue. + +_Sergot de ville_ est joli. + +Je m’habitue un peu à ce langage singulier et lui découvre de la saveur. + +--Ai-je le droit, malgré ton sergot de ville, de t’offrir autre chose +que de la menthe ou de la chartreuse? (Et je ris.) Tu n’es pas franche, +Reine, tu n’es pas venue pour d’autres raisons?... + +Elle se tait, un instant, puis, brutalement: + +--Tu m’embêtes! Je te dis que tu es maboul! + +--Ah! sotte qui a peur que de mon côté, je cache un vilain jeu et que je +veuille la _chouriner_ comme un simple monomane! + +Elle me regarde en dessous, les lèvres serrées, les prunelles sombres. + +On sent que pèsent sur elle toutes les terreurs inconscientes qu’on +entretient chez ces malheureuses: lois des concierges, de la police, +toutes les tyrannies d’une société fière de sa pudeur et qui ne daigne +que les tolérer. + +Ou elle a souvenance de quelques tortures inouïes subies de bonne +volonté en une de ses nuits louches de levages d’ivrognes. + +Ils ne sont pas tous gris d’un rêve de poète, les ivrognes. + +--Reine, est-ce que tu ne désirerais pas faire un autre métier? + +J’ai l’air du médecin qui propose l’Italie au poitrinaire pauvre. + +--Moi? je sais rien fiche... et je veux rien fiche. Je suis sur le +tas... faut que j’y reste. (Elle ajoute farouche:) Je suis paresseuse, +tu sais. + +Il y a quelque chose de lourd sur les épaules de cette fille, de plus +lourd... Elle a une raison pour se réserver ainsi devant un homme +qu’elle pourrait si facilement exploiter. + +Je redeviens nerveux + +Je m’étends sur le lit pensant que je suis sur mon divan, chez moi, à +rêver d’elle. + +Je continue, impatienté: + +--Enfin, combien te faudrait-il pour vivre en repos... le temps de te +reposer de ta maladie. + +--Me reposer? Et coucher avec toi, hein? J’ai idée que ce serait la même +chose qu’avec les autres... ça ne serait pas plus reposant. + +Elle a un rire sec, odieux. + +--Mais je ne tiens pas du tout à coucher avec toi, ma fille. + +--Alors! (elle me toise) qu’est-ce que tu fais ici? + +--Si je te le dis, tu ne saisiras jamais les nuances... J’ai tout un +arc-en-ciel dans l’âme à ton sujet. Des histoires de maboul? Oui, je +l’avoue parce que ce sera plus simple. D’ailleurs c’est peut-être vrai, +je ne voudrais pas te causer la moindre terreur et je suis fort triste +de ne trouver que la folie pour une explication honnête. Je crois que je +t’aime, enfin, comme si tu étais une véritable femme. + +Elle hausse les épaules. + +--Fais pas ton daim! + +Elle est laconique. + +Drôle d’idylle. + +--Reine, je voudrais aussi... + +Une voix aigre nous interrompt. Celle de la concierge qui monte et qui +crie, dans la serrure: + +--Ninie, est-ce que ton type s’est barré? + +Je bondis. + +D’elle, n’importe quelle locution vicieuse me semble pittoresque. + +De cette mégère, je ne vais rien pouvoir entendre. + +J’ouvre. + +--Non, Madame, et je vous défends de déranger Mademoiselle quand je suis +là. Vous allez vous taire. + +Je lui glisse une pièce dont je ne regarde pas du tout le millésime et +je la pousse vigoureusement dans l’escalier. + +Elle s’effondre. On dirait du linge mouillé s’empilant. + +Et je referme la porte. + +--Dis donc, est-ce que tu vas faire de l’harmone chez moi à présent? On +peut vraiment nous déranger pour ce que tu me racontes... + +Reine est debout, les bras croisés, les yeux en feu, elle a l’aspect +sinistre. + +En voilà une qui n’est pas de l’espèce qui sont _bien gentilles_ et vous +appellent _Loulou_. Mâtin! J’ai la sensation qu’elle va me rendre la +gifle que j’ai donné à Mme Julia Noisey. + +Cela tourne mal. + +Je la regarde bravement, mais je tremble. + +--Tu as envie de me chasser parce que j’offense ta concierge, ma belle +amie? C’est d’un bon cœur. Seulement, je ne m’en irai pas, j’ai pas +fini... + +Elle va reprendre son bas noir, et rechausse son pied blanc avec un soin +railleur, insultant. + +--Écoute, j’aime tes yeux et je sens que je ne puis plus m’en passer. +Combien veux-tu me les vendre? + +--Rien que mes yeux? + +Il y a entre nous une barrière, un mur que nous ne franchirons plus, ô +Platon! + +Je la condamne et je me condamne. + +Je ne sais pourquoi je lui ai dit cette chose folle. + +--Oui, je viendrai, je causerai, ou je ne parlerai pas, seulement, je +les verrai, ils me regarderont et je te donnerai ce que tu me +demanderas. Tu es d’ailleurs bien libre de ne pas accepter... si je te +déplais tellement que je te fasse peur. + +Je n’en ai nulle envie. + +Et si elle me répondait que je lui déplais, il est certain que je +sauterais dessus. + +Elle doit me voir comme un Monsieur capable des pires fantaisies, une +nouvelle espèce de plaie sociale qu’il lui faudra panser au nom de la +grande tolérance humaine... et sans joie. + +--Paie ou ne paie pas, fiche ton camp ou reste, ça m’est égal... Tu +m’embêtes! + +J’insiste, grelottant d’effroi et de colère. + +--Je te déplais? + +--Non... + +Elle a un petit rire, puis tourne la tête vers moi, les yeux fixes. + +Elle prononce lentement: + +--Tu veux m’aimer d’amitié, sans doute? c’est du propre. + +--Et pourquoi pas? Qui m’empêche de chercher ton âme avec la mienne, au +lieu de chercher autre chose... avec autre chose? Laisse-toi faire sans +comprendre, selon ton habitude. Ce n’est pas pour la purification des +vierges folles que je travaille, chérie, va rassure-toi. Je ne suis pas +un moraliste. Je suis un vicieux qui rêve de vices plus... absolus, +voilà tout. + +Je suis tout à fait fou et c’est elle qui a raison de sourire, apitoyée, +mais ma fantaisie m’emporte si loin d’elle. + +Je vois, derrière cette femme qui se chausse, des ténèbres, de la fumée, +et un désert s’étendant tout rouge, s’empourprant de la buée sanglante +d’une lune pareille à une tête coupée, une tête sortant de l’échancrure +trop large d’un col d’une blancheur de chaux vive. + +Est-ce la mort du soleil d’avril derrière le rideau rouge? + +Est-ce réellement des astres humains qui se heurtent dans un couchant +funèbre, l’un éclipsant l’autre? + +Où suis-je bien saoul de la lie qui se répand à flots du haut de cette +croisée condamnée par la police? + +Elle l’ouvrira tout à l’heure pour faire des signes mystérieux, et les +passants monteront son échelle, une raide échelle de guillotine. + +Ce qui est absolument vrai, c’est que nous sommes, cette fille et moi, +en présence, comme les deux fantômes de deux forces de jadis... + +... Aujourd’hui, perdues, ne se retrouvant même pas par le sens du +toucher. + +Il doit y avoir d’autres sens plus _sensuels_ que celui du toucher. + +Ah! on ne s’échappe guère quand on porte en soi le souvenir de très +anciens crimes! + +Je suis heureux de savoir qu’elle m’est destinée avant que l’idée me +soit venue de la contraindre. + +Je l’aime un peu plus de toute son infamie, car la société me fournira +des armes... si elle me résiste. + +Me résister? A propos de quoi? + +Je ne lui demande rien. + +C’est justement cela qui lui fait peur. + +--Reine! Reine!... + +Durant ce vertige, j’ai tourné autour de la chambre et me suis arrêté +près de la cheminée. + +Là, au coin, dans un petit cadre de paille, il y a une photographie, une +mauvaise photographie faite à la foire de Neuilly ou en banlieue, par un +jour de décembre. On voit une tête de soldat, un affreux voyou qui a dû +mettre, avant son entrée au régiment, un képi plus regrettable. + +Affreux? Non. Jeune et très quelqu’un avec son masque diabolique, ses +yeux sournois, sa bouche grimaçant en gueule de bête carnassière. + +Le tigre!... + +Le mâle de cette femme qui ressemble à Cléopâtre. + +--Qui, ça? ai-je dit en désignant le cadre. + +--Mon frère. (Elle ajoute, plus bas:) Non, un cousin, un parent à moi. + +--Tu ne sais plus si c’est ton frère ou ton cousin? Drôle de parenté! + +--Laisse-moi tranquille. Je te dis que tu m’embêtes, à la fin! + +Très assorti, le couple. Un de plus, un de moins... celui-là doit lui en +prendre au lieu de lui en donner. + +Je rage. Celui-là, c’est celui qu’elle aime. J’en suis sûr. + +Elle m’arrache la photographie et la remet sur la cheminée. + +Son mouvement a été si violent qu’elle m’a griffé. + +Et elle a une poigne, la sinistre demoiselle. + +--Reine chérie, je n’ai pas du tout envie de me fâcher, parce que je +constate que vous pouvez avoir un cœur. + +Je ris un peu difficilement. + +--J’ai pas de cœur. J’ai pas le temps, tu sais... Toi, tu es riche, tu +n’as rien à faire! mon bonhomme. + +--Rien à faire? J’ai à brûler ici tout l’encens que je ne peux pas +brûler ailleurs... car elles ne m’ont pas fait peur, mes idoles, jusqu’à +présent. Tu appelles cela ne rien faire, se sentir vivre? Éther, +morphine, haschisch, opium ou poison plus mortel, il faut que tu +deviennes mon _excentricité_. J’en ai tellement assez de leur petit +centre! Je suis trop bien portant pour admettre les poisons lents en +question; je veux goûter à tes yeux parce qu’ils iront plus vite, comme +deux morts qu’ils sont! Il faut que je souffre, moi, pour être heureux. +Et si je n’aime pas mon idole, je n’en n’aurai jamais peur... tu +comprends. Reine... regarde-moi. Tu es sourde et je ne veux pas non plus +que tu m’entendes... Il demeure convenu que je plaisante. Reine... Je +t’adore. + +Elle est devant la croisée rouge, les bras tombés, la tête si blanche +qu’elle a la réverbération d’un astre. + +Ses yeux font deux trous noirs au rideau. On dirait qu’ils percent la +tête de part en part et que derrière, il y a le vide. + +Ses yeux communiquent avec le néant. + +Sa bouche est toujours dure, méprisante. + +Elle a peut-être la crainte superstitieuse de l’amour. + +L’amour est, pour elle, le dernier blasphème. + +--Vous avez du toupet, oui, un fier toupet pour votre âge! + +--Je suis très vieux, Reine, et il faut le piment des lointains mystères +d’Égypte pour me rappeler ma jeunesse et ma force. Les filles qui +boivent le sang des têtes coupées sur leur bouche ou celles qui jouent +entre les pattes des tigres. + +--Oh, bien, non! Je ferais jamais ce travail-là, _aujourd’hui_. Avec des +chiens, passe encore, mais des tigres... Vous pourriez me donner mille +francs, je marcherais pas. + +Je me mets à rire malgré moi, à cause du mot _aujourd’hui_. + +Reconnaît-elle son ouvrage de jadis dans l’histoire du tigre? + +Elle est une pauvre petite dégénérée, ce n’est pas sa faute. + +Après lui avoir pieusement baisé les yeux, je jette, sous le portrait du +soldat, le louis qu’elle ne songe pas à me demander et je m’en vais. + +Je ne reviendrai plus. Je me le jure en descendant son escalier comme +ivre d’un affreux alcool qui me brûle l’estomac et me casse les jambes. + +Je dois, en effet, être très vieux depuis une heure. + +Si la belle Mathilde Saint-Clair ou la mignonne Julia Noisey me +voyaient, elles auraient pitié de moi... + +... Et je donnerais les deux corps de ces deux femmes honnêtes (très +relativement) pour que le petit pied mort de Cléopâtre soit à moi par +l’amour. + +Non, je ne reviendrai plus _parce que j’ai aperçu dans la chambre de +Mlle Léonie la photographie d’un soldat_. + + + + +VIII + +OÙ ÉROS MET DEUX PERDRIX DANS LE MÊME CARNIER + + +_Carnier_, je trouve ce mot d’une superbe allure, et il ne me représente +plus du tout le vulgaire sac en question. Il suffirait d’ajouter une +lettre à ce mot pour lui rendre toute sa lugubre valeur. + +Mais je n’aime pas la chasse, sport fatigant dont la brutalité n’est +plus de notre époque... + +Je suis allé, aujourd’hui jeudi, voir mon amie Thilde. J’étais un peu +triste et j’avais besoin de douces consolations. + +Dès mon entrée chez elle, j’ai bien compris qu’il se passait des choses. +Ou elle avait pleuré ou elle avait trop ri. + +--Bonjour, ma Thilde! Vous avez les mains moites. Pourquoi? + +Nous nous sommes assis dans le grand canapé du salon sur lequel mon amie +aime à prendre des poses Récamier en regardant son piano. + +--Louis, m’a-t-elle déclaré fort grave, vous m’avez trompée. + +Ce ne sont plus les maris qui savent tout, maintenant, ce sont nos +maîtresses. + +L’existence va devenir intolérable. + +Je me suis levé vivement et j’ai arpenté le tapis de la lyre d’or du +ministre, placée sur la cheminée, au portrait du ténor célèbre, mon +prédécesseur, qui, grâce à sa célébrité, ne choque pas trop dans ce +salon d’artiste. + +Étonnant comme le froid de l’hiver pénètre sous les portières, +aujourd’hui, jour de réel printemps. + +Vent, pluie, grêle; on entend des bêtes furieuses gratter aux vitres et +cherchant à se précipiter malgré les rideaux de tulle... + +Moi, je cherche une phrase et je reste court. + +--Thilde... + +Je la regarde. Elle est très belle. Toujours son expression de bouche si +voluptueuse et comme inspirée. Ses yeux ont des halos d’ombre +transparente. Par certains soirs clairs, la lune en a ainsi, sans motif. +Ses cheveux sont défaits mollement. Elle porte un peignoir de velours +très long, très ample et me paraît majestueuse. Ce n’est pas _la reine_ +(la reine, c’est toujours plus simple que cela), mais une belle matrone +romaine prête à lever le pouce au-dessus du gladiateur. + +Je ne l’ai jamais vue si bien. + +--Thilde!... + +Je viens m’agenouiller humblement à ses pieds et je baise le bord de sa +robe avec une ferveur délicate. Je suis dramatique dès que je suis +sincère, et quand je m’en aperçois je me blague, pour fouetter ma +sincérité d’un peu d’esprit. En somme, je suis très bien, moi aussi; je +ne sais par cœur que mon métier d’amoureux, mais je le sais à fond. Je +récite toutes les tirades et je donne toutes les répliques avec la même +fougue, et comme j’ai le soin de me prendre à mes propres pièges, on +doit croire chaque fois que je me casserai quelque chose dans la +poitrine. J’ai, en ce moment, un mortel chagrin d’avoir froissé ma +grande amie et je pense à l’autre, _à la seule_! Il me semble que c’est +à elle que je vais débiter mes tirades. Alors, mensonge?... + +Je ne dis plus rien. + +Thilde me passe les doigts dans les cheveux et elle parle, reconquise +déjà par mon humilité. + +--Oui, vous m’avez trompée, Rogès. (Elle m’appelle par mon nom de +famille quand elle désire établir des distances.) Je ne vous en veux +pas, car je n’espérais guère vous garder si longtemps. En me donnant à +vous, je devinais d’avance que je me donnais à un homme léger, très +vicieux,--oh! ne protestez pas!--la femme avec laquelle vous m’avez +trompée est une épouvantable vicieuse. Je connais cette femme, elle sort +d’ici à l’instant, c’est Julia Noisey. + +--La drôlesse! Elle est venue vous dire ça? + +Je suis ahuri. + +_La sentimentale_ qui poursuit le cours de ses exploits sentimentaux! + +Je regrette bien de ne pas avoir fait mon possible pour obtenir un duel +du mari; cela l’aurait calmée et je ne risquais pas plus de scandale. + +Thilde a un sourire pénible. + +--Une drôlesse, soit, mais cependant vous l’avez aimée? + +--Ah! par exemple, non, Thilde! je me révolte. Je ne l’ai jamais aimée. +Elle est venue se jeter dans mes bras absolument comme elle a dû se +jeter à votre tête cette après-midi. C’est une toquée. Elle m’a fait +toutes les grimaces, toutes les singeries, et elle m’aurait pris de +force, je crois, si... + +C’est étonnant comme on nous prend de force souvent. J’ai calculé que +durant certaine saison, et «l’_heure complique la saison_», dit le +poète, tenez, au crépuscule, toutes les femmes, vieilles ou jeunes, +belles ou laides, peuvent nous obtenir sans amour et, qui pis est, sans +désir. Nous n’aurions qu’à tourner les yeux: elles s’arrangent de façon +à ce que nous ne les tournions pas. Comme la nuit tombe, nous tombons +avec elle. (L’essentiel serait d’allumer une lampe.) + +C’est égal, cette Julia est une peste. Je ne lui pardonnerai jamais +cette infamie. + +Thilde a une voix navrée. + +--Non, je n’ai pas cru que vous me seriez fidèle. Vos livres... votre +effrayante littérature qui vous conduit aux pires études de mœurs... + +Je l’arrête. + +--Thilde, je vous en prie, laissons ma littérature. Je ne pense pas un +mot de ce que j’écris, vous le savez bien. + +J’ai dit cela d’un ton de merveilleuse conviction. Peut-être que c’est +vrai, après tout. + +--Allons donc! j’ai toujours déploré votre facilité à conclure au +vice... + +--Je vous jure, Thilde, que je suis chaste. Si je pouvais vous avouer le +fond de mon âme, vous découvririez que je suis capable de respecter... + +--Oui, ce qui n’est pas respectable. Vous ne vous entendez bien qu’avec +des monstres. + +Je suis frappé de sa logique intuitive. En effet. + +Je ne sais même pas aimer sincèrement cette charmante femme, un peu +bourgeoise, cependant très digne du respect d’un véritable amour. + +--Voyons, ma belle chérie, je m’entends bien avec vous par moment? +Daignez vous souvenir un peu de nos heures de tendresse, dites? + +Je suis assis sur un tabouret et j’ai mis ses pieds sur mes genoux parce +que c’est plus commode. + +Je m’aperçois que ses pieds sont chaussés de très vilaines pantoufles en +drap et qu’elle a marché sur leur contrefort plié. La jambe est jolie, +mais le pli du contrefort m’agace. + +J’ai une nuance de sévérité pour ajouter: + +--Vous n’êtes pas raisonnable, Thilde, de me reprocher une folie qui n’a +rien à voir avec... les nôtres. + +--Vous manquez de générosité, monsieur Rogès. + +--Ma belle chérie, vous manquez aussi d’indulgence. Il y a des +récréations qui ne vous plaisent pas, et j’ai su les retrancher de nos +jeux particuliers, rien que pour vous être agréable. + +Voilà au moins du respect sentant son homme du monde. On ne me traitera +pas de _voyou_, selon l’usage. Je commence à redevenir très bien, très +gentil. J’ai idée que notre explication va remettre les choses au point. +Je prends, tout bas, la résolution de ne plus la trahir... avec cette +indigne Julia. Les femmes de cette espèce sont enragées. + +Pauvre Thilde! Elle a de grosses larmes. + +--Louis, quand je vous ai cédé (phrase un peu romanesque), je ne +comptais pas sur vous... j’espérais, seulement... puisque nous étions +librement unis, que vous me feriez part de vos décisions. + +Elles sont absurdes! Si on leur disait le quart... des décisions que +nous prenons, ou mieux qui nous prennent, elles passeraient leur journée +(surtout la nuit) à nous faire des scènes. Comme ce serait drôle et pour +elles et pour nous! Nous ne sommes décidés que lorsque tout est +accompli. Nous ne savons jamais rien de _la décision_ suivante. C’est +plus prudent, l’impromptu épargne quelquefois de grosses gaffes. + +--Voyons, ma Thilde, tu es trop solennelle... on dirait que tu vas +cesser de tutoyer ton chien! On n’a pas besoin d’arrêter les aiguilles +des montres sur les choses de ce genre, ce n’est fichtre pas la peine, +parce que, l’aiguille arrêtée, le temps coulerait tout de même, amenant +des heures pareilles. Oui, là, j’ai couché avec Lia, et puis avec +d’autres, naturellement, ceci pour te faire comprendre que toutes ces +_petites_, qu’elles soient une ou douze, ce sont autant de zéros que +nous ajoutons à l’unité pour la mettre en valeur (Bon! Excellente image +dont je me resservirai.) Ensuite, Thilde, je n’aime que toi et tu vas +m’embrasser. + +Conclusion bébête mais nature. + +J’ai envie d’être nature aujourd’hui. + +--Alors, Louis, pourquoi ne pas m’épouser, si vous voulez me traiter +comme une pauvre femme légitime? + +Je fronce les sourcils. + +Elle ne se doute pas du tout qu’un soir où elle m’avait exaspéré avec +des caresses distribuées au monstre Pleyel, je lui aurais promis de +l’épouser rien que pour avoir le droit de casser le piano. + +Si je lui avais promis cela, je l’aurais tenu. + +J’aurais certainement cassé le piano, puis je m’en serais mordu les +doigts. Ce soir... non. Je suis lié, ailleurs, par un étrange lien +infâme et merveilleux, qui ne me laisse plus que la liberté de la chair, +la permission de minuit. A l’aube je rentrerai... fatigué, dégoûté, +ennuyé, je reviendrai seul pour me retrouver avec _mon double_ dont les +yeux, deux trous, que semblent avoir creusés les miens à force de +regarder dans le vide, me regarderont, m’aspireront à leur tour. + +--Vous êtes au-dessus des femmes légitimes et je saurai toujours vous +faire respecter... même par moi. + +Du lyrisme. (Il n’est pas en or comme celui du ministre.) + +--Vois-tu, Mathilde, je suis très malheureux. Je ne peux pas te dire +tous mes chagrins, tu te moquerais de moi. J’ai besoin de m’étourdir, de +brûler ma vie. Je suis un enfant malgré mon âge d’homme, et je suis +tellement vieux. J’aime, je crois être _aimant_, puis, je n’aime plus, +on ne m’aime plus. Je suis un gosse égaré sur le parvis d’un temple. Je +cours après toutes les femmes qui entrent et sortent, murmurant des +chapelets trop longs... Je cours, et ce n’est jamais ma mère, ce n’est +jamais ma sœur, ce n’est jamais mon amie, celle-là est trop blonde, +celle-là est trop brune, celle-là est trop petite... et des quêteuses +passent me demandant pourquoi je pleure. (J’enrage de ne pas pouvoir +tout expliquer, je suffoque, je pleure presque réellement.) Thilde! je +ne suis jamais plus sincère que quand je fais de la littérature et j’ai +dit, tout à l’heure, que je ne pensais pas un mot de ce que +j’écrivais... je ne me reconnais plus dans la sincérité de tous mes +mensonges. Ah! _Tu es écrite_, Thilde, comme les autres! Je pleure parce +que la vie vraie se fait mal et fait mal, mais je ne suis pas capable de +la refaire. Je ne peux que lui draper, aux épaules, le peplum de ma +fantaisie. Tu n’as pas l’air de comprendre, et _Elle_ ne comprend pas +non plus, moi aussi je ne comprends rien... (sanglot). Thilde, si tu me +chasses, je vais tomber dans un abîme noir. Je vais tomber dans des yeux +si grands qu’ils pourront refermer sur moi leurs paupières et que j’en +mourrai. Ah! Thilde, protège-moi! Je ne suis plus digne que de tes +caresses... et je fais serment de te les rendre, oui, toutes!... + +--Serment d’ivrogne! ajoute Thilde risquant d’être spirituelle. + +Je ris à travers mes larmes d’homme nerveux. + +--J’ai rien bu, Thilde, je t’assure... voilà près de trois heures que tu +me tiens la coupe si haute... + +Ouff! Ça y est. Nous sommes au mieux. Elle m’embrasse. Cela va se +terminer à mon entière satisfaction. + +J’ai déjà remarqué que la littérature, peu productive au point de vue +argent, nous fournissait des poses plastiques qui seraient bien +ridicules sans le panache italien et l’épée en verrouil. On est mal +habillé à notre époque, et le chapeau tuyau de poêle ne prédestine pas +aux apothéoses. Une phrase vous revêt quelquefois de la couleur locale +qui vous sied. De son fauteuil ou de votre tabouret, on gagne des +batailles sensuelles fort importantes sans se déranger de sa ligne de +correction moderne. + +Je suis très partisan du balcon de Roméo; pourtant, quand il pleut,--et +il pleut toujours ce jour-là!--c’est une fichue opération que de +grimper. Moi, je grimpe assis dans l’ascenseur de mon cerveau. + +Nous avons été très jeunes, Thilde et moi, ce jour d’explication +orageuse. Nous avons oublié le dîner, et elle a prévenu sa bonne qu’elle +ne recevrait personne pour cause de subite indisposition. + +--Oui, ma fille, une migraine épouvantable, vous nous préparerez un +souper vers minuit, un souper dînatoire. Monsieur non plus n’a pas +faim... + +_Elle_ (le matin, rayon de soleil printanier et renouvelesque derrière +des stores bleuâtres): Quand reviens-tu, Loulou? + +_Moi_ (du cabinet de toilette): Je ne reviens pas, je t’emmène. Nous +allons dîner à Saint-Cloud. Il fait beau. + +_Elle_ (réfléchissant): Non, chéri, ce n’est pas possible, j’ai deux +leçons aujourd’hui. La comtesse Fashi et M. Carle Duméril pour une +répétition de musique de chambre. + +_Moi_ (soupirant): Toujours le monstre Pleyel. Cet animal est bien +assommant. Enfin... + +Et je m’en vais seul. + +Pourquoi suis-je revenu dans la journée, moi qui ne fais pas deux +visites à la fois, au moins à _la même_? + +Ce sont de ces tours que vous joue Éros, le chasseur, quand il chasse ou +vous chasse! + +Je suis revenu tout naïvement pour proposer de dîner au restaurant parce +que j’avais l’appétit d’huîtres entrevues chez un marchand, de mets +bizarres et follement épicés, aussi de sauternes doux. + +Je suis revenu avec la tendresse d’un mari préparant une seconde +surprise, restauratrice puisque restaurant à la mode. + +Je faisais déjà la carte en imagination (grossière littérature), et je +sonne. + +La servante, un peu effarée: + +--Oh! Monsieur!... + +--Quoi? La comtesse Fashi est encore là? + +--Non, c’est... (elle hésite), c’est Madame Noisey. + +Ainsi, cette horreur de Julia est revenue (comme moi... nous sommes si +vicieux!) pour torturer cette charmante créature... Toi, ma petite, je +vais te régler ton compte, et je me décide brusquement. + +--Annoncez-moi tout de suite. + +--Pas possible, Madame ne veut pas qu’on la dérange. Elle me gronderait. +J’ai entendu qu’elle pleurait dans le salon. + +Je me jette comme un fou dans le salon où l’on pleure. + +Je ne trouve pas ces dames. + +Je pénètre dans la chambre à coucher. + +Pièce obscure, violentes senteurs de Chypre et d’héliotrope mélangés. Je +marche sur un corset, je m’embarrasse dans une jupe, je tombe presque +sur le lit. + +J’entends, là, des soupirs, des râles. + +Je bondis vers l’un des boutons électriques de cette chambre où il y en +a deux: près de la cheminée et au fond du lit. + +A tâtons, je presse celui du fond, en face de moi. + +Je fais la lumière... + +... Julia Noisey se tord, complètement nue, dans les bras de Mathilde, +non moins bien habillée! + +Et cette chambre, si remplie de boutons électriques, ne contient ni +fouet, ni cravache, ni canne. + +Reste l’esprit. + +Je n’en ai plus. + +Reste l’injure. + +J’en use et en abuse. + +Je crie beaucoup. Je casse des choses. Je déchire des étoffes. + +Elles sont toutes deux évanouies, selon la grande loi féminine qui ne +permet pas à un Monsieur de demander des explications devant un flagrant +délit. + +Des explications?... Ça ne me semble pas nécessaire, mais je suis +féroce. J’en veux, moi. + +Ça dépasse un peu ma littérature et ma psychologie, cette histoire. + +Je me suis cru très malin. + +Je ne peux plus faire le malin du tout. + +Je constate et je ne comprends pas. + +Je parle, je hurle, je frappe du poing dans des oreillers, et je crois +qu’au hasard une claque résonne sur des rotondités plus fermes. + +Je ne m’aperçois pas du tableau ravissant et bien vivant que forment la +belle matrone romaine et la petite esclave grecque enlacées. + +Très joli, d’accord, mais je me sens abominablement trahi par +l’existence et j’entends qu’on m’explique pourquoi toutes les pudeurs, +toutes les sentimentalités, puis tous les vices, tous les mensonges. On +me bernait, chacune à son tour, et cette femme que je voulais épouser, +et cette guenon à qui je voulais faire l’honneur de tuer son mari. + +Tas de singes! + +La vie, encore une fois, saisit le rêve à la gorge. + +Moi, je rêve. + +Mais, elles, me trompent par toutes les réalités bestiales. + +--Sacré tonnerre! Répondrez-vous, ou je vous étrangle? + +Lia ouvre un petit œil de chat inquiet. Elle se réfugie dans les bras de +Thilde qui se recule, sans rien ouvrir du tout. + +--Ah! vous vous réveillez, maintenant? Vous allez me permettre de vous +rosser... car je vois qu’il n’y a pas d’autre leçon à vous offrir, mes +petites bêtes. + +Lia, qui se souvient d’une gifle déjà reçue, met ses bras en avant. + +--De quoi, espèce de brutal, tu nous as trompées toutes les deux et tu +n’as que ce que tu mérites, voilà! + +--D’abord, toi, tu vas me faire le plaisir de m’accompagner chez ton +imbécile de mari pour que je lui apprenne de quel genre de sentiment tu +te chauffes. C’est honteux, tu dépraverais un couvent de carmélite... où +aurait déjà passé un régiment de cuirassiers. + +--Oui, murmure Thilde pleurante, s’enveloppant d’un drap parce qu’elle +est la moins jeune, c’est vrai qu’elle est vicieuse et qu’elle m’a +perdue... mais vous exagérez, Louis, comme toujours. + +--Répète un peu que je t’ai perdue! crie Lia lui griffant la gorge. Elle +en a un toupet! C’est une machination, Louis, elle a dû combiner ça +exprès pour se venger de toi. + +Et elle pleure. + +Je suis très énervé. + +Je ne peux pas corriger deux femmes qui pleurent, toutes nues. + +Je commence à avoir envie de rire. + +C’est ridicule ce qu’elles font. + +Seulement je suis ridicule d’y attacher tant d’importance. + +Elles ont, comme moi, des grands mots et des petits gestes. + +Quand elles sont montées en ascenseur, elles redescendent à pied. + +Tout ceci, c’est de la littérature fort ordinaire. + +Il faudrait avoir du génie. + +Et avoir du génie, c’est, généralement, se mettre à la hauteur de toutes +les situations... + +Pour comble de joie, voici venir la bonne qui gratte. + +Heureusement qu’elle a le flair de gratter. + +Je me précipite (au nom des mœurs) et j’ai, enfin, une idée, en poussant +le verrou. + +--Madame a la migraine, une migraine épouvantable; _nous_ ne recevons +plus personne et vous nous préparerez, comme hier, un souper +dînatoire... vers minuit. + +Il m’est littéralement impossible de demeurer en frac et en gants clairs +plus longtemps. + +Elles finiraient par pouffer tout en séchant leurs larmes. + +... Au cours de cette petite fête, Lia tient ce joli propos: + +--D’abord, toi, je te défends les saletés. + +Et Thilde ajoute, très digne: + +--Si nous ne t’avions pas rencontré, mon cher, nous serions encore +d’honnêtes femmes! + +La prochaine fois j’amènerai des amis. + +_Deux perdrix_ de cette envolée _dans le même carnier_, c’est un peu +lourd pour un seul chasseur. + + + + +IX + +«SOIS BELLE ET SOIS TRISTE»... MAIS NE FRAPPE PAS SI FORT + + +Une journée d’étranges douceurs se terminant par un coup de couteau. + +Je suis retourné rue _Grégoire-de-Tours_. + +Parce que j’avais juré de n’y plus aller. + +Des meubles neufs, des meubles vieux, un tapis d’orient et une pendule +en zinc, un mélange de tous les luxes et de toutes les misères. + +Surtout, au-dessus de tout, le fameux rideau de soie rouge. + +C’est toujours le sang, la tuerie, qui domine. + +Elle est venue vers moi de son pas souple et muet. + +--Je suis contente de te voir pour te remercier, a-t-elle dit +froidement. + +--Alors, tu veux bien, Reine? + +--Non, je ne veux pas, c’est bête. On peut rencontrer des gens. + +Elle me parle presque en français. Je suis si ému que je tremble. + +--Des gens? + +--Des types qui te connaissent. Puis j’ai pas de toilette et je veux pas +en faire. Je te plaque. + +--Reine... la voiture est en bas. J’ai pris une voiture fermée. Nous +irons gare d’Orléans et nous ne rencontrerons personne. Tu es folle! Ou +tu as peur que je te viole à la campagne, loin des sergots de ville. +Toujours la pensée du monomane qui plante des épingles dans les seins, +dis? + +Je ris et je me sens désespéré. Je comptais tellement sur cette partie +de plaisir. + +J’étais plein d’idées chastes. + +Depuis ma dernière visite chez Mme Mathilde Saint-Clair, je suis plein +d’idées chastes, je ne sais pas pourquoi. + +--Reine, je te jure que tu n’as rien à craindre + +A-t-on jamais songé à lui faire voir le ciel sans le lui faire payer de +tout le paradis de son corps? + +Elle réfléchit une minute, le doigt sur sa bouche, l’œil très sombre. + +--Sans blaguer, hein! Ça gâterait tout Oui, là, je veux bien. + +Nous sommes partis. + +Dans le compartiment du train qui nous emporte, nous sommes seuls et +elle risque cette singulière réflexion: + +--Pourquoi qu’ils sont gris maintenant les wagons? + +Elle est assise en face de moi, vêtue d’un petit costume en laine noire. +Son chapeau est en paille noire avec une aile noire et une voilette +d’une nuance ambrée lui faisant le teint plus pâle et des yeux plus +doux. + +Malgré cette toilette simple, j’ai vu un homme, un rouleur de bagages, +s’arrêter un instant comme flairant l’odeur de ses jupes! + +--Reine, quel est ton pays? + +--Je crois que c’est l’Auvergne, mais je ne suis pas bien sûre. Je suis +venue à Paris quand j’avais seize ans avec une... (Elle esquisse le mot +d’un geste)... de Clermont. J’étais tellement saoule en montant en +chemin de fer, que je ne me rappelle plus la couleur des compartiments. +Je venais d’une maison et on m’a versée dans une autre maison; puis, un +cousin à moi, un parent, m’a retirée pour me mettre en chambre, dans mes +meubles, et... voilà. (Elle reprend soucieuse:) Oui, je crois que c’est +d’Auvergne, parce que j’ai été nourrie à la campagne chez une fille-mère +en service, seulement, il y a eu des manigances rapport aux papiers. La +police garde tout ça. + +Elle se tait, les lèvres mordues. + +J’ose lui demander, plus bas: + +--Te rappelles-tu ton premier amant? + +Elle répond, l’œil un peu étonné: + +--Non. + +--Tu bois beaucoup, Reine, dans... ta profession, cela te fera mal. + +--Je bois beaucoup, mais je ne me saoule jamais, il m’en faut trop. +Maintenant, y a des types qui... (elle s’arrête). + +Elle étire ses gants, s’arrange les ongles avec soin. Ses mouvements +sont souples et brusques. Elle a des mains larges de paumes et longues +de doigts, mais très fines du poignet. C’est une race inconnue à nos +parisiennes de papier mâché, si croulantes au déballage, toujours prêtes +à ramasser leurs formes comme avec une cuillère. + +Elle a une petite bague en argent ornée d’une petite croix. Ce n’est ni +un bijou faux, ni un bijou cher. Elle semble y tenir, car elle la +retourne plusieurs fois pour que la croix soit bien droite au milieu de +sa main. + +--Reine, es-tu contente? + +--Moi, je ne suis jamais gaie. + +--Je ne te veux pas gaie, au contraire. Sois belle et sois triste... +tout à ton aise. + +--Vous savez. Ça ne m’empêche pas de savoir faire rire le monde. + +Cette phrase, si vulgaire lue en le sens où les gens vulgaires +l’entendent, devient immense quand on songe à la lire en le sens du mot +Monde, c’est-à-dire du globe entier. + +Oui, elle est la dispensatrice des rires du Monde, et c’est pour cela +qu’elle ne peut plus rire. + +Oh! comme je me crois bon, tendre et dévoué! Comme je n’avais pas encore +vu que le ciel était bleu, les arbres d’un vert léger, les toitures des +villas bourgeoises ridicules au soleil! + +J’apprends des vérités premières qui me font apprécier, à leur juste +valeur, les derniers mensonges des civilisations. + +Je suis heureux de constater un malheur irrémédiable. + +J’ai toute l’eau du sadisme à la bouche. + +Et je la crache, par la portière, sur une coquette maison qui passe en +dessous. + +--Reine, ta chambre te plaît? Pourquoi ces affreux rideaux rouges? +N’aimerais-tu pas du damas jaune? + +--Non, merci, mes clients se trotteraient. Le jaune c’est pas l’usage. +Puis quand ma garce de concierge ira vous faire casquer comme l’autre +jour, faudra l’envoyer à la balançoire, vous avez eu tort de lui donner +une pièce, vous savez, elle rappliquera souvent. Elle plumerait une tête +chauve, celle-là. + +--Elle a bien fait, ma chérie, mais ce n’est donc pas toi, l’auteur de +cette petite lettre amusante? + +Et je lui passe ce billet écrit en style connu: + + «Mon gros chat, + + «J’ai besoin de cent balles pour avoir des nippes. + + «A toi de cœur, + + «Ninie.» + +Dédaigneuse, elle déchire le billet et le jette par l’autre portière. + +--Moi, j’écris jamais à personne et si j’écrivais je ne signerais pas +Ninie... pour vous. + +J’ai le cœur dilaté. + +--Comment signerais-tu? + +Elle se tait. + +Cela lui coûterait beaucoup de l’avouer, puisqu’elle est _en exil_. + +--Sur les cent francs, elle a gardé sa moitié, ajoute-t-elle revenant à +des pensées plus terre à terre. + +--Et tu n’as pas réclamé? + +--Non. Je lui dois _le foin_ (et elle rit, de son petit rire muet, en +dedans), vous savez, _le foin_? + +--Tais-toi! (J’essaye de réagir, en riant à mon tour, par une +plaisanterie dans le ton de l’idylle.) Enfin, où il n’y a rien l’âne +perd ses droits, ce me semble. Tiens! Reine, cela m’ennuie de ne pas +avoir un petit morceau de toi plié dans du papier... cette lettre... + +Elle hausse les épaules. + +--Pour ce que ça te servirait, mon pauvre garçon! + +--Dis donc, tu ne me prends pas du tout pour un homme. + +--Pas ma faute si vous êtes maboul. + +--Il est nécessaire d’agir en rustre pour te paraître raisonnable. C’est +drôle... + +--Oh! ça viendra. Vous finirez comme les autres... Mais vous voudriez +bien m’acheter de l’amitié avant. + +Cette idée bizarre de prononcer amitié pour amour! + +Nous descendons sans regarder le nom de la gare. + +Une allée de verdure; la Seine, au bout. + +Nous filons très vite. Elle a des mouvements prestes d’animal plus +libre. + +On entend chantonner des laveuses qui battent du linge au bord du +fleuve. + +Reine s’arrête, admire. + +--En voilà des chemises! Moi, j’en mets pas, c’est trop salissant. + +L’eau du fleuve est lisse comme une plaque de métal et paraît s’enfoncer +lourdement en faisant baisser les deux rives sous son poids. + +Un chemin de halage, des arbres penchent, et de temps en temps, une +péniche passe, chargée de pierres ou de tonneaux, sifflant, soufflant, +l’air d’une sirène trop grasse. + +J’ai mis mon bras autour des épaules de Reine pour qu’elle ne les hausse +pas toutes les cinq minutes en ayant un regard ironique. Je m’appuie un +peu. Elle n’a pas la sensation du fardeau et j’ai tout à coup très peur +qu’elle soit plus forte que moi. + +--Est-ce que je te fatigue? + +--Si tu veux que je te porte... + +Je suis furieux, brusquement. + +--Reine, tu es une sale bête, et je te défends de me toucher. + +Elle se croise les bras sans une syllabe; elle regarde l’eau et n’a pas +entendu. + +--Mon Dieu! Reine, ma petite reine de douleurs! J’étais fou. C’est moi +qui salis tous les reflets, toutes les clartés, tout le ciel avec mes +pensées obscures. Pardonne-moi, Reine chérie, ou flanque-moi des gifles, +je le mérite. Et tant mieux si tu es la plus forte. Puisque tu marches +volontairement courbée sous toute l’existence, c’est que tu en as reçu +la mission. Tu dois expier des gloires farouches. Si je comprends pour +toi, de quel droit vais-je t’accuser? Ne me garde pas rancune, dis? + +Un petit frisson de sa bouche, ses yeux qui se ferment, mais elle se +tait. + +--Je voudrais bien t’avoir fait de la peine aussi... Reine! + +Je boude. + +Nous marchons un moment silencieux. + +--Alors, vous écrivez des livres? Faudra m’en prêter un. Je vous le +rendrai. + +Je remets mon bras sur ses épaules + +--Tu lis donc quelquefois? + +--L’hiver... en attendant... (Elle hésite.) Pour ne pas avoir envie de +bâiller toute la nuit. J’ai déjà lu les _Trois mousquetaires_, la _Dame +aux Camélias_ et (elle cherche) des chansons de Monsieur _Frédéric_ de +Musset. + +Je suis un peu interdit. + +Je ne lui prêterai pas de livres. + +--Frédéric de Musset... Tu ne te trompes pas, bébé? + +--Non. C’était des vers, je me rappelle bien, un petit livre tout mince: +_L’Examen de Flora_. + +Ouff! Je suis au bout de ce mignon calvaire intellectuel. Il y a là une +croix. Arrêtons-nous. Je m’étends dans l’herbe, au bord de l’eau, et je +cache mon visage dans mes bras. + +Je suis honteux; ce n’est pas à cause d’elle. + +Reine est assise sur une grosse pierre. Elle s’amuse à lancer des petits +morceaux de joncs qui font flèches. + +Un grand silence. + +Une torpeur peu à peu délicieuse et un rêve: + +Cléopâtre sur la proue de sa trirème. Le petit nègre tient le parasol +éclatant, des esclaves accroupies brûlent des parfums dont la nuée +légère estompe leurs membres nus. Un homme, ivre du soleil et du vin +qu’on lui fait boire, est couché aux pieds de la jeune reine et laisse +pendre une de ses jambes dans l’eau. Cet homme est pâle. Il a l’air de +mourir chaque fois que Cléopâtre se tourne vers lui. Elle se tourne vers +lui, mais elle ne le regarde pas. Ses yeux ont la fixité des yeux +d’idole et ne voient point. Je crois que cet homme est très malade. Il +est couvert de cicatrices. Il a enlevé l’étoffe de pourpre qui le +couvrait, posé une cuirasse d’or et des armes. Il ne lui reste, au cou, +qu’une espèce de carcan de métal où étincellent des gemmes énormes. Ce +n’est pas un esclave, car il a la peau blanche et soignée des patriciens +qui vont aux étuves. Ce n’est pas non plus un simple soldat. Il serait +déjà mort de toutes les blessures qu’il a reçues. Ni beau ni laid, il a +le profil accusé des volontaires, le menton fendu et la bouche mince des +voluptueux cruels. On devine son habitude de dompter ou des chevaux ou +des hommes. Seulement, sous le charme, à son tour, d’un dompteur plus +féroce que lui, le malheureux se laisse aller au fil de son plaisir. + +La barque glisse et s’éloigne, emportant les esclaves qui brûlent des +herbes odorantes, les mains levées. + +Je suis réveillé par une phrase de Reine: + +--Voilà des types nus avec une corde. + +--Hein! des hommes nus? + +Je bondis et la saisis à la taille pour la défendre contre les soldats +de César. + +Il s’agit seulement de hâleurs qui passent un bateau rempli de fumier. +Reine les suit des yeux. + +--Ça t’amuse donc bien les hommes nus? + +--Ceux-là sont solides, tu sais. (Elle baisse la tête, sournoisement.) +Vous me prêterez un livre, n’est-ce pas? + +--Oui, et ça t’embêtera ferme, je t’en préviens. + +--Vous racontez des histoires de femmes, d’amour... il y a celle de +votre ancienne, hein? + +--Il y a tout excepté toi, ma chère. Marchons plus vite. + +La vue de ces torses de hâleurs m’a un peu troublé. J’ai la tête lourde. +Il me semble que j’ai bu quelque chose. + +J’essaye de lui faire dire son histoire à elle. + +Je m’aperçois qu’elle n’a pas de souvenirs, pas de mémoire. Tout est au +présent. + +Elle a été battue peut-être étant petite fille, battue ou trop aimée, +elle ne sait plus très bien. Elle a vécu dans une usine et connu des +métiers fatigants, ajoute ceci, d’un ton calme: + +--Je pouvais pas suffire à ces garçons de la forge. Ils étaient sept +après moi tous les soirs. + +Je réponds, philosophiquement. + +--En effet. + +Silence. Crépuscule. Un oiseau chante. + +--C’est doux comme du lait à boire, la campagne, murmure-t-elle de sa +voix sourde, si dure. + +J’entoure sa taille de mon bras et nous cherchons une auberge, pour +dîner. + +Un instant, sous des branches fleuries, des branches de pruniers qui +sentent l’amande, elle tressaille: + +--J’ai vu un crapaud, tiens, là. Il va sauter. + +--Si tu levais la tête, tu ne verrais que des fleurs. Pourquoi +marches-tu la tête basse? + +Elle lève le front, rencontre le mien, penché sur elle. + +Nous nous regardons, éperdument effrayés l’un de l’autre, sans un geste. + +--Eh bien, quoi! fait-elle de son ton sourd, impatient. Quand nous +resterions là toute la vie, à nous pourrir... + +Quelle admirable précision de langage! + +Aucune femme n’a si bien dit en un pareil moment. + +--Reine as-tu pleuré quelquefois? + +--Je pleure jamais, pas la peine. Voyons... Viens-tu? + +--Embrasse-moi, dis? + +--Je sais pas embrasser. J’ai horreur de ça. C’est inutile. + +--Tu n’embrasses pas tes amants... ou ton amant? + +--Ah bien! Il vous en a une santé, lui! (Elle éclate.) On ne perd pas +son temps à ces bêtises... C’est bon pour les vieux. + +--Reine, pour les vieux? Qu’est-ce que tu racontes? + +--Mais oui... quand on est jeune, on est toujours plus pressé, et ce +n’est pas pour traîner la chose dans ces bagatelles. Viens-tu ou je te +lâche... à la fin! + +Je tiens les poignets de Reine, mais je sens que c’est elle qui me +lâchera si elle veut. + +J’attire doucement son corps souple et elle rejette la tête en arrière +comme quelqu’un qui a peur des soufflets. + +Elle n’aime pas ça. C’est avouer qu’elle se garde pour un autre. Ou elle +n’aime rien, et je voudrais bien savoir. + +--Pas même un petit baiser honnête, Reine? + +Je fais la cour à cette prostituée, absolument. + +Très forte, la reine d’Égypte! Elle me maintient à distance de ses bras +devenus rigides. Tout son corps souple est tendu en barre de fer qu’on +ne tordra pas sans sa volonté. + +Je ne lutte pas. Il est peut-être plus habile de ne jamais risquer le +combat définitif. + +J’en sortirai brisé certainement, sous tous les rapports. + +Et puis, j’ai des idées chastes, aujourd’hui. + +--Non, pas de bêtises, dit-elle d’une voix irritée. Si vous voulez que +ce soit comme avec les autres, il n’y avait guère besoin de venir +jusqu’ici... j’ai mon lit, là-bas. Fallait vous en servir! + +--Oh! Reine... taisez-vous! + +Nous allons, de nouveau silencieux, jusqu’à l’auberge du bord de l’eau. + +Des étoiles et des friselis dans les branches. Toute la suave odeur de +l’amour monte de la terre parce que des bêtes inconnues, sous nos pieds +qui les écrasent, sont accouplées. + +Nous entrons. Il y a des tonnelles et on nous fait traverser un +jardin... + +Reine s’assied, ôte son chapeau, rectifie les lignes de son bandeau +impérial. + +--Que voulez-vous manger? + +--Je m’en fiche. + +--Et boire? + +--Du cognac. + +Aïe!... Soit. Ce sera peut-être plus drôle. + +J’avais raison de penser que ce serait drôle de voir dîner la reine +d’Égypte. Elle ne touche pas au pain, ni à l’eau, ni aux légumes. Elle +mange avec une rapidité singulière, des gestes prompts et narquois +d’animal qui se moque de vous. J’ignore ce qu’on nous sert, elle a l’air +de fort peu s’en soucier, mais elle dévore des viandes qui ne sont pas +cuites. Je suis au _Jardin des plantes_. + +Elle ne redevient femme qu’en présence d’un saladier de fraises. + +Petit gloussement de joie. + +Toutes les fraises y passent, sauf deux, qu’elle m’octroie sur une +feuille. + +Elle verse le reste du cognac dans le saladier, en redemande. + +--Vous voulez encore des fraises? + +--Non, du cognac. Il est beaucoup moins fort que celui de ma concierge. +(Elle a une mine de vierge offensée.) tiens, goûte, il sent le muscat! + +Je goûte, fais une grimace. Cela doit être de l’alcool à 96 degrés. + +Elle réclame des chartreuses vertes pour étendre le goût du muscat. + +Il faut lui rendre cette justice, c’est qu’elle est très calme et que +son langage demeure aussi... châtié que de coutume. + +Comme je ne bois pas ma chartreuse, elle me la vole en me disant: + +--Ça te ferait mal. + +Ça m’humilie et m’intéresse prodigieusement. Qu’est-ce qu’elle va +devenir quand elle sera grise, car elle va se griser, c’est clair. + +Je lui prends le pied sous la table. + +Elle me regarde fixement, met la main sur son couteau. + +--Finis, toi, ou je me fâche. + +Ses yeux sont illuminés comme ceux d’une panthère à la chasse. + +Je me lève, en m’éventant de ma serviette, parce que je suis un peu +inquiet. + +Si j’abandonne la partie tout de suite, je vais être ridicule, et si +j’insiste, elle est capable de me piquer, du bout de ce couteau, rien +que pour s’amuser, bien entendu. + +«Le tremplin». «La force dynamique de la passion». Toutes les belles +phrases de Jules Hector me hantent le cerveau, seulement je n’en suis +pas plus fier. Durant cette saison chaude, l’heure complique les +panthères, et ce petit dressage en liberté pourrait bien finir par un +repas plus substantiel dont mon humble personnalité serait le plus bel +ornement. + +--Ma petite amie, je suis très doux, moi, je ne sais pas jouer du +couteau, n’ayant jamais été souteneur de ma vie, ce que je regrette. +Lâchez cela, ou vous allez m’éborgner. + +Je veux saisir son poignet. + +Elle me plante son couteau dans le bras. + +Je suis tellement étonné que je n’éprouve aucune douleur. + +Je la regarde. Elle est toute pâle. + +Je regarde ma manchette. Elle est toute rouge et le sang ruisselle sur +la nappe. + +A présent cela me fait souffrir un peu, parce qu’elle vient de retirer +le couteau. + +--C’est bête, Reine, on va causer et s’extasier là-dessus... c’est très +bête. Aidez-moi vite à nettoyer le sang. Nous ne sommes pas en Égypte +ici. + +Machinalement elle prend les serviettes, les mouille, et arrange des +compresses. + +--Vous pouvez me dénoncer, je ne me plaindrai pas! + +Ce mot _dénoncer_ est impayable dans sa bouche. De quoi suis-je +complice, mon Dieu? + +--Tu es une sotte. Je n’aime pas plus les histoires de police que toi, +et une jolie femme a toujours le droit de se... défendre. + +--Je serais contente d’aller en prison. + +Mon bras est enveloppé. Il me semble très lourd. + +--Pourquoi serais-tu contente d’aller en prison, espèce de folle? + +Elle s’accoude, songeuse. + +--Vois-tu, faut jamais me parler de couteau, ni de mon petit homme. + +Je frissonne des pieds à la tête. + +Il fait frais sous cette tonnelle sombre. + +--Quel petit homme, dis? + +--Je ne suis pas grise. Je ne suis jamais grise. C’est le premier coup +de surin que je fiche, et ça m’a produit un effet... j’aurais pas cru. +Est-ce que ça t’a fait mal, _à toi_? + +--Non. Pas au bras, toujours. Ta dernière virginité? Merci. On donne ce +que l’on peut, ma fille. Il est donc en prison, le petit homme, et tu +voudrais le rejoindre? + +--Oui. (Ses yeux longs se ferment langoureusement, elle s’étire, dans un +bâillement sourd.) On l’a emballé parce qu’il a fait la même chose pour +moi. + +--Celui en soldat sur ta cheminée? + +--Tu es un malin... mais je ne suis pas grise. La fois du portrait, il +était encore au régiment. Il en est sorti. Puis, on s’est battu devant +ma porte, et il a éreinté un client. Nous avons été des tas pour +témoigner. Maintenant, la police me surveille parce que j’ai dit que +c’était moi qui lui faisais son truc. + +Elle achève sa chartreuse et se mord les lèvres. + +Ce que je sens bien, en ce moment, c’est que je rendrais volontiers le +coup de couteau au _petit homme_. + +Nous rentrons par un train bondé. Reine demeure muette, heureusement. +Elle a sommeil. J’ai des élancements furieux dans le bras. + +A Paris, impossible de trouver une pharmacie ouverte. Il est trop tard. + +Je reconduis Reine chez elle. + +Avant de disparaître sous le porche de son palais, la princesse se +retourne, indifférente. + +--Tu es un bon garçon, tu n’as pas gueulé. Bonsoir. + +Je crois qu’elle m’estime. C’est toujours ça. + +Et je m’en vais me coucher pour avoir la fièvre toute la nuit. + +--... _Sois belle et sois triste... mais ne frappe pas si fort une autre +fois, dis?