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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77358 ***
+
+
+
+
+
+ RACHILDE
+
+ L’HEURE SEXUELLE
+ --ROMAN--
+
+ DIXIÈME ÉDITION
+
+
+ PARIS
+ SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
+ XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
+
+ MCM
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+
+ L’Animale (3e édition) 1 vol.
+ La Princesse des Ténèbres (3e édition) 1 vol.
+ Les Hors-Nature (5e édition) 1 vol.
+ La Tour d’Amour (4e édition) 1 vol.
+ La Jongleuse (5e édition) 1 vol.
+ Contes et nouvelles, suivis du Théâtre 1 vol.
+
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+
+
+JUSTIFICATION DU TIRAGE:
+
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays y
+compris la Suède, la Norvège et le Danemark.
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+
+
+I
+
+FAITES AVANCER LE CHAMEAU DE LA REINE!
+
+
+Une heure sonne.
+
+Une heure du matin.
+
+Cette heure tombe sur moi, féroce et rouge comme une goutte de sang.
+
+Je me lève. Je ne peux plus dormir. Quelque chose est mort ou quelque
+chose est né. Très épeuré, je regarde autour de mon lit. Quelque chose
+est né ou quelque chose est mort. Je veux repousser le rêve avec ma
+couverture, sortir de mes draps comme d’un linceul désormais inutile.
+
+Je veux vivre.
+
+Je veux vivre, c’est-à-dire prendre le rêve à la gorge.
+
+Debout, mes pieds semblent glisser sur un métal chaud et leur réalité ne
+refroidit pas ce qu’elle touche. J’aperçois des objets fort connus qui
+me paraissent inconnus. Une flamme douce lèche l’or des cadres et la
+paume de mes mains. Un peu de vapeur fuse des glaces et j’ai les yeux
+pleins de larmes.
+
+Je dois avoir trop travaillé ces temps-ci.
+
+La saoulerie des phrases me monte à la tête. Je ne suis plus capable
+d’analyser des actes pour le seul plaisir de l’analyse, et les moindres
+gestes vont m’étonner, me pénétrer du surnaturel de l’existence,
+pourtant si banale.
+
+Banale? Ce n’est d’ailleurs vrai que pour les imbéciles.
+
+Quand j’écris ou pense: _banal_, je vois, car il faut que je me
+représente les mots, que je leur donne des personnalités en dehors de
+toutes significations logiques, une _banane_, un fruit fade à saveur de
+marron pilé avec de la vanille. C’est nourrissant, écœurant, délicieux,
+indigeste, obscène de forme, et puis cela coûte cher.
+
+La vie banale n’est pas à la portée de tout le monde.
+
+Je vais essayer... Nous allons réagir. De l’absolu mort faire naître
+l’absolu vivant, et, seul, me comprenant, je me suffirai.
+
+Me comprenant?... Dès que je vis je ne comprends plus rien.
+
+J’ai allumé une bougie, près de ma bibliothèque. Je m’habille. L’homme
+qui s’habille vers une heure du matin a l’air tragique. Mais je suis
+heureusement libre d’avoir cet air-là. Tout repose dans mon appartement,
+et tout demeure en ordre malgré que _je passe_. J’ai souvent remarqué
+cet ordre extrême autour de moi, murant, sous des masques de lignes
+symétriques, un redoutable désordre me guettant. J’ai besoin d’ordre
+comme le fou a besoin de douches et s’y soumet avec une grande
+répugnance sachant sa peine perdue. Mes livres sont rangés, pris et
+repris cependant tous les jours. Leurs dos, froids, ont l’hostilité de
+gens conviés à des cérémonies. La lueur de la bougie danse un pas souple
+et distribue l’auréole de l’un à l’autre. Le long de la vitre, qui les
+garde du monde en un frigorifique imité de la Morgue, il en est de
+verdis par le reflet de leur titre et ce sont les plus anciens, les
+reliés, les meilleurs, on ne sait... peut-être parce que reliés.
+
+Dans un coin de la tenture de soie pourpre, une tête de Cléopâtre, un
+petit ivoire, tout à coup immense, surgit de la nuit en un recul de
+plusieurs lieues, me regarde et ouvre la bouche. Une bouche pleine de
+poussière.
+
+On entend, dehors, des voitures. Celles qui ramènent, endormis, les gens
+qui ont dormi au théâtre. Le dernier souffle de la ville. Je vais donc
+sortir pour n’aller nulle part? des cafés clos, des boulevards déserts.
+Un à un des becs de gaz qui s’éteignent. Et il faut que je sorte. Je
+n’échapperai pas à ma destinée.
+
+J’ai au bout des doigts un frisson singulier que je connais bien.
+Mi-douloureux, mi-agréable, il me ferait briser des objets si je le
+laissais aller. Et je devine que ce frisson _protège_, à la rigueur, ce
+que je touche, l’enveloppe d’une caresse, j’ai le printemps sous les
+ongles. Quel quantième? Vingt février. Précoce printemps. En cherchant
+la date, je lis les éphémérides: «Le travail éloigne de nous trois
+grands maux: l’ennui, le vice et le besoin.» C’est Voltaire, le seul
+grand homme, toujours disponible pour une ligne, qui m’envoie ce
+charitable avertissement.
+
+Oh que les grands hommes ont tort de se mêler de nos misères
+quotidiennes! Cela les diminue d’autant. Je sortirai. La morale de
+Voltaire me chasse.
+
+De ma fenêtre, dominant les quais, j’ai vu, ce soir, le soleil,
+défaillant, vomir des flots de vin sur toute la ville, et j’ai l’Orient
+dans les veines. L’Orient! L’Orient! La chaleur, des palmes, du sable,
+un sable qui poudre les fleurs et les femmes. J’y suis allé, j’en suis
+revenu. J’ai rapporté de là-bas la vision constante d’une certaine
+affiche gigantesque et hurleuse de tons, illustrant la célébrité d’un
+dentifrice: une almée grossière, à l’écharpe tricolore, aux seins en
+pommes à cidre, montrant une double--que ne pouvait-elle être
+triple--rangée de dents trop blanches, larges comme des pierres
+tombales, entre lesquelles dents d’ogresse les gamins du pays avaient,
+selon l’usage occidental, introduit, à coup de charbon, de quoi fumer.
+Et devant cette affiche, les épaules brûlées par un soleil volontaire,
+meurtrier, une brute, j’ai rêvé de l’Orient... toujours plus lointain.
+
+Je me tourne du côté de la petite Cléopâtre. Elle est toujours plus
+lointaine, mais si vraie, si vivante. Elle court. Elle descend des
+collines rouges, voici venir _la femme_, la reine des cruelles luxures.
+Elle porte la tête en arrière et ouvre toujours la bouche pour un cri
+qu’on n’entendra jamais. Dans ce reculement mystérieux des tentures
+ombrées par l’angle de la bibliothèque et des siècles, la petite reine
+arrive légère, presque chaste comme une enfant. Elle est pieds nus,
+court sans se blesser--elle sait choisir les endroits où écraser des
+bêtes mollement.--En courant, elle fait virer derrière elle le
+traditionnel parasol de plumes. Elle traverse des branches comme un
+oiseau et je perçois un bruit de jupe déchirée. (Ce n’est pas la sienne,
+c’est le parasol.) Elle a des yeux, des yeux! Elle a des lèvres, des
+lèvres! Je vois d’ici son sexe qui brille, humide, entre ses minces
+jambes, coureuses, frôleuses, comme le rubis d’un anneau entre les deux
+doigts d’une main s’écartant.
+
+La reine est morte. Vive la reine! Oui, accours et change, sous tes
+bonds, les paisibles ruisseaux en torrents furieux. Abaisse le front
+bovin des arbres pour que, te voyant, ils deviennent fous, s’excentrent.
+Broie des fleurs et des insectes afin de m’être plus odorante et plus
+venimeuse. Apporte-moi les deux clés pointues de tes seins pour les
+mettre en les deux tendres serrures de ma poitrine. Ouvre-moi le cœur.
+Ce ne sera pas difficile, j’ai tellement le cœur partout...
+
+Si je fredonne le madrigal à la volupté, c’est que je vais faire des
+bêtises; je suis en mal d’aventure, et, n’ayant rien encore bu, me voilà
+déjà gris. J’ignore ce qui peut m’arriver. M’arrivera-t-il même quelque
+chose? Je pense que ce ne sera pas la reine en question. Cependant une
+étoile est sur moi. Ma vie d’amour a toujours été merveilleuse, car je
+l’ai voulue merveilleuse. J’ai senti tout à l’heure, durant mon sommeil,
+que mon astre me regardait. Il a coulé vers moi un rayon, et mes
+paupières conservent l’impression d’un bain de lait.
+
+Je me dirige du côté de mon cabinet de toilette où des clartés pâles
+m’attirent. Des cristaux scintillent étrangement qui ne sont pas dans la
+lumière. Je suppose un flacon rempli d’essence et le respire; il est
+vide et une odeur de menthe se répand. Je pars de là heureux après
+quelques coups de peigne, un soin des moustaches, un étirement satisfait
+de tout l’être.
+
+Je me porte bien et cela m’étonne, de temps à autre. Je me porte si bien
+que je ne me sens pas vivre. A trente-trois ans, je n’ai point encore
+éprouvé la petite secousse effrayante qui vous rappelle le heurt final.
+Non, je ne me sens pas vivre. Je nage perpétuellement dans une eau tiède
+et mes mouvements sont sans effort. Mes pieds ont perdu le fond depuis
+longtemps. J’ai des douleurs morales excessives qui me donnent la juste
+mesure de mon indifférence physique: elle est absolue. Rien ne peut
+rendre mon épouvante de cet état. Aucun malade ne possède la souffrance
+aiguë que me procure la conscience de ma sécurité. Je n’ai pas la
+comparaison pour me rassurer. J’ai essayé des pinçons, des piqûres et
+des brûlures. Il m’a bien semblé que mon corps se moquait de moi. Il
+demeurait calme, ironiquement. J’ai rêvé d’avoir des maladies
+classables, peu graves, de ces petites maladies mondaines, menue monnaie
+de la mort: fièvre, bronchite, simple rhume, et je n’ai pas obtenu cette
+faveur d’être assez atteint pour entrevoir la destruction prochaine. La
+torture cérébrale qui s’érige de cette puissance à ne pas pouvoir
+souffrir _comme tout le monde_ est terrible. Je suis inquiet de ma santé
+parce qu’elle est bonne. J’ai peur de tout et quelquefois je me jette
+dans n’importe quel danger pour me braver moi-même, me combattre à
+outrance. Cela m’humilie d’être oublié par la douleur, l’humaine et
+saine douleur physique qui expurge et déifie l’âme. J’ai rencontré des
+crétins qui m’ont dit, me serrant les poignets avec admiration:
+
+--Mon cher, je vous félicite... mais attendons la vieillesse.
+
+La vieillesse est une chose normale. Ses infirmités seront normales pour
+l’être privilégié qui n’a pas été entamé avant le temps. Je sais déjà
+que mes cheveux blanchiront et qu’ils ne tomberont pas. Mes dents
+resteront intactes jusqu’au soir où elles s’en iront _sans violence_
+comme elles sont venues. Je n’espère ni rhumatisme, ni goutte, ni
+affection cardiaque, ma famille me privant de ces hérédités fâcheuses.
+Ils sont solides mes parents. Ceux qui sont morts ont eu des trépas
+naturels, se sont éteints doucement, ou sont partis jeunes en dormant,
+sans savoir.
+
+Et c’est pour ces causes que je suis doué de la nostalgie de la
+souffrance. J’aspire à souffrir nerveusement, à fleur de peau, de toutes
+les forces de ma belle santé physique. Je m’invente des maux
+imaginaires. J’abuse de ma pâleur pour me dire délicat ou faible de la
+poitrine, et mon éréthisme perpétuel me sert à simuler les plus
+compliquées des névroses. Des médecins m’ont prédit successivement
+l’ataxie, la paralysie, ou la folie. Je n’arrive à rien et... _j’ai
+peur!_
+
+En dépassant le seuil de mon cabinet de toilette, un frisson me secoue.
+Le buste d’ivoire sort tout à fait des tentures, la petite Cléopâtre est
+éclairée brutalement par ma bougie. Elle brille. C’est un fanal bien
+mieux qu’une figure, et il est sinistre, ce fanal d’amour. C’est une
+gueule de bête blanche et pourrie. L’angle du front est prolongé par une
+ombre, l’ombre d’un clou. Pourquoi ce clou? Les clous qui ne suspendent
+rien vous pénètrent dans le cerveau. Je réfléchis et me rappelle que mon
+domestique a eu l’idée de retenir le petit buste, très léger, par un fil
+parce qu’il avançait _tout seul_ chaque fois qu’on fermait les portes.
+Je bénis le clou. Je n’aimerais pas en ce moment voir s’avancer les
+choses toutes seules.
+
+Enfin, allons-nous-en! Mon pardessus. Un cigare. Non. Je mords. Le
+frisson a fait le tour de ma vaillance. Je suis ému de m’en aller vers
+_elle_ sans la connaître. Je tâte mes poches. J’ai de l’argent et c’est
+vulgaire, puis aussi ma clé: j’enferme ma volonté dehors, je la pousse
+aux abîmes. Je veux sortir, je veux ma liberté tout de suite. Je sors et
+me regarde marcher dans le noir des escaliers. Un étage file sous mes
+plantes comme un velours qui se déroule. Je foule des étoffes profondes
+et molles à l’infini. La vulgarité de ma fugue se dissout dans un désir
+de beauté, d’orgueil. J’ai la cervelle à trois mètres au-dessus de mon
+chapeau et elle m’évente à coups d’ailes, comme un oiseau blanc au
+milieu de la pleine nuit de mon chemin.
+
+La rue.
+
+Je ne sais toujours pas où je vais. Du brouillard. Une ouate. On dirait
+une fumée d’incendie. A travers ce brouillard se tendent les becs de gaz
+des maisons, grosses pipes d’hommes sages demeurant indifférents à mon
+passage d’exalté. Je transforme l’atmosphère et je nage de plus en plus
+dans une eau tiède battue longuement par les fouets du soleil. Voyons!
+Un peu d’ordre. Ayons du sang-froid. Je consulte ma montre. Une heure
+trente-cinq. Je n’irai pas chez l’une de mes deux amies pour y faire des
+découvertes troublantes ou troubler simplement son sommeil, ce qui
+serait pire. Je connais la réponse de la servante de celle que j’ose
+préférer: «_Monsieur ne veut pas qu’on l’attende aussi la nuit!_»
+
+Oh! la vie, la vie monstrueuse parce que calme! J’aime et je crois être
+aimé. Seulement, la nuit, des portes sont fermées qui ne tombent pas
+naturellement sous les poings de mes désirs.
+
+Je marche tout à coup sur une peau d’orange et un ébranlement nerveux me
+ramène à des réalités premières. De dessous mon orteil droit s’élance en
+fusée un nouveau frisson d’épeurement qui se tord le long des muscles de
+ma jambe, me coupe le jarret, me scie la rotule, étoile mes os d’un
+point électrique. Dans la cuisse le frisson meurt et, en expirant,
+souffle mon sexe comme j’ai, là-haut, soufflé ma bougie. Une seconde,
+mon cœur cesse de battre. Je fume sans goût et j’ai la bouche sèche. Je
+serre les dents. Il faut peu de chose pour me _désorienter_. Un moment,
+je prends les becs de gaz pour ce qu’ils sont et la rue pour ce qu’elle
+vaut, une vilaine rue, corridor de la mort de tout le monde.
+
+Je marche plus vite. Mon cerveau remonte au-dessus de la fumée
+d’incendie. Est-ce que je vais aller loin comme cela? C’est absurde. Je
+pense à un café pas luxueux, où on entend râcler des mandolines jusqu’à
+trois heures. Il y halte, de semaine en semaine, quelques camarades:
+Andrel, Massouard, Jules Hector, souvent leurs femmes. (D’ailleurs
+jamais les mêmes femmes.)
+
+Ce que je cherche, c’est une détente de nerfs. D’abord cette peau
+d’orange... puis, une discussion sur des idées générales en face d’un
+monsieur rageur (tel Andrel) et des pieds chaussés finement, qui vous
+invitent à vous modérer, la maîtresse d’Andrel par exemple, une fille
+facile, l’air innocent, dont le vice vous dispense d’avoir des remords,
+au moins sous les tables de café.
+
+J’aurais dû épouser la provinciale de ma mère.
+
+Je songe à cela étant très loin du but, mais le mariage, un mariage de
+passion, aurait l’immense avantage de me préserver de la passion... de
+l’aventure. Or comme je détiens le pouvoir d’aimer qui je veux,
+réellement, sincèrement, rien ne devrait m’empêcher d’adorer une reine
+légitime.
+
+Le brouillard prend des tons fauves. On se croirait dans une fourrure
+aux poils fluides et chatouilleurs.
+
+Je marche sur un trottoir élastique. Il fait bon marcher. Le boulevard
+Saint-Germain est désert. Sa perspective s’enfonce au néant. Le gaz est
+auréolé des couleurs du prisme et a des aspects de feux follets. Il
+n’est plus en cage, il erre devant les vitres cherchant à rentrer, à les
+violer. Les maisons mornes se diluent et posent leurs derniers balcons
+sur des nuages. Un poudroiement de sable jaune vernit le pavé de bois.
+C’est l’heure des assassins. Je suis celui qui va tuer le rêve. Le vivre
+peut-être.
+
+L’Orient?... Il est en moi. Voici que je tourne dans le désert. Des
+palmes s’agitent, très haut, et les palmiers, en fût de colonnes lisses,
+ressemblent aux montants d’un vaste portique. (Ou ce sont les montants
+d’une porte cochère qui ressemblent à des palmiers...) On ne perçoit
+rien du bruit que font les larges pattes des autruches. Sur le seuil de
+la ville, morte depuis des siècles, des caravanes d’ombres se
+prosternent. Un violent parfum d’orange sature le vent tiède venu de
+l’oasis. Des femmes se cachent derrière une haie de cactus pour manger
+des fruits qu’elles ont volés aux hommes et elles dissimulent les
+pelures comme l’on déroberait des pièces jaunes. Elles rient.
+
+Combien sont-elles de voleuses à la suite des caravanes d’ombres?
+
+Elles se moquent de moi. La plus effrontée m’appelle, me tire par la
+manche...
+
+Je me réveille ahuri, je tombe de mon rêve et du haut du brouillard.
+
+Il y a, en effet, une femme qui me tire par la manche.
+
+Je m’arrête.
+
+Elle aussi.
+
+Il va falloir se dépêtrer, ce sera dur. Elle doit m’avoir entendu causer
+tout seul et me croit très ivre.
+
+Droite, dans la ouate sale du brouillard, elle continue sa mélopée
+confidentielle. On jurerait qu’elle prie pour un agonisant. Elle ne rit
+plus et débite tous les psaumes. Les plus macabres fantaisies se
+joignent aux propositions les plus naïves. C’est le répertoire de deux
+heures du matin: celui des hommes saouls qui vont aux halles ou des
+vieux grands seigneurs perdus, après bal, devant leur propre hôtel.
+
+J’ai tort de l’écouter puisque je le sais par cœur, mais le costume de
+cette fille me retient.
+
+Son étroite robe de soie noire l’engaine drôlement, elle est maigre, la
+pauvre diablesse. Son corsage reluit de cabochons bizarres, aussi
+bizarres que ses propositions. Il est strié de métal et de strass comme
+une peau de serpent l’est d’écailles multicolores, pourtant unicolores.
+Elle a du jais, de l’acier, de l’or, des perles blanches, des perles
+vertes, des arabesques d’argent et des grains de corail... et tout est
+noir. Ce que l’on peut trouver au fond d’un tiroir de maniaque ou d’un
+nid de pie, elle l’a cousu, collé, imprimé sur sa poitrine plate. Ce
+sont des bijoux exaspérés. Ils ont l’insolence d’un défi. Ils sont
+énormes, fantastiquement faux, émaillés de soupirs et de larmes. Je rêve
+qu’il y a, parmi eux, des dents d’ours. Je suis certain d’y voir des
+prunelles d’enfant.
+
+Je pense:
+
+--_La pierreuse aux pierres_. Ce serait un titre de nouvelle.
+
+Stupidement, j’ai posé ma main sur ce corsage. Je persiste à ne pas
+entendre ce qu’elle me dit, qui révolterait un soldat.
+
+--Voyons, tais-toi, et laisse-moi examiner ta devanture, ma fille. Il y
+a de l’art de pécheresse là-dedans. Le miroir aux alouettes. Je parie
+que tu as fabriqué cela toi-même? Un vrai travail de femme arabe. Mes
+compliments.
+
+Elle se tait, anxieuse. Je lui représente une grosse alouette.
+
+Je ne peux pas m’empêcher de sourire.
+
+Au centre de la composition, un cœur de paillon bleuâtre; autour du
+cœur, des flèches dorées, des broches, tous les menus articles de Paris
+que l’on vend sous les portes, des galons de jais, des galons de satin,
+une délicieuse broderie sur guipure ancienne, un croissant, des fleurs
+de soie, enfin, la rosace d’une cathédrale! Et des petites lunules
+courent après des sequins, et des franges d’acier courent après des
+filigranes. La ceinture se noue sous un monstrueux fermoir de missel.
+Une boucle qui rougeoie de rubis et d’améthystes, cabochons si colossaux
+qu’on peut en deviner les défauts du verre.
+
+L’étoffe du corsage est usée, déchirée, luisante, graisseuse à la façon
+d’un cuir. Cependant, le col, par hasard uni, s’échancre sur une peau
+blanche, probablement blafarde à cause des céruses.
+
+Au feu de mon cigare le corsage se diamante et les reflets prismatiques
+de tous les joyaux de quatre sous percent la brume.
+
+Dans la ouate écartée de ce brouillard sale, ce bijou honteux rayonne et
+me blesse.
+
+Je veux me dégager, passer.
+
+La fille me toise.
+
+Du fard qui voile sa figure, comme du fond d’un abîme de chaux vive d’où
+monterait le cri d’un brûlé, hurlent ses yeux. Ses yeux, tout à coup
+magiques.
+
+... Orient! Orient! Reine aux petits pieds nus. Toi, la toute-puissante
+et la toujours prostituée! Cléopâtre adorable, dont, une fois morte, on
+a doré le sexe pour n’en plus faire qu’un emblème de lucre et
+d’horreur... Princesse exquise, souple fillette, couleuvre qui enlaça et
+fit choir le soudard Marc-Antoine... criminelle ingénue, épouse de son
+frère ou de son fils, on ne sait plus bien... mais si virile que toutes
+les galères ont fui au large de l’océan de tes prunelles... gerbe de
+roses brunes et blanches aux pétales de fer... je te salue.
+
+--Chameau! crie la fille me saisissant le bras.
+
+Il est trop tard. Je ne peux plus m’éloigner.
+
+La vie vient de se jeter à la gorge du rêve.
+
+J’ai plongé dans les yeux de cette fille et je n’en remonte pas.
+L’Orient est là, dans l’eau noire et moirée de pestilences de ses yeux
+extraordinaires. Si j’étais ivre, au moins, je pourrais croire que je
+les invente, mais je ne suis ni gris ni fou... Cette fille me suggère
+Cléopâtre comme le petit buste de chez moi me réfléchirait cette fille
+si j’allais le regarder maintenant. J’ai rencontré sur la face de cette
+rôdeuse de carrefour les yeux sombres, les deux trous miraculeux d’où
+sont jaillies les sources de toutes les passions mauvaises, les sources
+_pures_ qui ont empoisonné les veines de tous les hommes!...
+
+--Chameau, dis-tu, mon enfant? Soit! (et je me mets à rire de bon cœur.)
+Tu as peut-être raison. Les caravanes d’ombres sont en marche... et la
+terre, encore chaude de leurs ordures répandues, fume comme un
+encensoir... Oui, c’est l’heure... je monte... _Faites avancer le
+chameau de la reine!_
+
+
+
+
+II
+
+LE GESTE DE BEAUTÉ
+
+
+Je l’ai suivie.
+
+Selon sa promesse, c’était à deux pas. Une rue mal pavée dégorgeant des
+ruisseaux cyniques sur la bourgeoise propreté du boulevard. Elle a
+ouvert, dans un angle obscur de cette rue où miaulaient des chats
+tristes, une espèce de porte de cave avec une clé qui n’entrait pas
+bien. Une chandelle,--il y a donc encore des chandelles?--achevait de
+pleurer son suif sur le mur, une chandelle collée d’un coup de pouce
+formidable. (Je ne pourrai jamais coller une chandelle comme cela le
+long d’un mur! je reste stupéfait d’avoir vu ce simple tour de force et
+je n’ai pas osé demander qui...) Un escalier en échelle de meunier, du
+vieux bois s’effritant, m’a conduit dans sa chambre.
+
+Là, je me suis senti ridicule.
+
+Je n’aime pas les filles, ni celles de Bullier, quelquefois jeunes, ni
+celles de l’Américain, vieilles souvent et plus ruineuses que les
+célébrités de meilleures marques. J’ai le dégoût des technicités du
+métier, n’en ayant pas besoin. Mon adolescence s’est roulée en des jupes
+de femmes honnêtes où elle a pris l’appétit de la passion. J’ai connu
+des créatures si chastes que j’en suis devenu pervers à moi tout seul.
+N’ayant fait ni droit ni médecine, mais simplement beaucoup d’amour dans
+mes livres, j’ai toujours eu les mondaines et les actrices que j’ai
+désirées. Je ne crois pas aux voluptés savantes, je crois aux voluptés
+ressenties. J’ai toujours tant donné que l’on m’a toujours un peu rendu.
+J’ai rencontré quelques bonnes filles parmi le peuple des cabinets
+particuliers, mais on n’a risqué, ensemble, que des camaraderies.
+
+Celle qui eut ma virginité d’homme, une fort proche parente, mit à ce
+geste de nobles gants... Pourtant, ce ne fut pas le geste de beauté. Je
+n’ai pas connu de femme ayant l’à-propos du geste. Elles arrivent ou
+trop tôt ou trop tard. Celle-là m’enseignait, en même temps, ma religion
+(je suis catholique) et ne m’a guéri... que de sa ferveur.
+
+La fille au corsage rutilant allume une lampe. La chambre s’éclaire.
+Cette fois, une lumière discrète, un abat-jour de soie jaune. Les murs
+blanchis, et les meubles, en _pitchpin_, prennent des tons d’ivoire
+ancien.
+
+De mon aventure, déshonorante à mon point de vue, _et c’est assez_, il
+ne peut surgir qu’un ennui, des fatigues, aussi le panache Montépin d’un
+revolver braqué, par l’écraseur de chandelle, sur le Monsieur possédant
+un collet de fourrure. J’ai l’envie traître de casser la lampe de cette
+vierge folle et de fuir. Je suis exactement dans l’état d’un personnage
+qui fait une visite de jour de l’an à la meilleure amie de sa mère et
+qui s’aperçoit qu’il a oublié la poche de bonbons. Il faut que j’en
+finisse ou je vais être odieux.
+
+Elle s’est retournée, demeure immobile, silencieuse, dardant ses
+prunelles fixes. La lumière jaillit certainement du blanc ivoirin de ses
+yeux, et c’est ce rayon qui éclaire tout, le contraste de ce blanc avec
+ce noir intense. Elle va parler. Il faut que je l’empêche de parler.
+Ai-je, oui ou non, le droit de ne désirer que les yeux de cette fille?
+Clore sa bouche, tout de suite...
+
+Si ce que j’appellerais la force _donjuanique_ existe, il faut que cette
+fille sache quel genre d’ivresse m’amène ici, et s’il est nécessaire de
+pousser le ridicule jusqu’au crime, je me sens capable de l’étrangler
+pour l’empêcher de parler. Je ne tiens pas essentiellement à ce que ce
+soit moi qui crève de l’aventure.
+
+Dans quel singulier esprit j’envisage les choses! Je ne suis plus maître
+de mes nerfs. Je tremble, je n’ai pas froid (il y a du feu). J’ai mis
+mes ongles dans mes paumes. Mon pardessus me gêne et je n’ose pas
+l’ôter. Si nous étions trois, je serais tranquille. J’ai envie de tuer.
+Cela dure une minute.
+
+Elle vient à moi, sans parler, m’ôte mon pardessus, sans sourire.
+
+Ah! non! Mille fois non, je ne veux pas de la reine Cléopâtre pour
+servante!
+
+Et c’est moi qui parle. Qu’est-ce que je dis? je n’en sais rien. Je me
+crois en face d’Andrel discutant la valeur du système, en amour.
+
+Elle m’écoute avec une bienveillance insultante. Je lui semble de plus
+en plus ivre. Comme je la supplie de se taire, elle se tait, me
+regardant fixement, la tête droite. Son fameux corsage me donne des
+distractions. Y aurait-il vraiment des dents d’ours? Et des coquillages?
+On le jurerait! Au centre de ce dessin de peau-rouge il y a le cœur, le
+petit cœur bleuâtre serti de flèches d’argent. Je passe doucement mon
+index dessus. Je suis comme quelqu’un qui pousse, avec précaution, un
+jeton sur un damier. Elle accompagne mon doigt et enlève une à une les
+agrafes. Le corsage tombe, la tente de peau-rouge se replie des deux
+côtés, et la sauvagesse apparaît.
+
+J’ai, en dépit de mes raisonnements intérieurs, mis mon bras autour de
+sa taille. Elle est toute contre moi, la tête s’incline, ses paupières
+se baissent. Elle ne rit pas.
+
+Je suis inquiet. Il m’est impossible, encore maintenant, de m’expliquer
+pourquoi. Je me rends compte que ce que je vois est naturel, mais je
+n’en suis pas bien sûr.
+
+Elle est maigre, peut avoir vingt-trois ans, ou moins. Son épiderme est
+d’une finesse extrême, d’une transparence d’ivoire. Elle est blanche à
+la manière d’un objet chinois. Je voudrais d’autres comparaisons, je
+n’en _réussirais_ aucune. Un objet chinois poli par des caresses
+effroyables. Les seins, très petits, un peu rentrés, ont un pli de satin
+qui baigne mes regards dans du lait. (Mon étoile coule-t-elle un nouveau
+rayon jusqu’à moi?) La taille est mince, fuyante, une taille de gamine
+dressée pour sauter le ruisseau. On voit les côtes, un peu, sous la
+chair. Le bras est merveilleusement attaché, ferme, et l’épaule fuit
+comme une onde. Du creux de l’estomac au menton, c’est une enfant
+triste, anguleuse, souffrante et jolie. Du menton aux cheveux, c’est
+toute la royauté d’une vieille reine cruelle qui revient de l’exil. Le
+fard ne dissimule pas le ton d’ivoire mort du teint, le bistre ajouté
+des yeux ne leur ajoute pas d’ombre, et entre les dents aiguës brille
+comme du sang sa lèvre qu’elle ronge impatientée.
+
+--... Il faut me laisser dire, vois-tu, car je suis le plus doux de tous
+les hommes. Je n’ai jamais pu avouer ces choses aux autres femmes qui
+abuseraient de ma faiblesse. Je me confie à toi que j’ignore. Je me suis
+gardé de tes... sœurs, ne leur donnant que le moins bon de ma personne.
+Je les aime toutes ici, en une qui a tes yeux. Elle est morte, j’ai mis
+des siècles à devenir fou et je n’exige pas que ma folie soit
+contagieuse. Je t’ai rencontrée... je suis heureux de t’avoir vue. Non,
+pas les petites cuisines... il y manquerait le piment, le seul piment de
+ma foi ou de la tienne. Nous ne pouvons pas nous aimer. On ne remonte
+pas les marches du trône quand on est descendu jusqu’où tu es! je suis
+venu ici pour coucher avec tes yeux... Suppose un voyageur qui aurait la
+science de voir par tes prunelles noires la prostitution du monde
+entier. Oh! tes yeux! Ne baisse pas ainsi les paupières: on dirait des
+jupes qui tombent! Tes yeux divins et sacrilèges, tes yeux qui sont
+grands comme des alcôves tendues de tout le velours des nuits de
+passion. Quelqu’un t’a-t-il dit que tu avais des yeux? Quelqu’un
+t’a-t-il dit que tu étais la reine? Mais, j’y pense: as-tu faim?
+
+Les yeux se rouvrent, immenses, effarés, colères, superbes. La bouche
+frémit.
+
+--Tais-toi! Tais-toi! Un louis pour ne rien dire! Tous les louis que tu
+voudras à la condition que tu ne prononceras plus un mot. J’en ai trop
+entendu, là-bas, sur le boulevard. Remets ce corsage. Il m’amuse; ce
+dessin naïf imitant la cuirasse, sa cuirasse bossuée de gemmes
+précieuses et reproduisant les hiéroglyphes sacrés me fait plaisir à
+toucher. Tu ne sais pas ce que tu as sur la poitrine. Tu portes les
+décorations de l’Éros antique, de l’Éros égyptien au monstrueux phallus
+doré, à la gorge de bayadère. Et puis, regarde-moi encore de tout tes
+yeux. Je ne te ferai point de mal. Pour la première fois et, sans doute,
+la dernière, un homme t’aura respectée. C’est un genre de honte que je
+veux te faire boire jusqu’à t’en griser. Comprends-tu le français,
+étrange fille?
+
+Grâce à son habitude de la soumission, elle ne répond pas. Elle a
+compris: plus elle se taira et plus elle ensorcellera _le client_.
+
+J’ai la sensation de tenir serrée contre moi une bête rare et féroce de
+qui je ne peux attendre que des morsures si elle ouvre la bouche.
+Serrée... et si loin que nous ne pouvons plus mesurer nos terreurs
+mutuelles.
+
+Je m’amuse. Elle s’ennuie. Je l’empêche de parler. Elle m’empêche d’agir
+et de notre silence, quand je me tais à mon tour, monte tout le
+désespoir de ne pas nous entendre. C’est intolérable. Je la contemple
+éperdument, je la respire, je la bois, c’est moi qui finis par me griser
+pour de bon.
+
+Oh! le masque de Cléopâtre derrière lequel me guettent les véritables
+yeux de la véritable reine! Ce nez droit, court, cette bouche sévère et
+dure, bouche royale qui ordonne ingénument sans savoir qu’on peut prier.
+Des générations d’hommes ont agonisé sur cette bouche sans en obtenir
+l’aveu du plaisir. Est-ce bien sur elle qu’on a coupé des têtes qui
+l’ont rougie de tout le sang du dernier spasme? Et eut-elle jamais du
+plaisir cette bouche volontaire, frémissante de la seule passion de
+vaincre ou de tuer, douloureuse à force d’avoir sucé la vie et la
+douleur des créatures... _et pure entre toutes parce qu’elle s’ignore_.
+La voici, ma Cléopâtre d’ivoire, frêle et puissante de toute la force
+aveugle des morts, point dénaturée par les afflux de sève ou la tension
+des nerfs. Elle est l’unique, l’objet d’art splendide enfoui sous le
+fumier et plus rayonnant d’être immonde.
+
+Je l’aime.
+
+--Je t’aime, entends-tu? je t’ordonne de me répondre, à présent.
+
+Elle lève les yeux.
+
+--Tout ça c’est du chiqué, murmure-t-elle un peu bâillante. Moi, j’ai
+sommeil. Il est trois heures du matin. Alors, quoi? Fous le camp ou
+casque. J’en ai plein le dos de tes histoires. Tu es maboul.
+
+Mais en disant ces mots, inouïs dans sa bouche de reine, ses yeux, ses
+yeux tristes ont proféré d’autres paroles. Un effort de l’esprit
+veillant sur elle a dénoué les liens mystérieux qui garrottent sa
+souveraineté. Ses yeux ont eu la mélancolie de l’exil et elle détourne
+la tête, la bouche mordue, révoltée à la fois contre elle et contre moi
+qui me suis permis de lui rappeler sa gloire. Je n’ai jamais éprouvé
+rien de pareil. Je devrais rire aux larmes, j’ai presque le désir de
+pleurer jusqu’au rire de la folie. Je tiens toujours ce corps souple qui
+se détourne et je n’ai jamais eu tant de joie à enlacer la taille de Mme
+Saint-Clair qui est une blonde, très élégante de forme, plus ample et
+plus moelleuse, ni à respirer les cheveux de la charmante Julia Noisey,
+une toison brune, frisée, toujours imprégnée de parfums excitants.
+
+Les cheveux de cette fille sont noirs, fins, tordus et ramenés en un
+bandeau large, avançant sur le front: c’est le bandeau des impératrices
+et il sent seulement la poussière.
+
+Elle ajoute, fatiguée:
+
+--Je ressemble donc à quelqu’un de mort? Tu en as une santé de vous
+raconter ça. Une _ancienne_ ou ta légitime? Non! quel type! Où est ton
+argent?
+
+--Tu ne ressembles à personne. Voici mon porte-monnaie et prends
+toi-même. Je regrette de ne pas posséder une pièce antique à ton
+effigie. Ce serait mieux. Glisser ta couronne dans tes bas... un rêve!
+Puisque tu as sommeil, je vais me retirer. Adieu, chérie! Tu es une
+chimère; demain, en plein soleil, tu n’existeras plus et je ne te
+reconnaîtrai pas si je frôle tes jupes.
+
+J’embrasse longuement ses paupières. Elles sont douces et agitées comme
+de petites souris. Elle s’est redressée, essayant de saisir, dans mon
+langage _barbare_, ce qui la concerne directement. Je suis certain que
+ce qu’elle va dire sera mon arrêt.
+
+--Demain, mon vieux, il fera jour et toi tu pourras te fouiller... j’ai
+pas besoin de _marcher_ avec les mabouls pour manger à ma faim.
+
+--Je ne suis pas fou, chérie. Je te vois seulement telle que tu es. Si
+nous pouvions tous nous _reconnaître_ en nous abordant, nous serions
+tous beaucoup plus heureux.
+
+--Tu me vois comme l’ancienne?
+
+--Oui...
+
+--Une femme chic?
+
+--La reine Cléopâtre.
+
+--C’est crevant... je ressemble à Cléo, moi?
+
+--Non, tu n’as qu’un bandeau et elle en a deux... parce qu’elle est
+esclave.
+
+--Si je te prends le demi-louis, est-ce que tu te fâcheras?... Moi ça
+m’embête de faire un type qui ne veut pas que je marche. Est-ce que tu
+es de la police?
+
+--Prends le louis tout entier. Je ne me fâcherai point, mon pauvre
+amour. Nous nous parlons chacun du haut d’une montagne et c’est étonnant
+comme nos voix sont sourdes; elles résonnent en nous-mêmes et reviennent
+nous frapper au cœur. Cela t’amuserait... de marcher?
+
+Elle me regarde fixement, toujours sans rire.
+
+--Ça ne m’amuse pas du tout. Vaut mieux dormir... ce serait... que
+j’aime à payer en nature, t’as compris?
+
+--Admirablement. Tu es honnête.
+
+Elle ricane. Un rire sinistre qui la rend encore plus belle et plus
+horrible.
+
+--Et puis... je te ferais un joli cadeau... ça je t’en réponds...
+
+Je suis terrifié à l’idée qu’elle va recommencer la litanie du
+boulevard, toutes les propositions de la Saint-Jean.
+
+--Tais-toi, je t’en prie, et donne-moi tes lèvres... closes.