_ + + + + +X + +MADAME ET MÈRE + + +--Monsieur! je ne peux pas empêcher cette dame d’entrer... puisqu’elle +dit qu’elle est votre mère. + +Sursaut. + +Ma mère chez moi? J’ai envie de passer par la fenêtre. + +Je considère la carte que Joseph me présente, cérémonieusement. + +Je lis en très petits caractères, timbrés d’une minuscule couronne: + + Madame Marie-Louise-Antoinette de Rogès + née de la Paillerie + +En comptant bien: une impératrice, une reine et une comtesse issue de +marquise par-dessus le marché. Voilà beaucoup de grandes dames pour +venir voir mourir un pauvre diable d’homme de lettres, lequel, +d’ailleurs, se porte à merveille. + +Joseph, qui n’a jamais vu ma mère, est sens dessus dessous et se confond +en excuses: effet du petit carton timbré. + +Moi qui, par hasard, connais cette dame, je m’allonge sur mon divan, et +j’essaye de refaire le mort. + +J’ai le bras en écharpe, comme à la suite d’un duel sérieux. (Le seul +duel sérieux de ma vie!) Depuis quinze jours je me promène ainsi, parce +qu’une fièvre de printemps a envenimé le joli coup de couteau de +Cléopâtre. Peu s’en est fallu qu’il ne me joue le tour du fameux aspic. +Je n’avais pas soigné cela. Un matin, cela s’est mis à me mordre. On a +dû chercher un médecin et des fioles. Ce sont les fioles qui m’ont rendu +malade. Des amis sont arrivés, compresse perfide; Andrel a rédigé une +note, Massouard a raconté un accident de voiture, et Jules Hector s’est +réservé en des phrases hermétiques. + +Maintenant le canard vole, vole... On parle d’un véritable combat +singulier. Je suis tombé sur une vitre brisée poursuivi par un mari +vengeur. J’ai reçu un coup de couteau japonais, histoire de jupes. On +prétend même que, revenant du théâtre... Ça, c’est l’attaque de Joseph, +l’attaque nocturne. Il y tient! + +Hier, Noisey _et sa femme_ sont venus poser des cartes. Mme Saint-Clair, +oubliant _nos_ griefs, écrit des lettres éplorées, et, bien entendu, la +seule qui aurait dû venir, Cléopâtre, n’est pas venue. Elle dort entre +les pattes d’un tigre probablement. + +Je suis d’une humeur massacrante et j’en profite pour ne recevoir +personne. + +Mais Madame et Mère est entrée. + +Ce n’est pas celle-là qu’on empêchera jamais d’entrer quelque part. + +Elle pénètre de hautes allures, comme les chevaux de sang. + +Et elle a sa robe couleur d’alezan brûlé. + +Oh! la famille!... + +La comtesse de Rogès, mon honorable mère, est une femme de cinquante +ans, très grande, très mince, qui marche sur des roues dissimulées. +Sérieusement, je ne me rappelle pas lui avoir vu faire un pas humain. +Elle avance ou elle recule, dirigée par le pouce de la providence ou de +la fatalité, mais elle ne lève pas les jambes... Non! elle n’a jamais +levé les jambes. + +Je lui fais une visite solennelle, chaque fois que le retour du premier +janvier attendrit les foules. On échange des nouvelles de ses santés +respectives, deux phrases aigres-douces sur l’immoralité des temps ou la +bêtise de nos édiles qui dépavent les rues. On s’embrasse sur le front +en prenant des précautions pour ne pas être contaminé, elle, par l’amour +du vice, moi, par la haine de ce même produit de toutes nos +civilisations, et on constate, périodiquement, que l’abîme se creuse de +plus en plus, jusqu’à devenir _insondable_, selon son expression +superfétatoire. Ma mère habite un hôtel assez coquet près de Passy. Elle +y reçoit des gens très vagues qui ont, côté des dames, des panaches de +corbillard, et, côté des hommes, des cannes à pommes de rampe. J’ai +remarqué que, dans ces familles reçues chez elle membres à membres +estimables et soigneusement épluchés, les enfants, garçons ou filles, +naissaient tous à l’âge de quarante-cinq ans. + +Ça m’a bouché un peu l’horizon de Passy. + +J’ignore les occupations de ma mère. Je crois qu’elle joue aux revers de +fortune. Elle perd des procès et fonde des ouvroirs. Elle soigne les +aveugles qui sont aussi paralytiques et chasse, à coup de mouchoirs +ourlés de deuil, les ferments de toutes les corruptions. + +Les journaux parlent d’elle quand il y a une épidémie. + +Ceci pour l’extérieur. + +Intérieurement, elle prie Dieu de bénir ses haines. + +Car elle a des haines formidables. + +Elle en a deux principales qui suffiraient à chauffer les deux +locomotives d’un express. + +Elle abomine ma tante, Mme Chasel, et déteste mes livres. + +Très réellement née de la Paillerie, elle a non moins réellement fait +mourir mon père et son époux, le comte de Rogès, par l’abus de sa pudeur +et des petits cierges brûlés à l’église en l’honneur de la conversion de +ce brave homme, un peu porté, malgré lui, sur le _tutu_ des danseuses. + +Elle m’a pourvu d’un conseil judiciaire. + +(Heureusement! Car j’ai pu apprendre un plus noble métier que celui des +armes.) + +Et elle m’a fiancé, dans l’austère salon de son cœur, à une jeune +provinciale pieuse. + +Ce sont là des vétilles. + +Je ne lui reproche que sa haine féroce contre ma pauvre tante. + +Cette haine date du jour où j’eus l’idée originale d’enlever la +charmante sœur de mon papa. + +(Entendons-nous. Comme j’avais dix-sept ans et que je sortais du +collège, la raison serait de supposer que c’est ma tante, alors âgée de +quarante ans, qui m’enleva.) + +Mais ceci n’autorise personne à la mésestimer. Au contraire... + +Le souvenir de ce voyage en Italie m’est encore cher. Il fallait me +récompenser de mes _brillantes études_, de ma sagesse, et je ne sache +pas qu’on puisse mieux récompenser un garçon de dix-sept ans que par la +folie. + +Ma tante! Bien bizarre créature. Une héroïne de la Fronde descendue de +son cadre, extrêmement dévote, extrêmement sensible à toutes beautés +profanes, violente, désordonnée, romantique, et pleine de petits soins +pour sa toilette. Elle était tellement coquette qu’on ne s’en apercevait +pas tout de suite, et elle aurait allumé un couvent de capucins rien +qu’en tirant ses jarretières: un geste qu’elle avait d’attraper, sur sa +robe, un pli, entre le genou et la ceinture, un petit geste +irrésistible. + +On la trouvait pleurant à chaudes larmes devant des crucifix, puis elle +se retournait, brusquement, pour administrer des taloches à ses filles +de chambre, ou à son neveu. + +--Loulou! je parie que tu viens de faire des cigarettes avec mon papier +à frisure? + +(Un papier brun clair, imitant divinement le tabac, exquis de goût...) + +--Non, ma tante. + +--Tu mens!... + +--Oui, ma tante. + +Alors, vlan!... j’en recevais. + +J’allais chez elle tous les dimanches pour perfectionner mon éducation +religieuse. Elle me faisait m’agenouiller sur un pouf de damas bleu que +je vois d’ici, un pouf orné d’une levrette héraldique arrondissant une +patte en queue de cruche autour d’un blason naïf. Là, je disais, mains +jointes et paupières baissées, de ferventes prières et je récitais les +commandements de Dieu. Durant ces exercices, ma tante s’habillait, se +frisait, tirait ses jarretières de son petit geste sournois. Elle +n’était pas jolie, seulement douée d’un charme diabolique, avec une +figure zigzagant en rictus passionnés, des yeux de braise, une chevelure +miraculeuse. Elle possédait une fille très laide, un peu bossue, qu’elle +destinait à une prise de voile et qui préféra épouser un juif. (Encore +un scandale de famille! Le sentiment de la dignité étant toujours très +vif, chez nous, ma tante songe à la déshériter de la quotité disponible +à cause de cette... mésalliance.) + +Mon oncle mourut en jouant aux cartes, d’une congestion, après un bon +dîner. + +Cette fin subite impressionna et exalta terriblement la nerveuse dévote +qui voulut m’apprendre à jeûner dès ma dixième année. + +Nous passions des heures les genoux sur des planchers froids, sans +collation, et au dessert du dîner, le soir, nous avions tous des crises +de larmes; nous nous embrassions entre parents et domestiques, parce que +la moindre liqueur nous incendiait le cerveau, naturellement. + +De la rigidité de ma mère, une sainte de bois, aux fantaisies espagnoles +de ma tante, une sainte de carton, j’errais en des alternatives cruelles +pour mes instincts de jeune mâle. Ma mère ne m’embrassait jamais, +désirant ne pas développer ces mêmes instincts, et ma tante, après les +gifles, me caressait vraiment trop. + +Vers douze ans, l’internat me permit de fumer de vraies cigarettes en +des coins moins parfumés que le cabinet de toilette de Mme Chasel, mais +où je respirais plus... virilement, et je commençais à rendre les gifles +à tous mes camarades. + +Seulement, il y avait les vacances. + +Oh! les vacances. + +Une petite propriété, en Poitou; un parc, des arbres, des prairies, et +des vaches rousses dont la vue me rendait fou de malice. + +Je transformais le parc et la prairie en domaine de Gustave Aymard; les +vaches rousses étaient les indiens. Il y en avait une, la plus grosse, +qui avait fini par savoir son rôle: dès qu’elle m’apercevait, elle +imitait le cri de Bas-de-Cuir et saccageait des buissons. + +Dans la maison, je demeurais plus calme. Je me contentais de déchirer +les rideaux du salon ponceau pour me faire une étole et parodier la +messe. + +Ma tante grondait, pleurait, riait, me tirait les oreilles, tirait ses +jarretières, me comblait de caresses ou de friandises. + +Elle m’était nécessaire comme le fouet est utile à la toupie qui est en +train de tourner mal. + +Cette veuve, encore jeune, très surexcitée par les pratiques +religieuses, un des meilleurs aphrodisiaques connus, me prenait souvent +sur ses genoux et me racontait ses tourments: + +--Loulou, est-ce que tu m’aimes? + +--Oui, ma tante! + +(Baisers, caresses, et lissage de mon col marin sur mes épaules.) + +--C’est que je n’ai que toi, pour me consoler. Ma fille ne m’aime pas. +C’est une _renfermée_. Tu vois qu’elle ne m’a même pas écrit le jour de +ma fête! + +(Sa fille était aux Ursulines.) + +--Pourquoi ne la fais-tu pas venir ici? On s’amuserait mieux. + +--Non... elle est trop grande. Et tu es déjà un garçon... Je parie que +tu as encore fumé? + +--Oh! Si on peut dire, ma tante! Tiens, sens toi-même. + +(Ma bouche sur la sienne.) + +--Tu sens la fraise... c’est drôle. Non, tu n’as pas fumé. + +--Là! Tu es contente. Dis donc? Est-ce que tu me donneras l’attirail de +pêche pour aller à la rivière? + +--Jamais de la vie! Tu n’aurais qu’à glisser sur le bord qui est +argileux. Je te défends d’aller là. + +--Tante, c’est embêtant, mais tu me défends toujours quelque chose! + +--On ne dit pas _embêtant_. Ah! Ils sont propres vos collèges. Tu nous +rapportes des expressions! + +--On ne peut pas dire: _embêtant_. Bien, je m’ennuie, là! + +--Tu t’ennuies, chez moi! Avec moi qui fais tes trente-six volontés? + +--... Pas fumer, toujours. + +--Mais ça empeste mes tentures, et tu sauras, plus tard, qu’on ne fume +jamais devant une femme. + +--C’est donc pour ça que les Messieurs sont toujours dehors! + +Et de bouder. + +Elle me retraçait des tableaux affreux où la fumée causait les pires +catastrophes et développaient des cancers sur la langue des gens. + +Je tirais la mienne. + +--Tiens! j’ai fumé toute la matinée derrière toi. T’as rien vu, rien +senti et regardes-y voir si j’ai un cancer!... + +Ensuite, elle me parlait de notre sainte mère l’Église, de mes proches +confessions, des enseignements, si poétiques, de saint Augustin, son +auteur favori. («_Tout ce qui finit est trop court._») + +Ça durait des heures, et on se faisait des serments comme des amoureux. + +--Tu épouseras ma fille et nous demeurerons ensemble toute la vie! + +--Oui, mais ta fille est bossue, tante. Moi, ça m’emb... pardon, ça +m’ennuie. On se moquerait de moi, au collège. + +--Nigaud! Tu auras quitté le collège! Tiens... tu ne m’aimes pas. + +Là-dessus, attendrissement, baisers prolongés, et mon jeune corps de +félin exaspéré se tordait entre ses bras jusqu’à ce qu’il eût trouvé une +certaine détente nerveuse que je m’imaginais être le début d’une +effroyable maladie. (Au collège, ça se passait tellement d’une autre +façon!) + +Quand j’eus quinze ans, un matin qu’elle m’avait giflé trop fort, je lui +sautai à la gorge et je la mordis cruellement en lui disant des vilains +mots appris dans les endroits où j’allais fumer les cigarettes du +collège. Ce fut une scène terrible. Elle me renvoya chez ma mère. + +Je devins mélancolique. + +J’eus des crises de larmes, moi aussi. + +Puis une envie lâche de me faire prêtre. + +Puis ma tante, _sur le conseil funeste de ma mère dont j’entravais la +vie mondaine_, me rappela. + +A partir de ce moment, tout se passa mieux. Il nous semblait que +quelqu’un nous eût accordé la permission. + +Vers dix-sept ans, après les brillantes études, le voyage en Italie. +Tous les deux, ma tante et moi, nous nous mîmes en tête de ne plus +revenir. Nous avions assez de la vie de famille. Nous restâmes un an +absents, oubliant de donner de nos nouvelles, et je ne revins que parce +que je n’avais plus d’argent. La porte maternelle se ferma devant mes +supplications. On m’offrit, en échange de ces supplications, un conseil +judiciaire. Et on m’interdit de me servir de mon nom... que je +déshonorais. (J’ai pris un pseudonyme identique, ce qui a dérouté mes +meilleurs amis.) Je suis un personnage _incestueux_... car je n’ai +jamais pu faire comprendre à ma mère qu’enlever sa tante ce n’est pas un +inceste. + +Ma pauvre petite tante!... Je l’avais laissée dans un couvent de Naples, +demandant la protection de Dieu et des saints, scandalisant tous les +prêtres italiens, peu enclins à se scandaliser, par la crudité de ses +confessions. + +Je ne l’ai jamais revue. + +Jamais nous ne nous sommes croisés, dans nos nouveaux chemins de +perditions. Elle habite Paris, pourtant, mais... elle est revenue à de +meilleurs sentiments. + +Elle a vite vieilli. + +Elle a maintenant soixante-cinq ans, je crois. + +Ma mère l’a parquée dans sa haine froide, lui a fait clore son salon, +perdre ses intimes; elle a éloigné d’elle tous les hommes jeunes et bons +pour lui fournir ses propres confesseurs, des vieillards ignorants de +toutes les douleurs humaines et qui lui parlent des imaginaires douleurs +de l’enfer. On l’a forcée à m’écrire des sottises. + +Sa fille la fuit comme on doit fuir le mauvais exemple. + +Son gendre ne la connaît même pas. + +Elle n’embrassera jamais ses petits-enfants mâles. + +Et encore moins ses petits-enfants femelles. + +Oh! le respect de la famille... c’est une belle chose! + +Enfin, aujourd’hui, ma mère a pénétré pour la première fois chez moi +depuis qu’elle m’a mis à la porte de chez elle. + +Je suis hérissé de respect, ainsi que peut l’être un porc-épic de ses +dards naturels. + +Elle est là, devant ma bibliothèque, solennelle et flottante, s’emparant +de toute l’atmosphère comme une bannière de procession. + +Des yeux sévères, un nez pointu et des lèvres minces, en lame de +yatagan. + +Encore belle, toilette d’un goût sobre, pour seul bijou un +_Saint-Esprit_ pendu au col, agrémenté d’un onyx qui me regarde avec la +prunelle d’un chat mystique. + +Je ne suis pas très rassuré. + +Il doit y avoir quelque histoire plus grave que _mon duel_. + +--Alors, mon fils, vous pourriez mourir et votre mère n’en serait +informée que par les journaux? + +Voix douce, timbre de cloche de chapelle, argentine, cristalline, mais +elle se tient à quatre pour ne pas me foudroyer sous le doigt de Dieu +qu’elle garde au fond de sa poche. + +Je me lève péniblement, j’offre un fauteuil, je traîne la jambe et le +bras. + +--Une toute petite chute de bicyclette, ma chère maman. Ce n’est rien... +en attendant celle dans le purgatoire. Je suis touché de votre démarche, +devinant bien ce qu’elle a dû vous coûter d’hésitations. + +Elle fait le tour du salon d’un regard noir. + +Il y a, chez moi, des photographies plus que décolletées et quelques +obscènes chinoiseries de jade, possédant de vagues ressemblances avec le +doigt de Dieu. + +--Oui, je suis désolé, mais il fallait me prévenir de votre visite. +J’aurais mis l’appartement en état de vous recevoir. Joseph! + +Joseph paraît et, sur un signe (comme il est stylé aujourd’hui), enlève +les objets du culte profane. + +Pendant cet enlèvement, ma mère contemple son _Saint-Esprit_. + +--Vous faites de la bicyclette, vous? dit-elle, rompant notre silence +d’église. + +--Depuis que vous avez vendu mes chevaux, ma chère maman. + +Ce n’est pas vrai, je n’aime pas ce sport, seulement c’est pour la +phrase. + +Elle pince les lèvres, de sorte qu’elle n’a plus de bouche du tout. + +Une femme qui n’aurait pas de bouche... l’idéal de la chasteté. + +Je regrette bien de ne pas avoir connu ma mère lorsqu’elle était dans +son vingtième printemps. + +--La blessure de votre bras n’est pas sérieuse, je pense. (Regard +oblique sur mon bras que je viens d’appuyer, sans y faire attention, +contre un meuble). Je sais, du reste, de quoi il s’agit. + +Ahurissement. + +Ne perdons pas de terrain à nous étonner. + +--Ah? Vous savez que ce n’est pas une chute de bicyclette... mais vous +avez le choix entre un duel mystérieux et une attaque nocturne, maman. + +--Inutile de me rappeler vos mœurs, mon fils. Je les connais. + +Je prends un air innocent comme tout, un air d’enfant martyr. + +--Mes mœurs! Je croyais, ma chère maman, que vous ne vous en occupiez +plus depuis ma sortie du collège? + +--Moi, Monsieur, je ne fais pas d’esprit. + +--C’est une lacune dans la famille, Madame. + +--L’esprit, Monsieur, le tombeau du cœur... + +(Chapitre XI des confessions du père François Nordelet, page 3, ligne +4.) + +Elle reprend, souriante: + +--Vous êtes content de votre dernier livre? + +(Un four! Trop chaste. Un essai qui s’est mal vendu.) + +--Enchanté! Ça se vend comme du pain. + +--Cela m’étonne! Ce roman est presque plus propre que les autres. Le +_Figaro_ en a parlé. + +(Je me demandais pourquoi celui-là ne se vendait pas? Tout s’explique.) + +Je répète, machinalement: + +--Oui, comme du pain. + +--Et ce n’est pas le pain de la prostitution, par hasard. + +--Peuh! Il y a des créatures, ma mère, qui en mangent de plus dur. + +--Elles se vengent quelquefois, mon fils. + +Je suis très inquiet. + +--A propos, Louis, votre tante... _Madame Chasel_, se meurt. + +Un bond. + +--Ma tante se meurt et vous ne m’en dites rien? + +--Est-ce que vous me prévenez, vous, des accidents qui vous arrivent le +long de vos courses nocturnes? Voyons, mon cher enfant, pas de scènes. +Vous pratiquez trop le théâtre pour que vos grands gestes m’émeuvent. La +sincère douleur est toujours muette. Vous n’allez pas me dire que cette +vieille femme vous tient encore... de très près? Oui, Mme Chasel va +rendre son âme à Dieu. Grâce à nous, elle est en passe de faire une fin +édifiante. Elle n’a pas rompu, comme vous, avec tous les préjugés, +toutes les traditions, elle s’est amendée, la solitude est une bonne +conseillère, et du fond de sa retraite elle a pu juger de la levée du +mauvais grain qu’elle avait semé en de certains cœurs! Elle s’efforcera, +j’en suis sûre, de réparer le mal selon tous ses moyens, avant de +mourir. C’est, au moins, ce que m’affirme la digne femme que nous avons +placée chez elle en qualité de gouvernante. En voilà une qui en a eu de +la patience... depuis cinq ans! + +Pauvre petite tante! + +Et elle, donc! + +--Dites-moi, mon fils, causons simplement: êtes-vous au courant des +dispositions testamentaires de Mme Chasel? + +--Non, ma mère. Je sais qu’elle a une fille, cela me suffit. + +--Il y a la quotité disponible, mon enfant, et elle est capable de nous +en frustrer, après nous avoir fait les pires affronts. + +Je commence à entrevoir quelque chose. + +_Nous frustrer de la quotité disponible_ est la plus admirable phrase de +chicane que j’aie jamais entendue. + +--Votre tante a cessé de vous écrire? + +--Moi, je lui écris tous les ans... le jour où j’ai l’honneur d’aller +vous voir, ma mère. + +--Touchante promiscuité, mon fils, de vos sentiments de famille... avec +votre penchant incestueux. + +Ça y est! + +Pas de différence. Pas de trêve. Heure sensuelle. Heure du travail. +Grande étreinte de la vie ou du rêve, c’est tout un. + +Reste à devenir le héros d’un testament qui pourrait bien me faire aussi +manger le pain dur de la prostitution. + +Cette femme, je parle de ma mère, avec ces odeurs d’encens et sa voix +blanche de trappistine: «_Fils, il faut mourir!_» est la plus +épouvantable des inventions catholiques: celle du remords. + +Partant, celle de l’analyse et l’envie furieuse de retomber dans le +péché jusqu’au cou. + +--Si ma tante est très malade, je veux aller la voir. + +--Vous ferez sagement, mon fils. + +Hein? + +--Vous désirez que j’aille voir ma tante, moi? Et c’est vous qui avez +fait interdire sa porte? + +--Aujourd’hui, mon cher enfant, ce peut vous être fort utile... d’après +ce que m’a raconté sa gouvernante. + +Je regarde et _je vois_. + +--Bien ma mère, j’irai. + +Elle a senti à mon ton subitement changé que j’avais compris, trop +compris. + +Je ne suis pas riche. Je gagne ma vie en fantaisiste. Vis-à-vis d’elle, +je n’ai jamais rien réclamé, parce que j’ai trouvé juste de payer, à la +famille, en m’abstenant de toutes réclamations, toutes mes folies de +jeunesse. J’ai calculé, calcul de fauve rongeant les os après le passage +du chasseur qui a enlevé la viande, que ma famille, m’ayant donné +l’initiation complète, elle avait le droit de me la faire payer plus +cher que dans certaines maisons, moins nobles. + +Grâce à ma tante, je sais et je suis libre. + +Que pourrait-elle, pauvre femme, ajouter encore à mon éducation? + +--Ma chère maman, comptez sur moi, j’irai... + +Nous croisons deux regards noirs d’orage. + +Entre nous, il y a maintenant _la quotité disponible_. + +Mais en quoi cela peut-il l’intéresser? + +Elle se lève pour prendre congé. + +Sur le seuil, pendant que je m’efface: + +--Il faut soigner votre blessure, mon fils. Les coups de couteau sont +toujours très malsains, au printemps. + +Un brouillard monte sur ma vue. Je ne vois plus distinctement. Colère ou +honte, je tremble. + +Un élancement nouveau dans ma blessure. Comment sait-elle?... Inutile de +nier. + +--Comment savez-vous? + +--On sait toujours ce que l’on veut savoir. Et j’ajoute ceci pour votre +gouverne, puisque vous roulez jusqu’à des aventures de ce genre: la +fille qui vous a gratifié de ce coup de couteau est sous la surveillance +de la police. Il est probable qu’on vous surveille aussi... en haut +lieu. Prenez garde! + +Je serre brusquement le bras de ma mère. Elle a un mouvement de révolte +et d’horreur: non parce que je lui fais mal, mais parce que je la +touche, affreuse mortification! + +--Voulez-vous me dire tout de suite ce que vous désirez? Ces manières, +genre dernier empire, ne sont plus à la mode, je vous assure. + +Ses yeux au ciel: + +--Encore vos romans? Je ne désire rien, Monsieur, que votre guérison. +(Et sa voix conserve des notes de cristal de la chapelle des +trappistines.) Votre guérison radicale du corps et de l’âme! La +préfecture est là. On peut s’en servir quand on a un enfant tellement +dénaturé qu’il oublie de vous faire part de ses accidents de bicyclette. +Les détails manquaient dans les journaux. J’ai envoyé un de mes amis, un +vieil avocat fort estimable, en demander au parquet. Le dossier d’une +nommée Léonie Bochet nous a édifiés sur votre conduite. D’ailleurs, vous +êtes bien libre, n’est-ce pas, depuis votre âge de raison... + +Il me semble qu’on fouille ma blessure avec des ongles pointus. + +--Vous n’allez pas faire de mal à cette fille, je pense. + +J’ai la tête en feu. + +Ah! pauvre tante! La raillerie, l’intrépidité, la Fronde... + +Je suis tout d’un coup un petit garçon frissonnant de fièvre. Mes yeux +se brouillent de plus en plus. J’ai le vertige du surnaturel et suis +tout prêt à croire que ma mère est douée de la puissance des archanges +exterminateurs. + +Libre, moi, oui. Mais Léonie? Et je ne réfléchis pas qu’il faudrait ma +propre plainte. + +--Mon Dieu, maman, vous considérez cette personne comme un objet impur. +Vous briseriez volontiers mes petites statuettes de jade et d’ivoire qui +sont peu décentes, je l’avoue, et vous laisseriez tomber cette fille par +terre, sans penser qu’elle a une âme, qu’elle est également un objet +d’art précieux. Je vous en prie, faites bien attention à vos gestes, ne +brisez rien... j’y tiens beaucoup. + +Et j’ai trente-trois ans! Je me battrais. + +Elle me répond, pleine de mansuétude: + +--Pouvez-vous supposer, mon cher enfant, que j’abandonnerai jamais mes +droits de mère chrétienne? Vous êtes en grand péril et je ne puis que +prier de loin, mais nul au monde, pas même vous, ne peut m’empêcher de +demeurer en prière pour votre âme, pendant que vous dormez. Une mère +veille toujours. + +(Chapitre XII des confessions du père François Nordelet, page 8, ligne +5.) + +Elle sort. + +Ma mère porte malheur, comme la religion et comme la vertu. + +C’est elle qui m’a livré, enfant, à ma tante. + +C’est elle qui va me précipiter dans une aventure folle. + +Si on ose toucher à mon objet d’art, dieu, diable ou police, je lui +offre un asile chez moi. + +Je suis exaspéré et je vais m’abattre sur mon divan, les poings crispés, +le front chaud. + +Je ne suis donc plus maître de ma vie d’amour? + +Ai-je dérogé, par hasard? + +Et deux femmes se dressent aux deux bouts de ma route. + +Elle, Cléopâtre, le beau vice doré, le sexe attirant... + +Ma mère, la vertu maléfique, repoussante... + +... _Madame et Mère, née de la Paillerie_. + + + + +XI + +SOUS LE NEZ DE DIEU + + +La gouvernante, d’un humble accent, murmure: + +--Non, elle ne passera pas la semaine, monsieur Louis, malgré la +chaleur. Son catarrhe lui remonte et c’est la fin. Demain, on doit lui +apporter le bon Dieu pour être plus sûr. Elle nous l’a demandé. Elle +verra sa fille, son gendre... oh! elle est devenue bien plus douce à +soigner, la pauvre chère dame. Si vous pouviez, maintenant, obtenir +qu’elle se raccommode avec Madame la comtesse, ce serait sa tranquillité +pour l’autre monde, vous comprenez? + +Oui, je comprends, il s’agit de renouveler, en petit, la scène de +l’inquisiteur menaçant de la torture qui ne sauvegarde pas l’argent pour +la plus grande gloire de Dieu. Cette scène-là peut s’intituler: _Quotité +disponible_. + +Mon flair de fauve ne s’y trompe pas. + +J’entre chez Mme Chasel pour la seconde fois depuis quinze ans. + +Oh! l’oubli lourd de ceux qui ont aimé des femmes et les laissent mourir +loin, dans le manteau troué de leur vieillesse! + +La chambre est sombre. + +Je reconnais peu à peu les tentures de damas bleu pâle, et le pouf où la +levrette arrondit sa patte, et le petit meuble de laque sur une console, +un cadeau de moi, enfant. Je reconnais le tapis, si usé, les potiches en +vieux Sèvres, la pendule, avec, dessus, deux amours de bronze couronnés +de roses d’or. + +Elle est couchée au fond d’un lit très vaste, sous un amoncellement de +couvertures et d’oreillers. + +Elle a toujours froid, me dit-on. + +--C’est donc toi, Loulou? + +Oh! cette voix cassée, trémolente, cette voix de femme perpétuellement +effrayée par l’horreur de la nuit infernale qui se prépare pour elle. + +Elle a un serre-tête de linge blanc, un bonnet d’hospice; des cheveux +gris tombent autour, en mèches luisantes d’une sueur de fièvre. + +Son visage est tout réduit, comme en caoutchouc couturé, lacéré sous les +stylets impitoyables des rides. Ses yeux, un peu bordés de rouge, noient +leur prunelle derrière une taie comme deux têtes de nouveau-nés derrière +une vitre sale. Elle a une camisole fort simple, en calicot dur, elle +qui aimait les dentelles mousseuses. + +Elle me tend la main, une chose déjà morte, craquante comme une feuille +jaune, et en me tendant la main, sa camisole s’ouvre: je vois qu’elle a +deux emplâtres sur la poitrine. + +Non! ce sont ses deux seins. + +Non! c’est impossible... Je veux, moi, que ce soient deux emplâtres. + +--J’ai osé venir, ma tante, parce que l’on m’a dit que cela ne vous +déplairait pas. + +Elle rit, toussote, ses yeux roulant à droite et à gauche s’égarent dans +un bon rêve d’honnêteté bourgeoise. + +Elle a tout oublié. + +Elle est devenue si vieille tout d’un coup. + +Il n’y a pas eu de transition. + +Elle est si loin de tout cela. + +D’ailleurs, la femme de trente-neuf ans qui a quarante ans est une autre +femme, et la femme de soixante-cinq ans n’a jamais eu même quarante ans. + +Rien ne s’enchaîne normalement comme chez nous, les hommes. + +Elles ne vieillissent pas. + +Elles meurent d’époque en époque, se transforment. + +On dirait que des génies malins les poursuivent pour leur donner, +successivement, toutes les hontes et tous les espoirs. + +Oh! les pauvres saintes femmes! Celles qui ont aimé. + +(Celles que nous aimons ne sont jamais des saintes.) + +J’ai poussé le pouf de damas bleu et me suis mis à genoux, comme jadis, +sur la levrette à patte arrondie en queue de cruche, pour me rapprocher +d’elle. + +La gouvernante se retire discrètement. + +--Ah! on t’a dit, on t’a permis... C’est bien d’être venu, Loulou (elle +se soulève péniblement et me regarde effarée). Voyons, toi, qui ne m’as +pas examinée depuis longtemps? Examine-moi bien... Est-ce que je suis +si, si malade? Réponds sans mentir, Loulou. + +--Tante, tu es folle! Toujours folle! Tu as la mine heureuse de +quelqu’un qui se dorlote, voilà tout! Tolérez-vous qu’on vous embrasse? + +Elle semble chercher dans sa mémoire pourquoi cela ne serait pas +tolérable. L’égoïste préoccupation de sa fin prochaine l’empêche d’avoir +aucune lucidité d’esprit. Elle sent, vaguement, que j’étais un très +mauvais sujet, un gamin mal élevé, (surtout par elle). Oui, elle y est, +à présent: un neveu capable de tout, fabriquant des étoles avec les +rideaux du salon ponceau. + +--Mon Dieu, comme tu as grandi, Loulou, et engraissé. Tu as l’air d’un +homme... raisonnable. Je t’ai laissé moutard. Dis donc, on met des +jaquettes gris perle, maintenant, et à revers de soie? Une mode que j’ai +connue et qui revient. C’est singulier! Moi, tu sais, je ne sais plus +rien, on ne me visite guère... Les vieilles femmes! (Elle toussote.) +Tiens! un bouquet de réséda! C’est donc ma fête, aujourd’hui. Tu es +gentil d’avoir eu cette attention... Voyons, quand je tousse, +réponds-moi bien franchement, quel effet ça te produit? + +Elle tousse avec effort. + +On dirait une poulie qui grince pour la première fois depuis des +siècles. + +--Tante, cela me produit l’effet d’une mauvaise plaisanterie de votre +part. Vous voulez me faire peur; seulement, ça ne prend plus... + +Elle se met à rire. + +--Jamais sérieux, ce garçon! Quel drôle de garçon... Alors, ta mère a +voulu te marier?... On s’est encore disputé pour cette histoire, j’ai +entendu raconter ces choses. On a le temps de comprendre quand on est +seule... Pauvre Loulou! J’ai lu toutes tes lettres... oui... oui... je +n’ai jamais répondu. Une idée de mon confesseur. (Avec bonhomie:) Il +faut bien leur en passer à ces bourreaux qui nous promettent le ciel. +Toi, tu ne crois à rien, tu as tort. Enfin, je suis contente de te +revoir. Tu es en santé, au moins, Loulou? + +--Peuh! j’ai failli me casser un bras, le mois dernier. + +--Comme c’est malin, ça. Tu grimpes donc toujours aux arbres? + +Elle a l’air d’avoir oublié _précisément_ le temps écoulé entre ma +sortie de l’école et mon retour d’Italie. + +--Quelquefois, oui, ma tante. + +Je tiens sa main, une chose atroce, sèche, grise, avec des espèces de +mousses brunes entre les doigts et des ongles violets. + +Je la baise doucement. + +Elle esquisse le geste de me calotter. + +--Ah! non, petite tante, pas ça, dites! J’ai des moustaches et vous +allez me faire... beaucoup plus de mal. + +Je suis terrorisé à cette pensée de recevoir des gifles de cette main, +_la même_! + +Elle rit, s’étire un peu, cligne de l’œil. + +--Drôle de garçon! J’ai été bien bête de me priver de tes visites, tu +m’aurais fait rire quelquefois. Ça m’empêche de sentir mes douleurs, de +te voir. Dis-moi? je suis sûre que tu m’en veux, au fond? (Elle devient +mystérieuse.) Mais je dois réparer, oui j’ai promis de réparer et je +n’ai qu’une parole, Loulou, c’est comme si le notaire y avait passé. Je +ne pense pas m’en aller encore, Dieu merci, cependant, on a pris ses +petites précautions de vieille bonne tante qui n’oublie pas que son seul +enfant c’est toujours son neveu... Voyons, Loulou, qu’est-ce que tu +regardes sur la table? Tu ne m’écoutes pas. + +--Si, ma tante. + +Je regarde sur la table de son chevet, entre des fioles pharmaceutiques +et des tasses de porcelaine commune, un petit chapelet _en perles de +Rome_, ce que les dévotes appellent _une_ dizaine, moitié bracelet, +moitié joujou à prières; il est là, souvenir diabolique des mille folies +de deux amants, plus épris peut-être de voluptés que de véritable amour. + +--Fais-moi le plaisir de m’écouter religieusement, Loulou! + +La femme autoritaire qui reparaît. + +Elle sort de son linceul, et la momie retrouve la parole sous les +bandelettes de la dévotion. + +--Voilà, j’ai fait un testament. On l’aurait bien trouvé après ma mort, +mais je préfère te le dire tout de suite. Je ne t’ai pas oublié, pas +plus que Marie-Louise. Ta mère a été bien dure pour moi, cependant, j’ai +mon intérêt à lui laisser quelque chose. Ensuite, l’avenir n’est pas si +brillant de ton côté (elle s’anime). Toi, tu écris des livres qui ne +sont pas lisibles... Je n’y ai jamais rien compris... l’emballement des +gens là-dessus, ça ne durera pas. Je te le dis comme je le pense. Toutes +ces histoires d’amour, ça n’a jamais beaucoup de vogue. On s’en dégoûte. +Les gens sont plus sérieux que ça. + +--Oui, tante, ou ils le deviennent, je suis de votre avis. + +--Et qu’est-ce que tu feras, quand on ne lira plus de romans? + +--Quand on ne lira plus de livres d’amour, tante, je n’aurai plus rien à +faire; la terre aura cessé de tourner. + +--Mauvais garnement! Si seulement je pouvais te montrer mon confesseur. +Voyons, Loulou, pas de bêtises! Va fermer la porte. Ma gouvernante +écoute, j’en suis sûre. Là... baisse la portière. Non! Pas comme ça; +détache le rideau de l’embrasse. Mais tu vas tout déchirer!... Tu es +bien maladroit! C’est étonnant comme un homme ça ne sait rien faire +proprement. (Je reviens anxieux; dans une minute, elle aura envie de me +calotter.) Ah! où est-ce que j’en étais? Le testament! C’est très drôle, +je suis obligée de chercher mes mots comme avec la pince à sucre! Enfin, +j’y suis: Je te lègue (elle appuie sur les syllabes) cinquante mille +francs, la moitié de ce que je voulais te donner, et les autres +cinquante mille francs à ta mère, parce que le Juif plaidera, lui. +Alors, comme je craignais tes étourderies habituelles... j’espère, +hein?... tu saisis bien... Je suis sûre, maintenant, que ta mère +plaidera de son côté. Elle veut beaucoup savoir ce que je lui lègue... +Tu pourras lui dire, de ma part, que je lui lègue... la permission de +défendre tes intérêts. Elle qui aime tant la chicane!... + +Je suis écœuré. + +C’était bien cela. + +--Petite tante, pourquoi voulez-vous me léguer des ors puisque vous +savez que je gagne ma vie... exprès pour ne plus rien demander à +personne... + +--D’abord, je tiens à déshériter ma fille... parce qu’elle est plus +riche que moi et qu’elle me déteste; ensuite, mon gendre est un Juif qui +ne mérite pas un sou... pas un sou! Et puis... Loulou, tu es un grand +enfant, tu es toqué; seulement, quand tu te marieras, tu seras bien aise +de mettre mes épingles dans ta corbeille de noces. + +--Je ne veux pas me marier, ma tante. + +--Allons donc! Il faut toujours finir par là. Tiens, va me chercher le +papier, là-bas, dans le petit meuble de laque, sur la console. La clé se +trouve sous la pendule. Ne casse rien, je t’en prie. Tu es si brouillon. + +Je trouve la clé. J’ouvre le petit meuble, je prends le papier, je +l’apporte. Mais j’ai envie de casser quelque chose. + +Et je ne peux pas m’empêcher de sourire en songeant à cet instinct des +femmes d’amour qui font toujours passer leur amour avant leur devoir, +même quand elles ont oublié. + +--Qu’en dis-tu, Loulou? C’est bien en règle! + +--Pas à mes yeux, non. + +--Ah! tu sais, Loulou, j’entends être obéie. Heureusement que ta mère +plaidera, et vous aurez la quotité disponible. (Elle toussote.) Oui! + +Admirable logique de l’illogisme humain! + +--Tante, ne vous tourmentez pas, vous êtes fatiguée. C’est convenu, nous +plaiderons. + +--Ta parole, hein! Va remettre ce testament à sa place. + +--Je vous donne ma parole, tante, que je remets cette enveloppe où je +l’ai prise. + +Et gravement, je glisse une de mes cartes dans cette enveloppe sacrée: + + Louis Rogès + _Homme de lettres._ + +Ma mère, son estimable belle-sœur, saura ma réponse. Et elle en +éprouvera une certaine commotion nerveuse, elle qui n’a pas de nerfs. + +--Petite tante, est-ce que vous aviez consulté un notaire? + +--Sans doute, mais il n’a pas voulu m’écouter. Aujourd’hui, tous les +notaires sont juifs. + +--Oui, ma tante. C’est bien bizarre. Ils ont l’esprit de famille, ces +gens-là! + +--Oh! mon pauvre gamin, quels bourreaux, ces hommes de lois, ces +confesseurs, ces religieux! On n’a pas la paix du tout, les uns tirent +par ci, les autres tirent par là, et il y a l’enfer, et il y a le code. +Je suis joliment heureuse de t’avoir vu. + +Je tressaille tout en tortillant le testament. + +Elle est d’une telle candeur... + +--Dis donc, Loulou, tu ne t’ennuies pas trop chez les vieilles +femmes?... + +--Moi, ma tante, je m’amuse comme un dieu. + +Je m’agenouille sur le pouf. Ce papier m’exaspère. + +--Tante... tu es bonne... Pourquoi me giflais-tu si fort, jadis? + +Elle rit, toussote: + +--Donne-moi mes pastilles, là, cette boîte rose; je t’ai giflé parce +que... tu en avais besoin, mauvais sujet. Tu ne faisais que des +sottises. + +--Nous sommes de vieilles gens, aujourd’hui, tous les deux. On peut se +faire des confidences et se moquer de soi-même... demain, je me casserai +peut-être le cou en grimpant à un arbre... Tante, pourquoi +m’embrassiez-vous après m’avoir battu? + +Elle songe, cherche sur ses couvertures, en grattant du bout des ongles, +un mot qui ne vient pas. + +--Oui, je te battais et je t’embrassais... C’est parce que je regrettais +de t’avoir battu si fort. Ah! Loulou! mon pauvre Loulou, je me souviens, +et tu pleurais, et je pleurais... Les prêtres sont de terribles gens... +les notaires aussi, Loulou? Est-ce que tu as une pensée sur Dieu, toi? + +--Non, ma tante, parce que je lui préfère l’_Autre_. + +--Quel _autre?_ Tu me fais peur!... Voyons, ne plaisante pas comme ça, +c’est très sérieux, ce que je te demande, mon garçon! + +--Le diable, l’amour, ma tante. Au moins, lui ne nous leurre pas, il +nous fournit son enfer tout de suite, et gratis. + +--L’amour?... + +Elle paraît dormir. + +Dans le grand silence du lit et de la chambre, on entend seulement ses +mains qui froissent de la soie. + +--Loulou? Est-ce que tu es encore là? + +--Oui, ma tante. Vous désirez que je m’en aille? + +--Une fantaisie... tu sais les malades ont des idées si bêtes! +Figure-toi que j’ai pris goût à l’odeur du tabac depuis que je +tousse!... Eh bien! tu ne vas pas rire, j’ai envie de sentir de la +fumée. Oui, moi qui t’ai tant défendu les cigarettes, je voudrais te +voir fumer chez moi... pour te bien prouver que je te pardonne toutes +tes sales inventions de gamin. + +Sentir de la fumée? + +Je la regarde tristement. + +Elle rit, déjà retournée à son rêve de vieille que la peur de l’enfer +talonne. + +--Dame! Si je dois brûler dans le purgatoire longtemps... + +--Petite tante, vous êtes toujours frondeuse. Vous voulez toujours jouer +aux choses défendues. Un homme ne doit pas fumer devant une femme comme +il faut, vous le savez bien. + +--Eh! tu m’agaces. Je ne suis pas une femme... comme il faut. Je suis +trop vieille. Obéis-moi, mauvais garçon du diable! + +--J’obéis, ma tante, j’obéis. + +Je cherche un cigare, des allumettes, en me penchant un peu en arrière +de ses rideaux. + +Le testament flambe, je suis débarrassé. Là, c’est fini... Un londrès de +cinquante mille francs, ce n’est pas banal, et je mène encore la vie +comme je veux. (D’autant mieux, qu’après chicane, ce cigare ne vaudrait +peut-être plus rien du tout.) + +Je me remets à genoux pour fumer. + +Elle toussote, se calme, aspire doucement. + +--Quel mauvais garçon, ce Loulou! Tu reviendras, dis? Tu es si drôle! +Oh! tu n’as pas changé, toi! Cette fumée... cette fumée... Ah! chéri, +chéri, je vois... Je me rappelle des choses... des choses que je ne peux +pas dire... Dieu me pardonnera, j’ai tant souffert! je suis si vieille, +maintenant!... Ah! cette fumée... Chéri! cette fumée... ton corps si +blanc et qui sentait la fraise. Ah! Loulou!... c’est bon. + +Et elle s’endort, paisible, en attendant le plus profond sommeil. + +Pauvre femme qui a torturé, pauvre folle qu’on a torturée? Est-ce bien +là cette même bouche qui a râlé, sous la mienne, ce même mot, et ose, +enfin, le répéter, mourante, _sous le nez de Dieu?_ + + + + +XII + +FILLE DE LA DOULEUR, ANARCHIE, ANARCHIE! + + +_Elle_ est venue chez moi. + +J’étais comme un collégien en vacances; maintenant, je suis comme un +très vieux Monsieur qu’on a brusquement lâché sur les trottoirs en lui +disant d’affreuses choses. + +Et il m’a fallu enterrer ma tante au lieu de courir chez tous les +tapissiers pour y chercher des soieries jaunes. + +Chienne d’existence! + +_Elle_ est venue. J’écrivais. Elle s’est plantée droite devant mon +bureau. + +--J’ai besoin de cent sous. + +Je suis tombé à genoux, je me suis roulé, j’ai fait des culbutes, +j’avais l’air d’un brave animal qui retrouve son maître (je ne dis pas: +_sa maîtresse_). + +--Oui, oui! Cent sous! C’est extravagant! Pourquoi pas dix centimes? + +--Quel maboul. + +Mais elle restait devant moi comme un autre animal point de la même +espèce. Elle flairait le vent, les sourcils un peu froncés, car elle ne +plaisante guère, elle, ou ses plaisanteries sont des coups de couteau. + +--Je n’ai pas voulu t’envoyer ma maquerelle de concierge parce que... + +--Oui, oui!... Je t’aime. Assieds-toi, ôte ta voilette. Tiens, ce +coussin sous tes pieds... Tu as remis la robe de notre journée de +campagne, c’est délicieux! Voici du Porto et des biscuits... moi, je +suis content pourvu que je boive tes yeux, tu sais? Tu n’étais pas chez +toi, dis, avant-hier? Oh! j’ai attendu dans cette loge de concierge une +heure mortelle, en face d’une mégère qui me racontait des +abominations... + +Et j’ai vu descendre de sa chambre, par l’échelle de meunier, un homme, +_un type_, selon son mot, encore tout remué du printemps de son corps. + +J’ai vu cela et je suis à genoux devant elle, je lui baise les mains. + +--Oui, j’avais du monde. Faut t’y habituer. + +«_Force dynamique_, _Tremplin_ et _paroxysme_ de la _passion_» +conseillés comme système d’art... J’en ai assez. Je ne veux plus qu’elle +demeure là-bas. Je la veux près de moi, non pour la torturer à mon tour, +mais pour qu’elle se repose tout enveloppée de l’effroi respectueux de +mon amour. + +Je ne sais plus du tout ce que je dis. + +--Reine, pourquoi me demander de l’argent pièce à pièce comme un gosse +qui va s’acheter des billes? Laisse-moi te mettre une bonne fois à +l’abri de ton infâme genre de misère. Est-ce que tu aimerais _le +métier_, par hasard? + +--Ne me tourmente pas avec tes bêtises. Je veux rien savoir. Faut me +laisser méchante, moi. + +Elle trempe ses lèvres dans le Porto, fait une grimace et regarde le +salon. + +--C’est _encore_ du muscat trop sucré! Dis donc, chez toi, on dirait le +b... de la rue... (Pas de réclame!) il est tendu aussi en soie rouge. + +--Très flatteur! Allons, Reine, un bon mouvement... viens habiter ici, +et ce sera complet. + +Je ris. + +Elle rit, en dedans. + +--Est-il maboul, ce garçon-là. (Elle cligne des yeux.) Ce serait +pourtant le seul moyen pour me tirer de leurs pattes, en _attendant +mieux_. + +Je me croise les bras. + +--Seulement, tu aurais peur de manquer _sa_ sortie de prison? + +Elle a un geste de tête en arrière comme celle qui redoute toujours les +soufflets. + +--Ah, non, j’ai pas peur! Quand il sortira, je m’en irai, voilà tout. + +Je me remets à ses pieds, je tiens ses genoux que j’embrasse au travers +de sa robe. + +--Sérieusement, veux-tu demeurer ici? Je serai ton frère, rien que ton +frère. J’attendrai pour t’aimer... moins, que tu m’aimes... davantage. +Je serai... ton amant de cœur, d’une race nouvelle d’amant de cœur. +Pardieu, ne mâchons pas les termes et allons-y gaiement. Ton souteneur +comme l’_autre_, qui donnera des coups de couteau à ceux qui +t’embêteront... ou qui en recevra, cela me paraît plus certain. Reine, +ma petite Cléopâtre bien aimée, tu essayeras sur moi les poisons tout à +ton aise et tu dormiras la nuit. Ce que cela sera doux! Nous aurons +l’aplomb de nous fiche du monde qui se fichera de nous. L’idylle la plus +monstrueuse que jamais démon ait pu rêver dans le cerveau d’un homme. +Nous serons si chastes étant tellement corrompus déjà, que nous finirons +par mourir un jour de nos fièvres. Un joli programme! Est-ce que cette +perspective ne te réjouit pas? Voyons, Reine, il y a, touchant mon +logis, deux chambres à louer qui ont une sortie particulière, un +escalier de service... Je veux que tu puisses courir la nuit et me +ramener des hommes si tu l’oses, mais je te déclare que si je m’en +aperçois, je tire dessus... _Je veux qu’on soit libre chez moi._ + +Je sens que je deviens positivement enragé. + +Elle rit et hausse les épaules. + +--Sois tranquille, mon petit homme, si je reste ici, ce sera pour +dormir. J’en peux plus. (Et lasse elle s’appuie sur sa poitrine, ajoute +d’une voix bâillante:) _Du chiqué_, tes histoires, ça finira mal, et ça +fait tout de même plaisir quand ça vous passe dans l’oreille. Tu es bien +maboul, mais tu es brave. J’aurais pas cru... Vois-tu, c’est crevant +leurs petites visites, et ils m’en content, eux aussi, des histoires +pour _les mœurs_. Dis donc, est-ce qu’un type comme toi peut avoir des +raisons avec la police? + +J’éclate. + +--Non, Reine, non; je n’ai jamais ni volé ni assassiné personne, et je +suis fort net sous le rapport des... mœurs. Je suis ce qu’on appelle un +honnête homme. Un assez joli genre de canaille, je t’assure. Tu es donc, +toi, une simple petite fille? Ma parole, tu crois au loup-garou! + +Et je l’embrasse, fraternellement, dans le cou, sous la toison noire de +ses cheveux relevés. + +Elle, d’un ton résigné. + +--Déjà les saletés qui commencent? Je dormirai pas mieux chez toi. + +Cette fille a la conscience de l’absolu. Pourquoi ceci et pourquoi pas +cela? Pourquoi cela et pourquoi pas ceci? Excellent tremplin. Nous +allons devenir très gentils; seulement, il y a le coup de couteau. Le +donnerai-je, ou le recevrai-je? + +Je suis nerveux. + +Elle se lève, remet sa voilette. + +--Je leur laisserai tout mon bazard, hein? J’arriverai comme je suis... +c’est-à-dire sans liquette, j’en ai pas. Je suis forcée de leur écrire +mon adresse, je t’ai prévenu. + +--J’accepte toutes les responsabilités les yeux fermés... pour ne pas te +voir _sans liquette_. + +Et elle part. + +... Le lendemain, j’enterre ma tante. + +Cérémonie de famille (toujours vraiment funèbres, celles-là!) + +Il pleut. Les seules larmes sincères, le ciel les déverse à flots. +Ordinairement, je n’assiste pas à ces corvées mondaines, mais il pleut +tellement que je ne peux pas voir partir cette vieille femme sans aller +lui offrir mon bras. + +Pauvre petite tante! Il ne pleuvait point, en Italie, où nous avons +mangé de ces fruits brûlants mûrissant près du Vésuve... et si remplis +de cendres! + +--Joseph, ma redingote, la dernière, celle cintrée... Joseph, vous serez +plein de prévenances pour Mlle Léonie et vous la servirez comme +moi-même. + +--Oui, Monsieur. Ah! vous allez en avoir des ennuis. Votre mère, pardon, +Madame la comtesse... + +--Il n’y a plus de comtesse, Joseph. Il y a la reine et saluez très bas +ou je vous flanque dehors... + +Maison mortuaire. + +Réception froide. Poignées de mains rares et molles. Je fais scandale. +Le plus terrible de tous: le scandale muet. Ma mère a un petit sourire +protecteur qui me prouve qu’elle n’a pas encore ouvert le moindre +testament! On cherche. Je suis hermétique... + +Des dames âgées, des messieurs graves: on n’est pas triste. + +Toujours la réunion d’actionnaires qui déclarent quelqu’un en faillite. + +Devant moi, les femmes se reculent en rangeant leurs jupes, les hommes, +des commerçants ennemis-nés de ceux qui travaillent _dans l’amour_ au +mépris des sentiments de famille, affectent de ne pas me parler. Un seul +me tend plus gracieusement la main et cause: le gendre juif. Une +redingote plus cintrée encore que la mienne, beaucoup de chic. Il me +parle avec un pli railleur de lèvres de mes œuvres. Il les a lues et il +les admet. Ce Monsieur vend je ne sais quoi dans trois quartiers +différents de Paris, et cela doit lui être joliment commode pour tromper +sa femme, qui est bossue. + +Elle est à côté de moi, petite tortue inquiète rentrant le col sous sa +carapace de deuil. Un chignon noir superbe. Les bossues ont toujours de +beaux cheveux. Là, sur la nuque, une petite place pâle, un trou de neige +rafraîchissant, et pouvant, à la rigueur, mettre l’eau à la bouche. + +Pauvre petite cousine? A-t-elle eu son rêve d’amour, et l’a-t-elle +réalisé? + +Déjà trois enfants. Une passive, une résignée, une excellente mère, +dit-on. Je devine qu’elle a horreur de moi. Elle me fuit, se dissimule +derrière des couronnes de perles gigantesques et ne m’a pas tendu la +main. + +Je comprends. Selon la légende, je suis le monstre incestueux, l’amant +de sa mère, c’est-à-dire qu’au lieu de se dénommer ma cousine, elle +pourrait aussi bien représenter ma fille, et son mari, mon gendre. +Admirable complication. + +Nous partons, Madame _Mère_ est très digne. Elle s’enquiert tout le +temps de la couronne des _sœurs de la Passion_. + +Les sœurs _de la Passion_! Une confrérie spéciale... + +Notre sœur en la passion, ma pauvre petite tante, priez pour moi... et +pour la fille Léonie! + +A l’église. + +Chaleur orageuse dégageant des odeurs de chien mouillé de tous les +parapluies. Violent parfum catholique: un mélange de chaussures +malpropres et d’encens. + +Ma cousine me regarde désespérément, de loin. + +Quand on songe qu’à Paris, où tout s’oublie, ma mère a trouvé le moyen +d’entretenir cette... légende autour de la malheureuse vieille morte +depuis quinze ans! + +Les curés nasillent, se dépêchent ou s’attardent, avec le rythme d’une +mélopée développant de la fatigue pour tout le monde. + +La quête. Je regarde ma cousine. + +Elle baisse les yeux sous son voile et j’aperçois la petite place de +neige, entre la nuque et le col, qui devient rose. + +Toi, ma petite, tu es sensuelle. + +Je me rapproche et nous voici, _messieurs et dames et la famille_. + +Bruits de cercle. «_Un louis qui tombe._» «_Ramassez._» Avec cette +différence qu’aucun chasseur ne vient vous rendre la monnaie. + +Des panaches ondoient et nous allons recevoir les gens à la porte, une +figure de cotillon. + +Ma cousine est tout près de moi. Elle tremble. Cela m’énerve. Je la +pousse un peu du côté de son mari, sans le vouloir. + +--Pardon, Madame. + +Une réponse à voix inintelligible, presque un souffle. + +--Je vous ai pardonné de tout mon cœur, Monsieur. + +Les dévotes ont un art exquis pour vous parler à l’église sans que +personne puisse entendre. + +J’entends très bien. Celle-ci chasse de race. + +Ma mère est impassible. Espérons qu’elle n’a rien saisi. + +Elle est forcée, un moment, de s’appuyer sur mon bras, Madame Mère, et +je crois que nous allons nous dévorer. Le contact du vice, tous les +ferments de corruption... Horreur! + +Elle appuie légèrement ses doigt noirs d’exorciste. + +On dirait une fiancée qui n’ose... + +Brutalement, je presse ce bras dans une inconsciente volonté de lui +faire mal. + +C’est trop de corvées pour un seul jour. + +Nous passons. + +Des réflexions, à la sortie: «C’est le neveu?» «Oui, ma chère, il est +bien.» «Quelle figure pâle! Il a l’air d’un noceur.» «Ah! Ah! un de +Rogès, ma chère, c’est toujours noceur.» On entoure le corbillard comme +on entourerait une voiture de noce, en effet, et l’on parle trop haut. + +Ma mère, cette fois-ci, a tout entendu. + +Chose singulière, cela ne semble pas la faire s’évanouir, au contraire. + +Ses yeux brillent. Elle pince moins la bouche. Ses narines se détendent +un peu, lui festonnant un nez moins pointu. Elle pèse davantage sur mon +bras, c’est une demi-seconde d’abandon, mais c’est réellement de +l’abandon féminin. + +J’ai envie de rire. + +Est-ce qu’elle serait flattée d’avoir un fils noceur? + +Ou d’être, simplement, au bras d’un Monsieur bien? + +Pauvre petite tante! Ne les écoute pas, dis; je suis venu parce que je +te pensais seule de ton espèce, ici, mais je m’aperçois qu’elles te +ressemblent toutes... et Dieu m’est témoin qu’à l’heure sexuelle ou à +l’heure de la mort, le mâle est toujours le roi. + +Bonsoir. J’en ai assez. + +Je te lâche, petite tante, pour courir après une fille, et je t’entends, +souffle dernier de la dévote, au fond de ton cercueil: + +--Va! Va! Tu seras toujours un mauvais garçon du diable! + +--Oui, ma tante... et ce n’est pas absolument de ma faute. + +Je rentre. + +Ma journée gâchée. + +Pas possible d’aller chercher des soieries jaunes, ni de louer les deux +chambres séance tenante. + +Impossible d’écrire. Je rêve. + +Joseph, très anxieux, m’apporte des lampes. + +--Monsieur voudrait-il recevoir? + +--Qui? + +--Quelqu’un de... _sérieux_. + +Sans attendre une permission que je ne voulais pas lui donner, il +s’efface devant un homme peut-être sérieux, mais très mal habillé. + +Nous restons à nous examiner, les yeux hostiles. + +Un bonhomme chauve, linge douteux, cravate voyante. + +L’ancien prote ou correcteur dans la dèche ayant cinq petits enfants, +une femme malade. Je cherche ma bourse. + +--Monsieur de Rogès, n’est-ce pas? + +--Monsieur Rogès tout court, s’il vous plaît. + +--Ah! très bien! Est-ce que l’on pourrait causer gentiment? Non. Je n’ai +besoin de rien. Je viens pour vous rendre un service, au contraire. + +Je suis furieux. Il va me lire un manuscrit et m’apprendre à faire un +roman. + +--Trop heureux. Comment vous appelle-t-on? + +J’ai reçu, un soir, un Monsieur identique qui avait découvert la manière +d’écrire deux sonnets différents à la fois et d’une seule main. C’était +fort ingénieux. + +Il désirait prendre un brevet. Il prit un petit bronze auquel j’avais la +faiblesse de tenir, et disparut avec. + +Joseph ne garde plus du tout ma porte, décidément. + +--Je m’appelle Mathieu. Vous ne me connaissez pas; moi, je suis charmé +de faire votre connaissance. J’ai lu vos livres. Il m’ont rudement +amusé, bien que je sois revenu des choses de la bagatelle. Des +casse-tête chinois vos livres, entre nous! Vous savez, sans doute, ce +que vous voulez dire, hein, et vous aimez les petites femmes... ça se +devine. (Rire gras.) Est-ce que je peux m’asseoir? + +--Non. + +J’ai les poings serrés. Je me crois capable de le fourrer dehors sans +aucun bronze. + +Lui, très doucement. + +--Voyons! M. Rogès... _tout court_! Ne vous gardez pas à carreaux. Je +viens pour une histoire de petite femme, la fille Léonie. + +Je hausse l’abat-jour d’une lampe. + +Un de ses amants peut-être? + +Je me sens une pointe de feu sur les reins. + +--Léonie? Que lui arrive-t-il ou que voulez-vous? + +Il est perplexe et me regarde en dessous avec des yeux horriblement +câlins. + +--Parlerez-vous, à la fin, ou je vous mets dehors! Je n’ai pas le temps, +Monsieur. + +--Vous êtes vif. + +Il sort un petit portefeuille crasseux, me montre une carte de couleur. + +C’est un agent des mœurs, et un _vrai_. + +--Monsieur Rogès, je ne me flatte pas d’être un homme du monde, mais je +suis tout sucre quand il convient d’arranger les choses. Je ne veux pas +vous embêter, je suis ici pour vous être utile. (Il rit.) On n’empêche +personne de s’amuser, dans notre arrondissement. Vous faites la noce et +c’est de votre âge; seulement, vous ignorez quelquefois avec qui, et +quand on a une famille bien posée, ça peut créer des tas d’embarras. La +fille Léonie est sous notre surveillance, Monsieur, est-ce que vous le +saviez? + +Je ne reculerai pas d’une ligne. J’ai assez des familles _bien posées_. + +--Oui, elle-même me l’a dit, cher Monsieur, mais cela ne me regarde pas. + +--J’entends! Parbleu, s’il fallait s’occuper de ces détails chaque fois +qu’on se... promène... Cependant, quand on est cramponné par de pareils +chameaux, il vaudrait mieux venir nous en toucher deux mots à la Sûreté. +Monsieur Rogès, voulez-vous qu’on l’emballe? Ça ne vous coûtera rien et +ça nous fera plaisir. Pour ce qui est du côté de votre famille, je crois +qu’elle en aurait de la satisfaction! Ce n’est pas drôle pour une mère +de savoir son fils dans ces draps-là et n’osant pas se plaindre. + +Je n’ose pas lui répondre tout de suite, à cet homme bienveillant, parce +que la colère m’étrangle. + +J’ai besoin de sang-froid. Si je n’ai rien à craindre de mon côté, elle, +ils peuvent me l’_emballer_, selon leur expression radicale. + +Quand je suis en colère, je n’ai qu’un moyen de me calmer, c’est de +casser n’importe quoi. + +Je saisis un cornet de faïence, sur la cheminée, et je le brise en deux +au coin du marbre. + +L’autre me contemple, ahuri. + +--Diable! qu’est-ce qui vous prend donc? j’ai dit une bêtise? + +--Je ne permets à personne de traiter Mlle Léonie de _chameau_, et si +vous voulez que nous _causions_, il faut changer de langage +immédiatement. + +--Ah!... + +Il recommence à m’examiner. + +--Mlle Léonie doit venir demeurer chez moi, (j’appuie) chez moi, +Monsieur. Ceci, pour lui éviter des rencontres fâcheuses. J’espère bien +qu’on va nous laisser tranquilles. + +--Fichtre! vous aurez de l’agrément. + +--Tout l’agrément qu’il me plaira d’avoir, soyez-en persuadé. + +--Un collage, alors... Et vous comptez la garder longtemps? + +--Tout le temps qu’il lui plaira de rester!... Tenez, Monsieur, +finissons-en. J’aime cette fille. C’est absurde, ridicule et j’en +conviens volontiers, mais c’est réel. J’irai jusqu’où mon amour me +poussera, n’ayant d’ailleurs rien sur la conscience que la charge de cet +amour... oui... très lourde... Je suis seul responsable de mes actes et +de ma folie. Ma famille me dégoûte profondément, surtout depuis ce +matin. Je désire que ma famille cesse de s’intéresser à mes affaires, +sinon... + +--Vous brisez tout comme la porcelaine de la cheminée! + +--Oui (et je souris). Préméditation dont vous pouvez faire part à vos +chefs. + +Le bonhomme prend un air tout triste, un air presque intelligent. + +--Écoutez-moi, monsieur Rogès, vous allez vous fourvoyer. Je vois bien, +maintenant, à quel point vous en êtes. C’est grave. Aimez-la... de loin. +De si près, chez vous, c’est plus dangereux que vous ne le pensez. Elle +a un amant sous les verroux, un voyou de la pire espèce, capable de vous +faire chanter quand on le relâchera, et même... de vous tuer. + +--Ou je le tuerai, Monsieur. Je suis de force à me défendre. + +--Vous fabriquez de la littérature en ce moment, Monsieur Rogès. + +--_Du chiqué_, n’est-ce pas, comme dit Léonie? Peut-être, mais j’ai +l’intention de vivre mon rêve, et la meilleure preuve, c’est que moi, je +vous parle sans changer ma langue, dans le français qui me sert pour +écrire, je n’en connais pas d’autre, Monsieur. + +L’homme est un peu gêné. Il détourne les yeux. On lui a confié une +mission trop délicate. Je ne suis pas un malfaiteur et je protège les +filles... en ayant la réputation de ne pas bénéficier de leur travail. + +Je lui représente une étrange espèce, il cherche la catégorie... + +--Je comprends tous les langages, Monsieur, _par métier_, seulement je +préfère croire que vous n’êtes pas capable... + +--De vivre en dehors de la société si elle