+
+Elle est debout, dans la lueur sulfureuse de sa lampe, et elle a je ne
+sais quoi de furieusement méchant au fond des prunelles.
+
+J’ai énervé la panthère et sa griffe royale va me marquer au front.
+
+Tout d’un coup je songe que je suis idiot, non plus seulement ridicule,
+mais embêtant.
+
+Que ce soit ma chimère ou une pauvre pierreuse, je n’ai pas le droit
+d’être dédaigneux.
+
+Je suis sur la pente de toutes les sottises. Je n’ai pas le désir
+charnel de cette fille qui semble m’avoir _enchanté_, mais je vais être
+poli. Ce ne sera pas, je crois, très difficile.
+
+Elle ricane toujours.
+
+Je m’avance les bras tendus, les mains folles.
+
+Elle cesse de rire, ses yeux brillent et, brusquement, elle me montre la
+porte:
+
+--Non. Va-t’en... Pas toi... Va-t’en... je suis malade... et ce
+cadeau-là, je veux pas te le faire, imbécile!
+
+Je vois toujours son bras levé, son poing crispé vers la porte et ses
+yeux de reine qui récompense ou qui se venge.
+
+Oui, j’ai vu, cette nuit-là, _le geste de beauté_.
+
+
+
+
+III
+
+LES ROSES ROSES, LES ROSES ROUGES, LES ROSES D’IVOIRE
+
+
+Depuis une semaine, je vis dans une étrange émotion.
+
+Au lendemain de mon aventure--l’ai-je rêvée?--je suis allé rendre visite
+à Mme Saint-Clair, mais selon l’usage, pour la prévenir que cette visite
+ne serait point cérémonieuse, je lui ai envoyé des roses.
+
+Mathilde Saint-Clair aime les roses roses, les roses _naturelles_.
+
+Julia Noisey, ma seconde amie, n’aime que les roses rouges, et il les
+lui faudrait _pompons_ si on voulait assortir des fleurs à son caractère
+de singe gai; elle préfère les roses _spirituelles_.
+
+Quand j’envoie des roses roses à Thilde, je n’oublie pas Lia, et les
+deux bottes, vêtues d’un semblable papier innocent, vont répandre, par
+l’intermédiaire d’un même porteur, la même illusion de respectueuse
+tendresse en deux atmosphères très différentes.
+
+Je ne trompe point ces deux femmes. D’abord, je ne fais jamais deux
+visites à la fois, ensuite, elles se connaissent et sont pleines de
+prévenances l’une pour l’autre. Elles ne se doutent pas de leur parenté
+dans mon cœur. Leur confier des détails sur nos intimités réciproques
+serait un manque d’éducation dont je suis incapable.
+
+Mme Saint-Clair est une musicienne de grand talent. Elle est libre. Je
+vais chez elle tous les jeudis.
+
+Julia Noisey est la femme d’un architecte, charmant garçon, assez bon
+causeur, que j’estime beaucoup. Elle vient chez moi quand la fantaisie
+lui en prend. Cette fantaisie l’amène, du reste, à tort et à travers, et
+risque, souvent, de se heurter à mes propres caprices. Nous renouons
+toujours. Je l’amuse. Elle m’amuse, nous nous quittons et nous nous
+retrouvons bons amis.
+
+Je ne trompe pas ces deux femmes puisque je les aime autant l’une que
+l’autre et que je leur donne juste ce qu’elles me demandent.
+
+A l’une, des roses naturelles, tout mon amour.
+
+A l’autre des roses _pompons_... tout mon esprit.
+
+Mais je crois que je n’ai pas assez d’amour et pas assez d’esprit, parce
+que, de ces deux trésors... il m’en reste encore un peu pour les
+voisines.
+
+Sont-elles bien toutes deux dans mon cœur?
+
+Ou dans mon cerveau?
+
+Non, pas dans mon cerveau. La chimère est jalouse, elle, et je suis
+obligé, par métier, de conserver ma liberté cérébrale.
+
+Elles sont donc dans mon cœur. Triste cœur! Une chambre trop vaste aux
+trop nombreux escaliers de service qui communiquent trop avec le
+sous-sol.
+
+Je garnis cette chambre de meubles bistournés, de divans profonds, de
+fleurs capiteuses (il y manque un lit où l’on puisse dormir du sommeil
+sans rêve), et quand tout est en ordre, amour, délice et orgue,
+c’est-à-dire dans le plus grand désordre voulu, je m’échappe par les
+portes dérobées. Je fuis Thilde pour Lia et Lia pour Thilde.
+
+Si elles savaient bien, elles me plaindraient, car, grâce à leurs
+bontés, je ne suis pas heureux.
+
+Je suis un pauvre homme.
+
+Ce sont de pauvres femmes.
+
+Je cherche toujours, dans les sous-sols, un bijou que j’ai perdu et qui
+leur appartient peut-être. Je cherche... Je vais apprendre à les aimer
+mieux le long des rêves qu’elles ne m’inspirent pas.
+
+La vie _banale_ ne va pas comme on veut.
+
+Ce soir louche du vingt et un février, il y a huit jours, je suis entré
+dans le palais de mon fleuriste, boulevard Saint-Germain. Je lui ai
+commandé des roses roses pour Thilde et aussi des roses rouges pour Lia.
+(Je pense qu’on fera quelque échange, un soir d’encombrement, et j’ai la
+précaution de ne pas insinuer de notes explicatives. Leur adresse, ma
+carte, cela suffit. Mon fleuriste est intelligent, discret, il aiguille
+habilement ces trains de parfums.)
+
+Les commandes inscrites, je suis demeuré, les yeux vagues, devant son
+étalage.
+
+--Monsieur désire autre chose?
+
+--Oui.
+
+Et je regarde des roses blanches, des roses froides, espèces de
+premières communiantes, mi-fermées dans un coin de verdure.
+
+--Auriez-vous des roses plus blanches que celles-ci?
+
+--Oh! Monsieur... plus blanches? (Et il piétine, d’un doigt énorme et
+savant qui ne fane pas, les frêles pétales.) Ça c’est du _Général
+Collot-Mayeux_, c’est du blanc pur.
+
+Cette idée d’appeler des roses blanches d’un nom de vieux fantassin me
+transporte d’indignation. Je lui réponds sèchement:
+
+--Non. Pas assez pur... et si vous n’avez que celles-là...
+
+--Il s’agit d’un envoi pour fiancée?
+
+--Je tiens à des roses blanches, qui soient d’un blanc plus intense,
+voilà tout.
+
+Je sens que je dis des choses ridicules et je vais certainement faire
+une chose plus ridicule encore.
+
+Des heures pour dénicher une douzaine de roses plus blanches qui le sont
+moins. Mais elles m’agréent: ce sont des fleurs couleur d’ivoire, elles
+ont des reflets verts comme, près des tempes, certaines jeunes filles
+mortes.
+
+J’étais nerveux, maussade en les examinant, j’avais un mauvais frisson,
+le frisson de celui qui n’a pas dormi, la nuit précédente.
+
+Avec mes roses d’ivoire je suis revenu chez moi, j’ai requis Joseph, mon
+domestique.
+
+--Vous allez porter ces fleurs... Diable! Attendez... je n’ai ni le nom
+ni le numéro... Vous êtes intelligent, Joseph?... Écoutez-moi, dans
+l’angle de la rue _Grégoire-de-Tours_, une entrée basse, voûtée, la
+personne est seule sur le palier, je crois, c’est une dame, une brune,
+des cheveux très noirs en casque, un peu fardée, enfin, l’air d’une...
+
+Le mot ne sort pas.
+
+Joseph contemple la gerbe de roses dont la blancheur l’éblouit: tel un
+soufflet de main royale.
+
+--Oui, Monsieur, je saisis, _d’une grue_?
+
+--J’ignore les... occupations de cette dame... et vous me feriez
+plaisir, Joseph, d’avoir l’air de les ignorer aussi.
+
+J’ai le ton de quelqu’un qui va renvoyer son domestique.
+
+Plongeon de Joseph.
+
+Ce n’est pas un méchant garçon, mais il est jeune et se permet des clins
+d’yeux, de temps en temps, ayant servi trop de gens de lettres.
+
+J’attends quarante-cinq minutes son retour en me traitant quarante-cinq
+fois de crétin.
+
+Cette fille a voulu se débarrasser de moi. Se débarrasser de quelqu’un,
+ce n’est pas l’épargner.
+
+D’ailleurs, elle a fait là un acte très en rapport avec son métier. Elle
+vend de l’amour de bonne ou de mauvaise qualité, selon la bonne ou
+mauvaise qualité du client. Elle a eu le respect de mon pardessus. Elle
+s’est dit: «_Ce bonhomme est un Russe!_» Ces femmes-là sont patriotes.
+
+J’essaye de plaisanter. Je suis de plus en plus nerveux.
+
+Joseph me revient, un peu pincé, il rapporte les roses.
+
+--Monsieur, la dame s’appelle: Mademoiselle Léonie tout court. Elle a
+déménagé vers midi pour aller dans un fichu endroit...
+
+Joseph, avec mes entrées, fréquente tous les théâtres et il sait poser
+_les temps_.
+
+--Quel fichu endroit, Joseph?
+
+--On l’a emballée pour Lourcine, Monsieur.
+
+Je pousse un cri de joie, un véritable cri de joie, égoïste,
+inconscient, que je ne peux pas retenir.
+
+--La brave fille! C’était vrai. Joseph, vite, un fiacre et reprenez ces
+fleurs. Allez à l’hôpital. Tâchez, coûte que coûte, de pénétrer jusqu’à
+cette femme et de lui offrir mes roses. Tenez, joignez-y ma carte.
+
+Je ne veux pas être en reste de générosité.
+
+Joseph renonce à saisir... Je devine qu’il pense exactement ceci:
+
+--Ce qu’on va se fiche de moi. Chienne de place!
+
+Un égoïste d’un autre genre, Joseph.
+
+Je suis en train de m’habiller pour aller dîner chez Thilde, quand
+Joseph écarte timidement la portière.
+
+--La commission de Monsieur est faite, Mlle Léonie a le numéro dix-huit
+de la salle Cécile, si Monsieur tenait... J’ai pas pu la voir à cause
+des règlements, mais un interne a pris votre carte. Il connaissait votre
+nom et s’est chargé du bouquet... _N’y a pas de réponse._
+
+--Merci, Joseph.
+
+La portière est retombée; j’ai froid.
+
+Il me semble que je viens de jeter mon anneau à la mer.
+
+Chez Thilde.
+
+Elle reçoit le jeudi. On fait naturellement beaucoup de musique. Avant
+la réception officielle, nous dînons en tête à tête et nous causons.
+Elle est en face de moi et me sourit. Sa bouche a une expression de
+bonheur, voluptueuse, très douce. C’est pour cette expression de bouche
+que j’ai désiré qu’elle fût mienne. Je me suis aperçu qu’elle la tendait
+à tout le monde en jouant du piano, et cela me l’a un peu gâtée dès
+l’aurore de notre union.
+
+Je ne suis pas poète en littérature, mais je me réserve de l’être dans
+la vie où il semble que la poésie manque plus particulièrement. Je
+n’aime point qu’une femme artiste se donne _artificiellement_ plus qu’il
+ne convient, car... elles ne font jamais rien avec mesure et cela n’est
+plus de l’art dès que cela cesse d’être composé avec méthode.
+
+Thilde joue du piano en amour et elle fait l’amour au piano.
+
+Il y a là des tas de nuances.
+
+Ce soir, elle est vêtue d’un peignoir blanc, doublé de vieil or, ses
+cheveux sont mal rattachés (et pour cause), elle me bêche tout
+tendrement pour je ne sais plus quelle page sur la prostitution.
+
+--Vous avez l’air de croire que c’est honorable de se vendre, vous, mon
+pauvre ami.
+
+Je ne réplique pas. Elles disent toutes les mêmes sottises à ce sujet.
+
+La salle à manger est jolie: des tapisseries claires. Il y a un nombre
+considérable d’objets en cristal. La porcelaine est blanche filetée
+d’or, en harmonie avec le peignoir, et des braises s’écroulent derrière
+le garde-étincelle en lançant partout l’acuité de leurs petits yeux
+rieurs.
+
+Un chien minuscule, vivant, et qu’on supposerait de faïence, est assis
+entre nous, sur un tabouret de piano très exhaussé.
+
+En arrivant ici, j’ai été fort empressé, fort amoureux, j’ai obtenu
+toutes les faveurs, même celles qu’on réserve pour le monstre Pleyel,
+c’est-à-dire l’expression de bouche, au moment précis choisi par moi; je
+suis à présent moins gai, j’ai faim, et, quand je parle, mes mots se
+hérissent, à la dernière syllabe.
+
+--Louis, vous avez vos nerfs?
+
+--Si vous y tenez... j’ai des nerfs parce que vous me dites des bêtises
+de femme d’esprit depuis une heure. Pourquoi me servez-vous de la copie
+comme ça?
+
+--Et... avant?
+
+--Avant, vous ne disiez rien... c’était plus drôle.
+
+--Louis, vous vous oubliez... je ne suis pas une femme drôle, moi.
+
+Cela est exact et elle peut ajouter qu’elle n’est pas non plus une femme
+tragique. C’est une bourgeoise manquée, elle a un amant comme elle
+aurait un mari et elle ne me trompe pas (ça, j’en suis sûr) parce
+qu’elle n’aurait pas davantage trompé son mari.
+
+Elle est très belle, entre vingt-cinq et trente ans. Une chevelure
+châtain doré, abondante et ondulante. Des yeux couleur d’amande, de
+jolies dents.
+
+(Elle a perdu deux molaires, mais elle croit que cela ne se voit pas. Je
+l’ai pourtant vu un jour qu’elle riait, la tête renversée sur le clavier
+de son piano. Il m’a semblé qu’il manquait deux touches à ce clavier...
+et je suis devenu grave.)
+
+Elle cause agréablement, avant, pendant et après. C’est un tempérament
+voluptueux sans élan de passion. Elle aime l’homme comme elle aimerait
+une confiture spéciale, et se trouverait blâmable, _petite fille_, de
+s’en flanquer une indigestion.
+
+Elle est complaisante autant qu’une femme du monde... un peu moins
+qu’une grande dame et elle n’a pas _l’autorité du geste_.
+
+Allons! Voilà que je pense encore à Cléopâtre... je suis décidément
+rêveur, ce soir.
+
+Je jette ma serviette sur le petit chien qui jappe avec humeur. Je
+déteste ce toutou-là, seulement il paraît que c’est le seul chien qui ne
+hurle pas quand il écoute la _sonate à la lune_. Alors je le tolère par
+esprit d’ordre.
+
+Nous devons passer au salon, il va venir des gens. Je me hâte de fumer
+des cigarettes qu’elle m’offre de ses doigts longs, un peu spatulés par
+l’abus de la sonate, mais très blancs, très harmonieux.
+
+Elle ne fume pas et adore l’odeur du tabac, une anomalie.
+
+--Thilde... pas tout de suite, hein?
+
+Elle me tend sa bouche, parce qu’elle va s’habiller pour les autres et
+que, comme elle y met beaucoup plus de soin que si c’était pour moi,
+elle me fourre en pénitence.
+
+--Enfin, voyons, je prends ma robe mauve, ce soir, tu sais, celle au
+grand col médicis, il faut être raisonnable pour que je puisse
+l’attacher tranquille! Tu es ennuyeux... là...
+
+--Celle avec des cabochons dessus?
+
+--Oui... oh, pas des masses, une broderie d’améthystes... Tu ne vas pas
+faire le pantin?...
+
+Je suis sensé avoir l’horreur du cabochon, faux ou vrai, qui est la mode
+du _jour_ depuis un siècle, des siècles.
+
+--Pourquoi pas des dents d’ours... tiens, celles de ton piano?
+
+--Comme si j’étais la femme sauvage.
+
+La bonne entre, et j’assiste à une conférence sur la façon dont il faut
+envelopper un certain fromage anglais qui doit s’abîmer si on ne le
+recouvre pas de papier d’argent dans le délai de vingt-quatre heures.
+
+--Vous m’entendez bien, Marie, _du papier d’argent_, ou il coulera...
+
+--Ce serait sinistre.
+
+La bonne sortie:
+
+--Loulou, tu es insupportable. Je te défends de te mêler du service avec
+tes railleries perpétuelles. D’abord, j’ai bien le droit d’aimer ce
+fromage, moi.
+
+--Aimer le fromage... Vulgaire, pour une jolie femme.
+
+--Et les cabochons? Vulgaires aussi, hein? Tu auras marché sur un grand
+critique, aujourd’hui, tu es rageur.
+
+J’ai presque envie de lui répondre que j’ai marché sur l’aspic de
+Cléopâtre.
+
+Elle s’en va.
+
+Je la laisse partir pour jouer avec le chien. Cette femme ne me tient
+pas du tout aux moelles, surtout _après_. Je l’aime d’une façon
+ordinaire.
+
+A la soirée, des gens quelconques: un professeur du Conservatoire,
+violon célèbre, sa femme, ses deux filles (cous de pigeons déplumés),
+puis, Andrel, Massouard, et Jules Hector, que j’ai introduits,
+successivement, pour pouvoir causer.
+
+M. et Mme Noisey, que j’ai introduits aussi, doivent venir vers onze
+heures. Julia ne joue pas du piano, mais elle cultive un joli filet de
+voix, on dirait le murmure d’une fontaine de vinaigre.
+
+Le salon est grand. Trois fenêtres voilées de stores vénitiens, un
+Pleyel énorme, le monstre. Des lampes en urne, une lyre d’or sur la
+cheminée, offerte par un ministre pour un morceau joué chez lui, des
+fleurs en paniers, en gerbes, les miennes dans un vase de Sèvres, et mes
+livres, très en vue, trop. Le portrait à l’huile d’un ténor connu au
+mur, grandeur naturelle, et de superbes photographies d’Otto dressant
+ses principaux rôles dans tous les coins. Tapis turcs, nombreux et
+moelleux.
+
+Le premier arrivé, je m’installe par terre à feuilleter les albums, je
+m’ennuie.
+
+Elle rentre, seconde arrivée, en costume mauve à traîne, chevelure plus
+relevée, bras nus. Elle n’a jamais pu se défendre d’être au concert chez
+elle. Il s’agit, du reste, de faire honneur à son piano.
+
+Nous serons deux ainsi pendant près d’une heure, trois avec l’instrument
+qu’elle ira tapoter, caresser (il y aurait un mot plus juste mais...
+trivial).
+
+J’ai rencontré Thilde dans un concert qu’elle donnait à son bénéfice. Je
+pris un billet bien par hasard, et après un dîner confortable, chez les
+Noisey, je vins vers dix heures ne sachant que faire de ma soirée, Julia
+ayant la migraine.
+
+Une toute mignonne salle de spectacle, peu de monde et des ouvreuses
+polies. De ma stalle je contemple le monstre Pleyel. Une queue
+exubérante et des dents agressives découvertes. Je m’irrite malgré moi.
+La femme vient et le caresse... Une expression de bouche étonnante. Je
+suis jaloux, la trouve belle, cherche un confrère obséquieux pour me
+présenter.
+
+Thilde était en satin blanc comme une épousée, elle avait pleuré (elle
+pleure facilement) parce qu’au moment de jouer son morceau de résistance
+on lui avait glissé la note de _l’électricité_. Ce coup de
+l’électricité, on le fait volontiers aux dramaturges amateurs et aux
+femmes sans protection dans ces petits théâtres. Thilde, rageuse,
+pétrissait son mouchoir. Elle saluait, répondait machinalement et
+songeait qu’elle n’aurait pas vingt-cinq francs pour payer cet acompte.
+Elle était vraiment fort désirable. Dans les coulisses, après l’ovation
+de rigueur, une crise, des explosions de larmes, et les injures de
+l’électricien. Comme je suis derrière un portant, j’entends tout, j’en
+profite lâchement. Je paie l’électricien d’abord et je console ensuite.
+Dans une loge, Thilde est étendue, le corsage déboutonné, les cheveux au
+diable, et l’ouvreuse lui bassine les tempes. C’est navrant, pas
+préparé. Je m’excuse, j’entre, je joue le morceau que je sais: prélude
+courtois, andante timide, arpège sur la chevalerie décidément disparue
+de nos mœurs, et final de chaleureuses preuves de dévouement.
+
+--Oh! Monsieur, je vous le rendrai dès demain... non... non... je ne
+souffrirai pas... pour qui me prenez-vous?...
+
+Elle est conquise, seulement, je suis plus amoureux que de coutume, je
+crois que c’est _la bonne fois_, le coup de foudre, et quand elle se
+remet à caresser le monstre, je fiche le camp n’importe où au lieu de
+songer à la ramener chez elle. J’ai de ces bizarreries de caractère. Le
+Pleyel me fait peur et l’expression de bouche de sa maîtresse aussi.
+
+On s’écrit. Elle me rend mes vingt-cinq francs en me traitant de
+misérable qui l’a compromise. (Elle n’a pas eu encore le temps de rompre
+avec l’autre, le ténor.) Je retourne les vingt-cinq francs: gerbe de
+tubéreuses. Je me mets à ses genoux dans une lettre assez ridicule ou je
+fulmine contre la musique et parle de tuer le ténor. (Entre temps, dîner
+fin à la taverne du Panthéon avec Lia Noisey, pour prendre patience;
+nous convenons tous les deux que cela n’est pas commode de se voir chez
+moi plus souvent à cause du mari.) Chez Thilde, reconcert. On me reçoit
+un jeudi soir. Je suis de très mauvaise humeur à cause du Pleyel. Il ne
+dit rien quand on ne l’excite pas, cet animal, il tient de la place
+quand on l’excite. Enfin Thilde accepte des joujoux, des bouquets de
+violettes passés dans des bagues, des partitions rares, une ceinture
+qu’elle a vue et que je déniche--ô télépathie.--Le ténor se liquide.
+Elle a des dettes et gagne plus d’argent que moi. Je paie les dettes, un
+jour de discussion sur l’amitié entre hommes et femmes, pour soutenir ma
+théorie, les armes à la main. Un autre jour, je la renverse sur son
+piano, avec la sensation de violer le Pleyel. Je suis très heureux. Je
+l’aime un mois, je m’imagine que je suis marié, je suis fidèle et
+puis...
+
+Ce soir de soirée intime, je bâille.
+
+Andrel, Massouard, et Jules Hector, là-bas, dans une embrasure, causent
+de leurs petites affaires avec la politesse prudente de gens qui ont
+l’habitude, bien littéraire, de _gueuler_ ailleurs.
+
+Ils s’ennuient.
+
+On nous joue du Schumann et nous continuons à nous écouter discuter en
+dedans. Nous aimons la musique... mais ça nous assomme toujours d’en
+entendre, nous voudrions _la lire_.
+
+Andrel se faufile vers le seuil.
+
+Massouard décampe avec une ostentation de portefaix.
+
+Hector s’en va, gentiment, à l’anglaise, toujours très correct.
+
+Hélas, je ne peux pas partir, moi, je suis presque le maître de la
+maison.
+
+Onze heures. Voici Julia, elle est seule. C’est inouï... Comment
+a-t-elle fait pour lâcher le mari?
+
+Je me lève sournoisement et j’arrange ma cravate devant une glace: notre
+signal. Elle mord son petit doigt, elle a compris.
+
+Diable... mais ça va faire _deux visites à la fois_, alors!
+
+Je sens que mes belles résolutions de pseudo-fidélité, ou pour l’une ou
+pour l’autre, se détraquent.
+
+Julia Noisey est une petite poupée potelée, vive et rieuse, au moins
+dans le monde. Elle n’a pas de cervelle, pas de sentimentalité, pas de
+morale (la morale de la femme, c’est son amour, et elle n’aime rien).
+Elle est complètement folle, personne n’a l’air de s’en apercevoir. Son
+mari, un jeune homme, l’adore, la gâte et ne lui impose aucun enfant.
+Elle m’a fait l’honneur de m’accepter pour amant parce que j’avais écrit
+des choses sur les névroses. Elle s’est bien vite doutée que je n’étais
+pas plus vicieux qu’elle, autant seulement, et on s’est querellé tout de
+suite. Je suis persuadé qu’elle a un autre amant que j’ignore, mais dont
+je sens l’haleine dans ses cheveux quand je la respire, ce doit être un
+petit cousin quelconque, se servant de parfums violents pour imiter sa
+première maîtresse. Je suis sûr qu’elle en aura trente avec la même
+sérénité d’âme. L’amour ne l’amuse pas. Elle cherche un monsieur qui...
+(la plus élémentaire pudeur ne me permet point de m’expliquer ce qu’elle
+cherche), je ne suis pas ce monsieur. Je lui ai indiqué un vieux
+peintre, un ami de Massouard, dont c’est la spécialité. Il est
+complètement gaga. Elle n’ose pas y aller et en attendant me supporte...
+
+Ce soir, elle est drôlette, ses jolis yeux de petite myope sont humides,
+ses courts cheveux frisés lui donnent l’allure d’un agneau qui serait
+enragé et elle dit des tas de bêtises grosses comme le monde, en faisant
+onduler sa jupe vraiment trop longue pour elle. C’est toujours un petit
+animal habillé dont le corps danse nu sous une robe.
+
+Je n’écoute ni sa voix aigrelette, qui siffle sur certaine note en
+disant _l’Adieu_, ni les compliments de Thilde, indulgente parce qu’elle
+se sait la plus belle et qu’une poupée pareille doit me déplaire; je
+songe à filer.
+
+Thilde se croit le grand amour... oui, il y a le petit à côté. Julia est
+au fond persuadée que Thilde n’est pas mienne... J’ai inventé Thilde
+pour que nous puissions nous rencontrer sur un terrain neutre sans
+offusquer le mari. Je n’ai parlé de Mme Noisey à Thilde que le jour ou
+j’ai failli être surpris dans le salon de Lia.
+
+Thilde dit de Lia: _Cette petite peste de Mme Noisey_.»
+
+Lia dit de Thilde: «_Cette grosse dinde de Mme Saint-Clair_.»
+
+Elles s’aiment beaucoup et se consultent pour leurs chapeaux.
+
+... Enfin, minuit, je prends congé cérémonieusement et je vais attendre
+Julia à deux pas, dans un café.
+
+Elle me rejoint.
+
+--C’est tannant... j’ai perdu une demi-heure à lui dire du mal de ton
+dernier livre! Ce qu’elle est empaumée de toi...
+
+Moi, philosophe:
+
+--Elle a tort. Où allons-nous?
+
+--Chez toi, cette idée (elle tire sa montre) et tu sais, rien qu’une
+minute, mon mari a la grippe.
+
+_Le mari qui a la grippe_, ça fait sans doute partie du programme de ce
+genre de fille. Ce n’est pas un numéro intéressant.
+
+Oh! _les roses roses_, trop naturelles, _les roses rouges_, trop
+spirituelles, _et les roses d’ivoire_, les roses mortes...
+
+
+
+
+IV
+
+LE PETIT SINGE DE VÉNUS CHEZ LES AUGURES
+
+
+Andrel boit de la chartreuse verte d’un air très recueilli et il ajoute:
+
+--Vous savez, Rogès, je ne suis pas pour l’intrusion des femmes dans nos
+turnes. Dehors, c’est bien, ça va, on rigole et on les sème après.
+Dedans, c’est sacré, faut du calme. Moi, je ne peux plus travailler
+quand j’ai des jupes autour de mon bureau, et ce n’est pas pour ce que
+je les aime: elles m’embêtent.
+
+Andrel ne s’exprime correctement que quand il écrit. Alors, il
+chantourne ses phrases, les bistourne à faire croire que son énorme
+crâne est toujours sur le point d’accoucher d’une petite marquise.
+
+Andrel est un homme de quarante ans, rude, brun, un peu vulgaire
+d’aspect. Il s’habille comme un laquais de bonne maison.
+
+Je m’allonge sur mon divan, et je contemple les ronds des deux lampes de
+ma cheminée, au plafond. Je suis las, j’ai des nerfs, dirait Thilde, et
+je n’ai pas envie de dormir, mais je bâille, cependant, malgré moi, me
+détournant d’eux.
+
+Oui, je sais, je sais très bien... Andrel a chez lui une servante
+maîtresse et il appelle cela: _les semer dehors après_. Je le crois!
+Elle lui fait de terribles scènes de jalousie. Il est de la meilleure
+foi du monde quand il prétend ne pas aimer la jupe autour de lui; une
+servante, ce n’est pas la jupe, c’est tous les jupons sales.
+
+Massouard bourre sa pipe avec des soins méticuleux.
+
+Jules Hector ne cause plus depuis longtemps, mais je sais aussi à quoi
+il pense; il songe aux Javanaises, une fois entrevues dans une
+exposition lointaine... tout son cœur est parti par là.
+
+Massouard, qui n’a d’aventures qu’avec des modèles impeccables, au moins
+de formes, relève sa face de lion roux, tire une bouffée:
+
+--On ne peut cependant rien ficher sans elles.
+
+Et il ne dit pas _ficher_.
+
+Andrel hausse les épaules.
+
+--En sculpture?... (Il ajoute, malicieusement:) Vous, Massouard, vous ne
+devriez pas dire ça, car ce n’est pas la nature qui vous inspire: vous
+faites si large!
+
+Massouard grogne. Il est avéré que ce brave génie de sculpteur voit trop
+large.
+
+Depuis qu’il travaille, il a pétri une série de bonnes femmes
+fabuleuses, hautes comme des clochers; minces ou épaisses, elles ont
+toutes le visage perdu dans le ciel, des expressions de torture ou de
+joie qui ne sont nullement à la portée de notre œil. La dernière,
+commandée par l’État, n’a pas pu passer par l’antichambre de la salle de
+mairie où on voulait la mettre. Elle attend derrière un chantier de
+démolitions que les frontons s’élèvent en France.
+
+Massouard n’a jamais su qu’il voyait trop grand. Son rêve l’aveugle. Il
+prétend que la proportion n’existe pas. On se met au point, c’est
+l’essentiel, selon lui, mais à quel point? Faut-il regarder ses géantes
+du haut d’une tour, ou faut-il prendre du champ avec une bicyclette?
+
+C’est ce que nous ignorons.
+
+Seulement nous l’aimons bien quand il tolère des réductions de ses
+statues. Nous saisissons des choses charmantes comme avec nos doigts,
+nous _couchons_ mieux avec ses déesses ou ses humaines, et nous
+analysons, pieusement, à la loupe de nos sens, des lambeaux de son rêve,
+afin de le reconstituer sous nos plumes profanes, en très petit.
+
+Jules Hector serre les lèvres.
+
+Il hésite pour proférer le moindre mot. C’est un chaste, ou un vicieux,
+qui ne parle jamais de femme de peur d’en trop dire.
+
+Je m’écrie, d’un ton solennel, parce que je suis le plus jeune:
+
+--Non! Non! Rien fiche sans les femmes, rien fiche sans la passion.
+
+Andrel rit.
+
+--Oh! vous, Rogès, vous avez le profil de César et vous en abusez... Ça
+vous fait bâcler vos livres comme des assauts.
+
+--Je préfère parler d’elles... à écrire sur vous ou sur moi. Je continue
+ma poursuite du beau, et si je n’arrive pas, j’ai des sensations
+toujours...
+
+Jules Hector vient à mon secours.
+
+--L’objet d’art, dit-il, c’est certainement la femme en tout...
+seulement nous avons pour mission de la retrouver sous les ruines de
+Pompéi.
+
+--Ça, oui, fait Massouard se tapant sur la cuisse, car elle est
+généralement bien perdue de lignes.
+
+--Mais non! Mais non, vous lui demandez d’être plus haute que nature,
+ricane Andrel.
+
+Jules Hector se renverse et regarde le plafond, il attend je ne sais
+quoi, puis il reprend:
+
+--Rogès n’a pas tort. Où je le blâme, c’est quand il s’extériorise de
+manière à perdre son véritable objet de vue. La passion, c’est notre
+force centrifuge, nous ne pouvons pas espérer gagner le ciel de l’art
+sans elle, mais elle n’est pas du tout inspirée par la femme, proprement
+ou salement dite, elle est en nous, rien qu’en nous, à l’état latent. La
+femme touche seulement au ressort qui doit faire jaillir la vision du
+beau selon notre vision du beau, qui est, pour chacun, une parcelle, une
+facette de l’Unique. Elle y touche quelquefois toute la vie sans que
+rien ne jaillisse d’autre... que ce que vous savez. Le hasard peut
+amener dans nos bras l’objet d’art tout créé, sous le rapport des lignes
+physiques ou sous le rapport des lignes morales, jamais complet, bien
+entendu... incomplet il est déjà si rare! Nous sommes tellement bêtes
+que nous hésitons à nous l’approprier au seul nom de notre art, quand
+nous aurions déjà tant de raisons d’amour. Il y a les lois, nos usages à
+nous, plus sévères que nos lois, nos théories, nos systèmes tout cela
+complique énormément les choses. Il faudrait passer outre et nous
+mépriser, nous, d’abord, et les lois ensuite. Nous sommes tous d’une
+lâcheté sinistre et nous n’osons dépenser nos forces que pour des
+exploits ridicules, comme par exemple épouser une bourgeoise! On a
+enfermé beaucoup de fous furieux qui avaient violé des enfants de huit
+ans et on ne sait pas si ceux-là n’avaient pas voulu, tout simplement,
+satisfaire à leur vision du beau, par conséquent failli devenir des
+géniaux au lieu de monomanes. On ne laisse pas le temps de cuver les
+crimes et on les laisse préméditer par les mille embarras de la vie
+moderne. Dans le pittoresque d’un crime passionnel, serait-il d’une
+attitude abjecte, révoltante, il y a une explosion de forces cérébrales
+qui peuvent ouvrir un lobe ignoré de son porteur, oui, une explosion de
+forces intellectuelles qui peuvent, le lendemain de la catastrophe, se
+ranger, se classer, retomber en pluie bienfaisante sur un champ de
+découverte. Tout, à ce sujet, est une affaire de petits hasards. Je suis
+persuadé qu’un homme n’est médiocre que parce qu’il n’a pas trouvé
+l’occasion d’être génial, surtout si le génie est considéré comme une
+_guérison_, non comme une maladie.
+
+--Vous n’allez pas glorifier les assassins d’enfants, Hector, vous qui
+ne pouvez pas voir se débattre une mouche dans une tasse de thé sans
+déclarer que c’est de l’irrémédiable, murmure Andrel, formaliste à ses
+heures.
+
+--Je ne glorifie personne, mais je plains l’assassin d’enfants à qui on
+coupe le cou, presque autant que la mouche qui crève dans sa tasse de
+thé. Il y a les mêmes proportions, croyez-moi... ou ne me croyez pas, ça
+n’a pas d’importance. La passion doit être seulement considérée comme
+force dynamique. Elle met en mouvement et n’a pas à conclure. Je la
+crois même sans objet réel. Ainsi Rogès se pense amoureux de quelques
+femmes parce qu’il cherche le genre d’objets qui convient à son
+tempérament d’artiste. Je veux admettre qu’il soit un artiste très
+sérieux, un jour, ce qui me semble difficile, car il finira par ne plus
+travailler sous prétexte qu’il manquera de matière; il ne pourra
+cependant atteindre le genre de perfection dont il est capable, pas la
+perfection, mais un de ses modes, que s’il déniche l’objet d’art...
+l’objet de son art... L’assemblée saisit-elle, messieurs?
+
+Massouard et Andrel applaudissent, de leur banc; moi, mis sur la
+sellette, je suis de mauvaise humeur.
+
+--Permettez une objection à gauche, Hector; les femmes, au contraire,
+m’empêchent de travailler.
+
+--On ne le dirait guère, me répond son Excellence, ironique. Vous avez
+toujours l’air d’écrire sur leur peau tout exprès pour les chatouiller.
+C’est du bon travail cela, de l’excellent travail. Ça se vend dans
+certaines maisons sous un autre qualificatif. En librairie ça se colle
+sous des étiquettes fort honorables: _Études de mœurs, profondes
+connaissances du cœur humain, psychologie, etc... etc..._ La vérité, je
+veux bien vous la lâcher, une fois pour toutes, parce que je vous aime à
+cause de votre franchise à être un nigaud; vous ne considérez pas assez
+la passion comme force dynamique... vous cherchez beaucoup trop à
+conclure et vous ne lui laissez jamais le temps de devenir votre vrai
+tremplin, celui qui vous fera voir plus haut en vous aidant à exécuter
+les bonds désordonnés, toujours très ridicules aux yeux de la foule qui
+ne sait pas, toujours très utiles pour celui qui pressent.
+
+Massouard, désolé de cette période:
+
+--Pourquoi voulez-vous forcer ce garçon à sauter sur une corde raide?
+
+--Et quelle corde? soupire Andrel en levant les épaules.
+
+--Il a le choix des ficelles, murmure Hector mélancolique, et peut-être
+qu’il a trouvé la bonne. Je ne blâme pas son choix; je blâmerai plus tôt
+le ratage de l’exercice que l’on veut faire. Je suis critique, je
+n’écris pas de livres, je n’oserais pas écrire un livre sur l’amour...
+cependant, après étude de toutes les philosophies, qui blanchissent
+surtout en vieillissant, je me demande si ce ne serait pas l’œuvre que
+je voudrais tenter... oui, un très gros livre à propos de l’amour.
+
+L’idée que Jules Hector, le critique influent, sévère, mais juste,
+tenterait une histoire de l’amour depuis les temps les plus reculés
+jusqu’à notre lamentable époque, nous déride.
+
+Il rit avec nous et boit un peu de chartreuse.
+
+--Voyons, dit Massouard entêté comme une brute, vous sauteriez aussi?...
+Vous qui poussez les gens à se casser les reins.
+
+--Certes, mais beaucoup plus haut que les autres... et il ne faudrait
+pas que la société me mît des barrières, car je m’approprierais l’objet
+d’art, en supposant que je le découvre, par tous les moyens possibles, y
+compris le rapt, le viol et le mariage. Un objet d’art d’une réelle
+valeur, physique ou morale, plutôt physique, c’est un tremplin précieux,
+vous savez! c’est le gage de beauté que les dieux nous accordent pour
+faire notre salut, remplir notre mission, gagner le pain de notre âme et
+toutes nos raisons d’exister... sans lui. Ah! sans lui... (Jules Hector
+ajoute d’un ton sourd:) Bien fous les sages qui le laissent s’échapper
+de leurs mains... La société, surtout les lois morales que nous nous
+inventons en dehors de toutes les justices, enchaînent tellement nos
+poignets, quelquefois!
+
+Nous nous regardons fixement, Jules Hector et moi, et nous n’écoutons
+plus les réflexions d’Andrel.
+
+Je vois bien qu’il songe aux Javanaises...!
+
+... Parce que je songe à Cléopâtre.
+
+--... De nos jours la passion est sans objet, dit-il, me répondant sans
+que j’aie pu parler, ou tous les objets sont si loin. Pas en France.
+Non... plus en France.
+
+Et il fume, les yeux clos.
+
+A ce moment de discussion grave, on sonne à la porte du temple. Je
+tressaille parce que je n’attends personne. Il est minuit.
+
+Le vendredi soir, j’ai toujours mes trois camarades, pas plus. Nous
+avons arrangé cela ensemble parce que nous nous sommes aperçu qu’on ne
+pouvait pas causer dès qu’on était six ou huit. Nous avons été cinq un
+moment, avec un arriviste plus jeune, mais cette petite bonne à tout
+faire du succès nous servait des cancans de journalistes et se servait
+de nos mots pour servir des journalistes. Nous l’avons prié de rendre
+son tablier. Nous ne sommes que quatre pouvant nous tolérer. Andrel fait
+un roman toutes les années bissextiles, un livre solide, ennuyeux, d’une
+écriture merveilleuse; moi je bâcle un volume tous les ans, qui peut
+amuser les femmes, selon l’opinion d’Hector, mais dont le style laisse à
+désirer... même aux femmes. Nous nous complétons parce que nos défauts
+respectifs nous sautent aux yeux et que nous sommes heureux d’avoir
+mutuellement à nous pardonner quelque chose.
+
+Massouard, le rustre, amuse Jules Hector, le systématique Hector, qui
+critique et invente des systèmes de naissance sans jamais avoir mis une
+seule œuvre debout. Habillé comme un Anglais soucieux de correction,
+Hector contemple avec une joie intense Massouard vêtu en maçon du
+dimanche et déchargeant sa pipe à petits coups secs sur l’épaule des
+statues les plus fragiles, plâtre, terre cuite, albâtre, marbre blanc,
+si bien que ses confrères, les sculpteurs mondains, en sont à ne pas
+oser lui montrer leur création.
+
+Car celles de Massouard... qui pourrait les atteindre à l’épaule?
+
+Second coup de timbre.
+
+Joseph doit dormir sur la banquette de l’antichambre ou est allé se
+coucher. Je suis angoissé parce que je pense immédiatement à Cléopâtre,
+je ne pense qu’à elle, puisque ce n’est pas elle qui peut venir. Elle a
+mon adresse, pourtant, avec ma carte.
+
+Dans l’atmosphère bleutée du salon règne un calme et une sécurité qu’on
+ne devrait pas troubler... si ce n’est pas elle! je vais voir. La
+portière retombe sur moi en même temps que ces mots d’Andrel:
+
+--Ce Rogès, quel esclave de sa ficelle! Je parie qu’on vient la tirer
+jusque chez lui. Ça, c’est un coup de sonnette de femme. Hélas!
+
+Un tourbillon de soieries, de dentelles, la mollesse d’une fourrure et
+une odeur violente de chypre.
+
+C’est Julia.
+
+--Tu es folle! sans prévenir... Et ton mari?
+
+--Non... J’ai une voiture en bas, j’arrive de chez les Devierne, de leur
+vendredi, j’y reste plus ou moins, c’est pas important. Mon mari
+travaille, suis venue au hasard de la fourchette... Tu travailles aussi,
+tant mieux, nous allons nous amuser... J’ai deux heures.
+
+--Plus bas, malheureuse! Il y a du monde... pas de femmes, des amis, un
+clan qui te connaît, que tu connais... Massouard et les autres... c’est
+impossible.
+
+Je songe que ce qui est impossible c’est que je la renvoie. Elle aurait
+une attaque de nerfs.
+
+Elle se tord, prend son parti, et entre dans le salon, tête haute:
+
+--Bonjour, Messieurs. Comment, mon mari n’est pas là? Je viens reprendre
+mon mari, en passant.
+
+Cela s’est fait si rapidement que je n’ai pas eu le temps d’un geste, je
+bafouille, j’explique des choses inutiles, car tout le monde a compris,
+et mes trois amis se lèvent en s’entreregardant comme trois augures.
+
+--Oui, Mme Noisey vient reprendre son mari... qui m’avait promis de
+venir, et il s’est excusé par télégramme _comme vous savez, Messieurs_.
+(Une gaffe!) Nous allons avoir le plaisir de lui voler sa femme quelques
+minutes pour le punir de ce lâchage.
+
+Et mes yeux ajoutent, furibonds:
+
+--Quelques minutes, tu m’entends, petite peste!
+
+Ils savent que je mens.
+
+Elle sait que je mens.
+
+Nous savons tous que nous mentons.
+
+Qui trompe-t-on ici? je crois que c’est Noisey, mais je n’en suis pas
+bien sûr.
+
+Le petit singe de Vénus est entré dans le temple.
+
+Massouard cache sa pipe, comme un gosse mettrait sous sa blouse une
+poire volée.
+
+Andrel rentre des manches douteuses.
+
+Hector jette son cigare d’un mouvement d’impatience.
+
+Je vais ouvrir une fenêtre pour chasser le nuage.
+
+Du froid pénètre. On se tait.
+
+Elle est très à son aise, détache son manteau, ôte ses gants. Elle est
+outrageusement décolletée, a une jupe de tulle pailletée sur satin rose,
+un corsage haut d’une phalange et un croissant de brillants éclaire ses
+cheveux. Je connais le croissant... il me semble qu’il brille moins. Ses
+yeux de myope sont humides, sa bouche se mouille, et elle rit.
+
+Elle n’a jamais eu tant de mâles à la fois à faire embêter.
+
+Nous songeons que chacun notre tour, ce serait plus drôle.
+
+--Eh bien, quoi, Messieurs? Vous ne fumez plus? Offrez-moi, au
+contraire, une cigarette, j’adore ça, et puisque mon mari n’est pas
+là... je vais le remplacer. (Elle fume, je suis consterné.) Tiens,
+Monsieur Massouard? heureuse de causer avec vous, je viens un peu pour
+cela. J’avais demandé à mon mari de vous prier pour un buste. Ne me
+faites pas cette lippe! Vous fabriquez des bonnes femmes que je gobe. Je
+suis toute petite et ça m’irait de grandir comme votre Jeanne d’Arc,
+j’ai pas de lignes du tout et M. Louis Rogès prétend que j’ai l’air d’un
+singe en peluche... Si vous vouliez le faire mentir...
+
+Jules Hector laissa tomber ceci, tranquille:
+
+--Ce ne serait pas la première fois, Madame.
+
+Massouard est ahuri. Il secoue sa crinière de lion roux.
+
+--Mais, Madame, je ne travaille pas dans les mondaines, moi. De la
+ligne... on a toujours de la ligne, cependant, non, je ne vous vois pas
+en Jeanne d’Arc.
+
+Et il a son gros rire de gros brasseur de glaise.
+
+Andrel ajoute, conciliant:
+
+--Peut-être en _Esméralda_... rien que pour la chèvre.
+
+--Qu’est-ce que c’est que _Esméralda_? demande Mme Noisey qui a lu tous
+les livres de Catulle mais n’est pas allée jusqu’à Victor Hugo, ayant
+entendu dire que c’était la même chose.
+
+--C’est, fait Andrel très respectueux, une danseuse sacrée du temps
+d’Osiris.
+
+Je suis sur les épines et j’offre du thé. Seulement il n’y a plus de
+thé, et les petits fours sont finis. Reste des liqueurs, beaucoup trop
+fortes; si je lui fais boire de la chartreuse verte, elle va se répandre
+en mille folies, et, comme ce n’est pas une drôlesse, je serai obligé de
+me fâcher avec des gens que j’aime bien, _pour cette drôlesse_.
+
+Elle jacasse, minaude, griffe, déclare le dernier livre d’Andrel, trop
+_décadent_. Elle a beau secouer sa jupe pailletée, nous sommes en bois.
+Ah! Andrel a raison, une servante vaudrait mieux, elle servirait le thé,
+bourrerait les pipes, et, l’heure de la littérature venue, elle s’en
+irait se coucher, sur les pointes, pour ne pas faire de bruit.
+
+Hector est le plus cruel. Il retourne contre elle tous ses mots et la
+frappe par derrière avec des manières de stylets italiens qu’elle sent,
+mais qu’elle ne peut pas voir. Massouard finit par la frapper, lui, de
+l’index, sur l’épaule, comme s’il _débourrait_; Andrel propose des
+promenades à bicyclette... La soirée se gâche complètement.
+
+Enfin ils s’en vont.
+
+Massouard pour éviter le rendez-vous du buste.
+
+Andrel pour fuir le rendez-vous de bicyclette qu’il a d’abord désiré.
+(Il redoute une scène de jalousie... pas de moi.)
+
+Et Hector part le dernier en lui baisant la main, très gracieusement.
+
+Seuls:
+
+--Tu m’en veux, Loulou?
+
+--Je suis littéralement exaspéré, si tu tiens à le savoir. Ton mari a
+peut-être eu l’idée d’aller te chercher chez les Devierne, et le vois-tu
+ne t’y trouvant pas? Tu es folle ou tu as envie de nous forcer à nous
+couper la gorge, dis?
+
+--Il y aurait de quoi, je t’assure! Vous êtes aussi bêtes l’un que
+l’autre (elle tapote sa jupe).
+
+J’éclate:
+
+--Mais pourquoi viens-tu?
+
+--Tu n’es pas poli, mon cher... je viens (elle cherche), je viens pour
+te faire plaisir. (Elle m’embrasse:) J’ai deux pauvres heures, je te les
+apporte et tu grondes?
+
+Elle saute à mon cou. Elle se frotte à moi et se fait choir de la cendre
+de cigarette dans le dos, malgré tous mes efforts pour la maintenir à
+des distances respectueuses.
+
+Voilà que je joue les Massouard, à présent. Je _débourre_ sur l’épaule
+des statues. Mais celle-là est si petite.
+
+J’ai passé la nuit précédente chez Thilde. Je suis très vanné. J’ai
+plein le dos de l’amour _gentil_ comme elle a plein le dos des cendres
+de ma cigarette.
+
+Tout de même je souffle un peu pour écarter ce voile gris.
+
+Elle rit, chatouillée.
+
+--Pourquoi que tu souffles?
+
+--Rien, des cendres. Dois-je te reconduire ou faut-il aller payer le
+fiacre? Si ton cocher te lâche, nous serons jolis...
+
+--Non. Me lâchera pas. Nous avons une petite heure... et je n’ôterai pas
+ma belle robe.
+
+Je me demande quelle différence il peut y avoir entre Mlle Léonie, la
+pierreuse, et Mme Julia Noisey, femme d’un honnête architecte?
+
+Au moins Léonie ressemble à Cléopâtre, elle!
+
+Subitement calme, je la dépose sur un fauteuil.
+
+--Lia, je ne joue plus. Tu as dépassé la mesure.
+
+--Hein? Il y a de la mesure, maintenant! Ah! non, c’est idiot! Risquer
+de se faire tuer pour un homme! Tout planter là pour venir se jeter à
+son cou et l’entendre verbaliser comme un garde champêtre... Ça c’est
+trop fort! Tes amis? Est-ce que tu n’aurais pas dû les flanquer à la
+porte en mon honneur, espèce de grand mal élevé! Tes amis! Ils sont
+propres! Massouard, c’est un palefrenier. Lui confier mon buste? Je ne
+lui montrerais pas ma jambe, seulement. Mon mari en connaît de plus
+chouettes, des sculpteurs dans l’architecture; et ton Andrel qui pond
+des livres comme des Bottin! On ne peut même pas fourrer ça dans son lit
+pour s’endormir, tellement c’est gros. Ah! Ne crie pas... tu m’as dit
+déjà qu’il faisait trop _dense_... sais pas ce que ça veut dire, mais je
+lui répéterai un jour, sois tranquille. Quant à Hector, je lui en passe
+parce qu’il est poli, seulement j’ai idée qu’il doit être _symboliste_
+ou... _pédéraste_, car il ne serait pas toujours habillé de noir et
+ganté de blanc comme une lettre de faire part!
+
+Je suis étourdi, suffoqué, sans voix. Non, je n’ai pas envie de crier,
+j’ai envie de me sauver.
+
+Elle me griffe.
+
+--Symboliste ou pédéraste, Jules Hector? Lia, taisez-vous, sacré
+tonnerre, ou je vais vous gifler!
+
+Elle est debout, furieuse, ses cheveux courts semblent droits, ses
+sourcils sont en accent aigu, sa bouche est violette, elle a ses ongles
+en avant.
+
+--Moi! Essayez donc de me battre, _moi_ que mon mari n’a jamais osé
+toucher! Vous êtes déjà assez brutal, Dieu merci. C’est bon... je m’en
+vais... tant pis si mon mari est chez les Devierne, je lui dirai d’où je
+sors et tu auras du plomb dans la cervelle, puisqu’au fond tu as peur de
+ça!
+
+Le malheur est que mon état de nerfs ne me permet pas de juger drôle une
+offense de singe.
+
+J’ai levé la main et je la gifle, histoire de me différencier du mari.
+
+Pas très fort, assez pour lui donner des couleurs.
+
+Elle pleure, se roule sur le tapis et casse les barreaux d’une chaise
+volante.
+
+Je suis très honteux et j’essaye de l’embrasser sans aller plus loin que
+de plates excuses.
+
+Elle me rattrape, se tord, me mord. Il est clair qu’elle va finir par
+gagner la partie. J’en tremble...
+
+En bas, sur le pavé, le bruit monotone d’un sabot de cheval qui se
+morfond dans la rue à marquer l’heure...
+
+Je m’imagine entendre le mari, frappant ma porte d’un poing résigné.
+
+Dans la débâcle des jupes pailletées, puis roses, puis blanches, puis
+encore très roses, je me perds, je m’attarde, j’ai l’odieuse sensation
+d’accomplir plus une corvée mondaine qu’une cérémonie amoureuse.
+
+Elle est déjà toute consolée, daigne sourire, se relève en retapotant
+ses jupes.
+
+--Voyons, Lia, c’est pas sérieux? Voici deux fois que tu me joues ce
+tour. Tu manques absolument de générosité, épouvantable petite singesse?
+Tu vas te sauver maintenant.
+
+--Tiens! C’est pour payer la gifle.
+
+--Pardon! Rends-moi ma monnaie alors.
+
+Elle est d’aplomb, lisse, proprette, et à part un pli dans les bouffants
+de ses manches et un autre, sous les yeux, elle est fort digne.
+
+--Non!... Je me trotte. A lundi le dîner chez moi, c’est convenu, hein!
+
+Je ne risquerais pas un viol, en ce moment, pour toute la littérature.
+Le mieux est de l’accompagner jusqu’à sa voiture, en s’effilant les
+moustaches, et en l’appelant: _chère Madame_, c’est plus facile.
+
+Pendant que nous descendons l’escalier, moi, tenant un bougeoir, elle
+ses jupes qu’elle retrousse afin d’éviter d’accrocher ses dentelles au
+bout des tringles, elle me débite des choses monstrueuses, dans le cou:
+
+--Si tu étais bien raisonnable, bien gentil, ce serait toujours comme ça
+et nous serions bons amis tout plein. Tu comprends, j’ai peur des
+gosses, ce serait une histoire que mon mari ne me pardonnerait pas, lui
+qui fait tant attention... Et puis, me vois-tu sans taille, malade, neuf
+mois et plus? Un médecin m’a prédit que j’en mourrais... mets-toi ça
+dans la tête... si tu m’aimes. Non, _tout l’amour_, c’est vraiment sale.
+Vous ne pouvez pas vous figurer ce que vous avez l’air bête... car nous
+avons le temps de vous regarder, tandis que vous autres, vous ne nous
+voyez même pas... Le reste, à la bonne heure... il faudrait seulement
+supprimer les gifles, je suis assez jolie pour qu’on prenne des gants.
+
+Elle appelle ça des gants!
+
+J’ai beau connaître la petite antienne par cœur, je suis secoué d’un fou
+rire. En a-t-elle un profond mépris de l’homme, et elle n’ajoute même
+pas la pudeur de l’oubli. Quand on songe que Thilde, de son côté,
+appelle toutes les bagatelles de la porte les _choses sales_.
+
+A mon tour je me tords et nous nous quittons sur des éclats de rire qui
+s’étouffent dans nos baisers.
+
+Mais je vais rompre. J’en ai assez.
+
+_Le petit singe est sorti du temple_, heureusement.
+
+
+
+
+V
+
+NOUS AVONS SUR LES YEUX COMME UN VOILE DE CENDRES
+
+
+Il fait gris, je crois qu’il pleut, j’entends venir, du sixième, les
+cris despotiques d’un enfant qui braille comme cela depuis une heure. Je
+ne peux plus écrire. Je suis navré.
+
+Devant moi, monceau de papiers, livres ouverts, du vin Mariani dans une
+coupe illyrienne qui m’amuse toujours par ses reflets de vieux bijou
+byzantin, et, derrière moi, la caresse discrète d’un bon feu. Je suis
+aux meilleures loges pour voir la vie, ou ce que je crois être la vie,
+en littérature, et je ne peux pas achever les phrases, rien ne sort,
+c’est inutile de continuer, je perds mon temps.
+
+Enfin, pourquoi cette maison, qui est d’ordinaire si tranquille,
+devient-elle, certains jours, inhabitable? Les enfants hurlent, des
+chiens, qu’on n’a jamais rencontrés sur les paillassons, aboient
+lamentablement; des bonnes font des réflexions d’une voix perçante et
+Joseph éprouve le besoin de bousculer des meubles, de l’autre côté.
+
+Je me lève. En marchant je trouve cette idée que, peut-être, je
+m’aperçois des bruits de la maison surtout quand je n’ai pas envie de
+travailler.
+
+L’enfant se tait.
+
+Passe un camion.
+
+Jadis, il y a trois ou quatre ans, je n’entendais jamais un camion
+passer dans ma rue. Vraiment, cette maison est inhabitable.
+
+Autre réflexion logique: «Ah bien! pour ce que tu écris...»
+
+Si, seulement, une femme...
+
+Je pense aux yeux de cette fille. Est-elle guérie? Est-elle revenue? Si
+elle avait jamais l’idée de me remercier de mes pauvres roses?
+
+Non, elle n’aura pas cette idée. Elle est d’un monde où on n’a pas ce
+genre d’occupation.
+
+Je pense donc toujours aux yeux de cette fille?
+
+Coup de timbre.
+
+--Pstt!... Joseph, j’y suis pour n’importe qui. Ouvrez vite.
+
+Joseph, qui a reçu, le matin, l’ordre formel de défendre ma porte, va
+ouvrir en prenant un air pincé.
+
+J’entends le bruit d’un parapluie qu’on dépose, un peu lourdement, dans
+la grande potiche.
+
+Ce n’est pas une femme. Les femmes ne se séparent pas de leur parapluie.
+Elles vous les fourrent sous les coussins du canapé, les accrochent à un
+cadre, avec les pincettes, à gauche de la cheminée, dans tous les
+endroits impossibles, où elles les y oublient, le plus souvent, mais ne
+les posent pas dans l’antichambre parce que ce serait normal.
+
+C’est un homme, un raseur.
+
+Je me remets à écrire, très grave, dardant des prunelles profondes, des
+regards de personnage très absorbé par le problème social. Le raseur va
+saisir tout de suite, si c’est un Monsieur bien élevé, qu’il est en
+train de troubler l’éclosion d’un chef-d’œuvre... et j’écris,
+machinalement, la première phrase venue:
+
+ «_Nous avons sur les yeux comme un voile de cendres._»
+
+Ça n’a d’ailleurs aucun rapport avec le reste de la page.
+
+--Est-ce que je ne vous dérange pas trop, Monsieur Rogès?
+
+Une voix douce, un peu tremblante, une voix de garçon embêté, fatigué,
+très affectueux.
+
+Je lève la tête, subitement fou de terreur.
+
+C’est Gaston Noisey, le mari de Julia.
+
+Il n’est jamais venu chez moi.
+
+Je dîne rarement chez lui, nous allons souvent au théâtre tous _les
+trois_, et nous échangeons les menues politesses d’usage entre gens du
+même monde qui s’estiment... de loin. Je lui épargne les trop longues
+intimités, les poignées de mains chaleureuses et les effusions, toujours
+désagréables à se rappeler quand on doit finir, un matin, par ne plus
+pouvoir se souffrir. Je l’ai prié, comme je le devais, de me rendre
+visite quand bon lui semblerait: des tableaux à voir, des livres, et un
+certain traité d’architecture indo-chinoise, mais je me suis arrangé de
+façon à ce que cela ne le tente point. Aux fumoirs des soirées où nous
+nous retrouvons une ou deux fois par mois, nous causons du ton détaché
+et plaisantin des gens qui n’ont plus rien à se dire.
+
+Pour l’honneur de notre sexe, je ne peux pas supposer qu’un mari, jeune,
+assez intelligent, serait-il à mille lieues de toute littérature et de
+toute psychologie, ne puisse pas se douter, au seul parfum de la peau de
+sa femme, qu’elle le trompe.
+
+Si Gaston Noisey, l’architecte d’humeur casanière, vient me faire une
+visite, c’est qu’il sait tout, comme au dernier acte.
+
+Le fauve qui dort en moi se réveille dès que je me sens en présence d’un
+danger physique, c’est-à-dire j’ai d’abord _très peur_ et mon second
+mouvement cherche une arme, parce que la bravoure est une résultante
+_immédiate_ de la peur, pour les animaux, du moins.
+
+Je recule, d’instinct, du côté d’une panoplie où se réunissent, en
+étoile d’acier, cinq lames de poignards qui ne peuvent servir à rien.
+
+Il serait simple de frapper le premier.
+
+J’ai à peine effleuré du dos la panoplie que je redeviens très civilisé:
+je vais à lui, les mains tendues:
+
+--Comment allez-vous, Noisey? je suis heureux de vous voir. Non, je n’ai
+justement pas envie de travailler, pas mieux à faire que de causer avec
+un homme d’esprit.
+
+Il me serre la main.
+
+Nous ne sommes pas tragiques du tout.
+
+Il s’assied, souriant dans sa barbe, une jolie barbe. C’est un garçon de
+trente-deux ans, grand, un peu fluet, des yeux très bons, des gestes un
+peu indécis d’homme qui ne comprend pas très bien tout ce qui lui
+arrive, mais la résignation de qui sait, cependant, en accepter les
+conséquences. Règle générale, il y a tout à craindre d’un personnage
+résigné quand il est en face d’un impulsif de ma trempe: c’est toujours
+l’impulsif qui a le dessous.
+
+--J’avais besoin d’aller aux Beaux-Arts aujourd’hui, murmure-t-il, et je
+n’ai pas voulu passer si près sans venir vous voir. Vous savez que je
+suis un peu hibou, votre monde littéraire me fait l’effet d’un
+épouvantail. J’ai bien hésité... puis nous avons tant de fois causé
+ensemble à cœur ouvert...
+
+Est-ce que nous sommes dans un vaudeville ou dans une tragédie? je ne
+comprends plus. Ou Lia lui a tout avoué en un transport de rage parce
+que je lui ai écrit (poste-restante, selon l’us) que j’en avais assez,
+ou il a pincé des lettres malgré nos précautions. Quant aux amis,
+personne, cela j’en réponds, n’a divulgué quoi que ce soit. Ils sont
+bien trop indifférents.
+
+Bon Dieu! j’ai chaud.
+
+--Mon cher Noisey, je suis tout entier à votre disposition.
+
+Et je souligne, d’un regard froid. Je crois que je suis seul à me donner
+des répliques. Il prend des cigarettes que je lui offre (justement
+celles que sa femme a l’habitude de fumer ici) et il s’installe, le
+buste un peu incliné, les yeux très humbles, avec une allure de chien
+battu qui serait risible en toute autre occasion. Sa main gauche déplace
+naïvement des petits objets sur le coin de ma table et sa main droite
+lustre le bord de son chapeau.
+
+Je mets mon coude sur mon papier, mon menton dans ma paume et j’attends.
+
+--Est-ce que vous travaillez comme ça tous les jours... du même train?
+
+Une _interview_?
+
+--Non, vraiment. Il y a des fois où je suis d’humeur massacrante. Ainsi,
+quand vous êtes entré, j’avais envie de tuer quelqu’un, ou de me jeter
+par la fenêtre, je suis très nerveux. Votre venue est une aubaine. Dans
+nos romans, il y a certaines situations qu’il faut savoir dénouer coûte
+que coûte. N’est-ce pas votre avis?
+
+Je raille. Je suis direct, j’ai une jolie ligne, je me regarde marcher
+avec plaisir... seulement, je réfléchis que, tout de même, c’est en
+hiver, qu’un duel avec un architecte ce n’est pas drôle, que je ne fais
+plus d’escrime depuis un mois, faisant trop de femmes, et que, dans les
+reins, une traître pointe de fatigue...
+
+--Moi, j’ai aussi comme ça des jours où je ne suis pas rose.
+
+Il fume, mélancolique.
+
+--A propos: comment va Mme Noisey? Voyez mon étourderie, j’oubliais de
+vous en demander des nouvelles. Mes excuses, cher Monsieur.
+
+--Elle va bien, elle va très bien... sauf les nerfs... Une indisposition
+qui court, en ce moment, je crois. Je venais... Écoutez Monsieur Rogès,
+vous allez peut-être vous moquer de moi, je viens vous demander un
+conseil... oui... là... ne froncez pas les sourcils. Les bourgeois,
+comme vous dites, ça n’entend rien à la littérature et ça vous a une
+grande confiance dans les littérateurs, des savants, toujours. J’ai lu
+quelques-uns de vos livres et j’ai été très étonné de voir des choses
+sur la vie que j’ignorais. C’est bien bizarre comme tout est clair quand
+vous l’expliquez. On pense en les lisant: «Ça doit lui être arrivé, tout
+ça.» Au fond, il ne m’est pas arrivé tant d’histoires... je le regrette.
+Je vais risquer de vous demander un avis comme à un confesseur. Les
+bouquins... ça rend presque sacré et... ça tourne bien des pauvres
+petites têtes, aussi.
+
+Quel jeu jouons-nous? Il est impertinent, ce me semble, l’architecte.
+
+Je réponds avec une impertinence plus marquée:
+
+--Je ne suis pas un saint, je vous assure, Noisey, vous exagérez... par
+politesse. Débrouillons: quel conseil voulez-vous me demander?
+
+Il respire doucement, se caresse la barbe. C’est étonnant comme il est
+simple.
+
+--Oh! je vais vous paraître un peu ridicule; mais c’est plus fort que
+moi, j’ai confiance en vous, parce que vous êtes très gentil, très bien
+élevé; je vous ai entendu vous emballer tellement sur les questions
+d’amour, et prétendre qu’on n’a pas le droit de corrompre des
+innocents... alors... j’ai fini par me dire que ce serait encore vous
+qui sauriez me tirer d’embarras.
+
+Va-t-il m’emprunter de l’argent?
+
+Le mot de Mlle Léonie me revient: «_Tout ça, c’est du chiqué!_»
+
+--De plus en plus à votre service, mon cher Monsieur.
+
+J’émiette un bâton de cire à cacheter pour prendre patience. Le
+préambule est un peu long. Au théâtre ce serait d’un goût détestable.
+
+--Monsieur Rogès, pourquoi espacez-vous vos visites depuis quelque
+temps?
+
+--Mais, mon cher Noisey, je suis tellement roulé par la vie des lettres.
+Une première, des romans, et des correspondances folles. Je vous ai déjà
+dit qu’il y avait des trous dans mon existence absolument comme dans la
+lune. Je m’éclipse, je m’enferme, et, au lieu de faire la noce, selon la
+jolie expression de Mme Noisey, je travaille sans même le souvenir de
+mes meilleurs amis.
+
+--Êtes-vous bien sûr que vous n’avez pas d’autre raison... pour nous
+fuir?
+
+--Je vous jure...
+
+Il hausse les épaules, ses bons yeux deviennent tristes.
+
+--Allons! Allons! Ce n’est pas vous qui l’avoueriez. Je vais vous
+apprendre, moi, pourquoi vous nous fuyez, Rogès... car vous nous fuyez,
+maintenant... C’est parce que... parce que ma pauvre petite folle de
+femme s’éprend de vous et que cela vous agace... Ça y est-il? Est-ce
+bien cela?
+
+Je suis tué.
+
+Heureusement que je ne peux jamais pâlir étant déjà très pâle, de
+naissance, mais je dois lui faire une paire d’yeux fixes très réussis.
+
+Un silence relativement mortel.
+
+--Oui, Rogès, reprend Noisey de son ton amical, humblement. Je vous
+scandalise et je vais m’expliquer. Nous sommes seuls, vous avez le
+temps, et, je vous le répète, j’ai toute confiance en vous. (Il fume.)
+Écoutez-moi bien: j’ai épousé une petite pensionnaire, naïve, gamine,
+elle avait seize ans quand nous nous sommes mariés--et elle est,
+aujourd’hui, à vingt-quatre ans, aussi gamine que le jour de son
+mariage. Je sais qu’elle m’aime bien, je ne le mentionne pas par
+fatuité... non, elle me l’a prouvé maintes fois, mais elle est
+sentimentale en diable et c’est là le défaut de sa cuirasse. Je ne me
+dissimule pas que je ne suis pas toujours son rêve. Je suis positif,
+hélas, autant qu’un bon mari peut l’être, et je l’aime, de mon côté,
+sans rester dans les nuages. Elle a des idées de pensionnaire, de fleurs
+bleues, de fantômes et d’amour éternel qui sont absurdes, lui font
+trouver que la soupe c’est toujours de la soupe. Ah! la femme est un
+ressort bien délicat, on a vite fait de tout fausser rien qu’en laissant
+sonner l’heure à sa pendule. Enfin, nous sommes entre hommes et je serai
+plus franc: j’ai le malheur d’avoir épousé une petite femme qui n’a pas
+de sens, et, par-dessus le marché, cette petite femme-là a eu le malheur
+de lire un livre de vous où vous parliez de deux amoureux qui voulaient
+rester purs. Ça lui a tourné, monté l’imagination, elle n’a pas du tout
+deviné que vous vouliez parler d’autre chose et ce n’est fichtre pas moi
+qui lui ai fourni des détails. J’ai fort bien suivi son raisonnement,
+son _état d’âme_, comme vous dites, les gens de lettres. On n’est pas
+très bête quand on aime beaucoup sa femme et on l’écoute causer, sans en
+avoir l’air. Elle a cru que l’amour pur, _l’amour de tête_ selon votre
+expression, existait, et elle vous a supposé capable, à cause de votre
+allure de beau chevalier, de ce tour de force. Ne vous a-t-elle pas fait
+des tirades là-dessus devant moi, un soir, au dessert? Ne niez pas. J’ai
+compris. Vous avez répondu par des plaisanteries, puis, à partir de ce
+soir-là, vous vous êtes espacé... car vous êtes un honnête garçon; de
+plus, vous n’êtes pas libre. Ce n’est un mystère pour personne que Mme
+Mathilde Saint-Clair, la grande pianiste...
+
+Je me lève brusquement.
+
+--Permettez, cher Monsieur. Il faut laisser le nom de cette dame en
+repos. Il s’agit de votre femme, rien que de votre femme pour le moment.
+Vous avez découvert, ou cru découvrir que Mme Noisey était amoureuse de
+moi et vous venez me le reprocher, c’est trop naturel... Mais quel
+conseil voulez-vous me demander à présent?
+
+Je me promène de long en large pour me dégourdir les jambes. Il est
+évident que je me bats demain. C’est un nouveau système d’ironie. Il est
+très bien, ce Monsieur, j’admire sa ligne et s’il est aussi fort aux
+feintes de l’escrime... J’aurai du fer à retordre. Me voilà propre: je
+lâche la femme, je pense avoir la paix et le mari me tombe sur les
+bras...
+
+Noisey ajoute d’un ton soumis.
+
+--Je viens tout simplement vous prier d’écrire un livre pour expliquer à
+ma femme que les hommes ne sont pas anges (il rit). Vous cherchiez
+l’autre jour un sujet de roman. Eh! En voici un qui se vendra! J’ai déjà
+dit à Julia, qui faisait l’éloge de votre respect pour les dames, que
+l’amour de tête n’était possible qu’accompagné de l’autre, et, très
+certainement, vous couchez avec la belle Mathilde.
+
+--Mon cher Noisey, vous vous moquez de moi?
+
+--Pas du tout. Je sens bien que vous n’aimez pas ma femme. Elle vous
+déplaît, je vous ai entendu raconter à M. Andrel que vous la trouviez
+laide et un peu folle; seulement, elle, vous a dans la tête parce
+qu’elle cause de vous tout le temps. Si c’était plus grave, elle ne me
+ferait pas ses confidences. Elle m’a déjà dit vingt fois: «Va donc me le
+chercher, il m’amuse et je ne peux pas me passer de lui.» (Il ajoute, un
+peu sévèrement, du ton d’un bourgeois qui prend un artiste au collet:)
+Dame! Vous faites le mal sans le savoir, vous autres. Ce serait justice
+de nous aider à le réparer. Vous pouvez bien écrire un livre _naturel_,
+pour changer.
+
+Ils ont donc tous la monomanie de croire que leurs histoires naturelles
+sont intéressantes, ces sacrés bourgeois... et tous la monomanie de vous
+fournir un sujet?
+
+Je me plante à califourchon sur une chaise, la même dont Lia, en se
+roulant, a cassé deux barreaux, et je le contemple.
+
+--Vous êtes prodigieux, mon ami Noisey.
+
+Lui, modestement:
+
+--J’aime beaucoup Julia, vous savez; alors, je me suis dit que vous, qui
+êtes au fond un bon garçon, vous emballant si facilement, vous vous
+emballeriez là-dessus et que vous me tireriez du mauvais pas où vous
+m’aviez mis. (Sourire très malin.) Un livre un peu plus _cochon_ que les
+autres, ce n’est pas une affaire pour vous. Ça la dégoûtera des amours
+pures, elle vous traitera de malpropre, car pour elle tous les hommes...
+positifs sont des sales, et je serai sauvé: elle vous prendra en grippe.
+
+Je commence à dégringoler de mes sommets tragiques.
+
+Je m’amuse.
+
+--Voyons, Noisey, vous êtes jeune, pas plus bête que le voisin (au moins
+autant!) et votre femme vous aime... pourquoi redoutez-vous ce
+caprice... de tête de la part d’une personne honnête qui n’a pas de
+tempérament?
+
+--Tiens! (Il s’anime.) Moi, je n’ai pas l’étourderie de Julia. Je veux
+bien admettre que cela débute par des blagues, mais ça finit par devenir
+sérieux quand ça intéresse le voisin. Si jamais elle en rencontre un qui
+se pique au jeu... Je n’ai pas envie d’être cocu plus tard, moi.
+
+Est-ce que j’avais la berlue, tout à l’heure?
+
+Il est sûr de ne pas _l’être_ encore, cela saute aux yeux, et je
+reconstitue la scène: elle aura été surprise pleurant après mon
+télégramme, nerveuse, noyée de vapeurs; comme elle le mène par le bout
+du nez, elle lui aura fait avaler qu’elle avait un caprice de pure
+imagination pour moi, qui suis _un chaste_, tellement réservé...
+
+--Dites-moi, Noisey, puisque vous me faites l’honneur de m’introduire
+dans vos secrets d’alcôve, pourquoi Mme Noisey n’a-t-elle pas de sens?
+Est-ce qu’elle est malade?
+
+--Non. Elle se porte à ravir, seulement, il y a les fameuses migraines,
+elle est nerveuse, délicate, si petite... Un rien la froisse, et
+l’amour, ça lui semble toujours une corvée désagréable.
+
+Je ne donnerais pas ma place pour un empire. D’ailleurs, il y a de ça
+dans son instantané, elle considère l’amour comme une chose fatigante,
+tellement fatigante que...
+
+--Allons donc, moi qui la croyais très amoureuse de vous au contraire!
+
+Soupir de Noisey, soupir sincère.
+
+--Amoureuse de moi, oui, seulement à la condition que je reste
+tranquille. Et tenez, un exemple: nous sommes restés un an seuls, en
+tête à tête, à la campagne. Je ne l’ai jamais sentie me désirer de bon
+cœur. Nous étions bien seuls, aucun voisin pour lui parler de
+fariboles... Je suis fixé. Elle n’a pas de tempérament... C’est une
+pensionnaire. Quant à essayer, pour lui faire plaisir, du fameux amour
+de tête, de roucouler dans les étoiles ou d’évoquer des fantômes au
+clair de lune... Serviteur! Je n’ai pas le temps.
+
+Je me tords, intérieurement. Avec ma rage de courir à tous les
+paroxysmes, je m’exagère les ridicules de ce mari, et je ne vois pas le
+beau poème de sa douleur. Il est résigné. Oh! ce n’est pas moi qui peux
+saisir tout de suite la grandeur du mot résignation, ce mot-là ne me
+représente qu’un homme regardant par le soupirail d’une cave. Résigné,
+mais bon gardien de son trésor; il ne la quitte pas (sauf une heure ou
+deux!), l’étudie, l’écoute, la console et tente même, du fond de sa
+cave, des démarches un peu ridicules. Il est persuadé qu’il ne sera pas
+cocu s’il prend des précautions. Nous en sommes tous là, et, s’il vient
+trop tard, c’est la faute de cette sale petite bête qui a le vice des...
+pensionnaires.
+
+--Mon bon Noisey, vous êtes digne d’un meilleur sort. Je vous avoue, en
+effet, que j’aime beaucoup Mme Saint-Clair et je n’ai nulle idée sur
+votre petite femme, j’ai horreur des trop petites femmes. Le livre _un
+peu cochon_. Hum! Remède pire que le mal, cher ami! Voulez-vous que je
+vous indique le véritable dénouement de la situation, moi?
+
+--Volontiers! (Il sourit.) Si c’est dans mes cordes.
+
+--Parbleu! Faites-lui un enfant!
+
+Je sens que je dis une rosserie. Le moyen de garder le juste milieu avec
+ces farceurs dont le mépris pour nous va jusqu’à nous demander d’amuser
+leurs femmes en des livres légers!
+
+--J’y ai déjà songé, répond doucement l’architecte se tortillant la
+barbe, mais vous n’imaginez pas ce que Julia est dépensière. Elle aime
+la toilette. C’est tantôt une dentelle, tantôt un bijou, tantôt un
+meuble, et nous vivons difficilement malgré nos airs à l’aise. Ainsi,
+elle a la rage des diamants, maintenant, des vrais. Aujourd’hui on ne va
+guère acheter des diamants à sa femme avec douze mille francs de rente,
+_sans espérance_. Alors, voyez-vous, un enfant, une nourrice, d’autres
+fanfreluches pour le berceau... Non, mon cher, je ne peux pas.
+
+Et il secoue la cendre de sa cigarette d’un doigt décisif.
+
+--Dites donc? j’ai aperçu, ces temps-ci, un croissant dans ses cheveux:
+des perles et des roses, au bas mot cinq cents francs. Mon petit Noisey,
+vous vous laissez attendrir?
+
+Je le dévisage, très tranquillement.
+
+Je connais l’histoire du croissant, puisque c’est moi qui l’ai offert.
+
+Il se tourne avec un bon geste paternel.
+
+--Pauvre petite folle! Un Lère-Cathelain. Elle a payé cela cinquante
+francs devant moi.
+
+Je recule ma chaise. Comment, il a vu... Ah! ça, c’est lui qui se paye
+ma tête depuis une heure? J’ai acheté moi-même le croissant en question
+et je ne l’ai pas eu pour moins de cinq beaux billets bleus.
+
+Je me promène dans une terrible agitation. Je sais bien qu’il a été
+convenu qu’elle prétendrait l’avoir acheté chez Lère-Cathelain et
+qu’elle se munirait d’un écrin portant cette marque... cependant le
+bijou est vrai, que diable, ou c’est le mari qui ment.