m’embête?... Eh bien, vous +avez tort, cher Monsieur... Voyons, expliquons-nous, de quoi suis-je +menacé? + +Je lui offre un cigare. + +Il refuse et feuillette son porte-cartes. Il tire des tas de petits +papiers crasseux, huileux, colorés, tachés, et il me lit des choses +stupides. J’apprends que j’ai porté des roses blanches à une fille +syphilitique, et que la dite fille syphilitique est surveillée par la +police pour avoir défendu chaleureusement son souteneur en pleine +audience. (Bravo, la reine!) On l’accuse d’un tas de méfaits dont le +plus sinistre est d’avoir ouvert sa fenêtre pour respirer à une heure où +les filles ne doivent jamais respirer. Elle a dû prévenir pour qu’on lui +permette de dépasser les fortifications en ma compagnie. On connaît mes +pas et démarches, depuis les roses blanches jusqu’à ma station dans la +loge de sa concierge. On mentionne, pour mémoire seulement, que j’ai +deux _autres_ maîtresses: _la Saint-Clair_, (ils sont polis) et une +femme mariée: Mme X (ils sont trop polis). + +--Concluons, je vous prie, cher Monsieur Mathieu? + +--Donc, Monsieur Rogès, nous devons venir, ou elle se présenter. Coup du +dispensaire puisqu’elle est en carte. Analyse de ses correspondances si +nous en voyons l’utilité. Interdiction de séjour dans les lieux publics +où éclaterait le moindre scandale, et, sur un signe d’un client qu’elle +aura simplement pincé au bras, nous la coffrons. Voilà le bilan. + +--Vous voulez m’intimider? C’est vous qui faites de la littérature. + +--Monsieur Rogès, vous ne vous amuserez pas tranquille, je vous le +promets. + +--Qui vous dit que ce soit pour m’amuser que j’introduis Léonie chez +moi? + +Silence. + +L’agent hoche la tête. + +--Et ses clients? Croyez-vous qu’ils vont la lâcher? Elle englue le +monde, celle-là, parce qu’elle a l’air d’un gosse. Ils monteront chez +vous? Je vous préviens qu’elle est de taille à en abattre douze dans une +nuit. + +Il me passe un petit papier jaune. + +Je lis, sur ce papier, que Cléopâtre a reçu, chez elle, pour des motifs +qu’elle avoue en des termes d’une éloquence... épouvantable, sept +personnes d’un sexe différent du sien, durant quelques heures de +crépuscule. + +Je commence à devenir fou. + +Plus haut, j’ajoute, souriant: + +--La prostitution est une belle chose, n’est-ce pas, cher Monsieur? + +Il accepte un cigare. + +--Réfléchissez, Monsieur Rogès, il ne manque pas de grues sous le +soleil, si vous aimez les grues... défiez-vous de ce collage, ou vous +n’en sortirez pas propre... même avec vos livres et votre nom! + +Je me lève brusquement, les poings en l’air. + +--Assez! Assez! Je suis un homme, entendez-vous, et non pas un enfant. +Je veux cette fille, ici, chez moi, et je l’aurai ici, chez moi! Ce que +j’en ferai, ça me regarde. Allez tous au diable! C’est l’heure, pour +moi, de devenir fou. Soit, je deviendrai fou. Je n’y puis rien, ni vous +non plus. Est-ce que vous avez le droit d’introduire des sergents de +ville dans mes songes, maintenant? Ce serait grotesque de reculer devant +tous vos fantoches et vos sabres de bois! Il faut de la tranquillité +pour concevoir l’amour! Et vous empêcherez cette femme de m’aimer, +peut-être, avec vos discours sur la police, la famille et les mœurs! +Elles sont propres, vos mœurs policières et familiales. Oui, parlons-en! +Je veux qu’elle m’aime. J’ai cette furieuse et humble fantaisie d’être +aimé par Cléopâtre, que vous condamnez à vivre déguisée en putain +moderne, j’ignore pourquoi. Moi aussi, j’essaye mes poisons sur ce vieux +cœur, sans regarder ce trop jeune corps qui vous appartient et dont vous +faites un instrument de torture... sur un très vieux cœur libre, datant +de plus loin que votre république imbécile où personne n’est libre! Ma +mère, la religion, vous, la loi, je flanquerai tout dehors, et si des +clients montent, je tirerai dessus, car ils n’ont pas le droit de +monter, puisqu’elle est _forcée_ de les recevoir. Vous comprenez bien? +J’emporterai cette fille en Amérique, si la France n’est plus le pays de +l’amour. Ah! mais, dites donc, elles sont dangereuses vos sociétés... +_ils ont raison_! + +L’agent tressaille. + +--Monsieur Rogès, calmez-vous. Vous allez faire du socialisme! + +Et il s’efforce de rire. + +--Du socialisme? (Je repars comme une locomotive.) Ah! Non! Je ne veux +rien réorganiser du tout, moi! Une société _socialiste_, ce serait +encore plus sale, ils prostitueraient même le rêve pour le faire servir +à quelque chose, les cochons! Non! Non! Rien réorganiser du tout. La +mort seule, et l’extinction de toute la race peut réorganiser. Quand le +bon Dieu de la Bible, que vous avez l’air de prendre pour un homme +estimable et un législateur adroit, veut nettoyer les mœurs de son +peuple, il l’extermine et il fait bien!... Son tort est de laisser +échapper quelques petits crétins qui se réaccouplent à la page suivante. +Socialiste? Il n’y a que votre bellâtre de Jésus-Christ qui soit +socialiste et cherche à raccommoder un antique bateau avec du bois neuf! +Moi, je ne suis pas pour raccommoder aucun bateau. Je cherche l’amour. +On m’embête, alors, je fais sauter ma maison... ou la vôtre. + +--Ravachol ne pensait pas autrement, dit une voix sourde. + +Il y a donc ici quelqu’un qui m’écoute? + +Je réponds, rêvant tout haut, projeté hors de moi: + +--Hein? Ravachol? un type admirable, Monsieur. Le seul bandit dont on +aurait pu faire un empereur dans des temps moins ternes! Ravachol? Mais +c’est le deux décembre des pauvres! C’est un de Morny avec la loyauté en +plus et des régiments en moins, hélas! Ravachol tuant un ermite dont la +paillasse est pleine d’or comme celle d’un avare hypocrite, c’est la +logique nous débarrassant d’un monomane et d’un malfaiteur, car on ne +doit pas spéculer sur la pitié pour en faire des rentes! + +--Ça va bien! Ça va très bien! reprend la voix sourde au fond de ma +conscience. Et vous admettez aussi Ravachol dépouillant le cadavre d’une +vieille dame, vous un artiste? + +--Oui, Monsieur, plus admirable encore! Il s’est moqué utilement d’un +préjugé ridicule entre tous: la mondanité de la mort. Il a voulu +démontrer qu’il était nécessaire que ça finît là, dans la terre. Leurs +vieilles dames! Ils les enfouissent avec leurs diamants aux oreilles, +leurs bagues aux doigts, et ils ne peut plus y avoir d’oreilles ni de +doigts! Après les avoir volées, de leur vivant, de tous les espoirs et +de toutes les joies, par dignité sociale, ils les font voleuses à leur +tour, des femmes pauvres, qui n’ont seulement jamais vu leurs bijoux, et +qui attendent l’heure de la dernière toilette en grelottant _aussi_ de +tous les désirs inavoués. Il a eu ce courage d’aller dans une tombe de +grande dame pour y déshabiller le mannequin social et il a bien fait, +Monsieur... Je l’approuve surtout depuis que je suis revenu de +l’enterrement de ma tante! Je suis excédé par la comédie de l’existence +devant la mort, et je me demande, vraiment, de quel droit la société +toucherait à nos rêves. Si monstrueux soient-ils, je doute qu’ils soient +plus monstrueux que son honneur! + +--Boulevard Saint-Germain, lorsque la maison a sauté... vous auriez pu +vous-même?... + +--Je ne regrette qu’une chose, c’est de ne pas m’y être trouvé avec +toute ma famille! + +Silence profond. + +Je tourne autour de la chambre et je me heurte au policier qui sort. + +--Tiens!... J’ai donc rêvé devant vous, cher Monsieur? Vous avez dû +passer un joyeux moment. Je ne rétracte rien, vous savez, ce n’est pas +dans mes habitudes. + +--Monsieur Rogès, je n’ai rien entendu, mais, voulez-vous un bon +conseil: couchez avec cette fille le plus tôt possible, car je vois +qu’elle n’est pas votre maîtresse. Nous allons vous laisser +tranquille... juste le temps de vous en dégoûter. + +Comment, il a deviné ça? Il est très fort psychologue, ce bonhomme, je +lui rends mon estime. + +--C’est vrai. Elle n’est pas à moi. Je crois qu’elle ne peut pas +m’aimer. + +--Parbleu! Il y a l’_autre_, la brute... si vous n’étiez pas tellement +vif... je vous donnerais un détail de _mensuration_... l’_autre_, c’est +beaucoup plus ce qu’il lui faut. + +--Taisez-vous! L’autre, c’est le tigre. Mais moi, je suis le rêve, et le +rêve tuera le tigre. Je vaincrai... + +--Hein!... vous êtes surtout capable de devenir anarchiste, ce qui +serait propre pour un fils de famille! Profitez de mon expérience, +Monsieur le romancier; vous êtes dans l’_état_ d’amour qu’il faut pour +commettre tous les crimes sans raison. Alors... _couchez!_ + +Et il s’éclipse. + +... _Fille de la douleur, anarchie! anarchie!_ + + + + +XIII + +NUITS D’ORIENT + + +--O ma Cléopâtre adorée, ma petite esclave, ma reine et ma sœur, surtout +ma sœur, pourquoi m’avez-vous reçu en le palais de votre poitrine? (Je +ne dis pas de votre cœur, car, depuis longtemps, votre poitrine est +vide; il n’y réside plus qu’un distributeur automatique de coups sourds, +de coups de couteau plongeant, soit en vous-même, soit en les autres.) +Pourquoi m’avez-vous laissé aller jusqu’aux mignonnes portes de vos +seins, toucher aux boutons luisants de ces portes, si vous n’aviez pas +l’intention d’ouvrir, et si vous ne désiriez permettre que l’effraction? +Il me paraît bien inutile de vous violer, je ne vous apprendrais rien. +Le viol est, en somme, le temps qu’un homme donne à une femme pour +penser à un autre, et, j’aimerais mieux, ayant le choix, vous voir +penser à moi durant qu’un autre vous violerait. Mais, pourquoi, sans me +repousser brutalement, vous raidissez-vous toute, dans mes bras, avec +une si muette dignité que je m’imagine, quelquefois, tenir bien plus un +sceptre qu’une femme? Si vous me haïssiez, vous ne seriez pas venue chez +moi! Et si vous m’aimiez, vous ne seriez pas tellement triste! Pourquoi +êtes-vous ici, mon Dieu?... Cléopâtre, _l’ancienne_, s’est prostituée +aux soldats-empereurs pour le plaisir de sentir, sous son pied nu, +rouler la perle du monde. (Et aussi pour un plaisir plus direct, moins +sous ses pieds!) Voilà que vous vous serez prostituée à moi pour +simplement dormir... Je ne vous ai pas offert de fortune, je ne vous ai +pas promis de bijou, pas même la perle du monde, et je ne vous aurai pas +donné de plaisir. Alors, pourquoi vous livrez-vous entièrement, dans un +sommeil sans rêves, ô ma coupe d’argent pâle où j’ai versé tout mon +rêve, et que je n’ose pas boire, tellement j’ai peur de n’y plus trouver +aucune ivresse! + +Elle est là, étendue, comme morte, dans les coussins de faille jaune; +elle ne parle pas, respire à peine; elle a l’air de dormir en +s’enfonçant dans une autre chair, couleur d’orangé. Elle n’a qu’un +peignoir de tulle noir, un transparent peignoir de fille; et elle montre +sa poitrine, tout son torse où se soulèvent ses petites côtes, un peu +saillantes, glissant doucement sous les allées et venues de sa +respiration lente. On dirait, ses petites côtes un peu saillantes, les +plis onctueux d’une soie épaisse. On dirait qu’il n’y a rien entre le +tulle du peignoir et la faille des coussins!... + +--Chérie, tu n’es pas malade? As-tu faim? As-tu soif? Veux-tu lire, +puisque tu aimes tant à paresser sur des livres que tu ne lis pas? +Veux-tu des bonbons, des fleurs, des jouets... la lune? + +Ses cheveux noirs semblent ramener sur sa tête, en torsade funèbre, le +deuil de sa robe, et le bandeau d’ombre, avançant sur son front, son +bandeau royal, est plein de paillettes d’or. Elle a voulu de la poudre +d’or... + +Ce mauvais goût, parce qu’un soir de carnaval on lui en avait jeté, et +qu’elle avait trouvé cela joli. + +--Non, laisse-moi, j’ai sommeil. + +Elle parle d’un ton bas qui fait mal tant il est résigné. + +Elle étouffe, cette fille, pour ne pas pousser des cris injurieux. + +Elle est chez moi depuis une semaine, et elle s’ennuie certainement. + +A moins que dormir ne soit sa manière d’être heureuse. + +Elle dort, elle s’éveille, boit, mange, et se rendort. Esclave, +vraiment, car elle ne sort jamais, elle est servie par moi qui suis bien +plus esclave qu’elle, puisque j’éprouve une volupté à contempler son +sommeil. Tout lui est indifférent. Elle ne rit ni ne pleure, elle bâille +un peu. Je suis en face d’un objet d’art, d’une statuette d’ivoire qu’un +caprice m’a fait voiler d’une écharpe funéraire, et je me demande si ce +n’est pas sur une tombe que je l’ai étendue pour mieux la regarder. + +Je n’ai pas voulu qu’elle pût croire au paiement prochain de mon +hospitalité et j’ai mis la discrétion d’un verrou à sa porte. + +Son appartement, deux chambres, communique avec le mien et il a sa +sortie particulière. + +Mais elle n’en use pas. C’est une justice à lui rendre. + +Elle se repose. + +Ou elle attend... + +Elle va quelquefois jusqu’à sa fenêtre guetter les passants, si rares, +dans ma rue, derrière un store grillagé de rubans comme un moucharabieh. + +Vieille habitude. + +Elle marche pieds nus, crispant ses ongles sur un tapis où ils entrent +comme des griffes nerveuses dans de la mousse, et elle fredonne de temps +à autre un air sourd ressemblant au fredon d’une grosse abeille captive. + +Elle ne se plaint pas... oui, elle est peut-être heureuse, après tout. + +Au-dessus d’elle, j’ai fait voûter les plafonds avec les plis, en forme +de tente, de la faille jaune. On dirait que le soleil égyptien meurt, +sur nos murailles, en longs rayons s’évanouissant. + +La chaleur est suffocante, dans cette étroite prison, car nous sommes en +juillet et nous avons _des raisons_ pour ne pas ouvrir nos fenêtres. + +Profitant de la chaleur, la petite esclave d’orient erre nue sous sa +robe de tulle, sans vouloir admettre l’usage de la chemise; pas plus, du +reste, qu’elle ne veut admettre le pain comme normal compagnon de la +viande. + +Elle mange toujours des biftecks absolument crus, et elle mêle du cognac +à du Porto pour étendre la saveur d’un muscat imaginaire. + +Elle erre nue, elle a raison, elle est bien faite, à la fois si frêle et +si forte qu’elle évoque un peu la silhouette d’un garçon de quinze ans, +une bizarre idole androgyne, jadis coupable d’avoir suscité des cultes +pervers et, aujourd’hui, châtrée, épilée, maudite, _enchantée_... et +enchantant ses adorateurs. Une forme de fantôme, un corps de reine +momifié dont les alchimistes de notre époque ont, du bout de leurs +pinces profanes, métallisé le sexe. + +Pauvre petite esclave d’orient... qui regrette, sans doute, les +vigoureux matelots nègres des bords du Nil! + +Je ne suis nullement ému par le ridicule de ma... de notre situation. Je +vais même avouer que je me trouve, de mon côté, très heureux, +abominablement heureux. Don Juan agonise en la douleur de ne pas être +aimé. Pour la première fois, il entrevoit l’impossible, et cela le rend +fier d’une douleur jusqu’alors non ressentie, mais plus féconde en +voluptés qu’aucune satisfaction d’amour-propre. Je dois arriver au point +de paroxysme si vanté par Jules Hector. Je n’ai plus qu’à fermer les +yeux et à frotter légèrement mes paupières pour obtenir tous les +spasmes. Toucher le fond du désir par l’excessive possession est un +tort; il faut y aller par la seule puissance d’un refus perpétuel. Or la +volonté physique est peu de chose vis-à-vis d’une fille qui, selon +l’expression du policier, abattrait ses douze types en une seule nuit. + +Que ce soit _le tigre_ ou moi qu’elle aime, nous ne l’aurons jamais +entièrement. + +Il faut avoir le courage d’attendre. + +Surtout quand ce courage est l’égoïsme du plaisir. + +Elle est féroce. + +Je serai plus féroce encore, et si elle s’en va, lasse d’espérer mieux, +je garderai d’elle, la prostituée immonde, le souvenir exquis des roses +blanches de sa peau. + +Je vais souvent voir mes jeunes amies, Mme Saint-Clair, Mme Noisey, et, +par un nouvel équilibre des lois sociales, c’est la bourgeoise artiste +et la bourgeoise mariée qui font le métier des filles, tandis que la +fille est en train d’oublier, ô sommeil sans rêve, qu’elle n’est plus +tout à fait une vierge. + +Ces dames sont tristes. Aujourd’hui, elles ont pleuré sur moi, qui me +suis laissé aller à la dérive de leurs larmes, parce que j’ai des +secrets pour elles et que cela se voit bien. + +Elles sont touchantes et folles, surtout très voraces; elles finiront +par me rendre plus chaste que Mlle Léonie. + +Mon Dieu, qu’on s’amuse bêtement dans la vie dès qu’on cesse de faire de +la littérature! + +Et mes amis, mes camarades, sont maussades parce que j’ai muré ma porte. + +Andrel prétend que j’élève un singe. + +Massouard grogne, regrettant la chartreuse verte. + +Et Jules Hector se réserve en des opinions prudentes. + +Cependant, je voudrais bien montrer mon objet d’art à ce dernier. Je +n’ai pas peur de Jules Hector qui pense _aux Javanaises_. + +En tous les cas, la police nous oublie, et je ne reçois pas la visite +des clients. + +Nous pouvons dormir tranquilles. + +Nous dormons... + +--Reine, qu’est-ce que tu as, ce soir? tu es malade? + +--Mais non, j’ai sommeil. + +--Toujours? + +Elle s’est levée, sur son coude, et me regarde fixement. + +Sa bouche est rouge, luisante comme tous les piments; elle a pris, sous +le fard, le teint cuivré des véritables orientales qu’on dirait frottées +d’or ou de safran. Ses yeux longs tiennent toute la largeur de sa face, +comme des sangsues gonflées d’un poison noir, et son profil est si pur, +cependant, si arrêté en relief de médaille, que je ne peux pas +m’empêcher de l’admirer. Je suis ensorcelé par ce profil de vieille +reine méchante... car elle a tantôt l’aspect d’une vieille reine, et +tantôt la jeunesse, bien spéciale, d’une toute jeune fille sortie des +marchés du Caire, déjà souillée furieusement par ses vendeurs. + +--Oui, tu as l’air d’une médaille, ai-je pensé tout haut. + +Elle a paru réfléchir répétant, en écho: + +--L’air d’une médaille... _toi aussi_. + +En passant son index, lentement, sur mon profil à moi. + +C’est la première fois qu’elle me dit quelque chose. + +Est-ce qu’elle se réveillerait, enfin? + +Je me mets à genoux et je la garde bien serrée contre moi pour que ses +idées ne s’échappent plus. + +Elle jette ses mots comme des cailloux inutiles dans une eau profonde, +et cela me navre. + +--Explique-toi, chérie; où as-tu vu des médailles? + +--Donne de la chartreuse. + +Elle boit la chartreuse verte de mes amis du vendredi, et elle en boit +trois fois plus qu’eux trois réunis, mais elle cause moins. + +Elle a trouvé un gobelet de vermeil sur une de mes étagères, et s’en +sert pour que je ne juge pas des proportions. + +Quand elle a fini, j’essuie ses lèvres, si elle daigne les tendre aux +miennes, sauvage liqueur qui fermente en mon cerveau et me fait tituber +dans les rues de Paris au sortir de mon orient mystérieux. + +Je tomberai, un jour, consumé par ma passion pour cet étrange alcool, et +personne ne saura pourquoi. + +Morphine, éther, haschich ou opium, je verse tout sur la coupe de corail +de ses lèvres mortes, et cela fait beaucoup de poisons en un seul. + +Elle retombe dans les coussins et elle joue avec son pied. Elle est si +souple qu’on peut la tenir toute ployée entre ses bras comme un morceau +de satin, et elle prend, tout-à-coup, la rigidité et la froideur d’un +morceau d’ivoire. Elle devient un objet chinois curieusement poli, comme +un objet chinois qui sent le vétiver, la poussière, le musc, le santal, +les roses blanches, les roses mortes, et elle ne se parfume point. + +Elle sent aussi... la sève humaine que tous les hommes lui ont donnée +pour s’en vernir affreusement, et elle en est plus brillante, plus objet +d’art, plus morte. + +--Oui, la médaille... (Elle s’étire, la bouche et le geste énervés.) Tu +sais que je suis d’Auvergne? C’est là que j’étais chez des parents +nourriciers, dans la montagne, oui, une grande plaine _sur une +montagne_. + +--Voyons, Reine, tu dis des bêtises. Une plaine sur une montagne? Elle +est saoule, la petite Cléopâtre. Tu ferais mieux de m’embrasser. + +Elle bâille. + +--Ce que tu es collant, tout de même! + +--Ah!... Explique la médaille ou embrasse-moi. Je te promets une parure +de sequins très faux, en cuivre d’orient, si tu m’expliques. + +Ses yeux s’allument. + +--Tu as de la veine! J’ai justement envie de ça depuis que j’ai vu le +collier de la belle Féridjé de la foire aux pains d’épices... + +Je pouffe. + +--J’en étais sûr! Quand il s’agit de poudre d’or ou de sequins faux, +elle marche, la petite peau-rouge. On t’aura toujours pour des +verroteries ou... un coup de couteau. Mais on ne reçoit guère que du +toc, en échange. Embrasse-moi d’abord. + +--Je ne sais pas embrasser... ça m’ennuie. Si tu savais ce que ça me +_rase_. + +--Oui, je connais l’histoire... tu es vierge. + +Elle m’embrasse comme un oiseau méchant flanquerait son bec dans une +écorce d’arbre. + +Elle oublie le métier, complètement. + +--Mieux que ça, dis? + +C’est l’enfouissement de tout mon être, cette fille, dans un marécage où +des monstres me regardent expirer avec des yeux troubles. + +--... Une plaine qui serait sur une montagne. Non. Je ne me trompe pas, +mon petit homme, et je ne suis pas saoule, parce que je ne me saoule +jamais. Une plaine qu’on appelait le plat... le plat... le plateau de +Gergovie. + +J’ignore ce qu’elle veut dire et j’ai un singulier frisson. + +--Le plateau de Gergovie? Tu as raison, c’est bien en Auvergne, ce +pays-là, et si tu savais ton histoire de France... + +--Voilà, je me rappelle pas très bien. J’étais gosse, tu comprends? Je +vois une chambre où des oignons séchaient au plafond. Je me cachais pour +en voler, quand j’avais faim de ça... j’aime beaucoup les oignons crus. +Dans cette chambre, il y avait une armoire à linge, et dans l’armoire, +un tiroir plein de médailles, des espèces de sous tout rouillés. On ne +voyait rien dessus... (Elle s’anime.) Mais il y avait une médaille très +grosse, aussi grosse qu’un oignon coupé, une belle en argent, pas +rouillée parce qu’on l’avait nettoyée avec du sable. Il faut te dire +qu’on trouve de ces affaires-là en labourant dans mon pays. Oui, mon +vieux, je t’assure... + +--Et cette médaille en argent?... + +Je parle tout bas pour ne pas faire s’envoler son souvenir. + +--Sur cette grande médaille en argent, il y avait une tête d’empereur. +Pas Napoléon, l’_autre_, et c’est à l’_autre_ que tu ressembles. Tiens, +en touchant, j’ai tout-à-fait l’idée de la médaille... + +--Le profil de César! Vous me flattez, ma reine. + +Seulement, au lieu de rire, j’ai peur. + +Je suis tellement pris aux moelles par cette femme, que j’en deviens +superstitieux. Je regarde, effaré, derrière moi, et je finis par croire +qu’il plane des choses surnaturelles. + +En réalité, elle est très grise, je pense. + +Jamais elle ne m’aura parlé si longtemps sans émailler son discours +d’une ou de plusieurs obscénités. + +Je suis heureux. + +--Dis donc, ce ne serait pas déjà trop mal de marcher sérieusement pour +César. + +Elle rêve. + +--César... c’est un nom de chien. + +Elle se rendort, boudeuse. + +Je la regarde dormir et je n’ose remuer mon bras. + +Toi, ce que tu te moques de mon empire! + +Il faudrait... + +Non, il faudrait _le tigre_, n’insistons pas. + +Je suis le jouet de la reine, un bouffon d’une espèce bien rare; celui +qui n’exploite pas sa situation de bouffon. + +Quand elle se réveillera, elle me demandera de lui raconter des +histoires, à mon tour; elle aime à m’entendre causer comme le serpent +aime la musique. Elle n’y comprend rien; seulement, cela l’étonne et la +charme, la prédispose à de meilleurs sommeils. + +Et nous ne pouvons pas sortir ensemble. + +Nous ne pouvons pas aller à la campagne, comme tout le monde. + +Nous ne pouvons pas ouvrir nos fenêtres pour jouir des vrais couchers de +soleil. + +La nature nous est interdite. + +Nous demeurons enchaînés l’un à l’autre, comme deux bêtes. + +--Je t’adore... + +Sa tête est penchée, ses yeux sont clos, sa bouche respire à peine. Elle +est très calme... _c’est une heure unique dans sa vie..._ et là, au coin +de sa bouche dure, impassible, si méprisante, il y a un petit +frisson--oh! presque rien--de l’eau qui se riderait sous le remous d’un +très petit poisson rouge, sa langue, qu’elle laisse tout au bord de ses +lèvres. + +Ainsi les chattes s’assoupissant après avoir bu. + +Elle boira tout le sang de mon cœur. + +Elle dort vraiment. Elle est si lasse de mes tortures. + +Que faut-il faire? Cette fille ne me dira plus ce qu’elle rêve. Elle est +retournée ailleurs. Je ne sais plus où elle est! + +Aujourd’hui, Jules Hector est venu pour la voir. Il est entré dans mon +bureau et m’a dit, causant bas comme dans une chambre de malade: + +--Rogès, vous allez me faire le plaisir de prendre l’air. Vous êtes +pâle, et vous avez la fièvre. C’est idiot. + +--Non. Je crains qu’elle ne s’en aille durant mon absence. Je n’ose plus +la quitter. Elle s’en ira ou... me ramènera des hommes. + +Jules Hector sourit, imperceptiblement. + +--Vous ne pouvez pas vous rendre compte... + +--Si, je me rends très bien compte; vous aimez. Enfin, voyons toujours +l’idole. Elle en est peut-être digne. Je vous le souhaite. + +Je suis allé chercher Reine. Elle lisait, les yeux fermés, en bâillant. + +--Un de tes amis, le type? + +--Oui, un Monsieur grave. Sois gentille. + +--Est-ce qu’il faut que je marche avec lui? + +Elle trouverait cela tout simple, je crois. Un de plus, un de moins... + +Je l’ai ramenée dans sa robe transparente de déesse de l’illusion, ma +petite idole en deuil, je l’ai priée seulement de ne point parler. + +Elle avait, au cou, un collier d’ambre comme en ont les enfants en +nourrice, et ses cheveux se dressaient sur sa tête, tordus selon +l’actuelle mode ignoble des femmes des boulevards extérieurs, en un +monstrueux phallus d’ébène. Elle ne veut pas abandonner cette coiffure, +pas plus que le fameux peignoir transparent, et le bandeau royal +subsiste, sous le phallus, comme une nuée ténébreuse d’orage d’où il +sortirait plus sinistre. + +Elle s’est présentée à Jules Hector, la taille droite, les seins +dressés, crevant le tulle et ses yeux dardés de fureur. Elle a +conscience d’une injure, mais ne sait pas bien quelle injure. + +Hector l’a regardée, très respectueusement. + +Puis il s’est tourné vers moi et d’une voix nette, cassante: + +--Il faut épouser Madame. + +Est-ce une ironie ou une pensée jaillie spontanément de son admiration? + +Elle n’a pas ri et n’a même pas daigné hausser les épaules, selon sa +coutume. + +--Tu peux t’en aller, chérie. Va dormir. + +Elle est partie tout de suite, traînant ses voiles funèbres sans un mot. + +--Mon pauvre Rogès, m’a dit Jules Hector, vous êtes fichu car... vous ne +l’épouserez pas... cette fille n’est pas à vous, ne sera jamais +entièrement à vous. + +--Je sais. Je l’aime... trop. + +--Vous êtes devant un mur. Espérons qu’il se passera quelque chose +derrière ce mur. + +Mes amies sont venues aussi la voir toutes les deux. Mais je ne les en +avais pas priées. + +Elles sont venues, puis sont reparties, scandalisées énormément. + +Une idée folle en les voyant: + +--Vous me dites que je ne vous aime plus. Si... je vous aime encore dans +une troisième qu’il vous faut aimer autant que moi. + +La Saint-Clair s’est formalisée la première: + +--Nous ne pouvons consentir à cela, mon cher Louis, parce que nous ne +sommes pas aussi dépravées que vous. Julia est mon amie, c’est vrai, +mais je tolère ses exagérations sentimentales pour lui éviter de +fâcheuses liaisons. Une troisième, dans notre alliance, ce serait _du +vice_. + +Et la seconde s’est écriée, blanche de colère: + +--Le bruit court que tu élèves un singe! Est-ce que tu nous prends pour +des guenons, par hasard? + +Je leur ai montré mon singe. + +Je n’ai pas fait venir Cléopâtre. Je les ai toutes deux introduites dans +l’antre sacré. + +Reine s’est éveillée, a mis la main sur ses yeux pour mieux regarder les +jeunes femmes, subitement tremblantes. + +--Ce sont mes amies, Reine, d’une façon ou d’une autre, je te les offre. +Je suis certain qu’elles seront heureuses de t’apprendre l’amour. + +Cléopâtre ne s’est point émue: + +--Moi, j’aime pas les femmes, tu es maboul! (Et en se tournant du côté +du mur pour leur exhiber ce qu’elle a certainement de plus admirable, +deux globes d’ivoire un peu plus gros et plus rond que les deux sphères +de ses seins, elle a murmuré:) Oh! là! là! Ces dindes! + +Je n’ai pu retenir ces dames qui se sont sauvées en poussant des cris +assez semblables aux gloussements des volatiles évoqués par la reine +d’Égypte. + +Je ne chercherai point à les retenir. Elles me vitrioleraient, car elles +en ont vu suffisamment pour établir des comparaisons humiliantes. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Il est minuit. Je ne dors pas. Je suis dans mon lit comme le prisonnier +qui attend un arrêt. + +Elle est fâchée. + +Elle n’a pas voulu de mes baisers, ce soir, avant de tirer son verrou. +Elle a dû souffrir, peut-être cruellement. + +Comme c’est une sorte de créature végétant au lieu de vivre, un animal +qui serait une fleur (oh! une fleur très vénéneuse), elle ne peut pas se +plaindre, elle ne sait pas se plaindre. + +Elle est la mystérieuse idole portant, brodé sur ses voiles, l’emblème +de l’Éros captif, le phallus enchaîné à la terre Isis. Elle est +l’abominable charmeuse qui ne peut se soustraire elle-même au charme +maudit, et il faut qu’on la désenchante. + +Puis-je la désenchanter? + +Pauvre Don Juan sans force, presque sans croyance. Je n’ai plus ma belle +confiance de jadis. Je ne suis plus César, et j’ai perdu la bataille. + +J’ai voulu trop aimer, je me suis grisé de mon amour, et mes pas sont +incertains. Je touche à une précoce vieillesse. J’ai souffert, j’ai +heurté la mort. Il n’y a rien de plus anéantissant que cette pensée +qu’on ne plaît pas, et je me découvre tous les défauts physiques, je +crois que je suis laid, vieux ou usé, maussade, railleur. Elle déteste +mes plaisanteries. + +Comment est le tigre, lui? + +Il est, simplement. + +Moi, je ne suis pas. + +J’ai cessé d’être le jour où, devant cette fille, la réalité, j’ai +choisi le rêve. + +J’ai désiré cette épreuve, je suis récompensé de ma patience, puisque je +me dégage peu à peu du lien charnel; mais je suis puni parce qu’elle +s’éloigne de plus en plus de ma chair. + +Ah! si j’avais su!... Comme j’aurais joyeusement partagé la misère et +les hontes de son sexe. + +Je n’ai pas eu le courage d’aimer, d’abord. + +On ne peut plus aimer après. + +Une heure existe, durant quelle heure il ne faut pas contrarier les +destins. + +... J’entends du bruit, un petit bruit de robe frôlante. Mon Dieu, c’est +elle! Et je me dresse du fond de mon lit, pauvre Lazare qui ressuscite; +j’écoute. + +Non, plus rien. + +Pourtant si... on écarte une draperie et voilà une lumière qui pâlit le +plancher, sa lampe. + +--Reine! + +J’ouvre les bras. Elle entre de son pas souple, muet, elle a mis le +costume de notre belle journée de campagne. Elle a dépouillé sa livrée +d’esclave orientale, sa robe transparente lui permettant les poses +cyniques et les phrases qui font frémir. Elle est en jeune femme +d’occident, toute simple, toute enfantine, ses yeux sont plus doux et +ses lèvres moins rouges. + +Elle va me dire: + +--En effet. Pourquoi n’épouserais-tu pas ta sœur, la reine, toi mon +frère, le roi? Il faut sauver la maudite en la gardant éternellement sur +ton cœur. + +Ce serait fou. Cependant, l’honneur est une beauté généralement +déchue... comme elle. + +--Reine! Reine! Il y a quelque chose? + +Elle s’assied sur le bord de mon lit, en tenant haut sa lampe. + +--Il n’y a rien. Je m’en vais. + +Et le pauvre Lazare ressuscité par sa présence bénie, se sent mourir +encore de sa présence maudite. + +C’est le coup de couteau final. + +--Pourquoi t’en vas-tu? Que t’ai-je fait, Reine? Tu m’en veux de l’ami +et des femmes? J’ai eu tort de te montrer aux gens, mais tu es si belle. +Ma petite Reine, tu ne vas pas t’en aller, ce serait un crime. + +--Non, je ne t’en veux pas pour le type et pour les femmes. Tu es... +maboul. Pas ta faute. (Elle caresse doucement ma poitrine, et je ne l’ai +jamais sentie si douce. Mon Dieu, comme elle me fait mal!) Je suis +obligée de partir. Voyons, du courage, mon petit homme. _L’autre est +sorti de prison._ Tu comprends bien? + +Je retombe, le front caché dans mon oreiller. + +Oui, je comprends bien. J’avais déjà très bien compris plusieurs fois. +Je ne voulais pas le croire. J’espérais toujours... le vaincre. + +--Oh! Reine, est-ce que tu reviendras? Au moins, ne m’abandonne pas +complètement. + +Elle me regarde, ses yeux sont fixes, de nouveau, très durs. On dirait +qu’elle ne me voit plus du tout. + +--Pauvre petit homme, ça me fait tant de peine... tant de peine. + +On ne sait pas si elle parle de lui ou de moi. + +--As-tu besoin d’argent, dis? + +--J’en ai bien de trop... et il y a le turbin. + +--Reine... tais-toi... Je te supplie de te taire. + +Je pleure. + +Je n’ose plus ni la retenir, ni la chasser, ni la toucher. + +Je n’ai pas de volonté devant elle. + +Elle me caresse toujours la poitrine, puis se recule; je sens ses yeux +fixes brûler mon pauvre cœur, mis à nu. + +Elle s’en va! + +Je relève la tête, horrifié. + +Sur le seuil, elle s’arrête, s’appuie contre la porte; j’entends comme +un petit bruit d’aile, sa jupe qui frôle... Elle est partie. + +Je ne dois pas la retenir, elle reviendra. Elle reviendra parce qu’elle +a hésité, là, sur le seuil de ma chambre. Je l’ai bien vu, dans cette +ombre... ses yeux n’étaient plus si durs... à moins que le reflet de sa +lampe... oui... peut-être, seulement, le reflet... + +Elle n’est pas revenue. + +Et je suis resté seul, essayant de faire un peu d’art pour me guérir +d’elle, un peu d’art avec toute ma douleur. + +_O nuits d’orient!... nuits d’orient!..._ + + + + +TABLE DES CHAPITRES + + + I.--FAITES AVANCER LE CHAMEAU DE LA REINE! 5 + II.--LE GESTE DE BEAUTÉ 25 + III.--LES ROSES ROSES, LES ROSES ROUGES, LES ROSES D’IVOIRE 39 + IV.--LE PETIT SINGE DE VÉNUS CHEZ LES AUGURES 62 + V.--NOUS AVONS SUR LES YEUX COMME UN VOILE DE CENDRES 87 + VI.--A LA COUR DE CLÉOPÂTRE, IL ÉTAIT UN TIGRE ROYAL... 111 + VII.--DANS LA CHAMBRE DE MADEMOISELLE LÉONIE SE TROUVE LA + PHOTOGRAPHIE D’UN SOLDAT 125 + VIII.--OÙ ÉROS MET DEUX PERDRIX DANS LE MÊME CARNIER 146 + IX.--«SOIS BELLE ET SOIS TRISTE»... MAIS NE FRAPPE PAS SI FORT 165 + X.--MADAME ET MÈRE 187 + XI.--SOUS LE NEZ DE DIEU 214 + XII.--FILLE DE LA DOULEUR, ANARCHIE, ANARCHIE! 230 + XIII.--NUITS D’ORIENT 258 + + +Poitiers.--Imp. BLAIS et ROY, 7, rue Victor-Hugo, 7. + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77358 *** diff --git a/77358-h/77358-h.htm b/77358-h/77358-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e4b78c8 --- /dev/null +++ b/77358-h/77358-h.htm @@ -0,0 +1,9089 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>L’heure sexuelle | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } +.g { letter-spacing: .1em; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +span.blk { display: inline-block; text-indent: 0; text-align: center; } + +.ind { margin: 1em 0 1em 15%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } +div.dots { margin: 1.5em 0; text-align: center; } +div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.w4 { width: 4em; } + +a { text-decoration: none; } + +.ugap { margin-top: 1em; } +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77358 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">RACHILDE</p> + +<h1>L’HEURE SEXUELLE</h1> + +<p class="c i">— ROMAN —</p> + +<p class="c xsmall g">DIXIÈME ÉDITION</p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE<br> +<small>XV</small>, <span class="xsmall">RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN</span>, <small>XV</small></p> + +<p class="c xsmall">MCM<br> +Tous droits réservés.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em i">DU MÊME AUTEUR :</p> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="drap"><span class="sc">L’Animale</span> (3<sup>e</sup> édition)</td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">La Princesse des Ténèbres</span> (3<sup>e</sup> édition)</td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Hors-Nature</span> (5<sup>e</sup> édition)</td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">La Tour d’Amour</span> (4<sup>e</sup> édition)</td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">La Jongleuse</span> (5<sup>e</sup> édition)</td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Contes et nouvelles, suivis du Théâtre</span></td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em"><span class="xsmall">JUSTIFICATION DU TIRAGE</span> :</p> + + +<p class="c gap small">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays +y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">I<br> +<span class="xsmall">FAITES AVANCER LE CHAMEAU DE LA REINE !</span></h2> + + +<p>Une heure sonne.</p> + +<p>Une heure du matin.</p> + +<p>Cette heure tombe sur moi, féroce et rouge +comme une goutte de sang.</p> + +<p>Je me lève. Je ne peux plus dormir. Quelque +chose est mort ou quelque chose est né. +Très épeuré, je regarde autour de mon lit. +Quelque chose est né ou quelque chose est +mort. Je veux repousser le rêve avec ma +couverture, sortir de mes draps comme d’un +linceul désormais inutile.</p> + +<p>Je veux vivre.</p> + +<p>Je veux vivre, c’est-à-dire prendre le rêve +à la gorge.</p> + +<p>Debout, mes pieds semblent glisser sur +un métal chaud et leur réalité ne refroidit +pas ce qu’elle touche. J’aperçois des objets +fort connus qui me paraissent inconnus. Une +flamme douce lèche l’or des cadres et la +paume de mes mains. Un peu de vapeur fuse +des glaces et j’ai les yeux pleins de larmes.</p> + +<p>Je dois avoir trop travaillé ces temps-ci.</p> + +<p>La saoulerie des phrases me monte à la +tête. Je ne suis plus capable d’analyser des +actes pour le seul plaisir de l’analyse, et les +moindres gestes vont m’étonner, me pénétrer +du surnaturel de l’existence, pourtant si +banale.</p> + +<p>Banale ? Ce n’est d’ailleurs vrai que pour +les imbéciles.</p> + +<p>Quand j’écris ou pense : <i>banal</i>, je vois, +car il faut que je me représente les mots, +que je leur donne des personnalités en +dehors de toutes significations logiques, une +<i>banane</i>, un fruit fade à saveur de marron +pilé avec de la vanille. C’est nourrissant, +écœurant, délicieux, indigeste, obscène de +forme, et puis cela coûte cher.</p> + +<p>La vie banale n’est pas à la portée de tout +le monde.</p> + +<p>Je vais essayer… Nous allons réagir. +De l’absolu mort faire naître l’absolu vivant, +et, seul, me comprenant, je me suffirai.</p> + +<p>Me comprenant ?… Dès que je vis je ne +comprends plus rien.</p> + +<p>J’ai allumé une bougie, près de ma bibliothèque. +Je m’habille. L’homme qui s’habille +vers une heure du matin a l’air tragique. +Mais je suis heureusement libre d’avoir cet air-là. +Tout repose dans mon appartement, et +tout demeure en ordre malgré que <i>je passe</i>. +J’ai souvent remarqué cet ordre extrême +autour de moi, murant, sous des masques +de lignes symétriques, un redoutable désordre +me guettant. J’ai besoin d’ordre +comme le fou a besoin de douches et s’y +soumet avec une grande répugnance sachant +sa peine perdue. Mes livres sont rangés, +pris et repris cependant tous les jours. +Leurs dos, froids, ont l’hostilité de gens +conviés à des cérémonies. La lueur de la +bougie danse un pas souple et distribue l’auréole +de l’un à l’autre. Le long de la vitre, +qui les garde du monde en un frigorifique +imité de la Morgue, il en est de verdis par +le reflet de leur titre et ce sont les plus +anciens, les reliés, les meilleurs, on ne +sait… peut-être parce que reliés.</p> + +<p>Dans un coin de la tenture de soie pourpre, +une tête de Cléopâtre, un petit ivoire, +tout à coup immense, surgit de la nuit en un +recul de plusieurs lieues, me regarde et ouvre +la bouche. Une bouche pleine de poussière.</p> + +<p>On entend, dehors, des voitures. Celles +qui ramènent, endormis, les gens qui ont +dormi au théâtre. Le dernier souffle de la +ville. Je vais donc sortir pour n’aller nulle +part ? des cafés clos, des boulevards déserts. +Un à un des becs de gaz qui s’éteignent. Et +il faut que je sorte. Je n’échapperai pas à +ma destinée.</p> + +<p>J’ai au bout des doigts un frisson singulier +que je connais bien. Mi-douloureux, mi-agréable, +il me ferait briser des objets si je +le laissais aller. Et je devine que ce frisson +<i>protège</i>, à la rigueur, ce que je touche, +l’enveloppe d’une caresse, j’ai le printemps +sous les ongles. Quel quantième ? Vingt +février. Précoce printemps. En cherchant +la date, je lis les éphémérides : « Le travail +éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, +le vice et le besoin. » C’est Voltaire, le seul +grand homme, toujours disponible pour une +ligne, qui m’envoie ce charitable avertissement.</p> + +<p>Oh que les grands hommes ont tort de se +mêler de nos misères quotidiennes ! Cela les +diminue d’autant. Je sortirai. La morale de +Voltaire me chasse.</p> + +<p>De ma fenêtre, dominant les quais, j’ai vu, +ce soir, le soleil, défaillant, vomir des flots +de vin sur toute la ville, et j’ai l’Orient dans +les veines. L’Orient ! L’Orient ! La chaleur, +des palmes, du sable, un sable qui poudre +les fleurs et les femmes. J’y suis allé, j’en +suis revenu. J’ai rapporté de là-bas la vision +constante d’une certaine affiche gigantesque +et hurleuse de tons, illustrant la célébrité +d’un dentifrice : une almée grossière, à +l’écharpe tricolore, aux seins en pommes +à cidre, montrant une double — que ne +pouvait-elle être triple — rangée de dents +trop blanches, larges comme des pierres +tombales, entre lesquelles dents d’ogresse +les gamins du pays avaient, selon l’usage +occidental, introduit, à coup de charbon, de +quoi fumer. Et devant cette affiche, les épaules +brûlées par un soleil volontaire, meurtrier, +une brute, j’ai rêvé de l’Orient… toujours +plus lointain.</p> + +<p>Je me tourne du côté de la petite Cléopâtre. +Elle est toujours plus lointaine, mais si vraie, +si vivante. Elle court. Elle descend des collines +rouges, voici venir <i>la femme</i>, la reine +des cruelles luxures. Elle porte la tête en +arrière et ouvre toujours la bouche pour un +cri qu’on n’entendra jamais. Dans ce reculement +mystérieux des tentures ombrées par +l’angle de la bibliothèque et des siècles, la +petite reine arrive légère, presque chaste +comme une enfant. Elle est pieds nus, court +sans se blesser — elle sait choisir les endroits +où écraser des bêtes mollement. — En +courant, elle fait virer derrière elle le traditionnel +parasol de plumes. Elle traverse des +branches comme un oiseau et je perçois un +bruit de jupe déchirée. (Ce n’est pas la sienne, +c’est le parasol.) Elle a des yeux, des yeux ! +Elle a des lèvres, des lèvres ! Je vois d’ici +son sexe qui brille, humide, entre ses minces +jambes, coureuses, frôleuses, comme le rubis +d’un anneau entre les deux doigts d’une main +s’écartant.</p> + +<p>La reine est morte. Vive la reine ! Oui, +accours et change, sous tes bonds, les paisibles +ruisseaux en torrents furieux. Abaisse +le front bovin des arbres pour que, te voyant, +ils deviennent fous, s’excentrent. Broie des +fleurs et des insectes afin de m’être plus +odorante et plus venimeuse. Apporte-moi +les deux clés pointues de tes seins pour les +mettre en les deux tendres serrures de ma +poitrine. Ouvre-moi le cœur. Ce ne sera pas +difficile, j’ai tellement le cœur partout…</p> + +<p>Si je fredonne le madrigal à la volupté, +c’est que je vais faire des bêtises ; je suis en +mal d’aventure, et, n’ayant rien encore bu, +me voilà déjà gris. J’ignore ce qui peut +m’arriver. M’arrivera-t-il même quelque +chose ? Je pense que ce ne sera pas la reine +en question. Cependant une étoile est sur +moi. Ma vie d’amour a toujours été merveilleuse, +car je l’ai voulue merveilleuse. J’ai +senti tout à l’heure, durant mon sommeil, +que mon astre me regardait. Il a coulé vers +moi un rayon, et mes paupières conservent +l’impression d’un bain de lait.</p> + +<p>Je me dirige du côté de mon cabinet de +toilette où des clartés pâles m’attirent. Des +cristaux scintillent étrangement qui ne sont +pas dans la lumière. Je suppose un flacon +rempli d’essence et le respire ; il est vide et +une odeur de menthe se répand. Je pars de +là heureux après quelques coups de peigne, +un soin des moustaches, un étirement satisfait +de tout l’être.</p> + +<p>Je me porte bien et cela m’étonne, de +temps à autre. Je me porte si bien que je ne +me sens pas vivre. A trente-trois ans, je +n’ai point encore éprouvé la petite secousse +effrayante qui vous rappelle le heurt final. +Non, je ne me sens pas vivre. Je nage perpétuellement +dans une eau tiède et mes mouvements +sont sans effort. Mes pieds ont +perdu le fond depuis longtemps. J’ai des +douleurs morales excessives qui me donnent +la juste mesure de mon indifférence physique : +elle est absolue. Rien ne peut rendre +mon épouvante de cet état. Aucun malade +ne possède la souffrance aiguë que me procure +la conscience de ma sécurité. Je n’ai +pas la comparaison pour me rassurer. J’ai +essayé des pinçons, des piqûres et des brûlures. +Il m’a bien semblé que mon corps se +moquait de moi. Il demeurait calme, ironiquement. +J’ai rêvé d’avoir des maladies +classables, peu graves, de ces petites maladies +mondaines, menue monnaie de la mort : +fièvre, bronchite, simple rhume, et je n’ai +pas obtenu cette faveur d’être assez atteint +pour entrevoir la destruction prochaine. La +torture cérébrale qui s’érige de cette puissance +à ne pas pouvoir souffrir <i>comme tout +le monde</i> est terrible. Je suis inquiet de ma +santé parce qu’elle est bonne. J’ai peur de +tout et quelquefois je me jette dans n’importe +quel danger pour me braver moi-même, me +combattre à outrance. Cela m’humilie d’être +oublié par la douleur, l’humaine et saine +douleur physique qui expurge et déifie l’âme. +J’ai rencontré des crétins qui m’ont dit, me +serrant les poignets avec admiration :</p> + +<p>— Mon cher, je vous félicite… mais attendons +la vieillesse.</p> + +<p>La vieillesse est une chose normale. Ses +infirmités seront normales pour l’être privilégié +qui n’a pas été entamé avant le temps. +Je sais déjà que mes cheveux blanchiront +et qu’ils ne tomberont pas. Mes dents resteront +intactes jusqu’au soir où elles s’en +iront <i>sans violence</i> comme elles sont venues. +Je n’espère ni rhumatisme, ni goutte, ni +affection cardiaque, ma famille me privant de +ces hérédités fâcheuses. Ils sont solides mes +parents. Ceux qui sont morts ont eu des +trépas naturels, se sont éteints doucement, +ou sont partis jeunes en dormant, sans savoir.</p> + +<p>Et c’est pour ces causes que je suis doué +de la nostalgie de la souffrance. J’aspire à +souffrir nerveusement, à fleur de peau, de +toutes les forces de ma belle santé physique. +Je m’invente des maux imaginaires. J’abuse +de ma pâleur pour me dire délicat ou faible +de la poitrine, et mon éréthisme perpétuel +me sert à simuler les plus compliquées des +névroses. Des médecins m’ont prédit successivement +l’ataxie, la paralysie, ou la folie. +Je n’arrive à rien et… <i>j’ai peur !</i></p> + +<p>En dépassant le seuil de mon cabinet de +toilette, un frisson me secoue. Le buste +d’ivoire sort tout à fait des tentures, la petite +Cléopâtre est éclairée brutalement par ma +bougie. Elle brille. C’est un fanal bien +mieux qu’une figure, et il est sinistre, ce fanal +d’amour. C’est une gueule de bête blanche +et pourrie. L’angle du front est prolongé par +une ombre, l’ombre d’un clou. Pourquoi ce +clou ? Les clous qui ne suspendent rien vous +pénètrent dans le cerveau. Je réfléchis et +me rappelle que mon domestique a eu l’idée +de retenir le petit buste, très léger, par un +fil parce qu’il avançait <i>tout seul</i> chaque fois +qu’on fermait les portes. Je bénis le clou. Je +n’aimerais pas en ce moment voir s’avancer +les choses toutes seules.</p> + +<p>Enfin, allons-nous-en ! Mon pardessus. +Un cigare. Non. Je mords. Le frisson a fait +le tour de ma vaillance. Je suis ému de m’en +aller vers <i>elle</i> sans la connaître. Je tâte mes +poches. J’ai de l’argent et c’est vulgaire, +puis aussi ma clé : j’enferme ma volonté +dehors, je la pousse aux abîmes. Je veux +sortir, je veux ma liberté tout de suite. Je +sors et me regarde marcher dans le noir des +escaliers. Un étage file sous mes plantes +comme un velours qui se déroule. Je foule +des étoffes profondes et molles à l’infini. La +vulgarité de ma fugue se dissout dans un +désir de beauté, d’orgueil. J’ai la cervelle à +trois mètres au-dessus de mon chapeau et +elle m’évente à coups d’ailes, comme un +oiseau blanc au milieu de la pleine nuit de +mon chemin.</p> + +<p>La rue.</p> + +<p>Je ne sais toujours pas où je vais. Du +brouillard. Une ouate. On dirait une fumée +d’incendie. A travers ce brouillard se tendent +les becs de gaz des maisons, grosses +pipes d’hommes sages demeurant indifférents +à mon passage d’exalté. Je transforme +l’atmosphère et je nage de plus en plus dans +une eau tiède battue longuement par les +fouets du soleil. Voyons ! Un peu d’ordre. +Ayons du sang-froid. Je consulte ma montre. +Une heure trente-cinq. Je n’irai pas +chez l’une de mes deux amies pour y faire +des découvertes troublantes ou troubler +simplement son sommeil, ce qui serait pire. +Je connais la réponse de la servante de celle +que j’ose préférer : « <i>Monsieur ne veut pas +qu’on l’attende aussi la nuit !</i> »</p> + +<p>Oh ! la vie, la vie monstrueuse parce que +calme ! J’aime et je crois être aimé. Seulement, +la nuit, des portes sont fermées qui ne +tombent pas naturellement sous les poings +de mes désirs.</p> + +<p>Je marche tout à coup sur une peau +d’orange et un ébranlement nerveux me ramène +à des réalités premières. De dessous +mon orteil droit s’élance en fusée un nouveau +frisson d’épeurement qui se tord le long +des muscles de ma jambe, me coupe le jarret, +me scie la rotule, étoile mes os d’un point +électrique. Dans la cuisse le frisson meurt et, +en expirant, souffle mon sexe comme j’ai, là-haut, +soufflé ma bougie. Une seconde, mon +cœur cesse de battre. Je fume sans goût et +j’ai la bouche sèche. Je serre les dents. Il +faut peu de chose pour me <i>désorienter</i>. Un +moment, je prends les becs de gaz pour ce +qu’ils sont et la rue pour ce qu’elle vaut, +une vilaine rue, corridor de la mort de tout +le monde.</p> + +<p>Je marche plus vite. Mon cerveau remonte +au-dessus de la fumée d’incendie. Est-ce que +je vais aller loin comme cela ? C’est absurde. +Je pense à un café pas luxueux, où on entend +râcler des mandolines jusqu’à trois heures. +Il y halte, de semaine en semaine, quelques +camarades : Andrel, Massouard, Jules Hector, +souvent leurs femmes. (D’ailleurs jamais les +mêmes femmes.)</p> + +<p>Ce que je cherche, c’est une détente de +nerfs. D’abord cette peau d’orange… puis, +une discussion sur des idées générales en +face d’un monsieur rageur (tel Andrel) et +des pieds chaussés finement, qui vous invitent +à vous modérer, la maîtresse d’Andrel par +exemple, une fille facile, l’air innocent, dont +le vice vous dispense d’avoir des remords, +au moins sous les tables de café.</p> + +<p>J’aurais dû épouser la provinciale de ma +mère.</p> + +<p>Je songe à cela étant très loin du but, +mais le mariage, un mariage de passion, +aurait l’immense avantage de me préserver +de la passion… de l’aventure. Or comme je +détiens le pouvoir d’aimer qui je veux, réellement, +sincèrement, rien ne devrait m’empêcher +d’adorer une reine légitime.</p> + +<p>Le brouillard prend des tons fauves. On +se croirait dans une fourrure aux poils +fluides et chatouilleurs.</p> + +<p>Je marche sur un trottoir élastique. Il fait +bon marcher. Le boulevard Saint-Germain +est désert. Sa perspective s’enfonce au néant. +Le gaz est auréolé des couleurs du prisme +et a des aspects de feux follets. Il n’est plus +en cage, il erre devant les vitres cherchant à +rentrer, à les violer. Les maisons mornes se +diluent et posent leurs derniers balcons sur +des nuages. Un poudroiement de sable jaune +vernit le pavé de bois. C’est l’heure des assassins. +Je suis celui qui va tuer le rêve. Le +vivre peut-être.</p> + +<p>L’Orient ?… Il est en moi. Voici que je +tourne dans le désert. Des palmes s’agitent, +très haut, et les palmiers, en fût de colonnes +lisses, ressemblent aux montants d’un vaste +portique. (Ou ce sont les montants d’une +porte cochère qui ressemblent à des palmiers…) +On ne perçoit rien du bruit que font +les larges pattes des autruches. Sur le seuil +de la ville, morte depuis des siècles, des +caravanes d’ombres se prosternent. Un violent +parfum d’orange sature le vent tiède +venu de l’oasis. Des femmes se cachent +derrière une haie de cactus pour manger des +fruits qu’elles ont volés aux hommes et elles +dissimulent les pelures comme l’on déroberait +des pièces jaunes. Elles rient.</p> + +<p>Combien sont-elles de voleuses à la suite +des caravanes d’ombres ?</p> + +<p>Elles se moquent de moi. La plus effrontée +m’appelle, me tire par la manche…</p> + +<p>Je me réveille ahuri, je tombe de mon rêve +et du haut du brouillard.</p> + +<p>Il y a, en effet, une femme qui me tire par +la manche.</p> + +<p>Je m’arrête.</p> + +<p>Elle aussi.</p> + +<p>Il va falloir se dépêtrer, ce sera dur. Elle +doit m’avoir entendu causer tout seul et me +croit très ivre.</p> + +<p>Droite, dans la ouate sale du brouillard, +elle continue sa mélopée confidentielle. On +jurerait qu’elle prie pour un agonisant. +Elle ne rit plus et débite tous les psaumes. +Les plus macabres fantaisies se joignent aux +propositions les plus naïves. C’est le répertoire +de deux heures du matin : celui des +hommes saouls qui vont aux halles ou des +vieux grands seigneurs perdus, après bal, +devant leur propre hôtel.</p> + +<p>J’ai tort de l’écouter puisque je le sais par +cœur, mais le costume de cette fille me retient.</p> + +<p>Son étroite robe de soie noire l’engaine +drôlement, elle est maigre, la pauvre diablesse. +Son corsage reluit de cabochons +bizarres, aussi bizarres que ses propositions. +Il est strié de métal et de strass comme une +peau de serpent l’est d’écailles multicolores, +pourtant unicolores. Elle a du jais, de l’acier, +de l’or, des perles blanches, des perles vertes, +des arabesques d’argent et des grains +de corail… et tout est noir. Ce que l’on +peut trouver au fond d’un tiroir de maniaque +ou d’un nid de pie, elle l’a cousu, collé, +imprimé sur sa poitrine plate. Ce sont des +bijoux exaspérés. Ils ont l’insolence d’un +défi. Ils sont énormes, fantastiquement faux, +émaillés de soupirs et de larmes. Je rêve qu’il +y a, parmi eux, des dents d’ours. Je suis certain +d’y voir des prunelles d’enfant.</p> + +<p>Je pense :</p> + +<p>— <i>La pierreuse aux pierres</i>. Ce serait un +titre de nouvelle.</p> + +<p>Stupidement, j’ai posé ma main sur ce +corsage. Je persiste à ne pas entendre ce +qu’elle me dit, qui révolterait un soldat.