+
+--Monsieur Noisey, une objection...
+
+Je m’arrête, suffoqué.
+
+--Quoi? Il faut bien la laisser s’amuser avec le toc, puisque le toc
+l’amuse... c’est comme vos livres et les amours dans les étoiles, et
+quand ça ne me coûte pas plus cher!...
+
+--Sacredieu, mon petit Noisey, ce bijou...
+
+Je reste béant. Une idée! Elle aura revendu mon croissant vrai pour en
+racheter un faux devant lui... et c’est le faux qu’elle porte... Je me
+rappelle que la dernière fois, il avait un tout autre aspect... cela m’a
+frappé... alors qu’aura-t-elle fait de la différence?
+
+Je suis au bout de toute ma patience, je m’y perds et j’ai la sensation
+d’être cocu à mon tour.
+
+La conversation tombe. Noisey se lève. Il examine un bronze, regarde un
+tableau, feuillette le fameux traité d’architecture indo-chinoise. Il
+est un peu triste des confidences qu’il vient de me faire, point gêné.
+
+Il sort en me demandant la permission de revenir de temps en temps,
+épancher son âme.
+
+Me voici en passe de tromper la femme avec le mari.
+
+Délicieux.
+
+Il n’est pas plus tôt dehors que je suis saisi d’une rage. Oui, cet
+homme s’est fichu de moi et il faut que je m’aligne. Je ne peux pas
+tolérer qu’on se fiche de moi de cette odieuse façon.
+
+Je m’empare fiévreusement d’un télégramme et j’écris:
+
+ «Cher Monsieur Noisey, en réfléchissant à notre bizarre conversation,
+ il m’a semblé que vous n’étiez pas très fixé sur la valeur des
+ croissants que l’on porte dans votre ménage...»
+
+Je déchire.
+
+Idiot, grossier, je deviens le bourgeois et lui sera le littérateur.
+
+Autre télégramme:
+
+ «Cher ami,
+
+ «Entre nous, notre attitude manque de galbe et nous ferions mieux
+ d’aller terminer nos explications sur un terrain plus...»
+
+Ce qui manque de galbe, c’est de voler une femme à un homme pour vouloir
+ensuite coller de force un duel à cet homme beaucoup plus myope,
+décidément, que cette femme.
+
+Je déchire.
+
+Essayons d’une lettre pateline, genre Noisey.
+
+ «Voyons, cher Monsieur, de deux choses l’une: ou vous vous êtes moqué
+ de moi et je ne puis le souffrir, ou je me suis moqué de vous et vous
+ ne pouvez pas me souffrir, dès lors...»
+
+Toujours le duel. Je n’en sors pas.
+
+Je déchire encore.
+
+Une heure, le front dans les mains.
+
+Il y a l’histoire du croissant dont je ne sors pas non plus.
+
+Et je revois les yeux vagues de Noisey, j’entends sa phrase pleine de
+conviction. «_C’est une sentimentale._» La vicieuse que je connais, et
+qu’il ignore, laisse peut-être vraiment son cœur à la maison pour porter
+sa chair en ville, et le croissant vrai pour moi, faux pour lui,
+redevient faux pour moi, vrai pour lui.
+
+Noisey ne comprend pas et il fait ce qu’il peut.
+
+Moi, je ne comprends pas et j’écris des bêtises.
+
+Julia ne comprend rien et doit nous tromper avec un troisième.
+
+--Joseph... un fiacre! Je vais dîner au boulevard. J’ai faim.
+
+_Nous avons tous sur les yeux comme un voile de cendres._
+
+
+
+
+VI
+
+A LA COUR DE CLÉOPÂTRE, IL ÉTAIT UN TIGRE ROYAL...
+
+
+«... Sur le dos de l’éléphant blanc, la princesse est debout, sa main
+droite protégeant ses yeux longs, car le soleil incendie la plaine et
+fait rutiler le sable. Elle est vêtue d’une tunique blanche, roulée
+autour d’une de ses cuisses, laissant son sexe découvert. Elle a le
+buste nu, mais ses deux petits seins rigides sont coiffés de deux
+cloches d’or suspendues à son col par des chaînettes. Ses cheveux
+bouclés en grappes noires comme des grappes de raisin bleu, tombent sur
+ses oreilles, et un oiseau d’or paraît les couver sous ses deux ailes
+écaillées de gemmes curieuses. Le bec méchant de cet oiseau sacré,
+l’emblème d’une idole, fait plus méchant le profil de la princesse qui a
+l’air d’un garçon de quinze ans. Elle n’a pas de hanche et ses jambes
+pures s’étirent en fuseaux pâles. Elle n’a pas de ventre et l’on dirait
+que ses épaules fuient en deux lignes droites jusqu’à ses pieds étroits
+dont les orteils sont fleuris de scarabées peints. Elle est brune et
+blanche comme le fruit coupé des cocotiers. Elle semble toute petite,
+aussi très grande, quand elle se hausse pour y voir mieux. Des dessins
+violets terminent ses sourcils dont les extrémités, en flèches, vont
+rejoindre ses cheveux. Elle a un tatouage au-dessus de son sexe
+soigneusement épilé: il représente l’œuf du monde, un petit œuf plus
+ovale que les autres œufs, fendu de lignes rouges et couronné d’un
+serpent. Sur chaque joue de son visage, une étoile; sur les deux moins
+rondes joues de ses fesses, deux croissants. De temps en temps, elle
+prend les cloches d’or voilant sa poitrine pour en faire des cymbales
+qu’elle heurte d’un léger coup harmonieux.
+
+Accroupies près d’elle, les pieds retournés dans leurs paumes, ondulent,
+aux mouvements de navire de l’éléphant, deux filles complètement nues,
+deux esclaves. La première tient l’éventail de byssus, la seconde la
+boîte des fards et des parfums. Elles ont les paupières closes, ne
+s’intéressent à rien, attachées par une corde comme deux bêtes
+entravées.
+
+Derrière la princesse, un enfant nègre, joli et de justes proportions,
+hausse le parasol de plumes. Il doit avoir dix ans. Il ne parle pas,
+ayant eu la langue coupée dès sa naissance, mais ses regards étincelants
+sont fiers. On le dit fou parce qu’il est le seul qui ose regarder la
+reine en face. Peut-être ne la voit-il plus, frappé du vertige de la
+peur.
+
+Des Égyptiens armés, des prêtres mitrés se serrent contre lui, à
+l’ombre.
+
+Un singe est assis au rebord de la corbeille de palmes qui contient
+Cléopâtre et sa cour, des tapis soyeux pendent, en houppes.
+
+Le conducteur de l’éléphant, un eunuque drapé de laine jaune, chante une
+mélopée triste au son de laquelle marche, solennel et somptueux, cet
+énorme vaisseau blanc sur la mer houleuse des sables.
+
+On marche ainsi depuis le matin et la chaleur se fait terrible.
+
+Il n’y a que la reine qui ne souffre pas du soleil.
+
+Elle ne souffre jamais de rien.
+
+Les têtes bronzées des serviteurs et la peau zébrée de blessures des
+deux petites filles esclaves luisent comme toutes prêtes à se fondre
+sous les morsures de l’astre. Le sable pâlit de plus en plus, on ne peut
+pas le contempler, il entre dans les yeux en pointes de lances.
+
+L’éléphant va toujours d’un pas égal, et, à chaque plissement de sa
+croupe, les corps se ploient dans la corbeille, le panache du parasol se
+penche.
+
+On serait bien dans le palais, à manger des fruits, aux fraîcheurs des
+marbres humides.
+
+Mais la jeune reine, que tourmentent des passions singulières, veut
+aller voir le champ de bataille.
+
+Vers la tombée de la nuit, seulement, on arrive.
+
+Déjà des choses abandonnées ont été rencontrées au sortir de l’oasis. On
+a découvert un guerrier mort, le front fracassé par un javelot. La reine
+s’est dressée un peu, ses narines au feston mince ont frémi et on a
+passé plus vite.
+
+Maintenant, on est en plein carnage.
+
+Des cadavres sont entassés avec des chevaux, des chars, des tours chues,
+des éléphants crevés par des flèches qui les hérissent et les font plus
+monstrueux.
+
+Tout est horriblement calme.
+
+Le sable a bu le sang et le soleil a mangé les yeux fixes qui ne
+purulent plus. Des armes brillent, très éclatantes, sous les rayons de
+la lune. Au loin, on entend hennir un cheval qui agonise... il se tait,
+brusquement.
+
+La cour demeure silencieuse.
+
+Il est bon qu’une jeune reine voie les résultats d’une guerre.
+
+Tout à coup, dans le grand calme de cette nuit subitement tombée sur les
+morts et les choses perdues, un petit son de métal...
+
+C’est Cléopâtre qui a pris les cloches d’or de ses seins et les heurte.
+
+Les deux esclaves, à ce signal, se lèvent et offrent des parfums, car
+une senteur effroyable de chairs se décomposant est montée jusqu’à la
+princesse.
+
+Un Chaldéen psalmodie des paroles lentes sur la gloire des guerriers
+braves, pendant que la reine, une de ses mains ouvertes à plat, l’autre,
+la droite, élevée, projetant ses poudres, se tient dans l’attitude des
+prêtresses assyriennes faisant l’offrande aux dieux.
+
+--Je vais danser, dit-elle d’un accent clair.
+
+Les prêtres ont formé aux danses sacrées la jeune fille. Elle sait
+aussi, la jeune femme, que sa cour est enivrée des contours purs de ses
+fines jambes en fuseau, et qu’au respect se mêle un rut bestial qu’on ne
+songe pas à lui cacher parce qu’il est un hommage.
+
+Elle punirait de mort ceux qui ne se prosterneraient point quand elle
+danse, et elle épargnerait peut-être celui qui la violerait après la
+danse.
+
+Personne n’ose encore.
+
+On attend que son frère, son époux naturel ordonné par la loi, la
+déclare vraiment femme, reine ayant le droit de régner.
+
+En attendant, elle a pour jouet d’amour ce seul petit esclave nègre, un
+enfant, forcé de ne pas dire qu’il est heureux trop tôt et qu’il en
+meurt...
+
+Voici qu’elle danse.
+
+Au milieu de la place libre laissée sur le dos de l’éléphant immobile,
+comme dans de la lumière, elle marche d’abord la tête inclinée, les bras
+arrondis en bras d’amphore blanche. Elle agite ses petites coupes d’or
+qui rendent un son aigûment sauvage.
+
+Les esclaves, les grands Égyptiens préposés à sa garde, se sont assis en
+cercle autour du rayon qu’elle forme.
+
+Ils ont tous les yeux fixes ou vides des morts qui jonchent le sol.
+
+Ils sont sans autre âme que l’immense désir.
+
+Et se corrompent, comme les morts, à la regarder vivre.
+
+Elle saute deux fois, tourne sur elle-même, plus vite, oscille au vent
+de la pourriture comme une branche fleurie.
+
+Elle respire au milieu d’eux et du champ funèbre comme en un jardin.
+
+Elle se sent si belle!...
+
+Ses yeux longs, mi-clos, ont des lueurs que jettent les yeux d’enfant
+avant de s’endormir.
+
+Et elle heurte plus fort ses petites cloches, les secoue sur eux comme
+si elle voulait faire neiger ses petits seins.
+
+Le jeune noir est debout, en face d’elle, il la regarde sans la voir,
+dans une extase triste...
+
+Soudain, on entend, répondant aux tintements d’or des cymbales, un
+miaulement bizarre, un râle de joie éperdue ou un cri de colère.
+
+La reine s’arrête.
+
+Elle se penche en avant.
+
+Puis en arrière.
+
+--C’est un tigre, dit-elle, pas très émue.
+
+En effet, il y a, couché sur un monceau de cadavres, un animal très
+grand, ou qui paraît grand parce qu’il s’allonge, qu’il a la coutume de
+ramper, et dont les yeux sont phosphorescents.
+
+Il bâille, très énervé de voir ce qu’il voit.
+
+Très étonné aussi.
+
+Il a mangé. Il est repu pour la première fois depuis bien des jours, il
+a vraiment trouvé toute la nourriture de sa faim.
+
+Il est joyeux. Il a pu achever beaucoup de mourants, finir leurs
+tortures.
+
+Il allait dormir quand lui est apparue, au clair de lune, un autre
+animal, rampant et s’allongeant _debout_, une bête blanche qui bondit,
+saute et joue parmi les morts comme lui-même l’a osé faire, tout à
+l’heure.
+
+Cela l’étonne et l’amuse.
+
+Les animaux ne s’amusent pas souvent.
+
+Pour qu’ils aient cette joie inutile, pas certaine, il faut qu’ils
+n’aient plus faim.
+
+Parce qu’il n’a plus faim, le tigre est heureux de rencontrer une femme.
+
+Les serviteurs de Cléopâtre ont préparé leurs arcs.
+
+Des flèches sifflent.
+
+Des prêtres ont peur.
+
+La reine demeure debout, essayant de voir.
+
+Mais le tigre, d’un bond plus rapide que leurs flèches, a sauté sur
+l’éléphant et s’attache à sa croupe de ses quatre griffes puissantes.
+
+L’éléphant blanc plie sous ce poids, cependant léger, car le tigre est
+très jeune.
+
+Il faut qu’il soit bien jeune pour attaquer des hommes, n’ayant plus
+faim.
+
+Il fait, d’un coup de patte, verser la corbeille de palmes.
+
+D’abord les petites esclaves tombent, sans un cri, déjà mortes, l’une
+avec la boîte des fards, l’autre avec l’éventail.
+
+Puis un prêtre qui hurle.
+
+Puis le singe qui se sauve derrière des chevaux amoncelés, en poussant
+des sifflements stridents de grosse flèche.
+
+Un soldat lance encore un javelot qui n’atteint pas le tigre. Le soldat
+a eu peur d’atteindre la reine, toujours debout au centre de la
+corbeille.
+
+Toujours debout parce que son petit nègre s’est précipité à ses pieds et
+lui a saisi les chevilles.
+
+Cléopâtre regarde la bête merveilleuse dont la robe d’or se parsème de
+roses noires à la clarté pâle de la lune.
+
+Et le tigre la regarde, ébloui, les oreilles couchées en arrière, les
+crocs saignants; ses prunelles vertes, dans l’astre double de ses yeux,
+s’élargissent et se rétrécissent avec une expression de volupté féroce.
+
+C’est un jeune mâle d’une très royale espèce.
+
+Au fond du mystère de son animalité s’éveille comme une âme de dieu.
+
+Car les animaux d’Égypte sont plus près des dieux que des hommes.
+
+Cléopâtre n’a plus peur. Elle n’a d’ailleurs jamais rien redouté des
+bêtes.
+
+Elle les aime toutes presque autant que son nègre.
+
+Et elle pense qu’il dévorera ce nègre avant elle.
+
+L’éléphant recule. Il lève sa trompe d’un mouvement de fureur et se bat
+les flancs en piétinant lourdement et en tournant sur lui-même.
+
+Il saisit enfin le tigre et d’un seul effort, qui fait craquer toute sa
+peau, il arrache son ennemi, le lance dans le sable où celui-ci reste à
+hurler de douleur, une patte brisée, toute sa mâchoire en bouillie,
+vomissant ses dents broyées.
+
+La cour se reforme autour de la reine.
+
+On redresse la corbeille de palme et le petit nègre cherche le parasol
+de plumes.
+
+Un Égyptien a le bras démis, les petites esclaves sont mortes,
+enchaînées l’une à l’autre, écrasées sous le même piétinement
+formidable.
+
+On les laisse là et on appelle le singe qui ne veut pas revenir.
+
+Cléopâtre ordonne qu’on enchaîne le tigre pour le traîner à la remorque
+de l’éléphant victorieux.
+
+Et l’on revient, les hommes songeurs, la reine écoutant la toux rauque
+du prisonnier râlant sur sa chaîne, du prisonnier dont le long corps
+gracieux s’allonge le long du sable en traçant un sillon rouge.
+
+Au palais, la reine rentre sans dire qu’on l’achève.
+
+Des jours passent...
+
+Et il guérit.
+
+Il n’a plus de dents, sa patte de derrière racle un peu les marbres en
+marchant et il est devenu familier.
+
+Superbe encore, gracieux, très digne souvent, quand il gronde, il joue
+avec la jeune reine dont il a l’humeur froidement cruelle.
+
+Un matin, sur un signe, il étrangle le petit nègre dont les yeux tristes
+se meurent de langueur depuis longtemps.
+
+Il l’étrangle de ses mâchoires édentées, mais rendues plus féroces par
+la jalousie.
+
+Il ne peut pas y avoir deux favoris à jouer près de la même couche.
+
+Dans les jardins, il ravage des fleurs et ne reçoit que le fouet, parce
+que, décidément, la jeune reine lui permet tout.
+
+Des jours passent...
+
+Le palais se remplit de gémissements. Du bas des larges pylônes aux
+galeries des étroites terrasses, des esclaves pleurent, le front dans
+des voiles, et des soldats se frappent la poitrine.
+
+Le roi, le frère et l’époux naturel de Cléopâtre, au lieu de déclarer
+femme la jeune reine, sa sœur et son épouse naturelle, a résolu de la
+répudier.
+
+Cléopâtre doit prendre le chemin de l’exil.
+
+On ignore pourquoi.
+
+On croit que ce maître _veut régner seul_.
+
+Peut-être...
+
+Le jeune prince est si grave que personne, ni les mages, ni les grands
+guerriers, n’ose l’aborder.
+
+C’est un deuil universel, la reine étant l’objet le plus parfait du
+royaume.
+
+Elle danse comme une prêtresse et elle est belle comme une courtisane.
+
+On ne sait qu’une chose, c’est que le jeune prince, pour affirmer sa
+volonté de lui déplaire, a fait crucifier son tigre favori aux portes
+basses du palais.
+
+Le tigre a mis toute une nuit pour mourir.
+
+Et du haut de sa terrasse, elle a pu l’entendre hurler lamentablement.
+
+Or, le jeune prince répudie Cléopâtre parce qu’un soir, en montant sur
+cette terrasse, il a vu ceci:
+
+Sous le dais bleu sombre d’un ciel gemmé d’étoiles plus grosses que les
+opales sacrées, dans la pureté d’un air où l’on aurait entendu vibrer le
+chant de leurs sphères mystérieuses, la princesse, sa sœur et sa femme,
+se tordant, nue, entre les pattes d’un animal plus puissant qu’un
+homme... et plus heureux qu’un roi!
+
+Mais Cléopâtre en exil aura l’empire du monde. Elle sait le charme qui
+enchaîne les fauves.
+
+A sa cour de reine prostituée, _il y aura toujours un tigre de race
+vraiment royale_...
+
+
+
+
+VII
+
+DANS LA CHAMBRE DE Mlle LÉONIE SE TROUVE LA PHOTOGRAPHIE D’UN SOLDAT
+
+
+... Toute la littérature, tout le rêve, toutes les femmes, toutes les
+réalités, ne m’ont point empêché d’aller rue _Grégoire-de-Tours_.
+
+Plus fort que moi.
+
+Je voulais avoir de ses nouvelles.
+
+J’y suis allé, oui, là.
+
+Et puis, après? Ai-je le droit de prendre des nouvelles de cette fille?
+
+Je pense que oui: j’ai l’âge de raison.
+
+La concierge, une mégère, m’a dit, criant d’une voix qui sentait
+l’absinthe:
+
+--Vous pouvez monter. Elle est revenue et elle est seule, _de ce moment
+ici!_
+
+J’ai gravi, en plein jour, la misérable échelle de meunier, j’ai
+retrouvé, d’instinct, la porte... sa porte où une clé était dans la
+serrure.
+
+Je suis entré, simplement.
+
+Alors j’ai eu le vertige atroce d’affreuses murailles, j’ai vu cette
+chambre comme on verrait un cachot ruisselant de sang.
+
+Il n’y avait plus les meubles en pitchpin d’il y a deux mois, il n’y
+avait plus la lampe voilée d’un abat-jour de soie couleur ivoire, plus
+de chaises, plus de bibelots, plus rien... A la fenêtre seulement, un
+rideau rouge tendu sur tringle, épais, hermétique, tamisant juste assez
+de lumière pour être abominable, un rideau rouge que le soleil d’avril
+faisait flamber et qui répandait un flot de lie par la chambre.
+
+Les matelas étaient à même le sol, sans un tapis devant, et elle assise
+sur un vieux fauteuil canné, une antiquaille rigide comme un instrument
+de torture.
+
+Elle ravaudait un bas, appuyant son pied nu sur l’extrémité de son
+traversin pour ne pas le poser par terre.
+
+Je suis resté sans souffle comme un collégien.
+
+Elle a tourné les yeux et j’ai vu se lever les astres noirs de mes
+désirs.
+
+--Tiens, c’est vous, le maboul? a-t-elle dit tranquillement.
+
+--Oui, c’est moi, le fou, en effet. Je ne vous dérange pas?
+
+Elle a haussé les épaules et m’a montré son lit, d’un air froid.
+
+--Asseyez-vous... ou couche-toi, comme tu voudras. Je suis guérie.
+
+Elle avait une voix sourde qui me faisait très mal.
+
+--Je suis venu pour vous demander de vos nouvelles uniquement... Et pour
+savoir si vous aviez besoin de moi.
+
+--Quel béguin! C’est pas sérieux, j’espère.
+
+J’ai été surpris de sa logique. Elle comprend qu’elle me plaît surtout
+parce que _je ne marche pas_, selon sa canaille expression.
+
+--Vous êtes guérie? Ah! tant mieux...
+
+Je m’assieds près de son pied nu et je le regarde. Elle a un pied
+exquis, cambré, petit, souple, on passerait sa main dessous entre la
+plante et le plancher, sans en déranger le talon ni l’orteil. Il est
+d’un blanc d’ivoire vert, si mort. Ce n’est qu’un objet, pas une chose
+humaine.
+
+--Guérie... Guérie... (a-t-elle fait comme se répondant à elle même). La
+seconde fois, je ne serai plus bonne pour le service, ni ni, fini
+Léonie. _Ils m’ont enlevé le morceau avec des pinces._ Brrr!... j’en ai
+ma claque de leur hospice.
+
+Elle est toujours belle inexplicablement. C’est toujours Cléopâtre, et
+ses lèvres dures distillent toujours le venin de la cruauté. Elle ne rit
+pas, ne pleure pas, tout lui demeure indifférent.
+
+--Vous n’avez pas la trouille, vous, de grimper mon escalier en plein
+jour. Quel type!
+
+--Dites-moi, Léonie, vous êtes très malheureuse ici. Où sont donc vos
+meubles?
+
+--Les cochons de concierges ont tout vendu pendant que j’étais à la
+_salade_. Vous comprenez... je leur devais des tas... la chandelle, le
+vin, et un terme, puis, _le foin_, quoi!
+
+Je suis ahuri.
+
+--Qu’est-ce que c’est que _la salade_ et qu’est-ce que c’est que _le
+foin_?
+
+Elle me regarde, méprisante.
+
+--Ah! c’est juste, vous n’êtes pas de la classe. _Le foin_, c’est la
+pièce par homme que je donne à cette... maquerelle.
+
+Je deviens très inquiet. N’insistons pas pour _la salade_.
+
+Je suis navré de mon ignorance du milieu, je ne cherche pas du tout une
+étude de mœurs, et j’ai la terreur qu’on me la serve malgré moi.
+
+Je voudrais bien m’en aller, je ne sais pas comment.
+
+--Heureusement que ça reprend, le turbin.
+
+Je tressaille.
+
+--Heureusement... dis-je en écho douloureux sans penser à ce que je dis.
+
+--Voyons! m’achète pas, hein, avec tes figures d’enterrement. J’enfile
+pas des perles, ici, et il faut que je mange. (Elle ajoute:) De vrai,
+j’ai pas faim. J’en ai trop vu là-bas... Tu sais, _de quoi rendre son
+ventre à Dieu_.
+
+L’expression: _rendre son ventre à Dieu_ est superbe, mais que nous
+voilà loin de mes roses blanches.
+
+Il y a un grand silence entre nous.
+
+Elle raccommode son bas noir en tirant très vite son aiguille; la soie
+noire passe et repasse dans le petit trou blanc, sur son poing.
+
+Elle est en jupe de laine sombre, avec un jersey rouge ouvert en rond au
+cou. On devine qu’elle a coupé le col parce qu’il était trop usé.
+
+Elle a l’air en maillot de bain.
+
+J’aime mieux ça que les cabochons. Et puis, c’est dans le ton furieux de
+la chambre, une chambre de tortures.
+
+--Voulez-vous que je vous appelle autrement que Léonie, dites? Vous
+n’avez pas un autre nom?
+
+--Je m’appelle Léonie Bochet sur les papiers, si vous voulez les voir...
+
+Est-ce qu’elle continue à me croire de la police?
+
+--Eh bien, je vous appellerai _Reine_. Cela vous fâche-t-il?
+
+--Comme votre ancienne, hein? Vous y tenez!
+
+Je m’accoude sur le traversin, et je caresse son pied de belle morte
+d’un index prudent.
+
+--L’ancienne s’appelait: Cléopâtre. Tu l’as oublié, déjà? Et elle était
+couleur de roses blanches, de roses d’ivoire...
+
+Il m’a semblé qu’un éveil se faisait en son impassible visage. Elle n’a
+pas souri, se contentant de retirer son pied.
+
+--Ah! oui, les roses!... C’est une infirmière qui me les a prises et on
+les a fichues à la chapelle. J’ai gardé votre carte. (Elle baisse la
+voix.) Il paraît que vous turbinez, vous, dans les journaux. Un interne
+me l’a dit.
+
+Je suis ennuyé qu’elle me suppose journaliste. Pourquoi n’est-elle donc
+pas venue me trouver me sachant le Monsieur tapable? Peut-être a-t-elle
+eu peur des distances. Elle est bête ou... peureuse?
+
+--Écoute, Reine, je ne travaille pas du tout dans les journaux et je ne
+suis pas du tout un Monsieur connu. (Je cherche à lui expliquer les
+choses et me voilà embarrassé en dernier point: nous avons l’air de
+personnages aux deux bouts d’un téléphone s’égosillant pour être plus
+clairs.) Reine... tiens... je vends de l’amour comme toi. Le mien est en
+papier, mais il est peut-être plus dangereux... selon certains maris.
+
+Je ne sais pas ce qui m’arrive. Il faut que je pense tout haut devant
+elle, précisément parce qu’elle ne peut pas me comprendre.
+
+Elle a un petit rire sec.
+
+--Tu es maboul.
+
+--Je te jure que non... j’essaye de me rapprocher de toi, puisque nous
+ne parlons pas la même langue.
+
+--Bien possible. Veux-tu boire quelque chose: une menthe ou de la
+chartreuse?
+
+Je fais un geste de prière.
+
+--Pas cela, dis, je bois tes yeux et ce poison me suffit, je t’assure.
+
+--Espèce de dégoûté, mes verres sont propres. (Elle réfléchit.) Je les
+laverai devant toi, si tu veux. Je te dois une politesse.
+
+J’ai envie de pleurer.
+
+A trente-trois ans, c’est absurde. Comme c’est réel, ça me fait du bien
+de le constater, moi, le pauvre exilé de la vie, toujours dans le rêve
+et ne le distinguant plus de la réalité.
+
+--Reine, puisque tu a besoin d’argent, pourquoi n’es-tu pas venue m’en
+demander... en sortant de l’hôpital?
+
+--Cette histoire! Pour que tes larbins me foutent à la porte! j’ai pas
+besoin de chambard... La police m’a à l’œil... (elle hésite) depuis que
+j’ai fait la fenêtre sans sa permission.
+
+--La fenêtre sans permission?
+
+--Oui. Y en a qui sont en cartes, moi, (elle hésite encore) j’y étais
+pas. Maintenant, j’y suis. C’est plus la même chose. Il y a les heures
+pour le trottoir et les heures pour la fenêtre, faut pas se tromper. Je
+peux pas toujours me promener où je veux... rapport à un sergot de ville
+qui est mufle comme tout dans cette sale rue.
+
+_Sergot de ville_ est joli.
+
+Je m’habitue un peu à ce langage singulier et lui découvre de la saveur.
+
+--Ai-je le droit, malgré ton sergot de ville, de t’offrir autre chose
+que de la menthe ou de la chartreuse? (Et je ris.) Tu n’es pas franche,
+Reine, tu n’es pas venue pour d’autres raisons?...
+
+Elle se tait, un instant, puis, brutalement:
+
+--Tu m’embêtes! Je te dis que tu es maboul!
+
+--Ah! sotte qui a peur que de mon côté, je cache un vilain jeu et que je
+veuille la _chouriner_ comme un simple monomane!
+
+Elle me regarde en dessous, les lèvres serrées, les prunelles sombres.
+
+On sent que pèsent sur elle toutes les terreurs inconscientes qu’on
+entretient chez ces malheureuses: lois des concierges, de la police,
+toutes les tyrannies d’une société fière de sa pudeur et qui ne daigne
+que les tolérer.
+
+Ou elle a souvenance de quelques tortures inouïes subies de bonne
+volonté en une de ses nuits louches de levages d’ivrognes.
+
+Ils ne sont pas tous gris d’un rêve de poète, les ivrognes.
+
+--Reine, est-ce que tu ne désirerais pas faire un autre métier?
+
+J’ai l’air du médecin qui propose l’Italie au poitrinaire pauvre.
+
+--Moi? je sais rien fiche... et je veux rien fiche. Je suis sur le
+tas... faut que j’y reste. (Elle ajoute farouche:) Je suis paresseuse,
+tu sais.
+
+Il y a quelque chose de lourd sur les épaules de cette fille, de plus
+lourd... Elle a une raison pour se réserver ainsi devant un homme
+qu’elle pourrait si facilement exploiter.
+
+Je redeviens nerveux
+
+Je m’étends sur le lit pensant que je suis sur mon divan, chez moi, à
+rêver d’elle.
+
+Je continue, impatienté:
+
+--Enfin, combien te faudrait-il pour vivre en repos... le temps de te
+reposer de ta maladie.
+
+--Me reposer? Et coucher avec toi, hein? J’ai idée que ce serait la même
+chose qu’avec les autres... ça ne serait pas plus reposant.
+
+Elle a un rire sec, odieux.
+
+--Mais je ne tiens pas du tout à coucher avec toi, ma fille.
+
+--Alors! (elle me toise) qu’est-ce que tu fais ici?
+
+--Si je te le dis, tu ne saisiras jamais les nuances... J’ai tout un
+arc-en-ciel dans l’âme à ton sujet. Des histoires de maboul? Oui, je
+l’avoue parce que ce sera plus simple. D’ailleurs c’est peut-être vrai,
+je ne voudrais pas te causer la moindre terreur et je suis fort triste
+de ne trouver que la folie pour une explication honnête. Je crois que je
+t’aime, enfin, comme si tu étais une véritable femme.
+
+Elle hausse les épaules.
+
+--Fais pas ton daim!
+
+Elle est laconique.
+
+Drôle d’idylle.
+
+--Reine, je voudrais aussi...
+
+Une voix aigre nous interrompt. Celle de la concierge qui monte et qui
+crie, dans la serrure:
+
+--Ninie, est-ce que ton type s’est barré?
+
+Je bondis.
+
+D’elle, n’importe quelle locution vicieuse me semble pittoresque.
+
+De cette mégère, je ne vais rien pouvoir entendre.
+
+J’ouvre.
+
+--Non, Madame, et je vous défends de déranger Mademoiselle quand je suis
+là. Vous allez vous taire.
+
+Je lui glisse une pièce dont je ne regarde pas du tout le millésime et
+je la pousse vigoureusement dans l’escalier.
+
+Elle s’effondre. On dirait du linge mouillé s’empilant.
+
+Et je referme la porte.
+
+--Dis donc, est-ce que tu vas faire de l’harmone chez moi à présent? On
+peut vraiment nous déranger pour ce que tu me racontes...
+
+Reine est debout, les bras croisés, les yeux en feu, elle a l’aspect
+sinistre.
+
+En voilà une qui n’est pas de l’espèce qui sont _bien gentilles_ et vous
+appellent _Loulou_. Mâtin! J’ai la sensation qu’elle va me rendre la
+gifle que j’ai donné à Mme Julia Noisey.
+
+Cela tourne mal.
+
+Je la regarde bravement, mais je tremble.
+
+--Tu as envie de me chasser parce que j’offense ta concierge, ma belle
+amie? C’est d’un bon cœur. Seulement, je ne m’en irai pas, j’ai pas
+fini...
+
+Elle va reprendre son bas noir, et rechausse son pied blanc avec un soin
+railleur, insultant.
+
+--Écoute, j’aime tes yeux et je sens que je ne puis plus m’en passer.
+Combien veux-tu me les vendre?
+
+--Rien que mes yeux?
+
+Il y a entre nous une barrière, un mur que nous ne franchirons plus, ô
+Platon!
+
+Je la condamne et je me condamne.
+
+Je ne sais pourquoi je lui ai dit cette chose folle.
+
+--Oui, je viendrai, je causerai, ou je ne parlerai pas, seulement, je
+les verrai, ils me regarderont et je te donnerai ce que tu me
+demanderas. Tu es d’ailleurs bien libre de ne pas accepter... si je te
+déplais tellement que je te fasse peur.
+
+Je n’en ai nulle envie.
+
+Et si elle me répondait que je lui déplais, il est certain que je
+sauterais dessus.
+
+Elle doit me voir comme un Monsieur capable des pires fantaisies, une
+nouvelle espèce de plaie sociale qu’il lui faudra panser au nom de la
+grande tolérance humaine... et sans joie.
+
+--Paie ou ne paie pas, fiche ton camp ou reste, ça m’est égal... Tu
+m’embêtes!
+
+J’insiste, grelottant d’effroi et de colère.
+
+--Je te déplais?
+
+--Non...
+
+Elle a un petit rire, puis tourne la tête vers moi, les yeux fixes.
+
+Elle prononce lentement:
+
+--Tu veux m’aimer d’amitié, sans doute? c’est du propre.
+
+--Et pourquoi pas? Qui m’empêche de chercher ton âme avec la mienne, au
+lieu de chercher autre chose... avec autre chose? Laisse-toi faire sans
+comprendre, selon ton habitude. Ce n’est pas pour la purification des
+vierges folles que je travaille, chérie, va rassure-toi. Je ne suis pas
+un moraliste. Je suis un vicieux qui rêve de vices plus... absolus,
+voilà tout.
+
+Je suis tout à fait fou et c’est elle qui a raison de sourire, apitoyée,
+mais ma fantaisie m’emporte si loin d’elle.
+
+Je vois, derrière cette femme qui se chausse, des ténèbres, de la fumée,
+et un désert s’étendant tout rouge, s’empourprant de la buée sanglante
+d’une lune pareille à une tête coupée, une tête sortant de l’échancrure
+trop large d’un col d’une blancheur de chaux vive.
+
+Est-ce la mort du soleil d’avril derrière le rideau rouge?
+
+Est-ce réellement des astres humains qui se heurtent dans un couchant
+funèbre, l’un éclipsant l’autre?
+
+Où suis-je bien saoul de la lie qui se répand à flots du haut de cette
+croisée condamnée par la police?
+
+Elle l’ouvrira tout à l’heure pour faire des signes mystérieux, et les
+passants monteront son échelle, une raide échelle de guillotine.
+
+Ce qui est absolument vrai, c’est que nous sommes, cette fille et moi,
+en présence, comme les deux fantômes de deux forces de jadis...
+
+... Aujourd’hui, perdues, ne se retrouvant même pas par le sens du
+toucher.
+
+Il doit y avoir d’autres sens plus _sensuels_ que celui du toucher.
+
+Ah! on ne s’échappe guère quand on porte en soi le souvenir de très
+anciens crimes!
+
+Je suis heureux de savoir qu’elle m’est destinée avant que l’idée me
+soit venue de la contraindre.
+
+Je l’aime un peu plus de toute son infamie, car la société me fournira
+des armes... si elle me résiste.
+
+Me résister? A propos de quoi?
+
+Je ne lui demande rien.
+
+C’est justement cela qui lui fait peur.
+
+--Reine! Reine!...
+
+Durant ce vertige, j’ai tourné autour de la chambre et me suis arrêté
+près de la cheminée.
+
+Là, au coin, dans un petit cadre de paille, il y a une photographie, une
+mauvaise photographie faite à la foire de Neuilly ou en banlieue, par un
+jour de décembre. On voit une tête de soldat, un affreux voyou qui a dû
+mettre, avant son entrée au régiment, un képi plus regrettable.
+
+Affreux? Non. Jeune et très quelqu’un avec son masque diabolique, ses
+yeux sournois, sa bouche grimaçant en gueule de bête carnassière.
+
+Le tigre!...
+
+Le mâle de cette femme qui ressemble à Cléopâtre.
+
+--Qui, ça? ai-je dit en désignant le cadre.
+
+--Mon frère. (Elle ajoute, plus bas:) Non, un cousin, un parent à moi.
+
+--Tu ne sais plus si c’est ton frère ou ton cousin? Drôle de parenté!
+
+--Laisse-moi tranquille. Je te dis que tu m’embêtes, à la fin!
+
+Très assorti, le couple. Un de plus, un de moins... celui-là doit lui en
+prendre au lieu de lui en donner.
+
+Je rage. Celui-là, c’est celui qu’elle aime. J’en suis sûr.
+
+Elle m’arrache la photographie et la remet sur la cheminée.
+
+Son mouvement a été si violent qu’elle m’a griffé.
+
+Et elle a une poigne, la sinistre demoiselle.
+
+--Reine chérie, je n’ai pas du tout envie de me fâcher, parce que je
+constate que vous pouvez avoir un cœur.
+
+Je ris un peu difficilement.
+
+--J’ai pas de cœur. J’ai pas le temps, tu sais... Toi, tu es riche, tu
+n’as rien à faire! mon bonhomme.
+
+--Rien à faire? J’ai à brûler ici tout l’encens que je ne peux pas
+brûler ailleurs... car elles ne m’ont pas fait peur, mes idoles, jusqu’à
+présent. Tu appelles cela ne rien faire, se sentir vivre? Éther,
+morphine, haschisch, opium ou poison plus mortel, il faut que tu
+deviennes mon _excentricité_. J’en ai tellement assez de leur petit
+centre! Je suis trop bien portant pour admettre les poisons lents en
+question; je veux goûter à tes yeux parce qu’ils iront plus vite, comme
+deux morts qu’ils sont! Il faut que je souffre, moi, pour être heureux.
+Et si je n’aime pas mon idole, je n’en n’aurai jamais peur... tu
+comprends. Reine... regarde-moi. Tu es sourde et je ne veux pas non plus
+que tu m’entendes... Il demeure convenu que je plaisante. Reine... Je
+t’adore.
+
+Elle est devant la croisée rouge, les bras tombés, la tête si blanche
+qu’elle a la réverbération d’un astre.
+
+Ses yeux font deux trous noirs au rideau. On dirait qu’ils percent la
+tête de part en part et que derrière, il y a le vide.
+
+Ses yeux communiquent avec le néant.
+
+Sa bouche est toujours dure, méprisante.
+
+Elle a peut-être la crainte superstitieuse de l’amour.
+
+L’amour est, pour elle, le dernier blasphème.
+
+--Vous avez du toupet, oui, un fier toupet pour votre âge!
+
+--Je suis très vieux, Reine, et il faut le piment des lointains mystères
+d’Égypte pour me rappeler ma jeunesse et ma force. Les filles qui
+boivent le sang des têtes coupées sur leur bouche ou celles qui jouent
+entre les pattes des tigres.
+
+--Oh, bien, non! Je ferais jamais ce travail-là, _aujourd’hui_. Avec des
+chiens, passe encore, mais des tigres... Vous pourriez me donner mille
+francs, je marcherais pas.
+
+Je me mets à rire malgré moi, à cause du mot _aujourd’hui_.
+
+Reconnaît-elle son ouvrage de jadis dans l’histoire du tigre?
+
+Elle est une pauvre petite dégénérée, ce n’est pas sa faute.
+
+Après lui avoir pieusement baisé les yeux, je jette, sous le portrait du
+soldat, le louis qu’elle ne songe pas à me demander et je m’en vais.
+
+Je ne reviendrai plus. Je me le jure en descendant son escalier comme
+ivre d’un affreux alcool qui me brûle l’estomac et me casse les jambes.
+
+Je dois, en effet, être très vieux depuis une heure.
+
+Si la belle Mathilde Saint-Clair ou la mignonne Julia Noisey me
+voyaient, elles auraient pitié de moi...
+
+... Et je donnerais les deux corps de ces deux femmes honnêtes (très
+relativement) pour que le petit pied mort de Cléopâtre soit à moi par
+l’amour.
+
+Non, je ne reviendrai plus _parce que j’ai aperçu dans la chambre de
+Mlle Léonie la photographie d’un soldat_.
+
+
+
+
+VIII
+
+OÙ ÉROS MET DEUX PERDRIX DANS LE MÊME CARNIER
+
+
+_Carnier_, je trouve ce mot d’une superbe allure, et il ne me représente
+plus du tout le vulgaire sac en question. Il suffirait d’ajouter une
+lettre à ce mot pour lui rendre toute sa lugubre valeur.
+
+Mais je n’aime pas la chasse, sport fatigant dont la brutalité n’est
+plus de notre époque...
+
+Je suis allé, aujourd’hui jeudi, voir mon amie Thilde. J’étais un peu
+triste et j’avais besoin de douces consolations.
+
+Dès mon entrée chez elle, j’ai bien compris qu’il se passait des choses.
+Ou elle avait pleuré ou elle avait trop ri.
+
+--Bonjour, ma Thilde! Vous avez les mains moites. Pourquoi?
+
+Nous nous sommes assis dans le grand canapé du salon sur lequel mon amie
+aime à prendre des poses Récamier en regardant son piano.
+
+--Louis, m’a-t-elle déclaré fort grave, vous m’avez trompée.
+
+Ce ne sont plus les maris qui savent tout, maintenant, ce sont nos
+maîtresses.
+
+L’existence va devenir intolérable.
+
+Je me suis levé vivement et j’ai arpenté le tapis de la lyre d’or du
+ministre, placée sur la cheminée, au portrait du ténor célèbre, mon
+prédécesseur, qui, grâce à sa célébrité, ne choque pas trop dans ce
+salon d’artiste.
+
+Étonnant comme le froid de l’hiver pénètre sous les portières,
+aujourd’hui, jour de réel printemps.
+
+Vent, pluie, grêle; on entend des bêtes furieuses gratter aux vitres et
+cherchant à se précipiter malgré les rideaux de tulle...
+
+Moi, je cherche une phrase et je reste court.
+
+--Thilde...
+
+Je la regarde. Elle est très belle. Toujours son expression de bouche si
+voluptueuse et comme inspirée. Ses yeux ont des halos d’ombre
+transparente. Par certains soirs clairs, la lune en a ainsi, sans motif.
+Ses cheveux sont défaits mollement. Elle porte un peignoir de velours
+très long, très ample et me paraît majestueuse. Ce n’est pas _la reine_
+(la reine, c’est toujours plus simple que cela), mais une belle matrone
+romaine prête à lever le pouce au-dessus du gladiateur.
+
+Je ne l’ai jamais vue si bien.
+
+--Thilde!...
+
+Je viens m’agenouiller humblement à ses pieds et je baise le bord de sa
+robe avec une ferveur délicate. Je suis dramatique dès que je suis
+sincère, et quand je m’en aperçois je me blague, pour fouetter ma
+sincérité d’un peu d’esprit. En somme, je suis très bien, moi aussi; je
+ne sais par cœur que mon métier d’amoureux, mais je le sais à fond. Je
+récite toutes les tirades et je donne toutes les répliques avec la même
+fougue, et comme j’ai le soin de me prendre à mes propres pièges, on
+doit croire chaque fois que je me casserai quelque chose dans la
+poitrine. J’ai, en ce moment, un mortel chagrin d’avoir froissé ma
+grande amie et je pense à l’autre, _à la seule_! Il me semble que c’est
+à elle que je vais débiter mes tirades. Alors, mensonge?...
+
+Je ne dis plus rien.
+
+Thilde me passe les doigts dans les cheveux et elle parle, reconquise
+déjà par mon humilité.
+
+--Oui, vous m’avez trompée, Rogès. (Elle m’appelle par mon nom de
+famille quand elle désire établir des distances.) Je ne vous en veux
+pas, car je n’espérais guère vous garder si longtemps. En me donnant à
+vous, je devinais d’avance que je me donnais à un homme léger, très
+vicieux,--oh! ne protestez pas!--la femme avec laquelle vous m’avez
+trompée est une épouvantable vicieuse. Je connais cette femme, elle sort
+d’ici à l’instant, c’est Julia Noisey.
+
+--La drôlesse! Elle est venue vous dire ça?
+
+Je suis ahuri.
+
+_La sentimentale_ qui poursuit le cours de ses exploits sentimentaux!
+
+Je regrette bien de ne pas avoir fait mon possible pour obtenir un duel
+du mari; cela l’aurait calmée et je ne risquais pas plus de scandale.
+
+Thilde a un sourire pénible.
+
+--Une drôlesse, soit, mais cependant vous l’avez aimée?
+
+--Ah! par exemple, non, Thilde! je me révolte. Je ne l’ai jamais aimée.
+Elle est venue se jeter dans mes bras absolument comme elle a dû se
+jeter à votre tête cette après-midi. C’est une toquée. Elle m’a fait
+toutes les grimaces, toutes les singeries, et elle m’aurait pris de
+force, je crois, si...
+
+C’est étonnant comme on nous prend de force souvent. J’ai calculé que
+durant certaine saison, et «l’_heure complique la saison_», dit le
+poète, tenez, au crépuscule, toutes les femmes, vieilles ou jeunes,
+belles ou laides, peuvent nous obtenir sans amour et, qui pis est, sans
+désir. Nous n’aurions qu’à tourner les yeux: elles s’arrangent de façon
+à ce que nous ne les tournions pas. Comme la nuit tombe, nous tombons
+avec elle. (L’essentiel serait d’allumer une lampe.)
+
+C’est égal, cette Julia est une peste. Je ne lui pardonnerai jamais
+cette infamie.
+
+Thilde a une voix navrée.
+
+--Non, je n’ai pas cru que vous me seriez fidèle. Vos livres... votre
+effrayante littérature qui vous conduit aux pires études de mœurs...
+
+Je l’arrête.
+
+--Thilde, je vous en prie, laissons ma littérature. Je ne pense pas un
+mot de ce que j’écris, vous le savez bien.
+
+J’ai dit cela d’un ton de merveilleuse conviction. Peut-être que c’est
+vrai, après tout.
+
+--Allons donc! j’ai toujours déploré votre facilité à conclure au
+vice...
+
+--Je vous jure, Thilde, que je suis chaste. Si je pouvais vous avouer le
+fond de mon âme, vous découvririez que je suis capable de respecter...
+
+--Oui, ce qui n’est pas respectable. Vous ne vous entendez bien qu’avec
+des monstres.
+
+Je suis frappé de sa logique intuitive. En effet.
+
+Je ne sais même pas aimer sincèrement cette charmante femme, un peu
+bourgeoise, cependant très digne du respect d’un véritable amour.
+
+--Voyons, ma belle chérie, je m’entends bien avec vous par moment?
+Daignez vous souvenir un peu de nos heures de tendresse, dites?
+
+Je suis assis sur un tabouret et j’ai mis ses pieds sur mes genoux parce
+que c’est plus commode.
+
+Je m’aperçois que ses pieds sont chaussés de très vilaines pantoufles en
+drap et qu’elle a marché sur leur contrefort plié. La jambe est jolie,
+mais le pli du contrefort m’agace.
+
+J’ai une nuance de sévérité pour ajouter:
+
+--Vous n’êtes pas raisonnable, Thilde, de me reprocher une folie qui n’a
+rien à voir avec... les nôtres.
+
+--Vous manquez de générosité, monsieur Rogès.
+
+--Ma belle chérie, vous manquez aussi d’indulgence. Il y a des
+récréations qui ne vous plaisent pas, et j’ai su les retrancher de nos
+jeux particuliers, rien que pour vous être agréable.
+
+Voilà au moins du respect sentant son homme du monde. On ne me traitera
+pas de _voyou_, selon l’usage. Je commence à redevenir très bien, très
+gentil. J’ai idée que notre explication va remettre les choses au point.
+Je prends, tout bas, la résolution de ne plus la trahir... avec cette
+indigne Julia. Les femmes de cette espèce sont enragées.
+
+Pauvre Thilde! Elle a de grosses larmes.
+
+--Louis, quand je vous ai cédé (phrase un peu romanesque), je ne
+comptais pas sur vous... j’espérais, seulement... puisque nous étions
+librement unis, que vous me feriez part de vos décisions.
+
+Elles sont absurdes! Si on leur disait le quart... des décisions que
+nous prenons, ou mieux qui nous prennent, elles passeraient leur journée
+(surtout la nuit) à nous faire des scènes. Comme ce serait drôle et pour
+elles et pour nous! Nous ne sommes décidés que lorsque tout est
+accompli. Nous ne savons jamais rien de _la décision_ suivante. C’est
+plus prudent, l’impromptu épargne quelquefois de grosses gaffes.
+
+--Voyons, ma Thilde, tu es trop solennelle... on dirait que tu vas
+cesser de tutoyer ton chien! On n’a pas besoin d’arrêter les aiguilles
+des montres sur les choses de ce genre, ce n’est fichtre pas la peine,
+parce que, l’aiguille arrêtée, le temps coulerait tout de même, amenant
+des heures pareilles. Oui, là, j’ai couché avec Lia, et puis avec
+d’autres, naturellement, ceci pour te faire comprendre que toutes ces
+_petites_, qu’elles soient une ou douze, ce sont autant de zéros que
+nous ajoutons à l’unité pour la mettre en valeur (Bon! Excellente image
+dont je me resservirai.) Ensuite, Thilde, je n’aime que toi et tu vas
+m’embrasser.
+
+Conclusion bébête mais nature.
+
+J’ai envie d’être nature aujourd’hui.
+
+--Alors, Louis, pourquoi ne pas m’épouser, si vous voulez me traiter
+comme une pauvre femme légitime?
+
+Je fronce les sourcils.
+
+Elle ne se doute pas du tout qu’un soir où elle m’avait exaspéré avec
+des caresses distribuées au monstre Pleyel, je lui aurais promis de
+l’épouser rien que pour avoir le droit de casser le piano.
+
+Si je lui avais promis cela, je l’aurais tenu.
+
+J’aurais certainement cassé le piano, puis je m’en serais mordu les
+doigts. Ce soir... non. Je suis lié, ailleurs, par un étrange lien
+infâme et merveilleux, qui ne me laisse plus que la liberté de la chair,
+la permission de minuit. A l’aube je rentrerai... fatigué, dégoûté,
+ennuyé, je reviendrai seul pour me retrouver avec _mon double_ dont les
+yeux, deux trous, que semblent avoir creusés les miens à force de
+regarder dans le vide, me regarderont, m’aspireront à leur tour.
+
+--Vous êtes au-dessus des femmes légitimes et je saurai toujours vous
+faire respecter... même par moi.
+
+Du lyrisme. (Il n’est pas en or comme celui du ministre.)
+
+--Vois-tu, Mathilde, je suis très malheureux. Je ne peux pas te dire
+tous mes chagrins, tu te moquerais de moi. J’ai besoin de m’étourdir, de
+brûler ma vie. Je suis un enfant malgré mon âge d’homme, et je suis
+tellement vieux. J’aime, je crois être _aimant_, puis, je n’aime plus,
+on ne m’aime plus. Je suis un gosse égaré sur le parvis d’un temple. Je
+cours après toutes les femmes qui entrent et sortent, murmurant des
+chapelets trop longs... Je cours, et ce n’est jamais ma mère, ce n’est
+jamais ma sœur, ce n’est jamais mon amie, celle-là est trop blonde,
+celle-là est trop brune, celle-là est trop petite... et des quêteuses
+passent me demandant pourquoi je pleure. (J’enrage de ne pas pouvoir
+tout expliquer, je suffoque, je pleure presque réellement.) Thilde! je
+ne suis jamais plus sincère que quand je fais de la littérature et j’ai
+dit, tout à l’heure, que je ne pensais pas un mot de ce que
+j’écrivais... je ne me reconnais plus dans la sincérité de tous mes
+mensonges. Ah! _Tu es écrite_, Thilde, comme les autres! Je pleure parce
+que la vie vraie se fait mal et fait mal, mais je ne suis pas capable de
+la refaire. Je ne peux que lui draper, aux épaules, le peplum de ma
+fantaisie. Tu n’as pas l’air de comprendre, et _Elle_ ne comprend pas
+non plus, moi aussi je ne comprends rien... (sanglot). Thilde, si tu me
+chasses, je vais tomber dans un abîme noir. Je vais tomber dans des yeux
+si grands qu’ils pourront refermer sur moi leurs paupières et que j’en
+mourrai. Ah! Thilde, protège-moi! Je ne suis plus digne que de tes
+caresses... et je fais serment de te les rendre, oui, toutes!...
+
+--Serment d’ivrogne! ajoute Thilde risquant d’être spirituelle.
+
+Je ris à travers mes larmes d’homme nerveux.
+
+--J’ai rien bu, Thilde, je t’assure... voilà près de trois heures que tu
+me tiens la coupe si haute...
+
+Ouff! Ça y est. Nous sommes au mieux. Elle m’embrasse. Cela va se
+terminer à mon entière satisfaction.
+
+J’ai déjà remarqué que la littérature, peu productive au point de vue
+argent, nous fournissait des poses plastiques qui seraient bien
+ridicules sans le panache italien et l’épée en verrouil. On est mal
+habillé à notre époque, et le chapeau tuyau de poêle ne prédestine pas
+aux apothéoses. Une phrase vous revêt quelquefois de la couleur locale
+qui vous sied. De son fauteuil ou de votre tabouret, on gagne des
+batailles sensuelles fort importantes sans se déranger de sa ligne de
+correction moderne.
+
+Je suis très partisan du balcon de Roméo; pourtant, quand il pleut,--et
+il pleut toujours ce jour-là!--c’est une fichue opération que de
+grimper. Moi, je grimpe assis dans l’ascenseur de mon cerveau.
+
+Nous avons été très jeunes, Thilde et moi, ce jour d’explication
+orageuse. Nous avons oublié le dîner, et elle a prévenu sa bonne qu’elle
+ne recevrait personne pour cause de subite indisposition.
+
+--Oui, ma fille, une migraine épouvantable, vous nous préparerez un
+souper vers minuit, un souper dînatoire. Monsieur non plus n’a pas
+faim...
+
+_Elle_ (le matin, rayon de soleil printanier et renouvelesque derrière
+des stores bleuâtres): Quand reviens-tu, Loulou?
+
+_Moi_ (du cabinet de toilette): Je ne reviens pas, je t’emmène. Nous
+allons dîner à Saint-Cloud. Il fait beau.
+
+_Elle_ (réfléchissant): Non, chéri, ce n’est pas possible, j’ai deux
+leçons aujourd’hui. La comtesse Fashi et M. Carle Duméril pour une
+répétition de musique de chambre.
+
+_Moi_ (soupirant): Toujours le monstre Pleyel. Cet animal est bien
+assommant. Enfin...
+
+Et je m’en vais seul.
+
+Pourquoi suis-je revenu dans la journée, moi qui ne fais pas deux
+visites à la fois, au moins à _la même_?
+
+Ce sont de ces tours que vous joue Éros, le chasseur, quand il chasse ou
+vous chasse!
+
+Je suis revenu tout naïvement pour proposer de dîner au restaurant parce
+que j’avais l’appétit d’huîtres entrevues chez un marchand, de mets
+bizarres et follement épicés, aussi de sauternes doux.
+
+Je suis revenu avec la tendresse d’un mari préparant une seconde
+surprise, restauratrice puisque restaurant à la mode.
+
+Je faisais déjà la carte en imagination (grossière littérature), et je
+sonne.
+
+La servante, un peu effarée:
+
+--Oh! Monsieur!...
+
+--Quoi? La comtesse Fashi est encore là?
+
+--Non, c’est... (elle hésite), c’est Madame Noisey.
+
+Ainsi, cette horreur de Julia est revenue (comme moi... nous sommes si
+vicieux!) pour torturer cette charmante créature... Toi, ma petite, je
+vais te régler ton compte, et je me décide brusquement.
+
+--Annoncez-moi tout de suite.
+
+--Pas possible, Madame ne veut pas qu’on la dérange. Elle me gronderait.
+J’ai entendu qu’elle pleurait dans le salon.
+
+Je me jette comme un fou dans le salon où l’on pleure.
+
+Je ne trouve pas ces dames.
+
+Je pénètre dans la chambre à coucher.
+
+Pièce obscure, violentes senteurs de Chypre et d’héliotrope mélangés. Je
+marche sur un corset, je m’embarrasse dans une jupe, je tombe presque
+sur le lit.
+
+J’entends, là, des soupirs, des râles.
+
+Je bondis vers l’un des boutons électriques de cette chambre où il y en
+a deux: près de la cheminée et au fond du lit.
+
+A tâtons, je presse celui du fond, en face de moi.
+
+Je fais la lumière...
+
+... Julia Noisey se tord, complètement nue, dans les bras de Mathilde,
+non moins bien habillée!
+
+Et cette chambre, si remplie de boutons électriques, ne contient ni
+fouet, ni cravache, ni canne.
+
+Reste l’esprit.
+
+Je n’en ai plus.
+
+Reste l’injure.
+
+J’en use et en abuse.
+
+Je crie beaucoup. Je casse des choses. Je déchire des étoffes.
+
+Elles sont toutes deux évanouies, selon la grande loi féminine qui ne
+permet pas à un Monsieur de demander des explications devant un flagrant
+délit.
+
+Des explications?... Ça ne me semble pas nécessaire, mais je suis
+féroce. J’en veux, moi.
+
+Ça dépasse un peu ma littérature et ma psychologie, cette histoire.
+
+Je me suis cru très malin.
+
+Je ne peux plus faire le malin du tout.
+
+Je constate et je ne comprends pas.
+
+Je parle, je hurle, je frappe du poing dans des oreillers, et je crois
+qu’au hasard une claque résonne sur des rotondités plus fermes.
+
+Je ne m’aperçois pas du tableau ravissant et bien vivant que forment la
+belle matrone romaine et la petite esclave grecque enlacées.
+
+Très joli, d’accord, mais je me sens abominablement trahi par
+l’existence et j’entends qu’on m’explique pourquoi toutes les pudeurs,
+toutes les sentimentalités, puis tous les vices, tous les mensonges. On
+me bernait, chacune à son tour, et cette femme que je voulais épouser,
+et cette guenon à qui je voulais faire l’honneur de tuer son mari.
+
+Tas de singes!
+
+La vie, encore une fois, saisit le rêve à la gorge.
+
+Moi, je rêve.
+
+Mais, elles, me trompent par toutes les réalités bestiales.
+
+--Sacré tonnerre! Répondrez-vous, ou je vous étrangle?
+
+Lia ouvre un petit œil de chat inquiet. Elle se réfugie dans les bras de
+Thilde qui se recule, sans rien ouvrir du tout.
+
+--Ah! vous vous réveillez, maintenant? Vous allez me permettre de vous
+rosser... car je vois qu’il n’y a pas d’autre leçon à vous offrir, mes
+petites bêtes.
+
+Lia, qui se souvient d’une gifle déjà reçue, met ses bras en avant.
+
+--De quoi, espèce de brutal, tu nous as trompées toutes les deux et tu
+n’as que ce que tu mérites, voilà!
+
+--D’abord, toi, tu vas me faire le plaisir de m’accompagner chez ton
+imbécile de mari pour que je lui apprenne de quel genre de sentiment tu
+te chauffes. C’est honteux, tu dépraverais un couvent de carmélite... où
+aurait déjà passé un régiment de cuirassiers.
+
+--Oui, murmure Thilde pleurante, s’enveloppant d’un drap parce qu’elle
+est la moins jeune, c’est vrai qu’elle est vicieuse et qu’elle m’a
+perdue... mais vous exagérez, Louis, comme toujours.
+
+--Répète un peu que je t’ai perdue! crie Lia lui griffant la gorge. Elle
+en a un toupet! C’est une machination, Louis, elle a dû combiner ça
+exprès pour se venger de toi.
+
+Et elle pleure.
+
+Je suis très énervé.
+
+Je ne peux pas corriger deux femmes qui pleurent, toutes nues.
+
+Je commence à avoir envie de rire.
+
+C’est ridicule ce qu’elles font.
+
+Seulement je suis ridicule d’y attacher tant d’importance.
+
+Elles ont, comme moi, des grands mots et des petits gestes.
+
+Quand elles sont montées en ascenseur, elles redescendent à pied.
+
+Tout ceci, c’est de la littérature fort ordinaire.
+
+Il faudrait avoir du génie.
+
+Et avoir du génie, c’est, généralement, se mettre à la hauteur de toutes
+les situations...
+
+Pour comble de joie, voici venir la bonne qui gratte.
+
+Heureusement qu’elle a le flair de gratter.
+
+Je me précipite (au nom des mœurs) et j’ai, enfin, une idée, en poussant
+le verrou.
+
+--Madame a la migraine, une migraine épouvantable; _nous_ ne recevons
+plus personne et vous nous préparerez, comme hier, un souper
+dînatoire... vers minuit.
+
+Il m’est littéralement impossible de demeurer en frac et en gants clairs
+plus longtemps.
+
+Elles finiraient par pouffer tout en séchant leurs larmes.
+
+... Au cours de cette petite fête, Lia tient ce joli propos:
+
+--D’abord, toi, je te défends les saletés.
+
+Et Thilde ajoute, très digne:
+
+--Si nous ne t’avions pas rencontré, mon cher, nous serions encore
+d’honnêtes femmes!
+
+La prochaine fois j’amènerai des amis.
+
+_Deux perdrix_ de cette envolée _dans le même carnier_, c’est un peu
+lourd pour un seul chasseur.
+
+
+
+
+IX
+
+«SOIS BELLE ET SOIS TRISTE»... MAIS NE FRAPPE PAS SI FORT
+
+
+Une journée d’étranges douceurs se terminant par un coup de couteau.
+
+Je suis retourné rue _Grégoire-de-Tours_.
+
+Parce que j’avais juré de n’y plus aller.
+
+Des meubles neufs, des meubles vieux, un tapis d’orient et une pendule
+en zinc, un mélange de tous les luxes et de toutes les misères.
+
+Surtout, au-dessus de tout, le fameux rideau de soie rouge.
+
+C’est toujours le sang, la tuerie, qui domine.
+
+Elle est venue vers moi de son pas souple et muet.
+
+--Je suis contente de te voir pour te remercier, a-t-elle dit
+froidement.
+
+--Alors, tu veux bien, Reine?
+
+--Non, je ne veux pas, c’est bête. On peut rencontrer des gens.
+
+Elle me parle presque en français. Je suis si ému que je tremble.
+
+--Des gens?
+
+--Des types qui te connaissent. Puis j’ai pas de toilette et je veux pas
+en faire. Je te plaque.
+
+--Reine... la voiture est en bas. J’ai pris une voiture fermée. Nous
+irons gare d’Orléans et nous ne rencontrerons personne. Tu es folle! Ou
+tu as peur que je te viole à la campagne, loin des sergots de ville.
+Toujours la pensée du monomane qui plante des épingles dans les seins,
+dis?
+
+Je ris et je me sens désespéré. Je comptais tellement sur cette partie
+de plaisir.
+
+J’étais plein d’idées chastes.
+
+Depuis ma dernière visite chez Mme Mathilde Saint-Clair, je suis plein
+d’idées chastes, je ne sais pas pourquoi.
+
+--Reine, je te jure que tu n’as rien à craindre
+
+A-t-on jamais songé à lui faire voir le ciel sans le lui faire payer de
+tout le paradis de son corps?
+
+Elle réfléchit une minute, le doigt sur sa bouche, l’œil très sombre.
+
+--Sans blaguer, hein! Ça gâterait tout Oui, là, je veux bien.
+
+Nous sommes partis.
+
+Dans le compartiment du train qui nous emporte, nous sommes seuls et
+elle risque cette singulière réflexion:
+
+--Pourquoi qu’ils sont gris maintenant les wagons?
+
+Elle est assise en face de moi, vêtue d’un petit costume en laine noire.
+Son chapeau est en paille noire avec une aile noire et une voilette
+d’une nuance ambrée lui faisant le teint plus pâle et des yeux plus
+doux.
+
+Malgré cette toilette simple, j’ai vu un homme, un rouleur de bagages,
+s’arrêter un instant comme flairant l’odeur de ses jupes!
+
+--Reine, quel est ton pays?
+
+--Je crois que c’est l’Auvergne, mais je ne suis pas bien sûre. Je suis
+venue à Paris quand j’avais seize ans avec une... (Elle esquisse le mot
+d’un geste)... de Clermont. J’étais tellement saoule en montant en
+chemin de fer, que je ne me rappelle plus la couleur des compartiments.
+Je venais d’une maison et on m’a versée dans une autre maison; puis, un
+cousin à moi, un parent, m’a retirée pour me mettre en chambre, dans mes
+meubles, et... voilà. (Elle reprend soucieuse:) Oui, je crois que c’est
+d’Auvergne, parce que j’ai été nourrie à la campagne chez une fille-mère
+en service, seulement, il y a eu des manigances rapport aux papiers. La
+police garde tout ça.
+
+Elle se tait, les lèvres mordues.
+
+J’ose lui demander, plus bas:
+
+--Te rappelles-tu ton premier amant?
+
+Elle répond, l’œil un peu étonné:
+
+--Non.
+
+--Tu bois beaucoup, Reine, dans... ta profession, cela te fera mal.
+
+--Je bois beaucoup, mais je ne me saoule jamais, il m’en faut trop.
+Maintenant, y a des types qui... (elle s’arrête).
+
+Elle étire ses gants, s’arrange les ongles avec soin. Ses mouvements
+sont souples et brusques. Elle a des mains larges de paumes et longues
+de doigts, mais très fines du poignet. C’est une race inconnue à nos
+parisiennes de papier mâché, si croulantes au déballage, toujours prêtes
+à ramasser leurs formes comme avec une cuillère.
+
+Elle a une petite bague en argent ornée d’une petite croix. Ce n’est ni
+un bijou faux, ni un bijou cher. Elle semble y tenir, car elle la
+retourne plusieurs fois pour que la croix soit bien droite au milieu de
+sa main.
+
+--Reine, es-tu contente?
+
+--Moi, je ne suis jamais gaie.
+
+--Je ne te veux pas gaie, au contraire. Sois belle et sois triste...
+tout à ton aise.
+
+--Vous savez. Ça ne m’empêche pas de savoir faire rire le monde.
+
+Cette phrase, si vulgaire lue en le sens où les gens vulgaires
+l’entendent, devient immense quand on songe à la lire en le sens du mot
+Monde, c’est-à-dire du globe entier.
+
+Oui, elle est la dispensatrice des rires du Monde, et c’est pour cela
+qu’elle ne peut plus rire.
+
+Oh! comme je me crois bon, tendre et dévoué! Comme je n’avais pas encore
+vu que le ciel était bleu, les arbres d’un vert léger, les toitures des
+villas bourgeoises ridicules au soleil!
+
+J’apprends des vérités premières qui me font apprécier, à leur juste
+valeur, les derniers mensonges des civilisations.
+
+Je suis heureux de constater un malheur irrémédiable.
+
+J’ai toute l’eau du sadisme à la bouche.
+
+Et je la crache, par la portière, sur une coquette maison qui passe en
+dessous.
+
+--Reine, ta chambre te plaît? Pourquoi ces affreux rideaux rouges?
+N’aimerais-tu pas du damas jaune?
+
+--Non, merci, mes clients se trotteraient. Le jaune c’est pas l’usage.
+Puis quand ma garce de concierge ira vous faire casquer comme l’autre
+jour, faudra l’envoyer à la balançoire, vous avez eu tort de lui donner
+une pièce, vous savez, elle rappliquera souvent. Elle plumerait une tête
+chauve, celle-là.
+
+--Elle a bien fait, ma chérie, mais ce n’est donc pas toi, l’auteur de
+cette petite lettre amusante?
+
+Et je lui passe ce billet écrit en style connu:
+
+ «Mon gros chat,
+
+ «J’ai besoin de cent balles pour avoir des nippes.
+
+ «A toi de cœur,
+
+ «Ninie.»
+
+Dédaigneuse, elle déchire le billet et le jette par l’autre portière.
+
+--Moi, j’écris jamais à personne et si j’écrivais je ne signerais pas
+Ninie... pour vous.
+
+J’ai le cœur dilaté.
+
+--Comment signerais-tu?
+
+Elle se tait.
+
+Cela lui coûterait beaucoup de l’avouer, puisqu’elle est _en exil_.
+
+--Sur les cent francs, elle a gardé sa moitié, ajoute-t-elle revenant à
+des pensées plus terre à terre.
+
+--Et tu n’as pas réclamé?
+
+--Non. Je lui dois _le foin_ (et elle rit, de son petit rire muet, en
+dedans), vous savez, _le foin_?
+
+--Tais-toi! (J’essaye de réagir, en riant à mon tour, par une
+plaisanterie dans le ton de l’idylle.) Enfin, où il n’y a rien l’âne
+perd ses droits, ce me semble. Tiens! Reine, cela m’ennuie de ne pas
+avoir un petit morceau de toi plié dans du papier... cette lettre...
+
+Elle hausse les épaules.
+
+--Pour ce que ça te servirait, mon pauvre garçon!
+
+--Dis donc, tu ne me prends pas du tout pour un homme.
+
+--Pas ma faute si vous êtes maboul.
+
+--Il est nécessaire d’agir en rustre pour te paraître raisonnable. C’est
+drôle...
+
+--Oh! ça viendra. Vous finirez comme les autres... Mais vous voudriez
+bien m’acheter de l’amitié avant.
+
+Cette idée bizarre de prononcer amitié pour amour!
+
+Nous descendons sans regarder le nom de la gare.
+
+Une allée de verdure; la Seine, au bout.
+
+Nous filons très vite. Elle a des mouvements prestes d’animal plus
+libre.
+
+On entend chantonner des laveuses qui battent du linge au bord du
+fleuve.
+
+Reine s’arrête, admire.
+
+--En voilà des chemises! Moi, j’en mets pas, c’est trop salissant.
+
+L’eau du fleuve est lisse comme une plaque de métal et paraît s’enfoncer
+lourdement en faisant baisser les deux rives sous son poids.
+
+Un chemin de halage, des arbres penchent, et de temps en temps, une
+péniche passe, chargée de pierres ou de tonneaux, sifflant, soufflant,
+l’air d’une sirène trop grasse.
+
+J’ai mis mon bras autour des épaules de Reine pour qu’elle ne les hausse
+pas toutes les cinq minutes en ayant un regard ironique. Je m’appuie un
+peu. Elle n’a pas la sensation du fardeau et j’ai tout à coup très peur
+qu’elle soit plus forte que moi.
+
+--Est-ce que je te fatigue?
+
+--Si tu veux que je te porte...
+
+Je suis furieux, brusquement.
+
+--Reine, tu es une sale bête, et je te défends de me toucher.
+
+Elle se croise les bras sans une syllabe; elle regarde l’eau et n’a pas
+entendu.
+
+--Mon Dieu! Reine, ma petite reine de douleurs! J’étais fou. C’est moi
+qui salis tous les reflets, toutes les clartés, tout le ciel avec mes
+pensées obscures. Pardonne-moi, Reine chérie, ou flanque-moi des gifles,
+je le mérite. Et tant mieux si tu es la plus forte. Puisque tu marches
+volontairement courbée sous toute l’existence, c’est que tu en as reçu
+la mission. Tu dois expier des gloires farouches. Si je comprends pour
+toi, de quel droit vais-je t’accuser? Ne me garde pas rancune, dis?
+
+Un petit frisson de sa bouche, ses yeux qui se ferment, mais elle se
+tait.
+
+--Je voudrais bien t’avoir fait de la peine aussi... Reine!
+
+Je boude.
+
+Nous marchons un moment silencieux.
+
+--Alors, vous écrivez des livres? Faudra m’en prêter un. Je vous le
+rendrai.
+
+Je remets mon bras sur ses épaules
+
+--Tu lis donc quelquefois?
+
+--L’hiver... en attendant... (Elle hésite.) Pour ne pas avoir envie de
+bâiller toute la nuit. J’ai déjà lu les _Trois mousquetaires_, la _Dame
+aux Camélias_ et (elle cherche) des chansons de Monsieur _Frédéric_ de
+Musset.
+
+Je suis un peu interdit.
+
+Je ne lui prêterai pas de livres.
+
+--Frédéric de Musset... Tu ne te trompes pas, bébé?
+
+--Non. C’était des vers, je me rappelle bien, un petit livre tout mince:
+_L’Examen de Flora_.
+
+Ouff! Je suis au bout de ce mignon calvaire intellectuel. Il y a là une
+croix. Arrêtons-nous. Je m’étends dans l’herbe, au bord de l’eau, et je
+cache mon visage dans mes bras.
+
+Je suis honteux; ce n’est pas à cause d’elle.
+
+Reine est assise sur une grosse pierre. Elle s’amuse à lancer des petits
+morceaux de joncs qui font flèches.
+
+Un grand silence.
+
+Une torpeur peu à peu délicieuse et un rêve:
+
+Cléopâtre sur la proue de sa trirème. Le petit nègre tient le parasol
+éclatant, des esclaves accroupies brûlent des parfums dont la nuée
+légère estompe leurs membres nus. Un homme, ivre du soleil et du vin
+qu’on lui fait boire, est couché aux pieds de la jeune reine et laisse
+pendre une de ses jambes dans l’eau. Cet homme est pâle. Il a l’air de
+mourir chaque fois que Cléopâtre se tourne vers lui. Elle se tourne vers
+lui, mais elle ne le regarde pas. Ses yeux ont la fixité des yeux
+d’idole et ne voient point. Je crois que cet homme est très malade. Il
+est couvert de cicatrices. Il a enlevé l’étoffe de pourpre qui le
+couvrait, posé une cuirasse d’or et des armes. Il ne lui reste, au cou,
+qu’une espèce de carcan de métal où étincellent des gemmes énormes. Ce
+n’est pas un esclave, car il a la peau blanche et soignée des patriciens
+qui vont aux étuves. Ce n’est pas non plus un simple soldat. Il serait
+déjà mort de toutes les blessures qu’il a reçues. Ni beau ni laid, il a
+le profil accusé des volontaires, le menton fendu et la bouche mince des
+voluptueux cruels. On devine son habitude de dompter ou des chevaux ou
+des hommes. Seulement, sous le charme, à son tour, d’un dompteur plus
+féroce que lui, le malheureux se laisse aller au fil de son plaisir.
+
+La barque glisse et s’éloigne, emportant les esclaves qui brûlent des
+herbes odorantes, les mains levées.
+
+Je suis réveillé par une phrase de Reine:
+
+--Voilà des types nus avec une corde.
+
+--Hein! des hommes nus?
+
+Je bondis et la saisis à la taille pour la défendre contre les soldats
+de César.
+
+Il s’agit seulement de hâleurs qui passent un bateau rempli de fumier.
+Reine les suit des yeux.
+
+--Ça t’amuse donc bien les hommes nus?
+
+--Ceux-là sont solides, tu sais. (Elle baisse la tête, sournoisement.)
+Vous me prêterez un livre, n’est-ce pas?
+
+--Oui, et ça t’embêtera ferme, je t’en préviens.
+
+--Vous racontez des histoires de femmes, d’amour... il y a celle de
+votre ancienne, hein?
+
+--Il y a tout excepté toi, ma chère. Marchons plus vite.
+
+La vue de ces torses de hâleurs m’a un peu troublé. J’ai la tête lourde.
+Il me semble que j’ai bu quelque chose.
+
+J’essaye de lui faire dire son histoire à elle.
+
+Je m’aperçois qu’elle n’a pas de souvenirs, pas de mémoire. Tout est au
+présent.
+
+Elle a été battue peut-être étant petite fille, battue ou trop aimée,
+elle ne sait plus très bien. Elle a vécu dans une usine et connu des
+métiers fatigants, ajoute ceci, d’un ton calme:
+
+--Je pouvais pas suffire à ces garçons de la forge. Ils étaient sept
+après moi tous les soirs.
+
+Je réponds, philosophiquement.
+
+--En effet.
+
+Silence. Crépuscule. Un oiseau chante.
+
+--C’est doux comme du lait à boire, la campagne, murmure-t-elle de sa
+voix sourde, si dure.
+
+J’entoure sa taille de mon bras et nous cherchons une auberge, pour
+dîner.
+
+Un instant, sous des branches fleuries, des branches de pruniers qui
+sentent l’amande, elle tressaille:
+
+--J’ai vu un crapaud, tiens, là. Il va sauter.
+
+--Si tu levais la tête, tu ne verrais que des fleurs. Pourquoi
+marches-tu la tête basse?
+
+Elle lève le front, rencontre le mien, penché sur elle.
+
+Nous nous regardons, éperdument effrayés l’un de l’autre, sans un geste.
+
+--Eh bien, quoi! fait-elle de son ton sourd, impatient. Quand nous
+resterions là toute la vie, à nous pourrir...
+
+Quelle admirable précision de langage!
+
+Aucune femme n’a si bien dit en un pareil moment.
+
+--Reine as-tu pleuré quelquefois?
+
+--Je pleure jamais, pas la peine. Voyons... Viens-tu?
+
+--Embrasse-moi, dis?
+
+--Je sais pas embrasser. J’ai horreur de ça. C’est inutile.
+
+--Tu n’embrasses pas tes amants... ou ton amant?
+
+--Ah bien! Il vous en a une santé, lui! (Elle éclate.) On ne perd pas
+son temps à ces bêtises... C’est bon pour les vieux.
+
+--Reine, pour les vieux? Qu’est-ce que tu racontes?
+
+--Mais oui... quand on est jeune, on est toujours plus pressé, et ce
+n’est pas pour traîner la chose dans ces bagatelles. Viens-tu ou je te
+lâche... à la fin!
+
+Je tiens les poignets de Reine, mais je sens que c’est elle qui me
+lâchera si elle veut.
+
+J’attire doucement son corps souple et elle rejette la tête en arrière
+comme quelqu’un qui a peur des soufflets.