</p> + +<p>— Voyons, tais-toi, et laisse-moi examiner +ta devanture, ma fille. Il y a de l’art de pécheresse +là-dedans. Le miroir aux alouettes. +Je parie que tu as fabriqué cela toi-même ? +Un vrai travail de femme arabe. Mes compliments.</p> + +<p>Elle se tait, anxieuse. Je lui représente +une grosse alouette.</p> + +<p>Je ne peux pas m’empêcher de sourire.</p> + +<p>Au centre de la composition, un cœur de +paillon bleuâtre ; autour du cœur, des flèches +dorées, des broches, tous les menus articles +de Paris que l’on vend sous les portes, des +galons de jais, des galons de satin, une délicieuse +broderie sur guipure ancienne, +un croissant, des fleurs de soie, enfin, la +rosace d’une cathédrale ! Et des petites +lunules courent après des sequins, et des +franges d’acier courent après des filigranes. +La ceinture se noue sous un monstrueux +fermoir de missel. Une boucle qui rougeoie +de rubis et d’améthystes, cabochons si +colossaux qu’on peut en deviner les défauts +du verre.</p> + +<p>L’étoffe du corsage est usée, déchirée, +luisante, graisseuse à la façon d’un cuir. +Cependant, le col, par hasard uni, s’échancre +sur une peau blanche, probablement blafarde +à cause des céruses.</p> + +<p>Au feu de mon cigare le corsage se diamante +et les reflets prismatiques de tous les +joyaux de quatre sous percent la brume.</p> + +<p>Dans la ouate écartée de ce brouillard sale, +ce bijou honteux rayonne et me blesse.</p> + +<p>Je veux me dégager, passer.</p> + +<p>La fille me toise.</p> + +<p>Du fard qui voile sa figure, comme du +fond d’un abîme de chaux vive d’où monterait +le cri d’un brûlé, hurlent ses yeux. Ses +yeux, tout à coup magiques.</p> + +<p>… Orient ! Orient ! Reine aux petits pieds +nus. Toi, la toute-puissante et la toujours +prostituée ! Cléopâtre adorable, dont, une +fois morte, on a doré le sexe pour n’en plus +faire qu’un emblème de lucre et d’horreur… +Princesse exquise, souple fillette, couleuvre +qui enlaça et fit choir le soudard Marc-Antoine… +criminelle ingénue, épouse de son +frère ou de son fils, on ne sait plus bien… +mais si virile que toutes les galères ont fui +au large de l’océan de tes prunelles… gerbe +de roses brunes et blanches aux pétales de +fer… je te salue.</p> + +<p>— Chameau ! crie la fille me saisissant le bras.</p> + +<p>Il est trop tard. Je ne peux plus m’éloigner.</p> + +<p>La vie vient de se jeter à la gorge du rêve.</p> + +<p>J’ai plongé dans les yeux de cette fille et +je n’en remonte pas. L’Orient est là, dans +l’eau noire et moirée de pestilences de ses +yeux extraordinaires. Si j’étais ivre, au +moins, je pourrais croire que je les invente, +mais je ne suis ni gris ni fou… Cette fille +me suggère Cléopâtre comme le petit buste +de chez moi me réfléchirait cette fille si j’allais +le regarder maintenant. J’ai rencontré sur +la face de cette rôdeuse de carrefour les +yeux sombres, les deux trous miraculeux +d’où sont jaillies les sources de toutes les passions +mauvaises, les sources <i>pures</i> qui ont +empoisonné les veines de tous les hommes !…</p> + +<p>— Chameau, dis-tu, mon enfant ? Soit ! +(et je me mets à rire de bon cœur.) Tu as +peut-être raison. Les caravanes d’ombres +sont en marche… et la terre, encore chaude +de leurs ordures répandues, fume comme un +encensoir… Oui, c’est l’heure… je monte… +<i>Faites avancer le chameau de la reine !</i></p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">II<br> +<span class="xsmall">LE GESTE DE BEAUTÉ</span></h2> + + +<p>Je l’ai suivie.</p> + +<p>Selon sa promesse, c’était à deux pas. +Une rue mal pavée dégorgeant des ruisseaux +cyniques sur la bourgeoise propreté +du boulevard. Elle a ouvert, dans un +angle obscur de cette rue où miaulaient +des chats tristes, une espèce de porte de +cave avec une clé qui n’entrait pas bien. +Une chandelle, — il y a donc encore des +chandelles ? — achevait de pleurer son suif +sur le mur, une chandelle collée d’un coup +de pouce formidable. (Je ne pourrai jamais +coller une chandelle comme cela le long +d’un mur ! je reste stupéfait d’avoir vu ce +simple tour de force et je n’ai pas osé demander +qui…) Un escalier en échelle de meunier, +du vieux bois s’effritant, m’a conduit +dans sa chambre.</p> + +<p>Là, je me suis senti ridicule.</p> + +<p>Je n’aime pas les filles, ni celles de Bullier, +quelquefois jeunes, ni celles de l’Américain, +vieilles souvent et plus ruineuses que les célébrités +de meilleures marques. J’ai le dégoût +des technicités du métier, n’en ayant pas besoin. +Mon adolescence s’est roulée en des +jupes de femmes honnêtes où elle a pris l’appétit +de la passion. J’ai connu des créatures +si chastes que j’en suis devenu pervers à moi +tout seul. N’ayant fait ni droit ni médecine, +mais simplement beaucoup d’amour dans +mes livres, j’ai toujours eu les mondaines et +les actrices que j’ai désirées. Je ne crois pas +aux voluptés savantes, je crois aux voluptés +ressenties. J’ai toujours tant donné que l’on +m’a toujours un peu rendu. J’ai rencontré +quelques bonnes filles parmi le peuple des +cabinets particuliers, mais on n’a risqué, +ensemble, que des camaraderies.</p> + +<p>Celle qui eut ma virginité d’homme, une +fort proche parente, mit à ce geste de nobles +gants… Pourtant, ce ne fut pas le geste de +beauté. Je n’ai pas connu de femme ayant +l’à-propos du geste. Elles arrivent ou trop +tôt ou trop tard. Celle-là m’enseignait, en +même temps, ma religion (je suis catholique) +et ne m’a guéri… que de sa ferveur.</p> + +<p>La fille au corsage rutilant allume une +lampe. La chambre s’éclaire. Cette fois, +une lumière discrète, un abat-jour de soie +jaune. Les murs blanchis, et les meubles, en +<i>pitchpin</i>, prennent des tons d’ivoire ancien.</p> + +<p>De mon aventure, déshonorante à mon +point de vue, <i>et c’est assez</i>, il ne peut surgir +qu’un ennui, des fatigues, aussi le panache +Montépin d’un revolver braqué, par l’écraseur +de chandelle, sur le Monsieur possédant +un collet de fourrure. J’ai l’envie traître +de casser la lampe de cette vierge folle et +de fuir. Je suis exactement dans l’état d’un +personnage qui fait une visite de jour de l’an +à la meilleure amie de sa mère et qui s’aperçoit +qu’il a oublié la poche de bonbons. Il +faut que j’en finisse ou je vais être odieux.</p> + +<p>Elle s’est retournée, demeure immobile, +silencieuse, dardant ses prunelles fixes. La +lumière jaillit certainement du blanc ivoirin +de ses yeux, et c’est ce rayon qui éclaire +tout, le contraste de ce blanc avec ce noir +intense. Elle va parler. Il faut que je l’empêche +de parler. Ai-je, oui ou non, le droit +de ne désirer que les yeux de cette fille ? Clore +sa bouche, tout de suite…</p> + +<p>Si ce que j’appellerais la force <i>donjuanique</i> +existe, il faut que cette fille sache quel +genre d’ivresse m’amène ici, et s’il est +nécessaire de pousser le ridicule jusqu’au +crime, je me sens capable de l’étrangler pour +l’empêcher de parler. Je ne tiens pas essentiellement +à ce que ce soit moi qui crève de l’aventure.</p> + +<p>Dans quel singulier esprit j’envisage les +choses ! Je ne suis plus maître de mes nerfs. +Je tremble, je n’ai pas froid (il y a du feu). +J’ai mis mes ongles dans mes paumes. Mon +pardessus me gêne et je n’ose pas l’ôter. Si +nous étions trois, je serais tranquille. J’ai +envie de tuer. Cela dure une minute.</p> + +<p>Elle vient à moi, sans parler, m’ôte mon +pardessus, sans sourire.</p> + +<p>Ah ! non ! Mille fois non, je ne veux pas +de la reine Cléopâtre pour servante !</p> + +<p>Et c’est moi qui parle. Qu’est-ce que je +dis ? je n’en sais rien. Je me crois en face +d’Andrel discutant la valeur du système, en amour.</p> + +<p>Elle m’écoute avec une bienveillance insultante. +Je lui semble de plus en plus ivre. +Comme je la supplie de se taire, elle se tait, +me regardant fixement, la tête droite. Son +fameux corsage me donne des distractions. +Y aurait-il vraiment des dents d’ours ? Et +des coquillages ? On le jurerait ! Au centre +de ce dessin de peau-rouge il y a le cœur, le +petit cœur bleuâtre serti de flèches d’argent. +Je passe doucement mon index dessus. Je +suis comme quelqu’un qui pousse, avec précaution, +un jeton sur un damier. Elle accompagne +mon doigt et enlève une à une les +agrafes. Le corsage tombe, la tente de peau-rouge +se replie des deux côtés, et la sauvagesse apparaît.</p> + +<p>J’ai, en dépit de mes raisonnements intérieurs, +mis mon bras autour de sa taille. +Elle est toute contre moi, la tête s’incline, +ses paupières se baissent. Elle ne rit pas.</p> + +<p>Je suis inquiet. Il m’est impossible, +encore maintenant, de m’expliquer pourquoi. +Je me rends compte que ce que je vois est +naturel, mais je n’en suis pas bien sûr.</p> + +<p>Elle est maigre, peut avoir vingt-trois +ans, ou moins. Son épiderme est d’une finesse +extrême, d’une transparence d’ivoire. +Elle est blanche à la manière d’un objet chinois. +Je voudrais d’autres comparaisons, je +n’en <i>réussirais</i> aucune. Un objet chinois poli +par des caresses effroyables. Les seins, très +petits, un peu rentrés, ont un pli de satin qui +baigne mes regards dans du lait. (Mon étoile +coule-t-elle un nouveau rayon jusqu’à moi ?) +La taille est mince, fuyante, une taille de +gamine dressée pour sauter le ruisseau. On +voit les côtes, un peu, sous la chair. Le bras +est merveilleusement attaché, ferme, et +l’épaule fuit comme une onde. Du creux de +l’estomac au menton, c’est une enfant triste, +anguleuse, souffrante et jolie. Du menton +aux cheveux, c’est toute la royauté d’une +vieille reine cruelle qui revient de l’exil. +Le fard ne dissimule pas le ton d’ivoire +mort du teint, le bistre ajouté des yeux ne +leur ajoute pas d’ombre, et entre les dents +aiguës brille comme du sang sa lèvre +qu’elle ronge impatientée.</p> + +<p>— … Il faut me laisser dire, vois-tu, car +je suis le plus doux de tous les hommes. Je +n’ai jamais pu avouer ces choses aux autres +femmes qui abuseraient de ma faiblesse. Je +me confie à toi que j’ignore. Je me suis gardé +de tes… sœurs, ne leur donnant que le moins +bon de ma personne. Je les aime toutes ici, +en une qui a tes yeux. Elle est morte, j’ai mis +des siècles à devenir fou et je n’exige pas +que ma folie soit contagieuse. Je t’ai rencontrée… +je suis heureux de t’avoir vue. Non, +pas les petites cuisines… il y manquerait le +piment, le seul piment de ma foi ou de la +tienne. Nous ne pouvons pas nous aimer. +On ne remonte pas les marches du trône +quand on est descendu jusqu’où tu es ! je +suis venu ici pour coucher avec tes yeux… +Suppose un voyageur qui aurait la science +de voir par tes prunelles noires la prostitution +du monde entier. Oh ! tes yeux ! Ne +baisse pas ainsi les paupières : on dirait des +jupes qui tombent ! Tes yeux divins et sacrilèges, +tes yeux qui sont grands comme des +alcôves tendues de tout le velours des nuits +de passion. Quelqu’un t’a-t-il dit que tu +avais des yeux ? Quelqu’un t’a-t-il dit que tu +étais la reine ? Mais, j’y pense : as-tu faim ?</p> + +<p>Les yeux se rouvrent, immenses, effarés, +colères, superbes. La bouche frémit.</p> + +<p>— Tais-toi ! Tais-toi ! Un louis pour ne +rien dire ! Tous les louis que tu voudras à la +condition que tu ne prononceras plus un +mot. J’en ai trop entendu, là-bas, sur le boulevard. +Remets ce corsage. Il m’amuse ; ce +dessin naïf imitant la cuirasse, sa cuirasse +bossuée de gemmes précieuses et reproduisant +les hiéroglyphes sacrés me fait plaisir +à toucher. Tu ne sais pas ce que tu as sur +la poitrine. Tu portes les décorations de +l’Éros antique, de l’Éros égyptien au monstrueux +phallus doré, à la gorge de bayadère. +Et puis, regarde-moi encore de tout tes yeux. +Je ne te ferai point de mal. Pour la première +fois et, sans doute, la dernière, un homme +t’aura respectée. C’est un genre de honte +que je veux te faire boire jusqu’à t’en griser. +Comprends-tu le français, étrange fille ?</p> + +<p>Grâce à son habitude de la soumission, +elle ne répond pas. Elle a compris : plus elle +se taira et plus elle ensorcellera <i>le client</i>.</p> + +<p>J’ai la sensation de tenir serrée contre moi +une bête rare et féroce de qui je ne peux +attendre que des morsures si elle ouvre la +bouche. Serrée… et si loin que nous ne +pouvons plus mesurer nos terreurs mutuelles.</p> + +<p>Je m’amuse. Elle s’ennuie. Je l’empêche +de parler. Elle m’empêche d’agir et de +notre silence, quand je me tais à mon +tour, monte tout le désespoir de ne pas +nous entendre. C’est intolérable. Je la contemple +éperdument, je la respire, je la bois, +c’est moi qui finis par me griser pour de bon.</p> + +<p>Oh ! le masque de Cléopâtre derrière +lequel me guettent les véritables yeux de la +véritable reine ! Ce nez droit, court, cette +bouche sévère et dure, bouche royale qui +ordonne ingénument sans savoir qu’on peut +prier. Des générations d’hommes ont agonisé +sur cette bouche sans en obtenir l’aveu +du plaisir. Est-ce bien sur elle qu’on a coupé +des têtes qui l’ont rougie de tout le sang +du dernier spasme ? Et eut-elle jamais du +plaisir cette bouche volontaire, frémissante +de la seule passion de vaincre ou de tuer, +douloureuse à force d’avoir sucé la vie +et la douleur des créatures… <i>et pure entre +toutes parce qu’elle s’ignore</i>. La voici, ma +Cléopâtre d’ivoire, frêle et puissante de +toute la force aveugle des morts, point dénaturée +par les afflux de sève ou la tension des +nerfs. Elle est l’unique, l’objet d’art splendide +enfoui sous le fumier et plus rayonnant +d’être immonde.</p> + +<p>Je l’aime.</p> + +<p>— Je t’aime, entends-tu ? je t’ordonne de +me répondre, à présent.</p> + +<p>Elle lève les yeux.</p> + +<p>— Tout ça c’est du chiqué, murmure-t-elle +un peu bâillante. Moi, j’ai sommeil. Il est +trois heures du matin. Alors, quoi ? Fous le +camp ou casque. J’en ai plein le dos de tes +histoires. Tu es maboul.</p> + +<p>Mais en disant ces mots, inouïs dans sa +bouche de reine, ses yeux, ses yeux tristes +ont proféré d’autres paroles. Un effort de +l’esprit veillant sur elle a dénoué les liens +mystérieux qui garrottent sa souveraineté. +Ses yeux ont eu la mélancolie de l’exil et +elle détourne la tête, la bouche mordue, +révoltée à la fois contre elle et contre moi +qui me suis permis de lui rappeler sa gloire. +Je n’ai jamais éprouvé rien de pareil. Je +devrais rire aux larmes, j’ai presque le désir +de pleurer jusqu’au rire de la folie. Je tiens +toujours ce corps souple qui se détourne et je +n’ai jamais eu tant de joie à enlacer la taille +de Mme Saint-Clair qui est une blonde, très +élégante de forme, plus ample et plus moelleuse, +ni à respirer les cheveux de la charmante +Julia Noisey, une toison brune, frisée, +toujours imprégnée de parfums excitants.</p> + +<p>Les cheveux de cette fille sont noirs, fins, +tordus et ramenés en un bandeau large, +avançant sur le front : c’est le bandeau des +impératrices et il sent seulement la poussière.</p> + +<p>Elle ajoute, fatiguée :</p> + +<p>— Je ressemble donc à quelqu’un de +mort ? Tu en as une santé de vous raconter +ça. Une <i>ancienne</i> ou ta légitime ? Non ! +quel type ! Où est ton argent ?</p> + +<p>— Tu ne ressembles à personne. Voici +mon porte-monnaie et prends toi-même. Je +regrette de ne pas posséder une pièce antique +à ton effigie. Ce serait mieux. Glisser +ta couronne dans tes bas… un rêve ! Puisque +tu as sommeil, je vais me retirer. Adieu, +chérie ! Tu es une chimère ; demain, en +plein soleil, tu n’existeras plus et je ne te +reconnaîtrai pas si je frôle tes jupes.</p> + +<p>J’embrasse longuement ses paupières. +Elles sont douces et agitées comme de petites +souris. Elle s’est redressée, essayant de saisir, +dans mon langage <i>barbare</i>, ce qui la +concerne directement. Je suis certain que ce +qu’elle va dire sera mon arrêt.</p> + +<p>— Demain, mon vieux, il fera jour et toi +tu pourras te fouiller… j’ai pas besoin de +<i>marcher</i> avec les mabouls pour manger à +ma faim.</p> + +<p>— Je ne suis pas fou, chérie. Je te vois seulement +telle que tu es. Si nous pouvions tous +nous <i>reconnaître</i> en nous abordant, nous +serions tous beaucoup plus heureux.</p> + +<p>— Tu me vois comme l’ancienne ?</p> + +<p>— Oui…</p> + +<p>— Une femme chic ?</p> + +<p>— La reine Cléopâtre.</p> + +<p>— C’est crevant… je ressemble à Cléo, +moi ?</p> + +<p>— Non, tu n’as qu’un bandeau et elle en +a deux… parce qu’elle est esclave.</p> + +<p>— Si je te prends le demi-louis, est-ce que +tu te fâcheras ?… Moi ça m’embête de faire +un type qui ne veut pas que je marche. Est-ce +que tu es de la police ?</p> + +<p>— Prends le louis tout entier. Je ne me +fâcherai point, mon pauvre amour. Nous +nous parlons chacun du haut d’une montagne +et c’est étonnant comme nos voix sont +sourdes ; elles résonnent en nous-mêmes et +reviennent nous frapper au cœur. Cela +t’amuserait… de marcher ?</p> + +<p>Elle me regarde fixement, toujours sans rire.</p> + +<p>— Ça ne m’amuse pas du tout. Vaut mieux +dormir… ce serait… que j’aime à payer en +nature, t’as compris ?</p> + +<p>— Admirablement. Tu es honnête.</p> + +<p>Elle ricane. Un rire sinistre qui la rend +encore plus belle et plus horrible.</p> + +<p>— Et puis… je te ferais un joli cadeau… +ça je t’en réponds…</p> + +<p>Je suis terrifié à l’idée qu’elle va recommencer +la litanie du boulevard, toutes les +propositions de la Saint-Jean.</p> + +<p>— Tais-toi, je t’en prie, et donne-moi tes +lèvres… closes.</p> + +<p>Elle est debout, dans la lueur sulfureuse +de sa lampe, et elle a je ne sais quoi de +furieusement méchant au fond des prunelles.</p> + +<p>J’ai énervé la panthère et sa griffe royale +va me marquer au front.</p> + +<p>Tout d’un coup je songe que je suis idiot, +non plus seulement ridicule, mais embêtant.</p> + +<p>Que ce soit ma chimère ou une pauvre pierreuse, +je n’ai pas le droit d’être dédaigneux.</p> + +<p>Je suis sur la pente de toutes les sottises. +Je n’ai pas le désir charnel de cette fille qui +semble m’avoir <i>enchanté</i>, mais je vais être +poli. Ce ne sera pas, je crois, très difficile.</p> + +<p>Elle ricane toujours.</p> + +<p>Je m’avance les bras tendus, les mains +folles.</p> + +<p>Elle cesse de rire, ses yeux brillent et, +brusquement, elle me montre la porte :</p> + +<p>— Non. Va-t’en… Pas toi… Va-t’en… je +suis malade… et ce cadeau-là, je veux pas +te le faire, imbécile !</p> + +<p>Je vois toujours son bras levé, son poing +crispé vers la porte et ses yeux de reine qui +récompense ou qui se venge.</p> + +<p>Oui, j’ai vu, cette nuit-là, <i>le geste de +beauté</i>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">III<br> +<span class="xsmall">LES ROSES ROSES, LES ROSES ROUGES, +LES ROSES D’IVOIRE</span></h2> + + +<p>Depuis une semaine, je vis dans une +étrange émotion.</p> + +<p>Au lendemain de mon aventure — l’ai-je +rêvée ? — je suis allé rendre visite à +Mme Saint-Clair, mais selon l’usage, pour +la prévenir que cette visite ne serait point +cérémonieuse, je lui ai envoyé des roses.</p> + +<p>Mathilde Saint-Clair aime les roses roses, +les roses <i>naturelles</i>.</p> + +<p>Julia Noisey, ma seconde amie, n’aime +que les roses rouges, et il les lui faudrait +<i>pompons</i> si on voulait assortir des fleurs à +son caractère de singe gai ; elle préfère les +roses <i>spirituelles</i>.</p> + +<p>Quand j’envoie des roses roses à Thilde, +je n’oublie pas Lia, et les deux bottes, +vêtues d’un semblable papier innocent, vont +répandre, par l’intermédiaire d’un même porteur, +la même illusion de respectueuse tendresse +en deux atmosphères très différentes.</p> + +<p>Je ne trompe point ces deux femmes. +D’abord, je ne fais jamais deux visites à la +fois, ensuite, elles se connaissent et sont +pleines de prévenances l’une pour l’autre. +Elles ne se doutent pas de leur parenté +dans mon cœur. Leur confier des détails sur +nos intimités réciproques serait un manque +d’éducation dont je suis incapable.</p> + +<p>Mme Saint-Clair est une musicienne de +grand talent. Elle est libre. Je vais chez +elle tous les jeudis.</p> + +<p>Julia Noisey est la femme d’un architecte, +charmant garçon, assez bon causeur, que +j’estime beaucoup. Elle vient chez moi quand +la fantaisie lui en prend. Cette fantaisie +l’amène, du reste, à tort et à travers, et +risque, souvent, de se heurter à mes propres +caprices. Nous renouons toujours. Je +l’amuse. Elle m’amuse, nous nous quittons +et nous nous retrouvons bons amis.</p> + +<p>Je ne trompe pas ces deux femmes puisque +je les aime autant l’une que l’autre et que je +leur donne juste ce qu’elles me demandent.</p> + +<p>A l’une, des roses naturelles, tout mon amour.</p> + +<p>A l’autre des roses <i>pompons</i>… tout mon esprit.</p> + +<p>Mais je crois que je n’ai pas assez d’amour +et pas assez d’esprit, parce que, de ces deux +trésors… il m’en reste encore un peu pour +les voisines.</p> + +<p>Sont-elles bien toutes deux dans mon cœur ?</p> + +<p>Ou dans mon cerveau ?</p> + +<p>Non, pas dans mon cerveau. La chimère +est jalouse, elle, et je suis obligé, par métier, +de conserver ma liberté cérébrale.</p> + +<p>Elles sont donc dans mon cœur. Triste +cœur ! Une chambre trop vaste aux trop nombreux +escaliers de service qui communiquent +trop avec le sous-sol.</p> + +<p>Je garnis cette chambre de meubles bistournés, +de divans profonds, de fleurs capiteuses +(il y manque un lit où l’on puisse +dormir du sommeil sans rêve), et quand tout +est en ordre, amour, délice et orgue, +c’est-à-dire dans le plus grand désordre voulu, je +m’échappe par les portes dérobées. Je fuis +Thilde pour Lia et Lia pour Thilde.</p> + +<p>Si elles savaient bien, elles me plaindraient, +car, grâce à leurs bontés, je ne suis pas heureux.</p> + +<p>Je suis un pauvre homme.</p> + +<p>Ce sont de pauvres femmes.</p> + +<p>Je cherche toujours, dans les sous-sols, +un bijou que j’ai perdu et qui leur appartient +peut-être. Je cherche… Je vais apprendre à +les aimer mieux le long des rêves qu’elles ne +m’inspirent pas.</p> + +<p>La vie <i>banale</i> ne va pas comme on veut.</p> + +<p>Ce soir louche du vingt et un février, il y +a huit jours, je suis entré dans le palais de +mon fleuriste, boulevard Saint-Germain. Je +lui ai commandé des roses roses pour Thilde +et aussi des roses rouges pour Lia. (Je pense +qu’on fera quelque échange, un soir d’encombrement, +et j’ai la précaution de ne pas +insinuer de notes explicatives. Leur adresse, +ma carte, cela suffit. Mon fleuriste est +intelligent, discret, il aiguille habilement ces +trains de parfums.)</p> + +<p>Les commandes inscrites, je suis demeuré, +les yeux vagues, devant son étalage.</p> + +<p>— Monsieur désire autre chose ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>Et je regarde des roses blanches, des +roses froides, espèces de premières communiantes, +mi-fermées dans un coin de verdure.</p> + +<p>— Auriez-vous des roses plus blanches +que celles-ci ?</p> + +<p>— Oh ! Monsieur… plus blanches ? (Et il +piétine, d’un doigt énorme et savant qui ne +fane pas, les frêles pétales.) Ça c’est du +<i>Général Collot-Mayeux</i>, c’est du blanc +pur.</p> + +<p>Cette idée d’appeler des roses blanches +d’un nom de vieux fantassin me transporte +d’indignation. Je lui réponds sèchement :</p> + +<p>— Non. Pas assez pur… et si vous n’avez +que celles-là…</p> + +<p>— Il s’agit d’un envoi pour fiancée ?</p> + +<p>— Je tiens à des roses blanches, qui +soient d’un blanc plus intense, voilà tout.</p> + +<p>Je sens que je dis des choses ridicules et +je vais certainement faire une chose plus +ridicule encore.</p> + +<p>Des heures pour dénicher une douzaine +de roses plus blanches qui le sont moins. +Mais elles m’agréent : ce sont des fleurs +couleur d’ivoire, elles ont des reflets verts +comme, près des tempes, certaines jeunes +filles mortes.</p> + +<p>J’étais nerveux, maussade en les examinant, +j’avais un mauvais frisson, le frisson de +celui qui n’a pas dormi, la nuit précédente.</p> + +<p>Avec mes roses d’ivoire je suis revenu +chez moi, j’ai requis Joseph, mon domestique.</p> + +<p>— Vous allez porter ces fleurs… Diable ! +Attendez… je n’ai ni le nom ni le numéro… +Vous êtes intelligent, Joseph ?… Écoutez-moi, +dans l’angle de la rue <i>Grégoire-de-Tours</i>, +une entrée basse, voûtée, la personne est +seule sur le palier, je crois, c’est une dame, +une brune, des cheveux très noirs en casque, +un peu fardée, enfin, l’air d’une…</p> + +<p>Le mot ne sort pas.</p> + +<p>Joseph contemple la gerbe de roses dont +la blancheur l’éblouit : tel un soufflet de main +royale.</p> + +<p>— Oui, Monsieur, je saisis, <i>d’une grue</i> ?</p> + +<p>— J’ignore les… occupations de cette +dame… et vous me feriez plaisir, Joseph, +d’avoir l’air de les ignorer aussi.</p> + +<p>J’ai le ton de quelqu’un qui va renvoyer +son domestique.</p> + +<p>Plongeon de Joseph.</p> + +<p>Ce n’est pas un méchant garçon, mais il +est jeune et se permet des clins d’yeux, de +temps en temps, ayant servi trop de gens de +lettres.</p> + +<p>J’attends quarante-cinq minutes son +retour en me traitant quarante-cinq fois de +crétin.</p> + +<p>Cette fille a voulu se débarrasser de moi. +Se débarrasser de quelqu’un, ce n’est pas +l’épargner.</p> + +<p>D’ailleurs, elle a fait là un acte très en +rapport avec son métier. Elle vend de l’amour +de bonne ou de mauvaise qualité, selon la +bonne ou mauvaise qualité du client. Elle a +eu le respect de mon pardessus. Elle s’est +dit : « <i>Ce bonhomme est un Russe !</i> » Ces +femmes-là sont patriotes.</p> + +<p>J’essaye de plaisanter. Je suis de plus en +plus nerveux.</p> + +<p>Joseph me revient, un peu pincé, il rapporte +les roses.</p> + +<p>— Monsieur, la dame s’appelle : Mademoiselle +Léonie tout court. Elle a déménagé +vers midi pour aller dans un fichu endroit…</p> + +<p>Joseph, avec mes entrées, fréquente tous +les théâtres et il sait poser <i>les temps</i>.</p> + +<p>— Quel fichu endroit, Joseph ?</p> + +<p>— On l’a emballée pour Lourcine, Monsieur.</p> + +<p>Je pousse un cri de joie, un véritable cri de +joie, égoïste, inconscient, que je ne peux +pas retenir.</p> + +<p>— La brave fille ! C’était vrai. Joseph, +vite, un fiacre et reprenez ces fleurs. Allez à +l’hôpital. Tâchez, coûte que coûte, de pénétrer +jusqu’à cette femme et de lui offrir mes +roses. Tenez, joignez-y ma carte.</p> + +<p>Je ne veux pas être en reste de générosité.</p> + +<p>Joseph renonce à saisir… Je devine qu’il +pense exactement ceci :</p> + +<p>— Ce qu’on va se fiche de moi. Chienne +de place !</p> + +<p>Un égoïste d’un autre genre, Joseph.</p> + +<p>Je suis en train de m’habiller pour aller +dîner chez Thilde, quand Joseph écarte timidement +la portière.</p> + +<p>— La commission de Monsieur est faite, +Mlle Léonie a le numéro dix-huit de la salle +Cécile, si Monsieur tenait… J’ai pas pu la +voir à cause des règlements, mais un interne +a pris votre carte. Il connaissait votre +nom et s’est chargé du bouquet… <i>N’y a pas +de réponse.</i></p> + +<p>— Merci, Joseph.</p> + +<p>La portière est retombée ; j’ai froid.</p> + +<p>Il me semble que je viens de jeter mon +anneau à la mer.</p> + +<p>Chez Thilde.</p> + +<p>Elle reçoit le jeudi. On fait naturellement +beaucoup de musique. Avant la réception +officielle, nous dînons en tête à tête et nous +causons. Elle est en face de moi et me sourit. +Sa bouche a une expression de bonheur, +voluptueuse, très douce. C’est pour cette +expression de bouche que j’ai désiré qu’elle +fût mienne. Je me suis aperçu qu’elle la tendait +à tout le monde en jouant du piano, et +cela me l’a un peu gâtée dès l’aurore de notre +union.</p> + +<p>Je ne suis pas poète en littérature, mais je +me réserve de l’être dans la vie où il semble +que la poésie manque plus particulièrement. +Je n’aime point qu’une femme artiste se +donne <i>artificiellement</i> plus qu’il ne convient, +car… elles ne font jamais rien avec mesure +et cela n’est plus de l’art dès que cela cesse +d’être composé avec méthode.</p> + +<p>Thilde joue du piano en amour et elle fait +l’amour au piano.</p> + +<p>Il y a là des tas de nuances.</p> + +<p>Ce soir, elle est vêtue d’un peignoir blanc, +doublé de vieil or, ses cheveux sont mal rattachés +(et pour cause), elle me bêche tout tendrement +pour je ne sais plus quelle page sur +la prostitution.</p> + +<p>— Vous avez l’air de croire que c’est honorable +de se vendre, vous, mon pauvre ami.</p> + +<p>Je ne réplique pas. Elles disent toutes les +mêmes sottises à ce sujet.</p> + +<p>La salle à manger est jolie : des tapisseries +claires. Il y a un nombre considérable d’objets +en cristal. La porcelaine est blanche filetée +d’or, en harmonie avec le peignoir, et +des braises s’écroulent derrière le garde-étincelle +en lançant partout l’acuité de leurs +petits yeux rieurs.</p> + +<p>Un chien minuscule, vivant, et qu’on supposerait +de faïence, est assis entre nous, sur +un tabouret de piano très exhaussé.</p> + +<p>En arrivant ici, j’ai été fort empressé, fort +amoureux, j’ai obtenu toutes les faveurs, +même celles qu’on réserve pour le monstre +Pleyel, c’est-à-dire l’expression de bouche, +au moment précis choisi par moi ; je suis à +présent moins gai, j’ai faim, et, quand je +parle, mes mots se hérissent, à la dernière +syllabe.</p> + +<p>— Louis, vous avez vos nerfs ?</p> + +<p>— Si vous y tenez… j’ai des nerfs parce +que vous me dites des bêtises de femme +d’esprit depuis une heure. Pourquoi me servez-vous +de la copie comme ça ?</p> + +<p>— Et… avant ?</p> + +<p>— Avant, vous ne disiez rien… c’était +plus drôle.</p> + +<p>— Louis, vous vous oubliez… je ne suis +pas une femme drôle, moi.</p> + +<p>Cela est exact et elle peut ajouter qu’elle +n’est pas non plus une femme tragique. C’est +une bourgeoise manquée, elle a un amant +comme elle aurait un mari et elle ne me +trompe pas (ça, j’en suis sûr) parce qu’elle +n’aurait pas davantage trompé son mari.</p> + +<p>Elle est très belle, entre vingt-cinq et +trente ans. Une chevelure châtain doré, abondante +et ondulante. Des yeux couleur d’amande, +de jolies dents.</p> + +<p>(Elle a perdu deux molaires, mais elle croit +que cela ne se voit pas. Je l’ai pourtant vu +un jour qu’elle riait, la tête renversée sur le +clavier de son piano. Il m’a semblé qu’il +manquait deux touches à ce clavier… et je +suis devenu grave.)</p> + +<p>Elle cause agréablement, avant, pendant +et après. C’est un tempérament voluptueux +sans élan de passion. Elle aime l’homme +comme elle aimerait une confiture spéciale, +et se trouverait blâmable, <i>petite fille</i>, de +s’en flanquer une indigestion.</p> + +<p>Elle est complaisante autant qu’une femme +du monde… un peu moins qu’une grande +dame et elle n’a pas <i>l’autorité du geste</i>.</p> + +<p>Allons ! Voilà que je pense encore à +Cléopâtre… je suis décidément rêveur, ce +soir.</p> + +<p>Je jette ma serviette sur le petit chien qui +jappe avec humeur. Je déteste ce toutou-là, +seulement il paraît que c’est le seul chien +qui ne hurle pas quand il écoute la <i>sonate à +la lune</i>. Alors je le tolère par esprit d’ordre.</p> + +<p>Nous devons passer au salon, il va venir +des gens. Je me hâte de fumer des cigarettes +qu’elle m’offre de ses doigts longs, un peu +spatulés par l’abus de la sonate, mais très +blancs, très harmonieux.</p> + +<p>Elle ne fume pas et adore l’odeur du tabac, +une anomalie.</p> + +<p>— Thilde… pas tout de suite, hein ?</p> + +<p>Elle me tend sa bouche, parce qu’elle va +s’habiller pour les autres et que, comme elle +y met beaucoup plus de soin que si c’était +pour moi, elle me fourre en pénitence.</p> + +<p>— Enfin, voyons, je prends ma robe mauve, +ce soir, tu sais, celle au grand col médicis, +il faut être raisonnable pour que je puisse +l’attacher tranquille ! Tu es ennuyeux… là…</p> + +<p>— Celle avec des cabochons dessus ?</p> + +<p>— Oui… oh, pas des masses, une broderie +d’améthystes… Tu ne vas pas faire le +pantin ?…</p> + +<p>Je suis sensé avoir l’horreur du cabochon, +faux ou vrai, qui est la mode du <i>jour</i> +depuis un siècle, des siècles.</p> + +<p>— Pourquoi pas des dents d’ours… tiens, +celles de ton piano ?</p> + +<p>— Comme si j’étais la femme sauvage.</p> + +<p>La bonne entre, et j’assiste à une conférence +sur la façon dont il faut envelopper un +certain fromage anglais qui doit s’abîmer si +on ne le recouvre pas de papier d’argent dans +le délai de vingt-quatre heures.</p> + +<p>— Vous m’entendez bien, Marie, <i>du papier +d’argent</i>, ou il coulera…</p> + +<p>— Ce serait sinistre.</p> + +<p>La bonne sortie :</p> + +<p>— Loulou, tu es insupportable. Je te défends +de te mêler du service avec tes railleries +perpétuelles. D’abord, j’ai bien le droit d’aimer +ce fromage, moi.</p> + +<p>— Aimer le fromage… Vulgaire, pour +une jolie femme.</p> + +<p>— Et les cabochons ? Vulgaires aussi, +hein ? Tu auras marché sur un grand critique, +aujourd’hui, tu es rageur.</p> + +<p>J’ai presque envie de lui répondre que j’ai +marché sur l’aspic de Cléopâtre.</p> + +<p>Elle s’en va.</p> + +<p>Je la laisse partir pour jouer avec le chien. +Cette femme ne me tient pas du tout aux +moelles, surtout <i>après</i>. Je l’aime d’une façon +ordinaire.</p> + +<p>A la soirée, des gens quelconques : un +professeur du Conservatoire, violon célèbre, +sa femme, ses deux filles (cous de pigeons +déplumés), puis, Andrel, Massouard, et Jules +Hector, que j’ai introduits, successivement, +pour pouvoir causer.</p> + +<p>M. et Mme Noisey, que j’ai introduits aussi, +doivent venir vers onze heures. Julia ne joue +pas du piano, mais elle cultive un joli filet +de voix, on dirait le murmure d’une fontaine +de vinaigre.</p> + +<p>Le salon est grand. Trois fenêtres voilées +de stores vénitiens, un Pleyel énorme, le +monstre. Des lampes en urne, une lyre d’or +sur la cheminée, offerte par un ministre +pour un morceau joué chez lui, des fleurs en +paniers, en gerbes, les miennes dans un +vase de Sèvres, et mes livres, très en vue, +trop. Le portrait à l’huile d’un ténor connu +au mur, grandeur naturelle, et de superbes +photographies d’Otto dressant ses principaux +rôles dans tous les coins. Tapis turcs, nombreux +et moelleux.</p> + +<p>Le premier arrivé, je m’installe par terre +à feuilleter les albums, je m’ennuie.</p> + +<p>Elle rentre, seconde arrivée, en costume +mauve à traîne, chevelure plus relevée, bras +nus. Elle n’a jamais pu se défendre d’être au +concert chez elle. Il s’agit, du reste, de faire +honneur à son piano.</p> + +<p>Nous serons deux ainsi pendant près d’une +heure, trois avec l’instrument qu’elle ira tapoter, +caresser (il y aurait un mot plus juste +mais… trivial).</p> + +<p>J’ai rencontré Thilde dans un concert +qu’elle donnait à son bénéfice. Je pris un billet +bien par hasard, et après un dîner confortable, +chez les Noisey, je vins vers dix +heures ne sachant que faire de ma soirée, +Julia ayant la migraine.</p> + +<p>Une toute mignonne salle de spectacle, +peu de monde et des ouvreuses polies. De +ma stalle je contemple le monstre Pleyel. +Une queue exubérante et des dents agressives +découvertes. Je m’irrite malgré moi. +La femme vient et le caresse… Une expression +de bouche étonnante. Je suis jaloux, la +trouve belle, cherche un confrère obséquieux +pour me présenter.</p> + +<p>Thilde était en satin blanc comme une +épousée, elle avait pleuré (elle pleure facilement) +parce qu’au moment de jouer son +morceau de résistance on lui avait glissé la +note de <i>l’électricité</i>. Ce coup de l’électricité, +on le fait volontiers aux dramaturges amateurs +et aux femmes sans protection dans +ces petits théâtres. Thilde, rageuse, pétrissait +son mouchoir. Elle saluait, répondait +machinalement et songeait qu’elle n’aurait +pas vingt-cinq francs pour payer cet acompte. +Elle était vraiment fort désirable. Dans les +coulisses, après l’ovation de rigueur, une +crise, des explosions de larmes, et les injures +de l’électricien. Comme je suis derrière +un portant, j’entends tout, j’en profite lâchement. +Je paie l’électricien d’abord et je console +ensuite. Dans une loge, Thilde est étendue, +le corsage déboutonné, les cheveux au +diable, et l’ouvreuse lui bassine les tempes. +C’est navrant, pas préparé. Je m’excuse, +j’entre, je joue le morceau que je sais : prélude +courtois, andante timide, arpège sur +la chevalerie décidément disparue de nos +mœurs, et final de chaleureuses preuves de +dévouement.</p> + +<p>— Oh ! Monsieur, je vous le rendrai dès +demain… non… non… je ne souffrirai pas… +pour qui me prenez-vous ?…</p> + +<p>Elle est conquise, seulement, je suis plus +amoureux que de coutume, je crois que c’est +<i>la bonne fois</i>, le coup de foudre, et quand +elle se remet à caresser le monstre, je fiche +le camp n’importe où au lieu de songer à la +ramener chez elle. J’ai de ces bizarreries +de caractère. Le Pleyel me fait peur et +l’expression de bouche de sa maîtresse aussi.</p> + +<p>On s’écrit. Elle me rend mes vingt-cinq +francs en me traitant de misérable qui +l’a compromise. (Elle n’a pas eu encore le +temps de rompre avec l’autre, le ténor.) Je +retourne les vingt-cinq francs : gerbe de tubéreuses. +Je me mets à ses genoux dans une +lettre assez ridicule ou je fulmine contre la +musique et parle de tuer le ténor. (Entre +temps, dîner fin à la taverne du Panthéon +avec Lia Noisey, pour prendre patience ; nous +convenons tous les deux que cela n’est pas +commode de se voir chez moi plus souvent +à cause du mari.) Chez Thilde, reconcert. +On me reçoit un jeudi soir. Je suis de très +mauvaise humeur à cause du Pleyel. Il ne +dit rien quand on ne l’excite pas, cet animal, +il tient de la place quand on l’excite. Enfin +Thilde accepte des joujoux, des bouquets +de violettes passés dans des bagues, des +partitions rares, une ceinture qu’elle a vue +et que je déniche — ô télépathie. — Le +ténor se liquide. Elle a des dettes et gagne +plus d’argent que moi. Je paie les dettes, un +jour de discussion sur l’amitié entre hommes +et femmes, pour soutenir ma théorie, les +armes à la main. Un autre jour, je la renverse +sur son piano, avec la sensation de +violer le Pleyel. Je suis très heureux. Je +l’aime un mois, je m’imagine que je suis +marié, je suis fidèle et puis…</p> + +<p>Ce soir de soirée intime, je bâille.</p> + +<p>Andrel, Massouard, et Jules Hector, là-bas, +dans une embrasure, causent de leurs +petites affaires avec la politesse prudente de +gens qui ont l’habitude, bien littéraire, de +<i>gueuler</i> ailleurs.</p> + +<p>Ils s’ennuient.</p> + +<p>On nous joue du Schumann et nous continuons +à nous écouter discuter en dedans. +Nous aimons la musique… mais ça nous assomme +toujours d’en entendre, nous voudrions +<i>la lire</i>.</p> + +<p>Andrel se faufile vers le seuil.</p> + +<p>Massouard décampe avec une ostentation +de portefaix.</p> + +<p>Hector s’en va, gentiment, à l’anglaise, +toujours très correct.</p> + +<p>Hélas, je ne peux pas partir, moi, je suis +presque le maître de la maison.</p> + +<p>Onze heures. Voici Julia, elle est seule. +C’est inouï… Comment a-t-elle fait pour +lâcher le mari ?</p> + +<p>Je me lève sournoisement et j’arrange ma +cravate devant une glace : notre signal. Elle +mord son petit doigt, elle a compris.</p> + +<p>Diable… mais ça va faire <i>deux visites à la +fois</i>, alors !</p> + +<p>Je sens que mes belles résolutions de +pseudo-fidélité, ou pour l’une ou pour l’autre, +se détraquent.</p> + +<p>Julia Noisey est une petite poupée potelée, +vive et rieuse, au moins dans le monde. Elle +n’a pas de cervelle, pas de sentimentalité, +pas de morale (la morale de la femme, c’est +son amour, et elle n’aime rien). Elle est complètement +folle, personne n’a l’air de s’en +apercevoir. Son mari, un jeune homme, l’adore, +la gâte et ne lui impose aucun enfant. +Elle m’a fait l’honneur de m’accepter pour +amant parce que j’avais écrit des choses sur +les névroses. Elle s’est bien vite doutée que +je n’étais pas plus vicieux qu’elle, autant +seulement, et on s’est querellé tout de suite. +Je suis persuadé qu’elle a un autre amant +que j’ignore, mais dont je sens l’haleine dans +ses cheveux quand je la respire, ce doit être +un petit cousin quelconque, se servant de +parfums violents pour imiter sa première +maîtresse. Je suis sûr qu’elle en aura trente +avec la même sérénité d’âme. L’amour ne +l’amuse pas. Elle cherche un monsieur qui… +(la plus élémentaire pudeur ne me permet +point de m’expliquer ce qu’elle cherche), je +ne suis pas ce monsieur. Je lui ai indiqué un +vieux peintre, un ami de Massouard, dont +c’est la spécialité. Il est complètement gaga. +Elle n’ose pas y aller et en attendant me +supporte…</p> + +<p>Ce soir, elle est drôlette, ses jolis yeux de +petite myope sont humides, ses courts cheveux +frisés lui donnent l’allure d’un agneau +qui serait enragé et elle dit des tas de bêtises +grosses comme le monde, en faisant onduler +sa jupe vraiment trop longue pour elle. C’est +toujours un petit animal habillé dont le corps +danse nu sous une robe.</p> + +<p>Je n’écoute ni sa voix aigrelette, qui siffle +sur certaine note en disant <i>l’Adieu</i>, ni les +compliments de Thilde, indulgente parce +qu’elle se sait la plus belle et qu’une poupée +pareille doit me déplaire ; je songe à filer.</p> + +<p>Thilde se croit le grand amour… oui, +il y a le petit à côté. Julia est au fond persuadée +que Thilde n’est pas mienne… J’ai +inventé Thilde pour que nous puissions nous +rencontrer sur un terrain neutre sans offusquer +le mari. Je n’ai parlé de Mme Noisey +à Thilde que le jour ou j’ai failli être surpris +dans le salon de Lia.</p> + +<p>Thilde dit de Lia : <i>Cette petite peste de +Mme Noisey</i>. »</p> + +<p>Lia dit de Thilde : « <i>Cette grosse dinde +de Mme Saint-Clair</i>. »</p> + +<p>Elles s’aiment beaucoup et se consultent +pour leurs chapeaux.</p> + +<p>… Enfin, minuit, je prends congé cérémonieusement +et je vais attendre Julia à deux +pas, dans un café.</p> + +<p>Elle me rejoint.</p> + +<p>— C’est tannant… j’ai perdu une demi-heure +à lui dire du mal de ton dernier livre ! +Ce qu’elle est empaumée de toi…</p> + +<p>Moi, philosophe :</p> + +<p>— Elle a tort. Où allons-nous ?</p> + +<p>— Chez toi, cette idée (elle tire sa montre) +et tu sais, rien qu’une minute, mon mari a la +grippe.</p> + +<p><i>Le mari qui a la grippe</i>, ça fait sans +doute partie du programme de ce genre de +fille. Ce n’est pas un numéro intéressant.</p> + +<p>Oh ! <i>les roses roses</i>, trop naturelles, <i>les +roses rouges</i>, trop spirituelles, <i>et les roses +d’ivoire</i>, les roses mortes…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br> +<span class="xsmall">LE PETIT SINGE DE VÉNUS CHEZ LES AUGURES</span></h2> + + +<p>Andrel boit de la chartreuse verte d’un +air très recueilli et il ajoute :</p> + +<p>— Vous savez, Rogès, je ne suis pas +pour l’intrusion des femmes dans nos turnes. +Dehors, c’est bien, ça va, on rigole et on les +sème après. Dedans, c’est sacré, faut du +calme. Moi, je ne peux plus travailler quand +j’ai des jupes autour de mon bureau, et ce +n’est pas pour ce que je les aime : elles m’embêtent.</p> + +<p>Andrel ne s’exprime correctement que +quand il écrit. Alors, il chantourne ses +phrases, les bistourne à faire croire que son +énorme crâne est toujours sur le point d’accoucher +d’une petite marquise.</p> + +<p>Andrel est un homme de quarante ans, +rude, brun, un peu vulgaire d’aspect. Il +s’habille comme un laquais de bonne maison.</p> + +<p>Je m’allonge sur mon divan, et je contemple +les ronds des deux lampes de ma +cheminée, au plafond. Je suis las, j’ai des +nerfs, dirait Thilde, et je n’ai pas envie de +dormir, mais je bâille, cependant, malgré +moi, me détournant d’eux.</p> + +<p>Oui, je sais, je sais très bien… Andrel a +chez lui une servante maîtresse et il appelle +cela : <i>les semer dehors après</i>. Je le crois ! +Elle lui fait de terribles scènes de jalousie. +Il est de la meilleure foi du monde quand il +prétend ne pas aimer la jupe autour de lui ; +une servante, ce n’est pas la jupe, c’est tous +les jupons sales.</p> + +<p>Massouard bourre sa pipe avec des soins +méticuleux.</p> + +<p>Jules Hector ne cause plus depuis longtemps, +mais je sais aussi à quoi il pense ; il +songe aux Javanaises, une fois entrevues +dans une exposition lointaine… tout son +cœur est parti par là.</p> + +<p>Massouard, qui n’a d’aventures qu’avec des +modèles impeccables, au moins de formes, +relève sa face de lion roux, tire une bouffée :</p> + +<p>— On ne peut cependant rien ficher sans +elles.</p> + +<p>Et il ne dit pas <i>ficher</i>.</p> + +<p>Andrel hausse les épaules.</p> + +<p>— En sculpture ?… (Il ajoute, malicieusement :) +Vous, Massouard, vous ne devriez +pas dire ça, car ce n’est pas la nature qui +vous inspire : vous faites si large !</p> + +<p>Massouard grogne. Il est avéré que ce +brave génie de sculpteur voit trop large.</p> + +<p>Depuis qu’il travaille, il a pétri une série +de bonnes femmes fabuleuses, hautes comme +des clochers ; minces ou épaisses, elles ont +toutes le visage perdu dans le ciel, des +expressions de torture ou de joie qui ne sont +nullement à la portée de notre œil. La dernière, +commandée par l’État, n’a pas pu passer +par l’antichambre de la salle de mairie où +on voulait la mettre. Elle attend derrière +un chantier de démolitions que les frontons +s’élèvent en France.</p> + +<p>Massouard n’a jamais su qu’il voyait trop +grand. Son rêve l’aveugle. Il prétend que +la proportion n’existe pas. On se met au +point, c’est l’essentiel, selon lui, mais à quel +point ? Faut-il regarder ses géantes du haut +d’une tour, ou faut-il prendre du champ avec +une bicyclette ?</p> + +<p>C’est ce que nous ignorons.</p> + +<p>Seulement nous l’aimons bien quand il +tolère des réductions de ses statues. Nous +saisissons des choses charmantes comme +avec nos doigts, nous <i>couchons</i> mieux avec +ses déesses ou ses humaines, et nous analysons, +pieusement, à la loupe de nos sens, +des lambeaux de son rêve, afin de le reconstituer +sous nos plumes profanes, en +très petit.</p> + +<p>Jules Hector serre les lèvres.</p> + +<p>Il hésite pour proférer le moindre mot. +C’est un chaste, ou un vicieux, qui ne parle +jamais de femme de peur d’en trop dire.</p> + +<p>Je m’écrie, d’un ton solennel, parce que +je suis le plus jeune :</p> + +<p>— Non ! Non ! Rien fiche sans les femmes, +rien fiche sans la passion.</p> + +<p>Andrel rit.</p> + +<p>— Oh ! vous, Rogès, vous avez le profil +de César et vous en abusez… Ça vous fait +bâcler vos livres comme des assauts.</p> + +<p>— Je préfère parler d’elles… à écrire sur +vous ou sur moi. Je continue ma poursuite +du beau, et si je n’arrive pas, j’ai des sensations +toujours…</p> + +<p>Jules Hector vient à mon secours.</p> + +<p>— L’objet d’art, dit-il, c’est certainement +la femme en tout… seulement nous avons +pour mission de la retrouver sous les ruines +de Pompéi.</p> + +<p>— Ça, oui, fait Massouard se tapant sur la +cuisse, car elle est généralement bien perdue +de lignes.</p> + +<p>— Mais non ! Mais non, vous lui demandez +d’être plus haute que nature, ricane +Andrel.</p> + +<p>Jules Hector se renverse et regarde le +plafond, il attend je ne sais quoi, puis il +reprend :</p> + +<p>— Rogès n’a pas tort. Où je le blâme, +c’est quand il s’extériorise de manière à +perdre son véritable objet de vue. La passion, +c’est notre force centrifuge, nous ne pouvons +pas espérer gagner le ciel de l’art sans +elle, mais elle n’est pas du tout inspirée par +la femme, proprement ou salement dite, +elle est en nous, rien qu’en nous, à l’état +latent. La femme touche seulement au ressort +qui doit faire jaillir la vision du beau +selon notre vision du beau, qui est, pour chacun, +une parcelle, une facette de l’Unique. +Elle y touche quelquefois toute la vie sans +que rien ne jaillisse d’autre… que ce que +vous savez. Le hasard peut amener dans nos +bras l’objet d’art tout créé, sous le rapport +des lignes physiques ou sous le rapport des +lignes morales, jamais complet, bien entendu… +incomplet il est déjà si rare ! Nous +sommes tellement bêtes que nous hésitons +à nous l’approprier au seul nom de notre art, +quand nous aurions déjà tant de raisons d’amour. +Il y a les lois, nos usages à nous, plus +sévères que nos lois, nos théories, nos systèmes +tout cela complique énormément les +choses. Il faudrait passer outre et nous mépriser, +nous, d’abord, et les lois ensuite. +Nous sommes tous d’une lâcheté sinistre et +nous n’osons dépenser nos forces que pour +des exploits ridicules, comme par exemple +épouser une bourgeoise ! On a enfermé beaucoup +de fous furieux qui avaient violé des +enfants de huit ans et on ne sait pas si ceux-là +n’avaient pas voulu, tout simplement, +satisfaire à leur vision du beau, par conséquent +failli devenir des géniaux au lieu de +monomanes. On ne laisse pas le temps de +cuver les crimes et on les laisse préméditer +par les mille embarras de la vie moderne. +Dans le pittoresque d’un crime passionnel, +serait-il d’une attitude abjecte, révoltante, +il y a une explosion de forces cérébrales qui +peuvent ouvrir un lobe ignoré de son porteur, +oui, une explosion de forces intellectuelles +qui peuvent, le lendemain de la catastrophe, +se ranger, se classer, retomber en pluie +bienfaisante sur un champ de découverte. +Tout, à ce sujet, est une affaire de petits +hasards. Je suis persuadé qu’un homme n’est +médiocre que parce qu’il n’a pas trouvé +l’occasion d’être génial, surtout si le génie +est considéré comme une <i>guérison</i>, non +comme une maladie.</p> + +<p>— Vous n’allez pas glorifier les assassins +d’enfants, Hector, vous qui ne pouvez pas +voir se débattre une mouche dans une tasse +de thé sans déclarer que c’est de l’irrémédiable, +murmure Andrel, formaliste à ses +heures.</p> + +<p>— Je ne glorifie personne, mais je plains +l’assassin d’enfants à qui on coupe le cou, +presque autant que la mouche qui crève dans +sa tasse de thé. Il y a les mêmes proportions, +croyez-moi… ou ne me croyez pas, ça n’a +pas d’importance. La passion doit être seulement +considérée comme force dynamique. +Elle met en mouvement et n’a pas à conclure. +Je la crois même sans objet réel. Ainsi Rogès +se pense amoureux de quelques femmes +parce qu’il cherche le genre d’objets qui +convient à son tempérament d’artiste. Je +veux admettre qu’il soit un artiste très sérieux, +un jour, ce qui me semble difficile, +car il finira par ne plus travailler sous prétexte +qu’il manquera de matière ; il ne pourra +cependant atteindre le genre de perfection +dont il est capable, pas la perfection, mais +un de ses modes, que s’il déniche l’objet +d’art… l’objet de son art… L’assemblée saisit-elle, +messieurs ?</p> + +<p>Massouard et Andrel applaudissent, de +leur banc ; moi, mis sur la sellette, je suis de +mauvaise humeur.</p> + +<p>— Permettez une objection à gauche, Hector ; +les femmes, au contraire, m’empêchent +de travailler.</p> + +<p>— On ne le dirait guère, me répond son +Excellence, ironique. Vous avez toujours l’air +d’écrire sur leur peau tout exprès pour les +chatouiller. C’est du bon travail cela, de +l’excellent travail. Ça se vend dans certaines +maisons sous un autre qualificatif. En librairie +ça se colle sous des étiquettes fort +honorables : <i>Études de mœurs, profondes +connaissances du cœur humain, psychologie, +etc… etc…</i> La vérité, je veux bien +vous la lâcher, une fois pour toutes, parce que +je vous aime à cause de votre franchise à +être un nigaud ; vous ne considérez pas assez +la passion comme force dynamique… vous +cherchez beaucoup trop à conclure et vous +ne lui laissez jamais le temps de devenir +votre vrai tremplin, celui qui vous fera voir +plus haut en vous aidant à exécuter les bonds +désordonnés, toujours très ridicules aux +yeux de la foule qui ne sait pas, toujours +très utiles pour celui qui pressent.</p> + +<p>Massouard, désolé de cette période :</p> + +<p>— Pourquoi voulez-vous forcer ce garçon +à sauter sur une corde raide ?</p> + +<p>— Et quelle corde ? soupire Andrel en +levant les épaules.</p> + +<p>— Il a le choix des ficelles, murmure +Hector mélancolique, et peut-être qu’il a +trouvé la bonne. Je ne blâme pas son choix ; +je blâmerai plus tôt le ratage de l’exercice +que l’on veut faire. Je suis critique, je +n’écris pas de livres, je n’oserais pas écrire +un livre sur l’amour… cependant, après +étude de toutes les philosophies, qui blanchissent +surtout en vieillissant, je me +demande si ce ne serait pas l’œuvre que je +voudrais tenter… oui, un très gros livre à +propos de l’amour.</p> + +<p>L’idée que Jules Hector, le critique influent, +sévère, mais juste, tenterait une histoire de +l’amour depuis les temps les plus reculés jusqu’à +notre lamentable époque, nous déride.</p> + +<p>Il rit avec nous et boit un peu de chartreuse.</p> + +<p>— Voyons, dit Massouard entêté comme +une brute, vous sauteriez aussi ?… Vous qui +poussez les gens à se casser les reins.</p> + +<p>— Certes, mais beaucoup plus haut que +les autres… et il ne faudrait pas que la +société me mît des barrières, car je m’approprierais +l’objet d’art, en supposant que je +le découvre, par tous les moyens possibles, +y compris le rapt, le viol et le mariage. Un +objet d’art d’une réelle valeur, physique ou +morale, plutôt physique, c’est un tremplin +précieux, vous savez ! c’est le gage de +beauté que les dieux nous accordent pour +faire notre salut, remplir notre mission, +gagner le pain de notre âme et toutes nos +raisons d’exister… sans lui. Ah ! sans lui… +(Jules Hector ajoute d’un ton sourd :) Bien +fous les sages qui le laissent s’échapper de +leurs mains… La société, surtout les lois +morales que nous nous inventons en dehors +de toutes les justices, enchaînent tellement +nos poignets, quelquefois !</p> + +<p>Nous nous regardons fixement, Jules Hector +et moi, et nous n’écoutons plus les réflexions +d’Andrel.</p> + +<p>Je vois bien qu’il songe aux Javanaises…!</p> + +<p>… Parce que je songe à Cléopâtre.</p> + +<p>— … De nos jours la passion est sans +objet, dit-il, me répondant sans que j’aie pu +parler, ou tous les objets sont si loin. Pas +en France. Non… plus en France.</p> + +<p>Et il fume, les yeux clos.</p> + +<p>A ce moment de discussion grave, on +sonne à la porte du temple. Je tressaille +parce que je n’attends personne. Il est minuit.</p> + +<p>Le vendredi soir, j’ai toujours mes trois +camarades, pas plus. Nous avons arrangé +cela ensemble parce que nous nous sommes +aperçu qu’on ne pouvait pas causer dès qu’on +était six ou huit. Nous avons été cinq un +moment, avec un arriviste plus jeune, mais +cette petite bonne à tout faire du succès +nous servait des cancans de journalistes et +se servait de nos mots pour servir des journalistes. +Nous l’avons prié de rendre son tablier. +Nous ne sommes que quatre pouvant +nous tolérer. Andrel fait un roman toutes +les années bissextiles, un livre solide, +ennuyeux, d’une écriture merveilleuse ; moi +je bâcle un volume tous les ans, qui peut +amuser les femmes, selon l’opinion d’Hector, +mais dont le style laisse à désirer… même +aux femmes. Nous nous complétons parce +que nos défauts respectifs nous sautent aux +yeux et que nous sommes heureux d’avoir +mutuellement à nous pardonner quelque chose.