+
+Elle n’aime pas ça. C’est avouer qu’elle se garde pour un autre. Ou elle
+n’aime rien, et je voudrais bien savoir.
+
+--Pas même un petit baiser honnête, Reine?
+
+Je fais la cour à cette prostituée, absolument.
+
+Très forte, la reine d’Égypte! Elle me maintient à distance de ses bras
+devenus rigides. Tout son corps souple est tendu en barre de fer qu’on
+ne tordra pas sans sa volonté.
+
+Je ne lutte pas. Il est peut-être plus habile de ne jamais risquer le
+combat définitif.
+
+J’en sortirai brisé certainement, sous tous les rapports.
+
+Et puis, j’ai des idées chastes, aujourd’hui.
+
+--Non, pas de bêtises, dit-elle d’une voix irritée. Si vous voulez que
+ce soit comme avec les autres, il n’y avait guère besoin de venir
+jusqu’ici... j’ai mon lit, là-bas. Fallait vous en servir!
+
+--Oh! Reine... taisez-vous!
+
+Nous allons, de nouveau silencieux, jusqu’à l’auberge du bord de l’eau.
+
+Des étoiles et des friselis dans les branches. Toute la suave odeur de
+l’amour monte de la terre parce que des bêtes inconnues, sous nos pieds
+qui les écrasent, sont accouplées.
+
+Nous entrons. Il y a des tonnelles et on nous fait traverser un
+jardin...
+
+Reine s’assied, ôte son chapeau, rectifie les lignes de son bandeau
+impérial.
+
+--Que voulez-vous manger?
+
+--Je m’en fiche.
+
+--Et boire?
+
+--Du cognac.
+
+Aïe!... Soit. Ce sera peut-être plus drôle.
+
+J’avais raison de penser que ce serait drôle de voir dîner la reine
+d’Égypte. Elle ne touche pas au pain, ni à l’eau, ni aux légumes. Elle
+mange avec une rapidité singulière, des gestes prompts et narquois
+d’animal qui se moque de vous. J’ignore ce qu’on nous sert, elle a l’air
+de fort peu s’en soucier, mais elle dévore des viandes qui ne sont pas
+cuites. Je suis au _Jardin des plantes_.
+
+Elle ne redevient femme qu’en présence d’un saladier de fraises.
+
+Petit gloussement de joie.
+
+Toutes les fraises y passent, sauf deux, qu’elle m’octroie sur une
+feuille.
+
+Elle verse le reste du cognac dans le saladier, en redemande.
+
+--Vous voulez encore des fraises?
+
+--Non, du cognac. Il est beaucoup moins fort que celui de ma concierge.
+(Elle a une mine de vierge offensée.) tiens, goûte, il sent le muscat!
+
+Je goûte, fais une grimace. Cela doit être de l’alcool à 96 degrés.
+
+Elle réclame des chartreuses vertes pour étendre le goût du muscat.
+
+Il faut lui rendre cette justice, c’est qu’elle est très calme et que
+son langage demeure aussi... châtié que de coutume.
+
+Comme je ne bois pas ma chartreuse, elle me la vole en me disant:
+
+--Ça te ferait mal.
+
+Ça m’humilie et m’intéresse prodigieusement. Qu’est-ce qu’elle va
+devenir quand elle sera grise, car elle va se griser, c’est clair.
+
+Je lui prends le pied sous la table.
+
+Elle me regarde fixement, met la main sur son couteau.
+
+--Finis, toi, ou je me fâche.
+
+Ses yeux sont illuminés comme ceux d’une panthère à la chasse.
+
+Je me lève, en m’éventant de ma serviette, parce que je suis un peu
+inquiet.
+
+Si j’abandonne la partie tout de suite, je vais être ridicule, et si
+j’insiste, elle est capable de me piquer, du bout de ce couteau, rien
+que pour s’amuser, bien entendu.
+
+«Le tremplin». «La force dynamique de la passion». Toutes les belles
+phrases de Jules Hector me hantent le cerveau, seulement je n’en suis
+pas plus fier. Durant cette saison chaude, l’heure complique les
+panthères, et ce petit dressage en liberté pourrait bien finir par un
+repas plus substantiel dont mon humble personnalité serait le plus bel
+ornement.
+
+--Ma petite amie, je suis très doux, moi, je ne sais pas jouer du
+couteau, n’ayant jamais été souteneur de ma vie, ce que je regrette.
+Lâchez cela, ou vous allez m’éborgner.
+
+Je veux saisir son poignet.
+
+Elle me plante son couteau dans le bras.
+
+Je suis tellement étonné que je n’éprouve aucune douleur.
+
+Je la regarde. Elle est toute pâle.
+
+Je regarde ma manchette. Elle est toute rouge et le sang ruisselle sur
+la nappe.
+
+A présent cela me fait souffrir un peu, parce qu’elle vient de retirer
+le couteau.
+
+--C’est bête, Reine, on va causer et s’extasier là-dessus... c’est très
+bête. Aidez-moi vite à nettoyer le sang. Nous ne sommes pas en Égypte
+ici.
+
+Machinalement elle prend les serviettes, les mouille, et arrange des
+compresses.
+
+--Vous pouvez me dénoncer, je ne me plaindrai pas!
+
+Ce mot _dénoncer_ est impayable dans sa bouche. De quoi suis-je
+complice, mon Dieu?
+
+--Tu es une sotte. Je n’aime pas plus les histoires de police que toi,
+et une jolie femme a toujours le droit de se... défendre.
+
+--Je serais contente d’aller en prison.
+
+Mon bras est enveloppé. Il me semble très lourd.
+
+--Pourquoi serais-tu contente d’aller en prison, espèce de folle?
+
+Elle s’accoude, songeuse.
+
+--Vois-tu, faut jamais me parler de couteau, ni de mon petit homme.
+
+Je frissonne des pieds à la tête.
+
+Il fait frais sous cette tonnelle sombre.
+
+--Quel petit homme, dis?
+
+--Je ne suis pas grise. Je ne suis jamais grise. C’est le premier coup
+de surin que je fiche, et ça m’a produit un effet... j’aurais pas cru.
+Est-ce que ça t’a fait mal, _à toi_?
+
+--Non. Pas au bras, toujours. Ta dernière virginité? Merci. On donne ce
+que l’on peut, ma fille. Il est donc en prison, le petit homme, et tu
+voudrais le rejoindre?
+
+--Oui. (Ses yeux longs se ferment langoureusement, elle s’étire, dans un
+bâillement sourd.) On l’a emballé parce qu’il a fait la même chose pour
+moi.
+
+--Celui en soldat sur ta cheminée?
+
+--Tu es un malin... mais je ne suis pas grise. La fois du portrait, il
+était encore au régiment. Il en est sorti. Puis, on s’est battu devant
+ma porte, et il a éreinté un client. Nous avons été des tas pour
+témoigner. Maintenant, la police me surveille parce que j’ai dit que
+c’était moi qui lui faisais son truc.
+
+Elle achève sa chartreuse et se mord les lèvres.
+
+Ce que je sens bien, en ce moment, c’est que je rendrais volontiers le
+coup de couteau au _petit homme_.
+
+Nous rentrons par un train bondé. Reine demeure muette, heureusement.
+Elle a sommeil. J’ai des élancements furieux dans le bras.
+
+A Paris, impossible de trouver une pharmacie ouverte. Il est trop tard.
+
+Je reconduis Reine chez elle.
+
+Avant de disparaître sous le porche de son palais, la princesse se
+retourne, indifférente.
+
+--Tu es un bon garçon, tu n’as pas gueulé. Bonsoir.
+
+Je crois qu’elle m’estime. C’est toujours ça.
+
+Et je m’en vais me coucher pour avoir la fièvre toute la nuit.
+
+--... _Sois belle et sois triste... mais ne frappe pas si fort une autre
+fois, dis?_
+
+
+
+
+X
+
+MADAME ET MÈRE
+
+
+--Monsieur! je ne peux pas empêcher cette dame d’entrer... puisqu’elle
+dit qu’elle est votre mère.
+
+Sursaut.
+
+Ma mère chez moi? J’ai envie de passer par la fenêtre.
+
+Je considère la carte que Joseph me présente, cérémonieusement.
+
+Je lis en très petits caractères, timbrés d’une minuscule couronne:
+
+ Madame Marie-Louise-Antoinette de Rogès
+ née de la Paillerie
+
+En comptant bien: une impératrice, une reine et une comtesse issue de
+marquise par-dessus le marché. Voilà beaucoup de grandes dames pour
+venir voir mourir un pauvre diable d’homme de lettres, lequel,
+d’ailleurs, se porte à merveille.
+
+Joseph, qui n’a jamais vu ma mère, est sens dessus dessous et se confond
+en excuses: effet du petit carton timbré.
+
+Moi qui, par hasard, connais cette dame, je m’allonge sur mon divan, et
+j’essaye de refaire le mort.
+
+J’ai le bras en écharpe, comme à la suite d’un duel sérieux. (Le seul
+duel sérieux de ma vie!) Depuis quinze jours je me promène ainsi, parce
+qu’une fièvre de printemps a envenimé le joli coup de couteau de
+Cléopâtre. Peu s’en est fallu qu’il ne me joue le tour du fameux aspic.
+Je n’avais pas soigné cela. Un matin, cela s’est mis à me mordre. On a
+dû chercher un médecin et des fioles. Ce sont les fioles qui m’ont rendu
+malade. Des amis sont arrivés, compresse perfide; Andrel a rédigé une
+note, Massouard a raconté un accident de voiture, et Jules Hector s’est
+réservé en des phrases hermétiques.
+
+Maintenant le canard vole, vole... On parle d’un véritable combat
+singulier. Je suis tombé sur une vitre brisée poursuivi par un mari
+vengeur. J’ai reçu un coup de couteau japonais, histoire de jupes. On
+prétend même que, revenant du théâtre... Ça, c’est l’attaque de Joseph,
+l’attaque nocturne. Il y tient!
+
+Hier, Noisey _et sa femme_ sont venus poser des cartes. Mme Saint-Clair,
+oubliant _nos_ griefs, écrit des lettres éplorées, et, bien entendu, la
+seule qui aurait dû venir, Cléopâtre, n’est pas venue. Elle dort entre
+les pattes d’un tigre probablement.
+
+Je suis d’une humeur massacrante et j’en profite pour ne recevoir
+personne.
+
+Mais Madame et Mère est entrée.
+
+Ce n’est pas celle-là qu’on empêchera jamais d’entrer quelque part.
+
+Elle pénètre de hautes allures, comme les chevaux de sang.
+
+Et elle a sa robe couleur d’alezan brûlé.
+
+Oh! la famille!...
+
+La comtesse de Rogès, mon honorable mère, est une femme de cinquante
+ans, très grande, très mince, qui marche sur des roues dissimulées.
+Sérieusement, je ne me rappelle pas lui avoir vu faire un pas humain.
+Elle avance ou elle recule, dirigée par le pouce de la providence ou de
+la fatalité, mais elle ne lève pas les jambes... Non! elle n’a jamais
+levé les jambes.
+
+Je lui fais une visite solennelle, chaque fois que le retour du premier
+janvier attendrit les foules. On échange des nouvelles de ses santés
+respectives, deux phrases aigres-douces sur l’immoralité des temps ou la
+bêtise de nos édiles qui dépavent les rues. On s’embrasse sur le front
+en prenant des précautions pour ne pas être contaminé, elle, par l’amour
+du vice, moi, par la haine de ce même produit de toutes nos
+civilisations, et on constate, périodiquement, que l’abîme se creuse de
+plus en plus, jusqu’à devenir _insondable_, selon son expression
+superfétatoire. Ma mère habite un hôtel assez coquet près de Passy. Elle
+y reçoit des gens très vagues qui ont, côté des dames, des panaches de
+corbillard, et, côté des hommes, des cannes à pommes de rampe. J’ai
+remarqué que, dans ces familles reçues chez elle membres à membres
+estimables et soigneusement épluchés, les enfants, garçons ou filles,
+naissaient tous à l’âge de quarante-cinq ans.
+
+Ça m’a bouché un peu l’horizon de Passy.
+
+J’ignore les occupations de ma mère. Je crois qu’elle joue aux revers de
+fortune. Elle perd des procès et fonde des ouvroirs. Elle soigne les
+aveugles qui sont aussi paralytiques et chasse, à coup de mouchoirs
+ourlés de deuil, les ferments de toutes les corruptions.
+
+Les journaux parlent d’elle quand il y a une épidémie.
+
+Ceci pour l’extérieur.
+
+Intérieurement, elle prie Dieu de bénir ses haines.
+
+Car elle a des haines formidables.
+
+Elle en a deux principales qui suffiraient à chauffer les deux
+locomotives d’un express.
+
+Elle abomine ma tante, Mme Chasel, et déteste mes livres.
+
+Très réellement née de la Paillerie, elle a non moins réellement fait
+mourir mon père et son époux, le comte de Rogès, par l’abus de sa pudeur
+et des petits cierges brûlés à l’église en l’honneur de la conversion de
+ce brave homme, un peu porté, malgré lui, sur le _tutu_ des danseuses.
+
+Elle m’a pourvu d’un conseil judiciaire.
+
+(Heureusement! Car j’ai pu apprendre un plus noble métier que celui des
+armes.)
+
+Et elle m’a fiancé, dans l’austère salon de son cœur, à une jeune
+provinciale pieuse.
+
+Ce sont là des vétilles.
+
+Je ne lui reproche que sa haine féroce contre ma pauvre tante.
+
+Cette haine date du jour où j’eus l’idée originale d’enlever la
+charmante sœur de mon papa.
+
+(Entendons-nous. Comme j’avais dix-sept ans et que je sortais du
+collège, la raison serait de supposer que c’est ma tante, alors âgée de
+quarante ans, qui m’enleva.)
+
+Mais ceci n’autorise personne à la mésestimer. Au contraire...
+
+Le souvenir de ce voyage en Italie m’est encore cher. Il fallait me
+récompenser de mes _brillantes études_, de ma sagesse, et je ne sache
+pas qu’on puisse mieux récompenser un garçon de dix-sept ans que par la
+folie.
+
+Ma tante! Bien bizarre créature. Une héroïne de la Fronde descendue de
+son cadre, extrêmement dévote, extrêmement sensible à toutes beautés
+profanes, violente, désordonnée, romantique, et pleine de petits soins
+pour sa toilette. Elle était tellement coquette qu’on ne s’en apercevait
+pas tout de suite, et elle aurait allumé un couvent de capucins rien
+qu’en tirant ses jarretières: un geste qu’elle avait d’attraper, sur sa
+robe, un pli, entre le genou et la ceinture, un petit geste
+irrésistible.
+
+On la trouvait pleurant à chaudes larmes devant des crucifix, puis elle
+se retournait, brusquement, pour administrer des taloches à ses filles
+de chambre, ou à son neveu.
+
+--Loulou! je parie que tu viens de faire des cigarettes avec mon papier
+à frisure?
+
+(Un papier brun clair, imitant divinement le tabac, exquis de goût...)
+
+--Non, ma tante.
+
+--Tu mens!...
+
+--Oui, ma tante.
+
+Alors, vlan!... j’en recevais.
+
+J’allais chez elle tous les dimanches pour perfectionner mon éducation
+religieuse. Elle me faisait m’agenouiller sur un pouf de damas bleu que
+je vois d’ici, un pouf orné d’une levrette héraldique arrondissant une
+patte en queue de cruche autour d’un blason naïf. Là, je disais, mains
+jointes et paupières baissées, de ferventes prières et je récitais les
+commandements de Dieu. Durant ces exercices, ma tante s’habillait, se
+frisait, tirait ses jarretières de son petit geste sournois. Elle
+n’était pas jolie, seulement douée d’un charme diabolique, avec une
+figure zigzagant en rictus passionnés, des yeux de braise, une chevelure
+miraculeuse. Elle possédait une fille très laide, un peu bossue, qu’elle
+destinait à une prise de voile et qui préféra épouser un juif. (Encore
+un scandale de famille! Le sentiment de la dignité étant toujours très
+vif, chez nous, ma tante songe à la déshériter de la quotité disponible
+à cause de cette... mésalliance.)
+
+Mon oncle mourut en jouant aux cartes, d’une congestion, après un bon
+dîner.
+
+Cette fin subite impressionna et exalta terriblement la nerveuse dévote
+qui voulut m’apprendre à jeûner dès ma dixième année.
+
+Nous passions des heures les genoux sur des planchers froids, sans
+collation, et au dessert du dîner, le soir, nous avions tous des crises
+de larmes; nous nous embrassions entre parents et domestiques, parce que
+la moindre liqueur nous incendiait le cerveau, naturellement.
+
+De la rigidité de ma mère, une sainte de bois, aux fantaisies espagnoles
+de ma tante, une sainte de carton, j’errais en des alternatives cruelles
+pour mes instincts de jeune mâle. Ma mère ne m’embrassait jamais,
+désirant ne pas développer ces mêmes instincts, et ma tante, après les
+gifles, me caressait vraiment trop.
+
+Vers douze ans, l’internat me permit de fumer de vraies cigarettes en
+des coins moins parfumés que le cabinet de toilette de Mme Chasel, mais
+où je respirais plus... virilement, et je commençais à rendre les gifles
+à tous mes camarades.
+
+Seulement, il y avait les vacances.
+
+Oh! les vacances.
+
+Une petite propriété, en Poitou; un parc, des arbres, des prairies, et
+des vaches rousses dont la vue me rendait fou de malice.
+
+Je transformais le parc et la prairie en domaine de Gustave Aymard; les
+vaches rousses étaient les indiens. Il y en avait une, la plus grosse,
+qui avait fini par savoir son rôle: dès qu’elle m’apercevait, elle
+imitait le cri de Bas-de-Cuir et saccageait des buissons.
+
+Dans la maison, je demeurais plus calme. Je me contentais de déchirer
+les rideaux du salon ponceau pour me faire une étole et parodier la
+messe.
+
+Ma tante grondait, pleurait, riait, me tirait les oreilles, tirait ses
+jarretières, me comblait de caresses ou de friandises.
+
+Elle m’était nécessaire comme le fouet est utile à la toupie qui est en
+train de tourner mal.
+
+Cette veuve, encore jeune, très surexcitée par les pratiques
+religieuses, un des meilleurs aphrodisiaques connus, me prenait souvent
+sur ses genoux et me racontait ses tourments:
+
+--Loulou, est-ce que tu m’aimes?
+
+--Oui, ma tante!
+
+(Baisers, caresses, et lissage de mon col marin sur mes épaules.)
+
+--C’est que je n’ai que toi, pour me consoler. Ma fille ne m’aime pas.
+C’est une _renfermée_. Tu vois qu’elle ne m’a même pas écrit le jour de
+ma fête!
+
+(Sa fille était aux Ursulines.)
+
+--Pourquoi ne la fais-tu pas venir ici? On s’amuserait mieux.
+
+--Non... elle est trop grande. Et tu es déjà un garçon... Je parie que
+tu as encore fumé?
+
+--Oh! Si on peut dire, ma tante! Tiens, sens toi-même.
+
+(Ma bouche sur la sienne.)
+
+--Tu sens la fraise... c’est drôle. Non, tu n’as pas fumé.
+
+--Là! Tu es contente. Dis donc? Est-ce que tu me donneras l’attirail de
+pêche pour aller à la rivière?
+
+--Jamais de la vie! Tu n’aurais qu’à glisser sur le bord qui est
+argileux. Je te défends d’aller là.
+
+--Tante, c’est embêtant, mais tu me défends toujours quelque chose!
+
+--On ne dit pas _embêtant_. Ah! Ils sont propres vos collèges. Tu nous
+rapportes des expressions!
+
+--On ne peut pas dire: _embêtant_. Bien, je m’ennuie, là!
+
+--Tu t’ennuies, chez moi! Avec moi qui fais tes trente-six volontés?
+
+--... Pas fumer, toujours.
+
+--Mais ça empeste mes tentures, et tu sauras, plus tard, qu’on ne fume
+jamais devant une femme.
+
+--C’est donc pour ça que les Messieurs sont toujours dehors!
+
+Et de bouder.
+
+Elle me retraçait des tableaux affreux où la fumée causait les pires
+catastrophes et développaient des cancers sur la langue des gens.
+
+Je tirais la mienne.
+
+--Tiens! j’ai fumé toute la matinée derrière toi. T’as rien vu, rien
+senti et regardes-y voir si j’ai un cancer!...
+
+Ensuite, elle me parlait de notre sainte mère l’Église, de mes proches
+confessions, des enseignements, si poétiques, de saint Augustin, son
+auteur favori. («_Tout ce qui finit est trop court._»)
+
+Ça durait des heures, et on se faisait des serments comme des amoureux.
+
+--Tu épouseras ma fille et nous demeurerons ensemble toute la vie!
+
+--Oui, mais ta fille est bossue, tante. Moi, ça m’emb... pardon, ça
+m’ennuie. On se moquerait de moi, au collège.
+
+--Nigaud! Tu auras quitté le collège! Tiens... tu ne m’aimes pas.
+
+Là-dessus, attendrissement, baisers prolongés, et mon jeune corps de
+félin exaspéré se tordait entre ses bras jusqu’à ce qu’il eût trouvé une
+certaine détente nerveuse que je m’imaginais être le début d’une
+effroyable maladie. (Au collège, ça se passait tellement d’une autre
+façon!)
+
+Quand j’eus quinze ans, un matin qu’elle m’avait giflé trop fort, je lui
+sautai à la gorge et je la mordis cruellement en lui disant des vilains
+mots appris dans les endroits où j’allais fumer les cigarettes du
+collège. Ce fut une scène terrible. Elle me renvoya chez ma mère.
+
+Je devins mélancolique.
+
+J’eus des crises de larmes, moi aussi.
+
+Puis une envie lâche de me faire prêtre.
+
+Puis ma tante, _sur le conseil funeste de ma mère dont j’entravais la
+vie mondaine_, me rappela.
+
+A partir de ce moment, tout se passa mieux. Il nous semblait que
+quelqu’un nous eût accordé la permission.
+
+Vers dix-sept ans, après les brillantes études, le voyage en Italie.
+Tous les deux, ma tante et moi, nous nous mîmes en tête de ne plus
+revenir. Nous avions assez de la vie de famille. Nous restâmes un an
+absents, oubliant de donner de nos nouvelles, et je ne revins que parce
+que je n’avais plus d’argent. La porte maternelle se ferma devant mes
+supplications. On m’offrit, en échange de ces supplications, un conseil
+judiciaire. Et on m’interdit de me servir de mon nom... que je
+déshonorais. (J’ai pris un pseudonyme identique, ce qui a dérouté mes
+meilleurs amis.) Je suis un personnage _incestueux_... car je n’ai
+jamais pu faire comprendre à ma mère qu’enlever sa tante ce n’est pas un
+inceste.
+
+Ma pauvre petite tante!... Je l’avais laissée dans un couvent de Naples,
+demandant la protection de Dieu et des saints, scandalisant tous les
+prêtres italiens, peu enclins à se scandaliser, par la crudité de ses
+confessions.
+
+Je ne l’ai jamais revue.
+
+Jamais nous ne nous sommes croisés, dans nos nouveaux chemins de
+perditions. Elle habite Paris, pourtant, mais... elle est revenue à de
+meilleurs sentiments.
+
+Elle a vite vieilli.
+
+Elle a maintenant soixante-cinq ans, je crois.
+
+Ma mère l’a parquée dans sa haine froide, lui a fait clore son salon,
+perdre ses intimes; elle a éloigné d’elle tous les hommes jeunes et bons
+pour lui fournir ses propres confesseurs, des vieillards ignorants de
+toutes les douleurs humaines et qui lui parlent des imaginaires douleurs
+de l’enfer. On l’a forcée à m’écrire des sottises.
+
+Sa fille la fuit comme on doit fuir le mauvais exemple.
+
+Son gendre ne la connaît même pas.
+
+Elle n’embrassera jamais ses petits-enfants mâles.
+
+Et encore moins ses petits-enfants femelles.
+
+Oh! le respect de la famille... c’est une belle chose!
+
+Enfin, aujourd’hui, ma mère a pénétré pour la première fois chez moi
+depuis qu’elle m’a mis à la porte de chez elle.
+
+Je suis hérissé de respect, ainsi que peut l’être un porc-épic de ses
+dards naturels.
+
+Elle est là, devant ma bibliothèque, solennelle et flottante, s’emparant
+de toute l’atmosphère comme une bannière de procession.
+
+Des yeux sévères, un nez pointu et des lèvres minces, en lame de
+yatagan.
+
+Encore belle, toilette d’un goût sobre, pour seul bijou un
+_Saint-Esprit_ pendu au col, agrémenté d’un onyx qui me regarde avec la
+prunelle d’un chat mystique.
+
+Je ne suis pas très rassuré.
+
+Il doit y avoir quelque histoire plus grave que _mon duel_.
+
+--Alors, mon fils, vous pourriez mourir et votre mère n’en serait
+informée que par les journaux?
+
+Voix douce, timbre de cloche de chapelle, argentine, cristalline, mais
+elle se tient à quatre pour ne pas me foudroyer sous le doigt de Dieu
+qu’elle garde au fond de sa poche.
+
+Je me lève péniblement, j’offre un fauteuil, je traîne la jambe et le
+bras.
+
+--Une toute petite chute de bicyclette, ma chère maman. Ce n’est rien...
+en attendant celle dans le purgatoire. Je suis touché de votre démarche,
+devinant bien ce qu’elle a dû vous coûter d’hésitations.
+
+Elle fait le tour du salon d’un regard noir.
+
+Il y a, chez moi, des photographies plus que décolletées et quelques
+obscènes chinoiseries de jade, possédant de vagues ressemblances avec le
+doigt de Dieu.
+
+--Oui, je suis désolé, mais il fallait me prévenir de votre visite.
+J’aurais mis l’appartement en état de vous recevoir. Joseph!
+
+Joseph paraît et, sur un signe (comme il est stylé aujourd’hui), enlève
+les objets du culte profane.
+
+Pendant cet enlèvement, ma mère contemple son _Saint-Esprit_.
+
+--Vous faites de la bicyclette, vous? dit-elle, rompant notre silence
+d’église.
+
+--Depuis que vous avez vendu mes chevaux, ma chère maman.
+
+Ce n’est pas vrai, je n’aime pas ce sport, seulement c’est pour la
+phrase.
+
+Elle pince les lèvres, de sorte qu’elle n’a plus de bouche du tout.
+
+Une femme qui n’aurait pas de bouche... l’idéal de la chasteté.
+
+Je regrette bien de ne pas avoir connu ma mère lorsqu’elle était dans
+son vingtième printemps.
+
+--La blessure de votre bras n’est pas sérieuse, je pense. (Regard
+oblique sur mon bras que je viens d’appuyer, sans y faire attention,
+contre un meuble). Je sais, du reste, de quoi il s’agit.
+
+Ahurissement.
+
+Ne perdons pas de terrain à nous étonner.
+
+--Ah? Vous savez que ce n’est pas une chute de bicyclette... mais vous
+avez le choix entre un duel mystérieux et une attaque nocturne, maman.
+
+--Inutile de me rappeler vos mœurs, mon fils. Je les connais.
+
+Je prends un air innocent comme tout, un air d’enfant martyr.
+
+--Mes mœurs! Je croyais, ma chère maman, que vous ne vous en occupiez
+plus depuis ma sortie du collège?
+
+--Moi, Monsieur, je ne fais pas d’esprit.
+
+--C’est une lacune dans la famille, Madame.
+
+--L’esprit, Monsieur, le tombeau du cœur...
+
+(Chapitre XI des confessions du père François Nordelet, page 3, ligne
+4.)
+
+Elle reprend, souriante:
+
+--Vous êtes content de votre dernier livre?
+
+(Un four! Trop chaste. Un essai qui s’est mal vendu.)
+
+--Enchanté! Ça se vend comme du pain.
+
+--Cela m’étonne! Ce roman est presque plus propre que les autres. Le
+_Figaro_ en a parlé.
+
+(Je me demandais pourquoi celui-là ne se vendait pas? Tout s’explique.)
+
+Je répète, machinalement:
+
+--Oui, comme du pain.
+
+--Et ce n’est pas le pain de la prostitution, par hasard.
+
+--Peuh! Il y a des créatures, ma mère, qui en mangent de plus dur.
+
+--Elles se vengent quelquefois, mon fils.
+
+Je suis très inquiet.
+
+--A propos, Louis, votre tante... _Madame Chasel_, se meurt.
+
+Un bond.
+
+--Ma tante se meurt et vous ne m’en dites rien?
+
+--Est-ce que vous me prévenez, vous, des accidents qui vous arrivent le
+long de vos courses nocturnes? Voyons, mon cher enfant, pas de scènes.
+Vous pratiquez trop le théâtre pour que vos grands gestes m’émeuvent. La
+sincère douleur est toujours muette. Vous n’allez pas me dire que cette
+vieille femme vous tient encore... de très près? Oui, Mme Chasel va
+rendre son âme à Dieu. Grâce à nous, elle est en passe de faire une fin
+édifiante. Elle n’a pas rompu, comme vous, avec tous les préjugés,
+toutes les traditions, elle s’est amendée, la solitude est une bonne
+conseillère, et du fond de sa retraite elle a pu juger de la levée du
+mauvais grain qu’elle avait semé en de certains cœurs! Elle s’efforcera,
+j’en suis sûre, de réparer le mal selon tous ses moyens, avant de
+mourir. C’est, au moins, ce que m’affirme la digne femme que nous avons
+placée chez elle en qualité de gouvernante. En voilà une qui en a eu de
+la patience... depuis cinq ans!
+
+Pauvre petite tante!
+
+Et elle, donc!
+
+--Dites-moi, mon fils, causons simplement: êtes-vous au courant des
+dispositions testamentaires de Mme Chasel?
+
+--Non, ma mère. Je sais qu’elle a une fille, cela me suffit.
+
+--Il y a la quotité disponible, mon enfant, et elle est capable de nous
+en frustrer, après nous avoir fait les pires affronts.
+
+Je commence à entrevoir quelque chose.
+
+_Nous frustrer de la quotité disponible_ est la plus admirable phrase de
+chicane que j’aie jamais entendue.
+
+--Votre tante a cessé de vous écrire?
+
+--Moi, je lui écris tous les ans... le jour où j’ai l’honneur d’aller
+vous voir, ma mère.
+
+--Touchante promiscuité, mon fils, de vos sentiments de famille... avec
+votre penchant incestueux.
+
+Ça y est!
+
+Pas de différence. Pas de trêve. Heure sensuelle. Heure du travail.
+Grande étreinte de la vie ou du rêve, c’est tout un.
+
+Reste à devenir le héros d’un testament qui pourrait bien me faire aussi
+manger le pain dur de la prostitution.
+
+Cette femme, je parle de ma mère, avec ces odeurs d’encens et sa voix
+blanche de trappistine: «_Fils, il faut mourir!_» est la plus
+épouvantable des inventions catholiques: celle du remords.
+
+Partant, celle de l’analyse et l’envie furieuse de retomber dans le
+péché jusqu’au cou.
+
+--Si ma tante est très malade, je veux aller la voir.
+
+--Vous ferez sagement, mon fils.
+
+Hein?
+
+--Vous désirez que j’aille voir ma tante, moi? Et c’est vous qui avez
+fait interdire sa porte?
+
+--Aujourd’hui, mon cher enfant, ce peut vous être fort utile... d’après
+ce que m’a raconté sa gouvernante.
+
+Je regarde et _je vois_.
+
+--Bien ma mère, j’irai.
+
+Elle a senti à mon ton subitement changé que j’avais compris, trop
+compris.
+
+Je ne suis pas riche. Je gagne ma vie en fantaisiste. Vis-à-vis d’elle,
+je n’ai jamais rien réclamé, parce que j’ai trouvé juste de payer, à la
+famille, en m’abstenant de toutes réclamations, toutes mes folies de
+jeunesse. J’ai calculé, calcul de fauve rongeant les os après le passage
+du chasseur qui a enlevé la viande, que ma famille, m’ayant donné
+l’initiation complète, elle avait le droit de me la faire payer plus
+cher que dans certaines maisons, moins nobles.
+
+Grâce à ma tante, je sais et je suis libre.
+
+Que pourrait-elle, pauvre femme, ajouter encore à mon éducation?
+
+--Ma chère maman, comptez sur moi, j’irai...
+
+Nous croisons deux regards noirs d’orage.
+
+Entre nous, il y a maintenant _la quotité disponible_.
+
+Mais en quoi cela peut-il l’intéresser?
+
+Elle se lève pour prendre congé.
+
+Sur le seuil, pendant que je m’efface:
+
+--Il faut soigner votre blessure, mon fils. Les coups de couteau sont
+toujours très malsains, au printemps.
+
+Un brouillard monte sur ma vue. Je ne vois plus distinctement. Colère ou
+honte, je tremble.
+
+Un élancement nouveau dans ma blessure. Comment sait-elle?... Inutile de
+nier.
+
+--Comment savez-vous?
+
+--On sait toujours ce que l’on veut savoir. Et j’ajoute ceci pour votre
+gouverne, puisque vous roulez jusqu’à des aventures de ce genre: la
+fille qui vous a gratifié de ce coup de couteau est sous la surveillance
+de la police. Il est probable qu’on vous surveille aussi... en haut
+lieu. Prenez garde!
+
+Je serre brusquement le bras de ma mère. Elle a un mouvement de révolte
+et d’horreur: non parce que je lui fais mal, mais parce que je la
+touche, affreuse mortification!
+
+--Voulez-vous me dire tout de suite ce que vous désirez? Ces manières,
+genre dernier empire, ne sont plus à la mode, je vous assure.
+
+Ses yeux au ciel:
+
+--Encore vos romans? Je ne désire rien, Monsieur, que votre guérison.
+(Et sa voix conserve des notes de cristal de la chapelle des
+trappistines.) Votre guérison radicale du corps et de l’âme! La
+préfecture est là. On peut s’en servir quand on a un enfant tellement
+dénaturé qu’il oublie de vous faire part de ses accidents de bicyclette.
+Les détails manquaient dans les journaux. J’ai envoyé un de mes amis, un
+vieil avocat fort estimable, en demander au parquet. Le dossier d’une
+nommée Léonie Bochet nous a édifiés sur votre conduite. D’ailleurs, vous
+êtes bien libre, n’est-ce pas, depuis votre âge de raison...
+
+Il me semble qu’on fouille ma blessure avec des ongles pointus.
+
+--Vous n’allez pas faire de mal à cette fille, je pense.
+
+J’ai la tête en feu.
+
+Ah! pauvre tante! La raillerie, l’intrépidité, la Fronde...
+
+Je suis tout d’un coup un petit garçon frissonnant de fièvre. Mes yeux
+se brouillent de plus en plus. J’ai le vertige du surnaturel et suis
+tout prêt à croire que ma mère est douée de la puissance des archanges
+exterminateurs.
+
+Libre, moi, oui. Mais Léonie? Et je ne réfléchis pas qu’il faudrait ma
+propre plainte.
+
+--Mon Dieu, maman, vous considérez cette personne comme un objet impur.
+Vous briseriez volontiers mes petites statuettes de jade et d’ivoire qui
+sont peu décentes, je l’avoue, et vous laisseriez tomber cette fille par
+terre, sans penser qu’elle a une âme, qu’elle est également un objet
+d’art précieux. Je vous en prie, faites bien attention à vos gestes, ne
+brisez rien... j’y tiens beaucoup.
+
+Et j’ai trente-trois ans! Je me battrais.
+
+Elle me répond, pleine de mansuétude:
+
+--Pouvez-vous supposer, mon cher enfant, que j’abandonnerai jamais mes
+droits de mère chrétienne? Vous êtes en grand péril et je ne puis que
+prier de loin, mais nul au monde, pas même vous, ne peut m’empêcher de
+demeurer en prière pour votre âme, pendant que vous dormez. Une mère
+veille toujours.
+
+(Chapitre XII des confessions du père François Nordelet, page 8, ligne
+5.)
+
+Elle sort.
+
+Ma mère porte malheur, comme la religion et comme la vertu.
+
+C’est elle qui m’a livré, enfant, à ma tante.
+
+C’est elle qui va me précipiter dans une aventure folle.
+
+Si on ose toucher à mon objet d’art, dieu, diable ou police, je lui
+offre un asile chez moi.
+
+Je suis exaspéré et je vais m’abattre sur mon divan, les poings crispés,
+le front chaud.
+
+Je ne suis donc plus maître de ma vie d’amour?
+
+Ai-je dérogé, par hasard?
+
+Et deux femmes se dressent aux deux bouts de ma route.
+
+Elle, Cléopâtre, le beau vice doré, le sexe attirant...
+
+Ma mère, la vertu maléfique, repoussante...
+
+... _Madame et Mère, née de la Paillerie_.
+
+
+
+
+XI
+
+SOUS LE NEZ DE DIEU
+
+
+La gouvernante, d’un humble accent, murmure:
+
+--Non, elle ne passera pas la semaine, monsieur Louis, malgré la
+chaleur. Son catarrhe lui remonte et c’est la fin. Demain, on doit lui
+apporter le bon Dieu pour être plus sûr. Elle nous l’a demandé. Elle
+verra sa fille, son gendre... oh! elle est devenue bien plus douce à
+soigner, la pauvre chère dame. Si vous pouviez, maintenant, obtenir
+qu’elle se raccommode avec Madame la comtesse, ce serait sa tranquillité
+pour l’autre monde, vous comprenez?
+
+Oui, je comprends, il s’agit de renouveler, en petit, la scène de
+l’inquisiteur menaçant de la torture qui ne sauvegarde pas l’argent pour
+la plus grande gloire de Dieu. Cette scène-là peut s’intituler: _Quotité
+disponible_.
+
+Mon flair de fauve ne s’y trompe pas.
+
+J’entre chez Mme Chasel pour la seconde fois depuis quinze ans.
+
+Oh! l’oubli lourd de ceux qui ont aimé des femmes et les laissent mourir
+loin, dans le manteau troué de leur vieillesse!
+
+La chambre est sombre.
+
+Je reconnais peu à peu les tentures de damas bleu pâle, et le pouf où la
+levrette arrondit sa patte, et le petit meuble de laque sur une console,
+un cadeau de moi, enfant. Je reconnais le tapis, si usé, les potiches en
+vieux Sèvres, la pendule, avec, dessus, deux amours de bronze couronnés
+de roses d’or.
+
+Elle est couchée au fond d’un lit très vaste, sous un amoncellement de
+couvertures et d’oreillers.
+
+Elle a toujours froid, me dit-on.
+
+--C’est donc toi, Loulou?
+
+Oh! cette voix cassée, trémolente, cette voix de femme perpétuellement
+effrayée par l’horreur de la nuit infernale qui se prépare pour elle.
+
+Elle a un serre-tête de linge blanc, un bonnet d’hospice; des cheveux
+gris tombent autour, en mèches luisantes d’une sueur de fièvre.
+
+Son visage est tout réduit, comme en caoutchouc couturé, lacéré sous les
+stylets impitoyables des rides. Ses yeux, un peu bordés de rouge, noient
+leur prunelle derrière une taie comme deux têtes de nouveau-nés derrière
+une vitre sale. Elle a une camisole fort simple, en calicot dur, elle
+qui aimait les dentelles mousseuses.