</p> + +<p>Massouard, le rustre, amuse Jules Hector, +le systématique Hector, qui critique et +invente des systèmes de naissance sans +jamais avoir mis une seule œuvre debout. +Habillé comme un Anglais soucieux de correction, +Hector contemple avec une joie +intense Massouard vêtu en maçon du dimanche +et déchargeant sa pipe à petits coups +secs sur l’épaule des statues les plus fragiles, +plâtre, terre cuite, albâtre, marbre +blanc, si bien que ses confrères, les sculpteurs +mondains, en sont à ne pas oser lui +montrer leur création.</p> + +<p>Car celles de Massouard… qui pourrait +les atteindre à l’épaule ?</p> + +<p>Second coup de timbre.</p> + +<p>Joseph doit dormir sur la banquette de +l’antichambre ou est allé se coucher. Je suis +angoissé parce que je pense immédiatement +à Cléopâtre, je ne pense qu’à elle, puisque +ce n’est pas elle qui peut venir. Elle a mon +adresse, pourtant, avec ma carte.</p> + +<p>Dans l’atmosphère bleutée du salon règne +un calme et une sécurité qu’on ne devrait +pas troubler… si ce n’est pas elle ! je vais +voir. La portière retombe sur moi en même +temps que ces mots d’Andrel :</p> + +<p>— Ce Rogès, quel esclave de sa ficelle ! +Je parie qu’on vient la tirer jusque chez lui. +Ça, c’est un coup de sonnette de femme. +Hélas !</p> + +<p>Un tourbillon de soieries, de dentelles, la +mollesse d’une fourrure et une odeur violente +de chypre.</p> + +<p>C’est Julia.</p> + +<p>— Tu es folle ! sans prévenir… Et ton mari ?</p> + +<p>— Non… J’ai une voiture en bas, j’arrive +de chez les Devierne, de leur vendredi, j’y +reste plus ou moins, c’est pas important. +Mon mari travaille, suis venue au hasard de +la fourchette… Tu travailles aussi, tant +mieux, nous allons nous amuser… J’ai deux +heures.</p> + +<p>— Plus bas, malheureuse ! Il y a du +monde… pas de femmes, des amis, un clan +qui te connaît, que tu connais… Massouard +et les autres… c’est impossible.</p> + +<p>Je songe que ce qui est impossible c’est +que je la renvoie. Elle aurait une attaque de +nerfs.</p> + +<p>Elle se tord, prend son parti, et entre dans +le salon, tête haute :</p> + +<p>— Bonjour, Messieurs. Comment, mon +mari n’est pas là ? Je viens reprendre mon +mari, en passant.</p> + +<p>Cela s’est fait si rapidement que je n’ai pas +eu le temps d’un geste, je bafouille, j’explique +des choses inutiles, car tout le monde +a compris, et mes trois amis se lèvent en +s’entreregardant comme trois augures.</p> + +<p>— Oui, Mme Noisey vient reprendre son +mari… qui m’avait promis de venir, et il s’est +excusé par télégramme <i>comme vous savez, +Messieurs</i>. (Une gaffe !) Nous allons avoir le +plaisir de lui voler sa femme quelques minutes +pour le punir de ce lâchage.</p> + +<p>Et mes yeux ajoutent, furibonds :</p> + +<p>— Quelques minutes, tu m’entends, petite +peste !</p> + +<p>Ils savent que je mens.</p> + +<p>Elle sait que je mens.</p> + +<p>Nous savons tous que nous mentons.</p> + +<p>Qui trompe-t-on ici ? je crois que c’est +Noisey, mais je n’en suis pas bien sûr.</p> + +<p>Le petit singe de Vénus est entré dans le +temple.</p> + +<p>Massouard cache sa pipe, comme un +gosse mettrait sous sa blouse une poire volée.</p> + +<p>Andrel rentre des manches douteuses.</p> + +<p>Hector jette son cigare d’un mouvement +d’impatience.</p> + +<p>Je vais ouvrir une fenêtre pour chasser le nuage.</p> + +<p>Du froid pénètre. On se tait.</p> + +<p>Elle est très à son aise, détache son manteau, +ôte ses gants. Elle est outrageusement +décolletée, a une jupe de tulle pailletée sur +satin rose, un corsage haut d’une phalange +et un croissant de brillants éclaire ses cheveux. +Je connais le croissant… il me semble +qu’il brille moins. Ses yeux de myope +sont humides, sa bouche se mouille, et elle +rit.</p> + +<p>Elle n’a jamais eu tant de mâles à la fois à +faire embêter.</p> + +<p>Nous songeons que chacun notre tour, ce +serait plus drôle.</p> + +<p>— Eh bien, quoi, Messieurs ? Vous ne +fumez plus ? Offrez-moi, au contraire, une +cigarette, j’adore ça, et puisque mon mari +n’est pas là… je vais le remplacer. (Elle fume, +je suis consterné.) Tiens, Monsieur Massouard ? +heureuse de causer avec vous, je +viens un peu pour cela. J’avais demandé à +mon mari de vous prier pour un buste. Ne +me faites pas cette lippe ! Vous fabriquez +des bonnes femmes que je gobe. Je suis toute +petite et ça m’irait de grandir comme votre +Jeanne d’Arc, j’ai pas de lignes du tout et +M. Louis Rogès prétend que j’ai l’air d’un +singe en peluche… Si vous vouliez le faire +mentir…</p> + +<p>Jules Hector laissa tomber ceci, tranquille :</p> + +<p>— Ce ne serait pas la première fois, Madame.</p> + +<p>Massouard est ahuri. Il secoue sa crinière +de lion roux.</p> + +<p>— Mais, Madame, je ne travaille pas dans +les mondaines, moi. De la ligne… on a toujours +de la ligne, cependant, non, je ne vous +vois pas en Jeanne d’Arc.</p> + +<p>Et il a son gros rire de gros brasseur de +glaise.</p> + +<p>Andrel ajoute, conciliant :</p> + +<p>— Peut-être en <i>Esméralda</i>… rien que +pour la chèvre.</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est que <i>Esméralda</i> ? +demande Mme Noisey qui a lu tous les livres +de Catulle mais n’est pas allée jusqu’à Victor +Hugo, ayant entendu dire que c’était la +même chose.</p> + +<p>— C’est, fait Andrel très respectueux, une +danseuse sacrée du temps d’Osiris.</p> + +<p>Je suis sur les épines et j’offre du thé. Seulement +il n’y a plus de thé, et les petits +fours sont finis. Reste des liqueurs, beaucoup +trop fortes ; si je lui fais boire de la +chartreuse verte, elle va se répandre en +mille folies, et, comme ce n’est pas une drôlesse, +je serai obligé de me fâcher avec des +gens que j’aime bien, <i>pour cette drôlesse</i>.</p> + +<p>Elle jacasse, minaude, griffe, déclare le +dernier livre d’Andrel, trop <i>décadent</i>. Elle a +beau secouer sa jupe pailletée, nous sommes +en bois. Ah ! Andrel a raison, une servante +vaudrait mieux, elle servirait le thé, bourrerait +les pipes, et, l’heure de la littérature +venue, elle s’en irait se coucher, sur les +pointes, pour ne pas faire de bruit.</p> + +<p>Hector est le plus cruel. Il retourne contre +elle tous ses mots et la frappe par derrière +avec des manières de stylets italiens qu’elle +sent, mais qu’elle ne peut pas voir. Massouard +finit par la frapper, lui, de l’index, +sur l’épaule, comme s’il <i>débourrait</i> ; Andrel +propose des promenades à bicyclette… La +soirée se gâche complètement.</p> + +<p>Enfin ils s’en vont.</p> + +<p>Massouard pour éviter le rendez-vous du +buste.</p> + +<p>Andrel pour fuir le rendez-vous de bicyclette +qu’il a d’abord désiré. (Il redoute une +scène de jalousie… pas de moi.)</p> + +<p>Et Hector part le dernier en lui baisant la +main, très gracieusement.</p> + +<p>Seuls :</p> + +<p>— Tu m’en veux, Loulou ?</p> + +<p>— Je suis littéralement exaspéré, si tu +tiens à le savoir. Ton mari a peut-être eu +l’idée d’aller te chercher chez les Devierne, +et le vois-tu ne t’y trouvant pas ? Tu es folle +ou tu as envie de nous forcer à nous couper +la gorge, dis ?</p> + +<p>— Il y aurait de quoi, je t’assure ! Vous +êtes aussi bêtes l’un que l’autre (elle tapote +sa jupe).</p> + +<p>J’éclate :</p> + +<p>— Mais pourquoi viens-tu ?</p> + +<p>— Tu n’es pas poli, mon cher… je viens +(elle cherche), je viens pour te faire plaisir. +(Elle m’embrasse :) J’ai deux pauvres heures, +je te les apporte et tu grondes ?</p> + +<p>Elle saute à mon cou. Elle se frotte à moi +et se fait choir de la cendre de cigarette +dans le dos, malgré tous mes efforts pour la +maintenir à des distances respectueuses.</p> + +<p>Voilà que je joue les Massouard, à présent. +Je <i>débourre</i> sur l’épaule des statues. Mais +celle-là est si petite.</p> + +<p>J’ai passé la nuit précédente chez Thilde. +Je suis très vanné. J’ai plein le dos de +l’amour <i>gentil</i> comme elle a plein le dos des +cendres de ma cigarette.</p> + +<p>Tout de même je souffle un peu pour +écarter ce voile gris.</p> + +<p>Elle rit, chatouillée.</p> + +<p>— Pourquoi que tu souffles ?</p> + +<p>— Rien, des cendres. Dois-je te reconduire +ou faut-il aller payer le fiacre ? Si ton +cocher te lâche, nous serons jolis…</p> + +<p>— Non. Me lâchera pas. Nous avons une +petite heure… et je n’ôterai pas ma belle robe.</p> + +<p>Je me demande quelle différence il peut y +avoir entre Mlle Léonie, la pierreuse, et +Mme Julia Noisey, femme d’un honnête architecte ?</p> + +<p>Au moins Léonie ressemble à Cléopâtre, +elle !</p> + +<p>Subitement calme, je la dépose sur un +fauteuil.</p> + +<p>— Lia, je ne joue plus. Tu as dépassé la +mesure.</p> + +<p>— Hein ? Il y a de la mesure, maintenant ! +Ah ! non, c’est idiot ! Risquer de se faire tuer +pour un homme ! Tout planter là pour venir +se jeter à son cou et l’entendre verbaliser +comme un garde champêtre… Ça c’est trop +fort ! Tes amis ? Est-ce que tu n’aurais pas +dû les flanquer à la porte en mon honneur, +espèce de grand mal élevé ! Tes amis ! Ils +sont propres ! Massouard, c’est un palefrenier. +Lui confier mon buste ? Je ne lui montrerais +pas ma jambe, seulement. Mon mari en connaît +de plus chouettes, des sculpteurs dans +l’architecture ; et ton Andrel qui pond des +livres comme des Bottin ! On ne peut même +pas fourrer ça dans son lit pour s’endormir, +tellement c’est gros. Ah ! Ne crie pas… tu +m’as dit déjà qu’il faisait trop <i>dense</i>… sais +pas ce que ça veut dire, mais je lui répéterai +un jour, sois tranquille. Quant à Hector, +je lui en passe parce qu’il est poli, seulement +j’ai idée qu’il doit être <i>symboliste</i> ou… +<i>pédéraste</i>, car il ne serait pas toujours +habillé de noir et ganté de blanc comme une +lettre de faire part !</p> + +<p>Je suis étourdi, suffoqué, sans voix. Non, je +n’ai pas envie de crier, j’ai envie de me sauver.</p> + +<p>Elle me griffe.</p> + +<p>— Symboliste ou pédéraste, Jules Hector ? +Lia, taisez-vous, sacré tonnerre, ou je vais +vous gifler !</p> + +<p>Elle est debout, furieuse, ses cheveux +courts semblent droits, ses sourcils sont en +accent aigu, sa bouche est violette, elle a +ses ongles en avant.</p> + +<p>— Moi ! Essayez donc de me battre, <i>moi</i> +que mon mari n’a jamais osé toucher ! Vous +êtes déjà assez brutal, Dieu merci. C’est +bon… je m’en vais… tant pis si mon mari est +chez les Devierne, je lui dirai d’où je sors +et tu auras du plomb dans la cervelle, puisqu’au +fond tu as peur de ça !</p> + +<p>Le malheur est que mon état de nerfs ne +me permet pas de juger drôle une offense de +singe.</p> + +<p>J’ai levé la main et je la gifle, histoire de +me différencier du mari.</p> + +<p>Pas très fort, assez pour lui donner des +couleurs.</p> + +<p>Elle pleure, se roule sur le tapis et casse +les barreaux d’une chaise volante.</p> + +<p>Je suis très honteux et j’essaye de l’embrasser +sans aller plus loin que de plates excuses.</p> + +<p>Elle me rattrape, se tord, me mord. Il +est clair qu’elle va finir par gagner la partie. +J’en tremble…</p> + +<p>En bas, sur le pavé, le bruit monotone +d’un sabot de cheval qui se morfond dans la +rue à marquer l’heure…</p> + +<p>Je m’imagine entendre le mari, frappant +ma porte d’un poing résigné.</p> + +<p>Dans la débâcle des jupes pailletées, puis +roses, puis blanches, puis encore très roses, +je me perds, je m’attarde, j’ai l’odieuse sensation +d’accomplir plus une corvée mondaine +qu’une cérémonie amoureuse.</p> + +<p>Elle est déjà toute consolée, daigne sourire, +se relève en retapotant ses jupes.</p> + +<p>— Voyons, Lia, c’est pas sérieux ? Voici +deux fois que tu me joues ce tour. Tu manques +absolument de générosité, épouvantable +petite singesse ? Tu vas te sauver maintenant.</p> + +<p>— Tiens ! C’est pour payer la gifle.</p> + +<p>— Pardon ! Rends-moi ma monnaie alors.</p> + +<p>Elle est d’aplomb, lisse, proprette, et à +part un pli dans les bouffants de ses manches +et un autre, sous les yeux, elle est fort digne.</p> + +<p>— Non !… Je me trotte. A lundi le dîner +chez moi, c’est convenu, hein !</p> + +<p>Je ne risquerais pas un viol, en ce moment, +pour toute la littérature. Le mieux est +de l’accompagner jusqu’à sa voiture, en s’effilant +les moustaches, et en l’appelant : +<i>chère Madame</i>, c’est plus facile.</p> + +<p>Pendant que nous descendons l’escalier, +moi, tenant un bougeoir, elle ses jupes +qu’elle retrousse afin d’éviter d’accrocher ses +dentelles au bout des tringles, elle me débite +des choses monstrueuses, dans le cou :</p> + +<p>— Si tu étais bien raisonnable, bien gentil, +ce serait toujours comme ça et nous +serions bons amis tout plein. Tu comprends, +j’ai peur des gosses, ce serait une histoire +que mon mari ne me pardonnerait pas, +lui qui fait tant attention… Et puis, me vois-tu +sans taille, malade, neuf mois et plus ? +Un médecin m’a prédit que j’en mourrais… +mets-toi ça dans la tête… si tu m’aimes. +Non, <i>tout l’amour</i>, c’est vraiment sale. Vous +ne pouvez pas vous figurer ce que vous avez +l’air bête… car nous avons le temps de vous +regarder, tandis que vous autres, vous ne +nous voyez même pas… Le reste, à la bonne +heure… il faudrait seulement supprimer les +gifles, je suis assez jolie pour qu’on prenne +des gants.</p> + +<p>Elle appelle ça des gants !</p> + +<p>J’ai beau connaître la petite antienne par +cœur, je suis secoué d’un fou rire. En a-t-elle +un profond mépris de l’homme, et elle +n’ajoute même pas la pudeur de l’oubli. +Quand on songe que Thilde, de son côté, +appelle toutes les bagatelles de la porte les +<i>choses sales</i>.</p> + +<p>A mon tour je me tords et nous nous +quittons sur des éclats de rire qui s’étouffent +dans nos baisers.</p> + +<p>Mais je vais rompre. J’en ai assez.</p> + +<p><i>Le petit singe est sorti du temple</i>, heureusement.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">V<br> +<span class="xsmall">NOUS AVONS SUR LES YEUX COMME UN VOILE DE CENDRES</span></h2> + + +<p>Il fait gris, je crois qu’il pleut, j’entends +venir, du sixième, les cris despotiques d’un +enfant qui braille comme cela depuis une +heure. Je ne peux plus écrire. Je suis navré.</p> + +<p>Devant moi, monceau de papiers, livres +ouverts, du vin Mariani dans une coupe +illyrienne qui m’amuse toujours par ses +reflets de vieux bijou byzantin, et, derrière +moi, la caresse discrète d’un bon feu. Je suis +aux meilleures loges pour voir la vie, ou ce +que je crois être la vie, en littérature, et je +ne peux pas achever les phrases, rien ne +sort, c’est inutile de continuer, je perds mon +temps.</p> + +<p>Enfin, pourquoi cette maison, qui est +d’ordinaire si tranquille, devient-elle, certains +jours, inhabitable ? Les enfants hurlent, +des chiens, qu’on n’a jamais rencontrés sur +les paillassons, aboient lamentablement ; des +bonnes font des réflexions d’une voix perçante +et Joseph éprouve le besoin de bousculer +des meubles, de l’autre côté.</p> + +<p>Je me lève. En marchant je trouve cette +idée que, peut-être, je m’aperçois des bruits +de la maison surtout quand je n’ai pas envie +de travailler.</p> + +<p>L’enfant se tait.</p> + +<p>Passe un camion.</p> + +<p>Jadis, il y a trois ou quatre ans, je n’entendais +jamais un camion passer dans ma +rue. Vraiment, cette maison est inhabitable.</p> + +<p>Autre réflexion logique : « Ah bien ! pour +ce que tu écris… »</p> + +<p>Si, seulement, une femme…</p> + +<p>Je pense aux yeux de cette fille. Est-elle +guérie ? Est-elle revenue ? Si elle avait +jamais l’idée de me remercier de mes +pauvres roses ?</p> + +<p>Non, elle n’aura pas cette idée. Elle est d’un +monde où on n’a pas ce genre d’occupation.</p> + +<p>Je pense donc toujours aux yeux de cette +fille ?</p> + +<p>Coup de timbre.</p> + +<p>— Pstt !… Joseph, j’y suis pour n’importe +qui. Ouvrez vite.</p> + +<p>Joseph, qui a reçu, le matin, l’ordre formel +de défendre ma porte, va ouvrir en prenant +un air pincé.</p> + +<p>J’entends le bruit d’un parapluie qu’on +dépose, un peu lourdement, dans la grande +potiche.</p> + +<p>Ce n’est pas une femme. Les femmes ne +se séparent pas de leur parapluie. Elles vous +les fourrent sous les coussins du canapé, les +accrochent à un cadre, avec les pincettes, à +gauche de la cheminée, dans tous les endroits +impossibles, où elles les y oublient, le +plus souvent, mais ne les posent pas dans +l’antichambre parce que ce serait normal.</p> + +<p>C’est un homme, un raseur.</p> + +<p>Je me remets à écrire, très grave, dardant +des prunelles profondes, des regards de personnage +très absorbé par le problème social. +Le raseur va saisir tout de suite, si c’est un +Monsieur bien élevé, qu’il est en train de +troubler l’éclosion d’un chef-d’œuvre… et +j’écris, machinalement, la première phrase venue :</p> + +<blockquote> +<p>« <i>Nous avons sur les yeux comme un voile de cendres.</i> »</p> +</blockquote> + +<p>Ça n’a d’ailleurs aucun rapport avec le +reste de la page.</p> + +<p>— Est-ce que je ne vous dérange pas trop, +Monsieur Rogès ?</p> + +<p>Une voix douce, un peu tremblante, une +voix de garçon embêté, fatigué, très affectueux.</p> + +<p>Je lève la tête, subitement fou de terreur.</p> + +<p>C’est Gaston Noisey, le mari de Julia.</p> + +<p>Il n’est jamais venu chez moi.</p> + +<p>Je dîne rarement chez lui, nous allons +souvent au théâtre tous <i>les trois</i>, et nous +échangeons les menues politesses d’usage +entre gens du même monde qui s’estiment… +de loin. Je lui épargne les trop longues intimités, +les poignées de mains chaleureuses +et les effusions, toujours désagréables à se +rappeler quand on doit finir, un matin, par +ne plus pouvoir se souffrir. Je l’ai prié, +comme je le devais, de me rendre visite +quand bon lui semblerait : des tableaux à +voir, des livres, et un certain traité d’architecture +indo-chinoise, mais je me suis arrangé +de façon à ce que cela ne le tente +point. Aux fumoirs des soirées où nous nous +retrouvons une ou deux fois par mois, nous +causons du ton détaché et plaisantin des +gens qui n’ont plus rien à se dire.</p> + +<p>Pour l’honneur de notre sexe, je ne peux +pas supposer qu’un mari, jeune, assez intelligent, +serait-il à mille lieues de toute littérature +et de toute psychologie, ne puisse pas +se douter, au seul parfum de la peau de sa +femme, qu’elle le trompe.</p> + +<p>Si Gaston Noisey, l’architecte d’humeur +casanière, vient me faire une visite, c’est +qu’il sait tout, comme au dernier acte.</p> + +<p>Le fauve qui dort en moi se réveille dès +que je me sens en présence d’un danger +physique, c’est-à-dire j’ai d’abord <i>très peur</i> +et mon second mouvement cherche une arme, +parce que la bravoure est une résultante <i>immédiate</i> +de la peur, pour les animaux, du moins.</p> + +<p>Je recule, d’instinct, du côté d’une panoplie +où se réunissent, en étoile d’acier, cinq +lames de poignards qui ne peuvent servir à rien.</p> + +<p>Il serait simple de frapper le premier.</p> + +<p>J’ai à peine effleuré du dos la panoplie +que je redeviens très civilisé : je vais à lui, +les mains tendues :</p> + +<p>— Comment allez-vous, Noisey ? je suis +heureux de vous voir. Non, je n’ai justement +pas envie de travailler, pas mieux à +faire que de causer avec un homme d’esprit.</p> + +<p>Il me serre la main.</p> + +<p>Nous ne sommes pas tragiques du tout.</p> + +<p>Il s’assied, souriant dans sa barbe, une +jolie barbe. C’est un garçon de trente-deux +ans, grand, un peu fluet, des yeux très bons, +des gestes un peu indécis d’homme qui ne +comprend pas très bien tout ce qui lui arrive, +mais la résignation de qui sait, cependant, +en accepter les conséquences. Règle +générale, il y a tout à craindre d’un personnage +résigné quand il est en face d’un +impulsif de ma trempe : c’est toujours l’impulsif +qui a le dessous.</p> + +<p>— J’avais besoin d’aller aux Beaux-Arts +aujourd’hui, murmure-t-il, et je n’ai pas +voulu passer si près sans venir vous voir. +Vous savez que je suis un peu hibou, votre +monde littéraire me fait l’effet d’un +épouvantail. J’ai bien hésité… puis nous avons +tant de fois causé ensemble à cœur ouvert…</p> + +<p>Est-ce que nous sommes dans un vaudeville +ou dans une tragédie ? je ne comprends +plus. Ou Lia lui a tout avoué en un transport +de rage parce que je lui ai écrit (poste-restante, +selon l’us) que j’en avais assez, ou +il a pincé des lettres malgré nos précautions. +Quant aux amis, personne, cela j’en réponds, +n’a divulgué quoi que ce soit. Ils sont bien +trop indifférents.</p> + +<p>Bon Dieu ! j’ai chaud.</p> + +<p>— Mon cher Noisey, je suis tout entier à +votre disposition.</p> + +<p>Et je souligne, d’un regard froid. Je +crois que je suis seul à me donner des répliques. +Il prend des cigarettes que je lui +offre (justement celles que sa femme a l’habitude +de fumer ici) et il s’installe, le buste +un peu incliné, les yeux très humbles, avec +une allure de chien battu qui serait risible +en toute autre occasion. Sa main gauche +déplace naïvement des petits objets sur le +coin de ma table et sa main droite lustre le +bord de son chapeau.</p> + +<p>Je mets mon coude sur mon papier, mon +menton dans ma paume et j’attends.</p> + +<p>— Est-ce que vous travaillez comme ça +tous les jours… du même train ?</p> + +<p>Une <i lang="en" xml:lang="en">interview</i> ?</p> + +<p>— Non, vraiment. Il y a des fois où je +suis d’humeur massacrante. Ainsi, quand +vous êtes entré, j’avais envie de tuer quelqu’un, +ou de me jeter par la fenêtre, je suis +très nerveux. Votre venue est une aubaine. +Dans nos romans, il y a certaines situations +qu’il faut savoir dénouer coûte que +coûte. N’est-ce pas votre avis ?</p> + +<p>Je raille. Je suis direct, j’ai une jolie ligne, +je me regarde marcher avec plaisir… seulement, +je réfléchis que, tout de même, c’est +en hiver, qu’un duel avec un architecte ce +n’est pas drôle, que je ne fais plus d’escrime +depuis un mois, faisant trop de femmes, et +que, dans les reins, une traître pointe de fatigue…</p> + +<p>— Moi, j’ai aussi comme ça des jours où +je ne suis pas rose.</p> + +<p>Il fume, mélancolique.</p> + +<p>— A propos : comment va Mme Noisey ? +Voyez mon étourderie, j’oubliais de vous en +demander des nouvelles. Mes excuses, cher +Monsieur.</p> + +<p>— Elle va bien, elle va très bien… sauf +les nerfs… Une indisposition qui court, en +ce moment, je crois. Je venais… Écoutez +Monsieur Rogès, vous allez peut-être vous +moquer de moi, je viens vous demander un +conseil… oui… là… ne froncez pas les sourcils. +Les bourgeois, comme vous dites, ça +n’entend rien à la littérature et ça vous a +une grande confiance dans les littérateurs, +des savants, toujours. J’ai lu quelques-uns +de vos livres et j’ai été très étonné de voir +des choses sur la vie que j’ignorais. C’est +bien bizarre comme tout est clair quand vous +l’expliquez. On pense en les lisant : « Ça +doit lui être arrivé, tout ça. » Au fond, il ne +m’est pas arrivé tant d’histoires… je le regrette. +Je vais risquer de vous demander +un avis comme à un confesseur. Les bouquins… +ça rend presque sacré et… ça tourne +bien des pauvres petites têtes, aussi.</p> + +<p>Quel jeu jouons-nous ? Il est impertinent, +ce me semble, l’architecte.</p> + +<p>Je réponds avec une impertinence plus +marquée :</p> + +<p>— Je ne suis pas un saint, je vous assure, +Noisey, vous exagérez… par politesse. Débrouillons : +quel conseil voulez-vous me demander ?</p> + +<p>Il respire doucement, se caresse la barbe. +C’est étonnant comme il est simple.</p> + +<p>— Oh ! je vais vous paraître un peu ridicule ; +mais c’est plus fort que moi, j’ai confiance +en vous, parce que vous êtes très gentil, +très bien élevé ; je vous ai entendu vous +emballer tellement sur les questions d’amour, +et prétendre qu’on n’a pas le droit de corrompre +des innocents… alors… j’ai fini par +me dire que ce serait encore vous qui sauriez +me tirer d’embarras.</p> + +<p>Va-t-il m’emprunter de l’argent ?</p> + +<p>Le mot de Mlle Léonie me revient : +« <i>Tout ça, c’est du chiqué !</i> »</p> + +<p>— De plus en plus à votre service, mon +cher Monsieur.</p> + +<p>J’émiette un bâton de cire à cacheter pour +prendre patience. Le préambule est un peu +long. Au théâtre ce serait d’un goût détestable.</p> + +<p>— Monsieur Rogès, pourquoi espacez-vous +vos visites depuis quelque temps ?</p> + +<p>— Mais, mon cher Noisey, je suis tellement +roulé par la vie des lettres. Une première, +des romans, et des correspondances +folles. Je vous ai déjà dit qu’il y avait des +trous dans mon existence absolument comme +dans la lune. Je m’éclipse, je m’enferme, +et, au lieu de faire la noce, selon la jolie +expression de Mme Noisey, je travaille +sans même le souvenir de mes meilleurs +amis.</p> + +<p>— Êtes-vous bien sûr que vous n’avez pas +d’autre raison… pour nous fuir ?</p> + +<p>— Je vous jure…</p> + +<p>Il hausse les épaules, ses bons yeux +deviennent tristes.</p> + +<p>— Allons ! Allons ! Ce n’est pas vous +qui l’avoueriez. Je vais vous apprendre, +moi, pourquoi vous nous fuyez, Rogès… +car vous nous fuyez, maintenant… C’est +parce que… parce que ma pauvre petite +folle de femme s’éprend de vous et que +cela vous agace… Ça y est-il ? Est-ce bien +cela ?</p> + +<p>Je suis tué.</p> + +<p>Heureusement que je ne peux jamais +pâlir étant déjà très pâle, de naissance, +mais je dois lui faire une paire d’yeux fixes +très réussis.</p> + +<p>Un silence relativement mortel.</p> + +<p>— Oui, Rogès, reprend Noisey de son +ton amical, humblement. Je vous scandalise +et je vais m’expliquer. Nous sommes seuls, +vous avez le temps, et, je vous le répète, j’ai +toute confiance en vous. (Il fume.) Écoutez-moi +bien : j’ai épousé une petite pensionnaire, +naïve, gamine, elle avait seize ans +quand nous nous sommes mariés — et elle +est, aujourd’hui, à vingt-quatre ans, aussi +gamine que le jour de son mariage. Je sais +qu’elle m’aime bien, je ne le mentionne pas +par fatuité… non, elle me l’a prouvé maintes +fois, mais elle est sentimentale en diable et +c’est là le défaut de sa cuirasse. Je ne me +dissimule pas que je ne suis pas toujours son +rêve. Je suis positif, hélas, autant qu’un bon +mari peut l’être, et je l’aime, de mon côté, +sans rester dans les nuages. Elle a des idées +de pensionnaire, de fleurs bleues, de fantômes +et d’amour éternel qui sont absurdes, lui +font trouver que la soupe c’est toujours de la +soupe. Ah ! la femme est un ressort bien +délicat, on a vite fait de tout fausser rien +qu’en laissant sonner l’heure à sa pendule. +Enfin, nous sommes entre hommes et je serai +plus franc : j’ai le malheur d’avoir épousé +une petite femme qui n’a pas de sens, et, par-dessus +le marché, cette petite femme-là a eu +le malheur de lire un livre de vous où vous +parliez de deux amoureux qui voulaient +rester purs. Ça lui a tourné, monté l’imagination, +elle n’a pas du tout deviné que vous +vouliez parler d’autre chose et ce n’est +fichtre pas moi qui lui ai fourni des détails. +J’ai fort bien suivi son raisonnement, son <i>état +d’âme</i>, comme vous dites, les gens de lettres. +On n’est pas très bête quand on aime beaucoup +sa femme et on l’écoute causer, sans en +avoir l’air. Elle a cru que l’amour pur, <i>l’amour +de tête</i> selon votre expression, existait, et elle +vous a supposé capable, à cause de votre +allure de beau chevalier, de ce tour de force. +Ne vous a-t-elle pas fait des tirades là-dessus +devant moi, un soir, au dessert ? Ne niez +pas. J’ai compris. Vous avez répondu par +des plaisanteries, puis, à partir de ce soir-là, +vous vous êtes espacé… car vous êtes +un honnête garçon ; de plus, vous n’êtes pas +libre. Ce n’est un mystère pour personne que +Mme Mathilde Saint-Clair, la grande pianiste…</p> + +<p>Je me lève brusquement.</p> + +<p>— Permettez, cher Monsieur. Il faut laisser +le nom de cette dame en repos. Il s’agit +de votre femme, rien que de votre femme +pour le moment. Vous avez découvert, ou +cru découvrir que Mme Noisey était amoureuse +de moi et vous venez me le reprocher, +c’est trop naturel… Mais quel conseil voulez-vous +me demander à présent ?</p> + +<p>Je me promène de long en large pour me +dégourdir les jambes. Il est évident que je +me bats demain. C’est un nouveau système +d’ironie. Il est très bien, ce Monsieur, j’admire +sa ligne et s’il est aussi fort aux feintes +de l’escrime… J’aurai du fer à retordre. +Me voilà propre : je lâche la femme, je pense +avoir la paix et le mari me tombe sur les +bras…</p> + +<p>Noisey ajoute d’un ton soumis.</p> + +<p>— Je viens tout simplement vous prier +d’écrire un livre pour expliquer à ma femme +que les hommes ne sont pas anges (il rit). +Vous cherchiez l’autre jour un sujet de roman. +Eh ! En voici un qui se vendra ! J’ai +déjà dit à Julia, qui faisait l’éloge de votre +respect pour les dames, que l’amour de tête +n’était possible qu’accompagné de l’autre, et, +très certainement, vous couchez avec la belle +Mathilde.</p> + +<p>— Mon cher Noisey, vous vous moquez +de moi ?</p> + +<p>— Pas du tout. Je sens bien que vous +n’aimez pas ma femme. Elle vous déplaît, je +vous ai entendu raconter à M. Andrel que +vous la trouviez laide et un peu folle ; seulement, +elle, vous a dans la tête parce qu’elle +cause de vous tout le temps. Si c’était plus +grave, elle ne me ferait pas ses confidences. +Elle m’a déjà dit vingt fois : « Va donc me +le chercher, il m’amuse et je ne peux pas me +passer de lui. » (Il ajoute, un peu sévèrement, +du ton d’un bourgeois qui prend un artiste +au collet :) Dame ! Vous faites le mal sans +le savoir, vous autres. Ce serait justice de +nous aider à le réparer. Vous pouvez bien +écrire un livre <i>naturel</i>, pour changer.</p> + +<p>Ils ont donc tous la monomanie de croire +que leurs histoires naturelles sont intéressantes, +ces sacrés bourgeois… et tous la +monomanie de vous fournir un sujet ?</p> + +<p>Je me plante à califourchon sur une chaise, +la même dont Lia, en se roulant, a cassé +deux barreaux, et je le contemple.</p> + +<p>— Vous êtes prodigieux, mon ami Noisey.</p> + +<p>Lui, modestement :</p> + +<p>— J’aime beaucoup Julia, vous savez ; +alors, je me suis dit que vous, qui êtes au +fond un bon garçon, vous emballant si facilement, +vous vous emballeriez là-dessus et +que vous me tireriez du mauvais pas où vous +m’aviez mis. (Sourire très malin.) Un livre +un peu plus <i>cochon</i> que les autres, ce n’est +pas une affaire pour vous. Ça la dégoûtera +des amours pures, elle vous traitera de malpropre, +car pour elle tous les hommes… +positifs sont des sales, et je serai sauvé : elle +vous prendra en grippe.</p> + +<p>Je commence à dégringoler de mes sommets +tragiques.</p> + +<p>Je m’amuse.</p> + +<p>— Voyons, Noisey, vous êtes jeune, pas +plus bête que le voisin (au moins autant !) et +votre femme vous aime… pourquoi redoutez-vous +ce caprice… de tête de la part d’une +personne honnête qui n’a pas de tempérament ?</p> + +<p>— Tiens ! (Il s’anime.) Moi, je n’ai pas l’étourderie +de Julia. Je veux bien admettre que +cela débute par des blagues, mais ça finit +par devenir sérieux quand ça intéresse le +voisin. Si jamais elle en rencontre un qui se +pique au jeu… Je n’ai pas envie d’être cocu +plus tard, moi.</p> + +<p>Est-ce que j’avais la berlue, tout à l’heure ?</p> + +<p>Il est sûr de ne pas <i>l’être</i> encore, cela +saute aux yeux, et je reconstitue la scène : +elle aura été surprise pleurant après mon +télégramme, nerveuse, noyée de vapeurs ; +comme elle le mène par le bout du nez, elle +lui aura fait avaler qu’elle avait un caprice +de pure imagination pour moi, qui suis <i>un +chaste</i>, tellement réservé…</p> + +<p>— Dites-moi, Noisey, puisque vous me +faites l’honneur de m’introduire dans vos +secrets d’alcôve, pourquoi Mme Noisey n’a-t-elle +pas de sens ? Est-ce qu’elle est malade ?</p> + +<p>— Non. Elle se porte à ravir, seulement, +il y a les fameuses migraines, elle est nerveuse, +délicate, si petite… Un rien la froisse, +et l’amour, ça lui semble toujours une corvée +désagréable.</p> + +<p>Je ne donnerais pas ma place pour un empire. +D’ailleurs, il y a de ça dans son instantané, +elle considère l’amour comme une chose +fatigante, tellement fatigante que…</p> + +<p>— Allons donc, moi qui la croyais très +amoureuse de vous au contraire !</p> + +<p>Soupir de Noisey, soupir sincère.</p> + +<p>— Amoureuse de moi, oui, seulement à la +condition que je reste tranquille. Et tenez, +un exemple : nous sommes restés un an seuls, +en tête à tête, à la campagne. Je ne l’ai +jamais sentie me désirer de bon cœur. Nous +étions bien seuls, aucun voisin pour lui parler +de fariboles… Je suis fixé. Elle n’a pas de +tempérament… C’est une pensionnaire. Quant +à essayer, pour lui faire plaisir, du fameux +amour de tête, de roucouler dans les étoiles +ou d’évoquer des fantômes au clair de lune… +Serviteur ! Je n’ai pas le temps.</p> + +<p>Je me tords, intérieurement. Avec ma rage +de courir à tous les paroxysmes, je m’exagère +les ridicules de ce mari, et je ne vois pas le +beau poème de sa douleur. Il est résigné. +Oh ! ce n’est pas moi qui peux saisir tout de +suite la grandeur du mot résignation, ce +mot-là ne me représente qu’un homme regardant +par le soupirail d’une cave. Résigné, +mais bon gardien de son trésor ; il ne la +quitte pas (sauf une heure ou deux !), l’étudie, +l’écoute, la console et tente même, du fond +de sa cave, des démarches un peu ridicules. +Il est persuadé qu’il ne sera pas cocu s’il +prend des précautions. Nous en sommes tous +là, et, s’il vient trop tard, c’est la faute de +cette sale petite bête qui a le vice des… pensionnaires.</p> + +<p>— Mon bon Noisey, vous êtes digne d’un +meilleur sort. Je vous avoue, en effet, que +j’aime beaucoup Mme Saint-Clair et je n’ai +nulle idée sur votre petite femme, j’ai horreur +des trop petites femmes. Le livre <i>un peu +cochon</i>. Hum ! Remède pire que le mal, cher +ami ! Voulez-vous que je vous indique le +véritable dénouement de la situation, moi ?</p> + +<p>— Volontiers ! (Il sourit.) Si c’est dans +mes cordes.</p> + +<p>— Parbleu ! Faites-lui un enfant !</p> + +<p>Je sens que je dis une rosserie. Le moyen +de garder le juste milieu avec ces farceurs +dont le mépris pour nous va jusqu’à nous +demander d’amuser leurs femmes en des +livres légers !</p> + +<p>— J’y ai déjà songé, répond doucement +l’architecte se tortillant la barbe, mais vous +n’imaginez pas ce que Julia est dépensière. +Elle aime la toilette. C’est tantôt une dentelle, +tantôt un bijou, tantôt un meuble, et nous +vivons difficilement malgré nos airs à l’aise. +Ainsi, elle a la rage des diamants, maintenant, +des vrais. Aujourd’hui on ne va guère +acheter des diamants à sa femme avec douze +mille francs de rente, <i>sans espérance</i>. Alors, +voyez-vous, un enfant, une nourrice, d’autres +fanfreluches pour le berceau… Non, mon +cher, je ne peux pas.</p> + +<p>Et il secoue la cendre de sa cigarette d’un +doigt décisif.</p> + +<p>— Dites donc ? j’ai aperçu, ces temps-ci, +un croissant dans ses cheveux : des perles et +des roses, au bas mot cinq cents francs. Mon +petit Noisey, vous vous laissez attendrir ?</p> + +<p>Je le dévisage, très tranquillement.</p> + +<p>Je connais l’histoire du croissant, puisque +c’est moi qui l’ai offert.</p> + +<p>Il se tourne avec un bon geste paternel.</p> + +<p>— Pauvre petite folle ! Un Lère-Cathelain. +Elle a payé cela cinquante francs devant moi.</p> + +<p>Je recule ma chaise. Comment, il a vu… +Ah ! ça, c’est lui qui se paye ma tête depuis +une heure ? J’ai acheté moi-même le croissant +en question et je ne l’ai pas eu pour moins de +cinq beaux billets bleus.</p> + +<p>Je me promène dans une terrible agitation. +Je sais bien qu’il a été convenu qu’elle prétendrait +l’avoir acheté chez Lère-Cathelain et +qu’elle se munirait d’un écrin portant cette +marque… cependant le bijou est vrai, que +diable, ou c’est le mari qui ment.</p> + +<p>— Monsieur Noisey, une objection…</p> + +<p>Je m’arrête, suffoqué.</p> + +<p>— Quoi ? Il faut bien la laisser s’amuser +avec le toc, puisque le toc l’amuse… c’est +comme vos livres et les amours dans les +étoiles, et quand ça ne me coûte pas plus +cher !…</p> + +<p>— Sacredieu, mon petit Noisey, ce bijou…</p> + +<p>Je reste béant. Une idée ! Elle aura revendu +mon croissant vrai pour en racheter +un faux devant lui… et c’est le faux qu’elle +porte… Je me rappelle que la dernière fois, il +avait un tout autre aspect… cela m’a frappé… +alors qu’aura-t-elle fait de la différence ?</p> + +<p>Je suis au bout de toute ma patience, je +m’y perds et j’ai la sensation d’être cocu à +mon tour.</p> + +<p>La conversation tombe. Noisey se lève. Il +examine un bronze, regarde un tableau, +feuillette le fameux traité d’architecture indo-chinoise. +Il est un peu triste des confidences +qu’il vient de me faire, point gêné.</p> + +<p>Il sort en me demandant la permission de +revenir de temps en temps, épancher son âme.</p> + +<p>Me voici en passe de tromper la femme +avec le mari.</p> + +<p>Délicieux.</p> + +<p>Il n’est pas plus tôt dehors que je suis saisi +d’une rage. Oui, cet homme s’est fichu de +moi et il faut que je m’aligne. Je ne peux pas +tolérer qu’on se fiche de moi de cette odieuse +façon.</p> + +<p>Je m’empare fiévreusement d’un télégramme +et j’écris :</p> + +<blockquote> +<p>« Cher Monsieur Noisey, en réfléchissant +à notre bizarre conversation, il m’a semblé +que vous n’étiez pas très fixé sur la valeur +des croissants que l’on porte dans votre +ménage… »</p> +</blockquote> + +<p>Je déchire.</p> + +<p>Idiot, grossier, je deviens le bourgeois et +lui sera le littérateur.</p> + +<p>Autre télégramme :</p> + +<blockquote> +<p class="ind">« Cher ami,</p> + +<p>« Entre nous, notre attitude manque de +galbe et nous ferions mieux d’aller terminer +nos explications sur un terrain plus… »</p> +</blockquote> + +<p>Ce qui manque de galbe, c’est de voler une +femme à un homme pour vouloir ensuite +coller de force un duel à cet homme beaucoup +plus myope, décidément, que cette femme.</p> + +<p>Je déchire.</p> + +<p>Essayons d’une lettre pateline, genre Noisey.</p> + +<blockquote> +<p>« Voyons, cher Monsieur, de deux choses +l’une : ou vous vous êtes moqué de moi et je +ne puis le souffrir, ou je me suis moqué de +vous et vous ne pouvez pas me souffrir, dès +lors… »</p> +</blockquote> + +<p>Toujours le duel. Je n’en sors pas.</p> + +<p>Je déchire encore.</p> + +<p>Une heure, le front dans les mains.</p> + +<p>Il y a l’histoire du croissant dont je ne +sors pas non plus.</p> + +<p>Et je revois les yeux vagues de Noisey, +j’entends sa phrase pleine de conviction. +« <i>C’est une sentimentale.</i> » La vicieuse que +je connais, et qu’il ignore, laisse peut-être +vraiment son cœur à la maison pour porter +sa chair en ville, et le croissant vrai pour +moi, faux pour lui, redevient faux pour moi, +vrai pour lui.</p> + +<p>Noisey ne comprend pas et il fait ce qu’il +peut.</p> + +<p>Moi, je ne comprends pas et j’écris des +bêtises.</p> + +<p>Julia ne comprend rien et doit nous tromper +avec un troisième.</p> + +<p>— Joseph… un fiacre ! Je vais dîner au +boulevard. J’ai faim.</p> + +<p><i>Nous avons tous sur les yeux comme +un voile de cendres.</i></p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br> +<span class="xsmall">A LA COUR DE CLÉOPÂTRE, IL ÉTAIT UN TIGRE ROYAL…</span></h2> + + +<p>« … Sur le dos de l’éléphant blanc, la princesse +est debout, sa main droite protégeant +ses yeux longs, car le soleil incendie la plaine +et fait rutiler le sable. Elle est vêtue d’une +tunique blanche, roulée autour d’une de ses +cuisses, laissant son sexe découvert. Elle a le +buste nu, mais ses deux petits seins rigides +sont coiffés de deux cloches d’or suspendues +à son col par des chaînettes. Ses cheveux +bouclés en grappes noires comme des grappes +de raisin bleu, tombent sur ses oreilles, et un +oiseau d’or paraît les couver sous ses deux +ailes écaillées de gemmes curieuses. Le bec +méchant de cet oiseau sacré, l’emblème d’une +idole, fait plus méchant le profil de la princesse +qui a l’air d’un garçon de quinze ans. +Elle n’a pas de hanche et ses jambes pures +s’étirent en fuseaux pâles. Elle n’a pas de +ventre et l’on dirait que ses épaules fuient +en deux lignes droites jusqu’à ses pieds étroits +dont les orteils sont fleuris de scarabées +peints. Elle est brune et blanche comme le +fruit coupé des cocotiers. Elle semble toute +petite, aussi très grande, quand elle se hausse +pour y voir mieux. Des dessins violets terminent +ses sourcils dont les extrémités, en +flèches, vont rejoindre ses cheveux. Elle a +un tatouage au-dessus de son sexe soigneusement +épilé : il représente l’œuf du monde, +un petit œuf plus ovale que les autres œufs, +fendu de lignes rouges et couronné d’un serpent. +Sur chaque joue de son visage, une +étoile ; sur les deux moins rondes joues de +ses fesses, deux croissants. De temps en +temps, elle prend les cloches d’or voilant sa +poitrine pour en faire des cymbales qu’elle +heurte d’un léger coup harmonieux.</p> + +<p>Accroupies près d’elle, les pieds retournés +dans leurs paumes, ondulent, aux mouvements +de navire de l’éléphant, deux filles +complètement nues, deux esclaves. La première +tient l’éventail de byssus, la seconde +la boîte des fards et des parfums. Elles ont +les paupières closes, ne s’intéressent à rien, +attachées par une corde comme deux bêtes +entravées.</p> + +<p>Derrière la princesse, un enfant nègre, +joli et de justes proportions, hausse le parasol +de plumes. Il doit avoir dix ans. Il ne parle +pas, ayant eu la langue coupée dès sa naissance, +mais ses regards étincelants sont fiers. +On le dit fou parce qu’il est le seul qui ose +regarder la reine en face. Peut-être ne la +voit-il plus, frappé du vertige de la peur.</p> + +<p>Des Égyptiens armés, des prêtres mitrés +se serrent contre lui, à l’ombre.</p> + +<p>Un singe est assis au rebord de la corbeille +de palmes qui contient Cléopâtre et sa cour, +des tapis soyeux pendent, en houppes.</p> + +<p>Le conducteur de l’éléphant, un eunuque +drapé de laine jaune, chante une mélopée +triste au son de laquelle marche, solennel et +somptueux, cet énorme vaisseau blanc sur +la mer houleuse des sables.</p> + +<p>On marche ainsi depuis le matin et la +chaleur se fait terrible.</p> + +<p>Il n’y a que la reine qui ne souffre pas du +soleil.</p> + +<p>Elle ne souffre jamais de rien.</p> + +<p>Les têtes bronzées des serviteurs et la +peau zébrée de blessures des deux petites +filles esclaves luisent comme toutes prêtes à +se fondre sous les morsures de l’astre. Le +sable pâlit de plus en plus, on ne peut pas +le contempler, il entre dans les yeux en +pointes de lances.</p> + +<p>L’éléphant va toujours d’un pas égal, et, +à chaque plissement de sa croupe, les corps +se ploient dans la corbeille, le panache du +parasol se penche.</p> + +<p>On serait bien dans le palais, à manger +des fruits, aux fraîcheurs des marbres +humides.</p> + +<p>Mais la jeune reine, que tourmentent des +passions singulières, veut aller voir le champ +de bataille.</p> + +<p>Vers la tombée de la nuit, seulement, on +arrive.</p> + +<p>Déjà des choses abandonnées ont été rencontrées +au sortir de l’oasis. On a découvert +un guerrier mort, le front fracassé par un +javelot. La reine s’est dressée un peu, ses +narines au feston mince ont frémi et on a +passé plus vite.</p> + +<p>Maintenant, on est en plein carnage.</p> + +<p>Des cadavres sont entassés avec des chevaux, +des chars, des tours chues, des éléphants +crevés par des flèches qui les hérissent +et les font plus monstrueux.</p> + +<p>Tout est horriblement calme.</p> + +<p>Le sable a bu le sang et le soleil a mangé +les yeux fixes qui ne purulent plus. Des armes +brillent, très éclatantes, sous les rayons de +la lune. Au loin, on entend hennir un cheval +qui agonise… il se tait, brusquement.</p> + +<p>La cour demeure silencieuse.</p> + +<p>Il est bon qu’une jeune reine voie les résultats +d’une guerre.</p> + +<p>Tout à coup, dans le grand calme de cette +nuit subitement tombée sur les morts et les +choses perdues, un petit son de métal…</p> + +<p>C’est Cléopâtre qui a pris les cloches d’or +de ses seins et les heurte.</p> + +<p>Les deux esclaves, à ce signal, se lèvent +et offrent des parfums, car une senteur effroyable +de chairs se décomposant est montée +jusqu’à la princesse.</p> + +<p>Un Chaldéen psalmodie des paroles lentes +sur la gloire des guerriers braves, pendant +que la reine, une de ses mains ouvertes à +plat, l’autre, la droite, élevée, projetant ses +poudres, se tient dans l’attitude des prêtresses +assyriennes faisant l’offrande aux dieux.</p> + +<p>— Je vais danser, dit-elle d’un accent clair.</p> + +<p>Les prêtres ont formé aux danses sacrées +la jeune fille. Elle sait aussi, la jeune femme, +que sa cour est enivrée des contours purs de +ses fines jambes en fuseau, et qu’au respect +se mêle un rut bestial qu’on ne songe pas à +lui cacher parce qu’il est un hommage.</p> + +<p>Elle punirait de mort ceux qui ne se prosterneraient +point quand elle danse, et elle +épargnerait peut-être celui qui la violerait +après la danse.</p> + +<p>Personne n’ose encore.</p> + +<p>On attend que son frère, son époux naturel +ordonné par la loi, la déclare vraiment femme, +reine ayant le droit de régner.</p> + +<p>En attendant, elle a pour jouet d’amour +ce seul petit esclave nègre, un enfant, forcé +de ne pas dire qu’il est heureux trop tôt et +qu’il en meurt…</p> + +<p>Voici qu’elle danse.</p> + +<p>Au milieu de la place libre laissée sur le +dos de l’éléphant immobile, comme dans de +la lumière, elle marche d’abord la tête inclinée, +les bras arrondis en bras d’amphore +blanche. Elle agite ses petites coupes d’or +qui rendent un son aigûment sauvage.</p> + +<p>Les esclaves, les grands Égyptiens préposés +à sa garde, se sont assis en cercle +autour du rayon qu’elle forme.</p> + +<p>Ils ont tous les yeux fixes ou vides des +morts qui jonchent le sol.</p> + +<p>Ils sont sans autre âme que l’immense +désir.</p> + +<p>Et se corrompent, comme les morts, à la +regarder vivre.</p> + +<p>Elle saute deux fois, tourne sur elle-même, +plus vite, oscille au vent de la pourriture +comme une branche fleurie.</p> + +<p>Elle respire au milieu d’eux et du champ +funèbre comme en un jardin.</p> + +<p>Elle se sent si belle !…</p> + +<p>Ses yeux longs, mi-clos, ont des lueurs +que jettent les yeux d’enfant avant de s’endormir.</p> + +<p>Et elle heurte plus fort ses petites cloches, +les secoue sur eux comme si elle voulait faire +neiger ses petits seins.</p> + +<p>Le jeune noir est debout, en face d’elle, +il la regarde sans la voir, dans une extase +triste…</p> + +<p>Soudain, on entend, répondant aux tintements +d’or des cymbales, un miaulement +bizarre, un râle de joie éperdue ou un cri de +colère.</p> + +<p>La reine s’arrête.</p> + +<p>Elle se penche en avant.</p> + +<p>Puis en arrière.</p> + +<p>— C’est un tigre, dit-elle, pas très émue.</p> + +<p>En effet, il y a, couché sur un monceau de +cadavres, un animal très grand, ou qui paraît +grand parce qu’il s’allonge, qu’il a la coutume +de ramper, et dont les yeux sont phosphorescents.</p> + +<p>Il bâille, très énervé de voir ce qu’il voit.</p> + +<p>Très étonné aussi.</p> + +<p>Il a mangé. Il est repu pour la première +fois depuis bien des jours, il a vraiment trouvé +toute la nourriture de sa faim.</p> + +<p>Il est joyeux. Il a pu achever beaucoup de +mourants, finir leurs tortures.</p> + +<p>Il allait dormir quand lui est apparue, au +clair de lune, un autre animal, rampant et +s’allongeant <i>debout</i>, une bête blanche qui +bondit, saute et joue parmi les morts comme +lui-même l’a osé faire, tout à l’heure.</p> + +<p>Cela l’étonne et l’amuse.</p> + +<p>Les animaux ne s’amusent pas souvent.</p> + +<p>Pour qu’ils aient cette joie inutile, pas certaine, +il faut qu’ils n’aient plus faim.</p> + +<p>Parce qu’il n’a plus faim, le tigre est heureux +de rencontrer une femme.</p> + +<p>Les serviteurs de Cléopâtre ont préparé +leurs arcs.</p> + +<p>Des flèches sifflent.</p> + +<p>Des prêtres ont peur.</p> + +<p>La reine demeure debout, essayant de voir.</p> + +<p>Mais le tigre, d’un bond plus rapide que +leurs flèches, a sauté sur l’éléphant et s’attache +à sa croupe de ses quatre griffes puissantes.</p> + +<p>L’éléphant blanc plie sous ce poids, cependant +léger, car le tigre est très jeune.</p> + +<p>Il faut qu’il soit bien jeune pour attaquer +des hommes, n’ayant plus faim.</p> + +<p>Il fait, d’un coup de patte, verser la corbeille +de palmes.</p> + +<p>D’abord les petites esclaves tombent, sans +un cri, déjà mortes, l’une avec la boîte des +fards, l’autre avec l’éventail.</p> + +<p>Puis un prêtre qui hurle.</p> + +<p>Puis le singe qui se sauve derrière des +chevaux amoncelés, en poussant des sifflements +stridents de grosse flèche.</p> + +<p>Un soldat lance encore un javelot qui n’atteint +pas le tigre. Le soldat a eu peur d’atteindre +la reine, toujours debout au centre de la corbeille.</p> + +<p>Toujours debout parce que son petit nègre +s’est précipité à ses pieds et lui a saisi les +chevilles.</p> + +<p>Cléopâtre regarde la bête merveilleuse +dont la robe d’or se parsème de roses noires +à la clarté pâle de la lune.</p> + +<p>Et le tigre la regarde, ébloui, les oreilles +couchées en arrière, les crocs saignants ; ses +prunelles vertes, dans l’astre double de ses +yeux, s’élargissent et se rétrécissent avec une +expression de volupté féroce.</p> + +<p>C’est un jeune mâle d’une très royale espèce.</p> + +<p>Au fond du mystère de son animalité +s’éveille comme une âme de dieu.</p> + +<p>Car les animaux d’Égypte sont plus près +des dieux que des hommes.</p> + +<p>Cléopâtre n’a plus peur. Elle n’a d’ailleurs +jamais rien redouté des bêtes.</p> + +<p>Elle les aime toutes presque autant que +son nègre.</p> + +<p>Et elle pense qu’il dévorera ce nègre avant +elle.</p> + +<p>L’éléphant recule. Il lève sa trompe d’un +mouvement de fureur et se bat les flancs en +piétinant lourdement et en tournant sur lui-même.</p> + +<p>Il saisit enfin le tigre et d’un seul effort, +qui fait craquer toute sa peau, il arrache son +ennemi, le lance dans le sable où celui-ci +reste à hurler de douleur, une patte brisée, +toute sa mâchoire en bouillie, vomissant ses +dents broyées.</p> + +<p>La cour se reforme autour de la reine.</p> + +<p>On redresse la corbeille de palme et le +petit nègre cherche le parasol de plumes.</p> + +<p>Un Égyptien a le bras démis, les petites +esclaves sont mortes, enchaînées l’une à +l’autre, écrasées sous le même piétinement +formidable.</p> + +<p>On les laisse là et on appelle le singe qui +ne veut pas revenir.</p> + +<p>Cléopâtre ordonne qu’on enchaîne le tigre +pour le traîner à la remorque de l’éléphant +victorieux.</p> + +<p>Et l’on revient, les hommes songeurs, la +reine écoutant la toux rauque du prisonnier +râlant sur sa chaîne, du prisonnier dont le +long corps gracieux s’allonge le long du +sable en traçant un sillon rouge.</p> + +<p>Au palais, la reine rentre sans dire qu’on +l’achève.</p> + +<p>Des jours passent…</p> + +<p>Et il guérit.</p> + +<p>Il n’a plus de dents, sa patte de derrière +racle un peu les marbres en marchant et il +est devenu familier.</p> + +<p>Superbe encore, gracieux, très digne souvent, +quand il gronde, il joue avec la jeune +reine dont il a l’humeur froidement cruelle.</p> + +<p>Un matin, sur un signe, il étrangle le petit +nègre dont les yeux tristes se meurent de +langueur depuis longtemps.</p> + +<p>Il l’étrangle de ses mâchoires édentées, +mais rendues plus féroces par la jalousie.</p> + +<p>Il ne peut pas y avoir deux favoris à jouer +près de la même couche.</p> + +<p>Dans les jardins, il ravage des fleurs et ne +reçoit que le fouet, parce que, décidément, la +jeune reine lui permet tout.</p> + +<p>Des jours passent…</p> + +<p>Le palais se remplit de gémissements. Du +bas des larges pylônes aux galeries des +étroites terrasses, des esclaves pleurent, le +front dans des voiles, et des soldats se frappent +la poitrine.</p> + +<p>Le roi, le frère et l’époux naturel de Cléopâtre, +au lieu de déclarer femme la jeune +reine, sa sœur et son épouse naturelle, a résolu +de la répudier.</p> + +<p>Cléopâtre doit prendre le chemin de l’exil.</p> + +<p>On ignore pourquoi.</p> + +<p>On croit que ce maître <i>veut régner seul</i>.</p> + +<p>Peut-être…</p> + +<p>Le jeune prince est si grave que personne, +ni les mages, ni les grands guerriers, n’ose +l’aborder.</p> + +<p>C’est un deuil universel, la reine étant +l’objet le plus parfait du royaume.</p> + +<p>Elle danse comme une prêtresse et elle +est belle comme une courtisane.</p> + +<p>On ne sait qu’une chose, c’est que le jeune +prince, pour affirmer sa volonté de lui déplaire, +a fait crucifier son tigre favori aux +portes basses du palais.</p> + +<p>Le tigre a mis toute une nuit pour mourir.</p> + +<p>Et du haut de sa terrasse, elle a pu l’entendre +hurler lamentablement.</p> + +<p>Or, le jeune prince répudie Cléopâtre parce +qu’un soir, en montant sur cette terrasse, il +a vu ceci :</p> + +<p>Sous le dais bleu sombre d’un ciel gemmé +d’étoiles plus grosses que les opales sacrées, +dans la pureté d’un air où l’on aurait entendu +vibrer le chant de leurs sphères mystérieuses, +la princesse, sa sœur et sa femme, se tordant, +nue, entre les pattes d’un animal plus puissant +qu’un homme… et plus heureux qu’un +roi !</p> + +<p>Mais Cléopâtre en exil aura l’empire du +monde. Elle sait le charme qui enchaîne les +fauves.</p> + +<p>A sa cour de reine prostituée, <i>il y aura +toujours un tigre de race vraiment royale</i>…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br> +<span class="xsmall">DANS LA CHAMBRE DE M<sup>lle</sup> LÉONIE SE TROUVE +LA PHOTOGRAPHIE D’UN SOLDAT</span></h2> + + +<p>… Toute la littérature, tout le rêve, toutes +les femmes, toutes les réalités, ne m’ont +point empêché d’aller rue <i>Grégoire-de-Tours</i>.</p> + +<p>Plus fort que moi.</p> + +<p>Je voulais avoir de ses nouvelles.</p> + +<p>J’y suis allé, oui, là.</p> + +<p>Et puis, après ? Ai-je le droit de prendre +des nouvelles de cette fille ?</p> + +<p>Je pense que oui : j’ai l’âge de raison.</p> + +<p>La concierge, une mégère, m’a dit, criant +d’une voix qui sentait l’absinthe :</p> + +<p>— Vous pouvez monter. Elle est revenue +et elle est seule, <i>de ce moment ici !</i></p> + +<p>J’ai gravi, en plein jour, la misérable +échelle de meunier, j’ai retrouvé, d’instinct, +la porte… sa porte où une clé était dans la +serrure.</p> + +<p>Je suis entré, simplement.</p> + +<p>Alors j’ai eu le vertige atroce d’affreuses +murailles, j’ai vu cette chambre comme on +verrait un cachot ruisselant de sang.</p> + +<p>Il n’y avait plus les meubles en pitchpin +d’il y a deux mois, il n’y avait plus la lampe +voilée d’un abat-jour de soie couleur ivoire, +plus de chaises, plus de bibelots, plus rien… +A la fenêtre seulement, un rideau rouge +tendu sur tringle, épais, hermétique, tamisant +juste assez de lumière pour être abominable, +un rideau rouge que le soleil d’avril +faisait flamber et qui répandait un flot de lie +par la chambre.</p> + +<p>Les matelas étaient à même le sol, sans +un tapis devant, et elle assise sur un vieux +fauteuil canné, une antiquaille rigide comme +un instrument de torture.</p> + +<p>Elle ravaudait un bas, appuyant son pied +nu sur l’extrémité de son traversin pour ne +pas le poser par terre.</p> + +<p>Je suis resté sans souffle comme un collégien.</p> + +<p>Elle a tourné les yeux et j’ai vu se lever +les astres noirs de mes désirs.</p> + +<p>— Tiens, c’est vous, le maboul ? a-t-elle +dit tranquillement.</p> + +<p>— Oui, c’est moi, le fou, en effet. Je ne +vous dérange pas ?</p> + +<p>Elle a haussé les épaules et m’a montré +son lit, d’un air froid.</p> + +<p>— Asseyez-vous… ou couche-toi, comme +tu voudras. Je suis guérie.</p> + +<p>Elle avait une voix sourde qui me faisait +très mal.</p> + +<p>— Je suis venu pour vous demander de +vos nouvelles uniquement… Et pour savoir +si vous aviez besoin de moi.</p> + +<p>— Quel béguin ! C’est pas sérieux, j’espère.</p> + +<p>J’ai été surpris de sa logique. Elle comprend +qu’elle me plaît surtout parce que <i>je +ne marche pas</i>, selon sa canaille expression.</p> + +<p>— Vous êtes guérie ? Ah ! tant mieux…</p> + +<p>Je m’assieds près de son pied nu et je le +regarde. Elle a un pied exquis, cambré, +petit, souple, on passerait sa main dessous +entre la plante et le plancher, sans en déranger +le talon ni l’orteil. Il est d’un blanc +d’ivoire vert, si mort. Ce n’est qu’un objet, +pas une chose humaine.</p> + +<p>— Guérie… Guérie… (a-t-elle fait comme +se répondant à elle même). La seconde fois, +je ne serai plus bonne pour le service, ni ni, +fini Léonie. <i>Ils m’ont enlevé le morceau avec +des pinces.</i> Brrr !… j’en ai ma claque de leur +hospice.</p> + +<p>Elle est toujours belle inexplicablement. +C’est toujours Cléopâtre, et ses lèvres dures +distillent toujours le venin de la cruauté. +Elle ne rit pas, ne pleure pas, tout lui demeure +indifférent.</p> + +<p>— Vous n’avez pas la trouille, vous, de +grimper mon escalier en plein jour. Quel +type !</p> + +<p>— Dites-moi, Léonie, vous êtes très malheureuse +ici. Où sont donc vos meubles ?</p> + +<p>— Les cochons de concierges ont tout +vendu pendant que j’étais à la <i>salade</i>. Vous +comprenez… je leur devais des tas… la +chandelle, le vin, et un terme, puis, <i>le foin</i>, +quoi !</p> + +<p>Je suis ahuri.</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est que <i>la salade</i> et +qu’est-ce que c’est que <i>le foin</i> ?</p> + +<p>Elle me regarde, méprisante.</p> + +<p>— Ah ! c’est juste, vous n’êtes pas de la +classe. <i>Le foin</i>, c’est la pièce par homme que +je donne à cette… maquerelle.</p> + +<p>Je deviens très inquiet. N’insistons pas +pour <i>la salade</i>.</p> + +<p>Je suis navré de mon ignorance du milieu, +je ne cherche pas du tout une étude de mœurs, +et j’ai la terreur qu’on me la serve malgré +moi.</p> + +<p>Je voudrais bien m’en aller, je ne sais pas +comment.</p> + +<p>— Heureusement que ça reprend, le turbin.</p> + +<p>Je tressaille.</p> + +<p>— Heureusement… dis-je en écho douloureux +sans penser à ce que je dis.</p> + +<p>— Voyons ! m’achète pas, hein, avec tes +figures d’enterrement. J’enfile pas des perles, +ici, et il faut que je mange. (Elle ajoute :) De +vrai, j’ai pas faim. J’en ai trop vu là-bas… +Tu sais, <i>de quoi rendre son ventre à Dieu</i>.</p> + +<p>L’expression : <i>rendre son ventre à Dieu</i> +est superbe, mais que nous voilà loin de mes +roses blanches.</p> + +<p>Il y a un grand silence entre nous.</p> + +<p>Elle raccommode son bas noir en tirant +très vite son aiguille ; la soie noire passe et +repasse dans le petit trou blanc, sur son +poing.</p> + +<p>Elle est en jupe de laine sombre, avec un +jersey rouge ouvert en rond au cou. On +devine qu’elle a coupé le col parce qu’il était +trop usé.</p> + +<p>Elle a l’air en maillot de bain.</p> + +<p>J’aime mieux ça que les cabochons. Et puis, +c’est dans le ton furieux de la chambre, une +chambre de tortures.</p> + +<p>— Voulez-vous que je vous appelle autrement +que Léonie, dites ? Vous n’avez pas +un autre nom ?</p> + +<p>— Je m’appelle Léonie Bochet sur les papiers, +si vous voulez les voir…</p> + +<p>Est-ce qu’elle continue à me croire de la +police ?</p> + +<p>— Eh bien, je vous appellerai <i>Reine</i>. Cela +vous fâche-t-il ?</p> + +<p>— Comme votre ancienne, hein ? Vous y tenez !</p> + +<p>Je m’accoude sur le traversin, et je caresse +son pied de belle morte d’un index prudent.</p> + +<p>— L’ancienne s’appelait : Cléopâtre. Tu +l’as oublié, déjà ? Et elle était couleur de +roses blanches, de roses d’ivoire…</p> + +<p>Il m’a semblé qu’un éveil se faisait en son +impassible visage. Elle n’a pas souri, se +contentant de retirer son pied.</p> + +<p>— Ah ! oui, les roses !… C’est une infirmière +qui me les a prises et on les a fichues à +la chapelle. J’ai gardé votre carte. (Elle baisse +la voix.) Il paraît que vous turbinez, vous, +dans les journaux. Un interne me l’a dit.</p> + +<p>Je suis ennuyé qu’elle me suppose journaliste. +Pourquoi n’est-elle donc pas venue me +trouver me sachant le Monsieur tapable ? +Peut-être a-t-elle eu peur des distances. Elle +est bête ou… peureuse ?</p> + +<p>— Écoute, Reine, je ne travaille pas du +tout dans les journaux et je ne suis pas du +tout un Monsieur connu. (Je cherche à lui +expliquer les choses et me voilà embarrassé +en dernier point : nous avons l’air de personnages +aux deux bouts d’un téléphone +s’égosillant pour être plus clairs.) Reine… +tiens… je vends de l’amour comme toi. Le +mien est en papier, mais il est peut-être plus +dangereux… selon certains maris.</p> + +<p>Je ne sais pas ce qui m’arrive. Il faut que +je pense tout haut devant elle, précisément +parce qu’elle ne peut pas me comprendre.</p> + +<p>Elle a un petit rire sec.</p> + +<p>— Tu es maboul.</p> + +<p>— Je te jure que non… j’essaye de me +rapprocher de toi, puisque nous ne parlons +pas la même langue.</p> + +<p>— Bien possible. Veux-tu boire quelque +chose : une menthe ou de la chartreuse ?</p> + +<p>Je fais un geste de prière.</p> + +<p>— Pas cela, dis, je bois tes yeux et ce +poison me suffit, je t’assure.</p> + +<p>— Espèce de dégoûté, mes verres sont +propres. (Elle réfléchit.) Je les laverai devant +toi, si tu veux. Je te dois une politesse.</p> + +<p>J’ai envie de pleurer.</p> + +<p>A trente-trois ans, c’est absurde. Comme +c’est réel, ça me fait du bien de le constater, +moi, le pauvre exilé de la vie, toujours dans +le rêve et ne le distinguant plus de la réalité.</p> + +<p>— Reine, puisque tu a besoin d’argent, +pourquoi n’es-tu pas venue m’en demander… +en sortant de l’hôpital ?</p> + +<p>— Cette histoire ! Pour que tes larbins me +foutent à la porte ! j’ai pas besoin de +chambard… La police m’a à l’œil… (elle hésite) +depuis que j’ai fait la fenêtre sans sa permission.</p> + +<p>— La fenêtre sans permission ?</p> + +<p>— Oui. Y en a qui sont en cartes, moi, +(elle hésite encore) j’y étais pas. Maintenant, +j’y suis. C’est plus la même chose. Il +y a les heures pour le trottoir et les heures +pour la fenêtre, faut pas se tromper. Je +peux pas toujours me promener où je veux… +rapport à un sergot de ville qui est mufle +comme tout dans cette sale rue.</p> + +<p><i>Sergot de ville</i> est joli.</p> + +<p>Je m’habitue un peu à ce langage singulier +et lui découvre de la saveur.</p> + +<p>— Ai-je le droit, malgré ton sergot de +ville, de t’offrir autre chose que de la menthe +ou de la chartreuse ? (Et je ris.) Tu n’es pas +franche, Reine, tu n’es pas venue pour +d’autres raisons ?…</p> + +<p>Elle se tait, un instant, puis, brutalement :</p> + +<p>— Tu m’embêtes ! Je te dis que tu es maboul !</p> + +<p>— Ah ! sotte qui a peur que de mon côté, +je cache un vilain jeu et que je veuille la +<i>chouriner</i> comme un simple monomane !</p> + +<p>Elle me regarde en dessous, les lèvres +serrées, les prunelles sombres.</p> + +<p>On sent que pèsent sur elle toutes les terreurs +inconscientes qu’on entretient chez ces +malheureuses : lois des concierges, de la +police, toutes les tyrannies d’une société +fière de sa pudeur et qui ne daigne que les +tolérer.</p> + +<p>Ou elle a souvenance de quelques tortures +inouïes subies de bonne volonté en une de +ses nuits louches de levages d’ivrognes.</p> + +<p>Ils ne sont pas tous gris d’un rêve de +poète, les ivrognes.</p> + +<p>— Reine, est-ce que tu ne désirerais pas +faire un autre métier ?</p> + +<p>J’ai l’air du médecin qui propose l’Italie +au poitrinaire pauvre.</p> + +<p>— Moi ? je sais rien fiche… et je veux rien +fiche. Je suis sur le tas… faut que j’y reste. +(Elle ajoute farouche :) Je suis paresseuse, tu +sais.</p> + +<p>Il y a quelque chose de lourd sur les +épaules de cette fille, de plus lourd… Elle a +une raison pour se réserver ainsi devant un +homme qu’elle pourrait si facilement exploiter.</p> + +<p>Je redeviens nerveux</p> + +<p>Je m’étends sur le lit pensant que je suis +sur mon divan, chez moi, à rêver d’elle.</p> + +<p>Je continue, impatienté :</p> + +<p>— Enfin, combien te faudrait-il pour vivre +en repos… le temps de te reposer de ta maladie.</p> + +<p>— Me reposer ? Et coucher avec toi, hein ? +J’ai idée que ce serait la même chose +qu’avec les autres… ça ne serait pas plus +reposant.</p> + +<p>Elle a un rire sec, odieux.</p> + +<p>— Mais je ne tiens pas du tout à coucher +avec toi, ma fille.</p> + +<p>— Alors ! (elle me toise) qu’est-ce que tu +fais ici ?</p> + +<p>— Si je te le dis, tu ne saisiras jamais les +nuances… J’ai tout un arc-en-ciel dans l’âme +à ton sujet. Des histoires de maboul ? Oui, +je l’avoue parce que ce sera plus simple. +D’ailleurs c’est peut-être vrai, je ne voudrais +pas te causer la moindre terreur et je suis +fort triste de ne trouver que la folie pour une +explication honnête. Je crois que je t’aime, +enfin, comme si tu étais une véritable +femme.</p> + +<p>Elle hausse les épaules.</p> + +<p>— Fais pas ton daim !</p> + +<p>Elle est laconique.</p> + +<p>Drôle d’idylle.</p> + +<p>— Reine, je voudrais aussi…</p> + +<p>Une voix aigre nous interrompt. Celle de +la concierge qui monte et qui crie, dans la +serrure :</p> + +<p>— Ninie, est-ce que ton type s’est barré ?</p> + +<p>Je bondis.</p> + +<p>D’elle, n’importe quelle locution vicieuse +me semble pittoresque.</p> + +<p>De cette mégère, je ne vais rien pouvoir +entendre.</p> + +<p>J’ouvre.</p> + +<p>— Non, Madame, et je vous défends de +déranger Mademoiselle quand je suis là. +Vous allez vous taire.</p> + +<p>Je lui glisse une pièce dont je ne regarde +pas du tout le millésime et je la pousse vigoureusement +dans l’escalier.</p> + +<p>Elle s’effondre. On dirait du linge mouillé +s’empilant.</p> + +<p>Et je referme la porte.</p> + +<p>— Dis donc, est-ce que tu vas faire de +l’harmone chez moi à présent ? On peut vraiment +nous déranger pour ce que tu me racontes…</p> + +<p>Reine est debout, les bras croisés, les +yeux en feu, elle a l’aspect sinistre.</p> + +<p>En voilà une qui n’est pas de l’espèce qui +sont <i>bien gentilles</i> et vous appellent <i>Loulou</i>. +Mâtin ! J’ai la sensation qu’elle va me +rendre la gifle que j’ai donné à Mme Julia Noisey.</p> + +<p>Cela tourne mal.</p> + +<p>Je la regarde bravement, mais je tremble.</p> + +<p>— Tu as envie de me chasser parce que +j’offense ta concierge, ma belle amie ? C’est +d’un bon cœur. Seulement, je ne m’en irai +pas, j’ai pas fini…</p> + +<p>Elle va reprendre son bas noir, et rechausse +son pied blanc avec un soin railleur, insultant.</p> + +<p>— Écoute, j’aime tes yeux et je sens +que je ne puis plus m’en passer. Combien +veux-tu me les vendre ?</p> + +<p>— Rien que mes yeux ?</p> + +<p>Il y a entre nous une barrière, un mur +que nous ne franchirons plus, ô Platon !</p> + +<p>Je la condamne et je me condamne.</p> + +<p>Je ne sais pourquoi je lui ai dit cette +chose folle.</p> + +<p>— Oui, je viendrai, je causerai, ou je ne +parlerai pas, seulement, je les verrai, ils me +regarderont et je te donnerai ce que tu me +demanderas. Tu es d’ailleurs bien libre de +ne pas accepter… si je te déplais tellement +que je te fasse peur.</p> + +<p>Je n’en ai nulle envie.</p> + +<p>Et si elle me répondait que je lui déplais, +il est certain que je sauterais dessus.</p> + +<p>Elle doit me voir comme un Monsieur capable +des pires fantaisies, une nouvelle +espèce de plaie sociale qu’il lui faudra panser +au nom de la grande tolérance humaine… +et sans joie.</p> + +<p>— Paie ou ne paie pas, fiche ton camp +ou reste, ça m’est égal… Tu m’embêtes !</p> + +<p>J’insiste, grelottant d’effroi et de colère.</p> + +<p>— Je te déplais ?</p> + +<p>— Non…</p> + +<p>Elle a un petit rire, puis tourne la tête +vers moi, les yeux fixes.</p> + +<p>Elle prononce lentement :</p> + +<p>— Tu veux m’aimer d’amitié, sans doute ? +c’est du propre.</p> + +<p>— Et pourquoi pas ? Qui m’empêche de +chercher ton âme avec la mienne, au lieu de +chercher autre chose… avec autre chose ? +Laisse-toi faire sans comprendre, selon ton +habitude. Ce n’est pas pour la purification +des vierges folles que je travaille, chérie, +va rassure-toi. Je ne suis pas un moraliste. +Je suis un vicieux qui rêve de vices plus… +absolus, voilà tout.</p> + +<p>Je suis tout à fait fou et c’est elle qui a +raison de sourire, apitoyée, mais ma fantaisie +m’emporte si loin d’elle.</p> + +<p>Je vois, derrière cette femme qui se +chausse, des ténèbres, de la fumée, et un +désert s’étendant tout rouge, s’empourprant +de la buée sanglante d’une lune pareille à +une tête coupée, une tête sortant de l’échancrure +trop large d’un col d’une blancheur de +chaux vive.</p> + +<p>Est-ce la mort du soleil d’avril derrière le +rideau rouge ?</p> + +<p>Est-ce réellement des astres humains qui +se heurtent dans un couchant funèbre, l’un +éclipsant l’autre ?</p> + +<p>Où suis-je bien saoul de la lie qui se répand +à flots du haut de cette croisée condamnée +par la police ?</p> + +<p>Elle l’ouvrira tout à l’heure pour faire +des signes mystérieux, et les passants monteront +son échelle, une raide échelle de guillotine.</p> + +<p>Ce qui est absolument vrai, c’est que nous +sommes, cette fille et moi, en présence, +comme les deux fantômes de deux forces de +jadis…</p> + +<p>… Aujourd’hui, perdues, ne se retrouvant +même pas par le sens du toucher.</p> + +<p>Il doit y avoir d’autres sens plus <i>sensuels</i> +que celui du toucher.</p> + +<p>Ah ! on ne s’échappe guère quand on porte +en soi le souvenir de très anciens crimes !</p> + +<p>Je suis heureux de savoir qu’elle m’est +destinée avant que l’idée me soit venue de la +contraindre.</p> + +<p>Je l’aime un peu plus de toute son infamie, +car la société me fournira des armes… si +elle me résiste.</p> + +<p>Me résister ? A propos de quoi ?</p> + +<p>Je ne lui demande rien.</p> + +<p>C’est justement cela qui lui fait peur.</p> + +<p>— Reine ! Reine !…</p> + +<p>Durant ce vertige, j’ai tourné autour de +la chambre et me suis arrêté près de la cheminée.</p> + +<p>Là, au coin, dans un petit cadre de paille, +il y a une photographie, une mauvaise photographie +faite à la foire de Neuilly ou en +banlieue, par un jour de décembre. On voit +une tête de soldat, un affreux voyou qui a +dû mettre, avant son entrée au régiment, +un képi plus regrettable.</p> + +<p>Affreux ? Non. Jeune et très quelqu’un avec +son masque diabolique, ses yeux sournois, +sa bouche grimaçant en gueule de bête carnassière.</p> + +<p>Le tigre !…</p> + +<p>Le mâle de cette femme qui ressemble à +Cléopâtre.</p> + +<p>— Qui, ça ? ai-je dit en désignant le cadre.</p> + +<p>— Mon frère. (Elle ajoute, plus bas :) Non, +un cousin, un parent à moi.</p> + +<p>— Tu ne sais plus si c’est ton frère ou ton +cousin ? Drôle de parenté !</p> + +<p>— Laisse-moi tranquille. Je te dis que tu +m’embêtes, à la fin !</p> + +<p>Très assorti, le couple. Un de plus, un de +moins… celui-là doit lui en prendre au +lieu de lui en donner.</p> + +<p>Je rage. Celui-là, c’est celui qu’elle aime. +J’en suis sûr.</p> + +<p>Elle m’arrache la photographie et la +remet sur la cheminée.</p> + +<p>Son mouvement a été si violent qu’elle +m’a griffé.</p> + +<p>Et elle a une poigne, la sinistre demoiselle.</p> + +<p>— Reine chérie, je n’ai pas du tout envie +de me fâcher, parce que je constate que vous +pouvez avoir un cœur.</p> + +<p>Je ris un peu difficilement.</p> + +<p>— J’ai pas de cœur. J’ai pas le temps, tu +sais… Toi, tu es riche, tu n’as rien à faire ! +mon bonhomme.</p> + +<p>— Rien à faire ? J’ai à brûler ici tout +l’encens que je ne peux pas brûler ailleurs… +car elles ne m’ont pas fait peur, mes idoles, +jusqu’à présent. Tu appelles cela ne rien faire, +se sentir vivre ? Éther, morphine, haschisch, +opium ou poison plus mortel, il faut que tu +deviennes mon <i>excentricité</i>. J’en ai tellement +assez de leur petit centre ! Je suis trop +bien portant pour admettre les poisons lents +en question ; je veux goûter à tes yeux parce +qu’ils iront plus vite, comme deux morts qu’ils +sont ! Il faut que je souffre, moi, pour être +heureux. Et si je n’aime pas mon idole, je +n’en n’aurai jamais peur… tu comprends. +Reine… regarde-moi. Tu es sourde et je +ne veux pas non plus que tu m’entendes… Il +demeure convenu que je plaisante. Reine… +Je t’adore.</p> + +<p>Elle est devant la croisée rouge, les bras +tombés, la tête si blanche qu’elle a la réverbération +d’un astre.</p> + +<p>Ses yeux font deux trous noirs au rideau. +On dirait qu’ils percent la tête de part en +part et que derrière, il y a le vide.</p> + +<p>Ses yeux communiquent avec le néant.</p> + +<p>Sa bouche est toujours dure, méprisante.</p> + +<p>Elle a peut-être la crainte superstitieuse +de l’amour.</p> + +<p>L’amour est, pour elle, le dernier blasphème.</p> + +<p>— Vous avez du toupet, oui, un fier toupet +pour votre âge !</p> + +<p>— Je suis très vieux, Reine, et il faut le +piment des lointains mystères d’Égypte pour +me rappeler ma jeunesse et ma force. Les +filles qui boivent le sang des têtes coupées +sur leur bouche ou celles qui jouent entre +les pattes des tigres.</p> + +<p>— Oh, bien, non ! Je ferais jamais ce +travail-là, <i>aujourd’hui</i>. Avec des chiens, +passe encore, mais des tigres… Vous pourriez +me donner mille francs, je marcherais pas.</p> + +<p>Je me mets à rire malgré moi, à cause du +mot <i>aujourd’hui</i>.</p> + +<p>Reconnaît-elle son ouvrage de jadis dans +l’histoire du tigre ?</p> + +<p>Elle est une pauvre petite dégénérée, ce +n’est pas sa faute.</p> + +<p>Après lui avoir pieusement baisé les yeux, +je jette, sous le portrait du soldat, le louis +qu’elle ne songe pas à me demander et je +m’en vais.</p> + +<p>Je ne reviendrai plus. Je me le jure en +descendant son escalier comme ivre d’un +affreux alcool qui me brûle l’estomac et me +casse les jambes.</p> + +<p>Je dois, en effet, être très vieux depuis +une heure.</p> + +<p>Si la belle Mathilde Saint-Clair ou la mignonne +Julia Noisey me voyaient, elles auraient +pitié de moi…</p> + +<p>… Et je donnerais les deux corps de ces +deux femmes honnêtes (très relativement) +pour que le petit pied mort de Cléopâtre soit +à moi par l’amour.</p> + +<p>Non, je ne reviendrai plus <i>parce que j’ai +aperçu dans la chambre de Mlle Léonie la +photographie d’un soldat</i>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br> +<span class="xsmall">OÙ ÉROS MET DEUX PERDRIX DANS LE MÊME +CARNIER</span></h2> + + +<p><i>Carnier</i>, je trouve ce mot d’une superbe +allure, et il ne me représente plus du tout +le vulgaire sac en question. Il suffirait d’ajouter +une lettre à ce mot pour lui rendre +toute sa lugubre valeur.</p> + +<p>Mais je n’aime pas la chasse, sport fatigant +dont la brutalité n’est plus de notre +époque…</p> + +<p>Je suis allé, aujourd’hui jeudi, voir mon +amie Thilde. J’étais un peu triste et j’avais +besoin de douces consolations.</p> + +<p>Dès mon entrée chez elle, j’ai bien compris +qu’il se passait des choses. Ou elle avait +pleuré ou elle avait trop ri.</p> + +<p>— Bonjour, ma Thilde ! Vous avez les +mains moites. Pourquoi ?</p> + +<p>Nous nous sommes assis dans le grand +canapé du salon sur lequel mon amie aime à +prendre des poses Récamier en regardant +son piano.</p> + +<p>— Louis, m’a-t-elle déclaré fort grave, +vous m’avez trompée.</p> + +<p>Ce ne sont plus les maris qui savent tout, +maintenant, ce sont nos maîtresses.</p> + +<p>L’existence va devenir intolérable.</p> + +<p>Je me suis levé vivement et j’ai arpenté le +tapis de la lyre d’or du ministre, placée sur +la cheminée, au portrait du ténor célèbre, +mon prédécesseur, qui, grâce à sa célébrité, +ne choque pas trop dans ce salon d’artiste.</p> + +<p>Étonnant comme le froid de l’hiver pénètre +sous les portières, aujourd’hui, jour de +réel printemps.</p> + +<p>Vent, pluie, grêle ; on entend des bêtes +furieuses gratter aux vitres et cherchant à +se précipiter malgré les rideaux de tulle…</p> + +<p>Moi, je cherche une phrase et je reste +court.</p> + +<p>— Thilde…</p> + +<p>Je la regarde. Elle est très belle. Toujours +son expression de bouche si voluptueuse et +comme inspirée. Ses yeux ont des halos +d’ombre transparente. Par certains soirs +clairs, la lune en a ainsi, sans motif. Ses cheveux +sont défaits mollement. Elle porte un +peignoir de velours très long, très ample et +me paraît majestueuse. Ce n’est pas <i>la reine</i> +(la reine, c’est toujours plus simple que cela), +mais une belle matrone romaine prête à lever +le pouce au-dessus du gladiateur.</p> + +<p>Je ne l’ai jamais vue si bien.</p> + +<p>— Thilde !…</p> + +<p>Je viens m’agenouiller humblement à ses +pieds et je baise le bord de sa robe avec +une ferveur délicate. Je suis dramatique +dès que je suis sincère, et quand je m’en +aperçois je me blague, pour fouetter ma sincérité +d’un peu d’esprit. En somme, je suis +très bien, moi aussi ; je ne sais par cœur que +mon métier d’amoureux, mais je le sais à +fond. Je récite toutes les tirades et je donne +toutes les répliques avec la même fougue, et +comme j’ai le soin de me prendre à mes +propres pièges, on doit croire chaque fois +que je me casserai quelque chose dans la +poitrine. J’ai, en ce moment, un mortel +chagrin d’avoir froissé ma grande amie et je +pense à l’autre, <i>à la seule</i> ! Il me semble +que c’est à elle que je vais débiter mes tirades. +Alors, mensonge ?…</p> + +<p>Je ne dis plus rien.</p> + +<p>Thilde me passe les doigts dans les cheveux +et elle parle, reconquise déjà par mon +humilité.</p> + +<p>— Oui, vous m’avez trompée, Rogès. (Elle +m’appelle par mon nom de famille quand elle +désire établir des distances.) Je ne vous en +veux pas, car je n’espérais guère vous garder +si longtemps. En me donnant à vous, je +devinais d’avance que je me donnais à un +homme léger, très vicieux, — oh ! ne protestez +pas ! — la femme avec laquelle vous +m’avez trompée est une épouvantable vicieuse. +Je connais cette femme, elle sort d’ici à l’instant, +c’est Julia Noisey.</p> + +<p>— La drôlesse ! Elle est venue vous dire ça ?</p> + +<p>Je suis ahuri.</p> + +<p><i>La sentimentale</i> qui poursuit le cours de +ses exploits sentimentaux !</p> + +<p>Je regrette bien de ne pas avoir fait mon +possible pour obtenir un duel du mari ; cela +l’aurait calmée et je ne risquais pas plus de +scandale.</p> + +<p>Thilde a un sourire pénible.</p> + +<p>— Une drôlesse, soit, mais cependant +vous l’avez aimée ?</p> + +<p>— Ah ! par exemple, non, Thilde ! je me +révolte. Je ne l’ai jamais aimée. Elle est venue +se jeter dans mes bras absolument comme +elle a dû se jeter à votre tête cette après-midi. +C’est une toquée. Elle m’a fait toutes les grimaces, +toutes les singeries, et elle m’aurait +pris de force, je crois, si…</p> + +<p>C’est étonnant comme on nous prend de +force souvent. J’ai calculé que durant certaine +saison, et « l’<i>heure complique la saison</i> », +dit le poète, tenez, au crépuscule, toutes les +femmes, vieilles ou jeunes, belles ou laides, +peuvent nous obtenir sans amour et, qui pis +est, sans désir. Nous n’aurions qu’à tourner +les yeux : elles s’arrangent de façon à ce +que nous ne les tournions pas. Comme la +nuit tombe, nous tombons avec elle. (L’essentiel +serait d’allumer une lampe.)</p> + +<p>C’est égal, cette Julia est une peste. Je ne +lui pardonnerai jamais cette infamie.</p> + +<p>Thilde a une voix navrée.</p> + +<p>— Non, je n’ai pas cru que vous me seriez +fidèle. Vos livres… votre effrayante littérature +qui vous conduit aux pires études de +mœurs…</p> + +<p>Je l’arrête.</p> + +<p>— Thilde, je vous en prie, laissons ma +littérature. Je ne pense pas un mot de ce que +j’écris, vous le savez bien.</p> + +<p>J’ai dit cela d’un ton de merveilleuse conviction. +Peut-être que c’est vrai, après tout.</p> + +<p>— Allons donc ! j’ai toujours déploré votre +facilité à conclure au vice…</p> + +<p>— Je vous jure, Thilde, que je suis chaste. +Si je pouvais vous avouer le fond de mon +âme, vous découvririez que je suis capable +de respecter…</p> + +<p>— Oui, ce qui n’est pas respectable. Vous +ne vous entendez bien qu’avec des monstres.</p> + +<p>Je suis frappé de sa logique intuitive. En +effet.</p> + +<p>Je ne sais même pas aimer sincèrement +cette charmante femme, un peu bourgeoise, +cependant très digne du respect d’un véritable +amour.</p> + +<p>— Voyons, ma belle chérie, je m’entends +bien avec vous par moment ? Daignez vous +souvenir un peu de nos heures de tendresse, +dites ?</p> + +<p>Je suis assis sur un tabouret et j’ai mis ses +pieds sur mes genoux parce que c’est plus +commode.</p> + +<p>Je m’aperçois que ses pieds sont chaussés +de très vilaines pantoufles en drap et qu’elle +a marché sur leur contrefort plié. La jambe +est jolie, mais le pli du contrefort m’agace.</p> + +<p>J’ai une nuance de sévérité pour ajouter :</p> + +<p>— Vous n’êtes pas raisonnable, Thilde, de +me reprocher une folie qui n’a rien à voir +avec… les nôtres.</p> + +<p>— Vous manquez de générosité, monsieur +Rogès.</p> + +<p>— Ma belle chérie, vous manquez aussi +d’indulgence. Il y a des récréations qui ne +vous plaisent pas, et j’ai su les retrancher de +nos jeux particuliers, rien que pour vous être +agréable.</p> + +<p>Voilà au moins du respect sentant son +homme du monde. On ne me traitera pas de +<i>voyou</i>, selon l’usage. Je commence à redevenir +très bien, très gentil. J’ai idée que notre +explication va remettre les choses au point. +Je prends, tout bas, la résolution de ne plus +la trahir… avec cette indigne Julia. Les femmes +de cette espèce sont enragées.</p> + +<p>Pauvre Thilde ! Elle a de grosses larmes.</p> + +<p>— Louis, quand je vous ai cédé (phrase un +peu romanesque), je ne comptais pas sur +vous… j’espérais, seulement… puisque nous +étions librement unis, que vous me feriez +part de vos décisions.</p> + +<p>Elles sont absurdes ! Si on leur disait le +quart… des décisions que nous prenons, ou +mieux qui nous prennent, elles passeraient +leur journée (surtout la nuit) à nous faire +des scènes. Comme ce serait drôle et pour +elles et pour nous ! Nous ne sommes décidés +que lorsque tout est accompli. Nous ne savons +jamais rien de <i>la décision</i> suivante. +C’est plus prudent, l’impromptu épargne +quelquefois de grosses gaffes.</p> + +<p>— Voyons, ma Thilde, tu es trop solennelle… +on dirait que tu vas cesser de tutoyer +ton chien ! On n’a pas besoin d’arrêter les +aiguilles des montres sur les choses de ce +genre, ce n’est fichtre pas la peine, parce que, +l’aiguille arrêtée, le temps coulerait tout de +même, amenant des heures pareilles. Oui, là, +j’ai couché avec Lia, et puis avec d’autres, +naturellement, ceci pour te faire comprendre +que toutes ces <i>petites</i>, qu’elles soient une ou +douze, ce sont autant de zéros que nous ajoutons +à l’unité pour la mettre en valeur (Bon ! +Excellente image dont je me resservirai.) +Ensuite, Thilde, je n’aime que toi et tu vas +m’embrasser.</p> + +<p>Conclusion bébête mais nature.</p> + +<p>J’ai envie d’être nature aujourd’hui.</p> + +<p>— Alors, Louis, pourquoi ne pas m’épouser, +si vous voulez me traiter comme une +pauvre femme légitime ?</p> + +<p>Je fronce les sourcils.</p> + +<p>Elle ne se doute pas du tout qu’un soir où +elle m’avait exaspéré avec des caresses distribuées +au monstre Pleyel, je lui aurais +promis de l’épouser rien que pour avoir le +droit de casser le piano.</p> + +<p>Si je lui avais promis cela, je l’aurais +tenu.</p> + +<p>J’aurais certainement cassé le piano, puis +je m’en serais mordu les doigts. Ce soir… +non. Je suis lié, ailleurs, par un étrange lien +infâme et merveilleux, qui ne me laisse plus +que la liberté de la chair, la permission de +minuit. A l’aube je rentrerai… fatigué, dégoûté, +ennuyé, je reviendrai seul pour me +retrouver avec <i>mon double</i> dont les yeux, +deux trous, que semblent avoir creusés les +miens à force de regarder dans le vide, me +regarderont, m’aspireront à leur tour.</p> + +<p>— Vous êtes au-dessus des femmes légitimes +et je saurai toujours vous faire respecter… +même par moi.</p> + +<p>Du lyrisme. (Il n’est pas en or comme celui +du ministre.)</p> + +<p>— Vois-tu, Mathilde, je suis très malheureux. +Je ne peux pas te dire tous mes chagrins, +tu te moquerais de moi. J’ai besoin +de m’étourdir, de brûler ma vie. Je suis un +enfant malgré mon âge d’homme, et je suis +tellement vieux. J’aime, je crois être <i>aimant</i>, +puis, je n’aime plus, on ne m’aime plus. Je +suis un gosse égaré sur le parvis d’un temple. +Je cours après toutes les femmes qui +entrent et sortent, murmurant des chapelets +trop longs… Je cours, et ce n’est jamais ma +mère, ce n’est jamais ma sœur, ce n’est jamais +mon amie, celle-là est trop blonde, +celle-là est trop brune, celle-là est trop petite… +et des quêteuses passent me demandant +pourquoi je pleure. (J’enrage de ne pas pouvoir +tout expliquer, je suffoque, je pleure +presque réellement.) Thilde ! je ne suis jamais +plus sincère que quand je fais de la +littérature et j’ai dit, tout à l’heure, que je ne +pensais pas un mot de ce que j’écrivais… je +ne me reconnais plus dans la sincérité de +tous mes mensonges. Ah ! <i>Tu es écrite</i>, +Thilde, comme les autres ! Je pleure parce +que la vie vraie se fait mal et fait mal, mais +je ne suis pas capable de la refaire. Je ne +peux que lui draper, aux épaules, le peplum +de ma fantaisie. Tu n’as pas l’air de comprendre, +et <i>Elle</i> ne comprend pas non plus, +moi aussi je ne comprends rien… (sanglot). +Thilde, si tu me chasses, je vais tomber dans +un abîme noir. Je vais tomber dans des +yeux si grands qu’ils pourront refermer sur +moi leurs paupières et que j’en mourrai. +Ah ! Thilde, protège-moi ! Je ne suis plus +digne que de tes caresses… et je fais serment +de te les rendre, oui, toutes !…</p> + +<p>— Serment d’ivrogne ! ajoute Thilde risquant +d’être spirituelle.</p> + +<p>Je ris à travers mes larmes d’homme nerveux.</p> + +<p>— J’ai rien bu, Thilde, je t’assure… voilà +près de trois heures que tu me tiens la +coupe si haute…</p> + +<p>Ouff ! Ça y est. Nous sommes au mieux. +Elle m’embrasse. Cela va se terminer à mon +entière satisfaction.</p> + +<p>J’ai déjà remarqué que la littérature, peu +productive au point de vue argent, nous +fournissait des poses plastiques qui seraient +bien ridicules sans le panache italien +et l’épée en verrouil. On est mal habillé à +notre époque, et le chapeau tuyau de poêle +ne prédestine pas aux apothéoses. Une +phrase vous revêt quelquefois de la couleur +locale qui vous sied. De son fauteuil +ou de votre tabouret, on gagne des +batailles sensuelles fort importantes sans +se déranger de sa ligne de correction moderne.</p> + +<p>Je suis très partisan du balcon de Roméo ; +pourtant, quand il pleut, — et il pleut toujours +ce jour-là ! — c’est une fichue opération +que de grimper. Moi, je grimpe assis +dans l’ascenseur de mon cerveau.</p> + +<p>Nous avons été très jeunes, Thilde et +moi, ce jour d’explication orageuse. Nous +avons oublié le dîner, et elle a prévenu sa +bonne qu’elle ne recevrait personne pour +cause de subite indisposition.</p> + +<p>— Oui, ma fille, une migraine épouvantable, +vous nous préparerez un souper vers +minuit, un souper dînatoire. Monsieur non +plus n’a pas faim…</p> + +<p><i>Elle</i> (le matin, rayon de soleil printanier +et renouvelesque derrière des stores bleuâtres) : +Quand reviens-tu, Loulou ?</p> + +<p><i>Moi</i> (du cabinet de toilette) : Je ne reviens +pas, je t’emmène. Nous allons dîner à Saint-Cloud. +Il fait beau.</p> + +<p><i>Elle</i> (réfléchissant) : Non, chéri, ce n’est +pas possible, j’ai deux leçons aujourd’hui. +La comtesse Fashi et M. Carle Duméril pour +une répétition de musique de chambre.</p> + +<p><i>Moi</i> (soupirant) : Toujours le monstre +Pleyel. Cet animal est bien assommant. Enfin…</p> + +<p>Et je m’en vais seul.</p> + +<p>Pourquoi suis-je revenu dans la journée, +moi qui ne fais pas deux visites à la fois, au +moins à <i>la même</i> ?</p> + +<p>Ce sont de ces tours que vous joue Éros, +le chasseur, quand il chasse ou vous chasse !</p> + +<p>Je suis revenu tout naïvement pour proposer +de dîner au restaurant parce que j’avais +l’appétit d’huîtres entrevues chez un marchand, +de mets bizarres et follement épicés, +aussi de sauternes doux.</p> + +<p>Je suis revenu avec la tendresse d’un mari +préparant une seconde surprise, restauratrice +puisque restaurant à la mode.</p> + +<p>Je faisais déjà la carte en imagination +(grossière littérature), et je sonne.</p> + +<p>La servante, un peu effarée :</p> + +<p>— Oh ! Monsieur !…</p> + +<p>— Quoi ? La comtesse Fashi est encore là ?</p> + +<p>— Non, c’est… (elle hésite), c’est Madame Noisey.</p> + +<p>Ainsi, cette horreur de Julia est revenue +(comme moi… nous sommes si vicieux !) +pour torturer cette charmante créature… +Toi, ma petite, je vais te régler ton compte, +et je me décide brusquement.</p> + +<p>— Annoncez-moi tout de suite.</p> + +<p>— Pas possible, Madame ne veut pas +qu’on la dérange. Elle me gronderait. J’ai +entendu qu’elle pleurait dans le salon.</p> + +<p>Je me jette comme un fou dans le salon où +l’on pleure.</p> + +<p>Je ne trouve pas ces dames.</p> + +<p>Je pénètre dans la chambre à coucher.</p> + +<p>Pièce obscure, violentes senteurs de Chypre +et d’héliotrope mélangés. Je marche sur +un corset, je m’embarrasse dans une jupe, je +tombe presque sur le lit.</p> + +<p>J’entends, là, des soupirs, des râles.</p> + +<p>Je bondis vers l’un des boutons électriques +de cette chambre où il y en a deux : +près de la cheminée et au fond du lit.</p> + +<p>A tâtons, je presse celui du fond, en face +de moi.</p> + +<p>Je fais la lumière…</p> + +<p>… Julia Noisey se tord, complètement nue, +dans les bras de Mathilde, non moins bien +habillée !</p> + +<p>Et cette chambre, si remplie de boutons +électriques, ne contient ni fouet, ni cravache, +ni canne.</p> + +<p>Reste l’esprit.</p> + +<p>Je n’en ai plus.</p> + +<p>Reste l’injure.</p> + +<p>J’en use et en abuse.</p> + +<p>Je crie beaucoup. Je casse des choses. Je +déchire des étoffes.</p> + +<p>Elles sont toutes deux évanouies, selon la +grande loi féminine qui ne permet pas à un +Monsieur de demander des explications devant +un flagrant délit.</p> + +<p>Des explications ?… Ça ne me semble pas +nécessaire, mais je suis féroce. J’en veux, moi.</p> + +<p>Ça dépasse un peu ma littérature et ma +psychologie, cette histoire.</p> + +<p>Je me suis cru très malin.</p> + +<p>Je ne peux plus faire le malin du tout.</p> + +<p>Je constate et je ne comprends pas.</p> + +<p>Je parle, je hurle, je frappe du poing dans +des oreillers, et je crois qu’au hasard une +claque résonne sur des rotondités plus fermes.</p> + +<p>Je ne m’aperçois pas du tableau ravissant +et bien vivant que forment la belle matrone +romaine et la petite esclave grecque enlacées.</p> + +<p>Très joli, d’accord, mais je me sens abominablement +trahi par l’existence et j’entends +qu’on m’explique pourquoi toutes les pudeurs, +toutes les sentimentalités, puis tous +les vices, tous les mensonges. On me bernait, +chacune à son tour, et cette femme que +je voulais épouser, et cette guenon à qui je +voulais faire l’honneur de tuer son mari.</p> + +<p>Tas de singes !</p> + +<p>La vie, encore une fois, saisit le rêve à la +gorge.</p> + +<p>Moi, je rêve.</p> + +<p>Mais, elles, me trompent par toutes les +réalités bestiales.</p> + +<p>— Sacré tonnerre ! Répondrez-vous, ou +je vous étrangle ?</p> + +<p>Lia ouvre un petit œil de chat inquiet. +Elle se réfugie dans les bras de Thilde qui +se recule, sans rien ouvrir du tout.</p> + +<p>— Ah ! vous vous réveillez, maintenant ? +Vous allez me permettre de vous rosser… +car je vois qu’il n’y a pas d’autre leçon à +vous offrir, mes petites bêtes.</p> + +<p>Lia, qui se souvient d’une gifle déjà reçue, +met ses bras en avant.</p> + +<p>— De quoi, espèce de brutal, tu nous as +trompées toutes les deux et tu n’as que ce +que tu mérites, voilà !</p> + +<p>— D’abord, toi, tu vas me faire le plaisir +de m’accompagner chez ton imbécile de +mari pour que je lui apprenne de quel genre +de sentiment tu te chauffes. C’est honteux, +tu dépraverais un couvent de carmélite… où +aurait déjà passé un régiment de cuirassiers.</p> + +<p>— Oui, murmure Thilde pleurante, s’enveloppant +d’un drap parce qu’elle est la +moins jeune, c’est vrai qu’elle est vicieuse +et qu’elle m’a perdue… mais vous exagérez, +Louis, comme toujours.</p> + +<p>— Répète un peu que je t’ai perdue ! crie +Lia lui griffant la gorge. Elle en a un toupet ! +C’est une machination, Louis, elle a dû combiner +ça exprès pour se venger de toi.</p> + +<p>Et elle pleure.</p> + +<p>Je suis très énervé.</p> + +<p>Je ne peux pas corriger deux femmes qui +pleurent, toutes nues.</p> + +<p>Je commence à avoir envie de rire.</p> + +<p>C’est ridicule ce qu’elles font.</p> + +<p>Seulement je suis ridicule d’y attacher +tant d’importance.</p> + +<p>Elles ont, comme moi, des grands mots et +des petits gestes.</p> + +<p>Quand elles sont montées en ascenseur, +elles redescendent à pied.</p> + +<p>Tout ceci, c’est de la littérature fort ordinaire.</p> + +<p>Il faudrait avoir du génie.</p> + +<p>Et avoir du génie, c’est, généralement, se +mettre à la hauteur de toutes les situations…</p> + +<p>Pour comble de joie, voici venir la bonne +qui gratte.</p> + +<p>Heureusement qu’elle a le flair de gratter.</p> + +<p>Je me précipite (au nom des mœurs) et +j’ai, enfin, une idée, en poussant le verrou.</p> + +<p>— Madame a la migraine, une migraine +épouvantable ; <i>nous</i> ne recevons plus personne +et vous nous préparerez, comme hier, +un souper dînatoire… vers minuit.</p> + +<p>Il m’est littéralement impossible de demeurer +en frac et en gants clairs plus longtemps.</p> + +<p>Elles finiraient par pouffer tout en séchant +leurs larmes.</p> + +<p>… Au cours de cette petite fête, Lia tient +ce joli propos :</p> + +<p>— D’abord, toi, je te défends les saletés.</p> + +<p>Et Thilde ajoute, très digne :</p> + +<p>— Si nous ne t’avions pas rencontré, mon +cher, nous serions encore d’honnêtes femmes !</p> + +<p>La prochaine fois j’amènerai des amis.</p> + +<p><i>Deux perdrix</i> de cette envolée <i>dans le +même carnier</i>, c’est un peu lourd pour un +seul chasseur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br> +<span class="xsmall">« SOIS BELLE ET SOIS TRISTE »… MAIS +NE FRAPPE PAS SI FORT</span></h2> + + +<p>Une journée d’étranges douceurs se terminant +par un coup de couteau.</p> + +<p>Je suis retourné rue <i>Grégoire-de-Tours</i>.</p> + +<p>Parce que j’avais juré de n’y plus aller.</p> + +<p>Des meubles neufs, des meubles vieux, un +tapis d’orient et une pendule en zinc, un +mélange de tous les luxes et de toutes les misères.</p> + +<p>Surtout, au-dessus de tout, le fameux rideau +de soie rouge.</p> + +<p>C’est toujours le sang, la tuerie, qui domine.</p> + +<p>Elle est venue vers moi de son pas souple +et muet.</p> + +<p>— Je suis contente de te voir pour te +remercier, a-t-elle dit froidement.</p> + +<p>— Alors, tu veux bien, Reine ?</p> + +<p>— Non, je ne veux pas, c’est bête. On +peut rencontrer des gens.</p> + +<p>Elle me parle presque en français. Je suis +si ému que je tremble.</p> + +<p>— Des gens ?</p> + +<p>— Des types qui te connaissent. Puis j’ai +pas de toilette et je veux pas en faire. Je te plaque.</p> + +<p>— Reine… la voiture est en bas. J’ai pris +une voiture fermée. Nous irons gare d’Orléans +et nous ne rencontrerons personne. Tu +es folle ! Ou tu as peur que je te viole à la +campagne, loin des sergots de ville. Toujours +la pensée du monomane qui plante des +épingles dans les seins, dis ?</p> + +<p>Je ris et je me sens désespéré. Je comptais +tellement sur cette partie de plaisir.</p> + +<p>J’étais plein d’idées chastes.</p> + +<p>Depuis ma dernière visite chez Mme Mathilde +Saint-Clair, je suis plein d’idées +chastes, je ne sais pas pourquoi.</p> + +<p>— Reine, je te jure que tu n’as rien à +craindre</p> + +<p>A-t-on jamais songé à lui faire voir le ciel +sans le lui faire payer de tout le paradis de +son corps ?</p> + +<p>Elle réfléchit une minute, le doigt sur sa +bouche, l’œil très sombre.</p> + +<p>— Sans blaguer, hein ! Ça gâterait tout +Oui, là, je veux bien.</p> + +<p>Nous sommes partis.</p> + +<p>Dans le compartiment du train qui nous +emporte, nous sommes seuls et elle risque +cette singulière réflexion :</p> + +<p>— Pourquoi qu’ils sont gris maintenant +les wagons ?</p> + +<p>Elle est assise en face de moi, vêtue d’un +petit costume en laine noire. Son chapeau +est en paille noire avec une aile noire et une +voilette d’une nuance ambrée lui faisant le +teint plus pâle et des yeux plus doux.</p> + +<p>Malgré cette toilette simple, j’ai vu un +homme, un rouleur de bagages, s’arrêter un +instant comme flairant l’odeur de ses jupes !</p> + +<p>— Reine, quel est ton pays ?</p> + +<p>— Je crois que c’est l’Auvergne, mais je +ne suis pas bien sûre. Je suis venue à Paris +quand j’avais seize ans avec une… (Elle esquisse +le mot d’un geste)… de Clermont. +J’étais tellement saoule en montant en chemin +de fer, que je ne me rappelle plus la couleur +des compartiments. Je venais d’une +maison et on m’a versée dans une autre maison ; +puis, un cousin à moi, un parent, m’a +retirée pour me mettre en chambre, dans +mes meubles, et… voilà. (Elle reprend soucieuse :) +Oui, je crois que c’est d’Auvergne, +parce que j’ai été nourrie à la campagne +chez une fille-mère en service, seulement, il +y a eu des manigances rapport aux papiers. +La police garde tout ça.</p> + +<p>Elle se tait, les lèvres mordues.</p> + +<p>J’ose lui demander, plus bas :</p> + +<p>— Te rappelles-tu ton premier amant ?</p> + +<p>Elle répond, l’œil un peu étonné :</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Tu bois beaucoup, Reine, dans… ta +profession, cela te fera mal.</p> + +<p>— Je bois beaucoup, mais je ne me saoule +jamais, il m’en faut trop. Maintenant, y a +des types qui… (elle s’arrête).</p> + +<p>Elle étire ses gants, s’arrange les ongles +avec soin. Ses mouvements sont souples et +brusques. Elle a des mains larges de paumes +et longues de doigts, mais très fines du +poignet. C’est une race inconnue à nos parisiennes +de papier mâché, si croulantes au +déballage, toujours prêtes à ramasser leurs +formes comme avec une cuillère.</p> + +<p>Elle a une petite bague en argent ornée +d’une petite croix. Ce n’est ni un bijou faux, +ni un bijou cher. Elle semble y tenir, car elle +la retourne plusieurs fois pour que la croix +soit bien droite au milieu de sa main.</p> + +<p>— Reine, es-tu contente ?</p> + +<p>— Moi, je ne suis jamais gaie.</p> + +<p>— Je ne te veux pas gaie, au contraire. +Sois belle et sois triste… tout à ton aise.</p> + +<p>— Vous savez. Ça ne m’empêche pas de +savoir faire rire le monde.</p> + +<p>Cette phrase, si vulgaire lue en le sens +où les gens vulgaires l’entendent, devient +immense quand on songe à la lire en le +sens du mot Monde, c’est-à-dire du globe +entier.</p> + +<p>Oui, elle est la dispensatrice des rires du +Monde, et c’est pour cela qu’elle ne peut plus +rire.</p> + +<p>Oh ! comme je me crois bon, tendre et +dévoué ! Comme je n’avais pas encore vu +que le ciel était bleu, les arbres d’un vert +léger, les toitures des villas bourgeoises ridicules +au soleil !</p> + +<p>J’apprends des vérités premières qui me +font apprécier, à leur juste valeur, les derniers +mensonges des civilisations.</p> + +<p>Je suis heureux de constater un malheur +irrémédiable.</p> + +<p>J’ai toute l’eau du sadisme à la bouche.</p> + +<p>Et je la crache, par la portière, sur une +coquette maison qui passe en dessous.</p> + +<p>— Reine, ta chambre te plaît ? Pourquoi +ces affreux rideaux rouges ? N’aimerais-tu +pas du damas jaune ?</p> + +<p>— Non, merci, mes clients se trotteraient. +Le jaune c’est pas l’usage. Puis quand ma +garce de concierge ira vous faire casquer +comme l’autre jour, faudra l’envoyer à la +balançoire, vous avez eu tort de lui donner +une pièce, vous savez, elle rappliquera souvent. +Elle plumerait une tête chauve, celle-là.</p> + +<p>— Elle a bien fait, ma chérie, mais ce +n’est donc pas toi, l’auteur de cette petite +lettre amusante ?</p> + +<p>Et je lui passe ce billet écrit en style connu :</p> + +<blockquote> +<p class="ind">« Mon gros chat,</p> + +<p>« J’ai besoin de cent balles pour avoir des nippes.</p> + +<p class="sign"><span class="blk">« A toi de cœur,<br> +« Ninie. »</span></p> +</blockquote> + +<p>Dédaigneuse, elle déchire le billet et le +jette par l’autre portière.</p> + +<p>— Moi, j’écris jamais à personne et si +j’écrivais je ne signerais pas Ninie… pour vous.</p> + +<p>J’ai le cœur dilaté.</p> + +<p>— Comment signerais-tu ?</p> + +<p>Elle se tait.</p> + +<p>Cela lui coûterait beaucoup de l’avouer, +puisqu’elle est <i>en exil</i>.</p> + +<p>— Sur les cent francs, elle a gardé sa +moitié, ajoute-t-elle revenant à des pensées +plus terre à terre.</p> + +<p>— Et tu n’as pas réclamé ?</p> + +<p>— Non. Je lui dois <i>le foin</i> (et elle rit, de +son petit rire muet, en dedans), vous savez, <i>le +foin</i> ?</p> + +<p>— Tais-toi ! (J’essaye de réagir, en riant +à mon tour, par une plaisanterie dans le ton +de l’idylle.) Enfin, où il n’y a rien l’âne perd +ses droits, ce me semble. Tiens ! Reine, cela +m’ennuie de ne pas avoir un petit morceau +de toi plié dans du papier… cette lettre…</p> + +<p>Elle hausse les épaules.</p> + +<p>— Pour ce que ça te servirait, mon pauvre +garçon !</p> + +<p>— Dis donc, tu ne me prends pas du tout +pour un homme.</p> + +<p>— Pas ma faute si vous êtes maboul.</p> + +<p>— Il est nécessaire d’agir en rustre pour +te paraître raisonnable. C’est drôle…</p> + +<p>— Oh ! ça viendra. Vous finirez comme +les autres… Mais vous voudriez bien m’acheter +de l’amitié avant.</p> + +<p>Cette idée bizarre de prononcer amitié +pour amour !</p> + +<p>Nous descendons sans regarder le nom de +la gare.</p> + +<p>Une allée de verdure ; la Seine, au bout.</p> + +<p>Nous filons très vite. Elle a des mouvements +prestes d’animal plus libre.</p> + +<p>On entend chantonner des laveuses qui +battent du linge au bord du fleuve.</p> + +<p>Reine s’arrête, admire.</p> + +<p>— En voilà des chemises ! Moi, j’en mets +pas, c’est trop salissant.</p> + +<p>L’eau du fleuve est lisse comme une plaque +de métal et paraît s’enfoncer lourdement en +faisant baisser les deux rives sous son poids.</p> + +<p>Un chemin de halage, des arbres penchent, +et de temps en temps, une péniche passe, +chargée de pierres ou de tonneaux, sifflant, +soufflant, l’air d’une sirène trop grasse.</p> + +<p>J’ai mis mon bras autour des épaules de +Reine pour qu’elle ne les hausse pas toutes +les cinq minutes en ayant un regard ironique. +Je m’appuie un peu. Elle n’a pas la +sensation du fardeau et j’ai tout à coup très +peur qu’elle soit plus forte que moi.</p> + +<p>— Est-ce que je te fatigue ?</p> + +<p>— Si tu veux que je te porte…</p> + +<p>Je suis furieux, brusquement.</p> + +<p>— Reine, tu es une sale bête, et je te défends +de me toucher.</p> + +<p>Elle se croise les bras sans une syllabe ; +elle regarde l’eau et n’a pas entendu.</p> + +<p>— Mon Dieu ! Reine, ma petite reine de +douleurs ! J’étais fou. C’est moi qui salis tous +les reflets, toutes les clartés, tout le ciel avec +mes pensées obscures. Pardonne-moi, Reine +chérie, ou flanque-moi des gifles, je le mérite. +Et tant mieux si tu es la plus forte. +Puisque tu marches volontairement courbée +sous toute l’existence, c’est que tu en as reçu +la mission. Tu dois expier des gloires farouches. +Si je comprends pour toi, de quel +droit vais-je t’accuser ? Ne me garde pas +rancune, dis ?</p> + +<p>Un petit frisson de sa bouche, ses yeux +qui se ferment, mais elle se tait.</p> + +<p>— Je voudrais bien t’avoir fait de la peine +aussi… Reine !</p> + +<p>Je boude.</p> + +<p>Nous marchons un moment silencieux.</p> + +<p>— Alors, vous écrivez des livres ? Faudra +m’en prêter un. Je vous le rendrai.</p> + +<p>Je remets mon bras sur ses épaules</p> + +<p>— Tu lis donc quelquefois ?</p> + +<p>— L’hiver… en attendant… (Elle hésite.) +Pour ne pas avoir envie de bâiller toute la +nuit. J’ai déjà lu les <i>Trois mousquetaires</i>, +la <i>Dame aux Camélias</i> et (elle cherche) des +chansons de Monsieur <i>Frédéric</i> de Musset.</p> + +<p>Je suis un peu interdit.</p> + +<p>Je ne lui prêterai pas de livres.</p> + +<p>— Frédéric de Musset… Tu ne te trompes +pas, bébé ?</p> + +<p>— Non. C’était des vers, je me rappelle +bien, un petit livre tout mince : <i>L’Examen de +Flora</i>.</p> + +<p>Ouff ! Je suis au bout de ce mignon calvaire +intellectuel. Il y a là une croix. Arrêtons-nous. +Je m’étends dans l’herbe, au bord +de l’eau, et je cache mon visage dans +mes bras.</p> + +<p>Je suis honteux ; ce n’est pas à cause +d’elle.</p> + +<p>Reine est assise sur une grosse pierre. +Elle s’amuse à lancer des petits morceaux de +joncs qui font flèches.</p> + +<p>Un grand silence.</p> + +<p>Une torpeur peu à peu délicieuse et un rêve :</p> + +<p>Cléopâtre sur la proue de sa trirème. Le +petit nègre tient le parasol éclatant, des esclaves +accroupies brûlent des parfums dont +la nuée légère estompe leurs membres nus. +Un homme, ivre du soleil et du vin qu’on lui +fait boire, est couché aux pieds de la jeune +reine et laisse pendre une de ses jambes +dans l’eau. Cet homme est pâle. Il a l’air de +mourir chaque fois que Cléopâtre se tourne +vers lui. Elle se tourne vers lui, mais elle ne +le regarde pas. Ses yeux ont la fixité des +yeux d’idole et ne voient point. Je crois que +cet homme est très malade. Il est couvert de +cicatrices. Il a enlevé l’étoffe de pourpre qui +le couvrait, posé une cuirasse d’or et des +armes. Il ne lui reste, au cou, qu’une espèce +de carcan de métal où étincellent des gemmes +énormes. Ce n’est pas un esclave, car il a la +peau blanche et soignée des patriciens qui +vont aux étuves. Ce n’est pas non plus un +simple soldat. Il serait déjà mort de toutes +les blessures qu’il a reçues. Ni beau ni laid, +il a le profil accusé des volontaires, le menton +fendu et la bouche mince des voluptueux +cruels. On devine son habitude de dompter +ou des chevaux ou des hommes. Seulement, +sous le charme, à son tour, d’un dompteur +plus féroce que lui, le malheureux se laisse +aller au fil de son plaisir.</p> + +<p>La barque glisse et s’éloigne, emportant +les esclaves qui brûlent des herbes odorantes, +les mains levées.</p> + +<p>Je suis réveillé par une phrase de Reine :</p> + +<p>— Voilà des types nus avec une corde.</p> + +<p>— Hein ! des hommes nus ?</p> + +<p>Je bondis et la saisis à la taille pour la +défendre contre les soldats de César.</p> + +<p>Il s’agit seulement de hâleurs qui passent +un bateau rempli de fumier. Reine les suit +des yeux.</p> + +<p>— Ça t’amuse donc bien les hommes nus ?</p> + +<p>— Ceux-là sont solides, tu sais. (Elle +baisse la tête, sournoisement.) Vous me +prêterez un livre, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Oui, et ça t’embêtera ferme, je t’en préviens.</p> + +<p>— Vous racontez des histoires de +femmes, d’amour… il y a celle de votre ancienne, +hein ?</p> + +<p>— Il y a tout excepté toi, ma chère. Marchons +plus vite.</p> + +<p>La vue de ces torses de hâleurs m’a un +peu troublé. J’ai la tête lourde. Il me semble +que j’ai bu quelque chose.</p> + +<p>J’essaye de lui faire dire son histoire à +elle.</p> + +<p>Je m’aperçois qu’elle n’a pas de souvenirs, +pas de mémoire. Tout est au présent.</p> + +<p>Elle a été battue peut-être étant petite +fille, battue ou trop aimée, elle ne sait plus +très bien. Elle a vécu dans une usine et +connu des métiers fatigants, ajoute ceci, d’un +ton calme :</p> + +<p>— Je pouvais pas suffire à ces garçons de +la forge. Ils étaient sept après moi tous les +soirs.</p> + +<p>Je réponds, philosophiquement.</p> + +<p>— En effet.</p> + +<p>Silence. Crépuscule. Un oiseau chante.</p> + +<p>— C’est doux comme du lait à boire, la +campagne, murmure-t-elle de sa voix sourde, +si dure.</p> + +<p>J’entoure sa taille de mon bras et nous +cherchons une auberge, pour dîner.</p> + +<p>Un instant, sous des branches fleuries, +des branches de pruniers qui sentent +l’amande, elle tressaille :</p> + +<p>— J’ai vu un crapaud, tiens, là. Il va +sauter.</p> + +<p>— Si tu levais la tête, tu ne verrais que +des fleurs. Pourquoi marches-tu la tête +basse ?</p> + +<p>Elle lève le front, rencontre le mien, penché +sur elle.</p> + +<p>Nous nous regardons, éperdument effrayés +l’un de l’autre, sans un geste.</p> + +<p>— Eh bien, quoi ! fait-elle de son ton +sourd, impatient. Quand nous resterions là +toute la vie, à nous pourrir…</p> + +<p>Quelle admirable précision de langage !</p> + +<p>Aucune femme n’a si bien dit en un pareil +moment.</p> + +<p>— Reine as-tu pleuré quelquefois ?</p> + +<p>— Je pleure jamais, pas la peine. +Voyons… Viens-tu ?</p> + +<p>— Embrasse-moi, dis ?</p> + +<p>— Je sais pas embrasser. J’ai horreur de +ça. C’est inutile.</p> + +<p>— Tu n’embrasses pas tes amants… ou +ton amant ?</p> + +<p>— Ah bien ! Il vous en a une santé, lui ! +(Elle éclate.) On ne perd pas son temps à ces +bêtises… C’est bon pour les vieux.</p> + +<p>— Reine, pour les vieux ? Qu’est-ce que +tu racontes ?</p> + +<p>— Mais oui… quand on est jeune, on est +toujours plus pressé, et ce n’est pas pour +traîner la chose dans ces bagatelles. Viens-tu +ou je te lâche… à la fin !</p> + +<p>Je tiens les poignets de Reine, mais je +sens que c’est elle qui me lâchera si elle veut.</p> + +<p>J’attire doucement son corps souple et +elle rejette la tête en arrière comme quelqu’un +qui a peur des soufflets.</p> + +<p>Elle n’aime pas ça. C’est avouer qu’elle +se garde pour un autre. Ou elle n’aime rien, +et je voudrais bien savoir.</p> + +<p>— Pas même un petit baiser honnête, Reine ?</p> + +<p>Je fais la cour à cette prostituée, absolument.</p> + +<p>Très forte, la reine d’Égypte ! Elle me +maintient à distance de ses bras devenus +rigides. Tout son corps souple est tendu en +barre de fer qu’on ne tordra pas sans sa +volonté.</p> + +<p>Je ne lutte pas. Il est peut-être plus habile +de ne jamais risquer le combat définitif.</p> + +<p>J’en sortirai brisé certainement, sous tous +les rapports.</p> + +<p>Et puis, j’ai des idées chastes, aujourd’hui.</p> + +<p>— Non, pas de bêtises, dit-elle d’une voix +irritée. Si vous voulez que ce soit comme +avec les autres, il n’y avait guère besoin de +venir jusqu’ici… j’ai mon lit, là-bas. Fallait +vous en servir !