+
+Elle me tend la main, une chose déjà morte, craquante comme une feuille
+jaune, et en me tendant la main, sa camisole s’ouvre: je vois qu’elle a
+deux emplâtres sur la poitrine.
+
+Non! ce sont ses deux seins.
+
+Non! c’est impossible... Je veux, moi, que ce soient deux emplâtres.
+
+--J’ai osé venir, ma tante, parce que l’on m’a dit que cela ne vous
+déplairait pas.
+
+Elle rit, toussote, ses yeux roulant à droite et à gauche s’égarent dans
+un bon rêve d’honnêteté bourgeoise.
+
+Elle a tout oublié.
+
+Elle est devenue si vieille tout d’un coup.
+
+Il n’y a pas eu de transition.
+
+Elle est si loin de tout cela.
+
+D’ailleurs, la femme de trente-neuf ans qui a quarante ans est une autre
+femme, et la femme de soixante-cinq ans n’a jamais eu même quarante ans.
+
+Rien ne s’enchaîne normalement comme chez nous, les hommes.
+
+Elles ne vieillissent pas.
+
+Elles meurent d’époque en époque, se transforment.
+
+On dirait que des génies malins les poursuivent pour leur donner,
+successivement, toutes les hontes et tous les espoirs.
+
+Oh! les pauvres saintes femmes! Celles qui ont aimé.
+
+(Celles que nous aimons ne sont jamais des saintes.)
+
+J’ai poussé le pouf de damas bleu et me suis mis à genoux, comme jadis,
+sur la levrette à patte arrondie en queue de cruche, pour me rapprocher
+d’elle.
+
+La gouvernante se retire discrètement.
+
+--Ah! on t’a dit, on t’a permis... C’est bien d’être venu, Loulou (elle
+se soulève péniblement et me regarde effarée). Voyons, toi, qui ne m’as
+pas examinée depuis longtemps? Examine-moi bien... Est-ce que je suis
+si, si malade? Réponds sans mentir, Loulou.
+
+--Tante, tu es folle! Toujours folle! Tu as la mine heureuse de
+quelqu’un qui se dorlote, voilà tout! Tolérez-vous qu’on vous embrasse?
+
+Elle semble chercher dans sa mémoire pourquoi cela ne serait pas
+tolérable. L’égoïste préoccupation de sa fin prochaine l’empêche d’avoir
+aucune lucidité d’esprit. Elle sent, vaguement, que j’étais un très
+mauvais sujet, un gamin mal élevé, (surtout par elle). Oui, elle y est,
+à présent: un neveu capable de tout, fabriquant des étoles avec les
+rideaux du salon ponceau.
+
+--Mon Dieu, comme tu as grandi, Loulou, et engraissé. Tu as l’air d’un
+homme... raisonnable. Je t’ai laissé moutard. Dis donc, on met des
+jaquettes gris perle, maintenant, et à revers de soie? Une mode que j’ai
+connue et qui revient. C’est singulier! Moi, tu sais, je ne sais plus
+rien, on ne me visite guère... Les vieilles femmes! (Elle toussote.)
+Tiens! un bouquet de réséda! C’est donc ma fête, aujourd’hui. Tu es
+gentil d’avoir eu cette attention... Voyons, quand je tousse,
+réponds-moi bien franchement, quel effet ça te produit?
+
+Elle tousse avec effort.
+
+On dirait une poulie qui grince pour la première fois depuis des
+siècles.
+
+--Tante, cela me produit l’effet d’une mauvaise plaisanterie de votre
+part. Vous voulez me faire peur; seulement, ça ne prend plus...
+
+Elle se met à rire.
+
+--Jamais sérieux, ce garçon! Quel drôle de garçon... Alors, ta mère a
+voulu te marier?... On s’est encore disputé pour cette histoire, j’ai
+entendu raconter ces choses. On a le temps de comprendre quand on est
+seule... Pauvre Loulou! J’ai lu toutes tes lettres... oui... oui... je
+n’ai jamais répondu. Une idée de mon confesseur. (Avec bonhomie:) Il
+faut bien leur en passer à ces bourreaux qui nous promettent le ciel.
+Toi, tu ne crois à rien, tu as tort. Enfin, je suis contente de te
+revoir. Tu es en santé, au moins, Loulou?
+
+--Peuh! j’ai failli me casser un bras, le mois dernier.
+
+--Comme c’est malin, ça. Tu grimpes donc toujours aux arbres?
+
+Elle a l’air d’avoir oublié _précisément_ le temps écoulé entre ma
+sortie de l’école et mon retour d’Italie.
+
+--Quelquefois, oui, ma tante.
+
+Je tiens sa main, une chose atroce, sèche, grise, avec des espèces de
+mousses brunes entre les doigts et des ongles violets.
+
+Je la baise doucement.
+
+Elle esquisse le geste de me calotter.
+
+--Ah! non, petite tante, pas ça, dites! J’ai des moustaches et vous
+allez me faire... beaucoup plus de mal.
+
+Je suis terrorisé à cette pensée de recevoir des gifles de cette main,
+_la même_!
+
+Elle rit, s’étire un peu, cligne de l’œil.
+
+--Drôle de garçon! J’ai été bien bête de me priver de tes visites, tu
+m’aurais fait rire quelquefois. Ça m’empêche de sentir mes douleurs, de
+te voir. Dis-moi? je suis sûre que tu m’en veux, au fond? (Elle devient
+mystérieuse.) Mais je dois réparer, oui j’ai promis de réparer et je
+n’ai qu’une parole, Loulou, c’est comme si le notaire y avait passé. Je
+ne pense pas m’en aller encore, Dieu merci, cependant, on a pris ses
+petites précautions de vieille bonne tante qui n’oublie pas que son seul
+enfant c’est toujours son neveu... Voyons, Loulou, qu’est-ce que tu
+regardes sur la table? Tu ne m’écoutes pas.
+
+--Si, ma tante.
+
+Je regarde sur la table de son chevet, entre des fioles pharmaceutiques
+et des tasses de porcelaine commune, un petit chapelet _en perles de
+Rome_, ce que les dévotes appellent _une_ dizaine, moitié bracelet,
+moitié joujou à prières; il est là, souvenir diabolique des mille folies
+de deux amants, plus épris peut-être de voluptés que de véritable amour.
+
+--Fais-moi le plaisir de m’écouter religieusement, Loulou!
+
+La femme autoritaire qui reparaît.
+
+Elle sort de son linceul, et la momie retrouve la parole sous les
+bandelettes de la dévotion.
+
+--Voilà, j’ai fait un testament. On l’aurait bien trouvé après ma mort,
+mais je préfère te le dire tout de suite. Je ne t’ai pas oublié, pas
+plus que Marie-Louise. Ta mère a été bien dure pour moi, cependant, j’ai
+mon intérêt à lui laisser quelque chose. Ensuite, l’avenir n’est pas si
+brillant de ton côté (elle s’anime). Toi, tu écris des livres qui ne
+sont pas lisibles... Je n’y ai jamais rien compris... l’emballement des
+gens là-dessus, ça ne durera pas. Je te le dis comme je le pense. Toutes
+ces histoires d’amour, ça n’a jamais beaucoup de vogue. On s’en dégoûte.
+Les gens sont plus sérieux que ça.
+
+--Oui, tante, ou ils le deviennent, je suis de votre avis.
+
+--Et qu’est-ce que tu feras, quand on ne lira plus de romans?
+
+--Quand on ne lira plus de livres d’amour, tante, je n’aurai plus rien à
+faire; la terre aura cessé de tourner.
+
+--Mauvais garnement! Si seulement je pouvais te montrer mon confesseur.
+Voyons, Loulou, pas de bêtises! Va fermer la porte. Ma gouvernante
+écoute, j’en suis sûre. Là... baisse la portière. Non! Pas comme ça;
+détache le rideau de l’embrasse. Mais tu vas tout déchirer!... Tu es
+bien maladroit! C’est étonnant comme un homme ça ne sait rien faire
+proprement. (Je reviens anxieux; dans une minute, elle aura envie de me
+calotter.) Ah! où est-ce que j’en étais? Le testament! C’est très drôle,
+je suis obligée de chercher mes mots comme avec la pince à sucre! Enfin,
+j’y suis: Je te lègue (elle appuie sur les syllabes) cinquante mille
+francs, la moitié de ce que je voulais te donner, et les autres
+cinquante mille francs à ta mère, parce que le Juif plaidera, lui.
+Alors, comme je craignais tes étourderies habituelles... j’espère,
+hein?... tu saisis bien... Je suis sûre, maintenant, que ta mère
+plaidera de son côté. Elle veut beaucoup savoir ce que je lui lègue...
+Tu pourras lui dire, de ma part, que je lui lègue... la permission de
+défendre tes intérêts. Elle qui aime tant la chicane!...
+
+Je suis écœuré.
+
+C’était bien cela.
+
+--Petite tante, pourquoi voulez-vous me léguer des ors puisque vous
+savez que je gagne ma vie... exprès pour ne plus rien demander à
+personne...
+
+--D’abord, je tiens à déshériter ma fille... parce qu’elle est plus
+riche que moi et qu’elle me déteste; ensuite, mon gendre est un Juif qui
+ne mérite pas un sou... pas un sou! Et puis... Loulou, tu es un grand
+enfant, tu es toqué; seulement, quand tu te marieras, tu seras bien aise
+de mettre mes épingles dans ta corbeille de noces.
+
+--Je ne veux pas me marier, ma tante.
+
+--Allons donc! Il faut toujours finir par là. Tiens, va me chercher le
+papier, là-bas, dans le petit meuble de laque, sur la console. La clé se
+trouve sous la pendule. Ne casse rien, je t’en prie. Tu es si brouillon.
+
+Je trouve la clé. J’ouvre le petit meuble, je prends le papier, je
+l’apporte. Mais j’ai envie de casser quelque chose.
+
+Et je ne peux pas m’empêcher de sourire en songeant à cet instinct des
+femmes d’amour qui font toujours passer leur amour avant leur devoir,
+même quand elles ont oublié.
+
+--Qu’en dis-tu, Loulou? C’est bien en règle!
+
+--Pas à mes yeux, non.
+
+--Ah! tu sais, Loulou, j’entends être obéie. Heureusement que ta mère
+plaidera, et vous aurez la quotité disponible. (Elle toussote.) Oui!
+
+Admirable logique de l’illogisme humain!
+
+--Tante, ne vous tourmentez pas, vous êtes fatiguée. C’est convenu, nous
+plaiderons.
+
+--Ta parole, hein! Va remettre ce testament à sa place.
+
+--Je vous donne ma parole, tante, que je remets cette enveloppe où je
+l’ai prise.
+
+Et gravement, je glisse une de mes cartes dans cette enveloppe sacrée:
+
+ Louis Rogès
+ _Homme de lettres._
+
+Ma mère, son estimable belle-sœur, saura ma réponse. Et elle en
+éprouvera une certaine commotion nerveuse, elle qui n’a pas de nerfs.
+
+--Petite tante, est-ce que vous aviez consulté un notaire?
+
+--Sans doute, mais il n’a pas voulu m’écouter. Aujourd’hui, tous les
+notaires sont juifs.
+
+--Oui, ma tante. C’est bien bizarre. Ils ont l’esprit de famille, ces
+gens-là!
+
+--Oh! mon pauvre gamin, quels bourreaux, ces hommes de lois, ces
+confesseurs, ces religieux! On n’a pas la paix du tout, les uns tirent
+par ci, les autres tirent par là, et il y a l’enfer, et il y a le code.
+Je suis joliment heureuse de t’avoir vu.
+
+Je tressaille tout en tortillant le testament.
+
+Elle est d’une telle candeur...
+
+--Dis donc, Loulou, tu ne t’ennuies pas trop chez les vieilles
+femmes?...
+
+--Moi, ma tante, je m’amuse comme un dieu.
+
+Je m’agenouille sur le pouf. Ce papier m’exaspère.
+
+--Tante... tu es bonne... Pourquoi me giflais-tu si fort, jadis?
+
+Elle rit, toussote:
+
+--Donne-moi mes pastilles, là, cette boîte rose; je t’ai giflé parce
+que... tu en avais besoin, mauvais sujet. Tu ne faisais que des
+sottises.
+
+--Nous sommes de vieilles gens, aujourd’hui, tous les deux. On peut se
+faire des confidences et se moquer de soi-même... demain, je me casserai
+peut-être le cou en grimpant à un arbre... Tante, pourquoi
+m’embrassiez-vous après m’avoir battu?
+
+Elle songe, cherche sur ses couvertures, en grattant du bout des ongles,
+un mot qui ne vient pas.
+
+--Oui, je te battais et je t’embrassais... C’est parce que je regrettais
+de t’avoir battu si fort. Ah! Loulou! mon pauvre Loulou, je me souviens,
+et tu pleurais, et je pleurais... Les prêtres sont de terribles gens...
+les notaires aussi, Loulou? Est-ce que tu as une pensée sur Dieu, toi?
+
+--Non, ma tante, parce que je lui préfère l’_Autre_.
+
+--Quel _autre?_ Tu me fais peur!... Voyons, ne plaisante pas comme ça,
+c’est très sérieux, ce que je te demande, mon garçon!
+
+--Le diable, l’amour, ma tante. Au moins, lui ne nous leurre pas, il
+nous fournit son enfer tout de suite, et gratis.
+
+--L’amour?...
+
+Elle paraît dormir.
+
+Dans le grand silence du lit et de la chambre, on entend seulement ses
+mains qui froissent de la soie.
+
+--Loulou? Est-ce que tu es encore là?
+
+--Oui, ma tante. Vous désirez que je m’en aille?
+
+--Une fantaisie... tu sais les malades ont des idées si bêtes!
+Figure-toi que j’ai pris goût à l’odeur du tabac depuis que je
+tousse!... Eh bien! tu ne vas pas rire, j’ai envie de sentir de la
+fumée. Oui, moi qui t’ai tant défendu les cigarettes, je voudrais te
+voir fumer chez moi... pour te bien prouver que je te pardonne toutes
+tes sales inventions de gamin.
+
+Sentir de la fumée?
+
+Je la regarde tristement.
+
+Elle rit, déjà retournée à son rêve de vieille que la peur de l’enfer
+talonne.
+
+--Dame! Si je dois brûler dans le purgatoire longtemps...
+
+--Petite tante, vous êtes toujours frondeuse. Vous voulez toujours jouer
+aux choses défendues. Un homme ne doit pas fumer devant une femme comme
+il faut, vous le savez bien.
+
+--Eh! tu m’agaces. Je ne suis pas une femme... comme il faut. Je suis
+trop vieille. Obéis-moi, mauvais garçon du diable!
+
+--J’obéis, ma tante, j’obéis.
+
+Je cherche un cigare, des allumettes, en me penchant un peu en arrière
+de ses rideaux.
+
+Le testament flambe, je suis débarrassé. Là, c’est fini... Un londrès de
+cinquante mille francs, ce n’est pas banal, et je mène encore la vie
+comme je veux. (D’autant mieux, qu’après chicane, ce cigare ne vaudrait
+peut-être plus rien du tout.)
+
+Je me remets à genoux pour fumer.
+
+Elle toussote, se calme, aspire doucement.
+
+--Quel mauvais garçon, ce Loulou! Tu reviendras, dis? Tu es si drôle!
+Oh! tu n’as pas changé, toi! Cette fumée... cette fumée... Ah! chéri,
+chéri, je vois... Je me rappelle des choses... des choses que je ne peux
+pas dire... Dieu me pardonnera, j’ai tant souffert! je suis si vieille,
+maintenant!... Ah! cette fumée... Chéri! cette fumée... ton corps si
+blanc et qui sentait la fraise. Ah! Loulou!... c’est bon.
+
+Et elle s’endort, paisible, en attendant le plus profond sommeil.
+
+Pauvre femme qui a torturé, pauvre folle qu’on a torturée? Est-ce bien
+là cette même bouche qui a râlé, sous la mienne, ce même mot, et ose,
+enfin, le répéter, mourante, _sous le nez de Dieu?_
+
+
+
+
+XII
+
+FILLE DE LA DOULEUR, ANARCHIE, ANARCHIE!
+
+
+_Elle_ est venue chez moi.
+
+J’étais comme un collégien en vacances; maintenant, je suis comme un
+très vieux Monsieur qu’on a brusquement lâché sur les trottoirs en lui
+disant d’affreuses choses.
+
+Et il m’a fallu enterrer ma tante au lieu de courir chez tous les
+tapissiers pour y chercher des soieries jaunes.
+
+Chienne d’existence!
+
+_Elle_ est venue. J’écrivais. Elle s’est plantée droite devant mon
+bureau.
+
+--J’ai besoin de cent sous.
+
+Je suis tombé à genoux, je me suis roulé, j’ai fait des culbutes,
+j’avais l’air d’un brave animal qui retrouve son maître (je ne dis pas:
+_sa maîtresse_).
+
+--Oui, oui! Cent sous! C’est extravagant! Pourquoi pas dix centimes?
+
+--Quel maboul.
+
+Mais elle restait devant moi comme un autre animal point de la même
+espèce. Elle flairait le vent, les sourcils un peu froncés, car elle ne
+plaisante guère, elle, ou ses plaisanteries sont des coups de couteau.
+
+--Je n’ai pas voulu t’envoyer ma maquerelle de concierge parce que...
+
+--Oui, oui!... Je t’aime. Assieds-toi, ôte ta voilette. Tiens, ce
+coussin sous tes pieds... Tu as remis la robe de notre journée de
+campagne, c’est délicieux! Voici du Porto et des biscuits... moi, je
+suis content pourvu que je boive tes yeux, tu sais? Tu n’étais pas chez
+toi, dis, avant-hier? Oh! j’ai attendu dans cette loge de concierge une
+heure mortelle, en face d’une mégère qui me racontait des
+abominations...
+
+Et j’ai vu descendre de sa chambre, par l’échelle de meunier, un homme,
+_un type_, selon son mot, encore tout remué du printemps de son corps.
+
+J’ai vu cela et je suis à genoux devant elle, je lui baise les mains.
+
+--Oui, j’avais du monde. Faut t’y habituer.
+
+«_Force dynamique_, _Tremplin_ et _paroxysme_ de la _passion_»
+conseillés comme système d’art... J’en ai assez. Je ne veux plus qu’elle
+demeure là-bas. Je la veux près de moi, non pour la torturer à mon tour,
+mais pour qu’elle se repose tout enveloppée de l’effroi respectueux de
+mon amour.
+
+Je ne sais plus du tout ce que je dis.
+
+--Reine, pourquoi me demander de l’argent pièce à pièce comme un gosse
+qui va s’acheter des billes? Laisse-moi te mettre une bonne fois à
+l’abri de ton infâme genre de misère. Est-ce que tu aimerais _le
+métier_, par hasard?
+
+--Ne me tourmente pas avec tes bêtises. Je veux rien savoir. Faut me
+laisser méchante, moi.
+
+Elle trempe ses lèvres dans le Porto, fait une grimace et regarde le
+salon.
+
+--C’est _encore_ du muscat trop sucré! Dis donc, chez toi, on dirait le
+b... de la rue... (Pas de réclame!) il est tendu aussi en soie rouge.
+
+--Très flatteur! Allons, Reine, un bon mouvement... viens habiter ici,
+et ce sera complet.
+
+Je ris.
+
+Elle rit, en dedans.
+
+--Est-il maboul, ce garçon-là. (Elle cligne des yeux.) Ce serait
+pourtant le seul moyen pour me tirer de leurs pattes, en _attendant
+mieux_.
+
+Je me croise les bras.
+
+--Seulement, tu aurais peur de manquer _sa_ sortie de prison?
+
+Elle a un geste de tête en arrière comme celle qui redoute toujours les
+soufflets.
+
+--Ah, non, j’ai pas peur! Quand il sortira, je m’en irai, voilà tout.
+
+Je me remets à ses pieds, je tiens ses genoux que j’embrasse au travers
+de sa robe.
+
+--Sérieusement, veux-tu demeurer ici? Je serai ton frère, rien que ton
+frère. J’attendrai pour t’aimer... moins, que tu m’aimes... davantage.
+Je serai... ton amant de cœur, d’une race nouvelle d’amant de cœur.
+Pardieu, ne mâchons pas les termes et allons-y gaiement. Ton souteneur
+comme l’_autre_, qui donnera des coups de couteau à ceux qui
+t’embêteront... ou qui en recevra, cela me paraît plus certain. Reine,
+ma petite Cléopâtre bien aimée, tu essayeras sur moi les poisons tout à
+ton aise et tu dormiras la nuit. Ce que cela sera doux! Nous aurons
+l’aplomb de nous fiche du monde qui se fichera de nous. L’idylle la plus
+monstrueuse que jamais démon ait pu rêver dans le cerveau d’un homme.
+Nous serons si chastes étant tellement corrompus déjà, que nous finirons
+par mourir un jour de nos fièvres. Un joli programme! Est-ce que cette
+perspective ne te réjouit pas? Voyons, Reine, il y a, touchant mon
+logis, deux chambres à louer qui ont une sortie particulière, un
+escalier de service... Je veux que tu puisses courir la nuit et me
+ramener des hommes si tu l’oses, mais je te déclare que si je m’en
+aperçois, je tire dessus... _Je veux qu’on soit libre chez moi._
+
+Je sens que je deviens positivement enragé.
+
+Elle rit et hausse les épaules.
+
+--Sois tranquille, mon petit homme, si je reste ici, ce sera pour
+dormir. J’en peux plus. (Et lasse elle s’appuie sur sa poitrine, ajoute
+d’une voix bâillante:) _Du chiqué_, tes histoires, ça finira mal, et ça
+fait tout de même plaisir quand ça vous passe dans l’oreille. Tu es bien
+maboul, mais tu es brave. J’aurais pas cru... Vois-tu, c’est crevant
+leurs petites visites, et ils m’en content, eux aussi, des histoires
+pour _les mœurs_. Dis donc, est-ce qu’un type comme toi peut avoir des
+raisons avec la police?
+
+J’éclate.
+
+--Non, Reine, non; je n’ai jamais ni volé ni assassiné personne, et je
+suis fort net sous le rapport des... mœurs. Je suis ce qu’on appelle un
+honnête homme. Un assez joli genre de canaille, je t’assure. Tu es donc,
+toi, une simple petite fille? Ma parole, tu crois au loup-garou!
+
+Et je l’embrasse, fraternellement, dans le cou, sous la toison noire de
+ses cheveux relevés.
+
+Elle, d’un ton résigné.
+
+--Déjà les saletés qui commencent? Je dormirai pas mieux chez toi.
+
+Cette fille a la conscience de l’absolu. Pourquoi ceci et pourquoi pas
+cela? Pourquoi cela et pourquoi pas ceci? Excellent tremplin. Nous
+allons devenir très gentils; seulement, il y a le coup de couteau. Le
+donnerai-je, ou le recevrai-je?
+
+Je suis nerveux.
+
+Elle se lève, remet sa voilette.
+
+--Je leur laisserai tout mon bazard, hein? J’arriverai comme je suis...
+c’est-à-dire sans liquette, j’en ai pas. Je suis forcée de leur écrire
+mon adresse, je t’ai prévenu.
+
+--J’accepte toutes les responsabilités les yeux fermés... pour ne pas te
+voir _sans liquette_.
+
+Et elle part.
+
+... Le lendemain, j’enterre ma tante.
+
+Cérémonie de famille (toujours vraiment funèbres, celles-là!)
+
+Il pleut. Les seules larmes sincères, le ciel les déverse à flots.
+Ordinairement, je n’assiste pas à ces corvées mondaines, mais il pleut
+tellement que je ne peux pas voir partir cette vieille femme sans aller
+lui offrir mon bras.
+
+Pauvre petite tante! Il ne pleuvait point, en Italie, où nous avons
+mangé de ces fruits brûlants mûrissant près du Vésuve... et si remplis
+de cendres!
+
+--Joseph, ma redingote, la dernière, celle cintrée... Joseph, vous serez
+plein de prévenances pour Mlle Léonie et vous la servirez comme
+moi-même.
+
+--Oui, Monsieur. Ah! vous allez en avoir des ennuis. Votre mère, pardon,
+Madame la comtesse...
+
+--Il n’y a plus de comtesse, Joseph. Il y a la reine et saluez très bas
+ou je vous flanque dehors...
+
+Maison mortuaire.
+
+Réception froide. Poignées de mains rares et molles. Je fais scandale.
+Le plus terrible de tous: le scandale muet. Ma mère a un petit sourire
+protecteur qui me prouve qu’elle n’a pas encore ouvert le moindre
+testament! On cherche. Je suis hermétique...
+
+Des dames âgées, des messieurs graves: on n’est pas triste.
+
+Toujours la réunion d’actionnaires qui déclarent quelqu’un en faillite.
+
+Devant moi, les femmes se reculent en rangeant leurs jupes, les hommes,
+des commerçants ennemis-nés de ceux qui travaillent _dans l’amour_ au
+mépris des sentiments de famille, affectent de ne pas me parler. Un seul
+me tend plus gracieusement la main et cause: le gendre juif. Une
+redingote plus cintrée encore que la mienne, beaucoup de chic. Il me
+parle avec un pli railleur de lèvres de mes œuvres. Il les a lues et il
+les admet. Ce Monsieur vend je ne sais quoi dans trois quartiers
+différents de Paris, et cela doit lui être joliment commode pour tromper
+sa femme, qui est bossue.
+
+Elle est à côté de moi, petite tortue inquiète rentrant le col sous sa
+carapace de deuil. Un chignon noir superbe. Les bossues ont toujours de
+beaux cheveux. Là, sur la nuque, une petite place pâle, un trou de neige
+rafraîchissant, et pouvant, à la rigueur, mettre l’eau à la bouche.
+
+Pauvre petite cousine? A-t-elle eu son rêve d’amour, et l’a-t-elle
+réalisé?
+
+Déjà trois enfants. Une passive, une résignée, une excellente mère,
+dit-on. Je devine qu’elle a horreur de moi. Elle me fuit, se dissimule
+derrière des couronnes de perles gigantesques et ne m’a pas tendu la
+main.
+
+Je comprends. Selon la légende, je suis le monstre incestueux, l’amant
+de sa mère, c’est-à-dire qu’au lieu de se dénommer ma cousine, elle
+pourrait aussi bien représenter ma fille, et son mari, mon gendre.
+Admirable complication.
+
+Nous partons, Madame _Mère_ est très digne. Elle s’enquiert tout le
+temps de la couronne des _sœurs de la Passion_.
+
+Les sœurs _de la Passion_! Une confrérie spéciale...
+
+Notre sœur en la passion, ma pauvre petite tante, priez pour moi... et
+pour la fille Léonie!
+
+A l’église.
+
+Chaleur orageuse dégageant des odeurs de chien mouillé de tous les
+parapluies. Violent parfum catholique: un mélange de chaussures
+malpropres et d’encens.
+
+Ma cousine me regarde désespérément, de loin.
+
+Quand on songe qu’à Paris, où tout s’oublie, ma mère a trouvé le moyen
+d’entretenir cette... légende autour de la malheureuse vieille morte
+depuis quinze ans!
+
+Les curés nasillent, se dépêchent ou s’attardent, avec le rythme d’une
+mélopée développant de la fatigue pour tout le monde.
+
+La quête. Je regarde ma cousine.
+
+Elle baisse les yeux sous son voile et j’aperçois la petite place de
+neige, entre la nuque et le col, qui devient rose.
+
+Toi, ma petite, tu es sensuelle.
+
+Je me rapproche et nous voici, _messieurs et dames et la famille_.
+
+Bruits de cercle. «_Un louis qui tombe._» «_Ramassez._» Avec cette
+différence qu’aucun chasseur ne vient vous rendre la monnaie.
+
+Des panaches ondoient et nous allons recevoir les gens à la porte, une
+figure de cotillon.
+
+Ma cousine est tout près de moi. Elle tremble. Cela m’énerve. Je la
+pousse un peu du côté de son mari, sans le vouloir.
+
+--Pardon, Madame.
+
+Une réponse à voix inintelligible, presque un souffle.
+
+--Je vous ai pardonné de tout mon cœur, Monsieur.
+
+Les dévotes ont un art exquis pour vous parler à l’église sans que
+personne puisse entendre.
+
+J’entends très bien. Celle-ci chasse de race.
+
+Ma mère est impassible. Espérons qu’elle n’a rien saisi.
+
+Elle est forcée, un moment, de s’appuyer sur mon bras, Madame Mère, et
+je crois que nous allons nous dévorer. Le contact du vice, tous les
+ferments de corruption... Horreur!
+
+Elle appuie légèrement ses doigt noirs d’exorciste.
+
+On dirait une fiancée qui n’ose...
+
+Brutalement, je presse ce bras dans une inconsciente volonté de lui
+faire mal.
+
+C’est trop de corvées pour un seul jour.
+
+Nous passons.
+
+Des réflexions, à la sortie: «C’est le neveu?» «Oui, ma chère, il est
+bien.» «Quelle figure pâle! Il a l’air d’un noceur.» «Ah! Ah! un de
+Rogès, ma chère, c’est toujours noceur.» On entoure le corbillard comme
+on entourerait une voiture de noce, en effet, et l’on parle trop haut.
+
+Ma mère, cette fois-ci, a tout entendu.
+
+Chose singulière, cela ne semble pas la faire s’évanouir, au contraire.
+
+Ses yeux brillent. Elle pince moins la bouche. Ses narines se détendent
+un peu, lui festonnant un nez moins pointu. Elle pèse davantage sur mon
+bras, c’est une demi-seconde d’abandon, mais c’est réellement de
+l’abandon féminin.
+
+J’ai envie de rire.
+
+Est-ce qu’elle serait flattée d’avoir un fils noceur?
+
+Ou d’être, simplement, au bras d’un Monsieur bien?
+
+Pauvre petite tante! Ne les écoute pas, dis; je suis venu parce que je
+te pensais seule de ton espèce, ici, mais je m’aperçois qu’elles te
+ressemblent toutes... et Dieu m’est témoin qu’à l’heure sexuelle ou à
+l’heure de la mort, le mâle est toujours le roi.
+
+Bonsoir. J’en ai assez.
+
+Je te lâche, petite tante, pour courir après une fille, et je t’entends,
+souffle dernier de la dévote, au fond de ton cercueil:
+
+--Va! Va! Tu seras toujours un mauvais garçon du diable!
+
+--Oui, ma tante... et ce n’est pas absolument de ma faute.
+
+Je rentre.
+
+Ma journée gâchée.
+
+Pas possible d’aller chercher des soieries jaunes, ni de louer les deux
+chambres séance tenante.
+
+Impossible d’écrire. Je rêve.
+
+Joseph, très anxieux, m’apporte des lampes.
+
+--Monsieur voudrait-il recevoir?
+
+--Qui?
+
+--Quelqu’un de... _sérieux_.
+
+Sans attendre une permission que je ne voulais pas lui donner, il
+s’efface devant un homme peut-être sérieux, mais très mal habillé.
+
+Nous restons à nous examiner, les yeux hostiles.
+
+Un bonhomme chauve, linge douteux, cravate voyante.
+
+L’ancien prote ou correcteur dans la dèche ayant cinq petits enfants,
+une femme malade. Je cherche ma bourse.
+
+--Monsieur de Rogès, n’est-ce pas?
+
+--Monsieur Rogès tout court, s’il vous plaît.
+
+--Ah! très bien! Est-ce que l’on pourrait causer gentiment? Non. Je n’ai
+besoin de rien. Je viens pour vous rendre un service, au contraire.
+
+Je suis furieux. Il va me lire un manuscrit et m’apprendre à faire un
+roman.
+
+--Trop heureux. Comment vous appelle-t-on?
+
+J’ai reçu, un soir, un Monsieur identique qui avait découvert la manière
+d’écrire deux sonnets différents à la fois et d’une seule main. C’était
+fort ingénieux.
+
+Il désirait prendre un brevet. Il prit un petit bronze auquel j’avais la
+faiblesse de tenir, et disparut avec.
+
+Joseph ne garde plus du tout ma porte, décidément.
+
+--Je m’appelle Mathieu. Vous ne me connaissez pas; moi, je suis charmé
+de faire votre connaissance. J’ai lu vos livres. Il m’ont rudement
+amusé, bien que je sois revenu des choses de la bagatelle. Des
+casse-tête chinois vos livres, entre nous! Vous savez, sans doute, ce
+que vous voulez dire, hein, et vous aimez les petites femmes... ça se
+devine. (Rire gras.) Est-ce que je peux m’asseoir?
+
+--Non.
+
+J’ai les poings serrés. Je me crois capable de le fourrer dehors sans
+aucun bronze.
+
+Lui, très doucement.
+
+--Voyons! M. Rogès... _tout court_! Ne vous gardez pas à carreaux. Je
+viens pour une histoire de petite femme, la fille Léonie.
+
+Je hausse l’abat-jour d’une lampe.
+
+Un de ses amants peut-être?
+
+Je me sens une pointe de feu sur les reins.
+
+--Léonie? Que lui arrive-t-il ou que voulez-vous?
+
+Il est perplexe et me regarde en dessous avec des yeux horriblement
+câlins.
+
+--Parlerez-vous, à la fin, ou je vous mets dehors! Je n’ai pas le temps,
+Monsieur.
+
+--Vous êtes vif.
+
+Il sort un petit portefeuille crasseux, me montre une carte de couleur.
+
+C’est un agent des mœurs, et un _vrai_.
+
+--Monsieur Rogès, je ne me flatte pas d’être un homme du monde, mais je
+suis tout sucre quand il convient d’arranger les choses. Je ne veux pas
+vous embêter, je suis ici pour vous être utile. (Il rit.) On n’empêche
+personne de s’amuser, dans notre arrondissement. Vous faites la noce et
+c’est de votre âge; seulement, vous ignorez quelquefois avec qui, et
+quand on a une famille bien posée, ça peut créer des tas d’embarras. La
+fille Léonie est sous notre surveillance, Monsieur, est-ce que vous le
+saviez?
+
+Je ne reculerai pas d’une ligne. J’ai assez des familles _bien posées_.
+
+--Oui, elle-même me l’a dit, cher Monsieur, mais cela ne me regarde pas.
+
+--J’entends! Parbleu, s’il fallait s’occuper de ces détails chaque fois
+qu’on se... promène... Cependant, quand on est cramponné par de pareils
+chameaux, il vaudrait mieux venir nous en toucher deux mots à la Sûreté.
+Monsieur Rogès, voulez-vous qu’on l’emballe? Ça ne vous coûtera rien et
+ça nous fera plaisir. Pour ce qui est du côté de votre famille, je crois
+qu’elle en aurait de la satisfaction! Ce n’est pas drôle pour une mère
+de savoir son fils dans ces draps-là et n’osant pas se plaindre.
+
+Je n’ose pas lui répondre tout de suite, à cet homme bienveillant, parce
+que la colère m’étrangle.
+
+J’ai besoin de sang-froid. Si je n’ai rien à craindre de mon côté, elle,
+ils peuvent me l’_emballer_, selon leur expression radicale.
+
+Quand je suis en colère, je n’ai qu’un moyen de me calmer, c’est de
+casser n’importe quoi.
+
+Je saisis un cornet de faïence, sur la cheminée, et je le brise en deux
+au coin du marbre.
+
+L’autre me contemple, ahuri.
+
+--Diable! qu’est-ce qui vous prend donc? j’ai dit une bêtise?
+
+--Je ne permets à personne de traiter Mlle Léonie de _chameau_, et si
+vous voulez que nous _causions_, il faut changer de langage
+immédiatement.
+
+--Ah!...
+
+Il recommence à m’examiner.
+
+--Mlle Léonie doit venir demeurer chez moi, (j’appuie) chez moi,
+Monsieur. Ceci, pour lui éviter des rencontres fâcheuses. J’espère bien
+qu’on va nous laisser tranquilles.
+
+--Fichtre! vous aurez de l’agrément.
+
+--Tout l’agrément qu’il me plaira d’avoir, soyez-en persuadé.
+
+--Un collage, alors... Et vous comptez la garder longtemps?
+
+--Tout le temps qu’il lui plaira de rester!... Tenez, Monsieur,
+finissons-en. J’aime cette fille. C’est absurde, ridicule et j’en
+conviens volontiers, mais c’est réel. J’irai jusqu’où mon amour me
+poussera, n’ayant d’ailleurs rien sur la conscience que la charge de cet
+amour... oui... très lourde... Je suis seul responsable de mes actes et
+de ma folie. Ma famille me dégoûte profondément, surtout depuis ce
+matin. Je désire que ma famille cesse de s’intéresser à mes affaires,
+sinon...
+
+--Vous brisez tout comme la porcelaine de la cheminée!
+
+--Oui (et je souris). Préméditation dont vous pouvez faire part à vos
+chefs.
+
+Le bonhomme prend un air tout triste, un air presque intelligent.
+
+--Écoutez-moi, monsieur Rogès, vous allez vous fourvoyer. Je vois bien,
+maintenant, à quel point vous en êtes. C’est grave. Aimez-la... de loin.
+De si près, chez vous, c’est plus dangereux que vous ne le pensez. Elle
+a un amant sous les verroux, un voyou de la pire espèce, capable de vous
+faire chanter quand on le relâchera, et même... de vous tuer.
+
+--Ou je le tuerai, Monsieur. Je suis de force à me défendre.
+
+--Vous fabriquez de la littérature en ce moment, Monsieur Rogès.
+
+--_Du chiqué_, n’est-ce pas, comme dit Léonie? Peut-être, mais j’ai
+l’intention de vivre mon rêve, et la meilleure preuve, c’est que moi, je
+vous parle sans changer ma langue, dans le français qui me sert pour
+écrire, je n’en connais pas d’autre, Monsieur.
+
+L’homme est un peu gêné. Il détourne les yeux. On lui a confié une
+mission trop délicate. Je ne suis pas un malfaiteur et je protège les
+filles... en ayant la réputation de ne pas bénéficier de leur travail.
+
+Je lui représente une étrange espèce, il cherche la catégorie...
+
+--Je comprends tous les langages, Monsieur, _par métier_, seulement je
+préfère croire que vous n’êtes pas capable...
+
+--De vivre en dehors de la société si elle m’embête?... Eh bien, vous
+avez tort, cher Monsieur... Voyons, expliquons-nous, de quoi suis-je
+menacé?
+
+Je lui offre un cigare.
+
+Il refuse et feuillette son porte-cartes. Il tire des tas de petits
+papiers crasseux, huileux, colorés, tachés, et il me lit des choses
+stupides. J’apprends que j’ai porté des roses blanches à une fille
+syphilitique, et que la dite fille syphilitique est surveillée par la
+police pour avoir défendu chaleureusement son souteneur en pleine
+audience. (Bravo, la reine!) On l’accuse d’un tas de méfaits dont le
+plus sinistre est d’avoir ouvert sa fenêtre pour respirer à une heure où
+les filles ne doivent jamais respirer. Elle a dû prévenir pour qu’on lui
+permette de dépasser les fortifications en ma compagnie. On connaît mes
+pas et démarches, depuis les roses blanches jusqu’à ma station dans la
+loge de sa concierge. On mentionne, pour mémoire seulement, que j’ai
+deux _autres_ maîtresses: _la Saint-Clair_, (ils sont polis) et une
+femme mariée: Mme X (ils sont trop polis).