</p> + +<p>— Oh ! Reine… taisez-vous !</p> + +<p>Nous allons, de nouveau silencieux, jusqu’à +l’auberge du bord de l’eau.</p> + +<p>Des étoiles et des friselis dans les branches. +Toute la suave odeur de l’amour monte +de la terre parce que des bêtes inconnues, +sous nos pieds qui les écrasent, sont accouplées.</p> + +<p>Nous entrons. Il y a des tonnelles et on +nous fait traverser un jardin…</p> + +<p>Reine s’assied, ôte son chapeau, rectifie +les lignes de son bandeau impérial.</p> + +<p>— Que voulez-vous manger ?</p> + +<p>— Je m’en fiche.</p> + +<p>— Et boire ?</p> + +<p>— Du cognac.</p> + +<p>Aïe !… Soit. Ce sera peut-être plus drôle.</p> + +<p>J’avais raison de penser que ce serait +drôle de voir dîner la reine d’Égypte. Elle +ne touche pas au pain, ni à l’eau, ni aux +légumes. Elle mange avec une rapidité singulière, +des gestes prompts et narquois +d’animal qui se moque de vous. J’ignore ce +qu’on nous sert, elle a l’air de fort peu s’en +soucier, mais elle dévore des viandes qui ne +sont pas cuites. Je suis au <i>Jardin des +plantes</i>.</p> + +<p>Elle ne redevient femme qu’en présence +d’un saladier de fraises.</p> + +<p>Petit gloussement de joie.</p> + +<p>Toutes les fraises y passent, sauf deux, +qu’elle m’octroie sur une feuille.</p> + +<p>Elle verse le reste du cognac dans le saladier, +en redemande.</p> + +<p>— Vous voulez encore des fraises ?</p> + +<p>— Non, du cognac. Il est beaucoup moins +fort que celui de ma concierge. (Elle a une +mine de vierge offensée.) tiens, goûte, il +sent le muscat !</p> + +<p>Je goûte, fais une grimace. Cela doit être +de l’alcool à 96 degrés.</p> + +<p>Elle réclame des chartreuses vertes pour +étendre le goût du muscat.</p> + +<p>Il faut lui rendre cette justice, c’est qu’elle +est très calme et que son langage demeure +aussi… châtié que de coutume.</p> + +<p>Comme je ne bois pas ma chartreuse, elle +me la vole en me disant :</p> + +<p>— Ça te ferait mal.</p> + +<p>Ça m’humilie et m’intéresse prodigieusement. +Qu’est-ce qu’elle va devenir quand elle +sera grise, car elle va se griser, c’est clair.</p> + +<p>Je lui prends le pied sous la table.</p> + +<p>Elle me regarde fixement, met la main sur +son couteau.</p> + +<p>— Finis, toi, ou je me fâche.</p> + +<p>Ses yeux sont illuminés comme ceux d’une +panthère à la chasse.</p> + +<p>Je me lève, en m’éventant de ma serviette, +parce que je suis un peu inquiet.</p> + +<p>Si j’abandonne la partie tout de suite, je +vais être ridicule, et si j’insiste, elle est capable +de me piquer, du bout de ce couteau, +rien que pour s’amuser, bien entendu.</p> + +<p>« Le tremplin ». « La force dynamique de +la passion ». Toutes les belles phrases de +Jules Hector me hantent le cerveau, seulement +je n’en suis pas plus fier. Durant cette +saison chaude, l’heure complique les panthères, +et ce petit dressage en liberté pourrait +bien finir par un repas plus substantiel +dont mon humble personnalité serait le plus +bel ornement.</p> + +<p>— Ma petite amie, je suis très doux, moi, +je ne sais pas jouer du couteau, n’ayant +jamais été souteneur de ma vie, ce que +je regrette. Lâchez cela, ou vous allez +m’éborgner.</p> + +<p>Je veux saisir son poignet.</p> + +<p>Elle me plante son couteau dans le bras.</p> + +<p>Je suis tellement étonné que je n’éprouve +aucune douleur.</p> + +<p>Je la regarde. Elle est toute pâle.</p> + +<p>Je regarde ma manchette. Elle est toute +rouge et le sang ruisselle sur la nappe.</p> + +<p>A présent cela me fait souffrir un peu, +parce qu’elle vient de retirer le couteau.</p> + +<p>— C’est bête, Reine, on va causer et +s’extasier là-dessus… c’est très bête. Aidez-moi +vite à nettoyer le sang. Nous ne sommes +pas en Égypte ici.</p> + +<p>Machinalement elle prend les serviettes, +les mouille, et arrange des compresses.</p> + +<p>— Vous pouvez me dénoncer, je ne me +plaindrai pas !</p> + +<p>Ce mot <i>dénoncer</i> est impayable dans sa +bouche. De quoi suis-je complice, mon Dieu ?</p> + +<p>— Tu es une sotte. Je n’aime pas plus les +histoires de police que toi, et une jolie femme +a toujours le droit de se… défendre.</p> + +<p>— Je serais contente d’aller en prison.</p> + +<p>Mon bras est enveloppé. Il me semble +très lourd.</p> + +<p>— Pourquoi serais-tu contente d’aller en +prison, espèce de folle ?</p> + +<p>Elle s’accoude, songeuse.</p> + +<p>— Vois-tu, faut jamais me parler de couteau, +ni de mon petit homme.</p> + +<p>Je frissonne des pieds à la tête.</p> + +<p>Il fait frais sous cette tonnelle sombre.</p> + +<p>— Quel petit homme, dis ?</p> + +<p>— Je ne suis pas grise. Je ne suis jamais +grise. C’est le premier coup de surin que je +fiche, et ça m’a produit un effet… j’aurais pas +cru. Est-ce que ça t’a fait mal, <i>à toi</i> ?</p> + +<p>— Non. Pas au bras, toujours. Ta dernière +virginité ? Merci. On donne ce que l’on +peut, ma fille. Il est donc en prison, le petit +homme, et tu voudrais le rejoindre ?</p> + +<p>— Oui. (Ses yeux longs se ferment langoureusement, +elle s’étire, dans un bâillement +sourd.) On l’a emballé parce qu’il a fait la +même chose pour moi.</p> + +<p>— Celui en soldat sur ta cheminée ?</p> + +<p>— Tu es un malin… mais je ne suis pas +grise. La fois du portrait, il était encore au +régiment. Il en est sorti. Puis, on s’est battu +devant ma porte, et il a éreinté un client. +Nous avons été des tas pour témoigner. +Maintenant, la police me surveille parce que +j’ai dit que c’était moi qui lui faisais son +truc.</p> + +<p>Elle achève sa chartreuse et se mord les +lèvres.</p> + +<p>Ce que je sens bien, en ce moment, c’est +que je rendrais volontiers le coup de couteau +au <i>petit homme</i>.</p> + +<p>Nous rentrons par un train bondé. Reine +demeure muette, heureusement. Elle a sommeil. +J’ai des élancements furieux dans le bras.</p> + +<p>A Paris, impossible de trouver une pharmacie +ouverte. Il est trop tard.</p> + +<p>Je reconduis Reine chez elle.</p> + +<p>Avant de disparaître sous le porche de +son palais, la princesse se retourne, indifférente.</p> + +<p>— Tu es un bon garçon, tu n’as pas +gueulé. Bonsoir.</p> + +<p>Je crois qu’elle m’estime. C’est toujours +ça.</p> + +<p>Et je m’en vais me coucher pour avoir la +fièvre toute la nuit.</p> + +<p>— … <i>Sois belle et sois triste… mais ne +frappe pas si fort une autre fois, dis ?</i></p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10">X<br> +<span class="xsmall">MADAME ET MÈRE</span></h2> + + +<p>— Monsieur ! je ne peux pas empêcher +cette dame d’entrer… puisqu’elle dit qu’elle +est votre mère.</p> + +<p>Sursaut.</p> + +<p>Ma mère chez moi ? J’ai envie de passer +par la fenêtre.</p> + +<p>Je considère la carte que Joseph me présente, cérémonieusement.</p> + +<p>Je lis en très petits caractères, timbrés +d’une minuscule couronne :</p> + + +<p class="c sc">Madame Marie-Louise-Antoinette de Rogès<br> +née de la Paillerie</p> + + +<p>En comptant bien : une impératrice, une +reine et une comtesse issue de marquise par-dessus +le marché. Voilà beaucoup de grandes +dames pour venir voir mourir un pauvre +diable d’homme de lettres, lequel, d’ailleurs, +se porte à merveille.</p> + +<p>Joseph, qui n’a jamais vu ma mère, est +sens dessus dessous et se confond en +excuses : effet du petit carton timbré.</p> + +<p>Moi qui, par hasard, connais cette dame, +je m’allonge sur mon divan, et j’essaye de +refaire le mort.</p> + +<p>J’ai le bras en écharpe, comme à la suite +d’un duel sérieux. (Le seul duel sérieux de +ma vie !) Depuis quinze jours je me promène +ainsi, parce qu’une fièvre de printemps +a envenimé le joli coup de couteau de Cléopâtre. +Peu s’en est fallu qu’il ne me joue le +tour du fameux aspic. Je n’avais pas soigné +cela. Un matin, cela s’est mis à me mordre. +On a dû chercher un médecin et des fioles. +Ce sont les fioles qui m’ont rendu malade. +Des amis sont arrivés, compresse perfide ; +Andrel a rédigé une note, Massouard a raconté +un accident de voiture, et Jules Hector +s’est réservé en des phrases hermétiques.</p> + +<p>Maintenant le canard vole, vole… On +parle d’un véritable combat singulier. Je +suis tombé sur une vitre brisée poursuivi +par un mari vengeur. J’ai reçu un coup de +couteau japonais, histoire de jupes. On prétend +même que, revenant du théâtre… Ça, +c’est l’attaque de Joseph, l’attaque nocturne. +Il y tient !</p> + +<p>Hier, Noisey <i>et sa femme</i> sont venus poser +des cartes. Mme Saint-Clair, oubliant <i>nos</i> +griefs, écrit des lettres éplorées, et, bien +entendu, la seule qui aurait dû venir, Cléopâtre, +n’est pas venue. Elle dort entre les +pattes d’un tigre probablement.</p> + +<p>Je suis d’une humeur massacrante et j’en +profite pour ne recevoir personne.</p> + +<p>Mais Madame et Mère est entrée.</p> + +<p>Ce n’est pas celle-là qu’on empêchera jamais +d’entrer quelque part.</p> + +<p>Elle pénètre de hautes allures, comme les +chevaux de sang.</p> + +<p>Et elle a sa robe couleur d’alezan brûlé.</p> + +<p>Oh ! la famille !…</p> + +<p>La comtesse de Rogès, mon honorable +mère, est une femme de cinquante ans, très +grande, très mince, qui marche sur des roues +dissimulées. Sérieusement, je ne me rappelle +pas lui avoir vu faire un pas humain. +Elle avance ou elle recule, dirigée par le +pouce de la providence ou de la fatalité, mais +elle ne lève pas les jambes… Non ! elle n’a +jamais levé les jambes.</p> + +<p>Je lui fais une visite solennelle, chaque +fois que le retour du premier janvier attendrit +les foules. On échange des nouvelles de +ses santés respectives, deux phrases aigres-douces +sur l’immoralité des temps ou la bêtise +de nos édiles qui dépavent les rues. On +s’embrasse sur le front en prenant des précautions +pour ne pas être contaminé, elle, +par l’amour du vice, moi, par la haine de ce +même produit de toutes nos civilisations, +et on constate, périodiquement, que l’abîme +se creuse de plus en plus, jusqu’à devenir +<i>insondable</i>, selon son expression superfétatoire. +Ma mère habite un hôtel assez coquet +près de Passy. Elle y reçoit des gens +très vagues qui ont, côté des dames, des panaches +de corbillard, et, côté des hommes, +des cannes à pommes de rampe. J’ai remarqué +que, dans ces familles reçues chez elle +membres à membres estimables et soigneusement +épluchés, les enfants, garçons ou +filles, naissaient tous à l’âge de quarante-cinq +ans.</p> + +<p>Ça m’a bouché un peu l’horizon de Passy.</p> + +<p>J’ignore les occupations de ma mère. Je +crois qu’elle joue aux revers de fortune. +Elle perd des procès et fonde des ouvroirs. +Elle soigne les aveugles qui sont aussi paralytiques +et chasse, à coup de mouchoirs +ourlés de deuil, les ferments de toutes les +corruptions.</p> + +<p>Les journaux parlent d’elle quand il y a +une épidémie.</p> + +<p>Ceci pour l’extérieur.</p> + +<p>Intérieurement, elle prie Dieu de bénir +ses haines.</p> + +<p>Car elle a des haines formidables.</p> + +<p>Elle en a deux principales qui suffiraient +à chauffer les deux locomotives d’un +express.</p> + +<p>Elle abomine ma tante, Mme Chasel, et +déteste mes livres.</p> + +<p>Très réellement née de la Paillerie, elle a +non moins réellement fait mourir mon père +et son époux, le comte de Rogès, par l’abus +de sa pudeur et des petits cierges brûlés à +l’église en l’honneur de la conversion de ce +brave homme, un peu porté, malgré lui, sur +le <i>tutu</i> des danseuses.</p> + +<p>Elle m’a pourvu d’un conseil judiciaire.</p> + +<p>(Heureusement ! Car j’ai pu apprendre un +plus noble métier que celui des armes.)</p> + +<p>Et elle m’a fiancé, dans l’austère salon de +son cœur, à une jeune provinciale pieuse.</p> + +<p>Ce sont là des vétilles.</p> + +<p>Je ne lui reproche que sa haine féroce +contre ma pauvre tante.</p> + +<p>Cette haine date du jour où j’eus l’idée +originale d’enlever la charmante sœur de +mon papa.</p> + +<p>(Entendons-nous. Comme j’avais dix-sept +ans et que je sortais du collège, la raison serait +de supposer que c’est ma tante, alors +âgée de quarante ans, qui m’enleva.)</p> + +<p>Mais ceci n’autorise personne à la mésestimer. +Au contraire…</p> + +<p>Le souvenir de ce voyage en Italie m’est +encore cher. Il fallait me récompenser de +mes <i>brillantes études</i>, de ma sagesse, et je +ne sache pas qu’on puisse mieux récompenser +un garçon de dix-sept ans que par la +folie.</p> + +<p>Ma tante ! Bien bizarre créature. Une héroïne +de la Fronde descendue de son cadre, +extrêmement dévote, extrêmement sensible +à toutes beautés profanes, violente, désordonnée, +romantique, et pleine de petits soins +pour sa toilette. Elle était tellement coquette +qu’on ne s’en apercevait pas tout de suite, +et elle aurait allumé un couvent de capucins +rien qu’en tirant ses jarretières : un +geste qu’elle avait d’attraper, sur sa robe, +un pli, entre le genou et la ceinture, un petit +geste irrésistible.</p> + +<p>On la trouvait pleurant à chaudes larmes +devant des crucifix, puis elle se retournait, +brusquement, pour administrer des +taloches à ses filles de chambre, ou à son +neveu.</p> + +<p>— Loulou ! je parie que tu viens de faire +des cigarettes avec mon papier à frisure ?</p> + +<p>(Un papier brun clair, imitant divinement +le tabac, exquis de goût…)</p> + +<p>— Non, ma tante.</p> + +<p>— Tu mens !…</p> + +<p>— Oui, ma tante.</p> + +<p>Alors, vlan !… j’en recevais.</p> + +<p>J’allais chez elle tous les dimanches pour +perfectionner mon éducation religieuse. Elle +me faisait m’agenouiller sur un pouf de +damas bleu que je vois d’ici, un pouf orné +d’une levrette héraldique arrondissant une +patte en queue de cruche autour d’un blason +naïf. Là, je disais, mains jointes et paupières +baissées, de ferventes prières et je récitais +les commandements de Dieu. Durant ces +exercices, ma tante s’habillait, se frisait, +tirait ses jarretières de son petit geste sournois. +Elle n’était pas jolie, seulement douée +d’un charme diabolique, avec une figure zigzagant +en rictus passionnés, des yeux de +braise, une chevelure miraculeuse. Elle possédait +une fille très laide, un peu bossue, +qu’elle destinait à une prise de voile et qui +préféra épouser un juif. (Encore un scandale +de famille ! Le sentiment de la dignité +étant toujours très vif, chez nous, ma tante +songe à la déshériter de la quotité disponible +à cause de cette… mésalliance.)</p> + +<p>Mon oncle mourut en jouant aux cartes, +d’une congestion, après un bon dîner.</p> + +<p>Cette fin subite impressionna et exalta +terriblement la nerveuse dévote qui voulut +m’apprendre à jeûner dès ma dixième +année.</p> + +<p>Nous passions des heures les genoux sur +des planchers froids, sans collation, et au +dessert du dîner, le soir, nous avions tous +des crises de larmes ; nous nous embrassions +entre parents et domestiques, parce que la +moindre liqueur nous incendiait le cerveau, +naturellement.</p> + +<p>De la rigidité de ma mère, une sainte de +bois, aux fantaisies espagnoles de ma tante, +une sainte de carton, j’errais en des alternatives +cruelles pour mes instincts de jeune +mâle. Ma mère ne m’embrassait jamais, +désirant ne pas développer ces mêmes instincts, +et ma tante, après les gifles, me caressait +vraiment trop.</p> + +<p>Vers douze ans, l’internat me permit de +fumer de vraies cigarettes en des coins +moins parfumés que le cabinet de toilette de +Mme Chasel, mais où je respirais plus… +virilement, et je commençais à rendre les +gifles à tous mes camarades.</p> + +<p>Seulement, il y avait les vacances.</p> + +<p>Oh ! les vacances.</p> + +<p>Une petite propriété, en Poitou ; un parc, +des arbres, des prairies, et des vaches rousses +dont la vue me rendait fou de malice.</p> + +<p>Je transformais le parc et la prairie en domaine +de Gustave Aymard ; les vaches +rousses étaient les indiens. Il y en avait une, +la plus grosse, qui avait fini par savoir son +rôle : dès qu’elle m’apercevait, elle imitait le +cri de Bas-de-Cuir et saccageait des buissons.</p> + +<p>Dans la maison, je demeurais plus calme. +Je me contentais de déchirer les rideaux du +salon ponceau pour me faire une étole et parodier +la messe.</p> + +<p>Ma tante grondait, pleurait, riait, me tirait +les oreilles, tirait ses jarretières, me comblait +de caresses ou de friandises.</p> + +<p>Elle m’était nécessaire comme le fouet est +utile à la toupie qui est en train de tourner mal.</p> + +<p>Cette veuve, encore jeune, très surexcitée +par les pratiques religieuses, un des meilleurs +aphrodisiaques connus, me prenait souvent +sur ses genoux et me racontait ses tourments :</p> + +<p>— Loulou, est-ce que tu m’aimes ?</p> + +<p>— Oui, ma tante !</p> + +<p>(Baisers, caresses, et lissage de mon col +marin sur mes épaules.)</p> + +<p>— C’est que je n’ai que toi, pour me consoler. +Ma fille ne m’aime pas. C’est une <i>renfermée</i>. +Tu vois qu’elle ne m’a même pas +écrit le jour de ma fête !</p> + +<p>(Sa fille était aux Ursulines.)</p> + +<p>— Pourquoi ne la fais-tu pas venir ici ? On +s’amuserait mieux.</p> + +<p>— Non… elle est trop grande. Et tu es déjà +un garçon… Je parie que tu as encore fumé ?</p> + +<p>— Oh ! Si on peut dire, ma tante ! Tiens, +sens toi-même.</p> + +<p>(Ma bouche sur la sienne.)</p> + +<p>— Tu sens la fraise… c’est drôle. Non, tu +n’as pas fumé.</p> + +<p>— Là ! Tu es contente. Dis donc ? Est-ce +que tu me donneras l’attirail de pêche pour +aller à la rivière ?</p> + +<p>— Jamais de la vie ! Tu n’aurais qu’à +glisser sur le bord qui est argileux. Je te +défends d’aller là.</p> + +<p>— Tante, c’est embêtant, mais tu me défends +toujours quelque chose !</p> + +<p>— On ne dit pas <i>embêtant</i>. Ah ! Ils sont +propres vos collèges. Tu nous rapportes des +expressions !</p> + +<p>— On ne peut pas dire : <i>embêtant</i>. Bien, +je m’ennuie, là !</p> + +<p>— Tu t’ennuies, chez moi ! Avec moi qui +fais tes trente-six volontés ?</p> + +<p>— … Pas fumer, toujours.</p> + +<p>— Mais ça empeste mes tentures, et tu +sauras, plus tard, qu’on ne fume jamais devant +une femme.</p> + +<p>— C’est donc pour ça que les Messieurs +sont toujours dehors !</p> + +<p>Et de bouder.</p> + +<p>Elle me retraçait des tableaux affreux où +la fumée causait les pires catastrophes et +développaient des cancers sur la langue des +gens.</p> + +<p>Je tirais la mienne.</p> + +<p>— Tiens ! j’ai fumé toute la matinée derrière +toi. T’as rien vu, rien senti et regardes-y +voir si j’ai un cancer !…</p> + +<p>Ensuite, elle me parlait de notre sainte +mère l’Église, de mes proches confessions, +des enseignements, si poétiques, de saint +Augustin, son auteur favori. (« <i>Tout ce qui +finit est trop court.</i> »)</p> + +<p>Ça durait des heures, et on se faisait des +serments comme des amoureux.</p> + +<p>— Tu épouseras ma fille et nous demeurerons +ensemble toute la vie !</p> + +<p>— Oui, mais ta fille est bossue, tante. Moi, +ça m’emb… pardon, ça m’ennuie. On se moquerait +de moi, au collège.</p> + +<p>— Nigaud ! Tu auras quitté le collège ! +Tiens… tu ne m’aimes pas.</p> + +<p>Là-dessus, attendrissement, baisers prolongés, +et mon jeune corps de félin exaspéré +se tordait entre ses bras jusqu’à ce qu’il eût +trouvé une certaine détente nerveuse que je +m’imaginais être le début d’une effroyable +maladie. (Au collège, ça se passait tellement +d’une autre façon !)</p> + +<p>Quand j’eus quinze ans, un matin qu’elle +m’avait giflé trop fort, je lui sautai à la gorge +et je la mordis cruellement en lui disant des +vilains mots appris dans les endroits où +j’allais fumer les cigarettes du collège. Ce +fut une scène terrible. Elle me renvoya chez +ma mère.</p> + +<p>Je devins mélancolique.</p> + +<p>J’eus des crises de larmes, moi aussi.</p> + +<p>Puis une envie lâche de me faire prêtre.</p> + +<p>Puis ma tante, <i>sur le conseil funeste de +ma mère dont j’entravais la vie mondaine</i>, +me rappela.</p> + +<p>A partir de ce moment, tout se passa +mieux. Il nous semblait que quelqu’un nous +eût accordé la permission.</p> + +<p>Vers dix-sept ans, après les brillantes +études, le voyage en Italie. Tous les deux, +ma tante et moi, nous nous mîmes en tête de +ne plus revenir. Nous avions assez de la vie +de famille. Nous restâmes un an absents, +oubliant de donner de nos nouvelles, et je ne +revins que parce que je n’avais plus d’argent. +La porte maternelle se ferma devant mes +supplications. On m’offrit, en échange de ces +supplications, un conseil judiciaire. Et on +m’interdit de me servir de mon nom… que je +déshonorais. (J’ai pris un pseudonyme identique, +ce qui a dérouté mes meilleurs amis.) +Je suis un personnage <i>incestueux</i>… car +je n’ai jamais pu faire comprendre à ma mère +qu’enlever sa tante ce n’est pas un inceste.</p> + +<p>Ma pauvre petite tante !… Je l’avais laissée +dans un couvent de Naples, demandant la +protection de Dieu et des saints, scandalisant +tous les prêtres italiens, peu enclins à +se scandaliser, par la crudité de ses confessions.</p> + +<p>Je ne l’ai jamais revue.</p> + +<p>Jamais nous ne nous sommes croisés, dans +nos nouveaux chemins de perditions. Elle +habite Paris, pourtant, mais… elle est revenue +à de meilleurs sentiments.</p> + +<p>Elle a vite vieilli.</p> + +<p>Elle a maintenant soixante-cinq ans, je crois.</p> + +<p>Ma mère l’a parquée dans sa haine froide, +lui a fait clore son salon, perdre ses intimes ; +elle a éloigné d’elle tous les hommes jeunes +et bons pour lui fournir ses propres confesseurs, +des vieillards ignorants de toutes les +douleurs humaines et qui lui parlent des +imaginaires douleurs de l’enfer. On l’a forcée +à m’écrire des sottises.</p> + +<p>Sa fille la fuit comme on doit fuir le mauvais +exemple.</p> + +<p>Son gendre ne la connaît même pas.</p> + +<p>Elle n’embrassera jamais ses petits-enfants +mâles.</p> + +<p>Et encore moins ses petits-enfants femelles.</p> + +<p>Oh ! le respect de la famille… c’est une +belle chose !</p> + +<p>Enfin, aujourd’hui, ma mère a pénétré +pour la première fois chez moi depuis qu’elle +m’a mis à la porte de chez elle.</p> + +<p>Je suis hérissé de respect, ainsi que peut +l’être un porc-épic de ses dards naturels.</p> + +<p>Elle est là, devant ma bibliothèque, solennelle +et flottante, s’emparant de toute +l’atmosphère comme une bannière de procession.</p> + +<p>Des yeux sévères, un nez pointu et des +lèvres minces, en lame de yatagan.</p> + +<p>Encore belle, toilette d’un goût sobre, +pour seul bijou un <i>Saint-Esprit</i> pendu au +col, agrémenté d’un onyx qui me regarde +avec la prunelle d’un chat mystique.</p> + +<p>Je ne suis pas très rassuré.</p> + +<p>Il doit y avoir quelque histoire plus grave +que <i>mon duel</i>.</p> + +<p>— Alors, mon fils, vous pourriez mourir +et votre mère n’en serait informée que par +les journaux ?</p> + +<p>Voix douce, timbre de cloche de chapelle, +argentine, cristalline, mais elle se tient à +quatre pour ne pas me foudroyer sous le +doigt de Dieu qu’elle garde au fond de sa poche.</p> + +<p>Je me lève péniblement, j’offre un fauteuil, +je traîne la jambe et le bras.</p> + +<p>— Une toute petite chute de bicyclette, +ma chère maman. Ce n’est rien… en attendant +celle dans le purgatoire. Je suis touché +de votre démarche, devinant bien ce qu’elle +a dû vous coûter d’hésitations.</p> + +<p>Elle fait le tour du salon d’un regard +noir.</p> + +<p>Il y a, chez moi, des photographies plus +que décolletées et quelques obscènes chinoiseries +de jade, possédant de vagues ressemblances +avec le doigt de Dieu.</p> + +<p>— Oui, je suis désolé, mais il fallait me +prévenir de votre visite. J’aurais mis l’appartement +en état de vous recevoir. Joseph !</p> + +<p>Joseph paraît et, sur un signe (comme il +est stylé aujourd’hui), enlève les objets du +culte profane.</p> + +<p>Pendant cet enlèvement, ma mère contemple +son <i>Saint-Esprit</i>.</p> + +<p>— Vous faites de la bicyclette, vous ? +dit-elle, rompant notre silence d’église.</p> + +<p>— Depuis que vous avez vendu mes chevaux, +ma chère maman.</p> + +<p>Ce n’est pas vrai, je n’aime pas ce sport, +seulement c’est pour la phrase.</p> + +<p>Elle pince les lèvres, de sorte qu’elle n’a +plus de bouche du tout.</p> + +<p>Une femme qui n’aurait pas de bouche… +l’idéal de la chasteté.</p> + +<p>Je regrette bien de ne pas avoir connu ma +mère lorsqu’elle était dans son vingtième printemps.</p> + +<p>— La blessure de votre bras n’est pas sérieuse, +je pense. (Regard oblique sur mon +bras que je viens d’appuyer, sans y faire +attention, contre un meuble). Je sais, du +reste, de quoi il s’agit.</p> + +<p>Ahurissement.</p> + +<p>Ne perdons pas de terrain à nous étonner.</p> + +<p>— Ah ? Vous savez que ce n’est pas une +chute de bicyclette… mais vous avez le choix +entre un duel mystérieux et une attaque +nocturne, maman.</p> + +<p>— Inutile de me rappeler vos mœurs, mon +fils. Je les connais.</p> + +<p>Je prends un air innocent comme tout, un +air d’enfant martyr.</p> + +<p>— Mes mœurs ! Je croyais, ma chère maman, +que vous ne vous en occupiez plus depuis +ma sortie du collège ?</p> + +<p>— Moi, Monsieur, je ne fais pas d’esprit.</p> + +<p>— C’est une lacune dans la famille, Madame.</p> + +<p>— L’esprit, Monsieur, le tombeau du +cœur…</p> + +<p>(Chapitre XI des confessions du père +François Nordelet, page 3, ligne 4.)</p> + +<p>Elle reprend, souriante :</p> + +<p>— Vous êtes content de votre dernier livre ?</p> + +<p>(Un four ! Trop chaste. Un essai qui s’est +mal vendu.)</p> + +<p>— Enchanté ! Ça se vend comme du pain.</p> + +<p>— Cela m’étonne ! Ce roman est presque +plus propre que les autres. Le <i>Figaro</i> en a +parlé.</p> + +<p>(Je me demandais pourquoi celui-là ne se +vendait pas ? Tout s’explique.)</p> + +<p>Je répète, machinalement :</p> + +<p>— Oui, comme du pain.</p> + +<p>— Et ce n’est pas le pain de la prostitution, +par hasard.</p> + +<p>— Peuh ! Il y a des créatures, ma mère, +qui en mangent de plus dur.</p> + +<p>— Elles se vengent quelquefois, mon +fils.</p> + +<p>Je suis très inquiet.</p> + +<p>— A propos, Louis, votre tante… <i>Madame +Chasel</i>, se meurt.</p> + +<p>Un bond.</p> + +<p>— Ma tante se meurt et vous ne m’en +dites rien ?</p> + +<p>— Est-ce que vous me prévenez, vous, des +accidents qui vous arrivent le long de vos +courses nocturnes ? Voyons, mon cher enfant, +pas de scènes. Vous pratiquez trop le +théâtre pour que vos grands gestes m’émeuvent. +La sincère douleur est toujours muette. +Vous n’allez pas me dire que cette vieille +femme vous tient encore… de très près ? +Oui, Mme Chasel va rendre son âme à Dieu. +Grâce à nous, elle est en passe de faire une +fin édifiante. Elle n’a pas rompu, comme +vous, avec tous les préjugés, toutes les traditions, +elle s’est amendée, la solitude est +une bonne conseillère, et du fond de sa retraite +elle a pu juger de la levée du mauvais +grain qu’elle avait semé en de certains cœurs ! +Elle s’efforcera, j’en suis sûre, de réparer le +mal selon tous ses moyens, avant de mourir. +C’est, au moins, ce que m’affirme la digne +femme que nous avons placée chez elle en +qualité de gouvernante. En voilà une qui en +a eu de la patience… depuis cinq ans !</p> + +<p>Pauvre petite tante !</p> + +<p>Et elle, donc !</p> + +<p>— Dites-moi, mon fils, causons simplement : +êtes-vous au courant des dispositions +testamentaires de Mme Chasel ?</p> + +<p>— Non, ma mère. Je sais qu’elle a une +fille, cela me suffit.</p> + +<p>— Il y a la quotité disponible, mon enfant, +et elle est capable de nous en frustrer, +après nous avoir fait les pires affronts.</p> + +<p>Je commence à entrevoir quelque chose.</p> + +<p><i>Nous frustrer de la quotité disponible</i> +est la plus admirable phrase de chicane que +j’aie jamais entendue.</p> + +<p>— Votre tante a cessé de vous écrire ?</p> + +<p>— Moi, je lui écris tous les ans… le jour +où j’ai l’honneur d’aller vous voir, ma mère.</p> + +<p>— Touchante promiscuité, mon fils, de +vos sentiments de famille… avec votre penchant +incestueux.</p> + +<p>Ça y est !</p> + +<p>Pas de différence. Pas de trêve. Heure +sensuelle. Heure du travail. Grande étreinte +de la vie ou du rêve, c’est tout un.</p> + +<p>Reste à devenir le héros d’un testament +qui pourrait bien me faire aussi manger le +pain dur de la prostitution.</p> + +<p>Cette femme, je parle de ma mère, avec +ces odeurs d’encens et sa voix blanche de +trappistine : « <i>Fils, il faut mourir !</i> » est la +plus épouvantable des inventions catholiques : +celle du remords.</p> + +<p>Partant, celle de l’analyse et l’envie furieuse +de retomber dans le péché jusqu’au +cou.</p> + +<p>— Si ma tante est très malade, je veux +aller la voir.</p> + +<p>— Vous ferez sagement, mon fils.</p> + +<p>Hein ?</p> + +<p>— Vous désirez que j’aille voir ma tante, +moi ? Et c’est vous qui avez fait interdire sa +porte ?</p> + +<p>— Aujourd’hui, mon cher enfant, ce peut +vous être fort utile… d’après ce que m’a raconté +sa gouvernante.</p> + +<p>Je regarde et <i>je vois</i>.</p> + +<p>— Bien ma mère, j’irai.</p> + +<p>Elle a senti à mon ton subitement changé +que j’avais compris, trop compris.</p> + +<p>Je ne suis pas riche. Je gagne ma vie en +fantaisiste. Vis-à-vis d’elle, je n’ai jamais rien +réclamé, parce que j’ai trouvé juste de payer, +à la famille, en m’abstenant de toutes +réclamations, toutes mes folies de jeunesse. J’ai +calculé, calcul de fauve rongeant les os après +le passage du chasseur qui a enlevé la viande, +que ma famille, m’ayant donné l’initiation +complète, elle avait le droit de me la faire +payer plus cher que dans certaines maisons, +moins nobles.</p> + +<p>Grâce à ma tante, je sais et je suis libre.</p> + +<p>Que pourrait-elle, pauvre femme, ajouter +encore à mon éducation ?</p> + +<p>— Ma chère maman, comptez sur moi, +j’irai…</p> + +<p>Nous croisons deux regards noirs d’orage.</p> + +<p>Entre nous, il y a maintenant <i>la quotité +disponible</i>.</p> + +<p>Mais en quoi cela peut-il l’intéresser ?</p> + +<p>Elle se lève pour prendre congé.</p> + +<p>Sur le seuil, pendant que je m’efface :</p> + +<p>— Il faut soigner votre blessure, mon fils. +Les coups de couteau sont toujours très +malsains, au printemps.</p> + +<p>Un brouillard monte sur ma vue. Je ne +vois plus distinctement. Colère ou honte, je +tremble.</p> + +<p>Un élancement nouveau dans ma blessure. +Comment sait-elle ?… Inutile de nier.</p> + +<p>— Comment savez-vous ?</p> + +<p>— On sait toujours ce que l’on veut savoir. +Et j’ajoute ceci pour votre gouverne, +puisque vous roulez jusqu’à des aventures de +ce genre : la fille qui vous a gratifié de ce +coup de couteau est sous la surveillance de +la police. Il est probable qu’on vous surveille +aussi… en haut lieu. Prenez garde !</p> + +<p>Je serre brusquement le bras de ma mère. +Elle a un mouvement de révolte et d’horreur : +non parce que je lui fais mal, mais parce que +je la touche, affreuse mortification !</p> + +<p>— Voulez-vous me dire tout de suite ce +que vous désirez ? Ces manières, genre dernier +empire, ne sont plus à la mode, je vous +assure.</p> + +<p>Ses yeux au ciel :</p> + +<p>— Encore vos romans ? Je ne désire rien, +Monsieur, que votre guérison. (Et sa voix +conserve des notes de cristal de la chapelle +des trappistines.) Votre guérison radicale du +corps et de l’âme ! La préfecture est là. On +peut s’en servir quand on a un enfant tellement +dénaturé qu’il oublie de vous faire part +de ses accidents de bicyclette. Les détails +manquaient dans les journaux. J’ai envoyé +un de mes amis, un vieil avocat fort estimable, +en demander au parquet. Le dossier +d’une nommée Léonie Bochet nous a édifiés +sur votre conduite. D’ailleurs, vous êtes bien +libre, n’est-ce pas, depuis votre âge de raison…</p> + +<p>Il me semble qu’on fouille ma blessure avec +des ongles pointus.</p> + +<p>— Vous n’allez pas faire de mal à cette +fille, je pense.</p> + +<p>J’ai la tête en feu.</p> + +<p>Ah ! pauvre tante ! La raillerie, l’intrépidité, +la Fronde…</p> + +<p>Je suis tout d’un coup un petit garçon frissonnant +de fièvre. Mes yeux se brouillent de +plus en plus. J’ai le vertige du surnaturel et +suis tout prêt à croire que ma mère est +douée de la puissance des archanges exterminateurs.</p> + +<p>Libre, moi, oui. Mais Léonie ? Et je ne +réfléchis pas qu’il faudrait ma propre plainte.</p> + +<p>— Mon Dieu, maman, vous considérez +cette personne comme un objet impur. Vous +briseriez volontiers mes petites statuettes de +jade et d’ivoire qui sont peu décentes, je +l’avoue, et vous laisseriez tomber cette fille +par terre, sans penser qu’elle a une âme, +qu’elle est également un objet d’art précieux. +Je vous en prie, faites bien attention à vos +gestes, ne brisez rien… j’y tiens beaucoup.</p> + +<p>Et j’ai trente-trois ans ! Je me battrais.</p> + +<p>Elle me répond, pleine de mansuétude :</p> + +<p>— Pouvez-vous supposer, mon cher enfant, +que j’abandonnerai jamais mes droits +de mère chrétienne ? Vous êtes en grand péril +et je ne puis que prier de loin, mais nul +au monde, pas même vous, ne peut m’empêcher +de demeurer en prière pour votre âme, +pendant que vous dormez. Une mère veille +toujours.</p> + +<p>(Chapitre XII des confessions du père +François Nordelet, page 8, ligne 5.)</p> + +<p>Elle sort.</p> + +<p>Ma mère porte malheur, comme la religion +et comme la vertu.</p> + +<p>C’est elle qui m’a livré, enfant, à ma +tante.</p> + +<p>C’est elle qui va me précipiter dans une +aventure folle.</p> + +<p>Si on ose toucher à mon objet d’art, dieu, +diable ou police, je lui offre un asile chez +moi.</p> + +<p>Je suis exaspéré et je vais m’abattre sur +mon divan, les poings crispés, le front chaud.</p> + +<p>Je ne suis donc plus maître de ma vie d’amour ?</p> + +<p>Ai-je dérogé, par hasard ?</p> + +<p>Et deux femmes se dressent aux deux bouts +de ma route.</p> + +<p>Elle, Cléopâtre, le beau vice doré, le sexe +attirant…</p> + +<p>Ma mère, la vertu maléfique, repoussante…</p> + +<p>… <i>Madame et Mère, née de la Paillerie</i>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11">XI<br> +<span class="xsmall">SOUS LE NEZ DE DIEU</span></h2> + + +<p>La gouvernante, d’un humble accent, murmure :</p> + +<p>— Non, elle ne passera pas la semaine, +monsieur Louis, malgré la chaleur. Son catarrhe +lui remonte et c’est la fin. Demain, on +doit lui apporter le bon Dieu pour être plus +sûr. Elle nous l’a demandé. Elle verra sa +fille, son gendre… oh ! elle est devenue bien +plus douce à soigner, la pauvre chère dame. +Si vous pouviez, maintenant, obtenir qu’elle +se raccommode avec Madame la comtesse, +ce serait sa tranquillité pour l’autre monde, +vous comprenez ?</p> + +<p>Oui, je comprends, il s’agit de renouveler, +en petit, la scène de l’inquisiteur menaçant +de la torture qui ne sauvegarde pas l’argent +pour la plus grande gloire de Dieu. Cette +scène-là peut s’intituler : <i>Quotité disponible</i>.</p> + +<p>Mon flair de fauve ne s’y trompe pas.</p> + +<p>J’entre chez Mme Chasel pour la seconde +fois depuis quinze ans.</p> + +<p>Oh ! l’oubli lourd de ceux qui ont aimé +des femmes et les laissent mourir loin, dans +le manteau troué de leur vieillesse !</p> + +<p>La chambre est sombre.</p> + +<p>Je reconnais peu à peu les tentures de +damas bleu pâle, et le pouf où la levrette +arrondit sa patte, et le petit meuble de laque +sur une console, un cadeau de moi, enfant. +Je reconnais le tapis, si usé, les potiches en +vieux Sèvres, la pendule, avec, dessus, deux +amours de bronze couronnés de roses d’or.</p> + +<p>Elle est couchée au fond d’un lit très vaste, +sous un amoncellement de couvertures et +d’oreillers.</p> + +<p>Elle a toujours froid, me dit-on.</p> + +<p>— C’est donc toi, Loulou ?</p> + +<p>Oh ! cette voix cassée, trémolente, cette +voix de femme perpétuellement effrayée par +l’horreur de la nuit infernale qui se prépare +pour elle.</p> + +<p>Elle a un serre-tête de linge blanc, un +bonnet d’hospice ; des cheveux gris tombent +autour, en mèches luisantes d’une sueur de +fièvre.</p> + +<p>Son visage est tout réduit, comme en +caoutchouc couturé, lacéré sous les stylets +impitoyables des rides. Ses yeux, un peu +bordés de rouge, noient leur prunelle derrière +une taie comme deux têtes de nouveau-nés +derrière une vitre sale. Elle a une camisole +fort simple, en calicot dur, elle qui +aimait les dentelles mousseuses.</p> + +<p>Elle me tend la main, une chose déjà +morte, craquante comme une feuille jaune, et +en me tendant la main, sa camisole s’ouvre : +je vois qu’elle a deux emplâtres sur la poitrine.</p> + +<p>Non ! ce sont ses deux seins.</p> + +<p>Non ! c’est impossible… Je veux, moi, +que ce soient deux emplâtres.</p> + +<p>— J’ai osé venir, ma tante, parce que l’on +m’a dit que cela ne vous déplairait pas.</p> + +<p>Elle rit, toussote, ses yeux roulant à droite +et à gauche s’égarent dans un bon rêve +d’honnêteté bourgeoise.</p> + +<p>Elle a tout oublié.</p> + +<p>Elle est devenue si vieille tout d’un coup.</p> + +<p>Il n’y a pas eu de transition.</p> + +<p>Elle est si loin de tout cela.</p> + +<p>D’ailleurs, la femme de trente-neuf ans +qui a quarante ans est une autre femme, et +la femme de soixante-cinq ans n’a jamais eu +même quarante ans.</p> + +<p>Rien ne s’enchaîne normalement comme +chez nous, les hommes.</p> + +<p>Elles ne vieillissent pas.</p> + +<p>Elles meurent d’époque en époque, se +transforment.</p> + +<p>On dirait que des génies malins les poursuivent +pour leur donner, successivement, +toutes les hontes et tous les espoirs.</p> + +<p>Oh ! les pauvres saintes femmes ! Celles +qui ont aimé.</p> + +<p>(Celles que nous aimons ne sont jamais des +saintes.)</p> + +<p>J’ai poussé le pouf de damas bleu et me +suis mis à genoux, comme jadis, sur la +levrette à patte arrondie en queue de cruche, +pour me rapprocher d’elle.</p> + +<p>La gouvernante se retire discrètement.</p> + +<p>— Ah ! on t’a dit, on t’a permis… C’est +bien d’être venu, Loulou (elle se soulève +péniblement et me regarde effarée). Voyons, +toi, qui ne m’as pas examinée depuis longtemps ? +Examine-moi bien… Est-ce que je +suis si, si malade ? Réponds sans mentir, +Loulou.</p> + +<p>— Tante, tu es folle ! Toujours folle ! Tu +as la mine heureuse de quelqu’un qui se +dorlote, voilà tout ! Tolérez-vous qu’on vous +embrasse ?</p> + +<p>Elle semble chercher dans sa mémoire +pourquoi cela ne serait pas tolérable. L’égoïste +préoccupation de sa fin prochaine l’empêche +d’avoir aucune lucidité d’esprit. Elle sent, +vaguement, que j’étais un très mauvais sujet, +un gamin mal élevé, (surtout par elle). Oui, +elle y est, à présent : un neveu capable de +tout, fabriquant des étoles avec les rideaux +du salon ponceau.</p> + +<p>— Mon Dieu, comme tu as grandi, Loulou, +et engraissé. Tu as l’air d’un homme… +raisonnable. Je t’ai laissé moutard. Dis donc, +on met des jaquettes gris perle, maintenant, +et à revers de soie ? Une mode que j’ai connue +et qui revient. C’est singulier ! Moi, tu +sais, je ne sais plus rien, on ne me visite +guère… Les vieilles femmes ! (Elle toussote.) +Tiens ! un bouquet de réséda ! C’est donc ma +fête, aujourd’hui. Tu es gentil d’avoir eu +cette attention… Voyons, quand je tousse, +réponds-moi bien franchement, quel effet ça +te produit ?</p> + +<p>Elle tousse avec effort.</p> + +<p>On dirait une poulie qui grince pour la +première fois depuis des siècles.</p> + +<p>— Tante, cela me produit l’effet d’une +mauvaise plaisanterie de votre part. Vous +voulez me faire peur ; seulement, ça ne prend +plus…</p> + +<p>Elle se met à rire.</p> + +<p>— Jamais sérieux, ce garçon ! Quel drôle +de garçon… Alors, ta mère a voulu te marier ?… +On s’est encore disputé pour cette +histoire, j’ai entendu raconter ces choses. +On a le temps de comprendre quand on est +seule… Pauvre Loulou ! J’ai lu toutes tes lettres… +oui… oui… je n’ai jamais répondu. Une +idée de mon confesseur. (Avec bonhomie :) +Il faut bien leur en passer à ces bourreaux +qui nous promettent le ciel. Toi, tu ne crois +à rien, tu as tort. Enfin, je suis contente de te +revoir. Tu es en santé, au moins, Loulou ?</p> + +<p>— Peuh ! j’ai failli me casser un bras, le +mois dernier.</p> + +<p>— Comme c’est malin, ça. Tu grimpes +donc toujours aux arbres ?</p> + +<p>Elle a l’air d’avoir oublié <i>précisément</i> le +temps écoulé entre ma sortie de l’école et +mon retour d’Italie.</p> + +<p>— Quelquefois, oui, ma tante.</p> + +<p>Je tiens sa main, une chose atroce, sèche, +grise, avec des espèces de mousses brunes +entre les doigts et des ongles violets.</p> + +<p>Je la baise doucement.</p> + +<p>Elle esquisse le geste de me calotter.</p> + +<p>— Ah ! non, petite tante, pas ça, dites ! +J’ai des moustaches et vous allez me faire… +beaucoup plus de mal.</p> + +<p>Je suis terrorisé à cette pensée de recevoir +des gifles de cette main, <i>la même</i> !</p> + +<p>Elle rit, s’étire un peu, cligne de l’œil.</p> + +<p>— Drôle de garçon ! J’ai été bien bête de +me priver de tes visites, tu m’aurais fait rire +quelquefois. Ça m’empêche de sentir mes +douleurs, de te voir. Dis-moi ? je suis sûre +que tu m’en veux, au fond ? (Elle devient +mystérieuse.) Mais je dois réparer, oui j’ai +promis de réparer et je n’ai qu’une parole, +Loulou, c’est comme si le notaire y avait +passé. Je ne pense pas m’en aller encore, +Dieu merci, cependant, on a pris ses petites +précautions de vieille bonne tante qui n’oublie +pas que son seul enfant c’est toujours son +neveu… Voyons, Loulou, qu’est-ce que tu +regardes sur la table ? Tu ne m’écoutes pas.</p> + +<p>— Si, ma tante.</p> + +<p>Je regarde sur la table de son chevet, +entre des fioles pharmaceutiques et des tasses +de porcelaine commune, un petit chapelet +<i>en perles de Rome</i>, ce que les dévotes appellent +<i>une</i> dizaine, moitié bracelet, moitié +joujou à prières ; il est là, souvenir diabolique +des mille folies de deux amants, plus +épris peut-être de voluptés que de véritable +amour.</p> + +<p>— Fais-moi le plaisir de m’écouter religieusement, +Loulou !</p> + +<p>La femme autoritaire qui reparaît.</p> + +<p>Elle sort de son linceul, et la momie retrouve +la parole sous les bandelettes de la +dévotion.</p> + +<p>— Voilà, j’ai fait un testament. On l’aurait +bien trouvé après ma mort, mais je préfère +te le dire tout de suite. Je ne t’ai pas oublié, +pas plus que Marie-Louise. Ta mère +a été bien dure pour moi, cependant, j’ai +mon intérêt à lui laisser quelque chose. +Ensuite, l’avenir n’est pas si brillant de ton +côté (elle s’anime). Toi, tu écris des livres +qui ne sont pas lisibles… Je n’y ai jamais rien +compris… l’emballement des gens là-dessus, +ça ne durera pas. Je te le dis comme je le +pense. Toutes ces histoires d’amour, ça n’a +jamais beaucoup de vogue. On s’en dégoûte. +Les gens sont plus sérieux que ça.</p> + +<p>— Oui, tante, ou ils le deviennent, je suis +de votre avis.</p> + +<p>— Et qu’est-ce que tu feras, quand on ne +lira plus de romans ?</p> + +<p>— Quand on ne lira plus de livres d’amour, +tante, je n’aurai plus rien à faire ; la terre +aura cessé de tourner.</p> + +<p>— Mauvais garnement ! Si seulement je +pouvais te montrer mon confesseur. Voyons, +Loulou, pas de bêtises ! Va fermer la porte. +Ma gouvernante écoute, j’en suis sûre. Là… +baisse la portière. Non ! Pas comme ça ; détache +le rideau de l’embrasse. Mais tu vas +tout déchirer !… Tu es bien maladroit ! C’est +étonnant comme un homme ça ne sait rien +faire proprement. (Je reviens anxieux ; dans +une minute, elle aura envie de me calotter.) +Ah ! où est-ce que j’en étais ? Le testament ! +C’est très drôle, je suis obligée de chercher +mes mots comme avec la pince à sucre ! +Enfin, j’y suis : Je te lègue (elle appuie sur +les syllabes) cinquante mille francs, la moitié +de ce que je voulais te donner, et les autres +cinquante mille francs à ta mère, parce que +le Juif plaidera, lui. Alors, comme je craignais +tes étourderies habituelles… j’espère, +hein ?… tu saisis bien… Je suis sûre, maintenant, +que ta mère plaidera de son côté. +Elle veut beaucoup savoir ce que je lui +lègue… Tu pourras lui dire, de ma part, +que je lui lègue… la permission de défendre +tes intérêts. Elle qui aime tant la chicane !…</p> + +<p>Je suis écœuré.</p> + +<p>C’était bien cela.</p> + +<p>— Petite tante, pourquoi voulez-vous me +léguer des ors puisque vous savez que je +gagne ma vie… exprès pour ne plus rien +demander à personne…</p> + +<p>— D’abord, je tiens à déshériter ma fille… +parce qu’elle est plus riche que moi et qu’elle +me déteste ; ensuite, mon gendre est un Juif +qui ne mérite pas un sou… pas un sou ! Et +puis… Loulou, tu es un grand enfant, tu es +toqué ; seulement, quand tu te marieras, tu +seras bien aise de mettre mes épingles dans +ta corbeille de noces.</p> + +<p>— Je ne veux pas me marier, ma tante.</p> + +<p>— Allons donc ! Il faut toujours finir par +là. Tiens, va me chercher le papier, là-bas, +dans le petit meuble de laque, sur la console. +La clé se trouve sous la pendule. Ne +casse rien, je t’en prie. Tu es si brouillon.</p> + +<p>Je trouve la clé. J’ouvre le petit meuble, +je prends le papier, je l’apporte. Mais j’ai +envie de casser quelque chose.</p> + +<p>Et je ne peux pas m’empêcher de sourire +en songeant à cet instinct des femmes +d’amour qui font toujours passer leur amour +avant leur devoir, même quand elles ont +oublié.</p> + +<p>— Qu’en dis-tu, Loulou ? C’est bien en règle !</p> + +<p>— Pas à mes yeux, non.</p> + +<p>— Ah ! tu sais, Loulou, j’entends être +obéie. Heureusement que ta mère plaidera, +et vous aurez la quotité disponible. (Elle +toussote.) Oui !</p> + +<p>Admirable logique de l’illogisme humain !</p> + +<p>— Tante, ne vous tourmentez pas, vous +êtes fatiguée. C’est convenu, nous plaiderons.</p> + +<p>— Ta parole, hein ! Va remettre ce testament +à sa place.</p> + +<p>— Je vous donne ma parole, tante, que je +remets cette enveloppe où je l’ai prise.</p> + +<p>Et gravement, je glisse une de mes cartes +dans cette enveloppe sacrée :</p> + + +<p><span class="sc">Louis Rogès</span><br> +<i>Homme de lettres.</i></p> + + +<p>Ma mère, son estimable belle-sœur, saura +ma réponse. Et elle en éprouvera une certaine +commotion nerveuse, elle qui n’a pas +de nerfs.</p> + +<p>— Petite tante, est-ce que vous aviez +consulté un notaire ?</p> + +<p>— Sans doute, mais il n’a pas voulu +m’écouter. Aujourd’hui, tous les notaires sont +juifs.</p> + +<p>— Oui, ma tante. C’est bien bizarre. Ils +ont l’esprit de famille, ces gens-là !</p> + +<p>— Oh ! mon pauvre gamin, quels bourreaux, +ces hommes de lois, ces confesseurs, +ces religieux ! On n’a pas la paix du tout, les +uns tirent par ci, les autres tirent par là, et +il y a l’enfer, et il y a le code. Je suis joliment +heureuse de t’avoir vu.</p> + +<p>Je tressaille tout en tortillant le testament.</p> + +<p>Elle est d’une telle candeur…</p> + +<p>— Dis donc, Loulou, tu ne t’ennuies pas +trop chez les vieilles femmes ?…</p> + +<p>— Moi, ma tante, je m’amuse comme un dieu.</p> + +<p>Je m’agenouille sur le pouf. Ce papier +m’exaspère.</p> + +<p>— Tante… tu es bonne… Pourquoi me +giflais-tu si fort, jadis ?</p> + +<p>Elle rit, toussote :</p> + +<p>— Donne-moi mes pastilles, là, cette boîte +rose ; je t’ai giflé parce que… tu en avais +besoin, mauvais sujet. Tu ne faisais que des +sottises.</p> + +<p>— Nous sommes de vieilles gens, aujourd’hui, +tous les deux. On peut se faire des +confidences et se moquer de soi-même… +demain, je me casserai peut-être le cou en +grimpant à un arbre… Tante, pourquoi m’embrassiez-vous +après m’avoir battu ?</p> + +<p>Elle songe, cherche sur ses couvertures, +en grattant du bout des ongles, un mot qui +ne vient pas.</p> + +<p>— Oui, je te battais et je t’embrassais… +C’est parce que je regrettais de t’avoir battu +si fort. Ah ! Loulou ! mon pauvre Loulou, je +me souviens, et tu pleurais, et je pleurais… +Les prêtres sont de terribles gens… les notaires +aussi, Loulou ? Est-ce que tu as une +pensée sur Dieu, toi ?</p> + +<p>— Non, ma tante, parce que je lui préfère +l’<i>Autre</i>.</p> + +<p>— Quel <i>autre ?</i> Tu me fais peur !… +Voyons, ne plaisante pas comme ça, c’est +très sérieux, ce que je te demande, mon +garçon !</p> + +<p>— Le diable, l’amour, ma tante. Au moins, +lui ne nous leurre pas, il nous fournit son +enfer tout de suite, et gratis.</p> + +<p>— L’amour ?…</p> + +<p>Elle paraît dormir.</p> + +<p>Dans le grand silence du lit et de la chambre, +on entend seulement ses mains qui +froissent de la soie.</p> + +<p>— Loulou ? Est-ce que tu es encore là ?</p> + +<p>— Oui, ma tante. Vous désirez que je +m’en aille ?</p> + +<p>— Une fantaisie… tu sais les malades +ont des idées si bêtes ! Figure-toi que j’ai +pris goût à l’odeur du tabac depuis que je +tousse !… Eh bien ! tu ne vas pas rire, j’ai +envie de sentir de la fumée. Oui, moi qui +t’ai tant défendu les cigarettes, je voudrais +te voir fumer chez moi… pour te bien prouver +que je te pardonne toutes tes sales inventions +de gamin.</p> + +<p>Sentir de la fumée ?</p> + +<p>Je la regarde tristement.</p> + +<p>Elle rit, déjà retournée à son rêve de +vieille que la peur de l’enfer talonne.</p> + +<p>— Dame ! Si je dois brûler dans le purgatoire +longtemps…</p> + +<p>— Petite tante, vous êtes toujours frondeuse. +Vous voulez toujours jouer aux choses +défendues. Un homme ne doit pas fumer +devant une femme comme il faut, vous le +savez bien.</p> + +<p>— Eh ! tu m’agaces. Je ne suis pas une +femme… comme il faut. Je suis trop vieille. +Obéis-moi, mauvais garçon du diable !</p> + +<p>— J’obéis, ma tante, j’obéis.</p> + +<p>Je cherche un cigare, des allumettes, en +me penchant un peu en arrière de ses rideaux.</p> + +<p>Le testament flambe, je suis débarrassé. +Là, c’est fini… Un londrès de cinquante +mille francs, ce n’est pas banal, et je mène +encore la vie comme je veux. (D’autant mieux, +qu’après chicane, ce cigare ne vaudrait peut-être +plus rien du tout.)</p> + +<p>Je me remets à genoux pour fumer.</p> + +<p>Elle toussote, se calme, aspire doucement.</p> + +<p>— Quel mauvais garçon, ce Loulou ! Tu +reviendras, dis ? Tu es si drôle ! Oh ! tu n’as +pas changé, toi ! Cette fumée… cette fumée… +Ah ! chéri, chéri, je vois… Je me +rappelle des choses… des choses que je ne +peux pas dire… Dieu me pardonnera, j’ai +tant souffert ! je suis si vieille, maintenant !… +Ah ! cette fumée… Chéri ! cette fumée… ton +corps si blanc et qui sentait la fraise. Ah ! +Loulou !… c’est bon.</p> + +<p>Et elle s’endort, paisible, en attendant le +plus profond sommeil.</p> + +<p>Pauvre femme qui a torturé, pauvre folle +qu’on a torturée ? Est-ce bien là cette même +bouche qui a râlé, sous la mienne, ce même +mot, et ose, enfin, le répéter, mourante, <i>sous +le nez de Dieu ?</i></p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c12">XII<br> +<span class="xsmall">FILLE DE LA DOULEUR, ANARCHIE, ANARCHIE !</span></h2> + + +<p><i>Elle</i> est venue chez moi.</p> + +<p>J’étais comme un collégien en vacances ; +maintenant, je suis comme un très vieux Monsieur +qu’on a brusquement lâché sur les +trottoirs en lui disant d’affreuses choses.</p> + +<p>Et il m’a fallu enterrer ma tante au lieu de +courir chez tous les tapissiers pour y chercher +des soieries jaunes.</p> + +<p>Chienne d’existence !</p> + +<p><i>Elle</i> est venue. J’écrivais. Elle s’est plantée +droite devant mon bureau.</p> + +<p>— J’ai besoin de cent sous.</p> + +<p>Je suis tombé à genoux, je me suis roulé, +j’ai fait des culbutes, j’avais l’air d’un brave +animal qui retrouve son maître (je ne dis pas : +<i>sa maîtresse</i>).</p> + +<p>— Oui, oui ! Cent sous ! C’est extravagant ! +Pourquoi pas dix centimes ?</p> + +<p>— Quel maboul.</p> + +<p>Mais elle restait devant moi comme un +autre animal point de la même espèce. Elle +flairait le vent, les sourcils un peu froncés, +car elle ne plaisante guère, elle, ou ses plaisanteries +sont des coups de couteau.</p> + +<p>— Je n’ai pas voulu t’envoyer ma maquerelle +de concierge parce que…</p> + +<p>— Oui, oui !… Je t’aime. Assieds-toi, ôte +ta voilette. Tiens, ce coussin sous tes pieds… +Tu as remis la robe de notre journée de campagne, +c’est délicieux ! Voici du Porto et +des biscuits… moi, je suis content pourvu +que je boive tes yeux, tu sais ? Tu n’étais +pas chez toi, dis, avant-hier ? Oh ! j’ai +attendu dans cette loge de concierge une +heure mortelle, en face d’une mégère qui +me racontait des abominations…</p> + +<p>Et j’ai vu descendre de sa chambre, par +l’échelle de meunier, un homme, <i>un type</i>, +selon son mot, encore tout remué du printemps +de son corps.</p> + +<p>J’ai vu cela et je suis à genoux devant +elle, je lui baise les mains.</p> + +<p>— Oui, j’avais du monde. Faut t’y habituer.</p> + +<p>« <i>Force dynamique</i>, <i>Tremplin</i> et <i>paroxysme</i> +de la <i>passion</i> » conseillés comme +système d’art… J’en ai assez. Je ne veux +plus qu’elle demeure là-bas. Je la veux près +de moi, non pour la torturer à mon tour, mais +pour qu’elle se repose tout enveloppée de +l’effroi respectueux de mon amour.</p> + +<p>Je ne sais plus du tout ce que je dis.</p> + +<p>— Reine, pourquoi me demander de l’argent +pièce à pièce comme un gosse qui va +s’acheter des billes ? Laisse-moi te mettre +une bonne fois à l’abri de ton infâme genre +de misère. Est-ce que tu aimerais <i>le métier</i>, +par hasard ?</p> + +<p>— Ne me tourmente pas avec tes bêtises. +Je veux rien savoir. Faut me laisser méchante, +moi.</p> + +<p>Elle trempe ses lèvres dans le Porto, fait +une grimace et regarde le salon.</p> + +<p>— C’est <i>encore</i> du muscat trop sucré ! +Dis donc, chez toi, on dirait le b… de la +rue… (Pas de réclame !) il est tendu aussi en +soie rouge.</p> + +<p>— Très flatteur ! Allons, Reine, un bon +mouvement… viens habiter ici, et ce sera +complet.</p> + +<p>Je ris.</p> + +<p>Elle rit, en dedans.</p> + +<p>— Est-il maboul, ce garçon-là. (Elle +cligne des yeux.) Ce serait pourtant le seul +moyen pour me tirer de leurs pattes, en +<i>attendant mieux</i>.</p> + +<p>Je me croise les bras.</p> + +<p>— Seulement, tu aurais peur de manquer +<i>sa</i> sortie de prison ?</p> + +<p>Elle a un geste de tête en arrière comme +celle qui redoute toujours les soufflets.</p> + +<p>— Ah, non, j’ai pas peur ! Quand il sortira, +je m’en irai, voilà tout.</p> + +<p>Je me remets à ses pieds, je tiens ses genoux +que j’embrasse au travers de sa robe.</p> + +<p>— Sérieusement, veux-tu demeurer ici ? +Je serai ton frère, rien que ton frère. J’attendrai +pour t’aimer… moins, que tu m’aimes… +davantage. Je serai… ton amant de cœur, +d’une race nouvelle d’amant de cœur. Pardieu, +ne mâchons pas les termes et allons-y +gaiement. Ton souteneur comme l’<i>autre</i>, qui +donnera des coups de couteau à ceux qui t’embêteront… +ou qui en recevra, cela me paraît +plus certain. Reine, ma petite Cléopâtre bien +aimée, tu essayeras sur moi les poisons tout +à ton aise et tu dormiras la nuit. Ce que +cela sera doux ! Nous aurons l’aplomb de +nous fiche du monde qui se fichera de nous. +L’idylle la plus monstrueuse que jamais démon +ait pu rêver dans le cerveau d’un homme. +Nous serons si chastes étant tellement corrompus +déjà, que nous finirons par mourir un +jour de nos fièvres. Un joli programme ! Est-ce +que cette perspective ne te réjouit pas ? +Voyons, Reine, il y a, touchant mon logis, +deux chambres à louer qui ont une sortie +particulière, un escalier de service… Je veux +que tu puisses courir la nuit et me ramener +des hommes si tu l’oses, mais je te déclare +que si je m’en aperçois, je tire dessus… <i>Je +veux qu’on soit libre chez moi.