+
+--Concluons, je vous prie, cher Monsieur Mathieu?
+
+--Donc, Monsieur Rogès, nous devons venir, ou elle se présenter. Coup du
+dispensaire puisqu’elle est en carte. Analyse de ses correspondances si
+nous en voyons l’utilité. Interdiction de séjour dans les lieux publics
+où éclaterait le moindre scandale, et, sur un signe d’un client qu’elle
+aura simplement pincé au bras, nous la coffrons. Voilà le bilan.
+
+--Vous voulez m’intimider? C’est vous qui faites de la littérature.
+
+--Monsieur Rogès, vous ne vous amuserez pas tranquille, je vous le
+promets.
+
+--Qui vous dit que ce soit pour m’amuser que j’introduis Léonie chez
+moi?
+
+Silence.
+
+L’agent hoche la tête.
+
+--Et ses clients? Croyez-vous qu’ils vont la lâcher? Elle englue le
+monde, celle-là, parce qu’elle a l’air d’un gosse. Ils monteront chez
+vous? Je vous préviens qu’elle est de taille à en abattre douze dans une
+nuit.
+
+Il me passe un petit papier jaune.
+
+Je lis, sur ce papier, que Cléopâtre a reçu, chez elle, pour des motifs
+qu’elle avoue en des termes d’une éloquence... épouvantable, sept
+personnes d’un sexe différent du sien, durant quelques heures de
+crépuscule.
+
+Je commence à devenir fou.
+
+Plus haut, j’ajoute, souriant:
+
+--La prostitution est une belle chose, n’est-ce pas, cher Monsieur?
+
+Il accepte un cigare.
+
+--Réfléchissez, Monsieur Rogès, il ne manque pas de grues sous le
+soleil, si vous aimez les grues... défiez-vous de ce collage, ou vous
+n’en sortirez pas propre... même avec vos livres et votre nom!
+
+Je me lève brusquement, les poings en l’air.
+
+--Assez! Assez! Je suis un homme, entendez-vous, et non pas un enfant.
+Je veux cette fille, ici, chez moi, et je l’aurai ici, chez moi! Ce que
+j’en ferai, ça me regarde. Allez tous au diable! C’est l’heure, pour
+moi, de devenir fou. Soit, je deviendrai fou. Je n’y puis rien, ni vous
+non plus. Est-ce que vous avez le droit d’introduire des sergents de
+ville dans mes songes, maintenant? Ce serait grotesque de reculer devant
+tous vos fantoches et vos sabres de bois! Il faut de la tranquillité
+pour concevoir l’amour! Et vous empêcherez cette femme de m’aimer,
+peut-être, avec vos discours sur la police, la famille et les mœurs!
+Elles sont propres, vos mœurs policières et familiales. Oui, parlons-en!
+Je veux qu’elle m’aime. J’ai cette furieuse et humble fantaisie d’être
+aimé par Cléopâtre, que vous condamnez à vivre déguisée en putain
+moderne, j’ignore pourquoi. Moi aussi, j’essaye mes poisons sur ce vieux
+cœur, sans regarder ce trop jeune corps qui vous appartient et dont vous
+faites un instrument de torture... sur un très vieux cœur libre, datant
+de plus loin que votre république imbécile où personne n’est libre! Ma
+mère, la religion, vous, la loi, je flanquerai tout dehors, et si des
+clients montent, je tirerai dessus, car ils n’ont pas le droit de
+monter, puisqu’elle est _forcée_ de les recevoir. Vous comprenez bien?
+J’emporterai cette fille en Amérique, si la France n’est plus le pays de
+l’amour. Ah! mais, dites donc, elles sont dangereuses vos sociétés...
+_ils ont raison_!
+
+L’agent tressaille.
+
+--Monsieur Rogès, calmez-vous. Vous allez faire du socialisme!
+
+Et il s’efforce de rire.
+
+--Du socialisme? (Je repars comme une locomotive.) Ah! Non! Je ne veux
+rien réorganiser du tout, moi! Une société _socialiste_, ce serait
+encore plus sale, ils prostitueraient même le rêve pour le faire servir
+à quelque chose, les cochons! Non! Non! Rien réorganiser du tout. La
+mort seule, et l’extinction de toute la race peut réorganiser. Quand le
+bon Dieu de la Bible, que vous avez l’air de prendre pour un homme
+estimable et un législateur adroit, veut nettoyer les mœurs de son
+peuple, il l’extermine et il fait bien!... Son tort est de laisser
+échapper quelques petits crétins qui se réaccouplent à la page suivante.
+Socialiste? Il n’y a que votre bellâtre de Jésus-Christ qui soit
+socialiste et cherche à raccommoder un antique bateau avec du bois neuf!
+Moi, je ne suis pas pour raccommoder aucun bateau. Je cherche l’amour.
+On m’embête, alors, je fais sauter ma maison... ou la vôtre.
+
+--Ravachol ne pensait pas autrement, dit une voix sourde.
+
+Il y a donc ici quelqu’un qui m’écoute?
+
+Je réponds, rêvant tout haut, projeté hors de moi:
+
+--Hein? Ravachol? un type admirable, Monsieur. Le seul bandit dont on
+aurait pu faire un empereur dans des temps moins ternes! Ravachol? Mais
+c’est le deux décembre des pauvres! C’est un de Morny avec la loyauté en
+plus et des régiments en moins, hélas! Ravachol tuant un ermite dont la
+paillasse est pleine d’or comme celle d’un avare hypocrite, c’est la
+logique nous débarrassant d’un monomane et d’un malfaiteur, car on ne
+doit pas spéculer sur la pitié pour en faire des rentes!
+
+--Ça va bien! Ça va très bien! reprend la voix sourde au fond de ma
+conscience. Et vous admettez aussi Ravachol dépouillant le cadavre d’une
+vieille dame, vous un artiste?
+
+--Oui, Monsieur, plus admirable encore! Il s’est moqué utilement d’un
+préjugé ridicule entre tous: la mondanité de la mort. Il a voulu
+démontrer qu’il était nécessaire que ça finît là, dans la terre. Leurs
+vieilles dames! Ils les enfouissent avec leurs diamants aux oreilles,
+leurs bagues aux doigts, et ils ne peut plus y avoir d’oreilles ni de
+doigts! Après les avoir volées, de leur vivant, de tous les espoirs et
+de toutes les joies, par dignité sociale, ils les font voleuses à leur
+tour, des femmes pauvres, qui n’ont seulement jamais vu leurs bijoux, et
+qui attendent l’heure de la dernière toilette en grelottant _aussi_ de
+tous les désirs inavoués. Il a eu ce courage d’aller dans une tombe de
+grande dame pour y déshabiller le mannequin social et il a bien fait,
+Monsieur... Je l’approuve surtout depuis que je suis revenu de
+l’enterrement de ma tante! Je suis excédé par la comédie de l’existence
+devant la mort, et je me demande, vraiment, de quel droit la société
+toucherait à nos rêves. Si monstrueux soient-ils, je doute qu’ils soient
+plus monstrueux que son honneur!
+
+--Boulevard Saint-Germain, lorsque la maison a sauté... vous auriez pu
+vous-même?...
+
+--Je ne regrette qu’une chose, c’est de ne pas m’y être trouvé avec
+toute ma famille!
+
+Silence profond.
+
+Je tourne autour de la chambre et je me heurte au policier qui sort.
+
+--Tiens!... J’ai donc rêvé devant vous, cher Monsieur? Vous avez dû
+passer un joyeux moment. Je ne rétracte rien, vous savez, ce n’est pas
+dans mes habitudes.
+
+--Monsieur Rogès, je n’ai rien entendu, mais, voulez-vous un bon
+conseil: couchez avec cette fille le plus tôt possible, car je vois
+qu’elle n’est pas votre maîtresse. Nous allons vous laisser
+tranquille... juste le temps de vous en dégoûter.
+
+Comment, il a deviné ça? Il est très fort psychologue, ce bonhomme, je
+lui rends mon estime.
+
+--C’est vrai. Elle n’est pas à moi. Je crois qu’elle ne peut pas
+m’aimer.
+
+--Parbleu! Il y a l’_autre_, la brute... si vous n’étiez pas tellement
+vif... je vous donnerais un détail de _mensuration_... l’_autre_, c’est
+beaucoup plus ce qu’il lui faut.
+
+--Taisez-vous! L’autre, c’est le tigre. Mais moi, je suis le rêve, et le
+rêve tuera le tigre. Je vaincrai...
+
+--Hein!... vous êtes surtout capable de devenir anarchiste, ce qui
+serait propre pour un fils de famille! Profitez de mon expérience,
+Monsieur le romancier; vous êtes dans l’_état_ d’amour qu’il faut pour
+commettre tous les crimes sans raison. Alors... _couchez!_
+
+Et il s’éclipse.
+
+... _Fille de la douleur, anarchie! anarchie!_
+
+
+
+
+XIII
+
+NUITS D’ORIENT
+
+
+--O ma Cléopâtre adorée, ma petite esclave, ma reine et ma sœur, surtout
+ma sœur, pourquoi m’avez-vous reçu en le palais de votre poitrine? (Je
+ne dis pas de votre cœur, car, depuis longtemps, votre poitrine est
+vide; il n’y réside plus qu’un distributeur automatique de coups sourds,
+de coups de couteau plongeant, soit en vous-même, soit en les autres.)
+Pourquoi m’avez-vous laissé aller jusqu’aux mignonnes portes de vos
+seins, toucher aux boutons luisants de ces portes, si vous n’aviez pas
+l’intention d’ouvrir, et si vous ne désiriez permettre que l’effraction?
+Il me paraît bien inutile de vous violer, je ne vous apprendrais rien.
+Le viol est, en somme, le temps qu’un homme donne à une femme pour
+penser à un autre, et, j’aimerais mieux, ayant le choix, vous voir
+penser à moi durant qu’un autre vous violerait. Mais, pourquoi, sans me
+repousser brutalement, vous raidissez-vous toute, dans mes bras, avec
+une si muette dignité que je m’imagine, quelquefois, tenir bien plus un
+sceptre qu’une femme? Si vous me haïssiez, vous ne seriez pas venue chez
+moi! Et si vous m’aimiez, vous ne seriez pas tellement triste! Pourquoi
+êtes-vous ici, mon Dieu?... Cléopâtre, _l’ancienne_, s’est prostituée
+aux soldats-empereurs pour le plaisir de sentir, sous son pied nu,
+rouler la perle du monde. (Et aussi pour un plaisir plus direct, moins
+sous ses pieds!) Voilà que vous vous serez prostituée à moi pour
+simplement dormir... Je ne vous ai pas offert de fortune, je ne vous ai
+pas promis de bijou, pas même la perle du monde, et je ne vous aurai pas
+donné de plaisir. Alors, pourquoi vous livrez-vous entièrement, dans un
+sommeil sans rêves, ô ma coupe d’argent pâle où j’ai versé tout mon
+rêve, et que je n’ose pas boire, tellement j’ai peur de n’y plus trouver
+aucune ivresse!
+
+Elle est là, étendue, comme morte, dans les coussins de faille jaune;
+elle ne parle pas, respire à peine; elle a l’air de dormir en
+s’enfonçant dans une autre chair, couleur d’orangé. Elle n’a qu’un
+peignoir de tulle noir, un transparent peignoir de fille; et elle montre
+sa poitrine, tout son torse où se soulèvent ses petites côtes, un peu
+saillantes, glissant doucement sous les allées et venues de sa
+respiration lente. On dirait, ses petites côtes un peu saillantes, les
+plis onctueux d’une soie épaisse. On dirait qu’il n’y a rien entre le
+tulle du peignoir et la faille des coussins!...
+
+--Chérie, tu n’es pas malade? As-tu faim? As-tu soif? Veux-tu lire,
+puisque tu aimes tant à paresser sur des livres que tu ne lis pas?
+Veux-tu des bonbons, des fleurs, des jouets... la lune?
+
+Ses cheveux noirs semblent ramener sur sa tête, en torsade funèbre, le
+deuil de sa robe, et le bandeau d’ombre, avançant sur son front, son
+bandeau royal, est plein de paillettes d’or. Elle a voulu de la poudre
+d’or...
+
+Ce mauvais goût, parce qu’un soir de carnaval on lui en avait jeté, et
+qu’elle avait trouvé cela joli.
+
+--Non, laisse-moi, j’ai sommeil.
+
+Elle parle d’un ton bas qui fait mal tant il est résigné.
+
+Elle étouffe, cette fille, pour ne pas pousser des cris injurieux.
+
+Elle est chez moi depuis une semaine, et elle s’ennuie certainement.
+
+A moins que dormir ne soit sa manière d’être heureuse.
+
+Elle dort, elle s’éveille, boit, mange, et se rendort. Esclave,
+vraiment, car elle ne sort jamais, elle est servie par moi qui suis bien
+plus esclave qu’elle, puisque j’éprouve une volupté à contempler son
+sommeil. Tout lui est indifférent. Elle ne rit ni ne pleure, elle bâille
+un peu. Je suis en face d’un objet d’art, d’une statuette d’ivoire qu’un
+caprice m’a fait voiler d’une écharpe funéraire, et je me demande si ce
+n’est pas sur une tombe que je l’ai étendue pour mieux la regarder.
+
+Je n’ai pas voulu qu’elle pût croire au paiement prochain de mon
+hospitalité et j’ai mis la discrétion d’un verrou à sa porte.
+
+Son appartement, deux chambres, communique avec le mien et il a sa
+sortie particulière.
+
+Mais elle n’en use pas. C’est une justice à lui rendre.
+
+Elle se repose.
+
+Ou elle attend...
+
+Elle va quelquefois jusqu’à sa fenêtre guetter les passants, si rares,
+dans ma rue, derrière un store grillagé de rubans comme un moucharabieh.
+
+Vieille habitude.
+
+Elle marche pieds nus, crispant ses ongles sur un tapis où ils entrent
+comme des griffes nerveuses dans de la mousse, et elle fredonne de temps
+à autre un air sourd ressemblant au fredon d’une grosse abeille captive.
+
+Elle ne se plaint pas... oui, elle est peut-être heureuse, après tout.
+
+Au-dessus d’elle, j’ai fait voûter les plafonds avec les plis, en forme
+de tente, de la faille jaune. On dirait que le soleil égyptien meurt,
+sur nos murailles, en longs rayons s’évanouissant.
+
+La chaleur est suffocante, dans cette étroite prison, car nous sommes en
+juillet et nous avons _des raisons_ pour ne pas ouvrir nos fenêtres.
+
+Profitant de la chaleur, la petite esclave d’orient erre nue sous sa
+robe de tulle, sans vouloir admettre l’usage de la chemise; pas plus, du
+reste, qu’elle ne veut admettre le pain comme normal compagnon de la
+viande.
+
+Elle mange toujours des biftecks absolument crus, et elle mêle du cognac
+à du Porto pour étendre la saveur d’un muscat imaginaire.
+
+Elle erre nue, elle a raison, elle est bien faite, à la fois si frêle et
+si forte qu’elle évoque un peu la silhouette d’un garçon de quinze ans,
+une bizarre idole androgyne, jadis coupable d’avoir suscité des cultes
+pervers et, aujourd’hui, châtrée, épilée, maudite, _enchantée_... et
+enchantant ses adorateurs. Une forme de fantôme, un corps de reine
+momifié dont les alchimistes de notre époque ont, du bout de leurs
+pinces profanes, métallisé le sexe.
+
+Pauvre petite esclave d’orient... qui regrette, sans doute, les
+vigoureux matelots nègres des bords du Nil!
+
+Je ne suis nullement ému par le ridicule de ma... de notre situation. Je
+vais même avouer que je me trouve, de mon côté, très heureux,
+abominablement heureux. Don Juan agonise en la douleur de ne pas être
+aimé. Pour la première fois, il entrevoit l’impossible, et cela le rend
+fier d’une douleur jusqu’alors non ressentie, mais plus féconde en
+voluptés qu’aucune satisfaction d’amour-propre. Je dois arriver au point
+de paroxysme si vanté par Jules Hector. Je n’ai plus qu’à fermer les
+yeux et à frotter légèrement mes paupières pour obtenir tous les
+spasmes. Toucher le fond du désir par l’excessive possession est un
+tort; il faut y aller par la seule puissance d’un refus perpétuel. Or la
+volonté physique est peu de chose vis-à-vis d’une fille qui, selon
+l’expression du policier, abattrait ses douze types en une seule nuit.
+
+Que ce soit _le tigre_ ou moi qu’elle aime, nous ne l’aurons jamais
+entièrement.
+
+Il faut avoir le courage d’attendre.
+
+Surtout quand ce courage est l’égoïsme du plaisir.
+
+Elle est féroce.
+
+Je serai plus féroce encore, et si elle s’en va, lasse d’espérer mieux,
+je garderai d’elle, la prostituée immonde, le souvenir exquis des roses
+blanches de sa peau.
+
+Je vais souvent voir mes jeunes amies, Mme Saint-Clair, Mme Noisey, et,
+par un nouvel équilibre des lois sociales, c’est la bourgeoise artiste
+et la bourgeoise mariée qui font le métier des filles, tandis que la
+fille est en train d’oublier, ô sommeil sans rêve, qu’elle n’est plus
+tout à fait une vierge.
+
+Ces dames sont tristes. Aujourd’hui, elles ont pleuré sur moi, qui me
+suis laissé aller à la dérive de leurs larmes, parce que j’ai des
+secrets pour elles et que cela se voit bien.
+
+Elles sont touchantes et folles, surtout très voraces; elles finiront
+par me rendre plus chaste que Mlle Léonie.
+
+Mon Dieu, qu’on s’amuse bêtement dans la vie dès qu’on cesse de faire de
+la littérature!
+
+Et mes amis, mes camarades, sont maussades parce que j’ai muré ma porte.
+
+Andrel prétend que j’élève un singe.
+
+Massouard grogne, regrettant la chartreuse verte.
+
+Et Jules Hector se réserve en des opinions prudentes.
+
+Cependant, je voudrais bien montrer mon objet d’art à ce dernier. Je
+n’ai pas peur de Jules Hector qui pense _aux Javanaises_.
+
+En tous les cas, la police nous oublie, et je ne reçois pas la visite
+des clients.
+
+Nous pouvons dormir tranquilles.
+
+Nous dormons...
+
+--Reine, qu’est-ce que tu as, ce soir? tu es malade?
+
+--Mais non, j’ai sommeil.
+
+--Toujours?
+
+Elle s’est levée, sur son coude, et me regarde fixement.
+
+Sa bouche est rouge, luisante comme tous les piments; elle a pris, sous
+le fard, le teint cuivré des véritables orientales qu’on dirait frottées
+d’or ou de safran. Ses yeux longs tiennent toute la largeur de sa face,
+comme des sangsues gonflées d’un poison noir, et son profil est si pur,
+cependant, si arrêté en relief de médaille, que je ne peux pas
+m’empêcher de l’admirer. Je suis ensorcelé par ce profil de vieille
+reine méchante... car elle a tantôt l’aspect d’une vieille reine, et
+tantôt la jeunesse, bien spéciale, d’une toute jeune fille sortie des
+marchés du Caire, déjà souillée furieusement par ses vendeurs.
+
+--Oui, tu as l’air d’une médaille, ai-je pensé tout haut.
+
+Elle a paru réfléchir répétant, en écho:
+
+--L’air d’une médaille... _toi aussi_.
+
+En passant son index, lentement, sur mon profil à moi.
+
+C’est la première fois qu’elle me dit quelque chose.
+
+Est-ce qu’elle se réveillerait, enfin?
+
+Je me mets à genoux et je la garde bien serrée contre moi pour que ses
+idées ne s’échappent plus.
+
+Elle jette ses mots comme des cailloux inutiles dans une eau profonde,
+et cela me navre.
+
+--Explique-toi, chérie; où as-tu vu des médailles?
+
+--Donne de la chartreuse.
+
+Elle boit la chartreuse verte de mes amis du vendredi, et elle en boit
+trois fois plus qu’eux trois réunis, mais elle cause moins.
+
+Elle a trouvé un gobelet de vermeil sur une de mes étagères, et s’en
+sert pour que je ne juge pas des proportions.
+
+Quand elle a fini, j’essuie ses lèvres, si elle daigne les tendre aux
+miennes, sauvage liqueur qui fermente en mon cerveau et me fait tituber
+dans les rues de Paris au sortir de mon orient mystérieux.
+
+Je tomberai, un jour, consumé par ma passion pour cet étrange alcool, et
+personne ne saura pourquoi.
+
+Morphine, éther, haschich ou opium, je verse tout sur la coupe de corail
+de ses lèvres mortes, et cela fait beaucoup de poisons en un seul.
+
+Elle retombe dans les coussins et elle joue avec son pied. Elle est si
+souple qu’on peut la tenir toute ployée entre ses bras comme un morceau
+de satin, et elle prend, tout-à-coup, la rigidité et la froideur d’un
+morceau d’ivoire. Elle devient un objet chinois curieusement poli, comme
+un objet chinois qui sent le vétiver, la poussière, le musc, le santal,
+les roses blanches, les roses mortes, et elle ne se parfume point.
+
+Elle sent aussi... la sève humaine que tous les hommes lui ont donnée
+pour s’en vernir affreusement, et elle en est plus brillante, plus objet
+d’art, plus morte.
+
+--Oui, la médaille... (Elle s’étire, la bouche et le geste énervés.) Tu
+sais que je suis d’Auvergne? C’est là que j’étais chez des parents
+nourriciers, dans la montagne, oui, une grande plaine _sur une
+montagne_.
+
+--Voyons, Reine, tu dis des bêtises. Une plaine sur une montagne? Elle
+est saoule, la petite Cléopâtre. Tu ferais mieux de m’embrasser.
+
+Elle bâille.
+
+--Ce que tu es collant, tout de même!
+
+--Ah!... Explique la médaille ou embrasse-moi. Je te promets une parure
+de sequins très faux, en cuivre d’orient, si tu m’expliques.
+
+Ses yeux s’allument.
+
+--Tu as de la veine! J’ai justement envie de ça depuis que j’ai vu le
+collier de la belle Féridjé de la foire aux pains d’épices...
+
+Je pouffe.
+
+--J’en étais sûr! Quand il s’agit de poudre d’or ou de sequins faux,
+elle marche, la petite peau-rouge. On t’aura toujours pour des
+verroteries ou... un coup de couteau. Mais on ne reçoit guère que du
+toc, en échange. Embrasse-moi d’abord.
+
+--Je ne sais pas embrasser... ça m’ennuie. Si tu savais ce que ça me
+_rase_.
+
+--Oui, je connais l’histoire... tu es vierge.
+
+Elle m’embrasse comme un oiseau méchant flanquerait son bec dans une
+écorce d’arbre.
+
+Elle oublie le métier, complètement.
+
+--Mieux que ça, dis?
+
+C’est l’enfouissement de tout mon être, cette fille, dans un marécage où
+des monstres me regardent expirer avec des yeux troubles.
+
+--... Une plaine qui serait sur une montagne. Non. Je ne me trompe pas,
+mon petit homme, et je ne suis pas saoule, parce que je ne me saoule
+jamais. Une plaine qu’on appelait le plat... le plat... le plateau de
+Gergovie.
+
+J’ignore ce qu’elle veut dire et j’ai un singulier frisson.
+
+--Le plateau de Gergovie? Tu as raison, c’est bien en Auvergne, ce
+pays-là, et si tu savais ton histoire de France...
+
+--Voilà, je me rappelle pas très bien. J’étais gosse, tu comprends? Je
+vois une chambre où des oignons séchaient au plafond. Je me cachais pour
+en voler, quand j’avais faim de ça... j’aime beaucoup les oignons crus.
+Dans cette chambre, il y avait une armoire à linge, et dans l’armoire,
+un tiroir plein de médailles, des espèces de sous tout rouillés. On ne
+voyait rien dessus... (Elle s’anime.) Mais il y avait une médaille très
+grosse, aussi grosse qu’un oignon coupé, une belle en argent, pas
+rouillée parce qu’on l’avait nettoyée avec du sable. Il faut te dire
+qu’on trouve de ces affaires-là en labourant dans mon pays. Oui, mon
+vieux, je t’assure...
+
+--Et cette médaille en argent?...
+
+Je parle tout bas pour ne pas faire s’envoler son souvenir.
+
+--Sur cette grande médaille en argent, il y avait une tête d’empereur.
+Pas Napoléon, l’_autre_, et c’est à l’_autre_ que tu ressembles. Tiens,
+en touchant, j’ai tout-à-fait l’idée de la médaille...
+
+--Le profil de César! Vous me flattez, ma reine.
+
+Seulement, au lieu de rire, j’ai peur.
+
+Je suis tellement pris aux moelles par cette femme, que j’en deviens
+superstitieux. Je regarde, effaré, derrière moi, et je finis par croire
+qu’il plane des choses surnaturelles.
+
+En réalité, elle est très grise, je pense.
+
+Jamais elle ne m’aura parlé si longtemps sans émailler son discours
+d’une ou de plusieurs obscénités.
+
+Je suis heureux.
+
+--Dis donc, ce ne serait pas déjà trop mal de marcher sérieusement pour
+César.
+
+Elle rêve.
+
+--César... c’est un nom de chien.
+
+Elle se rendort, boudeuse.
+
+Je la regarde dormir et je n’ose remuer mon bras.
+
+Toi, ce que tu te moques de mon empire!
+
+Il faudrait...
+
+Non, il faudrait _le tigre_, n’insistons pas.
+
+Je suis le jouet de la reine, un bouffon d’une espèce bien rare; celui
+qui n’exploite pas sa situation de bouffon.
+
+Quand elle se réveillera, elle me demandera de lui raconter des
+histoires, à mon tour; elle aime à m’entendre causer comme le serpent
+aime la musique. Elle n’y comprend rien; seulement, cela l’étonne et la
+charme, la prédispose à de meilleurs sommeils.
+
+Et nous ne pouvons pas sortir ensemble.
+
+Nous ne pouvons pas aller à la campagne, comme tout le monde.
+
+Nous ne pouvons pas ouvrir nos fenêtres pour jouir des vrais couchers de
+soleil.
+
+La nature nous est interdite.
+
+Nous demeurons enchaînés l’un à l’autre, comme deux bêtes.
+
+--Je t’adore...
+
+Sa tête est penchée, ses yeux sont clos, sa bouche respire à peine. Elle
+est très calme... _c’est une heure unique dans sa vie..._ et là, au coin
+de sa bouche dure, impassible, si méprisante, il y a un petit
+frisson--oh! presque rien--de l’eau qui se riderait sous le remous d’un
+très petit poisson rouge, sa langue, qu’elle laisse tout au bord de ses
+lèvres.
+
+Ainsi les chattes s’assoupissant après avoir bu.
+
+Elle boira tout le sang de mon cœur.
+
+Elle dort vraiment. Elle est si lasse de mes tortures.
+
+Que faut-il faire? Cette fille ne me dira plus ce qu’elle rêve. Elle est
+retournée ailleurs. Je ne sais plus où elle est!
+
+Aujourd’hui, Jules Hector est venu pour la voir. Il est entré dans mon
+bureau et m’a dit, causant bas comme dans une chambre de malade:
+
+--Rogès, vous allez me faire le plaisir de prendre l’air. Vous êtes
+pâle, et vous avez la fièvre. C’est idiot.
+
+--Non. Je crains qu’elle ne s’en aille durant mon absence. Je n’ose plus
+la quitter. Elle s’en ira ou... me ramènera des hommes.
+
+Jules Hector sourit, imperceptiblement.
+
+--Vous ne pouvez pas vous rendre compte...
+
+--Si, je me rends très bien compte; vous aimez. Enfin, voyons toujours
+l’idole. Elle en est peut-être digne. Je vous le souhaite.
+
+Je suis allé chercher Reine. Elle lisait, les yeux fermés, en bâillant.
+
+--Un de tes amis, le type?
+
+--Oui, un Monsieur grave. Sois gentille.
+
+--Est-ce qu’il faut que je marche avec lui?
+
+Elle trouverait cela tout simple, je crois. Un de plus, un de moins...
+
+Je l’ai ramenée dans sa robe transparente de déesse de l’illusion, ma
+petite idole en deuil, je l’ai priée seulement de ne point parler.
+
+Elle avait, au cou, un collier d’ambre comme en ont les enfants en
+nourrice, et ses cheveux se dressaient sur sa tête, tordus selon
+l’actuelle mode ignoble des femmes des boulevards extérieurs, en un
+monstrueux phallus d’ébène. Elle ne veut pas abandonner cette coiffure,
+pas plus que le fameux peignoir transparent, et le bandeau royal
+subsiste, sous le phallus, comme une nuée ténébreuse d’orage d’où il
+sortirait plus sinistre.
+
+Elle s’est présentée à Jules Hector, la taille droite, les seins
+dressés, crevant le tulle et ses yeux dardés de fureur. Elle a
+conscience d’une injure, mais ne sait pas bien quelle injure.
+
+Hector l’a regardée, très respectueusement.
+
+Puis il s’est tourné vers moi et d’une voix nette, cassante:
+
+--Il faut épouser Madame.
+
+Est-ce une ironie ou une pensée jaillie spontanément de son admiration?
+
+Elle n’a pas ri et n’a même pas daigné hausser les épaules, selon sa
+coutume.
+
+--Tu peux t’en aller, chérie. Va dormir.
+
+Elle est partie tout de suite, traînant ses voiles funèbres sans un mot.
+
+--Mon pauvre Rogès, m’a dit Jules Hector, vous êtes fichu car... vous ne
+l’épouserez pas... cette fille n’est pas à vous, ne sera jamais
+entièrement à vous.
+
+--Je sais. Je l’aime... trop.
+
+--Vous êtes devant un mur. Espérons qu’il se passera quelque chose
+derrière ce mur.
+
+Mes amies sont venues aussi la voir toutes les deux. Mais je ne les en
+avais pas priées.
+
+Elles sont venues, puis sont reparties, scandalisées énormément.
+
+Une idée folle en les voyant:
+
+--Vous me dites que je ne vous aime plus. Si... je vous aime encore dans
+une troisième qu’il vous faut aimer autant que moi.
+
+La Saint-Clair s’est formalisée la première:
+
+--Nous ne pouvons consentir à cela, mon cher Louis, parce que nous ne
+sommes pas aussi dépravées que vous. Julia est mon amie, c’est vrai,
+mais je tolère ses exagérations sentimentales pour lui éviter de
+fâcheuses liaisons. Une troisième, dans notre alliance, ce serait _du
+vice_.
+
+Et la seconde s’est écriée, blanche de colère:
+
+--Le bruit court que tu élèves un singe! Est-ce que tu nous prends pour
+des guenons, par hasard?
+
+Je leur ai montré mon singe.
+
+Je n’ai pas fait venir Cléopâtre. Je les ai toutes deux introduites dans
+l’antre sacré.
+
+Reine s’est éveillée, a mis la main sur ses yeux pour mieux regarder les
+jeunes femmes, subitement tremblantes.
+
+--Ce sont mes amies, Reine, d’une façon ou d’une autre, je te les offre.
+Je suis certain qu’elles seront heureuses de t’apprendre l’amour.
+
+Cléopâtre ne s’est point émue:
+
+--Moi, j’aime pas les femmes, tu es maboul! (Et en se tournant du côté
+du mur pour leur exhiber ce qu’elle a certainement de plus admirable,
+deux globes d’ivoire un peu plus gros et plus rond que les deux sphères
+de ses seins, elle a murmuré:) Oh! là! là! Ces dindes!
+
+Je n’ai pu retenir ces dames qui se sont sauvées en poussant des cris
+assez semblables aux gloussements des volatiles évoqués par la reine
+d’Égypte.
+
+Je ne chercherai point à les retenir. Elles me vitrioleraient, car elles
+en ont vu suffisamment pour établir des comparaisons humiliantes.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Il est minuit. Je ne dors pas. Je suis dans mon lit comme le prisonnier
+qui attend un arrêt.
+
+Elle est fâchée.
+
+Elle n’a pas voulu de mes baisers, ce soir, avant de tirer son verrou.
+Elle a dû souffrir, peut-être cruellement.
+
+Comme c’est une sorte de créature végétant au lieu de vivre, un animal
+qui serait une fleur (oh! une fleur très vénéneuse), elle ne peut pas se
+plaindre, elle ne sait pas se plaindre.
+
+Elle est la mystérieuse idole portant, brodé sur ses voiles, l’emblème
+de l’Éros captif, le phallus enchaîné à la terre Isis. Elle est
+l’abominable charmeuse qui ne peut se soustraire elle-même au charme
+maudit, et il faut qu’on la désenchante.
+
+Puis-je la désenchanter?
+
+Pauvre Don Juan sans force, presque sans croyance. Je n’ai plus ma belle
+confiance de jadis. Je ne suis plus César, et j’ai perdu la bataille.
+
+J’ai voulu trop aimer, je me suis grisé de mon amour, et mes pas sont
+incertains. Je touche à une précoce vieillesse. J’ai souffert, j’ai
+heurté la mort. Il n’y a rien de plus anéantissant que cette pensée
+qu’on ne plaît pas, et je me découvre tous les défauts physiques, je
+crois que je suis laid, vieux ou usé, maussade, railleur. Elle déteste
+mes plaisanteries.
+
+Comment est le tigre, lui?
+
+Il est, simplement.
+
+Moi, je ne suis pas.
+
+J’ai cessé d’être le jour où, devant cette fille, la réalité, j’ai
+choisi le rêve.
+
+J’ai désiré cette épreuve, je suis récompensé de ma patience, puisque je
+me dégage peu à peu du lien charnel; mais je suis puni parce qu’elle
+s’éloigne de plus en plus de ma chair.
+
+Ah! si j’avais su!... Comme j’aurais joyeusement partagé la misère et
+les hontes de son sexe.
+
+Je n’ai pas eu le courage d’aimer, d’abord.
+
+On ne peut plus aimer après.
+
+Une heure existe, durant quelle heure il ne faut pas contrarier les
+destins.
+
+... J’entends du bruit, un petit bruit de robe frôlante. Mon Dieu, c’est
+elle! Et je me dresse du fond de mon lit, pauvre Lazare qui ressuscite;
+j’écoute.
+
+Non, plus rien.
+
+Pourtant si... on écarte une draperie et voilà une lumière qui pâlit le
+plancher, sa lampe.
+
+--Reine!
+
+J’ouvre les bras. Elle entre de son pas souple, muet, elle a mis le
+costume de notre belle journée de campagne. Elle a dépouillé sa livrée
+d’esclave orientale, sa robe transparente lui permettant les poses
+cyniques et les phrases qui font frémir. Elle est en jeune femme
+d’occident, toute simple, toute enfantine, ses yeux sont plus doux et
+ses lèvres moins rouges.
+
+Elle va me dire:
+
+--En effet. Pourquoi n’épouserais-tu pas ta sœur, la reine, toi mon
+frère, le roi? Il faut sauver la maudite en la gardant éternellement sur
+ton cœur.
+
+Ce serait fou. Cependant, l’honneur est une beauté généralement
+déchue... comme elle.
+
+--Reine! Reine! Il y a quelque chose?
+
+Elle s’assied sur le bord de mon lit, en tenant haut sa lampe.
+
+--Il n’y a rien. Je m’en vais.
+
+Et le pauvre Lazare ressuscité par sa présence bénie, se sent mourir
+encore de sa présence maudite.
+
+C’est le coup de couteau final.
+
+--Pourquoi t’en vas-tu? Que t’ai-je fait, Reine? Tu m’en veux de l’ami
+et des femmes? J’ai eu tort de te montrer aux gens, mais tu es si belle.
+Ma petite Reine, tu ne vas pas t’en aller, ce serait un crime.
+
+--Non, je ne t’en veux pas pour le type et pour les femmes. Tu es...
+maboul. Pas ta faute. (Elle caresse doucement ma poitrine, et je ne l’ai
+jamais sentie si douce. Mon Dieu, comme elle me fait mal!) Je suis
+obligée de partir. Voyons, du courage, mon petit homme. _L’autre est
+sorti de prison._ Tu comprends bien?
+
+Je retombe, le front caché dans mon oreiller.
+
+Oui, je comprends bien. J’avais déjà très bien compris plusieurs fois.
+Je ne voulais pas le croire. J’espérais toujours... le vaincre.
+
+--Oh! Reine, est-ce que tu reviendras? Au moins, ne m’abandonne pas
+complètement.
+
+Elle me regarde, ses yeux sont fixes, de nouveau, très durs. On dirait
+qu’elle ne me voit plus du tout.
+
+--Pauvre petit homme, ça me fait tant de peine... tant de peine.
+
+On ne sait pas si elle parle de lui ou de moi.
+
+--As-tu besoin d’argent, dis?
+
+--J’en ai bien de trop... et il y a le turbin.
+
+--Reine... tais-toi... Je te supplie de te taire.
+
+Je pleure.
+
+Je n’ose plus ni la retenir, ni la chasser, ni la toucher.
+
+Je n’ai pas de volonté devant elle.
+
+Elle me caresse toujours la poitrine, puis se recule; je sens ses yeux
+fixes brûler mon pauvre cœur, mis à nu.
+
+Elle s’en va!
+
+Je relève la tête, horrifié.
+
+Sur le seuil, elle s’arrête, s’appuie contre la porte; j’entends comme
+un petit bruit d’aile, sa jupe qui frôle... Elle est partie.
+
+Je ne dois pas la retenir, elle reviendra. Elle reviendra parce qu’elle
+a hésité, là, sur le seuil de ma chambre. Je l’ai bien vu, dans cette
+ombre... ses yeux n’étaient plus si durs... à moins que le reflet de sa
+lampe... oui... peut-être, seulement, le reflet...
+
+Elle n’est pas revenue.
+
+Et je suis resté seul, essayant de faire un peu d’art pour me guérir
+d’elle, un peu d’art avec toute ma douleur.
+
+_O nuits d’orient!... nuits d’orient!..._
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES
+
+
+ I.--FAITES AVANCER LE CHAMEAU DE LA REINE! 5
+ II.--LE GESTE DE BEAUTÉ 25
+ III.--LES ROSES ROSES, LES ROSES ROUGES, LES ROSES D’IVOIRE 39
+ IV.--LE PETIT SINGE DE VÉNUS CHEZ LES AUGURES 62
+ V.--NOUS AVONS SUR LES YEUX COMME UN VOILE DE CENDRES 87
+ VI.--A LA COUR DE CLÉOPÂTRE, IL ÉTAIT UN TIGRE ROYAL... 111
+ VII.--DANS LA CHAMBRE DE MADEMOISELLE LÉONIE SE TROUVE LA
+ PHOTOGRAPHIE D’UN SOLDAT 125
+ VIII.--OÙ ÉROS MET DEUX PERDRIX DANS LE MÊME CARNIER 146
+ IX.--«SOIS BELLE ET SOIS TRISTE»... MAIS NE FRAPPE PAS SI FORT 165
+ X.--MADAME ET MÈRE 187
+ XI.--SOUS LE NEZ DE DIEU 214
+ XII.--FILLE DE LA DOULEUR, ANARCHIE, ANARCHIE! 230
+ XIII.--NUITS D’ORIENT 258
+
+
+Poitiers.--Imp. BLAIS et ROY, 7, rue Victor-Hugo, 7.
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77358 ***