</i></p> + +<p>Je sens que je deviens positivement enragé.</p> + +<p>Elle rit et hausse les épaules.</p> + +<p>— Sois tranquille, mon petit homme, si je +reste ici, ce sera pour dormir. J’en peux plus. +(Et lasse elle s’appuie sur sa poitrine, ajoute +d’une voix bâillante :) <i>Du chiqué</i>, tes histoires, +ça finira mal, et ça fait tout de même +plaisir quand ça vous passe dans l’oreille. +Tu es bien maboul, mais tu es brave. J’aurais +pas cru… Vois-tu, c’est crevant leurs +petites visites, et ils m’en content, eux aussi, +des histoires pour <i>les mœurs</i>. Dis donc, est-ce +qu’un type comme toi peut avoir des raisons +avec la police ?</p> + +<p>J’éclate.</p> + +<p>— Non, Reine, non ; je n’ai jamais ni volé +ni assassiné personne, et je suis fort net sous +le rapport des… mœurs. Je suis ce qu’on +appelle un honnête homme. Un assez joli +genre de canaille, je t’assure. Tu es donc, +toi, une simple petite fille ? Ma parole, tu +crois au loup-garou !</p> + +<p>Et je l’embrasse, fraternellement, dans le +cou, sous la toison noire de ses cheveux relevés.</p> + +<p>Elle, d’un ton résigné.</p> + +<p>— Déjà les saletés qui commencent ? Je +dormirai pas mieux chez toi.</p> + +<p>Cette fille a la conscience de l’absolu. Pourquoi +ceci et pourquoi pas cela ? Pourquoi +cela et pourquoi pas ceci ? Excellent tremplin. +Nous allons devenir très gentils ; seulement, +il y a le coup de couteau. Le donnerai-je, +ou le recevrai-je ?</p> + +<p>Je suis nerveux.</p> + +<p>Elle se lève, remet sa voilette.</p> + +<p>— Je leur laisserai tout mon bazard, +hein ? J’arriverai comme je suis… c’est-à-dire +sans liquette, j’en ai pas. Je suis forcée +de leur écrire mon adresse, je t’ai prévenu.</p> + +<p>— J’accepte toutes les responsabilités les +yeux fermés… pour ne pas te voir <i>sans liquette</i>.</p> + +<p>Et elle part.</p> + +<p>… Le lendemain, j’enterre ma tante.</p> + +<p>Cérémonie de famille (toujours vraiment +funèbres, celles-là !)</p> + +<p>Il pleut. Les seules larmes sincères, le +ciel les déverse à flots. Ordinairement, je +n’assiste pas à ces corvées mondaines, mais il +pleut tellement que je ne peux pas voir partir +cette vieille femme sans aller lui offrir mon +bras.</p> + +<p>Pauvre petite tante ! Il ne pleuvait point, +en Italie, où nous avons mangé de ces fruits +brûlants mûrissant près du Vésuve… et +si remplis de cendres !</p> + +<p>— Joseph, ma redingote, la dernière, +celle cintrée… Joseph, vous serez plein +de prévenances pour Mlle Léonie et vous +la servirez comme moi-même.</p> + +<p>— Oui, Monsieur. Ah ! vous allez en +avoir des ennuis. Votre mère, pardon, Madame +la comtesse…</p> + +<p>— Il n’y a plus de comtesse, Joseph. Il y +a la reine et saluez très bas ou je vous flanque +dehors…</p> + +<p>Maison mortuaire.</p> + +<p>Réception froide. Poignées de mains rares +et molles. Je fais scandale. Le plus terrible +de tous : le scandale muet. Ma mère a un +petit sourire protecteur qui me prouve qu’elle +n’a pas encore ouvert le moindre testament ! +On cherche. Je suis hermétique…</p> + +<p>Des dames âgées, des messieurs graves : +on n’est pas triste.</p> + +<p>Toujours la réunion d’actionnaires qui +déclarent quelqu’un en faillite.</p> + +<p>Devant moi, les femmes se reculent en +rangeant leurs jupes, les hommes, des commerçants +ennemis-nés de ceux qui travaillent +<i>dans l’amour</i> au mépris des sentiments +de famille, affectent de ne pas me +parler. Un seul me tend plus gracieusement +la main et cause : le gendre juif. Une +redingote plus cintrée encore que la mienne, +beaucoup de chic. Il me parle avec un pli +railleur de lèvres de mes œuvres. Il les a +lues et il les admet. Ce Monsieur vend je +ne sais quoi dans trois quartiers différents +de Paris, et cela doit lui être joliment commode +pour tromper sa femme, qui est bossue.</p> + +<p>Elle est à côté de moi, petite tortue inquiète +rentrant le col sous sa carapace de +deuil. Un chignon noir superbe. Les bossues +ont toujours de beaux cheveux. Là, sur +la nuque, une petite place pâle, un trou de +neige rafraîchissant, et pouvant, à la rigueur, +mettre l’eau à la bouche.</p> + +<p>Pauvre petite cousine ? A-t-elle eu son +rêve d’amour, et l’a-t-elle réalisé ?</p> + +<p>Déjà trois enfants. Une passive, une résignée, +une excellente mère, dit-on. Je devine +qu’elle a horreur de moi. Elle me fuit, se +dissimule derrière des couronnes de perles +gigantesques et ne m’a pas tendu la main.</p> + +<p>Je comprends. Selon la légende, je suis +le monstre incestueux, l’amant de sa mère, +c’est-à-dire qu’au lieu de se dénommer ma +cousine, elle pourrait aussi bien représenter +ma fille, et son mari, mon gendre. Admirable +complication.</p> + +<p>Nous partons, Madame <i>Mère</i> est très +digne. Elle s’enquiert tout le temps de la +couronne des <i>sœurs de la Passion</i>.</p> + +<p>Les sœurs <i>de la Passion</i> ! Une confrérie +spéciale…</p> + +<p>Notre sœur en la passion, ma pauvre petite +tante, priez pour moi… et pour la fille Léonie !</p> + +<p>A l’église.</p> + +<p>Chaleur orageuse dégageant des odeurs de +chien mouillé de tous les parapluies. Violent +parfum catholique : un mélange de chaussures +malpropres et d’encens.</p> + +<p>Ma cousine me regarde désespérément, +de loin.</p> + +<p>Quand on songe qu’à Paris, où tout s’oublie, +ma mère a trouvé le moyen d’entretenir +cette… légende autour de la malheureuse +vieille morte depuis quinze ans !</p> + +<p>Les curés nasillent, se dépêchent ou +s’attardent, avec le rythme d’une mélopée +développant de la fatigue pour tout le monde.</p> + +<p>La quête. Je regarde ma cousine.</p> + +<p>Elle baisse les yeux sous son voile et +j’aperçois la petite place de neige, entre la +nuque et le col, qui devient rose.</p> + +<p>Toi, ma petite, tu es sensuelle.</p> + +<p>Je me rapproche et nous voici, <i>messieurs +et dames et la famille</i>.</p> + +<p>Bruits de cercle. « <i>Un louis qui tombe.</i> » +« <i>Ramassez.</i> » Avec cette différence qu’aucun +chasseur ne vient vous rendre la monnaie.</p> + +<p>Des panaches ondoient et nous allons recevoir +les gens à la porte, une figure de cotillon.</p> + +<p>Ma cousine est tout près de moi. Elle +tremble. Cela m’énerve. Je la pousse un peu +du côté de son mari, sans le vouloir.</p> + +<p>— Pardon, Madame.</p> + +<p>Une réponse à voix inintelligible, presque +un souffle.</p> + +<p>— Je vous ai pardonné de tout mon cœur, +Monsieur.</p> + +<p>Les dévotes ont un art exquis pour vous +parler à l’église sans que personne puisse +entendre.</p> + +<p>J’entends très bien. Celle-ci chasse de +race.</p> + +<p>Ma mère est impassible. Espérons qu’elle +n’a rien saisi.</p> + +<p>Elle est forcée, un moment, de s’appuyer +sur mon bras, Madame Mère, et je crois que +nous allons nous dévorer. Le contact du +vice, tous les ferments de corruption… Horreur !</p> + +<p>Elle appuie légèrement ses doigt noirs +d’exorciste.</p> + +<p>On dirait une fiancée qui n’ose…</p> + +<p>Brutalement, je presse ce bras dans une +inconsciente volonté de lui faire mal.</p> + +<p>C’est trop de corvées pour un seul jour.</p> + +<p>Nous passons.</p> + +<p>Des réflexions, à la sortie : « C’est le neveu ? » +« Oui, ma chère, il est bien. » « Quelle +figure pâle ! Il a l’air d’un noceur. » « Ah ! +Ah ! un de Rogès, ma chère, c’est toujours +noceur. » On entoure le corbillard comme on +entourerait une voiture de noce, en effet, et +l’on parle trop haut.</p> + +<p>Ma mère, cette fois-ci, a tout entendu.</p> + +<p>Chose singulière, cela ne semble pas la +faire s’évanouir, au contraire.</p> + +<p>Ses yeux brillent. Elle pince moins la +bouche. Ses narines se détendent un peu, lui +festonnant un nez moins pointu. Elle pèse +davantage sur mon bras, c’est une demi-seconde +d’abandon, mais c’est réellement de +l’abandon féminin.</p> + +<p>J’ai envie de rire.</p> + +<p>Est-ce qu’elle serait flattée d’avoir un fils +noceur ?</p> + +<p>Ou d’être, simplement, au bras d’un Monsieur +bien ?</p> + +<p>Pauvre petite tante ! Ne les écoute pas, dis ; +je suis venu parce que je te pensais seule de +ton espèce, ici, mais je m’aperçois qu’elles +te ressemblent toutes… et Dieu m’est témoin +qu’à l’heure sexuelle ou à l’heure de la mort, +le mâle est toujours le roi.</p> + +<p>Bonsoir. J’en ai assez.</p> + +<p>Je te lâche, petite tante, pour courir après +une fille, et je t’entends, souffle dernier de la +dévote, au fond de ton cercueil :</p> + +<p>— Va ! Va ! Tu seras toujours un mauvais +garçon du diable !</p> + +<p>— Oui, ma tante… et ce n’est pas absolument +de ma faute.</p> + +<p>Je rentre.</p> + +<p>Ma journée gâchée.</p> + +<p>Pas possible d’aller chercher des soieries +jaunes, ni de louer les deux chambres séance +tenante.</p> + +<p>Impossible d’écrire. Je rêve.</p> + +<p>Joseph, très anxieux, m’apporte des lampes.</p> + +<p>— Monsieur voudrait-il recevoir ?</p> + +<p>— Qui ?</p> + +<p>— Quelqu’un de… <i>sérieux</i>.</p> + +<p>Sans attendre une permission que je ne +voulais pas lui donner, il s’efface devant un +homme peut-être sérieux, mais très mal habillé.</p> + +<p>Nous restons à nous examiner, les yeux +hostiles.</p> + +<p>Un bonhomme chauve, linge douteux, cravate +voyante.</p> + +<p>L’ancien prote ou correcteur dans la dèche +ayant cinq petits enfants, une femme malade. +Je cherche ma bourse.</p> + +<p>— Monsieur de Rogès, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Monsieur Rogès tout court, s’il vous +plaît.</p> + +<p>— Ah ! très bien ! Est-ce que l’on pourrait +causer gentiment ? Non. Je n’ai besoin +de rien. Je viens pour vous rendre un service, +au contraire.</p> + +<p>Je suis furieux. Il va me lire un manuscrit +et m’apprendre à faire un roman.</p> + +<p>— Trop heureux. Comment vous appelle-t-on ?</p> + +<p>J’ai reçu, un soir, un Monsieur identique +qui avait découvert la manière d’écrire deux +sonnets différents à la fois et d’une seule +main. C’était fort ingénieux.</p> + +<p>Il désirait prendre un brevet. Il prit un +petit bronze auquel j’avais la faiblesse de +tenir, et disparut avec.</p> + +<p>Joseph ne garde plus du tout ma porte, +décidément.</p> + +<p>— Je m’appelle Mathieu. Vous ne me connaissez +pas ; moi, je suis charmé de +faire votre connaissance. J’ai lu vos livres. +Il m’ont rudement amusé, bien que je sois +revenu des choses de la bagatelle. Des casse-tête +chinois vos livres, entre nous ! Vous +savez, sans doute, ce que vous voulez dire, +hein, et vous aimez les petites femmes… ça +se devine. (Rire gras.) Est-ce que je peux +m’asseoir ?</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>J’ai les poings serrés. Je me crois capable +de le fourrer dehors sans aucun bronze.</p> + +<p>Lui, très doucement.</p> + +<p>— Voyons ! M. Rogès… <i>tout court</i> ! Ne +vous gardez pas à carreaux. Je viens pour +une histoire de petite femme, la fille Léonie.</p> + +<p>Je hausse l’abat-jour d’une lampe.</p> + +<p>Un de ses amants peut-être ?</p> + +<p>Je me sens une pointe de feu sur les reins.</p> + +<p>— Léonie ? Que lui arrive-t-il ou que voulez-vous ?</p> + +<p>Il est perplexe et me regarde en dessous +avec des yeux horriblement câlins.</p> + +<p>— Parlerez-vous, à la fin, ou je vous mets +dehors ! Je n’ai pas le temps, Monsieur.</p> + +<p>— Vous êtes vif.</p> + +<p>Il sort un petit portefeuille crasseux, me +montre une carte de couleur.</p> + +<p>C’est un agent des mœurs, et un <i>vrai</i>.</p> + +<p>— Monsieur Rogès, je ne me flatte pas +d’être un homme du monde, mais je suis tout +sucre quand il convient d’arranger les +choses. Je ne veux pas vous embêter, je suis +ici pour vous être utile. (Il rit.) On n’empêche +personne de s’amuser, dans notre arrondissement. +Vous faites la noce et c’est de votre +âge ; seulement, vous ignorez quelquefois +avec qui, et quand on a une famille bien +posée, ça peut créer des tas d’embarras. La +fille Léonie est sous notre surveillance, Monsieur, +est-ce que vous le saviez ?</p> + +<p>Je ne reculerai pas d’une ligne. J’ai assez +des familles <i>bien posées</i>.</p> + +<p>— Oui, elle-même me l’a dit, cher Monsieur, +mais cela ne me regarde pas.</p> + +<p>— J’entends ! Parbleu, s’il fallait s’occuper +de ces détails chaque fois qu’on se… promène… +Cependant, quand on est cramponné +par de pareils chameaux, il vaudrait mieux +venir nous en toucher deux mots à la Sûreté. +Monsieur Rogès, voulez-vous qu’on l’emballe ? +Ça ne vous coûtera rien et ça nous +fera plaisir. Pour ce qui est du côté de votre +famille, je crois qu’elle en aurait de la satisfaction ! +Ce n’est pas drôle pour une mère +de savoir son fils dans ces draps-là et n’osant +pas se plaindre.</p> + +<p>Je n’ose pas lui répondre tout de suite, à +cet homme bienveillant, parce que la colère +m’étrangle.</p> + +<p>J’ai besoin de sang-froid. Si je n’ai rien à +craindre de mon côté, elle, ils peuvent +me l’<i>emballer</i>, selon leur expression radicale.</p> + +<p>Quand je suis en colère, je n’ai qu’un +moyen de me calmer, c’est de casser n’importe +quoi.</p> + +<p>Je saisis un cornet de faïence, sur la cheminée, +et je le brise en deux au coin du marbre.</p> + +<p>L’autre me contemple, ahuri.</p> + +<p>— Diable ! qu’est-ce qui vous prend donc ? +j’ai dit une bêtise ?</p> + +<p>— Je ne permets à personne de traiter +Mlle Léonie de <i>chameau</i>, et si vous voulez +que nous <i>causions</i>, il faut changer de langage +immédiatement.</p> + +<p>— Ah !…</p> + +<p>Il recommence à m’examiner.</p> + +<p>— Mlle Léonie doit venir demeurer chez +moi, (j’appuie) chez moi, Monsieur. Ceci, +pour lui éviter des rencontres fâcheuses. J’espère +bien qu’on va nous laisser tranquilles.</p> + +<p>— Fichtre ! vous aurez de l’agrément.</p> + +<p>— Tout l’agrément qu’il me plaira d’avoir, +soyez-en persuadé.</p> + +<p>— Un collage, alors… Et vous comptez la +garder longtemps ?</p> + +<p>— Tout le temps qu’il lui plaira de rester !… +Tenez, Monsieur, finissons-en. J’aime +cette fille. C’est absurde, ridicule et j’en +conviens volontiers, mais c’est réel. J’irai +jusqu’où mon amour me poussera, n’ayant +d’ailleurs rien sur la conscience que la +charge de cet amour… oui… très lourde… +Je suis seul responsable de mes actes et +de ma folie. Ma famille me dégoûte profondément, +surtout depuis ce matin. Je désire +que ma famille cesse de s’intéresser à mes +affaires, sinon…</p> + +<p>— Vous brisez tout comme la porcelaine +de la cheminée !</p> + +<p>— Oui (et je souris). Préméditation dont +vous pouvez faire part à vos chefs.</p> + +<p>Le bonhomme prend un air tout triste, un +air presque intelligent.</p> + +<p>— Écoutez-moi, monsieur Rogès, vous +allez vous fourvoyer. Je vois bien, maintenant, +à quel point vous en êtes. C’est grave. +Aimez-la… de loin. De si près, chez vous, +c’est plus dangereux que vous ne le pensez. +Elle a un amant sous les verroux, un voyou +de la pire espèce, capable de vous faire chanter +quand on le relâchera, et même… de vous tuer.</p> + +<p>— Ou je le tuerai, Monsieur. Je suis de +force à me défendre.</p> + +<p>— Vous fabriquez de la littérature en ce +moment, Monsieur Rogès.</p> + +<p>— <i>Du chiqué</i>, n’est-ce pas, comme dit +Léonie ? Peut-être, mais j’ai l’intention de +vivre mon rêve, et la meilleure preuve, c’est +que moi, je vous parle sans changer ma +langue, dans le français qui me sert pour +écrire, je n’en connais pas d’autre, Monsieur.</p> + +<p>L’homme est un peu gêné. Il détourne les +yeux. On lui a confié une mission trop délicate. +Je ne suis pas un malfaiteur et je protège +les filles… en ayant la réputation de +ne pas bénéficier de leur travail.</p> + +<p>Je lui représente une étrange espèce, il +cherche la catégorie…</p> + +<p>— Je comprends tous les langages, Monsieur, +<i>par métier</i>, seulement je préfère +croire que vous n’êtes pas capable…</p> + +<p>— De vivre en dehors de la société si elle +m’embête ?… Eh bien, vous avez tort, cher +Monsieur… Voyons, expliquons-nous, de +quoi suis-je menacé ?</p> + +<p>Je lui offre un cigare.</p> + +<p>Il refuse et feuillette son porte-cartes. Il +tire des tas de petits papiers crasseux, huileux, +colorés, tachés, et il me lit des choses +stupides. J’apprends que j’ai porté des roses +blanches à une fille syphilitique, et que la +dite fille syphilitique est surveillée par la police +pour avoir défendu chaleureusement +son souteneur en pleine audience. (Bravo, la +reine !) On l’accuse d’un tas de méfaits dont +le plus sinistre est d’avoir ouvert sa fenêtre +pour respirer à une heure où les filles ne +doivent jamais respirer. Elle a dû prévenir +pour qu’on lui permette de dépasser les fortifications +en ma compagnie. On connaît mes +pas et démarches, depuis les roses blanches +jusqu’à ma station dans la loge de sa concierge. +On mentionne, pour mémoire seulement, +que j’ai deux <i>autres</i> maîtresses : <i>la +Saint-Clair</i>, (ils sont polis) et une femme +mariée : Mme X (ils sont trop polis).</p> + +<p>— Concluons, je vous prie, cher Monsieur +Mathieu ?</p> + +<p>— Donc, Monsieur Rogès, nous devons +venir, ou elle se présenter. Coup du dispensaire +puisqu’elle est en carte. Analyse de +ses correspondances si nous en voyons l’utilité. +Interdiction de séjour dans les lieux publics +où éclaterait le moindre scandale, et, +sur un signe d’un client qu’elle aura simplement +pincé au bras, nous la coffrons. Voilà +le bilan.</p> + +<p>— Vous voulez m’intimider ? C’est vous +qui faites de la littérature.</p> + +<p>— Monsieur Rogès, vous ne vous amuserez +pas tranquille, je vous le promets.</p> + +<p>— Qui vous dit que ce soit pour m’amuser +que j’introduis Léonie chez moi ?</p> + +<p>Silence.</p> + +<p>L’agent hoche la tête.</p> + +<p>— Et ses clients ? Croyez-vous qu’ils vont +la lâcher ? Elle englue le monde, celle-là, +parce qu’elle a l’air d’un gosse. Ils monteront +chez vous ? Je vous préviens qu’elle est +de taille à en abattre douze dans une nuit.</p> + +<p>Il me passe un petit papier jaune.</p> + +<p>Je lis, sur ce papier, que Cléopâtre a +reçu, chez elle, pour des motifs qu’elle avoue +en des termes d’une éloquence… épouvantable, +sept personnes d’un sexe différent du +sien, durant quelques heures de crépuscule.</p> + +<p>Je commence à devenir fou.</p> + +<p>Plus haut, j’ajoute, souriant :</p> + +<p>— La prostitution est une belle chose, +n’est-ce pas, cher Monsieur ?</p> + +<p>Il accepte un cigare.</p> + +<p>— Réfléchissez, Monsieur Rogès, il ne +manque pas de grues sous le soleil, si vous +aimez les grues… défiez-vous de ce collage, +ou vous n’en sortirez pas propre… même +avec vos livres et votre nom !</p> + +<p>Je me lève brusquement, les poings en +l’air.</p> + +<p>— Assez ! Assez ! Je suis un homme, +entendez-vous, et non pas un enfant. Je +veux cette fille, ici, chez moi, et je l’aurai +ici, chez moi ! Ce que j’en ferai, ça me regarde. +Allez tous au diable ! C’est l’heure, +pour moi, de devenir fou. Soit, je deviendrai +fou. Je n’y puis rien, ni vous non plus. +Est-ce que vous avez le droit d’introduire +des sergents de ville dans mes songes, maintenant ? +Ce serait grotesque de reculer devant +tous vos fantoches et vos sabres de bois ! +Il faut de la tranquillité pour concevoir +l’amour ! Et vous empêcherez cette femme +de m’aimer, peut-être, avec vos discours sur +la police, la famille et les mœurs ! Elles sont +propres, vos mœurs policières et familiales. +Oui, parlons-en ! Je veux qu’elle m’aime. +J’ai cette furieuse et humble fantaisie d’être +aimé par Cléopâtre, que vous condamnez à +vivre déguisée en putain moderne, j’ignore +pourquoi. Moi aussi, j’essaye mes poisons +sur ce vieux cœur, sans regarder ce trop +jeune corps qui vous appartient et dont +vous faites un instrument de torture… sur un +très vieux cœur libre, datant de plus loin +que votre république imbécile où personne +n’est libre ! Ma mère, la religion, vous, la loi, +je flanquerai tout dehors, et si des clients +montent, je tirerai dessus, car ils n’ont pas le +droit de monter, puisqu’elle est <i>forcée</i> de +les recevoir. Vous comprenez bien ? J’emporterai +cette fille en Amérique, si la France +n’est plus le pays de l’amour. Ah ! mais, +dites donc, elles sont dangereuses vos sociétés… +<i>ils ont raison</i> !</p> + +<p>L’agent tressaille.</p> + +<p>— Monsieur Rogès, calmez-vous. Vous +allez faire du socialisme !</p> + +<p>Et il s’efforce de rire.</p> + +<p>— Du socialisme ? (Je repars comme une +locomotive.) Ah ! Non ! Je ne veux rien réorganiser +du tout, moi ! Une société <i>socialiste</i>, +ce serait encore plus sale, ils prostitueraient +même le rêve pour le faire servir à quelque +chose, les cochons ! Non ! Non ! Rien réorganiser +du tout. La mort seule, et l’extinction +de toute la race peut réorganiser. Quand +le bon Dieu de la Bible, que vous avez l’air +de prendre pour un homme estimable et un +législateur adroit, veut nettoyer les mœurs +de son peuple, il l’extermine et il fait bien !… +Son tort est de laisser échapper quelques +petits crétins qui se réaccouplent à la page +suivante. Socialiste ? Il n’y a que votre +bellâtre de Jésus-Christ qui soit socialiste et +cherche à raccommoder un antique bateau +avec du bois neuf ! Moi, je ne suis pas pour +raccommoder aucun bateau. Je cherche +l’amour. On m’embête, alors, je fais sauter +ma maison… ou la vôtre.</p> + +<p>— Ravachol ne pensait pas autrement, dit +une voix sourde.</p> + +<p>Il y a donc ici quelqu’un qui m’écoute ?</p> + +<p>Je réponds, rêvant tout haut, projeté hors +de moi :</p> + +<p>— Hein ? Ravachol ? un type admirable, +Monsieur. Le seul bandit dont on aurait pu +faire un empereur dans des temps moins +ternes ! Ravachol ? Mais c’est le deux décembre +des pauvres ! C’est un de Morny avec +la loyauté en plus et des régiments en moins, +hélas ! Ravachol tuant un ermite dont la +paillasse est pleine d’or comme celle d’un +avare hypocrite, c’est la logique nous débarrassant +d’un monomane et d’un malfaiteur, +car on ne doit pas spéculer sur la +pitié pour en faire des rentes !</p> + +<p>— Ça va bien ! Ça va très bien ! reprend la +voix sourde au fond de ma conscience. Et +vous admettez aussi Ravachol dépouillant le +cadavre d’une vieille dame, vous un artiste ?</p> + +<p>— Oui, Monsieur, plus admirable encore ! +Il s’est moqué utilement d’un préjugé +ridicule entre tous : la mondanité de la mort. +Il a voulu démontrer qu’il était nécessaire +que ça finît là, dans la terre. Leurs vieilles +dames ! Ils les enfouissent avec leurs diamants +aux oreilles, leurs bagues aux doigts, +et ils ne peut plus y avoir d’oreilles ni de +doigts ! Après les avoir volées, de leur vivant, +de tous les espoirs et de toutes les joies, +par dignité sociale, ils les font voleuses à +leur tour, des femmes pauvres, qui n’ont +seulement jamais vu leurs bijoux, et qui attendent +l’heure de la dernière toilette en +grelottant <i>aussi</i> de tous les désirs inavoués. +Il a eu ce courage d’aller dans une tombe +de grande dame pour y déshabiller le mannequin +social et il a bien fait, Monsieur… Je +l’approuve surtout depuis que je suis revenu +de l’enterrement de ma tante ! Je suis excédé +par la comédie de l’existence devant la +mort, et je me demande, vraiment, de quel +droit la société toucherait à nos rêves. +Si monstrueux soient-ils, je doute qu’ils +soient plus monstrueux que son honneur !</p> + +<p>— Boulevard Saint-Germain, lorsque la +maison a sauté… vous auriez pu vous-même ?…</p> + +<p>— Je ne regrette qu’une chose, c’est de ne +pas m’y être trouvé avec toute ma famille !</p> + +<p>Silence profond.</p> + +<p>Je tourne autour de la chambre et je me +heurte au policier qui sort.</p> + +<p>— Tiens !… J’ai donc rêvé devant vous, +cher Monsieur ? Vous avez dû passer un +joyeux moment. Je ne rétracte rien, vous +savez, ce n’est pas dans mes habitudes.</p> + +<p>— Monsieur Rogès, je n’ai rien entendu, +mais, voulez-vous un bon conseil : couchez +avec cette fille le plus tôt possible, car je vois +qu’elle n’est pas votre maîtresse. Nous allons +vous laisser tranquille… juste le temps de +vous en dégoûter.</p> + +<p>Comment, il a deviné ça ? Il est très fort +psychologue, ce bonhomme, je lui rends mon +estime.</p> + +<p>— C’est vrai. Elle n’est pas à moi. Je crois +qu’elle ne peut pas m’aimer.</p> + +<p>— Parbleu ! Il y a l’<i>autre</i>, la brute… si +vous n’étiez pas tellement vif… je vous donnerais +un détail de <i>mensuration</i>… l’<i>autre</i>, +c’est beaucoup plus ce qu’il lui faut.</p> + +<p>— Taisez-vous ! L’autre, c’est le tigre. Mais +moi, je suis le rêve, et le rêve tuera le tigre. +Je vaincrai…</p> + +<p>— Hein !… vous êtes surtout capable de +devenir anarchiste, ce qui serait propre pour +un fils de famille ! Profitez de mon expérience, +Monsieur le romancier ; vous êtes dans l’<i>état</i> +d’amour qu’il faut pour commettre tous les +crimes sans raison. Alors… <i>couchez !</i></p> + +<p>Et il s’éclipse.</p> + +<p>… <i>Fille de la douleur, anarchie ! anarchie !</i></p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c13">XIII<br> +<span class="xsmall">NUITS D’ORIENT</span></h2> + + +<p>— O ma Cléopâtre adorée, ma petite esclave, +ma reine et ma sœur, surtout ma +sœur, pourquoi m’avez-vous reçu en le palais +de votre poitrine ? (Je ne dis pas de votre +cœur, car, depuis longtemps, votre poitrine +est vide ; il n’y réside plus qu’un distributeur +automatique de coups sourds, de coups +de couteau plongeant, soit en vous-même, +soit en les autres.) Pourquoi m’avez-vous +laissé aller jusqu’aux mignonnes portes de +vos seins, toucher aux boutons luisants de +ces portes, si vous n’aviez pas l’intention +d’ouvrir, et si vous ne désiriez permettre que +l’effraction ? Il me paraît bien inutile de vous +violer, je ne vous apprendrais rien. Le viol +est, en somme, le temps qu’un homme donne +à une femme pour penser à un autre, et, +j’aimerais mieux, ayant le choix, vous voir +penser à moi durant qu’un autre vous violerait. +Mais, pourquoi, sans me repousser +brutalement, vous raidissez-vous toute, dans +mes bras, avec une si muette dignité que je +m’imagine, quelquefois, tenir bien plus un +sceptre qu’une femme ? Si vous me haïssiez, +vous ne seriez pas venue chez moi ! Et si +vous m’aimiez, vous ne seriez pas tellement +triste ! Pourquoi êtes-vous ici, mon Dieu ?… +Cléopâtre, <i>l’ancienne</i>, s’est prostituée aux +soldats-empereurs pour le plaisir de sentir, +sous son pied nu, rouler la perle du monde. +(Et aussi pour un plaisir plus direct, moins +sous ses pieds !) Voilà que vous vous serez +prostituée à moi pour simplement dormir… +Je ne vous ai pas offert de fortune, je ne vous +ai pas promis de bijou, pas même la perle +du monde, et je ne vous aurai pas donné +de plaisir. Alors, pourquoi vous livrez-vous +entièrement, dans un sommeil sans +rêves, ô ma coupe d’argent pâle où j’ai versé +tout mon rêve, et que je n’ose pas boire, +tellement j’ai peur de n’y plus trouver aucune +ivresse !</p> + +<p>Elle est là, étendue, comme morte, dans +les coussins de faille jaune ; elle ne parle pas, +respire à peine ; elle a l’air de dormir en +s’enfonçant dans une autre chair, couleur +d’orangé. Elle n’a qu’un peignoir de tulle +noir, un transparent peignoir de fille ; et elle +montre sa poitrine, tout son torse où se soulèvent +ses petites côtes, un peu saillantes, +glissant doucement sous les allées et venues +de sa respiration lente. On dirait, ses petites +côtes un peu saillantes, les plis onctueux +d’une soie épaisse. On dirait qu’il n’y a rien +entre le tulle du peignoir et la faille des +coussins !…</p> + +<p>— Chérie, tu n’es pas malade ? As-tu +faim ? As-tu soif ? Veux-tu lire, puisque tu +aimes tant à paresser sur des livres que tu +ne lis pas ? Veux-tu des bonbons, des fleurs, +des jouets… la lune ?</p> + +<p>Ses cheveux noirs semblent ramener sur +sa tête, en torsade funèbre, le deuil de sa +robe, et le bandeau d’ombre, avançant sur +son front, son bandeau royal, est plein de +paillettes d’or. Elle a voulu de la poudre d’or…</p> + +<p>Ce mauvais goût, parce qu’un soir de carnaval +on lui en avait jeté, et qu’elle avait +trouvé cela joli.</p> + +<p>— Non, laisse-moi, j’ai sommeil.</p> + +<p>Elle parle d’un ton bas qui fait mal tant il +est résigné.</p> + +<p>Elle étouffe, cette fille, pour ne pas pousser +des cris injurieux.</p> + +<p>Elle est chez moi depuis une semaine, et +elle s’ennuie certainement.</p> + +<p>A moins que dormir ne soit sa manière +d’être heureuse.</p> + +<p>Elle dort, elle s’éveille, boit, mange, et se +rendort. Esclave, vraiment, car elle ne sort +jamais, elle est servie par moi qui suis bien +plus esclave qu’elle, puisque j’éprouve une +volupté à contempler son sommeil. Tout lui +est indifférent. Elle ne rit ni ne pleure, elle +bâille un peu. Je suis en face d’un objet d’art, +d’une statuette d’ivoire qu’un caprice m’a +fait voiler d’une écharpe funéraire, et je me +demande si ce n’est pas sur une tombe que +je l’ai étendue pour mieux la regarder.</p> + +<p>Je n’ai pas voulu qu’elle pût croire au +paiement prochain de mon hospitalité et j’ai +mis la discrétion d’un verrou à sa porte.</p> + +<p>Son appartement, deux chambres, communique +avec le mien et il a sa sortie particulière.</p> + +<p>Mais elle n’en use pas. C’est une justice à +lui rendre.</p> + +<p>Elle se repose.</p> + +<p>Ou elle attend…</p> + +<p>Elle va quelquefois jusqu’à sa fenêtre +guetter les passants, si rares, dans ma rue, +derrière un store grillagé de rubans comme +un moucharabieh.</p> + +<p>Vieille habitude.</p> + +<p>Elle marche pieds nus, crispant ses ongles +sur un tapis où ils entrent comme des griffes +nerveuses dans de la mousse, et elle fredonne +de temps à autre un air sourd ressemblant +au fredon d’une grosse abeille captive.</p> + +<p>Elle ne se plaint pas… oui, elle est peut-être +heureuse, après tout.</p> + +<p>Au-dessus d’elle, j’ai fait voûter les plafonds +avec les plis, en forme de tente, de la +faille jaune. On dirait que le soleil égyptien +meurt, sur nos murailles, en longs rayons +s’évanouissant.</p> + +<p>La chaleur est suffocante, dans cette +étroite prison, car nous sommes en juillet et +nous avons <i>des raisons</i> pour ne pas ouvrir +nos fenêtres.</p> + +<p>Profitant de la chaleur, la petite esclave +d’orient erre nue sous sa robe de tulle, sans +vouloir admettre l’usage de la chemise ; pas +plus, du reste, qu’elle ne veut admettre le +pain comme normal compagnon de la viande.</p> + +<p>Elle mange toujours des biftecks absolument +crus, et elle mêle du cognac à du Porto +pour étendre la saveur d’un muscat imaginaire.</p> + +<p>Elle erre nue, elle a raison, elle est bien +faite, à la fois si frêle et si forte qu’elle +évoque un peu la silhouette d’un garçon de +quinze ans, une bizarre idole androgyne, +jadis coupable d’avoir suscité des cultes +pervers et, aujourd’hui, châtrée, épilée, maudite, +<i>enchantée</i>… et enchantant ses adorateurs. +Une forme de fantôme, un corps de +reine momifié dont les alchimistes de notre +époque ont, du bout de leurs pinces profanes, +métallisé le sexe.</p> + +<p>Pauvre petite esclave d’orient… qui regrette, +sans doute, les vigoureux matelots +nègres des bords du Nil !</p> + +<p>Je ne suis nullement ému par le ridicule +de ma… de notre situation. Je vais même +avouer que je me trouve, de mon côté, très +heureux, abominablement heureux. Don +Juan agonise en la douleur de ne pas être +aimé. Pour la première fois, il entrevoit +l’impossible, et cela le rend fier d’une douleur +jusqu’alors non ressentie, mais plus féconde +en voluptés qu’aucune satisfaction d’amour-propre. +Je dois arriver au point de paroxysme +si vanté par Jules Hector. Je n’ai +plus qu’à fermer les yeux et à frotter légèrement +mes paupières pour obtenir tous les +spasmes. Toucher le fond du désir par l’excessive +possession est un tort ; il faut y aller +par la seule puissance d’un refus perpétuel. +Or la volonté physique est peu de chose +vis-à-vis d’une fille qui, selon l’expression +du policier, abattrait ses douze types en une +seule nuit.</p> + +<p>Que ce soit <i>le tigre</i> ou moi qu’elle aime, +nous ne l’aurons jamais entièrement.</p> + +<p>Il faut avoir le courage d’attendre.</p> + +<p>Surtout quand ce courage est l’égoïsme du +plaisir.</p> + +<p>Elle est féroce.</p> + +<p>Je serai plus féroce encore, et si elle s’en +va, lasse d’espérer mieux, je garderai d’elle, +la prostituée immonde, le souvenir exquis +des roses blanches de sa peau.</p> + +<p>Je vais souvent voir mes jeunes amies, +Mme Saint-Clair, Mme Noisey, et, par un nouvel +équilibre des lois sociales, c’est la bourgeoise +artiste et la bourgeoise mariée qui +font le métier des filles, tandis que la fille est +en train d’oublier, ô sommeil sans rêve, +qu’elle n’est plus tout à fait une vierge.</p> + +<p>Ces dames sont tristes. Aujourd’hui, elles +ont pleuré sur moi, qui me suis laissé aller +à la dérive de leurs larmes, parce que j’ai +des secrets pour elles et que cela se voit +bien.</p> + +<p>Elles sont touchantes et folles, surtout très +voraces ; elles finiront par me rendre plus +chaste que Mlle Léonie.</p> + +<p>Mon Dieu, qu’on s’amuse bêtement dans +la vie dès qu’on cesse de faire de la littérature !</p> + +<p>Et mes amis, mes camarades, sont maussades +parce que j’ai muré ma porte.</p> + +<p>Andrel prétend que j’élève un singe.</p> + +<p>Massouard grogne, regrettant la chartreuse +verte.</p> + +<p>Et Jules Hector se réserve en des opinions +prudentes.</p> + +<p>Cependant, je voudrais bien montrer mon +objet d’art à ce dernier. Je n’ai pas peur de +Jules Hector qui pense <i>aux Javanaises</i>.</p> + +<p>En tous les cas, la police nous oublie, et je +ne reçois pas la visite des clients.</p> + +<p>Nous pouvons dormir tranquilles.</p> + +<p>Nous dormons…</p> + +<p>— Reine, qu’est-ce que tu as, ce soir ? tu +es malade ?</p> + +<p>— Mais non, j’ai sommeil.</p> + +<p>— Toujours ?</p> + +<p>Elle s’est levée, sur son coude, et me regarde +fixement.</p> + +<p>Sa bouche est rouge, luisante comme tous +les piments ; elle a pris, sous le fard, le teint +cuivré des véritables orientales qu’on dirait +frottées d’or ou de safran. Ses yeux longs +tiennent toute la largeur de sa face, comme +des sangsues gonflées d’un poison noir, et +son profil est si pur, cependant, si arrêté en +relief de médaille, que je ne peux pas m’empêcher +de l’admirer. Je suis ensorcelé par +ce profil de vieille reine méchante… car elle +a tantôt l’aspect d’une vieille reine, et tantôt +la jeunesse, bien spéciale, d’une toute jeune +fille sortie des marchés du Caire, déjà souillée +furieusement par ses vendeurs.</p> + +<p>— Oui, tu as l’air d’une médaille, ai-je +pensé tout haut.</p> + +<p>Elle a paru réfléchir répétant, en écho :</p> + +<p>— L’air d’une médaille… <i>toi aussi</i>.</p> + +<p>En passant son index, lentement, sur mon +profil à moi.</p> + +<p>C’est la première fois qu’elle me dit quelque chose.</p> + +<p>Est-ce qu’elle se réveillerait, enfin ?</p> + +<p>Je me mets à genoux et je la garde bien +serrée contre moi pour que ses idées ne +s’échappent plus.</p> + +<p>Elle jette ses mots comme des cailloux inutiles +dans une eau profonde, et cela me navre.</p> + +<p>— Explique-toi, chérie ; où as-tu vu des médailles ?</p> + +<p>— Donne de la chartreuse.</p> + +<p>Elle boit la chartreuse verte de mes amis +du vendredi, et elle en boit trois fois plus +qu’eux trois réunis, mais elle cause moins.</p> + +<p>Elle a trouvé un gobelet de vermeil sur +une de mes étagères, et s’en sert pour que je +ne juge pas des proportions.</p> + +<p>Quand elle a fini, j’essuie ses lèvres, si +elle daigne les tendre aux miennes, sauvage +liqueur qui fermente en mon cerveau et me +fait tituber dans les rues de Paris au sortir +de mon orient mystérieux.</p> + +<p>Je tomberai, un jour, consumé par ma +passion pour cet étrange alcool, et personne +ne saura pourquoi.</p> + +<p>Morphine, éther, haschich ou opium, je +verse tout sur la coupe de corail de ses lèvres +mortes, et cela fait beaucoup de poisons en +un seul.</p> + +<p>Elle retombe dans les coussins et elle joue +avec son pied. Elle est si souple qu’on peut +la tenir toute ployée entre ses bras comme un +morceau de satin, et elle prend, tout-à-coup, +la rigidité et la froideur d’un morceau +d’ivoire. Elle devient un objet chinois curieusement +poli, comme un objet chinois qui +sent le vétiver, la poussière, le musc, le +santal, les roses blanches, les roses mortes, +et elle ne se parfume point.</p> + +<p>Elle sent aussi… la sève humaine que tous +les hommes lui ont donnée pour s’en vernir +affreusement, et elle en est plus brillante, +plus objet d’art, plus morte.</p> + +<p>— Oui, la médaille… (Elle s’étire, la bouche +et le geste énervés.) Tu sais que je suis +d’Auvergne ? C’est là que j’étais chez des +parents nourriciers, dans la montagne, oui, +une grande plaine <i>sur une montagne</i>.</p> + +<p>— Voyons, Reine, tu dis des bêtises. Une +plaine sur une montagne ? Elle est saoule, +la petite Cléopâtre. Tu ferais mieux de m’embrasser.</p> + +<p>Elle bâille.</p> + +<p>— Ce que tu es collant, tout de même !</p> + +<p>— Ah !… Explique la médaille ou embrasse-moi. +Je te promets une parure de +sequins très faux, en cuivre d’orient, si tu +m’expliques.</p> + +<p>Ses yeux s’allument.</p> + +<p>— Tu as de la veine ! J’ai justement envie +de ça depuis que j’ai vu le collier de la belle +Féridjé de la foire aux pains d’épices…</p> + +<p>Je pouffe.</p> + +<p>— J’en étais sûr ! Quand il s’agit de poudre +d’or ou de sequins faux, elle marche, la +petite peau-rouge. On t’aura toujours pour +des verroteries ou… un coup de couteau. +Mais on ne reçoit guère que du toc, en +échange. Embrasse-moi d’abord.</p> + +<p>— Je ne sais pas embrasser… ça m’ennuie. +Si tu savais ce que ça me <i>rase</i>.</p> + +<p>— Oui, je connais l’histoire… tu es vierge.</p> + +<p>Elle m’embrasse comme un oiseau méchant +flanquerait son bec dans une écorce d’arbre.</p> + +<p>Elle oublie le métier, complètement.</p> + +<p>— Mieux que ça, dis ?</p> + +<p>C’est l’enfouissement de tout mon être, +cette fille, dans un marécage où des monstres +me regardent expirer avec des yeux troubles.</p> + +<p>— … Une plaine qui serait sur une montagne. +Non. Je ne me trompe pas, mon petit +homme, et je ne suis pas saoule, parce que +je ne me saoule jamais. Une plaine qu’on +appelait le plat… le plat… le plateau de +Gergovie.</p> + +<p>J’ignore ce qu’elle veut dire et j’ai un singulier +frisson.</p> + +<p>— Le plateau de Gergovie ? Tu as raison, +c’est bien en Auvergne, ce pays-là, et si tu +savais ton histoire de France…</p> + +<p>— Voilà, je me rappelle pas très bien. +J’étais gosse, tu comprends ? Je vois une +chambre où des oignons séchaient au plafond. +Je me cachais pour en voler, quand +j’avais faim de ça… j’aime beaucoup les oignons +crus. Dans cette chambre, il y avait +une armoire à linge, et dans l’armoire, un +tiroir plein de médailles, des espèces de sous +tout rouillés. On ne voyait rien dessus… +(Elle s’anime.) Mais il y avait une médaille +très grosse, aussi grosse qu’un oignon coupé, +une belle en argent, pas rouillée parce qu’on +l’avait nettoyée avec du sable. Il faut te dire +qu’on trouve de ces affaires-là en labourant +dans mon pays. Oui, mon vieux, je t’assure…</p> + +<p>— Et cette médaille en argent ?…</p> + +<p>Je parle tout bas pour ne pas faire s’envoler +son souvenir.</p> + +<p>— Sur cette grande médaille en argent, il +y avait une tête d’empereur. Pas Napoléon, +l’<i>autre</i>, et c’est à l’<i>autre</i> que tu ressembles. +Tiens, en touchant, j’ai tout-à-fait l’idée de +la médaille…</p> + +<p>— Le profil de César ! Vous me flattez, ma +reine.</p> + +<p>Seulement, au lieu de rire, j’ai peur.</p> + +<p>Je suis tellement pris aux moelles par cette +femme, que j’en deviens superstitieux. Je regarde, +effaré, derrière moi, et je finis par +croire qu’il plane des choses surnaturelles.</p> + +<p>En réalité, elle est très grise, je pense.</p> + +<p>Jamais elle ne m’aura parlé si longtemps +sans émailler son discours d’une ou de plusieurs +obscénités.</p> + +<p>Je suis heureux.</p> + +<p>— Dis donc, ce ne serait pas déjà trop +mal de marcher sérieusement pour César.</p> + +<p>Elle rêve.</p> + +<p>— César… c’est un nom de chien.</p> + +<p>Elle se rendort, boudeuse.</p> + +<p>Je la regarde dormir et je n’ose remuer +mon bras.</p> + +<p>Toi, ce que tu te moques de mon empire !</p> + +<p>Il faudrait…</p> + +<p>Non, il faudrait <i>le tigre</i>, n’insistons pas.</p> + +<p>Je suis le jouet de la reine, un bouffon +d’une espèce bien rare ; celui qui n’exploite +pas sa situation de bouffon.</p> + +<p>Quand elle se réveillera, elle me demandera +de lui raconter des histoires, à mon tour ; +elle aime à m’entendre causer comme le serpent +aime la musique. Elle n’y comprend rien ; +seulement, cela l’étonne et la charme, la prédispose +à de meilleurs sommeils.</p> + +<p>Et nous ne pouvons pas sortir ensemble.</p> + +<p>Nous ne pouvons pas aller à la campagne, +comme tout le monde.</p> + +<p>Nous ne pouvons pas ouvrir nos fenêtres +pour jouir des vrais couchers de soleil.</p> + +<p>La nature nous est interdite.</p> + +<p>Nous demeurons enchaînés l’un à l’autre, +comme deux bêtes.</p> + +<p>— Je t’adore…</p> + +<p>Sa tête est penchée, ses yeux sont clos, sa +bouche respire à peine. Elle est très calme… +<i>c’est une heure unique dans sa vie…</i> et là, +au coin de sa bouche dure, impassible, si +méprisante, il y a un petit frisson — oh ! +presque rien — de l’eau qui se riderait sous +le remous d’un très petit poisson rouge, sa +langue, qu’elle laisse tout au bord de ses +lèvres.</p> + +<p>Ainsi les chattes s’assoupissant après avoir bu.</p> + +<p>Elle boira tout le sang de mon cœur.</p> + +<p>Elle dort vraiment. Elle est si lasse de +mes tortures.</p> + +<p>Que faut-il faire ? Cette fille ne me dira +plus ce qu’elle rêve. Elle est retournée ailleurs. +Je ne sais plus où elle est !</p> + +<p>Aujourd’hui, Jules Hector est venu pour la +voir. Il est entré dans mon bureau et m’a +dit, causant bas comme dans une chambre +de malade :</p> + +<p>— Rogès, vous allez me faire le plaisir de +prendre l’air. Vous êtes pâle, et vous avez la +fièvre. C’est idiot.</p> + +<p>— Non. Je crains qu’elle ne s’en aille durant +mon absence. Je n’ose plus la quitter. +Elle s’en ira ou… me ramènera des hommes.</p> + +<p>Jules Hector sourit, imperceptiblement.</p> + +<p>— Vous ne pouvez pas vous rendre compte…</p> + +<p>— Si, je me rends très bien compte ; vous +aimez. Enfin, voyons toujours l’idole. Elle +en est peut-être digne. Je vous le souhaite.</p> + +<p>Je suis allé chercher Reine. Elle lisait, +les yeux fermés, en bâillant.</p> + +<p>— Un de tes amis, le type ?</p> + +<p>— Oui, un Monsieur grave. Sois gentille.</p> + +<p>— Est-ce qu’il faut que je marche avec lui ?</p> + +<p>Elle trouverait cela tout simple, je crois. +Un de plus, un de moins…</p> + +<p>Je l’ai ramenée dans sa robe transparente +de déesse de l’illusion, ma petite idole en +deuil, je l’ai priée seulement de ne point +parler.</p> + +<p>Elle avait, au cou, un collier d’ambre +comme en ont les enfants en nourrice, et ses +cheveux se dressaient sur sa tête, tordus +selon l’actuelle mode ignoble des femmes +des boulevards extérieurs, en un monstrueux +phallus d’ébène. Elle ne veut pas abandonner +cette coiffure, pas plus que le fameux peignoir +transparent, et le bandeau royal subsiste, +sous le phallus, comme une nuée ténébreuse +d’orage d’où il sortirait plus sinistre.</p> + +<p>Elle s’est présentée à Jules Hector, la taille +droite, les seins dressés, crevant le tulle et ses +yeux dardés de fureur. Elle a conscience d’une +injure, mais ne sait pas bien quelle injure.</p> + +<p>Hector l’a regardée, très respectueusement.</p> + +<p>Puis il s’est tourné vers moi et d’une voix +nette, cassante :</p> + +<p>— Il faut épouser Madame.</p> + +<p>Est-ce une ironie ou une pensée jaillie +spontanément de son admiration ?</p> + +<p>Elle n’a pas ri et n’a même pas daigné +hausser les épaules, selon sa coutume.</p> + +<p>— Tu peux t’en aller, chérie. Va dormir.</p> + +<p>Elle est partie tout de suite, traînant ses +voiles funèbres sans un mot.</p> + +<p>— Mon pauvre Rogès, m’a dit Jules Hector, +vous êtes fichu car… vous ne l’épouserez +pas… cette fille n’est pas à vous, ne sera +jamais entièrement à vous.</p> + +<p>— Je sais. Je l’aime… trop.</p> + +<p>— Vous êtes devant un mur. Espérons +qu’il se passera quelque chose derrière ce +mur.</p> + +<p>Mes amies sont venues aussi la voir toutes +les deux. Mais je ne les en avais pas priées.</p> + +<p>Elles sont venues, puis sont reparties, +scandalisées énormément.</p> + +<p>Une idée folle en les voyant :</p> + +<p>— Vous me dites que je ne vous aime +plus. Si… je vous aime encore dans une troisième +qu’il vous faut aimer autant que moi.</p> + +<p>La Saint-Clair s’est formalisée la première :</p> + +<p>— Nous ne pouvons consentir à cela, +mon cher Louis, parce que nous ne sommes +pas aussi dépravées que vous. Julia est mon +amie, c’est vrai, mais je tolère ses exagérations +sentimentales pour lui éviter de fâcheuses +liaisons. Une troisième, dans notre +alliance, ce serait <i>du vice</i>.</p> + +<p>Et la seconde s’est écriée, blanche de colère :</p> + +<p>— Le bruit court que tu élèves un singe ! +Est-ce que tu nous prends pour des guenons, +par hasard ?</p> + +<p>Je leur ai montré mon singe.</p> + +<p>Je n’ai pas fait venir Cléopâtre. Je les ai +toutes deux introduites dans l’antre sacré.</p> + +<p>Reine s’est éveillée, a mis la main sur ses +yeux pour mieux regarder les jeunes femmes, +subitement tremblantes.</p> + +<p>— Ce sont mes amies, Reine, d’une façon +ou d’une autre, je te les offre. Je suis certain +qu’elles seront heureuses de t’apprendre +l’amour.</p> + +<p>Cléopâtre ne s’est point émue :</p> + +<p>— Moi, j’aime pas les femmes, tu es +maboul ! (Et en se tournant du côté du mur +pour leur exhiber ce qu’elle a certainement +de plus admirable, deux globes d’ivoire un +peu plus gros et plus rond que les deux +sphères de ses seins, elle a murmuré :) Oh ! +là ! là ! Ces dindes !</p> + +<p>Je n’ai pu retenir ces dames qui se sont +sauvées en poussant des cris assez semblables +aux gloussements des volatiles évoqués par +la reine d’Égypte.</p> + +<p>Je ne chercherai point à les retenir. Elles +me vitrioleraient, car elles en ont vu +suffisamment pour établir des comparaisons +humiliantes.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Il est minuit. Je ne dors pas. Je suis dans +mon lit comme le prisonnier qui attend un arrêt.</p> + +<p>Elle est fâchée.</p> + +<p>Elle n’a pas voulu de mes baisers, ce soir, +avant de tirer son verrou. Elle a dû souffrir, +peut-être cruellement.</p> + +<p>Comme c’est une sorte de créature végétant +au lieu de vivre, un animal qui serait une +fleur (oh ! une fleur très vénéneuse), elle ne +peut pas se plaindre, elle ne sait pas se +plaindre.</p> + +<p>Elle est la mystérieuse idole portant, brodé +sur ses voiles, l’emblème de l’Éros captif, +le phallus enchaîné à la terre Isis. Elle est +l’abominable charmeuse qui ne peut se soustraire +elle-même au charme maudit, et il faut +qu’on la désenchante.</p> + +<p>Puis-je la désenchanter ?</p> + +<p>Pauvre Don Juan sans force, presque sans +croyance. Je n’ai plus ma belle confiance de +jadis. Je ne suis plus César, et j’ai perdu la +bataille.</p> + +<p>J’ai voulu trop aimer, je me suis grisé de +mon amour, et mes pas sont incertains. Je +touche à une précoce vieillesse. J’ai souffert, +j’ai heurté la mort. Il n’y a rien de plus +anéantissant que cette pensée qu’on ne plaît +pas, et je me découvre tous les défauts physiques, +je crois que je suis laid, vieux ou +usé, maussade, railleur. Elle déteste mes +plaisanteries.</p> + +<p>Comment est le tigre, lui ?</p> + +<p>Il est, simplement.</p> + +<p>Moi, je ne suis pas.</p> + +<p>J’ai cessé d’être le jour où, devant cette +fille, la réalité, j’ai choisi le rêve.</p> + +<p>J’ai désiré cette épreuve, je suis récompensé +de ma patience, puisque je me dégage +peu à peu du lien charnel ; mais je suis puni +parce qu’elle s’éloigne de plus en plus de +ma chair.</p> + +<p>Ah ! si j’avais su !… Comme j’aurais +joyeusement partagé la misère et les hontes +de son sexe.</p> + +<p>Je n’ai pas eu le courage d’aimer, d’abord.</p> + +<p>On ne peut plus aimer après.</p> + +<p>Une heure existe, durant quelle heure il +ne faut pas contrarier les destins.</p> + +<p>… J’entends du bruit, un petit bruit de +robe frôlante. Mon Dieu, c’est elle ! Et je me +dresse du fond de mon lit, pauvre Lazare qui +ressuscite ; j’écoute.</p> + +<p>Non, plus rien.</p> + +<p>Pourtant si… on écarte une draperie et +voilà une lumière qui pâlit le plancher, sa lampe.</p> + +<p>— Reine !</p> + +<p>J’ouvre les bras. Elle entre de son pas +souple, muet, elle a mis le costume de notre +belle journée de campagne. Elle a dépouillé +sa livrée d’esclave orientale, sa robe transparente +lui permettant les poses cyniques et +les phrases qui font frémir. Elle est en jeune +femme d’occident, toute simple, toute enfantine, +ses yeux sont plus doux et ses lèvres +moins rouges.</p> + +<p>Elle va me dire :</p> + +<p>— En effet. Pourquoi n’épouserais-tu pas +ta sœur, la reine, toi mon frère, le roi ? Il +faut sauver la maudite en la gardant éternellement +sur ton cœur.</p> + +<p>Ce serait fou. Cependant, l’honneur est une +beauté généralement déchue… comme elle.</p> + +<p>— Reine ! Reine ! Il y a quelque chose ?</p> + +<p>Elle s’assied sur le bord de mon lit, en +tenant haut sa lampe.</p> + +<p>— Il n’y a rien. Je m’en vais.</p> + +<p>Et le pauvre Lazare ressuscité par sa présence +bénie, se sent mourir encore de sa +présence maudite.</p> + +<p>C’est le coup de couteau final.</p> + +<p>— Pourquoi t’en vas-tu ? Que t’ai-je fait, +Reine ? Tu m’en veux de l’ami et des femmes ? +J’ai eu tort de te montrer aux gens, mais tu +es si belle. Ma petite Reine, tu ne vas pas +t’en aller, ce serait un crime.</p> + +<p>— Non, je ne t’en veux pas pour le type +et pour les femmes. Tu es… maboul. Pas ta +faute. (Elle caresse doucement ma poitrine, +et je ne l’ai jamais sentie si douce. Mon Dieu, +comme elle me fait mal !) Je suis obligée de +partir. Voyons, du courage, mon petit homme. +<i>L’autre est sorti de prison.</i> Tu comprends +bien ?</p> + +<p>Je retombe, le front caché dans mon +oreiller.</p> + +<p>Oui, je comprends bien. J’avais déjà +très bien compris plusieurs fois. Je ne voulais +pas le croire. J’espérais toujours… le +vaincre.</p> + +<p>— Oh ! Reine, est-ce que tu reviendras ? +Au moins, ne m’abandonne pas complètement.</p> + +<p>Elle me regarde, ses yeux sont fixes, de +nouveau, très durs. On dirait qu’elle ne me +voit plus du tout.</p> + +<p>— Pauvre petit homme, ça me fait tant de +peine… tant de peine.</p> + +<p>On ne sait pas si elle parle de lui ou de +moi.</p> + +<p>— As-tu besoin d’argent, dis ?</p> + +<p>— J’en ai bien de trop… et il y a le turbin.</p> + +<p>— Reine… tais-toi… Je te supplie de te +taire.</p> + +<p>Je pleure.</p> + +<p>Je n’ose plus ni la retenir, ni la chasser, +ni la toucher.</p> + +<p>Je n’ai pas de volonté devant elle.</p> + +<p>Elle me caresse toujours la poitrine, puis +se recule ; je sens ses yeux fixes brûler mon +pauvre cœur, mis à nu.</p> + +<p>Elle s’en va !</p> + +<p>Je relève la tête, horrifié.</p> + +<p>Sur le seuil, elle s’arrête, s’appuie contre +la porte ; j’entends comme un petit bruit +d’aile, sa jupe qui frôle… Elle est partie.</p> + +<p>Je ne dois pas la retenir, elle reviendra. +Elle reviendra parce qu’elle a hésité, là, sur +le seuil de ma chambre. Je l’ai bien vu, dans +cette ombre… ses yeux n’étaient plus si +durs… à moins que le reflet de sa lampe… +oui… peut-être, seulement, le reflet…</p> + +<p>Elle n’est pas revenue.</p> + +<p>Et je suis resté seul, essayant de faire un +peu d’art pour me guérir d’elle, un peu d’art +avec toute ma douleur.</p> + +<p class="ugap"><i>O nuits d’orient !… nuits d’orient !…</i></p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES CHAPITRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">— <span class="xsmall">FAITES AVANCER LE CHAMEAU DE LA REINE !</span></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">— <span class="xsmall">LE GESTE DE BEAUTÉ</span></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">25</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">— <span class="xsmall">LES ROSES ROSES, LES ROSES ROUGES, LES ROSES D’IVOIRE</span></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">39</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">— <span class="xsmall">LE PETIT SINGE DE VÉNUS CHEZ LES AUGURES</span></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">62</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="drap">— <span class="xsmall">NOUS AVONS SUR LES YEUX COMME UN VOILE DE CENDRES</span></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">87</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="drap">— <span class="xsmall">A LA COUR DE CLÉOPÂTRE, IL ÉTAIT UN TIGRE ROYAL…</span></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">111</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> +<td class="drap">— <span class="xsmall">DANS LA CHAMBRE DE MADEMOISELLE LÉONIE SE TROUVE +LA PHOTOGRAPHIE D’UN SOLDAT</span></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">125</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> +<td class="drap">— <span class="xsmall">OÙ ÉROS MET DEUX PERDRIX DANS LE MÊME CARNIER</span></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">146</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> +<td class="drap">— <span class="xsmall">« SOIS BELLE ET SOIS TRISTE »… MAIS NE FRAPPE PAS SI FORT</span></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">165</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>X.</div></td> +<td class="drap">— <span class="xsmall">MADAME ET MÈRE</span></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">187</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XI.</div></td> +<td class="drap">— <span class="xsmall">SOUS LE NEZ DE DIEU</span></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">214</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XII.</div></td> +<td class="drap">— <span class="xsmall">FILLE DE LA DOULEUR, ANARCHIE, ANARCHIE !</span></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">230</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td> +<td class="drap">— <span class="xsmall">NUITS D’ORIENT</span></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">258</a></div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap xsmall">Poitiers. — Imp. <span class="sc">Blais</span> et <span class="sc">Roy</span>, 7, rue Victor-Hugo, 7.</p> + + + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77358 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77358-h/images/cover.jpg b/77358-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..507d8f1 --- /dev/null +++ b/77358-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..b7e3a01 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for eBook #77358 +(https://www.gutenberg.org/ebooks/77358) |
